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+The Project Gutenberg EBook of Aline et Valcour, tome 1, by D.A.F. de Sade
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aline et Valcour, tome 1
+ ou le roman philosophique
+
+Author: D.A.F. de Sade
+
+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16885]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR, TOME 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe.
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+ALINE ET VALCOUR,
+
+ ou
+
+LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.
+
+par
+
+D.A.F. DE SADE
+
+
+ * * * * *
+
+
+TOME PREMIER.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+[Illustration: J'étais le seul coupable, hélas!
+c'était à moi de succomber.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+ALINE ET VALCOUR,
+
+ ou
+
+LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.
+
+Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France
+
+ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.
+
+1795.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
+ Cum dare conantur prius oras pocula circum
+ Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
+ Ut puerum aetas improvida ludificetur
+ Labrorum tenus; interea perpotet amarum
+ Absinthy laticem deceptaque non capiatur,
+ Sed potius tali tacta recreata valescat.
+
+ Luc. Lib. 4.
+
+ * * * * *
+
+
+AVIS DE L'ÉDITEUR.
+
+
+C'est avec raison que l'on peut regarder la collection de ces lettres
+comme un des plus piquans ouvrages qui ait paru depuis longtems; jamais,
+on peut le dire, des contrastes aussi singuliers ne furent tracés par le
+même pinceau, et si la vertu s'y fait adorer par la manière intéressante
+et vraie dont elle est présentée, assurément les couleurs effroyables
+dont on s'est servi pour peindre le vice ne manqueront pas de le faire
+détester; il est difficile de le mettre en scène sous une plus
+effroyable phisionomie. De l'assemblage de tant de différens caractères,
+sans cesse aux prises les uns avec les autres, devaient résulter des
+aventures inouïes; aussi pouvons-nous assurer qu'aucune anecdotes
+réelles ..., qu'aucun mémoires, qu'aucun romans, n'en contient de plus
+singulières, et nulle part, sans doute, on ne verra l'intérêt croître,
+et se soutenir, avec autan d'adresse et de chaleur. Ceux qui aiment les
+voyages trouveront à se satisfaire, et l'on peut les assurer que rien
+n'est exact comme les deux différens tours du monde, fait en sens
+contraires par _Sainville_ et par _Léonore_. Personne n'est encore
+parvenu au royaume de _Butua_, situé au centre de l'Afrique; notre
+auteur seul a pénétré dans ces climats barbares: ici ce n'est plus un
+roman, ce sont les notes d'un voyageur exact, instruit, et qui ne
+raconte que ce qu'il a vu; si par des fictions plus agréables il veut à
+_Tamoé_ consoler ses lecteurs des cruelles vérités qu'il a été obligé de
+peindre à _Butua_, doit-on lui en savoir mauvais gré! Nous ne voyons
+qu'une chose de malheureuse à cela, c'est que tout ce qu'il y a de plus
+affreux soit dans la nature, et que ce ne soit que dans le pays des
+chimères que se trouve seulement le juste et le bon. Quoiqu'il en soit,
+le contraste de ces deux gouvernemens plaira sans doute, et nous sommes
+bien parfaitement convaincus de l'intérêt qu'il doit produire. Nous
+attendons le même effet de la liaison de tous les personnages établis
+dans ces lettres, et du rapport, plein d'art, que les uns ont avec les
+autres; malgré leur étonnante disproportion. Leurs principes devaient
+être opposés comme leur phisionomie, et si l'on s'est permis d'en
+établir de bien forts, cela n'a jamais été que pour faire voir avec quel
+ascendant, et en même-tems avec quelle facilité le langage de la vertu
+pulvérise toujours les sophismes du libertinage et de l'impiété. L'idée
+d'adoucir, et quelques discours et quelques nuances, s'est plus d'une
+fois présentée, nous en convenons; mais l'aurions-nous pu sans
+affaiblir? Ah! quelque prononcé que soit le vice, il n'est jamais à
+craindre que pour ses sectateurs, et s'il triomphe il n'en fait que plus
+d'horreur à la vertu: rien n'est dangereux comme d'en adoucir les
+teintes; c'est le faire aimer que de le peindre à la manière de
+Crébillon, et manquer par conséquent le but moral que tout honnête homme
+doit se proposer en écrivant.
+
+Ce que cet ouvrage à de singulier encore, c'est d'avoir été fait à la
+bastille. La manière dont, écrasé par le despotisme ministériel, notre
+auteur prévoyait la révolution, est fort extraordinaire, et doit jeter
+sur son ouvrage une nuance d'intérêt bien vive. Avec tant de droit à
+exciter la curiosité du public, avec un style pur, toujours fleuri, par
+tout original; avec la réunion dans le même ouvrage de trois genres:
+_comique, sentimental et érotique_; nous sommes bien sûrs que cette
+édition va nous être enlevée sur-le-champ; demandée de toutes parts,
+parce qu'on connaît la plume de l'auteur; à peine en pourrons nous
+répandre à Paris, et nous sentons déjà le regret de ne l'avoir pas
+multipliée d'avantage. Nous exhortons ceux qui n'auront pu s'en procurer
+des exemplaires à prendre un peu de patience, la seconde édition est
+déjà sous nos presses.
+
+Cependant nous aurons des critiques, des contradicteurs et des ennemis,
+nous n'en doutons pas;
+
+ _C'est un danger d'aimer les hommes,_
+ _C'est un tort de les éclairer._
+
+Tan pis pour ceux qui condamneront cet ouvrage, et qui ne sentiront pas
+dans quel esprit il a été fait: esclaves des préjugés et de l'habitude,
+ils feront voir que rien n'agit en eux que l'opinion, et que le flambeau
+de la philosophie ne luira jamais à leurs yeux.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ESSENTIEL A LIRE.
+
+
+_L'auteur croit devoir prévenir qu'ayant cédé son manuscrit lorsqu'il
+sortit de la Bastille, il a été par ce moyen hors d'état de le
+retoucher; comment d'après cet inconvénient, l'ouvrage écrit depuis sept
+ans, pourrait-il être à_ l'ordre du jour_? Il prie donc ses lecteurs de
+se reporter à l'époque où il a été composé, et ils y trouveront alors
+des choses bien extraordinaires; il les invite également à ne le juger
+qu'après l'avoir bien exactement lu d'un bout à l'autre; ce n'est ni sur
+la phisionomie de tel ou tel personnage, ni sur tel ou tel système
+isolé, qu on peut asseoir son opinion sur un livre de ce genre; l'homme
+impartial et juste ne prononcera jamais que sur l'ensemble._
+
+
+ * * * * *
+
+
+ALINE ET VALCOUR.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+_Déterville à Valcour_.
+
+
+Paris, 3 Juin 1778.
+
+Nous soupâmes hier, Eugénie et moi, chez ta divinité, mon cher
+Valcour.... Que faisais-tu?... Est-ce jalousie?... Est-ce bouderie?...
+Est-ce crainte?... Ton absence fut pour nous une énigme, qu'Aline ne put
+ou ne voulut pas nous expliquer, et dont nous eûmes bien de la peine à
+comprendre le mot. J'allais demander de tes nouvelles, quand deux grands
+yeux bleus respirant à la fois l'amour et la décence, vinrent se fixer
+sur les miens, et m'avertir de feindre.... Je me tus; peu après je
+m'approchai; je voulus demander raison du mystère. Un soupir et un signe
+de tête furent les seules réponses que j'obtins. Eugénie ne fut pas plus
+heureuse; nous ne pressâmes plus; mais madame de Blamont soupira, et je
+l'entendis: c'est une mère délicieuse que cette femme, mon ami; je doute
+qu'il soit possible d'avoir plus d'esprit, une âme plus sensible, autant
+de grâces, dans les manières, autant d'aménité dans les moeurs. Il est
+bien rare qu'avec autant de connaissances, on soit en même-tems si
+aimable. J'ai presque toujours remarqué que les femmes instruites ont
+dans le monde une certaine rudesse, une sorte d'apprêt qui fait acheter
+cher le plaisir de leur société. Il semble qu'elles ne veuillent avoir
+de l'esprit que dans leur cabinet, ou que n'en trouvant jamais assez
+dans ceux qui les entourent, elles ne daignent pas s'abaisser, jusqu'à
+montrer celui qu'elles possèdent.
+
+Mais combien est différente de ce portrait l'adorable mère de ton Aline!
+En vérité, je ne m'étonnerais pas qu'une telle femme, quoi-qu'âgée de
+trente-six ans, fît encore de grandes passions.
+
+Pour M. de Blamont, pour cet indigne époux d'une trop digne femme, il
+fut tranchant, systématique, et bourru comme s'il eût siégé sur les
+fleurs de lys; il se déchaîna contre la tolérance, fit l'apologie de la
+torture, nous parla avec une sorte de jouissance d'un malheureux que ses
+confrères et lui faisaient rouer le lendemain; nous assura que l'homme
+était méchant par nature, qu'il n'était rien qu'on ne dût faire pour
+l'enchaîner; que la crainte était le plus puissant ressort des
+monarchies, et qu'un tribunal chargé de recevoir des délations, était un
+chef-d'oeuvre de politique. Ensuite il nous entretint d'une terre qu'il
+venait d'acheter, de la sublimité de ses droits, et sur-tout du projet
+qu'il a d'y rassembler une ménagerie, dont je te réponds bien qu'il sera
+la plus méchante bête.
+
+Il arriva, quelques minutes avant de servir, une autre espèce d'individu
+court et quarré, l'échine ornée d'un juste-au-corps de drap olive, sur
+lequel régnait, du haut en bas, une broderie large de huit pouces, dont
+le dessin me parut être celui que Clovis avait sur son manteau royal. Ce
+petit homme possédait un fort grand pied affublé sur de hauts talons, au
+moyen desquels s'appuyaient deux jambes énormes. En cherchant à
+rencontrer sa taille, on ne trouvait qu'un ventre; désirait-on une idée
+de sa tête? on n'apercevait qu'une perruque et une cravate, du milieu
+desquelles s'échappait, de tems à autre, un fausset discordant qui
+laissait à soupçonner si le gosier dont il émanait, était effectivement
+celui d'un humain, ou d'une vieille perruche. Ce ridicule mortel
+absolument conforme à l'esquisse que j'en trace, se fit annoncer M.
+d'Olbourg. Un bouton de rose qu'Aline, au même instant, jetait à
+Eugénie, vint troubler malheureusement les loix de l'équilibre que
+s'était imposées le personnage, pour en déduire sa révérence d'entrée.
+Il heurta le bouton de rose, et définitivement nous arriva par la tête.
+Ce choc inattendu, cet ébranlement subit des masses, avait un peu
+dérangé les attraits factices; la cravate vola d'un côté, la perruque de
+l'autre, et le malheureux ainsi répandu et dégarni, excita dans ma folle
+Eugénie une attaque de rire à tel point spasmodique, qu'on fut obligé de
+l'emporter dans un cabinet voisin où je crus qu'elle s'évanouirait....
+Aline se contint; le Président se fâcha; M. de Blamont se mordait les
+lèvres pour ne pas éclater, et se confondait en marques d'intérêt....
+Deux laquais ramasserent le petit homme qui, semblable à une tortue
+retournée, ne pouvait plus reprendre l'élasticité nécessaire à se
+rétablir sur son plat. On le remboîta dans sa perruque; la cravate fut
+artistement renouée; Eugénie reparut, et l'annonce du souper vint
+heureusement tout remettre en ordre, en obligeant chacun à ne plus
+s'occuper que d'une même idée.
+
+Les politesses marquées du Président au petit homme, l'assurance
+ultérieure que je reçus, qu'il avait cent mille écus de rente, ce que
+j'aurais parié sur sa figure; la contrainte d'Aline, l'air souffrant de
+madame de Blamont, les efforts qu'elle faisait pour dissiper sa chere
+fille, pour empêcher qu'on ne s'aperçût de la gêne dans laquelle elle
+était; tout me convainquit que ce malheureux traitant était ton rival,
+et rival d'autant plus à craindre, qu'il me parut que le Président en
+était engoué.
+
+O mon ami, quel assemblage!... Unir à un mortel si prodigieusement
+ridicule, une jeune fille de dix-neuf ans, faite comme les Grâces,
+fraîche comme Hébé, et plus belle que Flore! A la stupidité même oser
+sacrifier l'esprit le plus tendre et le plus agréable; adapter à un
+volume épais de matiere l'âme la plus déliée* et la plus sensible;
+joindre à l'inactivité la plus lourde, un être pêtri de talens, quel
+attentat, Valcour!... Oh non, non ... ou la Providence est insensible,
+ou elle ne le permettra jamais.... Eugénie devint sombre si-tôt qu'elle
+soupçonna le forfait. Folle, étourdie, un peu méchante même, mais prête
+à donner son sang à l'amitié, elle passa rapidement de la joie à la plus
+extrême colère, dès que je lui eus fait part de mes soupçons.... Elle
+regarda son amie, et des larmes coulèrent sur ces joues de roses que
+venait d'épanouir la gaîté. Elle engagea sa mère à se retirer de bonne
+heure; elle n'y pouvait tenir, et si ce forfait était réel, il n'y avait
+rien, disait-elle en frappant des pieds, qu'elle ne fit pour l'empêcher.
+Mais Aline s'obstinait au silence ... madame de Blamont ne faisait que
+soupirer quand je l'interrogeais; et nous nous retirâmes.
+
+Voilà, mon cher Valcour, l'état dans lequel j'ai laissé les choses; tu
+dois à ma sincère amitié de m'instruire de tout ce que tu peux savoir de
+plus; attends tout de la mienne, de celle d'Eugénie, et sois convaincu
+que le bonheur qui s'aprête pour nous, ne peut réellement être parfait,
+tant que nous supposerons des obstacles à celui d'Aline et au tien.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE SECONDE.
+
+_Aline à Valcour_.
+
+
+6 Juin.
+
+De quelles expressions me servir? Comment adoucirai-je le coup qu'il
+faut que je vous porte? Mes sens se troublent, ma raison m'abandonne, je
+n'existe plus que par le sentiment de ma douleur.... Pourquoi vous ai-je
+vu? pourquoi ces traits charmans ont-ils pénétré dans mon âme? Pourquoi
+m'avez-vous entraînée dans l'abîme avec vous? Hélas! que nos instans de
+bonheur ont été courts! Qui sait, grand Dieu! qui sait quelles sont les
+bornes de ceux qui doivent les suivre? Mon ami, il faut ne nous plus
+voir.... Le voilà dit, ce mot cruel; j'ai pu le tracer sans mourir!...
+Imitez mon courage. Mon père a parlé en maître, il veut être obéi. Un
+parti se présente, ce parti lui convient, cela suffit; ce n'est pas mon
+aveu qu'il demande, c'est son intérêt qu'il consulte, et le sacrifice
+entier de tous mes sentimens doit être fait à ses caprices. N'accusez
+point ma mère, il n'y a rien qu'elle n'ait dit, rien qu'elle n'ait fait,
+rien qu'elle n'imagine encore.... Vous savez comme elle aime sa fille,
+et vous n'ignorez pas non plus les sentimens de tendresse qu'elle
+éprouve pour vous.... Nos larmes se sont mêlées.... Le barbare les a
+vues, et n'en a point été attendri.... O mon ami! je crois que
+l'habitude de juger les autres, rend nécessairement dur et cruel. «C'est
+un parti convenable, madame, a-t-il dit en fureur à ma mère: je ne
+souffrirai point que ma fille le manque. d'Olbourg est mon ami depuis
+vingt-cinq ans, et il a cent mille écus de rente; toutes vos petites
+considérations peuvent-elles balancer un argument de cette force?
+Epouse-t-on par amour aujourd'hui?... C'est par intérêt, ces seules lois
+doivent assortir les noeuds de l'hymen; hé, qu'importe de s'aimer,
+pourvu qu'on soit riche! L'amour donne-t-il de la considération dans le
+monde? Non, en vérité, madame, c'est la fortune, et l'on ne vit point
+sans considération. D'ailleurs, qu'a donc mon ami d'Olbourg pour
+inspirer de l'éloignement à votre fille? (Oh, Valcour, je voudrais que
+vous le vissiez!) Est-ce parce que ce n'est pas un de ces freluquets du
+jour, qui, faisant croire à une jeune personne qu'ils en sont épris
+uniquement parce qu'ils la savent riche, épousent la dot et laissent la
+fille? ou peut-être ce sont les talens et l'esprit qui vous séduisent.
+Quoi! parce qu'un homme aura fait quelques comédies, quelques
+épigrammes, qu'il aura lu Homère et Virgile, il possédera, de ce moment,
+tout ce qu'il faut pour faire le bonheur de votre fille!»
+
+Vous voyez, mon ami, sur qui tombait ce dernier sarcasme; mais le cruel
+craignant que nous ne l'eussions pas encore entendu: «Je vous prie
+répliqua-t-il, en colère, madame, d'écrire sur-le-champ à M. de Valcour
+que ses visites m'honorent infiniment, sans doute, mais qu'il m'obligera
+pourtant de les supprimer; je ne veux pas donner ma fille à un homme qui
+n'a rien.--Sa naissance, reprit ma mère, vaut mieux que la mienne.--Je
+le sais bien, madame; voilà toujours l'orgueil des filles de condition;
+avec elles la naissance fait tout. Voulez-vous que ma fille éprouve avec
+son Valcour ce qui m'est arrivé avec vous? Epouser du parchemin?... A
+quoi me sert, je vous prie, celui que vous m'avez donné?... J'aimerais
+mieux vingt-cinq mille francs par an, que toutes ces généalogies, qui
+comme les vers phosphoriques, ne brillent que par l'obscurité, ne sont
+illustres que parce qu'on n'en voit pas l'origine, et dont on peut dire
+tout ce qu'on veut, parce que le bout manque. Valcour est d'une bonne
+maison, je le sais, il a de plus un puissant mérite à vos yeux, il est
+passionné pour les belles-lettres; mais moi, que cette considération
+touche fort peu ... je veux de l'argent, et il n'a pas le sou. Voilà sa
+sentence, apprenez-la lui, je vous le conseille». A ces mots, il a
+disparu, et nous a laissées, ma mère et moi, dans les larmes. Cependant
+mon ami, car il faut que je répande un peu de baume sur les blessures
+que je viens de faire, l'espoir n'est pas encore banni de mon coeur, et
+cette mère respectable, que j'idolâtre, et qui vous aime, me charge
+positivement de vous dire qu'elle ne veut pas que vous vous
+désespériez.... Elle est presque sûre d'obtenir du tems, et dans des
+circonstances commes celles où nous sommes, le tems fait beaucoup.
+Rendez-vous donc aux ordres de mon père; ne venez plus, mais
+écrivez-nous. Une affaire de la plus grande importance enchaînera le
+Président à Paris tout l'été, et je crois que ma mère obtiendra d'aller
+passer cette saison seule avec moi dans sa petite terre de Vert-feuille,
+près d'Orléans; unique bien qu'elle ait apporté à mon père, qui comme
+vous voyez, le lui reproche assez cruellement[1]. Son but est d'obtenir
+du Président de ne rien précipiter; elle se chargera, dit-elle, de me
+disposer à tout, et de vaincre mes répugnances, pourvu qu'on ne presse
+rien, et qu'on nous laisse passer quelques mois toutes deux
+solitairement à Vert-feuille.... Mon ami, si elle l'obtient, je vous
+avoue que je regarderai cela comme une demi-victoire; le tems est tout
+dans d'aussi terribles crises, c'est tout avoir que d'en obtenir.
+
+Adieu, ne vous alarmez pas, aimez moi, pensez à moi, écrivez-moi ... que
+je remplisse tous vos momens comme vous occupez tout mon coeur.... O mon
+ami! il faudrait bien peu de choses, vous le voyez, pour nous séparer à
+jamais; mais ce qui me console au moins dans mon malheur, c'est la
+certitude où je suis qu'aucune force divine ou humaine, ne parviendrait
+à m'empêcher de vous aimer.
+
+
+Note:
+
+[Footnote 1: Cette terre vaut seize mille livres de rente, elle avoit été la
+seule dot de madame de Blamont, mais il existait dans le contrat qu'elle
+se marierait séparée de bien; cette clause et ce médiocre revenu,
+relativement à la fortune immense de M. de Blamont, étaient les deux
+motifs de ses reproches.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE TROISIÈME.
+
+_Valcour à Aline_.
+
+
+7 Juin.
+
+Oui, je l'ai lu ce mot cruel.... J'ai reçu le coup qui doit briser ma
+vie, et toutes les facultés qui la composent ne se sont point anéanties!
+O mon Aline! quel art avez-vous donc mis à me le porter? vous me donnez
+la mort, et vous voulez que je vive!... vous détruisez l'espoir et vous
+le ranimez!...non je ne mourrai point.... Je ne sais quelle voix se fait
+entendre au fond de mon coeur.... Je ne sais quel organe secret semble
+m'avertir de vivre et que tous les instans de la félicité ne sont pas
+encore éteints pour moi ... non je ne sais quel il est, ce mouvement,
+mais je lui cède ... ne plus vous voir, Aline!... ne plus m'enivrer,
+dans ces jeux que j'adore, du sentiment délicieux de mon amour!...
+est-ce bien vous qui me l'ordonnez?... ah! qu'ai-je donc fait pour
+mériter un tel sort?... moi renoncer au charme de vous posséder un jour!
+mais non ... vous ne me le dites pas. Mon malheur accroît mon
+inquiétude; il nourrit encore les chimères que vos paroles consolantes
+cherchent à rendre moins affreuses; il ne faut que du tems dites-vous;
+du tems, Aline!... oh ciel! songez-vous quel il est, celui que l'on
+passe, loin de ce qu'on aime?... où l'on ne peut plus entendre sa voix,
+où l'on ne jouit plus de ses regards; n'est-ce pas ordonner à un homme
+d'exister en se séparant de son âme?... J'étais prévenu de ce coup
+fatal, Déterville m'y avait préparé ... mais j'ignorais que les choses
+fussent si avancées, et sur-tout que votre père exigerait que je ne vous
+visse plus.... Et qui donc a pu l'instruire de nos secrets? Ah! peut-on
+se cacher quand on aime? S'il a dérobé nos regards, il aura surpris
+notre amour ... que ferai-je, hélas! pendant cette terrible absence ...
+que voulez-vous que je devienne? au moins si j'avais pu vous voir encore
+une fois ... une seule fois avant cette funeste séparation!... si
+j'avais pu vous dire combien je vous aime ... il me semble que je ne
+vous l'ai jamais dit ... oh non, je ne vous l'ai jamais dit, comme je
+l'éprouve ... et comment aurai-je réussi? quel mot aurait pu rendre ce
+feu divin qui me dévore? Tantôt anéanti par la force même de ce
+sentiment qui m'absorbe ... tantôt brûlé par vos regards ... mon âme
+éprouvait, sans pouvoir peindre; toutes les expressions me paraissaient
+trop faibles ... et maintenant je me désole, d'avoir tant perdu
+d'occasions ou de les avoir si mal employées. Comme je vais les déplorer
+ces momens si courts et si doux! Aline, Aline, croyez-vous donc que je
+puisse vivre sans les retrouver? Et cependant vous pleurerez ... votre
+âme sera noyée dans la douleur, et je n'en pourrai partager les
+angoisses!... Qu'il ne se fasse pas au moins, ce cruel hymen.... Je
+regarde ce que vous dites comme un serment qu'il ne se consommera jamais
+... le barbare, il vous sacrifie ... et à quoi? ... à son ambition, à
+son intérêt ... et il ose encore trouver des sophismes pour appuyer ses
+affreux systèmes!... L'amour, dit-il, ne fait pas le bonheur dans les
+noeuds de l'hymen, et que sont-ils donc ces noeuds, quand l'amour ne les
+forme pas? Un pacte mercenaire et vil, un trafic honteux de fortunes et
+de noms, qui n'enchaînant que les personnes, laissent les coeurs à tout
+le désordre du désespoir et du dépit. Que deviennent alors ces biens
+qu'on a recherchés? Les ménage-t-on pour des enfans qui ne sont plus que
+le fruit du hasard ou de l'intérêt? On les dissipe, on les perd plus
+promptement encore qu'ils ne se sont acquis, et le besoin que chacun des
+deux a de secouer la chaîne qui le presse, ouvre l'abîme épouvantable
+qui les engloutit en un jour. Où se trouve donc alors et le profit et le
+bonheur de ces mariages de convenance, puisque ces mêmes fortunes, qui
+en ont formé les noeuds, s'anéantissent ou pour les relâcher ou pour les
+dissoudre?
+
+Mais se flatter de rappeler votre père à des opinions raisonnables,
+c'est entreprendre de faire remonter un fleuve à sa source.
+Indépendamment des préjugés de son état, préjugés cruellement odieux
+sans doute, il a encore ceux (passez-moi le terme) d'une tête étroite et
+d'un coeur froid, et l'erreur est trop chère à ces sortes de gens pour
+espérer de les en faire revenir.
+
+Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci ... et combien je
+l'adore! quelle conduite, quelle sagesse! quel amour pour vous!
+adorez-la cette mère tendre, vous n'êtes formée que de son sang.... Il
+est impossible, il est moralement impossible qu'une seule goutte de
+celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines.... Tendre et
+divine amie de mon coeur, que j'aime à m'imaginer quelques-fois que vous
+n'avez reçu l'existence dans le sein de cette mère adorable que par le
+souffle de la divinité; la mythologie des Grecs n'admettait-elle pas ces
+sortes d'existences? Ne les avons-nous pas reçues dans nos opinions
+religieuses? Mais il eût fallu un miracle.... Et pour qui, grand Dieu!
+pour qui la nature en fera-t-elle, si ce n'est pas pour mon Aline....
+N'en est-elle pas un elle-même?... Laissez-la moi, cette opinion, ma
+divine amie, elle me console.... Elle ajoute, ce me semble, encore au
+culte que je vous dois.... Oui, Aline ... oui, vous êtes fille d'un
+dieu, ou plutôt vous êtes un dieu vous-même, et c'est par vos regards
+que la nature entière reçoit l'existence; vous purifiez tout ce qui vous
+touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure; la vertu n'est douce
+qu'auprès de vous, on ne la connoît qu'où vous êtes; soutenue par
+l'empire de la beauté, c'est sous vos traits qu'elle captive, c'est par
+vous qu'elle séduit: et je ne me sens jamais si honnête que lorsque je
+vous approche ou que je vous quitte. Qui ranimera maintenant dans mon
+coeur ces sentimens qui naissaient près de vous ... qui me fortifiaient
+dans le reste de ma vie?... Mon âme va se flétrir séparée de la vôtre,
+elle va devenir comme ces fleurs qui se desséchent à mesure que
+s'éloignent d'elles les rayons de l'astre qui les fit éclore.... O ma
+chère Aline! il n'est plus un instant de félicité pour moi sur la
+terre.... Mais je vous écrirai du moins.... Vous me le permettez?... Je
+le pourrai.... Hélas! c'est une consolation sans doute, mais qu'elle est
+loin de celle que je désire ... qu'elle est loin de celle qu'il me
+faut.... Et quand sera-t-il ce voyage? quoi, je ne vous verrai pas avant
+qu'il s'entreprenne, et pour la première fois de ma vie, depuis trois
+ans que je vous connais, je passerais une saison entière éloigné de
+vous?... Ordre barbare! ... père cruel! adoucissez-le, Aline, ce
+terrible et funeste arrêt.... Que je puisse vous voir encore un seul
+jour ... une seule heure, hélas! je ne veux que cela pour vivre un an;
+je recueillerai dans cette heure précieuse, tout ce que mon âme aura
+besoin de sentimens pour la faire exister des siècles. Mère adorable,
+souffrez que je vous implore, c'est à vos pieds que cette grâce est
+demandée.... Rappelez cette indulgence si active et si tendre, qui vous
+caractérise sans cesse; cette bonté, cette humanité qui vous rend si
+sensible au sort amer de l'infortune. Hélas! vous n'aurez jamais secouru
+de malheureux dont les maux fussent plus cuisans. Que la nature
+m'accable de tous ceux qu'elle voudra; mais qu'elle me laisse les yeux
+d'Aline et son coeur.... J'attends votre réponse; je l'attends comme les
+criminels attendent le coup de la mort. Ah! si je la crains, c'est que
+je la devine.... Mais une heure, Aline,... une seule heure ... ou vous
+ne m'avez jamais aimé.... Au moins éloignez cet homme ... qu'il n'aille
+pas avec vous, à la campagne.... Je ne vous dis pas de refuser ses
+noeuds qu'on vous offre avec lui.... Non, Aline, je ne vous le dis
+point; il est de certains cas où la recommandation même est un outrage,
+et je crois que c'est dans celui-ci. Oui, j'ose être sûr de vous, parce
+que je vous aime, parce que vous m'avez dit que je ne vous étais pas
+indifférent, et que vous ne voudriez pas arracher le coeur de votre ami.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE QUATRIÈME
+
+_Aline à Valcour_.
+
+
+9 Juin.
+
+Je vous sais gré de votre résignation, mon ami, quoiqu'elle ne soit pas
+très-entière; n'importe, n'abusez pas de ce que je vais vous dire, mais
+ma reconnaissance eût été moindre si vous eussiez obéi de meilleur
+coeur. Que vos peines s'adoucissent, ô mon cher Valcour, par la
+certitude que je les partage. Je ne sais ce que ma mère a dit à son
+mari, mais M. d'Olbourg n'a point reparu depuis le soir où il soupa ici,
+et j'ai cru lire moins de sévérité dans les yeux de mon père; n'allez
+pas croire qu'il résulte de-là que ses premiers projets se soient
+anéantis, je vous aime trop sincèrement pour laisser germer dans votre
+coeur une espérance qu'il ne faudrait que trop tôt perdre. Mais les
+choses ne seront pas, au moins, aussi prochaines que je le craignais, et
+dans une circonstance comme celle où nous sommes, je vous le répète,
+c'est tout obtenir que d'avoir des délais.
+
+Notre voyage à Vert-feuille est décidé: mon père trouve bon que nous
+allions, ma mère et moi, y passer la belle saison, ses affaires
+l'obligeant à rester tout l'été à Paris: il nous laissera seules et
+tranquilles; mais je ne vous cache pas, mon ami, qu'une des clauses de
+cette permission est que vous n'y paraîtrez pas. Jugez, d'après cette
+sévérité, s'il serait possible de vous accorder l'heure que vous
+sollicitez avec tant d'instance?
+
+A l'envie que ma mère avait de savoir du Président par quelle raison
+vous lui étiez devenu, dans l'instant, si suspect, il a répondu:
+
+«Qu'il ne s'était jamais imaginé, quand on vous présenta chez lui, que
+_vous osassiez_ porter vos vues sur sa fille; qu'au seul titre de
+connaissance et d'ami de société, il n'avait pas mieux demandé que de
+vous accueillir; mais que s'étant enfin aperçu de nos sentimens mutuels,
+cette fatale homme très-riche, et son ami depuis longtems».
+
+Ma mère, très-contente de l'amener peu-à-peu à une explication, sans
+combattre absolument son projet, lui a demandé les motifs de son
+éloignement pour vous. Le peu de fortune est devenu tout de suite son
+argument indestructible, et ne pouvant, disait-il, vous refuser des
+qualités (comme si son orgueil eût été désolé d'un aveu qu'il lui était
+impossible de ne pas faire), il s'est rejeté d'abord sur vos défauts, et
+celui qu'il vous reproche, avec le plus d'amertume, est le manque
+d'ambition, la nonchalance étonnante dont vous êtes pour votre fortune
+et le tort affreux que vous avez eu, selon lui, de quitter si jeune le
+service. A cela, ma mère a voulu opposer vos talens, votre amour pour
+les lettres, qui absorbant tout autre goût, vous a, pour ainsi dire,
+isolé, afin d'étudier plus à l'aise. Ici, le Président, ennemi capital
+de tout ce qui s'appelle _beaux-arts_, s'est enflammé de nouveau.... «Et
+que font ces misères là au bonheur de la vie? Madame, a-t-il répliqué
+avec humeur, avez-vous vu depuis que vous existez, les arts, ou même les
+sciences faire la fortune d'un seul homme?... Pour moi, je ne l'ai pas
+vu: ce n'est plus, comme autrefois, avec une hypothèse, un syllogisme,
+un sonnet ou un madrigal, qu'on se produit dans le monde, et qu'on
+parvient à tout; les Horaces ne trouvent plus de Mécènes, et les
+Descartes ne rencontrent plus de Christines. C'est de l'argent, Madame,
+c'est de l'argent qu'il faut. Telle est la seule clef des places et des
+honneurs, et votre cher Valcour n'en a point. Jeune, de l'esprit, _une
+sorte de mérite_.... Remarquez, mon ami, la petite joie vaine avec
+laquelle il a bien voulu vous accorder _une sorte de mérite_.... Avec
+cet avantage, a-t-il continué, que ne s'avançait-il? Le temple de la
+Fortune est ouvert à tout le monde; il ne s'agit que de ne pas se
+laisser repousser par la foule qui vous coudoie, et qui veut y arriver
+avant vous.... A trente ans, avec de la figure, le nom qu'il porte, et
+les alliances qu'il peut réclamer, il serait aujourd'hui
+maréchal-de-camp, s'il l'eût voulu.»
+
+Oh! mon ami, je vous en demande pardon; mais ces reproches ne sont-ils
+pas mérités? N'imaginez pas que mon coeur vous les fasse. Que ne suis-je
+maîtresse de ma main! Que ne puis-je vous prouver à l'instant combien
+ces préjugés sont vils à mes yeux; mais, mon ami, cent fois vous me
+l'avez dit vous-même, la considération est nécessaire dans le monde, et
+si ce public est assez injuste pour ne vouloir l'accorder qu'aux
+honneurs, l'homme sage qui conçoit l'impossibilité de vivre sans elle,
+doit donc tout faire pour acquérir ce qui la mérite.
+
+Ne seroit-il pas entré un peu de dégoût, un peu de misanthropie dans
+cette insouciance qui vous est reprochée? Je veux que vous
+m'éclaircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant; songez que
+vous parlez à la meilleure amie de votre coeur.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE CINQUIÈME.
+
+_Valcour à Aline_.
+
+
+12 Juin.
+
+Oui, mon Aline, j'ai tort, et vous me le faites sentir; la confiance est
+la plus douce preuve de l'amour, et j'ai l'air de vous l'avoir refusée,
+en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie; mais ce silence de ma
+part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux
+principes que vous ne blâmerez pas: la crainte de vous ennuyer par des
+récits qui n'intéressent que moi, et la vanité qui souffre à les faire.
+On voudrait s'élever sans cesse aux yeux de ce qu'on aime, et l'on se
+tait quand ce qu'on peut dire de soi, n'a rien qui doive nous flatter.
+Si le sort m'eût lié avec toute autre, peut-être eusse-je eu moins
+d'orgueil; mais vous sûtes m'en inspirer tant, dès que je crus vous
+avoir rendu sensible, que vous me fîtes, dès ce moment, rougir de
+moi-même et de mon audace à placer dans vos fers un esclave aussi peut
+fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu'il fallait être pour vous
+mériter, et j'aimai mieux vous laisser croire que j'en étais digne, que
+de vous montrer votre erreur.--Maintenant vous exigez des aveux que je
+voulais taire; ne vous en prenez qu'à vous, s'il s'y rencontre des
+motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon obéissance me
+fasse retrouver dans votre coeur ce que la vérité m'y fera perdre.
+Toutes mes fautes précèdent l'instant où je vous ai vue pour la première
+fois. Hélas! c'est mon unique excuse; je n'ai plus connu que l'amour et
+la vertu depuis cette heureuse époque, et comment eusse-je osé depuis
+souiller par des écarts le coeur où régnait votre image?
+
+
+HISTOIRE DE VALCOUR.
+
+Je vous parlerai peu de ma naissance; vous la connaissez: je ne vous
+entretiendrai que des erreurs où m'a conduit l'illusion d'une vaine
+origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d'autant
+moins de motifs, que ce bienfait n'est dû qu'au hasard.
+
+Allié, par ma mère, à tout ce que le royaume avait de plus grand;
+tenant, par mon père, à tout ce que la province de Languedoc pouvait
+avoir de plus distingué; né à Paris dans le sein du luxe et de
+l'abondance, je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la
+fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons; je le crus, parce
+qu'on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit
+hautain, despote et colère; il semblait que tout dût me céder, que
+l'univers entier dût flatter mes caprices, et qu'il n'appartenoit qu'à
+moi seul et d'en former et de les satisfaire; je ne vous rapporterai
+qu'un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux
+principes qu'on laissait germer en moi avec tant d'ineptie.
+
+Né et élevé dans le palais du prince illustre auquel ma mère avait
+l'honneur d'appartenir, et qui se trouvait à-peu-près de mon âge, on
+s'empressait de me réunir à lui, afin qu'en étant connu dès mon enfance,
+je pus retrouver son appui dans tous les instans de ma vie; mais ma
+vanité du moment, qui n'entendait encore rien à ce calcul, s'offensant
+un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque
+chose, et plus encore de ce qu'à de très-grands titres, sans doute, il
+s'y croyait autorisé par son rang, je me vengeai de ses résistances par
+des coups très-multipliés, sans qu'aucune considération m'arrêtât, et
+sans qu'autre chose que la force et la violence pussent parvenir à me
+séparer de mon adversaire.
+
+Ce fut à peu près vers ce tems que mon père fut employé dans les
+négociations; ma mère l'y suivit, et je fus envoyé chez une grand'-mère
+en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les
+défauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes études à Paris, sous
+la conduite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans
+doute à former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas
+assez long-temps. La guerre se déclara: empressé de me faire servir, on
+n'acheva point mon éducation, et je partis pour le régiment où j'étais
+employé, dans l'âge où, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'à
+l'académie.
+
+Puisse-t-on réfléchir sur le vice dominant de nos principes modernes,
+puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de très-jeunes
+militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le préjugé actuel,
+il est parfaitement impossible que cette classe de citoyens si utile
+puisse jamais être parfaite, tant qu'il ne s'agira que d'y entrer jeune,
+sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y être admis, et sans
+comprendre qu'il est impossible de posséder les vertus nécessaires dès
+qu'on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilité de les acquérir
+par une éducation longue et parfaite.
+
+Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette
+impétuosité naturelle de mon caractère, cette âme de feu que j'avais
+reçue de la nature, ne prêtait qu'un plus grand degré de force et
+d'activité à cette vertu féroce que l'on appelle courage, et qu'on
+regarde bien à tort, sans doute, comme la seule qui fut nécessaire à
+notre état.
+
+Notre régiment écrase dans l'avant-dernière campagne de cette guerre,
+fut envoyé dans une garnison en Normandie; c'est-là que commence la
+première partie de mes malheurs.
+
+Je venais d'atteindre ma vingt-deuxième année; perpétuellement entraîné
+jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon coeur, ni
+soupçonné qu'il pût être sensible; Adélaïde de Sainval, fille d'un
+ancien officier retiré dans la ville où nous séjournions, sut bientôt me
+convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embrâser aisément une
+âme telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas éclaté
+jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne
+vous peindrai point Adélaïde; ce n'etoit qu'un seul genre de beauté qui
+devait éveiller l'amour en moi, c'était toujours sous les mêmes traits
+qu'il devait pénétrer mon âme, et ce qui m'enivra dans elle était
+l'ébauche des beautés et des vertus que j'idolâtre en vous. Je l'aimais,
+parce que je devais nécessairement adorer tout ce qui avoit des rapports
+avec vous; mais cette raison qui légitime ma défaite, va faire le crime
+de mon inconstance.
+
+L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une maîtresse,
+et de ne la regarder malheureusement que comme une espèce de divinité
+qu'on déifie par désoeuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte
+dès que les drapeaux se déploient. Je crus d'abord de bonne foi que ce
+ne pourrait jamais être ainsi que j'aimerais Adélaïde; la manière dont
+je l'en assurai, la persuada; elle exigea des sermens, je lui en fis;
+elle voulut des écrits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A
+l'abri des reproches de son coeur, se croyant peut-être même innocente,
+parce qu'elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait
+pour la légitimer, Adélaïde céda, et j'osai la rendre coupable, ne
+voulant que la trouver sensible.
+
+Six mois se passèrent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent
+altéré notre amour; dans l'ivresse de nos transports, un moment même
+nous voulûmes fuir; incertains de la liberté de former nos chaînes, nous
+voulûmes aller les serrer ensemble au bout de l'univers ... la raison
+triompha; je déterminai Adélaïde, et dès ce moment fatal il était clair,
+que je l'aimais moins.
+
+Adélaïde avait un frère capitaine d'infanterie que nous espérions mettre
+dans nos intérêts ... on l'attendait, il ne vint point. Le régiment
+partit; nous nous fîmes nos adieux, des flots de larmes coulèrent;
+Adélaïde me rappela mes sermens, je les renouvelai dans ses bras ... et
+nous nous séparâmes.
+
+Mon père m'appela cet hiver à Paris, j'y volai: il s'agissait d'un
+mariage; sa santé chancelait; il désirait me voir établi avant de fermer
+les yeux; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin! cette force
+irrésistible de la main du sort qui nous porte toujours malgré nous où
+ses loix veulent que nous soyons; tout effaça peu-à-peu Adélaïde de mon
+coeur. Je parlai pourtant de cet arrangement à ma famille; l'honneur m'y
+engageait, je le fis, mais les refus de mon père légitimèrent bientôt
+mon inconstance; mon coeur ne me fournit aucune objection; et je cédai,
+sans combattre, en étouffant tous mes remords. Adélaïde ne fut pas
+long-temps à l'apprendre.... Il est difficile d'exprimer son chagrin; sa
+sensibilité, sa grandeur, son innocence, son amour, tous ces sentimens
+qui venaient de faire mes délices, arrivaient à moi en traits de flamme,
+sans qu'aucun parvînt à mon coeur.
+
+Deux ans se passèrent ainsi filés pour moi par les mains des plaisirs;
+et marqués pour Adélaïde par le repentir et le désespoir.
+
+Elle m'écrivit un jour, qu'elle me demandait pour unique faveur de lui
+assurer une place aux carmélites; de lui mander aussi-tôt que j'aurais
+réussi; qu'elle s'échapperait de la maison de son père, et viendrait
+s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui
+préparer.
+
+Parfaitement calme alors, j'osai répondre quelques plaisanteries à cet
+affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures,
+j'exhortai Adélaïde à oublier dans le sein de l'hymen les délires de
+l'amour.
+
+Adélaïde ne m'écrivit plus. Mais j'appris trois mois après qu'elle était
+mariée; et dégagé par-là de tous mes liens, je ne songeai plus qu'à
+l'imiter.
+
+Un événement terrible pour moi vint déranger tous mes projets; il
+sembloit que le ciel voulût déjà venger Adélaïde des malheurs où je
+l'avais plongée. Mon père mourut, ma mère le suivit de près, et je me
+vis à vingt-cinq ans seul abandonné dans le monde à tous les malheurs, à
+tous les accidens qui suivent ordinairement un jeune homme de mon
+caractère; que de faux amis perdent, que l'expérience n'éclaire pas
+encore, et qui, pour comble d'aveuglement, ose trop souvent prendre pour
+un bonheur l'événement qui le rend maître de lui, sans réfléchir, hélas!
+que les mêmes freins qui le captivaient, servaient aussi à le soutenir,
+et qu'il n'est plus, dès qu'ils se brisent, que comme ces plantes
+légères, dégagées par la chute du peuplier antique qui protégeait leurs
+jeunes élans, et qui bientôt expirent elles-mêmes faute de soutiens.
+Non-seulement je perdais des parens chers et précieux; non-seulement je
+n'avais plus d'appui sur la terre, mais tout s'éclipsait, tout
+s'anéantissait avec eux; cette vaine gloire qui m'avait séduit ne devint
+plus qu'une ombre qui s'évanouit avec les rayons qui la modifiaient. Les
+adulateurs fuirent, les places se donnèrent, les protections se
+perdirent, la vérité déchira le voile qu'étendait la main de l'erreur
+sur le miroir de la vie, et je m'y vis enfin tel que j'étais.
+
+Je ne sentis pas pourtant tout-à-coup mes pertes, il fallait l'affreuse
+catastrophe qui m'attendait pour m'en convaincre. Aline, Aline,
+permettez que mes larmes coulent encore sur les cendres de ces parens
+chéris; puissent mes regrets éternels les venger de cette voix funeste
+et involontaire, qui osa crier au fond de mon âme, _que regrettes-tu, tu
+es libre?_ Oh, juste ciel! qui put l'inspirer cette voix barbare, quel
+est donc le sentiment cruel et faux qui l'a fait naître? Où trouve-t-on
+des amis dans le monde qui puissent nous tenir lieu d'un père et d'une
+mère? quels gens prendront à nous un intérêt plus réel et plus vif? Qui
+nous excusera? qui nous conseillera? qui tiendra le fil, dans ce dédale
+obscur où nous entraînent les passions? Quelques flatteurs nous
+égareront; de faux amis nous tromperont. Nous ne trouverons sous nos pas
+que des pièges, et nulle main secourable ne nous empêchera d'y tomber.
+
+Il était essentiel d'aller mettre un peu d'ordre dans les biens de mon
+père, très-loin de son séjour, très-diminués par les dépenses où
+l'avaient entraîné les années qu'il avait passées dans les négociations;
+mon intérêt m'obligeait, avant de songer à aucun établissement, à me
+rendre fort vite en Languedoc, pour prendre au moins quelque
+connaissance de ce qui pouvait me revenir. J'obtiens un congé, et j'y
+vole.
+
+La magnificence de la ville de Lyon, qui se trouvait sur mon passage,
+m'engagea pour l'admirer à y séjourner quelques semaines: le hasard qui
+m'y fit rencontrer d'anciennes connaissances, acheva d'assurer et
+d'égayer ce projet, et nous y partagions ensemble les plaisirs qu'offre
+cette fière rivale de Paris, lorsqu'un soir, en sortant du spectacle, un
+de mes amis me nommant très-haut par mon nom, me proposa d'aller souper
+chez l'intendant, et se perdit dans la foule avant que j'eusse le temps
+de lui répondre.
+
+A ce nom de Valcour, un officier vêtu de blanc, et qui paraissait sortir
+du même endroit que nous, m'aborde le chapeau sur les yeux, et me
+demande avec beaucoup de trouble s'il a bien entendu, et si c'est bien
+Valcour que l'on me nomme. Peu disposé à répondre honnêtement à une
+question faite avec tant de brusquerie et de hauteur, je lui demande
+fièrement à mon tour, quel est le besoin qu'il a d'éclaircir un tel
+fait? Quel besoin, Monsieur?--Le plus grand?--Mais encore?--Celui de
+réparer l'outrage fait à une famille honnête par un homme de ce nom;
+celui de laver dans le sang de cet homme, ou dans le mien, la vertu
+d'une soeur chérie.... Répondez, ou je vous regarde comme un malhonnête
+homme.--Je vous connais, et je vous entends; vous êtes le frère
+d'Adélaïde.--Oui, je le suis, et depuis l'instant fatal qui nous l'a
+ravie.--Qu'entends-je? elle n'est plus!--Non, cruel tes indignes
+procédés lui ont plongé le poignard dans le coeur, et depuis ce moment,
+je te cherche pour arracher le tien, ou mourir sous tes coups: viens,
+suis-moi; je me reproche tous les instans où ma vengeance est retardée.
+
+Nous gagnâmes promptement les derrières de la comédie; nous traversâmes
+le Rhône, et nous enfonçant dans les promenades qui sont sur l'autre
+rive en face de la ville, nous nous disposions à nous battre, lorsque ne
+pouvant tenir à l'intérêt puissant que m'inspirait encore cette
+malheureuse maîtresse, Sainval, dis-je avec la plus grande émotion, je
+vous satisfais; si le sort est juste, peut-être le serez-vous bientôt
+davantage: car je suis le coupable, et c'est à moi de périr: mais ne me
+refusez pas de m'apprendre, avant que nous ne nous séparions pour
+jamais, la fatale histoire de cette fille respectable ... que j'ai
+trompée, je l'avoue; mais qui ne peut cesser de m'être chère.--Ingrat,
+me répondit Sainval, elle est morte en t'adorant; elle est morte en
+suppliant le ciel de ne jamais punir ton crime. Elle avait avoué à mon
+père la faute où tu sus l'entraîner: il venait de la contraindre à
+l'ensevelir dans les bras d'un époux.... Obsédée par toute une famille,
+l'infortunée venait d'obéir.... Elle n'a pu résister à la violence du
+sacrifice. Chaque jour, chaque instant l'entraînait à la mort, et elle
+en a reçu le coup dans mes bras. Depuis cette époque fatale, je n'ai
+cessé de te chercher par-tout. J'ai suivi tes pas dans cette ville,
+incertain de t'y rencontrer. Je t'y trouve, presse-toi de me convaincre
+que tu ne joins pas au moins la lâcheté à la plus barbare séduction.
+
+Nous nous battîmes; le combat fut court: Sainval avait plus de courage
+que d'adresse, et plus de raison que de bonheur. Il cède sous les
+premiers coups que je lui porte, et j'ai la douleur de le renverser mort
+à mes pieds. A peine m'en suis-je convaincu que je m'élance en larmes
+sur le corps sanglant de ce malheureux jeune homme, dont les traits,
+dont la voix venaient de me rappeler si douloureusement sa malheureuse
+soeur. Dieu barbare! est-ce ainsi qu'éclaté ta justice? n'étais-je pas
+le seul coupable?... n'était-ce pas à moi de succomber ... et me
+relevant en délire: «Vil assassin, me dis-je à moi-même, va combler ton
+affreuse victoire; ce n'est pas assez que ton lâche abandon l'ait
+précipitée dans le cercueil; il faut encore que tu arraches la vie à son
+malheureux frère. Triomphe affreux! remords déchirans! Va, cours, dans
+le transport qui t'agite, va joindre à toutes tes victimes le chef
+infortuné de cette honnête famille.... Il respire.... Cet unique enfant
+pouvait seul le consoler de la perte d'une fille qu'il idolâtrait, ta
+cruauté vient de le lui ravir; achève, va lui percer le flanc». Et je me
+précipitais encore sur ce cadavre sanglant, et je cherchais à le
+ranimer, à lui rendre le souffle de la vie aux dépens même de celle que
+j'aurais voulu lui sacrifier.
+
+Il n'était plus temps ... je me lève égaré; je porte mes pas au hasard;
+on avait entendu le bruit du combat. On me vit fuir; on me poursuit, on
+m'atteint, on m'arrête, et l'on me mène en diligence chez le commandant
+de la ville. Mon désordre, mes habits ensanglantés, le rapport certain
+d'un homme mort, une lettre trouvée sur M. de Sainval, par laquelle son
+père lui ordonnait de me chercher jusqu'aux extrémités du monde; tout
+disposa M. de ---- qui commandait pour-lors à Lyon, à des précautions et
+à de la sévérité. Quelque grave que soit votre affaire, Monsieur, me dit
+néanmoins avec honnêteté ce militaire, je vais agir avec vous comme je
+le ferais avec mon propre fils. Vous aurez pour séjour une maison
+royale, et j'irai demain vous y recommander moi-même: je vais tout
+assoupir avec le plus grand soin. Si d'ici à trois mois rien n'éclate,
+votre liberté vous sera rendue; mais il faut dans le cas contraire, que
+je vous aie absolument sous la main, afin que, si le tribunal ou la
+famille du mort venait à poursuivre, je puisse au moins prouver que j'ai
+fait mon devoir. Cependant, soyez tranquille; je vais employer tant de
+soins pour tout anéantir, que vous serez, j'espère, bientôt maître de
+vos actions. Il sortit à ces mots pour donner des ordres; et l'on me
+conduisit au château de Pierre-en-Cise, dans lequel il avait désiré que
+fût ma destination particulière, pour être plus à même de disposer
+secrètement de moi, et d'une manière qui pût m'être agréable.
+
+Je ne vous rendrai point ce qui se passa dans mon âme, en arrivant dans
+ce lieu fatal: quelques politesses que je reçus de l'officier qui y
+commandait, toute l'horreur de position se présenta d'abord à mes
+yeux.... Les premiers effets de mon désespoir firent frémir ceux qui
+m'entouraient: il n'y eut sorte de moyens que je ne cherchasse pour
+m'arracher la vie. Qu'il est heureux de rencontrer, dans de semblables
+circonstances un homme d'esprit, et qui connaisse le coeur humain! On ne
+peut exprimer ce que fit pour me calmer le respectable mortel entre les
+mains duquel mon heureux sort m'avait fait tomber.... Tantôt il
+s'adressait à ma raison, tantôt il intéressait mon coeur, et tirant
+toujours du sien les argumens qu'il employait, il sut me rendre à
+moi-même et à la vie que je perdais infailliblement sans son secours.
+
+O vous, vils mercenaires, qui, dans des places semblables, ne regardez
+ceux qu'on vous confie, que comme des animaux dont le sang doit vous
+engraisser ... qui les tourmenteriez, qui les feriez expirer si l'on
+vous dédommageait amplement de leur perte; en jetant vos regards sur le
+vertueux ami dont je parle, apprenez que ce même poste où vous ne
+trouvez à exercer que des vices, peut vous offrir la jouissance de mille
+vertus; mais il faut une âme et de l'esprit pour le sentir, au lieu que
+la nature en courroux, qui ne vous a créés que pour le malheur des
+autres, ne mit en vous que de l'avarice et de la stupidité.
+
+Un mois se passa, sans qu'on parlât de cette affaire; mes gens étaient
+toujours dans l'hôtel où j'étais descendu, et s'y tenaient, par mes
+ordres, renfermés sous le plus grand mystère. Enfin, le commandant de la
+ville parut.... «Rien ne transpire, me dit-il; j'ai fait inhumer M. de
+Sainval le plus secrètement que j'ai pu: c'est par un avis détourné que
+j'ai fait part de sa mort à son père sans lui expliquer la cause qui l'a
+fait descendre au tombeau.... J'ai serré les papiers trouvés sur lui;
+ils ne paroîtront pas, que je n'y sois contraint.... Voilà tous les
+services que j'ai pu vous rendre ... je les continuerai.... Sortez cette
+nuit sans éclat, et de cette prison et de la ville.... Vos gens, votre
+chaise et un passe-port vous attendent à la première poste qui est sur
+la route de Genève.... Rendez-vous à cette poste à pied et sans bruit;
+passez de-là en Suisse ou en Savoie, et si vous m'en croyez, restez-y
+caché jusqu'à ce que vos amis vous aient mandé de Paris, quelle tournure
+a pris votre affaire. Il ne me reste plus que ma bourse à vous offrir:
+usez-en comme de la vôtre....» Oh! Monsieur, répondis-je en me jetant
+dans les bras de ce chef respectable, et refusant cette dernière offre,
+par où ai-je pu mériter tant de bontés?... Quel motif vous engage ainsi
+à servir l'infortune?... «Mon coeur, me répondit M. de ----, il fut
+toujours l'asyle des malheureux, et toujours l'ami de ceux qui vous
+ressemblent.»
+
+Vous jugez de ma reconnaissance, Aline, je ne vous la peindrais que
+faiblement; j'embrasse les deux fideles amis que mon heureuse étoile
+vient de me faire rencontrer; je gagne, au plus vite, le rendez-vous qui
+m'est indiqué; j'y trouve mes gens; je m'élance en larmes dans ma
+voiture; je laisse à mon valet-de-chambre le soin de tout; je lui nomme
+Genève, nous volons, et je m'anéantis dans mes pensées.
+
+Vous imaginez, sans doute, aisément combien cette malheureuse affaire,
+quelque bonne tournure qu'elle prit, nuisait cependant à ma fortune; il
+me devenait impossible d'aller prendre connaissance de mon bien,
+impossible de me rendre à l'expiration de mon congé, plus impossible
+encore de publier les motifs de ma fuite, de peur de faire éclater ce
+qui m'y contraignait. Les gens d'affaires allaient dévaster mon bien; le
+ministre allait nommer à mon emploi: ces deux cruelles infortunes
+étaient pourtant les moins terribles que je dusse craindre; car si je
+reparaissais, malgré tout cela, quel sort affreux pouvait m'attendre?
+
+Mon premier soin, en arrivant à Genève, fut d'écrire à Déterville, le
+seul ami réel que je possédasse. Sa réponse quadrait on ne saurait mieux
+avec les conseils de M. de ----. Rien ne transpirait, disait-il; mais on
+était dans un instant de rigueur sur les duels, et dussé-je tout perdre,
+il valait mille fois mieux pour moi m'exposer à ce sort, que de risquer
+une prison peut-être perpétuelle, en reparaissant avant qu'il ne fût
+bien sûr qu'il n'y eût aucun danger.
+
+Cet avis me paraissait trop sage pour ne pas être suivi; et je priai
+Déterville de m'écrire régulièrement tous les mois à Genève, d'où je ne
+me proposai point de sortir, n'ayant pas assez de fonds pour voyager. Je
+renvoyai une partie de mes gens, après leur avoir fait promettre le
+secret, et j'attendis en paix ce qu'il plairait au ciel de décider pour
+moi. Ce fut pendant ce cruel désoeuvrement que le goût de la littérature
+et des arts vint remplacer dans mon âme cette frivolité, cette fougue
+impétueuse qui m'entraînait auparavant, dans des plaisirs, et bien moins
+doux, et bien plus dangereux. Rousseau vivait je fus le voir, il avait
+connu ma famille, il me reçut avec cette aménité, cette honnêteté
+franche, compagnes inséparables du génie et des talens supérieurs; il
+loua, il encouragea le projet qu'il me vit former de renoncer à tout
+pour me livrer totalement à l'étude des lettres et de la philosophie, il
+y guida mes jeunes ans, et m'apprit à séparer la véritable vertu des
+systèmes odieux sous lesquels on l'étouffe.... «Mon ami, me disait-il un
+jour, dès que les rayons de la vertu éclairèrent les hommes, trop
+éblouis de leur éclat, ils opposèrent à ses flots lumineux les préjugés
+de la superstition, il ne lui resta plus de sanctuaire que le fond du
+coeur de l'honnête homme. Déteste le vice, sois juste, aime tes
+semblables, éclaire-les, tu la sentiras doucement reposer dans ton âme,
+et te consoler chaque jour de l'orgueil du riche et de la stupidité du
+despote.»
+
+Ce fut dans la conversation de ce philosophe profond, de cet ami
+véritable de la nature et des hommes, que je puisai cette passion
+dominante qui m'a depuis toujours entraîné vers la littérature et les
+arts, et qui me les fait aujourd'hui préférer à tous les autres plaisirs
+de la vie, excepté celui d'adorer mon Aline. Eh! qui pourrait renoncer à
+ce plaisir dès qu'il le connaît; celui qui peut fixer ses regards sur
+elle sans frissonner du trouble de l'amour, ne mérite plus la qualité
+d'homme; il la déshonore et l'avilit dès qu'il n'est plus sensible à de
+tels charmes.
+
+Les lettres de Déterville étaient cependant toujours à-peu-près les
+mêmes; rien ne transpirait, mais mon absence étonnait tout le monde, et
+beaucoup de gens se permettaient d'en raisonner d'une manière aussi
+fausse que pleine de calomnie; mon ami savait que le trouble s'était mis
+dans mes biens, il était presque sûr que ma compagnie allait être
+donnée, et malgré tout cela il m'exhortait vivement à ne pas sortir de
+mon asyle. Enfin ce dernier malheur arriva, j'écrivis pour le prévenir,
+je prétextai un voyage indispensable chez l'étranger, une succession
+essentielle à recueillir, toutes mes ressources furent vaines, et le
+ministre nomma à mon emploi.
+
+Voilà, ma chère Aline, voilà les cruelles raisons qui motivent le
+reproche peu mérité que me fait votre père, reproche d'autant plus
+injuste, qu'il ignore les raisons qui me contraignent à le recevoir.
+Entre-t-il dans ce malheur quelque chose qui puisse me faire perdre
+votre estime, ou qui puisse m'aliéner la sienne? J'ose en douter.
+
+Deux ans d'exil volontaire s'étant écoulés, je crus pouvoir me
+rapprocher de mes biens, je partis pour le Languedoc; mais que
+trouvai-je, hélas! Des maisons démolies; des droits usurpés; des terres
+incultes; des fermes sans régisseurs, et par-tout du désordre, de la
+misère et du délabrement. Deux mille écus de rente, furent tout ce qu'il
+me fut possible de recueillir des quatre fonds qui valaient jadis plus
+de cinquante mille livres annuels. Il fallut bien se contenter, et
+hasarder de reparaître enfin. Je l'ai fait sans aucun risque, et il
+devient chaque jour plus que probable; que je ne serai jamais poursuivi
+pour ce duel. Mais cette catastrophe affreuse n'en sera pas moins toute
+ma vie gravée en traits de sang dans mon coeur. Mon emploi n'en est pas
+moins donné, mes biens n'en sont pas moins dévastés ... tous mes amis
+n'en sont pas moins perdus.... Malheureux que je suis! est-ce donc après
+tant de revers que j'ose prétendre à la divinité que j'adore?... Aline,
+oubliez-moi ... abandonnez-moi ... méprisez-moi ... ne voyez plus dans
+votre amant, qu'un téméraire indigne des voeux qu'il ose former. Mais si
+vous me tendez une main secourable, si vous accordez quelque retour au
+sentiment dont je brûle pour vous, ne jugez pas mon coeur sur les
+travers de ma jeunesse; et ne redoutez pas l'inconstance où vous avez
+allumé les feux de l'amour. Il est aussi impossible de cesser de vous
+aimer, qu'il l'est de se défendre de vous; mon âme uniquement modifiée
+par les impressions de vos traits ne peut plus se soustraire à leur
+empire, et l'on m'arracherait plutôt mille fois la vie qu'on ne
+détruirait mon amour. J'attends mon arrêt et mon pardon. Aline, Aline,
+j'attends tout de votre pitié.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE SIXIÈME.
+
+_Aline à Valcour_.
+
+
+Ce 15 Juin.
+
+O mon ami! combien vos aveux me touchent! Que votre constance m'est
+chère!... Moi, vous abandonner ... vous délaisser, cruel!... Ah! plus
+vous avez été malheureux, plus mon âme se livre au plaisir de vous
+aimer! C'est moi, mon ami, c'est moi que le ciel choisit pour adoucir
+vos maux; c'est par ma main qu'ils seront tous calmés.... Ah! Valcour!
+combien vous me devenez cher depuis que je connais votre infortune....
+Ce n'est pas que vous n'ayez quelques torts ... mais vous les sentez
+trop vivement, pour que je doive vous les reprocher. Vous avez été
+faible ... vous avez été inconstant, peut-être même séducteur; mais vous
+avez été courageux et noble, tous ces revers vous ont plongé dans un
+abyme dont ma tendresse et les soins de ma mère veulent absolument vous
+retirer.... Non, je ne suis pas jalouse d'Adélaïde, je la plains de
+toute mon âme, elle intéresse bien vivement mon coeur. Mais je ne crains
+plus qu'elle règne dans le vôtre, et je suis assez glorieuse, pour être
+sûre de l'occuper tout entier.
+
+Votre lettre a fait pleurer ma mère.... Elle vous embrasse ... elle est
+bien aise de savoir ce qui vous regarde.... Et sans vous compromettre en
+rien, elle aura du moins, dit-elle, des armes pour vous défendre; soyez
+bien sûr qu'elle en usera.
+
+Je ne vous écris qu'un mot. Nous partons, écrivez-nous dès les premiers
+jours du mois prochain.
+
+Vous ferez vos lettres de manière à ce qu'elles puissent se lire haut.
+Sans vous interdire pourtant la liberté d'y insérer de tems-en-tems un
+petit billet pour moi, et dans lequel vous ne m'entretiendrez que du
+sentiment qui nous flatte; ma mère qui connaî*t vos vues, et qui les
+approuve, me remettra ces billets fidèlement. Si vous avez quelque chose
+de plus secret à me dire, vous l'adresserez à Julie, cette fille qui me
+sert depuis son enfance, vous aime, dit-elle, comme si vous deviez
+devenir son maître un jour. Cela serait-il possible, mon ami? Je ne
+sais, mais j'ai des pressentimens qui quelquefois me consolent par leur
+illusion délicieuse, des chagrins de la réalité.
+
+Nous emmenons Folichon[2]. Comment ne l'aimerai-je pas, quand c'est vous
+qui l'avez élevé? Ce charmant animal vous chérit à tel point, que chaque
+fois qu'on vous annonce, il semble que l'espoir et la joie animent alors
+ses traits; et quand son erreur est dissipée, il se rendort sur mes
+genoux avec un gros soupir, qui me le fait baiser mille fois.
+
+
+Note:
+
+[Footnote 2: Petit épagneul de la plus rare espèce, que Valcour avait donné à
+Aline. Il l'avait dressé à apporter, à sa maîtresse, un échaudé qui
+contenait un billet: Aline le recevait, lui en remettait un autre
+également rempli d'un billet que l'épagneul rapportait à son maître,
+avec la même fidélité. Ils s'écrivirent ainsi pendant deux ans, couvrant
+cette feinte innocente, de l'adresse et de la sobriété du petit chien,
+qui portait et rapportait ainsi sans endommager nullement un objet, qui
+devait si bien aiguillonner sa gourmandise.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE SEPTIÈME
+
+_Déterville à Valcour_.
+
+
+Paris, 17 Juin.
+
+Si quelque chose peut adoucir les tourmens d'une âme honnête et sensible
+comme la tienne, mon cher Valcour, c'est la satisfaction de ceux qui te
+sont chers; j'ose à ce titre t'apprendre mon mariage avec Eugénie.
+Toutes les difficultés qui nous séparaient sont vaincues, et dans
+vingt-quatre heures je serai le plus heureux des époux, je n'ose pas
+dire des hommes, ta félicité manque à la mienne; et je ne pourrai jamais
+me croire véritablement heureux, tant que le meilleur de mes amis sera
+dans l'infortune. Mais j'attends beaucoup pour toi des délais qu'obtient
+madame de Blamont; elle t'aime; sa fille t'adore; espère tout du coeur
+de ces deux charmantes femmes; tu sais qu'Eugénie, sa mère et moi, nous
+sommes du voyage de Vert-feuille; juge si nous nous en occuperons, et si
+nous ne chercherons pas tous les moyens possibles d'avancer ton bonheur.
+Sois bien certain, mon cher Valcour, qu'il ne sera question que de cela.
+Mais je t'exhorte au courage et à la patience. Oter de la tête d'un
+_robin_ une idée dont il est coëffé, est une entreprise qui n'est point
+facile. Je voudrais, moi, qu'on étudiât un peu ce d'Olbourg; ou je n'ai
+jamais su juger un homme, ou ce grossier mortel doit renfermer un bel et
+bon vice, qui, mis dans tout son jour, refroidirait peut-être un peu
+l'enthousiasme de notre cher Président. Je sais bien que voilà encore
+une de ces ruses de guerre, qui ne s'arrangera pas avec ta maudite
+délicatesse; mais mon ami, on se sert de tout dans le cas où tu es;
+pesons même, si tu veux, ce procédé dans la balance de ta justice. A
+supposer que d'Olbourg ait quelque défaut capital qui dût faire le
+malheur de sa femme, ton devoir ne serait-il pas de le prévenir?
+
+Adieu; les embarras de la veille d'une noce m'empêchent de t'entretenir
+plus long-tems; O mon ami! Quand pourrai-je aller partager avec toi tous
+les soins de la tienne? Si tu me crois bon à quelque chose pour la
+circulation de ton commerce, dispose de moi; Eugénie me charge de
+t'offrir de même ses services; mais j'imagine que toutes vos précautions
+sont prises; quand on s'aime aussi vivement que vous le faites l'un et
+l'autre, rien n'échappe dans la recherche de tout ce qui peut être
+nécessaire au soulagement de ses peines.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE HUITIÈME.
+
+_Valcour à Déterville_.
+
+
+Paris, 19 Juin.
+
+J'apprends ton mariage avec la même joie que s'il s'agissait du mien, et
+je te félicite d'autant plus sincérement de cette union, qu'il est
+difficile de trouver une femme dont le charmant caractère quadre mieux
+avec le tien. Ce sont de ces rapports heureux, d'où naît sans doute
+toute la félicité de la vie. Hélas! j'ai bien rencontré de même tous
+ceux qui peuvent faire le bonheur de la mienne;... mais que de
+difficultés, mon ami! Ah! je ne me flatte jamais de les vaincre; et puis
+... te le dirai-je? t'avouerai-je encore une délicatesse que tu vas
+traiter d'enfantillage? La brillante fortune d'Aline ... le pitoyable
+état de celle de ton ami; tout cela, mon cher, me fait craindre que l'on
+n'imagine que mes sentimens ne sont fondés que sur l'envie de conclure,
+ce qu'on appelle dans le monde _une bonne affaire_; si jamais on allait
+le penser, si cette affreuse idée venait dans de certains instans de
+calme s'offrir à l'esprit de mon Aline!... O mon cher Déterville! je la
+fuirais pour ne la jamais revoir.... Ah! comme je désirerais à présent
+ce que j'ai toujours méprisé!... que je voudrais posséder des honneurs,
+des trésors, et tout ce qui pourrait me rendre plus digne de celle que
+j'adore!
+
+A supposer même que les difficultés s'aplanissent, et que je parvienne à
+ce que j'appelle l'unique bonheur de ma vie, le regret de ne lui avoir
+pas apporté un bien digne d'elle, n'altérera-t-il pas ma félicité?
+L'illusion des plaisirs évanouie, ne redouterai-je pas qu'elle-même ne
+conçoive un jour ces regrets? O mon ami! cache-lui mes craintes, elle ne
+me pardonnerait pas de les avoir conçues.
+
+Non, je n'approuve point tes recherches secrettes sur d'Olbourg, il y a
+une sorte de trahison, qui ne s'arrange pas avec la franchise de mon
+âme; je ne veux devoir qu'à moi seul la préférence d'Aline, il serait,
+ce me semble, humiliant pour moi, de ne triompher que par les vices de
+mon rival. S'il en a qui puissent faire le malheur d'Aline, sa mère
+saura les découvrir aussitôt, pour prévenir leur union. Tout sera à sa
+place alors; elle aura fait ce qu'elle doit, et je n'aurai pas fait ce
+que je ne dois pas.
+
+Je n'userai point de tes offres pour ce voyage-ci, nos arrangemens sont
+pris, ma reconnaissance n'en est pas moins la même.... Ah! que j'envie
+ta félicité, mon ami; tu la verras tous les jours ... à tout instant tes
+yeux pourront se fixer sur les siens; tu respireras le même air qu'elle;
+tu jouiras de ces mêlanges de traits ... mêlanges charmans qui viennent
+se peindre à toutes les heures sur sa délicieuse figure.... Car
+remarque-la bien: un sentiment ... un propos ... une influence dans
+l'air ... un repas ... chacune de ces choses modifie différemment ses
+traits. Elle n'est jamais jolie à une certaine heure comme elle la
+devient à l'autre; je n'ai vu de mes jours une physionomie si piquante
+et si différemment expressive. Je conviens qu'il faut être amant pour
+étudier, pour saisir toutes ces nuances. Mais mon ami, le coeur y gagne,
+il n'est pas une seule de ces variations qui ne légitime mille raisons
+de l'aimer davantage.
+
+Adieu ... je te trouble ... je dérobe des instans à ta félicité ...
+jouis ... jouis, heureux ami ... je ne veux point flétrir les roses de
+l'hymen, par les larmes amères de l'amour malheureux; je ne m'occupe
+plus que de ton bonheur.... Ah! crois qu'il est bien vivement partagé
+par l'ami le plus sincère que tu possèdes au monde.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE NEUVIÈME.
+
+_Le président de Blamont à d'Olbourg_.
+
+
+Paris, ce 1 Juillet.
+
+Il me paraît, mon cher d'Olbourg, que jusqu'ici tes succès ne sont pas
+brillans, et comment diable hasarderai-je de te mener à la campagne,
+après avoir si mal réussi à la ville? Toutes réflexions faites, on te
+déteste.... Qu'importe. Il est, comme tu sais depuis bien long-tems,
+dans nos principes, de s'embarrasser fort peu du coeur d'une femme,
+pourvu qu'on ait sa personne et son argent. Si tu ne t'y prends pas
+mieux que cela, cependant, je crains que nous ne soyons réduits à
+emporter la citadelle d'assaut. Je t'aiderai à la battre en brèche, et
+pendant que tu formeras tes attaques, je te ménagerai des auxiliaires.
+Il arrive souvent que quand on a l'intention de se rendre maître d'une
+ville, on est obligé de s'emparer des hauteurs ... on s'établit dans
+tout ce qui commande, et de-là on tombe sur la place sans redouter les
+résistances.
+
+ Ou bien on négocie ... on tourne ... on TERGIVERSE.
+ D'espoir ou de bonheur tour-à-tour on la BERCE.
+ Et si-tôt qu'on la tient, de sa crédulité
+ On la punit alors avec rigidité.
+
+Ton imbécile franchise t'empêche de rien entendre à tout cela; ce n'est
+pas que tu ne sois _roué_ dans les formes, mais tu l'es avec trop de
+bonne foi. Tant qu'une porte ne s'ouvre point à deux battans, tu
+n'imagines pas qu'il puisse y avoir de moyens de forcer les barricades;
+je te l'ai dit cent fois, mon ami, ce n'est, que dans notre métier qu'on
+apprend l'art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la
+multitude de détours que nous savons mettre en usage quand il s'agit,
+par exemple, de faire périr un innocent. Sur la quantité de faussetés,
+de mensonges, de subornations, de pièges, de manoeuvres insidieuses que
+nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que
+tout cela nous forme au métier des ruses, et à la science d'amener les
+événemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s'il te
+fallait entreprendre _seul_ cette grande aventure, et réussir _seul_. Tu
+irais-là avec une candeur ... une vérité ... pas une malheureuse petite
+énigme, pas une seule tournure,[3] pas un simulacre de feinte! et comme
+on te _débouterait_ bientôt de tes ridicules prétentions!... ce n'est
+plus que par la fourberie, mon cher d'Olbourg, que l'on s'avance
+aujourd'hui dans le monde; et puisque le plus heureux de tous, est celui
+qui trompe le mieux, ce n'est donc que dans l'art de bien tromper, que
+l'on doit tâcher de se rendre habile.... Au fait: ce sont les femmes qui
+sont cause de cela; à force de vouloir être fines, elles ont réussi à
+nous rendre faux. Les folles créatures! que j'aime à les voir se
+débattre avec moi! c'est l'agneau sous la dent du lion.... Je leur rends
+dix points sur seize, et suis toujours sûr de les gagner de quatre ...
+enfin la campagne s'ouvre ... les Amazones s'arment ... les Sauvages
+vont les attaquer.... Nous verrons qui la victoire couronnera; mais que
+rien de tout ceci n'aille au moins troubler nos amusemens; il faut
+savoir conduire plus d'une intrigue de front, et le projet des plaisirs
+qu'on ne goûte pas encore, ne doit se former qu'au sein de ceux dont on
+jouit.... Je t'attends ce soir chez nos déesses. Il y avait en vérité
+des siècles que nous n'avions fait un si sage arrangement que celui-là.
+
+
+Note:
+
+[Footnote 3: Il y a apparence que le goût des robins pour les énigmes, les
+emblèmes et l'argent, était la même du tems de Rabelais que de nos
+jours; voici comme il les peint dans son Pantagruel. «On arrêta à l'isle
+de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant
+voulu descendre au guichet, y furent arrêtés par ordre de GRIPPE-MINAUD,
+archiduc des CHATS FOURRÉS, qui leur proposa une énigme à deviner.
+Panurge en dit le mot, et jeta au milieu du parquet, une bourse pleine
+d'or qui les fit tous jeter les uns sur les autres pour ramasser
+l'argent; et la pate bien graissée, ils accorderont enfin les
+passe-ports demandés pour leur route.»]
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE DIXIÈME.
+
+_Aline à Valcour_.
+
+
+Vert-feuille, 15 Juillet.
+
+Nous sommes établis, Valcour, et notre vie est décidée; elle est libre
+et charmante; il n'y manque que vous, mon ami, pour la rendre
+délicieuse; cette privation déjà sentie par la société, l'est bien plus
+vivement par mon coeur.
+
+Laissez-moi vous dire comment nous vivons, je sais que ces détails vous
+plaisent, vous m'y suivez, j'en suis plus présente à votre imagination,
+et réellement l'absence en devient par-là moins cruelle.
+
+Le château de Vert-feuille, dans lequel il faut d'abord que votre esprit
+se transporte, n'est pas très-magnifique, mais commode et d'une
+excessive propreté; il est situé à cinq lieues d'Orléans, sur les bords
+de la Loire.
+
+La forêt voisine qui l'ombrage, nous procure des promenades charmantes;
+les prairies vertes et fraîches qui l'environnent, toujours peuplées de
+troupeaux gras et bondissans, sont par-tout ornées de villages et de
+maisons de campagne; les jardins agréablement coupés par des canaux
+limpides, par des bosquets odoriférants, qu'égayent une multitude
+étonnante de rossignols; l'immense quantité de fleurs qui s'y succèdent
+neuf mois de l'année; l'abondance du gibier et des fruits; l'air pur et
+serein qu'on y respire ... tout cela, mon ami, contribue, quoique
+l'objet soit de peu de conséquence, à en faire un séjour digne d'orner
+l'Élysée, et est mille fois préférable à toutes les belles terres de
+monsieur de Blamont, uniformes par-tout, et n'offrant jamais que l'ennui
+à côté de la régularité.
+
+On se lève ici tous les jours à neuf heures, et tant qu'il fait beau, le
+rendez-vous du déjeuner est sous un bosquet de lilas, où tout se trouve
+prêt dès qu'on arrive. Là, l'on prend ce qu'on veut, et ma mère a soin
+d'y faire trouver à peu-près tout ce qu'elle sait devoir plaire à
+chacun. Cette première occupation nous conduit à dix heures; alors on se
+sépare pour aller passer les momens de la grande chaleur, dans quelques
+cabinets frais, avec des livres: on ne se réunit plus qu'à trois heures.
+C'est l'instant de servir, on fait un excellent dîner, et d'autant plus
+ample, que c'est le seul repas où l'on se mette à table.
+
+A cinq heures on en sort, c'est l'heure des grandes promenades, les
+cannes et les coëffes se prennent, et Dieu sait où l'on va se perdre! A
+moins que le tems ne menace, il est d'institution d'aller à pied et
+toujours extrêmement loin, sans autre dessein que de marcher beaucoup;
+nous appelons cela _des aventures_. Déterville est le seul homme qui
+nous accompagne, et en vérité à la manière dont nous nous égarons, je ne
+doute pas qu'incessamment _les aventures_ que nous prétendons chercher,
+ne nous arrivent.
+
+Madame de Senneval qu'on prendrait bien plutôt pour la soeur aînée
+d'Eugénie, que pour sa mère, appelle cela _des imprudences_, et madame
+de Blamont, ma chère et délicieuse maman, plus folle qu'aucune de nous,
+assure gravement que ce qui peut nous arriver de pis, est de rencontrer
+quelques chevaliers de la table ronde, cherchant des lauriers dans les
+Gaules, Gauvain, le sénéchal Queux, ou le brave Lancelot du Lac; ces
+honnêtes gens, protecteurs-nés du sexe, n'ont jamais fait de mal aux
+femmes, et que par conséquent nous sommes en sûreté.
+
+On revient dès que le jour baisse; on se jette sur des canapés, rendus,
+comme vous l'imaginez bien, et l'on sert des fruits, des glaces, des
+sirops ou quelques vins d'Espagne et des biscuits; le léger repas pris,
+chacun sur son fauteuil, on commence ce qui s'appelle la soirée.
+Déterville ou ma mère, nos deux meilleurs lecteurs, s'emparent de
+quelques ouvrages nouveaux, et la lecture se fait jusqu'à minuit, heure
+où chacun se sépare pour aller prendre les forces nécessaires à
+recommencer le lendemain; cette vie ainsi coupée, a l'art de nous faire
+passer les jours avec tant de rapidité, qu'excepté moi, mon ami, qui
+trouve toujours trop longs les instans où je dois exister sans vous,
+chacun en vérité croit n'être ici que d'hier.
+
+On part pour les aventures. Je vous quitte; que diriez-vous, mon ami, si
+quelque géant.... Ferragus, par exemple, le fléau du brave chevalier
+Valentin; si, dis-je, cet incivil personnage allait vous enlever votre
+Aline?... Vous armeriez-vous de pied-en-cap pour combattre le
+déloyal?... oui, mais si Aline était déjà la femme du géant.
+
+O mon ami, je suis moins triste ce soir, je ne sais pourquoi; mais ma
+mère est si aimable!... sa tendresse pour moi est si vive!... elle me
+console si bien!... elle laisse naître avec tant de bonté dans mon
+coeur, l'espoir heureux d'être un jour à tout ce que j'aime, qu'elle
+adoucit un peu le chagrin d'en être séparé.
+
+Elle me disait hier: Si votre père vous déshéritait, il ne pourrait pas
+vous enlever au moins cette petite terre; elle est bien sûrement à vous,
+sans que jamais rien puisse vous en priver; voilà pourquoi je l'arrange,
+pourquoi je la soigne et je l'embellis; je veux qu'elle vous oblige à
+penser à moi quand je ne serai plus ... et moi que cette idée trouble et
+désespère, moi qui ne peux l'admettre sans frémir ... je me précipite
+dans ses bras, et je lui dis: maman, ne me parlez donc point ainsi, vous
+allez me faire mourir ... et nos larmes coulent dans le sein l'une de
+l'autre, et nous nous jurons de nous aimer et de ne mourir
+qu'ensemble.... Eh bien, ne voilà-t-il pas ma gaîté qui me quitte,
+j'avais bien affaire aussi d'aller vous détailler ces circonstances....
+Adieu, aimez-moi et écrivez-nous.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE ONZIÈME.
+
+_Valcour à Aline_.
+
+
+Paris, 20 Juillet.
+
+Je vous écris à la hâte, dans l'affreuse inquiétude où je suis;
+prolonger mon billet serait en retarder l'envoi, et je brûle
+d'impatience de le savoir en vos mains. La peinture de la vie que vous
+menez est délicieuse, votre bonheur s'y peint, cette idée me console;
+mais ces grandes courses m'effraient, elles seules sont l'objet de ma
+lettre; je pense comme madame de Senneval; elles sont folles, et je vous
+supplie d'y mettre des bornes, ou si vous y tenez, si elles vous
+amusent, ayez au moins plus d'un homme avec vous ... faites-vous suivre;
+quelque fond que je fasse sur la vaillance de mon cher Déterville, vous
+m'avouerez qu'il lui deviendrait impossible de vous défendre seul,
+contre une troupe armée.... Aline, nous avons des ennemis puissans, je
+me fie peu à ce qu'ils disent, leur fausseté m'effraie plus que leurs
+promesses ne me rassurent; point d'imprudence, je le demande à genoux à
+madame de Blamont, que je supplie d'accepter ici l'hommage sincère de
+mon respectueux attachement.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE DOUZIÈME.
+
+_Madame de Blamont à Valcour_.
+
+
+Vert-feuille, 25 Juillet.
+
+Oui, c'est moi qui reçois cette lettre pressée, et c'est moi qui ris de
+toute mon âme de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous,
+nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelqu'enlèvement, c'est
+en vérité tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extrêmités,
+n'avons-nous pas le brave Déterville, qui, quoique seul, romprait plutôt
+douze lances, soyez-en bien sûr, que de laisser enlever sa femme, ou les
+deux amies de son ami; à l'égard des gens qui promettent, j'ai plus de
+confiance que vous en leur parole; ils m'ont juré du repos cet été, et
+j'y crois. La confiance bien ou mal placée, calme le sang; ne troublez
+pas le plaisir qu'elle me donne.
+
+Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui
+s'intéresse toujours bien vivement à vous. C'est le comte de Beaulé; son
+grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne
+amitié pour moi; toutes ces raisons l'ont engagé à venir me donner
+quelques jours; je ne vois jamais ce brave et honnête militaire, sous
+lequel vous avez fait vos premières armes, sans une sorte d'émotion
+respectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les
+franches vertus de l'antique chevalerie; son costume, son air, la
+manière dont il s'exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de
+ces loix si prodigieusement oubliées de nos jours ... de ces loix
+précieuses, remplacées par de l'impertinence et des vices;... mais
+quelle est cette petite tête qui s'approche de la mienne?... Vites-vous
+jamais un procédé pareil?... Parce qu'on m'a vu prendre mon écritoire,
+ne voilà-t-il pas tout de suite un visage pardessus mon épaule ... et
+puis de grands éclats de rire, parce que je surprends cette tête et que
+je gronde.--Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance
+regarde, vous l'avez dit.--Eh bien, mademoiselle, j'ai changé d'avis,
+vous me laisserez bien peut-être jouir une fois de vos plaisirs.--Oh
+maman.... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier être pourtant
+qu'une petite fille dont le coeur est pris.--Tenez, mademoiselle,
+changeons de rôle, votre père veut que j'écrive à monsieur d'Olbourg,
+chargez-vous-en.--A monsieur d'Olbourg, maman?--A lui-même.--Et qu'y
+a-t-il de commun entre cet homme et moi?--Comment! n'est-ce pas lui qui
+doit devenir mon gendre?--Oh! vous aimez trop votre Aline, pour la
+sacrifier ainsi.--Et bien, oui, mais votre père?--Vous le vaincrez.--Je
+n'en réponds pas.--Je mourrai donc?--Allons, venez que je vous embrasse
+encore une fois avant cette mort, à l'anglaise, et laissez-moi finir ma
+lettre.--On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'écrivais.
+Vous le voyez; il faut que je change de page, et la friponne rit et
+pleure à-la-fois, en me baisant ... enfin, elle s'asseoit et je puis
+écrire.
+
+Nous avons ici le tableau de la félicité. Eugénie, que nous ne devrions
+plus nommer que madame Déterville, aime passionnément son mari, et elle
+en est adorée. C'est dans l'asyle du repos et de l'innocence, c'est à la
+campagne, mon cher Valcour, où le bonheur de s'aimer se goûte mieux
+selon moi, et où l'on se plaît mieux à en contempler le spectacle....
+Mais à Paris, dans ce gouffre de perversité, où les mauvaises moeurs
+forment le bon air, ou l'indécence est une grâce, la fausseté de la
+finesse et la calomnie de l'esprit. On ne connaît rien de ce que dicte
+la nature, toujours à côté, ou au-delà de ses mouvemens; on y trouve
+plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un
+qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les
+sensations énervées par la licence et corrompues par la débauche ne
+retrouvent plus leur énergie. On y chansonnerait un époux qui au bout
+d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton!
+Oh que je vous haïrais, je crois, vous même, si vous n'étiez pas encore
+amoureux de la vôtre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole,
+soyez sage, et tout ira bien.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE TREIZIÈME.
+
+_Aline à Valcour_.
+
+
+Vertfeuille ce 6 Août.
+
+Le comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne
+vie, il était devenu nécessaire de l'interrompre. Monsieur Debaulé se
+promène peu, et malgré ses intances pour ne pas nous déranger, nous
+avons dû lui tenir compagnie; que ce début ne vous alarme point. Encore
+une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les
+ferions pas, s'il y avoit la moindre chose à craindre.
+
+Ma mère entretint l'autre jour son ancien ami de nos projets communs, il
+les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le _oui_
+qu'on répond part du coeur, et n'est pas le mot de convenance; mais il
+craint bien qu'on ne réussisse pas à vaincre le président; il a souri en
+disant que d'Olbourg et lui étaient _intimément liés_, et souri d'une
+façon qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui étaye cette
+indigne association. Quelques frêles que dussent être ces sociétés,
+peut-être sont-elles plus difficiles à rompre que celles que la vertu
+soutient, et j'en redoute étonnamment les effets; ils lient, prétend-on,
+leurs maîtresses entre elles, comme ils le sont eux-mêmes, et ce
+quadrille pervers est indissoluble, on me l'a dit à l'insçu de ma mère;
+garde-moi le secret; ce d'Olbourg ... une maîtresse.... Et quelle est
+donc la créature abandonnée ... il est vrai que quand on n'est riche....
+Mon ami cet homme a une maîtresse! et si cela est, pourquoi veut-il
+m'épouser?... mais entendez-vous de telles mes moeurs? D'où-vient
+prendre une femme alors? c'est donc un meuble qu'on achète,... ah!
+j'entends, on a cela dans sa chambre, comme un magot sur sa cheminée ...
+c'est une affaire de convention, et je serais la victime de cet usage!
+et je romprais des noeuds qui me sont si chers, pour être la femme de
+cet homme-là! Comment concevriez-vous votre malheureuse Aline dans cette
+fatale existence, s'il fallait que le ciel l'y soumit?
+
+Déterville voudrait faire quelques recherches sur les moeurs dépravées
+de ce financier, il m'a dit votre délicatesse, je ne puis m'empêcher de
+l'approuver, et la mienne à-présent m'impose les mêmes lois; car, si
+cette liaison vicieuse est constatée entre mon père et d'Olbourg,
+Déterville ne dévoilerait les torts de l'un, qu'en mettant ceux de
+l'autre au jour.... Le dois-je? ma mère est malheureuse, je serais bien
+fâchée, qu'une aussi triste découverte vint augmenter l'horreur de sa
+situation; ce n'est pas que son coeur y est compromis, après les
+procédés de monsieur de Blamont; il serait difficile, sans doute, que sa
+femme pu l'aimer bien affectueusement, et d'ailleurs leur âge est si
+diffèrent! mais qu'on aime ou non son mari, on n'en partage pas moins
+tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n'en affligent pas
+moins notre orgueil. Les chagrins que ce sentiment blessé, peut faire
+naître, sont peut-être aussi cuisans que ceux que nous donne l'amour ...
+je ne le crois pas cependant, et comme il n'est pas de sensation plus
+vive que celle de l'amour, il ne peut en exister dont les tourmens
+puissent devenir aussi sensibles.... Je ne sais ... je ne suis plus si
+gaie, il me passe tout plein de nuages dans l'esprit; mon père nous a
+fait espérer du repos cet Été. Mais s'il ne changeait d'avis, s'il
+arrivait avec son cher d'Olbourg.... Eugénie le craint, j'en
+frisonne.... O mon cher Valcour! je l'ai dit à ma mère, mais si cet
+homme arrive, je fuis ... qu'il ne compte pas sur ma présence, je ne
+résisterais pas à l'horreur de la sienne; distrayez-moi, Valcour,
+ôtez-moi ces tristes idées, elles troublent mon repos, et je ne puis les
+vaincre; mais est-ce vous qui me consolerez, vous qui devez frémir
+autant que moi....
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE QUATORZIÈME.
+
+_Valcour à Aline_.
+
+
+Paris, 14 Août.
+
+Vous rassurer!... qui, moi? Ah! vous avez raison, je tremble autant que
+vous, le caractère de l'homme dont il s'agit, est bien fait pour nous
+alarmer tous les deux; cette sécurité où sa promesse vous tient,
+enveloppe peut-être un piège dans lequel il veut vous surprendre. Il
+voudra voir si votre solitude est exacte, si je ne m'avise point de
+troubler ... et qui sait s'il n'amènera pas son d'Olbourg? cependant il
+n'est pas vraisemblable qu'on exige tout de suite, de vous, un serment
+qui vous cause autant de répugnance; n'est-on pas convenu de vous
+laisser du tems?... si l'on vous contraignait, n'en doutez pas, cette
+mère qui vous adore, et que nous chérissons si bien tous les deux,
+prendrait alors votre parti avec une chaleur capable de vous obtenir de
+nouveaux délais ... hélas! je vous rassure et je frémis moi-même; je
+veux calmer des troubles qui me dévorent, je veux consoler Aline et je
+suis plus affligé qu'elle.
+
+Il est vrai que je me suis opposé aux recherches que me proposait
+Déterville, et d'après ce que vous m'apprenez, je m'y oppose encore plus
+fortement; nous pouvons souffrir des torts de ceux auxquels la nature
+nous à asservit, mais nous devons les respecter; si madame de Blamont ne
+se trouvait pas liée, comme nous, dans cette recherche, j'oserais dire
+que ce soin la regarde; mais si l'association soupçonnée est sûre, elle
+ne le peut plus. Non qu'elle ne le dût, si elle était incertaine; mais
+si la chose est prouvée, le silence est son lot. Que faire? que devenir?
+qu'imaginer grand Dieu! au moins votre coeur me reste, Aline, j'ose être
+sûr d'y régner. Que cette consolation m'est douce! je n'existerais pas
+sans elle. Conservez-le moi ce sentiment qui fait mon bonheur; soyez
+toujours l'unique arbitre de mon sort; opposons à cette multitude
+d'obstacles, la fermeté que donne la constance et nous triompherons un
+jour; mais si vous faiblissez, si les persécutions vous déterminent ...
+si le malheur vous abat, Aline, envoyez-moi la mort; elle me sera bien
+moins cruelle.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE QUINZIÈME.
+
+_Déterville à Valcour_.
+
+
+Vertfeuille, ce 26 Août.
+
+Tu l'avais deviné, mon cher Valcour, il devait nécessairement nous
+arriver quelqu'aventure à ces promenades éloignées, si fort du goût de
+madame de Blamont, et si désapprouvées par ta prudence; mais ne
+t'inquiète pas, aucune diminution à la somme totale de nos hôtes, nulle
+atteinte à aucune d'eux. Ce n'est qu'une recrue que nous avons faite ...
+une recrue fort singulière, et pour que ton imagination, que je connais
+impatiente et fougueuse, n'aille pas au-devant de la vérité, et ne la
+change aussi-tôt en d'affreux revers, écoute avant que de prévoir.
+
+Depuis que les jours diminuent, on dîne plutôt à Vertfeuille, afin de se
+trouver toujours à peu-près la même quantité d'heures de promenade. En
+conséquence, hier nous étions, malgré l'extrême chaleur, partis à trois
+heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la
+forêt, derrière lequel se trouve un hameau charmant, où ton Aline a une
+bonne amie, nommée _Colette_ qui lui donne toujours d'excellent lait ...
+on voulait donc aller goûter du lait de _Colette_; mais il fallait se
+presser; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu'on
+craignait, devait étendre ses voiles lugubres à près de sept heures. Il
+y a deux lieues de Vertfeuille chez _Colette_; ainsi, pas un moment à
+perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu'au hameau; on arriva à cinq
+heures et demie, chez la jolie laitière; on but son lait. Aline qui lui
+portait plein ses poches de babioles qu'elle savait faites pour lui
+plaire, en fut reçue comme tu l'imagines; mais toutes les montres
+marquaient six heures, il s'agissait de partir en diligence.... On se
+quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu'on avait à peine le
+tems de respirer ... que j'étais plus effrayé que les femmes, et mille
+autres mauvaises plaisanteries, qui ne me démontèrent point, parce que
+si j'étais alarmé, les chères dames devaient rien voir que ce n'était
+que pour elles, c'est pourquoi je tins bon et nous partîmes.
+
+A peine engagés dans la route du bois, dont le débouché touche aux
+avenues de Vertfeuille, nous entendîmes des cris perçans qui nous
+parurent venir d'une des routes diagonales qui se perdent dans le milieu
+de la forêt. Tout le monde s'arrête ... c'était déjà nuit; l'étonnement
+fait place à la peur, et voilà toutes nos héroïnes tellement
+effarouchées, que l'une, Eugénie, tombe évanouie dans mes bras, et que
+les trois autres perdant absolument l'usage de leurs jambes, se laissent
+tomber au pied des arbres.
+
+Si je désirais qu'on ne se trouvât pas ce nuit au milieu d'une telle
+route, c'est que je prévoyais bien ce qu'il arriverait au plus léger
+accident; et l'embarras qui en résulterait pour moi; rassurer,
+approfondir, défendre, telle était ma besogne, et j'étais bien plus
+embarrassé des deux premiers soins que du troisième. Je les calmai donc
+de mon mieux, et sans perdre une minute, je m'élance où j'entends les
+cris. Il n'était pas aisé de trouver l'endroit d'où ils partaient; la
+malheureuse qui les jetait était hors de la route, elle paraissait
+enfoncée dans le taillis, et quelque bruit que je fisse moi-même,
+quoique j'appelasse ... trop occupée de sa douleur, l'infortunée ne me
+répondait point. Je distingue cependant plus juste, je quitte la route,
+m'enfonce dans le taillis, et trouve enfin sur un tas de fougère, au
+pied d'un grand chêne, une jeune fille venant de mettre au jour une
+malheureuse petite créature, dont la vue, jointe aux douleurs physiques
+que venait d'éprouver la mère, faisait pousser à cette mère désolée de
+lamentables cris, qu'accompagnaient des pleurs abondants. Mon abord,
+l'épée à la main, l'effraya, comme tu peux penser; mais la cachant sous
+mon habit si-tôt que je m'aperçus que je n'avais affaire qu'à une femme,
+je m'approcha d'elle, et lui parlant avec douceur, je parvins
+promptement à la tranquilliser. Pardon, lui dis-je, Mademoiselle, je
+n'ai le tems ni de vous écouter ni de vous secourir, je dois rejoindre
+des dames qui m'attendent ici près, que je ne puis abandonner seules à
+l'entrée de la nuit, et que vos cris viennent d'effrayer; votre position
+me paraît embarrassante; suivez-moi, emportez cette petite créature,
+donnez-moi le bras et partons. Qui que vous soyez, me dit l'inconnue,
+vos soins me sont précieux, mais je n'ose en profiter, je voudrais aller
+au village de Berceuil, daignez m'en montrer la route, je suis assurée
+d'y trouver des secours.--Je ne connais point de village de Berseuil
+dans ces environs, je ne puis vous offrir pour le présent que ce que je
+viens de vous dire, acceptez-le, croyez-moi, ou je vais être obligé de
+vous quitter.--Alors cette pauvre fille ramassa son enfant; elle le
+baise. Malheureuse créature, s'écria-t-elle en l'entortillant d'un
+mouchoir et le plaçant dans son jupon, fruit de ma honte et de mon
+déshonneur, devais-je croire que tu serais privée d'abri dès en voyant
+le jour! puis elle prit mon bras, et marchant avec peine, nous
+regagnâmes au plutôt l'endroit où j'avais laissé ces dames. Nous les
+revîmes bientôt ... mais dans quel état! les deux filles tenaient leurs
+mères embrassées, et quoiqu'elles fussent elles-mêmes dans une agitation
+prodigieuse, elles s'efforçaient de les rassurer. Tu juges de l'effet de
+mon retour, n'apercevant qu'un individu de leur sexe, voyant mon air
+ouvert et tranquille, tout se calma et l'on accourut vers moi. Je fis en
+deux mots l'histoire de ma rencontre; la jeune fille extrêmement
+confuse, témoigna son respect comme elle put. On examina, on caressa
+l'enfant; Madame de Blamont voulait donner au moins quelques instans de
+repos à la mère, tant par humanité que pour s'instruire un peu plus à
+fond de ce qui pouvait éclaircir une aussi singulière aventure; mais
+faisant observer à ces dames que la nuit s'épaississait de plus en plus,
+et qu'il nous restait près de trois quarts de lieues, je décidai le
+départ le plus prompt. Aline voulut porter l'enfant, pour soulager la
+mère à laquelle je donnai le bras; Eugénie aida des siens les deux
+dames, et nous sortîmes en diligence du bois. Point d'éclaircissemens
+que nous ne soyons au château, dis-je à Madame de Blamont qui voulait
+toujours questionner, ils nous retarderaient, ils fatigueraient cette
+jeune personne déjà très-abattue, ne nous occupons ce soir que d'arriver
+et de secourir. On approuve mon conseil, et nous touchons enfin le port.
+Il était tems; à peine la pauvre demoiselle, dont j'aidais les pas,
+pouvait-elle se traîner. Ce qui fit dire à Madame de Blamont
+qu'assurément elle serait morte si elle eût persisté dans son projet de
+se rendre à ce village de Berseuil, dont j'ignorais la situation, et qui
+se trouvait à six grandes lieues de l'endroit où la rencontre s'était
+faite. Le premier soin de la maîtresse du logis, fut d'établir cette
+infortunée dans une des meilleurs chambres du château avec son enfant,
+et après lui avoir fait prendre d'abord un bouillon, puis deux heures
+après une rôtie au vin de Bourgogne, on la laissa reposer.
+
+Comme on n'avait voulu d'elle ce soir là aucun éclaircissement pour ne
+la point fatiguer, l'aventure comme tu le crois, fut interprétée de
+toutes sortes de manières, chacun dit son mot, et par une fatalité,
+assez commune dans ces sortes de cas, personne n'approcha d'une vérité
+plus importante que l'on ne le pensait.
+
+Le lendemain matin, c'est-à-dire aujourd'hui, on doit, aussi-tôt qu'on
+supposera la belle aventurière éveillée, se transporter dans son
+appartement pour apprendre d'elle le récit de son histoire, si la
+sage-femme qu'on a envoyé chercher sur-le-champ, la trouve assez bien
+pour lui permettre de nous la raconter, ce récit fera donc le sujet de
+ma première lettre, le courrier part, Madame de Blamont me presse, et je
+t'embrasse.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE SEIZIÈME
+
+_Le même au même_.
+
+
+Vertfeuille, ce 28 août.
+
+Le courrier ne partant point hier, je n'ai pu reprendre le fil de notre
+aventure qu'aujourd'hui ... ô mon ami, que d'idées tout ceci va faire
+naître en toi, et quels soupçons singuliers se forment ici dans toutes
+les têtes! Serait-il possible que le hasard eût voulu placer dans nos
+mains, le premier anneau d'une chaîne, dont l'extrêmité peut tenir au
+but d'éclaircissement que nous nous proposons avec tant d'ardeur! Mais
+comme rien ne peut s'affirmer encore, contentons-nous, moi de raconter,
+toi de soupçonner, de conjecturer et d'approfondir, même si tu veux.
+
+La sage-femme introduite hier matin dans la chambre de la jeune
+personne, nous apprit peu après que la nuit avait été agitée, qu'il y
+avait eu un peu de fièvre, mais que ces accidens n'ayant rien d'étranger
+à l'état, nous pouvions entrer si nous le désirions et apprendre tout ce
+qui la concernait; elle consentait à nous instruire. Il n'y eut d'admis
+que madame de Senneval, madame de Blamont et moi, on ne crut pas décent
+d'y mener Aline, heureux caractère qui modèle toujours ses désirs sur
+ses devoirs! cette privation ne lui coûta rien, sa curiosité ne
+l'emporta pas sur sa pudeur.... Eugénie lui tint compagnie. Nous
+entrâmes après quelques civilités de part et d'autres: tels furent, mon
+cher Valcour, les termes dans lesquels s'exprima notre aventurière.
+
+
+HISTOIRE DE SOPHIE.
+
+On me nomme Sophie, madame, dit-elle, en s'adressant à madame de
+Blamont, mais je serais bien en peine de vous rendre compte de ma
+naissance, je ne connais que mon père, et j'ignore les particularités
+qui ont pu me donner le jour. Je fus élevée dans le village de Berseuil,
+par la femme d'un vigneron qui se nomme Isabeau, j'allais la joindre
+quand vous m'avez trouvée, elle m'a servi de nourrice, et m'a prévenue,
+dès que je pus entendre raison, qu'elle n'était point ma mère, et que je
+n'étais chez elle qu'en pension. Jusqu'à l'âge de treize ans, je n'ai eu
+d'autre visite que celle d'un monsieur qui venait de Paris, le même, à
+ce que dit Isabeau, qui m'avait apporté chez elle, et qu'elle m'assura
+secrètement être mon père. Rien de plus simple et de plus monotone que
+l'histoire de mes premiers ans, jusqu'à l'époque fatale où l'on
+m'arracha de l'asyle de l'innocence, pour me précipiter malgré moi, dans
+l'abyme de la débauche et du vice.
+
+J'allais atteindre ma treizième année, lorsque l'homme dont je vous
+parle vint me trouver pour la dernière avec un de ses amis du même âge
+que lui, c'est-à-dire d'environ cinquante ans. Il firent retirer Isabeau
+et m'examinèrent tous deux avec la grande attention; l'ami de celui que
+je devais prendre pour mon père fit beaucoup d'éloges de moi ... j'étais
+selon lui charmante, faite à peindre ... hélas! c'était la première fois
+que je l'entendais dire, je n'imaginais pas que ces dons de la nature
+dussent devenir l'origine de ma perte ... qu'ils dussent être la cause
+de tous mes malheurs! L'examen des deux amis était entremêlé de légères
+caresses; quelquefois même on s'en permettait où la décence n'était rien
+moins que respectée ... ensuite tous deux se parlaient bas ... je les
+vis même rire ... eh quoi! la gaîté peut donc naître où se médite le
+crime! l'âme peut donc s'épanouir au milieu des complots formés contre
+l'innocence. Tristes effets de la corruption! que j'étais loin d'en
+augurer les suites! Elles devaient être bien amères pour moi. On fit
+revenir Isabeau.... Nous allons vous enlever votre jeune élève, dit M.
+_Delcour_, (c'est le nom de celui qu'on m'avait dit de regarder en père)
+elle plaît à M. de _Mirville_, dit-il, et montrant son ami, il va la
+conduire à sa femme qui en prendra soin comme de sa fille.... Isabeau se
+mit à pleurer, et me jetant dans ses bras, aussi chagrine qu'elle, nous
+mêlâmes nos regrets et nos pleurs.... Ah monsieur! dit Isabeau en
+s'adressant à M. de Mirville, c'est l'innocence et la candeur même, je
+ne lui connais nul défaut ... je vous la recommande, monsieur, je serais
+au désespoir s'il lui arrivait quelque malheur.... Des malheurs?
+interrompit Mirville, je ne vous la prends que pour faire sa fortune.
+ISABEAU.--Que le ciel au moins la préserve de la faire au dépends de son
+honneur. MIRVILLE.--Que de sagesse dans la bonne nourrice! On a bien
+raison de dire que la vertu n'est plus qu'au village. ISABEAU à _M.
+Delcour_.--Mais vous m'aviez dit ce me semble, monsieur, à votre
+dernière visite que vous la laisseriez au moins jusqu'à ce qu'elle eût
+rempli ses premiers devoirs de religion. M. DELCOUR.--De religion?
+ISABEAU.--Oui monsieur. M. DELCOUR.--Eh bien! est-ce que cela n'est pas
+fait? ISABEAU--Non monsieur, elle n'est pas encore assez instruite;
+monsieur le curé l'a remise à l'année prochaine. M. DE MIRVILLE--Oh
+parbleu! nous n'attendrons pourtant pas jusques-là, je l'ai promise pour
+demain à ma femme ... et je veux ... eh mais! ne s'acquitte-t-on pas de
+_ces misères-là par-tout?_ M. DELCOUR.--Par tout, et aussi-bien chez
+vous qu'ici. Ne croyez-vous donc pas, Isabeau, qu'il puisse être dans la
+capital d'aussi bons directeurs de jeunes filles que dans votre village
+de Berseuil?... Puis se tournant vers moi--Sophie, voudriez-vous mettre
+des entraves à votre fortune, quand il s'agit de la conclure ... le plus
+petit retard. Hélas! monsieur, interrompis-je naïvement, dès que vous me
+parlez de fortune, j'aimerais mieux que vous fissiez celle d'Isabeau, et
+que vous me permissiez de ne la jamais quitter; et je me rejetais dans
+les bras de cette tendre mère ... et je l'inondais de mes pleurs.... Va,
+mon enfant, va, dit celle-ci, et me pressant sur son sein, je te
+remercie de ta bonne volonté, mais tu ne m'appartiens pas ... obéis à
+ceux de qui tu dépens, et que ton innocence ne t'abandonne jamais. Si tu
+tombes dans la disgrâce, Sophie, souviens-toi de ta bonne mère Isabeau,
+tu trouveras toujours un morceau de pain chez elle; s'il te coûte
+quelque peine à gagner, au moins tu le mangeras pur ... il ne sera pas
+le prix de la honte ... il ne sera pas arrosé des larmes du regret et du
+désespoir.... Bonne femme, en voilà assez ce me semble, dit Delcour, en
+m'arrachant des bras de ma nourrice, cette scène de pleurs toute
+pathétique qu'elle puisse être, met du retard à nos désirs ...
+partons.... On m'enlève, on se précipite dans une berline qui fend l'air
+et nous rend à Paris le même soir.
+
+Si j'avais eu un peu plus d'expérience, ce que je voyais, ce que
+j'entendais, ce que j'éprouvais, auraient dû me convaincre avant que
+d'arriver, que les devoirs que l'on me destinait étaient bien différens
+de ceux que je remplissais à Berseuil, qu'il entrait bien d'autres
+projets que ceux de servir une dame, dans la destination qui
+m'attendait, et qu'en un mot cette innocence que me recommandait si fort
+ma bonne nourrice était bien près d'être outragée. M. de Mirville, à
+côté duquel j'étais dans la voiture, me mit bientôt au point de ne
+pouvoir douter de ses horribles intentions, l'obscurité favorisait ses
+entreprises, ma simplicité les encourageait, M. Delcour s'en
+divertissait et l'indécence était à son comble ... mes larmes coulèrent
+alors avec profusion.... Peste soit de l'enfant, dit Mirville ... cela
+allait le mieux du monde ... et je croyais qu'avant que nous fusions
+arrivés ... mais je n'aime pas à entendre brailler.... Eh! bon, bon,
+répondit Delcour, jamais guerrier s'effraya-t-il du bruit de sa
+victoire?... Quand nous fûmes l'autre jour chercher ta fille, auprès de
+Chartres, me vis-tu m'alarmer comme toi? Il y eut pourtant comme ici une
+scène de larmes ... et cependant, avant que d'être à Paris, j'eus
+l'honneur d'être ton gendre.... Oh! mais vous gens de robe, dit M. de
+Mirville, les plaintes vous excitent, vous ressemblez aux chiens de
+chasse, vous ne faites jamais si bien la curée que quand vous avez forcé
+la bête. Jamais je ne vis d'âmes si dures que celles de ces suppôts de
+Bertole. Aussi n'est-ce pas pour rien qu'on vous accuse d'avaler le
+gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos
+dents.... Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soupçonnés
+d'un coeur bien plus sensible.... Par ma foi, dit Mirville, nous ne
+faisons mourir personne, si nous savons plumer la poule, au moins ne
+l'égorgeons-nous pas. Notre réputation est mieux établie que la vôtre,
+et il n'y a personne qui au fond, ne nous appelle de bonnes gens.... De
+pareilles platitudes, et d'autres propos que je ne compris point, parce
+que je ne les avais jamais entendus, mais qui me parurent encore plus
+affreux, et par les expressions qui les entrelassaient et par
+l'indignité des actions dont Mirville les entrecoupait; de telles
+horreurs dis-je, nous conduisirent à Paris, et nous arrivâmes.
+
+La maison où nous descendîmes n'était pas tout-à-fait dans Paris, j'en
+ignorais la position, plus instruite maintenant, je puis vous dire
+qu'elle était située près de la barrière des Gobelins. Il était environ
+dix heures du soir quand on arrêta dans la cour; nous descendîmes.--La
+voiture fut renvoyée et nous entrâmes dans une salle où le souper
+paraissait prêt à être servi; une vieille femme, et une jeune fille de
+mon âge, étaient les seules personnes qui nous attendissent; et ce fut
+avec elles que nous nous mimes à table; il me fut facile de voir pendant
+le souper que cette jeune fille nommée _Rose_, était à monsieur Delcour,
+ce qu'il me parut que monsieur de Mirville désirait que je lui fusse.
+Quand à la vieille, elle était destinée à être notre gouvernante, son
+emploi me fut expliqué tout de suite, et en m'apprit en même-tems que
+cette maison était celle où je devais loger avec ma jeune compagne, qui
+n'était autre que cette fille de monsieur de Mirville, que monsieur
+Delcour et lui disaient avoir été dernièrement chercher près de
+Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s'étaient
+réciproquement donné leurs deux filles pour maîtresses, sans que l'une
+de ces deux malheureuses créatures, connût mieux que l'autre la seconde
+partie des liens qui les attachaient à ces deux pères.
+
+Vous me permettrez de taire, madame, les indécens détails, et de ce
+souper, et de l'affreuse nuit qui le suivit; un autre salon plus petit
+et plus artistement meublé, fût destiné à ces honteuses circonstances;
+Rose et monsieur Delcour y passèrent avec nous; celle-ci déjà au fait,
+n'opposa nuls refus, son exemple me fut proposé pour adoucir la rigueur
+des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilité, on me fit craindre la
+force, si je m'avisais de les continuer ... que vous dirai-je, madame,
+je frémis ... je pleurai ... rien n'arrêta ces monstres et mon innocence
+fut flétrie.
+
+Vers les trois heures du matin les deux amis se séparèrent, chacun passa
+dans son appartement pour y finir le reste de la nuit, et nous suivîmes
+ceux qui nous étoient destinés.
+
+Là, monsieur de Mirville acheva de me dévoiler mon sort; «vous ne devez
+plus douter, me dit-il durement que je vous ai prise pour vous
+entretenir; votre état vient d'être éclairci de manière à ne plus vous
+laisser de soupçon.--Ne vous attendez pourtant pas à une fortune bien
+brillante ni à une vie très-dissipée; le rang que monsieur et moi tenons
+dans le monde, nous oblige à des précautions, qui rendent votre solitude
+un devoir. La vieille femme que vous avez vue près de Rose, et qui doit
+également prendre soin de vous, nous répond de votre conduite à l'un et
+à l'autre une incartade ... une évasion, serait sévérement punie, je
+vous en préviens: du reste soyez avec moi, soumise, honnête, prévenante
+et douce, et si la différence de nos âges s'oppose à un sentiment de
+votre part dont je suis médiocrement envieux, que, pour prix du bien que
+je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l'obéissance sur
+laquelle je devrais compter, si vous étiez ma femme légitime. Vous serez
+nourrie, vêtue, ect. et vous aurez cent francs par mois pour vos
+fantaisies; cela est médiocre, je le sais; mais à quoi vous servirait le
+surplus dans la retraite où je suis obligé de vous tenir, d'ailleurs
+j'ai d'autres arrangemens qui me ruinent. Vous n'êtes pas ma seule
+pensionnaire ... c'est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois
+fois la semaine, vous serez tranquille le reste du tems, vous vous
+distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois, l'une et l'autre dans
+leur genre ont des qualités qui vous aideront à mener une vie douce, et
+sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse».
+
+Cette belle harangue débitée, monsieur de Mirville se coucha, et
+m'ordonna de prendre ma place auprès de lui.--Je tire le rideau sur le
+reste, madame, en voilà assez pour vous faire voir quel était l'affreux
+sort qui m'était destiné; j'étais d'antant plus malheureuse qu'il me
+devenait impossible de m'y soustraire, puisque le seul être qui eût de
+l'autorité sur moi ... mon père même me contraignait à m'y résoudre et
+me donnait l'exemple du désordre.
+
+Les deux amis partirent à midi, je fis plus ample connaissance avec ma
+gardienne et ma compagne; les circonstances de la vie de Rose ne
+différaient en rien de celles de la mienne, elle avait six mois plus que
+moi. Elle avait comme moi passé sa vie dans un village, élevée par sa
+nourrice, et n'était à Paris que depuis trois jours, mais la distance
+énorme du caractère de cette fille au mien, s'est toujours opposé à ce
+que je fisse aucune liaison avec elle, étourdie, sans coeur, sans
+délicatesse, n'ayant aucune sorte de principes. La candeur et la
+modestie que j'avais reçues de la nature, s'arrangeaient mal avec tant
+d'indécence et de vivacité, j'étais obligée de vivre avec elle, les
+liens de l'infortune nous unirent; mais jamais ceux de l'amitié.
+
+Pour la Dubois, elle avait les vices de son état et de son âge;
+impérieuse, tracassière, méchante, aimant beaucoup plus ma compagne que
+moi; il n'y avait rien là, comme vous voyez, qui dût m'attacher fort à
+elle, et le temps que j'ai été dans cette maison, je l'ai
+presqu'entièrement passé dans ma chambre, livrée à la lecture que j'aime
+beaucoup, et dont j'ai pu faire aisément mon occupation, moyennant
+l'ordre que M. de Mirville avait donné de ne me jamais laisser manquer
+de livres.
+
+Rien de plus réglé que notre vie; nous nous promenions à volonté dans un
+fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte; trois
+fois de la semaine, les deux amis qui ne paraissaient jamais qu'alors,
+se réunissaient, soupaient avec nous, se livraient à leurs plaisirs,
+l'un devant l'autre, deux ou trois heures de l'après-souper, et allaient
+de-là finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son
+appartement, qui devenait le nôtre le reste du temps.... Quelle
+indécence! interrompit madame de Blamont.... Eh quoi les pères aux yeux
+de leurs filles! Ma chère amie, dit madame de Senneval,
+m'approfondissons pas ce gouffre d'horreur, cette infortunée nous
+apprendrait peut-être des atrocités d'un bien autre genre.--Que
+savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous les sachions, dit madame de
+Blamont.... Mademoiselle, continua en rougissant; cette femme vraiment
+honnête et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question ...
+mais n'est-il jamais arrivé pis? Et comme elle vit que Sophie ne la
+comprenait point; elle me chargea de lui expliquer bas, ce qu'elle
+voulait dire.
+
+Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est peut-être le
+seul frein qui les ait contenu sur ce que vous voulez dire, madame,
+reprit Sophie, au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause
+d'une retenue.... Qui dans de telles âmes n'eut sûrement jamais la vertu
+pour principes. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je
+le sais, mais tant d'autres _écarts_ ... tant d'autres _turpitudes_ ont
+si bien su me convaincre de la dépravation de moeurs de ces deux amis,
+que je ne dois assurément attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez
+dire, qu'à un sentiment plus impérieux que leur débauche; or, je n'en ai
+point vu qui l'emportât sur leur jalousie.--Elle est difficile à
+entendre avec cette communauté de plaisirs dont vous nous parlez, dit
+madame de Senneval. Et sur-tout avec ces autres pensionnaires dont
+monsieur de Mirville convenait, ajouta madame de Blamont.--Je l'avoue,
+mesdames, reprit Sophie, peut-être est-ce ici un de ces cas où le choc
+violent de deux passions, ne laisse triompher que la plus vive, mais ce
+qu'il y a de bien sûr, c'est que le désir de conserver chacun leur bien,
+désir né de leur jalousie trop reconnue pour en douter, l'emporta
+toujours dans leur coeur, et les empêcha d'exécuter ... des horreurs ...
+dont ma compagne, je le sais, n'eut fait que rire, et qui m'eussent paru
+plus affreuses que la mort même.--Poursuivez, dit madame de Blamont, et
+ne trouvez pas mauvais que l'intérêt que vous m'avez inspiré, m'ait fait
+frémir pour vous.
+
+Jusqu'à l'événement qui m'a valu votre protection, madame, continue
+Sophie, en s'adressant toujours à madame de Blamont; il me reste fort
+peu de choses à vous apprendre. Depuis que j'étais dans cette maison,
+mes appointemens m'étaient payés avec la plus grande exactitude, et
+n'ayant aucun motif de dépense, je les économisais dans la vue de
+trouver peut-être un jour l'occasion de les faire tenir à ma bonne
+Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai communiquer
+cette intention à monsieur de Mirville, ne doutant point qu'il ne me
+procurât lui-même la moyenne d'exécuter l'action que je méditais....
+Innocente! Où allais-je supposer la compassion? Habita-t-elle jamais
+dans le sein du vice et du libertinage!--Il vous faut oublier tous ces
+sentimens villageois, me répondit brutalement monsieur de Mirville,
+cette femme a été beaucoup trop payée des petits soins qu'elle a eus de
+vous; vous ne lui devez plus rien.--Et ma reconnaissance, monsieur, ce
+sentiment si doux à nourrir dans soi, si délicieux à faire
+éclater.--Bon, bon, chimère que toutes ces reconnaissances là. Je n'ai
+jamais vu qu'on en retirât quelque chose, et je n'aime à nourrir que les
+sentimens qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez
+trop d'argent, je cesserai de vous en donner davantage.--Rejetée de
+l'un, je voulus recourir à l'autre, et je parlai de mon projet à
+monsieur Delcour. Il le désapprouve plus durement encore, il ma dit qu'à
+la place de monsieur de Mirville, il ne me donnerait pas un sol, puisque
+je ne songeais qu'à jeter mon argent par la fenêtre; il me fallut
+renoncer à cette bonne oeuvre, faute de moyens pour l'accomplir.
+
+Mais avant que d'en venir à ce qui donna lieu à la malheureuse
+catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les
+deux pères s'étaient plus d'une fois, devant nous, cédé leur autorité
+sur leurs filles, en se priant réciproquement de ne les point ménager
+quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer
+la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer
+des chaînes; or, je vous laisse à penser si tous deux abusaient de cette
+autorité respective; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me
+traitait sur-tout avec une dureté inouïe, au plus léger caprice de son
+imagination; et quoiqu'il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne
+prenait pas plus ma défense, que Mirville ne prenait celle de sa fille,
+quand Delcour la maltraitait de même, ce qui arrivait tout aussi
+souvent. Cependant madame, il faut vous l'avouer; entièrement coupable,
+entièrement complice du malheureux commerce où j'étais entraînée, la
+nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir
+davantage, elle voulut faire éclore dans mon sein, un gage de mon
+déshonneur. Ce fut à-peu-près vers ce temps que ma compagne impatientée
+de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle méditait une évasion. Je ne
+veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouvé des
+moyens d'intéresser le fils du jardinier.... Il est mon amant ... il
+m'offre de me rendre libre; tu es la maîtresse de partager notre sort
+... peut-être vaudrait-il mieux pour toi d'attendre après tes couches
+... je n'en agirai pas moins pour ta délivrance, je te ménagerai un ami,
+il viendra te retirer d'ici, et nous nous réunirons si tu le veux. Ce
+dernier plan de liaison ne me convenait guères, et si je désirais ma
+liberté, c'était pour mener un genre de vie bien différent de celui
+qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai néanmoins ses offres, je
+convins avec elle qu'il valait mieux que je n'exécutasse cette fuite
+qu'après mes couches, je la priai de ne pas m'oublier et de disposer
+tout pour ce moment. Cependant, quelque pressée qu'elle fût elle-même,
+les préparatifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put être
+arrangé qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant était
+venu, elle allait s'évader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle
+avait choisi pour son départ, et la veille également de celui où j'ai eu
+le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre
+pour aller chercher quelque argent destiné au jardinier qui devait lui
+faire trouver un appartement tout prêt; elle me pria de rester avec ce
+jeune homme qui pressé de sortir, paraissait ne vouloir point s'arrêter,
+et de l'engager d'attendre une minute.... Fatale époque de mon
+infortune! ou plutôt de mon bonheur, puisque cette même circonstance fut
+celle qui m'enleva de ce gouffre; mon sort voulut qu'il arriva pour lors
+ce qui n'était jamais arrivé depuis trois ans; M. de Mirville entra seul
+et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune
+homme pour le soustraire à ses regards, il s'évada cependant fort vite,
+mais ce ne fut pas sans être vu. Rien ne peut rendre l'accès de colère
+dans lequel Mirville tomba sur-le-champ; sa canne fut la première arme
+dont il se servit, et sans égard pour ma situation, sans approfondir si
+j'étais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me traîne au travers
+de la chambre par les cheveux, me menace de fouler à ses pieds le fruit
+que je porte dans mon sein, et qu'il ne voit plus que comme un
+témoignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je
+suis encore toute meurtrie, si la Dubois n'était accourue et ne m'eut
+arrachée de ses mains. Alors sa rage devint plus froide.... Je ne l'en
+punirai pas moins cruellement, dit-il,... qu'on ferme les portes ... que
+personne n'entre, et que cette prostituée monte à l'instant dans sa
+chambre.... Rose qui avait tout entendu, fort contente d'échapper, par
+cette méprise, à ce qu'elle méritait seule, se gardait bien de dire un
+mot, et la foudre n'éclata que sur moi.... Je fus bientôt suivi de mon
+tyran, ses yeux étincelaient de mille sentimens divers, parmi lesquels
+je crus en démêler de plus terribles que ceux de la colère, et dont les
+impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le
+firent paraître en encore plus affreux.... Oh! madame, comment vous
+rendre les nouvelles infamies dont je devins victime! elles outragent
+ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les
+peindre.... Il m'ordonne de quitter mes vêtemens ... je me jette à ses
+pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par
+ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortuné, agitant mon sein de
+ses palpitations, il semblait déjà se courber sur les genoux de son père
+... on eut dit qu'il implorait sa grâce.... Mon état ne toucha point
+Mirville, il y trouvait, prétendait-il, une conviction de plus à
+l'infidélité qu'il soupçonnait; tout ce que j'alléguais n'était
+qu'imposture, il était sûr de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui
+en imposer ... je me mis donc dans l'état qu'il désirait, dès que j'y
+fus, des lieus barbares lui répondirent de ma contenance....
+
+
+[Illustration: L'infortuné ... il semblait déjà se courber sur les
+genoux de son père ... on eut dit qu'il implorait sa grâce.]
+
+
+Je fus traitée avec cette sorte d'ignominie scandaleuse, que le
+pédantisme se permet sur l'enfance.... Mais avec une cruauté,... avec
+une rigueur,... enfin, je pâlis.... Je chancelai sous mes liens,... mes
+yeux se fermèrent, j'ignore les suites de sa barbarie.... Je ne
+retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois.... Mon
+bourreau arpentait la chambre à grands pas, il diligentait les soins
+qu'on me donnait ... non par pitié ... le monstre ... mais pour être
+plus vite débarrassé de moi.... Allons, s'écria-t-il, est-elle prête, et
+me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise, rhabillez-la,
+rhabillez-la donc madame, et qu'elle disparaisse.... Il me demande mes
+clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux
+écus;--tenez, me dit-il, voilà plus qu'il n'en faut pour vous conduire
+chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui
+recevra, sans doute, avec empressement, une créature capable de la
+conduite que vous avez tenue chez moi.... Oh! monsieur, répondis-je en
+larmes, ne pouvant tenir à ce dernier avilissement, je n'ai jamais fait
+qu'une faute, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. Jugez mon
+repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune. A ces
+mots qui devaient l'attendrir, si l'âme des tyrans s'ouvrait à la pitié,
+si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de
+l'innocence; il me saisit par le bras, m'entraîne à l'extrémité de la
+maison, et me jette dans une rue détournée qui aboutissait à l'une des
+portes du jardin.... Que votre âme sensible conçoive ma situation,
+madame, seule à l'entrée de la nuit, près d'une ville absolument
+inconnue de moi, dans l'état où je me trouvais, ayant à peine de quoi me
+conduire, déchirée, blessée de toutes parts, n'ayant pas même la
+ressource des larmes, hélas! je n'en pouvais répandre.
+
+Ne sachant où porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte
+qu'on venait de refermer sur moi.... Je m'y précipitai sur les traces
+mêmes de mon sang, résolue d'y passer la nuit.--Le barbare, me
+disais-je, il ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer
+encore.... Il ne m'ôtera pas l'abri des bêtes, et le ciel qui prendra
+pitié de mes maux, m'y fera peut-être mourir en paix. Un moment, je me
+crus perdue, j'entendis passer près de moi,... était-ce lui qui me
+faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il m'enlever un
+reste de vie que je détestais? ou le remords enfin, dans son âme de
+boue, y rappelait-il un instant la pitié, quoiqu'il en fût, on me
+dépassa fort vite, le jour vint, je me levai, et me déterminai
+sur-le-champ à aller regagner l'habitation de ma chère Isabeau, bien
+sûre qu'elle ne me refuserait l'asile dont elle m'avait toujours
+flattée.... Je partis donc ... et j'en étais à mon quatrième jour de
+marche, me traînant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de
+crainte, fatiguée du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre
+de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisit
+point à Berceuil; je m'en croyais près, lorsque je me suis perdue, ce
+que les douleurs m'ont arrêtées; c'est là où j'ai eu le bonheur de
+rencontrer monsieur, dit Sophie en me désignant, et quelqu'affreuse que
+soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la
+regarde comme une grâce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une
+dame, dont la pitié me secoure, et dont les bontés me feront retrouver
+celle que j'appelle ma mère. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis
+sage, si j'ai fait une faute, Dieu m'est témoin que c'est malgré moi ...
+je la réparerai ... je la pleurerai toute ma vie ... j'aiderai ma bonne
+Isabeau dans son ménage, et si je n'ai pas une aisance semblable à celle
+que m'avait procuré le crime, j'y trouverai du moins de la tranquillité
+et n'y connaîtrai pas le remord.
+
+Ici, les larmes coulèrent des yeux de toute l'assemblée; Sophie trop
+émue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un
+moment. Nous nous retirâmes pour aller renouveler nos conjectures, et
+comme le courrier part, je suis obligé, mon cher Valcour, de te laisser
+aux tiennes, en t'assurant que mon premier soin sera de l'achever le
+détail de ce que nous aurons pu découvrir sur cette malheureuse
+aventure.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE DIX-SEPTIÈME.
+
+_Le même au même_.
+
+
+Vertfeuil, ce 30 Août, au soir.
+
+Sophie qui n'avait encore osé faire voir à sa garde, les sanglantes
+marques dont elle est couverte, s'y hasarda dès qu'elle nous en eut fait
+l'aveu, et dès le vingt-huit, comme elle avait passée une nuit cruelle,
+elle pria cette femme d'examiner ses contusions et de les lui soulager.
+
+Celle-ci trouva tant de désordres et des meurtrissures si graves,
+qu'elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consultée,
+envoya sur-le-champ chercher _Dominic_ son chirurgien d'Orléans, que
+l'on n'introduisit près de la malade qu'après lui avoir fait jurer le
+secret. L'artiste fit son examen, et son rapport fut que la délivrance
+faite à sept mois, quoique l'enfant eut vu le jour, était bien sûrement
+une couche forcée, suite des accidens éprouvés par la malade,
+indépendamment d'un coup très-violent à travers les reins, il y en avait
+vingt-un autres tant sur les bras, les épaules, ou le reste du corps de
+cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait
+des pansemens subits.--Les effets du second accès de la colère réfléchie
+de _Mirville_ avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait
+sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilité,
+contusionnait infiniment moins, quoiqu'en flétrissant davantage, et les
+dangers de ce second traitement, bien qu'il eut été porté à l'extrême,
+n'étaient pas si dangereux que ceux de l'autre.
+
+D'après cette exposition, _Dominic_ ordonna une saignée du pied, le plus
+grand calme et quelques boissons. Il ne s'est retiré qu'au bout de
+vingt-quatre heures, après avoir vu le meilleur effet de ses premiers
+traitemens, il a laissé son ordonnance à la sage femme et reviendra au
+commencement de la semaine, il espère, dît-il, beaucoup et de l'âge et
+du bon tempérament de la jeune personne. Il a jugé à propos que l'on la
+sépare de son enfant, ce qui a été fait d'autant plus heureusement que
+cette pauvre petite créature est morte très-peu après avoir quittée sa
+mère, et que cette perte, si elle l'avait su, l'aurait peut-être envoyée
+au tombeau; on lui a caché cet événement; quoiqu'un peu mieux
+aujourd'hui, elle n'est pourtant pas encore en état de l'apprendre;
+telle est, mon ami, l'histoire du vingt-huit.
+
+Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d'aller au village de
+Berceuil, vérifier sur les lieux mêmes, les dépositions de Sophie, je
+m'y rendis à cheval et muni d'une lettre de madame de Blamont, je
+descendis chez le curé.--C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le
+maintien et l'honnêteté paraissent soutenir le caractère; il me reçut
+fort bien, m'invita à dîner chez lui, et en attendant l'heure du repas,
+me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l'avait dépeint
+Sophie. Tous deux se rappelaient au mieux cette jeune fille, le curé se
+ressouvenait très-bien de lui avoir enseigné sa religion.--Pour Isabeau,
+elle pleura d'abord de joie, quand je lui eu dit que son élève existait,
+l'aimait et demandait à la voir, et bientôt après de chagrin, quand je
+lui appris son état; j'insistai peu sur les détails, madame de Blamont
+m'avait fait sentir la nécessité de les déguiser, et j'étais pénétré
+comme elle, du besoin de ce mystère; tout se borna donc à constater que
+Sophie n'en imposait pas, et à convenir avec ces deux honnêtes gens
+qu'ils se rendraient l'un et l'autre, à la prochaine invitation que leur
+ferait la dame qui m'envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les
+voir, qu'en raison de la santé de Sophie, point encore en état
+d'embrasser des personnes si chères.--Je dînai chez le curé que je
+trouvai là, comme dans nos opérations, un homme de très-grand sens,
+l'événement qui m'attirait chez lui fit tomber le discours sur la
+dépravation des moeurs, cause unique, prétendait-il, de toutes les
+atrocités qui se commettent journellement.
+
+«Oh! monsieur, (me dit l'honnête ecclésiastique, avec cet enthousiasme
+chaleureux de la vertu), je vois éclore à tout instant un fratras
+d'écrits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicité,
+sur les moyens de l'extirper en France, projets atroces, qui n'ont pour
+malheureux principe, que le désespoir où est le riche d'être obligé de
+contempler l'infortune dans son semblable, que le désespoir d'être
+contraint à donner quelques secours;--ne croyant son or fait, que pour
+payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire à ces tristes
+obligations, il voudrait éloigner de ses yeux le spectacle attendrissant
+de la misère, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l'homme
+de trop près, qui le ramenant aux accablantes idées du malheur,
+anéantit, malgré lui-même, l'intervalle immense que son orgueil ose
+mettre entre l'homme et l'homme.--Voilà, monsieur, voilà les seules
+causes de tous ces pitoyables écrits; n'en doutez pas, ils ne sont
+dictés que par l'avarice, l'orgueil et l'inhumanité.... On ne veut point
+voir de pauvres en France,--eh bien! que l'on s'occupe pour y réussir,
+du moyen de réformer les moeurs, et de préserver surtout la jeunesse de
+leur perfide corruption; que l'on réforme le luxe,--ce luxe pernicieux
+qui ruine et dérange le riche, sans soulager le misérable, et qui plonge
+bientôt celui-ci dans l'abyme, par sa folle prétention à atteindre ce
+qu'il ne peut approcher qu'en entraînant sa perte. Que vos gens de
+lettres s'occupent de ces plans, monsieur, qu'ils en offrent au
+gouvernement des projets rectifiés, et de la réussite de ces premières
+opérations, naîtra bientôt cette réforme de mendians tant désirée dans
+votre capitale. Que ce luxe si dangereux n'attire plus à vos ateliers de
+colifichets, ou derrière vos magnifiques voitures, le fils de ce bon
+laboureur qui, abandonné de ses meilleurs enfans, va bientôt mendier
+avec ce qui lui reste, à la porte même de l'hôtel où son fils
+orgueilleux d'une jaquette chamarrée, ose le regarder insolemment, sans
+daigner le reconnaître ou le soulager. Diminuez les impôts, honorez,
+encouragez l'agriculture[4], préférez sur-tout l'honnête individu qui
+s'y livre, à cet impertinent _plumitif_ qui, masqué d'une jupe noire, a
+quitté la charrue de son père, pour venir s'engraisser dans la ville,
+des divisions intestines du citoyen.--Classe abjecte, venimeuse, aussi
+inutile que méprisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses
+foyers, ou enchaîner, dès qu'elle en sort, à des travaux publics, dans
+lesquels, plus utiles au moins, ou qu'au parquet ou qu'au barreau, elle
+servirait la patrie, au lieu de la détruire, au lieu de la miner
+sourdement par ses prévarications, ses rapines et ses excroqueries
+scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n'épuisez
+pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne
+foulez pas vos fermiers, afin d'être plus en état de broder vos habits
+et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excrécence de
+tous ces abus, ne fatigueront point vos regards; mais ne les bannissez
+pas, ne les molestez pas par une pitié barbare et insultante, ne les
+engouffrez pas comme des cadavres dans des sépulcres d'horreur et de
+foetidité; songez qu'ils sont hommes comme vous, que le même soleil les
+éclaire et qu'ils ont droit au même pain.... Vous ne voulez pas de
+mendians! n'engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d'or de vos
+provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur
+équitablement répartie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l'un
+au pinacle et l'autre sous les haillons de la misère; et pourquoi
+faut-il qu'il y ait une partie des hommes qui regorge d'or, tandis que
+l'autre n'a pas même l'usage de ses premiers besoins, pourquoi faut-il
+qu'il n'y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que
+l'infortune dépeuple ou dévaste les autres?... Vous ressemblez à ces
+enfans qui mettent à un seul château toutes les cartes qu'on leur a
+données, qu'arrive-t-il?--l'édifice écroule,--voilà votre image. Votre
+Babylone moderne s'anéantira comme celle de Sémiramis, elle s'évanouira
+de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes
+florissantes de la Grèce, qui n'ont eu comme elle, que le luxe pour
+cause de leur dépérissement, et l'état énervé, pour embellir cette
+nouvelle Sodome, s'engloutira comme elle, sous ses ruines dorées.»[5]
+
+J'aurais pu répondre au curé, car tu sais que je ne pense pas comme lui,
+sur ce luxe que tu blâmes* aussi quelquefois avec tant de force; mais
+l'heure me pressait, je prévoyais l'inquiétude de nos dames, je me
+séparai donc promptement de ce bon prêtre, lui promettant de discuter
+plus à l'aise une autre fois les matières qui venaient de nous occuper.
+Je lui fis promettre d'être exact à se rendre avec Isabeau, chez madame
+de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins.
+
+Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l'enfant de Sophie, mort,
+et la mère un peu mieux, on ne vit point d'inconvéniens à ce que je lui
+donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m'en remercia avec les
+expressions de la plus tendre reconnoissance. En vérité, c'est un
+caractère charmant que celui de cette jeune personne, dès que le sort
+lui destinait le malheureux état de fille entretenue, quel dommage que
+cela ne soit pas tombé entre les mains de quelque vieux garçon honnête
+et rangé, dont elle aurait fait la félicité par sa sagesse et par sa
+douceur; mais il me paroît que les intentions de madame de Blamont sont
+si avantageuses pour cette pauvre fille, qu'elle n'aura
+vraisemblablement pas à se repentir de son changement d'état,
+puisqu'elle n'aurait pu suivre cet état qu'aux dépens de son honneur et
+de sa conscience, au lieu qu'elle pourra vivre dans celui qu'on lui
+destine, en conservant toute la pureté de son âme. Je n'eus pas plutôt
+donné à notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu'elle brûla du
+désir de la voir, mais quand je lui eus prouvé que sa santé exigeait
+qu'elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et
+me chargea, les larmes aux yeux, de témoigner à madame de Blamont,
+jusqu'à quel point elle était sensible aux bontés qu'on avait pour elle.
+Hélas! monsieur, me disait-elle, d'une voix tendre et flatteuse, les
+effets de la reconnoissance d'une infortunée comme moi, sont d'un bien
+léger prix pour madame de Blamont, mais mon coeur est si pur, que ses
+voeux seront entendus de l'éternel, et si je puis sauver ma vie, j'en
+emploierai tous les instans à implorer le ciel pour son bonheur et pour
+celui de tout ce qui l'entoure; ensuite, elle arrosait mes mains de ses
+larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu'on
+daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les méritait pas.
+L'organe flatteur de cette jeune fille, de très-beaux yeux bleux remplis
+de sentiment, un air d'innocence, de vérité, répandu dans toute sa
+physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son âme sur les traits de sa
+jolie figure.... Tout cela, mon ami, intéresse involontairement pour
+elle; ses malheurs achèvent d'attendrir et il devient réellement
+impossible de ne pas désirer qu'elle soit heureuse. Aline, à qui l'on a
+expliqué, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la décence,
+l'a pris dans une amitié très-singulière; il faut l'arracher du chevet
+de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher,
+si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire, ô Valcour!
+c'est qu'il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes
+personnes, un air de famille; il est frappant.--Eugénie et madame de
+Senneval ont fait la même remarque; je l'avais fait avant elle.--Madame
+de Blamont en avait été émue au premier coup d'oeil.--En te peignant les
+traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie;
+d'abord, elles ont absolument le même son de voix, absolument le même
+tour de visage, la même bouche, positivement le même air dans leur
+ensemble; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux
+châtains-clairs, tirant un peu sur le blond; le même éclat dans la peau,
+et toutes deux, enfin, paraissent avoir le même fond de
+caractère.--Sophie adore Aline, elle la conjure à tout moment de ne
+point prendre tant de soins d'elle, et laisse voir en même temps tout le
+chagrin qu'elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande.
+
+Ces différentes choses reconnues, il est devenu très-probable entre
+madame de Senneval, madame de Blamont et moi, que les noms de _Mirville_
+et de _Delcour_ sont des noms supposés qui en cachent peut-être de bien
+plus intéressans pour madame de Blamont; n'osant néanmoins hasarder
+encore que des conjectures.... Récapitulons ce qui les fonde.
+
+L'éducation de Sophie dans un village si près d'une terre où monsieur de
+Blamont vient tous les ans voir sa femme.... Cette singulière
+ressemblance.... La liaison des deux amis si conforme à celles de
+messieurs de Blamont et d'Olbourg ... leur âge ... leurs portraits faits
+par Sophie et par sa nourrice, et où tous les traits de nos originaux se
+retrouvent.... Leur état, l'un de robe, l'autre de finance.--Une légère
+objection se présente ici, je la sens.... M. Delcour a été plusieurs
+fois chez Isabeau, on n'a jamais dit qu'il y fut venu de Vertfeuil;
+serait-il possible, si M. Delcour était le même que M. de Blamont, qu'il
+ne fût pas connu dans un village, si voisin d'une terre de sa femme?
+mais cette objection s'évanouit à l'examen: d'abord en voyant arriver M.
+Delcour à Berceuil, on peut fort bien ignorer de quel endroit il doit
+venir; il est possible d'ailleurs qu'il n'y soit jamais venu que de
+Paris. Secondement, on ne connaît Monsieur et Madame de Blamont, à
+Berceuil, que de réputation; on n'a pas la moindre idée de leur figure,
+ce peut donc être le même homme; il y a donc à parier que c'est le même
+homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l'odieux
+caractère, quel est le scélérat qui ose s'offrir à ton Aline! car, si
+_Delcour_ est _Blamont_, n'en doutons point, _Mirville_ n'est autre que
+_d'Olbourg_.
+
+Dans cette circonstance épineuse madame de Blamont ne sait que
+décider.... Faire rendre, à Sophie, une plainte contre M. de Mirville,
+est la faire porter contre M. Delcour. Or, si les noms nous abusent tu
+vois qui elle compromat dans cette plainte? cette idée l'arrête.
+--Cependant quelle arme elle laisse échapper, si elle ne saisit pas tout
+ceci, pour se débarrasser des poursuites d'un gendre, indigne d'elle
+assurément, s'il est coupable de l'infamie que nous recherchons.
+--Trouvera-t-elle jamais une plus belle occasion? N'aura-t-elle pas dans
+la supposition que les noms cachent ceux que nous soupçonnons, à se
+repentir toute sa vie de n'avoir pas profité de cet événement pour
+arrêter les démarches d'un homme dont l'alliance la déshonorerait.... Si
+elle manque ce que lui offre le hasard, et que M. de Blamont triomphe,
+qu'intéressant son autorité et les loix, il parvienne à mettre Aline
+dans les bras de d'Olbourg, madame de Blamont ne mourra-t-elle pas de
+chagrin d'avoir eu tout ce qu'il fallait pour arrêter cet affreux
+sacrifice, et de ne l'avoir pas fait? Ces considérations, sur lesquelles
+je crus devoir fortement appuyer, la déterminèrent, enfin, à faire
+rendre une plainte à Orléans;--mais une plainte secrète, dont elle put
+être absolument la maîtresse; le juge s'est en conséquence rendu ce
+matin, à l'invitation qui lui a été faite; Sophie se trouvant un peu
+mieux, il a été introduit, et a reçu son exposition du fait simple et
+pur.--«D'un outrage commis sur elle; grosse par un monsieur de Mirville,
+financier à Paris, lequel était auteur de sa grossesse, et était venu la
+chercher au village de Berceuil, avec un de ses amis, il y a environ
+trois ans, pour l'entretenir sur le pied de sa maîtresse, ce qu'il a
+fait jusqu'au moment où il l'a indignement traitée, quoi-qu'enceinte, et
+mis à la porte de sa maison ect. ect. ect.».
+
+Nous avons tous signés, elle comme partie, nous comme témoins de son
+état, Dominic signera à Orléans; et la plainte restera chez le
+magistrat, jusqu'à ce qu'il plaise à madame de Blamont de la réveiller.
+
+Tout ceci se faisait à regret, et ne se serait jamais fait sans moi;
+mais je l'ai cru de la plus extrême nécessité. L'excellent caractère de
+Sophie, se refusait à une plainte.--Madame de Blamont tremblait de
+compromettre le personnage quelle croit envelopper, sous le nom de
+Delcour; on n'osait avouer au juge aucune de ces considérations; j'ai
+cru trouver le biais en ne nommant point monsieur Delcour, dans la
+plainte qui ne se trouve plus absolument portée que contre monsieur de
+Mirville.
+
+Tu vois maintenant mon ami le motif qui a déterminé mes opérations, je
+n'ai eu que ton bonheur et ton intérêt en vue.--Si je me trompe
+redresse-moi; mais quelque puisse être l'excès de ta délicatesse, je
+doute pourtant qu'elle l'eût fait agir différemment, et j'ose croire que
+tu m'approuveras. Voici maintenant une autre idée, suite nécessaire de
+nos premières démarches, et qui peut-être s'accordera encore moins avec
+la droiture de ton âme; mais dont l'exécution pourtant me paraît
+indispensable.
+
+Madame, ai-je dit à madame de Blamont, sitôt après le départ du
+magistrat, il me paraît que l'objet essentiel est de connaître
+maintenant le héros de notre aventure?
+
+_Madame de Blamont_.--Ou cette découverte nous mènera-t-elle?--au même
+objet qui m'a fait vous conseiller la plainte; il vous faut des armes,
+le hasard vous en offre.--Mais si ces deux particuliers n'ont rien de
+commun avec ceux qui nous intéressent?--Vous saurez au moins à quoi vous
+en ternir, et tout reste alors dans les ténèbres.--Et si ce sont
+eux?--Vous vous retrouvez dans le même état.... Vous êtes toujours
+maîtresse de la plainte de Sophie. Oh madame! si Mirville est d'Olbourg,
+irez-vous lui donner votre fille?--Cette idée me révolte, ne me l'offrez
+seulement pas.--Et si vous ne vous éclaircissez point, et que le
+scélérat soit d'Olbourg; que votre époux parvienne au but qu'il se
+propose, prévoyez-vous les remords qui vous déchireront?--Je n'y
+survivrais pas.--Il faut donc les éviter.--Déterville je me fie à vous;
+faites absolument tout ce que vous croirez convenable, mais usez, je
+vous en conjure, de la plus extrême modération.
+
+L'objet, selon moi, était de se transporter sur les lieux mêmes; de
+tâcher de séduire la duègne Dubois, afin d'en tirer des éclaircissemens.
+Je suis convaincu qu'elle en pourrait fournir beaucoup. Trois moyens
+s'offraient pour nous amener la fidèle gardienne; celui d'aller la
+débaucher moi-même; celui de te charger de ce soin, et enfin celui de
+détacher d'ici un nommé _Saint-Paul_, vieux domestique de madame de
+Blamont, singulièrement attaché à sa maîtresse, et l'un des plus fins
+valets dont la livrée de France puisse se faire honneur. Le premier de
+ces moyens me repugnait un peu; j'étais bien sûr que tu ne te chargerais
+pas du second: nous avons donc adopté le troisième, et sans que tu t'en
+mêles, sans que Saint-Paul te voie même à Paris.--Il est décidé qu'il
+part demain avec cinquante louis dans sa poche, et qu'il ne revient
+point sans la vieille, ou sans les plus grandes lumières de sa part.
+Comme il a ordre de ne communiquer qu'avec nous, ce ne sera que par nous
+que tu apprendras les détails; sois en paix, du mistère et montre toi le
+moins possible pendant que nous allons agir.
+
+
+_Au moment du départ de ma lettre_.
+
+Sophie va mieux, Aline est fatiguée; elle a eu hier un peu de migraine,
+on a obtenu d'elle d'aller se coucher: Eugénie lui a promis de veiller
+Sophie comme elle même. Madame de Blamont est agitée; c'est madame de
+Senneval et moi qui tenons la maison et qui vaquons à tout.--Aline ne
+veut pas que je cachette sans te prouver par deux lignes, que son
+indisposition n'est rien.
+
+
+_Aline à Valcour_.
+
+P.S. Que d'événemens!... Que de soupçons!... Que de conjectures!... Ah!
+si le ciel a choisi cette manière pour nous éclairer, il ne laissera pas
+son ouvrage imparfait! Puisse tout ceci tourner à notre bonheur, sans
+troubler celui de l'être à qui je dois le jour. Son repos m'est plus
+cher que ma satisfaction même, et je ne dois jamais cesser de le
+respecter. Adieu, soyez tranquille, écrivez-nous, et comptez sur la
+tendresse de votre Aline, elle sera toujours inexprimable.
+
+
+Notes:
+
+[Footnote 4: «Le premier besoin est de vivre, l'art qui nourrit les hommes est le
+premier des arts.» BÉLISAIRE, cap. 12.]
+
+[Footnote 5: C'est ici comme dans bien d'autres passages, que nous supplions nos
+lecteurs de ne pas perdre de vue que cet ouvrage s'écrivait un an avant
+la révolution.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE DIX-HUITIÈME.
+
+_Le même au même_.
+
+
+Vertfeuil, ce 3 septembre.
+
+Aline est tout-à-fait bien aujourd'hui, elle jouit du calme de son
+amie.--Du bonheur que lui fit éprouver, hier, la visite de son Isabeau.
+Dominic était revenu le premier du mois, et ayant trouvé sa malade dans
+le meilleur état, il ne crut nul inconvénient à lui laisser le plaisir
+d'embrasser sa nourrice. On a donc envoyé hier une voiture au curé de
+Berceuil, avec invitation à lui d'amener Isabeau, et comme on était
+parti de très-bonne heure, notre compagnie villageoise est arrivée pour
+dîner. A peine Sophie a-t-elle entendu le bruit du carrosse, qu'elle a
+voulu se lever pour voler dans les bras de sa nourrice; nous l'avons
+contenue. Madame de Blamont, voulant jouir de cette scène
+attendrissante, sans témoins qui put la refroidir, a laissé le curé un
+moment avec madame Senneval, et nous a amené Isabeau.... Mais tous nos
+soins alors sont devenus impuissans près de Sophie, sitôt que la voix
+_de sa bonne mère_, (c'est ainsi qu'elle la nomme) a pu frapper son
+oreille; elle s'est précipitée dans la chambre, et est venue tomber aux
+pieds d'Isabeau. Le mouvement a été si vif, que nous avons été obligés
+de la rapporter dans son lit, où elle est restée quelques minutes sans
+connaissance; la bonne paysanne s'est jetée sur elle; elle l'a rappelée
+à la vie par ses caresses; elles se sont embrassées toutes deux, et les
+larmes qu'elles repandaient à grands flots se sont opposées d'abord aux
+expressions de leur mutuelle tendresse.--Eh bien! ma chère enfant, lui a
+dit Isabeau, dès que l'état où elles se trouvaient, leur a permis de
+s'entendre. Ne t'avais-je pas dit que tu serais malheureuse, dès que tu
+cesserais d'être sage. _Sophie_.--Les cruels! ils m'ont trompée;
+pourquoi me livrâtes vous à eux? _Isabeau_.--Avais-je des droits sur
+toi?... Mais il n'y a donc pas de ta faute? _Sophie_--Je n'ai été que
+malheureuse et séduite, tout le crime est de leur coté. _Isabeau_.--Que
+ne revenais-tu dans ma maison, tu savais bien qu'elle était ouverte à
+l'innocence? _Sophie_.--O ma bonne! ma bonne! aimez toujours votre
+Sophie; elle n'a jamais oublié vos conseils, ils ont toujours été gravés
+dans son coeur. _Isabeau_.--Cette pauvre enfant!--puis se tournant vers
+moi, en larmes: oh monsieur! ne vous étonnez pas si je l'aime--je la
+regarde comme ma fille, je n'ai point d'autre enfant qu'elle. Les
+scélérats, ils ne me l'enlevaient donc que pour la perdre?... Viens
+Sophie! viens,--tu trouveras toujours le bonheur et la tranquillité chez
+Isabeau; parce que la vertu, la religion n'en sortirent jamais. Et elles
+se sont rejetées dans les bras l'une de l'autre, et leurs larmes ont
+encore arrosé leurs seins.
+
+Madame de Blamont craignant qu'un attendrissement trop prolongé ne
+nuisit à sa chère malade, a fait monter le curé; il s'est approché du
+lit de Sophie, et l'a parfaitement reconnue. Celle-ci lui a demandé sa
+bénédiction; elle lui a fait les excuses les plus sincères de la
+mauvaise conduite qu'elle a eue depuis qu'on l'avait enlevée.--Une des
+choses qui lui avait toujours laissé le plus de remords, a-t-elle dit,
+était d'avoir été arrachée, d'auprès de son pasteur, sans avoir rempli
+les devoirs de sa religion. On a pu négliger ces devoirs, a dit ici le
+curé, avec la plus grande surprise?--Ah! monsieur, a dit madame de
+Senneval, des libertins, au sein du vice, pensent-ils encore à la
+religion?--Ce sera le premier soin qu'elle remplira, dès que sa santé va
+le lui permettre, a dit madame de Blamont, souffrez en attendant,
+monsieur, que nous nous occupions des seconds; puis s'asseyant en face
+du lit, et s'adressant à Isabeau et au curé, voici les intentions que
+cette femme adorable leur a expliqué:
+
+«Plusieurs raisons relatives à moi m'empêchent, a-t-elle dit, de garder
+cette jeune fille dans ma maison aussi long-tems que je le voudrais;
+sitôt que sa santé sera rétablie je la renverrai chez vous, Isabeau, et
+pour qu'elle ne vous soit point à charge»--elle à charge! non, non, mon
+enfant ne peut me gêner; tout ce que j'ai est à elle, et je vous déclare
+d'avance que je n'accepte rien de ce que je vous vois prête à m'offrir;
+je lui dois des réparations pour ne l'avoir pas sauvé du crime:
+laissez-moi m'acquitter envers elle.--«Eh bien! Isabeau je vous
+l'accorde, mais vous ne me refuserez pas de pourvoir à son
+établissement»--puis s'adressant au curé, et lui remettant des papiers:
+«voilà ci-joint, monsieur, lui a-t-elle dit, pour quarante mille francs
+de billets payables d'aujourd'hui en un an, mon intention est que cette
+somme serve de dot à Sophie; je vous prie; monsieur, de lui chercher
+pendant cet intervalle un époux digne d'elle, qui réunisse, à votre
+approbation, aux vertus qui doivent lui mériter une telle femme, le
+bonheur de lui être agréable; car, je veux toujours l'aimer, je veux
+toujours lui tenir lien de mère; s'il arrivait que le sujet choisi ne
+put lui convenir, vous voudrez-bien jeter les yeux sur un autre. La
+clause la plus essentielle, aux noeuds que je projette pour cette chère
+enfant, est qu'elle aime son mari, et qu'elle en soit aimée; en voulant
+faire son bonheur je ne me pardonnerai pas de l'avoir livrée à un époux
+qui peut-être la mépriserait, pour une faute qui n'est pas la sienne; il
+sera donc prévenu du malheur de la fille qu'on lui destine, vous lui
+ferez sentir à quel point elle en est innocente, et vous ne les réunirez
+qu'en cas ou cette fatalité n'inspirera aucun éloignement à l'époux.
+Comme il en coûterai à Isabeau de se séparer d'un enfant qu'elle aime,
+vous mettrez pour clause au contrat que les deux époux demeureront chez
+elle,»--et on y ajoutera, interrompit Isabeau pleine de joie, que tout
+ce que je possède sera pour eux, madame, continua-t-elle, je ne suis pas
+tout-à-fait dépourvue; j'ai un grand quartier de terre, où les deux
+jeunes gens pourront trouver de quoi vivre, et avec ce que vous avez la
+bonté de leur donner, ils seront assurément très à l'aise: qu'ils aient
+de la conduite et leurs enfans seront riches.--Pendant ce tems, Sophie
+sanglotait, elle tenait une des mains de madame de Blamont, l'arrosait
+des larmes de sa reconnaissance, et les expressions lui manquaient pour
+la peindre.
+
+Le curé s'est chargé de tout; il a prodigué ses louanges à madame de
+Blamont, qui lui a dit qu'elle ne concevait pas comment des actions si
+naturelles, et qui donnaient autant de plaisir, pouvaient mériter des
+éloges.... Aline s'est précipitée dans les bras de sa mère et l'a
+accablée de caresses....--Ce tableau de l'innocence malheureuse, de la
+reconnaissance la plus tendre, d'un côté, et de l'autre celui de la
+tendresse filiale, de la piété, de la vertu, jetaient dans l'âme des
+impressions si délicieuses, y faisaient éprouver des mouvemens si
+délicats et si doux.--O mon ami! s'il est des joies célestes elles ne
+sont composées que de pareilles sensations!
+
+On se sépare; tant de vibrations diverses avaient affaibli l'âme de
+Sophie: la garde nous pria de la laisser seule, et l'on fut se mettre à
+table; la bonne Isabeau voulait aller manger à l'office; madame de
+Blamont et madame de Senneval la firent asseoir entr'elles deux; elle y
+fut décente, honnête et polie, tant il est vrai que la vertu n'est
+jamais déplacée nulle part; il n'est pas une seule table, mon ami,
+qu'une telle convive n'honor plus, que ne l'eût fait une de ces
+impudentes, connues sous le nom de _Petites Maîtresses_, qui au lieu de
+ces propos simples et pleins de candeur, de ces discours naïfs, image de
+la nature, n'eût apporté que ce jargon du crime qui la déshonore et
+l'outrage.
+
+Après le dîner Isabeau a voulu embrasser encore une fois sa fille--elle
+lui a dit qu'elle allait lui préparer son logement, mais que, comme elle
+était à-présent plus grande, et d'ailleurs, ajoutait-elle en riant,
+une demoiselle à marier, elle voulait lui céder sa belle chambre.--A
+moi! ma bonne, à moi! je n'en veux point d'autres que celle que j'ai
+toujours eue; et je ne veux d'emploi chez vous, que celui que j'y
+remplissais. Si vous me ravissez ce bonheur, si vous ne me croyez plus
+digne de vous servir, vous me ferez croire que ce sont mes fautes qui
+m'ont fait démériter prés de vous, et je ne m'en consolerai pas.
+
+Il est certain que cette fille est charmante, elle a une sorte d'esprit
+naturel, qui prête un incroyable agrément à tout ce que sa belle âme lui
+inspire.
+
+On a dressé un acte de ce qui s'était passé. Madame de Blamont voulait
+retenir ses hôtes; mais le ménage de l'un, les soins religieux de
+l'autre, se sont opposés aux desseins qu'eux mêmes aurait eu de rester,
+et ils sont reparti dans la même voiture.
+
+Eh bien Valcour! lequel, à ton avis, doit jouir du calme le plus
+pur,--doit passer des nuits plus sereines, ou du scélérat qui a
+déshonoré, maltraité, cette pauvre fille, ou de l'être honnête et
+sensible qui se délecte à réparer, si généreusement, tous ses maux?
+Qu'ils viennent? qu'ils paraissent ces apôtres de l'indécence et du
+vice, qui légitiment toutes les erreurs, qui les trouvent toutes dans la
+nature, parce qu'ils la croyent aussi corrompue que leurs âmes? qui se
+trouvent mieux de méconnaître les plus saints organes de cette loi
+sacrée, que d'être contraints à se mépriser eux-mêmes; qui préfèrent de
+ne trouver du crime à rien, à être obligés de frémir à l'aspect de ceux
+dont ils se souillent; qui n'achètent, en un mot, leur ténébreuse
+tranquillité qu'en étouffant tous leurs remords ... qu'ils viennent,
+dis-je, qu'ils viennent, et qu'ils prononcent? maîtres de se choisir un
+caractère, qu'ils balancent, s'ils l'osent, entre celui de la
+respectable protectrice de Sophie, et celui de son persécuteur.
+
+Les dépositions d'Isabeau ne nous ont d'ailleurs appris rien de bien
+particulier; Sophie paraissait âgée de trois semaines quand M. Delcour
+arriva de Paris, l'ayant dans une barcelonnette sur le devant de sa
+voiture; il descendit à l'auberge de Berceuil, et demanda une nourrice,
+on lui fit venir Isabeau; il promit une pension qui augmenterait avec
+l'âge de l'enfant; il convint qu'on lui apprendrait à lire, à écrire, à
+coudre; qu'elle n'aurait point d'autre nom que celui de Sophie, et que
+quand il n'apporterait pas lui-même l'argent de la pension, il le ferait
+tenir sûrement. Il a été exact, Isabeau a toujours été régulièrement
+payée, soit par lui, soit indirectement. Il n'a fait, en tout, que
+quatre visites à Sophie, pendant les treize ans qu'elle a été en pension
+chez Isabeau: il arrivait toujours par la route de Paris, descendait à
+l'auberge, voyait l'enfant une heure ou deux, examinait ses petits
+talens et repartait. Mais, a dit Isabeau, ce fut de mon chef que je lui
+fis apprendre sa religion, et que je la mis à l'école chez M. le curé;
+car, il ne s'informait jamais de cet article, et quand je lui en
+parlais: _coudre, coudre et lire, madame, me répondait-il, voilà tout ce
+qu'il faut à une fille_; propos qui, à ce qu'ajouta plaisamment cette
+femme, lui fit croire que cet homme était _huguenot_.
+
+Ensuite il la vint prendre avec son ami, et tu sais tout le reste. Nous
+attendons des nouvelles de nos négociations de Paris, et je ne t'écrirai
+plus que nous ne les ayons.
+
+
+_Fin de la première partie_.
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ALINE ET VALCOUR,
+
+_ou_
+
+LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.
+
+par
+
+D.A.F. DE SADE
+
+
+
+
+TOME PREMIER.
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.
+
+ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.
+
+1795.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
+ Cum dare conantur prius oras pocula circum
+ Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
+ Ut puerum aetas improvida ludificetur
+ Labrorum tenus; interea perpotet amarum
+ Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,
+ Sed potius tali tacta recreata valescat.
+
+ Luc. Lib. 4.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XIX.
+
+VALCOUR A DÉTERVILLE,
+
+
+Paris, ce 8 septembre.
+
+L'évènement singulier dont tu viens de me faire part, prenant, dans tes
+récits, la forme d'un journal, j'ai cru devoir le laisser finir, pour
+que ma lettre répondit à toutes les tiennes.
+
+Oh mon ami! quelle a été ma surprise, et quelles ont été mes
+combinaisons! Il me paraît certain que les noms de _Delcour_ et de
+_Mirville_, en déguisent pour nous de plus intéressans, et c'est dans
+cette supposition que je désapprouve la plainte. Madame de Blamont a
+affaire à un mari aussi adroit que corrompu; si jamais il découvre cette
+plainte, peut-être s'autorisera-t-il de la démarche, pour publier que sa
+femme veut le perdre, et qu'elle a controuvé toute l'histoire, afin de
+lui chercher des torts assez puissans pour le priver de l'autorité qu'il
+a sur sa fille; et dès ce moment, au lieu de nous être donné des armes
+contre lui, nous lui en avons fourni contre nous. Cette plainte
+d'ailleurs ne servait en rien au dédommagement dû à Sophie; la
+générosité de madame de Blamont y pourvoyait d'une manière assez noble;
+d'après cela, tout air de procédure n'est-il pas déplacé, et ne peut-il
+pas devenir dangereux? ignores-tu, mon ami, l'art avec lequel les
+scélérats dirigent sur les autres, ce qu'on a le dessein de faire contre
+eux? et surtout ces espèces de coquins enjuponnés, qui, munis, _pour
+leur argent_, d'une autorité _légale ou non_, ne se croyent jamais si
+bien en droit d'en user, que quand il s'agit de servir leurs
+passions.... Dieu veuille que je me trompe! J'ai été bien touché de la
+conduite de madame de Blamont: toutes les vertus habitent dans le coeur
+de cette respectable mère, et sa plus douce façon de jouir est de rendre
+heureux tout ce qui l'entoure.
+
+Je suis inquiet de la santé d'Aline, je te la recommande, mon ami,
+permets-moi de remettre un moment tous les soins de l'amour dans les
+tendres mains de l'amitié.
+
+Pour éviter les rencontres et pour mieux suivre tes conseils, depuis
+huit jours, je ne sors plus; j'observerai la même circonspection
+jusqu'au dénouement de tout ceci.... Mais quelle privation pour moi de
+ne pouvoir aller rendre hommage aux sublimes procédés de madame de
+Blamont, de ne pouvoir tomber à ses pieds avec Aline, de ne pouvoir
+l'accabler avec cette fille charmante de toutes les louanges qui lui
+sont si bien dues; peins lui du moins les expressions de mon âme: je
+crains pour toutes deux les soins, les embarras de cet événement; engage
+les à se reposer, au moins pendant le calme que tout ceci va vous
+laisser, et n'allez plus si tard courir les aventures. Peut-être n'en
+arriveraient-ils pas à madame de Blamont d'aussi agréables que celle-ci,
+je dis _agréables_ puisqu'elle a développé pour elle une de ces
+occasions de faire du bien, toujours si recherchée de son coeur.
+
+Oh mon ami! où nous entraîne l'ivresse des passions; ah! si lorsqu'on
+commence à leur tout céder; si, lorsqu'on fait le premier pas dans leur
+dangereuse carrière, on pouvait sentir avec quelle rapidité vont se
+franchir les seconds, et quel abyme est ouvert au dernier! si l'on
+voyait l'imperceptible filiation de nos erreurs, comme toutes
+s'enchaînent, comme toutes naissent les unes des autres, comme la
+rupture du plus petit frein, conduit bientôt au brisement du plus sacré!
+quel est l'homme qui ne frémirait pas? quel est celui qui oserait se
+permettre le plus léger écart, quand il peut naître de cette première
+faute une habitude de tout vaincre, dont les dangers sont aussi
+manifestes. Je voudrais que tout les hommes eussent chez eux, au lieu de
+ces meubles de fantaisie, qui ne produisent pas une seule idée, je
+voudrais, dis-je, qu'ils eussent un espèce d'arbre en relief, sur chaque
+branche duquel, serait écrit le nom d'un vice, en observant de commencer
+par le plus mince travers, et arrivant ainsi par gradation jusqu'au
+crime né de l'oubli de ses premiers devoirs: un tel tableau _moral_
+n'aurait-il pas son utilité? et ne vaudrait-il pas bien un _Ténières_,
+ou un _Rubens_? Adieu, ne me fais pas attendre la fin de cette aventure;
+trop de sentimens de mon âme y sont intéressés, pour que je n'en désire
+pas le dénouement avec ardeur.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XX.
+
+_Valcour à Aline_.
+
+
+Paris, ce 8 septembre.
+
+Que j'aurais désire encore un mot d'Aline, dans cette dernière lettre de
+mon ami; s'il m'en coûte pour être séparé de vous dans tous les tems,
+combien cette absence ne devient-elle pas plus cruelle, quand elle me
+prive du spectacle de votre âme exerçant des vertus. Les procédés de
+votre adorable mère m'ont fait verser des larmes.... Ah! combien sont
+douces celles que la pitié fait répandre. Je crains fort que cette
+petite malheureuse, au sort de laquelle il est impossible de ne pas
+s'intéresser, ne vous tienne par des liens plus étroits qu'on ne
+l'imagine; votre tendresse en redoublera, je vous connais; mais que ces
+soins ne prennent pas sur votre santé, je vous en conjure, Aline, songez
+que vous vous devez à l'amant le plus passionné, et qui regarde comme
+une faveur les soins que vous accordés à votre conservation; ne me
+refusez pas au moins celle-là, puisque celle de vous voir m'est enlevée
+... vous voir! Aline.... Ah! comme ce désir est impérieux en moi, quand
+une vertu de plus vient vous rendre encore plus digne d'être révérée....
+Elle vous aime cette Sophie ... eh! qui pourrait tenir à l'empire
+universel que vous exercez sur les coeurs? Le besoin de vous adorer se
+fait sentir dès qu'on vous voit, et il faut cesser d'être, ou céder au
+culte qui vous est dû; il n'y a donc que moi qui suis privé de vous le
+rendre ... moi qui oserais m'en croire si digne! si l'encens
+s'appréciait à la délicatesse du coeur qui veut l'offrir. Il me semble
+que je vois Aline ... ses belles joues mouillées de larmes, aidant les
+pas de sa mère effrayée, et tenant près de son sein ce petit être, dont
+les cris déchirans pénètrent son âme et l'attendrissent ... je la suis
+près du lit de Sophie, jalouse des soins que l'on a d'elle, désirant les
+lui donner tous, parce qu'elle a souffert ... cette Sophie; parce
+qu'elle est malheureuse, et que la bonne et tendre Aline ne se satisfait
+réellement que par la bienfaisance ... et je ne l'adorerais pas!... et,
+je n'idolâtrerais pas cette fille céleste, mille fois plus belle encore
+par ses vertus, que par ses attraits.... Cette créature angélique qu'il
+semble que le ciel n'ait créée que pour être le charme de ses amis, le
+refuge de l'infortune, et les délices de son amant!... Ah! toutes les
+expressions sont trop faibles, aucunes ne rend ce que j'éprouve--effet
+cruel des passions trop violentes.... Nature avare des dons que tu nous
+fais, pourquoi faut-il qu'en nous inspirant un sentiment aussi vif, tu
+nous prives de la faculté de l'exprimer, et que tout ce que nous
+essayons pour le peindre soit toujours au-dessous de lui.
+
+Si le nom de ces deux aventuriers nous trompent ... si effectivement ...
+je frémis de mes soupçons! ils me révoltent, et je ne puis les
+bannir.... Eh quoi! ce serait là le monstre qui oserai prétendre à mon
+Aline?... lui grand Dieu?... il faudrait que je n'eus plus une goutte de
+sang dans les veines, pour qu'une telle infamie se consommât!... homme
+vil et barbare, comment as-tu pu fixer mon ange, sans que ton coeur
+redevint honnête? comment le libertinage souille-t-il un instant
+l'individu auquel il a été permis de respirer l'air que mon Aline épure?
+Quoi tu l'as vue, et des horreurs empoisonnent ton âme?... Tu oses
+aspirer à elle, et tes mains se plongent dans l'infamie? Il est donc des
+êtres insensibles sur qui l'amour et la vertu n'agissent point.... Ah!
+je croyais qu'auprès des dieux le crime devenait impossible.
+
+L'état de mon coeur ne se conçoit pas ... tour-à-tour livré à la
+crainte, aux soupçons; en proie à la plus amère douleur, inquiété par
+tout ce qui arrive, déchiré par votre absence ... il faut que je vous
+quitte.... Je le sens; mes pensées, mes expressions, tout porterait
+l'empreinte de ma douleur; tout se ressentirait de mon trouble, et je ne
+veux pas augmenter le vôtre.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXI.
+
+_Déterville à Valcour_.
+
+
+Vertfeuil, ce 10 septembre.
+
+Sophie est tout-à-fait bien, elle s'est levée hier, et comme il faisait
+fort doux, elle a pris l'air un moment sur la terrasse; elle a choisi
+cet endroit parce qu'elle savait que la maîtresse du logis s'y trouvait,
+et qu'elle voulait que son premier devoir fut l'acre de sa
+reconnaissance; du plus loin qu'elle a vu ces dames, lisant sous un
+bosquet; elle s'est précipitée vers elles, et est venue tomber aux pieds
+de madame de Blamont, en arrosant de ses larmes les genoux de sa
+bienfaitrice, cherchant des mots, n'en trouvant point, et devenant bien
+plus expressive par ce silence du sentiment, que par toutes les phrases
+de l'esprit. Madame de Blamont l'a relevée, l'a embrassée de tout son
+coeur, et l'a fait asseoir auprès d'elle; elle est faible, elle est
+pâle, mais d'un bien puissant intérêt dans cet abattement--elle est plus
+jolie que vous, a dit en riant madame de Blamont à sa fille.... Ah!
+puisse-t-elle devenir plus heureuse, a répondu Aline en l'embrassant.
+Elle a soupé ce soir avec nous, et son maintien, son air, sa décence
+nous ont enchanté tous. Mais comme j'ai des choses d'un bien autre
+intérêt à te dire, trouves bon que nous laissions un moment Sophie, pour
+reprendre l'histoire de ses persécuteurs.
+
+Il était impossible de trouver un meilleur moment pour séduire la
+vieille Dubois, et pour démêler, par elle, tout le noeud de cette infâme
+intrigue ... chassée, congédiée elle-même, le dépit, le besoin l'ont
+jetée dans les lacs de _Saint-Paul_, et sous le prétexte de la
+présenter, comme sa parente, dans une excellente maison, il l'a
+très-facilement conduite à Vertfeuil; elle y est, mais sans avoir vu
+Sophie. Quant aux ruses de notre homme, je t'en fais grâce, il suffit
+qu'elles ayent réussies; ce que leur succès a découvert me paraît plus
+intéressant à t'apprendre.
+
+A peine Mirville eut-il mis _Sophie_ à la porte, que Delcour arriva:
+c'était le jour de leur souper; le premier encore tout en feu, apprit à
+son ami l'expédition qu'il venait de faire, et comme leur dialogue est
+assez curieux, je vais te le transcrire mot-à-mot d'après les
+dépositions de la vieille, qui n'en a pas perdu une syllabe:
+
+_Le président Delcour_.--Ventrebleu, mon ami, voilà une cause mal jugée,
+vous avez oublié les droits que j'ai sur cette p----, et vous ne deviez
+la punir que devant moi; je vous aurais aidé de tout mon coeur; je suis
+inflexible sur les attentats du crime, aucuns noeuds ne me retiennent en
+pareil cas, et les droits de la nature deviennent nuls, quand ceux des
+gens sont outragés.--Où est-elle?
+
+_Le financier Mirville_.--Mais pas très-loin je crois.... Si tu veux
+t'en donner le plaisir?...
+
+_Delcour_.--Assurément, que l'on coure après elle, et qu'on lui dise
+qu'il lui revient encore un supplément de correction, de la main
+paternelle.
+
+O mon ami! exista-t-il jamais des atrocités réfléchies, combinées, de la
+force de celles-ci? La cuisinière sort, cherche de bonne-foi Sophie, et
+quoiqu'elle fût sur le seuil de la petite porte du jardin, heureusement
+elle ne la découvrit pas: telle fut la cause du bruit que cette
+malheureuse entendit au sein de sa douleur, et qui redoubla si bien son
+effroi; n'ayant rien vu, ou rentra, et l'on dit que sans doute la
+criminelle s'était évadée. Une réflexion subite vint aussi-tôt au
+président. Poursuivons notre manière de rendre leur énergique
+conversation.
+
+_Delcour_.--Es-tu bien sûr, Mirville, que Sophie soit réellement
+coupable?
+
+_Mirville_.--Je l'ai trouvée avec le délinquant, c'était, ce me semble,
+plus qu'il en fallait pour légitimer sa sottise.
+
+_Delcour_.--Les APPARENCES trompent si souvent, mon ami.... La main d'un
+juge dégoutte sans cesse du sang que lui font verser les
+APPARENCES.--Heureusement que nous sommes au-dessus de ces misères-là,
+et qu'un être de moins dans le monde n'est pas pour nous une affaire
+bien grande; d'ailleurs, ce que j'en dis n'est pas pour disculper
+Sophie; mais parce que je serais fort aise d'avoir, comme toi, une
+coupable à punir. Examinons les faits et faisons paraître les témoins;
+commençons par interroger la Dubois, je la crois complice. Y a-t-il là
+des pistolets? _Mirville_.--Oui. _Delcour_.--Prends eu un, et moi
+l'autre; il s'agit _D'EFFRAYER_, il est inouï ce qu'on obtien en
+_EFFRAYANT_: je t'apprends là les secrets de l'école. _Mirville_.--Qui
+ne les sait pas? Mais ces pistolets ... mon ami ... ils sont chargés.
+_Delcour_.--C'est ce qu'il faut, et qu'importe une tête, dès qu'il
+s'agit de se procurer, ce que nous appelons, des INDICES. Mille victime,
+mon ami, pour découvrir un coupable--voilà l'esprit de la loi.
+_Mirville_.--De la loi, soit, moi je ne connais pas trop la loi, encore
+moins la justice; je me livre à mon coeur, et il me trompe rarement. Tu
+vas voir si les coups de bâton et d'étrivières, que j'ai donné à ta
+fille, ne seront pas bien éduement et bien légitimement appliqués. Au
+reste, s'il en fallait revenir, comment faire à présent? ces choses-là
+ne se reprennent point. Où la trouver, et comment réparer?...
+_Delcour_.--Oh! mais, je dis, dans ce cas là, on ne répare point; tu te
+modèleras sur nous, personne _N'OFFENSE_ comme les satellites de Thémis,
+et personne ne _RÉPARE_ aussi peu. Tu as mal pris le sens de mon
+discours; je vise moins à te faire faire une bonne action, qu'à me
+procurer le plaisir d'en faire une mauvaise. Ton exemple m'a tenté ...
+et je ne connais rien de pis que l'exemple: interrogeons, voilà l'objet.
+
+Et la Dubois, qui aurait voulu être bien loin, fut à l'instant mandée,
+introduite dans un cabinet mistérieux, où l'on n'allait jamais que pour
+les grandes aventures; prodigieusement effrayée, comme tu crois, de deux
+bouts de pistolets appuyés sur chacunes de ses tempes, et d'une
+injonction de dire la vérité ou de s'attendre à perdre la vie: elle a
+déclaré que Rose était la seule coupable, et qu'elle n'avait jamais
+connu un seul tort à Sophie. Morbleu! s'écria Mirville, je crois que je
+sens des remords. Eh bien! dit Delcour furieux, tu les apaiseras en
+m'aidant à me venger; commençons par décider du sort ne cette intrigante
+... et la menaçant du pistolet ... je ne sais qui me tient.... Celle-ci
+eut beau protester de son innocence, les deux amis lui déclarèrent
+qu'après une telle conduite, ils ne pouvaient plus prendre en elle
+aucune confiance, et qu'il fallait qu'elle décampât dès le soir même ...
+et avant, comme tu vois, de punir la coupable, comme le châtiment sans
+doute n'était pas très-légal, on a cherché à se débarrasser des
+témoins.... Circonstance malheureuse puisqu'elle nous prive entièrement
+des suites de cette funeste aventure, et dérobe à nos yeux des
+atrocités, dont la découverte nous fut devenue bien nécessaire un jour.
+La Dubois rendit donc ses clefs, emporta ses hardes et partit. Par le
+plus heureux des hasards elle vint s'établir près la barrière, dans une
+espèce de petite auberge où précisément arriva notre Saint-Paul, deux ou
+trois jours après. Il restait donc plus dans la maison que la
+délinquante et la cuisinière.--Celle-ci interrogée par Saint-Paul, la
+veille de son départ pour Vertfeuil, a dit que dès que la Dubois fut
+partie, _Rose_ fut appelée et descendit; qu'elle soupa fort
+tranquillement avec les deux amis, et qu'elle, son service fait, s'étant
+retirée, comme à l'ordinaire, n'avait rien vu de particulier; mais que
+le lendemain matin voulant aller servir le déjeuner, selon son usage,
+elle avait trouvé tout le monde parti, sans qu'elle eût entendu rien de
+plus étrange que les autres jours, et sans qu'elle eût trouvé de
+désordre dans aucun des appartemens. Moyennant quoi voilà le fil rompu,
+et tu vois qu'il nous devient maintenant impossible de savoir de quelle
+nature peut être la vengeance qu'ils ont tiré de Rose.
+
+Le lendemain matin un laquais de Mirville est venu demander à la
+cuisinière, les robes et les effets de la jeune personne; mais sans
+pouvoir répondre à aucune des questions que la servante lui a fait;
+ensuite la maison a été fermée par l'homme de Mirville, qui a signifié à
+sa camarade de se tranquilliser, et qu'un voyage, que ces messieurs
+allaient faire à la campagne, interromprait leurs soupers au moins pour
+un mois.... Il ne nous est donc plus resté que des conjectures sur le
+sort de la malheureuse compagne de Sophie. L'imagination vive de madame
+de Blamont en a tout de suite forgé de sinistres. Celles de la Dubois,
+que j'adopte, comme plus naturelles, sont que le président a fait
+enfermer Rose; ainsi qu'il l'en avait toujours menacée, s'il l'y
+contraignait par défaut de conduite. Voilà, mon ami, tout ce qu'il a été
+possible d'apprendre sur cette partie.... Venons au reste.
+
+Plus de doute, mon cher Valcour, sur l'existence de nos deux inconnus;
+la Dubois, trompée par Saint-Paul, ne sachant à qui elle parlait, a dit,
+à madame de Blamont: «Celui qui se fait appeler _Delcour_, madame, est
+le président de Blamont, qui a une des femmes les plus aimables de
+Paris; l'autre est un monsieur _d'Olbourg_, financier riche à million,
+son ami depuis trente ans, et auquel il va donner sa fille en mariage»:
+ces messieurs ont d'abord vécu, a continué notre duègne, avec deux
+courtisanes fameuses, dont madame a pu entendre parler: les Valville?...
+Oui madame, deux soeurs, l'un avoit l'aînée, l'autre la cadette; ils ont
+eu presque en même-tems, chacun une fille de leur maîtresse; mais celle
+de monsieur Blamont mourut au bout de huit jours; le président cacha
+cette mort à son ami, et lui montra une autre petite fille du même âge
+que celle qu'il venait de perdre, qu'il conduisit au village de
+Berceuil, où il l'a fit élever.--Quoi! interrompit madame de Blamont,
+très-troublée, cet enfant de Berceuil ne serait pas celui de la
+Valville?--Non madame, reprit la Dubois, l'enfant de la Valville est
+bien sûrement mort, et celui qui fut mené à Berceuil est un enfant
+légitime, que monsieur le président avait eu de sa femme, et qu'on
+nourrissait au _Pré-Saint-Gervais_; en le retirant de ce village
+lui-même; il donna cinquante louis à la nourrice, afin de répandre la
+mort de cette petite fille, qu'il voulait, disait-il, par des raisons
+secrètes, soustraire aux yeux de sa mère, et on eut l'air d'enterrer un
+enfant dans la paroisse du Pré-Saint-Gervais.--Juste ciel! s'écria
+madame de Blamont, qui ne pouvait plus se contenir, j'ai effectivement
+perdue une fille dans ce tems-là, nourrie au même lieu que vous dites
+... se pourrait-il? Sophie!... mon cher Déterville ... quelle multitude
+de crime!... et quel peut on être l'objet?... Ici la Dubois
+reconnaissant chez qui elle était, s'est précipitée aux genoux de madame
+de Blamont, en la conjurant de ne la point perdre.... Rassurez-vous, lui
+a dit cette malheureuse épouse ... vous êtes en sûreté; mais ne me
+cachez rien; je ne vous abandonnerai jamais, et alors cette femme
+poursuivit, et ses réponses nous ont appris que les deux amis, au moment
+de la naissance des filles, qu'ils avaient eu de leurs maîtresses,
+s'étaient promis de faire servir ces enfans à remplacer leurs anciennes
+sultanes, et de se les prostituer réciproquement, dès qu'elles auraient
+atteint l'âge nubile; mais que le président voyant ses droits perdus sur
+la petite fille de d'Olbourg, par la mort de la sienne, avait résolu de
+taire cette mort, et de remplacer la petite bâtarde par une fille
+légitime; puisqu'il était assez heureux pour en avoir une dans ce
+moment. Telle était l'histoire de Sophie; telle était ce qui légitimait
+son étonnante ressemblance avec Aline; ainsi tu vois que le peu délicat
+d'Olbourg, au moyen des machinations diaboliques du président, aura eu,
+si tout réussi, l'une des filles de madame de Blamont pour maîtresse, et
+l'autre pour femme; tu peux reconnaître ici de plus, l'âme tendre et
+délicate du cher président, qui bien que persuadé que Sophie est sa
+fille légitime, rit et s'amuse pourtant de sa perte, des mauvais
+traitemens qu'elle a reçus, et s'offre même, avec une atroce barbarie, à
+lui en faire éprouver de nouveaux: s'il est des traits dans le monde qui
+développe mieux un caractère abominable;... si tu en sais, je te prie de
+me les dire; afin que je les réserve pour en colorer le premier scélérat
+que je voudrais peindre.... Telle est cependant la conduite de ceux qui
+nous doivent l'exemple des moeurs, de ceux qui déshonorent,
+emprisonnent, rouent, torturent des malheureux ... coupables de quelques
+faiblesses, sans doute, mais dont les vies de dix d'entr'eux
+n'offriraient pas de telles recherches dans le crime et dans l'infamie!
+
+La Dubois a ajouté que ses deux maîtres ont une autre maison de plaisir,
+à peu-près pareille à celle des Gobelins, du côté de Montmartre, où ils
+se réunissent pour trois dîners par semaine, comme à l'autre pour trois
+soupers; n'ayant pas été introduite dans ce second bercail, elle n'est
+pas très au fait des orgies qui s'y célèbrent; mais elle sait en gros
+que fout y est, et plus indécent, et plus multiplié qu'où elle
+demeurait. Ils ont là, dit-elle, un sérail composé de douze petites
+filles, dont la plus âgée n'a pas quinze ans, et que l'on renouvelle à
+raison d'une, tous les mois. Les sommes qu'ils dépensent à cela, dit la
+vieille, sont énormes, et quelque riches qu'ils puissent être, elle ne
+conçoit pas que leur fortune n'y soit déjà pas épuisée.
+
+Je te laisse à penser quel est l'état de madame de Blamont, cependant il
+fallait prendre un parti, relativement à cette femme; elle ne pouvait ni
+la garder ni la faire voir à Sophie; elle lui a proposé de chercher une
+maison à Orléans, de la défrayer de tout, jusqu'à ce qu'elle l'eût
+trouvée, avec une gratification de vingt-cinq louis, payable sur-le
+champ. La Dubois enchantée a comblé madame de Blamont de remercimens.
+Saint-Paul est parti dès le même soir pour la conduire à Orléans, où
+elle a été placée peu après.
+
+Tu conçois aisément, mon cher Valcour, sur quel être se sont aussi-tôt
+tournés les premiers transports de madame de Blamont? elle pouvait à
+peine terminer ce qui regardait la Dubois; elle brûlait d'être auprès de
+Sophie.... O toi! dont la mort m'avait coûté tant de larmes, s'est-elle
+écriée, en se précipitant dans les bras de cette intéressante
+créature.... Tu m'es rendue! ma chère fille,... et dans quel état, grand
+Dieu!--Vous ma mère!... Oh madame! est-il vrai,...--Aline, partage ma
+joie ... embrasse ta soeur,... le ciel me la rend;... elle me fut
+enlevée au berceau,... et par qui? rien ne peut exprimer ce que
+j'éprouve.--Mon ami, je ne le peindrai point sa situation;... elle était
+du plus vif intérêt, madame de Senneval, Eugénie et moi, nous mêlâmes
+nos larmes à celle de cette charmante famille, et le reste de la journée
+fut consacré à jouir d'un événement si peu attendu, et qui présentait
+tant de charmes à une mère aussi tendre.
+
+Je ne tardai pas à faire observer, à madame de Blamont, toutes les armes
+qu'un pareil événement nous fournissait contre les prétentions odieuses
+et illégitimes du président; elle le sentit, mais elle vit en même-tems
+que nos démarches exigeaient du mistère et les ménagemens les plus
+délicats.... Qui pouvait empêcher monsieur de Blamont de traiter tout
+ceci de chimère? Était-il supposable qu'il reconnaîtrait Sophie pour
+enfant légitime? probable même qu'il eût seulement l'air de la
+connaître? et quelles preuves, madame de Blamont se trouvaient-elles
+alors, pour le convaincre? La mort de sa petite fille, baptisée sous le
+nom de _Claire_, était constatée. Monsieur de Blamont s'était muni d'une
+belle et bonne attestation du curé, et il y avait eu un service de fait
+au prétendu enfant mort; la nourrice qui s'était prêtée à tout, avait
+placé vraisemblablement une bûche dans la bierre, enterrée au lieu de
+l'enfant; pendant que _Claire_, sous le nom de _Sophie_, était
+transportée chez Isabeau par le président même,... et d'ailleurs
+trouveraient-on la nourrice du Pré-Saint-Gervais? à supposer qu'on la
+retrouva, avouerait-elle son crime? tout cela multipliait les
+difficultés, faisait chanceler les droits de madame de Blamont; car, si
+elle n'avait pas dans _Claire_, (existante sous le nom de _Sophie_, que
+nous continuerons de lui donner) une arme puissante contre son époux;
+celui-ci retournant aussi-tôt les choses, s'en trouvait une très forte
+contre sa femme; dès ce moment Sophie ne devenait plus qu'une
+malheureuse bâtarde, dont il avait eu tous les soins qu'il devait avoir,
+et que madame de Blamont avait séduite, entraînée chez elle, pour se
+donner un prétexte à chercher des torts à son mari, à lui ôter le droit
+où il prétendait, avec raison, avoir sur Aline, et dont il voulait user
+pour la donner à son ami; ce qui n'était plus _pour_ madame de Blamont,
+devenait donc _contre_ à l'instant. Toutes ces considérations la
+frappèrent; sa première pensée fut de nous en tenir aux arrangemens pris
+avec Isabeau, imaginant que cette pauvre petite malheureuse serait moins
+à plaindre inconnue, que chez elle.
+
+Mais je m'opposai à cette manière d'envisager les choses, et je fis
+observer, à madame de Blamont, que, si le président avait envie de faire
+des recherches sur Sophie, il commencerait assurément par le village de
+Berceuil, et que d'ailleurs l'isolant dans ce bourg obscur, et dans un
+état si au-dessous d'elle, il lui devenait presqu'impossible de s'en
+servir alors décemment et utilement pour repousser les insignes
+prétentions de d'Olbourg. Nous convînmes donc que le meilleur parti
+était de la garder; de prendre les plus sûres informations sur
+l'ancienne nourrice de Sophie, et de forcer cette créature à avouer son
+crime. Cela n'était ni sûr ni aisé, j'en conviens, mais c'était
+néanmoins le seul expédient qui convint aux circonstances.... D'après
+cela c'est toi que nous chargeons de cette importante recherche; ne
+néglige rien de tout ce qui peut te la faire faire avec autant de
+célérité que d'exactitude.--L'ancienne nourrice de Claire demeurait au
+Pré-Saint-Gervais, le village n'est pas grand, les recherches y seront
+aisées; ce fut là où Sophie passa les trois premières semaines de sa
+vie, chez une paysanne nommée _Claudine Dupuis_, et c'est dans cette
+paroisse que le service se fit; c'est de ce village que le président
+sortit de nuit, le 16 août 1762, ayant la petite fille dans une
+barcelonnette verte sur le devant, d'un vis-à-vis gris, sans laquais.
+Voilà tout ce qu'il faut, mon cher Valcour, pour diriger tes
+informations; agis sur-le-champ, abstraction faite de toute réflexions
+de ta part. Songe que tu ne travailles point ici contre d'Olbourg ni
+contre Blamont, mais uniquement en faveur d'une mère désolée qui
+t'adore, et qui n'a que toi à qui elle puisse confier de tels soins;
+nulle sorte de délicatesse ne saurait donc t'arrêter ici; si tu trouves
+la femme, dont il s'agit, notre avis est que tu emploies les voies de la
+plus grande douceur, pour lui faire avouer ce qu'elle a fait, et que tu
+tâches de la faire convenir de tout, devant quelques témoins. Si elle
+refuse d'avouer, il faudra l'assigner alors en justice; car, toute
+considération doit céder à l'importance de constater la légitimité de
+Sophie; il n'est aucune voie qu'il ne faille employer pour y réussir,
+puisque c'est de cette légitimité reconnue que nous attendons tout, et
+que c'est en prouvant cette légitimité d'une part, et de l'autre le
+commerce de d'Olbourg avec cette fille, que nous détruisons tous les
+projets qu'il a de te nuire. Adieu, presse tes opérations, instruis
+nous, et compte toujours sur l'exactitude de nos soins.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXII.
+
+_Aline à Valcour_.
+
+
+Vertfeuil, ce 15 septembre.
+
+Je ne vous écris qu'un mot, et Dieu sait dans quelle agitation! hier au
+soir tout était calme,... nous attendions de vos nouvelles, Sophie
+allait de mieux en mieux; j'étais entre la meilleure des mères, et cette
+chère et infortunée soeur que j'aime avec passion; je les carressais
+toutes deux.--Cette pauvre Sophie, si consolée de tous ses maux, si
+heureuse de sa nouvelle situation mêlait ses larmes aux nôtres; Eugénie,
+Déterville et madame de Senneval lisaient à l'autre bout du salon,
+laissant tomber de tems en tems des regards attendris sur le tableau que
+nous leur offrions: tout-à-coup madame de Senneval, près d'une croisée
+donnant sur la cour, quitte son livre et dit effrayée: _j'entends une
+voiture;_ nous prétons l'oreille, elle ne se trompait pas.... Ma mère
+vole cacher Sophie dans le cabinet d'une de ses femmes; à peine est-elle
+redescendue, qu'une chaise en poste entre effectivement; on apporte des
+flambeaux,... mon ami c'était ... mon père;... c'était le cruel
+d'Olbourg;... ma main tremble en traçant ces noms:... ils arrivent
+malgré leur promesse ... quelle en est la cause? savent-ils que nous
+avons Sophie? que veulent-ils?... qu'exigent-ils? Tout mon sang se
+trouble.... Je n'ai que la force de vous embrasser, et de donner vîle
+mon billet à Déterville, qui se charge de vous le faire tenir.
+
+
+_Postcriptum de Déterville_.
+
+Je le cachette en diligence parce que les postilions, qui ont amené ces
+cruels gens, vont se charger de le faire passer de main en main, ce qui
+te le fera recevoir trois jours plutôt; ne crains rien, agis; je les
+aime mieux ici qu'à Paris, pendant tes opérations: les visages ne sont
+point austères, et je n'apperçois jusqu'à présent que de l'honnêteté et
+de la décence. Madame de Blamont est dans un état affreux;... elle
+s'excuse sur une migraine. Madame de Senneval, Eugénie et moi parons à
+tout, et faisons les frais de tout.--Je vais reprendre le journal, tu
+seras instruis de ce qui va se passer, minute par minute.
+
+Juste ciel! si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines
+qui les attendent; qu'il ne dépendit que d'eux de rentrer dans le néant,
+en serait-il un seul qui voulût remplir la carrière!
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXIII.
+
+_Déterville à Valcour_.
+
+
+Vertfeuil, ce 20 septembre.
+
+O Valcour! y a-t-il un degré où le vice confondu s'arrête? existe-t-il
+un moyen de deviner dans les yeux de l'homme corrompu si ce qu'il dit,
+si ce qu'il fait émane véritablement de son coeur, ou si ses actions, si
+ses discours ne viennent que de sa fausseté? Quels procédés peuvent, en
+un mot, nous donner la clef de l'âme d'un scélérat, et comment, avec
+l'habitude où il est de feindre, peut-on distinguer quand il en impose
+ou non? T'assurer quelque chose de certain sur les suites de ce que j'ai
+à t'apprendre, jusqu'à la solution de ce problème, est une chose
+véritablement impossible; je dirai donc et tu combineras.
+
+Le 14, au soir, nos voyageurs fatigués s'en tinrent à quelques
+politesses vagues, des nouvelles, un excellent souper, et des lits. De
+notre part, le billet que nous t'écrivîmes, des craintes, et point de
+sommeil.... La vertu se tourmente et s'agite où le vice repose en
+sûreté.
+
+Le 15, au matin, le président mena son ami chez Aline, elle s'était
+levée de très-bonne heure pour venir glisser sous ma porte, ainsi que
+nous en étions convenu la veille, le billet où j'écrivis un mot; mais
+elle s'était recouchée. Extrêmement surprise d'une visite si matinale,
+elle répondit à son père, (qui s'informait s'il était jour) qu'elle
+était désespérée de ne pouvoir lui ouvrir; qu'elle allait sonner, mais
+qu'on n'était pas encore entré chez elle. Le président, peu scrupuleux,
+insista: ... quand il s'agit de recevoir un père et un époux, dit-il à
+travers la porte, on ne doit pas y regarder de si près: ouvrez Aline, et
+n'ayez nulle crainte.--En vérité je ne ne puis, je suis au
+lit,--qu'importe, il faut ouvrir, ma fille, ou je me fâcherai.--Mais la
+prudente Aline ne put entendre cette dernière phrase; enveloppée d'un
+manteau de lit, elle s'était lestement évadée par le petit escalier qui
+communique de sa chambre au cabinet de madame de Blamont; et elle était
+déjà toute allarmée sur le pied du lit de sa mère, quand le président
+peu accoutumé à de la résistance, lorsqu'il annonçait des désirs,
+déclarait que si on ne lui ouvrait pas à l'instant, il allait enfoncer
+la porte;... il s'y déterminait, quand une femme de chambre, promptement
+envoyée vers lui, proposa de passer dans l'appartement de Madame, où le
+déjeûner allait être servi.
+
+J'ai malheureusement deux libertins à représenter; il faut donc que tu
+t'attendes a des détails obscènes, et que tu me pardonnes de les tracer.
+J'ignore l'art de peindre sans couleur; quand le vice est sous mon
+pinceau, je l'esquisse avec toutes ces teintes, tant mieux si elles
+révoltent; les offrir sous de jolis dessins, est le moyen de le faire
+aimer, et ce projet est loin de ma tête.
+
+L'ambassadrice était jolie, bien blanche, des yeux très-vifs, nouvelle
+dans la maison, et envoyée là parce que ce fut la première qui se
+présenta. Le président la saisit par la main, et comme la porte de la
+chambre qu'il venait d'occuper se trouvait ouverte et peu éloignée, il y
+pousse cette fille, suivi de d'Olbourg, et se prépare à s'y enfermer;
+quand la fringuante soubrette, devinant le motif, se dégage, s'esquive
+et revient trouver sa maîtresse; elle fut bientôt suivie de ses deux
+assaillants; ils avaient cru sage de paraître aussi tôt, afin que les
+sujets de plainte, de celle qui leur échappait, ne passassent plus que
+pour des plaisanteries.
+
+Les ennemis débusques, Aline était remontée dans sa chambre; moyennant
+quoi ces messieurs ne trouvèrent que la présidente.--Vos femmes sont des
+Lucrèces, madame, dit Blamont en entrant, en vérité ce sont des vertus
+romaines, j'imaginais.... Vous savez que je me gêne peu sur ces
+fadaises-là; quand, à tous les risques de l'ennui de la campagne, on
+hasarde de sortir un ami de la ville, il faut bien le dissiper....
+Depuis quand avez vous cette fière vestale?... (et elle était là)--Elle
+est bien ... quel âge avez vous mademoiselle?--Dix-neuf ans
+monsieur.--Pas mal en vérité; j'aime ses yeux, ils disent toutes sortes
+de choses,--et madame de Blamont confuse.--Sortez, sortez Augustine, ne
+voyez-vous pas bien que monsieur se moque de vous.--Mais madame, vous
+êtes d'une rigueur ... il semblerait que ce fut un crime, que l'hommage
+rendu à la beauté.--Ce n'est pas être difficile.... Eh bien! vous ne
+vous asseyez pas?... ma fille vas descendre ... vous l'avez réveillée
+... vous lui avez fait une peur!... elle était accourue vers moi....
+J'ai ri de ses craintes et l'ai renvoyée s'habiller,--s'habiller?...
+quelle extravagance; est-ce qu'on s'habille pour un père?... est-ce
+qu'on se gêne à la campagne?--L'honnêteté est de mode par tout.--Madame
+à raison, dit d'Olbourg ... pardon madame; mais si j'en croyais monsieur
+votre mari, il me ferait souvent faire des choses.--Oh! pour le coup je
+m'asseois, a dit alors le président, en se laissant tomber dans un
+fauteuil ... oui, je m'asseois, d'Olbourg va prêcher, et il y a
+long-tems que je suis curieux du sermon d'un fermier-général ... allons
+poursuis d'Olbourg,--j'écoute, analyse nous un peu, je t'en prie, les
+vertus civiles, les vertus morales ... oui, qu'il y ait bien de la vertu
+dans ton discours; c'est étonnant comme j'aime la vertu!--Préférez vous
+de déjeuner ici ou de passer dans le salon, a interrompu la
+présidente?--Mais nous irons où vous voudrez ... où est ma fille?--Elle
+achève de se vêtir, et se rendra où l'on lui dira que nous
+sommes.--Dites lui je vous prie que quand je vais la voir le matin, avec
+mon ami, je ne veux pas qu'elle joue la prude....--Mais il est des
+choses de décence....--Décence ... voilà toujours votre mot à vous
+autres femmes! il y a long-tems que je cherche a pénétrer la vraie
+signification de ce mot barbare, sans y avoir encore réussi; je l'avoue,
+selon vous madame, les sauvages doivent être bien indécens; car, ils
+vont tous nuds, et vous pouvez être sûre que chez les Californiens, ou
+chez les Ostiages, quand un père va voir sa fille, le matin, elle ne lui
+refuse pas sa porte, sous le ridicule prétexte qu'elle est en
+chemise.--Monsieur, a répondu madame de Blamont, avec autant d'aménité
+que de modestie, la décence n'est point idéale; elle peut être
+arbitraire; elle peut être relative aux différens climats, mais son
+existence n'en est pas moins réelle; fille du bon sens et de la sagesse,
+elle doit régler nos actions sur nos usages et sur nos sentimens, et
+s'il était de mode d'aller en France comme au Paruguai, la décence alors
+placée à d'autres devoirs plus essentiels, n'en serait pas moins
+respectée.--Oh! je vous réponds qu'il y a des pays où rien de ce que
+vous voulez dire ne l'est, où vos devoirs sont des chimères, et vos
+crimes d'excellentes actions.--Ce raisonnement seul vous condamme; car
+enfin, quelques soient les vices du peuple dont vous parlez, au moins
+leur en supposez-vous? et ces vices, quelqu'ils puissent être, il les
+évitent, ils les punissent: voilà donc des freins reconnus, en raison de
+la sorte de climat ou de gouvernement; faisant tant que d'être nés dans
+celui-ci, pourquoi n'en pas également adopter les principes?--Mais c'est
+qu'il n'y a rien de réel.--Non, lorsque l'on s'aveugle; mais je vous
+réponds que pour moi, je n'ai besoin, ni d'argumens, ni de dissertation
+pour me convaincre du véritable caractère d'une chose, pour m'y livrer
+si elle est bien, pour la détester si elle est mal.--Et quel est donc ce
+guide infaillible?--Mon coeur.--Il n'est point d'organe plus faux, on en
+fait ce qu'on veut de son coeur, et je vous réponds qu'à force d'en
+étouffer la voix on parvient bientôt à l'éteindre.--Cela suppose au
+moins un instant où on l'entendit malgré soi.--D'accord.--On a donc été
+vertueux quand cette voix se faisait comprendre, on cesse donc de l'être
+dès qu'on s'occupe de l'étouffer? le bien et le mal ont donc des
+différences marquées que vous définissez vous-mêmes, en vous efforçant
+de les anéantir? _D'Olbourg_.--Il me semble que madame à raison, il est
+bien certain que le vice est une chose qui ... et puis d'ailleurs, je
+dis, il n'y a que la vertu.... _Le président éclatant de rire_, ah! ah!
+ah! ah! ma foi, si le logicien d'Olbourg s'en mêle je suis battu;
+allons, madame, sauvons-nous: je vous crains trop avec un tel champion;
+allons déjeuner: faites dire à Aline de descendre ... Et tout le monde
+s'est réuni dans le salon. Aline confuse a paru; le président lui a tenu
+quelques mauvais propos sur l'histoire du matin, qui ont achevé de la
+faire rougir, et madame de Senneval par ses soins a rendu la
+conversation générale.
+
+Au dîner, monsieur de Blamont a contraint sa fille à se placer entre
+d'Olbourg et lui, et il lui a souvent répété: _Mademoiselle faites
+politesse à mon ami, vous êtes tous deux nés pour vous connaître bientôt
+plus intimément_.
+
+Ce n'était pas une petite besogne pour ma belle mère, et moi, de rompre
+à tout instant la conversation, et de la replacer dans les bornes de
+l'honnêteté, dont le président, plus que d'Olbourg encore, cherchait
+toujours à la sortir.
+
+En se retirant, le président déclara à sa fille qu'elle eut à se trouver
+seule, le lendemain matin dans sa chambre, parce qu'il avait quelque
+chose à lui communiquer qui ne pouvait être entendu que de d'Olbourg.
+Les dames à cet ordre se sont réunies pour le combattre: en vérité,
+monsieur, a dit madame de Senneval, j'ai été mariée seize ans, et jamais
+mon mari n'a désiré de parler à ma fille sans moi; quelques liens qu'une
+fille ait avec des hommes, elle ne peut décemment les recevoir seule;
+dussiez-vous vous en fâcher, vous m'entendrez toujours vous dire,
+monsieur, que rien n'est plus malhonnête que l'ordre que vous donnez ici
+à votre fille, et qu'à la place de madame de Blamont je ne le
+souffrirais sûrement pas.--Depuis vingt ans, madame, a répondu le
+président avec aigreur, madame de Blamont fait ce que je veux; je
+prononce, et elle me satisfait; elle se sent aussi bien de cette
+condescendance, qu'elle se trouverait peut-être mal du procédé
+contraire. Je ne me suis jamais informé de ce que monsieur de Senneval
+faisait chez vous; trouvez bon, madame, que je prie sa respectable
+épouse de ne se mêler en rien de ce qui se passe chez moi. Madame de
+Senneval, qui, comme tu sais, n'est ni très-douce, ni très-endurante, a
+voulu répliquer; mais madame de Blamont prévoyant une scène, qu'elle
+voulait empêcher, a dit, en sonnant les gens pour qu'on vint éclairer:
+Aline vous entendez les ordres de votre père, attendez-le demain matin,
+levée dans votre chambre à l'heure où il lui plaira d'y passer.
+
+Dès huit heures du matin, le 16, les deux amis se sont en effet
+présentés à la porte d'Aline; elle était levée; elle était vêtue:
+reconnaîtras-tu là, mon ami, la pudeur, la timidité de cette fille
+charmante?... elle ne s'était pas couchée.... Hommes affreux! à quel
+point êtes vous devenus méprisables au sein même de votre propre
+famille; puisque la défiance que vous y inspirez cagage à de telles
+précautions!
+
+Déjà levée, a dit monsieur de Blamont.--Vos ordres sont des loix pour
+moi.--Je vous demande pourquoi vous êtes déjà levée.--Ne m'aviez-vous
+pas dit que monsieur d'Olbourg? _D'Olbourg_.--Oh pour moi, mademoiselle,
+ce n'était en vérité pas la peine de vous gêner. _M. de Blamont_.--Il
+aurait tout autant aimé vous trouver au lit que debout, ne faudra-t-il
+pas qu'il vous y voie bientôt. _Aline_,--j'avais imaginé, mon père, que
+vous aviez quelque chose à me dire?--Comme elle est faite, a dit
+monsieur de Blamont, en embrassant de ses deux mains la taille d'Aline,
+as-tu jamais rien vu de pris comme cela? Comment! vous avez un corps à
+la campagne?--Je ne le quitte jamais.--Mais pour ce mouchoir, a
+poursuivi Blamont, en le faisant voler d'une main sur le lit, et
+captivant sa fille de l'autre, pour ce mouchoir, vous nous en ferez
+grâce.--Et Aline confuse et désolée, croisant ses mains sur sa poitrine:
+oh! mon père, est-ce donc là ce que vous avez à me dire?--Mademoiselle
+permettez, a dit d'Olbourg, en écartant une des mains, dont Aline
+cherchait à cacher ce que son père venait de découvrir,... permettez,
+monsieur votre père trouve bon que je regarde tout ceci comme mon bien,
+et il est assez judicieux pour ne vouloir pas conclure le marché que je
+n'aie reconnu s'il n'y a point de fraude ... ces bagatelles là se voyent
+sans difficulté;... bon si c'était ... mais pour cela ... nous en voyons
+tant.... O vous de qui je tiens la vie! s'est écriée Aline, en
+s'échappant avec rapidité, n'imaginez pas que mon respect et mon
+obéissance aillent jusqu'à trahir mon devoir, et puisque vous oubliez le
+votre à tel point, il m'est permis de ne plus entendre des sentimens que
+vous ne voulez plus mériter, et l'éclair est moins prompte à dévancer la
+foudre, que ne l'a été cette tendre et honnête créature à se jeter dans
+le cabinet de sa mère; elle y est arrivée en larmes; elle s'est
+précipitée sur les genoux de cette mère adorable; elle l'a conjurée de
+l'emmener au convent; elle lui a dit que le désespoir l'aveuglait,
+qu'elle ne répondait pas d'elle, et après quelques mots de consolation,
+madame de Blamont la laissant à Eugénie et à madame de Senneval, est
+venue trouver son mari.
+
+Son rôle ici devenait d'autant plus difficile, qu'elle frémissait pour
+Sophie, elle n'avait point encore pris de parti décidé, quoiqu'elle
+pressentit bien l'objet du voyage; elle n'osait pourtant pas s'en
+informer, elle attendait que son époux s'expliqua le premier; sa
+timidité naturelle, les circonstances, tout l'obligeait à des
+ménagemens; elle se contint donc, et trouvant les deux amis confondus de
+la fuite soudaine d'Aline; elle demanda doucement à monsieur de Blamont
+ce qu'il avait donc fait à sa fille, pour l'avoir réduite aux larmes
+qu'elle répandait à grands flots? Blamont un peu confus de son côté, et
+ne croyant pas que ce fût encore là le moment de parler, sourit,
+plaisanta, et dit que sa fille s'était effrayée d'une très-innocente
+caresse que d'Olbourg avait voulu lui faire. Tout s'appaissa, Augustine
+qui vint avertir que le déjeûner était prêt, fit diversion, et le
+président pria sa femme de rassurer Aline, de lui dire qu'elle pouvait
+paraître et qu'elle n'éprouverait plus rien qui put la fâcher. Madame de
+Blamont se retira, et Augustine, qui arrangeait quelque chose, se
+retrouva par ce moyen tête-à-tête avec nos deux héros. Les détails de
+cette seconde scène n'ont pu venir à notre connaissance; mais les suites
+ne nous les ont que trop appris. Augustine éblouie par l'or, fut sans
+doute moins cruelle que la veille; ce qu'il y a de certain, c'est que
+ces messieurs ne parurent point au déjeûner, qu'on ne trouva plus
+Augustine de tout le jour, et qu'elle disparut le lendemain. Il y a des
+choses très-désagréables qui quelquefois deviennent heureuses dans les
+circonstances, cet événement-ci est du nombre; il calma du moins nos
+libertins, et tout le reste du jour fut tranquille.
+
+Mais sitôt que le dix-sept au matin, on se fut apperçu du départ
+d'Augustine, l'inquiétude de madame de Blamont fut très-vive; elle
+pouvait avoir parlé de Sophie, quoique ce ne fut pas à elle que l'on
+l'eut confiée, elle savait de l'histoire tout ce qu'on n'en avait pu
+cacher dans la maison; n'en était-ce pas beaucoup trop, si elle avait
+été indiscrète? Dans cette affreuse perplexité, la présidente se décida
+donc à demander à son mari, ce qu'il avait pu faire de cette fille, et
+quelle était la cause de son évasion? Elle le piqua même un peu, pour
+découvrir s'il ne savait rien sur Sophie, mais les réponses de l'époux,
+en rassurant madame de Blamont sur ses craintes, la convainquirent que
+sa femme de chambre était débauchée, et que cette malheureuse allait
+attendre à Paris, les effets de la libéralité de ses séducteurs; et les
+nouvelles preuves de leur fantaisie pour elle.
+
+Il y avait eu la veille, et toute une partie de ce jour, un très-grand
+embarras entre le père et la fille; celle-ci avait fort désiré de rester
+dans sa chambre; nous l'avions détourné de ce projet, elle avait paru
+comme à l'ordinaire, et en avait été quitte pour un peu de rougeur.
+
+Dans cette journée du dix-sept, le président toujours très-empressé de
+se trouver seul avec Dolbourg et Aline, proposa une promenade dans le
+bois, que toute la compagnie dérangea, quand on eut vu que, par l'art
+avec lequel il avait distribué les courses et les voitures, Aline, au
+fond de la forêt, se trouvait entre ses deux persécuteurs. Voyant ses
+plans manqués, le président dit qu'il voulait aller courir le bois, seul
+avec son ami; ce dernier projet s'exécuta, et on ne les vit plus qu'à
+souper. Nous n'avions pas bougé du château, pendant cette absence, et je
+venais de réussir enfin, à déterminer madame de Blamont à rompre la
+glace; ce n'était pas sans peine, mais une explication devenait pourtant
+nécessaire; le président ne disant mot, pouvait avoir le projet sourd
+d'enlever sa fille, il ne fallait pas se contenter d'étudier sa
+conduite, il fallait observer ses desseins, je décidai donc un
+éclaircissement pour le lendemain sans faute, et je préparai tout, dans
+la vue de donner à la scène le pathétique que j'y supposais nécessaire,
+afin d'émouvoir, s'il était possible les ressorts de cette âme flétrie;
+il est temps de te détailler cet événement, qui se passa dans le second
+sallon, où existe à gauche un petit cabinet à écrire, dans lequel
+j'avais fait cacher Sophie prévenue. Le chocolat pris, on vint dans le
+sallon que je t'indique, et madame de Blamont débuta ainsi: convenez,
+monsieur, que vous me donneriez, si j'étais méchante, de bien justes
+sujets de me plaindre de vos procédés? _M. de Blamont_, en quoi donc?
+_Madame de Blamont_, que signifie cet enlèvement? L'asyle de votre
+famille ne devrait-il pas être respecté? _M. de Blamont_, eh bien! tu
+vois d'Olbourg, les semances que tu m'attires, je n'ai travaillé que
+pour toi, et me voilà grondé comme si j'étais le délinquant. _M.
+Dolbourg_, eussé-je osé me rendre coupable d'un tel genre d'offense, si
+tu ne le partageais pas? _Madame de Blamont_, oh! je suis fort consolée
+d'une telle perte; _Madame de Senneval_, le désordre des moeurs de cette
+créature doit vous laisser peu de regrets.... Deux hommes mariés! _M. de
+Blamont_, le sacrement fait bien peu de chose à cela; je ne dis pas que,
+_pris comme il le faut_, il ne puisse embrâser quelquefois la tête,
+mais, en vérité, il ne la calme jamais; d'ailleurs, Dolbourg n'a plus de
+biens, c'est le plus heureux des hommes, il en est déjà à son troisième
+veuvage. _Madame de Senneval_, je croyais monsieur, marié. _M. de
+Blamont_, mais je me flatte que dans quatre jours, ce ne sera plus une
+présomption. _Madame de Blamont_, monsieur s'occupe donc de nouveaux
+noeuds? _M. de Blamont_, voilà une bonne ignorance, est-ce mystère?
+est-ce fausseté? _Madame de Blamont_, ce sera ce que vous voudrez, mais
+je ne connais rien de si simple que d'ignorer les desseins de gens qu'on
+voit à peine. _M. de Blamont_, la connaissance se fera, et quant à
+l'intérêt que vous y devez prendre, j'arrange difficilement que vous
+puissiez le déguiser, après ce que vous savez sur cela. _Madame de
+Blamont_, il y a des choses qui se disent cent fois, sans qu'on puisse
+les comprendre une seule. _M. de Blamont_, soit, mais quand elles se
+font, au moins on ne les ignore plus. _Madame de Blamont_, vous
+embrouillez, au lieu d'éclaircir, je voulais une solution, et vous me
+proposez une énigme. _M. de Blamont_, ah! parbleu, je suis prêt à vous
+donner le mot de celle-ci. _Madame de Senneval_, nous serons tous
+charmés de l'entendre. _M. de Blamont_, eh bien! c'est que je donne ma
+fille à monsieur, voilà tout le mystère. _Aline_, mon père, avez-vous
+résolu de me sacrifier ainsi? _M. de Blamont_, j'ai résolu de vous
+rendre heureuse, et je connais assez le caractère de monsieur, pour être
+sûr qu'il doit avoir tout ce qu'il faut pour y parvenir.
+
+_Madame de Blamont_, mais dans une pareille cause, qui peut mieux juger
+qu'elle-même, si elle vous assure que malgré les qualités de monsieur,
+il lui est impossible de trouver le bonheur avec lui, quelle objection
+pourrez-vous faire alors? _M; de Blamont_, que ce qui ne vient pas un
+jour, arrive l'autre; il ne s'agit pas de savoir si ma fille doit se
+croire heureuse dans le mariage que je propose, il n'est seulement
+question que de se convaincre que l'homme que je lui destine a tout ce
+qu'il faut pour la rendre telle. _Madame de Blamont_, oh! monsieur,
+pouvez-vous raisonner ainsi? _M. de Blamont_, que voulez-vous que
+j'oppose à vos caprices, quand mon intention n'est pas d'y céder?
+_Madame de Blamont_, ne dites donc plus que vous voulez le bonheur de
+votre fille. _M. de Blamont_, à partir de l'état actuel de nos moeurs,
+une fille me fait rire, quand elle dit qu'elle craint de ne pas trouver
+le bonheur dans les noeuds de l'hymen, et qui la force de le chercher
+là? Un époux, de l'âge de mon ami, ne demande que quelques égard ...
+quelques assiduités ... quelques _observances de pratique_, et ces
+misères là remplies, si sa femme imagine pouvoir trouver mieux ailleurs
+... eh bien! il ferme les yeux; quel serait l'homme assez tyran, pour se
+scandaliser de voir chercher à sa femme un bien, qu'il est hors d'état
+de lui faire? _Madame de Blamont_, mais si les moeurs sont dépravées,
+croyez-vous que toutes les femmes le soient? _M. de Blamont_, cette
+dépravation n'est qu'idéale, le délit n'est relatif qu'au mari, il
+devient nul, dès que l'époux le tolère ou le nie; du moment qu'il ne
+s'oppose à rien, sous de _certaines clauses purement physiques_, quel
+peut être le crime de la femme? _Madame de Senneval_, j'estimerais bien
+peu l'époux qui ferait avec moi de tels arrangemens. _M. de Blamont_,
+l'estime ... l'estime, voilà encore un de ces sentimens chimériques qui
+ne s'arrange pas à ma philosophie, qu'est-ce que l'estime?...
+L'approbation des sots, accordée aux sectateurs de leurs petits vilains
+préjugés ... tyranniquement refusée à l'homme de génie qui les fronde;
+dites-moi, je vous prie, comment vous voulez qu'on soit jaloux de
+mériter un tel sentiment? pour moi, je ne vous le cache pas, mais
+l'homme du monde que j'aime le mieux, est celui qu'on estime le moins,
+et ce sera toujours celui de tous, à qui je supposerai le plus
+d'esprit.... Eh! non, non, ce n'est point un tel fantôme qui compose la
+félicité, jamais l'homme sage ne place la sienne dans ce que les autres
+peuvent lui donner ou lui ravir au plus léger mouvement de leurs
+caprices; il ne la met que dans lui-même, dans ses opinions, dans ses
+goûts abstraction faite de toute considération ultérieure. Eh!
+laissons-là toutes ces jouissances illusoires, croyez-moi, un époux
+riche, doux, complaisant, qui n'exige jamais que ce qu'on peut lui
+donner, qui fait grâce entière du métaphysique, voilà l'homme qui peut
+rendre une femme heureuse, s'il n'y réussit pas, mesdames, en vérité, je
+ne vois plus ce qu'il vous faut. _Madame de Blamont_, simplifions,
+monsieur, car vos analyses sont trop loin de nos principes, pour que
+nous puissions jamais nous accorder; tenons-nous en donc au fait. Aline,
+croyez-vous que l'hymen que vous propose votre père, puisse vous rendre
+heureuse? _Aline_, je suis si loin de le croire, que je demande pour
+toute grâce à mon père, de me percer plutôt mille fois le coeur que de
+me captiver sous de tels noeuds! _M. de Blamont_, ah! voilà vos leçons,
+madame, voilà vos préceptes, si j'avais bien fait, vous n'auriez point
+élevé cet enfant.... Soustraite à vous dès sa naissance, n'ayant jamais
+connu qu'un cloître, éloignée de vos indignes préjugés, elle n'aurait
+pas trouvé de réponse, quand il eut été question de m'obéir. _Madame de
+Blamont_, un enfant dès le berceau, soustrait à sa mère, n'en arrive pas
+plus sûrement au bonheur. _M. de Blamont, ému et balbutiant_, son esprit
+ne se dérange pas au moins par de mauvais principes. _Madame de
+Blamont_, mais ses moeurs se pervertissent au sein de l'infamie, et
+celui qui devrait être le protecteur de son innocence, est souvent celui
+qui la corrompt. _M. de Blamont_, en vérité, voilà des propos....
+--Viens, Sophie, a poursuivi avec chaleur madame de Blamont, en ouvrant
+la porte du cabinet, viens les expliquer toi-même à ton père, viens te
+précipiter à ses genoux, viens lui demander pardon d'avoir pu mériter sa
+haine, dès le premier jour de ta naissance,--puis s'adressant rapidement
+à Dolbourg, et vous, monsieur, oserez-vous enfoncer plus avant le
+poignard dans le coeur d'une malheureuse mère, oserez-vous désirer pour
+votre femme, l'une de ses filles, après avoir fait votre maîtresse de
+l'autre? Puis saisissant l'embarras de son époux, aux pieds duquel était
+Sophie, laissez parler votre coeur, monsieur, tout est su, ne refusez
+plus d'ouvrir vos bras à cette malheureuse _Claire_ que vous m'enlevâtes
+au berceau, la voilà, monsieur, la voilà, victime de vos procédés,
+trompée sur sa naissance, qu'elle ne voie pas toujours en vous le
+corrupteur de ses jeunes années, et montrez-lui le coeur d'un père, pour
+lui faire oublier son bourreau.
+
+[Illustration: _Viens, Sophie ... viens demander pardon à ton père
+d'avoir pu mériter sa haine dès le premier jour de ta naissance_.]
+
+C'est ici, mon ami, que l'art de la plus profonde scélératesse, est venu
+disposer les muscles de la physionomie de ces deux indignes mortels,
+c'est ici que nous avons pu nous convaincre que l'âme d'un libertin n'a
+pas une seule faculté qui ne soit aux ordres de sa tête, et que tous les
+mouvemens de la nature cèdent dans de tels coeurs, à la perfide
+corruption de l'esprit. Oh! ma foi, madame, a dit le président, avec le
+plus grand flegme, et repoussant Sophie de ses genoux, si ce sont là les
+armes dont vous voulez me battre, en vérité, vous ne triompherez pas ...
+et s'éloignant encore plus de Sophie--par quel hazard cette créature
+est-elle ici?... Te serais-tu douté, Dolbourg, que la maison de madame
+servit d'asyle à nos catins?--Oh ma chère! n'espère plus rien de cet
+homme atroce, a dit madame de Senneval furieuse; celui qui repousse la
+nature avec tant de dureté, n'est plus qu'à craindre pour toi. Vole
+implorer les lois, leur temple est ouvert à tes plaintes, on n'eut
+jamais tant de sujets d'en porter, on n'eut jamais tant de droits a des
+secours.... Moi, plaider contre ma femme, a répondu Blamont, avec l'air
+de la douceur et de l'aménité ... étourdir le public de dissentions
+aussi minutieuses que celles-ci ... c'est ce qu'on ne verra jamais ...
+puis, s'adressant à moi, Déterville, a-t-il ajouté, faites retirer les
+jeunes personnes, je vous prie, revenez ensuite, j'expliquerai l'énigme,
+mais je ne le veux que devant ces deux dames et vous. Sophie désolée,
+Aline et Eugénie ont passées dans l'appartement de madame de Blamont, et
+sitôt que j'ai reparu, le président nous ayant prié de nous asseoir et
+de l'entendre, nous a dit que, jamais cette Sophie ne lui avait
+appartenu par aucuns noeuds, que l'idée de cette alliance était absurde;
+il est convenu de l'enfant qu'il avait eu de la Valville, convenu du
+désir qu'il avait formé d'en substituer un autre à celui-là, pour se
+conserver les droits que leur perfide convention lui donnait sur la
+fille naturelle de son ami; il a ajouté que la mort très-effective de sa
+fille Claire, l'ayant attiré au Pré Saint-Gervais, où elle était en
+nourrice, après avoir rendu les derniers devoirs à cette petite fille,
+il avait imaginé de s'arranger là, de quelque, joli enfant qu'il put
+mettre à la place de celui qu'il avait eu de la Valville, et que la
+petite fille de la nourrice, positivement de l'âge qu'il fallait, lui
+ayant convenu, il l'avait payée cent louis à la mère, et transporté en
+conséquence lui-même au village de Berceuil, où elle avait été élevée
+jusqu'à treize ans, mais qu'il n'avait dans tout cela d'autre tort, que
+d'avoir voulu tromper son ami, jamais ceux d'avoir corrompu sa propre
+fille, ou soustrait celle de sa femme; ensuite il nous a demandé par
+quels moyens cette fille se trouvait à Vertfeuil.
+
+Madame de Blamont, toujours tendre, toujours honnête et sensible,
+croyant reconnaître quelque sincérité dans ce qu'elle entendait, et
+préférant de renoncer au plaisir de retrouver sa fille, à la nécessité
+de voir son mari coupable de tant de crimes, si Sophie lui appartenait
+effectivement, n'ayant d'ailleurs rien de positif à objecter, puisque tu
+n'avais encore rien éclairci.... Madame de Blamont, dis-je, a tout avoué
+de bonne foi.... Le président s'est jetté dans les bras de sa femme et
+l'embrassant avec la plus extrême tendresse,--non, non, ma chère amie,
+lui a-t-il dit ... non, nous ne nous brouillerons pas pour une telle
+chose, je suis coupable de quelques travers, sans doute, ma faiblesse
+pour les femmes est affreuse, je ne puis m'en cacher, mais une erreur
+n'est pas un crime, et je serais un monstre si j'avais commis ce dont
+vous m'accusez. Rien de plus certain que la mort de votre fille, je suis
+incapable d'avoir pu vous tromper, jusqu'à supposer cette mort, si elle
+n'eut été réelle, Sophie est fille d'une paysanne, elle est fille de la
+nourrice de votre _Claire_, mais elle ne vous appartient nullement, je
+suis prêt à vous le jurer en face des autels, s'il le faut, la
+ressemblance est singulière, je l'avoue, il y a long-temps que j'ai
+observé les traits qui rapprochent Sophie de votre Aline, mais ce n'est
+qu'un jeu de la nature, qui ne doit pas vous en imposer.... Que le sceau
+du raccommodement, a-t-il poursuivi, en serrant les mains de sa femme,
+soit donc ma chère amie, l'accord certain des délais que vous demandez
+pour Aline. Le mariage que j'exige ferait mon bonheur, cependant vous
+m'avez demandé du temps pour l'y disposer, je vous donne jusqu'à votre
+retour à Paris, ainsi que nous en étions convenus d'abord, mais qu'elle
+accepte après, j'ose vous le demander en grâce, que la crainte d'un
+crime ne soit pas sur-tout ce qui vous retienne, Dolbourg a pu être
+l'amant de Sophie, mais je vous proteste qu'il ne l'a jamais été de la
+soeur d'Aline, il n'y a pas de preuve que je ne puisse vous en donner,
+pas de serment que je ne puisse vous en faire; jouissez en paix avec vos
+amis du temps que je vous laisse pour déterminer ma fille, à ce qui fait
+le but de mes voeux, je les conjure de vous aider à obtenir d'elle ce
+que j'en attends, et d'être bien certains que c'est son bonheur seul qui
+m'occupe.
+
+Madame de Blamont qui croyait tout avoir en gagnant du temps pour Aline
+... qui l'obtenait, qui ne pouvait détruire les assertions de son mari,
+ou qui n'avait à leur opposer que celles de la Dubois, que rien ne
+semblait devoir faire préférer à celles du président ... qui, mère ou
+non de Sophie, se trouvait toujours en situation de lui faire du bien,
+trouva dans son coeur la réponse que lui dictaient nos yeux; elle
+convainquit son époux de la foi qu'elle accordait aux discours qu'il
+venait de lui tenir, et ajouta que, puisque le ciel avait fait tomber
+cette Sophie dans ses mains, elle demandait en grâce que l'on la lui
+laissât. _Dolbourg_, elle ne mérite pas le bien que vous voulez lui
+faire, j'ai vécu cinq ans avec elle, je dois la connoître et je la
+connois bien, croyez que je serais indigne de l'honneur où je prétends
+de devenir un jour votre gendre, si j'avais mal traité cette fille comme
+elle l'a été, sans qu'elle m'en eut donné les plus graves sujets.
+Peut-être ai-je trop écouté ma colère, mais soyez sûre qu'elle était
+coupable. _Madame de Blamont_, on nous a fort assuré que non.
+_Dolbourg_, ah! je le vois, madame, Sophie n'est pas tombée seule en vos
+mains, et cette créature horrible qui couvrait et servait ses désordres,
+y est, sans doute, également. _Madame de Blamont_, il est vrai que j'ai
+vu la Dubois. _Le Président_, aucune imposture ne nous étonne à-présent,
+voilà celle qui vous a induit en erreur sur les objets dont il s'agit;
+mais ne la croyez en rien si vous voulez connoître la vérité, nulle
+femme au monde ne la déguise avec tant d'art, nulle n'est capable de
+porter aussi loin le mensonge et l'atrocité. _Madame de Blamont_, et
+qu'est devenue cette autre petite créature que toutes deux conviennent
+avoir été la maîtresse de mon mari et la fille de monsieur? _Le
+Président, ému_, ce qu'elle est devenue? _Madame de Senneval_, oui. _Le
+président_, eh bien! mais rien de plus simple, elle était aussi coupable
+que Sophie ... coupable du même genre de tort ... Dolbourg a puni l'une
+de sa main, voulant également punir l'autre ... elle m'est échappée ...
+je ne vous cache rien moi, vous voyez ma sincérité ... c'est le coeur
+d'un enfant. _Madame de Blamont_, oh, mon ami, voilà donc où entraîne le
+libertinage! que de chagrins, que d'inquiétudes suivent toujours ce vice
+épouvantable; ah! si le bonheur eut été moins vif dans votre maison,
+croyez au moins qu'entre votre Aline et moi, il eut été mille fois plus
+pur. _M. de Blamont_, laissons mes torts, il me faudrait des siècles
+pour les réparer, l'impossibilité d'y réussir me porterait au désespoir,
+qu'il vous suffise d'être bien sûr que je ne les aggraverai plus.... Et
+des larmes ont échappées des yeux de la crédule madame de Blamont.--Au
+défaut du bonheur réel, la certitude de ne plus voir augmenter ses maux,
+est une consolation pour l'infortune; accordez-moi la grâce entière, a
+dit cette malheureuse épouse en pleurs, ne pensez plus à cet himen
+disproportionné. _Le Président_, j'ai des engagemens que je ne puis
+rompre, vous ignorez leur degré de force, je ne suis plus maître de ma
+parole, Dolbourg lui-même ne saurait m'en dégager, cependant je puis
+vous accorder des délais, il ne s'y refusera pas, son âme est trop
+délicate pour prétendre à la main d'Aline sans la mériter, deux mois,
+trois mois, s'il les faut, je vous les donne ... mais vous devriez nous
+rendre cette Sophie, vous devriez nous permettre qu'elle fut traitée
+comme elle le mérite. _Madame de Blamont_, son malheur lui assure des
+droits à ma pitié , elle m'est chère dès qu'elle souffre ... elle ne
+peut plus vous offenser, laissez-la moi, elle est jeune, elle peut se
+repentir ... elle se repent déjà, vous la feriez entrer au convent par
+force, je la déterminerai de bonne grâce au même sacrifice, et vous
+serez également vengé. _Le Président_, soit, mais défiez-vous de sa
+douceur,--craignez des vertus qu'elle n'adopte, que pour voiler l'âme la
+plus traîtresse. _Dolbourg_, il n'est aucune espèce de tort qu'elle
+n'ait eue avec nous. _Le Président_, elle en a eue qui aurait mérité
+l'attention même des lois. L'enfant dont elle était grosse n'était
+sûrement pas de mon ami, elle nous volait pour son amant, elle est
+capable de tout; cette seconde fille dont vous venez de nous parler, ne
+nous trompait que par ses instigations, elle séduit, elle impose, elle
+joue le sentiment et ce n'est que pour en venir à des fins toujours
+criminelles comme son coeur. _Madame de Blamont_, mais il n'y a sorte de
+bien que n'en ait dit la femme qui l'élevât. _Dolbourg_, cette femme ne
+l'a connue qu'enfant, et c'est à Paris, c'est avec la Dubois qu'elle
+s'est pervertie, ne gardez pas ce serpent, croyez-moi, madame, vous en
+auriez bientôt des regrets.--Voyant madame de Blamont prête à faiblir,
+je la fixai, elle m'entendit, elle tint ferme, allégua la charité et la
+religion qui l'obligeait à ne point abandonner cette malheureuse, après
+lui promis sa protection, et les deux amis n'osèrent plus insister sur
+l'envie qu'ils avaient de la ravoir; la paix fut donc conclue, aux
+conditions qu'il ne s'agirait plus d'aucuns reproches de part et
+d'autre, que Sophie resterait à madame de Blamont et qu'on accorderait à
+Aline jusqu'à l'hiver, pour se décider au mariage qu'on exigeait d'elle.
+
+J'ose vous demander encore au nom de l'honnêteté et de la décence, a dit
+madame de Blamont, de ne point abuser de cette malheureuse que vous avez
+séduite hier chez moi; en vérité, a répondu le président, pour le crime,
+il n'est plus temps ... il est commis ... tant d'envie de céder ... si
+peu de résistance ... tout cela ne devrait pas vous donner des
+regrets;--ne la gardez pas au moins, placez-là ... elle peut redevenir
+honnête ... qu'elle ne trouve pas dans vous, l'appui certain de ses
+désordres.--Eh bien! Je vous le jure.... Allons, qu'on appelle Aline ...
+Eugénie, et puisque nous n'avons plus que vingt-quatre heures à rester
+ici, que les plaisirs y remplacent les chagrins, et qu'on n'y voye plus
+que de la joie.
+
+Madame de Blamont a été chercher elle-même sa fille, elle ne s'est point
+expliquée devant Sophie, qu'eut-elle pu lui dire dans l'état
+d'incertitude où tout était, elle l'a caressée, consolée, elle l'a
+remise entre les mains de ses femmes, et la tranquillité s'est rétablie;
+jusqu'au lendemain au soir, les choses ont toujours été de mieux en
+mieux, et le vingt au matin, les deux amis, le front calme, bien plus
+peut-être que leurs coeurs, sent repartis en comblant d'éloges et
+d'amitiés tous les habitans du château.
+
+Que penses-tu maintenant de ceci, mon cher Valcour, devons-nous
+croire?... devons-nous douter?... Madame de Blamont lasse de malheurs,
+saisit avec avidité l'illusion qu'on lui présente, c'est un moment de
+repos dont elle veut jouir; son âme honnête a tant de plaisir à supposer
+ses vertus dans les autres; sa chère fille lui ressemble; toutes deux se
+livrent au plus doux espoir, Eugénie le partage, parce qu'elle est bonne
+et sensible, comme son amie; il n'y a d'incrédules que madame de
+Senneval et moi, mais nous le sommes, je l'avoue. Ce retour nous paraît
+bien prompt; il est rendu si nécessaire par les circonstances que nous
+croyons qu'il ne dépend absolument que d'elles, c'est au temps à nous
+détromper ... et d'ailleurs, qu'a promis le président?... quelques mois
+de délais, en est-ce assez pour se flatter? et quand ces délais seront
+expirés, quand il aura eu le temps de revenir du petit moment de
+confusion, dont il a été altéré par tout ceci, ne redeviendra-t-il pas
+tout aussi pressant?
+
+Cependant, nous sommes convenus, ma belle-mère et moi, de supprimer nos
+réflexions à nos amies, elles ne serviraient qu'à troubler leur moment
+de calme. S'il doit être réel, ce calme où nous ne croyons pas, pourquoi
+leur montrer nos craintes, si elles ont tort de s'y livrer, c'est un
+beau songe dont il faut leur laisser la jouissance. Nous ne pouvons
+parer à rien, aucun événement ne dépend de nous, à quoi nos doutes
+serviraient-ils? quel besoin de les leur faire voir; je ne les hasarde
+donc qu'avec toi. Presse tes éclaircissemens sur Sophie, beaucoup de
+choses tiennent à cela, s'ils nous ont induits en erreur sur cet
+article, ils nous ont trompé sur-tout le reste, alors ils méditent
+quelques horreurs, ils n'accordent du temps que pour y réussir, et dans
+ce cas, nous devons dissiper l'illusion. S'ils ne nous en ont pas imposé
+sur Sophie, et que les mensonges viennent de la Dubois; s'il est réel,
+ce que je ne puis croire, que cette jeune Sophie ait tous les torts
+qu'ils lui prêtent ... en un mot, s'ils ont dit vrai, alors je
+m'écrierai plein de joie, que telle est l'influence de la vertu, qu'il
+est des momens où le vice absorbé devant elle, est contraint à
+s'humilier, se confondre, demander grâce et disparaître ... mais sont-ce
+des vices chéris qui peuvent fléchir de cette manière ... des vices
+nourris depuis autant d'années ... non ... peut-être cèderait ainsi la
+fougue de la jeunesse ou l'erreur du moment, mais jamais le crime
+vieilli et soutenu par des idées: le plus grand malheur de l'homme est
+d'étayer ses travers de ses systèmes, une fois qu'il s'en est formé
+d'assez sûrs pour légitimer sa conduite, tout ce qui la condamnerait
+dans le coeur d'un autre, la fixe à jamais dans le sien; voilà ce qui
+rend les torts des jeunes gens de peu d'importance, ils n'ont fait que
+choquer leurs maximes, ils y reviennent, mais ce n'est que par réflexion
+que pêche l'homme mur, ses fautes émanent de sa philosophie, elle les
+fomente, elle les nourrit en lui, et s'étant créé des principes sur les
+débris de la morale de son enfance, ce sont dans ces principes
+invariables qu'il trouve les lois de sa dépravation.
+
+Quoiqu'il en soit, tout est tranquille; nous avons au moins jusqu'à
+l'hiver, a dit madame de Blamont, le lot de l'infortune est de jouir du
+présent, sans s'inquiéter de l'avenir, et quels momens seraient pour
+elle, si à côté des tourmens qui l'accablent sans cesse, elle n'avait au
+moins pour jouissances, celles que lui laisse l'illusion. Ce que nous
+appelons le bonheur, nous autres malheureux, me disait-elle hier, n'est
+que l'absence de la douleur, quelque triste que soit cette misérable
+situation, que nos amis nous la laissent goûter.
+
+Quant à Sophie, elle a toujours ses mêmes droits, jusqu'à
+l'éclaircissement, fondés ou non, il serait trop dur de les lui ravir,
+et la cruauté ne peut naître dans une âme comme celle de notre amie. Si
+quelque chose pourtant trouble un peu cette respectable femme, c'est le
+silence affecté qu'on a gardé sur toi ... est-il naturel? un des motifs
+du voyage n'est-il pas au contraire de s'informer si tu n'a point paru?
+Quelques questions faites dans la maison et qu'on nous a rendues
+sur-le-champ, prouvent que ces éclaircissemens entraient dans leurs
+vues.--Pourquoi donc s'est-on tût devant nous? pourquoi même, à l'époque
+du raccommodement n'en pas être ouvertement convenus? ne voilà-t-il pas
+du louche dans la conduite du président? nous sommes sûrs d'ailleurs
+qu'il a tenu jusqu'au dernier instant au désir de ravoir Sophie; on l'a
+cherché dans le château; on a taché de s'introduire dans la chambre où
+l'on l'a soupçonnait renfermée: un homme adroit du président a été aux
+aguets tout le jour qui a précédé celui de leur départ; voilà donc
+encore du mystère dans les démarches de cet époux, qui paraît repentant.
+Madame de Blamont sait tout cela; elle dit que le désir de ravoir
+Sophie, si effectivement elle n'est pas sa fille, est indépendant de ce
+qui concerne Aline et elle; qu'il est tout simple, si Sophie ne lui est
+rien, qu'il veuille se venger d'une créature, qui, selon lui, a tant de
+tort; sans que cela prouve qu'il veuille affliger sa femme et faire le
+malheur de sa fille.... Je n'ose rien répliquer, mais je n'en réfléchis
+pas moins; je n'en redoute pas moins que tout ceci ne soit qu'une
+léthargie, dont le réveil sera peut-être terrible.... Adieu, fais comme
+moi, écris, console, et ne trouble rien, à moins que les éclaircissemens
+ne t'y forcent; tout dépend des lumières que nous attendons de toi....
+Mais si cet homme perfide a été assez adroit pour allier le mensonge à
+la vérité! pour donner à l'un toute l'apparence de l'autre.... S'il veut
+tromper ces deux respectables femmes ... s'il veut les rendre
+éternellement malheureuses: oh! mon ami, je dirai alors que le ciel est
+injuste; car, il ne créa jamais des êtres auxquels il dût autant de
+bonheur; jamais deux créatures qui le méritassent aussi bien, si cette
+manière d'exister est l'apanage de ceux qui sont vertueux et sensibles,
+si elle est due, à ceux qui savent si bien l'a répandre sur tout ce qui
+les environne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXIV.
+
+_Valcour à Déterville_
+
+
+Paris, ce 22 septembre.
+
+Je reçus le quatorze, mon cher Déterville, la lettre où tu me
+recommandais les démarches du Pré-Saint-Gervais, et quelqu'ayent été mes
+diligences, ce ne fut pourtant qu'hier qu'il me devint possible de
+réussir. O! mon ami, quelle intéressante étude nous fournit, chaque
+jour, le coeur de l'homme, et comment nier l'influence de la divinité
+sur lui, quand on voit avec quelle fatalité celui qui tend des pièges
+s'y prend presque toujours le premier, et comme le vice, toujours en
+opposition avec lui-même, se perce avec les traits dont il veut frapper
+la vertu. Le président est coupable dans le coeur, et ne l'est pas dans
+le fait; il en impose odieusement à sa femme; il la trompe avec la plus
+insigne fausseté, et pourtant il ne lui ment pas. Daigne me lire avec
+attention, et mon énigme va se développer.[6]
+
+Je me transportai, le 15, au village indiqué, et ayant descendu dans une
+auberge, je demandai historiquement, si le curé était un honnête garçon,
+s'il était aimé de ses paroissiens; si c'était un individu
+sociable:--c'est un homme intègre, m'assura-t-on, vieux, et depuis
+vingt-cinq ans en possession de sa cure. Si vous avez affaire à lui,
+vous en serez content.--Oui vraiment, dis-je, à celui qui me parlait;
+j'ai quelque chose à communiquer à ce pasteur; et puisque vous êtes
+assez officieux pour m'instruire, soyez-le encore assez, je vous prie,
+pour aller lui demander, si un honnête bourgeois de Paris ne
+l'incommoderait pas, en lui demandant une audience?... Mon homme partit,
+et la réponse fut une invitation de me rendre au presbytère, où je
+trouvai un ecclésiastique de plus de soixante ans, d'une figure douce et
+prévenante, qui me demanda le premier, comment il se trouvait assez
+heureux pour 'm'être bon à quelque chose? J'expliquai ma commission....
+Nous fouillâmes les registres, nous trouvâmes la mort que nous
+cherchions, aussi-bien constatée qu'elle pouvait l'être, et toutes les
+preuves d'un service fait dans la paroisse, le 15 août 1762, à Claire de
+Blamont, fille légitime de monsieur et madame la présidente de Blamont,
+demeurant rue saint-Louis, au Marais.--Eh bien, monsieur! dis-je au curé
+en le fixant, pour ne rien perdre des mouvemens de sa physionomie, cette
+Claire de Blamont que vous avez enterrée le 15 août 1762, aujourd'hui 15
+septembre 1778, se porte mieux que vous et moi.... Ici notre homme
+frémit et recule;... un instant je le crus coupable, mais les suites me
+convainquirent bientôt de mon erreur.--Ce que vous me dites est bien
+difficile à croire, monsieur, me répondit le curé, il faut approfondir
+... cela en vaut la peine; mais trouvez bon que je m'informe avant, à
+qui j'ai l'avantage de parler?--A un honnête homme, monsieur,
+répondis-je avec douceur, ce titre ne suffit-il pas pour éclaircir une
+trahison?--Mais ceci peut devenir matière à un procès, et je dois savoir
+....--point de procès, monsieur, il s'en faut bien que ce soit vous que
+l'on soupçonne; l'intention est de traiter tout à l'amiable, et vous
+pouvez recevoir ma parole, que rien de ce qui va se faire, ne nous
+passera: je suis l'ami de madame de Blamont; c'est de sa part que je
+viens vous trouver: je puis donc vous répondre, et du mystère où tout
+ceci restera, et de l'extrême éloignement qu'on a de plaider.--Mais si
+cette _Claire_ existe, comme vous me l'assurez, où est-elle
+actuellement?--dans les bras de sa mère. Il ne s'agit que de vérifier
+une supercherie de nourrice, et d'en approfondir mystérieusement les
+raisons, pour parer à de tels désordres dans la suite, tout vous y
+engage;... le ministre de Dieu doit non-seulement écouter l'aveu du
+crime, mais il doit même en prévenir l'action. Notre homme, en
+s'asseyant, tomba ici dans quelques réflexions; je l'y laissai deux ou
+trois minutes, et lui demandai enfin à quoi il paraissait se
+résoudre?--à ouvrir la tombe, monsieur, me dit-il, en se relevant ... à
+chercher là les premières preuves de la fraude, avant que de nous
+décider à rien.--Bien vu, lui dis je, fermez tout, qu'il n'y ait que le
+fossoyeur et nous a cette expédition, je vous le répète, le secret est
+essentiel ... le fossoyeur arrive, on ferme l'église, et nous voilà à
+l'ouvrage. L'endroit était mentionné sur les registres; il y avait
+d'ailleurs une inscription sur le cercueil; nous ne nous trompâmes
+point. On enlève un petit coffret de plomb où devait être déposé le
+corps de _Claire_: et l'examen des ossemens fait avec la plus extrême
+exactitude, nous offre les débris d'un chien, dont la tête encore
+conservée, prouve la fraude évidemment. Le curé tressaillit, se
+remettant néanmoins tout de suite, et reprenant le flegme d'un honnête
+homme qu'on a dupé, mais qui est incapable d'avoir, en part à une telle
+ruse, il me proposa de faire jeter ces restes d'animaux, je m'y opposai,
+et l'ayant convaincu de la nécessité de tout rétablir, dès que nous
+agissions en secret, nous y travaillâmes sur le champ; on remit la
+caisse à sa place; il imposa silence à son homme, et nous rentrâmes au
+presbytère.--Monsieur, me dit le curé au bout d'un instant, quoique vous
+en puissiez dire, je pourrais passer pour coupable dans cette
+aventure-ci; ma justification devient essentielle;--nullement,
+répondis-je, nous connaissons les malfaiteurs; il s'en faut bien que
+vous soyez soupçonné, je vous l'ai certifié,.je vous le confirme encore.
+Et je lui dis alors que la nourrice et le père étaient les seuls auteurs
+de la supposition; que le second niait, et qu'il s'agissait d'interroger
+la nourrice.--Son nom?--Claudine Dupuis;--Claudine? elle est pleine de
+vie; elle loge ici près, nous sauvons tout.--Envoyez-la prendre,
+Monsieur, que la douceur et l'aménité règnent dans les questions que
+nous allons lui faire, et que le plus inviolable silence les
+enveloppe.--Claudine arriva; c'était une grosse paysanne très-fraîche,
+d'environ quarante ans, et veuve depuis quatre.--Qui y a ti, monseu le
+curé,--dit-elle gayement? _le curé_. Asseyez-vous, Claudine, nous avons
+quelques questions sérieuses à vous faire, et dont les réponses, si
+elles sont justes--pourront-vous valoir une récompense. _Claudine_. Eune
+racompense, tamieu, tamieu, jons bin besoin d'argent; ah! qu'on d'raison
+eddir q'eune maison où gnia pu d'homme, es zun cor sans âme; jarni,
+edpui quel miun zé mort, jen fsons pu rïan. _Le curé_. Vous
+rappelez-vous, Claudine, d'avoir nourri trois semaines, il y a seize
+ans, une petite fille nommée _Claire_, appartenant à monsieur le
+président de Blamont? _Claudine_. Oui da, j'men souvian, a mouru
+dcoliques la pau enfant; al était gentille comme tout pardiu on vous
+paya un service comm' si c'eut été l'enfant d'un prince, et vous
+l'enterrâtes là dans vot aglise, tout findret dla chapelle dla Viarge, y
+m'en souvient comme d'hier. _Le curé_. Savez-vous ce qu'on dit Claudine?
+_Claudine_. è qué qu'on dit monseu l'curé? _Le curé_. On prétend que cet
+enfant-là n'est pas mort. _Claudine_. Pardine y s'peui bin qu'a soit
+rasucité; not seigneur l'a bin été, n'gnia rien d'impossibe à Dieu. _Le
+curé_. Non, ce n'est pas là ce que je veux dire; on vous soupçonne de
+quelque supercherie. _Claudine_. Moi? eh queuque j'aurions donc gagné à
+cela? mais voyais donc un peu c'qu'cest q'les mauvaises langues, n'me
+serais-je pas fait tort à moi-même, en fsant cqu'vous dit là. _Le curé_.
+Mais si vous en aviez été bien payée. _Claudine_. Eh q'non, eh q'non
+j'en mangeons pas d'ce pain-là, ah pardine oui et pis, s'fair pande
+après.--Je te supprime ici le reste du dialogue, quoique très-long
+encore. Le fait est que jamais Claudine n'avouât rien dans cette
+première visite; et' que tout ce que nous pûmes obtenir d'elle, ne
+voulant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans
+colère, et sur-tout avec la promesse de ne rien dire de ce qui venait de
+se passer. Partez, monsieur, me dit le curé, dès qu'elle fut sortie, je
+vous réponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la
+voie seule, votre présence la gêne. Laissez-moi une adresse, je vous
+écrirai dès que j'aurai su quelque chose, et vous vous rendrez ici pour
+recevoir ses dernières réponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la
+sincérité et de l'envie de m'obliger, je consentis à ses arrangemens,
+lui laissai l'adresse d'un ami, et m'en revins attendre de ses
+nouvelles, avec la ferme résolution de pousser vivement l'affaire, s'il
+ne m'écrivait pas bientôt.
+
+Le cinquième jour je commençais à m'impatienter, lorsque mon ami
+m'envoya une lettre qu'il venait de recevoir pour moi, par laquelle le
+curé m'invitait à venir dîner chez lui le lendemain, pour y apprendre,
+de la bouche même de Claudine, des événemens très-extraordinaires, et
+que j'étais bien loin de soupçonner.
+
+Ce n'est pas sans peine, me dit cet honnête homme, dés qu'il m'aperçut,
+ce n'est pas sans promesse, et même sans un peu de rigueur, que je suis
+parvenu à tout découvrir; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous
+allez en être instruit.--Monsieur, répondis-je, vos engagemens seront
+remplis; toutes les récompenses que vous avez pu promettre seront
+acquittées; mais quelques mystérieuse, que doivent être nos opérations,
+quelque certitude que je puisse vous donner qu'une telle cause ne sera
+jamais jugée, il faut pourtant qu'à tout événement les plus sages
+précautions soient prises; ainsi, jetez les yeux sur deux de vos
+paroissiens, gens notables, discrets et bien famés, que nous placerons,
+si vous le voulez bien, près du lieu où nous allons entendre Claudine,
+afin qu'ils puissent certifier ses aveux au besoin.--Je n'y vois point
+d'inconvéniens, me dit le curé, et dans l'instant il envoya prendre deux
+fermiers, dont il étoit sûr, leur fit jurer le secret et les cacha
+derrière un rideau de l'autre côté duquel fut placé la chaise destinée à
+Claudine; elle arriva, et le pasteur l'ayant engagée à répéter les mêmes
+choses qu'elle lui avait dites; elle convint devant moi des trois faits
+suivans:
+
+1°. Que, monsieur de Blamont s'était transporté chez elle le 13 août,
+surveille de la prétendue mort de _Claire_, et lui avait dit qu'il
+destinait à cette fille un sort des plus avantageux; mais qu'il avait à
+faire à une femme pi grièche, qui se déclarait contre l'établissement
+qu'il projetait pour cet enfant, parce qu'il s'agissait d'aller aux
+indes; que ne voulant, ni faire perdre à sa fille le riche mariage qu'il
+lui destinait, ni heurter de front les volontés de sa femme, il avait
+imaginé de faire passer cette petite fille pour morte, de l'élever
+secrètement loin de Paris, et de ne déclarer la fraude à sa femme que
+quand la jeune personne serait mariée; mais que le consentement de la
+nourrice était nécessaire à la réussite de son projet; qu'il lui
+demandait donc avec instance de ne pas s'opposer à une légère ruse, dont
+il ne devait résulter qu'un bien; que, elle, ne voyant rien à cela
+contre sa conscience, avait consenti à répandre le faux bruit de la mort
+de cette _Claire_, moyennant que le président la dédommagerait, ce qu'il
+avait fait sur-le-champ, par un présent de cinquante louis, et que dès
+le lendemain elle avait tout préparé pour le succès de la feinte.
+
+2°. Qu'ayant mûrement réfléchi toute la journée du quatorze, au sort
+heureux dont le président lui avait dit que devait jouir la petite
+_Claire_, et sa fille à elle Claudine, se trouvant d'une ressemblance
+très-singulière avec celle du président, elle avait imaginée de mettre
+l'une a la place de l'autre, afin de faire le bonheur de sa fille; qu'en
+conséquence de cette résolution, elle avait préparée les deux ruses
+à-la-fois; qu'elle avait mis sa petite fille dans le berceau de
+_Claire_; qu'elle avait envoyée _Claire_ comme son enfant chez une de
+ses voisines, en prétextant que le mauvais air était dans sa maison, et
+qu'elle n'y voulait pas exposer sa fille; que cette première scène
+arrangée, elle s'était occupée de l'autre; qu'elle avait publié la
+maladie de la fille de monsieur de Blamont, et peu-après sa mort;
+qu'elle avait mis le cadavre d'un chien dans une boîte de plomb devant
+le président même, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa
+fille; que le service s'était fait, en conséquence, à la paroisse, et
+que monsieur de Blamont trompé comme il avait voulu tromper les autres,
+avait emmené dès le soir même la fille de Claudine au lieu de la sienne.
+
+3°. Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicité des
+nourritures, et que huit jours après l'événement, dont il vient d'être
+question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bretagne à Paris,
+pour recueillir une succession essentielle où sa présence était plus
+nécessaire que celle de son mari, était accouchée d'une fille presqu'en
+arrivant; que cette fille, confiée aux soins de l'accoucheur, qui
+protégeait Claudine, avait été conduite dès le lendemain chez cette
+Claudine, pour y être nourrie avec le plus grand soin; cet enfant établi
+au Pré-Saint-Gervais y avait reçu une seule fois la visite de sa mère;
+laquelle obligée de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement
+recommandé sa fille à Claudine, assurant qu'elle enverrait sans faute,
+une voiture et une femme à elle, reprendre cette petite dans deux ans,
+avec une forte récompense à la nourrice. Mais qu'au bout de trois mois
+cette .petite fille, nommée Elisabeth, était morte, et qu'elle,
+Claudine, pour ne pas manquer la récompense promise; très-peu attachée à
+la petite _Claire_ qui lui restait du président de Blamont, elle avait
+fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de
+Kerneuil était venue; qu'alors elle avait mis Claire à la place
+d'Elisabeth, et avait publié que c'était sa fille qu'elle avait perdue;
+qu'elle avait soutenue cette fraude essentielle au maintien des autres,
+envers le curé même, à qui elle avait fait enterrer Elisabeth de
+Kerneuil, sous le nom de sa fille.
+
+Ces expositions, comme tu le vois mon cher Déterville, établissent donc
+l'existence, présente ou passée, de trois enfans. 1°. Claire de
+Blamont, crue morte, et réellement mise à la place d'Elisabeth de
+Kerneuil, devant exister à Rennes aujourd'hui sous ce nom. Voilà où est
+la fille de madame de Blamont.
+
+2°. Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enlevée par le président,
+élevée à Berceuil, sous le nom de Sophie, existante maintenant à
+Vertfeuille.
+
+3°. Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, très-effectivement morte à
+trois mois chez Claudine, et enterrée dans la paroisse du
+Pré-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine.... De cette
+fille déjà cédée par elle au président, et n'existant plus que
+fictivement chez elle dans Claire de Blamont, donnée ensuite à madame de
+Kerneuil.
+
+Telles sont les fraudes et les suppositions de cette malhonnête
+créature; mais comme nous devions user de finesse, nous avons eu l'air
+de rire de ses atrocités, et nous l'avons congédiée avec dix-louis,
+après lui avoir fait signer ses aveux et le serment sur l'évangile
+qu'elle n'en imposait en rien; les témoins ont signé de même: je
+t'envoie les originaux de ces actes, et tout étant fini nous nous sommes
+juré mutuellement le mystère, ne nous réservant d'établir juridiquement
+nos preuves, que si le cas le requérait.
+
+Le curé voulait que j'écrivisse à madame de Kerneuil, c'est l'affaire de
+madame de Blamont, ai-je dit; je vais l'instruire, elle agira comme elle
+le jugera à propos: notre rôle a nous, est de soutenir au besoin tout ce
+que nous savons, et de ne rien réveiller; il s'est rendu à mes raisons,
+et nous nous sommes quittés.
+
+L'impossibilité où je suis maintenant de donner des conseils à madame de
+Blamont, dans ce flux et reflux d'événemens prodigieux, m'engage à taire
+mes réflexions; mais j'oserai pourtant lui dire qu'elle doit continuer
+d'écouter sa pitié et son coeur dans ce qui regarde la malheureuse
+Sophie, avec les précautions très-essentielles de ne la rendre ni au
+président ni à sa mère: deux êtres qui ne feraient assurément pas son
+bonheur. A l'égard de Claire, la réclamer, l'enlever à madame de
+Kerneuil, auprès de laquelle elle est sans doute fort heureuse, et cela
+pour la rendre à un père qui dès le berceau avait conspiré contr'elle;
+serait-ce travailler à sa félicité? Madame de Blamont doit, ce me
+semble, s'informer seulement du sort de cette fille, et si ce sort est
+tel qu'il doit l'être, cette jeune personne, appartenant à une femme
+titrée, établie dans la capitale d'une grande province, il faut l'en
+laisser jouir. Quelque sacrifice qu'il en coûte au coeur de notre amie,
+parce qu'en plaidant elle gagnerait sans doute; mais toute riche qu'elle
+est, donnerait elle à cette cadette le sort qu'elle lui fairait perdre
+en qualité d'héritière unique de la maison de _Kerneuil_, titre certifié
+par Claudine.... Non, en vérité, elle ne l'a dédommagerait point.
+Qu'elle combine donc et agisse d'après cela, ayant toujours devant les
+yeux le danger extrême de remettre cette fille entre les mains de son
+mari: pese ces raisons, Déterville. Je sens bien qu'il y a une espèce de
+fraude malhonnête à laisser subsister celle de la nourrice, que c'est
+frustrer les véritables héritiers de madame de Kerneuil, et prendre par
+conséquent un parti blâmable. Mais en adoptant l'autre, que de nouveaux
+crimes à redouter; est-il donc contre la conscience de l'honnête homme
+de prendre entre deux maux certains, celui qui lui paraît le moins
+dangereux. Pour quant au président tu vois, mon ami, que le crime n'en
+est pas moins dans son âme, et que s'il ne l'a pas commis, c'est qu'il a
+trouvé des entraves par le crime opposé de la Claudine, comme si c'était
+une des loix du sort, que de petits forfaits dussent toujours arrêter
+l'effet des plus grands ... vérité terrible qui nous fait voir
+l'affreuse nécessité du mal sur la terre, qui nous démontre que ce ne
+sont que par de légers maux que les plus grands se suspendent; ainsi que
+de certains insectes qui nous gênent et dont néanmoins l'utile existence
+nous empêche d'être incommodés par de plus venimeux.
+
+Quoiqu'il en soit, quelle horreur de noircir cette malheureuse Sophie,
+par des accusations graves, pour lui enlever jusqu'aux généreux soins de
+sa protectrice; on cherche toujours à rendre odieux ceux qu'on maltraite
+mal à propos, afin d'apaiser ses remords, et de légitimer ses
+injustices.... Mais ces deux fourbes ne se contentent pas d'un mensonge,
+ils y joignent la plus insigne calomnie; quelle apparence que cette
+fille honnête, sensible et douce, quelque puisse être sa naissance, soit
+coupable de ce dont on l'accuse.... La Dubois, dont les aveux paraissent
+si vrais, et qui ne s'est rûe que sur ce qu'il était impossible qu'elle
+eût appris, n'a rien dit qui ressemblât à cela; vois comme la méchanceté
+s'alimente par ses propres effets; plus on lui donne, plus elle exige,
+et chaque frein qu'on lui laisse briser n'accroît que d'avantage
+l'ardent désir qu'elle a d'en rompre de nouveaux.
+
+Je suis persuadé, mon ami, que le vice peut conduire l'homme à un tel
+point de dépravation, qu'il doit devenir comme impossible à celui qui le
+nourrit en soi de concevoir même l'idée de la vertu; dès-lors, ou sa vie
+lui paraît fastidieuse, ou il faut qu'il en empoisonne chaque minute par
+ce venin qui le gangrène; arrivé là, il ne se contente plus de faire
+simplement le mal, il veut même ne jamais faire le bien, et son coeur
+abreuvé d'une perversité d'habitude, éprouve aux impressions de la vertu
+la même sorte de douleur, que ressent l'âme du juste à la seule idée du
+forfait; et quel est le premier vice qui nous entraîne à tous
+ceux-la?... Le libertinage ... n'en doutons point il est inouï ce qu'il
+éteint, ce qu'il détériore, ce qu'il envenime; inexprimable à quel degré
+il relâche les ressorts de l'âme.... Blase la conscience en la
+contraignant à métamorphoser en plaisirs les retours fâcheux de ses
+erreurs, et voilà sans doute ce que cette passion a de plus dangereux,
+qu'aucune de celles qui dévorent l'homme, puisque le souvenir des
+actions où les autres le portent sont des remords cuisans, d'affreuses
+jouissances dans celles-ci.
+
+Le président est donc aussi coupable qu'il peut l'être, je le dis à
+regret, j'arrache avec douleur le bandeau des yeux de notre amie, mais
+son époux la trompe indignement; il dit que Sophie n'est pas sa fille,
+et assurément il doit être persuadé qu'elle l'est, tout convaincu qu'il
+en doit être, il la désire, il veut la r'avoir, et pourquoi? si ce n'est
+pour se venger de ce que le hasard a donné pour asyle, à cette
+malheureuse, la maison de sa femme; que madame de Blamont ne doute pas
+qu'il ne tente tout pour la sortir de chez elle, et qu'elle écoute son
+coeur dans les moyens nécessaires à prendre pour s'opposer à ce nouveau
+forfait.
+
+Quel tableau, mon ami, que celui de la douce et vertueuse Aline, entre
+les mains de ces deux débauchés; j'ai cru voir Suzanne surprise au bain
+par les vieillards.... Le voile de la pudeur arraché par un père....
+Conçois-tu cette atrocité? t'imagines-tu que ses infâmes désirs ne
+s'allumaient pas à cette immodestie? Ah! pardonne mes craintes; mais
+quelque motif qui l'ait pu retenir avec Sophie, maîtresse de son ami et
+crue sa fille, crois qu'aucun ne l'arrêterait ici, et que l'épouse de
+d'Olbourg serait bientôt la victime de la flamme incestueuse de Blamont.
+
+Oh mon cher Déterville! empêchons ces horreurs; il me semble que depuis
+ce trait odieux, ma délicatesse est moins grande sur ce qui concerne cet
+homme; je le poursuivrai partout s'il le faut; je démêlerai jusqu'au
+plus secret replis de sa conscience; l'enlèvement de cette _Augustine_
+me paraît encore une de leurs infernales machinations. Crois-tu que ce
+soit le simple plaisir de corrompre une fille qui leur ait fait
+commettre cette horreur? eux qui savourent trois cents fois l'an les
+indignes plaisirs de ces séductions, eux qui.... Je gage que ceci tient
+à autre chose, ne perdons pas cette fille de vue.
+
+Quelques remords qu'ait affiché le président, sois bien certain que ses
+promesses ne sont que les fruits de sa confusion, ce mouvement sort
+l'âme de ses tons ordinaires, il l'a tient long-tems énervée; cependant
+je crois aux délais, mais c'est l'hiver que je crains, c'est l'instant
+de la réunion que j'appréhende!
+
+Tout ceci ne fortifie pas les droits de madame de Blamont; si on est
+obligé de plaider, le président a voulu faire une mauvaise action, sans
+doute, en projetant d'enlever sa fille, mais l'action n'a pas eu lieu,
+et Sophie se trouvant réellement fille de Claudine, il soutiendra qu'il
+le savait, qu'il ne l'aurait pas enlevée sans cela, et Claudine, que
+décide un peu d'or, se remettra facilement de son parti; il est certain
+que nous avons une preuve des mauvaises intentions de cet homme, il en a
+imposé à sa femme, il a voulu faire passer _Claire_ pour morte; tout
+cela est bien prouvé, et peut l'être juridiquement, lorsque nous le
+voudrons; mais ce ne sont pas là des armes triomphantes, ce ne sont pas
+là des choses dont il ne puisse se défendre au besoin, qu'il ne puisse
+nier, même dès qu'il le voudra. Peut-être eut-il mieux valu que Sophie
+se fut trouvée sa fille, les droits de madame de Blamont, contre ce
+perfide époux, devenaient d'une bien autre force; mais qu'a-t-il fait
+ici? un crime conçu, je l'avoue, mais rendu nul par les événemens; il
+n'a livré a son ami qu'une paysanne, et comment madame de Blamont se
+défendra-t-elle, quand il l'accusera d'avoir séduit cette créature et de
+l'avoir recueillie chez elle pour se procurer un moyen malhonnête de le
+priver de l'autorité qu'il a sur sa fille aînée? Tout le reste du roman
+ne fait rien à notre affaire; si _Claire_ est aujourd'hui réputée fille
+de madame de _Kerneuil</> ce n'est plus sa faute c'est celle de
+_Claudine_, il a donné par ses démarches le premier mouvement d'action a
+cette faute, j'en conviens, mais il ne l'a pas commis, et cela ne
+l'empêchera pas d'obtenir de marier sa fille à son gré.
+
+Tu vois comme moi, sur tout ceci, et tous les deux peut-être voyons-nous
+trop en noir, ah! tu le sais, mon cher, l'amour et l'amitié s'alarment
+aisément, ce dernier sentiment est la source de la crainte; l'autre
+fomente les miennes; n'abandonne point, je t'en conjure, cette
+malheureuse mère; je craindrais la solitude pour elle, son âme
+encouragée par les conseils, fortifiée par le charme de la société de ta
+belle-mère et de ta femme succombera moins à ses tourmens, que si elle
+était livrée a elle-même. Adieu, je ne puis résister au plaisir d'écrire
+un mot à ma chère Aline, et je vais le placer dans ta lettre.
+
+
+Note:
+
+[Footnote 6: Cette recommandation s'adresse au lecteur; il lui deviendra
+impossible d'entendre la suite, s'il ne porte pas à cette lettre
+l'attention la plus exacte, et s'il ne se la rappelle pas jusqu'au
+dénouement, et principalement à la cinquante-unième lettre, quand il y
+sera.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXV.
+
+_Valcour à Aline_.
+
+
+Paris, ce 22 septembre.
+
+Je vous ai plaint, Aline, vous m'êtes devenue plus chère encore pendant
+vos souffrances! Il faut aimer comme je le fais, pour sentir ce que j'ai
+éprouvé. Juste ciel! celui qui, par état, doit être le gardien de la
+vertu de sa fille, en devient donc le corrupteur? où ne conduisent pas
+les désordres d'une tête égarée, et d'un coeur sans principes?... Ils
+triomphaient, les monstres, pendant que triste, abandonné, en proie aux
+plus cuisantes inquiétudes, la seule pensée du bonheur qu'ils
+arrachaient n'eut osé seulement pénétrer mon esprit.... Aline,
+pardonnez-moi une question.... On ne se peint point les tendres
+sollicitudes de l'amour malheureux; on n'imagine point où va sa
+curiosité.... Mais dans ce mouvement qui vous a fait fuir, entrait-il un
+peu d'amour à côté de la décence? étiez vous aussi fâchée de l'insulte à
+la pudeur, que de l'outrage fait à l'amant? L'un vous rend bien
+respectable à mes yeux; mais combien l'autre vous y rendrait plus
+adorable encore! et peut-être en l'état cruel où je suis, préférerais-je
+à vous voir une vertu de moins, pour un degré d'amour de plus, mais où
+se perd mon imagination? Ne sont-ce pas ces vertus que j'aime? et
+l'idole de mon coeur est-elle autre chose que la réunion de toutes les
+vertus? Ah! fuyez, Aline, fuyez toujours le crime quand il vous
+poursuivra; que ce soit amour ou sagesse, ne le laissez jamais approcher
+de vous; il ne peut vous atteindre, sans doute, mais qu'il n'ose même
+vous approcher, imposez-lui par vos regards, contraignez-le par vos
+discours, éloignez-le par vos vertus, et que son existence soit
+impossible, dans tous les lieux que vous embellissez.
+
+Je vous enlève une soeur, Aline, une soeur déjà votre compagne, pour
+vous en rendre une à deux cent lieues de vous, que vous ne verrez
+peut-être de votre vie. Mais si la malheureuse Sophie ne vous appartient
+plus par les liens de la nature, que ceux de la pitié vous la rendent
+toujours chère; plus elle retombe dans l'infortune, plus vous lui devez
+vos soins. La nécessité où vous allez être de vous en séparer, vous fera
+peut-être venir l'idée de la rendre à sa mère; ne lui désirez point un
+tel sort; gardez-vous de la lui donner, elle achèverait de se corrompre.
+C'est par un motif excusable, sans doute, que Claudine a voulu
+l'éloigner d'elle; elle croyait, au moyen de cette fourberie, faire
+passer à cette fille la fortune immense que votre père assurait devoir
+appartenir un jour à la sienne; mais Claudine ne s'en est pas tenue là;
+elle est visiblement coupable d'une autre supercherie qui dévoile la
+bassesse de son âme: elle est de plus très-intéressée; voyant ses
+projets évanouis, peut-être par des voies moins honnêtes,
+chercherait-elle à faire retrouver à sa fille, la fortune que n'a pu lui
+procurer sa première fraude. Le village qu'elle habite est un de ces
+asyles empestés, où la débauche de la capitale vient se couvrir des
+ombres du mystère, ne l'y envoyez point. Je vous répond qu'elle n'y
+serait pas long-tems en sûreté. Les engagemens pris avec Isabeau, ont
+des écueils, Déterville les a senti: ce sera la où le président fera ses
+premières recherches, s'il persiste, comme il paraît, dans l'extrême
+envie de l'avoir; voyez donc, avec votre aimable mère, ce qu'il y aura
+de mieux pour cette infortunée, et donnez-moi vos ordres, si vous
+croyez que dans tout ceci je puisse vous être utile encore. Cependant
+vous voilà tranquille jusqu'à la fin du voyage. Je l'imagine au moins;
+permettez que je vous invite à mettre cet intervalle à profit, pour
+faire usage de vos jolis talens, quel que soit l'état que le sort vous
+destine, vous les retrouverez sans cesse; ils épanouiront la fleur de
+vos beaux jours, si le ciel, comme je l'espère, vous en accorde après
+tant de malheurs; ils calmeront vos ennuis, si par une affreuse
+fatalité, les épines doivent éternellement naître sous vos pas, vous
+devez donc les cultiver dans toutes les circonstances; je n'en vois
+qu'une où peut-être ils seraient inutiles, celle où destinés l'un à
+l'autre, il ne pourrait exister d'instant où nous eussions besoin de
+nous distraire des sentimens que nous éprouverions.
+
+Pardon des légères craintes qui s'aperçoivent encore dans ma lettre; je
+les relis avec peine, et n'ose les effacer; qu'elles ne vous effrayent
+pourtant point; ne les attribuez qu'à l'état de mon âme; ne frémit-on
+pas toujours pour ce qu'on aime?
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXVI.
+
+_Le président de Blamont à d'Olbourg_.
+
+
+Paris, ce 20 septembre.
+
+Non, ne te mêles pas d'éduquer cette fille, fais-en ce que tu voudras
+d'ailleurs; mais ne laisse qu'à moi le soin de la conduire.... C'est un
+trésor que cette charmante _Augustine_.... Il y a là tout ce qu'il faut
+pour réussir, ne t'en inquiètes pas, je t'en conjure, tout est perdu si
+tu t'en charges; tu n'entends rien au grand art d'échauffer une jeune
+tête. Cette science sublime qui nous rend maître des ressorts de l'âme
+par l'influence des passions, qui nous enseigne à mouvoir tour-à-tour
+celle qui doit produire un effet désiré; cette étude savante du coeur
+humain qui nous en développant les plis les plus secrets, nous montre en
+même-tems sur quelle touche il est bon d'appuyer, les différens usages
+qu'on doit faire de la louange et de la flatterie; l'indulgence qu'il
+faut avoir encore pour de certains préjugés; le genre de ceux qui ne
+nuisent pas, l'espèce de ceux essentiels à déraciner, les nouvelles
+lumières qu'il faut jeter sur tous les objets; la philosophie qu'il faut
+répandre, la sorte de délicatesse bonne à mettre en oeuvre en raison de
+l'âge; du sexe ou de l'éducation du sujet que l'on veut corrompre,
+jusqu'à quel point on peut s'aider du physique; la manière de manier
+l'orgueil, de profiter des faiblesses trouvées, de les étendre ou de les
+changer de but; la façon d'étouffer les remords, de les remplacer par
+des sensations douces, d'employer enfin au vice qu'on désire, jusqu'aux
+vertus que l'on découvre; toutes ces profondes subtilités du grand
+secret de la séduction, sont en un mot ignorées de toi, ne t'en mêles
+donc pas, mon ami, laisse-moi faire et je réussirai.
+
+Il y a ici quelque chose de bien singulier, c'est que, de la science
+d'interroger juridiquement, naît celle de séduire criminellement; car,
+que sont nos interrogatoires captieux? que sont-ils autre chose que des
+subornations et des séductions épouvantables?
+
+Ainsi voilà donc un de ces cas plaisans, où l'art de la vertu d'éclat
+qui nous élève et nous fait respecter, conduit à l'art du crime secret
+qui nous dégrade et qui nous avilit. Sont-ce les extrémités qui se
+rapprochent?... Non, ce sont les hommes qui se dépravent; ce sont les
+abus de la civilisation, de cette civilisation si vantée, qui ramène
+l'homme à l'état de la bête, bien plutôt qu'elle ne l'en tire, qui le
+courbe, qui l'asservit sous le joug pèsant de l'oppresseur, en faisant
+adroitement passer à celui-ci toute la somme de félicité dont il prive
+l'autre, au nom de Farinacius, de Jousse et de Cujas[7].... Qu'importe,
+profitons-en et taisons-nous; quand le chameau baisse les reins et
+s'agenouille, le voyageur monte dessus et le gouverne, sans s'aviser de
+calculer ses forces, il ne s'étonne que de l'ineptie de l'animal qui ne
+sait pas connaître les siennes. Mais revenons.
+
+A toutes les armes indiquées ci-dessus, je joindrai, comme tu sens bien,
+le mobile puissant de l'intérêt, véhicule certain sur ces êtres
+subalternes, qui ne concevant jamais le crime en grand, ne consentent à
+risquer l'échafaud que dans l'espoir d'une fortune. Pour la demoiselle
+_Sophie_, j'avoue qu'elle m'échauffe la tête, aller chercher une
+retraite chez ma femme; et cette respectable épouse ne pas m'avertir
+aussi-tôt; s'étayer mystérieusement de tout cela pour me tenir en
+bride;... eh! non, non, ma charmante; ce n'est pas à vous à jouer au fin
+avec moi; détendez-vous, et ne combattez pas, une seule de mes ruses
+ferait échouer si j'en prenais la peine, toutes celles dont vous
+accoucheriez pendant dix ans. Oh! voilà des délits trop graves pour être
+pardonnés; le bien-être de la société exige un exemple. J'ai à répondre
+de ma conduite à tout le corps des maris.... Je serais un homme flétri,
+rayé du tableau, comme disait Linguet, si je laissais de telles
+fredaines impunies.... Heureuse faute! Quelle source de délices je vais
+trouver dans votre punition; chaque branche est une volupté ...
+tranquillise-toi donc d'Olbourg, je te le répète; bois, mange ... et
+dors, je réfléchirai sur tes plaisirs, et sur notre tranquillité
+mutuelle: n'est-tu pas trop heureux d'avoir un second tel que moi, un
+ami qui ne te laisse d'autres soins que celui de cueillir les fruits de
+tous les forfaits dont il veut bien se couvrir pour ton bonheur; il est
+vrai que je risque moins que toi. Je l'avoue, afin de mettre ton coeur à
+l'aise, et de le dégager d'une partie de la vive reconnaissance qui le
+captiverait sans cela.
+
+De la considération, mon ami, du crédit, de l'argent, une place, voilà
+tout ce qu'il faut pour faire ce qu'on veut.... Je dis bien ... une
+place ... oui, une place à l'abri de laquelle on puisse se mettre, en
+cas de besoin ... car dans les nôtres, par exemple, ce n'est pas de se
+bien conduire qu'on exige, il s'agit seulement d'y obliger les autres.
+Pour peu qu'on ait fait rouer _magistralement_ une mériter de l'être
+vingt fois soi-même, si l'on veut, sans le plus petit danger, et voilà
+ce qui fait que j'aime la France à la folie. Cette impunité qu'y promet
+un peu de considération, cette assurance de pouvoir tout faire avec un
+harnois noir, et la caricature ampoulé, roide et rigoriste qu'il faut
+pour en imposer au vulgaire, est une des choses qui me fera toujours
+préférer notre bonne patrie, à ces maudits royaumes du nord, où notre
+crédit se perd, où nos prévarications se punissent, où les peuples
+éclairés par le flambeau de la philosophie, commencent à croire qu'ils
+peuvent se gouverner sans nous, et où ils s'avisent d'être heureux sans
+la peine de mort.
+
+
+Note:
+
+[Footnote 7: Imbéciles cuistres, ou plutôt espèce de démoniaques qui ont passé
+leur triste et malheureuse vie à prouver à d'autres pédans en combien de
+manières différentes on pouvait se permettre de se défaire de ses
+semblables, et qui ont tranquillisé la conscience de ces pédans, sur la
+foule d'atrocités juridiques qu'ils commettent, par un million de
+sophismes, plus diffus, plus absurdes les uns que les autres. Le
+démoniaque Jousse, par exemple, l'un des plus fameux de la bande, a
+prouvé invinciblement, que moins il y avait de preuves pour condamner un
+homme à mort, plus il était certain que cet homme la méritait.--Je le
+demande, quel est le plus coupable envers l'humanité, ou de Cartouche,
+ou d'un insigne coquin, capable d'écrire des horreurs aussi dangereuses,
+et qui viennent d'être depuis quelque tems si criminellement exécutées.
+_Note de l'Éditeur_.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXVII.
+
+_Madame de Blamont à Valcour_.
+
+
+Vertfeuil, ce 28 septembre.
+
+Que de variations! que de choses! il semble que le ciel ne m'ait donné
+un coeur sensible que pour l'éprouver par les plus rudes combats.... Je
+serais bien plus heureuse si je ne sentais rien. Que je suis loin de
+croire à présent qu'une âme tendre soit un des plus beaux dons de la
+nature; elle ne nous l'a donnée que pour notre tourment.... Que dis-je?
+et quel blasphème osais-je proférer! N'est-ce pas une injustice à moi,
+que de prétendre à un bonheur sans mélange? En existe-t-il sous le
+ciel?... La chose du monde la plus simple, est d'être née pour les
+revers. Ne sommes-nous pas ici-bas, comme des joueurs autour d'une
+table?... La fortune favorise-t-elle tous ceux qui s'y trouvent? et de
+quel droit osent l'accuser ceux qui sèment leur or, au-lieu d'en
+recueillir? Il y a une somme à-peu-près égale de biens ou de maux,
+suspendue sur nos têtes, par la main même de l'Eternel; mais il est
+indifférent sur qui elle tombe; je pouvais être heureuse, comme je suis
+infortunée; c'est l'affaire du hasard, et le plus grand de tous les
+torts est de se plaindre.... Eh! s'imagine-t-on d'ailleurs qu'il n'y ait
+pas quelque jouissance ... même dans l'excès du malheur; à force
+d'aiguiser notre âme, il en augmente la sensibilité; ses impressions sur
+elle, en développant d'une manière plus énergique toutes les manières de
+sentir, lui font éprouver des plaisirs inconnus à ces êtres froids,
+assez malheureux pour n'avoir jamais vécu que dans le calme et dans la
+prospérité; il y a des larmes si douces dans nos situations, ces momens,
+mon ami, ces instans délicieux, où l'on fuit l'univers, où l'on
+s'enfonce dans un autre obscur, ou dans le plus épais d'un bois pour y
+pleurer tout à son aise ... ou l'on se replie sous tous les sens de son
+malheur, ou l'on se rappelle tout ce qui l'agrave, ou l'on prévoit tout
+ce qui va l'accroître, ou l'on s'en abreuve, ou l'on s'en repaît.... Ces
+tendres souvenirs des jours de notre enfance, où l'on ne les connaissait
+point encore, ces longues et pénibles réminiscences sur les divers
+événemens qui nous y ont plongé, ces sombres craintes de le sentir nous
+accompagner jusqu'à la mort ... de voir ouvrir notre cercueil par les
+mains livides de l'infortune ... et près de tout cela, cet espoir si
+doux d'un Dieu consolateur, aux pieds duquel vont se sécher nos larmes,
+et commencer toutes nos joies ... quoi, mon ami, tout cela ne sont pas
+des voluptés? Ah! ce sont celles d'une âme douce; ce sont celles d'un
+coeur délicat; laissez-moi-les goûter un instant avec vous.
+
+Sacrifiée bien jeune[8] à un époux qui n'avait rien pour me plaire, et
+que je connaissais à peine[9], je n'en formai pas moins, dans le fond
+de mon âme, le plan des plus rigoureux devoirs.... Dieu sait si je les
+enfreignis jamais ... Je vis mes égards payés par des duretés, mes
+attentions par des brusqueries, ma fidélité par des crimes, ma
+soumission par des horreurs.
+
+Hélas! je me crus seule coupable; je ne m'en pris qu'à moi de n'être pas
+aimée, malgré les louanges dont j'étais enivrées chaque jour; j'aimais
+mieux me croire des défauts ou des torts, que de supposer mon époux
+injuste: et contente d'avoir obtenu dans mon sein des preuves de son
+estime, si ce n'en était pas de son amour, tous mes sentimens se
+portèrent dès-lors sur ces gages sacrés.... Eh bien! me disais-je, je
+serai l'amie de mes enfans, puisque je n'ai pas été assez heureuse pour
+être celle de mon époux; ils me consoleront de ses duretés, et je
+trouverai dans leurs bras la félicité qu'on m'enlève. Que de projets ne
+formé-je pas dès-lors pour la leur! je n'apaisais mes maux que par ces
+idées; elles seules parvenaient à fermer mes paupières, je ne
+m'endormais paisiblement qu'avec elles.... Je ne voyais plus de revers
+dès que je croyais avoir trouvé ce qui devait rendre heureux mes enfans.
+Le ciel ne voulait pas, mon ami, que ce fût encore là pour moi la source
+du bonheur; j'eus deux filles, l'une m'est ravie au berceau; je la
+retrouve quand je ne peux jamais la revoir.... On veut que l'autre soit
+aussi malheureuse que moi; et qui ... qui m'assaillit de tous ces maux?
+qui me fait avaler, jusqu'à la lie, la coupe amère de l'infortune? celui
+que j'ai toujours respecté ... chéri; celui que l'on m'avait donné pour
+être le soutien de mes jours, et qui n'en a jamais été que le
+destructeur ... celui qui s'est tout permis envers moi ... envers moi
+qui aurais mieux aimé perdre la vie que de lui manquer en quoi que ce
+fût.... Celui que je regardais comme mon père après la perte du mien....
+Comme mon ami ... comme mon époux, et qui n'était que mon tyran et mon
+persécuteur.
+
+Allons, je me tais, Valcour.... Je me tais, vous pleurez en me lisant,
+je le vois, je veux bien mêler mes larmes aux vôtres, mon ami, mais je
+ne veux pas vous en faire répandre que ma main ne puisse essuyer.... Oh!
+comme nous eussions été heureux cependant .... Vous ... Mon Aline.... Et
+moi, quels jours sereins et purs eussent été filés pour tous trois....
+Avec quel calme je serai arrivée près de vous, aux bornes de ma vie! ma
+vieillesse n'eut été qu'un printemps, les yeux fermés par la tendre main
+de l'amitié, je me serais plongée dans le cercueil avec la tranquillité
+du bonheur, au lieu de cela j'y descendrai seule, nul ami ne daignera
+m'y soutenir, je n'en aurai plus au bord de mon tombeau.... Eh bien!
+voyez comme je retombe malgré tout dans le sombre que je veux éviter....
+Non ... j'arrêterais en vain la source de mes pleurs, elles coulent
+malgré moi.... Mille nouvelles idées me tourmentent.... Si vous êtes
+malheureux, c'est ma faute, je ne devais pas laisser naître en vous une
+passion que je ne pouvais couronner; je ne devais vous laisser connaître
+ni Aline, ni sa triste mère; aujourd'hui nous aurions tous bien des
+chagrins de moins, et l'on ne se console jamais de ceux qu'on donne aux
+autres.... Mais tout n'est pas désespéré; non Valcour, tout ne l'est
+pas, recevez encore un peu d'espoir de votre bonne et sincère amie, de
+celle qui désirerait avec tant d'ardeur, mériter ce titre avec vous....
+Non Valcour, tout n'est pas perdu.... Ce barbare époux peut réfléchir,
+ce monstre qui le suit partout, et qui vous persécute avec tant de
+furie, sentira peut-être qu'aucuns des plaisirs qu'il espère ne peuvent
+se rencontrer avec celle qui n'a pour lui que de la haine; j'ai besoin
+de le penser et de le croire; l'illusion est à l'infortune, comme le
+miel dont en frotte les bords du vase rempli de l'absinthe salutaire
+présentée à l'enfant, on le trompe, mais l'erreur est douce.
+
+Comme il m'a abusé cet homme.... Je le croyais, on se livre si vite à ce
+qu'on désire! le malheureux qui fait naufrage saisit avec tant
+d'empressement le bras qu'on lui tend pour le sauver.... Peut-il
+imaginer que c'est pour le repousser dans l'abyme!... Hélas! vous avez
+bien raison, il me trompait autant qu'il était en lui, il devait croire
+Sophie, sa fille, rien ne pouvait l'en dissuader, et ce n'est pas dans
+de tels coeurs que la nature fait des miracles.... Il la croyait telle,
+et il jurait qu'elle ne l'était pas, le crime est donc dans son entier,
+et ce que j'ai obtenu de sa fausseté, n'est donc plus que le fruit de sa
+honte.... Ce sentiment mène au dépit, et le dépit a tout dans de telles
+âmes.... Quoiqu'il en soit j'ai des parens, je n'en suis point
+abandonnée.... Je me jetterai dans leurs bras, ils me sauveront, je les
+implorerai pour mon Aline et pour moi, ils ne voudront pas nous perdre
+toutes deux.... Mais changeons de propos. Valcour, laissez-moi vous
+rendre compte des projets et de mes démarches, car avec ce langage de la
+plainte mon coeur s'altère à tout instant.
+
+Vous imaginez bien que je n'ai pu tenir à l'envie de savoir au plutôt
+des nouvelles d'_Elisabeth de Kerneuil_. Quelque soit le sort qu'elle
+éprouve, il m'intéresse trop réellement pour que je n'aye pas désiré de
+l'éclaircir. Déterville a écrit sur-le-champ à un de ses parens à
+Rennes, il le supplie de nous donner sur cette jeune personne le plus de
+lumières qu'il lui sera possible.... Nous attendons; ma situation dans
+ce cas-ci, est très-embarrassante ... vous l'avez senti; j'ai, sans
+doute, le plus grand désir de posséder cet enfant, mais quel droit
+aurais-je à son coeur?
+
+Le seul titre de mère que je pourrais lui alléguer, me méritera-t-il sa
+tendresse? n'est elle pas due, toute entière aux parens qui l'ont
+élevée?... Et puis, travaillerai-je pour le bonheur d'Elisabeth en
+réunissant à la ravoir? Le sort, ou qu'elle a déjà, on qui lui est
+réservé, ne sera-t-il pas toujours préférable à celui que je pourrais
+lui faire, comme cadette?... Et les inconvéniens de la rendre à un père
+qui peut-être, ou ne voudra pas la reconnaître, ou ne verra dans elle
+qu'une victime de plus à son insigne libertinage; ces dangers effrayans
+les comptez-vous pour rien Valcour?... Non, j'aime mieux la laisser où
+elle est; que je sache seulement qu'elle est heureuse; que je puisse
+faire connaissance avec elle, la voir une fois, l'aimer toujours, et je
+me croirai trop contente; mais si cette faible jouissance est refusée à
+mon âme tendre ... oh, Valcour! je serai encore bien infortunée;
+heureusement je sais l'être, et mon coeur est dans un tel état
+d'abattement qu'une secousse de plus ou de moins n'est absolument rien
+pour lui. Il y a l'histoire des biens qui chagrine un peu ma conscience;
+puis-je laisser ma fille jouir d'une fortune qui ne lui appartient pas?
+dois-je en priver les héritiers légitimes? Non, sans doute; cette
+circonstance vous a frappé comme moi; mais mon ami, je dirai aussi comme
+vous, entre deux maux terribles, choisissons le moindre. A l'égard de
+Sophie, voici ce que nous avons fait, je ne sais si vous nous
+approuverez.
+
+Qu'elle appartint ou non au président; Déterville nous opposait toujours
+le danger certain de la replacer à Berceuil; et l'impossibilité de l'y
+remettre devenait d'autant plus fâcheuse, que la variation de son sort
+lui rendait fort doux celui que nous avions arrangé pour elle dans ce
+village; j'objectais à Déterville qu'il n'avait pas trouvé d'obstacles à
+l'établissement de cette fille à Berceuil, dans les premiers momens où
+nous l'avions conçu, ne la croyant pas fille légitime, et que je
+n'entendais pas pourquoi il en trouvait maintenant qu'elle n'appartenait
+ni au mari ni à la femme; il me répondit qu'il avait foncièrement
+désapprouvé ce parti dans toutes les circonstances, mais que plus les
+recherches du président paraissaient évidentes, plus il croyait Berceuil
+dangereux. Qu'elle fût sa fille ou non, nous ne devions pas douter
+à-présent du désir qu'il avait de la ravoir, que dès qu'il la saurait
+hors de Vertfeuille, il ne manquerait pas d'envoyer chez _Isabeau_, et
+qu'alors au lieu de sauver _Sophie_, il est clair que je la
+sacrifiais;... je me suis rendue; nous avons donc décidé, un cloître à
+Orléans, où nous travaillerions à lui faire prendre le goût de la
+retraite, et à l'enchaîner au bout de quelques années par des voeux, si
+elle n'y sent aucune répugnance; et ce sort quelque dur qu'il' puisse
+être, la dérobant à celui bien plus fâcheux sans doute, que lui aurait
+réservé la vengeance de ses deux persécuteurs, nous parut décidément le
+plus sage de tous.
+
+Il s'agissait de prévenir cette infortunée des changemens de son sort et
+de sa naissance, j'y prévoyais trop de chagrin pour vouloir m'en charger
+moi-même; notre ami a rempli ce soin, après beaucoup de larmes, comme
+vous l'imaginez aisément, elle a d'abord témoigné quelque désir d'être
+rendue à sa mère; convaincue enfin du danger qu'il y avait à ce parti,
+elle a réclamée a chère Isabeau; elle renonçait volontiers à la dot, au
+mariage, mais elle voulait demeurer avec Isabeau.... Autres dangers, et
+elle a enfin conçue ceux-là comme les premiers: «Il faut vous dérober au
+président, lui a dit Déterville, il est certain qu'il vous cherche, nous
+ne pouvons en douter, il est évident qu'il vous traitera mal s'il vous
+découvre, une éternelle retraite devient le seul parti qui puisse vous
+garantir et de ses piéges et de ses fureurs, vous y serez moins comme
+protégé, que comme parente de madame de Blamont, et vous y jouirez de
+cent pistoles de pension; ce sort la ne vaut pas celui d'être sa fille,
+mais dès que de malheureuses circonstances vous enlèvent cette douce
+satisfaction, vous serez mieux là qu'en nul autre endroit». Eh bien!
+j'irai! s'est-elle écriée, en larmes; je suis à charge à tout le monde;
+je ne puis trouver d'abri sur la terre, que l'on me mette où l'on
+voudra, je serai par-tout pénétrée de reconnaissance des bontés de la
+dame qui veut bien ne pas m'abandonner;... dès que je l'ai su dans cet
+état, j'ai couru l'embrasser, elle s'est précipitée dans mes bras, toute
+en pleurs, et m'a prodiguée les choses les plus tendres et les plus
+flatteuses; en vérité, mon amie, il y a des instans où mon coeur
+l'emporte sur les réalités que vous nous avez apprises.... Il est
+impossible que les vertus de cette âme charmante se trouvent dans la
+fille d'une paysanne dépravée, telle que vous nous avez peint cette
+Claudine. Mais il fallait s'en tenir aux preuves et l'arracher; nous
+l'avons donc, Aline et moi, avant-hier conduite aux Ursulines d'Orléans
+dont je connais la supérieure, je l'ai recommandée comme une parente, et
+placée sous le nom d'_Isabelle-des-Ganges_, avec mille livres de rentes,
+dont l'acte lui a été passé sur-le-champ, je n'ai point caché mes motifs
+de mystère à la supérieure, j'y ai intéressé sa religion et sa pitié,
+elle ne communiquera qu'avec moi pour tout ce qui concerne cette jeune
+personne, et cachera absolument son existence au reste entier de la
+terre. Mais je la verrai ... cette chère enfant ... je le lui ai promis,
+elle me l'a demandée avec instance, elle m'a dit qu'elle renoncerait
+plutôt à tout le bien que je lui faisais qu'à cet engagement, elle m'a
+demandé la permission de m'écrire, et sur-tout de pouvoir faire passer
+quelque chose tous les ans sur sa pension à Isabeau. Ces deux demandes
+faisaient trop d'honneur à son âme tendre pour être refusées; je les lui
+ai accordées de tout mon coeur, et nous nous sommes quittées.... Quand
+elle m'a vue prête à ouvrir la porte du parloir ... son âme a éclatée,
+elle a jetée ses jolis bras au travers des grilles, elle a demandée avec
+instance la faveur de baiser encore une fois les mains de ses
+bienfaitrices: nous sommes revenues sur nos pas, et la douleur l'a
+suffoquée en nous embrassant encore toutes deux.... Voilà donc l'être
+que le président accuse de fausseté, d'imposture et de crimes, ah!
+puisse-t-il pour le bonheur de ce qui lui appartient être aussi pur que
+celle qu'il ose calomnier ainsi.
+
+Nous nous sommes retirées, et je vous réponds qu'Aline n'était pas en
+meilleur état que moi. Nous ne sommes pourtant parties de la ville que
+le lendemain après avoir appris que cette pauvre fille était aussi bien
+qu'elle pouvait être pour sa situation, elle avait devinée elle-même la
+mort de son enfant, quand elle avait vue qu'on ne lui en parlait pas.
+Mais Déterville l'avait si bien ramenée à la raison sur cet objet, que
+sa douleur a été beaucoup moins vive que nous ne l'aurions cru.
+
+Pendant que j'agissais de ce côté, Déterville allait de l'autre rompre
+nos engagemens de Berceuil; la bonne Isabeau a été désolée, je n'ai pu
+résister au charme de lui laisser une petite somme sur l'argent que je
+retirais du curé, ainsi qu'une autre à ce bon pasteur pour les
+malheureux de sa paroisse. Il est si doux mon ami de faire un peu de
+bien, et à quoi servirait-il que le sort nous eût favorablement traité,
+si ce n'était pour satisfaire tous les besoins de l'infortuné? nos
+richesses sont le patrimoine du pauvre, et celui qui ne sent pas le
+plaisir de les soulager, a vécu sans connaître et la véritable raison
+pour laquelle il était né plus à son aise qu'un autre, et les plus doux
+charmes de la vie.
+
+Toutes nos opérations terminées, nous nous sommes réunis, nous nous
+sommes regardés, comme le feraient des gens, qui du sein de la
+tranquillité auraient subitement passés dans celui des angoisses et des
+tribulations; et, qui voyant enfin le calme renaître.... Je dis le
+calme,.car j'y crois, et ne vois absolument rien qui puisse le troubler
+jusqu'à notre retour à Paris. Alors, mon intention est de demander de
+seconds délais, de contenir du mieux que je pourrai le président, avec
+le peu de moyens que je retire de tout ceci, et d'armer enfin mes parens
+s'il le faut; car soyez-en bien sûr, il n'y aura que la force qui pourra
+me décider à sacrifier ma fille au scélérat qui la désire ... et si je
+gagne ma cause, en faveur de qui sera-ce?... Connaissez-vous l'homme à
+qui je la destine?... C'est au plus digne de la posséder.... C'est au
+meilleur ami de mon coeur.
+
+
+Notes:
+
+[Footnote 8: Elle fut mariée à quinze ans; elle va de trente-cinq à trente-six,
+lors du moment d'action de ces lettres; elle accoucha d'Aline à seize
+ans: elle est grande, faite à peindre. Les traits les plus doux, les
+plus agréables, pétrie de grâces et de talens.]
+
+[Footnote 9: M. de Blamont avait quinze ans plus que sa femme, indépendamment des
+défauts de caractère assez prononcés dans ses lettres, pour donner une
+juste horreur de lui, il y a peu de figures plus repoussantes; il a le
+regard effrayant, la bouche affreuse, le nez très-long, le front chauve
+et bas, le menton relevé, en perruque depuis son enfance; une taille
+longue, frêle, voûtée, la poitrine plate, un son de voix rauque et
+cassé, et malgré tout cela, beaucoup d'esprit et quelques connaissances.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXVIII.
+
+_Aline à Valcour_.
+
+
+Vertfeuil, ce 8 octobre.
+
+Oh Valcour! vous avez partagé mes peines ... elles ont pénétrées votre
+coeur! Combien me sont précieux les témoignages que vous m'en donnez! Je
+pardonne moins à mon père tout ce qui s'est passé que sa funeste liaison
+avec ce vilain homme. S'il pouvait perdre ce malheureux ami, je suis
+sûre qu'il redeviendrait plus honnête, il a plus d'esprit que ce
+monstre, et pourtant il est entraîné par lui. Perfide effet du vice!...
+Je le haïssais tant, que je croyais que pour séduire, il lui fallait au
+moins des charmes, je me trompais, grand Dieu! vous le voyez, il y
+réussit en n'offrant à nud que sa laideur.
+
+Vous me demandez, mon ami, si l'amour avait autant de part que la
+décence au mouvement qui m'a fait fuir? ah! comment voulez-vous que je
+puisse distinguer entre ces deux effets.... Ce que je crois ... ce que
+je sens, c'est que l'amour les réunit, les confond tous si bien en moi,
+qu'il n'est pas une seule pensée de mon esprit, pas un seul mouvement de
+mon coeur qui ne soit dû à ce premier sentiment; il dirigera toujours
+tous les pas que vous me verrez faire, et quand vous exigerez de moi de
+vous dévoiler des motifs; je ne vous offrirai jamais que mon amour.
+
+J'ai bien pleuré cette pauvre Sophie, quels revers!... Hélas! elle se
+croyait ma soeur, aujourd'hui la voilà fille d'une paysanne trop indigne
+d' elle pour qu'on ose même la lui rendre; elle n'y perdra rien, ma mère
+m'a promis de la regarder toujours comme sa fille, je lui ai juré de
+l'appeler toujours ma mère, et de lui conserver à jamais tous le
+sentimens de ce titre ... et celle à qui je les dois réellement.... Je
+ne la verrai donc jamais?... Qui sait?... Déterville a écrit; nous
+attendons. Ah! comme je ferais de bon coeur le voyage de Bretagne pour
+aller l'embrasser!... Mais je ne voudrais pas qu'elle sut que je lui
+appartins. Je voudrais faire accidentellement connaissance avec elle,
+pour voir si nos caractères se conviendraient.... Si elle finirait par
+m'aimer.... Pour moi, je sens que je l'aime déjà ... ah! chimères que
+tout ceci! Je parierais bien que je ne la verrai de ma vie.... Quelle
+fatalité! que de dérangement!... que de désordre dans une famille cause
+la cupidité d'une malheureuse nourrice; je ne suis pas sévère; mais
+convenez, mon ami, que de telles fautes ne devraient pas rester sans
+punition?
+
+Le comte de Beaulé est revenu nous voir, je l'aime, il vous estime, oh,
+mon ami! quel titre pour être chéri de moi! J'étais d'avis que ma mère
+lui confia nos peines.... Peut-être le fera-t-elle, assurément il nous
+servirait de tout son pouvoir. Julie me disait hier que c'était un
+ancien amant de ma mère.... Quelle histoire! j'en ai ri, le comte est
+bien plus vieux; mais il était jeune encore, quand ma mère entrait dans
+le monde, et ils se connaissent depuis cette époque.... Ah! si jamais
+cette femme respectable avait due s'écarter des devoirs pénibles et
+rigoureux que lui imposoit le ciel, assurément le choix qu'elle aurait
+fait du comte aurait bien excusé ses erreurs. Oh, mon ami! laissez-moi
+rire une minute avec vous, la joie est si peu souvent dans mon coeur,
+que vous devez bien un peu d'indulgence aux courts momens où je m'y
+livre; mais si elle était vraie cette folie que je viens de dire, si
+j'étais la fille du comte de Beaulé ... je gage que vous l'aimeriez
+mieux.... Allons.... Je ne veux plus dire d'extravagances, ma gaieté
+n'est pas assez bien revenue pour cela ... celles-ci sont tellement
+chimériques, que j'ai cru pouvoir me les permettre pour vous amuser un
+instant. S'il est une femme au monde à qui soit dû légitimement les
+titres de chaste et de vertueuse, on peut bien dire que c'est à
+celle-là! et quel mérite elle avait à s'en rendre digne.... Vous le
+savez, mon ami.... Combien de fois lui ai-je vu déplorer dans mes bras
+le poids du fardeau dont elle était accablée.... Si cet homme cruel se
+fut contenté de la négliger, elle eût trouvée dans son indifférence pour
+lui, des raisons de pardonner ces torts-là; mais le pervers....
+Changeons de propos, c'est mon père, et je dois respecter dans lui
+jusqu'à ses écarts.... Hélas! je le ferais sans peine, si ces torts
+n'outrageaient pas la meilleure des mères: mais ce que je dois à
+celle-ci, me fait quelquefois oublier ce qu'exige l'autre, et
+l'obligation de haïr le persécuteur de celle qui m'a porté dans son
+sein, vient souvent m'affranchir des sentimens dus à celui qui m'y
+plaça. Adieu, mon ami, ma tête s'attriste; je ne veux pas vous ennuyer.
+Nos aventures.... La saison qui s'avance, tout cela dérange un peu et
+notre plan de vie et nos promenades ... oh! combien voilà de tems que je
+ne vous ai vu!... Près de sept mois, si vous voulez je vous dirais de
+même en jours, en heures et en minutes; ces affreux intervalles sont mis
+par moi au rang des instans où je ne vis pas.... Ah! si l'on retranchait
+ainsi de sa vie tous ceux où nul plaisir ne doit naître pour nous;
+vivrait-on en tout plus de quatre ans?
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXIX.
+
+_Le chevalier de Meilcourt à Déterville_.[10]
+
+
+Rennes, ce 12 octobre.
+
+Je désirerai, mon cher Déterville, pouvoir répondre, et plus au long, et
+d'une manière plus satisfaisante, à la lettre que vous m'avez fait
+l'amitié de m'écrire, mais enchaîné par des considérations dont je
+dépends essentiellement, je ne puis vous donner sur l'objet de vos
+demandes d'autres lumières que celles qui sont contenues dans le peu de
+lignes que vous allez lire.
+
+Elisabeth de Kerneuil, douée de tous les agrémens de la figure et de
+l'esprit, mais fille d'une mère qui ne pouvait la souffrir, répondit
+fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l'un des premiers
+gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu'ils éprouvèrent
+l'un et l'autre à l'union qu'ils désiraient, furent causes de deux
+malheurs qui out à jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s'est
+expatrié, il a servi quelque tems en Russie.... On l'y croit mort; avant
+que la nouvelle ne s'en répandit, mademoiselle de Kerneuil avait déjà
+fini sa vie d'une manière plus affreuse, elle se tua dès qu'elle vit
+l'impossibilité d'appartenir jamais à l'objet de ses feux.... Son père
+était mort depuis long-tems, sa mère a terminée ses jours deux ans après
+l'événement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de
+Kerneuil était fille unique, les biens ont passés à des collatéraux ...
+c'est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous
+interrogeassiez dans notre province, ne vous répondrai pas avec tant de
+franchise; il altérerait les faits, avec d'autant plus de vraisemblance
+qu'on avait fait courir des bruits très-divers sur cette malheureuse
+aventure ... vous eussiez sans doute désiré plus de détails, mais les
+liens que j'ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon
+cher cousin, j'exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais
+révelé qu'aux personnes qui vous chargent de m'écrire, et que vous
+voudrez bien engager au secret.
+
+
+Note:
+
+[Footnote 10: Cette lettre-ci était incluse dans la suivante.]
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXX.
+
+_Madame de Blamont à Valcour_.
+
+
+Vertfeuille, ce 16 octobre.
+
+Lisez et pleurez avec moi ..., ne le savais-je pas, que je ne
+retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter
+éternellement.... Elle était malheureuse.... Ah comme je l'aurais
+aimé!... elle s'est tuée de désespoir.... Elle était haïe.... Funeste
+erreur!... Tout cela fut-il arrivé sans l'infamie de cette nourrice?
+sans l'affreux projet de mon époux? J'aurais voulu de plus grands
+détails, mais à quoi m'eussent-ils servis?... je l'ai perdu!... je ne la
+verrai jamais!... Il faut étouffer tous les mouvemens de mon coeur, ah!
+j'apprends depuis tant d'années à leur faire violence, qu'un sacrifice
+de plus ne devrait pas me coûter.... Valcour, écrivez-moi ...;
+calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'être, mon coeur
+toujours déçu, veut les secours de l'amitié, il lui faut un sentiment
+réel pour le consoler de toutes illusions qui l'égarent. En vérité,
+c'est un grand malheur d'être organisé moins grossièrement qu'un autre,
+pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de
+plus.
+
+L'excès des précautions que nous sommes obligée de prendre, nous privera
+peut-être de vous écrire aussi souvent que nous le faisions; cet homme
+cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ces manoeuvres
+qui ne me fasse frémir. Cependant, ne vous inquiétez nullement, il ne se
+passera rien de sérieux que vous n'en soyez instruit aussitôt. Adieu,
+plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXXI.
+
+_Valcour à Madame de Blamont_.
+
+
+Paris, ce 22 octobre.
+
+Oui, madame; je l'avoue, trop de sensibilité est un des plus cruels
+présens que nous ait fait la nature; en ce moment, cet exès fait votre
+malheur. Votre âme est d'une délicatesse qu'elle semble toujours voler
+au-devant de toutes les infortunes pour s'en composer des supplices. On
+dirait qu'elle aime à s'en nourrir, et que cette manière d'exister comme
+plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette
+fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des
+maux réels, sans regretter les plaisirs qu'on n'a pu prendre. Avec cette
+façon de penser, on se ferait des peines de tout, et l'on s'y rendrait
+fort malheureux. Sans doute, notre amour pour nos enfans doit être en
+raison du leur pour nous; il me paraîtrait tout aussi déplacé d'aimer un
+enfant qui nous haïrait, qu'il est fou, (pardonnez-moi l'expression,)
+d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des
+rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un être
+inconnu? Peut-être trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs;
+mais il faut impitoyablement enlever à un coeur aussi sensible que le
+vôtre, la facilité perpétuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le
+sein de votre Aline;... de cette Aline qui vous adore, les jouissances
+que la mort de Claire vous dérobe; ah! votre santé m'inquiète bien plus
+que cette perte qui ne doit en vérité vous faire aucune impression!
+voilà une chose réelle à ménager et qu'il ne faut pas sacrifier à des
+chimères; songez que vous vous devez à ménager et qu'il ne faut pas
+sacrifier à des vous-même, à une fille qui ne respire que pour vous, à
+des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que désolerait la plus
+petite altération d'une santé qui leur est si chère; j'apprends avec
+douleur que vous voulez être quelque tems sans me donner de vos
+nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le
+dire; mon coeur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux
+dont cette menace l'accable.... Ne vous occupez que de vous, madame, ne
+pensez qu'à vous, je vous en conjure; je serai consolé de tout, que
+dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez
+moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser
+ignorer.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXXII.
+
+_Valcour à Aline_.
+
+
+Paris, ce 5 novembre.
+
+Quel silence! je n'ai osé le troubler, mais en étais-je plus
+tranquille,... s'il m'était possible de vous voir! je souffrirais bien
+moins de ces privations de lettres ... mais vivre sans vous entendre et
+sans vous contempler, Aline!... concevez-vous la violence de ce
+supplice? et pourquoi ne vous verrais-je? pourquoi ne m'accorderiez-vous
+pas une minute? je sens toute l'étendue de la demande, je ne me rappelle
+qu'en tremblant qu'elle m'a déjà été refusée; mais je trouve dans la
+force de mon amour, le courage de la refaire encore.... Pendant ces
+longues soirées ... 'arriverais déguisé.... Le plus profond mystère
+ensevelirait cette démarche.... Je me jetterais un instant ... un seul
+instant aux pieds de votre respectable mère et aux vôtres, quel calme
+répandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux que
+je dois passer encore loin de vous. Pouvez-vous exiger que ces jours,...
+ces jours infortunés qui vous sont consacrés, s'usent ainsi dans les
+larmes et la douleur?... Ah! qu'il me soit permis d'acheter au prix de
+mon sang cette faveur que j'ose implorer!... que je la paye de ma vie
+s'il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j'abandonne,
+sans regrets, tous les momens qui doivent le suivre. Que me sont ceux où
+je suis condamné à vivre sans vous! en vain, Aline,... en vain fais-je
+tout ce que je peux pour éloigner de moi ce désir violent, il renaît
+sans cesse dans mon coeur, toutes mes idées me le ramènent, je dois
+mourir ou le satisfaire ... ce qui me distraisait autrefois, m'est à
+charge, je parcours les beautés de la nature;... je l'étudie, je cherche
+à la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon
+Aline. Ayez pitié de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour!...
+ne cherchez pas surtout à me calmer par des raisons; mon coeur n'écoute
+plus que le sentiment qui l'entraîne, si vous ne le satisfaites pas
+Aline, vous allez le réduire au désespoir,... et vous n'échapperez pas à
+vos remords.... Votre excès de rigueur aura fait deux malheureux, sans
+que quelques bienséances où vous aurez inutilement sacrifié, vous donne
+une vertu de plus.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXXIII.
+
+_Madame de Blamont à Valcour_.
+
+
+Vertfeuille, ce 12 novembre.
+
+Oui, c'est moi qui réponds; votre Aline est trop faible pour s'en
+charger, vous la faites pleurer;... vous me faites du chagrin, vous vous
+en faites à vous-même, et voilà ce me semble, tout ce qui résulte de ce
+petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous
+donc pas l'impossibilité de votre proposition, et dans la circonstance
+où nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? vous dites que vous
+m'aimez, si cela est, ne cherchez donc pas à me rendre plus malheureuse
+que je ne le suis; doutez-vous que ce ne fut sur moi que retomberait
+l'orage si la démarche était découverte? Ah mon ami! appelez ici au
+secours de votre raison cette délicatesse qui caractérise si bien le
+coeur qui m'a séduit.... Consultez-là, vous verrez si elle vous permet
+de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui
+vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put être
+ignoré, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d'y avoir
+consenti, malgré la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien
+que je n'ai rien à craindre de vous. Votre honnêteté, vos vertus me
+rassurent et l'amant assez délicat pour n'exiger un rendez-vous de sa
+maîtresse qu'en présence même de sa mère, ne deviendra jamais le
+séducteur de celle qu'il aime, ainsi ce n'est pas sur elle que tombent
+mes craintes ... c'est sur vous seul ... vous éloignerez votre
+bonheur.... Que dis-je, vous le détruiriez à jamais. Travaillons plutôt à
+l'obtenir un jour sans mélange, qu'à le goûter ainsi par portion, qu'à
+hasarder pour un moment heureux qui, peut-être, ne réussirait pas, la
+certitude de le savourer bientôt tout entier.... Non , je m'oppose à
+cette fantaisie, je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici à quelque temps
+vous ne m'en parliez plus,... vous qui invitez les autres au courage,...
+est-ce ainsi que vous en faites paraître?... Je vous pardonnerais si
+vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous êtes aimé, vous l'êtes
+uniquement, rien ne peut agiter votre âme, rien ne doit la porter au
+désespoir; songez que c'est moi,... moi qui vous aime peut-être autant
+qu'elle, que c'est moi qui vous défends de vous désespérer, et que c'est
+moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous êtes plus
+sage. Oh pauvre philosophie! est-ce donc de cette manière que tu
+captives le coeur de l'homme, est-ce donc ainsi que tu te rends maître
+de ses passions!... La voilà cette chère Aline, la voilà près de moi,
+qui pleure comme un enfant,... _mais maman_, dit-elle, avec ses deux
+grands yeux tout en larmes,... _il me semble qu'un petit quart
+d'heure_,... eh bien! vous le voyez,... ne la grondez donc pas, elle le
+désire autant que vous, que cette certitude vous calme;... ruais cela ne
+se peut pas, soyez bien sûr que si je n'y voyais pas moi-même les plus
+grands dangers, je l'aurais peut-être imaginé la première, croyez-vous
+que je ne sache pas ce qui peut convenir à l'amour. Je n'ai jamais
+connu, dieu merci, cet espèce de délire, mais je le conçois,
+rassurez-vous donc, _vous êtes aimé_, oui, j'ai voulu que ce mot fut
+tracé par celle même qui l'écrit d'après son coeur, on vous aime, on
+s'occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne détruisez pas l'effet
+de nos soins, et ne cherchez pas à tout perdre pour un instant de
+satisfaction, qui ne servirait peut-être qu'à nous replonger dans un
+abyme de tourmens et de maux.... Oh mon ami! pardonnez-moi.... Je sens
+bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que
+non,... pour m'assurer que vous avez déjà fait le sacrifice de cette
+extravagance.... Oui, dites le moi, j'aime mieux que la victoire soit le
+fruit de votre raison que de mes argumens, à côté du bien que je fais,
+je n'aurais pas du moins le chagrin d'imaginer que je vous tourmente, ma
+jouissance sera toute entière, je serai sûre que vous avez été
+raisonnable par le seul effet de vos réflexions, et je n'ai pas la
+douleur de déchirer votre âme en vous écrivant les miennes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LETTRE XXXIV.
+
+_Déterville à Valcour_.
+
+
+Vertfeuille, ce 15 novembre.
+
+Depuis assez long-temps, tu dois t'être aperçu, mon cher Valcour, que
+quand les lettres sont de moi, il s'agit toujours de quelques nouvelles
+catastrophes.... Eh bien! voilà déjà la tête en l'air.... La philosophie
+hors de ses gonds, comme disait l'autre jour une certaine dame de ta
+connaissance, à propos de ton ridicule projet ... _plus de
+tranquillité,... plus de principes,... plus de bon sens!_.... Qu'il faut
+peu de choses pourtant pour faire un fou d'un homme raisonnable, et
+souvent un être très-sensé de la plus extravagante des créatures. Il me
+prend envie de t'impatienter,... voyons, calculons d'un côté tous les
+événemens que tu dois regarder comme heureux. Secondement, tous ceux qui
+peuvent t'être contraintes; troisièmement, enfin, tous ceux qui ne te
+sont qu'indifférens. Il est bien certain que ce que j'ai à t'apprendre
+est dans l'une de ces trois classes, formons-les; il serait possible
+d'abord que le président fut revenu; qu'Aline fut enlevée,... possible
+qu'il se fut mis à la raison, qu'on t'attendit pour un mariage ...
+extrêmement simple, que des inconnus fussent fortuitement arrivés à
+Vertfeuille, et nous eussent appris des choses très-extraordinaires;
+n'est-il pas vrai, mon cher, que tous ces incidens sont dans la classe
+des choses possibles? eh bien! calme tes craintes sur le premier; ne te
+livre pas tout-à-fait au doux espoir du second, et écoute pacifiquement
+le troisième.
+
+Le soir que madame de Blamont t'écrivit, nous étions, elle, Aline,
+Eugénie et moi, à raisonner sur ta folie; M. de Beaulé jouait aux échecs
+avec madame de Senneval, il était environ huit heures du soir, le ciel
+très-obscur se remettait à peine d'un ouragan épouvantable, lorsque
+tout-à-coup nous entendîmes un homme à cheval, faire retenir la cour de
+son fouet ... de ses cris, et appeler à lui de toutes ses forces.... On
+ouvre les portes, les valets courent.--On éclaire, madame de Blamont
+frémit, Aline et elle s'imaginent revoir encore le terrible objet de
+leurs craintes, le comte lui-même tout _échec_ et _mât_ qu'il est, vole
+avec moi à la suite des valets, et nous amenons enfin dans le premier
+anti-chambre, un malheureux domestique mouillé jusqu'aux os, crotté
+par-dessus la tête, qui nous demande s'il est dans la route d'Orléans?
+et s'il lui reste bien du chemin à faire pour arriver dans cette
+ville?--Beaucoup, et d'où venez-vous?--de Lyon, nous allons à petite
+journée à Paris, mon maître qui me suit avec sa femme a voulu passer par
+la route d'Orléans, et ce maudit caprice est cause que nous voilà
+perdus. Je connais l'autre chemin, point du tout celui-ci.... La nuit
+est venue.... Un temps du diable, marchant en tête de la voiture, j'ai
+égaré le postillon qui me suivait, parce que je m'égarais moi-même, et
+nous voilà à présent je ne sais où;--chez d'honnêtes gens.--Je le vois
+bien, mais nous aimerions mieux être à l'auberge; parce que mon maître
+qui voyage _incognito_, entendez-vous, ne veut gêner personne, et il
+n'acceptera sûrement jamais l'asyle que vous allez avoir la politesse de
+lui offrir.--Et où est-il votre maître?--A deux cents pas d'ici, au coin
+de l'avenue, s'il y avait eu seulement une chaumière, il s'y serait
+arrêté; mais il n'y a que des arbres, il m'a envoyé devant pour tacher
+d'obtenir quelqu'éclaircissemens sur la route qu'il nous faut
+prendre.--Allez le chercher, lui a dit le comte, et dites-lui que madame
+la présidente de Blamont, dans la terre de laquelle il est, serait
+très-fâchée qu'il ne lui fit pas l'honneur de venir souper chez
+elle.--Ma foi, monsieur, vous nous rendez la vie, vive les honnêtes gens
+morbleu, si j'étais tombé dans une caverne de voleurs, on ne m'aurait
+pas tant fait de politesse, et l'écuyer fidèle revole vers son maître,
+pendant que le comte s'empresse d'apprendre à madame de Blamont la
+liberté qu'il vient de se permettre, en offrant sa maison à ces
+voyageurs égarés. Cette femme charmante que l'on sert quand on lui
+prépare le plaisir de faire une bonne oeuvre, a comme tu crois, sonné
+bien vite pour donner des ordres, on a allumé des flambeaux, et on a
+couru au-devant de la voiture pour la conduire plus sûrement à la
+maison; un quart-d'heure après, les portes du salon se sont ouvertes, et
+nous avons vus paraître un jeune homme d'environ 27 ans, nous présentant
+comme lui appartenant une femme de 17 à 18 ans, et nous offrant l'un et
+l'autre à côté des traits les plus doux et les plus réguliers, le ton le
+meilleur et le plus honnête.
+
+[Illustration: _Quelles grâces je rends à la fortune de l'accident qui
+m'arrive_.]
+
+Quelles grâces ne dois-je pas rendre à la fortune, madame, a dit le
+jeune homme à la maîtresse du logis, de l'accident qui nous arrive,
+puisqu'à lui seul est dû le bonheur inespéré pour moi de vous offrir mon
+respect; je ne vous demanderais qu'un guide, madame, si mes chevaux
+n'étaient pas rendus, et si j'osais ravir à votre coeur le charme que je
+lui vois goûter à l'hospitalité qu'il nous donne; et pendant ce tems là,
+la jeune femme s'exprimait avec encore plus d'agrément et de facilité.
+Elle était habillée à l'anglaise, un élégant chapeau de paille sur les
+yeux, la taille mince et bien prise, de très-beaux cheveux noirs,
+négligemment attachés par un ruban rose, une vivacité extraordinaire
+dans les yeux; le nez un peu aquilin, de belles dents, de très-jolis
+détails, et une finesse étonnante dans les traits.... On s'est assis, on
+a jasé un instant, et on s'est mis à table.... Vous alliez à Paris,
+monsieur, a dit madame de Blamont, au jeune homme?--Non, madame, je
+ramène ma femme au sein de sa famille, dans la province du Mans, et je
+rejoins mon corps après l'y avoir laissée; êtes-vous des nôtres, a dit
+le général Beaulé, servez-vous dans la cavalerie?--Non, monsieur, je
+suis capitaine au régiment de Navarre, et je vais le retrouver à Calais,
+après avoir remis ma femme entre les mains de sa mère; nous venons de
+voir, en Dauphiné, un vieil oncle à moi, qui voulait nous embrasser
+avant que de mourir, et qui nous a laissé douze mille livres de
+rente.--Voilà le voyage bien-payé, a dit madame de Senneval.--Oui,
+madame, si quelque chose pouvait payer la mort des gens qu'on aime et
+qui nous tiennent d'aussi près. Au dessert, _Léonore_, c'est le nom de
+cette charmante aventurière, a eu un petit moment de vapeur;
+_Sainville_, son époux, a volé à elle.... Ne vous alarmez pas, madame,
+a-t-il dit à madame de Blamont, ce sont des accidens de jeune femme, qui
+doivent peu surprendre dans les premières années d'un mariage; nous vous
+demandons la permission de nous retirer.... Et ils sont montés tous les
+deux dans l'appartement qui leur était destiné. Comme Léonore n'a point
+de femme avec elle, madame de Blamont lui a envoyé les siennes; elle les
+a remercié très honnêtement, et ne s'en est point servi.
+
+Revenus tous du premier étonnement de cette aventure, il nous a été
+impossible de ne pas entrevoir des contradictions dans le récit de nos
+voyageurs; d'abord le valet nous dit qu'ils viennent de Lyon, et qu'ils
+vont à Paris.--Le maître, ou qu'il oublie l'ordre donné à son valet, ou
+qui a peut-être négligé de lui en donner un, nous assure, au contraire,
+que c'est du Dauphiné qu'il vient, et que c'est vers le Maine que leurs
+pas se dirigent. La tournure de la jeune personne nous parut d'ailleurs
+un peu suspecte. Elle a le ton gracieux et poli, sans doute, l'air de
+l'excellente éducation. Mais en l'examinant un peu mieux, on voit qu'il
+y a plus d'art que de nature dans ce qui lui donne les dehors de la
+bonne compagnie. Ses manières sont étudiées, ses gestes arrangés, sa
+prononciation belle, mais affectée; elle est compassée dans ses
+mouvemens, et au travers de tout cela, cependant on trouve de la candeur
+et de la modestie. Le jeune homme est d'une très-jolie figure, brun, un
+peu hâlé, lestement fait, de très-beaux yeux, les cheveux superbes, son
+ton est moins maniéré que celui de la personne qui l'accompagne, mais on
+voit qu'il connaît celui du monde, et qu'il a tout ce qu'il faut pour y
+réussir. Au milieu de nos combinaisons, le comte chercha le nom de
+_Sainville_ dans l'état du régiment de Navarre, et ne le trouva point.
+Nos soupçons redoublèrent.... Nous demandâmes l'ordre qu'ils avaient
+donné à leurs gens. Ils leur avaient dit de s'informer de l'instant où
+madame de Blamont serait visible le lendemain matin, d'entrer chez eux
+une heure avant, et qu'ils partiraient immédiatement après avoir pris
+congé de la maîtresse du château.--Parbleu, dit le comte de Beaulé, ce
+sont-la deux aventuriers, je le parie, il faut qu'ils nous payent
+l'hospitalité par le récit de leur histoire.
+
+Un moment, par délicatesse, madame de Blamont s'oppose à ce projet; elle
+craignait que cela ne les fâchât; plus il y a de contradictions dans ce
+qu'ils disent, plus il est clair, objectait-elle, que leur intention est
+de se cacher, le valet en est convenu, il nous a dit que son maître
+voyageait mystérieusement, ne les contraignons pas à nous avouer leur
+secret. Cette hospitalité que nous leur accordons, ne nous oblige qu'à
+des égards;... nous y manquerions, ce me semble, en les forçant à se
+dévoiler.--Mais il ne s'agit que de leur proposer, a dit madame de
+Senneval; si cela les afflige, nous les laisserons partir sans leur en
+parler davantage: et si, dans un cas contraire, ils viennent à y
+consentir, pourquoi nous priver de cet amusement? Eugénie proposa de
+faire questionner leurs gens, madame de Blamont ne le voulut pas, et
+définitivement la résolution prise fut, que la maîtresse du logis irait
+elle-même voir la jeune femme le lendemain matin; qu'elle commencerait
+par l'inviter a se reposer quelques jours à Vertfeuille;
+qu'insensiblement elle lui laisserait apercevoir l'intérêt qu'elle
+prenait à cette belle voyageuse, et le désir qu'elle aurait de la
+connaître plus particulièrement.... Mais timide, comme tu la sais, elle
+n'osa jamais faire cette visite seule, et je fus choisi pour l'y
+accompagner. Comme elle avait fait dire exprès qu'il ferait jour chez
+elle à neuf heures, afin d'être sûre de les trouver levés à huit et
+demies; nous y passâmes à cette heure, leur toilette était achevée, et
+ils se préparaient à descendre.... Ils témoignèrent combien ils étaient
+honteux d'être prévenus. Les politesses furent réciproques de part et
+d'autres. Madame de Blamont engagea la conversation avec beaucoup
+d'adresse; le mari et la femme, tous deux remplis d'esprit, la le
+vinèrent, et loin de se refuser à ce qu'on paraissait désirer d'eux, ils
+témoignèrent, sans la moindre contrainte, qu'ils étaient trop heureux de
+pouvoir reconnaître, par une aussi faible marque d'obéissance, toutes
+les attentions dont on les comblait:--n'imaginant pas que nous pouvions
+vous intéresser à ce point, madame, dit Sainville, vous nous pardonnerez
+d'avoir un peu déguisé le vrai en arrivant hier chez-vous. Il est des
+choses que l'on peut cacher, sans offenser en rien ceux avec qui l'on
+les déguise, en ne nous refusant point aujourd'hui aux éclaircissemens
+que vous exigez, peut-être serons-nous même encore, contrains à quelques
+restrictions; mais comme elles ne diminueront en rien la singularité de
+nos récits; vous nous, les pardonnerez, madame, bien sûr que
+l'exactitude la plus entière guidera tous nos autres détails....
+Contente de ce qu'elle obtenait, madame de Blamont n'osa pas appuyer
+d'avantage; et il fut convenu que l'on ferait un déjeuner dînatoire,
+qui, nous formant une plus grande journée, nous donnerait le temps de
+prêter toute notre attention aux aventures que nous devions entendre. On
+se mit donc à table de très-bonne heure, et dès que l'on fut rentrés
+dans le sallon, la compagnie s'étant rangée en demi-cercle, autour de
+ces deux jeunes personnes, Sainville commença son récit dans les termes
+suivans.
+
+Le courier part, l'heure presse, tu permettras, mon cher Valcour, que ce
+long détail fasse le sujet de ma prochaine lettre, et je t'embrasse.
+
+
+_Fin de la seconde partie_.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Aline et Valcour, tome 1, by D.A.F. de Sade
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR, TOME 1 ***
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+Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe. - From images
+generously made available by gallica (Bibliotheque nationale
+de France) at http://gallica.bnf.fr.
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Aline et Valcour, tome 1, by D.A.F. de Sade
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aline et Valcour, tome 1
+ ou le roman philosophique
+
+Author: D.A.F. de Sade
+
+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16885]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR, TOME 1 ***
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+Produced by Marc D'Hooghe.
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+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
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+<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. -->
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+<h1>ALINE ET VALCOUR</h1>
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+<h2><i>ou</i></h2>
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+<h2>LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.</h2>
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+<h4>par</h4>
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+<h2>D.A.F. DE SADE</h2>
+
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+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>TOME PREMIER.</h3>
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+<h4>PREMI&Egrave;RE PARTIE.</h4>
+
+
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+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+<div class="figcenter" style="width: 334px;">
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+alt="Illustration: J';eacute;tais le seul coupable, h&eacute;las!..." title="" />
+</div>
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+<hr style="width: 65%;" />
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+
+<h2>ALINE ET VALCOUR</h2>
+
+<h4><i>ou</i></h4>
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+<h2>LE ROMAN</h2>
+
+<h2>PHILOSOPHIQUE.</h2>
+
+<h5>&Eacute;crit &agrave; la Bastille un an avant la R&eacute;volution de France</h5>
+
+<h5>ORN&Eacute; DE SEIZE GRAVURES.</h5>
+
+<h5>1795.</h5>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Cum dare conantur prius oras pocula circum</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Contingunt mellis dulci flavoque liquore,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ut puerum aetas improvida ludificetur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Labrorum tenus; interea perpotet amarum</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Absinthy laticem deceptaque non capiatur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sed potius tali tacta recreata valescat.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 18em;">Luc. Lib. 4.</span><br />
+</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h4>AVIS DE L'&Eacute;DITEUR.</h4>
+
+
+<p>C'est avec raison que l'on peut regarder la collection de ces lettres
+comme un des plus piquans ouvrages qui ait paru depuis longtems; jamais,
+on peut le dire, des contrastes aussi singuliers ne furent trac&eacute;s par le
+m&ecirc;me pinceau, et si la vertu s'y fait adorer par la mani&egrave;re int&eacute;ressante
+et vraie dont elle est pr&eacute;sent&eacute;e, assur&eacute;ment les couleurs effroyables
+dont on s'est servi pour peindre le vice ne manqueront pas de le faire
+d&eacute;tester; il est difficile de le mettre en sc&egrave;ne sous une plus
+effroyable phisionomie. De l'assemblage de tant de diff&eacute;rens caract&egrave;res,
+sans cesse aux prises les uns avec les autres, devaient r&eacute;sulter des
+aventures inou&iuml;es; aussi pouvons-nous assurer qu'aucune anecdotes
+r&eacute;elles ..., qu'aucun m&eacute;moires, qu'aucun romans, n'en contient de plus
+singuli&egrave;res, et nulle part, sans doute, on ne verra l'int&eacute;r&ecirc;t cro&icirc;tre,
+et se soutenir, avec autan d'adresse et de chaleur. Ceux qui aiment les
+voyages trouveront &agrave; se satisfaire, et l'on peut les assurer que rien
+n'est exact comme les deux diff&eacute;rens tours du monde, fait en sens
+contraires par <i>Sainville</i> et par <i>L&eacute;onore</i>. Personne n'est encore
+parvenu au royaume de <i>Butua</i>, situ&eacute; au centre de l'Afrique; notre
+auteur seul a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans ces climats barbares: ici ce n'est plus un
+roman, ce sont les notes d'un voyageur exact, instruit, et qui ne
+raconte que ce qu'il a vu; si par des fictions plus agr&eacute;ables il veut &agrave;
+<i>Tamo&eacute;</i> consoler ses lecteurs des cruelles v&eacute;rit&eacute;s qu'il a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de
+peindre &agrave; <i>Butua</i>, doit-on lui en savoir mauvais gr&eacute;! Nous ne voyons
+qu'une chose de malheureuse &agrave; cela, c'est que tout ce qu'il y a de plus
+affreux soit dans la nature, et que ce ne soit que dans le pays des
+chim&egrave;res que se trouve seulement le juste et le bon. Quoiqu'il en soit,
+le contraste de ces deux gouvernemens plaira sans doute, et nous sommes
+bien parfaitement convaincus de l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il doit produire. Nous
+attendons le m&ecirc;me effet de la liaison de tous les personnages &eacute;tablis
+dans ces lettres, et du rapport, plein d'art, que les uns ont avec les
+autres; malgr&eacute; leur &eacute;tonnante disproportion. Leurs principes devaient
+&ecirc;tre oppos&eacute;s comme leur phisionomie, et si l'on s'est permis d'en
+&eacute;tablir de bien forts, cela n'a jamais &eacute;t&eacute; que pour faire voir avec quel
+ascendant, et en m&ecirc;me-tems avec quelle facilit&eacute; le langage de la vertu
+pulv&eacute;rise toujours les sophismes du libertinage et de l'impi&eacute;t&eacute;. L'id&eacute;e
+d'adoucir, et quelques discours et quelques nuances, s'est plus d'une
+fois pr&eacute;sent&eacute;e, nous en convenons; mais l'aurions-nous pu sans
+affaiblir? Ah! quelque prononc&eacute; que soit le vice, il n'est jamais &agrave;
+craindre que pour ses sectateurs, et s'il triomphe il n'en fait que plus
+d'horreur &agrave; la vertu: rien n'est dangereux comme d'en adoucir les
+teintes; c'est le faire aimer que de le peindre &agrave; la mani&egrave;re de
+Cr&eacute;billon, et manquer par cons&eacute;quent le but moral que tout honn&ecirc;te homme
+doit se proposer en &eacute;crivant.</p>
+
+<p>Ce que cet ouvrage &agrave; de singulier encore, c'est d'avoir &eacute;t&eacute; fait &agrave; la
+bastille. La mani&egrave;re dont, &eacute;cras&eacute; par le despotisme minist&eacute;riel, notre
+auteur pr&eacute;voyait la r&eacute;volution, est fort extraordinaire, et doit jeter
+sur son ouvrage une nuance d'int&eacute;r&ecirc;t bien vive. Avec tant de droit &agrave;
+exciter la curiosit&eacute; du public, avec un style pur, toujours fleuri, par
+tout original; avec la r&eacute;union dans le m&ecirc;me ouvrage de trois genres:
+<i>comique, sentimental et &eacute;rotique</i>; nous sommes bien s&ucirc;rs que cette
+&eacute;dition va nous &ecirc;tre enlev&eacute;e sur-le-champ; demand&eacute;e de toutes parts,
+parce qu'on conna&icirc;t la plume de l'auteur; &agrave; peine en pourrons nous
+r&eacute;pandre &agrave; Paris, et nous sentons d&eacute;j&agrave; le regret de ne l'avoir pas
+multipli&eacute;e d'avantage. Nous exhortons ceux qui n'auront pu s'en procurer
+des exemplaires &agrave; prendre un peu de patience, la seconde &eacute;dition est
+d&eacute;j&agrave; sous nos presses.</p>
+
+<p>Cependant nous aurons des critiques, des contradicteurs et des ennemis,
+nous n'en doutons pas;</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;"><i>C'est un danger d'aimer les hommes,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;"><i>C'est un tort de les &eacute;clairer.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Tan pis pour ceux qui condamneront cet ouvrage, et qui ne sentiront pas
+dans quel esprit il a &eacute;t&eacute; fait: esclaves des pr&eacute;jug&eacute;s et de l'habitude,
+ils feront voir que rien n'agit en eux que l'opinion, et que le flambeau
+de la philosophie ne luira jamais &agrave; leurs yeux.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h4>ESSENTIEL A LIRE.</h4>
+
+
+<p><i>L'auteur croit devoir pr&eacute;venir qu'ayant c&eacute;d&eacute; son manuscrit lorsqu'il
+sortit de la Bastille, il a &eacute;t&eacute; par ce moyen hors d'&eacute;tat de le
+retoucher; comment d'apr&egrave;s cet inconv&eacute;nient, l'ouvrage &eacute;crit depuis sept
+ans, pourrait-il &ecirc;tre &agrave;</i> l'ordre du jour<i>? Il prie donc ses lecteurs de
+se reporter &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il a &eacute;t&eacute; compos&eacute;, et ils y trouveront alors
+des choses bien extraordinaires; il les invite &eacute;galement &agrave; ne le juger
+qu'apr&egrave;s l'avoir bien exactement lu d'un bout &agrave; l'autre; ce n'est ni sur
+la phisionomie de tel ou tel personnage, ni sur tel ou tel syst&egrave;me
+isol&eacute;, qu on peut asseoir son opinion sur un livre de ce genre; l'homme
+impartial et juste ne prononcera jamais que sur l'ensemble.</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>ALINE ET VALCOUR.</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE PREMI&Egrave;RE.</h3>
+
+<h5><i>D&eacute;terville &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, 3 Juin 1778.</p>
+
+<p>Nous soup&acirc;mes hier, Eug&eacute;nie et moi, chez ta divinit&eacute;, mon cher
+Valcour.... Que faisais-tu?... Est-ce jalousie?... Est-ce bouderie?...
+Est-ce crainte?... Ton absence fut pour nous une &eacute;nigme, qu'Aline ne put
+ou ne voulut pas nous expliquer, et dont nous e&ucirc;mes bien de la peine &agrave;
+comprendre le mot. J'allais demander de tes nouvelles, quand deux grands
+yeux bleus respirant &agrave; la fois l'amour et la d&eacute;cence, vinrent se fixer
+sur les miens, et m'avertir de feindre.... Je me tus; peu apr&egrave;s je
+m'approchai; je voulus demander raison du myst&egrave;re. Un soupir et un signe
+de t&ecirc;te furent les seules r&eacute;ponses que j'obtins. Eug&eacute;nie ne fut pas plus
+heureuse; nous ne press&acirc;mes plus; mais madame de Blamont soupira, et je
+l'entendis: c'est une m&egrave;re d&eacute;licieuse que cette femme, mon ami; je doute
+qu'il soit possible d'avoir plus d'esprit, une &acirc;me plus sensible, autant
+de gr&acirc;ces, dans les mani&egrave;res, autant d'am&eacute;nit&eacute; dans les moeurs. Il est
+bien rare qu'avec autant de connaissances, on soit en m&ecirc;me-tems si
+aimable. J'ai presque toujours remarqu&eacute; que les femmes instruites ont
+dans le monde une certaine rudesse, une sorte d'appr&ecirc;t qui fait acheter
+cher le plaisir de leur soci&eacute;t&eacute;. Il semble qu'elles ne veuillent avoir
+de l'esprit que dans leur cabinet, ou que n'en trouvant jamais assez
+dans ceux qui les entourent, elles ne daignent pas s'abaisser, jusqu'&agrave;
+montrer celui qu'elles poss&egrave;dent.</p>
+
+<p>Mais combien est diff&eacute;rente de ce portrait l'adorable m&egrave;re de ton Aline!
+En v&eacute;rit&eacute;, je ne m'&eacute;tonnerais pas qu'une telle femme, quoi-qu'&acirc;g&eacute;e de
+trente-six ans, f&icirc;t encore de grandes passions.</p>
+
+<p>Pour M. de Blamont, pour cet indigne &eacute;poux d'une trop digne femme, il
+fut tranchant, syst&eacute;matique, et bourru comme s'il e&ucirc;t si&eacute;g&eacute; sur les
+fleurs de lys; il se d&eacute;cha&icirc;na contre la tol&eacute;rance, fit l'apologie de la
+torture, nous parla avec une sorte de jouissance d'un malheureux que ses
+confr&egrave;res et lui faisaient rouer le lendemain; nous assura que l'homme
+&eacute;tait m&eacute;chant par nature, qu'il n'&eacute;tait rien qu'on ne d&ucirc;t faire pour
+l'encha&icirc;ner; que la crainte &eacute;tait le plus puissant ressort des
+monarchies, et qu'un tribunal charg&eacute; de recevoir des d&eacute;lations, &eacute;tait un
+chef-d'oeuvre de politique. Ensuite il nous entretint d'une terre qu'il
+venait d'acheter, de la sublimit&eacute; de ses droits, et sur-tout du projet
+qu'il a d'y rassembler une m&eacute;nagerie, dont je te r&eacute;ponds bien qu'il sera
+la plus m&eacute;chante b&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il arriva, quelques minutes avant de servir, une autre esp&egrave;ce d'individu
+court et quarr&eacute;, l'&eacute;chine orn&eacute;e d'un juste-au-corps de drap olive, sur
+lequel r&eacute;gnait, du haut en bas, une broderie large de huit pouces, dont
+le dessin me parut &ecirc;tre celui que Clovis avait sur son manteau royal. Ce
+petit homme poss&eacute;dait un fort grand pied affubl&eacute; sur de hauts talons, au
+moyen desquels s'appuyaient deux jambes &eacute;normes. En cherchant &agrave;
+rencontrer sa taille, on ne trouvait qu'un ventre; d&eacute;sirait-on une id&eacute;e
+de sa t&ecirc;te? on n'apercevait qu'une perruque et une cravate, du milieu
+desquelles s'&eacute;chappait, de tems &agrave; autre, un fausset discordant qui
+laissait &agrave; soup&ccedil;onner si le gosier dont il &eacute;manait, &eacute;tait effectivement
+celui d'un humain, ou d'une vieille perruche. Ce ridicule mortel
+absolument conforme &agrave; l'esquisse que j'en trace, se fit annoncer M.
+d'Olbourg. Un bouton de rose qu'Aline, au m&ecirc;me instant, jetait &agrave;
+Eug&eacute;nie, vint troubler malheureusement les loix de l'&eacute;quilibre que
+s'&eacute;tait impos&eacute;es le personnage, pour en d&eacute;duire sa r&eacute;v&eacute;rence d'entr&eacute;e.
+Il heurta le bouton de rose, et d&eacute;finitivement nous arriva par la t&ecirc;te.
+Ce choc inattendu, cet &eacute;branlement subit des masses, avait un peu
+d&eacute;rang&eacute; les attraits factices; la cravate vola d'un c&ocirc;t&eacute;, la perruque de
+l'autre, et le malheureux ainsi r&eacute;pandu et d&eacute;garni, excita dans ma folle
+Eug&eacute;nie une attaque de rire &agrave; tel point spasmodique, qu'on fut oblig&eacute; de
+l'emporter dans un cabinet voisin o&ugrave; je crus qu'elle s'&eacute;vanouirait....
+Aline se contint; le Pr&eacute;sident se f&acirc;cha; M. de Blamont se mordait les
+l&egrave;vres pour ne pas &eacute;clater, et se confondait en marques d'int&eacute;r&ecirc;t....
+Deux laquais ramasserent le petit homme qui, semblable &agrave; une tortue
+retourn&eacute;e, ne pouvait plus reprendre l'&eacute;lasticit&eacute; n&eacute;cessaire &agrave; se
+r&eacute;tablir sur son plat. On le rembo&icirc;ta dans sa perruque; la cravate fut
+artistement renou&eacute;e; Eug&eacute;nie reparut, et l'annonce du souper vint
+heureusement tout remettre en ordre, en obligeant chacun &agrave; ne plus
+s'occuper que d'une m&ecirc;me id&eacute;e.</p>
+
+<p>Les politesses marqu&eacute;es du Pr&eacute;sident au petit homme, l'assurance
+ult&eacute;rieure que je re&ccedil;us, qu'il avait cent mille &eacute;cus de rente, ce que
+j'aurais pari&eacute; sur sa figure; la contrainte d'Aline, l'air souffrant de
+madame de Blamont, les efforts qu'elle faisait pour dissiper sa chere
+fille, pour emp&ecirc;cher qu'on ne s'aper&ccedil;&ucirc;t de la g&ecirc;ne dans laquelle elle
+&eacute;tait; tout me convainquit que ce malheureux traitant &eacute;tait ton rival,
+et rival d'autant plus &agrave; craindre, qu'il me parut que le Pr&eacute;sident en
+&eacute;tait engou&eacute;.</p>
+
+<p>O mon ami, quel assemblage!... Unir &agrave; un mortel si prodigieusement
+ridicule, une jeune fille de dix-neuf ans, faite comme les Gr&acirc;ces,
+fra&icirc;che comme H&eacute;b&eacute;, et plus belle que Flore! A la stupidit&eacute; m&ecirc;me oser
+sacrifier l'esprit le plus tendre et le plus agr&eacute;able; adapter &agrave; un
+volume &eacute;pais de matiere l'&acirc;me la plus d&eacute;li&eacute;e* et la plus sensible;
+joindre &agrave; l'inactivit&eacute; la plus lourde, un &ecirc;tre p&ecirc;tri de talens, quel
+attentat, Valcour!... Oh non, non ... ou la Providence est insensible,
+ou elle ne le permettra jamais.... Eug&eacute;nie devint sombre si-t&ocirc;t qu'elle
+soup&ccedil;onna le forfait. Folle, &eacute;tourdie, un peu m&eacute;chante m&ecirc;me, mais pr&ecirc;te
+&agrave; donner son sang &agrave; l'amiti&eacute;, elle passa rapidement de la joie &agrave; la plus
+extr&ecirc;me col&egrave;re, d&egrave;s que je lui eus fait part de mes soup&ccedil;ons.... Elle
+regarda son amie, et des larmes coul&egrave;rent sur ces joues de roses que
+venait d'&eacute;panouir la ga&icirc;t&eacute;. Elle engagea sa m&egrave;re &agrave; se retirer de bonne
+heure; elle n'y pouvait tenir, et si ce forfait &eacute;tait r&eacute;el, il n'y avait
+rien, disait-elle en frappant des pieds, qu'elle ne fit pour l'emp&ecirc;cher.
+Mais Aline s'obstinait au silence ... madame de Blamont ne faisait que
+soupirer quand je l'interrogeais; et nous nous retir&acirc;mes.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, mon cher Valcour, l'&eacute;tat dans lequel j'ai laiss&eacute; les choses; tu
+dois &agrave; ma sinc&egrave;re amiti&eacute; de m'instruire de tout ce que tu peux savoir de
+plus; attends tout de la mienne, de celle d'Eug&eacute;nie, et sois convaincu
+que le bonheur qui s'apr&ecirc;te pour nous, ne peut r&eacute;ellement &ecirc;tre parfait,
+tant que nous supposerons des obstacles &agrave; celui d'Aline et au tien.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE SECONDE.</h3>
+
+<h5><i>Aline &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">6 Juin.</p>
+
+<p>De quelles expressions me servir? Comment adoucirai-je le coup qu'il
+faut que je vous porte? Mes sens se troublent, ma raison m'abandonne, je
+n'existe plus que par le sentiment de ma douleur.... Pourquoi vous ai-je
+vu? pourquoi ces traits charmans ont-ils p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans mon &acirc;me? Pourquoi
+m'avez-vous entra&icirc;n&eacute;e dans l'ab&icirc;me avec vous? H&eacute;las! que nos instans de
+bonheur ont &eacute;t&eacute; courts! Qui sait, grand Dieu! qui sait quelles sont les
+bornes de ceux qui doivent les suivre? Mon ami, il faut ne nous plus
+voir.... Le voil&agrave; dit, ce mot cruel; j'ai pu le tracer sans mourir!...
+Imitez mon courage. Mon p&egrave;re a parl&eacute; en ma&icirc;tre, il veut &ecirc;tre ob&eacute;i. Un
+parti se pr&eacute;sente, ce parti lui convient, cela suffit; ce n'est pas mon
+aveu qu'il demande, c'est son int&eacute;r&ecirc;t qu'il consulte, et le sacrifice
+entier de tous mes sentimens doit &ecirc;tre fait &agrave; ses caprices. N'accusez
+point ma m&egrave;re, il n'y a rien qu'elle n'ait dit, rien qu'elle n'ait fait,
+rien qu'elle n'imagine encore.... Vous savez comme elle aime sa fille,
+et vous n'ignorez pas non plus les sentimens de tendresse qu'elle
+&eacute;prouve pour vous.... Nos larmes se sont m&ecirc;l&eacute;es.... Le barbare les a
+vues, et n'en a point &eacute;t&eacute; attendri.... O mon ami! je crois que
+l'habitude de juger les autres, rend n&eacute;cessairement dur et cruel. &laquo;C'est
+un parti convenable, madame, a-t-il dit en fureur &agrave; ma m&egrave;re: je ne
+souffrirai point que ma fille le manque. d'Olbourg est mon ami depuis
+vingt-cinq ans, et il a cent mille &eacute;cus de rente; toutes vos petites
+consid&eacute;rations peuvent-elles balancer un argument de cette force?
+Epouse-t-on par amour aujourd'hui?... C'est par int&eacute;r&ecirc;t, ces seules lois
+doivent assortir les noeuds de l'hymen; h&eacute;, qu'importe de s'aimer,
+pourvu qu'on soit riche! L'amour donne-t-il de la consid&eacute;ration dans le
+monde? Non, en v&eacute;rit&eacute;, madame, c'est la fortune, et l'on ne vit point
+sans consid&eacute;ration. D'ailleurs, qu'a donc mon ami d'Olbourg pour
+inspirer de l'&eacute;loignement &agrave; votre fille? (Oh, Valcour, je voudrais que
+vous le vissiez!) Est-ce parce que ce n'est pas un de ces freluquets du
+jour, qui, faisant croire &agrave; une jeune personne qu'ils en sont &eacute;pris
+uniquement parce qu'ils la savent riche, &eacute;pousent la dot et laissent la
+fille? ou peut-&ecirc;tre ce sont les talens et l'esprit qui vous s&eacute;duisent.
+Quoi! parce qu'un homme aura fait quelques com&eacute;dies, quelques
+&eacute;pigrammes, qu'il aura lu Hom&egrave;re et Virgile, il poss&eacute;dera, de ce moment,
+tout ce qu'il faut pour faire le bonheur de votre fille!&raquo;</p>
+
+<p>Vous voyez, mon ami, sur qui tombait ce dernier sarcasme; mais le cruel
+craignant que nous ne l'eussions pas encore entendu: &laquo;Je vous prie
+r&eacute;pliqua-t-il, en col&egrave;re, madame, d'&eacute;crire sur-le-champ &agrave; M. de Valcour
+que ses visites m'honorent infiniment, sans doute, mais qu'il m'obligera
+pourtant de les supprimer; je ne veux pas donner ma fille &agrave; un homme qui
+n'a rien.&mdash;Sa naissance, reprit ma m&egrave;re, vaut mieux que la mienne.&mdash;Je
+le sais bien, madame; voil&agrave; toujours l'orgueil des filles de condition;
+avec elles la naissance fait tout. Voulez-vous que ma fille &eacute;prouve avec
+son Valcour ce qui m'est arriv&eacute; avec vous? Epouser du parchemin?... A
+quoi me sert, je vous prie, celui que vous m'avez donn&eacute;?... J'aimerais
+mieux vingt-cinq mille francs par an, que toutes ces g&eacute;n&eacute;alogies, qui
+comme les vers phosphoriques, ne brillent que par l'obscurit&eacute;, ne sont
+illustres que parce qu'on n'en voit pas l'origine, et dont on peut dire
+tout ce qu'on veut, parce que le bout manque. Valcour est d'une bonne
+maison, je le sais, il a de plus un puissant m&eacute;rite &agrave; vos yeux, il est
+passionn&eacute; pour les belles-lettres; mais moi, que cette consid&eacute;ration
+touche fort peu ... je veux de l'argent, et il n'a pas le sou. Voil&agrave; sa
+sentence, apprenez-la lui, je vous le conseille&raquo;. A ces mots, il a
+disparu, et nous a laiss&eacute;es, ma m&egrave;re et moi, dans les larmes. Cependant
+mon ami, car il faut que je r&eacute;pande un peu de baume sur les blessures
+que je viens de faire, l'espoir n'est pas encore banni de mon coeur, et
+cette m&egrave;re respectable, que j'idol&acirc;tre, et qui vous aime, me charge
+positivement de vous dire qu'elle ne veut pas que vous vous
+d&eacute;sesp&eacute;riez.... Elle est presque s&ucirc;re d'obtenir du tems, et dans des
+circonstances commes celles o&ugrave; nous sommes, le tems fait beaucoup.
+Rendez-vous donc aux ordres de mon p&egrave;re; ne venez plus, mais
+&eacute;crivez-nous. Une affaire de la plus grande importance encha&icirc;nera le
+Pr&eacute;sident &agrave; Paris tout l'&eacute;t&eacute;, et je crois que ma m&egrave;re obtiendra d'aller
+passer cette saison seule avec moi dans sa petite terre de Vert-feuille,
+pr&egrave;s d'Orl&eacute;ans; unique bien qu'elle ait apport&eacute; &agrave; mon p&egrave;re, qui comme
+vous voyez, le lui reproche assez cruellement<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Son but est d'obtenir
+du Pr&eacute;sident de ne rien pr&eacute;cipiter; elle se chargera, dit-elle, de me
+disposer &agrave; tout, et de vaincre mes r&eacute;pugnances, pourvu qu'on ne presse
+rien, et qu'on nous laisse passer quelques mois toutes deux
+solitairement &agrave; Vert-feuille.... Mon ami, si elle l'obtient, je vous
+avoue que je regarderai cela comme une demi-victoire; le tems est tout
+dans d'aussi terribles crises, c'est tout avoir que d'en obtenir.</p>
+
+<p>Adieu, ne vous alarmez pas, aimez moi, pensez &agrave; moi, &eacute;crivez-moi ... que
+je remplisse tous vos momens comme vous occupez tout mon coeur.... O mon
+ami! il faudrait bien peu de choses, vous le voyez, pour nous s&eacute;parer &agrave;
+jamais; mais ce qui me console au moins dans mon malheur, c'est la
+certitude o&ugrave; je suis qu'aucune force divine ou humaine, ne parviendrait
+&agrave; m'emp&ecirc;cher de vous aimer.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Cette terre vaut seize mille livres de rente, elle avoit &eacute;t&eacute; la
+seule dot de madame de Blamont, mais il existait dans le contrat qu'elle
+se marierait s&eacute;par&eacute;e de bien; cette clause et ce m&eacute;diocre revenu,
+relativement &agrave; la fortune immense de M. de Blamont, &eacute;taient les deux
+motifs de ses reproches.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE TROISI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; Aline</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">7 Juin.</p>
+
+<p>Oui, je l'ai lu ce mot cruel.... J'ai re&ccedil;u le coup qui doit briser ma
+vie, et toutes les facult&eacute;s qui la composent ne se sont point an&eacute;anties!
+O mon Aline! quel art avez-vous donc mis &agrave; me le porter? vous me donnez
+la mort, et vous voulez que je vive!... vous d&eacute;truisez l'espoir et vous
+le ranimez!...non je ne mourrai point.... Je ne sais quelle voix se fait
+entendre au fond de mon coeur.... Je ne sais quel organe secret semble
+m'avertir de vivre et que tous les instans de la f&eacute;licit&eacute; ne sont pas
+encore &eacute;teints pour moi ... non je ne sais quel il est, ce mouvement,
+mais je lui c&egrave;de ... ne plus vous voir, Aline!... ne plus m'enivrer,
+dans ces jeux que j'adore, du sentiment d&eacute;licieux de mon amour!...
+est-ce bien vous qui me l'ordonnez?... ah! qu'ai-je donc fait pour
+m&eacute;riter un tel sort?... moi renoncer au charme de vous poss&eacute;der un jour!
+mais non ... vous ne me le dites pas. Mon malheur accro&icirc;t mon
+inqui&eacute;tude; il nourrit encore les chim&egrave;res que vos paroles consolantes
+cherchent &agrave; rendre moins affreuses; il ne faut que du tems dites-vous;
+du tems, Aline!... oh ciel! songez-vous quel il est, celui que l'on
+passe, loin de ce qu'on aime?... o&ugrave; l'on ne peut plus entendre sa voix,
+o&ugrave; l'on ne jouit plus de ses regards; n'est-ce pas ordonner &agrave; un homme
+d'exister en se s&eacute;parant de son &acirc;me?... J'&eacute;tais pr&eacute;venu de ce coup
+fatal, D&eacute;terville m'y avait pr&eacute;par&eacute; ... mais j'ignorais que les choses
+fussent si avanc&eacute;es, et sur-tout que votre p&egrave;re exigerait que je ne vous
+visse plus.... Et qui donc a pu l'instruire de nos secrets? Ah! peut-on
+se cacher quand on aime? S'il a d&eacute;rob&eacute; nos regards, il aura surpris
+notre amour ... que ferai-je, h&eacute;las! pendant cette terrible absence ...
+que voulez-vous que je devienne? au moins si j'avais pu vous voir encore
+une fois ... une seule fois avant cette funeste s&eacute;paration!... si
+j'avais pu vous dire combien je vous aime ... il me semble que je ne
+vous l'ai jamais dit ... oh non, je ne vous l'ai jamais dit, comme je
+l'&eacute;prouve ... et comment aurai-je r&eacute;ussi? quel mot aurait pu rendre ce
+feu divin qui me d&eacute;vore? Tant&ocirc;t an&eacute;anti par la force m&ecirc;me de ce
+sentiment qui m'absorbe ... tant&ocirc;t br&ucirc;l&eacute; par vos regards ... mon &acirc;me
+&eacute;prouvait, sans pouvoir peindre; toutes les expressions me paraissaient
+trop faibles ... et maintenant je me d&eacute;sole, d'avoir tant perdu
+d'occasions ou de les avoir si mal employ&eacute;es. Comme je vais les d&eacute;plorer
+ces momens si courts et si doux! Aline, Aline, croyez-vous donc que je
+puisse vivre sans les retrouver? Et cependant vous pleurerez ... votre
+&acirc;me sera noy&eacute;e dans la douleur, et je n'en pourrai partager les
+angoisses!... Qu'il ne se fasse pas au moins, ce cruel hymen.... Je
+regarde ce que vous dites comme un serment qu'il ne se consommera jamais
+... le barbare, il vous sacrifie ... et &agrave; quoi? ... &agrave; son ambition, &agrave;
+son int&eacute;r&ecirc;t ... et il ose encore trouver des sophismes pour appuyer ses
+affreux syst&egrave;mes!... L'amour, dit-il, ne fait pas le bonheur dans les
+noeuds de l'hymen, et que sont-ils donc ces noeuds, quand l'amour ne les
+forme pas? Un pacte mercenaire et vil, un trafic honteux de fortunes et
+de noms, qui n'encha&icirc;nant que les personnes, laissent les coeurs &agrave; tout
+le d&eacute;sordre du d&eacute;sespoir et du d&eacute;pit. Que deviennent alors ces biens
+qu'on a recherch&eacute;s? Les m&eacute;nage-t-on pour des enfans qui ne sont plus que
+le fruit du hasard ou de l'int&eacute;r&ecirc;t? On les dissipe, on les perd plus
+promptement encore qu'ils ne se sont acquis, et le besoin que chacun des
+deux a de secouer la cha&icirc;ne qui le presse, ouvre l'ab&icirc;me &eacute;pouvantable
+qui les engloutit en un jour. O&ugrave; se trouve donc alors et le profit et le
+bonheur de ces mariages de convenance, puisque ces m&ecirc;mes fortunes, qui
+en ont form&eacute; les noeuds, s'an&eacute;antissent ou pour les rel&acirc;cher ou pour les
+dissoudre?</p>
+
+<p>Mais se flatter de rappeler votre p&egrave;re &agrave; des opinions raisonnables,
+c'est entreprendre de faire remonter un fleuve &agrave; sa source.
+Ind&eacute;pendamment des pr&eacute;jug&eacute;s de son &eacute;tat, pr&eacute;jug&eacute;s cruellement odieux
+sans doute, il a encore ceux (passez-moi le terme) d'une t&ecirc;te &eacute;troite et
+d'un coeur froid, et l'erreur est trop ch&egrave;re &agrave; ces sortes de gens pour
+esp&eacute;rer de les en faire revenir.</p>
+
+<p>Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci ... et combien je
+l'adore! quelle conduite, quelle sagesse! quel amour pour vous!
+adorez-la cette m&egrave;re tendre, vous n'&ecirc;tes form&eacute;e que de son sang.... Il
+est impossible, il est moralement impossible qu'une seule goutte de
+celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines.... Tendre et
+divine amie de mon coeur, que j'aime &agrave; m'imaginer quelques-fois que vous
+n'avez re&ccedil;u l'existence dans le sein de cette m&egrave;re adorable que par le
+souffle de la divinit&eacute;; la mythologie des Grecs n'admettait-elle pas ces
+sortes d'existences? Ne les avons-nous pas re&ccedil;ues dans nos opinions
+religieuses? Mais il e&ucirc;t fallu un miracle.... Et pour qui, grand Dieu!
+pour qui la nature en fera-t-elle, si ce n'est pas pour mon Aline....
+N'en est-elle pas un elle-m&ecirc;me?... Laissez-la moi, cette opinion, ma
+divine amie, elle me console.... Elle ajoute, ce me semble, encore au
+culte que je vous dois.... Oui, Aline ... oui, vous &ecirc;tes fille d'un
+dieu, ou plut&ocirc;t vous &ecirc;tes un dieu vous-m&ecirc;me, et c'est par vos regards
+que la nature enti&egrave;re re&ccedil;oit l'existence; vous purifiez tout ce qui vous
+touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure; la vertu n'est douce
+qu'aupr&egrave;s de vous, on ne la conno&icirc;t qu'o&ugrave; vous &ecirc;tes; soutenue par
+l'empire de la beaut&eacute;, c'est sous vos traits qu'elle captive, c'est par
+vous qu'elle s&eacute;duit: et je ne me sens jamais si honn&ecirc;te que lorsque je
+vous approche ou que je vous quitte. Qui ranimera maintenant dans mon
+coeur ces sentimens qui naissaient pr&egrave;s de vous ... qui me fortifiaient
+dans le reste de ma vie?... Mon &acirc;me va se fl&eacute;trir s&eacute;par&eacute;e de la v&ocirc;tre,
+elle va devenir comme ces fleurs qui se dess&eacute;chent &agrave; mesure que
+s'&eacute;loignent d'elles les rayons de l'astre qui les fit &eacute;clore.... O ma
+ch&egrave;re Aline! il n'est plus un instant de f&eacute;licit&eacute; pour moi sur la
+terre.... Mais je vous &eacute;crirai du moins.... Vous me le permettez?... Je
+le pourrai.... H&eacute;las! c'est une consolation sans doute, mais qu'elle est
+loin de celle que je d&eacute;sire ... qu'elle est loin de celle qu'il me
+faut.... Et quand sera-t-il ce voyage? quoi, je ne vous verrai pas avant
+qu'il s'entreprenne, et pour la premi&egrave;re fois de ma vie, depuis trois
+ans que je vous connais, je passerais une saison enti&egrave;re &eacute;loign&eacute; de
+vous?... Ordre barbare! ... p&egrave;re cruel! adoucissez-le, Aline, ce
+terrible et funeste arr&ecirc;t.... Que je puisse vous voir encore un seul
+jour ... une seule heure, h&eacute;las! je ne veux que cela pour vivre un an;
+je recueillerai dans cette heure pr&eacute;cieuse, tout ce que mon &acirc;me aura
+besoin de sentimens pour la faire exister des si&egrave;cles. M&egrave;re adorable,
+souffrez que je vous implore, c'est &agrave; vos pieds que cette gr&acirc;ce est
+demand&eacute;e.... Rappelez cette indulgence si active et si tendre, qui vous
+caract&eacute;rise sans cesse; cette bont&eacute;, cette humanit&eacute; qui vous rend si
+sensible au sort amer de l'infortune. H&eacute;las! vous n'aurez jamais secouru
+de malheureux dont les maux fussent plus cuisans. Que la nature
+m'accable de tous ceux qu'elle voudra; mais qu'elle me laisse les yeux
+d'Aline et son coeur.... J'attends votre r&eacute;ponse; je l'attends comme les
+criminels attendent le coup de la mort. Ah! si je la crains, c'est que
+je la devine.... Mais une heure, Aline,... une seule heure ... ou vous
+ne m'avez jamais aim&eacute;.... Au moins &eacute;loignez cet homme ... qu'il n'aille
+pas avec vous, &agrave; la campagne.... Je ne vous dis pas de refuser ses
+noeuds qu'on vous offre avec lui.... Non, Aline, je ne vous le dis
+point; il est de certains cas o&ugrave; la recommandation m&ecirc;me est un outrage,
+et je crois que c'est dans celui-ci. Oui, j'ose &ecirc;tre s&ucirc;r de vous, parce
+que je vous aime, parce que vous m'avez dit que je ne vous &eacute;tais pas
+indiff&eacute;rent, et que vous ne voudriez pas arracher le coeur de votre ami.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE QUATRI&Egrave;ME</h3>
+
+<h5><i>Aline &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">9 Juin.</p>
+
+<p>Je vous sais gr&eacute; de votre r&eacute;signation, mon ami, quoiqu'elle ne soit pas
+tr&egrave;s-enti&egrave;re; n'importe, n'abusez pas de ce que je vais vous dire, mais
+ma reconnaissance e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moindre si vous eussiez ob&eacute;i de meilleur
+coeur. Que vos peines s'adoucissent, &ocirc; mon cher Valcour, par la
+certitude que je les partage. Je ne sais ce que ma m&egrave;re a dit &agrave; son
+mari, mais M. d'Olbourg n'a point reparu depuis le soir o&ugrave; il soupa ici,
+et j'ai cru lire moins de s&eacute;v&eacute;rit&eacute; dans les yeux de mon p&egrave;re; n'allez
+pas croire qu'il r&eacute;sulte de-l&agrave; que ses premiers projets se soient
+an&eacute;antis, je vous aime trop sinc&egrave;rement pour laisser germer dans votre
+coeur une esp&eacute;rance qu'il ne faudrait que trop t&ocirc;t perdre. Mais les
+choses ne seront pas, au moins, aussi prochaines que je le craignais, et
+dans une circonstance comme celle o&ugrave; nous sommes, je vous le r&eacute;p&egrave;te,
+c'est tout obtenir que d'avoir des d&eacute;lais.</p>
+
+<p>Notre voyage &agrave; Vert-feuille est d&eacute;cid&eacute;: mon p&egrave;re trouve bon que nous
+allions, ma m&egrave;re et moi, y passer la belle saison, ses affaires
+l'obligeant &agrave; rester tout l'&eacute;t&eacute; &agrave; Paris: il nous laissera seules et
+tranquilles; mais je ne vous cache pas, mon ami, qu'une des clauses de
+cette permission est que vous n'y para&icirc;trez pas. Jugez, d'apr&egrave;s cette
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, s'il serait possible de vous accorder l'heure que vous
+sollicitez avec tant d'instance?</p>
+
+<p>A l'envie que ma m&egrave;re avait de savoir du Pr&eacute;sident par quelle raison
+vous lui &eacute;tiez devenu, dans l'instant, si suspect, il a r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il ne s'&eacute;tait jamais imagin&eacute;, quand on vous pr&eacute;senta chez lui, que
+<i>vous osassiez</i> porter vos vues sur sa fille; qu'au seul titre de
+connaissance et d'ami de soci&eacute;t&eacute;, il n'avait pas mieux demand&eacute; que de
+vous accueillir; mais que s'&eacute;tant enfin aper&ccedil;u de nos sentimens mutuels,
+cette fatale homme tr&egrave;s-riche, et son ami depuis longtems&raquo;.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, tr&egrave;s-contente de l'amener peu-&agrave;-peu &agrave; une explication, sans
+combattre absolument son projet, lui a demand&eacute; les motifs de son
+&eacute;loignement pour vous. Le peu de fortune est devenu tout de suite son
+argument indestructible, et ne pouvant, disait-il, vous refuser des
+qualit&eacute;s (comme si son orgueil e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;sol&eacute; d'un aveu qu'il lui &eacute;tait
+impossible de ne pas faire), il s'est rejet&eacute; d'abord sur vos d&eacute;fauts, et
+celui qu'il vous reproche, avec le plus d'amertume, est le manque
+d'ambition, la nonchalance &eacute;tonnante dont vous &ecirc;tes pour votre fortune
+et le tort affreux que vous avez eu, selon lui, de quitter si jeune le
+service. A cela, ma m&egrave;re a voulu opposer vos talens, votre amour pour
+les lettres, qui absorbant tout autre go&ucirc;t, vous a, pour ainsi dire,
+isol&eacute;, afin d'&eacute;tudier plus &agrave; l'aise. Ici, le Pr&eacute;sident, ennemi capital
+de tout ce qui s'appelle <i>beaux-arts</i>, s'est enflamm&eacute; de nouveau.... &laquo;Et
+que font ces mis&egrave;res l&agrave; au bonheur de la vie? Madame, a-t-il r&eacute;pliqu&eacute;
+avec humeur, avez-vous vu depuis que vous existez, les arts, ou m&ecirc;me les
+sciences faire la fortune d'un seul homme?... Pour moi, je ne l'ai pas
+vu: ce n'est plus, comme autrefois, avec une hypoth&egrave;se, un syllogisme,
+un sonnet ou un madrigal, qu'on se produit dans le monde, et qu'on
+parvient &agrave; tout; les Horaces ne trouvent plus de M&eacute;c&egrave;nes, et les
+Descartes ne rencontrent plus de Christines. C'est de l'argent, Madame,
+c'est de l'argent qu'il faut. Telle est la seule clef des places et des
+honneurs, et votre cher Valcour n'en a point. Jeune, de l'esprit, <i>une
+sorte de m&eacute;rite</i>.... Remarquez, mon ami, la petite joie vaine avec
+laquelle il a bien voulu vous accorder <i>une sorte de m&eacute;rite</i>.... Avec
+cet avantage, a-t-il continu&eacute;, que ne s'avan&ccedil;ait-il? Le temple de la
+Fortune est ouvert &agrave; tout le monde; il ne s'agit que de ne pas se
+laisser repousser par la foule qui vous coudoie, et qui veut y arriver
+avant vous.... A trente ans, avec de la figure, le nom qu'il porte, et
+les alliances qu'il peut r&eacute;clamer, il serait aujourd'hui
+mar&eacute;chal-de-camp, s'il l'e&ucirc;t voulu.&raquo;</p>
+
+<p>Oh! mon ami, je vous en demande pardon; mais ces reproches ne sont-ils
+pas m&eacute;rit&eacute;s? N'imaginez pas que mon coeur vous les fasse. Que ne suis-je
+ma&icirc;tresse de ma main! Que ne puis-je vous prouver &agrave; l'instant combien
+ces pr&eacute;jug&eacute;s sont vils &agrave; mes yeux; mais, mon ami, cent fois vous me
+l'avez dit vous-m&ecirc;me, la consid&eacute;ration est n&eacute;cessaire dans le monde, et
+si ce public est assez injuste pour ne vouloir l'accorder qu'aux
+honneurs, l'homme sage qui con&ccedil;oit l'impossibilit&eacute; de vivre sans elle,
+doit donc tout faire pour acqu&eacute;rir ce qui la m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Ne seroit-il pas entr&eacute; un peu de d&eacute;go&ucirc;t, un peu de misanthropie dans
+cette insouciance qui vous est reproch&eacute;e? Je veux que vous
+m'&eacute;claircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant; songez que
+vous parlez &agrave; la meilleure amie de votre coeur.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE CINQUI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; Aline</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">12 Juin.</p>
+
+<p>Oui, mon Aline, j'ai tort, et vous me le faites sentir; la confiance est
+la plus douce preuve de l'amour, et j'ai l'air de vous l'avoir refus&eacute;e,
+en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie; mais ce silence de ma
+part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux
+principes que vous ne bl&acirc;merez pas: la crainte de vous ennuyer par des
+r&eacute;cits qui n'int&eacute;ressent que moi, et la vanit&eacute; qui souffre &agrave; les faire.
+On voudrait s'&eacute;lever sans cesse aux yeux de ce qu'on aime, et l'on se
+tait quand ce qu'on peut dire de soi, n'a rien qui doive nous flatter.
+Si le sort m'e&ucirc;t li&eacute; avec toute autre, peut-&ecirc;tre eusse-je eu moins
+d'orgueil; mais vous s&ucirc;tes m'en inspirer tant, d&egrave;s que je crus vous
+avoir rendu sensible, que vous me f&icirc;tes, d&egrave;s ce moment, rougir de
+moi-m&ecirc;me et de mon audace &agrave; placer dans vos fers un esclave aussi peut
+fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu'il fallait &ecirc;tre pour vous
+m&eacute;riter, et j'aimai mieux vous laisser croire que j'en &eacute;tais digne, que
+de vous montrer votre erreur.&mdash;Maintenant vous exigez des aveux que je
+voulais taire; ne vous en prenez qu'&agrave; vous, s'il s'y rencontre des
+motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon ob&eacute;issance me
+fasse retrouver dans votre coeur ce que la v&eacute;rit&eacute; m'y fera perdre.
+Toutes mes fautes pr&eacute;c&egrave;dent l'instant o&ugrave; je vous ai vue pour la premi&egrave;re
+fois. H&eacute;las! c'est mon unique excuse; je n'ai plus connu que l'amour et
+la vertu depuis cette heureuse &eacute;poque, et comment eusse-je os&eacute; depuis
+souiller par des &eacute;carts le coeur o&ugrave; r&eacute;gnait votre image?</p>
+
+
+<p class="caption">HISTOIRE DE VALCOUR.</p>
+
+<p>Je vous parlerai peu de ma naissance; vous la connaissez: je ne vous
+entretiendrai que des erreurs o&ugrave; m'a conduit l'illusion d'une vaine
+origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d'autant
+moins de motifs, que ce bienfait n'est d&ucirc; qu'au hasard.</p>
+
+<p>Alli&eacute;, par ma m&egrave;re, &agrave; tout ce que le royaume avait de plus grand;
+tenant, par mon p&egrave;re, &agrave; tout ce que la province de Languedoc pouvait
+avoir de plus distingu&eacute;; n&eacute; &agrave; Paris dans le sein du luxe et de
+l'abondance, je crus, d&egrave;s que je pus raisonner, que la nature et la
+fortune se r&eacute;unissaient pour me combler de leurs dons; je le crus, parce
+qu'on avait la sottise de me le dire, et ce pr&eacute;jug&eacute; ridicule me rendit
+hautain, despote et col&egrave;re; il semblait que tout d&ucirc;t me c&eacute;der, que
+l'univers entier d&ucirc;t flatter mes caprices, et qu'il n'appartenoit qu'&agrave;
+moi seul et d'en former et de les satisfaire; je ne vous rapporterai
+qu'un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux
+principes qu'on laissait germer en moi avec tant d'ineptie.</p>
+
+<p>N&eacute; et &eacute;lev&eacute; dans le palais du prince illustre auquel ma m&egrave;re avait
+l'honneur d'appartenir, et qui se trouvait &agrave;-peu-pr&egrave;s de mon &acirc;ge, on
+s'empressait de me r&eacute;unir &agrave; lui, afin qu'en &eacute;tant connu d&egrave;s mon enfance,
+je pus retrouver son appui dans tous les instans de ma vie; mais ma
+vanit&eacute; du moment, qui n'entendait encore rien &agrave; ce calcul, s'offensant
+un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque
+chose, et plus encore de ce qu'&agrave; de tr&egrave;s-grands titres, sans doute, il
+s'y croyait autoris&eacute; par son rang, je me vengeai de ses r&eacute;sistances par
+des coups tr&egrave;s-multipli&eacute;s, sans qu'aucune consid&eacute;ration m'arr&ecirc;t&acirc;t, et
+sans qu'autre chose que la force et la violence pussent parvenir &agrave; me
+s&eacute;parer de mon adversaire.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; peu pr&egrave;s vers ce tems que mon p&egrave;re fut employ&eacute; dans les
+n&eacute;gociations; ma m&egrave;re l'y suivit, et je fus envoy&eacute; chez une grand'-m&egrave;re
+en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les
+d&eacute;fauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes &eacute;tudes &agrave; Paris, sous
+la conduite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans
+doute &agrave; former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas
+assez long-temps. La guerre se d&eacute;clara: empress&eacute; de me faire servir, on
+n'acheva point mon &eacute;ducation, et je partis pour le r&eacute;giment o&ugrave; j'&eacute;tais
+employ&eacute;, dans l'&acirc;ge o&ugrave;, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'&agrave;
+l'acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>Puisse-t-on r&eacute;fl&eacute;chir sur le vice dominant de nos principes modernes,
+puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de tr&egrave;s-jeunes
+militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le pr&eacute;jug&eacute; actuel,
+il est parfaitement impossible que cette classe de citoyens si utile
+puisse jamais &ecirc;tre parfaite, tant qu'il ne s'agira que d'y entrer jeune,
+sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y &ecirc;tre admis, et sans
+comprendre qu'il est impossible de poss&eacute;der les vertus n&eacute;cessaires d&egrave;s
+qu'on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilit&eacute; de les acqu&eacute;rir
+par une &eacute;ducation longue et parfaite.</p>
+
+<p>Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette
+imp&eacute;tuosit&eacute; naturelle de mon caract&egrave;re, cette &acirc;me de feu que j'avais
+re&ccedil;ue de la nature, ne pr&ecirc;tait qu'un plus grand degr&eacute; de force et
+d'activit&eacute; &agrave; cette vertu f&eacute;roce que l'on appelle courage, et qu'on
+regarde bien &agrave; tort, sans doute, comme la seule qui fut n&eacute;cessaire &agrave;
+notre &eacute;tat.</p>
+
+<p>Notre r&eacute;giment &eacute;crase dans l'avant-derni&egrave;re campagne de cette guerre,
+fut envoy&eacute; dans une garnison en Normandie; c'est-l&agrave; que commence la
+premi&egrave;re partie de mes malheurs.</p>
+
+<p>Je venais d'atteindre ma vingt-deuxi&egrave;me ann&eacute;e; perp&eacute;tuellement entra&icirc;n&eacute;
+jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon coeur, ni
+soup&ccedil;onn&eacute; qu'il p&ucirc;t &ecirc;tre sensible; Ad&eacute;la&iuml;de de Sainval, fille d'un
+ancien officier retir&eacute; dans la ville o&ugrave; nous s&eacute;journions, sut bient&ocirc;t me
+convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embr&acirc;ser ais&eacute;ment une
+&acirc;me telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas &eacute;clat&eacute;
+jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne
+vous peindrai point Ad&eacute;la&iuml;de; ce n'etoit qu'un seul genre de beaut&eacute; qui
+devait &eacute;veiller l'amour en moi, c'&eacute;tait toujours sous les m&ecirc;mes traits
+qu'il devait p&eacute;n&eacute;trer mon &acirc;me, et ce qui m'enivra dans elle &eacute;tait
+l'&eacute;bauche des beaut&eacute;s et des vertus que j'idol&acirc;tre en vous. Je l'aimais,
+parce que je devais n&eacute;cessairement adorer tout ce qui avoit des rapports
+avec vous; mais cette raison qui l&eacute;gitime ma d&eacute;faite, va faire le crime
+de mon inconstance.</p>
+
+<p>L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une ma&icirc;tresse,
+et de ne la regarder malheureusement que comme une esp&egrave;ce de divinit&eacute;
+qu'on d&eacute;ifie par d&eacute;soeuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte
+d&egrave;s que les drapeaux se d&eacute;ploient. Je crus d'abord de bonne foi que ce
+ne pourrait jamais &ecirc;tre ainsi que j'aimerais Ad&eacute;la&iuml;de; la mani&egrave;re dont
+je l'en assurai, la persuada; elle exigea des sermens, je lui en fis;
+elle voulut des &eacute;crits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A
+l'abri des reproches de son coeur, se croyant peut-&ecirc;tre m&ecirc;me innocente,
+parce qu'elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait
+pour la l&eacute;gitimer, Ad&eacute;la&iuml;de c&eacute;da, et j'osai la rendre coupable, ne
+voulant que la trouver sensible.</p>
+
+<p>Six mois se pass&egrave;rent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent
+alt&eacute;r&eacute; notre amour; dans l'ivresse de nos transports, un moment m&ecirc;me
+nous voul&ucirc;mes fuir; incertains de la libert&eacute; de former nos cha&icirc;nes, nous
+voul&ucirc;mes aller les serrer ensemble au bout de l'univers ... la raison
+triompha; je d&eacute;terminai Ad&eacute;la&iuml;de, et d&egrave;s ce moment fatal il &eacute;tait clair,
+que je l'aimais moins.</p>
+
+<p>Ad&eacute;la&iuml;de avait un fr&egrave;re capitaine d'infanterie que nous esp&eacute;rions mettre
+dans nos int&eacute;r&ecirc;ts ... on l'attendait, il ne vint point. Le r&eacute;giment
+partit; nous nous f&icirc;mes nos adieux, des flots de larmes coul&egrave;rent;
+Ad&eacute;la&iuml;de me rappela mes sermens, je les renouvelai dans ses bras ... et
+nous nous s&eacute;par&acirc;mes.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re m'appela cet hiver &agrave; Paris, j'y volai: il s'agissait d'un
+mariage; sa sant&eacute; chancelait; il d&eacute;sirait me voir &eacute;tabli avant de fermer
+les yeux; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin! cette force
+irr&eacute;sistible de la main du sort qui nous porte toujours malgr&eacute; nous o&ugrave;
+ses loix veulent que nous soyons; tout effa&ccedil;a peu-&agrave;-peu Ad&eacute;la&iuml;de de mon
+coeur. Je parlai pourtant de cet arrangement &agrave; ma famille; l'honneur m'y
+engageait, je le fis, mais les refus de mon p&egrave;re l&eacute;gitim&egrave;rent bient&ocirc;t
+mon inconstance; mon coeur ne me fournit aucune objection; et je c&eacute;dai,
+sans combattre, en &eacute;touffant tous mes remords. Ad&eacute;la&iuml;de ne fut pas
+long-temps &agrave; l'apprendre.... Il est difficile d'exprimer son chagrin; sa
+sensibilit&eacute;, sa grandeur, son innocence, son amour, tous ces sentimens
+qui venaient de faire mes d&eacute;lices, arrivaient &agrave; moi en traits de flamme,
+sans qu'aucun parv&icirc;nt &agrave; mon coeur.</p>
+
+<p>Deux ans se pass&egrave;rent ainsi fil&eacute;s pour moi par les mains des plaisirs;
+et marqu&eacute;s pour Ad&eacute;la&iuml;de par le repentir et le d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Elle m'&eacute;crivit un jour, qu'elle me demandait pour unique faveur de lui
+assurer une place aux carm&eacute;lites; de lui mander aussi-t&ocirc;t que j'aurais
+r&eacute;ussi; qu'elle s'&eacute;chapperait de la maison de son p&egrave;re, et viendrait
+s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui
+pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>Parfaitement calme alors, j'osai r&eacute;pondre quelques plaisanteries &agrave; cet
+affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures,
+j'exhortai Ad&eacute;la&iuml;de &agrave; oublier dans le sein de l'hymen les d&eacute;lires de
+l'amour.</p>
+
+<p>Ad&eacute;la&iuml;de ne m'&eacute;crivit plus. Mais j'appris trois mois apr&egrave;s qu'elle &eacute;tait
+mari&eacute;e; et d&eacute;gag&eacute; par-l&agrave; de tous mes liens, je ne songeai plus qu'&agrave;
+l'imiter.</p>
+
+<p>Un &eacute;v&eacute;nement terrible pour moi vint d&eacute;ranger tous mes projets; il
+sembloit que le ciel voul&ucirc;t d&eacute;j&agrave; venger Ad&eacute;la&iuml;de des malheurs o&ugrave; je
+l'avais plong&eacute;e. Mon p&egrave;re mourut, ma m&egrave;re le suivit de pr&egrave;s, et je me
+vis &agrave; vingt-cinq ans seul abandonn&eacute; dans le monde &agrave; tous les malheurs, &agrave;
+tous les accidens qui suivent ordinairement un jeune homme de mon
+caract&egrave;re; que de faux amis perdent, que l'exp&eacute;rience n'&eacute;claire pas
+encore, et qui, pour comble d'aveuglement, ose trop souvent prendre pour
+un bonheur l'&eacute;v&eacute;nement qui le rend ma&icirc;tre de lui, sans r&eacute;fl&eacute;chir, h&eacute;las!
+que les m&ecirc;mes freins qui le captivaient, servaient aussi &agrave; le soutenir,
+et qu'il n'est plus, d&egrave;s qu'ils se brisent, que comme ces plantes
+l&eacute;g&egrave;res, d&eacute;gag&eacute;es par la chute du peuplier antique qui prot&eacute;geait leurs
+jeunes &eacute;lans, et qui bient&ocirc;t expirent elles-m&ecirc;mes faute de soutiens.
+Non-seulement je perdais des parens chers et pr&eacute;cieux; non-seulement je
+n'avais plus d'appui sur la terre, mais tout s'&eacute;clipsait, tout
+s'an&eacute;antissait avec eux; cette vaine gloire qui m'avait s&eacute;duit ne devint
+plus qu'une ombre qui s'&eacute;vanouit avec les rayons qui la modifiaient. Les
+adulateurs fuirent, les places se donn&egrave;rent, les protections se
+perdirent, la v&eacute;rit&eacute; d&eacute;chira le voile qu'&eacute;tendait la main de l'erreur
+sur le miroir de la vie, et je m'y vis enfin tel que j'&eacute;tais.</p>
+
+<p>Je ne sentis pas pourtant tout-&agrave;-coup mes pertes, il fallait l'affreuse
+catastrophe qui m'attendait pour m'en convaincre. Aline, Aline,
+permettez que mes larmes coulent encore sur les cendres de ces parens
+ch&eacute;ris; puissent mes regrets &eacute;ternels les venger de cette voix funeste
+et involontaire, qui osa crier au fond de mon &acirc;me, <i>que regrettes-tu, tu
+es libre?</i> Oh, juste ciel! qui put l'inspirer cette voix barbare, quel
+est donc le sentiment cruel et faux qui l'a fait na&icirc;tre? O&ugrave; trouve-t-on
+des amis dans le monde qui puissent nous tenir lieu d'un p&egrave;re et d'une
+m&egrave;re? quels gens prendront &agrave; nous un int&eacute;r&ecirc;t plus r&eacute;el et plus vif? Qui
+nous excusera? qui nous conseillera? qui tiendra le fil, dans ce d&eacute;dale
+obscur o&ugrave; nous entra&icirc;nent les passions? Quelques flatteurs nous
+&eacute;gareront; de faux amis nous tromperont. Nous ne trouverons sous nos pas
+que des pi&egrave;ges, et nulle main secourable ne nous emp&ecirc;chera d'y tomber.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait essentiel d'aller mettre un peu d'ordre dans les biens de mon
+p&egrave;re, tr&egrave;s-loin de son s&eacute;jour, tr&egrave;s-diminu&eacute;s par les d&eacute;penses o&ugrave;
+l'avaient entra&icirc;n&eacute; les ann&eacute;es qu'il avait pass&eacute;es dans les n&eacute;gociations;
+mon int&eacute;r&ecirc;t m'obligeait, avant de songer &agrave; aucun &eacute;tablissement, &agrave; me
+rendre fort vite en Languedoc, pour prendre au moins quelque
+connaissance de ce qui pouvait me revenir. J'obtiens un cong&eacute;, et j'y
+vole.</p>
+
+<p>La magnificence de la ville de Lyon, qui se trouvait sur mon passage,
+m'engagea pour l'admirer &agrave; y s&eacute;journer quelques semaines: le hasard qui
+m'y fit rencontrer d'anciennes connaissances, acheva d'assurer et
+d'&eacute;gayer ce projet, et nous y partagions ensemble les plaisirs qu'offre
+cette fi&egrave;re rivale de Paris, lorsqu'un soir, en sortant du spectacle, un
+de mes amis me nommant tr&egrave;s-haut par mon nom, me proposa d'aller souper
+chez l'intendant, et se perdit dans la foule avant que j'eusse le temps
+de lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>A ce nom de Valcour, un officier v&ecirc;tu de blanc, et qui paraissait sortir
+du m&ecirc;me endroit que nous, m'aborde le chapeau sur les yeux, et me
+demande avec beaucoup de trouble s'il a bien entendu, et si c'est bien
+Valcour que l'on me nomme. Peu dispos&eacute; &agrave; r&eacute;pondre honn&ecirc;tement &agrave; une
+question faite avec tant de brusquerie et de hauteur, je lui demande
+fi&egrave;rement &agrave; mon tour, quel est le besoin qu'il a d'&eacute;claircir un tel
+fait? Quel besoin, Monsieur?&mdash;Le plus grand?&mdash;Mais encore?&mdash;Celui de
+r&eacute;parer l'outrage fait &agrave; une famille honn&ecirc;te par un homme de ce nom;
+celui de laver dans le sang de cet homme, ou dans le mien, la vertu
+d'une soeur ch&eacute;rie.... R&eacute;pondez, ou je vous regarde comme un malhonn&ecirc;te
+homme.&mdash;Je vous connais, et je vous entends; vous &ecirc;tes le fr&egrave;re
+d'Ad&eacute;la&iuml;de.&mdash;Oui, je le suis, et depuis l'instant fatal qui nous l'a
+ravie.&mdash;Qu'entends-je? elle n'est plus!&mdash;Non, cruel tes indignes
+proc&eacute;d&eacute;s lui ont plong&eacute; le poignard dans le coeur, et depuis ce moment,
+je te cherche pour arracher le tien, ou mourir sous tes coups: viens,
+suis-moi; je me reproche tous les instans o&ugrave; ma vengeance est retard&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous gagn&acirc;mes promptement les derri&egrave;res de la com&eacute;die; nous travers&acirc;mes
+le Rh&ocirc;ne, et nous enfon&ccedil;ant dans les promenades qui sont sur l'autre
+rive en face de la ville, nous nous disposions &agrave; nous battre, lorsque ne
+pouvant tenir &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t puissant que m'inspirait encore cette
+malheureuse ma&icirc;tresse, Sainval, dis-je avec la plus grande &eacute;motion, je
+vous satisfais; si le sort est juste, peut-&ecirc;tre le serez-vous bient&ocirc;t
+davantage: car je suis le coupable, et c'est &agrave; moi de p&eacute;rir: mais ne me
+refusez pas de m'apprendre, avant que nous ne nous s&eacute;parions pour
+jamais, la fatale histoire de cette fille respectable ... que j'ai
+tromp&eacute;e, je l'avoue; mais qui ne peut cesser de m'&ecirc;tre ch&egrave;re.&mdash;Ingrat,
+me r&eacute;pondit Sainval, elle est morte en t'adorant; elle est morte en
+suppliant le ciel de ne jamais punir ton crime. Elle avait avou&eacute; &agrave; mon
+p&egrave;re la faute o&ugrave; tu sus l'entra&icirc;ner: il venait de la contraindre &agrave;
+l'ensevelir dans les bras d'un &eacute;poux.... Obs&eacute;d&eacute;e par toute une famille,
+l'infortun&eacute;e venait d'ob&eacute;ir.... Elle n'a pu r&eacute;sister &agrave; la violence du
+sacrifice. Chaque jour, chaque instant l'entra&icirc;nait &agrave; la mort, et elle
+en a re&ccedil;u le coup dans mes bras. Depuis cette &eacute;poque fatale, je n'ai
+cess&eacute; de te chercher par-tout. J'ai suivi tes pas dans cette ville,
+incertain de t'y rencontrer. Je t'y trouve, presse-toi de me convaincre
+que tu ne joins pas au moins la l&acirc;chet&eacute; &agrave; la plus barbare s&eacute;duction.</p>
+
+<p>Nous nous batt&icirc;mes; le combat fut court: Sainval avait plus de courage
+que d'adresse, et plus de raison que de bonheur. Il c&egrave;de sous les
+premiers coups que je lui porte, et j'ai la douleur de le renverser mort
+&agrave; mes pieds. A peine m'en suis-je convaincu que je m'&eacute;lance en larmes
+sur le corps sanglant de ce malheureux jeune homme, dont les traits,
+dont la voix venaient de me rappeler si douloureusement sa malheureuse
+soeur. Dieu barbare! est-ce ainsi qu'&eacute;clat&eacute; ta justice? n'&eacute;tais-je pas
+le seul coupable?... n'&eacute;tait-ce pas &agrave; moi de succomber ... et me
+relevant en d&eacute;lire: &laquo;Vil assassin, me dis-je &agrave; moi-m&ecirc;me, va combler ton
+affreuse victoire; ce n'est pas assez que ton l&acirc;che abandon l'ait
+pr&eacute;cipit&eacute;e dans le cercueil; il faut encore que tu arraches la vie &agrave; son
+malheureux fr&egrave;re. Triomphe affreux! remords d&eacute;chirans! Va, cours, dans
+le transport qui t'agite, va joindre &agrave; toutes tes victimes le chef
+infortun&eacute; de cette honn&ecirc;te famille.... Il respire.... Cet unique enfant
+pouvait seul le consoler de la perte d'une fille qu'il idol&acirc;trait, ta
+cruaut&eacute; vient de le lui ravir; ach&egrave;ve, va lui percer le flanc&raquo;. Et je me
+pr&eacute;cipitais encore sur ce cadavre sanglant, et je cherchais &agrave; le
+ranimer, &agrave; lui rendre le souffle de la vie aux d&eacute;pens m&ecirc;me de celle que
+j'aurais voulu lui sacrifier.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait plus temps ... je me l&egrave;ve &eacute;gar&eacute;; je porte mes pas au hasard;
+on avait entendu le bruit du combat. On me vit fuir; on me poursuit, on
+m'atteint, on m'arr&ecirc;te, et l'on me m&egrave;ne en diligence chez le commandant
+de la ville. Mon d&eacute;sordre, mes habits ensanglant&eacute;s, le rapport certain
+d'un homme mort, une lettre trouv&eacute;e sur M. de Sainval, par laquelle son
+p&egrave;re lui ordonnait de me chercher jusqu'aux extr&eacute;mit&eacute;s du monde; tout
+disposa M. de &mdash;&mdash; qui commandait pour-lors &agrave; Lyon, &agrave; des pr&eacute;cautions et
+&agrave; de la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;. Quelque grave que soit votre affaire, Monsieur, me dit
+n&eacute;anmoins avec honn&ecirc;tet&eacute; ce militaire, je vais agir avec vous comme je
+le ferais avec mon propre fils. Vous aurez pour s&eacute;jour une maison
+royale, et j'irai demain vous y recommander moi-m&ecirc;me: je vais tout
+assoupir avec le plus grand soin. Si d'ici &agrave; trois mois rien n'&eacute;clate,
+votre libert&eacute; vous sera rendue; mais il faut dans le cas contraire, que
+je vous aie absolument sous la main, afin que, si le tribunal ou la
+famille du mort venait &agrave; poursuivre, je puisse au moins prouver que j'ai
+fait mon devoir. Cependant, soyez tranquille; je vais employer tant de
+soins pour tout an&eacute;antir, que vous serez, j'esp&egrave;re, bient&ocirc;t ma&icirc;tre de
+vos actions. Il sortit &agrave; ces mots pour donner des ordres; et l'on me
+conduisit au ch&acirc;teau de Pierre-en-Cise, dans lequel il avait d&eacute;sir&eacute; que
+f&ucirc;t ma destination particuli&egrave;re, pour &ecirc;tre plus &agrave; m&ecirc;me de disposer
+secr&egrave;tement de moi, et d'une mani&egrave;re qui p&ucirc;t m'&ecirc;tre agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Je ne vous rendrai point ce qui se passa dans mon &acirc;me, en arrivant dans
+ce lieu fatal: quelques politesses que je re&ccedil;us de l'officier qui y
+commandait, toute l'horreur de position se pr&eacute;senta d'abord &agrave; mes
+yeux.... Les premiers effets de mon d&eacute;sespoir firent fr&eacute;mir ceux qui
+m'entouraient: il n'y eut sorte de moyens que je ne cherchasse pour
+m'arracher la vie. Qu'il est heureux de rencontrer, dans de semblables
+circonstances un homme d'esprit, et qui connaisse le coeur humain! On ne
+peut exprimer ce que fit pour me calmer le respectable mortel entre les
+mains duquel mon heureux sort m'avait fait tomber.... Tant&ocirc;t il
+s'adressait &agrave; ma raison, tant&ocirc;t il int&eacute;ressait mon coeur, et tirant
+toujours du sien les argumens qu'il employait, il sut me rendre &agrave;
+moi-m&ecirc;me et &agrave; la vie que je perdais infailliblement sans son secours.</p>
+
+<p>O vous, vils mercenaires, qui, dans des places semblables, ne regardez
+ceux qu'on vous confie, que comme des animaux dont le sang doit vous
+engraisser ... qui les tourmenteriez, qui les feriez expirer si l'on
+vous d&eacute;dommageait amplement de leur perte; en jetant vos regards sur le
+vertueux ami dont je parle, apprenez que ce m&ecirc;me poste o&ugrave; vous ne
+trouvez &agrave; exercer que des vices, peut vous offrir la jouissance de mille
+vertus; mais il faut une &acirc;me et de l'esprit pour le sentir, au lieu que
+la nature en courroux, qui ne vous a cr&eacute;&eacute;s que pour le malheur des
+autres, ne mit en vous que de l'avarice et de la stupidit&eacute;.</p>
+
+<p>Un mois se passa, sans qu'on parl&acirc;t de cette affaire; mes gens &eacute;taient
+toujours dans l'h&ocirc;tel o&ugrave; j'&eacute;tais descendu, et s'y tenaient, par mes
+ordres, renferm&eacute;s sous le plus grand myst&egrave;re. Enfin, le commandant de la
+ville parut.... &laquo;Rien ne transpire, me dit-il; j'ai fait inhumer M. de
+Sainval le plus secr&egrave;tement que j'ai pu: c'est par un avis d&eacute;tourn&eacute; que
+j'ai fait part de sa mort &agrave; son p&egrave;re sans lui expliquer la cause qui l'a
+fait descendre au tombeau.... J'ai serr&eacute; les papiers trouv&eacute;s sur lui;
+ils ne paro&icirc;tront pas, que je n'y sois contraint.... Voil&agrave; tous les
+services que j'ai pu vous rendre ... je les continuerai.... Sortez cette
+nuit sans &eacute;clat, et de cette prison et de la ville.... Vos gens, votre
+chaise et un passe-port vous attendent &agrave; la premi&egrave;re poste qui est sur
+la route de Gen&egrave;ve.... Rendez-vous &agrave; cette poste &agrave; pied et sans bruit;
+passez de-l&agrave; en Suisse ou en Savoie, et si vous m'en croyez, restez-y
+cach&eacute; jusqu'&agrave; ce que vos amis vous aient mand&eacute; de Paris, quelle tournure
+a pris votre affaire. Il ne me reste plus que ma bourse &agrave; vous offrir:
+usez-en comme de la v&ocirc;tre....&raquo; Oh! Monsieur, r&eacute;pondis-je en me jetant
+dans les bras de ce chef respectable, et refusant cette derni&egrave;re offre,
+par o&ugrave; ai-je pu m&eacute;riter tant de bont&eacute;s?... Quel motif vous engage ainsi
+&agrave; servir l'infortune?... &laquo;Mon coeur, me r&eacute;pondit M. de &mdash;&mdash;, il fut
+toujours l'asyle des malheureux, et toujours l'ami de ceux qui vous
+ressemblent.&raquo;</p>
+
+<p>Vous jugez de ma reconnaissance, Aline, je ne vous la peindrais que
+faiblement; j'embrasse les deux fideles amis que mon heureuse &eacute;toile
+vient de me faire rencontrer; je gagne, au plus vite, le rendez-vous qui
+m'est indiqu&eacute;; j'y trouve mes gens; je m'&eacute;lance en larmes dans ma
+voiture; je laisse &agrave; mon valet-de-chambre le soin de tout; je lui nomme
+Gen&egrave;ve, nous volons, et je m'an&eacute;antis dans mes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Vous imaginez, sans doute, ais&eacute;ment combien cette malheureuse affaire,
+quelque bonne tournure qu'elle prit, nuisait cependant &agrave; ma fortune; il
+me devenait impossible d'aller prendre connaissance de mon bien,
+impossible de me rendre &agrave; l'expiration de mon cong&eacute;, plus impossible
+encore de publier les motifs de ma fuite, de peur de faire &eacute;clater ce
+qui m'y contraignait. Les gens d'affaires allaient d&eacute;vaster mon bien; le
+ministre allait nommer &agrave; mon emploi: ces deux cruelles infortunes
+&eacute;taient pourtant les moins terribles que je dusse craindre; car si je
+reparaissais, malgr&eacute; tout cela, quel sort affreux pouvait m'attendre?</p>
+
+<p>Mon premier soin, en arrivant &agrave; Gen&egrave;ve, fut d'&eacute;crire &agrave; D&eacute;terville, le
+seul ami r&eacute;el que je poss&eacute;dasse. Sa r&eacute;ponse quadrait on ne saurait mieux
+avec les conseils de M. de &mdash;&mdash;. Rien ne transpirait, disait-il; mais on
+&eacute;tait dans un instant de rigueur sur les duels, et duss&eacute;-je tout perdre,
+il valait mille fois mieux pour moi m'exposer &agrave; ce sort, que de risquer
+une prison peut-&ecirc;tre perp&eacute;tuelle, en reparaissant avant qu'il ne f&ucirc;t
+bien s&ucirc;r qu'il n'y e&ucirc;t aucun danger.</p>
+
+<p>Cet avis me paraissait trop sage pour ne pas &ecirc;tre suivi; et je priai
+D&eacute;terville de m'&eacute;crire r&eacute;guli&egrave;rement tous les mois &agrave; Gen&egrave;ve, d'o&ugrave; je ne
+me proposai point de sortir, n'ayant pas assez de fonds pour voyager. Je
+renvoyai une partie de mes gens, apr&egrave;s leur avoir fait promettre le
+secret, et j'attendis en paix ce qu'il plairait au ciel de d&eacute;cider pour
+moi. Ce fut pendant ce cruel d&eacute;soeuvrement que le go&ucirc;t de la litt&eacute;rature
+et des arts vint remplacer dans mon &acirc;me cette frivolit&eacute;, cette fougue
+imp&eacute;tueuse qui m'entra&icirc;nait auparavant, dans des plaisirs, et bien moins
+doux, et bien plus dangereux. Rousseau vivait je fus le voir, il avait
+connu ma famille, il me re&ccedil;ut avec cette am&eacute;nit&eacute;, cette honn&ecirc;tet&eacute;
+franche, compagnes ins&eacute;parables du g&eacute;nie et des talens sup&eacute;rieurs; il
+loua, il encouragea le projet qu'il me vit former de renoncer &agrave; tout
+pour me livrer totalement &agrave; l'&eacute;tude des lettres et de la philosophie, il
+y guida mes jeunes ans, et m'apprit &agrave; s&eacute;parer la v&eacute;ritable vertu des
+syst&egrave;mes odieux sous lesquels on l'&eacute;touffe.... &laquo;Mon ami, me disait-il un
+jour, d&egrave;s que les rayons de la vertu &eacute;clair&egrave;rent les hommes, trop
+&eacute;blouis de leur &eacute;clat, ils oppos&egrave;rent &agrave; ses flots lumineux les pr&eacute;jug&eacute;s
+de la superstition, il ne lui resta plus de sanctuaire que le fond du
+coeur de l'honn&ecirc;te homme. D&eacute;teste le vice, sois juste, aime tes
+semblables, &eacute;claire-les, tu la sentiras doucement reposer dans ton &acirc;me,
+et te consoler chaque jour de l'orgueil du riche et de la stupidit&eacute; du
+despote.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut dans la conversation de ce philosophe profond, de cet ami
+v&eacute;ritable de la nature et des hommes, que je puisai cette passion
+dominante qui m'a depuis toujours entra&icirc;n&eacute; vers la litt&eacute;rature et les
+arts, et qui me les fait aujourd'hui pr&eacute;f&eacute;rer &agrave; tous les autres plaisirs
+de la vie, except&eacute; celui d'adorer mon Aline. Eh! qui pourrait renoncer &agrave;
+ce plaisir d&egrave;s qu'il le conna&icirc;t; celui qui peut fixer ses regards sur
+elle sans frissonner du trouble de l'amour, ne m&eacute;rite plus la qualit&eacute;
+d'homme; il la d&eacute;shonore et l'avilit d&egrave;s qu'il n'est plus sensible &agrave; de
+tels charmes.</p>
+
+<p>Les lettres de D&eacute;terville &eacute;taient cependant toujours &agrave;-peu-pr&egrave;s les
+m&ecirc;mes; rien ne transpirait, mais mon absence &eacute;tonnait tout le monde, et
+beaucoup de gens se permettaient d'en raisonner d'une mani&egrave;re aussi
+fausse que pleine de calomnie; mon ami savait que le trouble s'&eacute;tait mis
+dans mes biens, il &eacute;tait presque s&ucirc;r que ma compagnie allait &ecirc;tre
+donn&eacute;e, et malgr&eacute; tout cela il m'exhortait vivement &agrave; ne pas sortir de
+mon asyle. Enfin ce dernier malheur arriva, j'&eacute;crivis pour le pr&eacute;venir,
+je pr&eacute;textai un voyage indispensable chez l'&eacute;tranger, une succession
+essentielle &agrave; recueillir, toutes mes ressources furent vaines, et le
+ministre nomma &agrave; mon emploi.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, ma ch&egrave;re Aline, voil&agrave; les cruelles raisons qui motivent le
+reproche peu m&eacute;rit&eacute; que me fait votre p&egrave;re, reproche d'autant plus
+injuste, qu'il ignore les raisons qui me contraignent &agrave; le recevoir.
+Entre-t-il dans ce malheur quelque chose qui puisse me faire perdre
+votre estime, ou qui puisse m'ali&eacute;ner la sienne? J'ose en douter.</p>
+
+<p>Deux ans d'exil volontaire s'&eacute;tant &eacute;coul&eacute;s, je crus pouvoir me
+rapprocher de mes biens, je partis pour le Languedoc; mais que
+trouvai-je, h&eacute;las! Des maisons d&eacute;molies; des droits usurp&eacute;s; des terres
+incultes; des fermes sans r&eacute;gisseurs, et par-tout du d&eacute;sordre, de la
+mis&egrave;re et du d&eacute;labrement. Deux mille &eacute;cus de rente, furent tout ce qu'il
+me fut possible de recueillir des quatre fonds qui valaient jadis plus
+de cinquante mille livres annuels. Il fallut bien se contenter, et
+hasarder de repara&icirc;tre enfin. Je l'ai fait sans aucun risque, et il
+devient chaque jour plus que probable; que je ne serai jamais poursuivi
+pour ce duel. Mais cette catastrophe affreuse n'en sera pas moins toute
+ma vie grav&eacute;e en traits de sang dans mon coeur. Mon emploi n'en est pas
+moins donn&eacute;, mes biens n'en sont pas moins d&eacute;vast&eacute;s ... tous mes amis
+n'en sont pas moins perdus.... Malheureux que je suis! est-ce donc apr&egrave;s
+tant de revers que j'ose pr&eacute;tendre &agrave; la divinit&eacute; que j'adore?... Aline,
+oubliez-moi ... abandonnez-moi ... m&eacute;prisez-moi ... ne voyez plus dans
+votre amant, qu'un t&eacute;m&eacute;raire indigne des voeux qu'il ose former. Mais si
+vous me tendez une main secourable, si vous accordez quelque retour au
+sentiment dont je br&ucirc;le pour vous, ne jugez pas mon coeur sur les
+travers de ma jeunesse; et ne redoutez pas l'inconstance o&ugrave; vous avez
+allum&eacute; les feux de l'amour. Il est aussi impossible de cesser de vous
+aimer, qu'il l'est de se d&eacute;fendre de vous; mon &acirc;me uniquement modifi&eacute;e
+par les impressions de vos traits ne peut plus se soustraire &agrave; leur
+empire, et l'on m'arracherait plut&ocirc;t mille fois la vie qu'on ne
+d&eacute;truirait mon amour. J'attends mon arr&ecirc;t et mon pardon. Aline, Aline,
+j'attends tout de votre piti&eacute;.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE SIXI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Aline &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Ce 15 Juin.</p>
+
+<p>O mon ami! combien vos aveux me touchent! Que votre constance m'est
+ch&egrave;re!... Moi, vous abandonner ... vous d&eacute;laisser, cruel!... Ah! plus
+vous avez &eacute;t&eacute; malheureux, plus mon &acirc;me se livre au plaisir de vous
+aimer! C'est moi, mon ami, c'est moi que le ciel choisit pour adoucir
+vos maux; c'est par ma main qu'ils seront tous calm&eacute;s.... Ah! Valcour!
+combien vous me devenez cher depuis que je connais votre infortune....
+Ce n'est pas que vous n'ayez quelques torts ... mais vous les sentez
+trop vivement, pour que je doive vous les reprocher. Vous avez &eacute;t&eacute;
+faible ... vous avez &eacute;t&eacute; inconstant, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me s&eacute;ducteur; mais vous
+avez &eacute;t&eacute; courageux et noble, tous ces revers vous ont plong&eacute; dans un
+abyme dont ma tendresse et les soins de ma m&egrave;re veulent absolument vous
+retirer.... Non, je ne suis pas jalouse d'Ad&eacute;la&iuml;de, je la plains de
+toute mon &acirc;me, elle int&eacute;resse bien vivement mon coeur. Mais je ne crains
+plus qu'elle r&egrave;gne dans le v&ocirc;tre, et je suis assez glorieuse, pour &ecirc;tre
+s&ucirc;re de l'occuper tout entier.</p>
+
+<p>Votre lettre a fait pleurer ma m&egrave;re.... Elle vous embrasse ... elle est
+bien aise de savoir ce qui vous regarde.... Et sans vous compromettre en
+rien, elle aura du moins, dit-elle, des armes pour vous d&eacute;fendre; soyez
+bien s&ucirc;r qu'elle en usera.</p>
+
+<p>Je ne vous &eacute;cris qu'un mot. Nous partons, &eacute;crivez-nous d&egrave;s les premiers
+jours du mois prochain.</p>
+
+<p>Vous ferez vos lettres de mani&egrave;re &agrave; ce qu'elles puissent se lire haut.
+Sans vous interdire pourtant la libert&eacute; d'y ins&eacute;rer de tems-en-tems un
+petit billet pour moi, et dans lequel vous ne m'entretiendrez que du
+sentiment qui nous flatte; ma m&egrave;re qui conna&icirc;*t vos vues, et qui les
+approuve, me remettra ces billets fid&egrave;lement. Si vous avez quelque chose
+de plus secret &agrave; me dire, vous l'adresserez &agrave; Julie, cette fille qui me
+sert depuis son enfance, vous aime, dit-elle, comme si vous deviez
+devenir son ma&icirc;tre un jour. Cela serait-il possible, mon ami? Je ne
+sais, mais j'ai des pressentimens qui quelquefois me consolent par leur
+illusion d&eacute;licieuse, des chagrins de la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Nous emmenons Folichon<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Comment ne l'aimerai-je pas, quand c'est vous
+qui l'avez &eacute;lev&eacute;? Ce charmant animal vous ch&eacute;rit &agrave; tel point, que chaque
+fois qu'on vous annonce, il semble que l'espoir et la joie animent alors
+ses traits; et quand son erreur est dissip&eacute;e, il se rendort sur mes
+genoux avec un gros soupir, qui me le fait baiser mille fois.</p>
+
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Petit &eacute;pagneul de la plus rare esp&egrave;ce, que Valcour avait donn&eacute; &agrave;
+Aline. Il l'avait dress&eacute; &agrave; apporter, &agrave; sa ma&icirc;tresse, un &eacute;chaud&eacute; qui
+contenait un billet: Aline le recevait, lui en remettait un autre
+&eacute;galement rempli d'un billet que l'&eacute;pagneul rapportait &agrave; son ma&icirc;tre,
+avec la m&ecirc;me fid&eacute;lit&eacute;. Ils s'&eacute;crivirent ainsi pendant deux ans, couvrant
+cette feinte innocente, de l'adresse et de la sobri&eacute;t&eacute; du petit chien,
+qui portait et rapportait ainsi sans endommager nullement un objet, qui
+devait si bien aiguillonner sa gourmandise.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE SEPTI&Egrave;ME</h3>
+
+<h5><i>D&eacute;terville &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, 17 Juin.</p>
+
+<p>Si quelque chose peut adoucir les tourmens d'une &acirc;me honn&ecirc;te et sensible
+comme la tienne, mon cher Valcour, c'est la satisfaction de ceux qui te
+sont chers; j'ose &agrave; ce titre t'apprendre mon mariage avec Eug&eacute;nie.
+Toutes les difficult&eacute;s qui nous s&eacute;paraient sont vaincues, et dans
+vingt-quatre heures je serai le plus heureux des &eacute;poux, je n'ose pas
+dire des hommes, ta f&eacute;licit&eacute; manque &agrave; la mienne; et je ne pourrai jamais
+me croire v&eacute;ritablement heureux, tant que le meilleur de mes amis sera
+dans l'infortune. Mais j'attends beaucoup pour toi des d&eacute;lais qu'obtient
+madame de Blamont; elle t'aime; sa fille t'adore; esp&egrave;re tout du coeur
+de ces deux charmantes femmes; tu sais qu'Eug&eacute;nie, sa m&egrave;re et moi, nous
+sommes du voyage de Vert-feuille; juge si nous nous en occuperons, et si
+nous ne chercherons pas tous les moyens possibles d'avancer ton bonheur.
+Sois bien certain, mon cher Valcour, qu'il ne sera question que de cela.
+Mais je t'exhorte au courage et &agrave; la patience. Oter de la t&ecirc;te d'un
+<i>robin</i> une id&eacute;e dont il est co&euml;ff&eacute;, est une entreprise qui n'est point
+facile. Je voudrais, moi, qu'on &eacute;tudi&acirc;t un peu ce d'Olbourg; ou je n'ai
+jamais su juger un homme, ou ce grossier mortel doit renfermer un bel et
+bon vice, qui, mis dans tout son jour, refroidirait peut-&ecirc;tre un peu
+l'enthousiasme de notre cher Pr&eacute;sident. Je sais bien que voil&agrave; encore
+une de ces ruses de guerre, qui ne s'arrangera pas avec ta maudite
+d&eacute;licatesse; mais mon ami, on se sert de tout dans le cas o&ugrave; tu es;
+pesons m&ecirc;me, si tu veux, ce proc&eacute;d&eacute; dans la balance de ta justice. A
+supposer que d'Olbourg ait quelque d&eacute;faut capital qui d&ucirc;t faire le
+malheur de sa femme, ton devoir ne serait-il pas de le pr&eacute;venir?</p>
+
+<p>Adieu; les embarras de la veille d'une noce m'emp&ecirc;chent de t'entretenir
+plus long-tems; O mon ami! Quand pourrai-je aller partager avec toi tous
+les soins de la tienne? Si tu me crois bon &agrave; quelque chose pour la
+circulation de ton commerce, dispose de moi; Eug&eacute;nie me charge de
+t'offrir de m&ecirc;me ses services; mais j'imagine que toutes vos pr&eacute;cautions
+sont prises; quand on s'aime aussi vivement que vous le faites l'un et
+l'autre, rien n'&eacute;chappe dans la recherche de tout ce qui peut &ecirc;tre
+n&eacute;cessaire au soulagement de ses peines.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE HUITI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; D&eacute;terville</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, 19 Juin.</p>
+
+<p>J'apprends ton mariage avec la m&ecirc;me joie que s'il s'agissait du mien, et
+je te f&eacute;licite d'autant plus sinc&eacute;rement de cette union, qu'il est
+difficile de trouver une femme dont le charmant caract&egrave;re quadre mieux
+avec le tien. Ce sont de ces rapports heureux, d'o&ugrave; na&icirc;t sans doute
+toute la f&eacute;licit&eacute; de la vie. H&eacute;las! j'ai bien rencontr&eacute; de m&ecirc;me tous
+ceux qui peuvent faire le bonheur de la mienne;... mais que de
+difficult&eacute;s, mon ami! Ah! je ne me flatte jamais de les vaincre; et puis
+... te le dirai-je? t'avouerai-je encore une d&eacute;licatesse que tu vas
+traiter d'enfantillage? La brillante fortune d'Aline ... le pitoyable
+&eacute;tat de celle de ton ami; tout cela, mon cher, me fait craindre que l'on
+n'imagine que mes sentimens ne sont fond&eacute;s que sur l'envie de conclure,
+ce qu'on appelle dans le monde <i>une bonne affaire</i>; si jamais on allait
+le penser, si cette affreuse id&eacute;e venait dans de certains instans de
+calme s'offrir &agrave; l'esprit de mon Aline!... O mon cher D&eacute;terville! je la
+fuirais pour ne la jamais revoir.... Ah! comme je d&eacute;sirerais &agrave; pr&eacute;sent
+ce que j'ai toujours m&eacute;pris&eacute;!... que je voudrais poss&eacute;der des honneurs,
+des tr&eacute;sors, et tout ce qui pourrait me rendre plus digne de celle que
+j'adore!</p>
+
+<p>A supposer m&ecirc;me que les difficult&eacute;s s'aplanissent, et que je parvienne &agrave;
+ce que j'appelle l'unique bonheur de ma vie, le regret de ne lui avoir
+pas apport&eacute; un bien digne d'elle, n'alt&eacute;rera-t-il pas ma f&eacute;licit&eacute;?
+L'illusion des plaisirs &eacute;vanouie, ne redouterai-je pas qu'elle-m&ecirc;me ne
+con&ccedil;oive un jour ces regrets? O mon ami! cache-lui mes craintes, elle ne
+me pardonnerait pas de les avoir con&ccedil;ues.</p>
+
+<p>Non, je n'approuve point tes recherches secrettes sur d'Olbourg, il y a
+une sorte de trahison, qui ne s'arrange pas avec la franchise de mon
+&acirc;me; je ne veux devoir qu'&agrave; moi seul la pr&eacute;f&eacute;rence d'Aline, il serait,
+ce me semble, humiliant pour moi, de ne triompher que par les vices de
+mon rival. S'il en a qui puissent faire le malheur d'Aline, sa m&egrave;re
+saura les d&eacute;couvrir aussit&ocirc;t, pour pr&eacute;venir leur union. Tout sera &agrave; sa
+place alors; elle aura fait ce qu'elle doit, et je n'aurai pas fait ce
+que je ne dois pas.</p>
+
+<p>Je n'userai point de tes offres pour ce voyage-ci, nos arrangemens sont
+pris, ma reconnaissance n'en est pas moins la m&ecirc;me.... Ah! que j'envie
+ta f&eacute;licit&eacute;, mon ami; tu la verras tous les jours ... &agrave; tout instant tes
+yeux pourront se fixer sur les siens; tu respireras le m&ecirc;me air qu'elle;
+tu jouiras de ces m&ecirc;langes de traits ... m&ecirc;langes charmans qui viennent
+se peindre &agrave; toutes les heures sur sa d&eacute;licieuse figure.... Car
+remarque-la bien: un sentiment ... un propos ... une influence dans
+l'air ... un repas ... chacune de ces choses modifie diff&eacute;remment ses
+traits. Elle n'est jamais jolie &agrave; une certaine heure comme elle la
+devient &agrave; l'autre; je n'ai vu de mes jours une physionomie si piquante
+et si diff&eacute;remment expressive. Je conviens qu'il faut &ecirc;tre amant pour
+&eacute;tudier, pour saisir toutes ces nuances. Mais mon ami, le coeur y gagne,
+il n'est pas une seule de ces variations qui ne l&eacute;gitime mille raisons
+de l'aimer davantage.</p>
+
+<p>Adieu ... je te trouble ... je d&eacute;robe des instans &agrave; ta f&eacute;licit&eacute; ...
+jouis ... jouis, heureux ami ... je ne veux point fl&eacute;trir les roses de
+l'hymen, par les larmes am&egrave;res de l'amour malheureux; je ne m'occupe
+plus que de ton bonheur.... Ah! crois qu'il est bien vivement partag&eacute;
+par l'ami le plus sinc&egrave;re que tu poss&egrave;des au monde.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE NEUVI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Le pr&eacute;sident de Blamont &agrave; d'Olbourg</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, ce 1 Juillet.</p>
+
+<p>Il me para&icirc;t, mon cher d'Olbourg, que jusqu'ici tes succ&egrave;s ne sont pas
+brillans, et comment diable hasarderai-je de te mener &agrave; la campagne,
+apr&egrave;s avoir si mal r&eacute;ussi &agrave; la ville? Toutes r&eacute;flexions faites, on te
+d&eacute;teste.... Qu'importe. Il est, comme tu sais depuis bien long-tems,
+dans nos principes, de s'embarrasser fort peu du coeur d'une femme,
+pourvu qu'on ait sa personne et son argent. Si tu ne t'y prends pas
+mieux que cela, cependant, je crains que nous ne soyons r&eacute;duits &agrave;
+emporter la citadelle d'assaut. Je t'aiderai &agrave; la battre en br&egrave;che, et
+pendant que tu formeras tes attaques, je te m&eacute;nagerai des auxiliaires.
+Il arrive souvent que quand on a l'intention de se rendre ma&icirc;tre d'une
+ville, on est oblig&eacute; de s'emparer des hauteurs ... on s'&eacute;tablit dans
+tout ce qui commande, et de-l&agrave; on tombe sur la place sans redouter les
+r&eacute;sistances.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ou bien on n&eacute;gocie ... on tourne ... on TERGIVERSE.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">D'espoir ou de bonheur tour-&agrave;-tour on la BERCE.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et si-t&ocirc;t qu'on la tient, de sa cr&eacute;dulit&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">On la punit alors avec rigidit&eacute;.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ton imb&eacute;cile franchise t'emp&ecirc;che de rien entendre &agrave; tout cela; ce n'est
+pas que tu ne sois <i>rou&eacute;</i> dans les formes, mais tu l'es avec trop de
+bonne foi. Tant qu'une porte ne s'ouvre point &agrave; deux battans, tu
+n'imagines pas qu'il puisse y avoir de moyens de forcer les barricades;
+je te l'ai dit cent fois, mon ami, ce n'est, que dans notre m&eacute;tier qu'on
+apprend l'art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la
+multitude de d&eacute;tours que nous savons mettre en usage quand il s'agit,
+par exemple, de faire p&eacute;rir un innocent. Sur la quantit&eacute; de fausset&eacute;s,
+de mensonges, de subornations, de pi&egrave;ges, de manoeuvres insidieuses que
+nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que
+tout cela nous forme au m&eacute;tier des ruses, et &agrave; la science d'amener les
+&eacute;v&eacute;nemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s'il te
+fallait entreprendre <i>seul</i> cette grande aventure, et r&eacute;ussir <i>seul</i>. Tu
+irais-l&agrave; avec une candeur ... une v&eacute;rit&eacute; ... pas une malheureuse petite
+&eacute;nigme, pas une seule tournure,<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> pas un simulacre de feinte! et comme
+on te <i>d&eacute;bouterait</i> bient&ocirc;t de tes ridicules pr&eacute;tentions!... ce n'est
+plus que par la fourberie, mon cher d'Olbourg, que l'on s'avance
+aujourd'hui dans le monde; et puisque le plus heureux de tous, est celui
+qui trompe le mieux, ce n'est donc que dans l'art de bien tromper, que
+l'on doit t&acirc;cher de se rendre habile.... Au fait: ce sont les femmes qui
+sont cause de cela; &agrave; force de vouloir &ecirc;tre fines, elles ont r&eacute;ussi &agrave;
+nous rendre faux. Les folles cr&eacute;atures! que j'aime &agrave; les voir se
+d&eacute;battre avec moi! c'est l'agneau sous la dent du lion.... Je leur rends
+dix points sur seize, et suis toujours s&ucirc;r de les gagner de quatre ...
+enfin la campagne s'ouvre ... les Amazones s'arment ... les Sauvages
+vont les attaquer.... Nous verrons qui la victoire couronnera; mais que
+rien de tout ceci n'aille au moins troubler nos amusemens; il faut
+savoir conduire plus d'une intrigue de front, et le projet des plaisirs
+qu'on ne go&ucirc;te pas encore, ne doit se former qu'au sein de ceux dont on
+jouit.... Je t'attends ce soir chez nos d&eacute;esses. Il y avait en v&eacute;rit&eacute;
+des si&egrave;cles que nous n'avions fait un si sage arrangement que celui-l&agrave;.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il y a apparence que le go&ucirc;t des robins pour les &eacute;nigmes, les
+embl&egrave;mes et l'argent, &eacute;tait la m&ecirc;me du tems de Rabelais que de nos
+jours; voici comme il les peint dans son Pantagruel. &laquo;On arr&ecirc;ta &agrave; l'isle
+de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant
+voulu descendre au guichet, y furent arr&ecirc;t&eacute;s par ordre de GRIPPE-MINAUD,
+archiduc des CHATS FOURR&Eacute;S, qui leur proposa une &eacute;nigme &agrave; deviner.
+Panurge en dit le mot, et jeta au milieu du parquet, une bourse pleine
+d'or qui les fit tous jeter les uns sur les autres pour ramasser
+l'argent; et la pate bien graiss&eacute;e, ils accorderont enfin les
+passe-ports demand&eacute;s pour leur route.&raquo;</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE DIXI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Aline &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vert-feuille, 15 Juillet.</p>
+
+<p>Nous sommes &eacute;tablis, Valcour, et notre vie est d&eacute;cid&eacute;e; elle est libre
+et charmante; il n'y manque que vous, mon ami, pour la rendre
+d&eacute;licieuse; cette privation d&eacute;j&agrave; sentie par la soci&eacute;t&eacute;, l'est bien plus
+vivement par mon coeur.</p>
+
+<p>Laissez-moi vous dire comment nous vivons, je sais que ces d&eacute;tails vous
+plaisent, vous m'y suivez, j'en suis plus pr&eacute;sente &agrave; votre imagination,
+et r&eacute;ellement l'absence en devient par-l&agrave; moins cruelle.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau de Vert-feuille, dans lequel il faut d'abord que votre esprit
+se transporte, n'est pas tr&egrave;s-magnifique, mais commode et d'une
+excessive propret&eacute;; il est situ&eacute; &agrave; cinq lieues d'Orl&eacute;ans, sur les bords
+de la Loire.</p>
+
+<p>La for&ecirc;t voisine qui l'ombrage, nous procure des promenades charmantes;
+les prairies vertes et fra&icirc;ches qui l'environnent, toujours peupl&eacute;es de
+troupeaux gras et bondissans, sont par-tout orn&eacute;es de villages et de
+maisons de campagne; les jardins agr&eacute;ablement coup&eacute;s par des canaux
+limpides, par des bosquets odorif&eacute;rants, qu'&eacute;gayent une multitude
+&eacute;tonnante de rossignols; l'immense quantit&eacute; de fleurs qui s'y succ&egrave;dent
+neuf mois de l'ann&eacute;e; l'abondance du gibier et des fruits; l'air pur et
+serein qu'on y respire ... tout cela, mon ami, contribue, quoique
+l'objet soit de peu de cons&eacute;quence, &agrave; en faire un s&eacute;jour digne d'orner
+l'&Eacute;lys&eacute;e, et est mille fois pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; toutes les belles terres de
+monsieur de Blamont, uniformes par-tout, et n'offrant jamais que l'ennui
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de la r&eacute;gularit&eacute;.</p>
+
+<p>On se l&egrave;ve ici tous les jours &agrave; neuf heures, et tant qu'il fait beau, le
+rendez-vous du d&eacute;jeuner est sous un bosquet de lilas, o&ugrave; tout se trouve
+pr&ecirc;t d&egrave;s qu'on arrive. L&agrave;, l'on prend ce qu'on veut, et ma m&egrave;re a soin
+d'y faire trouver &agrave; peu-pr&egrave;s tout ce qu'elle sait devoir plaire &agrave;
+chacun. Cette premi&egrave;re occupation nous conduit &agrave; dix heures; alors on se
+s&eacute;pare pour aller passer les momens de la grande chaleur, dans quelques
+cabinets frais, avec des livres: on ne se r&eacute;unit plus qu'&agrave; trois heures.
+C'est l'instant de servir, on fait un excellent d&icirc;ner, et d'autant plus
+ample, que c'est le seul repas o&ugrave; l'on se mette &agrave; table.</p>
+
+<p>A cinq heures on en sort, c'est l'heure des grandes promenades, les
+cannes et les co&euml;ffes se prennent, et Dieu sait o&ugrave; l'on va se perdre! A
+moins que le tems ne menace, il est d'institution d'aller &agrave; pied et
+toujours extr&ecirc;mement loin, sans autre dessein que de marcher beaucoup;
+nous appelons cela <i>des aventures</i>. D&eacute;terville est le seul homme qui
+nous accompagne, et en v&eacute;rit&eacute; &agrave; la mani&egrave;re dont nous nous &eacute;garons, je ne
+doute pas qu'incessamment <i>les aventures</i> que nous pr&eacute;tendons chercher,
+ne nous arrivent.</p>
+
+<p>Madame de Senneval qu'on prendrait bien plut&ocirc;t pour la soeur a&icirc;n&eacute;e
+d'Eug&eacute;nie, que pour sa m&egrave;re, appelle cela <i>des imprudences</i>, et madame
+de Blamont, ma ch&egrave;re et d&eacute;licieuse maman, plus folle qu'aucune de nous,
+assure gravement que ce qui peut nous arriver de pis, est de rencontrer
+quelques chevaliers de la table ronde, cherchant des lauriers dans les
+Gaules, Gauvain, le s&eacute;n&eacute;chal Queux, ou le brave Lancelot du Lac; ces
+honn&ecirc;tes gens, protecteurs-n&eacute;s du sexe, n'ont jamais fait de mal aux
+femmes, et que par cons&eacute;quent nous sommes en s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>On revient d&egrave;s que le jour baisse; on se jette sur des canap&eacute;s, rendus,
+comme vous l'imaginez bien, et l'on sert des fruits, des glaces, des
+sirops ou quelques vins d'Espagne et des biscuits; le l&eacute;ger repas pris,
+chacun sur son fauteuil, on commence ce qui s'appelle la soir&eacute;e.
+D&eacute;terville ou ma m&egrave;re, nos deux meilleurs lecteurs, s'emparent de
+quelques ouvrages nouveaux, et la lecture se fait jusqu'&agrave; minuit, heure
+o&ugrave; chacun se s&eacute;pare pour aller prendre les forces n&eacute;cessaires &agrave;
+recommencer le lendemain; cette vie ainsi coup&eacute;e, a l'art de nous faire
+passer les jours avec tant de rapidit&eacute;, qu'except&eacute; moi, mon ami, qui
+trouve toujours trop longs les instans o&ugrave; je dois exister sans vous,
+chacun en v&eacute;rit&eacute; croit n'&ecirc;tre ici que d'hier.</p>
+
+<p>On part pour les aventures. Je vous quitte; que diriez-vous, mon ami, si
+quelque g&eacute;ant.... Ferragus, par exemple, le fl&eacute;au du brave chevalier
+Valentin; si, dis-je, cet incivil personnage allait vous enlever votre
+Aline?... Vous armeriez-vous de pied-en-cap pour combattre le
+d&eacute;loyal?... oui, mais si Aline &eacute;tait d&eacute;j&agrave; la femme du g&eacute;ant.</p>
+
+<p>O mon ami, je suis moins triste ce soir, je ne sais pourquoi; mais ma
+m&egrave;re est si aimable!... sa tendresse pour moi est si vive!... elle me
+console si bien!... elle laisse na&icirc;tre avec tant de bont&eacute; dans mon
+coeur, l'espoir heureux d'&ecirc;tre un jour &agrave; tout ce que j'aime, qu'elle
+adoucit un peu le chagrin d'en &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;.</p>
+
+<p>Elle me disait hier: Si votre p&egrave;re vous d&eacute;sh&eacute;ritait, il ne pourrait pas
+vous enlever au moins cette petite terre; elle est bien s&ucirc;rement &agrave; vous,
+sans que jamais rien puisse vous en priver; voil&agrave; pourquoi je l'arrange,
+pourquoi je la soigne et je l'embellis; je veux qu'elle vous oblige &agrave;
+penser &agrave; moi quand je ne serai plus ... et moi que cette id&eacute;e trouble et
+d&eacute;sesp&egrave;re, moi qui ne peux l'admettre sans fr&eacute;mir ... je me pr&eacute;cipite
+dans ses bras, et je lui dis: maman, ne me parlez donc point ainsi, vous
+allez me faire mourir ... et nos larmes coulent dans le sein l'une de
+l'autre, et nous nous jurons de nous aimer et de ne mourir
+qu'ensemble.... Eh bien, ne voil&agrave;-t-il pas ma ga&icirc;t&eacute; qui me quitte,
+j'avais bien affaire aussi d'aller vous d&eacute;tailler ces circonstances....
+Adieu, aimez-moi et &eacute;crivez-nous.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE ONZI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; Aline</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, 20 Juillet.</p>
+
+<p>Je vous &eacute;cris &agrave; la h&acirc;te, dans l'affreuse inqui&eacute;tude o&ugrave; je suis;
+prolonger mon billet serait en retarder l'envoi, et je br&ucirc;le
+d'impatience de le savoir en vos mains. La peinture de la vie que vous
+menez est d&eacute;licieuse, votre bonheur s'y peint, cette id&eacute;e me console;
+mais ces grandes courses m'effraient, elles seules sont l'objet de ma
+lettre; je pense comme madame de Senneval; elles sont folles, et je vous
+supplie d'y mettre des bornes, ou si vous y tenez, si elles vous
+amusent, ayez au moins plus d'un homme avec vous ... faites-vous suivre;
+quelque fond que je fasse sur la vaillance de mon cher D&eacute;terville, vous
+m'avouerez qu'il lui deviendrait impossible de vous d&eacute;fendre seul,
+contre une troupe arm&eacute;e.... Aline, nous avons des ennemis puissans, je
+me fie peu &agrave; ce qu'ils disent, leur fausset&eacute; m'effraie plus que leurs
+promesses ne me rassurent; point d'imprudence, je le demande &agrave; genoux &agrave;
+madame de Blamont, que je supplie d'accepter ici l'hommage sinc&egrave;re de
+mon respectueux attachement.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE DOUZI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Madame de Blamont &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vert-feuille, 25 Juillet.</p>
+
+<p>Oui, c'est moi qui re&ccedil;ois cette lettre press&eacute;e, et c'est moi qui ris de
+toute mon &acirc;me de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous,
+nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelqu'enl&egrave;vement, c'est
+en v&eacute;rit&eacute; tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extr&ecirc;mit&eacute;s,
+n'avons-nous pas le brave D&eacute;terville, qui, quoique seul, romprait plut&ocirc;t
+douze lances, soyez-en bien s&ucirc;r, que de laisser enlever sa femme, ou les
+deux amies de son ami; &agrave; l'&eacute;gard des gens qui promettent, j'ai plus de
+confiance que vous en leur parole; ils m'ont jur&eacute; du repos cet &eacute;t&eacute;, et
+j'y crois. La confiance bien ou mal plac&eacute;e, calme le sang; ne troublez
+pas le plaisir qu'elle me donne.</p>
+
+<p>Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui
+s'int&eacute;resse toujours bien vivement &agrave; vous. C'est le comte de Beaul&eacute;; son
+grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne
+amiti&eacute; pour moi; toutes ces raisons l'ont engag&eacute; &agrave; venir me donner
+quelques jours; je ne vois jamais ce brave et honn&ecirc;te militaire, sous
+lequel vous avez fait vos premi&egrave;res armes, sans une sorte d'&eacute;motion
+respectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les
+franches vertus de l'antique chevalerie; son costume, son air, la
+mani&egrave;re dont il s'exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de
+ces loix si prodigieusement oubli&eacute;es de nos jours ... de ces loix
+pr&eacute;cieuses, remplac&eacute;es par de l'impertinence et des vices;... mais
+quelle est cette petite t&ecirc;te qui s'approche de la mienne?... Vites-vous
+jamais un proc&eacute;d&eacute; pareil?... Parce qu'on m'a vu prendre mon &eacute;critoire,
+ne voil&agrave;-t-il pas tout de suite un visage pardessus mon &eacute;paule ... et
+puis de grands &eacute;clats de rire, parce que je surprends cette t&ecirc;te et que
+je gronde.&mdash;Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance
+regarde, vous l'avez dit.&mdash;Eh bien, mademoiselle, j'ai chang&eacute; d'avis,
+vous me laisserez bien peut-&ecirc;tre jouir une fois de vos plaisirs.&mdash;Oh
+maman.... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier &ecirc;tre pourtant
+qu'une petite fille dont le coeur est pris.&mdash;Tenez, mademoiselle,
+changeons de r&ocirc;le, votre p&egrave;re veut que j'&eacute;crive &agrave; monsieur d'Olbourg,
+chargez-vous-en.&mdash;A monsieur d'Olbourg, maman?&mdash;A lui-m&ecirc;me.&mdash;Et qu'y
+a-t-il de commun entre cet homme et moi?&mdash;Comment! n'est-ce pas lui qui
+doit devenir mon gendre?&mdash;Oh! vous aimez trop votre Aline, pour la
+sacrifier ainsi.&mdash;Et bien, oui, mais votre p&egrave;re?&mdash;Vous le vaincrez.&mdash;Je
+n'en r&eacute;ponds pas.&mdash;Je mourrai donc?&mdash;Allons, venez que je vous embrasse
+encore une fois avant cette mort, &agrave; l'anglaise, et laissez-moi finir ma
+lettre.&mdash;On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'&eacute;crivais.
+Vous le voyez; il faut que je change de page, et la friponne rit et
+pleure &agrave;-la-fois, en me baisant ... enfin, elle s'asseoit et je puis
+&eacute;crire.</p>
+
+<p>Nous avons ici le tableau de la f&eacute;licit&eacute;. Eug&eacute;nie, que nous ne devrions
+plus nommer que madame D&eacute;terville, aime passionn&eacute;ment son mari, et elle
+en est ador&eacute;e. C'est dans l'asyle du repos et de l'innocence, c'est &agrave; la
+campagne, mon cher Valcour, o&ugrave; le bonheur de s'aimer se go&ucirc;te mieux
+selon moi, et o&ugrave; l'on se pla&icirc;t mieux &agrave; en contempler le spectacle....
+Mais &agrave; Paris, dans ce gouffre de perversit&eacute;, o&ugrave; les mauvaises moeurs
+forment le bon air, ou l'ind&eacute;cence est une gr&acirc;ce, la fausset&eacute; de la
+finesse et la calomnie de l'esprit. On ne conna&icirc;t rien de ce que dicte
+la nature, toujours &agrave; c&ocirc;t&eacute;, ou au-del&agrave; de ses mouvemens; on y trouve
+plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un
+qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les
+sensations &eacute;nerv&eacute;es par la licence et corrompues par la d&eacute;bauche ne
+retrouvent plus leur &eacute;nergie. On y chansonnerait un &eacute;poux qui au bout
+d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton!
+Oh que je vous ha&iuml;rais, je crois, vous m&ecirc;me, si vous n'&eacute;tiez pas encore
+amoureux de la v&ocirc;tre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole,
+soyez sage, et tout ira bien.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE TREIZI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Aline &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuille ce 6 Ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Le comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne
+vie, il &eacute;tait devenu n&eacute;cessaire de l'interrompre. Monsieur Debaul&eacute; se
+prom&egrave;ne peu, et malgr&eacute; ses intances pour ne pas nous d&eacute;ranger, nous
+avons d&ucirc; lui tenir compagnie; que ce d&eacute;but ne vous alarme point. Encore
+une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les
+ferions pas, s'il y avoit la moindre chose &agrave; craindre.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re entretint l'autre jour son ancien ami de nos projets communs, il
+les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le <i>oui</i>
+qu'on r&eacute;pond part du coeur, et n'est pas le mot de convenance; mais il
+craint bien qu'on ne r&eacute;ussisse pas &agrave; vaincre le pr&eacute;sident; il a souri en
+disant que d'Olbourg et lui &eacute;taient <i>intim&eacute;ment li&eacute;s</i>, et souri d'une
+fa&ccedil;on qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui &eacute;taye cette
+indigne association. Quelques fr&ecirc;les que dussent &ecirc;tre ces soci&eacute;t&eacute;s,
+peut-&ecirc;tre sont-elles plus difficiles &agrave; rompre que celles que la vertu
+soutient, et j'en redoute &eacute;tonnamment les effets; ils lient, pr&eacute;tend-on,
+leurs ma&icirc;tresses entre elles, comme ils le sont eux-m&ecirc;mes, et ce
+quadrille pervers est indissoluble, on me l'a dit &agrave; l'ins&ccedil;u de ma m&egrave;re;
+garde-moi le secret; ce d'Olbourg ... une ma&icirc;tresse.... Et quelle est
+donc la cr&eacute;ature abandonn&eacute;e ... il est vrai que quand on n'est riche....
+Mon ami cet homme a une ma&icirc;tresse! et si cela est, pourquoi veut-il
+m'&eacute;pouser?... mais entendez-vous de telles mes moeurs? D'o&ugrave;-vient
+prendre une femme alors? c'est donc un meuble qu'on ach&egrave;te,... ah!
+j'entends, on a cela dans sa chambre, comme un magot sur sa chemin&eacute;e ...
+c'est une affaire de convention, et je serais la victime de cet usage!
+et je romprais des noeuds qui me sont si chers, pour &ecirc;tre la femme de
+cet homme-l&agrave;! Comment concevriez-vous votre malheureuse Aline dans cette
+fatale existence, s'il fallait que le ciel l'y soumit?</p>
+
+<p>D&eacute;terville voudrait faire quelques recherches sur les moeurs d&eacute;prav&eacute;es
+de ce financier, il m'a dit votre d&eacute;licatesse, je ne puis m'emp&ecirc;cher de
+l'approuver, et la mienne &agrave;-pr&eacute;sent m'impose les m&ecirc;mes lois; car, si
+cette liaison vicieuse est constat&eacute;e entre mon p&egrave;re et d'Olbourg,
+D&eacute;terville ne d&eacute;voilerait les torts de l'un, qu'en mettant ceux de
+l'autre au jour.... Le dois-je? ma m&egrave;re est malheureuse, je serais bien
+f&acirc;ch&eacute;e, qu'une aussi triste d&eacute;couverte vint augmenter l'horreur de sa
+situation; ce n'est pas que son coeur y est compromis, apr&egrave;s les
+proc&eacute;d&eacute;s de monsieur de Blamont; il serait difficile, sans doute, que sa
+femme pu l'aimer bien affectueusement, et d'ailleurs leur &acirc;ge est si
+diff&egrave;rent! mais qu'on aime ou non son mari, on n'en partage pas moins
+tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n'en affligent pas
+moins notre orgueil. Les chagrins que ce sentiment bless&eacute;, peut faire
+na&icirc;tre, sont peut-&ecirc;tre aussi cuisans que ceux que nous donne l'amour ...
+je ne le crois pas cependant, et comme il n'est pas de sensation plus
+vive que celle de l'amour, il ne peut en exister dont les tourmens
+puissent devenir aussi sensibles.... Je ne sais ... je ne suis plus si
+gaie, il me passe tout plein de nuages dans l'esprit; mon p&egrave;re nous a
+fait esp&eacute;rer du repos cet &Eacute;t&eacute;. Mais s'il ne changeait d'avis, s'il
+arrivait avec son cher d'Olbourg.... Eug&eacute;nie le craint, j'en
+frisonne.... O mon cher Valcour! je l'ai dit &agrave; ma m&egrave;re, mais si cet
+homme arrive, je fuis ... qu'il ne compte pas sur ma pr&eacute;sence, je ne
+r&eacute;sisterais pas &agrave; l'horreur de la sienne; distrayez-moi, Valcour,
+&ocirc;tez-moi ces tristes id&eacute;es, elles troublent mon repos, et je ne puis les
+vaincre; mais est-ce vous qui me consolerez, vous qui devez fr&eacute;mir
+autant que moi....</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE QUATORZI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; Aline</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, 14 Ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Vous rassurer!... qui, moi? Ah! vous avez raison, je tremble autant que
+vous, le caract&egrave;re de l'homme dont il s'agit, est bien fait pour nous
+alarmer tous les deux; cette s&eacute;curit&eacute; o&ugrave; sa promesse vous tient,
+enveloppe peut-&ecirc;tre un pi&egrave;ge dans lequel il veut vous surprendre. Il
+voudra voir si votre solitude est exacte, si je ne m'avise point de
+troubler ... et qui sait s'il n'am&egrave;nera pas son d'Olbourg? cependant il
+n'est pas vraisemblable qu'on exige tout de suite, de vous, un serment
+qui vous cause autant de r&eacute;pugnance; n'est-on pas convenu de vous
+laisser du tems?... si l'on vous contraignait, n'en doutez pas, cette
+m&egrave;re qui vous adore, et que nous ch&eacute;rissons si bien tous les deux,
+prendrait alors votre parti avec une chaleur capable de vous obtenir de
+nouveaux d&eacute;lais ... h&eacute;las! je vous rassure et je fr&eacute;mis moi-m&ecirc;me; je
+veux calmer des troubles qui me d&eacute;vorent, je veux consoler Aline et je
+suis plus afflig&eacute; qu'elle.</p>
+
+<p>Il est vrai que je me suis oppos&eacute; aux recherches que me proposait
+D&eacute;terville, et d'apr&egrave;s ce que vous m'apprenez, je m'y oppose encore plus
+fortement; nous pouvons souffrir des torts de ceux auxquels la nature
+nous &agrave; asservit, mais nous devons les respecter; si madame de Blamont ne
+se trouvait pas li&eacute;e, comme nous, dans cette recherche, j'oserais dire
+que ce soin la regarde; mais si l'association soup&ccedil;onn&eacute;e est s&ucirc;re, elle
+ne le peut plus. Non qu'elle ne le d&ucirc;t, si elle &eacute;tait incertaine; mais
+si la chose est prouv&eacute;e, le silence est son lot. Que faire? que devenir?
+qu'imaginer grand Dieu! au moins votre coeur me reste, Aline, j'ose &ecirc;tre
+s&ucirc;r d'y r&eacute;gner. Que cette consolation m'est douce! je n'existerais pas
+sans elle. Conservez-le moi ce sentiment qui fait mon bonheur; soyez
+toujours l'unique arbitre de mon sort; opposons &agrave; cette multitude
+d'obstacles, la fermet&eacute; que donne la constance et nous triompherons un
+jour; mais si vous faiblissez, si les pers&eacute;cutions vous d&eacute;terminent ...
+si le malheur vous abat, Aline, envoyez-moi la mort; elle me sera bien
+moins cruelle.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE QUINZI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>D&eacute;terville &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuille, ce 26 Ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Tu l'avais devin&eacute;, mon cher Valcour, il devait n&eacute;cessairement nous
+arriver quelqu'aventure &agrave; ces promenades &eacute;loign&eacute;es, si fort du go&ucirc;t de
+madame de Blamont, et si d&eacute;sapprouv&eacute;es par ta prudence; mais ne
+t'inqui&egrave;te pas, aucune diminution &agrave; la somme totale de nos h&ocirc;tes, nulle
+atteinte &agrave; aucune d'eux. Ce n'est qu'une recrue que nous avons faite ...
+une recrue fort singuli&egrave;re, et pour que ton imagination, que je connais
+impatiente et fougueuse, n'aille pas au-devant de la v&eacute;rit&eacute;, et ne la
+change aussi-t&ocirc;t en d'affreux revers, &eacute;coute avant que de pr&eacute;voir.</p>
+
+<p>Depuis que les jours diminuent, on d&icirc;ne plut&ocirc;t &agrave; Vertfeuille, afin de se
+trouver toujours &agrave; peu-pr&egrave;s la m&ecirc;me quantit&eacute; d'heures de promenade. En
+cons&eacute;quence, hier nous &eacute;tions, malgr&eacute; l'extr&ecirc;me chaleur, partis &agrave; trois
+heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la
+for&ecirc;t, derri&egrave;re lequel se trouve un hameau charmant, o&ugrave; ton Aline a une
+bonne amie, nomm&eacute;e <i>Colette</i> qui lui donne toujours d'excellent lait ...
+on voulait donc aller go&ucirc;ter du lait de <i>Colette</i>; mais il fallait se
+presser; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu'on
+craignait, devait &eacute;tendre ses voiles lugubres &agrave; pr&egrave;s de sept heures. Il
+y a deux lieues de Vertfeuille chez <i>Colette</i>; ainsi, pas un moment &agrave;
+perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu'au hameau; on arriva &agrave; cinq
+heures et demie, chez la jolie laiti&egrave;re; on but son lait. Aline qui lui
+portait plein ses poches de babioles qu'elle savait faites pour lui
+plaire, en fut re&ccedil;ue comme tu l'imagines; mais toutes les montres
+marquaient six heures, il s'agissait de partir en diligence.... On se
+quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu'on avait &agrave; peine le
+tems de respirer ... que j'&eacute;tais plus effray&eacute; que les femmes, et mille
+autres mauvaises plaisanteries, qui ne me d&eacute;mont&egrave;rent point, parce que
+si j'&eacute;tais alarm&eacute;, les ch&egrave;res dames devaient rien voir que ce n'&eacute;tait
+que pour elles, c'est pourquoi je tins bon et nous part&icirc;mes.</p>
+
+<p>A peine engag&eacute;s dans la route du bois, dont le d&eacute;bouch&eacute; touche aux
+avenues de Vertfeuille, nous entend&icirc;mes des cris per&ccedil;ans qui nous
+parurent venir d'une des routes diagonales qui se perdent dans le milieu
+de la for&ecirc;t. Tout le monde s'arr&ecirc;te ... c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; nuit; l'&eacute;tonnement
+fait place &agrave; la peur, et voil&agrave; toutes nos h&eacute;ro&iuml;nes tellement
+effarouch&eacute;es, que l'une, Eug&eacute;nie, tombe &eacute;vanouie dans mes bras, et que
+les trois autres perdant absolument l'usage de leurs jambes, se laissent
+tomber au pied des arbres.</p>
+
+<p>Si je d&eacute;sirais qu'on ne se trouv&acirc;t pas ce nuit au milieu d'une telle
+route, c'est que je pr&eacute;voyais bien ce qu'il arriverait au plus l&eacute;ger
+accident; et l'embarras qui en r&eacute;sulterait pour moi; rassurer,
+approfondir, d&eacute;fendre, telle &eacute;tait ma besogne, et j'&eacute;tais bien plus
+embarrass&eacute; des deux premiers soins que du troisi&egrave;me. Je les calmai donc
+de mon mieux, et sans perdre une minute, je m'&eacute;lance o&ugrave; j'entends les
+cris. Il n'&eacute;tait pas ais&eacute; de trouver l'endroit d'o&ugrave; ils partaient; la
+malheureuse qui les jetait &eacute;tait hors de la route, elle paraissait
+enfonc&eacute;e dans le taillis, et quelque bruit que je fisse moi-m&ecirc;me,
+quoique j'appelasse ... trop occup&eacute;e de sa douleur, l'infortun&eacute;e ne me
+r&eacute;pondait point. Je distingue cependant plus juste, je quitte la route,
+m'enfonce dans le taillis, et trouve enfin sur un tas de foug&egrave;re, au
+pied d'un grand ch&ecirc;ne, une jeune fille venant de mettre au jour une
+malheureuse petite cr&eacute;ature, dont la vue, jointe aux douleurs physiques
+que venait d'&eacute;prouver la m&egrave;re, faisait pousser &agrave; cette m&egrave;re d&eacute;sol&eacute;e de
+lamentables cris, qu'accompagnaient des pleurs abondants. Mon abord,
+l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, l'effraya, comme tu peux penser; mais la cachant sous
+mon habit si-t&ocirc;t que je m'aper&ccedil;us que je n'avais affaire qu'&agrave; une femme,
+je m'approcha d'elle, et lui parlant avec douceur, je parvins
+promptement &agrave; la tranquilliser. Pardon, lui dis-je, Mademoiselle, je
+n'ai le tems ni de vous &eacute;couter ni de vous secourir, je dois rejoindre
+des dames qui m'attendent ici pr&egrave;s, que je ne puis abandonner seules &agrave;
+l'entr&eacute;e de la nuit, et que vos cris viennent d'effrayer; votre position
+me para&icirc;t embarrassante; suivez-moi, emportez cette petite cr&eacute;ature,
+donnez-moi le bras et partons. Qui que vous soyez, me dit l'inconnue,
+vos soins me sont pr&eacute;cieux, mais je n'ose en profiter, je voudrais aller
+au village de Berceuil, daignez m'en montrer la route, je suis assur&eacute;e
+d'y trouver des secours.&mdash;Je ne connais point de village de Berseuil
+dans ces environs, je ne puis vous offrir pour le pr&eacute;sent que ce que je
+viens de vous dire, acceptez-le, croyez-moi, ou je vais &ecirc;tre oblig&eacute; de
+vous quitter.&mdash;Alors cette pauvre fille ramassa son enfant; elle le
+baise. Malheureuse cr&eacute;ature, s'&eacute;cria-t-elle en l'entortillant d'un
+mouchoir et le pla&ccedil;ant dans son jupon, fruit de ma honte et de mon
+d&eacute;shonneur, devais-je croire que tu serais priv&eacute;e d'abri d&egrave;s en voyant
+le jour! puis elle prit mon bras, et marchant avec peine, nous
+regagn&acirc;mes au plut&ocirc;t l'endroit o&ugrave; j'avais laiss&eacute; ces dames. Nous les
+rev&icirc;mes bient&ocirc;t ... mais dans quel &eacute;tat! les deux filles tenaient leurs
+m&egrave;res embrass&eacute;es, et quoiqu'elles fussent elles-m&ecirc;mes dans une agitation
+prodigieuse, elles s'effor&ccedil;aient de les rassurer. Tu juges de l'effet de
+mon retour, n'apercevant qu'un individu de leur sexe, voyant mon air
+ouvert et tranquille, tout se calma et l'on accourut vers moi. Je fis en
+deux mots l'histoire de ma rencontre; la jeune fille extr&ecirc;mement
+confuse, t&eacute;moigna son respect comme elle put. On examina, on caressa
+l'enfant; Madame de Blamont voulait donner au moins quelques instans de
+repos &agrave; la m&egrave;re, tant par humanit&eacute; que pour s'instruire un peu plus &agrave;
+fond de ce qui pouvait &eacute;claircir une aussi singuli&egrave;re aventure; mais
+faisant observer &agrave; ces dames que la nuit s'&eacute;paississait de plus en plus,
+et qu'il nous restait pr&egrave;s de trois quarts de lieues, je d&eacute;cidai le
+d&eacute;part le plus prompt. Aline voulut porter l'enfant, pour soulager la
+m&egrave;re &agrave; laquelle je donnai le bras; Eug&eacute;nie aida des siens les deux
+dames, et nous sort&icirc;mes en diligence du bois. Point d'&eacute;claircissemens
+que nous ne soyons au ch&acirc;teau, dis-je &agrave; Madame de Blamont qui voulait
+toujours questionner, ils nous retarderaient, ils fatigueraient cette
+jeune personne d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-abattue, ne nous occupons ce soir que d'arriver
+et de secourir. On approuve mon conseil, et nous touchons enfin le port.
+Il &eacute;tait tems; &agrave; peine la pauvre demoiselle, dont j'aidais les pas,
+pouvait-elle se tra&icirc;ner. Ce qui fit dire &agrave; Madame de Blamont
+qu'assur&eacute;ment elle serait morte si elle e&ucirc;t persist&eacute; dans son projet de
+se rendre &agrave; ce village de Berseuil, dont j'ignorais la situation, et qui
+se trouvait &agrave; six grandes lieues de l'endroit o&ugrave; la rencontre s'&eacute;tait
+faite. Le premier soin de la ma&icirc;tresse du logis, fut d'&eacute;tablir cette
+infortun&eacute;e dans une des meilleurs chambres du ch&acirc;teau avec son enfant,
+et apr&egrave;s lui avoir fait prendre d'abord un bouillon, puis deux heures
+apr&egrave;s une r&ocirc;tie au vin de Bourgogne, on la laissa reposer.</p>
+
+<p>Comme on n'avait voulu d'elle ce soir l&agrave; aucun &eacute;claircissement pour ne
+la point fatiguer, l'aventure comme tu le crois, fut interpr&eacute;t&eacute;e de
+toutes sortes de mani&egrave;res, chacun dit son mot, et par une fatalit&eacute;,
+assez commune dans ces sortes de cas, personne n'approcha d'une v&eacute;rit&eacute;
+plus importante que l'on ne le pensait.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, c'est-&agrave;-dire aujourd'hui, on doit, aussi-t&ocirc;t qu'on
+supposera la belle aventuri&egrave;re &eacute;veill&eacute;e, se transporter dans son
+appartement pour apprendre d'elle le r&eacute;cit de son histoire, si la
+sage-femme qu'on a envoy&eacute; chercher sur-le-champ, la trouve assez bien
+pour lui permettre de nous la raconter, ce r&eacute;cit fera donc le sujet de
+ma premi&egrave;re lettre, le courrier part, Madame de Blamont me presse, et je
+t'embrasse.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE SEIZI&Egrave;ME</h3>
+
+<h5><i>Le m&ecirc;me au m&ecirc;me</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuille, ce 28 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Le courrier ne partant point hier, je n'ai pu reprendre le fil de notre
+aventure qu'aujourd'hui ... &ocirc; mon ami, que d'id&eacute;es tout ceci va faire
+na&icirc;tre en toi, et quels soup&ccedil;ons singuliers se forment ici dans toutes
+les t&ecirc;tes! Serait-il possible que le hasard e&ucirc;t voulu placer dans nos
+mains, le premier anneau d'une cha&icirc;ne, dont l'extr&ecirc;mit&eacute; peut tenir au
+but d'&eacute;claircissement que nous nous proposons avec tant d'ardeur! Mais
+comme rien ne peut s'affirmer encore, contentons-nous, moi de raconter,
+toi de soup&ccedil;onner, de conjecturer et d'approfondir, m&ecirc;me si tu veux.</p>
+
+<p>La sage-femme introduite hier matin dans la chambre de la jeune
+personne, nous apprit peu apr&egrave;s que la nuit avait &eacute;t&eacute; agit&eacute;e, qu'il y
+avait eu un peu de fi&egrave;vre, mais que ces accidens n'ayant rien d'&eacute;tranger
+&agrave; l'&eacute;tat, nous pouvions entrer si nous le d&eacute;sirions et apprendre tout ce
+qui la concernait; elle consentait &agrave; nous instruire. Il n'y eut d'admis
+que madame de Senneval, madame de Blamont et moi, on ne crut pas d&eacute;cent
+d'y mener Aline, heureux caract&egrave;re qui mod&egrave;le toujours ses d&eacute;sirs sur
+ses devoirs! cette privation ne lui co&ucirc;ta rien, sa curiosit&eacute; ne
+l'emporta pas sur sa pudeur.... Eug&eacute;nie lui tint compagnie. Nous
+entr&acirc;mes apr&egrave;s quelques civilit&eacute;s de part et d'autres: tels furent, mon
+cher Valcour, les termes dans lesquels s'exprima notre aventuri&egrave;re.</p>
+
+
+<p class="caption">HISTOIRE DE SOPHIE.</p>
+
+<p>On me nomme Sophie, madame, dit-elle, en s'adressant &agrave; madame de
+Blamont, mais je serais bien en peine de vous rendre compte de ma
+naissance, je ne connais que mon p&egrave;re, et j'ignore les particularit&eacute;s
+qui ont pu me donner le jour. Je fus &eacute;lev&eacute;e dans le village de Berseuil,
+par la femme d'un vigneron qui se nomme Isabeau, j'allais la joindre
+quand vous m'avez trouv&eacute;e, elle m'a servi de nourrice, et m'a pr&eacute;venue,
+d&egrave;s que je pus entendre raison, qu'elle n'&eacute;tait point ma m&egrave;re, et que je
+n'&eacute;tais chez elle qu'en pension. Jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de treize ans, je n'ai eu
+d'autre visite que celle d'un monsieur qui venait de Paris, le m&ecirc;me, &agrave;
+ce que dit Isabeau, qui m'avait apport&eacute; chez elle, et qu'elle m'assura
+secr&egrave;tement &ecirc;tre mon p&egrave;re. Rien de plus simple et de plus monotone que
+l'histoire de mes premiers ans, jusqu'&agrave; l'&eacute;poque fatale o&ugrave; l'on
+m'arracha de l'asyle de l'innocence, pour me pr&eacute;cipiter malgr&eacute; moi, dans
+l'abyme de la d&eacute;bauche et du vice.</p>
+
+<p>J'allais atteindre ma treizi&egrave;me ann&eacute;e, lorsque l'homme dont je vous
+parle vint me trouver pour la derni&egrave;re avec un de ses amis du m&ecirc;me &acirc;ge
+que lui, c'est-&agrave;-dire d'environ cinquante ans. Il firent retirer Isabeau
+et m'examin&egrave;rent tous deux avec la grande attention; l'ami de celui que
+je devais prendre pour mon p&egrave;re fit beaucoup d'&eacute;loges de moi ... j'&eacute;tais
+selon lui charmante, faite &agrave; peindre ... h&eacute;las! c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+que je l'entendais dire, je n'imaginais pas que ces dons de la nature
+dussent devenir l'origine de ma perte ... qu'ils dussent &ecirc;tre la cause
+de tous mes malheurs! L'examen des deux amis &eacute;tait entrem&ecirc;l&eacute; de l&eacute;g&egrave;res
+caresses; quelquefois m&ecirc;me on s'en permettait o&ugrave; la d&eacute;cence n'&eacute;tait rien
+moins que respect&eacute;e ... ensuite tous deux se parlaient bas ... je les
+vis m&ecirc;me rire ... eh quoi! la ga&icirc;t&eacute; peut donc na&icirc;tre o&ugrave; se m&eacute;dite le
+crime! l'&acirc;me peut donc s'&eacute;panouir au milieu des complots form&eacute;s contre
+l'innocence. Tristes effets de la corruption! que j'&eacute;tais loin d'en
+augurer les suites! Elles devaient &ecirc;tre bien am&egrave;res pour moi. On fit
+revenir Isabeau.... Nous allons vous enlever votre jeune &eacute;l&egrave;ve, dit M.
+<i>Delcour</i>, (c'est le nom de celui qu'on m'avait dit de regarder en p&egrave;re)
+elle pla&icirc;t &agrave; M. de <i>Mirville</i>, dit-il, et montrant son ami, il va la
+conduire &agrave; sa femme qui en prendra soin comme de sa fille.... Isabeau se
+mit &agrave; pleurer, et me jetant dans ses bras, aussi chagrine qu'elle, nous
+m&ecirc;l&acirc;mes nos regrets et nos pleurs.... Ah monsieur! dit Isabeau en
+s'adressant &agrave; M. de Mirville, c'est l'innocence et la candeur m&ecirc;me, je
+ne lui connais nul d&eacute;faut ... je vous la recommande, monsieur, je serais
+au d&eacute;sespoir s'il lui arrivait quelque malheur.... Des malheurs?
+interrompit Mirville, je ne vous la prends que pour faire sa fortune.
+ISABEAU.&mdash;Que le ciel au moins la pr&eacute;serve de la faire au d&eacute;pends de son
+honneur. MIRVILLE.&mdash;Que de sagesse dans la bonne nourrice! On a bien
+raison de dire que la vertu n'est plus qu'au village. ISABEAU &agrave; <i>M.
+Delcour</i>.&mdash;Mais vous m'aviez dit ce me semble, monsieur, &agrave; votre
+derni&egrave;re visite que vous la laisseriez au moins jusqu'&agrave; ce qu'elle e&ucirc;t
+rempli ses premiers devoirs de religion. M. DELCOUR.&mdash;De religion?
+ISABEAU.&mdash;Oui monsieur. M. DELCOUR.&mdash;Eh bien! est-ce que cela n'est pas
+fait? ISABEAU&mdash;Non monsieur, elle n'est pas encore assez instruite;
+monsieur le cur&eacute; l'a remise &agrave; l'ann&eacute;e prochaine. M. DE MIRVILLE&mdash;Oh
+parbleu! nous n'attendrons pourtant pas jusques-l&agrave;, je l'ai promise pour
+demain &agrave; ma femme ... et je veux ... eh mais! ne s'acquitte-t-on pas de
+<i>ces mis&egrave;res-l&agrave; par-tout?</i> M. DELCOUR.&mdash;Par tout, et aussi-bien chez
+vous qu'ici. Ne croyez-vous donc pas, Isabeau, qu'il puisse &ecirc;tre dans la
+capital d'aussi bons directeurs de jeunes filles que dans votre village
+de Berseuil?... Puis se tournant vers moi&mdash;Sophie, voudriez-vous mettre
+des entraves &agrave; votre fortune, quand il s'agit de la conclure ... le plus
+petit retard. H&eacute;las! monsieur, interrompis-je na&iuml;vement, d&egrave;s que vous me
+parlez de fortune, j'aimerais mieux que vous fissiez celle d'Isabeau, et
+que vous me permissiez de ne la jamais quitter; et je me rejetais dans
+les bras de cette tendre m&egrave;re ... et je l'inondais de mes pleurs.... Va,
+mon enfant, va, dit celle-ci, et me pressant sur son sein, je te
+remercie de ta bonne volont&eacute;, mais tu ne m'appartiens pas ... ob&eacute;is &agrave;
+ceux de qui tu d&eacute;pens, et que ton innocence ne t'abandonne jamais. Si tu
+tombes dans la disgr&acirc;ce, Sophie, souviens-toi de ta bonne m&egrave;re Isabeau,
+tu trouveras toujours un morceau de pain chez elle; s'il te co&ucirc;te
+quelque peine &agrave; gagner, au moins tu le mangeras pur ... il ne sera pas
+le prix de la honte ... il ne sera pas arros&eacute; des larmes du regret et du
+d&eacute;sespoir.... Bonne femme, en voil&agrave; assez ce me semble, dit Delcour, en
+m'arrachant des bras de ma nourrice, cette sc&egrave;ne de pleurs toute
+path&eacute;tique qu'elle puisse &ecirc;tre, met du retard &agrave; nos d&eacute;sirs ...
+partons.... On m'enl&egrave;ve, on se pr&eacute;cipite dans une berline qui fend l'air
+et nous rend &agrave; Paris le m&ecirc;me soir.</p>
+
+<p>Si j'avais eu un peu plus d'exp&eacute;rience, ce que je voyais, ce que
+j'entendais, ce que j'&eacute;prouvais, auraient d&ucirc; me convaincre avant que
+d'arriver, que les devoirs que l'on me destinait &eacute;taient bien diff&eacute;rens
+de ceux que je remplissais &agrave; Berseuil, qu'il entrait bien d'autres
+projets que ceux de servir une dame, dans la destination qui
+m'attendait, et qu'en un mot cette innocence que me recommandait si fort
+ma bonne nourrice &eacute;tait bien pr&egrave;s d'&ecirc;tre outrag&eacute;e. M. de Mirville, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; duquel j'&eacute;tais dans la voiture, me mit bient&ocirc;t au point de ne
+pouvoir douter de ses horribles intentions, l'obscurit&eacute; favorisait ses
+entreprises, ma simplicit&eacute; les encourageait, M. Delcour s'en
+divertissait et l'ind&eacute;cence &eacute;tait &agrave; son comble ... mes larmes coul&egrave;rent
+alors avec profusion.... Peste soit de l'enfant, dit Mirville ... cela
+allait le mieux du monde ... et je croyais qu'avant que nous fusions
+arriv&eacute;s ... mais je n'aime pas &agrave; entendre brailler.... Eh! bon, bon,
+r&eacute;pondit Delcour, jamais guerrier s'effraya-t-il du bruit de sa
+victoire?... Quand nous f&ucirc;mes l'autre jour chercher ta fille, aupr&egrave;s de
+Chartres, me vis-tu m'alarmer comme toi? Il y eut pourtant comme ici une
+sc&egrave;ne de larmes ... et cependant, avant que d'&ecirc;tre &agrave; Paris, j'eus
+l'honneur d'&ecirc;tre ton gendre.... Oh! mais vous gens de robe, dit M. de
+Mirville, les plaintes vous excitent, vous ressemblez aux chiens de
+chasse, vous ne faites jamais si bien la cur&eacute;e que quand vous avez forc&eacute;
+la b&ecirc;te. Jamais je ne vis d'&acirc;mes si dures que celles de ces supp&ocirc;ts de
+Bertole. Aussi n'est-ce pas pour rien qu'on vous accuse d'avaler le
+gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos
+dents.... Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soup&ccedil;onn&eacute;s
+d'un coeur bien plus sensible.... Par ma foi, dit Mirville, nous ne
+faisons mourir personne, si nous savons plumer la poule, au moins ne
+l'&eacute;gorgeons-nous pas. Notre r&eacute;putation est mieux &eacute;tablie que la v&ocirc;tre,
+et il n'y a personne qui au fond, ne nous appelle de bonnes gens.... De
+pareilles platitudes, et d'autres propos que je ne compris point, parce
+que je ne les avais jamais entendus, mais qui me parurent encore plus
+affreux, et par les expressions qui les entrelassaient et par
+l'indignit&eacute; des actions dont Mirville les entrecoupait; de telles
+horreurs dis-je, nous conduisirent &agrave; Paris, et nous arriv&acirc;mes.</p>
+
+<p>La maison o&ugrave; nous descend&icirc;mes n'&eacute;tait pas tout-&agrave;-fait dans Paris, j'en
+ignorais la position, plus instruite maintenant, je puis vous dire
+qu'elle &eacute;tait situ&eacute;e pr&egrave;s de la barri&egrave;re des Gobelins. Il &eacute;tait environ
+dix heures du soir quand on arr&ecirc;ta dans la cour; nous descend&icirc;mes.&mdash;La
+voiture fut renvoy&eacute;e et nous entr&acirc;mes dans une salle o&ugrave; le souper
+paraissait pr&ecirc;t &agrave; &ecirc;tre servi; une vieille femme, et une jeune fille de
+mon &acirc;ge, &eacute;taient les seules personnes qui nous attendissent; et ce fut
+avec elles que nous nous mimes &agrave; table; il me fut facile de voir pendant
+le souper que cette jeune fille nomm&eacute;e <i>Rose</i>, &eacute;tait &agrave; monsieur Delcour,
+ce qu'il me parut que monsieur de Mirville d&eacute;sirait que je lui fusse.
+Quand &agrave; la vieille, elle &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre notre gouvernante, son
+emploi me fut expliqu&eacute; tout de suite, et en m'apprit en m&ecirc;me-tems que
+cette maison &eacute;tait celle o&ugrave; je devais loger avec ma jeune compagne, qui
+n'&eacute;tait autre que cette fille de monsieur de Mirville, que monsieur
+Delcour et lui disaient avoir &eacute;t&eacute; derni&egrave;rement chercher pr&egrave;s de
+Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s'&eacute;taient
+r&eacute;ciproquement donn&eacute; leurs deux filles pour ma&icirc;tresses, sans que l'une
+de ces deux malheureuses cr&eacute;atures, conn&ucirc;t mieux que l'autre la seconde
+partie des liens qui les attachaient &agrave; ces deux p&egrave;res.</p>
+
+<p>Vous me permettrez de taire, madame, les ind&eacute;cens d&eacute;tails, et de ce
+souper, et de l'affreuse nuit qui le suivit; un autre salon plus petit
+et plus artistement meubl&eacute;, f&ucirc;t destin&eacute; &agrave; ces honteuses circonstances;
+Rose et monsieur Delcour y pass&egrave;rent avec nous; celle-ci d&eacute;j&agrave; au fait,
+n'opposa nuls refus, son exemple me fut propos&eacute; pour adoucir la rigueur
+des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilit&eacute;, on me fit craindre la
+force, si je m'avisais de les continuer ... que vous dirai-je, madame,
+je fr&eacute;mis ... je pleurai ... rien n'arr&ecirc;ta ces monstres et mon innocence
+fut fl&eacute;trie.</p>
+
+<p>Vers les trois heures du matin les deux amis se s&eacute;par&egrave;rent, chacun passa
+dans son appartement pour y finir le reste de la nuit, et nous suiv&icirc;mes
+ceux qui nous &eacute;toient destin&eacute;s.</p>
+
+<p>L&agrave;, monsieur de Mirville acheva de me d&eacute;voiler mon sort; &laquo;vous ne devez
+plus douter, me dit-il durement que je vous ai prise pour vous
+entretenir; votre &eacute;tat vient d'&ecirc;tre &eacute;clairci de mani&egrave;re &agrave; ne plus vous
+laisser de soup&ccedil;on.&mdash;Ne vous attendez pourtant pas &agrave; une fortune bien
+brillante ni &agrave; une vie tr&egrave;s-dissip&eacute;e; le rang que monsieur et moi tenons
+dans le monde, nous oblige &agrave; des pr&eacute;cautions, qui rendent votre solitude
+un devoir. La vieille femme que vous avez vue pr&egrave;s de Rose, et qui doit
+&eacute;galement prendre soin de vous, nous r&eacute;pond de votre conduite &agrave; l'un et
+&agrave; l'autre une incartade ... une &eacute;vasion, serait s&eacute;v&eacute;rement punie, je
+vous en pr&eacute;viens: du reste soyez avec moi, soumise, honn&ecirc;te, pr&eacute;venante
+et douce, et si la diff&eacute;rence de nos &acirc;ges s'oppose &agrave; un sentiment de
+votre part dont je suis m&eacute;diocrement envieux, que, pour prix du bien que
+je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l'ob&eacute;issance sur
+laquelle je devrais compter, si vous &eacute;tiez ma femme l&eacute;gitime. Vous serez
+nourrie, v&ecirc;tue, ect. et vous aurez cent francs par mois pour vos
+fantaisies; cela est m&eacute;diocre, je le sais; mais &agrave; quoi vous servirait le
+surplus dans la retraite o&ugrave; je suis oblig&eacute; de vous tenir, d'ailleurs
+j'ai d'autres arrangemens qui me ruinent. Vous n'&ecirc;tes pas ma seule
+pensionnaire ... c'est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois
+fois la semaine, vous serez tranquille le reste du tems, vous vous
+distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois, l'une et l'autre dans
+leur genre ont des qualit&eacute;s qui vous aideront &agrave; mener une vie douce, et
+sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse&raquo;.</p>
+
+<p>Cette belle harangue d&eacute;bit&eacute;e, monsieur de Mirville se coucha, et
+m'ordonna de prendre ma place aupr&egrave;s de lui.&mdash;Je tire le rideau sur le
+reste, madame, en voil&agrave; assez pour vous faire voir quel &eacute;tait l'affreux
+sort qui m'&eacute;tait destin&eacute;; j'&eacute;tais d'antant plus malheureuse qu'il me
+devenait impossible de m'y soustraire, puisque le seul &ecirc;tre qui e&ucirc;t de
+l'autorit&eacute; sur moi ... mon p&egrave;re m&ecirc;me me contraignait &agrave; m'y r&eacute;soudre et
+me donnait l'exemple du d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>Les deux amis partirent &agrave; midi, je fis plus ample connaissance avec ma
+gardienne et ma compagne; les circonstances de la vie de Rose ne
+diff&eacute;raient en rien de celles de la mienne, elle avait six mois plus que
+moi. Elle avait comme moi pass&eacute; sa vie dans un village, &eacute;lev&eacute;e par sa
+nourrice, et n'&eacute;tait &agrave; Paris que depuis trois jours, mais la distance
+&eacute;norme du caract&egrave;re de cette fille au mien, s'est toujours oppos&eacute; &agrave; ce
+que je fisse aucune liaison avec elle, &eacute;tourdie, sans coeur, sans
+d&eacute;licatesse, n'ayant aucune sorte de principes. La candeur et la
+modestie que j'avais re&ccedil;ues de la nature, s'arrangeaient mal avec tant
+d'ind&eacute;cence et de vivacit&eacute;, j'&eacute;tais oblig&eacute;e de vivre avec elle, les
+liens de l'infortune nous unirent; mais jamais ceux de l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Pour la Dubois, elle avait les vices de son &eacute;tat et de son &acirc;ge;
+imp&eacute;rieuse, tracassi&egrave;re, m&eacute;chante, aimant beaucoup plus ma compagne que
+moi; il n'y avait rien l&agrave;, comme vous voyez, qui d&ucirc;t m'attacher fort &agrave;
+elle, et le temps que j'ai &eacute;t&eacute; dans cette maison, je l'ai
+presqu'enti&egrave;rement pass&eacute; dans ma chambre, livr&eacute;e &agrave; la lecture que j'aime
+beaucoup, et dont j'ai pu faire ais&eacute;ment mon occupation, moyennant
+l'ordre que M. de Mirville avait donn&eacute; de ne me jamais laisser manquer
+de livres.</p>
+
+<p>Rien de plus r&eacute;gl&eacute; que notre vie; nous nous promenions &agrave; volont&eacute; dans un
+fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte; trois
+fois de la semaine, les deux amis qui ne paraissaient jamais qu'alors,
+se r&eacute;unissaient, soupaient avec nous, se livraient &agrave; leurs plaisirs,
+l'un devant l'autre, deux ou trois heures de l'apr&egrave;s-souper, et allaient
+de-l&agrave; finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son
+appartement, qui devenait le n&ocirc;tre le reste du temps.... Quelle
+ind&eacute;cence! interrompit madame de Blamont.... Eh quoi les p&egrave;res aux yeux
+de leurs filles! Ma ch&egrave;re amie, dit madame de Senneval,
+m'approfondissons pas ce gouffre d'horreur, cette infortun&eacute;e nous
+apprendrait peut-&ecirc;tre des atrocit&eacute;s d'un bien autre genre.&mdash;Que
+savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous les sachions, dit madame de
+Blamont.... Mademoiselle, continua en rougissant; cette femme vraiment
+honn&ecirc;te et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question ...
+mais n'est-il jamais arriv&eacute; pis? Et comme elle vit que Sophie ne la
+comprenait point; elle me chargea de lui expliquer bas, ce qu'elle
+voulait dire.</p>
+
+<p>Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est peut-&ecirc;tre le
+seul frein qui les ait contenu sur ce que vous voulez dire, madame,
+reprit Sophie, au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause
+d'une retenue.... Qui dans de telles &acirc;mes n'eut s&ucirc;rement jamais la vertu
+pour principes. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je
+le sais, mais tant d'autres <i>&eacute;carts</i> ... tant d'autres <i>turpitudes</i> ont
+si bien su me convaincre de la d&eacute;pravation de moeurs de ces deux amis,
+que je ne dois assur&eacute;ment attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez
+dire, qu'&agrave; un sentiment plus imp&eacute;rieux que leur d&eacute;bauche; or, je n'en ai
+point vu qui l'emport&acirc;t sur leur jalousie.&mdash;Elle est difficile &agrave;
+entendre avec cette communaut&eacute; de plaisirs dont vous nous parlez, dit
+madame de Senneval. Et sur-tout avec ces autres pensionnaires dont
+monsieur de Mirville convenait, ajouta madame de Blamont.&mdash;Je l'avoue,
+mesdames, reprit Sophie, peut-&ecirc;tre est-ce ici un de ces cas o&ugrave; le choc
+violent de deux passions, ne laisse triompher que la plus vive, mais ce
+qu'il y a de bien s&ucirc;r, c'est que le d&eacute;sir de conserver chacun leur bien,
+d&eacute;sir n&eacute; de leur jalousie trop reconnue pour en douter, l'emporta
+toujours dans leur coeur, et les emp&ecirc;cha d'ex&eacute;cuter ... des horreurs ...
+dont ma compagne, je le sais, n'eut fait que rire, et qui m'eussent paru
+plus affreuses que la mort m&ecirc;me.&mdash;Poursuivez, dit madame de Blamont, et
+ne trouvez pas mauvais que l'int&eacute;r&ecirc;t que vous m'avez inspir&eacute;, m'ait fait
+fr&eacute;mir pour vous.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; l'&eacute;v&eacute;nement qui m'a valu votre protection, madame, continue
+Sophie, en s'adressant toujours &agrave; madame de Blamont; il me reste fort
+peu de choses &agrave; vous apprendre. Depuis que j'&eacute;tais dans cette maison,
+mes appointemens m'&eacute;taient pay&eacute;s avec la plus grande exactitude, et
+n'ayant aucun motif de d&eacute;pense, je les &eacute;conomisais dans la vue de
+trouver peut-&ecirc;tre un jour l'occasion de les faire tenir &agrave; ma bonne
+Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai communiquer
+cette intention &agrave; monsieur de Mirville, ne doutant point qu'il ne me
+procur&acirc;t lui-m&ecirc;me la moyenne d'ex&eacute;cuter l'action que je m&eacute;ditais....
+Innocente! O&ugrave; allais-je supposer la compassion? Habita-t-elle jamais
+dans le sein du vice et du libertinage!&mdash;Il vous faut oublier tous ces
+sentimens villageois, me r&eacute;pondit brutalement monsieur de Mirville,
+cette femme a &eacute;t&eacute; beaucoup trop pay&eacute;e des petits soins qu'elle a eus de
+vous; vous ne lui devez plus rien.&mdash;Et ma reconnaissance, monsieur, ce
+sentiment si doux &agrave; nourrir dans soi, si d&eacute;licieux &agrave; faire
+&eacute;clater.&mdash;Bon, bon, chim&egrave;re que toutes ces reconnaissances l&agrave;. Je n'ai
+jamais vu qu'on en retir&acirc;t quelque chose, et je n'aime &agrave; nourrir que les
+sentimens qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez
+trop d'argent, je cesserai de vous en donner davantage.&mdash;Rejet&eacute;e de
+l'un, je voulus recourir &agrave; l'autre, et je parlai de mon projet &agrave;
+monsieur Delcour. Il le d&eacute;sapprouve plus durement encore, il ma dit qu'&agrave;
+la place de monsieur de Mirville, il ne me donnerait pas un sol, puisque
+je ne songeais qu'&agrave; jeter mon argent par la fen&ecirc;tre; il me fallut
+renoncer &agrave; cette bonne oeuvre, faute de moyens pour l'accomplir.</p>
+
+<p>Mais avant que d'en venir &agrave; ce qui donna lieu &agrave; la malheureuse
+catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les
+deux p&egrave;res s'&eacute;taient plus d'une fois, devant nous, c&eacute;d&eacute; leur autorit&eacute;
+sur leurs filles, en se priant r&eacute;ciproquement de ne les point m&eacute;nager
+quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer
+la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer
+des cha&icirc;nes; or, je vous laisse &agrave; penser si tous deux abusaient de cette
+autorit&eacute; respective; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me
+traitait sur-tout avec une duret&eacute; inou&iuml;e, au plus l&eacute;ger caprice de son
+imagination; et quoiqu'il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne
+prenait pas plus ma d&eacute;fense, que Mirville ne prenait celle de sa fille,
+quand Delcour la maltraitait de m&ecirc;me, ce qui arrivait tout aussi
+souvent. Cependant madame, il faut vous l'avouer; enti&egrave;rement coupable,
+enti&egrave;rement complice du malheureux commerce o&ugrave; j'&eacute;tais entra&icirc;n&eacute;e, la
+nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir
+davantage, elle voulut faire &eacute;clore dans mon sein, un gage de mon
+d&eacute;shonneur. Ce fut &agrave;-peu-pr&egrave;s vers ce temps que ma compagne impatient&eacute;e
+de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle m&eacute;ditait une &eacute;vasion. Je ne
+veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouv&eacute; des
+moyens d'int&eacute;resser le fils du jardinier.... Il est mon amant ... il
+m'offre de me rendre libre; tu es la ma&icirc;tresse de partager notre sort
+... peut-&ecirc;tre vaudrait-il mieux pour toi d'attendre apr&egrave;s tes couches
+... je n'en agirai pas moins pour ta d&eacute;livrance, je te m&eacute;nagerai un ami,
+il viendra te retirer d'ici, et nous nous r&eacute;unirons si tu le veux. Ce
+dernier plan de liaison ne me convenait gu&egrave;res, et si je d&eacute;sirais ma
+libert&eacute;, c'&eacute;tait pour mener un genre de vie bien diff&eacute;rent de celui
+qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai n&eacute;anmoins ses offres, je
+convins avec elle qu'il valait mieux que je n'ex&eacute;cutasse cette fuite
+qu'apr&egrave;s mes couches, je la priai de ne pas m'oublier et de disposer
+tout pour ce moment. Cependant, quelque press&eacute;e qu'elle f&ucirc;t elle-m&ecirc;me,
+les pr&eacute;paratifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put &ecirc;tre
+arrang&eacute; qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant &eacute;tait
+venu, elle allait s'&eacute;vader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle
+avait choisi pour son d&eacute;part, et la veille &eacute;galement de celui o&ugrave; j'ai eu
+le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre
+pour aller chercher quelque argent destin&eacute; au jardinier qui devait lui
+faire trouver un appartement tout pr&ecirc;t; elle me pria de rester avec ce
+jeune homme qui press&eacute; de sortir, paraissait ne vouloir point s'arr&ecirc;ter,
+et de l'engager d'attendre une minute.... Fatale &eacute;poque de mon
+infortune! ou plut&ocirc;t de mon bonheur, puisque cette m&ecirc;me circonstance fut
+celle qui m'enleva de ce gouffre; mon sort voulut qu'il arriva pour lors
+ce qui n'&eacute;tait jamais arriv&eacute; depuis trois ans; M. de Mirville entra seul
+et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune
+homme pour le soustraire &agrave; ses regards, il s'&eacute;vada cependant fort vite,
+mais ce ne fut pas sans &ecirc;tre vu. Rien ne peut rendre l'acc&egrave;s de col&egrave;re
+dans lequel Mirville tomba sur-le-champ; sa canne fut la premi&egrave;re arme
+dont il se servit, et sans &eacute;gard pour ma situation, sans approfondir si
+j'&eacute;tais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me tra&icirc;ne au travers
+de la chambre par les cheveux, me menace de fouler &agrave; ses pieds le fruit
+que je porte dans mon sein, et qu'il ne voit plus que comme un
+t&eacute;moignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je
+suis encore toute meurtrie, si la Dubois n'&eacute;tait accourue et ne m'eut
+arrach&eacute;e de ses mains. Alors sa rage devint plus froide.... Je ne l'en
+punirai pas moins cruellement, dit-il,... qu'on ferme les portes ... que
+personne n'entre, et que cette prostitu&eacute;e monte &agrave; l'instant dans sa
+chambre.... Rose qui avait tout entendu, fort contente d'&eacute;chapper, par
+cette m&eacute;prise, &agrave; ce qu'elle m&eacute;ritait seule, se gardait bien de dire un
+mot, et la foudre n'&eacute;clata que sur moi.... Je fus bient&ocirc;t suivi de mon
+tyran, ses yeux &eacute;tincelaient de mille sentimens divers, parmi lesquels
+je crus en d&eacute;m&ecirc;ler de plus terribles que ceux de la col&egrave;re, et dont les
+impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le
+firent para&icirc;tre en encore plus affreux.... Oh! madame, comment vous
+rendre les nouvelles infamies dont je devins victime! elles outragent
+ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les
+peindre.... Il m'ordonne de quitter mes v&ecirc;temens ... je me jette &agrave; ses
+pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par
+ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortun&eacute;, agitant mon sein de
+ses palpitations, il semblait d&eacute;j&agrave; se courber sur les genoux de son p&egrave;re
+... on eut dit qu'il implorait sa gr&acirc;ce.... Mon &eacute;tat ne toucha point
+Mirville, il y trouvait, pr&eacute;tendait-il, une conviction de plus &agrave;
+l'infid&eacute;lit&eacute; qu'il soup&ccedil;onnait; tout ce que j'all&eacute;guais n'&eacute;tait
+qu'imposture, il &eacute;tait s&ucirc;r de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui
+en imposer ... je me mis donc dans l'&eacute;tat qu'il d&eacute;sirait, d&egrave;s que j'y
+fus, des lieus barbares lui r&eacute;pondirent de ma contenance....</p>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+<div class="figcenter" style="width: 433px;">
+<img src="images/ds-2.jpg" width="433" height="814"
+alt="Illustration: L'infortun&eacute; ... il semblait d&eacute;j&agrave; se courber sur les genoux..." title="" />
+</div>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+<p>Je fus trait&eacute;e avec cette sorte d'ignominie scandaleuse, que le
+p&eacute;dantisme se permet sur l'enfance.... Mais avec une cruaut&eacute;,... avec
+une rigueur,... enfin, je p&acirc;lis.... Je chancelai sous mes liens,... mes
+yeux se ferm&egrave;rent, j'ignore les suites de sa barbarie.... Je ne
+retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois.... Mon
+bourreau arpentait la chambre &agrave; grands pas, il diligentait les soins
+qu'on me donnait ... non par piti&eacute; ... le monstre ... mais pour &ecirc;tre
+plus vite d&eacute;barrass&eacute; de moi.... Allons, s'&eacute;cria-t-il, est-elle pr&ecirc;te, et
+me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise, rhabillez-la,
+rhabillez-la donc madame, et qu'elle disparaisse.... Il me demande mes
+clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux
+&eacute;cus;&mdash;tenez, me dit-il, voil&agrave; plus qu'il n'en faut pour vous conduire
+chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui
+recevra, sans doute, avec empressement, une cr&eacute;ature capable de la
+conduite que vous avez tenue chez moi.... Oh! monsieur, r&eacute;pondis-je en
+larmes, ne pouvant tenir &agrave; ce dernier avilissement, je n'ai jamais fait
+qu'une faute, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. Jugez mon
+repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune. A ces
+mots qui devaient l'attendrir, si l'&acirc;me des tyrans s'ouvrait &agrave; la piti&eacute;,
+si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de
+l'innocence; il me saisit par le bras, m'entra&icirc;ne &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la
+maison, et me jette dans une rue d&eacute;tourn&eacute;e qui aboutissait &agrave; l'une des
+portes du jardin.... Que votre &acirc;me sensible con&ccedil;oive ma situation,
+madame, seule &agrave; l'entr&eacute;e de la nuit, pr&egrave;s d'une ville absolument
+inconnue de moi, dans l'&eacute;tat o&ugrave; je me trouvais, ayant &agrave; peine de quoi me
+conduire, d&eacute;chir&eacute;e, bless&eacute;e de toutes parts, n'ayant pas m&ecirc;me la
+ressource des larmes, h&eacute;las! je n'en pouvais r&eacute;pandre.</p>
+
+<p>Ne sachant o&ugrave; porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte
+qu'on venait de refermer sur moi.... Je m'y pr&eacute;cipitai sur les traces
+m&ecirc;mes de mon sang, r&eacute;solue d'y passer la nuit.&mdash;Le barbare, me
+disais-je, il ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer
+encore.... Il ne m'&ocirc;tera pas l'abri des b&ecirc;tes, et le ciel qui prendra
+piti&eacute; de mes maux, m'y fera peut-&ecirc;tre mourir en paix. Un moment, je me
+crus perdue, j'entendis passer pr&egrave;s de moi,... &eacute;tait-ce lui qui me
+faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il m'enlever un
+reste de vie que je d&eacute;testais? ou le remords enfin, dans son &acirc;me de
+boue, y rappelait-il un instant la piti&eacute;, quoiqu'il en f&ucirc;t, on me
+d&eacute;passa fort vite, le jour vint, je me levai, et me d&eacute;terminai
+sur-le-champ &agrave; aller regagner l'habitation de ma ch&egrave;re Isabeau, bien
+s&ucirc;re qu'elle ne me refuserait l'asile dont elle m'avait toujours
+flatt&eacute;e.... Je partis donc ... et j'en &eacute;tais &agrave; mon quatri&egrave;me jour de
+marche, me tra&icirc;nant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de
+crainte, fatigu&eacute;e du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre
+de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisit
+point &agrave; Berceuil; je m'en croyais pr&egrave;s, lorsque je me suis perdue, ce
+que les douleurs m'ont arr&ecirc;t&eacute;es; c'est l&agrave; o&ugrave; j'ai eu le bonheur de
+rencontrer monsieur, dit Sophie en me d&eacute;signant, et quelqu'affreuse que
+soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la
+regarde comme une gr&acirc;ce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une
+dame, dont la piti&eacute; me secoure, et dont les bont&eacute;s me feront retrouver
+celle que j'appelle ma m&egrave;re. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis
+sage, si j'ai fait une faute, Dieu m'est t&eacute;moin que c'est malgr&eacute; moi ...
+je la r&eacute;parerai ... je la pleurerai toute ma vie ... j'aiderai ma bonne
+Isabeau dans son m&eacute;nage, et si je n'ai pas une aisance semblable &agrave; celle
+que m'avait procur&eacute; le crime, j'y trouverai du moins de la tranquillit&eacute;
+et n'y conna&icirc;trai pas le remord.</p>
+
+<p>Ici, les larmes coul&egrave;rent des yeux de toute l'assembl&eacute;e; Sophie trop
+&eacute;mue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un
+moment. Nous nous retir&acirc;mes pour aller renouveler nos conjectures, et
+comme le courrier part, je suis oblig&eacute;, mon cher Valcour, de te laisser
+aux tiennes, en t'assurant que mon premier soin sera de l'achever le
+d&eacute;tail de ce que nous aurons pu d&eacute;couvrir sur cette malheureuse
+aventure.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE DIX-SEPTI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Le m&ecirc;me au m&ecirc;me</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuil, ce 30 Ao&ucirc;t, au soir.</p>
+
+<p>Sophie qui n'avait encore os&eacute; faire voir &agrave; sa garde, les sanglantes
+marques dont elle est couverte, s'y hasarda d&egrave;s qu'elle nous en eut fait
+l'aveu, et d&egrave;s le vingt-huit, comme elle avait pass&eacute;e une nuit cruelle,
+elle pria cette femme d'examiner ses contusions et de les lui soulager.</p>
+
+<p>Celle-ci trouva tant de d&eacute;sordres et des meurtrissures si graves,
+qu'elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consult&eacute;e,
+envoya sur-le-champ chercher <i>Dominic</i> son chirurgien d'Orl&eacute;ans, que
+l'on n'introduisit pr&egrave;s de la malade qu'apr&egrave;s lui avoir fait jurer le
+secret. L'artiste fit son examen, et son rapport fut que la d&eacute;livrance
+faite &agrave; sept mois, quoique l'enfant eut vu le jour, &eacute;tait bien s&ucirc;rement
+une couche forc&eacute;e, suite des accidens &eacute;prouv&eacute;s par la malade,
+ind&eacute;pendamment d'un coup tr&egrave;s-violent &agrave; travers les reins, il y en avait
+vingt-un autres tant sur les bras, les &eacute;paules, ou le reste du corps de
+cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait
+des pansemens subits.&mdash;Les effets du second acc&egrave;s de la col&egrave;re r&eacute;fl&eacute;chie
+de <i>Mirville</i> avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait
+sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilit&eacute;,
+contusionnait infiniment moins, quoiqu'en fl&eacute;trissant davantage, et les
+dangers de ce second traitement, bien qu'il eut &eacute;t&eacute; port&eacute; &agrave; l'extr&ecirc;me,
+n'&eacute;taient pas si dangereux que ceux de l'autre.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s cette exposition, <i>Dominic</i> ordonna une saign&eacute;e du pied, le plus
+grand calme et quelques boissons. Il ne s'est retir&eacute; qu'au bout de
+vingt-quatre heures, apr&egrave;s avoir vu le meilleur effet de ses premiers
+traitemens, il a laiss&eacute; son ordonnance &agrave; la sage femme et reviendra au
+commencement de la semaine, il esp&egrave;re, d&icirc;t-il, beaucoup et de l'&acirc;ge et
+du bon temp&eacute;rament de la jeune personne. Il a jug&eacute; &agrave; propos que l'on la
+s&eacute;pare de son enfant, ce qui a &eacute;t&eacute; fait d'autant plus heureusement que
+cette pauvre petite cr&eacute;ature est morte tr&egrave;s-peu apr&egrave;s avoir quitt&eacute;e sa
+m&egrave;re, et que cette perte, si elle l'avait su, l'aurait peut-&ecirc;tre envoy&eacute;e
+au tombeau; on lui a cach&eacute; cet &eacute;v&eacute;nement; quoiqu'un peu mieux
+aujourd'hui, elle n'est pourtant pas encore en &eacute;tat de l'apprendre;
+telle est, mon ami, l'histoire du vingt-huit.</p>
+
+<p>Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d'aller au village de
+Berceuil, v&eacute;rifier sur les lieux m&ecirc;mes, les d&eacute;positions de Sophie, je
+m'y rendis &agrave; cheval et muni d'une lettre de madame de Blamont, je
+descendis chez le cur&eacute;.&mdash;C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le
+maintien et l'honn&ecirc;tet&eacute; paraissent soutenir le caract&egrave;re; il me re&ccedil;ut
+fort bien, m'invita &agrave; d&icirc;ner chez lui, et en attendant l'heure du repas,
+me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l'avait d&eacute;peint
+Sophie. Tous deux se rappelaient au mieux cette jeune fille, le cur&eacute; se
+ressouvenait tr&egrave;s-bien de lui avoir enseign&eacute; sa religion.&mdash;Pour Isabeau,
+elle pleura d'abord de joie, quand je lui eu dit que son &eacute;l&egrave;ve existait,
+l'aimait et demandait &agrave; la voir, et bient&ocirc;t apr&egrave;s de chagrin, quand je
+lui appris son &eacute;tat; j'insistai peu sur les d&eacute;tails, madame de Blamont
+m'avait fait sentir la n&eacute;cessit&eacute; de les d&eacute;guiser, et j'&eacute;tais p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+comme elle, du besoin de ce myst&egrave;re; tout se borna donc &agrave; constater que
+Sophie n'en imposait pas, et &agrave; convenir avec ces deux honn&ecirc;tes gens
+qu'ils se rendraient l'un et l'autre, &agrave; la prochaine invitation que leur
+ferait la dame qui m'envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les
+voir, qu'en raison de la sant&eacute; de Sophie, point encore en &eacute;tat
+d'embrasser des personnes si ch&egrave;res.&mdash;Je d&icirc;nai chez le cur&eacute; que je
+trouvai l&agrave;, comme dans nos op&eacute;rations, un homme de tr&egrave;s-grand sens,
+l'&eacute;v&eacute;nement qui m'attirait chez lui fit tomber le discours sur la
+d&eacute;pravation des moeurs, cause unique, pr&eacute;tendait-il, de toutes les
+atrocit&eacute;s qui se commettent journellement.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur, (me dit l'honn&ecirc;te eccl&eacute;siastique, avec cet enthousiasme
+chaleureux de la vertu), je vois &eacute;clore &agrave; tout instant un fratras
+d'&eacute;crits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicit&eacute;,
+sur les moyens de l'extirper en France, projets atroces, qui n'ont pour
+malheureux principe, que le d&eacute;sespoir o&ugrave; est le riche d'&ecirc;tre oblig&eacute; de
+contempler l'infortune dans son semblable, que le d&eacute;sespoir d'&ecirc;tre
+contraint &agrave; donner quelques secours;&mdash;ne croyant son or fait, que pour
+payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire &agrave; ces tristes
+obligations, il voudrait &eacute;loigner de ses yeux le spectacle attendrissant
+de la mis&egrave;re, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l'homme
+de trop pr&egrave;s, qui le ramenant aux accablantes id&eacute;es du malheur,
+an&eacute;antit, malgr&eacute; lui-m&ecirc;me, l'intervalle immense que son orgueil ose
+mettre entre l'homme et l'homme.&mdash;Voil&agrave;, monsieur, voil&agrave; les seules
+causes de tous ces pitoyables &eacute;crits; n'en doutez pas, ils ne sont
+dict&eacute;s que par l'avarice, l'orgueil et l'inhumanit&eacute;.... On ne veut point
+voir de pauvres en France,&mdash;eh bien! que l'on s'occupe pour y r&eacute;ussir,
+du moyen de r&eacute;former les moeurs, et de pr&eacute;server surtout la jeunesse de
+leur perfide corruption; que l'on r&eacute;forme le luxe,&mdash;ce luxe pernicieux
+qui ruine et d&eacute;range le riche, sans soulager le mis&eacute;rable, et qui plonge
+bient&ocirc;t celui-ci dans l'abyme, par sa folle pr&eacute;tention &agrave; atteindre ce
+qu'il ne peut approcher qu'en entra&icirc;nant sa perte. Que vos gens de
+lettres s'occupent de ces plans, monsieur, qu'ils en offrent au
+gouvernement des projets rectifi&eacute;s, et de la r&eacute;ussite de ces premi&egrave;res
+op&eacute;rations, na&icirc;tra bient&ocirc;t cette r&eacute;forme de mendians tant d&eacute;sir&eacute;e dans
+votre capitale. Que ce luxe si dangereux n'attire plus &agrave; vos ateliers de
+colifichets, ou derri&egrave;re vos magnifiques voitures, le fils de ce bon
+laboureur qui, abandonn&eacute; de ses meilleurs enfans, va bient&ocirc;t mendier
+avec ce qui lui reste, &agrave; la porte m&ecirc;me de l'h&ocirc;tel o&ugrave; son fils
+orgueilleux d'une jaquette chamarr&eacute;e, ose le regarder insolemment, sans
+daigner le reconna&icirc;tre ou le soulager. Diminuez les imp&ocirc;ts, honorez,
+encouragez l'agriculture<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, pr&eacute;f&eacute;rez sur-tout l'honn&ecirc;te individu qui
+s'y livre, &agrave; cet impertinent <i>plumitif</i> qui, masqu&eacute; d'une jupe noire, a
+quitt&eacute; la charrue de son p&egrave;re, pour venir s'engraisser dans la ville,
+des divisions intestines du citoyen.&mdash;Classe abjecte, venimeuse, aussi
+inutile que m&eacute;prisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses
+foyers, ou encha&icirc;ner, d&egrave;s qu'elle en sort, &agrave; des travaux publics, dans
+lesquels, plus utiles au moins, ou qu'au parquet ou qu'au barreau, elle
+servirait la patrie, au lieu de la d&eacute;truire, au lieu de la miner
+sourdement par ses pr&eacute;varications, ses rapines et ses excroqueries
+scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n'&eacute;puisez
+pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne
+foulez pas vos fermiers, afin d'&ecirc;tre plus en &eacute;tat de broder vos habits
+et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excr&eacute;cence de
+tous ces abus, ne fatigueront point vos regards; mais ne les bannissez
+pas, ne les molestez pas par une piti&eacute; barbare et insultante, ne les
+engouffrez pas comme des cadavres dans des s&eacute;pulcres d'horreur et de
+foetidit&eacute;; songez qu'ils sont hommes comme vous, que le m&ecirc;me soleil les
+&eacute;claire et qu'ils ont droit au m&ecirc;me pain.... Vous ne voulez pas de
+mendians! n'engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d'or de vos
+provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur
+&eacute;quitablement r&eacute;partie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l'un
+au pinacle et l'autre sous les haillons de la mis&egrave;re; et pourquoi
+faut-il qu'il y ait une partie des hommes qui regorge d'or, tandis que
+l'autre n'a pas m&ecirc;me l'usage de ses premiers besoins, pourquoi faut-il
+qu'il n'y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que
+l'infortune d&eacute;peuple ou d&eacute;vaste les autres?... Vous ressemblez &agrave; ces
+enfans qui mettent &agrave; un seul ch&acirc;teau toutes les cartes qu'on leur a
+donn&eacute;es, qu'arrive-t-il?&mdash;l'&eacute;difice &eacute;croule,&mdash;voil&agrave; votre image. Votre
+Babylone moderne s'an&eacute;antira comme celle de S&eacute;miramis, elle s'&eacute;vanouira
+de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes
+florissantes de la Gr&egrave;ce, qui n'ont eu comme elle, que le luxe pour
+cause de leur d&eacute;p&eacute;rissement, et l'&eacute;tat &eacute;nerv&eacute;, pour embellir cette
+nouvelle Sodome, s'engloutira comme elle, sous ses ruines dor&eacute;es.&raquo;<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+<p>J'aurais pu r&eacute;pondre au cur&eacute;, car tu sais que je ne pense pas comme lui,
+sur ce luxe que tu bl&acirc;mes* aussi quelquefois avec tant de force; mais
+l'heure me pressait, je pr&eacute;voyais l'inqui&eacute;tude de nos dames, je me
+s&eacute;parai donc promptement de ce bon pr&ecirc;tre, lui promettant de discuter
+plus &agrave; l'aise une autre fois les mati&egrave;res qui venaient de nous occuper.
+Je lui fis promettre d'&ecirc;tre exact &agrave; se rendre avec Isabeau, chez madame
+de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins.</p>
+
+<p>Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l'enfant de Sophie, mort,
+et la m&egrave;re un peu mieux, on ne vit point d'inconv&eacute;niens &agrave; ce que je lui
+donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m'en remercia avec les
+expressions de la plus tendre reconnoissance. En v&eacute;rit&eacute;, c'est un
+caract&egrave;re charmant que celui de cette jeune personne, d&egrave;s que le sort
+lui destinait le malheureux &eacute;tat de fille entretenue, quel dommage que
+cela ne soit pas tomb&eacute; entre les mains de quelque vieux gar&ccedil;on honn&ecirc;te
+et rang&eacute;, dont elle aurait fait la f&eacute;licit&eacute; par sa sagesse et par sa
+douceur; mais il me paro&icirc;t que les intentions de madame de Blamont sont
+si avantageuses pour cette pauvre fille, qu'elle n'aura
+vraisemblablement pas &agrave; se repentir de son changement d'&eacute;tat,
+puisqu'elle n'aurait pu suivre cet &eacute;tat qu'aux d&eacute;pens de son honneur et
+de sa conscience, au lieu qu'elle pourra vivre dans celui qu'on lui
+destine, en conservant toute la puret&eacute; de son &acirc;me. Je n'eus pas plut&ocirc;t
+donn&eacute; &agrave; notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu'elle br&ucirc;la du
+d&eacute;sir de la voir, mais quand je lui eus prouv&eacute; que sa sant&eacute; exigeait
+qu'elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et
+me chargea, les larmes aux yeux, de t&eacute;moigner &agrave; madame de Blamont,
+jusqu'&agrave; quel point elle &eacute;tait sensible aux bont&eacute;s qu'on avait pour elle.
+H&eacute;las! monsieur, me disait-elle, d'une voix tendre et flatteuse, les
+effets de la reconnoissance d'une infortun&eacute;e comme moi, sont d'un bien
+l&eacute;ger prix pour madame de Blamont, mais mon coeur est si pur, que ses
+voeux seront entendus de l'&eacute;ternel, et si je puis sauver ma vie, j'en
+emploierai tous les instans &agrave; implorer le ciel pour son bonheur et pour
+celui de tout ce qui l'entoure; ensuite, elle arrosait mes mains de ses
+larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu'on
+daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les m&eacute;ritait pas.
+L'organe flatteur de cette jeune fille, de tr&egrave;s-beaux yeux bleux remplis
+de sentiment, un air d'innocence, de v&eacute;rit&eacute;, r&eacute;pandu dans toute sa
+physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son &acirc;me sur les traits de sa
+jolie figure.... Tout cela, mon ami, int&eacute;resse involontairement pour
+elle; ses malheurs ach&egrave;vent d'attendrir et il devient r&eacute;ellement
+impossible de ne pas d&eacute;sirer qu'elle soit heureuse. Aline, &agrave; qui l'on a
+expliqu&eacute;, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la d&eacute;cence,
+l'a pris dans une amiti&eacute; tr&egrave;s-singuli&egrave;re; il faut l'arracher du chevet
+de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher,
+si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire, &ocirc; Valcour!
+c'est qu'il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes
+personnes, un air de famille; il est frappant.&mdash;Eug&eacute;nie et madame de
+Senneval ont fait la m&ecirc;me remarque; je l'avais fait avant elle.&mdash;Madame
+de Blamont en avait &eacute;t&eacute; &eacute;mue au premier coup d'oeil.&mdash;En te peignant les
+traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie;
+d'abord, elles ont absolument le m&ecirc;me son de voix, absolument le m&ecirc;me
+tour de visage, la m&ecirc;me bouche, positivement le m&ecirc;me air dans leur
+ensemble; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux
+ch&acirc;tains-clairs, tirant un peu sur le blond; le m&ecirc;me &eacute;clat dans la peau,
+et toutes deux, enfin, paraissent avoir le m&ecirc;me fond de
+caract&egrave;re.&mdash;Sophie adore Aline, elle la conjure &agrave; tout moment de ne
+point prendre tant de soins d'elle, et laisse voir en m&ecirc;me temps tout le
+chagrin qu'elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande.</p>
+
+<p>Ces diff&eacute;rentes choses reconnues, il est devenu tr&egrave;s-probable entre
+madame de Senneval, madame de Blamont et moi, que les noms de <i>Mirville</i>
+et de <i>Delcour</i> sont des noms suppos&eacute;s qui en cachent peut-&ecirc;tre de bien
+plus int&eacute;ressans pour madame de Blamont; n'osant n&eacute;anmoins hasarder
+encore que des conjectures.... R&eacute;capitulons ce qui les fonde.</p>
+
+<p>L'&eacute;ducation de Sophie dans un village si pr&egrave;s d'une terre o&ugrave; monsieur de
+Blamont vient tous les ans voir sa femme.... Cette singuli&egrave;re
+ressemblance.... La liaison des deux amis si conforme &agrave; celles de
+messieurs de Blamont et d'Olbourg ... leur &acirc;ge ... leurs portraits faits
+par Sophie et par sa nourrice, et o&ugrave; tous les traits de nos originaux se
+retrouvent.... Leur &eacute;tat, l'un de robe, l'autre de finance.&mdash;Une l&eacute;g&egrave;re
+objection se pr&eacute;sente ici, je la sens.... M. Delcour a &eacute;t&eacute; plusieurs
+fois chez Isabeau, on n'a jamais dit qu'il y fut venu de Vertfeuil;
+serait-il possible, si M. Delcour &eacute;tait le m&ecirc;me que M. de Blamont, qu'il
+ne f&ucirc;t pas connu dans un village, si voisin d'une terre de sa femme?
+mais cette objection s'&eacute;vanouit &agrave; l'examen: d'abord en voyant arriver M.
+Delcour &agrave; Berceuil, on peut fort bien ignorer de quel endroit il doit
+venir; il est possible d'ailleurs qu'il n'y soit jamais venu que de
+Paris. Secondement, on ne conna&icirc;t Monsieur et Madame de Blamont, &agrave;
+Berceuil, que de r&eacute;putation; on n'a pas la moindre id&eacute;e de leur figure,
+ce peut donc &ecirc;tre le m&ecirc;me homme; il y a donc &agrave; parier que c'est le m&ecirc;me
+homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l'odieux
+caract&egrave;re, quel est le sc&eacute;l&eacute;rat qui ose s'offrir &agrave; ton Aline! car, si
+<i>Delcour</i> est <i>Blamont</i>, n'en doutons point, <i>Mirville</i> n'est autre que
+<i>d'Olbourg</i>.</p>
+
+<p>Dans cette circonstance &eacute;pineuse madame de Blamont ne sait que
+d&eacute;cider.... Faire rendre, &agrave; Sophie, une plainte contre M. de Mirville,
+est la faire porter contre M. Delcour. Or, si les noms nous abusent tu
+vois qui elle compromat dans cette plainte? cette id&eacute;e l'arr&ecirc;te.
+&mdash;Cependant quelle arme elle laisse &eacute;chapper, si elle ne saisit pas tout
+ceci, pour se d&eacute;barrasser des poursuites d'un gendre, indigne d'elle
+assur&eacute;ment, s'il est coupable de l'infamie que nous recherchons.
+&mdash;Trouvera-t-elle jamais une plus belle occasion? N'aura-t-elle pas dans
+la supposition que les noms cachent ceux que nous soup&ccedil;onnons, &agrave; se
+repentir toute sa vie de n'avoir pas profit&eacute; de cet &eacute;v&eacute;nement pour
+arr&ecirc;ter les d&eacute;marches d'un homme dont l'alliance la d&eacute;shonorerait.... Si
+elle manque ce que lui offre le hasard, et que M. de Blamont triomphe,
+qu'int&eacute;ressant son autorit&eacute; et les loix, il parvienne &agrave; mettre Aline
+dans les bras de d'Olbourg, madame de Blamont ne mourra-t-elle pas de
+chagrin d'avoir eu tout ce qu'il fallait pour arr&ecirc;ter cet affreux
+sacrifice, et de ne l'avoir pas fait? Ces consid&eacute;rations, sur lesquelles
+je crus devoir fortement appuyer, la d&eacute;termin&egrave;rent, enfin, &agrave; faire
+rendre une plainte &agrave; Orl&eacute;ans;&mdash;mais une plainte secr&egrave;te, dont elle put
+&ecirc;tre absolument la ma&icirc;tresse; le juge s'est en cons&eacute;quence rendu ce
+matin, &agrave; l'invitation qui lui a &eacute;t&eacute; faite; Sophie se trouvant un peu
+mieux, il a &eacute;t&eacute; introduit, et a re&ccedil;u son exposition du fait simple et
+pur.&mdash;&laquo;D'un outrage commis sur elle; grosse par un monsieur de Mirville,
+financier &agrave; Paris, lequel &eacute;tait auteur de sa grossesse, et &eacute;tait venu la
+chercher au village de Berceuil, avec un de ses amis, il y a environ
+trois ans, pour l'entretenir sur le pied de sa ma&icirc;tresse, ce qu'il a
+fait jusqu'au moment o&ugrave; il l'a indignement trait&eacute;e, quoi-qu'enceinte, et
+mis &agrave; la porte de sa maison ect. ect. ect.&raquo;.</p>
+
+<p>Nous avons tous sign&eacute;s, elle comme partie, nous comme t&eacute;moins de son
+&eacute;tat, Dominic signera &agrave; Orl&eacute;ans; et la plainte restera chez le
+magistrat, jusqu'&agrave; ce qu'il plaise &agrave; madame de Blamont de la r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Tout ceci se faisait &agrave; regret, et ne se serait jamais fait sans moi;
+mais je l'ai cru de la plus extr&ecirc;me n&eacute;cessit&eacute;. L'excellent caract&egrave;re de
+Sophie, se refusait &agrave; une plainte.&mdash;Madame de Blamont tremblait de
+compromettre le personnage quelle croit envelopper, sous le nom de
+Delcour; on n'osait avouer au juge aucune de ces consid&eacute;rations; j'ai
+cru trouver le biais en ne nommant point monsieur Delcour, dans la
+plainte qui ne se trouve plus absolument port&eacute;e que contre monsieur de
+Mirville.</p>
+
+<p>Tu vois maintenant mon ami le motif qui a d&eacute;termin&eacute; mes op&eacute;rations, je
+n'ai eu que ton bonheur et ton int&eacute;r&ecirc;t en vue.&mdash;Si je me trompe
+redresse-moi; mais quelque puisse &ecirc;tre l'exc&egrave;s de ta d&eacute;licatesse, je
+doute pourtant qu'elle l'e&ucirc;t fait agir diff&eacute;remment, et j'ose croire que
+tu m'approuveras. Voici maintenant une autre id&eacute;e, suite n&eacute;cessaire de
+nos premi&egrave;res d&eacute;marches, et qui peut-&ecirc;tre s'accordera encore moins avec
+la droiture de ton &acirc;me; mais dont l'ex&eacute;cution pourtant me para&icirc;t
+indispensable.</p>
+
+<p>Madame, ai-je dit &agrave; madame de Blamont, sit&ocirc;t apr&egrave;s le d&eacute;part du
+magistrat, il me para&icirc;t que l'objet essentiel est de conna&icirc;tre
+maintenant le h&eacute;ros de notre aventure?</p>
+
+<p><i>Madame de Blamont</i>.&mdash;Ou cette d&eacute;couverte nous m&egrave;nera-t-elle?&mdash;au m&ecirc;me
+objet qui m'a fait vous conseiller la plainte; il vous faut des armes,
+le hasard vous en offre.&mdash;Mais si ces deux particuliers n'ont rien de
+commun avec ceux qui nous int&eacute;ressent?&mdash;Vous saurez au moins &agrave; quoi vous
+en ternir, et tout reste alors dans les t&eacute;n&egrave;bres.&mdash;Et si ce sont
+eux?&mdash;Vous vous retrouvez dans le m&ecirc;me &eacute;tat.... Vous &ecirc;tes toujours
+ma&icirc;tresse de la plainte de Sophie. Oh madame! si Mirville est d'Olbourg,
+irez-vous lui donner votre fille?&mdash;Cette id&eacute;e me r&eacute;volte, ne me l'offrez
+seulement pas.&mdash;Et si vous ne vous &eacute;claircissez point, et que le
+sc&eacute;l&eacute;rat soit d'Olbourg; que votre &eacute;poux parvienne au but qu'il se
+propose, pr&eacute;voyez-vous les remords qui vous d&eacute;chireront?&mdash;Je n'y
+survivrais pas.&mdash;Il faut donc les &eacute;viter.&mdash;D&eacute;terville je me fie &agrave; vous;
+faites absolument tout ce que vous croirez convenable, mais usez, je
+vous en conjure, de la plus extr&ecirc;me mod&eacute;ration.</p>
+
+<p>L'objet, selon moi, &eacute;tait de se transporter sur les lieux m&ecirc;mes; de
+t&acirc;cher de s&eacute;duire la du&egrave;gne Dubois, afin d'en tirer des &eacute;claircissemens.
+Je suis convaincu qu'elle en pourrait fournir beaucoup. Trois moyens
+s'offraient pour nous amener la fid&egrave;le gardienne; celui d'aller la
+d&eacute;baucher moi-m&ecirc;me; celui de te charger de ce soin, et enfin celui de
+d&eacute;tacher d'ici un nomm&eacute; <i>Saint-Paul</i>, vieux domestique de madame de
+Blamont, singuli&egrave;rement attach&eacute; &agrave; sa ma&icirc;tresse, et l'un des plus fins
+valets dont la livr&eacute;e de France puisse se faire honneur. Le premier de
+ces moyens me repugnait un peu; j'&eacute;tais bien s&ucirc;r que tu ne te chargerais
+pas du second: nous avons donc adopt&eacute; le troisi&egrave;me, et sans que tu t'en
+m&ecirc;les, sans que Saint-Paul te voie m&ecirc;me &agrave; Paris.&mdash;Il est d&eacute;cid&eacute; qu'il
+part demain avec cinquante louis dans sa poche, et qu'il ne revient
+point sans la vieille, ou sans les plus grandes lumi&egrave;res de sa part.
+Comme il a ordre de ne communiquer qu'avec nous, ce ne sera que par nous
+que tu apprendras les d&eacute;tails; sois en paix, du mist&egrave;re et montre toi le
+moins possible pendant que nous allons agir.</p>
+
+
+<p><i>Au moment du d&eacute;part de ma lettre</i>.</p>
+
+<p>Sophie va mieux, Aline est fatigu&eacute;e; elle a eu hier un peu de migraine,
+on a obtenu d'elle d'aller se coucher: Eug&eacute;nie lui a promis de veiller
+Sophie comme elle m&ecirc;me. Madame de Blamont est agit&eacute;e; c'est madame de
+Senneval et moi qui tenons la maison et qui vaquons &agrave; tout.&mdash;Aline ne
+veut pas que je cachette sans te prouver par deux lignes, que son
+indisposition n'est rien.</p>
+
+
+<p><i>Aline &agrave; Valcour</i>.</p>
+
+<p>P.S. Que d'&eacute;v&eacute;nemens!... Que de soup&ccedil;ons!... Que de conjectures!... Ah!
+si le ciel a choisi cette mani&egrave;re pour nous &eacute;clairer, il ne laissera pas
+son ouvrage imparfait! Puisse tout ceci tourner &agrave; notre bonheur, sans
+troubler celui de l'&ecirc;tre &agrave; qui je dois le jour. Son repos m'est plus
+cher que ma satisfaction m&ecirc;me, et je ne dois jamais cesser de le
+respecter. Adieu, soyez tranquille, &eacute;crivez-nous, et comptez sur la
+tendresse de votre Aline, elle sera toujours inexprimable.</p>
+
+
+<p>Notes:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> &laquo;Le premier besoin est de vivre, l'art qui nourrit les hommes est le
+premier des arts.&raquo; B&Eacute;LISAIRE, cap. 12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> C'est ici comme dans bien d'autres passages, que nous supplions nos
+lecteurs de ne pas perdre de vue que cet ouvrage s'&eacute;crivait un an avant
+la r&eacute;volution.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE DIX-HUITI&Egrave;ME.</h3>
+
+<h5><i>Le m&ecirc;me au m&ecirc;me</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuil, ce 3 septembre.</p>
+
+<p>Aline est tout-&agrave;-fait bien aujourd'hui, elle jouit du calme de son
+amie.&mdash;Du bonheur que lui fit &eacute;prouver, hier, la visite de son Isabeau.
+Dominic &eacute;tait revenu le premier du mois, et ayant trouv&eacute; sa malade dans
+le meilleur &eacute;tat, il ne crut nul inconv&eacute;nient &agrave; lui laisser le plaisir
+d'embrasser sa nourrice. On a donc envoy&eacute; hier une voiture au cur&eacute; de
+Berceuil, avec invitation &agrave; lui d'amener Isabeau, et comme on &eacute;tait
+parti de tr&egrave;s-bonne heure, notre compagnie villageoise est arriv&eacute;e pour
+d&icirc;ner. A peine Sophie a-t-elle entendu le bruit du carrosse, qu'elle a
+voulu se lever pour voler dans les bras de sa nourrice; nous l'avons
+contenue. Madame de Blamont, voulant jouir de cette sc&egrave;ne
+attendrissante, sans t&eacute;moins qui put la refroidir, a laiss&eacute; le cur&eacute; un
+moment avec madame Senneval, et nous a amen&eacute; Isabeau.... Mais tous nos
+soins alors sont devenus impuissans pr&egrave;s de Sophie, sit&ocirc;t que la voix
+<i>de sa bonne m&egrave;re</i>, (c'est ainsi qu'elle la nomme) a pu frapper son
+oreille; elle s'est pr&eacute;cipit&eacute;e dans la chambre, et est venue tomber aux
+pieds d'Isabeau. Le mouvement a &eacute;t&eacute; si vif, que nous avons &eacute;t&eacute; oblig&eacute;s
+de la rapporter dans son lit, o&ugrave; elle est rest&eacute;e quelques minutes sans
+connaissance; la bonne paysanne s'est jet&eacute;e sur elle; elle l'a rappel&eacute;e
+&agrave; la vie par ses caresses; elles se sont embrass&eacute;es toutes deux, et les
+larmes qu'elles repandaient &agrave; grands flots se sont oppos&eacute;es d'abord aux
+expressions de leur mutuelle tendresse.&mdash;Eh bien! ma ch&egrave;re enfant, lui a
+dit Isabeau, d&egrave;s que l'&eacute;tat o&ugrave; elles se trouvaient, leur a permis de
+s'entendre. Ne t'avais-je pas dit que tu serais malheureuse, d&egrave;s que tu
+cesserais d'&ecirc;tre sage. <i>Sophie</i>.&mdash;Les cruels! ils m'ont tromp&eacute;e;
+pourquoi me livr&acirc;tes vous &agrave; eux? <i>Isabeau</i>.&mdash;Avais-je des droits sur
+toi?... Mais il n'y a donc pas de ta faute? <i>Sophie</i>&mdash;Je n'ai &eacute;t&eacute; que
+malheureuse et s&eacute;duite, tout le crime est de leur cot&eacute;. <i>Isabeau</i>.&mdash;Que
+ne revenais-tu dans ma maison, tu savais bien qu'elle &eacute;tait ouverte &agrave;
+l'innocence? <i>Sophie</i>.&mdash;O ma bonne! ma bonne! aimez toujours votre
+Sophie; elle n'a jamais oubli&eacute; vos conseils, ils ont toujours &eacute;t&eacute; grav&eacute;s
+dans son coeur. <i>Isabeau</i>.&mdash;Cette pauvre enfant!&mdash;puis se tournant vers
+moi, en larmes: oh monsieur! ne vous &eacute;tonnez pas si je l'aime&mdash;je la
+regarde comme ma fille, je n'ai point d'autre enfant qu'elle. Les
+sc&eacute;l&eacute;rats, ils ne me l'enlevaient donc que pour la perdre?... Viens
+Sophie! viens,&mdash;tu trouveras toujours le bonheur et la tranquillit&eacute; chez
+Isabeau; parce que la vertu, la religion n'en sortirent jamais. Et elles
+se sont rejet&eacute;es dans les bras l'une de l'autre, et leurs larmes ont
+encore arros&eacute; leurs seins.</p>
+
+<p>Madame de Blamont craignant qu'un attendrissement trop prolong&eacute; ne
+nuisit &agrave; sa ch&egrave;re malade, a fait monter le cur&eacute;; il s'est approch&eacute; du
+lit de Sophie, et l'a parfaitement reconnue. Celle-ci lui a demand&eacute; sa
+b&eacute;n&eacute;diction; elle lui a fait les excuses les plus sinc&egrave;res de la
+mauvaise conduite qu'elle a eue depuis qu'on l'avait enlev&eacute;e.&mdash;Une des
+choses qui lui avait toujours laiss&eacute; le plus de remords, a-t-elle dit,
+&eacute;tait d'avoir &eacute;t&eacute; arrach&eacute;e, d'aupr&egrave;s de son pasteur, sans avoir rempli
+les devoirs de sa religion. On a pu n&eacute;gliger ces devoirs, a dit ici le
+cur&eacute;, avec la plus grande surprise?&mdash;Ah! monsieur, a dit madame de
+Senneval, des libertins, au sein du vice, pensent-ils encore &agrave; la
+religion?&mdash;Ce sera le premier soin qu'elle remplira, d&egrave;s que sa sant&eacute; va
+le lui permettre, a dit madame de Blamont, souffrez en attendant,
+monsieur, que nous nous occupions des seconds; puis s'asseyant en face
+du lit, et s'adressant &agrave; Isabeau et au cur&eacute;, voici les intentions que
+cette femme adorable leur a expliqu&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Plusieurs raisons relatives &agrave; moi m'emp&ecirc;chent, a-t-elle dit, de garder
+cette jeune fille dans ma maison aussi long-tems que je le voudrais;
+sit&ocirc;t que sa sant&eacute; sera r&eacute;tablie je la renverrai chez vous, Isabeau, et
+pour qu'elle ne vous soit point &agrave; charge&raquo;&mdash;elle &agrave; charge! non, non, mon
+enfant ne peut me g&ecirc;ner; tout ce que j'ai est &agrave; elle, et je vous d&eacute;clare
+d'avance que je n'accepte rien de ce que je vous vois pr&ecirc;te &agrave; m'offrir;
+je lui dois des r&eacute;parations pour ne l'avoir pas sauv&eacute; du crime:
+laissez-moi m'acquitter envers elle.&mdash;&laquo;Eh bien! Isabeau je vous
+l'accorde, mais vous ne me refuserez pas de pourvoir &agrave; son
+&eacute;tablissement&raquo;&mdash;puis s'adressant au cur&eacute;, et lui remettant des papiers:
+&laquo;voil&agrave; ci-joint, monsieur, lui a-t-elle dit, pour quarante mille francs
+de billets payables d'aujourd'hui en un an, mon intention est que cette
+somme serve de dot &agrave; Sophie; je vous prie; monsieur, de lui chercher
+pendant cet intervalle un &eacute;poux digne d'elle, qui r&eacute;unisse, &agrave; votre
+approbation, aux vertus qui doivent lui m&eacute;riter une telle femme, le
+bonheur de lui &ecirc;tre agr&eacute;able; car, je veux toujours l'aimer, je veux
+toujours lui tenir lien de m&egrave;re; s'il arrivait que le sujet choisi ne
+put lui convenir, vous voudrez-bien jeter les yeux sur un autre. La
+clause la plus essentielle, aux noeuds que je projette pour cette ch&egrave;re
+enfant, est qu'elle aime son mari, et qu'elle en soit aim&eacute;e; en voulant
+faire son bonheur je ne me pardonnerai pas de l'avoir livr&eacute;e &agrave; un &eacute;poux
+qui peut-&ecirc;tre la m&eacute;priserait, pour une faute qui n'est pas la sienne; il
+sera donc pr&eacute;venu du malheur de la fille qu'on lui destine, vous lui
+ferez sentir &agrave; quel point elle en est innocente, et vous ne les r&eacute;unirez
+qu'en cas ou cette fatalit&eacute; n'inspirera aucun &eacute;loignement &agrave; l'&eacute;poux.
+Comme il en co&ucirc;terai &agrave; Isabeau de se s&eacute;parer d'un enfant qu'elle aime,
+vous mettrez pour clause au contrat que les deux &eacute;poux demeureront chez
+elle,&raquo;&mdash;et on y ajoutera, interrompit Isabeau pleine de joie, que tout
+ce que je poss&egrave;de sera pour eux, madame, continua-t-elle, je ne suis pas
+tout-&agrave;-fait d&eacute;pourvue; j'ai un grand quartier de terre, o&ugrave; les deux
+jeunes gens pourront trouver de quoi vivre, et avec ce que vous avez la
+bont&eacute; de leur donner, ils seront assur&eacute;ment tr&egrave;s &agrave; l'aise: qu'ils aient
+de la conduite et leurs enfans seront riches.&mdash;Pendant ce tems, Sophie
+sanglotait, elle tenait une des mains de madame de Blamont, l'arrosait
+des larmes de sa reconnaissance, et les expressions lui manquaient pour
+la peindre.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; s'est charg&eacute; de tout; il a prodigu&eacute; ses louanges &agrave; madame de
+Blamont, qui lui a dit qu'elle ne concevait pas comment des actions si
+naturelles, et qui donnaient autant de plaisir, pouvaient m&eacute;riter des
+&eacute;loges.... Aline s'est pr&eacute;cipit&eacute;e dans les bras de sa m&egrave;re et l'a
+accabl&eacute;e de caresses....&mdash;Ce tableau de l'innocence malheureuse, de la
+reconnaissance la plus tendre, d'un c&ocirc;t&eacute;, et de l'autre celui de la
+tendresse filiale, de la pi&eacute;t&eacute;, de la vertu, jetaient dans l'&acirc;me des
+impressions si d&eacute;licieuses, y faisaient &eacute;prouver des mouvemens si
+d&eacute;licats et si doux.&mdash;O mon ami! s'il est des joies c&eacute;lestes elles ne
+sont compos&eacute;es que de pareilles sensations!</p>
+
+<p>On se s&eacute;pare; tant de vibrations diverses avaient affaibli l'&acirc;me de
+Sophie: la garde nous pria de la laisser seule, et l'on fut se mettre &agrave;
+table; la bonne Isabeau voulait aller manger &agrave; l'office; madame de
+Blamont et madame de Senneval la firent asseoir entr'elles deux; elle y
+fut d&eacute;cente, honn&ecirc;te et polie, tant il est vrai que la vertu n'est
+jamais d&eacute;plac&eacute;e nulle part; il n'est pas une seule table, mon ami,
+qu'une telle convive n'honor plus, que ne l'e&ucirc;t fait une de ces
+impudentes, connues sous le nom de <i>Petites Ma&icirc;tresses</i>, qui au lieu de
+ces propos simples et pleins de candeur, de ces discours na&iuml;fs, image de
+la nature, n'e&ucirc;t apport&eacute; que ce jargon du crime qui la d&eacute;shonore et
+l'outrage.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner Isabeau a voulu embrasser encore une fois sa fille&mdash;elle
+lui a dit qu'elle allait lui pr&eacute;parer son logement, mais que, comme elle
+&eacute;tait &agrave;-pr&eacute;sent plus grande, et d'ailleurs, ajoutait-elle en riant,
+une demoiselle &agrave; marier, elle voulait lui c&eacute;der sa belle chambre.&mdash;A
+moi! ma bonne, &agrave; moi! je n'en veux point d'autres que celle que j'ai
+toujours eue; et je ne veux d'emploi chez vous, que celui que j'y
+remplissais. Si vous me ravissez ce bonheur, si vous ne me croyez plus
+digne de vous servir, vous me ferez croire que ce sont mes fautes qui
+m'ont fait d&eacute;m&eacute;riter pr&eacute;s de vous, et je ne m'en consolerai pas.</p>
+
+<p>Il est certain que cette fille est charmante, elle a une sorte d'esprit
+naturel, qui pr&ecirc;te un incroyable agr&eacute;ment &agrave; tout ce que sa belle &acirc;me lui
+inspire.</p>
+
+<p>On a dress&eacute; un acte de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Madame de Blamont voulait
+retenir ses h&ocirc;tes; mais le m&eacute;nage de l'un, les soins religieux de
+l'autre, se sont oppos&eacute;s aux desseins qu'eux m&ecirc;mes aurait eu de rester,
+et ils sont reparti dans la m&ecirc;me voiture.</p>
+
+<p>Eh bien Valcour! lequel, &agrave; ton avis, doit jouir du calme le plus
+pur,&mdash;doit passer des nuits plus sereines, ou du sc&eacute;l&eacute;rat qui a
+d&eacute;shonor&eacute;, maltrait&eacute;, cette pauvre fille, ou de l'&ecirc;tre honn&ecirc;te et
+sensible qui se d&eacute;lecte &agrave; r&eacute;parer, si g&eacute;n&eacute;reusement, tous ses maux?
+Qu'ils viennent? qu'ils paraissent ces ap&ocirc;tres de l'ind&eacute;cence et du
+vice, qui l&eacute;gitiment toutes les erreurs, qui les trouvent toutes dans la
+nature, parce qu'ils la croyent aussi corrompue que leurs &acirc;mes? qui se
+trouvent mieux de m&eacute;conna&icirc;tre les plus saints organes de cette loi
+sacr&eacute;e, que d'&ecirc;tre contraints &agrave; se m&eacute;priser eux-m&ecirc;mes; qui pr&eacute;f&egrave;rent de
+ne trouver du crime &agrave; rien, &agrave; &ecirc;tre oblig&eacute;s de fr&eacute;mir &agrave; l'aspect de ceux
+dont ils se souillent; qui n'ach&egrave;tent, en un mot, leur t&eacute;n&eacute;breuse
+tranquillit&eacute; qu'en &eacute;touffant tous leurs remords ... qu'ils viennent,
+dis-je, qu'ils viennent, et qu'ils prononcent? ma&icirc;tres de se choisir un
+caract&egrave;re, qu'ils balancent, s'ils l'osent, entre celui de la
+respectable protectrice de Sophie, et celui de son pers&eacute;cuteur.</p>
+
+<p>Les d&eacute;positions d'Isabeau ne nous ont d'ailleurs appris rien de bien
+particulier; Sophie paraissait &acirc;g&eacute;e de trois semaines quand M. Delcour
+arriva de Paris, l'ayant dans une barcelonnette sur le devant de sa
+voiture; il descendit &agrave; l'auberge de Berceuil, et demanda une nourrice,
+on lui fit venir Isabeau; il promit une pension qui augmenterait avec
+l'&acirc;ge de l'enfant; il convint qu'on lui apprendrait &agrave; lire, &agrave; &eacute;crire, &agrave;
+coudre; qu'elle n'aurait point d'autre nom que celui de Sophie, et que
+quand il n'apporterait pas lui-m&ecirc;me l'argent de la pension, il le ferait
+tenir s&ucirc;rement. Il a &eacute;t&eacute; exact, Isabeau a toujours &eacute;t&eacute; r&eacute;guli&egrave;rement
+pay&eacute;e, soit par lui, soit indirectement. Il n'a fait, en tout, que
+quatre visites &agrave; Sophie, pendant les treize ans qu'elle a &eacute;t&eacute; en pension
+chez Isabeau: il arrivait toujours par la route de Paris, descendait &agrave;
+l'auberge, voyait l'enfant une heure ou deux, examinait ses petits
+talens et repartait. Mais, a dit Isabeau, ce fut de mon chef que je lui
+fis apprendre sa religion, et que je la mis &agrave; l'&eacute;cole chez M. le cur&eacute;;
+car, il ne s'informait jamais de cet article, et quand je lui en
+parlais: <i>coudre, coudre et lire, madame, me r&eacute;pondait-il, voil&agrave; tout ce
+qu'il faut &agrave; une fille</i>; propos qui, &agrave; ce qu'ajouta plaisamment cette
+femme, lui fit croire que cet homme &eacute;tait <i>huguenot</i>.</p>
+
+<p>Ensuite il la vint prendre avec son ami, et tu sais tout le reste. Nous
+attendons des nouvelles de nos n&eacute;gociations de Paris, et je ne t'&eacute;crirai
+plus que nous ne les ayons.</p>
+
+
+<p><i>Fin de la premi&egrave;re partie</i>.</p>
+
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>ALINE ET VALCOUR</h1>
+
+<h3><i>ou</i></h3>
+
+<h2>LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.</h2>
+
+<h4>par</h4>
+
+<h2>D.A.F. DE SADE</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>TOME PREMIER.</h3>
+
+<h4>DEUXI&Egrave;ME PARTIE.</h4>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h5>&Eacute;crit &agrave; la Bastille un an avant la R&eacute;volution de France.</h5>
+
+<h5>ORN&Eacute; DE SEIZE GRAVURES.</h5>
+
+<h5>1795.</h5>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Cum dare conantur prius oras pocula circum</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Contingunt mellis dulci flavoque liquore,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ut puerum aetas improvida ludificetur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Labrorum tenus; interea perpotet amarum</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sed potius tali tacta recreata valescat.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 18em;">Luc. Lib. 4.</span><br />
+</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XIX.</h3>
+
+<h5>VALCOUR A D&Eacute;TERVILLE,</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, ce 8 septembre.</p>
+
+<p>L'&eacute;v&egrave;nement singulier dont tu viens de me faire part, prenant, dans tes
+r&eacute;cits, la forme d'un journal, j'ai cru devoir le laisser finir, pour
+que ma lettre r&eacute;pondit &agrave; toutes les tiennes.</p>
+
+<p>Oh mon ami! quelle a &eacute;t&eacute; ma surprise, et quelles ont &eacute;t&eacute; mes
+combinaisons! Il me para&icirc;t certain que les noms de <i>Delcour</i> et de
+<i>Mirville</i>, en d&eacute;guisent pour nous de plus int&eacute;ressans, et c'est dans
+cette supposition que je d&eacute;sapprouve la plainte. Madame de Blamont a
+affaire &agrave; un mari aussi adroit que corrompu; si jamais il d&eacute;couvre cette
+plainte, peut-&ecirc;tre s'autorisera-t-il de la d&eacute;marche, pour publier que sa
+femme veut le perdre, et qu'elle a controuv&eacute; toute l'histoire, afin de
+lui chercher des torts assez puissans pour le priver de l'autorit&eacute; qu'il
+a sur sa fille; et d&egrave;s ce moment, au lieu de nous &ecirc;tre donn&eacute; des armes
+contre lui, nous lui en avons fourni contre nous. Cette plainte
+d'ailleurs ne servait en rien au d&eacute;dommagement d&ucirc; &agrave; Sophie; la
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de madame de Blamont y pourvoyait d'une mani&egrave;re assez noble;
+d'apr&egrave;s cela, tout air de proc&eacute;dure n'est-il pas d&eacute;plac&eacute;, et ne peut-il
+pas devenir dangereux? ignores-tu, mon ami, l'art avec lequel les
+sc&eacute;l&eacute;rats dirigent sur les autres, ce qu'on a le dessein de faire contre
+eux? et surtout ces esp&egrave;ces de coquins enjuponn&eacute;s, qui, munis, <i>pour
+leur argent</i>, d'une autorit&eacute; <i>l&eacute;gale ou non</i>, ne se croyent jamais si
+bien en droit d'en user, que quand il s'agit de servir leurs
+passions.... Dieu veuille que je me trompe! J'ai &eacute;t&eacute; bien touch&eacute; de la
+conduite de madame de Blamont: toutes les vertus habitent dans le coeur
+de cette respectable m&egrave;re, et sa plus douce fa&ccedil;on de jouir est de rendre
+heureux tout ce qui l'entoure.</p>
+
+<p>Je suis inquiet de la sant&eacute; d'Aline, je te la recommande, mon ami,
+permets-moi de remettre un moment tous les soins de l'amour dans les
+tendres mains de l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Pour &eacute;viter les rencontres et pour mieux suivre tes conseils, depuis
+huit jours, je ne sors plus; j'observerai la m&ecirc;me circonspection
+jusqu'au d&eacute;nouement de tout ceci.... Mais quelle privation pour moi de
+ne pouvoir aller rendre hommage aux sublimes proc&eacute;d&eacute;s de madame de
+Blamont, de ne pouvoir tomber &agrave; ses pieds avec Aline, de ne pouvoir
+l'accabler avec cette fille charmante de toutes les louanges qui lui
+sont si bien dues; peins lui du moins les expressions de mon &acirc;me: je
+crains pour toutes deux les soins, les embarras de cet &eacute;v&eacute;nement; engage
+les &agrave; se reposer, au moins pendant le calme que tout ceci va vous
+laisser, et n'allez plus si tard courir les aventures. Peut-&ecirc;tre n'en
+arriveraient-ils pas &agrave; madame de Blamont d'aussi agr&eacute;ables que celle-ci,
+je dis <i>agr&eacute;ables</i> puisqu'elle a d&eacute;velopp&eacute; pour elle une de ces
+occasions de faire du bien, toujours si recherch&eacute;e de son coeur.</p>
+
+<p>Oh mon ami! o&ugrave; nous entra&icirc;ne l'ivresse des passions; ah! si lorsqu'on
+commence &agrave; leur tout c&eacute;der; si, lorsqu'on fait le premier pas dans leur
+dangereuse carri&egrave;re, on pouvait sentir avec quelle rapidit&eacute; vont se
+franchir les seconds, et quel abyme est ouvert au dernier! si l'on
+voyait l'imperceptible filiation de nos erreurs, comme toutes
+s'encha&icirc;nent, comme toutes naissent les unes des autres, comme la
+rupture du plus petit frein, conduit bient&ocirc;t au brisement du plus sacr&eacute;!
+quel est l'homme qui ne fr&eacute;mirait pas? quel est celui qui oserait se
+permettre le plus l&eacute;ger &eacute;cart, quand il peut na&icirc;tre de cette premi&egrave;re
+faute une habitude de tout vaincre, dont les dangers sont aussi
+manifestes. Je voudrais que tout les hommes eussent chez eux, au lieu de
+ces meubles de fantaisie, qui ne produisent pas une seule id&eacute;e, je
+voudrais, dis-je, qu'ils eussent un esp&egrave;ce d'arbre en relief, sur chaque
+branche duquel, serait &eacute;crit le nom d'un vice, en observant de commencer
+par le plus mince travers, et arrivant ainsi par gradation jusqu'au
+crime n&eacute; de l'oubli de ses premiers devoirs: un tel tableau <i>moral</i>
+n'aurait-il pas son utilit&eacute;? et ne vaudrait-il pas bien un <i>T&eacute;ni&egrave;res</i>,
+ou un <i>Rubens</i>? Adieu, ne me fais pas attendre la fin de cette aventure;
+trop de sentimens de mon &acirc;me y sont int&eacute;ress&eacute;s, pour que je n'en d&eacute;sire
+pas le d&eacute;nouement avec ardeur.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XX.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; Aline</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, ce 8 septembre.</p>
+
+<p>Que j'aurais d&eacute;sire encore un mot d'Aline, dans cette derni&egrave;re lettre de
+mon ami; s'il m'en co&ucirc;te pour &ecirc;tre s&eacute;par&eacute; de vous dans tous les tems,
+combien cette absence ne devient-elle pas plus cruelle, quand elle me
+prive du spectacle de votre &acirc;me exer&ccedil;ant des vertus. Les proc&eacute;d&eacute;s de
+votre adorable m&egrave;re m'ont fait verser des larmes.... Ah! combien sont
+douces celles que la piti&eacute; fait r&eacute;pandre. Je crains fort que cette
+petite malheureuse, au sort de laquelle il est impossible de ne pas
+s'int&eacute;resser, ne vous tienne par des liens plus &eacute;troits qu'on ne
+l'imagine; votre tendresse en redoublera, je vous connais; mais que ces
+soins ne prennent pas sur votre sant&eacute;, je vous en conjure, Aline, songez
+que vous vous devez &agrave; l'amant le plus passionn&eacute;, et qui regarde comme
+une faveur les soins que vous accord&eacute;s &agrave; votre conservation; ne me
+refusez pas au moins celle-l&agrave;, puisque celle de vous voir m'est enlev&eacute;e
+... vous voir! Aline.... Ah! comme ce d&eacute;sir est imp&eacute;rieux en moi, quand
+une vertu de plus vient vous rendre encore plus digne d'&ecirc;tre r&eacute;v&eacute;r&eacute;e....
+Elle vous aime cette Sophie ... eh! qui pourrait tenir &agrave; l'empire
+universel que vous exercez sur les coeurs? Le besoin de vous adorer se
+fait sentir d&egrave;s qu'on vous voit, et il faut cesser d'&ecirc;tre, ou c&eacute;der au
+culte qui vous est d&ucirc;; il n'y a donc que moi qui suis priv&eacute; de vous le
+rendre ... moi qui oserais m'en croire si digne! si l'encens
+s'appr&eacute;ciait &agrave; la d&eacute;licatesse du coeur qui veut l'offrir. Il me semble
+que je vois Aline ... ses belles joues mouill&eacute;es de larmes, aidant les
+pas de sa m&egrave;re effray&eacute;e, et tenant pr&egrave;s de son sein ce petit &ecirc;tre, dont
+les cris d&eacute;chirans p&eacute;n&egrave;trent son &acirc;me et l'attendrissent ... je la suis
+pr&egrave;s du lit de Sophie, jalouse des soins que l'on a d'elle, d&eacute;sirant les
+lui donner tous, parce qu'elle a souffert ... cette Sophie; parce
+qu'elle est malheureuse, et que la bonne et tendre Aline ne se satisfait
+r&eacute;ellement que par la bienfaisance ... et je ne l'adorerais pas!... et,
+je n'idol&acirc;trerais pas cette fille c&eacute;leste, mille fois plus belle encore
+par ses vertus, que par ses attraits.... Cette cr&eacute;ature ang&eacute;lique qu'il
+semble que le ciel n'ait cr&eacute;&eacute;e que pour &ecirc;tre le charme de ses amis, le
+refuge de l'infortune, et les d&eacute;lices de son amant!... Ah! toutes les
+expressions sont trop faibles, aucunes ne rend ce que j'&eacute;prouve&mdash;effet
+cruel des passions trop violentes.... Nature avare des dons que tu nous
+fais, pourquoi faut-il qu'en nous inspirant un sentiment aussi vif, tu
+nous prives de la facult&eacute; de l'exprimer, et que tout ce que nous
+essayons pour le peindre soit toujours au-dessous de lui.</p>
+
+<p>Si le nom de ces deux aventuriers nous trompent ... si effectivement ...
+je fr&eacute;mis de mes soup&ccedil;ons! ils me r&eacute;voltent, et je ne puis les
+bannir.... Eh quoi! ce serait l&agrave; le monstre qui oserai pr&eacute;tendre &agrave; mon
+Aline?... lui grand Dieu?... il faudrait que je n'eus plus une goutte de
+sang dans les veines, pour qu'une telle infamie se consomm&acirc;t!... homme
+vil et barbare, comment as-tu pu fixer mon ange, sans que ton coeur
+redevint honn&ecirc;te? comment le libertinage souille-t-il un instant
+l'individu auquel il a &eacute;t&eacute; permis de respirer l'air que mon Aline &eacute;pure?
+Quoi tu l'as vue, et des horreurs empoisonnent ton &acirc;me?... Tu oses
+aspirer &agrave; elle, et tes mains se plongent dans l'infamie? Il est donc des
+&ecirc;tres insensibles sur qui l'amour et la vertu n'agissent point.... Ah!
+je croyais qu'aupr&egrave;s des dieux le crime devenait impossible.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat de mon coeur ne se con&ccedil;oit pas ... tour-&agrave;-tour livr&eacute; &agrave; la
+crainte, aux soup&ccedil;ons; en proie &agrave; la plus am&egrave;re douleur, inqui&eacute;t&eacute; par
+tout ce qui arrive, d&eacute;chir&eacute; par votre absence ... il faut que je vous
+quitte.... Je le sens; mes pens&eacute;es, mes expressions, tout porterait
+l'empreinte de ma douleur; tout se ressentirait de mon trouble, et je ne
+veux pas augmenter le v&ocirc;tre.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXI.</h3>
+
+<h5><i>D&eacute;terville &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuil, ce 10 septembre.</p>
+
+<p>Sophie est tout-&agrave;-fait bien, elle s'est lev&eacute;e hier, et comme il faisait
+fort doux, elle a pris l'air un moment sur la terrasse; elle a choisi
+cet endroit parce qu'elle savait que la ma&icirc;tresse du logis s'y trouvait,
+et qu'elle voulait que son premier devoir fut l'acre de sa
+reconnaissance; du plus loin qu'elle a vu ces dames, lisant sous un
+bosquet; elle s'est pr&eacute;cipit&eacute;e vers elles, et est venue tomber aux pieds
+de madame de Blamont, en arrosant de ses larmes les genoux de sa
+bienfaitrice, cherchant des mots, n'en trouvant point, et devenant bien
+plus expressive par ce silence du sentiment, que par toutes les phrases
+de l'esprit. Madame de Blamont l'a relev&eacute;e, l'a embrass&eacute;e de tout son
+coeur, et l'a fait asseoir aupr&egrave;s d'elle; elle est faible, elle est
+p&acirc;le, mais d'un bien puissant int&eacute;r&ecirc;t dans cet abattement&mdash;elle est plus
+jolie que vous, a dit en riant madame de Blamont &agrave; sa fille.... Ah!
+puisse-t-elle devenir plus heureuse, a r&eacute;pondu Aline en l'embrassant.
+Elle a soup&eacute; ce soir avec nous, et son maintien, son air, sa d&eacute;cence
+nous ont enchant&eacute; tous. Mais comme j'ai des choses d'un bien autre
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; te dire, trouves bon que nous laissions un moment Sophie, pour
+reprendre l'histoire de ses pers&eacute;cuteurs.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait impossible de trouver un meilleur moment pour s&eacute;duire la
+vieille Dubois, et pour d&eacute;m&ecirc;ler, par elle, tout le noeud de cette inf&acirc;me
+intrigue ... chass&eacute;e, cong&eacute;di&eacute;e elle-m&ecirc;me, le d&eacute;pit, le besoin l'ont
+jet&eacute;e dans les lacs de <i>Saint-Paul</i>, et sous le pr&eacute;texte de la
+pr&eacute;senter, comme sa parente, dans une excellente maison, il l'a
+tr&egrave;s-facilement conduite &agrave; Vertfeuil; elle y est, mais sans avoir vu
+Sophie. Quant aux ruses de notre homme, je t'en fais gr&acirc;ce, il suffit
+qu'elles ayent r&eacute;ussies; ce que leur succ&egrave;s a d&eacute;couvert me para&icirc;t plus
+int&eacute;ressant &agrave; t'apprendre.</p>
+
+<p>A peine Mirville eut-il mis <i>Sophie</i> &agrave; la porte, que Delcour arriva:
+c'&eacute;tait le jour de leur souper; le premier encore tout en feu, apprit &agrave;
+son ami l'exp&eacute;dition qu'il venait de faire, et comme leur dialogue est
+assez curieux, je vais te le transcrire mot-&agrave;-mot d'apr&egrave;s les
+d&eacute;positions de la vieille, qui n'en a pas perdu une syllabe:</p>
+
+<p><i>Le pr&eacute;sident Delcour</i>.&mdash;Ventrebleu, mon ami, voil&agrave; une cause mal jug&eacute;e,
+vous avez oubli&eacute; les droits que j'ai sur cette p&mdash;&mdash;, et vous ne deviez
+la punir que devant moi; je vous aurais aid&eacute; de tout mon coeur; je suis
+inflexible sur les attentats du crime, aucuns noeuds ne me retiennent en
+pareil cas, et les droits de la nature deviennent nuls, quand ceux des
+gens sont outrag&eacute;s.&mdash;O&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p><i>Le financier Mirville</i>.&mdash;Mais pas tr&egrave;s-loin je crois.... Si tu veux
+t'en donner le plaisir?...</p>
+
+<p><i>Delcour</i>.&mdash;Assur&eacute;ment, que l'on coure apr&egrave;s elle, et qu'on lui dise
+qu'il lui revient encore un suppl&eacute;ment de correction, de la main
+paternelle.</p>
+
+<p>O mon ami! exista-t-il jamais des atrocit&eacute;s r&eacute;fl&eacute;chies, combin&eacute;es, de la
+force de celles-ci? La cuisini&egrave;re sort, cherche de bonne-foi Sophie, et
+quoiqu'elle f&ucirc;t sur le seuil de la petite porte du jardin, heureusement
+elle ne la d&eacute;couvrit pas: telle fut la cause du bruit que cette
+malheureuse entendit au sein de sa douleur, et qui redoubla si bien son
+effroi; n'ayant rien vu, ou rentra, et l'on dit que sans doute la
+criminelle s'&eacute;tait &eacute;vad&eacute;e. Une r&eacute;flexion subite vint aussi-t&ocirc;t au
+pr&eacute;sident. Poursuivons notre mani&egrave;re de rendre leur &eacute;nergique
+conversation.</p>
+
+<p><i>Delcour</i>.&mdash;Es-tu bien s&ucirc;r, Mirville, que Sophie soit r&eacute;ellement
+coupable?</p>
+
+<p><i>Mirville</i>.&mdash;Je l'ai trouv&eacute;e avec le d&eacute;linquant, c'&eacute;tait, ce me semble,
+plus qu'il en fallait pour l&eacute;gitimer sa sottise.</p>
+
+<p><i>Delcour</i>.&mdash;Les APPARENCES trompent si souvent, mon ami.... La main d'un
+juge d&eacute;goutte sans cesse du sang que lui font verser les
+APPARENCES.&mdash;Heureusement que nous sommes au-dessus de ces mis&egrave;res-l&agrave;,
+et qu'un &ecirc;tre de moins dans le monde n'est pas pour nous une affaire
+bien grande; d'ailleurs, ce que j'en dis n'est pas pour disculper
+Sophie; mais parce que je serais fort aise d'avoir, comme toi, une
+coupable &agrave; punir. Examinons les faits et faisons para&icirc;tre les t&eacute;moins;
+commen&ccedil;ons par interroger la Dubois, je la crois complice. Y a-t-il l&agrave;
+des pistolets? <i>Mirville</i>.&mdash;Oui. <i>Delcour</i>.&mdash;Prends eu un, et moi
+l'autre; il s'agit <i>D'EFFRAYER</i>, il est inou&iuml; ce qu'on obtien en
+<i>EFFRAYANT</i>: je t'apprends l&agrave; les secrets de l'&eacute;cole. <i>Mirville</i>.&mdash;Qui
+ne les sait pas? Mais ces pistolets ... mon ami ... ils sont charg&eacute;s.
+<i>Delcour</i>.&mdash;C'est ce qu'il faut, et qu'importe une t&ecirc;te, d&egrave;s qu'il
+s'agit de se procurer, ce que nous appelons, des INDICES. Mille victime,
+mon ami, pour d&eacute;couvrir un coupable&mdash;voil&agrave; l'esprit de la loi.
+<i>Mirville</i>.&mdash;De la loi, soit, moi je ne connais pas trop la loi, encore
+moins la justice; je me livre &agrave; mon coeur, et il me trompe rarement. Tu
+vas voir si les coups de b&acirc;ton et d'&eacute;trivi&egrave;res, que j'ai donn&eacute; &agrave; ta
+fille, ne seront pas bien &eacute;duement et bien l&eacute;gitimement appliqu&eacute;s. Au
+reste, s'il en fallait revenir, comment faire &agrave; pr&eacute;sent? ces choses-l&agrave;
+ne se reprennent point. O&ugrave; la trouver, et comment r&eacute;parer?...
+<i>Delcour</i>.&mdash;Oh! mais, je dis, dans ce cas l&agrave;, on ne r&eacute;pare point; tu te
+mod&egrave;leras sur nous, personne <i>N'OFFENSE</i> comme les satellites de Th&eacute;mis,
+et personne ne <i>R&Eacute;PARE</i> aussi peu. Tu as mal pris le sens de mon
+discours; je vise moins &agrave; te faire faire une bonne action, qu'&agrave; me
+procurer le plaisir d'en faire une mauvaise. Ton exemple m'a tent&eacute; ...
+et je ne connais rien de pis que l'exemple: interrogeons, voil&agrave; l'objet.</p>
+
+<p>Et la Dubois, qui aurait voulu &ecirc;tre bien loin, fut &agrave; l'instant mand&eacute;e,
+introduite dans un cabinet mist&eacute;rieux, o&ugrave; l'on n'allait jamais que pour
+les grandes aventures; prodigieusement effray&eacute;e, comme tu crois, de deux
+bouts de pistolets appuy&eacute;s sur chacunes de ses tempes, et d'une
+injonction de dire la v&eacute;rit&eacute; ou de s'attendre &agrave; perdre la vie: elle a
+d&eacute;clar&eacute; que Rose &eacute;tait la seule coupable, et qu'elle n'avait jamais
+connu un seul tort &agrave; Sophie. Morbleu! s'&eacute;cria Mirville, je crois que je
+sens des remords. Eh bien! dit Delcour furieux, tu les apaiseras en
+m'aidant &agrave; me venger; commen&ccedil;ons par d&eacute;cider du sort ne cette intrigante
+... et la mena&ccedil;ant du pistolet ... je ne sais qui me tient.... Celle-ci
+eut beau protester de son innocence, les deux amis lui d&eacute;clar&egrave;rent
+qu'apr&egrave;s une telle conduite, ils ne pouvaient plus prendre en elle
+aucune confiance, et qu'il fallait qu'elle d&eacute;camp&acirc;t d&egrave;s le soir m&ecirc;me ...
+et avant, comme tu vois, de punir la coupable, comme le ch&acirc;timent sans
+doute n'&eacute;tait pas tr&egrave;s-l&eacute;gal, on a cherch&eacute; &agrave; se d&eacute;barrasser des
+t&eacute;moins.... Circonstance malheureuse puisqu'elle nous prive enti&egrave;rement
+des suites de cette funeste aventure, et d&eacute;robe &agrave; nos yeux des
+atrocit&eacute;s, dont la d&eacute;couverte nous fut devenue bien n&eacute;cessaire un jour.
+La Dubois rendit donc ses clefs, emporta ses hardes et partit. Par le
+plus heureux des hasards elle vint s'&eacute;tablir pr&egrave;s la barri&egrave;re, dans une
+esp&egrave;ce de petite auberge o&ugrave; pr&eacute;cis&eacute;ment arriva notre Saint-Paul, deux ou
+trois jours apr&egrave;s. Il restait donc plus dans la maison que la
+d&eacute;linquante et la cuisini&egrave;re.&mdash;Celle-ci interrog&eacute;e par Saint-Paul, la
+veille de son d&eacute;part pour Vertfeuil, a dit que d&egrave;s que la Dubois fut
+partie, <i>Rose</i> fut appel&eacute;e et descendit; qu'elle soupa fort
+tranquillement avec les deux amis, et qu'elle, son service fait, s'&eacute;tant
+retir&eacute;e, comme &agrave; l'ordinaire, n'avait rien vu de particulier; mais que
+le lendemain matin voulant aller servir le d&eacute;jeuner, selon son usage,
+elle avait trouv&eacute; tout le monde parti, sans qu'elle e&ucirc;t entendu rien de
+plus &eacute;trange que les autres jours, et sans qu'elle e&ucirc;t trouv&eacute; de
+d&eacute;sordre dans aucun des appartemens. Moyennant quoi voil&agrave; le fil rompu,
+et tu vois qu'il nous devient maintenant impossible de savoir de quelle
+nature peut &ecirc;tre la vengeance qu'ils ont tir&eacute; de Rose.</p>
+
+<p>Le lendemain matin un laquais de Mirville est venu demander &agrave; la
+cuisini&egrave;re, les robes et les effets de la jeune personne; mais sans
+pouvoir r&eacute;pondre &agrave; aucune des questions que la servante lui a fait;
+ensuite la maison a &eacute;t&eacute; ferm&eacute;e par l'homme de Mirville, qui a signifi&eacute; &agrave;
+sa camarade de se tranquilliser, et qu'un voyage, que ces messieurs
+allaient faire &agrave; la campagne, interromprait leurs soupers au moins pour
+un mois.... Il ne nous est donc plus rest&eacute; que des conjectures sur le
+sort de la malheureuse compagne de Sophie. L'imagination vive de madame
+de Blamont en a tout de suite forg&eacute; de sinistres. Celles de la Dubois,
+que j'adopte, comme plus naturelles, sont que le pr&eacute;sident a fait
+enfermer Rose; ainsi qu'il l'en avait toujours menac&eacute;e, s'il l'y
+contraignait par d&eacute;faut de conduite. Voil&agrave;, mon ami, tout ce qu'il a &eacute;t&eacute;
+possible d'apprendre sur cette partie.... Venons au reste.</p>
+
+<p>Plus de doute, mon cher Valcour, sur l'existence de nos deux inconnus;
+la Dubois, tromp&eacute;e par Saint-Paul, ne sachant &agrave; qui elle parlait, a dit,
+&agrave; madame de Blamont: &laquo;Celui qui se fait appeler <i>Delcour</i>, madame, est
+le pr&eacute;sident de Blamont, qui a une des femmes les plus aimables de
+Paris; l'autre est un monsieur <i>d'Olbourg</i>, financier riche &agrave; million,
+son ami depuis trente ans, et auquel il va donner sa fille en mariage&raquo;:
+ces messieurs ont d'abord v&eacute;cu, a continu&eacute; notre du&egrave;gne, avec deux
+courtisanes fameuses, dont madame a pu entendre parler: les Valville?...
+Oui madame, deux soeurs, l'un avoit l'a&icirc;n&eacute;e, l'autre la cadette; ils ont
+eu presque en m&ecirc;me-tems, chacun une fille de leur ma&icirc;tresse; mais celle
+de monsieur Blamont mourut au bout de huit jours; le pr&eacute;sident cacha
+cette mort &agrave; son ami, et lui montra une autre petite fille du m&ecirc;me &acirc;ge
+que celle qu'il venait de perdre, qu'il conduisit au village de
+Berceuil, o&ugrave; il l'a fit &eacute;lever.&mdash;Quoi! interrompit madame de Blamont,
+tr&egrave;s-troubl&eacute;e, cet enfant de Berceuil ne serait pas celui de la
+Valville?&mdash;Non madame, reprit la Dubois, l'enfant de la Valville est
+bien s&ucirc;rement mort, et celui qui fut men&eacute; &agrave; Berceuil est un enfant
+l&eacute;gitime, que monsieur le pr&eacute;sident avait eu de sa femme, et qu'on
+nourrissait au <i>Pr&eacute;-Saint-Gervais</i>; en le retirant de ce village
+lui-m&ecirc;me; il donna cinquante louis &agrave; la nourrice, afin de r&eacute;pandre la
+mort de cette petite fille, qu'il voulait, disait-il, par des raisons
+secr&egrave;tes, soustraire aux yeux de sa m&egrave;re, et on eut l'air d'enterrer un
+enfant dans la paroisse du Pr&eacute;-Saint-Gervais.&mdash;Juste ciel! s'&eacute;cria
+madame de Blamont, qui ne pouvait plus se contenir, j'ai effectivement
+perdue une fille dans ce tems-l&agrave;, nourrie au m&ecirc;me lieu que vous dites
+... se pourrait-il? Sophie!... mon cher D&eacute;terville ... quelle multitude
+de crime!... et quel peut on &ecirc;tre l'objet?... Ici la Dubois
+reconnaissant chez qui elle &eacute;tait, s'est pr&eacute;cipit&eacute;e aux genoux de madame
+de Blamont, en la conjurant de ne la point perdre.... Rassurez-vous, lui
+a dit cette malheureuse &eacute;pouse ... vous &ecirc;tes en s&ucirc;ret&eacute;; mais ne me
+cachez rien; je ne vous abandonnerai jamais, et alors cette femme
+poursuivit, et ses r&eacute;ponses nous ont appris que les deux amis, au moment
+de la naissance des filles, qu'ils avaient eu de leurs ma&icirc;tresses,
+s'&eacute;taient promis de faire servir ces enfans &agrave; remplacer leurs anciennes
+sultanes, et de se les prostituer r&eacute;ciproquement, d&egrave;s qu'elles auraient
+atteint l'&acirc;ge nubile; mais que le pr&eacute;sident voyant ses droits perdus sur
+la petite fille de d'Olbourg, par la mort de la sienne, avait r&eacute;solu de
+taire cette mort, et de remplacer la petite b&acirc;tarde par une fille
+l&eacute;gitime; puisqu'il &eacute;tait assez heureux pour en avoir une dans ce
+moment. Telle &eacute;tait l'histoire de Sophie; telle &eacute;tait ce qui l&eacute;gitimait
+son &eacute;tonnante ressemblance avec Aline; ainsi tu vois que le peu d&eacute;licat
+d'Olbourg, au moyen des machinations diaboliques du pr&eacute;sident, aura eu,
+si tout r&eacute;ussi, l'une des filles de madame de Blamont pour ma&icirc;tresse, et
+l'autre pour femme; tu peux reconna&icirc;tre ici de plus, l'&acirc;me tendre et
+d&eacute;licate du cher pr&eacute;sident, qui bien que persuad&eacute; que Sophie est sa
+fille l&eacute;gitime, rit et s'amuse pourtant de sa perte, des mauvais
+traitemens qu'elle a re&ccedil;us, et s'offre m&ecirc;me, avec une atroce barbarie, &agrave;
+lui en faire &eacute;prouver de nouveaux: s'il est des traits dans le monde qui
+d&eacute;veloppe mieux un caract&egrave;re abominable;... si tu en sais, je te prie de
+me les dire; afin que je les r&eacute;serve pour en colorer le premier sc&eacute;l&eacute;rat
+que je voudrais peindre.... Telle est cependant la conduite de ceux qui
+nous doivent l'exemple des moeurs, de ceux qui d&eacute;shonorent,
+emprisonnent, rouent, torturent des malheureux ... coupables de quelques
+faiblesses, sans doute, mais dont les vies de dix d'entr'eux
+n'offriraient pas de telles recherches dans le crime et dans l'infamie!</p>
+
+<p>La Dubois a ajout&eacute; que ses deux ma&icirc;tres ont une autre maison de plaisir,
+&agrave; peu-pr&egrave;s pareille &agrave; celle des Gobelins, du c&ocirc;t&eacute; de Montmartre, o&ugrave; ils
+se r&eacute;unissent pour trois d&icirc;ners par semaine, comme &agrave; l'autre pour trois
+soupers; n'ayant pas &eacute;t&eacute; introduite dans ce second bercail, elle n'est
+pas tr&egrave;s au fait des orgies qui s'y c&eacute;l&egrave;brent; mais elle sait en gros
+que fout y est, et plus ind&eacute;cent, et plus multipli&eacute; qu'o&ugrave; elle
+demeurait. Ils ont l&agrave;, dit-elle, un s&eacute;rail compos&eacute; de douze petites
+filles, dont la plus &acirc;g&eacute;e n'a pas quinze ans, et que l'on renouvelle &agrave;
+raison d'une, tous les mois. Les sommes qu'ils d&eacute;pensent &agrave; cela, dit la
+vieille, sont &eacute;normes, et quelque riches qu'ils puissent &ecirc;tre, elle ne
+con&ccedil;oit pas que leur fortune n'y soit d&eacute;j&agrave; pas &eacute;puis&eacute;e.</p>
+
+<p>Je te laisse &agrave; penser quel est l'&eacute;tat de madame de Blamont, cependant il
+fallait prendre un parti, relativement &agrave; cette femme; elle ne pouvait ni
+la garder ni la faire voir &agrave; Sophie; elle lui a propos&eacute; de chercher une
+maison &agrave; Orl&eacute;ans, de la d&eacute;frayer de tout, jusqu'&agrave; ce qu'elle l'e&ucirc;t
+trouv&eacute;e, avec une gratification de vingt-cinq louis, payable sur-le
+champ. La Dubois enchant&eacute;e a combl&eacute; madame de Blamont de remercimens.
+Saint-Paul est parti d&egrave;s le m&ecirc;me soir pour la conduire &agrave; Orl&eacute;ans, o&ugrave;
+elle a &eacute;t&eacute; plac&eacute;e peu apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Tu con&ccedil;ois ais&eacute;ment, mon cher Valcour, sur quel &ecirc;tre se sont aussi-t&ocirc;t
+tourn&eacute;s les premiers transports de madame de Blamont? elle pouvait &agrave;
+peine terminer ce qui regardait la Dubois; elle br&ucirc;lait d'&ecirc;tre aupr&egrave;s de
+Sophie.... O toi! dont la mort m'avait co&ucirc;t&eacute; tant de larmes, s'est-elle
+&eacute;cri&eacute;e, en se pr&eacute;cipitant dans les bras de cette int&eacute;ressante
+cr&eacute;ature.... Tu m'es rendue! ma ch&egrave;re fille,... et dans quel &eacute;tat, grand
+Dieu!&mdash;Vous ma m&egrave;re!... Oh madame! est-il vrai,...&mdash;Aline, partage ma
+joie ... embrasse ta soeur,... le ciel me la rend;... elle me fut
+enlev&eacute;e au berceau,... et par qui? rien ne peut exprimer ce que
+j'&eacute;prouve.&mdash;Mon ami, je ne le peindrai point sa situation;... elle &eacute;tait
+du plus vif int&eacute;r&ecirc;t, madame de Senneval, Eug&eacute;nie et moi, nous m&ecirc;l&acirc;mes
+nos larmes &agrave; celle de cette charmante famille, et le reste de la journ&eacute;e
+fut consacr&eacute; &agrave; jouir d'un &eacute;v&eacute;nement si peu attendu, et qui pr&eacute;sentait
+tant de charmes &agrave; une m&egrave;re aussi tendre.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas &agrave; faire observer, &agrave; madame de Blamont, toutes les armes
+qu'un pareil &eacute;v&eacute;nement nous fournissait contre les pr&eacute;tentions odieuses
+et ill&eacute;gitimes du pr&eacute;sident; elle le sentit, mais elle vit en m&ecirc;me-tems
+que nos d&eacute;marches exigeaient du mist&egrave;re et les m&eacute;nagemens les plus
+d&eacute;licats.... Qui pouvait emp&ecirc;cher monsieur de Blamont de traiter tout
+ceci de chim&egrave;re? &Eacute;tait-il supposable qu'il reconna&icirc;trait Sophie pour
+enfant l&eacute;gitime? probable m&ecirc;me qu'il e&ucirc;t seulement l'air de la
+conna&icirc;tre? et quelles preuves, madame de Blamont se trouvaient-elles
+alors, pour le convaincre? La mort de sa petite fille, baptis&eacute;e sous le
+nom de <i>Claire</i>, &eacute;tait constat&eacute;e. Monsieur de Blamont s'&eacute;tait muni d'une
+belle et bonne attestation du cur&eacute;, et il y avait eu un service de fait
+au pr&eacute;tendu enfant mort; la nourrice qui s'&eacute;tait pr&ecirc;t&eacute;e &agrave; tout, avait
+plac&eacute; vraisemblablement une b&ucirc;che dans la bierre, enterr&eacute;e au lieu de
+l'enfant; pendant que <i>Claire</i>, sous le nom de <i>Sophie</i>, &eacute;tait
+transport&eacute;e chez Isabeau par le pr&eacute;sident m&ecirc;me,... et d'ailleurs
+trouveraient-on la nourrice du Pr&eacute;-Saint-Gervais? &agrave; supposer qu'on la
+retrouva, avouerait-elle son crime? tout cela multipliait les
+difficult&eacute;s, faisait chanceler les droits de madame de Blamont; car, si
+elle n'avait pas dans <i>Claire</i>, (existante sous le nom de <i>Sophie</i>, que
+nous continuerons de lui donner) une arme puissante contre son &eacute;poux;
+celui-ci retournant aussi-t&ocirc;t les choses, s'en trouvait une tr&egrave;s forte
+contre sa femme; d&egrave;s ce moment Sophie ne devenait plus qu'une
+malheureuse b&acirc;tarde, dont il avait eu tous les soins qu'il devait avoir,
+et que madame de Blamont avait s&eacute;duite, entra&icirc;n&eacute;e chez elle, pour se
+donner un pr&eacute;texte &agrave; chercher des torts &agrave; son mari, &agrave; lui &ocirc;ter le droit
+o&ugrave; il pr&eacute;tendait, avec raison, avoir sur Aline, et dont il voulait user
+pour la donner &agrave; son ami; ce qui n'&eacute;tait plus <i>pour</i> madame de Blamont,
+devenait donc <i>contre</i> &agrave; l'instant. Toutes ces consid&eacute;rations la
+frapp&egrave;rent; sa premi&egrave;re pens&eacute;e fut de nous en tenir aux arrangemens pris
+avec Isabeau, imaginant que cette pauvre petite malheureuse serait moins
+&agrave; plaindre inconnue, que chez elle.</p>
+
+<p>Mais je m'opposai &agrave; cette mani&egrave;re d'envisager les choses, et je fis
+observer, &agrave; madame de Blamont, que, si le pr&eacute;sident avait envie de faire
+des recherches sur Sophie, il commencerait assur&eacute;ment par le village de
+Berceuil, et que d'ailleurs l'isolant dans ce bourg obscur, et dans un
+&eacute;tat si au-dessous d'elle, il lui devenait presqu'impossible de s'en
+servir alors d&eacute;cemment et utilement pour repousser les insignes
+pr&eacute;tentions de d'Olbourg. Nous conv&icirc;nmes donc que le meilleur parti
+&eacute;tait de la garder; de prendre les plus s&ucirc;res informations sur
+l'ancienne nourrice de Sophie, et de forcer cette cr&eacute;ature &agrave; avouer son
+crime. Cela n'&eacute;tait ni s&ucirc;r ni ais&eacute;, j'en conviens, mais c'&eacute;tait
+n&eacute;anmoins le seul exp&eacute;dient qui convint aux circonstances.... D'apr&egrave;s
+cela c'est toi que nous chargeons de cette importante recherche; ne
+n&eacute;glige rien de tout ce qui peut te la faire faire avec autant de
+c&eacute;l&eacute;rit&eacute; que d'exactitude.&mdash;L'ancienne nourrice de Claire demeurait au
+Pr&eacute;-Saint-Gervais, le village n'est pas grand, les recherches y seront
+ais&eacute;es; ce fut l&agrave; o&ugrave; Sophie passa les trois premi&egrave;res semaines de sa
+vie, chez une paysanne nomm&eacute;e <i>Claudine Dupuis</i>, et c'est dans cette
+paroisse que le service se fit; c'est de ce village que le pr&eacute;sident
+sortit de nuit, le 16 ao&ucirc;t 1762, ayant la petite fille dans une
+barcelonnette verte sur le devant, d'un vis-&agrave;-vis gris, sans laquais.
+Voil&agrave; tout ce qu'il faut, mon cher Valcour, pour diriger tes
+informations; agis sur-le-champ, abstraction faite de toute r&eacute;flexions
+de ta part. Songe que tu ne travailles point ici contre d'Olbourg ni
+contre Blamont, mais uniquement en faveur d'une m&egrave;re d&eacute;sol&eacute;e qui
+t'adore, et qui n'a que toi &agrave; qui elle puisse confier de tels soins;
+nulle sorte de d&eacute;licatesse ne saurait donc t'arr&ecirc;ter ici; si tu trouves
+la femme, dont il s'agit, notre avis est que tu emploies les voies de la
+plus grande douceur, pour lui faire avouer ce qu'elle a fait, et que tu
+t&acirc;ches de la faire convenir de tout, devant quelques t&eacute;moins. Si elle
+refuse d'avouer, il faudra l'assigner alors en justice; car, toute
+consid&eacute;ration doit c&eacute;der &agrave; l'importance de constater la l&eacute;gitimit&eacute; de
+Sophie; il n'est aucune voie qu'il ne faille employer pour y r&eacute;ussir,
+puisque c'est de cette l&eacute;gitimit&eacute; reconnue que nous attendons tout, et
+que c'est en prouvant cette l&eacute;gitimit&eacute; d'une part, et de l'autre le
+commerce de d'Olbourg avec cette fille, que nous d&eacute;truisons tous les
+projets qu'il a de te nuire. Adieu, presse tes op&eacute;rations, instruis
+nous, et compte toujours sur l'exactitude de nos soins.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXII.</h3>
+
+<h5><i>Aline &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuil, ce 15 septembre.</p>
+
+<p>Je ne vous &eacute;cris qu'un mot, et Dieu sait dans quelle agitation! hier au
+soir tout &eacute;tait calme,... nous attendions de vos nouvelles, Sophie
+allait de mieux en mieux; j'&eacute;tais entre la meilleure des m&egrave;res, et cette
+ch&egrave;re et infortun&eacute;e soeur que j'aime avec passion; je les carressais
+toutes deux.&mdash;Cette pauvre Sophie, si consol&eacute;e de tous ses maux, si
+heureuse de sa nouvelle situation m&ecirc;lait ses larmes aux n&ocirc;tres; Eug&eacute;nie,
+D&eacute;terville et madame de Senneval lisaient &agrave; l'autre bout du salon,
+laissant tomber de tems en tems des regards attendris sur le tableau que
+nous leur offrions: tout-&agrave;-coup madame de Senneval, pr&egrave;s d'une crois&eacute;e
+donnant sur la cour, quitte son livre et dit effray&eacute;e: <i>j'entends une
+voiture;</i> nous pr&eacute;tons l'oreille, elle ne se trompait pas.... Ma m&egrave;re
+vole cacher Sophie dans le cabinet d'une de ses femmes; &agrave; peine est-elle
+redescendue, qu'une chaise en poste entre effectivement; on apporte des
+flambeaux,... mon ami c'&eacute;tait ... mon p&egrave;re;... c'&eacute;tait le cruel
+d'Olbourg;... ma main tremble en tra&ccedil;ant ces noms:... ils arrivent
+malgr&eacute; leur promesse ... quelle en est la cause? savent-ils que nous
+avons Sophie? que veulent-ils?... qu'exigent-ils? Tout mon sang se
+trouble.... Je n'ai que la force de vous embrasser, et de donner v&icirc;le
+mon billet &agrave; D&eacute;terville, qui se charge de vous le faire tenir.</p>
+
+
+<p><i>Postcriptum de D&eacute;terville</i>.</p>
+
+<p>Je le cachette en diligence parce que les postilions, qui ont amen&eacute; ces
+cruels gens, vont se charger de le faire passer de main en main, ce qui
+te le fera recevoir trois jours plut&ocirc;t; ne crains rien, agis; je les
+aime mieux ici qu'&agrave; Paris, pendant tes op&eacute;rations: les visages ne sont
+point aust&egrave;res, et je n'apper&ccedil;ois jusqu'&agrave; pr&eacute;sent que de l'honn&ecirc;tet&eacute; et
+de la d&eacute;cence. Madame de Blamont est dans un &eacute;tat affreux;... elle
+s'excuse sur une migraine. Madame de Senneval, Eug&eacute;nie et moi parons &agrave;
+tout, et faisons les frais de tout.&mdash;Je vais reprendre le journal, tu
+seras instruis de ce qui va se passer, minute par minute.</p>
+
+<p>Juste ciel! si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines
+qui les attendent; qu'il ne d&eacute;pendit que d'eux de rentrer dans le n&eacute;ant,
+en serait-il un seul qui voul&ucirc;t remplir la carri&egrave;re!</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXIII.</h3>
+
+<h5><i>D&eacute;terville &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuil, ce 20 septembre.</p>
+
+<p>O Valcour! y a-t-il un degr&eacute; o&ugrave; le vice confondu s'arr&ecirc;te? existe-t-il
+un moyen de deviner dans les yeux de l'homme corrompu si ce qu'il dit,
+si ce qu'il fait &eacute;mane v&eacute;ritablement de son coeur, ou si ses actions, si
+ses discours ne viennent que de sa fausset&eacute;? Quels proc&eacute;d&eacute;s peuvent, en
+un mot, nous donner la clef de l'&acirc;me d'un sc&eacute;l&eacute;rat, et comment, avec
+l'habitude o&ugrave; il est de feindre, peut-on distinguer quand il en impose
+ou non? T'assurer quelque chose de certain sur les suites de ce que j'ai
+&agrave; t'apprendre, jusqu'&agrave; la solution de ce probl&egrave;me, est une chose
+v&eacute;ritablement impossible; je dirai donc et tu combineras.</p>
+
+<p>Le 14, au soir, nos voyageurs fatigu&eacute;s s'en tinrent &agrave; quelques
+politesses vagues, des nouvelles, un excellent souper, et des lits. De
+notre part, le billet que nous t'&eacute;criv&icirc;mes, des craintes, et point de
+sommeil.... La vertu se tourmente et s'agite o&ugrave; le vice repose en
+s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>Le 15, au matin, le pr&eacute;sident mena son ami chez Aline, elle s'&eacute;tait
+lev&eacute;e de tr&egrave;s-bonne heure pour venir glisser sous ma porte, ainsi que
+nous en &eacute;tions convenu la veille, le billet o&ugrave; j'&eacute;crivis un mot; mais
+elle s'&eacute;tait recouch&eacute;e. Extr&ecirc;mement surprise d'une visite si matinale,
+elle r&eacute;pondit &agrave; son p&egrave;re, (qui s'informait s'il &eacute;tait jour) qu'elle
+&eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de ne pouvoir lui ouvrir; qu'elle allait sonner, mais
+qu'on n'&eacute;tait pas encore entr&eacute; chez elle. Le pr&eacute;sident, peu scrupuleux,
+insista: ... quand il s'agit de recevoir un p&egrave;re et un &eacute;poux, dit-il &agrave;
+travers la porte, on ne doit pas y regarder de si pr&egrave;s: ouvrez Aline, et
+n'ayez nulle crainte.&mdash;En v&eacute;rit&eacute; je ne ne puis, je suis au
+lit,&mdash;qu'importe, il faut ouvrir, ma fille, ou je me f&acirc;cherai.&mdash;Mais la
+prudente Aline ne put entendre cette derni&egrave;re phrase; envelopp&eacute;e d'un
+manteau de lit, elle s'&eacute;tait lestement &eacute;vad&eacute;e par le petit escalier qui
+communique de sa chambre au cabinet de madame de Blamont; et elle &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; toute allarm&eacute;e sur le pied du lit de sa m&egrave;re, quand le pr&eacute;sident
+peu accoutum&eacute; &agrave; de la r&eacute;sistance, lorsqu'il annon&ccedil;ait des d&eacute;sirs,
+d&eacute;clarait que si on ne lui ouvrait pas &agrave; l'instant, il allait enfoncer
+la porte;... il s'y d&eacute;terminait, quand une femme de chambre, promptement
+envoy&eacute;e vers lui, proposa de passer dans l'appartement de Madame, o&ugrave; le
+d&eacute;je&ucirc;ner allait &ecirc;tre servi.</p>
+
+<p>J'ai malheureusement deux libertins &agrave; repr&eacute;senter; il faut donc que tu
+t'attendes a des d&eacute;tails obsc&egrave;nes, et que tu me pardonnes de les tracer.
+J'ignore l'art de peindre sans couleur; quand le vice est sous mon
+pinceau, je l'esquisse avec toutes ces teintes, tant mieux si elles
+r&eacute;voltent; les offrir sous de jolis dessins, est le moyen de le faire
+aimer, et ce projet est loin de ma t&ecirc;te.</p>
+
+<p>L'ambassadrice &eacute;tait jolie, bien blanche, des yeux tr&egrave;s-vifs, nouvelle
+dans la maison, et envoy&eacute;e l&agrave; parce que ce fut la premi&egrave;re qui se
+pr&eacute;senta. Le pr&eacute;sident la saisit par la main, et comme la porte de la
+chambre qu'il venait d'occuper se trouvait ouverte et peu &eacute;loign&eacute;e, il y
+pousse cette fille, suivi de d'Olbourg, et se pr&eacute;pare &agrave; s'y enfermer;
+quand la fringuante soubrette, devinant le motif, se d&eacute;gage, s'esquive
+et revient trouver sa ma&icirc;tresse; elle fut bient&ocirc;t suivie de ses deux
+assaillants; ils avaient cru sage de para&icirc;tre aussi t&ocirc;t, afin que les
+sujets de plainte, de celle qui leur &eacute;chappait, ne passassent plus que
+pour des plaisanteries.</p>
+
+<p>Les ennemis d&eacute;busques, Aline &eacute;tait remont&eacute;e dans sa chambre; moyennant
+quoi ces messieurs ne trouv&egrave;rent que la pr&eacute;sidente.&mdash;Vos femmes sont des
+Lucr&egrave;ces, madame, dit Blamont en entrant, en v&eacute;rit&eacute; ce sont des vertus
+romaines, j'imaginais.... Vous savez que je me g&ecirc;ne peu sur ces
+fadaises-l&agrave;; quand, &agrave; tous les risques de l'ennui de la campagne, on
+hasarde de sortir un ami de la ville, il faut bien le dissiper....
+Depuis quand avez vous cette fi&egrave;re vestale?... (et elle &eacute;tait l&agrave;)&mdash;Elle
+est bien ... quel &acirc;ge avez vous mademoiselle?&mdash;Dix-neuf ans
+monsieur.&mdash;Pas mal en v&eacute;rit&eacute;; j'aime ses yeux, ils disent toutes sortes
+de choses,&mdash;et madame de Blamont confuse.&mdash;Sortez, sortez Augustine, ne
+voyez-vous pas bien que monsieur se moque de vous.&mdash;Mais madame, vous
+&ecirc;tes d'une rigueur ... il semblerait que ce fut un crime, que l'hommage
+rendu &agrave; la beaut&eacute;.&mdash;Ce n'est pas &ecirc;tre difficile.... Eh bien! vous ne
+vous asseyez pas?... ma fille vas descendre ... vous l'avez r&eacute;veill&eacute;e
+... vous lui avez fait une peur!... elle &eacute;tait accourue vers moi....
+J'ai ri de ses craintes et l'ai renvoy&eacute;e s'habiller,&mdash;s'habiller?...
+quelle extravagance; est-ce qu'on s'habille pour un p&egrave;re?... est-ce
+qu'on se g&ecirc;ne &agrave; la campagne?&mdash;L'honn&ecirc;tet&eacute; est de mode par tout.&mdash;Madame
+&agrave; raison, dit d'Olbourg ... pardon madame; mais si j'en croyais monsieur
+votre mari, il me ferait souvent faire des choses.&mdash;Oh! pour le coup je
+m'asseois, a dit alors le pr&eacute;sident, en se laissant tomber dans un
+fauteuil ... oui, je m'asseois, d'Olbourg va pr&ecirc;cher, et il y a
+long-tems que je suis curieux du sermon d'un fermier-g&eacute;n&eacute;ral ... allons
+poursuis d'Olbourg,&mdash;j'&eacute;coute, analyse nous un peu, je t'en prie, les
+vertus civiles, les vertus morales ... oui, qu'il y ait bien de la vertu
+dans ton discours; c'est &eacute;tonnant comme j'aime la vertu!&mdash;Pr&eacute;f&eacute;rez vous
+de d&eacute;jeuner ici ou de passer dans le salon, a interrompu la
+pr&eacute;sidente?&mdash;Mais nous irons o&ugrave; vous voudrez ... o&ugrave; est ma fille?&mdash;Elle
+ach&egrave;ve de se v&ecirc;tir, et se rendra o&ugrave; l'on lui dira que nous
+sommes.&mdash;Dites lui je vous prie que quand je vais la voir le matin, avec
+mon ami, je ne veux pas qu'elle joue la prude....&mdash;Mais il est des
+choses de d&eacute;cence....&mdash;D&eacute;cence ... voil&agrave; toujours votre mot &agrave; vous
+autres femmes! il y a long-tems que je cherche a p&eacute;n&eacute;trer la vraie
+signification de ce mot barbare, sans y avoir encore r&eacute;ussi; je l'avoue,
+selon vous madame, les sauvages doivent &ecirc;tre bien ind&eacute;cens; car, ils
+vont tous nuds, et vous pouvez &ecirc;tre s&ucirc;re que chez les Californiens, ou
+chez les Ostiages, quand un p&egrave;re va voir sa fille, le matin, elle ne lui
+refuse pas sa porte, sous le ridicule pr&eacute;texte qu'elle est en
+chemise.&mdash;Monsieur, a r&eacute;pondu madame de Blamont, avec autant d'am&eacute;nit&eacute;
+que de modestie, la d&eacute;cence n'est point id&eacute;ale; elle peut &ecirc;tre
+arbitraire; elle peut &ecirc;tre relative aux diff&eacute;rens climats, mais son
+existence n'en est pas moins r&eacute;elle; fille du bon sens et de la sagesse,
+elle doit r&eacute;gler nos actions sur nos usages et sur nos sentimens, et
+s'il &eacute;tait de mode d'aller en France comme au Paruguai, la d&eacute;cence alors
+plac&eacute;e &agrave; d'autres devoirs plus essentiels, n'en serait pas moins
+respect&eacute;e.&mdash;Oh! je vous r&eacute;ponds qu'il y a des pays o&ugrave; rien de ce que
+vous voulez dire ne l'est, o&ugrave; vos devoirs sont des chim&egrave;res, et vos
+crimes d'excellentes actions.&mdash;Ce raisonnement seul vous condamme; car
+enfin, quelques soient les vices du peuple dont vous parlez, au moins
+leur en supposez-vous? et ces vices, quelqu'ils puissent &ecirc;tre, il les
+&eacute;vitent, ils les punissent: voil&agrave; donc des freins reconnus, en raison de
+la sorte de climat ou de gouvernement; faisant tant que d'&ecirc;tre n&eacute;s dans
+celui-ci, pourquoi n'en pas &eacute;galement adopter les principes?&mdash;Mais c'est
+qu'il n'y a rien de r&eacute;el.&mdash;Non, lorsque l'on s'aveugle; mais je vous
+r&eacute;ponds que pour moi, je n'ai besoin, ni d'argumens, ni de dissertation
+pour me convaincre du v&eacute;ritable caract&egrave;re d'une chose, pour m'y livrer
+si elle est bien, pour la d&eacute;tester si elle est mal.&mdash;Et quel est donc ce
+guide infaillible?&mdash;Mon coeur.&mdash;Il n'est point d'organe plus faux, on en
+fait ce qu'on veut de son coeur, et je vous r&eacute;ponds qu'&agrave; force d'en
+&eacute;touffer la voix on parvient bient&ocirc;t &agrave; l'&eacute;teindre.&mdash;Cela suppose au
+moins un instant o&ugrave; on l'entendit malgr&eacute; soi.&mdash;D'accord.&mdash;On a donc &eacute;t&eacute;
+vertueux quand cette voix se faisait comprendre, on cesse donc de l'&ecirc;tre
+d&egrave;s qu'on s'occupe de l'&eacute;touffer? le bien et le mal ont donc des
+diff&eacute;rences marqu&eacute;es que vous d&eacute;finissez vous-m&ecirc;mes, en vous effor&ccedil;ant
+de les an&eacute;antir? <i>D'Olbourg</i>.&mdash;Il me semble que madame &agrave; raison, il est
+bien certain que le vice est une chose qui ... et puis d'ailleurs, je
+dis, il n'y a que la vertu.... <i>Le pr&eacute;sident &eacute;clatant de rire</i>, ah! ah!
+ah! ah! ma foi, si le logicien d'Olbourg s'en m&ecirc;le je suis battu;
+allons, madame, sauvons-nous: je vous crains trop avec un tel champion;
+allons d&eacute;jeuner: faites dire &agrave; Aline de descendre ... Et tout le monde
+s'est r&eacute;uni dans le salon. Aline confuse a paru; le pr&eacute;sident lui a tenu
+quelques mauvais propos sur l'histoire du matin, qui ont achev&eacute; de la
+faire rougir, et madame de Senneval par ses soins a rendu la
+conversation g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Au d&icirc;ner, monsieur de Blamont a contraint sa fille &agrave; se placer entre
+d'Olbourg et lui, et il lui a souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute;: <i>Mademoiselle faites
+politesse &agrave; mon ami, vous &ecirc;tes tous deux n&eacute;s pour vous conna&icirc;tre bient&ocirc;t
+plus intim&eacute;ment</i>.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une petite besogne pour ma belle m&egrave;re, et moi, de rompre
+&agrave; tout instant la conversation, et de la replacer dans les bornes de
+l'honn&ecirc;tet&eacute;, dont le pr&eacute;sident, plus que d'Olbourg encore, cherchait
+toujours &agrave; la sortir.</p>
+
+<p>En se retirant, le pr&eacute;sident d&eacute;clara &agrave; sa fille qu'elle eut &agrave; se trouver
+seule, le lendemain matin dans sa chambre, parce qu'il avait quelque
+chose &agrave; lui communiquer qui ne pouvait &ecirc;tre entendu que de d'Olbourg.
+Les dames &agrave; cet ordre se sont r&eacute;unies pour le combattre: en v&eacute;rit&eacute;,
+monsieur, a dit madame de Senneval, j'ai &eacute;t&eacute; mari&eacute;e seize ans, et jamais
+mon mari n'a d&eacute;sir&eacute; de parler &agrave; ma fille sans moi; quelques liens qu'une
+fille ait avec des hommes, elle ne peut d&eacute;cemment les recevoir seule;
+dussiez-vous vous en f&acirc;cher, vous m'entendrez toujours vous dire,
+monsieur, que rien n'est plus malhonn&ecirc;te que l'ordre que vous donnez ici
+&agrave; votre fille, et qu'&agrave; la place de madame de Blamont je ne le
+souffrirais s&ucirc;rement pas.&mdash;Depuis vingt ans, madame, a r&eacute;pondu le
+pr&eacute;sident avec aigreur, madame de Blamont fait ce que je veux; je
+prononce, et elle me satisfait; elle se sent aussi bien de cette
+condescendance, qu'elle se trouverait peut-&ecirc;tre mal du proc&eacute;d&eacute;
+contraire. Je ne me suis jamais inform&eacute; de ce que monsieur de Senneval
+faisait chez vous; trouvez bon, madame, que je prie sa respectable
+&eacute;pouse de ne se m&ecirc;ler en rien de ce qui se passe chez moi. Madame de
+Senneval, qui, comme tu sais, n'est ni tr&egrave;s-douce, ni tr&egrave;s-endurante, a
+voulu r&eacute;pliquer; mais madame de Blamont pr&eacute;voyant une sc&egrave;ne, qu'elle
+voulait emp&ecirc;cher, a dit, en sonnant les gens pour qu'on vint &eacute;clairer:
+Aline vous entendez les ordres de votre p&egrave;re, attendez-le demain matin,
+lev&eacute;e dans votre chambre &agrave; l'heure o&ugrave; il lui plaira d'y passer.</p>
+
+<p>D&egrave;s huit heures du matin, le 16, les deux amis se sont en effet
+pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; la porte d'Aline; elle &eacute;tait lev&eacute;e; elle &eacute;tait v&ecirc;tue:
+reconna&icirc;tras-tu l&agrave;, mon ami, la pudeur, la timidit&eacute; de cette fille
+charmante?... elle ne s'&eacute;tait pas couch&eacute;e.... Hommes affreux! &agrave; quel
+point &ecirc;tes vous devenus m&eacute;prisables au sein m&ecirc;me de votre propre
+famille; puisque la d&eacute;fiance que vous y inspirez cagage &agrave; de telles
+pr&eacute;cautions!</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; lev&eacute;e, a dit monsieur de Blamont.&mdash;Vos ordres sont des loix pour
+moi.&mdash;Je vous demande pourquoi vous &ecirc;tes d&eacute;j&agrave; lev&eacute;e.&mdash;Ne m'aviez-vous
+pas dit que monsieur d'Olbourg? <i>D'Olbourg</i>.&mdash;Oh pour moi, mademoiselle,
+ce n'&eacute;tait en v&eacute;rit&eacute; pas la peine de vous g&ecirc;ner. <i>M. de Blamont</i>.&mdash;Il
+aurait tout autant aim&eacute; vous trouver au lit que debout, ne faudra-t-il
+pas qu'il vous y voie bient&ocirc;t. <i>Aline</i>,&mdash;j'avais imagin&eacute;, mon p&egrave;re, que
+vous aviez quelque chose &agrave; me dire?&mdash;Comme elle est faite, a dit
+monsieur de Blamont, en embrassant de ses deux mains la taille d'Aline,
+as-tu jamais rien vu de pris comme cela? Comment! vous avez un corps &agrave;
+la campagne?&mdash;Je ne le quitte jamais.&mdash;Mais pour ce mouchoir, a
+poursuivi Blamont, en le faisant voler d'une main sur le lit, et
+captivant sa fille de l'autre, pour ce mouchoir, vous nous en ferez
+gr&acirc;ce.&mdash;Et Aline confuse et d&eacute;sol&eacute;e, croisant ses mains sur sa poitrine:
+oh! mon p&egrave;re, est-ce donc l&agrave; ce que vous avez &agrave; me dire?&mdash;Mademoiselle
+permettez, a dit d'Olbourg, en &eacute;cartant une des mains, dont Aline
+cherchait &agrave; cacher ce que son p&egrave;re venait de d&eacute;couvrir,... permettez,
+monsieur votre p&egrave;re trouve bon que je regarde tout ceci comme mon bien,
+et il est assez judicieux pour ne vouloir pas conclure le march&eacute; que je
+n'aie reconnu s'il n'y a point de fraude ... ces bagatelles l&agrave; se voyent
+sans difficult&eacute;;... bon si c'&eacute;tait ... mais pour cela ... nous en voyons
+tant.... O vous de qui je tiens la vie! s'est &eacute;cri&eacute;e Aline, en
+s'&eacute;chappant avec rapidit&eacute;, n'imaginez pas que mon respect et mon
+ob&eacute;issance aillent jusqu'&agrave; trahir mon devoir, et puisque vous oubliez le
+votre &agrave; tel point, il m'est permis de ne plus entendre des sentimens que
+vous ne voulez plus m&eacute;riter, et l'&eacute;clair est moins prompte &agrave; d&eacute;vancer la
+foudre, que ne l'a &eacute;t&eacute; cette tendre et honn&ecirc;te cr&eacute;ature &agrave; se jeter dans
+le cabinet de sa m&egrave;re; elle y est arriv&eacute;e en larmes; elle s'est
+pr&eacute;cipit&eacute;e sur les genoux de cette m&egrave;re adorable; elle l'a conjur&eacute;e de
+l'emmener au convent; elle lui a dit que le d&eacute;sespoir l'aveuglait,
+qu'elle ne r&eacute;pondait pas d'elle, et apr&egrave;s quelques mots de consolation,
+madame de Blamont la laissant &agrave; Eug&eacute;nie et &agrave; madame de Senneval, est
+venue trouver son mari.</p>
+
+<p>Son r&ocirc;le ici devenait d'autant plus difficile, qu'elle fr&eacute;missait pour
+Sophie, elle n'avait point encore pris de parti d&eacute;cid&eacute;, quoiqu'elle
+pressentit bien l'objet du voyage; elle n'osait pourtant pas s'en
+informer, elle attendait que son &eacute;poux s'expliqua le premier; sa
+timidit&eacute; naturelle, les circonstances, tout l'obligeait &agrave; des
+m&eacute;nagemens; elle se contint donc, et trouvant les deux amis confondus de
+la fuite soudaine d'Aline; elle demanda doucement &agrave; monsieur de Blamont
+ce qu'il avait donc fait &agrave; sa fille, pour l'avoir r&eacute;duite aux larmes
+qu'elle r&eacute;pandait &agrave; grands flots? Blamont un peu confus de son c&ocirc;t&eacute;, et
+ne croyant pas que ce f&ucirc;t encore l&agrave; le moment de parler, sourit,
+plaisanta, et dit que sa fille s'&eacute;tait effray&eacute;e d'une tr&egrave;s-innocente
+caresse que d'Olbourg avait voulu lui faire. Tout s'appaissa, Augustine
+qui vint avertir que le d&eacute;je&ucirc;ner &eacute;tait pr&ecirc;t, fit diversion, et le
+pr&eacute;sident pria sa femme de rassurer Aline, de lui dire qu'elle pouvait
+para&icirc;tre et qu'elle n'&eacute;prouverait plus rien qui put la f&acirc;cher. Madame de
+Blamont se retira, et Augustine, qui arrangeait quelque chose, se
+retrouva par ce moyen t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec nos deux h&eacute;ros. Les d&eacute;tails de
+cette seconde sc&egrave;ne n'ont pu venir &agrave; notre connaissance; mais les suites
+ne nous les ont que trop appris. Augustine &eacute;blouie par l'or, fut sans
+doute moins cruelle que la veille; ce qu'il y a de certain, c'est que
+ces messieurs ne parurent point au d&eacute;je&ucirc;ner, qu'on ne trouva plus
+Augustine de tout le jour, et qu'elle disparut le lendemain. Il y a des
+choses tr&egrave;s-d&eacute;sagr&eacute;ables qui quelquefois deviennent heureuses dans les
+circonstances, cet &eacute;v&eacute;nement-ci est du nombre; il calma du moins nos
+libertins, et tout le reste du jour fut tranquille.</p>
+
+<p>Mais sit&ocirc;t que le dix-sept au matin, on se fut apper&ccedil;u du d&eacute;part
+d'Augustine, l'inqui&eacute;tude de madame de Blamont fut tr&egrave;s-vive; elle
+pouvait avoir parl&eacute; de Sophie, quoique ce ne fut pas &agrave; elle que l'on
+l'eut confi&eacute;e, elle savait de l'histoire tout ce qu'on n'en avait pu
+cacher dans la maison; n'en &eacute;tait-ce pas beaucoup trop, si elle avait
+&eacute;t&eacute; indiscr&egrave;te? Dans cette affreuse perplexit&eacute;, la pr&eacute;sidente se d&eacute;cida
+donc &agrave; demander &agrave; son mari, ce qu'il avait pu faire de cette fille, et
+quelle &eacute;tait la cause de son &eacute;vasion? Elle le piqua m&ecirc;me un peu, pour
+d&eacute;couvrir s'il ne savait rien sur Sophie, mais les r&eacute;ponses de l'&eacute;poux,
+en rassurant madame de Blamont sur ses craintes, la convainquirent que
+sa femme de chambre &eacute;tait d&eacute;bauch&eacute;e, et que cette malheureuse allait
+attendre &agrave; Paris, les effets de la lib&eacute;ralit&eacute; de ses s&eacute;ducteurs; et les
+nouvelles preuves de leur fantaisie pour elle.</p>
+
+<p>Il y avait eu la veille, et toute une partie de ce jour, un tr&egrave;s-grand
+embarras entre le p&egrave;re et la fille; celle-ci avait fort d&eacute;sir&eacute; de rester
+dans sa chambre; nous l'avions d&eacute;tourn&eacute; de ce projet, elle avait paru
+comme &agrave; l'ordinaire, et en avait &eacute;t&eacute; quitte pour un peu de rougeur.</p>
+
+<p>Dans cette journ&eacute;e du dix-sept, le pr&eacute;sident toujours tr&egrave;s-empress&eacute; de
+se trouver seul avec Dolbourg et Aline, proposa une promenade dans le
+bois, que toute la compagnie d&eacute;rangea, quand on eut vu que, par l'art
+avec lequel il avait distribu&eacute; les courses et les voitures, Aline, au
+fond de la for&ecirc;t, se trouvait entre ses deux pers&eacute;cuteurs. Voyant ses
+plans manqu&eacute;s, le pr&eacute;sident dit qu'il voulait aller courir le bois, seul
+avec son ami; ce dernier projet s'ex&eacute;cuta, et on ne les vit plus qu'&agrave;
+souper. Nous n'avions pas boug&eacute; du ch&acirc;teau, pendant cette absence, et je
+venais de r&eacute;ussir enfin, &agrave; d&eacute;terminer madame de Blamont &agrave; rompre la
+glace; ce n'&eacute;tait pas sans peine, mais une explication devenait pourtant
+n&eacute;cessaire; le pr&eacute;sident ne disant mot, pouvait avoir le projet sourd
+d'enlever sa fille, il ne fallait pas se contenter d'&eacute;tudier sa
+conduite, il fallait observer ses desseins, je d&eacute;cidai donc un
+&eacute;claircissement pour le lendemain sans faute, et je pr&eacute;parai tout, dans
+la vue de donner &agrave; la sc&egrave;ne le path&eacute;tique que j'y supposais n&eacute;cessaire,
+afin d'&eacute;mouvoir, s'il &eacute;tait possible les ressorts de cette &acirc;me fl&eacute;trie;
+il est temps de te d&eacute;tailler cet &eacute;v&eacute;nement, qui se passa dans le second
+sallon, o&ugrave; existe &agrave; gauche un petit cabinet &agrave; &eacute;crire, dans lequel
+j'avais fait cacher Sophie pr&eacute;venue. Le chocolat pris, on vint dans le
+sallon que je t'indique, et madame de Blamont d&eacute;buta ainsi: convenez,
+monsieur, que vous me donneriez, si j'&eacute;tais m&eacute;chante, de bien justes
+sujets de me plaindre de vos proc&eacute;d&eacute;s? <i>M. de Blamont</i>, en quoi donc?
+<i>Madame de Blamont</i>, que signifie cet enl&egrave;vement? L'asyle de votre
+famille ne devrait-il pas &ecirc;tre respect&eacute;? <i>M. de Blamont</i>, eh bien! tu
+vois d'Olbourg, les semances que tu m'attires, je n'ai travaill&eacute; que
+pour toi, et me voil&agrave; grond&eacute; comme si j'&eacute;tais le d&eacute;linquant. <i>M.
+Dolbourg</i>, euss&eacute;-je os&eacute; me rendre coupable d'un tel genre d'offense, si
+tu ne le partageais pas? <i>Madame de Blamont</i>, oh! je suis fort consol&eacute;e
+d'une telle perte; <i>Madame de Senneval</i>, le d&eacute;sordre des moeurs de cette
+cr&eacute;ature doit vous laisser peu de regrets.... Deux hommes mari&eacute;s! <i>M. de
+Blamont</i>, le sacrement fait bien peu de chose &agrave; cela; je ne dis pas que,
+<i>pris comme il le faut</i>, il ne puisse embr&acirc;ser quelquefois la t&ecirc;te,
+mais, en v&eacute;rit&eacute;, il ne la calme jamais; d'ailleurs, Dolbourg n'a plus de
+biens, c'est le plus heureux des hommes, il en est d&eacute;j&agrave; &agrave; son troisi&egrave;me
+veuvage. <i>Madame de Senneval</i>, je croyais monsieur, mari&eacute;. <i>M. de
+Blamont</i>, mais je me flatte que dans quatre jours, ce ne sera plus une
+pr&eacute;somption. <i>Madame de Blamont</i>, monsieur s'occupe donc de nouveaux
+noeuds? <i>M. de Blamont</i>, voil&agrave; une bonne ignorance, est-ce myst&egrave;re?
+est-ce fausset&eacute;? <i>Madame de Blamont</i>, ce sera ce que vous voudrez, mais
+je ne connais rien de si simple que d'ignorer les desseins de gens qu'on
+voit &agrave; peine. <i>M. de Blamont</i>, la connaissance se fera, et quant &agrave;
+l'int&eacute;r&ecirc;t que vous y devez prendre, j'arrange difficilement que vous
+puissiez le d&eacute;guiser, apr&egrave;s ce que vous savez sur cela. <i>Madame de
+Blamont</i>, il y a des choses qui se disent cent fois, sans qu'on puisse
+les comprendre une seule. <i>M. de Blamont</i>, soit, mais quand elles se
+font, au moins on ne les ignore plus. <i>Madame de Blamont</i>, vous
+embrouillez, au lieu d'&eacute;claircir, je voulais une solution, et vous me
+proposez une &eacute;nigme. <i>M. de Blamont</i>, ah! parbleu, je suis pr&ecirc;t &agrave; vous
+donner le mot de celle-ci. <i>Madame de Senneval</i>, nous serons tous
+charm&eacute;s de l'entendre. <i>M. de Blamont</i>, eh bien! c'est que je donne ma
+fille &agrave; monsieur, voil&agrave; tout le myst&egrave;re. <i>Aline</i>, mon p&egrave;re, avez-vous
+r&eacute;solu de me sacrifier ainsi? <i>M. de Blamont</i>, j'ai r&eacute;solu de vous
+rendre heureuse, et je connais assez le caract&egrave;re de monsieur, pour &ecirc;tre
+s&ucirc;r qu'il doit avoir tout ce qu'il faut pour y parvenir.</p>
+
+<p><i>Madame de Blamont</i>, mais dans une pareille cause, qui peut mieux juger
+qu'elle-m&ecirc;me, si elle vous assure que malgr&eacute; les qualit&eacute;s de monsieur,
+il lui est impossible de trouver le bonheur avec lui, quelle objection
+pourrez-vous faire alors? <i>M; de Blamont</i>, que ce qui ne vient pas un
+jour, arrive l'autre; il ne s'agit pas de savoir si ma fille doit se
+croire heureuse dans le mariage que je propose, il n'est seulement
+question que de se convaincre que l'homme que je lui destine a tout ce
+qu'il faut pour la rendre telle. <i>Madame de Blamont</i>, oh! monsieur,
+pouvez-vous raisonner ainsi? <i>M. de Blamont</i>, que voulez-vous que
+j'oppose &agrave; vos caprices, quand mon intention n'est pas d'y c&eacute;der?
+<i>Madame de Blamont</i>, ne dites donc plus que vous voulez le bonheur de
+votre fille. <i>M. de Blamont</i>, &agrave; partir de l'&eacute;tat actuel de nos moeurs,
+une fille me fait rire, quand elle dit qu'elle craint de ne pas trouver
+le bonheur dans les noeuds de l'hymen, et qui la force de le chercher
+l&agrave;? Un &eacute;poux, de l'&acirc;ge de mon ami, ne demande que quelques &eacute;gard ...
+quelques assiduit&eacute;s ... quelques <i>observances de pratique</i>, et ces
+mis&egrave;res l&agrave; remplies, si sa femme imagine pouvoir trouver mieux ailleurs
+... eh bien! il ferme les yeux; quel serait l'homme assez tyran, pour se
+scandaliser de voir chercher &agrave; sa femme un bien, qu'il est hors d'&eacute;tat
+de lui faire? <i>Madame de Blamont</i>, mais si les moeurs sont d&eacute;prav&eacute;es,
+croyez-vous que toutes les femmes le soient? <i>M. de Blamont</i>, cette
+d&eacute;pravation n'est qu'id&eacute;ale, le d&eacute;lit n'est relatif qu'au mari, il
+devient nul, d&egrave;s que l'&eacute;poux le tol&egrave;re ou le nie; du moment qu'il ne
+s'oppose &agrave; rien, sous de <i>certaines clauses purement physiques</i>, quel
+peut &ecirc;tre le crime de la femme? <i>Madame de Senneval</i>, j'estimerais bien
+peu l'&eacute;poux qui ferait avec moi de tels arrangemens. <i>M. de Blamont</i>,
+l'estime ... l'estime, voil&agrave; encore un de ces sentimens chim&eacute;riques qui
+ne s'arrange pas &agrave; ma philosophie, qu'est-ce que l'estime?...
+L'approbation des sots, accord&eacute;e aux sectateurs de leurs petits vilains
+pr&eacute;jug&eacute;s ... tyranniquement refus&eacute;e &agrave; l'homme de g&eacute;nie qui les fronde;
+dites-moi, je vous prie, comment vous voulez qu'on soit jaloux de
+m&eacute;riter un tel sentiment? pour moi, je ne vous le cache pas, mais
+l'homme du monde que j'aime le mieux, est celui qu'on estime le moins,
+et ce sera toujours celui de tous, &agrave; qui je supposerai le plus
+d'esprit.... Eh! non, non, ce n'est point un tel fant&ocirc;me qui compose la
+f&eacute;licit&eacute;, jamais l'homme sage ne place la sienne dans ce que les autres
+peuvent lui donner ou lui ravir au plus l&eacute;ger mouvement de leurs
+caprices; il ne la met que dans lui-m&ecirc;me, dans ses opinions, dans ses
+go&ucirc;ts abstraction faite de toute consid&eacute;ration ult&eacute;rieure. Eh!
+laissons-l&agrave; toutes ces jouissances illusoires, croyez-moi, un &eacute;poux
+riche, doux, complaisant, qui n'exige jamais que ce qu'on peut lui
+donner, qui fait gr&acirc;ce enti&egrave;re du m&eacute;taphysique, voil&agrave; l'homme qui peut
+rendre une femme heureuse, s'il n'y r&eacute;ussit pas, mesdames, en v&eacute;rit&eacute;, je
+ne vois plus ce qu'il vous faut. <i>Madame de Blamont</i>, simplifions,
+monsieur, car vos analyses sont trop loin de nos principes, pour que
+nous puissions jamais nous accorder; tenons-nous en donc au fait. Aline,
+croyez-vous que l'hymen que vous propose votre p&egrave;re, puisse vous rendre
+heureuse? <i>Aline</i>, je suis si loin de le croire, que je demande pour
+toute gr&acirc;ce &agrave; mon p&egrave;re, de me percer plut&ocirc;t mille fois le coeur que de
+me captiver sous de tels noeuds! <i>M. de Blamont</i>, ah! voil&agrave; vos le&ccedil;ons,
+madame, voil&agrave; vos pr&eacute;ceptes, si j'avais bien fait, vous n'auriez point
+&eacute;lev&eacute; cet enfant.... Soustraite &agrave; vous d&egrave;s sa naissance, n'ayant jamais
+connu qu'un clo&icirc;tre, &eacute;loign&eacute;e de vos indignes pr&eacute;jug&eacute;s, elle n'aurait
+pas trouv&eacute; de r&eacute;ponse, quand il eut &eacute;t&eacute; question de m'ob&eacute;ir. <i>Madame de
+Blamont</i>, un enfant d&egrave;s le berceau, soustrait &agrave; sa m&egrave;re, n'en arrive pas
+plus s&ucirc;rement au bonheur. <i>M. de Blamont, &eacute;mu et balbutiant</i>, son esprit
+ne se d&eacute;range pas au moins par de mauvais principes. <i>Madame de
+Blamont</i>, mais ses moeurs se pervertissent au sein de l'infamie, et
+celui qui devrait &ecirc;tre le protecteur de son innocence, est souvent celui
+qui la corrompt. <i>M. de Blamont</i>, en v&eacute;rit&eacute;, voil&agrave; des propos....
+&mdash;Viens, Sophie, a poursuivi avec chaleur madame de Blamont, en ouvrant
+la porte du cabinet, viens les expliquer toi-m&ecirc;me &agrave; ton p&egrave;re, viens te
+pr&eacute;cipiter &agrave; ses genoux, viens lui demander pardon d'avoir pu m&eacute;riter sa
+haine, d&egrave;s le premier jour de ta naissance,&mdash;puis s'adressant rapidement
+&agrave; Dolbourg, et vous, monsieur, oserez-vous enfoncer plus avant le
+poignard dans le coeur d'une malheureuse m&egrave;re, oserez-vous d&eacute;sirer pour
+votre femme, l'une de ses filles, apr&egrave;s avoir fait votre ma&icirc;tresse de
+l'autre? Puis saisissant l'embarras de son &eacute;poux, aux pieds duquel &eacute;tait
+Sophie, laissez parler votre coeur, monsieur, tout est su, ne refusez
+plus d'ouvrir vos bras &agrave; cette malheureuse <i>Claire</i> que vous m'enlev&acirc;tes
+au berceau, la voil&agrave;, monsieur, la voil&agrave;, victime de vos proc&eacute;d&eacute;s,
+tromp&eacute;e sur sa naissance, qu'elle ne voie pas toujours en vous le
+corrupteur de ses jeunes ann&eacute;es, et montrez-lui le coeur d'un p&egrave;re, pour
+lui faire oublier son bourreau.</p>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+<div class="figcenter" style="width: 438px;">
+<img src="images/ds-3.jpg" width="438" height="793"
+alt="Illustration: Viens, Sophie ... viens demander pardon...." title="" />
+</div>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+<p>C'est ici, mon ami, que l'art de la plus profonde sc&eacute;l&eacute;ratesse, est venu
+disposer les muscles de la physionomie de ces deux indignes mortels,
+c'est ici que nous avons pu nous convaincre que l'&acirc;me d'un libertin n'a
+pas une seule facult&eacute; qui ne soit aux ordres de sa t&ecirc;te, et que tous les
+mouvemens de la nature c&egrave;dent dans de tels coeurs, &agrave; la perfide
+corruption de l'esprit. Oh! ma foi, madame, a dit le pr&eacute;sident, avec le
+plus grand flegme, et repoussant Sophie de ses genoux, si ce sont l&agrave; les
+armes dont vous voulez me battre, en v&eacute;rit&eacute;, vous ne triompherez pas ...
+et s'&eacute;loignant encore plus de Sophie&mdash;par quel hazard cette cr&eacute;ature
+est-elle ici?... Te serais-tu dout&eacute;, Dolbourg, que la maison de madame
+servit d'asyle &agrave; nos catins?&mdash;Oh ma ch&egrave;re! n'esp&egrave;re plus rien de cet
+homme atroce, a dit madame de Senneval furieuse; celui qui repousse la
+nature avec tant de duret&eacute;, n'est plus qu'&agrave; craindre pour toi. Vole
+implorer les lois, leur temple est ouvert &agrave; tes plaintes, on n'eut
+jamais tant de sujets d'en porter, on n'eut jamais tant de droits a des
+secours.... Moi, plaider contre ma femme, a r&eacute;pondu Blamont, avec l'air
+de la douceur et de l'am&eacute;nit&eacute; ... &eacute;tourdir le public de dissentions
+aussi minutieuses que celles-ci ... c'est ce qu'on ne verra jamais ...
+puis, s'adressant &agrave; moi, D&eacute;terville, a-t-il ajout&eacute;, faites retirer les
+jeunes personnes, je vous prie, revenez ensuite, j'expliquerai l'&eacute;nigme,
+mais je ne le veux que devant ces deux dames et vous. Sophie d&eacute;sol&eacute;e,
+Aline et Eug&eacute;nie ont pass&eacute;es dans l'appartement de madame de Blamont, et
+sit&ocirc;t que j'ai reparu, le pr&eacute;sident nous ayant pri&eacute; de nous asseoir et
+de l'entendre, nous a dit que, jamais cette Sophie ne lui avait
+appartenu par aucuns noeuds, que l'id&eacute;e de cette alliance &eacute;tait absurde;
+il est convenu de l'enfant qu'il avait eu de la Valville, convenu du
+d&eacute;sir qu'il avait form&eacute; d'en substituer un autre &agrave; celui-l&agrave;, pour se
+conserver les droits que leur perfide convention lui donnait sur la
+fille naturelle de son ami; il a ajout&eacute; que la mort tr&egrave;s-effective de sa
+fille Claire, l'ayant attir&eacute; au Pr&eacute; Saint-Gervais, o&ugrave; elle &eacute;tait en
+nourrice, apr&egrave;s avoir rendu les derniers devoirs &agrave; cette petite fille,
+il avait imagin&eacute; de s'arranger l&agrave;, de quelque, joli enfant qu'il put
+mettre &agrave; la place de celui qu'il avait eu de la Valville, et que la
+petite fille de la nourrice, positivement de l'&acirc;ge qu'il fallait, lui
+ayant convenu, il l'avait pay&eacute;e cent louis &agrave; la m&egrave;re, et transport&eacute; en
+cons&eacute;quence lui-m&ecirc;me au village de Berceuil, o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e
+jusqu'&agrave; treize ans, mais qu'il n'avait dans tout cela d'autre tort, que
+d'avoir voulu tromper son ami, jamais ceux d'avoir corrompu sa propre
+fille, ou soustrait celle de sa femme; ensuite il nous a demand&eacute; par
+quels moyens cette fille se trouvait &agrave; Vertfeuil.</p>
+
+<p>Madame de Blamont, toujours tendre, toujours honn&ecirc;te et sensible,
+croyant reconna&icirc;tre quelque sinc&eacute;rit&eacute; dans ce qu'elle entendait, et
+pr&eacute;f&eacute;rant de renoncer au plaisir de retrouver sa fille, &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;
+de voir son mari coupable de tant de crimes, si Sophie lui appartenait
+effectivement, n'ayant d'ailleurs rien de positif &agrave; objecter, puisque tu
+n'avais encore rien &eacute;clairci.... Madame de Blamont, dis-je, a tout avou&eacute;
+de bonne foi.... Le pr&eacute;sident s'est jett&eacute; dans les bras de sa femme et
+l'embrassant avec la plus extr&ecirc;me tendresse,&mdash;non, non, ma ch&egrave;re amie,
+lui a-t-il dit ... non, nous ne nous brouillerons pas pour une telle
+chose, je suis coupable de quelques travers, sans doute, ma faiblesse
+pour les femmes est affreuse, je ne puis m'en cacher, mais une erreur
+n'est pas un crime, et je serais un monstre si j'avais commis ce dont
+vous m'accusez. Rien de plus certain que la mort de votre fille, je suis
+incapable d'avoir pu vous tromper, jusqu'&agrave; supposer cette mort, si elle
+n'eut &eacute;t&eacute; r&eacute;elle, Sophie est fille d'une paysanne, elle est fille de la
+nourrice de votre <i>Claire</i>, mais elle ne vous appartient nullement, je
+suis pr&ecirc;t &agrave; vous le jurer en face des autels, s'il le faut, la
+ressemblance est singuli&egrave;re, je l'avoue, il y a long-temps que j'ai
+observ&eacute; les traits qui rapprochent Sophie de votre Aline, mais ce n'est
+qu'un jeu de la nature, qui ne doit pas vous en imposer.... Que le sceau
+du raccommodement, a-t-il poursuivi, en serrant les mains de sa femme,
+soit donc ma ch&egrave;re amie, l'accord certain des d&eacute;lais que vous demandez
+pour Aline. Le mariage que j'exige ferait mon bonheur, cependant vous
+m'avez demand&eacute; du temps pour l'y disposer, je vous donne jusqu'&agrave; votre
+retour &agrave; Paris, ainsi que nous en &eacute;tions convenus d'abord, mais qu'elle
+accepte apr&egrave;s, j'ose vous le demander en gr&acirc;ce, que la crainte d'un
+crime ne soit pas sur-tout ce qui vous retienne, Dolbourg a pu &ecirc;tre
+l'amant de Sophie, mais je vous proteste qu'il ne l'a jamais &eacute;t&eacute; de la
+soeur d'Aline, il n'y a pas de preuve que je ne puisse vous en donner,
+pas de serment que je ne puisse vous en faire; jouissez en paix avec vos
+amis du temps que je vous laisse pour d&eacute;terminer ma fille, &agrave; ce qui fait
+le but de mes voeux, je les conjure de vous aider &agrave; obtenir d'elle ce
+que j'en attends, et d'&ecirc;tre bien certains que c'est son bonheur seul qui
+m'occupe.</p>
+
+<p>Madame de Blamont qui croyait tout avoir en gagnant du temps pour Aline
+... qui l'obtenait, qui ne pouvait d&eacute;truire les assertions de son mari,
+ou qui n'avait &agrave; leur opposer que celles de la Dubois, que rien ne
+semblait devoir faire pr&eacute;f&eacute;rer &agrave; celles du pr&eacute;sident ... qui, m&egrave;re ou
+non de Sophie, se trouvait toujours en situation de lui faire du bien,
+trouva dans son coeur la r&eacute;ponse que lui dictaient nos yeux; elle
+convainquit son &eacute;poux de la foi qu'elle accordait aux discours qu'il
+venait de lui tenir, et ajouta que, puisque le ciel avait fait tomber
+cette Sophie dans ses mains, elle demandait en gr&acirc;ce que l'on la lui
+laiss&acirc;t. <i>Dolbourg</i>, elle ne m&eacute;rite pas le bien que vous voulez lui
+faire, j'ai v&eacute;cu cinq ans avec elle, je dois la conno&icirc;tre et je la
+connois bien, croyez que je serais indigne de l'honneur o&ugrave; je pr&eacute;tends
+de devenir un jour votre gendre, si j'avais mal trait&eacute; cette fille comme
+elle l'a &eacute;t&eacute;, sans qu'elle m'en eut donn&eacute; les plus graves sujets.
+Peut-&ecirc;tre ai-je trop &eacute;cout&eacute; ma col&egrave;re, mais soyez s&ucirc;re qu'elle &eacute;tait
+coupable. <i>Madame de Blamont</i>, on nous a fort assur&eacute; que non.
+<i>Dolbourg</i>, ah! je le vois, madame, Sophie n'est pas tomb&eacute;e seule en vos
+mains, et cette cr&eacute;ature horrible qui couvrait et servait ses d&eacute;sordres,
+y est, sans doute, &eacute;galement. <i>Madame de Blamont</i>, il est vrai que j'ai
+vu la Dubois. <i>Le Pr&eacute;sident</i>, aucune imposture ne nous &eacute;tonne &agrave;-pr&eacute;sent,
+voil&agrave; celle qui vous a induit en erreur sur les objets dont il s'agit;
+mais ne la croyez en rien si vous voulez conno&icirc;tre la v&eacute;rit&eacute;, nulle
+femme au monde ne la d&eacute;guise avec tant d'art, nulle n'est capable de
+porter aussi loin le mensonge et l'atrocit&eacute;. <i>Madame de Blamont</i>, et
+qu'est devenue cette autre petite cr&eacute;ature que toutes deux conviennent
+avoir &eacute;t&eacute; la ma&icirc;tresse de mon mari et la fille de monsieur? <i>Le
+Pr&eacute;sident, &eacute;mu</i>, ce qu'elle est devenue? <i>Madame de Senneval</i>, oui. <i>Le
+pr&eacute;sident</i>, eh bien! mais rien de plus simple, elle &eacute;tait aussi coupable
+que Sophie ... coupable du m&ecirc;me genre de tort ... Dolbourg a puni l'une
+de sa main, voulant &eacute;galement punir l'autre ... elle m'est &eacute;chapp&eacute;e ...
+je ne vous cache rien moi, vous voyez ma sinc&eacute;rit&eacute; ... c'est le coeur
+d'un enfant. <i>Madame de Blamont</i>, oh, mon ami, voil&agrave; donc o&ugrave; entra&icirc;ne le
+libertinage! que de chagrins, que d'inqui&eacute;tudes suivent toujours ce vice
+&eacute;pouvantable; ah! si le bonheur eut &eacute;t&eacute; moins vif dans votre maison,
+croyez au moins qu'entre votre Aline et moi, il eut &eacute;t&eacute; mille fois plus
+pur. <i>M. de Blamont</i>, laissons mes torts, il me faudrait des si&egrave;cles
+pour les r&eacute;parer, l'impossibilit&eacute; d'y r&eacute;ussir me porterait au d&eacute;sespoir,
+qu'il vous suffise d'&ecirc;tre bien s&ucirc;r que je ne les aggraverai plus.... Et
+des larmes ont &eacute;chapp&eacute;es des yeux de la cr&eacute;dule madame de Blamont.&mdash;Au
+d&eacute;faut du bonheur r&eacute;el, la certitude de ne plus voir augmenter ses maux,
+est une consolation pour l'infortune; accordez-moi la gr&acirc;ce enti&egrave;re, a
+dit cette malheureuse &eacute;pouse en pleurs, ne pensez plus &agrave; cet himen
+disproportionn&eacute;. <i>Le Pr&eacute;sident</i>, j'ai des engagemens que je ne puis
+rompre, vous ignorez leur degr&eacute; de force, je ne suis plus ma&icirc;tre de ma
+parole, Dolbourg lui-m&ecirc;me ne saurait m'en d&eacute;gager, cependant je puis
+vous accorder des d&eacute;lais, il ne s'y refusera pas, son &acirc;me est trop
+d&eacute;licate pour pr&eacute;tendre &agrave; la main d'Aline sans la m&eacute;riter, deux mois,
+trois mois, s'il les faut, je vous les donne ... mais vous devriez nous
+rendre cette Sophie, vous devriez nous permettre qu'elle fut trait&eacute;e
+comme elle le m&eacute;rite. <i>Madame de Blamont</i>, son malheur lui assure des
+droits &agrave; ma piti&eacute; , elle m'est ch&egrave;re d&egrave;s qu'elle souffre ... elle ne
+peut plus vous offenser, laissez-la moi, elle est jeune, elle peut se
+repentir ... elle se repent d&eacute;j&agrave;, vous la feriez entrer au convent par
+force, je la d&eacute;terminerai de bonne gr&acirc;ce au m&ecirc;me sacrifice, et vous
+serez &eacute;galement veng&eacute;. <i>Le Pr&eacute;sident</i>, soit, mais d&eacute;fiez-vous de sa
+douceur,&mdash;craignez des vertus qu'elle n'adopte, que pour voiler l'&acirc;me la
+plus tra&icirc;tresse. <i>Dolbourg</i>, il n'est aucune esp&egrave;ce de tort qu'elle
+n'ait eue avec nous. <i>Le Pr&eacute;sident</i>, elle en a eue qui aurait m&eacute;rit&eacute;
+l'attention m&ecirc;me des lois. L'enfant dont elle &eacute;tait grosse n'&eacute;tait
+s&ucirc;rement pas de mon ami, elle nous volait pour son amant, elle est
+capable de tout; cette seconde fille dont vous venez de nous parler, ne
+nous trompait que par ses instigations, elle s&eacute;duit, elle impose, elle
+joue le sentiment et ce n'est que pour en venir &agrave; des fins toujours
+criminelles comme son coeur. <i>Madame de Blamont</i>, mais il n'y a sorte de
+bien que n'en ait dit la femme qui l'&eacute;lev&acirc;t. <i>Dolbourg</i>, cette femme ne
+l'a connue qu'enfant, et c'est &agrave; Paris, c'est avec la Dubois qu'elle
+s'est pervertie, ne gardez pas ce serpent, croyez-moi, madame, vous en
+auriez bient&ocirc;t des regrets.&mdash;Voyant madame de Blamont pr&ecirc;te &agrave; faiblir,
+je la fixai, elle m'entendit, elle tint ferme, all&eacute;gua la charit&eacute; et la
+religion qui l'obligeait &agrave; ne point abandonner cette malheureuse, apr&egrave;s
+lui promis sa protection, et les deux amis n'os&egrave;rent plus insister sur
+l'envie qu'ils avaient de la ravoir; la paix fut donc conclue, aux
+conditions qu'il ne s'agirait plus d'aucuns reproches de part et
+d'autre, que Sophie resterait &agrave; madame de Blamont et qu'on accorderait &agrave;
+Aline jusqu'&agrave; l'hiver, pour se d&eacute;cider au mariage qu'on exigeait d'elle.</p>
+
+<p>J'ose vous demander encore au nom de l'honn&ecirc;tet&eacute; et de la d&eacute;cence, a dit
+madame de Blamont, de ne point abuser de cette malheureuse que vous avez
+s&eacute;duite hier chez moi; en v&eacute;rit&eacute;, a r&eacute;pondu le pr&eacute;sident, pour le crime,
+il n'est plus temps ... il est commis ... tant d'envie de c&eacute;der ... si
+peu de r&eacute;sistance ... tout cela ne devrait pas vous donner des
+regrets;&mdash;ne la gardez pas au moins, placez-l&agrave; ... elle peut redevenir
+honn&ecirc;te ... qu'elle ne trouve pas dans vous, l'appui certain de ses
+d&eacute;sordres.&mdash;Eh bien! Je vous le jure.... Allons, qu'on appelle Aline ...
+Eug&eacute;nie, et puisque nous n'avons plus que vingt-quatre heures &agrave; rester
+ici, que les plaisirs y remplacent les chagrins, et qu'on n'y voye plus
+que de la joie.</p>
+
+<p>Madame de Blamont a &eacute;t&eacute; chercher elle-m&ecirc;me sa fille, elle ne s'est point
+expliqu&eacute;e devant Sophie, qu'eut-elle pu lui dire dans l'&eacute;tat
+d'incertitude o&ugrave; tout &eacute;tait, elle l'a caress&eacute;e, consol&eacute;e, elle l'a
+remise entre les mains de ses femmes, et la tranquillit&eacute; s'est r&eacute;tablie;
+jusqu'au lendemain au soir, les choses ont toujours &eacute;t&eacute; de mieux en
+mieux, et le vingt au matin, les deux amis, le front calme, bien plus
+peut-&ecirc;tre que leurs coeurs, sent repartis en comblant d'&eacute;loges et
+d'amiti&eacute;s tous les habitans du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Que penses-tu maintenant de ceci, mon cher Valcour, devons-nous
+croire?... devons-nous douter?... Madame de Blamont lasse de malheurs,
+saisit avec avidit&eacute; l'illusion qu'on lui pr&eacute;sente, c'est un moment de
+repos dont elle veut jouir; son &acirc;me honn&ecirc;te a tant de plaisir &agrave; supposer
+ses vertus dans les autres; sa ch&egrave;re fille lui ressemble; toutes deux se
+livrent au plus doux espoir, Eug&eacute;nie le partage, parce qu'elle est bonne
+et sensible, comme son amie; il n'y a d'incr&eacute;dules que madame de
+Senneval et moi, mais nous le sommes, je l'avoue. Ce retour nous para&icirc;t
+bien prompt; il est rendu si n&eacute;cessaire par les circonstances que nous
+croyons qu'il ne d&eacute;pend absolument que d'elles, c'est au temps &agrave; nous
+d&eacute;tromper ... et d'ailleurs, qu'a promis le pr&eacute;sident?... quelques mois
+de d&eacute;lais, en est-ce assez pour se flatter? et quand ces d&eacute;lais seront
+expir&eacute;s, quand il aura eu le temps de revenir du petit moment de
+confusion, dont il a &eacute;t&eacute; alt&eacute;r&eacute; par tout ceci, ne redeviendra-t-il pas
+tout aussi pressant?</p>
+
+<p>Cependant, nous sommes convenus, ma belle-m&egrave;re et moi, de supprimer nos
+r&eacute;flexions &agrave; nos amies, elles ne serviraient qu'&agrave; troubler leur moment
+de calme. S'il doit &ecirc;tre r&eacute;el, ce calme o&ugrave; nous ne croyons pas, pourquoi
+leur montrer nos craintes, si elles ont tort de s'y livrer, c'est un
+beau songe dont il faut leur laisser la jouissance. Nous ne pouvons
+parer &agrave; rien, aucun &eacute;v&eacute;nement ne d&eacute;pend de nous, &agrave; quoi nos doutes
+serviraient-ils? quel besoin de les leur faire voir; je ne les hasarde
+donc qu'avec toi. Presse tes &eacute;claircissemens sur Sophie, beaucoup de
+choses tiennent &agrave; cela, s'ils nous ont induits en erreur sur cet
+article, ils nous ont tromp&eacute; sur-tout le reste, alors ils m&eacute;ditent
+quelques horreurs, ils n'accordent du temps que pour y r&eacute;ussir, et dans
+ce cas, nous devons dissiper l'illusion. S'ils ne nous en ont pas impos&eacute;
+sur Sophie, et que les mensonges viennent de la Dubois; s'il est r&eacute;el,
+ce que je ne puis croire, que cette jeune Sophie ait tous les torts
+qu'ils lui pr&ecirc;tent ... en un mot, s'ils ont dit vrai, alors je
+m'&eacute;crierai plein de joie, que telle est l'influence de la vertu, qu'il
+est des momens o&ugrave; le vice absorb&eacute; devant elle, est contraint &agrave;
+s'humilier, se confondre, demander gr&acirc;ce et dispara&icirc;tre ... mais sont-ce
+des vices ch&eacute;ris qui peuvent fl&eacute;chir de cette mani&egrave;re ... des vices
+nourris depuis autant d'ann&eacute;es ... non ... peut-&ecirc;tre c&egrave;derait ainsi la
+fougue de la jeunesse ou l'erreur du moment, mais jamais le crime
+vieilli et soutenu par des id&eacute;es: le plus grand malheur de l'homme est
+d'&eacute;tayer ses travers de ses syst&egrave;mes, une fois qu'il s'en est form&eacute;
+d'assez s&ucirc;rs pour l&eacute;gitimer sa conduite, tout ce qui la condamnerait
+dans le coeur d'un autre, la fixe &agrave; jamais dans le sien; voil&agrave; ce qui
+rend les torts des jeunes gens de peu d'importance, ils n'ont fait que
+choquer leurs maximes, ils y reviennent, mais ce n'est que par r&eacute;flexion
+que p&ecirc;che l'homme mur, ses fautes &eacute;manent de sa philosophie, elle les
+fomente, elle les nourrit en lui, et s'&eacute;tant cr&eacute;&eacute; des principes sur les
+d&eacute;bris de la morale de son enfance, ce sont dans ces principes
+invariables qu'il trouve les lois de sa d&eacute;pravation.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, tout est tranquille; nous avons au moins jusqu'&agrave;
+l'hiver, a dit madame de Blamont, le lot de l'infortune est de jouir du
+pr&eacute;sent, sans s'inqui&eacute;ter de l'avenir, et quels momens seraient pour
+elle, si &agrave; c&ocirc;t&eacute; des tourmens qui l'accablent sans cesse, elle n'avait au
+moins pour jouissances, celles que lui laisse l'illusion. Ce que nous
+appelons le bonheur, nous autres malheureux, me disait-elle hier, n'est
+que l'absence de la douleur, quelque triste que soit cette mis&eacute;rable
+situation, que nos amis nous la laissent go&ucirc;ter.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Sophie, elle a toujours ses m&ecirc;mes droits, jusqu'&agrave;
+l'&eacute;claircissement, fond&eacute;s ou non, il serait trop dur de les lui ravir,
+et la cruaut&eacute; ne peut na&icirc;tre dans une &acirc;me comme celle de notre amie. Si
+quelque chose pourtant trouble un peu cette respectable femme, c'est le
+silence affect&eacute; qu'on a gard&eacute; sur toi ... est-il naturel? un des motifs
+du voyage n'est-il pas au contraire de s'informer si tu n'a point paru?
+Quelques questions faites dans la maison et qu'on nous a rendues
+sur-le-champ, prouvent que ces &eacute;claircissemens entraient dans leurs
+vues.&mdash;Pourquoi donc s'est-on t&ucirc;t devant nous? pourquoi m&ecirc;me, &agrave; l'&eacute;poque
+du raccommodement n'en pas &ecirc;tre ouvertement convenus? ne voil&agrave;-t-il pas
+du louche dans la conduite du pr&eacute;sident? nous sommes s&ucirc;rs d'ailleurs
+qu'il a tenu jusqu'au dernier instant au d&eacute;sir de ravoir Sophie; on l'a
+cherch&eacute; dans le ch&acirc;teau; on a tach&eacute; de s'introduire dans la chambre o&ugrave;
+l'on l'a soup&ccedil;onnait renferm&eacute;e: un homme adroit du pr&eacute;sident a &eacute;t&eacute; aux
+aguets tout le jour qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; celui de leur d&eacute;part; voil&agrave; donc
+encore du myst&egrave;re dans les d&eacute;marches de cet &eacute;poux, qui para&icirc;t repentant.
+Madame de Blamont sait tout cela; elle dit que le d&eacute;sir de ravoir
+Sophie, si effectivement elle n'est pas sa fille, est ind&eacute;pendant de ce
+qui concerne Aline et elle; qu'il est tout simple, si Sophie ne lui est
+rien, qu'il veuille se venger d'une cr&eacute;ature, qui, selon lui, a tant de
+tort; sans que cela prouve qu'il veuille affliger sa femme et faire le
+malheur de sa fille.... Je n'ose rien r&eacute;pliquer, mais je n'en r&eacute;fl&eacute;chis
+pas moins; je n'en redoute pas moins que tout ceci ne soit qu'une
+l&eacute;thargie, dont le r&eacute;veil sera peut-&ecirc;tre terrible.... Adieu, fais comme
+moi, &eacute;cris, console, et ne trouble rien, &agrave; moins que les &eacute;claircissemens
+ne t'y forcent; tout d&eacute;pend des lumi&egrave;res que nous attendons de toi....
+Mais si cet homme perfide a &eacute;t&eacute; assez adroit pour allier le mensonge &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute;! pour donner &agrave; l'un toute l'apparence de l'autre.... S'il veut
+tromper ces deux respectables femmes ... s'il veut les rendre
+&eacute;ternellement malheureuses: oh! mon ami, je dirai alors que le ciel est
+injuste; car, il ne cr&eacute;a jamais des &ecirc;tres auxquels il d&ucirc;t autant de
+bonheur; jamais deux cr&eacute;atures qui le m&eacute;ritassent aussi bien, si cette
+mani&egrave;re d'exister est l'apanage de ceux qui sont vertueux et sensibles,
+si elle est due, &agrave; ceux qui savent si bien l'a r&eacute;pandre sur tout ce qui
+les environne.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXIV.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; D&eacute;terville</i></h5>
+
+
+<p class="date">Paris, ce 22 septembre.</p>
+
+<p>Je re&ccedil;us le quatorze, mon cher D&eacute;terville, la lettre o&ugrave; tu me
+recommandais les d&eacute;marches du Pr&eacute;-Saint-Gervais, et quelqu'ayent &eacute;t&eacute; mes
+diligences, ce ne fut pourtant qu'hier qu'il me devint possible de
+r&eacute;ussir. O! mon ami, quelle int&eacute;ressante &eacute;tude nous fournit, chaque
+jour, le coeur de l'homme, et comment nier l'influence de la divinit&eacute;
+sur lui, quand on voit avec quelle fatalit&eacute; celui qui tend des pi&egrave;ges
+s'y prend presque toujours le premier, et comme le vice, toujours en
+opposition avec lui-m&ecirc;me, se perce avec les traits dont il veut frapper
+la vertu. Le pr&eacute;sident est coupable dans le coeur, et ne l'est pas dans
+le fait; il en impose odieusement &agrave; sa femme; il la trompe avec la plus
+insigne fausset&eacute;, et pourtant il ne lui ment pas. Daigne me lire avec
+attention, et mon &eacute;nigme va se d&eacute;velopper.<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></p>
+
+<p>Je me transportai, le 15, au village indiqu&eacute;, et ayant descendu dans une
+auberge, je demandai historiquement, si le cur&eacute; &eacute;tait un honn&ecirc;te gar&ccedil;on,
+s'il &eacute;tait aim&eacute; de ses paroissiens; si c'&eacute;tait un individu
+sociable:&mdash;c'est un homme int&egrave;gre, m'assura-t-on, vieux, et depuis
+vingt-cinq ans en possession de sa cure. Si vous avez affaire &agrave; lui,
+vous en serez content.&mdash;Oui vraiment, dis-je, &agrave; celui qui me parlait;
+j'ai quelque chose &agrave; communiquer &agrave; ce pasteur; et puisque vous &ecirc;tes
+assez officieux pour m'instruire, soyez-le encore assez, je vous prie,
+pour aller lui demander, si un honn&ecirc;te bourgeois de Paris ne
+l'incommoderait pas, en lui demandant une audience?... Mon homme partit,
+et la r&eacute;ponse fut une invitation de me rendre au presbyt&egrave;re, o&ugrave; je
+trouvai un eccl&eacute;siastique de plus de soixante ans, d'une figure douce et
+pr&eacute;venante, qui me demanda le premier, comment il se trouvait assez
+heureux pour 'm'&ecirc;tre bon &agrave; quelque chose? J'expliquai ma commission....
+Nous fouill&acirc;mes les registres, nous trouv&acirc;mes la mort que nous
+cherchions, aussi-bien constat&eacute;e qu'elle pouvait l'&ecirc;tre, et toutes les
+preuves d'un service fait dans la paroisse, le 15 ao&ucirc;t 1762, &agrave; Claire de
+Blamont, fille l&eacute;gitime de monsieur et madame la pr&eacute;sidente de Blamont,
+demeurant rue saint-Louis, au Marais.&mdash;Eh bien, monsieur! dis-je au cur&eacute;
+en le fixant, pour ne rien perdre des mouvemens de sa physionomie, cette
+Claire de Blamont que vous avez enterr&eacute;e le 15 ao&ucirc;t 1762, aujourd'hui 15
+septembre 1778, se porte mieux que vous et moi.... Ici notre homme
+fr&eacute;mit et recule;... un instant je le crus coupable, mais les suites me
+convainquirent bient&ocirc;t de mon erreur.&mdash;Ce que vous me dites est bien
+difficile &agrave; croire, monsieur, me r&eacute;pondit le cur&eacute;, il faut approfondir
+... cela en vaut la peine; mais trouvez bon que je m'informe avant, &agrave;
+qui j'ai l'avantage de parler?&mdash;A un honn&ecirc;te homme, monsieur,
+r&eacute;pondis-je avec douceur, ce titre ne suffit-il pas pour &eacute;claircir une
+trahison?&mdash;Mais ceci peut devenir mati&egrave;re &agrave; un proc&egrave;s, et je dois savoir
+....&mdash;point de proc&egrave;s, monsieur, il s'en faut bien que ce soit vous que
+l'on soup&ccedil;onne; l'intention est de traiter tout &agrave; l'amiable, et vous
+pouvez recevoir ma parole, que rien de ce qui va se faire, ne nous
+passera: je suis l'ami de madame de Blamont; c'est de sa part que je
+viens vous trouver: je puis donc vous r&eacute;pondre, et du myst&egrave;re o&ugrave; tout
+ceci restera, et de l'extr&ecirc;me &eacute;loignement qu'on a de plaider.&mdash;Mais si
+cette <i>Claire</i> existe, comme vous me l'assurez, o&ugrave; est-elle
+actuellement?&mdash;dans les bras de sa m&egrave;re. Il ne s'agit que de v&eacute;rifier
+une supercherie de nourrice, et d'en approfondir myst&eacute;rieusement les
+raisons, pour parer &agrave; de tels d&eacute;sordres dans la suite, tout vous y
+engage;... le ministre de Dieu doit non-seulement &eacute;couter l'aveu du
+crime, mais il doit m&ecirc;me en pr&eacute;venir l'action. Notre homme, en
+s'asseyant, tomba ici dans quelques r&eacute;flexions; je l'y laissai deux ou
+trois minutes, et lui demandai enfin &agrave; quoi il paraissait se
+r&eacute;soudre?&mdash;&agrave; ouvrir la tombe, monsieur, me dit-il, en se relevant ... &agrave;
+chercher l&agrave; les premi&egrave;res preuves de la fraude, avant que de nous
+d&eacute;cider &agrave; rien.&mdash;Bien vu, lui dis je, fermez tout, qu'il n'y ait que le
+fossoyeur et nous a cette exp&eacute;dition, je vous le r&eacute;p&egrave;te, le secret est
+essentiel ... le fossoyeur arrive, on ferme l'&eacute;glise, et nous voil&agrave; &agrave;
+l'ouvrage. L'endroit &eacute;tait mentionn&eacute; sur les registres; il y avait
+d'ailleurs une inscription sur le cercueil; nous ne nous tromp&acirc;mes
+point. On enl&egrave;ve un petit coffret de plomb o&ugrave; devait &ecirc;tre d&eacute;pos&eacute; le
+corps de <i>Claire</i>: et l'examen des ossemens fait avec la plus extr&ecirc;me
+exactitude, nous offre les d&eacute;bris d'un chien, dont la t&ecirc;te encore
+conserv&eacute;e, prouve la fraude &eacute;videmment. Le cur&eacute; tressaillit, se
+remettant n&eacute;anmoins tout de suite, et reprenant le flegme d'un honn&ecirc;te
+homme qu'on a dup&eacute;, mais qui est incapable d'avoir, en part &agrave; une telle
+ruse, il me proposa de faire jeter ces restes d'animaux, je m'y opposai,
+et l'ayant convaincu de la n&eacute;cessit&eacute; de tout r&eacute;tablir, d&egrave;s que nous
+agissions en secret, nous y travaill&acirc;mes sur le champ; on remit la
+caisse &agrave; sa place; il imposa silence &agrave; son homme, et nous rentr&acirc;mes au
+presbyt&egrave;re.&mdash;Monsieur, me dit le cur&eacute; au bout d'un instant, quoique vous
+en puissiez dire, je pourrais passer pour coupable dans cette
+aventure-ci; ma justification devient essentielle;&mdash;nullement,
+r&eacute;pondis-je, nous connaissons les malfaiteurs; il s'en faut bien que
+vous soyez soup&ccedil;onn&eacute;, je vous l'ai certifi&eacute;,.je vous le confirme encore.
+Et je lui dis alors que la nourrice et le p&egrave;re &eacute;taient les seuls auteurs
+de la supposition; que le second niait, et qu'il s'agissait d'interroger
+la nourrice.&mdash;Son nom?&mdash;Claudine Dupuis;&mdash;Claudine? elle est pleine de
+vie; elle loge ici pr&egrave;s, nous sauvons tout.&mdash;Envoyez-la prendre,
+Monsieur, que la douceur et l'am&eacute;nit&eacute; r&egrave;gnent dans les questions que
+nous allons lui faire, et que le plus inviolable silence les
+enveloppe.&mdash;Claudine arriva; c'&eacute;tait une grosse paysanne tr&egrave;s-fra&icirc;che,
+d'environ quarante ans, et veuve depuis quatre.&mdash;Qui y a ti, monseu le
+cur&eacute;,&mdash;dit-elle gayement? <i>le cur&eacute;</i>. Asseyez-vous, Claudine, nous avons
+quelques questions s&eacute;rieuses &agrave; vous faire, et dont les r&eacute;ponses, si
+elles sont justes&mdash;pourront-vous valoir une r&eacute;compense. <i>Claudine</i>. Eune
+racompense, tamieu, tamieu, jons bin besoin d'argent; ah! qu'on d'raison
+eddir q'eune maison o&ugrave; gnia pu d'homme, es zun cor sans &acirc;me; jarni,
+edpui quel miun z&eacute; mort, jen fsons pu r&iuml;an. <i>Le cur&eacute;</i>. Vous
+rappelez-vous, Claudine, d'avoir nourri trois semaines, il y a seize
+ans, une petite fille nomm&eacute;e <i>Claire</i>, appartenant &agrave; monsieur le
+pr&eacute;sident de Blamont? <i>Claudine</i>. Oui da, j'men souvian, a mouru
+dcoliques la pau enfant; al &eacute;tait gentille comme tout pardiu on vous
+paya un service comm' si c'eut &eacute;t&eacute; l'enfant d'un prince, et vous
+l'enterr&acirc;tes l&agrave; dans vot aglise, tout findret dla chapelle dla Viarge, y
+m'en souvient comme d'hier. <i>Le cur&eacute;</i>. Savez-vous ce qu'on dit Claudine?
+<i>Claudine</i>. &egrave; qu&eacute; qu'on dit monseu l'cur&eacute;? <i>Le cur&eacute;</i>. On pr&eacute;tend que cet
+enfant-l&agrave; n'est pas mort. <i>Claudine</i>. Pardine y s'peui bin qu'a soit
+rasucit&eacute;; not seigneur l'a bin &eacute;t&eacute;, n'gnia rien d'impossibe &agrave; Dieu. <i>Le
+cur&eacute;</i>. Non, ce n'est pas l&agrave; ce que je veux dire; on vous soup&ccedil;onne de
+quelque supercherie. <i>Claudine</i>. Moi? eh queuque j'aurions donc gagn&eacute; &agrave;
+cela? mais voyais donc un peu c'qu'cest q'les mauvaises langues, n'me
+serais-je pas fait tort &agrave; moi-m&ecirc;me, en fsant cqu'vous dit l&agrave;. <i>Le cur&eacute;</i>.
+Mais si vous en aviez &eacute;t&eacute; bien pay&eacute;e. <i>Claudine</i>. Eh q'non, eh q'non
+j'en mangeons pas d'ce pain-l&agrave;, ah pardine oui et pis, s'fair pande
+apr&egrave;s.&mdash;Je te supprime ici le reste du dialogue, quoique tr&egrave;s-long
+encore. Le fait est que jamais Claudine n'avou&acirc;t rien dans cette
+premi&egrave;re visite; et' que tout ce que nous p&ucirc;mes obtenir d'elle, ne
+voulant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans
+col&egrave;re, et sur-tout avec la promesse de ne rien dire de ce qui venait de
+se passer. Partez, monsieur, me dit le cur&eacute;, d&egrave;s qu'elle fut sortie, je
+vous r&eacute;ponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la
+voie seule, votre pr&eacute;sence la g&ecirc;ne. Laissez-moi une adresse, je vous
+&eacute;crirai d&egrave;s que j'aurai su quelque chose, et vous vous rendrez ici pour
+recevoir ses derni&egrave;res r&eacute;ponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la
+sinc&eacute;rit&eacute; et de l'envie de m'obliger, je consentis &agrave; ses arrangemens,
+lui laissai l'adresse d'un ami, et m'en revins attendre de ses
+nouvelles, avec la ferme r&eacute;solution de pousser vivement l'affaire, s'il
+ne m'&eacute;crivait pas bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Le cinqui&egrave;me jour je commen&ccedil;ais &agrave; m'impatienter, lorsque mon ami
+m'envoya une lettre qu'il venait de recevoir pour moi, par laquelle le
+cur&eacute; m'invitait &agrave; venir d&icirc;ner chez lui le lendemain, pour y apprendre,
+de la bouche m&ecirc;me de Claudine, des &eacute;v&eacute;nemens tr&egrave;s-extraordinaires, et
+que j'&eacute;tais bien loin de soup&ccedil;onner.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans peine, me dit cet honn&ecirc;te homme, d&eacute;s qu'il m'aper&ccedil;ut,
+ce n'est pas sans promesse, et m&ecirc;me sans un peu de rigueur, que je suis
+parvenu &agrave; tout d&eacute;couvrir; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous
+allez en &ecirc;tre instruit.&mdash;Monsieur, r&eacute;pondis-je, vos engagemens seront
+remplis; toutes les r&eacute;compenses que vous avez pu promettre seront
+acquitt&eacute;es; mais quelques myst&eacute;rieuse, que doivent &ecirc;tre nos op&eacute;rations,
+quelque certitude que je puisse vous donner qu'une telle cause ne sera
+jamais jug&eacute;e, il faut pourtant qu'&agrave; tout &eacute;v&eacute;nement les plus sages
+pr&eacute;cautions soient prises; ainsi, jetez les yeux sur deux de vos
+paroissiens, gens notables, discrets et bien fam&eacute;s, que nous placerons,
+si vous le voulez bien, pr&egrave;s du lieu o&ugrave; nous allons entendre Claudine,
+afin qu'ils puissent certifier ses aveux au besoin.&mdash;Je n'y vois point
+d'inconv&eacute;niens, me dit le cur&eacute;, et dans l'instant il envoya prendre deux
+fermiers, dont il &eacute;toit s&ucirc;r, leur fit jurer le secret et les cacha
+derri&egrave;re un rideau de l'autre c&ocirc;t&eacute; duquel fut plac&eacute; la chaise destin&eacute;e &agrave;
+Claudine; elle arriva, et le pasteur l'ayant engag&eacute;e &agrave; r&eacute;p&eacute;ter les m&ecirc;mes
+choses qu'elle lui avait dites; elle convint devant moi des trois faits
+suivans:</p>
+
+<p>1&deg;. Que, monsieur de Blamont s'&eacute;tait transport&eacute; chez elle le 13 ao&ucirc;t,
+surveille de la pr&eacute;tendue mort de <i>Claire</i>, et lui avait dit qu'il
+destinait &agrave; cette fille un sort des plus avantageux; mais qu'il avait &agrave;
+faire &agrave; une femme pi gri&egrave;che, qui se d&eacute;clarait contre l'&eacute;tablissement
+qu'il projetait pour cet enfant, parce qu'il s'agissait d'aller aux
+indes; que ne voulant, ni faire perdre &agrave; sa fille le riche mariage qu'il
+lui destinait, ni heurter de front les volont&eacute;s de sa femme, il avait
+imagin&eacute; de faire passer cette petite fille pour morte, de l'&eacute;lever
+secr&egrave;tement loin de Paris, et de ne d&eacute;clarer la fraude &agrave; sa femme que
+quand la jeune personne serait mari&eacute;e; mais que le consentement de la
+nourrice &eacute;tait n&eacute;cessaire &agrave; la r&eacute;ussite de son projet; qu'il lui
+demandait donc avec instance de ne pas s'opposer &agrave; une l&eacute;g&egrave;re ruse, dont
+il ne devait r&eacute;sulter qu'un bien; que, elle, ne voyant rien &agrave; cela
+contre sa conscience, avait consenti &agrave; r&eacute;pandre le faux bruit de la mort
+de cette <i>Claire</i>, moyennant que le pr&eacute;sident la d&eacute;dommagerait, ce qu'il
+avait fait sur-le-champ, par un pr&eacute;sent de cinquante louis, et que d&egrave;s
+le lendemain elle avait tout pr&eacute;par&eacute; pour le succ&egrave;s de la feinte.</p>
+
+<p>2&deg;. Qu'ayant m&ucirc;rement r&eacute;fl&eacute;chi toute la journ&eacute;e du quatorze, au sort
+heureux dont le pr&eacute;sident lui avait dit que devait jouir la petite
+<i>Claire</i>, et sa fille &agrave; elle Claudine, se trouvant d'une ressemblance
+tr&egrave;s-singuli&egrave;re avec celle du pr&eacute;sident, elle avait imagin&eacute;e de mettre
+l'une a la place de l'autre, afin de faire le bonheur de sa fille; qu'en
+cons&eacute;quence de cette r&eacute;solution, elle avait pr&eacute;par&eacute;e les deux ruses
+&agrave;-la-fois; qu'elle avait mis sa petite fille dans le berceau de
+<i>Claire</i>; qu'elle avait envoy&eacute;e <i>Claire</i> comme son enfant chez une de
+ses voisines, en pr&eacute;textant que le mauvais air &eacute;tait dans sa maison, et
+qu'elle n'y voulait pas exposer sa fille; que cette premi&egrave;re sc&egrave;ne
+arrang&eacute;e, elle s'&eacute;tait occup&eacute;e de l'autre; qu'elle avait publi&eacute; la
+maladie de la fille de monsieur de Blamont, et peu-apr&egrave;s sa mort;
+qu'elle avait mis le cadavre d'un chien dans une bo&icirc;te de plomb devant
+le pr&eacute;sident m&ecirc;me, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa
+fille; que le service s'&eacute;tait fait, en cons&eacute;quence, &agrave; la paroisse, et
+que monsieur de Blamont tromp&eacute; comme il avait voulu tromper les autres,
+avait emmen&eacute; d&egrave;s le soir m&ecirc;me la fille de Claudine au lieu de la sienne.</p>
+
+<p>3&deg;. Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicit&eacute; des
+nourritures, et que huit jours apr&egrave;s l'&eacute;v&eacute;nement, dont il vient d'&ecirc;tre
+question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bretagne &agrave; Paris,
+pour recueillir une succession essentielle o&ugrave; sa pr&eacute;sence &eacute;tait plus
+n&eacute;cessaire que celle de son mari, &eacute;tait accouch&eacute;e d'une fille presqu'en
+arrivant; que cette fille, confi&eacute;e aux soins de l'accoucheur, qui
+prot&eacute;geait Claudine, avait &eacute;t&eacute; conduite d&egrave;s le lendemain chez cette
+Claudine, pour y &ecirc;tre nourrie avec le plus grand soin; cet enfant &eacute;tabli
+au Pr&eacute;-Saint-Gervais y avait re&ccedil;u une seule fois la visite de sa m&egrave;re;
+laquelle oblig&eacute;e de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement
+recommand&eacute; sa fille &agrave; Claudine, assurant qu'elle enverrait sans faute,
+une voiture et une femme &agrave; elle, reprendre cette petite dans deux ans,
+avec une forte r&eacute;compense &agrave; la nourrice. Mais qu'au bout de trois mois
+cette .petite fille, nomm&eacute;e Elisabeth, &eacute;tait morte, et qu'elle,
+Claudine, pour ne pas manquer la r&eacute;compense promise; tr&egrave;s-peu attach&eacute;e &agrave;
+la petite <i>Claire</i> qui lui restait du pr&eacute;sident de Blamont, elle avait
+fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de
+Kerneuil &eacute;tait venue; qu'alors elle avait mis Claire &agrave; la place
+d'Elisabeth, et avait publi&eacute; que c'&eacute;tait sa fille qu'elle avait perdue;
+qu'elle avait soutenue cette fraude essentielle au maintien des autres,
+envers le cur&eacute; m&ecirc;me, &agrave; qui elle avait fait enterrer Elisabeth de
+Kerneuil, sous le nom de sa fille.</p>
+
+<p>Ces expositions, comme tu le vois mon cher D&eacute;terville, &eacute;tablissent donc
+l'existence, pr&eacute;sente ou pass&eacute;e, de trois enfans. 1&deg;. Claire de
+Blamont, crue morte, et r&eacute;ellement mise &agrave; la place d'Elisabeth de
+Kerneuil, devant exister &agrave; Rennes aujourd'hui sous ce nom. Voil&agrave; o&ugrave; est
+la fille de madame de Blamont.</p>
+
+<p>2&deg;. Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enlev&eacute;e par le pr&eacute;sident,
+&eacute;lev&eacute;e &agrave; Berceuil, sous le nom de Sophie, existante maintenant &agrave;
+Vertfeuille.</p>
+
+<p>3&deg;. Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, tr&egrave;s-effectivement morte &agrave;
+trois mois chez Claudine, et enterr&eacute;e dans la paroisse du
+Pr&eacute;-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine.... De cette
+fille d&eacute;j&agrave; c&eacute;d&eacute;e par elle au pr&eacute;sident, et n'existant plus que
+fictivement chez elle dans Claire de Blamont, donn&eacute;e ensuite &agrave; madame de
+Kerneuil.</p>
+
+<p>Telles sont les fraudes et les suppositions de cette malhonn&ecirc;te
+cr&eacute;ature; mais comme nous devions user de finesse, nous avons eu l'air
+de rire de ses atrocit&eacute;s, et nous l'avons cong&eacute;di&eacute;e avec dix-louis,
+apr&egrave;s lui avoir fait signer ses aveux et le serment sur l'&eacute;vangile
+qu'elle n'en imposait en rien; les t&eacute;moins ont sign&eacute; de m&ecirc;me: je
+t'envoie les originaux de ces actes, et tout &eacute;tant fini nous nous sommes
+jur&eacute; mutuellement le myst&egrave;re, ne nous r&eacute;servant d'&eacute;tablir juridiquement
+nos preuves, que si le cas le requ&eacute;rait.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; voulait que j'&eacute;crivisse &agrave; madame de Kerneuil, c'est l'affaire de
+madame de Blamont, ai-je dit; je vais l'instruire, elle agira comme elle
+le jugera &agrave; propos: notre r&ocirc;le a nous, est de soutenir au besoin tout ce
+que nous savons, et de ne rien r&eacute;veiller; il s'est rendu &agrave; mes raisons,
+et nous nous sommes quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>L'impossibilit&eacute; o&ugrave; je suis maintenant de donner des conseils &agrave; madame de
+Blamont, dans ce flux et reflux d'&eacute;v&eacute;nemens prodigieux, m'engage &agrave; taire
+mes r&eacute;flexions; mais j'oserai pourtant lui dire qu'elle doit continuer
+d'&eacute;couter sa piti&eacute; et son coeur dans ce qui regarde la malheureuse
+Sophie, avec les pr&eacute;cautions tr&egrave;s-essentielles de ne la rendre ni au
+pr&eacute;sident ni &agrave; sa m&egrave;re: deux &ecirc;tres qui ne feraient assur&eacute;ment pas son
+bonheur. A l'&eacute;gard de Claire, la r&eacute;clamer, l'enlever &agrave; madame de
+Kerneuil, aupr&egrave;s de laquelle elle est sans doute fort heureuse, et cela
+pour la rendre &agrave; un p&egrave;re qui d&egrave;s le berceau avait conspir&eacute; contr'elle;
+serait-ce travailler &agrave; sa f&eacute;licit&eacute;? Madame de Blamont doit, ce me
+semble, s'informer seulement du sort de cette fille, et si ce sort est
+tel qu'il doit l'&ecirc;tre, cette jeune personne, appartenant &agrave; une femme
+titr&eacute;e, &eacute;tablie dans la capitale d'une grande province, il faut l'en
+laisser jouir. Quelque sacrifice qu'il en co&ucirc;te au coeur de notre amie,
+parce qu'en plaidant elle gagnerait sans doute; mais toute riche qu'elle
+est, donnerait elle &agrave; cette cadette le sort qu'elle lui fairait perdre
+en qualit&eacute; d'h&eacute;riti&egrave;re unique de la maison de <i>Kerneuil</i>, titre certifi&eacute;
+par Claudine.... Non, en v&eacute;rit&eacute;, elle ne l'a d&eacute;dommagerait point.
+Qu'elle combine donc et agisse d'apr&egrave;s cela, ayant toujours devant les
+yeux le danger extr&ecirc;me de remettre cette fille entre les mains de son
+mari: pese ces raisons, D&eacute;terville. Je sens bien qu'il y a une esp&egrave;ce de
+fraude malhonn&ecirc;te &agrave; laisser subsister celle de la nourrice, que c'est
+frustrer les v&eacute;ritables h&eacute;ritiers de madame de Kerneuil, et prendre par
+cons&eacute;quent un parti bl&acirc;mable. Mais en adoptant l'autre, que de nouveaux
+crimes &agrave; redouter; est-il donc contre la conscience de l'honn&ecirc;te homme
+de prendre entre deux maux certains, celui qui lui para&icirc;t le moins
+dangereux. Pour quant au pr&eacute;sident tu vois, mon ami, que le crime n'en
+est pas moins dans son &acirc;me, et que s'il ne l'a pas commis, c'est qu'il a
+trouv&eacute; des entraves par le crime oppos&eacute; de la Claudine, comme si c'&eacute;tait
+une des loix du sort, que de petits forfaits dussent toujours arr&ecirc;ter
+l'effet des plus grands ... v&eacute;rit&eacute; terrible qui nous fait voir
+l'affreuse n&eacute;cessit&eacute; du mal sur la terre, qui nous d&eacute;montre que ce ne
+sont que par de l&eacute;gers maux que les plus grands se suspendent; ainsi que
+de certains insectes qui nous g&ecirc;nent et dont n&eacute;anmoins l'utile existence
+nous emp&ecirc;che d'&ecirc;tre incommod&eacute;s par de plus venimeux.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, quelle horreur de noircir cette malheureuse Sophie,
+par des accusations graves, pour lui enlever jusqu'aux g&eacute;n&eacute;reux soins de
+sa protectrice; on cherche toujours &agrave; rendre odieux ceux qu'on maltraite
+mal &agrave; propos, afin d'apaiser ses remords, et de l&eacute;gitimer ses
+injustices.... Mais ces deux fourbes ne se contentent pas d'un mensonge,
+ils y joignent la plus insigne calomnie; quelle apparence que cette
+fille honn&ecirc;te, sensible et douce, quelque puisse &ecirc;tre sa naissance, soit
+coupable de ce dont on l'accuse.... La Dubois, dont les aveux paraissent
+si vrais, et qui ne s'est r&ucirc;e que sur ce qu'il &eacute;tait impossible qu'elle
+e&ucirc;t appris, n'a rien dit qui ressembl&acirc;t &agrave; cela; vois comme la m&eacute;chancet&eacute;
+s'alimente par ses propres effets; plus on lui donne, plus elle exige,
+et chaque frein qu'on lui laisse briser n'accro&icirc;t que d'avantage
+l'ardent d&eacute;sir qu'elle a d'en rompre de nouveaux.</p>
+
+<p>Je suis persuad&eacute;, mon ami, que le vice peut conduire l'homme &agrave; un tel
+point de d&eacute;pravation, qu'il doit devenir comme impossible &agrave; celui qui le
+nourrit en soi de concevoir m&ecirc;me l'id&eacute;e de la vertu; d&egrave;s-lors, ou sa vie
+lui para&icirc;t fastidieuse, ou il faut qu'il en empoisonne chaque minute par
+ce venin qui le gangr&egrave;ne; arriv&eacute; l&agrave;, il ne se contente plus de faire
+simplement le mal, il veut m&ecirc;me ne jamais faire le bien, et son coeur
+abreuv&eacute; d'une perversit&eacute; d'habitude, &eacute;prouve aux impressions de la vertu
+la m&ecirc;me sorte de douleur, que ressent l'&acirc;me du juste &agrave; la seule id&eacute;e du
+forfait; et quel est le premier vice qui nous entra&icirc;ne &agrave; tous
+ceux-la?... Le libertinage ... n'en doutons point il est inou&iuml; ce qu'il
+&eacute;teint, ce qu'il d&eacute;t&eacute;riore, ce qu'il envenime; inexprimable &agrave; quel degr&eacute;
+il rel&acirc;che les ressorts de l'&acirc;me.... Blase la conscience en la
+contraignant &agrave; m&eacute;tamorphoser en plaisirs les retours f&acirc;cheux de ses
+erreurs, et voil&agrave; sans doute ce que cette passion a de plus dangereux,
+qu'aucune de celles qui d&eacute;vorent l'homme, puisque le souvenir des
+actions o&ugrave; les autres le portent sont des remords cuisans, d'affreuses
+jouissances dans celles-ci.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident est donc aussi coupable qu'il peut l'&ecirc;tre, je le dis &agrave;
+regret, j'arrache avec douleur le bandeau des yeux de notre amie, mais
+son &eacute;poux la trompe indignement; il dit que Sophie n'est pas sa fille,
+et assur&eacute;ment il doit &ecirc;tre persuad&eacute; qu'elle l'est, tout convaincu qu'il
+en doit &ecirc;tre, il la d&eacute;sire, il veut la r'avoir, et pourquoi? si ce n'est
+pour se venger de ce que le hasard a donn&eacute; pour asyle, &agrave; cette
+malheureuse, la maison de sa femme; que madame de Blamont ne doute pas
+qu'il ne tente tout pour la sortir de chez elle, et qu'elle &eacute;coute son
+coeur dans les moyens n&eacute;cessaires &agrave; prendre pour s'opposer &agrave; ce nouveau
+forfait.</p>
+
+<p>Quel tableau, mon ami, que celui de la douce et vertueuse Aline, entre
+les mains de ces deux d&eacute;bauch&eacute;s; j'ai cru voir Suzanne surprise au bain
+par les vieillards.... Le voile de la pudeur arrach&eacute; par un p&egrave;re....
+Con&ccedil;ois-tu cette atrocit&eacute;? t'imagines-tu que ses inf&acirc;mes d&eacute;sirs ne
+s'allumaient pas &agrave; cette immodestie? Ah! pardonne mes craintes; mais
+quelque motif qui l'ait pu retenir avec Sophie, ma&icirc;tresse de son ami et
+crue sa fille, crois qu'aucun ne l'arr&ecirc;terait ici, et que l'&eacute;pouse de
+d'Olbourg serait bient&ocirc;t la victime de la flamme incestueuse de Blamont.</p>
+
+<p>Oh mon cher D&eacute;terville! emp&ecirc;chons ces horreurs; il me semble que depuis
+ce trait odieux, ma d&eacute;licatesse est moins grande sur ce qui concerne cet
+homme; je le poursuivrai partout s'il le faut; je d&eacute;m&ecirc;lerai jusqu'au
+plus secret replis de sa conscience; l'enl&egrave;vement de cette <i>Augustine</i>
+me para&icirc;t encore une de leurs infernales machinations. Crois-tu que ce
+soit le simple plaisir de corrompre une fille qui leur ait fait
+commettre cette horreur? eux qui savourent trois cents fois l'an les
+indignes plaisirs de ces s&eacute;ductions, eux qui.... Je gage que ceci tient
+&agrave; autre chose, ne perdons pas cette fille de vue.</p>
+
+<p>Quelques remords qu'ait affich&eacute; le pr&eacute;sident, sois bien certain que ses
+promesses ne sont que les fruits de sa confusion, ce mouvement sort
+l'&acirc;me de ses tons ordinaires, il l'a tient long-tems &eacute;nerv&eacute;e; cependant
+je crois aux d&eacute;lais, mais c'est l'hiver que je crains, c'est l'instant
+de la r&eacute;union que j'appr&eacute;hende!</p>
+
+<p>Tout ceci ne fortifie pas les droits de madame de Blamont; si on est
+oblig&eacute; de plaider, le pr&eacute;sident a voulu faire une mauvaise action, sans
+doute, en projetant d'enlever sa fille, mais l'action n'a pas eu lieu,
+et Sophie se trouvant r&eacute;ellement fille de Claudine, il soutiendra qu'il
+le savait, qu'il ne l'aurait pas enlev&eacute;e sans cela, et Claudine, que
+d&eacute;cide un peu d'or, se remettra facilement de son parti; il est certain
+que nous avons une preuve des mauvaises intentions de cet homme, il en a
+impos&eacute; &agrave; sa femme, il a voulu faire passer <i>Claire</i> pour morte; tout
+cela est bien prouv&eacute;, et peut l'&ecirc;tre juridiquement, lorsque nous le
+voudrons; mais ce ne sont pas l&agrave; des armes triomphantes, ce ne sont pas
+l&agrave; des choses dont il ne puisse se d&eacute;fendre au besoin, qu'il ne puisse
+nier, m&ecirc;me d&egrave;s qu'il le voudra. Peut-&ecirc;tre eut-il mieux valu que Sophie
+se fut trouv&eacute;e sa fille, les droits de madame de Blamont, contre ce
+perfide &eacute;poux, devenaient d'une bien autre force; mais qu'a-t-il fait
+ici? un crime con&ccedil;u, je l'avoue, mais rendu nul par les &eacute;v&eacute;nemens; il
+n'a livr&eacute; a son ami qu'une paysanne, et comment madame de Blamont se
+d&eacute;fendra-t-elle, quand il l'accusera d'avoir s&eacute;duit cette cr&eacute;ature et de
+l'avoir recueillie chez elle pour se procurer un moyen malhonn&ecirc;te de le
+priver de l'autorit&eacute; qu'il a sur sa fille a&icirc;n&eacute;e? Tout le reste du roman
+ne fait rien &agrave; notre affaire; si <i>Claire</i> est aujourd'hui r&eacute;put&eacute;e fille
+de madame de <i>Kerneuil</i> ce n'est plus sa faute c'est celle de
+<i>Claudine</i>, il a donn&eacute; par ses d&eacute;marches le premier mouvement d'action a
+cette faute, j'en conviens, mais il ne l'a pas commis, et cela ne
+l'emp&ecirc;chera pas d'obtenir de marier sa fille &agrave; son gr&eacute;.</p>
+
+<p>Tu vois comme moi, sur tout ceci, et tous les deux peut-&ecirc;tre voyons-nous
+trop en noir, ah! tu le sais, mon cher, l'amour et l'amiti&eacute; s'alarment
+ais&eacute;ment, ce dernier sentiment est la source de la crainte; l'autre
+fomente les miennes; n'abandonne point, je t'en conjure, cette
+malheureuse m&egrave;re; je craindrais la solitude pour elle, son &acirc;me
+encourag&eacute;e par les conseils, fortifi&eacute;e par le charme de la soci&eacute;t&eacute; de ta
+belle-m&egrave;re et de ta femme succombera moins &agrave; ses tourmens, que si elle
+&eacute;tait livr&eacute;e a elle-m&ecirc;me. Adieu, je ne puis r&eacute;sister au plaisir d'&eacute;crire
+un mot &agrave; ma ch&egrave;re Aline, et je vais le placer dans ta lettre.</p>
+
+
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Cette recommandation s'adresse au lecteur; il lui deviendra
+impossible d'entendre la suite, s'il ne porte pas &agrave; cette lettre
+l'attention la plus exacte, et s'il ne se la rappelle pas jusqu'au
+d&eacute;nouement, et principalement &agrave; la cinquante-uni&egrave;me lettre, quand il y
+sera.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXV.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; Aline</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, ce 22 septembre.</p>
+
+<p>Je vous ai plaint, Aline, vous m'&ecirc;tes devenue plus ch&egrave;re encore pendant
+vos souffrances! Il faut aimer comme je le fais, pour sentir ce que j'ai
+&eacute;prouv&eacute;. Juste ciel! celui qui, par &eacute;tat, doit &ecirc;tre le gardien de la
+vertu de sa fille, en devient donc le corrupteur? o&ugrave; ne conduisent pas
+les d&eacute;sordres d'une t&ecirc;te &eacute;gar&eacute;e, et d'un coeur sans principes?... Ils
+triomphaient, les monstres, pendant que triste, abandonn&eacute;, en proie aux
+plus cuisantes inqui&eacute;tudes, la seule pens&eacute;e du bonheur qu'ils
+arrachaient n'eut os&eacute; seulement p&eacute;n&eacute;trer mon esprit.... Aline,
+pardonnez-moi une question.... On ne se peint point les tendres
+sollicitudes de l'amour malheureux; on n'imagine point o&ugrave; va sa
+curiosit&eacute;.... Mais dans ce mouvement qui vous a fait fuir, entrait-il un
+peu d'amour &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la d&eacute;cence? &eacute;tiez vous aussi f&acirc;ch&eacute;e de l'insulte &agrave;
+la pudeur, que de l'outrage fait &agrave; l'amant? L'un vous rend bien
+respectable &agrave; mes yeux; mais combien l'autre vous y rendrait plus
+adorable encore! et peut-&ecirc;tre en l'&eacute;tat cruel o&ugrave; je suis, pr&eacute;f&eacute;rerais-je
+&agrave; vous voir une vertu de moins, pour un degr&eacute; d'amour de plus, mais o&ugrave;
+se perd mon imagination? Ne sont-ce pas ces vertus que j'aime? et
+l'idole de mon coeur est-elle autre chose que la r&eacute;union de toutes les
+vertus? Ah! fuyez, Aline, fuyez toujours le crime quand il vous
+poursuivra; que ce soit amour ou sagesse, ne le laissez jamais approcher
+de vous; il ne peut vous atteindre, sans doute, mais qu'il n'ose m&ecirc;me
+vous approcher, imposez-lui par vos regards, contraignez-le par vos
+discours, &eacute;loignez-le par vos vertus, et que son existence soit
+impossible, dans tous les lieux que vous embellissez.</p>
+
+<p>Je vous enl&egrave;ve une soeur, Aline, une soeur d&eacute;j&agrave; votre compagne, pour
+vous en rendre une &agrave; deux cent lieues de vous, que vous ne verrez
+peut-&ecirc;tre de votre vie. Mais si la malheureuse Sophie ne vous appartient
+plus par les liens de la nature, que ceux de la piti&eacute; vous la rendent
+toujours ch&egrave;re; plus elle retombe dans l'infortune, plus vous lui devez
+vos soins. La n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; vous allez &ecirc;tre de vous en s&eacute;parer, vous fera
+peut-&ecirc;tre venir l'id&eacute;e de la rendre &agrave; sa m&egrave;re; ne lui d&eacute;sirez point un
+tel sort; gardez-vous de la lui donner, elle ach&egrave;verait de se corrompre.
+C'est par un motif excusable, sans doute, que Claudine a voulu
+l'&eacute;loigner d'elle; elle croyait, au moyen de cette fourberie, faire
+passer &agrave; cette fille la fortune immense que votre p&egrave;re assurait devoir
+appartenir un jour &agrave; la sienne; mais Claudine ne s'en est pas tenue l&agrave;;
+elle est visiblement coupable d'une autre supercherie qui d&eacute;voile la
+bassesse de son &acirc;me: elle est de plus tr&egrave;s-int&eacute;ress&eacute;e; voyant ses
+projets &eacute;vanouis, peut-&ecirc;tre par des voies moins honn&ecirc;tes,
+chercherait-elle &agrave; faire retrouver &agrave; sa fille, la fortune que n'a pu lui
+procurer sa premi&egrave;re fraude. Le village qu'elle habite est un de ces
+asyles empest&eacute;s, o&ugrave; la d&eacute;bauche de la capitale vient se couvrir des
+ombres du myst&egrave;re, ne l'y envoyez point. Je vous r&eacute;pond qu'elle n'y
+serait pas long-tems en s&ucirc;ret&eacute;. Les engagemens pris avec Isabeau, ont
+des &eacute;cueils, D&eacute;terville les a senti: ce sera la o&ugrave; le pr&eacute;sident fera ses
+premi&egrave;res recherches, s'il persiste, comme il para&icirc;t, dans l'extr&ecirc;me
+envie de l'avoir; voyez donc, avec votre aimable m&egrave;re, ce qu'il y aura
+de mieux pour cette infortun&eacute;e, et donnez-moi vos ordres, si vous
+croyez que dans tout ceci je puisse vous &ecirc;tre utile encore. Cependant
+vous voil&agrave; tranquille jusqu'&agrave; la fin du voyage. Je l'imagine au moins;
+permettez que je vous invite &agrave; mettre cet intervalle &agrave; profit, pour
+faire usage de vos jolis talens, quel que soit l'&eacute;tat que le sort vous
+destine, vous les retrouverez sans cesse; ils &eacute;panouiront la fleur de
+vos beaux jours, si le ciel, comme je l'esp&egrave;re, vous en accorde apr&egrave;s
+tant de malheurs; ils calmeront vos ennuis, si par une affreuse
+fatalit&eacute;, les &eacute;pines doivent &eacute;ternellement na&icirc;tre sous vos pas, vous
+devez donc les cultiver dans toutes les circonstances; je n'en vois
+qu'une o&ugrave; peut-&ecirc;tre ils seraient inutiles, celle o&ugrave; destin&eacute;s l'un &agrave;
+l'autre, il ne pourrait exister d'instant o&ugrave; nous eussions besoin de
+nous distraire des sentimens que nous &eacute;prouverions.</p>
+
+<p>Pardon des l&eacute;g&egrave;res craintes qui s'aper&ccedil;oivent encore dans ma lettre; je
+les relis avec peine, et n'ose les effacer; qu'elles ne vous effrayent
+pourtant point; ne les attribuez qu'&agrave; l'&eacute;tat de mon &acirc;me; ne fr&eacute;mit-on
+pas toujours pour ce qu'on aime?</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXVI.</h3>
+
+<h5><i>Le pr&eacute;sident de Blamont &agrave; d'Olbourg</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, ce 20 septembre.</p>
+
+<p>Non, ne te m&ecirc;les pas d'&eacute;duquer cette fille, fais-en ce que tu voudras
+d'ailleurs; mais ne laisse qu'&agrave; moi le soin de la conduire.... C'est un
+tr&eacute;sor que cette charmante <i>Augustine</i>.... Il y a l&agrave; tout ce qu'il faut
+pour r&eacute;ussir, ne t'en inqui&egrave;tes pas, je t'en conjure, tout est perdu si
+tu t'en charges; tu n'entends rien au grand art d'&eacute;chauffer une jeune
+t&ecirc;te. Cette science sublime qui nous rend ma&icirc;tre des ressorts de l'&acirc;me
+par l'influence des passions, qui nous enseigne &agrave; mouvoir tour-&agrave;-tour
+celle qui doit produire un effet d&eacute;sir&eacute;; cette &eacute;tude savante du coeur
+humain qui nous en d&eacute;veloppant les plis les plus secrets, nous montre en
+m&ecirc;me-tems sur quelle touche il est bon d'appuyer, les diff&eacute;rens usages
+qu'on doit faire de la louange et de la flatterie; l'indulgence qu'il
+faut avoir encore pour de certains pr&eacute;jug&eacute;s; le genre de ceux qui ne
+nuisent pas, l'esp&egrave;ce de ceux essentiels &agrave; d&eacute;raciner, les nouvelles
+lumi&egrave;res qu'il faut jeter sur tous les objets; la philosophie qu'il faut
+r&eacute;pandre, la sorte de d&eacute;licatesse bonne &agrave; mettre en oeuvre en raison de
+l'&acirc;ge; du sexe ou de l'&eacute;ducation du sujet que l'on veut corrompre,
+jusqu'&agrave; quel point on peut s'aider du physique; la mani&egrave;re de manier
+l'orgueil, de profiter des faiblesses trouv&eacute;es, de les &eacute;tendre ou de les
+changer de but; la fa&ccedil;on d'&eacute;touffer les remords, de les remplacer par
+des sensations douces, d'employer enfin au vice qu'on d&eacute;sire, jusqu'aux
+vertus que l'on d&eacute;couvre; toutes ces profondes subtilit&eacute;s du grand
+secret de la s&eacute;duction, sont en un mot ignor&eacute;es de toi, ne t'en m&ecirc;les
+donc pas, mon ami, laisse-moi faire et je r&eacute;ussirai.</p>
+
+<p>Il y a ici quelque chose de bien singulier, c'est que, de la science
+d'interroger juridiquement, na&icirc;t celle de s&eacute;duire criminellement; car,
+que sont nos interrogatoires captieux? que sont-ils autre chose que des
+subornations et des s&eacute;ductions &eacute;pouvantables?</p>
+
+<p>Ainsi voil&agrave; donc un de ces cas plaisans, o&ugrave; l'art de la vertu d'&eacute;clat
+qui nous &eacute;l&egrave;ve et nous fait respecter, conduit &agrave; l'art du crime secret
+qui nous d&eacute;grade et qui nous avilit. Sont-ce les extr&eacute;mit&eacute;s qui se
+rapprochent?... Non, ce sont les hommes qui se d&eacute;pravent; ce sont les
+abus de la civilisation, de cette civilisation si vant&eacute;e, qui ram&egrave;ne
+l'homme &agrave; l'&eacute;tat de la b&ecirc;te, bien plut&ocirc;t qu'elle ne l'en tire, qui le
+courbe, qui l'asservit sous le joug p&egrave;sant de l'oppresseur, en faisant
+adroitement passer &agrave; celui-ci toute la somme de f&eacute;licit&eacute; dont il prive
+l'autre, au nom de Farinacius, de Jousse et de Cujas<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.... Qu'importe,
+profitons-en et taisons-nous; quand le chameau baisse les reins et
+s'agenouille, le voyageur monte dessus et le gouverne, sans s'aviser de
+calculer ses forces, il ne s'&eacute;tonne que de l'ineptie de l'animal qui ne
+sait pas conna&icirc;tre les siennes. Mais revenons.</p>
+
+<p>A toutes les armes indiqu&eacute;es ci-dessus, je joindrai, comme tu sens bien,
+le mobile puissant de l'int&eacute;r&ecirc;t, v&eacute;hicule certain sur ces &ecirc;tres
+subalternes, qui ne concevant jamais le crime en grand, ne consentent &agrave;
+risquer l'&eacute;chafaud que dans l'espoir d'une fortune. Pour la demoiselle
+<i>Sophie</i>, j'avoue qu'elle m'&eacute;chauffe la t&ecirc;te, aller chercher une
+retraite chez ma femme; et cette respectable &eacute;pouse ne pas m'avertir
+aussi-t&ocirc;t; s'&eacute;tayer myst&eacute;rieusement de tout cela pour me tenir en
+bride;... eh! non, non, ma charmante; ce n'est pas &agrave; vous &agrave; jouer au fin
+avec moi; d&eacute;tendez-vous, et ne combattez pas, une seule de mes ruses
+ferait &eacute;chouer si j'en prenais la peine, toutes celles dont vous
+accoucheriez pendant dix ans. Oh! voil&agrave; des d&eacute;lits trop graves pour &ecirc;tre
+pardonn&eacute;s; le bien-&ecirc;tre de la soci&eacute;t&eacute; exige un exemple. J'ai &agrave; r&eacute;pondre
+de ma conduite &agrave; tout le corps des maris.... Je serais un homme fl&eacute;tri,
+ray&eacute; du tableau, comme disait Linguet, si je laissais de telles
+fredaines impunies.... Heureuse faute! Quelle source de d&eacute;lices je vais
+trouver dans votre punition; chaque branche est une volupt&eacute; ...
+tranquillise-toi donc d'Olbourg, je te le r&eacute;p&egrave;te; bois, mange ... et
+dors, je r&eacute;fl&eacute;chirai sur tes plaisirs, et sur notre tranquillit&eacute;
+mutuelle: n'est-tu pas trop heureux d'avoir un second tel que moi, un
+ami qui ne te laisse d'autres soins que celui de cueillir les fruits de
+tous les forfaits dont il veut bien se couvrir pour ton bonheur; il est
+vrai que je risque moins que toi. Je l'avoue, afin de mettre ton coeur &agrave;
+l'aise, et de le d&eacute;gager d'une partie de la vive reconnaissance qui le
+captiverait sans cela.</p>
+
+<p>De la consid&eacute;ration, mon ami, du cr&eacute;dit, de l'argent, une place, voil&agrave;
+tout ce qu'il faut pour faire ce qu'on veut.... Je dis bien ... une
+place ... oui, une place &agrave; l'abri de laquelle on puisse se mettre, en
+cas de besoin ... car dans les n&ocirc;tres, par exemple, ce n'est pas de se
+bien conduire qu'on exige, il s'agit seulement d'y obliger les autres.
+Pour peu qu'on ait fait rouer <i>magistralement</i> une m&eacute;riter de l'&ecirc;tre
+vingt fois soi-m&ecirc;me, si l'on veut, sans le plus petit danger, et voil&agrave;
+ce qui fait que j'aime la France &agrave; la folie. Cette impunit&eacute; qu'y promet
+un peu de consid&eacute;ration, cette assurance de pouvoir tout faire avec un
+harnois noir, et la caricature ampoul&eacute;, roide et rigoriste qu'il faut
+pour en imposer au vulgaire, est une des choses qui me fera toujours
+pr&eacute;f&eacute;rer notre bonne patrie, &agrave; ces maudits royaumes du nord, o&ugrave; notre
+cr&eacute;dit se perd, o&ugrave; nos pr&eacute;varications se punissent, o&ugrave; les peuples
+&eacute;clair&eacute;s par le flambeau de la philosophie, commencent &agrave; croire qu'ils
+peuvent se gouverner sans nous, et o&ugrave; ils s'avisent d'&ecirc;tre heureux sans
+la peine de mort.</p>
+
+
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Imb&eacute;ciles cuistres, ou plut&ocirc;t esp&egrave;ce de d&eacute;moniaques qui ont pass&eacute;
+leur triste et malheureuse vie &agrave; prouver &agrave; d'autres p&eacute;dans en combien de
+mani&egrave;res diff&eacute;rentes on pouvait se permettre de se d&eacute;faire de ses
+semblables, et qui ont tranquillis&eacute; la conscience de ces p&eacute;dans, sur la
+foule d'atrocit&eacute;s juridiques qu'ils commettent, par un million de
+sophismes, plus diffus, plus absurdes les uns que les autres. Le
+d&eacute;moniaque Jousse, par exemple, l'un des plus fameux de la bande, a
+prouv&eacute; invinciblement, que moins il y avait de preuves pour condamner un
+homme &agrave; mort, plus il &eacute;tait certain que cet homme la m&eacute;ritait.&mdash;Je le
+demande, quel est le plus coupable envers l'humanit&eacute;, ou de Cartouche,
+ou d'un insigne coquin, capable d'&eacute;crire des horreurs aussi dangereuses,
+et qui viennent d'&ecirc;tre depuis quelque tems si criminellement ex&eacute;cut&eacute;es.
+<i>Note de l'&Eacute;diteur</i>.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXVII.</h3>
+
+<h5><i>Madame de Blamont &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuil, ce 28 septembre.</p>
+
+<p>Que de variations! que de choses! il semble que le ciel ne m'ait donn&eacute;
+un coeur sensible que pour l'&eacute;prouver par les plus rudes combats.... Je
+serais bien plus heureuse si je ne sentais rien. Que je suis loin de
+croire &agrave; pr&eacute;sent qu'une &acirc;me tendre soit un des plus beaux dons de la
+nature; elle ne nous l'a donn&eacute;e que pour notre tourment.... Que dis-je?
+et quel blasph&egrave;me osais-je prof&eacute;rer! N'est-ce pas une injustice &agrave; moi,
+que de pr&eacute;tendre &agrave; un bonheur sans m&eacute;lange? En existe-t-il sous le
+ciel?... La chose du monde la plus simple, est d'&ecirc;tre n&eacute;e pour les
+revers. Ne sommes-nous pas ici-bas, comme des joueurs autour d'une
+table?... La fortune favorise-t-elle tous ceux qui s'y trouvent? et de
+quel droit osent l'accuser ceux qui s&egrave;ment leur or, au-lieu d'en
+recueillir? Il y a une somme &agrave;-peu-pr&egrave;s &eacute;gale de biens ou de maux,
+suspendue sur nos t&ecirc;tes, par la main m&ecirc;me de l'Eternel; mais il est
+indiff&eacute;rent sur qui elle tombe; je pouvais &ecirc;tre heureuse, comme je suis
+infortun&eacute;e; c'est l'affaire du hasard, et le plus grand de tous les
+torts est de se plaindre.... Eh! s'imagine-t-on d'ailleurs qu'il n'y ait
+pas quelque jouissance ... m&ecirc;me dans l'exc&egrave;s du malheur; &agrave; force
+d'aiguiser notre &acirc;me, il en augmente la sensibilit&eacute;; ses impressions sur
+elle, en d&eacute;veloppant d'une mani&egrave;re plus &eacute;nergique toutes les mani&egrave;res de
+sentir, lui font &eacute;prouver des plaisirs inconnus &agrave; ces &ecirc;tres froids,
+assez malheureux pour n'avoir jamais v&eacute;cu que dans le calme et dans la
+prosp&eacute;rit&eacute;; il y a des larmes si douces dans nos situations, ces momens,
+mon ami, ces instans d&eacute;licieux, o&ugrave; l'on fuit l'univers, o&ugrave; l'on
+s'enfonce dans un autre obscur, ou dans le plus &eacute;pais d'un bois pour y
+pleurer tout &agrave; son aise ... ou l'on se replie sous tous les sens de son
+malheur, ou l'on se rappelle tout ce qui l'agrave, ou l'on pr&eacute;voit tout
+ce qui va l'accro&icirc;tre, ou l'on s'en abreuve, ou l'on s'en repa&icirc;t.... Ces
+tendres souvenirs des jours de notre enfance, o&ugrave; l'on ne les connaissait
+point encore, ces longues et p&eacute;nibles r&eacute;miniscences sur les divers
+&eacute;v&eacute;nemens qui nous y ont plong&eacute;, ces sombres craintes de le sentir nous
+accompagner jusqu'&agrave; la mort ... de voir ouvrir notre cercueil par les
+mains livides de l'infortune ... et pr&egrave;s de tout cela, cet espoir si
+doux d'un Dieu consolateur, aux pieds duquel vont se s&eacute;cher nos larmes,
+et commencer toutes nos joies ... quoi, mon ami, tout cela ne sont pas
+des volupt&eacute;s? Ah! ce sont celles d'une &acirc;me douce; ce sont celles d'un
+coeur d&eacute;licat; laissez-moi-les go&ucirc;ter un instant avec vous.</p>
+
+<p>Sacrifi&eacute;e bien jeune<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> &agrave; un &eacute;poux qui n'avait rien pour me plaire, et
+que je connaissais &agrave; peine<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, je n'en formai pas moins, dans le fond
+de mon &acirc;me, le plan des plus rigoureux devoirs.... Dieu sait si je les
+enfreignis jamais ... Je vis mes &eacute;gards pay&eacute;s par des duret&eacute;s, mes
+attentions par des brusqueries, ma fid&eacute;lit&eacute; par des crimes, ma
+soumission par des horreurs.</p>
+
+<p>H&eacute;las! je me crus seule coupable; je ne m'en pris qu'&agrave; moi de n'&ecirc;tre pas
+aim&eacute;e, malgr&eacute; les louanges dont j'&eacute;tais enivr&eacute;es chaque jour; j'aimais
+mieux me croire des d&eacute;fauts ou des torts, que de supposer mon &eacute;poux
+injuste: et contente d'avoir obtenu dans mon sein des preuves de son
+estime, si ce n'en &eacute;tait pas de son amour, tous mes sentimens se
+port&egrave;rent d&egrave;s-lors sur ces gages sacr&eacute;s.... Eh bien! me disais-je, je
+serai l'amie de mes enfans, puisque je n'ai pas &eacute;t&eacute; assez heureuse pour
+&ecirc;tre celle de mon &eacute;poux; ils me consoleront de ses duret&eacute;s, et je
+trouverai dans leurs bras la f&eacute;licit&eacute; qu'on m'enl&egrave;ve. Que de projets ne
+form&eacute;-je pas d&egrave;s-lors pour la leur! je n'apaisais mes maux que par ces
+id&eacute;es; elles seules parvenaient &agrave; fermer mes paupi&egrave;res, je ne
+m'endormais paisiblement qu'avec elles.... Je ne voyais plus de revers
+d&egrave;s que je croyais avoir trouv&eacute; ce qui devait rendre heureux mes enfans.
+Le ciel ne voulait pas, mon ami, que ce f&ucirc;t encore l&agrave; pour moi la source
+du bonheur; j'eus deux filles, l'une m'est ravie au berceau; je la
+retrouve quand je ne peux jamais la revoir.... On veut que l'autre soit
+aussi malheureuse que moi; et qui ... qui m'assaillit de tous ces maux?
+qui me fait avaler, jusqu'&agrave; la lie, la coupe am&egrave;re de l'infortune? celui
+que j'ai toujours respect&eacute; ... ch&eacute;ri; celui que l'on m'avait donn&eacute; pour
+&ecirc;tre le soutien de mes jours, et qui n'en a jamais &eacute;t&eacute; que le
+destructeur ... celui qui s'est tout permis envers moi ... envers moi
+qui aurais mieux aim&eacute; perdre la vie que de lui manquer en quoi que ce
+f&ucirc;t.... Celui que je regardais comme mon p&egrave;re apr&egrave;s la perte du mien....
+Comme mon ami ... comme mon &eacute;poux, et qui n'&eacute;tait que mon tyran et mon
+pers&eacute;cuteur.</p>
+
+<p>Allons, je me tais, Valcour.... Je me tais, vous pleurez en me lisant,
+je le vois, je veux bien m&ecirc;ler mes larmes aux v&ocirc;tres, mon ami, mais je
+ne veux pas vous en faire r&eacute;pandre que ma main ne puisse essuyer.... Oh!
+comme nous eussions &eacute;t&eacute; heureux cependant .... Vous ... Mon Aline.... Et
+moi, quels jours sereins et purs eussent &eacute;t&eacute; fil&eacute;s pour tous trois....
+Avec quel calme je serai arriv&eacute;e pr&egrave;s de vous, aux bornes de ma vie! ma
+vieillesse n'eut &eacute;t&eacute; qu'un printemps, les yeux ferm&eacute;s par la tendre main
+de l'amiti&eacute;, je me serais plong&eacute;e dans le cercueil avec la tranquillit&eacute;
+du bonheur, au lieu de cela j'y descendrai seule, nul ami ne daignera
+m'y soutenir, je n'en aurai plus au bord de mon tombeau.... Eh bien!
+voyez comme je retombe malgr&eacute; tout dans le sombre que je veux &eacute;viter....
+Non ... j'arr&ecirc;terais en vain la source de mes pleurs, elles coulent
+malgr&eacute; moi.... Mille nouvelles id&eacute;es me tourmentent.... Si vous &ecirc;tes
+malheureux, c'est ma faute, je ne devais pas laisser na&icirc;tre en vous une
+passion que je ne pouvais couronner; je ne devais vous laisser conna&icirc;tre
+ni Aline, ni sa triste m&egrave;re; aujourd'hui nous aurions tous bien des
+chagrins de moins, et l'on ne se console jamais de ceux qu'on donne aux
+autres.... Mais tout n'est pas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;; non Valcour, tout ne l'est
+pas, recevez encore un peu d'espoir de votre bonne et sinc&egrave;re amie, de
+celle qui d&eacute;sirerait avec tant d'ardeur, m&eacute;riter ce titre avec vous....
+Non Valcour, tout n'est pas perdu.... Ce barbare &eacute;poux peut r&eacute;fl&eacute;chir,
+ce monstre qui le suit partout, et qui vous pers&eacute;cute avec tant de
+furie, sentira peut-&ecirc;tre qu'aucuns des plaisirs qu'il esp&egrave;re ne peuvent
+se rencontrer avec celle qui n'a pour lui que de la haine; j'ai besoin
+de le penser et de le croire; l'illusion est &agrave; l'infortune, comme le
+miel dont en frotte les bords du vase rempli de l'absinthe salutaire
+pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; l'enfant, on le trompe, mais l'erreur est douce.</p>
+
+<p>Comme il m'a abus&eacute; cet homme.... Je le croyais, on se livre si vite &agrave; ce
+qu'on d&eacute;sire! le malheureux qui fait naufrage saisit avec tant
+d'empressement le bras qu'on lui tend pour le sauver.... Peut-il
+imaginer que c'est pour le repousser dans l'abyme!... H&eacute;las! vous avez
+bien raison, il me trompait autant qu'il &eacute;tait en lui, il devait croire
+Sophie, sa fille, rien ne pouvait l'en dissuader, et ce n'est pas dans
+de tels coeurs que la nature fait des miracles.... Il la croyait telle,
+et il jurait qu'elle ne l'&eacute;tait pas, le crime est donc dans son entier,
+et ce que j'ai obtenu de sa fausset&eacute;, n'est donc plus que le fruit de sa
+honte.... Ce sentiment m&egrave;ne au d&eacute;pit, et le d&eacute;pit a tout dans de telles
+&acirc;mes.... Quoiqu'il en soit j'ai des parens, je n'en suis point
+abandonn&eacute;e.... Je me jetterai dans leurs bras, ils me sauveront, je les
+implorerai pour mon Aline et pour moi, ils ne voudront pas nous perdre
+toutes deux.... Mais changeons de propos. Valcour, laissez-moi vous
+rendre compte des projets et de mes d&eacute;marches, car avec ce langage de la
+plainte mon coeur s'alt&egrave;re &agrave; tout instant.</p>
+
+<p>Vous imaginez bien que je n'ai pu tenir &agrave; l'envie de savoir au plut&ocirc;t
+des nouvelles d'<i>Elisabeth de Kerneuil</i>. Quelque soit le sort qu'elle
+&eacute;prouve, il m'int&eacute;resse trop r&eacute;ellement pour que je n'aye pas d&eacute;sir&eacute; de
+l'&eacute;claircir. D&eacute;terville a &eacute;crit sur-le-champ &agrave; un de ses parens &agrave;
+Rennes, il le supplie de nous donner sur cette jeune personne le plus de
+lumi&egrave;res qu'il lui sera possible.... Nous attendons; ma situation dans
+ce cas-ci, est tr&egrave;s-embarrassante ... vous l'avez senti; j'ai, sans
+doute, le plus grand d&eacute;sir de poss&eacute;der cet enfant, mais quel droit
+aurais-je &agrave; son coeur?</p>
+
+<p>Le seul titre de m&egrave;re que je pourrais lui all&eacute;guer, me m&eacute;ritera-t-il sa
+tendresse? n'est elle pas due, toute enti&egrave;re aux parens qui l'ont
+&eacute;lev&eacute;e?... Et puis, travaillerai-je pour le bonheur d'Elisabeth en
+r&eacute;unissant &agrave; la ravoir? Le sort, ou qu'elle a d&eacute;j&agrave;, on qui lui est
+r&eacute;serv&eacute;, ne sera-t-il pas toujours pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; celui que je pourrais
+lui faire, comme cadette?... Et les inconv&eacute;niens de la rendre &agrave; un p&egrave;re
+qui peut-&ecirc;tre, ou ne voudra pas la reconna&icirc;tre, ou ne verra dans elle
+qu'une victime de plus &agrave; son insigne libertinage; ces dangers effrayans
+les comptez-vous pour rien Valcour?... Non, j'aime mieux la laisser o&ugrave;
+elle est; que je sache seulement qu'elle est heureuse; que je puisse
+faire connaissance avec elle, la voir une fois, l'aimer toujours, et je
+me croirai trop contente; mais si cette faible jouissance est refus&eacute;e &agrave;
+mon &acirc;me tendre ... oh, Valcour! je serai encore bien infortun&eacute;e;
+heureusement je sais l'&ecirc;tre, et mon coeur est dans un tel &eacute;tat
+d'abattement qu'une secousse de plus ou de moins n'est absolument rien
+pour lui. Il y a l'histoire des biens qui chagrine un peu ma conscience;
+puis-je laisser ma fille jouir d'une fortune qui ne lui appartient pas?
+dois-je en priver les h&eacute;ritiers l&eacute;gitimes? Non, sans doute; cette
+circonstance vous a frapp&eacute; comme moi; mais mon ami, je dirai aussi comme
+vous, entre deux maux terribles, choisissons le moindre. A l'&eacute;gard de
+Sophie, voici ce que nous avons fait, je ne sais si vous nous
+approuverez.</p>
+
+<p>Qu'elle appartint ou non au pr&eacute;sident; D&eacute;terville nous opposait toujours
+le danger certain de la replacer &agrave; Berceuil; et l'impossibilit&eacute; de l'y
+remettre devenait d'autant plus f&acirc;cheuse, que la variation de son sort
+lui rendait fort doux celui que nous avions arrang&eacute; pour elle dans ce
+village; j'objectais &agrave; D&eacute;terville qu'il n'avait pas trouv&eacute; d'obstacles &agrave;
+l'&eacute;tablissement de cette fille &agrave; Berceuil, dans les premiers momens o&ugrave;
+nous l'avions con&ccedil;u, ne la croyant pas fille l&eacute;gitime, et que je
+n'entendais pas pourquoi il en trouvait maintenant qu'elle n'appartenait
+ni au mari ni &agrave; la femme; il me r&eacute;pondit qu'il avait fonci&egrave;rement
+d&eacute;sapprouv&eacute; ce parti dans toutes les circonstances, mais que plus les
+recherches du pr&eacute;sident paraissaient &eacute;videntes, plus il croyait Berceuil
+dangereux. Qu'elle f&ucirc;t sa fille ou non, nous ne devions pas douter
+&agrave;-pr&eacute;sent du d&eacute;sir qu'il avait de la ravoir, que d&egrave;s qu'il la saurait
+hors de Vertfeuille, il ne manquerait pas d'envoyer chez <i>Isabeau</i>, et
+qu'alors au lieu de sauver <i>Sophie</i>, il est clair que je la
+sacrifiais;... je me suis rendue; nous avons donc d&eacute;cid&eacute;, un clo&icirc;tre &agrave;
+Orl&eacute;ans, o&ugrave; nous travaillerions &agrave; lui faire prendre le go&ucirc;t de la
+retraite, et &agrave; l'encha&icirc;ner au bout de quelques ann&eacute;es par des voeux, si
+elle n'y sent aucune r&eacute;pugnance; et ce sort quelque dur qu'il' puisse
+&ecirc;tre, la d&eacute;robant &agrave; celui bien plus f&acirc;cheux sans doute, que lui aurait
+r&eacute;serv&eacute; la vengeance de ses deux pers&eacute;cuteurs, nous parut d&eacute;cid&eacute;ment le
+plus sage de tous.</p>
+
+<p>Il s'agissait de pr&eacute;venir cette infortun&eacute;e des changemens de son sort et
+de sa naissance, j'y pr&eacute;voyais trop de chagrin pour vouloir m'en charger
+moi-m&ecirc;me; notre ami a rempli ce soin, apr&egrave;s beaucoup de larmes, comme
+vous l'imaginez ais&eacute;ment, elle a d'abord t&eacute;moign&eacute; quelque d&eacute;sir d'&ecirc;tre
+rendue &agrave; sa m&egrave;re; convaincue enfin du danger qu'il y avait &agrave; ce parti,
+elle a r&eacute;clam&eacute;e a ch&egrave;re Isabeau; elle renon&ccedil;ait volontiers &agrave; la dot, au
+mariage, mais elle voulait demeurer avec Isabeau.... Autres dangers, et
+elle a enfin con&ccedil;ue ceux-l&agrave; comme les premiers: &laquo;Il faut vous d&eacute;rober au
+pr&eacute;sident, lui a dit D&eacute;terville, il est certain qu'il vous cherche, nous
+ne pouvons en douter, il est &eacute;vident qu'il vous traitera mal s'il vous
+d&eacute;couvre, une &eacute;ternelle retraite devient le seul parti qui puisse vous
+garantir et de ses pi&eacute;ges et de ses fureurs, vous y serez moins comme
+prot&eacute;g&eacute;, que comme parente de madame de Blamont, et vous y jouirez de
+cent pistoles de pension; ce sort la ne vaut pas celui d'&ecirc;tre sa fille,
+mais d&egrave;s que de malheureuses circonstances vous enl&egrave;vent cette douce
+satisfaction, vous serez mieux l&agrave; qu'en nul autre endroit&raquo;. Eh bien!
+j'irai! s'est-elle &eacute;cri&eacute;e, en larmes; je suis &agrave; charge &agrave; tout le monde;
+je ne puis trouver d'abri sur la terre, que l'on me mette o&ugrave; l'on
+voudra, je serai par-tout p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de reconnaissance des bont&eacute;s de la
+dame qui veut bien ne pas m'abandonner;... d&egrave;s que je l'ai su dans cet
+&eacute;tat, j'ai couru l'embrasser, elle s'est pr&eacute;cipit&eacute;e dans mes bras, toute
+en pleurs, et m'a prodigu&eacute;e les choses les plus tendres et les plus
+flatteuses; en v&eacute;rit&eacute;, mon amie, il y a des instans o&ugrave; mon coeur
+l'emporte sur les r&eacute;alit&eacute;s que vous nous avez apprises.... Il est
+impossible que les vertus de cette &acirc;me charmante se trouvent dans la
+fille d'une paysanne d&eacute;prav&eacute;e, telle que vous nous avez peint cette
+Claudine. Mais il fallait s'en tenir aux preuves et l'arracher; nous
+l'avons donc, Aline et moi, avant-hier conduite aux Ursulines d'Orl&eacute;ans
+dont je connais la sup&eacute;rieure, je l'ai recommand&eacute;e comme une parente, et
+plac&eacute;e sous le nom d'<i>Isabelle-des-Ganges</i>, avec mille livres de rentes,
+dont l'acte lui a &eacute;t&eacute; pass&eacute; sur-le-champ, je n'ai point cach&eacute; mes motifs
+de myst&egrave;re &agrave; la sup&eacute;rieure, j'y ai int&eacute;ress&eacute; sa religion et sa piti&eacute;,
+elle ne communiquera qu'avec moi pour tout ce qui concerne cette jeune
+personne, et cachera absolument son existence au reste entier de la
+terre. Mais je la verrai ... cette ch&egrave;re enfant ... je le lui ai promis,
+elle me l'a demand&eacute;e avec instance, elle m'a dit qu'elle renoncerait
+plut&ocirc;t &agrave; tout le bien que je lui faisais qu'&agrave; cet engagement, elle m'a
+demand&eacute; la permission de m'&eacute;crire, et sur-tout de pouvoir faire passer
+quelque chose tous les ans sur sa pension &agrave; Isabeau. Ces deux demandes
+faisaient trop d'honneur &agrave; son &acirc;me tendre pour &ecirc;tre refus&eacute;es; je les lui
+ai accord&eacute;es de tout mon coeur, et nous nous sommes quitt&eacute;es.... Quand
+elle m'a vue pr&ecirc;te &agrave; ouvrir la porte du parloir ... son &acirc;me a &eacute;clat&eacute;e,
+elle a jet&eacute;e ses jolis bras au travers des grilles, elle a demand&eacute;e avec
+instance la faveur de baiser encore une fois les mains de ses
+bienfaitrices: nous sommes revenues sur nos pas, et la douleur l'a
+suffoqu&eacute;e en nous embrassant encore toutes deux.... Voil&agrave; donc l'&ecirc;tre
+que le pr&eacute;sident accuse de fausset&eacute;, d'imposture et de crimes, ah!
+puisse-t-il pour le bonheur de ce qui lui appartient &ecirc;tre aussi pur que
+celle qu'il ose calomnier ainsi.</p>
+
+<p>Nous nous sommes retir&eacute;es, et je vous r&eacute;ponds qu'Aline n'&eacute;tait pas en
+meilleur &eacute;tat que moi. Nous ne sommes pourtant parties de la ville que
+le lendemain apr&egrave;s avoir appris que cette pauvre fille &eacute;tait aussi bien
+qu'elle pouvait &ecirc;tre pour sa situation, elle avait devin&eacute;e elle-m&ecirc;me la
+mort de son enfant, quand elle avait vue qu'on ne lui en parlait pas.
+Mais D&eacute;terville l'avait si bien ramen&eacute;e &agrave; la raison sur cet objet, que
+sa douleur a &eacute;t&eacute; beaucoup moins vive que nous ne l'aurions cru.</p>
+
+<p>Pendant que j'agissais de ce c&ocirc;t&eacute;, D&eacute;terville allait de l'autre rompre
+nos engagemens de Berceuil; la bonne Isabeau a &eacute;t&eacute; d&eacute;sol&eacute;e, je n'ai pu
+r&eacute;sister au charme de lui laisser une petite somme sur l'argent que je
+retirais du cur&eacute;, ainsi qu'une autre &agrave; ce bon pasteur pour les
+malheureux de sa paroisse. Il est si doux mon ami de faire un peu de
+bien, et &agrave; quoi servirait-il que le sort nous e&ucirc;t favorablement trait&eacute;,
+si ce n'&eacute;tait pour satisfaire tous les besoins de l'infortun&eacute;? nos
+richesses sont le patrimoine du pauvre, et celui qui ne sent pas le
+plaisir de les soulager, a v&eacute;cu sans conna&icirc;tre et la v&eacute;ritable raison
+pour laquelle il &eacute;tait n&eacute; plus &agrave; son aise qu'un autre, et les plus doux
+charmes de la vie.</p>
+
+<p>Toutes nos op&eacute;rations termin&eacute;es, nous nous sommes r&eacute;unis, nous nous
+sommes regard&eacute;s, comme le feraient des gens, qui du sein de la
+tranquillit&eacute; auraient subitement pass&eacute;s dans celui des angoisses et des
+tribulations; et, qui voyant enfin le calme rena&icirc;tre.... Je dis le
+calme,.car j'y crois, et ne vois absolument rien qui puisse le troubler
+jusqu'&agrave; notre retour &agrave; Paris. Alors, mon intention est de demander de
+seconds d&eacute;lais, de contenir du mieux que je pourrai le pr&eacute;sident, avec
+le peu de moyens que je retire de tout ceci, et d'armer enfin mes parens
+s'il le faut; car soyez-en bien s&ucirc;r, il n'y aura que la force qui pourra
+me d&eacute;cider &agrave; sacrifier ma fille au sc&eacute;l&eacute;rat qui la d&eacute;sire ... et si je
+gagne ma cause, en faveur de qui sera-ce?... Connaissez-vous l'homme &agrave;
+qui je la destine?... C'est au plus digne de la poss&eacute;der.... C'est au
+meilleur ami de mon coeur.</p>
+
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Elle fut mari&eacute;e &agrave; quinze ans; elle va de trente-cinq &agrave; trente-six,
+lors du moment d'action de ces lettres; elle accoucha d'Aline &agrave; seize
+ans: elle est grande, faite &agrave; peindre. Les traits les plus doux, les
+plus agr&eacute;ables, p&eacute;trie de gr&acirc;ces et de talens.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> M. de Blamont avait quinze ans plus que sa femme, ind&eacute;pendamment des
+d&eacute;fauts de caract&egrave;re assez prononc&eacute;s dans ses lettres, pour donner une
+juste horreur de lui, il y a peu de figures plus repoussantes; il a le
+regard effrayant, la bouche affreuse, le nez tr&egrave;s-long, le front chauve
+et bas, le menton relev&eacute;, en perruque depuis son enfance; une taille
+longue, fr&ecirc;le, vo&ucirc;t&eacute;e, la poitrine plate, un son de voix rauque et
+cass&eacute;, et malgr&eacute; tout cela, beaucoup d'esprit et quelques connaissances.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXVIII.</h3>
+
+<h5><i>Aline &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuil, ce 8 octobre.</p>
+
+<p>Oh Valcour! vous avez partag&eacute; mes peines ... elles ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute;es votre
+coeur! Combien me sont pr&eacute;cieux les t&eacute;moignages que vous m'en donnez! Je
+pardonne moins &agrave; mon p&egrave;re tout ce qui s'est pass&eacute; que sa funeste liaison
+avec ce vilain homme. S'il pouvait perdre ce malheureux ami, je suis
+s&ucirc;re qu'il redeviendrait plus honn&ecirc;te, il a plus d'esprit que ce
+monstre, et pourtant il est entra&icirc;n&eacute; par lui. Perfide effet du vice!...
+Je le ha&iuml;ssais tant, que je croyais que pour s&eacute;duire, il lui fallait au
+moins des charmes, je me trompais, grand Dieu! vous le voyez, il y
+r&eacute;ussit en n'offrant &agrave; nud que sa laideur.</p>
+
+<p>Vous me demandez, mon ami, si l'amour avait autant de part que la
+d&eacute;cence au mouvement qui m'a fait fuir? ah! comment voulez-vous que je
+puisse distinguer entre ces deux effets.... Ce que je crois ... ce que
+je sens, c'est que l'amour les r&eacute;unit, les confond tous si bien en moi,
+qu'il n'est pas une seule pens&eacute;e de mon esprit, pas un seul mouvement de
+mon coeur qui ne soit d&ucirc; &agrave; ce premier sentiment; il dirigera toujours
+tous les pas que vous me verrez faire, et quand vous exigerez de moi de
+vous d&eacute;voiler des motifs; je ne vous offrirai jamais que mon amour.</p>
+
+<p>J'ai bien pleur&eacute; cette pauvre Sophie, quels revers!... H&eacute;las! elle se
+croyait ma soeur, aujourd'hui la voil&agrave; fille d'une paysanne trop indigne
+d' elle pour qu'on ose m&ecirc;me la lui rendre; elle n'y perdra rien, ma m&egrave;re
+m'a promis de la regarder toujours comme sa fille, je lui ai jur&eacute; de
+l'appeler toujours ma m&egrave;re, et de lui conserver &agrave; jamais tous le
+sentimens de ce titre ... et celle &agrave; qui je les dois r&eacute;ellement.... Je
+ne la verrai donc jamais?... Qui sait?... D&eacute;terville a &eacute;crit; nous
+attendons. Ah! comme je ferais de bon coeur le voyage de Bretagne pour
+aller l'embrasser!... Mais je ne voudrais pas qu'elle sut que je lui
+appartins. Je voudrais faire accidentellement connaissance avec elle,
+pour voir si nos caract&egrave;res se conviendraient.... Si elle finirait par
+m'aimer.... Pour moi, je sens que je l'aime d&eacute;j&agrave; ... ah! chim&egrave;res que
+tout ceci! Je parierais bien que je ne la verrai de ma vie.... Quelle
+fatalit&eacute;! que de d&eacute;rangement!... que de d&eacute;sordre dans une famille cause
+la cupidit&eacute; d'une malheureuse nourrice; je ne suis pas s&eacute;v&egrave;re; mais
+convenez, mon ami, que de telles fautes ne devraient pas rester sans
+punition?</p>
+
+<p>Le comte de Beaul&eacute; est revenu nous voir, je l'aime, il vous estime, oh,
+mon ami! quel titre pour &ecirc;tre ch&eacute;ri de moi! J'&eacute;tais d'avis que ma m&egrave;re
+lui confia nos peines.... Peut-&ecirc;tre le fera-t-elle, assur&eacute;ment il nous
+servirait de tout son pouvoir. Julie me disait hier que c'&eacute;tait un
+ancien amant de ma m&egrave;re.... Quelle histoire! j'en ai ri, le comte est
+bien plus vieux; mais il &eacute;tait jeune encore, quand ma m&egrave;re entrait dans
+le monde, et ils se connaissent depuis cette &eacute;poque.... Ah! si jamais
+cette femme respectable avait due s'&eacute;carter des devoirs p&eacute;nibles et
+rigoureux que lui imposoit le ciel, assur&eacute;ment le choix qu'elle aurait
+fait du comte aurait bien excus&eacute; ses erreurs. Oh, mon ami! laissez-moi
+rire une minute avec vous, la joie est si peu souvent dans mon coeur,
+que vous devez bien un peu d'indulgence aux courts momens o&ugrave; je m'y
+livre; mais si elle &eacute;tait vraie cette folie que je viens de dire, si
+j'&eacute;tais la fille du comte de Beaul&eacute; ... je gage que vous l'aimeriez
+mieux.... Allons.... Je ne veux plus dire d'extravagances, ma gaiet&eacute;
+n'est pas assez bien revenue pour cela ... celles-ci sont tellement
+chim&eacute;riques, que j'ai cru pouvoir me les permettre pour vous amuser un
+instant. S'il est une femme au monde &agrave; qui soit d&ucirc; l&eacute;gitimement les
+titres de chaste et de vertueuse, on peut bien dire que c'est &agrave;
+celle-l&agrave;! et quel m&eacute;rite elle avait &agrave; s'en rendre digne.... Vous le
+savez, mon ami.... Combien de fois lui ai-je vu d&eacute;plorer dans mes bras
+le poids du fardeau dont elle &eacute;tait accabl&eacute;e.... Si cet homme cruel se
+fut content&eacute; de la n&eacute;gliger, elle e&ucirc;t trouv&eacute;e dans son indiff&eacute;rence pour
+lui, des raisons de pardonner ces torts-l&agrave;; mais le pervers....
+Changeons de propos, c'est mon p&egrave;re, et je dois respecter dans lui
+jusqu'&agrave; ses &eacute;carts.... H&eacute;las! je le ferais sans peine, si ces torts
+n'outrageaient pas la meilleure des m&egrave;res: mais ce que je dois &agrave;
+celle-ci, me fait quelquefois oublier ce qu'exige l'autre, et
+l'obligation de ha&iuml;r le pers&eacute;cuteur de celle qui m'a port&eacute; dans son
+sein, vient souvent m'affranchir des sentimens dus &agrave; celui qui m'y
+pla&ccedil;a. Adieu, mon ami, ma t&ecirc;te s'attriste; je ne veux pas vous ennuyer.
+Nos aventures.... La saison qui s'avance, tout cela d&eacute;range un peu et
+notre plan de vie et nos promenades ... oh! combien voil&agrave; de tems que je
+ne vous ai vu!... Pr&egrave;s de sept mois, si vous voulez je vous dirais de
+m&ecirc;me en jours, en heures et en minutes; ces affreux intervalles sont mis
+par moi au rang des instans o&ugrave; je ne vis pas.... Ah! si l'on retranchait
+ainsi de sa vie tous ceux o&ugrave; nul plaisir ne doit na&icirc;tre pour nous;
+vivrait-on en tout plus de quatre ans?</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXIX.</h3>
+
+<h5><i>Le chevalier de Meilcourt &agrave; D&eacute;terville</i>.<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></h5>
+
+
+<p class="date">Rennes, ce 12 octobre.</p>
+
+<p>Je d&eacute;sirerai, mon cher D&eacute;terville, pouvoir r&eacute;pondre, et plus au long, et
+d'une mani&egrave;re plus satisfaisante, &agrave; la lettre que vous m'avez fait
+l'amiti&eacute; de m'&eacute;crire, mais encha&icirc;n&eacute; par des consid&eacute;rations dont je
+d&eacute;pends essentiellement, je ne puis vous donner sur l'objet de vos
+demandes d'autres lumi&egrave;res que celles qui sont contenues dans le peu de
+lignes que vous allez lire.</p>
+
+<p>Elisabeth de Kerneuil, dou&eacute;e de tous les agr&eacute;mens de la figure et de
+l'esprit, mais fille d'une m&egrave;re qui ne pouvait la souffrir, r&eacute;pondit
+fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l'un des premiers
+gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu'ils &eacute;prouv&egrave;rent
+l'un et l'autre &agrave; l'union qu'ils d&eacute;siraient, furent causes de deux
+malheurs qui out &agrave; jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s'est
+expatri&eacute;, il a servi quelque tems en Russie.... On l'y croit mort; avant
+que la nouvelle ne s'en r&eacute;pandit, mademoiselle de Kerneuil avait d&eacute;j&agrave;
+fini sa vie d'une mani&egrave;re plus affreuse, elle se tua d&egrave;s qu'elle vit
+l'impossibilit&eacute; d'appartenir jamais &agrave; l'objet de ses feux.... Son p&egrave;re
+&eacute;tait mort depuis long-tems, sa m&egrave;re a termin&eacute;e ses jours deux ans apr&egrave;s
+l'&eacute;v&eacute;nement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de
+Kerneuil &eacute;tait fille unique, les biens ont pass&eacute;s &agrave; des collat&eacute;raux ...
+c'est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous
+interrogeassiez dans notre province, ne vous r&eacute;pondrai pas avec tant de
+franchise; il alt&eacute;rerait les faits, avec d'autant plus de vraisemblance
+qu'on avait fait courir des bruits tr&egrave;s-divers sur cette malheureuse
+aventure ... vous eussiez sans doute d&eacute;sir&eacute; plus de d&eacute;tails, mais les
+liens que j'ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon
+cher cousin, j'exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais
+r&eacute;vel&eacute; qu'aux personnes qui vous chargent de m'&eacute;crire, et que vous
+voudrez bien engager au secret.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Cette lettre-ci &eacute;tait incluse dans la suivante.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXX.</h3>
+
+<h5><i>Madame de Blamont &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuille, ce 16 octobre.</p>
+
+<p>Lisez et pleurez avec moi ..., ne le savais-je pas, que je ne
+retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter
+&eacute;ternellement.... Elle &eacute;tait malheureuse.... Ah comme je l'aurais
+aim&eacute;!... elle s'est tu&eacute;e de d&eacute;sespoir.... Elle &eacute;tait ha&iuml;e.... Funeste
+erreur!... Tout cela fut-il arriv&eacute; sans l'infamie de cette nourrice?
+sans l'affreux projet de mon &eacute;poux? J'aurais voulu de plus grands
+d&eacute;tails, mais &agrave; quoi m'eussent-ils servis?... je l'ai perdu!... je ne la
+verrai jamais!... Il faut &eacute;touffer tous les mouvemens de mon coeur, ah!
+j'apprends depuis tant d'ann&eacute;es &agrave; leur faire violence, qu'un sacrifice
+de plus ne devrait pas me co&ucirc;ter.... Valcour, &eacute;crivez-moi ...;
+calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'&ecirc;tre, mon coeur
+toujours d&eacute;&ccedil;u, veut les secours de l'amiti&eacute;, il lui faut un sentiment
+r&eacute;el pour le consoler de toutes illusions qui l'&eacute;garent. En v&eacute;rit&eacute;,
+c'est un grand malheur d'&ecirc;tre organis&eacute; moins grossi&egrave;rement qu'un autre,
+pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de
+plus.</p>
+
+<p>L'exc&egrave;s des pr&eacute;cautions que nous sommes oblig&eacute;e de prendre, nous privera
+peut-&ecirc;tre de vous &eacute;crire aussi souvent que nous le faisions; cet homme
+cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ces manoeuvres
+qui ne me fasse fr&eacute;mir. Cependant, ne vous inqui&eacute;tez nullement, il ne se
+passera rien de s&eacute;rieux que vous n'en soyez instruit aussit&ocirc;t. Adieu,
+plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXXI.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; Madame de Blamont</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, ce 22 octobre.</p>
+
+<p>Oui, madame; je l'avoue, trop de sensibilit&eacute; est un des plus cruels
+pr&eacute;sens que nous ait fait la nature; en ce moment, cet ex&egrave;s fait votre
+malheur. Votre &acirc;me est d'une d&eacute;licatesse qu'elle semble toujours voler
+au-devant de toutes les infortunes pour s'en composer des supplices. On
+dirait qu'elle aime &agrave; s'en nourrir, et que cette mani&egrave;re d'exister comme
+plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette
+fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des
+maux r&eacute;els, sans regretter les plaisirs qu'on n'a pu prendre. Avec cette
+fa&ccedil;on de penser, on se ferait des peines de tout, et l'on s'y rendrait
+fort malheureux. Sans doute, notre amour pour nos enfans doit &ecirc;tre en
+raison du leur pour nous; il me para&icirc;trait tout aussi d&eacute;plac&eacute; d'aimer un
+enfant qui nous ha&iuml;rait, qu'il est fou, (pardonnez-moi l'expression,)
+d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des
+rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un &ecirc;tre
+inconnu? Peut-&ecirc;tre trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs;
+mais il faut impitoyablement enlever &agrave; un coeur aussi sensible que le
+v&ocirc;tre, la facilit&eacute; perp&eacute;tuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le
+sein de votre Aline;... de cette Aline qui vous adore, les jouissances
+que la mort de Claire vous d&eacute;robe; ah! votre sant&eacute; m'inqui&egrave;te bien plus
+que cette perte qui ne doit en v&eacute;rit&eacute; vous faire aucune impression!
+voil&agrave; une chose r&eacute;elle &agrave; m&eacute;nager et qu'il ne faut pas sacrifier &agrave; des
+chim&egrave;res; songez que vous vous devez &agrave; m&eacute;nager et qu'il ne faut pas
+sacrifier &agrave; des vous-m&ecirc;me, &agrave; une fille qui ne respire que pour vous, &agrave;
+des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que d&eacute;solerait la plus
+petite alt&eacute;ration d'une sant&eacute; qui leur est si ch&egrave;re; j'apprends avec
+douleur que vous voulez &ecirc;tre quelque tems sans me donner de vos
+nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le
+dire; mon coeur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux
+dont cette menace l'accable.... Ne vous occupez que de vous, madame, ne
+pensez qu'&agrave; vous, je vous en conjure; je serai consol&eacute; de tout, que
+dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez
+moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser
+ignorer.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXXII.</h3>
+
+<h5><i>Valcour &agrave; Aline</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Paris, ce 5 novembre.</p>
+
+<p>Quel silence! je n'ai os&eacute; le troubler, mais en &eacute;tais-je plus
+tranquille,... s'il m'&eacute;tait possible de vous voir! je souffrirais bien
+moins de ces privations de lettres ... mais vivre sans vous entendre et
+sans vous contempler, Aline!... concevez-vous la violence de ce
+supplice? et pourquoi ne vous verrais-je? pourquoi ne m'accorderiez-vous
+pas une minute? je sens toute l'&eacute;tendue de la demande, je ne me rappelle
+qu'en tremblant qu'elle m'a d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; refus&eacute;e; mais je trouve dans la
+force de mon amour, le courage de la refaire encore.... Pendant ces
+longues soir&eacute;es ... 'arriverais d&eacute;guis&eacute;.... Le plus profond myst&egrave;re
+ensevelirait cette d&eacute;marche.... Je me jetterais un instant ... un seul
+instant aux pieds de votre respectable m&egrave;re et aux v&ocirc;tres, quel calme
+r&eacute;pandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux que
+je dois passer encore loin de vous. Pouvez-vous exiger que ces jours,...
+ces jours infortun&eacute;s qui vous sont consacr&eacute;s, s'usent ainsi dans les
+larmes et la douleur?... Ah! qu'il me soit permis d'acheter au prix de
+mon sang cette faveur que j'ose implorer!... que je la paye de ma vie
+s'il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j'abandonne,
+sans regrets, tous les momens qui doivent le suivre. Que me sont ceux o&ugrave;
+je suis condamn&eacute; &agrave; vivre sans vous! en vain, Aline,... en vain fais-je
+tout ce que je peux pour &eacute;loigner de moi ce d&eacute;sir violent, il rena&icirc;t
+sans cesse dans mon coeur, toutes mes id&eacute;es me le ram&egrave;nent, je dois
+mourir ou le satisfaire ... ce qui me distraisait autrefois, m'est &agrave;
+charge, je parcours les beaut&eacute;s de la nature;... je l'&eacute;tudie, je cherche
+&agrave; la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon
+Aline. Ayez piti&eacute; de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour!...
+ne cherchez pas surtout &agrave; me calmer par des raisons; mon coeur n'&eacute;coute
+plus que le sentiment qui l'entra&icirc;ne, si vous ne le satisfaites pas
+Aline, vous allez le r&eacute;duire au d&eacute;sespoir,... et vous n'&eacute;chapperez pas &agrave;
+vos remords.... Votre exc&egrave;s de rigueur aura fait deux malheureux, sans
+que quelques biens&eacute;ances o&ugrave; vous aurez inutilement sacrifi&eacute;, vous donne
+une vertu de plus.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXXIII.</h3>
+
+<h5><i>Madame de Blamont &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuille, ce 12 novembre.</p>
+
+<p>Oui, c'est moi qui r&eacute;ponds; votre Aline est trop faible pour s'en
+charger, vous la faites pleurer;... vous me faites du chagrin, vous vous
+en faites &agrave; vous-m&ecirc;me, et voil&agrave; ce me semble, tout ce qui r&eacute;sulte de ce
+petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous
+donc pas l'impossibilit&eacute; de votre proposition, et dans la circonstance
+o&ugrave; nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? vous dites que vous
+m'aimez, si cela est, ne cherchez donc pas &agrave; me rendre plus malheureuse
+que je ne le suis; doutez-vous que ce ne fut sur moi que retomberait
+l'orage si la d&eacute;marche &eacute;tait d&eacute;couverte? Ah mon ami! appelez ici au
+secours de votre raison cette d&eacute;licatesse qui caract&eacute;rise si bien le
+coeur qui m'a s&eacute;duit.... Consultez-l&agrave;, vous verrez si elle vous permet
+de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui
+vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put &ecirc;tre
+ignor&eacute;, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d'y avoir
+consenti, malgr&eacute; la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien
+que je n'ai rien &agrave; craindre de vous. Votre honn&ecirc;tet&eacute;, vos vertus me
+rassurent et l'amant assez d&eacute;licat pour n'exiger un rendez-vous de sa
+ma&icirc;tresse qu'en pr&eacute;sence m&ecirc;me de sa m&egrave;re, ne deviendra jamais le
+s&eacute;ducteur de celle qu'il aime, ainsi ce n'est pas sur elle que tombent
+mes craintes ... c'est sur vous seul ... vous &eacute;loignerez votre
+bonheur.... Que dis-je, vous le d&eacute;truiriez &agrave; jamais. Travaillons plut&ocirc;t &agrave;
+l'obtenir un jour sans m&eacute;lange, qu'&agrave; le go&ucirc;ter ainsi par portion, qu'&agrave;
+hasarder pour un moment heureux qui, peut-&ecirc;tre, ne r&eacute;ussirait pas, la
+certitude de le savourer bient&ocirc;t tout entier.... Non , je m'oppose &agrave;
+cette fantaisie, je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici &agrave; quelque temps
+vous ne m'en parliez plus,... vous qui invitez les autres au courage,...
+est-ce ainsi que vous en faites para&icirc;tre?... Je vous pardonnerais si
+vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous &ecirc;tes aim&eacute;, vous l'&ecirc;tes
+uniquement, rien ne peut agiter votre &acirc;me, rien ne doit la porter au
+d&eacute;sespoir; songez que c'est moi,... moi qui vous aime peut-&ecirc;tre autant
+qu'elle, que c'est moi qui vous d&eacute;fends de vous d&eacute;sesp&eacute;rer, et que c'est
+moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous &ecirc;tes plus
+sage. Oh pauvre philosophie! est-ce donc de cette mani&egrave;re que tu
+captives le coeur de l'homme, est-ce donc ainsi que tu te rends ma&icirc;tre
+de ses passions!... La voil&agrave; cette ch&egrave;re Aline, la voil&agrave; pr&egrave;s de moi,
+qui pleure comme un enfant,... <i>mais maman</i>, dit-elle, avec ses deux
+grands yeux tout en larmes,... <i>il me semble qu'un petit quart
+d'heure</i>,... eh bien! vous le voyez,... ne la grondez donc pas, elle le
+d&eacute;sire autant que vous, que cette certitude vous calme;... ruais cela ne
+se peut pas, soyez bien s&ucirc;r que si je n'y voyais pas moi-m&ecirc;me les plus
+grands dangers, je l'aurais peut-&ecirc;tre imagin&eacute; la premi&egrave;re, croyez-vous
+que je ne sache pas ce qui peut convenir &agrave; l'amour. Je n'ai jamais
+connu, dieu merci, cet esp&egrave;ce de d&eacute;lire, mais je le con&ccedil;ois,
+rassurez-vous donc, <i>vous &ecirc;tes aim&eacute;</i>, oui, j'ai voulu que ce mot fut
+trac&eacute; par celle m&ecirc;me qui l'&eacute;crit d'apr&egrave;s son coeur, on vous aime, on
+s'occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne d&eacute;truisez pas l'effet
+de nos soins, et ne cherchez pas &agrave; tout perdre pour un instant de
+satisfaction, qui ne servirait peut-&ecirc;tre qu'&agrave; nous replonger dans un
+abyme de tourmens et de maux.... Oh mon ami! pardonnez-moi.... Je sens
+bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que
+non,... pour m'assurer que vous avez d&eacute;j&agrave; fait le sacrifice de cette
+extravagance.... Oui, dites le moi, j'aime mieux que la victoire soit le
+fruit de votre raison que de mes argumens, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du bien que je fais,
+je n'aurais pas du moins le chagrin d'imaginer que je vous tourmente, ma
+jouissance sera toute enti&egrave;re, je serai s&ucirc;re que vous avez &eacute;t&eacute;
+raisonnable par le seul effet de vos r&eacute;flexions, et je n'ai pas la
+douleur de d&eacute;chirer votre &acirc;me en vous &eacute;crivant les miennes.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LETTRE XXXIV.</h3>
+
+<h5><i>D&eacute;terville &agrave; Valcour</i>.</h5>
+
+
+<p class="date">Vertfeuille, ce 15 novembre.</p>
+
+<p>Depuis assez long-temps, tu dois t'&ecirc;tre aper&ccedil;u, mon cher Valcour, que
+quand les lettres sont de moi, il s'agit toujours de quelques nouvelles
+catastrophes.... Eh bien! voil&agrave; d&eacute;j&agrave; la t&ecirc;te en l'air.... La philosophie
+hors de ses gonds, comme disait l'autre jour une certaine dame de ta
+connaissance, &agrave; propos de ton ridicule projet ... <i>plus de
+tranquillit&eacute;,... plus de principes,... plus de bon sens!</i>.... Qu'il faut
+peu de choses pourtant pour faire un fou d'un homme raisonnable, et
+souvent un &ecirc;tre tr&egrave;s-sens&eacute; de la plus extravagante des cr&eacute;atures. Il me
+prend envie de t'impatienter,... voyons, calculons d'un c&ocirc;t&eacute; tous les
+&eacute;v&eacute;nemens que tu dois regarder comme heureux. Secondement, tous ceux qui
+peuvent t'&ecirc;tre contraintes; troisi&egrave;mement, enfin, tous ceux qui ne te
+sont qu'indiff&eacute;rens. Il est bien certain que ce que j'ai &agrave; t'apprendre
+est dans l'une de ces trois classes, formons-les; il serait possible
+d'abord que le pr&eacute;sident fut revenu; qu'Aline fut enlev&eacute;e,... possible
+qu'il se fut mis &agrave; la raison, qu'on t'attendit pour un mariage ...
+extr&ecirc;mement simple, que des inconnus fussent fortuitement arriv&eacute;s &agrave;
+Vertfeuille, et nous eussent appris des choses tr&egrave;s-extraordinaires;
+n'est-il pas vrai, mon cher, que tous ces incidens sont dans la classe
+des choses possibles? eh bien! calme tes craintes sur le premier; ne te
+livre pas tout-&agrave;-fait au doux espoir du second, et &eacute;coute pacifiquement
+le troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>Le soir que madame de Blamont t'&eacute;crivit, nous &eacute;tions, elle, Aline,
+Eug&eacute;nie et moi, &agrave; raisonner sur ta folie; M. de Beaul&eacute; jouait aux &eacute;checs
+avec madame de Senneval, il &eacute;tait environ huit heures du soir, le ciel
+tr&egrave;s-obscur se remettait &agrave; peine d'un ouragan &eacute;pouvantable, lorsque
+tout-&agrave;-coup nous entend&icirc;mes un homme &agrave; cheval, faire retenir la cour de
+son fouet ... de ses cris, et appeler &agrave; lui de toutes ses forces.... On
+ouvre les portes, les valets courent.&mdash;On &eacute;claire, madame de Blamont
+fr&eacute;mit, Aline et elle s'imaginent revoir encore le terrible objet de
+leurs craintes, le comte lui-m&ecirc;me tout <i>&eacute;chec</i> et <i>m&acirc;t</i> qu'il est, vole
+avec moi &agrave; la suite des valets, et nous amenons enfin dans le premier
+anti-chambre, un malheureux domestique mouill&eacute; jusqu'aux os, crott&eacute;
+par-dessus la t&ecirc;te, qui nous demande s'il est dans la route d'Orl&eacute;ans?
+et s'il lui reste bien du chemin &agrave; faire pour arriver dans cette
+ville?&mdash;Beaucoup, et d'o&ugrave; venez-vous?&mdash;de Lyon, nous allons &agrave; petite
+journ&eacute;e &agrave; Paris, mon ma&icirc;tre qui me suit avec sa femme a voulu passer par
+la route d'Orl&eacute;ans, et ce maudit caprice est cause que nous voil&agrave;
+perdus. Je connais l'autre chemin, point du tout celui-ci.... La nuit
+est venue.... Un temps du diable, marchant en t&ecirc;te de la voiture, j'ai
+&eacute;gar&eacute; le postillon qui me suivait, parce que je m'&eacute;garais moi-m&ecirc;me, et
+nous voil&agrave; &agrave; pr&eacute;sent je ne sais o&ugrave;;&mdash;chez d'honn&ecirc;tes gens.&mdash;Je le vois
+bien, mais nous aimerions mieux &ecirc;tre &agrave; l'auberge; parce que mon ma&icirc;tre
+qui voyage <i>incognito</i>, entendez-vous, ne veut g&ecirc;ner personne, et il
+n'acceptera s&ucirc;rement jamais l'asyle que vous allez avoir la politesse de
+lui offrir.&mdash;Et o&ugrave; est-il votre ma&icirc;tre?&mdash;A deux cents pas d'ici, au coin
+de l'avenue, s'il y avait eu seulement une chaumi&egrave;re, il s'y serait
+arr&ecirc;t&eacute;; mais il n'y a que des arbres, il m'a envoy&eacute; devant pour tacher
+d'obtenir quelqu'&eacute;claircissemens sur la route qu'il nous faut
+prendre.&mdash;Allez le chercher, lui a dit le comte, et dites-lui que madame
+la pr&eacute;sidente de Blamont, dans la terre de laquelle il est, serait
+tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;e qu'il ne lui fit pas l'honneur de venir souper chez
+elle.&mdash;Ma foi, monsieur, vous nous rendez la vie, vive les honn&ecirc;tes gens
+morbleu, si j'&eacute;tais tomb&eacute; dans une caverne de voleurs, on ne m'aurait
+pas tant fait de politesse, et l'&eacute;cuyer fid&egrave;le revole vers son ma&icirc;tre,
+pendant que le comte s'empresse d'apprendre &agrave; madame de Blamont la
+libert&eacute; qu'il vient de se permettre, en offrant sa maison &agrave; ces
+voyageurs &eacute;gar&eacute;s. Cette femme charmante que l'on sert quand on lui
+pr&eacute;pare le plaisir de faire une bonne oeuvre, a comme tu crois, sonn&eacute;
+bien vite pour donner des ordres, on a allum&eacute; des flambeaux, et on a
+couru au-devant de la voiture pour la conduire plus s&ucirc;rement &agrave; la
+maison; un quart-d'heure apr&egrave;s, les portes du salon se sont ouvertes, et
+nous avons vus para&icirc;tre un jeune homme d'environ 27 ans, nous pr&eacute;sentant
+comme lui appartenant une femme de 17 &agrave; 18 ans, et nous offrant l'un et
+l'autre &agrave; c&ocirc;t&eacute; des traits les plus doux et les plus r&eacute;guliers, le ton le
+meilleur et le plus honn&ecirc;te.</p>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+<div class="figcenter" style="width: 426px;">
+<img src="images/ds-4.jpg" width="426" height="725"
+alt="Illustration: Quelles gr&acirc; je rends &agrave; la fortune...." title="" />
+</div>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+<p>Quelles gr&acirc;ces ne dois-je pas rendre &agrave; la fortune, madame, a dit le
+jeune homme &agrave; la ma&icirc;tresse du logis, de l'accident qui nous arrive,
+puisqu'&agrave; lui seul est d&ucirc; le bonheur inesp&eacute;r&eacute; pour moi de vous offrir mon
+respect; je ne vous demanderais qu'un guide, madame, si mes chevaux
+n'&eacute;taient pas rendus, et si j'osais ravir &agrave; votre coeur le charme que je
+lui vois go&ucirc;ter &agrave; l'hospitalit&eacute; qu'il nous donne; et pendant ce tems l&agrave;,
+la jeune femme s'exprimait avec encore plus d'agr&eacute;ment et de facilit&eacute;.
+Elle &eacute;tait habill&eacute;e &agrave; l'anglaise, un &eacute;l&eacute;gant chapeau de paille sur les
+yeux, la taille mince et bien prise, de tr&egrave;s-beaux cheveux noirs,
+n&eacute;gligemment attach&eacute;s par un ruban rose, une vivacit&eacute; extraordinaire
+dans les yeux; le nez un peu aquilin, de belles dents, de tr&egrave;s-jolis
+d&eacute;tails, et une finesse &eacute;tonnante dans les traits.... On s'est assis, on
+a jas&eacute; un instant, et on s'est mis &agrave; table.... Vous alliez &agrave; Paris,
+monsieur, a dit madame de Blamont, au jeune homme?&mdash;Non, madame, je
+ram&egrave;ne ma femme au sein de sa famille, dans la province du Mans, et je
+rejoins mon corps apr&egrave;s l'y avoir laiss&eacute;e; &ecirc;tes-vous des n&ocirc;tres, a dit
+le g&eacute;n&eacute;ral Beaul&eacute;, servez-vous dans la cavalerie?&mdash;Non, monsieur, je
+suis capitaine au r&eacute;giment de Navarre, et je vais le retrouver &agrave; Calais,
+apr&egrave;s avoir remis ma femme entre les mains de sa m&egrave;re; nous venons de
+voir, en Dauphin&eacute;, un vieil oncle &agrave; moi, qui voulait nous embrasser
+avant que de mourir, et qui nous a laiss&eacute; douze mille livres de
+rente.&mdash;Voil&agrave; le voyage bien-pay&eacute;, a dit madame de Senneval.&mdash;Oui,
+madame, si quelque chose pouvait payer la mort des gens qu'on aime et
+qui nous tiennent d'aussi pr&egrave;s. Au dessert, <i>L&eacute;onore</i>, c'est le nom de
+cette charmante aventuri&egrave;re, a eu un petit moment de vapeur;
+<i>Sainville</i>, son &eacute;poux, a vol&eacute; &agrave; elle.... Ne vous alarmez pas, madame,
+a-t-il dit &agrave; madame de Blamont, ce sont des accidens de jeune femme, qui
+doivent peu surprendre dans les premi&egrave;res ann&eacute;es d'un mariage; nous vous
+demandons la permission de nous retirer.... Et ils sont mont&eacute;s tous les
+deux dans l'appartement qui leur &eacute;tait destin&eacute;. Comme L&eacute;onore n'a point
+de femme avec elle, madame de Blamont lui a envoy&eacute; les siennes; elle les
+a remerci&eacute; tr&egrave;s honn&ecirc;tement, et ne s'en est point servi.</p>
+
+<p>Revenus tous du premier &eacute;tonnement de cette aventure, il nous a &eacute;t&eacute;
+impossible de ne pas entrevoir des contradictions dans le r&eacute;cit de nos
+voyageurs; d'abord le valet nous dit qu'ils viennent de Lyon, et qu'ils
+vont &agrave; Paris.&mdash;Le ma&icirc;tre, ou qu'il oublie l'ordre donn&eacute; &agrave; son valet, ou
+qui a peut-&ecirc;tre n&eacute;glig&eacute; de lui en donner un, nous assure, au contraire,
+que c'est du Dauphin&eacute; qu'il vient, et que c'est vers le Maine que leurs
+pas se dirigent. La tournure de la jeune personne nous parut d'ailleurs
+un peu suspecte. Elle a le ton gracieux et poli, sans doute, l'air de
+l'excellente &eacute;ducation. Mais en l'examinant un peu mieux, on voit qu'il
+y a plus d'art que de nature dans ce qui lui donne les dehors de la
+bonne compagnie. Ses mani&egrave;res sont &eacute;tudi&eacute;es, ses gestes arrang&eacute;s, sa
+prononciation belle, mais affect&eacute;e; elle est compass&eacute;e dans ses
+mouvemens, et au travers de tout cela, cependant on trouve de la candeur
+et de la modestie. Le jeune homme est d'une tr&egrave;s-jolie figure, brun, un
+peu h&acirc;l&eacute;, lestement fait, de tr&egrave;s-beaux yeux, les cheveux superbes, son
+ton est moins mani&eacute;r&eacute; que celui de la personne qui l'accompagne, mais on
+voit qu'il conna&icirc;t celui du monde, et qu'il a tout ce qu'il faut pour y
+r&eacute;ussir. Au milieu de nos combinaisons, le comte chercha le nom de
+<i>Sainville</i> dans l'&eacute;tat du r&eacute;giment de Navarre, et ne le trouva point.
+Nos soup&ccedil;ons redoubl&egrave;rent.... Nous demand&acirc;mes l'ordre qu'ils avaient
+donn&eacute; &agrave; leurs gens. Ils leur avaient dit de s'informer de l'instant o&ugrave;
+madame de Blamont serait visible le lendemain matin, d'entrer chez eux
+une heure avant, et qu'ils partiraient imm&eacute;diatement apr&egrave;s avoir pris
+cong&eacute; de la ma&icirc;tresse du ch&acirc;teau.&mdash;Parbleu, dit le comte de Beaul&eacute;, ce
+sont-la deux aventuriers, je le parie, il faut qu'ils nous payent
+l'hospitalit&eacute; par le r&eacute;cit de leur histoire.</p>
+
+<p>Un moment, par d&eacute;licatesse, madame de Blamont s'oppose &agrave; ce projet; elle
+craignait que cela ne les f&acirc;ch&acirc;t; plus il y a de contradictions dans ce
+qu'ils disent, plus il est clair, objectait-elle, que leur intention est
+de se cacher, le valet en est convenu, il nous a dit que son ma&icirc;tre
+voyageait myst&eacute;rieusement, ne les contraignons pas &agrave; nous avouer leur
+secret. Cette hospitalit&eacute; que nous leur accordons, ne nous oblige qu'&agrave;
+des &eacute;gards;... nous y manquerions, ce me semble, en les for&ccedil;ant &agrave; se
+d&eacute;voiler.&mdash;Mais il ne s'agit que de leur proposer, a dit madame de
+Senneval; si cela les afflige, nous les laisserons partir sans leur en
+parler davantage: et si, dans un cas contraire, ils viennent &agrave; y
+consentir, pourquoi nous priver de cet amusement? Eug&eacute;nie proposa de
+faire questionner leurs gens, madame de Blamont ne le voulut pas, et
+d&eacute;finitivement la r&eacute;solution prise fut, que la ma&icirc;tresse du logis irait
+elle-m&ecirc;me voir la jeune femme le lendemain matin; qu'elle commencerait
+par l'inviter a se reposer quelques jours &agrave; Vertfeuille;
+qu'insensiblement elle lui laisserait apercevoir l'int&eacute;r&ecirc;t qu'elle
+prenait &agrave; cette belle voyageuse, et le d&eacute;sir qu'elle aurait de la
+conna&icirc;tre plus particuli&egrave;rement.... Mais timide, comme tu la sais, elle
+n'osa jamais faire cette visite seule, et je fus choisi pour l'y
+accompagner. Comme elle avait fait dire expr&egrave;s qu'il ferait jour chez
+elle &agrave; neuf heures, afin d'&ecirc;tre s&ucirc;re de les trouver lev&eacute;s &agrave; huit et
+demies; nous y pass&acirc;mes &agrave; cette heure, leur toilette &eacute;tait achev&eacute;e, et
+ils se pr&eacute;paraient &agrave; descendre.... Ils t&eacute;moign&egrave;rent combien ils &eacute;taient
+honteux d'&ecirc;tre pr&eacute;venus. Les politesses furent r&eacute;ciproques de part et
+d'autres. Madame de Blamont engagea la conversation avec beaucoup
+d'adresse; le mari et la femme, tous deux remplis d'esprit, la le
+vin&egrave;rent, et loin de se refuser &agrave; ce qu'on paraissait d&eacute;sirer d'eux, ils
+t&eacute;moign&egrave;rent, sans la moindre contrainte, qu'ils &eacute;taient trop heureux de
+pouvoir reconna&icirc;tre, par une aussi faible marque d'ob&eacute;issance, toutes
+les attentions dont on les comblait:&mdash;n'imaginant pas que nous pouvions
+vous int&eacute;resser &agrave; ce point, madame, dit Sainville, vous nous pardonnerez
+d'avoir un peu d&eacute;guis&eacute; le vrai en arrivant hier chez-vous. Il est des
+choses que l'on peut cacher, sans offenser en rien ceux avec qui l'on
+les d&eacute;guise, en ne nous refusant point aujourd'hui aux &eacute;claircissemens
+que vous exigez, peut-&ecirc;tre serons-nous m&ecirc;me encore, contrains &agrave; quelques
+restrictions; mais comme elles ne diminueront en rien la singularit&eacute; de
+nos r&eacute;cits; vous nous, les pardonnerez, madame, bien s&ucirc;r que
+l'exactitude la plus enti&egrave;re guidera tous nos autres d&eacute;tails....
+Contente de ce qu'elle obtenait, madame de Blamont n'osa pas appuyer
+d'avantage; et il fut convenu que l'on ferait un d&eacute;jeuner d&icirc;natoire,
+qui, nous formant une plus grande journ&eacute;e, nous donnerait le temps de
+pr&ecirc;ter toute notre attention aux aventures que nous devions entendre. On
+se mit donc &agrave; table de tr&egrave;s-bonne heure, et d&egrave;s que l'on fut rentr&eacute;s
+dans le sallon, la compagnie s'&eacute;tant rang&eacute;e en demi-cercle, autour de
+ces deux jeunes personnes, Sainville commen&ccedil;a son r&eacute;cit dans les termes
+suivans.</p>
+
+<p>Le courier part, l'heure presse, tu permettras, mon cher Valcour, que ce
+long d&eacute;tail fasse le sujet de ma prochaine lettre, et je t'embrasse.</p>
+
+
+<p><i>Fin de la seconde partie</i>.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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