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+The Project Gutenberg EBook of Au pays des lys noirs, by Adolphe Retté
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Au pays des lys noirs
+ Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr
+
+Author: Adolphe Retté
+
+Release Date: October 10, 2005 [EBook #16850]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES LYS NOIRS ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits (Richard, Coolmicro
+and Fred); this text is also available at
+http://www.ebooksgratuits.com
+
+
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+
+
+
+Adolphe Retté
+
+
+AU PAYS DES LYS NOIRS
+
+Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr
+
+
+(1913)
+
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE
+CHAPITRE PREMIER AU PAYS DES LYS NOIRS
+CHAPITRE II LES BRISEURS D'IMAGES
+I
+II
+III
+IV
+V
+CHAPITRE III UNE DANSE DE TRÉPIEDS BELGES
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+CHAPITRE IV DE PÈRES EN FILS
+CHAPITRE V UNE SUPERSTITION
+CHAPITRE VI CHEZ LES PAYSANS
+CHAPITRE VII UNE ÉLECTION DANS LES HAUTES-PYRÉNÉES
+CHAPITRE VIII SOUFFLEURS DE BULLES, NOCTAMBULES, SOMNAMBULES
+CHAPITRE IX SOUVENIRS DU BOULANGISME
+CHAPITRE X CHEZ LES GNOSTIQUES.
+CHAPITRE XI EN BELGIQUE
+CHAPITRE XII LE CHASSEUR NOIR
+CHAPITRE XIII LES CATACOMBES DE PAULINE JARICOT
+CONCLUSION
+
+
+
+PRÉFACE
+
+Ce livre, qui englobe les souvenirs d'un quart de siècle, a été
+composé d'une façon assez inattendue. Le premier chapitre en fut
+écrit, il y a près d'un an, au monastère d'Hautecombe où, comme le
+raconte mon précédent volume: _Dans la lumière d'Ars_, je faisais
+une retraite de six semaines. C'était alors un article qu'une
+revue publia et auquel je ne songeais pas à donner une suite.
+
+Mais quand il eut paru, plusieurs personnes me dirent ou
+m'écrivirent qu'il y aurait intérêt à en corroborer la
+signification par d'autres études sur les milieux occultistes,
+politiques et littéraires où me conduisirent les péripéties d'une
+existence passablement mouvementée.
+
+À la réflexion, le projet me plut d'autant qu'il me permettait
+d'esquisser quelques aspects d'une société troublée où la plupart
+de nos contemporains font l'effet d'un troupeau sans berger,
+piétinant au hasard parmi des ruines, fuyant le bercail que leur
+ouvre l'Église, broutant avec avidité les euphorbes et les aconits
+de l'individualisme ou de l'humanitairerie.
+
+J'ai donc peint quelques uns des prototypes de ces aberrations.
+J'ai montré des révolutionnaires à l'oeuvre soit comme
+théoriciens, soit comme émeutiers, soit comme assassins. J'ai
+dénoncé les efforts de la Gnose pour fausser le sentiment
+religieux dans maintes âmes en désarroi. J'ai analysé le désordre
+et la corruption du goût produits par l'invasion des Juifs de
+Pologne et d'Allemagne dans notre littérature. J'ai exposé
+certains méfaits résultant du triomphe de la démocratie, par
+exemple, le fonctionnement malpropre de cette néfaste mécanique le
+suffrage universel. J'ai constaté l'avortement de cette chimère:
+l'instruction versée sans tact ni mesure dans des cervelles qui
+n'étaient point faites pour l'assimiler. J'ai rappelé l'aventure
+boulangiste et cet engouement du pays pour un médiocre en qui
+l'instinct d'éliminer les poisons du parlementarisme nous
+conduisit à chercher un sauveur.
+
+J'aurais pu tirer de tout cela un copieux volume de doctrine. J'ai
+préféré multiplier les croquis des troubles auxquels j'assistai,
+les profils des personnages qui les suscitèrent ou y prirent part,
+les anecdotes caractéristiques. J'ai fait en somme du reportage
+rétrospectif.
+
+On voudra bien donc trouver ici une modeste contribution à
+l'histoire de la société française telle que l'intoxiquèrent les
+principes de la Révolution.
+
+Une idée, qui ne fait que se fortifier dans mon esprit à mesure
+que j'avance en âge et en expérience, donne de l'unité à mon
+livre. Celle-ci: pour se bien porter, la France doit être
+catholique et monarchiste.
+
+Je l'ai déjà formulée ailleurs; je la développerai encore si Dieu
+me prête vie.
+
+Ce que je veux ajouter maintenant c'est que la plus grande partie
+des pages qu'on va lire, je les ai conçues dans la solitude et le
+silence, au cours de longues promenades à travers ma chère forêt
+de Fontainebleau.
+
+Les vieux chênes grandioses, les bouleaux rêveurs, les sommets
+rocheux d'où l'on domine un océan de feuillages, le murmure
+émouvant des brises dans les pins, les jeux du soleil et de
+l'ombre dans les taillis m'ont inspiré.
+
+Là, naguère, j'ai connu Dieu.
+
+Aujourd'hui j'y apprends sans cesse la persévérance dans l'effort
+vers le bien, je m'y arme de prières et de réflexions salubres
+pour le jour -- hélas! prochain -- où il me faudra de nouveau agir
+parmi les hommes.
+
+Je dis «hélas» parce que non seulement nos adversaires nous
+combattent sans loyauté, mais encore parce que les divisions entre
+catholiques rendent la tâche particulièrement ardue, surtout
+lorsqu'on voudrait ne pas manquer à la charité...
+
+N'importe, j'espère aimer assez Notre-Seigneur pour le servir,
+pour attester les bienfaits de son Église sans trop de
+défaillances et malgré les déboires de toutes sortes qui
+assaillent l'orateur et l'écrivain dès qu'ils se vouent à
+l'apologie de la Vérité unique.
+
+Après, je reviendrai panser mes blessures et louer la Dame de Bon-
+Conseil sous vos ombrages, beaux arbres, dont les frondaisons
+s'épanouissent dans la lumière et figurent les gestes d'espérance
+d'une âme qui cherche à conquérir son salut éternel...
+
+Fontainebleau, septembre 1912.
+
+CHAPITRE PREMIER
+AU PAYS DES LYS NOIRS
+
+Il y a quelque vingt ans, une brise chargée d'occultisme souffla
+sur la littérature. C'était l'époque où les symbolistes
+inauguraient une réaction contre le matérialisme pesant dont Zola,
+ses émules et ses disciples pavaient leurs livres et leurs
+manifestes. Chez eux l'on ne parlait que de documents humains et
+de tranches de vie. On niait l'âme, on bafouait tout
+spiritualisme. On définissait l'homme: une fédération de cellules
+agglomérées par le hasard, mue exclusivement par ses instincts et
+ses appétits, secouée par des névroses, courbée sous les lois
+implacables d'un déterminisme sans commencement ni fin. Flottant
+sur le tout, un noir pessimisme qui disait volontiers: -- La vie
+est une souffrance entre deux néants.
+
+Sous couleur d'études de moeurs, qu'il s'agit de peindre la
+bourgeoisie ou le monde des arts, les ouvriers ou les paysans, on
+n'alignait que des spécimens de tératologie sociale: des pourceaux
+et des ivrognes, des souteneurs et des aigrefins, des demi-fous
+sanguinaires et des bandits, des femmes détraquées ou mollement
+stupides, des prêtres sentimentaux et sacrilèges. Bref, un Guignol
+sinistre où se démenaient des marionnettes impulsives dont la
+Nature aveugle tirait les ficelles, en des décors de villes et de
+campagnes barbouillés d'un balai fangeux. Puis, quelles
+interminables descriptions! Et quels inventaires de marchands de
+bric-à-brac de qui le cerveau se fêla pour avoir absorbé trop de
+manuels de vulgarisation scientifique!
+
+Pour tirer l'art de ce cloaque, maints poètes firent de loyaux
+efforts. Ils se proclamèrent idéalistes, affirmèrent l'âme et ses
+tendances à une beauté supérieure. Ils opposèrent, en leurs
+strophes, des tableaux de légende stylisés aux photographies
+malpropres du naturalisme.
+
+Malheureusement, ils tombèrent dans l'excès contraire. Tout sens
+du réel se perdit; ce ne furent plus que chevaliers mystérieux
+pourfendant des licornes et des guivres dans des paysages irréels,
+princesses hiératiques, psalmodiant des énigmes du haut d'une tour
+ou promenant, avec langueur, des troubles mélancolies dans des
+parcs aux floraisons de chimère. Les paons et les cygnes, promus
+au rang d'animaux distingués, pullulèrent dans les poèmes. Il se
+fit une effrayante consommation du mot _songe _et du mot
+_mystère._
+
+Ce moyen âge de pacotille n'aurait pas tiré beaucoup à
+conséquence: c'était une mode littéraire comme il y en eut tant
+d'autres, en faveur aujourd'hui, oubliée demain. Mais le mouvement
+ne tarda pas à dévier d'une façon plus grave.
+
+Les théories anarchistes, préconisant l'individualisme à outrance,
+firent invasion dans la littérature. Elles se mêlèrent à la
+religiosité vague, qui sollicitait un grand nombre d'esprits pour
+produire les plus singuliers résultats. On s'écria d'abord: --
+plus de règles astreignantes, plus de prosodie traditionnelle
+entravant l'inspiration; que chacun se forge son instrument
+d'après le génie latent qui bouillonne en lui.
+
+On ajouta bientôt: -- plus de lois, plus de soumission aux
+préjugés sociaux; que le Moi s'affirme sans limites, que le culte
+de la Beauté soit notre seul objectif, et nous deviendrons pareils
+à des dieux!
+
+En même temps, on se déclarait catholique -- mais d'un
+catholicisme spécial qui dédaignait, comme vulgaires, les
+préceptes de l'Évangile, la fréquentation des sacrements et la
+pratique des vertus chrétiennes. On rechercha dans les cérémonies
+du culte des émotions d'ordre purement esthétique. On frelata de
+sensualité morbide la prière et les rites. Tel qui mit en vers les
+litanies de la Vierge offrit, quelques pages plus loin, des
+stances luxurieuses à l'Anadyomène. Tel autre écrivit, de la même
+encre, le panégyrique de saint François d'Assises et celui de
+Ravachol. Une Bradamante du socialisme publia de soi-disant «pages
+mystiques» où Jésus était exalté comme le précurseur de ces Slavo-
+Mongols délirants: Bakounine et Tolstoï. M. Joséphin Péladan fonda
+la Rose-Croix esthétique et poursuivit la création d'un ordre de
+Mages qui devaient prendre place, dans la hiérarchie de l'Église,
+au-dessus du clergé. Les prêtres ne seraient plus que des
+fonctionnaires préposés à la distribution des sacrements. Les
+Mages promulgueraient, pour les initiés, les sens ésotérique, et
+supérieur selon la Gnose, des enseignements de l'Église.
+
+Plus tard, à la suite des mésaventures qui ne nous regardent pas,
+M. Péladan écrivit au Pape pour le sommer, au nom du Beauséant, de
+sanctionner le divorce. Rome ne répondit pas -- comme on pouvait
+s'y attendre. Et le Sâr-Mage sortit de l'Église en faisant claquer
+la porte.
+
+Chez les catholiques quelques-uns espéraient que, peut-être, un
+renouveau religieux naîtrait de ces divagations variées. Il n'en
+fut rien. Seulement, une phraséologie hétéroclite régna dans les
+livres et dans les discours. De bons jeunes gens -- M. Henry
+Bérenger, qui depuis... en était -- projetèrent d'instaurer un
+christianisme anodin et libérâtre où, pourvu que l'Église se tînt
+au second plan, on lui fournirait des recrues. Pas mal de bière
+fut ingurgitée à cette intention, car il ne faut pas oublier que
+ces néophytes se réunissaient sous ce vocable imprévu: _le Bock
+idéal_ (M. l'abbé Fonssagrive, aumônier du cercle catholique du
+Luxembourg, m'a fourni des détails bien amusants sur cette
+tentative. Mais ce n'est pas mon objet actuel de les publier).
+
+Ailleurs, les vers comme la prose s'encombrèrent de termes
+liturgiques, pris souvent à rebours du sens véritable. Surtout il
+se fit une dépense incroyable de lys.
+
+Oui, les lys -- symboles gracieux de la virginité, corolles chères
+à la Madone immaculée -- foisonnèrent, parmi toutes sortes
+d'orchidées équivoques, dans les jardins du Parnasse. Certains,
+outrant la métamorphose, se comparaient, eux-mêmes, à des lys.
+Stéphane Mallarmé, qui, pour l'ahurissement dévot de quelques-uns,
+publiait alors ses charades sans solution, fut le premier, je
+crois, à donner, dans un poème, par hasard un peu moins nébuleux
+que les autres, une signification scabreuse au lys. Depuis, l'on
+alla beaucoup plus loin -- inutile de dire jusqu'où. Il suffira de
+mentionner qu'un observateur qui analysait, avec une curiosité
+quelque peu dégoûtée, ces profanations, qualifia, d'une façon
+mordante, les esthètes en pantalon collant et les toquées à
+bandeaux plats et à robes extravagantes dont se bariolait ce
+carnaval.
+
+-- Ce sont peut-être des lys, dit-il, -- mais des lys noirs.
+
+De là le titre de ce livre.
+
+* * * * *
+
+La Gnose, toujours vivante et agissante depuis le premier siècle
+de l'Église, guettait l'heure favorable pour semer son ivraie dans
+un terrain aussi propice à son développement. Avoir fait fusionner
+dans les Loges la postérité d'Hiram avec celle d'Homais et celle
+de Renan, c'était bien. S'insinuer dans la littérature pour y
+conquérir une influence et des adeptes, ce serait mieux. Elle n'y
+manqua pas.
+
+Ce sont quelques-uns de mes souvenirs de cette période que je
+rapporte ici.
+
+Un des faits caractéristiques de cette époque troublée, c'est que,
+non seulement dans la littérature, mais dans toute la société,
+faute d'une doctrine traditionnelle, le sentiment religieux
+s'égara hors de la voie unique où il n'y avait que l'Église pour
+avoir mission de le maintenir. Toutes les erreurs et toutes les
+hérésies reparurent. On se détournait de Dieu et de sa Révélation.
+Mais plusieurs se réclamèrent des divinités du paganisme grec. Ce
+morceau de rhétorique papelarde: la prière sur l'Acropole, fut
+leur _Credo_. D'autres annonçaient la résurrection du Grand Pan ou
+adoraient la nature sous la forme d'un vague culte rendu à Isis.
+Valentin et son Plérôme retrouvèrent des sectateurs. Les théurgies
+de Porphyre et de Jamblique furent remises en lumière. Des âmes se
+figèrent dans le Bouddhisme. Il y eut des manichéens qui vantèrent
+les deux principes et qui offrirent, de préférence, leur encens au
+dieu noir.
+
+Mais le plus grand nombre oscillait d'une croyance à l'autre, mu
+par l'intuition que les hypothèses, données arrogamment par la
+science matérialiste pour des certitudes, ne suffisaient pas à
+expliquer l'énigme du monde. Tous, mais ceux-là surtout qui
+cherchaient, avec anxiété, une conviction, devinrent des proies
+empressées à se prendre aux gluaux de l'occultisme.
+
+Deux livres marquèrent cette préoccupation des choses invisibles.
+L'un, de M. Jules Bois, s'intitulait: _les Petites Religions de
+Paris_. C'était une enquête assez bien faite sur les cultes
+hétérodoxes qui se pratiquaient çà et là dans la Grand'Ville. Pour
+la première fois, si je ne me trompe, le mot l'_Au-delà_, qui fit
+fortune depuis, y était employé.
+
+On remarquera, en passant, qu'il dut sans doute sa vogue à son
+imprécision. En effet, il semblait propre à remplacer le seul mot
+qui eût convenu, celui de _Surnaturel._
+
+Mais voilà: ce dernier paraissait trop net; il était clair et ne
+souffrait pas l'équivoque. Il impliquait, en somme, l'aveu que
+quelqu'un existait en dehors et au-dessus de la nature telle que
+l'orgueil humain l'acceptait. À ce titre, il gênait, d'autant que,
+depuis plus d'un siècle, la majorité des savants ne cessait
+d'enseigner que le Surnaturel n'existe pas.
+
+L'Au-delà, au contraire, cela demeurait vague; cela pouvait
+signifier un ensemble de lois naturelles, encore peu spécifiées et
+dont l'action ne tombait pas, d'une façon immédiate, sous les
+sens. On voulait bien excursionner à travers le mystère. Mais on
+préférait ne pas courir le risque d'y rencontrer ce Dieu du
+christianisme auquel on s'efforçait de ne plus penser. C'est ainsi
+que Celui qui ne veut pas servir mit si facilement sa griffe sur
+des âmes avides de plonger dans l'Inconnu.
+
+Ce terme, incorrect mais élastique, l'Au-delà, désigna donc, à la
+satisfaction générale, la région confuse où tâtonnèrent,
+inconscients du danger qu'ils couraient, les blasés de la pensée
+qui cherchaient un frisson inédit, les myopes du spiritisme, qui
+prennent pour des anges de lumière des esprits ténébreux venus de
+très bas, et les naïfs qui s'imaginaient ne céder qu'à une
+curiosité d'ordre scientifique.
+
+Le vieux serpent avait donc réussi, une fois de plus, à se
+dissimuler dans cet occultisme qu'on peut parfaitement traduire
+par _cachette._ Dès lors, ses préceptes, captieux en leur
+obscurité, infestèrent, à la faveur de maintes équivoques, les
+intelligences et les sensibilités. Car, comme le dit la
+scolastique: _Obscuritate rerum verba saepe obscurantur._
+
+L'autre livre, ce fut celui d'Huysmans: _Là-bas._ Il ne s'agissait
+plus ici d'un reportage plus ou moins sceptique et rédigé avec le
+souci de ne froisser personne. L'ineptie orgueilleuse du
+matérialisme était nettement dénoncée. Au point de vue de
+l'histoire comme au point de vue de l'expérience personnelle, le
+Surnaturel démoniaque était affirmé, défini, étudié avec minutie,
+décrit en ses manifestations contemporaines. On avait sous les
+yeux la relation véridique d'un voyage au pays du maléfice et du
+sacrilège. Un style âpre, brutal, imprégné de couleurs violentes,
+évocatoire au possible en son incorrection, donnait un intense
+relief aux découvertes de l'explorateur.
+
+Le retentissement fut énorme. Mais, résultat qu'on aurait pu
+prévoir, les _snobs_ de l'occultisme comme les chercheurs de
+sensations extrêmes n'y trouvèrent qu'un motif de s'affriander aux
+messes noires et aux ordures du succubat. Huysmans, il est vrai,
+opposait, d'une plume déjà presque catholique, les blanches
+splendeurs de la Passion aux flamboiements fuligineux des tumultes
+diaboliques. Peut-être aussi avait-il cru mettre en garde contre
+les périls encourus par ceux qui tenteraient d'aussi sombres
+expériences. Quoi qu'il en soit, son livre ne fit guère
+qu'accroître la vogue de l'occultisme.
+
+Je me trompe, car je sais au moins une conversion déterminée par
+la lecture de _Là-bas. _Le converti me disait il y a trois ans:
+«Huysmans me fit croire à l'existence du Démon. J'en conclus: si
+celui-là existe, l'Autre doit exister également. Je priai -- et,
+par un détour fort imprévu, la Grâce me toucha».
+
+De fait, c'est aujourd'hui un excellent catholique.
+
+* * * * *
+
+Voici maintenant de quelle façon je fus, moi-même, porté à
+expérimenter les ivresses troubles et les dangers de l'occultisme.
+Par nature, je n'y étais guère enclin. Je ne fus tout d'abord pas
+de ceux qui répétaient passionnément les vers de Baudelaire:
+
+_Nous nous embarquerons sur la mer des ténèbres_
+_Avec le coeur joyeux d'un jeune passager;_
+_Entendez-vous ces voix charmantes et funèbres_
+_Qui chantent: -- par ici, vous qui voulez manger_
+
+_Le lotus parfumé, c'est ici qu'on vendange_
+_Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim,_
+_Venez vous enivrer de la douceur étrange_
+_De cette fin d'après-midi qui n'aura pas de fin..._
+
+Mais dénué de toute éducation religieuse, attiré, comme la plus
+grande partie de ma génération, par ce qui avait couleur de
+mystère et d'imprévu, quand l'occultisme envahit la littérature,
+je fus entraîné après bien d'autres.
+
+Lorsque, par suite de circonstances providentielles, je me
+ressaisis, le mal était fait. Et c'est pourquoi, certes, durant
+des années, je m'acharnai à miner, avec une morne fureur, le roc
+inébranlable sur lequel Dieu a bâti son Église.
+
+Nous avions fondé diverses revues: _l'Ermitage, la Plume, Le
+Mercure de France _où les plus militants de la jeunesse littéraire
+ferraillaient pour le triomphe de l'esthétique symboliste.
+Beaucoup sont morts de ces chevaucheurs de chimères. D'autres ont
+désarmé de bonne heure et sont devenus épiciers ou magistrats.
+Deux adoptèrent la profession d'académicien: l'un, tel qu'en
+songe, s'assit au bout du pont des Arts; l'autre, récemment
+défunt, installa ses sourires pincés chez M. de Goncourt. Certains
+tournèrent mal. Celui-là, par exemple, qui, se reconnaissant fils
+de Lilith et de Pécuchet, s'abreuve d'un horrible mélange de
+Quinton et de Nietzsche, brode d'antichristianisme bêta des
+pornographies gourmées et publie, deux fois par mois, les _Lettres
+d'un Satyre._
+
+_La Plume _réunissait, chaque samedi, dans le sous-sol d'un café
+de la rive gauche, bon nombre de ces poètes. Le local consistait
+en une cave assez exiguë où l'on s'entassait parfois deux cents.
+Là, se succédaient, sur une estrade flanquée d'un piano fourbu,
+toutes sortes de personnages plus ou moins notoires, plus ou moins
+talentueux. Des compagnons anarchistes préconisaient, en des
+couplets à la dynamite, le chambardement universel. Des néophytes
+du lyrisme psalmodiaient, en chevrotant d'émotion, leurs premiers
+vers. Des chansonniers, descendus de Montmartre, accommodaient le
+régime à la vinaigrette. Il y avait des mystiques maigriots qui se
+disaient fils des anges et portaient leur petit chapeau rond comme
+une auréole. Il y avait des néo-païens qui invoquaient les Muses
+et ne juraient que par Dzeus et Aphrodite. L'un est devenu
+commissaire de police; les autres sont morts ou tout comme. Il y
+avait de griffonnants Américains ou Flamands blondasses venus de
+Bruges-la-Morte ou de Chicago-les-cochons dans le but imprévu de
+réformer la prosodie française.
+
+Il y avait... Que n'y avait-il pas?
+
+Ce souterrain, embrumé par les vapeurs bleues essoufflées des
+pipes et des cigarettes, c'était une cuve où bouillonnaient les
+éléments les plus disparates: de la jeunesse exubérante, et plus
+naïve qu'on n'aurait pu le croire à entendre le ton des
+conversations; du _snobisme _émoustillé par toute extravagance
+nouvelle; de l'esprit de révolte contre les préjugés, contre les
+conventions sociales, contre les formules de l'art officiel; de la
+bohême insouciante; un grand débraillement de moeurs; deux ou
+trois ratés, verts d'envie et de rancune; des écrivains et des
+peintres de valeur qui, jaillis de cette étrange caverne, marquent
+à présent, dans les lettres et dans les arts.
+
+Ce qui soulignait le caractère hétéroclite de ces réunions, c'est
+que des célébrités consacrées par le succès s'y risquaient
+quelquefois: Coppée, Heredia, Puvis de Chavannes, d'autres encore.
+Accueillis avec courtoisie, ils laissaient bientôt de côté l'air
+gêné qui les faisait d'abord ressembler à des dompteurs novices
+pénétrant à regret dans une cage habitée par des fauves. Ils se
+mettaient à l'unisson de la gaîté générale.
+
+Mais on aurait tort de supposer que dans ce cénacle ne se
+perpétraient que des mystifications combinées pour «épater le
+bourgeois». Sans doute il y avait bien des ruades et des pétarades
+de poulains adolescents, heureux de bondir, sans frein, dans les
+prairies ensoleillées de la littérature. Cependant on aimait
+sincèrement la beauté. Aussi quand quelque poème de large
+envergure déployait ses ailes chatoyantes sous la voûte enfumée,
+les coeurs battaient d'une noble émotion. Et il ne mentait pas
+toujours le: _Tu Marcellus eris_ qu'on décernait au triomphateur
+du moment.
+
+Parmi tous ces poètes, parmi tous ces artistes en quête d'un Idéal
+et dont la plupart étaient plus étourdis que pervers, l'occultisme
+rôdait, s'ingéniant à conquérir des âmes. La profonde ignorance
+religieuse qui caractérisait ce temps -- comme il caractérise le
+nôtre -- favorisa ses menées (_Il faut pourtant mentionner que
+sortirent de ce milieu: deux tertiaires franciscains, un oblat
+bénédictin et même un bon prêtre. Spiritus flat ubi vult)._
+
+Un certain docteur E..., qui s'affublait d'un pseudonyme en _us_,
+tournait autour de ceux qu'ils jugeaient susceptibles de procurer
+un talent d'avenir à la Gnose. Jeune encore, déjà bedonnant, le
+teint coloré, une barbiche bifide, des cheveux noirs en brosse,
+des yeux fureteurs, un rire jovial -- il offrait l'apparence d'un
+commis voyageur plutôt que celle d'un mage. Il se montrait
+pourtant aussi instruit qu'aimable. Il offrait volontiers des
+consommations. Il guettait la minute propice. Et quand l'alcool
+avait fait son oeuvre perfide dans quelque cerveau facilement
+inflammable, il émettait des propos mystérieux, mi-plaisants, mi-
+troublants, qui éveillaient fortement la curiosité
+d'interlocuteurs déjà férus de surnaturel.
+
+Très adroit, très fin, il faisait scintiller sourdement, comme les
+gemmes d'une bague à son doigt, les yeux de l'antique Nahash, ou
+bien il répandait une poussière d'étincelles sur le voile d'Isis.
+Puis d'un calembour ou d'une gaudriole, il semblait rayer ce qu'il
+venait de dire.
+
+Si l'on insistait pour en apprendre davantage, satisfait d'avoir
+amorcé sa pêche future, il se dérobait par quelque quolibet.
+
+Mais le souvenir de certaines phrases impressionnantes persistait
+chez les esprits rêveurs. Ils y pensaient longuement et, la fois
+suivante, ces victimes déjà éblouies, ramenaient, d'elles-mêmes,
+la conversation sur le sujet qui les attirait comme le miroir
+attire les alouettes. Elles demandaient que le tentateur consentît
+à leur donner des explications plus étendues sur une doctrine où
+elles subodoraient un arôme de voluptés rares, d'ordre
+intellectuel ou sensuel -- en tout cas, fermées au vulgaire.
+
+Lui précisait alors un peu ses enseignements: il montrait de loin
+les pommes d'or qui mûrissent aux branches de l'arbre des sciences
+maudites. -- Si l'on manifestait l'envie de les cueillir, il
+corroborait sa séduction par l'octroi de brochures d'occultisme
+élémentaire et par le service gratuit de ce néfaste périodique
+l'_Initiation._
+
+C'est ainsi que plusieurs furent entraînés. Jusqu'où?... Vous le
+savez aujourd'hui, pauvres âmes englouties dans les ténèbres
+irrémédiables!
+
+Le docteur E... n'est pas le seul à poursuivre cette oeuvre de
+perdition. Actuellement, des gens bien renseignés savent, de façon
+certaine, qu'il existe des médecins qui abusent de leur ministère
+pour propager, dans leur clientèle, les dangereuses aberrations de
+la Théosophie...
+
+Cependant ce ne fut pas le docteur E... qui m'amena, d'une façon
+directe, à franchir le seuil des paradis menteurs de l'occultisme.
+Je causais volontiers avec lui. Je l'écoutais avec intérêt,
+surtout lorsqu'il me commentait les symboles hermétiques du
+panthéisme, car j'étais alors très épris de cette doctrine.
+
+Mais quoique l'_Initiation_ me fût régulièrement envoyée, je ne la
+lisais guère. Et je refusai de suivre un cours d'occultisme où
+l'on distribuait des diplômes qui conféraient graduellement des
+dignités dans la Gnose. -- Cela non par méfiance, mais parce que,
+fou d'indépendance et de poésie primesautière, je répugnais à
+m'enclore dans une secte.
+
+Quand il entreprenait des imaginatifs de caractère faible, le
+docteur E... ne tardait pas à les mettre en rapport avec son émule
+en maléfices, Stanislas de Guaita.
+
+Il manoeuvra de la sorte pour égarer le poète Édouard Dubus.
+Celui-ci était un véritable enfant, spirituel au possible, fort
+instruit, bon, serviable, doué d'un gracieux talent. Mais il ne
+possédait nulle volonté. Aimé de tout le monde, dans tous les
+mondes, y compris le demi, il ne savait par résister aux
+impulsions de sa nature ardente. Malgré un grand fond de
+mélancolie -- ce _spleen_ rongeur dont toute notre génération a
+souffert -- il prétendait ne concevoir l'existence que comme une
+farce infiniment drolatique. Aussi, lorsqu'une sottise lui
+paraissait amusante à commettre, il n'y allait pas -- il y
+courait. Avec cela, très curieux d'occultisme et très porté, sous
+un scepticisme de surface, à s'engager dans les halliers du
+surnaturel, pourvu qu'il y trouvât quelques églantines à cueillir.
+
+Hélas, à quelle mort affreuse le conduisit ce penchant!
+
+Dubus méditait alors d'écrire un drame en vers qui aurait eu pour
+principal personnage Apollonius de Tyane, le thaumaturge
+pythagoricien dont les prestiges équivoques suscitaient
+l'admiration des païens au premier siècle de notre ère.
+
+Il en parla au docteur E... qui, saisissant l'occasion, lui
+proposa de l'aboucher avec Stanislas de Guaita. Celui-ci détenait,
+disait-il, des documents dont Dubus pourrait tirer le plus grand
+parti. Cette invite fut accueillie avec empressement par le poète.
+
+Le lendemain du jour où la première entrevue avait eu lieu, Dubus
+vint chez moi. Nous étions fort liés et nous passions rarement
+quarante-huit heures sans nous voir. J'étais au courant. Je savais
+que de Guaita était tenu pour un maître de l'occultisme, mais je
+ne le connaissais que par deux de ses livres: _Rosa mystica,
+_titre sacrilège, étant donné ce que contenait ce recueil de vers,
+et _Au seuil du Mystère, _introduction à l'histoire de la magie
+noire.
+
+Lorsque Dubus pénétra dans le petit appartement de la place de la
+Sorbonne que j'occupais à cette époque, je fus surpris et presque
+effrayé en constatant à quel point les traits de son visage
+étaient altérés. D'habitude, il avait le teint assez pâle. Mais,
+cette fois, il était plus que pâle: il était livide. Un éclat
+fiévreux vitrifiait ses prunelles que me parurent élargies. Son
+regard, d'ordinaire si franc, fuyait le mien; il errait çà et là
+sur les objets sans s'y poser.
+
+En proie à une agitation singulière, le poète allait et venait à
+travers la chambre, se laissait tomber sur le divan pour se
+relever aussitôt, se figeait soudain dans une attitude de stupeur
+pour reprendre, trois secondes après, sa déambulation saccadée.
+Ses mains se crispaient au dossier des chaises, puis se portaient
+à son front et le balayaient comme pour chasser une pensée
+importune.
+
+-- Assieds-toi donc pour de bon, lui dis-je, et tiens-toi
+tranquille. Je ne t'ai jamais vu aussi énervé. Tu as une mine de
+déterré; est-ce que le fameux Guaita t'aurait fait boire?
+
+Je n'en croyais rien, car Dubus était très sobre, mais il me
+semblait si étrange, ce matin-là!
+
+-- Non, non, me répondit-il, je n'ai pas bu: tu sais bien que je
+ne bois jamais... Seulement de Guaita m'a fait une telle
+impression que je ne m'en puis remettre... Nous avons causé toute
+la nuit; c'est un homme extraordinaire.
+
+-- Tant que cela? Mais enfin que t'a-t-il raconté? A-t-il évoqué
+devant toi l'ombre d'Apollonius afin que ce doux sorcier te
+documentât lui-même?
+
+-- Ne plaisante pas. Ce fut très sérieux, cet entretien. Guaita
+m'a ouvert des horizons superbes.
+
+Et, les yeux fixes, le torse tout à coup raidi, l'index dardé vers
+le plafond, il ajouta d'une voix rauque, _qui n'était plus la
+sienne:_
+
+-- Guaita m'a procuré le moyen de devenir un dieu!
+
+Je tressaillis. Dans toute autre circonstance, j'aurais peut-être
+ri de cette phrase extravagante. Mais il y avait quelque chose de
+si anormal chez Dubus, une telle expression d'orgueil triomphant
+se marquait dans toute sa physionomie, que je ne me sentis
+nullement enclin à le railler.
+
+Et puis, dans nos réunions de jeunes écrivains affolés par le
+mégalomane Nietzsche, qui nous invitait à nous hausser jusqu'au
+surhomme, nous nous étions si souvent écriés avec Musset: _Qui de
+nous, qui de nous va devenir un dieu? _Tant de fois le démon de la
+gloire nous avait chuchoté, aux heures où l'on croit si fort en
+soi-même qu'il semble qu'on va se heurter la tête aux étoiles:
+_Eritis sicut dei!..._
+
+Loin donc de m'égayer, je repris tout mon sérieux et je pressai
+Dubus de s'expliquer davantage.
+
+Guaita, me dit-il, m'a d'abord invité à lui exposer les raisons de
+ma prédilection pour Apollonius. Quand je lui eus confié à quel
+point le surnaturel m'attirait, quand je lui eus révélé mon
+ambition de créer, d'après ce maître des mystères, une figure qui
+dominerait notre temps, il m'a d'abord répondu, sans avoir l'air
+d'y tenir, qu'il pourrait peut-être me venir en aide. Puis il a
+gardé le silence pendant plusieurs minutes. Moi, j'ai repris la
+parole, et tandis qu'il me fixait d'un regard aigu qui me
+traversait la tête, je me suis épanché en un flot d'aperçus
+touchant la composition de mon drame. Tu me croira si tu veux: à
+mesure que je parlais, des scènes dont je n'avais eu aucune idée
+jusque là naissaient en moi et je les décrivais aussitôt. Des vers
+imprévus me jaillissaient de la bouche. Mon drame prenait une
+ampleur, un relief, une splendeur inouïs. Mon don d'invention
+s'était tout à coup décuplé. C'était comme si un être nouveau
+s'était éveillé en moi pour me dicter des pensées magnifiques. Et
+je me sentais indiciblement fier du génie dont je venais de
+prendre conscience en cette explosion de mon âme.
+
+Tout à coup, ce fut comme si un mur de glace se dressait pour
+faire obstacle à ma course dans l'Idéal. La fête éblouissante
+allumée dans mon cerveau s'éteignit comme une bougie qu'on
+souffle. Je m'interrompis au milieu d'une phrase. Plus de mots,
+plus d'idées! Je restai hébété, balbutiant, pendant que Guaita ne
+cessait pas de m'observer froidement.
+
+-- Eh bien, dit-il, qu'attendez-vous?... Continuez, vous
+m'intéressez beaucoup.
+
+-- Je ne trouve plus rien répondis-je.
+
+Un mouvement de désespoir me saisit, car il me semblait que je ne
+trouverais plus jamais rien!
+
+-- Ah! C'est fini, m'écriai-je, mon drame vivait devant moi;
+maintenant, il est mort. Et je sens que je ne me rappellerai même
+plus un seul des vers que je viens d'improviser d'une façon si
+surprenante.
+
+-- Si, reprit Guaita, vous vous rappellerez tout. Et je m'en vais
+vous dire comment...
+
+Ici Dubus s'arrêta net. Très étonné, je l'invitai à poursuivre.
+Mais il s'y refusa obstinément. Il allégua, pour motif de son
+silence, que Guaita lui avait fait promettre de garder le secret
+sur le philtre qui faisait déborder dans les âmes les sources d'un
+génie surhumain.
+
+-- Mais, conclut-il, il ne tient qu'à toi de le connaître. Viens
+chez de Guaita. Il désire beaucoup te voir et il a fort insisté
+pour que je t'amène à lui.
+
+Je ne dis pas non, répondis-je, car je flaire là du nouveau et,
+n'est-ce pas, comme Baudelaire, nous plongerions volontiers
+
+_Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau!..._
+
+-- Certes, reprit Dubus; quant à moi, le sphinx m'a livré son
+énigme, désormais j'incarne Apollonius de Tyane. Son essence
+divine vit en moi. Mon âme a conquis des ailes et elle monte dans
+l'infini, car Guaita m'en a livré la clef...
+
+* * * * *
+
+Je ne me doutais pas alors de quelle nature était le philtre, qui,
+loin de lui ouvrir les portes de l'infini, devait très vite faire
+descendre mon ami au sépulcre par une spirale d'horreur et
+d'abjection.
+
+Toutefois, à la réflexion, je résolus d'abord de ne pas aller chez
+de Guaita. Ma raison me faisait pressentir qu'il y avait là un
+danger.
+
+Je ne craignais pas pour mon âme, car je n'avais pas la foi et il
+m'importait peu que l'Église mît ses fidèles en garde contre
+l'occultisme. Mais je redoutais une influence virulente sur mon
+imagination et ma sensibilité. Il y avait bien du louche dans ce
+que j'avais appris déjà par le docteur E... Aussi, je me méfiais.
+
+Mais ensuite je me remémorai les termes dont Dubus s'était servi
+pour me peindre la puissance de création poétique qui avait germé
+en lui au contact du théosophe. Le désir grandit en moi de
+connaître des joies analogues.
+
+-- Qui sait, me dis-je, si ce personnage -- peut-être inoffensif,
+après tout -- ne saura pas m'inculquer cette énergique confiance
+en soi-même dont j'ai vérifié les effets sur Dubus? Et puis Dubus,
+emballé comme il l'est, par nature, a sans doute exagéré. Je puis
+toujours aller chez de Guaita en observateur attentionné à mettre
+les choses au point. C'est tentant!
+
+Ce dernier prétexte me décida. Cependant, j'y insiste, tandis que
+je me rendais chez de Guaita, en compagnie de Dubus, je sentais
+que j'avais tort. Ma conscience me murmurait que je faisais mal;
+mais sans l'écouter, je me forçais à mal faire.
+
+Dans le plus pénétrant de ses contes: _le Démon de la perversité,
+_Edgar Poe, ce voyant, a décrit, d'une façon incisive, cet état
+d'âme. Il a montré comment telles circonstances se produisent où
+celui que ne garde pas la prière court à sa perte, le sachant et
+_ne voulant pas _réagir...
+
+Le rez-de-chaussée où habitait de Guaita se trouvait dans une rue
+tranquille et voisine de l'avenue Trudaine. Chemin faisant,
+j'interrogeai de nouveau Dubus sur cette «clef de l'infini» dont
+il gardait si jalousement le secret. Il se déroba par des phrases
+évasives. Ce soir-là, du reste, il était taciturne et semblait
+possédé d'une idée fixe.
+
+Quand nous eûmes sonné, de Guaita lui-même vint nous ouvrir, une
+lampe à la main. Les paroles de présentation et d'accueil
+échangées, il nous fit entrer dans son cabinet de travail. Cette
+pièce était entièrement tendue d'étoffe rouge au plafond comme aux
+murs. Une grande glace, d'une limpidité parfaite, surmontait la
+cheminée. Au-dessus du bureau, chargé de livres et de papiers, une
+belle gravure reproduisait le _Saint Jean-Baptiste _de Vinci et
+son sourire énigmatique. Comme meubles, quelques fauteuils
+moelleux et un large divan oriental qui régnait tout le long d'une
+des parois.
+
+Tout en causant, j'étudiais de Guaita. De taille moyenne, le corps
+enveloppé d'une robe de chambre quelconque, il retenait
+l'attention par trois particularités de sa physionomie. Encadré
+d'une barbe d'un blond pâle qui se terminait en pointe, son visage
+était d'une pâleur cadavérique: il semblait que le sang n'avait
+jamais rougi ses pommettes terreuses. Sa bouche, mince comme une
+estafilade de sabre, offrait des lèvres d'une coloration de
+violette délavée, presque mauve. Ses yeux, bleu faïence, dardaient
+ces regards acérés dont Dubus m'avait parlé; ils trouaient comme
+des vrilles. Je remarquai que les pupilles en étaient
+extraordinairement dilatées.
+
+La conversation, en cette première rencontre, fut d'abord assez
+banale. Dubus se taisait presque tout le temps, mais il était
+nerveux et semblait attendre quelque chose. Guaita, fort courtois
+d'ailleurs, se tenait sur la réserve. Moi, je me sentais mal à
+l'aise et, détail qu'il faut retenir, quoique la température fût
+très douce, j'avais froid, physiquement froid, surtout aux mains,
+comme si je les avais tenues dans l'eau glacée.
+
+Naturellement la littérature fut mise sur le tapis et de Guaita me
+demanda si je travaillais à un livre en ce moment. Je lui dis que
+je composais des poèmes d'amour. -- C'étaient ceux qui furent
+réunis depuis sous le titre: _Une belle Dame passa._ J'étais alors
+très épris de la personne qui les motiva -- sans, du reste, être
+payé de retour.
+
+Peut-être parce que ce déboire m'affligeait fort et qu'il me
+soulageait de l'exprimer -- ou pour toute autre cause -- ma gêne
+disparut soudain pendant que je parlais de mes vers. Bien plus,
+quoique nos relations toutes récentes n'autorisassent pas de
+confidences aussi personnelles, j'analysai mon chagrin devant
+Guaita et j'ajoutai même que je n'espérais guère attendrir la
+rebelle.
+
+Pourquoi me livrais-je de la sorte? C'est que je ne sais quelle
+force me poussait à lui dévoiler mes pensées les plus intimes. On
+eût dit qu'il les tirait hors de moi, qu'il les dévidait, à la
+muette, comme le fil d'une bobine.
+
+-- Oh! dit-il très simplement, quand je me tus, assez ébahi de ma
+confiance impromptue, il y aurait sans doute un moyen de vous
+faire aimer d'elle.
+
+-- Vraiment? m'écriai-je, mi-sceptique, mi-convaincu.
+
+-- Nous en recauserons, car je pense que vous me ferez le plaisir
+de renouveler cette visite.
+
+Conquis par sa quasi-promesse d'aider l'amoureux en panne,
+j'allais répondre par l'affirmative quand Dubus se levant, tout
+d'une pièce, demanda à passer dans la chambre à côté.
+
+-- Allez, cher ami, dit Guaita, vous trouverez sur la table tout
+de qu'il vous faut.
+
+Il ne bougea pas de son fauteuil. À peine s'il esquissa un geste
+pour accompagner sa phrase. Mais un léger sourire, où je crus
+démêler une nuance de triomphe, voltigea sur ses lèvres.
+
+Par politesse et voyant son calme, je n'osai poser de question.
+Cependant mon malaise revint et s'accrut encore quand Dubus
+rentra, les yeux embrasés de cette même flamme d'orgueil qu'ils
+irradiaient naguère, place de la Sorbonne.
+
+Guaita ne parut pas s'en apercevoir. Mais moi je n'y pus tenir. Un
+trouble grandissant m'envahissait. Sous un vague prétexte de
+rendez-vous ailleurs, je pris congé en quelques mots rapides, non
+sans avoir acquiescé quand Guaita, ne témoignant aucune
+contrariété de ce départ à peine correct, insista pour que nous
+nous revissions à bref délai.
+
+Je m'en allai par la ville, plein de réflexions confuses où
+prédominait l'idée que l'occultiste servirait peut-être ma passion
+malheureuse.
+
+C'est pourquoi ma seconde visite suivit bientôt. Guaita me reçut
+avec la même courtoisie que la première fois. Mais il semblait
+avoir oublié l'espèce d'engagement qu'il avait pris. Malgré mon
+impatience, j'attendis pour le lui rappeler qu'un détour de la
+conversation nous y amenât. Il en était bien loin: il me parlait
+d'un écrivain qui s'était récemment converti au catholicisme après
+avoir longtemps publié des livres où l'Église était étrangement
+méconnue. Pour qualifier cette évolution, il employa des termes
+haineux, presque grossiers, ce qui me surprit chez un homme
+d'ordinaire si mesuré. Ce fut violent au point que je me sentis
+choqué, non tant par l'âcreté des sentiments exprimés que par la
+vulgarité des mots qui les traduisaient.
+
+De Guaita s'en aperçut et rompit tout de suite le propos. Il
+remarqua que j'examinais, par contenance, une statuette d'Isis en
+or qui scintillait sur son bureau.
+
+-- Avez-vous lu ce qui est écrit sur le piédestal? me demanda-t-
+il.
+
+-- Non, répondis-je.
+
+-- Eh bien, voyez.
+
+Je me penchai sous la lampe et je lus: I.N.R.I.
+
+-- Tiens, dis-je, c'est curieux... L'inscription placée, par ordre
+de Pilate, au-dessus de la tête du Christ en croix. Je ne vois pas
+trop ce qu'elle fait sous les pieds d'Isis.
+
+-- Je vous l'expliquerai plus tard, reprit de Guaita, quand nous
+serons plus liés (Il ne me l'expliqua pas; on verra pourquoi. Mais
+j'ai appris, par la suite, et dans d'autres conditions de vie, le
+sens sacrilège du titre de la Croix dominé par Isis. Le voici:
+_Igne Natura Renovatur Integra_. Quant au commentaire gnostique,
+je ne le donnerai pas ici. _A porta inferi, erue nos, Domine_!)
+
+Je n'insistai pas, d'autant que je cherchais toujours un joint
+pour aiguiller la conversation dans le sens qui m'intéressait. Je
+ne trouvais pas. Alors je me décidai à entrer en matière sans
+autre préparation.
+
+-- Si je vous ai bien compris, l'autre soir, dis-je, vous seriez à
+même de me fournir des arguments pour convaincre la personne dont
+je vous ai parlé?
+
+Il eut son sourire ambigu: -- Mieux que des arguments, me
+répondit-il, nous en causerons tout à l'heure... Mais si nous
+prenions d'abord un peu de champagne?
+
+Sans attendre ma réponse, il passa dans la pièce à côté et en
+revint aussitôt avec deux coupes et une bouteille toute débouchée.
+
+Cette particularité aurait dû me mettre en défiance, puisque,
+d'habitude, on garde la champagne clos sous sa capsule dorée
+jusqu'au moment de le verser. Mais j'étais si loin de soupçonner
+que Guaita pût avoir préparé ce liquide pour m'entonner quelque
+drogue occulte!
+
+Il remplit les coupes et, me saluant de la sienne, il la porta à
+ses lèvres.
+
+Quoique n'aimant pas ce vin tapageur, que je ne sais plus qui
+appelait «un coco épileptique», je l'imitai.
+
+À peine avais-je avalé deux gorgées qu'un arrière-goût d'amande
+amère m'emplit la bouche. Et, immédiatement, je me sentis tout
+étourdi. En même temps je remarquai que Guaita, après avoir au
+plus effleuré sa coupe, la posait sur le bureau. Je me hâtai d'en
+faire autant et je ne touchai plus à la mienne.
+
+Or, j'en avais bu assez: la drogue agissait. Je fus pris de
+vertige; des flammes vertes me dansèrent devant les yeux; une
+sueur abondante m'imprégna le front; tous mes membres
+s'engourdirent; il me sembla que mon sang ralenti changeait son
+cours dans mes artères... Je ne trouve pas d'autre expression pour
+expliquer ce qui s'opérait dans mes organes. Mes jarrets
+fléchirent et je tombai sur un fauteuil en murmurant: -- Je suis
+empoisonné!
+
+-- Mais non, mais non, se hâta de dire de Guaita, la splendeur
+approche... Dans une minute, vous serez tout à fait bien.
+
+Malgré mon demi-évanouissement, je sentis qu'il s'était approché
+de moi et qu'il me faisait des passes magnétiques sur la figure et
+sur le coeur. Puis du pouce, il me raya le front d'un signe qui
+figurait le _tau _de l'alphabet grec (_C'est la marque de la Gnose
+et la contrepartie blasphématoire de notre signe de la Croix)._
+
+Je revins à moi: le malaise physique était dissipé. Mais je me
+sentais comme un voile sur l'esprit: ma volonté avait disparu.
+J'étais sur le point de devenir une sorte d'automate docile à
+toutes les suggestions. Et pourtant je ne sais quelle voix presque
+étouffée ne cessait de chuchoter au-dedans de moi: -- Prends
+garde! Prends garde!
+
+Guaita tira mon fauteuil contre le bureau et me mit sous les yeux
+un album richement relié. Il l'ouvrit; je vis défiler une suite de
+planches, d'une exécution d'art exquise, et qui représentaient...
+je ne veux pas dire quoi.
+
+Pour les érudits, je les comparerai aux priapées du musée secret
+de Naples.
+
+De Guaita les commentait d'une voix stridente et mêlait parfois
+des saillies blasphématoires à sa glose.
+
+Mais voici que, loin de me stimuler, ces ordures élégantes me
+causaient de la répulsion. Je ne pouvais pas la formuler, car
+j'étais plongé dans une sorte d'hébétude. Puis cette sensation de
+froid intense, ressentie déjà lors de ma première visite,
+m'éprouva de nouveau. Je grelottais comme si j'étais dans un bain
+de glace...
+
+-- Je gèle, je gèle, m'écriai-je, en repoussant l'album.
+
+Guaita laissa échapper une exclamation d'impatience. Cet incident
+parut le déconcerter: on aurait dit qu'il s'attendait à un
+résultat très différent.
+
+-- Couchez-vous un quart d'heure, me dit-il d'une voix brève.
+
+Il m'étendit sur le divan, me glissa un coussin sous la tête, jeta
+une fourrure sur mon corps et m'en enveloppa soigneusement. Je me
+laissais faire comme un enfant; j'étais incapable de vouloir et
+presque de penser.
+
+L'occultiste s'assit à son bureau et se mit à écrire, ne
+s'interrompant, de temps à autre, que pour me lancer des regards
+plutôt malveillants.
+
+Moi, je fus d'abord dans un état vague. Mes idées flottaient
+éparses, se muaient en images confuses et difformes, comme il
+arrive dans certains cauchemars. Pourtant je ne dormais pas, et
+même le nuage de plomb qui s'était appesanti sur mon cerveau se
+dissipait peu à peu. Bientôt mon intellect reprit son
+fonctionnement normal: je me sentis tout à fait lucide. Seulement
+j'étais brisé de fatigue et je ne pouvais remuer ni bras ni
+jambes.
+
+Enfin je ne me réchauffais pas. Au contraire, la sensation de
+froid ne faisait que s'accroître et, tandis que je claquais des
+dents, je la sentis, pour ainsi dire, s'extérioriser. Ce fut comme
+si un brouillard d'hiver m'enveloppait...
+
+Il m'enveloppait réellement, car je le vis soudain, comme une
+vapeur transparente et givreuse qui ondulait dans la chambre... Je
+prie qu'on me croie; je ne fais pas de littérature; je dresse un
+procès-verbal.
+
+Parmi cette brume, je sentis une présence invisible, glaciale,
+haineuse, qui s'y tenait immobile et me fixait. Simultanément, un
+regard machinal, jeté sur la glace du fond de la chambre, me la
+montra toute trouble.
+
+Je perçus, par une intuition subite, que la Présence me voulait du
+mal -- aurait désiré m'anéantir. Comme j'avais de plus en plus
+froid, un souvenir me traversa l'esprit, pareil à un éclair, celui
+de ces lignes lues récemment dans un traité de démonologie:
+«Souvent, quand la Puissance mauvaise se manifeste, elle s'annonce
+par un froid rigoureux qui fait souffrir les néophytes du
+Sabbat...»
+
+Alors une horreur indicible m'envahit. Je récupérai toute mon
+énergie pour sauter à bas du divan avec le désir véhément de
+déguerpir.
+
+-- Je m'en vais, dis-je à Guaita.
+
+Qu'aurais-je dit de plus? Nulle explication n'était nécessaire
+entre nous. Nous nous étions compris -- et nous ne pouvions
+marcher de compagnie.
+
+Mon annonce ne parut pas l'émouvoir. Il haussa les épaules en
+signe que cela lui était indifférent et marmotta en sourdine: --
+L'expérience a manqué. Celui-là ne vaut rien pour nous...
+
+Sans autre cérémonie, je pris la porte.
+
+Dehors je respirai largement et, les yeux levés vers les étoiles
+qui magnifiaient la nuit printanière, je me jurai de ne jamais
+remettre les pieds dans ce lieu maudit.
+
+Je me suis tenu parole...
+
+* * * * *
+
+Le pauvre Dubus ne fut pas aussi bien inspiré que moi. Ce philtre,
+prétendu divin, dont de Guaita lui avait inoculé le désir, le
+goût, puis la passion, c'était la morphine.
+
+Dès lors, la Pravaz ne le quitta plus et la drogue infâme
+manifesta bientôt en lui ses ravages. Il s'enfonça de plus en plus
+dans les pratiques de l'occultisme et multiplia les piqûres. Sa
+santé déclina rapidement d'une façon effrayante. Ce n'était plus
+qu'un squelette ambulant qui ricanait et balbutiait des
+incohérences. Son talent s'envola. En moins de deux années il fut
+réduit à rien.
+
+Deux séjours consécutifs dans une maison de santé ne parvinrent
+pas à le guérir. À peine dehors, il retombait dans son double
+vice: la fréquentation de Guaita, l'intoxication croissante par la
+morphine. Le bon Huysmans, qui l'aimait, tenta de le sauver. Ses
+efforts furent vains.
+
+Enfin, un soir que Dubus était entré dans une vespasienne pour se
+piquer une fois de plus, il tomba sur le sol immonde et entra en
+agonie tout de suite. On le transporta dans un hôpital où il
+mourut sans avoir repris connaissance...
+
+Ce cadavre reste sur la conscience de Stanislas de Guaita. Celui-
+ci décéda, peu après, dans des tourments atroces. On dit qu'il
+s'est repenti à la dernière minute: Dieu veuille avoir son âme!...
+
+Les faits parlent d'eux-mêmes, je crois, dans ce récit strictement
+véridique. Je n'ajouterai donc pas grand'chose. Je ferai seulement
+remarquer l'habileté de certains occultistes à user des penchants
+et des passions des esprits imaginatifs qui tombent sous leur
+emprise pour se les asservir. Ce ne sont pas leurs seuls
+maléfices: ils en propagent d'autres et de plus subtils. J'en
+dévoilerai quelques uns dans la suite de ces études.
+
+CHAPITRE II
+LES BRISEURS D'IMAGES
+
+I
+
+Le 7 juillet 1893, vers quatre heures de l'après-midi, j'étais
+adossé à la devanture, prudemment close, de la boulangerie qui
+fait l'angle de la rue Racine et de la rue de l'École-de-médecine,
+au boulevard Saint-Michel.
+
+Je reprenais un peu haleine et je tâchais de rassembler mes idées
+assez en désarroi depuis quelques jours.
+
+C'est qu'en effet l'émeute, qui avait éclaté le 4, faisait rage
+dans plusieurs quartiers de Paris: sur la rive gauche, à
+Belleville, place de la République, place de la Concorde -- ainsi
+nommée disait Balzac, parce qu'elle mène au palais de l'éternelle
+discorde -- et vers l'avenue de Clichy. Le ministère ayant fermé
+la Bourse du travail, les syndicats ouvriers tentaient de la
+reprendre d'assaut. Les bouchers de la Villette, conduits par leur
+idole: le marquis de Morès, allaient descendre. La ligue des
+patriotes avait convoqué ses escouades pour risquer un coup en
+faveur de son rêve éternel: la dispersion de ceux qui allaient
+être bientôt les Quinze-Mille et la purification de la chambre par
+l'appel au plébiscite. Amilcare Cipriani, par hasard hors de
+prison, apprenait à de jeunes guesdistes comment on construit des
+barricades. Les anarchistes, pour qui l'émeute est un élément
+vital, étaient accourus de tous les points de la ville et de la
+banlieue, ne voulant pas manquer une si belle occasion de
+chambardement. De plus, les cochers de fiacre et les terrassiers
+étaient en grève.
+
+Ces éléments disparates s'étaient coalisés pour une action commune
+contre le gouvernement, les parlementaires et le préfet de police
+Lozé -- quittes à s'entredéchirer si le mouvement réussissait.
+
+La veille au soir, des délégués de tous les partis s'étaient
+réunis chez un ancien membre de la Commune, nommé Regnard,
+disciple de Tridon, et qui présentait cette particularité curieuse
+d'être un antisémite féroce, mais imbu d'athéisme jusqu'aux
+moelles. On avait tenu un conciliabule dans le but d'établir la
+meilleure tactique pour culbuter le régime. Il y avait là, entre
+autres, Jules Guérin, Zévaès, depuis député de Grenoble, un ancien
+officier, bonapartiste fervent, dont le nom m'échappe, Jean
+Carrère, qui se mêlait à cette échauffourée, uniquement, je crois,
+pour exercer sa faconde méridionale; un lieutenant de Déroulède,
+quelques élèves des Beaux-Arts, un mouchard qu'on démasqua trop
+tard, un émissaire des Collignons, un autre des Limousins, Jacques
+P... de la Bourse du travail et le signataire de ces lignes envoyé
+par un groupe révolutionnaire de la rue Mouffetard.
+
+La discussion fut assez confuse: certains avaient le toupet de
+proposer l'envoi d'une délégation à la Chambre pour y poser nos
+griefs. Mais on les écoutait peu. En dernier ressort, on résolut
+de tenter des attaques à la fois contre l'Élysée, la Bourse du
+travail et la Préfecture de Police. Les patriotes devaient aller
+troubler la quiétude ruminante du personnage indûment qualifié
+Chef de l'État. Les grévistes, soutenus par d'autres corporations,
+essaieraient de reprendre la bourse du travail. Enfin les
+anarchistes et les collectivistes devaient emporter la Préfecture
+de Police, la saccager et, si possible, s'emparer de Lozé pour en
+faire un otage.
+
+Guérin avait réservé le rôle de Morès et de ses bouchers. Nous
+avions, lui et moi, rendez-vous, avec le marquis, à minuit, au
+Ranelagh. La réunion finie, nous allâmes le trouver. Après nous
+avoir entendus, il décida de prendre part au combat qui se
+livrerait place de la République et rue du Château d'Eau.
+
+-- Nous arriverons par la rue Saint-Maur avec des matraques, me
+dit-il, et nous chargerons la police -- en ligne.
+
+-- Vive le Roi! conclut Guérin.
+
+-- Vive l'anarchie! répondis-je.
+
+Et tous trois en choeur: À bas Marianne!
+
+Nous nous serrâmes la main et nous nous séparâmes.
+
+II
+
+On se demandera ce que faisaient dans ce complot les élèves des
+Beaux-Arts.
+
+C'est que, justement, ils étaient la cause initiale de l'émeute.
+Quinze jours auparavant, avait eu lieu, au Moulin Rouge, le bal
+annuel des _Quat'-z-Arts._ Comme il était d'habitude, il y avait à
+cette fête outre les peintres, sculpteurs, graveurs et
+architectes, un certain nombre d'invités: journalistes, gens de
+lettres, _dilettanti, _plus un fort contingent de modèles féminins
+et de demi-mondaines. À la fin du bal, on avait porté les modèles
+en triomphe dans la pose et dans le ...manque de costume qu'elles
+ont à l'atelier.
+
+Certains journaux, le lendemain, rendirent compte de la fête avec
+force épithètes louangeuses.
+
+Sur quoi, M. le sénateur Bérenger déposa une plainte au parquet
+pour outrage à la morale publique. Il n'y avait pourtant là qu'une
+publicité très relative, s'adressant à des gens qui en avaient
+vu... bien d'autres.
+
+Des poursuites furent exercées: un certain nombre d'artistes --
+plutôt des sculpteurs -- furent frappés d'une amende, et aussi une
+certaine Sarah Brown, modèle qui, en sa qualité de juive, profita
+de l'incident pour poser les bases de sa fortune à venir.
+
+Aussitôt condamnés, les Beaux-Arts entrèrent en ébullition. Le 4
+juillet, les élèves de divers ateliers s'assemblèrent,
+protestèrent au nom de l'Art, et décidèrent d'aller conspuer, chez
+lui, le sénateur Bérenger. Le rendez-vous pour les manifestants
+fut fixé place de la Sorbonne.
+
+Il y avait à cette époque -- et il y a sans doute encore --
+faisant angle avec la place et le boulevard Saint-Michel, un café
+où se réunissaient pas mal d'écrivains et de révolutionnaires. Le
+soir même du 4, nous étions assis trois à la terrasse du café: un
+électricien fort coté dans son métier et assez bon orateur dans
+les réunions, un commis voyageur en casquettes de cyclistes -- qui
+se croyait, à ses moments perdus, missionné pour prêcher la
+Sociale, -- enfin, moi-même.
+
+Quand les artistes arrivèrent, nous ne savions pas du tout de quoi
+il s'agissait. La place s'emplit de criailleries et de
+gesticulations, mais il était très évident que ces jeunes gens ne
+sauraient comment s'y prendre pour organiser un cortège subversif.
+Les bons agents, très calmes et très modérés, circulaient à
+travers cette foule sans rien dire; et je crois bien qu'ayant
+l'expérience du quartier, ils jugeaient que tout le monde se
+disperserait après quelques vociférations.
+
+Mais les anarchistes étaient là pour embrouiller les choses. Nous
+nous informons, nous apprenons de quoi il retourne. L'instinct de
+désordre, qui ne demande qu'à flamber chez tous les
+révolutionnaires, s'allume en nous.
+
+Je dis à l'électricien: -- Il s'agit de chambard... Viens avec
+moi, nous allons mettre en fureur contre Bérenger ces gâcheurs de
+plâtre et ces badigeonneurs de toiles. Si nous parvenons à les
+lancer pour de bon, il en résultera de la casse, on se cognera et
+tout cela fera du bien à la Sociale.
+
+L'autre m'approuve, tandis que le Gaudissart des casquettes
+s'esquivait sans mot dire. Nous montons sur les marches de la
+Sorbonne. Et de là je fais aux Beaux-Arts une harangue où je leur
+démontrai qu'il fallait non seulement conspuer le sénateur, mais
+encore envahir sa maison et n'y rien laisser d'intact. Je ne me
+rappelle plus les termes de cette diatribe, mais il faut croire
+que le démon qui me poussait soufflait des flammes irrésistibles,
+car, tandis que je m'essuyais le front et que l'électricien,
+attisant à son tour le brasier, traînait dans la boue M. Bérenger,
+le Sénat et le régime, une colonne d'artistes fous de rage se
+forma spontanément et partit au pas de course vers la rue d'Anjou
+qu'habitait le Père Conscrit accusé d'un excès de pudeur.
+
+Enchantés du résultat obtenu, nous rejoignons la tête de la
+manifestation et, trois minutes après, la place était vide.
+
+Cependant les gardiens de la paix, débordés, bousculés, affolés
+courent au téléphone et objurguent la Préfecture de leur envoyer
+du renfort. S'expliquèrent-ils mal? Le fait est qu'un quart
+d'heure plus tard, une brigade de réserve débouchait à fond de
+train sur la place et, sans pourparlers ni explications, tombait à
+bras raccourcis sur les consommateurs paisibles demeurés à la
+terrasse du café. Une bagarre s'ensuit. Un employé de commerce
+nommé Nuger est frappé à la tempe d'un porte-allumettes lancé à
+toute volée par un agent et meurt sur le coup...
+
+Pendant ce temps, nous avions cassé quelques vitres chez
+M. Bérenger; nous nous étions un peu cognés avec la police, puis,
+nous dispersant, nous avions été boire des bocks, car il faisait
+une chaleur terrible. C'était là une de ces mille équipées comme
+Paris en voyait tous les quinze jours à cette époque.
+
+Mais il y avait le cadavre de Nuger.
+
+Le lendemain matin, la nouvelle de ce malheur enflamme Paris comme
+une traînée de poudre. Littéralement ce fut pareil à un coup de
+cloche qui réveilla tous ceux dont la haine du régime constituait
+une raison de vivre. Il suffit de se reporter aux journaux du
+temps pour vérifier que je n'exagère pas.
+
+L'émeute éclate avec la rapidité de la foudre. Une colonne de six
+mille manifestants, conduite par Jean Carrère, marche sur la
+Chambre pour l'envahir et exiger la révocation de M. Lozé. Il s'en
+fallut de peu qu'elle ne réussît. Et c'est à partir de ce jour
+que, par les soins d'un questeur nommé Madier de Montjau, les
+balustrades du Palais Bourbon vers le quai ont été hérissées de
+pointes de fer.
+
+Pendant ce temps, les révolutionnaires, qui avaient battu le
+rappel de tous leurs adhérents, tentaient, aidés par les cochers,
+et les terrassiers en grève, d'enlever d'assaut l'hôpital de la
+Charité où l'on avait transporté le corps de Nuger, dans le but de
+s'emparer de ce cadavre pour le promener à travers la ville.
+
+Il y eut là quelque chose d'impulsif, sans colloques préalables ni
+calculs; et il est presque incompréhensible, autrement que par un
+accès de colère collectif, le mouvement de révolte qui se propagea
+de quartier en quartier.
+
+Car, il faut le souligner, les trois quarts de Paris nous
+approuvaient et faisaient des voeux pour nous. Paris, qui hait --
+au fond -- les parlementaires et ceux qui les garantissent du
+châtiment, sentait son coeur battre à l'unisson du nôtre.
+
+La preuve? Tandis que nous attaquions l'hôpital, nous fûmes
+chargés par la garde à cheval. Or, à mesure que les municipaux
+avançaient au grand trot et que nous reculions devant eux en
+tirant des coups de revolver, -- on avait pillé un armurier, rue
+de Rennes, -- de toutes les fenêtres de la rue Jacob il pleuvait
+sur les casques et les chevaux des bouteilles, des briques, des
+pots de fleurs, des casseroles et des vases intimes.
+
+Le 6; Charles Dupuy, président du Conseil, rassure les
+parlementaires pantois et croit faire un coup de maître en fermant
+la Bourse du travail qui, du reste, fermentait terriblement. Là-
+dessus, quatorze syndicats se soulèvent à leur tour et déclarent
+qu'ils la reprendront par la force. La ligue des patriotes annonce
+une réunion place de la Concorde. Les bouchers de la Villette
+demandent à Morès s'il est temps de jouer de la trique. Jules
+Guérin convoque les antisémites.
+
+Durant ces appels à la lutte, les révolutionnaires se battaient:
+barricade place Saint-Germain-des-Prés, à l'orée de la rue
+Bonaparte, barricade rue de l'École-de-Médecine, barricade de
+seize omnibus et tramways renversés place Maubert, tentative
+d'enlèvement de la caserne du prince Eugène, etc.
+
+Dans l'après-midi de la même journée, on songea à coordonner
+toutes les forces soulevées par un même dégoût du régime et l'on
+se réunit chez Regnard, comme je l'ai rapporté.
+
+III
+
+Donc appuyé au rideau de fer de la boulangerie, je me reposais un
+peu et, en attendant le retour de l'émissaire que j'avais envoyé
+prévenir les compagnons qu'on attaquerait la Préfecture le soir,
+je m'efforçais de rendre le pas à l'observateur sur l'insurgé.
+
+La première chose qui retint mon attention, c'est que j'étais fort
+sale: noir de poudre, gris de poussière, barbouillé de sueur mal
+séchée. Je regardai les poignets de ma chemise: ils étaient
+brunâtres. Je me représentai alors la stupéfaction de ma chère
+femme quand je rentrerais. Et il me sembla que j'entendais son
+«oh» de surprise réprobatrice.
+
+C'est qu'il y avait trois jours que, pris par la bataille, je
+n'étais pas rentré. J'avais bien envoyé une demi-douzaine de
+_pneus _à ma femme; mais ce n'était peut-être pas suffisant pour
+la rassurer.
+
+Ensuite mes regards se portèrent sur le boulevard Saint-Michel.
+D'habitude, à cette heure là, il est fort animé. Or, aujourd'hui
+il était presque désert. Sauf les cafés, la plupart des magasins
+avaient clos leurs volets. De rares passants filaient vite; les
+tramways cahotaient à peu près vides. La mendiante aveugle qui
+demeurait fidèle à son poste, contre la grille de Cluny, au coin
+de la rue Du Sommerard, secouait en vain le gobelet de fer-blanc
+où elle recueille les sous. Le seul bruit notable qui venait à mes
+oreilles était celui d'un régiment de dragons défilant au trot
+vers l'Odéon...
+
+Puis je me remémorai les événements qui s'étaient succédé, avec
+une rapidité vertigineuse, depuis plusieurs fois vingt-quatre
+heures. Et, qu'on en pense ce qu'on voudra, j'eus une folle envie
+de rire. N'y avait-il pas de quoi quand on considère quelle cause
+minime avait provoqué tout ce hourvari?
+
+En effet, parce que Mlle Sarah Brown et ses amies avaient témoigné
+du mépris pour la feuille de vigne, Paris se trouvait sens dessus
+dessous, et nous allions peut-être à la révolution de nos rêves --
+et un homme était mort.
+
+-- Ah! me dis-je, Taine eut bien raison d'avancer que la vie est
+un tome de Shakespeare interfolié de Labiche. Pour une page du
+_Roi Lear _ou de _Macbeth, _il y a dix pages de vaudeville...
+
+Mais je m'assombris aussitôt: si tenace que fut mon espoir de
+traîner aux gémonies le parlementarisme, la raison me disait que
+cette échauffourée hétéroclite, sans préparation, sans chef, sans
+but bien déterminé, ne pouvait aboutir qu'à du sang versé, à des
+répressions et à un redoublement d'oppression jacobine.
+
+-- Il nous faudrait un chef, soupirai-je, mais voilà, nous ne
+l'avons pas.
+
+Car, malgré l'aberration libertaire qui m'empoisonnait le cerveau,
+je gardais l'instinct que, seul, un Maître restaurerait l'ordre et
+replacerait sur sa vraie base l'État mis à l'envers par la
+République.
+
+Comme je ratiocinais de la sorte, j'entendis chanter en choeur
+vers le bas de la rue de l'École-de-Médecine. Je me tournai de ce
+côté et je vis apparaître une troupe d'une vingtaine d'individus
+précédée d'un personnage maigre, vêtu de noir comme un croque-
+mort. Il allait bras dessus bras dessous avec un gamin de quinze
+ans qui se rengorgeait, tout fier de déployer le drapeau noir à
+l'inscription d'or: _Deleatur!_ de l'Anarchie (Pour les non
+latinistes, _deleatur_ peut se traduire: _supprimons tout!)_
+
+Je reconnus mon ami Georges Chatelier, et dans la sorte de
+cantique -- grave, quasi solennel et, il faut le dire, d'une fort
+belle musique -- que chantait sa bande, _l'hymne des briseurs
+d'images._
+
+Quand ils arrivèrent près de moi, ils en étaient au dernier
+couplet que voici:
+
+_Les rois sont morts, les dieux aussi,_
+_Demain nous vivrons sans souci,_
+_Sans foi ni loi, sans esclavages:_
+_Nous sommes les briseurs d'images._
+
+Suivit la Carmagnole anarchiste avec son refrain où luisent des
+reflets de couteaux, où crépitent des mèches de bombes:
+
+_Les proprios avaient promis_
+_De faire égorger tout Paris,_
+_Mais les voilà f... ichus,_
+_Nous leur botterons... l'dos:_
+
+_Dansons la Carmagnole,_
+_Démolissons, démolissons,_
+_Dansons la Carmagnole_
+_Et saignons_
+
+_Les patrons!_
+
+Chatelier me serra la main. Émacié, dans sa redingote devenue trop
+large, le visage terreux aux pommettes rougies de fièvre, les yeux
+immenses et flambant d'une flamme meurtrière, le front balayé de
+mèches désordonnées, arrivé au troisième période de la
+tuberculose, il n'arrêtait presque pas de tousser. Par moment, du
+sang lui venait aux lèvres qu'il essuyait d'un geste convulsif.
+
+-- J'ai à te parler, me dit-il.
+
+-- Eh bien, cause: je t'écoute.
+
+-- Attends; les compagnons ont soif: je vais les envoyer se
+rafraîchir chez Eustache.
+
+Cet Eustache était un mastroquet de la rue Monsieur-le-Prince, qui
+se disait zélé pour la Sociale, mais qui était, selon toute
+vraisemblance, un indicateur de police.
+
+Georges fit rouler le drapeau noir, expliqua aux compagnons --
+qui, le gosier fort sec, ne demandaient pas mieux que de
+l'entendre -- qu'un canon de la bouteille leur ferait du bien et
+que lui viendrait les rejoindre bientôt.
+
+Nous fûmes seuls («Georges Chatelier» n'est pas absolument le nom
+du personnage, mort d'ailleurs deux mois après. Mais sa famille,
+fort honnête, fort pieuse, existe encore. Je ne veux pas la
+contrister et c'est pourquoi j'ai déformé le nom).
+
+IV
+
+Georges s'appuya à la devanture et me dit:
+
+-- Que va-t-il sortir de tout ce grabuge?
+
+-- Je l'ignore, répondis-je, l'essentiel c'est, en ce moment,
+d'augmenter le désordre.
+
+Il rêva quelques instants puis il reprit: -- Oui, n'est-ce pas, la
+tactique habituelle: démontrer, par les faits, la fragilité du
+régime, empêcher que toute autorité se reconstitue, puis lancer le
+peuple à l'assaut des banques et des gros propriétaires et se
+figurer qu'à la suite de ces exploits, l'Anarchie inaugurera l'âge
+d'or sur la terre.
+
+C'était bien, en effet, le programme anarchiste. Le ton
+sarcastique de Georges aurait dû m'en faire sentir l'absurdité.
+Mais l'âge d'or, l'idylle perpétuelle qui hallucine les
+révolutionnaires et leur fait perdre le sens de la réalité, me
+tenait si fort l'intellect que je répondis: -- Et pourquoi pas?
+
+Georges éclata d'un rire sardonique, ce qui lui fit cracher le
+sang, et poursuivit: Ah! poète, tu te vois déjà roucoulant sous
+les bouleaux avec une Amaryllis quelconque sans t'inquiéter de la
+pâture ni du terme. Et bien, moi, je me f... de vos églogues et
+j'ai bien autre chose en tête.
+
+-- Et quoi donc?
+
+-- La mort! La destruction universelle, la table rase afin d'en
+finir avec cette existence odieuse où l'homme ne se hausse à la
+conscience des phénomènes que pour souffrir.
+
+-- Que veux-tu donc?
+
+-- Rien, plus rien!
+
+Ébahi, je le regardai. En effet, c'était la première fois que je
+rencontrais l'anarchiste complet, logique, mis à nu, celui qui,
+propulsé par la Malice qui toujours veille, pousse aux extrêmes
+conséquences la doctrine née de la Révolution, cultivée, épanouie
+au dix-neuvième siècle, aboutie aujourd'hui à sa floraison
+suprême: le culte de la Mort sous couleur de liberté intégrale.
+
+-- Et les moyens, dis-je.
+
+Il eut un geste de souffrance! -- Je ne sais pas... Tout viendra
+en son temps. Mais en attendant, détruisons, détruisons!
+
+Ses yeux semblaient des brasiers noir et or. À le considérer,
+j'avais peur, _j'avais froid._
+
+Je crus trouver un argument: -- Tuerais-tu les femmes?
+
+-- Oui!...
+
+-- Tuerais-tu les enfants?
+
+-- Oui!...
+
+Je tressaillis d'horreur et je m'écartai de lui.
+
+Georges s'aperçut de ma répulsion: -- Ah! dit-il, vous êtes tous
+des avortons. Vous n'aurez jamais le courage de faire la table
+rase. Et pourtant, quelle beauté! l'individu devenu tellement
+libre, tellement dieu, qu'il conçoit la nécessité d'arrêter à
+jamais l'évolution au point où il est parvenu.
+
+Il se mit à rire du même rire poignant et cracha encore du sang...
+Je ne puis dire ce que j'aurais répliqué. Ce n'était plus un homme
+que j'avais devant moi; c'était je ne sais quel être ténébreux qui
+m'entraînait dans la grande épouvante.
+
+Heureusement mon envoyé aux compagnons de la rue Mouffetard revint
+à ce moment.
+
+-- Ça y est, camarade, me dit-il, tous seront là pour l'attaque de
+la Préfecture.
+
+Avant que je pusse lui répondre, Georges posa sa main décharnée
+sur mon bras et me dit: -- Tueras-tu ce soir?
+
+-- Autant que possible, non, répondis-je.
+
+C'était vrai; même au temps de mes pires égarements
+révolutionnaires, j'eus toujours l'horreur du sang versé.
+D'ailleurs je n'avais pas d'arme, et je ne voulais pas en avoir.
+
+Alors, avec une expression affreuse dans les yeux, il reprit: --
+Moi, je tuerai...
+
+-- Et qui donc?
+
+-- Le premier venu.
+
+-- Et s'il est innocent?
+
+Il ricana de nouveau. -- Te rappelles-tu le mot d'Émile Henry à
+son procès? _Il n'y a pas d'innocents._ Je pense comme lui...
+
+De ce coup, sous prétexte de m'entendre avec mon émissaire, je
+m'écartai définitivement et, sans prendre congé de Georges, je
+traversai le boulevard. Il me regardait d'un air de dédain, et
+pourtant il y avait dans ses prunelles comme une détresse
+infinie...
+
+Le soir, à l'assaut de la Préfecture, je reçus d'un sous-brigadier
+de la garde à pied, un coup de baïonnette dans l'épaule gauche
+qui, par la grâce de Dieu, me mit hors de combat.
+
+Puis le ministère fit venir soixante mille hommes de troupe dans
+Paris. Et la grand'ville frémissante rentra sous le joug des
+parlementaires.
+
+V
+
+L'émeute ne pouvait pas réussir. Rappelez-vous qu'elle mêlait des
+royalistes, c'est-à-dire des constructeurs et des conservateurs
+par tradition, à ces fomenteurs de néant: les socialistes et les
+anarchistes. Que pouvait-il sortir de cet imbroglio? Rien du tout,
+sauf de la haine entre Français.
+
+C'est pourquoi la Franc-Maçonnerie jubilait et les Juifs se
+frottaient les mains.
+
+Car l'une et les autres ne peuvent prospérer que par nos
+divisions.
+
+Que faudrait-il pour remédier à ces maux?
+
+L'union dans l'Église qui a fondé la France et qui, seule, peut la
+maintenir bien portante.
+
+CHAPITRE III
+UNE DANSE DE TRÉPIEDS BELGES
+
+I
+
+Victor Hugo, qui croyait en Dieu, ne croyait pas à l'Église
+catholique, mais il croyait aux tables tournantes. On sait qu'en
+cette île de Jersey où, selon l'expression de Veuillot, il
+représentait si bien «Jocrisse à Pathmos», il se donnait des
+séances de spiritisme dont le fidèle Vacquerie, Lesclide et
+d'autres nous ont rapporté les péripéties.
+
+Le poète lui-même en parle dans son livre sur William Shakespeare
+où; selon sa coutume, il mélange, en une effarante salade, les
+pires absurdités aux vues les plus grandioses -- le tout relevé
+d'une moutarde de vocables hétéroclites.
+
+«Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas», disait Napoléon. Chez
+Hugo ce pas est sans cesse franchi: dans ses poèmes, d'une strophe
+à l'autre, dans ses romans, d'un paragraphe à son voisin.
+
+Or, dans cette soi-disant étude critique sur l'auteur du _Roi
+Lear, _il affirme, plus que jamais, cette méthode disparate. Il y
+parle de tout: des fumées de Londres et des nuances de la mer, du
+goût des mouton tourangeaux pour le sel et des qualités qu'on doit
+exiger d'un bon domestique. Il y orchestre des quadrilles où Job
+fait vis-à-vis à Voltaire et Ézéchiel à Don Quichotte. Il nous
+donne, en trois phrases d'une incomparable magnificence, la vision
+des Alpes au coucher du soleil. À côté, dans un chapitre intitulé:
+_le Beau serviteur du Vrai, _il divague, à propos d'instruction
+laïque, autant qu'un primaire gavé de socialisme jusqu'au noeud de
+la gorge. Et de Shakespeare, en somme, il est fort peu question.
+«Dans son oeuvre, s'écrie Hugo, j'admire tout, comme une brute!»
+
+Puis quelques citations -- bien choisies d'ailleurs -- et un
+point, c'est tout.
+
+Si pourtant, il y a encore autre chose: l'effort perpétuel de Hugo
+pour se hisser sur un piédestal de philosophe et de penseur.
+
+Précisément il ne fut jamais ni l'un ni l'autre. Merveilleux
+forgeron des rythmes, éblouissant créateur d'images, stupéfiant
+constructeur d'antithèses parfois évocatrices, splendide halluciné
+de la tempête et de l'ombre, il incarna, plus que personne, ce
+désordre chatoyant que fut le romantisme.
+
+C'est l'une des plus joyeuses mystifications du dix-neuvième
+siècle que de le présenter comme le penseur type. À quoi n'a
+cependant point manqué un plaisantin grave du nom de Renouvier. Ce
+rhéteur, qu'on dit spiritualiste, publia naguère un volume:
+_Victor Hugo philosophe, _dont la lecture faillit me faire périr
+d'hilarité.
+
+Car la philosophie de Hugo, qu'est-ce que c'est? Elle se résume en
+la calembredaine émise par Rousseau de Genève: l'homme est
+originairement bon; ce sont les institutions sociales et
+religieuses qui le pervertissent. À l'usage, on a vu ce que valait
+le précepte; il a produit cette bacchanale de gorilles: la
+Révolution; il a enfanté cet agneau méconnu, le doux Marat et ce
+philanthrope calomnié, l'exquis Robespierre; il a fait cabrioler,
+comme des chèvres, ces agités sentimentaux: les Républicains de
+quarante-huit. Et que d'autres méfaits! Celui-ci: la glorification
+d'un nouveau fétiche: le Progrès, grâce auquel l'humanité se
+figura qu'elle allait se déifier. Celui-là: le pullulement des
+anarchistes. -- Et par anarchistes, je n'entends pas seulement les
+personnages aigris ou obtus qui préparent l'âge d'or de l'avenir à
+coups de bombes, de poignards et de revolvers. Je range sous la
+même étiquette ces éducateurs de la jeunesse que nous amena
+l'invasion protestante, ces déformateurs de l'intelligence
+française, ces sectateurs de l'individualisme, les universitaires
+actuels, dont Charles Maurras a dit, avec raison dans sa belle
+_Enquête sur la Monarchie_, «qu'ils ne formaient que des
+anarchistes ou des dilettantes».
+
+Hugo, outre vibrante, où s'engouffraient tous les vents de
+l'espace, ne pouvait que s'assimiler les solennelles balivernes
+dont son siècle s'était épris. Elle faisaient dans sa cervelle,
+incapable de pensée suivie, un tintamarre extraordinaire; elles
+s'y mêlaient en d'étranges amalgames. Puis il les relançait à
+travers le monde, et c'étaient des beuglements lyriques, tantôt
+harmonieux, tantôt dissonants, faits pour déconcerter ceux qui
+cherchaient un lien entre toutes ces incohérences.
+
+En effet, feuilletez l'oeuvre de Hugo; je vous défie d'y trouver
+une unité de doctrine. À cette page, il est panthéiste; dans cette
+strophe, il est manichéen; voici un chapitre truffé de
+christianisme trouble; en voici un autre où le Bouddha stupide est
+préféré à Jésus-Christ; et enfin voici une tirade où le poète
+découvre Dieu dans un pied de table.
+
+À travers toutes ces fariboles grandiloquentes, il n'arrêtait pas
+de prophétiser. Et ce n'est pas en cette posture de Nostradamus-
+Arlequin qu'il est le moins cocasse.
+
+Oyez un peu quelques-unes de ses prédictions: quand tout le monde
+saura lire, les hommes tomberont dans les bras les uns des autres
+et la guerre sera pour jamais abolie. -- Au vingtième siècle, il
+n'y aura plus de guerre; on s'étonnera d'avoir attendu si
+longtemps pour constituer les États-unis d'Europe...
+
+Et forces sottises du même acabit dont les d'Estournelles de
+Constant, les Passy et autres Loyson firent, depuis, leur pâture
+pour le pourlèchement de la Franc-Maçonnerie.
+
+La seule prédiction de Hugo qui se soit réalisée c'est celle où il
+annonce les aéroplanes. Encore les décrivait-il comme des sphères
+de cuivre.
+
+Mais on n'en finirait pas s'il fallait énumérer toutes les folies
+où se dispersa ce grand poète difforme que Henri Heine avait si
+justement qualifié «un beau bossu».
+
+Retenons seulement l'apologie du spiritisme telle qu'on la lit
+dans le _William Shakespeare. _Hugo, qui ne veut pas des
+sacrements et des mystères de l'Église, qui mange du prêtre comme
+le ferait un Homais gargantuesque, cherche à établir le bien-fondé
+de la religion tabulaire qu'il se fabrique. Il atteste l'Égypte et
+les initiations d'Eleusis, Apollonius de Tyane et Apulée. Enfin il
+cite, avec dévotion, certains trépieds de Dodone qui, paraît-il,
+entraient en danse au commandement des hiérophantes. Puis il
+conclut: «Dieu est là...»
+
+Dieu, je ne crois pas, mais -- _un Autre_ fort probablement.
+
+II
+
+Si j'ai insisté sur l'adhésion de Hugo au spiritisme, c'est que
+les tenants de cette dangereuse aberration le mentionnent
+volontiers et avec fierté comme un Père de leur Église.
+
+J'eus l'occasion de constater le fait, en Belgique, il y a quatre
+ans, au cours d'un voyage entrepris dans un tout autre but que
+celui de disséquer des spirites.
+
+Je venais de donner quelques conférences et, séjournant à
+Bruxelles, qui est une ville assez plaisante, je sortais du bureau
+de rédaction d'un journal où l'on avait publié des articles
+élogieux sur mes causeries. J'étais venu remercier le rédacteur en
+chef. Ma visite terminée, celui-ci me reconduisit jusque dans la
+salle des dépêches.
+
+-- Allons, dit-il, en me serrant la main, au plaisir de vous
+revoir, Monsieur Retté... Au prononcé de mon nom, un personnage,
+qui examinait les gravures accrochées à la muraille, se retourna
+brusquement, me dévisagea, puis me suivit dehors. Comme je restais
+arrêté sur le trottoir, décidé à flâner, mais ne sachant trop où
+diriger ma promenade, il m'aborda.
+
+-- Vous êtes Monsieur Retté? me demanda-t-il.
+
+-- J'en ai comme une vague idée, lui répondis-je en le toisant,
+car je n'aime pas beaucoup qu'on m'interpelle de la sorte. Au
+cours de ma carrière d'orateur errant, il m'arrive d'être ainsi
+harponné par des _snobs_, qui, neuf fois sur dix, n'ont rien à me
+dire, sinon qu'ils m'ont entendu la veille et qu'ils désirent me
+soumettre telle ou telle objection. En général, ils me débobinent
+une kyrielle d'inepties. Ou ils me décochent des compliments dont
+je me soucie autant qu'un tapir d'un galoubet. Heureusement que je
+possède le secret de les mettre en fuite en trois phrases.
+
+-- Bon, me dis-je, encore un raseur! Ce que je vais le semer!
+
+Cependant mon homme me regardait avec une insistance étrange. Ce
+qui fit que je l'examinai aussi. Vêtu de bleu sombre, chaussé de
+jaune, coiffé de paille blanche, il était de petite taille, âgé de
+quarante ans environ, tout en os et en nerfs. Dans sa face glabre,
+au teint safrané, ses yeux gris, pailletés d'or, luisaient d'une
+flamme intense.
+
+Ce regard me frappa. L'intuition me vint que je n'avais pas à
+faire à un quelconque pourchasseur de notoriétés et j'attendis la
+suite.
+
+-- Je vous ai écrit, il y a six mois, reprit-il.
+
+-- C'est bien possible.
+
+-- Vous ne m'avez pas répondu...
+
+-- C'est fort probable.
+
+Comme cette façon cassante de lui répliquer semblait le
+déconcerter un peu, j'ajoutai: -- Je reçois pas mal de lettres et
+étant fort occupé, je ne réponds que quand je ne puis absolument
+pas faire autrement... Mais enfin de quoi me parliez-vous?
+
+-- Je venais de lire, dans une revue, un article où vous
+développiez une sorte de panégyrique de saint François d'Assise.
+Votre conclusion était à peu près qu'il ne peut exister de saints
+en dehors de l'Église catholique. Cette assertion par trop
+péremptoire me choqua. Je vous écrivis donc que vous vous trompiez
+grandement, que l'Église catholique n'était qu'un premier stade de
+l'évolution vers la lumière intégrale, qu'au-dessus d'elle, il y
+avait d'autres degrés d'initiation où pouvaient nous hausser
+d'autres saints beaucoup plus admirables que les thaumaturges
+canonisés par Rome...
+
+-- Ah! ah! repris-je, vous êtes un théosophe.
+
+Puis le souvenir me revenant de sa lettre:
+
+-- Je me rappelle. Votre lettre portait cet en-tête: _Villa Maya,
+_près d'Utrecht, Hollande. Vous m'adjuriez de venir vous trouver,
+sans perdre un jour, car, disiez-vous, ayant franchi le seuil du
+mystère, j'avais besoin d'être guidé par vous dans la voie
+ascendante de la fidèle Sagesse.
+
+-- C'est cela même. Et pourquoi ne m'avez-vous pas répondu?
+
+-- Parce que la fidèle Sagesse -- en grec _Pistè Sophia, _n'est-ce
+pas? -- c'est le titre d'un livre gnostique et par conséquent
+bourré d'hérésies. Or je n'éprouve pas le besoin de perdre mon
+temps à fleureter avec les hérétiques. Les enseignements de
+l'Église satisfont tous les besoins de mon âme. J'estime qu'elle
+seule détient la vérité absolue et qu'en dehors d'elle il n'y a
+qu'aberration ou même pire. Je ne voudrais pas vous froisser, mais
+telle est ma façon de penser. Dussé-je passer auprès de vous pour
+un esprit étroit, souffrez que je m'y tienne.
+
+Sur quoi je soulevai mon chapeau et je fis mine de m'éloigner.
+Mais mon interlocuteur, posant sa main sur mon bras, me retint et
+me dit d'une voix presque suppliante: -- Je vous en prie, ne me
+quittez pas encore. J'abandonne le projet de vous éclairer, mais
+je voudrais vous démontrer comment on peut se rapprocher de la
+divinité en dehors de votre Église.
+
+-- Peut-être, repartis-je, mais je suis sûr que ce n'est point par
+la théosophie...
+
+-- Causons!... Causons!... Je vous citerai des faits.
+
+Après tout, pensai-je, cet individu ne paraît pas trop bête. Peut-
+être, sans le vouloir, me fournira-t-il des arguments pour
+combattre toute cette vermine de pseudo-religions qui pullulent et
+fermentent au pied des murs de la sainte Église. Allons-y!
+
+L'autre attendait ma décision avec une anxiété fébrile. Son visage
+s'éclaira quand je lui dis: -- Eh bien, marchons et, si cela vous
+pique à ce point, exposez-moi votre doctrine, quoique, je le
+parie, je la connaisse déjà...
+
+Il me remercia avec effusion. Tout en suivant la rue Neuve vers la
+gare du Nord, il crut devoir m'expliquer qu'il était végétarien,
+riche, voué exclusivement aux études d'occultisme. Puis il me dit
+son nom dont je ne donnerai, bien entendu, que l'initiale qui est:
+S... -- Son origine hollandaise ne l'empêchait pas de parler fort
+bien le français, avec à peine d'accent.
+
+Comme nous étions arrivés au bout de la rue, je lui dis: -- Le
+plus simple serait de nous asseoir dans le jardin botanique.
+
+Il acquiesça. -- Nous entrâmes dans le jardin et nous prîmes place
+sur un banc à l'ombre d'un splendide catalpa, fleuri de neige et
+de pourpre, et qui m'intéressait, pour le moins, autant que le
+théosophe.
+
+III
+
+En effet, ne savais-je pas d'avance ce qu'il allait m'exposer?
+Malgré quelques différences dans le détail de la doctrine, tous
+ces prédicants de théories occultes procèdent d'un même principe:
+l'exaltation de l'humanité considérée comme possédant en elle-
+même, d'une façon immanente, les forces nécessaires pour se
+hausser à la divinité. C'est toujours le vieil orgueil, le _non
+serviam _de Lucifer qui leur donne l'impulsion.
+
+Donc, comme je m'y attendais, S... ne manqua pas de me développer
+cette rhapsodie gnostique. Je l'écoutais d'une façon distraite --
+étant, comme on s'en doute, fort peu séduit.
+
+Il s'en aperçut et, rompant son propos, il me dit: -- Mais enfin,
+il y a des faits matériels qui prouvent que nous ne nous trompons
+point lorsque nous nous croyons en rapport avec des forces
+surhumanisées...
+
+-- Et lesquels? demandai-je.
+
+-- Les tables tournantes.
+
+-- Ah! oui, la danse des trépieds... Je n'ai jamais assisté à
+leurs cabrioles.
+
+-- Il prit la balle au bond: -- Je puis, s'écria-t-il, vous mener,
+dès ce soir, à une réunion où vous verrez, dans ce genre, des
+manifestations merveilleuses.
+
+-- Et vous croyez que cela suffira pour me convertir à
+l'occultisme?... Permettez moi d'en douter.
+
+-- Vous pouvez toujours constater les faits.
+
+Je réfléchis un moment. J'avais lu ou entendu dire bien des choses
+contradictoires touchant ce rite fondamental de l'aberration
+spirite. Je n'éprouvais aucun penchant à vérifier ce qu'il peut y
+avoir de réel dans ce qu'on rapporte des tables tournantes. Mais,
+n'ayant rien de pressant à faire en ce moment, je ne vis pas
+d'inconvénient à me rendre à cette réunion. D'autant que je me
+disais qu'il y aurait peut-être là l'occasion d'étudier quelques
+états d'âmes insolites.
+
+-- Et bien, soit, repris-je, je vous accompagnerai.
+
+S... marqua de la satisfaction. Il me remercia chaudement comme si
+je lui rendais un grand service. Après avoir pris rendez-vous pour
+huit heures du soir, nous nous séparâmes.
+
+En m'en allant, je notai cette rage de prosélytisme qui tient les
+gnostiques. Nulle part, elle ne s'exerce avec plus de persistance
+qu'auprès des catholiques. On dirait que c'est pour eux une
+souffrance de voir ceux qui chérissent l'Église demeurer fidèles à
+leur foi.
+
+IV
+
+Le soir, S... me conduisit dans une des rues les plus paisibles du
+quartier Léopold. Il était nerveux; chemin faisant, il ne me parla
+que par phrases saccadées où il était question de mystères
+sublimes et de révélations irrésistibles. Pour moi, j'étais aussi
+calme que si j'allais assister à une séance de prestidigitation.
+
+Nous fûmes devant une maison d'aspect quelconque. Une bonne
+également quelconque ouvrit à notre coup de sonnette et nous
+introduisit dans un salon où une dizaine de personnes faisaient le
+cercle et jacassaient à tue-tête.
+
+Les femmes dominaient. La maîtresse de la maison, une forte brune
+quadragénaire et qui commençait à grisonner. De la poudre
+enfarinait à outrance son visage soufflé. Un binocle d'homme à
+monture d'or chevauchait son nez aquilin. Elle avait des yeux
+bovins à fleur de tête et une petite voix flûtée qui maniérait les
+phrases. À côté d'elle, une longue bique, à profil chevalin, à
+denture d'institutrice anglaise, à mains énormes et rouges
+tortillant un sautoir en simili garni d'amulettes. Puis une sorte
+de naine, jaune de teint et ridée comme une vieille pomme de
+reinette. Les autres devaient être fort insignifiantes: je ne me
+les rappelle que comme de vagues silhouettes.
+
+Trois hommes surnageaient parmi ces jupes. Un personnage
+ventripotent et rougeaud dont le crâne, entièrement chauve,
+luisait comme une boule de jardin et qui parlait d'une voix
+grasse, coupée par les râlements d'un asthme chronique. Un petit
+chafouin, perdu dans une redingote noire trop large; ses yeux de
+lapin clignotaient entre des paupières flasques dépourvues de
+cils. Il brochait des babines en émettant des aphorismes qui
+semblaient sortir d'une clarinette enrouée.
+
+Enfin un Juif. Celui-là était hideux. Certes il n'est pas défendu
+d'être laid. Mais il y a une certaine laideur qui semble n'être
+que le _repoussé_ physique de toutes les abominations morales.
+C'était le cas pour cet enfant de Sem. Sa figure, molle, verdâtre,
+paraissait imprégnée d'huile. Ses yeux troubles, obliquant vers
+les tempes, étaient couleur de vert-de-gris; son nez énorme,
+spongieux, épaté, s'appliquait sur sa face comme un panaris. Une
+bouche dont les lèvres violettes se gonflaient en bourrelets. La
+main exsangue et tellement humide, qu'après l'avoir touchée, on
+éprouvait une envie violente de se tamponner avec un mouchoir.
+
+Et tout cela n'était rien. C'était l'expression de cette
+physionomie qui inquiétait surtout: un mélange de ruse, de
+bassesse et de feinte mansuétude à donner la chair de poule.
+
+Cet Hébreu s'appelait Blumenthal, nom printanier, qui faisait un
+contraste, bizarre et répugnant à la fois, avec l'aspect de
+l'individu.
+
+Les présentations faites, sans grand cérémonial, la maîtresse de
+la maison m'ayant flûté quelques compliments sur mes conférences,
+les autres m'ayant regardé d'un air plutôt méfiant -- ce que
+j'attribuai à ma notoriété de catholique, -- je priai qu'on reprît
+la conversation interrompue par notre entrée. Et me fourrant dans
+un coin, je me préparai à prendre des notes mentales.
+
+V
+
+Comme je l'ai dit plus haut, tout le monde pérorait à la fois: on
+se serait cru dans une cage pleine de perruches. Par moments, il
+est vrai, quelqu'un enflait la voix davantage et tentait d'entamer
+une harangue. Mais aussitôt, on lui coupait la parole et il lui
+fallait se résigner à faire simplement sa partie dans l'ensemble.
+
+Seul, Blumenthal demeurait à peu près silencieux. Il se caressait
+le menton en promenant son regard terne sur l'assistance,
+s'inclinait, sans répondre, quand on l'interpellait et me donnait
+l'impression d'un renard aux aguets.
+
+Pour S..., il me parut un peu déconfit de ce tumulte ahurissant.
+Il me guignait en dessous et semblait craindre que je ne prisse
+guère au sérieux les agitations de ses frères et soeurs en
+occultisme.
+
+Cependant, le tohu-bohu allait croissant. Tous les termes du
+vocabulaire spirite, tout le jargon de la théosophie s'entre
+choquaient dans l'atmosphère de ce salon frelaté de métaphysiques
+virulentes.
+
+Je m'ennuyais fort. Je méditais de m'esquiver sans attirer
+l'attention, quand, soudain, Blumenthal prit la parole d'un ton
+péremptoire et dit: -- Mesdames, Mesdames, et vous Messieurs, nous
+nous égarons. Il faut procéder avec méthode, continuer nos
+expériences, joindre de nouvelles manifestations de l'esprit à
+celle que nous avons déjà obtenues... Ce soir surtout, ajouta-t-
+il, en glissant un clin d'oeil de mon côté, il importe d'obtenir
+des résultats.
+
+Il me fut évident que le Juif était le maître de la réunion. Car,
+sitôt qu'il eut parlé, le hourvari s'apaisa. Tous s'inclinèrent
+avec déférence. Et la maîtresse de la maison dit d'une voix qui se
+voulait solennelle: -- Consultons l'oracle.
+
+Sur quoi, le chafouin et le chauve se levèrent, allèrent prendre
+dans un coin un guéridon en acajou, monté sur trois pieds, et
+l'apportèrent au milieu du salon.
+
+S... me dit: -- C'est maintenant que vous allez voir des choses
+étonnantes...
+
+-- Je le souhaite, répondis-je, car jusqu'à présent je n'ai vu et
+surtout entendu que des bavards d'une rare incontinence.
+
+La maîtresse de la maison, la naine et le chafouin prirent place
+autour du guéridon et, suivant le rite classique du spiritisme, y
+posèrent l'extrémité des doigts, leurs auriculaires et leurs
+pouces se touchant.
+
+Les autres, enfin silencieux, faisaient le cercle autour. Je
+scrutai les physionomies et je constatai qu'ils étaient tous fort
+émus. À coup sûr, il n'y avait point, parmi eux, de mystificateurs
+ni de sceptiques: ils croyaient de tout leur coeur que quelque
+chose de sublime allait se manifester dans cette table.
+
+L'Hébreu s'avança. Il s'efforçait de prendre un air inspiré. Mais
+je dois dire qu'il y réussissait fort peu: malgré tout, la
+bassesse de son âme transparaissait toujours sur son hideux
+visage. Lui seul me fit l'effet d'un charlatan qui joue un rôle.
+
+Il traça un signe serpentin au-dessus du guéridon et proféra en
+scandant les mots: -- Au nom du Plérôme, Esprit qui nous libéras
+des religions inférieures, envoie-nous, comme tu l'as déjà fait,
+l'Éon Hugo, celui qui reniant le Crucifié, propagea dans le monde,
+avec magnificence, la gloire d'Ennoïa.
+
+Dès que j'eus entendu ce blasphème gnostique, je fis, sans m'en
+cacher le moins du monde, un large signe de croix et je prononçai
+mentalement la conjuration: _In nomine Patris et Filï et Spiritus
+Sancti, procul recedant phantasmata._
+
+Du reste, personne ne remarqua mon geste. Tous, béants,
+frémissants d'attente, se penchaient vers le guéridon, le dévorant
+des yeux.
+
+Une dizaine de minutes s'écoulèrent. Un silence absolu régnait
+dans le salon. Les mains des trois évocateurs se crispaient sur le
+bois.
+
+Tout à coup, la maîtresse de la maison dit, d'une voix étouffée: -
+- L'esprit vient, je le sens...
+
+De fait, le guéridon se souleva, en craquant et, d'un de ses
+pieds, frappa un coup sur le parquet (On sait que d'après une
+convention constante du spiritisme, un coup signifie: oui, deux
+coups: non. Pour les autres mots, le nombre de coups correspond au
+chiffre de chaque lettre de l'alphabet.)
+
+L'assemblée ondula, en soupirant d'angoisse et de désir d'en
+apprendre plus long.
+
+-- Esprit, es-tu là? demanda Blumenthal.
+
+Un coup: -- Oui!
+
+-- Est-ce Hugo qui nous parle? dit la maîtresse de la maison.
+
+Pas de réponse: le guéridon se balance en craquant de nouveau.
+
+Blumenthal répète la question d'une voix impérieuse.
+
+Enfin deux coups: -- Non!
+
+-- Alors qui est là? s'écrie la naine d'une voix suraiguë.
+
+Pas de réponse. Le guéridon se balance, mais ne frappe aucun coup.
+
+-- Qui est là? répète, haletante et congestionnée, la maîtresse de
+la maison.
+
+Le guéridon se met à frapper un grand nombre de coups. Blumenthal
+compte tout haut.
+
+Les lettres suivantes sont successivement indiquées: P -- E -- R -
+- E...
+
+-- Père! braillent tous les assistants.
+
+-- Père, reprend S... qui trépigne et qui m'apparaît alors tout
+aussi toqué que les autres, mais quel père?
+
+Et la maîtresse de la maison, soudain larmoyante: -- C'est mon
+père, mon bon père qui est mort l'an dernier... Ah! ce n'est pas
+la première fois qu'il me rend visite...
+
+Mais l'assistance ne semble pas convaincue que ce soit le père de
+la dame qui se trémousse dans le guéridon. L'homme chauve fait
+remarquer qu'il s'agit peut-être d'un Père de l'Église gnostique.
+
+-- Ce doit être Valentin, dit-il.
+
+Blumenthal, consulté, se tient sur la réserve.
+
+Cependant la dame s'irrite parce qu'on ne veut pas admettre son
+interprétation du mot fatidique.
+
+-- C'est papa! c'est papa! glapit-elle.
+
+Sur quoi tout le monde se lève et recommence à babiller à la fois.
+Assourdi, mal à l'aise parmi ce tintamarre, j'étais de nouveau sur
+le point de gagner la porte quand un incident se produisit.
+
+La maîtresse de la maison plaque ses mains sur le guéridon et
+s'écrie: -- Eh bien, nous allons voir si j'ai raison ou non.
+Sonnez la bonne, je vous prie.
+
+Quelqu'un obéit. La bonne vient.
+
+La dame, hors d'elle, lui commande: -- Allez chercher maman et
+amenez-là ici, tout de suite.
+
+-- Mais, Madame, elle dort...
+
+-- Cela ne fait rien. Réveillez-là!...
+
+La bonne s'éclipse et la dispute recommence.
+
+Rentre la bonne tenant sous le bras une petite vieille qui pouvait
+bien avoir quatre-vingts ans. Boutonnée à la hâte dans une robe de
+chambre à carreaux, coiffée d'un bonnet de nuit, mis de travers et
+qui laissait échapper quelques pauvres mèches de cheveux blanches,
+elle était toute ahurie de ce brusque réveil. Ses yeux vagues
+clignotaient et elle balbutiait des mots sans suite.
+
+Je la pris en pitié. Je trouvais révoltant qu'on eût tiré de son
+lit cette déplorable aïeule pour la faire assister à ce carnaval
+de détraqués.
+
+J'allais formuler -- sans douceur -- ma façon de penser quand,
+soit par un mouvement spontané, soit que la dame de la maison
+l'eût poussé, le guéridon s'échappa, glissa sur le parquet,
+l'espace de deux ou trois mètres, et vint tomber sur la vieille
+femme.
+
+Celle-ci poussa un hurlement et prit une attaque de nerfs, dans
+les bras de la servante qui l'emporta en grommelant: -- Sont-ils
+bêtes!... C'est pas des choses à faire, savez-vous!...
+
+Cependant, la dame de la maison reprenait, triomphante: -- Vous
+voyez bien que c'est papa. Qu'est-ce que je vous avais dit?
+
+La querelle, sur cette affirmation, n'en devint que plus violente.
+Ce qui m'indigna particulièrement, c'est que personne ne semblait
+se soucier de la pauvre vieille. Je dis à S... qu'il faudrait la
+soigner et qu'avoir causé une pareille frayeur à une femme de cet
+âge, c'était abominable.
+
+Mais il ne m'écoutait pas. Plus frénétique encore que ses voisins,
+il se démenait, gesticulait, en vociférant des insanités.
+
+De ce coup, j'en avais assez. Les miasmes de démence et de
+diabolisme qui envahissaient de plus en plus le salon me
+suffoquaient. J'avais besoin d'air pur. Sans prendre congé, je
+sortis brusquement. D'ailleurs personne ne remarqua mon départ:
+ils étaient bien trop occupés à s'invectiver et à blasphémer pour
+faire attention à moi...
+
+VI
+
+C'est l'unique séance de spiritisme à laquelle j'aie assisté. Je
+ne tiens pas à recommencer, car j'estime qu'il est malsain de
+fréquenter ces milieux d'aberration où règne, en maître souverain,
+un esprit de malice qui, certes, prend plaisir à égarer toujours
+davantage ces pauvres âmes.
+
+Les spirites comme les théosophes sont des révoltés contre la
+Règle unique: celle de l'Église. Enfreignant ses défenses,
+méprisant ses enseignements, empoisonnés d'orgueil jusqu'au
+tréfonds de la conscience, ils se croient en passe de devenir des
+dieux.
+
+Hélas! ce ne sont point des dieux qu'ils deviendront!...
+
+Une société en décomposition, comme la nôtre, voit se multiplier
+le nombre de ceux que le matérialisme écoeure. Ils cherchent
+éperdument une issue dans le Surnaturel. Mais comme ils refusent
+d'obéir à la Sagesse catholique, le Surnaturel où ils se plongent
+les contamine autant et plus que ne le feraient les rêveries de la
+science athée.
+
+-- Nous voulons l'Idéal, s'écrient-ils.
+
+Or, comme l'a dit brutalement, mais justement, Huysmans dans _En
+route:_ «Le spiritisme et la théosophie, ce sont les _goguenots
+_de l'Idéal...»
+
+CHAPITRE IV
+DE PÈRES EN FILS
+
+Les gens de bon sens admettent volontiers que les Bonnot, les
+Garnier, les Raymond Callemin dit «la Science» sont les produits
+obligés d'une évolution qui commença par la vogue de Rousseau et
+la proclamation des Droits de l'Homme, qui se continua par des
+crimes politiques, puis par des crimes sans épithète, qui
+s'achèvera, sans doute, si un Maître suscité de Dieu n'intervient,
+par un cataclysme social où sombrera la France.
+
+Le sophisme primordial: l'homme naît bon, ce sont les institutions
+mauvaises qui le pervertissent a donné ses fruits:
+l'individualisme et l'irréligion. Pour les avoir savourés, depuis
+plus de cent ans, notre pays souffre d'une fièvre infectieuse dont
+les redoublements périodiques ont peu à peu empoisonné ce qu'il
+restait de sain dans ses organes. Il y a bien encore des
+apparences de lois, des simulacres de hiérarchies. En réalité, il
+n'y a plus qu'une cohue d'affolés, se haïssant les uns les autres,
+se bousculant, se meurtrissant, se massacrant au besoin pour la
+conquête immédiate des jouissances matérielles.
+
+La bourgeoisie, soi-disant éclairée, qui visa le pouvoir sous la
+Restauration, qui depuis s'en empara, ne veut pas s'avouer ces
+choses. Elle a nié Dieu, sapé l'autorité, détruit la famille.
+Censitaire, plébiscitaire, libérale, radicale, elle a tour à tour
+relâché puis rompu les entraves préservatrices qui retenaient la
+nature humaine sur la pente d'aberration où l'entraîne sa
+perversité originelle. Aujourd'hui elle s'étonne d'avoir engendré
+les bêtes sauvages qui, récemment, se retournèrent contre elle
+pour la dévorer: les anarchistes.
+
+C'est à peu près comme si les eaux croupies s'étonnaient de
+produire la typhoïde.
+
+D'ailleurs, il faut remarquer que, même parmi les anarchistes,
+entre les assembleurs de nuées qui rêvaient une société communiste
+sans Dieu ni Maître et où tout le monde serait bon, vertueux,
+désintéressé, altruiste parmi des auges toujours pleines de
+victuailles, et les frénétiques qui volent et qui tuent au nom de
+la liberté intégrale, la transition ne fut pas immédiate.
+
+De Kropotkine et Reclus, d'une part, à Bonnot et Garnier, d'autre
+part, il y eut Ravachol, Vaillant, Émile Henry et pas mal de
+rhéteurs plus ou moins inconscients. Je voudrais, dans les lignes
+qui suivent, donner un croquis de ces divers protagonistes de
+l'Anarchie. Je n'aurai pour cela qu'à me rappeler le temps où,
+Dieu ne m'ayant pas encore montré la Voie unique, je partageais
+leur folie.
+
+* * * * *
+
+Au bas de la rue Mouffetard, face à l'église Saint-Médard, une
+haute maison, à façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier
+obscur, dont les marches périlleuses branlent sous le pied qui s'y
+pose, mène à une mansarde où se rédige la _Révolte, _journal qui
+représente à cette époque -- 1893 -- quelque chose comme le
+moniteur de l'Anarchie.
+
+C'est là que gîte Jean Grave, ancien cordonnier, formé aux idées
+libertaires par Kropotkine, puis promu rédacteur en chef du papier
+hebdomadaire dont la périodicité fut assurée, tant bien que mal,
+par des cotisations venues d'un peu partout -- voire de l'Amérique
+du Sud.
+
+Dans le fond de la mansarde, sous l'angle surbaissé du toit, un
+lit de fer aux couvertures en désordre. Près de la fenêtre
+étroite, à petits carreaux, une large table en bois blanc, posée
+sur des tréteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre
+chaises de paille. À la muraille des gravures révolutionnaires
+dont l'une montre, accrochés à des potences, le président Carnot,
+Léon XIII, le tzar et Rothschild. En monceaux poussiéreux, dans
+les coins, les _bouillons_ du journal.
+
+Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne en charabia
+un article où les principes de l'Anarchie sont formulés avec
+rigueur et selon le pédantisme le plus cocasse.
+
+C'est un petit homme trapu, aux épaules massives, doué d'un ventre
+qui se permet de bedonner. Sa tête toute ronde grisonne. Une
+moustache en brosse coupe sa face débonnaire. Ses yeux jaunes
+n'offrent qu'une expression très inoffensive sous des sourcils en
+broussaille.
+
+Car Jean Grave n'est pas méchant. Il appartient à cette catégorie
+d'anarchistes qui se plaisent surtout à rêver l'âge d'or
+communiste dont ils voudraient gratifier l'humanité.
+
+Ce qui ne l'empêche pas de rédiger des diatribes où, grisé de
+sophismes slaves, il préconise les chambardements les plus
+extrêmes.
+
+D'ailleurs opposé à ce que les compagnons pratiquent le vol sous
+prétexte de «reprise individuelle» et incapable de tuer un
+moustique, lui eût-il piqué dix fois le nez.
+
+C'est un contraste qu'on note assez fréquemment parmi les
+théoriciens de l'Anarchie: chez eux, la violence, parfois
+meurtrière, de la pensée s'allie à une grande douceur de moeurs.
+Ils écriront tranquillement: «Étripons tous les propriétaires.» Et
+la minute d'après, ils auront la larme à l'oeil pour un marmot qui
+s'est laissé choir sur le pavé glissant et qui braille...
+
+Vis-à-vis Jean Grave, accoudé sur la table et dévorant un tome de
+Haeckel, le nommé Martin, ancien séminariste, aujourd'hui orateur
+dans les réunions ouvrières. Il est maigre, famélique, affublé
+d'une redingote en loques. Des yeux pleins de chassie, un nez
+immense qui lui encombre toute la figure.
+
+Malgré son apostasie, Martin a gardé quelque chose de clérical
+dans l'allure et dans les propos.
+
+Un jour, érigeant un index solennel, il articula devant moi, cette
+déclaration: -- Nous sommes les Pères de l'Église anarchiste et
+nous en promulguons les dogmes...
+
+Ce pourquoi il fut vivement rabroué par Jean Grave en ces termes:
+As-tu fini de poser au Bon Dieu, espèce de défroqué!
+
+Mais Martin n'en demeure pas moins convaincu qu'il est un Apôtre,
+un Docteur, presque un Prophète. Du reste, vivant, lui aussi, dans
+un songe: lorsqu'il fut arrêté en 1894 et englobé dans le procès
+des Trente, il ne parvenait pas à comprendre ce qu'on lui
+reprochait.
+
+-- Mais je n'ai rien fait, disait-il, que me veut-on?...
+
+Il fut acquitté.
+
+Le matin d'avril où je trouvais mes deux camarades en tête à tête
+comme je viens de le décrire, j'avais été convoqué par Jean Grave
+pour faire connaissance d'Élisée Reclus.
+
+J'étais assez impatient de cette entrevue. D'abord j'admirais
+beaucoup Reclus pour cette oeuvre magistrale: _la géographie
+universelle _où la beauté du style met en valeur une science de
+premier ordre. Ensuite, le sachant libertaire, je désirais fort
+l'entendre parler sur la doctrine. Il me semblait que cette
+puissante intelligence me fournirait de nouveaux motifs de
+propager l'Anarchisme.
+
+En l'attendant, notre conversation fut sans grand intérêt. Je me
+souviens pourtant que Grave me reprocha de donner trop de temps à
+la poésie. Il se croyait d'un esprit très positif, tenait, disait-
+il, les vers pour un bruit agréable mais vain et m'exhortait à
+publier des brochures en prose à l'usage des prolétaires.
+
+-- Je le ferai, dis-je, mais cela ne m'empêchera pas de versifier,
+car, ô Jean Grave, je chéris la Muse.
+
+Il haussa les épaules! -- Ces poètes! Tous des enfants!...
+
+Survint un certain M..., peintre, architecte, graveur, sculpteur,
+raté dans tous les genres. Parce que la réalisation ne
+correspondait pas à ses velléités d'art, il était devenu
+anarchiste et il dépensait une assez jolie fortune à subventionner
+les compagnons. En outre, il était borgne, ce qui l'empêchait de
+voir la société d'un bon oeil.
+
+À ce propos, je noterai que, comme l'ont remarqué tous ceux qui
+fréquentèrent les anarchistes, il y a parmi ceux-ci une forte
+proportion de disgraciés de la nature. Les uns clopinent sur des
+béquilles; d'autres sont bossus ou scrofuleux; d'autres divaguent
+par suite d'une cervelle atrophiée.
+
+Ce sont ces éclopés qui montrent le plus de virulence dans la
+haine. Incapables de résignation, ils considèrent leurs tares
+comme une iniquité dont l'époque leur doit compte. Dans les
+réunions, ils préconisent les mesures les plus violentes.
+
+C'est un spectacle lugubre et comique à la fois que celui de ces
+valétudinaires poussant à des «coups de force» qui demanderaient
+la vigueur d'une équipe d'athlètes.
+
+M... ne manquait pas à cette règle. À peine entré, il parla de
+mixtures explosives dont il se proposait d'étudier les effets.
+
+Je dois dire qu'il rencontrait peu d'écho dans la mansarde.
+
+Jean Grave, perdu de chimères d'ordre spéculatif, ne suit qu'à
+regret les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n'aurait
+pas donné une chiquenaude au propriétaire le plus implacable de
+Paris. Quant à moi, -- je l'ai dit mais je le répète, -- j'avais
+l'horreur du sang versé, fût-ce pour des théories dont, alors, je
+n'arrivais pas à percevoir les conséquences meurtrières.
+
+L'arrivée de Reclus rompit les propos sanguinaires que tenait M...
+-- Le célèbre géographe était un homme de petite taille, à la
+barbe blanche, aux yeux bleus, très profonds et très doux. Un
+aimable sourire entrouvrait ses lèvres sur une denture intacte
+malgré l'âge.
+
+Il eut pour chacun de nous quelques mots gracieux. Quand Grave
+m'eut présenté, il me complimenta sur des articles publiés
+récemment et où j'avais exposé la doctrine.
+
+Ensuite nous descendîmes déjeuner chez un mastroquet de la rue
+Mouffetard. Végétarien mitigé, Reclus mangea des oeufs sur le plat
+et quelques légumes; il ne but que de l'eau. Mais il ne fit nulle
+observation en nous voyant absorber du saucisson, du gigot
+saignant et du vin au litre.
+
+La conversation effleura d'abord des sujets quelconques. Puis
+Grave, que préoccupait un litige avec plusieurs compagnons, dit
+soudain à Reclus: -- Il faut que je vous demande votre avis. Vous
+savez que j'ai publié, dans l'avant-dernier numéro de la
+_Révolte_, un article où, à propos des cambriolages de Pini, je
+soutenais que, dans une société dont le dépouillement des pauvres
+par les riches constitue la raison d'être, les Anarchistes ne
+devaient pas voler, car, ce faisant, ils se conduisaient comme des
+bourgeois... Là-dessus, on m'a écrit des choses violentes.
+Certains m'ont déclaré que la reprise individuelle constituait un
+droit strict pour les Anarchistes et que c'était un préjugé bêta
+qui m'aveuglait l'esprit. D'autres m'ont fait remarquer que Pini
+avait employé le produit de ses cambriolages à la propagande et à
+venir en aide aux familles de ses camarades en prison... C'est
+vrai: néanmoins j'ai envie de répondre que, voulant établir le
+règne de la justice dans le monde, nous devons éviter l'injustice
+qui consiste à léser autrui, même si autrui est notre adversaire.
+J'ajouterais ceci: les exploiteurs de notre état social ignorent,
+pour la plupart, que leur domination résulte d'une iniquité
+sociale et, par conséquent, ils ne sont pas responsables. Je
+terminerai en disant: instruisons-les, apprenons leur que les
+hommes sont innocents, que les institutions seules sont mauvaises
+et que quand l'humanité se sera délivrée de ces instruments
+d'oppression: la religion, la propriété, le militarisme, la
+famille, les lois, elle pourra développer sans effort ses
+instincts originairement bons dans le communisme. Dites moi si
+vous m'approuvez.
+
+Cet exposé sommaire, ce décalque des rêveries de Rousseau
+constituait bien en effet le programme des doctrinaires de
+l'Anarchie. Aussi ne fus-je pas étonné quand Reclus répondit: -- À
+mon sens, vous avez raison... Non, continua-t-il -- en fixant M...
+qui protestait à la sourdine, -- l'Anarchiste ne doit ni tuer ni
+voler. Précurseurs d'une ère où les hommes comprendront que pour
+être heureux il leur importe d'éviter la violence, les Anarchistes
+ne rempliront leur mission que s'ils donnent l'exemple des vertus
+qui régiront -- sans foi ni loi -- la société future. Que
+recherchons-nous? L'équilibre entre les instincts égoïstes et les
+instincts altruistes. Or nous devons, dès à présent, nous efforcer
+de l'établir en nous et par conséquent éviter ce qui le romprait -
+- à savoir, le dommage causé à autrui.
+
+Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les meurtres et
+les vols auxquels maints libertaires donnaient un sens de juste
+revendication m'étaient des cauchemars qui troublaient mon beau
+rêve d'âge d'or dans le paradis terrestre de l'Anarchie.
+
+Martin extatique murmura: -- Aimons-nous les uns les autres!...
+
+Pour M..., admirateur forcé de Ravachol et de Vaillant, il aurait
+volontiers protesté. Mais la déférence que lui inspirait, malgré
+tout, Reclus le retint.
+
+Il n'y eut plus d'échangé que des phrases insignifiantes. Puis
+l'on se sépara. Depuis je n'ai revu Élisée Reclus qu'une seule
+fois, pendant quelques minutes à Bourg-la-Reine où il habitait. Il
+m'avait prié de venir pour me charger d'une commission charitable
+qui n'avait rien à voir avec l'Anarchie...
+
+J'ai tenu à rapporter intégralement cette conversation. Elle
+marque, je crois, un certain écart entre la génération des Reclus
+et des Kropotkine et celle des Carrouy, des Callemin et des
+Bonnot. Comment expliquer que les conceptions idylliques et
+humanitaires des premiers aient motivé les horreurs où se
+complurent les seconds?
+
+C'est ce que je vais essayer de montrer, en examinant d'abord,
+pour cela la génération intermédiaire.
+
+* * * * *
+
+Il n'est pas d'anarchiste qui ne se peigne fortement, au-dedans de
+soi, la société future telle qu'il l'imagine. Il la voit toute
+belle, toute pastorale, toute paisible dans une lumière douce qui
+pénètre jusqu'aux derniers replis de son âme. Il s'hallucine à la
+considérer; durant qu'il la possède par le rêve, il oublie la
+réalité présente.
+
+Or dès qu'il revient à lui, cette réalité l'assaille avec d'autant
+plus de violence qu'il en avait perdu tout à fait la notion. Il
+voit les hommes tels qu'ils sont le plus souvent: durs, perfides,
+égoïstes, presque toujours occupés à se nuire les uns aux autres.
+Il voit la souffrance tenailler l'univers. Comme il ne croit pas,
+il ne peut admettre que cette loi de la douleur soit inéluctable
+et voulue de Dieu pour notre rachat. Le contraste entre le songe
+enchanté où il se plongeait et cette guerre incessante, cette
+lutte de tous les instants que constitue la vie vraie lui devient
+trop douloureux, -- si poignant que son esprit s'égare et que son
+attendrissement se tourne en fureur.
+
+Ajoutez l'immense orgueil qui possède tous les anarchistes. Imbus,
+pour la plupart, encore aujourd'hui, des théories surannées de
+l'évolution et du déterminisme, ils se considèrent comme les
+représentants les plus avancés, les plus complets de l'humanité en
+marche vers son perfectionnement.
+
+Il se fait dans leur tête un étrange amalgame où les hypothèses de
+Darwin et les assertions frauduleuses de Haeckel se marient aux
+sophismes hégéliens de Bakounine et aux aphorismes de _la Morale
+sans obligation ni sanction_ de Guyau. Ces théories deviennent
+pour eux une sorte de _Credo_. Comme beaucoup sont des
+autodidactes qui se bourrèrent de lectures abstraites, sans
+méthode, sans préparation ni direction, on imagine à quel point
+leur intelligence se fausse. Persuadés alors qu'ils détiennent la
+vérité absolue, imbus de science matérialiste jusqu'à la folie,
+ils en arrivent donc à se concevoir comme des êtres supérieurs
+ayant pour mission non de réformer mais de détruire. Et ils
+s'acharnent à saper les barrières que la société multiplia, par
+instinct de conservation et pour se garder de ses propres écarts.
+Ils les considèrent comme des obstacles à ce qu'ils nomment
+«l'expansion intégrale de l'individu»; ils éprouvent une volupté
+intense à se croire des types d'humanité affranchie des préjugés
+qui entravent la marche du fétiche progrès.
+
+L'un d'eux me disait: -- Nos idées étant les plus récentes
+produites par l'évolution sont, par conséquent, les plus justes.
+C'est pourquoi elles doivent triompher.
+
+Qu'il est représentatif aussi de l'état d'âme anarchiste, ce
+Raymond Callemin dit la Science qui, entre deux meurtres ou deux
+cambriolages, ne cessait de ressasser d'un ton impérieux et comme
+des axiomes irréfutables, les racontars hâtifs qu'il avait puisés
+dans les manuels de vulgarisation dont il faisait sa pâture
+quotidienne!
+
+La raison de l'énergie stupéfiante que déploient la plupart des
+criminels anarchistes réside là: chimériques, ils gardent la
+vision permanente de l'idylle communiste qu'ils tiennent pour
+l'aboutissement paradisiaque de l'évolution humaine. Comme la
+réalité ne correspond pas à ce rêve, ils tentent de la supprimer
+dans la mesure de leurs moyens. Enfin l'orgueil, qui régit toutes
+leurs pensées et tous leurs actes, leur persuade qu'ils sont les
+héros précurseurs de la félicité future.
+
+Reclus, Kropotkine, hommes d'étude et de réflexion, demeurèrent
+des théoriciens. On a vu que le premier réprouvait la violence.
+S'il était imbu de l'illusion du progrès, il n'attendait que de la
+persuasion le triomphe des idées. Je ne serais pas loin d'admettre
+qu'à part soi, il éprouvait une certaine épouvante à constater la
+façon dont certains de ses disciples les mettaient en oeuvre, s'en
+réclamaient pour jeter des bombes et donner des coups de poignard.
+
+Ceci démontre le danger de la doctrine anarchiste: à peine
+formulée par des savants authentiques puis répandue par des
+publications comme la _Révolte, le Libertaire, les Temps nouveaux
+_et une multitude de brochures à un sou, elle se manifesta par des
+atrocités.
+
+«Sois mon frère ou je te tue», cette raillerie acérée que Rivarol
+décocha aux philanthropes à la Rousseau qui firent la Terreur,
+devint la devise de l'Anarchie.
+
+Ainsi naquirent les Vaillant, les Émile Henry, les Caserio.
+
+Toutefois il y a entre ces assassins et les bandits comme Bonnot
+et Garnier une différence capitale. Les premiers demeuraient de
+sombres idéalistes qui, tenant leurs attentats pour des «leçons de
+chose» données aux prolétaires, afin de les orienter vers la
+révolution sociale, n'eurent jamais la pensée d'en tirer un profit
+personnel.
+
+Pleins d'un désintéressement farouche, ils croyaient travailler
+pour l'avenir -- et rien de plus.
+
+Les seconds, il semble bien qu'ils tuèrent et volèrent pour
+s'assurer des jouissances immédiates.
+
+En résumé, les théoriciens disaient: -- l'humanité pourrait être
+heureuse par l'Anarchie. Leurs disciples immédiats tirèrent cette
+déduction: -- l'humanité future sera heureuse par l'Anarchie et
+nous travaillerons à son bonheur en frappant la société actuelle.
+Les Garnier et Bonnot conclurent: -- Oui, frappons la société mais
+pour nous rendre d'abord heureux nous-mêmes en nous appliquant le
+butin que nous ferons sur elle.
+
+En une trentaine d'années, on alla des utopistes aux bandits.
+
+Ah! cette recherche enragée d'un bonheur qui, même partiellement
+réalisé, ne peut être que transitoire, c'est elle qui cause la
+plus grande partie des égarements où la pauvre âme humaine
+tourbillonne, semblable à une feuille de novembre fouaillée par la
+bise!...
+
+«Ici-bas, disait Balzac, il n'y a de complet que le malheur.» Mais
+les hommes ne veulent pas admettre cette vérité. Les plus aberrés
+d'entre eux poursuivent férocement ce bonheur qui les fuit. Niant
+Dieu, ils en viennent à verser le sang; et alors qu'ils croyaient
+propager la vie, ils instaurent le culte de la mort...
+
+* * * * *
+
+Parmi ces âmes tragiques, l'une des plus étranges fut celle
+d'Émile Henry. J'ai jadis rencontré, une fois ou deux, cet
+adolescent funèbre aux bureaux du journal _l'En-Dehors_ qui eut
+son heure de vogue dans les milieux libertaires.
+
+Le directeur était un certain Charles G..., qui avait pris le
+bizarre pseudonyme de Zo d'Axa. Né d'une famille de bourgeoisie
+aisée que ses incartades consternaient, ce n'était, à proprement
+parler, ni un théoricien ni même un révolutionnaire de conviction,
+mais un fantaisiste qui éprouvait à souffler la révolte le même
+plaisir qu'un gamin des rues ressent à tirer des sonnettes et à
+casser des réverbères. Très lettré, doué d'un style mordant, il
+publiait des articles brefs où les gens du pouvoir et la
+magistrature recevaient force nasardes, chiquenaudes et
+croquignoles. Il tenait les bénéficiaires du régime pour des
+pantins inesthétiques qu'un homme de goût ne pouvait prendre au
+sérieux. Les larder de prestes épigrammes lui semblait un devoir
+strict auquel il s'en fut voulu de se dérober.
+
+Avec cela portant beau, juponnier, promenant dans Paris son
+insolence à l'égard des mufles comme un panache et tirant l'épée
+pour un oui ou pour un non. -- Il est peut-être allé trente fois
+sur le terrain.
+
+Clemenceau, qui garde un penchant plus ou moins avoué pour tous
+les êtres de désordre, le surnomma, dans un article élogieux, «le
+mousquetaire de l'anarchie». L'appellation était assez exacte.
+
+Les manifestations anarchistes lui parurent d'excellentes
+plaisanteries parce qu'elles semaient l'épouvante chez les
+propriétaires et les rentiers. Sa prédilection se portait
+particulièrement sur les bombes jetées par Ravachol. Aussi quand
+le bandit fut arrêté par les soins du garçon de café Lhérot, Zo
+d'Axa s'acharna sur les magistrats chargés de requérir contre lui:
+M. Cruppi et M. Quesnay de Beaurepaire furent spécialement
+bafoués.
+
+Comme il fallait s'y attendre, les condamnations plurent sur le
+pamphlétaire. Or il ne souciait pas du tout d'aller en prison.
+
+Dépistant la police, lancée à ses trousses, il gagne Londres. Mais
+comme il ne parle pas l'anglais, il s'y ennuie. Et il s'y ennuie
+d'autant plus que les compagnons réfugiés là-bas l'assomment par
+leurs querelles intestines, leur pédantisme et leur manque
+d'humour.
+
+Il s'embarque pour la Hollande. À Rotterdam il trouve un chaland
+qui se préparait à remonter le Rhin jusqu'à Spire. Il persuade aux
+mariniers de le prendre avec eux. Et pendant une quinzaine de
+jours, il goûte le plaisir d'admirer de beaux paysages,
+nonchalamment étendu sur une bâche.
+
+De Spire, il gagne à pied la Forêt Noire puis la Suisse qu'il
+traverse en largeur. Il franchit les Alpes et arrive à Milan où il
+se propose de séjourner quelques semaines. Mais la police
+italienne se renseigne sur son compte et, très ombrageuse quant
+aux anarchistes, l'arrête. Il est question de le livrer aux
+autorités françaises. Mais il proteste, se démène, parvient à
+établir sa qualité de condamné politique. C'est bien: il ne sera
+pas rendu à la France mais, comme on le juge indésirable, expulsé
+sur l'heure. On lui met les menottes et deux carabiniers le
+conduisent à la frontière autrichienne.
+
+De là, il file sur Trieste. Flânant au quai du port, il avise un
+paquebot en partance pour le Pirée.
+
+Tiens, se dit-il, si j'allais en Grèce!
+
+Aussitôt fait que projeté. Il loue une cabine et se réjouit à la
+pensée de se réciter du Sophocle sur les lieux même où le poète
+conçut ses drames.
+
+Une tempête formidable assaille le navire à la sortie de
+l'Adriatique. Le vaisseau, cependant, tint bon et Zo d'Axa en est
+quitte pour un ample mal de mer.
+
+Au débarqué, il s'aperçoit qu'il ne lui reste presque plus
+d'argent. Il écrit une lettre pathétique à sa famille, supplie
+qu'on lui adresse quelques fonds poste restante, et, en attendant
+la réponse, gagne Athènes d'un pied léger.
+
+Là, comme il veut ménager ses derniers sous, et que la température
+est douce, il escalade l'Acropole et s'installe, pour passer les
+nuits, dans les ruines du Parthénon. Il se nourrit de pain, de
+figues et de pastèques arrosés d'eau claire et de quelque raki. Il
+se lie avec des officiers hellènes que sa verve émerveille et
+ahurit tour à tour.
+
+L'argent arrive. Comme l'Attique n'a plus d'attraits pour Zo
+d'Axa, il prend le bateau pour Constantinople. Dans cette ville
+disparate il badaude au hasard, allant çà et là où le vent le
+pousse. Un jour il se faufile, sans savoir, dans des
+fortifications dont l'entrée est interdite au public. Un
+factionnaire lui enjoint de rétrograder. Il ne comprend pas
+l'injonction et poursuit sa promenade. Sur quoi, cri d'alarme,
+coup de fusil, vingt soldats, jaillis d'un poste voisin, à sa
+poursuite. Il se sauve éperdument et parvient à se dérober. Mais
+craignant les suites, et sachant la police hamidienne peu tendre
+aux révolutionnaires, il gagne, de nuit, la Corne d'Or et fait
+marcher un caboteur italien qui, de Smyrne à Rhodes, de Rhodes à
+Beyrouth, le mène à Jaffa où il reprend terre.
+
+Or les Ottomans avaient découvert son exode et, s'étant renseignés
+à Paris, invitèrent le consul de France à l'arrêter, en vertu des
+Capitulations, dès qu'il débarquerait.
+
+C'est ce qui arrive. À peine sur le quai de Jaffa, il est empoigné
+par les _chaouchs _du consulat, interrogé sommairement par le
+consul puis enfermé dans une chambre, au rez-de-chaussée, qui ne
+contient qu'un lit de fer sans sommier ni matelas. Une lucarne
+exiguë l'éclaire.
+
+La nuit vient. Zo d'Axa ne rêve que d'évasion. Il se hisse jusqu'à
+la lucarne, dans l'intention de se faufiler dehors. Hélas, elle
+est trop étroite pour qu'il passe. Alors il redescend, démantibule
+le lit et, s'armant d'une tringle qui formait l'un des montants,
+il travaille à élargir l'ouverture. La besogne est malaisée car il
+lui faut s'efforcer de faire le moins de bruit possible pour ne
+pas donner l'alarme à ses gardiens. Enfin, au petit jour, le trou
+est percé. Le prisonnier saute dehors et s'enfuit sur la route de
+Jérusalem.
+
+Mais il a été aperçu. Les _chaouchs_ se mettent, en hurlant, à sa
+poursuite. Comme il a quelque avance, il espère les dépister.
+Avisant une sorte de bazar sur le bord de la route, il s'y
+précipite et supplie le propriétaire de le cacher. Celui-ci -- un
+Juif clignotant et crasseux -- l'examine un bon moment puis lui
+demande: -- Vous avoir de l'argent?
+
+Zo d'Axa n'en a point. Au moment de son arrestation, on lui a
+enlevé tout ce qu'il portait sur lui.
+
+Sur sa réponse négative, l'Israélite le pousse dehors. Les
+_chaouchs_ surviennent, empoignent l'évadé, le garrottent et le
+reconduisent, en triomphe, au consulat. Il y attend neuf jours
+l'arrivée du bateau qui doit le ramener en France.
+
+Le paquebot en rade, il est transporté à bord et enchaîné sur le
+pont. Au bout de quarante-huit heures, le capitaine, qui l'a
+interrogé et que ses dires spirituels et goguenards séduisent, ne
+le jugeant guère dangereux, lui fait donner sa parole de ne pas
+tenter d'évasion aux escales et lui enlève ses chaînes.
+
+Au débarcadère, à Marseille, deux agents de la sûreté attendent Zo
+d'Axa, lui repassent les menottes et le conduisent à Paris. Il est
+enfermé à Sainte-Pélagie où il liquide les mois de prison auxquels
+il fut condamné.
+
+Après sa sortie, l'existence lui devint difficile. Une tentative
+pour recommencer l_'En-Dehors_ ne réussit pas. Il végétait, quand
+à l'époque de l'insurrection des Boxers, il parvint à se faire
+envoyer en Chine pour le compte d'un journal illustré.
+
+Depuis, on n'eut aucune nouvelle de lui. Est-il mort? Est-il
+devenu l'oracle de quelque tribu mongole qu'il convertit à
+l'anarchie? Il y a là un mystère qui n'a jamais été éclairci...
+
+On trouve chez les anarchistes pas mal de ces aventuriers sans
+grande conviction et qui travaillent à la révolution sociale
+simplement parce que le régime les agace et parce que, d'âme
+inquiète et vagabonde, ils sont incapables de s'enraciner ou de
+s'encadrer.
+
+Zo d'Axa représente à merveille ces réfractaires par tempérament.
+C'est pourquoi j'ai cru intéressant de donner un croquis de son
+odyssée.
+
+* * * * *
+
+Il venait beaucoup de monde à l'_En-Dehors:_ c'était une sorte de
+tour de Babel où des nihilistes russes se coudoyaient avec des
+sans-travail, des fruits secs de l'Université, des syndicalistes,
+où maints snobs de la bourgeoisie riche fraternisaient avec maints
+poètes férus de symbolisme.
+
+Comme le journal avait une réelle tenue littéraire, des écrivains,
+qui depuis ne se montrèrent nullement subversifs, y collaboraient.
+Je me souviens, entre autres, d'un article antimilitariste signé
+d'un académicien récent qui ne serait peut-être pas enchanté si
+l'on republiait ce péché de jeunesse.
+
+Émile Henry fréquentait donc, ainsi que beaucoup d'autres, l'
+l_'En-Dehors_. Je crois même que, comme il était la plupart du
+temps sans domicile, Zo d'Axa le laissait coucher sur des tas de
+journaux.
+
+L'assassin était de petite taille; il avait les épaules étroites,
+les membres frêles; la peau lui collait sur les os. Sa figure
+longue, au teint bilieux, se trouait de deux prunelles ardentes et
+sombres qui, sous des sourcils froncés, exprimaient une mélancolie
+farouche. Une barbe rare et mal plantée lui frisottait aux joues.
+
+Il se tenait, d'habitude, assis dans un coin, sans jamais prendre
+part à la conversation. Tandis que fusaient, autour de lui, les
+paradoxes, les tirades ampoulées, les propositions saugrenues, il
+se tenait immobile, les bras croisés, promenant de l'un à l'autre
+des regards vindicatifs. Je ne lui ai vu manifester quelque
+sentiment que lorsque tel des interlocuteurs réprouvait «la
+propagande par le fait» (_On sait que cet euphémisme anarchiste
+signifie l'assassinat. De même, le vol, c'est «la reprise
+individuelle»)._
+
+Alors il haussait violemment les épaules, ses yeux flambaient et
+il marmottait entre ses dents: -- Imbécile, couard, graine de
+bourgeois!...
+
+Si on lui adressait la parole, il répondait par monosyllabes,
+semblait gêné, rompait tout de suite le propos en s'esquivant.
+
+Sa destinée fut particulièrement malchanceuse. Il était le fils de
+Fortuné Henry, membre du Comité central, colonel de fédérés sous
+la Commune, fusillé, je crois, dans la cour de la caserne Lobau,
+lorsque les troupes du maréchal de Mac Mahon reprirent Paris.
+
+L'idée de venger son père le domina dès son enfance, quoique sa
+mère, personne fort douce et peu révolutionnaire, essayât pour
+l'apaiser. À l'instigation de cette brave femme, qui employait ses
+dernières ressources à lui faire faire des études complètes, il
+prépara, cependant, l'examen de Polytechnique. Fort intelligent,
+très laborieux, il avait bien des chances d'être admis.
+
+Or il échoua faute de quelques points. À la maison, c'était la
+misère. Il s'aigrit, se révolta, refusa les emplois proposés par
+des amis de son père qui s'intéressaient à lui et se jeta
+furieusement dans l'Anarchie.
+
+Comment vécut-il pendant plusieurs années? On n'en sait trop rien.
+Il fut l'une de ces mille épaves que l'océan parisien ballotte et
+qui presque toujours finissent par mourir d'épuisement dans un
+hôpital ou à l'infirmerie d'une prison.
+
+C'était un concentré, une de ces âmes taciturnes que leur
+répugnance à s'épancher voue, presque fatalement, à l'idée fixe.
+
+Et l'idée fixe chez lui fut de punir la société qui l'avait lésé,
+pensait-il, en supprimant son père puis en lui refusant la place
+dont son orgueil le jugeait digne. Pour la châtier, il décida de
+frapper les premiers venus, car, a-t-il dit devant les Assises,
+_il n'y a pas d'innocents:_ ce sont tous ces résignés, tous ces
+endormis formant le plus grand nombre qui perpétuent le règne de
+l'injustice.
+
+On sait comment il réalisa son épouvantable rêve. D'abord, il
+tenta de pénétrer, muni d'une bombe, un soir d'abonnement, dans la
+salle de l'Opéra. Comme il était en guenilles, on lui refusa
+l'entrée. Alors il gagna le café de l'Hôtel Terminus, s'assit
+devant un bock, et tandis que les consommateurs fort nombreux
+écoutaient l'orchestre, il lança l'engin au milieu de la salle.
+Des hommes, des femmes, des enfants furent tués ou grièvement
+blessés.
+
+Comme presque tous les assassins nourris de la doctrine
+anarchiste, Émile Henry était un solitaire. Il n'avait confié son
+odieux projet à personne. Le feu de haine qui le dévorait ne se
+manifesta au dehors que par quelques phrases sanguinaires. Mais
+les bavards et les scribes puérils de l' l_'En-Dehors_, le tenant
+pour un timide, ne l'auraient jamais cru capable d'un acte de
+violence. Aussi furent-ils stupéfaits en apprenant l'attentat du
+Terminus.
+
+C'est ce silence, même à l'égard des compagnons, qui caractérise
+également l'assassin du président Carnot: Caserio. On sait qu'à
+Cette, où il fut garçon boulanger, les groupes libertaires ne le
+connaissaient pas. Il vivait à l'écart, muré dans son rêve
+homicide, s'empoisonnant le cerveau des livres et des brochures où
+les théoriciens de l'Anarchie divaguent avec prodigalité (_La
+lecture de Victor Hugo fut aussi pour quelque chose dans la genèse
+de son crime. On sait qu'il se plaisait surtout aux _Châtiments_
+et qu'il avait appris par coeur le poème où le grand maître du
+romantisme pousse à l'assassinat de Napoléon III. Le vers: _Tu
+peux tuer cet homme avec tranquillité_ fut particulièrement goûté
+de Caserio)._
+
+En ce temps-là, il n'y eut jamais complot entre les Anarchistes
+pour préparer des attentats. C'est ce que prouva, d'une façon
+irréfutable, le fiasco du procès des Trente. Les libertaires
+n'étaient pas sans savoir que la police entretenait parmi eux un
+certain nombre de mouchards et d'agents provocateurs. C'est
+pourquoi ils évitaient toute entente pour une action commune, de
+crainte de trahison.
+
+Il n'y eut, à ma connaissance, qu'une exception à cette réserve.
+Je ne dirai pas laquelle...
+
+Mais le péril social n'est-il pas pire quand on songe que des
+âmes, plongées dans les ténèbres de l'orgueil et saturées de
+rêveries meurtrières, se tiennent à l'écart, en aiguisant leur
+couteau, en chargeant leur bombe, jusqu'à la minute où l'esprit de
+destruction qui les tourmente, les jette à travers le monde pour
+semer le deuil et la désolation?
+
+* * * * *
+
+Il y a pourtant une différence capitale entre ces possédés qui
+croyaient, par leurs actes, avancer le triomphe de l'Anarchie et
+les scélérats du genre Bonnot. Ces derniers, malgré quelques
+déclarations révolutionnaires, apparaissent surtout comme des
+jouisseurs enclins à se procurer, par le meurtre et le vol, les
+moyens de godailler. La doctrine anarchiste ne leur fut, semble-t-
+il, qu'un prétexte pour justifier la satisfaction de leurs
+appétits. Rompant tout lien moral, elle leur enseigna surtout que
+leurs instincts étant bons, ils pouvaient leur obéir sans
+scrupule.
+
+Bonnot, pourvu de rentes, eût peut-être été un bourgeois comme il
+y en a tant: engraissé par l'usure ou les fraudes commerciales,
+sournoisement hostile à l'église, dur aux pauvres et submergé
+d'égoïsme glacial jusque par-dessus la tête.
+
+En résumé, l'on peut dire que l'Anarchie constitue la
+manifestation la plus évidente d'un mal qui contamine la société
+tout entière. Du jour où sous l'influence du fou genevois
+Rousseau, la Révolution décréta que les hommes naissaient libres,
+étaient égaux en droits et bons par nature, le désordre régna en
+France puis dans tout l'univers. L'individualisme fit de nous un
+peuple en poussière, un troupeau d'agités qui cherchèrent en vain
+à donner une forme stable aux pseudo institutions qu'ils pensaient
+tirer de ces prémisses insensées. Le matérialisme, préconisé par
+les cent bouches d'une science qui se croit infaillible, acheva
+d'égarer les âmes.
+
+Dieu voudra-t-il nous tirer du marécage où nous nous enlisons de
+plus en plus?
+
+Peut-être. -- Mais si nous sommes ramenés au pied de la Croix
+salutaire, ce sera par des catastrophes et des souffrances au
+regard desquelles tous les maux que nous avons subis par notre
+faute, depuis plus d'un siècle, n'auront été, suivant le mot de
+Montaigne, que _verdures_ et _pastourelles_.
+
+CHAPITRE V
+UNE SUPERSTITION
+
+Une superstition! il semble bien que ce soit le terme convenable
+pour désigner cette croyance, chère à tant de démocrates, qu'en
+encombrant les cervelles d'une foule de notions historiques,
+scientifiques et littéraires, on améliore l'humanité. Comme je
+l'ai rappelé, c'était là une des marottes de Victor Hugo. C'est
+également celle qu'agitent le plus volontiers nombre
+d'universitaires à qui l'habitude de vivre dans l'abstraction fit
+perdre le sens du réel.
+
+Après la guerre de 1870, des gens nous disaient avec un grand
+sérieux: «C'est le maître d'école allemand qui a préparé les
+victoires de nos ennemis; imitons les, répandons à flots
+l'instruction et nous reprendrons l'Alsace-Lorraine.
+
+Un demi-siècle a passé; on a établi l'instruction obligatoire; les
+intelligences prolétaires et paysannes ont été triturées par de
+zélés pédagogues. Résultat: non seulement nous n'avons pas
+reconquis les provinces perdues, mais la diffusion des lumières
+n'a point modifié la mentalité du grand nombre. Chez beaucoup,
+rien de persista de l'instruction reçue à l'école. Pour preuve,
+l'examen que l'on impose aux recrues à leur entrée dans les
+régiments. On a publié plusieurs de ces interrogatoires et l'on
+sait quelles réponses extraordinaires y furent faites. Neuf sur
+dix ignorent les faits les plus importants de l'histoire
+contemporaine. Quant à la géographie, quant à la morale, même
+quant à l'orthographe, -- néant. Les enseignements des livres et
+des maîtres avaient traversé ces têtes comme l'eau traverse les
+mailles d'un crible en n'y laissant qu'un résidu de vocables
+dénués de sens.
+
+Quelques uns ont retenu un peu davantage. Mais comme on leur
+inculqua que jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, la France
+tâtonnait dans les ténèbres et gémissait, affreusement misérable,
+sous l'oppression des rois et du clergé, comme on leur affirma que
+la Révolution les avaient émancipés, ils en ont conclu qu'étant
+des hommes libres, ils ne devaient tolérer aucun joug; et ils ont
+couru au socialisme révolutionnaire comme le fer court à l'aimant.
+
+N'y a-t-il point là une démonstration évidente de cette
+banqueroute de la science qui, parce qu'il la constatait, manqua
+de faire lapider Brunetière par la postérité des Jacobins?
+
+* * * * *
+
+Il y a quelques temps, je pensais à ces choses et je ne pouvais
+m'empêcher de sourire en me remémorant une chanson de café concert
+en vogue vers 1875 et qui avait pour refrain ce distique:
+
+_Un peuple est fort quand il sait lire,_
+_Quand il sait lire, un peuple est grand!..._
+
+Eh bien, me dis-je, maintenant le peuple français sait lire -- ou
+à peu près. Est-il devenu plus fort? Non, car il se traîne, comme
+un faible bétail, sous la houlette suspecte des parlementaires qui
+le dupent.
+
+Est-il devenu grand? Non, car une nation n'est point grande quand
+elle abandonne l'ambition de s'affirmer la première de toutes,
+sous prétexte d'humanitairerie. Ce qui semble bien être notre cas.
+
+Sur ces entrefaites, je découvris, dans une boîte de bouquiniste,
+la brochure d'un petit drame de M. Eugène Manuel intitulé: _Les
+Ouvriers._
+
+Ah! je vous certifie que ces vers n'avaient rien de commun avec
+les peintures brutales du naturalisme. Les ouvriers, dont ils
+narrent les faits et gestes, sont des êtres vertueux et
+sentimentaux; et les discours prolixes où ils se dépensent sont
+amènes et pleins d'atticisme; leurs actes édifieraient les
+moralistes les plus ombrageux. C'est doux, c'est idyllique, cela
+fait penser à des chromos enluminés de rose et de bleu d'après
+Florian. -- Seulement je crois que les gars de Charonne et de la
+Villette ne s'y reconnaîtraient guère.
+
+Et savez-vous pourquoi les ouvriers, tels que les imagina
+M. Manuel, sont si bons et si touchants? C'est parce qu'ils savent
+lire. La conclusion du drame paraît être, en effet, celle-ci:
+prenez une brute, un fainéant, un saboteur, un partisan de _la
+chaussette à clous_ et de _la machine à bosseler_, apprenez-lui
+l'alphabet: aussitôt, il deviendra le modèle de toutes les
+perfections.
+
+Au surplus, voyons le sujet du drame. Marcel, ouvrier graveur,
+intellectuel et tout débordant de sentiments généreux, interrogé
+par son patron, explique comment il acquit tant de mérites. Et
+voici la façon dont il s'exprime:
+
+_Je dessine chez moi, je vais dans les musées,_
+_Je suis les cours publics; il s'en fait à foison!_
+_J'apprends tant bien que mal à forger ma raison._
+
+_À quoi sert d'habiter une pareille ville_
+_Si c'est pour y moisir comme une âme servile?_
+_Ma mère en nos longs soirs d'entretiens sérieux,_
+_Des choses de l'esprit m'a rendu curieux._
+
+_Puis on veut être utile, étant célibataire:_
+_J'ai des Sociétés dont je suis secrétaire..._
+
+Ainsi ce cher garçon -- qui sait lire -- formé par une mère -- qui
+savait lire -- estime que pour un célibataire l'idéal c'est le
+secrétariat de plusieurs sociétés. Quelles sociétés? On ne nous le
+dit pas. Mais étant donné le ton général de l'oeuvre, ce doivent
+être des groupes d'enseignement mutuel. À moins qu'il ne s'agisse
+de quelqu'une de ces Universités populaires où d'effarants
+utopistes s'efforçaient jadis d'éduquer le peuple par le culte de
+la Beauté. Pour obtenir ce résultat, ils donnaient, rue Mouffetard
+ou avenue de Saint-Ouen, des conférences sur l'esthétique de Vinci
+et sur la prosodie de Baudelaire. On devine combien les
+cordonniers, les mécaniciens, les maçons qui assistaient à ces
+réunions devaient être intéressés et quels progrès gigantesques
+ils firent dans le chemin de la vertu!
+
+Il y a encore autre chose dans la dernière phrase de cette tirade.
+À la manière dont elle est construite, on dirait que M. Manuel
+estime qu'il faut réserver les secrétariats de sociétés à des
+célibataires -- et sans doute la présidence à des hommes mariés. À
+moins que le poète -- cela semble ressortir aussi de l'inversion -
+- n'ait voulu signifier que, seuls, les célibataires sont utiles à
+leurs frères d'humanité. L'assertion serait bizarre pour ne pas
+dire plus.
+
+Poursuivons. L'interlocuteur de Marcel, tout ahuri de ces
+déclarations péremptoires, lui demande comment il en est venu là.
+
+Et le graveur lui répond lyriquement:
+
+_... j'ai lu!_
+_Les mauvais et les bons, tous les livres! Le pire_
+_Est encore un esprit qui parle et qui respire._
+_La vérité d'ailleurs possède un tel pouvoir_
+_Que pour la reconnaître il suffit de la voir! ..._
+
+Pas possible! Ainsi les mauvais livres peuvent faire autant de
+bien que les bons? Quant à cette affirmation du pouvoir souverain
+de la vérité, elle déconcerte car un expérience archi-séculaire
+nous prouve que les hommes se laissent beaucoup plus souvent
+séduire par le mensonge et l'illusion que par le vrai, celui-ci
+fût-il aveuglant de clarté. Néanmoins il faudrait admettre avec
+M. Manuel: 1° qu'il est aussi sain de lire des pornographies
+écrites en mauvais français que des traités de morale rédigés en
+un style attrayant; 2° que la vérité -- laquelle? religieuse?
+sociale? scientifique? il ne le dit pas -- s'impose à tous, sans
+effort, dès qu'elle se révèle.
+
+Je crains que M. Manuel ne soit un de ces optimistes _quand même_
+qui, persuadés, eux aussi, que l'homme naît bon, s'aveuglent, de
+parti pris, pour ne pas voir les défauts et les vices de notre
+pauvre nature...
+
+Le nommé Marcel continue:
+
+_Aux livres je dois tout; j'en ai là, sur ma planche,_
+_Qui me font sans ennui passer tout mon dimanche!_
+_Avec eux j'ai senti mon âme s'assainir;_
+_Ils m'ont donné la foi que j'ai dans l'avenir;_
+
+_Ma mère me l'a dit: l'ignorance est brutale,_
+_Elle imprime au visage une marque fatale!_
+_Au mal comme au carcan l'ignorant est rivé;_
+_Mais quiconque sait lire est un homme sauvé._
+
+On voudrait bien connaître le catalogue de cette bibliothèque qui
+produit tant de merveilles. M. Manuel ne nous le donne pas: c'est
+une lacune.
+
+Ensuite cette mère ne porte-t-elle pas un jugement précipité en
+inculquant à son fils que l'ignorance marque d'un sceau farouche
+le visage des illettrés?
+
+J'ai connu naguère un vieux cultivateur qui ne savait ni A ni B.
+Ce n'en était pas moins un fort brave homme, incapable de nuire au
+prochain et ne portant nul signe néfaste sur le front.
+
+Quand à l'assertion qu'un homme qui sait lire est sauvé, elle est,
+pour le moins... audacieuse.
+
+Citant ces vers, M. Jules Lemaître écrit avec raison: «Il m'est
+tout à fait impossible de souscrire à des maximes aussi
+imprudemment confiantes... Les livres nous apprennent toutes les
+façons dont l'univers s'est reflété dans l'esprit des hommes; mais
+ils ne nous apportent la solution de rien. S'il s'agit de morale
+(et c'est, en effet, ici et ailleurs, la grande préoccupation de
+M. Manuel), il me paraît inutile, sinon dangereux, de connaître
+les innombrables et contradictoires explications que d'autres
+hommes ont données du monde et de la vie humaine. J'ai beaucoup
+vécu avec les simples et les ignorants. Et certes quelques uns
+n'étaient que des brutes, quelquefois méchantes. Mais ceux qui
+étaient bons l'étaient divinement. Et ils étaient ainsi en vertu
+d'une conception de l'univers extrêmement rudimentaire mais ferme
+et assurée, et que tout autre livre que le catéchisme et
+l'Évangile n'aurait pu qu'obscurcir et altérer. Car les livres ne
+sont pas la vérité. Ils sont la recherche, ils sont la critique.
+Ce qu'ils semblent parfois nous apporter de bonté, nous l'avions
+en nous. J'ai constaté par des expériences répétées que les
+paysans munis de certificats d'études ne valaient pas leurs pères
+«illettrés», pour parler comme les statistiques... Un ouvrier
+comme Marcel, qui va au hasard, qui ne comprend pas tout et qui
+n'a pas le temps de faire le tour des livres, j'ai grand'peur que
+pour peu qu'il sorte de Jules Verne et du _Magasin pittoresque,
+_l'abus de la lecture ne lui soit un danger. Car que la vérité
+possède un tel pouvoir qu'il suffise de la voir pour la
+reconnaître, rien n'est moins sûr, hélas! Je sais trop bien ce que
+Marcel doit lire de préférence. Et si encore il n'y avait que les
+livres. Mais il y a les journaux. Je connais les votes de Marcel,
+ouvrier de Paris, et je vois qu'ils sont absurdes, bien qu'ils
+partent peut-être d'un sentiment généreux. Ce que Marcel a puisé
+dans ses livres, c'est d'abord l'horreur des traditions et des
+disciplines héritées. Puis ce sont des idées générales que leur
+simplicité théorique lui fait croire aisément réalisables. C'est
+l'oubli de l'infinie complexité des choses et des dures et
+inéluctables conditions où se développe la vie sociale. C'est à la
+fois une humanitairerie idyllique et intolérante. Marcel, ouvrier
+graveur, et qui a lu, doit être plein de chimères et farouche,
+violent même, pour les défendre. Il peut, avec cela, être le
+meilleur garçon du monde, le plus honnête, le plus désintéressé.
+Mais j'ai grand'peine à croire à la sagesse impeccable que
+M. Manuel lui attribue...»
+
+On ne saurait mieux dire.
+
+Continuons l'exposé du drame. Marcel, ayant prêché son patron,
+aligne sur sa table des pots de fleurs et des bouquets. Car c'est
+la fête de sa mère -- qui sait lire, qui lui donna le goût de la
+lecture. -- Ce pourquoi il l'appelle «la sainte».
+
+Oh! ce n'est pas qu'elle aille à la messe ni qu'elle prie.
+M. Manuel -- qui est, je crois, israélite, ne préconise point la
+pratique religieuse. Non cette mère fut et demeure une lectrice
+intrépide, ce qui fait qu'elle possède toutes les vertus. Que la
+recette est donc commode: voici une femme du peuple; vous
+l'écartez de l'Église, puis vous lui faites lire les volumes de
+trente-deux bibliothèques municipales. Résultat: une sainte.
+
+Survient la fiancée de Marcel. C'est une vertueuse ouvrière --
+puisqu'elle sait lire -- qui nourrit de son travail son petit
+frère et sa petite soeur. Son patron, un monsieur Morin, qui a été
+son bienfaiteur, doit venir, le jour même, voir la mère de Marcel
+afin de conclure le mariage.
+
+Les deux amoureux échangent des propos anodins que résume ce dire
+de Marcel:
+
+_La beauté de la femme est l'oeuvre du mari._
+
+Le vers est un peu obscur. Mais je suppose que Marcel veut assurer
+à Hélène qu'il ne lui déformera pas le visage à coups de poings
+comme le ferait peut-être un ouvrier qui n'aurait pas appris à
+lire.
+
+Hélène se retire. Puis rentre la maman toute troublée. Elle confie
+à son fils un secret qu'elle lui avait caché jusqu'alors. Elle
+n'est pas veuve, comme il le croyait. Son mari l'a quittée, il y a
+vingt ans. Mais elle ne veut pas dire le motif de cet abandon. Or
+elle vient de rencontrer dans la rue un homme qui lui ressemble.
+Si c'était lui!
+
+Justement le voilà qui entre, ce personnage mystérieux. -- C'est
+M. Morin, le patron d'Hélène... et c'est aussi le mari de «la
+sainte». Reconnaissance mutuelle, explications, exclamations, bref
+une de ces scènes lacrymatoires comme il s'en confectionne à
+l'usage des drames pédagogiques.
+
+Morin s'accuse et se repent. Il fut jadis un ivrogne fieffé. Un
+soir, dans un accès de rage alcoolique, il a frappé Jeanne de deux
+coups de couteau puis a pris la fuite.
+
+Pourquoi donc a-t-il voulu assassiner sa femme et pourquoi aussi
+fréquentait-il les mastroquets?
+
+Parce qu'il ne savait pas lire. -- C'est lui-même qui nous
+l'apprend:
+
+Je n'ai jamais connu le chemin de l'école!
+
+L'école laïque, bien entendu. Car d'école congréganiste il ne
+saurait être question. M. Manuel la tient probablement pour pire
+que le comptoir des marchands de vins.
+
+Mme Morin guérit de ses blessures à l'hôpital. Héroïque -- elle a
+lu tant de livres! -- elle résista aux suggestions de la misère,
+trouva du travail, éleva son fils dans l'amour des abécédaires,
+puis des manuels de vulgarisation, et fit de lui le secrétaire de
+sociétés vertueuses que nous savons.
+
+Quant à Morin, il avait éprouvé des remords; d'ivrogne et de
+paresseux qu'il était, il devint sobre et travailleur. De ce
+moment, il prospéra, s'enrichit et s'améliora de plus en plus.
+Aujourd'hui le voici commerçant à son aise et, en outre,
+philanthrope.
+
+Comment s'opéra cette transformation?... Oh! c'est très simple:
+dans l'intervalle, Morin avait appris à lire.
+
+Effusions, réconciliation, embrassades, pluie de larmes heureuses.
+Hélène paraît. Morin père et mère donnent leur bénédiction aux
+jeunes fiancés. Apothéose, feux de Bengale. Tirade finale où Morin
+recommande aux spectateurs de lire jour et nuit pour devenir
+vertueux. La toile tombe tandis que l'orchestre joue: _Où peut-on
+être mieux qu'au sein de sa famille -- quand on sait lire..._
+
+* * * * *
+
+Si je me suis étendu sur ce petit drame où l'extravagance de la
+pensée s'exprime en des vers d'une désolante platitude, c'est
+parce qu'il me semble fort représentatif d'un état d'esprit tout à
+fait baroque.
+
+Quoi donc, voilà des gens cultivés, des universitaires, comme
+M. Manuel, qui devraient avoir appris, par la seule expérience,
+que ce n'est point en suralimentant l'âme humaine de notions
+hétéroclites, et parfois d'une exactitude contestable, sur
+l'histoire, la morale, la biologie, les littératures et les arts,
+qu'on la rend meilleure.
+
+Que non pas: imbus des sophismes promulgués par la Révolution,
+persuadés, -- en bon matérialistes -- que l'homme est un animal
+perfectible, convaincus qu'un prolétaire formé par l'école laïque
+et, par conséquent, républicain est fort supérieur à tout individu
+formé par l'Église et muni de convictions monarchiques, ils
+vivent, comme dit Charles Maurras, dans les nuées. Ils ont imaginé
+un citoyen idéal que la pratique de la liberté, de l'égalité, de
+la fraternité et la vulgarisation de la science doivent rendre
+apte à évoluer vers la perfection. Cette chimère leur déforme le
+jugement au point qu'ils perdent, je le répète, tout sens du réel.
+C'est en vain que la vie leur donne des leçons brutales. C'est en
+vain que les systèmes philosophiques, qui s'efforcent d'expliquer
+l'univers et d'organiser cette barbarie industrielle, prise par la
+plupart de nos contemporains pour une civilisation, font faillite
+les uns après les autres. C'est en vain que les riches deviennent
+de plus en plus durs et les pauvres de plus en plus haineux. C'est
+en vain que l'alcoolisme prospère, que les crimes se multiplient,
+que les fous pullulent. Peu leur importe: ils errent dans leurs
+ténèbres en répétant avec obstination: l'homme est bon, le Progrès
+nous inspire et nous guide vers d'éblouissantes destinées. Demain,
+nous serons tous des dieux!...
+
+L'Église de Jésus-Christ les avertit sans cesse qu'ils courent à
+des catastrophes. Elle leur montre la Croix qui scintille dans la
+nuit où ils vaguent parmi l'or, parmi la boue, les larmes et le
+sang.
+
+Constante dans la foi, immuable dans l'espérance, infatigable dans
+la charité, elle s'efforce de les éclairer.
+
+Mais pour ne point l'entendre, ils hurlent des blasphèmes. Ou
+bien, tristes fous ignorant que l'Église _ne peut pas périr_, ils
+se ruent contre elle avec l'espoir qu'en la tuant, ils aboliront
+leur conscience.
+
+L'Église essuie sa face couverte de fange. Avec une douceur
+inflexible elle poursuit sa mission de rachat universel. Quand
+cette société vermoulue, moisie, minée par plus d'un siècle de
+métaphysique aberrante, s'écroulera sous les coups des fils de
+ceux qui crurent l'édifier à la gloire d'une humanité sans Dieu,
+l'Église sera là pour tout reconstruire et pour tout purifier...
+
+CHAPITRE VI
+CHEZ LES PAYSANS
+
+Au chapitre précédent je constatais combien l'instruction donnée à
+tort et à travers, comme on le fait aujourd'hui, laissait peu de
+traces dans les cerveaux qui, très évidemment, ne sont pas faits
+pour se l'assimiler.
+
+L'expérience le prouve en ce qui concerne un grand nombre
+d'ouvriers des villes. Elle le démontre d'une façon encore plus
+frappante à ceux qui vivent d'habitude avec les paysans.
+
+Quand je dis vivre avec eux, je n'entends point par là s'installer
+dans une de ces bicoques, d'architecture extravagante, que les
+commerçants retirés baptisent, sur plaque de marbre noir, _Mes
+Loisirs _ou _Mon Repos._
+
+Ceux-là ne se frottent à l'homme des campagnes que pour lui
+acheter des légumes ou, tout au plus, en temps d'élection, pour
+briguer un siège au conseil municipal.
+
+D'ailleurs, le paysan ne se livre pas facilement. Il se méfie du
+citadin; il le considère un peu comme un être d'une autre race
+dont les intérêts ne sauraient être analogues aux siens. Il se
+demande ce que cet intrus vient faire au village et il le
+soupçonne fort souvent de viser à lui ravi la terre -- ce sol
+nourricier, producteur d'écus, vers lequel se tournent toutes ses
+ambitions, tous ses désirs, tous ses espoirs et tous ses rêves.
+
+Si après avoir espionné longuement le nouveau venu et analysé,
+avec plus ou moins d'exactitude, ses allures et ses moeurs, il
+s'aperçoit qu'on n'en veut point à son patrimoine, alors il se
+rassérène. Tout en restant sur la défensive, il laisse parfois
+l'observateur pénétrer dans son âme obscure et il révèle, sans le
+vouloir, quelques-uns des mobiles fort simples qui déterminent les
+actes essentiels de son existence.
+
+Encore cette demi confiance demeure-t-elle fort relative, prompte
+à s'effaroucher. Au moindre propos, à la moindre démarche mal
+interprétés, il se retire comme un escargot dans sa coquille de
+prudence héréditaire vis-à-vis de l'étranger.
+
+Donc, pour arriver à connaître le paysan, il faut vivre de sa vie,
+près de lui, comme lui quant au domicile et aux habitudes et, par
+surcroît, ne montrer aucune velléité d'acquérir de la terre dans
+le pays.
+
+C'est ce que j'ai fait pendant plusieurs années, d'abord vers
+Lagny, dans un village dont le terroir était limité par de vastes
+domaines appartenant à des Juifs considérables; ensuite, dans un
+village situé en lisière de la forêt de Fontainebleau. Ici la
+population se composait, par moitié environ, de producteurs
+d'asperges et de bûcherons exploitant, pour la boulangerie et les
+poteaux de télégraphe, les plantations de pins du bornage. Là, on
+cultivait la betterave et le blé.
+
+Dans l'un et l'autre endroit, j'occupais une petite maison dont
+les deux ou trois pièces carrelées, blanchies à la chaux, meublées
+d'une façon très sommaire, s'encombraient, comme il sied, d'une
+quantité de livres.
+
+Le premier de ces villages s'appelle Guermantes. Le second porte
+le nom d'Arbonne; il acquit quelque notoriété après que j'eus
+publié _Du Diable à Dieu._
+
+Ce sont les notes prises sur le vif à cette époque qui me servent
+pour établir que l'instruction, à programme diffus, telle qu'on la
+mixture dans les écoles laïques, non seulement ne modifie pas les
+mentalités paysannes, mais encore ne laisse aux campagnards que le
+souvenir d'une contrainte extrême et d'un labeur pénible dont ils
+ne retirèrent aucun profit. Car demander à un paysan de se
+passionner pour des abstractions, d'acquérir une science dont il
+ne saisira pas l'application immédiate et tangible, c'est enfouir
+des grains de café torréfiés dans du sable, avec le fol espoir
+qu'ils finiront par germer.
+
+À très peu d'exception près, le paysan ne lit pas sinon quelque
+feuille du chef-lieu où il ne s'intéresse guère qu'aux nouvelles
+et aux faits divers locaux. Il lit aussi quelquefois l'almanach
+pour y rechercher les dates des foires qui se tiennent aux
+environs. Enfin, comme je pense le démontrer par des exemples
+vécus, ce que nous appelons effort intellectuel, sentiment de
+l'idéal, sens de la beauté lui échappent de la façon la plus
+absolue.
+
+Faut-il le regretter? Point du tout. Son intelligence, étroite
+mais fort lucide en ce qui regarde sa fonction de cultivateur ou
+d'appropriateur aux besoins de tous des biens de la terre, se
+passe aisément d'art et de science. Il a fallu la folie d'égalité
+qui possède la démocratie pour qu'on imaginât de lui fourrer dans
+la tête un tas de notions dont il n'aura jamais l'usage, et de le
+déguiser en membre conscient du peuple souverain.
+
+* * * * *
+
+Voici maintenant quelques-uns des faits qui m'ont permis de voir
+les paysans tels qu'ils sont et non tels que se les figurent les
+fabricants de chimères qui déforment la société française depuis
+plus de cent ans.
+
+À Guermantes, en été, j'avais coutume de placer mon bureau contre
+la fenêtre large ouverte. Comme la chambre où je travaillais était
+au rez-de-chaussée, l'on me voyait de la route qui traverse le
+village.
+
+J'écrivais, je compulsais des volumes; parfois je levais les yeux
+pour savourer le paysage qui s'étendait devant moi. De grands
+noyers murmurants, un vieux sycomore, où bruissait un peuple
+d'abeilles, bordaient le chemin. Ils m'enveloppaient d'une musique
+ondoyante dont le rythme m'était propice pour la cadence de mes
+phrases.
+
+Par delà ces arbres, il y avait un verger en pente jalonné de
+pommiers dont les fruits luisaient, dans le feuillage sombre,
+comme des boules de corail. L'herbe s'étoilait de scabieuses
+mauves et de renoncules couleur d'or. Une venelle ombragée
+d'aubépines descendait vers un mince ruisseau qui jasait sous les
+cressons et les bardanes. C'était un de ces coins de nature fins,
+modérés, paisibles, comme il y en a tant dans notre chère Île-de-
+France.
+
+Étant fort pris par la rédaction de mes livres et des articles
+qu'il me fallait livrer à date fixe, je demeurais cloué des
+journées entières à mon bureau -- ce que pouvaient constater les
+passants.
+
+Or, le soir venu, il m'arrivait d'aller rendre visite à l'un de
+mes voisins, un ressemeleur de chaussures chez qui se réunissaient
+parfois, pour la veillée, quelques notables du pays.
+
+Une fois que j'avais noirci du papier pendant neuf heures presque
+consécutives, à peine entré, je me laissai tomber sur une chaise
+en m'écriant: Ah! que je suis fatigué!
+
+Un éclat de rire général répondit à mon exclamation.
+
+-- Eh bien, repris-je, qu'y a-t-il de si risible à cela?... Je
+travaille depuis ce matin.
+
+Alors l'adjoint au maire, un vieux paysan, dont la face toute
+rasée se plissait de mille rides malicieuses, déclara: -- Vous ne
+pouvez guère être las: vous passez tout votre temps assis à votre
+fenêtre. Nous autres qui trimons aux champs, j'voudrions bien être
+à votre place.
+
+Les autres approuvèrent.
+
+Je fus d'abord un peu interloqué. Puis je saisis que, pour ces
+simples, la production intellectuelle ne représentait rien de
+raisonnable. C'est une amusette d'oisif qui ne sait à quoi
+employer ses mains. Ils ne comprennent que l'effort musculaire ou
+tout au plus des travaux d'ordre utilitaire tels que l'arpentage,
+le tracé d'une route par un ingénieur des ponts et chaussées, les
+calculs d'un entrepreneur de bâtisses. Mais l'art, la littérature:
+lettre close pour eux. En outre, il leur est impossible de
+concevoir que le rude labeur de l'écrivain puisse fatiguer autant
+et plus que le labourage ou la fumure d'un champ.
+
+J'eus d'abord une velléité d'expliquer à ce brave homme que la
+plume était parfois aussi lourde à manier que la pioche; mais
+ayant acquis quelque expérience touchant le peu de cas que les
+campagnards font de tout ce qui ne concerne pas directement la
+terre, je m'abstins de protester.
+
+Si j'avais tenté une démonstration du travail épuisant qu'implique
+le métier de littérateur pratiqué avec amour et ténacité, peut-
+être par une vague indifférence à l'égard «du monsieur qui lit
+dans les livres», mon interlocuteur aurait-il feint d'admettre mes
+arguments. Mais tenez pour assuré qu'à part soi, il n'aurait cessé
+de me considérer comme un... _feignant_.
+
+* * * * *
+
+J'eus lieu, en une autre occasion, de vérifier la tournure
+d'esprit purement utilitaire du paysan.
+
+Il y avait, à l'extrémité ouest du village, un délicieux château,
+bâti sous Louis XIII et qu'entourait un grand parc, dessiné, dans
+le style grandiose des jardins de Versailles, par Le Nôtre lui-
+même.
+
+Ce domaine appartenait au baron de L..., qui, fort éprouvé dans sa
+fortune par le _krach _de l'Union générale, le laissait à
+l'abandon et n'y résidait que rarement.
+
+J'avais obtenu du gardien de la propriété la permission de me
+promener dans le parc et il m'arrivait assez souvent d'errer, à
+pas rêveurs, dans ces avenues envahies par la mousse et les herbes
+folles.
+
+Un jour, j'y pénétrai au crépuscule. -- Le soleil venait de
+disparaître; mais une large lueur de pourpre ardente et d'or en
+fusion magnifiait encore les collines occidentales, se glissait à
+travers les charmilles dont personne n'élaguait plus, depuis
+longtemps, les branches, et venait s'étaler en nappes fauves sur
+les boulingrins foisonnant de prêles et d'orties, sur les bassins
+dont l'eau dormante prenait des tons de topaze trouble et d'aigue-
+marine enfumée. Des taillis inextricables l'ombre montait déjà.
+Tout était silence, vétusté, désolation poignante. La mélancolie
+de l'heure et la beauté funèbre de ce parc, où les vestiges d'un
+passé magnifique achevaient de s'effacer sous les ronces, me
+parlaient si fort à l'âme que je m'adossai au fût d'un peuplier à
+demi-mort pour mieux en goûter la solennelle tristesse.
+
+Comme je m'absorbais de la sorte, j'entendis marcher dans un
+sentier qui rejoignait, entre de vieux ifs, l'avenue où je m'étais
+attardé. Presque aussitôt, un homme déboucha près de moi.
+
+-- Tiens, me dit-il, c'est vous... Je croyais bien, à cette heure,
+qu'il n'y avait personne ici.
+
+-- Et vous, qu'y faites-vous? demandais-je.
+
+-- Oh! je viens de la ferme, là au bout... J'ai été porter des
+boutures au fermier qui me les avaient demandées.
+
+Je le reconnus malgré l'obscurité croissante; c'était un des plus
+violents amoureux de la terre que possédât le village. Son idée
+fixe: agrandir son bien. Qu'une parcelle quelconque fût mise en
+vente, il accourait muni d'écus âprement épargnés à force de
+privations. Et il entrait dans de sournoises fureurs quand les
+agents des Juifs truffés d'or du voisinage l'emportaient sur lui
+par d'écrasantes surenchères.
+
+Je ne sais quel absurde désir de lui faire partager mon émotion me
+traversa l'esprit. Je me mis à lui vanter la lumière agonisante à
+l'horizon, la majesté des vieux arbres, la grâce fantomale des
+parterres conquis par les fleurs sauvages, les lointains noyés de
+brume bleuâtre. Il m'écoutait d'un air surpris, avec un pli
+goguenard aux lèvres. Je me tus, me rappelant soudain que les
+paysans ne _voient pas la nature_ et que, par conséquent, mon
+lyrisme tombait dans le vide. Il me dit alors: -- J'comprends
+point ce que vous trouvez de beau dans tout cela: des charmes qui
+pourrissent sur pied, des mares d'eau sale, des carrés où ne
+pousse plus que de la _foirolle, _ça fait pitié. -- Ah! si on ne
+devrait pas, nous autres de Guermantes, rafler tous ces hectares
+perdus pour les remettre en valeur!... Ça serait mieux à nous
+qu'au baron. Nous y planterions des pommes de terre et ça
+rapporterait au moins... Tandis que maintenant...
+
+Il eut un geste coupant qui rasait les futaies et il ajouta: La
+cognée dans tout cela!
+
+Le voyant excité, je voulus en profiter pour découvrir jusqu'où
+allait sa pensée. Je lui dis: -- Mais à supposer que le baron
+mette le domaine en vente comme on en parle, vous savez bien que
+Rothschild, qui le guette, vous le chiperait.
+
+Il rougit; un éclair de rage lui passa dans les prunelles: -- Oh!
+celui-là, gronda-t-il, on devrait...
+
+-- On devrait quoi?
+
+-- Rien, reprit-il et il serra les dents, ressaisi par la prudence
+coutumière à sa classe.
+
+Mais il avait révélé sa convoitise et son visage revêtit pendant
+quelques secondes une expression féroce. D'évaluer toute cette
+terre inculte le mettait hors de lui. Je sentis que le feu des
+anciennes Jacqueries rougeoyait toujours au fond de l'âme
+paysanne.
+
+J'en conclus qu'on peut, sans exagération, avancer que l'homme de
+la campagne se tient, d'une façon plus ou moins confuse, pour le
+maître légitime du sol et qu'il regarde comme un usurpateur -- à
+chasser, à détruire, le cas échéant -- quiconque lui en ravit des
+lambeaux dans un but d'agrément.
+
+* * * * *
+
+Ne demandez pas non plus au paysan de goûter la poésie de son
+terroir sous quelque forme que ce soit. Ni les jeux de la lumière
+et de l'ombre dans les frondaisons épaisses, ni les moires
+argentées qui frissonnent sur les champs d'avoine, ni l'éclat des
+coquelicots et des bleuets parmi les blés mûrissants ne
+l'émeuvent. S'il regarde le ciel au lever ou au coucher du soleil,
+ce n'est que pour en tirer des pronostics sur le temps qu'il va
+faire et jamais pour en admirer les nuances. Bien plus, tels
+épisodes des saisons qui nous ravissent le gênent et l'irritent.
+
+En voici un exemple: je le cite parce que, sous une forme comique,
+il démontre fort bien à quel point le paysan est réfractaire à la
+sensation de beauté.
+
+À Guermantes, le pays était plein de rossignols qui, d'avril à
+juin, chantaient sans repos. C'était un enchantement, surtout par
+les nuits d'étoiles ou de pleine lune. Des roulades cristallines,
+de longues notes tenues jusqu'à perte de souffle montaient dans
+l'ombre transparente, fusaient en gerbes harmonieuses à travers le
+grand silence de la campagne assoupie.
+
+Un jour de printemps, de bon matin, j'étais au travail, la fenêtre
+ouverte, comme d'habitude, lorsque j'entendis dialoguer sur la
+route, tout près de ma maison. Je me penchai et je reconnus le
+père Butelot, cantonnier, qui interpellait François, le garde
+champêtre, en ces termes:
+
+-- Qué que t'as, Françouès? Te v'la les yeux gros et la figure
+rabougrie comme si t'avais pas dormi.
+
+-- Ben non, mon vieux, répondit l'autre, j'ai pas dormi. Tu sais,
+devant chez moi, il y a un gros hêtre ben touffu. Il y a un cochon
+de rossignol qui s'est installé dedans et qui n'a fait que gueuler
+toute la nuit. Je ne pouvais pas fermer l'oeil. À la fin, je me
+suis levé, j'ai pris une perche et j'ai tapé dans les feuilles
+pour qu'il se taise... Ah bien oui, ce salaud, il a clos son bec
+pendant quelques minutes; mais quand je me suis recouché il a
+recommencé plus fort comme pour se gausser de moi... Faudra que je
+le guette et que je lui flanque un coup de fusil...
+
+Cette façon d'apprécier le chant du rossignol me parut si cocasse
+que je fus pris de fou rire. Je me montrai dans l'embrasure: --
+Quoi donc, dis-je, mon pauvre François, cela vous ennuie quand les
+rossignols gueulent?...
+
+Il me regarda d'un air offensé: -- Bien sûr qu'ils m'embêtent...
+Et il n'y a pas de quoi rire et vous payer ma tête. Ces oiseaux-
+là, c'est une vraie vermine. Je vous demande un peu s'ils ne
+devraient pas dormir comme tout le monde?
+
+Il eut été fort inutile de prêcher au garde champêtre l'admiration
+de cette mélodie nocturne. Je me retirai donc sans insister. Mais
+je notais tout de suite la diatribe de François, certain qu'elle
+me servirait un jour ou l'autre.
+
+-- O Heine, ô Shelley, ô Banville, ô lyriques éperdus qui dans le
+rossignol saluiez un frère en passionnée poésie, que pensez-vous
+de ce Caliban?
+
+* * * * *
+
+Une autre fois, j'eus l'occasion de constater combien l'esprit
+concret, positif du paysan répugnait à toute action désintéressée
+-- même impliqua-t-elle de l'héroïsme.
+
+La traduction du voyage de Nansen au pôle nord venait de paraître.
+Je l'avais dévorée et je me sentais tout vibrant d'enthousiasme
+pour le tranquille courage de ce Norvégien qui, avec un seul
+compagnon, avait affronté les ténèbres glacées des régions
+boréales, subi sans sourciller des fatigues inouïes, bravé des
+dangers formidables et avancé, plus que quiconque à cette époque,
+vers le point mystérieux où se rencontrent tous les méridiens du
+globe.
+
+J'étais si rempli des exploits de Nansen que le soir, à la
+veillée, je ne pus m'empêcher d'en parler. Il y avait là, entre
+autres, Butelot, son fils, garçon de charrue, Gendret, betteravier
+cossu, deux ou trois femmes qui tricotaient ou reprisaient du
+linge, et parmi celles-ci la mère Fortuné, une octogénaire
+éleveuse de lapins et pleine de malice.
+
+Tous m'écoutèrent avec assez d'intérêt à peu près comme si je leur
+avais conté quelque histoire fabuleuse.
+
+Quand j'eus terminé le récit du merveilleux voyage, Gendret
+demanda: -- À quoi cela lui a servi d'aller là-bas?
+
+-- Mais, répondis-je, à découvrir des régions inexplorées et à
+préciser, ce qu'on soupçonnait seulement, à savoir que les abords
+du pôle forment un désert où il n'y a que de la neige et de la
+glace.
+
+-- Point de culture, alors?
+
+-- Mais non, puisque c'est une mer qui ne dégèle jamais
+complètement.
+
+-- Ben, qu'est-ce que ça lui a rapporté, alors?
+
+-- De la gloire.
+
+Mes auditeurs se regardèrent avec stupéfaction et semblèrent se
+demander si je ne les mystifiais point. De la gloire? De la
+gloire? De la gloire? Le mot ne signifiait rien pour eux. La mère
+Fortuné résuma l'opinion générale.
+
+-- C't'homme là, dit-elle, ça devait être un fou de se donner tant
+de mal pour rien.
+
+Les autres approuvèrent en hochant la tête. Et je vis que moi
+aussi j'étais jugé un insensé du même acabit que Nansen puisque je
+m'emballais pour des exploits dont ne résultait aucun sac d'écus.
+
+Ici se marque une différence notable entre le paysan et l'ouvrier
+-- surtout l'ouvrier parisien. Celui-ci prise l'esprit d'aventure.
+Il comprend, jusqu'à un certain point, le dévouement et
+l'abnégation. Il est même capable de se sacrifier à un idéal, de
+souffrir pour une cause.
+
+Le paysan, presque jamais. Puis toute curiosité qui n'a point
+rapport à son existence quotidienne lui demeure étrangère.
+
+Pour preuve: Guermantes n'est qu'à une trentaine de kilomètres de
+Paris; les communications sont aisées. Eh bien, lors de
+l'Exposition de 1900, une grande partie des gens du village ne se
+dérangea pas pour la visiter. Cela leur était tellement égal.
+
+Bien plus, il y avait cinq ou six vieillards, comme Butelot père,
+qui n'étaient jamais allés plus loin que Lagny. Leur terroir leur
+suffisait et ils n'éprouvaient pas le besoin d'en sortir.
+
+* * * * *
+
+Voyons aussi ce qui reste dans leur esprit de l'instruction reçue
+à l'école. Je pourrais multiplier les exemples. Deux me suffiront.
+
+Je sortais pour une promenade dans la campagne quand le bruit
+d'une discussion m'arrêta. Arthur, fils aîné de la mère Fortuné,
+un haut gaillard d'un mètre quatre-vingts, qui avait été
+charretier quelque temps à la ville et qui s'y était dégourdi,
+interpellait le jeune Butelot. Celui-ci, âgé de seize ans,
+l'écoutait, tête basse, un pli d'obstination au front, et opposait
+des dénégations opiniâtres à tous les arguments de l'autre.
+
+Arthur m'aperçut: -- Venez donc, Monsieur Retté, me cria-t-il,
+voilà un mulet qui ne veut pas croire que la terre tourne sur
+elle-même et autour du soleil. Vous devriez lui expliquer la
+chose... Moi, j'y perds ma peine.
+
+-- Non, dit énergiquement Butelot, elle ne tourne pas, sans quoi
+on la verrait remuer. Et elle ne marche pas non plus autour du
+soleil. Est-ce que je ne vois pas le soleil sortir du bas du ciel,
+monter jusqu'à midi et descendre, le soir, de l'autre côté: c'est
+donc lui qui marche. La terre, elle bouge pas... Soutenir le
+contraire, c'est une menterie.
+
+-- Mais Butelot, dis-je, est-ce que l'on ne vous a pas appris les
+mouvements de la terre à l'école? Il n'y a pas si longtemps que
+vous y étiez encore et vous ne devez pas avoir oublié les
+enseignements du maître.
+
+-- Sûrement, reprit Arthur, on l'apprend à l'école. Quoique j'aie
+tout à l'heure trente ans, moi je m'en souviens.
+
+-- Ah! s'écria Butelot, le maître, il pouvait bien nous raconter
+tout ce qu'il voulait, n'est-ce pas? On n'était pas forcé de le
+croire et puis ensuite est-ce qu'on saisit quelque chose dans tous
+les mots longs d'un kilomètre qu'il emploie?... Moi, je m'en tiens
+à ce que je vois.
+
+En désignant l'astre qui flamboyait dans un ciel sans nuages, il
+ajouta: -- Tenez, le soleil, il y a une minute, il était là,
+maintenant il est plus haut. Donc, c'est lui qui marche: je veux
+rien savoir d'autre...
+
+J'essayai de lui exposer, en termes aussi simples que possible,
+les lois de la gravitation. Il m'écouta sans m'interrompre, mais
+il ne se rendit pas. Il me fut évident qu'il ne me croyait pas
+plus qu'il n'avait cru le maître d'école.
+
+Je le laissai donc avec Arthur qui, très fier d'être assuré que la
+terre tourne, le criblait de quolibets.
+
+Il eût été par trop ardu d'expliquer à ce partisan de l'apparence
+que nos sens ne sont pas les meilleurs guides pour nous rendre
+compte des phénomènes cosmiques. Et qu'aurait-il dit si je lui
+avais servi la déclaration de M. Henri Poincaré qui nous apprend
+que la certitude scientifique n'existe pas, que la théorie de la
+gravitation se base sur une hypothèse invérifiable et que «même
+les mathématiques n'offrent, en somme, que des formules
+conventionnelles sans valeur objective quelconque»?
+
+Eh bien, me dis-je, en m'en allant, voilà, une fois de plus,
+avérée, la banqueroute de la science. Non seulement cette
+magicienne est incapable de créer la certitude par le
+raisonnement, mais encore elle échoue à inculquer au jeune Butelot
+l'acte de foi qui s'impose à l'origine de toute démonstration.
+
+Nous autres, catholiques, nous possédons du moins cette
+supériorité d'admettre que tout est mystère en nous, autour de
+nous et de croire qu'au fond de ce mystère, il y a Dieu...
+
+L'autre fait, que je veux citer, a rapport à l'histoire de France
+et ne me semble pas moins significatif.
+
+On sait qu'au programme de l'école primaire, la Révolution tient
+une place capitale. On s'attache surtout à persuader aux enfants
+que la période qui précéda cette époque mémorable fut un temps de
+barbarie, d'obscurantisme et de souffrance où le peuple se
+composait de faibles agneaux dévorés par les bêtes féroces de la
+noblesse et du clergé.
+
+Il serait donc logique que les faits marquants de la Révolution
+demeurassent gravés dans la mémoire de ceux à qui on les fit
+apprendre avec tant de parti pris.
+
+Or il n'en est rien. Les enquêtes instituées à ce sujet ont prouvé
+d'une façon surabondante que là encore l'enseignement laïque tombe
+en déconfiture.
+
+Le facteur rural, qui desservait la commune, m'apporta une lettre
+recommandée. C'était un jeune homme d'environ vingt-six ans,
+d'esprit très éveillé.
+
+Je signai sur son registre et je datai. Le calendrier indiquait le
+dix août.
+
+-- Tiens, remarquai-je, le dix août, c'est une date fameuse. Vous
+qui êtes un républicain zélé, elle doit vous rappeler des
+souvenirs glorieux.
+
+Le facteur ouvrit de grands yeux: il ne saisissait pas du tout ce
+à quoi je faisais allusion.
+
+-- Mais oui, voyons, le 10 août 1792, la prise des Tuileries par
+le peuple, le renversement de la royauté: à l'école, vous avez
+appris cela.
+
+Il balbutia: -- Peut-être bien; je n'ai pas souvenance.
+
+Alors l'idée me vint de lui faire passer une sorte d'examen. Je
+l'interrogeai sur l'abandon des privilèges, sur le procès de Louis
+XVI, sur la Terreur, sur Valmy, Jemmapes, Fleurus, sur le 18
+Brumaire.
+
+Il ne savait plus rien sauf en ce qui concerne Bonaparte.
+
+-- C'était, me dit-il, un général qui remporta des victoires et
+qu'on a fait empereur.
+
+-- Mais quelles victoires?
+
+Il réfléchit un moment: -- Solferino, répondit-il enfin.
+
+Puis, agacé parce que j'insistais, lui demandant s'il ne lui
+arrivait jamais de lire quelque livre d'histoire, il s'écria: --
+Est-ce que vous croyez que j'ai le temps? Toute la journée je
+trime sur la route et, le soir, je suis si fatigué que je m'endors
+aussitôt que j'ai soupé. Des fois, les jours de repos, je vais au
+café faire une manille.
+
+-- Vous avez bien raison: dix heures de bon sommeil vous sont plus
+profitables que deux heures passées sur quelque bouquin civique
+qui, je vous en donne ma parole, ne vous fourrerait dans la tête
+que des calembredaines. Et la manille vous est plus salutaire que
+la méditation des «immortels principes».
+
+-- Ça, c'est bien vrai, répondit-il en avalant à ma santé le verre
+de vin que je lui offrais...
+
+Le bon sens et l'expérience commanderaient d'apprendre seulement
+au paysan à lire, à écrire, à calculer. Avec quelques notions de
+la géographie de son pays et quelques préceptes d'hygiène, c'est
+tout ce qu'il lui faudrait (_Il y aurait aussi la morale, et ce
+devrait être l'affaire du curé. Mais nos dirigeants éclairés ne
+veulent pas du prêtre. Et pourtant, quelle faillite encore que
+celle de la morale laïque!). _Tandis qu'en lui matagrabolisant la
+cervelle de sciences variées, on le fait souffrir tant qu'il
+fréquente l'école. Un sur cent garde quelque chose de cette
+culture sottement intensive. Les autres oublient tout dès qu'ils
+ne sont plus sous la férule du pédagogue.
+
+Alors à quoi bon les tourmenter?
+
+* * * * *
+
+Ai-je voulu, en exposant quelques unes des caractéristiques de
+l'âme paysanne, déprécier les hommes de la terre?
+
+Pas le moins du monde. Le paysan garde des qualités et des vertus
+qui, bien dirigées, constitueraient une réserve d'énergie pour la
+France. Mais notre société en désordre ne sait plus lui assurer
+les conditions qui lui permettraient de remplir normalement sa
+fonction de producteur.
+
+_Every man in his humour, _disait le vieux Ben Jonson: chacun
+dans son caractère, chacun à sa place. Or le propre de la
+démocratie égalitaire c'est d'inculquer à chacun qu'il pourrait
+lui être profitable d'abandonner la place hiérarchique que lui
+assignent son hérédité, ses facultés et le bien général. Nous
+pullulons de danseurs qui se croient calculateurs, de sauteurs qui
+se prennent pour des hommes politiques.
+
+Le paysan n'a pas échappé à cette inquiétude. Aussi, à mesure que
+les générations formées par le régime se succèdent, les campagnes
+se dépeuplent. Tel jeune campagnard qui jadis serait demeuré aux
+champs, n'aurait jamais eu le désir de s'en éloigner, s'empresse,
+après son service militaire, de courir dans les grandes villes où
+il se déprave, s'alcoolise, végète misérablement.
+
+Il faut dire aussi que ce qui contribue à cette désertion, ce sont
+les conditions déplorables dans lesquelles se trouve la propriété
+rurale. On l'écrase d'impôts, surtout en matière de succession.
+M. Méline, dans un discours récent, signalait quelques unes des
+iniquités du fisc. Il cite des exemples extraordinaires: 41
+immeubles estimés par le fisc 1.200.000 francs ont été vendus
+585.000 francs et les héritiers ont payé des droits qu'ils ne
+devaient pas sur 680.000 francs, ce qui «les avait majorés, sur
+certains immeubles, de 600 %». Dans un autre cas, étudié avec
+grand soin, l'actif successoral encaissé par plusieurs centaines
+d'héritiers ne dépassait pas 12 millions; l'administration
+l'estima 21 millions. Les héritiers ont donc dû payer des droits
+sur une somme de 9 millions qu'ils n'avaient pas touchés.
+
+«Qu'on s'étonne après cela, conclut M. Méline, que les capitaux se
+détournent de la terre et refusent de s'enfouir dans un placement
+qui, en quelques années, si plusieurs décès viennent à se produire
+dans une même famille, se volatilise complètement au profit du
+fisc et ne laisse plus aux malheureux héritiers que les yeux pour
+pleurer. On se lamente sur la désertion des campagnes et l'on ne
+veut pas comprendre l'état d'esprit de ces fils d'agriculteurs,
+témoins ou victimes de l'effondrement du patrimoine familial,
+fruit des labeurs de plusieurs générations. Ils partent pour la
+ville, la mort dans l'âme et plus jamais l'idée ne leur viendra de
+mettre leurs petites économies dans la terre.»
+
+Oui, à la campagne comme ailleurs, la République a tout ravagé au
+profit des Allemands plus ou moins naturalisés, des métèques, des
+juifs et des francs-maçons. Il faut que notre pays possède une
+vitalité transcendante pour n'avoir pas déjà succombé sous les
+suçoirs de tant de parasites.
+
+Toutefois, il importe d'aviser à remettre les choses dans l'ordre:
+ce sera la besogne du Maître que tout le monde appelle, sauf les
+quelques idéalistes troubles qui croient encore aux bienfaits de
+la démocratie...
+
+* * * * *
+
+Pour terminer, je voudrais esquisser trois figures de paysans que
+j'ai rencontrés et qui faisaient exception à la règle du
+positivisme terre-à-terre. Ils furent mes amis.
+
+Le premier, je le connus à Guermantes. De profession apparente,
+c'était un jardinier qui travaillait, pendant la belle saison,
+pour les bourgeois en villégiature. Mais, il faut bien le dire,
+son occupation favorite consistait à braconner sur les domaines
+regorgeant de gibier des Rothschild et des Péreire qui infestent
+le département de Seine-et-Marne. Par le plomb, par les collets,
+par des pièges divers il détruisait force lièvres, faisans,
+perdreaux, à la consternation des gardes qui jamais ne
+réussissaient à le prendre sur le fait.
+
+D'ailleurs, c'était la chasse pour elle-même qui le passionnait,
+car il ne consommait pas son butin. Il le cédait à des marchands
+de comestibles; et du produit de la vente, il s'achetait du plomb,
+de la poudre et des vêtements.
+
+Avec cela, c'était un grand rêveur. Ne buvant pas, ne godaillant
+d'aucune façon, aimant beaucoup son accorte jeune femme, il
+passait des heures à méditer ou à songer devant quelques uns des
+paysages exquis dont Guermantes s'environne. Celui-là voyait la
+nature et il la comprenait selon la poésie la plus intense.
+
+Un soir de juillet, tout tiède encore des ardeurs d'une journée
+caniculaire, il était étendu près de moi, dans l'herber du verger
+que j'ai décrit plus haut. Il faut dire que nous étions très bien
+ensemble depuis qu'il m'avait évoqué, en des termes colorés à
+miracle, certains aspects des sous-bois rothschildiens au petit
+jour.
+
+Un calme immense régnait sur la campagne. Le ciel d'un bleu foncé,
+pareil à un dôme soyeux, fourmillait d'étoiles et la voie lactée y
+déployait, tout au large, son écharpe de lumière phosphorescente.
+Les arbres dormaient, immobiles. Pas un bruit, sauf par instants,
+le chevrotement plaintif d'une hulotte. Le parfum des cent roses-
+thé fleurissant le grand rosier qui tapissait, en espalier, la
+façade de ma maison, imprégnait l'atmosphère.
+
+La face tournée vers le firmament, Jacques, c'était le nom de mon
+ami, absorbait la belle nuit odorante et radieuse par toutes les
+puissances de son être. Et moi de même.
+
+Ainsi nous contemplions en silence depuis près de deux heures
+lorsque Jacques se mit soudain sur le côté, me prit la main et me
+dit d'une voix toute tressaillante d'une émotion magnifique: --
+Quand je regarde trop longtemps les étoiles, j'ai envie de
+mourir!...
+
+Je frissonnai d'admiration. En effet, quelle phrase sublime! Du
+premier coup, ce simple, cet illettré avait formulé le sentiment
+de l'infini. Nommez le poète, le philosophe qui aurait pu mieux
+dire?
+
+Je me gardai bien d'affaiblir par une glose oiseuse la splendeur
+de ce cri. Quiconque a senti son âme s'épanouir dans l'ombre et
+monter aux étoiles le comprendra sans plus...
+
+Le second de mes amis, je l'ai connu dans la forêt de
+Fontainebleau. Après avoir essayé de plusieurs métiers: garde
+particulier, garçon d'hôtel, employé de tramway, il était devenu,
+vers la trentaine, l'un des cinq ou six tâcherons qui
+entretiennent les sentiers tracés par feu Colinet à travers les
+futaies et les rochers de la grande sylve. C'était là sa vraie
+vocation: vivre sous les arbres lui était devenu si nécessaire que
+même les jours de repos, il délaissait la ville pour des longues
+promenades dans les combes et les gorges les plus secrètes --
+celles où l'on est sûr de ne point rencontrer ces touristes
+insupportables qui troublent, par leurs criailleries et leurs
+remarques saugrenues, le recueillement des frondaisons
+mystérieuses.
+
+Je l'avais maintes fois rencontré et nous étions devenus fort
+amis, car je n'avais pas tardé à découvrir qu'il aimait la forêt
+autant que je le faisais moi-même.
+
+La dernière fois que je le vis, c'était dans un fond de la vallée
+de la Sole où les vieux chênes et les hêtres chenus enlacent leurs
+branches pour former une voûte pleine d'ombre sacrée et de
+murmures solennels. Un mince sentier serpente sous la colonnade
+des fûts énormes et se laisse à peine deviner parmi les fougères
+arborescentes qui le couvrent de leurs palmes.
+
+La solitude grandiose de ce site prend le coeur des amoureux de la
+forêt. Ils s'y plaisent si fort qu'ils n'en voudraient jamais
+sortir.
+
+Et c'était bien le sentiment qui tenait mon ami. En effet, lorsque
+je le découvris accoudé à une roche moussue, il me dit, les yeux
+pleins de rêve et sans autre préambule: -- Ah qu'on est heureux
+ici! N'est-ce pas, Monsieur que les arbres valent mieux à
+fréquenter que les hommes?
+
+-- C'est mon avis, répondis-je, je l'ai même écrit dans plusieurs
+de mes livres, au grand scandale de quelques personnes qui
+n'admettent pas qu'on préfère la chanson des feuillages aux propos
+fastidieux où elles dispersent leur âme rudimentaire...
+
+Nous allâmes, côte à côte, par les ravins touffus, par les rochers
+aux profils fabuleux, jusqu'à la nuit tombée. Nous ne disions pas
+grand-chose: -- Parfois mon compagnon me désignait une éclaircie
+où les rayons du soleil déclinant teignaient de rose les troncs
+blanchâtres des bouleaux; parfois il souriait d'extase à ouïr les
+longs accords mélancoliques que le vent du soir détachait de ces
+grandes lyres frémissantes: les pins et les mélèzes. Et j'admirais
+combien ce pauvre paysan, sans instruction, s'était affiné au
+contact de la nature sylvestre jusqu'à développer en lui à ce
+point le sens du beau dont Dieu l'avait gratifié...
+
+Le troisième exemple d'une âme admirable m'a été fourni par un
+paysan des Landes en pèlerinage à Lourdes. Baigneur à la piscine,
+j'eus l'occasion de m'occuper de lui pendant plusieurs jours. J'ai
+dit ailleurs quelle leçon d'abnégation il nous donna. Je ne puis
+mieux faire que de reproduire mon récit.
+
+«Ce brave homme, âgé d'une cinquantaine d'années, était paralysé
+au point de ne pouvoir remuer un seul membre. De plus, des plaies
+affreuses lui couvraient tout le corps, dégageant une odeur
+fétide. Comme il ne pouvait ni bouger, ni s'aider lui-même, nous
+étions obligés de nous mettre à six pour l'étendre sur une planche
+et le plonger dans l'eau. Bien que nous prenions toutes les
+précautions possibles, chaque mouvement lui était une souffrance.
+Mais il témoignait d'une patience et d'une piété qui nous
+l'avaient fait prendre en affection.
+
+Trois jours de suite il fut baigné sans aucun résultat. Sa foi
+n'en fut pas ébranlée: au contraire il semblait que les déceptions
+l'avivassent.
+
+La veille du jour où le pèlerinage devait repartir, il obtint de
+passer la nuit en prière à la Grotte, en compagnie du jeune
+brancardier qui s'occupait plus particulièrement de lui.
+
+Le lendemain, il vint à la piscine comme d'habitude. Baigné une
+dernière fois, il sortit de l'eau toujours inerte. Cependant sa
+figure recueillie ne marquait nul découragement: une sérénité
+religieuse lui emplissait les prunelles. Nous nous empressions
+autour de lui et nous lui rappelions qu'il arrive souvent que la
+Sainte Vierge guérisse de retour chez eux les malades qu'elle ne
+favorisa pas d'un miracle à la piscine.
+
+Alors il nous dit: -- Non, je sens que je ne guérirai pas.
+D'ailleurs j'ai demandé, cette nuit, à la Sainte Vierge qu'elle me
+laisse mes maux et qu'elle les accepte pour le rachat des péchés
+de ma paroisse dont la plupart des habitants ne croient pas. Et
+j'ai senti qu'Elle m'exauçait. Ne me plaignez pas: je suis très
+heureux.
+
+Nous demeurâmes dans l'admiration à écouter cet humble qui, par
+son abnégation magnifique, s'égalait presque aux grandes victimes
+volontaires de la loi de substitution: sainte Lydwine, la soeur
+Catherine Emmerich, d'autres encore...»
+
+* * * * *
+
+Encore un coup, de telles âmes sont exceptionnelles. Pour le plus
+grand nombre, les paysans ne se haussent pas jusque là.
+
+Toutefois, hier, pour les élever au-dessus d'eux-mêmes, ils
+avaient la foi. Le catéchisme, les sacrements, l'influence et
+l'autorité du prêtre allumaient un peu l'idéal dans ces âmes
+asservies au lucre et à la sensualité grossière.
+
+Aujourd'hui, la franc-maçonnerie qui nous opprime a pris à tâche
+de leur enlever cette lumière. Aussi qu'arrive-t-il? Les nouvelles
+générations se bestialisent de plus en plus. Les églises
+villageoises tombent en ruines. Le prêtre, en maints endroits, à
+peine toléré, se heurte à l'indifférence goguenarde des neuf
+dixièmes de ses paroissiens. La France s'enlise dans un marécage
+où flotte le cadavre de ses croyances séculaires. Et les âmes,
+oiseaux sans ailes, dépérissent dans l'atmosphère de matérialisme
+qui les enveloppe.
+
+Seigneur, quand donc viendra la délivrance?...
+
+CHAPITRE VII
+UNE ÉLECTION DANS LES HAUTES-PYRÉNÉES
+
+Dans n'importe quelle province de France, une élection, au
+suffrage universel, c'est toujours une farce abondante en
+péripéties bouffonnes. Si l'on y assiste comme spectateur
+désintéressé, cela fournit déjà pas mal de documents sur les
+motifs qui influencent «le peuple souverain» dans le choix de ses
+mandataires. Mais si l'on pénètre dans les coulisses, si l'on met
+la main aux ficelles qui font gigoter celui-ci et gambader celui-
+là, si l'on vérifie quels sales cartonnages doublent les décors
+pompeux que les turlupins de la politique parlementaire offrent à
+l'admiration badaude des électeurs, on ne garde guère d'illusion
+sur la portée de cette parade.
+
+Le rideau tombé, les bouts de papier extraits du pot suspect où
+ils s'entassent, on éprouve un sentiment complexe. Recensant les
+cabrioles des candidats, l'on a envie de rire. Récapitulant les
+clapotis bourbeux de la «matière électorale», on a envie de
+pleurer.
+
+Ah! qui veut conserver de l'optimisme touchant la nature humaine
+fera bien de ne pas se fourvoyer dans une aventure de ce genre...
+
+Cette guigne m'advint et, par surcroît, ce fut dans les Hautes-
+Pyrénées, c'est-à-dire dans une contrée où la politique purement
+alimentaire se manifeste sans aucun voile.
+
+Je n'y allais pas de gaîté de coeur. Venu à Lourdes pour prier et
+pour écrire un volume sous la protection immédiate de l'Immaculée
+qui rayonne à la Grotte, je ne me sentais nullement enclin à
+prendre parti pour l'un quelconque des individus baroques qui
+sollicitaient les suffrages des montagnards.
+
+Mais des personnes, dont je respecte le caractère et les
+intentions, m'affirmèrent que l'intérêt de l'Église était en jeu
+et qu'il importait beaucoup de la servir en cette occasion.
+
+Je n'en fus jamais fort convaincu d'autant que je tiens le
+suffrage universel pour une des inventions les plus ineptes et les
+plus malfaisantes à la fois de la démocratie.
+
+-- Pourtant, me dis-je, ne fût-ce que pour récolter des exemples à
+l'appui de mon opinion, il n'y a pas grand inconvénient à étudier
+de près la façon dont se pratique cette burlesque cuisine.
+
+Ce sont donc quelques unes des notes prises au cours d'une
+campagne électorale dans l'arrondissement d'Argelès, en 1910, que
+je développe ci-dessous.
+
+* * * * *
+
+Ah! que l'on était tranquille à Lourdes, en ce mois de février qui
+précéda l'élection. La petite ville rendue à sa somnolence
+coutumière, en attendant la période des grands pèlerinages, menait
+son train-train monotone. La température était si douce qu'il
+n'était presque jamais besoin d'allumer le feu. Les sommets
+neigeux des montagnes se découpaient sur un ciel presque toujours
+clair. Les nuées opiniâtres qui versaient alors des torrents de
+pluie sur le reste de la France passaient loin de nous. À la
+Grotte, on était une demi-douzaine au plus pour prier. Les
+oraisons montaient paisiblement vers la Dame de Bon Conseil avec
+la flamme des cierges et mêlaient leur murmure au cantique
+tumultueux du Gave.
+
+Mes journées coulaient heureuses: la messe et la communion de
+chaque jour, la rédaction de mon livre: _Sous l'étoile du Matin,
+_de longues stations au pieds de la Mère de miséricorde; parfois
+une ascension au Jers, au Béou, à l'ermitage de Saint-Savin, vers
+Cauterets ou Gavarni. Assez rudes ces escalades, mais si fécondes
+en images splendides! Car les Pyrénées sont plus grandioses en
+hiver qu'en n'importe quelle saison.
+
+Dans la seconde quinzaine du mois, cette retraite studieuse, ce
+recueillement sanctifié commencèrent à être troublés.
+
+Un matin débarqua de Paris un personnage du nom de Renaud; il
+ambitionnait de remplacer dans l'arrondissement le député sortant
+qui ne se représentait pas.
+
+Il dirigeait le _Soleil_, journal royaliste qui eut de la valeur à
+l'époque où Charles Maurras et d'autres lettrés y écrivaient. Sous
+ce Renaud, il avait fort dégringolé. Il acheva de perdre toute
+influence quand l'_Action Française_ se fonda.
+
+Le _manager _actuel du _Soleil_ éclipsé espérait peut-être, s'il
+se faisait élire, donner un regain de vogue à sa feuille. Peut-
+être d'autres calculs s'ajoutaient-ils à celui là. En tout cas,
+ses chances de réussite étaient fort problématiques car nul ne le
+connaissait dans la région. De plus, son étiquette de royaliste
+devait plutôt le desservir étant donné que les paysans, portés,
+comme ailleurs, à se soumettre au parti qui tient le pouvoir,
+gardaient, en leur tréfonds, de la tendresse pour l'Empire.
+
+Ce n'étaient pas les qualités personnelles qui pouvaient l'aider à
+surmonter ces difficultés. Esprit étroit et d'une culture moins
+que médiocre, dépourvu d'éloquence, vaniteux jusqu'au ridicule,
+cassant et désagréable, si infatué de son propre jugement qu'il
+rejetait, sans examen, tout avis contrariant ses préjugés et ses
+parti-pris, voilà succinctement son portrait au moral. Son
+physique ne rachetait pas ces défauts: le poil jaunâtre, la figure
+anguleuse, tiraillée de tics nerveux, les yeux bleu-trouble entre
+des paupières rouges, un long corps mal bâti, une démarche en
+soubresauts, une voix tantôt criarde, tantôt engloutie dans des
+cavernes sans écho -- bref, l'ensemble le plus déplaisant qui se
+puisse concevoir.
+
+Il débuta par une maladresse en s'abouchant avec une vaste barbe,
+rédactrice à Lourdes, depuis quelques années, d'un papier
+hebdomadaire qui s'était donné pour tâche à peu près unique de
+fronder, sans répit, tous les faits, gestes, pas démarches et
+discours de l'Évêque. Cela, bien entendu, au nom d'un catholicisme
+épuré.
+
+Quelques gens de bon sens donnèrent à M. Renaud des conseils
+judicieux sur sa candidature éventuelle. Ceux qui connaissaient le
+pays l'avertirent qu'ici -- comme malheureusement dans toute la
+France -- les catholiques étaient fort divisés sur le terrain
+politique et qu'il serait ardu de les unir, ainsi qu'il en
+témoignait l'intention.
+
+Mais lui, sans les écouter: -- J'ai un plan infaillible, déclara-
+t-il.
+
+Puis il reprit le train et l'on n'entendit plus parler de lui
+jusqu'à la fin de mars.
+
+Sur ces entrefaites, un autre candidat fit son apparition. Celui-
+là était un agréable zéro, un tel néant qu'au regard de lui la
+nullité prétentieuse de Renaud offrait presque une certaine
+consistance.
+
+C'était M. Paul Dupuy, fils cadet de Jean Dupuy, pour lors
+ministre de je ne sais plus quoi et sénateur de la région.
+
+Il avait vingt-six ans. On dit que sa jeunesse s'était dépensée en
+godailles excessives et que son papa, las de remplir un panier
+constamment percé, lui avait donné à choisir entre un conseil
+judiciaire et un siège de député.
+
+Je ne sais pas si la chose est exacte. Mais ce qu'il y a de
+certain, c'est que Paul Dupuy était incapable de prononcer trois
+phrases de suite sans bafouiller. On lui fit apprendre par coeur
+un vague discours qu'il débita, tant bien que mal, dans toutes les
+réunions. Interrompu, interrogé, il se mettait à rire, puis
+reprenait tranquillement sa phrase à l'endroit où on lui avait
+coupé la parole.
+
+Au physique, l'aspect d'un petit jeune homme bien pommadé,
+l'élégance du premier commis d'un grand bazar dans une ville de
+province.
+
+Mais il avait pour lui, outre ce père très riche et très influent
+parmi la radicaille, la franc-maçonnerie, les sionistes,
+l'administration, tous les faméliques qui guettaient quelques
+reliefs de l'assiette au beurre, et un agent électoral très expert
+dans l'art d'extraire de l'urne une tête de bois, une savate, un
+pantin à ressort, bref n'importe quel outil commode à manier pour
+les meneurs du Bloc.
+
+Tels étaient les adversaires en présence. Nous allons maintenant
+les voir à l'oeuvre (Il y avait aussi parmi les tenants de Paul
+Dupuy un certain nombre de libéraux tremblants qui se figuraient
+que s'ils marquaient de l'hostilité au régime, la Maçonnerie en
+profiterait pour faire interdire les pèlerinages. Erreur totale,
+comme on le verra).
+
+Je ne puis ni ne veux tout dire des dessous de cette élection. Je
+me contenterai d'en montrer le côté anecdotique. Et je crois que
+cela sera suffisant pour renseigner les personnes -- de plus en
+plus nombreuses -- qui commencent à prendre en dégoût tout régime
+basé sur le principe du suffrage universel...
+
+* * * * *
+
+Le décor représente la grand'place d'Argelès, un jour de marché.
+Comme il a plu toute la nuit précédente, une boue épaisse, où se
+mêlent force détritus et fragments de légumes, enduit le pavé
+rocailleux. Des montagnards coiffés du béret pyrénéen, des
+Espagnols couleur pain d'épices, venus des villages de l'autre
+versant, s'interpellent en un patois rude dont il est impossible
+de comprendre un mot. Des attelages de boeufs, traînant des
+chariots aux roues massives, encombrent la chaussée. De petits
+cochons roses, tachés de noir, vaguent en liberté, grognent
+belliqueusement contre qui les bouscule, fouillent la fange d'un
+groin avide. Des vieilles femmes, juchées à califourchon sur des
+mulets ou des ânes, poussent des cris suraigus pour qu'on les
+laisse passer.
+
+À travers cette foule, nous sommes trois qui escortons le
+déplorable Renaud, venu là pour faire de la popularité. Nous
+arpentons la place de long en large et notre candidat se disloque
+le bras à saluer jusqu'à terre tous ceux que nous croisons.
+
+Un peu plus loin, Paul Dupuy, flanqué de son état-major, se livre
+au même exercice.
+
+Il paraît que cette démonstration a pour but de prouver aux
+électeurs combien on les révère et quel cas énorme on fait de leur
+suffrage. Et puis cette expression d'humble gratitude, ce sourire
+servile si, par hasard, un passant, ahuri par les salamalecs de ce
+monsieur si poli, qu'il voit pour la première fois, rend le salut!
+
+Mais la plupart gardent le béret enfoncé jusqu'aux oreilles. Ils
+lancent des regards méfiants et semblent assez peu se soucier
+d'entrer en relations avec le solliciteur qui tourne autour d'eux,
+la bouche débordante de phrases mielleuses et de promesses
+mirifiques!
+
+Je ne puis m'empêcher de dire à Renaud:
+
+-- Je crois que vous perdez votre peine et que vous usez en vain
+le bord de votre chapeau. Nous aurions dû amener un trombone et un
+tambour; à force de roulements et couacs, ils auraient piqué la
+curiosité de ces braves gens. Nous aurions fait former le cercle:
+Vous vous seriez mis au milieu et vous y auriez été de votre
+boniment. Voulez-vous que je me mette en quête de musiciens?
+
+Renaud, qui n'entend pas du tout la plaisanterie, me rabroue d'un
+ton sec. Je rengaine ma proposition et je me contente de suivre en
+silence. Cependant je ne puis m'empêcher de penser à part moi que
+le métier de candidat implique pas mal de bassesses et que jamais,
+sans doute, le despote le plus babylonien n'obtint de ses
+courtisans les marques de plat dévouement que les quémandeurs de
+votes prodiguent à leur idole d'un jour: le Peuple souverain.
+
+Puis le souvenir me vient d'une parade du même acabit à laquelle
+j'assistai à Fontainebleau lors d'une précédente élection. Je
+suivais l'avenue du chemin de fer lorsque je vis un groupe de deux
+ou trois personnes qui marchaient devant moi. C'était M. Ouvré,
+candidat, qui, escorté de ses acolytes, sonnait à toutes les
+portes sans en passer une seule. Au domestique ou à la bonne venus
+ouvrir, il glissait sa carte cornée en demandant, d'une voix
+câline, qu'on la remît avec ses compliments très chauds, au maître
+de la maison. Ensuite il ployait l'échine devant le serviteur
+ébahi par toutes ces politesses, et poursuivait le cours de ses
+exercices.
+
+-- Il faut admettre, me dis-je, que, dans les Pyrénées comme en
+Seine-et-Marne, l'électeur aime à être flagorné. Tous les quatre
+ans, il goûte, pendant quelques semaines, la volupté de tenir à sa
+merci une sorte de mendiant qu'il peut lanterner, brusquer,
+bafouer sans en recevoir autre chose que des sourires approbateurs
+et des témoignages de soumission. Il est vrai qu'une fois
+l'élection terminée, ce sera son tour de s'évertuer à conquérir la
+bienveillance de son représentant dans la parlote méphitique qui
+tient ses assises au Palais Bourbeux...
+
+Comme je méditais de la sorte, un vieux paysan s'approcha, tira
+Renaud par la manche et lui fourra sous le nez une liasse de
+papiers malpropres que timbrait l'effigie de Marianne.
+Difficilement, en un français approximatif, et truffé de mots de
+patois, il expliqua qu'il avait un procès, pour héritage, perdu en
+première instance et en appel, pendant en cassation. Il exigeait
+que l'infortuné candidat prît connaissance des pièces sur l'heure
+et s'occupât, sans désemparer, de lui faire rendre justice.
+
+Renaud était au supplice. Il essaya de quelques phrases
+amicalement dilatoires. Puis il tenta de s'esquiver. Mais l'autre
+se cramponnait, exigeait qu'on lui donnât sur l'heure un gage
+qu'on s'occuperait de son affaire. Il promettait en retour de
+voter et de faire voter son gendre et ses trois fils pour celui
+qui lui obtiendrait gain de cause. J'ai su qu'il avait relancé de
+la même façon Dupuy junior et son comité.
+
+Nous ne réussîmes à lui échapper qu'en nous réfugiant dans la
+maison d'un de nos partisans chez qui nous devions rencontrer
+quelques «influences» qui disposaient d'un certain nombre de votes
+et qui désiraient nous les céder au plus juste prix.
+
+* * * * *
+
+Qu'on n'aille pas s'imaginer que j'exagère quand je parle de
+négoce. Dans les Hautes-Pyrénées, le trafic des votes se pratique
+ouvertement sans qu'on emploie ces euphémismes et ces
+circonlocutions par où, ailleurs, on tente d'atténuer le cynisme
+du procédé.
+
+Pour les Bigourdans, un suffrage, cela se vend comme une botte de
+poireaux ou une douzaine d'oeufs.
+
+Nous en eûmes de suite la preuve car, après quelques phrases de
+préambule, un des personnages qui nous attendait pour nous offrir
+son appui, nous exhiba une liste de ses feudataires.
+
+-- Voilà, nous dit-il, ce sont presque toutes les voix de trois
+villages -- il nous les nomma -- je vous les laisserai à trente
+sous, l'une dans l'autre. L... (C'était l'agent de Dupuy) ne m'en
+donne que vingt-cinq. Il dépend de vous d'avoir la préférence...
+
+Ces moeurs électorales s'expliquent. Les trois quarts de
+l'arrondissement sont dans la montagne. Or la montagne ne rapporte
+guère surtout dans les villages situés à plus de huit cents mètres
+de hauteur. Depuis bien des années, les paysans, voués à la gêne,
+ont coutume de vivre de l'étranger; leurs revenus, ce sont les
+baigneurs de Cauterets, de Saint-Sauveur, de Barèges qui les leur
+fournissent; ce sont aussi les touristes de Gavarni et du
+Vignemale; ce sont encore les candidats à la députation.
+
+La chose est tellement admise, les bénéfices d'une élection sont
+si parfaitement escomptés qu'une des préoccupations des électeurs
+c'est de faire durer la pluie d'or. Je me rappelle l'exclamation
+joyeuse d'un Lourdais lorsqu'on apprit qu'il y avait ballottage: -
+- Quelle chance, je vais gagner encore quelques louis!...
+
+Cela signifiait que, vu la péripétie, il se préparait à vendre son
+vote une seconde fois -- et le plus cher possible.
+
+Autre exemple typique: le village d'A..., perché à quinze cents
+mètres dans un massif granitique à l'est de Cauterets, était d'un
+abord très difficile. On n'y parvenait que par un sentier en
+casse-cou, bordé de roches abruptes et de précipices. Il était
+tout à fait impossible aux autos de s'y risquer.
+
+Or les habitants enviaient fort la bonne fortune de leurs voisins
+qui possédaient un casino, des sources thermales et une belle
+route en lacets parcourue par un tramway électrique.
+
+-- Nous aussi, disaient-ils, nous avons de l'eau sulfureuse, des
+points de vue renommés, des hôtels qui ne demandent qu'à
+s'agrandir. Il ne nous manque qu'un chemin praticable aux
+voitures... Mais la commune est pauvre et il nous faudrait de
+l'argent pour le construire.
+
+Des demandes de subvention au conseil général et au ministère des
+travaux publics n'avaient pas été accueillies.
+
+Mais les candidats à la députation étaient là et l'on pourrait
+peut-être leur soutirer une somme suffisante pour commencer les
+travaux.
+
+Du moins c'est ce que se dirent les fortes têtes du pays. Une
+députation fut envoyée à Renaud et lui demanda tranquillement
+quatre mille francs; moyennant quoi tout le village s'engageait à
+voter pour lui.
+
+Renaud se déroba non sans peine; mais, une fois, par hasard, il
+eut inspiration assez subtile: -- Je ne puis pas grand-chose, dit-
+il aux délégués, étant de l'opposition, mais M. Dupuy qui est au
+mieux avec le gouvernement vous obtiendra une subvention et tout
+d'abord vous versera sans doute de sa poche la somme qui vous est
+immédiatement nécessaire. Allez donc le trouver. Si vous échouez
+et que je sois élu, alors je vous viendrai en aide.
+
+Les montagnards ne se le firent pas répéter. Ils s'amenèrent
+auprès de Dupuy et, naïvement, lui dirent qu'ils étaient envoyés
+par Renaud pour lui réclamer les quatre mille francs en question.
+Le jeune blocard, mis en méfiance par ses agents qui flairaient un
+piège de l'adversaire, comprit que s'il s'exécutait, cette
+largesse pourrait servir, par la suite, à prétexter une demande
+d'invalidation.
+
+Il refusa. Malheureusement, il était seul au moment où les
+solliciteurs l'abordèrent. Il ne sut pas atténuer leur
+désappointement par quelques promesses enveloppées de phrases
+bénisseuses et lénitives. Il les envoya promener rudement et ne se
+priva même pas d'assaisonner sa rebuffade de quelques épithètes
+désobligeantes.
+
+Furieux et humiliés, les montagnards se retirèrent en jurant
+qu'ils lui feraient payer cher sa grossièreté.
+
+De fait, au premier tour de scrutin comme au ballottage, ils
+votèrent en majorité pour Renaud.
+
+D'autres se montraient moins exigeants. Tel l'adjoint d'un village
+de la plaine situé à une quinzaine de kilomètres de Lourdes, sur
+la route de Bagnère. Celui-là, prévenu que nous devions tenir une
+réunion dans sa commune, vint au devant de nous afin de nous
+«taper» avant que ses concitoyens fussent mis à même de nous
+dévaliser.
+
+Il arrêta l'auto, se nomma, fit connaître sa qualité. Puis,
+affirmant qu'il disposait d'une vingtaine de voix: sa famille, ses
+débiteurs, ses valets, il nous les offrit à condition qu'on lui
+achèterait une paire de boeufs.
+
+On se garda bien de lui répondre par une fin de non-recevoir.
+Seulement on ne lui remit qu'un acompte de cinquante francs en lui
+promettant qu'il toucherait le reste de la somme après l'élection.
+J'ai su qu'il avait fait la même demande à l'agent de Dupuy et
+qu'il avait obtenu cent francs aux mêmes conditions.
+
+D'ailleurs rien n'était plus cocasse que l'éclectisme de tous ces
+électeurs. Ils s'inquiétaient fort peu de s'enquérir de l'opinion
+que représentait le candidat. Aux réunions c'est à peine s'ils
+écoutaient les discours. Chacun d'eux calculait à part soi le
+profit qu'il pourrait tirer de la circonstance et guettait le
+moment de prendre à part l'un de nous pour lui extirper quelque
+monnaie. Ils estimaient que l'argent était bon à empocher d'où
+qu'il vînt. Quant à leurs convictions politiques, ils votaient
+d'après des intérêts locaux qui n'avaient rien à voir avec
+l'intérêt général. Il y eut même une commune, largement arrosée
+par Dupuy comme par Renaud, où, le jour du scrutin, personne ne se
+présenta pour voter: cela leur était tellement égal! Le maire et
+le maître d'école rédigèrent un procès-verbal de fantaisie, où
+afin de se réconcilier l'administration, ils attribuèrent la
+majorité à Dupuy.
+
+Enfin dans beaucoup de villages, dès qu'une réunion était
+annoncée, on plaçait une vedette sur la route qui signalait
+l'approche de l'un ou l'autre candidat. Aussitôt, suivant le cas,
+l'on déployait, entre deux arbres, une bande de calicot portant
+imprimés en grosses lettres ces mots: _Vive Dupuy! _ou_ Vive
+Renaud!_ Puis les jeunes gens de l'endroit, sonnant du clairon,
+battant du tambour, faisant flotter un drapeau tricolore, venaient
+à notre rencontre. Suivaient deux ou trois mioches porteurs de
+bouquets. Et cette manifestation spontanée de la faveur populaire
+coûtait dix francs.
+
+La chose était si bien entendue comme cela que nous tenions la
+pièce prête d'avance...
+
+Parfois la réunion avait lieu dans un cabaret. Ceci amenait alors
+des incidents drolatiques. Ainsi, nous étions arrivés au village
+de G... à l'improviste. Le maire, tenancier d'un des deux
+estaminets du pays, était absent. Nous allons à l'autre. Comme
+c'était la coutume, nous faisons servir une dizaine de litres de
+vin à quatorze sous. Puis Renaud débite sa harangue devant quatre
+podagres et un sourd-muet; et nous retournons à Lourdes après
+avoir laissé vingt francs pour la consommation (_Le plus terrible,
+c'est qu'il fallait trinquer. Le vin noir qu'on nous versait était
+copieusement frelaté. Il corrodait l'estomac comme si l'on eût
+avalé du vitriol.)_
+
+Le soir, vers dix heures, nous finissions de dîner quand le garçon
+nous prévient que le maire de G... était là, demandant à nous
+parler. On le fait entrer, on l'assied, on lui entonne du punch et
+on lui demande, avec déférence, ce qu'il désire.
+
+Alors, d'un grand sang-froid, il nous explique que s'il avait été
+là lors de notre passage, nous serions sûrement allés chez lui, et
+qu'ayant raté cette occasion de gagner vingt francs, il venait
+chercher le louis auquel il estimait avoir droit.
+
+Dès qu'on le lui eut donné, accompagné de quelques plaisanteries
+qui le laissèrent impassible, il repartit sans même remercier.
+C'était son dû qu'il venait toucher, voilà tout.
+
+Notez qu'il tombait un pluie mêlée de neige et que de G... à
+Lourdes il y a douze kilomètres à couvrir par des chemins de
+montagne tellement atroces que, l'après-midi, nous avions été
+obligés de laisser l'auto en arrière et de grimper, près de mille
+mètres, dans une boue opaque où nous enfoncions jusqu'à mi-jambe.
+
+N'importe, le digne maire s'enfila six lieues dans ces conditions
+et en pleine nuit pluvieuse pour gagner vingt francs. Il aurait
+été vraiment cruel de les lui refuser...
+
+Dans les villes: Lourdes, Argelès, Cauterets, Luz, la vénalité des
+électeurs s'affichait peut-être un peu moins crûment; et puis il y
+avait, tout de même, un certain nombre de convaincus qui ne
+mettaient pas leur vote à l'encan.
+
+Mais ceux-là, Renaud trouva le moyen de se les aliéner pour la
+plupart.
+
+J'ai dit plus haut que lorsque nous lui avions soumis quelques
+observations sur la difficulté d'être élu dans un arrondissement
+où les catholiques étaient fort divisés, il nous avait répondu
+qu'il possédait un moyen sûr de se concilier tous les suffrages.
+
+Or voici ce qu'il imagina.
+
+D'abord, il lui fallait se faire pardonner sa qualité de directeur
+d'un journal royaliste qui indisposait les ralliés, les
+bonapartistes et les démocrates fort nombreux parmi les
+catholiques militants de la région.
+
+Rien de plus simple: il mit son drapeau dans sa poche et déclara
+textuellement qu'il y avait en lui deux personnes: un royaliste,
+laissé à Paris et dont il demandait ingénument qu'il ne fût pas
+question; un «représentant de la catholicité mondiale» _(sic)_ qui
+brûlait de zèle pour l'Église en général et pour les intérêts de
+la Grotte en particulier.
+
+C'était là un _distinguo _peu facile à faire accepter. Aussi on ne
+l'accepta point. Les blocards et francs-maçons ne cessèrent, comme
+s'il n'avait rien dit, de le dénoncer comme royaliste honteux. Les
+catholiques appartenant à d'autres partis que le sien estimèrent
+que ce dédoublement provisoire ne leur fournirait aucune garantie.
+En outre, ils craignaient de faire suspecter la sincérité de leurs
+propres convictions, s'ils votaient pour lui.
+
+Enfin maints royalistes s'offusquèrent de le voir renier en
+paroles, ne fût-ce que pour un mois, l'opinion qu'il soutenait
+dans son journal. Ils jugèrent peu digne cette façon de déposer,
+comme une valise à la consigne d'une gare, les principes et les
+idées qu'ils défendaient ailleurs comme seuls aptes à régénérer la
+France.
+
+Résultat: au jour du scrutin, beaucoup s'abstinrent ou votèrent à
+bulletin blanc.
+
+À Lourdes, notamment ceux qui lui octroyèrent leur suffrage, le
+firent soit parce qu'ils partageaient les animosités et les
+rancunes de la barbe solennelle qui combattait l'Évêque dans la
+feuille de chou dont j'ai parlé, soit parce qu'ils étaient
+partisans des membres de l'ancien conseil municipal dégommés
+récemment. Ces derniers pensaient se servir de Renaud pour
+reconquérir de l'influence en travaillant à son élection. En cas
+de réussite, ils comptaient bien s'appuyer sur ce premier succès
+pour ressaisir leurs sièges. C'est pourquoi ils entrèrent presque
+tous dans le comité du «catholique mondial».
+
+Ces rivalités, ces ambitions, ces intérêts contradictoires, ces
+convictions froissées ne permettaient guère d'augurer le succès.
+
+Renaud acheva de compromettre ses chances par une gaffe formidable
+-- et plus qu'une gaffe -- qui lui aliéna définitivement une bonne
+partie du clergé ainsi que les chrétiens désintéressés qui, aimant
+la Sainte Vierge avec abnégation, mettent sa gloire bien au-dessus
+de toutes les vilenies et de tous les calculs dont on est obsédé
+sitôt qu'on sort du domaine immédiat de la Grotte.
+
+Donc, notre désolant candidat résolut de se concilier les femmes
+de Lourdes. Il les convoqua à une réunion où il leur exposerait le
+vrai moyen de sauvegarder la Grotte et d'en assurer la prospérité.
+Ayant jugé l'individu à sa valeur, nous n'étions pas sans
+inquiétudes sur ses projets. Mais nous eûmes beau lui demander
+quels arguments il entendait développer devant ses auditrices, il
+refusa de nous les révéler et se contenta de nous affirmer que sa
+dialectique serait irrésistible.
+
+Attirées par la curiosité, les dames influentes de la ville
+vinrent en assez grand nombre. Pour commencer, Renaud leur fit
+distribuer des fleurs. Dans sa pensée, cette galanterie devait
+être irrésistible. Or elle ne contribua qu'à le rendre un peu plus
+ridicule. Quand il prit la parole, les trois quarts de
+l'assistance se moquaient de lui. Mais elles ne tardèrent pas à se
+fâcher.
+
+Il y avait de quoi: en effet Renaud leur exposa que s'il était
+élu, il s'occuperait aussitôt d'enlever à l'évêque
+l'administration des biens de la Grotte. Ensuite il fonderait une
+société qui capitaliserait les sommes considérables versées par
+les pèlerins. Puis elle émettrait des actions qui, certes, vu la
+vogue du pèlerinage, seraient tout de suite très haut cotées et
+fourniraient de gros dividendes aux preneurs.
+
+Renaud s'attendait à des acclamations. Aussi fut-il fort surpris
+quand il s'aperçut à quel point il avait fait fausse route. Les
+femmes ne le huèrent point, parce qu'elles étaient fort bien
+élevées. Mais elles gardèrent un silence glacial quand le
+malheureux, s'enfonçant de plus en plus, les pria d'exposer à
+leurs proches les avantages de sa combinaison.
+
+Dehors, leur indignation éclata. Faisant presque toutes partie de
+l'Hospitalité, elles donnaient leur temps, leurs forces, leur
+argent sans compter, heureuses de servir la Vierge, d'assister les
+malades et les pauvres pour l'amour de Dieu. Jamais il ne leur
+serait venu à l'esprit de monnayer leur dévouement.
+
+Que valait donc ce soi-disant catholique qui, plus sordide qu'un
+Juif, ne voyait dans les merveilles de foi, d'espérance et de
+charité dont la Grotte est le sanctuaire, qu'un prétexte à
+spéculations de bourse et qu'un moyen séduisant de faire fortune?
+
+Telle était l'aberration de Renaud qu'il ne voulut jamais
+comprendre qu'il s'était coulé dans l'opinion des chrétiens
+sincères par sa méconnaissance des mobiles d'ordre surnaturel qui
+déterminent les hospitaliers de Lourdes et par les malpropres
+appétits de lucre que dénonçait son discours.
+
+* * * * *
+
+J'en ai dit assez. Il est, je pense, démontré, qu'à Lourdes comme
+ailleurs, le fonctionnement du suffrage universel ne produit que
+des trafics, des intrigues et des capitulations de conscience bons
+à écoeurer quiconque garde le souci de sa propreté morale.
+
+L'ennui d'être forcé, malgré moi, d'assister à cette comédie
+fangeuse n'était compensé que par le plaisir d'explorer la
+montagne au hasard des réunions électorales et d'y admirer
+d'incomparables sites. Il y eut aussi quelques expéditions
+amusantes.
+
+Celle-ci par exemple.
+
+Un soir que nous étions à Argelès, en train de prendre du thé,
+après une fatigante tournée dans la montagne, un personnage
+mystérieux fut introduit qui se dit délégué par un groupe radical
+de Tarbes. On lui demanda ce qu'il désirait. Alors il nous
+expliqua que ses amis ayant des raisons d'entraver la candidature
+de Dupuy, nous proposaient des armes contre lui.
+
+Quelles raisons? demandons-nous?
+
+Il ne consentit pas à les donner nettement. À travers les
+explications confuses qu'il bégaya, nous comprîmes cependant que
+Dupuy père les avait désobligés et qu'ils cherchaient à se venger
+en jouant quelque mauvais tour à son fils.
+
+Et comment pouvions-nous les y aider?
+
+Voici: ses amis avaient rédigé un texte flétrissant, au nom des
+«immortels principes», certaines manigances de la famille Dupuy.
+Ils nous le confieraient, nous le ferions imprimer et afficher et
+cela pourrait enlever des votes à notre adversaire.
+
+Après délibération, nous acceptons cette alliance occulte.
+L'envoyé nous remet alors une déclaration composée sur la machine
+à écrire et où la famille Dupuy était accusée de divers méfaits
+plus ou moins saugrenus tels que celui de pactiser en secret avec
+la réaction. La diatribe se terminait par une adjuration aux
+électeurs républicains de s'abstenir et était signée: _Un groupe
+de radicaux sincères._
+
+Puis l'envoyé se retira après nous avoir fait remarquer que, pour
+que l'authenticité du document ne fût pas suspectée, il nous
+fallait en user de façon à ne pas laisser soupçonner que nous nous
+en faisions les propagateurs.
+
+Il avait raison. Aussi prîmes-nous le parti de le faire imprimer à
+Pau, car à Lourdes ou à Argelès, la manoeuvre aurait été aussitôt
+démasquée. Pour l'affichage nous opérerions de nuit, nous-mêmes,
+afin de ne mettre aucun afficheur professionnel dans le secret.
+
+La manoeuvre ainsi conçue, je partis le lendemain matin pour Pau;
+l'affiche y fut imprimée en quelques heures, et tirée à plusieurs
+centaines d'exemplaires. Je rapportai le paquet le soir à Lourdes.
+
+Mais pourquoi ces radicaux dissidents refusaient-ils de réprouver
+ostensiblement les Dupuy?
+
+Ah! c'est que, comme me l'expliqua, par la suite, l'un d'eux qui
+avait pris part au complot, ils voulaient bien nuire à leurs
+coreligionnaires politiques mais ils se souciaient fort peu de
+s'exposer à des représailles.
+
+Restait l'affichage. Pour que la chose réussît, il fallait opérer
+en une seule nuit et encore ne pouvions-nous étendre l'affichage à
+toutes les communes de l'arrondissement car si l'on mettait trop
+de gens dans le secret, fatalement notre entente avec les
+rédacteurs du papier serait divulguée.
+
+Tout s'arrangea. Des amis sûrs se chargèrent de tapisser les
+murailles de Lourdes, d'Argelès et de Cauterets. Pour le reste,
+nous nous concertâmes, l'avoué R..., un patron d'hôtel nommé L...
+et moi. L'avant-veille du scrutin, nous partirions de Lourdes,
+dans une grande limousine où nous chargerions nos pots à colle, le
+ballot d'affiches et des pinceaux. Nous serions vêtus de blouses
+et coiffés de vagues casquettes. En partant à 9 heures du soir et
+en y mettant de l'activité nous pouvions avoir terminé à l'aube:
+il y aurait des affiches à Saint-Pé, à Pierrefitte, à Luz, à Saint
+Sauveur et dans plusieurs villages de la rive droite du Gave.
+
+Ainsi fut fait. Comme renfort, je m'étais adjoint Pierre, le
+domestique de la maison où je logeais. C'était un garçon discret
+et dégourdi dont l'aide nous serait utile.
+
+Nous commençons par Saint-Pé. Nous nous étions partagé la besogne
+de la manière suivante: en entrant dans chaque bourgade nous
+prenions R... et moi le côté droit de la rue principale, L..., et
+Pierre, le côté gauche et nous collions nos affiches dans tous les
+endroits propices.
+
+De Saint-Pé, qui est dans la plaine, nous regagnons Lourdes en
+quatrième vitesse; nous contournons la ville pour ne pas être
+reconnus et nous filons tout droit sur Pierrefitte où nous
+renouvelons la manoeuvre. La chose allait fort rapidement: je
+n'aurais pas cru que le métier d'afficheur était aussi facile à
+exercer.
+
+De Pierrefitte nous couvrons, à grande allure, les onze kilomètres
+de la route qui monte à Luz.
+
+De Luz nous nous rendons à Saint-Sauveur. Nulle part nous ne fûmes
+dérangés: personne dans les rues -- les montagnards se couchent de
+bonne heure -- tout dormait sauf quelques chiens vigilants dont
+les abois furieux ne réussirent pas à donner l'alarme.
+
+Le plus gros de la besogne était fait; mais le violent exercice
+auquel nous venions de nous livrer nous avait ouvert l'appétit.
+Heureusement L..., homme de prévoyance, avait emporté un vaste
+panier contenant des volailles froides, des sandwichs au
+roastbeef, plusieurs bouteilles de vieux vin et une fiole pleine
+de café très fort.
+
+En descendant de Luz, nous décidons de faire collation. Nous nous
+arrêtons sur un pont franchissant un gouffre au fond duquel le
+Gave écumait en grondant. Il était trois heures du matin.
+
+Le repas fut délicieux: éclairés par une lampe à acétylène au
+plafond de la limousine, nous dévorions et nous trinquions en
+échangeant des propos dépourvus de mélancolie. Bien entendu le
+chauffeur avait part au festin: c'était un personnage jovial, très
+expert dans son art. De plus, étranger au pays, bien payé, cette
+randonnée nocturne l'amusait beaucoup.
+
+Pour terminer, nous suivîmes, ainsi qu'il était convenu, la rive
+droite du Gave. À quatre heures et demie, nous collions nos
+dernières affiches sur les murs de Lugagnan et comme cinq heures
+sonnaient à la basilique, nous rentrions à Lourdes où nous nous
+séparâmes pour aller prendre un repos bien gagné.
+
+* * * * *
+
+Or, malgré cette affiche de la dernière heure, au scrutin de
+ballottage, Dupuy fut élu à une majorité formidable.
+
+Dès le début de la campagne, j'avais prévu ce résultat car je
+connaissais l'esprit du pays; puis il ne m'avait pas fallu
+longtemps pour constater l'insuffisance de Renaud. Ses
+imaginations burlesques, ses gaffes et surtout cette odieuse
+bêtise de vouloir mettre la Grotte en actions avaient achevé de le
+discréditer.
+
+Y a-t-il une moralité à tirer de cette mésaventure?
+
+Assurément celle-ci: on ne saurait en vouloir aux électeurs qui
+votent selon leurs intérêts les plus immédiats. Ce faisant, ils
+assurent leur tranquillité, parfois leur gagne-pain.
+
+Agir autrement ce serait se conduire en héros. Et peu d'hommes,
+surtout en notre temps de matérialisme plat, sont capables
+d'héroïsme.
+
+Tant que le suffrage universel fonctionnera, tant que notre pays
+subira l'absurde principe de l'égalité politique et la tyrannie
+d'une administration centralisée à outrance, il en ira de même.
+
+Toujours des paysans, qui font le grand nombre, voteront pour le
+pouvoir quel qu'il soit. Aussi est-ce nourrir une chimère que de
+croire qu'on améliorera le régime en modifiant les conditions du
+vote.
+
+Ce n'est point pour des harangues, des affiches et des scrutins
+qu'on renversera l'équipe de malfaiteurs qui oppriment et
+dévalisent la France sous prétexte de République. Seul un maître,
+soutenu par les honnêtes gens, par les patriotes qui veulent
+guérir de cette maladie infectieuse: l'esprit de la Révolution,
+peut les réduire à l'impuissance.
+
+Le coup de force: il n'y a pas d'autre moyen de salut...
+
+NOTE
+
+Comme je l'ai dit, dans l'arrondissement d'Argelès, la
+préoccupation qui domine force électeurs c'est d'assurer le
+maintien des pèlerinages. Beaucoup de ceux qui donnèrent la
+majorité à Dupuy invoquaient cette excuse: le jeune homme étant
+appuyé par le gouvernement, et ayant déclaré, tant qu'on voulait,
+qu'il défendrait la Grotte, il était habile de voter pour lui.
+
+Or je crois que c'est là un calcul sans portée. En effet ce qui
+empêche l'interdiction des pèlerinages, c'est l'intérêt
+pécuniaire: les cinq cent mille pèlerins qui viennent chaque année
+à Lourdes y laissent énormément d'argent dont bénéficient les
+Compagnies de chemin de fer, les hôteliers, les commerçants de
+tout genre, les paysans qui approvisionnent la ville. D'autre
+part, les terrains ont acquis une plus-value très forte; on bâtit
+sans cesse et des sociétés financières, dont le Crédit foncier, en
+tirent des profits considérables.
+
+C'est pour ces raisons très prosaïques que le gouvernement ne
+ferme pas la Grotte malgré les objurgations de la franc-
+maçonnerie.
+
+Si donc l'arrondissement élisait un député de l'opposition, rien
+ne serait changé, celui-ci fût-il plus réactionnaire que feu Blanc
+de Saint-Bonnet.
+
+Il y aurait à la Chambre un bavard ou un muet de plus. Et voilà
+tout.
+
+CHAPITRE VIII
+SOUFFLEURS DE BULLES, NOCTAMBULES, SOMNAMBULES
+
+Revenons un peu sur la période littéraire dont j'ai donné une
+esquisse au premier chapitre de ce livre. Elle mérite de retenir
+l'attention parce qu'elle révèle un état d'esprit assez semblable
+à celui qui, à la même époque, prédominait chez un grand nombre de
+théoriciens: sociologues et politiques. Je veux dire
+l'individualisme.
+
+En somme, l'individualisme étant une doctrine stérile,
+n'impliquant guère que des négations et des mouvements de révolte
+contre les doctrines traditionnelles qui, seules, peuvent
+maintenir l'union entre concitoyens, en le préconisant, en nous
+efforçant de l'appliquer dans nos oeuvres, nous ajoutions au
+désordre et à l'incohérence dont souffrait, dont souffre encore
+notre pays.
+
+Nous ne pouvions guère être rendus responsables de cette anarchie.
+En effet, notre formation d'art s'était faite, en grande partie,
+par le romantisme, c'est-à-dire par une littérature qui exalte le
+sentiment et la passion au détriment de la raison, l'outrance au
+détriment de l'équilibre. Élevés, pour la plupart, sans croyances
+religieuses, nous ignorions ce sens de l'ordre spirituel et moral
+que l'Église inculque à ses fidèles en leur fournissant le frein
+unique contre les écarts de la nature humaine. Les idées fausses
+dont la Révolution frelata les intelligences pendant tout le cours
+du dix-neuvième siècle nous tenaient en garde contre les bienfaits
+de l'ordre matériel représenté par la Monarchie. L'alliance
+salutaire de celle-ci avec l'Église ne nous représentait qu'un
+intolérable despotisme. L'histoire antérieure à 89, nous l'avions
+apprise chez des sectaires qui ne cherchaient dans les
+institutions du passé qu'un prétexte à déclamations erronées ou
+des tares, plus ou moins fictives, pour motiver leurs rancunes et
+leur haines. Au point de vue scientifique, les hypothèses fragiles
+du déterminisme nous avaient été données pour des certitudes. De
+ce fait, beaucoup d'entre nous en étaient devenus follement
+fatalistes. Enfin, les métaphysiques allemandes, soit les
+sophismes troubles d'Hegel, soit les mornes aphorismes de
+Schopenhauer, soit la mégalomanie de Nietzsche empoisonnaient bien
+des cerveaux. D'autres s'étaient imbus d'occultisme ou de
+panthéisme.
+
+Le tout formait un amas de doctrines contradictoires, une
+atmosphère de nuées fuligineuses où nous tâtonnions parmi les
+sursauts de l'imagination et les caprices de l'instinct.
+
+Ajoutez l'invasion des barbares dans la littérature. Il y eut
+quelques années où la France littéraire parut oublier que c'était
+elle qui avait instruit, dégrossi quelque peu ces Scandinaves, ces
+Teutons, ces Slaves dont on prétendait nous imposer les
+divagations comme des modèles de style et de pensée fort
+supérieurs à ceux que fournissait l'art classique. On nous proposa
+de nous mettre à l'école chez Ibsen, Tolstoï, Novalis, Jean-Paul
+Richter, que sais-je?
+
+D'autre part force étrangers, installés chez nous depuis peu, se
+mettaient à publier dans notre langue. Et ces métèques
+s'acharnaient à bouleverser notre syntaxe et notre prosodie.
+
+Les Juifs, qui portent avec eux tous les ferments de destruction
+et de corruption, jouèrent un rôle considérable dans cet assaut
+donné à notre esthétique.
+
+Et la France, éprise soudain de cosmopolitisme, engourdie par
+l'opium démocratique, laissa ces bandes suspectes, issues de
+ghettos puants, la circonvenir. Elle souffrit les insultes du Juif
+Nordau, les monitions outrecuidantes du Juif Brandès. Les poètes
+assistèrent, sans empoigner le sifflet, aux controverses du Juif
+Kahn et de la Juive Krysinska qui se disputèrent le mérite (?)
+d'avoir inventé un nouveau vers libre où toutes les règles étaient
+piétinées avec désinvolture.
+
+Ce furent des Juifs également qui propagèrent tout d'abord les
+théories anarchistes et qui se firent les apologistes des poèmes
+rédigés en un charabia des plus obscurs où Stéphane Mallarmé
+dépensait sa névrose.
+
+Ceux-là, les frères Natanson, venus de Varsovie, fondèrent la
+_Revue blanche_ où collaboraient, avec quelques Français dévoyés,
+diverses tribus hébraïques. Les Bernard Lazare, les Cohen, les
+Blum, les Cahen, les Bloch, les Ular y pullulaient, s'y livraient
+à des acrobaties de style et de pensée que quelques naïfs et un
+certain nombre de détraqués s'empressaient d'imiter.
+
+Henri de Bruchard, dans ses incisifs _Petits Mémoires du temps de
+la Ligue, _a fort bien décrit ce milieu. Il a croqué sur le vif
+«ces juifs boursiers, assoiffés de boulevard, portant dans les
+lettres, avec de fausses apparences de mécénat, ce goût malsain de
+parodier et de parader qui est le propre de leur nation haïssable,
+et traînant derrière eux toute une équipe de ghetto dont ils
+infligèrent le style, les images, les dégénérescences à une
+jeunesse sans guides, sans appui, que l'anarchie littéraire
+attirait en réaction des bassesses et des médiocrités de la
+salonnaille opportuniste. En réalité, la meilleure part du labeur
+fourni par les revues de jeunes aboutissait à cette officine où
+les esthètes coudoyaient les usuriers, les peintres
+impressionnistes, les lanceurs de bombes, où se tutoyaient et
+s'associaient bookmakers et auteurs dramatiques».
+
+De Bruchard donne ensuite une peinture fort amusante et fort
+exacte du salon des Natanson: «Chaque jour ils semblaient couvrir
+d'un mauvais vernis boulevardier la crasse importée du Ghetto de
+Varsovie. Ne s'avisaient-ils pas de protéger les peintres? On
+devine, par exemple, quelle peinture était exaltée par ces affolés
+de modernisme. Ils se lançaient aussi dans leur monde et
+s'avisèrent de donner des soirées. Ce fut même assez comique.
+
+«Évidemment on ne pouvait avoir d'emblée l'élite parisienne. Aussi
+se contentait-on chez les Natanson de la famille Mirbeau, de
+Clemenceau, de Marcel Prévost. Puis, pour faire nombre, quelques
+gens de lettres et obligatoirement les collaborateurs de la revue.
+
+«Dans les salons rôdait le vieux père Natanson, sournois et
+méfiant, qui songeait à son ghetto et qui se rappelait l'échoppe
+d'autrefois, le quartier malpropre, refuge de toute sa vie...
+
+«Paris s'amusa fort des glorioles que les Natanson affichaient.
+Dès leur second bal, la Pologne délégua tous ses juifs,
+traducteurs de romans étrangers, rédacteurs d'agences de presse
+tripliciennes, correspondants des gazettes sémitiques du monde
+entier. Puis apparut l'armée des traducteurs. Une invasion
+d'Anglais, d'Américains, de Suédois, de Danois, d'Allemands tomba
+sur nos libraires. Dans la presse, c'était l'âpre concurrence des
+petits juifs si humbles la veille, la monopolisation du théâtre,
+le boycottage pour tout ce qui portait un nom français...»
+
+Malgré son dreyfusisme militant, malgré l'appui que lui donnaient
+maintes juiveries influentes, la _Revue blanche_ périclita. Ses
+fondateurs, ayant subi des revers à la Bourse, en cessèrent la
+publication et cédèrent leurs abonnés à l'un de leurs compatriotes
+le Juif Finckelhaus dit Jean Finot qui se vantait d'avoir pour
+lectrices de sa _Revue_ «toutes les têtes couronnées».
+
+* * * * *
+
+Toutefois dans ce tohu-bohu de déclamations anarchistes et de
+littérature extravagante, quelques uns gardaient le sens de la
+tradition française et combattaient sans merci les infiltrations
+du cosmopolitisme.
+
+Ainsi Charles Maurras qui, dès lors, avec une logique implacable
+et un art consommé, maintenait les droits de la culture gréco-
+latine. Il soutenait l'école romane et refusait absolument à l'art
+germanique le droit de rivaliser avec l'hellénisme.
+
+Nous eûmes, tous deux, à cette époque (1891) une polémique assez
+intéressante. Imprégné de Wagner jusqu'aux moelles, j'avais avancé
+que les héros de _Niebelungen _valaient bien ceux de l'_Iliade_ et
+de l'_Odyssée_. Et je reprochais à Maurras son parti pris en
+faveur des derniers.
+
+Maurras me répondit (dans la revue l'_Ermitage_): «Des nombreux
+adversaires de l'école romane, vous fûtes à peu près le seul à
+montrer de la courtoisie. Vos discours furent véhéments et je n'y
+lus aucune injure. Je n'y vis pas la moindre trace de cette basse
+envie qui enfla tout l'été les moindres ruisseaux du Parnasse.
+Vous compariez les _Niebelungen _à l'_Iliade._ Vous osiez opposer
+Brunehild à Hélène, Siegfrid au valeureux Achille. Vous répandiez
+sur nos félibres un singulier dédain et vous réussissiez à dire
+ces blasphèmes dans la prose d'un honnête homme.
+
+«Vous répondre? J'en eus envie. Mais les événements vous
+répondaient d'eux-mêmes.
+
+«Il y a peu de jours encore, un poète anglais passait le détroit.
+Ne déclarait-il pas, comme on l'interrogeait sur les époques de la
+littérature française que la plus brillante était, à son goût, le
+temps des cours d'amour.
+
+«Et il ajoutait que Swinburne, Morris et Rossetti et lui-même
+devaient leur science et leur art aux exemples des grandes
+trouveurs gascons et provençaux...»
+
+Après quelques considérations sur Shakespeare, Maurras ajoutait:
+«Ceux à qui il convient d'aimer l'art préraphaélite iront visiter
+les églises de l'Ombrie plutôt que la maison Morris. Ils
+étudieront l'hellénisme ailleurs que dans le _Second Faust_ et
+précisément dans les oeuvres où le plus grand génie du Nord est
+allé, en nécessiteux, recueillir de beaux rythmes et de belles
+pensées. Si, en effet, on néglige ce qu'il tira de l'art roman, je
+ne sais trop à quoi se réduit l'art des Barbares. Ou plutôt je le
+sais pour l'avoir indiqué déjà: il reste aux poètes septentrionaux
+ce qui peut aussi bien se trouver n'importe où: un sang riche, des
+nerfs sensibles et du talent. Mais ceci ne se transmet point.
+C'est la matière des oeuvres d'art. Ce n'en est point la forme.
+C'est un secret tout personnel et l'on ne s'assimile point de
+pareils caractères: ils ne s'enseignent pas...»
+
+On sait comment, depuis, Maurras n'a cessé de développer les idées
+si judicieuses qui nourrissent son esthétique et aussi sa
+politique. Certes, des esprits de notre génération, il était celui
+qui pouvait le mieux rapprendre la mesure et le goût à la pensée
+française. Il a continué, il continue tous les jours et beaucoup -
+- je ne fais pas scrupule d'avouer que j'en suis -- s'instruisent
+à son école.
+
+* * * * *
+
+Après avoir donné, autant que quiconque, dans les divagations
+germaniques et juives, je commençai pourtant à réagir. Je demeurai
+féru d'antichristianisme et vaguement libertaire; mais je pris en
+grippe les théories nébuleuses du symbolisme et plus
+particulièrement les oeuvres où des poètes, perdus d'abstraction,
+tentaient de les appliquer. Mallarmé étant leur grand homme,
+j'attaquai Mallarmé.
+
+On ne saurait se figurer aujourd'hui l'influence prise par ce
+rhéteur «abscons» sur nombre d'esprits qui, par ailleurs,
+raisonnaient quelquefois juste mais qui, dès qu'il s'agissait de
+ses vers énigmatiques ou de sa conversation tarabiscotée, se
+mettaient à délirer sans mesure.
+
+Ah! les mardis de Mallarmé, ces réunions où maints poètes se
+suggestionnaient pour découvrir des abîmes de beauté dans les
+propos mystérieux du Maître!
+
+J'en ai donné, jadis, un croquis que je crois intéressant de
+reproduire.
+
+«On s'entassait sur des chaises, des fauteuils et un canapé, dans
+un petit salon que remplissait bientôt un nuage de fumée de tabac.
+
+«Perdu dans ce brouillard symbolique, Mallarmé se tenait debout,
+adossé à un grand poêle en faïence. La conversation était lente,
+solennelle, toute en aphorismes et en jugements brefs. Parfois de
+grands silences d'un quart d'heure tombaient où les disciples
+méditaient, sans doute, la parole du Maître. Mais moi je me
+sentais pénétré d'un froid singulier, au point qu'il me semblait
+qu'une chape de glace s'appesantissait sur mes épaules.
+
+«Seul, M. de Régnier rompait de temps en temps la congélation
+générale, par une saillie spirituelle qui nous ramenait un peu à
+la vie. D'autres alors émettaient, d'une voix sourde, quelques
+phrases où ils s'efforçaient d'impliquer un monde de pensées. Et
+Mallarmé souriant tirait trois bouffées de sa pipe -- en
+conclusion.
+
+«Parmi ces pétrifiés, il y en avait de plus pétrifiés encore. Tel
+un jeune homme glabre et tondu de près qui, pendant deux ans, vint
+tous les mardis et ne prononça jamais une syllabe.
+
+«Un soir, il ne revint plus. Mallarmé demanda: -- Pourquoi ne
+voit-on plus ce monsieur qui écoutait si bien? Quelqu'un le
+connaît-il?
+
+«Les assistants se consultèrent du regard; on fit une sorte
+d'enquête d'où il résulta que personne ne le connaissait et qu'on
+savait seulement, d'une façon vague, qu'il était l'ami du
+sculpteur Rodin...»
+
+Les choses se passaient donc dans l'intérieur d'un frigorifique.
+Quant aux discours de Mallarmé, ils avaient toujours trait à
+quelque subtilité d'ordre métaphysique ou littéraire. Guère de
+vues d'ensemble mais un amour du détail poussé jusqu'à la minutie.
+Je ne lui entendis jamais émettre que des sophismes exigus, des
+paradoxes fumeux et des aperçus tellement fins qu'ils en
+devenaient imperceptibles.
+
+Parfois aussi Mallarmé récitait un sonnet qu'il avait mis six mois
+à rendre inintelligible; puis il en confiait le texte à ses
+disciples afin qu'ils l'étudiassent à loisir et que chacun
+cherchât le sens de ces mots juxtaposés, semblait-il, au hasard.
+C'était là un exercice du même genre que les travaux des personnes
+patientes qui cherchent la solution des charades publiées par
+certains périodiques.
+
+Comme je l'ai dit, en Israël, on goûtait fort Mallarmé. Bernard
+Lazare, qui devait plus tard se vouer à la réhabilitation de
+Dreyfus, préludait à ce labeur ardu en s'efforçant d'élucider les
+énigmes que proposait le Maître. Fervent admirateur du nébuleux
+poète, il passait pour très expert dans l'art de l'expliquer aux
+profanes.
+
+Cette réputation lui valut une mésaventure assez cocasse.
+
+Un mardi, Bernard Lazare avait été empêché de se rendre chez
+Mallarmé. En compensation, il avait donné rendez-vous à quelques
+uns de ses co-séides afin qu'ils lui rapportassent les oracles
+promulgués, ce soir là, par son idole.
+
+Or un de ceux-ci, grand mystificateur, avait imaginé de composer,
+avec des phrases assemblées en désordre et munies de rimes, un
+soi-disant sonnet de Mallarmé qu'il soumit à Lazare en le priant
+d'en donner la signification.
+
+Bernard Lazare se mit au travail et il accoucha bientôt d'un
+commentaire où il exposait les mille pensées profondes, les dix
+mille beautés d'images incluses dans ce plus que pastiche. -- Bien
+entendu, le prétendu poème ne signifiait rien du tout. Aussi l'on
+juge de la fureur du Juif quand il apprit le tour qu'on lui avait
+joué.
+
+Il fut d'ailleurs assez souvent victime de plaisanteries du même
+genre. M. Henri Mazel m'a raconté qu'un jour où l'on discutait sur
+le néo-platonisme, Lazare se laissa prendre à un faux texte de
+Plotin fabriqué par M. Paul Masson et qu'il ne manqua pas d'y
+étayer force arguments à l'appui de son opinion. Pour en revenir à
+Mallarmé, on se demande comment on a jamais pu prendre au sérieux
+un écrivain qui déclarait préférer «à tout texte, même sublime,
+des pages blanches portant un dessin espacé de virgules et de
+points».
+
+Ailleurs, il formulait ce principe bizarre que: «Nommer un objet,
+c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est
+faite du bonheur de deviner peu à peu».
+
+Il ajoutait: «Je crois qu'il faut qu'il n'y ait qu'allusion».
+
+Quant aux mots, ces pauvres mots si singulièrement torturés par
+lui, sa fantaisie leur confiait une fonction inattendue à quoi
+personne n'avait encore pensé: «Il faut, disait-il, que de
+plusieurs vocables on refasse un mot total, neuf, étranger à la
+langue et comme incantatoire qui nous cause cette surprise de
+n'avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d'élocution, en même
+temps que la réminiscence de l'objet nommé baigne dans une neuve
+atmosphère...».
+
+De ces propositions ésotériques on peut conclure que Mallarmé eut
+en vue de créer un langage spécial destiné à formuler des pensées
+tellement inaccessibles au vulgaire qu'il fallait presque se
+transporter, par l'imagination, dans un monde différent du nôtre
+si l'on voulait parvenir à en soupçonner la signification
+ténébreusement symbolique.
+
+Qu'une pareille aberration ait trouvé faveur auprès de poètes dont
+quelques-uns possédaient du talent et le prouvèrent, cela peint
+une époque. Mais aussi quelle confusion dans les esprits, quelle
+anarchie dont maints écrivailleurs juifs profitaient pour
+_saboter_ notre langue, pour faisander la littérature et pour
+fausser l'intelligence française!
+
+Heureusement la réaction s'est produite. Elle va se fortifiant
+tous les jours et nous pouvons espérer qu'elle sera bientôt assez
+vigoureuse pour bouter hors de notre pays, pour renvoyer à ses
+Ghettos d'Allemagne et de Pologne cette malodorante postérité des
+plus sordides talmudistes...
+
+* * * * *
+
+Au temps où Mallarmé bourdonnait dans le vide, Verlaine voyait
+croître l'admiration que motivent les vers de _Sagesse, _des_
+Fêtes galantes _et des _Liturgies intimes._
+
+Celui-là ne s'enlisait pas dans les marécages où la Juiverie
+accumula les limons étrangers. Il restait catholique, patriote,
+amoureux de la tradition française. Si, dans ses derniers poèmes,
+la langue se contourne parfois à l'excès, du moins elle ne tombe
+jamais dans le charabia importé par les métèques.
+
+Verlaine n'est pas seulement l'auteur des plus beaux vers
+religieux publiés au dix-neuvième siècle, il est aussi un Gallo-
+Latin chez qui l'on reconnaît sans peine l'influence de l'art
+classique. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir inauguré une forme
+d'art nouvelle tout en nuances et en musiques délicates, tout en
+images neuves et en rythmes imprévus.
+
+Et puis comme il a rendu cette floraison suprême du catholicisme:
+la Mystique! Parlant des sonnets de _Sagesse, _Jules Lemaître a pu
+dire avec raison: «Ces dialogues avec Dieu sont comparables -- je
+le dis sérieusement -- à ceux du saint auteur de l'_Imitation_. À
+mon avis, c'est peut-être la première fois que la poésie française
+a véritablement exprimé l'amour de Dieu».
+
+Oui, je sais, quand on parle de Verlaine, les Pharisiens se
+renfrognent et lui jettent la pierre à cause de ses faiblesses, de
+ses égarements et des liaisons douteuses où s'acheva son
+existence.
+
+Mais les gens de coeur et de bonne foi n'ignorent pas qu'il fut,
+presque toujours, horriblement malheureux et que s'il faillit
+souvent, ses fautes réclament bien des circonstances atténuantes.
+
+En effet Verlaine fut la victime d'un défaut de caractère que tous
+ceux qui l'ont connu purent constater: il ne possédait pas l'ombre
+de volonté; jamais il n'en eut plus qu'un enfant de cinq ans. Par
+contre, il était doué d'une imagination dévorante.
+
+Ah! l'imagination, c'est une admirable faculté pour un poète. Mais
+elle lui est aussi parfois bien néfaste!
+
+Tant qu'il s'agit de forger des strophes d'un sentiment intense,
+elle lui rend les plus grands services, mais dès qu'il dépose la
+plume pour rentrer dans la vie quotidienne -- la froide et dure
+vie quotidienne -- elle lui joue autant de tours que pourrait le
+faire une fée malicieuse.
+
+Si, par surcroît, comme Verlaine, le poète est doué d'un
+tempérament ardent, s'il manque d'énergie pour résister aux
+impulsions de son extrême sensibilité, il sera entraîné aux plus
+grands écarts. Oh! il se repentira, il fera des efforts sincères
+pour réparer ses fautes. Mais s'il ne trouve pas sur sa route
+quelque âme énergique autant qu'aimante qui prenne sur lui de
+l'influence, il aura beau lutter pendant des mois, voire pendant
+des années, il finira toujours par retomber et, de chute en chute,
+il deviendra une triste épave ballottée aux souffles de
+l'adversité.
+
+Telle est justement l'histoire du pauvre Verlaine.
+
+Je n'ai pas l'intention de commenter ici son oeuvre. Je l'ai fait
+dans de nombreux articles et dans des conférences qui lui
+procurèrent -- on me l'affirme -- des admirations et des
+indulgences.
+
+Au surplus, maintenant qu'il est mort, tout le monde -- sauf
+quelques tardigrades -- rend justice à la beauté de son oeuvre. Il
+a son monument au jardin du Luxembourg. Chaque année, le jour
+anniversaire de sa mort, des poètes se réunissent pour visiter sa
+tombe et célébrer sa mémoire.
+
+Je voudrais seulement le montrer aux derniers temps de sa triste
+vie: brisé, malade, et pourtant toujours ingénu, retrouvant, à
+travers ses crises d'indicible mélancolie, des minutes de gaîté
+enfantine.
+
+Je le revois dans une sombre chambre, sommairement meublée, de la
+rive gauche. La maladie le cloue là. Assis dans un fauteuil, sa
+jambe gauche, ankylosée par l'arthrite, étendue sur une chaise,
+vêtu d'une houppelande râpée, de nuance brunâtre, il s'amuse à
+badigeonner, d'une mixture à teinte d'or, sa pipe, sa plume, des
+soucoupes, des tabourets, tout ce qui lui tombe sous la main.
+
+Je lui demande s'il ne versifiait plus.
+
+-- Guère, me répondit-il, tenez, j'ai griffonné là quelques
+strophes, mais je crois qu'elles ne valent pas grand chose. Et,
+d'ailleurs, à quoi bon faire des vers?...
+
+--Bah! dis-je, cela aide toujours à tuer le temps qui a la vie si
+dure. Et puis l'art console de bien des choses.
+
+Il secoue la tête; son grand front génial se plisse; ses yeux
+s'embrument.
+
+Il soupire et reprend: -- Non, l'art ne me console plus de
+rien...Je suis un vieux débris qui achèvera bientôt de se
+démantibuler. Mon Pégase est poussif et ma Muse cacochyme...
+Versifier? Il faudrait évoquer le passé qui est lugubre ou le
+présent qui est sinistre. J'aime autant pas...
+
+Puis, par une de ces sautes d'humeur qui lui étaient habituelles,
+il se mit à rire et brandissant son pinceau imprégné d'or fictif
+il ajouta: -- Tenez, voici qui vaut mieux. Je dore un tas de
+bibelots autour de moi; le soleil, quand il veut bien descendre
+dans cette soupente, les fait reluire et miroiter. Je me figure
+alors que je suis une sorte de roi Midas et je m'imagine que
+j'habite un palais de féerie où tout ce que je touche devient
+or... Cela me fait oublier que ma bourse est vide et que la
+maladie me taraude les membres.
+
+-- Hélas, me dis-je, après l'avoir quitté, qu'est-ce donc en effet
+que cet art pour qui nous souffrons les quolibets et les calomnies
+de la foule inepte? Voici un grand poète; il le sait; il n'ignore
+pas non plus que ses vers feront battre les coeurs d'une noble
+émotion tant qu'il y aura quelques hommes pour aimer la poésie. Et
+pourtant, il est plus las et plus désenchanté qu'un fondateur de
+dynastie qui se regarde vieillir en exil après avoir conquis et
+perdu des empires... Ah! l'arrière-goût cadavéreux de la
+gloire!...
+
+Puis je me remémorai la douloureuse chanson de Sagesse où se
+résume la destinée de Verlaine. Vous la rappelez-vous?
+
+_Je suis venu, calme orphelin,_
+_Riche de mes seuls yeux tranquilles,_
+_Vers les hommes des grandes villes --_
+_Ils ne m'ont pas trouvé malin._
+
+_À vingt ans, un trouble nouveau,_
+_Sous le nom d'amoureuses flammes,_
+_M'a fait trouver belles les femmes --_
+_Elles ne m'ont pas trouvé beau._
+
+_Bien que sans patrie et sans roi_
+_Et très brave ne l'étant guère,_
+_J'ai voulu mourir à la guerre --_
+_La mort n'a pas voulu de moi._
+
+_Qu'est-ce que je fais en ce monde?_
+_Suis-je né trop tôt ou trop tard?_
+_O vous tous, ma peine est profonde:_
+_Priez pour le pauvre Gaspard..._
+
+Oui, prions pour Verlaine et pour tous les infortunés poètes que
+la bêtise humaine mordille, que l'hypocrisie humaine lapide, que
+la méchanceté humaine écorche vifs. Dieu, qui est miséricorde, ne
+leur inflige, sans doute, qu'un bref Purgatoire: ils ont déjà tant
+souffert sur notre déplorable planète! Espérons aussi qu'une fois
+purifiés par les flammes réparatrices, ils seront chargés, Là-
+Haut, de tracer, avec des plumes de cygnes, des arabesques d'or
+lumineux sur les portes du Paradis...
+
+* * * * *
+
+Verlaine, du moins, parvint à la cinquantaine avec l'assurance que
+ses vers étaient acclamés dans le monde entier -- malgré Caliban
+et la muflerie démocratique.
+
+Mais que dire des poètes qui moururent jeunes sans avoir entrevu
+la première aube de la gloire?
+
+Ah! qu'ils furent nombreux dès le temps où nous nous embarquions,
+auréolés d'espoir, vers les Hespérides du rêve!
+
+_Dans la galère capitane_
+_Nous étions quatre-vingts... rimeurs._
+
+C'était bien une galère où l'on ramait fort rudement contre le
+fleuve de vilenies fangeuses qui submergeaient la littérature.
+Mais elle était pavoisée de soies multicolores et les lanières
+dont la Muse impérieuse nous fouaillait, pour nous stimuler vers
+l'Idéal, étaient incrustées de pierreries chatoyantes!
+
+N'importe: trop des nôtres ont péri durant le voyage.
+
+Je l'ai dit ailleurs:»La vie de Paris, si dure aux pauvres, en a
+tué quelques uns; d'autres étaient marqués, dès leurs débuts, d'un
+sceau de fatalité. Pressentant, sans doute, qu'ils mouraient
+bientôt, ils ont dépensé leur jeunesse, en prodigues, à tous les
+carrefours. Ils ont brûlé, comme des torches aux flammes mi-
+parties de violet et d'or parmi les songes où ils tentaient de
+leurrer leur tristesse foncière et de transfigurer une réalité
+morne...»
+
+Tel fut, entre tant d'autres, le sort d'Emmanuel Signoret dont je
+tiens à vous parler un peu.
+
+Signoret, ce nom ne vous dit rien, n'est-ce pas? -- Eh bien ce fut
+un poète qui donna les plus beaux espoirs à sa génération.
+
+Poète, certes, rien qu'un poète, incapable de produire autre chose
+que des vers et quelques proses d'un lyrisme puissant. Il vint de
+Provence à Paris, avec l'idée naïve que son métier suffirait à le
+faire vivre: illusion dangereuse en tout temps mais surtout à une
+époque de matérialisme comme la nôtre où la poursuite d'un idéal
+de beauté pure apparaît au grand nombre comme la plus morbide des
+aberrations.
+
+Signoret ne put s'adapter à un milieu aussi réfractaire; sans le
+sol, incapable de monnayer ses rythmes ou de s'astreindre à des
+besognes journalistiques, il tomba dans un dénuement total.
+
+Néanmoins, ce n'est pas tant la misère et la maladie qui l'ont tué
+que, comme l'a dit un de ses intimes, _le manque de gloire._
+
+Quelques années il se débattit, produisant des vers accomplis à un
+âge où la plupart des écrivains se cherchent encore. Ses émules
+l'appréciaient à sa valeur mais le public demeurait sourd --
+passait indifférent.
+
+Il ne s'en rendit d'abord point compte. C'est que, dit son ami
+M. André Gide, «il était pour les choses terrestres sinon aveugle
+comme Homère, du moins d'une si extraordinaire myopie que la
+laideur ou l'infirmité du réel ne venait pas heurter la poétique
+vision dans laquelle il avançait en rêve. Ce que d'autres
+appellent inspiration, visitation de la Muse dont tels poètes
+sortent las et boiteux comme Jacob de la lutte avec l'ange,
+c'était pour lui l'état constant, normal -- à ce point qu'au
+contraire, ce qui l'en distrayait, les soins matériels et urgents
+de la vie devenaient pour lui des causes de maladie et de
+ruine...»
+
+Dans un article nécrologique que je lui consacrai, je tâchai
+d'expliquer également cette faculté d'abstraction qui tenait
+presque du surnaturel: «Tandis qu'il traînait par les rues son
+corps maladif, mal couvert de vêtements sordides, tandis que sa
+vue basse le faisait se heurter aux passants et aux murailles, son
+esprit déployait joyeusement des ailes de lumière sous les voûtes
+du palais d'azur fluide où habitaient ses dieux. Des images
+splendides ondoyaient autour de lui. Les villes, les campagnes,
+transfigurées au prisme de son imagination, devenaient les décors
+où s'embrasaient ses songes. Il les évoquait avec complaisance,
+oubliant qu'il y avait souffert de la faim.
+
+«Ce don qu'il possédait à un degré suprême de couvrir toutes
+choses d'un manteau de splendeur ne l'étonnait point. De même
+qu'il lui était normal de penser ou de rêver _au-dessus _de la
+vie, de même il considérait ses vers comme des modèles qui
+l'égalaient aux plus grands. En m'envoyant un de ses volumes, il
+m'écrivait: -- Prends ces brûlants poèmes de ton ami si lyrique
+que tu salueras en lui la complète et l'exubérante sagesse, celle
+de la vie. La beauté vit ici. Sa présence, en nos temps, est un
+fait terrible. À nous, hommes libres, de l'acclamer.
+
+«Certains souriront peut-être de ces phrases superbes et
+traiteront de folie des grandeurs une telle confiance dans son
+propre génie. Ils auront tort. Le seul fait qu'à notre époque,
+grouillante de démocrates ratatinés et de politiciens fétides, un
+poète se soit haussé de la sorte jusqu'aux régions radieuses de la
+Beauté souveraine, constitue une sorte de miracle qu'il sied
+d'envisager avec recueillement...»
+
+Hélas, Signoret se rendit enfin compte que, né pour être Pindare
+d'un peuple de héros, il perdait ses cris. Agonisant, il regagna
+sa Provence et ne fit plus que végéter. Sa veine tarissait.
+
+«Un jour, dit encore M. André Gide, je le vis à Cannes. Je me
+plaignis à lui de ce qu'il ne produisait pas davantage. -- Moi, je
+suis toujours prêt, répondit-il, j'attends qu'on me commande
+quelque chose...»
+
+Il attendit en vain. Il eut un dernier sursaut. Il lança un appel
+déchirant dans un poème admirable dont voici les premiers vers:
+
+_Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:_
+_J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande_
+_Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins._
+_Muse vous soutenez mes plus hardis desseins:_
+
+_Ma parole de feu vous l'avez enfantée_
+_Pour qu'elle soit enfin des races écoutée..._
+
+Nul écho ne lui répondit: l'occasion de célébrer, aux
+applaudissements des hommes, la noblesse cruelle de l'art ne lui
+fut point fournie. Alors il garda définitivement le silence. Puis,
+par un soir de décembre, la mort vint et l'emporta sous son aile
+sombre.
+
+Il avait vingt-neuf ans.
+
+* * * * *
+
+Signoret possédait un grand talent; encouragé, tiré de
+l'indigence, il aurait peut-être eu du génie. Mais que dire de ces
+avortés, de ces incomplets qui, dans le même temps que lui,
+clopinaient à travers la littérature?
+
+Que nous en vîmes qui se croyaient poètes et qui, après avoir
+promené d'éditeur en éditeur d'absurdes manuscrits, finissaient
+par rengainer leurs strophes difformes et par se noyer dans les
+fanges les plus opaques de la sentine parisienne.
+
+Toute profession a ses déchets. Mais je ne crois pas qu'il en
+existe de plus lamentables que ces invalides de l'art. Certains
+exerçaient des métiers vagues: tel celui-là qui, pour se nourrir,
+s'était fait savetier et rapetassait des chaussures dans une
+échoppe fumeuse, près du square de Cluny. D'autres, en proie à une
+paresse incoercible, vivaient on ne sait de quoi, traînaient,
+guenilleux, de café en café, hantaient les cénacles pour y
+emprunter quarante sous à de moins pauvres qu'eux. Ils récoltaient
+ici un bock, là une invitation à dîner, ailleurs une culotte ou
+une paire de pantoufles. D'autres, enragés d'orgueil malsain,
+dévorés d'envie, devenaient anarchistes. Tous terminaient leur
+morne existence en prison ou dans les hôpitaux.
+
+Je revois l'une de ces larves. C'était un nommé Alfred Poussin.
+Venu jadis à Paris pour «faire des vers», il avait été le
+compagnon de jeunesse de MM. Richepin, Bouchor et Ponchon.
+
+Un petit héritage lui permit, quelque temps, de se tourner les
+pouces en attendant la gloire. Mais ses derniers écus fondirent
+vite au creuset de la fainéantise. Il avait pourtant accouché
+d'une plaquette de _Versiculets_ qu'un ami charitable fit imprimer
+à ses frais. Comme cet opuscule ne révélait pas l'ombre du moindre
+talent, il sombra aussitôt dans l'oubli total.
+
+Poussin n'en resta pas moins à Paris. Qu'attendait-il? De quoi
+vivait-il? Personne n'en sut jamais rien.
+
+C'était un grand cadavre, décharné par les jeûnes. Sa face glabre,
+aux pommettes proéminentes, aux petits yeux bleuâtres, ternis par
+l'alcool, se surmontait d'un immuable chapeau haute-forme galeux
+et crevassé, l'un de ces couvre-chefs que Léon Bloy nomme des
+«ordures cylindriques».
+
+Que faisait-il toute la journée? Mystère. Où habitait-il? Problème
+jamais résolu.
+
+Mais dès cinq heures du soir, il arrivait au café Procope. Cet
+estaminet eut de la notoriété sous le second Empire lorsque
+Gambetta y hurlait aux acclamations des galope-chopine qui,
+depuis, s'emparèrent du pouvoir pour dévaliser la France.
+
+Vers 1890, le Procope était tenu par un autre raté de la
+littérature qui, d'ailleurs, s'y ruina.
+
+Poussin se fourrait dans un coin sombre et jusqu'à deux heures du
+matin s'ingurgitait de l'absinthe puis de la bière. Le patron qui,
+je crois, le tenait pour un génie méconnu, lui faisait crédit.
+
+Il était fort rare qu'il desserrât les dents. Il écoutait, d'un
+air malveillant, un sourire sarcastique aux lèvres, quelques
+jeunes poètes, venus là, aux minutes de désoeuvrement proclamer
+leurs espoirs, déclamer leurs vers. Si l'on lui adressait la
+parole, il ne répondait que par des grognements brefs.
+
+J'eus parfois la curiosité de rechercher ce qu'il pouvait bien se
+passer dans l'esprit de cet homme qui depuis vingt-cinq ans ne
+faisait rien, ne disait rien, ne produisait rien. Je n'ai jamais
+pu tirer de lui trois phrases de suite. Mais je soupçonne qu'il
+nous méprisait profondément, nous qui travaillions, qui publiions,
+qui conquérions peu à peu un public...
+
+Une nuit, Poussin fut terrassé par une congestion en sortant du
+Procope. On le porta à l'hôpital de la Charité. Il y décéda le
+lendemain, plus que jamais muré dans son rogue silence.
+
+* * * * *
+
+La Bohème n'est donc pas ce que le bourgeois pense. Celui-ci la
+juge d'après les pasquinades veules et menteuses d'un Mürger. Que
+la réalité est différente! La Bohème, c'est une cave sans air où
+dépérissent et se stérilisent les poètes d'avenir comme Signoret,
+les poètes de génie comme Verlaine. On y souffre, on y grelotte,
+on y masque d'un rire désespéré les tiraillements de la faim, on y
+pleure quand personne ne vous regarde. Ceux qui s'accommodent,
+sans révolte, d'y croupir étaient faits pour elle. Les forts la
+traversent, s'en échappent le plus tôt qu'ils peuvent et vont
+combattre au grand soleil, au soleil farouche de la vie pour Dieu
+et pour l'art.
+
+S'ils meurent à la tâche, du moins, ils tombent l'arme au
+poing!...
+
+CHAPITRE IX
+SOUVENIRS DU BOULANGISME
+
+Il y a peu, dans une auberge de campagne, au mur de la chambre qui
+m'avait été désignée, j'avisai un portrait du général Boulanger.
+
+-- Hé, dis-je à mon hôte, vous aussi, vous avez été
+boulangiste?...
+
+-- Mon Dieu, oui, comme tout le monde, me répondit-il. Il
+considéra l'image, puis avec un haussement d'épaules énergique, il
+ajouta: -- Cet animal, s'il l'avait voulu!...
+
+-- Nous n'en serions pas où nous en sommes, dis-je, en achevant la
+phrase.
+
+-- C'est cela même!
+
+Il me laissa seul et je me pris à rêver sur ce singulier épisode
+de notre histoire contemporaine.
+
+-- C'est pourtant vrai, pensai-je, il fut un temps où _tout le
+monde_ était boulangiste sauf, bien entendu, les francs-maçons,
+quelques socialistes et la clique des politiciens opportunistes ou
+radicaux. Et il n'est pas moins exact que si Boulanger _avait
+voulu_, la France serait, sans doute, aujourd'hui débarrassée du
+parlementarisme. Mais le général ne sut pas vouloir. Il n'eut ni
+l'audace d'un Bonaparte ni l'esprit de décision d'un Monk. Ce fut
+un romantique sentimental, un troubadour à barbe blonde qui, alors
+que nous nous donnions à lui aima mieux roucouler aux pieds d'une
+Marguerite tuberculeuse que de délivrer son pays de la tyrannie
+jacobine.
+
+Brave comme soldat, -- il l'a prouvé en Indochine, en Italie et
+pendant la campagne de 70, -- il manquait de courage civil. Toute
+la France lui criait: -- Fais le coup de force, renverse le
+régime, nous te suivrons!
+
+Il recula, ayant trop pris au sérieux les déclamations ineptes de
+Victor Hugo dans l'_Histoire d'un crime._ Peut-être aussi son idée
+fixe de rester dans la légalité se doublait-elle du sentiment de
+son insuffisance à remplir le rôle magnifique et redoutable qui
+lui était offert.
+
+Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder. Déroulède,
+Pierre Denis, Barrès, Thiébault, deux ou trois autres mis à part,
+quel ramassis d'aventuriers tarés et de pamphlétaires besogneux
+autour de lui! Un Laguerre, un Mermeix, un Vergoin et surtout le
+juif Naquet, traître probable, selon les traditions de sa race.
+
+Lui-même resta fort équivoque; flattant les républicains,
+caressant les royalistes pour en obtenir des subsides, marivaudant
+avec les bonapartistes, allant à Prangins sonder le prince Jérôme,
+dînant chez la duchesse d'Uzès, distribuant des poignées de mains
+aux disciples de Blanqui, il usa son prestige à louvoyer entre les
+partis avec l'arrière-pensée de les duper au profit de son
+ambition. Mais là encore, il ne put pas aller jusqu'au bout: la
+seule menace d'une prison, d'où la population parisienne l'aurait
+tiré dans les vingt-quatre heures, l'effraya. Il prit la fuite,
+abandonnant les siens aux vengeances des parlementaires; il alla
+ridiculement, lâchement, se suicider sur la tombe de sa maîtresse.
+Ah! ce ne fut pas la mort d'un Caton ni même d'un Marc-Antoine
+mais celle d'un Roméo suranné.
+
+Ce fatalisme sans ressort, ce manque de caractère ne désignaient
+point Boulanger pour être un conducteur de peuples. Ce qu'il faut
+retenir de son équipée c'est le sursaut d'instinct vital qui jeta
+la France à sa suite: à cette époque chacun sentait, plus ou moins
+nettement, que le parlementarisme nous était néfaste et qu'il
+fallait en éliminer les virus pour subsister. Tel était le désir
+de trouver l'homme nécessaire à cette tâche qu'on acclama, sans
+trop de réflexion, celui qui se présentait comme le sauveur
+possible. Et puis c'était un général: pour beaucoup il incarnait
+la revanche. Sans génie, mais doué d'un charme incontestable, il
+séduisit sans avoir besoin de se donner grand peine. Les
+circonstances le portèrent. Le jour où elles cessèrent de le
+favoriser et où il lui aurait fallu, pour les dominer, montrer
+qu'il était digne d'arracher la patrie à la poignée d'aigrefins
+qui la pillent et qui l'épuisent, il s'effondra -- plutôt que de
+sacrifier ses amours à la mission qu'il avait acceptée.
+
+Et la France retomba sous le joug honteux qu'elle subit encore...
+
+* * * * *
+
+Je n'ai pas l'intention de raconter le boulangisme. D'autres l'on
+fait, notamment M. Barrès dans ce beau livre: _l'appel au soldat_
+où il analyse avec perspicacité l'énorme mouvement d'espérance qui
+porta le pays vers Boulanger.
+
+Je veux seulement rapporter quelques aspects de cette lutte contre
+le régime et montrer quelles furent alors nos illusions...
+
+J'ai vu pour la première fois Boulanger au mois d'août 1886. Je
+terminais mon service militaire au 12° cuirassiers en garnison à
+Angers.
+
+Le général était à ce moment ministre de la guerre. Il avait été
+visiter le prytanée de la Flèche et, le même jour, il vint coucher
+dans notre ville d'où il repartit, du reste, le lendemain matin
+sans avoir mis le pied dans les casernes.
+
+Mon escadron fut désigné pour lui rendre les honneurs au
+débarcadère et pour fournir une garde à l'hôtel où il passa la
+nuit.
+
+Je dois dire que, sauf les officiers, le régiment n'avait qu'une
+idée très vague de sa notoriété commençante. Ce que nous savions
+de lui c'était qu'il avait fait repeindre les guérites en
+tricolore, supprimé la masse individuelle et amélioré l'ordinaire.
+De son action politique nous ignorions à peu près tout. Cela pour
+la bonne raison qu'à cette époque, le service très chargé nous
+absorbait complètement et que l'introduction des journaux était
+sévèrement interdite au quartier: mesure très bien comprise et
+qu'on ne fera pas mal de rétablir le jour où Marianne pourrira aux
+gémonies.
+
+Naturellement, nos chefs ne nous communiquaient pas leur opinion
+sur Boulanger. Aussi notre seule préoccupation lorsque nous nous
+rangeâmes dans la cour de la gare c'était de montrer au ministre
+de la guerre que nous étions une troupe bien astiquée, bien
+alignée, adroite à manier ses chevaux. À ce point de vue, nous
+n'avions pas grand-chose à craindre de sa critique car le service
+de deux ans ne sévissait pas encore, nous formions un régiment
+parfaitement entraîné sous un colonel très strict mais très juste
+s'attachant à développer en nous cet esprit de corps qui fait les
+bons soldats.
+
+Il était cinq heures du soir lorsque Boulanger descendit du train.
+Il traversa rapidement la place, tandis que les trompettes
+sonnaient la marche, et, sans nous inspecter, monta, suivi de ses
+officiers d'ordonnance et du général commandant la place, dans le
+landau découvert qui l'attendait. À ce moment, je ne fis que
+l'entrevoir étant placé, de par mon grade, en serre-file du
+quatrième peloton.
+
+Nous l'escortâmes au grand trot jusqu'à l'hôtel. Descendu de
+voiture, il passa sur front de l'escadron, dit quelques mots
+aimables à notre capitaine puis déclara qu'il ne voulait pas de
+garde. Ce qui me frappa ce fut l'aménité de ses manières. Il
+manifestait déjà cette préoccupation de plaire qui, servie par un
+physique agréable, fut pour beaucoup dans sa popularité.
+
+Mais je n'eus pas le temps de faire des remarques plus
+approfondies. Un commandement nous mit en colonne par quatre. Nous
+rentrâmes au quartier, enchantés de n'avoir pas à fournir le
+service supplémentaire auquel nous nous attendions.
+
+* * * * *
+
+Rentré dans le civil, je ne revis Boulanger qu'en 1887. Je dois
+dire qu'à cette époque, ainsi que beaucoup d'écrivains de ma
+génération, je ne m'occupais guère de politique. Perché à un
+sixième étage de la Rive Gauche, je versifiais éperdument. Les
+articles que je publiais, dans des revues éphémères, traitaient
+surtout de poésie. Mes amis et moi nous vivions un peu comme en
+rêve, nous récitant nos vers, esquissant les théories de l'école
+littéraire qui prit, par la suite, le nom de Symbolisme, ne
+recherchant, dans nos courses à travers Paris, que des sensations
+d'ordre esthétique.
+
+Cependant nous étions unanimes à mépriser le parlementarisme. Nous
+trouvions grotesque et humiliant que la France fût soi-disant
+représentée et gouvernée par des babouins d'une malhonnêteté
+notoire, ayant pour préoccupation unique de se disputer l'assiette
+au beurre et de gaver leur clientèle sans souci de la dignité du
+pays.
+
+Boulanger combattait ces fantoches qui le persécutaient. Et donc,
+par cela seul, il nous était sympathique. Mais nous ne prenions
+point part effectivement à la bataille.
+
+Sur ces entrefaites éclata l'affaire Wilson. On se rappelle que
+cet anglais, gendre du vieux Grévy, trafiqua de la Légion
+d'honneur, commit des faux pour se tirer d'affaire lorsqu'il fut
+poursuivi et néanmoins obtint un acquittement des magistrats
+inféodés au régime qui furent chargés de le juger.
+
+Le maintien de Grévy à la présidence de la République n'en
+devenait pas moins impossible. Paris bouillonnait, menaçait de se
+soulever et réclamait la rentrée de Boulanger au ministère.
+
+Sur ce dernier point les parlementaires demeuraient irréductibles:
+ils craignaient trop le coup de balai purificateur dont les
+partisans du général ne cessaient de les menacer. Mais ils
+saisissaient l'urgence de quelques concessions.
+
+C'est pourquoi ils sommèrent Grévy de démissionner. Le vieux, qui
+tenait à ses gros appointements, fit d'abord la sourde oreille. Il
+se cramponnait à son fauteuil et feignait d'ignorer l'émeute qui
+grondait autour de l'Élysée.
+
+Pour lui forcer la main, la Chambre décida de siéger en permanence
+jusqu'à ce qu'elle eût reçu sa démission.
+
+Le jour même où elle prit ce parti, tout ce qu'il y avait de
+militants dans la ville s'assemblèrent spontanément sur la place
+de la Concorde pour presser sur les députés et, au besoin, envahir
+le Palais Bourbon et dissoudre l'assemblée si celle-ci manquait à
+son devoir.
+
+Accompagné d'un peintre de mes amis, j'étais venu là par
+curiosité.
+
+C'était un jour sombre, brumeux et froid de la fin de novembre.
+Une foule énorme remplissait la place depuis le bas des Champs-
+Élysées jusqu'à la terrasse des Tuileries, depuis les parapets du
+quai jusqu'à la rue Royale. De nouvelles colonnes de manifestants
+ne cessaient de déboucher par la rue de Rivoli. Un escadron de la
+garde barrait le pont. Devant se tenaient quelques officiers de
+paix peu zélés et une douzaine d'agents mal disposés à cogner car,
+à cette époque, la police, en majeure partie, était boulangiste.
+
+Il y avait de tout sur la place: entre autres des membres de la
+Ligue des Patriotes groupés autour de la statue de Strasbourg et
+qui chantaient le refrain à la mode:
+
+_Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,_
+_Pour sûr on dansera,_
+_Le canon tonnera,_
+_On trempera la soupe dans la grande soupière_
+
+_Et pour la manger_
+_On n'se passera pas d'Boulanger..._
+
+Presque tout le monde faisait chorus. Et quand on arrêtait de
+chanter quelques minutes c'était pour crier sur l'air des
+lampions: Démission! Démission! ou pour entonner une autre
+chanson:
+
+_C'est Boulange -- lange -- lange,_
+_C'est Boulanger qu'il nous faut!..._
+
+Entre temps des camelots glapissaient: -- Demandez la chanson
+nouvelle: _Ah! quel malheur d'avoir un gendre!..._On la vend dix
+centimes, deux sous.
+
+Outre les patriotes, on coudoyait des socialistes menés par
+Founière, Lisbonne et Mme Séverine, des royalistes, des
+bonapartistes, des plébiscitaires, force badauds sans opinion
+politique bien déterminée mais haïssant les parlementaires et
+férus de Boulanger.
+
+Tous s'agitaient, ondulaient, moutonnaient, déferlaient en
+poussées formidables vers le pont, échangeaient gaiement des
+propos où le régime était jugé de la façon la plus méprisante.
+Parfois des huées montaient comme une tempête; puis toujours
+revenait la clameur:
+
+_C'est Boulange -- lange -- lange,_
+_C'est Boulanger qu'il nous faut!..._
+
+Les agents écoutaient, passifs. Les cavaliers, le sabre à
+l'épaule, ne bougeaient pas quand un incident se produisit.
+
+Comme toujours, dans ces sortes de manifestations, des Apaches se
+mêlaient à la foule dans l'espoir d'un désordre qui leur
+permettrait d'exercer en sécurité leur industrie. Au bout d'un
+certain temps, voyant que rien ne se déterminait, ils se mirent à
+lancer des pierres et des tessons de bouteille à la troupe.
+Plusieurs chevaux furent blessés et commencèrent à se cabrer et à
+ruer. Un garde, atteint en pleine figure par un moellon,
+dégringola de sa selle.
+
+Alors, brusquement, sans avertir, l'officier qui commandait
+l'escadron, voyant ses hommes s'énerver, lança la charge.
+
+Les gardes se déployèrent en éventail sur la place et, filant au
+galop, sabrèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. Il y
+eut une panique, un reflux de la foule vers les rues voisines. Un
+certain nombre de curieux qui s'étaient hissés au rebord des
+vasques des fontaines encadrant l'obélisque, culbutèrent dans
+l'eau et prirent un bain qui, vu la saison, ne leur procura guère
+d'agrément. Mon ami et moi nous décampions comme les autres. Nous
+nous étions garés de la charge sous les premiers arbres des
+Champs-Élysées quand nous vîmes descendre d'un omnibus Hôtel de
+ville -- Porte Maillot, un homme d'une soixantaine d'années qui
+portait une valise. Je me le rappelle avec sa barbe blanche et son
+air ahuri de ce tumulte auquel il semblait ne rien comprendre.
+
+Juste comme il posait le pied sur le pavé, un garde passa près de
+lui et lui appliqua un grand coup de sabre sur la tête.
+
+Le vieillard roula par terre en criant de toutes ses forces. À ce
+moment, comme les trompettes sonnaient le ralliement et que les
+cavaliers regagnaient le pont au trot, nous nous élançâmes pour
+relever le blessé. -- Heureusement, il avait plus de peur que de
+mal, son chapeau, d'ailleurs fendu en deux, ayant amorti le choc.
+Néanmoins il saignait d'une coupure superficielle et il pleurait
+en nous disant: -- J'arrive de Dijon!... Je viens voir mes
+enfants, rue Saint-Honoré... Je ne sais même pas ce qui se
+passe... Je descends de l'omnibus et je reçois un coup de
+sabre!...
+
+Il y avait, en effet, de quoi se sentir un peu désemparé.
+
+-- Ah! dis-je, vous auriez aussi bien fait de remettre votre
+voyage...
+
+Nous le conduisîmes chez un pharmacien tout près de là. Une fois
+assurés du peu de gravité de sa blessure, nous revînmes sur la
+place, curieux d'apprendre comment tout cela finirait.
+
+Or pas mal de gens avaient été sabrés, ce qui exaspérait la foule.
+Marchant sur le pont, elle se préparait, en vociférant: À bas la
+Chambre! à forcer le passage.
+
+D'autre part, une escouade d'agents, sortie de la rue Saint-
+Florentin, commençait à cogner. Les socialistes de Fournière lui
+tenaient tête et, refoulés contre le ministère de la Marine,
+tiraient à coup de revolver pour se dégager. Au milieu du tapage
+énorme qui remplissait maintenant la place, les détonations ne
+faisaient pas plus de bruit qu'un claquement de fouet.
+
+Mon ami et moi nous étions grisés par l'atmosphère belliqueuse,
+horripilés par le sang que nous avions vu couler. Nous courions
+vers le pont, prêts à prendre part au combat, quand soudain tout
+s'arrêta. Un officier de paix pérorait. Nous étions trop loin pour
+entendre ce qu'il disait, mais nous le vîmes indiquer du geste les
+parapets où une nuée d'afficheurs collaient des papiers blancs.
+
+On se précipita; on lut: c'était enfin le message de démission de
+l'antique et malpropre chicanous nommé Grévy.
+
+Il y eut un hourra gigantesque -- puis un cri enthousiaste de:
+Vive Boulanger! Ensuite, chacun s'en alla chez soi avec la
+conscience du devoir accompli...
+
+C'est la première émeute à laquelle j'ai assisté... -- Par la
+suite, je devais en voir bien d'autres où je jouais un rôle
+plus... mouvementé.
+
+* * * * *
+
+Je ne sais si cette échauffourée stimula les instincts guerroyants
+qui sommeillaient en moi. Mais le fait est que, de ce jour, je ne
+rêvai plus que plaies et bosses. Puis je fis la connaissance, dans
+le même temps, de quelques boulangistes effervescents qui me
+convertirent à l'amour du «brav'général» et je me mis à conspirer
+avec eux.
+
+Ils habitaient, comme moi, le quartier latin. Nous y fîmes une
+propagande enragée parmi les étudiants, les artistes et les
+littérateurs: au Luxembourg, à domicile, dans les cafés, nous
+promenions la parole boulangiste.
+
+Partout à peu près, nous étions bien accueillis, tandis que les
+rares opposants ne recueillaient que des rebuffades et parfois des
+horions.
+
+À ce propos, un incident assez drolatique me revient à la mémoire.
+
+Dans un café du boulevard Saint-Michel, nous étions installés
+trois à une table que flanquaient, à notre droite, des adeptes de
+la manille et, à notre gauche, des joueurs de domino. Tout en
+procédant aux rites de leur culte, ils nous écoutaient prophétiser
+la déroute prochaine des parlementaires et applaudissaient à nos
+tirades révisionnistes.
+
+Un bonhomme chenu, assis en face de nous, marquait, seul, du
+mécontentement. Il commença par grommeler des vocables tels que:
+dictature, réaction, République en péril... Ensuite, comme nul ne
+faisait cas de ses protestations, il tira de sa poche un journal
+antiboulangiste, l'étala devant lui et entama, d'une voix
+perçante, la lecture d'un article où Joseph Reinach avait le
+toupet d'invoquer contre le général «les lois, les justes lois».
+
+D'abord on se contenta de le blaguer à la sourdine. Puis, comme
+notre adversaire haussait de plus en plus le ton, nos voisins de
+gauche se mirent à taper les dominos sur le marbre de la table
+pour couvrir son fausset.
+
+Une querelle s'ensuivit. L'admirateur de la prose hébraïque nous
+traita «d'esclaves attachés à la queue du cheval noir de
+Boulanger». On lui rit au nez. Puis, comme il s'entêtait à
+reprendre la déclamation de l'article, toute l'assistance le hua.
+Lui, gesticulait, brandissait son journal comme un drapeau et ne
+cessait de nous cracher des injures.
+
+Enfin le gérant, zélé boulangiste, lui fit remarquer qu'il avait
+tout le monde contre lui et le pria de se taire. Vaine
+objurgation, il n'en cria que plus fort.
+
+Il fallut l'expulser. Au garçon qui le poussait vers la porte, il
+décocha l'épithète de «suppôt du militarisme».
+
+Une fois dehors, il voulut prendre à témoins de notre intolérance,
+les consommateurs de la terrasse. Mais ceux-ci ne lui répondirent
+que par le cri réitéré de: Vive Boulanger! Alors il s'éloigna,
+toujours vociférant, tâchant, sans succès, de recruter quelque
+approbateur parmi les passants qui s'écartaient de lui avec
+précipitation ou le lardaient d'épigrammes.
+
+Ah! c'est qu'à cette époque, il n'y avait guère d'endroit, à
+Paris, où l'on pût manifester impunément de l'opposition à
+Boulanger...
+
+* * * * *
+
+Ce fut vers la fin de décembre que je fus présenté au général par
+un de ses secrétaires. Il habitait alors rue Dumont D'Urville. Ce
+n'était pas facile de l'aborder car, dès l'aube, un flot
+d'admirateurs et de solliciteurs stationnaient sur les trottoirs,
+devant la maison, envahissaient l'escalier, s'entassaient dans
+l'antichambre. Et quels propos brûlants ils échangeaient: actes de
+foi dans le génie de Boulanger, espoirs de revanche, malédictions
+contre le régime. Les murs en vibraient. Et il aurait fallu que le
+général fût plus qu'un homme pour ne pas s'enivrer aux effluves de
+cette délirante popularité.
+
+Après trois heures d'attente, je fus admis dans son cabinet de
+travail. Il se tenait debout contre la paroi du fond. Il était
+vêtu d'une redingote noire, boutonnée, et d'un pantalon bleu
+foncé. Au col, une cravate mauve à dessins rouges d'assez mauvais
+goût. Assis derrière un bureau couvert de journaux, de brochures
+et de lithographies boulangistes, le comte Dillon écrivait sans
+s'occuper des allants et venants.
+
+Mon introducteur me nomma et me donna comme délégué par la
+jeunesse des Écoles. Ce n'était pas tout à fait vrai, car je
+n'avais nul mandat des étudiants pour prendre la parole en leur
+nom. Cependant, je pouvais, sans mentir, affirmer que j'apportais
+les voeux d'un grand nombre de jeunes gens de la Rive Gauche.
+
+Le général me serra la main. Tandis que je lui disais qu'il
+pouvait compter sur nous pour le suivre -- _jusqu'au bout --_ il
+fixait sur moi ses yeux bleus et paraissait m'écouter avec
+attention. Je remarquai l'extrême douceur de son regard. Comme je
+l'ai déjà dit, Boulanger avait un grand charme d'accueil et
+possédait un don tout spécial pour attirer et retenir les
+dévouements.
+
+Il me répondit par quelques phrases de courtoisie, puis me
+certifia que bientôt nous renverserions les parlementaires. Enfin,
+il m'exhorta à poursuivre la propagande sans défaillance.
+
+Tout cela fut dit très simplement, mais avec une force de
+persuasion qui acheva de me conquérir.
+
+L'entrevue ne dura que quelques minutes, car plus de trois cents
+séides attendaient avec impatience leur tour d'être reçus. Après
+que le général m'eut serré de nouveau la main en me répétant: --
+Bon courage, nous vaincrons, je pris congé, plus que jamais décidé
+à servir le boulangisme par la parole, par la plume et, au besoin,
+par la trique.
+
+* * * * *
+
+La période électorale s'ouvrit. Le gouvernement sentait bien que
+Paris lui échappait; les parlementaires gémissaient,
+s'indignaient, jabotaient dans le vide, intriguaient, cherchaient
+en vain l'homme à opposer au général. Tous les politiciens de
+quelque notoriété qui furent pressentis, se récusèrent avec
+empressement, nul d'entre eux ne se souciant d'affronter une
+défaite certaine.
+
+Enfin l'on déterra un obscur franc-maçon, nommé Jacques,
+distillateur de son métier et que ni le talent ni les services
+rendus au régime de désignaient pour assumer la tâche formidable
+de lutter contre Boulanger. Il fallait vraiment que le ministère
+ne sût plus de quel bois faire flèche pour présenter aux suffrages
+des Parisiens une pareille médiocrité.
+
+On pense si ce nom de Jacques suscita les brocards!
+
+Dans les réunions, les boulangistes n'arrêtaient pas de chanter:
+
+Frère Jacques, dormez-vous?...
+
+Aux orateurs, pleins d'abnégation, qui soutenaient cette
+candidature bouffonne, on criait: -- As-tu fini de faire le
+Jacques?
+
+Rochefort, dans l'_Intransigeant_, qui était le moniteur du
+boulangisme et qui tirait à trois cent mille, multipliait les
+articles au vitriol contre nos adversaires. Jamais il ne montra
+plus de verve.
+
+Je me rappelle, entre autres, un article où il raillait le texte
+d'une affiche gouvernementale. Composé de pleutres, incoercibles,
+le ministère y insinuait que si Boulanger était élu, il en
+résulterait la guerre avec l'Allemagne. Il faisait appel à la
+couardise, bien en vain d'ailleurs, car la France entière aspirait
+à la revanche (le général-revanche, c'était un des surnoms dont on
+désignait Boulanger), et il prédisait la défaite.
+
+Cette vilenie se terminait, en effet, par ces mots: _Pas de
+Sedan!_
+
+Rochefort releva la phrase: -- La veste que vous allez remporter,
+écrivit-il, vous ne voulez pas qu'elle soit en drap de Sedan? Fort
+bien, nous vous l'offrirons en drap d'Elboeuf...
+
+Cependant, au quartier, nous redoublions de zèle. Chaque jour nous
+amenait de nouveaux adhérents. Le courant boulangiste devenait de
+plus en plus irrésistible, entraînant jusqu'à d'anciens communards
+qui avaient fait le coup de feu contre Boulanger en 71.
+
+De baroques personnalités se laissaient aussi séduire. Ainsi, un
+soir, au sortir d'une réunion, je fus abordé par un individu,
+porteur d'une grande barbe en acajou frisé, qui témoigna le désir
+de me poser quelques questions.
+
+Je le pris à part et le priai de s'expliquer.
+
+Mais lui, à brûle pourpoint: -- Savez-vous si Boulanger a fait
+fusiller Millière?
+
+Je ne me rappelai pas du tout qui était ce Millière ni en quelle
+circonstance il avait passé par les balles. J'avouai mon ignorance
+à mon interlocuteur.
+
+Alors il m'expliqua que Boulanger, colonel dans l'armée
+versaillaise, lors de l'entrée des troupes de l'ordre à Paris,
+faisait partie du corps qui avait occupé la rive gauche. Or, le
+nommé Millière, membre de la Commune, avait été arrêté rue de
+Vaugirard, et fusillé sans jugement, sur les marches du Panthéon.
+
+-- Je suis disposé, conclut-il, à voter pour le général, pourvu
+que je sois sûr qu'il n'a pas pris part à l'exécution de Millière.
+
+Je fus un peu interloqué, car je n'en savais rien du tout.
+Toutefois, je pris sur moi de lui affirmer que Boulanger déplorait
+les abus de la répression qui marquèrent la défaite de la Commune
+et que, par suite, il était incapable d'y avoir trempé.
+
+La conséquence n'était pas très rigoureuse. Mais il était exact
+que j'avais lu peu auparavant une déclaration du général destinée
+aux blanquistes et où il réprouvait les cruautés commises durant
+cette guerre civile.
+
+Mon homme m'écoutait attentivement: --C'est que, dit-il, je fus
+l'ami de Millière. Mais d'après ce que vous me rapportez, je crois
+que Boulanger ne fut pour rien dans son assassinat.
+
+Puis il ajouta: -- Je voterai donc pour Boulanger.
+
+Le ton dont il prononça cette phrase donnait à entendre qu'il
+considérait par là rendre un immense service au général.
+
+Son air solennel, ses allures étranges avaient piqué ma curiosité.
+Sous prétexte de lui fournir des documents complémentaires sur le
+point qui l'inquiétait, je lui demandai son nom.
+
+Il me dit qu'il s'appelait F..., professeur libre, poète, auteur
+d'une _Chanson des étoiles_ qui ne trouvait pas d'éditeur, il
+spécifia en outre qu'il était le pontife d'une secte occultiste
+qui se donnait pour mission de convertir le monde au manichéisme.
+
+-- Maintenant, me dit-il, que je suis sûr de la pureté de
+Boulanger, quand il tiendra le pouvoir, je l'irai trouver et je
+lui inspirerai de favoriser nos efforts.
+
+Retenant mon envie de rire, je l'approuvai chaudement. Nous nous
+quittâmes et je ne l'ai pas revu depuis. Mais, il y a quelques
+jours, une revue occultiste me tomba sous les yeux, qui donnait le
+portrait de F... et qui m'apprit qu'il s'était bombardé récemment
+évêque de l'église gnostique. Mon colloque avec cet illuminé me
+revint alors à la mémoire. Je le mentionne ici parce qu'il prouve
+combien le boulangisme s'était infiltré dans toutes les cervelles
+-- au point que voilà un rêveur qui, escomptant le succès du
+général, méditait de faire de lui le propagateur de sa doctrine.
+
+Chaque fois qu'un mouvement profond agite un peuple, on est sûr de
+voir surgir de la sorte nombre de chimériques qui se figurent
+volontiers qu'un décret spécial de la Providence suscita la crise
+pour la diffusion de leurs systèmes plus ou moins cocasses.
+
+* * * * *
+
+Enfin, à travers mille réunions tumultueuses, manifestations dans
+la rue, conflits entre boulangistes et gouvernementaux, on arriva
+au dimanche de l'élection. C'était le 27 janvier.
+
+Ce jour-là, tout Paris en fièvre fut dehors dès le matin. On
+assiégeait les sections de vote. Les alentours des mairies étaient
+encombrés d'une cohue anxieuse où, sans se connaître, on
+échangeait des pronostics et des espérances. Fort peu de gens
+avouaient avoir voté contre Boulanger. Ils étaient d'ailleurs
+obligés de prendre vivement la fuite pour échapper aux invectives
+et aux gourmades.
+
+Vers six heures du soir, la foule se porta vers le restaurant
+Durand. Boulanger, entouré de ses principaux partisans, y
+attendait, dans un salon du premier étage, le résultat du scrutin.
+Il y avait tellement de monde sur le boulevard, sur la place de la
+Madeleine et rue Royale qu'on pouvait à peine circuler, et de
+nouveaux flots de boulangistes, accourus de tous les points de la
+ville, ne cessaient d'affluer. Tous les partis qui avaient
+soutenus le général fusionnaient. Une phrase courait qui résumait
+le sentiment unanime: -- Pour sûr, il est élu; tout à l'heure,
+nous le porterons à l'Élysée.
+
+Car il ne faisait aucun doute pour personne que le renversement
+immédiat du régime suivît la victoire de Boulanger.
+
+Deux ou trois de mes amis et moi nous nous tenions près de
+l'entrée de Durand et nous frémissions de l'impatience d'en finir
+avec les parlementaires. En attendant le coup de force qui, nous
+en étions certains, mettrait, dans quelques heures, fin à leur
+pouvoir, nous guettions le balcon du premier. À mesure que de sûrs
+émissaires apportaient des vingt arrondissements les chiffres
+proclamés au dépouillement des votes, un transparent les
+communiquait à la foule qui les accueillait par des clameurs
+triomphales car, en tout lieu, Boulanger l'emportait sur son
+ridicule adversaire.
+
+Dans l'intervalle, on se montrait le vieux commissaire Clément qui
+arpentait le trottoir en face, la figure impassible et les doigts
+tortillant la moustache. C'était lui qui était toujours chargé des
+arrestations politiques et l'on se demandait s'il aurait l'audace
+de porter la main sur Boulanger quand celui-ci descendrait.
+
+Des ouvriers disaient: -- Ah! bien, s'il touche au général, nous
+le mettrons en capilotade.
+
+Mais d'autres répondaient: -- Non, aujourd'hui, c'est jour de fête
+pour la France. Faut terminer l'affaire sans casser personne. On
+l'écartera simplement et l'on le priera d'aller se faire pendre
+ailleurs.
+
+Je parvins à me glisser derrière quelques journalistes qui
+abordaient Clément, et j'entendis le dialogue suivant:
+
+-- Vous avez un mandant d'arrêt contre le général?
+
+-- Oui, Messieurs.
+
+-- En ferez-vous usage si la foule porte le général à l'Élysée?
+
+Clément hésita; il regarda un compagnie de la garde à pied rangée
+devant la Madeleine et qui semblait très peu disposée à faire
+usage de ses armes contre les manifestants.
+
+-- Non, dit-il enfin, ces hommes ne me soutiendraient pas: ils
+sont boulangistes pour la plupart. Et je n'ai pas envie de me
+faire écharper.
+
+-- Mais n'avez-vous pas des agents?
+
+-- Quelques uns près d'ici...
+
+Et après un silence: -- Eux aussi sont boulangistes.
+
+-- Alors, qu'allez-vous faire?
+
+-- Je verrai.
+
+Puis avec un peu d'irritation, il conclut:
+
+-- Laissez-moi tranquille, Messieurs, je n'ai pas de compte à vous
+rendre.
+
+Ainsi la police même était en désarroi, la garde acquise au
+général. On savait que la garnison ne jurait que par lui. Enfin le
+bruit courait que les ministres, pris de panique, faisaient leurs
+malles pour décamper en tapinois et se réfugier dans des cachettes
+préparées d'avance où ils espéraient se dérober au premier feu des
+représailles.
+
+Donc le régime se démantibulait, croulait dans son ignominie.
+Toutes les chances étaient pour Boulanger.
+
+Hélas! il allait manquer à sa fortune.
+
+Vers onze heures, on connut le résultat définitif: Paris avait élu
+le général à plus de quatre-vingt mille voix de majorité.
+
+Aussitôt une immense clameur tonna depuis la Madeleine jusqu'à
+l'extrémité des boulevards: Vive Boulanger!
+
+Et tout de suite après, le cri qui dictait son devoir au général:
+-- À l'Élysée! À l'Élysée!
+
+Dans le salon de Durand, les amis de Boulanger le pressaient
+d'obéir à la volonté populaire. Déroulède se montrait le plus
+éloquent. Mais l'élu hésitait, se dérobait, multipliait les
+arguties, parlait d'illégalité. Pourtant il fallait prendre un
+parti. Il déclara qu'il voulait s'isoler dans un cabinet adjacent
+pour réfléchir.
+
+Or, dans ce cabinet, il y avait Mme de Bonnemain. Que lui dit-
+elle? Sans doute quelque chose dans le genre: -- Ah! mon Georges,
+si tu descends dans la rue, tu cours le risque d'attraper un
+mauvais coup. Si tu m'aimes, tu n'écouteras pas tous ces exaltés.
+
+-- Tu as raison, ma chérie, dût-il répondre.
+
+O défaillance d'une âme efféminée, capable de concevoir de grands
+desseins, inapte à les réaliser pour le salut de son pays! Est-ce
+que Bonaparte a consulté Joséphine au 18 Brumaire? Ou plutôt est-
+ce que Joséphine, au lieu de l'amollir, ne le seconda pas en
+dupant le directeur Gohier?
+
+Boulanger rentra dans le salon et dit d'un ton qui ne souffrait
+pas de réplique que, satisfait du résultat obtenu, il refusait
+absolument de se prêter à une action violente contre le régime.
+
+Alors Georges Thiébault, plein d'amertume et de prévisions
+sinistres, tira sa montre: -- Il est minuit cinq, dit-il, depuis
+cinq minutes, le boulangisme est en baisse...
+
+C'était vrai; de ce jour le déclin de Boulanger commença; il alla
+en se précipitant jusqu'au coup de revolver final.
+
+Cependant, dehors, on trépignait, on exigeait la présence du
+général. Il ne se montra même pas au balcon. Puis des journalistes
+descendirent qui murmurèrent qu'il refusait le pouvoir offert par
+trois cent mille dévoués et, derrière eux, par toute la France.
+
+Quelle désillusion nous serra le coeur! Comment: les
+parlementaires étaient en déconfiture; Paris attendait l'acte
+décisif qui les rejetterait au néant; il n'y avait même plus à
+combattre pour emporter le pouvoir et Boulanger préférait au giron
+de la gloire celui de la Bonnemain?
+
+Pendant plus d'une heure on demeura sur place, espérant toujours
+quelque péripétie qui déterminerait le général à l'action. Rien ne
+vint que la pluie.
+
+Alors les chants et les cris s'éteignirent; la foule se dispersa
+peu à peu avec le sentiment que l'occasion manquée ne se
+représenterait plus...
+
+* * * * *
+
+Bien des années ont passé depuis cet avortement d'un effort tenté
+par la vraie France pour échapper à l'aberration parlementaire. Il
+y eut le Panama, l'affaire Dreyfus, la persécution religieuse, la
+cession du Congo et la mise à plat ventre devant les exigences
+allemandes. Le pays, après quelques sursauts d'indignation contre
+tant de hontes et de crimes, s'est toujours laissé ressaisir,
+garrotter et bâillonner par la Loge, les Huguenots, les Juifs et
+les Métèques qui le sucent.
+
+Sortirons-nous de cette lâche somnolence, de cette veule
+soumission aux intrigues d'une bande de jouisseurs sans scrupules?
+
+Peut-être. -- Des indices de réveil se manifestent. Une jeunesse
+catholique et monarchique attaque le régime. L'action virile,
+l'action joyeuse, l'action française reprend ses droits.
+
+Mais il faudrait un homme pour coaliser, diriger tant de généreux
+dévouements. Il faudrait un César ou un Monk.
+
+Pour moi, je préférerais Monk...
+
+CHAPITRE X
+CHEZ LES GNOSTIQUES.
+
+Quel grouillement de pseudo-religions autour de l'Église
+catholique! Il y a là une foule d'esprits inquiets qui s'efforcent
+d'adapter ses dogmes et ses préceptes aux caprices de leur
+imagination ou de leur orgueil. Certains, rebutés par le
+matérialisme ambiant, cherchent, par des voies dangereuses, un
+nouvel idéal. D'autres restaurent des hérésies condamnées dès les
+premiers siècles du christianisme. D'autres encore, s'affiliant à
+la Franc-Maçonnerie, espèrent y trouver une conciliation entre les
+principes révolutionnaires et ceux de l'Évangile.
+
+Je ne parle que des âmes de bonne foi, car, à côté de celles-ci,
+l'on rencontre de véritables possédés pour qui la Gnose constitue
+une arme de guerre contre l'Église, qu'ils haïssent et qu'ils
+rêvent de détruire.
+
+Des premiers, quelques uns demeurent ancrés dans leurs illusions
+jusqu'à la fin de leurs jours. Telle cette lady X..., duchesse
+espagnole et pairesse d'Écosse, dont la famille fut jadis alliée à
+une maison royale éteinte, et qui représentait naguère en France
+la théosophie d'après les enseignements de cette illuminée
+baroque: la Slave Blavatsky.
+
+Lady X... croyait que Marie Stuart s'était réincarnée en elle.
+Pleine de bon sens sur d'autres points, affable, charitable,
+cultivée, du jour où cette aberration s'empara d'elle, rien ne put
+l'empêcher de fonder une secte où prédominaient les spirites. Sous
+l'inspiration de la Blavatsky, elle publia ensuite une revue
+l'_Aurore_, qui préconisait une rénovation religieuse et sociale
+basée sur le culte des morts.
+
+Afin de montrer quel désordre apportent dans des intelligences,
+par ailleurs pondérées, les théories gnostiques, je transcris
+quelques passages des brochures -- à peu près introuvables
+aujourd'hui -- où lady X... exposa sa doctrine.
+
+Voici, par exemple, une révélation sur l'origine du mal qu'elle
+prétend avoir reçue simultanément de Marie Stuart et de Jeanne
+d'Arc!
+
+«Le mal est le résultat de la limitation de l'esprit par la
+matière, car l'esprit est Dieu et Dieu est bon. C'est pourquoi en
+limitant Dieu, la matière limite le bien. S'il ne se projette dans
+l'être, Dieu demeure inactif, solitaire et non manifesté; par
+conséquent il demeure inconnu, sans culte, sans amour et sans
+action. S'il crée, il se heurte à la limite. Les ténèbres de
+l'ombre de Dieu correspondent intensivement avec l'éclat de la
+lumière de Dieu...»
+
+Ce mélange de manichéisme et de divagations montanistes n'est déjà
+pas mal. Mais cette fuligineuse métaphysique s'aggrave de
+véritables blasphèmes touchant la Vierge et même Notre-Seigneur.
+
+Ceci: «L'homme va en avant ou il recule. C'est en retrouvant la
+virginité qu'il devient immaculé. _L'âme étant immaculée conçoit
+le Christ et l'enfante...»_
+
+De là à dire que le Christ historique n'est qu'un symbole du
+Christ intérieur; de là à dire que notre âme immaculée est figurée
+par la Vierge Marie immaculée dans sa conception et qu'elle
+enfante le véritable Christ, le Christ spirituel et divin, il n'y
+a qu'un pas. Lady X... le franchit. Dans ses écrits, Notre-
+Seigneur s'évanouit, avec sa chair, avec sa personne divine, avec
+son humanité, dans un mythe orgueilleux et subtil. La Vierge n'est
+plus qu'un symbole. L'homme devient Dieu en produisant Dieu!
+
+C'est le fond qu'on découvre dans les théories de toutes les
+sectes gnostiques. D'une façon plus ou moins détournée, avec une
+audace plus ou moins formelle, elle promulguent cette doctrine
+néfaste de l'humanité s'adorant elle-même qui se retrouve aussi
+dans les enseignements secrets de la Franc-Maçonnerie.
+
+Suivent, chez lady X..., des considérations stupéfiantes sur la
+personne du Christ: «Jésus est le même principe que celui qui est
+appelé Bouddha par les Bouddhistes, Vichnou par les Brahmanes,
+Logos par les philosophes grecs. Ce principe tient la place de la
+seconde personne de la Trinité. Il a été choisi pour être présenté
+comme un exemple de la Divinité dans l'homme à laquelle nous
+pouvons tous aspirer...
+
+«D'après cette règle de la véritable Gnose, ce qui est impliqué
+dans le terme d'Incarnation est un événement dont la nature est
+purement spirituelle et qui est en puissance dans tous les hommes
+et qui se passe perpétuellement à toutes les époques, puisqu'il a
+lieu dans tout homme régénéré, étant à la fois la cause et l'effet
+de sa régénération. Le Christ est en nous tous, ses frères. Il est
+donc évident que nous ne devons pas confondre Notre-Seigneur avec
+le Seigneur, celui qui donne la vie...»
+
+En voilà suffisamment pour démontrer jusqu'où peuvent s'égarer des
+esprits que ne maintient plus la foi simple et robuste telle que
+nous la recommande l'Église. Ils ont voulu raffiner sur la
+Révélation et ils ont abouti à ce culte du Moi qui énerve l'âme
+sans retour à moins qu'il ne l'affole.
+
+* * * * *
+
+Une aberration du même genre inspire les écrits et les discours
+d'une prophétesse récente, une certaine Annie Besan, femme d'un
+pasteur anglican qui lâcha sa famille pour propager la théosophie.
+Je trouve dans un journal de la secte (_Le Théosophe, n° du 16
+août 1911)_ la sténographie d'une de ses conférences.
+
+Voici quelques-uns de ses dires:
+
+«Notre société théosophique doit aller au-devant du christianisme
+pour l'aider à instituer de nouveau les mystères qui conduisent à
+l'initiation...»
+
+Aux premiers siècles de l'Église, Simon, Manès, Valentin,
+émettaient également cette prétention de diriger les chrétiens
+vers une compréhension supérieure des mystères.
+
+Plus loin, Annie Besan affirme: «Jésus n'a pas le moins du monde
+racheté les pêchés des hommes, mais, par ses vertus, il vivifie le
+principe divin de celui qui réussit à s'unir à Lui... L'union avec
+le Christ implique que le Christ est en nous, car seul le divin
+peut s'unir au divin. Voilà la véritable explication de la
+Rédemption: c'est la Vie du Christ agissant à l'intérieur et
+conduisant l'homme à la libération par le Christ qui est en lui.
+C'est un soleil fait pour vivifier et non pour racheter les
+hommes. Ainsi compris, le Christ devient un frère aîné des hommes,
+un maître prenant forme humaine pour éclairer l'homme et lui
+montrer comment il est possible à celui-ci de s'unir à sa propre
+divinité. De là, la raison d'être de ce que l'on appelle: la
+naissance du Christ en soi jusqu'à égaler la stature du Christ...»
+
+Ces blasphèmes s'encadrent de considérations nébuleuses sur la
+prière et prétendent s'appuyer sur certains passages des épîtres
+de Saint Paul.
+
+Annie Besan possède, m'a-t-on dit, une grande puissance de
+persuasion. Je connais, du reste, une pauvre femme qui, fort bonne
+catholique lorsqu'elle la connut, se laissa influencer au point de
+se faire la propagatrice zélée de sa doctrine dans les patronages
+de jeunes filles. Elle ne se confesse plus; elle foule aux pieds
+les commandements de l'Église. Et pourtant elle continue à
+communier, aggravant de sacrilège ses égarements.
+
+* * * * *
+
+Ainsi qu'il est logique, tous ces inventeurs de religions
+s'entendent assez mal entre eux. L'orgueil qui les tient les fait
+se considérer chacun comme le dépositaire de la vérité unique. Un
+gnostique, qui fut patriarche de la secte et qui, avant de mourir,
+reconnut ses erreurs et reçut les Sacrements, écrivait d'eux aux
+derniers temps de sa vie: «Dans cette Babel où se parlent et se
+confondent tous les dialectes infernaux, s'agite un peuple
+désordonné. Ces infortunés tâtonnent dans les ténèbres, se ruent
+vers l'illusion avec une épouvantable facilité. La terre en est
+couverte. On les trouve partout, sur tous les continents et par
+delà les mers. Je les ai vus de près. Leurs docteurs sont gonflés
+de fausse science et d'orgueil. Jaloux les uns des autres, ils se
+contredisent et s'excommunient. Leur tohu-bohu serait burlesque
+s'il n'était redoutable. En effet, ils se glissent partout,
+pénètrent dans tous les milieux, finissent par confondre les
+ténèbres avec la lumière, deviennent réfractaires à toute vérité,
+joignent l'ignorance à l'entêtement et, pour s'être trop livrés
+aux prestiges, ferment les yeux aux miracles quand Dieu daigne en
+faire devant eux pour les désabuser. Ne leur apportez pas en
+témoignage les merveilles que Dieu accomplit par ses saints, ne
+leur parlez pas des fins dernières, ils vous diront, avec une
+pitié méprisante, qu'ils connaissent mieux que vous ce qui se
+passe dans l'au-delà. Avec eux, les raisons échouent, les
+arguments vacillent, les exhortations s'évaporent.»
+
+S'il faut en croire l'auteur de ces lignes, c'est surtout parmi
+les spirites que se manifestent cette arrogance et cet
+aveuglement. Il ajoute: «Dans cette foule bariolée, il y a des
+gens de bonne foi. Ils ont besoin de croire à quelque chose de
+supérieur; et comme à la racine de leur incrédulité l'ignorance
+germe, le spiritisme jaillit de cette racine. La femme surtout
+s'adonne à cette religion de l'enfer. Ses nerfs la rendent plus
+sensible que l'homme aux conditions qui font le _medium..._»
+
+C'est vrai que le nombre des spirites est considérable et va
+croissant chaque jour.
+
+Mais d'autres sectes, moins nombreuses, donnent dans des
+aberrations qui pour être plus ignorées, n'en sont pas moins
+virulentes. Par exemple les adorateurs d'Ennoïa dont les chimères
+valent qu'on les dénonce.
+
+* * * * *
+
+Simon le Samaritain fut le fondateur de cette doctrine que
+combattit Saint Pierre, comme il est rapporté aux Actes des
+Apôtres. Voici le système de cet hérésiarque.
+
+Au commencement, il y avait le Feu qui se développe selon deux
+natures: dans sa manifestation extérieure sont renfermés les
+germes de la matière; dans sa manifestation intérieure évolue le
+monde spirituel. Il contient donc l'absolu et le relatif: la
+matière et l'esprit, l'un et le multiple, Dieu et les émanations
+de Dieu.
+
+Du feu primordial procèdent par couples des esprits, l'un féminin,
+l'autre masculin que la Gnose appelle les Éons et qui relient le
+monde spirituel au monde matériel. Ils composent la trame de
+l'esprit et la trame de la matière réalisant Dieu dans les choses,
+et ramenant les choses à Dieu. Et la foi qui les élève et les
+abaisse, les noue et les dénoue, c'est le Feu qui la détermine.
+
+Il y a là, en somme, une sorte de panthéisme mystique dont on
+retrouve l'analogue dans la doctrine de Plotin.
+
+Simon place au sommet des Éons le Père qui est Dieu et qui a pour
+épouse sa propre pensée sous le nom d'Ennoïa, sur la terre, c'est
+Hélène, une prostituée que le charlatan gnostique avait rencontrée
+au cours de ses pérégrinations et dont il avait fait sa compagne.
+Ennoïa déchue de sa grandeur céleste soupire sans cesse vers le
+Père et lutte contre les esprits contraires qui l'ont enfermée
+dans un corps souillé. Elle poursuit à travers les siècles un
+douloureux exode de transmigrations.
+
+Cette chute d'Ennoïa, cette décadence de la pensée dans la
+matière, c'est, d'après Simon, l'origine du mal.
+
+Hélène erre donc d'âge en âge, s'incarne d'une femme dans l'autre
+jusqu'au moment où elle doit être rachetée. Le jour où Simon, qui
+se disait lui-même la grande vertu de Dieu et l'incarnation du
+Père, la tira d'une maison malfamée de Tyr pour en faire sa
+concubine, il osa lui appliquer la parabole de la brebis perdue et
+retrouvée et il la donna pour le point central de son système.
+
+S'égalant au Seigneur, le Mage ajoutait qu'en même temps que Jésus
+avait paru en Judée, sous le nom de Fils, lui-même avait paru en
+Samarie sous le nom de Père et Hélène -- la pensée de Dieu ou le
+Saint-Esprit -- chez les Gentils, tous trois pour compléter la
+création et la rectifier.
+
+Hélène était donc à la fois Dieu et femme. Elle devint pour les
+disciples de Simon la représentation du divin dans le monde plus
+encore que le fondateur de la secte et, avaient-ils l'audace
+sacrilège d'ajouter, plus que Jésus-Christ.
+
+Comme il arrive presque toujours chez les hérétiques, cette
+métaphysique équivoque servit de prétexte à Simon et à Hélène pour
+affranchir leurs adeptes du joug de la morale.»Tout est pur aux
+purs», disaient-ils.
+
+On voit où menait cette doctrine soi-disant transcendante qui se
+formulait d'ailleurs en deux règles essentielles: donne-toi à la
+science qui est la joie de l'esprit. Donne-toi à l'amour qui est
+la joie de la chair.
+
+Hélène reçut un culte parmi les disciples de Simon. Certaines
+populations païennes au milieu desquelles elle prêcha, lui
+élevèrent des statues comme elles en dressèrent à Simon. Son nom
+se prononçait comme un mot sacré et donnait accès aux réunions des
+premiers gnostiques. On ne sait ni où ni comment elle mourut.
+
+Mais les hérésies, comme ont pu le constater ceux qui se livrent à
+ce genre d'études, ne disparaissent jamais complètement. Celle-ci
+traversa les siècles et finit par se concentrer dans le culte
+exclusif d'Ennoïa qui compte encore aujourd'hui, notamment à Paris
+et à Lyon, un certain nombre d'adeptes.
+
+Un gnostique, rencontré jadis, m'a donné quelques renseignements
+sur les faits et gestes de la secte. C'était lui-même un homme
+fort intelligent, fort lettré, mais qui annihilait ses qualités
+dans d'épuisantes débauches. D'une des chambres de son
+appartement, il avait fait un oratoire où l'on voyait un autel
+surmonté d'une statue d'Hélène en marbre blanc. Le plafond et les
+murailles étaient revêtus de tentures bleu-ciel semées d'étoiles
+d'or. Des vitraux de couleur ne laissaient pénétrer qu'une demi-
+lumière. Des ornements en stuc, d'une signification obscène,
+garnissaient la frise.
+
+Là se tenaient périodiquement des réunions où l'on récitait des
+prières à Ennoïa. Ces oraisons parodiaient souvent les litanies de
+la Vierge ou les hymnes de la liturgie catholique. Le patriarche
+prononçait un sermon sur quelque texte gnostique. On brûlait des
+parfums violents. Puis la séance se terminait par une orgie sur
+laquelle il est inutile d'insister.
+
+Retenons simplement que les disciples d'Ennoïa prétendent qu'elle
+erre toujours dans le monde sous la forme d'une femme et que quand
+ils l'auront découverte et intronisée, son ascendant sera
+tellement irrésistible qu'elle réunira tous les gnostiques, tous
+les spirites et tous les francs-maçons pour un assaut suprême à
+l'Église.
+
+
+* * * * *
+
+Voici maintenant quelques passages gnostiques d'un rituel où le
+culte d'Ennoïa est exposé d'une façon plus ou moins claire.
+
+D'abord, un aphorisme prononcé par Ennoïa elle-même, qui,
+prétendent les adeptes, apparaît à certains initiés:
+
+_De Ennoïa-Helena silendum est. Qui tamen invocant et adamant eam
+non confundentur. Semper enim est vivens ad dandam seipsam
+nobis, facie ad faciem. Nam I.N.R.I._
+
+Traduction: Il faut garder le silence au sujet d'Hélène-Ennoïa.
+Cependant, ceux qui l'invoquent et l'aiment passionnément ne
+seront point confondus. En effet, elle est toujours vivante pour
+se donner elle-même à nous face à face. Car c'est par le feu que
+la nature sera rénovée intégrale (Au premier chapitre de ce livre
+j'ai cité cette interprétation sacrilège du titre de la Croix).
+
+Voici encore une exhortation adressée aux servants d'Ennoïa par un
+évêque gnostique: «Hélène c'est Ennoïa, c'est la fille de Dieu;
+c'est la pensée de Dieu incarnée comme Jésus fils de Dieu s'est
+incarné. Elle est l'Esprit Consolateur qui va se manifester sur la
+terre sous la forme d'une femme. Notre prière doit monter à Elle
+comme à Dieu. Les Initiés la verront, l'entendront, la toucheront,
+lui feront cortège. Elle se manifestera tout à coup sans père ni
+mère. Elle marchera, mangera, boira, dormira parmi nous. Elle se
+donnera à nous, à l'un de nous et à tous. Il faut la désirer;
+c'est celui qui saura le mieux la désirer qui l'aura chez lui.
+Néanmoins, elle se donnera à tous ses élus par sa parole, par son
+sourire, par sa présence, par sa doctrine, par ses miracles. Elle
+est celle qui doit venir: Notre-Dame-le-Saint-Esprit.»
+
+On m'excusera de faire ces citations. Cette phraséologie
+blasphématoire valait d'être signalée, car elle constitue un moyen
+d'action fort puissant sur certaines âmes d'éducation catholique,
+surtout -- j'ai eu l'occasion de le vérifier -- sur des femmes
+imaginatives et névrosées...
+
+Si les malheureuses pouvaient savoir vers quelles ignobles
+sentines on cherche à les entraîner, sous prétexte d'initiation à
+un idéalisme supérieur!
+
+En tout cas, je crie casse-cou... Et ce chapitre n'a pas d'autre
+but.
+
+Je citerai pour finir trois strophes d'un hymne où la belle
+séquence latine de saint Thomas d'Aquin est parodiée d'une façon
+abominable:
+
+_Adoro te supplex, patens Deitas_
+_Quoe in hoc sacello te manifestas!_
+_Tibi se cor meum totum subjicit_
+_Quia te contemplans totum deficit._
+
+_Visus, tactus in te nunquam fallitur_
+_Nam aspectu tuo, late creditur_
+_Credo quod hic adest exul angelus,_
+_Nil hoc veritatis visu verius..._
+
+_Dea quem praesentem nunc aspicio,_
+_Oro fiat illud quod tam sitio,_
+_Ut te perpetua cernens facie,_
+_Tactu sim beatus tuae gloriae._
+
+J'ai su qu'aux exercices du culte gnostique, cet hymne s'adressait
+à la partie féminine de l'assistance qui était censée alors
+symboliser Ennoïa. Partant, on devine la signification qu'il
+prenait. C'est pourquoi je me garderai bien de le traduire. Il
+suffira aux latinistes de le lire sous cet aspect pour être
+renseignés.
+
+* * * * *
+
+N'est-il pas significatif que toutes les sectes occultistes
+s'acharnent de la sorte à emprunter et à déformer la liturgie de
+l'Église? N'est-il pas caractéristique également qu'en leurs
+réunions, elles célèbrent des sortes de messes où le Saint-
+Sacrifice prend parfois un sens immonde?
+
+Ces démoniaques -- conscients ou inconscients -- rendent par là
+une sorte d'hommage à la Vérité unique qu'ils abominent et qu'ils
+voudraient anéantir. C'est l'un des mille moyens qu'ils emploient
+pour s'insinuer dans l'Église et pour lui voler des âmes. Ceux
+qui, par orgueil ou par curiosité puérile, se laissent entraîner
+dans ces voies ténébreuses sont perdus ou, du moins, leur salut
+éternel se trouve horriblement compromis.
+
+J'ai voulu les avertir. Puissé-je en détourner quelques uns des
+pièges de la Malice qui toujours veille!...
+
+CHAPITRE XI
+EN BELGIQUE
+
+Une des choses qui nous frappent le plus au cours d'un voyage dans
+un pays étranger où l'on parle le français, ce n'est pas seulement
+les moeurs et les coutumes différentes des nôtres, c'est aussi la
+façon dont les indigènes déforment notre langue.
+
+Déforment? -- Le mot est peut-être excessif. Disons plutôt qu'ils
+donnent à des vocables très français par eux-mêmes un sens qui
+nous est insolite. De sorte que nous sommes parfois déroutés
+lorsqu'ils frappent nos oreilles ou lorsque nous les lisons dans
+un journal.
+
+Encore y a-t-il des degrés. Ainsi, en Belgique, deux races se
+juxtaposent qui n'offrent pas beaucoup de cohésion: les Wallons,
+très proches de nous sous bien des rapports, les Flamands qui sont
+des Germains présentant de grandes affinités avec les Hollandais
+et les Allemands des provinces rhénanes.
+
+Les premiers marquent de la sympathie pour la France. Les seconds
+ne nous aiment guère et ne se gênent pas pour nous le faire
+sentir.
+
+D'ailleurs, même entre eux, ils s'entendent assez mal. Le lien
+administratif qui les unit demeure artificiel. Des jalousies, des
+rivalités d'influence, des rancunes créent des conflits entre les
+deux moitiés, à peu près égales comme chiffres, de la nation.
+Elles s'accusent réciproquement de viser à la prépondérance. Elles
+se vexent et se dénigrent à l'excès. Il en résulte une animosité
+qui va croissant depuis quelques années.
+
+C'est au point que certains Belges rêvent de constituer deux
+gouvernements différents, l'un réunissant les populations
+wallonnes, l'autre, les pays de langue flamande. Ils n'auraient de
+commun que le même souverain et ce serait, en somme, quelque chose
+comme la monarchie austro-hongroise.
+
+Un député, M. Jules Destrée, vient d'adresser au roi Albert une
+lettre ouverte où il préconise cette solution d'un antagonisme
+qui, s'il s'aggravait, pourrait mettre en question l'existence
+même de la Belgique.
+
+Le problème est grave et nous intéresse directement. Car si, comme
+on n'en peut guère douter, l'Allemagne, en cas de conflit avec
+nous, se propose d'envahir la vallée de la Meuse et le Luxembourg
+belge, il est bon que nous soyons fixés sur les sentiments à notre
+égard de nos voisins du Nord.
+
+Je crois que les Wallons feraient cause commune avec nous, bien
+assurés qu'ils sont que nous ne méditons pas de les annexer. Pour
+les Flamands, c'est beaucoup moins sûr, car leurs sympathies vont
+plutôt aux Teutons.
+
+* * * * *
+
+Je me suis écarté de mon sujet. Je voudrais seulement, dans ces
+lignes, signaler cette «déviation» de notre langue dont je parlais
+plus haut.
+
+Flânant, il y a peu, en pays wallon, j'ai pris quelques notes à ce
+sujet. Ce sont elles que je vais donner.
+
+J'arrive à Liège. Dès la sortie de la gare, je vois un enfant de
+quatre ou cinq ans qui échappe à sa mère et va flatter les naseaux
+d'une haridelle de fiacre somnolente entre ses brancards.
+
+La maman s'alarme et se précipite en gloussant comme une poule
+dont le poussin s'écarte.
+
+Mais le cocher intervenant: -- I n'peut mal, savez-vous, Madame?
+La bête n'est pas méchante...
+
+Information prise, _i n'peut mal _signifie: il n'y a pas de
+danger.
+
+Et voilà déjà un belgicisme.
+
+En voici un autre: J'entre dans une pâtisserie où des dames
+absorbent des éclairs au chocolat et des babas au rhum. Elles
+semblent prendre le plus grand plaisir à cette collation. L'une
+d'elles, fixant sa voisine d'un air affriandé, lui demande: -- Ça
+goûte?
+
+L'autre répond: -- oui, beaucoup.
+
+Or, _ça goûte_ signifie: trouvez-vous cela bon, cela vous plaît-
+il?
+
+Voici maintenant la locution si _you plaît _(s'il vous plaît).
+Interrogative, elle veut dire: comment? ou plaît-il?
+
+C'est encore une formule de politesse. Les garçons de restaurant
+ne manquent jamais de vous la servir avec les plats qu'ils vous
+apportent.
+
+Je vais par les rues. Les maisons, à deux étages au maximum, se
+succèdent, offrant des façades de briques encadrées de pierres
+bleuâtres et qu'endeuillent les poussières de charbon, car nous
+sommes en pays minier: trente houillères entourent Liège, poussant
+leurs galeries sous la ville.
+
+Beaucoup de ces maisons offrent à une fenêtre du rez-de-chaussée,
+cet écriteau mystérieux: _quartier à louer._ Même, à une devanture
+de boucherie, je lis avec horreur cette inscription: _quartier de
+demoiselle!_
+
+Quoi donc, les Liégeois seraient-ils anthropophages? Ce boucher
+débite-t-il, au lieu de mouton ou de boeuf, des jeunes filles
+coupées en morceaux?
+
+Rassurez-vous. Un quartier, en dialecte belge, c'est un
+appartement. Un quartier de demoiselle, cela signifie simplement
+que dans cette maison, l'on ne se soucie pas de louer aux
+représentants du sexe mâle.
+
+Cet emploi du mot quartier donne lieu à d'autres quiproquos non
+moins amusants.
+
+J'ouvre un journal; mes regards tombent sur les annonces et je lis
+ceci: _Forte fille demande quartier._
+
+Que lui arrive-t-il donc à cette gaillarde vigoureuse? De quel
+péril se trouve-t-elle menacée pour implorer ainsi la pitié?
+
+Or voici la traduction française de cette phrase émouvante: une
+femme de ménage robuste demande à être employée à la journée.
+
+Un autre annonce: _On demande une fille de quartier sérieuse.
+_J'imagine que ceci doit être rédigé par des gens austères qui
+n'admettent pas que leur bonne ait le sourire. Les postulantes
+sont averties; si elles possèdent un caractère jovial, inutile de
+se présenter...
+
+Plus loin: à louer quartier de toute utilité pour personnes
+honorables et tranquilles.
+
+Cela, c'est l'annonce psychologique. Et quelle admirable netteté
+dans cette phrase! En effet, elle signifie: si vous êtes des
+galvaudeux, des bohèmes tapageurs et désordonnés, ce n'est pas la
+peine de solliciter un abri sous notre toit paisible. Au
+contraire, si vous êtes des gens respectables, douillets, amis des
+pantoufles feutrées et des capitons, accourez: il vous sera on ne
+peut plus profitable d'habiter chez nous.
+
+C'est le cas de s'écrier avec M. Jourdain:
+
+-- Quoi, tant de choses en si peu de mots?
+
+Mon Dieu, oui, le belge a de ces ressources.
+
+* * * * *
+
+Mais les annonces contiennent bien d'autres propos obscurs. En
+voici une où l'on demande une _demi-gouvernante._
+
+Qu'est-ce que cela peut bien être qu'une demi-gouvernante?
+
+Eh bien, il paraît qu'il s'agit d'une bonne, munie de quelque
+instruction et de quelque éducation, qui puisse, à la fois,
+épousseter les meubles, laver la vaisselle, mener les enfants à la
+promenade, leur apprendre les belles manières et leur faire
+répéter leurs leçons.
+
+D'autres annonces détournent complètement le sens des mots.
+
+Voici des commerces à _remettre_, c'est-à-dire à céder.
+
+Voici, à vendre ou à louer, une prairie _arborée_, c'est-à-dire
+plantée d'arbres. En France, nous nous contentons d'arborer un
+drapeau ou, par métaphore, une opinion. En Belgique, on arbore un
+verger. Mais cela ne signifie pas la même chose.
+
+Explorant la ville, je note au passage quelques enseignes. Celle-
+ci: _l'épouse Une Telle, négociante._
+
+Pourquoi pas? Ce féminin ne présente, après tout, rien de
+choquant, bien qu'il soit inusité chez nous.
+
+Autre enseigne: Verdures à l'étuvée.
+
+J'hésite, je regarde l'étalage et j'y vois des mottes d'épinards
+en pyramides et, dans des jattes, des haricots gonflés par l'eau
+bouillante.
+
+Très bien: il s'agit de légumes cuits.
+
+Plus loin: Un Tel, chausseur.
+
+Or c'est un magasin de cordonnerie. Mais voyez l'avantage de cette
+brève indication. Le brave homme qui tient cette boutique a
+réalisé une sérieuse économie. Car, évidemment, le peintre de
+lettres qui fignola son enseigne lui aurait pris davantage
+d'argent pour tracer, au-dessus des croquenots alignés derrière la
+vitrine, cette inscription: _commerce de chaussures_ ou tout autre
+analogue...
+
+Je pénètre dans le faubourg d'Amercoeur. Soit dit en passant, je
+voudrais bien savoir l'origine de ce nom. Peut-être ne trouve-t-on
+ici que des gens lugubres, des misanthropes broyant du noir,
+remâchant les amertumes d'une existence déçue et sans avenir. Je
+n'ai pu obtenir d'éclaircissements sur ce point.
+
+Pourtant Amercoeur me paraît for gai d'aspect. On y voit maints
+jardinets fleuris de roses et de géraniums. La physionomie des
+passants qu'on croise exprime une assez joyeuse insouciance. Les
+marmots, qui se trémoussent en piaillant sur le pavé, ne semblent
+pas prématurément dégoûtés de la vie. Ici l'on mange et l'on boit
+comme ailleurs. En effet, voici un estaminet où des mécaniciens
+barbouillés de suie, trinquent en échangeant des propos
+goguenards.
+
+Par exemple, l'enseigne est déconcertante: _Friture des artistes_.
+
+J'entre chez un marchand de tabac; je me fais servir de quoi
+m'intoxiquer de nicotine et je demande le prix.
+
+-- Un demi-franc et deux cennes.
+
+À ce coup, je ne comprends pas. J'implore la traduction de cette
+phrase ténébreuse et j'apprends qu'il s'agit de payer cinquante
+quatre centimes...
+
+Plus tard, montant l'escalier de mon logis, j'entends la patronne
+de la maison crier à sa domestique: -- Séraphine, apportez-moi
+vite la _loque à reloqueter_.
+
+-- Oui, Madame!...
+
+Je me penche sur la rampe et je vois la servante se précipiter
+dans une chambre du premier étage en brandissant un carré de
+laine. Je devine qu'une loque à reloqueter c'est tout simplement
+un torchon...
+
+* * * * *
+
+Comme on le voit, il n'est pas très difficile d'apprendre le belge
+-- du moins sous sa forme wallonne. Car, en pays flamand, le
+français subit des déformations beaucoup plus extraordinaires. Il
+arrive même que les Flamands mêlent à leur langue des mots
+français gratifiés d'une désinence germanique.
+
+Un seul exemple. Un jour, à Bruxelles, j'entendis un homme du
+peuple dire à un autre: --_Komm, une fois, promeniren._
+
+Mais en Wallonie, les natifs mettent beaucoup de complaisance à
+vous renseigner sur les particularités de leur dialecte. Je le
+répète; là-bas, on nous aime, et au voyageur de chez nous l'on
+prodigue les amabilités et les marques de courtoisie.
+
+CHAPITRE XII
+LE CHASSEUR NOIR
+
+Les feuilles jaunissent et tombent de bonne heure cette année. Un
+été pluvieux, des froids précoces ont éprouvé ma chère forêt de
+Fontainebleau; de sorte qu'elle revêt, dès cette fin de septembre,
+sa parure d'automne alors que, d'habitude, c'est seulement vers la
+Toussaint qu'elle s'habille de pourpre et d'or, comme pour une
+dernière fête, avant de s'endormir sous les givres de l'hiver.
+
+Afin d'en savourer encore un peu la beauté défaillante, je vais
+par les sentiers tout bruissants de feuilles mortes, par les
+taillis où des baies de corail éclatent sur les houx sombres. Je
+gagne, à pas lents, le _Long-Rocher_: un des sites les plus
+grandioses de la vieille sylve.
+
+Au bas de la colline, un groupe de bouleaux surgit qui palpite au
+souffle d'une brise presque insensible. Leurs troncs argentés,
+leurs feuillages d'or clair se dessinent délicatement sur le fond
+de nuances fauves et pourprées que forment au loin les chênes qui
+tapissent les hauteurs où commence la futaie des _Ventes à la
+Reine_; frêles et plaintifs, ils chuchotent leurs adieux à la
+lumière puis pleurent de se résigner aux jours brumeux et froids
+qui viendront bientôt.
+
+Ils semblent des jeunes filles qui songent à la mort...
+
+Je gravis la pente méridionale de la colline, parmi des grès
+entassés comme les ruines d'une ville de Cyclopes. Je parcours un
+large plateau où les bruyères flétries couvrent le sol d'une
+toison roussâtre, où les rochers, à demi ensevelis,
+s'arrondissent, pareils à des échines de mammouths.
+
+De ce sommet l'on découvre un paysage d'une majesté incomparable.
+Dix lieues de forêt s'étendent sous les regards.
+
+Au nord, les lignes mélancoliques, enveloppées de pins bleuâtres,
+du _Haut-Mont_ et de la _Malmontagne_ se découpent sur le ciel. À
+l'horizon, les sommets en triangles dénudés du _Rocher d'Avon_
+plaquent des taches de deuil et d'ocre aride.
+
+Dans les fonds, les hêtres et les chênes déferlent en larges
+vagues de feuillage, couleur de vieil or et de sang caillé. Ça et
+là, des fumées de charbonniers tremblent au-dessus des cimes.
+
+Après une longue contemplation, je tourne à l'ouest; je me glisse
+sous une voûte de grès au cintre surbaissé; je débouche dans un
+cirque où des roches abruptes, les une couvertes de mousses
+sombres, les autres âprement nues, se surplombent ou s'oppriment
+en un chaos formidables.
+
+On dirait quelque avalanche des vieux âges suspendue dans sa chute
+par le geste d'une divinité. Puis certains rocs, qui
+m'investissent de toutes parts, ouvrent des gueules de chimères et
+de dragons. J'ai un peu l'impression d'être enfermé dans un cercle
+de l'enfer de Dante.
+
+Mais le sentier remonte par une brèche pour atteindre la grande
+_platière _qui occupe le centre _du Long-Rocher_. Un nouvel aspect
+se présente au sud, par delà une plaine de fougères brunâtres.
+
+Les massifs des _Trembleaux_, plantés d'essences multiples,
+déploient la magnificence des couleurs de l'automne. C'est toute
+la gamme des nuances du jaune et de l'orangé, depuis l'ambre
+jusqu'à la rouille. Par endroits, des feuillages de carmin
+tranchent à vif sur ce fond d'opulence tandis que quelques jeunes
+hêtres, encore verts, scintillent sourdement comme des émeraudes.
+
+Vers le couchant, la hauteur des _Étroitures_, avec sa pinède,
+apparaît, par contraste, presque noire. Le ciel s'est couvert de
+nuées gris perle qui cendrent un peu les ors des feuillages. Il ne
+reste, à la crête des collines les plus occidentales, qu'un pan de
+bleu limpide d'où le soleil déclinant baigne de longues clartés
+mourantes les arbres, les rochers et les vapeurs immobiles. Plus
+un souffle n'agite l'air.
+
+Et le silence des fins d'après-midi dans la forêt plane, comme un
+aigle de royale envergure, sur les frondaisons pleines de pénombre
+chatoyante et de reflets atténués...
+
+* * * * *
+
+Comme je redescendais par le sentier qui mène à la route de
+Fontainebleau, je vis se dresser à ma gauche un vieux sapin qui,
+sous sa pèlerine vert sombre, ressemblait à un ermite. Comme il
+bruissait mystérieusement, je prêtai l'oreille et je crus
+percevoir de vagues paroles où il était question de la bêtise
+humaine. Cela ne m'étonna pas trop, car je sais que les arbres
+sont beaucoup plus sages que les hommes.
+
+Je m'arrêtai. Saluant l'ancêtre morose, je lui adressai le
+discours suivant:
+
+-- Vieil ami, n'oublie pas que les poètes te tiennent pour un
+modèle de logique et de cadence. Et quoi de surprenant à cela? Tes
+branches sont si merveilleusement alternées! Tu sais aussi que le
+philosophe Kant eut recours à l'un de tes frères pour l'aider à
+construire des syllogismes. Ce sapin s'élevait vis-à-vis de la
+fenêtre qui éclairait son cabinet de travail. Et Kant avait
+tellement l'habitude de le regarder en travaillant et d'accrocher
+ses méditations aux rameaux dont les vitres étaient frôlées que,
+privé de son sapin, il n'aurait sans doute plus réussi à
+coordonner les antinomies où se complait sa doctrine.
+
+Or il arriva que le sapin fut jeté bas et débité en bûches et en
+allumettes. Sa disparition mit le philosophe et sa philosophie en
+désarroi. Il dut interrompre ses travaux, et il tâtonna longtemps
+avant de renouer le fil de ses idées. Bien plus, il faillit se
+réfuter lui-même!
+
+Faute d'un sapin, nous avons encouru le risque d'être privés de la
+_Critique de la Raison pure_, de _l'Impératif catégorique_ et de
+tous les rhéteurs protestants qui s'emploient, avec zèle, à
+insuffler ces lourdes fumées dans les cervelles françaises.
+
+Ne trouves-tu pas que c'est là une tradition glorieuse, digne
+d'être perpétuée dans les annales de ta famille?...
+
+Le sapin se balança ironiquement. Il me parut qu'un rire moqueur
+courait parmi ses aiguilles et qu'il me répondait: -- Vous autres,
+hommes, vous vous figurez que vos systèmes importent à la marche
+du monde. Mais nous, sapins, nous en faisons aussi peu de cas que
+d'une graine de pissenlit emportée par le vent. Suppose que ce
+Kant en ait été réduit, par la mort de mon frère, à briser sa
+plume, crois-tu qu'un aussi minime incident aurait empêché la
+terre de tourner?...
+
+J'aurais pu objecter au conifère sceptique, que, tout de même, une
+doctrine philosophique a plus d'importance qu'une graine de
+pissenlit. Je n'en fis pourtant rien pour cette raison que je
+n'aime pas du tout les rêveries de Kant. Notamment, son _Impératif
+catégorique_ me produit l'effet d'un moellon dont il est
+déplorable de nous alourdir l'intelligence.
+
+Je saluai donc le sapin et, sans ajouter un mot, je repris ma
+promenade...
+
+* * * * *
+
+Je traversais les taillis qui bordent le _Rocher aux Nymphes_
+quand je me rappelais soudain que c'est dans cette partie de la
+forêt et aussi vers les pentes du _Rocher d'Avon_, la route de
+Moret et le carrefour du _Chêne feuillu_, qu'on signale les
+apparitions du Chasseur Noir.
+
+La nuit montante, l'aspect fantastique du site me portèrent à me
+remémorer cette légende dont voici les détails d'après les
+chroniqueurs et les mémoires.
+
+Pierre Matthieu, historien, auteur _d'une Vie d'Henri IV_, raconte
+ceci à la date de 1599: «Le Roi, accompagné de quelques seigneurs,
+étant à la chasse vers la route de Moret et le _Rocher aux
+Nymphes_, entendit un grand bruit de plusieurs personnes qui
+donnaient du cor assez loin et les jappements des chiens et les
+cris des chasseurs, bien différents de l'ordinaire et éloignés de
+lui d'une demi-lieue. Et en un instant, tout ce tumulte se fit
+entendre tout près de lui.
+
+«Sa Majesté, surprise et émue, envoya le comte de Soissons et
+quelques autres pour découvrir ce que c'était. Aussitôt ils
+entendirent ce bruit près d'eux, sans voir d'où il venait ni ce
+que c'était. Et tout à coup, ils aperçurent, dans l'épaisseur de
+quelques broussailles, un grand Homme Noir fort hideux qui leva la
+tête et leur dit: _M'entendez-vous?_ ou _Qu'attendez-vous?_ ou
+_Amendez-vous_, ce qu'ils ne purent distinguer étant saisis de
+frayeur. Et tout aussitôt après ce spectacle disparut comme une
+vapeur.
+
+«Ce qui ayant été rapporté au Roi, Sa Majesté s'informa des
+charbonniers, bergers et bûcherons qui sont ordinairement dans
+cette forêt, s'ils avaient déjà vu de tels fantômes et entendu de
+tels bruits.
+
+«Ils répondirent qu'assez souvent il leur apparaissait un grand
+homme noir, avec l'équipage d'un chasseur et qu'on appelait le
+Grand Veneur...»
+
+Michelet, qui commente, d'après Matthieu, cette apparition,
+suppose qu'on voulut agir sur l'imagination d'Henri IV et que ce
+prestige avait été machiné pour l'incliner à la dévotion après la
+mort de Gabrielle d'Estrées. Mais Michelet a, lui aussi, beaucoup
+d'imagination.
+
+D'ailleurs Pierre Matthieu ne donne aucune indication dans ce
+sens. Il se contente d'ajouter que, le même jour, Sully, se
+trouvant dans son cabinet, au pavillon du Grand Parterre, entendit
+une forte et discordante sonnerie de cor. Surpris que la chasse
+rentrât si tôt, le ministre sortit précipitamment pour saluer le
+roi.
+
+Mais, dehors, il n'y avait personne. Les gardes interrogés
+répondirent qu'ils n'avaient rien vu ni rien entendu. -- Notez, au
+surplus, que du pavillon de Sully à l'endroit où se trouvait Henri
+IV, on compte une dizaine de kilomètres.
+
+Chose singulière, Sully ne parle point, dans ses _Mémoires_, de ce
+dernier incident. Il dit seulement à propos de l'apparition elle-
+même:
+
+«On cherche encore de quelle nature pouvait être ce prestige vu si
+souvent et par tant d'yeux dans la forêt de Fontainebleau. C'était
+un fantôme environné de chiens dont on entendait les cris et qu'on
+voyait de loin mais qui disparaissait lorsqu'on s'en approchait.»
+
+Péréfixe et l'Estoile font un récit analogue à celui de Matthieu.
+Péréfixe ajoute: «On attribue cette vision à des jeux de sorciers
+ou de mauvais esprits». Quant à l'Estoile il rapporte que le
+fantôme apparut au Roi lui-même et que celui-ci en fut «tout froid
+de peur» et en demeura longtemps fort troublé.
+
+Bongars, diplomate employé par Henri IV auprès des princes
+d'Allemagne, écrit, dans une de ses épîtres latines, qu'étant venu
+à Fontainebleau rendre compte au roi d'une de ses missions, il
+entendit plusieurs personnes parler de la dernière apparition du
+_Chasseur Noir_. Un piqueur qu'il interrogea lui répondit: «Ce
+doit être un gentilhomme qui fut assassiné du temps de François
+1er et qui revient».
+
+Enfin la _Chronologie septénaire_ raconte que le roi et les
+courtisans s'étaient d'abord moqués du Chasseur Noir comme d'une
+fable mais qu'ils l'aperçurent un jour distinctement dans un
+hallier sous la figure d'un homme d'une taille élevée et au visage
+ténébreux. Ils eurent si peur qu'ils s'enfuirent; et ce fut à qui
+courrait le plus vite.
+
+Sous Louis XIII, en 1628, M. Herbet a relevé, dans son
+_Dictionnaire de la forêt de Fontainebleau_, une apparition du
+Chasseur Noir à deux gentilshommes de la Cour. Cette relation fort
+circonstanciée est tirée d'une plaquette très rare qui se trouve à
+la Bibliothèque Nationale.
+
+M. Herbet donne aussi une explication de l'apparition à Henri IV
+due à Hurtaut et Magny. D'après ces auteurs, il se serait agi
+d'attirer le roi dans un guet-apens et de l'assassiner.
+
+Or, en 1699, le Chasseur Noir apparut de nouveau à Louis XIV. --
+L'abbé Guilbert rapporte le fait dans sa _Description des château,
+bourg et forêt de Fontainebleau_, publié en 1731. Mais loin
+d'éclaircir cette mystérieuse histoire, il la complique encore en
+y mêlant un artisan prophétique.
+
+Il reproduit d'abord le récit de Matthieu puis il ajoute: «Cent
+ans après, Louis XIV, étant à la chasse, eut cette même vision qui
+l'avertit de certains faits particuliers dont il ne parla, dit-on,
+à personne et dont il fut très impressionné. Ces faits lui furent
+confirmés par un maréchal ferrant de Salon-de-Craux en Provence,
+parent de Nostradamus et qui se crut chargé de révéler au Roi
+certaines choses qui regardaient sa conscience et qui, malgré le
+secret, donnèrent lieu à bien des conjectures.
+
+«Ce qu'il y a de sûr c'est que le Roi allant à la messe, ce
+nouveau prophète se trouva sur son passage. M. le maréchal de
+Duras, qui suivait le Roi, dit alors: -- Si cet homme n'est pas
+fou, je ne suis pas noble.
+
+«Le Roi qui l'entendit, se retourna et dit: -- Cet homme là n'est
+pas fou. Il parle de fort bon sens et pourtant vous êtes noble.
+
+«Voilà tout ce que j'en sais. Bien des gens ont cherché à deviner
+le reste. Mais c'est un secret qu'on ne juge pas à propos de
+révéler...»
+
+* * * * *
+
+Pendant des années, nulle mention du Chasseur Noir. Mais voilà
+qu'en 1899, on se mit à nouveau à parler de lui.
+
+Une femme Dubail habitant Veneux-Nadon, près de Moret, prétendit
+que son «petit gars», âgé d'une douzaine d'années, avait aperçu le
+fantôme, dans un taillis du _Chêne feuillu_ à la tombée de la
+nuit.
+
+On lui demanda comment l'enfant le dépeignait.
+
+«Il dit, répondit-elle, que c'est un grand homme noir, habillé
+très collant, qu'il est à cheval et qu'il galope sans faire de
+bruit.
+
+-- Et vous-même, qu'en pensez-vous?
+
+-- Il y en a qui disent que ce n'est pas un homme vivant. Mais on
+ne sait qui ce peut bien être...»
+
+Diverses ramasseuses de fagots, des vagabonds occupés à cueillir
+des champignons ou à braconner dans la forêt, affirmèrent
+également avoir vu le Chasseur Noir ou entendu son cor, le soir,
+vers le _Rocher aux Nymphes_.
+
+Enfin une jeune Écossaise, en cette même année 1899, au mois de
+juillet, soutint qu'elle avait rencontré le fantôme.
+Villégiaturant à Barbizon, elle avait été rendre visite à des amis
+à Moret et elle regagnait son hôtel, à bicyclette, à travers la
+forêt, vers dix heures du soir. Elle a raconté l'apparition dans
+une lettre dont j'ai la traduction sous les yeux et don voici les
+principaux passages:
+
+«Croyant trouver un raccourci, j'avais quitté la grand'route avant
+le carrefour du _Chêne feuillu_ et j'avais pris un chemin à gauche
+qui m'emmena vers le _Rocher d'Avon_. J'arrivai à un carrefour où
+se croisaient sept routes et près duquel il y avait une mare. Je
+m'étais égarée et je ne savais plus guère comment me retrouver.
+J'étais d'autant plus ennuyée que le sol était formé de sable fin
+où les roues de la bicyclette enfonçaient plus d'à moitié. Je mis
+pied à terre et, la main au guidon, je cherchai à m'orienter. La
+pleine lune brillait mais cela ne me servait à rien car de
+nouveaux sentiers s'ouvraient sans cesse devant moi et je ne
+savais lequel prendre...»
+
+En effet, même en plein jour, quelqu'un qui ne possède pas à fond
+la topographie de la forêt est à peu près certain de s'égarer s'il
+quitte les voies principales tant les sentiers se coupent et
+s'entrecroisent pour former un véritable labyrinthe. Dans
+l'obscurité, c'est encore pire. Bon gré mal gré, on décrit des
+courbes obtuses qui vous ramènent au point d'où l'on était parti.
+
+Il semblerait que les esprits sylvestres prennent alors plaisir à
+faire piétiner en vain les indiscrets qui violent leur domaine.
+
+La jeune fille s'égara donc complètement. Elle finit par déboucher
+dans une petite clairière où croissaient seulement quelques
+fougères, des genêts et de jeunes chênes épars. Des blocs de grès
+blanc luisaient sous la lune.
+
+Elle continue: «Je m'étais arrêtée dans cette petite plaine.
+J'avais d'abord un peu peur, mais la forêt était si tranquille que
+je commençais à me rassurer quand, tout à coup, un cerf sortit des
+buissons en face de moi. En m'apercevant il fit un écart puis prit
+la fuite par les fourrés à ma droite et disparut.
+
+«À ce moment, j'entendis au loin le son d'un cor de chasse et les
+aboiements d'une meute. Ce bruit d'abord très faible grandit
+rapidement et se rapprocha. Ce n'étaient pas des sonneries de
+chasse; c'étaient de longues notes tristes qui me donnèrent une
+sorte de plaisir mélancolique. Je restai immobile, comme
+charmée...
+
+«Tout à coup, je vis apparaître, dans le chemin à ma gauche, une
+masse mouvante qui rasait le sol. C'était la meute. Les yeux des
+chiens faisaient comme des points de feu. Derrière eux, venait un
+cheval sombre qui galopait sans bruit. Sur son dos il y avait un
+être vêtu de noir qui portait un cor de chasse brillant en
+bandoulière. Quand il passa près de moi, il porta la main à sa
+tête comme pour me saluer. L'ensemble de l'apparition était
+vaporeux et comme effacé. Les chiens et le fantôme traversèrent la
+petite plaine en silence. Ensuite ils se perdirent, comme une
+fumée, dans les taillis, de l'autre côté...
+
+«J'étais demeurée clouée sur place, toute tremblante. Quand je ne
+vis plus rien, je me mis à courir au hasard devant moi. Et soudain
+je me retrouvai sur la route de Moret, près du _Chêne feuillu_.
+
+«Je suis rentrée chez moi je ne sais trop comment. J'avais été
+tellement effrayée que je suis restée plusieurs jours au lit...»
+
+* * * * *
+
+Évidemment l'on peut mettre en doute la réalité de l'apparition en
+ce qui concerne la jeune Écossaise. Elle était peut-être fort
+impressionnable et douée, en outre, d'une imagination violente. La
+solitude de la forêt, l'ombre, le silence, les reflets de la lune
+dans le brouillard qui monte souvent des fourrés par les nuits
+d'été ont pu agir sur elle au point de lui causer une
+hallucination.
+
+Mais même si nous écartons son témoignage et celui des habitués de
+la forêt qui, vers cette époque, affirmèrent avoir vu le Chasseur
+Noir, il reste les apparitions à Henri IV et à Louis XIV. Ce
+dernier ne passe point pour un amateur de mystifications. Dans
+quel but aurait-il raconté que le fantôme lui était apparu et lui
+avait parlé sur des faits que lui seul connaissait? Pourquoi
+aurait-il dit que le maréchal ferrant lui avait confirmé les
+paroles du spectre?
+
+En ce qui concerne Henri IV, il est à remarquer que Sully, qui ne
+fut ni un esprit superstitieux ni un plaisantin, constate que
+beaucoup de personnes ont vu le fantôme.
+
+Que faut-il conclure?...
+
+Il y a une dizaine d'années, réfléchissant à cette légende, j'eus
+l'idée d'aller explorer, la nuit, la région où le Chasseur Noir
+avait toujours apparu. Vers onze heures du soir, en juin, je
+gagnai, par la route de Moret, le carrefour du _Chêne feuillu_
+puis je me dirigeai, par un sentier que je connaissais bien, vers
+cette mare d'Épisy auprès de laquelle la jeune Écossaise avait
+rencontré le fantôme.
+
+J'allais lentement sous les grands arbres; je goûtais, avec
+ivresse, la belle nuit d'été tout odorante du parfum des flouves,
+des pollens et des résines. Je mirais la pleine lune couleur de
+miel qui répandait sa splendeur paisible sur les hautes
+frondaisons et dardait de fines clartés, pareilles à des flèches
+d'or pâle, à travers le noir treillis des branches. Les ramures
+formaient devant moi une suite d'arceaux où des ogives, pleines
+d'une fluide lumière, alternaient avec des pans d'obscurité
+bleuâtre. J'errais dans un cloître de rêve... Je débouchai enfin
+sur le creux où repose la mare. À vingt pas environ du carrefour
+des sept routes, elle dort dans une cuvette formée par des pentes
+argileuses où croît une herbe drue. Un tertre artificiel, que
+soutiennent quelques pierres sommairement façonnées, la surplombe
+et dessine un petit plateau circulaire au centre duquel s'élève un
+marronnier déjà vieux.
+
+Sur le pourtour, une dizaine de pins font cercle comme pour
+recueillir les enseignements de ce patriarche. Sous le tertre,
+bâille une cavité d'où filtre une source. Et, de chaque côté du
+porche, deux platanes, arbres fort rares dans la forêt, ont
+poussé.
+
+Je m'assis au pied du marronnier et je me mis à rêver en
+contemplant l'eau paisible de la mare. La pleine lune, presque au
+zénith, baignait de lumière le ciel sans nuages, s'étalait, en
+grandes nappes pâles, sur le gazon, faisait luire, comme des
+chevelures d'argent fin, le feuillage des arbres, et se reflétait,
+avec une telle intensité, dans l'onde immobile qu'on eût dit qu'un
+fragment de l'astre s'était laissé choir sur la terre.
+
+La forêt reposait à l'infini dans l'enchantement du clair de lune
+et du silence. Pas un souffle. Il faisait si calme que j'entendais
+les branches se frôler avec douceur, les feuilles chuchoter en
+songe et une biche brouter dans le taillis tout proche...
+
+Je rêvais; je me récitais des passages de l'adorable féerie de
+Shakespeare:_ Le Songe d'une nuit d'été_. Je croyais voir voltiger
+autour de moi Titania et les fées, Puck et les sylphes.
+
+Et j'avais tout à fait oublié que j'étais venu là pour procéder à
+une enquête sur le Chasseur Noir.
+
+Quand le souvenir me revint du fantôme, je quittai à regret la
+place et, consciencieusement, je commençai à parcourir tous les
+endroits où la tradition voulait qu'il se montrât.
+
+J'escaladai les pentes du _Rocher d'Avon_; je redescendis dans la
+brousse; je battis les halliers tout autour du _Rocher aux
+Nymphes_; je revins sur la route de Moret que j'arpentai jusqu'à
+la maison de garde des Sablons.
+
+Rien: nul son de cor; nulle meute aux yeux flamboyants; nul
+fantôme vêtu de deuil...
+
+De guerre lasse, je rentrai à Fontainebleau, l'esprit plein
+d'images lunaires et sylvestres d'une poésie merveilleuse mais
+sans que le Chasseur Noir eût daigné se manifester.
+
+Peut-être réserve-t-il ses apparitions aux Rois de France et aux
+jeunes Écossaises...
+
+CHAPITRE XIII
+LES CATACOMBES DE PAULINE JARICOT
+
+La ville de Lyon connaîtra peut-être bientôt la joie de voir une
+de ses enfants élevée sur les autels. En effet, Mgr Déchelette,
+auxiliaire du cardinal-archevêque, vient de se rendre à Rome pour
+y déposer les pièces du procès en béatification de Pauline-Marie
+Jaricot, créatrice du Rosaire vivant, fondatrice de l'oeuvre de la
+Propagation de la Foi.
+
+Ce n'est pas à mes lecteurs qu'il est nécessaire de retracer
+l'existence de cette servante de Dieu, choisie pour que, par son
+initiative, l'Évangile fût prêchée dans tout l'univers. On sait
+également comment le Seigneur permit que cette mission glorieuse
+s'accomplît parmi les souffrances physiques de l'élue et les
+peines intérieures les plus déchirantes. On n'ignore pas que
+Pauline Jaricot fut trompée, dévalisée, ruinée, couverte
+d'outrages, abreuvée de calomnies et qu'elle mourut dans un
+dénuement total. Ce sont là des épreuves qui ne manquent jamais
+aux prédestinés, afin de leur faire gagner, par l'exercice d'une
+abnégation héroïque, les trônes qu'ils doivent occuper aux pieds
+du Très-Haut.
+
+Me trouvant à Ars pour mon livre sur le bienheureux Vianney, j'y
+avais lu cette brochure: _Le Petit sou de la Providence_, où la
+fidèle compagne de Pauline-Marie, Mlle Maurin, a résumé sa vie
+d'une façon fort attachante. Venu, par la suite, à Lyon, j'y pris
+connaissance du récit complet de ses travaux et d'une autre
+publication: _Le Curé d'Ars et Pauline-Marie Jaricot_, qui
+m'intéressèrent encore plus à cette admirable figure (_La première
+brochure a été publiée par l'éditeur Toira, la seconde par la
+librairie du Sacré-Coeur, à Lyon)._ Si bien que je voulus visite
+le coin de Fourvière où la sainte fille gravit son calvaire et
+naquit à la vie éternelle. Ce sont les impressions recueillies au
+cours de cette visite que je vais rapporter.
+
+La maison s'élève un peu plus qu'à mi-hauteur de la colline qui
+supporte la basilique. Elle date du XVI° siècle, m'a-t-on dit;
+elle est assez spacieuse et éclairée par un grand nombre de
+fenêtres. À l'intérieur, rien ne subsiste de la distribution des
+appartements telle qu'elle existait du temps de Pauline Jaricot ni
+du mobilier qui les garnissait.
+
+J'ai vu la chambre où elle rendit le dernier soupir. Une
+tapisserie élimée en couvre les murs; des poutres fendillées et
+enfumées traversent le plafond bas. Déjà presque à l'agonie,
+Pauline fit tirer son lit auprès de la fenêtre afin de contempler
+une dernière fois ce Lyon qu'elle avait tant aimé, pour qui elle
+s'était offerte si souvent en holocauste. La vue est splendide et
+d'une étendue considérable: au premier plan, au pied de la
+colline, la cathédrale Saint-Jean, puis la Saône, lente et
+limoneuse, puis un océan de toits gris, puis le Rhône entrevu par
+endroits et miroitant au débouché des rues qui vont vers la
+Guillotière. J'ai rêvé longtemps le front à la vitre où la
+mourante appuya peut-être son visage baigné de sueurs de la
+dernière minute. J'ai tâché de me mettre dans l'état d'âme qu'il
+fallait pour comprendre ses suprêmes pensées telles qu'elles nous
+sont rapportées par les témoins de sa fin; je me suis recommandé à
+ses prières là-haut.
+
+Je visitai ensuite la chapelle que Pauline-Marie dédia à sainte
+Philomène en reconnaissance d'un miracle de guérison spontanée que
+l'angélique martyre lui obtint lors d'un voyage en Italie.
+
+C'est un très humble sanctuaire, mi obscur et de dimensions
+exiguës; un petit dôme le surmonte que des ex-voto garnissent de
+la base au sommet. Après m'y être recueilli, quelques minutes,
+devant le Saint-Sacrement, je sortis pour visiter le souterrain
+qui abrita Mlle Jaricot et ses compagnes durant l'insurrection de
+mars 1834.
+
+Voici en quelles circonstances la servante de Dieu et ses
+compagnes se réfugièrent dans cette catacombe.
+
+Les canuts de la Croix Rousse s'étaient soulevés à la suite d'une
+diminution excessive des salaires. Ils occupaient la colline et
+tiraient à toutes volées sur la ville. L'artillerie des troupes
+chargées de la répression s'alignait sur la place Bellecour et
+leur répondait par une pluie de projectiles. De sorte que la
+maison de Mlle Jaricot, prise entre deux feux, criblée de balles
+qui brisaient les vitres et de bombes qui éclataient dans les
+chambres, devint bientôt intenable. On résolut de se réfugier dans
+le souterrain qui date probablement de l'époque gallo-romaine et
+qui était resté sans usage jusqu'alors.
+
+En 1834, la chapelle de Sainte Philomène n'était pas encore
+construite et la messe se disait dans une salle aménagée à cet
+effet, et où le Saint-Sacrement était d'habitude exposé. Mlle
+Jaricot était au lit, fort malade et incapable de se lever, ne
+fût-ce que pour parcourir les 200 mètres qui séparent la maison du
+souterrain. Ses compagnes voulurent l'emporter sur un matelas;
+mais, au dernier moment, on n'osa se risquer dehors, tant l'orage
+des bombes redoublait.
+
+Alors Pauline-Marie se fit apporter le tabernacle portatif où
+Notre-Seigneur veillait, caché sous le voile eucharistique. Elle
+le prit entre ses bras, et, voyant l'hésitation de tous, elle dit
+d'une voix ferme: «Allons sans crainte, puisque nous avons avec
+nous Jésus-Christ.»
+
+«Après avoir allumé quelques cierges, dit Mlle Maurin, on sort,
+emportant le lit de douleur sur lequel repose, entre les mains de
+sa faible créature, Celui qui se nomme le _Dieu des armées, _et
+l'on parcourt ainsi très lentement toute la longueur de la
+terrasse, sous le croisement de la grêle de feu qui n'atteint
+personne...»
+
+Laissons maintenant la parole à Pauline-Marie elle-même. Dans un
+mémoire écrit peu après, elle rapporte ceci: «Nous décidâmes de
+nous enfoncer dans les profondeurs du souterrain. On m'y traîna
+comme on put, tandis que je serrais étroitement entre mes bras
+l'Arche de mon unique espérance.
+
+«Nous arrivâmes ainsi à une excavation plus commode et moins
+humide que les autres. Au milieu de ce réduit, qui forme une croix
+parfaite, mon matelas fut déposé. Mes filles, placées dans les
+excavations formant les différentes parties de la croix, se
+trouvèrent tout près de moi, à ma droite, à ma gauche, au-dessus
+de ma tête, à mes pieds. Les personnes qui partageaient nos
+dangers étaient deux domestiques de ma soeur, mon jardinier, une
+pauvre petite orpheline, un Frère de Saint-Jean de Dieu, mon
+boucher et deux femmes, dont... une actrice. Tous restèrent dans
+la première partie du souterrain, en dehors de la croix où nous
+étions avec Jésus-Christ.»
+
+Pauline-Marie et les 17 personnes qui l'entouraient demeurèrent là
+cinq jours. Tous, élevés au-dessus d'eux-mêmes par la présence de
+Jésus et par la sérénité de la sainte fille, vécurent dans le
+calme et la prière durant tout ce temps. Nul ne se plaignit de la
+fatigue ni de l'insuffisance des vivres sommaires qu'on avait
+emportés...
+
+* * * * *
+
+Pénétré de ces détails émouvants, j'entrai dans le souterrain,
+guidé par un obligeant jardinier qui portait une lanterne.
+
+Ce ne fut pas très commode; il nous fallut sauter une marche en
+ruine au bas de laquelle nous enfonçâmes dans un amas de feuilles
+sèches qui nous venait jusqu'à mi jambe. Ensuite, nous ouvrons une
+porte dont les gonds rouillés résistent tant qu'ils peuvent à nos
+tractions. Un couloir ténébreux bâille devant nous. Élevant son
+luminaire, mon compagnon me précède. Nos pieds buttent sur le sol
+inégal et rocailleux. La largeur du couloir est de I mètre
+environ; je compte 22 pas et nous arrivons au caveau. Il a 4
+mètres de longueur sur 2 m 50 de largeur et 2 mètres environ de
+hauteur, et il dessine, en effet, une croix. Au centre, à la place
+même où Notre-Seigneur et sa fille bien aimée gisaient sur un
+pauvre matelas, on a placé un petit piédestal qui supporte un
+crucifix. Dans une anfractuosité de la muraille, il y a un buste
+de la Sainte Vierge. L'emplacement du caveau, sa forme cruciale,
+la nature du ciment qui couvre les parois me confirment que cette
+catacombe avait dû être creusée par des chrétiens au temps de
+l'Église primitive de Lyon.
+
+En face du caveau s'ouvre un petit réduit haut de 1 mètre, où les
+plus las des réfugiés venaient s'étendre à tour de rôle sur le sol
+mouillé. Le couloir se prolonge au-delà, jusque sous les
+fondations de la basilique de Fourvière. Mais les eaux
+d'infiltration l'envahissent, et il est à peu près impraticable.
+
+Je prie quelques minutes; puis je prends des notes accroupi sur
+mes talons tandis que le bon jardinier, patient et recueilli,
+m'éclaire.
+
+Fait notable: lorsque la colline fut prise, aucun des insurgés ni
+des soldats qui les poursuivaient ne découvrit l'entrée du
+souterrain. La bataille finie, les réfugiés en sortirent sains et
+saufs, et pas un seul d'entre eux ne tomba malade à la suite de
+tant d'heures passées dans des ténèbres humides. Ah! c'est qu'ils
+avaient eu confiance dans Notre-Seigneur!...
+
+Revenu à la lumière, je pris congé de mon guide en le remerciant
+chaudement, et je montai la colline vers la basilique. Il faisait
+une soirée exquise; des merles sifflaient dans les cerisiers en
+fleurs; des violettes embaumaient dans l'herbe déjà drue de ce
+printemps précoce. Pas un nuage au ciel. Le soleil déclinant vers
+les collines de Sainte-Foy envoyait de longues flèches d'or à
+travers le feuillage des arbres. Lyon, en bas, bruissait
+sourdement sous une fine brume mauve et rose.
+
+Je levai les yeux vers le sommet de la colline: la statue dorée de
+la Vierge qui surmonte la tour de la vieille église scintillait,
+au soleil couchant, comme une grande étoile. Je joignis les mains
+et, saluant la Mère Immaculée, je lui dis: «Bonne Mère, protégez,
+assistez votre pauvre trimardeur, comme vous avez tant de fois
+protégé, assisté votre enfant Pauline-Marie...»
+
+À la suite de cette descente aux catacombes de Fourvière, je suis
+allé voir Mlle Maurin. J'ai trouvé une petite femme aux yeux vifs,
+très alerte pour ses 85 ans, et qui m'a parlé de la fondatrice du
+Rosaire vivant avec un enthousiasme communicatif. J'ai retenu
+d'elle à ce propos: «Le cardinal-archevêque dit, dans la lettre
+qu'il m'écrivit et qu'il voulut bien me permettre de publier en
+tête de ma brochure: _le Petit sou de la Providence_: «Nous aimons
+à espérer que le jugement infaillible de la sainte Église
+reconnaîtra dans notre Lyonnaise vaillante, humble et généreuse,
+un digne émule en sainteté des Bienheureux qui furent sur la terre
+ses amis, le curé d'Ars, la Mère Barat, le Vénérable P. Colin, et
+que son autorité suprême nous permettra d'unir un jour, dans la
+même vénération, notre Blandine, mère des martyrs, et notre
+Pauline-Marie, mère des missionnaires.»
+
+«Oui, ajouta Mlle Maurin, ce sera un beau jour celui où la
+béatification de ma sainte amie sera proclamée: j'espère vivre
+assez pour le voir. Et quelle bénédiction pour Lyon que de mettre
+en pendant aux autels de Sainte Blandine ceux de Pauline-
+Marie!...»
+
+«Pour Lyon et pour la France!» approuvai-je en prenant congé, car
+nous n'aurons jamais trop de saints qui nous protègent et nous
+éclairent dans la lutte contre le Mauvais et les sectaires
+endiablés qui nous oppriment.
+
+CONCLUSION
+
+Je feuillette les pages de ce livre et, récapitulant les aventures
+disparates auxquelles ma destinée me mêla, j'adore la bonté de
+Dieu. Alors que le pauvre trimardeur errait, sans guide et sans
+but, par les chemins du matérialisme et de la révolte,
+s'étourdissait de paradoxes vénéneux, n'arrêtait de choyer sa
+sensualité que pour s'effondrer, aux heures de lassitude et de
+satiété, dans les ténèbres de la désespérance, Il l'a pris par la
+main, d'une façon bien inattendue, et l'a mené à l'Église.
+
+Ah! quelle délivrance, quelle purification et quel réconfort!
+J'appris le sens surnaturel de la vie, j'appris la règle, je
+compris que la fidélité aux enseignements et aux préceptes de la
+foi catholique, que la fréquentation des sacrements pouvaient
+seules me préserver des pièges tendus par le Prince de ce monde à
+mon âme immortelle.
+
+Telle est la vraie liberté. Non seulement l'on trouve, au pied de
+l'autel, la paix intérieure et la force d'imposer silence aux
+instincts dépravants, mais encore l'intelligence, avertie de
+l'esclavage où la maintenait naguère sa dévotion aux idoles de
+chair et de pêché, libérée des chimères qui la rivaient aux
+doctrines de négation, prend une acuité nouvelle. Les idées et les
+sentiments se clarifient, se sanctifient; l'esprit de sacrifice,
+le zèle pour la défense de l'Église se développent; l'amour de
+Dieu brûle toujours plus fervent et nous imprègne du désir de
+mériter le maintien et l'accroissement des grâces reçues lors de
+la conversion.
+
+Certes, on n'est pas devenu un Saint; il y a encore bien des
+lacunes, bien des défaillances dans notre bonne volonté. Mais la
+Croix ne cesse de briller devant les yeux de notre âme et nous
+savons qu'un simple acte de foi dans les vertus rédemptrices de
+Notre-Seigneur nous rendra l'énergie nécessaire pour surmonter nos
+faiblesses et dompter les rébellions de la nature déchue.
+
+Ces bienfaits du catholicisme, ceux même que l'amour-propre
+n'aveugla pas définitivement sont obligés de les reconnaître.
+
+Voici par exemple Taine, intelligence splendide que l'orgueil
+scientifique dirigea pendant des années. Il ne voyait rien en
+dehors du déterminisme; il n'admettait pas qu'il y eût dans l'âme
+humaine une région dont ses théories ne pussent rendre compte. Il
+considérait le sentiment religieux comme une maladie de l'esprit.
+
+Mais un jour, une crise sociale où la France faillit périr, lui
+montra son erreur. Ses travaux l'ayant amené à étudier le rôle
+séculaire de l'Église, autant qu'un incroyant de bonne foi pouvait
+le faire, il en saisit l'importance vitale et il écrivit ces
+phrases dont je prie qu'on médite tous les termes:
+
+«Le christianisme, c'est l'organe spirituel, la grande paire
+d'ailes indispensable pour soulever l'homme au-dessus de lui-même,
+au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés pour le
+conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance,
+jusqu'à la sérénité, pour l'emporter jusqu'au dévouement et au
+sacrifice.
+
+«Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces
+ailes défaillent ou qu'on les casse, les moeurs publiques et
+privées se dégradent. En Italie, pendant la Renaissance, en
+Angleterre, sous la Restauration, en France, sous la Convention et
+de Directoire, on a vu l'homme se faire païen comme au 1er siècle.
+Du même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de
+Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur; il abusait des autres et
+de lui-même; l'égoïsme calculateur et brutal avait repris
+l'ascendant; la cruauté et la sensualité s'étalaient; la société
+devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu.
+
+«Quand on s'est donné ce spectacle de près, on peut évaluer
+l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y
+introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y
+maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison
+philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même
+l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune
+administration, aucun gouvernement ne suffisent à le suppléer dans
+ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente
+natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel,
+incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde
+vers ses bas-fonds. Et le vieil Évangile est encore aujourd'hui le
+meilleur auxiliaire de l'instinct social (Taine: _Les origines de
+la France contemporaine, le Régime moderne, tome II_).»
+
+Un croyant n'eût pas écrit cette dernière phrase telle quelle; il
+aurait dit: C'est dans l'Évangile inspiré qu'on trouva, qu'on
+trouve et qu'on trouvera l'unique sauvegarde sociale.
+
+Mais tout de même quel loyal aveu! Et comme il y a loin de cette
+déclaration d'un philosophe instruit par l'expérience à la boutade
+du jeune normalien tout imbu de théories matérialistes: «Le vice
+et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol.»
+
+C'était pourtant le même homme. Mais, dans l'intervalle, il avait
+acquis la notion de la vraie science, celle qui se borne à
+l'analyse des phénomènes et qui ne cherche pas à empiéter sur
+l'Église pour expliquer la Cause.
+
+Que l'on compare un peu l'état d'esprit de Taine pendant les
+premières années qui suivirent la guerre et la Commune avec celui
+de tel grand homme dont les nuées issues de la Révolution
+obnubilaient l'intelligence. Victor Hugo, par exemple, à la même
+époque. Je lis ceci dans _le journal des Goncourt_: «Hugo parle de
+l'Institut, de ce _Sénat dans le bleu_ comme il l'appelle. Il
+voudrait le voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement
+toutes les questions repoussées par la Chambre... Il termine par
+ces mots: -- Oui, je le sais, le défaut c'est l'élection par les
+membres en faisant partie. Pour que l'institution fût complète, il
+faudrait que l'élection fût faite sur une liste présentée par
+l'Institut, débattue par le journalisme, nommée par le suffrage
+universel...»Au milieu de son _speech_, une allusion à l'église de
+Montmartre lui fait dire: -- Moi, vous savez depuis longtemps mon
+idée, je voudrais un _liseur_ par village, pour faire contrepoids
+au curé, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes
+officiels, les journaux; qui lirait, le soir, des livres (_Le
+journal des Goncourt, tome V, année 1873_)»
+
+En voilà des pauvretés! -- Voyez-vous cet Institut, qui se recrute
+parmi des écrivains, des artistes, des savants d'opinions fort
+diverses, sortir de ses attributions, le voyez-vous perdre son
+temps à discutailler de politique et de sociologie? Voyez-vous la
+_Lanterne_ et les tenanciers de ce bazar des consciences qui
+s'appelle _Le Matin_ chargés de discuter les titres des candidats?
+Voyez-vous les électeurs, renseignés par les feuilles publiques --
+on devine comment -- choisir les Académiciens? Le suffrage
+universel éprouve un violent amour pour les nullités: nous nous en
+apercevons, lorsque nous dénombrons le personnel de la Chambre et
+du Sénat. Jugez ce qui arriverait si on lui confiait le soin
+d'élire les membres de l'Institut.
+
+Mais Hugo n'entrait pas dans ces considérations; pour lui, le
+Peuple c'était une entité métaphysique; une sorte de divinité dont
+il est sacrilège de discuter les caprices. N'a-t-il pas écrit dans
+_l'Histoire d'un Crime_: «Le peuple est toujours sublime, même
+quand il se trompe»?
+
+Et que pensez-vous de cette préoccupation d'opposer, dans les
+villages, les fariboles du parlementarisme aux enseignements du
+curé? Là, l'on découvre le Homais gigantesque que le poète était
+devenu à force de blasphèmes grandiloquents et de déclamations
+contre l'Église.
+
+Quel est le penseur de Taine qui, à la fin de sa vie, vaincu par
+la force de l'évidence, reconnaissait qu'il n'y a que l'Église
+pour hausser les hommes vers un idéal supérieur, ou de Hugo qui
+galvaudait sa vieillesse en de basse flatteries à la foule
+incohérente dont les applaudissements chatouillaient son orgueil?
+
+Mais qu'importe à l'Église? Immuable en ses dogmes, parce qu'elle
+sait qu'elle détient la vérité unique, elle oppose la Croix aux
+folies humaines. Frappée, persécutée, ensanglantée, elle prie pour
+ses bourreaux. Par le saint sacrifice de la Messe, elle
+renouvelle, tous les jours, ce miracle de la Rédemption faute de
+quoi l'humanité tomberait au-dessous des pourceaux.
+
+Elle est le sel qui nous empêche de pourrir. Elle est, dans notre
+nuit, la porte ouverte sur la Lumière éternelle. C'est pourquoi
+ceux qui ont appris, même tardivement, à l'aimer, la servent et la
+serviront, avec allégresse, jusqu'à leur dernier souffle!...
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Au pays des lys noirs, by Adolphe Retté
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES LYS NOIRS ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+*** END: FULL LICENSE ***
+