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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Au pays des lys noirs + Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr + +Author: Adolphe Retté + +Release Date: October 10, 2005 [EBook #16850] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES LYS NOIRS *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Richard, Coolmicro +and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Adolphe Retté + + +AU PAYS DES LYS NOIRS + +Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr + + +(1913) + + + +Table des matières + +PRÉFACE +CHAPITRE PREMIER AU PAYS DES LYS NOIRS +CHAPITRE II LES BRISEURS D'IMAGES +I +II +III +IV +V +CHAPITRE III UNE DANSE DE TRÉPIEDS BELGES +I +II +III +IV +V +VI +CHAPITRE IV DE PÈRES EN FILS +CHAPITRE V UNE SUPERSTITION +CHAPITRE VI CHEZ LES PAYSANS +CHAPITRE VII UNE ÉLECTION DANS LES HAUTES-PYRÉNÉES +CHAPITRE VIII SOUFFLEURS DE BULLES, NOCTAMBULES, SOMNAMBULES +CHAPITRE IX SOUVENIRS DU BOULANGISME +CHAPITRE X CHEZ LES GNOSTIQUES. +CHAPITRE XI EN BELGIQUE +CHAPITRE XII LE CHASSEUR NOIR +CHAPITRE XIII LES CATACOMBES DE PAULINE JARICOT +CONCLUSION + + + +PRÉFACE + +Ce livre, qui englobe les souvenirs d'un quart de siècle, a été +composé d'une façon assez inattendue. Le premier chapitre en fut +écrit, il y a près d'un an, au monastère d'Hautecombe où, comme le +raconte mon précédent volume: _Dans la lumière d'Ars_, je faisais +une retraite de six semaines. C'était alors un article qu'une +revue publia et auquel je ne songeais pas à donner une suite. + +Mais quand il eut paru, plusieurs personnes me dirent ou +m'écrivirent qu'il y aurait intérêt à en corroborer la +signification par d'autres études sur les milieux occultistes, +politiques et littéraires où me conduisirent les péripéties d'une +existence passablement mouvementée. + +À la réflexion, le projet me plut d'autant qu'il me permettait +d'esquisser quelques aspects d'une société troublée où la plupart +de nos contemporains font l'effet d'un troupeau sans berger, +piétinant au hasard parmi des ruines, fuyant le bercail que leur +ouvre l'Église, broutant avec avidité les euphorbes et les aconits +de l'individualisme ou de l'humanitairerie. + +J'ai donc peint quelques uns des prototypes de ces aberrations. +J'ai montré des révolutionnaires à l'oeuvre soit comme +théoriciens, soit comme émeutiers, soit comme assassins. J'ai +dénoncé les efforts de la Gnose pour fausser le sentiment +religieux dans maintes âmes en désarroi. J'ai analysé le désordre +et la corruption du goût produits par l'invasion des Juifs de +Pologne et d'Allemagne dans notre littérature. J'ai exposé +certains méfaits résultant du triomphe de la démocratie, par +exemple, le fonctionnement malpropre de cette néfaste mécanique le +suffrage universel. J'ai constaté l'avortement de cette chimère: +l'instruction versée sans tact ni mesure dans des cervelles qui +n'étaient point faites pour l'assimiler. J'ai rappelé l'aventure +boulangiste et cet engouement du pays pour un médiocre en qui +l'instinct d'éliminer les poisons du parlementarisme nous +conduisit à chercher un sauveur. + +J'aurais pu tirer de tout cela un copieux volume de doctrine. J'ai +préféré multiplier les croquis des troubles auxquels j'assistai, +les profils des personnages qui les suscitèrent ou y prirent part, +les anecdotes caractéristiques. J'ai fait en somme du reportage +rétrospectif. + +On voudra bien donc trouver ici une modeste contribution à +l'histoire de la société française telle que l'intoxiquèrent les +principes de la Révolution. + +Une idée, qui ne fait que se fortifier dans mon esprit à mesure +que j'avance en âge et en expérience, donne de l'unité à mon +livre. Celle-ci: pour se bien porter, la France doit être +catholique et monarchiste. + +Je l'ai déjà formulée ailleurs; je la développerai encore si Dieu +me prête vie. + +Ce que je veux ajouter maintenant c'est que la plus grande partie +des pages qu'on va lire, je les ai conçues dans la solitude et le +silence, au cours de longues promenades à travers ma chère forêt +de Fontainebleau. + +Les vieux chênes grandioses, les bouleaux rêveurs, les sommets +rocheux d'où l'on domine un océan de feuillages, le murmure +émouvant des brises dans les pins, les jeux du soleil et de +l'ombre dans les taillis m'ont inspiré. + +Là, naguère, j'ai connu Dieu. + +Aujourd'hui j'y apprends sans cesse la persévérance dans l'effort +vers le bien, je m'y arme de prières et de réflexions salubres +pour le jour -- hélas! prochain -- où il me faudra de nouveau agir +parmi les hommes. + +Je dis «hélas» parce que non seulement nos adversaires nous +combattent sans loyauté, mais encore parce que les divisions entre +catholiques rendent la tâche particulièrement ardue, surtout +lorsqu'on voudrait ne pas manquer à la charité... + +N'importe, j'espère aimer assez Notre-Seigneur pour le servir, +pour attester les bienfaits de son Église sans trop de +défaillances et malgré les déboires de toutes sortes qui +assaillent l'orateur et l'écrivain dès qu'ils se vouent à +l'apologie de la Vérité unique. + +Après, je reviendrai panser mes blessures et louer la Dame de Bon- +Conseil sous vos ombrages, beaux arbres, dont les frondaisons +s'épanouissent dans la lumière et figurent les gestes d'espérance +d'une âme qui cherche à conquérir son salut éternel... + +Fontainebleau, septembre 1912. + +CHAPITRE PREMIER +AU PAYS DES LYS NOIRS + +Il y a quelque vingt ans, une brise chargée d'occultisme souffla +sur la littérature. C'était l'époque où les symbolistes +inauguraient une réaction contre le matérialisme pesant dont Zola, +ses émules et ses disciples pavaient leurs livres et leurs +manifestes. Chez eux l'on ne parlait que de documents humains et +de tranches de vie. On niait l'âme, on bafouait tout +spiritualisme. On définissait l'homme: une fédération de cellules +agglomérées par le hasard, mue exclusivement par ses instincts et +ses appétits, secouée par des névroses, courbée sous les lois +implacables d'un déterminisme sans commencement ni fin. Flottant +sur le tout, un noir pessimisme qui disait volontiers: -- La vie +est une souffrance entre deux néants. + +Sous couleur d'études de moeurs, qu'il s'agit de peindre la +bourgeoisie ou le monde des arts, les ouvriers ou les paysans, on +n'alignait que des spécimens de tératologie sociale: des pourceaux +et des ivrognes, des souteneurs et des aigrefins, des demi-fous +sanguinaires et des bandits, des femmes détraquées ou mollement +stupides, des prêtres sentimentaux et sacrilèges. Bref, un Guignol +sinistre où se démenaient des marionnettes impulsives dont la +Nature aveugle tirait les ficelles, en des décors de villes et de +campagnes barbouillés d'un balai fangeux. Puis, quelles +interminables descriptions! Et quels inventaires de marchands de +bric-à-brac de qui le cerveau se fêla pour avoir absorbé trop de +manuels de vulgarisation scientifique! + +Pour tirer l'art de ce cloaque, maints poètes firent de loyaux +efforts. Ils se proclamèrent idéalistes, affirmèrent l'âme et ses +tendances à une beauté supérieure. Ils opposèrent, en leurs +strophes, des tableaux de légende stylisés aux photographies +malpropres du naturalisme. + +Malheureusement, ils tombèrent dans l'excès contraire. Tout sens +du réel se perdit; ce ne furent plus que chevaliers mystérieux +pourfendant des licornes et des guivres dans des paysages irréels, +princesses hiératiques, psalmodiant des énigmes du haut d'une tour +ou promenant, avec langueur, des troubles mélancolies dans des +parcs aux floraisons de chimère. Les paons et les cygnes, promus +au rang d'animaux distingués, pullulèrent dans les poèmes. Il se +fit une effrayante consommation du mot _songe _et du mot +_mystère._ + +Ce moyen âge de pacotille n'aurait pas tiré beaucoup à +conséquence: c'était une mode littéraire comme il y en eut tant +d'autres, en faveur aujourd'hui, oubliée demain. Mais le mouvement +ne tarda pas à dévier d'une façon plus grave. + +Les théories anarchistes, préconisant l'individualisme à outrance, +firent invasion dans la littérature. Elles se mêlèrent à la +religiosité vague, qui sollicitait un grand nombre d'esprits pour +produire les plus singuliers résultats. On s'écria d'abord: -- +plus de règles astreignantes, plus de prosodie traditionnelle +entravant l'inspiration; que chacun se forge son instrument +d'après le génie latent qui bouillonne en lui. + +On ajouta bientôt: -- plus de lois, plus de soumission aux +préjugés sociaux; que le Moi s'affirme sans limites, que le culte +de la Beauté soit notre seul objectif, et nous deviendrons pareils +à des dieux! + +En même temps, on se déclarait catholique -- mais d'un +catholicisme spécial qui dédaignait, comme vulgaires, les +préceptes de l'Évangile, la fréquentation des sacrements et la +pratique des vertus chrétiennes. On rechercha dans les cérémonies +du culte des émotions d'ordre purement esthétique. On frelata de +sensualité morbide la prière et les rites. Tel qui mit en vers les +litanies de la Vierge offrit, quelques pages plus loin, des +stances luxurieuses à l'Anadyomène. Tel autre écrivit, de la même +encre, le panégyrique de saint François d'Assises et celui de +Ravachol. Une Bradamante du socialisme publia de soi-disant «pages +mystiques» où Jésus était exalté comme le précurseur de ces Slavo- +Mongols délirants: Bakounine et Tolstoï. M. Joséphin Péladan fonda +la Rose-Croix esthétique et poursuivit la création d'un ordre de +Mages qui devaient prendre place, dans la hiérarchie de l'Église, +au-dessus du clergé. Les prêtres ne seraient plus que des +fonctionnaires préposés à la distribution des sacrements. Les +Mages promulgueraient, pour les initiés, les sens ésotérique, et +supérieur selon la Gnose, des enseignements de l'Église. + +Plus tard, à la suite des mésaventures qui ne nous regardent pas, +M. Péladan écrivit au Pape pour le sommer, au nom du Beauséant, de +sanctionner le divorce. Rome ne répondit pas -- comme on pouvait +s'y attendre. Et le Sâr-Mage sortit de l'Église en faisant claquer +la porte. + +Chez les catholiques quelques-uns espéraient que, peut-être, un +renouveau religieux naîtrait de ces divagations variées. Il n'en +fut rien. Seulement, une phraséologie hétéroclite régna dans les +livres et dans les discours. De bons jeunes gens -- M. Henry +Bérenger, qui depuis... en était -- projetèrent d'instaurer un +christianisme anodin et libérâtre où, pourvu que l'Église se tînt +au second plan, on lui fournirait des recrues. Pas mal de bière +fut ingurgitée à cette intention, car il ne faut pas oublier que +ces néophytes se réunissaient sous ce vocable imprévu: _le Bock +idéal_ (M. l'abbé Fonssagrive, aumônier du cercle catholique du +Luxembourg, m'a fourni des détails bien amusants sur cette +tentative. Mais ce n'est pas mon objet actuel de les publier). + +Ailleurs, les vers comme la prose s'encombrèrent de termes +liturgiques, pris souvent à rebours du sens véritable. Surtout il +se fit une dépense incroyable de lys. + +Oui, les lys -- symboles gracieux de la virginité, corolles chères +à la Madone immaculée -- foisonnèrent, parmi toutes sortes +d'orchidées équivoques, dans les jardins du Parnasse. Certains, +outrant la métamorphose, se comparaient, eux-mêmes, à des lys. +Stéphane Mallarmé, qui, pour l'ahurissement dévot de quelques-uns, +publiait alors ses charades sans solution, fut le premier, je +crois, à donner, dans un poème, par hasard un peu moins nébuleux +que les autres, une signification scabreuse au lys. Depuis, l'on +alla beaucoup plus loin -- inutile de dire jusqu'où. Il suffira de +mentionner qu'un observateur qui analysait, avec une curiosité +quelque peu dégoûtée, ces profanations, qualifia, d'une façon +mordante, les esthètes en pantalon collant et les toquées à +bandeaux plats et à robes extravagantes dont se bariolait ce +carnaval. + +-- Ce sont peut-être des lys, dit-il, -- mais des lys noirs. + +De là le titre de ce livre. + +* * * * * + +La Gnose, toujours vivante et agissante depuis le premier siècle +de l'Église, guettait l'heure favorable pour semer son ivraie dans +un terrain aussi propice à son développement. Avoir fait fusionner +dans les Loges la postérité d'Hiram avec celle d'Homais et celle +de Renan, c'était bien. S'insinuer dans la littérature pour y +conquérir une influence et des adeptes, ce serait mieux. Elle n'y +manqua pas. + +Ce sont quelques-uns de mes souvenirs de cette période que je +rapporte ici. + +Un des faits caractéristiques de cette époque troublée, c'est que, +non seulement dans la littérature, mais dans toute la société, +faute d'une doctrine traditionnelle, le sentiment religieux +s'égara hors de la voie unique où il n'y avait que l'Église pour +avoir mission de le maintenir. Toutes les erreurs et toutes les +hérésies reparurent. On se détournait de Dieu et de sa Révélation. +Mais plusieurs se réclamèrent des divinités du paganisme grec. Ce +morceau de rhétorique papelarde: la prière sur l'Acropole, fut +leur _Credo_. D'autres annonçaient la résurrection du Grand Pan ou +adoraient la nature sous la forme d'un vague culte rendu à Isis. +Valentin et son Plérôme retrouvèrent des sectateurs. Les théurgies +de Porphyre et de Jamblique furent remises en lumière. Des âmes se +figèrent dans le Bouddhisme. Il y eut des manichéens qui vantèrent +les deux principes et qui offrirent, de préférence, leur encens au +dieu noir. + +Mais le plus grand nombre oscillait d'une croyance à l'autre, mu +par l'intuition que les hypothèses, données arrogamment par la +science matérialiste pour des certitudes, ne suffisaient pas à +expliquer l'énigme du monde. Tous, mais ceux-là surtout qui +cherchaient, avec anxiété, une conviction, devinrent des proies +empressées à se prendre aux gluaux de l'occultisme. + +Deux livres marquèrent cette préoccupation des choses invisibles. +L'un, de M. Jules Bois, s'intitulait: _les Petites Religions de +Paris_. C'était une enquête assez bien faite sur les cultes +hétérodoxes qui se pratiquaient çà et là dans la Grand'Ville. Pour +la première fois, si je ne me trompe, le mot l'_Au-delà_, qui fit +fortune depuis, y était employé. + +On remarquera, en passant, qu'il dut sans doute sa vogue à son +imprécision. En effet, il semblait propre à remplacer le seul mot +qui eût convenu, celui de _Surnaturel._ + +Mais voilà: ce dernier paraissait trop net; il était clair et ne +souffrait pas l'équivoque. Il impliquait, en somme, l'aveu que +quelqu'un existait en dehors et au-dessus de la nature telle que +l'orgueil humain l'acceptait. À ce titre, il gênait, d'autant que, +depuis plus d'un siècle, la majorité des savants ne cessait +d'enseigner que le Surnaturel n'existe pas. + +L'Au-delà, au contraire, cela demeurait vague; cela pouvait +signifier un ensemble de lois naturelles, encore peu spécifiées et +dont l'action ne tombait pas, d'une façon immédiate, sous les +sens. On voulait bien excursionner à travers le mystère. Mais on +préférait ne pas courir le risque d'y rencontrer ce Dieu du +christianisme auquel on s'efforçait de ne plus penser. C'est ainsi +que Celui qui ne veut pas servir mit si facilement sa griffe sur +des âmes avides de plonger dans l'Inconnu. + +Ce terme, incorrect mais élastique, l'Au-delà, désigna donc, à la +satisfaction générale, la région confuse où tâtonnèrent, +inconscients du danger qu'ils couraient, les blasés de la pensée +qui cherchaient un frisson inédit, les myopes du spiritisme, qui +prennent pour des anges de lumière des esprits ténébreux venus de +très bas, et les naïfs qui s'imaginaient ne céder qu'à une +curiosité d'ordre scientifique. + +Le vieux serpent avait donc réussi, une fois de plus, à se +dissimuler dans cet occultisme qu'on peut parfaitement traduire +par _cachette._ Dès lors, ses préceptes, captieux en leur +obscurité, infestèrent, à la faveur de maintes équivoques, les +intelligences et les sensibilités. Car, comme le dit la +scolastique: _Obscuritate rerum verba saepe obscurantur._ + +L'autre livre, ce fut celui d'Huysmans: _Là-bas._ Il ne s'agissait +plus ici d'un reportage plus ou moins sceptique et rédigé avec le +souci de ne froisser personne. L'ineptie orgueilleuse du +matérialisme était nettement dénoncée. Au point de vue de +l'histoire comme au point de vue de l'expérience personnelle, le +Surnaturel démoniaque était affirmé, défini, étudié avec minutie, +décrit en ses manifestations contemporaines. On avait sous les +yeux la relation véridique d'un voyage au pays du maléfice et du +sacrilège. Un style âpre, brutal, imprégné de couleurs violentes, +évocatoire au possible en son incorrection, donnait un intense +relief aux découvertes de l'explorateur. + +Le retentissement fut énorme. Mais, résultat qu'on aurait pu +prévoir, les _snobs_ de l'occultisme comme les chercheurs de +sensations extrêmes n'y trouvèrent qu'un motif de s'affriander aux +messes noires et aux ordures du succubat. Huysmans, il est vrai, +opposait, d'une plume déjà presque catholique, les blanches +splendeurs de la Passion aux flamboiements fuligineux des tumultes +diaboliques. Peut-être aussi avait-il cru mettre en garde contre +les périls encourus par ceux qui tenteraient d'aussi sombres +expériences. Quoi qu'il en soit, son livre ne fit guère +qu'accroître la vogue de l'occultisme. + +Je me trompe, car je sais au moins une conversion déterminée par +la lecture de _Là-bas. _Le converti me disait il y a trois ans: +«Huysmans me fit croire à l'existence du Démon. J'en conclus: si +celui-là existe, l'Autre doit exister également. Je priai -- et, +par un détour fort imprévu, la Grâce me toucha». + +De fait, c'est aujourd'hui un excellent catholique. + +* * * * * + +Voici maintenant de quelle façon je fus, moi-même, porté à +expérimenter les ivresses troubles et les dangers de l'occultisme. +Par nature, je n'y étais guère enclin. Je ne fus tout d'abord pas +de ceux qui répétaient passionnément les vers de Baudelaire: + +_Nous nous embarquerons sur la mer des ténèbres_ +_Avec le coeur joyeux d'un jeune passager;_ +_Entendez-vous ces voix charmantes et funèbres_ +_Qui chantent: -- par ici, vous qui voulez manger_ + +_Le lotus parfumé, c'est ici qu'on vendange_ +_Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim,_ +_Venez vous enivrer de la douceur étrange_ +_De cette fin d'après-midi qui n'aura pas de fin..._ + +Mais dénué de toute éducation religieuse, attiré, comme la plus +grande partie de ma génération, par ce qui avait couleur de +mystère et d'imprévu, quand l'occultisme envahit la littérature, +je fus entraîné après bien d'autres. + +Lorsque, par suite de circonstances providentielles, je me +ressaisis, le mal était fait. Et c'est pourquoi, certes, durant +des années, je m'acharnai à miner, avec une morne fureur, le roc +inébranlable sur lequel Dieu a bâti son Église. + +Nous avions fondé diverses revues: _l'Ermitage, la Plume, Le +Mercure de France _où les plus militants de la jeunesse littéraire +ferraillaient pour le triomphe de l'esthétique symboliste. +Beaucoup sont morts de ces chevaucheurs de chimères. D'autres ont +désarmé de bonne heure et sont devenus épiciers ou magistrats. +Deux adoptèrent la profession d'académicien: l'un, tel qu'en +songe, s'assit au bout du pont des Arts; l'autre, récemment +défunt, installa ses sourires pincés chez M. de Goncourt. Certains +tournèrent mal. Celui-là, par exemple, qui, se reconnaissant fils +de Lilith et de Pécuchet, s'abreuve d'un horrible mélange de +Quinton et de Nietzsche, brode d'antichristianisme bêta des +pornographies gourmées et publie, deux fois par mois, les _Lettres +d'un Satyre._ + +_La Plume _réunissait, chaque samedi, dans le sous-sol d'un café +de la rive gauche, bon nombre de ces poètes. Le local consistait +en une cave assez exiguë où l'on s'entassait parfois deux cents. +Là, se succédaient, sur une estrade flanquée d'un piano fourbu, +toutes sortes de personnages plus ou moins notoires, plus ou moins +talentueux. Des compagnons anarchistes préconisaient, en des +couplets à la dynamite, le chambardement universel. Des néophytes +du lyrisme psalmodiaient, en chevrotant d'émotion, leurs premiers +vers. Des chansonniers, descendus de Montmartre, accommodaient le +régime à la vinaigrette. Il y avait des mystiques maigriots qui se +disaient fils des anges et portaient leur petit chapeau rond comme +une auréole. Il y avait des néo-païens qui invoquaient les Muses +et ne juraient que par Dzeus et Aphrodite. L'un est devenu +commissaire de police; les autres sont morts ou tout comme. Il y +avait de griffonnants Américains ou Flamands blondasses venus de +Bruges-la-Morte ou de Chicago-les-cochons dans le but imprévu de +réformer la prosodie française. + +Il y avait... Que n'y avait-il pas? + +Ce souterrain, embrumé par les vapeurs bleues essoufflées des +pipes et des cigarettes, c'était une cuve où bouillonnaient les +éléments les plus disparates: de la jeunesse exubérante, et plus +naïve qu'on n'aurait pu le croire à entendre le ton des +conversations; du _snobisme _émoustillé par toute extravagance +nouvelle; de l'esprit de révolte contre les préjugés, contre les +conventions sociales, contre les formules de l'art officiel; de la +bohême insouciante; un grand débraillement de moeurs; deux ou +trois ratés, verts d'envie et de rancune; des écrivains et des +peintres de valeur qui, jaillis de cette étrange caverne, marquent +à présent, dans les lettres et dans les arts. + +Ce qui soulignait le caractère hétéroclite de ces réunions, c'est +que des célébrités consacrées par le succès s'y risquaient +quelquefois: Coppée, Heredia, Puvis de Chavannes, d'autres encore. +Accueillis avec courtoisie, ils laissaient bientôt de côté l'air +gêné qui les faisait d'abord ressembler à des dompteurs novices +pénétrant à regret dans une cage habitée par des fauves. Ils se +mettaient à l'unisson de la gaîté générale. + +Mais on aurait tort de supposer que dans ce cénacle ne se +perpétraient que des mystifications combinées pour «épater le +bourgeois». Sans doute il y avait bien des ruades et des pétarades +de poulains adolescents, heureux de bondir, sans frein, dans les +prairies ensoleillées de la littérature. Cependant on aimait +sincèrement la beauté. Aussi quand quelque poème de large +envergure déployait ses ailes chatoyantes sous la voûte enfumée, +les coeurs battaient d'une noble émotion. Et il ne mentait pas +toujours le: _Tu Marcellus eris_ qu'on décernait au triomphateur +du moment. + +Parmi tous ces poètes, parmi tous ces artistes en quête d'un Idéal +et dont la plupart étaient plus étourdis que pervers, l'occultisme +rôdait, s'ingéniant à conquérir des âmes. La profonde ignorance +religieuse qui caractérisait ce temps -- comme il caractérise le +nôtre -- favorisa ses menées (_Il faut pourtant mentionner que +sortirent de ce milieu: deux tertiaires franciscains, un oblat +bénédictin et même un bon prêtre. Spiritus flat ubi vult)._ + +Un certain docteur E..., qui s'affublait d'un pseudonyme en _us_, +tournait autour de ceux qu'ils jugeaient susceptibles de procurer +un talent d'avenir à la Gnose. Jeune encore, déjà bedonnant, le +teint coloré, une barbiche bifide, des cheveux noirs en brosse, +des yeux fureteurs, un rire jovial -- il offrait l'apparence d'un +commis voyageur plutôt que celle d'un mage. Il se montrait +pourtant aussi instruit qu'aimable. Il offrait volontiers des +consommations. Il guettait la minute propice. Et quand l'alcool +avait fait son oeuvre perfide dans quelque cerveau facilement +inflammable, il émettait des propos mystérieux, mi-plaisants, mi- +troublants, qui éveillaient fortement la curiosité +d'interlocuteurs déjà férus de surnaturel. + +Très adroit, très fin, il faisait scintiller sourdement, comme les +gemmes d'une bague à son doigt, les yeux de l'antique Nahash, ou +bien il répandait une poussière d'étincelles sur le voile d'Isis. +Puis d'un calembour ou d'une gaudriole, il semblait rayer ce qu'il +venait de dire. + +Si l'on insistait pour en apprendre davantage, satisfait d'avoir +amorcé sa pêche future, il se dérobait par quelque quolibet. + +Mais le souvenir de certaines phrases impressionnantes persistait +chez les esprits rêveurs. Ils y pensaient longuement et, la fois +suivante, ces victimes déjà éblouies, ramenaient, d'elles-mêmes, +la conversation sur le sujet qui les attirait comme le miroir +attire les alouettes. Elles demandaient que le tentateur consentît +à leur donner des explications plus étendues sur une doctrine où +elles subodoraient un arôme de voluptés rares, d'ordre +intellectuel ou sensuel -- en tout cas, fermées au vulgaire. + +Lui précisait alors un peu ses enseignements: il montrait de loin +les pommes d'or qui mûrissent aux branches de l'arbre des sciences +maudites. -- Si l'on manifestait l'envie de les cueillir, il +corroborait sa séduction par l'octroi de brochures d'occultisme +élémentaire et par le service gratuit de ce néfaste périodique +l'_Initiation._ + +C'est ainsi que plusieurs furent entraînés. Jusqu'où?... Vous le +savez aujourd'hui, pauvres âmes englouties dans les ténèbres +irrémédiables! + +Le docteur E... n'est pas le seul à poursuivre cette oeuvre de +perdition. Actuellement, des gens bien renseignés savent, de façon +certaine, qu'il existe des médecins qui abusent de leur ministère +pour propager, dans leur clientèle, les dangereuses aberrations de +la Théosophie... + +Cependant ce ne fut pas le docteur E... qui m'amena, d'une façon +directe, à franchir le seuil des paradis menteurs de l'occultisme. +Je causais volontiers avec lui. Je l'écoutais avec intérêt, +surtout lorsqu'il me commentait les symboles hermétiques du +panthéisme, car j'étais alors très épris de cette doctrine. + +Mais quoique l'_Initiation_ me fût régulièrement envoyée, je ne la +lisais guère. Et je refusai de suivre un cours d'occultisme où +l'on distribuait des diplômes qui conféraient graduellement des +dignités dans la Gnose. -- Cela non par méfiance, mais parce que, +fou d'indépendance et de poésie primesautière, je répugnais à +m'enclore dans une secte. + +Quand il entreprenait des imaginatifs de caractère faible, le +docteur E... ne tardait pas à les mettre en rapport avec son émule +en maléfices, Stanislas de Guaita. + +Il manoeuvra de la sorte pour égarer le poète Édouard Dubus. +Celui-ci était un véritable enfant, spirituel au possible, fort +instruit, bon, serviable, doué d'un gracieux talent. Mais il ne +possédait nulle volonté. Aimé de tout le monde, dans tous les +mondes, y compris le demi, il ne savait par résister aux +impulsions de sa nature ardente. Malgré un grand fond de +mélancolie -- ce _spleen_ rongeur dont toute notre génération a +souffert -- il prétendait ne concevoir l'existence que comme une +farce infiniment drolatique. Aussi, lorsqu'une sottise lui +paraissait amusante à commettre, il n'y allait pas -- il y +courait. Avec cela, très curieux d'occultisme et très porté, sous +un scepticisme de surface, à s'engager dans les halliers du +surnaturel, pourvu qu'il y trouvât quelques églantines à cueillir. + +Hélas, à quelle mort affreuse le conduisit ce penchant! + +Dubus méditait alors d'écrire un drame en vers qui aurait eu pour +principal personnage Apollonius de Tyane, le thaumaturge +pythagoricien dont les prestiges équivoques suscitaient +l'admiration des païens au premier siècle de notre ère. + +Il en parla au docteur E... qui, saisissant l'occasion, lui +proposa de l'aboucher avec Stanislas de Guaita. Celui-ci détenait, +disait-il, des documents dont Dubus pourrait tirer le plus grand +parti. Cette invite fut accueillie avec empressement par le poète. + +Le lendemain du jour où la première entrevue avait eu lieu, Dubus +vint chez moi. Nous étions fort liés et nous passions rarement +quarante-huit heures sans nous voir. J'étais au courant. Je savais +que de Guaita était tenu pour un maître de l'occultisme, mais je +ne le connaissais que par deux de ses livres: _Rosa mystica, +_titre sacrilège, étant donné ce que contenait ce recueil de vers, +et _Au seuil du Mystère, _introduction à l'histoire de la magie +noire. + +Lorsque Dubus pénétra dans le petit appartement de la place de la +Sorbonne que j'occupais à cette époque, je fus surpris et presque +effrayé en constatant à quel point les traits de son visage +étaient altérés. D'habitude, il avait le teint assez pâle. Mais, +cette fois, il était plus que pâle: il était livide. Un éclat +fiévreux vitrifiait ses prunelles que me parurent élargies. Son +regard, d'ordinaire si franc, fuyait le mien; il errait çà et là +sur les objets sans s'y poser. + +En proie à une agitation singulière, le poète allait et venait à +travers la chambre, se laissait tomber sur le divan pour se +relever aussitôt, se figeait soudain dans une attitude de stupeur +pour reprendre, trois secondes après, sa déambulation saccadée. +Ses mains se crispaient au dossier des chaises, puis se portaient +à son front et le balayaient comme pour chasser une pensée +importune. + +-- Assieds-toi donc pour de bon, lui dis-je, et tiens-toi +tranquille. Je ne t'ai jamais vu aussi énervé. Tu as une mine de +déterré; est-ce que le fameux Guaita t'aurait fait boire? + +Je n'en croyais rien, car Dubus était très sobre, mais il me +semblait si étrange, ce matin-là! + +-- Non, non, me répondit-il, je n'ai pas bu: tu sais bien que je +ne bois jamais... Seulement de Guaita m'a fait une telle +impression que je ne m'en puis remettre... Nous avons causé toute +la nuit; c'est un homme extraordinaire. + +-- Tant que cela? Mais enfin que t'a-t-il raconté? A-t-il évoqué +devant toi l'ombre d'Apollonius afin que ce doux sorcier te +documentât lui-même? + +-- Ne plaisante pas. Ce fut très sérieux, cet entretien. Guaita +m'a ouvert des horizons superbes. + +Et, les yeux fixes, le torse tout à coup raidi, l'index dardé vers +le plafond, il ajouta d'une voix rauque, _qui n'était plus la +sienne:_ + +-- Guaita m'a procuré le moyen de devenir un dieu! + +Je tressaillis. Dans toute autre circonstance, j'aurais peut-être +ri de cette phrase extravagante. Mais il y avait quelque chose de +si anormal chez Dubus, une telle expression d'orgueil triomphant +se marquait dans toute sa physionomie, que je ne me sentis +nullement enclin à le railler. + +Et puis, dans nos réunions de jeunes écrivains affolés par le +mégalomane Nietzsche, qui nous invitait à nous hausser jusqu'au +surhomme, nous nous étions si souvent écriés avec Musset: _Qui de +nous, qui de nous va devenir un dieu? _Tant de fois le démon de la +gloire nous avait chuchoté, aux heures où l'on croit si fort en +soi-même qu'il semble qu'on va se heurter la tête aux étoiles: +_Eritis sicut dei!..._ + +Loin donc de m'égayer, je repris tout mon sérieux et je pressai +Dubus de s'expliquer davantage. + +Guaita, me dit-il, m'a d'abord invité à lui exposer les raisons de +ma prédilection pour Apollonius. Quand je lui eus confié à quel +point le surnaturel m'attirait, quand je lui eus révélé mon +ambition de créer, d'après ce maître des mystères, une figure qui +dominerait notre temps, il m'a d'abord répondu, sans avoir l'air +d'y tenir, qu'il pourrait peut-être me venir en aide. Puis il a +gardé le silence pendant plusieurs minutes. Moi, j'ai repris la +parole, et tandis qu'il me fixait d'un regard aigu qui me +traversait la tête, je me suis épanché en un flot d'aperçus +touchant la composition de mon drame. Tu me croira si tu veux: à +mesure que je parlais, des scènes dont je n'avais eu aucune idée +jusque là naissaient en moi et je les décrivais aussitôt. Des vers +imprévus me jaillissaient de la bouche. Mon drame prenait une +ampleur, un relief, une splendeur inouïs. Mon don d'invention +s'était tout à coup décuplé. C'était comme si un être nouveau +s'était éveillé en moi pour me dicter des pensées magnifiques. Et +je me sentais indiciblement fier du génie dont je venais de +prendre conscience en cette explosion de mon âme. + +Tout à coup, ce fut comme si un mur de glace se dressait pour +faire obstacle à ma course dans l'Idéal. La fête éblouissante +allumée dans mon cerveau s'éteignit comme une bougie qu'on +souffle. Je m'interrompis au milieu d'une phrase. Plus de mots, +plus d'idées! Je restai hébété, balbutiant, pendant que Guaita ne +cessait pas de m'observer froidement. + +-- Eh bien, dit-il, qu'attendez-vous?... Continuez, vous +m'intéressez beaucoup. + +-- Je ne trouve plus rien répondis-je. + +Un mouvement de désespoir me saisit, car il me semblait que je ne +trouverais plus jamais rien! + +-- Ah! C'est fini, m'écriai-je, mon drame vivait devant moi; +maintenant, il est mort. Et je sens que je ne me rappellerai même +plus un seul des vers que je viens d'improviser d'une façon si +surprenante. + +-- Si, reprit Guaita, vous vous rappellerez tout. Et je m'en vais +vous dire comment... + +Ici Dubus s'arrêta net. Très étonné, je l'invitai à poursuivre. +Mais il s'y refusa obstinément. Il allégua, pour motif de son +silence, que Guaita lui avait fait promettre de garder le secret +sur le philtre qui faisait déborder dans les âmes les sources d'un +génie surhumain. + +-- Mais, conclut-il, il ne tient qu'à toi de le connaître. Viens +chez de Guaita. Il désire beaucoup te voir et il a fort insisté +pour que je t'amène à lui. + +Je ne dis pas non, répondis-je, car je flaire là du nouveau et, +n'est-ce pas, comme Baudelaire, nous plongerions volontiers + +_Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau!..._ + +-- Certes, reprit Dubus; quant à moi, le sphinx m'a livré son +énigme, désormais j'incarne Apollonius de Tyane. Son essence +divine vit en moi. Mon âme a conquis des ailes et elle monte dans +l'infini, car Guaita m'en a livré la clef... + +* * * * * + +Je ne me doutais pas alors de quelle nature était le philtre, qui, +loin de lui ouvrir les portes de l'infini, devait très vite faire +descendre mon ami au sépulcre par une spirale d'horreur et +d'abjection. + +Toutefois, à la réflexion, je résolus d'abord de ne pas aller chez +de Guaita. Ma raison me faisait pressentir qu'il y avait là un +danger. + +Je ne craignais pas pour mon âme, car je n'avais pas la foi et il +m'importait peu que l'Église mît ses fidèles en garde contre +l'occultisme. Mais je redoutais une influence virulente sur mon +imagination et ma sensibilité. Il y avait bien du louche dans ce +que j'avais appris déjà par le docteur E... Aussi, je me méfiais. + +Mais ensuite je me remémorai les termes dont Dubus s'était servi +pour me peindre la puissance de création poétique qui avait germé +en lui au contact du théosophe. Le désir grandit en moi de +connaître des joies analogues. + +-- Qui sait, me dis-je, si ce personnage -- peut-être inoffensif, +après tout -- ne saura pas m'inculquer cette énergique confiance +en soi-même dont j'ai vérifié les effets sur Dubus? Et puis Dubus, +emballé comme il l'est, par nature, a sans doute exagéré. Je puis +toujours aller chez de Guaita en observateur attentionné à mettre +les choses au point. C'est tentant! + +Ce dernier prétexte me décida. Cependant, j'y insiste, tandis que +je me rendais chez de Guaita, en compagnie de Dubus, je sentais +que j'avais tort. Ma conscience me murmurait que je faisais mal; +mais sans l'écouter, je me forçais à mal faire. + +Dans le plus pénétrant de ses contes: _le Démon de la perversité, +_Edgar Poe, ce voyant, a décrit, d'une façon incisive, cet état +d'âme. Il a montré comment telles circonstances se produisent où +celui que ne garde pas la prière court à sa perte, le sachant et +_ne voulant pas _réagir... + +Le rez-de-chaussée où habitait de Guaita se trouvait dans une rue +tranquille et voisine de l'avenue Trudaine. Chemin faisant, +j'interrogeai de nouveau Dubus sur cette «clef de l'infini» dont +il gardait si jalousement le secret. Il se déroba par des phrases +évasives. Ce soir-là, du reste, il était taciturne et semblait +possédé d'une idée fixe. + +Quand nous eûmes sonné, de Guaita lui-même vint nous ouvrir, une +lampe à la main. Les paroles de présentation et d'accueil +échangées, il nous fit entrer dans son cabinet de travail. Cette +pièce était entièrement tendue d'étoffe rouge au plafond comme aux +murs. Une grande glace, d'une limpidité parfaite, surmontait la +cheminée. Au-dessus du bureau, chargé de livres et de papiers, une +belle gravure reproduisait le _Saint Jean-Baptiste _de Vinci et +son sourire énigmatique. Comme meubles, quelques fauteuils +moelleux et un large divan oriental qui régnait tout le long d'une +des parois. + +Tout en causant, j'étudiais de Guaita. De taille moyenne, le corps +enveloppé d'une robe de chambre quelconque, il retenait +l'attention par trois particularités de sa physionomie. Encadré +d'une barbe d'un blond pâle qui se terminait en pointe, son visage +était d'une pâleur cadavérique: il semblait que le sang n'avait +jamais rougi ses pommettes terreuses. Sa bouche, mince comme une +estafilade de sabre, offrait des lèvres d'une coloration de +violette délavée, presque mauve. Ses yeux, bleu faïence, dardaient +ces regards acérés dont Dubus m'avait parlé; ils trouaient comme +des vrilles. Je remarquai que les pupilles en étaient +extraordinairement dilatées. + +La conversation, en cette première rencontre, fut d'abord assez +banale. Dubus se taisait presque tout le temps, mais il était +nerveux et semblait attendre quelque chose. Guaita, fort courtois +d'ailleurs, se tenait sur la réserve. Moi, je me sentais mal à +l'aise et, détail qu'il faut retenir, quoique la température fût +très douce, j'avais froid, physiquement froid, surtout aux mains, +comme si je les avais tenues dans l'eau glacée. + +Naturellement la littérature fut mise sur le tapis et de Guaita me +demanda si je travaillais à un livre en ce moment. Je lui dis que +je composais des poèmes d'amour. -- C'étaient ceux qui furent +réunis depuis sous le titre: _Une belle Dame passa._ J'étais alors +très épris de la personne qui les motiva -- sans, du reste, être +payé de retour. + +Peut-être parce que ce déboire m'affligeait fort et qu'il me +soulageait de l'exprimer -- ou pour toute autre cause -- ma gêne +disparut soudain pendant que je parlais de mes vers. Bien plus, +quoique nos relations toutes récentes n'autorisassent pas de +confidences aussi personnelles, j'analysai mon chagrin devant +Guaita et j'ajoutai même que je n'espérais guère attendrir la +rebelle. + +Pourquoi me livrais-je de la sorte? C'est que je ne sais quelle +force me poussait à lui dévoiler mes pensées les plus intimes. On +eût dit qu'il les tirait hors de moi, qu'il les dévidait, à la +muette, comme le fil d'une bobine. + +-- Oh! dit-il très simplement, quand je me tus, assez ébahi de ma +confiance impromptue, il y aurait sans doute un moyen de vous +faire aimer d'elle. + +-- Vraiment? m'écriai-je, mi-sceptique, mi-convaincu. + +-- Nous en recauserons, car je pense que vous me ferez le plaisir +de renouveler cette visite. + +Conquis par sa quasi-promesse d'aider l'amoureux en panne, +j'allais répondre par l'affirmative quand Dubus se levant, tout +d'une pièce, demanda à passer dans la chambre à côté. + +-- Allez, cher ami, dit Guaita, vous trouverez sur la table tout +de qu'il vous faut. + +Il ne bougea pas de son fauteuil. À peine s'il esquissa un geste +pour accompagner sa phrase. Mais un léger sourire, où je crus +démêler une nuance de triomphe, voltigea sur ses lèvres. + +Par politesse et voyant son calme, je n'osai poser de question. +Cependant mon malaise revint et s'accrut encore quand Dubus +rentra, les yeux embrasés de cette même flamme d'orgueil qu'ils +irradiaient naguère, place de la Sorbonne. + +Guaita ne parut pas s'en apercevoir. Mais moi je n'y pus tenir. Un +trouble grandissant m'envahissait. Sous un vague prétexte de +rendez-vous ailleurs, je pris congé en quelques mots rapides, non +sans avoir acquiescé quand Guaita, ne témoignant aucune +contrariété de ce départ à peine correct, insista pour que nous +nous revissions à bref délai. + +Je m'en allai par la ville, plein de réflexions confuses où +prédominait l'idée que l'occultiste servirait peut-être ma passion +malheureuse. + +C'est pourquoi ma seconde visite suivit bientôt. Guaita me reçut +avec la même courtoisie que la première fois. Mais il semblait +avoir oublié l'espèce d'engagement qu'il avait pris. Malgré mon +impatience, j'attendis pour le lui rappeler qu'un détour de la +conversation nous y amenât. Il en était bien loin: il me parlait +d'un écrivain qui s'était récemment converti au catholicisme après +avoir longtemps publié des livres où l'Église était étrangement +méconnue. Pour qualifier cette évolution, il employa des termes +haineux, presque grossiers, ce qui me surprit chez un homme +d'ordinaire si mesuré. Ce fut violent au point que je me sentis +choqué, non tant par l'âcreté des sentiments exprimés que par la +vulgarité des mots qui les traduisaient. + +De Guaita s'en aperçut et rompit tout de suite le propos. Il +remarqua que j'examinais, par contenance, une statuette d'Isis en +or qui scintillait sur son bureau. + +-- Avez-vous lu ce qui est écrit sur le piédestal? me demanda-t- +il. + +-- Non, répondis-je. + +-- Eh bien, voyez. + +Je me penchai sous la lampe et je lus: I.N.R.I. + +-- Tiens, dis-je, c'est curieux... L'inscription placée, par ordre +de Pilate, au-dessus de la tête du Christ en croix. Je ne vois pas +trop ce qu'elle fait sous les pieds d'Isis. + +-- Je vous l'expliquerai plus tard, reprit de Guaita, quand nous +serons plus liés (Il ne me l'expliqua pas; on verra pourquoi. Mais +j'ai appris, par la suite, et dans d'autres conditions de vie, le +sens sacrilège du titre de la Croix dominé par Isis. Le voici: +_Igne Natura Renovatur Integra_. Quant au commentaire gnostique, +je ne le donnerai pas ici. _A porta inferi, erue nos, Domine_!) + +Je n'insistai pas, d'autant que je cherchais toujours un joint +pour aiguiller la conversation dans le sens qui m'intéressait. Je +ne trouvais pas. Alors je me décidai à entrer en matière sans +autre préparation. + +-- Si je vous ai bien compris, l'autre soir, dis-je, vous seriez à +même de me fournir des arguments pour convaincre la personne dont +je vous ai parlé? + +Il eut son sourire ambigu: -- Mieux que des arguments, me +répondit-il, nous en causerons tout à l'heure... Mais si nous +prenions d'abord un peu de champagne? + +Sans attendre ma réponse, il passa dans la pièce à côté et en +revint aussitôt avec deux coupes et une bouteille toute débouchée. + +Cette particularité aurait dû me mettre en défiance, puisque, +d'habitude, on garde la champagne clos sous sa capsule dorée +jusqu'au moment de le verser. Mais j'étais si loin de soupçonner +que Guaita pût avoir préparé ce liquide pour m'entonner quelque +drogue occulte! + +Il remplit les coupes et, me saluant de la sienne, il la porta à +ses lèvres. + +Quoique n'aimant pas ce vin tapageur, que je ne sais plus qui +appelait «un coco épileptique», je l'imitai. + +À peine avais-je avalé deux gorgées qu'un arrière-goût d'amande +amère m'emplit la bouche. Et, immédiatement, je me sentis tout +étourdi. En même temps je remarquai que Guaita, après avoir au +plus effleuré sa coupe, la posait sur le bureau. Je me hâtai d'en +faire autant et je ne touchai plus à la mienne. + +Or, j'en avais bu assez: la drogue agissait. Je fus pris de +vertige; des flammes vertes me dansèrent devant les yeux; une +sueur abondante m'imprégna le front; tous mes membres +s'engourdirent; il me sembla que mon sang ralenti changeait son +cours dans mes artères... Je ne trouve pas d'autre expression pour +expliquer ce qui s'opérait dans mes organes. Mes jarrets +fléchirent et je tombai sur un fauteuil en murmurant: -- Je suis +empoisonné! + +-- Mais non, mais non, se hâta de dire de Guaita, la splendeur +approche... Dans une minute, vous serez tout à fait bien. + +Malgré mon demi-évanouissement, je sentis qu'il s'était approché +de moi et qu'il me faisait des passes magnétiques sur la figure et +sur le coeur. Puis du pouce, il me raya le front d'un signe qui +figurait le _tau _de l'alphabet grec (_C'est la marque de la Gnose +et la contrepartie blasphématoire de notre signe de la Croix)._ + +Je revins à moi: le malaise physique était dissipé. Mais je me +sentais comme un voile sur l'esprit: ma volonté avait disparu. +J'étais sur le point de devenir une sorte d'automate docile à +toutes les suggestions. Et pourtant je ne sais quelle voix presque +étouffée ne cessait de chuchoter au-dedans de moi: -- Prends +garde! Prends garde! + +Guaita tira mon fauteuil contre le bureau et me mit sous les yeux +un album richement relié. Il l'ouvrit; je vis défiler une suite de +planches, d'une exécution d'art exquise, et qui représentaient... +je ne veux pas dire quoi. + +Pour les érudits, je les comparerai aux priapées du musée secret +de Naples. + +De Guaita les commentait d'une voix stridente et mêlait parfois +des saillies blasphématoires à sa glose. + +Mais voici que, loin de me stimuler, ces ordures élégantes me +causaient de la répulsion. Je ne pouvais pas la formuler, car +j'étais plongé dans une sorte d'hébétude. Puis cette sensation de +froid intense, ressentie déjà lors de ma première visite, +m'éprouva de nouveau. Je grelottais comme si j'étais dans un bain +de glace... + +-- Je gèle, je gèle, m'écriai-je, en repoussant l'album. + +Guaita laissa échapper une exclamation d'impatience. Cet incident +parut le déconcerter: on aurait dit qu'il s'attendait à un +résultat très différent. + +-- Couchez-vous un quart d'heure, me dit-il d'une voix brève. + +Il m'étendit sur le divan, me glissa un coussin sous la tête, jeta +une fourrure sur mon corps et m'en enveloppa soigneusement. Je me +laissais faire comme un enfant; j'étais incapable de vouloir et +presque de penser. + +L'occultiste s'assit à son bureau et se mit à écrire, ne +s'interrompant, de temps à autre, que pour me lancer des regards +plutôt malveillants. + +Moi, je fus d'abord dans un état vague. Mes idées flottaient +éparses, se muaient en images confuses et difformes, comme il +arrive dans certains cauchemars. Pourtant je ne dormais pas, et +même le nuage de plomb qui s'était appesanti sur mon cerveau se +dissipait peu à peu. Bientôt mon intellect reprit son +fonctionnement normal: je me sentis tout à fait lucide. Seulement +j'étais brisé de fatigue et je ne pouvais remuer ni bras ni +jambes. + +Enfin je ne me réchauffais pas. Au contraire, la sensation de +froid ne faisait que s'accroître et, tandis que je claquais des +dents, je la sentis, pour ainsi dire, s'extérioriser. Ce fut comme +si un brouillard d'hiver m'enveloppait... + +Il m'enveloppait réellement, car je le vis soudain, comme une +vapeur transparente et givreuse qui ondulait dans la chambre... Je +prie qu'on me croie; je ne fais pas de littérature; je dresse un +procès-verbal. + +Parmi cette brume, je sentis une présence invisible, glaciale, +haineuse, qui s'y tenait immobile et me fixait. Simultanément, un +regard machinal, jeté sur la glace du fond de la chambre, me la +montra toute trouble. + +Je perçus, par une intuition subite, que la Présence me voulait du +mal -- aurait désiré m'anéantir. Comme j'avais de plus en plus +froid, un souvenir me traversa l'esprit, pareil à un éclair, celui +de ces lignes lues récemment dans un traité de démonologie: +«Souvent, quand la Puissance mauvaise se manifeste, elle s'annonce +par un froid rigoureux qui fait souffrir les néophytes du +Sabbat...» + +Alors une horreur indicible m'envahit. Je récupérai toute mon +énergie pour sauter à bas du divan avec le désir véhément de +déguerpir. + +-- Je m'en vais, dis-je à Guaita. + +Qu'aurais-je dit de plus? Nulle explication n'était nécessaire +entre nous. Nous nous étions compris -- et nous ne pouvions +marcher de compagnie. + +Mon annonce ne parut pas l'émouvoir. Il haussa les épaules en +signe que cela lui était indifférent et marmotta en sourdine: -- +L'expérience a manqué. Celui-là ne vaut rien pour nous... + +Sans autre cérémonie, je pris la porte. + +Dehors je respirai largement et, les yeux levés vers les étoiles +qui magnifiaient la nuit printanière, je me jurai de ne jamais +remettre les pieds dans ce lieu maudit. + +Je me suis tenu parole... + +* * * * * + +Le pauvre Dubus ne fut pas aussi bien inspiré que moi. Ce philtre, +prétendu divin, dont de Guaita lui avait inoculé le désir, le +goût, puis la passion, c'était la morphine. + +Dès lors, la Pravaz ne le quitta plus et la drogue infâme +manifesta bientôt en lui ses ravages. Il s'enfonça de plus en plus +dans les pratiques de l'occultisme et multiplia les piqûres. Sa +santé déclina rapidement d'une façon effrayante. Ce n'était plus +qu'un squelette ambulant qui ricanait et balbutiait des +incohérences. Son talent s'envola. En moins de deux années il fut +réduit à rien. + +Deux séjours consécutifs dans une maison de santé ne parvinrent +pas à le guérir. À peine dehors, il retombait dans son double +vice: la fréquentation de Guaita, l'intoxication croissante par la +morphine. Le bon Huysmans, qui l'aimait, tenta de le sauver. Ses +efforts furent vains. + +Enfin, un soir que Dubus était entré dans une vespasienne pour se +piquer une fois de plus, il tomba sur le sol immonde et entra en +agonie tout de suite. On le transporta dans un hôpital où il +mourut sans avoir repris connaissance... + +Ce cadavre reste sur la conscience de Stanislas de Guaita. Celui- +ci décéda, peu après, dans des tourments atroces. On dit qu'il +s'est repenti à la dernière minute: Dieu veuille avoir son âme!... + +Les faits parlent d'eux-mêmes, je crois, dans ce récit strictement +véridique. Je n'ajouterai donc pas grand'chose. Je ferai seulement +remarquer l'habileté de certains occultistes à user des penchants +et des passions des esprits imaginatifs qui tombent sous leur +emprise pour se les asservir. Ce ne sont pas leurs seuls +maléfices: ils en propagent d'autres et de plus subtils. J'en +dévoilerai quelques uns dans la suite de ces études. + +CHAPITRE II +LES BRISEURS D'IMAGES + +I + +Le 7 juillet 1893, vers quatre heures de l'après-midi, j'étais +adossé à la devanture, prudemment close, de la boulangerie qui +fait l'angle de la rue Racine et de la rue de l'École-de-médecine, +au boulevard Saint-Michel. + +Je reprenais un peu haleine et je tâchais de rassembler mes idées +assez en désarroi depuis quelques jours. + +C'est qu'en effet l'émeute, qui avait éclaté le 4, faisait rage +dans plusieurs quartiers de Paris: sur la rive gauche, à +Belleville, place de la République, place de la Concorde -- ainsi +nommée disait Balzac, parce qu'elle mène au palais de l'éternelle +discorde -- et vers l'avenue de Clichy. Le ministère ayant fermé +la Bourse du travail, les syndicats ouvriers tentaient de la +reprendre d'assaut. Les bouchers de la Villette, conduits par leur +idole: le marquis de Morès, allaient descendre. La ligue des +patriotes avait convoqué ses escouades pour risquer un coup en +faveur de son rêve éternel: la dispersion de ceux qui allaient +être bientôt les Quinze-Mille et la purification de la chambre par +l'appel au plébiscite. Amilcare Cipriani, par hasard hors de +prison, apprenait à de jeunes guesdistes comment on construit des +barricades. Les anarchistes, pour qui l'émeute est un élément +vital, étaient accourus de tous les points de la ville et de la +banlieue, ne voulant pas manquer une si belle occasion de +chambardement. De plus, les cochers de fiacre et les terrassiers +étaient en grève. + +Ces éléments disparates s'étaient coalisés pour une action commune +contre le gouvernement, les parlementaires et le préfet de police +Lozé -- quittes à s'entredéchirer si le mouvement réussissait. + +La veille au soir, des délégués de tous les partis s'étaient +réunis chez un ancien membre de la Commune, nommé Regnard, +disciple de Tridon, et qui présentait cette particularité curieuse +d'être un antisémite féroce, mais imbu d'athéisme jusqu'aux +moelles. On avait tenu un conciliabule dans le but d'établir la +meilleure tactique pour culbuter le régime. Il y avait là, entre +autres, Jules Guérin, Zévaès, depuis député de Grenoble, un ancien +officier, bonapartiste fervent, dont le nom m'échappe, Jean +Carrère, qui se mêlait à cette échauffourée, uniquement, je crois, +pour exercer sa faconde méridionale; un lieutenant de Déroulède, +quelques élèves des Beaux-Arts, un mouchard qu'on démasqua trop +tard, un émissaire des Collignons, un autre des Limousins, Jacques +P... de la Bourse du travail et le signataire de ces lignes envoyé +par un groupe révolutionnaire de la rue Mouffetard. + +La discussion fut assez confuse: certains avaient le toupet de +proposer l'envoi d'une délégation à la Chambre pour y poser nos +griefs. Mais on les écoutait peu. En dernier ressort, on résolut +de tenter des attaques à la fois contre l'Élysée, la Bourse du +travail et la Préfecture de Police. Les patriotes devaient aller +troubler la quiétude ruminante du personnage indûment qualifié +Chef de l'État. Les grévistes, soutenus par d'autres corporations, +essaieraient de reprendre la bourse du travail. Enfin les +anarchistes et les collectivistes devaient emporter la Préfecture +de Police, la saccager et, si possible, s'emparer de Lozé pour en +faire un otage. + +Guérin avait réservé le rôle de Morès et de ses bouchers. Nous +avions, lui et moi, rendez-vous, avec le marquis, à minuit, au +Ranelagh. La réunion finie, nous allâmes le trouver. Après nous +avoir entendus, il décida de prendre part au combat qui se +livrerait place de la République et rue du Château d'Eau. + +-- Nous arriverons par la rue Saint-Maur avec des matraques, me +dit-il, et nous chargerons la police -- en ligne. + +-- Vive le Roi! conclut Guérin. + +-- Vive l'anarchie! répondis-je. + +Et tous trois en choeur: À bas Marianne! + +Nous nous serrâmes la main et nous nous séparâmes. + +II + +On se demandera ce que faisaient dans ce complot les élèves des +Beaux-Arts. + +C'est que, justement, ils étaient la cause initiale de l'émeute. +Quinze jours auparavant, avait eu lieu, au Moulin Rouge, le bal +annuel des _Quat'-z-Arts._ Comme il était d'habitude, il y avait à +cette fête outre les peintres, sculpteurs, graveurs et +architectes, un certain nombre d'invités: journalistes, gens de +lettres, _dilettanti, _plus un fort contingent de modèles féminins +et de demi-mondaines. À la fin du bal, on avait porté les modèles +en triomphe dans la pose et dans le ...manque de costume qu'elles +ont à l'atelier. + +Certains journaux, le lendemain, rendirent compte de la fête avec +force épithètes louangeuses. + +Sur quoi, M. le sénateur Bérenger déposa une plainte au parquet +pour outrage à la morale publique. Il n'y avait pourtant là qu'une +publicité très relative, s'adressant à des gens qui en avaient +vu... bien d'autres. + +Des poursuites furent exercées: un certain nombre d'artistes -- +plutôt des sculpteurs -- furent frappés d'une amende, et aussi une +certaine Sarah Brown, modèle qui, en sa qualité de juive, profita +de l'incident pour poser les bases de sa fortune à venir. + +Aussitôt condamnés, les Beaux-Arts entrèrent en ébullition. Le 4 +juillet, les élèves de divers ateliers s'assemblèrent, +protestèrent au nom de l'Art, et décidèrent d'aller conspuer, chez +lui, le sénateur Bérenger. Le rendez-vous pour les manifestants +fut fixé place de la Sorbonne. + +Il y avait à cette époque -- et il y a sans doute encore -- +faisant angle avec la place et le boulevard Saint-Michel, un café +où se réunissaient pas mal d'écrivains et de révolutionnaires. Le +soir même du 4, nous étions assis trois à la terrasse du café: un +électricien fort coté dans son métier et assez bon orateur dans +les réunions, un commis voyageur en casquettes de cyclistes -- qui +se croyait, à ses moments perdus, missionné pour prêcher la +Sociale, -- enfin, moi-même. + +Quand les artistes arrivèrent, nous ne savions pas du tout de quoi +il s'agissait. La place s'emplit de criailleries et de +gesticulations, mais il était très évident que ces jeunes gens ne +sauraient comment s'y prendre pour organiser un cortège subversif. +Les bons agents, très calmes et très modérés, circulaient à +travers cette foule sans rien dire; et je crois bien qu'ayant +l'expérience du quartier, ils jugeaient que tout le monde se +disperserait après quelques vociférations. + +Mais les anarchistes étaient là pour embrouiller les choses. Nous +nous informons, nous apprenons de quoi il retourne. L'instinct de +désordre, qui ne demande qu'à flamber chez tous les +révolutionnaires, s'allume en nous. + +Je dis à l'électricien: -- Il s'agit de chambard... Viens avec +moi, nous allons mettre en fureur contre Bérenger ces gâcheurs de +plâtre et ces badigeonneurs de toiles. Si nous parvenons à les +lancer pour de bon, il en résultera de la casse, on se cognera et +tout cela fera du bien à la Sociale. + +L'autre m'approuve, tandis que le Gaudissart des casquettes +s'esquivait sans mot dire. Nous montons sur les marches de la +Sorbonne. Et de là je fais aux Beaux-Arts une harangue où je leur +démontrai qu'il fallait non seulement conspuer le sénateur, mais +encore envahir sa maison et n'y rien laisser d'intact. Je ne me +rappelle plus les termes de cette diatribe, mais il faut croire +que le démon qui me poussait soufflait des flammes irrésistibles, +car, tandis que je m'essuyais le front et que l'électricien, +attisant à son tour le brasier, traînait dans la boue M. Bérenger, +le Sénat et le régime, une colonne d'artistes fous de rage se +forma spontanément et partit au pas de course vers la rue d'Anjou +qu'habitait le Père Conscrit accusé d'un excès de pudeur. + +Enchantés du résultat obtenu, nous rejoignons la tête de la +manifestation et, trois minutes après, la place était vide. + +Cependant les gardiens de la paix, débordés, bousculés, affolés +courent au téléphone et objurguent la Préfecture de leur envoyer +du renfort. S'expliquèrent-ils mal? Le fait est qu'un quart +d'heure plus tard, une brigade de réserve débouchait à fond de +train sur la place et, sans pourparlers ni explications, tombait à +bras raccourcis sur les consommateurs paisibles demeurés à la +terrasse du café. Une bagarre s'ensuit. Un employé de commerce +nommé Nuger est frappé à la tempe d'un porte-allumettes lancé à +toute volée par un agent et meurt sur le coup... + +Pendant ce temps, nous avions cassé quelques vitres chez +M. Bérenger; nous nous étions un peu cognés avec la police, puis, +nous dispersant, nous avions été boire des bocks, car il faisait +une chaleur terrible. C'était là une de ces mille équipées comme +Paris en voyait tous les quinze jours à cette époque. + +Mais il y avait le cadavre de Nuger. + +Le lendemain matin, la nouvelle de ce malheur enflamme Paris comme +une traînée de poudre. Littéralement ce fut pareil à un coup de +cloche qui réveilla tous ceux dont la haine du régime constituait +une raison de vivre. Il suffit de se reporter aux journaux du +temps pour vérifier que je n'exagère pas. + +L'émeute éclate avec la rapidité de la foudre. Une colonne de six +mille manifestants, conduite par Jean Carrère, marche sur la +Chambre pour l'envahir et exiger la révocation de M. Lozé. Il s'en +fallut de peu qu'elle ne réussît. Et c'est à partir de ce jour +que, par les soins d'un questeur nommé Madier de Montjau, les +balustrades du Palais Bourbon vers le quai ont été hérissées de +pointes de fer. + +Pendant ce temps, les révolutionnaires, qui avaient battu le +rappel de tous leurs adhérents, tentaient, aidés par les cochers, +et les terrassiers en grève, d'enlever d'assaut l'hôpital de la +Charité où l'on avait transporté le corps de Nuger, dans le but de +s'emparer de ce cadavre pour le promener à travers la ville. + +Il y eut là quelque chose d'impulsif, sans colloques préalables ni +calculs; et il est presque incompréhensible, autrement que par un +accès de colère collectif, le mouvement de révolte qui se propagea +de quartier en quartier. + +Car, il faut le souligner, les trois quarts de Paris nous +approuvaient et faisaient des voeux pour nous. Paris, qui hait -- +au fond -- les parlementaires et ceux qui les garantissent du +châtiment, sentait son coeur battre à l'unisson du nôtre. + +La preuve? Tandis que nous attaquions l'hôpital, nous fûmes +chargés par la garde à cheval. Or, à mesure que les municipaux +avançaient au grand trot et que nous reculions devant eux en +tirant des coups de revolver, -- on avait pillé un armurier, rue +de Rennes, -- de toutes les fenêtres de la rue Jacob il pleuvait +sur les casques et les chevaux des bouteilles, des briques, des +pots de fleurs, des casseroles et des vases intimes. + +Le 6; Charles Dupuy, président du Conseil, rassure les +parlementaires pantois et croit faire un coup de maître en fermant +la Bourse du travail qui, du reste, fermentait terriblement. Là- +dessus, quatorze syndicats se soulèvent à leur tour et déclarent +qu'ils la reprendront par la force. La ligue des patriotes annonce +une réunion place de la Concorde. Les bouchers de la Villette +demandent à Morès s'il est temps de jouer de la trique. Jules +Guérin convoque les antisémites. + +Durant ces appels à la lutte, les révolutionnaires se battaient: +barricade place Saint-Germain-des-Prés, à l'orée de la rue +Bonaparte, barricade rue de l'École-de-Médecine, barricade de +seize omnibus et tramways renversés place Maubert, tentative +d'enlèvement de la caserne du prince Eugène, etc. + +Dans l'après-midi de la même journée, on songea à coordonner +toutes les forces soulevées par un même dégoût du régime et l'on +se réunit chez Regnard, comme je l'ai rapporté. + +III + +Donc appuyé au rideau de fer de la boulangerie, je me reposais un +peu et, en attendant le retour de l'émissaire que j'avais envoyé +prévenir les compagnons qu'on attaquerait la Préfecture le soir, +je m'efforçais de rendre le pas à l'observateur sur l'insurgé. + +La première chose qui retint mon attention, c'est que j'étais fort +sale: noir de poudre, gris de poussière, barbouillé de sueur mal +séchée. Je regardai les poignets de ma chemise: ils étaient +brunâtres. Je me représentai alors la stupéfaction de ma chère +femme quand je rentrerais. Et il me sembla que j'entendais son +«oh» de surprise réprobatrice. + +C'est qu'il y avait trois jours que, pris par la bataille, je +n'étais pas rentré. J'avais bien envoyé une demi-douzaine de +_pneus _à ma femme; mais ce n'était peut-être pas suffisant pour +la rassurer. + +Ensuite mes regards se portèrent sur le boulevard Saint-Michel. +D'habitude, à cette heure là, il est fort animé. Or, aujourd'hui +il était presque désert. Sauf les cafés, la plupart des magasins +avaient clos leurs volets. De rares passants filaient vite; les +tramways cahotaient à peu près vides. La mendiante aveugle qui +demeurait fidèle à son poste, contre la grille de Cluny, au coin +de la rue Du Sommerard, secouait en vain le gobelet de fer-blanc +où elle recueille les sous. Le seul bruit notable qui venait à mes +oreilles était celui d'un régiment de dragons défilant au trot +vers l'Odéon... + +Puis je me remémorai les événements qui s'étaient succédé, avec +une rapidité vertigineuse, depuis plusieurs fois vingt-quatre +heures. Et, qu'on en pense ce qu'on voudra, j'eus une folle envie +de rire. N'y avait-il pas de quoi quand on considère quelle cause +minime avait provoqué tout ce hourvari? + +En effet, parce que Mlle Sarah Brown et ses amies avaient témoigné +du mépris pour la feuille de vigne, Paris se trouvait sens dessus +dessous, et nous allions peut-être à la révolution de nos rêves -- +et un homme était mort. + +-- Ah! me dis-je, Taine eut bien raison d'avancer que la vie est +un tome de Shakespeare interfolié de Labiche. Pour une page du +_Roi Lear _ou de _Macbeth, _il y a dix pages de vaudeville... + +Mais je m'assombris aussitôt: si tenace que fut mon espoir de +traîner aux gémonies le parlementarisme, la raison me disait que +cette échauffourée hétéroclite, sans préparation, sans chef, sans +but bien déterminé, ne pouvait aboutir qu'à du sang versé, à des +répressions et à un redoublement d'oppression jacobine. + +-- Il nous faudrait un chef, soupirai-je, mais voilà, nous ne +l'avons pas. + +Car, malgré l'aberration libertaire qui m'empoisonnait le cerveau, +je gardais l'instinct que, seul, un Maître restaurerait l'ordre et +replacerait sur sa vraie base l'État mis à l'envers par la +République. + +Comme je ratiocinais de la sorte, j'entendis chanter en choeur +vers le bas de la rue de l'École-de-Médecine. Je me tournai de ce +côté et je vis apparaître une troupe d'une vingtaine d'individus +précédée d'un personnage maigre, vêtu de noir comme un croque- +mort. Il allait bras dessus bras dessous avec un gamin de quinze +ans qui se rengorgeait, tout fier de déployer le drapeau noir à +l'inscription d'or: _Deleatur!_ de l'Anarchie (Pour les non +latinistes, _deleatur_ peut se traduire: _supprimons tout!)_ + +Je reconnus mon ami Georges Chatelier, et dans la sorte de +cantique -- grave, quasi solennel et, il faut le dire, d'une fort +belle musique -- que chantait sa bande, _l'hymne des briseurs +d'images._ + +Quand ils arrivèrent près de moi, ils en étaient au dernier +couplet que voici: + +_Les rois sont morts, les dieux aussi,_ +_Demain nous vivrons sans souci,_ +_Sans foi ni loi, sans esclavages:_ +_Nous sommes les briseurs d'images._ + +Suivit la Carmagnole anarchiste avec son refrain où luisent des +reflets de couteaux, où crépitent des mèches de bombes: + +_Les proprios avaient promis_ +_De faire égorger tout Paris,_ +_Mais les voilà f... ichus,_ +_Nous leur botterons... l'dos:_ + +_Dansons la Carmagnole,_ +_Démolissons, démolissons,_ +_Dansons la Carmagnole_ +_Et saignons_ + +_Les patrons!_ + +Chatelier me serra la main. Émacié, dans sa redingote devenue trop +large, le visage terreux aux pommettes rougies de fièvre, les yeux +immenses et flambant d'une flamme meurtrière, le front balayé de +mèches désordonnées, arrivé au troisième période de la +tuberculose, il n'arrêtait presque pas de tousser. Par moment, du +sang lui venait aux lèvres qu'il essuyait d'un geste convulsif. + +-- J'ai à te parler, me dit-il. + +-- Eh bien, cause: je t'écoute. + +-- Attends; les compagnons ont soif: je vais les envoyer se +rafraîchir chez Eustache. + +Cet Eustache était un mastroquet de la rue Monsieur-le-Prince, qui +se disait zélé pour la Sociale, mais qui était, selon toute +vraisemblance, un indicateur de police. + +Georges fit rouler le drapeau noir, expliqua aux compagnons -- +qui, le gosier fort sec, ne demandaient pas mieux que de +l'entendre -- qu'un canon de la bouteille leur ferait du bien et +que lui viendrait les rejoindre bientôt. + +Nous fûmes seuls («Georges Chatelier» n'est pas absolument le nom +du personnage, mort d'ailleurs deux mois après. Mais sa famille, +fort honnête, fort pieuse, existe encore. Je ne veux pas la +contrister et c'est pourquoi j'ai déformé le nom). + +IV + +Georges s'appuya à la devanture et me dit: + +-- Que va-t-il sortir de tout ce grabuge? + +-- Je l'ignore, répondis-je, l'essentiel c'est, en ce moment, +d'augmenter le désordre. + +Il rêva quelques instants puis il reprit: -- Oui, n'est-ce pas, la +tactique habituelle: démontrer, par les faits, la fragilité du +régime, empêcher que toute autorité se reconstitue, puis lancer le +peuple à l'assaut des banques et des gros propriétaires et se +figurer qu'à la suite de ces exploits, l'Anarchie inaugurera l'âge +d'or sur la terre. + +C'était bien, en effet, le programme anarchiste. Le ton +sarcastique de Georges aurait dû m'en faire sentir l'absurdité. +Mais l'âge d'or, l'idylle perpétuelle qui hallucine les +révolutionnaires et leur fait perdre le sens de la réalité, me +tenait si fort l'intellect que je répondis: -- Et pourquoi pas? + +Georges éclata d'un rire sardonique, ce qui lui fit cracher le +sang, et poursuivit: Ah! poète, tu te vois déjà roucoulant sous +les bouleaux avec une Amaryllis quelconque sans t'inquiéter de la +pâture ni du terme. Et bien, moi, je me f... de vos églogues et +j'ai bien autre chose en tête. + +-- Et quoi donc? + +-- La mort! La destruction universelle, la table rase afin d'en +finir avec cette existence odieuse où l'homme ne se hausse à la +conscience des phénomènes que pour souffrir. + +-- Que veux-tu donc? + +-- Rien, plus rien! + +Ébahi, je le regardai. En effet, c'était la première fois que je +rencontrais l'anarchiste complet, logique, mis à nu, celui qui, +propulsé par la Malice qui toujours veille, pousse aux extrêmes +conséquences la doctrine née de la Révolution, cultivée, épanouie +au dix-neuvième siècle, aboutie aujourd'hui à sa floraison +suprême: le culte de la Mort sous couleur de liberté intégrale. + +-- Et les moyens, dis-je. + +Il eut un geste de souffrance! -- Je ne sais pas... Tout viendra +en son temps. Mais en attendant, détruisons, détruisons! + +Ses yeux semblaient des brasiers noir et or. À le considérer, +j'avais peur, _j'avais froid._ + +Je crus trouver un argument: -- Tuerais-tu les femmes? + +-- Oui!... + +-- Tuerais-tu les enfants? + +-- Oui!... + +Je tressaillis d'horreur et je m'écartai de lui. + +Georges s'aperçut de ma répulsion: -- Ah! dit-il, vous êtes tous +des avortons. Vous n'aurez jamais le courage de faire la table +rase. Et pourtant, quelle beauté! l'individu devenu tellement +libre, tellement dieu, qu'il conçoit la nécessité d'arrêter à +jamais l'évolution au point où il est parvenu. + +Il se mit à rire du même rire poignant et cracha encore du sang... +Je ne puis dire ce que j'aurais répliqué. Ce n'était plus un homme +que j'avais devant moi; c'était je ne sais quel être ténébreux qui +m'entraînait dans la grande épouvante. + +Heureusement mon envoyé aux compagnons de la rue Mouffetard revint +à ce moment. + +-- Ça y est, camarade, me dit-il, tous seront là pour l'attaque de +la Préfecture. + +Avant que je pusse lui répondre, Georges posa sa main décharnée +sur mon bras et me dit: -- Tueras-tu ce soir? + +-- Autant que possible, non, répondis-je. + +C'était vrai; même au temps de mes pires égarements +révolutionnaires, j'eus toujours l'horreur du sang versé. +D'ailleurs je n'avais pas d'arme, et je ne voulais pas en avoir. + +Alors, avec une expression affreuse dans les yeux, il reprit: -- +Moi, je tuerai... + +-- Et qui donc? + +-- Le premier venu. + +-- Et s'il est innocent? + +Il ricana de nouveau. -- Te rappelles-tu le mot d'Émile Henry à +son procès? _Il n'y a pas d'innocents._ Je pense comme lui... + +De ce coup, sous prétexte de m'entendre avec mon émissaire, je +m'écartai définitivement et, sans prendre congé de Georges, je +traversai le boulevard. Il me regardait d'un air de dédain, et +pourtant il y avait dans ses prunelles comme une détresse +infinie... + +Le soir, à l'assaut de la Préfecture, je reçus d'un sous-brigadier +de la garde à pied, un coup de baïonnette dans l'épaule gauche +qui, par la grâce de Dieu, me mit hors de combat. + +Puis le ministère fit venir soixante mille hommes de troupe dans +Paris. Et la grand'ville frémissante rentra sous le joug des +parlementaires. + +V + +L'émeute ne pouvait pas réussir. Rappelez-vous qu'elle mêlait des +royalistes, c'est-à-dire des constructeurs et des conservateurs +par tradition, à ces fomenteurs de néant: les socialistes et les +anarchistes. Que pouvait-il sortir de cet imbroglio? Rien du tout, +sauf de la haine entre Français. + +C'est pourquoi la Franc-Maçonnerie jubilait et les Juifs se +frottaient les mains. + +Car l'une et les autres ne peuvent prospérer que par nos +divisions. + +Que faudrait-il pour remédier à ces maux? + +L'union dans l'Église qui a fondé la France et qui, seule, peut la +maintenir bien portante. + +CHAPITRE III +UNE DANSE DE TRÉPIEDS BELGES + +I + +Victor Hugo, qui croyait en Dieu, ne croyait pas à l'Église +catholique, mais il croyait aux tables tournantes. On sait qu'en +cette île de Jersey où, selon l'expression de Veuillot, il +représentait si bien «Jocrisse à Pathmos», il se donnait des +séances de spiritisme dont le fidèle Vacquerie, Lesclide et +d'autres nous ont rapporté les péripéties. + +Le poète lui-même en parle dans son livre sur William Shakespeare +où; selon sa coutume, il mélange, en une effarante salade, les +pires absurdités aux vues les plus grandioses -- le tout relevé +d'une moutarde de vocables hétéroclites. + +«Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas», disait Napoléon. Chez +Hugo ce pas est sans cesse franchi: dans ses poèmes, d'une strophe +à l'autre, dans ses romans, d'un paragraphe à son voisin. + +Or, dans cette soi-disant étude critique sur l'auteur du _Roi +Lear, _il affirme, plus que jamais, cette méthode disparate. Il y +parle de tout: des fumées de Londres et des nuances de la mer, du +goût des mouton tourangeaux pour le sel et des qualités qu'on doit +exiger d'un bon domestique. Il y orchestre des quadrilles où Job +fait vis-à-vis à Voltaire et Ézéchiel à Don Quichotte. Il nous +donne, en trois phrases d'une incomparable magnificence, la vision +des Alpes au coucher du soleil. À côté, dans un chapitre intitulé: +_le Beau serviteur du Vrai, _il divague, à propos d'instruction +laïque, autant qu'un primaire gavé de socialisme jusqu'au noeud de +la gorge. Et de Shakespeare, en somme, il est fort peu question. +«Dans son oeuvre, s'écrie Hugo, j'admire tout, comme une brute!» + +Puis quelques citations -- bien choisies d'ailleurs -- et un +point, c'est tout. + +Si pourtant, il y a encore autre chose: l'effort perpétuel de Hugo +pour se hisser sur un piédestal de philosophe et de penseur. + +Précisément il ne fut jamais ni l'un ni l'autre. Merveilleux +forgeron des rythmes, éblouissant créateur d'images, stupéfiant +constructeur d'antithèses parfois évocatrices, splendide halluciné +de la tempête et de l'ombre, il incarna, plus que personne, ce +désordre chatoyant que fut le romantisme. + +C'est l'une des plus joyeuses mystifications du dix-neuvième +siècle que de le présenter comme le penseur type. À quoi n'a +cependant point manqué un plaisantin grave du nom de Renouvier. Ce +rhéteur, qu'on dit spiritualiste, publia naguère un volume: +_Victor Hugo philosophe, _dont la lecture faillit me faire périr +d'hilarité. + +Car la philosophie de Hugo, qu'est-ce que c'est? Elle se résume en +la calembredaine émise par Rousseau de Genève: l'homme est +originairement bon; ce sont les institutions sociales et +religieuses qui le pervertissent. À l'usage, on a vu ce que valait +le précepte; il a produit cette bacchanale de gorilles: la +Révolution; il a enfanté cet agneau méconnu, le doux Marat et ce +philanthrope calomnié, l'exquis Robespierre; il a fait cabrioler, +comme des chèvres, ces agités sentimentaux: les Républicains de +quarante-huit. Et que d'autres méfaits! Celui-ci: la glorification +d'un nouveau fétiche: le Progrès, grâce auquel l'humanité se +figura qu'elle allait se déifier. Celui-là: le pullulement des +anarchistes. -- Et par anarchistes, je n'entends pas seulement les +personnages aigris ou obtus qui préparent l'âge d'or de l'avenir à +coups de bombes, de poignards et de revolvers. Je range sous la +même étiquette ces éducateurs de la jeunesse que nous amena +l'invasion protestante, ces déformateurs de l'intelligence +française, ces sectateurs de l'individualisme, les universitaires +actuels, dont Charles Maurras a dit, avec raison dans sa belle +_Enquête sur la Monarchie_, «qu'ils ne formaient que des +anarchistes ou des dilettantes». + +Hugo, outre vibrante, où s'engouffraient tous les vents de +l'espace, ne pouvait que s'assimiler les solennelles balivernes +dont son siècle s'était épris. Elle faisaient dans sa cervelle, +incapable de pensée suivie, un tintamarre extraordinaire; elles +s'y mêlaient en d'étranges amalgames. Puis il les relançait à +travers le monde, et c'étaient des beuglements lyriques, tantôt +harmonieux, tantôt dissonants, faits pour déconcerter ceux qui +cherchaient un lien entre toutes ces incohérences. + +En effet, feuilletez l'oeuvre de Hugo; je vous défie d'y trouver +une unité de doctrine. À cette page, il est panthéiste; dans cette +strophe, il est manichéen; voici un chapitre truffé de +christianisme trouble; en voici un autre où le Bouddha stupide est +préféré à Jésus-Christ; et enfin voici une tirade où le poète +découvre Dieu dans un pied de table. + +À travers toutes ces fariboles grandiloquentes, il n'arrêtait pas +de prophétiser. Et ce n'est pas en cette posture de Nostradamus- +Arlequin qu'il est le moins cocasse. + +Oyez un peu quelques-unes de ses prédictions: quand tout le monde +saura lire, les hommes tomberont dans les bras les uns des autres +et la guerre sera pour jamais abolie. -- Au vingtième siècle, il +n'y aura plus de guerre; on s'étonnera d'avoir attendu si +longtemps pour constituer les États-unis d'Europe... + +Et forces sottises du même acabit dont les d'Estournelles de +Constant, les Passy et autres Loyson firent, depuis, leur pâture +pour le pourlèchement de la Franc-Maçonnerie. + +La seule prédiction de Hugo qui se soit réalisée c'est celle où il +annonce les aéroplanes. Encore les décrivait-il comme des sphères +de cuivre. + +Mais on n'en finirait pas s'il fallait énumérer toutes les folies +où se dispersa ce grand poète difforme que Henri Heine avait si +justement qualifié «un beau bossu». + +Retenons seulement l'apologie du spiritisme telle qu'on la lit +dans le _William Shakespeare. _Hugo, qui ne veut pas des +sacrements et des mystères de l'Église, qui mange du prêtre comme +le ferait un Homais gargantuesque, cherche à établir le bien-fondé +de la religion tabulaire qu'il se fabrique. Il atteste l'Égypte et +les initiations d'Eleusis, Apollonius de Tyane et Apulée. Enfin il +cite, avec dévotion, certains trépieds de Dodone qui, paraît-il, +entraient en danse au commandement des hiérophantes. Puis il +conclut: «Dieu est là...» + +Dieu, je ne crois pas, mais -- _un Autre_ fort probablement. + +II + +Si j'ai insisté sur l'adhésion de Hugo au spiritisme, c'est que +les tenants de cette dangereuse aberration le mentionnent +volontiers et avec fierté comme un Père de leur Église. + +J'eus l'occasion de constater le fait, en Belgique, il y a quatre +ans, au cours d'un voyage entrepris dans un tout autre but que +celui de disséquer des spirites. + +Je venais de donner quelques conférences et, séjournant à +Bruxelles, qui est une ville assez plaisante, je sortais du bureau +de rédaction d'un journal où l'on avait publié des articles +élogieux sur mes causeries. J'étais venu remercier le rédacteur en +chef. Ma visite terminée, celui-ci me reconduisit jusque dans la +salle des dépêches. + +-- Allons, dit-il, en me serrant la main, au plaisir de vous +revoir, Monsieur Retté... Au prononcé de mon nom, un personnage, +qui examinait les gravures accrochées à la muraille, se retourna +brusquement, me dévisagea, puis me suivit dehors. Comme je restais +arrêté sur le trottoir, décidé à flâner, mais ne sachant trop où +diriger ma promenade, il m'aborda. + +-- Vous êtes Monsieur Retté? me demanda-t-il. + +-- J'en ai comme une vague idée, lui répondis-je en le toisant, +car je n'aime pas beaucoup qu'on m'interpelle de la sorte. Au +cours de ma carrière d'orateur errant, il m'arrive d'être ainsi +harponné par des _snobs_, qui, neuf fois sur dix, n'ont rien à me +dire, sinon qu'ils m'ont entendu la veille et qu'ils désirent me +soumettre telle ou telle objection. En général, ils me débobinent +une kyrielle d'inepties. Ou ils me décochent des compliments dont +je me soucie autant qu'un tapir d'un galoubet. Heureusement que je +possède le secret de les mettre en fuite en trois phrases. + +-- Bon, me dis-je, encore un raseur! Ce que je vais le semer! + +Cependant mon homme me regardait avec une insistance étrange. Ce +qui fit que je l'examinai aussi. Vêtu de bleu sombre, chaussé de +jaune, coiffé de paille blanche, il était de petite taille, âgé de +quarante ans environ, tout en os et en nerfs. Dans sa face glabre, +au teint safrané, ses yeux gris, pailletés d'or, luisaient d'une +flamme intense. + +Ce regard me frappa. L'intuition me vint que je n'avais pas à +faire à un quelconque pourchasseur de notoriétés et j'attendis la +suite. + +-- Je vous ai écrit, il y a six mois, reprit-il. + +-- C'est bien possible. + +-- Vous ne m'avez pas répondu... + +-- C'est fort probable. + +Comme cette façon cassante de lui répliquer semblait le +déconcerter un peu, j'ajoutai: -- Je reçois pas mal de lettres et +étant fort occupé, je ne réponds que quand je ne puis absolument +pas faire autrement... Mais enfin de quoi me parliez-vous? + +-- Je venais de lire, dans une revue, un article où vous +développiez une sorte de panégyrique de saint François d'Assise. +Votre conclusion était à peu près qu'il ne peut exister de saints +en dehors de l'Église catholique. Cette assertion par trop +péremptoire me choqua. Je vous écrivis donc que vous vous trompiez +grandement, que l'Église catholique n'était qu'un premier stade de +l'évolution vers la lumière intégrale, qu'au-dessus d'elle, il y +avait d'autres degrés d'initiation où pouvaient nous hausser +d'autres saints beaucoup plus admirables que les thaumaturges +canonisés par Rome... + +-- Ah! ah! repris-je, vous êtes un théosophe. + +Puis le souvenir me revenant de sa lettre: + +-- Je me rappelle. Votre lettre portait cet en-tête: _Villa Maya, +_près d'Utrecht, Hollande. Vous m'adjuriez de venir vous trouver, +sans perdre un jour, car, disiez-vous, ayant franchi le seuil du +mystère, j'avais besoin d'être guidé par vous dans la voie +ascendante de la fidèle Sagesse. + +-- C'est cela même. Et pourquoi ne m'avez-vous pas répondu? + +-- Parce que la fidèle Sagesse -- en grec _Pistè Sophia, _n'est-ce +pas? -- c'est le titre d'un livre gnostique et par conséquent +bourré d'hérésies. Or je n'éprouve pas le besoin de perdre mon +temps à fleureter avec les hérétiques. Les enseignements de +l'Église satisfont tous les besoins de mon âme. J'estime qu'elle +seule détient la vérité absolue et qu'en dehors d'elle il n'y a +qu'aberration ou même pire. Je ne voudrais pas vous froisser, mais +telle est ma façon de penser. Dussé-je passer auprès de vous pour +un esprit étroit, souffrez que je m'y tienne. + +Sur quoi je soulevai mon chapeau et je fis mine de m'éloigner. +Mais mon interlocuteur, posant sa main sur mon bras, me retint et +me dit d'une voix presque suppliante: -- Je vous en prie, ne me +quittez pas encore. J'abandonne le projet de vous éclairer, mais +je voudrais vous démontrer comment on peut se rapprocher de la +divinité en dehors de votre Église. + +-- Peut-être, repartis-je, mais je suis sûr que ce n'est point par +la théosophie... + +-- Causons!... Causons!... Je vous citerai des faits. + +Après tout, pensai-je, cet individu ne paraît pas trop bête. Peut- +être, sans le vouloir, me fournira-t-il des arguments pour +combattre toute cette vermine de pseudo-religions qui pullulent et +fermentent au pied des murs de la sainte Église. Allons-y! + +L'autre attendait ma décision avec une anxiété fébrile. Son visage +s'éclaira quand je lui dis: -- Eh bien, marchons et, si cela vous +pique à ce point, exposez-moi votre doctrine, quoique, je le +parie, je la connaisse déjà... + +Il me remercia avec effusion. Tout en suivant la rue Neuve vers la +gare du Nord, il crut devoir m'expliquer qu'il était végétarien, +riche, voué exclusivement aux études d'occultisme. Puis il me dit +son nom dont je ne donnerai, bien entendu, que l'initiale qui est: +S... -- Son origine hollandaise ne l'empêchait pas de parler fort +bien le français, avec à peine d'accent. + +Comme nous étions arrivés au bout de la rue, je lui dis: -- Le +plus simple serait de nous asseoir dans le jardin botanique. + +Il acquiesça. -- Nous entrâmes dans le jardin et nous prîmes place +sur un banc à l'ombre d'un splendide catalpa, fleuri de neige et +de pourpre, et qui m'intéressait, pour le moins, autant que le +théosophe. + +III + +En effet, ne savais-je pas d'avance ce qu'il allait m'exposer? +Malgré quelques différences dans le détail de la doctrine, tous +ces prédicants de théories occultes procèdent d'un même principe: +l'exaltation de l'humanité considérée comme possédant en elle- +même, d'une façon immanente, les forces nécessaires pour se +hausser à la divinité. C'est toujours le vieil orgueil, le _non +serviam _de Lucifer qui leur donne l'impulsion. + +Donc, comme je m'y attendais, S... ne manqua pas de me développer +cette rhapsodie gnostique. Je l'écoutais d'une façon distraite -- +étant, comme on s'en doute, fort peu séduit. + +Il s'en aperçut et, rompant son propos, il me dit: -- Mais enfin, +il y a des faits matériels qui prouvent que nous ne nous trompons +point lorsque nous nous croyons en rapport avec des forces +surhumanisées... + +-- Et lesquels? demandai-je. + +-- Les tables tournantes. + +-- Ah! oui, la danse des trépieds... Je n'ai jamais assisté à +leurs cabrioles. + +-- Il prit la balle au bond: -- Je puis, s'écria-t-il, vous mener, +dès ce soir, à une réunion où vous verrez, dans ce genre, des +manifestations merveilleuses. + +-- Et vous croyez que cela suffira pour me convertir à +l'occultisme?... Permettez moi d'en douter. + +-- Vous pouvez toujours constater les faits. + +Je réfléchis un moment. J'avais lu ou entendu dire bien des choses +contradictoires touchant ce rite fondamental de l'aberration +spirite. Je n'éprouvais aucun penchant à vérifier ce qu'il peut y +avoir de réel dans ce qu'on rapporte des tables tournantes. Mais, +n'ayant rien de pressant à faire en ce moment, je ne vis pas +d'inconvénient à me rendre à cette réunion. D'autant que je me +disais qu'il y aurait peut-être là l'occasion d'étudier quelques +états d'âmes insolites. + +-- Et bien, soit, repris-je, je vous accompagnerai. + +S... marqua de la satisfaction. Il me remercia chaudement comme si +je lui rendais un grand service. Après avoir pris rendez-vous pour +huit heures du soir, nous nous séparâmes. + +En m'en allant, je notai cette rage de prosélytisme qui tient les +gnostiques. Nulle part, elle ne s'exerce avec plus de persistance +qu'auprès des catholiques. On dirait que c'est pour eux une +souffrance de voir ceux qui chérissent l'Église demeurer fidèles à +leur foi. + +IV + +Le soir, S... me conduisit dans une des rues les plus paisibles du +quartier Léopold. Il était nerveux; chemin faisant, il ne me parla +que par phrases saccadées où il était question de mystères +sublimes et de révélations irrésistibles. Pour moi, j'étais aussi +calme que si j'allais assister à une séance de prestidigitation. + +Nous fûmes devant une maison d'aspect quelconque. Une bonne +également quelconque ouvrit à notre coup de sonnette et nous +introduisit dans un salon où une dizaine de personnes faisaient le +cercle et jacassaient à tue-tête. + +Les femmes dominaient. La maîtresse de la maison, une forte brune +quadragénaire et qui commençait à grisonner. De la poudre +enfarinait à outrance son visage soufflé. Un binocle d'homme à +monture d'or chevauchait son nez aquilin. Elle avait des yeux +bovins à fleur de tête et une petite voix flûtée qui maniérait les +phrases. À côté d'elle, une longue bique, à profil chevalin, à +denture d'institutrice anglaise, à mains énormes et rouges +tortillant un sautoir en simili garni d'amulettes. Puis une sorte +de naine, jaune de teint et ridée comme une vieille pomme de +reinette. Les autres devaient être fort insignifiantes: je ne me +les rappelle que comme de vagues silhouettes. + +Trois hommes surnageaient parmi ces jupes. Un personnage +ventripotent et rougeaud dont le crâne, entièrement chauve, +luisait comme une boule de jardin et qui parlait d'une voix +grasse, coupée par les râlements d'un asthme chronique. Un petit +chafouin, perdu dans une redingote noire trop large; ses yeux de +lapin clignotaient entre des paupières flasques dépourvues de +cils. Il brochait des babines en émettant des aphorismes qui +semblaient sortir d'une clarinette enrouée. + +Enfin un Juif. Celui-là était hideux. Certes il n'est pas défendu +d'être laid. Mais il y a une certaine laideur qui semble n'être +que le _repoussé_ physique de toutes les abominations morales. +C'était le cas pour cet enfant de Sem. Sa figure, molle, verdâtre, +paraissait imprégnée d'huile. Ses yeux troubles, obliquant vers +les tempes, étaient couleur de vert-de-gris; son nez énorme, +spongieux, épaté, s'appliquait sur sa face comme un panaris. Une +bouche dont les lèvres violettes se gonflaient en bourrelets. La +main exsangue et tellement humide, qu'après l'avoir touchée, on +éprouvait une envie violente de se tamponner avec un mouchoir. + +Et tout cela n'était rien. C'était l'expression de cette +physionomie qui inquiétait surtout: un mélange de ruse, de +bassesse et de feinte mansuétude à donner la chair de poule. + +Cet Hébreu s'appelait Blumenthal, nom printanier, qui faisait un +contraste, bizarre et répugnant à la fois, avec l'aspect de +l'individu. + +Les présentations faites, sans grand cérémonial, la maîtresse de +la maison m'ayant flûté quelques compliments sur mes conférences, +les autres m'ayant regardé d'un air plutôt méfiant -- ce que +j'attribuai à ma notoriété de catholique, -- je priai qu'on reprît +la conversation interrompue par notre entrée. Et me fourrant dans +un coin, je me préparai à prendre des notes mentales. + +V + +Comme je l'ai dit plus haut, tout le monde pérorait à la fois: on +se serait cru dans une cage pleine de perruches. Par moments, il +est vrai, quelqu'un enflait la voix davantage et tentait d'entamer +une harangue. Mais aussitôt, on lui coupait la parole et il lui +fallait se résigner à faire simplement sa partie dans l'ensemble. + +Seul, Blumenthal demeurait à peu près silencieux. Il se caressait +le menton en promenant son regard terne sur l'assistance, +s'inclinait, sans répondre, quand on l'interpellait et me donnait +l'impression d'un renard aux aguets. + +Pour S..., il me parut un peu déconfit de ce tumulte ahurissant. +Il me guignait en dessous et semblait craindre que je ne prisse +guère au sérieux les agitations de ses frères et soeurs en +occultisme. + +Cependant, le tohu-bohu allait croissant. Tous les termes du +vocabulaire spirite, tout le jargon de la théosophie s'entre +choquaient dans l'atmosphère de ce salon frelaté de métaphysiques +virulentes. + +Je m'ennuyais fort. Je méditais de m'esquiver sans attirer +l'attention, quand, soudain, Blumenthal prit la parole d'un ton +péremptoire et dit: -- Mesdames, Mesdames, et vous Messieurs, nous +nous égarons. Il faut procéder avec méthode, continuer nos +expériences, joindre de nouvelles manifestations de l'esprit à +celle que nous avons déjà obtenues... Ce soir surtout, ajouta-t- +il, en glissant un clin d'oeil de mon côté, il importe d'obtenir +des résultats. + +Il me fut évident que le Juif était le maître de la réunion. Car, +sitôt qu'il eut parlé, le hourvari s'apaisa. Tous s'inclinèrent +avec déférence. Et la maîtresse de la maison dit d'une voix qui se +voulait solennelle: -- Consultons l'oracle. + +Sur quoi, le chafouin et le chauve se levèrent, allèrent prendre +dans un coin un guéridon en acajou, monté sur trois pieds, et +l'apportèrent au milieu du salon. + +S... me dit: -- C'est maintenant que vous allez voir des choses +étonnantes... + +-- Je le souhaite, répondis-je, car jusqu'à présent je n'ai vu et +surtout entendu que des bavards d'une rare incontinence. + +La maîtresse de la maison, la naine et le chafouin prirent place +autour du guéridon et, suivant le rite classique du spiritisme, y +posèrent l'extrémité des doigts, leurs auriculaires et leurs +pouces se touchant. + +Les autres, enfin silencieux, faisaient le cercle autour. Je +scrutai les physionomies et je constatai qu'ils étaient tous fort +émus. À coup sûr, il n'y avait point, parmi eux, de mystificateurs +ni de sceptiques: ils croyaient de tout leur coeur que quelque +chose de sublime allait se manifester dans cette table. + +L'Hébreu s'avança. Il s'efforçait de prendre un air inspiré. Mais +je dois dire qu'il y réussissait fort peu: malgré tout, la +bassesse de son âme transparaissait toujours sur son hideux +visage. Lui seul me fit l'effet d'un charlatan qui joue un rôle. + +Il traça un signe serpentin au-dessus du guéridon et proféra en +scandant les mots: -- Au nom du Plérôme, Esprit qui nous libéras +des religions inférieures, envoie-nous, comme tu l'as déjà fait, +l'Éon Hugo, celui qui reniant le Crucifié, propagea dans le monde, +avec magnificence, la gloire d'Ennoïa. + +Dès que j'eus entendu ce blasphème gnostique, je fis, sans m'en +cacher le moins du monde, un large signe de croix et je prononçai +mentalement la conjuration: _In nomine Patris et Filï et Spiritus +Sancti, procul recedant phantasmata._ + +Du reste, personne ne remarqua mon geste. Tous, béants, +frémissants d'attente, se penchaient vers le guéridon, le dévorant +des yeux. + +Une dizaine de minutes s'écoulèrent. Un silence absolu régnait +dans le salon. Les mains des trois évocateurs se crispaient sur le +bois. + +Tout à coup, la maîtresse de la maison dit, d'une voix étouffée: - +- L'esprit vient, je le sens... + +De fait, le guéridon se souleva, en craquant et, d'un de ses +pieds, frappa un coup sur le parquet (On sait que d'après une +convention constante du spiritisme, un coup signifie: oui, deux +coups: non. Pour les autres mots, le nombre de coups correspond au +chiffre de chaque lettre de l'alphabet.) + +L'assemblée ondula, en soupirant d'angoisse et de désir d'en +apprendre plus long. + +-- Esprit, es-tu là? demanda Blumenthal. + +Un coup: -- Oui! + +-- Est-ce Hugo qui nous parle? dit la maîtresse de la maison. + +Pas de réponse: le guéridon se balance en craquant de nouveau. + +Blumenthal répète la question d'une voix impérieuse. + +Enfin deux coups: -- Non! + +-- Alors qui est là? s'écrie la naine d'une voix suraiguë. + +Pas de réponse. Le guéridon se balance, mais ne frappe aucun coup. + +-- Qui est là? répète, haletante et congestionnée, la maîtresse de +la maison. + +Le guéridon se met à frapper un grand nombre de coups. Blumenthal +compte tout haut. + +Les lettres suivantes sont successivement indiquées: P -- E -- R - +- E... + +-- Père! braillent tous les assistants. + +-- Père, reprend S... qui trépigne et qui m'apparaît alors tout +aussi toqué que les autres, mais quel père? + +Et la maîtresse de la maison, soudain larmoyante: -- C'est mon +père, mon bon père qui est mort l'an dernier... Ah! ce n'est pas +la première fois qu'il me rend visite... + +Mais l'assistance ne semble pas convaincue que ce soit le père de +la dame qui se trémousse dans le guéridon. L'homme chauve fait +remarquer qu'il s'agit peut-être d'un Père de l'Église gnostique. + +-- Ce doit être Valentin, dit-il. + +Blumenthal, consulté, se tient sur la réserve. + +Cependant la dame s'irrite parce qu'on ne veut pas admettre son +interprétation du mot fatidique. + +-- C'est papa! c'est papa! glapit-elle. + +Sur quoi tout le monde se lève et recommence à babiller à la fois. +Assourdi, mal à l'aise parmi ce tintamarre, j'étais de nouveau sur +le point de gagner la porte quand un incident se produisit. + +La maîtresse de la maison plaque ses mains sur le guéridon et +s'écrie: -- Eh bien, nous allons voir si j'ai raison ou non. +Sonnez la bonne, je vous prie. + +Quelqu'un obéit. La bonne vient. + +La dame, hors d'elle, lui commande: -- Allez chercher maman et +amenez-là ici, tout de suite. + +-- Mais, Madame, elle dort... + +-- Cela ne fait rien. Réveillez-là!... + +La bonne s'éclipse et la dispute recommence. + +Rentre la bonne tenant sous le bras une petite vieille qui pouvait +bien avoir quatre-vingts ans. Boutonnée à la hâte dans une robe de +chambre à carreaux, coiffée d'un bonnet de nuit, mis de travers et +qui laissait échapper quelques pauvres mèches de cheveux blanches, +elle était toute ahurie de ce brusque réveil. Ses yeux vagues +clignotaient et elle balbutiait des mots sans suite. + +Je la pris en pitié. Je trouvais révoltant qu'on eût tiré de son +lit cette déplorable aïeule pour la faire assister à ce carnaval +de détraqués. + +J'allais formuler -- sans douceur -- ma façon de penser quand, +soit par un mouvement spontané, soit que la dame de la maison +l'eût poussé, le guéridon s'échappa, glissa sur le parquet, +l'espace de deux ou trois mètres, et vint tomber sur la vieille +femme. + +Celle-ci poussa un hurlement et prit une attaque de nerfs, dans +les bras de la servante qui l'emporta en grommelant: -- Sont-ils +bêtes!... C'est pas des choses à faire, savez-vous!... + +Cependant, la dame de la maison reprenait, triomphante: -- Vous +voyez bien que c'est papa. Qu'est-ce que je vous avais dit? + +La querelle, sur cette affirmation, n'en devint que plus violente. +Ce qui m'indigna particulièrement, c'est que personne ne semblait +se soucier de la pauvre vieille. Je dis à S... qu'il faudrait la +soigner et qu'avoir causé une pareille frayeur à une femme de cet +âge, c'était abominable. + +Mais il ne m'écoutait pas. Plus frénétique encore que ses voisins, +il se démenait, gesticulait, en vociférant des insanités. + +De ce coup, j'en avais assez. Les miasmes de démence et de +diabolisme qui envahissaient de plus en plus le salon me +suffoquaient. J'avais besoin d'air pur. Sans prendre congé, je +sortis brusquement. D'ailleurs personne ne remarqua mon départ: +ils étaient bien trop occupés à s'invectiver et à blasphémer pour +faire attention à moi... + +VI + +C'est l'unique séance de spiritisme à laquelle j'aie assisté. Je +ne tiens pas à recommencer, car j'estime qu'il est malsain de +fréquenter ces milieux d'aberration où règne, en maître souverain, +un esprit de malice qui, certes, prend plaisir à égarer toujours +davantage ces pauvres âmes. + +Les spirites comme les théosophes sont des révoltés contre la +Règle unique: celle de l'Église. Enfreignant ses défenses, +méprisant ses enseignements, empoisonnés d'orgueil jusqu'au +tréfonds de la conscience, ils se croient en passe de devenir des +dieux. + +Hélas! ce ne sont point des dieux qu'ils deviendront!... + +Une société en décomposition, comme la nôtre, voit se multiplier +le nombre de ceux que le matérialisme écoeure. Ils cherchent +éperdument une issue dans le Surnaturel. Mais comme ils refusent +d'obéir à la Sagesse catholique, le Surnaturel où ils se plongent +les contamine autant et plus que ne le feraient les rêveries de la +science athée. + +-- Nous voulons l'Idéal, s'écrient-ils. + +Or, comme l'a dit brutalement, mais justement, Huysmans dans _En +route:_ «Le spiritisme et la théosophie, ce sont les _goguenots +_de l'Idéal...» + +CHAPITRE IV +DE PÈRES EN FILS + +Les gens de bon sens admettent volontiers que les Bonnot, les +Garnier, les Raymond Callemin dit «la Science» sont les produits +obligés d'une évolution qui commença par la vogue de Rousseau et +la proclamation des Droits de l'Homme, qui se continua par des +crimes politiques, puis par des crimes sans épithète, qui +s'achèvera, sans doute, si un Maître suscité de Dieu n'intervient, +par un cataclysme social où sombrera la France. + +Le sophisme primordial: l'homme naît bon, ce sont les institutions +mauvaises qui le pervertissent a donné ses fruits: +l'individualisme et l'irréligion. Pour les avoir savourés, depuis +plus de cent ans, notre pays souffre d'une fièvre infectieuse dont +les redoublements périodiques ont peu à peu empoisonné ce qu'il +restait de sain dans ses organes. Il y a bien encore des +apparences de lois, des simulacres de hiérarchies. En réalité, il +n'y a plus qu'une cohue d'affolés, se haïssant les uns les autres, +se bousculant, se meurtrissant, se massacrant au besoin pour la +conquête immédiate des jouissances matérielles. + +La bourgeoisie, soi-disant éclairée, qui visa le pouvoir sous la +Restauration, qui depuis s'en empara, ne veut pas s'avouer ces +choses. Elle a nié Dieu, sapé l'autorité, détruit la famille. +Censitaire, plébiscitaire, libérale, radicale, elle a tour à tour +relâché puis rompu les entraves préservatrices qui retenaient la +nature humaine sur la pente d'aberration où l'entraîne sa +perversité originelle. Aujourd'hui elle s'étonne d'avoir engendré +les bêtes sauvages qui, récemment, se retournèrent contre elle +pour la dévorer: les anarchistes. + +C'est à peu près comme si les eaux croupies s'étonnaient de +produire la typhoïde. + +D'ailleurs, il faut remarquer que, même parmi les anarchistes, +entre les assembleurs de nuées qui rêvaient une société communiste +sans Dieu ni Maître et où tout le monde serait bon, vertueux, +désintéressé, altruiste parmi des auges toujours pleines de +victuailles, et les frénétiques qui volent et qui tuent au nom de +la liberté intégrale, la transition ne fut pas immédiate. + +De Kropotkine et Reclus, d'une part, à Bonnot et Garnier, d'autre +part, il y eut Ravachol, Vaillant, Émile Henry et pas mal de +rhéteurs plus ou moins inconscients. Je voudrais, dans les lignes +qui suivent, donner un croquis de ces divers protagonistes de +l'Anarchie. Je n'aurai pour cela qu'à me rappeler le temps où, +Dieu ne m'ayant pas encore montré la Voie unique, je partageais +leur folie. + +* * * * * + +Au bas de la rue Mouffetard, face à l'église Saint-Médard, une +haute maison, à façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier +obscur, dont les marches périlleuses branlent sous le pied qui s'y +pose, mène à une mansarde où se rédige la _Révolte, _journal qui +représente à cette époque -- 1893 -- quelque chose comme le +moniteur de l'Anarchie. + +C'est là que gîte Jean Grave, ancien cordonnier, formé aux idées +libertaires par Kropotkine, puis promu rédacteur en chef du papier +hebdomadaire dont la périodicité fut assurée, tant bien que mal, +par des cotisations venues d'un peu partout -- voire de l'Amérique +du Sud. + +Dans le fond de la mansarde, sous l'angle surbaissé du toit, un +lit de fer aux couvertures en désordre. Près de la fenêtre +étroite, à petits carreaux, une large table en bois blanc, posée +sur des tréteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre +chaises de paille. À la muraille des gravures révolutionnaires +dont l'une montre, accrochés à des potences, le président Carnot, +Léon XIII, le tzar et Rothschild. En monceaux poussiéreux, dans +les coins, les _bouillons_ du journal. + +Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne en charabia +un article où les principes de l'Anarchie sont formulés avec +rigueur et selon le pédantisme le plus cocasse. + +C'est un petit homme trapu, aux épaules massives, doué d'un ventre +qui se permet de bedonner. Sa tête toute ronde grisonne. Une +moustache en brosse coupe sa face débonnaire. Ses yeux jaunes +n'offrent qu'une expression très inoffensive sous des sourcils en +broussaille. + +Car Jean Grave n'est pas méchant. Il appartient à cette catégorie +d'anarchistes qui se plaisent surtout à rêver l'âge d'or +communiste dont ils voudraient gratifier l'humanité. + +Ce qui ne l'empêche pas de rédiger des diatribes où, grisé de +sophismes slaves, il préconise les chambardements les plus +extrêmes. + +D'ailleurs opposé à ce que les compagnons pratiquent le vol sous +prétexte de «reprise individuelle» et incapable de tuer un +moustique, lui eût-il piqué dix fois le nez. + +C'est un contraste qu'on note assez fréquemment parmi les +théoriciens de l'Anarchie: chez eux, la violence, parfois +meurtrière, de la pensée s'allie à une grande douceur de moeurs. +Ils écriront tranquillement: «Étripons tous les propriétaires.» Et +la minute d'après, ils auront la larme à l'oeil pour un marmot qui +s'est laissé choir sur le pavé glissant et qui braille... + +Vis-à-vis Jean Grave, accoudé sur la table et dévorant un tome de +Haeckel, le nommé Martin, ancien séminariste, aujourd'hui orateur +dans les réunions ouvrières. Il est maigre, famélique, affublé +d'une redingote en loques. Des yeux pleins de chassie, un nez +immense qui lui encombre toute la figure. + +Malgré son apostasie, Martin a gardé quelque chose de clérical +dans l'allure et dans les propos. + +Un jour, érigeant un index solennel, il articula devant moi, cette +déclaration: -- Nous sommes les Pères de l'Église anarchiste et +nous en promulguons les dogmes... + +Ce pourquoi il fut vivement rabroué par Jean Grave en ces termes: +As-tu fini de poser au Bon Dieu, espèce de défroqué! + +Mais Martin n'en demeure pas moins convaincu qu'il est un Apôtre, +un Docteur, presque un Prophète. Du reste, vivant, lui aussi, dans +un songe: lorsqu'il fut arrêté en 1894 et englobé dans le procès +des Trente, il ne parvenait pas à comprendre ce qu'on lui +reprochait. + +-- Mais je n'ai rien fait, disait-il, que me veut-on?... + +Il fut acquitté. + +Le matin d'avril où je trouvais mes deux camarades en tête à tête +comme je viens de le décrire, j'avais été convoqué par Jean Grave +pour faire connaissance d'Élisée Reclus. + +J'étais assez impatient de cette entrevue. D'abord j'admirais +beaucoup Reclus pour cette oeuvre magistrale: _la géographie +universelle _où la beauté du style met en valeur une science de +premier ordre. Ensuite, le sachant libertaire, je désirais fort +l'entendre parler sur la doctrine. Il me semblait que cette +puissante intelligence me fournirait de nouveaux motifs de +propager l'Anarchisme. + +En l'attendant, notre conversation fut sans grand intérêt. Je me +souviens pourtant que Grave me reprocha de donner trop de temps à +la poésie. Il se croyait d'un esprit très positif, tenait, disait- +il, les vers pour un bruit agréable mais vain et m'exhortait à +publier des brochures en prose à l'usage des prolétaires. + +-- Je le ferai, dis-je, mais cela ne m'empêchera pas de versifier, +car, ô Jean Grave, je chéris la Muse. + +Il haussa les épaules! -- Ces poètes! Tous des enfants!... + +Survint un certain M..., peintre, architecte, graveur, sculpteur, +raté dans tous les genres. Parce que la réalisation ne +correspondait pas à ses velléités d'art, il était devenu +anarchiste et il dépensait une assez jolie fortune à subventionner +les compagnons. En outre, il était borgne, ce qui l'empêchait de +voir la société d'un bon oeil. + +À ce propos, je noterai que, comme l'ont remarqué tous ceux qui +fréquentèrent les anarchistes, il y a parmi ceux-ci une forte +proportion de disgraciés de la nature. Les uns clopinent sur des +béquilles; d'autres sont bossus ou scrofuleux; d'autres divaguent +par suite d'une cervelle atrophiée. + +Ce sont ces éclopés qui montrent le plus de virulence dans la +haine. Incapables de résignation, ils considèrent leurs tares +comme une iniquité dont l'époque leur doit compte. Dans les +réunions, ils préconisent les mesures les plus violentes. + +C'est un spectacle lugubre et comique à la fois que celui de ces +valétudinaires poussant à des «coups de force» qui demanderaient +la vigueur d'une équipe d'athlètes. + +M... ne manquait pas à cette règle. À peine entré, il parla de +mixtures explosives dont il se proposait d'étudier les effets. + +Je dois dire qu'il rencontrait peu d'écho dans la mansarde. + +Jean Grave, perdu de chimères d'ordre spéculatif, ne suit qu'à +regret les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n'aurait +pas donné une chiquenaude au propriétaire le plus implacable de +Paris. Quant à moi, -- je l'ai dit mais je le répète, -- j'avais +l'horreur du sang versé, fût-ce pour des théories dont, alors, je +n'arrivais pas à percevoir les conséquences meurtrières. + +L'arrivée de Reclus rompit les propos sanguinaires que tenait M... +-- Le célèbre géographe était un homme de petite taille, à la +barbe blanche, aux yeux bleus, très profonds et très doux. Un +aimable sourire entrouvrait ses lèvres sur une denture intacte +malgré l'âge. + +Il eut pour chacun de nous quelques mots gracieux. Quand Grave +m'eut présenté, il me complimenta sur des articles publiés +récemment et où j'avais exposé la doctrine. + +Ensuite nous descendîmes déjeuner chez un mastroquet de la rue +Mouffetard. Végétarien mitigé, Reclus mangea des oeufs sur le plat +et quelques légumes; il ne but que de l'eau. Mais il ne fit nulle +observation en nous voyant absorber du saucisson, du gigot +saignant et du vin au litre. + +La conversation effleura d'abord des sujets quelconques. Puis +Grave, que préoccupait un litige avec plusieurs compagnons, dit +soudain à Reclus: -- Il faut que je vous demande votre avis. Vous +savez que j'ai publié, dans l'avant-dernier numéro de la +_Révolte_, un article où, à propos des cambriolages de Pini, je +soutenais que, dans une société dont le dépouillement des pauvres +par les riches constitue la raison d'être, les Anarchistes ne +devaient pas voler, car, ce faisant, ils se conduisaient comme des +bourgeois... Là-dessus, on m'a écrit des choses violentes. +Certains m'ont déclaré que la reprise individuelle constituait un +droit strict pour les Anarchistes et que c'était un préjugé bêta +qui m'aveuglait l'esprit. D'autres m'ont fait remarquer que Pini +avait employé le produit de ses cambriolages à la propagande et à +venir en aide aux familles de ses camarades en prison... C'est +vrai: néanmoins j'ai envie de répondre que, voulant établir le +règne de la justice dans le monde, nous devons éviter l'injustice +qui consiste à léser autrui, même si autrui est notre adversaire. +J'ajouterais ceci: les exploiteurs de notre état social ignorent, +pour la plupart, que leur domination résulte d'une iniquité +sociale et, par conséquent, ils ne sont pas responsables. Je +terminerai en disant: instruisons-les, apprenons leur que les +hommes sont innocents, que les institutions seules sont mauvaises +et que quand l'humanité se sera délivrée de ces instruments +d'oppression: la religion, la propriété, le militarisme, la +famille, les lois, elle pourra développer sans effort ses +instincts originairement bons dans le communisme. Dites moi si +vous m'approuvez. + +Cet exposé sommaire, ce décalque des rêveries de Rousseau +constituait bien en effet le programme des doctrinaires de +l'Anarchie. Aussi ne fus-je pas étonné quand Reclus répondit: -- À +mon sens, vous avez raison... Non, continua-t-il -- en fixant M... +qui protestait à la sourdine, -- l'Anarchiste ne doit ni tuer ni +voler. Précurseurs d'une ère où les hommes comprendront que pour +être heureux il leur importe d'éviter la violence, les Anarchistes +ne rempliront leur mission que s'ils donnent l'exemple des vertus +qui régiront -- sans foi ni loi -- la société future. Que +recherchons-nous? L'équilibre entre les instincts égoïstes et les +instincts altruistes. Or nous devons, dès à présent, nous efforcer +de l'établir en nous et par conséquent éviter ce qui le romprait - +- à savoir, le dommage causé à autrui. + +Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les meurtres et +les vols auxquels maints libertaires donnaient un sens de juste +revendication m'étaient des cauchemars qui troublaient mon beau +rêve d'âge d'or dans le paradis terrestre de l'Anarchie. + +Martin extatique murmura: -- Aimons-nous les uns les autres!... + +Pour M..., admirateur forcé de Ravachol et de Vaillant, il aurait +volontiers protesté. Mais la déférence que lui inspirait, malgré +tout, Reclus le retint. + +Il n'y eut plus d'échangé que des phrases insignifiantes. Puis +l'on se sépara. Depuis je n'ai revu Élisée Reclus qu'une seule +fois, pendant quelques minutes à Bourg-la-Reine où il habitait. Il +m'avait prié de venir pour me charger d'une commission charitable +qui n'avait rien à voir avec l'Anarchie... + +J'ai tenu à rapporter intégralement cette conversation. Elle +marque, je crois, un certain écart entre la génération des Reclus +et des Kropotkine et celle des Carrouy, des Callemin et des +Bonnot. Comment expliquer que les conceptions idylliques et +humanitaires des premiers aient motivé les horreurs où se +complurent les seconds? + +C'est ce que je vais essayer de montrer, en examinant d'abord, +pour cela la génération intermédiaire. + +* * * * * + +Il n'est pas d'anarchiste qui ne se peigne fortement, au-dedans de +soi, la société future telle qu'il l'imagine. Il la voit toute +belle, toute pastorale, toute paisible dans une lumière douce qui +pénètre jusqu'aux derniers replis de son âme. Il s'hallucine à la +considérer; durant qu'il la possède par le rêve, il oublie la +réalité présente. + +Or dès qu'il revient à lui, cette réalité l'assaille avec d'autant +plus de violence qu'il en avait perdu tout à fait la notion. Il +voit les hommes tels qu'ils sont le plus souvent: durs, perfides, +égoïstes, presque toujours occupés à se nuire les uns aux autres. +Il voit la souffrance tenailler l'univers. Comme il ne croit pas, +il ne peut admettre que cette loi de la douleur soit inéluctable +et voulue de Dieu pour notre rachat. Le contraste entre le songe +enchanté où il se plongeait et cette guerre incessante, cette +lutte de tous les instants que constitue la vie vraie lui devient +trop douloureux, -- si poignant que son esprit s'égare et que son +attendrissement se tourne en fureur. + +Ajoutez l'immense orgueil qui possède tous les anarchistes. Imbus, +pour la plupart, encore aujourd'hui, des théories surannées de +l'évolution et du déterminisme, ils se considèrent comme les +représentants les plus avancés, les plus complets de l'humanité en +marche vers son perfectionnement. + +Il se fait dans leur tête un étrange amalgame où les hypothèses de +Darwin et les assertions frauduleuses de Haeckel se marient aux +sophismes hégéliens de Bakounine et aux aphorismes de _la Morale +sans obligation ni sanction_ de Guyau. Ces théories deviennent +pour eux une sorte de _Credo_. Comme beaucoup sont des +autodidactes qui se bourrèrent de lectures abstraites, sans +méthode, sans préparation ni direction, on imagine à quel point +leur intelligence se fausse. Persuadés alors qu'ils détiennent la +vérité absolue, imbus de science matérialiste jusqu'à la folie, +ils en arrivent donc à se concevoir comme des êtres supérieurs +ayant pour mission non de réformer mais de détruire. Et ils +s'acharnent à saper les barrières que la société multiplia, par +instinct de conservation et pour se garder de ses propres écarts. +Ils les considèrent comme des obstacles à ce qu'ils nomment +«l'expansion intégrale de l'individu»; ils éprouvent une volupté +intense à se croire des types d'humanité affranchie des préjugés +qui entravent la marche du fétiche progrès. + +L'un d'eux me disait: -- Nos idées étant les plus récentes +produites par l'évolution sont, par conséquent, les plus justes. +C'est pourquoi elles doivent triompher. + +Qu'il est représentatif aussi de l'état d'âme anarchiste, ce +Raymond Callemin dit la Science qui, entre deux meurtres ou deux +cambriolages, ne cessait de ressasser d'un ton impérieux et comme +des axiomes irréfutables, les racontars hâtifs qu'il avait puisés +dans les manuels de vulgarisation dont il faisait sa pâture +quotidienne! + +La raison de l'énergie stupéfiante que déploient la plupart des +criminels anarchistes réside là: chimériques, ils gardent la +vision permanente de l'idylle communiste qu'ils tiennent pour +l'aboutissement paradisiaque de l'évolution humaine. Comme la +réalité ne correspond pas à ce rêve, ils tentent de la supprimer +dans la mesure de leurs moyens. Enfin l'orgueil, qui régit toutes +leurs pensées et tous leurs actes, leur persuade qu'ils sont les +héros précurseurs de la félicité future. + +Reclus, Kropotkine, hommes d'étude et de réflexion, demeurèrent +des théoriciens. On a vu que le premier réprouvait la violence. +S'il était imbu de l'illusion du progrès, il n'attendait que de la +persuasion le triomphe des idées. Je ne serais pas loin d'admettre +qu'à part soi, il éprouvait une certaine épouvante à constater la +façon dont certains de ses disciples les mettaient en oeuvre, s'en +réclamaient pour jeter des bombes et donner des coups de poignard. + +Ceci démontre le danger de la doctrine anarchiste: à peine +formulée par des savants authentiques puis répandue par des +publications comme la _Révolte, le Libertaire, les Temps nouveaux +_et une multitude de brochures à un sou, elle se manifesta par des +atrocités. + +«Sois mon frère ou je te tue», cette raillerie acérée que Rivarol +décocha aux philanthropes à la Rousseau qui firent la Terreur, +devint la devise de l'Anarchie. + +Ainsi naquirent les Vaillant, les Émile Henry, les Caserio. + +Toutefois il y a entre ces assassins et les bandits comme Bonnot +et Garnier une différence capitale. Les premiers demeuraient de +sombres idéalistes qui, tenant leurs attentats pour des «leçons de +chose» données aux prolétaires, afin de les orienter vers la +révolution sociale, n'eurent jamais la pensée d'en tirer un profit +personnel. + +Pleins d'un désintéressement farouche, ils croyaient travailler +pour l'avenir -- et rien de plus. + +Les seconds, il semble bien qu'ils tuèrent et volèrent pour +s'assurer des jouissances immédiates. + +En résumé, les théoriciens disaient: -- l'humanité pourrait être +heureuse par l'Anarchie. Leurs disciples immédiats tirèrent cette +déduction: -- l'humanité future sera heureuse par l'Anarchie et +nous travaillerons à son bonheur en frappant la société actuelle. +Les Garnier et Bonnot conclurent: -- Oui, frappons la société mais +pour nous rendre d'abord heureux nous-mêmes en nous appliquant le +butin que nous ferons sur elle. + +En une trentaine d'années, on alla des utopistes aux bandits. + +Ah! cette recherche enragée d'un bonheur qui, même partiellement +réalisé, ne peut être que transitoire, c'est elle qui cause la +plus grande partie des égarements où la pauvre âme humaine +tourbillonne, semblable à une feuille de novembre fouaillée par la +bise!... + +«Ici-bas, disait Balzac, il n'y a de complet que le malheur.» Mais +les hommes ne veulent pas admettre cette vérité. Les plus aberrés +d'entre eux poursuivent férocement ce bonheur qui les fuit. Niant +Dieu, ils en viennent à verser le sang; et alors qu'ils croyaient +propager la vie, ils instaurent le culte de la mort... + +* * * * * + +Parmi ces âmes tragiques, l'une des plus étranges fut celle +d'Émile Henry. J'ai jadis rencontré, une fois ou deux, cet +adolescent funèbre aux bureaux du journal _l'En-Dehors_ qui eut +son heure de vogue dans les milieux libertaires. + +Le directeur était un certain Charles G..., qui avait pris le +bizarre pseudonyme de Zo d'Axa. Né d'une famille de bourgeoisie +aisée que ses incartades consternaient, ce n'était, à proprement +parler, ni un théoricien ni même un révolutionnaire de conviction, +mais un fantaisiste qui éprouvait à souffler la révolte le même +plaisir qu'un gamin des rues ressent à tirer des sonnettes et à +casser des réverbères. Très lettré, doué d'un style mordant, il +publiait des articles brefs où les gens du pouvoir et la +magistrature recevaient force nasardes, chiquenaudes et +croquignoles. Il tenait les bénéficiaires du régime pour des +pantins inesthétiques qu'un homme de goût ne pouvait prendre au +sérieux. Les larder de prestes épigrammes lui semblait un devoir +strict auquel il s'en fut voulu de se dérober. + +Avec cela portant beau, juponnier, promenant dans Paris son +insolence à l'égard des mufles comme un panache et tirant l'épée +pour un oui ou pour un non. -- Il est peut-être allé trente fois +sur le terrain. + +Clemenceau, qui garde un penchant plus ou moins avoué pour tous +les êtres de désordre, le surnomma, dans un article élogieux, «le +mousquetaire de l'anarchie». L'appellation était assez exacte. + +Les manifestations anarchistes lui parurent d'excellentes +plaisanteries parce qu'elles semaient l'épouvante chez les +propriétaires et les rentiers. Sa prédilection se portait +particulièrement sur les bombes jetées par Ravachol. Aussi quand +le bandit fut arrêté par les soins du garçon de café Lhérot, Zo +d'Axa s'acharna sur les magistrats chargés de requérir contre lui: +M. Cruppi et M. Quesnay de Beaurepaire furent spécialement +bafoués. + +Comme il fallait s'y attendre, les condamnations plurent sur le +pamphlétaire. Or il ne souciait pas du tout d'aller en prison. + +Dépistant la police, lancée à ses trousses, il gagne Londres. Mais +comme il ne parle pas l'anglais, il s'y ennuie. Et il s'y ennuie +d'autant plus que les compagnons réfugiés là-bas l'assomment par +leurs querelles intestines, leur pédantisme et leur manque +d'humour. + +Il s'embarque pour la Hollande. À Rotterdam il trouve un chaland +qui se préparait à remonter le Rhin jusqu'à Spire. Il persuade aux +mariniers de le prendre avec eux. Et pendant une quinzaine de +jours, il goûte le plaisir d'admirer de beaux paysages, +nonchalamment étendu sur une bâche. + +De Spire, il gagne à pied la Forêt Noire puis la Suisse qu'il +traverse en largeur. Il franchit les Alpes et arrive à Milan où il +se propose de séjourner quelques semaines. Mais la police +italienne se renseigne sur son compte et, très ombrageuse quant +aux anarchistes, l'arrête. Il est question de le livrer aux +autorités françaises. Mais il proteste, se démène, parvient à +établir sa qualité de condamné politique. C'est bien: il ne sera +pas rendu à la France mais, comme on le juge indésirable, expulsé +sur l'heure. On lui met les menottes et deux carabiniers le +conduisent à la frontière autrichienne. + +De là, il file sur Trieste. Flânant au quai du port, il avise un +paquebot en partance pour le Pirée. + +Tiens, se dit-il, si j'allais en Grèce! + +Aussitôt fait que projeté. Il loue une cabine et se réjouit à la +pensée de se réciter du Sophocle sur les lieux même où le poète +conçut ses drames. + +Une tempête formidable assaille le navire à la sortie de +l'Adriatique. Le vaisseau, cependant, tint bon et Zo d'Axa en est +quitte pour un ample mal de mer. + +Au débarqué, il s'aperçoit qu'il ne lui reste presque plus +d'argent. Il écrit une lettre pathétique à sa famille, supplie +qu'on lui adresse quelques fonds poste restante, et, en attendant +la réponse, gagne Athènes d'un pied léger. + +Là, comme il veut ménager ses derniers sous, et que la température +est douce, il escalade l'Acropole et s'installe, pour passer les +nuits, dans les ruines du Parthénon. Il se nourrit de pain, de +figues et de pastèques arrosés d'eau claire et de quelque raki. Il +se lie avec des officiers hellènes que sa verve émerveille et +ahurit tour à tour. + +L'argent arrive. Comme l'Attique n'a plus d'attraits pour Zo +d'Axa, il prend le bateau pour Constantinople. Dans cette ville +disparate il badaude au hasard, allant çà et là où le vent le +pousse. Un jour il se faufile, sans savoir, dans des +fortifications dont l'entrée est interdite au public. Un +factionnaire lui enjoint de rétrograder. Il ne comprend pas +l'injonction et poursuit sa promenade. Sur quoi, cri d'alarme, +coup de fusil, vingt soldats, jaillis d'un poste voisin, à sa +poursuite. Il se sauve éperdument et parvient à se dérober. Mais +craignant les suites, et sachant la police hamidienne peu tendre +aux révolutionnaires, il gagne, de nuit, la Corne d'Or et fait +marcher un caboteur italien qui, de Smyrne à Rhodes, de Rhodes à +Beyrouth, le mène à Jaffa où il reprend terre. + +Or les Ottomans avaient découvert son exode et, s'étant renseignés +à Paris, invitèrent le consul de France à l'arrêter, en vertu des +Capitulations, dès qu'il débarquerait. + +C'est ce qui arrive. À peine sur le quai de Jaffa, il est empoigné +par les _chaouchs _du consulat, interrogé sommairement par le +consul puis enfermé dans une chambre, au rez-de-chaussée, qui ne +contient qu'un lit de fer sans sommier ni matelas. Une lucarne +exiguë l'éclaire. + +La nuit vient. Zo d'Axa ne rêve que d'évasion. Il se hisse jusqu'à +la lucarne, dans l'intention de se faufiler dehors. Hélas, elle +est trop étroite pour qu'il passe. Alors il redescend, démantibule +le lit et, s'armant d'une tringle qui formait l'un des montants, +il travaille à élargir l'ouverture. La besogne est malaisée car il +lui faut s'efforcer de faire le moins de bruit possible pour ne +pas donner l'alarme à ses gardiens. Enfin, au petit jour, le trou +est percé. Le prisonnier saute dehors et s'enfuit sur la route de +Jérusalem. + +Mais il a été aperçu. Les _chaouchs_ se mettent, en hurlant, à sa +poursuite. Comme il a quelque avance, il espère les dépister. +Avisant une sorte de bazar sur le bord de la route, il s'y +précipite et supplie le propriétaire de le cacher. Celui-ci -- un +Juif clignotant et crasseux -- l'examine un bon moment puis lui +demande: -- Vous avoir de l'argent? + +Zo d'Axa n'en a point. Au moment de son arrestation, on lui a +enlevé tout ce qu'il portait sur lui. + +Sur sa réponse négative, l'Israélite le pousse dehors. Les +_chaouchs_ surviennent, empoignent l'évadé, le garrottent et le +reconduisent, en triomphe, au consulat. Il y attend neuf jours +l'arrivée du bateau qui doit le ramener en France. + +Le paquebot en rade, il est transporté à bord et enchaîné sur le +pont. Au bout de quarante-huit heures, le capitaine, qui l'a +interrogé et que ses dires spirituels et goguenards séduisent, ne +le jugeant guère dangereux, lui fait donner sa parole de ne pas +tenter d'évasion aux escales et lui enlève ses chaînes. + +Au débarcadère, à Marseille, deux agents de la sûreté attendent Zo +d'Axa, lui repassent les menottes et le conduisent à Paris. Il est +enfermé à Sainte-Pélagie où il liquide les mois de prison auxquels +il fut condamné. + +Après sa sortie, l'existence lui devint difficile. Une tentative +pour recommencer l_'En-Dehors_ ne réussit pas. Il végétait, quand +à l'époque de l'insurrection des Boxers, il parvint à se faire +envoyer en Chine pour le compte d'un journal illustré. + +Depuis, on n'eut aucune nouvelle de lui. Est-il mort? Est-il +devenu l'oracle de quelque tribu mongole qu'il convertit à +l'anarchie? Il y a là un mystère qui n'a jamais été éclairci... + +On trouve chez les anarchistes pas mal de ces aventuriers sans +grande conviction et qui travaillent à la révolution sociale +simplement parce que le régime les agace et parce que, d'âme +inquiète et vagabonde, ils sont incapables de s'enraciner ou de +s'encadrer. + +Zo d'Axa représente à merveille ces réfractaires par tempérament. +C'est pourquoi j'ai cru intéressant de donner un croquis de son +odyssée. + +* * * * * + +Il venait beaucoup de monde à l'_En-Dehors:_ c'était une sorte de +tour de Babel où des nihilistes russes se coudoyaient avec des +sans-travail, des fruits secs de l'Université, des syndicalistes, +où maints snobs de la bourgeoisie riche fraternisaient avec maints +poètes férus de symbolisme. + +Comme le journal avait une réelle tenue littéraire, des écrivains, +qui depuis ne se montrèrent nullement subversifs, y collaboraient. +Je me souviens, entre autres, d'un article antimilitariste signé +d'un académicien récent qui ne serait peut-être pas enchanté si +l'on republiait ce péché de jeunesse. + +Émile Henry fréquentait donc, ainsi que beaucoup d'autres, l' +l_'En-Dehors_. Je crois même que, comme il était la plupart du +temps sans domicile, Zo d'Axa le laissait coucher sur des tas de +journaux. + +L'assassin était de petite taille; il avait les épaules étroites, +les membres frêles; la peau lui collait sur les os. Sa figure +longue, au teint bilieux, se trouait de deux prunelles ardentes et +sombres qui, sous des sourcils froncés, exprimaient une mélancolie +farouche. Une barbe rare et mal plantée lui frisottait aux joues. + +Il se tenait, d'habitude, assis dans un coin, sans jamais prendre +part à la conversation. Tandis que fusaient, autour de lui, les +paradoxes, les tirades ampoulées, les propositions saugrenues, il +se tenait immobile, les bras croisés, promenant de l'un à l'autre +des regards vindicatifs. Je ne lui ai vu manifester quelque +sentiment que lorsque tel des interlocuteurs réprouvait «la +propagande par le fait» (_On sait que cet euphémisme anarchiste +signifie l'assassinat. De même, le vol, c'est «la reprise +individuelle»)._ + +Alors il haussait violemment les épaules, ses yeux flambaient et +il marmottait entre ses dents: -- Imbécile, couard, graine de +bourgeois!... + +Si on lui adressait la parole, il répondait par monosyllabes, +semblait gêné, rompait tout de suite le propos en s'esquivant. + +Sa destinée fut particulièrement malchanceuse. Il était le fils de +Fortuné Henry, membre du Comité central, colonel de fédérés sous +la Commune, fusillé, je crois, dans la cour de la caserne Lobau, +lorsque les troupes du maréchal de Mac Mahon reprirent Paris. + +L'idée de venger son père le domina dès son enfance, quoique sa +mère, personne fort douce et peu révolutionnaire, essayât pour +l'apaiser. À l'instigation de cette brave femme, qui employait ses +dernières ressources à lui faire faire des études complètes, il +prépara, cependant, l'examen de Polytechnique. Fort intelligent, +très laborieux, il avait bien des chances d'être admis. + +Or il échoua faute de quelques points. À la maison, c'était la +misère. Il s'aigrit, se révolta, refusa les emplois proposés par +des amis de son père qui s'intéressaient à lui et se jeta +furieusement dans l'Anarchie. + +Comment vécut-il pendant plusieurs années? On n'en sait trop rien. +Il fut l'une de ces mille épaves que l'océan parisien ballotte et +qui presque toujours finissent par mourir d'épuisement dans un +hôpital ou à l'infirmerie d'une prison. + +C'était un concentré, une de ces âmes taciturnes que leur +répugnance à s'épancher voue, presque fatalement, à l'idée fixe. + +Et l'idée fixe chez lui fut de punir la société qui l'avait lésé, +pensait-il, en supprimant son père puis en lui refusant la place +dont son orgueil le jugeait digne. Pour la châtier, il décida de +frapper les premiers venus, car, a-t-il dit devant les Assises, +_il n'y a pas d'innocents:_ ce sont tous ces résignés, tous ces +endormis formant le plus grand nombre qui perpétuent le règne de +l'injustice. + +On sait comment il réalisa son épouvantable rêve. D'abord, il +tenta de pénétrer, muni d'une bombe, un soir d'abonnement, dans la +salle de l'Opéra. Comme il était en guenilles, on lui refusa +l'entrée. Alors il gagna le café de l'Hôtel Terminus, s'assit +devant un bock, et tandis que les consommateurs fort nombreux +écoutaient l'orchestre, il lança l'engin au milieu de la salle. +Des hommes, des femmes, des enfants furent tués ou grièvement +blessés. + +Comme presque tous les assassins nourris de la doctrine +anarchiste, Émile Henry était un solitaire. Il n'avait confié son +odieux projet à personne. Le feu de haine qui le dévorait ne se +manifesta au dehors que par quelques phrases sanguinaires. Mais +les bavards et les scribes puérils de l' l_'En-Dehors_, le tenant +pour un timide, ne l'auraient jamais cru capable d'un acte de +violence. Aussi furent-ils stupéfaits en apprenant l'attentat du +Terminus. + +C'est ce silence, même à l'égard des compagnons, qui caractérise +également l'assassin du président Carnot: Caserio. On sait qu'à +Cette, où il fut garçon boulanger, les groupes libertaires ne le +connaissaient pas. Il vivait à l'écart, muré dans son rêve +homicide, s'empoisonnant le cerveau des livres et des brochures où +les théoriciens de l'Anarchie divaguent avec prodigalité (_La +lecture de Victor Hugo fut aussi pour quelque chose dans la genèse +de son crime. On sait qu'il se plaisait surtout aux _Châtiments_ +et qu'il avait appris par coeur le poème où le grand maître du +romantisme pousse à l'assassinat de Napoléon III. Le vers: _Tu +peux tuer cet homme avec tranquillité_ fut particulièrement goûté +de Caserio)._ + +En ce temps-là, il n'y eut jamais complot entre les Anarchistes +pour préparer des attentats. C'est ce que prouva, d'une façon +irréfutable, le fiasco du procès des Trente. Les libertaires +n'étaient pas sans savoir que la police entretenait parmi eux un +certain nombre de mouchards et d'agents provocateurs. C'est +pourquoi ils évitaient toute entente pour une action commune, de +crainte de trahison. + +Il n'y eut, à ma connaissance, qu'une exception à cette réserve. +Je ne dirai pas laquelle... + +Mais le péril social n'est-il pas pire quand on songe que des +âmes, plongées dans les ténèbres de l'orgueil et saturées de +rêveries meurtrières, se tiennent à l'écart, en aiguisant leur +couteau, en chargeant leur bombe, jusqu'à la minute où l'esprit de +destruction qui les tourmente, les jette à travers le monde pour +semer le deuil et la désolation? + +* * * * * + +Il y a pourtant une différence capitale entre ces possédés qui +croyaient, par leurs actes, avancer le triomphe de l'Anarchie et +les scélérats du genre Bonnot. Ces derniers, malgré quelques +déclarations révolutionnaires, apparaissent surtout comme des +jouisseurs enclins à se procurer, par le meurtre et le vol, les +moyens de godailler. La doctrine anarchiste ne leur fut, semble-t- +il, qu'un prétexte pour justifier la satisfaction de leurs +appétits. Rompant tout lien moral, elle leur enseigna surtout que +leurs instincts étant bons, ils pouvaient leur obéir sans +scrupule. + +Bonnot, pourvu de rentes, eût peut-être été un bourgeois comme il +y en a tant: engraissé par l'usure ou les fraudes commerciales, +sournoisement hostile à l'église, dur aux pauvres et submergé +d'égoïsme glacial jusque par-dessus la tête. + +En résumé, l'on peut dire que l'Anarchie constitue la +manifestation la plus évidente d'un mal qui contamine la société +tout entière. Du jour où sous l'influence du fou genevois +Rousseau, la Révolution décréta que les hommes naissaient libres, +étaient égaux en droits et bons par nature, le désordre régna en +France puis dans tout l'univers. L'individualisme fit de nous un +peuple en poussière, un troupeau d'agités qui cherchèrent en vain +à donner une forme stable aux pseudo institutions qu'ils pensaient +tirer de ces prémisses insensées. Le matérialisme, préconisé par +les cent bouches d'une science qui se croit infaillible, acheva +d'égarer les âmes. + +Dieu voudra-t-il nous tirer du marécage où nous nous enlisons de +plus en plus? + +Peut-être. -- Mais si nous sommes ramenés au pied de la Croix +salutaire, ce sera par des catastrophes et des souffrances au +regard desquelles tous les maux que nous avons subis par notre +faute, depuis plus d'un siècle, n'auront été, suivant le mot de +Montaigne, que _verdures_ et _pastourelles_. + +CHAPITRE V +UNE SUPERSTITION + +Une superstition! il semble bien que ce soit le terme convenable +pour désigner cette croyance, chère à tant de démocrates, qu'en +encombrant les cervelles d'une foule de notions historiques, +scientifiques et littéraires, on améliore l'humanité. Comme je +l'ai rappelé, c'était là une des marottes de Victor Hugo. C'est +également celle qu'agitent le plus volontiers nombre +d'universitaires à qui l'habitude de vivre dans l'abstraction fit +perdre le sens du réel. + +Après la guerre de 1870, des gens nous disaient avec un grand +sérieux: «C'est le maître d'école allemand qui a préparé les +victoires de nos ennemis; imitons les, répandons à flots +l'instruction et nous reprendrons l'Alsace-Lorraine. + +Un demi-siècle a passé; on a établi l'instruction obligatoire; les +intelligences prolétaires et paysannes ont été triturées par de +zélés pédagogues. Résultat: non seulement nous n'avons pas +reconquis les provinces perdues, mais la diffusion des lumières +n'a point modifié la mentalité du grand nombre. Chez beaucoup, +rien de persista de l'instruction reçue à l'école. Pour preuve, +l'examen que l'on impose aux recrues à leur entrée dans les +régiments. On a publié plusieurs de ces interrogatoires et l'on +sait quelles réponses extraordinaires y furent faites. Neuf sur +dix ignorent les faits les plus importants de l'histoire +contemporaine. Quant à la géographie, quant à la morale, même +quant à l'orthographe, -- néant. Les enseignements des livres et +des maîtres avaient traversé ces têtes comme l'eau traverse les +mailles d'un crible en n'y laissant qu'un résidu de vocables +dénués de sens. + +Quelques uns ont retenu un peu davantage. Mais comme on leur +inculqua que jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, la France +tâtonnait dans les ténèbres et gémissait, affreusement misérable, +sous l'oppression des rois et du clergé, comme on leur affirma que +la Révolution les avaient émancipés, ils en ont conclu qu'étant +des hommes libres, ils ne devaient tolérer aucun joug; et ils ont +couru au socialisme révolutionnaire comme le fer court à l'aimant. + +N'y a-t-il point là une démonstration évidente de cette +banqueroute de la science qui, parce qu'il la constatait, manqua +de faire lapider Brunetière par la postérité des Jacobins? + +* * * * * + +Il y a quelques temps, je pensais à ces choses et je ne pouvais +m'empêcher de sourire en me remémorant une chanson de café concert +en vogue vers 1875 et qui avait pour refrain ce distique: + +_Un peuple est fort quand il sait lire,_ +_Quand il sait lire, un peuple est grand!..._ + +Eh bien, me dis-je, maintenant le peuple français sait lire -- ou +à peu près. Est-il devenu plus fort? Non, car il se traîne, comme +un faible bétail, sous la houlette suspecte des parlementaires qui +le dupent. + +Est-il devenu grand? Non, car une nation n'est point grande quand +elle abandonne l'ambition de s'affirmer la première de toutes, +sous prétexte d'humanitairerie. Ce qui semble bien être notre cas. + +Sur ces entrefaites, je découvris, dans une boîte de bouquiniste, +la brochure d'un petit drame de M. Eugène Manuel intitulé: _Les +Ouvriers._ + +Ah! je vous certifie que ces vers n'avaient rien de commun avec +les peintures brutales du naturalisme. Les ouvriers, dont ils +narrent les faits et gestes, sont des êtres vertueux et +sentimentaux; et les discours prolixes où ils se dépensent sont +amènes et pleins d'atticisme; leurs actes édifieraient les +moralistes les plus ombrageux. C'est doux, c'est idyllique, cela +fait penser à des chromos enluminés de rose et de bleu d'après +Florian. -- Seulement je crois que les gars de Charonne et de la +Villette ne s'y reconnaîtraient guère. + +Et savez-vous pourquoi les ouvriers, tels que les imagina +M. Manuel, sont si bons et si touchants? C'est parce qu'ils savent +lire. La conclusion du drame paraît être, en effet, celle-ci: +prenez une brute, un fainéant, un saboteur, un partisan de _la +chaussette à clous_ et de _la machine à bosseler_, apprenez-lui +l'alphabet: aussitôt, il deviendra le modèle de toutes les +perfections. + +Au surplus, voyons le sujet du drame. Marcel, ouvrier graveur, +intellectuel et tout débordant de sentiments généreux, interrogé +par son patron, explique comment il acquit tant de mérites. Et +voici la façon dont il s'exprime: + +_Je dessine chez moi, je vais dans les musées,_ +_Je suis les cours publics; il s'en fait à foison!_ +_J'apprends tant bien que mal à forger ma raison._ + +_À quoi sert d'habiter une pareille ville_ +_Si c'est pour y moisir comme une âme servile?_ +_Ma mère en nos longs soirs d'entretiens sérieux,_ +_Des choses de l'esprit m'a rendu curieux._ + +_Puis on veut être utile, étant célibataire:_ +_J'ai des Sociétés dont je suis secrétaire..._ + +Ainsi ce cher garçon -- qui sait lire -- formé par une mère -- qui +savait lire -- estime que pour un célibataire l'idéal c'est le +secrétariat de plusieurs sociétés. Quelles sociétés? On ne nous le +dit pas. Mais étant donné le ton général de l'oeuvre, ce doivent +être des groupes d'enseignement mutuel. À moins qu'il ne s'agisse +de quelqu'une de ces Universités populaires où d'effarants +utopistes s'efforçaient jadis d'éduquer le peuple par le culte de +la Beauté. Pour obtenir ce résultat, ils donnaient, rue Mouffetard +ou avenue de Saint-Ouen, des conférences sur l'esthétique de Vinci +et sur la prosodie de Baudelaire. On devine combien les +cordonniers, les mécaniciens, les maçons qui assistaient à ces +réunions devaient être intéressés et quels progrès gigantesques +ils firent dans le chemin de la vertu! + +Il y a encore autre chose dans la dernière phrase de cette tirade. +À la manière dont elle est construite, on dirait que M. Manuel +estime qu'il faut réserver les secrétariats de sociétés à des +célibataires -- et sans doute la présidence à des hommes mariés. À +moins que le poète -- cela semble ressortir aussi de l'inversion - +- n'ait voulu signifier que, seuls, les célibataires sont utiles à +leurs frères d'humanité. L'assertion serait bizarre pour ne pas +dire plus. + +Poursuivons. L'interlocuteur de Marcel, tout ahuri de ces +déclarations péremptoires, lui demande comment il en est venu là. + +Et le graveur lui répond lyriquement: + +_... j'ai lu!_ +_Les mauvais et les bons, tous les livres! Le pire_ +_Est encore un esprit qui parle et qui respire._ +_La vérité d'ailleurs possède un tel pouvoir_ +_Que pour la reconnaître il suffit de la voir! ..._ + +Pas possible! Ainsi les mauvais livres peuvent faire autant de +bien que les bons? Quant à cette affirmation du pouvoir souverain +de la vérité, elle déconcerte car un expérience archi-séculaire +nous prouve que les hommes se laissent beaucoup plus souvent +séduire par le mensonge et l'illusion que par le vrai, celui-ci +fût-il aveuglant de clarté. Néanmoins il faudrait admettre avec +M. Manuel: 1° qu'il est aussi sain de lire des pornographies +écrites en mauvais français que des traités de morale rédigés en +un style attrayant; 2° que la vérité -- laquelle? religieuse? +sociale? scientifique? il ne le dit pas -- s'impose à tous, sans +effort, dès qu'elle se révèle. + +Je crains que M. Manuel ne soit un de ces optimistes _quand même_ +qui, persuadés, eux aussi, que l'homme naît bon, s'aveuglent, de +parti pris, pour ne pas voir les défauts et les vices de notre +pauvre nature... + +Le nommé Marcel continue: + +_Aux livres je dois tout; j'en ai là, sur ma planche,_ +_Qui me font sans ennui passer tout mon dimanche!_ +_Avec eux j'ai senti mon âme s'assainir;_ +_Ils m'ont donné la foi que j'ai dans l'avenir;_ + +_Ma mère me l'a dit: l'ignorance est brutale,_ +_Elle imprime au visage une marque fatale!_ +_Au mal comme au carcan l'ignorant est rivé;_ +_Mais quiconque sait lire est un homme sauvé._ + +On voudrait bien connaître le catalogue de cette bibliothèque qui +produit tant de merveilles. M. Manuel ne nous le donne pas: c'est +une lacune. + +Ensuite cette mère ne porte-t-elle pas un jugement précipité en +inculquant à son fils que l'ignorance marque d'un sceau farouche +le visage des illettrés? + +J'ai connu naguère un vieux cultivateur qui ne savait ni A ni B. +Ce n'en était pas moins un fort brave homme, incapable de nuire au +prochain et ne portant nul signe néfaste sur le front. + +Quand à l'assertion qu'un homme qui sait lire est sauvé, elle est, +pour le moins... audacieuse. + +Citant ces vers, M. Jules Lemaître écrit avec raison: «Il m'est +tout à fait impossible de souscrire à des maximes aussi +imprudemment confiantes... Les livres nous apprennent toutes les +façons dont l'univers s'est reflété dans l'esprit des hommes; mais +ils ne nous apportent la solution de rien. S'il s'agit de morale +(et c'est, en effet, ici et ailleurs, la grande préoccupation de +M. Manuel), il me paraît inutile, sinon dangereux, de connaître +les innombrables et contradictoires explications que d'autres +hommes ont données du monde et de la vie humaine. J'ai beaucoup +vécu avec les simples et les ignorants. Et certes quelques uns +n'étaient que des brutes, quelquefois méchantes. Mais ceux qui +étaient bons l'étaient divinement. Et ils étaient ainsi en vertu +d'une conception de l'univers extrêmement rudimentaire mais ferme +et assurée, et que tout autre livre que le catéchisme et +l'Évangile n'aurait pu qu'obscurcir et altérer. Car les livres ne +sont pas la vérité. Ils sont la recherche, ils sont la critique. +Ce qu'ils semblent parfois nous apporter de bonté, nous l'avions +en nous. J'ai constaté par des expériences répétées que les +paysans munis de certificats d'études ne valaient pas leurs pères +«illettrés», pour parler comme les statistiques... Un ouvrier +comme Marcel, qui va au hasard, qui ne comprend pas tout et qui +n'a pas le temps de faire le tour des livres, j'ai grand'peur que +pour peu qu'il sorte de Jules Verne et du _Magasin pittoresque, +_l'abus de la lecture ne lui soit un danger. Car que la vérité +possède un tel pouvoir qu'il suffise de la voir pour la +reconnaître, rien n'est moins sûr, hélas! Je sais trop bien ce que +Marcel doit lire de préférence. Et si encore il n'y avait que les +livres. Mais il y a les journaux. Je connais les votes de Marcel, +ouvrier de Paris, et je vois qu'ils sont absurdes, bien qu'ils +partent peut-être d'un sentiment généreux. Ce que Marcel a puisé +dans ses livres, c'est d'abord l'horreur des traditions et des +disciplines héritées. Puis ce sont des idées générales que leur +simplicité théorique lui fait croire aisément réalisables. C'est +l'oubli de l'infinie complexité des choses et des dures et +inéluctables conditions où se développe la vie sociale. C'est à la +fois une humanitairerie idyllique et intolérante. Marcel, ouvrier +graveur, et qui a lu, doit être plein de chimères et farouche, +violent même, pour les défendre. Il peut, avec cela, être le +meilleur garçon du monde, le plus honnête, le plus désintéressé. +Mais j'ai grand'peine à croire à la sagesse impeccable que +M. Manuel lui attribue...» + +On ne saurait mieux dire. + +Continuons l'exposé du drame. Marcel, ayant prêché son patron, +aligne sur sa table des pots de fleurs et des bouquets. Car c'est +la fête de sa mère -- qui sait lire, qui lui donna le goût de la +lecture. -- Ce pourquoi il l'appelle «la sainte». + +Oh! ce n'est pas qu'elle aille à la messe ni qu'elle prie. +M. Manuel -- qui est, je crois, israélite, ne préconise point la +pratique religieuse. Non cette mère fut et demeure une lectrice +intrépide, ce qui fait qu'elle possède toutes les vertus. Que la +recette est donc commode: voici une femme du peuple; vous +l'écartez de l'Église, puis vous lui faites lire les volumes de +trente-deux bibliothèques municipales. Résultat: une sainte. + +Survient la fiancée de Marcel. C'est une vertueuse ouvrière -- +puisqu'elle sait lire -- qui nourrit de son travail son petit +frère et sa petite soeur. Son patron, un monsieur Morin, qui a été +son bienfaiteur, doit venir, le jour même, voir la mère de Marcel +afin de conclure le mariage. + +Les deux amoureux échangent des propos anodins que résume ce dire +de Marcel: + +_La beauté de la femme est l'oeuvre du mari._ + +Le vers est un peu obscur. Mais je suppose que Marcel veut assurer +à Hélène qu'il ne lui déformera pas le visage à coups de poings +comme le ferait peut-être un ouvrier qui n'aurait pas appris à +lire. + +Hélène se retire. Puis rentre la maman toute troublée. Elle confie +à son fils un secret qu'elle lui avait caché jusqu'alors. Elle +n'est pas veuve, comme il le croyait. Son mari l'a quittée, il y a +vingt ans. Mais elle ne veut pas dire le motif de cet abandon. Or +elle vient de rencontrer dans la rue un homme qui lui ressemble. +Si c'était lui! + +Justement le voilà qui entre, ce personnage mystérieux. -- C'est +M. Morin, le patron d'Hélène... et c'est aussi le mari de «la +sainte». Reconnaissance mutuelle, explications, exclamations, bref +une de ces scènes lacrymatoires comme il s'en confectionne à +l'usage des drames pédagogiques. + +Morin s'accuse et se repent. Il fut jadis un ivrogne fieffé. Un +soir, dans un accès de rage alcoolique, il a frappé Jeanne de deux +coups de couteau puis a pris la fuite. + +Pourquoi donc a-t-il voulu assassiner sa femme et pourquoi aussi +fréquentait-il les mastroquets? + +Parce qu'il ne savait pas lire. -- C'est lui-même qui nous +l'apprend: + +Je n'ai jamais connu le chemin de l'école! + +L'école laïque, bien entendu. Car d'école congréganiste il ne +saurait être question. M. Manuel la tient probablement pour pire +que le comptoir des marchands de vins. + +Mme Morin guérit de ses blessures à l'hôpital. Héroïque -- elle a +lu tant de livres! -- elle résista aux suggestions de la misère, +trouva du travail, éleva son fils dans l'amour des abécédaires, +puis des manuels de vulgarisation, et fit de lui le secrétaire de +sociétés vertueuses que nous savons. + +Quant à Morin, il avait éprouvé des remords; d'ivrogne et de +paresseux qu'il était, il devint sobre et travailleur. De ce +moment, il prospéra, s'enrichit et s'améliora de plus en plus. +Aujourd'hui le voici commerçant à son aise et, en outre, +philanthrope. + +Comment s'opéra cette transformation?... Oh! c'est très simple: +dans l'intervalle, Morin avait appris à lire. + +Effusions, réconciliation, embrassades, pluie de larmes heureuses. +Hélène paraît. Morin père et mère donnent leur bénédiction aux +jeunes fiancés. Apothéose, feux de Bengale. Tirade finale où Morin +recommande aux spectateurs de lire jour et nuit pour devenir +vertueux. La toile tombe tandis que l'orchestre joue: _Où peut-on +être mieux qu'au sein de sa famille -- quand on sait lire..._ + +* * * * * + +Si je me suis étendu sur ce petit drame où l'extravagance de la +pensée s'exprime en des vers d'une désolante platitude, c'est +parce qu'il me semble fort représentatif d'un état d'esprit tout à +fait baroque. + +Quoi donc, voilà des gens cultivés, des universitaires, comme +M. Manuel, qui devraient avoir appris, par la seule expérience, +que ce n'est point en suralimentant l'âme humaine de notions +hétéroclites, et parfois d'une exactitude contestable, sur +l'histoire, la morale, la biologie, les littératures et les arts, +qu'on la rend meilleure. + +Que non pas: imbus des sophismes promulgués par la Révolution, +persuadés, -- en bon matérialistes -- que l'homme est un animal +perfectible, convaincus qu'un prolétaire formé par l'école laïque +et, par conséquent, républicain est fort supérieur à tout individu +formé par l'Église et muni de convictions monarchiques, ils +vivent, comme dit Charles Maurras, dans les nuées. Ils ont imaginé +un citoyen idéal que la pratique de la liberté, de l'égalité, de +la fraternité et la vulgarisation de la science doivent rendre +apte à évoluer vers la perfection. Cette chimère leur déforme le +jugement au point qu'ils perdent, je le répète, tout sens du réel. +C'est en vain que la vie leur donne des leçons brutales. C'est en +vain que les systèmes philosophiques, qui s'efforcent d'expliquer +l'univers et d'organiser cette barbarie industrielle, prise par la +plupart de nos contemporains pour une civilisation, font faillite +les uns après les autres. C'est en vain que les riches deviennent +de plus en plus durs et les pauvres de plus en plus haineux. C'est +en vain que l'alcoolisme prospère, que les crimes se multiplient, +que les fous pullulent. Peu leur importe: ils errent dans leurs +ténèbres en répétant avec obstination: l'homme est bon, le Progrès +nous inspire et nous guide vers d'éblouissantes destinées. Demain, +nous serons tous des dieux!... + +L'Église de Jésus-Christ les avertit sans cesse qu'ils courent à +des catastrophes. Elle leur montre la Croix qui scintille dans la +nuit où ils vaguent parmi l'or, parmi la boue, les larmes et le +sang. + +Constante dans la foi, immuable dans l'espérance, infatigable dans +la charité, elle s'efforce de les éclairer. + +Mais pour ne point l'entendre, ils hurlent des blasphèmes. Ou +bien, tristes fous ignorant que l'Église _ne peut pas périr_, ils +se ruent contre elle avec l'espoir qu'en la tuant, ils aboliront +leur conscience. + +L'Église essuie sa face couverte de fange. Avec une douceur +inflexible elle poursuit sa mission de rachat universel. Quand +cette société vermoulue, moisie, minée par plus d'un siècle de +métaphysique aberrante, s'écroulera sous les coups des fils de +ceux qui crurent l'édifier à la gloire d'une humanité sans Dieu, +l'Église sera là pour tout reconstruire et pour tout purifier... + +CHAPITRE VI +CHEZ LES PAYSANS + +Au chapitre précédent je constatais combien l'instruction donnée à +tort et à travers, comme on le fait aujourd'hui, laissait peu de +traces dans les cerveaux qui, très évidemment, ne sont pas faits +pour se l'assimiler. + +L'expérience le prouve en ce qui concerne un grand nombre +d'ouvriers des villes. Elle le démontre d'une façon encore plus +frappante à ceux qui vivent d'habitude avec les paysans. + +Quand je dis vivre avec eux, je n'entends point par là s'installer +dans une de ces bicoques, d'architecture extravagante, que les +commerçants retirés baptisent, sur plaque de marbre noir, _Mes +Loisirs _ou _Mon Repos._ + +Ceux-là ne se frottent à l'homme des campagnes que pour lui +acheter des légumes ou, tout au plus, en temps d'élection, pour +briguer un siège au conseil municipal. + +D'ailleurs, le paysan ne se livre pas facilement. Il se méfie du +citadin; il le considère un peu comme un être d'une autre race +dont les intérêts ne sauraient être analogues aux siens. Il se +demande ce que cet intrus vient faire au village et il le +soupçonne fort souvent de viser à lui ravi la terre -- ce sol +nourricier, producteur d'écus, vers lequel se tournent toutes ses +ambitions, tous ses désirs, tous ses espoirs et tous ses rêves. + +Si après avoir espionné longuement le nouveau venu et analysé, +avec plus ou moins d'exactitude, ses allures et ses moeurs, il +s'aperçoit qu'on n'en veut point à son patrimoine, alors il se +rassérène. Tout en restant sur la défensive, il laisse parfois +l'observateur pénétrer dans son âme obscure et il révèle, sans le +vouloir, quelques-uns des mobiles fort simples qui déterminent les +actes essentiels de son existence. + +Encore cette demi confiance demeure-t-elle fort relative, prompte +à s'effaroucher. Au moindre propos, à la moindre démarche mal +interprétés, il se retire comme un escargot dans sa coquille de +prudence héréditaire vis-à-vis de l'étranger. + +Donc, pour arriver à connaître le paysan, il faut vivre de sa vie, +près de lui, comme lui quant au domicile et aux habitudes et, par +surcroît, ne montrer aucune velléité d'acquérir de la terre dans +le pays. + +C'est ce que j'ai fait pendant plusieurs années, d'abord vers +Lagny, dans un village dont le terroir était limité par de vastes +domaines appartenant à des Juifs considérables; ensuite, dans un +village situé en lisière de la forêt de Fontainebleau. Ici la +population se composait, par moitié environ, de producteurs +d'asperges et de bûcherons exploitant, pour la boulangerie et les +poteaux de télégraphe, les plantations de pins du bornage. Là, on +cultivait la betterave et le blé. + +Dans l'un et l'autre endroit, j'occupais une petite maison dont +les deux ou trois pièces carrelées, blanchies à la chaux, meublées +d'une façon très sommaire, s'encombraient, comme il sied, d'une +quantité de livres. + +Le premier de ces villages s'appelle Guermantes. Le second porte +le nom d'Arbonne; il acquit quelque notoriété après que j'eus +publié _Du Diable à Dieu._ + +Ce sont les notes prises sur le vif à cette époque qui me servent +pour établir que l'instruction, à programme diffus, telle qu'on la +mixture dans les écoles laïques, non seulement ne modifie pas les +mentalités paysannes, mais encore ne laisse aux campagnards que le +souvenir d'une contrainte extrême et d'un labeur pénible dont ils +ne retirèrent aucun profit. Car demander à un paysan de se +passionner pour des abstractions, d'acquérir une science dont il +ne saisira pas l'application immédiate et tangible, c'est enfouir +des grains de café torréfiés dans du sable, avec le fol espoir +qu'ils finiront par germer. + +À très peu d'exception près, le paysan ne lit pas sinon quelque +feuille du chef-lieu où il ne s'intéresse guère qu'aux nouvelles +et aux faits divers locaux. Il lit aussi quelquefois l'almanach +pour y rechercher les dates des foires qui se tiennent aux +environs. Enfin, comme je pense le démontrer par des exemples +vécus, ce que nous appelons effort intellectuel, sentiment de +l'idéal, sens de la beauté lui échappent de la façon la plus +absolue. + +Faut-il le regretter? Point du tout. Son intelligence, étroite +mais fort lucide en ce qui regarde sa fonction de cultivateur ou +d'appropriateur aux besoins de tous des biens de la terre, se +passe aisément d'art et de science. Il a fallu la folie d'égalité +qui possède la démocratie pour qu'on imaginât de lui fourrer dans +la tête un tas de notions dont il n'aura jamais l'usage, et de le +déguiser en membre conscient du peuple souverain. + +* * * * * + +Voici maintenant quelques-uns des faits qui m'ont permis de voir +les paysans tels qu'ils sont et non tels que se les figurent les +fabricants de chimères qui déforment la société française depuis +plus de cent ans. + +À Guermantes, en été, j'avais coutume de placer mon bureau contre +la fenêtre large ouverte. Comme la chambre où je travaillais était +au rez-de-chaussée, l'on me voyait de la route qui traverse le +village. + +J'écrivais, je compulsais des volumes; parfois je levais les yeux +pour savourer le paysage qui s'étendait devant moi. De grands +noyers murmurants, un vieux sycomore, où bruissait un peuple +d'abeilles, bordaient le chemin. Ils m'enveloppaient d'une musique +ondoyante dont le rythme m'était propice pour la cadence de mes +phrases. + +Par delà ces arbres, il y avait un verger en pente jalonné de +pommiers dont les fruits luisaient, dans le feuillage sombre, +comme des boules de corail. L'herbe s'étoilait de scabieuses +mauves et de renoncules couleur d'or. Une venelle ombragée +d'aubépines descendait vers un mince ruisseau qui jasait sous les +cressons et les bardanes. C'était un de ces coins de nature fins, +modérés, paisibles, comme il y en a tant dans notre chère Île-de- +France. + +Étant fort pris par la rédaction de mes livres et des articles +qu'il me fallait livrer à date fixe, je demeurais cloué des +journées entières à mon bureau -- ce que pouvaient constater les +passants. + +Or, le soir venu, il m'arrivait d'aller rendre visite à l'un de +mes voisins, un ressemeleur de chaussures chez qui se réunissaient +parfois, pour la veillée, quelques notables du pays. + +Une fois que j'avais noirci du papier pendant neuf heures presque +consécutives, à peine entré, je me laissai tomber sur une chaise +en m'écriant: Ah! que je suis fatigué! + +Un éclat de rire général répondit à mon exclamation. + +-- Eh bien, repris-je, qu'y a-t-il de si risible à cela?... Je +travaille depuis ce matin. + +Alors l'adjoint au maire, un vieux paysan, dont la face toute +rasée se plissait de mille rides malicieuses, déclara: -- Vous ne +pouvez guère être las: vous passez tout votre temps assis à votre +fenêtre. Nous autres qui trimons aux champs, j'voudrions bien être +à votre place. + +Les autres approuvèrent. + +Je fus d'abord un peu interloqué. Puis je saisis que, pour ces +simples, la production intellectuelle ne représentait rien de +raisonnable. C'est une amusette d'oisif qui ne sait à quoi +employer ses mains. Ils ne comprennent que l'effort musculaire ou +tout au plus des travaux d'ordre utilitaire tels que l'arpentage, +le tracé d'une route par un ingénieur des ponts et chaussées, les +calculs d'un entrepreneur de bâtisses. Mais l'art, la littérature: +lettre close pour eux. En outre, il leur est impossible de +concevoir que le rude labeur de l'écrivain puisse fatiguer autant +et plus que le labourage ou la fumure d'un champ. + +J'eus d'abord une velléité d'expliquer à ce brave homme que la +plume était parfois aussi lourde à manier que la pioche; mais +ayant acquis quelque expérience touchant le peu de cas que les +campagnards font de tout ce qui ne concerne pas directement la +terre, je m'abstins de protester. + +Si j'avais tenté une démonstration du travail épuisant qu'implique +le métier de littérateur pratiqué avec amour et ténacité, peut- +être par une vague indifférence à l'égard «du monsieur qui lit +dans les livres», mon interlocuteur aurait-il feint d'admettre mes +arguments. Mais tenez pour assuré qu'à part soi, il n'aurait cessé +de me considérer comme un... _feignant_. + +* * * * * + +J'eus lieu, en une autre occasion, de vérifier la tournure +d'esprit purement utilitaire du paysan. + +Il y avait, à l'extrémité ouest du village, un délicieux château, +bâti sous Louis XIII et qu'entourait un grand parc, dessiné, dans +le style grandiose des jardins de Versailles, par Le Nôtre lui- +même. + +Ce domaine appartenait au baron de L..., qui, fort éprouvé dans sa +fortune par le _krach _de l'Union générale, le laissait à +l'abandon et n'y résidait que rarement. + +J'avais obtenu du gardien de la propriété la permission de me +promener dans le parc et il m'arrivait assez souvent d'errer, à +pas rêveurs, dans ces avenues envahies par la mousse et les herbes +folles. + +Un jour, j'y pénétrai au crépuscule. -- Le soleil venait de +disparaître; mais une large lueur de pourpre ardente et d'or en +fusion magnifiait encore les collines occidentales, se glissait à +travers les charmilles dont personne n'élaguait plus, depuis +longtemps, les branches, et venait s'étaler en nappes fauves sur +les boulingrins foisonnant de prêles et d'orties, sur les bassins +dont l'eau dormante prenait des tons de topaze trouble et d'aigue- +marine enfumée. Des taillis inextricables l'ombre montait déjà. +Tout était silence, vétusté, désolation poignante. La mélancolie +de l'heure et la beauté funèbre de ce parc, où les vestiges d'un +passé magnifique achevaient de s'effacer sous les ronces, me +parlaient si fort à l'âme que je m'adossai au fût d'un peuplier à +demi-mort pour mieux en goûter la solennelle tristesse. + +Comme je m'absorbais de la sorte, j'entendis marcher dans un +sentier qui rejoignait, entre de vieux ifs, l'avenue où je m'étais +attardé. Presque aussitôt, un homme déboucha près de moi. + +-- Tiens, me dit-il, c'est vous... Je croyais bien, à cette heure, +qu'il n'y avait personne ici. + +-- Et vous, qu'y faites-vous? demandais-je. + +-- Oh! je viens de la ferme, là au bout... J'ai été porter des +boutures au fermier qui me les avaient demandées. + +Je le reconnus malgré l'obscurité croissante; c'était un des plus +violents amoureux de la terre que possédât le village. Son idée +fixe: agrandir son bien. Qu'une parcelle quelconque fût mise en +vente, il accourait muni d'écus âprement épargnés à force de +privations. Et il entrait dans de sournoises fureurs quand les +agents des Juifs truffés d'or du voisinage l'emportaient sur lui +par d'écrasantes surenchères. + +Je ne sais quel absurde désir de lui faire partager mon émotion me +traversa l'esprit. Je me mis à lui vanter la lumière agonisante à +l'horizon, la majesté des vieux arbres, la grâce fantomale des +parterres conquis par les fleurs sauvages, les lointains noyés de +brume bleuâtre. Il m'écoutait d'un air surpris, avec un pli +goguenard aux lèvres. Je me tus, me rappelant soudain que les +paysans ne _voient pas la nature_ et que, par conséquent, mon +lyrisme tombait dans le vide. Il me dit alors: -- J'comprends +point ce que vous trouvez de beau dans tout cela: des charmes qui +pourrissent sur pied, des mares d'eau sale, des carrés où ne +pousse plus que de la _foirolle, _ça fait pitié. -- Ah! si on ne +devrait pas, nous autres de Guermantes, rafler tous ces hectares +perdus pour les remettre en valeur!... Ça serait mieux à nous +qu'au baron. Nous y planterions des pommes de terre et ça +rapporterait au moins... Tandis que maintenant... + +Il eut un geste coupant qui rasait les futaies et il ajouta: La +cognée dans tout cela! + +Le voyant excité, je voulus en profiter pour découvrir jusqu'où +allait sa pensée. Je lui dis: -- Mais à supposer que le baron +mette le domaine en vente comme on en parle, vous savez bien que +Rothschild, qui le guette, vous le chiperait. + +Il rougit; un éclair de rage lui passa dans les prunelles: -- Oh! +celui-là, gronda-t-il, on devrait... + +-- On devrait quoi? + +-- Rien, reprit-il et il serra les dents, ressaisi par la prudence +coutumière à sa classe. + +Mais il avait révélé sa convoitise et son visage revêtit pendant +quelques secondes une expression féroce. D'évaluer toute cette +terre inculte le mettait hors de lui. Je sentis que le feu des +anciennes Jacqueries rougeoyait toujours au fond de l'âme +paysanne. + +J'en conclus qu'on peut, sans exagération, avancer que l'homme de +la campagne se tient, d'une façon plus ou moins confuse, pour le +maître légitime du sol et qu'il regarde comme un usurpateur -- à +chasser, à détruire, le cas échéant -- quiconque lui en ravit des +lambeaux dans un but d'agrément. + +* * * * * + +Ne demandez pas non plus au paysan de goûter la poésie de son +terroir sous quelque forme que ce soit. Ni les jeux de la lumière +et de l'ombre dans les frondaisons épaisses, ni les moires +argentées qui frissonnent sur les champs d'avoine, ni l'éclat des +coquelicots et des bleuets parmi les blés mûrissants ne +l'émeuvent. S'il regarde le ciel au lever ou au coucher du soleil, +ce n'est que pour en tirer des pronostics sur le temps qu'il va +faire et jamais pour en admirer les nuances. Bien plus, tels +épisodes des saisons qui nous ravissent le gênent et l'irritent. + +En voici un exemple: je le cite parce que, sous une forme comique, +il démontre fort bien à quel point le paysan est réfractaire à la +sensation de beauté. + +À Guermantes, le pays était plein de rossignols qui, d'avril à +juin, chantaient sans repos. C'était un enchantement, surtout par +les nuits d'étoiles ou de pleine lune. Des roulades cristallines, +de longues notes tenues jusqu'à perte de souffle montaient dans +l'ombre transparente, fusaient en gerbes harmonieuses à travers le +grand silence de la campagne assoupie. + +Un jour de printemps, de bon matin, j'étais au travail, la fenêtre +ouverte, comme d'habitude, lorsque j'entendis dialoguer sur la +route, tout près de ma maison. Je me penchai et je reconnus le +père Butelot, cantonnier, qui interpellait François, le garde +champêtre, en ces termes: + +-- Qué que t'as, Françouès? Te v'la les yeux gros et la figure +rabougrie comme si t'avais pas dormi. + +-- Ben non, mon vieux, répondit l'autre, j'ai pas dormi. Tu sais, +devant chez moi, il y a un gros hêtre ben touffu. Il y a un cochon +de rossignol qui s'est installé dedans et qui n'a fait que gueuler +toute la nuit. Je ne pouvais pas fermer l'oeil. À la fin, je me +suis levé, j'ai pris une perche et j'ai tapé dans les feuilles +pour qu'il se taise... Ah bien oui, ce salaud, il a clos son bec +pendant quelques minutes; mais quand je me suis recouché il a +recommencé plus fort comme pour se gausser de moi... Faudra que je +le guette et que je lui flanque un coup de fusil... + +Cette façon d'apprécier le chant du rossignol me parut si cocasse +que je fus pris de fou rire. Je me montrai dans l'embrasure: -- +Quoi donc, dis-je, mon pauvre François, cela vous ennuie quand les +rossignols gueulent?... + +Il me regarda d'un air offensé: -- Bien sûr qu'ils m'embêtent... +Et il n'y a pas de quoi rire et vous payer ma tête. Ces oiseaux- +là, c'est une vraie vermine. Je vous demande un peu s'ils ne +devraient pas dormir comme tout le monde? + +Il eut été fort inutile de prêcher au garde champêtre l'admiration +de cette mélodie nocturne. Je me retirai donc sans insister. Mais +je notais tout de suite la diatribe de François, certain qu'elle +me servirait un jour ou l'autre. + +-- O Heine, ô Shelley, ô Banville, ô lyriques éperdus qui dans le +rossignol saluiez un frère en passionnée poésie, que pensez-vous +de ce Caliban? + +* * * * * + +Une autre fois, j'eus l'occasion de constater combien l'esprit +concret, positif du paysan répugnait à toute action désintéressée +-- même impliqua-t-elle de l'héroïsme. + +La traduction du voyage de Nansen au pôle nord venait de paraître. +Je l'avais dévorée et je me sentais tout vibrant d'enthousiasme +pour le tranquille courage de ce Norvégien qui, avec un seul +compagnon, avait affronté les ténèbres glacées des régions +boréales, subi sans sourciller des fatigues inouïes, bravé des +dangers formidables et avancé, plus que quiconque à cette époque, +vers le point mystérieux où se rencontrent tous les méridiens du +globe. + +J'étais si rempli des exploits de Nansen que le soir, à la +veillée, je ne pus m'empêcher d'en parler. Il y avait là, entre +autres, Butelot, son fils, garçon de charrue, Gendret, betteravier +cossu, deux ou trois femmes qui tricotaient ou reprisaient du +linge, et parmi celles-ci la mère Fortuné, une octogénaire +éleveuse de lapins et pleine de malice. + +Tous m'écoutèrent avec assez d'intérêt à peu près comme si je leur +avais conté quelque histoire fabuleuse. + +Quand j'eus terminé le récit du merveilleux voyage, Gendret +demanda: -- À quoi cela lui a servi d'aller là-bas? + +-- Mais, répondis-je, à découvrir des régions inexplorées et à +préciser, ce qu'on soupçonnait seulement, à savoir que les abords +du pôle forment un désert où il n'y a que de la neige et de la +glace. + +-- Point de culture, alors? + +-- Mais non, puisque c'est une mer qui ne dégèle jamais +complètement. + +-- Ben, qu'est-ce que ça lui a rapporté, alors? + +-- De la gloire. + +Mes auditeurs se regardèrent avec stupéfaction et semblèrent se +demander si je ne les mystifiais point. De la gloire? De la +gloire? De la gloire? Le mot ne signifiait rien pour eux. La mère +Fortuné résuma l'opinion générale. + +-- C't'homme là, dit-elle, ça devait être un fou de se donner tant +de mal pour rien. + +Les autres approuvèrent en hochant la tête. Et je vis que moi +aussi j'étais jugé un insensé du même acabit que Nansen puisque je +m'emballais pour des exploits dont ne résultait aucun sac d'écus. + +Ici se marque une différence notable entre le paysan et l'ouvrier +-- surtout l'ouvrier parisien. Celui-ci prise l'esprit d'aventure. +Il comprend, jusqu'à un certain point, le dévouement et +l'abnégation. Il est même capable de se sacrifier à un idéal, de +souffrir pour une cause. + +Le paysan, presque jamais. Puis toute curiosité qui n'a point +rapport à son existence quotidienne lui demeure étrangère. + +Pour preuve: Guermantes n'est qu'à une trentaine de kilomètres de +Paris; les communications sont aisées. Eh bien, lors de +l'Exposition de 1900, une grande partie des gens du village ne se +dérangea pas pour la visiter. Cela leur était tellement égal. + +Bien plus, il y avait cinq ou six vieillards, comme Butelot père, +qui n'étaient jamais allés plus loin que Lagny. Leur terroir leur +suffisait et ils n'éprouvaient pas le besoin d'en sortir. + +* * * * * + +Voyons aussi ce qui reste dans leur esprit de l'instruction reçue +à l'école. Je pourrais multiplier les exemples. Deux me suffiront. + +Je sortais pour une promenade dans la campagne quand le bruit +d'une discussion m'arrêta. Arthur, fils aîné de la mère Fortuné, +un haut gaillard d'un mètre quatre-vingts, qui avait été +charretier quelque temps à la ville et qui s'y était dégourdi, +interpellait le jeune Butelot. Celui-ci, âgé de seize ans, +l'écoutait, tête basse, un pli d'obstination au front, et opposait +des dénégations opiniâtres à tous les arguments de l'autre. + +Arthur m'aperçut: -- Venez donc, Monsieur Retté, me cria-t-il, +voilà un mulet qui ne veut pas croire que la terre tourne sur +elle-même et autour du soleil. Vous devriez lui expliquer la +chose... Moi, j'y perds ma peine. + +-- Non, dit énergiquement Butelot, elle ne tourne pas, sans quoi +on la verrait remuer. Et elle ne marche pas non plus autour du +soleil. Est-ce que je ne vois pas le soleil sortir du bas du ciel, +monter jusqu'à midi et descendre, le soir, de l'autre côté: c'est +donc lui qui marche. La terre, elle bouge pas... Soutenir le +contraire, c'est une menterie. + +-- Mais Butelot, dis-je, est-ce que l'on ne vous a pas appris les +mouvements de la terre à l'école? Il n'y a pas si longtemps que +vous y étiez encore et vous ne devez pas avoir oublié les +enseignements du maître. + +-- Sûrement, reprit Arthur, on l'apprend à l'école. Quoique j'aie +tout à l'heure trente ans, moi je m'en souviens. + +-- Ah! s'écria Butelot, le maître, il pouvait bien nous raconter +tout ce qu'il voulait, n'est-ce pas? On n'était pas forcé de le +croire et puis ensuite est-ce qu'on saisit quelque chose dans tous +les mots longs d'un kilomètre qu'il emploie?... Moi, je m'en tiens +à ce que je vois. + +En désignant l'astre qui flamboyait dans un ciel sans nuages, il +ajouta: -- Tenez, le soleil, il y a une minute, il était là, +maintenant il est plus haut. Donc, c'est lui qui marche: je veux +rien savoir d'autre... + +J'essayai de lui exposer, en termes aussi simples que possible, +les lois de la gravitation. Il m'écouta sans m'interrompre, mais +il ne se rendit pas. Il me fut évident qu'il ne me croyait pas +plus qu'il n'avait cru le maître d'école. + +Je le laissai donc avec Arthur qui, très fier d'être assuré que la +terre tourne, le criblait de quolibets. + +Il eût été par trop ardu d'expliquer à ce partisan de l'apparence +que nos sens ne sont pas les meilleurs guides pour nous rendre +compte des phénomènes cosmiques. Et qu'aurait-il dit si je lui +avais servi la déclaration de M. Henri Poincaré qui nous apprend +que la certitude scientifique n'existe pas, que la théorie de la +gravitation se base sur une hypothèse invérifiable et que «même +les mathématiques n'offrent, en somme, que des formules +conventionnelles sans valeur objective quelconque»? + +Eh bien, me dis-je, en m'en allant, voilà, une fois de plus, +avérée, la banqueroute de la science. Non seulement cette +magicienne est incapable de créer la certitude par le +raisonnement, mais encore elle échoue à inculquer au jeune Butelot +l'acte de foi qui s'impose à l'origine de toute démonstration. + +Nous autres, catholiques, nous possédons du moins cette +supériorité d'admettre que tout est mystère en nous, autour de +nous et de croire qu'au fond de ce mystère, il y a Dieu... + +L'autre fait, que je veux citer, a rapport à l'histoire de France +et ne me semble pas moins significatif. + +On sait qu'au programme de l'école primaire, la Révolution tient +une place capitale. On s'attache surtout à persuader aux enfants +que la période qui précéda cette époque mémorable fut un temps de +barbarie, d'obscurantisme et de souffrance où le peuple se +composait de faibles agneaux dévorés par les bêtes féroces de la +noblesse et du clergé. + +Il serait donc logique que les faits marquants de la Révolution +demeurassent gravés dans la mémoire de ceux à qui on les fit +apprendre avec tant de parti pris. + +Or il n'en est rien. Les enquêtes instituées à ce sujet ont prouvé +d'une façon surabondante que là encore l'enseignement laïque tombe +en déconfiture. + +Le facteur rural, qui desservait la commune, m'apporta une lettre +recommandée. C'était un jeune homme d'environ vingt-six ans, +d'esprit très éveillé. + +Je signai sur son registre et je datai. Le calendrier indiquait le +dix août. + +-- Tiens, remarquai-je, le dix août, c'est une date fameuse. Vous +qui êtes un républicain zélé, elle doit vous rappeler des +souvenirs glorieux. + +Le facteur ouvrit de grands yeux: il ne saisissait pas du tout ce +à quoi je faisais allusion. + +-- Mais oui, voyons, le 10 août 1792, la prise des Tuileries par +le peuple, le renversement de la royauté: à l'école, vous avez +appris cela. + +Il balbutia: -- Peut-être bien; je n'ai pas souvenance. + +Alors l'idée me vint de lui faire passer une sorte d'examen. Je +l'interrogeai sur l'abandon des privilèges, sur le procès de Louis +XVI, sur la Terreur, sur Valmy, Jemmapes, Fleurus, sur le 18 +Brumaire. + +Il ne savait plus rien sauf en ce qui concerne Bonaparte. + +-- C'était, me dit-il, un général qui remporta des victoires et +qu'on a fait empereur. + +-- Mais quelles victoires? + +Il réfléchit un moment: -- Solferino, répondit-il enfin. + +Puis, agacé parce que j'insistais, lui demandant s'il ne lui +arrivait jamais de lire quelque livre d'histoire, il s'écria: -- +Est-ce que vous croyez que j'ai le temps? Toute la journée je +trime sur la route et, le soir, je suis si fatigué que je m'endors +aussitôt que j'ai soupé. Des fois, les jours de repos, je vais au +café faire une manille. + +-- Vous avez bien raison: dix heures de bon sommeil vous sont plus +profitables que deux heures passées sur quelque bouquin civique +qui, je vous en donne ma parole, ne vous fourrerait dans la tête +que des calembredaines. Et la manille vous est plus salutaire que +la méditation des «immortels principes». + +-- Ça, c'est bien vrai, répondit-il en avalant à ma santé le verre +de vin que je lui offrais... + +Le bon sens et l'expérience commanderaient d'apprendre seulement +au paysan à lire, à écrire, à calculer. Avec quelques notions de +la géographie de son pays et quelques préceptes d'hygiène, c'est +tout ce qu'il lui faudrait (_Il y aurait aussi la morale, et ce +devrait être l'affaire du curé. Mais nos dirigeants éclairés ne +veulent pas du prêtre. Et pourtant, quelle faillite encore que +celle de la morale laïque!). _Tandis qu'en lui matagrabolisant la +cervelle de sciences variées, on le fait souffrir tant qu'il +fréquente l'école. Un sur cent garde quelque chose de cette +culture sottement intensive. Les autres oublient tout dès qu'ils +ne sont plus sous la férule du pédagogue. + +Alors à quoi bon les tourmenter? + +* * * * * + +Ai-je voulu, en exposant quelques unes des caractéristiques de +l'âme paysanne, déprécier les hommes de la terre? + +Pas le moins du monde. Le paysan garde des qualités et des vertus +qui, bien dirigées, constitueraient une réserve d'énergie pour la +France. Mais notre société en désordre ne sait plus lui assurer +les conditions qui lui permettraient de remplir normalement sa +fonction de producteur. + +_Every man in his humour, _disait le vieux Ben Jonson: chacun +dans son caractère, chacun à sa place. Or le propre de la +démocratie égalitaire c'est d'inculquer à chacun qu'il pourrait +lui être profitable d'abandonner la place hiérarchique que lui +assignent son hérédité, ses facultés et le bien général. Nous +pullulons de danseurs qui se croient calculateurs, de sauteurs qui +se prennent pour des hommes politiques. + +Le paysan n'a pas échappé à cette inquiétude. Aussi, à mesure que +les générations formées par le régime se succèdent, les campagnes +se dépeuplent. Tel jeune campagnard qui jadis serait demeuré aux +champs, n'aurait jamais eu le désir de s'en éloigner, s'empresse, +après son service militaire, de courir dans les grandes villes où +il se déprave, s'alcoolise, végète misérablement. + +Il faut dire aussi que ce qui contribue à cette désertion, ce sont +les conditions déplorables dans lesquelles se trouve la propriété +rurale. On l'écrase d'impôts, surtout en matière de succession. +M. Méline, dans un discours récent, signalait quelques unes des +iniquités du fisc. Il cite des exemples extraordinaires: 41 +immeubles estimés par le fisc 1.200.000 francs ont été vendus +585.000 francs et les héritiers ont payé des droits qu'ils ne +devaient pas sur 680.000 francs, ce qui «les avait majorés, sur +certains immeubles, de 600 %». Dans un autre cas, étudié avec +grand soin, l'actif successoral encaissé par plusieurs centaines +d'héritiers ne dépassait pas 12 millions; l'administration +l'estima 21 millions. Les héritiers ont donc dû payer des droits +sur une somme de 9 millions qu'ils n'avaient pas touchés. + +«Qu'on s'étonne après cela, conclut M. Méline, que les capitaux se +détournent de la terre et refusent de s'enfouir dans un placement +qui, en quelques années, si plusieurs décès viennent à se produire +dans une même famille, se volatilise complètement au profit du +fisc et ne laisse plus aux malheureux héritiers que les yeux pour +pleurer. On se lamente sur la désertion des campagnes et l'on ne +veut pas comprendre l'état d'esprit de ces fils d'agriculteurs, +témoins ou victimes de l'effondrement du patrimoine familial, +fruit des labeurs de plusieurs générations. Ils partent pour la +ville, la mort dans l'âme et plus jamais l'idée ne leur viendra de +mettre leurs petites économies dans la terre.» + +Oui, à la campagne comme ailleurs, la République a tout ravagé au +profit des Allemands plus ou moins naturalisés, des métèques, des +juifs et des francs-maçons. Il faut que notre pays possède une +vitalité transcendante pour n'avoir pas déjà succombé sous les +suçoirs de tant de parasites. + +Toutefois, il importe d'aviser à remettre les choses dans l'ordre: +ce sera la besogne du Maître que tout le monde appelle, sauf les +quelques idéalistes troubles qui croient encore aux bienfaits de +la démocratie... + +* * * * * + +Pour terminer, je voudrais esquisser trois figures de paysans que +j'ai rencontrés et qui faisaient exception à la règle du +positivisme terre-à-terre. Ils furent mes amis. + +Le premier, je le connus à Guermantes. De profession apparente, +c'était un jardinier qui travaillait, pendant la belle saison, +pour les bourgeois en villégiature. Mais, il faut bien le dire, +son occupation favorite consistait à braconner sur les domaines +regorgeant de gibier des Rothschild et des Péreire qui infestent +le département de Seine-et-Marne. Par le plomb, par les collets, +par des pièges divers il détruisait force lièvres, faisans, +perdreaux, à la consternation des gardes qui jamais ne +réussissaient à le prendre sur le fait. + +D'ailleurs, c'était la chasse pour elle-même qui le passionnait, +car il ne consommait pas son butin. Il le cédait à des marchands +de comestibles; et du produit de la vente, il s'achetait du plomb, +de la poudre et des vêtements. + +Avec cela, c'était un grand rêveur. Ne buvant pas, ne godaillant +d'aucune façon, aimant beaucoup son accorte jeune femme, il +passait des heures à méditer ou à songer devant quelques uns des +paysages exquis dont Guermantes s'environne. Celui-là voyait la +nature et il la comprenait selon la poésie la plus intense. + +Un soir de juillet, tout tiède encore des ardeurs d'une journée +caniculaire, il était étendu près de moi, dans l'herber du verger +que j'ai décrit plus haut. Il faut dire que nous étions très bien +ensemble depuis qu'il m'avait évoqué, en des termes colorés à +miracle, certains aspects des sous-bois rothschildiens au petit +jour. + +Un calme immense régnait sur la campagne. Le ciel d'un bleu foncé, +pareil à un dôme soyeux, fourmillait d'étoiles et la voie lactée y +déployait, tout au large, son écharpe de lumière phosphorescente. +Les arbres dormaient, immobiles. Pas un bruit, sauf par instants, +le chevrotement plaintif d'une hulotte. Le parfum des cent roses- +thé fleurissant le grand rosier qui tapissait, en espalier, la +façade de ma maison, imprégnait l'atmosphère. + +La face tournée vers le firmament, Jacques, c'était le nom de mon +ami, absorbait la belle nuit odorante et radieuse par toutes les +puissances de son être. Et moi de même. + +Ainsi nous contemplions en silence depuis près de deux heures +lorsque Jacques se mit soudain sur le côté, me prit la main et me +dit d'une voix toute tressaillante d'une émotion magnifique: -- +Quand je regarde trop longtemps les étoiles, j'ai envie de +mourir!... + +Je frissonnai d'admiration. En effet, quelle phrase sublime! Du +premier coup, ce simple, cet illettré avait formulé le sentiment +de l'infini. Nommez le poète, le philosophe qui aurait pu mieux +dire? + +Je me gardai bien d'affaiblir par une glose oiseuse la splendeur +de ce cri. Quiconque a senti son âme s'épanouir dans l'ombre et +monter aux étoiles le comprendra sans plus... + +Le second de mes amis, je l'ai connu dans la forêt de +Fontainebleau. Après avoir essayé de plusieurs métiers: garde +particulier, garçon d'hôtel, employé de tramway, il était devenu, +vers la trentaine, l'un des cinq ou six tâcherons qui +entretiennent les sentiers tracés par feu Colinet à travers les +futaies et les rochers de la grande sylve. C'était là sa vraie +vocation: vivre sous les arbres lui était devenu si nécessaire que +même les jours de repos, il délaissait la ville pour des longues +promenades dans les combes et les gorges les plus secrètes -- +celles où l'on est sûr de ne point rencontrer ces touristes +insupportables qui troublent, par leurs criailleries et leurs +remarques saugrenues, le recueillement des frondaisons +mystérieuses. + +Je l'avais maintes fois rencontré et nous étions devenus fort +amis, car je n'avais pas tardé à découvrir qu'il aimait la forêt +autant que je le faisais moi-même. + +La dernière fois que je le vis, c'était dans un fond de la vallée +de la Sole où les vieux chênes et les hêtres chenus enlacent leurs +branches pour former une voûte pleine d'ombre sacrée et de +murmures solennels. Un mince sentier serpente sous la colonnade +des fûts énormes et se laisse à peine deviner parmi les fougères +arborescentes qui le couvrent de leurs palmes. + +La solitude grandiose de ce site prend le coeur des amoureux de la +forêt. Ils s'y plaisent si fort qu'ils n'en voudraient jamais +sortir. + +Et c'était bien le sentiment qui tenait mon ami. En effet, lorsque +je le découvris accoudé à une roche moussue, il me dit, les yeux +pleins de rêve et sans autre préambule: -- Ah qu'on est heureux +ici! N'est-ce pas, Monsieur que les arbres valent mieux à +fréquenter que les hommes? + +-- C'est mon avis, répondis-je, je l'ai même écrit dans plusieurs +de mes livres, au grand scandale de quelques personnes qui +n'admettent pas qu'on préfère la chanson des feuillages aux propos +fastidieux où elles dispersent leur âme rudimentaire... + +Nous allâmes, côte à côte, par les ravins touffus, par les rochers +aux profils fabuleux, jusqu'à la nuit tombée. Nous ne disions pas +grand-chose: -- Parfois mon compagnon me désignait une éclaircie +où les rayons du soleil déclinant teignaient de rose les troncs +blanchâtres des bouleaux; parfois il souriait d'extase à ouïr les +longs accords mélancoliques que le vent du soir détachait de ces +grandes lyres frémissantes: les pins et les mélèzes. Et j'admirais +combien ce pauvre paysan, sans instruction, s'était affiné au +contact de la nature sylvestre jusqu'à développer en lui à ce +point le sens du beau dont Dieu l'avait gratifié... + +Le troisième exemple d'une âme admirable m'a été fourni par un +paysan des Landes en pèlerinage à Lourdes. Baigneur à la piscine, +j'eus l'occasion de m'occuper de lui pendant plusieurs jours. J'ai +dit ailleurs quelle leçon d'abnégation il nous donna. Je ne puis +mieux faire que de reproduire mon récit. + +«Ce brave homme, âgé d'une cinquantaine d'années, était paralysé +au point de ne pouvoir remuer un seul membre. De plus, des plaies +affreuses lui couvraient tout le corps, dégageant une odeur +fétide. Comme il ne pouvait ni bouger, ni s'aider lui-même, nous +étions obligés de nous mettre à six pour l'étendre sur une planche +et le plonger dans l'eau. Bien que nous prenions toutes les +précautions possibles, chaque mouvement lui était une souffrance. +Mais il témoignait d'une patience et d'une piété qui nous +l'avaient fait prendre en affection. + +Trois jours de suite il fut baigné sans aucun résultat. Sa foi +n'en fut pas ébranlée: au contraire il semblait que les déceptions +l'avivassent. + +La veille du jour où le pèlerinage devait repartir, il obtint de +passer la nuit en prière à la Grotte, en compagnie du jeune +brancardier qui s'occupait plus particulièrement de lui. + +Le lendemain, il vint à la piscine comme d'habitude. Baigné une +dernière fois, il sortit de l'eau toujours inerte. Cependant sa +figure recueillie ne marquait nul découragement: une sérénité +religieuse lui emplissait les prunelles. Nous nous empressions +autour de lui et nous lui rappelions qu'il arrive souvent que la +Sainte Vierge guérisse de retour chez eux les malades qu'elle ne +favorisa pas d'un miracle à la piscine. + +Alors il nous dit: -- Non, je sens que je ne guérirai pas. +D'ailleurs j'ai demandé, cette nuit, à la Sainte Vierge qu'elle me +laisse mes maux et qu'elle les accepte pour le rachat des péchés +de ma paroisse dont la plupart des habitants ne croient pas. Et +j'ai senti qu'Elle m'exauçait. Ne me plaignez pas: je suis très +heureux. + +Nous demeurâmes dans l'admiration à écouter cet humble qui, par +son abnégation magnifique, s'égalait presque aux grandes victimes +volontaires de la loi de substitution: sainte Lydwine, la soeur +Catherine Emmerich, d'autres encore...» + +* * * * * + +Encore un coup, de telles âmes sont exceptionnelles. Pour le plus +grand nombre, les paysans ne se haussent pas jusque là. + +Toutefois, hier, pour les élever au-dessus d'eux-mêmes, ils +avaient la foi. Le catéchisme, les sacrements, l'influence et +l'autorité du prêtre allumaient un peu l'idéal dans ces âmes +asservies au lucre et à la sensualité grossière. + +Aujourd'hui, la franc-maçonnerie qui nous opprime a pris à tâche +de leur enlever cette lumière. Aussi qu'arrive-t-il? Les nouvelles +générations se bestialisent de plus en plus. Les églises +villageoises tombent en ruines. Le prêtre, en maints endroits, à +peine toléré, se heurte à l'indifférence goguenarde des neuf +dixièmes de ses paroissiens. La France s'enlise dans un marécage +où flotte le cadavre de ses croyances séculaires. Et les âmes, +oiseaux sans ailes, dépérissent dans l'atmosphère de matérialisme +qui les enveloppe. + +Seigneur, quand donc viendra la délivrance?... + +CHAPITRE VII +UNE ÉLECTION DANS LES HAUTES-PYRÉNÉES + +Dans n'importe quelle province de France, une élection, au +suffrage universel, c'est toujours une farce abondante en +péripéties bouffonnes. Si l'on y assiste comme spectateur +désintéressé, cela fournit déjà pas mal de documents sur les +motifs qui influencent «le peuple souverain» dans le choix de ses +mandataires. Mais si l'on pénètre dans les coulisses, si l'on met +la main aux ficelles qui font gigoter celui-ci et gambader celui- +là, si l'on vérifie quels sales cartonnages doublent les décors +pompeux que les turlupins de la politique parlementaire offrent à +l'admiration badaude des électeurs, on ne garde guère d'illusion +sur la portée de cette parade. + +Le rideau tombé, les bouts de papier extraits du pot suspect où +ils s'entassent, on éprouve un sentiment complexe. Recensant les +cabrioles des candidats, l'on a envie de rire. Récapitulant les +clapotis bourbeux de la «matière électorale», on a envie de +pleurer. + +Ah! qui veut conserver de l'optimisme touchant la nature humaine +fera bien de ne pas se fourvoyer dans une aventure de ce genre... + +Cette guigne m'advint et, par surcroît, ce fut dans les Hautes- +Pyrénées, c'est-à-dire dans une contrée où la politique purement +alimentaire se manifeste sans aucun voile. + +Je n'y allais pas de gaîté de coeur. Venu à Lourdes pour prier et +pour écrire un volume sous la protection immédiate de l'Immaculée +qui rayonne à la Grotte, je ne me sentais nullement enclin à +prendre parti pour l'un quelconque des individus baroques qui +sollicitaient les suffrages des montagnards. + +Mais des personnes, dont je respecte le caractère et les +intentions, m'affirmèrent que l'intérêt de l'Église était en jeu +et qu'il importait beaucoup de la servir en cette occasion. + +Je n'en fus jamais fort convaincu d'autant que je tiens le +suffrage universel pour une des inventions les plus ineptes et les +plus malfaisantes à la fois de la démocratie. + +-- Pourtant, me dis-je, ne fût-ce que pour récolter des exemples à +l'appui de mon opinion, il n'y a pas grand inconvénient à étudier +de près la façon dont se pratique cette burlesque cuisine. + +Ce sont donc quelques unes des notes prises au cours d'une +campagne électorale dans l'arrondissement d'Argelès, en 1910, que +je développe ci-dessous. + +* * * * * + +Ah! que l'on était tranquille à Lourdes, en ce mois de février qui +précéda l'élection. La petite ville rendue à sa somnolence +coutumière, en attendant la période des grands pèlerinages, menait +son train-train monotone. La température était si douce qu'il +n'était presque jamais besoin d'allumer le feu. Les sommets +neigeux des montagnes se découpaient sur un ciel presque toujours +clair. Les nuées opiniâtres qui versaient alors des torrents de +pluie sur le reste de la France passaient loin de nous. À la +Grotte, on était une demi-douzaine au plus pour prier. Les +oraisons montaient paisiblement vers la Dame de Bon Conseil avec +la flamme des cierges et mêlaient leur murmure au cantique +tumultueux du Gave. + +Mes journées coulaient heureuses: la messe et la communion de +chaque jour, la rédaction de mon livre: _Sous l'étoile du Matin, +_de longues stations au pieds de la Mère de miséricorde; parfois +une ascension au Jers, au Béou, à l'ermitage de Saint-Savin, vers +Cauterets ou Gavarni. Assez rudes ces escalades, mais si fécondes +en images splendides! Car les Pyrénées sont plus grandioses en +hiver qu'en n'importe quelle saison. + +Dans la seconde quinzaine du mois, cette retraite studieuse, ce +recueillement sanctifié commencèrent à être troublés. + +Un matin débarqua de Paris un personnage du nom de Renaud; il +ambitionnait de remplacer dans l'arrondissement le député sortant +qui ne se représentait pas. + +Il dirigeait le _Soleil_, journal royaliste qui eut de la valeur à +l'époque où Charles Maurras et d'autres lettrés y écrivaient. Sous +ce Renaud, il avait fort dégringolé. Il acheva de perdre toute +influence quand l'_Action Française_ se fonda. + +Le _manager _actuel du _Soleil_ éclipsé espérait peut-être, s'il +se faisait élire, donner un regain de vogue à sa feuille. Peut- +être d'autres calculs s'ajoutaient-ils à celui là. En tout cas, +ses chances de réussite étaient fort problématiques car nul ne le +connaissait dans la région. De plus, son étiquette de royaliste +devait plutôt le desservir étant donné que les paysans, portés, +comme ailleurs, à se soumettre au parti qui tient le pouvoir, +gardaient, en leur tréfonds, de la tendresse pour l'Empire. + +Ce n'étaient pas les qualités personnelles qui pouvaient l'aider à +surmonter ces difficultés. Esprit étroit et d'une culture moins +que médiocre, dépourvu d'éloquence, vaniteux jusqu'au ridicule, +cassant et désagréable, si infatué de son propre jugement qu'il +rejetait, sans examen, tout avis contrariant ses préjugés et ses +parti-pris, voilà succinctement son portrait au moral. Son +physique ne rachetait pas ces défauts: le poil jaunâtre, la figure +anguleuse, tiraillée de tics nerveux, les yeux bleu-trouble entre +des paupières rouges, un long corps mal bâti, une démarche en +soubresauts, une voix tantôt criarde, tantôt engloutie dans des +cavernes sans écho -- bref, l'ensemble le plus déplaisant qui se +puisse concevoir. + +Il débuta par une maladresse en s'abouchant avec une vaste barbe, +rédactrice à Lourdes, depuis quelques années, d'un papier +hebdomadaire qui s'était donné pour tâche à peu près unique de +fronder, sans répit, tous les faits, gestes, pas démarches et +discours de l'Évêque. Cela, bien entendu, au nom d'un catholicisme +épuré. + +Quelques gens de bon sens donnèrent à M. Renaud des conseils +judicieux sur sa candidature éventuelle. Ceux qui connaissaient le +pays l'avertirent qu'ici -- comme malheureusement dans toute la +France -- les catholiques étaient fort divisés sur le terrain +politique et qu'il serait ardu de les unir, ainsi qu'il en +témoignait l'intention. + +Mais lui, sans les écouter: -- J'ai un plan infaillible, déclara- +t-il. + +Puis il reprit le train et l'on n'entendit plus parler de lui +jusqu'à la fin de mars. + +Sur ces entrefaites, un autre candidat fit son apparition. Celui- +là était un agréable zéro, un tel néant qu'au regard de lui la +nullité prétentieuse de Renaud offrait presque une certaine +consistance. + +C'était M. Paul Dupuy, fils cadet de Jean Dupuy, pour lors +ministre de je ne sais plus quoi et sénateur de la région. + +Il avait vingt-six ans. On dit que sa jeunesse s'était dépensée en +godailles excessives et que son papa, las de remplir un panier +constamment percé, lui avait donné à choisir entre un conseil +judiciaire et un siège de député. + +Je ne sais pas si la chose est exacte. Mais ce qu'il y a de +certain, c'est que Paul Dupuy était incapable de prononcer trois +phrases de suite sans bafouiller. On lui fit apprendre par coeur +un vague discours qu'il débita, tant bien que mal, dans toutes les +réunions. Interrompu, interrogé, il se mettait à rire, puis +reprenait tranquillement sa phrase à l'endroit où on lui avait +coupé la parole. + +Au physique, l'aspect d'un petit jeune homme bien pommadé, +l'élégance du premier commis d'un grand bazar dans une ville de +province. + +Mais il avait pour lui, outre ce père très riche et très influent +parmi la radicaille, la franc-maçonnerie, les sionistes, +l'administration, tous les faméliques qui guettaient quelques +reliefs de l'assiette au beurre, et un agent électoral très expert +dans l'art d'extraire de l'urne une tête de bois, une savate, un +pantin à ressort, bref n'importe quel outil commode à manier pour +les meneurs du Bloc. + +Tels étaient les adversaires en présence. Nous allons maintenant +les voir à l'oeuvre (Il y avait aussi parmi les tenants de Paul +Dupuy un certain nombre de libéraux tremblants qui se figuraient +que s'ils marquaient de l'hostilité au régime, la Maçonnerie en +profiterait pour faire interdire les pèlerinages. Erreur totale, +comme on le verra). + +Je ne puis ni ne veux tout dire des dessous de cette élection. Je +me contenterai d'en montrer le côté anecdotique. Et je crois que +cela sera suffisant pour renseigner les personnes -- de plus en +plus nombreuses -- qui commencent à prendre en dégoût tout régime +basé sur le principe du suffrage universel... + +* * * * * + +Le décor représente la grand'place d'Argelès, un jour de marché. +Comme il a plu toute la nuit précédente, une boue épaisse, où se +mêlent force détritus et fragments de légumes, enduit le pavé +rocailleux. Des montagnards coiffés du béret pyrénéen, des +Espagnols couleur pain d'épices, venus des villages de l'autre +versant, s'interpellent en un patois rude dont il est impossible +de comprendre un mot. Des attelages de boeufs, traînant des +chariots aux roues massives, encombrent la chaussée. De petits +cochons roses, tachés de noir, vaguent en liberté, grognent +belliqueusement contre qui les bouscule, fouillent la fange d'un +groin avide. Des vieilles femmes, juchées à califourchon sur des +mulets ou des ânes, poussent des cris suraigus pour qu'on les +laisse passer. + +À travers cette foule, nous sommes trois qui escortons le +déplorable Renaud, venu là pour faire de la popularité. Nous +arpentons la place de long en large et notre candidat se disloque +le bras à saluer jusqu'à terre tous ceux que nous croisons. + +Un peu plus loin, Paul Dupuy, flanqué de son état-major, se livre +au même exercice. + +Il paraît que cette démonstration a pour but de prouver aux +électeurs combien on les révère et quel cas énorme on fait de leur +suffrage. Et puis cette expression d'humble gratitude, ce sourire +servile si, par hasard, un passant, ahuri par les salamalecs de ce +monsieur si poli, qu'il voit pour la première fois, rend le salut! + +Mais la plupart gardent le béret enfoncé jusqu'aux oreilles. Ils +lancent des regards méfiants et semblent assez peu se soucier +d'entrer en relations avec le solliciteur qui tourne autour d'eux, +la bouche débordante de phrases mielleuses et de promesses +mirifiques! + +Je ne puis m'empêcher de dire à Renaud: + +-- Je crois que vous perdez votre peine et que vous usez en vain +le bord de votre chapeau. Nous aurions dû amener un trombone et un +tambour; à force de roulements et couacs, ils auraient piqué la +curiosité de ces braves gens. Nous aurions fait former le cercle: +Vous vous seriez mis au milieu et vous y auriez été de votre +boniment. Voulez-vous que je me mette en quête de musiciens? + +Renaud, qui n'entend pas du tout la plaisanterie, me rabroue d'un +ton sec. Je rengaine ma proposition et je me contente de suivre en +silence. Cependant je ne puis m'empêcher de penser à part moi que +le métier de candidat implique pas mal de bassesses et que jamais, +sans doute, le despote le plus babylonien n'obtint de ses +courtisans les marques de plat dévouement que les quémandeurs de +votes prodiguent à leur idole d'un jour: le Peuple souverain. + +Puis le souvenir me vient d'une parade du même acabit à laquelle +j'assistai à Fontainebleau lors d'une précédente élection. Je +suivais l'avenue du chemin de fer lorsque je vis un groupe de deux +ou trois personnes qui marchaient devant moi. C'était M. Ouvré, +candidat, qui, escorté de ses acolytes, sonnait à toutes les +portes sans en passer une seule. Au domestique ou à la bonne venus +ouvrir, il glissait sa carte cornée en demandant, d'une voix +câline, qu'on la remît avec ses compliments très chauds, au maître +de la maison. Ensuite il ployait l'échine devant le serviteur +ébahi par toutes ces politesses, et poursuivait le cours de ses +exercices. + +-- Il faut admettre, me dis-je, que, dans les Pyrénées comme en +Seine-et-Marne, l'électeur aime à être flagorné. Tous les quatre +ans, il goûte, pendant quelques semaines, la volupté de tenir à sa +merci une sorte de mendiant qu'il peut lanterner, brusquer, +bafouer sans en recevoir autre chose que des sourires approbateurs +et des témoignages de soumission. Il est vrai qu'une fois +l'élection terminée, ce sera son tour de s'évertuer à conquérir la +bienveillance de son représentant dans la parlote méphitique qui +tient ses assises au Palais Bourbeux... + +Comme je méditais de la sorte, un vieux paysan s'approcha, tira +Renaud par la manche et lui fourra sous le nez une liasse de +papiers malpropres que timbrait l'effigie de Marianne. +Difficilement, en un français approximatif, et truffé de mots de +patois, il expliqua qu'il avait un procès, pour héritage, perdu en +première instance et en appel, pendant en cassation. Il exigeait +que l'infortuné candidat prît connaissance des pièces sur l'heure +et s'occupât, sans désemparer, de lui faire rendre justice. + +Renaud était au supplice. Il essaya de quelques phrases +amicalement dilatoires. Puis il tenta de s'esquiver. Mais l'autre +se cramponnait, exigeait qu'on lui donnât sur l'heure un gage +qu'on s'occuperait de son affaire. Il promettait en retour de +voter et de faire voter son gendre et ses trois fils pour celui +qui lui obtiendrait gain de cause. J'ai su qu'il avait relancé de +la même façon Dupuy junior et son comité. + +Nous ne réussîmes à lui échapper qu'en nous réfugiant dans la +maison d'un de nos partisans chez qui nous devions rencontrer +quelques «influences» qui disposaient d'un certain nombre de votes +et qui désiraient nous les céder au plus juste prix. + +* * * * * + +Qu'on n'aille pas s'imaginer que j'exagère quand je parle de +négoce. Dans les Hautes-Pyrénées, le trafic des votes se pratique +ouvertement sans qu'on emploie ces euphémismes et ces +circonlocutions par où, ailleurs, on tente d'atténuer le cynisme +du procédé. + +Pour les Bigourdans, un suffrage, cela se vend comme une botte de +poireaux ou une douzaine d'oeufs. + +Nous en eûmes de suite la preuve car, après quelques phrases de +préambule, un des personnages qui nous attendait pour nous offrir +son appui, nous exhiba une liste de ses feudataires. + +-- Voilà, nous dit-il, ce sont presque toutes les voix de trois +villages -- il nous les nomma -- je vous les laisserai à trente +sous, l'une dans l'autre. L... (C'était l'agent de Dupuy) ne m'en +donne que vingt-cinq. Il dépend de vous d'avoir la préférence... + +Ces moeurs électorales s'expliquent. Les trois quarts de +l'arrondissement sont dans la montagne. Or la montagne ne rapporte +guère surtout dans les villages situés à plus de huit cents mètres +de hauteur. Depuis bien des années, les paysans, voués à la gêne, +ont coutume de vivre de l'étranger; leurs revenus, ce sont les +baigneurs de Cauterets, de Saint-Sauveur, de Barèges qui les leur +fournissent; ce sont aussi les touristes de Gavarni et du +Vignemale; ce sont encore les candidats à la députation. + +La chose est tellement admise, les bénéfices d'une élection sont +si parfaitement escomptés qu'une des préoccupations des électeurs +c'est de faire durer la pluie d'or. Je me rappelle l'exclamation +joyeuse d'un Lourdais lorsqu'on apprit qu'il y avait ballottage: - +- Quelle chance, je vais gagner encore quelques louis!... + +Cela signifiait que, vu la péripétie, il se préparait à vendre son +vote une seconde fois -- et le plus cher possible. + +Autre exemple typique: le village d'A..., perché à quinze cents +mètres dans un massif granitique à l'est de Cauterets, était d'un +abord très difficile. On n'y parvenait que par un sentier en +casse-cou, bordé de roches abruptes et de précipices. Il était +tout à fait impossible aux autos de s'y risquer. + +Or les habitants enviaient fort la bonne fortune de leurs voisins +qui possédaient un casino, des sources thermales et une belle +route en lacets parcourue par un tramway électrique. + +-- Nous aussi, disaient-ils, nous avons de l'eau sulfureuse, des +points de vue renommés, des hôtels qui ne demandent qu'à +s'agrandir. Il ne nous manque qu'un chemin praticable aux +voitures... Mais la commune est pauvre et il nous faudrait de +l'argent pour le construire. + +Des demandes de subvention au conseil général et au ministère des +travaux publics n'avaient pas été accueillies. + +Mais les candidats à la députation étaient là et l'on pourrait +peut-être leur soutirer une somme suffisante pour commencer les +travaux. + +Du moins c'est ce que se dirent les fortes têtes du pays. Une +députation fut envoyée à Renaud et lui demanda tranquillement +quatre mille francs; moyennant quoi tout le village s'engageait à +voter pour lui. + +Renaud se déroba non sans peine; mais, une fois, par hasard, il +eut inspiration assez subtile: -- Je ne puis pas grand-chose, dit- +il aux délégués, étant de l'opposition, mais M. Dupuy qui est au +mieux avec le gouvernement vous obtiendra une subvention et tout +d'abord vous versera sans doute de sa poche la somme qui vous est +immédiatement nécessaire. Allez donc le trouver. Si vous échouez +et que je sois élu, alors je vous viendrai en aide. + +Les montagnards ne se le firent pas répéter. Ils s'amenèrent +auprès de Dupuy et, naïvement, lui dirent qu'ils étaient envoyés +par Renaud pour lui réclamer les quatre mille francs en question. +Le jeune blocard, mis en méfiance par ses agents qui flairaient un +piège de l'adversaire, comprit que s'il s'exécutait, cette +largesse pourrait servir, par la suite, à prétexter une demande +d'invalidation. + +Il refusa. Malheureusement, il était seul au moment où les +solliciteurs l'abordèrent. Il ne sut pas atténuer leur +désappointement par quelques promesses enveloppées de phrases +bénisseuses et lénitives. Il les envoya promener rudement et ne se +priva même pas d'assaisonner sa rebuffade de quelques épithètes +désobligeantes. + +Furieux et humiliés, les montagnards se retirèrent en jurant +qu'ils lui feraient payer cher sa grossièreté. + +De fait, au premier tour de scrutin comme au ballottage, ils +votèrent en majorité pour Renaud. + +D'autres se montraient moins exigeants. Tel l'adjoint d'un village +de la plaine situé à une quinzaine de kilomètres de Lourdes, sur +la route de Bagnère. Celui-là, prévenu que nous devions tenir une +réunion dans sa commune, vint au devant de nous afin de nous +«taper» avant que ses concitoyens fussent mis à même de nous +dévaliser. + +Il arrêta l'auto, se nomma, fit connaître sa qualité. Puis, +affirmant qu'il disposait d'une vingtaine de voix: sa famille, ses +débiteurs, ses valets, il nous les offrit à condition qu'on lui +achèterait une paire de boeufs. + +On se garda bien de lui répondre par une fin de non-recevoir. +Seulement on ne lui remit qu'un acompte de cinquante francs en lui +promettant qu'il toucherait le reste de la somme après l'élection. +J'ai su qu'il avait fait la même demande à l'agent de Dupuy et +qu'il avait obtenu cent francs aux mêmes conditions. + +D'ailleurs rien n'était plus cocasse que l'éclectisme de tous ces +électeurs. Ils s'inquiétaient fort peu de s'enquérir de l'opinion +que représentait le candidat. Aux réunions c'est à peine s'ils +écoutaient les discours. Chacun d'eux calculait à part soi le +profit qu'il pourrait tirer de la circonstance et guettait le +moment de prendre à part l'un de nous pour lui extirper quelque +monnaie. Ils estimaient que l'argent était bon à empocher d'où +qu'il vînt. Quant à leurs convictions politiques, ils votaient +d'après des intérêts locaux qui n'avaient rien à voir avec +l'intérêt général. Il y eut même une commune, largement arrosée +par Dupuy comme par Renaud, où, le jour du scrutin, personne ne se +présenta pour voter: cela leur était tellement égal! Le maire et +le maître d'école rédigèrent un procès-verbal de fantaisie, où +afin de se réconcilier l'administration, ils attribuèrent la +majorité à Dupuy. + +Enfin dans beaucoup de villages, dès qu'une réunion était +annoncée, on plaçait une vedette sur la route qui signalait +l'approche de l'un ou l'autre candidat. Aussitôt, suivant le cas, +l'on déployait, entre deux arbres, une bande de calicot portant +imprimés en grosses lettres ces mots: _Vive Dupuy! _ou_ Vive +Renaud!_ Puis les jeunes gens de l'endroit, sonnant du clairon, +battant du tambour, faisant flotter un drapeau tricolore, venaient +à notre rencontre. Suivaient deux ou trois mioches porteurs de +bouquets. Et cette manifestation spontanée de la faveur populaire +coûtait dix francs. + +La chose était si bien entendue comme cela que nous tenions la +pièce prête d'avance... + +Parfois la réunion avait lieu dans un cabaret. Ceci amenait alors +des incidents drolatiques. Ainsi, nous étions arrivés au village +de G... à l'improviste. Le maire, tenancier d'un des deux +estaminets du pays, était absent. Nous allons à l'autre. Comme +c'était la coutume, nous faisons servir une dizaine de litres de +vin à quatorze sous. Puis Renaud débite sa harangue devant quatre +podagres et un sourd-muet; et nous retournons à Lourdes après +avoir laissé vingt francs pour la consommation (_Le plus terrible, +c'est qu'il fallait trinquer. Le vin noir qu'on nous versait était +copieusement frelaté. Il corrodait l'estomac comme si l'on eût +avalé du vitriol.)_ + +Le soir, vers dix heures, nous finissions de dîner quand le garçon +nous prévient que le maire de G... était là, demandant à nous +parler. On le fait entrer, on l'assied, on lui entonne du punch et +on lui demande, avec déférence, ce qu'il désire. + +Alors, d'un grand sang-froid, il nous explique que s'il avait été +là lors de notre passage, nous serions sûrement allés chez lui, et +qu'ayant raté cette occasion de gagner vingt francs, il venait +chercher le louis auquel il estimait avoir droit. + +Dès qu'on le lui eut donné, accompagné de quelques plaisanteries +qui le laissèrent impassible, il repartit sans même remercier. +C'était son dû qu'il venait toucher, voilà tout. + +Notez qu'il tombait un pluie mêlée de neige et que de G... à +Lourdes il y a douze kilomètres à couvrir par des chemins de +montagne tellement atroces que, l'après-midi, nous avions été +obligés de laisser l'auto en arrière et de grimper, près de mille +mètres, dans une boue opaque où nous enfoncions jusqu'à mi-jambe. + +N'importe, le digne maire s'enfila six lieues dans ces conditions +et en pleine nuit pluvieuse pour gagner vingt francs. Il aurait +été vraiment cruel de les lui refuser... + +Dans les villes: Lourdes, Argelès, Cauterets, Luz, la vénalité des +électeurs s'affichait peut-être un peu moins crûment; et puis il y +avait, tout de même, un certain nombre de convaincus qui ne +mettaient pas leur vote à l'encan. + +Mais ceux-là, Renaud trouva le moyen de se les aliéner pour la +plupart. + +J'ai dit plus haut que lorsque nous lui avions soumis quelques +observations sur la difficulté d'être élu dans un arrondissement +où les catholiques étaient fort divisés, il nous avait répondu +qu'il possédait un moyen sûr de se concilier tous les suffrages. + +Or voici ce qu'il imagina. + +D'abord, il lui fallait se faire pardonner sa qualité de directeur +d'un journal royaliste qui indisposait les ralliés, les +bonapartistes et les démocrates fort nombreux parmi les +catholiques militants de la région. + +Rien de plus simple: il mit son drapeau dans sa poche et déclara +textuellement qu'il y avait en lui deux personnes: un royaliste, +laissé à Paris et dont il demandait ingénument qu'il ne fût pas +question; un «représentant de la catholicité mondiale» _(sic)_ qui +brûlait de zèle pour l'Église en général et pour les intérêts de +la Grotte en particulier. + +C'était là un _distinguo _peu facile à faire accepter. Aussi on ne +l'accepta point. Les blocards et francs-maçons ne cessèrent, comme +s'il n'avait rien dit, de le dénoncer comme royaliste honteux. Les +catholiques appartenant à d'autres partis que le sien estimèrent +que ce dédoublement provisoire ne leur fournirait aucune garantie. +En outre, ils craignaient de faire suspecter la sincérité de leurs +propres convictions, s'ils votaient pour lui. + +Enfin maints royalistes s'offusquèrent de le voir renier en +paroles, ne fût-ce que pour un mois, l'opinion qu'il soutenait +dans son journal. Ils jugèrent peu digne cette façon de déposer, +comme une valise à la consigne d'une gare, les principes et les +idées qu'ils défendaient ailleurs comme seuls aptes à régénérer la +France. + +Résultat: au jour du scrutin, beaucoup s'abstinrent ou votèrent à +bulletin blanc. + +À Lourdes, notamment ceux qui lui octroyèrent leur suffrage, le +firent soit parce qu'ils partageaient les animosités et les +rancunes de la barbe solennelle qui combattait l'Évêque dans la +feuille de chou dont j'ai parlé, soit parce qu'ils étaient +partisans des membres de l'ancien conseil municipal dégommés +récemment. Ces derniers pensaient se servir de Renaud pour +reconquérir de l'influence en travaillant à son élection. En cas +de réussite, ils comptaient bien s'appuyer sur ce premier succès +pour ressaisir leurs sièges. C'est pourquoi ils entrèrent presque +tous dans le comité du «catholique mondial». + +Ces rivalités, ces ambitions, ces intérêts contradictoires, ces +convictions froissées ne permettaient guère d'augurer le succès. + +Renaud acheva de compromettre ses chances par une gaffe formidable +-- et plus qu'une gaffe -- qui lui aliéna définitivement une bonne +partie du clergé ainsi que les chrétiens désintéressés qui, aimant +la Sainte Vierge avec abnégation, mettent sa gloire bien au-dessus +de toutes les vilenies et de tous les calculs dont on est obsédé +sitôt qu'on sort du domaine immédiat de la Grotte. + +Donc, notre désolant candidat résolut de se concilier les femmes +de Lourdes. Il les convoqua à une réunion où il leur exposerait le +vrai moyen de sauvegarder la Grotte et d'en assurer la prospérité. +Ayant jugé l'individu à sa valeur, nous n'étions pas sans +inquiétudes sur ses projets. Mais nous eûmes beau lui demander +quels arguments il entendait développer devant ses auditrices, il +refusa de nous les révéler et se contenta de nous affirmer que sa +dialectique serait irrésistible. + +Attirées par la curiosité, les dames influentes de la ville +vinrent en assez grand nombre. Pour commencer, Renaud leur fit +distribuer des fleurs. Dans sa pensée, cette galanterie devait +être irrésistible. Or elle ne contribua qu'à le rendre un peu plus +ridicule. Quand il prit la parole, les trois quarts de +l'assistance se moquaient de lui. Mais elles ne tardèrent pas à se +fâcher. + +Il y avait de quoi: en effet Renaud leur exposa que s'il était +élu, il s'occuperait aussitôt d'enlever à l'évêque +l'administration des biens de la Grotte. Ensuite il fonderait une +société qui capitaliserait les sommes considérables versées par +les pèlerins. Puis elle émettrait des actions qui, certes, vu la +vogue du pèlerinage, seraient tout de suite très haut cotées et +fourniraient de gros dividendes aux preneurs. + +Renaud s'attendait à des acclamations. Aussi fut-il fort surpris +quand il s'aperçut à quel point il avait fait fausse route. Les +femmes ne le huèrent point, parce qu'elles étaient fort bien +élevées. Mais elles gardèrent un silence glacial quand le +malheureux, s'enfonçant de plus en plus, les pria d'exposer à +leurs proches les avantages de sa combinaison. + +Dehors, leur indignation éclata. Faisant presque toutes partie de +l'Hospitalité, elles donnaient leur temps, leurs forces, leur +argent sans compter, heureuses de servir la Vierge, d'assister les +malades et les pauvres pour l'amour de Dieu. Jamais il ne leur +serait venu à l'esprit de monnayer leur dévouement. + +Que valait donc ce soi-disant catholique qui, plus sordide qu'un +Juif, ne voyait dans les merveilles de foi, d'espérance et de +charité dont la Grotte est le sanctuaire, qu'un prétexte à +spéculations de bourse et qu'un moyen séduisant de faire fortune? + +Telle était l'aberration de Renaud qu'il ne voulut jamais +comprendre qu'il s'était coulé dans l'opinion des chrétiens +sincères par sa méconnaissance des mobiles d'ordre surnaturel qui +déterminent les hospitaliers de Lourdes et par les malpropres +appétits de lucre que dénonçait son discours. + +* * * * * + +J'en ai dit assez. Il est, je pense, démontré, qu'à Lourdes comme +ailleurs, le fonctionnement du suffrage universel ne produit que +des trafics, des intrigues et des capitulations de conscience bons +à écoeurer quiconque garde le souci de sa propreté morale. + +L'ennui d'être forcé, malgré moi, d'assister à cette comédie +fangeuse n'était compensé que par le plaisir d'explorer la +montagne au hasard des réunions électorales et d'y admirer +d'incomparables sites. Il y eut aussi quelques expéditions +amusantes. + +Celle-ci par exemple. + +Un soir que nous étions à Argelès, en train de prendre du thé, +après une fatigante tournée dans la montagne, un personnage +mystérieux fut introduit qui se dit délégué par un groupe radical +de Tarbes. On lui demanda ce qu'il désirait. Alors il nous +expliqua que ses amis ayant des raisons d'entraver la candidature +de Dupuy, nous proposaient des armes contre lui. + +Quelles raisons? demandons-nous? + +Il ne consentit pas à les donner nettement. À travers les +explications confuses qu'il bégaya, nous comprîmes cependant que +Dupuy père les avait désobligés et qu'ils cherchaient à se venger +en jouant quelque mauvais tour à son fils. + +Et comment pouvions-nous les y aider? + +Voici: ses amis avaient rédigé un texte flétrissant, au nom des +«immortels principes», certaines manigances de la famille Dupuy. +Ils nous le confieraient, nous le ferions imprimer et afficher et +cela pourrait enlever des votes à notre adversaire. + +Après délibération, nous acceptons cette alliance occulte. +L'envoyé nous remet alors une déclaration composée sur la machine +à écrire et où la famille Dupuy était accusée de divers méfaits +plus ou moins saugrenus tels que celui de pactiser en secret avec +la réaction. La diatribe se terminait par une adjuration aux +électeurs républicains de s'abstenir et était signée: _Un groupe +de radicaux sincères._ + +Puis l'envoyé se retira après nous avoir fait remarquer que, pour +que l'authenticité du document ne fût pas suspectée, il nous +fallait en user de façon à ne pas laisser soupçonner que nous nous +en faisions les propagateurs. + +Il avait raison. Aussi prîmes-nous le parti de le faire imprimer à +Pau, car à Lourdes ou à Argelès, la manoeuvre aurait été aussitôt +démasquée. Pour l'affichage nous opérerions de nuit, nous-mêmes, +afin de ne mettre aucun afficheur professionnel dans le secret. + +La manoeuvre ainsi conçue, je partis le lendemain matin pour Pau; +l'affiche y fut imprimée en quelques heures, et tirée à plusieurs +centaines d'exemplaires. Je rapportai le paquet le soir à Lourdes. + +Mais pourquoi ces radicaux dissidents refusaient-ils de réprouver +ostensiblement les Dupuy? + +Ah! c'est que, comme me l'expliqua, par la suite, l'un d'eux qui +avait pris part au complot, ils voulaient bien nuire à leurs +coreligionnaires politiques mais ils se souciaient fort peu de +s'exposer à des représailles. + +Restait l'affichage. Pour que la chose réussît, il fallait opérer +en une seule nuit et encore ne pouvions-nous étendre l'affichage à +toutes les communes de l'arrondissement car si l'on mettait trop +de gens dans le secret, fatalement notre entente avec les +rédacteurs du papier serait divulguée. + +Tout s'arrangea. Des amis sûrs se chargèrent de tapisser les +murailles de Lourdes, d'Argelès et de Cauterets. Pour le reste, +nous nous concertâmes, l'avoué R..., un patron d'hôtel nommé L... +et moi. L'avant-veille du scrutin, nous partirions de Lourdes, +dans une grande limousine où nous chargerions nos pots à colle, le +ballot d'affiches et des pinceaux. Nous serions vêtus de blouses +et coiffés de vagues casquettes. En partant à 9 heures du soir et +en y mettant de l'activité nous pouvions avoir terminé à l'aube: +il y aurait des affiches à Saint-Pé, à Pierrefitte, à Luz, à Saint +Sauveur et dans plusieurs villages de la rive droite du Gave. + +Ainsi fut fait. Comme renfort, je m'étais adjoint Pierre, le +domestique de la maison où je logeais. C'était un garçon discret +et dégourdi dont l'aide nous serait utile. + +Nous commençons par Saint-Pé. Nous nous étions partagé la besogne +de la manière suivante: en entrant dans chaque bourgade nous +prenions R... et moi le côté droit de la rue principale, L..., et +Pierre, le côté gauche et nous collions nos affiches dans tous les +endroits propices. + +De Saint-Pé, qui est dans la plaine, nous regagnons Lourdes en +quatrième vitesse; nous contournons la ville pour ne pas être +reconnus et nous filons tout droit sur Pierrefitte où nous +renouvelons la manoeuvre. La chose allait fort rapidement: je +n'aurais pas cru que le métier d'afficheur était aussi facile à +exercer. + +De Pierrefitte nous couvrons, à grande allure, les onze kilomètres +de la route qui monte à Luz. + +De Luz nous nous rendons à Saint-Sauveur. Nulle part nous ne fûmes +dérangés: personne dans les rues -- les montagnards se couchent de +bonne heure -- tout dormait sauf quelques chiens vigilants dont +les abois furieux ne réussirent pas à donner l'alarme. + +Le plus gros de la besogne était fait; mais le violent exercice +auquel nous venions de nous livrer nous avait ouvert l'appétit. +Heureusement L..., homme de prévoyance, avait emporté un vaste +panier contenant des volailles froides, des sandwichs au +roastbeef, plusieurs bouteilles de vieux vin et une fiole pleine +de café très fort. + +En descendant de Luz, nous décidons de faire collation. Nous nous +arrêtons sur un pont franchissant un gouffre au fond duquel le +Gave écumait en grondant. Il était trois heures du matin. + +Le repas fut délicieux: éclairés par une lampe à acétylène au +plafond de la limousine, nous dévorions et nous trinquions en +échangeant des propos dépourvus de mélancolie. Bien entendu le +chauffeur avait part au festin: c'était un personnage jovial, très +expert dans son art. De plus, étranger au pays, bien payé, cette +randonnée nocturne l'amusait beaucoup. + +Pour terminer, nous suivîmes, ainsi qu'il était convenu, la rive +droite du Gave. À quatre heures et demie, nous collions nos +dernières affiches sur les murs de Lugagnan et comme cinq heures +sonnaient à la basilique, nous rentrions à Lourdes où nous nous +séparâmes pour aller prendre un repos bien gagné. + +* * * * * + +Or, malgré cette affiche de la dernière heure, au scrutin de +ballottage, Dupuy fut élu à une majorité formidable. + +Dès le début de la campagne, j'avais prévu ce résultat car je +connaissais l'esprit du pays; puis il ne m'avait pas fallu +longtemps pour constater l'insuffisance de Renaud. Ses +imaginations burlesques, ses gaffes et surtout cette odieuse +bêtise de vouloir mettre la Grotte en actions avaient achevé de le +discréditer. + +Y a-t-il une moralité à tirer de cette mésaventure? + +Assurément celle-ci: on ne saurait en vouloir aux électeurs qui +votent selon leurs intérêts les plus immédiats. Ce faisant, ils +assurent leur tranquillité, parfois leur gagne-pain. + +Agir autrement ce serait se conduire en héros. Et peu d'hommes, +surtout en notre temps de matérialisme plat, sont capables +d'héroïsme. + +Tant que le suffrage universel fonctionnera, tant que notre pays +subira l'absurde principe de l'égalité politique et la tyrannie +d'une administration centralisée à outrance, il en ira de même. + +Toujours des paysans, qui font le grand nombre, voteront pour le +pouvoir quel qu'il soit. Aussi est-ce nourrir une chimère que de +croire qu'on améliorera le régime en modifiant les conditions du +vote. + +Ce n'est point pour des harangues, des affiches et des scrutins +qu'on renversera l'équipe de malfaiteurs qui oppriment et +dévalisent la France sous prétexte de République. Seul un maître, +soutenu par les honnêtes gens, par les patriotes qui veulent +guérir de cette maladie infectieuse: l'esprit de la Révolution, +peut les réduire à l'impuissance. + +Le coup de force: il n'y a pas d'autre moyen de salut... + +NOTE + +Comme je l'ai dit, dans l'arrondissement d'Argelès, la +préoccupation qui domine force électeurs c'est d'assurer le +maintien des pèlerinages. Beaucoup de ceux qui donnèrent la +majorité à Dupuy invoquaient cette excuse: le jeune homme étant +appuyé par le gouvernement, et ayant déclaré, tant qu'on voulait, +qu'il défendrait la Grotte, il était habile de voter pour lui. + +Or je crois que c'est là un calcul sans portée. En effet ce qui +empêche l'interdiction des pèlerinages, c'est l'intérêt +pécuniaire: les cinq cent mille pèlerins qui viennent chaque année +à Lourdes y laissent énormément d'argent dont bénéficient les +Compagnies de chemin de fer, les hôteliers, les commerçants de +tout genre, les paysans qui approvisionnent la ville. D'autre +part, les terrains ont acquis une plus-value très forte; on bâtit +sans cesse et des sociétés financières, dont le Crédit foncier, en +tirent des profits considérables. + +C'est pour ces raisons très prosaïques que le gouvernement ne +ferme pas la Grotte malgré les objurgations de la franc- +maçonnerie. + +Si donc l'arrondissement élisait un député de l'opposition, rien +ne serait changé, celui-ci fût-il plus réactionnaire que feu Blanc +de Saint-Bonnet. + +Il y aurait à la Chambre un bavard ou un muet de plus. Et voilà +tout. + +CHAPITRE VIII +SOUFFLEURS DE BULLES, NOCTAMBULES, SOMNAMBULES + +Revenons un peu sur la période littéraire dont j'ai donné une +esquisse au premier chapitre de ce livre. Elle mérite de retenir +l'attention parce qu'elle révèle un état d'esprit assez semblable +à celui qui, à la même époque, prédominait chez un grand nombre de +théoriciens: sociologues et politiques. Je veux dire +l'individualisme. + +En somme, l'individualisme étant une doctrine stérile, +n'impliquant guère que des négations et des mouvements de révolte +contre les doctrines traditionnelles qui, seules, peuvent +maintenir l'union entre concitoyens, en le préconisant, en nous +efforçant de l'appliquer dans nos oeuvres, nous ajoutions au +désordre et à l'incohérence dont souffrait, dont souffre encore +notre pays. + +Nous ne pouvions guère être rendus responsables de cette anarchie. +En effet, notre formation d'art s'était faite, en grande partie, +par le romantisme, c'est-à-dire par une littérature qui exalte le +sentiment et la passion au détriment de la raison, l'outrance au +détriment de l'équilibre. Élevés, pour la plupart, sans croyances +religieuses, nous ignorions ce sens de l'ordre spirituel et moral +que l'Église inculque à ses fidèles en leur fournissant le frein +unique contre les écarts de la nature humaine. Les idées fausses +dont la Révolution frelata les intelligences pendant tout le cours +du dix-neuvième siècle nous tenaient en garde contre les bienfaits +de l'ordre matériel représenté par la Monarchie. L'alliance +salutaire de celle-ci avec l'Église ne nous représentait qu'un +intolérable despotisme. L'histoire antérieure à 89, nous l'avions +apprise chez des sectaires qui ne cherchaient dans les +institutions du passé qu'un prétexte à déclamations erronées ou +des tares, plus ou moins fictives, pour motiver leurs rancunes et +leur haines. Au point de vue scientifique, les hypothèses fragiles +du déterminisme nous avaient été données pour des certitudes. De +ce fait, beaucoup d'entre nous en étaient devenus follement +fatalistes. Enfin, les métaphysiques allemandes, soit les +sophismes troubles d'Hegel, soit les mornes aphorismes de +Schopenhauer, soit la mégalomanie de Nietzsche empoisonnaient bien +des cerveaux. D'autres s'étaient imbus d'occultisme ou de +panthéisme. + +Le tout formait un amas de doctrines contradictoires, une +atmosphère de nuées fuligineuses où nous tâtonnions parmi les +sursauts de l'imagination et les caprices de l'instinct. + +Ajoutez l'invasion des barbares dans la littérature. Il y eut +quelques années où la France littéraire parut oublier que c'était +elle qui avait instruit, dégrossi quelque peu ces Scandinaves, ces +Teutons, ces Slaves dont on prétendait nous imposer les +divagations comme des modèles de style et de pensée fort +supérieurs à ceux que fournissait l'art classique. On nous proposa +de nous mettre à l'école chez Ibsen, Tolstoï, Novalis, Jean-Paul +Richter, que sais-je? + +D'autre part force étrangers, installés chez nous depuis peu, se +mettaient à publier dans notre langue. Et ces métèques +s'acharnaient à bouleverser notre syntaxe et notre prosodie. + +Les Juifs, qui portent avec eux tous les ferments de destruction +et de corruption, jouèrent un rôle considérable dans cet assaut +donné à notre esthétique. + +Et la France, éprise soudain de cosmopolitisme, engourdie par +l'opium démocratique, laissa ces bandes suspectes, issues de +ghettos puants, la circonvenir. Elle souffrit les insultes du Juif +Nordau, les monitions outrecuidantes du Juif Brandès. Les poètes +assistèrent, sans empoigner le sifflet, aux controverses du Juif +Kahn et de la Juive Krysinska qui se disputèrent le mérite (?) +d'avoir inventé un nouveau vers libre où toutes les règles étaient +piétinées avec désinvolture. + +Ce furent des Juifs également qui propagèrent tout d'abord les +théories anarchistes et qui se firent les apologistes des poèmes +rédigés en un charabia des plus obscurs où Stéphane Mallarmé +dépensait sa névrose. + +Ceux-là, les frères Natanson, venus de Varsovie, fondèrent la +_Revue blanche_ où collaboraient, avec quelques Français dévoyés, +diverses tribus hébraïques. Les Bernard Lazare, les Cohen, les +Blum, les Cahen, les Bloch, les Ular y pullulaient, s'y livraient +à des acrobaties de style et de pensée que quelques naïfs et un +certain nombre de détraqués s'empressaient d'imiter. + +Henri de Bruchard, dans ses incisifs _Petits Mémoires du temps de +la Ligue, _a fort bien décrit ce milieu. Il a croqué sur le vif +«ces juifs boursiers, assoiffés de boulevard, portant dans les +lettres, avec de fausses apparences de mécénat, ce goût malsain de +parodier et de parader qui est le propre de leur nation haïssable, +et traînant derrière eux toute une équipe de ghetto dont ils +infligèrent le style, les images, les dégénérescences à une +jeunesse sans guides, sans appui, que l'anarchie littéraire +attirait en réaction des bassesses et des médiocrités de la +salonnaille opportuniste. En réalité, la meilleure part du labeur +fourni par les revues de jeunes aboutissait à cette officine où +les esthètes coudoyaient les usuriers, les peintres +impressionnistes, les lanceurs de bombes, où se tutoyaient et +s'associaient bookmakers et auteurs dramatiques». + +De Bruchard donne ensuite une peinture fort amusante et fort +exacte du salon des Natanson: «Chaque jour ils semblaient couvrir +d'un mauvais vernis boulevardier la crasse importée du Ghetto de +Varsovie. Ne s'avisaient-ils pas de protéger les peintres? On +devine, par exemple, quelle peinture était exaltée par ces affolés +de modernisme. Ils se lançaient aussi dans leur monde et +s'avisèrent de donner des soirées. Ce fut même assez comique. + +«Évidemment on ne pouvait avoir d'emblée l'élite parisienne. Aussi +se contentait-on chez les Natanson de la famille Mirbeau, de +Clemenceau, de Marcel Prévost. Puis, pour faire nombre, quelques +gens de lettres et obligatoirement les collaborateurs de la revue. + +«Dans les salons rôdait le vieux père Natanson, sournois et +méfiant, qui songeait à son ghetto et qui se rappelait l'échoppe +d'autrefois, le quartier malpropre, refuge de toute sa vie... + +«Paris s'amusa fort des glorioles que les Natanson affichaient. +Dès leur second bal, la Pologne délégua tous ses juifs, +traducteurs de romans étrangers, rédacteurs d'agences de presse +tripliciennes, correspondants des gazettes sémitiques du monde +entier. Puis apparut l'armée des traducteurs. Une invasion +d'Anglais, d'Américains, de Suédois, de Danois, d'Allemands tomba +sur nos libraires. Dans la presse, c'était l'âpre concurrence des +petits juifs si humbles la veille, la monopolisation du théâtre, +le boycottage pour tout ce qui portait un nom français...» + +Malgré son dreyfusisme militant, malgré l'appui que lui donnaient +maintes juiveries influentes, la _Revue blanche_ périclita. Ses +fondateurs, ayant subi des revers à la Bourse, en cessèrent la +publication et cédèrent leurs abonnés à l'un de leurs compatriotes +le Juif Finckelhaus dit Jean Finot qui se vantait d'avoir pour +lectrices de sa _Revue_ «toutes les têtes couronnées». + +* * * * * + +Toutefois dans ce tohu-bohu de déclamations anarchistes et de +littérature extravagante, quelques uns gardaient le sens de la +tradition française et combattaient sans merci les infiltrations +du cosmopolitisme. + +Ainsi Charles Maurras qui, dès lors, avec une logique implacable +et un art consommé, maintenait les droits de la culture gréco- +latine. Il soutenait l'école romane et refusait absolument à l'art +germanique le droit de rivaliser avec l'hellénisme. + +Nous eûmes, tous deux, à cette époque (1891) une polémique assez +intéressante. Imprégné de Wagner jusqu'aux moelles, j'avais avancé +que les héros de _Niebelungen _valaient bien ceux de l'_Iliade_ et +de l'_Odyssée_. Et je reprochais à Maurras son parti pris en +faveur des derniers. + +Maurras me répondit (dans la revue l'_Ermitage_): «Des nombreux +adversaires de l'école romane, vous fûtes à peu près le seul à +montrer de la courtoisie. Vos discours furent véhéments et je n'y +lus aucune injure. Je n'y vis pas la moindre trace de cette basse +envie qui enfla tout l'été les moindres ruisseaux du Parnasse. +Vous compariez les _Niebelungen _à l'_Iliade._ Vous osiez opposer +Brunehild à Hélène, Siegfrid au valeureux Achille. Vous répandiez +sur nos félibres un singulier dédain et vous réussissiez à dire +ces blasphèmes dans la prose d'un honnête homme. + +«Vous répondre? J'en eus envie. Mais les événements vous +répondaient d'eux-mêmes. + +«Il y a peu de jours encore, un poète anglais passait le détroit. +Ne déclarait-il pas, comme on l'interrogeait sur les époques de la +littérature française que la plus brillante était, à son goût, le +temps des cours d'amour. + +«Et il ajoutait que Swinburne, Morris et Rossetti et lui-même +devaient leur science et leur art aux exemples des grandes +trouveurs gascons et provençaux...» + +Après quelques considérations sur Shakespeare, Maurras ajoutait: +«Ceux à qui il convient d'aimer l'art préraphaélite iront visiter +les églises de l'Ombrie plutôt que la maison Morris. Ils +étudieront l'hellénisme ailleurs que dans le _Second Faust_ et +précisément dans les oeuvres où le plus grand génie du Nord est +allé, en nécessiteux, recueillir de beaux rythmes et de belles +pensées. Si, en effet, on néglige ce qu'il tira de l'art roman, je +ne sais trop à quoi se réduit l'art des Barbares. Ou plutôt je le +sais pour l'avoir indiqué déjà: il reste aux poètes septentrionaux +ce qui peut aussi bien se trouver n'importe où: un sang riche, des +nerfs sensibles et du talent. Mais ceci ne se transmet point. +C'est la matière des oeuvres d'art. Ce n'en est point la forme. +C'est un secret tout personnel et l'on ne s'assimile point de +pareils caractères: ils ne s'enseignent pas...» + +On sait comment, depuis, Maurras n'a cessé de développer les idées +si judicieuses qui nourrissent son esthétique et aussi sa +politique. Certes, des esprits de notre génération, il était celui +qui pouvait le mieux rapprendre la mesure et le goût à la pensée +française. Il a continué, il continue tous les jours et beaucoup - +- je ne fais pas scrupule d'avouer que j'en suis -- s'instruisent +à son école. + +* * * * * + +Après avoir donné, autant que quiconque, dans les divagations +germaniques et juives, je commençai pourtant à réagir. Je demeurai +féru d'antichristianisme et vaguement libertaire; mais je pris en +grippe les théories nébuleuses du symbolisme et plus +particulièrement les oeuvres où des poètes, perdus d'abstraction, +tentaient de les appliquer. Mallarmé étant leur grand homme, +j'attaquai Mallarmé. + +On ne saurait se figurer aujourd'hui l'influence prise par ce +rhéteur «abscons» sur nombre d'esprits qui, par ailleurs, +raisonnaient quelquefois juste mais qui, dès qu'il s'agissait de +ses vers énigmatiques ou de sa conversation tarabiscotée, se +mettaient à délirer sans mesure. + +Ah! les mardis de Mallarmé, ces réunions où maints poètes se +suggestionnaient pour découvrir des abîmes de beauté dans les +propos mystérieux du Maître! + +J'en ai donné, jadis, un croquis que je crois intéressant de +reproduire. + +«On s'entassait sur des chaises, des fauteuils et un canapé, dans +un petit salon que remplissait bientôt un nuage de fumée de tabac. + +«Perdu dans ce brouillard symbolique, Mallarmé se tenait debout, +adossé à un grand poêle en faïence. La conversation était lente, +solennelle, toute en aphorismes et en jugements brefs. Parfois de +grands silences d'un quart d'heure tombaient où les disciples +méditaient, sans doute, la parole du Maître. Mais moi je me +sentais pénétré d'un froid singulier, au point qu'il me semblait +qu'une chape de glace s'appesantissait sur mes épaules. + +«Seul, M. de Régnier rompait de temps en temps la congélation +générale, par une saillie spirituelle qui nous ramenait un peu à +la vie. D'autres alors émettaient, d'une voix sourde, quelques +phrases où ils s'efforçaient d'impliquer un monde de pensées. Et +Mallarmé souriant tirait trois bouffées de sa pipe -- en +conclusion. + +«Parmi ces pétrifiés, il y en avait de plus pétrifiés encore. Tel +un jeune homme glabre et tondu de près qui, pendant deux ans, vint +tous les mardis et ne prononça jamais une syllabe. + +«Un soir, il ne revint plus. Mallarmé demanda: -- Pourquoi ne +voit-on plus ce monsieur qui écoutait si bien? Quelqu'un le +connaît-il? + +«Les assistants se consultèrent du regard; on fit une sorte +d'enquête d'où il résulta que personne ne le connaissait et qu'on +savait seulement, d'une façon vague, qu'il était l'ami du +sculpteur Rodin...» + +Les choses se passaient donc dans l'intérieur d'un frigorifique. +Quant aux discours de Mallarmé, ils avaient toujours trait à +quelque subtilité d'ordre métaphysique ou littéraire. Guère de +vues d'ensemble mais un amour du détail poussé jusqu'à la minutie. +Je ne lui entendis jamais émettre que des sophismes exigus, des +paradoxes fumeux et des aperçus tellement fins qu'ils en +devenaient imperceptibles. + +Parfois aussi Mallarmé récitait un sonnet qu'il avait mis six mois +à rendre inintelligible; puis il en confiait le texte à ses +disciples afin qu'ils l'étudiassent à loisir et que chacun +cherchât le sens de ces mots juxtaposés, semblait-il, au hasard. +C'était là un exercice du même genre que les travaux des personnes +patientes qui cherchent la solution des charades publiées par +certains périodiques. + +Comme je l'ai dit, en Israël, on goûtait fort Mallarmé. Bernard +Lazare, qui devait plus tard se vouer à la réhabilitation de +Dreyfus, préludait à ce labeur ardu en s'efforçant d'élucider les +énigmes que proposait le Maître. Fervent admirateur du nébuleux +poète, il passait pour très expert dans l'art de l'expliquer aux +profanes. + +Cette réputation lui valut une mésaventure assez cocasse. + +Un mardi, Bernard Lazare avait été empêché de se rendre chez +Mallarmé. En compensation, il avait donné rendez-vous à quelques +uns de ses co-séides afin qu'ils lui rapportassent les oracles +promulgués, ce soir là, par son idole. + +Or un de ceux-ci, grand mystificateur, avait imaginé de composer, +avec des phrases assemblées en désordre et munies de rimes, un +soi-disant sonnet de Mallarmé qu'il soumit à Lazare en le priant +d'en donner la signification. + +Bernard Lazare se mit au travail et il accoucha bientôt d'un +commentaire où il exposait les mille pensées profondes, les dix +mille beautés d'images incluses dans ce plus que pastiche. -- Bien +entendu, le prétendu poème ne signifiait rien du tout. Aussi l'on +juge de la fureur du Juif quand il apprit le tour qu'on lui avait +joué. + +Il fut d'ailleurs assez souvent victime de plaisanteries du même +genre. M. Henri Mazel m'a raconté qu'un jour où l'on discutait sur +le néo-platonisme, Lazare se laissa prendre à un faux texte de +Plotin fabriqué par M. Paul Masson et qu'il ne manqua pas d'y +étayer force arguments à l'appui de son opinion. Pour en revenir à +Mallarmé, on se demande comment on a jamais pu prendre au sérieux +un écrivain qui déclarait préférer «à tout texte, même sublime, +des pages blanches portant un dessin espacé de virgules et de +points». + +Ailleurs, il formulait ce principe bizarre que: «Nommer un objet, +c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est +faite du bonheur de deviner peu à peu». + +Il ajoutait: «Je crois qu'il faut qu'il n'y ait qu'allusion». + +Quant aux mots, ces pauvres mots si singulièrement torturés par +lui, sa fantaisie leur confiait une fonction inattendue à quoi +personne n'avait encore pensé: «Il faut, disait-il, que de +plusieurs vocables on refasse un mot total, neuf, étranger à la +langue et comme incantatoire qui nous cause cette surprise de +n'avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d'élocution, en même +temps que la réminiscence de l'objet nommé baigne dans une neuve +atmosphère...». + +De ces propositions ésotériques on peut conclure que Mallarmé eut +en vue de créer un langage spécial destiné à formuler des pensées +tellement inaccessibles au vulgaire qu'il fallait presque se +transporter, par l'imagination, dans un monde différent du nôtre +si l'on voulait parvenir à en soupçonner la signification +ténébreusement symbolique. + +Qu'une pareille aberration ait trouvé faveur auprès de poètes dont +quelques-uns possédaient du talent et le prouvèrent, cela peint +une époque. Mais aussi quelle confusion dans les esprits, quelle +anarchie dont maints écrivailleurs juifs profitaient pour +_saboter_ notre langue, pour faisander la littérature et pour +fausser l'intelligence française! + +Heureusement la réaction s'est produite. Elle va se fortifiant +tous les jours et nous pouvons espérer qu'elle sera bientôt assez +vigoureuse pour bouter hors de notre pays, pour renvoyer à ses +Ghettos d'Allemagne et de Pologne cette malodorante postérité des +plus sordides talmudistes... + +* * * * * + +Au temps où Mallarmé bourdonnait dans le vide, Verlaine voyait +croître l'admiration que motivent les vers de _Sagesse, _des_ +Fêtes galantes _et des _Liturgies intimes._ + +Celui-là ne s'enlisait pas dans les marécages où la Juiverie +accumula les limons étrangers. Il restait catholique, patriote, +amoureux de la tradition française. Si, dans ses derniers poèmes, +la langue se contourne parfois à l'excès, du moins elle ne tombe +jamais dans le charabia importé par les métèques. + +Verlaine n'est pas seulement l'auteur des plus beaux vers +religieux publiés au dix-neuvième siècle, il est aussi un Gallo- +Latin chez qui l'on reconnaît sans peine l'influence de l'art +classique. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir inauguré une forme +d'art nouvelle tout en nuances et en musiques délicates, tout en +images neuves et en rythmes imprévus. + +Et puis comme il a rendu cette floraison suprême du catholicisme: +la Mystique! Parlant des sonnets de _Sagesse, _Jules Lemaître a pu +dire avec raison: «Ces dialogues avec Dieu sont comparables -- je +le dis sérieusement -- à ceux du saint auteur de l'_Imitation_. À +mon avis, c'est peut-être la première fois que la poésie française +a véritablement exprimé l'amour de Dieu». + +Oui, je sais, quand on parle de Verlaine, les Pharisiens se +renfrognent et lui jettent la pierre à cause de ses faiblesses, de +ses égarements et des liaisons douteuses où s'acheva son +existence. + +Mais les gens de coeur et de bonne foi n'ignorent pas qu'il fut, +presque toujours, horriblement malheureux et que s'il faillit +souvent, ses fautes réclament bien des circonstances atténuantes. + +En effet Verlaine fut la victime d'un défaut de caractère que tous +ceux qui l'ont connu purent constater: il ne possédait pas l'ombre +de volonté; jamais il n'en eut plus qu'un enfant de cinq ans. Par +contre, il était doué d'une imagination dévorante. + +Ah! l'imagination, c'est une admirable faculté pour un poète. Mais +elle lui est aussi parfois bien néfaste! + +Tant qu'il s'agit de forger des strophes d'un sentiment intense, +elle lui rend les plus grands services, mais dès qu'il dépose la +plume pour rentrer dans la vie quotidienne -- la froide et dure +vie quotidienne -- elle lui joue autant de tours que pourrait le +faire une fée malicieuse. + +Si, par surcroît, comme Verlaine, le poète est doué d'un +tempérament ardent, s'il manque d'énergie pour résister aux +impulsions de son extrême sensibilité, il sera entraîné aux plus +grands écarts. Oh! il se repentira, il fera des efforts sincères +pour réparer ses fautes. Mais s'il ne trouve pas sur sa route +quelque âme énergique autant qu'aimante qui prenne sur lui de +l'influence, il aura beau lutter pendant des mois, voire pendant +des années, il finira toujours par retomber et, de chute en chute, +il deviendra une triste épave ballottée aux souffles de +l'adversité. + +Telle est justement l'histoire du pauvre Verlaine. + +Je n'ai pas l'intention de commenter ici son oeuvre. Je l'ai fait +dans de nombreux articles et dans des conférences qui lui +procurèrent -- on me l'affirme -- des admirations et des +indulgences. + +Au surplus, maintenant qu'il est mort, tout le monde -- sauf +quelques tardigrades -- rend justice à la beauté de son oeuvre. Il +a son monument au jardin du Luxembourg. Chaque année, le jour +anniversaire de sa mort, des poètes se réunissent pour visiter sa +tombe et célébrer sa mémoire. + +Je voudrais seulement le montrer aux derniers temps de sa triste +vie: brisé, malade, et pourtant toujours ingénu, retrouvant, à +travers ses crises d'indicible mélancolie, des minutes de gaîté +enfantine. + +Je le revois dans une sombre chambre, sommairement meublée, de la +rive gauche. La maladie le cloue là. Assis dans un fauteuil, sa +jambe gauche, ankylosée par l'arthrite, étendue sur une chaise, +vêtu d'une houppelande râpée, de nuance brunâtre, il s'amuse à +badigeonner, d'une mixture à teinte d'or, sa pipe, sa plume, des +soucoupes, des tabourets, tout ce qui lui tombe sous la main. + +Je lui demande s'il ne versifiait plus. + +-- Guère, me répondit-il, tenez, j'ai griffonné là quelques +strophes, mais je crois qu'elles ne valent pas grand chose. Et, +d'ailleurs, à quoi bon faire des vers?... + +--Bah! dis-je, cela aide toujours à tuer le temps qui a la vie si +dure. Et puis l'art console de bien des choses. + +Il secoue la tête; son grand front génial se plisse; ses yeux +s'embrument. + +Il soupire et reprend: -- Non, l'art ne me console plus de +rien...Je suis un vieux débris qui achèvera bientôt de se +démantibuler. Mon Pégase est poussif et ma Muse cacochyme... +Versifier? Il faudrait évoquer le passé qui est lugubre ou le +présent qui est sinistre. J'aime autant pas... + +Puis, par une de ces sautes d'humeur qui lui étaient habituelles, +il se mit à rire et brandissant son pinceau imprégné d'or fictif +il ajouta: -- Tenez, voici qui vaut mieux. Je dore un tas de +bibelots autour de moi; le soleil, quand il veut bien descendre +dans cette soupente, les fait reluire et miroiter. Je me figure +alors que je suis une sorte de roi Midas et je m'imagine que +j'habite un palais de féerie où tout ce que je touche devient +or... Cela me fait oublier que ma bourse est vide et que la +maladie me taraude les membres. + +-- Hélas, me dis-je, après l'avoir quitté, qu'est-ce donc en effet +que cet art pour qui nous souffrons les quolibets et les calomnies +de la foule inepte? Voici un grand poète; il le sait; il n'ignore +pas non plus que ses vers feront battre les coeurs d'une noble +émotion tant qu'il y aura quelques hommes pour aimer la poésie. Et +pourtant, il est plus las et plus désenchanté qu'un fondateur de +dynastie qui se regarde vieillir en exil après avoir conquis et +perdu des empires... Ah! l'arrière-goût cadavéreux de la +gloire!... + +Puis je me remémorai la douloureuse chanson de Sagesse où se +résume la destinée de Verlaine. Vous la rappelez-vous? + +_Je suis venu, calme orphelin,_ +_Riche de mes seuls yeux tranquilles,_ +_Vers les hommes des grandes villes --_ +_Ils ne m'ont pas trouvé malin._ + +_À vingt ans, un trouble nouveau,_ +_Sous le nom d'amoureuses flammes,_ +_M'a fait trouver belles les femmes --_ +_Elles ne m'ont pas trouvé beau._ + +_Bien que sans patrie et sans roi_ +_Et très brave ne l'étant guère,_ +_J'ai voulu mourir à la guerre --_ +_La mort n'a pas voulu de moi._ + +_Qu'est-ce que je fais en ce monde?_ +_Suis-je né trop tôt ou trop tard?_ +_O vous tous, ma peine est profonde:_ +_Priez pour le pauvre Gaspard..._ + +Oui, prions pour Verlaine et pour tous les infortunés poètes que +la bêtise humaine mordille, que l'hypocrisie humaine lapide, que +la méchanceté humaine écorche vifs. Dieu, qui est miséricorde, ne +leur inflige, sans doute, qu'un bref Purgatoire: ils ont déjà tant +souffert sur notre déplorable planète! Espérons aussi qu'une fois +purifiés par les flammes réparatrices, ils seront chargés, Là- +Haut, de tracer, avec des plumes de cygnes, des arabesques d'or +lumineux sur les portes du Paradis... + +* * * * * + +Verlaine, du moins, parvint à la cinquantaine avec l'assurance que +ses vers étaient acclamés dans le monde entier -- malgré Caliban +et la muflerie démocratique. + +Mais que dire des poètes qui moururent jeunes sans avoir entrevu +la première aube de la gloire? + +Ah! qu'ils furent nombreux dès le temps où nous nous embarquions, +auréolés d'espoir, vers les Hespérides du rêve! + +_Dans la galère capitane_ +_Nous étions quatre-vingts... rimeurs._ + +C'était bien une galère où l'on ramait fort rudement contre le +fleuve de vilenies fangeuses qui submergeaient la littérature. +Mais elle était pavoisée de soies multicolores et les lanières +dont la Muse impérieuse nous fouaillait, pour nous stimuler vers +l'Idéal, étaient incrustées de pierreries chatoyantes! + +N'importe: trop des nôtres ont péri durant le voyage. + +Je l'ai dit ailleurs:»La vie de Paris, si dure aux pauvres, en a +tué quelques uns; d'autres étaient marqués, dès leurs débuts, d'un +sceau de fatalité. Pressentant, sans doute, qu'ils mouraient +bientôt, ils ont dépensé leur jeunesse, en prodigues, à tous les +carrefours. Ils ont brûlé, comme des torches aux flammes mi- +parties de violet et d'or parmi les songes où ils tentaient de +leurrer leur tristesse foncière et de transfigurer une réalité +morne...» + +Tel fut, entre tant d'autres, le sort d'Emmanuel Signoret dont je +tiens à vous parler un peu. + +Signoret, ce nom ne vous dit rien, n'est-ce pas? -- Eh bien ce fut +un poète qui donna les plus beaux espoirs à sa génération. + +Poète, certes, rien qu'un poète, incapable de produire autre chose +que des vers et quelques proses d'un lyrisme puissant. Il vint de +Provence à Paris, avec l'idée naïve que son métier suffirait à le +faire vivre: illusion dangereuse en tout temps mais surtout à une +époque de matérialisme comme la nôtre où la poursuite d'un idéal +de beauté pure apparaît au grand nombre comme la plus morbide des +aberrations. + +Signoret ne put s'adapter à un milieu aussi réfractaire; sans le +sol, incapable de monnayer ses rythmes ou de s'astreindre à des +besognes journalistiques, il tomba dans un dénuement total. + +Néanmoins, ce n'est pas tant la misère et la maladie qui l'ont tué +que, comme l'a dit un de ses intimes, _le manque de gloire._ + +Quelques années il se débattit, produisant des vers accomplis à un +âge où la plupart des écrivains se cherchent encore. Ses émules +l'appréciaient à sa valeur mais le public demeurait sourd -- +passait indifférent. + +Il ne s'en rendit d'abord point compte. C'est que, dit son ami +M. André Gide, «il était pour les choses terrestres sinon aveugle +comme Homère, du moins d'une si extraordinaire myopie que la +laideur ou l'infirmité du réel ne venait pas heurter la poétique +vision dans laquelle il avançait en rêve. Ce que d'autres +appellent inspiration, visitation de la Muse dont tels poètes +sortent las et boiteux comme Jacob de la lutte avec l'ange, +c'était pour lui l'état constant, normal -- à ce point qu'au +contraire, ce qui l'en distrayait, les soins matériels et urgents +de la vie devenaient pour lui des causes de maladie et de +ruine...» + +Dans un article nécrologique que je lui consacrai, je tâchai +d'expliquer également cette faculté d'abstraction qui tenait +presque du surnaturel: «Tandis qu'il traînait par les rues son +corps maladif, mal couvert de vêtements sordides, tandis que sa +vue basse le faisait se heurter aux passants et aux murailles, son +esprit déployait joyeusement des ailes de lumière sous les voûtes +du palais d'azur fluide où habitaient ses dieux. Des images +splendides ondoyaient autour de lui. Les villes, les campagnes, +transfigurées au prisme de son imagination, devenaient les décors +où s'embrasaient ses songes. Il les évoquait avec complaisance, +oubliant qu'il y avait souffert de la faim. + +«Ce don qu'il possédait à un degré suprême de couvrir toutes +choses d'un manteau de splendeur ne l'étonnait point. De même +qu'il lui était normal de penser ou de rêver _au-dessus _de la +vie, de même il considérait ses vers comme des modèles qui +l'égalaient aux plus grands. En m'envoyant un de ses volumes, il +m'écrivait: -- Prends ces brûlants poèmes de ton ami si lyrique +que tu salueras en lui la complète et l'exubérante sagesse, celle +de la vie. La beauté vit ici. Sa présence, en nos temps, est un +fait terrible. À nous, hommes libres, de l'acclamer. + +«Certains souriront peut-être de ces phrases superbes et +traiteront de folie des grandeurs une telle confiance dans son +propre génie. Ils auront tort. Le seul fait qu'à notre époque, +grouillante de démocrates ratatinés et de politiciens fétides, un +poète se soit haussé de la sorte jusqu'aux régions radieuses de la +Beauté souveraine, constitue une sorte de miracle qu'il sied +d'envisager avec recueillement...» + +Hélas, Signoret se rendit enfin compte que, né pour être Pindare +d'un peuple de héros, il perdait ses cris. Agonisant, il regagna +sa Provence et ne fit plus que végéter. Sa veine tarissait. + +«Un jour, dit encore M. André Gide, je le vis à Cannes. Je me +plaignis à lui de ce qu'il ne produisait pas davantage. -- Moi, je +suis toujours prêt, répondit-il, j'attends qu'on me commande +quelque chose...» + +Il attendit en vain. Il eut un dernier sursaut. Il lança un appel +déchirant dans un poème admirable dont voici les premiers vers: + +_Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:_ +_J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande_ +_Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins._ +_Muse vous soutenez mes plus hardis desseins:_ + +_Ma parole de feu vous l'avez enfantée_ +_Pour qu'elle soit enfin des races écoutée..._ + +Nul écho ne lui répondit: l'occasion de célébrer, aux +applaudissements des hommes, la noblesse cruelle de l'art ne lui +fut point fournie. Alors il garda définitivement le silence. Puis, +par un soir de décembre, la mort vint et l'emporta sous son aile +sombre. + +Il avait vingt-neuf ans. + +* * * * * + +Signoret possédait un grand talent; encouragé, tiré de +l'indigence, il aurait peut-être eu du génie. Mais que dire de ces +avortés, de ces incomplets qui, dans le même temps que lui, +clopinaient à travers la littérature? + +Que nous en vîmes qui se croyaient poètes et qui, après avoir +promené d'éditeur en éditeur d'absurdes manuscrits, finissaient +par rengainer leurs strophes difformes et par se noyer dans les +fanges les plus opaques de la sentine parisienne. + +Toute profession a ses déchets. Mais je ne crois pas qu'il en +existe de plus lamentables que ces invalides de l'art. Certains +exerçaient des métiers vagues: tel celui-là qui, pour se nourrir, +s'était fait savetier et rapetassait des chaussures dans une +échoppe fumeuse, près du square de Cluny. D'autres, en proie à une +paresse incoercible, vivaient on ne sait de quoi, traînaient, +guenilleux, de café en café, hantaient les cénacles pour y +emprunter quarante sous à de moins pauvres qu'eux. Ils récoltaient +ici un bock, là une invitation à dîner, ailleurs une culotte ou +une paire de pantoufles. D'autres, enragés d'orgueil malsain, +dévorés d'envie, devenaient anarchistes. Tous terminaient leur +morne existence en prison ou dans les hôpitaux. + +Je revois l'une de ces larves. C'était un nommé Alfred Poussin. +Venu jadis à Paris pour «faire des vers», il avait été le +compagnon de jeunesse de MM. Richepin, Bouchor et Ponchon. + +Un petit héritage lui permit, quelque temps, de se tourner les +pouces en attendant la gloire. Mais ses derniers écus fondirent +vite au creuset de la fainéantise. Il avait pourtant accouché +d'une plaquette de _Versiculets_ qu'un ami charitable fit imprimer +à ses frais. Comme cet opuscule ne révélait pas l'ombre du moindre +talent, il sombra aussitôt dans l'oubli total. + +Poussin n'en resta pas moins à Paris. Qu'attendait-il? De quoi +vivait-il? Personne n'en sut jamais rien. + +C'était un grand cadavre, décharné par les jeûnes. Sa face glabre, +aux pommettes proéminentes, aux petits yeux bleuâtres, ternis par +l'alcool, se surmontait d'un immuable chapeau haute-forme galeux +et crevassé, l'un de ces couvre-chefs que Léon Bloy nomme des +«ordures cylindriques». + +Que faisait-il toute la journée? Mystère. Où habitait-il? Problème +jamais résolu. + +Mais dès cinq heures du soir, il arrivait au café Procope. Cet +estaminet eut de la notoriété sous le second Empire lorsque +Gambetta y hurlait aux acclamations des galope-chopine qui, +depuis, s'emparèrent du pouvoir pour dévaliser la France. + +Vers 1890, le Procope était tenu par un autre raté de la +littérature qui, d'ailleurs, s'y ruina. + +Poussin se fourrait dans un coin sombre et jusqu'à deux heures du +matin s'ingurgitait de l'absinthe puis de la bière. Le patron qui, +je crois, le tenait pour un génie méconnu, lui faisait crédit. + +Il était fort rare qu'il desserrât les dents. Il écoutait, d'un +air malveillant, un sourire sarcastique aux lèvres, quelques +jeunes poètes, venus là, aux minutes de désoeuvrement proclamer +leurs espoirs, déclamer leurs vers. Si l'on lui adressait la +parole, il ne répondait que par des grognements brefs. + +J'eus parfois la curiosité de rechercher ce qu'il pouvait bien se +passer dans l'esprit de cet homme qui depuis vingt-cinq ans ne +faisait rien, ne disait rien, ne produisait rien. Je n'ai jamais +pu tirer de lui trois phrases de suite. Mais je soupçonne qu'il +nous méprisait profondément, nous qui travaillions, qui publiions, +qui conquérions peu à peu un public... + +Une nuit, Poussin fut terrassé par une congestion en sortant du +Procope. On le porta à l'hôpital de la Charité. Il y décéda le +lendemain, plus que jamais muré dans son rogue silence. + +* * * * * + +La Bohème n'est donc pas ce que le bourgeois pense. Celui-ci la +juge d'après les pasquinades veules et menteuses d'un Mürger. Que +la réalité est différente! La Bohème, c'est une cave sans air où +dépérissent et se stérilisent les poètes d'avenir comme Signoret, +les poètes de génie comme Verlaine. On y souffre, on y grelotte, +on y masque d'un rire désespéré les tiraillements de la faim, on y +pleure quand personne ne vous regarde. Ceux qui s'accommodent, +sans révolte, d'y croupir étaient faits pour elle. Les forts la +traversent, s'en échappent le plus tôt qu'ils peuvent et vont +combattre au grand soleil, au soleil farouche de la vie pour Dieu +et pour l'art. + +S'ils meurent à la tâche, du moins, ils tombent l'arme au +poing!... + +CHAPITRE IX +SOUVENIRS DU BOULANGISME + +Il y a peu, dans une auberge de campagne, au mur de la chambre qui +m'avait été désignée, j'avisai un portrait du général Boulanger. + +-- Hé, dis-je à mon hôte, vous aussi, vous avez été +boulangiste?... + +-- Mon Dieu, oui, comme tout le monde, me répondit-il. Il +considéra l'image, puis avec un haussement d'épaules énergique, il +ajouta: -- Cet animal, s'il l'avait voulu!... + +-- Nous n'en serions pas où nous en sommes, dis-je, en achevant la +phrase. + +-- C'est cela même! + +Il me laissa seul et je me pris à rêver sur ce singulier épisode +de notre histoire contemporaine. + +-- C'est pourtant vrai, pensai-je, il fut un temps où _tout le +monde_ était boulangiste sauf, bien entendu, les francs-maçons, +quelques socialistes et la clique des politiciens opportunistes ou +radicaux. Et il n'est pas moins exact que si Boulanger _avait +voulu_, la France serait, sans doute, aujourd'hui débarrassée du +parlementarisme. Mais le général ne sut pas vouloir. Il n'eut ni +l'audace d'un Bonaparte ni l'esprit de décision d'un Monk. Ce fut +un romantique sentimental, un troubadour à barbe blonde qui, alors +que nous nous donnions à lui aima mieux roucouler aux pieds d'une +Marguerite tuberculeuse que de délivrer son pays de la tyrannie +jacobine. + +Brave comme soldat, -- il l'a prouvé en Indochine, en Italie et +pendant la campagne de 70, -- il manquait de courage civil. Toute +la France lui criait: -- Fais le coup de force, renverse le +régime, nous te suivrons! + +Il recula, ayant trop pris au sérieux les déclamations ineptes de +Victor Hugo dans l'_Histoire d'un crime._ Peut-être aussi son idée +fixe de rester dans la légalité se doublait-elle du sentiment de +son insuffisance à remplir le rôle magnifique et redoutable qui +lui était offert. + +Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder. Déroulède, +Pierre Denis, Barrès, Thiébault, deux ou trois autres mis à part, +quel ramassis d'aventuriers tarés et de pamphlétaires besogneux +autour de lui! Un Laguerre, un Mermeix, un Vergoin et surtout le +juif Naquet, traître probable, selon les traditions de sa race. + +Lui-même resta fort équivoque; flattant les républicains, +caressant les royalistes pour en obtenir des subsides, marivaudant +avec les bonapartistes, allant à Prangins sonder le prince Jérôme, +dînant chez la duchesse d'Uzès, distribuant des poignées de mains +aux disciples de Blanqui, il usa son prestige à louvoyer entre les +partis avec l'arrière-pensée de les duper au profit de son +ambition. Mais là encore, il ne put pas aller jusqu'au bout: la +seule menace d'une prison, d'où la population parisienne l'aurait +tiré dans les vingt-quatre heures, l'effraya. Il prit la fuite, +abandonnant les siens aux vengeances des parlementaires; il alla +ridiculement, lâchement, se suicider sur la tombe de sa maîtresse. +Ah! ce ne fut pas la mort d'un Caton ni même d'un Marc-Antoine +mais celle d'un Roméo suranné. + +Ce fatalisme sans ressort, ce manque de caractère ne désignaient +point Boulanger pour être un conducteur de peuples. Ce qu'il faut +retenir de son équipée c'est le sursaut d'instinct vital qui jeta +la France à sa suite: à cette époque chacun sentait, plus ou moins +nettement, que le parlementarisme nous était néfaste et qu'il +fallait en éliminer les virus pour subsister. Tel était le désir +de trouver l'homme nécessaire à cette tâche qu'on acclama, sans +trop de réflexion, celui qui se présentait comme le sauveur +possible. Et puis c'était un général: pour beaucoup il incarnait +la revanche. Sans génie, mais doué d'un charme incontestable, il +séduisit sans avoir besoin de se donner grand peine. Les +circonstances le portèrent. Le jour où elles cessèrent de le +favoriser et où il lui aurait fallu, pour les dominer, montrer +qu'il était digne d'arracher la patrie à la poignée d'aigrefins +qui la pillent et qui l'épuisent, il s'effondra -- plutôt que de +sacrifier ses amours à la mission qu'il avait acceptée. + +Et la France retomba sous le joug honteux qu'elle subit encore... + +* * * * * + +Je n'ai pas l'intention de raconter le boulangisme. D'autres l'on +fait, notamment M. Barrès dans ce beau livre: _l'appel au soldat_ +où il analyse avec perspicacité l'énorme mouvement d'espérance qui +porta le pays vers Boulanger. + +Je veux seulement rapporter quelques aspects de cette lutte contre +le régime et montrer quelles furent alors nos illusions... + +J'ai vu pour la première fois Boulanger au mois d'août 1886. Je +terminais mon service militaire au 12° cuirassiers en garnison à +Angers. + +Le général était à ce moment ministre de la guerre. Il avait été +visiter le prytanée de la Flèche et, le même jour, il vint coucher +dans notre ville d'où il repartit, du reste, le lendemain matin +sans avoir mis le pied dans les casernes. + +Mon escadron fut désigné pour lui rendre les honneurs au +débarcadère et pour fournir une garde à l'hôtel où il passa la +nuit. + +Je dois dire que, sauf les officiers, le régiment n'avait qu'une +idée très vague de sa notoriété commençante. Ce que nous savions +de lui c'était qu'il avait fait repeindre les guérites en +tricolore, supprimé la masse individuelle et amélioré l'ordinaire. +De son action politique nous ignorions à peu près tout. Cela pour +la bonne raison qu'à cette époque, le service très chargé nous +absorbait complètement et que l'introduction des journaux était +sévèrement interdite au quartier: mesure très bien comprise et +qu'on ne fera pas mal de rétablir le jour où Marianne pourrira aux +gémonies. + +Naturellement, nos chefs ne nous communiquaient pas leur opinion +sur Boulanger. Aussi notre seule préoccupation lorsque nous nous +rangeâmes dans la cour de la gare c'était de montrer au ministre +de la guerre que nous étions une troupe bien astiquée, bien +alignée, adroite à manier ses chevaux. À ce point de vue, nous +n'avions pas grand-chose à craindre de sa critique car le service +de deux ans ne sévissait pas encore, nous formions un régiment +parfaitement entraîné sous un colonel très strict mais très juste +s'attachant à développer en nous cet esprit de corps qui fait les +bons soldats. + +Il était cinq heures du soir lorsque Boulanger descendit du train. +Il traversa rapidement la place, tandis que les trompettes +sonnaient la marche, et, sans nous inspecter, monta, suivi de ses +officiers d'ordonnance et du général commandant la place, dans le +landau découvert qui l'attendait. À ce moment, je ne fis que +l'entrevoir étant placé, de par mon grade, en serre-file du +quatrième peloton. + +Nous l'escortâmes au grand trot jusqu'à l'hôtel. Descendu de +voiture, il passa sur front de l'escadron, dit quelques mots +aimables à notre capitaine puis déclara qu'il ne voulait pas de +garde. Ce qui me frappa ce fut l'aménité de ses manières. Il +manifestait déjà cette préoccupation de plaire qui, servie par un +physique agréable, fut pour beaucoup dans sa popularité. + +Mais je n'eus pas le temps de faire des remarques plus +approfondies. Un commandement nous mit en colonne par quatre. Nous +rentrâmes au quartier, enchantés de n'avoir pas à fournir le +service supplémentaire auquel nous nous attendions. + +* * * * * + +Rentré dans le civil, je ne revis Boulanger qu'en 1887. Je dois +dire qu'à cette époque, ainsi que beaucoup d'écrivains de ma +génération, je ne m'occupais guère de politique. Perché à un +sixième étage de la Rive Gauche, je versifiais éperdument. Les +articles que je publiais, dans des revues éphémères, traitaient +surtout de poésie. Mes amis et moi nous vivions un peu comme en +rêve, nous récitant nos vers, esquissant les théories de l'école +littéraire qui prit, par la suite, le nom de Symbolisme, ne +recherchant, dans nos courses à travers Paris, que des sensations +d'ordre esthétique. + +Cependant nous étions unanimes à mépriser le parlementarisme. Nous +trouvions grotesque et humiliant que la France fût soi-disant +représentée et gouvernée par des babouins d'une malhonnêteté +notoire, ayant pour préoccupation unique de se disputer l'assiette +au beurre et de gaver leur clientèle sans souci de la dignité du +pays. + +Boulanger combattait ces fantoches qui le persécutaient. Et donc, +par cela seul, il nous était sympathique. Mais nous ne prenions +point part effectivement à la bataille. + +Sur ces entrefaites éclata l'affaire Wilson. On se rappelle que +cet anglais, gendre du vieux Grévy, trafiqua de la Légion +d'honneur, commit des faux pour se tirer d'affaire lorsqu'il fut +poursuivi et néanmoins obtint un acquittement des magistrats +inféodés au régime qui furent chargés de le juger. + +Le maintien de Grévy à la présidence de la République n'en +devenait pas moins impossible. Paris bouillonnait, menaçait de se +soulever et réclamait la rentrée de Boulanger au ministère. + +Sur ce dernier point les parlementaires demeuraient irréductibles: +ils craignaient trop le coup de balai purificateur dont les +partisans du général ne cessaient de les menacer. Mais ils +saisissaient l'urgence de quelques concessions. + +C'est pourquoi ils sommèrent Grévy de démissionner. Le vieux, qui +tenait à ses gros appointements, fit d'abord la sourde oreille. Il +se cramponnait à son fauteuil et feignait d'ignorer l'émeute qui +grondait autour de l'Élysée. + +Pour lui forcer la main, la Chambre décida de siéger en permanence +jusqu'à ce qu'elle eût reçu sa démission. + +Le jour même où elle prit ce parti, tout ce qu'il y avait de +militants dans la ville s'assemblèrent spontanément sur la place +de la Concorde pour presser sur les députés et, au besoin, envahir +le Palais Bourbon et dissoudre l'assemblée si celle-ci manquait à +son devoir. + +Accompagné d'un peintre de mes amis, j'étais venu là par +curiosité. + +C'était un jour sombre, brumeux et froid de la fin de novembre. +Une foule énorme remplissait la place depuis le bas des Champs- +Élysées jusqu'à la terrasse des Tuileries, depuis les parapets du +quai jusqu'à la rue Royale. De nouvelles colonnes de manifestants +ne cessaient de déboucher par la rue de Rivoli. Un escadron de la +garde barrait le pont. Devant se tenaient quelques officiers de +paix peu zélés et une douzaine d'agents mal disposés à cogner car, +à cette époque, la police, en majeure partie, était boulangiste. + +Il y avait de tout sur la place: entre autres des membres de la +Ligue des Patriotes groupés autour de la statue de Strasbourg et +qui chantaient le refrain à la mode: + +_Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,_ +_Pour sûr on dansera,_ +_Le canon tonnera,_ +_On trempera la soupe dans la grande soupière_ + +_Et pour la manger_ +_On n'se passera pas d'Boulanger..._ + +Presque tout le monde faisait chorus. Et quand on arrêtait de +chanter quelques minutes c'était pour crier sur l'air des +lampions: Démission! Démission! ou pour entonner une autre +chanson: + +_C'est Boulange -- lange -- lange,_ +_C'est Boulanger qu'il nous faut!..._ + +Entre temps des camelots glapissaient: -- Demandez la chanson +nouvelle: _Ah! quel malheur d'avoir un gendre!..._On la vend dix +centimes, deux sous. + +Outre les patriotes, on coudoyait des socialistes menés par +Founière, Lisbonne et Mme Séverine, des royalistes, des +bonapartistes, des plébiscitaires, force badauds sans opinion +politique bien déterminée mais haïssant les parlementaires et +férus de Boulanger. + +Tous s'agitaient, ondulaient, moutonnaient, déferlaient en +poussées formidables vers le pont, échangeaient gaiement des +propos où le régime était jugé de la façon la plus méprisante. +Parfois des huées montaient comme une tempête; puis toujours +revenait la clameur: + +_C'est Boulange -- lange -- lange,_ +_C'est Boulanger qu'il nous faut!..._ + +Les agents écoutaient, passifs. Les cavaliers, le sabre à +l'épaule, ne bougeaient pas quand un incident se produisit. + +Comme toujours, dans ces sortes de manifestations, des Apaches se +mêlaient à la foule dans l'espoir d'un désordre qui leur +permettrait d'exercer en sécurité leur industrie. Au bout d'un +certain temps, voyant que rien ne se déterminait, ils se mirent à +lancer des pierres et des tessons de bouteille à la troupe. +Plusieurs chevaux furent blessés et commencèrent à se cabrer et à +ruer. Un garde, atteint en pleine figure par un moellon, +dégringola de sa selle. + +Alors, brusquement, sans avertir, l'officier qui commandait +l'escadron, voyant ses hommes s'énerver, lança la charge. + +Les gardes se déployèrent en éventail sur la place et, filant au +galop, sabrèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. Il y +eut une panique, un reflux de la foule vers les rues voisines. Un +certain nombre de curieux qui s'étaient hissés au rebord des +vasques des fontaines encadrant l'obélisque, culbutèrent dans +l'eau et prirent un bain qui, vu la saison, ne leur procura guère +d'agrément. Mon ami et moi nous décampions comme les autres. Nous +nous étions garés de la charge sous les premiers arbres des +Champs-Élysées quand nous vîmes descendre d'un omnibus Hôtel de +ville -- Porte Maillot, un homme d'une soixantaine d'années qui +portait une valise. Je me le rappelle avec sa barbe blanche et son +air ahuri de ce tumulte auquel il semblait ne rien comprendre. + +Juste comme il posait le pied sur le pavé, un garde passa près de +lui et lui appliqua un grand coup de sabre sur la tête. + +Le vieillard roula par terre en criant de toutes ses forces. À ce +moment, comme les trompettes sonnaient le ralliement et que les +cavaliers regagnaient le pont au trot, nous nous élançâmes pour +relever le blessé. -- Heureusement, il avait plus de peur que de +mal, son chapeau, d'ailleurs fendu en deux, ayant amorti le choc. +Néanmoins il saignait d'une coupure superficielle et il pleurait +en nous disant: -- J'arrive de Dijon!... Je viens voir mes +enfants, rue Saint-Honoré... Je ne sais même pas ce qui se +passe... Je descends de l'omnibus et je reçois un coup de +sabre!... + +Il y avait, en effet, de quoi se sentir un peu désemparé. + +-- Ah! dis-je, vous auriez aussi bien fait de remettre votre +voyage... + +Nous le conduisîmes chez un pharmacien tout près de là. Une fois +assurés du peu de gravité de sa blessure, nous revînmes sur la +place, curieux d'apprendre comment tout cela finirait. + +Or pas mal de gens avaient été sabrés, ce qui exaspérait la foule. +Marchant sur le pont, elle se préparait, en vociférant: À bas la +Chambre! à forcer le passage. + +D'autre part, une escouade d'agents, sortie de la rue Saint- +Florentin, commençait à cogner. Les socialistes de Fournière lui +tenaient tête et, refoulés contre le ministère de la Marine, +tiraient à coup de revolver pour se dégager. Au milieu du tapage +énorme qui remplissait maintenant la place, les détonations ne +faisaient pas plus de bruit qu'un claquement de fouet. + +Mon ami et moi nous étions grisés par l'atmosphère belliqueuse, +horripilés par le sang que nous avions vu couler. Nous courions +vers le pont, prêts à prendre part au combat, quand soudain tout +s'arrêta. Un officier de paix pérorait. Nous étions trop loin pour +entendre ce qu'il disait, mais nous le vîmes indiquer du geste les +parapets où une nuée d'afficheurs collaient des papiers blancs. + +On se précipita; on lut: c'était enfin le message de démission de +l'antique et malpropre chicanous nommé Grévy. + +Il y eut un hourra gigantesque -- puis un cri enthousiaste de: +Vive Boulanger! Ensuite, chacun s'en alla chez soi avec la +conscience du devoir accompli... + +C'est la première émeute à laquelle j'ai assisté... -- Par la +suite, je devais en voir bien d'autres où je jouais un rôle +plus... mouvementé. + +* * * * * + +Je ne sais si cette échauffourée stimula les instincts guerroyants +qui sommeillaient en moi. Mais le fait est que, de ce jour, je ne +rêvai plus que plaies et bosses. Puis je fis la connaissance, dans +le même temps, de quelques boulangistes effervescents qui me +convertirent à l'amour du «brav'général» et je me mis à conspirer +avec eux. + +Ils habitaient, comme moi, le quartier latin. Nous y fîmes une +propagande enragée parmi les étudiants, les artistes et les +littérateurs: au Luxembourg, à domicile, dans les cafés, nous +promenions la parole boulangiste. + +Partout à peu près, nous étions bien accueillis, tandis que les +rares opposants ne recueillaient que des rebuffades et parfois des +horions. + +À ce propos, un incident assez drolatique me revient à la mémoire. + +Dans un café du boulevard Saint-Michel, nous étions installés +trois à une table que flanquaient, à notre droite, des adeptes de +la manille et, à notre gauche, des joueurs de domino. Tout en +procédant aux rites de leur culte, ils nous écoutaient prophétiser +la déroute prochaine des parlementaires et applaudissaient à nos +tirades révisionnistes. + +Un bonhomme chenu, assis en face de nous, marquait, seul, du +mécontentement. Il commença par grommeler des vocables tels que: +dictature, réaction, République en péril... Ensuite, comme nul ne +faisait cas de ses protestations, il tira de sa poche un journal +antiboulangiste, l'étala devant lui et entama, d'une voix +perçante, la lecture d'un article où Joseph Reinach avait le +toupet d'invoquer contre le général «les lois, les justes lois». + +D'abord on se contenta de le blaguer à la sourdine. Puis, comme +notre adversaire haussait de plus en plus le ton, nos voisins de +gauche se mirent à taper les dominos sur le marbre de la table +pour couvrir son fausset. + +Une querelle s'ensuivit. L'admirateur de la prose hébraïque nous +traita «d'esclaves attachés à la queue du cheval noir de +Boulanger». On lui rit au nez. Puis, comme il s'entêtait à +reprendre la déclamation de l'article, toute l'assistance le hua. +Lui, gesticulait, brandissait son journal comme un drapeau et ne +cessait de nous cracher des injures. + +Enfin le gérant, zélé boulangiste, lui fit remarquer qu'il avait +tout le monde contre lui et le pria de se taire. Vaine +objurgation, il n'en cria que plus fort. + +Il fallut l'expulser. Au garçon qui le poussait vers la porte, il +décocha l'épithète de «suppôt du militarisme». + +Une fois dehors, il voulut prendre à témoins de notre intolérance, +les consommateurs de la terrasse. Mais ceux-ci ne lui répondirent +que par le cri réitéré de: Vive Boulanger! Alors il s'éloigna, +toujours vociférant, tâchant, sans succès, de recruter quelque +approbateur parmi les passants qui s'écartaient de lui avec +précipitation ou le lardaient d'épigrammes. + +Ah! c'est qu'à cette époque, il n'y avait guère d'endroit, à +Paris, où l'on pût manifester impunément de l'opposition à +Boulanger... + +* * * * * + +Ce fut vers la fin de décembre que je fus présenté au général par +un de ses secrétaires. Il habitait alors rue Dumont D'Urville. Ce +n'était pas facile de l'aborder car, dès l'aube, un flot +d'admirateurs et de solliciteurs stationnaient sur les trottoirs, +devant la maison, envahissaient l'escalier, s'entassaient dans +l'antichambre. Et quels propos brûlants ils échangeaient: actes de +foi dans le génie de Boulanger, espoirs de revanche, malédictions +contre le régime. Les murs en vibraient. Et il aurait fallu que le +général fût plus qu'un homme pour ne pas s'enivrer aux effluves de +cette délirante popularité. + +Après trois heures d'attente, je fus admis dans son cabinet de +travail. Il se tenait debout contre la paroi du fond. Il était +vêtu d'une redingote noire, boutonnée, et d'un pantalon bleu +foncé. Au col, une cravate mauve à dessins rouges d'assez mauvais +goût. Assis derrière un bureau couvert de journaux, de brochures +et de lithographies boulangistes, le comte Dillon écrivait sans +s'occuper des allants et venants. + +Mon introducteur me nomma et me donna comme délégué par la +jeunesse des Écoles. Ce n'était pas tout à fait vrai, car je +n'avais nul mandat des étudiants pour prendre la parole en leur +nom. Cependant, je pouvais, sans mentir, affirmer que j'apportais +les voeux d'un grand nombre de jeunes gens de la Rive Gauche. + +Le général me serra la main. Tandis que je lui disais qu'il +pouvait compter sur nous pour le suivre -- _jusqu'au bout --_ il +fixait sur moi ses yeux bleus et paraissait m'écouter avec +attention. Je remarquai l'extrême douceur de son regard. Comme je +l'ai déjà dit, Boulanger avait un grand charme d'accueil et +possédait un don tout spécial pour attirer et retenir les +dévouements. + +Il me répondit par quelques phrases de courtoisie, puis me +certifia que bientôt nous renverserions les parlementaires. Enfin, +il m'exhorta à poursuivre la propagande sans défaillance. + +Tout cela fut dit très simplement, mais avec une force de +persuasion qui acheva de me conquérir. + +L'entrevue ne dura que quelques minutes, car plus de trois cents +séides attendaient avec impatience leur tour d'être reçus. Après +que le général m'eut serré de nouveau la main en me répétant: -- +Bon courage, nous vaincrons, je pris congé, plus que jamais décidé +à servir le boulangisme par la parole, par la plume et, au besoin, +par la trique. + +* * * * * + +La période électorale s'ouvrit. Le gouvernement sentait bien que +Paris lui échappait; les parlementaires gémissaient, +s'indignaient, jabotaient dans le vide, intriguaient, cherchaient +en vain l'homme à opposer au général. Tous les politiciens de +quelque notoriété qui furent pressentis, se récusèrent avec +empressement, nul d'entre eux ne se souciant d'affronter une +défaite certaine. + +Enfin l'on déterra un obscur franc-maçon, nommé Jacques, +distillateur de son métier et que ni le talent ni les services +rendus au régime de désignaient pour assumer la tâche formidable +de lutter contre Boulanger. Il fallait vraiment que le ministère +ne sût plus de quel bois faire flèche pour présenter aux suffrages +des Parisiens une pareille médiocrité. + +On pense si ce nom de Jacques suscita les brocards! + +Dans les réunions, les boulangistes n'arrêtaient pas de chanter: + +Frère Jacques, dormez-vous?... + +Aux orateurs, pleins d'abnégation, qui soutenaient cette +candidature bouffonne, on criait: -- As-tu fini de faire le +Jacques? + +Rochefort, dans l'_Intransigeant_, qui était le moniteur du +boulangisme et qui tirait à trois cent mille, multipliait les +articles au vitriol contre nos adversaires. Jamais il ne montra +plus de verve. + +Je me rappelle, entre autres, un article où il raillait le texte +d'une affiche gouvernementale. Composé de pleutres, incoercibles, +le ministère y insinuait que si Boulanger était élu, il en +résulterait la guerre avec l'Allemagne. Il faisait appel à la +couardise, bien en vain d'ailleurs, car la France entière aspirait +à la revanche (le général-revanche, c'était un des surnoms dont on +désignait Boulanger), et il prédisait la défaite. + +Cette vilenie se terminait, en effet, par ces mots: _Pas de +Sedan!_ + +Rochefort releva la phrase: -- La veste que vous allez remporter, +écrivit-il, vous ne voulez pas qu'elle soit en drap de Sedan? Fort +bien, nous vous l'offrirons en drap d'Elboeuf... + +Cependant, au quartier, nous redoublions de zèle. Chaque jour nous +amenait de nouveaux adhérents. Le courant boulangiste devenait de +plus en plus irrésistible, entraînant jusqu'à d'anciens communards +qui avaient fait le coup de feu contre Boulanger en 71. + +De baroques personnalités se laissaient aussi séduire. Ainsi, un +soir, au sortir d'une réunion, je fus abordé par un individu, +porteur d'une grande barbe en acajou frisé, qui témoigna le désir +de me poser quelques questions. + +Je le pris à part et le priai de s'expliquer. + +Mais lui, à brûle pourpoint: -- Savez-vous si Boulanger a fait +fusiller Millière? + +Je ne me rappelai pas du tout qui était ce Millière ni en quelle +circonstance il avait passé par les balles. J'avouai mon ignorance +à mon interlocuteur. + +Alors il m'expliqua que Boulanger, colonel dans l'armée +versaillaise, lors de l'entrée des troupes de l'ordre à Paris, +faisait partie du corps qui avait occupé la rive gauche. Or, le +nommé Millière, membre de la Commune, avait été arrêté rue de +Vaugirard, et fusillé sans jugement, sur les marches du Panthéon. + +-- Je suis disposé, conclut-il, à voter pour le général, pourvu +que je sois sûr qu'il n'a pas pris part à l'exécution de Millière. + +Je fus un peu interloqué, car je n'en savais rien du tout. +Toutefois, je pris sur moi de lui affirmer que Boulanger déplorait +les abus de la répression qui marquèrent la défaite de la Commune +et que, par suite, il était incapable d'y avoir trempé. + +La conséquence n'était pas très rigoureuse. Mais il était exact +que j'avais lu peu auparavant une déclaration du général destinée +aux blanquistes et où il réprouvait les cruautés commises durant +cette guerre civile. + +Mon homme m'écoutait attentivement: --C'est que, dit-il, je fus +l'ami de Millière. Mais d'après ce que vous me rapportez, je crois +que Boulanger ne fut pour rien dans son assassinat. + +Puis il ajouta: -- Je voterai donc pour Boulanger. + +Le ton dont il prononça cette phrase donnait à entendre qu'il +considérait par là rendre un immense service au général. + +Son air solennel, ses allures étranges avaient piqué ma curiosité. +Sous prétexte de lui fournir des documents complémentaires sur le +point qui l'inquiétait, je lui demandai son nom. + +Il me dit qu'il s'appelait F..., professeur libre, poète, auteur +d'une _Chanson des étoiles_ qui ne trouvait pas d'éditeur, il +spécifia en outre qu'il était le pontife d'une secte occultiste +qui se donnait pour mission de convertir le monde au manichéisme. + +-- Maintenant, me dit-il, que je suis sûr de la pureté de +Boulanger, quand il tiendra le pouvoir, je l'irai trouver et je +lui inspirerai de favoriser nos efforts. + +Retenant mon envie de rire, je l'approuvai chaudement. Nous nous +quittâmes et je ne l'ai pas revu depuis. Mais, il y a quelques +jours, une revue occultiste me tomba sous les yeux, qui donnait le +portrait de F... et qui m'apprit qu'il s'était bombardé récemment +évêque de l'église gnostique. Mon colloque avec cet illuminé me +revint alors à la mémoire. Je le mentionne ici parce qu'il prouve +combien le boulangisme s'était infiltré dans toutes les cervelles +-- au point que voilà un rêveur qui, escomptant le succès du +général, méditait de faire de lui le propagateur de sa doctrine. + +Chaque fois qu'un mouvement profond agite un peuple, on est sûr de +voir surgir de la sorte nombre de chimériques qui se figurent +volontiers qu'un décret spécial de la Providence suscita la crise +pour la diffusion de leurs systèmes plus ou moins cocasses. + +* * * * * + +Enfin, à travers mille réunions tumultueuses, manifestations dans +la rue, conflits entre boulangistes et gouvernementaux, on arriva +au dimanche de l'élection. C'était le 27 janvier. + +Ce jour-là, tout Paris en fièvre fut dehors dès le matin. On +assiégeait les sections de vote. Les alentours des mairies étaient +encombrés d'une cohue anxieuse où, sans se connaître, on +échangeait des pronostics et des espérances. Fort peu de gens +avouaient avoir voté contre Boulanger. Ils étaient d'ailleurs +obligés de prendre vivement la fuite pour échapper aux invectives +et aux gourmades. + +Vers six heures du soir, la foule se porta vers le restaurant +Durand. Boulanger, entouré de ses principaux partisans, y +attendait, dans un salon du premier étage, le résultat du scrutin. +Il y avait tellement de monde sur le boulevard, sur la place de la +Madeleine et rue Royale qu'on pouvait à peine circuler, et de +nouveaux flots de boulangistes, accourus de tous les points de la +ville, ne cessaient d'affluer. Tous les partis qui avaient +soutenus le général fusionnaient. Une phrase courait qui résumait +le sentiment unanime: -- Pour sûr, il est élu; tout à l'heure, +nous le porterons à l'Élysée. + +Car il ne faisait aucun doute pour personne que le renversement +immédiat du régime suivît la victoire de Boulanger. + +Deux ou trois de mes amis et moi nous nous tenions près de +l'entrée de Durand et nous frémissions de l'impatience d'en finir +avec les parlementaires. En attendant le coup de force qui, nous +en étions certains, mettrait, dans quelques heures, fin à leur +pouvoir, nous guettions le balcon du premier. À mesure que de sûrs +émissaires apportaient des vingt arrondissements les chiffres +proclamés au dépouillement des votes, un transparent les +communiquait à la foule qui les accueillait par des clameurs +triomphales car, en tout lieu, Boulanger l'emportait sur son +ridicule adversaire. + +Dans l'intervalle, on se montrait le vieux commissaire Clément qui +arpentait le trottoir en face, la figure impassible et les doigts +tortillant la moustache. C'était lui qui était toujours chargé des +arrestations politiques et l'on se demandait s'il aurait l'audace +de porter la main sur Boulanger quand celui-ci descendrait. + +Des ouvriers disaient: -- Ah! bien, s'il touche au général, nous +le mettrons en capilotade. + +Mais d'autres répondaient: -- Non, aujourd'hui, c'est jour de fête +pour la France. Faut terminer l'affaire sans casser personne. On +l'écartera simplement et l'on le priera d'aller se faire pendre +ailleurs. + +Je parvins à me glisser derrière quelques journalistes qui +abordaient Clément, et j'entendis le dialogue suivant: + +-- Vous avez un mandant d'arrêt contre le général? + +-- Oui, Messieurs. + +-- En ferez-vous usage si la foule porte le général à l'Élysée? + +Clément hésita; il regarda un compagnie de la garde à pied rangée +devant la Madeleine et qui semblait très peu disposée à faire +usage de ses armes contre les manifestants. + +-- Non, dit-il enfin, ces hommes ne me soutiendraient pas: ils +sont boulangistes pour la plupart. Et je n'ai pas envie de me +faire écharper. + +-- Mais n'avez-vous pas des agents? + +-- Quelques uns près d'ici... + +Et après un silence: -- Eux aussi sont boulangistes. + +-- Alors, qu'allez-vous faire? + +-- Je verrai. + +Puis avec un peu d'irritation, il conclut: + +-- Laissez-moi tranquille, Messieurs, je n'ai pas de compte à vous +rendre. + +Ainsi la police même était en désarroi, la garde acquise au +général. On savait que la garnison ne jurait que par lui. Enfin le +bruit courait que les ministres, pris de panique, faisaient leurs +malles pour décamper en tapinois et se réfugier dans des cachettes +préparées d'avance où ils espéraient se dérober au premier feu des +représailles. + +Donc le régime se démantibulait, croulait dans son ignominie. +Toutes les chances étaient pour Boulanger. + +Hélas! il allait manquer à sa fortune. + +Vers onze heures, on connut le résultat définitif: Paris avait élu +le général à plus de quatre-vingt mille voix de majorité. + +Aussitôt une immense clameur tonna depuis la Madeleine jusqu'à +l'extrémité des boulevards: Vive Boulanger! + +Et tout de suite après, le cri qui dictait son devoir au général: +-- À l'Élysée! À l'Élysée! + +Dans le salon de Durand, les amis de Boulanger le pressaient +d'obéir à la volonté populaire. Déroulède se montrait le plus +éloquent. Mais l'élu hésitait, se dérobait, multipliait les +arguties, parlait d'illégalité. Pourtant il fallait prendre un +parti. Il déclara qu'il voulait s'isoler dans un cabinet adjacent +pour réfléchir. + +Or, dans ce cabinet, il y avait Mme de Bonnemain. Que lui dit- +elle? Sans doute quelque chose dans le genre: -- Ah! mon Georges, +si tu descends dans la rue, tu cours le risque d'attraper un +mauvais coup. Si tu m'aimes, tu n'écouteras pas tous ces exaltés. + +-- Tu as raison, ma chérie, dût-il répondre. + +O défaillance d'une âme efféminée, capable de concevoir de grands +desseins, inapte à les réaliser pour le salut de son pays! Est-ce +que Bonaparte a consulté Joséphine au 18 Brumaire? Ou plutôt est- +ce que Joséphine, au lieu de l'amollir, ne le seconda pas en +dupant le directeur Gohier? + +Boulanger rentra dans le salon et dit d'un ton qui ne souffrait +pas de réplique que, satisfait du résultat obtenu, il refusait +absolument de se prêter à une action violente contre le régime. + +Alors Georges Thiébault, plein d'amertume et de prévisions +sinistres, tira sa montre: -- Il est minuit cinq, dit-il, depuis +cinq minutes, le boulangisme est en baisse... + +C'était vrai; de ce jour le déclin de Boulanger commença; il alla +en se précipitant jusqu'au coup de revolver final. + +Cependant, dehors, on trépignait, on exigeait la présence du +général. Il ne se montra même pas au balcon. Puis des journalistes +descendirent qui murmurèrent qu'il refusait le pouvoir offert par +trois cent mille dévoués et, derrière eux, par toute la France. + +Quelle désillusion nous serra le coeur! Comment: les +parlementaires étaient en déconfiture; Paris attendait l'acte +décisif qui les rejetterait au néant; il n'y avait même plus à +combattre pour emporter le pouvoir et Boulanger préférait au giron +de la gloire celui de la Bonnemain? + +Pendant plus d'une heure on demeura sur place, espérant toujours +quelque péripétie qui déterminerait le général à l'action. Rien ne +vint que la pluie. + +Alors les chants et les cris s'éteignirent; la foule se dispersa +peu à peu avec le sentiment que l'occasion manquée ne se +représenterait plus... + +* * * * * + +Bien des années ont passé depuis cet avortement d'un effort tenté +par la vraie France pour échapper à l'aberration parlementaire. Il +y eut le Panama, l'affaire Dreyfus, la persécution religieuse, la +cession du Congo et la mise à plat ventre devant les exigences +allemandes. Le pays, après quelques sursauts d'indignation contre +tant de hontes et de crimes, s'est toujours laissé ressaisir, +garrotter et bâillonner par la Loge, les Huguenots, les Juifs et +les Métèques qui le sucent. + +Sortirons-nous de cette lâche somnolence, de cette veule +soumission aux intrigues d'une bande de jouisseurs sans scrupules? + +Peut-être. -- Des indices de réveil se manifestent. Une jeunesse +catholique et monarchique attaque le régime. L'action virile, +l'action joyeuse, l'action française reprend ses droits. + +Mais il faudrait un homme pour coaliser, diriger tant de généreux +dévouements. Il faudrait un César ou un Monk. + +Pour moi, je préférerais Monk... + +CHAPITRE X +CHEZ LES GNOSTIQUES. + +Quel grouillement de pseudo-religions autour de l'Église +catholique! Il y a là une foule d'esprits inquiets qui s'efforcent +d'adapter ses dogmes et ses préceptes aux caprices de leur +imagination ou de leur orgueil. Certains, rebutés par le +matérialisme ambiant, cherchent, par des voies dangereuses, un +nouvel idéal. D'autres restaurent des hérésies condamnées dès les +premiers siècles du christianisme. D'autres encore, s'affiliant à +la Franc-Maçonnerie, espèrent y trouver une conciliation entre les +principes révolutionnaires et ceux de l'Évangile. + +Je ne parle que des âmes de bonne foi, car, à côté de celles-ci, +l'on rencontre de véritables possédés pour qui la Gnose constitue +une arme de guerre contre l'Église, qu'ils haïssent et qu'ils +rêvent de détruire. + +Des premiers, quelques uns demeurent ancrés dans leurs illusions +jusqu'à la fin de leurs jours. Telle cette lady X..., duchesse +espagnole et pairesse d'Écosse, dont la famille fut jadis alliée à +une maison royale éteinte, et qui représentait naguère en France +la théosophie d'après les enseignements de cette illuminée +baroque: la Slave Blavatsky. + +Lady X... croyait que Marie Stuart s'était réincarnée en elle. +Pleine de bon sens sur d'autres points, affable, charitable, +cultivée, du jour où cette aberration s'empara d'elle, rien ne put +l'empêcher de fonder une secte où prédominaient les spirites. Sous +l'inspiration de la Blavatsky, elle publia ensuite une revue +l'_Aurore_, qui préconisait une rénovation religieuse et sociale +basée sur le culte des morts. + +Afin de montrer quel désordre apportent dans des intelligences, +par ailleurs pondérées, les théories gnostiques, je transcris +quelques passages des brochures -- à peu près introuvables +aujourd'hui -- où lady X... exposa sa doctrine. + +Voici, par exemple, une révélation sur l'origine du mal qu'elle +prétend avoir reçue simultanément de Marie Stuart et de Jeanne +d'Arc! + +«Le mal est le résultat de la limitation de l'esprit par la +matière, car l'esprit est Dieu et Dieu est bon. C'est pourquoi en +limitant Dieu, la matière limite le bien. S'il ne se projette dans +l'être, Dieu demeure inactif, solitaire et non manifesté; par +conséquent il demeure inconnu, sans culte, sans amour et sans +action. S'il crée, il se heurte à la limite. Les ténèbres de +l'ombre de Dieu correspondent intensivement avec l'éclat de la +lumière de Dieu...» + +Ce mélange de manichéisme et de divagations montanistes n'est déjà +pas mal. Mais cette fuligineuse métaphysique s'aggrave de +véritables blasphèmes touchant la Vierge et même Notre-Seigneur. + +Ceci: «L'homme va en avant ou il recule. C'est en retrouvant la +virginité qu'il devient immaculé. _L'âme étant immaculée conçoit +le Christ et l'enfante...»_ + +De là à dire que le Christ historique n'est qu'un symbole du +Christ intérieur; de là à dire que notre âme immaculée est figurée +par la Vierge Marie immaculée dans sa conception et qu'elle +enfante le véritable Christ, le Christ spirituel et divin, il n'y +a qu'un pas. Lady X... le franchit. Dans ses écrits, Notre- +Seigneur s'évanouit, avec sa chair, avec sa personne divine, avec +son humanité, dans un mythe orgueilleux et subtil. La Vierge n'est +plus qu'un symbole. L'homme devient Dieu en produisant Dieu! + +C'est le fond qu'on découvre dans les théories de toutes les +sectes gnostiques. D'une façon plus ou moins détournée, avec une +audace plus ou moins formelle, elle promulguent cette doctrine +néfaste de l'humanité s'adorant elle-même qui se retrouve aussi +dans les enseignements secrets de la Franc-Maçonnerie. + +Suivent, chez lady X..., des considérations stupéfiantes sur la +personne du Christ: «Jésus est le même principe que celui qui est +appelé Bouddha par les Bouddhistes, Vichnou par les Brahmanes, +Logos par les philosophes grecs. Ce principe tient la place de la +seconde personne de la Trinité. Il a été choisi pour être présenté +comme un exemple de la Divinité dans l'homme à laquelle nous +pouvons tous aspirer... + +«D'après cette règle de la véritable Gnose, ce qui est impliqué +dans le terme d'Incarnation est un événement dont la nature est +purement spirituelle et qui est en puissance dans tous les hommes +et qui se passe perpétuellement à toutes les époques, puisqu'il a +lieu dans tout homme régénéré, étant à la fois la cause et l'effet +de sa régénération. Le Christ est en nous tous, ses frères. Il est +donc évident que nous ne devons pas confondre Notre-Seigneur avec +le Seigneur, celui qui donne la vie...» + +En voilà suffisamment pour démontrer jusqu'où peuvent s'égarer des +esprits que ne maintient plus la foi simple et robuste telle que +nous la recommande l'Église. Ils ont voulu raffiner sur la +Révélation et ils ont abouti à ce culte du Moi qui énerve l'âme +sans retour à moins qu'il ne l'affole. + +* * * * * + +Une aberration du même genre inspire les écrits et les discours +d'une prophétesse récente, une certaine Annie Besan, femme d'un +pasteur anglican qui lâcha sa famille pour propager la théosophie. +Je trouve dans un journal de la secte (_Le Théosophe, n° du 16 +août 1911)_ la sténographie d'une de ses conférences. + +Voici quelques-uns de ses dires: + +«Notre société théosophique doit aller au-devant du christianisme +pour l'aider à instituer de nouveau les mystères qui conduisent à +l'initiation...» + +Aux premiers siècles de l'Église, Simon, Manès, Valentin, +émettaient également cette prétention de diriger les chrétiens +vers une compréhension supérieure des mystères. + +Plus loin, Annie Besan affirme: «Jésus n'a pas le moins du monde +racheté les pêchés des hommes, mais, par ses vertus, il vivifie le +principe divin de celui qui réussit à s'unir à Lui... L'union avec +le Christ implique que le Christ est en nous, car seul le divin +peut s'unir au divin. Voilà la véritable explication de la +Rédemption: c'est la Vie du Christ agissant à l'intérieur et +conduisant l'homme à la libération par le Christ qui est en lui. +C'est un soleil fait pour vivifier et non pour racheter les +hommes. Ainsi compris, le Christ devient un frère aîné des hommes, +un maître prenant forme humaine pour éclairer l'homme et lui +montrer comment il est possible à celui-ci de s'unir à sa propre +divinité. De là, la raison d'être de ce que l'on appelle: la +naissance du Christ en soi jusqu'à égaler la stature du Christ...» + +Ces blasphèmes s'encadrent de considérations nébuleuses sur la +prière et prétendent s'appuyer sur certains passages des épîtres +de Saint Paul. + +Annie Besan possède, m'a-t-on dit, une grande puissance de +persuasion. Je connais, du reste, une pauvre femme qui, fort bonne +catholique lorsqu'elle la connut, se laissa influencer au point de +se faire la propagatrice zélée de sa doctrine dans les patronages +de jeunes filles. Elle ne se confesse plus; elle foule aux pieds +les commandements de l'Église. Et pourtant elle continue à +communier, aggravant de sacrilège ses égarements. + +* * * * * + +Ainsi qu'il est logique, tous ces inventeurs de religions +s'entendent assez mal entre eux. L'orgueil qui les tient les fait +se considérer chacun comme le dépositaire de la vérité unique. Un +gnostique, qui fut patriarche de la secte et qui, avant de mourir, +reconnut ses erreurs et reçut les Sacrements, écrivait d'eux aux +derniers temps de sa vie: «Dans cette Babel où se parlent et se +confondent tous les dialectes infernaux, s'agite un peuple +désordonné. Ces infortunés tâtonnent dans les ténèbres, se ruent +vers l'illusion avec une épouvantable facilité. La terre en est +couverte. On les trouve partout, sur tous les continents et par +delà les mers. Je les ai vus de près. Leurs docteurs sont gonflés +de fausse science et d'orgueil. Jaloux les uns des autres, ils se +contredisent et s'excommunient. Leur tohu-bohu serait burlesque +s'il n'était redoutable. En effet, ils se glissent partout, +pénètrent dans tous les milieux, finissent par confondre les +ténèbres avec la lumière, deviennent réfractaires à toute vérité, +joignent l'ignorance à l'entêtement et, pour s'être trop livrés +aux prestiges, ferment les yeux aux miracles quand Dieu daigne en +faire devant eux pour les désabuser. Ne leur apportez pas en +témoignage les merveilles que Dieu accomplit par ses saints, ne +leur parlez pas des fins dernières, ils vous diront, avec une +pitié méprisante, qu'ils connaissent mieux que vous ce qui se +passe dans l'au-delà. Avec eux, les raisons échouent, les +arguments vacillent, les exhortations s'évaporent.» + +S'il faut en croire l'auteur de ces lignes, c'est surtout parmi +les spirites que se manifestent cette arrogance et cet +aveuglement. Il ajoute: «Dans cette foule bariolée, il y a des +gens de bonne foi. Ils ont besoin de croire à quelque chose de +supérieur; et comme à la racine de leur incrédulité l'ignorance +germe, le spiritisme jaillit de cette racine. La femme surtout +s'adonne à cette religion de l'enfer. Ses nerfs la rendent plus +sensible que l'homme aux conditions qui font le _medium..._» + +C'est vrai que le nombre des spirites est considérable et va +croissant chaque jour. + +Mais d'autres sectes, moins nombreuses, donnent dans des +aberrations qui pour être plus ignorées, n'en sont pas moins +virulentes. Par exemple les adorateurs d'Ennoïa dont les chimères +valent qu'on les dénonce. + +* * * * * + +Simon le Samaritain fut le fondateur de cette doctrine que +combattit Saint Pierre, comme il est rapporté aux Actes des +Apôtres. Voici le système de cet hérésiarque. + +Au commencement, il y avait le Feu qui se développe selon deux +natures: dans sa manifestation extérieure sont renfermés les +germes de la matière; dans sa manifestation intérieure évolue le +monde spirituel. Il contient donc l'absolu et le relatif: la +matière et l'esprit, l'un et le multiple, Dieu et les émanations +de Dieu. + +Du feu primordial procèdent par couples des esprits, l'un féminin, +l'autre masculin que la Gnose appelle les Éons et qui relient le +monde spirituel au monde matériel. Ils composent la trame de +l'esprit et la trame de la matière réalisant Dieu dans les choses, +et ramenant les choses à Dieu. Et la foi qui les élève et les +abaisse, les noue et les dénoue, c'est le Feu qui la détermine. + +Il y a là, en somme, une sorte de panthéisme mystique dont on +retrouve l'analogue dans la doctrine de Plotin. + +Simon place au sommet des Éons le Père qui est Dieu et qui a pour +épouse sa propre pensée sous le nom d'Ennoïa, sur la terre, c'est +Hélène, une prostituée que le charlatan gnostique avait rencontrée +au cours de ses pérégrinations et dont il avait fait sa compagne. +Ennoïa déchue de sa grandeur céleste soupire sans cesse vers le +Père et lutte contre les esprits contraires qui l'ont enfermée +dans un corps souillé. Elle poursuit à travers les siècles un +douloureux exode de transmigrations. + +Cette chute d'Ennoïa, cette décadence de la pensée dans la +matière, c'est, d'après Simon, l'origine du mal. + +Hélène erre donc d'âge en âge, s'incarne d'une femme dans l'autre +jusqu'au moment où elle doit être rachetée. Le jour où Simon, qui +se disait lui-même la grande vertu de Dieu et l'incarnation du +Père, la tira d'une maison malfamée de Tyr pour en faire sa +concubine, il osa lui appliquer la parabole de la brebis perdue et +retrouvée et il la donna pour le point central de son système. + +S'égalant au Seigneur, le Mage ajoutait qu'en même temps que Jésus +avait paru en Judée, sous le nom de Fils, lui-même avait paru en +Samarie sous le nom de Père et Hélène -- la pensée de Dieu ou le +Saint-Esprit -- chez les Gentils, tous trois pour compléter la +création et la rectifier. + +Hélène était donc à la fois Dieu et femme. Elle devint pour les +disciples de Simon la représentation du divin dans le monde plus +encore que le fondateur de la secte et, avaient-ils l'audace +sacrilège d'ajouter, plus que Jésus-Christ. + +Comme il arrive presque toujours chez les hérétiques, cette +métaphysique équivoque servit de prétexte à Simon et à Hélène pour +affranchir leurs adeptes du joug de la morale.»Tout est pur aux +purs», disaient-ils. + +On voit où menait cette doctrine soi-disant transcendante qui se +formulait d'ailleurs en deux règles essentielles: donne-toi à la +science qui est la joie de l'esprit. Donne-toi à l'amour qui est +la joie de la chair. + +Hélène reçut un culte parmi les disciples de Simon. Certaines +populations païennes au milieu desquelles elle prêcha, lui +élevèrent des statues comme elles en dressèrent à Simon. Son nom +se prononçait comme un mot sacré et donnait accès aux réunions des +premiers gnostiques. On ne sait ni où ni comment elle mourut. + +Mais les hérésies, comme ont pu le constater ceux qui se livrent à +ce genre d'études, ne disparaissent jamais complètement. Celle-ci +traversa les siècles et finit par se concentrer dans le culte +exclusif d'Ennoïa qui compte encore aujourd'hui, notamment à Paris +et à Lyon, un certain nombre d'adeptes. + +Un gnostique, rencontré jadis, m'a donné quelques renseignements +sur les faits et gestes de la secte. C'était lui-même un homme +fort intelligent, fort lettré, mais qui annihilait ses qualités +dans d'épuisantes débauches. D'une des chambres de son +appartement, il avait fait un oratoire où l'on voyait un autel +surmonté d'une statue d'Hélène en marbre blanc. Le plafond et les +murailles étaient revêtus de tentures bleu-ciel semées d'étoiles +d'or. Des vitraux de couleur ne laissaient pénétrer qu'une demi- +lumière. Des ornements en stuc, d'une signification obscène, +garnissaient la frise. + +Là se tenaient périodiquement des réunions où l'on récitait des +prières à Ennoïa. Ces oraisons parodiaient souvent les litanies de +la Vierge ou les hymnes de la liturgie catholique. Le patriarche +prononçait un sermon sur quelque texte gnostique. On brûlait des +parfums violents. Puis la séance se terminait par une orgie sur +laquelle il est inutile d'insister. + +Retenons simplement que les disciples d'Ennoïa prétendent qu'elle +erre toujours dans le monde sous la forme d'une femme et que quand +ils l'auront découverte et intronisée, son ascendant sera +tellement irrésistible qu'elle réunira tous les gnostiques, tous +les spirites et tous les francs-maçons pour un assaut suprême à +l'Église. + + +* * * * * + +Voici maintenant quelques passages gnostiques d'un rituel où le +culte d'Ennoïa est exposé d'une façon plus ou moins claire. + +D'abord, un aphorisme prononcé par Ennoïa elle-même, qui, +prétendent les adeptes, apparaît à certains initiés: + +_De Ennoïa-Helena silendum est. Qui tamen invocant et adamant eam +non confundentur. Semper enim est vivens ad dandam seipsam +nobis, facie ad faciem. Nam I.N.R.I._ + +Traduction: Il faut garder le silence au sujet d'Hélène-Ennoïa. +Cependant, ceux qui l'invoquent et l'aiment passionnément ne +seront point confondus. En effet, elle est toujours vivante pour +se donner elle-même à nous face à face. Car c'est par le feu que +la nature sera rénovée intégrale (Au premier chapitre de ce livre +j'ai cité cette interprétation sacrilège du titre de la Croix). + +Voici encore une exhortation adressée aux servants d'Ennoïa par un +évêque gnostique: «Hélène c'est Ennoïa, c'est la fille de Dieu; +c'est la pensée de Dieu incarnée comme Jésus fils de Dieu s'est +incarné. Elle est l'Esprit Consolateur qui va se manifester sur la +terre sous la forme d'une femme. Notre prière doit monter à Elle +comme à Dieu. Les Initiés la verront, l'entendront, la toucheront, +lui feront cortège. Elle se manifestera tout à coup sans père ni +mère. Elle marchera, mangera, boira, dormira parmi nous. Elle se +donnera à nous, à l'un de nous et à tous. Il faut la désirer; +c'est celui qui saura le mieux la désirer qui l'aura chez lui. +Néanmoins, elle se donnera à tous ses élus par sa parole, par son +sourire, par sa présence, par sa doctrine, par ses miracles. Elle +est celle qui doit venir: Notre-Dame-le-Saint-Esprit.» + +On m'excusera de faire ces citations. Cette phraséologie +blasphématoire valait d'être signalée, car elle constitue un moyen +d'action fort puissant sur certaines âmes d'éducation catholique, +surtout -- j'ai eu l'occasion de le vérifier -- sur des femmes +imaginatives et névrosées... + +Si les malheureuses pouvaient savoir vers quelles ignobles +sentines on cherche à les entraîner, sous prétexte d'initiation à +un idéalisme supérieur! + +En tout cas, je crie casse-cou... Et ce chapitre n'a pas d'autre +but. + +Je citerai pour finir trois strophes d'un hymne où la belle +séquence latine de saint Thomas d'Aquin est parodiée d'une façon +abominable: + +_Adoro te supplex, patens Deitas_ +_Quoe in hoc sacello te manifestas!_ +_Tibi se cor meum totum subjicit_ +_Quia te contemplans totum deficit._ + +_Visus, tactus in te nunquam fallitur_ +_Nam aspectu tuo, late creditur_ +_Credo quod hic adest exul angelus,_ +_Nil hoc veritatis visu verius..._ + +_Dea quem praesentem nunc aspicio,_ +_Oro fiat illud quod tam sitio,_ +_Ut te perpetua cernens facie,_ +_Tactu sim beatus tuae gloriae._ + +J'ai su qu'aux exercices du culte gnostique, cet hymne s'adressait +à la partie féminine de l'assistance qui était censée alors +symboliser Ennoïa. Partant, on devine la signification qu'il +prenait. C'est pourquoi je me garderai bien de le traduire. Il +suffira aux latinistes de le lire sous cet aspect pour être +renseignés. + +* * * * * + +N'est-il pas significatif que toutes les sectes occultistes +s'acharnent de la sorte à emprunter et à déformer la liturgie de +l'Église? N'est-il pas caractéristique également qu'en leurs +réunions, elles célèbrent des sortes de messes où le Saint- +Sacrifice prend parfois un sens immonde? + +Ces démoniaques -- conscients ou inconscients -- rendent par là +une sorte d'hommage à la Vérité unique qu'ils abominent et qu'ils +voudraient anéantir. C'est l'un des mille moyens qu'ils emploient +pour s'insinuer dans l'Église et pour lui voler des âmes. Ceux +qui, par orgueil ou par curiosité puérile, se laissent entraîner +dans ces voies ténébreuses sont perdus ou, du moins, leur salut +éternel se trouve horriblement compromis. + +J'ai voulu les avertir. Puissé-je en détourner quelques uns des +pièges de la Malice qui toujours veille!... + +CHAPITRE XI +EN BELGIQUE + +Une des choses qui nous frappent le plus au cours d'un voyage dans +un pays étranger où l'on parle le français, ce n'est pas seulement +les moeurs et les coutumes différentes des nôtres, c'est aussi la +façon dont les indigènes déforment notre langue. + +Déforment? -- Le mot est peut-être excessif. Disons plutôt qu'ils +donnent à des vocables très français par eux-mêmes un sens qui +nous est insolite. De sorte que nous sommes parfois déroutés +lorsqu'ils frappent nos oreilles ou lorsque nous les lisons dans +un journal. + +Encore y a-t-il des degrés. Ainsi, en Belgique, deux races se +juxtaposent qui n'offrent pas beaucoup de cohésion: les Wallons, +très proches de nous sous bien des rapports, les Flamands qui sont +des Germains présentant de grandes affinités avec les Hollandais +et les Allemands des provinces rhénanes. + +Les premiers marquent de la sympathie pour la France. Les seconds +ne nous aiment guère et ne se gênent pas pour nous le faire +sentir. + +D'ailleurs, même entre eux, ils s'entendent assez mal. Le lien +administratif qui les unit demeure artificiel. Des jalousies, des +rivalités d'influence, des rancunes créent des conflits entre les +deux moitiés, à peu près égales comme chiffres, de la nation. +Elles s'accusent réciproquement de viser à la prépondérance. Elles +se vexent et se dénigrent à l'excès. Il en résulte une animosité +qui va croissant depuis quelques années. + +C'est au point que certains Belges rêvent de constituer deux +gouvernements différents, l'un réunissant les populations +wallonnes, l'autre, les pays de langue flamande. Ils n'auraient de +commun que le même souverain et ce serait, en somme, quelque chose +comme la monarchie austro-hongroise. + +Un député, M. Jules Destrée, vient d'adresser au roi Albert une +lettre ouverte où il préconise cette solution d'un antagonisme +qui, s'il s'aggravait, pourrait mettre en question l'existence +même de la Belgique. + +Le problème est grave et nous intéresse directement. Car si, comme +on n'en peut guère douter, l'Allemagne, en cas de conflit avec +nous, se propose d'envahir la vallée de la Meuse et le Luxembourg +belge, il est bon que nous soyons fixés sur les sentiments à notre +égard de nos voisins du Nord. + +Je crois que les Wallons feraient cause commune avec nous, bien +assurés qu'ils sont que nous ne méditons pas de les annexer. Pour +les Flamands, c'est beaucoup moins sûr, car leurs sympathies vont +plutôt aux Teutons. + +* * * * * + +Je me suis écarté de mon sujet. Je voudrais seulement, dans ces +lignes, signaler cette «déviation» de notre langue dont je parlais +plus haut. + +Flânant, il y a peu, en pays wallon, j'ai pris quelques notes à ce +sujet. Ce sont elles que je vais donner. + +J'arrive à Liège. Dès la sortie de la gare, je vois un enfant de +quatre ou cinq ans qui échappe à sa mère et va flatter les naseaux +d'une haridelle de fiacre somnolente entre ses brancards. + +La maman s'alarme et se précipite en gloussant comme une poule +dont le poussin s'écarte. + +Mais le cocher intervenant: -- I n'peut mal, savez-vous, Madame? +La bête n'est pas méchante... + +Information prise, _i n'peut mal _signifie: il n'y a pas de +danger. + +Et voilà déjà un belgicisme. + +En voici un autre: J'entre dans une pâtisserie où des dames +absorbent des éclairs au chocolat et des babas au rhum. Elles +semblent prendre le plus grand plaisir à cette collation. L'une +d'elles, fixant sa voisine d'un air affriandé, lui demande: -- Ça +goûte? + +L'autre répond: -- oui, beaucoup. + +Or, _ça goûte_ signifie: trouvez-vous cela bon, cela vous plaît- +il? + +Voici maintenant la locution si _you plaît _(s'il vous plaît). +Interrogative, elle veut dire: comment? ou plaît-il? + +C'est encore une formule de politesse. Les garçons de restaurant +ne manquent jamais de vous la servir avec les plats qu'ils vous +apportent. + +Je vais par les rues. Les maisons, à deux étages au maximum, se +succèdent, offrant des façades de briques encadrées de pierres +bleuâtres et qu'endeuillent les poussières de charbon, car nous +sommes en pays minier: trente houillères entourent Liège, poussant +leurs galeries sous la ville. + +Beaucoup de ces maisons offrent à une fenêtre du rez-de-chaussée, +cet écriteau mystérieux: _quartier à louer._ Même, à une devanture +de boucherie, je lis avec horreur cette inscription: _quartier de +demoiselle!_ + +Quoi donc, les Liégeois seraient-ils anthropophages? Ce boucher +débite-t-il, au lieu de mouton ou de boeuf, des jeunes filles +coupées en morceaux? + +Rassurez-vous. Un quartier, en dialecte belge, c'est un +appartement. Un quartier de demoiselle, cela signifie simplement +que dans cette maison, l'on ne se soucie pas de louer aux +représentants du sexe mâle. + +Cet emploi du mot quartier donne lieu à d'autres quiproquos non +moins amusants. + +J'ouvre un journal; mes regards tombent sur les annonces et je lis +ceci: _Forte fille demande quartier._ + +Que lui arrive-t-il donc à cette gaillarde vigoureuse? De quel +péril se trouve-t-elle menacée pour implorer ainsi la pitié? + +Or voici la traduction française de cette phrase émouvante: une +femme de ménage robuste demande à être employée à la journée. + +Un autre annonce: _On demande une fille de quartier sérieuse. +_J'imagine que ceci doit être rédigé par des gens austères qui +n'admettent pas que leur bonne ait le sourire. Les postulantes +sont averties; si elles possèdent un caractère jovial, inutile de +se présenter... + +Plus loin: à louer quartier de toute utilité pour personnes +honorables et tranquilles. + +Cela, c'est l'annonce psychologique. Et quelle admirable netteté +dans cette phrase! En effet, elle signifie: si vous êtes des +galvaudeux, des bohèmes tapageurs et désordonnés, ce n'est pas la +peine de solliciter un abri sous notre toit paisible. Au +contraire, si vous êtes des gens respectables, douillets, amis des +pantoufles feutrées et des capitons, accourez: il vous sera on ne +peut plus profitable d'habiter chez nous. + +C'est le cas de s'écrier avec M. Jourdain: + +-- Quoi, tant de choses en si peu de mots? + +Mon Dieu, oui, le belge a de ces ressources. + +* * * * * + +Mais les annonces contiennent bien d'autres propos obscurs. En +voici une où l'on demande une _demi-gouvernante._ + +Qu'est-ce que cela peut bien être qu'une demi-gouvernante? + +Eh bien, il paraît qu'il s'agit d'une bonne, munie de quelque +instruction et de quelque éducation, qui puisse, à la fois, +épousseter les meubles, laver la vaisselle, mener les enfants à la +promenade, leur apprendre les belles manières et leur faire +répéter leurs leçons. + +D'autres annonces détournent complètement le sens des mots. + +Voici des commerces à _remettre_, c'est-à-dire à céder. + +Voici, à vendre ou à louer, une prairie _arborée_, c'est-à-dire +plantée d'arbres. En France, nous nous contentons d'arborer un +drapeau ou, par métaphore, une opinion. En Belgique, on arbore un +verger. Mais cela ne signifie pas la même chose. + +Explorant la ville, je note au passage quelques enseignes. Celle- +ci: _l'épouse Une Telle, négociante._ + +Pourquoi pas? Ce féminin ne présente, après tout, rien de +choquant, bien qu'il soit inusité chez nous. + +Autre enseigne: Verdures à l'étuvée. + +J'hésite, je regarde l'étalage et j'y vois des mottes d'épinards +en pyramides et, dans des jattes, des haricots gonflés par l'eau +bouillante. + +Très bien: il s'agit de légumes cuits. + +Plus loin: Un Tel, chausseur. + +Or c'est un magasin de cordonnerie. Mais voyez l'avantage de cette +brève indication. Le brave homme qui tient cette boutique a +réalisé une sérieuse économie. Car, évidemment, le peintre de +lettres qui fignola son enseigne lui aurait pris davantage +d'argent pour tracer, au-dessus des croquenots alignés derrière la +vitrine, cette inscription: _commerce de chaussures_ ou tout autre +analogue... + +Je pénètre dans le faubourg d'Amercoeur. Soit dit en passant, je +voudrais bien savoir l'origine de ce nom. Peut-être ne trouve-t-on +ici que des gens lugubres, des misanthropes broyant du noir, +remâchant les amertumes d'une existence déçue et sans avenir. Je +n'ai pu obtenir d'éclaircissements sur ce point. + +Pourtant Amercoeur me paraît for gai d'aspect. On y voit maints +jardinets fleuris de roses et de géraniums. La physionomie des +passants qu'on croise exprime une assez joyeuse insouciance. Les +marmots, qui se trémoussent en piaillant sur le pavé, ne semblent +pas prématurément dégoûtés de la vie. Ici l'on mange et l'on boit +comme ailleurs. En effet, voici un estaminet où des mécaniciens +barbouillés de suie, trinquent en échangeant des propos +goguenards. + +Par exemple, l'enseigne est déconcertante: _Friture des artistes_. + +J'entre chez un marchand de tabac; je me fais servir de quoi +m'intoxiquer de nicotine et je demande le prix. + +-- Un demi-franc et deux cennes. + +À ce coup, je ne comprends pas. J'implore la traduction de cette +phrase ténébreuse et j'apprends qu'il s'agit de payer cinquante +quatre centimes... + +Plus tard, montant l'escalier de mon logis, j'entends la patronne +de la maison crier à sa domestique: -- Séraphine, apportez-moi +vite la _loque à reloqueter_. + +-- Oui, Madame!... + +Je me penche sur la rampe et je vois la servante se précipiter +dans une chambre du premier étage en brandissant un carré de +laine. Je devine qu'une loque à reloqueter c'est tout simplement +un torchon... + +* * * * * + +Comme on le voit, il n'est pas très difficile d'apprendre le belge +-- du moins sous sa forme wallonne. Car, en pays flamand, le +français subit des déformations beaucoup plus extraordinaires. Il +arrive même que les Flamands mêlent à leur langue des mots +français gratifiés d'une désinence germanique. + +Un seul exemple. Un jour, à Bruxelles, j'entendis un homme du +peuple dire à un autre: --_Komm, une fois, promeniren._ + +Mais en Wallonie, les natifs mettent beaucoup de complaisance à +vous renseigner sur les particularités de leur dialecte. Je le +répète; là-bas, on nous aime, et au voyageur de chez nous l'on +prodigue les amabilités et les marques de courtoisie. + +CHAPITRE XII +LE CHASSEUR NOIR + +Les feuilles jaunissent et tombent de bonne heure cette année. Un +été pluvieux, des froids précoces ont éprouvé ma chère forêt de +Fontainebleau; de sorte qu'elle revêt, dès cette fin de septembre, +sa parure d'automne alors que, d'habitude, c'est seulement vers la +Toussaint qu'elle s'habille de pourpre et d'or, comme pour une +dernière fête, avant de s'endormir sous les givres de l'hiver. + +Afin d'en savourer encore un peu la beauté défaillante, je vais +par les sentiers tout bruissants de feuilles mortes, par les +taillis où des baies de corail éclatent sur les houx sombres. Je +gagne, à pas lents, le _Long-Rocher_: un des sites les plus +grandioses de la vieille sylve. + +Au bas de la colline, un groupe de bouleaux surgit qui palpite au +souffle d'une brise presque insensible. Leurs troncs argentés, +leurs feuillages d'or clair se dessinent délicatement sur le fond +de nuances fauves et pourprées que forment au loin les chênes qui +tapissent les hauteurs où commence la futaie des _Ventes à la +Reine_; frêles et plaintifs, ils chuchotent leurs adieux à la +lumière puis pleurent de se résigner aux jours brumeux et froids +qui viendront bientôt. + +Ils semblent des jeunes filles qui songent à la mort... + +Je gravis la pente méridionale de la colline, parmi des grès +entassés comme les ruines d'une ville de Cyclopes. Je parcours un +large plateau où les bruyères flétries couvrent le sol d'une +toison roussâtre, où les rochers, à demi ensevelis, +s'arrondissent, pareils à des échines de mammouths. + +De ce sommet l'on découvre un paysage d'une majesté incomparable. +Dix lieues de forêt s'étendent sous les regards. + +Au nord, les lignes mélancoliques, enveloppées de pins bleuâtres, +du _Haut-Mont_ et de la _Malmontagne_ se découpent sur le ciel. À +l'horizon, les sommets en triangles dénudés du _Rocher d'Avon_ +plaquent des taches de deuil et d'ocre aride. + +Dans les fonds, les hêtres et les chênes déferlent en larges +vagues de feuillage, couleur de vieil or et de sang caillé. Ça et +là, des fumées de charbonniers tremblent au-dessus des cimes. + +Après une longue contemplation, je tourne à l'ouest; je me glisse +sous une voûte de grès au cintre surbaissé; je débouche dans un +cirque où des roches abruptes, les une couvertes de mousses +sombres, les autres âprement nues, se surplombent ou s'oppriment +en un chaos formidables. + +On dirait quelque avalanche des vieux âges suspendue dans sa chute +par le geste d'une divinité. Puis certains rocs, qui +m'investissent de toutes parts, ouvrent des gueules de chimères et +de dragons. J'ai un peu l'impression d'être enfermé dans un cercle +de l'enfer de Dante. + +Mais le sentier remonte par une brèche pour atteindre la grande +_platière _qui occupe le centre _du Long-Rocher_. Un nouvel aspect +se présente au sud, par delà une plaine de fougères brunâtres. + +Les massifs des _Trembleaux_, plantés d'essences multiples, +déploient la magnificence des couleurs de l'automne. C'est toute +la gamme des nuances du jaune et de l'orangé, depuis l'ambre +jusqu'à la rouille. Par endroits, des feuillages de carmin +tranchent à vif sur ce fond d'opulence tandis que quelques jeunes +hêtres, encore verts, scintillent sourdement comme des émeraudes. + +Vers le couchant, la hauteur des _Étroitures_, avec sa pinède, +apparaît, par contraste, presque noire. Le ciel s'est couvert de +nuées gris perle qui cendrent un peu les ors des feuillages. Il ne +reste, à la crête des collines les plus occidentales, qu'un pan de +bleu limpide d'où le soleil déclinant baigne de longues clartés +mourantes les arbres, les rochers et les vapeurs immobiles. Plus +un souffle n'agite l'air. + +Et le silence des fins d'après-midi dans la forêt plane, comme un +aigle de royale envergure, sur les frondaisons pleines de pénombre +chatoyante et de reflets atténués... + +* * * * * + +Comme je redescendais par le sentier qui mène à la route de +Fontainebleau, je vis se dresser à ma gauche un vieux sapin qui, +sous sa pèlerine vert sombre, ressemblait à un ermite. Comme il +bruissait mystérieusement, je prêtai l'oreille et je crus +percevoir de vagues paroles où il était question de la bêtise +humaine. Cela ne m'étonna pas trop, car je sais que les arbres +sont beaucoup plus sages que les hommes. + +Je m'arrêtai. Saluant l'ancêtre morose, je lui adressai le +discours suivant: + +-- Vieil ami, n'oublie pas que les poètes te tiennent pour un +modèle de logique et de cadence. Et quoi de surprenant à cela? Tes +branches sont si merveilleusement alternées! Tu sais aussi que le +philosophe Kant eut recours à l'un de tes frères pour l'aider à +construire des syllogismes. Ce sapin s'élevait vis-à-vis de la +fenêtre qui éclairait son cabinet de travail. Et Kant avait +tellement l'habitude de le regarder en travaillant et d'accrocher +ses méditations aux rameaux dont les vitres étaient frôlées que, +privé de son sapin, il n'aurait sans doute plus réussi à +coordonner les antinomies où se complait sa doctrine. + +Or il arriva que le sapin fut jeté bas et débité en bûches et en +allumettes. Sa disparition mit le philosophe et sa philosophie en +désarroi. Il dut interrompre ses travaux, et il tâtonna longtemps +avant de renouer le fil de ses idées. Bien plus, il faillit se +réfuter lui-même! + +Faute d'un sapin, nous avons encouru le risque d'être privés de la +_Critique de la Raison pure_, de _l'Impératif catégorique_ et de +tous les rhéteurs protestants qui s'emploient, avec zèle, à +insuffler ces lourdes fumées dans les cervelles françaises. + +Ne trouves-tu pas que c'est là une tradition glorieuse, digne +d'être perpétuée dans les annales de ta famille?... + +Le sapin se balança ironiquement. Il me parut qu'un rire moqueur +courait parmi ses aiguilles et qu'il me répondait: -- Vous autres, +hommes, vous vous figurez que vos systèmes importent à la marche +du monde. Mais nous, sapins, nous en faisons aussi peu de cas que +d'une graine de pissenlit emportée par le vent. Suppose que ce +Kant en ait été réduit, par la mort de mon frère, à briser sa +plume, crois-tu qu'un aussi minime incident aurait empêché la +terre de tourner?... + +J'aurais pu objecter au conifère sceptique, que, tout de même, une +doctrine philosophique a plus d'importance qu'une graine de +pissenlit. Je n'en fis pourtant rien pour cette raison que je +n'aime pas du tout les rêveries de Kant. Notamment, son _Impératif +catégorique_ me produit l'effet d'un moellon dont il est +déplorable de nous alourdir l'intelligence. + +Je saluai donc le sapin et, sans ajouter un mot, je repris ma +promenade... + +* * * * * + +Je traversais les taillis qui bordent le _Rocher aux Nymphes_ +quand je me rappelais soudain que c'est dans cette partie de la +forêt et aussi vers les pentes du _Rocher d'Avon_, la route de +Moret et le carrefour du _Chêne feuillu_, qu'on signale les +apparitions du Chasseur Noir. + +La nuit montante, l'aspect fantastique du site me portèrent à me +remémorer cette légende dont voici les détails d'après les +chroniqueurs et les mémoires. + +Pierre Matthieu, historien, auteur _d'une Vie d'Henri IV_, raconte +ceci à la date de 1599: «Le Roi, accompagné de quelques seigneurs, +étant à la chasse vers la route de Moret et le _Rocher aux +Nymphes_, entendit un grand bruit de plusieurs personnes qui +donnaient du cor assez loin et les jappements des chiens et les +cris des chasseurs, bien différents de l'ordinaire et éloignés de +lui d'une demi-lieue. Et en un instant, tout ce tumulte se fit +entendre tout près de lui. + +«Sa Majesté, surprise et émue, envoya le comte de Soissons et +quelques autres pour découvrir ce que c'était. Aussitôt ils +entendirent ce bruit près d'eux, sans voir d'où il venait ni ce +que c'était. Et tout à coup, ils aperçurent, dans l'épaisseur de +quelques broussailles, un grand Homme Noir fort hideux qui leva la +tête et leur dit: _M'entendez-vous?_ ou _Qu'attendez-vous?_ ou +_Amendez-vous_, ce qu'ils ne purent distinguer étant saisis de +frayeur. Et tout aussitôt après ce spectacle disparut comme une +vapeur. + +«Ce qui ayant été rapporté au Roi, Sa Majesté s'informa des +charbonniers, bergers et bûcherons qui sont ordinairement dans +cette forêt, s'ils avaient déjà vu de tels fantômes et entendu de +tels bruits. + +«Ils répondirent qu'assez souvent il leur apparaissait un grand +homme noir, avec l'équipage d'un chasseur et qu'on appelait le +Grand Veneur...» + +Michelet, qui commente, d'après Matthieu, cette apparition, +suppose qu'on voulut agir sur l'imagination d'Henri IV et que ce +prestige avait été machiné pour l'incliner à la dévotion après la +mort de Gabrielle d'Estrées. Mais Michelet a, lui aussi, beaucoup +d'imagination. + +D'ailleurs Pierre Matthieu ne donne aucune indication dans ce +sens. Il se contente d'ajouter que, le même jour, Sully, se +trouvant dans son cabinet, au pavillon du Grand Parterre, entendit +une forte et discordante sonnerie de cor. Surpris que la chasse +rentrât si tôt, le ministre sortit précipitamment pour saluer le +roi. + +Mais, dehors, il n'y avait personne. Les gardes interrogés +répondirent qu'ils n'avaient rien vu ni rien entendu. -- Notez, au +surplus, que du pavillon de Sully à l'endroit où se trouvait Henri +IV, on compte une dizaine de kilomètres. + +Chose singulière, Sully ne parle point, dans ses _Mémoires_, de ce +dernier incident. Il dit seulement à propos de l'apparition elle- +même: + +«On cherche encore de quelle nature pouvait être ce prestige vu si +souvent et par tant d'yeux dans la forêt de Fontainebleau. C'était +un fantôme environné de chiens dont on entendait les cris et qu'on +voyait de loin mais qui disparaissait lorsqu'on s'en approchait.» + +Péréfixe et l'Estoile font un récit analogue à celui de Matthieu. +Péréfixe ajoute: «On attribue cette vision à des jeux de sorciers +ou de mauvais esprits». Quant à l'Estoile il rapporte que le +fantôme apparut au Roi lui-même et que celui-ci en fut «tout froid +de peur» et en demeura longtemps fort troublé. + +Bongars, diplomate employé par Henri IV auprès des princes +d'Allemagne, écrit, dans une de ses épîtres latines, qu'étant venu +à Fontainebleau rendre compte au roi d'une de ses missions, il +entendit plusieurs personnes parler de la dernière apparition du +_Chasseur Noir_. Un piqueur qu'il interrogea lui répondit: «Ce +doit être un gentilhomme qui fut assassiné du temps de François +1er et qui revient». + +Enfin la _Chronologie septénaire_ raconte que le roi et les +courtisans s'étaient d'abord moqués du Chasseur Noir comme d'une +fable mais qu'ils l'aperçurent un jour distinctement dans un +hallier sous la figure d'un homme d'une taille élevée et au visage +ténébreux. Ils eurent si peur qu'ils s'enfuirent; et ce fut à qui +courrait le plus vite. + +Sous Louis XIII, en 1628, M. Herbet a relevé, dans son +_Dictionnaire de la forêt de Fontainebleau_, une apparition du +Chasseur Noir à deux gentilshommes de la Cour. Cette relation fort +circonstanciée est tirée d'une plaquette très rare qui se trouve à +la Bibliothèque Nationale. + +M. Herbet donne aussi une explication de l'apparition à Henri IV +due à Hurtaut et Magny. D'après ces auteurs, il se serait agi +d'attirer le roi dans un guet-apens et de l'assassiner. + +Or, en 1699, le Chasseur Noir apparut de nouveau à Louis XIV. -- +L'abbé Guilbert rapporte le fait dans sa _Description des château, +bourg et forêt de Fontainebleau_, publié en 1731. Mais loin +d'éclaircir cette mystérieuse histoire, il la complique encore en +y mêlant un artisan prophétique. + +Il reproduit d'abord le récit de Matthieu puis il ajoute: «Cent +ans après, Louis XIV, étant à la chasse, eut cette même vision qui +l'avertit de certains faits particuliers dont il ne parla, dit-on, +à personne et dont il fut très impressionné. Ces faits lui furent +confirmés par un maréchal ferrant de Salon-de-Craux en Provence, +parent de Nostradamus et qui se crut chargé de révéler au Roi +certaines choses qui regardaient sa conscience et qui, malgré le +secret, donnèrent lieu à bien des conjectures. + +«Ce qu'il y a de sûr c'est que le Roi allant à la messe, ce +nouveau prophète se trouva sur son passage. M. le maréchal de +Duras, qui suivait le Roi, dit alors: -- Si cet homme n'est pas +fou, je ne suis pas noble. + +«Le Roi qui l'entendit, se retourna et dit: -- Cet homme là n'est +pas fou. Il parle de fort bon sens et pourtant vous êtes noble. + +«Voilà tout ce que j'en sais. Bien des gens ont cherché à deviner +le reste. Mais c'est un secret qu'on ne juge pas à propos de +révéler...» + +* * * * * + +Pendant des années, nulle mention du Chasseur Noir. Mais voilà +qu'en 1899, on se mit à nouveau à parler de lui. + +Une femme Dubail habitant Veneux-Nadon, près de Moret, prétendit +que son «petit gars», âgé d'une douzaine d'années, avait aperçu le +fantôme, dans un taillis du _Chêne feuillu_ à la tombée de la +nuit. + +On lui demanda comment l'enfant le dépeignait. + +«Il dit, répondit-elle, que c'est un grand homme noir, habillé +très collant, qu'il est à cheval et qu'il galope sans faire de +bruit. + +-- Et vous-même, qu'en pensez-vous? + +-- Il y en a qui disent que ce n'est pas un homme vivant. Mais on +ne sait qui ce peut bien être...» + +Diverses ramasseuses de fagots, des vagabonds occupés à cueillir +des champignons ou à braconner dans la forêt, affirmèrent +également avoir vu le Chasseur Noir ou entendu son cor, le soir, +vers le _Rocher aux Nymphes_. + +Enfin une jeune Écossaise, en cette même année 1899, au mois de +juillet, soutint qu'elle avait rencontré le fantôme. +Villégiaturant à Barbizon, elle avait été rendre visite à des amis +à Moret et elle regagnait son hôtel, à bicyclette, à travers la +forêt, vers dix heures du soir. Elle a raconté l'apparition dans +une lettre dont j'ai la traduction sous les yeux et don voici les +principaux passages: + +«Croyant trouver un raccourci, j'avais quitté la grand'route avant +le carrefour du _Chêne feuillu_ et j'avais pris un chemin à gauche +qui m'emmena vers le _Rocher d'Avon_. J'arrivai à un carrefour où +se croisaient sept routes et près duquel il y avait une mare. Je +m'étais égarée et je ne savais plus guère comment me retrouver. +J'étais d'autant plus ennuyée que le sol était formé de sable fin +où les roues de la bicyclette enfonçaient plus d'à moitié. Je mis +pied à terre et, la main au guidon, je cherchai à m'orienter. La +pleine lune brillait mais cela ne me servait à rien car de +nouveaux sentiers s'ouvraient sans cesse devant moi et je ne +savais lequel prendre...» + +En effet, même en plein jour, quelqu'un qui ne possède pas à fond +la topographie de la forêt est à peu près certain de s'égarer s'il +quitte les voies principales tant les sentiers se coupent et +s'entrecroisent pour former un véritable labyrinthe. Dans +l'obscurité, c'est encore pire. Bon gré mal gré, on décrit des +courbes obtuses qui vous ramènent au point d'où l'on était parti. + +Il semblerait que les esprits sylvestres prennent alors plaisir à +faire piétiner en vain les indiscrets qui violent leur domaine. + +La jeune fille s'égara donc complètement. Elle finit par déboucher +dans une petite clairière où croissaient seulement quelques +fougères, des genêts et de jeunes chênes épars. Des blocs de grès +blanc luisaient sous la lune. + +Elle continue: «Je m'étais arrêtée dans cette petite plaine. +J'avais d'abord un peu peur, mais la forêt était si tranquille que +je commençais à me rassurer quand, tout à coup, un cerf sortit des +buissons en face de moi. En m'apercevant il fit un écart puis prit +la fuite par les fourrés à ma droite et disparut. + +«À ce moment, j'entendis au loin le son d'un cor de chasse et les +aboiements d'une meute. Ce bruit d'abord très faible grandit +rapidement et se rapprocha. Ce n'étaient pas des sonneries de +chasse; c'étaient de longues notes tristes qui me donnèrent une +sorte de plaisir mélancolique. Je restai immobile, comme +charmée... + +«Tout à coup, je vis apparaître, dans le chemin à ma gauche, une +masse mouvante qui rasait le sol. C'était la meute. Les yeux des +chiens faisaient comme des points de feu. Derrière eux, venait un +cheval sombre qui galopait sans bruit. Sur son dos il y avait un +être vêtu de noir qui portait un cor de chasse brillant en +bandoulière. Quand il passa près de moi, il porta la main à sa +tête comme pour me saluer. L'ensemble de l'apparition était +vaporeux et comme effacé. Les chiens et le fantôme traversèrent la +petite plaine en silence. Ensuite ils se perdirent, comme une +fumée, dans les taillis, de l'autre côté... + +«J'étais demeurée clouée sur place, toute tremblante. Quand je ne +vis plus rien, je me mis à courir au hasard devant moi. Et soudain +je me retrouvai sur la route de Moret, près du _Chêne feuillu_. + +«Je suis rentrée chez moi je ne sais trop comment. J'avais été +tellement effrayée que je suis restée plusieurs jours au lit...» + +* * * * * + +Évidemment l'on peut mettre en doute la réalité de l'apparition en +ce qui concerne la jeune Écossaise. Elle était peut-être fort +impressionnable et douée, en outre, d'une imagination violente. La +solitude de la forêt, l'ombre, le silence, les reflets de la lune +dans le brouillard qui monte souvent des fourrés par les nuits +d'été ont pu agir sur elle au point de lui causer une +hallucination. + +Mais même si nous écartons son témoignage et celui des habitués de +la forêt qui, vers cette époque, affirmèrent avoir vu le Chasseur +Noir, il reste les apparitions à Henri IV et à Louis XIV. Ce +dernier ne passe point pour un amateur de mystifications. Dans +quel but aurait-il raconté que le fantôme lui était apparu et lui +avait parlé sur des faits que lui seul connaissait? Pourquoi +aurait-il dit que le maréchal ferrant lui avait confirmé les +paroles du spectre? + +En ce qui concerne Henri IV, il est à remarquer que Sully, qui ne +fut ni un esprit superstitieux ni un plaisantin, constate que +beaucoup de personnes ont vu le fantôme. + +Que faut-il conclure?... + +Il y a une dizaine d'années, réfléchissant à cette légende, j'eus +l'idée d'aller explorer, la nuit, la région où le Chasseur Noir +avait toujours apparu. Vers onze heures du soir, en juin, je +gagnai, par la route de Moret, le carrefour du _Chêne feuillu_ +puis je me dirigeai, par un sentier que je connaissais bien, vers +cette mare d'Épisy auprès de laquelle la jeune Écossaise avait +rencontré le fantôme. + +J'allais lentement sous les grands arbres; je goûtais, avec +ivresse, la belle nuit d'été tout odorante du parfum des flouves, +des pollens et des résines. Je mirais la pleine lune couleur de +miel qui répandait sa splendeur paisible sur les hautes +frondaisons et dardait de fines clartés, pareilles à des flèches +d'or pâle, à travers le noir treillis des branches. Les ramures +formaient devant moi une suite d'arceaux où des ogives, pleines +d'une fluide lumière, alternaient avec des pans d'obscurité +bleuâtre. J'errais dans un cloître de rêve... Je débouchai enfin +sur le creux où repose la mare. À vingt pas environ du carrefour +des sept routes, elle dort dans une cuvette formée par des pentes +argileuses où croît une herbe drue. Un tertre artificiel, que +soutiennent quelques pierres sommairement façonnées, la surplombe +et dessine un petit plateau circulaire au centre duquel s'élève un +marronnier déjà vieux. + +Sur le pourtour, une dizaine de pins font cercle comme pour +recueillir les enseignements de ce patriarche. Sous le tertre, +bâille une cavité d'où filtre une source. Et, de chaque côté du +porche, deux platanes, arbres fort rares dans la forêt, ont +poussé. + +Je m'assis au pied du marronnier et je me mis à rêver en +contemplant l'eau paisible de la mare. La pleine lune, presque au +zénith, baignait de lumière le ciel sans nuages, s'étalait, en +grandes nappes pâles, sur le gazon, faisait luire, comme des +chevelures d'argent fin, le feuillage des arbres, et se reflétait, +avec une telle intensité, dans l'onde immobile qu'on eût dit qu'un +fragment de l'astre s'était laissé choir sur la terre. + +La forêt reposait à l'infini dans l'enchantement du clair de lune +et du silence. Pas un souffle. Il faisait si calme que j'entendais +les branches se frôler avec douceur, les feuilles chuchoter en +songe et une biche brouter dans le taillis tout proche... + +Je rêvais; je me récitais des passages de l'adorable féerie de +Shakespeare:_ Le Songe d'une nuit d'été_. Je croyais voir voltiger +autour de moi Titania et les fées, Puck et les sylphes. + +Et j'avais tout à fait oublié que j'étais venu là pour procéder à +une enquête sur le Chasseur Noir. + +Quand le souvenir me revint du fantôme, je quittai à regret la +place et, consciencieusement, je commençai à parcourir tous les +endroits où la tradition voulait qu'il se montrât. + +J'escaladai les pentes du _Rocher d'Avon_; je redescendis dans la +brousse; je battis les halliers tout autour du _Rocher aux +Nymphes_; je revins sur la route de Moret que j'arpentai jusqu'à +la maison de garde des Sablons. + +Rien: nul son de cor; nulle meute aux yeux flamboyants; nul +fantôme vêtu de deuil... + +De guerre lasse, je rentrai à Fontainebleau, l'esprit plein +d'images lunaires et sylvestres d'une poésie merveilleuse mais +sans que le Chasseur Noir eût daigné se manifester. + +Peut-être réserve-t-il ses apparitions aux Rois de France et aux +jeunes Écossaises... + +CHAPITRE XIII +LES CATACOMBES DE PAULINE JARICOT + +La ville de Lyon connaîtra peut-être bientôt la joie de voir une +de ses enfants élevée sur les autels. En effet, Mgr Déchelette, +auxiliaire du cardinal-archevêque, vient de se rendre à Rome pour +y déposer les pièces du procès en béatification de Pauline-Marie +Jaricot, créatrice du Rosaire vivant, fondatrice de l'oeuvre de la +Propagation de la Foi. + +Ce n'est pas à mes lecteurs qu'il est nécessaire de retracer +l'existence de cette servante de Dieu, choisie pour que, par son +initiative, l'Évangile fût prêchée dans tout l'univers. On sait +également comment le Seigneur permit que cette mission glorieuse +s'accomplît parmi les souffrances physiques de l'élue et les +peines intérieures les plus déchirantes. On n'ignore pas que +Pauline Jaricot fut trompée, dévalisée, ruinée, couverte +d'outrages, abreuvée de calomnies et qu'elle mourut dans un +dénuement total. Ce sont là des épreuves qui ne manquent jamais +aux prédestinés, afin de leur faire gagner, par l'exercice d'une +abnégation héroïque, les trônes qu'ils doivent occuper aux pieds +du Très-Haut. + +Me trouvant à Ars pour mon livre sur le bienheureux Vianney, j'y +avais lu cette brochure: _Le Petit sou de la Providence_, où la +fidèle compagne de Pauline-Marie, Mlle Maurin, a résumé sa vie +d'une façon fort attachante. Venu, par la suite, à Lyon, j'y pris +connaissance du récit complet de ses travaux et d'une autre +publication: _Le Curé d'Ars et Pauline-Marie Jaricot_, qui +m'intéressèrent encore plus à cette admirable figure (_La première +brochure a été publiée par l'éditeur Toira, la seconde par la +librairie du Sacré-Coeur, à Lyon)._ Si bien que je voulus visite +le coin de Fourvière où la sainte fille gravit son calvaire et +naquit à la vie éternelle. Ce sont les impressions recueillies au +cours de cette visite que je vais rapporter. + +La maison s'élève un peu plus qu'à mi-hauteur de la colline qui +supporte la basilique. Elle date du XVI° siècle, m'a-t-on dit; +elle est assez spacieuse et éclairée par un grand nombre de +fenêtres. À l'intérieur, rien ne subsiste de la distribution des +appartements telle qu'elle existait du temps de Pauline Jaricot ni +du mobilier qui les garnissait. + +J'ai vu la chambre où elle rendit le dernier soupir. Une +tapisserie élimée en couvre les murs; des poutres fendillées et +enfumées traversent le plafond bas. Déjà presque à l'agonie, +Pauline fit tirer son lit auprès de la fenêtre afin de contempler +une dernière fois ce Lyon qu'elle avait tant aimé, pour qui elle +s'était offerte si souvent en holocauste. La vue est splendide et +d'une étendue considérable: au premier plan, au pied de la +colline, la cathédrale Saint-Jean, puis la Saône, lente et +limoneuse, puis un océan de toits gris, puis le Rhône entrevu par +endroits et miroitant au débouché des rues qui vont vers la +Guillotière. J'ai rêvé longtemps le front à la vitre où la +mourante appuya peut-être son visage baigné de sueurs de la +dernière minute. J'ai tâché de me mettre dans l'état d'âme qu'il +fallait pour comprendre ses suprêmes pensées telles qu'elles nous +sont rapportées par les témoins de sa fin; je me suis recommandé à +ses prières là-haut. + +Je visitai ensuite la chapelle que Pauline-Marie dédia à sainte +Philomène en reconnaissance d'un miracle de guérison spontanée que +l'angélique martyre lui obtint lors d'un voyage en Italie. + +C'est un très humble sanctuaire, mi obscur et de dimensions +exiguës; un petit dôme le surmonte que des ex-voto garnissent de +la base au sommet. Après m'y être recueilli, quelques minutes, +devant le Saint-Sacrement, je sortis pour visiter le souterrain +qui abrita Mlle Jaricot et ses compagnes durant l'insurrection de +mars 1834. + +Voici en quelles circonstances la servante de Dieu et ses +compagnes se réfugièrent dans cette catacombe. + +Les canuts de la Croix Rousse s'étaient soulevés à la suite d'une +diminution excessive des salaires. Ils occupaient la colline et +tiraient à toutes volées sur la ville. L'artillerie des troupes +chargées de la répression s'alignait sur la place Bellecour et +leur répondait par une pluie de projectiles. De sorte que la +maison de Mlle Jaricot, prise entre deux feux, criblée de balles +qui brisaient les vitres et de bombes qui éclataient dans les +chambres, devint bientôt intenable. On résolut de se réfugier dans +le souterrain qui date probablement de l'époque gallo-romaine et +qui était resté sans usage jusqu'alors. + +En 1834, la chapelle de Sainte Philomène n'était pas encore +construite et la messe se disait dans une salle aménagée à cet +effet, et où le Saint-Sacrement était d'habitude exposé. Mlle +Jaricot était au lit, fort malade et incapable de se lever, ne +fût-ce que pour parcourir les 200 mètres qui séparent la maison du +souterrain. Ses compagnes voulurent l'emporter sur un matelas; +mais, au dernier moment, on n'osa se risquer dehors, tant l'orage +des bombes redoublait. + +Alors Pauline-Marie se fit apporter le tabernacle portatif où +Notre-Seigneur veillait, caché sous le voile eucharistique. Elle +le prit entre ses bras, et, voyant l'hésitation de tous, elle dit +d'une voix ferme: «Allons sans crainte, puisque nous avons avec +nous Jésus-Christ.» + +«Après avoir allumé quelques cierges, dit Mlle Maurin, on sort, +emportant le lit de douleur sur lequel repose, entre les mains de +sa faible créature, Celui qui se nomme le _Dieu des armées, _et +l'on parcourt ainsi très lentement toute la longueur de la +terrasse, sous le croisement de la grêle de feu qui n'atteint +personne...» + +Laissons maintenant la parole à Pauline-Marie elle-même. Dans un +mémoire écrit peu après, elle rapporte ceci: «Nous décidâmes de +nous enfoncer dans les profondeurs du souterrain. On m'y traîna +comme on put, tandis que je serrais étroitement entre mes bras +l'Arche de mon unique espérance. + +«Nous arrivâmes ainsi à une excavation plus commode et moins +humide que les autres. Au milieu de ce réduit, qui forme une croix +parfaite, mon matelas fut déposé. Mes filles, placées dans les +excavations formant les différentes parties de la croix, se +trouvèrent tout près de moi, à ma droite, à ma gauche, au-dessus +de ma tête, à mes pieds. Les personnes qui partageaient nos +dangers étaient deux domestiques de ma soeur, mon jardinier, une +pauvre petite orpheline, un Frère de Saint-Jean de Dieu, mon +boucher et deux femmes, dont... une actrice. Tous restèrent dans +la première partie du souterrain, en dehors de la croix où nous +étions avec Jésus-Christ.» + +Pauline-Marie et les 17 personnes qui l'entouraient demeurèrent là +cinq jours. Tous, élevés au-dessus d'eux-mêmes par la présence de +Jésus et par la sérénité de la sainte fille, vécurent dans le +calme et la prière durant tout ce temps. Nul ne se plaignit de la +fatigue ni de l'insuffisance des vivres sommaires qu'on avait +emportés... + +* * * * * + +Pénétré de ces détails émouvants, j'entrai dans le souterrain, +guidé par un obligeant jardinier qui portait une lanterne. + +Ce ne fut pas très commode; il nous fallut sauter une marche en +ruine au bas de laquelle nous enfonçâmes dans un amas de feuilles +sèches qui nous venait jusqu'à mi jambe. Ensuite, nous ouvrons une +porte dont les gonds rouillés résistent tant qu'ils peuvent à nos +tractions. Un couloir ténébreux bâille devant nous. Élevant son +luminaire, mon compagnon me précède. Nos pieds buttent sur le sol +inégal et rocailleux. La largeur du couloir est de I mètre +environ; je compte 22 pas et nous arrivons au caveau. Il a 4 +mètres de longueur sur 2 m 50 de largeur et 2 mètres environ de +hauteur, et il dessine, en effet, une croix. Au centre, à la place +même où Notre-Seigneur et sa fille bien aimée gisaient sur un +pauvre matelas, on a placé un petit piédestal qui supporte un +crucifix. Dans une anfractuosité de la muraille, il y a un buste +de la Sainte Vierge. L'emplacement du caveau, sa forme cruciale, +la nature du ciment qui couvre les parois me confirment que cette +catacombe avait dû être creusée par des chrétiens au temps de +l'Église primitive de Lyon. + +En face du caveau s'ouvre un petit réduit haut de 1 mètre, où les +plus las des réfugiés venaient s'étendre à tour de rôle sur le sol +mouillé. Le couloir se prolonge au-delà, jusque sous les +fondations de la basilique de Fourvière. Mais les eaux +d'infiltration l'envahissent, et il est à peu près impraticable. + +Je prie quelques minutes; puis je prends des notes accroupi sur +mes talons tandis que le bon jardinier, patient et recueilli, +m'éclaire. + +Fait notable: lorsque la colline fut prise, aucun des insurgés ni +des soldats qui les poursuivaient ne découvrit l'entrée du +souterrain. La bataille finie, les réfugiés en sortirent sains et +saufs, et pas un seul d'entre eux ne tomba malade à la suite de +tant d'heures passées dans des ténèbres humides. Ah! c'est qu'ils +avaient eu confiance dans Notre-Seigneur!... + +Revenu à la lumière, je pris congé de mon guide en le remerciant +chaudement, et je montai la colline vers la basilique. Il faisait +une soirée exquise; des merles sifflaient dans les cerisiers en +fleurs; des violettes embaumaient dans l'herbe déjà drue de ce +printemps précoce. Pas un nuage au ciel. Le soleil déclinant vers +les collines de Sainte-Foy envoyait de longues flèches d'or à +travers le feuillage des arbres. Lyon, en bas, bruissait +sourdement sous une fine brume mauve et rose. + +Je levai les yeux vers le sommet de la colline: la statue dorée de +la Vierge qui surmonte la tour de la vieille église scintillait, +au soleil couchant, comme une grande étoile. Je joignis les mains +et, saluant la Mère Immaculée, je lui dis: «Bonne Mère, protégez, +assistez votre pauvre trimardeur, comme vous avez tant de fois +protégé, assisté votre enfant Pauline-Marie...» + +À la suite de cette descente aux catacombes de Fourvière, je suis +allé voir Mlle Maurin. J'ai trouvé une petite femme aux yeux vifs, +très alerte pour ses 85 ans, et qui m'a parlé de la fondatrice du +Rosaire vivant avec un enthousiasme communicatif. J'ai retenu +d'elle à ce propos: «Le cardinal-archevêque dit, dans la lettre +qu'il m'écrivit et qu'il voulut bien me permettre de publier en +tête de ma brochure: _le Petit sou de la Providence_: «Nous aimons +à espérer que le jugement infaillible de la sainte Église +reconnaîtra dans notre Lyonnaise vaillante, humble et généreuse, +un digne émule en sainteté des Bienheureux qui furent sur la terre +ses amis, le curé d'Ars, la Mère Barat, le Vénérable P. Colin, et +que son autorité suprême nous permettra d'unir un jour, dans la +même vénération, notre Blandine, mère des martyrs, et notre +Pauline-Marie, mère des missionnaires.» + +«Oui, ajouta Mlle Maurin, ce sera un beau jour celui où la +béatification de ma sainte amie sera proclamée: j'espère vivre +assez pour le voir. Et quelle bénédiction pour Lyon que de mettre +en pendant aux autels de Sainte Blandine ceux de Pauline- +Marie!...» + +«Pour Lyon et pour la France!» approuvai-je en prenant congé, car +nous n'aurons jamais trop de saints qui nous protègent et nous +éclairent dans la lutte contre le Mauvais et les sectaires +endiablés qui nous oppriment. + +CONCLUSION + +Je feuillette les pages de ce livre et, récapitulant les aventures +disparates auxquelles ma destinée me mêla, j'adore la bonté de +Dieu. Alors que le pauvre trimardeur errait, sans guide et sans +but, par les chemins du matérialisme et de la révolte, +s'étourdissait de paradoxes vénéneux, n'arrêtait de choyer sa +sensualité que pour s'effondrer, aux heures de lassitude et de +satiété, dans les ténèbres de la désespérance, Il l'a pris par la +main, d'une façon bien inattendue, et l'a mené à l'Église. + +Ah! quelle délivrance, quelle purification et quel réconfort! +J'appris le sens surnaturel de la vie, j'appris la règle, je +compris que la fidélité aux enseignements et aux préceptes de la +foi catholique, que la fréquentation des sacrements pouvaient +seules me préserver des pièges tendus par le Prince de ce monde à +mon âme immortelle. + +Telle est la vraie liberté. Non seulement l'on trouve, au pied de +l'autel, la paix intérieure et la force d'imposer silence aux +instincts dépravants, mais encore l'intelligence, avertie de +l'esclavage où la maintenait naguère sa dévotion aux idoles de +chair et de pêché, libérée des chimères qui la rivaient aux +doctrines de négation, prend une acuité nouvelle. Les idées et les +sentiments se clarifient, se sanctifient; l'esprit de sacrifice, +le zèle pour la défense de l'Église se développent; l'amour de +Dieu brûle toujours plus fervent et nous imprègne du désir de +mériter le maintien et l'accroissement des grâces reçues lors de +la conversion. + +Certes, on n'est pas devenu un Saint; il y a encore bien des +lacunes, bien des défaillances dans notre bonne volonté. Mais la +Croix ne cesse de briller devant les yeux de notre âme et nous +savons qu'un simple acte de foi dans les vertus rédemptrices de +Notre-Seigneur nous rendra l'énergie nécessaire pour surmonter nos +faiblesses et dompter les rébellions de la nature déchue. + +Ces bienfaits du catholicisme, ceux même que l'amour-propre +n'aveugla pas définitivement sont obligés de les reconnaître. + +Voici par exemple Taine, intelligence splendide que l'orgueil +scientifique dirigea pendant des années. Il ne voyait rien en +dehors du déterminisme; il n'admettait pas qu'il y eût dans l'âme +humaine une région dont ses théories ne pussent rendre compte. Il +considérait le sentiment religieux comme une maladie de l'esprit. + +Mais un jour, une crise sociale où la France faillit périr, lui +montra son erreur. Ses travaux l'ayant amené à étudier le rôle +séculaire de l'Église, autant qu'un incroyant de bonne foi pouvait +le faire, il en saisit l'importance vitale et il écrivit ces +phrases dont je prie qu'on médite tous les termes: + +«Le christianisme, c'est l'organe spirituel, la grande paire +d'ailes indispensable pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, +au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés pour le +conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, +jusqu'à la sérénité, pour l'emporter jusqu'au dévouement et au +sacrifice. + +«Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces +ailes défaillent ou qu'on les casse, les moeurs publiques et +privées se dégradent. En Italie, pendant la Renaissance, en +Angleterre, sous la Restauration, en France, sous la Convention et +de Directoire, on a vu l'homme se faire païen comme au 1er siècle. +Du même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de +Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur; il abusait des autres et +de lui-même; l'égoïsme calculateur et brutal avait repris +l'ascendant; la cruauté et la sensualité s'étalaient; la société +devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu. + +«Quand on s'est donné ce spectacle de près, on peut évaluer +l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y +introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y +maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison +philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même +l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune +administration, aucun gouvernement ne suffisent à le suppléer dans +ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente +natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel, +incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde +vers ses bas-fonds. Et le vieil Évangile est encore aujourd'hui le +meilleur auxiliaire de l'instinct social (Taine: _Les origines de +la France contemporaine, le Régime moderne, tome II_).» + +Un croyant n'eût pas écrit cette dernière phrase telle quelle; il +aurait dit: C'est dans l'Évangile inspiré qu'on trouva, qu'on +trouve et qu'on trouvera l'unique sauvegarde sociale. + +Mais tout de même quel loyal aveu! Et comme il y a loin de cette +déclaration d'un philosophe instruit par l'expérience à la boutade +du jeune normalien tout imbu de théories matérialistes: «Le vice +et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol.» + +C'était pourtant le même homme. Mais, dans l'intervalle, il avait +acquis la notion de la vraie science, celle qui se borne à +l'analyse des phénomènes et qui ne cherche pas à empiéter sur +l'Église pour expliquer la Cause. + +Que l'on compare un peu l'état d'esprit de Taine pendant les +premières années qui suivirent la guerre et la Commune avec celui +de tel grand homme dont les nuées issues de la Révolution +obnubilaient l'intelligence. Victor Hugo, par exemple, à la même +époque. Je lis ceci dans _le journal des Goncourt_: «Hugo parle de +l'Institut, de ce _Sénat dans le bleu_ comme il l'appelle. Il +voudrait le voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement +toutes les questions repoussées par la Chambre... Il termine par +ces mots: -- Oui, je le sais, le défaut c'est l'élection par les +membres en faisant partie. Pour que l'institution fût complète, il +faudrait que l'élection fût faite sur une liste présentée par +l'Institut, débattue par le journalisme, nommée par le suffrage +universel...»Au milieu de son _speech_, une allusion à l'église de +Montmartre lui fait dire: -- Moi, vous savez depuis longtemps mon +idée, je voudrais un _liseur_ par village, pour faire contrepoids +au curé, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes +officiels, les journaux; qui lirait, le soir, des livres (_Le +journal des Goncourt, tome V, année 1873_)» + +En voilà des pauvretés! -- Voyez-vous cet Institut, qui se recrute +parmi des écrivains, des artistes, des savants d'opinions fort +diverses, sortir de ses attributions, le voyez-vous perdre son +temps à discutailler de politique et de sociologie? Voyez-vous la +_Lanterne_ et les tenanciers de ce bazar des consciences qui +s'appelle _Le Matin_ chargés de discuter les titres des candidats? +Voyez-vous les électeurs, renseignés par les feuilles publiques -- +on devine comment -- choisir les Académiciens? Le suffrage +universel éprouve un violent amour pour les nullités: nous nous en +apercevons, lorsque nous dénombrons le personnel de la Chambre et +du Sénat. Jugez ce qui arriverait si on lui confiait le soin +d'élire les membres de l'Institut. + +Mais Hugo n'entrait pas dans ces considérations; pour lui, le +Peuple c'était une entité métaphysique; une sorte de divinité dont +il est sacrilège de discuter les caprices. N'a-t-il pas écrit dans +_l'Histoire d'un Crime_: «Le peuple est toujours sublime, même +quand il se trompe»? + +Et que pensez-vous de cette préoccupation d'opposer, dans les +villages, les fariboles du parlementarisme aux enseignements du +curé? Là, l'on découvre le Homais gigantesque que le poète était +devenu à force de blasphèmes grandiloquents et de déclamations +contre l'Église. + +Quel est le penseur de Taine qui, à la fin de sa vie, vaincu par +la force de l'évidence, reconnaissait qu'il n'y a que l'Église +pour hausser les hommes vers un idéal supérieur, ou de Hugo qui +galvaudait sa vieillesse en de basse flatteries à la foule +incohérente dont les applaudissements chatouillaient son orgueil? + +Mais qu'importe à l'Église? Immuable en ses dogmes, parce qu'elle +sait qu'elle détient la vérité unique, elle oppose la Croix aux +folies humaines. Frappée, persécutée, ensanglantée, elle prie pour +ses bourreaux. Par le saint sacrifice de la Messe, elle +renouvelle, tous les jours, ce miracle de la Rédemption faute de +quoi l'humanité tomberait au-dessous des pourceaux. + +Elle est le sel qui nous empêche de pourrir. Elle est, dans notre +nuit, la porte ouverte sur la Lumière éternelle. C'est pourquoi +ceux qui ont appris, même tardivement, à l'aimer, la servent et la +serviront, avec allégresse, jusqu'à leur dernier souffle!... + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Au pays des lys noirs, by Adolphe Retté + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES LYS NOIRS *** + +***** This file should be named 16850-8.txt or 16850-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/5/16850/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Richard, Coolmicro +and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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