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+The Project Gutenberg EBook of Les amours jaunes, by Tristan Corbiere
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les amours jaunes
+
+Author: Tristan Corbière
+
+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16883]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS JAUNES ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+LES AMOURS JAUNES
+
+par
+
+TRISTAN CORBIÈRE
+
+ * * * * *
+
+LES AMOURS JAUNES--RACCROCS
+SÉRÉNADE DES SÉRÉNADES
+ARMOR--LES GENS DE MER
+RONDELS POUR APRÈS
+
+ * * * * *
+
+PARIS
+
+1873
+
+
+ * * * * *
+
+
+<i>A l'Auteur du NÉGRIER</i>
+ T. C.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>A MARCELLE</i>
+
+
+ * * * * *
+
+
+ LE POÈTE ET LA CIGALE
+
+
+ <i>Un poète ayant rimé,
+ IMPRIMÉ
+ Vit sa Muse dépourvue
+ De marraine, et presque nue:
+ Pas le plus petit morceau
+ De vers ... ou de vermisseau.
+ Il alla crier famine
+ Chez une blonde voisine,
+ La priant de lui prêter
+ Son petit
+ nom pour rimer.
+ (C'était une rime en elle)
+ --Oh! je vous paîrai, Marcelle,
+ Avant l'août, foi d'animal!
+ Intérêt et principal.--
+ La voisine est très prêteuse,
+ C'est son plus joli défaut:
+ --Quoi: c'est tout ce qu'il vous faut?
+ Votre Muse est bien heureuse....
+ Nuit et jour, à tout venant,
+ Rimez mon nom.... Qu'il vous plaise!
+ Et moi j'en serai fort aise.</i>
+
+ <i>Voyons: chantez maintenant</i>.
+
+
+
+
+ <i>ÇA?</i>
+
+
+ What?...
+ (SHAKESPEARE.)
+
+
+ Des essais?--Allons donc, je n'ai pas essayé!
+ Etude?--Fainéant je n'ai jamais pillé.
+ Volume?--Trop broché pour être relié ...
+ De la copie?--Hélas non, ce n'est pas payé!
+
+ Un poëme?--Merci, mais j'ai lavé ma lyre.
+ Un livre?--... Un livre, encor, est une chose à lire!...
+ Des papiers?--Non, non, Dieu merci, c'est cousu!
+ Album?--Ce n'est pas blanc, et c'est trop décousu.
+
+ Bouts-rimés?--Par quel bout?... Et ce n'est pas joli!
+ Un ouvrage?--Ce n'est poli ni repoli.
+ Chansons?--Je voudrais bien, ô ma petite Muse!...
+ Passe-temps?--Vous croyez, alors, que ça m'amuse?
+
+ --Vers?... vous avez flué des vers....--Non, c'est heurté.
+ --Ah, vous avez couru l'Originalité?...
+ --Non ... c'est une drôlesse assez drôle,--<i>de rue</i>--
+ Qui court encor, sitôt qu'elle se sent courue.
+
+ --Du <i>chic</i> pur?--Eh qui me donnera des ficelles!
+ --Du haut vol? Du haut-mal?--Pas de râle, ni d'ailes!
+ --Chose à mettre à la porter--... Ou dans une maison
+ De tolérance.--Ou bien de correction?--Mais non!
+
+ --Bon, ce n'est pas classique?--A peine est-ce français!
+ --Amateur?--Ai-je l'air d'un monsieur à succès?
+ Est-ce vieux?--Ça n'a pas quarante ans de service....
+ Est-ce jeune?--Avec l'âge, on guérit de ce vice.
+
+ ... <i>ÇA</i> c'est naïvement une impudente <i>pose</i>;
+ C'est, ou ce n'est pas <i>çà</i>: rien ou quelque chose....
+ --Un chef-d'oeuvre?--Il se peut: je n'en ai jamais fait.
+ --Mais, est-ce du huron, du Gagne, ou du Musset?
+
+ --C'est du ... mais j'ai mis là mon humble nom d'auteur,
+ Et mon enfant n'a pas même un titre menteur.
+ C'est un coup de raccroc, juste ou faux, par hasard....
+ L'Art ne me connaît pas. Je ne connais pas l'Art.
+
+
+ <i>Préfecture de police, 20 mai 1873</i>
+
+
+
+
+ <i>PARIS</i>
+
+
+ Bâtard de Créole et Breton,
+ Il vint aussi là--fourmilière,
+ Bazar où rien n'est en pierre,
+ Où le soleil manque de ton.
+
+ --Courage! On fait queue.... Un planton
+ Vous pousse à la chaîne--derrière!--
+ ... Incendie éteint, sans lumière;
+ Des seaux passent, vides ou non.--
+
+ Là, sa pauvre Muse pucelle
+ Fit le trottoir en <i>demoiselle</i>,
+ Ils disaient: Qu'est-ce qu'elle vend?
+
+ --Rien.--Elle restait là, stupide,
+ N'entendant pas sonner le vide
+ Et regardant passer le vent....
+
+ Là: vivre à coups de fouet!--passer
+ En fiacre, en correctionnelle;
+ Repasser à la ritournelle,
+ Se dépasser, et trépasser!...
+
+ --Non, petit, il faut commencer
+ Par être grand--simple ficelle--
+ Pauvre: remuer l'or à la pelle;
+ Obscur: un nom à tout casser!...
+
+ Le coller chez les mastroquets,
+ Et l'apprendre à des perroquets
+ Qui le chantent ou qui le sifflent....
+
+ --Musique!--C'est le paradis
+ Des mahomets et des houris,
+ Des dieux souteneurs qui se giflent!
+
+ * * * * *
+
+ «<i>Je voudrais que la rose,--Dondaine!
+ Fût encore au rosier,--Dondè!</i>»
+
+ Poète.--Après?... Il faut <i>la chose</i>:
+ Le Parnasse en escalier,
+ Les Dégoûteux, et la Chlorose,
+ Les Bedeaux, les Fous à lier....
+
+ L'Incompris couche avec sa pose,
+ Sous le zinc d'un mancenillier;
+ Le Naïf «<i>voudrait que la rose,
+ Dondé! fût encore au rosier!</i>»
+
+ «<i>La rose au rosier, Dondaine!</i>»
+ --On a le pied fait à sa chaîne.
+ «<i>La rose au rosier</i>»....--Trop tard!--
+
+ ... «<i>La rose au rosier</i>»....--Nature!
+ --Ou est essayeur, pédicure,
+ Ou quelqu'autre chose dans l'art!
+
+ J'aimais ...--Oh, ça n'est plus de vente!
+ Même il faut payer: dans le tas,
+ Pioche la femme!--Mon amante
+ M'avait dit: «Je n'oublierai pas....»
+
+ ... J'avais une amante là-bas
+ Et son ombre pâle me hante
+ Parmi des senteurs de lilas....
+ Peut-être Elle pleure....--Eh bien: chante,
+
+ Pour toi tout seul, ta nostalgie,
+ Tes nuits blanches sans bougie ...
+ Tristes vers, tristes au matin!...
+
+ Mais ici: fouette-toi d'orgie!
+ Charge ta paupière rougie,
+ Et sors ton grand air de catin!
+
+ C'est la bohême, enfant: Renie
+ Ta lande et ton clocher à jour,
+ Les mornes de ta colonie
+ Et les <i>bamboulas</i> au tambour.
+
+ Chanson usée et bien finie,
+ Ta jeunesse.... Eh, c'est bon un jour!...
+ Tiens:--C'est toujours neuf--calomnie
+ Tes pauvres amours ... et l'amour.
+
+ Evohé! ta coupe est remplie!
+ Jette le vin, garde la lie ...
+ Comme ça.--Nul n'a vu le tour.
+
+ Et qu'un jour le monsieur candide
+ De toi dise--Infect! Ah splendide!--
+ ... Ou ne dise rien.--C'est plus court.
+
+ Evohé! fouaille la veine;
+ Evohé! misère: Éblouir!
+ En fille de joie, à la peine
+ Tombe, avec ce mot-là.--Jouir!
+
+ Rôde en la coulisse malsaine
+ Où vont les fruits mal secs moisir,
+ Moisir pour un quart-d'heure en scène....
+ --<i>Voir les planches, et puis mourir</i>!
+
+ Va: tréteaux, lupanars, églises,
+ Cour des miracles, cour d'assises:
+ --Quarts-d'heure d'immortalité!
+
+ Tu parais! c'est l'apothéose!!!...
+ Et l'on te jette quelque chose:
+ --Fleur en papier, ou saleté.--
+
+ Donc, <i>la tramontane</i> est montée:
+ Tu croiras que c'est arrivé!
+ Cinq-cent-millième Prométhée,
+ Au roc de carton peint rivé.
+
+ Hélas: quel bon oiseau de proie,
+ Quel vautour, quel <i>Monsieur Vautour</i>
+ Viendra mordre à ton petit foie
+ Gras, truffé?... pour quoi--Pour le four!...
+
+ Four banal!...--Adieu la curée!--
+ Ravalant ta rate rentrée,
+ Va, comme le pélican blanc,
+
+ En écorchant le chant du cygne,
+ Bec-jaune, te percer le flanc!...
+ Devant un pêcheur à ta ligne.
+
+ Tu ris.--Bien!--Fais de l'amertume,
+ Prends le pli, Méphisto blagueur.
+ De l'absinthe! et ta lèvre écume....
+ Dis que cela vient de ton coeur.
+
+ Fais de toi ton oeuvre posthume,
+ Châtre l'amour ... l'amour--longueur!
+ Ton poumon cicatrisé hume
+ Des miasmes de gloire, ô vainqueur!
+
+ Assez, n'est-ce pas? va-t'en!
+ Laisse
+ Ta bourse--dernière maîtresse--
+ Ton revolver--dernier ami....
+
+ Drôle de pistolet fini!
+ ... Ou reste, et bois ton fond de vie,
+ Sur une nappe desservie....
+
+
+
+
+ <i>ÉPITAPHE</i>
+
+
+ Sauf les amoureux commençons ou finis
+ qui veulent commencer par la fin il y
+ a tant de choses qui finissent par le
+ commencement que le commencement
+ commence à finir par être la fin la fin
+ en sera que les amoureux et autres
+ finiront par commencer à recommencer par
+ ce commencement qui aura fini par n'être
+ que la fin retournée ce qui commencera
+ par être égal à l'éternité qui n'a ni
+ fin ni commencement et finira par être
+ aussi finalement égal à la rotation de
+ la terre où l'on aura fini par ne
+ distinguer plus où commence la fin d'où
+ finit le commencement ce qui est toute
+ fin de tout commencement égale à tout
+ commencement de toute fin ce qui est le
+ commencement final de l'infini défila
+ par l'indéfini--Égale une épitaphe égale
+ une préface et réciproquement
+
+ (SAGESSE DES NATIONS)
+
+
+ Il se tua d'ardeur, ou mourut de paresse.
+ S'il vit, c'est par oubli; voici ce qu'il se laisse:
+
+ --Son seul regret fut de n'être pas sa maîtresse.--
+
+ Il ne naquit par aucun bout,
+ Fut toujours poussé vent-de-bout,
+ Et fut un arlequin-ragoût,
+ Mélange adultère de tout.
+
+ Du <i>je-ne-sais-quoi</i>.--Mais ne sachant où;
+ De l'or,--mais avec pas le sou;
+ Des nerfs,--sans nerf. Vigueur sans force;
+ De l'élan,--avec une entorse;
+ De l'âme,--et pas de violon;
+ De l'amour,--mais pire étalon.
+ --Trop de noms pour avoir un nom.--
+
+ Coureur d'idéal,--sans idée;
+ Rime riche,--et jamais rimée;
+ Sans avoir été,--revenu;
+ Se retrouvant partout perdu.
+
+ Poète, en dépit de ses vers;
+ Artiste sans art,--à l'envers,
+ Philosophe,--à tort à travers.
+
+ Un drôle sérieux,--pas drôle.
+ Acteur, il ne sut pas son rôle;
+ Peintre: il jouait de la musette;
+ Et musicien: de la palette.
+
+ Une tête!--mais pas de tête;
+ Trop fou pour savoir être bête;
+ Prenant pour un trait le mot <i>très</i>.
+ --Ses vers faux furent ses seuls vrais.
+
+ Oiseau rare--et de pacotille;
+ Très mâle ... et quelquefois très <i>fille</i>;
+ Capable de tout,--bon à rien;
+ Gâchant bien le mal, mal le bien.
+ Prodigue comme était l'enfant
+ Du Testament,--sans testament.
+ Brave, et souvent, par peur du plat,
+ Mettant ses deux pieds dans le plat.
+
+ Coloriste enragé,--mais blême;
+ Incompris ...--surtout de lui-même;
+ Il pleura, chanta juste faux;
+ --Et fut un défaut sans défauts.
+
+ Ne fut <i>quelqu'un</i>, ni quelque chose
+ Son naturel était la <i>pose</i>.
+ Pas poseur,--posant pour <i>l'unique</i>;
+ Trop naïf, étant trop cynique;
+ Ne croyant à rien, croyant tout.
+ --Son goût était dans le dégoût.
+
+ Trop crû,--parce qu'il fut trop cuit,
+ Ressemblant à rien moins qu'à lui,
+ Il s'amusa de son ennui,
+ Jusqu'à s'en réveiller la nuit.
+ Flâneur au large,--à la dérive,
+ Épave qui jamais n'arrive....
+
+ Trop <i>Soi</i> pour se pouvoir souffrir,
+ L'esprit à sec et la tête ivre,
+ Fini, mais ne sachant finir,
+ Il mourut en s'attendant vivre
+ Et vécut, s'attendant mourir.
+
+ Ci-gît,--coeur sans coeur, mal planté,
+ Trop réussi--comme <i>raté</i>.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>LES AMOURS JAUNES</i>
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>A L'ÉTERNEL MADAME</i>
+
+
+ Mannequin idéal, tête-de-turc du leurre,
+ Éternel Féminin!... repasse tes fichus;
+ Et viens sur mes genoux, quand je marquerai l'heure,
+ Me montrer comme on fait chez vous, anges déchus.
+
+ Sois pire, et fais pour nous la joie à la malheure,
+ Piaffe d'un pied léger dans les sentiers ardus.
+ Damne-toi, pure idole! et ris! et chante! et pleure,
+ Amante! Et meurs d'amour!... à nos moments perdus.
+
+ Fille de marbre! en rut! sois folâtre!... et pensive.
+ Maîtresse, chair de moi! fais-toi vierge et lascive ...
+ Féroce, sainte, et bête, en me cherchant un coeur....
+
+ Sois femelle de l'homme, et sers de Muse, ô femme,
+ Quand le poète brame en <i>Ame, en Lame, en Flamme</i>!
+ Puis--quand il ronflera--viens baiser ton Vainqueur!
+
+
+
+
+ <i>FÉMININ SINGULIER</i>
+
+
+ Éternel Féminin de l'éternel Jocrisse!
+ Fais-nous sauter, pantins nous payons les décors!
+ Nous éclairons la rampe.... Et toi, dans la coulisse,
+ Tu peux faire au pompier le pur don de ton corps.
+
+ Fais claquer sur nos dos le fouet de ton caprice,
+ Couronne tes genoux!... et nos têtes dix-cors;
+ Ris! montre tes dents! mais ... nous avons la police,
+ Et quelque chose en nous d'eunuque et de recors.
+
+ ... Ah tu ne comprends pas?...--Moi non plus--Fais la belle
+ Tourne: nous sommes soûls! Et plats: Fais la cruelle!
+ Cravache ton pacha, ton humble serviteur!...
+
+ Après, sache tomber!--mais tomber avec grâce--
+ Sur notre sable fin ne laisse pas de trace!...
+ --C'est le métier de femme et de gladiateur.--
+
+
+
+
+ <i>BOHÊME DE CHIC</i>
+
+
+ Ne m'offrez pas un trône!
+ A moi tout seul je fris,
+ Drôle, en ma sauce jaune
+ De <i>chic</i> et de mépris.
+
+ Que les bottes vernies
+ Pleuvent du paradis,
+ Avec des parapluies ...
+ Moi, va-nu-pieds, j'en ris!
+
+ --Plate époque râpée,
+ Où chacun a du bien;
+ Où, cuistre sans épée,
+ Le vaurien ne vaut rien!
+
+ Papa,--pou, mais honnête,--
+ M'a laissé quelques sous,
+ Dont j'ai fait quelque dette,
+ Pour me payer des poux!
+
+ Son habit, mis en perce,
+ M'a fait de beaux haillons
+ Que le soleil traverse;
+ Mes trous sont des rayons
+
+ Dans mon chapeau, la lune
+ Brille à travers les trous,
+ Bête et vierge comme une
+ Pièce de cent sous!
+
+ --Gentilhomme!... à trois queues:
+ Mon nom mal ramassé
+ Se perd à bien des lieues
+ Au diable du passé!
+
+ Mon blason,--pas bégueule,
+ Est, comme moi, faquin:
+ --<i>Nous bandons à la gueule,
+ Fond troué d'arlequin</i>.--
+
+ Je pose aux devantures
+ Où je lis:--DÉFENDU
+ DE POSER DES ORDURES--
+ Roide comme un pendu!
+
+ Et me plante sans gêne
+ Dans le plat du hasard,
+ Comme un couteau sans gaine
+ Dans un plat d'épinard.
+
+ Je lève haut la cuisse
+ Aux bornes que je voi:
+ Potence, pavé, suisse,
+ Fille, priape ou roi!
+
+ Quand, sans tambour ni flûte.
+ Un servile estafier
+ Au violon me culbute,
+ Je me sens libre et fier!...
+
+ Et je laisse la vie
+ Pleuvoir sans me mouiller.
+ En attendant l'envie
+ De me faire empailler.
+
+ --Je dors sous ma calotte,
+ La calotte des cieux;
+ Et l'étoile palotte
+ Clignotte entre mes yeux.
+
+ Ma Muse est grise ou blonde ...
+ Je l'aime et ne sais pas;
+ Elle est à tout le monde ...
+ Mais--moi seul--je la bats!
+
+ A moi ma Chair-de-poule!
+ A toi! Suis-je pas beau,
+ Quand mon baiser te roule
+ A crû dans mon manteau!...
+
+ Je ris comme une folle
+ Et sens mal aux cheveux,
+ Quand ta chair fraîche colle
+ Contre mon cuir lépreux!
+
+
+ <i>Jérusalem.--Octobre</i>.
+
+
+
+
+ <i>GENTE DAME</i>
+
+
+ Il n'est plus, ô ma Dame,
+ D'amour en cape, en lame,
+ Que Vous!...
+ De passion sans obstacle,
+ Mystère à grand spectacle,
+ Que nous!...
+
+ Depuis les <i>Tour de Nesle</i>
+ Et les <i>Château de Presle</i>,
+ Temps frais,
+ Où l'on couchait en Seine
+ Les galants, pour leur peine....
+ --Après.--
+
+ Quand vous êtes <i>Frisette</i>,
+ Il n'est plus de grisette
+ Que Toi!...
+ Ni de rapin farouche,
+ Pur Rembrandt sans retouche,
+ Que moi!
+
+ Qu'il attende, Marquise,
+ Au grand mur de l'église
+ Flanqué,
+ Ton bon coupé vert-sombre,
+ Comme un bravo dans l'ombre,
+ Masqué.
+
+ --A nous!--J'arme en croisière
+ Mon fiacre-corsaire,
+ Au vent,
+ Bordant, comme une voile,
+ Le store qui nous voile:
+ --Avant!...
+
+ --Quartier-dolent--tourelle
+ Tout au haut de l'échelle....
+ Quel pas!
+ --Au sixième--Eh! madame,
+ C'est tomber, sur mon âme!
+ Bien bas!
+
+ Au grenier poétique,
+ Où gîte le classique
+ Printemps,
+ Viens courre, aventurière,
+ Ce lapin de gouttière:
+ <i>Vingt-ans!</i>
+
+ Ange, viens pour ton hère
+ Jouer à la misère
+ Des Dieux!
+ Pauvre diable à ficelles,
+ Lui, joue avec tes ailes.
+ Aux cieux!
+
+ Viens, Béatrix du Dante,
+ Mets dans ta main charmante
+ Mon front ...
+ Ou passe, en bonne fille,
+ Fière au bras de ton drille,
+ Le pont.
+
+ Demain, ô mâle amante,
+ Reviens-moi Bradamante!
+ Muguet!
+ Eschôlier en fortune,
+ Narguant, de vers la brune,
+ Le guet!
+
+
+ * * * * *
+
+ I <i>SONNET</i>
+
+ AVEC LA MANIÈRE DE S'EN SERVIR
+
+ <i>Réglons notre papier et formons bien nos lettres</i>:
+
+
+ Vers filés à la main et d'un pied uniforme,
+ Emboîtant bien le pas, par quatre en peloton;
+ Qu'en marquant la césure, un des quatre s'endorme....
+ Ça peut dormir debout comme soldats de plomb.
+
+ Sur le <i>railway</i> du Pinde est la ligne, la forme;
+ Aux fils du télégraphe:--on en suit quatre, en long;
+ A chaque pieu, la rime--exemple: <i>chloroforme</i>,
+ --Chaque vers est un fil, et la rime un jalon.
+
+ --Télégramme sacré--20 mots.--Vite à mon aide....
+ (Sonnet--c'est un sonnet--) ô Muse d'Archimède!
+ --La preuve d'un sonnet est par l'addition:
+
+ --Je pose 4 et 4 = 8! Alors je procède,
+ En posant 3 et 3!--Tenons Pégase raide:
+ «O lyre! O délire! O....»--Sonnet--Attention!
+
+
+ <i>Pic de la Maladetta.--Août</i>.
+
+
+
+
+ <i>SONNET A SIR BOB</i>
+
+ <i>Chien de femme légère, braque anglais pur sang</i>.
+
+
+ Beau chien, quand je te vois caresser ta maîtresse,
+ Je grogne malgré moi--pourquoi?--Tu n'en sais rien.
+ --Ah! c'est que moi--vois-tu--jamais je ne caresse,
+ Je n'ai pas de maîtresse, et ... ne suis pas beau chien.
+
+ --<i>Bob! Bob!</i>--Oh! le fier nom à hurler d'allégresse!...
+ Si je m'appelais <i>Bob</i>.... Elle dit Bob si bien!...
+ Mais moi je ne suis pas <i>pur sang</i>.--Par maladresse,
+ On m'a fait <i>braque</i> aussi ... mâtiné de chrétien.
+
+ --O Bob! nous changerons, à la métempsycose:
+ Prends mon sonnet, moi ta sonnette à faveur rose;
+ Toi ma peau, moi ton poil--avec puces ou non....
+
+ Et je serai <i>sir Bob</i>--Son seul amour fidèle!
+ Je mordrai les roquets, elle me mordrait, Elle!...
+ Et j'aurai le collier portant Son petit nom.
+
+
+ <i>Britisch channel.--5 may</i>.
+
+
+
+
+ <i>STEAM-BOAT
+
+ A une passagère</i>.
+
+
+ En fumée elle est donc chassée
+ L'éternité, la traversée
+ Qui fit de Vous ma soeur d'un jour,
+ Ma soeur d'amour!...
+
+ Là-bas: cette mer incolore
+ Où ce qui fut Toi flotte encore.
+ Ici: la terre, ton écueil.
+ Tertre de deuil!
+
+ On t'espère là.... Va légère!
+ Qui te bercera, Passagère....
+ O passagère mon coeur,
+ Ton remorqueur!...
+
+ Quel ménélas, sur son rivage,
+ Fait le pied?...--Va, j'ai ton sillage....
+ J'ai,--quand il est là voir venir,--
+ Ton souvenir!
+
+ Il n'aura pas, lui, ma Peureuse,
+ Les sauts de ta gorge houleuse!...
+ Tes sourcils salés de poudrain
+ Pendant un grain!
+
+ Il ne t'aura pas: effrontée!
+ Par tes cheveux au vent fouettée!...
+ Ni, durant les longs quarts de nuit,
+ Ton doux ennui....
+
+ Ni ma poésie où:--<i>Posée,
+ Tu seras la mouette blessée,
+ Et moi le flot qu'elle rasa</i> ...
+ Et coetera.
+
+ --Le large, bête sans limite,
+ Me paraîtra bien grand, Petite,
+ Sans Toi!... Rien n'est plus l'horizon
+ Qu'une cloison.
+
+ Qu'elle va me sembler étroite!
+ Tout seul, la boîte à deux!... la boîte
+ Où nous n'avions qu'un oreiller
+ Pour sommeiller.
+
+ Déjà le soleil se fait sombre
+ Qui ne balance plus ton ombre,
+ Et la houle a fait un grand pli....
+ --Comme l'oubli!--
+
+ Ainsi déchantait sa fortune,
+ En vigie, au sec, dans la hune.
+ Par un soir frais, vers le matin,
+ Un pilotin.
+
+
+ <i>10' long. O.</i>
+ <i>40' lat. N.</i>
+
+
+
+
+ <i>PUDENTIANE</i>
+
+
+ Attouchez, sans toucher. On est dévotieuse,
+ <i>Ni ne retient à son escient</i>.
+ Mais On pâme d'horreur d'être: <i>luxurieuse
+ De corps et de consentement</i>!...
+
+ <i>Et de chair</i> ... de cette oeuvre On est fort curieuse.
+ <i>Sauf le vendredi--seulement</i>:
+ Le confesseur est maigre ... et l'extase pieuse
+ En fait: <i>carême entièrement</i>.
+
+ ... Une autre se donne.--Ici l'On se damne--
+ C'est un tabernacle--ouvert--qu'on profane.
+ Bénitier où le serpent est caché!
+
+ Que l'Amour, ailleurs, comme un coq se chante....
+ CI-GIT! La <i>pudeur-d'-attentat</i> le hante....
+ C'est la Pomme (cuite) en fleur de pêché.
+
+
+ (<i>Rome.--40 ans.--16 août</i>.)
+
+
+
+
+ <i>APRÈS LA PLUIE</i>
+
+
+ J'aime la petite pluie
+ Qui s'essuie
+ D'un torchon de bleu troué!
+ J'aime l'amour et la brise,
+ Quand ça frise ...
+ Et pas quand c'est secoué.
+
+ --Comme un parapluie en flèches,
+ Tu te sèches,
+ O grand soleil! grand ouvert....
+ A bientôt l'ombrelle verte
+ Grand' ouverte!
+ Du printemps--été d'hiver.--
+
+ La passion c'est l'averse
+ Qui traverse!
+ Mais la femme n'est qu'un grain:
+ Grain de beauté, de folie
+ Ou de pluie....
+ Grain d'orage--ou de serein.--
+
+ Dans un clair rayon de boue,
+ Fait la roue,
+ La roue à grand appareil,
+ --Plume et queue--une Cocotte
+ Qui barbotte;
+ Vrai déjeuner de soleil!
+
+ --«Anne! ou qui que tu sois, chère ...
+ Ou pas chère,
+ Dont on fait, à l'oeil, les yeux....
+ Hum ... Zoé! Nadjejda! Jane!
+ Vois: je flâne,
+ Doublé d'or comme les cieux!»
+
+ «<i>English spoken</i>?--Espagnole?...
+ Batignolle?...
+ Arbore le pavillon
+ Qui couvre ta marchandise,
+ O marquise
+ D'Amaëgur!... Frétillon!...»
+
+ «Nom de singe ou nom d'Archange?
+ Ou mélange?...
+ Petit nom à huit ressorts?
+ Nom qui ronfle, ou nom qui chante:
+ Nom d'amante?...
+ Ou nom à coucher dehors?...
+
+ Veux-tu, d'une amour fidelle,
+ Éternelle!
+ Nous adorer pour ce soir?...
+ Pour tes deux petites bottes
+ Que tu crottes,
+ Prends mon coeur et le trottoir!»
+
+ «N'es-tu pas doña Sabine?
+ Carabine?...
+ Dis: veux-tu le paradis
+ De l'Odéon?--traversée
+ Insensée!...
+ On emporte des radis.»--
+
+ C'est alors que se dégaine
+ La rengaine:
+ --«Vous vous trompez.... Quel émoi!...
+ Laissez-moi ... je suis honnête....»
+ --Pas si bête!
+ --Pour qui me prends-tu?--Pour moi!...»
+
+ «... Prendrais-tu pas quelque chose
+ Qu'on arrose
+ Avec n'importe quoi ... du
+ Jus de perles dans des coupes
+ D'or?... Tu coupes!...
+ Mais moi? Mina, me prends-tu?»
+
+ --«Pourquoi pas: ça va sans dire!»--
+ «--O sourire!...
+ Moi, par dessus le marché!...
+ Hermosa, tu m'as l'air franche
+ De la hanche!
+ Un cuistre en serait fâché!»
+
+ --«Mais je me nomme Aloïse....»
+ «Héloïse!
+ Veux-tu, pour l'amour de l'art,
+ --Abeilard avant la lettre--
+ Me permettre
+ D'être un peu ton Abeilard?»
+
+ * * * * *
+
+ Et, comme un grain blanc qui crève,
+ Le doux rêve
+ S'est couché là, sans point noir....
+ Donne à ma lèvre apaisée,
+ «La rosée
+ D'un baiser-levant--Bonsoir»--
+
+ «C'est le chant de l'alouette,
+ Juliette!
+ Et c'est le chant du dindon....
+ Je te fais, comme l'aurore
+ Qui te dore,
+ Un rond d'or sur l'édredon.»
+
+
+
+
+ <i>A UNE ROSE</i>
+
+
+ Rose, rose-d'amour vannée,
+ Jamais fanée.
+ Le rouge-fin est ta couleur,
+ O fausse-fleur!
+
+ Feuille où pondent les journalistes
+ Un fait-divers,
+ Papier-Joseph, croquis d'artistes:
+ --Chiffres ou vers--
+
+ Coeur de parfum, montant arôme
+ Qui nous embaume ...
+ Et ferait même avec succès,
+ Après décès;
+
+ Grise l'amour de ton haleine,
+ Vapeur malsaine,
+ Vent de pastille-du-sérail,
+ Hanté par l'ail!
+
+ Ton épingle, épine-postiche,
+ Chaque nuit fiche
+ Le hanneton-d'or, ton amant ...
+ Sensitive ouverte, arrosée
+ De fausses-perles de rosée,
+ En diamant!
+
+ Chaque jour palpite à la colle
+ De ta corolle
+ Un papillon-coquelicot,
+ Pur calicot.
+
+ Rose-thé!...--Dans le grog, peut-être!--
+ Tu dois renaître
+ Jaune, sous le fard du tampon,
+ Rose-pompon!
+
+ Vénus-Coton, née en pelotte,
+ Un soir-matin,
+ Parmi l'écume ... que culotte
+ Le clan rapin!
+
+ Rose-mousseuse, sur toi pousse
+ Souvent la mousse
+ De l'Ai..... Du BOCK plus souvent
+ --A 30 Cent.
+
+ --Un coup-de-soleil de la rampe!
+ Qui te retrempe;
+ Un coup de pouce à ton grand air
+ Sur fil-de-fer!...
+
+ Va, gommeuse et gommée, ô rose
+ De couperose,
+ Fleurir les faux-cols et les coeurs,
+ Gilets vainqueurs!
+
+
+
+
+ <i>A LA MÉMOIRE DE ZULMA
+
+ Vierge-folle hors barrière et
+
+ D'UN LOUIS</i>
+
+
+ <i>Bougival, 8 mai</i>.
+
+
+ Elle était riche de vingt ans,
+ Moi j'étais jeune de vingt francs,
+ Et nous fîmes bourse commune,
+ Placée, à fond-perdu, dans une
+ Infidèle nuit de printemps....
+
+ La lune a fait trou dedans,
+ Rond comme un écu de cinq francs,
+ Par où passa notre fortune:
+ Vingt ans! vingt francs!... et puis la lune!
+
+ --En monnaie--hélas--les vingt francs!
+ En monnaie aussi les vingt ans!
+ Toujours de trous en trous de lune,
+ Et de bourse en bourse commune....
+ --C'est à peu près même fortune!
+
+ * * * * *
+
+ --Je la trouvai--bien des printemps,
+ Bien des vingt ans, bien des vingt francs,
+ Bien des trous et bien de la lune
+ Après--Toujours vierge et vingt ans,
+ Et ... colonelle à la Commune!
+
+ * * * * *
+
+ --Puis après: la chasse aux passants,
+ Aux vingt sols, et plus aux vingt francs....
+ Puis après: la fosse commune,
+ Nuit gratuite sans trou de lune.
+
+
+ (<i>Saint-Cloud.--Novembre</i>)
+
+
+
+
+ <i>BONNE FORTUNE et FORTUNE</i>
+
+
+ <i>Odor della feminita</i>
+
+ Moi, je fais mon trottoir, quand la nature est belle,
+ Pour la passante qui, d'un petit air vainqueur,
+ Voudra bien crocheter, du bout de son ombrelle,
+ Un clin de ma prunelle ou la peau de mon coeur....
+
+ Et je me crois content--pas trop!--mais il faut vivre:
+ Pour promener un peu sa faim, le gueux s'enivre....
+
+ Un beau jour--quel métier!--je faisais, comme ça,
+ Ma croisière.--Métier!...--Enfin, Elle passa
+ --Elle qui?--La Passante! Elle, avec son ombrelle!
+ Vrai valet de bourreau, je la frôlai ...---mais Elle
+
+ Me regarda tout bas, souriant en dessous,
+ Et ... me tendit sa main, et ...
+ m'a donné deux sous.
+
+
+ (<i>Rue des Martyrs</i>.)
+
+
+
+
+ <i>A UNE CAMARADE</i>
+
+
+ Que me veux-tu donc, femme trois fois fille?...
+ Moi qui te croyais un si bon enfant!
+ --De l'amour?...--Allons: cherche, apporte, pille!
+ M'aimer aussi, toi!... moi qui t'aimais tant.
+
+ Oh! je t'aimais comme ... un lézard qui pèle
+ Aime le rayon qui cuit son sommeil....
+ L'Amour entre nous vient battre de l'aile:
+ --Eh! qu'il s'ôte de devant mon soleil!
+
+ Mon amour, à moi, n'aime pas qu'on l'aime;
+ Mendiant, il a peur d'être écouté....
+ C'est un lazzarone enfin, un bohème,
+ Déjeunant de jeûne et de liberté.
+
+ --Curiosité, bibelot, bricolle?...
+ C'est possible: il est rare--et c'est son bien--
+ Mais un bibelot cassé se recolle;
+ Et lui, décollé, ne vaudra plus rien!...
+
+ Va, n'enfonçons pas la porte entr'ouverte
+ Sur un paradis déjà trop rendu!
+ Et gardons à la pomme, jadis verte,
+ Sa peau, sous son fard de fruit défendu.
+
+ Que nous sommes-nous donc fait l'un à l'autre?...
+ --Rien....--Peut-être alors que c'est pour cela;
+ --Quel a commencé?--Pas moi, bon apôtre!
+ Après, quel dira: c'est donc tout--voilà!
+
+ --Tous les deux, sans doute....--Et toi, sois bien sûre
+ Que c'est encor moi le plus attrapé:
+ Car si, par erreur, ou par aventure,
+ Tu ne me trompais ... je serais trompé!
+
+ Appelons cela: <i>l'amitié calmée</i>;
+ Puisque l'amour veut mettre son holà.
+ N'y croyons pas trop, chère mal-aimée....
+ --C'est toujours trop vrai ces mensonges-là!--
+
+ Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire
+ --Si ça t'est égal--le quart-d'heure après.
+ Si nous en mourons--ce sera de rire....
+ Moi qui l'aimais tant ton rire si frais!
+
+
+
+
+ <i>UN JEUNE QUI S'EN VA</i>
+
+
+ Morire.
+
+ Oh le printemps!--Je voudrais paître!...
+ C'est drôle, est-ce pas: Les mourants
+ Font toujours ouvrir leur fenêtre,
+ Jaloux de leur part de printemps!
+
+ Oh le printemps! Je veux écrire!
+ Donne-moi mon bout de crayon
+ --Mon bout de crayon, c'est ma lyre--
+ Et--là--je me sens un rayon.
+
+ Vite!... j'ai vu, dans mon délire,
+ Venir me manger dans la main
+ La Gloire qui voulait me lire!
+ --La gloire n'attend pas demain.--
+
+ Sur ton bras, soutiens ton poète,
+ Toi, sa Muse, quand il chantait,
+ Son Sourire quand il mourait,
+ Et sa Fête ... quand c'était fête!
+
+ Sultane, apporte un peu ma pipe
+ Turque, incrustée en faux saphir,
+ Celle qui <i>va bien à mon type</i>....
+ Et ris!--C'est fini de mourir;
+
+ Et viens sur mon lit de malade;
+ Empêche la mort d'y toucher,
+ D'emporter cet enfant maussade
+ Qui ne veut pas s'aller coucher.
+
+ Ne pleure donc plus,--je suis bête--
+ Vois: mon drap n'est pas un linceul....
+ Je chantais cela pour moi seul....
+ Le vide chante dans ma tête.
+
+ Retourne contre la muraille.
+ --Là--l'esquisse--un portrait de toi--
+ Malgré lui mon oeil soûl travaille
+ Sur la toile.... C'était de moi.
+
+ J'entends--bourdon de la fièvre--
+ Un chant de berceau me monter:
+ «<i>J'entends le renard, le lièvre,
+ Le lièvre, le loup chanter</i>.»
+
+ ... Va! nous aurons une chambrette
+ Bien fraîche, à papier bleu rayé;
+ Avec un vrai bon lit honnête
+ A nous, à rideaux ... et payé!
+
+ Et nous irons dans la prairie
+ Pêcher à la ligne tous deux,
+ Ou bien <i>mourir pour la patrie</i>!...
+ --Tu sais, je fais ce que tu veux.
+
+ ... Et nous aurons des robes neuves,
+ Nous serons riches à bâiller
+ Quand j'aurai revu <i>mes épreuves</i>!
+ --Pour vivre, il faut bien travailler....
+
+ --Non! mourir....
+ La vie était belle
+ Avec toi! mais rien ne va plus....
+ A moi le pompon d'immortelle
+ Des grands poètes que j'ai lus!
+
+ A moi, <i>Myosotis! Feuille morte</i>
+ De <i>Jeune malade à pas lent!</i>
+ Souvenir de soi ... qu'on emporte
+ En croyant le laisser--souvent!
+
+ --Décès: Rolla:--l'Académie--
+ Murger, Beaudelaire:--hôpital,--
+ Lamartine:--en perdant la vie
+ De sa fille, en strophes pas mal....
+
+ Doux bedeau, pleureuse en lévite,
+ <i>Harmonieux</i> tronc des <i>moissonnés</i>
+ Inventeur de la <i>larme écrite</i>,
+ Lacrymatoire d'abonnés!...
+
+ Moreau---j'oubliais--Hégésippe,
+ Créateur de l'art-hôpital....
+ Depuis, j'ai la phthisie en grippe;
+ Ce n'est plus même original.
+
+ --Escousse encor: mort en extase
+ De lui; mort phthisique d'orgueil.
+ --Gilbert: phthisie et paraphrase
+ Rentrée, en se pleurant <i>à l'oeil</i>.
+
+ --Un autre incompris: Lacenaire,
+ Faisant des vers en amateur
+ Dans le goût anti-poitrinaire,
+ Avec Sanson pour éditeur.
+
+ --Lord Byron, gentleman-vampire,
+ Hystérique du ténébreux;
+ Anglais sec, cassé par son rire,
+ Son noble rire de lépreux.
+
+ --Hugo: l'Homme apocalyptique,
+ L'Homme-Ceci-tûra-cela,
+ Meurt, gardenational épique;
+ Il n'en reste qu'un--celui-là!--
+
+ ... Puis un tas d'amants de la lune,
+ Guère plus morts qu'ils n'ont vécu,
+ Et changeant de fosse commune
+ Sans un discours, sans un écu!
+
+ J'en ai lus mourir!... Et ce cygne
+ Sous le couteau du cuisinier:
+ --Chénier--... Je me sens--mauvais signe!--
+ De la jalousie.--O métier!
+
+ Métier! Métier de mourir....
+ Assez, j'ai fini mon étude.
+ Métier: se rimer finir!...
+ C'est une affaire d'habitude.
+
+ Mais non, la poésie est: vivre,
+ Paresser encore, et souffrir
+ Pour toi, maîtresse! et pour mon livre;
+ Il est là qui dort
+ --Non: mourir!
+
+ * * * * *
+
+ Sentir sur ma lèvre appauvrie
+ Ton dernier baiser se gercer,
+ La mort dans tes bras me bercer....
+ Me déshabiller de la vie!...
+
+
+ (<i>Charenton.--Avril</i>.)
+
+
+
+
+ <i>INSOMNIE</i>
+
+
+ Insomnie, impalpable Bête!
+ N'as-tu d'amour que dans la tête:
+ Pour venir te pâmer à voir,
+ Sous ton mauvais oeil, l'homme mordre
+ Ses draps, et dans l'ennui se tordre!...
+ Sous ton oeil de diamant noir.
+
+ Dis: pourquoi, durant la nuit blanche,
+ Pluvieuse comme un dimanche,
+ Venir nous lécher comme un chien:
+ Espérance ou Regret qui veille,
+ A notre palpitante oreille
+ Parler bas ... et ne dire rien?
+
+ Pourquoi, sur notre gorge aride,
+ Toujours pencher ta coupe vide
+ Et nous laisser le cou tendu,
+ Tantales, soiffeurs de chimère:
+ --Philtre amoureux ou lie amère
+ Fraîche rosée ou plomb fondu!--
+
+ Insomnie, es-tu donc pas belle?...
+ Eh pourquoi, lubrique pucelle,
+ Nous étreindre entre tes genoux?
+ Pourquoi râler sur notre bouche,
+ Pourquoi défaire notre couche,
+ Et ... ne pas coucher avec nous
+
+ Pourquoi, Belle-de-nuit impure,
+ Ce masque noir sur ta figure?...
+ --Pour intriguer les songes d'or?...
+ N'es-tu pas l'amour dans l'espace,
+ Souffle de Messaline lasse,
+ Mais pas rassasiée encor!
+
+ Insomnie, est-tu l'Hystérie....
+ Es-tu l'orgue de barbarie
+ Qui moud l'<i>Hosannah</i> des Élus?...
+ --Ou n'es-tu pas l'éternel plectre,
+ Sur les nerfs des damnés-de-lettre,
+ Raclant leurs vers--qu'eux seuls ont lus.
+
+ Insomnie, es-tu l'âne en peine
+ De Buridan--ou le phalène
+ De l'enfer?--Ton baiser de feu
+ Laisse un goût froidi de fer rouge....
+ Oh! viens te poser dans mon bouge!...
+ Nous dormirons ensemble un peu.
+
+
+
+
+ <i>LA PIPE AU POÈTE</i>
+
+
+ Je suis la Pipe d'un poète,
+ Sa nourrice, et: j'endors sa <i>Bête</i>.
+
+ Quand ses chimères éborgnées
+ Viennent se heurter à son front,
+ Je fume.... Et lui, dans son plafond,
+ Ne peut plus voir les araignées.
+
+ ... Je lui fais un ciel, des nuages,
+ La mer, le désert, des mirages;
+ --Il laisse errer là son oeil mort....
+
+ Et, quand lourde devient la nue,
+ Il croit voir une ombre connue,
+ --Et je sens mon tuyau qu'il mord.
+
+ --Un autre tourbillon délie
+ Son âme, son carcan, sa vie!
+ ... Et je me sens m'éteindre.--Il dort--
+
+ * * * * *
+
+ --Dors encor: la <i>Bête</i> est calmée,
+ File ton rêve jusqu'au bout....
+ Mon Pauvre!... la fumée est tout.
+ --S'il est vrai que tout est fumée....
+
+
+ (<i>Paris--Janvier</i>)
+
+
+
+
+ <i>LE CRAPAUD</i>
+
+
+ Un chant dans une nuit sans air....
+ --La lune plaque en métal clair
+ Les découpures du vert sombre.
+
+ ... Un chant; comme un écho, tout vif
+ Enterré, là, sous le massif....
+ --Ça se tait: Viens, c'est là, dans l'ombre....
+
+ --Un crapaud!--Pourquoi cette peur,
+ Près de moi, ton soldat fidèle!
+ Vois-le, poète tondu, sans aile,
+ Rossignol de la boue....--Horreur!--
+
+ ... Il chante.--Horreur!!--Horreur pourquoi
+ Vois-tu pas son oeil de lumière....
+ Non: il s'en va, froid, sous sa pierre.
+
+ * * * * *
+
+ Bonsoir--ce crapaud-là c'est moi.
+
+
+ (<i>Ce soir, 20 Juillet</i>.)
+
+
+
+
+ <i>FEMME</i>
+
+
+ <i>la Bête fer</i>
+
+ Lui--cet être faussé, mal aimé, mal souffert,
+ Mal haï--mauvais livre ... et pire: il m'intéresse.--
+ S'il est vide après tout.... Oh mon dieu, je le laisse,
+ Comme un roman pauvre--entr'ouvert.
+
+ Cet homme est laid....--Et moi, ne suis-je donc pas belle,
+ Et belle encore pour nous deux!--
+ En suis-je donc enfin aux rêves de pucelle?...
+ --Je suis reine: Qu'il soit lépreux!
+
+ Où vais-je--femme!--Après ... suis-je donc cas légère
+ Pour me relever d'un faux pas!
+ Est-ce donc Lui que j'aime?--Eh non! c'est son mystère....
+ Celui que peut-être Il n'a pas.
+
+ Plus Il m'évite, et plus et plus Il me poursuit....
+ Nous verrons ce dédain suprême.
+ Il est rare à croquer, celui-là qui me fuit!...
+ Il me fuit--Eh bien non!... Pas même.
+
+ ... Aurais-je ri pourtant! si, comme un galant homme,
+ Il avait allumé ses feux....
+ Comme Ève--femme aussi--qui n'aimait pas la Pomme,
+ Je ne l'aime pas--et j'en veux!--
+
+ C'est innocent.--Et Lui: ... Si l'arme était chargée....
+ --Et moi, j'aime les vilains jeux!
+ Et ... l'on sait amuser, avec une dragée
+ Haute, un animal ombrageux.
+
+ De quel droit ce regard, ce mauvais oeil qui touche:
+ Monsieur poserait le fatal?
+ Je suis myope, il est vrai,... Peut-être qu'il est louche;
+ Je l'ai vu si peu--mais si mal.--
+
+ ... Et si je le laissais se draper en quenouille,
+ Seul dans sa honteuse fierté!...
+ --Non. Je sens me ronger, comme ronge la rouille,
+ Mon orgueil malade, irrité.
+
+ Allons donc! c'est écrit--n'est-ce pas--dans ma tête,
+ En pattes-de-mouche d'enfer;
+ Écrit, sur cette page où--là--ma main s'arrête.
+ --Main de femme et plume de fer.--
+
+ Oui!--Baiser de Judas--Lui cracher à la bouche
+ Cet <i>amour!</i>--Il l'a mérité--
+ Lui dont la triste image est debout sur ma couche,
+ Implacable de volupté.
+
+ Oh oui: coller ma langue à l'inerte sourire
+ Qu'il porte là comme un faux pli!
+ Songe creux et malsain, repoussant ... qui m'attire!
+ .................................
+ Une nuit blanche ... un jour sali....
+
+
+
+
+ <i>DUEL AUX CAMÉLIAS</i>
+
+
+ J'ai vu le soleil dur contre les touffes
+ Ferrailler.--J'ai vu deux fers soleiller,
+ Deux fers qui faisaient des parades bouffes;
+ Des merles en noir regardaient briller.
+
+ Un monsieur en linge arrangeait sa manche;
+ Blanc, il me semblait un gros camélia;
+ Une autre fleur rose était sur la branche,
+ Rose comme.... Et puis un fleuret plia.
+
+ --Je vois rouge.... Ah oui! c'est juste: on s'égorge--
+ ... Un camélia blanc--là--comme Sa gorge ...
+ Un camélia jaune,--ici--tout mâché....
+
+ Amour mort, tombé de ma boutonnière.
+ --A moi, plaie ouverte et fleur printannière!
+ Camélia vivant, de sang panaché!
+
+
+ (<i>Veneris Dies</i> 13***)
+
+
+
+
+ <i>FLEUR D'ART</i>
+
+
+ Oui--Quel art jaloux dans Ta fine histoire!
+ Quels bibelots chers!--Un bout de sonnet,
+ Un coeur gravé dans ta manière noire,
+ Des traits de canif à coups de stylet.--
+
+ Tout fier mon coeur porte à la boutonnière
+ Que tu lui taillas, un petit bouquet
+ D'immortelle rouge--Encor ta manière--
+ C'est du sang en fleur. Souvenir coquet.
+
+ Allons, pas de pleurs à notre mémoire!
+ --C'est la mâle-mort de l'amour ici--
+ Foin du myosotis, vieux sachet d'armoire!
+
+ Double femme, va!... Qu'un âne te braie!
+ Si tu n'étais fausse, eh serais-tu vraie?...
+ L'amour est un duel:--Bien touché! Merci.
+
+
+
+
+ <i>PAUVRE GARÇON</i>
+
+
+ <i>La Bête féroce</i>.
+
+ Lui qui sifflait si haut, son petit air de tête,
+ Etait plat près de moi; je voyais qu'il cherchait ...
+ Et ne trouvait pas, et ... j'aimais le sentir bête,
+ Ce héros qui n'a pas su trouver qu'il m'aimait.
+
+ J'ai fait des ricochets sur son coeur en tempête.
+ Il regardait cela.... Vraiment, cela l'usait?...
+ Quel instrument rétif à jouer, qu'un poète!...
+ J'en ai joué. Vraiment--moi--cela m'amusait.
+
+ Est-il mort?...--Ah--c'était, du reste, un garçon drôle.
+ Aurait-il donc trop pris au sérieux son rôle,
+ Sans me le dire ... au moins.--Car il est mort, de quoi?...
+
+ Se serait-il laissé fluer de poésie....
+ Serait-il mort <i>de chic</i>, de boire, ou de phthisie,
+ Ou, peut-être, après tout: de rien ...
+ ou bien de Moi.
+
+
+
+
+ <i>DÉCLIN</i>
+
+
+ Comme il était bien, Lui, ce Jeune plein de sève!
+ Apre à la vie <i>O Gué</i>!... et si doux en son rêve.
+ Comme il portait sa tête ou la couchait gaîment!
+ Hume-vent à l'amour!... qu'il passait tristement.
+
+ Oh comme il était Rien!...--Aujourd'hui, sans rancune
+ Il a vu lui sourire, au retour, la Fortune;
+ Lui ne sourira plus que d'autrefois; il sait
+ Combien tout cela coûte et comment ça se fait.
+
+ Son Coeur a pris du ventre et dit bonjour en prose.
+ Il est coté fort cher ... ce Dieu c'est quelque chose;
+ Il ne va plus les mains dans les poches tout nu....
+
+ Dans sa gloire qu'il porte en paletot funèbre,
+ Vous le reconnaîtrez fini, banal, célèbre....
+ Vous le reconnaîtrez, alors, cet inconnu.
+
+
+
+
+ <i>BONSOIR</i>
+
+
+ Et vous viendrez alors, imbécile caillette,
+ Taper dans ce miroir clignant qui se paillette
+ D'un éclis d'or, accroc de l'astre jaune, éteint
+ Vous verrez un bijou dans cet éclat de tain
+
+ Vous viendrez à cet homme, à son reflet mièvre
+ Sans chaleur.... Mais, au jour qu'il dardait la fièvre,
+ Vous n'avez rien senti, vous qui--midi passé--
+ Tombez dans ce rayon tombant qu'il a laissé.
+
+ Lui ne vous connaît plus, Vous, l'Ombre déjà vue,
+ Vous qu'il avait couchée en son ciel toute nue,
+ Quand il était un Dieu!... Tout cela--n'en faut plus.--
+
+ Croyez--Mais lui n'a plus ce mirage qui leurre,
+ Pleurez--Mais il n'a plus cette corde qui pleure.
+ Ses chants ...--C'était d'un autre; il ne les a pas plus.
+
+
+
+
+ <i>LE POÈTE CONTUMACE</i>
+
+
+ Sur la côte d'ARMOR,--Un ancien vieux couvent,
+ Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent,
+ Et les ânes de la contrée,
+ Au lierre râpé, venaient râper leurs dents
+ Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
+ On n'aurait pu trouver l'entrée.
+
+ --Seul--mais toujours debout avec un rare aplomb,
+ Crénelé comme la mâchoire d'une vieille,
+ Son toit à coups-de-poing sur le coin de l'oreille,
+ Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,
+
+ Fier toujours d'avoir eu, dans le temps, sa légende....
+ Ce n'était plus qu'un nid à gens de contrebande,
+ Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
+ Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.
+
+ --Aujourd'hui l'hôte était de la borgne tourelle,
+ Un Poète sauvage, avec un plomb dans l'aile,
+ Et tombé là parmi les antiques hiboux
+ Qui l'estimaient d'en haut.--Il respectait leurs trous,--
+ Lui, seul hibou payant, comme son <i>bail</i> le porte:
+ <i>Pour vingt-cinq écus l'an, dont: remettre une porte</i>.--
+
+ Pour les gens du pays, il ne les voyait pas:
+ Seulement, en passant, eux regardaient d'en bas,
+ Se montrant du nez sa fenêtre;
+ Le curé se doutait que c'était un lépreux;
+ Et le maire disait:--Moi, qu'est-ce que j'y peux,
+ C'est plutôt un Anglais ... un <i>Etre</i>.
+
+ Les femmes avaient su--sans doute par les buses,
+ Qu'il <i>vivait en concubinage avec des Muses!</i>...
+ Un hérétique enfin.... Quelque <i>Parisien</i>
+ De Paris ou d'ailleurs.--Hélas! on n'en sait rien.--
+ Il était invisible; et, comme <i>ses Donzelles
+ Ne s'affichaient pas trop</i>, on ne parla plus d'elles.
+
+ --Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle;
+ Un ermite-amateur, chassé par la rafale....
+ Il avait trop aimé les beaux pays malsains
+ Condamné des huissiers, comme des médecins,
+ Il avait posé là, seul et cherchant sa place
+ Pour mourir seul ou pour vivre par contumace....
+
+ Faisant, d'un à-peu-près d'artiste,
+ Un philosophe d'à peu près,
+ Râleur de soleil ou de frais,
+ En dehors de l'humaine piste.
+
+ Il lui restait encore un hamac, une vielle,
+ Un barbet qui dormait sous le nom de <i>Fidèle</i>;
+ Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
+ Un autre compagnon qui s'appelait l'Ennui.
+
+ Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve.
+ Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
+ Le flot qui descendait;
+ Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre....
+ Attendre quoi ... le flot monter--le flot descendre--
+ Ou l'Absente.... Qui sait?
+
+ Le sait-il bien lui-même?... Au vent de sa guérite,
+ A-t-il donc oublié comme les morts vont vite,
+ Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
+ Cherche-t-il son follet, à lui, mal enterré?
+
+ --Certe, Elle n'est pas loin, celle après qui tu brames,
+ O Cerf de Saint-Hubert! Mais ton front est sans flammes....
+ N'apparais pas, mon vieux, triste et faux déterré....
+ Fais le mort si tu peux.... Car Elle t'a pleuré!
+
+ --Est-ce qu'il pouvait, Lui!... n'était-il pas poète....
+ Immortel comme un autre?... Et dans sa pauvre tête
+ Déménagée, encor il sentait que les vers
+ Hexamètres faisaient les cent pas de travers.
+
+ --Manque de savoir-vivre extrême--il survivait--
+ Et--manque de savoir-mourir--il écrivait:
+
+ «C'est un être passé de cent lunes, ma Chère,
+ En ton coeur poétique, à l'état légendaire.
+ Je rime, donc je vis ... ne crains pas, c'est <i>à blanc</i>.
+ --Une coquille d'huître en rupture de banc!--
+ Oui, j'ai beau me palper: c'est moi!--Dernière faute--
+ En route pour les cieux--car ma niche est si haute!--
+ Je me suis demandé, prêt à prendre l'essor:
+ Tête ou pile ...--Et voilà--je me demande encor....»
+
+ «C'est à toi que je fis mes adieux à la vie,
+ A toi qui me pleuras, jusqu'à me faire envie
+ De rester me pleurer avec toi. Maintenant
+ C'est joué, je ne suis qu'un gâteux revenant,
+ En os et ... (j'allais dire en chair).--La chose est sûre
+ C'est bien moi, je suis là--mais comme une rature.»
+
+ «Nous étions amateurs de curiosité:
+ Viens voir <i>le Bibelot</i>.--Moi j'en suis dégoûté.--
+ Dans mes dégoûts surtout, j'ai des goûts élégants;
+ Tu sais: j'avais lâché la Vie avec des gants;
+ L'<i>Autre</i> n'est pas même à prendre avec des pincettes ...
+ Je cherche au mannequin de nouvelles toilettes.»
+
+ «Reviens m'aider: Tes yeux dans ces yeux-là! Ta lèvre
+ Sur cette lèvre!... Et, là, ne sens-tu pas ma fièvre
+ --Ma <i>fièvre de Toi?</i>...--Sous l'orbe est-il passé
+ L'arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé?
+ Et cette étoile?...--Oh! va, ne cherche plus l'étoile
+ Que tu voulais voir à mon front;
+ Une araignée a fait sa toile,
+ Au même endroit--dans le plafond.»
+
+ «Je suis un étranger.--Cela vaut mieux peut-être....
+ --Eh bien! non, viens encor un peu me reconnaître;
+ Comme au bon saint Thomas, je veux te voir la foi,
+ Je veux te voir toucher la plaie et dire:--Toi!»--
+
+ «Viens encor me finir--c'est très gai: De ta chambre,
+ Tu verras mes moissons--Nous sommes en décembre--
+ Mes grands bois de sapin, les fleurs d'or des genêts,
+ Mes bruyères d'Armor ...--en tas sur les chenets.
+ Viens te gorger d'air pur--Ici j'ai de la brise
+ Si franche!... que le bout de ma toiture en frise.
+ Le soleil est si doux ...--qu'il gèle tout le temps.
+ Le printemps....--Le printemps n'est-ce pas tes vingt ans.
+ On n'attend plus que toi, vois: déjà l'hirondelle
+ Se pose ... en fer rouillé, clouée à ma tourelle.--
+ Et bientôt nous pourrons cueillir le champignon....
+ Dans mon escalier que dore ... un lumignon.
+ Dans le mur qui verdoie existe une pervenche
+ Sèche.--... Et puis nous irons à l'eau <i>faire</i> la planche
+ --Planches d'épave au sec--comme moi--sur ces plages.
+ La Mer roucoule sa <i>Berceuse pour naufrages</i>;
+ Barcarolle du soir ... pour les canards sauvages.»
+
+ «En <i>Paul et Virginie</i>, et virginaux--veux-tu--
+ Nous nous mettrons au vert du paradis perdu....
+ Ou <i>Robinson avec Vendredi</i>--c'est facile--
+ La pluie a déjà fait, de mon royaume, une île.»
+
+ «Si pourtant, près de moi, tu crains la solitude,
+ Nous avons des amis, sans fard--Un braconnier;
+ Sans compter un caban bleu qui, par habitude,
+ Fait toujours les cent-pas et contient un douanier....
+ Plus de clercs d'huissier! J'ai le clair de la lune,
+ Et des amis pierrots amoureux sans fortune.»
+
+ --«Et nos nuits!... <i>Belles nuits pour l'orgie à la tour!</i>...
+ Nuits à la Roméo!--Jamais il ne fait jour.--
+ La Nature au réveil--réveil de déchaînée--
+ Secouant son drap blanc ... éteint ma cheminée.
+ Voici mes rossignols ... rossignols d'ouragans--
+ Gais comme des poinçons--sanglots de chats-huans!
+ Ma girouette dérouille en haut sa tyrolienne
+ Et l'on entend gémir ma porte éolienne,
+ Comme chez saint Antoine en sa tentation....
+ Oh viens! joli Suppôt de la séduction!»
+
+ --«Hop! les rats du grenier dansent des farandoles!
+ Les ardoises du toit roulent en castagnoles!
+ Les Folles-du-logis....
+ Non, je n'ai plus de Folles!»
+
+ ... «Comme je revendrais ma dépouille à Satan
+ S'il me tentait avec un petit Revenant....
+ --Toi--Je te vois partout, mais comme un voyant blême,
+ Je t'adore.... Et c'est pauvre: adorer ce qu'on aime!
+ Apparais, un poignard dans le coeur!--Ce sera,
+ Tu sais bien, comme dans <i>Inès de La Sierra</i>....
+ --On frappe ... oh! c'est quelqu'un....
+ Hélas! oui, c'est un rat.»
+
+ --«Je rêvasse ... et toujours c'est <i>Toi</i>. Sur toute chose,
+ Comme un esprit follet, ton souvenir se pose:
+ Ma solitude--<i>Toi!</i>--Mes hiboux à l'oeil d'or:
+ --<i>Toi!</i>--Ma girouette folle: Oh <i>Toi!</i>...--Que sais-je encor,
+ --<i>Toi</i>: mes volets ouvrant les bras dans la tempête....
+ Une lointaine voix: c'est Ta chanson!--c'est fête!...
+ Les rafales fouaillant Ton nom perdu--c'est bête--
+ C'est bête, mais c'est <i>Toi</i>! Mon coeur au grand ouvert
+ Comme mes volets en pantenne,
+ Bat, tout affolé sous l'haleine
+ Des plus bizarres courants d'air.»
+
+ «Tiens ... une ombre portée, un instant, est venue
+ Dessiner ton profil sur la muraille nue,
+ Et j'ai tourné la tête....--Espoir ou souvenir--
+ <i> Ma Soeur Anne, à la tour, voyez-vous pas venir?</i>»....
+
+ --«Rien!--je vois ... je vois, dans ma froide chambrette,
+ Mon lit capitonné de <i>satin de brouette</i>;
+ Et mon chien qui dort dessus--Pauvre animal--
+ ... Et je ris ... parce que ça me fait un peu mal.»
+
+ «J'ai pris, pour t'appeler, ma vielle et ma lyre.
+ Mon coeur fait de l'esprit--le sot--pour se leurrer....
+ Viens pleurer, si mes vers ont pu te faire rire;
+ Viens rire, s'ils t'ont fait pleurer....»
+
+ «Ce sera drôle.... Viens jouer à la misère,
+ D'après nature:--<i>Un coeur avec une chaumière</i>.--
+ ... Il pleut dans mon foyer, il pleut dans mon coeur feu.
+ Viens! Ma chandelle est morte et je n'ai plus de feu....»
+
+ * * * * *
+
+ Sa lampe se mourait. Il ouvrit la fenêtre.
+ Le soleil se levait. Il regarda sa lettre,
+ Rit et la déchira.... Les petits morceaux blancs,
+ Dans la brume, semblaient un vol de goélands.
+
+
+ (<i>Penmarc'h--jour de Noël</i>.)
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>SÉRÉNADE DES SÉRÉNADES</i>
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>SONNET DE NUIT</i>
+
+
+ O croisée ensommeillée,
+ Dure à mes trente-six morts!
+ Vitre en diamant, éraillée
+ Par mes atroces accords!
+
+ Herse hérissant rouillée
+ Tes crocs où je pends et mords!
+ Oubliette verrouillée
+ Qui me renferme ... dehors!
+
+ Pour Toi, Bourreau que j'encense,
+ L'amour n'est donc que vengeance?...
+ Ton balcon: gril à braiser?...
+
+ Ton col: collier de garotte?...
+ Eh bien! ouvre, Iscariote,
+ Ton judas pour un baiser!
+
+
+
+
+ <i>GUITARE</i>
+
+
+ Je sais rouler une amourette
+ En cigarette,
+ Je sais rouler l'or et les plats!
+ Et les filles dans de beaux draps!
+
+ Ne crains pas de longueurs fidèles:
+ Pour mûles mes pieds ont des ailes;
+ Voleur de nuit, hibou d'amour,
+ M'envole au jour.
+
+ Connais-tu Psyché?--Non?--Mercure?...
+ Cendrillon et son aventure?
+ --Non?--... Eh bien! tout cela, c'est moi:
+ Nul ne me voit.
+
+ Et je te laisserais bien fraîche
+ Comme un petit Jésus en crèche,
+ Avant le rayon indiscret....
+ --Je suis si laid!--
+
+ Je sais flamber en cigarette,
+ Une amourette!
+ Chiffonner et flamber les draps,
+ Mettre les filles dans les plats!
+
+
+
+
+ <i>RESCOUSSE</i>
+
+ Si ma guitare
+ Que je répare,
+ Trois fois barbare:
+ <i>Kriss</i> Indien.
+
+ Cric de supplice,
+ Bois de justice,
+ Boîte à malice,
+ Ne fait pas bien....
+
+ Si ma voix pire
+ Ne peut te dire
+ Mon doux martyre....
+ --Métier de chien!
+
+ Si mon cigare,
+ Viatique et phare,
+ Point ne t'égare;
+ --Feu de brûler....
+
+ Si ma menace,
+ Trombe qui passe,
+ Manque de grâce;
+ --Muet de hurler....
+
+ Si de mon âme
+ La mer en flamme
+ N'a pas de lame;
+ --Cuit de geler....
+
+ Vais m'en aller!
+
+
+
+
+ <i>TOIT</i>
+
+
+ Tiens non! J'attendrai tranquille,
+ Planté sous le toit,
+ Qu'il me tombe quelque tuile,
+ Souvenir de Toi!
+
+ J'ai tondu l'herbe, je lèche
+ La pierre,--altéré
+ Comme <i>la Colique-sèche</i>
+ <i>De Miserere</i>!
+
+ Je crèverai--Dieu me damne!--
+ Ton tympan ou la peau d'âne
+ De mon bon tambour!
+
+ Dans ton boîtier, ô Fenêtre!
+ Calme et pure, gît peut-être....
+ .....................
+ Un vieux monsieur sourd!
+
+
+
+
+ <i>LITANIE</i>
+
+
+ Non ... Mon coeur te sent là, Petite,
+ Qui dors pour me laisser plus vite
+ Passer ma nuit, si longue encor,
+ Sur le pavé comme un rat mort....
+
+ --Dors. La berceuse litanie
+ Sérénade jamais finie
+ Sur Ta lèvre reste poser
+ Comme une haleine de baiser:
+
+ --«Nénuphar du ciel! Blanche Etoile!
+ Tour ivoirine! Nef sans voile!
+ <i>Vesper, amoris Aurora</i>!»
+
+ Ah! je sais les répons mystiques,
+ Pour le cantique des cantiques
+ Qu'on chante ... au Diable, Senora!
+
+
+
+
+ <i>CHAPELLET</i>
+
+
+ A moi, grand chapelet! pour égrener mes plaintes,
+ Avec tous les AVE de Sa <i>Perfection</i>,
+ Son nom et tous les noms de ses Fêtes et Saintes ...
+ Du Mardi-gras jusqu'à la <i>Circoncision</i>:
+
+ --<i>Navaja-Dolorès-y-Crucificcion!</i>....
+ --Le Christ avait au moins son éponge d'absinthe....--
+ Quand donc arriverai-je à ton <i>Ascencion</i>!...
+ --Isaac Laquedem, prête-moi ta complainte.
+
+ --<i>O Todas-las-Santas!</i> Tes vitres sont pareilles,
+ <i>Secundum ordinem</i>, à ces fonds de bouteilles
+ Qu'on casse à coups de trique à la <i>Quasimodo</i>....
+
+ Mais, ô <i>Quasimodo</i>, tu ne viens pas encore;
+ Pour casse-tête, hélas! je n'ai que ma mandore....
+ --<i>Se habla espanol: Paraque ... raquando</i>?...
+
+
+
+
+ <i>ELIZIR D'AMOR</i>
+
+
+ Tu ne me veux pas en rêve,
+ Tu m'auras en cauchemar!
+ T'écorchant au vif, sans trêve,
+ --Pour moi ... pour l'amour de l'art.
+
+ --Ouvre: je passerai vite,
+ Les nuits sont courtes, l'été....
+ Mais ma musique est maudite,
+ Maudite en l'éternité!
+
+ J'assourdirai les recluses,
+ Éreintant à coups de pieux,
+ Les Neuf et les autres Muses....
+ Et qui n'en iront que mieux!...
+
+ Répéterai tous mes rôles
+ Borgnes--et d'aveugle aussi....
+ D'ordinaire tous ces drôles
+ Ont assez bon <i>oeil</i> ici:
+
+ --A genoux, haut Cavalier,
+ A pied, traînant ma rapière,
+ Je baise dans la poussière
+ Les traces de Ton soulier!
+
+ --Je viens, Pèlerin austère,
+ Capucin et Troubadour,
+ Dire mon bout de rosaire
+ Sur la viole d'amour.
+
+ --Bachelier de Salamanque,
+ Le plus simple et le dernier....
+ Ce fonds jamais ne me manque:
+ --Tout voeux! et pas un denier!--
+
+ --Retapeur de casserolles,
+ Sale Gitan vagabond,
+ Je claque des castagnoles
+ Et chatouille le jambon....
+
+ --Pas-de-loup, loup sur la face,
+ Moi chien-loup maraudeur,
+ J'erre en offrant de ma race:
+ --Pur-Don-Juan-du-Commandeur.--
+
+ Maîtresse peut me connaître,
+ Chien parmi les chiens perdus:
+ Abeilard n'est pas mon maître,
+ Alcibiade non plus!
+
+
+
+
+ <i>VÉNERIE</i>
+
+
+ O Vénus, dans ta Vénerie,
+ Limier et piqueur à la fois,
+ Valet-de-chiens et d'écurie,
+ J'ai vu l'Hallali, les Abois!...
+
+ Que Diane aussi me sourie!...
+ A cors, à cris, à pleine voix
+ Je fais le pied, je fais le bois;
+ Car on dit que: <i>bête varie</i>....
+
+ --Un pied de biche: Le voici,
+ Cordon de sonnette sur rue;
+ --Bois de cerf: de la porte aussi;
+ --Et puis un pied: un pied-de-grue!...
+
+ O Fauve après qui j'aboyais,
+ --Je suis fourbu, qu'on me relaie!--
+ O Bête! es-tu donc une laie:
+
+
+ Bien moins sauvage te croyais!
+
+
+
+
+ <i>VENDETTA</i>
+
+
+ Tu ne veux pas de mon âme
+ Que je jette à tour de bras:
+ Chère, tu me le payeras!...
+ Sans rancune--je suis femme!--
+
+ Tu ne veux pas de ma peau:
+ Venimeux comme un jésuite.
+ Prends garde!... je suis ensuite
+ Jésuite comme un crapaud,
+
+ Et plat comme la punaise,
+ Compagne que j'ai sur moi,
+ Pure ... mais,--ne te déplaise,--
+ Je te préférerais, Toi!
+
+ --Je suis encor, Ma très-Chère,
+ Serpent comme le Serpent
+ Froid, coulant, poisson rampant
+ Qui fit pécher ta grand'mère....
+
+ Et tu ne vaux pas, Pécore,
+ Beaucoup plus qu'elle, je croi....
+ Vaux-tu ma chanson encore?...
+ Me vaux-tu seulement moi!...
+
+
+
+
+ <i>HEURES</i>
+
+
+ Aumône au malandrin en chasse
+ Mauvais oeil à l'oeil assassin!
+ Fer contre fer au spadassin!
+ --Mon âme n'est pas en état de grâce!--
+
+ Je suis le fou de Pampelune,
+ J'ai peur du rire de la Lune,
+ Cafarde, avec son crêpe noir....
+ Horreur! tout est donc sous un éteignoir.
+
+ J'entends comme un bruit de crécelle....
+ C'est la male heure qui m'appelle.
+ Dans le creux des nuits tombe: un glas ... deux glas
+
+ J'ai compté plus de quatorze heures....
+ L'heure est une larme--Tu pleures,
+ Mon coeur!... Chante encor, va--Ne compte pas.
+
+
+
+
+ <i>CHANSON EN SI</i>
+
+
+ Si j'étais noble Faucon,
+ Tournoierais sur ton balcon....
+ --Taureau: foncerais ta porte....
+ --Vampire: te boirais morte....
+ Te boirais!
+
+ --Geôlier: lèverais l'écrou....
+ --Rat: ferais un petit trou....
+ Si j'étais brise alizée,
+ Te mouillerais de rosée....
+ Roserais!
+
+ Si j'étais gros Confesseur,
+ Te fouaillerais, ô Ma Soeur!
+ Pour seconde pénitence,
+ Te dirais ce que je pense....
+ Te dirais....
+
+ Si j'étais un maigre Apôtre,
+ Dirais: «Donnez-vous l'un l'autre,
+ Pour votre faim apaiser:
+ Le pain-d'amour: Un baiser.»
+ Si j'étais!...
+
+ Si j'étais Frère-quêteur,
+ Quêterais ton petit coeur
+ Pour Dieu le Fils et le Père,
+ L'Église leur Sainte Mère....
+ Quêterais!
+
+ Si j'étais Madone riche,
+ Jetterais bien, de ma niche,
+ Un regard, un sou béni
+ Pour le cantique fini....
+ Jetterais!
+
+ Si j'étais un vieux bedeau,
+ Mettrais un cierge au rideau....
+ D'un goupillon d'eau bénite,
+ L'éteindrais, la vespre dite,
+ L'éteindrais!
+
+ Si j'étais roide pendu,
+ Au ciel serais tout rendu:
+ Grimperais après ma corde,
+ Ancre de miséricorde,
+ Grimperais!
+
+ Si j'étais femme.... Eh, la Belle,
+ Te ferais ma Colombelle....
+ A la porte les galants
+ Pourraient se percer des flancs....
+ Te ferais....
+
+ Enfant, si j'étais la duègne
+ Rossinante qui te peigne,
+ SENORA, si j'étais Toi....
+ J'ouvrirais au pauvre Moi.
+ --Ouvrirais!--
+
+
+
+
+ <i>PORTES ET FENÊTRES</i>
+
+
+ N'entends-tu pas?--Sang et guitare!--
+ Réponds!... je damnerai plus fort.
+ Nulle ne m'a laissé, Barbare,
+ Aussi longtemps me crier mort!
+
+ Ni faire autant de purgatoire!...
+ Tu ne vois ni n'entends mes pas,
+ Ton oeil est clos, la nuit est noire:
+ Fais signe--Je ne verrai pas.
+
+ En enfer j'ai pavé ta rue.
+ Tous les damnés sont en émoi....
+ Trop incomparable Inconnue!
+ Si tu n'es pas là ... préviens-moi!
+
+ A damner je n'ai plus d'alcades,
+ Je n'ai fait que me damner moi,
+ En serinant mes sérénades....
+ --Il ne reste à damner que Toi!
+
+
+
+
+ <i>GRAND OPÉRA</i>
+
+
+ Ier ACTE (<i>Vêpres</i>).
+
+
+ Dors sous le tabernacle, ô Figure de cire!
+ Triple Châsse vierge et martyre,
+ Derrière un verre, tout le plomb,
+ Et dans les siècles des siècles.... Comme c'est long!
+
+ Portes-tu ton coeur d'or sur ta robe lamée,
+ Ton âme veille-t-elle en la lampe allumée?...
+
+ Elle est éteinte
+ Cette huile sainte....
+ Il est éteint
+ Le sacristain!...
+
+ L'orgue sacré, ses flots et ses bruits de rafale
+ Sous les voûtes, font-ils frissonner ton front pâle?...
+
+ Dans ton éternité sais-tu la barbarie
+ De mon orgue infernal, <i>orgue de Barbarie</i>?
+
+ Du prêtre, sous l'autel, n'ouïs-tu pas les pas
+ Et le mot qu'à l'Hostie il murmure tout bas?...
+
+ --Et bien! moi j'attendrai que sur ton oreiller,
+ La trompette de Dieu vienne te réveiller!
+
+ * * * * *
+
+ Chasse, ne sais-tu pas qu'en passant ta chapelle,
+ De par le Pape, tout fidèle,
+ Évêque, publicain ou lépreux, a le droit
+ De t'entr'ouvrir sa plaie et d'en toucher ton doigt?...
+ A Saint-Jacques de Compostelle
+ J'en ai bien fait autant pour un bout de chandelle.
+
+ A ce prix-là je dois baiser la blanche hostie
+ Qui scelle, sur ta bouche en or, ta chasteté
+ Close en odeur de sainteté
+
+ * * * * *
+
+ Cordieu! Madame est donc sortie?...
+
+
+
+
+ IIe ACTE (<i>Sabbat</i>).
+
+
+ Je suis un bon ange, ô bel Ange!
+ Pour te couvrir, doux gardien....
+ La terre maudite me tient.
+ Ma plume a trempé dans la fange....
+
+ Ha! je ne bats plus que d'une aile!...
+ Prions ... l'esprit du Diable est prompt....
+ --Ah! si j'étais lui, de quel bond
+ Je serais sur toi, la Donzelle!
+
+ ... Ma blanche couronne à ma tête
+ Déjà s'effeuille; la tempête
+ Dans mes mains a brisé mon lys....
+
+ --Par Belzébuth! contre la borne
+ Je viens de me rompre la corne!
+
+ * * * * *
+
+ Comme les trucs sont démolis!
+
+
+
+
+ IIIe ACTE (<i>Sereno</i>).
+
+
+ Hola!... je vois poindre un fanal oblique
+ --Flamberge au vent, joli Muguet!
+ <i>Sangre Dios</i>! rossons le guet!...
+
+ Un bonhomme mélancolique
+ Chante:--Bonsoir Senor, Senor Caballero,
+ Sereno....--Sereno toi-même!
+ --Minuit: second jour de carême,
+ Prêtez-moi donc un cigaro....
+
+ <i>Gracia</i>! la Vierge vous garde!
+ --La Vierge?... grand merci, vieux! Je sens la moutarde!...
+ --Par Saint-Joseph! Senor, que faites-vous ici?--
+ --Mais ... pas grand'chose et toi, merci.
+
+ --C'est pour votre plaisir?...--Je damne les alcades
+ De Tolose au Guadalété!
+ --Il est un violon, là-bas sous les arcades....
+ --Ça: n'as-tu jamais arrêté
+ Musset ... musset pour sérénade?
+
+ --<i>Santos</i>!... non, sur la promenade,
+ Je n'ai jamais vu de mussets....
+ --Son page était en embuscade....
+ --<i>Ah Carambah!</i> Monsieur est un senor Français
+ Qui vient nous la faire à l'aubade?...
+
+
+
+
+ <i>PIECE A CARREAUX</i>
+
+
+ Ah! si Vous avez à Tolède,
+ Un vitrier
+ Qui vous forge un vitrail plus raide
+ Qu'un bouclier!...
+
+ A Tolède j'irai ma flamme
+ Souffler, ce soir;
+ A Tolède tremper la lame
+ De mon rasoir!
+
+ Si cela ne vous amadoue:
+ Vais aiguiser,
+ Contre tous les cuirs de Cordoue,
+ Mon dur baiser:
+
+ --Donc--A qui rompra: votre oreille,
+ Ou bien mes vers!
+ Ma corde-à-boyaux sans pareille,
+ Ou bien vos nerfs?
+
+ --A qui fendra: ma castagnette,
+ Ou bien vos dents....
+ L'Idole en grès, ou le Squelette
+ Aux yeux dardants!
+
+ --A qui fondra: vous ou mes cierges,
+ O plombs croisés!...
+ En serez-vous beaucoup plus vierges,
+ Carreaux cassés?
+
+ Et Vous qui faites la cornue,
+ Ange là-bas!...
+ En serez-vous un peu moins nue,
+ Les habits bas?
+
+ --Ouvre! fenêtre à guillotine:
+ C'est le bourreau!
+ --Ouvre donc porte de cuisine!
+ C'est Figaro.
+
+ ... Je soupire, en vache espagnole,
+ Ton numéro
+ Qui n'est, en français, Vierge molle!
+ Qu'un grand ZÉRO.
+
+ <i>Cadix--Mai</i>.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>RACCROCS</i>
+
+ * * * * *
+
+ <i>LAISSER COURRE</i>
+
+
+ <i>Musique de</i>: ISAAC LAQUEDEM.
+
+
+ J'ai laissé la potence
+ Après tous les pendus,
+ Andouilles de naissance,
+ Maigres fruits défendus;
+ Les plumes aux canards
+ Et la queue aux renards....
+
+ Au Diable aussi sa queue
+ Et ses cornes aussi,
+ Au ciel sa chose bleue
+ Et la Planète--ici--
+ Et puis tout: n'importe où
+ Dans le désert au clou.
+
+ J'ai laissé dans l'Espagne
+ Le reste et mon château;
+ Ailleurs, à la campagne,
+ Ma tête et son chapeau;
+ J'ai laissé mes souliers
+ Sirènes, à vos pieds!
+
+ J'ai laissé par les mondes,
+ Parmi tous les frisons
+ Des chauves, brunes, blondes
+ Et rousses ... mes toisons.
+ Mon épée aux vaincus,
+ Ma maîtresse aux cocus....
+
+ Aux portes les portières,
+ La portière au portier,
+ Le bouton aux rosières,
+ Les roses au rosier,
+ A l'huys les huissiers,
+ Créance aux créanciers....
+
+ Dans mes veines ma veine,
+ Mon rayon au soleil,
+ Ma dégaîne en sa gaîne,
+ Mon lézard au sommeil;
+ J'ai laissé mes amours
+ Dans les tours, dans les fours....
+
+ Et ma cotte de maille
+ Aux artichauts de fer
+ Qui sont à la muraille
+ Des Jardins de l'Enfer;
+ Après chaque oripeau
+ J'ai laissé de ma peau.
+
+ J'ai laissé toute chose
+ Me retirer du nez
+ Des vers, en vers, en prose....
+ Aux bornes, les bornés;
+ A tous les jeux partout,
+ Des rois et de l'atout.
+
+ J'ai laissé la police
+ Captive en liberté,
+ J'ai laissé La Palisse
+ Dire la vérité....
+ Laissé courre le sort
+ Et ce qui court encor.
+
+ J'ai laissé l'Espérance,
+ Vieillissant doucement,
+ Retomber en enfance,
+ Vierge folle sans dent.
+ J'ai laissé tous les Dieux,
+ J'ai laissé pire et mieux.
+
+ J'ai laissé bien tranquilles
+ Ceux qui ne l'étaient pas,
+ Aux pattes imbéciles
+ J'ai laissé tous les plats;
+ Aux poètes la foi....
+ Puis me suis laissé moi.
+
+ Sous le temps, sans égides
+ M'a mal mené fort bien
+ La vie à grandes guides....
+ Au bout des guides--rien--
+ ... Laissé, blasé, passé,
+ Rien ne m'a rien laissé....
+
+
+
+
+ <i>A MA JUMENT SOURIS</i>
+
+
+ Pas d'éperon ni de cravache,
+ N'est-ce pas, Maîtresse à poil gris....
+ C'est bon à pousser une vache,
+ Pas une petite Souris.
+
+ Pas de mors à ta pauvre bouche:
+ Je t'aime, et ma cuisse te touche.
+ Pas de selle, pas d'étrier:
+ J'agace, du bout de ma botte,
+ Ta patte d'acier fin qui trotte.
+ Va: je ne suis pas cavalier....
+
+ --Hurrah! c'est à nous la poussière!
+ J'ai la tête dans ta crinière,
+ Mes deux bras te font un collier.
+ --Hurrah! c'est à nous le hallier!
+ --Hurrah! c'est à nous la barrière!
+ --Je suis emballé: tu me tiens--
+ Hurrah!... et le fossé derrière....
+ Et la culbute!...--Femme tiens!!
+
+
+
+
+ <i>A LA DOUCE AMIE</i>
+
+
+ Ça: badinons--J'ai ma cravache--
+ Prends ce mors, bijou d'acier gris;
+ --Tiens: ta dent joueuse le mâche....
+ En serrant un peu: tu souris....
+
+ --Han!... C'est pour te faire la bouche....
+ --V'lan!... C'est pour chasser une mouche....
+ Veux-tu sentir te chatouiller
+ L'éperon, honneur de ma botte?...
+ --Et la <i>Folle-du-logis</i> trotte....--
+ Jouons à l'Amour-cavalier!
+
+ Porte-beau ta tête altière,
+ Laisse mes doigts dans ta crinière....
+ J'aime voir ton beau col ployer!...
+ Demain: je te donne un collier.
+
+ --Pourquoi regarder en arrière?...
+ Ce n'est rien: c'est une étrivière....
+ Une étrivière ... et--je te tiens!
+
+ * * * * *
+
+ Et tu m'as aimé ...--rosse, tiens!
+
+
+
+
+ <i>A MON CHIEN POPE</i>
+
+
+ --GENTLEMAN-DOG FROM NEW-LAND--
+
+ <i>mort d'une balle</i>.
+
+
+ Toi: ne pas suivre en domestique,
+ Ni lécher en fille publique!
+ --Maître-philosophe cynique:
+ N'être pas traité comme un chien,
+ Chien! tu le veux--et tu fais bien.
+
+ --Toi: rester toi; ne pas connaître
+ Ton écuelle ni ton maître.
+ Ne jamais marcher sur les mains,
+ Chien!--c'est bon pour les humains.
+
+ ... Pour l'amour--qu'à cela ne tienne
+ Viole des chiens--Gare la Chienne!
+
+ Mords--Chien--et nul ne te mordra.
+ Emporte le morceau--Hurrah!--
+
+ Mais après, ne fais pas la bête;
+ S'il faut payer--paye--Et fais tête
+ Aux fouets qu'on te montrera.
+
+ --Pur ton sang! pur ton chic sauvage!
+ --Hurler, nager--
+ Et, si l'on te fait enrager....
+ Enrage!
+
+
+ <i>Ile de Batz--Octobre</i>
+
+
+
+
+ <i>A JUVÉNAL DE LAIT</i>
+
+
+ <i>Incipe, parve puer, risu cagnosce</i>....
+
+
+ A grands coups d'avirons de douze pieds, tu rames
+ En vers ... et contre tout--Hommes, auvergnats, femmes.--
+ Tu n'as pas vu l'endroit et tu cherches l'envers.
+ Jeune renard en chasse.... Ils sont trop verts--tes vers.
+
+ C'est le <i>vers solitaire</i>.--On le purge.--<i>Ces Dames</i>
+ Sont le remède. Après tu feras de tes nerfs
+ Des cordes-à-boyau; quand, guitares sans âmes,
+ Les vers te reviendront déchantés et soufferts.
+
+ Hystérique à rebours, ta Muse est trop superbe,
+ Petit cochon de lait, qui n'as goûté qu'en herbe,
+ L'acre saveur du fruit encore défendu.
+
+ Plus tard, tu colleras sur papier tes pensées,
+ Fleurs d'herboriste, mais, autrefois ramassées....
+ Quand il faisait beau temps au paradis perdu.
+
+
+
+
+ <i>A UNE DEMOISELLE</i>
+
+
+ <i>Pour Piano et Chant</i>
+
+
+ La dent de ton Erard, râtelier osanore,
+ Et scie et broie à crû, sous son tic-tac nerveux,
+ La gamme de tes dents, autre clavier sonore....
+ Touches qui ne vont pas aux cordes des cheveux!
+
+ --Cauchemar de meunier, ta: <i>Rêverie agile!</i>
+ --Grattage, ton: <i>Premier amour à quatre mains!</i>
+ O femme transposée en <i>Morceau difficile</i>,
+ Tes croches sans douleur n'ont pas d'accents humains!
+
+ Déchiffre au clavecin cet accord de ma lyre;
+ Télégraphe à musique, il pourra le traduire:
+ Cri d'os, dur, sec, qui plaque et casse--Plangorer....
+
+ Jamais!--La <i>clef-de-Sol</i> n'est pas la clef de l'âme,
+ La <i>clef-de-Fa</i> n'est pas la syllabe de <i>Femme</i>,
+ Et deux <i>demi-soupirs</i> ... ce n'est pas soupirer.
+
+
+
+
+ <i>DÉCOURAGEUX</i>
+
+
+ Ce fut un vrai poète: Il n'avait pas de chant.
+ Mort, il aimait le jour et dédaigna de geindre.
+ Peintre: il aimait son art--Il oublia de peindre....
+ Il voyait trop--Et voir est un aveuglement.
+
+ --Songe-creux: bien profond il resta dans son rêve;
+ Sans lui donner la forme en baudruche qui crève,
+ Sans <i>ouvrir le bonhomme</i>, et se chercher dedans.
+
+ --Par héros de roman: il adorait la brune,
+ Sans voir s'elle était blonde.... Il adorait la lune;
+ Mais il n'aima jamais--Il n'avait pas le temps.
+
+ --Chercheur infatigable: Ici-bas où l'on rame,
+ Il regardait ramer, du haut de sa grande âme.
+ Fatigué de pitié pour ceux qui ramaient bien....
+
+ Mineur de la pensée: il touchait son front blême,
+ Pour gratter un bouton ou gratter le problème
+ Qui travaillait là--Faire rien.--
+
+ --Il parlait: «Oui, la Muse est stérile! elle est fille
+ D'amour, d'oisiveté, de prostitution;
+ Ne la déformez pas en ventre de famille
+ Que couvre un étalon pour la production!»
+
+ «O vous tous qui gâchez, maçons de la pensée!
+ Vous tous que son caprice a touchés en amants,
+ --Vanité, vanité--La folle nuit passée,
+ Vous l'affichez <i>en charge</i> aux yeux ronds des manants!»
+
+ «Elle vous effleurait, vous, comme chats qu'on noie,
+ Vous avez accroché son aile ou son réseau,
+ Fiers d'avoir dans vos mains un bout de plume d'oie,
+ Ou des poils à gratter, en façon de pinceau!»
+
+ --Il disait: «O naïf Océan! O fleurettes,
+ Ne sommes-nous pas là, sans peintres, ni poètes!...
+ Quel vitrier a peint! quel aveugle a chanté!...
+ Et quel vitrier chante en raclant sa palette,
+ Ou quel aveugle a peint avec sa clarinette!
+ --Est-ce l'art?...»
+
+ --Lui resta dans le Sublime Bête
+ Noyer son orgueil vide et sa virginité.
+
+
+ (<i>Méditerranée</i>).
+
+
+
+
+ <i>RAPSODIE DU SOURD</i>
+
+
+ <i>A Madame D----</i>
+
+
+ L'homme de l'art lui dit:--Fort bien, restons-en là.
+ Le traitement est fait: vous êtes sourd. Voilà
+ Comme quoi vous avez l'organe bien perdu.--
+ Et lui comprit trop bien, n'ayant pas entendu.
+
+ --Eh bien, merci Monsieur, vous qui daignez me rendre
+ La tête comme un bon cercueil.
+ Désormais, à crédit, je pourrai tout entendre
+ Avec un légitime orgueil....
+
+ <i>A l'oeil</i>--Mais gare à l'oeil jaloux, gardant la place
+ De l'oreille au clou!...--Non--A quoi sert de braver:
+ ... Si j'ai sifflé trop haut le ridicule en face,
+ En face, et bassement, il pourra me baver!...
+
+ Moi, mannequin muet, à fil banal!--Demain,
+ Dans la rue, un ami peut me prendre la main,
+ En me disant: vieux pot.... ou rien, en radouci;
+ Et je lui répondrai--Pas mal et vous, merci!--
+
+ Si l'un me corne un mot, j'enrage de l'entendre;
+ Si quelqu'autre se tait: serait-ce par pitié?...
+ Toujours, comme un <i>rébus</i>, je travaille à surprendre
+ Un mot de travers....--Non--On m'a donc oublié!
+
+ --Ou bien--autre guitare--un officieux être
+ Dont la lippe me fait le mouvement de paître,
+ Croit me parler.... Et moi je tire, en me rongeant.
+ Un sourire idiot--d'un air intelligent!
+
+ --Bonnet de laine grise enfoncé sur mon âme!
+ Et--coup de pied de l'âne.... Hue!--Une bonne-femme
+ Vieille Limonadière, aussi, de la Passion!
+ Peut venir saliver sa sainte compassion
+ Dans ma <i>trompe-d'Eustache</i>, à pleins cris, à plein cor,
+ Sans que je puisse au moins lui marcher sur un cor!
+
+ --Bête comme une vierge et fier comme un lépreux,
+ Je suis là, mais absent.... On dit: Est-ce un gâteux,
+ Poète muselé, hérisson à rebour?...--
+ Un haussement d'épaule, et ça veut dire: un sourd.
+
+ --Hystérique tourment d'un Tantale acoustique!
+ Je vois voler des mots que je ne puis happer;
+ Gobe-mouche impuissant, mangé par un moustique,
+ Tête-de-turc gratis où chacun peut taper.
+
+ O musique céleste: entendre, sur du plâtre,
+ Gratter un coquillage! un rasoir, un couteau
+ Grinçant dans un bouchon!... un couplet de théâtre!
+ Un os vivant qu'on scie! un monsieur! un rondeau!...
+
+ --Rien--Je parle sous moi.... Des mots qu'à l'air je jette
+ <i>De chic</i>, et sans savoir si je parle en indou....
+ Ou peut-être en canard, comme la clarinette
+ D'un aveugle bouché qui se trompe de trou.
+
+ --Va donc, balancier soûl affolé dans ma tête!
+ Bats en branle ce bon tam-tam, chaudron fêlé
+ Qui rend la voix de femme ainsi qu'une sonnette,
+ Qu'un coucou!... quelquefois: un moucheron ailé....
+
+ --Va te coucher, mon coeur! et ne bats plus de l'aile.
+ Dans la lanterne sourde étouffons la chandelle,
+ Et tout ce qui vibrait là--je ne sais plus où--
+ Oubliette où l'on vient de tirer le verrou.
+
+ --Soyez muette pour moi, contemplative Idole,
+ Tous les deux, l'un par l'autre, oubliant la parole,
+ Vous ne me direz mot: je ne répondrai rien....
+ Et rien ne pourra dédorer l'entretien.
+
+
+ <i>Le silence est d'or</i> (Saint Jean Chrysostome)
+
+
+
+
+ <i>FRÈRE ET SOEUR JUMEAUX</i>
+
+
+ Ils étaient tous deux seuls, oubliés là par l'âge....
+ Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas,
+ Obliquant de travers, l'air piteux et sauvage....
+ Et deux pauvres regards qui ne regardaient pas.
+
+ Ils allaient devant eux essuyant les risées,
+ --Leur parapluie aussi, vert, avec un grand bec--
+ Serrés l'un contre l'autre et roides, sans pensées....
+ Eh bien, je les aimais--leur parapluie avec!--
+
+ Ils avaient tous les deux servi dans les gendarmes:
+ La Soeur à la <i>popotte</i>, et l'Autre sous les armes;
+ Ils gardaient l'uniforme encor--veuf de galon:
+ Elle avait la barbiche, et lui le pantalon.
+
+ Un Dimanche de Mai que tout avait une âme,
+ Depuis le champignon jusqu'au paradis bleu,
+ Je flânais aux bois, seul--à deux aussi: la femme
+ Que j'aimais comme l'air ... m'en doutant assez peu.
+
+ --Soudain, au coin d'un champ, sous l'ombre verdoyante
+ Du parapluie éclos, nichés dans un fossé,
+ Mes Vieux Jumeaux, tous deux, à l'aube souriante,
+ Souriaient rayonnants ... quand nous avons passé.
+
+ Contre un arbre, le vieux jouait de la musette,
+ Comme un sourd aveugle, et sa soeur dans un sillon,
+ Grelottant au soleil, écoutait un grillon
+ Et remerciait Dieu de son beau jour de fête.
+
+ --Avez-vous remarqué l'humaine créature
+ Qui végète loin du vulgaire intelligent,
+ Et dont l'âme d'instinct, au trait de la figure,
+ Se lit....--N'avez-vous pas aimé de chien couchant?...
+
+ Ils avaient de cela--De retour dans l'enfance,
+ Tenant chaud l'un à l'autre, ils attendaient le jour
+ Ensemble pour la mort comme pour la naissance....
+ --Et je les regardais en pensant à l'amour....
+
+ Mais l'Amour que j'avais près de moi voulut rire;
+ Et moi, pauvre honteux de mon émotion,
+ J'eus le coeur de crier au vieux duo: Tityre!--
+
+ * * * * *
+
+ Et j'ai fait ces vieux vers en expiation.
+
+
+
+
+ <i>LITANIE DU SOMMEIL</i>
+
+
+ «J'ai scié le sommeil!»
+ (MACBETH.)
+
+
+ Vous qui ronflez au coin d'une épouse endormie,
+ RUMINANT! savez-vous ce soupir: L'INSOMNIE?
+ --Avez-vous vu la Nuit, et le Sommeil ailé,
+ Papillon de minuit dans la nuit envolé,
+ Sans un coup d'aile ami, vous laissant sur le seuil,
+ Seul, dans le pot-au-noir au couvercle sans oeil:
+ --Avez-vous navigué?... La pensée est la houle
+ Ressassant le galet: ma tête ... votre boule.
+ --Vous êtes-vous laissé voyager en ballon?
+ --Non?--bien, c'est l'insomnie.--Un grand coup de talon
+ Là!--Vous voyez cligner des chandelles étranges:
+ Une femme, une Gloire en soleil, des archanges....
+ Et, la nuit s'éteignant dans le jour à demi,
+ Vous vous réveillez coi, sans vous être endormi.
+
+ Sommeil! écoute-moi: je parlerai bien bas:
+ Sommeil--Ciel-de-lit de ceux qui n'en ont pas!
+
+ Toi qui planes avec l'Albatros des tempêtes,
+ Et qui t'assieds sur les casques-à-mèche honnêtes!
+ SOMMEIL!--Oreiller blanc des vierges assez bêtes!
+ Et Soupape à secret des vierges assez faites!
+ --Moelleux Matelas de l'échine en arête!
+ Sac noir où les chassés s'en vont cacher leur tête!
+ Rôdeur de boulevard extérieur! Proxénète!
+ Pays où le muet se réveille prophète!
+ Césure du vers long, et Rime du poète!
+
+ SOMMEIL!--Loup-Garou gris! Sommeil Noir de fumée!
+ SOMMEIL!--Loup de velours, de dentelle embaumée!
+ Baiser de l'Inconnue, et Baiser de l'Aimée!
+ --SOMMEIL! Voleur de nuit! Folle-brise pâmée!
+ Parfum qui monte au ciel des tombes parfumées!
+ <i>Carrosse à Cendrillon</i> ramassant <i>les Traînées!</i>
+ Obscène Confesseur des dévotes mort-nées!
+
+ Toi qui viens, comme un chien, lécher la vieille plaie
+ Du martyr que la mort tiraille sur sa claie!
+ O Sourire forcé de la crise tuée!
+ SOMMEIL Brise alizée! Aurorale buée!
+
+ Trop-plein de l'existence, et Torchon neuf qu'on passe
+ Au CAFÉ DE LA VIE, à chaque assiette grasse!
+ Grain d'ennui qui nous pleut de l'ennui des espaces!
+ Chose qui court encor, sans sillage et sans traces!
+ Pont-levis des fossés! Passage des impasses!
+
+ SOMMEIL!--Caméléon tout pailleté d'étoiles!
+ Vaisseau-fantôme errant tout seul à pleines voiles!
+ Femme du rendez-vous, s'enveloppant d'un voile!
+ SOMMEIL!--Triste Araignée, étends sur moi ta toile!
+
+ SOMMEIL auréolé! féerique Apothéose,
+ Exaltant le grabat du déclassé qui pose!
+ Patient Auditeur de l'incompris qui cause!
+ Refuge du pêcheur, de l'innocent qui n'ose!
+ Domino! Diables-bleus! Ange-gardien rose!
+
+ Voix mortelle qui vibre aux immortelles ondes!
+ Réveil des échos morts et des choses profondes,
+ --Journal du soir: TEMPS, SIÈCLE et REVUE DES DEUX MONDES!
+
+ Fontaine de Jouvence et Borne de l'envie!
+ --Toi qui viens assouvir la faim inassouvie!
+ Toi qui viens délier la pauvre âme ravie,
+ Pour la noyer d'air pur au large de la vie!
+
+ Toi qui, le rideau bas, viens lâcher la ficelle
+ Du Chat, du Commissaire, et de Polichinelle,
+ Du violoncelliste et de son violoncelle,
+ Et la lyre de ceux dont la Muse est pucelle!
+
+ Grand Dieu, Maître de tout! Maître de ma Maîtresse
+ Qui me trompe avec toi--l'amoureuse Paresse--
+ O bain de voluptés! Éventail de caresse!
+
+ SOMMEIL! Honnêteté des voleurs! Clair de lune
+ Des yeux crevés!--SOMMEIL! Roulette de fortune
+ De tout infortuné! Balayeur de rancune!
+
+ O corde-de-pendu de la Planète lourde!
+ Accord éolien hantant l'oreille sourde!
+ --Beau Conteur à dormir debout: conte ta bourde?...
+ SOMMEIL!--Foyer de ceux dont morte est la falourde!
+
+ SOMMEIL--Foyer de ceux dont la falourde est morte!
+ Passe-partout de ceux qui sont mis à la porte!
+ Face-de-bois pour les créanciers et leur sorte!
+ Paravent du mari contre la femme-forte!
+
+ Surface des profonds! Profondeur des jocrisses!
+ Nourrice du soldat et Soldat des nourrices!
+ Paix des juges-de-paix! Police des polices!
+ SOMMEIL!--Belle-de-nuit entrouvrant son calice!
+ Larve, Ver-luisant et nocturne Cilice!
+ Puits de vérité de monsieur la Palisse!
+
+ Soupirail d'en haut! Rais de poussière impalpable,
+ Qui viens rayer du jour la lanterne implacable!
+
+ * * * * *
+
+ Sommeil--Écoute-moi, je parlerai bien bas:
+ Crépuscule flottant de <i>l'Être ou n'Être pas!</i>....
+
+ Sombre lucidité! Clair-obscur! Souvenir
+ De l'Inouï! Marée! Horizon! Avenir!
+ Conte des <i>Mille-et-une-nuits</i> doux à ouïr!
+ Lampiste d'<i>Aladin</i> qui sais nous éblouir!
+ Eunuque noir! muet blanc! Derviche! Djinn! Fakir!
+ Conte de Fée où <i>le Roi</i> se laisse assoupir!
+ Forêt-vierge où <i>Peau-d'Ane</i> en pleurs va s'accroupir!
+ Garde-manger où l'Ogre encor va s'assouvir!
+ Tourelle où <i>ma soeur Anne</i> allait voir rien venir!
+ Tour où <i>dame Malbrouck</i> voyait page courir....
+ Où <i>Femme Barbe-Bleue</i> oyait l'heure mourir!...
+ Où <i>Belle au-Bois-Dormant</i> dormait dans un soupir!
+
+ Cuirasse du petit! Camisole du fort!
+ Lampion des éteints! Éteignoir du remord!
+ Conscience du juste, et du pochard qui dort!
+ Contre-poids des poids faux de l'épicier de Sort!
+ Portrait enluminé de la livide Mort!
+
+ Grand fleuve où Cupidon va retremper ses dards
+ SOMMEIL!--Corne de Diane, et corne du cornard!
+ Couveur de magistrats et Couveur de lézards!
+ Marmite d'<i>Arlequin</i>!--bout de cuir, lard, homard--
+ SOMMEIL!--Noce de ceux qui sont dans les beaux-arts.
+
+ Boulet des forcenés, Liberté des captifs!
+ Sabbat du somnambule et Relai des poussifs!--
+ SOMME! Actif du passif et Passif de l'actif!
+ Pavillon de <i>la Folle</i> et <i>Folle</i> du poncif!...
+ --O viens changer de patte au cormoran pensif!
+
+ O brun Amant de l'Ombre! Amant honteux du jour!
+ Bal de nuit où Psyché veut démasquer l'Amour!
+ Grosse Nudité du chanoine en jupon court!
+ Panier-à-salade idéal! Banal four!
+ Omnibus où, dans l'Orbe, on fait pour rien un tour
+
+ Sommeil! Drame hagard! Sommeil, molle Langueur!
+ Bouche d'or du silence et Bâillon du blagueur!
+ Berceuse des vaincus! Perchoir des coqs vainqueurs!
+ Alinéa du livre où dorment les longueurs!
+
+ Du jeune homme rêveur Singulier Féminin!
+ De la femme rêvant pluriel masculin!
+
+ SOMMEIL!--Râtelier du Pégase fringant!
+ SOMMEIL!--Petite pluie abattant l'ouragan!
+ SOMMEIL!--Dédale vague où vient le revenant!
+ SOMMEIL!--Long corridor où plangore le vent!
+
+ Néant du fainéant! Lazzarone infini!
+ Aurore boréale au sein du jour terni!
+
+ Sommeil!--Autant de pris sur notre éternité!
+ Tour du cadran <i>à blanc!</i> Clou du Mont-de-Piété!
+ Héritage en Espagne à tout déshérité!
+ Coup de rapière dans l'eau du fleuve Léthé!
+ Génie au nimbe d'or des grands hallucinés
+ Nid des petits hiboux! Aile des déplumés!
+
+ Immense Vache à lait dont nous sommes les veaux!
+ Arche où le hère et le boa changent de peaux!
+ Arc-en-ciel miroitant! Faux du vrai! Vrai du faux!
+ Ivresse que la brute appelle le repos!
+ Sorcière de Bohême à sayon d'oripeaux!
+ Tityre sous l'ombrage essayant des pipeaux!
+ Temps qui porte un chibouck à la place de faux!
+ Parque qui met un peu d'huile à ses ciseaux!
+ Parque qui met un peu de chanvre à ses fuseaux!
+ Chat qui joue avec le peloton d'Atropos!
+
+
+ SOMMEIL!--Manne de grâce au coeur disgracié!
+
+ * * * * *
+
+ LE SOMMEIL S'ÉVEILLANT ME DIT: TU M'AS SCIÉ.
+
+ * * * * *
+
+ Toi qui souffles dessus une épouse enrayée,
+ RUMINANT! dilatant ta pupille éraillée;
+ Sais-tu?... Ne sais-tu pas ce soupir--LE RÉVEIL!--
+ Qui baille au ciel, parmi les crins d'or du soleil
+ Et les crins fous de ta Déesse ardente et blonde?...
+ --Non?...--Sais tu le réveil du philosophe immonde
+ --Le Porc--rognonnant sa prière du matin;
+ Ou le réveil, extrait-d'âge de la catin?...
+ As-tu jamais sonné le réveil de la meute;
+ As-tu jamais senti l'éveil sourd de l'émeute,
+ Ou le réveil de plomb du malade fini?...
+ As-tu vu s'étirer l'oeil des Lazzaroni?...
+ Sais-tu?... ne sais-tu pas le chant de l'alouette?
+ --Non--Gluants sont tes cils, pâteuse est ta luette.
+ Ruminant! Tu n'as pas L'INSOMNIE, éveillé;
+ Tu n'as pas LE SOMMEIL, ô Sac ensommeillé!
+
+
+ (<i>Lits divers--Une nuit de jour</i>)
+
+
+
+
+ <i>IDYLLE COÛPÉE</i>
+
+
+ <i>Avril</i>.
+
+
+ C'est très parisien dans les rues
+ Quand l'Aurore fait le trottoir,
+ De voir sortir toutes les Grues
+ Du violon, ou de leur boudoir....
+
+ Chanson pitoyable et gaillarde;
+ Chiffons fanés papillotants,
+ Fausse note rauque et criarde
+ Et petits traits crûs, turlutants:
+
+ Velours râtissant la chaussée;
+ Grande-duchesse mal chaussée,
+ Cocotte qui court becqueter
+ Et qui dit bonjour pour chanter....
+
+ J'aime les voir, tout plein légères,
+ Et, comme en façon de prières,
+ Entrer dire.... Bonjour, gros chien--
+ Au <i>merlan</i>, puis au pharmacien.
+
+ J'aime les voir, chauves, déteintes,
+ Vierges de seize à soixante ans,
+ Rossignoler pas mal d'absinthes,
+ Perruches de tout leur printemps;
+
+ Et puis <i>payer le mannezingue</i>,
+ Au <i>Polyte</i> qui sert d'Arthur,
+ Bon jeune homme né <i>brandezingue,
+ Dos-bleu</i> sous la blouse d'azur.
+
+ --C'est au boulevard excentrique,
+ Au--<i>BON RETOUR DU CHAMP DU NORD</i>--
+ Là: toujours vert le jus de trique,
+ Rose le nez des Croque-mort....
+
+ Moitié panaches, moitié cire,
+ Nez croqués vifs au demeurant,
+ Et gais comme un enterrement....
+ --Toujours le petit <i>mort</i> pour rire!--
+
+ Le voyou siffle--vilain merle--
+ Et le poète de charnier
+ Dans ce fumier cherche la perle,
+ Avec le peintre chiffonnier.
+
+ Tous les deux fouillant la pâture
+ De leur art ... à coups de grouins;
+ Sûrs toujours de trouver l'ordure.
+ --C'est le fonds qui manque le moins.
+
+ C'est toujours un fond chaud qui fume,
+ Et, par le soleil, lardé d'or....
+ Le rapin nomme ça: bitume;
+ Et le marchand de lyre: accord.
+
+ --Ajoutez une pipe en terre
+ Dont la spirale fait les cieux....
+ Allez: je plains votre misère,
+ Vous qui trouvez qu'on trouve mieux!
+
+ C'est le <i>Persil</i> des gueux sans poses,
+ Et des riches sans un radis....
+ --Mais ce n'est pas pour vous, ces choses,
+ O provinciaux de Paris!...
+
+ Ni pour vous, essayeurs de sauces,
+ Pour qui l'azur est un ragoût!
+ Grands empâteurs d'emplâtres fausses,
+ Ne fesant rien, fesant partout!
+
+ --Rembranesque! Raphaélique!
+ --Manet et Courbet au milieu--
+ ... Ils donnent des noms de fabrique
+ A la pochade du bon Dieu!
+
+ Ces <i>Gallimard cherchant la ligne</i>,
+ Et ces <i>Ducornet-né-sans-bras</i>,
+ Dont la blague, de chic, vous signe
+ N'importe quoi ... qu'on ne peint pas.
+
+ Dieu garde encor l'homme qui glane
+ Sur le soleil du promenoir,
+ De flairer jamais la soutane
+ De la vieille dame au bas noir!
+
+ ... On dégèle, animal nocturne,
+ Et l'on se détache en vigueur;
+ On veut, aveugle taciturne,
+ A soi tout seul être blagueur.
+
+ Savates et chapeau grotesque
+ Deviennent de l'antique pur;
+ On se colle comme une fresque
+ Enrayonnée au pied d'un mur.
+
+ Il coule une divine flamme,
+ Sous la peau; l'on se sent avoir
+ Je ne sais quoi qui fleure l'âme....
+ Je ne sais--mais ne veux savoir.
+
+ La Muse malade s'étire....
+ Il semble que l'huissier sursoit....
+ Soi-même on cherche à se sourire,
+ Soi-même on a pitié de soi.
+
+ Volez, mouches et demoiselles!...
+ Le gouapeur aussi vole un peu
+ D'idéal.... Tout n'a pas des ailes....
+ Et chacun vole comme il peut.
+
+ --Un grand pendard, cocasse, triste,
+ Jouissait de tout ça, comme moi,
+ Point ne lui demandais pourquoi....
+ Du reste--une gueule d'artiste--
+
+ Il reluquait surtout la tête
+ Et moi je reluquais le pié.
+ --Jaloux ... pourquoi? c'eût été bête,
+ Ayant chacun notre moitié.--
+
+ Ma béatitude nagée
+ Jamais, jamais n'avait bravé
+ Sa silhouette ravagée
+ Plantée au milieu du pavé....
+
+ --Mais il fut un Dieu pour ce drille:
+ Au soleil loupant comme ça,
+ Dessinant des yeux une fille....
+ --Un omnibus vert l'écrasa.
+
+
+
+
+ <i>LE CONVOI DU PAUVRE</i>
+
+
+ (<i>Paris, le</i> 30 <i>avril</i> 1873,
+ <i>Rue Notre Dame-de Lorette</i>.)
+
+
+ Ça monte et c'est lourd--Allons, Hue!
+ --Frères de renfort, votre main!...
+ C'est trop!... et je fais le gamin;
+ C'est mon Calvaire cette rue!
+
+ Depuis Notre-Dame-Lorette....
+ --Allons! <i>la Cayenne</i> est au bout,
+ Frère! du coeur! encor un coup!...
+ --Mais mon âme est dans la charrette:
+
+ Corbillard dur à fendre l'âme.
+ Vers en bas l'attire un aimant:
+ Et du piteux enterrement
+ Rit la Lorette notre dame....
+
+ C'est bien ça--Splendeur et misère!
+ Sous le voile en trous a brillé
+ Un bout du tréteau funéraire;
+ Cadre d'or riche ... et pas payé.
+
+ La pente est âpre, tout de même,
+ Et les stations sont des <i>fours</i>,
+ Au tableau remontant le cours
+ De l'Elysée à la Bohême....
+
+ --Oui, camarade, il faut qu'on sue
+ Après son harnais et son art!...
+ Apres les ailes: le brancard!
+ Vivre notre métier--ça tue....
+
+ Tués l'idéal et le râble!
+ Hue!... Et le coeur dans le talon!
+
+ * * * * *
+
+ --Salut au convoi misérable
+ Du peintre écrémé du Salon!
+
+ --Parmi les martyrs ça te range;
+ C'est prononcé comme l'arrêt
+ De Rafaël, peintre au nom d'ange,
+ Par le Peintre au nom de ... courbet!
+
+
+
+
+ <i>DÉJEUNER DE SOLEIL</i>
+
+
+ <i>Bois de Boulogne</i>, 1er <i>mai</i>.
+
+ Au Bois, les lauriers sont coupés,
+ Mais le <i>Persil</i> verdit encore;
+ Au <i>Serpolet</i>, petits coupés
+ Vertueux vont lever l'Aurore....
+
+ L'Aurore brossant sa palette:
+ Kh'ol, carmin et poudre de riz;
+ Pour faire dire--la coquette--
+ Qu'on fait bien les ciels à Paris.
+
+ Par ce petit-lever de Mai,
+ Le Bois se croit à la campagne:
+ Et, fraîchement trait, le Champagne
+ Semble de la mousse de lait.
+
+ Là, j'ai vu les <i>Chère Madame</i>
+ S'encanailler avec le frais....
+ Malgré tout prendre un vrai bain d'âme!
+ --Vous vous engommerez après.--
+
+ ... La voix à la note expansive:
+ --Vous comprenez; voici mon truc:
+ Je vends mes Memphis, et j'arrive....
+ --Cent louis!...--Eh, Eh! Bibi....--Mon duc?...
+
+ On presse de petites mains:
+ --Tiens ... assez pur cet attelage.--
+ Même les cochers, au dressage,
+ Redeviennent simples humains.
+
+ --Encor toi! vieille <i>Belle-Impure!</i>
+ Toujours, les pieds au plat, tu sors,
+ Dans ce déjeuner de nature,
+ Fondre un souper à huit ressorts....--
+
+ Voici l'école buissonnière:
+ Quelques maris jaunes de teint,
+ Et qui <i>rentrent dans ta carrière</i>
+ D'assez bonne heure ... le matin.
+
+ Le lapin inquiet s'arrête,
+ Un sergent-de-ville s'assied,
+ Le sportsman promène sa bête,
+ Et le rêveur la sienne--à pied.--
+
+ Arthur même a presque une tête,
+ Son faux-col s'ouvre matinal....
+ Peut-être se sent-il poète,
+ Tout comme <i>Byron</i>--son cheval.
+
+ Diane au petit galop de chasse
+ Fait galoper les papillons
+ Et caracoler sur sa trace,
+ Son Tigre et les vieux beaux Lions.
+
+ Naseaux fumants, grand oeil en flamme,
+ Crins d'étalon: cheval et femme
+ <i>Saillent de l'avant!</i>....
+ --Peu poli.
+ --Pardon: <i>maritime</i> ... et joli.
+
+
+
+
+ <i>VEDER NAPOLI POI MORI</i>
+
+
+ Voir <i>Naples et</i>....--Fort bien, merci, j'en viens.
+ --Patrie D'Anglais en vrai, mal peints sur fond bleu-perruquier!
+ Dans l'indigo l'artiste en tous genres oublie.
+ Ce <i>Ne-m'oubliez-pas</i> d'outremer: le douanier.
+
+ --O Corinne!... ils sont là déclamant sur ma malle....
+ <i>Lasciate speranza</i>, mes cigares dedans!
+ --O Mignon!... ils ont tout éclos mon linge sale
+ Pour le passer au bleu de l'éternel printemps!
+
+ Ils demandent <i>la main</i> ... et moi je la leur serre!
+ Le portrait de ma Belle, avec <i>morbidezza</i>
+ Passe de mains en mains: l'inspecteur sanitaire
+ L'ausculte, et me sourit ... trouvant <i>que c'est bien ça!</i>
+
+ Je venais pour chanter leur illustre guenille,
+ Et leur chantage a fait de moi-même un haillon!
+ Effeuillant mes faux-cols, l'un d'eux m'offre sa fille....
+ Effeuillant le faux-col de mon illusion!
+
+ --Naples! panier percé des Seigneurs <i>Lazzarones</i>
+ Riches d'un doux ventre au soleil!
+ Polichinelles-Dieux, Rois pouilleux sur leurs trônes,
+ Clyso-pompant l'azur qui bâille leur sommeil!...
+
+ O Grands en rang d'oignons! Plantes de pieds en lignes!
+ Vous dont la parure est un sac, un aviron!
+ Fils réchauffes du vieux Phoebus! Et toujours dignes
+ Des chansons de Musset, du mépris de Byron!...
+
+ --Choeurs de <i>Mazanielli</i>, Torses de mandolines!
+ Vous dont le métier est d'être toujours dorés
+ De rayons et d'amour ... et d'ouvrir les narines,
+ Poètes de plein air! O frères adorés!
+
+ <i>Dolce Farniente!</i>...--Non! c'est mon sac!... il nage
+ Parmi ces asticots, comme un chien crevé;
+ Et ma malle est hantée aussi ... comme un fromage!
+ Inerte, ô Galilée! et ... <i>è pur si muove</i>....
+
+ --Ne ruolze plus ça, toi, grand Astre stupide!
+ Tas de pâles voyous grouillant à se nourrir;
+ Ce n'est plus le lézard, c'est la sangsue à vide....
+ --Dernier <i>lazzarone</i> à moi le bon Dormir!
+
+
+ (<i>Napoli--Dogana del porto</i>.)
+
+
+
+
+ <i>VÉSUVES ET Cie</i>
+
+
+ Pompeïa-station--Vésuve, est-ce encor toi?
+ Toi qui fis mon bonheur, tout petit, en Bretagne,
+ --Du bon temps où la foi transportait la montagne-Sur
+ un bel abat-jour, chez une tante à moi:
+
+ Tu te détachais noir, sur un fond transparent,
+ Et la lampe grillait les feux de ton cratère.
+ C'était le confesseur, dit-on, de ma grand'mère
+ Qui t'avait rapporté de Rome tout flambant....
+
+ Plus grand, je te revis à l'Opéra-Comique.
+ --Rôle jadis créé par toi: <i>Le Dernier Jour
+ De Pompeï</i>.--Ton feu s'en allait en musique,
+ On te souillait ton rôle, et ... tu ne fis qu'un four.
+
+ --Nous nous sommes revus: devant-de-cheminée,
+ A Marseille, en congé, sans musique, et sans feu:
+ Bleu sur fond rose, avec ta Méditerranée
+ Te renvoyant pendu, rose sur un champ bleu.
+
+ --Souvent tu vins à moi la première, ô Montagne!
+ Je te rends ta visite, exprès, à la campagne.
+ Le Vrai Vésuve est toi, puisqu'on m'a <i>fait</i> cent francs!
+
+ * * * * *
+
+ Mais les autres petits étaient plus ressemblants.
+
+
+ <i>Pompeï, aprile</i>.
+
+
+
+
+ <i>SONNETO A NAPOLI
+ ALL' SOLE, ALL' LUNA
+ ALL' SABATO, ALL' CANONICO
+ E TUTTI QUANTI</i>
+
+ --CON PULCINELLA--
+
+
+ Il n'est pas de Samedi
+ Qui n'ait soleil à midi;
+ Femme ou fille soleillant,
+ Qui n'ait midi sans amant!...
+
+ Lune, Bouc, Curé cafard
+ Qui n'ait tricorne cornard!
+ --Corne au front et corne au seuil
+ Préserve du mauvais oeil.--
+
+ ... <i>L'Ombilic du jour</i> filant
+ Son macaroni brûlant,
+ Avec la tarentela:
+
+ Lucia, Maz'Aniello,
+ Santa-Pia, Diavolo,
+
+ -CON PULCINELLA.--
+
+
+ <i>Mergelina-Venerdi, aprile </i> 15.
+
+
+
+
+ <i>A L'ETNA</i>
+
+
+ <i>Sicelides Musae, paulo majora canamus</i>.
+ (VIRGILE.)
+
+
+ Etna--j'ai monté le Vésuve....
+ Le Vésuve a beaucoup baissé:
+ J'étais plus chaud que son effluve,
+ Plus que sa crête hérissé....
+
+ --Toi que l'on compare à la femme....
+ --Pourquoi?--Pour ton âge? ou ton âme
+ De caillou cuit?...--Ça fait rêver....
+ --Et tu t'en fais rire à crever!--
+
+ --Tu ris jaune et tousses: sans doute,
+ Crachant un vieil amour malsain;
+ La lave coule sous la croûte
+ De ton vieux cancer au sein.
+
+ --Couchons ensemble, Camarade!
+ Là--mon flanc sur ton flanc malade:
+ Nous sommes frères, par Vénus,
+ Volcan!...
+ Un peu moins ... un peu plus....
+
+
+ (<i>Palerme.--Août</i>.)
+
+
+
+
+ <i>LE FILS DE LAMARTINE et DE GRAZIELLA</i>
+
+
+ «C'est ainsi que j'expiai par ces larmes
+ écrites la dureté et l'ingratitude de
+ mon coeur de dix-huit ans. Je ne puis
+ jamais relire ces vers sans adorer cette
+ fraîche image que rouleront éternellement
+ pour moi les vagues transparentes et
+ plaintives du golfe de Naples ... et sans
+ me haïr moi-même; mais les âmes pardonnent
+ là-haut. La sienne m'a pardonné.
+ Pardonnez-moi aussi, vous!!! J'ai pleuré.»
+
+ (LAMARTINE.--<i>Graziella</i>--1fr. 25c. le
+ vol.)
+
+
+ A l'île de Procide, où la mer de Sorrente
+ Scande un flot hexamètre à la fleur d'oranger,
+ Un Naturel se fait une petite rente
+ En <i>Graziellant</i> l'Étranger....
+
+ L'Etrangère surtout, confite en Lamartine,
+ Qui paye pour fluer, vers à vers, sur les lieux....
+ --Du <i>Cygne-de-Saint-Point</i> l'Homme a si bien la mine,
+ Qu'on croirait qu'il va rendre un vers ... harmonieux.
+
+ C'est un peintre inspiré qui lui trouva sa balle,
+ Sa balle de profil:--Oh mais! dit-il, voilà!
+ Je te baptise, au nom de la couleur locale:
+ --LE FILS DE LAMARTINE ET DE GRAZIELLA!--
+
+ Vrai portrait du portrait du Rafaël fort triste, [1]....
+ Fort triste, pressentant qu'il serait décollé
+ De sa toile, pour vivre en la peau du <i>Harpiste</i>
+ Ainsi que de son fils, rafaël raffalé.
+
+ --<i>Raphaël-Lamartine et fils</i>!--O Fornarine-Graziella!
+ Vos noms font de petits profits;
+ L'écho dit pour deux sous: <i>Le Fils de Lamartine!
+ Si Lamartine eût pu jamais avoir un fils!</i>
+
+ --Et toi, Graziella.... Toi, Lesbienne Vierge!
+ Nom d'amour, que, sopran' il a tant déchanté!...
+ Nom de joie!... et qu'il a pleuré--Jaune cierge--
+ Tu n'étais vierge que de sa virginité!
+
+ --Dis: moins éoliens étaient, ô Grazielle,
+ Tes Mâles d'Ischia?... que ce pieux Jocelyn
+ Qui tenait, à côté, la lyre et la chandelle....
+ Et, de loin, t'enterrait en chants de sacristain....
+
+ Ces souvenirs sont loin....--Dors, va! Dors sous les pierres
+ Que voit, n'importe où, l'étranger,
+ Où fait paître ton Fils des familles entières
+ --Citron prématuré de ta Fleur d'Oranger--
+
+ Dors--l'Oranger fleurit encor ... encor se fane;
+ Et la rosée et le soleil ont eu ses fleurs....
+ Le Poète-apothicaire en a fait sa tisane:
+ Remède à vers! remède à pleurs',
+
+ --Dors--L'Oranger fleurit encor ... et la mémoire
+ Des jeunes d'autrefois dont l'ombre est encor là.
+ Qui ne t'ont pas pêchée au fond d'une écritoire....
+ Et n'en péchaient que mieux!--dis, ô <i>picciola!</i>
+
+ --Mère de l'Antéchrist de Lamartine-Père,
+ Aurore qui mourus sous un coup d'éteignoir,
+ Ton Orphelin, posthume et de père et de mère,
+ Allait--quand tu naquis--déjà comme un vieux Soir.
+
+ Graziella!--Conception trois fois immaculée....
+ D'un platonique amour, Messie et Souvenir,
+ Ce Fils avait vingt ans quand, Mère inoculée,
+ Tu mourus à seize ans!... C'est bien tôt pour mourir!
+
+ --Pour toi: c'est ta seule oeuvre mâle, ô Lamartine,
+ Saint-Joseph de la Muse, avec elle couché,
+ Et l'aidant à vêler ... par la grâce divine:
+ Ton fils avant la lettre est conçu sans péché!...
+
+ --Lui se souvient très peu de ces scènes passées....
+ Mais il <i>laisse le vent et le flot murmurer</i>,
+ Et l'Étranger, plongeant dans ses tristes pensées....
+ En tirer un franc--pour pleurer!
+
+ Et, tout bas, il vous dit, de murmure en murmures:
+ Que sa fille ressemble à L'AUTRE ... et qu'elle est là,
+ Qu'on peut pleurer, à l'heure, avec des rimes pures,
+ Et ...--<i>pour cent sous, Signor</i>--nommer Graziella!
+
+
+ (<i>Isola di Capri.--Gennaio</i>.)
+
+
+ [note 1: Lamartine avoue quelque part qu'un seul portrait lui
+ ressemblait alors: Celui de Raphaël peint par lui-même.]
+
+
+
+
+ <i>LIBERTA</i> [2]
+
+
+ <i>A là cellule IV BIS (prison royale de Gènes</i>.)
+
+
+ --<i>Lasciate ogné</i>.--
+ DANTE
+
+
+ O belle hospitalière
+ Qui ne me connais pas,
+ Vierge publique et fière
+ Qui m'as ouvert les bras....
+ Rompant ma longue chaîne,
+ L'eunuque m'a jeté
+ Sur ton sein royal, Reine!
+ --Vanité, vanité!--
+
+ Comme la Vénus nue.
+ D'un bain de lait de chaux
+ Tu sors, blanche Inconnue,
+ Fille des noirs cachots
+ Où l'on pleure, d'usage....
+ --Moi: jamais n'ai chanté
+ Que pour toi, dans ta cage,
+ Cage de la gaîté!
+
+ La misère parée
+ Est dans le grand égout;
+ Dépouillons la livrée
+ Et la chemise et tout!
+ Que tout mon baiser couvre
+ Ta franche nudité....
+ Vraie ou fausse, se rouvre
+ Une virginité!
+
+ --Plus ce ciel louche et rose
+ Ni ce soleil d'enfer!...
+ --Ta paupière mi-close,
+ Tes cils, barreaux de fer!
+ Ta ceinture-dorée,
+ De fer!--Fidélité--
+ Et ta couche encastrée
+ Tombeau de volupté!
+
+ A nos coeurs plus d'alarmes:
+ Libres et bien à nous!...
+ Sens planer les gendarmes,
+ Pigeons du rendez-vous;
+ Et Cupidon-Cerbère
+ A qui la sûreté
+ De nos amours est chère....
+ Quatre murs!--Liberté!
+
+ Ho! l'Espérance folle
+ --Ce crampon--est au clou.
+ L'existence qui colle
+ Est collée à l'écrou.
+ Le souvenir qui hante
+ A l'huys est resté;
+ L'huys n'a pas de fente....
+ --Oh le carcan ôté!--
+
+ Laissons venir la Muse,
+ Elle osera chanter;
+ Et, si le jeu t'amuse,
+ Je veux te la prêter....
+ Ton petit lit de sangle,
+ Pour nous a rajouté
+ Les <i>trois bouts du triangle</i>;
+ Triple amour!--Trinité!
+
+ Plus d'huissiers aux mains sales!
+ Ni mains de chers amis!
+ Ni menottes banales!...
+ --Mon nom est <i>Quatre-Bis</i>.--
+ Hors la terrestre croûte,
+ Désert mal habité,
+ Loin des mortels je goûte
+ Un peu d'éternité.
+
+ --Prison, sûre conquête
+ Où le poète est roi!
+ Et boudoir plus qu'honnête
+ Où le sage est chez soi.
+ Cruche, au moins ingénue,
+ Puits de la vérité!
+ Vide, quand on l'a bue....
+ --Vase de pureté!--
+
+ --Seule est ta solitude,
+ Et béats tes ennuis
+ Sans pose et sans étude....
+ Plus de jours, plus de nuits!
+ C'est tout le temps dimanche,
+ Et le far-niente
+ Dort pour moi sur la planche
+ De l'idéalité....
+
+ ... Jusqu'au jour de misère
+ Où, condamné, je sors
+ Seul, ramer ma galère....
+ Là, n'importe où,... dehors.
+ Laissant emprisonnée
+ A perpétuité
+ Cette fleur cloisonnée,
+ Qui fut ma liberté....
+
+ --Va: reprends, froide et dure,
+ Pour le captif oison,
+ Ton masque, ta figure
+ De porte de prison....
+ Que d'autres, basse race
+ Dont le dos est voûté,
+ Pour eux te trouve basse,
+ Altière déité!
+
+
+ (<i>Cellule 4.--Genova-la-Superba</i>.)
+
+
+ [note 2: <i>Libertà</i>. Ce mot se lit au fronton de la prison à Gènes.]
+
+
+
+
+
+ <i>HIDALDO!</i>
+
+
+ Ils sont fiers ceux-là!... comme poux sur la gale!
+ C'est à la don-Juan qu'ils vous <i>font</i> votre malle.
+ Ils ne sentent pas bon, mais ils fleurent le preux:
+ Valeureux vauriens, crétins chevalereux!
+ Prenant sans demander--toujours suant la race,--
+ Et demandant un sol,--mais toujours pleins de grâce.
+
+ Là, j'ai fait le croquis d'un mendiant à cheval:
+ --Le Cid ... un cid par un <i>été</i> de carnaval:
+
+ --Je cheminais--à pieds--traînant une compagne;
+ Le soleil craquelait la route en blanc-d'Espagne;
+ Et <i>le cid</i> fut sur nous en un temps de galop....
+ Là, me pressant entre le mur et le garrot:
+ --Ah! seigneur <i>Cavalier</i>, d'honneur! sur ma parole!
+ Je mendie à genoux: un oignon ... une obole?...--
+ (Et son cheval paissait mon col.)--Pauvre animal,
+ Il vous aime déjà! Ne prenez pas à mal....
+ --Au large!--Oh! mais: au moins votre bout de cigare?...
+ La Vierge vous le rende.--Allons: au large! ou: gare!
+ (Son pied nu prenait ma poche en étrier.)
+ --Pitié pour un infirme, o seigneur-cavalier....
+ --Tiens donc un sou....--Senor, que jamais je n'oublie
+ Votre Grâce! Pardon, je vous ai retardé....
+ Senora: Merci, toi! pour être si jolie....
+ Ma Jolie, et: Merci pour m'avoir regardé!
+
+
+ (<i>Cosas de Espana</i>)
+
+
+
+
+ <i>PARIA</i>
+
+
+ Qu'ils se payent des républiques,
+ Hommes libres!--carcan au cou--
+ Qu'ils peuplent leurs nids domestiques!...
+ --Moi je suis le maigre coucou.
+
+ --Moi,--coeur eunuque, dératé
+ De ce qui mouille et ce qui vibre....
+ Que me chante leur Liberté,
+ A moi? toujours seul. Toujours libre.
+
+ --Ma Patrie ... elle est par le monde;
+ Et, puisque la planète est ronde,
+ Je ne crains pas d'en voir le bout....
+ Ma patrie est où je la plante:
+ Terre ou mer, elle est sous la plante
+ De mes pieds--quand je suis debout.
+
+ --Quand je suis couché: ma patrie
+ C'est la couche seule et meurtrie
+ Où je vais forcer dans mes bras
+ Ma moitié, comme moi sans âme;
+ Et ma moitié: c'est une femme....
+ Une femme que je n'ai pas.
+
+ --L'idéal à moi: c'est un songe
+ Creux; mon horizon--l'imprévu--
+ Et le mal du pays me ronge....
+ Du pays que je n'ai pas vu.
+
+ Que les moutons suivent leur route,
+ De Carcassonne à Tombouctou....
+ --Moi, ma route me suit. Sans doute
+ Elle me suivra n'importe où.
+
+ Mon pavillon sur moi frissonne,
+ Il a le ciel pour couronne:
+ C'est la brise dans mes cheveux....
+ Et, dans n'importe quelle langue;
+ Je puis subir une harangue;
+ Je puis me taire si je veux.
+
+ Ma pensée est un souffle aride:
+ C'est l'air. L'air est à moi partout.
+ Et ma parole est l'écho vide
+ Qui ne dit rien--et c'est tout.
+
+ Mon passé: c'est ce que j'oublie.
+ La seule chose qui me lie
+ C'est ma main dans mon autre main.
+ Mon souvenir--Rien--C'est ma trace.
+ Mon présent, c'est tout ce qui passe
+ Mon avenir--Demain ... demain
+
+ Je ne connais pas mon semblable;
+ Moi, je suis ce que je me fais.
+ --<i>Le Moi humain est haïssable</i>....
+ --Je ne m'aime ni ne me hais.
+
+ --Allons! la vie est une fille
+ Qui m'a pris à son bon plaisir....
+ Le mien, c'est: la mettre en guenille,
+ La prostituer sans désir.
+
+ --Des dieux?...--Par hasard j'ai pu naître;
+ Peut-être en est-il--par hasard....
+ Ceux-là, s'ils veulent me connaître,
+ Me trouveront bien quelque part.
+
+ --Où que je meure: ma patrie
+ S'ouvrira bien, sans qu'on l'en prie,
+ Assez grande pour mon linceul....
+ Un linceul encor: pour que faire?...
+ Puisque ma patrie est en terre
+ Mon os ira bien là tout seul....
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>ARMOR</i>
+
+
+ * * * * *
+
+ <i>PAYSAGE MAUVAIS</i>
+
+
+ Sables de vieux os--Le flot râle
+ Des glas: crevant bruit sur bruit....
+ --Palud pâle, où la lune avale
+ De gros vers, pour passer la nuit.
+
+ --Calme de peste, où la fièvre
+ Cuit.... Le follet damné languit.
+ --Herbe puante où le lièvre
+ Est un sorcier poltron qui fuit.
+
+ --La Lavandière blanche étale
+ Des trépassés le linge sale,
+ Au <i>soleil des loups</i>....--Les crapauds.
+
+ Petits chantres mélancoliques
+ Empoisonnent de leurs coliques,
+ Les champignons, leurs escabeaux.
+
+
+ (<i>Marais de Guérande.--Avril</i>.)
+
+
+
+
+ <i>NATURE MORTE</i>
+
+
+ Des coucous <i>l'Angélus</i> funèbre
+ A fait sursauter, à ténèbre,
+ Le coucou, pendule du vieux,
+
+ Et le chat-huant, sentinelle,
+ Dans sa carcasse à la chandelle
+ Qui flamboie à travers ses yeux.
+
+ --Écoute se taire la chouette....
+ --Un cri de bois: C'est <i>la brouette
+ De la Mort</i>, le long du chemin....
+
+ Et, d'un vol joyeux, la corneille
+ Fait le tour du toit où l'on veille
+ Le défunt qui s'en va demain.
+
+
+ (<i>Bretagne.--Avril</i>.)
+
+
+
+
+ <i>UN RICHE EN BRETAGNE</i>
+
+
+ <i>O fortunatos nimdim, sua si</i>....
+ VIRGILE.
+
+
+ C'est le bon riche, c'est un vieux pauvre en Bretagne,
+ Oui, pouilleux de pavé sans eau pure et sans ciel!
+ --Lui, c'est un philosophe-errant dans la campagne;
+ Il aime son pain noir sec--pas beurré de fiel....
+ S'il n'en a pas: bonsoir.--Il connaît une crèche
+ Où la vache lui prête un peu de paille fraîche,
+ Il s'endort, rêvassant planche-à-pain au milieu,
+ Et s'éveille au matin en bayant au Bon-Dieu.
+ --<i>Panem nostrum</i>....--Sa faim a le goût d'espérance....
+ Un <i>Benedicite</i> s'exhale de sa panse;
+ Il sait bien que pour lui l'oeil d'en haut est ouvert
+ Dans ce coin d'où tomba la manne du désert
+ Et le pain de son sac....
+ Il va de ferme en ferme.
+ Et jamais à son pas la porte ne se ferme,
+ --Car sa venue est bien.--Il entre à la maison
+ Pour allumer sa pipe en soufflant un tison....
+ Et s'assied.--Quand on a quelque chose, on lui donne;
+ Alors, il se secoue et rit, tousse et rognonne
+ Un <i>Pater</i> en hébreu. Puis, son bâton en main,
+ Il reprend sa tournée en disant: à demain.
+ Le gros chien de la cour en passant le caresse....
+ --Avec ça, peut-on pas se passer de maîtresse?...
+ Et,--qui sait,--dans les champs, un beau jour, la beauté
+ Peut s'amuser à faire aussi la charité....
+
+ --Lui, n'est pas pauvre: il est <i>Un Pauvre,--et s'en contente
+ C'est un petit rentier, moins l'ennui de la rente.
+ Seul, il se chante vêpre en berçant son ennui....
+ --Travailler--Pour que faire?... On travaille pour lui.
+ Point ne doit déroger, il perdrait la pratique;
+ Il doit garder intact son vieux blason mystique.
+ --Noblesse oblige.--Il est saint: à chaque foyer
+ Sa niche est là, tout près du grillon familier.
+ Bon messager boiteux, il a plus d'une histoire
+ A faire froid au dos, quand la nuit est bien noire....
+ N'a-t-il pas vu, rôdeur, durant les clairs minuits
+ Dans la lande danser les <i>cornandons</i> maudits....
+
+ --Il est simple ... peut-être.--Heureux ceux qui sont simples!...
+ A la lune, n'a-t-il jamais cueilli des simples?...
+ --Il est sorcier peut-être ... et, sur le mauvais seuil,
+ Pourrait, en s'en allant, jeter le mauvais oeil....
+ --Mais non: mieux vaut porter bonheur; dans les familles,
+ Proposer ou chercher des maris pour les filles.
+ Il est de noce alors, très humble desservant
+ De <i>la part du bon-dieu</i>.--Dieu doit être content:
+ Plein comme feu Noé, son Pauvre est ramassé
+ Le lendemain matin au revers d'un fossé.
+
+ Ah, s'il avait été senti du doux Virgile....
+ Il eût été traduit par monsieur Delille,
+ Comme un «<i>trop fortuné s'il connût son bonheur</i>.... »
+
+ --Merci: ça le connaît, ce marmiteux seigneur!
+
+
+ (<i>Saint-Thêgonnec</i>.)
+
+
+
+
+ <i>SAINT TUPETU</i>
+
+ DE
+
+ TU-PE-TU
+
+
+ <i>C'est au pays de Léon.--Est vite petite chapelle à saint
+ Tupetu. (En breton</i>: D'un côté ou de l'autre.)
+
+ <i>Une fois l'an, les croyants--fatalistes chrétiens--s'y rendent
+ en pèlerinage, afin d'obtenir, par l'entremise du Saint, le
+ dénoûment fatal de toute affaire nouée: la délivrance d'un
+ malade tenace on d'une vache pleine; ou, tout au moins, quelque
+ signe de l'avenir: tel que c'est écrit là-haut</i>.--Puisque cela
+ doit être, autant que cela soit de suite ... d'un côté ou de
+ l'autre--Tu-pe-tu.
+
+ <i>L'oracle fonctionne pendant la grand' messe: l'officiant fait
+ faire, pour chacun, un tour à la</i> Roulette-de-chance, <i>grand
+ cercle en bois fixé à la voûte et manoeuvré par une longue corde
+ que Tupetu tient lui-même dans sa main de granit. La roue,
+ garnie de clochettes, tourne en carillonnant; son point d'arrêt
+ présage l'arrêt du destin</i>:--D'un côté ou de l'autre.
+
+ <i>Et chacun s'en va comme il est venu, quitte à revenir l'an
+ prochain</i> ... Tu-pe-tu <i>finit fatalement par avoir son effet</i>.
+
+ Il est, dans la vieille Armorique,
+ Un saint--des saints le plus pointu--
+ Pointu comme un clocher gothique
+ Et comme son nom: TUPETU.
+
+ Son petit clocheton de pierre
+ Semble prêt à changer de bout....
+ Il lui faut, pour tenir debout,
+ Beaucoup de foi ... beaucoup de lierre....
+
+ Et, dans sa chapelle ouverte, entre
+ --Tête ou pieds--tout franc Breton
+ Pour lui tâter l'oeuf dans le ventre,
+ L'oeuf du destin: C'est oui?--c'est non?
+
+ --Plus fort que sainte Cunégonde
+ Ou Cucugnan de Quilbignon....
+ Petit prophète au pauvre monde,
+ Saint de la veine ou du guignon,
+
+ Il tient sa <i>Roulette-de-chance</i>
+ Qu'il vous fait aller pour cinq sous;
+ Ça dit bien, mieux qu'une balance,
+ Si l'on est dessus ou dessous.
+
+ C'est la roulette sans pareille,
+ Et les grelots qui sont parmi
+ Vont, là-haut, chatouiller l'oreille
+ Du coquin de Sort endormi.
+
+ Sonnette de la Providence,
+ Et serinette du Destin;
+ Carillon faux, mais argentin;
+ Grelottière de l'Espérance....
+
+ <i>Tu-pe-tu</i>--D'un bord ou de l'autre!
+ <i>Tu-pe-tu</i>--Banco--Quitte-ou-tout!
+ Juge-de-paix sans patenôtre....
+ TUPETU, saint valet d'atout!
+
+ <i>Tu-pe-tu</i>--Pas de milieu!...
+ TUPETU, sorcier à musique,
+ Croupier du tourniquet mystique
+ Pour les macarons du Bon-Dieu!...
+
+ Médecin héroïque, il pousse
+ Le mourant à sauter le pas:
+ Soit dans la vie à la rescousse....
+ Soit, à pieds joints, en plein trépas:
+
+ --<i>Tu-pe-tu!</i> cheval couronné!
+ --<i>Tu-pe-tu!</i> qu'on saute ou qu'on butte!
+ --<i>Tu-pe-tu!</i> vieillard obstiné!...
+ Au bout du fossé la culbute!
+
+ TUPETU, saint tout juste honnête,
+ Petit Janus chair et poisson!
+ Saint confesseur à double tête,
+ Saint confesseur à double fond!...
+
+ --Pile-ou-face de la vertu,
+ Ambigu patron des pucelles
+ Qui viennent t'offrir des chandelles.
+ Jésuite! tu dis:--<i>Tu-pe-tu!</i>...
+
+
+
+
+ <i>LA RAPSODIE FORAINE
+ et
+ LE PARDON DE SAINTE-ANNE</i>
+
+
+ <i>La Palud, 27 Août, jour du Pardon</i>.
+
+ Bénite est l'infertile plage
+ Où, comme la mer, tout est nud.
+ Sainte est la chapelle sauvage
+ De Sainte-Anne-de-la-Palud....
+
+ De la Bonne Femme Sainte Anne
+ Grand'tante du petit Jésus,
+ En bois pourri dans sa soutane
+ Riche ... plus riche que Crésus!
+
+ Contre elle la petite Vierge,
+ Fuseau frêle, attend <i>l'Angélus</i>;
+ Au coin, Joseph tenant son cierge,
+ Niche, en saint qu'on ne fête plus....
+
+ * * * * *
+
+ C'est le <i>Pardon</i>.--Liesse et mystères--
+ Déjà l'herbe rase a des poux....
+ --<i>Sainte Anne, Onguent des belles-mères!
+ Consolation des époux!</i>...
+
+ Des paroisses environnantes:
+ De Plougastel et Loc-Tudy,
+ Ils viennent tous planter leurs tentes,
+ Trois nuits, trois jours--jusqu'au lundi.
+
+ Trois jours, trois nuits, la palud grogne,
+ Selon l'antique rituel,
+ --Choeur séraphique et chant d'ivrogne--
+ Le <i>CANTIQUE SPIRITUEL</i>.
+
+ * * * * *
+
+ Mère <i>taillée à coups de hache,
+ Tout coeur de chêne dur et bon;
+ Sous l'or de ta robe se cache
+ L'âme en pièce d'un franc-Breton!
+
+ --Vieille verte à face usée
+ Comme la pierre du torrent,
+ Par des larmes d'amour creusée,
+ Séchée avec des pleurs de sang....
+
+ --Toi dont la mamelle tarie
+ S'est refait, pour avoir porté
+ La Virginité de Marie,
+ Une mâle virginité!
+
+ --Servante-maîtresse altière,
+ Très-haute devant le Très-Haut:
+ Au pauvre monde, pas fière,
+ Dame pleine de comme-il-faut!
+
+ --Bâton des aveugles! Béquille
+ Des vieilles! Bras des nouveaux-nés!
+ Mère de madame ta fille!
+ Parente des abandonnés!
+
+ --O Fleur de la pucelle neuve!
+ Fruit de l'épouse au sein grossi!
+ Reposoir de la femme veuve....
+ Et dit veuf Dante-de-merci!
+
+ --Arche de Joachim! Aïeule!
+ Médaille de cuivre effacé!
+ Gui sacré! Trèfle-quatre-feuille!
+ Mont d'Horeb! Souche de Jessé!
+
+ --O toi qui recouvrais la cendre,
+ Qui filais comme on fait chez nous,
+ Quand le soir venait à descendre,
+ Tenant</i> l'ENFANT <i>sur tes genoux;
+
+ --Toi qui fus là, seule, pour faire
+ Son maillot neuf à Bethléem.
+ Et là, pour coudre son suaire
+ Douloureux, à Jérusalem!...
+
+ Des croix profondes sont tes rides,
+ Tes cheveux sont blancs comme fils....
+ --Préserve des regards arides
+ Le berceau de nos petits-fils!
+
+ Fais venir et conserve en joie
+ Ceux à naître et ceux qui sont nés.
+ Et verse, sans que Dieu te voie,
+ L'eau de tes yeux sur les damnés!
+
+ Reprends dans leur chemise blanche
+ Les petits qui sont en langueur....
+ Rappelle à l'éternel Dimanche
+ Les vieux qui traînent en longueur.
+
+ --Dragon-gardien de la Vierge,
+ Garde la crèche sous ton oeil.
+ Que, près de toi, Joseph-concierge
+ Garde la propreté du seuil!
+
+ Prends pitié de la fille-mère,
+ Du petit au bord du chemin....
+ Si quelqu'un leur jette la pierre,
+ Que la pierre se change en pain!
+
+ --Dame bonne en mer et sur terre,
+ Montre-nous le ciel et le port,
+ Dans la tempête ou dans la guerre....
+ O Fanal de la bonne mort!
+
+ Humble: à tes pieds n'as point d'étoile,
+ Humble ... et brave pour protéger!
+ Dans la nue apparaît ton voile,
+ Pâle auréole du danger.
+
+ --Aux perdus dont la vue est grise,
+ --Sauf respect--perdus de boisson,
+ Montre le clocher de l'église
+ Et le chemin de la maison.
+
+ Prête ta douce et chaste flamme
+ Aux chrétiens qui sont ici....
+ Ton remède de bonne femme
+ Pour les bêtes-à-corne aussi!
+
+ Montre à nos femmes et servantes
+ L'ouvrage et la fécondité....
+ --Le bonjour aux âmes parentes
+ Qui sont bien dans l'éternité!
+
+ --Nous mettrons un cordon de cire,
+ De cire-vierge jaune, autour
+ De ta chapelle; et ferons dire
+ Ta messe basse au point du jour.
+
+ --Préserve notre cheminée
+ Des sorts et du monde-malin....
+ A Pâques te sera donnée
+ Une quenouille avec du lin.
+
+ Si nos corps sont puants sur terre,
+ Ta grâce est un bain de santé;
+ Répands sur nous, au cimetière,
+ Ta bonne odeur-de-sainteté.
+
+ --A l'an prochain!--Voici ton cierge:
+ (C'est deux livres qu'il a coûté)
+ ... Respects à Madame la Vierge,
+ Sans oublier la Trinité</i>.
+
+ * * * * *
+
+ ... Et les fidèles, en chemise,
+ <i>--Sainte Anne, ayez pitié de nous!--</i>
+ Font trois fois le tour de l'église
+ En se traînant sur leurs genoux;
+
+ Et boivent l'eau miraculeuse
+ Où les Job teigneux ont lavé
+ Leur nudité contagieuse....
+ <i>--Allez: la Foi vous a sauvé!--</i>
+
+ C'est là que tiennent leurs cénacles
+ Les pauvres, frères de Jésus.
+ --Ce n'est pas la cour des miracles,
+ Les trous sont vrais: <i>Vide latus!</i>
+
+ Sont-ils pas divins sur leurs claies,
+ Qu'auréole un nimbe vermeil,
+ Ces propriétaires de plaies,
+ Rubis vivants sous le soleil!...
+
+ En aboyant, un rachitique
+ Secoue un moignon désossé.
+ Coudoyant un épileptique
+ Qui travaille dans un fossé.
+
+ Là, ce tronc d'homme où croît l'ulcère,
+ Contre un tronc d'arbre où croît le gui
+ Ici, c'est la fille et la mère
+ Dansant la danse de Saint-Guy.
+
+ Cet autre pare le cautère
+ De son petit enfant malsain:
+ --L'enfant se doit à son vieux père....
+ --Et le chancre est un gagne-pain!
+
+ Là, c'est l'idiot de naissance,
+ Un <i>visité par Gabriel</i>,
+ Dans l'extase de l'innocence....
+ --L'innocent est près du ciel!--
+
+ --Tiens, passant, regarde: tout passe....
+ L'oeil de l'idiot est resté.
+ Car il est en état-de-grâce....
+ --Et la Grâce est l'Éternité!--
+
+ Parmi les autres, après vêpre,
+ Qui sont d'eau bénite arrosés,
+ Un cadavre, vivant de lèpre,
+ Fleurit--souvenir des croisés....
+
+ Puis tous ceux que les Rois de France
+ Guérissaient d'un toucher de doigts....
+ --Mais la France n'a plus de rois,
+ Et leur dieu suspend sa clémence.
+
+ --Charité dans leurs écuelles!...
+ Nos aïeux ensemble ont porté
+ Ces fleurs de lis en écrouelles
+ Dont ces <i>choisis</i> ont hérité.
+
+ --<i>Miserere</i> pour les ripailles
+ Des <i>Ankokrignets</i> et <i>Kakous!</i>...
+ Ces moignons-là sont des tenailles,
+ Ces béquilles donnent des coups.
+
+ Risquez-vous donc là, gens ingambes,
+ Mais gare pour votre toison:
+ Gare aux bras crochus! gare aux jambes
+ En <i>kyriè-èleison!</i>
+
+ ... Et détourne-toi, jeune fille,
+ Qui viens là voir, et prendre l'air....
+ Peut-être, sous l'autre guenille,
+ Percerait la guenille en chair....
+
+ C'est qu'ils chassent là sur leurs terres!
+ Leurs peaux sont leurs blasons béants:
+ --Le droit-du-seigneur à leurs serres!...
+ Le droit du Seigneur de céans!--
+
+ Tas <i>d'ex-voto</i> de carne impure,
+ Charnier d'élus pour les cieux,
+ Chez le Seigneur ils sont chez eux!
+ --Ne sont-ils pas sa créature....
+
+ Ils grouillent dans le cimetière
+ On dirait les morts déroutés
+ N'ayant tiré de sous la pierre
+ Que des membres mal reboutés.
+
+ --Nous, taisons-nous!... Ils sont sacrés.
+ C'est la faute d'Adam punie
+ Le doigt d'En-haut tes a marqués:
+ --La Droite d'En-haut soit bénie!
+
+ Du grand troupeau, boucs émissaires
+ Chargés des forfaits d'ici-bas,
+ Sur eux Dieu purge ses colères!...
+ --Le pasteur de Sainte-Anne est gras.--
+
+ * * * * *
+
+ Mais une note pantelante,
+ Écho grelottant dans le vent
+ Vient battre la rumeur bêlante
+ De ce purgatoire ambulant
+
+ Une forme humaine qui beugle
+ Contre le <i>calvaire</i> se tient;
+ C'est comme une moitié d'aveugle:
+ Elle est borgne, et n'a pas de chien....
+
+ C'est une rapsode foraine
+ Qui donne aux gens pour un liard
+ <i>L'Istoyre de la Magdalayne</i>,
+ Du <i>Juif-Errant</i> ou <i>d'Abaylar</i>.
+
+ Elle hâle comme une plainte,
+ Comme une plainte de la faim,
+ Et, longue comme un jour sans pain,
+ Lamentablement, sa complainte....
+
+ --Ça chante comme ça respire,
+ Triste oiseau sans plume et sans nid
+ Vaguant où son instinct l'attire:
+ Autour des Bon-Dieu de granit....
+
+ Ça peut parler aussi, sans doute.
+ Ça peut penser comme ça voit:
+ Toujours devant soi la grand'route....
+ --Et, quand ç'a deux sous ... ça les boit.
+
+ --Femme: on dirait hélas--sa nippe
+ Lui pend, ficelée en jupon;
+ Sa dent noire serre une pipe
+ Eteinte....--Oh, la vie a du bon!--
+
+ Son nom ... ça se nomme Misère.
+ Ça s'est trouvé né par hasard.
+ Ça sera trouvé mort par terre....
+ La même chose--quelque part.
+
+ --Si tu la rencontres, Poète,
+ Avec son vieux sac de soldat:
+ C'est notre soeur ... donne--c'est fête
+ Pour sa pipe, un peu de tabac!...
+
+ Tu verras dans sa face creuse
+ Se creuser, comme dans du bois,
+ Un sourire; et sa main galeuse
+ Te faire un vrai signe de croix.
+
+
+
+
+ <i>CRIS D'AVEUGLE</i>.
+
+
+ Sur l'air bas-breton: <i>Ann hini goz</i>.
+
+
+ L'oeil tué n'est pas mort
+ Un coin le fend encor
+ Encloué je suis sans cercueil
+ On m'a planté le clou dans l'oeil
+ L'oeil cloué n'est pas mort
+ Et le coin entre encor
+
+ <i>Deus misericors
+ Deus misericors</i>
+ Le marteau bat ma tête en bois
+ Le marteau qui ferra la croix
+ <i>Deus misericors
+ Deus misericors</i>
+
+ Les oiseaux croque-morts
+ Ont donc peur à mon corps
+ Mon Golgotha n'est pas fini
+ <i>Lamma lamma sabacthani</i>
+ Colombes de la Mort
+ Soiffez après mon corps
+
+ Rouge comme un sabord
+ La plaie est sur le bord
+ Comme la gencive bavant
+ D'une vieille qui rit sans dent
+ La plaie est sur le bord
+ Rouge comme un sabord
+
+ Je vois des cercles d'or
+ Le soleil blanc me mord
+ J'ai deux trous percés par un fer
+ Rougi dans la forge d'enfer
+ Je vois un cercle d'or
+ Le feu d'en haut me mord
+
+ Dans la moelle se tord
+ Une larme qui sort
+ Je vois dedans le paradis
+ <i>Miserere, De profundis</i>
+ Dans mon crâne se tord
+ Du soufre en pleur qui sort
+
+ Bienheureux le bon mort
+ Le mort sauvé qui dort
+ Heureux les martyrs, les élus
+ Avec la Vierge et son Jésus
+ O bienheureux le mort
+ Le mort jugé qui dort
+
+ Un Chevalier dehors
+ Repose sans remords
+ Dans le cimetière bénit
+ Dans sa sieste de granit
+ L'homme en pierre dehors
+ A deux yeux sans remords
+
+ Ho je vous sens encor
+ Landes jaunes d'Armor
+ Je sens mon rosaire à mes doigts
+ Et le Christ en os sur le bois
+ A toi je baye encor
+ O ciel défunt d'Armor
+
+ Pardon de prier fort
+ Seigneur si c'est le sort
+ Mes yeux, deux bénitiers ardents
+ Le diable a mis ses doigts dedans
+ Pardon de crier fort
+ Seigneur contre le sort
+
+ J'entends le vent du nord
+ Qui bugle comme un cor
+ C'est l'hallali des trépassés
+ J'aboie après mon tour assez
+ J'entends le vent du nord
+ J'entends le glas du cor
+
+
+ (<i>Menez Arrez.)
+
+
+
+
+ <i>LA PASTORALE DE CONLIE</i>
+
+
+ PAR UN MOBILISÉ DU MORBIHAN
+
+
+ <i>Moral jeunes troupes excellent</i>.
+ (OFF.)
+
+ Qui nous avait levés dans le <i>Mois-noir</i>--Novembre--
+ Et parqués comme des troupeaux
+ Pour laisser dans la boue, au <i>Mois-plus-noir</i>--Décembre--
+ Des peaux de mouton et nos peaux!
+
+ Qui nous a lâchés là: vides, sans espérance,
+ Sans un levain de désespoir!
+ Nous entre-regardant, comme cherchant la France....
+ Comiques, fesant peur à voir!
+
+ --Soldats tant qu'on voudra!... soldat est donc un être
+ Fait pour perdre le goût du pain?...
+ Nous allions mendier; on nous envoyait paître:
+ Et ... nous paissions à la fin!
+
+ --S'il vous plaît: Quelque chose à mettre dans nos bouches?...
+ --Héros et bêtes à moitié!--
+ ... Ou quelque chose là: du coeur ou des cartouches:
+ --On nous a laissé la pitié!
+
+ L'aumône: on nous la tit--Qu'elle leur soit rendue
+ A ces bienheureux uhlans soûls!
+ Qui venaient nous jeter une balle perdue....
+ Et pour rire!... comme des sous.
+
+ On eût dit un radeau de naufragés.--Misère--
+ Nous crevions devant l'horizon.
+ Nos yeux troubles restaient tendus vers une terre....
+ Un cri nous montait: Trahison!
+
+ --Trahison ... c'est la guerre! On trouve à qui l'on crie!...
+ --Nous: pas besoin....--Pourquoi trahis?...
+ J'en ai vu parmi nous, sur la Terre-Patrie,
+ Se mourir du mal-du-pays.
+
+ --Oh, qu'elle s'en allait morne, la douce vie!...
+ Soupir qui sentait le remord
+ De ne pouvoir serrer sur sa lèvre une hostie,
+ Entre ses dents la mâle-mort!...
+
+ --Un grand enfant nous vint, aidé par deux gendarmes,
+ --Celui-là ne comprenait pas--
+ Tout barbouillé de vin, de sueur et de larmes,
+ Avec un <i>biniou</i> sous son bras.
+
+ Il s'assit dans la neige en disant: Ça m'amuse
+ De jouer mes airs; laissez-moi.--
+ Et, le surlendemain, avec sa cornemuse,
+ Nous l'avons enterré--Pourquoi!...
+
+ Pourquoi? dites-leur donc! Vous du Quatre-Septembre!
+ A ces vingt mille croupissants!...
+ Citoyens-décreteurs de victoires en chambre,
+ Tyrans forains impuissants!
+
+ --La parole est à vous--la parole est légère!...
+ La Honte est fille ... elle passa--
+ Ceux dont les pieds verdis sortent à fleur-de-terre
+ Se taisent....--Trop vert pour vous, ça!
+
+ --Ha! Bordeaux, n'est-ce pas, c'est une riche ville....
+ Encore en France, n'est-ce pas?...
+ Elle avait chaud partout votre garde mobile,
+ Sous les balcons marquant le pas:
+
+ La résurrection de nos boutons de guêtres
+ Est loin pour vous faire songer;
+ Et, vos noms, je les vois collés partout, ô Maîtres!...
+ --La honte ne sait plus ronger.--
+
+ --Nos chefs ... ils fesaient bien de se trouver malades!
+ Armés en faux-turcs-espagnols
+ On en vit quelques-uns essayer des parades
+ Avec la troupe des Guignols.
+
+ --<i>Le moral: excellent</i>--Ces Rois avaient des reines.
+ Parmi leurs sacs-de-nuit de cour....
+ A la botte vernie il faut robes à traînes;
+ La vaillance est soeur de l'amour.
+
+ --Assez!--Plus n'en fallait de fanfare guerrière
+ A nous, brutes garde-moutons,
+ Nous: ceux-là qui restaient simples, à leur manière,
+ <i>Soldats, catholiques, Bretons</i>....
+
+ A ceux-là qui tombaient bayant à la bataille,
+ Ramas de vermine sans nom,
+ Espérant le premier qui vint crier: Canaille!
+ Au canon, la chair à canon!...
+
+ --Allons donc: l'abattoir!--Bestiaux galeux qu'on rosse,
+ On nous fournit aux Prussiens;
+ Et, nous voyant rouler-plat sous les coups de crosse,
+ Des Français aboyaient--Bons chiens!
+
+ Hallali! ramenés!--Les perdus ... Dieu les compte,--
+ Abreuvés de banals dédains;
+ Poussés, traînant au pied la savate et la honte,
+ Cracher sur nos foyers éteints!
+
+ * * * * *
+
+ --Va: toi qui n'es pas bue, ô fosse de Conlie!
+ De nos jeunes sangs appauvris,
+ Qu'en voyant regermer tes blés gras, on oublie
+ Nos os qui végétaient pourris.
+
+ La chair plaquée après nos blouses en guenille
+ --Fumier tout seul rassemblé....
+ --Ne mangez pas ce pain, mères et jeunes filles!
+ L'<i>ergot</i> de mort est dans le blé.
+
+
+ (<i>1870</i>)
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>GENS DE MER</i>
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>Point n'ai fait un tas d'océans
+ Comme les Messieurs d'Orléans,
+ Ulysses à vapeur en quête....
+ Ni l'Archipel en capitan;
+ Ni le Transatlantique ardant
+ Qu'une chanteuse d'opérette.
+
+
+ Mais il fut flottant, mon berceau,
+ Fait comme le nid de l'oiseau
+ Qui couve ses oeufs sur la houle....
+ Mon lit d'amour fut un hamac:
+ Et, pour tantôt, j'espère un sac
+ Leste d'un bon caillou qui conte.
+
+ --Marin, je sens mon matelot
+ Comme le bonhomme Callot
+ Sentait son illustre bonhomme....
+ --Va</i>, bonhomme de mer <i>mal fait!
+ Va, Muse à la voix de rogomme!
+ Va, Chef-d'oeuvre de cabaret!</i>
+
+
+
+
+ <i>MATELOTS</i>
+
+
+ Vos marins de quinquets à l'Opéra ... comique,
+ Sous un frac en bleu-ciel jurent «Mille sabords!»
+ Et, sur les boulevards, le survivant chronique
+ Du <i>Vengeur</i> vend l'onguent à tuer les rats morts.
+ Le <i>Jùn'homme infligé d'un bras</i>--même en voyage--
+ <i>Infortuné, chantant par suite de naufrage</i>;
+ La femme en bain de mer qui tord ses bras au flot;
+ Et l'amiral ***--Ce n'est pas matelot!
+
+ --Matelots--quelle brusque et nerveuse saillie
+ Fait cette <i>Race à part</i> sur la race faillie!
+ Comme ils vous mettent tous, <i>terriens</i>, au même sac!
+ --<i>Un curé dans ton lit, un' fill' dans mon hamac!/i>--
+
+ * * * * *
+
+ --On ne les connaît pas, ces gens à rudes noeuds.
+ Ils ont le mal de mer sur vos <i>planchers à boeufs</i>:
+ A terre--oiseaux palmés--ils sont gauches et veûles.
+ Ils sont mal culottés comme leurs brûle-gueules.
+ Quand le roulis leur manque ... ils se sentent rouler:
+ --<i>A terre, on a beau boire, on ne peut désoûler!</i>
+
+ --On ne les connaît pas.--Eux: que leur fait la terre?...
+ Une relâche, avec l'hôpital militaire,
+ Des filles, la prison, des horions, du vin....
+ Le reste: Eh bien, après?--Est-ce que c'est marin?...
+
+ --Eux ils sont matelots.--A travers les tortures,
+ Les luttes, les dangers, les larges aventures,
+ Leur <i>face-à-coups-de-hache</i> a pris un tic nerveux
+ D'insouciant dédain pour ce qui n'est pas Eux....
+ C'est qu'ils se sentent bien, ces chiens! Ce sont des mâles!
+ --Eux: l'Océan!--et vous: les plates-bandes sales;
+ Vous êtes des <i>terriens</i>, en un mot, des <i>troupiers</i>:
+ --<i>De la terre de pipe et de la sueur de pieds!</i>--
+
+ Eux sont les <i>vieux-de-cale</i> et <i>les frères-la côte</i>,
+ Gens au coeur sur la main, et toujours la main haute;
+ Des natures en barre!--Et capables de tout....
+ --Faites-en donc autant!...--Ils sont <i>de mauvais goût</i>....
+ --Peut-être.... Ils ont chez vous des amours tolérées
+
+ Par un <i>grippe-Jésus</i> accueillant leurs entrées....[3]
+ --Eh! faut-il pas du coeur au ventre quelque part,
+ Pour entrer en plein jour là--bagne-lupanar,[4]
+ Qu'ils nomment le <i>Cap-Horn</i>, dans leur langue hâlée:
+ --Le cap Horn, noir séjour de tempête grêlée--
+ Et se coller en vrac, sans crampe d'estomac,
+ De la chair à chiquer--comme un noeud de tabac!
+
+ Jetant leur solde avec leur trop-plein de tendresse,
+ A tout vent; ils vont là comme ils vont à la messe....
+ Ces anges mal léchés, ces durs enfants perdus!
+ --Leur tête a du requin et du petit-Jésus.
+
+ Ils aiment à tout crin: Ils aiment plaie et bosse,
+ La Bonne-Vierge, avec le gendarme qu'on rosse;
+ Ils font des voeux à tout ... mais leur voeu caressé
+ A toujours l'habit bleu d'un <i>Jésus-christ</i> rossé.[5]
+
+ --Allez: ce franc cynique a sa grâce native....
+ Comme il vous toise un chef, à sa façon naïve!
+ Comme il connaît son maître:--<i>Un d'un seul bloc de bois!</i>
+ --<i>Un mauvais chien toujours qu'un bon enfant parfois!</i>
+
+ * * * * *
+
+ --Allez: à bord, chez eux, ils ont leur poésie!
+ Ces brutes ont des chants ivres d'âme saisie
+ Improvisés aux quarts sur le gaillard-d'avant....
+ --Ils ne s'en doutent pas, eux, poème vivant.
+
+ --Ils ont toujours, pour leur <i>bonne femme de mère</i>,
+ Une larme d'enfant, ces héros de misère;
+ Pour leur <i>Douce-Jolie</i>, une larme d'amour!...
+ Au pays--loin--ils ont, espérant leur retour,
+ Ces gens de cuivre rouge, une pâle fiancée
+ Que, pour la mer jolie, un jour ils ont laissée.
+ Elle attend vaguement ... comme on attend là-bas.
+ Eux ils portent son nom tatoué sur leur bras.
+ Peut-être elle sera veuve avant d'être épouse....
+ --Car la mer est bien grande et la mer est jalouse.--
+ Mais elle sera fière, à travers un sanglot,
+ De pouvoir dire encore:--Il était matelot!...
+
+ --C'est plus qu'un homme aussi devant la mer géante,
+ Ce matelot entier!...
+ Piétinant sous la plante
+ De son pied marin le pont près de crouler;
+ Tiens bon! Ça le connaît, ça va le désoûler.
+ Il finit comme ça, simple en sa grande allure,
+ D'un bloc:--<i>Un trou dans l'eau, quoi!... pas de fioriture</i>.
+
+ * * * * *
+
+ On en voit revenir pourtant: bris de naufrage.
+ Ramassis de scorbut et hachis d'abordage....
+ Cassés, défigurés, dépaysés, perclus:
+ --Un oeil en moins.--Et vous, en avez-vous en plus:
+ --La fièvre-jaune.---Eh bien, et vous, l'avez-vous rose?
+ --Une balafre.--Ah, c'est signé!...C'est quelque chose!
+ --Et le bras en pantenne.--Oui, c'est un biscaïen,
+ Le reste c'est le bel ouvrage au chirurgien.
+ --Et ce trou dans la joue?--Un ancien coup de pique.
+ --Cette bosse?--A <i>tribord?</i>... excusez: c'est ma chique.
+ --Ça?--Rien: <i>une foutaise</i>, un pruneau dans la main,
+ Ça sert de baromètre, et vous verrez demain:
+ Je ne vous dis que ça, sûr! quand je sens ma crampe....
+ Allez, on n'en fait plus des coques de ma trempe!
+ On m'a pendu deux fois....--
+ Et l'honnête forban
+ Creuse un bateau de bois pour un petit enfant.
+ Ils durent comme ça, reniflant la tempête
+ Riches de gloire et de trois cents francs de retraite,
+ Vieux culots de gargousse, épaves de héros!...
+ --Héros?--ils riraient bien!...--Non merci: matelots!
+
+ --Matelots!--Ce n'est pas vous, jeunes <i>mateluches</i>,
+ Pour qui les femmes ont toujours des coqueluches....
+ Ah, les vieux avaient de plus fiers appétits!
+ En haussant leur épaule ils vous trouvent petits.
+ A treize ans ils mangeaient de l'Anglais, les corsaires!
+ Vous, vous n'êtes que des <i>pelletas</i> militaires....
+ Allez, on n'en fait plus de ces <i>purs, premier brin!</i>
+ Tout s'en va ... tout! La mer ... elle n'est plus <i>marin!</i>
+ De leur temps, elle était plus salée et sauvage.
+ Mais, à présent, rien n'a plus de pucelage....
+ La mer.... La mer n'est plus qu'une fille à soldats!...
+
+ --Vous, matelots, rêvez, en faisant vos cent pas
+ Comme dans les grands quarts.... Paisible rêverie
+ De carcasse qui geint, de mât craqué qui crie....
+ --Aux pompes!...
+ --Non ... fini!--Les beaux jours sont passés
+ --<i>Adieu mon beau navire aux trois mâts pavoisés!</i>
+
+ * * * * *
+
+ Tel qu'une vieille coque au sec dégréée,
+ Où vient encor parfois clapoter la marée;
+ Ame-de-mer en peine est le vieux matelot
+ Attendant, échoué ...--quoi: la mort?
+ --Non, le flot.
+
+
+ (<i>Ile d'Ouessant.--Avril</i>.)
+
+
+ [note 3: <i>Grippe-Jésus</i>: petit nom marin du gendarme.]
+
+ [note 4: 'Ce bagne-lupanar' Qu'ils nomment le <i>Cap-Horn</i>,
+ dans leur langue halée.]
+
+ [note 5: <i>Jésus-Christ</i>: du même au même]
+
+
+
+
+
+ <i>LE BOSSU BITOR</i>[6]
+
+
+ Un pauvre petit diable aussi vaillant qu'un autre,
+ Quatrième et dernier à bord d'un petit <i>cotre</i> ...
+ Fier d'être matelot et de manger pour rien,
+ Il remplaçait le <i>coq</i>, le mousse et le chien;
+ Et comptait, comme ça, quarante ans de service,
+ Sur <i>le rôle</i> toujours inscrit comme--<i>novice!</i>--
+
+ ... Un vrai bossu: cou tors et retors, très madré,
+ Dans sa coque il gardait sa petite influence;
+ Car chacun sait qu'en mer un bossu porte chance....
+ --Rien ne f...iche malheur comme femme ou curé!
+
+ Son nom: c'était Bitor--nom de mer et de guerre--
+ Il disait que c'était un tremblement de terre
+ Qui, jeune et fait au tour, l'avait tout démoli:
+ Lui, son navire et des cocotiers ... au Chili.
+
+ * * * * *
+
+ Le soleil est noyé.--C'est le soir--dans le port
+ Le navire bercé sur ses câbles, s'endort
+ Seul; et le clapotis bas de l'eau morte et lourde,
+ Chuchote un gros baiser sous sa carène sourde.
+ Parmi les yeux du brai flottant qui luit en plaque,
+ Le ciel miroité semble une immense flaque.
+
+ Le long des quais déserts où grouillait un chaos
+ S'étend le calme plat....
+ Quelques vagues échos....
+ Quelque novice seul, resté mélancolique,
+ Se chante son pays avec une musique....
+ De loin en loin, répond le jappement hagard,
+ Intermittent, d'un chien de bord qui fait le quart,
+ Oublié sur le pont....
+ Tout le monde est à terre.
+ Les matelots farauds s'en sont allés--mystère!--
+ Faire, à grands coups de gueule et de botte ... l'amour.
+ --Doux repos tant sué dans les labeurs du jour.--
+ Entendez-vous là-bas, dans les culs-de-sac louches,
+ Roucouler leur chanson ces tourtereaux farouches!...
+
+ --Chantez! La vie est courte et drôlement cordée!...
+ Hâle à toi, si tu peux, une bonne bordée
+ A jouer de la fille, à jouer du couteau....
+ Roucoulez mes Amours! Qui sait: demain!... tantôt....
+
+ ... Tantôt, tantôt ... la ronde en écrémant la ville,
+ Vous soulage en douceur quelque traînard tranquille
+ Pour le coller en vrac, léger échantillon,
+ Bleu saignant et vainqueur, au clou.--Tradition.--
+
+ * * * * *
+
+ Mais les soirs étaient doux aussi pour le Bitor,
+ Il était libre aussi, maître et gardien à bord....
+ Lové tout de son long sur un rond de cordage,
+ Se sentant somnoler comme un chat ... comme un sage,
+ Se repassant l'oreille avec ses doigts poilus,
+ Voluptueux, pensif, et n'en pensant pas plus,
+ Laissant mollir son corps dénoué de paresse,
+ Son petit oeil vairon noyé de morbidesse!...
+
+ --Un <i>loustic</i> en passant lui caressait les os:
+ Il riait de son mieux et faisait le gros dos.
+
+ * * * * *
+
+ Tout le monde a pourtant quelque bosse en la tête....
+ Bitor aussi--c'était de se payer la fête!
+ Et cela lui prenait, comme un commandement
+ De Dieu: vers la Noël, et juste une fois l'an.
+ Ce jour-là, sur la brune, il s'ensauvait à terre
+ Comme un rat dont on a cacheté le derrière....
+ --Tiens: Bitor disparu.--C'est son jour de sabbats
+ Il en a pour deux nuits: réglé comme un compas.
+ --C'est un sorcier pour sûr....--
+ Aucun n'aurait pu dire,
+ Même on n'en riait plus; c'était fini de rire.
+
+ Au deuxième matin, le <i>bordailleur</i> rentrait
+ Sur ses jambes en pieds-de-banc-de-cabaret,
+ Louvoyant bord-sur-bord....
+ Morne, vers la cuisine
+ Il piquait droit, chantant ses vêpres ou mâtine,
+ Et jetait en pleurant ses savates au feu....
+ --Pourquoi--nul ne savait, et lui s'en doutait peu.
+ ... J'y sens je ne sais quoi d'assez mélancolique,
+ Comme un vague fumet d'holocauste à l'antique....
+
+ C'était la fin; plus morne et plus tordu, le hère
+ Se reprenait hâler son bitor de misère....
+
+ * * * * *
+
+ --C'est un soir, près Noël.--Le cotre est à bon port,
+ L'équipage au diable, et Bitor ... toujours Bitor.
+ C'est le grand jour qu'il s'est donné pour prendre terre:
+ Il fait noir, il est gris.--L'or n'est qu'une chimère!
+ Il tient, dans un vieux bas de laine, un sac de sous....
+ Son pantalon à mettre et:--La terre est à nous!--
+
+ ... Un pantalon jadis <i>cuisse-de-nymphe-émue</i>,
+ Couleur tendre à mourir!... et trop tôt devenue
+ <i>Merdoie</i> ... excepté dans les plis <i>rose-d'amour</i>,
+ Gardiens de la couleur, gardiens du pur contour....
+
+ Enfin il s'est lavé, gratté--rude toilette!
+ --Ah! c'est que ce n'est pas, non plus, tous les jours fête!...
+ Un cache-nez lilas lui cache les genoux,
+ --Encore un coup-de-suif! et: La terre est à nous!
+ ... La terre: un bouchon, quoi!...--Mais Bitor se sent riche:
+ D'argent, comme un bourgeois: d'amour, comme un caniche....
+ --Pourquoi pas le <i>Cap-Horn!</i>... Le sérail--Pourquoi pas!...
+ --Syrènes du <i>Cap-Horn</i>, vous lui tendez les bras!...
+
+ * * * * *
+
+ Au fond de la venelle est la lanterne rouge,
+ Phare du matelot, <i>Stella maris</i> du bouge....
+ --Qui va là?--Ce n'est plus Bitor! c'est un héros,
+ Un Lauzun qui se frotte aux plus gros numéros!...
+ C'est Triboulet tordu comme un ver par sa haine!...
+ Ou c'est Alain Chartier, sous un baiser de reine!...
+ Lagardère en manteau qui va se redresser!...
+ --Non: C'est un bienheureux honteux--Laissez passer.
+ C'est une chair enfin que ce bout de rognure!
+ Un partageux qui veut son morceau de nature.
+ C'est une passion qui regarde en dessous
+ L'amour ... pour le voler!...--L'amour à trente sous!
+
+ --Va donc Paillasse! Et le trousse-galant t'emporte!
+ Tiens: c'est là!... C'est un mur--Heurte encor!... C'est la porte:
+ As-tu peur!--
+ Il écoute.... Enfin: un bruit de clefs,
+ Le judas darde un rais:--Hô, quoi que vous voulez?
+ --J'ai de l'argent.--Combien es-tu? Voyons ta tête....
+ Bon. Gare à n'entrer qu'un; la maison est honnête;
+ Fais voir ton sac un peu?... Tu feras travailler?...--
+ Et la serrure grince, on vient d'entrebâiller;
+ Bitor pique une tête entre l'huys et l'hôtesse,
+ Comme un chien dépendu qui se rue à la messe.
+ --Eh, là-bas! l'enragé, quoi que tu veux ici?
+ Qu'on te f...iche droit, quoi? pas dégoûté! Merci!...
+ Quoi qui te faut, bosco?... des nymphes, des pucelles
+ Hop! à qui le Mayeux? Eh là-bas, les donzelles!...
+
+ Bitor lui prit le bras:--Tiens, voici pour toi, gouine:
+ Cache-moi quelque part ... tiens: là....--C'est la cuisine!
+ --Bon. Tu m'en conduiras une ... et propre! combien?...
+ --Tire ton sac.--Voilà.--Parole! il a du bien!...
+ Pour lors nous en avons du premier brin: <i>cossuses</i>;
+ Mais on ne t'en a pas fait exprès des <i>bossuses</i>....
+ Bah! la nuit tous les chats sont gris. Reste là voir,
+ Puisque c'est ton caprice; as pas peur, c'est tout noir.-
+
+ * * * * *
+
+ Une porte s'ouvrit. C'est la salle allumée.
+ Silhouettes grouillant à travers la fumée:
+ Les amateurs beuglant, ronflant, trinquant, rendus;
+ --Des Anglais, jouissant comme de vrais pendus,
+ Se cuvent, pleins de tout et de béatitude;
+ --Des Yankees longs, et roide-soûls par habitude,
+ Assis en deux, et, tour-à-tour tirant au mur
+ Leur jet de jus de chique, au but, et toujours sûr;
+ --Des Hollandais salés, lardés de couperose;
+ --De blonds Norwégiens hercules de chlorose;
+ --Des Espagnols avec leurs figures en os;
+ --Des baleiniers huileux comme des cachalots;
+ --D'honnêtes caboteurs bien carrés d'envergures,
+ Calfatés de goudron sur toutes les coutures;
+ --Des Nègres blancs, avec des mulâtres lippus;
+ Des Chinois, le chignon roulé sous un <i>gibus</i>,
+ Vêtus d'un frac flambant-neuf et d'un parapluie;
+ --Des chauffeurs venus là pour essuyer leur suie;
+ --Des Allemands chantant l'amour en orphéon,
+ Leur patrie et leur chope ... avec accordéon;
+ --Un noble Italien, jouant avec un mousse
+ Qui roule deux gros yeux sous sa tignasse rousse;
+ --Des Grecs plats; des Bretons à tête biscornue;
+ --L'escouade d'un vaisseau russe, en grande tenue;
+ --Des Gascons adorés pour leur galant bagout....
+ Et quelques renégats--écume du ragoût.--
+
+ Là, plus loin dans le fond sur les banquettes grasses,
+ Des novices légers <i>s'affalent</i> sur les Grâces
+ De corvée.... Elles sont d'un gras encourageant;
+ Ça se paye au tonnage, on en veut pour l'argent....
+ Et, quand on <i>largue tout</i>, il faut que la viande
+ Tombe, comme un <i>hunier qui se déferle en bande!</i>
+
+ --On a des petits noms: <i>Chiourme, Jany-Gratis,
+ Bout-dehors, Fond-de-Vase, Anspeck, Garcette à-ris</i>.
+ --C'est gréé comme il faut: satin rose et dentelle;
+ Ils ne trouvent jamais la mariée assez belle....
+ --Du velours pour frotter à cru leur cuir tanné!
+ Et du fard, pour torcher leur baiser boucané!...
+ A leurs ceintures d'or, faut ceinture dorée!
+ Allons!--<i>Ciel moutonné, comme femme fardée
+ N'a pas longue durée</i> à ces Pachas d'un jour....
+ --<i>N'en faut du vin! n'en faut du rouge!... et de l'amour!</i>
+
+ * * * * *
+
+ Bitor regardait ça--comment on fait la joie--
+ Chauve-souris fixant les albatros en proie....
+ Son rêve fut secoué par une grosse voix:
+ --Eh, dis donc, l'oiseau bleu, c'est-y fini ton choix?
+ --Oui: (Ses yeux verts vrillaient la nuit de la cuisine)
+ ... La grosse dame en rose avec sa crinoline!...
+ --Ça: c'est <i>Mary-Saloppe</i>, elle a son plein et dort.--
+ Lui, dégainant le bas qui tenait son trésor:
+ --Je te dis que je veux la belle dame rose!...
+ --Ça t'y du vice!... Ah-ça: t'es porté sur la chose?...
+ Pour avec elle, alors, tu feras dix cocus,
+ Dix tout frais de ce soir!... Vas-y pour tes écus
+ Et paye en double: On va <i>t'amateloter</i>. Monte....
+ --Non ici..--Dans le noir?... allons faut pas de honte!
+ --Je veux ici!--Pas mèche, avec les règlements.
+ --Et moi je veux!--C'est bon ... mais t'endors pas dedans....
+
+ Ohé là-bas! debout au quart, <i>Mary-Saloppe!</i>
+ --Eh, c'est pas moi <i>de quart!</i>--C'est pour prendre une chope,
+ C'est rien <i>la corvée</i> ... accoste: il y a gras!
+ --De quoi donc?--Va, c'est un qu'a de l'or plein ses bas,
+ Un bossu dans un sac, qui veut pas qu'on l'évente....
+ --Bon: qu'y prenne son soûl, j'ai le mien! j'ai ma pente.
+ --Va, c'est dans la cuisine....
+
+ --Eh! voyons-toi, Bichon....
+ T'es tortu, mais j'ai pas peur d'un tire-bouchon!
+ Viens.... Si ça t'est égal: éclairons la chandelle?
+ --Non.--Je voudrais te voir, j'aime Polichinelle....
+ Ah je te tiens; on sait jouer Colin-Maillard!...--
+ La matrulle ferma la porte....
+ --Ah tortillard!...
+
+ * * * * *
+
+ Charivari!--Pour qui?--Quelle ronde infernale,
+ Quel paquet crevé roule en hurlant dans la salle?...
+ --Ah, peau de cervelas! ah, tu veux du chahut!
+ A poil! à poil! on va te <i>caréner</i> tout cru!
+ Ah, tu grognes, cochon! Attends, tu veux la goutte:
+ Tiens son ballon!... Allons, avale-moi ça ... toute!
+ Gare au grappin, il croche! Ah! le cancre qui mord!
+ C'est le diable bouilli!...--
+
+ C'était l'heureux Bitor.
+
+ --Carognes, criait-il, mollissez!... je régale....
+ --Carognes?... Ah, roussin! mauvais comme la gale!
+ Tu régales, Limonadier de la Passion?
+ On te régalera, va! double ration!
+ Pou crochard qui montais nous piquer nos <i>punaises!</i>
+ Cancre qui viens manger nos <i>peaux!</i>... Pas de foutaises,
+ Vous autres: Toi, <i>la mère</i>, apporte de là haut,
+ Un grand tapis de lit, en double et comme-y-faut!...
+ Voilà!--
+ Dix bras tendus hâlent la couverture
+ --Le <i>tortillou</i> dessus!... On va la danser dure;
+ Saute, Paillasse! hop là!...--
+ C'est que le matelot,
+ Bon enfant, est très dur quand il est <i>rigolot</i>.
+ Sa colère: c'est bon.--Sa joie: ah, pas de grâce!...
+ <i>Ces dames rigolaient</i>....
+ --Attrape: pile ou face?
+ Ah, le malin! quel vice! il échoue en côté!--
+ ...Sur sa bosse grêlaient, avec quelle gaîté!
+ Des bouts de corde en l'air sifflant comme couleuvres;
+ Les sifflets de gabier, rossignols de manoeuvres,
+ Commandaient et rossignolaient à l'unisson....
+ --Tiens bon!...--
+ Pelotonné, le pauvre hérisson
+ Volait, rebondissait, roulait. Enfin la plainte
+ Qu'il rendait comme un cri de poulie est éteinte....
+ --Tiens bon! il fait exprès.... Il est dur, l'entêté!...
+ C'est un lapin! ça veut le jus plus pimenté:
+ Attends!...--
+ Quelques couteaux pleuvent ... <i>Mary-Saloppe</i>
+ D'un beau mouvement, hèle:--A moi sa place!--Tope!
+ Amène tout en vrac! largue!...--
+ Le jouet mort
+ S'aplatit sur la planche et rebondit encor....
+
+ Comme après un doux rêve, il rouvrit son oeil louche
+ Et trouble.... Il essuya dans le coin de sa bouche,
+ Un peu d'écume avec sa chique en sang.... -C'est bien;
+ C'est fini, matelot.. Un coup de <i>sacré-chien!</i>
+ Ça vous remet le coeur; bois!...--
+ Il prit avec peine
+ Tout l'argent qui restait dans son bon bas de laine
+ Et regardant <i>Mary-Saloppe</i>:--C'est pour toi,
+ Pourboire ... en souvenir.-Vrai: baise-moi donc, quoi!...
+ Vous autres, laissez-le, grands lâches! mateluches!
+ C'est mon amant de coeur ... on a ses coqueluches!
+ ... Toi: file à l'embellie, en double, l'asticot:
+ L'échouage est mauvais, mon pauvre saligot!...--
+
+ Son oeil marécageux, larme de crocodile,
+ La regardait encore....--Allons, mon garçon, file!--
+
+ * * * * *
+
+ C'est tout. Le lendemain, et jours suivants, à bord
+ Il manquait.--Le navire est parti sans Bitor.--
+
+ * * * * *
+
+ Plus tard, l'eau soulevait une masse vaseuse
+ Dans le dock. On trouva des plaques de vareuse....
+ Un cadavre bossu, ballonné, démasqué
+ Par les crabes. Et ça fut jeté sur le quai,
+ Tout comme l'autre soir, sur une couverture.
+ Restant de crabe, encore il servit de pâture
+ Au rire du public; et les gamins d'enfants
+ Jouant au bord de l'eau noire sous le beau temps.
+ Sur sa bosse tapaient comme sur un tambour
+ Crevé....
+ --Le pauvre corps avait connu l'amour!
+
+
+ (<i>Marseille.--La Joliette.--Mai</i>.)
+
+
+ [note 6: le <i>bitors</i> est un gros fil à voile tordu
+ en double et goudronné.]
+
+
+
+
+
+ <i>LE RENÉGAT</i>
+
+
+ Ça c'est un renégat. Contumace partout:
+ Pour ne rien faire, ça fait tout.
+ Écumé de partout et d'ailleurs; crâne et lâche,
+ Écumeur amphibie, à la course, à la tâche;
+ Esclave, flibustier, nègre, blanc, ou soldat,
+ Bravo: fait tout ce qui concerne tout état;
+ Singe, limier de femme ... ou même, au besoin, femme;
+ Prophète <i>in partibus</i>, à tant par kilo d'âme;
+ Pendu, bourreau, poison, flûtiste, médecin,
+ Eunuque; ou mendiant, un coutelas en main....
+
+ La mort le connaît bien, mais n'en a plus envie....
+ Recraché par la mort, recraché par la vie,
+ Ça mange de l'humain, de l'or, de l'excrément,
+ Du plomb, de l'ambroisie ... ou rien--Ce que ça sent.--
+
+ Son nom?--Il a changé de peau, comme chemise....
+ Dans toutes langues c'est: Ignace ou Cydalyse,
+ <i>Todos los santos</i>.... Mais il ne porte plus ça;
+ Il a bien effacé son <i>T. F</i>. de forçat!...
+ --Qui l'a poussé ... l'amour?--Il a jeté sa gourme!
+ Il a tout violé: potence et garde-chiourme.
+ --La haine?--Non.--Le vol?--Il a refusé mieux.
+ --Coup de barre du vice?--Il n'est pas vicieux;
+ Non ... dans le ventre il a de la fille-de-joie,
+ C'est un tempérament ... un artiste de proie.
+
+ * * * * *
+
+ Au diable même il n'a pas fait miséricorde.
+ --Hâle encore!--Il a tout pourri jusqu'à la corde,
+ Il a tué toute <i>bête</i>, éreinté tous les coups....
+
+ Pur, à force d'avoir purgé tous les dégoûts.
+
+
+ (<i>Baléares</i>.)
+
+
+
+
+ <i>AURORA</i>
+
+
+ <i>APPAREILLAGE D'UN BRICK CORSAIRE</i>
+
+
+ «<i>Quand l'on fut toujours vertueux
+ L'on aime à voir lever l'aurore</i>.... »
+
+ Cent vingt <i>corsaires</i>, gens de corde et de sac,
+ A bord de la <i>Mary-Gratis</i>, ont mis leur sac.
+ --Il est temps, les enfants! on a roulé sa bosse....
+ Hisse!--C'est le grand foc qui va payer la noce.
+ Etarque!--Leur argent les fasse tous cocus!...
+ La drisse du grand-foc leur rendra leurs écus....
+ --Hisse hoé!... <i>C'est pas tant le gendarm' qué jé r'grette!</i>
+ --Hisse hoà!... <i>C'est pas ça! Naviguons, ma brunette!</i>
+
+ Va donc <i>Mary-Gratis</i>, brick écumeur d'Anglais!
+ Vire à pic et dérape!..--Un coquin de vent frais
+ Largue, en vrai matelot, les voiles de l'aurore;
+ L'écho des cabarets de terre beugle encore....
+ Eux répondent en choeur, perchés dans les huniers,
+ Comme des colibris au haut des cocotiers:
+
+ «<i>Jusqu'au revoir, la belle,
+ Bientôt nous reviendrons</i>.... »
+
+ Ils ont bien passé là quatre nuits de liesse,
+ Moitié sous le comptoir et moitié sur l'hôtesse....
+
+ «... <i>Tâchez d'être fidèle,
+ Nous serons bons garçons</i>.... »
+
+ --Évente les huniers!... <i>C'est pas ça qué jé r'grette</i>....
+ --Brasse et borde partout!... <i>Naviguons, ma brunette!</i>
+ --<i>Adieu, séjour de guigne!</i>... Et roule, et cours bon bord....
+ Va, la <i>Mary-Gratis!</i>--au nord-est quart de nord.--
+
+ ... Et la <i>Mary-Gratis</i>, en flibustant l'écume,
+ Bordant le lit du vent se gîte dans la brume.
+ Et le grand flot du large en sursaut réveillé
+ A terre va bâiller, s'étirant sur le roc:
+ <i>Roul' ta bosse, tout est payé
+ Hiss' le grand foc!</i>
+
+ * * * * *
+
+ Ils cinglent déjà loin. Et, couvrant leur sillage,
+ La houle qui roulait leur chanson sur la plage
+ Murmure solidement, revenant sur ses pas:
+ --Tout est payé, la belle!... ils ne reviendront pas.
+
+
+
+
+ <i>LE NOVICE EN PARTANCE</i>
+ <i>et</i>
+ <i>SENTIMENTAL</i>
+
+
+ A LA DÉCENTE DES MARINS CHES
+ MARIJANE SERRE A BOIRE & A
+ MANGER COUCHE A PIEDS ET A
+ CHEVAL.
+ DEBIT.
+
+
+ Le temps était si beau, la mer était si belle....
+ Qu'on dirait qu'y en avait pas.
+ Je promenais, un coup encore, ma Donzelle,
+ A terre, tous deux, sous mon bras.
+
+ C'était donc, pour du coup, la dernière journée.
+ Comme-ça: ça m'était égal....
+ Ça n'en était pas moins la suprême tournée
+ Et j'étais sensitif pas mal.
+
+ ... Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d'elle
+ --Un mois de mouillage à passer--
+ Et je la relâchais tout fraîchement fidèle....
+ Et toujours à recommencer.
+
+ Donc, quand la barque était à l'ancre, sans malice
+ J'accostais, novice vainqueur,
+ Pour mouiller un pied d'ancre. Espérance propice!...
+ Un pied d'ancre dans son coeur!
+
+ Elle donnait la main à manger mon décompte
+ Et mes avances à manger.
+ Car, pour un <i>mathurin</i> faraud, c'est une honte:[7]
+ De ne pas rembarquer léger.
+
+ J'emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage,
+ Et ses adieux au long-cours.
+ Et je lui rapportais des objets de sauvage,
+ Que le douanier saisit toujours.
+
+ Je me l'imaginais pendant les traversées,
+ Moi-même et naturellement.
+ Je m'en imaginais d'autres aussi--sensées
+ Elle--dans mon tempérament.
+
+ Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle,
+ Bout-à-bout et par à peu-près:
+ Moi je suis Jean-Marie et c'est Mary-Jane elle....
+ Elle ni moi <i>n'ons</i> fait exprès.
+
+ ... Notre chien de métier est chose assez jolis
+ Pour un leste et gueusard amant;
+ Toujours pour démarrer on trouve l'embellie:
+ --Un pleur.... Et saille de l'avant!
+
+ Et hisse le grand foc!--la loi me le commande.--
+ Largue les <i>garcettes</i>, sans gant![8]
+ Etarque à bloc!--L'homme est libre et la mer est grande
+ La femme: un sillage!... Et bon vent!--
+
+ On a toujours, puisque c'est dans notre nature,
+ --Coulant en douceur, comme tout--
+ Filé son câble par le bout, sans <i>fignolure</i>....
+ Filé son câble par le bout!
+
+ --File!... la passion n'est jamais défrisée.
+ --Evente tout et pique au nord!
+ Borde la brigantine et porte à la risée!...
+ --On prend sa capote et s'endort....
+
+ --Et file le parfait amour! à ma manière,
+ --Ce n'est pas la bonne: tant mieux!
+ C'est encor la meilleure et dernière et première....
+ As pas peur d'échouer, mon vieux!
+
+ Ah! la mer et l'amour!--On sait--c'est variable....
+ Aujourd'hui: zéphyrs et houris!
+ Et demain ... c'est un grain: Vente la peau du diable!
+ Debout au quart! croche des ris!...
+
+ --Nous fesons le bonheur d'un tas de malheureuses,
+ Gabiers-volants de Cupidon!...
+ Et la lame de l'ouest nous rince les pleureuses....
+ --Encore une! et lave le pont!
+
+ * * * * *
+
+ Comme ça mol je suis. Elle, c'était la rose
+ D'amour, et du débit d'ici....
+ Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose
+ De triste.--C'est plus propre aussi.--
+
+ ... Elle ne disait rien--Moi: pas plus.--Et sans doute,
+ La chose aurait duré longtemps....
+ Quand elle dit, d'un coup, au milieu de la route:
+ --Ah Jésus! comme il fait beau temps.--
+
+ J'y pensais justement, et peut-être avant elle....
+ Comme avec un même coeur, quoi!
+ Donc, je dis à mon tour:--Oh! oui, mademoiselle,
+ Oui...; Les vents hâlent le <i>noroî</i>....
+
+ --Ah! pour où partez-vous?--Ah! pour notre voyage....
+ --Des pays mauvais?--Pas meilleurs....
+ --Pourquoi?--Pour faire un tour, démoisir l'équipage....
+ Pour quelque part, et pas ailleurs:
+
+ New-York ... Saint-Malo....--Que partout Dieu vous garde!
+ --Oh!... Le saint homme y peut s'asseoir;
+ Ça n'est notre métier à nous, ça nous regarde:
+ <i>Eveillatifs</i>, l'oeil au bossoir!
+
+ --Oh! ne blasphémez pas! Que la Vierge vous veille!
+ --Oui: que je vous rapporte encor
+ Une bonne Vierge à la façon de Marseille:
+ Pieds, mains, et tête et tout, en or?...
+
+ --Votre navire est-il bon pour la mer lointaine?
+ --Ah! pour ça, je ne sais pas trop,
+ Mademoiselle; c'est l'affaire au capitaine,
+ Pas à vous, ni moi matelot.
+
+ --Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême?
+ --C'est un <i>brick</i> ... pour son petit nom:
+ Un espèce de nom de dieu ... toujours le même,
+ Ou de sa moitié: <i>Junon</i>....
+
+ --Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente....
+ --Tiens bon, va! la coque a deux bords....
+ On sait patiner ça! comme on fait d'une amante....
+ --Mais les mauvais maux?...--Oh! des sorts!
+
+ --Je tremble aussi que vous n'oubliiez mes tendresses
+ Parmi vos reines de là-bas....
+ --Beaux cadavres de femme: oui! mais noirs et singesses.
+ Et puis: voyez, là, sur mon bras:
+
+ C'est l'<i>Hôtel de l'Hymen, dont deux coeurs en gargousse</i>
+ Tatoués à perpétuité!
+ Et <i>la petite bonne-femme en frac de mousse</i>:
+ C'est vous, en portrait ... pas flatté.
+
+ --Pour lors, c'est donc demain que vous quittez?...--Peut-être.
+ --Déjà!...--Peut-être après-demain.
+ --Regardez en appareillant, vers ma fenêtre:
+ On fera bonjour de la main.
+
+ --C'est bon. Jusqu'au retour de n'importe où, m'amie....
+ Du Tropique ou Noukahiva.
+ Tâchez d'être fidèle, et moi: sans avarie....
+ Une autre fois mieux!--Adieu-vat!
+
+
+ (<i>Brest-Recouvrance</i>.)
+
+
+ [Note 7: <i>Mathurin</i>: <i>Dumanet</i> maritime.]
+
+ [Note 8: <i>Garcettes</i>.--Bouts de cordes qui servent
+ à serrer les voiles.]
+
+
+
+
+ <i>LA GOUTTE</i>
+
+
+ Sous un seul hunier--le dernier--à la cape,
+ Le navire était soûl; l'eau sur nous faisait nappe.
+ --Aux pompes, faillis chiens!--L'équipage fit--non.--
+
+ --Le hunier! le hunier!...
+ C'est un coup de canon.
+ Un grand froufrou de soie à travers la tourmente.
+
+ --Le hunier emporté!--C'est la fin. Quelqu'un chante.--
+ --Tais-toi, Lascar!--Tantôt.--Le hunier emporté!...
+ --Pare le foc, quelqu'un de bonne volonté!...
+ --Moi.--Toi, lascar?--Je chantais ça, moi, capitaine.
+ --Va.--Non: la goutte avant?--Non, après.--Pas la peine:
+ La grande tasse est là pour un coup....--
+ Pour braver,
+
+ Quoi! mourir pour mourir et ne rien sauver....
+ --Fais comme tu pourras: Coupe. Et gare à ta drisse.
+ --Merci--
+ D'un bond du singe il saute, de la lisse,
+ Sur le beaupré noyé, dans les agrès pendants.
+ --Bravo!--
+ Nous regardions, la mort entre les dents.
+
+ --Garçons, tous à la drisse! à nous! pare l'écoute!...
+ (Le coup de grâce enfin.... )--Hisse! barre au vent toute!
+ Hurrah! nous abattons!...--
+ Et le foc déferlé
+ Redresse en un clin d'oeil le navire acculé.
+ C'est le salut à nous qui bat dans cette loque
+ Fuyant devant le temps! Encor paré la coque!
+ --Hurrah pour le lascar!--Le lascar?...
+ --A la mer!
+ --Disparu?--Disparu--Bon, ce n'est pas trop cher.
+
+ * * * * *
+
+ --Ouf! c'est fait--Toi, Lascar!--moi, Lascar, capitaine,
+ La lame m'a rincé de dessus la poulaine,
+ Le même coup de mer m'a ramené gratis....
+ Allons, mes poux n'auront pas besoin d'onguent-gris.
+
+ --Accoste, tout le monde! Et toi, Lascar, écoute:
+ Nous te devons la vie....--Après?--Pour ça?...--La goutte!
+ Mais c'était pas pour ça, n'allez pas croire, au moins....
+ --Viens m'embrasser!--Attrape à torcher les grouins.
+ J'suis pas beau, capitain', mais, soit dit en famille,
+ Je vous ai fait plaisir plus qu'une belle fille?...
+
+ * * * * *
+
+ Le capitaine mit, ce jour, sur son rapport:
+ --<i>Gros temps. Laissé porter. Rien de neuf à bord</i>.--
+
+
+ (<i>A bord</i>.)
+
+
+
+
+ <i>BAMBINE</i>
+
+
+ Tu dors sous les panais, capitaine Bambine
+ Du remorqueur havrais <i>l' Aimable Proserpine</i>,
+ Qui, vingt-huit ans, fit voir au Parisien béant,
+ Pour vingt sous: <i>L' OCÉAN! L'OCÉAN!! L'OCÉAN!!!</i>
+
+ Train de plaisir au large.--On double la jetée--
+ En rade: <i>y a-z-un peu d'gomme</i>....--Une mer démontée--
+ Et <i>la cargaison</i> râle:--Ah! commandant! assez!
+ Assez, pour notre argent, de tempête! cessez!--
+
+ Bambine ne dit mot. Un bon coup de mer passe
+ Sur les infortunés:--Ah--, capitaine! grâce!...
+ --C'est bon ... si ces messieurs et dam's ont leur content?...
+ C'est pas pour mon plaisir, moi, v's êtes mon chargement:
+ Pare à virer....--
+
+ Malheur! le coquin de navire
+ Donne en grand sur un banc....--Stoppe!--Fini de rire....
+ Et talonne à tout rompre, et roule bord sur bord
+ Balayé par la lame:--A la fin, c'est trop fort!...--
+ Et la <i>cargaison</i> rend des cris ... rend tout! rend l'âme
+ Bambine fait les cent pas.
+ Un ange, une femme
+ Le prend:--C'est ennuyeux ça, conducteur! cessez!
+ Faites-moi mettre à terre, à la fin! c'est assez!--
+
+ Bambine l'élongeant d'un long regard austère:
+ --A terre! q'vous avez dit?... vous avez dit: à terre....
+ A terre! pas dégoûtai!... Moi-z'aussi, foi d'mat'lot,
+ J'voudrais ben!... attendu q'si t'-ta-l'heure l'prim' flot
+ Ne soulag' pas la coque: vous et moi, mes princesses
+ J'bêrons ben, sauf respect, la lavure éd'nos fesses!--
+
+ Il reprit ses cent pas, tout à fait mal bordé:
+ --A terre!... j'crâis f...tre ben! Les femm's!... pas dégoûté!
+
+
+ (<i>Havre-de-Grâce. La Hêve.--(Août</i>.)
+
+
+
+
+ <i>CAP'TAINE LEDOUX</i>
+
+
+ A LA BONNE RELACHE DES CABOTEURS
+ VEUVE-CAP'TAINE GALMICHE
+ CHAUDIÈRE POUR LES MARINS--COOK-HOUSE
+ BRANDY--LIQOEUR
+ --POULIAGE--
+
+
+ Tiens, c'est l'cap'tain' Ledoux!.. eh quel bon vent vous pousse:
+ --Un <i>bon frais</i>, m'am' Galmiche, à fair' plier mon pouce:
+ R'lâchés en avarie, en rade, avec mon <i>lougre</i>....
+ --Auguss! on se hiss' pas comme ça desur les g'noux
+ Des cap'tain's!...--Eh, laissez, l'chérubin! c'est à vous:
+ --Mon portrait craché hein?...--Ah....
+ Ah! l'vilain p'tit bougre.
+
+
+ (<i>Saint-Mâlo-de-l'Isle</i>.)
+
+
+
+
+ <i>LETTRE DU MEXIQUE</i>
+
+
+ <i>La Vera-Cruz, 10 février</i>.
+
+ Vous m'avez confié le petit.--Il est mort.
+ «Et plus d'un camarade avec, pauvre cher être.
+ L'équipage ... y en a plus. Il reviendra peut-être
+ Quelques-uns de nous.--C'est le sort»--
+
+ «Rien n'est beau comme ça--Matelot--pour un homme
+ Tout le monde en voudrait à terre--C'est bien sur.
+ Sans le désagrément. Rien que ça: Voyez comme
+ Déjà l'apprentissage est dur.»
+
+ «Je pleure en marquant ça, moi, vieux <i>Frère-la-côte.
+ J'aurais donné ma peau joliment sans façon
+ Pour vous le renvoyer.... Moi, ce n'est pas ma faute:
+ Ce mal-là n'a pas de raison.»
+
+ «La fièvre est ici comme Mars en carême,
+ Au cimetière on va toucher sa ration.
+ Le zouave a nommé ça--Parisien quand-même--
+ «<i>Le Jardin d'acclimatation</i>.»
+
+ «Consolez-vous. Le monde y crève comme mouches.
+ ... J'ai trouvé dans son sac des souvenir de coeur:
+ Un portrait de fille, et deux petites babouches,
+ Et: marqué--<i>Cadeau pour ma soeur</i>.»--
+
+ «Il fait dire à <i>maman</i>: qu'il a fait sa prière.
+ Au père: qu'il serait mieux mort dans un combat.
+ Deux anges étaient là sur son heure dernière:
+ Un matelot. Un vieux soldat.»
+
+
+ <i>Toulon, 24 mai</i>.
+
+
+
+
+ <i>LE MOUSSE</i>
+
+
+ Mousse:. il est donc marin, ton père?...
+ --Pêcheur. Perdu depuis longtemps.
+ En découchant d'avec ma mère,
+ Il a couché dans les brisants....
+
+ Maman lui garde au cimetière
+ Une tombe--et rien dedans.--
+ C'est moi son mari sur la terre,
+ Pour gagner du pain aux enfants
+
+ Deux petits.--Alors, sur la plage,
+ Rien n'est revenu du naufrage?...
+ --Son garde-pipe et son sabot....
+
+ La mère pleure, le dimanche,
+ Pour repos.... Moi: j'ai ma revanche
+ Quand je serai grand-matelot!--
+
+
+ <i>(Baie des Trépassés</i>.)
+
+
+
+
+ <i>AU VIEUX ROSCOFF</i>
+
+
+ <i>Berceuse en Nord-Ouest mineur</i>
+
+ Trou de flibustiers, vieux nid
+ A corsaires!--dans la tourmente,
+ Dors ton bon somme de granit
+ Sur tes caves que le flot hante....
+
+ Ronfle à la mer, ronfle à la brise;
+ Ta corne dans la brume grise,
+ Ton pied marin dans les brisans....
+ --Dors: tu peux fermer ton oeil borgne
+ Ouvert sur le large, et qui lorgne
+ Les Anglais, depuis trois cents ans.
+
+ --Dors, vieille coque bien ancrée;
+ Les margats et les cormorans
+ Tes grands poètes d'ouragans
+ Viendront chanter à la marée....
+
+ --Dors, vieille fille-à-matelots;
+ Plus ne te soûleront ces flots
+ Qui te faisaient une ceinture
+ Dorée, aux nuits rouges de vin,
+ De sang, de feu!--Dors.... Sur ton sein
+ L'or ne tondra plus en friture.
+
+ --Où sont les noms de tes amants....
+ --La mer et la gloire étaient folles!--
+ Noms de lascars! noms de géants!
+ Crachés des gueules d'espingoles....
+
+ Où battaient-ils, ces pavillons,
+ Écharpant ton ciel en haillons!...
+ --Dors au ciel de plomb sur tes dunes....
+ Dors: plus ne viendront ricocher
+ Les boulets morts, sur ton clocher
+ Criblé--comme un prunier--de prunes....
+
+ --Dors: sous les noires cheminées,
+ Écoute rêver tes enfants,
+ Mousses du quatre-vingt-dix ans,
+ Épaves des belles années....
+
+ * * * * *
+
+ Il dort ton bon canon de fer,
+ A plat-ventre aussi dans sa souille,
+ Grêlé par les lunes d'hyver....
+ Il dort son lourd sommeil de rouille.
+ --Va: ronfle au vent, vieux ronfleur,
+ Tiens toujours ta gueule enragée
+ Braquée à l'Anglais!... et chargée
+ De maigre jonc-marin en fleur.
+
+
+ (<i>Roscoff.--Décembre</i>.)
+
+
+
+
+ <i>LE DOUANIER</i>
+
+
+ <i>Élégie de corps-de-garde à la mémoire des douaniers
+ gardes-côtes
+ mis à la retraite le</i> 30 <i>novembre</i> 1869.
+
+
+ Quoi, l'on te tend l'oreille! est-il vrai qu'on te rogne,
+ Douanier?... Tu vas mourir et pourrir sans façon,
+ <i>Gablou</i>?...--Non! car je vais rempailler--Qui qu'en grogne!--
+ Mais, sans te déflorer: avec une chanson;
+ Et te coller ici, boucané de mes rimes,
+ Comme les varechs secs des herbiers maritimes.
+
+ --Ange-gardien culotté par les brises,
+ Pénate des falaises grises,
+ Vieux oiseau salé du bon Dieu
+ Qui flânes dans la tempête,
+ Sans auréole à ta tête,
+ Sans aile à ton habit bleu!...
+
+ Je t'aime, modeste amphibie
+ Et ta bonne trogne d'amour,
+ Anémone de mer fourbie
+ Épanouie à mon <i>bonjour!</i>...
+ Et j'aime ton <i>bonjour</i>, brave homme,
+ Roucoulé dans ton estomac,
+ Tout gargarisé de rogomme
+ Et tanné de jus de tabac!
+ J'aime ton petit corps de garde
+ Haut perché comme un goéland
+ Qui regarde
+ Dans les quatre aires-de-vent.
+
+ Là, rat de mer solitaire,
+ Bien loin du contrebandier
+ Tu rumines ta chimère:
+ --Les galons de brigadier!--
+
+ Puis un petit coup-de-blague
+ Doux comme un demi-sommeil....
+ Et puis: bâiller à la vague,
+ Philosopher au soleil....
+
+ La nuit, quand fait la rafale
+ La chair-de-poule au flot pâle,
+ Hululant dans le roc noir....
+ Se promène une ombre errante;
+ Soudain: une pipe ardente
+ Rutile....--Ah! douanier, bonsoir.
+
+ * * * * *
+
+ --Tout se trouvait en toi, bonne femme cynique:
+ Brantôme, Anacréon, Barème et le Portique;
+ Homère-troubadour, vieille Muse qui chique!
+ Poète trop senti pour être poétique!...
+ --Tout: sorcier, sage-femme et briquet phosphorique,
+ Rose-des-vents, sacré gui, lierre bacchique,
+ Thermomètre à l'alcool, coucou droit à musique,
+ Oracle, écho, docteur, almanach, empirique,
+ Curé voltairien, huître politique....
+ --Sphinx d'assiette d'un sou, ton douanier souvenir
+ Lisait le bordereau même de l'avenir!
+
+ --Tu connaissais Phoebé, Phoebus, et les marées....
+ Les amarres d'amour sur les grèves ancrées
+ Sous le vent des rochers; et tout amant fraudeur
+ Sous ta coupe passait le colis de son coeur....
+ --Tu reniflais le temps, quinze jours à l'avance,
+ Et les noces: neuf mois ... et l'état de la France;
+ Tu savais tous les noms, les cancans d'alentour,
+ Et de terre et de mer, et de nuit et de jour!...
+
+ Je te disais ce que je savais écrire....
+ Et nous nous comprenions--tu ne savais pas lire--
+ Mais ta philosophie était un puits profond
+ Où j'aimais à cracher, rêveur ... pour faire un rond.
+
+ * * * * *
+
+ Un jour--ce fut ton jour!--Je te vis redoutable:
+ Sous ton bras fiévreux cahotait la table
+ Où nageait, épars, du papier timbré;
+ La plume crachait dans tes mains alertes
+ Et sur ton front noir, tes lunettes vertes
+ Sillonnaient d'éclairs ton nez cabré....
+
+ --Contre deux rasoirs d'Albion perfide,
+ Nous verbalisions! tu verbalisais!
+ «<i>Plus les deux susdits ... dont un baril vide</i>.... »
+ J'avais composé, tu repolissais....
+
+ * * * * *
+
+ --Comme un songe passés, douanier, ces jours de fête!
+ Fais valoir maintenant tes droits à la retraite....
+ --Brigadier, brigadier, vous n'aurez plus raison!...
+ --Plus de longue journée à gratter l'horizon,
+ Plus de sieste au soleil, plus de pipe à la lune,
+ Plus de nuit à l'affût des lapins sur la dune....
+ Plus rien, quoi!... que <i>la goutte</i> et le ressouvenir....
+ --Ah! pourtant: tout: cela c'est bien vieux pour finir!
+
+ --Va, lézard démodé! Faut passer, mon vieux type;
+ Il faut te voir t'éteindre et s'éteindre ta pipe....
+ Passer, ta pipe et toi, parmi les vieux culots:
+ L'administration meurt, faute de ballots!...
+
+ Telle que, sans rosée, une sombre pervenche
+ Se replie, en closant sa corolle qui penche....
+ Telle, sans contrebande, on voit se replier
+ La capote gris-bleu, corolle du douanier!...
+
+ Quel sera désormais le terme du problème:
+ --L'ennui contemplatif divisé par lui-même?--
+ Quel balancier rêveur fera donc les cent pas,
+ Poète, sans savoir qu'il ne s'en doute pas....
+ Qui? sinon le douanier.---Hélas, qu'on me le rende!
+ Dussé-je pour cela foire la contrebande....
+
+ * * * * *
+
+ --Non: fini!... réformé! Va, l'oreille fendue,
+ Rendre au gouvernement ta pauvre âme rendue....
+ Rends ton gabion, rends tes <i>Procès-verbaux divers</i>;
+ Rends ton bancal, rends tout, rends ta chique!...
+ Et mes vers.
+
+
+ (<i>Roscoff.--Novembre</i>.)
+
+
+
+
+ <i>LE NAUFRAGEUR</i>
+
+
+ Si ce n'était pas vrai--Que je crève!
+
+ * * * * *
+
+ J'ai vu dans mes yeux, dans mon rêve,
+ La NOTRE-DAME DES BRISANS
+ Qui jetait à ses pauvres gens
+ Un gros navire sur leur grève....
+ Sur la grève des Kerlouans
+ Aussi goélands que les goélands.
+
+ Le sort est dans l'eau: le cormoran nage,
+ Le vent bat en côte, et c'est le <i>Mois Noir</i>....
+ Oh! moi je sens bien de loin le naufrage!
+ Moi j'entends là-haut chasser le nuage.
+ Moi je vois profond dans la nuit, sans voir!
+
+ Moi je siffle quand la mer gronde,
+ Oiseau de malheur à poil roux!...
+ J'ai promis aux douaniers de ronde,
+ Leur part, pour rester dans leurs trous....
+ Que je sois seul!--oiseau d'épave
+ Sur les brisans que la mer lave....
+
+ * * * * *
+
+ Oiseau de malheur à poil roux!
+
+ --Et qu'il vente la peau du diable!
+ Je sens ça déjà sous ma peau.
+ La mer moutonne!...--Ho, mon troupeau!
+ --C'est moi le berger, sur le sable....
+
+ L'enfer fait l'amour.--Je ris comme un mort--
+ Sautez sous le <i>Hû!</i>... le <i>Hû</i> des rafales,
+ Sur les <i>noirs taureaux sourds, blanches cavales!</i>
+ Votre écume à moi, <i>cavales d'Armor!</i>
+ Et vos crins au vent!...--Je ris comme un mort--
+
+ Mon père était un vieux <i>saltin</i>,
+ Ma mère une vieille <i>morgate</i>...
+ Une nuit, sonna le tocsin:
+ --Vite à la côte: une frégate!--
+ ... Et dans la nuit, jusqu'au matin,
+ Ils ont tout rincé la frégate....
+ --Mais il dort mort le vieux <i>saltin</i>,
+ Et morte la vieille <i>morgate</i>....
+ Là-haut, dans le paradis saint
+ Ils n'ont plus besoin de frégate.
+
+
+ (<i>Ranc de Kerlouan.--Novembre</i>.)
+
+
+ Notes:
+
+ <i>Saltin</i>: pilleur d'épaves.
+ <i>Morgate</i>: pieuvre.
+
+
+
+
+ <i>A MON COTRE LE NÉGRIER</i>
+
+
+ Vendu sur l'air de: <i>Adieu, mon beau Navire</i>!...
+
+
+ Allons file, mon cotre!
+ Adieu mon Négrier.
+ Va, file aux mains d'un autre
+ Qui pourra te noyer....
+
+ Nous n'irons plus sur la vague lascive
+ Nous gîter en fringuant!
+ Plus nous n'irons à la molle dérive
+ Nous rouler en rêvant....
+
+ --Adieu, rouleur de cotre,
+ Roule mon Négrier,
+ Sous les pieds plats de l'autre
+ Que tu pourras noyer.
+
+ Va! nous n'irons plus rouler notre bosse....
+ Tu cascadais fourbu;
+ Les coups de mer arrosaient notre noce,
+ Dis: en avons-nous bu!...
+
+ --Et va, noceur de cotre!
+ Noce, mon Négrier!
+ Que sur ton pont se vautre
+ Un noceur perruquier.
+
+ ... Et, tous les crins au vent, nos chaloupeuses!
+ Ces vierges à sabords!
+ Te patinant dans nos courses mousseuses!...
+ Ah! c'étaient les bons bords!...
+
+ --Va, pourfendeur de lames,
+ Pourfendre, ô Négrier!
+ L'estomac à des dames
+ Qui <i>paîront leur loyer</i>.
+
+ ... Et sur le dos rapide de la houle.
+ Sur le roc au dos dur,
+ A toc de toile allait ta coque soûle....
+ --Mais toujours d'un oeil sûr!--
+
+ --Va te soûler, mon cotre:
+ A crever! Négrier.
+ Et montre bien à l'autre
+ Qu'on savait louvoyer.
+
+ ... Il faisait beau quand nous mettions en panne,
+ Vent-dedans vent-dessus;
+ Comme on pêchait!... Va: je suis dans la panne
+ Où l'on ne pêche plus.
+
+ --La mer jolie est belle
+ Et les brisans sont blancs....
+ Penché, trempe ton aile
+ Avec les goélands!...
+
+ Et cingle encor de ton fin mat-de-flèche,
+ Le ciel qui court au loin.
+ Va! qu'en glissant, l'algue profonde lèche
+ Ton ventre de marsouin!
+
+ --Va, sans moi, sans ton âme;
+ Et saille de l'avant!...
+ Plus ne battras ma flamme
+ Qui chicanait le vent.
+
+ Que la risée enfle encor ta <i>Fortune</i>
+ En bandant tes agrès!
+ --Moi: plus d'agrès, de lest, ni de fortune....
+ Ni de risée après!
+
+ ... Va-t'en, humant la brume
+ Sans moi, prendre le frais,
+ Sur la vague de plume....
+ Va!--Moi j'ai trop de frais.--
+
+ Légère encor est pour toi la rafale
+ Qui frisotte la mer!
+ Va....--Pour moi seul, rafale, la rafale
+ Soulève un flot amer!...
+
+ --Dans ton âme de cotre,
+ Pense à ton matelot
+ Quand, d'un bord ou de l'autre,
+ Remontera le flot....
+
+ --Tu peux encor échouer ta carène
+ Sur l'humide varech;
+ Mais moi j'échoue aux côtes de la gêne,
+ Faute de fond--à sec--
+
+
+ (<i>Roscoff.--Août</i>.)
+
+
+ Note:
+
+ Large voile de beau temps.
+
+
+
+
+ <i>LE PHARE</i>
+
+
+ Phoebus, de mauvais poil, se couche.
+ Droit sur l'écueil:
+ S'allume le grand borgne louche,
+ Clignant de l'oeil.
+
+ Debout, Priape d'ouragan,
+ En vain le lèche
+ La lame de rut écumant....
+ --Il tient sa mèche.
+
+ Il se mâte et rit de sa rage,
+ Bandant à bloc;
+ Fier bout de chandelle sauvage
+ Plantée au roc!
+
+ --En vain, sur sa tête chenue,
+ D'amont, d'aval,
+ Caracole et s'abat la nue,
+ Comme un cheval....
+
+ --Il tient le lampion au naufrage.
+ Tout en rêvant,
+ Casse la mer, crève l'orage
+ Siffle le vent.
+
+ Ronfle et vibre comme une trompe,
+ --Diapason
+ D'Éole--Il se peut bien qu'il rompe,
+ Mais plier--non.--
+
+ Sait-il son Musset: A la brune
+ Il est jauni
+ Et pose juste pour la lune
+ Comme un grand I.
+
+ ... Là, gît debout une vestale
+ --C'est l'allumoir--
+ Vierge et martyre (sexe mâle)
+ --C'est l'éteignoir.--
+
+ Comme un lézard à l'eau-de-vie
+ Dans un bocal,
+ Il tirebouchonne sa vie
+ Dans ce fanal.
+
+ Est-il philosophe ou poète?...
+ --Il n'en sait rien--
+ Lunatique ou simplement bête?...
+ --Ça se vaut bien--
+
+ Demandez-lui donc s'il chérit
+ Sa solitude?
+ --S'il parle, il répondra qu'il vit....
+ Par habitude.
+
+ * * * * *
+
+ --Oh! que je voudrais là, Madame,
+ Tous deux!...--veux-tu?--
+ Vivre, dent pour oeil, corps pour âme!...
+ --Rêve pointu.--
+
+ Vous percheriez dans la lanterne:
+ Je monterais....
+ --Et moi: ci-gît, dans la citerne....
+ --Tu descendrais--
+
+ Dans le boyau de l'édifice
+ Nous promenant,
+ Et, dans <i>le feu</i>--sans artifice--
+ Nous rencontrant.
+
+ Joli ramonage ... et bizarre,
+ Du haut en bas!
+ --Entre nous ... l'érection du phare
+ N'y tiendrait pas....
+
+
+ (<i>Les Triagots.--<i>Mai</i>.)
+
+
+
+
+ <i>LA FIN</i>
+
+
+ Oh! combien de marins, combien de capitaines
+ Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines
+ Dans ce morne horizon se sont évanouis!...
+
+ * * * * *
+
+ Combien de patrons morts avec leurs équipages!
+ L'Océan, de leur vie a pris toutes les pages,
+ Et, d'un souffle, il a tout dispersé sur les flots.
+ Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée....
+
+ * * * * *
+
+ Nul ne saura leurs noms, pas même l'humble pierre,
+ Dans l'étroit .cimetière où l'écho nous répond,
+ Pas même un saute vert qui s'effeuille à l'automne,
+ Pas même la chanson plaintive et monotone
+ D'un aveugle qui chante à l'angle d'un vieux pont.
+
+ V. Hugo.--<i>Oceano nox</i>.
+
+
+ Eh bien, tous ces marins--matelots, capitaines,
+ Dans leur grand Océan à jamais engloutis....
+ Partis insoucieux pour leurs courses lointaines
+ Sont morts--absolument comme ils étaient partis.
+
+ Allons! c'est leur métier; ils sont morts dans leurs bottes!
+ Leur <i>boujaron</i> au coeur, tout vifs dans leurs capotes....
+ --<i>Morts</i>.... Merci: la <i>Camarde</i> a pas le pied marin;
+ Qu'elle couche avec vous: c'est votre bonne-femme....
+ --Eux, allons donc: Entiers! enlevés par la lame!
+ Ou perdus dans un grain....
+
+ Un grain ... est-ce la mort ça? la basse voilure
+ Battant à travers l'eau!--Ça se dit <i>encombrer</i>....
+ Un coup de mer plombé, puis la haute mâture
+ Fouettant les flots ras--et ça se dit <i>sombrer</i>.
+
+ --Sombrer--Sondez ce mot. Votre <i>mort</i> est bien pâle
+ Et pas grand'chose à bord, sous la lourde rafale....
+ Pas grand'chose devant le grand sourire amer
+ Du matelot qui lutte.--Allons donc, de la place!--
+ Vieux fantôme éventé, la Mort change de face:
+ La Mer!...
+
+ Noyés?--Eh allons donc! Les <i>noyés</i> sont d'eau douce.
+ --Coulés! corps et biens! Et, jusqu'au petit mousse,
+ Le défi dans les yeux, dans les dents le juron!
+ A l'écume crachant une chique râlée,
+ Buvant sans hauts-de-coeur <i>la grand' tasse salée</i>....
+ --Comme ils ont bu leur boujaron.--
+
+ * * * * *
+
+ --Pas de fond de six pieds, ni rats de cimetière:
+ Eux ils vont aux requins! L'âme d'un matelot
+ Au lieu de suinter dans vos pommes de terre,
+ Respire à chaque flot.
+
+ --Voyez à l'horizon se soulever la houle;
+ On dirait le ventre amoureux
+ D'une fille de joie en rut, à moitié soûle....
+ Ils sont là!--La houle a du creux.--
+
+ --Ecoutez, écoutez la tourmente qui beugle!...
+ C'est leur anniversaire--Il revient bien souvent--
+ O poète, gardez pour vous vos chants d'aveugle;
+ --Eux: le <i>De profundis</i> que leur corne le vent.
+
+ ... Qu'ils roulent infinis dans les espaces vierges!...
+ Qu'ils roulent verts et nus,
+ Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges....
+ --Laissez-les donc rouler, <i>terriers</i> parvenus!
+
+
+ (<i>A bord</i>.--11 février.)
+
+
+ Note:
+
+ <i>Boujaron</i>: ration d'eau-de-vie.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>RONDELS POUR APRÈS</i>
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>SONNET POSTHUME</i>
+
+
+ <i>Dors: ce lit est le tien.... Tu n'iras plus au nôtre.
+ --Qui dort dîne.--A tes dents viendra tout seul le foin.
+ Dors: on t'aimera bien--L'aimé c'est toujours</i> l'Autre....
+ <i>Rêve: La plus aimée est toujours la plus loin....
+
+ Dors: on t'appellera beau décrocheur d'étoiles!
+ Chevaucheur de rayons!... quand il fera bien noir;
+ Et l'ange du plafond, maigre araignée, au soir,
+ --Espoir--sur ton front vide ira filer ses toiles.
+
+ Museleur de voilette! un baiser sous le voile
+ T'attend ... on ne sait où: ferme tes yeux pour voir.
+ Ris: Les premiers honneurs t'attendent sous le poêle.
+
+ On cassera ton nez d'un bon coup d'encensoir,
+ Doux fumet!... pour la trogne en fleur, pleine de moelle
+ D'un sacristain très-bien, avec son éteignoir</i>.
+
+
+
+
+ <i>RONDEL</i>
+
+
+ <i>Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles!
+ Il n'est plus de nuits, il n'est plus de jours;
+ Dors ... en attendant venir toutes celles
+ Qui disaient: Jamais! Qui disaient: Toujours!
+
+ Entends-tu leurs pas?... Ils ne sont pas lourds:
+ Oh! les pieds légers!--l'Amour a des ailes....
+ Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles!
+
+ Entends-tu leurs voix?... Les caveaux sont sourds.
+ Dors: Il pèse peu, ton faix d'immortelles:
+ Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
+ Jeter leur pavé sur tes demoiselles....
+ Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles!</i>
+
+
+
+
+ <i>DO, L'ENFANT, DO.... </i>
+
+
+ <i>Buona Vespre! Dors: Ton bout de cierge....
+ On l'a posé là, puis on est parti.
+ Tu n'auras pas peur seul, pauvre petit?...
+ C'est le chandelier de ton lit d'auberge.
+
+ Du fesse-cahier ne crains plus la verge,
+ Va!... De t'éveiller point n'est si hardi.
+ Buona sera! Dors: Ton bout de cierge....
+
+ Est mort.-Il n'est plus, ici, de concierge:
+ Seuls, le vent du nord, le vent du midi
+ Viendront balancer un fil-de-la-Vierge.
+ Chut! Pour les pieds-plats, ton sol est maudit.
+ --Buona nocte! Dors: Ton bout de cierge</i>....
+
+
+
+ <i>MIRLITON</i>
+
+
+ <i>Dors d'amour, méchant ferreur de cigales!
+ Dans le chiendent qui te couvrira
+ La cigale aussi pour toi chantera,
+ Joyeuse, avec ses petites cymbales.
+
+ La rosée aura des pleurs matinales;
+ Et le muguet blanc fait un joli drap....
+ Dors d'amour, méchant ferreur de cigales
+
+ Pleureuses en troupeau passeront les rafales....
+
+ La Muse camarde ici posera,
+ Sur ta bouche noire encore elle aura
+ Ces rimes qui vont aux moelles des pâles....
+ Dors d'amour, méchant ferreur de cigales</i>.
+
+
+
+
+ <i>PETIT MORT POUR RIRE</i>
+
+
+ <i>Va vite, léger peigneur de comètes!
+ Les herbes au vent seront tes cheveux;
+ De ton oeil béant jailliront les feux
+ Follets, prisonniers dans les pauvres têtes....
+
+ Les fleurs de tombeau qu'on nomme Amourettes
+ Foisonneront plein ton rire terreux....
+ Et les myosotis, ces fleurs d'oubliettes....
+
+ Ne fais pas le lourd; cercueils de poètes
+ Pour les croque-morts sont de simples jeux,
+ Boîtes à violon qui sonnent le creux....
+ Ils te croiront mort--Les bourgeois sont bêtes--
+ Va vite, léger peigneur de comètes!</i>
+
+
+
+
+ <i>MALE-FLEURETTE</i>
+
+
+ <i> Ici reviendra la fleurette blême
+ Dont les renouveaux sont toujours passés....
+ Dans les coeurs ouverts, sur les os tassés,
+ Une folle brise, un beau jour, la sème....
+
+ On crache dessus; on l'imite même,
+ Pour en effrayer les gens très-sensés....
+ Ici reviendra la fleurette blême.
+
+ --Oh! ne craignez pas son humble anathème
+ Pour vos ventres mûrs, Cucurbitacés!
+ Elle connaît bien tous ses trépassés!
+ Et, quand elle tue, elle sait qu'on l'aime....
+ --C'est la male-fleur, la fleur de bohème.--
+
+ Ici reviendra la fleurette blême</i>.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ <i>A MARCELLE</i>
+
+ * * * * *
+
+ LA CIGALE ET LE POÈTE
+
+
+ <i>Le poète ayant chanté,
+ Déchanté,
+ Vit sa Muse presque bue.
+ Rouler en bas de sa nue
+ De carton, sur des lambeaux
+ De papiers et d'oripeaux.
+ Il alla coller sa mine
+ Aux carreaux de sa voisine,
+ Pour lui peindre ses regrets
+ D'avoir fait--Oh: pas exprès!--
+ Son honteux monstre de livre!...
+ --«Mais: vous étiez donc bien ivre?
+ --Ivre de vous!... Est-ce mal?
+ --Ecrivain public banal!
+ Qui pouvait si bien le dire....
+ Et, si bien ne pas l'écrire!
+ --J'y pensais, en revenant....
+ On n'est pas parfait, Marcelle....
+ --Oh! c'est tout comme, dit-elle,
+ Si vous chantiez, maintenant!</i>
+
+
+ FIN
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ <i>A MARCELLE</i>.
+
+ Le Poète et la Cigale
+ Ça
+ Paris
+ Épitaphe
+
+
+ <i>LES AMOURS JAUNES</i>.
+
+ A l'Éternel Madame
+ Féminin singulier
+ Bohême de chic
+ Gente Dame
+ I Sonnet
+ Sonnet à sir Bob
+ Steam-Boat
+ Pudentiane
+ Après la pluie
+ A une Rose
+ A la mémoire de Zulma
+ Bonne fortune et fortune
+ A une Camarade
+ Un jeune qui s'en va
+ Insomnie
+ La pipe au Poète
+ Le crapaud
+ Femme
+ Duel aux camélias
+ Fleur d'art
+ Pauvre garçon
+ Déclin
+ Bonsoir
+ Le poète contumace
+
+
+ <i>SÉRÉNADE DES SÉRÉNADES</i>.
+
+ Sonnet de nuit
+ Guitare
+ Rescousse
+ Toit
+ Litanie
+ Chapelet
+ Élizir d'Amor
+ Vénerie
+ Vendetta
+ Heures
+ Chanson en <i>si</i>
+ Portes et fenêtres
+ Grand opéra
+ Pièce à carreaux
+
+
+ <i>RACCROCS</i>.
+
+ Laisser courre
+ A ma jument Souris
+ A la douce amie
+ A mon chien Pope
+ A un Juvénal de lait
+ A une demoiselle pour piano
+ Décourageux
+ Rapsodie du sourd
+ Frère et soeur jumeaux
+ Litanie du sommeil
+ Idylle coupée
+ Le convoi du pauvre
+ Déjeuner de soleil
+ Veder Napoli
+ Vésuves et Cie
+ Sonèto à Napoli
+ A l'Etna
+ Le Fils de Lamartine et de Graziella
+ Libertà
+ Hidalgo!
+ Paria
+
+
+ <i>ARMOR</i>.
+
+ Paysage mauvais
+ Nature morte
+ Un riche en Bretagne
+ Saint Tupetu de Tu-pe-tu
+ La rapsode foraine
+ Cris d'aveugle
+ La pastorale de Conlie
+
+
+ <i>GENS DE MER</i>.
+
+ Point n'a fait un tas d'océans
+ Matelots
+ Le bossu Bitor
+ Le renégat
+ Aurora
+ Le novice en partance et sentimental
+ La goutte
+ Bambine
+ Cap'taine Ledoux
+ Lettre du Mexique
+ Le mousse
+ Au vieux Roscoff
+ Le douanier
+ Le naufrageur
+ A mon cotre <i>Le Négrier</i>
+ Le phare
+ La fin
+
+
+ <i>RONDELS POUR APRÈS</i>
+
+ Sonnet posthume
+ Rondel
+ Mirliton
+ Do, l'enfant, do
+ Petit mort pour rire
+ Male-Fleurette
+
+
+ <i>A MARCELLE</i>.
+
+ La Cigale et le poète
+
+
+
+
+
+
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+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les amours jaunes, by Tristan Corbiere
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.