summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:49 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:49 -0700
commit09b8a6f5af229d4d88046006223d1a7d874513f8 (patch)
treef9f86994b3e87b2a074ee03fdc5ac04c8d592a70
initial commit of ebook 16849HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--16849-8.txt14352
-rw-r--r--16849-8.zipbin0 -> 294647 bytes
-rw-r--r--16849-r.zipbin0 -> 284110 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
6 files changed, 14368 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/16849-8.txt b/16849-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..8810681
--- /dev/null
+++ b/16849-8.txt
@@ -0,0 +1,14352 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les huguenots, by Charles Alfred de Janzé
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les huguenots
+ Cent ans de persécution 1685-1789
+
+Author: Charles Alfred de Janzé
+
+Release Date: October 10, 2005 [EBook #16849]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUGUENOTS ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits (Vincent, Domi,
+Coolmicro and Fred); this text is also available at
+http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+Charles Alfred de Janzé
+Ancien député
+
+
+LES HUGUENOTS
+
+Cent ans de persécution
+1685 -- 1789
+
+
+(1886)
+
+
+
+Table des matières
+
+PROLÉGOMÈNES
+CHAPITRE PREMIER L'ÉDIT DE NANTES
+CHAPITRE II LIBERTÉ DU CULTE
+CHAPITRE III LIBERTÉ DE CONSCIENCE
+CHAPITRE IV LES GALÈRES
+CHAPITRE V LES DRAGONNADES
+CHAPITRE VI L'ÉMIGRATION
+CONCLUSION
+
+
+
+PROLÉGOMÈNES
+
+Ainsi que le dit Mably, c'est parce que l'on dédaigne, par
+indifférence, par paresse ou par présomption de profiter de
+l'expérience des siècles passés; que chaque siècle ramène le
+spectacle des mêmes erreurs et des mêmes calamités.
+
+Or, n'est-ce pas mettre le pays en garde contre le retour des
+calamités qu'amène nécessairement l'application de la doctrine
+d'intolérance, chère à l'Église catholique, que de faire revivre
+comme une utile leçon de l'expérience du passé, la persécution
+religieuse qui, pendant plus d'un siècle, a fait des huguenots en
+France les représentants et les martyrs de la grande cause de la
+liberté de conscience?
+
+Pour obéir à l'église catholique qui lui enjoignait de fermer la
+bouche à l'erreur, Louis XIV a eu recours aux moyens les plus
+odieux de la corruption et de la violence; malgré les
+confiscations, les emprisonnements, les transportations, les
+expulsions, les condamnations aux galères, au gibet, à la roue et
+au bûcher, il n'est arrivé, au prix de la ruine et du dépeuplement
+de son royaume, qu'à obtenir l'apparence menteuse d'une conversion
+générale des huguenots.
+
+Ses successeurs, en acceptant le funeste legs de ses édits contre
+les huguenots, se virent amenés à soumettre les _prétendus_
+convertis à un véritable régime de l'inquisition, à multiplier les
+enlèvements d'enfants et à peupler les galères et les prisons,
+d'hommes et de femmes qui n'avaient commis d'autre crime que de
+s'assembler pour prier Dieu _en mauvais français_, ainsi que le
+dit Voltaire, et plus d'une fois la recrudescence des persécutions
+renouvela le désastre de l'émigration.
+
+Sous Louis XVI, les idées de tolérance avaient fait de tels
+progrès que le Gouvernement se trouvait impuissant à faire
+observer les iniques dispositions des édits qu'il n'avait pas osé
+abroger. Mais le mensonge _légal_ qu'il n'y avait plus de
+protestants en France, constituait pour les huguenots, dit
+Rulhières, une persécution tacite ne paraissant pas et que n'eût
+pas inventée Tibère lui-même.
+
+S'il existait depuis treize cents ans, (ajoute-t-il au lendemain
+de l'édit de 1787 donnant un état civil aux huguenots) une nation,
+devenue célèbre par tous les actes de la paix et de la guerre,
+dont les leçons et les exemples eussent policé la plupart des
+peuples qui l'environnent, et qui offrit encore au monde entier le
+modèle des moeurs douces, des opinions modérées, des vertus
+sociales de l'extrême civilisation, une nation qui, la première,
+eût introduit dans la morale et posé en principe de gouvernement
+l'horreur de l'esclavage, qui eût déclaré, libres les esclaves
+aussitôt qu'ils entrent sur ses frontières, et cependant, si la
+vingtième partie de ses citoyens retenus par la force et enfermés
+dans ses frontières restaient sans culte religieux, sans
+profession civiles, sans droits de citoyens, sans épouses quoique
+mariés, sans héritiers quoique pères; s'ils ne pouvaient, sans
+profaner publiquement la religion du pays, ou sans désobéir
+ouvertement aux lois, ni naître, ni se marier, ni mourir, que
+dirions-nous de cette nation? Telle était il y a peu de semaines
+encore, notre véritable histoire.
+
+Plus d'un million de Français étaient privés, en France, du droit
+de donner le nom et les prérogatives d'épouses et d'enfants
+légitimes, à ceux que la loi naturelle, supérieure à toutes les
+institutions civiles, ne cessait point de reconnaître sous ces
+deux titres. Plus d'un million de Français avaient perdu, dans
+leur patrie, ce droit dont tous les hommes jouissent, dans les
+contrées sauvages comme dans les pays policés, ce droit
+inséparable de l'humanité et qu'en France on ne refuse pas à des
+malfaiteurs flétris par des condamnations infamantes.
+
+S'il en était ainsi, c'est parce que l'Église catholique, ayant le
+privilège de la tenue des registres de l'état civil, avait voulu
+faire de ce privilège un instrument de conversion vis-à-vis des
+huguenots, obligés de s'adresser à elle pour donner une
+constatation légale à leurs mariages, à leurs naissances et à
+leurs décès. Les curés, imposant aux fiancés huguenots de longues
+et dures épreuves de catholicité, avant de consentir à les marier,
+et qualifiant de _bâtards_, dans leurs actes baptistaires, les
+enfants issus de mariages contractés au désert et à l'étranger,
+les huguenots fuyaient les églises, ils allaient se marier devant
+des pasteurs, et faisaient baptiser leurs enfants par eux, mais,
+en agissant ainsi, ils n'avaient plus d'état civil.
+
+Pour mettre fin à un tel état de choses, Louis XVI, en 1787,
+promulgua un édit qui -- sans faire mention des protestants --
+permettait aux _non-catholiques _d'opter entre leur Curé et un
+fonctionnaire laïque pour donner une constatation légale à leurs
+naissances, à leurs mariages et à leurs décès.
+
+Dans un mandement des plus violents, l'évêque de la Rochelle
+protesta contre cet édit réparateur et, interdisant aux prêtres de
+son diocèse de faire fonctions d'officiers de l'état civil pour
+les _non catholiques_ il leur enjoignit de déclarer à ceux qui se
+présenteraient devant eux que leur ministère était exclusivement
+réservé aux fidèles. En parlant ainsi, cet évêque était dans la
+logique de la doctrine catholique, en vertu de laquelle toutes les
+libertés et tous les droits doivent être le _privilège_ des
+catholiques; en sorte que donner la liberté à tous, c'est
+_détruire_ la liberté des catholiques, de même que c'est porter
+atteinte aux droits imprescriptibles de l'Église que de donner
+tous ses effets civils à un mariage qu'elle qualifie de
+_concubinat_, parce qu'il n'a pas été béni par elle. Que nous
+importe aujourd'hui, dira-t-on, la doctrine d'intolérance de
+l'Église catholique? Notre société n'a-t-elle point pour base,
+l'égalité de tous les citoyens devant la loi, l'égalité des droits
+des sectateurs de toutes les religions et de toutes les opinions
+philosophiques?
+
+Sans parler de l'explosion de cléricalisme qui s'est produite
+après le 24 mai, est-il permis d'oublier combien les flots de la
+mer politique sont changeants? Une surprise du scrutin, ainsi que
+la Belgique en a fait naguère l'épreuve, ainsi qu'en témoigne le
+vote du 4 octobre 1885 en France, ne pourrait-elle ramener au
+pouvoir, les partisans _masqués_ d'une théocratie absolument
+hostile aux principes du droit nouveau? Sans doute un changement
+aussi radical dans l'orientation politique de notre pays, ne se
+produirait point sur une plate-forme électorale semblable à celle
+établie par M. Chesnelong et douze autres apôtres de l'ancien
+régime. Que l'on demande au pays de proclamer par son vote que
+l'indépendance de l'Église, c'est-à-dire son droit à la
+domination, que les libertés nécessaires de l'Église, c'est-à-dire
+la suppression de la liberté des autres, sont des droits
+antérieurs et supérieurs à tous les gouvernements, le pays ne
+comprendra même pas ce langage d'un autre âge. Qu'on le mette en
+demeure d'opter entre l'ancien régime et la révolution, ainsi que
+l'ont fait les ouvriers légitimistes des quatre-vingts quartiers
+de Paris: «Nous réclamons la restauration de la monarchie légitime
+et chrétienne; arrière donc la révolution!» il ne daignera même
+pas honorer d'une réponse une telle mise en demeure; mais, ne
+peut-il arriver que, sans avoir été posée devant les électeurs, la
+question de la restauration d'un pouvoir théocratique se trouve
+tranchée par les pouvoirs constitués?
+
+N'a-t-on pas vu, en 1873, l'assemblée nationale qui, en un jour de
+malheur, avait été élue avec la mission spéciale de conclure la
+paix, sur le point de décider, _sans mandat_, le rétablissement de
+la monarchie légitime, de cette monarchie qui représentait
+l'alliance intime du trône et de l'autel, l'asservissement
+politique et théologique du peuple?
+
+Le comte de Chambord, en effet, plaçait ses chrétiennes
+déclarations sous l'autorité du chef de la catholicité qui avait
+condamné solennellement les erreurs du droit nouveau, c'est-à-dire
+toutes les libertés; et le pape, de son côté, affirmait que la
+restauration de la monarchie légitime en France, rendrait au
+régime et aux doctrines catholiques toute la puissance des anciens
+jours.
+
+L'assemblée nationale, au lieu de voter la monarchie légitime, a
+fait la république à une voix de majorité, et le comte de Chambord
+est descendu dans la tombe sans avoir entendu sonner cette heure
+de Dieu qu'il ne se lassait pas d'attendre; mais il ne faut pas
+oublier que tout prince qui, par force ou par ruse, se mettrait en
+possession du pouvoir souverain, deviendrait fatalement, comme
+l'eût été Henri V, le docile serviteur de l'Église. En effet, pour
+tenter quelque chose contre la démocratie, chaque parti
+monarchique est impuissant par lui-même, il est donc dans
+l'obligation de s'assurer _à tout prix_ l'appui de l'Église si
+bien organisée pour la lutte, appui sans lequel il ne peut rien.
+En d'autres termes la monarchie en France sera cléricale ou elle
+ne sera pas, elle devra donc subordonner son pouvoir à celui de
+cette Église dont le syllabus est une véritable déclaration de
+guerre à tous les principes sur lesquels repose la société
+moderne.
+
+Que s'est-il passé au mois d'octobre 1885? Les candidats
+monarchistes se sont bien gardés de montrer le plus petit coin de
+leur drapeau, et, sans demander aux électeurs de manifester leurs
+préférences pour telle ou telle dynastie, ils se sont bornés,
+qu'ils fussent bonapartistes, légitimistes ou orléanistes, à
+protester à l'envi de leur dévouement à la cause de l'Église. Il
+est vrai que dans les petits papiers anonymes distribués par le
+clergé à profusion, on disait aux électeurs des campagnes que
+voter pour les républicains, qui veulent assujettir les
+séminaristes au service militaire, c'était voter _pour le Démon_,
+tandis que nommer les monarchistes, partisans _masqués_ de la
+théocratie, c'était voter pour Jésus-Christ.
+
+Mais _les politiques_, comprenant qu'une telle plate-forme
+électorale n'avait aucune chance de succès devant le pays, ont
+tenté d'obtenir une surprise du scrutin, en posant aux électeurs
+cette question: voulez-vous qu'on renonce à une politique qui a
+provoqué la crise agricole et industrielle dont vous souffrez, et
+qui, par les dépenses exagérées et les expéditions lointaines, a
+mis le désordre dans les finances publiques?
+
+Le suffrage universel ainsi consulté, a nommé deux cents de ceux
+qui lui signalaient le mal, non parce qu'ils étaient artisans de
+la monarchie, mais parce qu'il a cru qu'ils seraient plus aptes
+que d'autres à guérir les maux qu'ils signalaient.
+
+Mais, dès le lendemain de leur élection, ces partisans de la
+théocratie ont jeté le masque et annoncé tranquillement aux
+électeurs, de quelle singulière façon ils comptaient remplir le
+mandat qu'ils venaient de recevoir, le mandat de rendre aux pays
+sa prospérité et de rétablir le bon ordre dans nos finances.
+
+«Nous n'avons pas combattu, ont-ils dit, pour telle ou telle
+politique, mais pour jeter bas la république: _nous ne l'avons pas
+dit comme candidats_, mais maintenant nous n'avons plus à _nous
+gêner_. Nous rendrons tout ministère impossible jusqu'à ce qu'on
+dissolve la Chambre; si, après la dissolution, les monarchistes
+reviennent en majorité à la Chambre, ils jetteront le sénat par la
+fenêtre, si le sénat s'avise de s'opposer à leurs desseins
+révolutionnaires. Peut-être même, ont-ils ajouté, alors que les
+monarchistes sont encore en minorité, à la chambre des députés
+comme au sénat, faudra-t-il, pour hâter la chute de la République,
+la pousser avec la crosse d'un fusil ou le fer d'une fourche.»
+
+Il est fort à présumer que si la minorité monarchiste haussait
+demain son courage jusqu'à l'audace d'un coup de main, elle
+n'aimait pas à se féliciter de l'avoir fait. À je ne sais quel
+gascon de Bruxelles qui menaçait de faire envahir la France par
+l'armée belge, on se bornait à répondre: _et les douaniers! _De
+même aux monarchistes qui parlent de mettre le pied sur la gorge
+de la République, on peut répondre: _et les gendarmes! _Mais il
+faut admettre toutes les hypothèses. Si, par impossible, un des
+prétendants à la couronne se trouvait violemment hissé sur les
+débris du trône de France, qu'arriverait-il?
+
+Le nouveau souverain, roi ou empereur, ne pouvant rien sans
+l'Église, mis, par elle, en demeure de rendre au régime catholique
+la puissance des anciens jours, ne tarderait pas à succomber dans
+sa vaine tentative de ressusciter un passé mort et bien mort. La
+preuve la plus péremptoire de la certitude de l'échec qui
+l'attendrait, c'est l'accueil fait par les monarchistes eux-mêmes,
+à la proposition imprudemment faite par Mr de Mun de constituer
+une ligue politico-religieuse pour préparer la restauration du
+gouvernement des curés. Considérer comme un droit de l'Église,
+l'exemption du service militaire pour les séminaristes, imposer le
+repos du dimanche, substituer le mariage religieux au mariage
+civil, réclamer la liberté de tester, en bon Français, le
+rétablissement du droit d'aînesse, etc., ce sont là de ces choses
+qu'on peut tenter d'accomplir dans l'ombre, quand on a le pouvoir,
+mais que l'on ne doit pas avoir la naïveté de demander
+publiquement à l'avance!
+
+Le souverain improvisé qui, plagiaire de Louis XIV, voudrait se
+faire l'exécuteur des hautes oeuvres de l'Église catholique,
+serait peut-être, dès le premier jour, tué par l'arme irrésistible
+du ridicule; peut-être, au contraire, avant de franchir la
+frontière en toute hâte, aurait-il multiplié les ruines et fait
+couler les flots de sang.
+
+Dans un cas comme dans l'autre, et quelque mal qu'il eut pu faire
+à la France, il se trouverait des _sous-Massillon_ pour le louer
+de ne pas s'être laissé arrêter dans, son entreprise par les vues
+timides de la sagesse humaine, et des _sous-Veuillot_ pour
+affirmer que les victimes de son intolérance ne sont pas à
+plaindre, mais que c'est lui qui, comme, Louis XIV, a été le vrai
+martyr, parce qu'il a sacrifié à sa foi la prospérité de son
+royaume.
+
+Je termine ce travail, au moment où le bicentenaire de l'édit de
+révocation vient de rappeler à la mémoire de tous; cette année
+1685, si cruelle pour les défenseurs de la liberté de conscience,
+ainsi que le montrait le célèbre ministre Dubosc, _l'homme de mon
+royaume qui parle le mieux_, disait Louis XIV, lorsqu'il écrivait
+de la terre d'exil: «Quelle année, pour nous autres réfugiés! Une
+année qui nous a fait perdre notre patrie, nos familles, nos
+parents, nos amis, nos biens; une année qui, par un malheur encore
+plus grand, nous a fait perdre nos églises, nos temples, nos
+sanctuaires. Une année qui nous a jetés ici, sur les bords de
+cette terre qui nous était inconnue, et où nous sommes comme de
+pauvres corps que la tempête a poussés par ses violentes
+secousses. Oh! année triste entre toutes les années du monde!»
+
+Une restauration monarchique ne serait rien autre chose
+aujourd'hui qu'une restauration religieuse; ainsi que le proclame
+M. Cazenove de Pradine, elle imposerait à la France les frais de
+la béatification d'un martyr aussi peu à plaindre que Louis XIV,
+et l'on pourrait dire de 1885 comme de 1685, que, c'est une année
+triste entre toutes les années du monde.
+
+CHAPITRE PREMIER
+L'ÉDIT DE NANTES
+
+_Crois ce que je crois ou meurs_. _-- L'Église Ponce Pilate_. _-
+- L'Église opportuniste_. _-- Plan de Louis XIV_. _-- Patience de
+Huguenot_. _-- La parole du roi_. _-- Absence de sens moral_. _--
+Marchandage des consciences_. _-- Les mendiants de la cour_. _--
+La curée_. _-- L'édit de révocation jugé par Saint-Simon._
+
+
+Le jour où le huguenot Henri IV, faisant le saut périlleux, était
+passé du côté de la majorité catholique, estimant que Paris valait
+bien une messe, il avait imposé à cette majorité une grande
+nouveauté, _la tolérance_; par l'édit de Nantes, déclaré perpétuel
+et _irrévocable_, un traité solennel de paix avait été passé entre
+les catholiques et les protestants de France, sous la garantie de
+la parole du roi. Cet édit, grande charte de la liberté de
+conscience sous l'ancien régime, donnait une existence _légale_ à
+la religion protestante, religion _tolérée_, en face du
+catholicisme, la religion _dominante_ du royaume.
+
+Par cet édit, le pouvoir civil s'élevait au-dessus des partis
+religieux, posant des limites qu'il ne leur était plus permis de
+franchir sans violer la loi de l'État. C'était là une grande
+nouveauté, puisque depuis bien des siècles chacun des princes
+catholiques de l'Europe disait à ses sujets: crois ce que je
+crois, ou meurs, massacrait, envoyait au gibet ou au bûcher ceux
+que l'Église lui dénonçait comme hérétiques. Ces princes n'étaient
+que les dociles exécuteurs des hautes oeuvres de cette Église
+intolérante, qui fait aux princes chrétiens un devoir de _fermer
+la bouche à l'erreur_, et, parlant des hérétiques, dit, par
+l'organe du doux Fénelon: _il faut écraser les loups! _Bossuet,
+lui-même, affirme ainsi le droit des princes, _à forcer_ leurs
+sujets au vrai culte, et à punir ceux qui résistent aux moyens
+violents de conversion: «En quel endroit des écritures, dit-il,
+les schismatiques et les hérétiques sont-ils exceptés du nombre de
+ces _malfaiteurs_, contre lesquels saint Paul dit que Dieu même _a
+armé_ les princes? Le prince doit employer son autorité à
+_détruire_ les fausses religions; il est ministre de Dieu, _ce
+n'est pas en vain qu'il porte l'épée_.»
+
+Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que l'Église, après
+l'extermination des Albigeois, les massacres de la Saint-
+Barthélemy, les _auto-da-fé_ de l'inquisition, etc., ose soutenir
+qu'elle n'a jamais fait couler une goutte de sang, _abhorret
+ecclesia a sanguine_.
+
+Le pape, lors de la béatification de saint Vincent de Paul, après
+avoir loué ce saint de ne s'être point lassé de réclamer du _roi_
+la punition des hérétiques, ajoute: «C'était le seul moyen pour
+que _la sévérité_ du pouvoir suppléât à _la douceur_ religieuse,
+car l'Église qui, satisfaite par un jugement canonique, _se refuse
+à une vengeance sanglante_, tire cependant _un grand secours_ de
+la rigueur des lois portées par les princes chrétiens, lesquelles
+_forcent_ souvent à recourir aux secours spirituels ceux
+qu'effraie _le supplice corporel_.»
+
+L'abbé Courval, un des habiles professeurs jésuites de nos écoles
+libres, recourt à un semblable raisonnement pour dégager
+_l'Église_ de la responsabilité des _auto-da-fé_, dans lesquels
+des centaines de mille d'hérétiques ont péri sur le bûcher: «Le
+tribunal de l'Inquisition, dit-il, se contentait d'accabler les
+hérétiques obstinés ou relaps, sous le poids des censures de
+l'Église: _Jamais l'Inquisition n'a condamné à mort_. Mais, comme
+les princes d'alors voyaient dans l'hérésie, le blasphème et le
+sacrilège autant de crimes contre la société, _ils saisissaient le
+coupable_, _à sa sortie _de _l'Inquisition_, _et souvent le
+punissaient de mort_.»
+
+Ainsi, c'est l'Église qui a ordonné aux princes chrétiens de
+frapper de _supplices corporels_ les crimes surnaturels de
+l'hérésie, du sacrilège et du blasphème et de traiter comme _des
+malfaiteurs_ les hérétiques contre lesquels, dit-elle, Dieu les a
+armés; et quand, pour lui obéir, ces princes ont fait périr des
+milliers de victimes, comme Ponce Pilate, elle se lave les mains
+et décline la responsabilité du sang versé!
+
+Entre le maître qui a ordonné à son serviteur de commettre un
+meurtre et le serviteur qui a commis ce crime, la conscience
+publique hésitera-t-elle jamais à faire retomber la plus large
+part de responsabilité sur le maître?
+
+L'Église aura donc beau se frotter les mains comme lady Macbeth,
+pour faire disparaître la tache indélébile, ses mains resteront
+teintes du sang qu'a fait couler son impitoyable doctrine de
+l'intolérance.
+
+Les jésuites de robes courtes ou de robes longues, ont toujours
+pratiqué d'ailleurs ce système à la Ponce Pilate de décliner pour
+l'Église, la responsabilité des mesures de rigueur qu'elle avait
+provoquées. Ainsi, à l'instigation de son clergé, Louis XIV ayant
+décrété qu'on enverrait aux galères tout huguenot qui tenterait de
+sortir du royaume, assisterait à une assemblée de prières, ou,
+dans une maladie, déclarerait vouloir mourir dans la religion
+réformée, ainsi que le conte Marteilhe dans ses mémoires, le
+supérieur des missionnaires de Marseille s'efforce de prouver aux
+forçats pour la foi que l'Église n'est pour rien dans leur
+malheur, qu'ils ne sont pas persécutés pour cause de religion:
+
+À celui qui a été mis aux galères, pour avoir voulu sortir du
+royaume, il répond: «Le roi a défendu à ses sujets de sortir du
+royaume sans sa permission, on vous châtie pour avoir contrevenu
+_aux ordres du roi_; _cela regarde la police de l'État et non
+l'Église et la religion_.»
+
+À celui qui a été arrêté dans une assemblée, il dit: «Autre
+contravention _aux ordres du roi_, qui a défendu de s'assembler
+pour prier Dieu, en aucun lieu que dans les paroisses et autres
+églises du royaume.»
+
+À celui qui a déclaré vouloir mourir protestant, il dit de même:
+«Encore une contravention _aux ordres du roi_, qui veut que tous
+ses sujets vivent et meurent dans la religion romaine.»
+
+Et il conclut: «Ainsi tous, tant que vous êtes, vous avez
+contrevenu aux ordres du roi, _l'Église n'a aucune part à votre
+condamnation; elle n'a ni assisté_, _ni procédé à votre procès_,
+_tout s'est passé_, _en un mot_, _hors d'elle et de sa
+connaissance_.»
+
+Pour montrer à ce bon apôtre, le sophisme de l'argumentation en
+vertu de laquelle il voulait persuader aux galériens huguenots
+qu'ils n'étaient point persécutés pour cause de religion,
+Marteilhe déclare qu'il consent à se rendre sur ce point, mais
+demande si on consentirait à le faire sortir des galères de suite,
+en attendant que les doutes qui lui restaient étant éclaircis, il
+se décidât d'abjurer. -- Non assurément, répond le missionnaire,
+vous ne sortirez jamais des galères que vous n'ayez fait votre
+abjuration dans toutes les formes. -- Et si je fais cette
+abjuration, puis-je espérer d'en sortir bientôt? -- Quinze jours
+après, foi de prêtre! -- Pour lors, reprend Marteilhe, vous vous
+êtes efforcé par tous vos raisonnements sophistiques de nous
+prouver que nous n'étions pas persécutés pour cause de religion,
+et moi, sans aucune philosophie _ni_ rhétorique, par deux simples
+et naïves demandes, _je_ vous fais avouer que _c'est la religion
+qui me tient en galères_, car vous avez décidé que, si nous
+faisons abjuration dans les formes, nous en sortirons d'abord; et
+au contraire qu'il n'y aura jamais de liberté pour nous si nous
+n'abjurons.» Les raisonnements sophistiques de ce missionnaire
+valaient ceux des jésuites qui déclinent pour l'Église la
+responsabilité des massacres _et_ des supplices qu'elle a
+provoqués ou ordonnés.
+
+Pour en revenir à l'édit de Nantes; faisant de la tolérance une
+loi obligatoire pour les partis religieux, on comprend que cet
+édit ne pouvait être accepté sans protestation par l'Église
+catholique qui professe la doctrine de l'intolérance.
+
+Dès 1635, l'assemblée, générale du clergé formulait ainsi son
+blâme: «Entre toutes les calamités, il n'en est pas de plus
+grande, ni qui ait dû tant avertir et faire connaître l'ire de
+Dieu, que _cette liberté de conscience et permission à un chacun
+de croire ce que bon lui semblerait sans être inquiété ni
+recherché_.»
+
+Et l'assemblée générale de 1651 exprimait en ces termes, son
+regret de ne pouvoir plus fermer violemment la bouche à l'erreur:
+«Où sont les lois qui bannissent les hérétiques du commerce des
+hommes? Où sont les constitutions des empereurs Valentinien et
+Théodose qui déclarent l'hérésie un crime contre la république?»
+
+Mais si l'Église est invariable dans sa doctrine d'intolérance,
+elle se résigne quand il le faut à accepter la tolérance, comme
+une nécessité de circonstance, et modifiant son langage suivant
+les exigences du milieu dans lequel elle est appelée à vivre, elle
+dit, comme la chauve-souris de la fable:
+
+_Tantôt: je suis oiseau_, _voyez mes ailes!_
+_Tantôt: je suis souris_, _vivent les rats!_
+
+Voici, en effet, la règle de conduite _opportuniste _que l'évêque
+de Ségur trace à l'Église:
+
+«L'Église, dit-il, peut se trouver face à face, soit avec des
+pouvoirs ennemis, soit avec des pouvoirs indifférents, soit avec
+des pouvoirs amis.
+
+-- Elle dit aux premiers: Pourquoi me frappez-vous? J'ai le droit
+de vivre, de parler, de remplir ma mission qui est _toute de
+bienfaisance_.
+
+-- Elle dit aux seconds; Celui qui n'est point avec moi, est
+contre moi. Pourquoi traitez-vous le mensonge comme la vérité, le
+mal comme le bien?
+
+-- Elle dit aux troisièmes: Aidez-moi à_ faire disparaître _tout
+ce qui est contraire à la très sainte volonté de Dieu.»
+
+Or, ce qui est contraire à cette très sainte volonté, c'est, ainsi
+que le proclamait l'orateur du clergé en 1635, _la liberté de
+conscience_. C'est, ainsi que le disait le pape en 1877, la
+tolérance, à côté de l'enseignement catholique, d'autres
+enseignements, l'existence de temples protestants à côté des
+temples catholiques.
+
+«Vous voyez ici la capitale du monde catholique, disait-il aux
+pèlerins bretons qu'il recevait au Vatican, où on a placé l'arche
+du nouveau-testament, mais elle est entourée de beaucoup de
+Dragons; d'un côté, l'on voit _l'enseignement protestant_,
+_incrédule_, _impie_, _de l'autre des temples protestants de
+toutes les sectes_. Que faire pour renverser tous ces Dragons?
+Nous devons prier et espérer que l'arche sainte du nouveau
+testament sera bientôt libre, _et débarrassée de toutes ces idoles
+qui font honte_ à la capitale du monde catholique.»
+
+Quand l'Église n'a pas à sa disposition, des princes assez
+chrétiens pour fermer la bouche à l'erreur et détruire les fausses
+religions, elle déclare attendre d'une intervention d'en haut la
+réalisation de ses désirs, et sa patiente attente dure jusqu'à ce
+qu'elle trouve dans la puissance temporelle _un secours efficace_.
+
+Entre temps elle ne laisse pas échapper une occasion de se
+rapprocher peu à peu de son but, en limitant habilement ses
+exigences apparentes, et en les mettant au niveau des possibilités
+du moment. C'est ainsi que le clergé de France se comporta vis-à-
+vis de l'édit de Nantes et, le détruisant pièce par pièce, finit
+par obtenir sa révocation; en sorte qu'Élie Benoît a pu résumer
+ainsi l'histoire de ce mémorable édit. Elle embrasse le règne de
+trois rois, dont le premier a donné aux réformés un édit et des
+sûretés, le second leur ôta les sûretés, et le troisième a cassé
+l'édit.
+
+Le clergé se borne d'abord à mettre dans la bouche de Henri IV ce
+voeu timide et discret en faveur du retour du royaume à l'unité
+religieuse: «Maintenant qu'il plaît à Dieu de commencer à nous
+faire jouir de quelque meilleur repos, nous avons estimé ne le
+pouvoir mieux employer qu'à vaquer, à ce qui peut concerner la
+gloire de son saint nom, et à pourvoir à ce qu'il puisse être
+adoré et prié par tous nos sujets, et, s'il ne lui a plu _que ce
+fut encore dans la même forme_, que ce soit au moins dans une même
+intention.»
+
+Quant à Louis XIII, pour se mettre à l'abri des reproches que lui
+adressaient des catholiques fanatiques à l'occasion du serment
+qu'il avait prêté lors de son sacre, _d'exterminer les
+hérétiques_, il trouvait ce singulier subterfuge de défendre par
+un édit de qualifier _d'hérétiques _ses sujets protestants; ceci
+ne rappelle-t-il pas l'habileté gasconne de frère Gorenflot,
+baptisant carpe, le poulet qu'il veut manger un vendredi, sans
+commettre de péché.
+
+Après avoir privé les protestants de leurs places de sûreté, Louis
+XIII ne dissimule pas son désir de les voir revenir au culte
+catholique, mais comme le pape en 1877, il déclare ne compter que
+sur l'intervention d'en haut pour faire disparaître l'enseignement
+et les temples protestants. «Nous ne pouvons [[1]], dit-il, que
+nous ne désirions la conversion de ceux de nos sujets qui font
+profession de la religion prétendue réformée... nous les
+_exhortons_ à se dépouiller de toute passion pour être plus
+capables de recevoir la lumière du ciel, et _revenir au giron de
+l'Église_.»
+
+S'il déclare qu'il se borne à attendre cette conversion _de la
+bonté de Dieu_, c'est «parce qu'il est trop persuadé, dit-il, par
+l'exemple du passé, que les remèdes _qui ont eu de la violence_,
+n'ont servi que d'accroître le nombre de ceux qui sont sortis de
+l'Église».
+
+Louis XIII avait raison, car, ainsi que le rappelle en 1689 le
+maréchal de Vauban «après les massacres de la Saint-Barthélemy (un
+remède _qui avait eu de la violence_), un nouveau dénombrement des
+huguenots prouva que leur nombre s'était accru de cent dix mille».
+
+Louis XIV était loin, même dès le début de son règne, de croire à
+l'inefficacité de la violence en pareille matière, ainsi qu'en
+témoigne ce passage des mémoires du duc de Bourgogne:
+
+«Il arriva un jour que les habitants d'un village de la Saintonge,
+tous catholiques, _mirent le feu_ à la maison d'un huguenot qu'ils
+n'avaient pu empêcher de s'établir parmi eux. Le roi (Louis XIV),
+en condamnant les habitants du lieu à dédommager le propriétaire
+de la maison, ne put s'empêcher de dire que ses prédécesseurs
+auraient épargné bien du sang à la France, s'ils s'étaient
+conduits par la politique _prévoyante_ de ces villageois, dont
+l'action _ne lui paraissait vicieuse que par le défaut
+d'autorité_.»
+
+Quoiqu'il en fût des sentiments _secrets_ de Louis XIV, il affirma
+tout d'abord qu'il ne voulait pas obtenir la conversion de ses
+sujets huguenots par aucune rigueur nouvelle, et pendant la
+première partie de son règne, il s'appliqua assez exactement à
+suivre la règle de conduite que l'évêque de Comminges lui avait
+tracée, en lui transmettant les voeux de l'assemblée, générale du
+clergé: «Nous ne demandons pas à Votre Majesté, disait ce prélat
+_opportuniste_, _qu'elle bannisse dès à présent _cette malheureuse
+liberté de conscience, qui détruit la véritable liberté des
+enfants de Dieu, _parce que nous ne croyons pas que l'exécution en
+soit facile_; mais nous souhaiterions au moins que le mal ne fit
+point de progrès; et que, si votre autorité _ne le peut étouffer
+tout d'un coup_, ou le rendit languissant, et le fit périr peu à
+peu, par le retranchement et la diminution de ses forces.»
+
+En effet, dans les mémoires qu'il faisait rédiger pour
+l'instruction de son fils, mémoires qui ne s'étendent qu'aux dix
+premières années de son règne, Louis XIV expose ainsi son plan de
+conduite envers les huguenots:
+
+«J'ai cru que le meilleur moyen; pour réduire peu à peu les
+huguenots de mon royaume, était _de ne les point presser du tout
+par aucune rigueur nouvelle_; de faire observer ce qu'ils avaient
+obtenu sous les règnes précédents, mais aussi de ne leur accorder
+rien de plus et d'en renfermer l'exécution _dans les plus étroites
+bornes_ que la justice et la bienséance le pourraient permettre.
+
+«Quant aux grâces qui dépendaient de moi seul, je résolus, et j'ai
+assez ponctuellement observé depuis, de n'en faire aucune à ceux
+de cette religion, et cela _par bonté_, non par aigreur, pour les
+obliger par là à considérer de temps en temps d'eux-mêmes, et sans
+violence, si c'était par quelque bonne raison qu'ils se privaient
+_volontairement_ des avantages qui pouvaient leur être communs
+avec mes autres sujets; je résolus aussi d'attirer par des
+récompenses ceux qui se rendraient _dociles_ mais il s'en faut
+encore beaucoup que je n'aie employé tous les moyens que j'ai dans
+l'esprit, pour ramener ceux que la naissance, l'éducation, et le
+plus souvent un grand zèle sans connaissance, tiennent de bonne
+foi, dans ces pernicieuses erreurs.»
+
+Nous verrons dans les chapitres de la liberté du culte et de la
+liberté de conscience ce que Louis XIV fit des droits religieux
+des protestants, sous prétexte de renfermer l'exécution des édits
+_dans les plus_, _étroites bornes_.
+
+Il ne respecta pas davantage leurs droits _civils_, et finit par
+leur fermer l'accès de toutes les fonctions publiques et d'un
+grand nombre de professions, au mépris de la disposition de l'édit
+de Nantes qui stipulait l'égalité des droits, pour les protestants
+et pour les catholiques.
+
+Voici, par exemple, comment il en arrive à exclure peu à peu les
+huguenots de toute charge de judicature. Il commence par interdire
+aux huguenots conseillers au parlement de connaître toute affaire
+dans laquelle sont intéressés des ecclésiastiques ou des nouveaux
+convertis; puis il prononce la même interdiction contre les
+conseillers catholiques, _mariés à des huguenotes_, attendu que
+les réformés trouvaient accès auprès de ces officiers de justice,
+_par le moyen de leurs femmes_, aux prières et aux sollicitations
+desquelles, ces officiers se laissaient souvent persuader; enfin
+il décide que les conseillers huguenots doivent tous donner leur
+démission, attendu qu'ils ne peuvent rester _constitués en
+dignité_, et donner _un mauvais exemple_ à ses sujets par leur
+opiniâtreté, au lieu de les exciter à quitter leurs erreurs pour
+rentrer dans le giron de l'Église. Il défend aux huguenots de se
+faire nommer _opinants ou assesseurs_ ce qui leur permettrait de
+_se rendre maîtres des affaires_ ainsi qu'auparavant; il leur
+interdit même d'accepter les fonctions _d'experts_, parce que «les
+juges étant obligés de se conformer aux rapports des experts,
+lorsque ces experts sont réformés, les catholiques sont exposés
+aux jugements de ces réformés.»
+
+Enfin, il assimile les fonctions d'avocat aux charges de la
+judicature, et défend aux huguenots d'exercer ces fonctions,
+considérant «que les avocats _ont beaucoup de part dans la
+poursuite des procès_, en donnant aux parties leurs avis sur la
+conduite qu'elles ont à y tenir.»
+
+À la veille de la révocation, sous les prétextes les plus vains et
+les plus fantaisistes, les huguenots se trouvaient _légalement_
+exclus des fonctions et professions de: «Secrétaires du roi,
+conseillers au parlement, procureurs du roi, juges, assesseurs,
+greffiers, notaires, procureurs, recors, sergents, clercs,
+experts, avocats, docteurs ès lois dans les universités,
+monnayeurs, adjudicataires ou employés dans les fermes royales;
+employés dans les finances, fermiers des biens ecclésiastiques,
+revendeurs de consignations, commissaires aux saisies, lieutenants
+de louveterie, officiers de la maréchaussée, officiers ou
+domestiques de la maison du roi, de la reine ou des princes de la
+maison royale, marchands privilégiés suivant la cour, messagers
+publics, loueurs de chevaux, hôteliers, cabaretiers, cordonniers,
+orfèvres, marchandes lingères, apothicaires, épiciers,
+instituteurs, libraires, imprimeurs, maîtres d'équitation,
+chirurgiens, médecins, accoucheurs ou sages-femmes...»
+
+Un certain nombre de ces interdictions étaient basées,
+contrairement à une disposition formelle de l'édit de Nantes, sur
+la _clause de catholicité_; c'est ainsi, par exemple, que la
+déclaration qui ferme aux filles ou femmes protestantes l'accès de
+la communauté des lingères, invoque les statuts de cette antique
+communauté, établie par saint Louis, lesquels portent: «qu'aucune
+fille ou femme ne pourra être reçue lingère, qu'elle ne fasse
+profession de la religion catholique.»
+
+Le motif le plus fréquemment invoqué à l'appui des interdictions
+prononcées, c'est le _crédit_ que l'exercice de la fonction ou de
+la profession peut donner pour empêcher les conversions: ainsi un
+édit ordonne aux médecins et _apothicaires_ huguenots de cesser
+l'exercice de _leur art_ afin d'empêcher les mauvais effets que
+produit la facilité que leur profession leur donne d'aller
+fréquemment dans toutes les maisons, sous prétexte de visiter les
+malades, «et d'empêcher par là les autres religionnaires de se
+convertir à la religion catholique.»
+
+Un Purgon[2] huguenot, obligé de cesser l'exercice de _son art_
+parce que, allant dans toutes les maisons, armé de son
+_chassepot_, il pourrait par là empêcher les Pourceaugnac ses
+coreligionnaires de se convertir à la religion catholique, n'est-
+ce-pas un comble? À l'appui de l'interdiction faite aux médecins
+huguenots de continuer l'exercice de leur profession, le roi
+invoquait cet autre motif, qu'il jugeait nécessaire que ses sujets
+huguenots pussent, _pour leur salut_, déclarer dans quelle
+religion ils voulaient mourir, et qu'ils ne pouvaient faire cette
+déclaration quand ils étaient soignés par un docteur de leur
+religion, lequel n'avertissait pas le curé _en temps utile_.
+
+C'est par une préoccupation _de salut_ semblable, qu'en 1877 le
+directeur de l'Assistance publique à Paris, avait prescrit
+d'apposer sur chaque lit d'hôpital un écriteau indiquant dans
+quelle religion voulait mourir le malade couché dans ce lit.
+
+Louis XIV pour poursuivre l'application de son plan de restriction
+aux édits, ou plutôt de destruction des édits, trouva la plus
+grande facilité dans l'esprit d'intolérance qui animait tous les
+corps constitués du royaume, les parlements, l'université, les
+communautés de marchands et d'ouvriers, etc.
+
+«Dès qu'on pouvait, dit Rulhières, enfreindre l'édit de Nantes
+dans quelques cas particuliers, abattre un temple, restreindre un
+exercice, ôter un emploi à un protestant, on croyait avoir
+remporté une victoire sur l'hérésie.»
+
+À défaut d'une loi à invoquer, on recourait à l'arbitraire
+administratif pour molester les protestants et les priver de leurs
+droits. Un exemple entre mille:
+
+Un menuisier huguenot est admis à faire _chef-d'oeuvre_, Colbert
+écrit à l'intendant Machault d'ordonner au prévôt de Clermont
+d'apporter de _telles difficultés_ à la réception de ce menuisier,
+qu'il ne soit point admis à la maîtrise.
+
+Plus tard, on n'eut même plus recours à ces habiles subterfuges,
+pour interdire la maîtrise aux huguenots.
+
+On sait que, sous Louis XIV, le gouvernement battait monnaie en
+vendant des anoblissements et des privilèges de noblesse à _beaux_
+deniers comptants, anoblissements qu'on annulait, de temps en
+temps, par un édit, de manière à faire payer aux anoblis une
+deuxième et troisième fois les privilèges de noblesse qu'on leur
+avait vendus. D'un autre côté, au cours des guerres de religion,
+beaucoup de _vrais_ nobles avaient vu leurs titres perdus ou
+brûlés, en sorte qu'ils étaient dans l'impossibilité de pouvoir
+établir _légalement_ la réalité et l'antiquité de leur noblesse.
+Dans de telles conditions une vérification des titres était une
+menace pour tous, anoblis et vrais nobles. Pour faire fléchir les
+gentilshommes huguenots obstinés, on imagina de faire de la
+vérification des _titres_ un moyen de conversion. À ce propos,
+Louvois écrit à l'intendant Foucault: «Le roi a fort approuvé
+_l'expédiant_ que vous proposez pour porter quelques familles des
+gentilshommes du Bas Poitou à se convertir. Je vous adresserai
+incessamment l'arrêt nécessaire pour ordonner de vérifier les
+abus qu'il y a eu dans la dernière recherche qui a été faite de la
+noblesse, _lequel sera général et ne portera point de distinction
+de religion_; duquel néanmoins l'intention de Sa Majesté est que
+vous ne vous serviez _qu'a l'égard de ceux de la religion
+prétendue réformée_, ne jugeant pas à propos que vous fassiez
+aucune recherche contre les gentilshommes catholiques.»
+
+Louvois, après avoir prescrit Foucault de laisser en paix les
+_faux nobles catholiques_ du Poitou, ajoute, en ce qui concerne
+les gentilshommes huguenots: «Que, pour ceux dont la noblesse est
+_indiscutable_, il ne doit pas être difficile, en entrant dans le
+détail de leur conduite, de leur _faire appréhender une recherche
+de leur vie_, pour les porter _à prendre le parti de se convertir
+pour l'éviter_.»
+
+Des instructions sont données au duc de Noailles pour procéder
+avec la même _impartialité_, à la vérification des titres des
+gentilshommes du Béarn, et Louvois, a soin d'ajouter, en ce qui
+concerne les _huguenots_, «à l'égard de ceux dont la noblesse est
+_bien établie_, il faut s'appliquer à voir ceux qui ont des
+démêlés avec eux dans les environs de leurs terres, ou à qui ils
+ont fait quelque violence, et, qu'en appuyant les uns contre eux,
+et, en faisant informer de tout ce qu'ils auront fait aux autres,
+on les portera mieux que de toute autre manière, à penser à eux.
+En un mot, Sa Majesté désire que l'on essaie, par tous les moyens,
+de leur persuader qu'ils ne doivent attendre aucun repos, ni
+douceur chez eux _tant qu'ils demeureront dans une religion qui
+déplaît à Sa Majesté_.» -- Les protestants, en présence de
+l'animosité des juges, de la malveillance active ou passive de
+l'administration qui les laissait exposés à toutes les violences
+et à tous les outrages, en étaient venus à tout supporter sans
+protestation ni résistance, si bien que le peuple avait donné le
+nom de _Patience de huguenot_ à une patience que rien ne pouvait
+lasser.
+
+Quelles garanties avaient d'ailleurs les protestants pour leurs
+droits?
+
+Était-ce tel ou tel texte de loi?
+
+Mais que valait la loi, sous un régime qui avait pour base de
+jurisprudence si _veut le roi_, _si veut la loi?_
+
+Quand il plut à Louis XIV de décréter que tout protestant qui
+tenterait de sortir du royaume sans permission serait condamné aux
+galères et aurait ses biens _confisqués_, il se trouva en face de
+cette difficulté _légale_ que la peine de la confiscation n'était
+pas admise dans plusieurs provinces. Le roi ne fut pas embarrassé
+pour si peu, il décréta qu'il _entendait_ que les biens des
+fugitifs fussent acquis; _même dans les pays où_, _par les lois et
+les coutumes_, _la confiscation n'avait pas lieu_.
+
+Quand, par l'édit de révocation, il interdit, tout exercice
+_public_ du culte protestant, il inséra dans cet édit une clause
+portant que les réformés pourraient demeurer dans les villes et
+lieux qu'ils habitaient, y continuer leur commerce et jouir de
+leurs biens, _sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte
+de religion_.
+
+Néanmoins il ne craignit pas quelques années plus tard de rendre
+un édit par lequel il déclara passible des terribles peines
+portées contre les _relaps_ (c'est-à-dire contre les protestants
+qui après avoir abjuré étaient revenus à leur foi première), tout
+réformé qui, _ayant abjuré ou non_, aurait, étant malade, refusé
+de se laisser administrer les sacrements.
+
+Et voici comment il motiva cette monstruosité légale frappant
+comme _relaps_ des gens qui n'avaient jamais changé de religion:
+«Le séjour que ceux qui ont été de la religion prétendue réformée,
+ou qui sont nés de parents religionnaires, ont fait dans notre
+royaume; depuis que nous avons aboli tout exercice _(public!)_ de
+ladite religion, _est une preuve plus que suffisante_ qu'ils ont
+embrassé la religion catholique, sans quoi ils n'y auraient pas
+été tolérés ni soufferts.»
+
+Si les droits reconnus aux protestants par l'édit de Nantes ne
+pouvaient, comme on le voit, être assurés par un texte de loi sous
+ce régime du bon plaisir, on aurait pu penser du moins, qu'ils
+étaient garantis par _la parole du roi_ solennellement engagée à
+plusieurs reprises.
+
+Mais cette parole valait moins encore qu'un texte de loi et
+l'intendant de Metz pouvait cyniquement répondre aux protestations
+des réformés, invoquant en faveur de leur liberté religieuse la
+parole du roi engagée lors de la réunion de Metz à la France: _le
+roi est maître de sa parole et de sa volonté_...
+
+Louis XIV, en effet, donna bien des exemples de sa prétention_
+malhonnête_ de rester maître de sa parole après l'avoir
+solennellement engagée.
+
+En 1665, la guerre ayant été déclarée entre l'Angleterre et la
+Hollande, celle-ci invoquant les traités, réclame le secours des
+Français ses alliés.
+
+Le comte d'Estrades écrit au roi: «C'est à Votre Majesté de voir
+si ses intérêts se rencontrent avec ceux de ces gens-ci, et s'il
+lui convient de les trouver occupés d'une guerre comme celle
+d'Angleterre, lorsqu'elle aura des prétentions à disputer dans
+leur voisinage. En ce cas, elle peut trouver les moyens de laisser
+aller le cours des affaires et _paraître pourtant faire ce à quoi
+l'oblige la foi des derniers traités_.» Sur quoi, le roi, digne
+élève des jésuites, répond qu'avant de remplir ses obligations, il
+veut attendre que les Hollandais aient éprouvé quelque revers, car
+ils ne sont pas encore assez pressés pour entendre aux conditions
+qu'il entend mettre à l'octroi de secours qu'il leur doit.
+
+Malgré les engagements formels qu'il avait pris envers l'Espagne
+par le traité des Pyrénées, Louis XIV envoie au secours du
+Portugal Schomberg avec un corps d'armée; et quand l'Espagne se
+plaint de cette infraction aux traités, il oppose à ses
+réclamations cette assertion _mensongère_, que Schomberg est un
+libre condottiere dont les actes ne peuvent engager la
+responsabilité du roi de France.
+
+Ce qui est plus curieux en cette affaire, c'est la justification
+de sa déloyale conduite qu'il présente ainsi dans ses mémoires:
+
+«Les deux couronnes de France et d'Espagne sont dans un état de
+rivalité et d'inimitié permanentes que les traités peuvent couvrir
+mais ne sauraient jamais éteindre, quelques clauses _spécieuses_
+qu'on y mette, d'union, d'amitié, de se procurer respectivement
+toutes sortes d'avantages.
+
+«Le véritable sens que chacun entend fort bien de son côté, par
+l'expérience de tous les siècles, est qu'on s'abstiendra _au
+dehors_, de toute sorte d'hostilités et de toutes démonstrations
+_publiques_ de mauvaise volonté; car, pour les infractions
+_secrètes qui n'éclatent point_, _l'un les attend toujours de
+l'autre_, _et_, _ne promet le contraire_ qu'au même sens qu'on le
+lui promet.»
+
+Quand, en 1666, Louis XIV affirmait à l'électeur de Brandebourg
+qu'il avait maintenu et maintiendrait ses sujets réformés dans
+tous les droits que leur avaient accordé les édits, il disait,
+pour donner plus de poids à son assertion et à sa promesse
+également _inexactes_: «C'est la règle que je me suis prescrite à
+moi-même, tant pour observer la justice, que pour leur témoigner
+la satisfaction que j'ai de leur obéissance et de leur zèle pour
+mon service depuis la dernière pacification de 1660.»
+
+Il promettait _le contraire_ de ce qu'il avait l'intention de
+faire, il en était déjà aux infractions _secrètes_ qui n'éclatent
+point; il en vint plus tard aux démonstrations et aux hostilités
+publiques, à la révocation de l'édit de Nantes, et enfin aux
+mesures de violence les plus odieuses qu'on eût jamais vues.
+
+Pour nous, habitués aux rigides principes de la morale du monde
+moderne, pour laquelle un chat est toujours un chat et Rollot
+toujours un fripon, nous sommes révoltés de ces cyniques et
+malhonnêtes pratiques de Louis XIV. Mais il ne faut pas oublier
+que la morale de l'ancien régime était basée sur ce commode axiome
+que _la fin justifie les moyens_, et l'on constate une absence de
+sens moral, tout aussi surprenante, chez les membres les plus
+distingués du clergé, de la magistrature et de l'administration
+aux XVIIe et XVIIIe siècles.
+
+Ainsi, par exemple, ceux qui voulaient, _sans violence_, ramener
+le royaume à l'unité religieuse tentèrent à maintes reprises
+d'amener la réunion des deux cultes, par une transaction consentie
+par une sorte de congrès entre catholiques et protestants.
+
+Eh bien, tous ces projets de réunion dont le premier échoua
+presque au lendemain de la promulgation de l'édit de Nantes, et
+dont le dernier fut imaginé par l'intendant d'Aguesseau, à la
+veille de la révocation, tous ces projets reposaient sur la
+_fraude_ et pas un de leurs auteurs n'avait conscience de leur
+immoralité.
+
+Il s'agissait toujours de faire figurer à l'assemblée projetée un
+certain nombre de ministres _gagnés à l'avance_, lesquels,
+moyennant certaines concessions de l'Église catholique, comme la
+suppression du culte des images, des prières pour les morts, etc.,
+se seraient déclarés réunis à l'Église catholique.
+
+Le Gouvernement, une fois l'accord _intervenu_, aurait révoqué
+l'édit de Nantes comme devenu inutile, et le tour eût été joué.
+Cette honteuse comédie de conférence entre docteurs catholiques,
+et ministres _gagnés à l'avance_ eût-elle eu tout le succès qu'on
+en attendait, la réunion une fois prononcée, les concessions
+faites aux protestants eussent été tenues pour lettres mortes, en
+vertu de cette théorie commode que, dans les traités, on promet
+_le contraire_ de ce qu'on veut tenir.
+
+Au début de la campagne des conversions, extorquées par la
+violence, on permit de même aux protestants de mettre à leur
+abjuration toutes les restrictions imaginables; mais quand la
+conversion générale fut accomplie, l'Église catholique si facile
+d'abord, déclara fièrement qu'elle n'éteindrait même pas un cierge
+pour donner satisfaction aux scrupules des convertis.
+
+_Pessata la festa_, _gabbato il santo._
+
+Ces ménagements de la première heure, ne tirant pas à conséquence
+pour l'avenir, nous les retrouvons chez Fénelon qui, au début de
+sa mission en Saintonge, diffère _l'ave maria_ dans ses sermons et
+les invocations de saints dans les prières publiques, faites en
+chaire, afin de ne pas effaroucher son auditoire de nouveaux
+convertis.
+
+Nous les retrouvons encore dans la lettre que Mme de Maintenon
+écrit à l'abbé Gobelin qu'elle avait chargé de convertir son
+parent, M. de Sainte-Hermine: «Mettez-vous bien dans l'esprit,
+écrit-elle, son éducation huguenote, ne lui dites _d'abord_ que le
+nécessaire sur l'invocation des saints, les indulgences et sur les
+autres points _qui le choquent si fort_».
+
+Fénelon appelé à la rescousse pour cette conversion, se fait
+l'avocat du diable, et avec un autre prêtre, joue devant Sainte-
+Hermine une parade de conférence religieuse: «M. Langeron et moi,
+dit-il, avons fait devant lui des conférences assez fortes l'un
+contre l'autre, _je faisais le protestant_ et je disais tout ce
+que les ministres disent de plus spécieux.
+
+Fénelon avait, du reste, la manie de ces parodies de conférences;
+à la Tremblade il se vante de se servir _utilement_ d'un ministre
+qui s'était secrètement converti: _Nous le menons à nos_
+conférences publiques, où _nous lui faisons proposer_ ce qu'il
+disait autrefois pour animer les peuples contre l'Église
+catholique; cela paraît si faible et si grossier par les réponses
+qu'on y fait que le peuple est indigné contre lui.»
+
+À Marennes, le ministre prêt à se convertir, consent à une
+conférence publique. «_Les matières furent réglées par écrit_, dit
+Fénelon; on s'engagea à mettre le ministre dans l'impuissance
+d'aller jusqu'à la troisième réponse, sans dire des absurdités.
+_Tout était prêt_, mais le ministre, par une abjuration dont il
+n'a averti personne, a prévenu le jour de la conférence.»
+
+Fénelon, furieux de voir sa pieuse machination échouer, par ce
+qu'il appelle _la finesse_ de ce ministre, ameute des convertis
+contre lui. «Que doit-on penser, leur disait-il, d'une religion
+dont les plus habiles pasteurs aiment mieux l'abjurer que la
+défendre?» Ce ministre n'eût dû abjurer _qu'après la conférence_,
+alors il eût été loué par Fénelon.
+
+Une autre fois, c'est un protestant, qui, prenant les conférences
+au sérieux, vient troubler l'ordonnance de la comédie. «Ces
+conférences, lui dit Fénelon, sont pour ceux qui cherchent la
+vérité et non pas pour ceux qui s'obstinent dans l'erreur», et il
+fait mettre le gêneur dehors.
+
+«Le ministre Bernon (à la Rochelle), écrit encore Fénelon, n'a pas
+voulu recevoir la pension que Sa Majesté donne aux ministres
+convertis, mais il a cru devoir donner à ses parents et à ses amis
+cette marque de _désintéressement_ pour être plus à même de les
+persuader; quand il les verra affermis, _il demandera_, dit-il,
+_comme un autre_, _ce bienfait du roi_. En effet, cette conduite
+éloigne tout soupçon et lui attire _la confiance_ de beaucoup de
+gens qui vont tous les jours lui demander en secret s'il a
+éclairci quelque chose dans les longues conférences qu'il a eues
+avec nous; il leur montre les cahiers où il a mis toutes les
+objections que les protestants ont coutume de faire, _avec les
+réponses que nous lui avons données à la marge_; par là il leur
+fait voir qu'il n'a rien omis pour la défense de la cause
+_commune_ et qu'il ne s'est rendu qu'à l'extrémité.»
+
+Fénelon vante à Seignelai ce _désintéressement_, nécessaire pour
+éviter les soupçons qui pourraient empêcher Bernon d'être écouté
+avec fruit et il lui écrit: «Il me parait fort à souhaiter: qu'une
+conduite si _édifiante _ne le prive pas des libéralités du roi et
+que la pension lui soit gardée, pour la recevoir quand ces raisons
+_de charité_ cesseront.»
+
+Fénelon n'était pas le seul à trouver _édifiante_ la conduite de
+misérables, achetés pour jouer double jeu et trahir leurs co-
+religionnaires.
+
+Le chancelier d'Aguesseau, sollicitant une gratification pour un
+ancien de l'église de Cognac _dont on tenait la conversion
+secrète_, invoque cette raison à l'appui de sa demande, qu'on peut
+se servir _utilement_ de cet homme _dans la suite_. Il déclare
+qu'il est important que les ministres qui se convertiront,
+_continuent quelque temps leurs fonctions_, _après avoir
+secrètement abjuré_.
+
+Le cardinal de Bonsy négocie la conversion d'un ministre, résolu à
+se déclarer, mais il estime qu'il vaudrait mieux se servir de lui
+_pour en gagner d'autres_ avant qu'il se déclarât. Je n'ai pu
+encore le faire expliquer _sur les conditions_», ajoute le
+cardinal qui prépare le marché à conclure.
+
+Saint-Cosme, président du consistoire de Nîmes, abjure secrètement
+devant l'archevêque de Paris; _sur les conseils de cet archevêque
+et du duc de Noailles_, il conserve ses fonctions _deux ans_
+encore après avoir abjuré, trahissant et dénonçant ses anciens co-
+religionnaires. Une conduite si _édifiante_ est récompensée par
+une pension de deux mille livres et le grade de colonel des
+milices.
+
+Dans leur animosité contre les huguenots, les juges en venaient à
+commettre sans le moindre scrupule de monstrueuses iniquités. Le
+président du parlement de Bordeaux, Vergnols, après la
+condamnation d'un huguenot aux galères perpétuelles, ne craint pas
+d'écrire au secrétaire d'État: «Je vous envoie une copie ci-jointe
+d'un arrêt que nous avons rendu ce matin contre un ministre mal
+converti. Je dois bien dire, monsieur, que la preuve était
+délicate, _même défectueuse_ dans le chef principal, et que
+néanmoins _le zèle des juges est allé au-delà de la règle_, pour
+faire un exemple.»
+
+Parfois c'est un juge lui-même qui invente un crime ou un délit
+pour faire mettre en cause un huguenot. Ainsi l'intendant Besons
+écrit à Colbert: «Nous avions cru devoir faire des procès à ceux
+qui étaient accusés d'avoir menacé et maltraité des personnes pour
+s'être converties. Comme l'on est venu à recoller les témoins,
+l'accusation s'est trouvée _fausse_, le juge qui l'avait faite,
+_ayant supposé trois témoins et contrefait leur seing_, sans
+qu'ils en eussent jamais ouï parler.»
+
+Cette absence générale de sens moral se manifeste encore dans la
+manière dont le roi et ses collaborateurs appliquent la règle
+posée par Richelieu et Mazarin de réserver tous les droits et
+toutes les faveurs pour les catholiques; ou pour les huguenots
+_dociles_; c'est-à-dire pour ceux qui, trafiquant de leur
+conscience, abandonneraient la religion qu'ils croyaient la
+meilleure, en _demandant du retour_ pour se faire catholiques.
+
+Il avait fallu que l'éclat des services lui forçât la main, pour
+que Louis XIV dérogeât en faveur de Turenne, de Duquesne et de
+Schomberg à la règle de n'accorder qu'à des catholiques ou à des
+convertis les hauts grades de l'armée ou de la marine.
+
+Quant aux autres officiers de terre ou de mer huguenots, on leur
+laissait inutilement attendre les grades et l'avancement auxquels
+leurs services leur donnaient droit. Beaucoup d'entre eux, quand
+on leur montrait que leur croyance était le seul obstacle à la
+réalisation de leurs désirs, n'avaient pas la même fermeté que
+Duquesne et Schomberg, déclinant les offres les plus tentantes, en
+disant: «Il doit suffire au roi que _nos services soient bons
+catholiques_».
+
+Madame de Maintenon veut faire abjurer son parent de Villette, un
+huguenot qui, de capitaine de vaisseau, veut passer chef
+d'escadre. Elle lui fait donner par Seignelai un commandement en
+mer qui doit le tenir éloigné de France pendant plusieurs années,
+et lui permettre de se convertir sans y mettre une hâte
+_suspecte_. Elle écrit à de Villette: «Le roi vous estime autant
+que vous pouvez le désirer, et vous pourriez bien le servir si
+vous vouliez... Vous manquez à Dieu, au roi, à moi et à vos
+enfants, par votre malheureuse fermeté.» Ses lettres se succèdent,
+de plus en plus pressantes; elle finit par lui écrire: «Songez à
+une affaire si importante ... Convertissez-vous avec Dieu, et sur
+la mer, où vous ne serez point soupçonné de vous être laissé
+persuader par complaisance. Enfin, convertissez-vous _de quelque
+manière que ce soit_.»
+
+M. de Villette finit par se rendre et se convertit: _douze jours
+après_, _il était nommé chef d'escadre_.
+
+Cependant Mme de Caylus, sa fille, raconte ainsi dans ses
+mémoires, cette conversion _désintéressée_: «Mon père s'embarqua
+sur la mer et fit pendant cette campagne des réflexions qu'il
+n'avait pas encore faites... Mais ne voulant tirer de sa
+conversion aucun mérite pour sa fortune, à son retour, il fit
+abjuration entre les mains du curé de... Le roi lui ayant fait
+l'honneur de lui parler avec sa bonté ordinaire sur sa conversion,
+mon père répondit avec trop de sécheresse que c'était la seule
+occasion de sa vie _où il n'avait point eu pour objet de plaire à
+Sa Majesté_.»
+
+Il faut reconnaître que ce converti, s'il n'était pas
+_désintéressé_, était du moins un habile courtisan.
+
+La conversion de M. de Villette, avec qui l'on avait cru devoir
+garder des ménagements exceptionnels, à raison de sa parenté avec
+Mme de Maintenon, n'eut lieu qu'à la fin de 1684, mais, la
+tactique des menaces mêlées aux promesses était déjà employée
+depuis longtemps auprès des officiers de la marine royale. En
+effet, dès le 30 avril 1680, la circulaire suivante avait été
+envoyée aux intendants des ports de mer.
+
+«Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'elle a résolu d'ôter petit à
+petit du corps de la marine tous ceux de la religion prétendue
+réformée... Vous pouvez faire entendre tout doucement à ceux
+desdits officiers qui sont de la religion, que Sa Majesté veut
+bien encore patienter quelque temps...; mais que, après cela, son
+intention n'est pas de se servir d'eux s'ils continuent dans leur
+erreur.»
+
+Seignelai prévient l'officier de marine Gaffon qu'on lui enlèvera
+son emploi s'il n'est pas converti dans trois mois, et il retire à
+un lieutenant de vaisseau le commandement de quatre pinasses,
+attendu que le roi, lorsqu'il lui avait donné ce commandement,
+ignorait sa qualité de réformé. En envoyant à l'intendant de Brest
+un brevet de lieutenant et une gratification de 50 livres accordée
+au sieur Barban de Gonches, pour prix de sa conversion, Seignelai
+ajoute: «Il est à propos que vous fassiez bien valoir cette grâce
+aux autres officiers de la religion pour que cela serve à les
+attirer». Le 16 décembre 1685, le secrétaire d'État finit par
+s'impatienter du retard apporté aux conversions et écrit à ce même
+intendant: «Il faut que vous me fassiez savoir ceux qui
+refuseraient de se convertir, que vous leur déclariez qu'ils n'ont
+plus pour y penser que le reste de l'année.» (15 jours!)
+
+Avant même, que le délai accordé aux officiers de marine ne soit
+expiré, Dobré de Bobigny, un enseigne de vaisseau, huguenot
+obstiné est enfermé le 21 décembre au château de Brest, et
+l'intendant écrit «Je lui ai fait entendre qu'il ne devait pas
+s'attendre de sortir de prison qu'il n'eût fait son abjuration.»
+Il n'en sortit, en effet, qu'en 1693, et ce fut pour se voir
+expulsé du royaume comme opiniâtre.
+
+Louvois, de son côté, avait fait pour l'armée de terre ce que
+Seignelai faisait pour la marine. «Le roi, écrivait-il, disposera
+des emplois des officiers qui n'auront pas fait abjuration dans un
+mois. Les derniers ne jouiront pas de la pension que Sa Majesté
+accorde aux nouveaux convertis.»
+
+Le passage suivant d'une des lettres de l'intendant d'Argouges
+montre bien l'esprit de la politique suivie en vertu du plan de
+conversion imaginé par Louis XIV:
+
+«J'ai fait; dit-il, plusieurs voyages à Aubusson, j'en ai fait
+_emprisonner_ plusieurs et _récompenser _des charités du roi ceux
+que j'ai cru les mieux convertis, espérant que des mesures si
+_opposées_ feraient bon effet.» De même l'évêque de Mirepoix, pour
+arriver à faire convertir M. de Loran, demande que le roi écrive à
+ce gentilhomme une lettre _mêlée d'honnêtetés et de menaces_, et
+il se charge de ménager, avec le concours de l'intendant, l'effet
+de cette lettre, pour obtenir le résultat poursuivi.
+
+Par application de cette politique à deux faces, rigueur pour les
+opiniâtres, faveurs pour les dociles, tout prisonnier pour dettes
+qui se convertit est mis en liberté; mais il reste sous les
+verrous, s'il demeure huguenot. Celui qui a un procès en a le gain
+entre les mains à sa volonté, les juges lui donnent raison s'il
+abjure.
+
+Si au contraire un huguenot, après avoir commis un crime, voulait
+échapper à la rigueur des lois, il n'avait qu'à se convertir.
+Ainsi M. de Chambaran avait été décrété de prise de corps par la
+cour de Rennes pour avoir commis un assassinat. Une fois sous les
+verrous, il abjure et le roi lui accorde des lettres de rémission
+ainsi motivées «_à cette cause qu'il avait fait sincère réunion à
+l'église catholique_». Un soldat ancien catholique ayant volé, se
+dit huguenot et obtient sa grâce au prix d'une abjuration
+_simulée_.
+
+Les évêques et les intendants rivalisent d'ardeur dans cette
+campagne de conversions _mercenaires_, et s'entremettent dans les
+plus honteux brocantages, sur le grand marché aux consciences
+ouvert par toute la France.
+
+L'archevêque de Narbonne écrit: «J'ai découvert que Bordère fils a
+ici des attachements et des liaisons qui faciliteraient sa
+conversion, si l'on peut lui faire appréhender un exil éloigné ou
+un ordre pour sortir du royaume. Si vous jugez à propos de
+m'envoyer une lettre de cachet pour cela, on me fait espérer qu'en
+la lui faisant voir, on le disposera à écouter, et qu'ensuite,
+_moyennant une charge de conseiller à ce présidial_ dont le roi le
+gratifierait, il ne serait pas impossible de le _gagner_. Je n'ai
+pas perdu mon temps pour le fils de Monsieur d'Arennes, le cadet.
+Son ambition serait d'entrer dans la maison du roi _avec un bâton
+d'exempt_... si le roi veut lui faire _quelque gratification pour
+cela_, elle sera bien employée. Voyez, si vous jugez à propos
+qu'il aille à la cour où il pourrait faire son abjuration, _car
+ceux de cette religion prétendent que quand ils ont fait ce pas on
+les néglige un peu_. Pour ce qui est de l'aîné, la grande
+difficulté sera _de le détacher d'une amourette _qu'il a à Nîmes,
+en vue du mariage avec une huguenote. Nous espérons pourtant
+l'ébranler _par l'assurance qu'il obtiendra l'agrément pour un
+régiment de cavalerie_.
+
+L'évêque de Lodève: «C'est un malheur que vous ne puissiez rien
+faire pour ce pauvre Raymond, qui veut se convertir; je conçois
+que vous ne vous mêliez pas de disposer des emplois de la
+compagnie de M. le duc du Maine, mais peut-être ne serait-il pas
+impossible que vous fournissiez à quelqu'un le moyen de se mêler
+utilement de l'y placer. Il pourrait donner pour cela une bonne
+partie de l'argent.»
+
+L'évêque de Valence: «J'ai promis à M. du Moulac, gentilhomme du
+Pousin en Vivarrais, qui a fait abjuration de l'hérésie de Calvin
+entre mes mains, de vous supplier de lui vouloir bien accorder
+votre protection; pour lui faire obtenir la châtellenie de Pousin.
+Ce gentilhomme espère, par votre protection, obtenir pour lui la
+préférence sur ceux qui voudraient l'acheter, m'ayant dit que vous
+aviez eu la bonté de la lui faire espérer après sa conversion.»
+
+L'évêque de Montpellier: «Vous eûtes la bonté, Monsieur, de vous
+employer auprès du roi pour faire obtenir une pension de six cents
+livres à Mlle de Nancrest. Maintenant son aînée est en état, à
+l'exemple de sa soeur, de faire son abjuration; mais comme elle
+souhaiterait une pareille pension de Sa Majesté, j'ai cru que vous
+approuveriez que je m'adressasse à vous une seconde fois pour
+obtenir cette grâce.»
+
+On voit Fénelon solliciter de même, et avec succès, une pension de
+deux mille livres pour une demoiselle anglaise, miss Ogelthorpe.
+«J'espère, écrit-il à Le Tellier, que vous n'aurez pas de peine à
+toucher le coeur du roi, je crois même que Dieu, qui a changé
+celui d'une demoiselle si prévenue contre la vraie religion,
+mettra d'abord dans celui de Sa Majesté le désir de faire ce
+qu'elle a déjà fait tant de fois pour faciliter les conversions;
+une pension lèvera toutes les difficultés et mettra cette personne
+en sûreté pour toute sa vie.»
+
+Quand il s'agissait de gens de qualité, le chiffre de la pension
+était assez élevé; ainsi la pension donnée au fils aîné du comte
+de Roye, à l'occasion de sa conversion, était de douze mille
+livres. On accordait des pensions de conversion, même à des
+étrangers, comme l'anglaise Ogelthorpe ou l'érudit allemand
+Kuster, qui reçut une pension de deux mille livres.
+
+On donna tant et tant que l'on ne put plus payer, et qu'en 1699
+Louis XIV fut obligé de prescrire de ne plus pensionner que des
+gens très dignes par leur qualité et leurs mérites et par un
+besoin très effectif.
+
+Cette prudente prescription ne fut pas suivie, l'ardeur aveugle
+des convertisseurs ne le permettait pas; c'est pourquoi, ainsi que
+le dit Rulhières, «la plupart des pensions ne furent plus payées,
+l'on eut cet étrange spectacle de convertis abusés et de
+convertisseurs infidèles.»
+
+Louvois, accablé de réclamations de convertis abusés, répondait
+cyniquement: «Les pensions sont pour les gens _à convertir_ et non
+pour ceux qui sont convertis.
+
+Cependant plusieurs de ces pensions de convertis furent payées
+jusqu'à la Révolution, et le 6 avril 1791 l'Assemblée nationale
+sanctionnait encore un état de ci-devant pensionnaires, auxquels
+il était accordé des secours, état sur lequel figurait Christine-
+Marguerite Plaustrum, née en 1715, avec cette mention: «Pension de
+trois cents livres, accordée à titre de subsistance et en
+considération de sa conversion à la foi catholique.»
+
+Ce n'était pas seulement par les honneurs, des grades, des places
+et des pensions que l'on avait procédé à l'achat des consciences.
+Bien avant la révocation, on avait créé une caisse des conversions
+pour acheter _au rabais_ les abjurations des petites gens, et cela
+au prix d'une somme modique une _fois payée_. Cette caisse avait
+pris un grand développement depuis que le roi lui avait affecté le
+tiers du produit des économats, et on en avait confié
+l'administration au converti Pélisson, ancien serviteur du
+surintendant Fouquet, ce brocanteur expert des vertus de la cour.
+Les évêques et les intendants rivalisaient d'ardeur pour obtenir à
+l'aide des fonds envoyés par Pélisson le plus grand nombre
+possible de conversions à bon marché.
+
+Pélisson écrit cependant à ses collaborateurs de province que
+c'est _beaucoup trop cher_, que d'avoir, comme dans les vallées de
+Pragelas, acheté sept ou huit cents conversions au prix de deux
+mille écus. Il invite les évêques et les intendants à imiter ce
+qui s'est passé dans le diocèse de Grenoble, où les abjurations ne
+sont jamais allées au[3] prix de _cent francs _et sont même
+demeurées _extrêmement au-dessous_. Il leur rappelle que les
+listes de convertis passent sous les yeux du roi, et les avertit
+qu'ils ne peuvent, faire mieux _leur cour _à Sa Majesté, qu'en
+faisant produire aux sommes qu'il leur envoie le plus grand
+résultat possible, c'est-à-dire beaucoup de conversions pour très
+peu d'argent. Ces adjurations pressantes produisirent leur effet,
+puisque Rulhières a pu dire, après avoir compulsé toutes les
+archives du gouvernement: «Le prix _courant_ des conversions
+était, dans les pays éloignés, à six _livres _par tête de
+converti, il y en avait _à plus bas prix_. La plus chère que j'aie
+trouvée, _pour une famille nombreuse_, est à 42 livres.»
+
+«En Poitou, dit Jurieu, de son côté, certains marchandèrent, et
+tel, à qui l'on ne voulait donner _qu'une pistole_, tint ferme et
+finit par obtenir _quatre écus_ pour se convertir; mais quelques-
+uns n'eurent que _sept sols_, enveloppés dans un petit papier.»
+
+Pour grossir, leurs listes, les convertisseurs usaient en outre de
+_fraudes pieuses_.
+
+La liste des convertis ayant été signifiée à plusieurs
+consistoires, dit Élie Benoît, on put constater que les mêmes
+personnes étaient portées deux fois, que plusieurs indiqués comme
+ayant abjuré, avaient toujours été catholiques, etc.
+
+M. Paulin Paris, qui a retrouvé aux archives nationales deux
+listes de convertis _parisiens _pour les années de 1677 et 1679, a
+constaté:
+
+1° Que la liste de 1677, indiquée comme contenant 515 convertis
+_français_, n'en comprend en réalité que 214, parmi lesquels on
+trouve cinq _Anglais_, huit _Belges_ et treize _Suisses ou
+Hollandais_.
+
+2° Que la liste de 1679, indiquée comme portant plus de _douze
+cents noms_, n'en contient que 526, que la moitié de ces 526 noms
+avaient déjà figuré dans la liste de 1677, enfin que, parmi ces
+convertis _français_, il y a des _Allemands_, _des Danois_, _des
+Piémontais et des Russes_.
+
+Des catholiques, pour empocher deux ou trois écus payés pour les
+abjurations, se dirent huguenots et touchèrent la prime.
+
+Quant aux huguenots peu honnêtes, qui, pour toucher la prime
+d'abjuration, mettaient leur signature ou leur croix au bas d'une
+quittance, ils retournaient ensuite tranquillement au prêche comme
+auparavant.
+
+Le scandale des _rechutes_ devient si grand que le roi est obligé
+d'édicter de terribles peines contre les relaps, en motivant ainsi
+sa décision: «Nous avons été informé que, dans plusieurs provinces
+de notre royaume, il y en a beaucoup, qui, après avoir abjuré la
+religion prétendue réformée, dans l'espérance de contribuer aux
+sommes que nous faisons distribuer aux nouveaux convertis, y
+retournent bientôt après.»
+
+Nul ne se fait illusion d'ailleurs sur la valeur des conversions
+obtenues à prix d'argent, et Fénelon reconnaît que dès qu'on
+abandonne les nouveaux convertis à eux-mêmes, leurs bonnes
+dispositions s'évanouissent en _deux jours_. «Si, par hasard, dit
+un intendant, on en voit paraître quelques-uns à l'église, ce sont
+ceux qui espèrent se conserver, par là, leur emploi ou office, et
+les pensions qu'ils ont du roi, et d'autres pour tâcher d'attraper
+quelque bon sur les biens de ceux qui ont quitté le royaume, et
+encore n'y vont-ils que _par grimace_.»
+
+Pour que Louis XIV crût à la sincérité des conversions obtenues
+_au rabais_ par la caisse de Pélisson, il fallait qu'il y mît une
+grande complaisance; cependant Rulhières dit: «De _cette_ caisse,
+comparée par les huguenots _à la boite de Pandore_, sortirent en
+effet, tous les maux dont ils ont à se plaindre. Il est aisé de
+sentir que l'achat de ces _prétendues_ conversions dans la lie des
+calvinistes, les surprises, les fraudes pieuses qui s'y mêlèrent,
+et tous ces comptes exagérés rendus par des commis infidèles,
+persuadèrent faussement au roi que les réformés n'étaient plus
+attachés à leur religion, et que le _moindre intérêt_ suffisait
+pour les engager à la sacrifier.»
+
+Que le roi ait pu croire que tout ses sujets huguenots étaient
+prêts à trafiquer de leur foi religieuse pour quelques écus, c'est
+déjà difficile à admettre, mais ce qui passe l'imagination, c'est
+de voir que pas un seul des convertisseurs ne semble soupçonner
+combien est odieux et immoral, le trafic des consciences auquel il
+se livre.
+
+Quelques-uns vont plus loin encore, _ils spéculent sur la faim_,
+pour faire des prosélytes à la religion catholique.
+
+On lit dans la correspondance des contrôleurs généraux, à la date
+du 20 octobre 1685: «Grâce aux exhortations de l'intendant (aidé
+par les dragons) et aux aumônes du roi, la ville d'Aubusson a
+abjuré presque tout entière, mais il faudra _y répandre encore de
+l'argent_ pour compenser le départ de plusieurs manufacturiers.»
+
+Quelques mois auparavant, à Paris, le commissaire Delamarre
+apprenant que quelques ministres interdits s'y trouvent dans une
+si grande nécessité qu'on les prendrait pour des insensés, demande
+leur adresse pour voir s'il ne serait pas possible de les faire
+aborder par quelque endroit, _pour les convertir en secourant leur
+misère_.
+
+Fénelon envoyé en Saintonge pour reconvertir les huguenots un peu
+trop sommairement convertis par les dragons, conseille des moyens
+de _persuasion _analogues. Il écrit à Seignelai: «_Pour les
+pauvres_, _ils viendront facilement_ si on leur fait les mêmes
+_aumônes _qu'ils recevaient chaque mois du Consistoire... _on ne
+donnerait qu'à ceux qui feraient leur devoir_. Si on joint
+toujours exactement à _ces secours_, ajoute-t-il, des gardes pour
+empêcher des déserteurs et la rigueur de peines (les galères et la
+confiscation), il ne restera plus que de faire trouver aux peuples
+autant de _douceur_ à demeurer dans, le royaume que de péril à
+entreprendre d'en sortir.»
+
+On voit dans la correspondance des évêques, qu'on refuse des
+secours à une veuve jusqu'à ce que ces enfants aient abjuré. Qu'on
+agit de même avec les membres d'une famille qui sont si pauvres
+_qu'ils vont tout nus_, la mère ayant mieux aimé demeurer _nue_,
+que d'accepter un habit qu'on lui donnait, _à condition_ qu'elle
+viendrait une fois à la messe, etc.
+
+De son côté, le terrible proconsul du Languedoc, Bâville, écrit:
+«Les douze mille livres que le roi a eu la bonté de m'envoyer,
+_pour faire des aumônes dans les missions_, font un effet
+merveilleux, et _gagnent_ tous les pauvres à la religion. Bien que
+ce motif ne soit, pas d'abord _très pur_, les missionnaires savent
+très bien le _rectifier_, et ils engagent, _par ce moyen_, une
+infinité de personnes à s'instruire et à fréquenter les
+sacrements. Elles (les aumônes) sont d'autant plus utiles qu'il y
+a _une misère extrême_ cette année dans les Cévennes, parce que le
+blé et les châtaignes ont manqué, et beaucoup de paysans _ne
+vivent à présent que de glands et d'herbes_... -- _Cette grande
+nécessité _m'a fait penser qu'il serait très utile d'établir, dans
+le fond des Cévennes, quatre ou cinq missions après _Pâques dans
+lesquelles je ferais distribuer le pain_, ainsi les pauvres
+recevraient en même temps ce secours pour le temporel et
+l'instruction.»
+
+Ces missions ambulantes pour la conversion des hérétiques, payées
+sur la cassette du roi, avaient commencé sous Louis XIII, elles
+continuèrent sous les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis
+XVI; des gratifications en argent, données aux convertis,
+ajoutaient du poids aux discours des missionnaires. Voici une
+ordonnance de comptant signée de Louis XVI, et portant la date du
+1er janvier 1783: «Garde de mon trésor royal, M. Joseph Micault
+d'Harvelay, payez comptant, au sieur évêque de Luçon, la somme de
+quatre cents livres, pour aider à la subsistance des missionnaires
+du Bas Poitou _qui travaillent à la conversion des protestants_,
+et ce pour la présente année.»
+
+Il est bon de se rappeler que, depuis les dernières années du
+règne de Louis XIV, il n'y avait plus _légalement_ un seul
+protestant en France, tout huguenot, ayant abjuré ou non, étant,
+de par la volonté du roi, _réputé catholique! _On conservait
+cependant les missions travaillant à la conversion des
+protestants.
+
+Ce n'était pas seulement à prix d'argent qu'on achetait les
+conversions, c'était encore, on le sait, à l'aide de _faveurs_ de
+toute nature accordées aux huguenots _dociles_: une de ces
+_faveurs_ était la surséance du paiement des dettes; un édit
+accordait, à tous les huguenots qui feraient abjuration, un terme
+et délai de trois ans pour le paiement du capital de leurs dettes;
+«il est défendu à leurs créanciers, était-il dit, de faire aucune
+poursuite contre eux pendant ledit temps, à peine de nullité,
+cassation de procédures et tous dépens».
+
+Cet étrange édit apporta un trouble si profond dans le commerce
+qu'on fut bientôt obligé de décider que cette surséance du
+paiement des dettes ne pourrait être invoquée ni entre les
+nouveaux convertis, ni par les marchands convertis, pour les
+affaires qu'ils avaient avec l'étranger.
+
+Les conversions _mercenaires_, obtenues, soit à prix d'argent,
+soit par des faveurs, n'avaient cependant pas sensiblement diminué
+le nombre des huguenots, en sorte que le plan conçu par Louis XIV
+pour ramener, _sans violence_, son royaume à l'unité religieuse
+menaçait d'échouer misérablement.
+
+Par malheur, une des faveurs promises aux huguenots _dociles_,
+l'exemption des logements militaires, fut l'occasion de la
+jacquerie militaire qui a reçu le nom de _dragonnades_, et que
+suivirent les emprisonnements, les confiscations et toutes les
+odieuses mesures de violence que nous aurons à signaler au cours
+de ce travail. Dans un des chapitres de ce livre je ferai le récit
+détaillé des _dragonnades_, des violences exercées par les soldats
+pour arracher une abjuration à deux millions de victimes qui
+n'opposaient à leurs bourreaux d'autre résistance, que leur
+constance résignée, leurs larmes et leurs gémissements.
+
+Les suites de cette jacquerie militaire furent choquantes, dit
+Michelet; le niveau de la moralité publique sembla baisser, Le
+contrôle mutuel des deux partis n'existant plus, l'hypocrisie ne
+fut plus nécessaire, le dessous des moeurs apparut. Cette
+succession immense d'hommes _vivants_, qui s'ouvrit tout à coup,
+fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se baissa pour
+ramasser. Scène ignoble! ... La vie de cour ruinait la noblesse.
+On n'osait sonder les fortunes; on n'eût vu dessous que l'abîme.
+Le Roi, obligeamment interdit la publicité des hypothèques, qui
+eût mis à jour cette _gueuserie_ des grands seigneurs. Ruinés par
+le jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour
+remonter. Plusieurs faisaient le sort au lieu d'attendre, _ou en
+volant au jeu_, _ou par la poudre de succession_. Les plus hauts
+mendiaient, du lever, au coucher, dévalisaient le roi de tout ce
+qui venait, office ou bénéfice. Mais tout cela, des bribes, des
+miettes! Ils périssaient, s'il ne tombait d'en haut une grande
+manne imprévue, quelque vaste confiscation.
+
+«Le miracle apparut au ciel en 1685. Six cents temples ayant été
+détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité,
+devaient passer aux hôpitaux catholiques... La cour visait ce
+morceau. Les jésuites crurent prudent de demander et faire décider
+que ces biens revinssent, non aux hôpitaux, mais au roi, autrement
+dit à ceux qu'il favoriserait ou qui mériteraient en poussant à la
+persécution... Après les biens des temples, ceux des particuliers
+suivirent; chacun fut ardent à la proie. Ce fut un gouffre ouvert,
+une mêlée où l'on se jeta pour profiter du torrent qui passait,
+ramasser les lambeaux sanglants.»
+
+Avant Louis XIV, Anne d'Autriche avait déjà endetté le trésor
+public par ses magnificences, les privilèges, les monopoles
+qu'elle accordait à son entourage de hauts mendiants; à une dame
+de sa cour elle avait donné un droit d'impôt sur toutes les messes
+dites à Paris; à sa première femme de chambre, la Beauvais; elle
+avait un jour, inconsidérément, donné _les cinq grosses fermes_,
+c'est-à-dire tous les impôts productifs faisant vivre la cour, et
+cela en croyant ne lui faire cadeau que d'une ferme appelée _les
+Cinq fermes_. Et, dit Madame, mère du régent, on a sur la régence
+d'Anne d'Autriche bien d'autres historiettes de ce genre.
+
+Tandis que le peuple, décimé par des famines périodiques, mourait
+de faim sur les grands chemins, Louis XIV jetait l'argent par les
+fenêtres, à l'exemple de sa mère; et les courtisans avaient soin
+de se trouver sous ce qu'il jetait: à Mme d'Harcourt, le bien d'un
+suicidé; au comte de Marsan, la succession d'un bourgeois de
+Paris, bâtard mort sans enfants; à de Guiche, le produit de la
+confiscation des biens possédés par les Hollandais, en Poitou,
+pour prix de la dénonciation qu'il avait faite; à de Grammont,
+deux cent mille livres pour l'avis qu'il a donné au contrôleur
+général, des malversations commises par les fournisseurs des
+troupes d'Alsace. Monsieur, frère du roi, reçoit plus d'un million
+pour avoir demandé la poursuite des trésoriers de
+l'extraordinaire, à qui l'on fait rendre gorge; c'étaient chaque
+jour de grosses gratifications aux courtisans, à l'occasion du
+mariage de leurs filles, ou sous tout autre prétexte; les dettes
+de jeu de Monsieur, ou de la Montespan, à payer; celle-ci, en une
+seule nuit, perdait _neuf millions de livres_... Les plus
+impatients réalisaient leurs espérances de succession en donnant à
+leurs parents, ainsi qu'on le disait alors, _un coup de pistolet
+dans un bouillon_. C'était chose commune pour les grands seigneurs
+de vivre aux dépens de leurs vieilles maîtresses, et Tallemant des
+Réaux dit, comme une chose toute simple: le comte d'Harcourt fut
+longtemps _aux gages_ de la femme du chancelier Séguier;
+Richelieu, le modèle du genre, dit Michelet, ne prenait pas moins
+de douze louis de chacune de ses maîtresses.
+
+Les plus hauts seigneurs, des prélats même, avaient des _mignons_
+comme Henri III, mais ne se flagellaient plus comme lui en public.
+Un jour que le roi oublie son chapeau sur un siège, la boucle de
+diamants qui ornait le couvre-chef royal disparaît. Un autre jour,
+à Saint-Germain, les vases sacrés de la chapelle royale sont volés
+par un seigneur de la cour. Grandes dames et grands seigneurs
+trichaient au jeu; plus d'un gentilhomme fut envoyé aux galères
+comme faux monnayeur, etc.
+
+Tous ces grands seigneurs et ces abbés et évêques _Benoiton_, qui
+composaient la cour, sous l'ancien régime, étaient avant tout des
+mendiants besoigneux[4] et insatiables, et voici le portrait que
+fait Paul-Louis Courrier de cette réunion de truands de haute
+volée: «Quand le gouverneur d'un roi enfant dit à son élève jadis:
+Maître, tout est à vous, ce peuple vous appartient, corps et
+biens, bêtes et gens, faites-en ce que vous voudrez, cela fut
+remarqué. La chambre, l'antichambre et la galerie répétaient:
+Maître, tout est à vous, ce qui, dans la langue des courtisans;
+voulait dire _tout est pour nous_, car la cour donne tout aux
+princes, comme les prêtres tout à Dieu; et ces domaines, ces
+apanages, ces listes civiles, ces budgets ne sont guère autrement
+pour le roi, que le revenu des abbayes n'est pour Jésus-
+Christ...».
+
+À la cour, tout le monde sert ou veut servir. L'un présente la
+serviette, l'autre le vase à boire, chacun reçoit ou demande
+salaire, tend la main, se recommande, supplie... mendier n'est pas
+honte à la cour, c'est toute la vie du courtisan... Aucun refus,
+aucun mauvais succès ne lui fait perdre courage. Il n'est affront,
+dédain, outrage, ni mépris qui le puissent rebuter. Éconduit il
+insiste, repoussé il tient bon, qu'on le chasse, il revient, qu'on
+le batte, il se couche à terre. -- _Frappe_, _mais écoute_, _et
+donne_; on est encore à inventer un service assez vil, une action
+assez lâche, pour que l'homme de cour, je ne dis pas s'y refuse,
+chose inouïe, impossible, mais n'en fasse point gloire et preuve
+de dévouement.
+
+Mais le trésor royal de Louis XIV avait fini par s'épuiser par
+suite de ses folles dépenses et des largesses faites aux
+courtisans, et au moment où tomba la manne des confiscations
+huguenotes, on ne pouvait plus répéter après Mme de Sévigné «il ne
+faut pas désespérer, quoique on ne soit pas le valet de chambre du
+roi, il peut arriver, qu'en faisant sa cour, _on se trouve sous ce
+qu'il jette_.»
+
+Il était temps pour tous ces mendiants titrés, tonsurés ou mitrés,
+que le roi les appelât à la curée protestante, digne couronnement
+des dragonnades. Ce fut un spectacle écoeurant, et, quelque bas
+que fût déjà le niveau de la moralité publique, il baissa encore à
+la suite de cette curée; des moines, des évêques, des
+gentilshommes se disputent la succession des consistoires; les
+capucins de Corbigny demandent, non seulement les matériaux du
+temple, mais, les vases d'argent et les deniers appartenant au
+consistoire. À Marennes, les capucins demandent la cloche du
+temple. L'évêque de la Rochelle demande pour son chapitre, les
+biens de M. de la Forest. L'évêque de Laon obtient sur les biens
+des fugitifs trois mille livres pour les maîtresses d'école de son
+diocèse. L'évêque de Gap qui veut achever son palais épiscopal,
+écrit: «Je n'ose pas vous importuner de mes bâtiments, cependant,
+_si_, _par le moyen des biens confisqués_, _vous trouviez le moyen
+de loger un évêque sur le pavé_, je vous en aurais beaucoup
+d'obligations.» L'évêque de Meaux demande le produit de la
+démolition des temples de Nanteuil et de Morcerf, pour l'hôtel-
+Dieu et l'hôpital général de Meaux.
+
+L'abbé de Polignac reçoit en don du roi les biens du fils de
+Ruvigny, devenu duc de Galloway. La fortune du marquis d'Harcourt
+est donnée à l'abbé Feuquières, neveu de Madeleine Arnaud. Un
+officier de marine, la Gacherie, demande les biens d'un protestant
+qu'il prétend être mort relaps; la même demande avait été faite
+antérieurement par les religieuses de la visitation et avait été
+repoussée, en présence d'un certificat de médecin constatant que
+le défunt, quelques jours avant sa mort, était tombé dans une
+paralysie générale.
+
+Il n'y a pas jusqu'au cocher de _Madame_ qui ne vienne demander le
+bien d'un huguenot dont le fils est ministre en Angleterre.
+
+Quant à l'intègre de Harlay, voici comment il sut se faire donner
+par le roi, la somme que son ancien ami de Ruvigny, lui avait
+confiée avant de partir pour l'Angleterre.
+
+«Le vieux Ruvigny, dit Saint-Simon, était ami d'Harlay, lors
+procureur général, et, depuis, premier président, et lui avait
+laissé un dépôt entre les mains, dans la confiance de sa fidélité.
+Il le lui garda _tant qu'il n'en put abuser_; mais quand il vit
+l'éclat, il se trouva modestement embarrassé entre le fils de son
+ami et son maître à _qui il révéla humblement sa peine_. Il
+prétendit que le roi l'avait su d'ailleurs. Mais le fait est
+_qu'il le dit lui-même_, et que, pour récompense, _le roi le lui
+donna comme bien confisqué_, et que cet hypocrite de justice et de
+vertu, de désintéressement et de rigorisme, _n'eut pas honte de se
+l'approprier_ et de fermer les yeux et les oreilles au bruit
+qu'excita cette perfidie.»
+
+De Louville, gentilhomme de l'Anjou qui devait dix mille livres à
+de Vrillac, trouve cet honnête prétexte pour ne pas rembourser son
+créancier, que de Vrillac _pourrait employer cette somme à
+préparer son évasion à l'étranger_.
+
+De Marsac, enseigne de vaisseau, présente un placet au roi pour
+demander la remise d'une rente due _par_ lui au sieur Boisrousset,
+pour ce motif que les parents de son créancier _ne font pas leur
+devoir de catholiques_.
+
+Les parents des réfugiés ne sont pas moins âpres à la curée que
+les étrangers; de la Corte, officier de marine, signale son oncle
+comme fugitif et demande ses biens; Mme Jaucourt de la Vaysserie
+gagne la prime promise aux délateurs, en dénonçant son mari et ses
+filles qui cherchaient à sortir du royaume; Mlle Vaugelade se fait
+allouer une pension sur les biens séquestrés d'une de ses
+parentes.
+
+Henri de Ramsay, pour prix de sa conversion s'était fait donner
+les biens de son père, de sa mère et de ses oncles de Rivecourt
+passés à l'étranger et était ainsi devenu un des seigneurs _les
+plus riches_ du bas Poitou. Cependant il laissait son père et sa
+mère _mourir dans le dénuement_, et refusait même de rembourser à
+son oncle 35 louis, que celui-ci avait avancés pour faire sortir
+son père, de la prison pour dettes de Maëstrich.
+
+Le fils de Mme de Saintenac qui avait, grâce à la loi des
+confiscations, hérité, par avance, de l'immense fortune de sa
+mère, laissait celle-ci _sans secours_ à l'étranger, et à sa mort
+il refusa de _payer les dettes_ qu'elle avait laissées.
+
+Fontaine, réfugié en Angleterre, met sa signature au bas d'une
+feuille de papier timbré et l'envoie à un de ses parents restés en
+France, pour qu'il pût vendre ou louer son domaine. (Je lui
+faisais observer, dit Fontaine, qu'il serait nécessaire de dater
+cet acte d'une époque antérieure à mon départ de France, cette
+condition étant indispensable pour empêcher de confisquer ma
+propriété). Ce bon parent suivit ces instructions pour son propre
+compte, il s'établit dans la maison de Fontaine devenue sa
+propriété en vertu d'un acte de vente en bonne forme et le pauvre
+réfugié n'entendit plus jamais parler de lui.
+
+Le testament d'Alice de Cardot, léguant tous ses biens à son neveu
+de Vignolles, ayant été cassé et sa fortune confisquée, ce fut
+alors parmi les parents, nouveaux convertis de la défunte, à qui
+se salirait de plus de turpitudes pour se faire adjuger cette
+riche proie. -- Bien qu'un des concurrents eût obtenu de Fléchier
+un certificat constatant qu'il était digne des bontés du roi,
+Bâville mit fin à ce combat de vautours autour d'un cadavre, en
+faisant décider que, provisoirement, l'héritage serait adjugé à
+l'hôpital général de Nîmes.
+
+Il serait facile de multiplier les exemples de cette nature, ceux
+que j'ai cités suffisent pour édifier mes lecteurs.
+
+La politique de l'ostracisme des faveurs, suivie contre les
+huguenots par Louis XIV, après Mazarin et Richelieu, politique
+dont l'habileté est moins contestable que l'honnêteté, avait eu,
+du moins, un résultat heureux au point de vue de la tranquillité
+du royaume; elle avait ramené au catholicisme toutes les grandes
+familles, la noblesse de cour, tous les ambitieux de pouvoir et
+d'honneurs, tous ceux, en un mot, pour qui la question religieuse
+n'avait été considérée que comme un moyen de parvenir; quant à la
+bourgeoisie protestante, voyant toutes les carrières publiques se
+fermer peu à peu devant elle, elle s'était consacrée aux
+professions libérales, au commerce, l'industrie et à
+l'agriculture, et s'était désintéressée de la politique. Les
+pasteurs qui avaient succédé aux seigneurs dans la direction du
+parti protestant, non seulement n'avaient rien de l'esprit
+turbulent de la noblesse, mais encore avaient fait accepter par
+leurs co-religionnaires cette dangereuse doctrine que désobéir au
+roi c'était désobéir à Dieu même.
+
+La transformation du parti protestant, autrefois si remuant, en
+une pacifique secte religieuse explique comment, depuis la prise
+de la Rochelle, le roi de France avait toujours trouvé dans les
+réformés ses sujets les plus fidèles et les plus sûrs. Les
+huguenots avaient refusé de s'associer à la révolte du catholique
+Montmorency, et vingt ans plus tard, lors des troubles de la
+Fronde, ils étaient restés sourds aux appels de l'ancien chef du
+parti protestant, le prince de Condé.
+
+Louis XIV, en confirmant l'édit de Nantes, disait: «Nos sujets de
+la religion réformée nous ont donné des preuves de leur affection
+et fidélité, notamment dans les circonstances présentes»; et en
+1666, écrivant à l'électeur de Brandebourg, il affirmait encore
+ses bonnes dispositions en faveur des réformés «pour leur
+témoigner, disait-il, la satisfaction que j'ai eue de leur
+obéissance et de leur zèle pour mon service depuis la dernière
+pacification de 1660».
+
+Mais, moins les protestants devenaient dangereux pour la
+tranquillité du royaume, plus chacun croyait pouvoir tenter contre
+eux.
+
+Le clergé n'étant plus contenu par la crainte d'une révolte
+possible des réformés, pressait de plus en plus vivement chaque
+jour le roi de prendre les mesures nécessaires pour faire périr le
+plus promptement possible le protestantisme.
+
+«Si vous cherchez, dit Rulhières, dans la collection du clergé
+cette longue suite de lois, toujours plus sévères contre les
+calvinistes, que, de cinq ans en cinq ans, à chaque renouvellement
+périodique de ses assemblées, il _achetait_ du Gouvernement, vous
+y observerez que ses demandes avaient quelque modération _tant que
+les calvinistes pouvaient être redoutés_, mais qu'elles tendirent
+vers une persécution ouverte _aussitôt qu'ils devinrent des
+citoyens paisibles_.»
+
+Les cléricaux sont donc mal fondés à prétendre que, par leur
+esprit remuant et indiscipliné, les protestants ont mis Louis XIV
+dans la nécessité de tenter la réalisation de cette utopie: le
+retour du royaume à l'unité de foi religieuse.
+
+C'est une erreur tout aussi injustifiable que commet le
+fouriériste Toussenel quand il déclare que Louis XIV s'est montré
+grand homme d'État, en voulant supprimer le protestantisme, ami de
+la féodalité et constituant un insurmontable obstacle à l'unité de
+la France.
+
+Les protestants, depuis la prise de la Rochelle, ne constituaient
+plus un État dans l'État, et Louis XIV les persécuta, non par
+politique, puisqu'ils étaient devenus ses plus fidèles sujets,
+mais pour raisons purement religieuses.
+
+«Louis, le modèle des rois, dit Paul-Louis Courier, vivait, c'est
+le mot, à la Cour, avec la femme Montespan, avec la fille La
+Vallière, avec toutes les femmes et les filles que son bon plaisir
+fut d'ôter à leurs maris, à leurs parents. C'était le temps alors
+des moeurs, de la religion, et _il communiait tous les jours_. Par
+cette porte entrait sa maîtresse le soir, et le matin son
+confesseur.»
+
+La besogne était rude pour le confesseur, dit Michelet, car le roi
+possédait _publiquement_ à la fois trois femmes; la reine, La
+Vallière et la Montespan, _elles communièrent ensemble_, _à
+_Notre-Dame de Liesse, la reine récemment accouchée, La Vallière
+grosse de six mois, la Montespan dans les premiers troubles d'une
+grossesse. Il fallut remplacer le père Amat qui avait des
+scrupules, par le père Ferrier, puis par le père Lachaise, deux
+jésuites qui trouvèrent tout naturel que le roi prononçât la
+séparation de corps et de biens entre M. de Montespan et sa femme,
+qu'il fît légitimer ses bâtards _du vivant de la reine_, etc., et
+surent, pendant vingt ans, concilier les exigences de l'Église
+avec celles des passions du roi.
+
+Pour mettre sa conscience en tranquillité, Louis XIV qui avait
+beaucoup de péchés à expier établissait une sorte de compensation
+entre le bien qu'il obligeait ses sujets à faire et le mal qu'il
+faisait lui-même. C'est ainsi que ce prince, doublement adultère,
+rendait une ordonnance portant mutilation du nez et des oreilles
+pour les filles de mauvaise vie et motivait ainsi une déclaration
+contre les blasphémateurs: «Considérant qu'il n'y a rien qui
+puisse davantage attirer la bénédiction du ciel sur notre personne
+et sur notre État que de garder et faire garder par tous nos
+sujets inviolablement _ses saints commandements_ et faire punir
+avec sévérité ceux qui s'emportent à cet excès de mépris que de
+blasphémer, jurer et détester son saint nom, ni proférer aucune
+parole contre l'honneur de la très sacrée vierge, voulons et nous
+plaît, etc.»
+
+C'est l'application du commode système en vertu duquel le
+compagnon d'un enfant royal est fouetté toutes les fois que son
+auguste camarade a fait une faute, du système en vertu duquel,
+font pénitence, par délégation, les deux vieilles galantes
+repenties dont Dangeau conte ainsi l'histoire: «La duchesse
+d'Olonne et la maréchale de la Ferté sa soeur, célèbres toutes
+deux par leurs galanteries, devenues vieilles et touchées par un
+sermon qu'elles venaient d'entendre un jour de mercredi des
+cendres, songeaient sérieusement à l'oeuvre de leur salut... «Ma
+soeur, dit la maréchale, que ferons-nous donc? Car il faut faire
+pénitence.» Après beaucoup de raisonnements et de perplexités: «Ma
+soeur, reprit, l'autre, tenez, voilà ce qu'il faut faire: _faisons
+jeûner nos gens!»_
+
+De même, Louis XIV croyait racheter ses péchés, en provoquant par
+tous les moyens la conversion des huguenots de son royaume, en
+faisant pénitence sur le dos de ses sujets hérétiques.
+
+Rulhières constate que cette préoccupation d'intérêt personnel est
+bien le motif déterminant de la croisade à l'intérieur, entreprise
+par Louis XIV. «Il avait, dit-il, formé le dessin de convertir les
+huguenots, comme trois siècles plus tôt et du temps de Philippe-
+Auguste et de Saint-Louis, il eût, _en expiation de ses péchés_,
+fait voeu d'aller conquérir la Terre Sainte.»
+
+Quant à possibilité de trouver une justification de l'édit de
+révocation, on ne saurait trouver de témoignage moins suspect que
+celui de Saint-Simon, puisque c'est lui qui déconseilla le régent
+du rappel des huguenots et qu'il dit, dans ses mémoires, que Louis
+XIV avait fait la faute de révoquer l'édit de Nantes, beaucoup
+plus dans la manière de l'exécution que dans la chose même.
+
+Or, Saint-Simon reconnaît qu'il n'y avait nulle raison, nul
+prétexte même, de déchirer le contrat passé entre les catholiques
+et les protestants sous la garantie de la signature royale, et il
+apprécie ainsi la faute commise par Louis XIV dans l'exécution de
+la révocation de l'édit de Nantes: «Qui eût su un mot de ce qui ne
+se délibérait que entre le confesseur, le ministre alors comme
+unique et l'épouse nouvelle et chérie, et qui de plus, eût osé
+contredire? C'est ainsi que sont menés à tout, par une voie ou par
+une autre, les rois qui... ne se communiquent qu'à deux ou trois
+personnes, et bien souvent à moins, et qui mettent, entre eux et
+tout le reste de leurs sujets, une barrière insurmontable.»
+
+La révocation de l'édit de Nantes, _sans le moindre prétexte et
+sans aucun besoin_, et les diverses déclarations qui la suivirent
+furent les fruits de ce complot affreux, qui dépeupla un quart du
+royaume, qui ruina son commerce; qui l'affaiblit dans toutes ses
+parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des
+dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels
+ils firent réellement mourir tant d'innocents de tout sexe, et par
+milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de
+familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leurs
+biens et les laisser mourir de faim, qui fit passer nos
+manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs États
+aux dépens du nôtre et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui
+donna le spectacle d'un si prodigieux peuple, proscrit, nu,
+fugitif, errant, sans crime, cherchant asile loin de sa patrie;
+qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très estimés pour
+leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens aisés, faibles,
+délicats, à la rame et sous le nerf très effectif du comité pour
+cause unique de religion: enfin qui, pour comble de toutes
+horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et
+de sacrilèges, où tout retentissait des hurlements de ces
+infortunées victimes de l'erreur pendant que tant d'autres
+sacrifiaient leur conscience à leurs biens et à leur repos, et
+achetaient l'un et l'autre par des abjurations simulées, d'où,
+sans intervalle, on les traînait à adorer ce qu'ils ne croyaient
+point et à recevoir réellement le divin corps du saint des saints,
+tandis qu'ils demeuraient persuadés qu'ils ne mangeaient que du
+pain qu'ils devaient encore abhorrer.
+
+Presque tous les évêques se prêtèrent à cette pratique subite et
+impie, beaucoup y forcèrent, la plupart animèrent les bourreaux,
+forcèrent les conversions: Le roi s'applaudissait de sa puissance
+et de sa piété. Il se croyait au temps de la prédication des
+apôtres et il s'en attribuait tout l'honneur. Les évêques lui
+écrivaient des panégyriques, les jésuites en faisaient retentir
+les chaires et les missions. Toute la France était remplie
+d'horreur et de confusion et jamais tant de triomphes et de joie,
+jamais tant de profusions de louanges... nos voisins exultaient de
+nous voir ainsi nous affaiblir et nous détruire nous-mêmes,
+profitaient de notre folie, et bâtissaient des desseins sur la
+haine que nous nous attirions de toutes les puissances
+protestantes.
+
+Quelles que pussent être les désastreuses conséquences de cette
+cruelle persécution religieuse, elles n'étaient pas de nature à
+arrêter Louis XIV dans la voie déplorable où il s'était engagé. On
+lit, en effet, dans les mémoires du duc de Bourgogne, que dans le
+conseil où fut décidée la révocation de l'édit de Nantes, le
+Dauphin ayant observé que, en admettant que la paix ne fût pas
+troublée, un grand nombre de protestants sortiraient du royaume,
+ce qui nuirait au commerce et à l'industrie et, par là même,
+affaiblirait l'État, le roi trouva la _question d'intérêt peu
+digne de considération _comparée aux avantages d'une mesure qui
+rendrait à la religion sa splendeur, à l'État sa tranquillité et à
+l'autorité tous ses droits.
+
+Il n'y a donc pas à s'étonner si Louis XIV refusa obstinément de
+revenir sur ses pas, quand il vit que la conversion de ses sujets
+huguenots n'était qu'une vaine apparence et que son ardeur
+inconsidérée à ramener, coûte que coûte, la France à l'unité
+religieuse, avait ruiné le royaume.
+
+Il ne s'obstina que davantage à poursuivre un but impossible par
+le viol journalier des consciences, et la collection des édits
+qu'il fit contre ses sujets huguenots, faits par force
+catholiques, ou légalement réputés catholiques sans avoir jamais
+abjuré, est un monument monstrueux d'iniquité et de déraison.
+
+CHAPITRE II
+LIBERTÉ DU CULTE
+
+_Caractère d'humiliation du culte protestant_. _-- Maxime du
+prince de Condé_. _-- Temples supprimés_. _-- Ministres
+interdits_. _-- La désolation des provinces du midi. --
+L'insurrection des Cévennes_. _-- Les assemblées_. _-- Les
+pasteurs du désert_. _-- Reprise générale du culte protestant_. _-
+- Mariages et baptêmes_. _-- L'édit de 1787._
+
+
+L'édit de Nantes n'avait pas, en ce qui concerne l'exercice du
+culte, placé sur un pied d'égalité la religion catholique et la
+religion protestante. Le culte catholique était librement célébré
+sur tous les points du royaume et avait partout la première place,
+tandis que l'exercice du culte protestant n'était autorisé que
+dans les lieux où il avait existé avant 1597.
+
+Jusqu'à 1573, les édits royaux avaient qualifié le protestantisme
+de _religion nouvelle_, l'édit de Nantes l'appela religion
+_prétendue _réformée, puis défense fut faite aux pasteurs de
+prendre un autre titre que celui de ministres de la religion
+_prétendue _réformée, et, dans tous les actes publics, les
+huguenots durent être qualifiés de _prétendus _réformés. Rien ne
+fut négligé, du reste, pour accuser ce _caractère d'humiliation_
+qu'on voulait donner au protestantisme, afin de mieux marquer la
+différence de _situation de la religion tolérée et de la religion
+maîtresse et dominante_, de la réformée _qui est toute fausse _et
+de la catholique _qui est toute sainte et toute sacrée_, ainsi que
+le disait l'évêque d'Uzès.
+
+Non seulement on défendit aux gentilshommes huguenots de se faire
+enterrer dans les cimetières catholiques ou dans les caveaux des
+églises, _sous prétexte que les tombeaux de leurs pères y étaient
+ou qu'ils avaient quelque droit de patronage ou de seigneurie_,
+mais encore les cimetières communs aux morts des deux religions,
+durent être abandonnés aux catholiques. Les huguenots qui avaient
+réclamé vainement contre l'appellation de _prétendus _réformés
+qu'on leur imposait, protestèrent énergiquement, sans plus de
+succès, contre cette prescription d'avoir à enterrer leurs morts
+_à part_, ce qui les marquait, disaient-ils, _d'une tache odieuse
+et flétrissante._
+
+«Pourquoi, dit une requête des églises réformées, nous assigner
+des cimetières _à part_? Nos pères avaient leur droit en ceux qui
+étaient déjà, et étaient publics et _communs_. Ne nous ont-ils pas
+laissés héritiers de leurs droits en cela, _aussi bien qu'en cet
+air français que nous humons_, aussi bien qu'en ces villes que
+nous hantons, aussi bien qu'en ces maisons que nous habitons?»
+
+Aujourd'hui encore, nous voyons sans cesse de graves difficultés
+se produire par suite de la prétention de l'Église catholique de
+faire inhumer _à part_, tous ceux, catholiques ou non catholiques,
+qu'elle n'a pas pu ou voulu enterrer religieusement. Cette
+prétention se base sur ce qu'elle aurait fait _siens_, les
+cimetières, propriétés communales, en leur donnant une bénédiction
+générale qui aurait transformé leur _sol _en _terre sainte._
+
+Dans un certain nombre de localités on a cru prévenir le retour de
+difficultés de ce genre, en attribuant à chaque culte différent,
+une portion du cimetière, mais cette solution n'est pas
+satisfaisante, car le mort peut n'avoir, de son vivant, appartenu
+à aucun culte. La ville de Paris a trouvé la vraie solution du
+problème. Elle a astreint, le clergé catholique à bénir chaque
+fosse _isolément_, à ne plus étendre sa bénédiction au cimetière
+tout entier. De cette façon, catholiques, protestants, juifs,
+libres penseurs, sont enterrés côte à côte et non plus _à part_,
+et le cimetière est vraiment ce qu'il doit être, le lieu de repos
+commun pour tous les morts.
+
+L'Église n'admettant pas _la tolérance_, même pour les morts, les
+cléricaux de la chambre des députés faisaient preuve d'illogisme
+en 1885, lorsqu'ils demandaient, à l'occasion de la proposition
+d'inhumer Victor Hugo au Panthéon, que cet édifice continuât à
+être consacré à l'exercice du culte catholique.
+
+M. Goblet leur répondait avec raison: «Ce grand esprit était
+profondément religieux. Je rappellerai cet admirable testament
+dans lequel, tout en répudiant tous les dogmes et en déclinant les
+prières des prêtres, il proclamait sa foi en Dieu; mais parce
+qu'il croyait en Dieu d'une manière différente de la vôtre, vous
+lui auriez fermé les portes, de votre église. Je vous le demande,
+si nous l'avions porté au Panthéon, _restant à l'état d'église_,
+_l'y _auriez-vous reçu?» M. Baudry d'Asson et plusieurs de ses
+collègues de la droite, ne pouvaient s'empêcher de répondre: non!
+
+Les cléricaux d'aujourd'hui auraient, dans ce cas, agi comme le
+fit en 1814 la royauté de droit divin, dont le premier soin fut de
+tirer des caveaux du Panthéon les corps de Voltaire et de Rousseau
+et de les faire jeter à la voirie.
+
+Au sénat, MM. de Ravignan et Fresneau allaient jusqu'au bout de la
+doctrine catholique de l'intolérance, lorsqu'ils disaient que si
+le Panthéon perdait son caractère religieux, aucun grand homme
+_chrétien_, ne consentirait à être enterré _la dedans_[5].
+
+Ainsi une nation ne pourrait assigner un même lieu de sépulture,
+dans un édifice _n'ayant aucun caractère religieux_, _à _tous ses
+grands hommes catholiques ou non catholiques, parce que, ainsi que
+le disait M. de Ravignan, ce serait infliger aux catholiques une
+sépulture qui serait un attentat à leur croyance que de les faire
+reposer à côté de protestants, de juifs, de théistes et d'athées.
+C'est l'application aux morts de cette théorie de l'Église, que la
+loi ne peut mettre sur le même pied l'erreur et la vérité, théorie
+empêchant que la paix et la tolérance puissent régner dans un
+pays, non seulement entre les vivants, mais encore au milieu des
+tombeaux.
+
+Pour bien marquer le caractère d'_humiliation _du culte
+protestant, même dans l'intérieur des temples, Louis XIV ne
+négligea rien, il fit enlever de ces édifices religieux, les bancs
+et sièges élevés là pour les gentilshommes, juges, _consuls _et
+échevins, les fleurs de lys, armes du roi, des villes et des
+communautés placées sur les bancs, murailles et vitres desdits
+temples. Il fit défense à tous juges royaux ou des seigneurs,
+consuls et échevins réformés de porter _dans les temples_, et
+lorsqu'ils y allaient ou en revenaient, leurs robes rouges,
+chaperons et autres marques de magistrature.
+
+Dans les villes, sièges d'un archevêché ou évêché, le temple ne
+pouvait être placé à moins d'une lieue de la dernière maison d'un
+des faubourgs. Louis XIV interdit, en outre, de prêcher et de
+s'assembler dans les temples, de n'importe quelle ville, pendant
+que les évêques ou archevêques s'y trouvaient en tournée
+pastorale.
+
+Dans les villes, où il y avait citadelle ou garnison de troupes
+royales, il était défendu aux protestants de s'assembler, au son
+des cloches. Du jeudi au samedi, pendant la semaine sainte, les
+cloches de tous les temples devaient s'abstenir de sonner à
+l'exemple de celles des églises catholiques.
+
+Plusieurs temples, entre autres celui d'Uzès, furent démolis,
+comme étant placés _trop près _des églises catholiques, dont les
+offices étaient troublés par le son des cloches et le chant des
+psaumes. Quand une procession, dans laquelle était porté le Saint-
+Sacrement, passait devant un temple, les protestants assemblés
+devaient cesser le chant des psaumes. Enfin on en vint à interdire
+aux ministres de parler avec irrévérence, dans leur prêche, des
+choses saintes et des cérémonies de l'église catholique. Un banc
+dut être réservé dans le temple aux catholiques pour que ceux-ci
+pussent, dit l'édit, réfuter au besoin les ministres, et les
+empêcher, par leur présence, d'avancer aucune chose contraire au
+respect dû à la religion catholique.
+
+Que dirait le clergé catholique, si demain, le gouvernement
+républicain mettait en application une loi, par laquelle un banc
+devrait être réservé dans chaque église aux _non-catholiques_,
+_afin _que ceux-ci pussent, au besoin, _réfuter _les arguments du
+prédicateur, et, par leur présence, empêcher le prêtre de dire
+chose contraire au respect dû, soit aux croyances autres que
+celles du catholique, soit aux institutions du pays.
+
+On avait eu soin de limiter, à l'intérieur des temples, la liberté
+de l'exercice du culte protestant, et c'est avec un soin jaloux
+qu'on avait interdit toute manifestation extérieure du culte
+toléré.
+
+Il était défendu aux ministres de paraître au dehors des temples,
+_en habit long; _on ne souffrait même pas que, dans le temple, ils
+portassent des soutanes et robes à manches (ce qui n'appartenait
+qu'aux ecclésiastiques et aux officiers de justice, disait la
+loi). Ils ne pouvaient faire aucun prêche, aucune exhortation,
+dans les rues, sur les places publiques, même sous _les arbres des
+campagnes_, sous quelque prétexte que ce fût, exécution de
+criminels, inondation, peste, etc.; quand ils allaient consoler
+les prisonniers, les ministres ne pouvaient le faire qu'à voix
+basse et dans une chambre séparée; de même, dans les hôpitaux, ils
+devaient faire leurs prières et exhortations aux malades réformés,
+à voix assez basse pour qu'ils ne pussent être entendus des autres
+malades.
+
+Cette prescription était plus que difficile à observer dans les
+hôpitaux de l'ancien régime, où l'on entassait dans chaque lit six
+ou huit malades, les convalescents avec les moribonds, parfois
+avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever. Le
+clergé attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris ne laissait les ministres
+parler aux malades _huguenots_ qu'en présence d'un ecclésiastique,
+prétendant que sans cette surveillance, les ministres parlant
+haut, détournaient, dans un quart d'heure, plus de malades
+catholiques que l'on ne pouvait en édifier en trois jours. Les
+protestants ne pouvaient envoyer de députations spéciales, et il
+leur était interdit de faire corps à part dans toutes les
+occasions où ils avaient à paraître en public. Ils _ne _pouvaient
+s'assembler pour faire des prières publiques, des lectures ou
+autres exercices de leur religion _que dans leurs temples et en
+présence de leurs ministres_. Il leur était défendu de chanter des
+psaumes à haute voix, dans les rues, carrefours, places publiques
+et même aux fenêtres de leurs maisons. Ce _chant _des psaumes ne
+leur était permis, dans leurs boutiques et chambres fermées, qu'à
+cette condition qu'il fût fait à voix assez basse pour ne pouvoir
+être entendu des voisins et des passants.
+
+Les cérémonies de noces, de baptêmes et d'enterrements, étant
+considérées comme de _nécessaires _manifestations extérieures du
+culte, étaient réglementées de manière à bien marquer le caractère
+d'_humiliation _qu'on voulait imprimer au culte _toléré._
+
+Les réformés, dit un édit, allant en marche par les rues, à
+l'occasion des noces et des baptêmes, _affectent _de se trouver en
+nombre considérable pour se rendre à leurs temples. Pour faire
+cesser _ce scandale_, il est décrété qu'à toutes cérémonies de
+noces et de baptêmes, qui seront faites par des huguenots, il ne
+pourra y avoir _plus de douze personnes_, y compris les parents
+qui y assisteront; il est fait défense de marcher _en grand nombre
+_par les rues, en allant à ces cérémonies.
+
+Pour les enterrements, le nombre des personnes assistant aux
+convois ne peut dépasser _trente personnes_, y compris les plus
+proches parents du défunt, ces enterrements doivent se faire à
+_six heures du matin ou à six heures du soir_, du mois d'avril au
+mois d'octobre, _à huit heures du matin ou à quatre heures du
+soir_, du mois d'octobre à la fin de mars.
+
+Le bailli de Caen avait condamné à l'amende les réformés
+Baillebache et Daniel, à raison de _la malversation _par eux
+commise: «D'avoir couvert le cercueil du corps de la fille dudit
+Baillebache d'un drap blanc, semé de couronnes et guirlandes de
+romarin et fait porter les quatre coins d'icelui par quatre filles
+tenantes en leurs mains chacune un rameau aussi de romarin, et
+ledit Daniel d'avoir aussi pareillement fait porter les coins d'un
+drap étant sur le corps de sa défunte femme.»
+
+Le parlement de Rouen confirme ce jugement: Ouï, Ménard, avocat,
+qui a dit: «Qu'il n'appartenait point à ceux de la religion
+prétendue réformée de faire aucune pompe ni cérémonie dans leurs
+enterrements, que c'était un honneur _réservé _à ceux qui
+professent la religion du prince; qu'il n'y pouvait avoir _égalité
+_entre les deux religions; que la catholique, qui était la
+religion maîtresse et dominante, devait avoir _tous les honneurs
+et tous les avantages; _que la prétendue réformée doit demeurer
+_dans l'abaissement_, _dans le silence et dans l'obscurité_, qu'il
+n'était pas juste que _la servante se parât des mêmes ornements
+que sa maîtresse_.»
+
+Ouï l'avocat général, lequel a dit: «Que nous voulons que ceux de
+la religion prétendue réformée, paraissent en toutes choses, ce
+qu'ils sont, c'est-à-dire _tolérés_, et, pour cette raison, il
+leur est interdit toutes choses qui sont _d'apparence extérieure;
+_point d'exercice public de leur religion, point de culte
+extérieur, _rien qui paraisse; _même les édits leur ordonnent de
+faire leurs enterrements sur le soir, _afin d'en retrancher les
+pompes_, _les cérémonies et toutes les vaines ostentations_.»
+
+Ce système _d'humiliation _appliqué par Louis XIV aux protestants,
+à l'occasion des enterrements, nous avons vu sous la république,
+un préfet de _l'ordre moral _tenter de le ressusciter contre les
+libres penseurs de Lyon. En 1873, M. Ducros, préfet du Rhône, sous
+prétexte de nécessités d'ordre public (prétexte invoqué au XVIIe
+siècle, pour les protestants), prit, en effet, un arrêté décidant
+que les enterrements _civils _se feraient au plus tard, _à six
+heures du matin en été_, _à sept heures en hiver; _qu'ils ne
+pourraient être suivis par un nombre de personnes excédant le
+chiffre qu'il fixait, et qu'ils devraient se rendre au cimetière
+par la voie la plus directe, _en évitant les grandes rues._
+
+Les journaux cléricaux ne craignirent pas de prodiguer les éloges
+à cet arrêté, injustifiable dans une société où, en vertu de la
+loi, tous sont égaux, et ont droit au même traitement, quelles que
+soient leurs croyances religieuses ou leurs opinions
+philosophiques. Il était juste, disaient ces journaux bien
+pensants, que les morts libres penseurs fussent enterrés à l'heure
+où étaient enlevés _les immondices _de la ville, attendu que,
+ayant voulu _mourir comme des chiens_, _ils _devaient être
+_enfouis comme des chiens._
+
+L'injure n'était pas nouvelle et elle a toujours été appliquée,
+par les catholiques à ceux qui, protestants ou libres penseurs,
+n'avaient point à leur lit de mort, reçu les sacrements de
+l'Église catholique. Ainsi on lit dans le _Journal de l'Étoile:_
+«En 1590, mourut aux cachots de la Bastille, maître Bernard
+Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts ans. La
+tante de ce bonhomme y étant retournée le lendemain, voir comment
+il se portait, trouva qu'il était mort. Et, lui dit Bussy, que, si
+elle voulait le voir, qu'elle le trouverait _avec ses chiens _sur
+le rempart, où il l'avait, fait traîner _comme un chien _qu'il
+était.»
+
+On lit encore dans un mémoire qui se trouve aux archives
+générales: «En 1699, le sieur Bertin de Montabar, gentilhomme de
+la religion prétendue réformée, des plus obstinés, lequel était
+âgé de quatre-vingts ans, mourut, sans avoir voulu souffrir que
+son curé ni aucun prêtre le vissent... Son obstination ayant fait
+refuser à ses enfants la permission de le faire enterrer en terre
+sainte, on l'a enterré dans son jardin _auprès du lieu où avait
+été enterré son chien_.»
+
+C'est par suite de la même préoccupation d'imposer un caractère de
+flétrissure à l'enterrement des non catholiques qu'à Paris,
+jusqu'à la Révolution, les protestants et les artistes de la
+Comédie-Française, _excommuniés ordinaires du roi_, durent être
+enterrés sans pompe, la nuit, et inhumés dans un chantier.
+
+S'inspirant de la doctrine qui avait dicté jadis l'arrêt rendu
+dans l'affaire Baillebache: _la religion catholique a le privilège
+de tous les honneurs et de tous les avantages_, les ministres de
+la guerre, sous _l'ordre moral_, MM. Berthauld et du Barrai,
+firent pour la question des honneurs militaires, ce que le préfet
+Ducros avait fait pour les inhumations des libres penseurs à Lyon.
+
+Arguant de je ne sais quelle équivoque de texte, ces ministres
+décidèrent que le piquet d'honneur accordé par la loi aux
+religionnaires morts, devait être refusé à ceux qui étaient
+conduits directement de leur domicile au cimetière, sans passer
+par l'église, le temple ou la synagogue. C'est en vertu de cette
+décision que le député Brousse et le compositeur Félicien David
+furent privés des honneurs militaires.
+
+Ces tentatives faites hier pour noter d'infamie les obsèques des
+libres penseurs, ou tout au moins pour leur imprimer un caractère
+_d'humiliation_, suffisent pour montrer ce que serait devenu le
+principe de l'égalité de tous les citoyens et de toutes les
+opinions devant la loi, si l'on eût réussi à restaurer, avec le
+roi très chrétien Henri V, le gouvernement des curés.
+
+Un jour, le prince de Condé, ayant eu une vive discussion à propos
+de religion avec la princesse de la Trémouille, lui avait
+conseillé, pour se défaire de ses entêtements huguenots, de rester
+six mois sans aller au prêche et sans voir le ministre.
+
+L'affaire fit grand bruit et _la maxime du prince de Condé _eut
+beaucoup de succès auprès des évêques et des intendants, qui,
+convaincus que la religion n'est qu'une affaire d'habitude,
+rivalisèrent d'ardeur pour mettre les huguenots dans
+l'impossibilité d'aller aux prêches et de voir des ministres, par
+la suppression d'un grand nombre de temples et l'interdiction de
+nombreux ministres.
+
+On supprima tous les temples, dans les lieux où l'on ne put
+prouver _par titres _que le culte protestant avait été célébré
+avant l'édit de Nantes, et cette preuve _écrite _était d'autant
+plus difficile à faire que la plupart des titres avaient été
+détruits ou perdus au cours des guerres de religion.
+
+Les protestants se trouvant souvent disséminés par groupes peu
+nombreux au milieu des populations catholiques, les annexes, ou
+lieux d'exercices secondaires, n'avaient pas de ministres
+attitrés, mais un pasteur venait, à des jours déterminés, prêcher
+dans chacune de ces annexes. Un édit défendit aux ministres de
+prêcher dans plus d'un lieu. Les églises s'étant cotisées, les
+plus riches venant au secours des plus pauvres, chaque annexe put
+avoir son pasteur.
+
+Un nouvel édit vint interdire à chaque église de contribuer aux
+dépenses des autres, attendu que, au moyen des cotisations, les
+ministres _devenaient beaucoup plus fréquents qu'il ne convenait à
+une religion qui n'était que tolérée_. Pour empêcher que ces
+cotisations ne pussent continuer à se faire secrètement, il fut
+interdit aux consistoires de se réunir, hors la présence d'un juge
+royal, et de voter, même pour aumônes, aucune imposition nouvelle.
+
+Pour qu'un temple fût fermé et ses ministres interdits, il
+suffisait qu'un huguenot _ayant abjuré_ ou que l'on prétendait
+avoir abjuré eût assisté au prêche. Il eût fallu que les ministres
+se tinssent à la porte des temples pour demander à quiconque
+voulait entrer, avez-vous _abjuré? _Tout nouveau converti qui,
+pour _n'importe quel motif_, entrait dans un temple devait être
+poursuivi comme _relaps ainsi _qu'en témoigne la lettre suivante,
+écrite le 25 janvier 1682, par le chancelier Letellier, au
+procureur général du parlement de Paris: «Je me suis souvenu que
+je ne vous avais pas mandé les intentions du roi sur le mémoire
+qu'a envoyé ici le sieur de Marillac, concernant les nouveaux
+convertis qu'on a surpris retournant dans les temples: «Pour y
+satisfaire, je dois vous faire savoir que Sa Majesté désire _qu'on
+ne fasse pas de distinction _de ceux qui y sont retournés, disant
+qu'ils veulent vivre dans la religion protestante d'avec ceux qui
+prétendent n'y avoir été que _par curiosité ou pour parler à leurs
+amis_, et sans dessein de changer, et qu'il faut que _les uns et
+les autres _soient châtiés suivant ce qui est porté à la
+déclaration qui pèse les peines _des relaps_.»
+
+Arnould, intendant de la Rochelle, pour arriver à faire fermer
+plusieurs temples, se servait d'une nouvelle convertie qu'il
+envoyait assister aux prêches. Ce sont les services rendus à la
+cause _de la religion _par cette femme que Bégon, intendant de
+Rochefort, invoquait pour demander au roi d'accorder un secours à
+cette personne si méritante: M. Arnould, écrivait-il, «s'est
+utilement servi de Marie Bonnaud, pendant les années 1684 et 1685,
+pour trouver des preuves de faits suffisants pour parvenir à la
+démolition des temples, et c'est par son moyen, que celui de la
+Rochelle et plusieurs autres ont été détruits au mois d'octobre
+1685.»
+
+Avec le désordre régnant dans l'oeuvre des conversions, on
+comprend combien était grand le nombre des _relaps_, vrais ou
+prétendus, dont la présence au prêche suffisait pour provoquer la
+démolition des temples et l'interdiction des ministres.
+
+Il n'est donc pas surprenant que, sous prétexte d'infractions aux
+édits, on fût arrivé à réduire dans une proportion considérable
+les lieux d'exercice et que le nombre des temples, qui avait été
+de 760 en 1598, fût descendu en 1684 à 50 ou 60.
+
+À ce moment l'évêque de Lodève disait: «La condamnation des
+ministres, la démolition des temples est le plus sûr moyen
+d'humilier la religion prétendue réformée et de la _finir _en
+France. _Il n'y a qu'à laisser faire le roi _qui est conduit par
+l'esprit de Dieu, et avant peu de temps, nous aurons la
+consolation _de ne plus voir qu'un autel _dans l'État.»
+
+Par suite de ces fermetures multipliées de temples, les huguenots
+venaient de fort loin en troupes aux temples encore debout, menant
+avec eux leurs enfants qu'ils voulaient faire baptiser et qui
+parfois mouraient gelés en route sur le sein des mères.
+
+Un édit défend aux temples survivants d'avoir un plus grand nombre
+de ministres que par le passé et pour éviter l'affluence du peuple
+dans les lieux d'exercice et le _scandale _causé par le passage
+des huguenots se rendant à des temples éloignés, ordonne qu'à
+l'avenir «les protestants ne pourront plus aller aux temples qui
+se trouveraient dans les baillages ou sénéchaussées où ils n'ont
+pas leur principal domicile, et n'ont pas fait leur demeure
+ordinaire pendant un an entier sans discontinuer». Là, où ils
+auront été soufferts, ajoute l'édit, _l'exercice sera interdit et
+le temple sera démoli_.
+
+Cette clause peut donner une idée de la multiplicité des moyens
+employés pour amener la fermeture des temples; quant aux
+ministres, on les interdisait sous les plus vains prétextes; ainsi
+Brevet, ministre à Dampierre, fut interdit pour avoir fait la
+prière à un malade qui, au dire du curé du lieu, _avait
+l'intention _de se convertir. Cette lettre de Louvois à Baville
+suffit pour montrer avec quelle _impartialité _le gouvernement
+devait décider du bien ou mal fondé des contraventions aux édits,
+invoquées pour obtenir la fermeture ou la démolition d'un temple:
+«Sa Majesté trouve bon que vous travailliez incessamment à faire
+le procès aux temples de... _et elle apprendra avec beaucoup de
+plaisir qu'il se soit trouvé de quoi les condamner_.»
+
+Les intendants s'ingéniaient à trouver les moyens de _faire
+plaisir au roi_, et, dans ses mémoires, Foucault se fait gloire
+d'avoir trouvé un expédient de la plus insigne mauvaise foi pour
+arriver à supprimer, dans tout le Béarn, l'exercice du culte
+protestant.
+
+«Je fis voir au roi, dit-il, qu'il y avait un trop grand nombre de
+temples et qu'ils étaient rapprochés les uns des autres, _qu'il
+suffirait d'en laisser cinq_. J'affectais de ne laisser subsister
+justement, au nombre des cinq, que des temples dans lesquels les
+ministres étaient tombés dans des contraventions _qui emportaient
+la peine de la démolition_, dont la connaissance était renvoyée au
+Parlement, en sorte que, par ce moyen, _il ne devait plus rester
+de temples en Béarn_.» En attendant la décision du Parlement,
+Foucault proposait d'obliger les ministres des autres temples
+_supprimés comme superflus_, à s'éloigner de _dix lieues _de leur
+résidence, ce qui les chasserait de la province, attendu, disait-
+il, que le Béarn _n'a que onze lieues de long sur sept à huit de
+large_.
+
+Les évêques poursuivaient le même but avec autant d'ardeur que les
+intendants, et n'avaient pas plus de scrupules que ceux-ci sur la
+moralité des moyens à employer pour arriver à ce but.
+
+Voici, par exemple, comment l'évêque de Valence parvint à
+supprimer dans son diocèse l'exercice du culte protestant:
+«J'attaquai, dit-il, les temples qui avaient contrevenu, et
+j'obtins le rasement de plusieurs. Je fus si _heureux _que, dans
+moins de deux ans, de quatre-vingts temples que j'avais dans les
+diocèses de Valence et de Dié, il n'en restait qu'environ _dix ou
+douze_. Quand je fus à l'assemblée (en 1683) je n'en avais plus
+que _deux_. Le Tellier _m'en donna un_, qu'il fit juger dans le
+conseil, et je suppliai si puissamment Sa Majesté de _m'accorder
+l'autre_, que je l'obtins de sa piété et de sa bonté; de sorte
+que, avant la révocation de l'édit de Nantes, je me glorifiais
+fort _d'avoir détruit l'exercice des temples dans mon diocèse_.»
+
+C'est _dans l'intérêt de la justice _que cet évêque réclamait la
+destruction du dernier temple existant dans son diocèse «parce
+que, disait-il au roi, ce temple se trouve si _fatalement situé_,
+qu'il fait, lui seul, rétablir et subsister tous les temples qui
+ont été démolis par vos ordres et vous rendez ainsi l'exercice à
+tous les lieux qui en ont été privés, d'une manière _qui leur est
+aussi commode_.»
+
+Ces gracieusetés de ministre et de roi à évêque avaient pour
+résultat de réduire au désespoir des milliers de protestants
+arbitrairement privés de tout exercice de leur culte.
+
+Dès 1683, plus de cent mille protestants, par suite des fermetures
+de temples et des interdictions de ministres, se trouvaient, sinon
+légalement, du moins _en fait_, privés de l'exercice public de
+leur culte.
+
+À l'instigation de Brousson, avocat toulousain qui plaidait avec
+passion la cause des temples menacés, seize pasteurs du Languedoc,
+du Vivarais, du Dauphiné et des Cévennes se réunissent à Toulouse
+le 3 mai 1683. La réunion décide que, à un jour donné, l'exercice
+du culte sera repris partout où il a été aboli, soit sur les
+ruines des temples démolis, soit à côté des temples qu'on a
+fermés. C'était l'organisation de la résistance _passive _que les
+seize directeurs justifiaient ainsi dans une adresse à Louis XIV:
+«Les déclarations que les ennemis des suppliants ont obtenues avec
+tant de surprise, leur défendent de s'assembler pour rendre à Dieu
+le service qu'ils lui doivent. Dans l'impuissance où les
+suppliants se trouvent, Sire, d'accorder la volonté de Dieu avec
+ce que l'on exige d'eux, ils se voient contraints par leur
+conscience de s'exposer à toutes sortes de maux pour continuer de
+donner gloire à la souveraine majesté de Dieu qui veut être servie
+selon sa parole.»
+
+Brousson n'avait pas dissimulé à ses co-religionnaires que, par
+suite de cette résolution, il y aurait des martyrs, «mais,
+ajoutait-il, dix ou vingt personnes n'auront pas plutôt souffert
+la mort et scellé de leur propre sang la vérité de la religion
+qu'elles professent que le roi ne jugera pas à propos de pousser
+la chose plus loin, _pour ne pas faire une grande brèche à son
+royaume_.»
+
+Malheureusement la grande majorité des protestants avait accepté
+la doctrine de l'obéissance absolue aux ordres du roi _quels
+qu'ils fussent_, et n'était pas en disposition de suivre ces mâles
+conseils, en sorte que les assemblées furent peu nombreuses, et
+que ceux qui avaient désobéi aux édits se virent hautement
+désavoués par leurs co-religionnaires.
+
+Ruvigny, député général des protestants, lui-même, qualifie de
+_criminelle _la conduite de ceux qui avaient repris l'exercice de
+leur culte et avaient ainsi commis une offense _envers Dieu lui-
+même_, en violant le respect dû au roi et à ses édits. Il
+traduisait du reste les sentiments des trop nombreux huguenots qui
+abjurèrent plus tard et crurent justifier leur abjuration en la
+motivant ainsi: _pour obéir à la volonté du roi_.
+
+Les catholiques, s'étant inquiétés des rassemblements des
+protestants, avaient dispersé plusieurs des assemblées tenues par
+ceux-ci, dès lors on n'alla plus qu'armé aux assemblées de prières
+et la lutte entre les catholiques et les protestants prit bientôt
+en conséquence le caractère d'une guerre civile.
+
+Louvois met des troupes en marche pour châtier _les rebelles _(les
+protestants), accusés d'avoir pris l'offensive; mais l'intendant
+d'Aguesseau parcourt le pays, obtient des protestants qu'ils se
+dispersent, posent les armes, et il demande au gouvernement une
+amnistie.
+
+L'amnistie est accordée, mais elle n'était qu'un leurre, car elle
+ne s'appliquait, ni aux ministres, ni aux notabilités protestantes
+compromises, ni à ceux qui avaient été arrêtés et se trouvaient
+dans les prisons. Dans le Vivarais et les Cévennes, les
+protestants, voyant que malgré l'amnistie leurs co-religionnaires
+étaient roués, pendus ou envoyés aux galères reprennent les armes.
+
+Louvois ordonne aux troupes qu'il envoie, de causer _une telle
+désolation _dans le pays que les autres religionnaires fussent
+contenus par l'exemple qui s'y ferait. Il avait chargé de la
+besogne de Noailles qui, de son aveu, mettait _trop de bois au
+feu_, et Saint-Ruth qui, au dire de d'Aguesseau, fit une véritable
+chasse à _la proie humaine_. Après les massacres en rase campagne,
+les supplices se multipliaient; le pasteur Brumer fut massacré,
+son collègue Homel, directeur pour le Vivarais, livré par un
+traître, fut roué vif; Brousson et les autres directeurs avaient
+dû fuir en Suisse; plusieurs furent exécutés par contumace, et
+plus de cent trente pasteurs furent impliqués dans les poursuites
+survenues à la suite de cette affaire.
+
+Pour donner une idée de la barbarie de la répression, il suffira
+de citer les faits suivants: «Un jour, dit Cosuac, Saint-Ruth,
+après avoir dispersé une bande de religionnaires, en fit brûler
+plus de deux cents qui s'étaient réfugiés dans une grange. Les
+malheureux repoussant avec des perches les matières combustibles
+que les soldats jetaient sur le toit, les dragons embusqués dans
+les arbres tiraient sur eux.
+
+«La grange brûla et tous furent étouffés, sauf les quinze plus
+vigoureux qui, étant sortis, furent fusillés ou pendus.
+
+«À l'approche des soldats, un autre jour, des vieillards, des
+femmes et des enfants se sauvent et se réfugient dans des
+précipices, derrière Mastenac, Saint-Ruth en trouve le chemin.
+
+«Il y eut plusieurs filles et femmes violées, dit Élie Benoît; une
+entre autres, ayant donné beaucoup de peine à six dragons par sa
+résistance et se jetant sur eux comme une lionne pour se venger,
+fut tuée par ces brutaux à coups de sabre... Catherine Raventel,
+ayant été trouvée dans les douleurs de l'enfantement, les dragons
+la tuèrent... On tua tout, hommes et femmes, tous périrent
+jusqu'au dernier.»
+
+L'évêque de Valence avait demandé qu'on lui accordât du moins la
+grâce des prisonniers qu'il parviendrait à convertir.
+«J'accompagnais l'intendant, dit-il, dans les endroits où il y
+avait des prisonniers, et, dans le temps qu'il les condamnait à
+mort et qu'on instruisait leur procès, je recevais leur
+abjuration, _cela fit sauver plus de deux mille hommes_.»
+
+Louvois dut être satisfait, et la _désolation _du pays en 1683-
+1684, fut le digne prélude de la sauvage dévastation accomplie
+quelques années plus tard, pour faire régner _la paix des tombeaux
+_sur les ruines ensanglantées des Cévennes, dépeuplées et
+converties en désert, sur une étendue de quarante lieues de long
+sur vingt de large.
+
+L'histoire de l'insurrection des Cévennes ne rentre pas dans le
+cadre de ce travail, qui a pour but de faire l'histoire de la
+résistance passive de l'immense majorité des huguenots, résistance
+finissant par lasser les persécuteurs. Mais si la constance
+héroïque des martyrs huguenots, au fond des cachots, sur les bancs
+des galères, devant la potence, la roue et le bûcher a gagné,
+devant l'opinion publique, la cause de la liberté de conscience,
+on ne peut contester que le souvenir toujours vivant de la lutte
+héroïque de quelques milliers de montagnards contre les armées de
+Louis XIV n'ait, pour une large part, contribué à assurer le
+succès définitif de cette grande cause. C'est pourquoi nous disons
+ici quelques mots de cette guerre du désespoir, provoquée par la
+longue et cruelle persécution qui suivit la désolation de 1683.
+
+Deux fois dans les provinces du midi, en 1688 et en 1700, tout un
+peuple tombe malade, perd l'esprit à force d'être persécuté et
+torturé et c'est par milliers que hommes, femmes, filles et
+enfants se mettent à prophétiser. Cette maladie extatique, éteinte
+ailleurs, se perpétue dans les Cévennes, et depuis Esprit Séguier
+qui, en 1702, donne le signal de l'insurrection, jusqu'à Rolland
+et Cavalier même, les chefs camisards furent presque tous
+_prophètes_. S'il fallait livrer un combat ou tenter une
+expédition, on ne le faisait qu'après avoir consulté les inspirés,
+interprètes de l'Esprit Saint Bombonnoux, un des derniers chefs
+camisards, prévient en vain ses gens du danger qu'ils courent:
+«_comme je n'étais pas prophète_, dit-il, on ne fit aucune
+attention à mes pressentiments.»
+
+La principale cause qui amena les Cévenols à se révolter, dit
+Court, ce fut la conduite cruelle et barbare que les
+ecclésiastiques, évêques, grands vicaires, curés, les moines eux-
+mêmes tenaient à l'égard des protestants.
+
+Le plus cruel des tyrans locaux qui s'ingéniaient à tourmenter les
+huguenots, c'était l'archiprêtre du Chayla qui, bourreau, et
+satyre tout à la fois, torturait les hommes, à la vue de leurs
+femmes et de leurs filles, pour les obliger à se livrer à lui.
+Contre ses prisonniers enfermés dans les caves de son château de
+Pont-de-Montvert, il épuisait tous les raffinements de cette
+science de torture dans laquelle, dit Court de Gebelin, les
+prêtres n'ont point connu de rivaux et ne furent jamais dépassés.
+Il leur arrachait un à un les poils de la barbe, des sourcils, des
+cils; il leur liait les deux mains avec des cordes de coton
+imbibées d'huile ou de graisse, qu'il faisait brûler lentement
+jusqu'à ce que les chairs fussent rôties jusqu'aux os. Il leur
+mettait des charbons ardents dans les mains qu'il fermait et
+comprimait violemment avec les siennes. Il plaçait ces malheureux
+dans les ceps (nom que l'on donnait à deux pièces de bois entre
+lesquelles il engageait leurs pieds), de telle sorte qu'ils ne
+pouvaient se tenir ni assis, ni debout sans souffrir les plus
+cruels tourments.
+
+Dans la nuit du 24 au 25 juillet 1702, trois prophètes, Esprit
+Séguier, Conduc et Mazel se donnent rendez-vous dans la montagne,
+une cinquantaine de huguenots armés de fusils, de sabres, de faux
+ou de bâtons viennent se joindre à eux. «Dieu le veut! s'écrie le
+prophète Séguier, il nous commande de délivrer nos frères et nos
+soeurs, et d'exterminer cet archiprêtre de Satan.»
+
+La bande des conjurés entre dans le bourg de Pont-de-Montvert en
+chantant le psaume de combat, ils prennent d'assaut la demeure de
+du Chayla, enfoncent la porte avec une poutre dont ils font un
+bélier, tuent ou dispersent les gardes de du Chayla, et mettent le
+feu au château.
+
+Ils se précipitent vers les cachots et trouvent les malheureux
+prisonniers à moitié morts, les pieds endoloris pris dans les
+ceps, n'ayant même plus la force de prendre la liberté qu'ils
+viennent leur apporter. Leur fureur redouble, ils découvrent du
+Chayla, qui, en voulant s'enfuir par une fenêtre, est tombé et
+s'est brisé la jambe. Chacun défile à son tour devant
+l'archiprêtre et le frappe en disant: «Voici pour mon frère envoyé
+aux galères, pour ma mère, pour ma soeur enfermées au couvent,
+pour mon père que tu as fait périr sur la roue.» Quand on releva
+le cadavre de du Chayla, il avait cinquante-deux blessures faites
+par chacun de ceux qui avaient une victime à venger. C'est à la
+suite de cette sanglante exécution que commença la terrible guerre
+des Cévennes, guerre du désespoir, entre quelques milliers de
+montagnards guidés par leurs prophètes, et les armées de Louis
+XIV.
+
+Pour se rendre compte de ce qu'étaient ces révoltés, se croyant
+inspirés de l'Esprit-Saint ne craignant ni la mort sur le champ de
+bataille, ni les souffrances du supplice sur la roue ou le bûcher,
+il suffit de se rappeler la fin du prophète Esprit Séguier:
+
+«Comment t'attends-tu à être traité? lui demande le capitaine Poul
+qui l'a fait prisonnier.
+
+-- Comme je t'aurais traité moi-même, si je t'avais pris, répond
+le prisonnier enchaîné.
+
+-- Pourquoi t'appelle-t-on Esprit Séguier? lui demandent les
+juges.
+
+-- Parce que l'esprit de Dieu est avec moi.
+
+-- Ton domicile?
+
+-- Au désert, et bientôt au ciel.
+
+-- Demande pardon au roi de ta révolte!
+
+-- Mes compagnons et moi n'avons d'autre roi que l'Éternel.
+
+-- N'éprouves-tu pas de remords de tes crimes?
+
+-- Mon âme est un jardin plein d'ombrage et de fontaines, et je
+n'ai point commis de crimes.»
+
+Condamné à avoir le poing coupé et à être brûlé vif, il meurt avec
+le courage d'un martyr, et, monté sur le bûcher, il revendiquait
+encore l'honneur d'avoir porté le premier coup à l'archiprêtre du
+Chayla.
+
+Pour venir à bout de tels hommes, il fallut quatre maréchaux de
+France, de véritables armées; et de nouveaux croisés, les _cadets
+de la croix_, auxquels une bulle du pape Clément XI promettait les
+indulgences accordées autrefois aux massacreurs des Albigeois.
+Voici quelques exploits de ces saints _croisés_: «Dans le seul
+lieu de Brenoux, dit Court, ils massacrent cinquante-deux
+personnes. Il y avait parmi elles plusieurs femmes enceintes; ils
+les éventrent et portent en procession, à la pointe de leurs
+baïonnettes, leurs enfants arrachés de leurs entrailles
+fumantes... Entre Bargenc et Bagnols, les cadets de la croix
+s'emparent de trois jeunes filles, leur font subir le dernier
+outrage, leur emplissent le corps de poudre, les bourrent comme
+une pièce d'artillerie, y mettent le feu et les font éclater.»
+
+L'armée régulière, de son côté, traitait les Cévenols comme des
+loups enragés; après un combat, le brigadier Poul envoyait à
+M. de Broglie _deux corbeilles de têtes _pour être exposées sur
+les murs d'une forteresse. Un autre jour, ses soldats victorieux
+reviennent avec des chapelets d'oreilles de Cévenols. Le maréchal
+de camp Julien faisait passer au fil de l'épée des villages
+entiers, et c'est lui qui avait trouvé ce barbare moyen de ne
+jamais être gêné par le trop grand nombre des prisonniers qu'il
+avait faits: «Comme dans nos marches d'exil, à la moindre alarme,
+nous aurions été embarrassés de nos prisonniers, _je pris la peine
+de leur casser la tête _à mesure qu'on me les conduisait, _le roi
+épargne ainsi les frais de justice et d'exécution_.»
+
+Lalande, ayant surpris une trentaine de camisards blessés dans la
+caverne où on les avait cachés, les fait tous tuer par ses
+dragons. C'était l'habitude des soldats d'en agir ainsi.
+Bonbonnoux conte, qu'ayant été surpris avec Cavalier, sa troupe
+avait été mise en fuite prés d'une caverne, où nous avions, dit-
+il, une partie de nos blessés. «Nous délogeâmes, poursuit-il; nos
+blessés qui ne pouvaient point nous suivre, demeurèrent dans la
+caverne et furent bientôt découvert par_ des médecins qui
+pansèrent leurs plaies d'étrange manière_, ils les firent tous
+périr.»
+
+Faut-il s'étonner de ce que les camisards, appliquant la théorie
+biblique: oeil pour oeil, dent pour dent, rendaient meurtre pour
+meurtre, incendie pour incendie, si bien que l'évêque de Nîmes,
+Fléchier, écrivait: «J'ai vu de mes fenêtres brûler nos maisons de
+campagne impunément, il ne se passe pas de jour que je n'apprenne
+à mon réveil quelque malheur arrivé la nuit. Plus de quatre mille
+catholiques ont été égorgés à la campagne, quatre-vingts prêtres
+massacrés, près de deux cents églises brûlées.»
+
+Montrevel fait réduire en cendres quatre cent soixante-six
+villages, les maisons isolées, les granges, les métairies, on
+détruit les fours; _dans les huit jours, tous _les habitants de la
+campagne; vingt mille personnes environ, doivent être rendus dans
+les villes murées avec leurs bestiaux et tout ce qu'ils possèdent,
+et il leur est interdit, sous peine de mort, de sortir des lieux
+où ils sont internés. Pour que ces internés ne puissent venir en
+aide aux camisards, on les rationnait si parcimonieusement que
+parfois ils n'avaient plus de quoi vivre. Les internés de Saint-
+André, mourant de faim, se décident un jour à sortir dans la
+campagne et rapportent quelques aliments. Pendant la nuit un
+détachement de troupes arrive pour les châtier. On arrache les
+malheureux de leurs lits, on les entasse dans l'église d'où on les
+fait sortir un par un pour les massacrer. L'exécution finie, on
+jeta tout, morts et mourants, hommes, femmes et enfants, dans la
+rivière, laissant aux chiens affamés et aux fauves le soin de
+faire disparaître les cadavres.
+
+Les camisards, refoulés dans leurs montagnes, avaient bien de la
+peine à vivre avec le blé que la charité des paysans leur
+fournissait et qu'ils cachaient dans des cavernes. «Notre état,
+dit Bonbonnoux, devenait tous les jours plus triste et plus
+désolant. L'ennemi avait renfermé toutes les denrées dans les
+villes ou dans les bourgs murés, renversé les fours de campagne,
+mis les moulins hors d'état de moudre, obligé le paysan qui
+travaillait dehors de prendre le pain par poids et mesure, crainte
+qu'il ne nous en fournît quelque peu. Ainsi, nous avions toutes
+les peines imaginables pour trouver seulement ce qui était le plus
+pressant et le plus nécessaire pour subsister. Nous faisions
+fabriquer de ces fers qui sont entre les deux meules du moulin et
+que l'ennemi avait enlevés, nous faisions rebâtir les fours qu'on
+avait démolis, et nous les démolissions de nouveau pour n'être pas
+découverts.»
+
+Ne pouvant venir à bout, par la force des armes, de ces terribles
+Cévenols aussi insoucieux de la mort sur les champs de bataille
+que sur le bûcher ou sur la roue, il avait fallu se résoudre à
+faire le désert autour d'eux, afin qu'ils fussent réduits à mourir
+de faim au milieu des montagnes sauvages et désolées où ils
+avaient été refoulés.
+
+Quant aux chefs ou prophètes, c'était toujours par la trahison que
+l'on finissait par avoir raison d'eux. Bâville écrit, en 1700, à
+l'occasion de la prise du prophète Daniel Raoul et de trois
+prédicants que lui avait livrés un faux frère, gagné à prix
+d'argent: «On ne peut jamais prendre ces sortes de gens-là
+autrement, et toutes les forces du monde ne servent de rien, parce
+qu'ils ont des retraites assurées. Il faut, pour de l'argent,
+trouver quelqu'un de ceux qui les suivent, qui les découvre et les
+livre.» Ce n'est point par la force des armes que le maréchal de
+Villars vint à bout de l'insurrection cévenole; par de vaines
+promesses, n'ayant pour garantie que la parole du roi -- garantie
+dont on a vu plus haut le peu de valeur, il parvint à priver les
+révoltés de leur plus brillant capitaine, Cavalier. -- Roland, ce
+grand organisateur de l'insurrection, ne s'étant pas laissé abuser
+par de trompeuses négociations, parce qu'il exigeait, non de
+vaines promesses, mais des actes, le maréchal de Villars, se fit
+livrer par un traître le chef qui était l'âme de la révolte, mais
+il ne l'eut pas vivant, Roland se fit tuer.
+
+Voici le portrait que Peyrat, dans son Histoire des Pasteurs du
+désert, fait de Cavalier et de Roland, les deux grandes figures
+légendaires de l'insurrection des Cévennes:
+
+Roland Laporte, général des enfants de Dieu, pâtre cévenol,
+unissait à l'indomptable ténacité de Coligny l'habile et sombre
+enthousiasme de Cromwell. S'emparant de cet orageux élément de
+l'extase, il en fit le fondement et la règle d'une insurrection
+qu'il organisa, nourrit, vêtit, abrita, entretint deux ans au
+désert, malgré la fureur des hommes et des saisons; lutta avec
+trois mille combattants contre des populations hostiles, soixante
+mille ennemis armés, les maréchaux de Louis XIV, et ne fut enfin
+abattu que par la défection, la trahison et la mort. Quel homme
+plus obscur sut, avec de plus faibles moyens, tenter avec plus
+d'énergie un effort gigantesque? Car, l'insurrection, créée par
+lui, morte avec lui, c'était lui-même. Il en était l'intelligence,
+l'âme. Mais, s'il en fut la tête, Cavalier, il faut le dire, en
+fut le bras et la plus vaillante épée.
+
+Roland n'avait point cet élan, cette fougue aventureuse, inspirée,
+cette bravoure téméraire et chevaleresque qui, jointe aux charmes
+de l'adolescence, font de Cavalier la plus gracieuse et la plus
+héroïque figure du désert... Roland, fait observer Peyrat, périt
+la veille de la bataille d'Hoschstet, et l'année qui précéda les
+grands désastres de Louis XIV; s'il eut encore vécu qu'eût-il fait
+alors?
+
+Ce chef formidable, grandissant de la ruine du monarque, lui eût
+sans doute imposé le rétablissement de l'édit de Nantes, il eût
+rouvert les portes de la France à cinq cent mille exilés, et, les
+réunissant sur la frontière, il leur eût dit: «maintenant
+défendons la patrie, notre mère repentante et vénérée, et
+repoussons ses ennemis!»
+
+Le spectacle de cette lutte de quelques milliers de montagnards
+contre les armées de Louis XIV, commandées par ses meilleurs
+officiers, le fait inouï d'un maréchal de France traitant d'égal à
+égal, au nom du roi-soleil, avec Cavalier, un ancien pâtre,
+avaient stupéfié l'Europe et rehaussé le courage des huguenots qui
+s'étaient laissé arracher une conversion.
+
+Les internements de populations entières, les transportations en
+Amérique, les tueries militaires, le supplice de douze mille
+Cévenols envoyés par Bâville aux galères, au gibet, à la roue, aux
+bûchers, l'incendie de cinq cents villages, la réduction en désert
+de quarante à cinquante lieues de pays, désert dans lequel avaient
+péri, cent mille personnes: tels avaient été les terribles moyens
+employés pour arriver à faire régner dans les Cévennes la paix des
+tombeaux. Le souvenir de cette insurrection des Cévennes laissa au
+moins aux convertisseurs la crainte salutaire et persistante, de
+voir les huguenots des autres provinces imiter l'exemple des
+rebelles. Non seulement sous Louis XIV, mais pendant la régence,
+et sous Louis XV, on voit souvent, en effet, les intendants
+conseiller de modérer la persécution, en rappelant l'insurrection
+des Cévennes, pour faire comprendre au Gouvernement qu'il pourrait
+être dangereux de pousser les huguenots à bout.
+
+Pour en revenir à l'histoire de la campagne poursuivie pour finir
+le calvinisme, par la suppression des temples et l'interdiction
+des ministres, nous dirons qu'elle continua plus ardente que
+jamais par toute la France, après l'exécution militaire du
+Vivarrais et du Dauphiné. Puis après la première dragonnade du
+Poitou en 1681-1682, vinrent la grande dragonnade de 1685,
+commencée par l'armée réunie sur les frontières de l'Espagne, et
+enfin l'édit de révocation, interdisant l'exercice du culte
+protestant, supprimant tous les temples et bannissant tous les
+ministres hors du royaume.
+
+Les opiniâtres que n'avait pu convaincre _l'Apostolat du sabre_
+étaient renfermés dans les prisons, dans les châteaux forts, dans
+les hôpitaux; dans les couvents où ils avaient à subir de
+nouvelles persécutions, ou bien, ils erraient de lieu en lieu,
+cherchant à sortir du royaume. S'ils réussissaient, c'étaient les
+douleurs de l'exil et les dures épreuves de la misère à
+l'étranger; s'ils échouaient, c'était, pour les femmes, la
+détention perpétuelle dans les prisons ou les couvents; pour les
+hommes, le cruel supplice des galères; pour tous, en outre, la
+confiscation des biens.
+
+Quand à la grande masse des protestants, des nouveaux convertis,
+ainsi qu'on les appelait depuis qu'on leur avait arraché une
+abjuration, ils semblaient, sinon résignés à leur sort, du moins
+incapables de retrouver l'énergie nécessaire pour revenir sur le
+fait accompli.
+
+Le clergé et le roi crurent un instant avoir cause gagnée et
+firent frapper de menteuses médailles en l'honneur de l'extinction
+de l'hérésie. Mais les huguenots avaient l'horreur du culte
+catholique qu'on voulait les contraindre à pratiquer, ils
+restaient attachés à la foi qu'on les avait obligés de renier des
+lèvres, et ils reprenaient peu à peu en secret l'exercice du culte
+proscrit.
+
+Dans les provinces, comme la Bretagne ou la Normandie, où les
+huguenots étaient dispersés par petits groupes, au milieu de
+nombreuses populations catholiques, c'étaient des gentilshommes,
+des négociants, des artisans, des femmes, qui s'attachaient par
+des lectures, par des conférences ou entretiens, à maintenir leurs
+co-religionnaires dans leurs anciennes croyances.
+
+Dans le Poitou; dans la Saintonge et dans les provinces du Midi,
+où les huguenots étaient très nombreux et plus ardents, ils ne se
+résignèrent pas à se borner au culte domestique et se mirent à
+faire des assemblées qui devinrent peu à peu de plus en plus
+nombreuses. Ces assemblées se tenaient, parfois dans une maison
+isolée, mais le plus souvent dans les bois ou les cavernes, on y
+faisait des prières, on y chantait des psaumes et, à défaut de
+ministre, un homme, un adolescent, une femme, faisait une lecture
+ou haranguait les fidèles. Quand le roi et le clergé apprirent la
+reprise du culte qu'ils croyaient avoir anéanti, ils furent pris
+d'une colère frénétique; ils firent publier un édit qui, ainsi que
+le dit de Félice, aurait fait honte à des cannibales. Peine de
+mort contre les ministres rentrés en France, contre les
+prédicants, contre tous ceux qui seraient surpris dans une
+assemblée; les galères perpétuelles pour quiconque prêterait
+secours ou donnerait asile à un de ces ministres dont la tête
+était mise à prix.
+
+Le marquis de la Trousse donnait ces sauvages instructions aux
+officiers chargés de surprendre et de dissiper les assemblées de
+huguenots: «Lorsque l'on aura tant fait que de parvenir au lieu de
+l'assemblée, il ne sera pas mal à propos _d'en écharper une
+partie_.»
+
+Les ordres de Louvois ne sont pas moins barbares:
+
+«S'il arrive encore que l'on puisse tomber sur de pareilles
+assemblées, l'on ordonne aux dragons _de tuer _la plus grande
+partie des religionnaires qu'ils pourront joindre sans épargner
+les femmes.
+
+«Sa Majesté désire que vous donniez ordre aux troupes... de ne
+faire que peu de prisonniers, mais d'en mettre beaucoup sur le
+carreau, n'épargnant pas plus les femmes que les hommes.
+
+«Il convient que... l'on fasse main basse sur eux, sans
+distinction d'âge ni de sexe, et que si, après en avoir tué un
+grand nombre on prend quelques prisonniers, on fasse faire
+diligemment leur procès.»
+
+Le duc de Broglie, après avoir donné à l'armée du Languedoc, les
+mêmes instructions de charger les assemblées qui se tiendraient à
+la campagne, et de faire main basse dessus sans aucune distinction
+de sexe, ajoute, en ce qui concerne les assemblées particulières
+qui se tiennent dans les maisons: «Si l'assemblée passe le nombre,
+de quinze personnes, l'officier qui commande pourra la charger et
+en user avec la même sévérité que si elle se faisait en campagne.»
+
+«Jamais instructions ne furent mieux observées, dit Élie Benoît;
+on ne manquait pas de se rendre aux lieux où on était averti qu'il
+se faisait des assemblées et, quand on pouvait les surprendre, on
+ne manquait pas de tirer dessus, quoique le plus souvent on les
+trouvât à genoux, attendant le coup sans fuir, et n'ayant ni le
+moyen, ni l'intention de se défendre. Il y en avait toujours
+quelque nombre de tués et encore, un plus grand nombre de blessés,
+dont plusieurs allaient mourir dans quelque haie ou quelque
+caverne. Les soldats battaient, volaient, violaient impunément
+dans ces occasions... On a vu des femmes assommées de coups sur la
+tête, d'autres à qui on avait coupé le visage à coups de sabre,
+d'autres à qui l'on avait coupé les doigts pour leur arracher les
+bagues qu'elles y portaient, d'autres à qui on avait fait sortir
+les entrailles...»
+
+Dans le Velai, en 1689, les soldats surprennent une assemblée
+qu'ils massacrent. Un vieux prophète, Marliaux, avait à ce prêche
+nocturne deux fils et trois filles dont l'aînée, enceinte de huit
+mois, tenait par la main un petit enfant qui avait aussi voulu
+aller prier Dieu au désert... vers minuit on lui rapporta six
+cadavres, dont deux palpitaient encore, une fille qui expira
+bientôt après et un petit garçon qui guérit miraculeusement. Le
+prophète passa la nuit en prières, au milieu de sa famille, au
+cercueil qu'il déposa furtivement le lendemain dans une même
+tombe.
+
+«Les petits enfants, dit Court, ne trouvaient pas grâce devant les
+soldats; ces monstres les perçaient de leur baïonnette et, les
+agitant en l'air, s'écriaient dans un transport de jovialité
+féroce: Eh! Vois-tu se tordre ces grenouillettes.»
+
+En 1703, à la porte de Nîmes, cent cinquante protestants se
+réunissent dans un moulin pour célébrer leur culte le jour des
+Rameaux. L'assemblée se composait en majeure partie de vieillards,
+de femmes et d'enfants; le chant des psaumes trahit sa présence
+dans le moulin. -- Le maréchal de Montrevel, averti à deux heures
+de l'après-midi, se lève de table et accourt avec des troupes qui
+investissent le moulin. Les soldats s'acquittant trop mollement au
+gré de Montrevel de leur oeuvre de sang, il fait fermer les portes
+du bâtiment et y fait mettre le feu.
+
+«Quels cris confus, dit Court, quel spectacle! quels affreux
+spectres s'offrent à la vue! Des gens couverts de blessures,
+noircis de fumée et à demi brûlés par les flammes, qui tâchent
+d'échapper à la fournaise qui les consume; mais ils n'ont pas
+plutôt paru qu'un dragon impitoyable, qui fait dans cette
+occasion, par ordre et sous les yeux d'un maréchal de France,
+l'office de bourreau, les repousse avec le fer dont il est armé.»
+Tous périrent. Une jeune fille de seize ans qui avait été sauvée
+par un laquais de Montrevel, fut pendue par ordre du maréchal,
+qui, sans l'intercession des soeurs de la Miséricorde, eût aussi
+fait pendre ce laquais trop pitoyable. L'évêque de Nîmes,
+Fléchier, ne trouve pas un mot de blâme pour cette terrible
+hécatombe humaine, laquelle était, dit-il, la _réparation du
+scandale_ occasionné par le chant des psaumes tandis qu'on était à
+vêpres.
+
+Près d'Aix, en 1686, les soldats cernent une assemblée, font une
+décharge concentrique, puis frappent sans pitié d'estoc et de
+taille; six cents cadavres restent sur place, on fait trois cents
+prisonnières et les soldats s'amusent à leur larder le sein et les
+cuisses à coups de baïonnettes. Dans une autre assemblée, en 1689,
+trois cents personnes furent massacrées, et l'on compte plus de
+trois cents assemblées surprises et dispersées par les troupes ou
+par les communautés catholiques. On sait à peu près le nombre des
+victimes _légalement_ frappées, en vertu d'une condamnation; on a
+les noms, d'environ quinze cents protestants envoyés aux galères,
+d'une centaine de ministres ou prédicants pendus, roués ou brûlés
+vifs. Mais qui pourrait dire le chiffre des malheureux tombés sur
+le lieu où ils s'étaient réunis pour prier, pendus sur place sans
+forme ni figure de procès, tués en route comme _embarrassant_ la
+marche des soldats qui les emmenaient, ou succombant au fond d'un
+obscur cachot après des années de cruelle captivité?
+
+Pendant plus de soixante années les sauvages instructions données
+pour la dispersion des assemblées furent strictement exécutées.
+
+Le baron de Breteuil, ministre de Louis XVI, rappelle dans son
+mémoire au roi, qu'au milieu du XVIIIe siècle, des troupes étaient
+encore envoyées dans les bois pour disperser _par le fer et le
+feu_ ces multitudes de vieillards, de femmes et d'enfants, de gens
+sans armes qui s'assemblaient pour prier Dieu. «J'ai vu, dit-il,
+ces propres mots dans les instructions que donnait aux troupes le
+commandant d'une grande province, _connu pour son extrême
+indulgence_: Il sera bon que vous ordonniez, dans vos instructions
+particulières aux officiers qui doivent marcher, de tirer le plus
+tard qu'ils pourront sur ceux qui ne se défendront pas.»
+
+En 1754, le duc de Richelieu publie encore un ban pour la
+dispersion des assemblées dans lequel il est ordonné «de tirer sur
+les assemblées, lorsque l'officier commandant chaque corps ou
+détachement _jugera à propos d'en donner l'ordre_».
+
+Il arrivait souvent que les officiers auxquels était laissé ce
+terrible pouvoir discrétionnaire; faisaient tirer sur les
+assemblées qu'ils surprenaient en prières. D'autres, au contraire,
+faisaient tirer en l'air, mais laissaient leurs soldats dépouiller
+les protestants, les maltraiter, insulter les femmes, et même les
+violer, leur faire l'amour_ à la dragonne_, suivant une expression
+du temps.
+
+Lettre de Court, 1745: «Les dragons entreprirent de faire l'amour
+à la dragonne à une jeune fille; des paysans qui travaillaient à
+leurs vignes accourent aux cris désespérés de la jeune fille et la
+délivrent.»
+
+Voici, en effet, ce que raconte Court à l'occasion d'une assemblée
+surprise par les soldats dans le Dauphiné en 1749 et saluée d'une
+décharge inoffensive de coups de fusils: «Si les coups de fusils
+portèrent à faux, l'avidité des dragons ne le fit pas; ils
+enlevèrent aux femmes et aux filles leurs bagues, les coeurs d'or
+qu'elles portent en pendants à leur cou, et leurs habits, et leurs
+coiffures, et tout l'argent qu'ils trouvèrent sur elles, de même
+que celui des hommes.»
+
+À cette occasion, Court rappelle ce qui s'était passé quelques
+mois plus tôt dans le diocèse d'Uzès à une assemblée surprise par
+les dragons: «Plusieurs femmes ou filles furent insultées, presque
+au point d'être violées. On leur arracha les bagues des doigts,
+les crochets d'argent de leur ceinture, les colliers de perles
+qu'elles portaient à leur cou, et tout ce qu'elles avaient
+d'argent monnayé.»
+
+Dans les années qui suivirent la publication de l'édit de
+révocation, on envoyait impitoyablement à la potence, tous les
+prisonniers qu'on avait faits aux assemblées; il en fut ainsi pour
+un aveugle qui avait assisté près de Bordeaux à une assemblée. En
+1689, deux femmes, nouvelles converties, sont amenées devant le
+juge; on leur demande pourquoi elles sont retournées aux
+assemblées -- par curiosité, répondent-elles. -- Eh bien, leur dit
+le juge avec une cruelle ironie, avant de prononcer sa sentence,
+_vous irez aussi à la potence par curiosité_.
+
+Mais le grand nombre des _coupables_ rendait souvent impossible
+l'application de la peine de mort à tous les prisonniers faits aux
+assemblées. Dès le 40 janvier 1687, Louvois écrit à Bâville: «Sa
+Majesté n'a pas cru qu'il convînt à son service de se dispenser
+_entièrement_ de la déclaration qui condamne à mort ceux qui
+assisteront aux assemblées. Elle désire que, de ceux qui ont été à
+l'assemblée d'auprès de Nîmes, _deux des plus coupables_ soient
+condamnés à mort, et que tous les autres hommes soient condamnés
+aux galères. Si les preuves ne vous donnent point lieu de
+connaître qui sont les plus coupables, le roi désire que vous les
+fassiez _tirer au sort_ pour que deux d'iceux soient exécutés à
+mort.»
+
+Plus tard, l'intendant Foucault fait observer au ministre à propos
+d'un homme et de quatre femmes ayant assisté à une petite
+assemblée à Caen, que la peine de mort semblera un peu rude; et le
+ministre consent à substituer à cette peine, celle des galères
+pour l'homme et de l'emprisonnement pour les femmes.
+
+Cette substitution de peine devint bientôt la règle générale; on
+se dispensa _entièrement_ de la déclaration condamnant à mort ceux
+qui avaient assisté à une assemblée, on envoya les hommes aux
+galères et les femmes en prison. Les hommes assurèrent le
+recrutement de la chiourme des galères, les assemblées se
+multipliant de plus en plus; on envoyait même des enfants aux
+galères, car l'amiral Baudin a relevé sur une feuille d'écrou du
+bagne de Marseille, cette annotation mise en face du nom d'un
+galérien condamné pour avoir, _étant âgé de plus de douze ans_,
+accompagne son père et sa mère au prêche.
+
+Quant aux femmes, à partir de 1717, on leur consacra comme prison
+la tour de Constance à Aigues-Mortes, où l'on n'avait pas à
+redouter leur évasion.
+
+Alors que les hôtes des autres prisons recevaient le pain du roi,
+les prisonnières de la tour de Constance devaient payer de leurs
+deniers le pain, seul aliment qu'on leur donnât. «Elles étaient
+là, dit Court, abandonnées de tout le monde, livrées en proie à la
+vermine, presque destituées d'habits et semblables à des
+squelettes.» La prison était composée de deux grandes salles
+rondes superposées, au milieu desquelles était une ouverture
+permettant à la fumée de sortir, le feu se faisant au centre de
+ces salles; ces mêmes ouvertures servaient aussi à éclairer et à
+aérer les deux salles et permettaient en même temps au vent et à
+la pluie d'y entrer. Les lits des prisonnières placés à la
+circonférence et adossés au mur, étaient sans matelas, garnis
+seulement de draps grossiers et de minces couvertures. Séparées du
+monde entier, souffrant de la faim et du froid, ces prisonnières
+restaient oubliées dans cet enfer, pendant de longues années,
+jusqu'à ce qu'elles devinssent folles ou que la mort mit fin à
+leurs souffrances. Marie Durand, soeur d'un ministre, délivrée
+quelques mois avant les autres prisonnières de la tour de
+Constance, avait subi trente-huit années de captivité, elle ne
+pouvait plus marcher ni travailler assise à des ouvrages à la
+main, tant sa constitution avait été affaiblie par les souffrances
+et les privations qu'elle avait endurées.
+
+Au mois de janvier 1767, le chevalier de Boufflus, faisant une
+tournée d'inspection avec le prince de Beauvau, gouverneur du
+Languedoc, s'arrête avec lui à la tour de Constance et tous deux
+pénètrent dans la prison: «Nous voyons, dit-il, une grande, salle
+privée d'air et de jour, quatorze femmes y languissaient dans la
+misère et les larmes..., je les vois encore à cette apparition,
+tomber toutes à la fois aux pieds du commandant, les inonder de
+leurs larmes, essayer des paroles, ne trouver quelques, sanglots,
+puis, enhardies par nos consolations, nous raconter toutes
+ensemble, leurs communes douleurs; hélas! _tout leur crime était
+d'avoir été élevées dans la même religion que Henri IV_.»
+M. de Beauvau fait connaître à la cour le spectacle lamentable
+auquel il a assisté, mais au lieu de l'ordre de mise en liberté
+des quatorze prisonnières qu'il avait sollicité, il ne reçoit de
+Versailles que la permission de délivrer trois ou quatre de ces
+malheureuses. De son propre mouvement il les fait cependant mettre
+toutes en liberté, et explique ainsi au ministre ce coup
+d'autorité. «La justice et l'humanité parlaient _également_ pour
+ces infortunées, je ne me suis pas permis de _choisir_ entre
+elles, et, après leur sortie de la tour, je l'ai fait fermer, dans
+l'espoir qu'elle ne s'ouvrirait plus pour une semblable cause.»
+
+Le secrétaire d'État, la Vrillière, lui fit de vifs reproches et
+lui enjoignit même de revenir sur la mesure qu'il avait prise,
+faute de quoi il ne répondait pas de la conservation de sa place.
+M. de Beauvau répondit fièrement: «Le roi est maître de m'ôter la
+place qu'il m'a confiée, mais non de m'empêcher d'en remplir les
+devoirs selon ma conscience et mon honneur.»
+
+Les quatorze prisonnières qu'il avait délivrées restèrent en
+liberté et il conserva son gouvernement du Languedoc, mais ce
+n'est qu'en 1769 que la prison de la tour de Constance fut
+définitivement fermée.
+
+Pour assurer l'exécution de l'édit de révocation, interdisant
+l'exercice public du culte protestant, on ne s'était pas borné à
+édicter contre ceux qui se rendaient aux assemblées, ces terribles
+peines des galères pour les hommes, de l'emprisonnement perpétuel
+pour les femmes.
+
+On avait eu recours à tous les moyens pour empêcher que les
+assemblées pussent avoir lieu, de manière à ce qu'il fût
+impossible aux protestants de se réunir, pour prier Dieu à leur
+manière, soit dans les maisons, soit _sous la couverture du ciel_.
+
+On avait obligé les nouveaux convertis de chaque communauté à
+prendre des délibérations par lesquelles ils s'érigeaient en
+inspecteurs les uns des autres, et s'engageaient à empêcher que
+les édits ne fussent violés. Ainsi, dans une délibération des
+habitants de Saint-Jean-de-Gardonnenque, en date du 17 novembre
+1686, on lit: «Tous lesdits habitants, ci-dessus dénommés,
+s'obligent à mettre des _espions_ à toutes les avenues de la
+paroisse pour éviter et empêcher les assemblées de quelques
+fugitifs.»
+
+Si les nouveaux convertis ne tenaient pas leur promesse et
+n'avertissaient point les autorités, les soldats prévenus par
+quelques-uns des faux frères que l'on entretenait partout à grands
+frais, ou par un catholique, arrivaient dans les localités près
+desquelles devait se tenir une assemblée, et, se faisant
+accompagner par le curé, procédaient à des visites domiciliaires.
+Tout absent était réputé coupable d'avoir assisté à l'assemblée
+s'il ne pouvait justifier d'un motif légitime d'absence.
+
+On avait pensé, sur l'avis conforme de Bâville, que _le moyen le
+plus efficace_ pour empêcher les assemblées, était de rendre
+responsables les communautés sur le territoire desquelles elles se
+seraient tenues, et de condamner à des amendes solidaires tous les
+habitants.
+
+En 1712, deux arrondissements dans lesquels s'étaient tenues deux
+assemblées, surprises par les soldats, étaient condamnés, l'un à
+1500 l'autre à 3 000 livres d'amende.
+
+En 1754, l'intendant Saint-Priest condamne encore à mille livres
+d'amende les habitants nouveaux convertis de l'arrondissement de
+Revel, dans le taillable duquel était situé le bois où une
+assemblée s'était tenue. À la même époque, les habitants de
+Clairac, Tonneins et Nérac, déclarent dans une supplique, que les
+amendes arbitraires qu'on leur inflige, à raison d'assemblées
+tenues sur leurs territoires, les épuisent, et _les mettent hors
+d'état de payer leurs impositions ordinaires._
+
+Peu à peu les communautés en vinrent, cependant, à considérer les
+amendes qu'on leur infligeait pour avoir souffert des assemblées
+sur leurs territoires, comme une sorte d'abonnement à payer, pour
+avoir la faculté de célébrer leur culte au désert, en violation
+des édits.
+
+Pour prévenir la réunion des assemblées, la constante
+préoccupation du Gouvernement était d'empêcher, par tous les
+moyens, que les huguenots pussent trouver des ministres, ou des
+prédicants faisant fonctions de ministres pour exercer leur culte
+au désert.
+
+Une ordonnance du 1er juillet 1686, édicte la peine de mort,
+contre tout ministre rentré ou non sorti; la même peine est
+appliquée à ceux qui, sans mandat, viennent spontanément remplir
+le rôle de ministres dans les assemblées.
+
+En 1701, Bâville écrit à l'évêque de Nîmes: «Le prophète,
+monsieur, que vous avez interrogé ce matin sera bientôt _expédié;_
+j'ai condamné ce matin à mort quatre prédicants du Vivarais, et
+une femme qui faisait accroire qu'elle pleurait du sang; j'ai
+condamné aussi une célèbre prédicante _au fouet et à la fleur de
+lys_. Je ne ferai aucune grâce aux prédicants...»
+
+«J'ai fait prendre et punir, écrit-il ailleurs, seize de ces
+prédicateurs, je n'en connais plus que deux qui sont fort cassés,
+que j'espère arrêter s'ils paraissent.»
+
+De 1685 à 1762, une centaine de pasteurs, prophètes ou prédicants
+furent cruellement suppliciés, roués ou pendus, pour avoir prêché
+au désert; quant aux prédicantes, on finit par se borner à les
+enfermer à l'hôpital comme _insensées_. Le dernier martyr de cet
+apostolat errant, fut le pasteur Rochette condamné à être _pendu
+et étranglé_, le 18 février 1762 «comme atteint et convaincu
+_d'avoir fait les fonctions de ministre_ de la religion prétendue
+réformée, prêché, baptisé, fait la cène et des mariages dans des
+assemblées désignées du nom de désert.»
+
+Au début, voulant terrifier les populations par l'horreur des
+supplices, on avait laissé des patients pendant de longues heures
+sur la roue, les os et les membres brisés, avant de leur donner le
+coup mortel, le coup de grâce; mais cette barbarie, loin d'avoir
+le succès qu'on en attendait, avait, grâce à l'héroïque constance
+des victimes, surexcité le fanatisme des religionnaires. On fut
+donc obligé, _par politique_, d'agir plus humainement.
+
+«La mort _la plus prompte_ à ces gens-là, disait le maréchal de
+Villars, à l'occasion du supplice de Fulcran Bey, est toujours la
+plus convenable; il est surtout convenable de ne pas donner à un
+peuple gâté le spectacle d'un prêtre qui crie et d'un patient, qui
+le méprise.» L'impitoyable Bâville avait fini par se ranger lui-
+même à cet avis et le pasteur Brousson ayant été condamné à être
+roué vif, Bâville demanda que le condamné fût étranglé avant
+d'être mis sur la roue, afin, dit-il, _de finir promptement le
+spectacle_.
+
+Pour empêcher les patients de haranguer la foule à leurs derniers
+moments, on avait commencé par les mener au supplice avec un
+bâillon dans la bouche; l'usage du bâillon ayant paru trop odieux,
+dit Élie Benoît, on laissa aux condamnés _l'apparence_ d'avoir la
+liberté de parler, mais on mit au pied de l'échelle des tambours
+qui battaient jusqu'à ce que le patient eût expiré.
+
+«Étonnantes vicissitudes des choses humaines, s'écrie de Félice,
+qui eût dit à Louis XIV que son arrière-petit-fils, un roi de
+France, aurait aussi la voix étouffée par des tambours sur
+l'échafaud!»
+
+Pour se saisir des ministres, on ne négligeait rien, on mettait
+leur tête à prix; la prime de trois à cinq mille livres promise au
+délateur qui ferait prendre un ministre, fut portée à dix mille
+livres, pour Brousson et pour Court, à vingt mille livres pour
+Paul Rabaut, un des derniers et des plus illustres de ces pasteurs
+du désert.
+
+Ce n'était pas seulement par des primes en argent que l'on
+cherchait à provoquer les trahisons; ainsi l'on avait promis un
+régiment de dragons à un gentilhomme s'il faisait prendre Court,
+et ce traître avait provoqué une assemblée près d'Alais afin de
+gagner son régiment. Court se rend à cette assemblée, mais, à
+l'arrivée des troupes, il trouve moyen de s'enfuir, et pour se
+mettre à l'abri des poursuites, est obligé de rester caché pendant
+vingt-quatre heures sous un tas d'immondices.
+
+Quant aux soldats, on excitait leur zèle en leur permettant de
+dépouiller ceux qui faisaient partie d'une assemblée surprise, et
+les officiers qui capturaient un pasteur, pouvaient espérer un
+grade, ou une récompense honorifique. Le lieutenant qui avait pris
+le pasteur Bénézet lui ayant dit avec satisfaction: «-- Votre
+prise me procurera la Croix de Saint-Louis.»
+
+«Oui, réplique fièrement le futur martyr, _ce sera une croix de
+sang qui vous reprochera toujours_.»
+
+On entretenait, à beaux deniers comptants, un service d'espions
+chargés de surveiller et de faire prendre ces pasteurs ambulants,
+si bien que les intendants avaient la liste de toutes les maisons
+où ces pasteurs pouvaient songer à demander asile.
+
+On écrit du Poitou à Court: «_les mouches_ volent sous toutes
+sortes de formes, malgré que nous soyons en hiver, pour tacher de
+pincer les ministres.»
+
+«Je sais, dit Paul Rabaut, qu'il y a un nombre considérable
+d'espions à mes trousses. Ils se tiennent tous les soirs aux
+endroits où ils s'imaginent, que je dois passer et y restent
+jusque bien avant dans la nuit.» Un soir, il se rend au logis qui
+lui a été préparé au moment d'entrer dans la maison il aperçoit un
+homme assis qui lui parait suspect. Il fait semblant d'entrer dans
+la maison voisine, et revient à son asile sans être aperçu.
+
+Le lendemain matin, la maison où l'on avait cru le voir entrer,
+était investie par un détachement de soldats. Rabaud s'empresse de
+sortir pour gagner une porte de la ville. «J'observai, dit-il, de
+marcher au petit pas, sans que la sentinelle ne soupçonnât rien,
+et, pour mieux la tromper, je chantai tout doucement, mais de
+manière qu'elle pût m'entendre; dès que je fus, hors de la vue de
+la sentinelle, je doublai le pas.» Rabaut rencontre des amis qui
+le conduisent à une maison écartée et le pressent instamment d'y
+coucher; il refuse et part à neuf heures du soir; il n'était pas à
+cinquante pas de là que la maison est entourée par des soldats et
+fouillée du haut en bas.
+
+«Je viens d'apprendre, écrit-il encore le 19 mai 1752, de deux ou
+trois endroits différents qu'on met en usage les moyens les plus
+diaboliques pour se défaire de moi. On emploie des soldats
+travestis et d'autres gens de sac et de corde qui, armés de
+pistolets, doivent tâcher de me trouver, ou en ville, ou aux
+assemblées, et s'ils ne peuvent pas me saisir vivant, ils sont
+chargés de me mander à l'autre monde par la voie de l'assassinat.
+Jugez par là, si j'ai besoin de redoubler de précautions.»
+
+Les faux frères auxquels les pasteurs venaient demander asile, et
+que pouvait tenter l'appât de la prime promise pour leur capture,
+constituaient un danger incessant et des plus sérieux pour ces
+prédicateurs ambulants. Grâce au peu d'épaisseur d'une cloison,
+Brousson, caché dans une maison, entend ses hôtes délibérer entre
+eux s'ils doivent ou non le livrer; il s'empresse d'aller chercher
+ailleurs un asile plus sûr.
+
+Le pasteur Béranger arrive à une ferme isolée dans le Dauphiné où
+il comptait passer la nuit. Il aperçoit un enfant sur la porte et
+lui dit:
+
+«Mon ami, est-ce qu'il y a des étrangers dans la maison?
+
+-- Non!
+
+-- Est-ce que ton père y est?
+
+-- Non, il est allé chercher les gendarmes parce que le ministre
+doit loger chez nous ce soir.»
+
+Bien entendu, Béranger s'empresse de poursuivre sa route.
+
+Bien souvent, les pasteurs étaient obligés de s'adresser à des
+hôtes dont ils n'étaient pas sûrs, par suite de la terreur
+résultant de la rigoureuse application de la loi portant que ceux
+qui leur donneraient asile, aide ou assistance, seraient passibles
+des galères ou même de la peine de mort.
+
+Voyant se fermer toutes les portes devant eux, traqués comme des
+fauves, errant de village en village, obligés de passer des jours
+et des nuits dans des bois, des avenues, des granges isolées, les
+pasteurs du désert menaient une rude et terrible existence,
+souffrant du froid, de la faim, et toujours sous la menace
+imminente de la mort.
+
+«Nous sommes, dit Paul Rabaut, errants par les déserts et par les
+montagnes, exposés à toutes les injures de l'air, n'ayant que la
+terre pour lit et le ciel pour couverture.
+
+«Mon occupation, dit-il, est de circuler sans cesse de lieu en
+lieu, et de prêcher souvent jusqu'à cinq fois dans une semaine,
+quelquefois le jour, mais le plus souvent la nuit. Notre fatigue
+est grande: marcher, veiller, demeurer debout sur une pierre,
+presque les trois heures entières, prêcher en rase campagne.»
+
+L'activité de Brousson était prodigieuse; pendant deux ans, il
+présida trois ou quatre assemblées chaque semaine; il lui arriva
+pendant quinze journées consécutives de prêcher chaque deux nuits,
+en se reposant le jour et en employant la nuit d'intervalle à
+voyager.
+
+Court n'était pas moins actif; pendant deux mois il fit plus de
+cent lieues, allant d'assemblée en assemblée, à pied, quand ses
+forces le lui permettaient, porté par deux hommes quand la fièvre
+qui le minait l'empêchait de marcher.
+
+Il n'y avait aucune sorte de déguisement que les pasteurs, obligés
+de changer souvent de nom pour dépister les espions,
+n'employassent; ils se travestissaient en mendiants, en pèlerins,
+en officiers, en soldats, en vendeurs de chapelets et d'images;
+mais, en route, ils étaient sans cesse exposés à de fâcheuses
+rencontres, et devaient n'attendre leur salut que de leur sang-
+froid et de leur esprit d'à-propos.
+
+Un pasteur, déguisé en mendiant, contrefait, le sourd; un autre ne
+doit son salut qu'au sang-froid avec lequel il joue le rôle de
+l'ermite dont il avait revêtu la robe.
+
+Un jour, Court entre dans un cabaret; survient le commandant d'une
+garnison voisine qui l'interroge durement. La netteté des réponses
+de Court satisfait l'officier qui prie le prédicant d'attendre
+qu'il ait fait son courrier, et lui donne à porter deux lettres,
+l'une pour le duc de Roquelaure, l'autre pour Bâville, le terrible
+intendant du Languedoc.
+
+Des soldats viennent frapper à la porte d'une maison d'un faubourg
+de Sedan où Brousson tenait une assemblée. Brousson payant
+d'audace, va ouvrir à l'officier; on le prend pour le maître de la
+maison, et l'on arrête un des assistants qui, ayant un bâton à la
+main, est pris pour le ministre. Brousson se cache derrière la
+porte d'une chambre basse et échappe aux recherches. Avant de
+sortir de la maison, l'officier demande à un enfant de cinq ou six
+ans de lui dire où couche le ministre; l'enfant répond qu'il ne le
+sait pas. Mais, quelques instants plus tard, ayant aperçu
+Brousson, cet enfant court à l'officier et lui dit: Monsieur,
+_ici_, _ici_, en lui montrant la porte derrière laquelle se tenait
+caché le proscrit. L'officier ne comprend pas ce que veut dire
+l'enfant et s'éloigne. Brousson prend les vêtements d'un
+palefrenier, se charge d'un fardeau et peut ainsi traverser, sans
+être reconnu, les postes que l'on avait mis à l'entrée du
+faubourg.
+
+Le prédicant Fouché, caché à Nîmes, entend publier au son de la
+trompette, défense à qui que ce soit de sortir des maisons, et
+voit que des sentinelles sont postées au coin des rues pour que
+personne ne puisse échapper à la visite domiciliaire qu'on va
+opérer. Au moment où la sentinelle qui garde sa rue tourne le dos,
+il traverse la rue et demande à une femme qu'il avait aperçue dans
+la maison en face de lui, de le cacher dans son lit, moyennant
+bonne récompense. La femme se laisse tenter et le place à côté
+d'un enfant qu'elle avait malade au lit. L'officier qui procédait
+à la visite des maisons arrive et demande à la femme si elle n'a
+personne chez elle.
+
+-- Un enfant, dit-elle, au lit, malade. L'officier fait le tour du
+lit, voit l'enfant et n'aperçoit pas Fouché caché sous la
+couverture. Touché de compassion pour l'enfant en voyant la misère
+qui règne au logis, cet officier tire une pièce d'argent de sa
+poche, la donne à la mère et sort de la maison.
+
+Semblable aventure arrive à Court; les soldats frappent à la porte
+de la maison où il était réfugié; Il se couche dans la ruelle du
+lit de son hôte, à qui il recommande de faire le malade et
+d'envoyer sa femme ouvrir aux soldats: Les soldats entrent,
+fouillent les armoires, sondent les murs et ne trouvent rien.
+Pendant ce temps, le faux malade, pâle de peur, entrouvrait ses
+rideaux et protestait de la peine qu'il éprouvait de ne pouvoir se
+lever pour aider les soldats dans leurs recherches.
+
+Un autre prédicant n'a que le temps de se cacher dans le pétrin de
+son hôte, au moment où les soldats arrivent. Après l'avoir cherché
+vainement, ceux-ci s'attablent autour du pétrin, et ce n'est
+qu'après leur départ, longtemps retardé, que le prédicant peut
+sortir de son incommode cachette.
+
+C'était souvent un hasard qui sauvait les proscrits: un jour,
+Bâville écrit à l'évêque de Nîmes lui indiquant où est réfugié
+Brousson qu'il veut faire arrêter; pendant que le prélat reconduit
+un visiteur, un gentilhomme nouveau converti lit la lettre restée
+ouverte sur une table, il se hâte de sortir et de prévenir
+Brousson qui a à peine le temps de déloger.
+
+Une autre fois, Court, assis au pied d'un arbre, préparait un
+sermon. Il voit les soldats investir la maison dans laquelle il
+avait trouvé asile; il grimpe à l'arbre, et, caché par le
+feuillage, il assiste invisible aux recherches faites pour
+s'assurer de sa personne.
+
+Un jour, la métairie où Brousson était réfugié près de Nîmes est
+investie; son hôte n'a que le temps de le faire descendre dans un
+puits où une petite excavation à fleur d'eau existait. Brousson
+s'y blottit. Après avoir fouillé la maison, les soldats attachent
+l'un deux qui connaissait la cachette à une corde, et le
+descendent dans le puits. Le soldat, échauffé, une fois dans le
+puits, se sent saisi par le froid; craignant un accident, se fait
+retirer avant d'arriver au fonds du puits, en criant qu'il n'y a
+personne dans la cachette. Brousson est sauvé, alors qu'il se
+croyait irrémédiablement perdu.
+
+Le prédicant Henri Pourtal se trouvant dans une maison où il avait
+fait une petite assemblée, ne trouve d'autre moyen d'échapper aux
+soldats que de monter au haut de la maison et de passer sur les
+toits des maisons voisines. Poursuivi de près, il se jette dans un
+puits où, par bonheur, il n'a de l'eau que jusqu'au cou, mais il
+est obligé de demeurer trois heures dans l'eau glacée. Quand on
+l'en retire, demi-mort, il s'aperçoit qu'en descendant d'une
+maison à l'autre il s'est blessé si gravement à la jambe, qu'il
+doit rester six semaines sans pouvoir marcher.
+
+Pendant trois nuits consécutives, par une pluie battante, les
+troupes font une battue dans un bois, entre Uzès et Alais, où
+Brousson s'était réfugié. La troisième nuit, Brousson dut
+s'abriter sous un rocher dans une position si gênée qu'il ne
+pouvait ni se lever ni s'allonger; au matin, percé jusqu'aux os
+par la pluie et transi de froid, il sort de sa cachette pour se
+rendre à un village voisin. Il entend des voix, c'était une troupe
+de soldats; il n'a que le temps de se cacher dans les
+broussailles. Il voit successivement passer plusieurs détachements
+qui vont investir le village où il comptait se rendre.
+
+Fouché, échappé par miracle à ceux qui venaient l'arrêter dans son
+asile, sur la dénonciation d'un traître, passe une rivière à la
+nage par un froid glacial. Transi, à demi-mort, il marche dans la
+neige sans savoir où il va, traverse à minuit un village inconnu,
+où il n'ose demander asile et se perd dans les bois. Il arrive à
+Audabias, chez un paysan qui l'a logé autrefois, mais celui-ci
+n'ose le garder; aussitôt le jour paru il faut déloger.
+
+Pressé par la faim, harassé de fatigue, Fouché marche toujours
+sans savoir où il va. Il rencontre enfin un homme de sa
+connaissance qui le campe sous un rocher dans un bois et va aux
+provisions. Pendant deux heures Fouché souffrant du froid et de la
+faim l'attend; quand l'autre revient, Fouché a peine à mâcher une
+bouchée de pain tant il est affaibli, mais une gorgée de vin qu'il
+avale le remet, son compagnon le mène à une métairie; mais il y a
+des domestiques papistes et il faut les laisser coucher avant
+d'entrer. Fouché reste encore deux heures exposé à la rigueur du
+froid; il entre enfin, on lui prépare un lit; mais, au moment où
+il va porter à sa bouche le bouillon qu'on lui a fait chauffer,
+les soldats arrivent. Il s'échappe en franchissant une haute
+muraille; arrivé dans un petit bois il s'évanouit de faiblesse et
+d'épuisement. Ce n'est qu'au bout de deux heures que les forces
+lui reviennent et qu'il peut suivre son compagnon, qui le mène
+chez une veuve à Saint-Laurent. Le lendemain matin, nouvelle
+alerte, les soldats qui poursuivaient Fouché, s'arrêtent pour se
+rafraîchir chez cette veuve qui vendait du vin, mais heureusement
+ils ne songent point à faire de recherches; sans quoi Fouché était
+perdu.
+
+Le pasteur Coffin peut s'échapper des mains de l'officier qui
+l'avait arrêté et fuit en Hollande; le proposant Mézarel, pris par
+les soldats et enfermé dans une grange, se met pieds nus et peut
+fuir sans bruit; Pradel surpris avec l'assemblée qu'il présidait,
+saute à cheval et est longtemps poursuivi par les soldats,
+entendant les cris répétés de: «à celui du cheval!» et des coups
+de fusil; de même le pasteur Gibert, fuyant d'une assemblée à
+cheval avec deux autres huguenots, voit l'un de ses compagnons tué
+à ses côtés, et l'autre fait prisonnier avec la valise dans
+laquelle étaient renfermés ses papiers, il n'échappe lui-même aux
+soldats qu'en se cachant dans un bois.
+
+Les périls renaissaient sans cesse et plus d'un, comme Romans pris
+deux fois et deux fois miraculeusement délivré de la prison, ou
+comme le futur martyr Brousson, dut momentanément repasser à
+l'étranger quand la persécution devenait trop ardente; ce n'était
+pas une fuite, mais un délai du martyre. Un jour venait, en effet,
+pour presque tous les pasteurs du désert, la malchance, la
+trahison, les livraient aux mains de l'autorité; or, être pris,
+c'était la mort sur le gibet ou sur la roue, après les tortures de
+la question ordinaire et extraordinaire.
+
+Quand les pasteurs manquaient, c'étaient des artisans, des femmes,
+des enfants qui les remplaçaient et faisaient aux fidèles des
+exhortations, où leur lisaient des prières.
+
+C'est surtout à partir de 1715, après la fondation à Lausanne, du
+séminaire des pasteurs du désert, que l'on aurait pu appeler
+l'école des martyrs -- que la célébration du culte proscrit reprit
+partout avec suite et régularité, bien que l'on ne sût jamais si
+la prière commencée dans la réunion tenue sous la couverture du
+ciel, serait ou non interrompue par la sanglante intervention des
+soldats.
+
+Les anciens avaient la charge de convoquer les assemblées. Le
+matin ou dans la journée un homme passait. Il trouvait un frère,
+lui annonçait qu'un prêche devait avoir lieu à telle heure et dans
+tel endroit, puis disparaissait. Cependant, portes closes, on se
+communiquait la bonne nouvelle. Enfin la nuit venait, alors mille
+craintes, quelque espion ou quelque faux frère n'avait-il pas
+appris la convocation de l'assemblée? Vers dix heures, on partait
+de la ville ou du village, non par bande, cela eût pu donner des
+soupçons, mais séparément, sauf à se réunir plus tard en quelque
+endroit isolé. La course était longue, une lieue, deux lieues. Les
+femmes étaient harassées et les enfants avaient peine à suivre;
+chose grave! les abandonner en route, ou les renvoyer à la maison,
+c'était les exposer à être surpris par les troupes, les livrer aux
+interrogatoires qui pouvaient avoir ce résultat de faire
+surprendre l'assemblée. Il fallait alors que les hommes robustes
+de la troupe portassent les enfants sur leurs épaules. L'assemblée
+était lente à se réunir, cependant on disposait les sentinelles
+pour donner l'alarme et éviter la surprise.
+
+Pour revenir au logis, on prenait les mêmes précautions qu'au
+départ. Les femmes rentrées à la maison, lavaient avant le jour
+leurs vêtements et ceux de leurs maris souillés par la boue du
+chemin, afin que rien ne pût faire soupçonner la sortie nocturne.
+
+Peu à peu les assemblées devinrent de plus en plus nombreuses, et
+presque publiques, lorsque le gouvernement, par suite de quelque
+guerre avec l'étranger, n'avait pas la libre disposition de ses
+troupes.
+
+Comment en eût-il été autrement alors que les exigences
+inadmissibles du clergé catholique chargé de la tenue des
+registres de l'état civil, mettait les huguenots dans la nécessité
+de recourir aux pasteurs pour faire constater la naissance de
+leurs enfants et pour faire bénir leurs mariages?
+
+En 1745, Rabaut écrit: «On me mande de Montauban que les
+protestants y donnent des marques extraordinaires de zèle; ils
+font des assemblées de trente mille personnes. Un dimanche du mois
+dernier on y bénit cent quatre-vingt-un mariages, le dimanche
+suivant soixante, et celui d'après quatorze.»
+
+Deux ans plus tôt, il écrivait à Court «Je voudrais de tout mon
+coeur que vous passiez le dimanche matin au chemin de Montpellier,
+près de la ville de Nîmes, lorsque nous faisons quelque assemblée
+pour cette dernière église, à la place nommée vulgairement la fon
+de Langlade où vous avez prêché si souvent; vous verriez autant
+que votre vue pourrait s'étendre le long du chemin, une multitude
+étonnante de nos pauvres frères, la joie peinte sur le visage,
+marchant avec allégresse pour se rendre à la maison du Seigneur.
+
+Vous verriez des vieillards, courbés sous le faix des années, et
+qui peuvent à peine se soutenir, à qui le zèle donne du courage et
+des forces et qui marchent d'un pas presque aussi assuré que s'ils
+étaient à la fleur de leur âge. Vous verriez des calèches et des
+charrettes, pleines d'impotents, d'estropiés ou d'infirmes qui, ne
+pouvant se délivrer des maux de leurs corps, vont chercher les
+remèdes nécessaires à ceux de leurs âmes.»
+
+Ces assemblées publiques se tenaient à la veille de la violente
+persécution que le duc de Richelieu allait exercer dans le
+Languedoc contre les huguenots, et dont la rigueur fut telle que
+Rabaut lui-même songea un instant à émigrer en Irlande avec la
+majeure partie des fidèles de son église. Mais cette recrudescence
+de persécution ne pouvait durer, elle constituait un véritable
+anachronisme en présence du progrès que faisaient chaque jour les
+idées de tolérance, malgré les efforts du clergé et ses
+incessantes réclamations pour que l'on maintînt la rigoureuse
+application des lois barbares édictées contre les huguenots.
+
+Les soldats en vinrent, ainsi que le constate avec surprise le
+secrétaire d'État Saint-Florentin, à avoir le préjugé, qu'ils
+n'étaient pas faits pour inquiéter les religionnaires.
+
+Les officiers, dit Rulhières, ralentissaient la marche de leurs
+détachements pour donner aux religionnaires assemblés le temps de
+fuir. Ils avaient soin de se faire voir longtemps avant de pouvoir
+les atteindre. Ils prenaient des routes, perdues et par lesquelles
+ils cherchaient à égarer leurs soldats.
+
+En 1768, quatre-vingts huguenots d'Orange sont surpris dans une
+grotte par des soldats qui les couchent en joue, ils continuent à
+chanter leurs psaumes; quatre chefs de famille sortant de la
+grotte, se livrent aux soldats, à condition que le reste de
+l'assemblée pourra se retirer librement. L'officier accepte la
+proposition et conseille à ses prisonniers de s'évader en route,
+promettant de favoriser leur fuite. Ceux-ci refusent et sont mis
+en prison; mais, deux mois après, ils étaient mis en liberté, le
+temps des exécutions était passé.
+
+Les gouverneurs de province et les commandants de troupes veulent
+cependant parfois intimider par de vaines menaces, les huguenots
+qui se rassemblent pour prier contrairement aux édits non abrogés.
+
+Un commandant de dragons écrit à l'intendant le 27 décembre 1765:
+«Il est bon que vous fassiez assembler chez vous les plus notables
+d'entre les religionnaires de Nions, Vinsobre et Venteral et que,
+vous leur notifiiez, de la part de M. le maréchal, que s'ils
+continuent de s'assembler au mépris des ordres du roi, sur le
+compte qui lui en sera rendu, il les fera arrêter et les rendra
+responsables des assemblées qui se feront, attendu qu'étant, les
+plus considérables, ils ne peuvent que beaucoup influer sur les
+démarches de leurs confrères; et qu'ils seront emprisonnés au
+moment qu'ils s'y attendront le moins, s'ils persistent d'assister
+aux assemblées après la défense qui leur en aura été faite. C'est
+avec regret que le maréchal se décide à cette extrémité, mais il
+voit qu'il faut absolument quelque exemple de cette espèce, pour
+mieux imposer et contenir tous les autres.»
+
+Les vaines menaces que l'opinion publique ne permettait plus de
+mettre à exécution ne produisaient aucun effet.
+
+Le gouvernement en vint à négocier avec les huguenots pour obtenir
+d'eux qu'ils s'abstinssent de violer la loi_ trop ouvertement_.
+Ainsi, en 1765, le maréchal de Tonnerre donnait à ses subordonnés
+les instructions suivantes: «Il faut employer adroitement tour à
+tour la douceur et la menace en leur faisant envisager (aux
+huguenots) le danger où ils s'exposent, s'ils continuent de se
+rendre _aussi ouvertement _rebelles aux ordres du roi. MM. les
+curés, conduits par un zèle trop ardent et souvent mal entendu, ne
+connaissent que _la violence et le châtiment _pour réprimer le
+scandale protestant; vous vous tiendrez en garde contre de
+pareilles insinuations; cependant, si quelqu'un des protestants se
+rendait _trop publiquement _réfractaire aux ordres du roi, vous le
+ferez arrêter.»
+
+«Il n'est plus question dès lors, de proscrire l'exercice du culte
+domestique qui, en dépit des lois, a repris droit de cité. En
+1761, à l'occasion de l'arrestation du pasteur Rochelle, Voltaire
+écrit à un protestant: «Vous ne devez pas douter qu'on ne soit
+très indigné à la cour contre les assemblées _publiques_. On vous
+permet de faire _dans vos maisons_ tout ce qui vous plaît, cela
+est bien honnête.»
+
+M. de Vergennes adresse plus tard à l'intendant de Rouen les
+instructions suivantes: «Le roi ne veut pas souffrir que les
+protestants s'assemblent ainsi, ni qu'ils _donnent la moindre
+publicité _à leur culte. Ils doivent _rester dans l'intérieur de
+leurs maisons et de leurs familles_. Ce n'est que par ce moyen
+qu'ils pourront se rendre dignes de l'indulgence et de la bonté de
+Sa Majesté.»
+
+En 1778, on voit encore le gouvernement flotter indécis entre
+l'exécution des mesures de rigueur, et la crainte de l'effet que
+pourra produire cette exécution. Là, où les huguenots, sont peu
+nombreux, il fait arrêter un pasteur ou fermer une école; là au
+contraire, où ils sont en force, comme dans le Languedoc, il n'ose
+prescrire à l'intendant d'employer ces moyens de rigueur,
+autorisés par les lois, ou seulement quelques-uns d'entre eux,
+«_qu'en évitant ceux dont l'exécution_ pourrait exciter une
+fermentation qu'il serait peut être ensuite bien difficile
+d'éteindre.» Dans la Saintonge, le ministre prescrit la démolition
+du temple de Saint-Fort de Cosnac, mais il ajoute: «Si vous
+prévoyez qu'elle puisse exciter quelque émeute qu'il soit ensuite
+trop difficile d'apaiser, vous voudrez bien _la différer_ jusqu'à
+ce que, sur l'avis que vous m'en donnerez, j'aie pu prendre de
+nouveau les ordres de Sa Majesté.»
+
+Les huguenots décorent une grange à Castelbarbe, près Orthez, la
+pourvoient d'une chaire, y célèbrent les mariages et les baptêmes
+_publiquement_. Le ministre fait mettre la grange sous scellés et
+ordonner l'arrestation de trois prédicants. Puis il écrit au comte
+de Périgord: «J'ai peine à croire que cet exemple _puisse
+augmenter le nombre des émigrations_..., L'on est obligé de fermer
+les yeux sur les assemblées au désert des protestants, même sur
+les assemblées peu nombreuses et peu éclatantes _dans quelques
+maisons particulières; _mais qu'ils aient des temples publiquement
+connus, tels qu'ils en construisent, qu'ils y placent des chaires,
+c'est ce que le roi ne paraît nullement disposé à tolérer.» Quant
+aux conseils que donne l'intendant d'envoyer des dragons loger
+chez les huguenots, aux lieux où ils ont eu des assemblées, le
+ministre les repousse par cette fin de non-recevoir: «Ne trouvez-
+vous pas qu'il serait à craindre que cette expédition ne réveillât
+l'idée des anciennes dragonnades qui n'ont, dans le temps, que
+trop fait _de bruit_ dans la France et dans toute l'Europe?»
+
+Toute la politique du gouvernement de Louis XVI était d'empêcher
+par des mesures isolées qui ne fissent pas trop de bruit, les
+huguenots de braver trop ouvertement, les lois interdisant dans le
+royaume tout culte autre que le catholique; mais on n'osait plus
+sévir contre ceux qui refusaient de porter leurs enfants à
+l'église, pour être baptisés, ni contre ceux qui se mariaient
+publiquement devant des pasteurs.
+
+Sans doute les terribles lois qui avaient été édictées contre les
+huguenots, par Louis XIV étaient toujours subsistantes, mais elles
+étaient _lettres mortes_, quoi que pussent faire le clergé et
+l'administration. Le gouvernement avait publiquement donné du
+reste, une preuve manifeste qu'il croyait lui-même à l'abrogation
+de fait de ces lois subsistantes, lorsque, en 1775, il avait fait
+une démarche officielle auprès d'un de ces pasteurs du désert que
+la loi ne connaissait que pour les envoyer à la potence. À cette
+époque, en effet, le contrôleur général, _par ordre du roi_, avait
+envoyé à Paul Rabaut, le plus influent de ces proscrits, un
+exemplaire de la circulaire adressée aux évêques catholiques afin
+de réclamer leur concours pour arrêter le brigandage qui
+s'exerçait sur les blés.
+
+Eût-il voulu le faire, Louis XVI n'aurait pu impunément braver
+l'opinion publique, en obéissant aux injonctions que l'orateur du
+clergé n'avait pas craint de lui adresser en ces termes: «Achevez
+l'oeuvre que Louis le Grand avait entreprise et que Louis le Bien-
+Aimé a continué. Il vous est réservé de porter le dernier coup au
+calvinisme dans vos États. Ordonnez qu'on dissipe les assemblées
+des schismatiques.»
+
+Non seulement Louis XVI ne pouvait recommencer l'oeuvre sanglante
+et vaine de son arrière grand-père, mais encore il ne pouvait se
+refuser à reconnaître qu'il était impossible de laisser subsister
+intégralement une législation qui frappait de mort civile plus
+d'un million de ses sujets.
+
+Dans le mémoire que lui adressait en 1786, son ministre
+M. de Breteuil, sur la situation faite aux protestants en France,
+on peignait ainsi cette situation: «ces infortunés également
+rejetés de nos tribunaux sous un nom et repoussés de nos Églises
+sous un autre nom, méconnus dans le même temps comme calvinistes
+et comme convertis, dans une entière impuissance d'obéir à des
+lois qui se détruisent l'une l'autre, et, par là destitués du
+moyen de faire admettre, ou devant un prêtre, ou devant un juge
+les témoignages de leurs naissances, de leurs mariages et de leurs
+sépultures, se sont vus, en quelque sorte, _retranchés de la race
+humaine_.»
+
+Cette situation intolérable avait pour causes, non seulement les
+dispositions des édits, basés sur cette fiction légale et
+mensongère qu'il n'y avait plus de protestants en France, mais
+encore l'obstination du clergé à vouloir faire de son privilège de
+dresser les actes de l'état civil, un moyen de conversion ou de
+reconversion, pour les protestants et pour les nouveaux convertis.
+
+En ce qui concerne les décès, la loi avait bien prescrit les
+formalités à remplir pour leur constatation devant le juge le plus
+voisin, mais par suite du terrible édit de 1713 déclarant relaps,
+tout huguenot, qui, _ayant abjuré ou non_, refuserait les
+sacrements à son lit de mort, les protestants écartaient
+soigneusement tous les témoins du chevet de leurs parents
+gravement malades. Et, une fois que ceux-ci étaient morts, ils
+négligeaient de remplir les formalités prescrites pour ne pas
+éveiller l'attention sur les circonstances d'une mort de nature à
+entraîner un procès à la mémoire du défunt et la confiscation de
+ses biens.
+
+«Les parents des morts, dit Rulhières, les enterraient _en
+secret_, la nuit, dans leurs propres maisons, sans faire inscrire
+les décès sur aucun registre public, quels que fussent les dangers
+auxquels ils s'exposaient par ces sépultures clandestines. Ils ne
+tardaient pas, en effet, à être poursuivis par cette bizarre
+espèce d'inquisiteurs, par ces régisseurs et ces fermiers des
+biens des fugitifs, non moins avides de la dépouille des morts que
+de celle des _fugitifs_, et qui firent saisir les biens de ceux
+qui avaient ainsi disparu, prétendant qu'ils avaient fui, et, sous
+ce prétexte, s'emparant des successions que n'osait leur disputer
+une famille embarrassée de sa propre défense.»
+
+Si, au contraire, le décès d'un protestant avait été constaté dans
+les formes prescrites par la loi, la femme que le défunt avait
+épousée hors l'Église, et les enfants nés de son mariage, se
+voyaient contester son héritage par d'avides collatéraux; et
+certains parlements donnaient raison à ces spoliateurs, en
+déclarant concubine l'épouse, et bâtards les enfants légitimes.
+
+Quant aux naissances, elles devaient être constatées par les curés
+dans les actes baptistaires, l'édit de révocation ayant décrété
+que tout enfant qui naîtrait de parents réformés devrait être
+porté à l'église pour y être baptisé.
+
+Mais les huguenots furent détournés de faire porter leurs enfants
+à l'église, par l'entêtement que mirent les curés à vouloir
+qualifier de _bâtards_, les enfants nés de mariages contractés
+soit au désert, soit à l'étranger. Les huguenots se décidèrent
+donc à faire baptiser leurs enfants par les pasteurs allant
+d'assemblée en assemblée; et ceux-ci avaient _l'insolence_, dit un
+intendant, de purifier les pères et mères des, enfants qui avaient
+été baptisés par un prêtre catholique. Pour obliger les parents à
+faire rebaptiser par le curé les enfants baptisés au désert, on
+eut recours à l'argument persuasif des logements militaires; mais
+on y renonça pour y substituer le régime des amendes, après
+l'incident, que conte ainsi Rabaut: «Les protestants de la
+Gardonneuque, voyant les cavaliers de la maréchaussée à Lédignan
+pour contraindre à la rebaptisation, crurent qu'il fallait se
+mettre en bonne posture et faire trembler, tant les cavaliers que
+les prêtres.»
+
+«En conséquence, ils donnèrent l'alarme aux cavaliers, et tirèrent
+quelques coups de fusil aux prêtres de Ners, de Guillion et de
+Languon. Le premier et le second furent dangereusement blessés, et
+en sont morts depuis; le dernier n'eut qu'une légère égratignure.
+Les cavaliers appréhendèrent le même sort, décampèrent par l'ordre
+de M. l'intendant, et, en vertu du même ordre, restituèrent
+l'argent qu'ils avaient déjà retiré des protestants.»
+
+La résistance obstinée des huguenots finit, sur ce point, comme
+sur tant d'autres, par avoir raison des prescriptions des édits
+les obligeant à faire baptiser leurs enfants par les curés, mais
+il en résultait que, chez eux, les naissances de même que les
+décès, n'étaient plus constatés par un document officiel pouvant
+être produit en justice.
+
+Pour ce qui est des mariages, les curés catholiques, ne voulant
+pas admettre que le mariage est un contrat civil bien antérieur au
+christianisme, et absolument indépendant du sacrement, faisaient
+de leur privilège d'officiers d'état civil, un instrument de
+conversion. Voyant que les huguenots ne regardaient le mariage que
+comme une cérémonie civile, et se confessaient, sans scrupule,
+pour obtenir la bénédiction nuptiale, ils les firent communier,
+puis, exigèrent une abjuration par écrit. Quelques-uns, dit
+l'intendant Fontanieu, obligèrent les fiancés de jurer qu'ils
+croyaient leurs pères et mères damnés.
+
+Puis on en vint à imposer aux fiancés, avant de les marier, de
+longues périodes d'épreuves, à les obliger à faire des actes de
+catholicité pendant des mois et même pendant plusieurs années.
+
+Dans le Béarn, les curés faisaient attendre la bénédiction
+nuptiale aux futurs époux pendant deux, trois et quatre ans. Un
+placet adressé par des habitants de Bordeaux, en 1757, signale
+l'opposition faite par un ecclésiastique depuis huit ans, au
+mariage de Paul Decasses, ancien religionnaire.
+
+L'année précédente, le secrétaire d'État Saint-Florentin avait été
+obligé de prier l'évêque de Dax d'ordonner à un de ses prêtres de
+marier enfin, _après douze années d'épreuves_, deux nouveaux
+convertis d'Orthez.
+
+Les fiancés huguenots, pour se soustraire à de telles exigences,
+avaient voulu d'abord se contenter d'un contrat passé par devant
+notaire; mais une loi vint interdire aux notaires de passer aucun
+contrat à moins qu'il ne fût produit un certificat de catholicité,
+constatant que le contrat serait ultérieurement validé par un
+mariage béni à l'église.
+
+Quelques curés, moyennant finances, consentent alors à marier les
+huguenots sans exiger d'eux aucune preuve de catholicité.
+
+Un curé du Poitou est condamné à dix livres d'amende pour
+exactions à ce sujet, et menacé de la saisie de son temporel s'il
+perçoit à l'avenir pour le mariage des religionnaires rien autre
+chose que les droits légitimement dus. Plusieurs autres curés sont
+incarcérés pour avoir marié des protestants moyennant de grosses
+rétributions. En 1746, un curé de la Saintonge est condamné aux
+galères, comme convaincu: «d'avoir conjoint par mariage des
+religionnaires, sans avoir observé les formalités prescrites par
+les lois de l'Église et de l'État, et d'avoir délivré des
+certificats de célébration de mariage à d'autres religionnaires,
+sans que lesdits se soient présentés devant lui.»
+
+Le plus souvent les huguenots s'adressaient à des aumôniers, à des
+prêtres, n'appartenant pas à leurs paroisses. En 1710, l'évêque de
+Cap dénonce au chancelier Voisin un grand nombre de mariages
+célébrés dans son diocèse (trente dans une seule paroisse) par des
+aumôniers de régiment et autres prêtres; quinze ans plus tard le
+même évêque dénonce encore des mariages faits par un prêtre
+inconnu. «Parfois les certificats de mariage étaient délivrés par
+de faux prêtres, empruntant le nom de tel ou tel ecclésiastique,
+et l'on voit en 1727, le prédicant Arnoux condamné aux galères,
+comme convaincu d'avoir pris le nom de Jean Cartier, prêtre
+aumônier sur les vaisseaux du roi, et d'avoir fait plusieurs
+mariages de religionnaires.» À partir de 1715, dans le Midi comme
+dans le Poitou et la Saintonge, presque tous les mariages se
+célébrèrent au désert devant les pasteurs. À Paris, les
+protestants se mariaient dans les chapelles des ambassadeurs de
+Suède et de Hollande. Quant aux huguenots qui se trouvaient à
+proximité des frontières, ils allaient se marier soit à Genève,
+soit dans les îles anglaises, parfois même à Londres.
+
+Le clergé et la magistrature tenaient ces mariages pour nuls et
+non avenus. Les évêques faisaient assigner les époux comme
+_concubinaires publics_, donnant le scandale de vivre et demeurer
+ensemble sans avoir été mariés par _leurs propres curés_.
+
+Les trois parlements de Grenoble, de Bordeaux et de Toulouse,
+attaquent les mariages au désert par la voie criminelle, ils
+condamnent les mariés, les hommes _aux galères_, les femmes à la
+prison et font _brûler par la main du bourreau_ les certificats
+de mariage délivrés par les pasteurs et produits par ces mariés.
+Mais cette inique jurisprudence ne put se maintenir, en présence
+du nombre toujours croissant de ceux qui contrevenaient aux édits
+en recourant au ministère des pasteurs; bientôt, ce fut en vain
+que les évêques réclamèrent des mesures de rigueur contre _le
+brigandage des mariages au désert_, l'administration fut obligée
+de rester sourde à leurs appels. En 1775, on estimait que les
+mariages au désert depuis quinze ans s'élevaient au nombre de plus
+de cent mille, et le gouverneur du Languedoc déclarait que, s'il
+fallait emprisonner tous les mariés au désert, les prisons de la
+province ne suffiraient pas pour les contenir.
+
+S'il en était ainsi, c'est que les huguenots repoussés de l'Église
+par les exigences du clergé, avaient une facilité de plus en plus
+grande de faire bénir leurs unions par les pasteurs, depuis que
+les assemblées s'étaient multipliées et pouvaient se faire presque
+publiquement. C'est encore, parce que les synodes et les pasteurs
+déclaraient que les huguenots ne pouvaient se marier qu'au désert
+ou à l'étranger, que toute autre voie était déshonnête et
+coupable, quelles que fussent les conventions faites avec les
+prêtres catholiques. Censurés durement, par leurs pasteurs et
+menacés par eux d'excommunication, ceux qui avaient fléchi _devant
+l'idole_, en recevant la bénédiction nuptiale d'un prêtre
+catholique, durent faire réhabiliter leurs mariages suivant le
+rite calviniste.
+
+Mais les unions, contractées hors de l'Église catholique, n'étant
+pas reconnues par la loi, les huguenots ne pouvaient se présenter
+devant les tribunaux dans aucune cause où ils eussent à procéder
+en qualité de pères, de maris, d'enfants, de parents, car jamais
+ils ne pouvaient prouver leur état par la production de titres
+légalement valables.
+
+Dans les différents qu'ils avaient entre eux, ils recouraient
+souvent à des arbitres; mais quand ils avaient affaire à des
+coreligionnaires de mauvaise foi, ou à des catholiques les
+appelant devant les tribunaux, ils ne pouvaient défendre leurs
+droits les plus incontestables contre les actions judiciaires les
+moins fondées.
+
+Quelques parlements, pour écarter les malhonnêtes prétentions
+d'avides collatéraux voulant dépouiller la femme ou les enfants
+d'un de leurs parents mariés au désert, étaient obligés de se
+baser sur la _possession d'état_ de la veuve ou des orphelins;
+mais cet expédient légal mettait sur le même pied la concubine et
+l'épouse, le bâtard et l'enfant légitime.
+
+Les ministres de Louis XVI comprirent qu'il n'était pas possible
+de laisser plus longtemps sans état civil, plus d'un million de
+Français, la vingtième partie des citoyens de la France, de les
+laisser _«privés_, _ainsi que le disait Rulhières_, _du droit de
+donner le nom et les prérogatives d'épouses et d'enfants légitimes
+à ceux que la loi naturelle_, _supérieure à toutes les
+institutions civiles_, _ne cessaient de reconnaître sous ces deux
+titres_.»
+
+En 1787, un édit vint porter remède au mal; cet édit se bornait,
+ainsi que le déclarait son exposé des motifs, à donner un état
+civil aux Français ne professant pas la religion catholique. Pour
+arriver à ce résultat, l'édit accordait aux non-catholiques le
+droit d'option entre le curé et le juge du lieu pour faire
+constater sur des registres ad hoc, leurs décès, leurs naissances
+et leurs mariages. Quand une déclaration de mariage avait été
+faite dans les formes prescrites, soit devant le curé, soit devant
+le juge, celui-ci devait déclarer les comparants unis. Pour tous
+les mariages contractés hors de l'Église _antérieurement à
+l'édit_, une déclaration semblable suffisait pour qu'ils
+produisissent tous leurs effets civils.
+
+Cet édit réparateur fut cependant vivement attaqué: au Parlement
+de Paris; le conseiller d'Epréminil, conjurant ses collègues de ne
+point l'enregistrer, s'écriait, en leur montrant d'image du
+Christ: «_Voulez-vous le crucifier une seconde fois?»_
+
+Dans un mandement, l'évêque de la Rochelle le qualifiait ainsi:
+«Cette loi qui semble _confondre et associer toutes les religions
+et toutes les sectes_... cette loi, sur laquelle nous ne saurions
+vous peindre notre douleur et notre peine, en voyant _l'erreur
+prête à s'asseoir à côté de la vérité._»
+
+On trouve encore en 1789, dans les cahiers du clergé, une
+protestation du clergé de Saintes, contre cet édit, permettant aux
+parents de constater sous une forme purement civile la naissance
+de leurs enfants, «ce qui expose, dit-on, _les enfants même nés
+catholiques à ne pas être baptisés»_.
+
+Pour l'Église, en effet, c'est porter atteinte à ses droits, que
+d'accorder, sans son entremise, un état civil aux non-catholiques.
+Le Girondin Barbaroux, au contraire, estime qu'il est essentiel de
+donner; même avec l'intervention de l'Église, un état civil à son
+fils, il le fait baptiser et dit: «Le baptême _n'est rien_ aux
+yeux du philosophe, mais la cérémonie, _quelle qu'elle soit_, par
+laquelle on transmet son nom à son fils, est bien intéressante
+pour un père.»
+
+L'évêque de la Rochelle, s'insurgeant contre la loi, défend même
+aux prêtres de son diocèse, de faire une distinction entre leur
+qualité d'officiers d'état civil et leurs fonctions de ministres
+de la religion catholique et leur dit: «Comment pourriez-vous
+déclarer, _même au nom de la loi_, légitime et indissoluble, une
+union contractée contre les règles et les ordonnances de l'Église?
+Ne craignez point de déclarer à ceux qui se présenteront devant
+vous, que votre ministère est spécialement et même uniquement
+réservé aux fidèles.»
+
+Cette injonction faite par un évêque aux curés de son diocèse,
+était la démonstration péremptoire que l'on ne pouvait laisser au
+clergé catholique la moindre part dans la tenue des registres de
+l'état civil. Ce n'est cependant qu'en 1792 que la loi décida que
+les officiers de l'état civil n'auraient plus aucun caractère
+religieux, conformément aux principes ainsi posés par la
+constitution de 1791: «La loi ne considère le mariage que comme
+_un contrat Civil._ Le pouvoir législatif établira pour tous les
+habitants, _sans distinction_, le mode par lequel les naissances,
+les mariages et les décès seront constatés, et il désignera les
+officiers publics qui recevront et conserveront ces actes.»
+
+Le mandement lancé par l'évêque de la Rochelle contre l'édit qui
+se bornait, ainsi que le déclarait Louis XVI, _à donner dans Son
+royaume un état civil à ceux qui ne professent point la vraie
+religion_, fut déféré au conseil du roi et condamné à être
+supprimé sur ces sévères conclusions du procureur du roi:_ «C'est
+en abusant des droits du sanctuaire_, c'est en profanant la
+mission apostolique, qu'un évêque, en discutant une loi qu'il ne
+doit que respecter, ose exciter dans son diocèse la résistance à
+un édit à jamais mémorable... La discipline de l'Église et
+l'instruction des fidèles imposent aux évêques le devoir de
+publier des mandements, mais ce devoir doit se circonscrire dans
+les limites de la police ecclésiastique. Quand le zèle des
+prélats, dans des cas très rares, s'étend jusqu'aux lois civiles,
+_ce ne doit être_, _suivant l'esprit du christianisme_, _que pour
+en recommander l'exécution_.»
+
+Les évêques de nos jours, quand ils parlent des lois civiles dans
+leurs mandements, n'oublient-ils pas aussi trop souvent qu'ils ne
+devraient le faire que pour recommander l'exécution de la loi?
+
+Je ne parle pas bien entendu de l'évêque député qui, à la tribune,
+a déclaré que si la loi, retirant aux fabriques pour le donner aux
+communes, le monopole, et par conséquent le bénéfice des
+inhumations, était votée par les chambres, _il jurait de ne pas
+lui obéir._ M. Freppel peut impunément oublier à la tribune de la
+chambre ce que l'esprit du christianisme lui commande de faire,
+comme évêque; mais si, dans un mandement, il reproduisait
+l'emprunt oratoire qu'il a fait à Mirabeau, le gouvernement de la
+république, bien que plus patient que celui de Louis XVI serait
+bien obligé de lui rappeler que le rôle d'un évêque n'est pas de
+prêcher la _désobéissance à la loi_.
+
+Dans le projet d'édit qui avait été soumis à Louis XVI, il y avait
+une clause permettant aux pasteurs de jouir de tous leurs droits
+civils comme les autres protestants; lors de la publication de
+l'édit, cette clause avait disparu, comme entraînant, en fait,
+l'abolition de peines qu'on ne pouvait plus cependant appliquer,
+mais dont on ne pouvait pas se retirer la faculté d'user en des
+circonstances plus favorables.
+
+Après 1787, comme avant, les pasteurs restèrent donc légalement
+passibles du gibet, à raison de l'exercice de leur ministère, et
+ceux qui allaient les entendre pouvaient toujours être condamnés
+aux galères.
+
+Louis XVI, en sa qualité de roi très chrétien, n'avait pas pu
+aller jusqu'à mettre sur le même pied toutes les religions, la
+vérité et l'erreur. Il n'avait même pas, comme Henri IV, décidé
+que le culte _public_ des protestants serait toléré à côté de
+celui de la religion maîtresse et dominante.
+
+Il disait, en effet, dans le préambule de l'édit donnant un état
+civil aux protestants: «Que s'il n'était pas en son pouvoir
+d'empêcher qu'il n'y eût différentes sectes dans ses États, il
+avait pris les mesures les plus efficaces pour prévenir de
+_funestes associations_, et pour que la religion catholique qu'il
+avait le bonheur de professer, jouit seule dans son royaume des
+droits et des honneurs du culte _public_.»
+
+La révolution seule pouvait proclamer et appliquer les vrais
+principes, déclarer que toutes opinions philosophiques et
+religieuses étaient égales devant la loi, et décréter que toutes
+les religions jouissaient des droits et des honneurs du culte
+public.
+
+CHAPITRE III
+LIBERTÉ DE CONSCIENCE
+
+_Persécution du Saint-Sacrement_. _-- Sacrilèges et blasphèmes_.
+_-- Prosélytisme_. -- _Relaps_. _-- Visite obligatoire du
+curé_. _-- Mortarisme_. _-- Le droit des pères de famille_. _--
+Enfants de sept ans_. _-- Suspects_. _-- Régime de l'inquisition_.
+_-- Opiniâtres_. _-- Expulsions_. _-- Transportations_. _--
+Couvents_. _Hôpitaux_. _-- Prisons._
+
+
+L'édit de Nantes autorisait les huguenots à vivre et demeurer dans
+toutes les villes et lieux du royaume, sans être enquis, vexés,
+molestés, ni astreints _à faire chose_, _pour le fait de
+religion_, _contraire à leur conscience_, ni, _pour raison
+_d'icelle, être recherchés en maisons et lieux où ils voudraient
+habiter.
+
+Pour les huguenots, cette liberté de conscience fut, au début,
+aussi complète qu'elle pouvait l'être dans un pays où l'Église et
+l'État étant unis par les liens les plus étroits, la loi avait une
+croyance religieuse.
+
+Ainsi, par respect pour les prescriptions de l'Église catholique,
+les huguenots devaient s'abstenir de vendre publiquement et
+d'étaler de la viande pendant la durée du carême et pendant les
+autres jours d'abstinence. S'ils se trouvaient en voyage pendant
+les jours où l'Église catholique interdit l'usage de la viande,
+ils devaient _faire maigre_, bon gré, mal gré, car il était
+défendu aux taverniers et hôteliers de fournir, ces jours-là,
+viande, volaille, ou gibier à ceux qui venaient manger ou loger
+chez eux.
+
+Pour la même raison du respect dû à la religion d'État, les
+huguenots ne pouvaient aller au cabaret pendant la durée des
+offices catholiques.
+
+Une loi de 1814, qui n'a été abrogée qu'en 1877, reproduisit cette
+interdiction d'aller au cabaret pendant les offices catholiques.
+Tous ceux qui ont fait une campagne électorale, sous le règne des
+hommes du 16 mai, ont pu constater avec quelle hâte comique, les
+réunions d'électeurs tenues dans les auberges, cafés ou cabarets,
+étaient obligées de se disperser, dès que les cloches sonnaient la
+grand'messe ou les vêpres, pour se mettre en règle avec cette loi
+de 1814.
+
+Pendant les jours fériés de l'Église catholique (si fréquents au
+XVIIe siècle, que Louis XIV dut en diminuer le nombre avec
+l'assentiment plus ou moins volontaire du clergé), les huguenots
+ne pouvaient ni vendre, ni étaler, ni tenir boutique ouverte, ni
+travailler, même dans les chambres ou maisons fermées, en aucun
+métier dont le bruit pût être entendu au dehors.
+
+Cette interdiction de travailler pendant les jours fériés avait
+été reproduite par la Restauration et c'est la République qui a dû
+abroger, la loi qui édictait cette interdiction. Il y a encore
+aujourd'hui bien des partisans du repos _obligatoire_ du dimanche,
+qui, en faveur de l'interdiction hebdomadaire du travail,
+invoquent, non un motif religieux, mais l'intérêt de l'ouvrier
+lui-même. Sans doute il serait désirable que tout travailleur pût
+se reposer vingt-quatre heures par semaine, que ce fût le dimanche
+comme le veulent les catholiques et les protestants, le samedi
+comme le veulent les juifs, le vendredi comme le font les
+musulmans, peu importerait.
+
+Mais l'organisation des grands services publics, comme les chemins
+de fer, les postes, les télégraphes, ne permettent point l'arrêt
+complet de la vie nationale à un jour déterminé.
+
+En outre, certains ouvriers; -- soit que leur travail, comme celui
+des hauts-fourneaux par exemple, ne puisse subir d'interruption,
+soit qu'il leur faille travailler sans relâche, pour subvenir aux
+besoins de leurs familles avec des salaires _insuffisants_, _--
+_sont obligés de travailler sept jours sur sept; d'autres, après
+avoir travaillé six jours pour leurs patrons, travaillent le
+septième jour pour eux-mêmes; de quel droit les empêcher de le
+faire? Si le législateur imposait aux salariés un jour de repos
+_obligatoire_, il serait moralement tenu de leur allouer, en même
+temps, une indemnité équivalente à la rémunération de la journée
+de travail qu'il leur ferait perdre par cette prescription
+arbitraire.
+
+Ce qui était vraiment obliger les huguenots à faire _chose contre
+leur conscience_, c'était de les astreindre à laisser _tendre_
+leurs maisons les jours de fêtes catholiques sur le chemin que
+devaient suivre les processions; on tendait leurs maisons, malgré
+eux, ils étaient même contraints de payer les frais de cette
+décoration forcée, bien que l'édit de Nantes portât, qu'ils ne
+contribueraient aucune chose pour ce regard.
+
+Mais ce qui devint pour les huguenots une véritable persécution ce
+fut la persistance que l'on mit à vouloir les contraindre à se
+mettre _en posture de respect _(chapeau bas ou à genoux) quand ils
+se trouvaient sur le passage d'un prêtre allant donner le viatique
+à un malade, ou d'une procession dans laquelle était porté le
+Saint-Sacrement.
+
+De nos jours encore on a vu plus d'une fois se produire des scènes
+de violence regrettables, quand des prêtres trop zélés ou des
+fidèles échauffés ont voulu obliger les passants à se découvrir
+devant le Saint-Sacrement porté dans une procession. C'est, pour
+éviter ces scènes fâcheuses que, dans les villes où il y a
+exercice de plusieurs cultes, on interdit aux processions
+catholiques de sortir dans les rues, et que, dans certaines
+grandes villes, le viatique est porté aux malades sans cérémonie,
+_inostensiblement_. Sous Louis XIV et sous Louis XV, l'ardeur
+des passions religieuses renouvelait presque chaque jour de
+violentes querelles entre les catholiques et les protestants,
+ceux-ci refusant d'accorder une marque de respect à ce qu'ils
+appelaient _un Dieu de pâte._
+
+Le Synode de Charenton en 1645 avait sévèrement censuré les
+huguenots qui, à la rencontre du Saint-Sacrement, ôtaient le
+chapeau, et, pour éviter le reproche d'avoir salué un objet qu'ils
+tenaient pour _une idole_, disaient qu'ils rendaient cet honneur,
+_non à l'hostie_, _mais au prêtre qui la portait et à la compagnie
+qui le suivait._
+
+«Le Synode, dit Élie Benoît, faisant de cet acte de révérence, et
+de cette équivoque honteuse, une affaire capitale, représenta
+cette complaisance qu'on avait pour les catholiques avec des
+couleurs qui devaient _en donner l'horreur_.»
+
+C'était donc une obligation de _conscience_ pour les protestants,
+ou de fuir la rencontre du Saint-Sacrement, ou, s'ils ne pouvaient
+l'éviter, de se laisser condamner à l'amende édictée contre ceux
+qui refusaient de se mettre en _posture de respect._
+
+Les condamnations étaient fréquentes, car la populace se faisait
+un jeu d'empêcher les huguenots de s'enfuir à l'approche du Saint-
+Sacrement. À Fécamp, même, un protestant ayant été poursuivi
+jusqu'au fond de l'allée d'une maison où il était réfugié par le
+curé et par le vicaire qui portaient le Saint-Sacrement, se vit
+condamné pour avoir refusé de s'agenouiller devant l'idole. À_
+_Metz, raconte Olry, pour surprendre plus facilement les
+protestants, _on épargnait _le son de la petite clochette, agitée
+d'habitude par la personne précédant le prêtre qui portait le
+Saint-Sacrement. La terreur de subir cette fâcheuse rencontre
+était devenue telle que les domestiques huguenots, quand ils
+entendaient le son des clochettes attachées aux tombereaux
+destinés à enlever les immondices, rentraient à la hâte au logis
+au lieu de venir apporter les ordures à ces tombereaux.
+
+Louvois qui connaissait l'invincible répugnance qu'éprouvaient les
+calvinistes et les luthériens à se mettre à genoux, lors du
+passage du Saint-Sacrement, avait su éviter aux soldats étrangers
+au service de Louis XIV, la fâcheuse alternative de désobéir à
+leurs chefs ou de faire _chose contre leur conscience._
+
+Par une lettre circulaire adressée aux commandants de troupes, il
+leur enjoignait de faire retirer les troupes suisses ou étrangères
+_dans lesquelles il y aurait des hérétiques_, des postes qui se
+trouvaient sur le passage des processions; si dans ces troupes
+catholiques, ajoutait-il, «_il y avait quelques hérétiques
+officiers ou soldats mêlés_, Sa Majesté trouvera bon que vous
+dissimuliez que les officiers ou soldats hérétiques _se retirent
+auparavant que la procession passe_. Il reste à vous informer de
+l'intention du roi, à l'égard des postes devant lesquels le Saint-
+Sacrement passera lorsqu'on le portera aux malades, Sa Majesté
+trouvera bon qu'en ce cas, il n'y ait _que les catholiques qui
+sortent pour prendre les armes et se mettre à genoux; _que si,
+tout ce qui se trouvait dans un corps de garde se trouvait
+hérétique, l'intention de Sa Majesté est que ledit corps de garde
+_ne prenne pas les armes...»_
+
+De nos jours, les sentiments des protestants n'ont pas changé sur
+cette sorte de cas de conscience, et l'on a vu en 1881, le caporal
+Taquet, un protestant, commandé pour assister à une cérémonie
+religieuse, refuser de s'agenouiller au moment de la bénédiction
+du Saint-Sacrement. Taquet, pour avoir désobéi à l'ordre donné par
+son chef, fut condamné à quatre jours de salle de police. Il eût
+mieux valu ne pas commander un protestant pour escorter la
+procession de la Fête-Dieu, afin de ne pas mettre un sous-officier
+dans cette pénible alternative ou de désobéir à l'ordre que lui
+donnait son chef de s'agenouiller devant le Saint-Sacrement, ou
+d'exécuter cet ordre et de faire ainsi _chose contraire à _sa
+conscience. Depuis l'incident Taquet, on s'abstient, avec raison,
+de commander les troupes pour servir d'escorte dans les cérémonies
+religieuses.
+
+Pour éviter même, que les soldats appelés à rendre les honneurs
+militaires aux morts ne se trouvent, dans l'enceinte des édifices
+religieux, obligés de faire _chose contraire à la conscience _de
+quelques-uns d'entre eux, le général Campenon a publié la
+circulaire suivante:
+
+
+«Paris, 7 décembre 1883.
+
+«Mon cher général,
+
+«J'ai été consulté sur l'interprétation à donner aux articles 329
+et 330 du décret du 23 octobre 1883, relatif aux honneurs funèbres
+à rendre aux militaires et marins morts en activité de service.
+Ces articles stipulent que les troupes commandées pour rendre les
+honneurs sont conduites à la maison mortuaire et accompagnent le
+corps jusqu'au cimetière; mais ils sont muets sur ce que ces
+troupes doivent faire durant le temps pendant lequel le corps
+stationne dans l'édifice où s'accomplissent, le cas échéant, les
+cérémonies du culte auquel appartenait le défunt.
+
+«J'ai l'honneur de vous faire connaître, après examen de cette
+question, qu'il ressort des explications qui m'ont été fournies à
+la suite de la publication du décret du 28 octobre. 1883, que le
+conseil d'État, en supprimant l'article 326 de l'ancien décret du
+13 octobre 1863, concernant les honneurs à rendre par les troupes
+pendant les services religieux, a admis que les troupes désignées
+pour rendre les honneurs funèbres aux militaires et marins décédés
+en activité de service resteraient en dehors des édifices du culte
+pendant la durée du service religieux.
+
+«Le service terminé, ces troupes accompagnent le corps _jusqu'au
+_cimetière, à _la porte _duquel elles rendent, avant d'être
+reconduites à leurs quartiers, les mêmes honneurs qu'à la maison
+mortuaire, honneurs spécifiés à l'article 329 précité du décret du
+23 octobre 1883.»
+
+
+Sous Louis XIV, les aumôniers des galères firent de l'obligation
+de se mettre en posture de respect devant l'hostie consacrée, un
+cruel moyen de persécution contre les huguenots condamnés aux
+galères pour cause de religion. Les galériens enchaînés à leurs
+bancs, assistaient, bon gré mal gré, à la messe que l'aumônier
+disait chaque matin et lorsque les huguenots refusaient de _lever
+le bonnet_, au moment de l'élévation, on les bâtonnait cruellement
+parfois jusqu'à la mort.
+
+Voici la navrante description de ce supplice de la bastonnade
+faite par le galérien huguenot Marteilhe: «On fait dépouiller tout
+nu, de la ceinture en haut, le malheureux qui doit recevoir la
+bastonnade. On lui fait mettre le ventre sur le coursier (galerie
+étroite et élevée placée au milieu de la galère), les jambes
+pendantes dans son banc et ses deux bras dans le banc à
+l'opposite. On lui fait tenir les jambes par deux forçats, et les
+deux bras par deux autres et le dos en haut et tout à découvert et
+sans chemise. Le comité (chef de la chiourme) est derrière lui qui
+frappe sur un robuste Turc _pour animer _celui-ci à frapper de
+toutes ses forces avec une grosse corde sur le dos du pauvre
+patient. Ce Turc est aussi tout nu et sans chemise, et comme il
+sait qu'il n'y aurait pas de ménagement pour lui s'il épargnait le
+moins du monde le pauvre misérable qu'on châtie avec tant de
+cruauté, il applique ses coups de toutes ses forces, de sorte que
+chaque coup qu'il donne fait une contusion qui est élevée _d'un
+pouce_. Rarement un de ceux qui sont condamnés à un pareil
+supplice en peut-il supporter dix à douze coups _sans perdre la
+parole et le mouvement; _cela n'empêche pas que l'on continue à
+frapper sur ce pauvre corps, sans qu'il crie ni remue, vingt ou
+trente coups n'est que pour les peccadilles, mais j'ai vu qu'on en
+donnait cinquante et même cent, mais ceux-là n'en reviennent
+guère.»
+
+«Dès les premiers coups, dit Bion, aumônier des galères, la vue du
+corps du supplicié était telle que des galériens endurcis, des
+malfaiteurs, des meurtriers, en détournaient les yeux. Les coups
+semblent _terriblement pesants_, dit un des patients, le sang
+découle et le dos s'enfle de trois ou quatre doigts.»
+
+Après avoir reçu deux bastonnades successives, le forçat huguenot
+David de Serres écrit: «Je vous dirai, sur la douleur dont on ne
+peut parler que par expérience, que c'est quelque chose _de bien
+aigu et de bien pénétrant_. Elle vous pénètre jusqu'aux os,
+jusqu'au plus profond du coeur et de l'âme. Mon coeur défaillit à
+la fin de chaque bastonnade et _mon âme fut sur le bord de mes
+lèvres_, ce me semblait, pour abandonner sa misérable cabane
+qu'elle voyait détruire... à me voir on eût dit à la lettre,
+_qu'une forte charrue m'eût labouré le dos_, _en traînant son soc
+sur ma peau toute nue_.»
+
+L'Hostalet, porté à l'hôpital après avoir été bâtonné ainsi, dit:
+«Je ne suis pas encore guéri de mes plaies car, entre la chair et
+les os, _il y a des amas de chair meurtrie comme des noisettes_,
+_tellement que cela se réduit en flocons fort mauvais_.»
+
+Après deux bastonnades Élie Maurin resta, suivant ses propres
+expressions, _dans une grande débilité de cerveau._
+
+Quant à Sabatier, resté longtemps à l'hôpital entre la vie et la
+mort à la suite d'une terrible bastonnade, voici ce que dit de lui
+Marteilhe qui l'avait retrouvé en Hollande: «Il en revint, mais
+toujours si valétudinaire, _si faible de cerveau _qu'on l'a vu
+diverses années en ce pays, hors d'état de soutenir la moindre
+conversation et ayant _la parole si basse qu'on ne pouvait
+l'entendre_.»
+
+L'aumônier des galères, Bion raconte comment la vue de ce terrible
+supplice si courageusement supporté par les forçats huguenots,
+l'amena à se convertir au protestantisme: «Je fus après cette
+exécution à la chambre de proue[6], sous prétexte de voir les
+malades. J'y trouvai le chirurgien occupé à visiter les plaies de
+ces martyrs. Il est vrai qu'à la vue du triste état où étaient
+leurs corps, je versai des larmes. Ils s'en aperçurent, et,
+quoique à peine ils pussent prononcer une parole, étant plus près
+de la mort que de la vie, ils me dirent qu'ils m'étaient obligés
+de la douceur que j'avais toujours eue pour eux. J'allais à
+dessein de les consoler, mais j'avais plus besoin de consolation
+qu'eux-mêmes... J'avais occasion de les visiter tous les jours,
+et, tous les jours, à la vue de leur patience dans la dernière des
+misères, mon coeur me reprochait mon endurcissement et mon
+opiniâtreté à demeurer dans une religion où depuis longtemps
+j'apercevais beaucoup d'erreurs et surtout _une cruauté _qui a le
+caractère opposé à l'Église de Jésus-Christ. Enfin, _leurs plaies
+furent autant de bouches qui m'annonçaient la religion réformée_,
+_et leur sang fut pour moi une semence de régénération_.»
+
+Cette cruelle persécution, exercée pour obliger les forçats
+huguenots _à lever le bonnet_, en signe de respect pour _l'idole_,
+tantôt abandonnée, tantôt reprise, ne cessa qu'en 1709, la
+constance des victimes ayant lassé l'obstination des persécuteurs.
+On a peine à s'expliquer cette persistante prétention des
+catholiques à vouloir obliger, sous peine de cruelles punitions,
+les huguenots à se mettre en _posture de respect_, devant l'hostie
+que ceux-ci ne considèrent que comme _un morceau de pâte_. Mais,
+lorsque la loi a une croyance religieuse, elle crée des délits et
+des crimes _surnaturels_, elle punit aussi bien _l'irrévérence
+_envers l'hostie que sa profanation qu'elle qualifie de
+_sacrilège_, elle punit même la raillerie contre un des dogmes de
+la religion d'État, raillerie qu'elle qualifie de _blasphème._
+
+Les huguenots à qui leur religion interdit de croire à l'immaculée
+conception, ne pensaient pas commettre un crime ou un délit,
+lorsqu'ils disaient qu'il fallait être visionnaire pour croire à
+une naissance sans douleurs, sans infirmités naturelles. Cependant
+pour avoir ainsi parlé, ils étaient poursuivis comme ayant proféré
+des _blasphèmes _contre la pureté de la Vierge, et, pour ce délit
+_surnaturel_, étaient passibles des peines terribles édictées
+contre les blasphémateurs: langue coupée, percée d'un fer rouge ou
+arrachée. De même que le blasphème, le _sacrilège_, crime
+_surnaturel_, est puni de peines basées sur l'opinion, non de ceux
+qui, commettent ce crime, mais de ceux qui le punissent. -- C'est
+pourquoi la loi, quand elle a une croyance religieuse, frappe des
+mêmes peines le _sacrilège _conscient ou inconscient; peu
+importent aux juges et la croyance de celui qui a profané une
+hostie, et les circonstances qui ont accompagné cette profanation
+qui est regardée comme constituant une voie de fait contre Jésus-
+Christ lui-même. C'est le dogme catholique de _la présence
+réelle_, passé dans la loi, qui fait le crime et le qualifie.
+
+Un prêtre de Paris, dit une relation attribuée à Jurieu, avait mis
+de côté pendant trois ans toutes les hosties consacrées en disant
+la messe; puis, un beau jour, avec sa collection d'hosties il
+était passé en Hollande. -- Là, il fit une conférence contre la
+présence réelle devant une nombreuse assistance, et, à l'appui de
+son discours contre _l'idole de pâte_, «il prit une des hosties
+qu'il avait apportées, la brisa, et, en laissant tomber les
+fragments par terre, dit à ses auditeurs qu'ils prissent garde,
+s'il sortait du sang, des os brisés de cette _idole_.»
+
+_Ce sacrilège _n'aurait pas été autrement puni que celui des
+malheureux huguenots qui, traînés à l'église et ayant recraché
+l'hostie qu'on leur avait mise de force dans la bouche, furent
+impitoyablement envoyés au bûcher.
+
+Lièvre, dans son histoire du Poitou, cite entre autres, l'exemple
+suivant de cette inique cruauté: «Guizot, un vieillard de
+soixante-dix ans, qui avait abjuré par contrainte, tombe malade;
+le curé accourt. Guizot rétracte son abjuration et refuse de
+recevoir la communion, le curé lui met de _force _l'hostie dans la
+bouche et Guizot la crache; malheureusement pour lui la maladie ne
+fut pas mortelle. Poursuivi comme sacrilège, Guizot fut condamné
+au feu et mourut avec le courage d'un martyr.»
+
+La folie religieuse n'est même pas une circonstance atténuante, en
+pareil cas, et d'Argenson n'eût pas hésité à faire brûler la femme
+Dubuisson, s'il n'eût été retenu par des considérations
+politiques.
+
+Cette femme, dit le lieutenant de police, après s'être mis dans
+l'esprit _qu'elle était sainte_, communiait tous les jours depuis
+plus de six mois, _sans aucune préparation _et même après avoir
+mangé; le procédé pourrait mériter _les derniers supplices_,
+suivant la disposition des lois. Mais on ne pourrait rendre
+_publique _la punition de ces crimes, sans faire injure à la
+religion, et donner lieu _aux mauvais discours _des libertins et
+des protestants mal convertis.
+
+En conséquence d'Argenson conclut à ce que cette femme soit
+envoyée au gouffre de l'hôpital général où elle trouvera la
+punition _non publique _de ses _sacrilèges._
+
+La profanation des vases sacrés et des saintes huiles constituait
+aussi un sacrilège que la loi punissait au XVIIe siècle de la
+peine du bûcher. Nous trouvons, dans les mémoires du forçat
+protestant Martheilhe, l'histoire d'un _crime _de ce genre commis
+par un esclave turc des galères, et commis _inconsciemment_. Ce
+Turc nommé _Galafas_, avait acheté, de voleurs qui l'avaient
+dérobée dans l'église de Dunkerque, une boite d'argent contenant
+les saintes huiles destinées à l'administration des sacrements.
+Galafas, sachant que c'était chose volée, aplatit la boîte à coups
+de marteau pour en dissimuler la forme, et, pour ne rien perdre,
+_graissa ses souliers avec _le coton _imbibé d'huile qu'elle
+contenait._
+
+_«Si j'avais eu de la salade_, dit-il aux prêtres qui
+l'interrogeaient, _je l'aurais garnie de cette huile_, _car je
+l'ai goûtée et elle était très bonne_.» Galafas traduit en
+justice fut condamné _à être brûlé vif_. Mais les Turcs des
+galères de Dunkerque, ayant trouvé moyen de faire tenir une lettre
+à Constantinople au grand Seigneur, celui-ci aussitôt fit appeler
+l'ambassadeur de France et lui déclara que, si on faisait mourir
+Galafas, pour un fait de cette nature _que les Turcs ignorent être
+un crime_, lui, grand Seigneur, ferait mourir du même supplice
+cinq cents chrétiens esclaves français. Cet _argument péremptoire_
+du grand Seigneur sauva Galafas qui fut racheté des galères et
+retourna à Constantinople.
+
+Malgré cette leçon de jurisprudence qu'il avait reçue, Louis XIV
+n'en continua pas moins à punir _de même _tous les sacrilèges,
+qu'ils fussent conscients ou inconscients.
+
+La Restauration elle-même, qui avait ressuscité le crime du
+_sacrilège_, n'admettait pas davantage cette distinction équitable
+à faire pour les auteurs de ces crimes _surnaturels_, entre celui
+qui avait fait un outrage _calculé_ à la religion, et celui qui
+avait commis un sacrilège, ignorant que c'était un crime aux yeux
+du législateur.
+
+L'édit de Nantes stipulait que tous ceux qui avaient
+antérieurement abjuré, pour passer soit du catholicisme au
+protestantisme, soit du protestantisme à la foi catholique,
+auraient toute liberté de revenir à leur foi première, sans
+pouvoir être recherchés ni molestés à raison de leur nouveau
+changement de religion. La même faculté était donnée aux prêtres
+et personnes religieuses, et l'on reconnaissait la validité des
+mariages contractés par eux devant un ministre protestant, c'était
+là une disposition qui pouvait paraître d'un libéralisme excessif,
+sous le régime d'une religion d'État, puisqu'en l'an de grâce
+1883, alors que les lois ne reconnaissent plus de voeux
+perpétuels, on a vu un procureur de la République soutenir cette
+thèse que la qualité de prêtre, même défroqué, est une cause de
+nullité de mariage.
+
+Ces diverses dispositions de l'édit de Nantes avaient été
+considérées comme s'appliquant aussi bien à l'avenir qu'au passé.
+Le cardinal de Richelieu avait même déterminé les formes dans
+lesquelles devait se faire l'abjuration des catholiques et un édit
+de 1663 constate que, depuis l'édit de Nantes, beaucoup de
+catholiques s'étaient faits protestants et que des prêtres et des
+personnes religieuses avaient abjuré et s'étaient mariées devant
+un ministre.
+
+Louis XIV n'osa en venir tout d'abord à rapporter ces dispositions
+formelles de l'édit, bien que le clergé catholique protestât sans
+cesse contre l'égalité du droit d'abjuration pour les catholiques
+et pour les protestants. Mais il apporta successivement toutes les
+entraves imaginables au droit de prosélytisme des protestants, en
+même temps qu'il employait les moyens les moins honnêtes pour
+amener l'abjuration, des religionnaires.
+
+Alors que la caisse des conversions administrée par Pélisson,
+protestant converti, tenait boutique ouverte pour l'achat des
+abjurations, il était interdit aux ministres et consistoires de
+corrompre _les pauvres _catholiques en les faisant participer à
+leurs aumônes; on défendait aux ministres et anciens d'aller dans
+les maisons, soit de jour, soit de nuit, si ce n'est pour visiter
+les malades huguenots et faire fonctions de leur ministère. Quant
+aux malades pauvres, de la religion réformée, ils ne pouvaient
+être recueillis et soignés par leurs co-religionnaires, ils
+devaient être envoyés dans les hôpitaux _catholiques_.
+
+Alors qu'on provoquait l'abjuration des huguenots par l'appât des
+grades, des places et des pensions, on défendait aux huguenots
+d'employer pour amener la conversion d'un catholique; même l'appât
+du mariage avec une huguenote. Puis on en vint à interdire les
+mariages mixtes ou _bigarrés_, à déclarer nul tout mariage entre
+catholique et huguenot célébré contrairement à cette défense.
+
+Nous avons rappelé de combien de fonctions et de professions les
+huguenots furent exclus par suite de cette préoccupation de mettre
+les protestants dans l'impossibilité d'user du _crédit _que
+pouvait leur donner telle situation officielle ou telle
+profession, pour empêcher les conversions de leurs co-
+religionnaires. Par suite de la même préoccupation il fut interdit
+aux pasteurs d'exercer leur ministère dans le même lieu pendant
+plus de trois ans, une trop longue résidence _leur donnant une
+puissance absolue sur l'esprit de leurs co-religionnaires._
+
+Pour empêcher les maîtres d'user de leur _crédit _près de leurs
+domestiques et de faire du prosélytisme auprès d'eux, on eut
+recours aux injonctions les plus contradictoires. Un domestique
+catholique ne put abjurer que six mois après avoir quitté le
+service d'un maître huguenot, et il devait s'écouler un nouveau
+délai de six mois avant que ce domestique pût entrer au service
+d'un autre huguenot. Puis on interdit aux catholiques d'entrer au
+service des huguenots «attendu, disait l'édit, que plusieurs de la
+religion prétendue réformée, après avoir _perverti _leurs
+domestiques catholiques, les obligent de passer dans les pays
+étrangers pour quitter leur religion.» Quelques mois plus tard,
+nouvel édit ordonnant au contraire, aux huguenots et aux nouveaux
+convertis, de congédier leurs domestiques protestants pour en
+prendre des catholiques, «attendu que ce qui était très utile
+alors (six mois plus tôt) pour empêcher la perversion de nos
+sujets catholiques, dit la déclaration royale, pourrait retarder à
+présent la conversion de ceux de la religion prétendue réformée
+engagés au service du petit nombre de prétendus réformés qui sont
+malheureusement restés jusqu'ici dans leur erreur. Pareillement
+serait dangereux de laisser aux nouveaux convertis la liberté de
+se servir de domestiques de ladite religion.» Les peines édictées
+pour contraventions à cette injonction étaient, pour le maître,
+mille livres d'amende; pour une domestique _le fouet et la
+marque_, pour le serviteur mâle _les galères_.
+
+Dans sa haine pour le protestantisme, le roi alla jusqu'à défendre
+aux huguenots d'instruire les mahométans et les idolâtres dans
+leur fausse doctrine. «Afin d'empêcher qu'on n'abuse de leur
+ignorance pour les engager dans une religion _contraire à leur
+salut_, _voulons_, dit le roi, que tous mahométans et idolâtres
+qui voudront se faire chrétiens ne puissent être instruits, ni
+faire profession d'autre religion que de la catholique.»
+
+Enfin, Louis XIV établit des catégories de catholiques de _droit_:
+
+1° Les enfants _exposés_: «parce que ayant été malheureusement
+abandonnés de leurs pères, et par ce moyen devenant sous notre
+puissance _comme père commun de nos sujets_, nous ne pouvons les
+faire élever que dans la religion que nous professons».
+
+2° _Les bâtards_, même nés d'une mère protestante. «Attendu qu'il
+n'y a personne qui puisse exercer sur ces enfants _une puissance
+légitime_.»
+
+3° Les enfants, nés de père et de mère appartenant à la religion
+protestante; lorsque leur père avait abjuré avant qu'ils eussent
+atteint l'âge de quatorze ans.
+
+4° Les enfants dont les pères étaient morts protestants mais dont
+les mères étaient catholiques «pour donner aux dites veuves, dans
+la perte de leurs maris, cette consolation de pouvoir procurer à
+leurs enfants, l'avantage d'être élevés dans la véritable
+religion.»
+
+Quant aux orphelins huguenots, dont le père et la mère étaient
+morts protestants, ne trouvant pas de prétexte pour les déclarer
+catholiques _de droit_, on s'était borné à leur imposer des
+tuteurs et curateurs catholiques, «certains tuteurs et curateurs
+réformés ayant abusé de la puissance que cette qualité leur
+donnait sur leurs pupilles, _pour les détourner des bons desseins
+qu'ils témoignaient de se convertir à la religion catholique_.»
+
+Cette persistante préoccupation de vouloir assurer le salut de
+ceux de ses sujets qu'il estimait être dans l'erreur, amena Louis
+XIV à porter la plus grave atteinte à la liberté de conscience des
+huguenots, ainsi garantie par le quatrième article particulier de
+l'édit de Nantes: «Ne seront tenus ceux de ladite religion de
+recevoir _exhortations_, lorsqu'ils seront malades, d'autres que
+_de la même religion_.» Sous prétexte de violences exercées, en
+plusieurs occasions, par ceux de la religion prétendue réformée
+pour empêcher la conversion de leurs malades qui voulaient rentrer
+avant leur mort dans le sein de l'Église, le roi, par une
+déclaration du 2 avril 1666, autorisa les curés, «assistés des
+juges, échevins ou consuls à _se présenter aux malades pour
+recevoir leur déclaration_.»
+
+Il arrivait souvent que les curés, emportés par leur zèle
+convertisseur, se rendaient auprès des malades huguenots, sans
+avoir même réclamé l'assistance des magistrats.
+
+C'est ce qui advint à Rouen; un curé ayant pénétré près d'un
+malade, sans être accompagné d'un magistrat, et suivi _du menu
+peuple du quartier_, ce malade avait refusé de le recevoir.
+
+Ce qui ayant fait mutiner cette populace, deux magistrats assistés
+de deux sergents y étaient allés, et étaient montés à la chambre
+du malade qui leur avait déclaré n'avoir eu aucune pensée de faire
+appeler le curé ni de changer de religion; sur quoi les
+magistrats, qui avaient d'abord fait sortir les parents jusqu'à la
+femme du malade, les avaient fait rentrer et ayant trouvé un
+ministre au bas de l'escalier, lui avaient dit qu'il pouvait
+monter puisque le malade le demandait.
+
+À Paris même, sous les yeux d'une police ombrageuse, le clergé
+négligeait parfois de requérir l'assistance d'un magistrat, pour
+aller tourmenter les malades protestants. Un passementier étant à
+l'agonie, deux religieuses et le vicaire de Saint-Hippolyte
+veulent pénétrer auprès du malade, malgré l'opposition de la femme
+de celui-ci. Ils insultent cette femme, et la canaille qui les
+avait accompagnés se met en mesure de piller la maison, si bien
+qu'il faut recourir à l'intervention de la police pour que le
+malheureux puisse mourir en paix.
+
+Le ministre Claude fut lui-même obligé de se retirer d'auprès
+d'une malade que persécutaient des prêtres appuyés par la
+populace. Le commissaire appelé après avoir demandé quatre fois à
+la malade quelle était sa volonté, fit enfin retirer ces prêtres,
+et Claude revint consoler la mourante qui expira une demi-heure
+plus tard.
+
+À Caen, un curé et un vicaire s'étant établis _d'autorité_, malgré
+le mari, auprès de la femme Brisset, tombée en une sorte de
+léthargie et ne pouvant ni leur répondre, ni même les entendre,
+firent chasser d'auprès d'elle par le lieutenant particulier, son
+mari et ses filles, puis déclarèrent la malade convertie et la
+firent enterrer comme catholique. Élie Benoît raconte l'histoire
+d'une pauvre femme que l'on avait interrogée pendant qu'elle avait
+le délire de la fièvre, et déclarée catholique. Elle revient à
+elle et voit au pied de son lit un crucifix: elle comprend qu'on a
+abusé de son état pour prétexter qu'elle a changé de religion.
+Elle veut se sauver par la fenêtre, la porte étant fermée à clé,
+elle tombe d'un troisième étage et se tue.
+
+En Poitou, dit Jurieu, un marguillier et un curé ayant chassé les
+enfants d'un vieillard mourant, après les avoir menacés de
+pendaison s'ils revenaient, tentèrent en vain pendant plusieurs
+jours de convertir le malade. Le pauvre homme, abandonné par eux
+et privé de ses enfants qui s'étaient réfugiés dans le bois,
+mourut de froid, de misère et de faim et l'on trouva _qu'il
+s'était mangé les mains._
+
+Sur les plaintes faites par les protestants contre les curés qui
+commettaient cette double infraction à la loi, de se présenter aux
+malades sans être accompagnés d'un magistrat, et, au lieu de se
+borner à recevoir la déclaration de ceux-ci, de leur faire _des
+exhortations_, _ce _qui était contraire à l'édit de Nantes, la loi
+fut ainsi modifiée: «Voulons et nous plaît que nos baillis,
+sénéchaux et autres premiers juges des lieux, ensemble les
+baillis, sénéchaux, prévôts, châtelains et autres chefs de justice
+seigneuriale de notre royaume qui auront avis qu'aucuns de nos
+sujets de ladite religion prétendue réformée demeurant aux dits
+lieux, seront malades ou en danger de mourir, soient tenus de se
+transporter vers lesdits malades, assistés de nos procureurs ou
+des procureurs fiscaux et de deux témoins, pour recevoir leur
+déclaration, et savoir d'eux s'ils veulent mourir dans ladite
+religion; et, en cas que lesdits de la r. p. r. désirent se faire
+instruire en la religion catholique, voulons que lesdits juges
+fassent venir sans délai et au désir des malades, les
+ecclésiastiques, ou autres qu'ils auront demandés, sans que leurs
+parents y puissent donner aucun empêchement.» Cette prescription
+mettait fin aux scènes de scandale et de violence provoquées par
+les curés venant auprès des malades sans avoir été appelés, mais
+il mettait le moribond à la discrétion d'un magistrat, souvent peu
+scrupuleux et tout disposé à favoriser le prosélytisme in extremis
+du curé.
+
+Le moribond dont la famille entourait le lit de douleur, tout à
+coup, sans avoir été prévenu, voyait entrer le magistrat dont la
+présence lui annonçait que sa dernière heure était proche. On
+faisait retirer tous les siens, et ce malheureux, qui n'avait plus
+de force que pour mourir, se trouvait seul en face du magistrat,
+souvent aussi ardent convertisseur que le prêtre, il lui fallait
+subir un long et délicat interrogatoire. En dépit de la fièvre qui
+le minait et le privait de l'usage de ses facultés, il devait
+calculer chaque mot des réponses à faire aux questions captieuses
+qui lui étaient posées. Qu'une de ses réponses pût être
+interprétée dans un sens favorable aux désirs de son
+interrogateur, c'en était assez, on s'écriait: le malade veut se
+convertir! il appartenait dès lors au clergé, les siens étaient
+éloignés de sa couche d'agonie, et, alors même qu'il mourait, sans
+avoir repris connaissance, il était enterré comme catholique, et
+ses enfants étaient enlevés à leur mère huguenote, pour être
+élevés dans la religion dans laquelle leur père était censé être
+mort.
+
+Cette barbare pratique de la visite des malades devint
+l'instrument de la plus odieuse et cruelle persécution, lorsque le
+clergé eut obtenu ce qu'il réclamait instamment, l'interdiction
+d'abjurer la foi catholique aussi bien pour les anciens
+catholiques que pour les nouveaux convertis.
+
+En 1670, l'orateur de l'assemblée générale du clergé, en même
+temps qu'il déclarait que les évêques ne pouvaient, _sans être
+criminels_, refuser de se rendre aux désirs d'enfants _de moins_
+_de douze ans_, voulant se convertir à la religion catholique,
+malgré leurs parents, disait, sans se rendre compte de son
+inconséquence: «Tout est perdu à jamais par la funeste liberté qui
+donne lieu aux catholiques de votre royaume de faire banqueroute à
+leur religion.»
+
+Louis XIV, pour donner satisfaction aux vives remontrances du
+clergé, décide que les dispositions de l'édit de Nantes relatives
+aux immunités accordées à ceux qui, après avoir abjuré, seraient
+retournés à leur religion première, ne s'appliquent qu'au passé.
+
+Que tout réformé qui aura une fois fait abjuration pour professer
+la religion catholique, ne pourra jamais plus y renoncer et
+retourner à la religion réformée.
+
+«Voulons et nous plaît, décrète-t-il, que nos sujets, de quelque
+qualité, condition, âge et sexe qu'ils soient, faisant profession
+de la religion catholique, ne puissent jamais la quitter pour
+passer en la religion prétendue réformée.»
+
+Nul catholique ne pouvant plus se faire protestant, et nul
+protestant, ayant abjuré ne pouvant revenir à sa foi première, les
+huguenots de naissance avaient seuls désormais le droit de se dire
+protestants.
+
+C'était trop encore. Après la suppression de l'exercice public du
+culte protestant, un incroyable édit vint déclarer catholiques
+tous les huguenots restés en France à la suite de cette
+suppression, leur séjour dans le royaume étant une preuve plus que
+suffisante qu'ils avaient embrassé la religion catholique.
+
+Pour se rendre compte de l'odieuse et imprudente iniquité d'un tel
+édit, il faut se rappeler que les huguenots ne pouvaient quitter
+le royaume sans être passibles des galères et de la confiscation
+des biens, et que l'article XI de l'édit révocatoire, portant
+suppression de leur culte public, les autorisait à «rester dans
+les villes et lieux du royaume, à y continuer leur commerce et
+jouir de leurs biens, sans pouvoir être troublés ni empêchés sous
+prétexte de leur religion.»
+
+Quoi qu'il en soit, à la suite de cet inqualifiable édit; nul
+n'ayant plus le droit de dire qu'il voulait mourir protestant, la
+visite obligatoire du curé aux malades provoqua chaque jour des
+drames émouvants au chevet des mourants.
+
+Le clergé usa de son droit avec la dernière rigueur, et mit autant
+d'ardeur à vouloir imposer l'administration des sacrements aux
+huguenots qui n'en voulaient pas qu'il en apporta plus tard à la
+refuser aux jansénistes qui la demandaient sans pouvoir l'obtenir.
+Rulhières, à ce propos, conte cette plaisante anecdote: «Il se
+trouva dans le même hôtel deux malades dont l'un, janséniste,
+demandait au curé les sacrements, ne pouvait les obtenir et
+menaçait de s'adresser aux magistrats; et l'autre, Calviniste,
+refusait la communion et repoussait le curé qui le menaçait des
+galères s'il en relevait, ou de le faire traîner sur la claie,
+s'il mourait. Le maître d'hôtel, alarmé de ces scènes fâcheuses,
+qui pouvaient avoir des suites plus fâcheuses encore, imagina de
+changer _secrètement_ les deux malades de lit, _et tout le trouble
+fut apaisé_.»
+
+Aujourd'hui (en 1886), comme au XVIIIe siècle, nous voyons
+l'Église mettre autant d'ardeur à refuser les sacrements aux gens
+qui les réclament, qu'à les administrer, _in articulo mortis_, à
+des hommes qui, comme Littré, par exemple, ont, pendant tout le
+cours d'une longue existence, fait profession de _libre-pensée._
+
+Le docteur Robin; collaborateur et ami de Littré, ne put
+s'empêcher d'écrire à l'occasion de l'enterrement religieux de
+Littré, libre-penseur comme il l'était lui-même: «Littré a toute
+sa vie demandé des obsèques civiles, nous accompagnerons son corps
+jusqu'à l'Église seulement.» -- Le docteur Robin, pour éviter une
+mésaventure semblable, avait inséré dans son testament cette
+prescription formelle: «J'exige absolument de mes héritiers que
+mon enterrement soit un enterrement civil, quel que soit le lieu
+où je meure.»
+
+Cependant sa famille l'a fait enterrer _religieusement_, bien
+qu'elle ne pût alléguer sa conversion quasi-posthume, puisque il
+était mort à la suite d'une attaque d'apoplexie, sans avoir un
+seul instant recouvré l'usage de la parole, mais, elle n'avait
+pas, dit-elle, pris connaissance de ses papiers. Tout au
+contraire, l'israélite Léon Gozlan, près duquel un rabbin faisait
+la veillée des morts; fut enterré catholiquement parce que sa
+famille trouva dans ses papiers la preuve qu'il avait été baptisé
+dans son enfance.
+
+Quelques semaines avant la mort du docteur Robin, on avait vu un
+Lepère libre-penseur, frappé d'un mal subit qui, dès le début de
+sa courte maladie, lui avait enlevé toute connaissance, recevoir,
+sans s'en douter, l'assistance d'un prêtre et être enterré comme
+catholique.
+
+Aussitôt le _Figaro_, moniteur du monde religieux et du monde
+galant, s'est empressé de dire: «M. Lepère que l'on a enterré hier
+avec tous les sacrements de la religion chrétienne, est, en somme,
+_revenu aux anciennes croyances de sa prime jeunesse_.»
+
+M. Rathier, ami de M. Lepère et comme lui député de l'Yonne, a cru
+devoir rétablir la vérité des faits, en rappelant que, pendant les
+dernières années de sa vie, M. Lepère avait été fidèle à ses
+convictions, _qui associaient la libre pensée à sa foi
+républicaine_, que, s'il avait été enterré comme catholique,
+c'était parce qu'un prêtre lui avait été _imposé_, alors qu'il
+n'avait plus connaissance de ce qui se passait autour de lui.
+
+Le plus souvent les familles des libres-penseurs, soit par
+conviction religieuse, soit par respect humain, se sont ainsi les
+complices de l'Église venant exercer son prosélytisme de la
+dernière heure près d'un moribond inconscient de sa conversion
+quasi-posthume. Si au contraire, comme c'est son devoir de le
+faire, la famille veille à ce que le moribond soit mis à l'abri de
+ces tentatives de _pseudo-conversions_, les cléricaux protestent
+contre l'atteinte ainsi portée à la liberté de prosélytisme de
+l'Église.
+
+C'est ainsi que, à l'occasion de la mort de Victor Hugo,
+M. Fresneau ne craignait pas de dire à la tribune du Sénat: «Il
+s'est établi un usage, contre lequel je proteste de toute
+l'énergie de ma conscience et de ma raison; je veux parler du
+droit que l'incrédulité s'est arrogé, de se donner des gardes du
+corps pour surveiller les derniers moments des malades, petits ou
+grands, humbles ou illustres. Grâce à cette coutume _qui
+représente assez exactement les violences reprochées à nos pères_,
+_et comme l'introduction des dragonnades dans la vie privée_, nous
+ne pouvons savoir ce qui s'est passé à la dernière heure de celui
+(VICTOR HUGO) que vous prétendez honorer à votre manière.»
+
+De cette insinuation que Victor Hugo eût pu se convertir, s'il
+n'eût pas été entouré de sa famille, à l'affirmation qu'à sa
+dernière heure il a voulu se convertir, il n'y a qu'un pas, et ce
+pas ayant été fait par Le Monde, organe officiel de la royauté de
+droit divin, le pieux journal s'est attiré ce rude démenti de
+M. Lockroy: «Les drôles qui dirigent un journal religieux intitulé
+Le Monde, ont osé imprimer que Victor Hugo à son lit de mort a
+demandé un prêtre. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils en ont menti.
+Voici du reste la lettre que je reçois à ce sujet du docteur
+Germain Sée: «Si vous avez lu Le Monde d'hier, vous y trouverez
+une monstruosité, sur le désir qu'aurait manifesté le Maître, de
+se confier à un prêtre, et une prétendue déclaration de mon ami
+Vulpian; je vous autorise, au nom de Vulpian, à donner le plus
+formel démenti aux paroles qu'on lui avait prêtées à titre de
+révélation.»
+
+Il est évident que si, malgré les précautions prises par la
+famille pour mettre le mourant à l'abri de toute tentative
+suspecte, on a pu tenter d'accréditer la légende du désir de
+conversion de Victor Hugo, cette conversion eût passé pour un fait
+accompli, si, comme au bon vieux temps, un magistrat complaisant
+assisté d'un prêtre catholique, eut pu, lorsque le maître
+agonisait, écarter sa famille et interpréter habilement, soit ses
+réponses les plus insignifiantes à des questions captieuses, soit
+son silence même. Alors Victor Hugo eût été, bon gré mal gré, tenu
+pour bien et dûment converti, et l'Église aurait enterré comme
+catholique, celui qui avait solennellement déclaré qu'il déclinait
+les prières des prêtres.
+
+N'en déplaise à M. Fresneau, ce sont les odieuses pratiques de
+l'ancien régime à l'égard des mourants qui peuvent, à bon droit,
+être qualifiées d'introduction des dragonnades dans la vie privée,
+et c'est manifester le désir du retour à de telles pratiques, que
+de s'indigner de ce que les familles se fassent les gardes du
+corps de leurs malades, pour leur permettre de mourir en paix.
+
+Sous la monarchie de droit divin, les Parlements, s'ils n'avaient
+point songé à interdire à l'Église d'administrer les sacrements à
+ceux qui ne les réclamaient pas, ou même les refusaient, avaient
+commis l'erreur de vouloir enjoindre aux curés, par arrêts,
+d'administrer les sacrements aux jansénistes qui les réclamaient.
+Les pamphlétaires du temps raillaient ainsi cette erreur
+juridique: «les Parlements veulent décider du corps de Jésus-
+Christ comme d'une question de boues et de lanternes.»
+
+En 1883, M. Bernard Lavergne, alors qu'il demandait au garde des
+sceaux de sévir contre un curé, refusant d'administrer un mourant
+parce que celui-ci ne voulait pas promettre de retirer ses enfants
+des écoles de l'État pour les envoyer aux écoles congréganistes,
+ne tombait pas dans la même erreur que les anciens Parlements. Il
+ne demandait pas qu'on obligeât le curé à administrer ce mourant,
+mais que l'on infligeât une peine disciplinaire à ce prêtre,
+_fonctionnaire salarié par l'État_, qui abusait de sa situation
+pour faire tort aux écoles de l'État.
+
+De même, lorsque dans l'élection sénatoriale du Finistère, les
+prêtres ont cherché à influencer le vote des électeurs en menaçant
+ceux qui voteraient pour les candidats républicains, de leur
+refuser l'absolution et la communion, ils se sont exposés à être
+poursuivis, pour violation des prescriptions de la loi électorale.
+Mais, presque toujours, le gouvernement s'abstient de punir
+disciplinairement ou de faire poursuivre les prêtres, qui ont
+abusé de leur situation d'agents d'un service public, se faisant
+une arme politique du refus des sacrements. Il sait que, si
+l'Église doit être seule maîtresse de déterminer les conditions
+qu'elle veut mettre à l'administration des sacrements, elle use à
+ses risques et périls de son droit, et que, lorsque ses refus de
+sacrements ont manifestement un motif politique, ces refus
+imprudents ne tardent point à augmenter le nombre des déserteurs
+du catholicisme. N'a-t-on pas vu tout récemment, en 1885, un des
+catholiques électeurs du catholique département du Finistère,
+répondre à son curé qui le menaçait de lui refuser ses Pâques s'il
+votait mal: _Eh bien! je m'en passerai!_
+
+Pour en revenir à la visite _obligatoire_ du curé, pour tous les
+malades, on ne peut mieux faire ressortir la cruelle iniquité de
+cette prescription légale qu'en rappelant l'énormité des peines
+édictées contre le malade huguenot, qui refusait de se laisser
+administrer les derniers sacrements: «Voulons et nous plaît, dit
+une déclaration du roi de 1713, que tous nos sujets, nés de
+parents qui ont été de la r. p. r. avant ou depuis la révocation
+de l'édit de Nantes, qui, dans leurs maladies auront refusé aux
+curés, vicaires ou autres prêtres de recevoir les sacrements de
+l'Église, et auront déclaré qu'ils veulent persister et mourir
+dans la religion prétendue réformée, _soit qu'ils aient fait
+abjuration ou non_, ou que les actes n'en puissent être rapportés,
+soient réputés _relaps_ et sujets aux peines portées par notre
+déclaration du 29 avril 1686.»
+
+Or voici les peines édictées par cette déclaration, contre les
+malades relaps: «Au cas que lesdits malades viennent à recouvrer
+la santé, voulons que le procès leur soit fait et parfait par les
+juges, et qu'ils les condamnent, à l'égard des hommes, _aux
+galères perpétuelles avec confiscation des biens_, et à l'égard
+des femmes et filles, à faire amende honorable et à être
+_enfermées avec confiscation de leurs biens_; quant aux malades
+ayant fait les mêmes refus et déclarations qui seront morts dans
+cette malheureuse disposition, nous ordonnons que le procès sera
+fait aux cadavres ou à leur mémoire..., et qu'ils seront _traînés
+sur la claie_, _jetés à la voirie_, _et leurs biens confisqués_.»
+
+Rien n'avait été négligé pour que les malades ne pussent se
+soustraire à la terrible visite du curé qui devait si souvent
+avoir pour eux les plus funestes conséquences. Non seulement les
+baillis, sénéchaux et prévôts devaient prévenir le curé du lieu
+dès qu'ils apprenaient qu'un huguenot était malade, mais encore la
+même obligation incombait au médecin appelé pour soigner le
+malade.
+
+Les prescriptions suivantes dont l'infraction rendait le médecin
+passible de trois cents livres d'amende pour la première fois,
+d'une suspension de trois mois pour la seconde et de la déchéance
+pour la troisième, assuraient l'exécution des obligations imposées
+aux médecins par la loi: «Voulons et nous plaît que tous les
+médecins de notre royaume soient tenus dès le second jour qu'ils
+visiteront les malades attaqués de fièvre ou autre maladie, qui,
+par sa nature peut avoir trait à la mort, de les avertir de se
+confesser, ou de leur en faire donner avis par leur famille; et,
+en cas que les malades ou leur famille, ne paraissent pas disposés
+à suivre cet avis, les médecins seront tenus _d'en avertir le curé
+ou le vicaire_ de la paroisse dans laquelle les malades
+demeurent... _Défendons aux médecins de les visiter un troisième
+jour_, s'il ne leur paraît pas un certificat signé du confesseur
+desdits malades, qu'ils ont été confessés, ou du moins qu'il a été
+appelé pour les voir et qu'il les a vus, en effet, pour les
+préparer à recevoir les sacrements.» Ainsi, le médecin, s'il
+n'avait pas la preuve que son malade avait pris soin d'assurer le
+salut de son âme en réclamant les sacrements, devait dès le
+troisième jour l'abandonner, _le laisser périr sans secours_, sous
+peine d'encourir lui-même, soit une grosse amende, soit même, à la
+seconde récidive, sous peine de se voir interdire l'exercice de la
+médecine!
+
+Les familles, pour se mettre à l'abri de la visite du curé qui
+constituait pour le malade une cruelle épreuve, et, pour elles-
+mêmes, le danger de la confiscation des biens, se résignaient
+souvent à ne pas avoir recours au médecin, précurseur inévitable
+du curé. Puis quand le malade, à l'agonie, était sans
+connaissance, elles faisaient appeler le curé qui ne pouvait plus
+constater un refus de sacrement.
+
+Le gouvernement, pour l'exemple, voulut faire le procès à la
+mémoire de quelques huguenots comme _suspects_ d'avoir voulu
+mourir sans sacrements, parce qu'ils n'avaient pas appelé de
+médecins. Mais il dut s'arrêter dans cette voie où ne l'auraient
+pas suivi les magistrats les plus complaisants. Pour trancher la
+difficulté, Geudre, intendant de Montauban, proposait à la
+Vrillère de faire rendre un édit, en vertu duquel serait censé
+mort dans la religion réformée, et par conséquent passible de la
+confiscation des biens, tout nouveau converti qui, dans sa
+dernière maladie, n'aurait pas fait une déclaration expresse de sa
+foi catholique, devant les notaires ou les juges des lieux.
+
+Le procureur du roi à Nantes, voulait même faire le procès à la
+mémoire d'un nouveau converti, lequel après avoir fort bien soupé
+était mort, ... sans doute d'indigestion.
+
+«Il n'a pas, disait ce procureur du roi, déclaré vouloir mourir
+dans la religion réformée, _mais l'on n'a pas de marques qu'il
+soit mort dans les véritables sentiments catholiques..._ Si l'on
+peut découvrir des marques plus convaincantes, on fera le procès à
+sa mémoire et, _même sur les preuves que je vous marque_, _si vous
+le jugez à propos_.»
+
+Un homme qui meurt subitement, après avoir fort bien soupé,
+considéré comme relaps parce qu'il n'a pas, en mourant, donné des
+marques suffisantes de ses sentiments catholiques, cela ne passe-
+t-il pas les dernières limites de l'odieux et de l'absurde?
+
+Les malades qui n'avaient pu se soustraire à la visite du curé,
+recouraient à tous les subterfuges et à toutes les équivoques pour
+éviter, à eux-mêmes, un traitement infamant, et à leurs héritiers
+la confiscation des biens.
+
+Il y en a, dit l'intendant Gendre, qui font les muets, plusieurs
+qui affectent les fièvres chaudes.
+
+«Quand les prêtres visitent les réformés, écrit un curé, ils font
+les derniers efforts pour les recevoir hors de lit pour faire voir
+qu'ils ne sont pas si malades, jusque là qu'il y en a plusieurs
+qui meurent debout.
+
+«L'un, dissimulant ses souffrances, dit au curé qui le presse de
+se confesser, _il n'est pas encore temps_, il était mort le
+lendemain quand le curé revint pour renouveler ses instances. Un
+autre, après avoir renvoyé plusieurs fois le curé en disant _qu'il
+n'était pas si mal_, à la question qui lui est posée à l'agonie,
+s'il veut mourir dans la religion catholique, répondit
+_maigrement_, dit un procès verbal, il n'y en a qu'une, sans
+vouloir s'expliquer autrement.»
+
+Souvent l'odieuse persécution qu'ils avaient à subir à leur lit de
+mort, de la part du magistrat et du curé, était pour les
+huguenots, l'occasion de manifester enfin leurs véritables
+sentiments qu'ils avaient dû dissimuler pendant des années.
+
+Le curé de Paimboeuf, tourmentant une convertie pour l'amener à
+recevoir les sacrements, eut la cruauté de lui dire «qu'elle ne se
+flattât point sur une longue vie, d'autant que sa maladie était
+mortelle et_ quelle ne pouvait point passer la nuit_.»
+
+Sur les dix heures du soir, la malade tombe en agonie et elle dit
+des paroles injurieuses au prêtre et aux curieux qui étaient venus
+avec celui-ci et la tourmentaient encore, à minuit elle était
+morte.
+
+À Metz, un maître cordonnier menacé du lieutenant criminel par le
+curé; congédie ainsi son tourmenteur: «Je vous donne le bonsoir,
+que Dieu vous conduise; vous me rompez la tête depuis une heure et
+demie.» Il voulut souffler la chandelle, bientôt après il expira.
+
+«Madame de la Rochelandière, dit Lambert de Beauregard, étant
+tombée malade à Lyon, son hôte avertit le curé de la paroisse qui
+ne manqua pas de venir vers elle avec beaucoup de monde pour la
+solliciter à se confesser et ensuite à recevoir le viatique. Mais
+elle s'en défendit vigoureusement, _quoiqu'elle commençât bientôt
+d'agoniser _et qu'elle fût en l'âge de soixante-quinze ans. On
+s'avisa même de la tirer du lit et de la mettre sur une chaise, en
+lui criant à haute voix qu'il fallait obéir, et qu'autrement, _on
+traînerait son corps sur une claie_, _et qu'on la jetterait aux
+bêtes_, à quoi elle répondit que l'on fit ce que l'on voudrait,
+que même, si on _ne voulait pas attendre de la traîner qu'elle fut
+morte_, _que l'on la traînât toute vivante et que l'on la jetât à
+la voirie toute vive_, que, pour cela, elle ne renierait jamais
+son sauveur. Tellement, qu'étant morte bientôt après, on ne manqua
+pas de la traîner et ensuite de la jeter dans le Rhône.»
+
+Un octogénaire, le comte de Nouvion, ancien lieutenant colonel,
+ayant rétracté par écrit son abjuration, était gravement malade.
+On lui envoie le _bourreau_ qui lui déclare avoir ordre de le
+traîner sur la claie _dès qu'il aura rendu le dernier soupir_.
+Nouvion répond qu'il _n'est pas besoin d'attendre qu'il soit
+mort_, qu'il est tout prêt. Quelques heures après on enlevait
+Nouvion pour le jeter dans un couvent où l'on fit en vain mille
+efforts pour vaincre sa constance. Dès qu'il fut mort, les moines
+jetèrent son corps dans un chenil où, par ordre de la justice, une
+charrette vint le prendre pour le mener à la ville de Laon où l'on
+allait faire le procès à sa mémoire. «On vit alors, dit Jurieu, un
+spectacle affreux. La tête de ce pauvre corps pendait entre deux
+roulons de la charrette, toute sanglante. Toutes les plaies qu'il
+avait autrefois reçues se rouvrirent toutes à la fois et devinrent
+_autant de bouches qui vomissaient le sang et demandaient
+vengeance de ce que de si longs services étaient ainsi
+récompensés_.»
+
+À Dijon, une femme fut mise sur la claie avant d'avoir rendu _le
+dernier soupir et traînée encore demi vive_.
+
+Le cadavre de Mlle de Montalembert, d'une des plus nobles familles
+d'Angoulême, fut traîné nu sur la claie.
+
+«À Montpellier, dit Jurieu, on a vu le corps d'une vénérable
+femme, épouse de M. Samuel Carquet, médecin, exposé tout nu le
+long des rues, soufflant le pavé _de son sang et de ses entrailles
+répandues_. Et quand elle eût été laissée à la voirie, deux
+dragons arrivèrent qui firent passer et repasser cent fois leurs
+chevaux sur ce pauvre corps.»
+
+À Rouen, les corps de Pierre Hébert et de la femme Vivien, furent
+mis en pièces par la populace et leurs misérables restes, pendant
+plusieurs jours, servirent de jouets aux écoliers des jésuites. Le
+cadavre de Pierre le Vasseur fut _écorché_, celui d'Anne Magnan
+_donné à manger aux chiens_; d'autres abandonnés, dans la campagne
+aux bêtes fauves après avoir été traînés pendant plusieurs lieues.
+
+À Dieppe, le gardien de la prison chargé de la garde du corps
+d'une relapse, agit, dit Élie Benoît, comme un montreur
+d'éléphants, de lions ou d'autres choses peu ordinaires. Il invita
+le monde à venir, moyennant finance, _voir le corps d'une damnée;_
+sept ou huit cents curieux se rendirent à son appel et cette
+indigne exhibition valut quelque profit à cet ingénieux geôlier.
+
+Il fallait souvent conserver assez longtemps les corps de ceux à
+la mémoire desquels on faisait le procès, et parfois, pour éviter
+la putréfaction, les juges ordonnaient que le corps fût
+provisoirement inhumé. À Caen, un arrêt ordonna de _saler_, comme
+un porc, le corps d'un huguenot jusqu'à ce que les juges eussent
+statué sur le procès fait à sa mémoire.
+
+Mais on ne prenait pas toujours les précautions conservatrices
+nécessaires; ainsi, six ou sept mois après la mort de l'orfèvre
+l'Alouel, ce ne fut pas le corps de ce malheureux, mais les débris
+de son cadavre qui furent traînés sur la claie à Saint-Lô.
+Parfois, dit Élie Benoît, on traînait par les rues des corps qui
+tombaient en pièces et dont la cervelle ou les entrailles
+demeuraient sur le pavé.
+
+Quand on traîna sur la claie, à Metz, les restes de
+M. de Chenevières, conseiller au parlement, mort à quatre-vingts
+ans, entouré de l'estime de tous, le peuple, dit Olry, fit
+entendre des cris lamentables en voyant ce pauvre corps exposé
+tout nu sur la claie, avec les entrailles séparées du corps et
+mises dans un petit cercueil placé auprès de lui.
+
+Ces révoltantes exécutions indignaient les catholiques eux-mêmes
+et inspiraient aux nouveaux convertis l'horreur d'une religion,
+qui provoquait de tels outrages aux morts.
+
+Dès 1687, le secrétaire d'État écrivait aux intendants: «La loi
+sur les relaps n'a pas eu tout le succès qu'on en espérait. Sa
+Majesté trouve à propos que vous fassiez entendre aux
+ecclésiastiques qu'il ne faut pas que, dans ces occasions, ils
+appellent si facilement les juges pour être témoins, afin de _ne
+pas être obligé de faire exécuter la déclaration dans toute son
+étendue_.»
+
+Le gouvernement voulait se réserver la faculté de faire le procès
+à la mémoire des relaps, pour pouvoir confisquer les biens de
+ceux-ci, sans être obligé de faire traîner leur corps sûr la
+claie, ce qui révoltait l'opinion publique. C'est ainsi qu'en 1699
+encore, le secrétaire d'État donne ces instructions à un
+intendant. Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire de dire aux juges
+ordinaires de faire le procès à sa mémoire (une femme relapse);
+que si son cadavre avait été conservé et qu'il fût condamné à être
+traîné sur la claie, vous direz aux juges de ne point exécuter, _à
+cet égard seulement_, le jugement.
+
+Mais trop souvent, le zèle immodéré du clergé donnait à la rechute
+de nouveaux convertis trop d'éclat pour que le gouvernement crût
+pouvoir se dispenser d'appliquer dans toute sa rigueur, la loi sur
+les relaps. On vit donc longtemps encore, du moins en province, le
+déplorable spectacle de cadavres traînés sur la claie et jetés à
+la voirie.
+
+On tenta même de les traîner à Paris et Rapin Thoiras écrit en
+1693: «M. de la Bastide me marque qu'un nouveau converti étant
+mort à Paris, sans avoir voulu confesser ni communier, _on l'avait
+mis sur une claie pour le traîner_, mais qu'à ce spectacle
+inhumain, le peuple se mutina et l'enlevèrent et furent l'enterrer
+dans un cimetière, disant qu'il était indigne d'un grand roi de
+souffrir qu'on usât de telles barbaries contre ses sujets et que,
+sans doute, c'était ce qui attirait la colère de Dieu sur eux.»
+
+Au mois d'août 1700, le préfet de police d'Argenson, pour se
+dispenser d'exécuter l'ordre que lui donnait le secrétaire d'État
+de faire _dans toute sa rigueur_ le procès à la mémoire d'une
+prétendue relapse, était encore obligé de faire valoir les
+considérations suivantes: «Je craindrais que cet exemple de
+sévérité mal placée, ne fit un éclat fâcheux sur le public, vous
+savez combien les procès de cette gravité _révoltent_ les nouveaux
+convertis encore chancelants, et s'ils font ce _mauvais effet
+_dans les provinces, ils porteront un bien plus _grand coup_ dans
+la capitale du royaume, où l'on a sujet de croire que rien ne se
+fait, en matière de cette importance, si le roi ne l'a ordonné à
+ses magistrats, par un ordre exprès et précis.»
+
+Ce ne furent ni le clergé, ni le gouvernement qui eurent le mérite
+du renoncement à cette barbare pratique de traîner les corps sur
+la claie; il fallut que l'opinion publique leur forçât la main en
+cette occasion, comme elle l'avait fait pour l'odieux usage de
+mener les patients au supplice avec un bâillon sur la bouche.
+
+Peu à peu l'application de la loi prescrivant la visite
+obligatoire des malades par le curé, cessa même d'être faite
+exactement. Enfin en 1736, une déclaration, donnant une sanction
+tacite à la suppression de l'obligation de la visite du curé,
+décida que ceux auxquels la sépulture ecclésiastique serait
+refusée, juifs, mahométans, protestants ou comédiens, seraient
+inhumés en vertu d'une ordonnance du juge, indiquant l'endroit où
+devait avoir lieu l'inhumation.
+
+Pour les huguenots qui mouraient à Paris, le refus de sépulture
+ecclésiastique était _présumé_, et, quand les parents ou les amis
+du défunt requéraient le commissaire du quartier de leur donner un
+permis d'inhumation, celui-ci ordonnait invariablement que le
+cadavre fût enterré, _secrètement_, _sans éclat ni scandale_, dans
+le grand chantier du port au plâtre, aujourd'hui port de la Râpée.
+
+En province, on était tenu à plus de précautions et l'on se
+gardait de déclarer que le défunt appartenait à la religion
+protestante, et avait _volontairement_ négligé d'appeler un prêtre
+à son lit de mort, dans la crainte de voir faire le procès à sa
+mémoire.
+
+Ainsi, par exemple, les enfants Marchegay en 1745, ayant perdu
+leur mère, morte en Vendée, ont soin de faire constater par un
+notaire que, peu de jours avant sa mort, la défunte était_ sur
+pied et en bonne santé_. Puis, pour obtenir l'autorisation de
+l'inhumer dans leurs terres, ils déclarent que le curé a refusé de
+laisser inhumer la défunte dans le cimetière, _sans qu'ils sachent
+pour quelles raisons_, ce qui les met dans l'obligation d'avoir
+recours à la justice.
+
+L'opinion publique avait obligé le gouvernement et le clergé à
+renoncer à la barbare mesure de traîner sur la claie le cadavre
+des relaps, c'est encore elle qui les contraignit de laisser
+tomber en désuétude les édits qui imposaient aux malades la visite
+obligatoire du curé.
+
+La persécution la plus cruelle que les huguenots eurent à subir,
+aussi bien avant qu'après la révocation, fut celle des enlèvements
+d'enfants, soit que ceux-ci fussent censés avoir le désir de se
+convertir, soit même que, par un baptême subrepticement donné
+l'Église se les fût appropriés.
+
+Fléchier expose ainsi cette étrange théorie de _l'appropriation
+par le baptême:_ «Un Israélite converti, se trouvant seul dans une
+maison avec un petit juif, il le baptisa, avec l'intention de
+croire et faire croire ce que l'Église croit et fait en pareille
+rencontre. _L'enfant ne sait pas ce qu'il est_, ses parents n'ont
+pas consenti ni été consultés en cette occasion; cependant, quoi
+qu'il soit dans la synagogue, il ne laisse pas _d'appartenir à
+l'Église_... Votre Excellence sait mieux que moi, le parti qu'il y
+a à prendre.»
+
+Ce parti, c'était de l'enlever à ses parents, et, en le faisant
+élever dans la religion catholique, de le rendre à l'Église, à
+laquelle il appartenait _sans le savoir._
+
+En vertu de ce prétendu droit d'appropriation, quiconque a reçu le
+baptême, peut être, _vivant ou mort_, réclamé par l'Église comme
+catholique; c'est ainsi que, récemment elle réclama le corps de
+Léon Gozlan qu'elle enterra chrétiennement au cimetière
+Montmartre, bien que ce fils d'Israélite fût mort, sans que
+personne se doutât qu'il eût jamais été baptisé.
+
+«Tout le monde le croyait juif, dit Philibert Audebrand; le jour
+même du décès _la veillée des morts fut faite par un rabbin;
+_mais, durant la nuit qui suivit, on découvrit dans ses papiers
+que sa mère; catholique elle-même, _l'avait fait baptiser_; à la
+Suite de cette révélation tout à fait inattendue, _l'Église le
+réclame à la synagogue_.»
+
+De nos jours l'affaire du petit Mortara enlevé à ses parents et
+élevé, _malgré eux_, dans la religion catholique, et cela dans la
+capitale du monde catholique, a montré que l'Église était toujours
+fidèle à la doctrine d'appropriation par le baptême, soutenue au
+XVIIe siècle par Fléchier.
+
+La victime de cet enlèvement, le petit juif, devenu le révérend
+père jésuite Mortara, défendait ainsi lui-même, en 1879, le droit
+de l'Église, droit antérieur et supérieur à celui du père de
+famille:
+
+«_Baptisé_, _à l'âge de deux ans, _disait-il, _inarticulo mortis;
+j'appartenais à l'Église_, qui avait le droit et le devoir de me
+donner une instruction conforme au baptême que j'avais reçu.»
+
+Que diraient un père ou une mère catholique, si un juif ou un
+mahométan venait leur dire: «J'ai enlevé votre enfant de force,
+comme l'a été le petit Mortara, ou je me suis trouvé seul avec lui
+-- comme le converti avec le petit juif de Fléchier et _je l'ai
+circoncis; _de ce moment, il a appartenu à la synagogue ou à la
+mosquée, qui a le droit de le garder pour lui donner une
+instruction conforme à la circoncision qu'il a subie.» Avec cette
+doctrine que l'Église, par un baptême, même forcé ou clandestin,
+peut s'approprier un enfant, que devient le droit des pères de
+famille?
+
+On comprend qu'en voyant les monarchistes cléricaux, humbles
+serviteurs de l'Église, se poser aujourd'hui en champions _des
+droits des pères de famille_, un républicain de la vieille roche,
+défenseur de toutes les libertés sous tous les régimes, M. Madier
+de Montjau, puisse s'indigner et s'écrier: «Si quelque Danton
+survivait, en entendant tomber de la bouche de ceux qui sont les
+héritiers des persécuteurs violents du culte païen et de tous les
+cultes, autres que le leur; en entendant tomber de la bouche de
+ces hommes des protestations au nom de la tolérance, de la
+liberté, des droits du père de famille, de ceux qui applaudissent
+à la conversion des jeunes Lovedas, du jeune Mortara, à la
+conversion d'un enfant japonais, baptisé à Lyon à l'insu de ses
+parents, oui, Danton s'écrierait: _Tant d'impudence à la fin
+commence à nous lasser_.»
+
+Antérieurement à l'édit de Nantes, les catholiques enlevaient
+souvent déjà les enfants huguenots pour les baptiser. Élie Benoît
+cite l'exemple d'un père qui menait son enfant au temple pour le
+faire baptiser, et auquel cet enfant fut dérobé pendant qu'il
+menait son cheval à l'écurie, puis porté à baptiser dans une
+église catholique, par une servante de l'hôtellerie.
+
+L'article 17 de l'édit de Nantes dut défendre «_d'enlever par
+force ou induction contre le gré de leurs parents_, les enfants
+des protestants pour les faire baptiser ou confirmer en l'Église
+catholique... à peine d'être puni exemplairement.» Malgré cette
+défense formelle les enlèvements des enfants huguenots
+continuèrent, et, en 1623, les députés du synode national
+d'Alençon formulaient ainsi les plaintes de leurs co-
+religionnaires à ce sujet: «on leur enlevait leurs enfants pour
+les baptiser et les élever dans la religion romaine... témoin la
+fille du pharmacien Rédon et celle de Gilles Connant âgée de deux
+ans, qui, attirée dans un couvent, y avait été retenue malgré les
+réclamations de sa mère.»
+
+Le plus souvent le clergé enlevait les enfants huguenots sous
+prétexte que _ces enfants désiraient se convertir_, mais il les
+enlevait si jeunes que ce prétexte ne pouvait être sérieusement
+invoqué, et que Louis XIV lui-même se vit obligé, en 1669, de
+publier la déclaration suivante: «Faisons défense à toutes
+personnes d'enlever les enfants de ladite religion prétendue
+réformée, ni les induire ou leur faire faire aucune déclaration de
+changement de religion, _avant l'âge de quatorze ans accomplis
+pour les mâles et de douze ans accomplis pour les femelles_.»
+
+Cette loi mettait une bien légère entrave à la violation
+journalière des droits sacrés du père de famille; cependant elle
+provoqua les plus vives protestations des évêques. Ainsi, en 1670,
+au nom de l'assemblée générale du clergé, l'évêque d'Uzès
+adressait au roi ces pressantes remontrances: «Pouvons-nous, sans
+trahir notre conscience, sans être criminels devant Dieu, ne pas
+acquiescer à leurs justes désirs (d'enfants de moins de douze ou
+quatorze ans!) lorsque, par leur propre mouvement, secourus de la
+grâce, ils se jettent dans nos bras et qu'ils nous découvrent
+l'extrême envie qu'ils ont _d'être admis parmi nous!»_ Quant aux
+pères de famille qui mettaient obstacle au désir de conversion de
+leurs jeunes enfants, ils étaient, disait l'orateur du clergé,
+«_meurtriers plutôt que pères_».
+
+Les évêques, avec la connivence du chancelier qui leur disait: «Le
+roi a fait son devoir, faites le vôtre!» continuèrent leurs
+razzias d'enfants huguenots, en ayant soin, pour avoir l'air de
+respecter la loi, de ne faire abjurer ces enfants enlevés que le
+jour où ils atteignaient l'âge de douze ou quatorze ans.
+
+Mais l'édit de 1669 devint _lettre morte_, du jour où furent
+fondées les nombreuses maisons de propagation de la foi, ces
+écoles-prisons «destinées à procurer aux jeunes protestantes des
+retraites salutaires _contre les persécutions de leurs parents _et
+les artifices des hérétiques». C'est ainsi que les trois filles de
+Jean Mallet, avocat au parlement de Paris, furent mises aux
+nouvelles catholiques, avant la révocation, alors que l'aînée
+n'avait pas encore _douze ans._
+
+Cette note, mise en marge d'une liste des pensionnaires de la
+maison des nouvelles catholiques de Paris, montre ce que pouvait
+être _le désir de conversion _des enfants enfermées dans ces
+écoles-prisons: «_L'aînée _des Hammonet, très déraisonnable, elle
+n'a que _quatre ans_, et il est cependant _très dangereux _de lui
+laisser la liberté de voir ceux qui né sont pas convertis, ou qui
+sont mauvais catholiques.»
+
+Les huguenots de Reims, las de réclamer vainement auprès des juges
+et auprès de l'intendant, adressent un placet au roi, protestant
+contre le refus qui leur est fait par la directrice de la maison
+de la propagation de la foi, de leur laisser voir leurs filles. Ce
+refus, disent-ils, est contraire à _l'équité et à la nature _qui
+donnent droit aux pères et mères _de s'inquiéter de ce que
+deviennent leurs enfants._
+
+À cette légitime réclamation, Louis XIV répond en décidant qu'une
+fille, une fois reçue dans la maison de propagation, _ne pourra
+être forcée de voir ses parents jusqu' à ce qu'elle ait fait son
+abjuration_, attendu qu'il s'est assuré que les filles
+protestantes qui entrent dans cette maison _y entrent toujours
+volontairement_ après avoir fait connaître leur désir de se faire
+instruire dans la religion catholique.
+
+«Qu'ainsi leur volonté devenant publique et notoire, telle
+précaution _affectée _de leurs père et mère à vouloir _en tirer
+des éclaircissements plus particuliers_, ne peut passer que pour
+_artifice _dont ils désireraient se servir pour tâcher d'ébranler
+leurs enfants, et _de les émouvoir par leurs larmes_, peut-être
+même par leurs reproches et par leurs menaces.»
+
+Non seulement les parents ne peuvent, avant qu'elle ait abjuré,
+voir la fille qu'on leur a arrachée pour la convertir, mais encore
+ils doivent bien se garder de la recevoir chez eux, si,
+spontanément ou sur leurs conseils, elle s'échappe de la prison
+après avoir abjuré. Charlotte Leblanc, convertie aux nouvelles
+catholiques, est confiée à la maréchale d'Humières. En janvier
+1678 elle s'échappe et voici l'ordre qui est donné à ce sujet: «Le
+roi m'a ordonné de vous dire que vous ayez à vous informer si elle
+s'est retirée chez ses parents, et, au cas qu'ils l'aient fait
+enlever, que vous leur fassiez faire leur procès _comme suborneurs
+et ravisseurs_, et si, au contraire, elle y est retournée de bon
+gré, que vous fassiez _informer contre elle comme relapse_.»
+
+En 1676, Madeleine Blanc, enlevée de vive force, avait été
+conduite chez le curé de Saint-Véran _un bâillon sur la bouche_.
+La convertie s'échappe un jour et se réfugie chez son père, on
+condamne le père à l'amende comme coupable _d'enlèvement; _la
+fille reprise est jetée dans un couvent, et l'on n'entend plus
+jamais parler d'elle.
+
+Quels sombres drames se sont passés derrière les murs des couvents
+et de ces maisons de propagation qu'Élie Benoît appelle avec
+raison _ces nouvelles prisons! -- _On enfermait de jeunes enfants
+dans des cachots sales, humides et obscurs, et on ne leur parlait
+que des démons qui y revenaient, des crapauds et des serpents qui
+y grouillaient. Fausses visions, menaces, promesses, mauvais
+traitements, jeûnes, rien n'était négligé pour abuser de la
+faiblesse de ces jeunes enfants et de leur simplicité d'esprit.
+Une jeune fille, ajoute Élie Benoît, enfermée au couvent d'Alençon
+est tourmentée par ces fausses béates de la plus cruelle manière;
+on lui met le corps tout en sang à coups de verges, on la jette
+dans un grenier où elle reste pendant tout le jour et toute la
+nuit suivante, une des plus froides de l'hiver, sans feu, sans
+couverture, sans pain. Le lendemain on la trouve demi-morte, le
+corps enflé démesurément, ses blessures livides et enflammées;
+quand elle fut guérie de ses plaies, elle demeura sujette à des
+convulsions épileptiques.
+
+Les religieuses d'Uzès avaient huit jeunes filles _rebelles_.
+Elles avertirent l'intendant, firent venir le juge d'Uzès et le
+major du régiment de Vivonne et, devant eux, elles dépouillèrent
+les huit demoiselles (qui avaient de seize à vingt ans) et les
+fouettèrent de lanières armées de plombs. Ces mortifications de la
+chair semblaient chose toute naturelle aux convertisseurs, comme
+moyen de persuasion. L'évêque de Lodève, lui-même, catéchisait
+chaque jour une jeune demoiselle, et, chaque jour, passant des
+injures aux voies de fait, la rouait de coups.
+
+L'histoire des petites Mirat, enlevées par l'ordre de Bossuet,
+histoire que conte un témoin oculaire des faits, est un
+remarquable exemple de l'énergique résistance que de jeunes
+enfants opposaient parfois au zèle violent des convertisseurs. Les
+filles Mirat, orphelines de père et de mère, furent enlevées de
+chez leur grand-père de Monceau, médecin à la Ferté-sous-Jouarre;
+au commencement de l'année 1683, sur un _faux bruit _qu'elles
+voulaient se faire catholiques -- l'aînée avait alors _dix ans _et
+la plus jeune _huit_. Dans le carrosse où elles furent mises,
+elles se défendirent comme des lionnes, cassèrent les carreaux et
+voulurent se jeter par les portières. Le procureur du roi, pour
+venir à bout de la plus jeune, avait mis la tête de l'enfant entre
+ses deux jambes, mais elle se dégagea, lui sauta à la figure, et
+le griffa de telle façon qu'il en conserva longtemps les marques.
+Il fallut faire monter les archers dans le carrosse pour contenir
+les deux enfants, qui s'étaient blessées en brisant les carreaux
+des portières.
+
+On les amena à un couvent, mais l'abbesse refusa de les recevoir
+_dans l'état où elles se trouvaient; _alors on les prit et _on les
+lia _sur une charrette, pour les conduire à Rebais chez un
+chirurgien catholique de leurs parents. «Pendant cinq mois
+qu'elles demeurèrent là, dit l'auteur de la relation, elles n'ont
+vécu que de vieux pain noir que l'on accompagnait quelquefois d'un
+peu de lard jaune. La plus jeune y a souffert du fouet, l'une et
+l'autre on été exposées aux outrages et aux soufflets. Elles
+avaient toujours sur les bras des prêtres et des dévotes qui les
+punissaient quelquefois si sévèrement, que, pour éviter _les
+violences_, elles ne trouvaient plus d'autre remède que _de se
+jeter par la fenêtre _quoiqu'elles fussent d'un étage de haut. On
+les a deux fois réduites à cette extrémité et l'on s'est vu deux
+fois obligé de les retirer de ce pas. On leur avait ôté toutes les
+choses dont elles pouvaient se faire du mal, comme des couteaux,
+des épingles, des cordes, etc. Un matin que la servante était
+allée à la messe, les petites filles se lèvent à la hâte, sortent
+de la maison et vont se réfugier, à un quart de lieue de Rebais,
+chez un réformé. Pendant qu'elles sont là, le chirurgien qui les a
+en garde vient deux fois faire perquisition dans la maison; elles
+vont se cacher dans les blés; à la nuit elles se mettent en route,
+_marchant sans bas et sans souliers_, au milieu des cailloux, des
+ronces et des épines.
+
+C'est ainsi qu'elles firent trois grandes lieues et arrivèrent à
+La Ferté à trois heures du matin, où, venant à la porte de leur
+grand-père, elles l'éveillèrent par leurs cris. Je les vis, _elles
+étaient dans un état qui faisait pitié_, _leurs corps étaient
+pleins de gale et leurs pieds déchirés_.
+
+Le procureur fiscal voulait pourtant les reprendre, et le grand-
+père n'eut d'autre ressource pour éviter qu'il en fût ainsi que de
+les emmener quatre ou cinq heures après leur arrivée pour les
+présenter au premier président. Malgré les promesses de celui-ci
+et l'intervention de Ruvigny, député général des protestants,
+elles furent mises au couvent de Charonne, et un placet au roi
+donne les détails navrants qui suivent, sur le traitement qu'elles
+eurent à subir dans ce couvent:
+
+Quand l'abbesse vit que les caresses, les promesses et les
+menaces, de l'autre, ne pouvaient rien gagner sur elles, elle se
+servit des coups, des soufflets, de la rigueur du froid, de la
+violence du feu et d'autres tourments pour les obliger à démordre.
+Chacun sait combien a été rude l'hiver qui finissait l'année 1683
+et qui commençait l'année 1684. Pendant tout ce temps-là on les a
+laissées _sans feu_, exposées à toutes les rigueurs que peut
+causer un froid excessif; on les _a garrottées _quelquefois fort
+étroitement; on leur a _serré les doigts avec des cordes _et, à
+tous ces tourments on ajoutait des paroles pleines de fureur et de
+malédiction. Le jour des Cendres 1684, alors que tout le monde
+était à l'Église, elles se sauvèrent par-dessus les murs du jardin
+et se rendirent chez un marchand nommé Sire, dont elles avaient
+entendu dire qu'on voulait enlever la fille. Celui-ci les cacha
+tantôt dans une maison tantôt dans une autre, pendant près d'un an
+et réussit enfin à les faire partir pour la Hollande où elles
+arrivèrent au mois d'avril 1685.
+
+L'histoire des petites Mirat montre quelle valeur pouvait avoir, à
+la veille de la révocation, _le prétendu bruit _que tel ou tel
+enfant qu'on enlevait à ses parents avait manifesté le désir de se
+convertir; ce qui rendait ce _prétexte _d'enlèvement encore moins
+admissible, c'est que Louis XIV avait abrogé l'édit de 1669
+interdisant d'induire à se convertir les filles avant douze ans et
+les garçons avant quatorze ans, et conformément à la loi
+catholique qui porte que, _à sept ans_, l'homme est en âge de
+connaissance.
+
+Il avait publié en 1681 la déclaration suivante: «Voulons et nous
+plaît que nos sujets de la religion prétendue réformée, tant mâles
+que femelles ayant atteint l'âge de _sept ans _puissent et qu'il
+leur soit loisible _d'embrasser la religion catholique _et que à
+cet effet ils soient reçus à faire leur abjuration de la religion
+prétendue réformée, _sans que leurs pères et mères ou autres
+parents y puissent donner aucun empêchement_. Voulons qu'il soit
+_aux choix _des dits enfants de retourner dans la maison de leurs
+pères et mères pour y être nourris et entretenus ou de se _retirer
+ailleurs _et de leur demander une pension proportionnée à leurs
+conditions et facultés.»
+
+En vain les protestants adressèrent-ils une requête au roi,
+faisant observer que cette déclaration permettant à des enfants
+qui avaient encore aux lèvres le lait de leurs nourrices, de faire
+choix d'une religion et de déserter le foyer paternel, allait
+jeter la discorde dans les familles -- qu'une telle disposition
+allait multiplier les émigrations, les parents aimant mieux
+souffrir toute espèce de maux que de se voir séparer de leurs
+enfants d'un âge si tendre.
+
+L'édit fut maintenu et désormais les enfants furent également
+présumés _capables _de faire choix d'une religion «à l'âge, dit
+Jurieu, où ils ne savent pas distinguer le rouge du bleu, à l'âge
+où une pomme ou une pirouette les peuvent gagner.»
+
+Les parents vécurent dès lors dans des angoisses continuelles, se
+défiant de tout et de tous, de leurs amis catholiques, de leurs
+domestiques, de tout étranger. Une servante gagnée, mène l'enfant
+au curé ou au couvent; il dit ce qu'on veut et le voilà
+catholique, _perdu pour les parents_.
+
+La justice, dit Élie Benoît, accueillait les dénonciations de tout
+le monde.
+
+Un voisin, une servante, un débiteur, un ennemi venait déclarer
+que votre enfant savait faire le signe de la Croix, qu'en voyant
+passer le Saint-Sacrement ou la Croix, il avait dit «_C'est le bon
+Dieu!»_ Sans autre information, sans autre examen, on le remettait
+aux mains d'un catholique. Là, soit par la promesse d'une poupée,
+soit en lui donnant un fruit ou des confitures en lui faisait
+répéter l'_ave maria_ ou dire seulement _la messe est belle_, et
+cela suffisait pour établir son désir de se convertir à la
+religion catholique. Ainsi, un marchand étant venu pour réclamer
+au gouverneur la Vieville son enfant de _huit ans_, à qui l'on
+avait promis quatre deniers pour se faire catholique, le
+gouverneur répondit que l'enfant ayant dit: «que ce qu'il y avait
+à l'église était _bien plus beau _que ce qu'il y avait au temple»,
+avait _suffisamment _témoigné son désir de se faire catholique et
+rendu raison de son choix.
+
+Mme de Maintenon savait, par son expérience personnelle, combien
+il est facile de convertir un jeune enfant, car, confiée elle-même
+dans son enfance aux Ursulines de Niort, elle disait: «Oh! je
+serai bientôt catholique, car on me promet une image!»
+Malheureusement elle ne devint que trop catholique plus tard, sans
+doute dans l'espérance d'effacer aux yeux du roi sa tache
+originelle de huguenote.
+
+Elle-même enleva la fille de son parent de Villette âgée de _sept
+ans_, et Bette, fille qui devint plus tard Mme de Caylas, écrit
+dans ses mémoires: «Je pleurai d'abord beaucoup mais je trouvai
+le lendemain la messe du roi si belle que je consentis à me faire
+catholique à condition que je l'entendrais tous les jours et que
+l'on me garantirait du fouet. C'est toute la contreverse que je
+fis.»
+
+«Je l'emmenai avec moi, dit de son côté madame de Maintenon, elle
+pleura un moment quand elle se vit seule dans mon carrosse,
+ensuite elle se mit à chanter. Elle a dit à son frère qu'elle
+avait pleuré en songeant que _son père lui avait dit en partant
+que si elle changeait de religion et venait à la cour_, _il ne la
+reverrait jamais_.»
+
+C'est de concert avec une tante de Mlle de Villette que madame de
+Maintenon avait fait ce beau coup, à l'insu de la mère, et,
+quelques jours après, elle mandait à la cour les deux fils de
+Villette et les faisait abjurer à leur tour. Son projet avait été
+longuement prémédité, car c'est sur sa demande que Seignelai avait
+donné à M. de Villette un commandement à la mer qui devait le
+tenir éloigné de France pendant plusieurs années. Ce qui est plus
+odieux peut-être que l'acte lui même, c'est l'apologie jésuitique
+qu'en fait madame de Maintenon, dans la lettre qu'elle écrit à
+M. de Villette au lendemain de l'enlèvement et de la conversion de
+ses enfants...
+
+«Vous êtes trop juste, écrit-elle, pour douter du motif qui m'a
+fait agir. Celui qui regarde Dieu est le premier, mais s'il eût
+été seul, d'autres âmes étaient aussi précieuses pour lui que
+celles de vos enfants et j'en aurais pu convertir qui m'auraient
+moins coûté. C'est donc _l'amitié que j'ai eue toute ma vie pour
+vous qui m'a fait désirer avec ardeur de pouvoir faire quelque
+chose pour ce qui vous est le plus cher_. Je me suis servie de
+votre absence comme du seul temps où j'en pouvais venir à bout,
+_j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de l'avoir et de
+l'élever à mon gré_; j'ai trompé et affligé madame votre femme
+pour qu'elle ne fût jamais soupçonnée par vous, comme elle
+l'aurait été si je m'étais servie de tout autre moyen pour lui
+demander ma nièce.
+
+«Voilà, mon cher cousin, mes intentions qui sont bonnes, et
+droites, qui ne peuvent être soupçonnées d'aucun intérêt, et que
+vous ne sauriez désapprouver dans le même temps qu'elles vous
+affligent, comme je vous fais justice, et que vos déplaisirs me
+touchent, faites-la moi aussi, recevez avec tendresse la plus
+grande marque que je puisse vous donner de la mienne, puisque je
+fâche ce que j'aime et que j'estime, pour servir des enfants que
+je ne puis jamais tant aimer que lui, et qui me perdront avant que
+je puisse connaître s'il sont ingrats ou non.»
+
+Ainsi les catholiques pouvaient dire, et croyaient peut-être, que
+la plus grande marque de _tendresse_ qu'ils pussent donner à un
+parent ou à un ami huguenot, était de lui enlever ses enfants et
+de les convertir malgré lui! N'y a t-il pas là un exemple frappant
+de cette aberration morale que produit cette passion religieuse
+qui vous enlève toute notion du juste et de l'injuste.
+
+Du reste les convertisseurs ne se donnent bientôt plus la peine de
+prétexter un désir prétendu de conversion chez les enfants qu'ils
+enlèvent, et le gouvernement lui-même les autorise, par son
+exemple, à en agir ainsi. Témoin cet ordre du cabinet du roi,
+antérieur à la révocation: «Le roi veut que M. le curé de la
+Junquières fasse remettre au porteur de ce billet, l'enfant de
+M. de la Pénissière qui est _en nourrice_ dans sa paroisse.»
+
+C'était une incroyable émulation de zèle entre les convertisseurs,
+fort peu soucieux des droits des pères de famille, désireux de se
+faire bien voir en cour. Cette émulation multipliait chaque jour
+davantage ces enlèvements d'enfants. Il ne faut donc pas s'étonner
+si à la veille de l'édit de révocation, les maisons de propagation
+de la foi regorgeaient d'enfants huguenots mis à l'abri des
+prétendues persécutions de leurs parents hérétiques, derrière les
+grilles des couvents.
+
+Vient l'édit de révocation, décrétant que tout enfant qui naîtrait
+désormais de parents huguenots serait obligatoirement baptisé par
+le curé et _élevé dans la religion catholique_. Il restait encore
+aux huguenots leurs enfants nés avant l'édit, mais Louis XIV
+complète bientôt son oeuvre, il décide qu'on enlèvera les enfants
+huguenots _de cinq à seize ans_, pour les élever dans la religion
+catholique; une déclaration antérieure avait mis déjà sous la main
+du gouvernement tous les enfants de moins de seize ans par cette
+disposition prévoyante: «Enjoignons très expressément à nos sujets
+de la religion prétendue réformée qui ont envoyé élever leurs
+enfants dans les pays étrangers, _les faire revenir sans délai_,
+leur défendons d'envoyer leurs enfants dans les pays étrangers
+pour leur éducation _avant l'âge de seize ans_.»
+
+Louis XIV motive ainsi son terrible édit, _exécutoire dans les
+huit jours_: «Nous estimons à présent nécessaire de procurer avec
+la même application le salut de ceux qui étaient avant cette loi,
+et de suppléer de cette sorte au défaut de leurs parents, qui se
+trouvent encore malheureusement engagés dans l'hérésie, _qui ne
+pourraient faire qu'un mauvais usage de l'autorité que la nature
+leur donne pour l'éducation de leurs enfants... _voulons et nous
+plaît que _dans huit jours_, après la publication faite de notre
+présent édit, _tous les enfants _de nos sujets qui font encore
+profession de la dite religion prétendue réformée, _depuis l'âge
+de cinq ans jusqu'à celui de seize accomplis_, soient mis dans les
+mains de leurs parents catholiques, à défaut dans les mains de
+telles personnes catholiques qui seront nommées par les juges, ou
+_dans les hôpitaux généraux_, _si _les pères et mères ne sont pas
+en état de payer les pensions nécessaires pour faire élever et
+instruire leurs enfants hors de leurs maisons... tous ces enfants
+_seront élevés dans la religion catholique_.»
+
+L'enlèvement général des enfants, ce grand _massacre des
+innocents_, comme l'ont qualifié les huguenots, était heureusement
+chose impossible. Seuls, les nobles, les notables, les bourgeois
+aisés eurent à subir l'application de cet odieux édit, la masse
+fut sauvée du désastre par l'obscurité de sa situation; du reste
+si l'on eût voulu tout prendre, les couvents, les collèges et les
+hôpitaux n'eussent pu contenir les enfants de deux cent mille
+familles.
+
+Mais que de scènes déchirantes dans les familles _privilégiées_,
+condamnées à se voir _dans les huit jours_, arracher tous leurs
+enfants, même ceux qui n'avaient que cinq ans!
+
+«Un enfant de cinq ans! à cet âge si tendre, dit Michelet,
+l'enfant fait partie de la mère. Arrachez-lui plutôt un membre à
+celle-ci! Tuez l'enfant! il ne vivra pas, il ne vit que par elle
+et pour elle, d'amour qui est la vie des faibles!»
+
+Pour éviter ce coup terrible, beaucoup de huguenots faiblirent et
+se résignèrent à faire ce que Henri IV appelait le _saut
+périlleux_, dans l'espoir de conserver leurs enfants après leur
+conversion, ou semblant de conversion à la religion catholique.
+
+Ils furent cruellement trompés dans leur espoir, car, chaque
+année, jusqu'à la chute de la monarchie, on fit de véritables
+razzias d'enfants de convertis, que l'on entassait dans les
+couvents après les avoir enlevés à leurs parents accusés d'être
+_mauvais _catholiques. Les huguenots avaient cru que leur
+abjuration obligerait le roi à ne _plus les distinguer des anciens
+catholiques; _ainsi que le demandaient les convertis de Nîmes dans
+leur supplique au duc de Noailles. Il n'en fut point ainsi; sous
+le nom de _nouveaux convertis _ils constituèrent une classe de
+_suspects_, auxquels on déclara applicables toutes les mesures de
+précaution ou de rigueur, prises contre les huguenots. Une
+ordonnance, renouvelée tous les cinq ans, jusqu'en 1775, interdit
+même aux nouveaux convertis, de vendre leurs biens sans une
+autorisation spéciale du gouvernement, parce qu'on les tenait pour
+de _faux _convertis n'attendant que l'occasion de passer à
+l'étranger pour y pouvoir professer librement leur religion
+véritable. Une ordonnance royale du 30 septembre 1739 portait même
+défense, aux nouveaux convertis du Languedoc, de sortir de la
+province _sans permission_, on voulait les garder sous la main
+pour les mieux surveiller.
+
+Ces suspects, au débat, étaient menés à l'église de gré ou de
+force et contraints de participer à des sacrements qui leur
+faisaient horreur; presque tous les évêques, dit Saint-Simon, se
+prêtèrent à cette pratique impie et y forcèrent. Mais bientôt une
+réaction se fit contre cette obligation de _la communion forcée_,
+discrètement blâmée ainsi par Fénelon: «Dans les lieux où les
+missionnaires et les troupes vont ensemble, dit-il, les nouveaux
+convertis vont en foule à la communion. Je ne doute point qu'on ne
+voie à Pâques un grand nombre de communions, _peut-être trop_.»
+
+«J'ai obtenu, écrit en 1686 l'évêque de Grenoble, le délogement
+des troupes envoyées à Grenoble. J'ai représenté qu'il fallait
+laisser aux évêques le soin de faire prendre les sacrements, sans
+y forcer par des logements de gens de guerre. L'exemple de Valence
+_m'a fait peur -- _à Chateaudouble on a _craché l'hostie _dans un
+chapeau, après l'avoir prise par contrainte.»
+
+Cependant, en 1687, l'évêque de Saint-Pons est encore obligé
+d'écrire au commandant des troupes dans son diocèse: «Vous
+employez les troupes du roi pour faire aller indifféremment tout
+le monde à _la table _sans aucun discernement. L'on fait mourir
+quelques-uns de ces impies qui crachent et foulent aux pieds
+l'eucharistie. Est-ce que Jésus-Christ n'est pas encore plus
+outragé qu'on le mette violemment dans le corps d'un infidèle
+public et _d'un scélérat_, tels que vous convenez que sont
+plusieurs de ceux que vos troupes _font communier_?»
+
+Ce n'est qu'en 1699 que cette circulaire, adressée au nom du roi
+aux intendants et commissaires, vient prescrire de renoncer
+définitivement à de telles pratiques. Le roi a été informé qu'en
+certains endroits, quelques officiers peu éclairés avaient voulu,
+par un faux zèle, obliger les nouveaux convertis à s'approcher des
+sacrements, avant qu'on leur eût donné le temps de laisser croître
+et fortifier leur foi; Sa Majesté qui sait qu'il n'y a point de
+crime plus grand, ni plus capable d'attirer la colère de Dieu,
+_que le sacrilège_, a cru devoir déclarer aux intendants et
+commissaires départis, qu'elle ne veut point «_qu'on use d'aucune
+contrainte contre eux pour les porter à recevoir les sacrements_.»
+
+Quant à l'usage de la contrainte matérielle pour obliger les
+convertis à assister à la messe, aux offices et aux instructions
+religieuses, il fut non seulement approuvé mais réclamé de tout
+temps par les évêques.
+
+Les troupes furent employées à cette besogne, et des inspecteurs,
+nommés dans les paroisses, veillèrent à ce que les convertis
+fissent leur devoir.
+
+Les convertis de Saint-Jean-de-Gaudonnenque sont forcés de
+s'engager à découvrir ceux qui manqueront à leur devoir, soit
+messe, prédication, catéchisme, instruction ou autre exercice
+catholique, et ils nomment les _inspecteurs _qui dénonceront tous
+ceux qui manqueront à quelqu'un des exercices de la religion
+catholique.
+
+Quant aux habitants de Sauve, ils donnent, à chacun des
+inspecteurs nommés, la conduite d'un certain nombre de familles
+dont ils prendront soigneusement garde, si tous ceux qui les
+composent vont à la messe, fêtes et dimanches, s'ils assistent aux
+instructions et y envoient leurs enfants et domestiques, s'ils
+observent les fêtes et jours d'abstinence de viandes ordonnés par
+l'Église.
+
+L'intendant de Creil demandait que les convertis fussent obligés
+de s'inscrire, sur une feuille du curé ou d'un supérieur de maison
+religieuse, pour marquer qu'ils avaient assisté à la messe les
+jours de fêtes et les dimanches, «ce qui aurait un merveilleux
+effet, disait-il, quand on pourrait ajouter, sous _peine _de loger
+pendant trois ou quatre jours un dragon.»
+
+En 1700 l'intendant de Montauban écrit encore au contrôleur
+général: «La première démarche de les engager (les nouveaux
+convertis) par la douceur à venir à la messe, était _le coup de
+partie_, pourvu qu'on n'en demeure pas là; il faut y joindre
+l'instruction -- c'est ce que j'ai fait, en composant environ
+vingt classes des nouveaux convertis de Montauban, que j'ai
+confiées, pour l'instruction, à vingt des plus habiles gens de la
+ville qui _m'en rendront compte _exactement chaque semaine.
+Moyennant ces instructions, je sais d'abord que quelqu'un a
+manqué, ou d'aller à la messe, ou de se faire instruire, et
+aussitôt je l'envoie quérir pour lui représenter que ceux qui ont
+commencé à faire leur devoir sont plus coupables que les autres
+quand ils ne continuent pas. Si je puis obtenir _quelques lettres
+de cachet_, pour intimider les plus opiniâtres, et _quelques
+secours d'argent _à beaucoup de nouveaux convertis qui sont dans
+le besoin, vous pouvez vous fier à moi, l'affaire réussira ou j'y
+périrai.» Mais, ainsi que le dit Rulhières, pour obliger deux cent
+mille familles à répéter journellement les actes d'une religion
+qu'on leur faisait abhorrer, les cent yeux d'inquisition et ses
+bûchers n'auraient pu suffire.
+
+Le gouvernement se vit obligé de prescrire à ses agents de ne pas
+appliquer des règlements vexatoires absolument inexécutables, mais
+cette recommandation fut faite _en secret_, avec injonction de ne
+point laisser soupçonner la défense de faire _ce qui sentait
+l'inquisition_.
+
+Et il se passa bien des années avant que l'on renonçât à soumettre
+les nouveaux convertis à un véritable régime de l'inquisition.
+
+Tel est traduit devant le lieutenant criminel pour avoir refusé de
+se mettre à genoux pendant la messe, au moment de l'élévation, tel
+autre pour avoir jeté son pain bénit, un troisième pour avoir
+repoussé avec son chapeau, au lieu de la baiser, la patène, qui
+lui était portée par un petit garçon.
+
+En Normandie, Lequesne est condamné à cinq cents livres d'amende
+pour avoir refusé la charge de trésorier marguillier de sa
+paroisse.
+
+Jacques de Superville, en quittant Nantes pour s'enfuir à
+l'étranger, laisse un état de ses dettes avec cette mention: «Je
+crois que le boulanger demandera quinze livres; mais, sur ces
+quinze livres, il y en a six livres cinq sols pour le _pain
+bénit_, qu'il faut que ceux qui l'ont ordonné paient; quant à moi,
+je n'ai jamais donné ordre qu'on le fit pour moi.»
+
+Il fallait, en effet, payer bon gré mal gré le pain bénit, ainsi
+que la tenture de sa maison les jours d'usage sur le passage des
+processions.
+
+On veillait à ce que les nouveaux convertis ne travaillassent pas
+les jours de fêtes et les dimanches, et à ce qu'ils fissent maigre
+les jours d'abstinence. En 1714, un marchand de Nantes, Roger, et
+sa femme sont signalés comme mangeant de la viande les jours
+défendus. En 1723, un gentilhomme est dénoncé pour avoir, dans une
+partie de campagne, contrevenu aux prescriptions de l'Église sur
+le même point, et le secrétaire d'État, La Vrillière, lui écrit, à
+propos de cette _grave _affaire: «J'ai reçu, Monsieur, le mémoire
+qui contient vos raisons sur des plaintes que l'on m'avait portées
+contre vous, vous ne pouvez disconvenir qu'elles avaient quelque
+fondement, puisqu'il est certain _que vous avez fait_, _un jour
+maigre_, _un repas en maigre et en gras publiquement dans un pré_,
+ce qui a causé du scandale. Soyez donc plus circonspect à
+l'avenir, sans quoi l'on ne pourrait s'empêcher de _sévir contre
+vous_.»
+
+Le 14 juillet 1785, le curé de Mézières en Drouais dénonce encore
+un nouveau converti, lequel, dit-il, n'a abjuré que pour se
+marier, et ne fait pas son devoir, ayant passé vingt-quatre jours
+de dimanches et fêtes obligatoires sans assister à la messe ni à
+aucun des offices de l'Église.
+
+Pour ceux des nouveaux convertis auxquels on a accordé une
+pension, ou que l'on a mis en possession des biens de leurs
+parents, réfugiés à l'étranger, ils sont menacés, si eux et les
+leurs ne font pas leur devoir, de se voir retirer ces pensions et
+ces biens.
+
+En 1699, Pontchartrain écrit qu'il a appris que des officiers de
+marine, auxquels on a accordé des pensions en considération de
+leur conversion, souffrent que leurs femmes et leurs enfants ne
+fassent aucun exercice de la religion catholique, et il ajoute:
+«Sa Majesté veut que ces officiers envoient des certificats des
+intendants et des évêques des lieux où leurs femmes et leurs
+enfants demeurent, _comme ils y vivent en catholiques_, et elle ne
+fera expédier les ordonnances de leurs pensions _que sur ces
+certificats_.»
+
+De même; une circulaire aux intendants prescrit de surveiller la
+conduite de ceux qui ont été mis en possession des biens de leurs
+parents fugitifs. «S'ils trouvent, dit cette circulaire, que ceux
+qui jouissent de ces biens ne s'acquittent pas des devoirs de la
+religion, après en avoir été avertis, ils donneront les ordres,
+nécessaires _pour en faire saisir et séquestrer les fruits_.»
+
+Saint-Florentin donne même l'ordre aux fermiers de la régie de
+saisir les biens des nouveaux convertis qui se sont montrés
+_indignes_ de la grâce que leur a faite le roi, en discontinuant
+tout exercice de la religion catholique.
+
+Quant aux évêques, les moyens _pratiques_ qu'ils trouvent,
+d'obliger les nouveaux convertis à pratiquer, c'est de leur
+imposer des épreuves de catholicité, quand ils veulent se marier,
+et de leur faire enlever leurs enfants s'ils ne pratiquent pas.
+
+Dès 1692, l'évêque de Grenoble disait: «les religionnaires sont
+dans un état pitoyable, puisqu'ils sont presque sans religion; ils
+ne tiennent à la nôtre que _par grimace _et ne tiennent plus à la
+leur que par cabale et par hypocrisie.»
+
+Et, quatre ans plus tard, constatant «que les nouveaux convertis
+ne vont ni à la messe ni au sermon, ne fréquentent point les
+sacrements, et, _à la mort_, les refusent, disant qu'ils sont
+calvinistes» il ordonne à ses curés de les regarder comme
+hérétiques et de ne leur point administrer le sacrement du mariage
+_qui est le seul endroit qui les oblige à revenir à l'Église_.»
+
+En 1754, de Blossac écrit à M. de Clervault, qui veut épouser une
+aussi mauvaise convertie que lui: «Vous sentez qu'étant _suspects
+_l'un et l'autre, il ne faut que le rapport de quelque
+malintentionné pour vous attirer de fâcheuses affaires, et
+qu'ainsi vous devez être plus exacts, même qu'un ancien
+catholique, soit à assister à l'église et aux instructions et à y
+envoyer vos domestiques; je ne vous donne ces avis que parce que
+la moindre fausse démarche de votre part tirerait à conséquence.»
+
+Pour ce qui est des enfants, il ne suffisait pas que les nouveaux
+convertis eussent fait baptiser leurs enfants à l'église, on
+exerçait sur eux une surveillance jalouse et incessante pour
+arriver à ce que ces enfants fussent élevés et instruits dans la
+religion catholique.
+
+Une circulaire aux intendants portait cette disposition: «Les
+parents doivent envoyer leurs enfants, savoir: les garçons chez
+les maîtres, les filles chez les maîtresses d'école, aux heures
+réglées; les tuteurs doivent faire la même chose pour les enfants
+dont ils sont chargés, et les maîtresses pour leurs domestiques.»
+
+Outre cette instruction _obligatoire_, presque exclusivement
+religieuse, que devaient recevoir les enfants des nouveaux
+convertis, ces enfants devaient encore aller à l'église, y suivre
+les instructions de catéchisme et accomplir leurs devoirs
+religieux, le tout sous peine d'amendes infligées aux parents qui
+négligeraient de faire remplir ces obligations à leurs enfants.
+
+Mais on n'avait pas grande confiance dans ces suspects mal
+convertis, et l'instruction donnée aux intendants porte cette
+terrible prescription:
+
+«S'ils ont avis que quelques parents _détournent leurs enfants de
+la religion catholique_, ils feront mettre dans des collèges ou
+dans des monastères, les enfants de qualité pour y être élevés, et
+feront payer des pensions pour leur nourriture et entretien sur
+les biens de leurs pères et mères, et, à défaut de biens, les
+feront mettre dans les hôpitaux pendant le temps qui sera
+nécessaire pour leur instruction seulement; de même pour les
+enfants dont les pères et mères _n'assisteront pas aux
+instructions_, _et ne feront pas le devoir des catholiques_, après
+qu'ils les auront avertis, aussi les enfants qui marqueront par
+leurs actions et par leurs paroles beaucoup d'éloignement de la
+religion catholique, _le tout aux dépens des pères et mères_.»
+
+Les instructions données aux intendants, donnaient libre carrière
+aux dénonciations du clergé, toujours désireux de faire enlever
+aux nouveaux convertis leurs enfants, pour les faire élever dans
+les collèges ou dans les couvents. Chaque année, par ordre de
+l'évêque, les curés de chaque diocèse dressaient _la liste des
+suspects _auxquels on devait enlever leurs enfants, et cette liste
+était transmise à l'intendant qui enjoignait aux parents d'avoir à
+lui amener leurs enfants, sous peine d'être traités comme rebelles
+aux ordres du roi. Les enfants livrés, il fallait que les parents
+payassent leur pension au collège ou au couvent, sous peine
+d'amende ou d'emprisonnement. Un sieur Bocquet, par exemple, se
+refuse à payer la dot de sa fille qu'on a enlevée, et à laquelle
+on veut faire prendre le voile.
+
+Pontchartrain écrit à l'intendant: «Il n'y a pas de meilleure voie
+pour obliger le nommé Bocquet à donner mille livres à sa fille
+pour sa dot dans son couvent, que _de l'arrêter _comme mauvais
+catholique qui fait mal son devoir.»
+
+Chaque année les curés dressaient des listes d'enfants à enlever
+dans les familles huguenotes de leurs paroisses.
+
+Pour les notables et pour les nobles, les évêques envoyaient soit
+au ministre, soit aux intendants des mandements pour faire
+recevoir les jeunes filles dans les couvents, c'étaient des ordres
+en blanc seing que l'on remplissait pour les couvents, tout comme
+il y avait des lettres de cachet, signées d'avance du roi, pour la
+Bastille et autres prisons du roi. Les évêques en faisaient si
+grand usage, que le secrétaire d'État en 1686, _est obligé_ de
+réclamer à l'archevêque de Paris une douzaine de ces mandements,
+n'en ayant plus en main que deux ou trois.
+
+En 1750, l'archevêque d'Aix demande à Saint-Florentin des lettres
+de cachet _en blanc_, et des troupes pour procéder à l'enlèvement
+de jeunes protestantes, mais Saint-Florentin répond que les
+lettres en blanc sont sujettes à trop d'inconvénients et que
+l'emploi des soldats, dangereux pour l'honneur des jeunes filles,
+a eu un succès très équivoque.
+
+Le plus souvent, grâce aux listes dressées par leurs curés, les
+évêques pouvaient désigner _nominativement _à l'autorité civile
+les enfants qu'ils voulaient enlever à leurs familles, et c'est ce
+que faisait Bossuet dans son diocèse de Meaux.
+
+«Ayant reçu de M. l'évêque de Meaux, écrit le secrétaire d'État, à
+Phelipeaux, -- en 1699, un mémoire par lequel il serait nécessaire
+de mettre dans la maison des nouvelles catholiques de Paris les
+demoiselles de Chalandes et de Neuville, j'en ai rendu compte au
+roi qui m'a ordonné de vous écrire d'envoyer une des demoiselles
+de Chalandos... et les deux cadettes des demoiselles de Neuville
+qui demeurent à Caussy, dans la paroisse d'Ussy. Il y a dans même
+paroisse d'Ussy deux demoiselles, nommées de Nolliers, que
+M. de Meaux croit nécessaire de renfermer. Mais comme elles ne
+sont pas présentement sur les lieux, il ne faudra les envoyer aux
+nouvelles catholiques que de concert avec M. de Meaux, et dans le
+temps qu'il vous dira.»
+
+Les évêques recherchaient surtout les enfants dont les familles
+étaient assez riches pour payer de grosses pensions.
+
+L'évêque de Montauban, pour faire enlever une jeune fille de cette
+ville et la faire mettre au couvent, invoque cette raison
+déterminante, qu'elle aura un jour _cent mille écus_. Fléchier,
+pour faire enlever le jeune d'Aubaine âgé de huit ans _qui aura de
+grands biens_, se contente de dire que les parents qui l'élèvent
+ne sont _peut-être _pas sincèrement catholiques, que l'enlèvement
+qu'il sollicite est nécessaire pour faire perdre à cet enfant les
+mauvaises impressions qu'on _a peut-être _commencé à lui donner.
+
+Dans l'entraînement de leur zèle convertisseur, les évêques ne
+songeaient pas toujours à s'assurer si les enfants qu'ils
+voulaient enlever appartenaient à des familles riches ou pauvres;
+c'est ainsi qu'à l'évêque de Sisteron, voulant faire enlever les
+quatre enfants d'un sieur Ganaud, pour placer les trois fils au
+séminaire, et la fille au couvent, le ministre répond: «Êtes-vous
+disposé à payer les pensions? Si vous ne le pouvez pas, ils
+resteront en liberté.» À l'intendant de la Rochelle, Saint-
+Florentin ordonne de mettre en liberté la jeune Claude, enlevée
+par ordre de l'évêque «dont vous me prouvez, dit-il, que la mère
+_n'est pas en état de payer la pension_.»
+
+À l'intendant Saint-Priest, il est obligé d'écrire: «Ne vous en
+rapportez pas, dans l'avenir, avec tant de facilité aux
+témoignages des missionnaires et des curés, ou faites d'abord
+_vérifier les facultés de leurs parents_.» Le gouvernement ne se
+souciait pas, en effet, de voir tomber à sa charge la pension des
+enfants enlevés à leurs parents pour être instruits; la pauvreté
+mettait les parents à l'abri des enlèvements; ainsi aux nouvelles
+catholiques de Paris, il n'y avait que la dixième partie des
+pensionnaires qui fussent _non payantes; _pour les jeunes filles
+appartenant à des familles riches, le plus futile prétexte était
+accepté, comme un motif suffisant d'enlèvement; telle est prise
+comme _soupçonnée _de vouloir épouser un Danois et d'être ainsi en
+danger de se pervertir en pays étranger, telle autre parce que,
+ayant de la fortune, elle est sur le point d'épouser un nouveau
+converti, mauvais catholique. À l'appui de ces demandes
+d'enlèvement on ne craint pas d'invoquer les intérêts de l'État et
+de la religion.
+
+Quand les parents rentraient en possession de leurs enfants,
+suffisamment instruits, à chaque instant ils étaient exposés à se
+les voir de nouveau enlever pour suspicion religieuse. On rend à
+du Mesnil ses quatre filles élevées au couvent; il produit, pour
+éviter qu'on ne les lui enlève de nouveau, un certificat du curé
+de la paroisse constatant qu'elles ont fait leur devoir (sauf le
+temps de Pâques où elles s'étaient rendues à Caen). Saint-
+Florentin déclare ce certificat insuffisant et écrit au père que
+si, à l'avenir, il ne produit pas de certificat plus explicite, on
+s'assurera _d'autre manière _de la religion de ses filles.
+
+Mlle de Bernières est plusieurs fois reprise à sa mère, celle-ci
+ne peut se la faire rendre qu'à la condition de l'envoyer
+exactement au service divin et de la remettre aux nouvelles
+catholiques pendant quinze jours, à chacune des quatre grandes
+fêtes de l'année.
+
+Fraissinet, marchand à Anduze, retire de pension l'aîné de ses
+huit enfants, âgé de quinze ans, pour lui faire apprendre son
+commerce. Il est obligé de le réintégrer à sa pension sur la
+dénonciation de l'évêque de Montpellier prétendant qu'il veut
+faire passer son fils à l'étranger. Ce n'est que, après avoir
+obtenu des évêques d'Alais et de Montpellier un certificat qu'on
+peut désormais sans danger lui _accorder cette grâce _de reprendre
+son fils chez lui, qu'on lui rend son enfant (à la charge de se
+conduire par rapport à la religion, de manière à ce qu'il
+n'intervienne aucune plainte à Sa Majesté).
+
+Le sieur Bienfait expose vainement qu'il a sept enfants, que les
+pensions qu'on le force à payer pour ses trois filles le ruinent,
+et que, en laissant passer le moment de leur apprendre un métier,
+on leur prépare une misère certaine. Il n'obtient pas
+satisfaction. L'évêque de la Rochelle va plus loin, il demande un
+ordre d'emprisonnement contre un marin qui a fait partir comme
+mousse son fils, alors que Monseigneur voulait continuer à faire
+instruire cet enfant. Le ministre s'y refuse, déclarant que c'est
+vouloir ruiner le commerce que de demander l'arrestation des chefs
+de famille pour de tels motifs. Sans cesse le gouvernement était
+occupé à modérer l'ardeur d'enlèvements du clergé. Saint-
+Florentin, obligé de consentir à l'enlèvement de douze jeunes
+filles, demandé par l'évêque de Dax, se borne à conseiller
+prudemment à cet évêque de ne pas les enlever _toutes à la fois_.
+Mais à l'évêque d'Orléans qui veut enlever vingt enfants, dont il
+_se _charge de payer la pension, le ministre répond que le
+cardinal Fleury est fort édifié d'un si beau zèle, mais que, comme
+l'évêque d'Orléans en a déjà, depuis très peu de temps, fait
+mettre vingt-deux autres dans les couvents et communautés, il
+paraîtrait extraordinaire qu'on eût, _en moins d'un mois_, fait
+enlever plus _de quarante_ enfants dans _un seul _diocèse.
+
+Cette prudence administrative était inspirée, non par des
+sentiments de modération humanitaire, mais par la crainte de
+mettre en éveil les huguenots, par des actes de violence trop
+nombreux pour ne point avoir quelque éclat. Cette préoccupation
+d'éviter le bruit se retrouve dans l'instruction donnée à un
+intendant au sujet du fabricant Renouard, père de famille accusé
+d'être en secret attaché à la foi protestante. Il lui est prescrit
+de prendre à ce sujet les éclaircissements nécessaires, mais on
+ajoute: «Il faut agir avec circonspection, pour que ce particulier
+n'entre pas en défiance, et ne fasse pas disparaître ses enfants.»
+En vain, prenait-on toutes les précautions pour ne pas mettre les
+huguenots en défiance; en vain envoyait-on la nuit, à
+l'improviste, les troupes faire des visites domiciliaires dans les
+villages, beaucoup d'enfants, portés sur les listes de
+proscription remises par l'évêque à l'intendant, étaient
+soustraits au sort qui les menaçait. «Quoique j'aie fait prendre
+toutes les précautions possibles, écrit l'évêque de Bayeux, et que
+le secret ait été très bien gardé, on n'a pu arrêter que ces dix
+enfants, quatre nous ont échappé par des issues souterraines que
+leurs pères avaient fait faire dans leurs maisons depuis la
+signification des premiers ordres du roi, qui avait donné
+l'alarme.»
+
+Dans le Dauphiné, le jeune Roux, âgé de douze ans, qu'on voulait
+enlever, se cache dans un marais où il y passe trois jours et
+trois nuits, ayant de l'eau jusqu'au cou; ses parents ne peuvent
+que lui porter un peu de nourriture pendant ce temps. Quand la
+maréchaussée a renoncé à ses battues, ils le tirent de là, cousent
+à son habit des pièces de monnaie, en guise de boutons, et le
+mettent sur la route de Genève, où il arrive heureusement.
+
+À Luneray, en Normandie, à l'approche des soldats, deux fillettes
+âgées, l'une de cinq ans, l'autre de sept, sont confiées à leurs
+grands-pères, deux vieillards de quatre-vingts ans, qui montent à
+cheval, et, les prenant sous leurs manteaux, les emmènent fort
+loin chez des amis. Pendant huit ans, elles restent là; au bout de
+ce temps, l'aînée se marie; et la cadette, revenue à Luneray,
+reste trois ans cachée dans une chambre chez sa mère sans voir
+personne.
+
+À Bolbec, une jeune fille poursuivie par les soldats échappe, en
+se précipitant par la fenêtre d'un grenier. Une autre jeune fille
+est violemment arrachée par les archers des bras de sa mère et de
+sa belle-soeur récemment accouchée; celle-ci s'évanouit et tombe à
+terre. La mère fait un quart de lieue de chemin se cramponnant à
+son enfant. À bout de forces, elle finit par céder. La pauvre
+enfant, ainsi disputée, eut un tel effroi de cette scène que son
+visage en conserva toujours une pâleur mortelle.
+
+À Die, un chirurgien, désespéré de se voir enlever son enfant se
+donne un coup de lancette dont il meurt sur l'heure.
+
+C'étaient, dans toutes les maisons soumises à une visite
+domiciliaire, des scènes déchirantes: les parents ne pouvant se
+résigner à se voir prendre leurs enfants, et ceux-ci pleurant et
+se débattant pour échapper aux étreintes des ravisseurs. Quant aux
+soldats, ils exécutaient impitoyablement leurs ordres, parfois
+même au hasard et les outrepassaient, voulant avoir leur compte de
+prises.
+
+En 1740, l'évêque d'Apt envoie des cavaliers de la maréchaussée
+pour enlever les deux filles aînées des époux Béridal.
+
+Ces filles avaient été mises à l'abri; les cavaliers, après avoir
+vainement fouillé partout sans succès, disent: puisque nous ne
+trouvons pas les autres, nous allons toujours prendre la
+troisième, une enfant de trois ans. La mère court au lit et prend
+l'enfant; dans ses bras, un cavalier saisit cette enfant par les
+pieds et la tire comme s'il eût voulu l'écarteler; ne réussissant
+pas à l'arracher des bras de la mère, il donne à celle-ci un coup
+de poing si violent sur la tête qu'elle tombe sur le carreau, ce
+qui lui permet de prendre l'enfant. Quelques mois après, l'évêque
+ayant réussi à mettre la main sur les deux filles aînées, Béridal
+se rend à l'évêché pour réclamer ses trois filles. «Prends la plus
+jeune si tu veux, lui dit l'évêque. -- Il n'est plus temps de me
+la rendre répond le père, à présent qu'elle est morte et qu'on me
+l'a tuée, -- Fais comme tu voudras, je vais me coucher. --
+Pardonnez-moi monseigneur, car, quoique morte, je la porterai avec
+les dents plutôt que de vous la laisser.»
+
+Le père remporte chez lui l'enfant qui a été prise _sans ordre_,
+et quelques jours après elle meurt des suites des violences
+qu'elle avait eu à subir.
+
+«Les cavaliers de la maréchaussée, écrit en 1749 la supérieure des
+nouvelles catholiques de Caen, nous ont amené trois filles. Nous
+nous sommes aperçues qu'ils se sont _un peu mépris... _Au lieu de
+Marie-Anne Boudon, pour laquelle nous avions un ordre du 8 octobre
+1748, ils nous ont amené sa soeur...; nous ne sommes point fâchées
+de cette _méprise_ si elle ne déplaît pas à la cour.»
+
+Que dirait-on d'un bourreau à qui on livrerait, pour l'exécuter,
+le frère d'un coupable, s'il déclarait ne pas être fâché de la
+_méprise_, et se résignait, pourvu que cela ne déplût pas en haut
+lieu, à supplicier l'innocent à la place du coupable?
+
+Les convertisseurs n'y regardaient pas de si près, ils
+instruisaient, bon gré mal gré, aussi bien l'enfant qui leur était
+remis en vertu d'une lettre de cachet, que celui qu'on leur
+livrait _par erreur et sans ordre_. Il est aisé d'imaginer quel
+trouble profond jetait chez les huguenots cette cruelle
+persécution, les frappant dans ce qu'ils avaient de plus cher, et
+dans quelles continuelles angoisses vivaient les familles.
+
+«Hélas! que de familles désolées en basse Normandie, écrit en 1751
+le pasteur Garnier, que de mères éplorées, que d'angoisses et
+d'amertume dans tout le voisinage! Pour un seul enfant arrêté, il
+est incroyable toute la rumeur qui se fait; on ne songe de toutes
+parts qu'à faire fuir les innocentes créatures qu'on chérit avec
+tendresse; on les sauve toutes nues; nonobstant la rigueur des
+saisons, on erre à l'aventure, on les cache dans les genêts. On
+revient ensuite reconnaître le dégât de l'ennemi, on court de côté
+et d'autre, le coeur déchiré de douleur et, au moindre bruit
+nocturne, c'est à recommencer.» En 1754, on écrit que, depuis
+quatre ans, un tiers des familles protestantes du Bocage ont
+émigré à l'île de Jersey, _à cause d'enlèvements d'enfants_.
+
+En 1763, les habitants de Bolbec adressent au roi une requête dans
+laquelle nous lisons: «la maréchaussée est venue en vertu de deux
+lettres de cachet enlever les deux filles de la veuve de Jean de
+Bray... Cet incident, sire, nous inquiète et nous afflige en nous
+rappelant les désordres et la confusion que de pareils événements
+occasionnèrent dans notre canton, il y a trente ans, et _dont les
+suites furent l'émigration d'un nombre considérable de familles
+protestantes_. Votre Majesté a désiré que nous rebâtissions nos
+maisons incendiées (Bolbec venait d'être à moitié détruit par un
+terrible incendie), nous y employons le peu que nous avons échappé
+de nos désastres, mais sire, que nous servira de les faire
+construire _si nous ne sommes point sûrs de les habiter avec nos
+familles?»_
+
+En 1775, le gouvernement modère un peu le zèle du clergé, mais ne
+répudie point la doctrine qui permet de porter aux droits du père
+de famille la plus cruelle atteinte. «Sa Majesté, écrit
+Malesherbes à l'évêque de Nîmes, est dans la disposition de n'user
+que _rarement_, et dans des cas où elle ne pourra s'en dispenser,
+de son autorité pour retirer les jeunes néophytes des mains de
+leurs parents et les faire mettre dans des lieux d'instruction.»
+
+Le 10 janvier 1790, à une supérieure des nouvelles catholiques qui
+déclare avoir encore douze jeunes filles à instruire et demande de
+nouvelles pensionnaires, le ministre répond: «Je ne crois pas
+qu'il y ait lieu, _dans le moment actuel_, de donner des ordres
+pour soustraire à l'autorité de leurs parents, les jeunes
+personnes que le _désir _d'être instruites des vérités de la
+religion, conduirait dans votre maison. Si cependant, les
+circonstances étaient _urgentes_, on pourrait s'adresser aux
+juges, pour recourir ensuite, suivant le jugement, à l'autorité.»
+
+C'est après 1789, il n'est plus question déjà que de jeunes filles
+ayant un _prétendu _désir de se faire instruire malgré leurs
+parents; mais pour que l'inviolabilité du droit du père de famille
+sur la conscience de ses enfants mineurs fût proclamée, il fallait
+que la monarchie très chrétienne eût été balayée par la
+révolution.
+
+Ce n'étaient pas, du reste, depuis l'édit de révocation, les
+enfants _seuls _qui étaient jetés dans les couvents pour y être
+instruits; _les opiniâtres_, hommes, femmes et enfants que
+n'avaient pu convaincre les exhortations des soldats,
+remplissaient les couvents, les prisons et les hôpitaux,
+véritables maisons de tortures.
+
+L'intendant Foucault, un convertisseur émérite, déclarait que les
+dragons avaient attiré moins de gens à l'église, que ne l'avaient
+fait, pour les gentilshommes, la crainte des prisons éloignées,
+pour les femmes et les filles, l'aversion qu'elles avaient pour
+les couvents.
+
+Cette aversion des huguenotes pour la vie monotone et vide du
+couvent; avec les longues stations sur la dalle froide des
+chapelles, les prières interminables en langue inconnue, se
+comprend d'autant mieux, que ces chrétiennes étaient prises par
+les nonnes ignorantes pour des juives, des païennes ou des
+idolâtres, et catéchisées en conséquence à leur grand étonnement -
+- quelques-unes des néophytes, non seulement se montraient peu
+dociles à de telles instructions, mais encore _pervertissaient_,
+pour employer le langage du temps, celles qui étaient chargées de
+les amener à la foi catholique. Madame de Bardonnanche en agit
+ainsi dans un couvent de Valence; l'évêque de cette ville,
+apprenant qu'elle avait gagné l'affection des religieuses, et
+craignant qu'elle _n'infectât tout le troupeau_, la fit enfermer
+dans un couvent de Vif, _avec défense aux nonnes de lui parler_.
+
+Madame de Rochegude, enfermée dans un couvent de Nîmes, avait si
+bien gagné l'esprit et le coeur des religieuses que l'abbesse dut
+écrire: «Ôtez-nous cette dame, ou elle rendra tout le couvent
+_huguenot_. Madame de Rochegude fut expulsée du royaume comme
+_opiniâtre_. Au moment des dragonnades, de Noailles et Foucault
+constatent déjà que les huguenotes sont plus difficiles à
+convertir que leurs maris et souvent on mettait la femme au
+couvent dans l'espoir de convertir, non seulement elle-même, mais
+encore le mari par surcroît. «Le roi sait, écrit le secrétaire
+d'État, que la femme du nommé Trouillon, apothicaire à Paris, est
+une des plus opiniâtres huguenotes qu'il y ait. Et, comme sa
+conversion pourrait attirer celle de son mari, Sa Majesté veut que
+vous la fassiez arrêter et conduire aux nouvelles catholiques.»
+
+Des femmes, des jeunes filles, des enfants même, montrèrent une
+constance admirable pendant des années entières. Par exemple, les
+deux demoiselles de Rochegude, ayant pu conserver des relations
+avec leurs parents, par l'entremise d'une personne dévouée qui
+n'était pas suspecte à l'abbesse du couvent dans lequel elles
+étaient retenues, parviennent à s'échapper _après quatorze ans _de
+captivité. Elles rejoignent à Genève leurs parents dont la joie de
+les revoir fut encore plus grande, dit une relation «quand ils
+s'aperçurent que leurs filles n'avaient ni l'esprit, ni le coeur
+gâtés. Le plus souvent les supérieures habituées à voir tout plier
+devant elles, s'exaspéraient en présence de la résistance des
+huguenotes, elles les injuriaient, les maltraitaient et parfois
+les ensevelissaient dans leurs sombres _inpace_, ces sépulcres
+faits pour _les morts vivants_. Sur une liste des pensionnaires
+des nouvelles catholiques de Paris, on voit, en regard de
+plusieurs noms, cette note: «elles ont été _extrêmement
+maltraitées _en province, ce sont des esprits effarouchés qui ont
+besoin d'être adoucis.»
+
+Les cas de folie, à la suite des mauvais traitements qu'avaient à
+subir les pensionnaires des couvents, étaient si fréquents, qu'on
+lit dans le règlement de visite fait par la supérieure de _l'Union
+chrétienne_: «S'il arrive qu'il y ait des personnes _insensées
+_parmi les pensionnaires, nous défendons très expressément, tant
+aux soeurs qu'aux pensionnaires, de s'y arrêter et de s'en
+divertir, ni de se mêler de ce qui les regarde si elles n'en sont
+chargées, _ou _si la supérieure ou celle qui en aura soin ne les
+en prient.»
+
+Dans un couvent de Paris, une dame Falaiseau, enfermée avec ses
+trois filles, devient folle et meurt. Aux nouvelles catholiques de
+Paris, mises sous la direction de Fénelon, la dame de La Fresnaie
+devient folle, il faut la faire enfermer, et Mlle des Forges,
+prise aussi de folie, se précipite par une fenêtre et se tue.
+Théodore de Beringhen écrit à ce propos: «Je ne suis pas surpris
+d'apprendre la frayeur et l'étonnement général qu'a causés dans
+Paris la fin tragique de Mlle des Forges, qui s'est précipitée du
+troisième étage par une des fenêtres de la maison. C'était une
+suite affreuse de l'égarement d'esprit où elle était tombée depuis
+quelques mois dans la communauté qu'on appelle les nouvelles
+catholiques. Tout le monde sait que c'était une fille de mérite et
+de raison, mais l'abstinence forcée et les insomnies qu'elle a
+souffertes entre les mains de ces impitoyables créatures, lui ont
+fait perdre en bien peu de temps le jugement et la vie.»
+
+Les femmes et les filles huguenotes livrées à la dure main des
+religieuses, ne pouvaient recevoir ni une visite ni une lettre,
+et, dans leur isolement, leur raison se perdait ou leur constance
+devait céder. «Sa Majesté, écrit le secrétaire d'État à la
+supérieure des nouvelles catholiques, a été informée que quelques
+unes de ces femmes refusent d'entendre les instructions qu'on veut
+leur donner, sur quoi elle m'ordonne de vous dire d'avertir celles
+qui les refuseront que cette conduite déplaît à Sa Majesté, et
+qu'elle ne pourra s'empêcher de prendre à leur égard des
+résolutions _qui ne leur seront pas agréables_.»
+
+L'ordonnance du 8 avril 1686 prescrit, de par le roi, à la
+supérieure d'avertir ses pensionnaires qu'il faut «qu'elles
+écoutent avec soumission et patience les instructions qui leur
+seront données, en sorte que _dans le temps de quinzaine_, _du
+jour qu'elles seront reçues dans la maison_, _elles puissent faire
+leur réunion; _et, au cas qu'elles ne le fassent pas dans ledit
+temps, enjoint à ladite supérieure d'en donner avis pour y être
+pourvu par Sa Majesté ainsi qu'elle verra bon être.»
+
+Les mesures peu agréables qu'on trouvait bon de prendre contre les
+opiniâtres, c'était l'envoi dans des couvents plus durement menés,
+dans les prisons, ou enfin à l'hôpital général.
+
+Les demoiselles Besse et Pellet restent longtemps aux nouvelles
+catholiques de Paris sans céder, on les envoie dans un couvent
+d'Ancenis, et l'évêque de cette ville reçoit de Pontchartrain
+cette instruction: «_On leur donne trois mois _pour se rendre
+raisonnables, à la suite desquels on les mettra à _l'hôpital
+général _pour le reste de leurs jours.»
+
+Avec le désordre des temps, dit Michelet, que devenait une femme à
+l'hôpital, dans cette profonde mer des maladies, des vices, des
+libertés, du crime, la Gomorrhe des mourants?
+
+On faisait tout pour ne pas être jeté dans ces maisons de mort
+qu'on appelait alors des hôpitaux; ainsi, en temps de famine il
+fallait que les troupes fissent des battues pour ramasser les
+vagabonds et les mendiants, préférant la mort à l'hôpital.
+
+Là, couchaient côte à côte, dans le même lit, cinq ou six
+malheureux, parfois plus, les sains avec les malades, les vivants
+avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever; dans
+ces foyers d'infection toute maladie contagieuse, se propageant
+librement, s'éternisait; -- à Rouen, en 1651, plus de 17 000
+personnes furent enlevées par la peste dans les hôpitaux.
+L'hôpital de la Santé, dit Feillet, n'était plus qu'un sépulcre,
+les pauvres qui étaient frappés du mal dans leur logis, aimaient
+mieux y périr sûrement que d'être portés dans un lieu où ils se
+trouvaient huit ou dix dans un même lit, _quelquefois un seul
+vivant au milieu de sept ou huit morts_.
+
+Nulle précaution pour empêcher les maladies contagieuses de se
+propager dans l'hôpital et au dehors. En 1652, les administrateurs
+des hôpitaux de Paris, vu l'affluence des malades (il en était
+arrivé 200 en un seul jour à l'Hôtel-Dieu où il y en avait déjà 2
+400), décident que l'hôpital Saint-Louis, spécialement destiné aux
+_pestiférés_, sera ouvert aux blessés; tant pis pour les blessés,
+on se bornera à interdire autant que possible la communication
+avec le dehors. Voici comment on se préoccupait peu de préserver
+la population du dehors des maladies régnant dans les hôpitaux.
+«On vendait aux pauvres, dit Feillet, les habits de ceux qui
+étaient morts à l'hôpital, _sans les assainir_, après les avoir
+tirés du dépôt infect où ils avaient été entassés pêle-mêle, et
+dont le seul nom _la pouillerie _inspire l'horreur... on en
+vendait annuellement pour cinq cents livres; qu'on se figure
+combien de misérables haillons, couverts de vermine, et recelant
+dans leurs plis les germes funestes des maladies, représente cette
+somme.»
+
+Les hôpitaux n'étaient pas seulement des foyers d'infection, ils
+ne différaient en rien des maisons de correction. Le malade, le
+pauvre, le prisonnier qu'on y jetait, était considéré comme un
+pécheur frappé de Dieu, qui, d'abord, devait expier. Il subissait
+de cruels traitements.
+
+On y entassa les huguenots après les dragonnades, et ils eurent à
+y souffrir cruellement. La veuve de Rieux, envoyée à l'hôpital
+général, en février 1698, résista à tout, et en septembre 1699,
+d'Argenson écrit: «On n'a pu lui inspirer des sentiments plus
+modérés, ni même lui faire _désirer _la maison des nouvelles
+catholiques, tant elle appréhende d'être instruite et de ne pas
+mourir dans son erreur... Elle est d'un âge _très avancé _et cette
+circonstance doit d'autant plus, exciter le _zèle _des
+ecclésiastiques qui la soignent.»
+
+L'hôpital qui devint pour les huguenots la maison de torture la
+plus tristement célèbre et redoutée, fut celui de Valence,
+hôpital-prison, dirigé par le sieur Guichard, seigneur
+_d'Herapine_, la Rapine comme l'appelaient les huguenots, un des
+bourreaux les plus cruellement inventifs qui se soient jamais
+rencontrés.
+
+D'Hérapine fit si cruellement jeûner Joachin d'Annonay que ce
+malheureux, dans les transports de la faim, se mangea la main et
+mourut deux jours après de douleur et de misère; une autre de ses
+victimes, un jeune homme de vingt-et-un ans mourut aussi de faim
+dans son cachot. Il enferma Ménuret, avocat à Montélimar, dans une
+basse-fosse humide où le jour ne pénétrait que par une étroite
+lucarne et le maltraita cruellement; un jour enfin il lui fit
+donner tant et de si forts coups de nerf de boeuf par ses
+estafiers que, quelques heures après, on le trouva mort dans son
+cachot. La demoiselle du Cros, et quelques-unes de ses compagnes
+qui avaient voulu, comme elle, fuir à l'étranger, sont livrées à
+d'Hérapine et aux six furies exécutrices de ses ordres
+impitoyables.
+
+«Dès leur arrivée on les dépouilla de leurs chemises qu'on
+remplaça par de rudes cilices de crin qui leur déchirèrent la peau
+et engendrèrent des ulcères par tout leur corps; puis il les
+obligea de mettre des chemises qu'il envoya quérir à l'hôpital,
+lesquelles avaient été plusieurs semaines sur des corps couverts
+de gale, d'ulcères et de charbon; pleines de pus et de poux.
+
+«N'ayant pour nourriture que du pain et de l'eau, surchargées de
+travail, ces prisonnières étaient encore accablées des plus
+mauvais traitements. Un des supplices favoris de d'Hérapine, après
+les coups de nerf de boeuf qu'il leur faisait appliquer, sur la
+chair, en sa présence, consistait à les plonger _dans un bourbier
+_d'où on ne les tirait que quand elles avaient perdu connaissance.
+La mort délivra la jeune du Cros de son martyr. Quant à ses amies,
+couvertes de plaies de la tête aux pieds, et n'ayant plus figure
+humaine, elles finirent par abjurer, et furent transportées dans
+un couvent.»
+
+Nous avons les relations laissées par deux des victimes de
+d'Hérapine, Jeanne Raymond, née Terrasson, et Blanche de Gamond;
+voici quelques extraits de ces relations navrantes:
+
+«La Rapine ne cessait de nous visiter, dit Jeanne Raymond,
+toujours accompagné de trois ou quatre estafiers et de cinq ou six
+mal vivantes dont il se servait pour l'aider _à nous battre et à
+nous torturer; _les satellites avaient toujours leurs mains
+pleines de _paquets de verges _dont ils donnaient les étrivières
+sur le corps _nu _à tous ceux que leur barbare maître livrait à
+leur fureur. Ils ne cessaient de frapper que lorsque le sang
+ruisselait de tous côtés.
+
+«L'on commença par une de mes chères compagnes (pour avoir chanté
+un psaume) qu'on fit mettre à genoux dans une petite allée qui
+régnait le long de nos cachots, et là, elle fut frappée jusqu'à ce
+qu'elle tombât presque morte sur les carreaux. En la remettant
+dans le cachot, on m'en fit sortir pour exercer sur mon dos le
+même traitement, ce qui étant fait, on en fit de même aux autres
+deux qui restaient encore. Je fus accusée ensuite d'avoir dit
+quelque parole d'encouragement à l'une de celles qui étaient dans
+les autres cachots, ce qui fit que la Rapine, ranimant sa fureur,
+me fit sortir de nouveau du cachot et recommença à me frapper
+derechef avec un bâton, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, il
+ordonna à deux de ses satellites de continuer à me battre, chacune
+avec un bâton, ce qu'elles continuèrent à faire jusques aussi
+qu'elles en furent lasses et qu'elles eurent mis mon corps _aussi
+noir qu'un charbon_.
+
+«Quelque temps après, étant accusée d'avoir parlé à quelqu'une de
+mes compagnes, la soeur Marie qui faisait l'office de bourreau,
+vint contre moi, me prit par derrière, me frappa de tant de coups
+de bâton, surtout à la tête, me donna tant de soufflets et de
+coups de poing au visage, qu'il enfla prodigieusement et dans ce
+pitoyable état, il n'est point de menaces qu'elle ne me fit...
+Comme tous ses mauvais traitements n'opéraient pas, la Rapine me
+dit que j'irais de nouveau dans le cachot et que j'y crèverais
+dans moins de six semaines... On m'obligea d'en nettoyer deux
+autres qui étaient attenant à celui-ci. Je m'aperçus, en les
+nettoyant, que les clous de l'une des portes étaient fort gros,
+posés les uns tout près des autres et que leurs pointes n'étaient
+pas redoublées. J'en demandai la raison et l'on me dit que la
+Rapine s'en servait pour tourmenter qui bon lui semblait en les
+mettant entre les murailles et la porte, _et les serrant contre
+ces clous_. Je faillis être dévorée par la _vermine _dans ce
+cachot. Non seulement on plaçait à côté des cachots des chiens
+qui, par leurs aboiements importuns, achevaient d'y ôter tout
+repos, mais on logeait parfois ces chiens dans les cachots mêmes
+avec les prisonniers, ce qui causait à ces malheureux des terreurs
+mortelles, car ces chiens, surtout deux d'entre eux, du poil et de
+la grosseur d'un vieux loup, étaient si furieux que peu
+d'étrangers échappaient à leurs dents.»
+
+Blanche de Gamond arrive à l'hôpital de Valence, elle refuse
+d'aller à la chapelle où se disait la messe; la soeur Marie lui
+donne des soufflets et des coups de pied et lui rompt un bâton sur
+le dos, puis elle la décoiffe pour la prendre aux cheveux. Mais
+Blanche venait d'être rasée, par ordre du parlement; on la prend
+par les bras et malgré ses cris on la traîne à la chapelle.
+
+«Ce soir-là, ajoute-t-elle, on me donna un lit qui était assez
+bon, mais je ne pouvais pas me déshabiller, ni tourner les bras,
+ni lever la tête, tant on m'avait meurtrie de coups. C'était le
+premier jour que j'entrai à l'hôpital. Le lendemain on nous fit
+lever à quatre heures et demie du matin. Quoique je ne pouvais pas
+lever la tête, parce que mon cou était tout meurtri, il me fallut
+cependant travailler; à six heures deux filles me prirent et me
+menèrent dans la chapelle malgré moi...
+
+«On me mit dans une chambre où il y avait _des poux_, _des puces_,
+_et des punaises_, en quantité prodigieuse, tellement qu'il me
+semblait tous les matins qu'on m'avait donné les étrivières, tant
+que ma chair me cuisait. Il ne nous était pas permis de blanchir
+ni de faire blanchir nos chemises, les poux nous couraient dessus,
+_il nous était défendu de nous les ôter... _je n'avais point de
+draps, tant seulement une couverte et de la paille... le pain
+qu'on nous donnait était fort noir et du plus amer, car, pendant
+trois ou quatre jours, il me fut impossible d'en mettre un morceau
+à ma bouche, quelque effort que je fisse en moi-même.
+
+«On me faisait charrier de l'eau avec Mlle de Luze. Une fille
+nommée Muguette, nous suivait après, avec une verge à la main, qui
+nous en frappait les doigts. Et la cornue que nous portions était
+si pleine et pesante, que deux hommes auraient eu peine de la
+porter et, comme nous étions faibles, ce fut cause que celle qui
+était avec moi, le bâton lui glissa de la main, et nous versâmes
+deux ou trois verres d'eau sur le pavé. On s'en alla quérir la
+Rapine. Il s'en alla à la cuisine et dit aux cuisinières: «Donnez
+les étrivières à cette huguenote, mais ne l'épargnez pas; que si
+vous l'épargnez vous serez mises à sa place.
+
+«À l'instant on me fit lever et on me fit entrer à la cuisine.
+Sitôt que j'y fus dedans, on ferma bien toutes les portes et je
+vis six filles, que chacune d'elles avait un paquet de verges
+d'osier de la grosseur que la main pouvait empoigner et de la
+longueur d'une aune, on me dit: «Déshabillez-vous»; ce que je fis,
+on me dit: «Vous laissez votre chemise, il la faut ôter». Elles
+n'eurent pas la patience qu'elles-mêmes l'ôtèrent et j'étais nue
+depuis la ceinture en haut. On apporta une corde de laquelle on
+m'attacha à une poutre qui tenait le pain dans la cuisine, en
+m'attachant on tirait la corde de toutes leurs forces, puis on me
+disait: «Vous fais-je mal?» Et alors elles déchargèrent leur furie
+dessus moi et, en me frappant l'on me disait: «Prie ton Dieu!»
+
+«On avait beau s'écrier: «Redoublons nos coups, elle ne les sent
+pas puisqu'elle ne dit mot ni ne pleure point.» Et comment aurais-
+je pleuré, puisque j'étais _peinée _au dedans de moi? Mais sur la
+fin, mes pieds ne purent pas me soutenir parce que mes forces
+étaient faillies, aussi j'étais pendue par les bras et voyant que
+j'étais comme couchée par terre, alors on me détacha pour me
+frapper mieux à leur aise. On me fit mettre à genoux au milieu de
+la cuisine, là elles achevèrent de gâter les verges sur mon dos,
+tant que le sang me coulait des épaules... et comme elles me
+mettaient mon corps (mon corsage) je les priai de ne me le mettre
+pas, mais tout seulement mon manteau; elles ne firent que pis, me
+serrèrent tant plus et, comme j'étais enflée et noire comme du
+charbon, ce me fut un double supplice et double martyre... C'était
+à deux heures après midi et, quoique je ne pouvais pas me remuer,
+il me fallait pourtant travailler. Et tantôt on venait en disant:
+«Quatre huguenotes pour travailler et charrier de l'eau.» Dans un
+moment après on revenait en criant: «Encore deux ou trois
+huguenotes pour charrier de la farine»; et tous les jours on
+augmentait nos peines et nos supplices.
+
+«Aussi, je regardais ce lieu là comme l'image de l'enfer; je
+désirais ardemment d'en sortir par la mort... On nous faisait
+balayer la cour des filles, mais on ne nous donnait point de
+balais à toutes, _il fallait que nos doigts fissent les balais et
+nous ramassions la boue avec nos mains... _Depuis les étrivières,
+j'étais devenue comme ladre, j'avais par tout mon corps des
+_ampoules _qui étaient de la grosseur d'un pois. Ce n'était pas la
+gale, mais du sang meurtri... Je balayai la salle; le redoublement
+de fièvre me prit, ma chemise était toute mouillée de sueur de
+travail, et comme j'étais extrêmement mal, je m'en allai me jeter
+sur le lit...
+
+«Je ne fus pas plutôt sur le lit que la Roulotte et la Grimaude,
+transportées de furie, vinrent contre moi en me disant: «Allons, à
+la messe! ...» Elles me jetèrent du lit à terre, et, comme je ne
+voulais pas marcher, j'étais couchée sur le pavé, elles me
+frappèrent à coups de pied, ensuite du bâton qu'elles avaient à la
+main... Quand elles eurent rompu le bâton sur moi... on me traîna
+jusqu'aux degrés...»
+
+À la suite des mauvais traitements répétés qu'elle avait subis,
+Blanche de Gamond tombe malade et est envoyée à l'infirmerie.
+
+«Je demeurai là, dit-elle, l'espace de deux mois, je fus détenue
+d'une fièvre continue et redoublement d'accès. Quand je demandais
+de l'eau pour me rafraîchir la bouche, pour la plupart du temps,
+on me la refusait, en me disant: «Faites-vous catholique et on
+vous en donnera...» On ne me donnait point de bouillon, sinon
+d'eau bouillie avec des choux verts, qu'il y avait des poux et des
+chenilles parce qu'on ne les lavait, ni triait, comme j'en ai très
+souvent trouvé dans ma soupe. Mais, pour du sel et du beurre on y
+en mettait fort peu, tellement que, quand on me présentait ce
+bouillon, le dédain et le vomissement me prenaient.»
+
+C'était, paraît-il, l'habitude des hôpitaux de laisser à peu près
+mourir de faim les malades, car Lambert de Beauregard, porté à
+l'hôpital général après avoir été torturé par les soldats, dit:
+«J'y fus bien couché et mal nourri: car il est constant qu'en huit
+jours que j'y demeurai, je n'y mangeai _pas une livre pesant_,
+pour tous les aliments que je pris là dedans, parce que l'on ne
+m'y présentait que de gros pain que l'on mettait bouillir avec de
+l'eau, sans sel ni autre chose pour le mortifier... Je buvais
+surtout de l'eau froide que je trouvais fort bonne, et c'est de
+cela que je me nourris presque tout le temps que je demeurai à
+l'hôpital... Il arriva qu'après que j'eus séjourné cinq à six
+jours à cet hôpital, sans prendre d'autre nourriture que de l'eau
+froide, je me trouvai _si vide d'estomac et de cerveau _que,
+durant la nuit, j'avais des visions et étais dans les rêveries qui
+me faisaient dire beaucoup d'extravagances.»
+
+À Marseille, l'hôpital des galères était ainsi un lieu de
+tourments où les malheureux allaient _achever de mourir _ayant à
+souffrir de la faim et du froid.
+
+Pour en revenir à Blanche de Gamond, on vient lui dire, à sa
+sortie de l'infirmerie, que sous trois jours elle devra partir
+pour l'Amérique. «Et, quand vous serez sur la mer, ajoutait-on, on
+vous fera passer sur une planche fort étroite, et ensuite on _vous
+jettera dans la mer_, afin de faire perdre la race des huguenots
+et de se défaire de vous.»
+
+Élie Benoît constate que cette menace de transportation dans le
+nouveau monde parvint à vaincre la constance «de plusieurs de ceux
+qui avaient résisté aux prisons, aux galères, aux cachots, à la
+faim, à la soif, à la vermine et à la pourriture.»
+
+Jurieu dit, qu'après le naufrage d'un des navires transportant des
+huguenots aux colonies, on ne mit plus en doute qu'on ne vous
+embarquât pour opérer des noyades en grand. À ceux qu'on allait
+embarquer, raconte Élie Benoît, on parlait de l'Amérique comme
+d'un pays où ils seraient «réduits _en esclavage _et traités comme
+les habitants des colonies traitent leurs nègres et leurs bêtes».
+
+Une lettre écrite de Cadix par un Cévenol au mois d'avril 1687,
+montre combien était répandue cette idée que les huguenots
+transportés devaient être réduits en esclavage aux colonies: «On
+les envoie aux îles d'Amérique _pour y être vendus au plus
+offrant_. Ces choses font horreur à la nature que ceux qui se
+disent chrétiens, vendent des chrétiens à deniers comptants...
+
+«Nous apprîmes que ce vaisseau venait de Marseille et qu'il allait
+en Amérique porter _des esclaves... _Nous avons vu paraître
+quelques demoiselles, à qui la mort était peinte sur le visage,
+lesquelles venaient en haut pour prendre l'air. Nous leur avons
+demandé par quelle aventure elles s'en allaient en Amérique. Elles
+ont répondu avec une constance héroïque. «Parce que nous ne
+voulons point adorer la bête, ni nous prosterner devant des
+images; voilà, disent-elles, notre crime». Je ne fus pas plutôt au
+bas de l'échelle que je vis quatre-vingts jeunes filles ou femmes,
+couchées sur des matelas, accablées de maux, et d'un autre côté
+l'on voyait cent pauvres malheureux accablés de vieillesse et que
+les tourments des tyrans ont réduits aux abois (des forçats
+invalides). Elles m'ont dit que, lorsqu'elles partirent de
+Marseille, elles étaient 250 personnes, hommes, femmes, filles et
+garçons et que, en quinze jours, il en est mort 18.»
+
+Ce Cévenol trouve parmi les transportées, deux de ses cousines,
+deux jeunes filles, l'une de quinze, l'autre de seize ans, l'une
+déjà bien malade, vouées toutes deux à une mort prochaine car le
+vaisseau qui les portait _fit naufrage _et l'on ne sauva point la
+moitié des passagers. Est-ce à ce naufrage, ou un des cinq ou six
+autres sinistres du même genre, que se rapporte cette relation du
+huguenot Étienne Serres, un des rares survivants d'un navire qui,
+chargé, de prisonniers et de forçats invalides, fit naufrage près
+de la Martinique?
+
+«Les femmes, dit-il, étaient fermées à clef dans leur chambre et,
+dans le désordre où tout le monde était, on ne se souvint de leur
+ouvrir que lorsqu'il ne fut presque plus temps. Quelqu'un ayant
+enfin pensé à elles, et s'étant avisé d'ouvrir la porte de leur
+chambre, ne pouvant trouver la clef, la rompit à coups de hache.
+Quelques-unes en sortirent au milieu des eaux où elles nageaient
+déjà; et on trouva toutes les autres noyées. Les forçats étaient
+enchaînés les uns avec les autres, et sept à sept, de sorte que,
+ne pouvant rompre les chaînes dont ils étaient liés, ils jetaient
+des cris épouvantables pour émouvoir les entrailles et pour faire
+venir à leur secours. Ces cris ayant attiré près d'eux leur
+comité, il eut pitié d'eux et fit tous ses efforts pour rompre
+leurs chaînes. Mais le temps était court, et, tous voulant être
+déliés à la fois, après avoir ôté les fers à quelques-uns, il fut
+contraint d'abandonner les autres.»
+
+Les matelots mettent les chaloupes à la mer, quelques-uns
+seulement des transportés peuvent les suivre dans les
+embarcations, si bien que quinze des prisonniers périrent et _que
+presque toutes _les prisonnières furent noyées.
+
+Ce n'était pas seulement le naufrage qu'avaient à craindre les
+transportés, c'étaient encore les maladies résultant de
+l'entassement sur les navires et du manque de soins. Ainsi sur un
+navire parti de Nantes en 1687 avec cent soixante transportés,
+quarante périrent dans la traversée, et sur deux autres partis de
+Marseille l'année suivante avec cent quatre-vingt passagers,
+quarante périrent en route.
+
+Cette croyance qu'on embarquait les huguenots pour les noyer était
+si bien établie, que Convenant, pasteur d'Orange, à l'occasion de
+l'émigration protestante de cette principauté, dit encore en 1703:
+«On répétait qu'on ne leur faisait prendre cette route que pour
+les embarquer à Nice sur des vaisseaux qu'on y avait préparés, et
+pour leur faire le même traitement qu'on avait fait, il n'y avait
+que quelques jours, à tous les habitants d'un village des
+Cévennes, qu'on avait mis sur un vaisseau, sous ombre de les
+transporter dans les îles d'Amérique, et _qu'on avait fait couler
+à fond au milieu de la mer_.»
+
+On avait eu l'idée, tout d'abord, de faire de la transportation
+sur une grande échelle; le marquis de la Trousse avait cru trouver
+dans la transportation un moyen de _changer quelques peuples des
+Cévennes_, et en 1687, il annonçait être prêt à faire trois
+_voitures_, d'une centaine de personnes chacune, pour Marseille,
+mais il dut se contenter de faire partir pour les îles d'Amérique
+ou le Canada, _ceux qui paraissaient avoir le plus de crédit dans
+chaque village_. On renonça bientôt absolument à la transportation
+des huguenots, «Sa Majesté, écrivait Louvois en 1689, ayant connu
+par expérience que ces gens-là embarrassaient extrêmement les
+gouverneurs des îles et que, quelque précaution que l'on prit, ils
+s'évadaient et revenaient en France.»
+
+Cette décision se comprend d'autant mieux que Louvois avait obtenu
+du roi que la liberté de sortir du royaume fût _momentanément
+_rendue aux huguenots et aux nouveaux convertis. Il avait invoqué
+cet argument «que le naturel des Français les poussait à vouloir
+principalement les choses difficiles et _défendues_, mais qu'ils
+se refroidissaient aussitôt qu'on leur donnait la permission de se
+satisfaire». Conformément à son avis, les passages furent un
+instant ouverts aux émigrants, mais quand on vit qu'une foule de
+gens profitaient de l'occasion pour sortir du royaume, on
+s'empressa de les refermer et de remettre en vigueur les édits
+interdisant l'émigration sous peine des galères.
+
+En même temps, pour désemplir les prisons trop peuplées, on avait
+expulsé du royaume quelques centaines de huguenots opiniâtres,
+qu'on avait fait conduire aux frontières de terre _ou _de _mer_,
+_en confisquant leurs biens_, comme s'ils fussent sortis
+volontairement du royaume. On expulsa de même quelques _notables
+qui _n'avaient pas été emprisonnés, mais donnaient le mauvais
+exemple de leur attachement à la foi protestante.
+
+Ainsi, de Thoraval, gentilhomme du Poitou qui, enfermé à la
+Bastille, avait abjuré entre les mains de Bossuet, était dénoncé,
+six ans plus tard, comme étant le conseil des nouveaux convertis,
+si bien _qu'il ne paraissait pas qu'il eût fait abjuration_.
+Quelques jours plus tard, après que le secrétaire d'État eut
+consulté Bossuet sur la question, le maréchal d'Estrées recevait
+l'ordre suivant, qu'il s'empressait d'exécuter contre cet
+_opiniâtre _dont la présence était réputée dangereuse: «Sa Majesté
+veut que vous fassiez sortir du royaume le sieur de Thoraval, en
+l'envoyant au plus prochain endroit pour s'embarquer, et sa femme
+aussi, supposé qu'elle n'ait point fait l'abjuration. Je crois
+inutile de vous dire qu'il ne doit emmener avec lui aucun de ses
+enfants, _ni disposer de ses effets_.»
+
+Fénelon, non seulement conseillait d'envoyer les nouveaux
+convertis dangereux de la Saintonge dans les provinces où il n'y
+avait point de huguenots, de les y envoyer en qualité _d'otages_,
+pour empêcher la désertion de leurs familles, mais encore il
+ajoutait: «Peut-être ne serait-il point mauvais d'en envoyer
+quelques-uns dans le Canada, _c'est un pays avec lequel ils font
+eux-mêmes le commerce_.» La plaisante raison pour les transporter
+en Amérique!
+
+Le secrétaire d'État Seignelai envoie à un intendant cette lettre
+du roi: «J'ai vu la liste que vous m'avez envoyée de ceux de la
+religion prétendue réformée qui sont dans l'étendue de votre
+département, et qui ont, jusqu'à présent, refusé de faire leur
+réunion à l'Église catholique, et ne pouvant souffrir que des gens
+si opiniâtres dans leur mauvaise religion demeurent dans mon
+royaume, je vous écris cette lettre pour vous dire que mon
+intention est que vous les fassiez conduire au plus prochain lieu
+de la frontière sans qu'ils puissent, sous quelque prétexte que ce
+soit, _emporter aucuns meubles ou effets de quelque nature qu'ils
+soient_.»
+
+Ces mesures d'expulsion ne portaient que sur quelques têtes
+choisies; il eût fallu, chose impossible, conduire à la frontière
+des populations entières pour débarrasser le royaume de tous _les
+opiniâtres._
+
+En 1729 encore, le président du parlement de Grenoble rend cette
+ordonnance: «Nous avons ordonné que, dans trois mois, le sieur
+Jacques Gardy fera abjuration de la religion prétendue réformée, à
+compter du jour de la signification qui lui sera faite du présent,
+à faute de quoi, ledit délai passé, il est ordonné au sieur prévôt
+de la maréchaussée de cette province de le faire prendre par des
+archers et conduire hors du royaume sur la frontière la plus
+proche, lesquels archers lui feront défense d'y rentrer sous la
+peine des galères.»
+
+Quant à ceux qu'on tenait sous les verrous, on ne se résignait à
+leur ouvrir les portes des prisons pour les conduire à la
+frontière que lorsque l'on avait épuisé tous les moyens pour
+provoquer leur abjuration.
+
+La veuve Camin était prisonnière au château de Saumur depuis de
+longues années sans qu'on eût pu la faire abjurer. Pontchartrain
+écrit au gouverneur: «Le roi est résolu de la faire sortir du
+royaume, après qu'on aura essayé de la convertir. Pour cet effet
+il faut tenir cette décision _secrète _et mettre tous les moyens
+possibles en usage pour l'obliger à s'instruire, en lui faisant
+entendre que c'est le seul expédient à mettre fin à ses peines; et
+si, dans trois mois, elle persiste dans son opiniâtreté, on
+l'enverra hors du royaume.»
+
+Comme on savait que les prisonniers préféraient tout, même les
+galères, à la transportation en Amérique, on faisait peur jusqu'au
+bout de l'Amérique, dit Élie Benoît, aux expulsés, que l'on
+conduisait aux frontières du royaume, et cet artifice réussit
+contre quelques-uns qui perdirent courage à la veille de leur
+délivrance... Le marquis de la Musse était déjà sur un vaisseau
+étranger, avant qu'il eût appris qu'on voulait le relâcher; il
+n'en sut rien qu'après que celui qui était chargé de le conduire
+se fut retiré et que les voiles furent levées. -- «On nous mena
+dans notre charrette, dit Anne Chauffepié, à un village nommé
+Etran, où nos gardes et nous, nous montâmes sur le vaisseau qui
+nous attendait pour mettre à la voile, et _ce fut là seulement
+_que nos gardes nous dirent qu'on nous emmenait en Angleterre ou
+en Hollande, car, jusqu'à ce moment, ils nous avaient toujours
+fort assuré _qu'on nous mènerait en Amérique_.»
+
+Pour en revenir à Blanche de Gamond, la victime de d'Hérapine, ou
+la Rapine, comme l'appelaient les huguenots, quand on lui eut fait
+cette menace de la transporter en Amérique, elle résolut de
+s'évader de l'hôpital de Valence avec trois de ses compagnes;
+mais, en franchissant une haute muraille, elle tomba et se rompit
+la cuisse, si bien qu'elle fut reprise par ses bourreaux et
+ramenée à l'infirmerie où se trouvait son amie Jeanne Raymond,
+blessée comme elle.
+
+«L'un me prit par la tête, dit-elle, et les autres par le milieu
+de mon corps, ainsi on commença à monter les degrés. Je souffrais
+comme si j'eusse été sur une roue; tous les degrés qu'on montait
+ébranlaient si fort mon corps et mes os qu'ils craquetaient tous.
+-- Un moment après on vint pour me déshabiller, ce fut des maux
+les plus cuisants du monde. Ils étaient trois ou quatre filles,
+les unes me tenaient entre leurs bras, les autres me délaçaient,
+les autres m'ôtaient mes bas; c'est alors que je fis des cris, car
+les os de mon pied gauche étaient démis. Puis on me mit dans une
+peau de mouton, là où je demeurai jusqu'au troisième jour sans
+qu'on me changeât de place, ni nous faire accommoder nos
+desloqûres, nous priâmes tant qu'enfin on nous fit venir un homme,
+nommé maître Louis Blu qui nous remit nos os. Il accommoda
+premièrement Mlle Terasson, et puis moi, ce furent des cris et des
+larmes que ma cuisse me causait, car elle était démise et
+_moulue_, cela dura assez longtemps, devant qu'il eût accommodé,
+en six ou sept parts de ma personne, les os qui étaient démis de
+leur place. On demeura huit jours sans venir voir nos
+meurtrissures.
+
+«On ne me donna point de bouillon ni autre chose... M. de Brezane
+ne manquait pas de nous faire de rudes menaces de temps en temps;
+en venant nous voir il nous disait: «Quoique vous soyez
+estropiées, cela n'empêchera pas _qu'on ne vous mène en Amérique
+_pour vous faire prendre fin, mais en attendant je vous ferai
+mettre dans un cachot et vous pourrirez là-dedans.
+
+«Il fallait qu'on fût quatre personnes pour me lever, chacune
+d'elles prenait le coin du matelas et avec le matelas on me
+mettait par terre puis deux filles me tenaient entre leurs bras et
+les autres faisaient mon lit, puis on tâchait de m'y mettre
+dessus; mais c'était là la plus grande peine parce qu'on ne
+pouvait pas m'y mettre sans me toucher. Et comme je pourrissais
+vive et que ma peau s'ôtait dès qu'on me touchait, c'étaient des
+cris, des larmes et des soupirs, les plus grands qu'on ait jamais
+ouïs, la nuit et le jour sans relâche...
+
+«Comme M. le comte de Tessé avec l'évêque de Valence approchaient
+de mon lit, la plus grande hâte qu'ils eurent, ce fut de se
+boucher le nez et ensuite de prendre la fuite à cause de la
+puanteur, et de ce _qu'on n'avait pas soin de changer le linge de
+ma plaie_, car elle coulait nuit et jour et perçait le matelas; et
+toutes les fois qu'on me levait, il ressemblait à un ruisseau, et
+quoiqu'on eut parfumé la chambre, cela n'empêchait pas qu'il n'y
+eut une grande puanteur.»
+
+Grâce aux démarches d'amis puissants, et à un sacrifice pécuniaire
+que sa mère consentit à s'imposer pour faire disparaître les
+dernières oppositions, Blanche de Gamond, autorisée à se rendre à
+Genève, put sortir de l'hôpital de Valence. La malade partit,
+couchée à plat ventre sur un sac rempli de foin, posé en travers
+sur la selle d'un cheval, les pieds appuyés sur l'un des étriers.
+Ce fut un nouveau et cruel martyre; à chaque pas du cheval,
+c'étaient de terribles douleurs; il fallut s'arrêter toutes les
+deux ou trois lieues, et, à chaque étape, séjourner plusieurs
+jours pour se reposer, si bien que l'on mit un mois pour faire les
+quatorze lieues qui séparent Valence de Grenoble.
+
+Celui qui visite les prisons d'aujourd'hui, ne peut avoir aucune
+idée de ce qu'étaient les prisons du temps de Louis XIV, ces
+sépulcres des vivants où furent entassés les huguenots après la
+révocation, et où tant de victimes furent jetées pendant près d'un
+siècle pour cause de religion.
+
+La plupart des cachots des châteaux forts et des prisons d'État
+étaient de sombres réduits, dans lesquels l'air et le jour ne
+pénétraient que par une étroite lucarne, donnant parfois sur un
+égout infect; ils étaient si humides que les prisonniers y
+perdaient bientôt leurs dents et leurs cheveux, les insectes y
+pullulaient ainsi que les souris et les rats, et les tortures de
+la faim venaient souvent s'ajouter aux autres souffrances qu'on
+avait à y supporter. Je laisse la parole aux témoins oculaires et
+aux victimes pour ne pas être accusé d'exagération dans la
+description de ces lieux de torture.
+
+Voici d'abord le témoignage Élie Benoît: «Il y a des lieux où les
+cachots sont si noirs, si puants, si pleins de boue et d'animaux
+qui s'engendrent dans l'ordure, que la seule idée en fait frémir
+les plus assurés. Presque partout ces cachots sont des lieux où il
+passe des égouts et où les immondices de tout le voisinage
+viennent se rendre. Dans plusieurs on voit passer les ordures des
+latrines, et, quand les eaux sont un peu hautes, elles y montent
+jusqu'au cou de ceux qui y sont confinés... À Bourgoin les cachots
+n'y sont rien autre chose que des puits, pleins d'eau puante et
+bourbeuse... On y descend les prisonniers par des cordes, et on
+les y laisse suspendus de peur qu'ils ne fussent étouffés s'ils
+tombaient jusqu'au fond.
+
+Le cachot de la Flosselière est une véritable voirie, où passent
+toutes les ordures d'un couvent voisin. On avait la méchanceté d'y
+porter exprès des charognes pour incommoder les prisonniers de
+leur puanteur. Tels sont encore ceux d'Aumale en Normandie, tels
+ceux de Grenoble où le froid et l'humidité sont si terribles que
+plusieurs, au bout de quelques semaines, ont perdu les cheveux et
+les dents... Certains cachots sont si étroits qu'on n'y peut être
+debout. Les malheureux qu'on y jette ne peuvent trouver de repos
+qu'en s'appuyant contre la muraille en se mettant comme en un
+peloton pour se délasser en pliant un peu les jambes.
+
+Il y en a qui sont faits à peu près comme la coiffure d'un
+capucin, un peu larges d'entrée, mais rétrécissant jusqu'au fond,
+en sorte _qu'on n'y peut tenir qu'en mettant les pieds l'un sur
+l'autre_, _et que la seule posture où un homme s'y puisse mettre_,
+_est de demeurer demi couché_, _sans être jamais ni debout_, _ni
+assis; sans pouvoir se remuer_, _qu'en se roulant contre la
+muraille; sans pouvoir changer la situation de ses pieds_, _comme
+s'ils étaient attachés avec des clous et qu'ils ne pussent tourner
+que sur un pivot... _Avec tout cela ces lieux ne sont ouverts que
+pour donner aux prisonniers autant d'air qu'il en faut pour
+n'étouffer pas, et _cet air ne leur vient que par des crevasses
+qui_, _outre qu'elles apportent un air impur et infect_, _exposent
+aussi ces lieux pleins d'horreur à toutes les injures des
+saisons._
+
+La plupart des cachots n'ont de jour, qu'autant qu'il en faut pour
+faire apercevoir aux prisonniers _les crapauds et les vers qui s'y
+engendrent et s'y nourrissent... _On avait parfois la cruauté de
+mettre aux prisonniers les fers aux pieds et aux mains... On
+refusait aux malades tout ce qui pouvait leur faire supporter leur
+mal avec plus de patience... _Le geôlier appliquait impunément à
+son profit ce qu'il recevait pour le soulagement des
+prisonniers... On laissait ceux-ci dans les plus horribles cachots
+autant de temps qu'ils y pouvaient demeurer sans mourir_. _Après
+qu'on les en avait retirés_, _pénétrés d'eau et de boue_, _on ne
+leur donnait ni linge ni habits à changer_, _ni feu pour sécher ce
+qu'ils avaient sur le corps... On en a retiré parfois dans des
+états qui auraient fait pitié aux peuples qui s'entremangent; on
+les voyait enflés partout_, _leur peau se déchirait en y
+touchant_, _comme du papier mouillé; ils étaient couverts de
+crevasses et d'ulcères_, _maigres_, _pâles_, _ressemblant plutôt à
+des cadavres qu'à des personnes vivantes_.»
+
+«Les prisons de Grenoble étaient si remplies, en 1686, écrit
+Antoine Court, que les malheureux qui y étaient renfermés, étaient
+entassés les uns sur les autres; dans une seule basse-fosse, il y
+avait quatre-vingts femmes ou filles, et dans une autre, soixante-
+dix hommes. Ces prisons étaient si humides, à cause de l'Isère qui
+en baignait les murailles, que les habits _se pourrissaient sur
+les corps des prisonniers_. Presque tous y contractaient des
+maladies dangereuses, et il leur sortait sur la peau des espèces
+de clous qui les faisaient extrêmement souffrir, et ressemblaient
+si fort aux boutons de la peste que le parlement en fut alarmé et
+résolut une fois de faire sortir de Grenoble tous les
+prisonniers.»
+
+Blanche de Gamond qui fut enfermée dans ces prisons avant d'être
+conduite à l'hôpital de Valence, écrit: «Comme la basse-fosse
+était un mauvais séjour extrêmement humide, je tirai du venin
+tellement que je tombai dans une grande maladie, car j'étais
+détenue d'une fièvre chaude... Il me sortit derechef un venin à la
+jambe droite, elle était si défigurée à cause du venin que j'avais
+tiré de ces lieux humides qu'on croyait qu'il faudrait la couper.»
+
+Mesuard dépeint ainsi sa prison de la Rochelle: «Étant dans ce
+triste lieu au plus fort de l'hiver, qu'il ne cesse de pleuvoir,
+du côté du soleil levant la mer y montait, et comme ce cachot
+n'est qu'une voûte, l'eau y entrait en chaque fente de pierre,
+dégouttant sans cesse. Enfin nous étions entre deux eaux; il
+pleuvait partout, jusque sur notre lit qui était exposé sur le peu
+de paille par terre; ayant aussi les latrines au même lieu qui
+empoisonnaient.»
+
+À Aigues-Mortes, le froid, l'humidité et le mauvais air firent
+mourir seize prisonniers en six mois. À Saint-Maixent, plusieurs
+malheureux périrent ayant de la boue jusqu'aux genoux. À Nîmes,
+raconte le huguenot Jean Nissolle, pour augmenter l'horreur du
+cachot sale et puant où l'on enfermait les prisonniers, on y fit
+couler l'ordure des lieux.
+
+Partout les prisonniers, dévorés par la vermine, souffrant du
+froid et du mauvais air, étaient encore exposés à mourir de faim,
+par suite de la rapacité de leurs geôliers. Les prisons étaient
+affermées et faisaient partie des domaines de l'État _productifs
+de revenus_, en sorte que c'était sur le prix alloué aux geôliers
+à chaque entrée nouvelle, que devait se prélever le montant de
+leur bail. Une pareille obligation annulait en fait tous les
+règlements destinés à protéger un détenu contre des spéculations
+_meurtrières; _aussi, en 1665, un geôlier avait-il été condamné à
+mort pour avoir laissé mourir de faim un prisonnier.
+
+Les commandants des châteaux forts, de même que les geôliers,
+économisaient le plus qu'ils pouvaient sur les pensions qui leur
+étaient attribuées pour leurs prisonniers. M. de Coursy,
+gouverneur du château de Ham, par exemple, fut sévèrement
+admonesté par le ministre, pour ne donner à un détenu que six sous
+par jour pour sa nourriture, alors que le roi avait fixé à trente
+sous la pension journalière de ce détenu, et le laisser _tout nu
+et manquant de toutes choses._
+
+Farie de Garlin, huguenot détenu à la Bastille, passe onze ans
+dans une des chambres basses des tours du château appelées
+_calottes _et, après avoir usé et pourri le peu de vêtements et la
+seule chemise qu'il avait sur le corps, en est réduit à se couvrir
+uniquement de la mauvaise courtepointe qui était sur son lit.
+
+Le gouverneur de la Bastille économisait terriblement, on le voit,
+sur les dépenses d'habillements de ses prisonniers.
+
+En 1765, des prisonnières huguenotes détenues depuis dix-huit ans
+dans les prisons de Bordeaux adressent une requête à M. de la
+Vrillière pour obtenir leur mise en liberté, elles font valoir que
+deux d'entre elles, âgées de quatre-vingts à quatre-vingt-deux
+sont _imbéciles _depuis plus de dix années. La Vrillière, ordonne
+d'attendre pour les plus jeunes, mais de relâcher les plus âgées.
+Le geôlier refuse de libérer ses prisonnières, sous prétexte _des
+droits de gîte et de geôle_ qui lui sont dus par elles; il faut
+que constatation soit faite que ces prisonnières _n'ont pas de
+bien _pour que ce geôlier rapace consente enfin à leur ouvrir les
+portes de la prison, en se contentant d'une très légère somme. Il
+semblait si naturel de grappiller sur les sommes allouées pour
+l'entretien et la subsistance des prisonniers, que, à l'occasion
+d'une accusation de malversation dans la distribution du pain des
+prisonniers, dirigée contre les officiers de la maréchaussée de
+Toulon, l'intendant de la marine objecte _naïvement _qu'il a
+toujours été d'usage, d'employer les économies faites sur les
+fonds alloués pour le pain des prisonniers, aux réparations du
+Palais et à diverses menues dépenses.
+
+On lit dans une relation sur la prison d'Aigues-Mortes: «On
+demeura _quelques jours _sans rien donner à quatre d'entre nous.
+Les autres prisonniers nous firent part de leur pain pendant ce
+temps. Il y avait quatre portes à passer, d'eux à nous; au milieu
+il y avait un appartement où était un de nos frères prisonniers.
+Il fallait donc que ceux qui nous faisaient ainsi part de leur
+nécessaire, l'attachassent avec du fil au bout d'un roseau, et le
+fissent passer sous ces quatre portes. Cependant le roseau était
+court, et, sans le prisonnier qui, par une providence
+particulière, se trouva heureusement au milieu, pour prendre le
+pain et pour nous le donner, nous serions peut-être _morts de faim
+_dans cette prison... Quand nous voulions faire acheter quelques
+provisions, il fallait donner l'argent par avance et payer les
+choses doublement, encore étions-nous fort mal servis. Une fois on
+nous apportait de la viande, et on oubliait le bois qu'il fallait
+pour la faire cuire; une autre fois on apportait le bois et on
+laissait la viande. Il manquait toujours quelque chose; _ce qui
+nous faisait le plus souffrir c'était la soif_, _on fut une fois
+deux jours sans nous donner une goutte d'eau_.»
+
+Six prisonniers enfermés depuis vingt-deux ans comme _opiniâtres
+_au château de Saumur, écrivent en 1713 à l'évêque de Bristol,
+ministre plénipotentiaire de la reine d'Angleterre: «M. Desy, le
+lieutenant du roi, mettra tout en oeuvre pour nous retenir toute
+notre vie, à _cause du profit qu'il tire sur notre nourriture_,
+qui lui est payée vingt sous par jour, desquels il retient une
+partie et donne l'autre au cantinier qui nous nourrit fort mal.»
+
+Un de ceux qui eurent à souffrir le plus cruellement de la
+cupidité de ses geôliers fut Louis de Marolles, ancien conseiller
+du roi, un des hommes les plus instruits et les plus capables du
+XVIIe siècle, que l'on avait enterré tout vivant dans un des plus
+affreux cachots de Marseille. Il n'eut pas seulement à souffrir de
+l'isolement, des ténèbres et du froid; son geôlier, l'exploitant
+de la manière la plus indigne, le laissa sans vêtements et souvent
+sans nourriture. Son corps s'exténua, sa tête s'exalta; souffrant
+du froid et de la faim, en proie à de cruelles hallucinations, si
+bien qu'un jour il se brisa la tête en tombant contre un des murs
+de son cachot. Après deux mois de cruelles souffrances pendant
+lesquels, dit un de ses correspondants, il ne songeait plus _qu'à
+déloger_, Louis de Marolles mourut le 17 juin 1692.
+
+Voici quelques extraits des rares lettres que ce _mort vivant _put
+écrire, dans son sépulcre, à la clarté d'une petite chandelle d'un
+liard, soit à un forçat pour la foi, soit à sa femme que, par
+anticipation, il appelait ma chère et bien-aimée veuve.
+
+«Mon petit sanctuaire a douze de mes pieds de longueur et dix de
+largeur; le plus grand jour qu'il ait, vient par la cheminée, la
+clarté n'y entre qu'autant qu'il faut pour ne pas heurter le jour
+contre les murailles. Quand j'y eus été trois semaines, je me
+trouvai attaqué de tant d'incommodités que je ne croyais pas y
+vivre quatre mois, et le douzième de février prochain, il y aura
+cinq ans que Dieu m'y conserve.
+
+«Environ le 15 octobre de la première année, Dieu m'affligea d'une
+fluxion douloureuse qui me tomba sur l'emboîture du bras droit
+avec l'épaule. Je ne pus plus me déshabiller, je passais les
+nuits, tantôt sur le lit, tantôt me promenant dans mes ténèbres
+ordinaires. La solitude et les ténèbres perpétuelles dans
+lesquelles je passais mes jours se présentèrent à mon esprit sous
+une si affreuse idée, qu'elles y firent de très funestes
+impressions. Il se remplit de mille imaginations creuses et vaines
+qui l'emportèrent très souvent dans les rêveries qui duraient
+quelquefois des heures entières... Dieu voulut que ce mal durât
+quelques mois... J'étais plongé dans une profonde affliction,
+quand je joignais à ce triste état, le peu de repos que mon corps
+prenait, _j'en concluais que c'était là le grand chemin au délire_
+et il y a quatre ou cinq mois j'étais encore très incommodé d'une
+oppression de poumon qui me faisait presque perdre la respiration,
+j'avais aussi des vertiges et je suis tombé à me casser la tête.
+Ces tournoiements de tête n'étaient causés, à mon avis, que _par
+le défaut de nourriture_...»
+
+Demandant à son correspondant de lui faire acheter pour quelques
+sous de fil afin de pouvoir recoudre son linge, sa culotte et
+autres hardes, de Marolles dit:
+
+«Il y a plus de six semaines que les sergents en demandent tous
+les jours pour moi chez le _major _sans pouvoir en obtenir. Voilà
+où j'en suis pour toutes choses avec lui... Il y a bien trois mois
+qu'il ne me fait plus blanchir mon linge... J'ai été plus d'un an
+sans chemise, mes habits plus déchirés que ne sont ceux des plus
+pauvres gueux qu'on voit aux portes des églises; j'ai été pieds
+nus jusqu'au 15 décembre; je dis pieds nus, car j'avais des bas
+qui n'avaient point de pieds et, pour souliers, des savates
+décousues des deux côtés et percées en dessous...
+
+«Voici le quatrième hiver que j'ai passé presque sans feu. Le
+premier des quatre, je n'en eus point du tout. Le second, on
+commença à m'en donner le 28 janvier et on me le retrancha avant
+février fini. Le troisième, on ne m'en donna qu'environ quatorze
+ou quinze jours.
+
+«Je n'en ai point encore vu de cet hiver et n'en demanderai point
+du tout. Le major pourrait bien m'en donner s'il voulait, car il a
+de l'argent à moi; mais il ne veut pas m'en donner un double; j'ai
+senti vivement le froid, la nudité et la faim... J'ai vécu de cinq
+sous par jour, ce qui est la subsistance que le roi m'a ordonnée.
+J'ai été nourri d'abord par un aubergiste qui me traitait fort
+bien pour mes cinq sous. Mais un autre qui lui a succédé m'a
+nourri durant cinq mois et retenait tous les jours deux sous six
+blancs ou trois sous sur ma nourriture. Enfin le major entreprit
+de me nourrir à son tour. Il faisait d'abord assez bien, mais
+enfin il s'est lassé de le faire. Il n'ouvre mon cachot qu'une
+fois par jour, et m'a fait apporter plusieurs fois à dîner, _à
+neuf heures_, _à dix heures et à onze heures du soir_. J'ai passé
+une fois _trois jours _sans recevoir de pain de lui, et, d'autres
+fois, _deux fois vingt-quatre heures_.»
+
+Le huguenot Ragatz mourut fou dans un de ces profonds cachots de
+Marseille dont le fond _était tout pourriture et fourmillait de
+vers_. En 1703, Daniel Serre écrit: «La citerne répond précisément
+au fond de la caverne où je suis, ce qui la rend fort humide.» Ses
+vêtements pourrissaient sur lui, et l'on avait placé sur l'étroit
+soupirail destiné à aérer son cachot, des plaques de fer percées
+de petits trous, en sorte, «dit-il, que l'air que l'on respire
+dans l'endroit triste et étroit où je suis enfermé, est si
+grossier et si corrompu qu'il est impossible qu'on y jouisse
+longtemps d'une parfaite santé.»
+
+Daniel Serre était en effet fort malade et le médecin refusait de
+lui donner des remèdes sous ce prétexte, que ceux qu'il prendrait
+_dans un lieu si humide _lui feraient plus de mal que de bien.
+Serre ayant objecté que depuis qu'il est dans son cachot, il a
+toujours mal aux dents et a dû déjà se faire arracher cinq ou six
+dents, le docteur lui répond tranquillement, que, s'il reste
+davantage dans ce cachot, il faudra qu'il y perde _non seulement
+ce qui lui reste de dents_, mais aussi la cervelle.
+
+«Quelle plus grande misère peut-on s'imaginer, écrit le pauvre
+prisonnier, que celle d'être privé de la lumière du jour pendant
+des années, d'être livré en proie à l'avarice et à la sévérité
+d'un concierge impitoyable, et _de se sentir_, pour ainsi dire,
+_mourir à tout moment_.»
+
+Besson, un des prisonniers de Marseille, dit en 1709: «Il a fait
+plus froid en ce pays qu'il n'avait fait depuis quarante ans.
+Quelques instances que nous ayons faites pour obtenir les robes
+que le roi nous donne, nous n'avons rien avancé... On nous tient
+dans des appartements où il n'y a ni jour ni air, et où l'on ne
+peut respirer, tellement que plusieurs d'entre nous sont souvent
+malades; nous en avons trois à l'hôpital... À part ces trois
+malades, il en est mort un il n'y a que quelques jours qui avait
+resté treize à quatorze ans dans les cachots.» De son côté
+Carrière écrit qu'il a été enfermé dans un profond cachot, où l'on
+ne pouvait entrer _qu'à quatre pieds_, l'entrée étant comme celle
+d'un four. Il est dans un fond de tour, où l'on descend par seize
+degrés, en passant par cinq portes, puis plus bas encore, par le
+moyen de quelque machine. «Cela, dit-il, serait _plus propre à
+mettre les morts que les vivants_, il n'y a aucun jour et il faut
+vivre à la lumière de la lampe; notre nombre _n'a pu se soutenir_,
+car le lieu est si méchant qu'il parait impossible d'y durer. Mon
+frère y est devenu _perclus de tous _les membres... un autre qui
+fut traduit à l'hôpital avec lui, y mourut peu de temps après,
+deux autres y sont morts depuis.»
+
+On comprend que, dans de telles conditions, le nombre des
+prisonniers ne pût _se soutenir_, les uns mouraient, les autres se
+tuaient désespérés, beaucoup perdaient la raison.
+
+Des quatre ministres, enfermés aux îles Sainte-Marguerite et
+recommandés à Saint-Mars par cette instruction spéciale «qu'ils
+soient soigneusement gardés, sans avoir communication avec qui que
+ce soit, de vive voix ou par écrit, sous quelque prétexte que ce
+soit», trois étaient fous au mois de novembre 1693.
+
+Avec l'inaction absolue à laquelle étaient condamnés le corps et
+la pensée dans ces sépulcres voués au silence et à l'obscurité, la
+folie finissait par s'emparer du malheureux mort-vivant enfermé
+dans un tombeau anticipé. On conte qu'un prisonnier, ayant trouvé
+une épingle, ne cessa plus de la perdre en la jetant dans l'ombre
+de son cachot, puis de la rechercher pour la reperdre encore et
+que cette occupation machinale le sauva de la folie, dont il avait
+ressenti les premières atteintes.
+
+Quand il s'agissait de _huguenots_, on n'était jamais disposé à
+faire pour les prisonniers quelque chose qui pût les empêcher de
+perdre la raison. Ainsi deux ministres emprisonnés, l'un sain
+d'esprit, l'autre fou, demandent des plumes et de l'encre pour
+faire des remarques sur l'histoire sainte. -- Le secrétaire d'État
+oppose un refus à la demande du ministre _sain d'esprit_, et
+permet de donner une seule fois des plumes et de l'encre à celui
+qui est _fou_, à condition d'envoyer ce qu'il aura écrit. On fait
+observer à un secrétaire d'État, que la prison affaiblit l'esprit
+d'une huguenote, détenue comme opiniâtre, il répond: _l'y
+laisser!_
+
+Une fois entré dans les cachots des Bastilles du grand roi, l'on
+n'en sortait pas souvent, et pendant vingt ou trente ans, les
+prisonniers rayés du monde des vivants, souffraient mille morts
+sans que personne sût s'ils vivaient encore ou s'ils avaient passé
+de vie à trépas. Deux de ces morts-vivants, les pasteurs Cardel et
+Maizac, enfermés avec cette recommandation: «Sa Majesté ne veut
+pas que l'homme qui vous sera remis soit connu de qui que ce
+soit», sont réclamés en 1713 par les puissances protestantes,
+Louis XIV répond qu'ils sont morts, et il est établi que Cardel
+vécut jusqu'en 1715, et que Malzac ne mourut qu'en 1725.
+
+Que fallait-il faire pour venir dans cet enfer des prisons, d'où
+l'on n'était jamais assuré de sortir une fois qu'on y était entré?
+Il suffisait, pour n'importe qui, catholique ou protestant,
+d'avoir provoqué la haine ou l'envie chez quelqu'un de ceux qui,
+disposant de lettres de cachet en blanc, pouvaient faire
+disparaître sans esclandre ceux qui leur déplaisaient ou leur
+portaient ombrage. Il suffisait même qu'un agent de police trop
+zélé vous eût fait emprisonner _sans motif_ pour que, si personne
+ne vous réclamait, vous restiez à tout jamais enseveli dans ces
+oubliettes du grand roi.
+
+Ainsi, Saint-Simon raconte que lorsque, à la mort de Louis XIV, le
+régent fit ouvrir les prisons, on trouva dans les cachots de la
+Bastille un prisonnier enfermé depuis _trente-cinq ans _dans cette
+prison d'État. Ce malheureux ne put dire pourquoi il avait été
+arrêté, on consulta les registres et l'on remarqua _qu'il n'avait
+jamais été interrogé_. C'était un Italien, arrêté le jour même de
+son arrivée à Paris, sans qu'il sût pour quelle raison, et ne
+connaissant personne en France. On voulut le mettre en liberté. Il
+refusa, en disant qu'il ignorait depuis trente-cinq ans ce
+qu'avaient pu devenir en Italie, tous les siens, pour lesquels sa
+réapparition serait une gêne et peut-être un malheur. Il obtint
+_la faveur _de rester à la Bastille, où il avait passé au cachot
+toute une existence d'homme, avec permission d'y prendre toute la
+liberté possible en un tel séjour.
+
+C'est la Bastille qui, pour le peuple, personnifiait ce régime du
+bon plaisir permettant au roi, aux ministres, aux seigneurs de la
+cour et parfois à un agent subalterne, de supprimer un citoyen, de
+l'arracher à sa famille, de faire de lui un être innommé qui,
+jusqu'au jour de sa mort, n'était plus désigné que sous le numéro
+du cachot dans lequel il était enfermé. C'est parce que la
+Bastille était pour le peuple le symbole de ce terrible régime de
+l'arbitraire, que la chute de cette arche sainte du despotisme,
+fut saluée par de si vives et de si unanimes acclamations; c'est
+pour la même raison, que la troisième République a choisi pour la
+célébration de la fête nationale, le jour de la prise de la
+Bastille.
+
+CHAPITRE IV
+LES GALÈRES
+
+_Monstruosité légale_. _-- Recrutement de la chiourme_. _-- La
+chaîne_. _-- La vogue_. _-- Le combat_. _-- Persécution des
+forçats huguenots_. _-- Galériens_, _société d'honnêtes gens_. _--
+Les derniers forçats pour la foi._
+
+
+Si parfois les portes des prisons s'ouvraient, quand les cachots
+regorgeaient de prisonniers dont l'entretien devenait une trop
+lourde charge pour le trésor royal, il n'en était pas de même pour
+les _Galères_, ce dernier cycle de l'enfer qui ne lâchait jamais
+sa proie, du moins quand il s'agissait de forçats pour la Foi, de
+huguenots mis à la rame pour cause de religion.
+
+Pour maintenir au complet l'effectif de ses galères si
+laborieusement recruté, Louis XIV n'éprouvait aucun scrupule à
+retenir les forçats qui avaient fait leur temps «ceux, dit Bion,
+en parlant des faux-sauniers, qui ne sont condamnés aux galères
+que pour un temps. Mais quel bonheur serait encore le leur si,
+après avoir fait leur temps, on leur tenait parole, et si on les
+renvoyait; mais il n'en est pas des galères comme du purgatoire,
+les indulgences n'y trouvent point de places et, quelque terme
+qu'on ait fixé dans les sentences, le terme est toujours à
+_perpétuité_, surtout si un homme a le malheur d'avoir _un bon
+corps_».
+
+En 1675, l'évêque de Marseille intervient en faveur de forçats
+dont on avait arbitrairement doublé ou triplé le temps de galères.
+Huit ayant été condamnés, de 1652 à 1660, à deux, quatre et cinq
+ans étaient encore aux galères en 1674, et vingt autres avaient
+fait de quinze à vingt ans au-delà du temps auquel ils avaient été
+condamnés.
+
+Il y a aux archives du Vatican, beaucoup de suppliques de forçats
+catholiques qui se plaignent au pape de ce qu'on les retient pour
+ramer sur les galères jusqu'à la mort, alors qu'ils ont fini leur
+peine depuis dix, vingt et trente ans.
+
+L'intendant des galères, Arnoul, conseillait de relâcher de loin
+en loin quelques-uns de ceux qui avaient fait leur temps, quand
+bien même il leur resterait quelque petite vigueur, _pour guérir
+la fantaisie blessée de ceux qui ont passé le temps de leur
+condamnation_, _que le désespoir saisit et qui commettent sur eux-
+mêmes des excès pour recouvrer leur liberté._
+
+Ces conseils étaient parfois suivis, et c'est sans doute à la
+suite de l'application momentanée de cette mesure calculée
+d'équité, que Dangeau écrit: «Le roi a résolu d'ôter de ses
+galères _beaucoup de ceux qui ont fait leur temps_, quoique la
+coutume fût établie depuis longtemps, d'y laisser également ceux
+qui y étaient condamnés pour toute la vie et ceux qui étaient
+condamnés pour un certain nombre d'années.»
+
+Il semble impossible d'aller plus loin dans la voie de
+l'arbitraire et de l'iniquité. Cependant l'intendant Arnoul avait
+trouvé mieux, il accordait au forçat ayant fait son temps, la
+_faveur_ de se faire remplacer à ses frais par un Turc fort et
+valide; si c'était un forçat de bonne maison, il lui fallait
+fournir deux esclaves turcs pour être mis en liberté. Blessis,
+l'amant de la Voisin, qui avait fait cinq ans de galères au-delà
+du temps que portait sa condamnation, faute de 500 livres pour
+acheter un Turc qui le remplaçât, ne put obtenir d'être mis en
+liberté.
+
+Quant aux forçats _invalides_, on les déportait comme esclaves en
+Amérique, à moins qu'ils n'obtinssent l'autorisation de se faire
+remplacer par un Turc payé de leur bourse.
+
+Cette _faveur_, pour le forçat valide qui avait fait son temps, ou
+pour l'invalide, d'acheter un Turc pour ramer à sa place, était
+impitoyablement refusée à tout huguenot qui, pour être envoyé aux
+galères n'avait commis d'autre crime que d'avoir tenté sortir du
+royaume ou d'avoir assisté à une assemblée de prière.
+
+En effet, par un règlement particulier des galères, Louis XIV
+avait décidé qu'aucun homme condamné _pour cause de religion_ ne
+pourrait _jamais_ sortir des galères.
+
+Ce règlement resta en vigueur après la mort du grand roi, et en
+1763 encore, Saint-Florentin, après avoir rappelé cette décision
+royale au duc de Choiseul, ajoutait: «si Sa Majesté s'est écartée
+des dispositions tant de ce règlement que des déclarations, ce n'a
+été que fort rarement, par des considérations très importantes, et
+en faveur de quelques particuliers seulement, de sorte que la
+rareté et les circonstances mêmes des grâces accordées, n'ont
+fait, pour ainsi dire, que confirmer les édits et déclarations, et
+prouver la résolution où était Sa Majesté d'en maintenir la
+rigueur».
+
+Voici un exemple des bien rares exceptions faites à la règle,
+exemple qui mérite d'être relevé. En 1724, le comte de Maurepas
+écrit: «Sur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire
+au sujet du nommé Jacques Pastel, forçat dont le roi de Prusse
+fait demander la liberté, _pour le faire servir dans ses grands
+grenadiers_, j'ai pris les ordres de Monseigneur le duc pour
+expédier ceux nécessaires pour cette liberté, et je les envoie à
+Marseille. Mais comme ce forçat a été condamné _pour le fait de
+religion_, qu'il peut être un prédicant, et que, en le libérant,
+il serait à craindre qu'il ne restât dans le royaume, S. A. R.
+estime qu'on ne doit point le faire sortir des galères, que
+quelqu'un ne soit chargé de le conduire sûrement à la frontière.»
+
+Nul doute que le roi de Prusse, eût-il pour cela dû se priver
+momentanément des services de son valet de chambre, n'ait trouvé
+le moyen de faire conduire sûrement à la frontière son forçat
+grenadier. En effet, il attachait un tel prix au recrutement de
+ses grenadiers, qu'au roi de Danemark, lui réclamant l'assassin du
+comte de Rantzau, il répondait: qu'il ne rendrait le meurtrier que
+si on lui donnait en échange, six recrues de cinq pieds dix pouces
+pour ses grands grenadiers.
+
+En vertu du règlement royal décidant que tout forçat condamné pour
+cause de religion ne devait jamais être mis en liberté, c'était
+lettre morte pour les huguenots que la loi prescrivant de mettre
+en liberté, _quelque crime qu'il eût commis_, tout forçat qui
+avait été blessé dans un combat.
+
+Ainsi, le huguenot Michel Chabris, blessé par un boulet devant
+Tanger, est remis à la rame une fois guéri, et, pour n'avoir pas
+voulu se découvrir pendant la célébration de la messe sur sa
+galère, il reçoit une si terrible bastonnade que, dit un témoin
+oculaire, «sa jambe était si enflée qu'elle faisait peur; il y a
+de quoi s'étonner qu'il n'en soit pas mort.»
+
+«M. de Langeron dit Marteilhe demanda au comité par quel sort
+j'avais été _estropié_. -- Par les blessures, repartit le comité,
+qu'il a reçues à la prise du Rossignol devant la Tamise. -- Et
+d'où vient, dit le commandant, qu'il n'a pas été délivré comme les
+autres? -- C'est, dit le comité, qu'il est huguenot.» Si les
+huguenots étaient exclus du bénéfice de la loi accordant la
+liberté à tout forçat blessé dans un combat, on tenait de même à
+leur égard, pour lettre morte, la jurisprudence établissant que la
+peine des galères devait être commuée pour les condamnés trop
+jeunes ou trop vieux, ne pouvant faire le dur service de la rame.
+
+On mettait donc à la rame des huguenots de quinze, seize ou dix-
+sept ans et même de plus jeunes encore car l'amiral Baudin, sur
+une feuille d'écrou du bagne de Marseille, a relevé cette
+annotation en face du nom d'un galérien: «Condamné pour avoir,
+_étant âgé de plus de douze ans_, accompagné son père et sa mère
+au prêche.» On agissait de même quand il s'agissait de vieillards
+huguenots; on envoya aux galères le baron de Monbeton à soixante-
+dix ans, le sieur de Lasterne à soixante-seize ans, Pierre Lamy à
+quatre-vingts ans. Quant à Jacques Puget, condamné à l'âge de
+soixante-dix-sept ans, il était encore au bagne à quatre-vingt-dix
+ans. Le baron de Monbeton qui disait: «ce qui me fâche, c'est
+qu'ayant toujours servi notre grand monarque, en avançant, je sois
+obligé de le servir dans les galères _de reculons_» ne fut pas
+longtemps à la rame, on dut le mettre bientôt à l'hôpital avec les
+invalides. Un jour les évêques de Montpellier et de Lodève se
+rendent à bord de la galère sur laquelle était enchaîné le vieux
+baron de Salgas; à qui son âge et sa santé rendaient bien
+difficile le maniement de la rame. La galère était à l'ancre et le
+cap à terre; mais les évêques ayant manifesté le désir de voir le
+baron de Salgas à l'ouvrage, pour satisfaire leur barbare
+curiosité, le capitaine fit armer le banc de Salgas; au troisième
+coup de rame, voyant le baron déjà tout haletant, le comité, plus
+humain que ces deux prélats, fit cesser la manoeuvre.
+
+Louis XIV, qui avait d'abord édicté la peine de mort contre les
+huguenots qui assisteraient aux assemblées ou tenteraient de
+sortir du royaume pour éviter d'être violentés à se convertir,
+avait bientôt substitué à cette peine, celle des galères, «parce
+que, disait-il, nous sommes informé que cette dernière peine,
+quoique moins sévère, tient davantage nos sujets dans la crainte
+de contrevenir à nos volontés.»
+
+En réalité, à raison du nombre de ceux qui contrevenaient aux
+volontés royales, il était impossible d'appliquer la peine de mort
+aux coupables, et, en outre, il était de l'intérêt du roi
+d'épargner la vie de ses sujets, pour les envoyer ramer sur ses
+galères; c'est ce que montre bien ce passage des mémoires du
+marquis de Souches: «Le 27 février 1689, dit-il, on eut la
+nouvelle qu'on avait tué en Vivarais trois cents huguenots
+révoltés et quelques ministres à leur tête, et le roi témoigna en
+être fâché, disant _qu'il aurait mieux valu les prendre et les
+envoyer aux galères._ Il était plus de son intérêt d'augmenter sa
+chiourme que de tuer ces insensés, car il voulait armer cette
+année trente galères, et ce nombre était à peine suffisant pour
+résister aux galères d'Espagne et de Gênes, si elles venaient à se
+joindre contre la France, comme on le craignait avec raison.
+
+Les galériens mouraient vite, sous la triple influence des mauvais
+traitements, de la mauvaise nourriture et d'un travail excessif.
+
+Les galériens mourant vite, le gouvernement ne reculait devant
+aucun moyen pour maintenir au complet le personnel de sa chiourme,
+d'autant plus qu'il lui fallait toujours un nombre de forçats bien
+supérieur à celui des rameurs nécessaires au service de ses
+galères, car il y avait toujours un grand nombre d'infirmes et de
+malades dans le personnel de la chiourme. -- Ainsi, en 1696, pour
+le service de 42 galères exigeant chacune 310 rameurs, soit un
+personnel _valide_ de 12 600 forçats, il fallait qu'il y eût au
+moins 15000 condamnés aux galères à la disposition du
+gouvernement. Beaucoup de peines étant laissées à l'arbitraire des
+juges, on invitait les magistrats à condamner le plus possible aux
+galères, en sorte que cette peine était appliquée aussi bien au
+meurtrier qui avait mérité la roue ou la potence, qu'au mendiant,
+au vagabond ou au contrebandier, au déserteur, au faux-saulnier ou
+au braconnier qui avait osé toucher au gibier de son seigneur. --
+«Les déserteurs, dit Jean Bion, aumônier des galères, sont
+quelquefois des gens de famille qui, ne pouvant supporter les
+fatigues de la guerre, ou bien par légèreté ou libertinage,
+désertent. S'ils sont pris, ils sont condamnés aux galères à
+perpétuité. Autrefois on leur coupait le nez et les oreilles, mais
+parce qu'ils devenaient punais et qu'ils infectaient toute la
+chiourme, on se contente à présent de leur fendre tant soit peu le
+nez et les oreilles. -- Les faux-saulniers qu'on envoie aux
+galères sont la plupart du temps de pauvres paysans qui vont
+acheter du sel dans les provinces où il est à bon prix. Comme dans
+le comté de Bourgogne ou celle de Dombes, on sait assez qu'en
+France, la pinte de sel qui pèse quatre livres, vaut quarante-deux
+sous et qu'il y a de pauvres paysans et des familles entières qui
+demeurent quelquefois huit jours sans manger de la soupe, qui est
+néanmoins la nourriture ordinaire des personnes de la campagne en
+France, et cela faute de sel. Un père, touché de compassion de
+voir ses enfants et sa femme languir et mourir d'inanition,
+s'aventure d'aller acheter du sel blanc dans ces provinces, où il
+est les trois quarts à meilleur marché. S'il est surpris, il est
+condamné aux galères.»
+
+Pour les braconniers, c'étaient des paysans ayant commis le crime
+de tuer le gibier qui venait dévorer leurs récoltes sur pied. Les
+seigneurs ecclésiastiques n'étaient pas plus indulgents pour cette
+insolence que les autres; ainsi un jour l'évêque de Noyon fit,
+sous ses yeux, attacher à la chaîne des forçats, deux paysans qui
+avaient méconnu ses droits sur le gibier de ses propriétés...
+
+Colbert, dans son ardeur de maintenir au complet le personnel des
+galères, avait été jusqu'à écrire aux présidents de tous les
+parlements de France: «Sa Majesté, désirant rétablir le corps de
+ses galères et en fortifier la chiourme, _par toutes sortes de
+moyens_, son intention est que vous teniez la main à ce que votre
+compagnie _y condamne le plus grand nombre de coupables qu'il se
+pourra et que l'on convertisse_, _même la peine de mort_, _en
+celle de galère_.»
+
+Quand il y avait eu beaucoup de condamnations aux galères, le
+ministre témoignait sa satisfaction. «C'est une bonne nouvelle
+pour Sa Majesté, écrit-il, _qu'il y ait trente bons forçats dans
+la conciergerie de Rennes_.»
+
+C'était une émulation de zèle chez tous les fonctionnaires pour
+arriver à pouvoir donner le plus de bonnes nouvelles de cette
+nature.
+
+L'intendant du Poitou dit à Colbert: «J'écrirai aux officiers des
+présidiaux afin qu'ils condamnent le plus qu'ils pourront aux
+galères. Si l'on donne la peine des galères aux faux-saulniers de
+la Touraine, l'on en aura beaucoup _par ce moyen-là..._ J'ai jugé
+à Bellac avec les officiers du siège royal, les gens attroupés du
+marquis de la Ponse. Il y en a cinq condamnés aux galères. _Il n'a
+pas tenu à moi qu'il y en eût davantage_, _mais l'on n'est pas
+maître des juges_.»
+
+Un avocat au Parlement de Toulouse, faisant connaître l'envoi au
+bagne de quarante-trois condamnés, dit: _«Nous devons avoir
+confusion de si mal servir le roi en cette partie_, _vu la
+nécessité qu'il témoigne d'avoir des forçats_.»
+
+Arnoul, l'intendant général des galères de Marseille, à qui sa
+grande passion pour le corps avait fait donner une extrême
+extension à l'arrêt contre les bohèmes et les vagabonds, se vante
+en écrivant à Colbert, d'avoir fait arrêter et mettre à la rame
+cinq individus; «les habitants lui avaient dit que ces gens-là ne
+faisaient que rôder à l'entour du village, cherchant _peut-être_,
+_je n'en sais rien_, à dérober.»
+
+Le chevalier de Gout écrit d'Orange au ministre: «J'ai _un bon
+forçat _que j'ai fait condamner aux galères; si je puis attraper
+encore deux huguenots qui ont fait les insolents à la procession
+de la Fête-Dieu, je les enverrai de compagnie.»
+
+L'archiprêtre Duglan adresse cette supplique à Châteauneuf: «La
+douceur que le huguenot Madier a trouvée à la Réole, l'a rendu si
+insolent qu'il n'y a pas moyen d'en tirer rien de bon pour la
+religion, quoiqu'il ait abjuré. Le marquis de Laury lui a donné
+déjà trois logements pour l'obliger à vivre en catholique, il se
+moque de tout... Je supplie Votre Grandeur, d'envoyer quelque
+ordre au Parlement pour qu'il soit conduit aux galères... c'est
+une brebis galeuse et un petit démon incarné, _qui a bon corps et
+servirait bien le roi sur la mer_.»
+
+La correspondance administrative, dit Michelet, montre avec quelle
+facilité on envoyait aux galères des gens non condamnés, et il
+rappelle qu'un malheureux, entre autres, y fut envoyé, malgré
+l'opposition du Parlement de Toulouse. En tout temps, du reste,
+sous l'ancien régime, les rois se souciaient fort peu de
+l'autorité de la chose jugée. Ainsi en 1754, le pasteur Teissier
+est condamné aux galères, mais ses trois enfants, impliqués dans
+la poursuite, sont acquittés. Le roi défend de les mettre en
+liberté, son intention étant, dit une pièce qui est aux archives
+nationales, _qu'on les fit garder en prison_.
+
+Quant au Parlement de Metz, il avait absous du crime d'émigration,
+deux huguenots, Marteilhe et son compagnon, arrêtés sur les
+frontières; «mais, dit Marteilhe, comme nous étions des criminels
+d'État, le Parlement ne pouvait nous élargir qu'en conséquence des
+ordres de la Cour.» Après échange de correspondances entre le
+ministre et le Parlement _qui ne voulait pas se déjuger_, la
+Vrillière clôt le débat par cet ordre: «Jean Marteilhe et Daniel
+le Gras s'étant trouvés sur les frontières sans passeport, _Sa
+Majesté prétend qu'ils seront condamnés aux galères._» Et sur le
+vu de cet ordre, le Parlement se déjugeant, rend un arrêt qui
+condamne Marteilhe et Gras aux galères perpétuelles, comme
+atteints et convaincus, de s'être mis en état de sortir du
+royaume.
+
+Quelle que fût la pression du gouvernement sur les juges et le
+zèle de ceux-ci pour donner satisfaction aux désirs du roi en
+multipliant les condamnations aux galères, les condamnations ne
+faisaient pas encore un assez grand nombre de forçats.
+
+Pour compléter le personnel de la chiourme des galères, on
+recourait à _toutes sortes de moyens_.
+
+On mettait à la rame, non seulement tous ceux qu'on trouvait sur
+les navires turcs ou algériens qu'on capturait sur l'Océan et dans
+la Méditerranée, mais encore les prisonniers de guerre anglais ou
+hollandais qu'on faisait sur terre ou sur mer.
+
+On enlevait des nègres sur la côte d'Afrique pour en faire des
+forçats, et, un jour même, le roi fit écrire au gouverneur du
+Canada de lui envoyer des Iroquois pour ses galères. Celui-ci,
+ayant attiré dans un guet-apens un certain nombre de chefs
+iroquois, s'en empara et les envoya en France où ils furent mis à
+la rame. Mais il avait, en agissant ainsi, provoqué une guerre
+d'extermination telle contre les Français au Canada, que, pour y
+mettre fin, il fut obligé de demander qu'on renvoyât dans leurs
+tribus les chefs iroquois, et ces forçats trop coûteux pour la
+France, furent ramenés dans leur pays.
+
+Mais le principal élément du recrutement des galériens était, en
+dehors des condamnations, l'achat d'esclaves turcs fait aux
+impériaux, à Venise et à Malte, même à Tanger, ainsi que le
+constate cette lettre de Colbert: «Sa Majesté veut être informée
+du succès qu'avait eu l'affaire de Tanger, pour l'achat de
+cinquante Turcs qui étaient à _vendre_.» On n'y regardait pas de
+si près quand on procédait à ces achats d'esclaves, et parfois on
+prenait un Polonais pour un Turc. Seignelai écrit, en effet, en
+1688: «Le roi a accordé la liberté aux douze Turcs _invalides_ qui
+se sont faits chrétiens, aux huit forçats étrangers et au nommé
+Grégorio, _Polonais acheté comme Turc._»
+
+Il semblait, du reste, tout naturel de traiter les schismatiques
+comme des Turcs, et Colbert écrivait: «Sa Majesté, estimant qu'un
+des meilleurs moyens d'augmenter le nombre de ses galères serait
+de faire acheter à Constantinople des esclaves russiens (russes ou
+polonais) qui s'y vendent ordinairement, veut que l'ambassadeur
+s'informe des meilleurs moyens d'en faire venir _un bon nombre_.»
+
+L'intendant des galères tente ainsi de justifier cet achat de
+chrétiens que l'on met à la rame comme esclaves: «Les Russes qui
+demeurent dans la captivité des Turcs, deviennent, pour la
+plupart, des _renégats_, il vaut donc mieux les acheter pour les
+chiourmes de la France, _au moins ils y pourront faire leur salut
+comme chrétiens_.»
+
+Le Turc était une marchandise courante valant de 450 à 500 livres,
+on comptait environ soixante Turcs sur les trois cents forçats qui
+composaient le personnel de chaque galère. Pour faire sa cour au
+roi, on lui offrait un ou deux Turcs comme on lui eût fait cadeau
+d'une paire de chevaux de prix. Le duc de Beaufort écrit à
+Colbert: «J'ai donné pour les galères du roi, deux grands Turcs
+dont le vice-roi m'avait fait présent et, s'il m'était permis, j'y
+mettrais jusqu'à mes valets.» Moins généreux, le consul de France
+à Candie propose à son gouvernement _qui l'accepte_, de lui
+assurer à perpétuité la commission de son consulat, en échange de
+l'engagement qu'il prend de livrer chaque année, cinquante Turcs à
+prix réduit (340 livres par tête au lieu de 500) et d'en donner
+gratuitement dix.
+
+Quant au duc de Savoie, n'ayant pas de galères, il vendait ses
+forçats au roi de France, il lui fit même cadeau, après
+l'expédition du pays de Vaud, de _cinq cents _de ses sujets pour
+les chiourmes de France.
+
+En édictant la peine des galères, contre les huguenots qui
+tenteraient de sortir du royaume, Louis XIV avait assuré le
+recrutement de sa chiourme, car cette peine, quelque crainte
+qu'elle inspirât, ne pouvait empêcher les huguenots de contrevenir
+à ses volontés, en tentant de gagner au-delà des frontières, une
+terre de liberté de conscience.
+
+Huit mois après l'édit de révocation les bagnes de Toulon et de
+Marseille renfermaient déjà _douze cents religionnaires_, prisons
+et couvents regorgeaient de huguenots, hommes, femmes, enfants et
+vieillards.
+
+La seule geôlière de Tournay, quinze mois après la révocation,
+avait déjà eu à loger _plus de sept cents fugitifs_, hommes ou
+femmes, pris dans les environs. De tous les côtés du royaume, dit
+Élie Benoît, on voyait ces malheureux marcher à grosses troupes,
+des protestants accouplés avec des malfaiteurs, des protestantes
+enchaînées à des femmes de mauvaise vie. «Jamais, dit une
+demoiselle d'honneur de la duchesse de Bourgogne, je n'oublierai
+le spectacle que j'eus sous les yeux près de Marseille. Là, je vis
+cinq malheureux traînés à la chaîne sur la grande route, suivis
+par les dragons _qui les piquaient de leurs sabres _quand ils ne
+voulaient pas avancer. Et cela parce qu'ils n'avaient pas voulu
+renier le Dieu de leurs pères.» _Il en était ainsi par toute la
+France_. Nissolles, marchand de Ganges, mené ainsi par des archers
+avec d'autres fugitifs, demandait à l'un de ces archers la faveur
+de les faire aller plus lentement pour que les malades pussent
+suivre. L'autre lui répond que s'ils ne marchent pas, on les
+attachera à la queue des chevaux de l'escorte.
+
+Ceux des fugitifs qui étaient condamnés aux galères étaient
+dirigés soit sur la prison d'une des villes que devait traverser
+la grande chaîne de Paris à Marseille, soit sur la prison des
+Tournelles, à Paris où se formait cette chaîne.
+
+Et, pour arriver à destination, on avait soin de leur faire
+prendre le chemin le plus long, _pour les mener en montre_,
+enchaînés aux pires malfaiteurs, dans le plus grand nombre de
+villes possibles. Pour aller de Dunkerque à Paris la troupe de
+galériens dont Martheilhe faisait partie, dut passer par le Havre.
+
+Voici ce que dit de la prison des Tournelles, Louis de Marolles,
+conseiller du roi qui y était enfermé en 1686, attendant le départ
+de la chaîne devant l'amener aux galères de Marseille: «Nous
+couchons cinquante-trois hommes dans un lieu qui n'a pas cinq
+toises de longueur et pas plus d'une et demie de largeur. Il
+couche, à mon côté droit, un paysan malade, qui a sa tête à mes
+pieds et ses pieds à ma tête, il en est de même des autres. Il n'y
+a peut-être pas un de nous _qui n'envie la condition de plusieurs
+chiens et chevaux_. Nous étions bien quatre-vingt-quinze
+condamnés, mais il en mourut deux ce jour-là; nous avons encore
+quinze ou seize malades, il y en a peu qui ne passent par là.»
+
+Louis de Marolles était encore parmi les privilégiés de la
+Tournelle, ainsi que l'on peut le voir par la description que fait
+Marteilhe de cette prison, digne vestibule de l'enfer des Galères:
+«C'est une spacieuse cave, dit-il, garnie de grosses poutres de
+bois, posées à la distance les unes des autres, d'environ trois
+pieds; sur ces poutres épaisses de deux pieds et, demi, sont
+attachées de grosses chaînes de fer, de la longueur d'un pied et
+demi et au bout de ces chaînes est un collier de même métal.
+Lorsque les galériens arrivent dans ce cachot, on les fait coucher
+à demi pour que la tête appui sur la poutre. Alors on leur met ce
+collier au col, on le ferme et on le rive sur une enclume à grands
+coups de marteau. Un homme ainsi attaché, ne peut se coucher de
+son long, la poutre sur laquelle il a la tête étant trop élevée,
+ni s'asseoir et se tenir droit, cette poutre étant trop basse; il
+est à demi couché, à demi assis, partie de son corps sur les
+carreaux et l'autre partie sur cette poutre; ce fut aussi de cette
+manière qu'on nous enchaîna, et tout endurcis que nous étions aux
+peines, fatigues et douleurs (Marteilhe et ses compagnons réformés
+avaient déjà ramé sur les galères à Dunkerque) trois jours et
+trois nuits que nous fûmes obligés de passer dans cette cruelle
+situation, nous avaient tellement roué le corps et tous les
+membres que nous n'en pouvions plus...»
+
+L'on me dira peut-être ici: comment ces autres misérables que l'on
+amène à Paris des quatre coins de la France, et qui sont
+quelquefois obligés d'attendre trois ou quatre, souvent cinq ou
+six mois que la grande chaîne parte pour Marseille, peuvent-ils
+supporter si longtemps un pareil tourment? À cela je réponds,
+qu'une infinité de ces infortunés succombent sous le poids de leur
+misère: et que ceux qui échappent à la mort par la force de leur
+constitution, souffrent des douleurs dont on ne peut donner une
+juste idée.
+
+«On n'entend dans cet antre horrible que gémissements, que
+plaintes lugubres, capables d'attendrir tout autre que les
+bourreaux de guichetiers qui font la garde toutes les nuits en ce
+cachot et se ruent sans miséricorde sur ceux qui parlent, crient,
+gémissent et se plaignent, les assommant avec barbarie à coups de
+nerf de boeuf.»
+
+Grâce à l'intervention d'un nouveau converti, riche négociant de
+Paris, Marteilhe et ses compagnons huguenots obtinrent d'être
+délivrés du cruel supplice de dormir assis, le corps à moitié sur
+les carreaux, à moitié sur une poutre. Moyennant un prix débattu
+avec le gouverneur et pour le paiement duquel ce négociant se
+porta caution, nos huguenots obtinrent la faveur d'être enchaînés
+par un pied auprès du grillage des croisées. Marteilhe resta ainsi
+deux mois; comme sa chaîne longue d'une aune, lui permettait de se
+mettre debout, de s'asseoir ou de se coucher tout de son long, il
+dit à ce propos: _J'étais dans une très heureuse situation_, tant
+il est vrai que le bonheur est une chose essentiellement relative!
+
+Cependant tous, favorisés ou non, avaient hâte, ainsi que le dit
+Louis de Marolles, de voir arriver l'heure où le départ de la
+chaîne leur permettrait de quitter la prison de la Tournelle. Le
+moment du départ venu, ces condamnés étaient enchaînés deux par
+deux par une lourde chaîne de deux pieds de long, allant du
+collier de fer de l'un à celui de l'autre; il y avait au milieu de
+cette chaîne un anneau dans lequel passait la longue chaîne
+reliant tous les couples ensemble, et faisant de trois ou quatre
+cents galériens un véritable chapelet humain.
+
+Pour chacun, le poids à porter était d'environ 150 livres, en
+sorte que, de ses mains restées libres, chaque galérien devait
+soutenir la chaîne dont la pesanteur eût, sans cela, entraîné sa
+chute. On attachait sans pitié à la chaîne des huguenots vieux,
+malades ou infirmes. «À une chaîne, dit Chavannes, où se
+trouvaient un sourd-muet et un aveugle, on attacha deux
+septuagénaires, Chauguyon et Chesnet, lesquels, arrivés à
+Marseille, durent être envoyés à l'hôpital où ils moururent
+bientôt; à Bordeaux, on mit à la chaîne un huguenot impotent
+depuis trente ans, lequel ne pouvait marcher qu'avec des
+béquilles, et qu'il fallut bientôt jeter plus mort que vif dans
+une charrette. À Metz un arquebusier, travaillé de la goutte, fut
+contraint, à coups de bâton, de marcher à travers la ville et demi
+lieue au delà, sa fille, son gendre et un de ses parents, le
+soutenaient par-dessous les bras; une faiblesse le prit et après
+l'avoir rançonné le conducteur de la chaîne consentit à le mettre
+sur une charrette. Il y passa un quart d'heure puis rendit l'âme,
+une demi-heure après; il en mourut encore trois ou quatre de la
+même chaîne.»
+
+Ce n'était qu'après leur avoir fait subir l'épreuve du nerf de
+boeuf que le maître de la chaîne consentait à mettre sur une
+voiture les galériens se trouvant à l'article de la mort; quand un
+de ces malheureux, roué de coups, se trouvait dans l'impossibilité
+absolue de marcher, on les détachait de la grosse chaîne, et, le
+traînant comme une bête morte par la chaîne qu'il avait au cou, on
+le jetait sur la charrette, laissant ses jambes nues pendre au
+dehors; s'il se plaignait trop fort on l'accablait encore de
+coups, parfois jusqu'à ce qu'il passât de vie à trépas.
+
+Cette inhumanité des conducteurs de la chaîne s'explique par ce
+fait qu'il leur était plus profitable de tuer en route un galérien
+qui, livré vivant à Marseille ne leur eût rapporté que vingt écus,
+que de le voiturer de Paris à Marseille, ce qui leur eût coûté
+plus de quarante écus. Ils étaient animés d'un tel esprit de
+rapacité que pour mettre dans leur bourse, dit Élie Benoît, la
+moitié de ce qu'on leur donnait pour la conduite de la chaîne, ils
+ne nourrissaient leur bétail humain qu'avec du pain grossier et
+malsain qu'ils ne leur donnaient encore qu'en quantité
+insuffisante.
+
+Nous avons déjà vu que dans les prisons et dans les hôpitaux on
+trouvait partout cette spéculation _meurtrière_, sur la nourriture
+des prisonniers et des malades; nous retrouverons la même
+spéculation sur les galères. Là, les forçats recevaient pour
+nourriture du pain, de l'eau et des fèves dures comme des
+cailloux, sans autre accommodement qu'un peu d'huile et quelque
+peu de sel. «Chacun, dit Marteilhe, reçoit quatre onces de ces
+fèves indigestes, lorsqu'elles sont bien partagées et que le
+distributeur n'en vole pas.» L'aumônier Bion dit, en outre, que
+pour le commis d'équipage chargé de fournir des vivres aux forçats
+malades, la plus grosse partie entre dans sa bourse, en sorte
+qu'il s'enrichit en cinq ou six campagnes. Bion ajoute que les
+malades préféraient de l'eau chaude, à la ressemblance de bouillon
+qu'on leur donnait et que les chirurgiens revendaient dans les
+villes, où ils abordaient, les drogues qu'on leur avait fournies
+pour leurs malades, et dont ils avaient économisé l'emploi au
+détriment de ceux qu'ils avaient à soigner.
+
+Le peu de souci que les conducteurs de la chaîne avaient pour la
+vie des condamnés qu'on leur confiait, se manifestait cruellement
+quand il s'agissait de procéder à la visite des effets, visite qui
+se répétait plusieurs fois au cours du voyage.
+
+Voici, par exemple, comment à Charenton on procéda _à cette
+visite_, _au mois de décembre_, _à neuf heures du soir_, _par une
+gelée et un vent de bise que tout glaçait_, _pour la chaîne de
+quatre cents condamnés dont Marteilhe faisait partie_.
+
+«On nous ordonna, dit Marteilhe, de nous dépouiller entièrement de
+nos habits et de les mettre à nos pieds. Après que nous fûmes
+dépouillés _nus comme la main_, on ordonna à la chaîne de marcher
+de front jusqu'à l'autre bout de la cour, où nous fûmes exposés au
+vent de bise _pendant deux grosses heures_, pendant lequel temps
+les archers fouillèrent et visitèrent tous nos habits... La visite
+de nos hardes étant faite, on ordonna à la chaîne de marcher de
+front jusqu'à la place où nous avions laissé nos habits. Mais,
+nous étions raides du grand froid que nous avions souffert, qu'il
+nous était impossible de marcher. Ce fut alors que les coups de
+bâton et de nerfs de boeuf plurent, et ce traitement horrible, ne
+pouvant animer ces pauvres corps, pour ainsi dire tout gelés, et
+couchés, les uns raide morts, les autres mourants, ces barbares
+archers les traînaient par la chaîne de leur cou, comme des
+charognes, leur corps ruisselant du sang des coups qu'ils avaient
+reçus. _Il en mourut ce soir-là ou le lendemain_, _dix-huit_.
+Pendant la route, on fit encore trois fois cette barbare visite,
+en pleine campagne, avec un froid aussi grand et même plus rude
+qu'il n'était à Charenton.»
+
+Il mourait bien d'autres condamnés tout le long de la route.
+
+Les galériens mal nourris, sans cesse cruellement maltraités,
+écrasés sous le poids des fers qu'ils avaient à porter, devaient
+chaque jour faire de longues étapes sous la pluie ou la neige.
+Arrivant à leurs lieux d'étapes harassés de fatigue, transis et
+mouillés jusqu'aux os, il leur fallait s'étendre sur le fumier
+d'une écurie ou d'une étable au râtelier de laquelle on attachait
+la chaîne. On leur refusait même de la paille, qu'il eût fallu
+payer pour couvrir les excréments des animaux, et c'est sur ce lit
+répugnant que rongés de poux, qu'ils enlevaient à pleines mains;
+ils devaient tenter de prendre un peu de repos. Mais c'était chose
+presque impossible, car le moindre mouvement que l'un faisait
+réveillait douloureusement celui qui était attaché à la même
+chaîne, et le supplice de l'insomnie, s'ajoutant à tant d'autres
+souffrances, venait à bout des plus rigoureux.
+
+Marteilhe était accouplé avec un déserteur avec lequel il couchait
+dans les écuries ou les étables; à chaque étape de la chaîne, ce
+déserteur, dit-il «était si infesté de la gale, que, tous les
+matins, c'était un mystère de me dépêtrer d'avec lui, car, le
+pauvre misérable n'avait qu'une chemise à demi pourrie sur le
+corps, que le pus de la gale traversait sa chemise, et que je ne
+pouvais m'éloigner de lui tant soit peu; il se collait tellement à
+ma casaque qu'il criait comme un perdu lorsqu'il fallait nous
+lever pour partir, et qu'il me priait, par grâce, de lui aider à
+se décoller.» Quand après avoir passé une nuit sans repos à
+l'étape on se remettait en route, on n'avait à attendre nulle
+pitié, ni du conducteur de la chaîne qui vous rouait de coups, ni
+des passants que l'on rencontrait et qui vous injuriaient quand
+ils ne faisaient pas pis encore. Un gentilhomme de soixante-dix-
+ans, Jean de Montbeton, est impitoyablement insulté par la
+population fanatique que rencontre la chaîne à laquelle il est
+attaché. Martheilhe et ses compagnons de chaîne, mourant de soif
+en traversant la Provence, tendent en vain leurs écuelles de bois
+en suppliant qu'on y verse quelques gouttes d'eau. «Marchez! leur
+répondent les femmes, là où vous allez, vous ne manquerez pas
+d'eau».
+
+Louis de Marolles, bien que le conducteur de la chaîne se fût
+montré pitoyable envers lui et l'eût voituré, soit en bateau, soit
+en charrette, arriva demi-mort à Marseille. Tourmenté par la
+fièvre pendant les deux mois qu'avait duré le voyage, il lui avait
+fallu, sur le bateau «coucher sur les planches, sans paille sous
+lui et son chapeau pour chevet», ou en charrette «être brouetté
+jusqu'à quatorze heures par jour et accablé de cahots, car tous
+ces chemins-là ne sont que cailloux.» «C'est une chose pitoyable,
+dit-il en arrivant à Marseille, que de voir ma maigreur!»
+Cependant on le mène à la galère où on l'enchaîne; mais un
+officier, touché de compassion, le fait visiter par un chirurgien
+et il est envoyé à l'hôpital où il reste six semaines. Bien des
+malheureux forçats, une fois entrés à l'hôpital, n'en sortaient
+plus que pour être enfouis tout nus dans le cimetière des esclaves
+turcs, comme les bêtes mortes qu'on jette à la voirie. Ainsi, le
+forçat huguenot Mauru étant mort à l'hôpital, ses compagnons lui
+avaient fait une bière et l'y avaient enfermé; mais, l'aumônier
+des galères trouvant que c'était faire trop d'honneur à un
+hérétique, fit déclouer la bière et le corps fut jeté à la voirie.
+
+Quand la chaîne arrivait à Marseille, elle était bien allégée, les
+privations, la fatigue et les mauvais traitements après quelques
+semaines de route, ayant fait succomber les moins robustes des
+condamnés. Le conducteur de la chaîne, chaque fois qu'il perdait
+un de ceux qu'il était chargé d'amener au bagne, en était quitte
+pour demander au curé du lieu le plus prochain, une attestation du
+décès qu'il devait fournir, à la place de celui qu'il ne pouvait
+plus représenter vivant. Ainsi, sur une chaîne de cinquante
+condamnés partis de Metz, cinq étaient morts le premier jour et
+bien d'autres moururent en route.
+
+Le galérien huguenot Espinay écrit: «Nous arrivâmes mardi à
+Marseille au nombre de quatre cent un, y en ayant de morts en
+route par les maladies ou mauvais traitements une cinquantaine».
+«Il arriva ici, écrit Louis de Marolles, une chaîne de cent
+cinquante hommes, au commencement du mois dernier, sans compter_
+trente-trois qui moururent en chemin_.» Quant à Marteilhe, après
+avoir constaté que beaucoup de ses compagnons de chaîne étaient
+morts en route, il ajoute: «il y en avait peu qui ne fussent
+malades, dont divers moururent à l'hôpital de Marseille».
+
+Un jour on écrit de Marseille à Colbert: «Les deux dernières
+chaînes que nous venons de recevoir sont arrivées plus faibles,
+par suite des mauvais traitements de ceux qui les conduisent, la
+dernière, de Guyenne, outre la perte qui s'est faite dans la
+route... est venue si ruinée, qu'une partie a péri ici entièrement
+et l'autre ne vaut guère mieux.»
+
+Un autre jour; l'intendant chargé de recevoir à Lyon, les chaînes
+en destination de Toulon, lui dit: que sur quatre-vingt-seize
+hommes d'une chaîne, trente-trois sont morts en route et depuis
+leur arrivée à Lyon. Que sur les trente-six restant, il y en a une
+vingtaine de malades, qu'il garde cette chaîne quelques jours à
+Lyon, à cause du grand nombre de malades et de la lassitude des
+autres. Quand la chaîne se remit en route pour Toulon, elle ne
+comptait plus que trente-deux hommes, huit forçats étaient morts
+pendant ce _rafraîchissement_...
+
+C'étaient encore les plus heureux que ceux qui mouraient au seuil
+de l'enfer des galères, car ceux qui le franchissaient, mal
+nourris, accablés de fatigue et cruellement maltraités, avaient à
+souffrir mille morts avant que leurs corps épuisés et déchirés,
+fussent jetés à la voirie, voici, en effet, ce qu'était, suivant
+une lettre de l'amiral Baudin, le régime des galères au temps de
+Louis XIV:
+
+«Le régime des galères était alors excessivement dur, c'est ce qui
+explique l'énorme proportion de la mortalité par rapport aux
+chiffres des condamnations. Les galériens étaient enchaînés deux à
+deux sur les bancs des galères, et ils y étaient employés à faire
+mouvoir de longues et lourdes rames, service excessivement
+pénible. Dans l'axe de chaque galère, et au milieu de l'espace
+occupé par les bancs des rameurs, régnait une espèce de galerie
+appelée la coursive (ou le coursier), sur laquelle se promenaient
+continuellement des surveillants appelés comités, armés chacun
+d'un nerf de boeuf dont ils frappaient les épaules des malheureux
+qui, à leur gré, ne ramaient pas avec assez de force. Les
+galériens passaient leur vie sur leurs bancs. Ils y mangeaient et
+ils y dormaient sans pouvoir changer de place, plus que ne leur
+permettait la longueur de leur chaîne, et n'ayant d'autre abri
+contre la pluie ou les ardeurs du soleil ou le froid de la nuit
+qu'une toile appelée taud qu'on étendait au-dessus de leurs bancs,
+quand la galère n'était pas en marche et que le vent n'était pas
+trop violent...»
+
+Aussi longtemps qu'une galère était en campagne, c'est-à-dire
+pendant plusieurs mois, les forçats restaient enchaînés à leurs
+bancs par une chaîne longue de trois pieds seulement.
+
+«Ceux, dit Michelet, qui pendant des nuits, de longues nuits
+fiévreuses sont restés immobiles, serrés, gênés, par exemple,
+comme on l'était jadis dans les voitures publiques, ceux-là
+peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible des galères.
+Ce n'était pas de recevoir des coups, ce n'était pas d'être par
+tous les temps, nu jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être
+toujours mouillé (la mer mouillant toujours le pont très bas),
+non, ce n'était pas tout cela qui désespérait le forçat, non pas
+encore la chétive nourriture qui le laissait sans force. Le
+désespoir; c'était d'être scellé pour toujours à la même place, de
+coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou les étoiles, de ne
+pouvoir se retourner, varier d'attitude, d'y trembler la fièvre
+souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné et scellé.»
+
+«Je te dis ingénument, écrit le martyr Louis de Marolles à sa
+femme, que le fer que je porte au pied, quoiqu'il ne pèse pas
+trois livres, m'a beaucoup plus embarrassé dans les commencements
+que celui que tu m'as vu au cou à la Tournelle. Cela ne procédait
+que de la grande maigreur où j'étais; mais, maintenant que j'ai
+presque repris tout mon embonpoint, il n'en est plus de même;
+joint qu'on m'apprend tous les jours à le mettre dans les
+dispositions _qui incommodent le moins_.»
+
+À un bout de la galerie, sur une sorte de table dressée sur quatre
+piques, siégeait le comité, bourreau en chef de la chiourme,
+lequel donnait le signal des manoeuvres avec son sifflet: d'un
+bout à l'autre de la galère régnait un passage élevé appelé
+coursier, sur lequel circulaient les sous-comités, armés d'une
+corde ou d'un nerf de boeuf, dont ils se tenaient prêts à frapper
+le dos nu des rameurs assis, six par six, sur chacun des bancs
+placés à droite et à gauche du coursier.
+
+Dès qu'il fallait faire marcher la galère à la rame, en effet,
+pour permettre aux comités de maltraiter plus aisément les
+forçats, on obligeait ceux-ci a quitter la chemisette de laine
+qu'ils portaient quand la galère était à l'ancre ou marchait à la
+voile, ainsi que Louis de Marelles l'écrit à sa femme:
+
+«Si tu voyais mes beaux habits de forçat, tu serais ravie. J'ai
+une belle chemisette rouge, faite tout de même que les sarreaux
+des charretiers des Ardennes. Elle se met comme une chemise, car
+elle n'est ouverte qu'à demi par devant; j'ai, de plus, un beau
+bonnet rouge, deux hauts de chausse et deux chemises de toile
+grosse comme le doigt, et des bas de drap: mes habits de liberté
+ne sont point perdus et s'il plaisait au roi de me faire grâce, je
+les reprendrais.»
+
+À un premier signal, les forçats enchaînés et nus jusqu'à la
+ceinture, saisissaient les manilles ou anses de bois qui servaient
+à manoeuvrer les lourdes rames de la galère, trop grosses pour
+être empoignées et longues _de cinquante pieds_.
+
+À un nouveau coup de sifflet du comité, toutes les rames devaient
+tomber ensemble dans la mer, se relever, puis retomber de même, et
+les rameurs devaient continuer sans nulle interruption pendant de
+longues heures, ce rude exercice qu'on appelait _la vogue_.
+
+«On est souvent presque démembré, dit une relation, par ses
+compagnons dans le travail de manoeuvre, lorsque les chaînes se
+brouillent, se mêlent et s'accourcissent et que chacun tire avec
+effort pour faire sa tâche.»
+
+«Il faut bien, dit Marteilhe, que tous rament ensemble, car si
+l'une eu l'autre des rames monte ou descend trop tôt ou trop tard,
+en manquant sa cadence, pour lors, les rameurs de devant cette
+rame qui a manqué, en tombant assis sur les bancs, se cassent la
+tête sur cette rame qui a pris trop tard son entrée; et, par là
+encore, ces mêmes rameurs qui ont manqué, se heurtent la tête
+contre la rame qui vogue derrière eux. Ils n'en sont pas quittes
+pour s'être fait des contusions à la tête, le comité les rosse
+encore à grands coups de corde.»
+
+Marteilhe décrit ainsi ce rude exercice de la vogue: «Qu'on se
+figure, dit-il, six malheureux enchaînés et _nus comme la main_,
+assis sur leur banc, tenant la rame à la main, un pied sur la
+_pédague_, qui est une grosse barre de bois attachée à la
+banquette, et, de l'autre pied, montant sur le banc devant eux en
+s'allongeant le corps, les bras raides, pour pousser et avancer
+leur rame jusque sous le corps de ceux de devant qui sont occupés
+à faire le même mouvement; et, ayant avancé ainsi leur rame, ils
+l'élèvent pour la frapper dans la mer, et, du même temps se
+jettent, ou plutôt se précipitent en arrière, pour tomber assis
+sur leur banc. Il faut l'avoir vu pour croire que ces misérables
+rameurs puissent résister à un travail si rude; et quiconque n'a
+jamais vu voguer une galère, en le voyant pour la première fois ne
+pourrait jamais imaginer que ces malheureux pussent y tenir une
+demi-heure. -- On les fait voguer, non seulement une heure ou
+deux, mais même dix à douze heures de suite.»
+
+«Je me suis trouvé avoir ramé à toute force pendant vingt-quatre
+heures sans nous reposer un moment. Dans ces moments, les comités
+et autres mariniers nous mettaient à la bouche un morceau de
+biscuit trempé dans du vin sans que nous levassions les mains de
+la rame, pour nous empêcher de tomber en défaillance.»
+
+«Pour lors, on n'entend que hurlements de ces malheureux,
+ruisselants de sang par les coups de corde meurtriers qu'on leur
+donne; on n'entend que claquer les cordes, que les injures et les
+blasphèmes de ces affreux comités; on n'entend que les officiers
+criant aux comités, déjà las et harassés d'avoir violemment
+frappé, de redoubler leurs coups. Et lorsque quelqu'un de ces
+malheureux forçats _crève sur la rame_, _ainsi qu'il arrive
+souvent_, on frappe sur lui tant qu'on lui voit la moindre
+apparence de vie et, lorsqu'il ne respire plus, _on le jette à la
+mer comme une charogne_.»
+
+Un jour la galère sur laquelle se trouvait Marteilhe, faisant
+force de rames pour atteindre un navire anglais, et le comité ne
+pouvant, malgré les coups dont il accablait les rameurs, hâter
+suffisamment la marche de la galère au gré du lieutenant, celui-ci
+lui criait: «Redouble tes coups, bourreau, pour intimider et
+animer ces, chiens-là! _Fais comme j'ai vu souvent faire aux
+galères de Malte_, coupe le bras d'un de ces chiens-là pour te
+servir de bâton et en battre les autres.»
+
+Un autre jour le capitaine de cette galère ayant mené jusqu'à
+Douvres le duc d'Aumont qu'il avait régalé, celui-ci voyant le
+misérable état de la chiourme, dit qu'il ne comprenait pas comment
+ces malheureux pouvaient dormir, étant si serrés et n'ayant aucune
+commodité pour se coucher dans leurs bancs.
+
+«J'ai le secret de les faire dormir, dit le capitaine, je vais
+leur préparer une bonne prise d'opium», et il donne l'ordre de
+retourner à Boulogne.
+
+Le vent et la marée étaient contraires et la galère se trouvait à
+dix lieues de ce port. Le capitaine ordonne qu'on fasse force
+rames et passe vogue, c'est-à-dire qu'on double le temps de la
+cadence de la vogue (ce qui lasse plus dans une heure que quatre
+heures de vogue ordinaire). La galère arrivée à Boulogne, le
+capitaine dit au duc d'Aumont qui se levait de table, qu'il lui
+voulait faire voir l'effet de son opium; la plupart dormaient,
+ceux qui ne pouvaient reposer feignaient aussi de dormir, le
+capitaine l'avait ordonné ainsi. Mais quel horrible spectacle!
+«Six malheureux dans chaque banc accroupis et amoncelés les uns
+sur les autres, tout nus, personne n'avait eu la force de vêtir sa
+chemise; la plupart ensanglantés des coups qu'ils avaient reçus et
+tout leur corps écumant de sueur.» Ce cruel capitaine voulut
+encore montrer qu'il savait aussi bien éveiller sa chiourme que
+l'endormir et il fit siffler le réveil. «C'était la plus grande
+pitié du monde... Presque personne ne pouvait se lever, tant leurs
+jambes et tout leur corps étaient raides, et ce ne fut qu'à grands
+corps de corde qu'on les fit tous lever, leur faisant faire mille
+postures ridicules et très douloureuses.»
+
+Ce n'était, du reste, qu'en faisant de la manoeuvre de la rame un
+cruel supplice, qu'on pouvait obtenir de ceux qui y étaient
+employés le travail surhumain qu'on appelait la vogue des galères.
+On tenta de faire manoeuvrer quatre demi-galères (dont les rames
+n'avaient que vingt-cinq pieds de long au lieu de cinquante) par
+des mariniers exercés. Avec ces rameurs libres, qu'on ne pouvait
+impunément martyriser, à peine put-on mener ces demi-galères du
+port à la rade de Dunkerque, après quoi il fallut regagner le
+port. On essaya alors de mettre à chaque rame, au poste le plus
+pénible, un forçat, pour seconder les mariniers libres. Ce ne fut
+que bien difficilement qu'on put aller de Dunkerque à Ostende, le
+comité n'osant pas, en présence des mariniers, exercer ses
+cruautés habituelles sur les galériens. On dut reconnaître que
+seuls, les forçats pouvaient être employés à faire marcher les
+galères à la rame, parce que seuls ils pouvaient être torturés
+sans merci, jusqu'à la mort au besoin.
+
+Quand il fallait faire campagne, presque chaque jour les galériens
+étaient appelés à faire la terrible manoeuvre de la vogue, et
+beaucoup d'entre eux ne pouvaient y résister. «Pendant le voyage,
+écrit l'intendant de la marine à Colbert, il n'est mort que
+trente-six forçats, _ce qui est un bonheur incroyable_, car
+l'année dernière nous en perdîmes _plus de quatre-vingts_, et
+autrefois les galères de Malte en ont perdu des trois cents, en
+faisant la même navigation que nos galères ont fait cette année».
+Il n'est pas nécessaire de faire ressortir la barbarie de cette
+instruction donnée par Seignelai au directeur général des galères:
+«Comme rien ne peut tant contribuer à rendre maniables les forçats
+qui sont huguenots et n'ont pas voulu se faire instruire que _la
+fatigue_ qu'ils auraient pendant une campagne, ne manquez pas de
+les faire mettre sur les galères qui vont à Alger.»
+
+Les aumôniers qui s'entendaient à trouver les meilleurs moyens de
+tourmenter les forçats pour la foi, laissaient mettre de toutes
+les campagnes les plus opiniâtres, -- Mauru, par exemple, bien que
+la santé de ce malheureux fût mince et que son corps fût épuisé.
+
+Quand une galère avait à soutenir un combat en mer, la situation
+des rameurs, réduits à l'état de rouages moteurs de la galère,
+était horrible; enchaînés à leurs bancs, ayant dans la bouche un
+bâillon en liège, appelé tap, qu'on leur mettait pour les
+empêcher, s'ils étaient blessés, de troubler leurs voisins par
+leurs plaintes et leurs gémissements, ils devaient, bon gré mal
+gré, attendre impassiblement la mort au milieu d'un combat auquel
+ils ne prenaient point part. La mitraille et la fusillade de
+l'ennemi frappaient sur les rameurs, car tuer ou blesser les
+galériens, c'était immobiliser la galère en la privant de l'usage
+des jambes redoutables qui lui permettaient de marcher sans le
+secours du vent. Pendant ce temps, deux canons de la galère
+étaient braqués sur la chiourme, que tenaient en respect cinquante
+soldats, prêts à faire feu à la moindre apparence de révolte; les
+malheureux forçats étaient donc placés entre deux feux. Ils
+attendaient ainsi la mort, sans savoir pour lequel des deux
+combattants (leur galère ou le navire ennemi) ils devaient faire
+des voeux.
+
+Un jour la galère où se trouvait Marteilhe, ayant échoué dans la
+tentative qu'elle avait faite, de _clystériser_ avec son éperon
+d'avant, une frégate anglaise, se trouva bord à bord avec ce
+navire qui la retint dans cette situation périlleuse avec des
+grappins de fer.
+
+«Ce fut alors, dit Marteilhe, qu'il nous régala de son
+artillerie... tous ses canons étaient chargés à mitraille... pas
+un coup de son artillerie, qui nous tirait à brûle-pourpoint, ne
+se perdait. De plus, le capitaine avait sur les hunes de ses mâts
+plusieurs de son monde avec des barils pleins de grenades qui nous
+les faisaient pleuvoir dru comme grêle sur le corps...; l'ennemi
+fit, pour surcroît, une sortie de quarante à cinquante hommes de
+son bord qui descendirent sur la galère, le sabre à la main, et
+hachaient en pièces tout ce qui se trouvait devant eux de
+l'équipage, épargnant cependant les forçats qui ne faisaient aucun
+mouvement de défense.»
+
+Les rames de la galère s'étant trouvées brisées par suite de
+l'abordage entre les deux navires, les Anglais n'avaient plus, du
+reste, aucun intérêt à frapper les forçats qui ne pouvaient plus
+mettre les rames en mouvement.
+
+Quant à ceux-ci, enchaînés à leurs bancs, les menottes aux mains
+et le bâillon à la bouche, ils eussent eu bien de la peine à faire
+quelque tentative de défense. L'eussent-ils pu, ils auraient été
+bien sots de le faire, ainsi que le montre l'exemple suivant.
+
+Un jour, dans une rencontre entre les galères de l'Espagne et
+celles de la France, les galères françaises ayant le dessous, on
+remit aux forçats français des corbeilles de cailloux, leur
+promettant la liberté si l'ennemi était repoussé. Les forçats
+firent pleuvoir sur les Espagnols une telle grêle de pierres
+qu'ils les repoussèrent et que les galères françaises furent
+dégagées; mais on ne tint pas parole aux forçats qui, le danger
+passé; restèrent à la rame et furent traités comme devant.
+
+Marteilhe poursuit ainsi l'émouvant récit du combat entre sa
+galère et la frégate anglaise, dans la terrible situation faite
+aux forçats-rameurs, par l'abordage des deux navires: «Il se
+rencontra, dit-il, que notre banc, dans lequel nous étions cinq
+forçats et un esclave turc, se trouva vis-à-vis d'un canon de la
+frégate que je voyais bien qui était chargé; en m'élevant un peu,
+je l'eusse pu toucher avec la main... Ce vilain voisin nous fit
+tous frémir; mes camarades de banc se couchèrent tout plats,
+croyant échapper à son coup... Je me déterminai à me tenir tout
+droit dans le banc, je n'en pouvais sortir. J'y étais enchaîné!
+Que faire? ... Je vis le canonnier, avec sa mèche allumée à la
+main qui commençait à mettre le feu au canon sur le devant de la
+frégate, et, de canon en canon, venait vers celui qui donnait sur
+notre banc, je ne pouvais distraire mes yeux de ce canonnier.
+
+«Il vint donc à ce canon fatal; j'eus la constance de lui voir
+mettre le feu, me tenant toujours tout droit, en recommandant mon
+âme au Seigneur. Le canon tira et je fus étourdi... le coup de
+canon m'avait jeté aussi loin que ma chaîne pouvait s'étendre...
+Il était nuit; je crus d'abord que mes camarades de banc se
+tenaient couchés par crainte du canon... Le Turc du banc, qui
+avait été janissaire, restant couché comme les autres: Quoi! lui
+dis-je, Isouf, voilà donc la première fois que tu as peur; lève-
+toi! et en même temps je voulus le prendre parle bras pour
+l'aider. Mais, ô horreur! qui me fait frémir quand j'y pense, _son
+bras détaché du corps me resta à la main_. Je rejette avec horreur
+ce bras... lui, comme les quatre autres, étaient hachés comme
+chair à pâté... Je perdais beaucoup de sang, sans pouvoir être
+aidé de personne, tous étaient morts, tant à mon banc qu'à celui
+d'au-dessous, et à celui d'au-dessus, si bien que de dix-huit
+personnes que nous étions dans ces trois bancs il n'en échappa que
+moi, avec trois blessures.»
+
+Le combat fini, on porta les blessés dans la cale sombre et basse
+du navire, et l'on jeta à la mer ceux qui paraissaient morts. Dans
+la confusion et l'obscurité Marteilhe, à qui le sang coulé de ses
+blessures avait fait perdre connaissance, faillit être ainsi jeté
+par-dessus le bord: heureusement pour lui, un des argousins qui le
+déferraient, appuya si fort sur une de ses plaies que la douleur
+le tira de son évanouissement et lui fit pousser un grand cri.
+
+On l'emporta à fond de cale avec les autres blessés, et on le jeta
+_sur un câble roulé_, dur lit de repos pour un malheureux blessé
+souffrant cruellement. Il resta trois jours dans cet affreux fond
+de cale, sans être pansé qu'avec un peu d'eau-de-vie et de
+camphre. «Les blessés, dit-il, mouraient comme des mouches dans ce
+fond de cale, où il faisait une chaleur à étouffer et une puanteur
+horrible, ce qui causait une si grande corruption dans nos plaies
+que la gangrène s'y mit partout. Dans cet état nous arrivâmes,
+trois jours après le combat, à la rade de Dunkerque.»
+
+C'est dans cette cale que les malades étaient placés au cours
+d'une campagne et qu'ils avaient à passer, non trois jours, mais
+des semaines et des mois entiers.
+
+Voici la lugubre description que fait de cette infirmerie des
+galères l'aumônier Jean Bion: «Il y a sous le pont à fond de cale
+un endroit qu'on appelle la chambre de proue, où on ne respire
+l'air que par un trou large de deux pieds en carré et qui est
+l'entrée par où on descend en ce lieu. Il y fait aussi obscur de
+jour que la nuit. Il y a au bout de cette chambre deux espèces
+d'échafauds, qu'on appelle le _taular_, sur lequel on met, sur le
+bois seul, les malades qui y sont souvent couchés les uns sur les
+autres, et quand ils sont remplis, on met les nouveaux venus sur
+les cordages... Pour leurs nécessités naturelles, ils sont obligés
+de les faire sous eux. Il y a bien, à la vérité, sur chacun de ces
+_taulars_ une cuvette de bois, qu'on appelle _boyaux_, mais les
+malades n'ont pas la force d'y aller, et d'ailleurs elles sont si
+malpropres que le choix en est assez inutile.»
+
+«On peut conjecturer de quelle puanteur ce cachot est infecté...
+dans ce lieu affreux, toutes sortes de vermines exercent un
+pouvoir despotique. Les poux, les punaises y rongent ces pauvres
+esclaves sans être inquiétés et quand, par l'obligation de mon
+emploi, j'y allais confesser ou consoler les malades, j'en étais
+rempli... Je puis assurer que toutes les fois que j'y descendais,
+je marchais dans les ombres de la mort, j'étais néanmoins obligé
+d'y rester longtemps pour confesser les mourants et, comme il n'y
+a entre le plancher et le _taular_ que trois pieds de hauteur,
+j'étais contraint de me coucher tout de mon long auprès des
+malades pour entendre en secret la déclaration de leurs péchés;
+et, souvent, en confessant celui qui était à ma droite je trouvais
+celui de ma gauche qui expirait sur ma poitrine.»
+
+C'est dans ce triste réduit que les aumôniers des galères, de durs
+lazaristes que les huguenots appelaient avec raison _les grands
+ressorts de cette machine à bâtons et à gourdins_, faisaient jeter
+après leur avoir fait administrer une terrible bastonnade les
+forçats huguenots qui avaient refusé de _lever le bonnet _pendant
+qu'ils célébraient la messe.
+
+Quand la galère désarmée hivernait dans le port, les aumôniers,
+par un raffinement de cruauté, obtenaient que l'on donnât pour
+cachot aux invalides huguenots, l'infecte cale de la galère. «Sur
+la vieille Saint-Louis, dit le Journal des Galères, où il y a bon
+nombre de nos frères, vieux, estropiés ou invalides, on les a
+confinés dans la _rougeole_, endroit où l'on ne peut se tenir
+debout et _où passent des ordures et les immondices de chaque
+banc_, sans avoir égard à leur vieillesse et à leurs incommodités.
+M. André Valette est un de ces fidèles souffrants. Pendant l'été,
+on l'avait placé auprès du _Fougon_, lieu où l'on fait du feu,
+afin que la chaleur et la fumée l'incommodassent, et présentement,
+dans l'hiver, on le fait venir dans la rougeole, où l'eau des
+bancs coule et où le froid entre plus qu'ailleurs, afin de le
+mieux affliger.»
+
+Les aumôniers ne se résignaient qu'à regret à laisser porter à
+l'hôpital les huguenots qu'ils avaient fait maltraiter. Ainsi,
+Jean L'hostalet ayant reçu une cruelle bastonnade pour n'avoir pas
+levé le bonnet, l'aumônier le retint cinq ou six jours sur la
+galère, bien que le chirurgien eût ordonné de le transporter à
+l'hôpital. Quand on l'en retira enfin, il était mourant. C'est à
+cet hôpital que les forçats malades, chargé de lourdes chaîne,
+n'ayant ni capote, ni feu par les plus grands froids, allaient
+achever de mourir. Un Cévenol, dit Élie Benoît, y mourut de faim,
+l'aumônier de l'hôpital ayant défendu de lui donner à manger pour
+le punir d'avoir refusé de se laisser instruire. C'est là que vint
+mourir le huguenot Mauru, après avoir craché tous ses poumons: il
+expira sur un grabat où il grelottait sans feu et sans capote.
+Pendant dix années, Mauru avait été tourmenté cruellement par
+l'aumônier de sa galère, et la haine de cet aumônier le poursuivit
+jusqu'après sa mort, car il fit retirer son corps de la bière dans
+laquelle on l'avait mis, et le fit jeter tout nu à la voirie.
+
+Les invalides, incapables de manier la rame, restaient enchaînés à
+leurs bancs comme les autres forçats pendant que la galère était
+en campagne; à la rentrée dans le port, moyennant un sou payé aux
+argousins ils obtenaient comme leurs compagnons valides, la faveur
+d'être déferrés pendant le jour. Cette faveur accordée aux
+malfaiteurs et aux meurtriers, était refusée aux huguenots. Louis
+de Marolles écrit en 1687, que, depuis plus de trois mois, il est
+à la chaîne nuit et jour sur la galère _la Fière._
+
+Un des commis de l'intendant, lit-on dans le journal des galères,
+son rôle à la main, constate si tous les religionnaires sont à la
+chaîne. Quant à l'argousin trop pitoyable qui avait déferré un
+huguenot, il était condamné à trente sous d'amende, pour avoir
+épargné à ce malheureux le supplice de l'éternelle immobilité.
+Quand on avait un trop grand nombre d'invalides au bagne, on les
+envoyait en Amérique, et Louis de Marolles, désigné deux fois pour
+la transportation, eut la malchance de voir rapporter son ordre
+d'embarquement; on l'envoya mourir dans un des plus affreux
+cachots de Marseille.
+
+Les aumôniers ne se bornaient pas à faire donner de _rudes
+salades_ à ceux qui refusaient de _lever le bonnet_, mais encore
+ils faisaient si cruellement bâtonner les huguenots qui
+entretenaient ces correspondances avec le dehors et distribuaient
+des secours à leurs coreligionnaires, que plusieurs furent
+emportés demi-morts à l'hôpital. Pour arriver à découvrir les
+_coupables_, les aumôniers, dit le Journal des Galères, avaient
+aposté certains scélérats de forçats _pour leur tenir toujours les
+yeux dessus;_ parfois même ils mettaient les suspects en
+quarantaine, interdisant à toute personne étrangère de leur parler
+et de les approcher.
+
+Grâce au dévouement des esclaves turcs et de quelques forçats
+catholiques qui leur servaient d'intermédiaires, les huguenots,
+_commis pour régir la Société souffrante des galères_, purent
+continuer à distribuer les sommes qui étaient recueillies en
+Suisse, en Hollande et en Angleterre, puis envoyées à des
+négociants de Marseille pour être données en secours aux forçats
+_pour la foi_. En vain Pontchartrain, ayant découvert que c'était
+un pasteur de Genève qui faisait l'envoi des fonds, voulut-il
+couper le mal dans sa racine, en enjoignant aux magistrats de
+Genève d'avoir à faire cesser ce désordre. Le seul résultat qu'il
+obtint, fut de faire substituer une nouvelle organisation à
+l'ancienne, si bien que jusqu'au jour où le dernier forçat _pour
+cause de religion_, sortit du bagne, la caisse de bienfaisance
+établie à Marseille continua à recevoir les sommes recueillies à
+l'étranger, _pour la Société souffrante des galères._
+
+Parmi les membres de cette Société des galères, on voyait Louis de
+Marolles, le conseiller du roi, le baron de Monthetou, parent du
+duc de la Force, le baron de Salgas, le sieur de Lasterne, de la
+Cantinière, de l'Aubonnière, Élie Néau, les trois frères Serre,
+Sabatier, etc. Sur une liste de cent cinq forçats _pour la foi_,
+que donne Court, on trouve deux chevaliers de Saint-Louis et
+quarante-six gentilshommes.
+
+Le forçat Fabre qui avait obtenu d'être envoyé aux galères à la
+place de son père, surpris à une assemblée, expose ainsi la
+souffrance morale infligée aux honnêtes gens en se voyant jetés au
+milieu des pires malfaiteurs: «Lorsqu'il me fallut entrer dans ce
+fatal vaisseau, que je me vis dépouillé pour revêtir l'ignominieux
+uniforme des scélérats qui l'habitent, confondu avec ce qu'il y a
+de plus vil sur la terre, enchaîné avec l'un d'eux sur le même
+banc, le coeur me manqua... Je laisse à penser de quelle douleur
+mon âme fut accablée, à cette première nuit, lorsque, à la lueur
+d'une lampe suspendue au milieu de la galère, je promenai mes
+regards sur tous ces êtres qui m'environnaient, couverts de
+haillons et de vermine qui les tourmentait. Je m'imaginai être
+dans un enfer que les remords du crime tourmentaient sans cesse.»
+
+La spirituelle et peu sensible marquise de Sévigné contant à sa
+fille les horribles détails de la répression de la révolte de la
+Bretagne, dit: «J'ai une tout autre idée de la justice, depuis que
+je suis en ce pays. Vos galériens me semblent une société
+d'honnêtes gens qui se sont retirés du monde pour mener une vie
+douce; nous vous en avons bien envoyé par centaines.»
+
+C'était bien, grâce à la persécution religieuse, une société
+d'honnêtes gens que celle des galères; mais l'on a vu quelle vie
+douce, menaient les forçats retranchés du monde. «Oh! noble
+société que celle des galères, dit Michelet. Il semblait que toute
+vertu s'y fût réfugiée... On put souvent voir à la chaîne avec le
+protestant, le catholique charitable qui avait voulu le sauver,
+avec le forçat de la foi ramait le forçat de la charité. On y
+voyait le Turc qui, de tout temps, au péril de sa vie et bravant
+un supplice horrible, servait ses frères, chrétiens, se dévouait à
+leur chercher à terre les aumônes de leurs amis.»
+
+Quelques forçats catholiques, touchés de l'héroïque constance de
+huguenots leurs compagnons de chaîne, se convertirent à la foi
+protestante sur les galères mêmes, et les aumôniers n'épargnaient
+point les plus indignes traitements à ces _apostats_ qu'ils
+menaçaient de la potence.
+
+«Les prosélytes de la chaîne, dit _le Journal des Galères_, qui
+n'ont à espérer que des tourments et des misères dans ce monde, ne
+nous font-ils pas plus d'honneur que cette foule de gens convertis
+que l'Église romaine s'est faite, et dont elle se glorifie par le
+motif de l'intérêt, des charges, par dragons, par le sang et le
+carnage?»
+
+Quant à l'aumônier Bion, en voyant avec quelle cruauté on
+maltraitait parfois, jusqu'à leur faire _venir l'âme jusqu'au bord
+des lèvres_, les forçats huguenots (et cela parce qu'ils n'avaient
+pas levé le bonnet ou avaient refusé de nommer la personne dont
+ils avaient reçu des secours pour leurs frères des galères), il
+abjura sa foi catholique. _«Leur sang prêchait_, _dit-il_, _je me
+fis Protestant.»_
+
+Les aumôniers secondaient les vues de Louis XIV lorsqu'ils
+employaient tous les moyens pour arriver à ce que le silence se
+fit sur ce qui se passait dans l'enfer des galères En effet, le
+roi voulait que tout huguenot qui y entrait, perdit toute
+espérance d'en sortir autrement que par la mort et que nul ne sût
+ce qui se passait sur les galères. Quoi que fissent pour les
+tourmenter, intendants, aumôniers, comités; argousins ou geôliers,
+les huguenots n'avaient aucun recours contre les violences les
+plus indignes, contre les plus révoltantes iniquités qu'on voulait
+laisser ignorées de tous au dehors.
+
+Cependant, en dépit des efforts faits par les aumôniers et les
+intendants pour les isoler du monde entier, les forçats huguenots,
+soit du pont des galères, soit du bagne, soit du fond des cachots
+obscurs où on les renfermait parfois, trouvaient toujours moyen,
+grâce à des merveilles d'intelligence, de patiente ruse, de faire
+parvenir de leurs nouvelles à leurs coreligionnaires réfugiés à
+l'étranger. On a recueilli les curieuses et touchantes
+correspondances de ces martyrs de la liberté de conscience et on
+les a publiées sous le titre du_ Journal des Galères;_ on y voit
+que, à l'étranger, on était tenu au courant, jour par jour,
+presque heure par heure, de ce qui se passait dans la société
+souffrante des galères. À l'instigation des réfugiés français, les
+puissances protestantes ne cessaient de renouveler leurs démarches
+en faveur des forçats _pour la foi_ si cruellement persécutés,
+mais il semblait que rien ne pût triompher de l'implacable
+obstination du roi à ne se relâcher en rien de ses odieuses
+rigueurs.
+
+En 1709, Louis XIV, pour obtenir la paix, consent à céder nos
+places frontières et offre même de payer une subvention aux
+puissances alliées pour détrôner son petit fils, mais il se refuse
+absolument à mettre en liberté les huguenots ramant sur ses
+galères. Son négociateur, de Torcy lui écrit à ce sujet: «On a
+traité dans la conférence de ce matin des religionnaires détenus
+dans les galères de Votre Majesté. Buys a demandé _leur liberté;_
+sans allonger ma lettre pour vous informer, sire, de mes réponses,
+j'ose vous assurer _qu'il ne sera plus question de cet article_.»
+
+En effet, il n'en fut pas question dans le traité; mais la paix
+signée, Louis XIV avait trop d'intérêt à se ménager les bonnes
+grâces de la reine Anne pour lui refuser la grâce des forçats pour
+la loi; seulement, ayant promis de les relâcher tous, sur trois
+cents il n'en mit en liberté que cent trente-six.
+
+L'intendant des galères à qui l'on faisait observer que les
+libérés, astreints à partir de suite par mer, n'étaient pas en
+mesure de fréter un navire à leurs frais, répondait que le roi ne
+voulait pas dépenser un sou pour eux. Les aumôniers, furieux de
+voir leurs victimes leur échapper, mettaient mille obstacles à
+leur départ. Les malheureux, autorisés à courir la ville sous la
+garde de leurs argousins, finirent par traiter avec un capitaine
+de navire qui les débarqua à Villefranche, d'où ils se rendirent à
+Nice puis à Genève. Leur entrée dans cette ville huguenote, si
+hospitalière pour nos réfugiés, fut un véritable triomphe. La
+population tout entière vint au-devant d'eux, précédée de ses
+magistrats, et chacun se disputa l'honneur de loger les martyrs de
+la foi protestante.
+
+Peu de temps après, une députation des libérés partait pour
+l'Angleterre et fut présentée à la reine Anne par de Rochegude et
+par le comte de Miramont, un des plus remuants de nos réfugiés.
+Bancillon, un des forçats mis en liberté qui faisaient partie de
+la députation, conte que _la bonne reine_ dit à M. de Rochegude:
+«Voila donc tous les galériens élargis»; et qu'elle fut fort
+surprise quand celui-ci lui répondit qu'il y en avait encore un
+grand nombre sur les galères du roi. Il lui remit la liste des
+_oubliés;_ et elle promit d'agir de nouveau pour obtenir la
+liberté de tous les forçats pour la foi. Cette fois le grand roi
+dut s'exécuter complètement, et en 1714, on relâcha tous les
+galériens condamnés pour cause de religion, parmi lesquels se
+trouvait, entre autres, Vincent qui, depuis douze ans, avait fini
+le temps de galères auquel les juges l'avaient condamné.
+
+De nouvelles condamnations furent prononcées bientôt contre les
+protestants ayant assisté à des assemblées de prières, si bien
+que, sous la régence, on eut encore à faire de nouvelles mises en
+liberté de forçats pour la foi. Puis, à partir de 1724, on
+recommença à appliquer les édits du grand roi avec tant de rigueur
+que les bagnes se peuplèrent de nouveau de huguenots.
+
+Mais le sort des galériens était devenu moins dur par suite de la
+transformation du matériel maritime de la France; en effet, sous
+la régence on avait mis à la réforme les deux tiers des galères.
+Il y en avait encore quelques-unes sous Louis XVI, mais elles ne
+servaient plus que pour la parade, pour les voyages des princes et
+des hauts personnages, en sorte que les galériens étaient rarement
+soumis au dur supplice de la vogue.
+
+Jusqu'au dernier moment, l'administration et la justice françaises
+s'obstinèrent à envoyer les gens aux galères pour cause de
+religion, si bien que, de 1685 à 1762, plus de sept mille
+huguenots furent mis au bagne. En 1763, au lendemain du jour où
+venait d'être prononcée la dernière condamnation aux galères pour
+cause de religion, le secrétaire d'État, Saint-Florentin (pour
+repousser la demande de mise en liberté de trente-sept forçats
+pour la foi, faite par le duc de Belford) disait: «Je n'ai pas
+entendu dire que nous ayons demandé grâce pour des catholiques
+condamnés en Angleterre, pour avoir contrevenu aux lois du pays.
+Les Anglais ne devraient donc pas solliciter en faveur des
+religionnaires français condamnés pour avoir contrevenu aux
+nôtres.»
+
+Le progrès de l'esprit de tolérance en France finit par avoir
+raison de l'obstination des administrateurs à vouloir appliquer
+les édits de Louis XIV, impudente violation de la liberté de
+conscience.
+
+En 1769, le duc de Brunswick crut avoir obtenu la liberté du
+dernier galérien, condamné pour cause de religion; c'était un
+vieillard de quatre-vingts ans. «Ce pauvre infortuné, écrivait le
+pasteur Tessier, sent à peine son bonheur à cause de son âge.»
+
+Il restait encore cependant deux forçats pour la foi, oubliés au
+bagne depuis trente ans. M. Eymar, que Court avait chargé
+d'obtenir leur grâce, dit qu'ils jouissaient de la plus grande
+faveur, pouvant aller librement et sans gardes, exercer en ville
+une profession lucrative; «en un mot, dit-il, ils ne portaient
+plus du galérien que le titre et la livrée; d'un autre côté, ils
+avaient perdu de vue, pendant leur long esclavage, leur famille et
+leur pays; leurs biens avaient été confisqués, dilapidés ou
+vendus... Que retrouveraient-ils en échange de l'aisance assurée
+qu'ils allaient perdre, si ce n'est l'abandon et peut-être la
+mendicité?» Aussi, quand M. Eymar annonça à ces deux vieillards
+qu'ils étaient graciés, il les vit accueillir cette bonne nouvelle
+avec la plus froide indifférence. _«Je les vis même_, _dit-il_,
+_pleurer leurs fers et regretter leur liberté_.» Heureusement
+que la Société de secours, établie à Marseille pour les galériens,
+existait encore; elle put fournir à ces malheureux, devenus si peu
+soucieux de leur liberté, un équipement complet et une somme de
+mille francs pour les mettre à l'abri de la misère qu'ils
+redoutaient.
+
+On le voit, c'est presque à la veille de la révolution que
+sortirent du bagne les deux dernières victimes de l'odieuse
+législation de Louis XIV, impitoyablement appliquée pendant un
+siècle.
+
+Louis XIV avait mis en prison, à l'hôpital ou au couvent, expulsé
+ou transporté en Amérique les _opiniâtres_ qui persistaient dans
+les erreurs d'une religion que, écrivait-il au duc de la Force,
+_je ne veux plus tolérer dans mon royaume._
+
+Il avait envoyé aux galères tout huguenot qui avait tenté de
+passer à l'étranger, assisté à une assemblée de prières, ou
+rétracté l'abjuration que la violence lui avait arrachée. Pour
+compléter le tableau de cette odieuse croisade faite par le roi
+très chrétien contre la liberté de conscience de ses sujets, il ne
+me reste plus qu'à raconter ce que furent les exhortations données
+aux huguenots par ses soldats, qu'à faire la lamentable histoire
+des dragonnades.
+
+CHAPITRE V
+LES DRAGONNADES
+
+_Ce qu'était l'armée_. _-- Les logements militaires_. _-- Les
+dragonnades_. _-- L'édit de révocation_. _-- Expulsion des
+ministres_. _-- Un article de l'édit de révocation_. _-- Pillage_.
+_-- Violences_. _-- Tortures_. _-- Les coupables et les Loriquet
+du XIXe siècle_. _-- L'exode des huguenots._
+
+
+Sous Louis XVI, l'armée royale n'était qu'un ramassis de bandits,
+provenant soit de la milice, soit du recrutement. Pour la milice,
+les communes donnaient tous les mauvais sujets, tous les vagabonds
+dont elles voulaient purger leur territoire, et les officiers
+recruteurs acceptaient sans difficulté le pire des vauriens,
+pourvu qu'il fût robuste et vigoureux. Pour le recrutement, opéré
+par violence ou par ruse, c'était une véritable chasse à l'homme
+que faisaient les recruteurs, par les rues et les grands chemins,
+dans les cabarets, les tripots et les prisons même. Le résultat de
+cette chasse à l'homme était de convertir en recrues pour l'armée
+royale, des gens de sac et de corde, des voleurs, des évadés du
+bagne. Un jour, une chaîne de quatre-vingt-dix-neuf forçats a la
+chance de se trouver sur le passage du roi; par suite de cette
+heureuse rencontre, cette centaine _d'honnêtes gens_, au lieu
+d'être conduits aux galères, sont incorporés pour six ans dans
+l'armée du roi. Un autre jour c'est le contrôleur général qui, à
+un intendant lui demandant les ordres nécessaires pour faire
+conduire au bagne des bohémiens condamnés aux galères, répond de
+tenir dans les prisons d'Angoulême, tous ceux d'entre les
+condamnés qui peuvent porter les armes, jusqu'à ce qu'il passe une
+recrue à laquelle ils seront joints. Sur les extraits
+d'interrogatoire de Bicêtre, on trouve un avis favorable à la
+demande de prendre parti dans les troupes faite par _Adam_,
+_scélérat de premier ordre_, _fameux fripon_, _chef de filous_. --
+Cette promiscuité étrange entre les prisons, le bagne et l'armée,
+semblait chose si naturelle qu'il était de règle, de donner aux
+déserteurs et aux réfugiés la faculté d'opter entre les galères et
+le service militaire.
+
+Ainsi, par exemple, les réfugiés Lebadoux et Jean Bretton, faits
+prisonniers, s'engagent dans l'armée pour éviter les galères.
+Perrault est condamné aux galères pour émigration, l'intendant de
+Franche-Comté écrit au ministre: «Comme il est d'ailleurs jeune et
+bien fait, si Sa Majesté jugeait à propos de commuer sa peine, en
+celle de le servir pendant un temps dans ses troupes, il lui
+serait plus utile comme soldat que comme galérien.»
+
+On comprend ce que pouvait valoir une armée composée de tels
+éléments; qu'elle fût campée en France ou en pays ennemi, suivant
+l'énergique expression du temps, _elle mangeait le pays_; quant à
+l'habitant, il était à la discrétion du soldat qui pouvait
+impunément piller, battre, voler, violer et maltraiter ses hôtes.
+-- Que se passe-t-il, en Bretagne, lorsqu'en 1675, on a amené, par
+de bonnes paroles à se disperser ceux qui s'étaient soulevés à la
+suite de l'établissement de taxes excessives et illégales? Les
+troupes entrent dans la province et, disent les relations du
+temps, «les soldats jettent leurs hôtes par la fenêtre après les
+avoir battus, violent les femmes, lient des enfants tout-nus sur
+les broches pour les faire rôtir, brûlent les meubles, etc.»
+
+Nous n'avons pas besoin de rappeler les scènes de la désolation
+des provinces du midi ordonnée en 1683 par Louvois, ni les
+horreurs commises pendant la guerre des Cévennes par les soldats
+du roi.
+
+Mais, pour juger de ce que pouvaient faire de tels bandits, il
+n'est pas inutile de rappeler leurs exploits à l'étranger, en
+Hollande et dans le Palatinat, avant les dragonnades; en Savoie,
+après cette croisade à l'intérieur. Quel spectacle l'armée du
+grand roi donne-t-elle en Hollande?
+
+«Trois cent mille gueux, dit Michelet, sans pain, ni solde,
+jeûnant il est vrai, mais s'amusant, pillant, brûlant, violant.
+Les soldats, sans frein ni loi, par-devant les officiers faisaient
+de la guerre royale une jacquerie populaire en toute liberté de
+Gomorrhe.»
+
+Que se passe-t-il encore quelques années plus tard, quand l'armée
+de Louis XIV se présente devant Heidelberg, ville ouverte et après
+que la population valide s'est enfuie, en s'écrasant aux portes,
+dans le château dont le gouverneur a fait enclouer les canons?
+
+Les faibles, les dames et les enfants refoulés dans la ville,
+s'entassent dans les églises. Le soldat entre sans combat, et, à
+froid, il tue parfois un peu, puis bat, joue et s'amuse, met les
+gens en chemise. Quand ils entrent dans les églises et voient
+cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se rue,
+l'outrage, le caprice effréné. Les dames, leurs enfants dans les
+bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs et
+exécutées sur l'autel. Près de ces demi-mortes, laissées là, la
+joyeuse canaille fait sortir les vrais morts, les squelettes, les
+cadavres demi-pourris des anciens Électeurs. Effroyable spectacle!
+«Ils arrivent dans leurs bandelettes, traînés la tête en bas...»
+
+En 1685, alors que les dragonnades touchent à leur fin en France,
+Louis XIV envoie quelques milliers des étranges missionnaires qui
+viennent de convertir les huguenots, pour débarrasser son allié le
+duc de Savoie des hérétiques des vallées à Pignerol.
+
+Déjà les hommes en état de combattre, désarmés à la suite de
+perfides négociations, avaient été entassés dans les prisons de
+Turin, où la peste les avait presque tous emportés.
+
+L'armée française, en arrivant sur le territoire de la Savoie, ne
+trouve donc devant elle aucun combattant, elle n'a d'autre chose à
+faire que de massacrer.
+
+«Restent, dit Michelet, les femmes, les enfants, les vieillards
+que l'on donne aux soldats. Des vieux et des petits, que faire,
+sinon les faire souffrir? On joua aux mutilations, on brûla
+méthodiquement, membre par membre, un à un, à chaque refus
+d'abjuration. On prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt
+personnes, pour jouer à la boule, jeter aux précipices...On se
+tenait les côtes de rire à voir les ricochets; à voir les uns
+légers, gambader, rebondir, les autres assommés comme plomb au
+fond des précipices tels accrochés en route aux rocs et éventrés,
+mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours. Pour varier, on
+travailla à écorcher un vieux, Daniel Pellenc; mais la peau ne
+pouvant s'arracher des épaules, remonta par-dessus la tête. On mit
+une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour qu'il fît le
+souper des loups. Deux soeurs, les deux Victoria, martyrisées,
+ayant épuisé leurs assauts, furent, de la même paille qui servit
+de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistèrent, furent mises
+dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre,
+pour qu'on en vînt à bout. Une, détaillée à coups de sabre,
+tronquée des bras des jambes, et ce tronc informe fut violé dans
+la mare de sang.»
+
+Élie Benoît dit de son côté: «Ils pendaient et massacraient les
+femmes comme les hommes; mais ils violaient ordinairement les
+femmes et les filles avant de les tuer, et après cela, non
+contents de les assommer, ils _leur arrachaient les entrailles_,
+ils les jetaient dans un grand feu; _ils les coupaient en morceaux
+et s'entrejetaient ces reliques de leur fureur_.»
+
+Après les massacres, la dévastation impitoyable du pays.
+
+Catinat écrit à Louvois: «Ce pays est _parfaitement désolé_, il
+n'y a plus du tout ni peuple, ni bestiaux, j'espère que nous ne
+quitterons pas ce pays-ci, que cette race des Barbets n'en soit
+_entièrement extirpée._» Louvois ne trouve pas la désolation assez
+parfaite, il écrit au marquis de Feuquières: «Le roi a appris avec
+plaisir ce qui s'est passé dans la vallée de Luzerne, dans
+laquelle _il eût été seulement à désirer que vous eussiez fait_,
+_brûler tous les villages où vous avez été_.»
+
+Louvois avait déjà donné de semblables ordres dans le Palatinat.
+Un jour, apprenant que les troupes se sont contentées de brûler
+seulement à moitié, une ville, il ordonne _de brûler tout jusqu'à
+la dernière maison_ et enjoint de lui faire connaître les
+officiers qui ont ainsi failli à la ponctuelle exécution des
+volontés du roi, _afin qu'ils soient punis d'une façon
+exemplaire_.
+
+Un autre jour, il apprend que les habitants d'une autre ville, qui
+a été complètement détruite conformément à ses instructions,
+s'obstinent à venir chercher un gîte au milieu des ruines, il
+écrit: «Le moyen d'empêcher que ces habitants ne s'y rétablissent,
+c'est après les avoir avertis de ne point le faire, _de faire
+tuer_ tous ceux que l'on trouvera vouloir y faire quelque
+habitation.»
+
+Ce n'était pas en donnant de semblables instructions, que Louvois
+pouvait faire disparaître les habitudes invétérées de banditisme
+de l'armée royale, tout au contraire; il n'est donc pas surprenant
+que le jour où il se décida à ordonner aux soldats logés chez les
+huguenots, de faire _tout le désordre possible_, pour amener la
+conversion de leurs hôtes, il ne fût d'avance déterminé à fermer
+les yeux sur les actes les plus odieux et les plus violents de ses
+_missionnaires bottés_, ainsi qu'on les appelait.
+
+Mais il était trop politique pour ne pas masquer le but qu'il
+poursuivait et pour vouloir que la persécution prît au début le
+caractère qu'elle avait eue en Hongrie, en 1672: «Les jésuites,
+menant avec eux des soldats, surprenant chaque village, et
+convertissant le hongrois qui voyait sa femme sous le fusil... des
+ministres brûlés vifs, des femmes empalées au fer rouge, des
+troupeaux d'hommes vendus aux galères turques et vénitiennes.»
+(Michelet).
+
+C'est au commencement de l'année 1681, que Marillac, intendant du
+Poitou, soumit à Louvois son plan de convertir les huguenots en
+logeant exclusivement chez eux les troupes et lui demanda
+d'envoyer dans le Poitou des soldats pour mettre à exécution ce
+plan que le hasard ou sa malice, dit Élie Benoît, lui avait fait
+découvrir.
+
+Louvois comprit que, pour reprendre dans l'État le rôle
+prépondérant qu'il avait perdu depuis que les affaires de religion
+avaient fini par prévaloir sur toutes les autres dans l'esprit du
+roi, c'était un excellent moyen, ainsi que le disent les lettres
+du temps, _de mêler du militaire_ à l'affaire des conversions.
+Mais, il jugea nécessaire de dissimuler qu'il voulait obtenir par
+la violence, la conversion des huguenots, tout au moins jusqu'au
+moment où l'importance des résultats déjà acquis, empêcherait de
+pouvoir revenir en arrière. -- C'est pourquoi, après avoir fait
+signer au roi une ordonnance, exemptant pendant deux ans du
+logement des gens de guerre les huguenots qui se convertiraient,
+il se borne à obtenir la permission de faire passer dans les
+villes huguenotes des régiments dont la seule présence amènerait
+des conversions. En effet, disait-il, si les huguenots se
+convertissent pour toucher une pension; ou une faible somme
+d'argent, ils seront encore plus disposés à abjurer pour éviter
+quelque incommodité dans leurs maisons et quelque trouble dans
+leurs fortunes.
+
+En envoyant à Marillac, l'ordonnance et les troupes qui vont lui
+permettre de mettre son plan à exécution, Louvois multiplie les
+précautions pour dissimuler l'existence même de ce plan.
+
+«Sa Majesté, écrit-il, à Marillac, a trouvé bon de faire expédier
+l'ordonnance que je vous adresse, par laquelle elle ordonne que
+ceux qui se seront convertis, seront, pendant deux années, exempts
+du logement des gens de guerre. Cette ordonnance _pourrait causer
+beaucoup de conversions dans les lieux d'étape..._
+
+«Elle m'a commandé de faire marcher, au commencement du mois de
+novembre prochain, un régiment de cavalerie en Poitou, lequel sera
+logé, _dans les lieux que vous aurez pris soin de proposer entre
+ci et ce temps-là_, dont elle trouvera bon que le grand nombre
+soit logé chez les protestants; mais elle n'estime pas _qu'il
+faille les y loger tous;_ c'est-à-dire que de vingt-six maîtres
+dont une compagnie est composée, si, suivant une répartition
+juste, les religionnaires en devaient porter dix, vous pouvez leur
+en faire donner vingt et les mettre tous _chez les plus riches_
+des dits religionnaires, prenant _pour prétexte_ que, quand il n'y
+a pas un assez grand nombre de troupes dans un lieu pour que tous
+habitants en aient, il est juste que les pauvres en soient exempts
+et que les riches en demeurent chargés... Sa Majesté désire que
+vos ordres sur ce sujet soient, par vous ou vos subdélégués,
+donnés de bouche aux maires et échevins des lieux, sans leur faire
+connaître que Sa Majesté désire, par là, violenter les huguenots à
+se convertir, et leur expliquant seulement que vous donnez ces
+ordres sur les avis, que vous avez eus que, par le crédit qu'ont
+les gens riches de la religion dans ces lieux là, ils se sont
+exemptés au préjudice des pauvres.»
+
+En dépit de ces instructions, Marillac logea les troupes
+_exclusivement chez les huguenots_, qu'ils fussent riches ou
+pauvres. Lièvre, dans son histoire du Poitou, relève ce fait que,
+à Aulnay, une recrue ayant été logée indistinctement chez tous les
+habitants, le subdélégué de l'intendant, accompagné de deux
+carmes, alla de maison en maison, déloger les soldats mis chez des
+catholiques, et les conduisit chez des huguenots.
+
+Fidèle à sa politique de prudence, au début de la campagne des
+conversions par logements militaires, Louvois mettait sa
+responsabilité à couvert, en blâmant officiellement, les violences
+trop grandes, surtout lorsqu'elles avaient provoqué des plaintes
+trop retentissantes.
+
+C'est ainsi qu'il blâmait l'intendant de Limoges, d'avoir logé les
+soldats _uniquement_ chez les huguenots, et d'avoir souffert le
+désordre des troupes. Il réprimandait de même Marillac, à raison
+de l'affectation qu'il mettait, à accabler les huguenots de
+logements militaires, à souffrir que les soldats fissent chez
+leurs hôtes des désordres _considérables_, et enfin à emprisonner
+ceux qui avaient l'audace de se plaindre. Une telle conduite étant
+de nature à sembler, disait-il, justifier les plaintes que les
+religionnaires font dans les pays étrangers, d'être abandonnés à
+la discrétion des troupes.
+
+En blâmant _officiellement_ ce qu'il approuvait en secret, Louvois
+avait soin de formuler son blâme, assez discrètement pour ne pas
+décourager le zèle de ses collaborateurs. Reprochant à Boufflers
+d'avoir mis les soldats à loger à _discrétion_ chez les huguenots,
+il dit: «c'est de quoi j'ai cru ne devoir écrire qu'à vous afin
+que, sans qu'il paraisse qu'on désapprouve rien de ce qui a été
+fait, vous puissiez pourvoir à ce que ceux qui sont sous vos
+ordres restent dans les bornes prescrites par Sa Majesté.»
+Écrivant à un intendant, pour blâmer un commandant de troupes qui
+a permis au maire de Saintes d'employer ses soldats, hors de son
+territoire, pour violenter les huguenots à se convertir, il arrive
+à cette conclusion, à l'égard de ces deux coupables. «Sa Majesté
+n'a pas jugé à propos de faire une plus grande démonstration
+contre eux, _puisque ce qu'ils ont fait a si bien réussi_, et
+qu'elle ne croit pas qu'il convienne qu'on puisse dire aux
+religionnaires que Sa Majesté _désapprouve quoi que ce soit de ce
+qui a été fait pour les convertir.»_
+
+C'est à Louvois qu'étaient adressées les lettres des gouverneurs
+et des intendants, et quand il y avait quelque communication
+délicate à faire, ceux-ci imitaient l'exemple de Noailles
+écrivant:
+
+«Qu'il ne tardera pas à lui envoyer (à Louvois) quelque homme
+d'esprit pour lui rendre compte de tout le détail et répondre à
+tout ce qu'il désire savoir, mais ne saurait _s'écrire_.»
+
+On ne saurait donc s'étonner de ce que «aussi bien lors de la
+première dragonnade du Poitou, qu'au moment de la grande
+dragonnade du Béarn en 1685, mettant sur les bras des huguenots
+toute l'armée rassemblée sur les frontières de l'Espagne» -- les
+relations officielles mises sous les yeux du roi se taisent sur
+les hauts faits des missionnaires bottés.
+
+À propos de la violente conversion du Béarn, Rulhières affirme
+avoir fait cette curieuse constatation: «La relation mise sous les
+yeux du roi ne parle ni de violences ni de dragonnades. On
+n'entrevoit pas qu'il y ait un seul soldat en Béarn. La conversion
+générale paraît produite par la grâce divine, il ne s'agit que
+d'annoncer la volonté du roi... Tous courent aux églises
+catholiques.» À la fin de la même année 1685, Tessé qui vient de
+traiter Orange, en ville prise d'assaut, et a converti tous les
+huguenots de la cité en vingt-quatre heures, déclare dans son
+rapport _officiel_, _que tout s'est fait doucement sans violence
+et sans désordre_.
+
+En 1685, comme en 1681 et en 1682, de plus, pour ôter toute
+créance aux réclamations qui parvenaient directement à la cour, on
+dragonnait à nouveau ceux qui se plaignaient d'avoir cédé aux
+violences des soldats, afin de les obliger à signer qu'ils
+s'étaient convertis librement et sans contrainte. Enfin Louvois ne
+reculait devant aucun moyen, même les arrestations les plus
+arbitraires, pour empêcher les plaintes des huguenots d'arriver
+_directement_ au roi.
+
+Il est difficile d'admettre cependant que Louis XIV ignorât ce qui
+se passait dans les provinces dragonnées, mais il était fort aise
+de pouvoir, grâce aux habiletés de son ministre, sembler ignorer
+les violences qu'avaient à supporter les huguenots.
+
+«Aucun monarque, dit Sismondi, si vigilant, _si jaloux de tout
+savoir_, si irrité contre tout ministre qui aurait prétendu lui_
+cacher quelque chose_, n'était encore monté sur le trône de
+France»; et, ce n'était pas une entreprise violente, poursuivie à
+l'aide de ses troupes, dans toutes les provinces de son royaume,
+pendant plusieurs années de suite, contre plus de deux millions de
+ses sujets, qui pouvait être dérobée à sa connaissance.
+
+Déjà en 1666, l'électeur de Brandebourg s'était fait l'organe
+officiel des réclamations des huguenots français, et ayant écrit à
+Louis XIV: «J'ai osé affirmer que Votre Majesté _ignore ces
+violences_ et que tout le mal vient de ce que ses grandes affaires
+ne lui permettent pas de prendre connaissance elle-même, des
+intérêts de ces pauvres opprimés.»
+
+Louis XIV s'était empressé de répondre: «Je vous dirai qu'il ne se
+fait aucune affaire _petite ou grande_ dans mon royaume, de la
+qualité de celle dont il est question, non seulement qui ne soit
+pas _de mon entière connaissance_, mais qui ne se fasse _par mon
+ordre_.»
+
+Dès le commencement de la première dragonnade, Louis XIV avait été
+saisi _officiellement_ par Ruvigny, député général des
+protestants, des justes plaintes des huguenots du Poitou, et il
+avait été contraint d'ordonner une enquête contre les _violences_
+commises contre ses sujets réformés; mais cette enquête, qui avait
+été considérée comme une interdiction de commettre de nouvelles
+violences, avait amené un sensible ralentissement dans l'oeuvre de
+la conversion générale. Pour remédier au mal, le roi s'empresse de
+rendre une ordonnance portant qu'il sera informé contre les
+ministres «ayant été assez osés que de prêcher publiquement dans
+leurs chaires que Sa Majesté désavouait _les exhortations_ qui
+avaient été faites au peuple de sa part, d'embrasser la religion
+catholique, Sa Majesté ne voulant pas souffrir ces _insolences_ de
+si dangereuse conséquence.»
+
+Tout naturellement, après cette ordonnance, les violences
+reprirent de plus belle contre les huguenots du Poitou, et elles
+aboutirent à faire un tel éclat que Louis XIV dut, l'année
+suivante, révoquer Marillac et faire suspendre momentanément les
+conversions par logements militaires.
+
+Cependant, comme s'il eût voulu établir qu'il ne réprouvait pas,
+en réalité, les _violences_ qu'il se voyait contraint d'interdire
+_officiellement_, Louis XIV fit tout pour que les conversions
+obtenues violemment fussent tenues pour bonnes et valables.
+
+Un arrêt _d'exemple_ (c'est-à-dire faisant jurisprudence pour tout
+le royaume), rendu par le Parlement de Paris, établit qu'un
+huguenot, bien qu'il prouvât qu'il avait abjuré _par force_,
+pouvait être condamné comme _relaps_ quand il retournait au
+prêche. Une déclaration royale, allant plus loin, décida que tout
+huguenot contre lequel ne pourraient être produites ni une
+abjuration écrite, ni même une simple signature, devait être
+condamné comme _relaps_ si deux témoins, _les deux premiers
+coquins venus_, déclaraient qu'ils lui avaient vu faire un acte
+quelconque de catholicité.
+
+Enfin, en 1682, comme s'il eût voulu avertir les huguenots que les
+violences ne tarderaient pas à être de nouveau autorisées contre
+eux, Louis XIV permettait qu'on signifiât à tous les consistoires
+l'avertissement pastoral du clergé invitant les protestants à se
+convertir au plus tôt et en cas de refus de le faire les menaçant
+ainsi: «Vous devez vous attendre à des malheurs incomparablement
+plus épouvantables et plus funestes que ceux que vous ont attirés
+jusqu'à présent votre révolte et votre schisme.»
+
+En 1683 et en 1684, Louvois fut occupé à porter _la désolation_
+dans les provinces du Midi, où, à la suite de la fermeture
+arbitraire de la plupart des temples, les huguenots avaient commis
+_le crime_ de reprendre l'exercice de leur culte _sous la
+couverture du ciel;_ mais il n'avait pas renoncé au projet de
+convertir tous les huguenots de France au moyen des logements
+militaires. «On voit, dit Rulhières, par les lettres de Louvois
+conservées au dépôt de la guerre, qu'il prenait de secrets
+engagements pour renouveler à quelque temps de là, en Poitou et
+dans le pays d'Aunis, l'essai de convertir les huguenots par le
+logement arbitraire des troupes, lorsqu'un _événement inattendu_
+précipita toutes ses mesures.»
+
+Cet événement _inattendu_, c'est l'emploi fait dans le Béarn, par
+l'intendant Foucault, pour la conversion des huguenots, d'une
+armée toute entière, amenée sur les frontières de l'Espagne en
+prévision d'une guerre, et devenue disponible, par suite d'un
+changement de politique.
+
+Tout ce que peut imaginer la licence du soldat, dit Rulhières, fut
+exercé contre les calvinistes et, en quelques semaines, la
+province toute entière fut convertie.
+
+En contant ce _miracle_ opéré, disait-il, par la grâce divine; le
+_Mercure_ ne craignait pas d'ajouter: «ce qui a achevé de
+convaincre les protestants du Béarn, ce sont les moyens _paternels
+et vraiment remplis de charité_, dont Sa Majesté se sert pour les
+rappeler à l'Église.»
+
+Louvois en apprenant la rapide conversion du Béarn où, dit-il, les
+troupes viennent de _faire merveilles_, ne s'inquiéta plus de
+savoir si l'on pourra qualifier de _persécution_, les
+_exhortations_ que les soldats font aux huguenots pour les
+convertir.
+
+Il écrit à Boufflers de se servir des troupes qui viennent de
+catholiciser le Béarn, pour essayer, _en logeant entièrement les
+troupes chez les huguenots_, de procurer dans les deux généralités
+de Montauban et de Bordeaux un aussi grand nombre de conversions
+qu'il s'en est fait en Béarn. Craignant que, _sans miracle_, il ne
+puisse le faire, il lui recommande de s'attacher seulement à
+diminuer le nombre des huguenots, de manière à ce que, dans chaque
+communauté, il soit deux ou trois fois moindre que celui des
+catholiques.
+
+Contrairement aux prévisions de Louvois, _le miracle_ du Béarn se
+reproduit partout, c'est par corps et par communautés que se font
+les abjurations, et de grandes villes huguenotes se convertissent
+en quelques heures. Boufflers, après avoir catholicisé les
+généralités de Montauban et de Bordeaux, a le même succès en
+Saintonge. De Noailles qui avait d'abord demandé jusqu'à la fin de
+novembre pour convertir le Languedoc, où l'on comptait deux cent
+cinquante mille huguenots, écrit bientôt qu'à la fin d'octobre,
+_cela sera expédié._
+
+Dans une lettre qu'il écrit d'Alais, il se plaint que les choses
+aillent trop vite, «je ne sais plus, dit-il, _que faire des
+troupes_, parce que les lieux où je les destine, se convertissent
+tous généralement; et cela _si vite_ que, tout ce que peuvent
+faire les troupes, c'est de coucher _une nuit_ dans les lieux où
+je les envoie.» Comment le _miracle_ ne se fût-il pas reproduit?
+Non seulement les soldats envoyés dans une localité étaient logés
+exclusivement chez les huguenots, mais à mesure que les
+conversions se multipliaient, ils refluaient tous chez les
+opiniâtres, qui se trouvaient parfois avoir jusqu'à cent
+garnisaires sur les bras. Si le chef de famille cédait, il fallait
+qu'il fît aussi céder ses enfants; si au contraire, il voulait
+s'opiniâtrer alors que sa femme et ses enfants avaient fait leur
+soumission, ceux-ci le suppliaient de céder son tour, car il
+fallait que le père et les enfants fussent convertis pour que la
+maison fût abandonnée par les missionnaires bottés.
+
+C'est ce dont témoigne cette lettre de Louvois à M. de Vrevins:
+«Lorsque le chef de la famille s'est converti, _il faut que les
+enfants soient de sa religion_... à l'égard des familles dont, le
+chef demeure obstiné dans la religion, et dont la femme et les
+enfants sont convertis, il faut loger chez lui, tout comme si
+personne ne s'était converti dans sa maison.»
+
+Louvois s'était d'abord réjoui sans réserve de ce succès _des
+missions bottées_, succès qu'il qualifiait de surprenant, et il
+était heureux de pouvoir annoncer à son frère Le Tellier: que les
+grandes cités du Languedoc, et, pour le moins, trente autres
+petites villes, des noms desquelles il ne se souvenait pas,
+s'étaient converties en _quatre jours;_ que les trois quarts des
+religionnaires du Dauphiné étaient convertis, que tout était
+catholique dans la Saintonge et dans l'Angoumois, etc.
+
+Cette soumission rapide et complète des huguenots finit par lui
+paraître _suspecte_. «Il faut prendre garde, écrit-il à Bâville,
+dès le 9 octobre 1685, que cette soumission unanime maintienne
+entre eux une espèce de cabale qui ne pourrait, par la suite, être
+que fort préjudiciable.» Dans l'intention de prévenir _cette
+cabale_, sans attendre que toutes les provinces du royaume eussent
+été dragonnées, Louvois pressa la publication de l'édit de
+révocation qui devait priver les réformés de leurs directeurs
+habituels, en bannissant les ministres.
+
+Louvois avait toujours du reste soutenu cette thèse, qu'il fallait
+séparer les ministres de leurs fidèles et dès le 24 août 1685, il
+écrivait à Boufflers:
+
+«Sa Majesté a toujours regardé comme un grand avantage pour la
+conversion de ses sujets _que les ministres passassent en pays
+étranger_. Aussi, loin de leur en ôter l'espérance, comme vous le
+proposez, elle vous recommande, par les logements que vous ferez
+établir chez eux, de les porter à sortir de la province, et à
+profiter de la facilité avec laquelle le roi leur accorde la
+_permission_ de sortir du royaume.»
+
+Le 8 octobre, le conseil du roi, appelé à décider du moyen qu'il
+fallait employer pour séparer les huguenots de leurs pasteurs,
+l'emprisonnement ou le bannissement des ministres, s'était
+prononcé pour cette dernière mesure. Châteauneuf avait obtenu
+cette décision en faisant valoir cette considération économique
+que la nourriture de tant de prisonniers _serait une lourde
+charge pour le roi_, tandis que bannir les ministres et
+confisquer leurs biens en même temps, ce serait assurer au roi un
+_double profit._ On ne voulut même pas que les ministres, ayant
+reçu _permission de sortir_ avant l'édit de révocation, et non
+encore sortis, pussent vendre leurs biens...
+
+Ainsi le 30 octobre 1685, Colbert de Croissy écrit à l'intendant
+du Dauphiné: «Sa Majesté, ayant ci-devant donné des permissions à
+des ministres de la religion prétendue réformée de passer dans les
+pays étrangers avec leurs femmes et enfants _et de vendre le bien_
+qu'ils avaient en France, elle m'ordonne de vous faire savoir,
+qu'en cas que ces permissions ne soient point exécutées et que les
+dits ministres n'aient pas encore vendu leurs biens, l'intention
+de Sa Majesté et qu'elles demeurent révoquées, et que l'on suive à
+l'égard des dits ministres l'édit de Sa Majesté de ce mois.»
+
+Louvois, en envoyant au chancelier le Tellier le projet de l'édit
+révocatoire auquel avaient été ajoutés quelques articles
+additionnels, _entre autres celui relatif aux ministres_, le
+priait de donner au plus tôt son avis sur ces articles en lui
+disant: «Sa Majesté a donné ordre que cette déclaration fût
+expédiée _incessamment_ et envoyée partout, Sa Majesté ayant jugé
+qu'en l'état présent des choses, _c'était un bien de bannir au
+plus tôt les ministres._»
+
+L'édit révocatoire fut expédié promptement suivant les désirs de
+Louvois; il fut publié le 18 octobre 1685, et l'on tint la main à
+la stricte exécution de la clause obligeant les ministres à
+quitter la France dans un délai de quinze jours, les obligeant à
+choisir, dans ce court délai, entre l'exil, les galères ou
+l'abjuration; s'ils se prononçaient pour l'exil, il leur fallait
+partir, seuls et dénués de tout, laissant dans la patrie dont on
+les chassait, leurs biens, leurs parents et ceux de leurs enfants
+qui avaient atteint ou dépassé l'âge de sept ans; quelques
+intendants, allant plus loin encore que cette loi barbare,
+retinrent la famille entière de quelques pasteurs, jusqu'à des
+enfants à la mamelle, le ministre Bely, par exemple, dut partir
+seul pour la Hollande, laissant en France sa femme et ses enfants.
+Mais partout on appliqua strictement la loi, on ne permit pas au
+ministre Guitou, fort âgé, d'emmener avec lui une vieille servante
+_pour le gouverner et subvenir à ses besoins_, et Sacqueville au
+risque de le faire périr, dut emmener son enfant, sans la nourrice
+qui l'allaitait, _celle-ci n'étant pas mentionnée dans le brevet_.
+
+Des vieillards chargés d'infirmités, moururent en route sur ce
+vaisseau qui les emportait, par exemple: Faget de Sauveterre,
+Taunai, Isaïe d'Aubus; d'autres, comme Lucas Jausse, Abraham
+Gilbert, succombèrent aux fatigues du voyage et moururent en
+arrivant à l'étranger.
+
+Dans quelque état de santé que l'on fût, ne fallait-il point
+partir pour la terre d'exil dans les quinze jours, aucune excuse
+n'étant admise pour celui qui avait dépassé le délai fatal.
+Quelques ministres du Poitou, de la Guyenne et du Languedoc, que
+les dragonnades avaient contraints de se réfugier à Paris,
+reçoivent des passeports de la Reynie, sauf trois pasteurs du haut
+Languedoc que l'on renvoie dans leur province pour y prendre leurs
+passeports, après les avoir amusés quelques jours. Ils n'arrivent
+à Montpellier qu'après l'expiration des quinze jours fixés par
+l'édit de révocation. Bâville les emprisonne et menace de les
+envoyer aux galères, mais, après quelques jours, ils sont conduits
+à la frontière. Latané fut moins heureux, il avait fourni le
+certificat exigé des ministres, constatant qu'ils n'emportaient
+rien de ce qui appartenait aux consistoires, mais ce certificat
+fut refusé comme irrégulier parce que les signataires avaient pris
+le titre d'anciens membres du consistoire. Quand Latané eut fourni
+tardivement un autre certificat, on le retint en prison au château
+Trompette où on le laissait souffrir du froid en le privant de
+feu. En vain, réclama-t-il; le marquis de Boufflers, intendant de
+la province, consulté, répondit: «Il serait plus du bien du
+service de le laisser en prison, que de le faire passer en pays
+étranger, vu qu'il est fort considéré_ et qu'il a beaucoup
+d'esprit._»
+
+En regard de cette singulière raison de garder un ministre en
+prison, en violation de la loi, _parce qu'il a beaucoup d'esprit_,
+il est curieux de mettre la réponse faite par Louvois, à la
+demande de ne pas user de la permission de sortir faite pour deux
+vieux ministres, presque tombés en enfance. «Si les deux anciens
+ministres de Metz sont imbéciles et hors d'état de pouvoir parler
+de religion, le roi pourrait peut-être permettre qu'on les laissât
+mourir dans la ville de Metz, mais, _pour peu qu'ils aient l'usage
+de la raison_, Sa Majesté désire _qu'on les oblige de sortir._»
+
+Les ministres qui, au moment de la publication de l'édit de
+révocation, se trouvaient emprisonnés pour quelque contravention
+aux édits, devaient être mis en liberté comme le furent Antoine
+Basnage et beaucoup de ses collègues, afin de pouvoir sortir du
+royaume dans le délai fixé. Cependant les ministres Quinquiry et
+Lonsquier ne furent relâchés qu'en janvier 1686, et trois pasteurs
+d'Orange enfermés à Pierre Encise, n'en sortirent qu'en 1697.
+
+Quelques ministres ne peuvent se résigner à quitter la France et
+tentent de continuer l'exercice de leur ministère, entre autres
+Jean Lefèvre, David Martin, Givey et Bélicourt, mais la terreur
+générale était telle à ce moment qu'on refusait de les écouter et
+de leur donner asile, en sorte que, traqués de tous côtés, ils
+durent se résigner à passer à l'étranger.
+
+Bélicourt, pour franchir la frontière, dut se cacher dans un
+tonneau; quant au proposant Fulcran Rey, il tomba dans les mains
+de Bâville qui l'envoya au supplice.
+
+Quelques années plus tard un certain nombre de ministres
+reviennent en France, bravant tous les périls, entre autres Givry
+et de Malzac qu'on arrête et qu'on enterre vivants dans les
+sombres cachots de l'île Sainte-Marguerite; Malzac y meurt après
+trente-trois ans de captivité, plusieurs autres pasteurs y
+deviennent fous.
+
+Qui ne serait révolté de voir Bossuet, dans l'oraison funèbre de
+le Tellier, déclarer mensongèrement que les huguenots ont vu,
+_«leurs faux pasteurs les abandonner sans même en attendre
+l'ordre_, _trop heureux d'avoir à alléguer leur bannissement comme
+excuse_.»
+
+L'édit de révocation, en chassant les pasteurs du royaume, alors
+qu'il était, sous peine des galères, interdit à tous les autres
+huguenots de franchir la frontière, prévenait, suivant les désirs
+de Louvois, toute cabale entre les ministres et leurs fidèles. En
+même temps, en interdisant tout culte public de la religion
+réformée, cet édit ôtait aux huguenots tout espoir de voir le roi
+revenir plus tard, sur ce qu'il avait fait jusqu'alors contre eux.
+
+Cependant, chose surprenante, la publication de cet édit sembla un
+instant compromettre le succès de la campagne de la conversion
+générale, que les dragons n'avaient pas encore partout terminée.
+Voici pourquoi: les intendants et les soldats avaient obligé les
+huguenots à se convertir en leur déclarant que le roi ne voulait
+plus souffrir dans son royaume que des catholiques, et leurs
+déclarations recevaient un éclatant démenti, par le dernier
+article de l'édit de révocation ainsi conçu: «Pourront au surplus,
+lesdits de la religion prétendue réformée, en attendant qu'il
+plaise à Dieu les éclairer comme les autres, demeurer dans les
+villes et lieux de notre royaume, pays et terres de notre
+obéissance, et y continuer leur commerce et jouir de leurs biens,
+_sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte de ladite
+religion prétendue réformée_, à condition, comme dit, de ne point
+faire d'exercice, ni de s'assembler, sous prétexte de prière ou du
+culte de la dite religion, de quelque nature qu'il soit sous les
+peines ci-dessus de corps et de biens.»
+
+Bâville écrit à Louvois: «Cet édit, auquel les nouveaux convertis
+ne s'attendaient pas, et surtout la clause qui défend d'inquiéter
+les religionnaires, les a mis dans un mouvement qui ne peut être
+apaisé de quelques temps. _Ils s'étaient convertis pour la
+plupart_, _dans l'opinion que le roi ne voulait plus qu'une
+religion dans son royaume_.»
+
+Foucault, l'intendant du Poitou, écrit à son père, que cette
+clause de l'édit _fait un grand désordre et arrête les
+conversions_, et il propose à Louvois de traiter comme des
+perturbateurs publics, les religionnaires qui opposeront aux
+dragons convertisseurs cette maudite clause. Boufflers demande au
+ministre qu'on use de telles rigueurs envers ceux qui auront _une
+pareille insolence_, que Louvois se voit obligé de lui faire
+observer qu'il faut éviter de donner aux religionnaires lieu de
+croire qu'on veut rétablir en France_ une inquisition_.
+
+De Noailles rédige un mémoire pour établir que la _tolérance_ va
+tout perdre, et il montre à Louvois en face de quel dilemme se
+trouvent placés, ceux qui veulent comme lui, achever l'oeuvre des
+conversions par logements militaires. «Il est certain, dit-il, que
+la dernière clause de l'édit, qui défend d'inquiéter les gens de
+la religion prétendue réformée, va faire un grand désordre, _en
+arrêtant les conversions_, _ou en obligeant le roi à manquer à la
+parole qu'il vient de donner par l'édit le plus solennel qu'il put
+faire_.»
+
+Louvois qui ne veut pas que les conversions s'arrêtent, n'éprouve
+aucun scrupule à ne tenir aucun compte de la parole du roi, il
+écrit à Noailles, de _punir sévèrement_ les religionnaires qui ont
+eu l'insolence de signifier aux consuls d'avoir à loger les
+soldats ailleurs que chez eux, attendu la clause de l'édit _qui
+permet de rester calviniste_.
+
+Non seulement il continue à faire dragonner les provinces du Midi,
+mais encore il envoie les troupes faire la même besogne de
+conversion violente dont les provinces du Nord et de l'Ouest, que
+les soldats n'avaient pas encore parcourues. Il écrit à Noailles:
+«Je ne doute point que quelques logements _un peu forts_ (Noailles
+en fit de cent hommes), chez le peu qui reste de la noblesse et du
+tiers-état des religionnaires _ne les détrompe de l'erreur où ils
+sont _sur l'édit que M. de Châteauneuf nous a dressé, et Sa
+Majesté désire que vous vous expliquiez _fort durement_, contre
+ceux qui voudraient être les derniers à professer une religion
+_qui lui déplaît_.»
+
+Au duc de Chaulnes et à l'intendant Bossuet, il enjoint de faire
+vivre les soldats _grassement_ chez leurs hôtes.
+
+À M. de Beaupré, il écrit, au sujet des religionnaires de Dieppe:
+«Comme ces gens-là sont les seuls dans tout le royaume qui se sont
+distingués à ne se vouloir pas soumettre à ce que le roi désire
+d'eux, vous ne devez garder à leur égard aucune des mesures qui
+vous ont été prescrites, et _vous ne sauriez rendre trop rude et
+trop onéreuse la subsistance des troupes chez eux»_, et il lui
+enjoint de faire venir beaucoup de cavalerie, de la faire vivre
+fort licencieusement chez les religionnaires _opiniâtres_ et de
+permettre aux cavaliers le désordre nécessaire _pour tirer ces
+gens-là de l'état où ils sont_. À Foucault, il dit: «Sa Majesté
+désire que l'on essaie _par tous les moyens_ de leur persuader
+(aux huguenots) qu'ils ne doivent attendre _aucun repos ni douceur
+chez eux_, tant qu'ils demeureront dans une religion _qui déplaît
+_à sa Majesté, et on doit leur faire entendre que ceux qui
+voudront avoir la sotte gloire d'y demeurer les derniers, pourront
+encore recevoir _des traitements plus fâcheux_, s'ils s'obstinent
+à y rester.» Il lui enjoint enfin de laisser les dragons faire _le
+plus de désordre possible chez les gentilshommes _du Poitou et de
+les y faire demeurer _jusqu'à ce que leurs hôtes soient
+convertis_.
+
+Il écrit à de Ris qu'il n'y a pas de meilleur moyen de persuader
+les huguenots, que le roi ne veut plus souffrir que des
+catholiques dans son royaume, que _de bien maltraiter _les
+religionnaires de Barbezieux.
+
+Au marquis de Vérac, enfin, il dit: «Sa Majesté veut qu'on fasse
+sentir les _dernières rigueurs _à ceux qui ne voudront pas, se
+faire de sa religion et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir
+demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu'à la dernière
+extrémité.»
+
+On mettait le pays en coupe réglée pour convertir les huguenots
+jusqu'au dernier, sans oublier le plus petit hameau du royaume.
+Louvois enjoint à Boufflers de réserver de petits détachements à
+Tessé; pour aller achever _d'éplucher_ les religionnaires des
+villes et villages des généralités de Bordeaux et de Montauban.
+L'intendant de Normandie écrit aux échevins de Rouen d'aller de
+maison en maison, pour faire une recherche exacte et nouvelle des
+huguenots, et il les engage à promettre trente sous à qui
+découvrira un huguenot caché, il y a, ajoute-t-il, bien des
+petites gens qui en découvriront.
+
+De Noailles écrit aux consuls de son gouvernement: «Je vous envoie
+un état de la viguerie du Vigan, pour que vous en visitiez
+jusqu'au plus petit hameau, et que vous obligiez, autant qu'il
+vous sera possible, ce qui reste de religionnaires à faire
+abjuration dans ce moment, faute de quoi, vous leur ferez entendre
+qu'ils auront le lendemain garnison, ce que vous exécuterez.
+Faites en sorte que tout soit visité _jusqu'à la dernière maison_,
+dans la dernière huitaine du mois, et que je puisse avoir un état
+juste et précis de ce qui reste de religionnaires dans chaque
+endroit, même de valets, et, supposez qu'il manquât quelques lieux
+à l'état que je vous envoie, vous les adjoindrez.»
+
+Cet ordre, adressé au consul de Bréau, est identique à ceux donnés
+aux autres consuls et il est accompagné des instructions
+suivantes:
+
+«Suivant l'ordre ci-dessus, vous ne manquerez pas de visiter
+incessamment toutes les maisons de Bréau, et, en cas que vous y
+trouviez quelques-uns, _soit femmes_, _filles ou enfants au-dessus
+de quatorze ans_, _même des valets_, _qui n'aient pas fait leur
+abjuration_, vous m'en donnerez avis aujourd'hui, ce soir, afin
+que j'y mette garnison, et si, dans la visite que je ferai demain
+de votre quartier, par chaque maison, il s'en trouve quelqu'un, je
+m'en prendrai à vous, comme d'une chose contraire au service du
+roi. C'est la part de du Chesnel.»
+
+C'est ainsi que Louvois et ses soldats tenaient compte de la
+parole donnée solennellement par le roi, que les huguenots
+pouvaient demeurer chez eux sans être empêchés ni troublés pour
+cause de religion.
+
+«Dans toutes les paroisses que les troupes avaient à traverser,
+pour se rendre aux lieux d'étapes qui avaient été fixés à l'avance
+par les intendants, les curés, dit Élie Benoît, encourageaient les
+soldats à faire _tout le mal possible_, et leur criaient: courage,
+messieurs, c'est l'intention du roi que ces chiens de huguenots
+soient _pillés et saccagés_. L'intendant avertissait les officiers
+de donner de la canne aux soldats qui ne feraient pas leur devoir,
+et quand ceux-ci trouvaient un soldat qui, par sa débonnaireté,
+empêchait le zèle de ses compagnons, ils le chargeaient à coups de
+canne.»
+
+À la tête de ces légions infernales, dit Claude, marchaient, outre
+les officiers, les intendants et les évêques avec une troupe
+d'ecclésiastiques. Les ecclésiastiques y étaient pour _animer_ de
+plus en plus les gens de guerre à _une exécution _si agréable à
+l'Église, si glorieuse, disaient-ils, pour Sa Majesté. Pour nos
+seigneurs les évêques ils y étaient pour tenir table ouverte, pour
+recevoir les abjurations et pour avoir une inspection générale et
+sévère.
+
+Les gouverneurs, dit Bayle, les intendants et les évêques avaient
+table ouverte pour les officiers des troupes, où l'on rapportait
+_les bons tours_ dont les soldats s'étaient servis. Tout soldat,
+dit Fontaine, qui avait assez le génie du mal pour inventer
+quelque nouveau genre de torture, était sûr d'être applaudi, sinon
+récompensé.
+
+Quand les soldats, ainsi animés tout le long de la route,
+arrivaient au lieu qui leur avait été désigné pour étape, ils y
+entraient comme en ville conquise, l'épée nue et le mousqueton
+haut et se logeaient chez les huguenots.
+
+«On nous dispersa dans les Cévennes, dit le comte de Vordac, avec
+ordre d'aider les missionnaires et de loger chez les huguenots
+jusqu'à ce qu'ils eussent fait abjuration de leurs erreurs.
+_Jamais ordre ne fut exécuté avec plus de plaisir_. Nous envoyions
+dix, douze ou quinze dragons dans une maison, qui y faisaient
+grosse chère jusqu'à ce que tous ceux de la maison fussent
+convertis. Cette maison s'étant faite catholique, on allait loger
+dans une autre, et partout c'était pareille aubaine. Le peuple
+était riche dans les Cévennes et nos dragons n'_y firent pas mal
+leurs affaires _pendant deux ans.»
+
+Le major d'Artagnan, tout en faisant dans la maison de campagne du
+banquier Samuel Bernard, un _dommage s'élevant à plus de dix mille
+livres_, s'évertuait au contraire à faire étalage du chagrin qu'il
+éprouvait à en agir ainsi. «Je suis fâché, écrivait-il à Samuel
+Bernard, d'établir garnison dans votre maison de Chenevière. Je
+vous supplie d'en arrêter de suite le cours, en vous faisant
+catholique, sans quoi j'ai ordre de vivre à discrétion, et, quand
+il n'y aura plus rien, la maison court grand risque. Je suis au
+désespoir, monsieur, d'être commis pour pareille chose, et surtout
+quand cela tombe sur une personne comme vous. Encore une fois
+ôtez-moi le chagrin d'être obligé de vous en faire.»
+
+Quand il n'y avait plus rien, non seulement les malheureux
+dragonnés couraient risque de voir les soldats brûler leurs
+maisons, mais encore d'aller en prison pour avoir commis le crime
+d'être ruinés. -- Louvois n'avait pas craint, en effet, d'aller
+jusqu'à ordonner de _mettre en prison ceux chez lesquels il n'y
+avait plus de quoi nourrir les dragons_.
+
+Même avant la révocation, les huguenots se voyaient
+impitoyablement réduits à la misère par les logements militaires,
+et voici un exemple de la mise en coupe réglée d'une commune
+protestante jusqu'à ruine complète, exemple que nous empruntons à
+l'histoire des réfugiés de la Suisse, de Marikofer: «Le 2 janvier
+1684, des délégués de Saillans, commune réformée du Dauphiné,
+arrivèrent à Zurich. L'année précédente, ils avaient eu à loger,
+du 27 août au 1er septembre, douze compagnies d'un régiment
+d'infanterie. Ces troupes, le jour même de leur départ, avaient
+été remplacées par quatre compagnies d'un régiment de dragons, qui
+étaient restées vingt-et-un jours, et à qui il avait fallu payer
+150 francs par jour, _en sus de leur entretien._ Ces compagnies,
+étant parties le 22 septembre, avaient immédiatement été
+remplacées par quatre compagnies du précédent régiment
+d'infanterie. Il avait fallu les loger pendant quarante-quatre
+jours et payer une contribution de 105 fr. 10 sols par jour, _en
+sus de leur entretien_. Le 7 novembre, il était arrivé un ordre de
+l'intendant de la province condamnant les habitants à payer 50
+francs par jour, ce qu'ils avaient fait jusqu'au 7 décembre.
+Tombés ainsi dans la misère la plus extrême, ils avaient vu venir
+des jésuites chargés d'offrir de l'argent à ceux qui soufraient le
+plus de la faim et de la détresse. La commune étant restée
+inébranlable, on avait pris encore de l'argent, le peu qui en
+restait, et saisi chez les particuliers de la soie, de la laine,
+des bagues, des pierreries, des ustensiles de ménage, etc. Enfin,
+ces malheureux s'étaient décidés à aller à Zurich implorer du
+secours, notamment du secours en blé pour les pauvres.»
+
+Partout, lorsqu'ils arrivaient dans une localité à convertir, les
+soldats commençaient par faire bombance, gaspiller les provisions,
+briser, brûler ou vendre le mobilier de leurs hôtes.
+
+Dans le Dauphiné, ils vendaient tout à vil prix (un sou la balle
+de laine, quatre sous un mouton). À Villiers-le-Bel, ils
+emportèrent plus de cinq cents charretées de bons meubles. En
+Normandie, les deux cents dragons logés chez la baronne de Neuf-
+ville mettent en vente, trois fois par semaine, le mobilier du
+château. Au bout de cinq semaines, ils préviennent la châtelaine
+que, si elle n'abjure pas, on vendra la futaie et les terres. --
+En Bretagne, au château de Ramsay, l'huissier chargé d'opérer la
+vente du mobilier, après que les soldats avaient quitté le
+château, ne trouva plus que deux petits cabinets tout usés, un
+vieux bahut, un méchant coffre et quelques fagots. La vente
+produisit 24 livres. -- Peschels de Montauban conte que les
+soldats, après avoir enlevé de chez lui des chenets, une pelle,
+une pincette et quelques tisonniers en fer, _derniers débris du
+naufrage_, allèrent piller ses métairies, dont ils prirent les
+bestiaux pour les vendre au marché. «Ils menaçaient souvent, dit-
+il, de démolir ma maison pour en vendre les matériaux. Enfin, ma
+maison regorgeant de soldats, on afficha à ma porte un papier
+signé de l'intendant et notifiant que les soldats seraient logés à
+mes frais à l'auberge.»
+
+«Dès que les dragons furent dans cette ville, dit Bureau, libraire
+à Niort, on en envoya quatre chez nous qui commencèrent par la
+boutique, jetèrent tous les livres par terre, ensuite avec des
+haches et des marteaux, brisèrent et mirent en pièces toute la
+charpente, les rayons, les vitres et la menuiserie, entrèrent
+leurs chevaux dans la boutique, et les livres leur servirent de
+litière; ils furent ensuite dans les chambres dont ils jetèrent
+tout ce qui était dedans en la rue.»
+
+Ce n'était, d'ordinaire, qu'après avoir fait ripaille que les
+soldats songeaient à martyriser leurs hôtes. Les chambres de
+parade étaient converties en écuries, les chevaux ayant pour
+litière de la laine, du coton, de la soie ou des draps de fine
+toile de Hollande. La vaisselle était brisée, les tonneaux,
+défoncés à coups de hache, laissaient couler à flots sur le
+plancher le vin ou l'eau-de-vie, les portes et fenêtres étaient
+fracassées, les meubles et les armoires brisées servaient à
+alimenter le foyer. Alors les soldats songeaient à convertir, en
+les martyrisant, leurs hôtes qu'ils s'étaient bornés tout d'abord
+à insulter et à brutaliser en les empestant de leur fumée de
+tabac.
+
+«Le logement ne fut pas plutôt fait, dit Chambrun, pasteur
+d'Orange, qu'on ouit mille gémissements dans la ville; le peuple
+courait par les rues, le visage tout en larmes. La femme criait au
+secours pour délivrer son mari qu'on rouait de coups, que l'on
+pendait à la cheminée, qu'on attachait au pied du lit, ou qu'on
+menaçait de tuer, le poignard sur la gorge. Le mari implorait la
+même assistance pour sa femme, qu'on avait fait avorter par les
+menaces, par les coups et par mille mauvais traitements. Les
+enfants criaient: «Miséricorde! on assassine mon père, on viole ma
+mère, on met à la broche un de mes frères!»
+
+Tout était permis aux soldats, sauf de violer et de tuer, mais
+cette consigne était lettre morte. Les soldats violaient femmes et
+filles, ainsi que l'attestent Élie Benoît et Jurieu, et, par un
+raffinement inouï de méchanceté, souvent ils outrageaient les
+filles et les femmes en présence des mères ou des maris, liés aux
+quenouilles du lit. Quand leurs victimes trépassaient au milieu
+des tourments qu'ils leur faisaient endurer, ils en étaient
+quittes pour une réprimande verbale. C'est ce qui arriva, entre
+autres, aux soldats qui, s'étant amusés à faire dégoutter le suif
+brûlant d'une chandelle allumée dans les yeux d'un pauvre homme,
+l'avaient laissé mourir sans secours, au milieu des plus cruelles
+souffrances.
+
+Quand les soldats avaient doublement manqué à la consigne donnée,
+qu'ils avaient violé et tué leurs hôtesses, ils en étaient quittes
+pour quelques jours de prison. Deux dragons, dit Élie Benoît,
+ayant forcé une fille de quinze ou seize ans dont ils n'avaient pu
+venir à bout qu'en l'assommant, et la tante de cette fille se
+jetant sur eux comme une furie, ils tuèrent celle-ci et jetèrent
+les deux corps encore palpitants dans la rivière. On les condamna,
+mais pour la forme, car après quelques mois de prison ils furent
+élargis.
+
+En réalité, le seul résultat de cette double interdiction de
+violer et de tuer était d'obliger les soldats à s'ingénier pour
+trouver les moyens les plus variés d'outrager la pudeur des
+femmes, sans en venir jusqu'au viol, et de découvrir des tourments
+qui, sans être mortels, fussent assez douloureux pour triompher
+des résistances les plus obstinées.
+
+Voici quelques exemples de ce qu'ils imaginaient pour blesser la
+pudeur des femmes: «Les soldats mettaient les femmes en chemise,
+leur coupaient la chemise par derrière jusqu'à la ceinture, et, en
+cet état, les obligeaient à danser avec eux. -- À Lescure, ils
+mirent nus un maître et sa servante et les laissèrent ainsi
+pendant trois jours et trois nuits, liés à la quenouille du lit. À
+Calais, ils jetèrent dans la rue deux jeunes filles qu'ils avaient
+mises dans un état de nudité complète. Un dragon vint se coucher
+dans le lit où reposait la vénérable douairière de Cerisy. Les
+soldats, logés dans le château où se trouvait la fille du marquis
+de Venours, firent venir une femme de mauvaise vie, _et
+convertirent le château en maison de débauche_. Pendant des nuits
+entières, les sept filles de Ducros et d'Audenard, bourgeois de
+Nîmes, eurent à souffrir toutes les indignités, sauf le viol, dit
+une relation. «Les soldats, dit Élie Benoît, faisaient aux femmes
+des indignités _que la pudeur ne permet pas de décrire;_ ils
+exerçaient sur leurs personnes des violences aussi insolentes
+qu'inhumaines, _jusqu'à ne respecter aucune partie de leur corps_
+et à mettre le feu à celles que la pudeur défend de nommer...
+quand ils n'osaient faire pis.»
+
+Nous nous arrêtons, n'ayant pas la même hardiesse de description
+que le grave historien de l'édit de Nantes.
+
+Pour ce qui est des tortures qu'ils infligeaient à leurs hôtes,
+les soldats ne savaient qu'imaginer pour découvrir un moyen de
+venir à bout de l'opiniâtreté de ceux qu'on les avait chargés de
+convertir, en les torturant sans pourtant les faire périr.
+
+Quand, au milieu des tortures, un malheureux tombait en
+défaillance, les bourreaux le faisaient revenir à lui, afin qu'il
+recouvrât les forces nécessaires pour résister à de nouveaux
+tourments, et ils en arrivaient ainsi à faire supporter à leurs
+victimes tout ce que le corps humain peut endurer sans mourir.
+
+«Dans les persécutions qu'eurent à supporter les premiers
+chrétiens, dit le réfugié Pierre Faisses, on en était quitte pour
+mourir, mais en celle-ci la mort a été refusée à ceux qui la
+demandaient pour une grâce.»
+
+Le pasteur Chambrun, cloué sur son lit de douleurs disait à ses
+tourmenteurs: «On ferait bien mieux _de me dépêcher_, plutôt que
+de me faire languir par tant d'inhumanités.»
+
+Jacques de Bie, consul de Hollande à Nantes, à qui les soldats
+avaient arraché le poil des jambes, fait brûler les pieds en
+laissant d'égoutter le suif de la chandelle, etc., ajoute, après
+avoir raconté tous les cruels tourments qu'il avait eu à
+supporter: «Je les priai cent fois de me tuer, mais ils me
+répondirent: Nous n'avons point d'ordre de te tuer, mais de te
+tourmenter tant que tu n'auras pas changé. Tu auras beau faire, tu
+le feras, après qu'on t'aura mangé jusqu'aux os. Vous voyez qu'_il
+n'y avait point de mort à espérer_, _si ce n'est une mort
+continuelle sans mourir_.»
+
+L'affaire fit grand bruit en Hollande; d'Anaux, ambassadeur de
+France, demanda qu'on démentit les faussetés de la lettre de
+Jacques de Bie (les États avaient résolu de faire de grandes
+plaintes, dit-il, prétendant que c'était contre le droit des gens
+d'avoir mis les dragons chez le consul hollandais): mais d'Avaux
+parvint à étouffer l'affaire en soutenant à MM. d'Amsterdam que de
+Bie n'avait pas été reçu consul, que sa qualité n'était pas
+reconnue en France, que, au contraire, il était naturalisé
+Français.
+
+Les États durent, bon gré mal gré, se contenter des explications
+données par l'ambassadeur de France.
+
+À l'un, ils liaient ensemble les pieds et les mains, lui prenant
+la tête entre les jambes et faisant rouler sur le plancher l'homme
+ainsi transformé en boule. À un autre ils emplissaient la bouche
+de gros cailloux avec lesquels ils lui aiguisaient les dents.
+Tenant leurs hôtes par les mains, ils leur soufflaient dans la
+bouche leur fumée de tabac, ou leur faisaient brûler du soufre
+sous le nez. Ils les bernaient dans des couvertures ou les
+faisaient danser jusqu'à ce qu'ils perdissent connaissance.
+Lambert de Beauregard raconte ainsi ce supplice de la danse qui
+lui fut deux fois infligé et chaque fois pendant six heures. «Je
+fus tourmenté de la plus étrange façon que l'on puisse imaginer,
+soit pour me terrasser et me faire tomber rudement à terre: me
+tirant les bras tantôt en avant, tantôt en arrière, de telle sorte
+qu'il me semblait à tout moment qu'ils me les arrachaient du
+corps, et quelquefois, après m'avoir, fait tourner jusqu'à ce que
+j'étais étourdi, ils me lâchaient, et j'allais tomber lourdement à
+terre ou contre la muraille. Quoique ce fût en hiver, ces gens
+quittèrent leurs casaques par la chaleur et la lassitude, et moi,
+qu'eux tous ensemble voulaient tourmenter, je devais être bien
+las.»
+
+Le maire de Calais dut se livrer à ce terrible exercice de la
+danse, ayant attachées sur le dos les bottes des dragons, dont les
+éperons venaient le frapper chaque fois qu'on le faisait sauter et
+tourner violemment.
+
+Suspendant leurs hôtes par les aisselles, les soldats les
+descendaient dans un puits, les plongeant dans l'eau glacée, puis
+ils les en retiraient de temps en temps, avec menace de les y
+noyer s'ils n'abjuraient pas. Ils les pendaient à quelque poutre,
+par les pieds ou par la tête, parfois faisant passer sur le nez du
+patient la corde qui le tenait suspendu, ils la rattachaient
+derrière sa tête de façon à ce que tout le poids du corps portât
+sur la partie, la plus tendre du visage. À d'autres, on liait les
+gros doigts des pieds avec de fines et solides cordelettes jusqu'à
+ce qu'elles fussent entrées dans les chairs et y demeurassent
+cachées. Alors, passant une grosse corde attachée à une poutre
+entre les pieds et les mains du patient, on faisait tourner, aller
+et venir ce malheureux, ou on l'élevait, on le descendait
+brusquement, lui faisant endurer ainsi les plus cruelles
+souffrances.
+
+À Saint-Maixent, tandis que dans une chambre voisine leurs filles
+étaient battues de verges jusqu'au sang par les soldats, les époux
+Liège, deux vieillards, étaient suspendus par les aisselles,
+balancés et rudement choqués l'un contre l'autre. Puis lorsque les
+soldats furent lassés de ce jeu, ils nouèrent au cou du père une
+serviette, à chaque bout de laquelle était suspendu un seau plein
+d'eau, et, la strangulation obligeant leur victime à tirer la
+langue, ils s'amusaient à la lui piquer à coups d'épingle.
+
+Les soldats prenaient leurs hôtes par le nez avec des pincettes
+rougies au feu, et les promenaient ainsi par la chambre. Ils leur
+donnaient la bastonnade sous la plante des pieds, à la mode
+turque.
+
+Ils les couchaient liés sur un banc, et leur entonnaient, jusqu'à
+ce qu'ils perdissent connaissance, du vin, de l'eau-de-vie ou de
+l'eau, qui parfois se trouvait être bouillante. Devant les
+brasiers allumés pour faire cuire les viandes destinées à leurs
+interminables repas, ils liaient des enfants à la broche qu'ils
+faisaient tourner, ou mettant les gens nus, ils les obligeaient à
+rester exposés à l'ardeur du foyer jusqu'à ce que la chaleur eût
+fait durcir les oeufs qu'ils leur faisaient tenir dans la main ou
+dans, une serviette. Les sabots d'un paysan, soumis à ce supplice,
+prennent feu, le malheureux a peur d'être brûlé, et promet
+d'abjurer, on le retire, il se dédit, on le remet aussitôt devant
+le feu, ce jeu cruel recommença plusieurs fois, dit Élie Benoît.
+
+Un soldat, jovialement cruel, fait observer que la femme de
+l'instituteur Migault, à peine relevée de couches, doit être, dans
+son état, tenue le plus chaudement possible et elle est traînée
+devant le foyer. «L'ardeur du feu était si insupportable, dit
+Migault dans la relation qu'il fait pour ses enfants, que les
+hommes eux-mêmes n'avaient pas la force de rester auprès de la
+cheminée et qu'il fallait relever toutes les deux ou trois
+minutes, celui qui était auprès de votre mère.»
+
+Et la pauvre accouchée dut endurer ce supplice jusqu'à ce que la
+douleur la fît tomber sans connaissance.
+
+Certains, attachés aux crémaillères des cheminées dans lesquelles
+on avait allumé du foin mouillé, furent fumés comme des jambons, -
+- d'autres flambés à la paille ou à la chandelle comme des
+poulets, d'autres enfin enflés avec des soufflets, comme des
+boeufs morts dont on veut détacher la peau.
+
+Les soldats mettaient une bassinoire ardente sur la tête de leurs
+hôtes, leur brûlaient avec un fer rouge le jarret ou les lèvres,
+les asseyaient, culottes bas ou jupes relevées, au-dessus d'un
+réchaud brûlant, leur mettaient dans la main un charbon ardent en
+leur tenant la main fermée de force, jusqu'à ce que le charbon fût
+éteint.
+
+Ils les lardaient d'épingles, depuis le haut jusques en bas; ils
+leur arrachaient, avec une cruelle lenteur, les cheveux, les poils
+de la barbe, des bras et des jambes, jusqu'à une entière
+épilation. -- Avec des tenailles, ils leur arrachaient les dents,
+les ongles des pieds et des mains, torture horriblement
+douloureuse. Un des supplices les plus familiers à ces bourreaux,
+le seul que le gouverneur du Poitou, la Vieuville, consentit à
+qualifier de violence, était de chauffer leurs victimes, de leur
+brûler la plante des pieds.
+
+L'archevêque de Bordeaux, dit Élie Benoît, qui, d'une chambre
+haute, se _divertissait_ à entendre les cris de Palmentier, un
+pauvre goutteux que les soldats tourmentaient, suggéra à ces
+soldats l'idée de brûler les pieds de ce malheureux avec une pelle
+rougie au feu. C'est aussi avec une pelle rouge que le curé de
+Romans brûla le cou et les mains de Lescalé, qu'il s'était chargé
+de convertir.
+
+«Les soldats me déchaussèrent mes souliers et mes bas, dit Lambert
+de Beauregard, et, cependant que deux me firent choir à la
+renverse en me tenant les bras, les autres m'approchaient les
+pieds à quatre doigts de la braise qui était bien vive, et qui me
+fit alors souffrir une grande douleur; et quand je remuais pour
+retirer mes pieds, et qu'ils s'échappaient de leurs mains, mes
+talons tombaient dans la braise. Cependant, il y en eut un qui
+s'avisa de mettre chauffer la pelle du feu jusqu'à ce qu'elle fut
+toute rouge, et ensuite me la frottèrent contre la semelle des
+pieds, jusqu'à ce qu'ils jugèrent que j'en avais assez; et, après
+cela, ils eurent la cruauté de me chausser par force mes bas et
+mes souliers... Voilà plus de deux fois vingt-quatre heures que je
+demeurai sans que personne s'approchât pour visiter mes plaies, où
+la gangrène commença à s'attacher... Les chirurgiens ayant vu mes
+plaies, qui faisaient horreur à ceux qui les voulaient regarder,
+me donnèrent le premier appareil; après quoi, on me fit porter à
+l'hôpital général.»
+
+Un dragon frotta de graisse les jambes d'une fille, en imbiba ses
+bas, qu'il recouvrit d'étoupe, à laquelle il mit le feu.
+
+Lejeune, retenu devant un brasier et obligé de tourner la broche
+où rôtissait un mouton tout entier, ne pouvait s'empêcher de faire
+de douloureuses contorsions, ce que voyant, le loustic de la bande
+lui dit: je vais te donner un onguent pour la brûlure, et il versa
+de la graisse bouillante sur ses jambes qui furent rongées
+jusqu'aux os. Jurieu, qui se rencontre plus tard sur la terre
+d'exil, avec Lejeune, dit: «Il n'est pas si bien guéri qu'il ne
+ressente souvent de grandes douleurs, qu'il ne boite des deux
+jambes, et qu'il n'ait une jambe décharnée jusqu'aux os et moins
+grosse que l'autre de moitié.»
+
+À Charpentier de Ruffec, les soldats font avaler vingt-cinq ou
+trente verres d'eau; cette torture n'ayant pas réussi, on lui fait
+découler dans les yeux le suif brûlant d'une chandelle allumée, et
+il en meurt. D'autres au contraire, comme les sieurs de Perne et
+la Madeleine, gentilshommes de l'Angoumois, étaient plongés
+jusqu'au cou dans l'eau glacée d'un puits, où on les laissait
+pendant de longues heures. Plus la résistance passive de la
+victime prolongeait, plus l'irritation des soldats s'augmentait en
+voyant l'impuissance de la force brutale contre la force morale,
+et, une torture restée sans résultat, ils ajoutaient mille autres
+tourments. Ainsi l'opiniâtre Françoise Aubin, après avoir été
+étouffée à moitié par la fumée du tabac et la vapeur du soufre,
+fut suspendue par les aisselles, puis eut les doigts broyés avec
+des tenailles, et enfin fut attachée à la queue d'un cheval, qui
+la traîna à travers un feu de fagots. À un autre Opiniâtre, Ryan,
+qui souffrait fort de la goutte, on serra les doigts avec des
+cordes, on brûla de la poudre dans les oreilles, on planta des
+épingles sous ses ongles, on perça les cuisses à coups de sabre et
+de baïonnette, et enfin l'on mit du sel et du vinaigre dans ses
+mille blessures saignantes.
+
+La plus cruelle torture morale que les soldats eussent imaginée
+était celle-ci: Quand l'opiniâtre était une mère, allaitant son
+enfant, ils la liaient à la quenouille du lit et mettaient son
+enfant sur un siège, placé vis-à-vis d'elle, mais hors de sa
+portée. Pendant des journées entières, on les laissait tous deux
+ainsi, le supplice de l'enfant, criant et pleurant pour demander
+sa nourriture, faisait la torture de la mère. La mort de l'enfant
+ou l'abjuration de la mère pouvaient seules mettre fin à ce cruel
+supplice, et c'est toujours la mère qui cédait. «Comment en eût-il
+été autrement? dit Michelet. Toute la nature se soulevait de
+douleur, la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter, le violent
+transport qui se faisait, la tête échappait. La mère ne se
+connaissait plus, et disait tout ce qu'on voulait pour être
+déliée, aller à son enfant et le nourrir, mais dans ce bonheur,
+que de regrets! L'enfant, avec le lait, recevait des torrents de
+larmes.»
+
+Au début des dragonnades, pour ajouter la torture morale aux
+tortures physiques, on tourmentait les divers membres d'une
+famille, les uns devant les autres, mais on ne tarda pas à
+s'apercevoir que le calcul était mauvais, les victimes
+s'encourageant mutuellement l'une l'autre à souffrir
+courageusement pour la foi commune.
+
+On se décida donc, _pour forcer plus aisément les conversions_,
+dit une lettre du temps, à séparer les membres de la famille, à
+les disperser dans les chambres, cabinets, caves et greniers de la
+maison pour les torturer isolément.
+
+«Le roi approuve que vous fassiez séparer les gens de la religion
+réformée _pour les empêcher de se fortifier les uns les autres»_
+écrit Louvois à l'intendant, occupé à faire dragonner la ville de
+Sedan. Cette tactique de l'isolement parut tellement efficace au
+gouvernement que, plus d'une fois, il enferma dans des couvents ou
+dans des prisons éloignées certains membres; d'une famille, tandis
+que les autres restaient livrés aux mains des dragons.
+
+Pontchartrain, pour venir à bout de Mme Fonpatour et de ses trois
+filles, toutes quatre fort opiniâtres, les fit séparer et enfermer
+dans quatre couvents différents. Fénelon demandait qu'on refusât
+aux nouveaux convertis la permission de voir leurs parents
+prisonniers et disait qu'il ne faudrait même pas que les
+prisonniers eussent entre eux la liberté de se voir. Les dragons à
+Bergerac avaient perfectionné cette pratique de l'isolement des
+gens à convertir, en y ajoutant la privation de nourriture et de
+sommeil.
+
+Une lettre écrite, de France et publiée en Hollande fait le récit
+suivant: «On lie, on garotte père, mère, femme, enfants; quatre
+soldats gardent la porte pour empêcher que personne n'y puisse
+entrer pour les secourir ou les consoler, on les tient en cet état
+deux, trois, quatre, cinq et six jours sans manger, sans boire, et
+sans, dormir; l'enfant crie d'un côté, d'une voix mourante: ah!
+mon père, ah! ma mère, je n'en puis plus! La femme crie de l'autre
+part: hélas! le coeur me va faillir, et leurs bourreaux, bien loin
+d'en être touchés, en prennent l'occasion de les presser et de les
+tourmenter encore davantage, les effrayant par leurs menaces,
+accompagnées de jurements exécrables... Ainsi ces misérables, ne
+pouvant ni vivre ni mourir, _parce que lorsqu'on les a vus
+défaillir on leur a donné à manger seulement ce qu'il fallait pour
+les soutenir_, et ne voyant point d'autre voie pour sortir de cet
+enfer où ils étaient incessamment tourmentés, ont plié enfin sous
+le poids de tant de peines.»
+
+Partout, du reste, les soldats avaient fini par reconnaître que la
+torture la plus efficace pour faire céder les plus obstinés,
+c'était la privation de sommeil, l'insomnie prolongée, à l'aide de
+laquelle les dompteurs viennent à bout des fauves. Les soldats, se
+relayant d'heure en heure, nuit et jour, auprès d'un patient,
+l'empêchaient de prendre le moindre repos, le tiraillant, le
+pinçant, le piquant, lui jetant de l'eau au visage, le suspendant
+par les aisselles, lui mettant sur la tête un chaudron sur lequel
+ils faisaient, à coups de marteaux, le charivari le plus
+assourdissant. Après trois ou quatre jours de veille obligée dans
+de telles conditions, le patient cédait; s'il résistait plus
+longtemps, c'est que l'humanité ou la fatigue d'un de ses
+bourreaux avait interrompu son supplice, et lui avait permis de
+prendre quelque repos.
+
+Le gouverneur d'Orange, Tessé, vient trouver le pasteur Chambrun
+et le menace de ce supplice; Chambrun, cloué sur son lit par une
+grave fracture de la jambe, découvre en vain son corps, en disant
+à Tessé: vous n'aurez pas le courage de _tourmenter ce cadavre_.
+«Sans être touché d'aucune compassion de l'état où il m'avait vu,
+dit Chambrun, il envoya chez moi dans moins de deux heures,
+quarante-deux dragons et _quatre tambours qui battaient nuit et
+jour tout autour de ma chambre pour me jeter dans l'insomnie_ et
+me faire perdre l'esprit s'il leur eût été possible... L'exercice
+ordinaire de ces malhonnêtes gens était de manger, de boire et de
+fumer toute la nuit; cela eût été supportable s'ils ne fussent
+venus fumer dans ma chambre, pour m'étourdir ou m'étouffer par la
+fumée de tabac, et si les tambours avaient fait cesser leur bruit
+importun; pour me laisser prendre quelque repos. -- Il ne
+suffisait pas à ces barbares de m'inquiéter de cette façon; ils
+joignaient à tout cela des hurlements effroyables, et si, pour mon
+bonheur, la fumée du vin en endormait quelques-uns, l'officier qui
+commandait, et qu'on disait être proche parent de M. le marquis de
+Louvois, les éveillait à coups de canne, afin qu'ils
+recommençassent à me tourmenter... Après avoir essuyé cette
+mauvaise nuit, le comte de Tessé m'envoya un officier pour me dire
+si je ne voulais pas obéir au roi. Je lui répondis que je voulais
+obéir à mon Dieu. Cet officier sortit brusquement de ma chambre et
+l'_ordre fut donné de loger tout le régiment chez moi_, et de me
+tourmenter avec plus de violence. _Le désordre fut furieux_
+pendant tout ce jour et la nuit suivante. Les tambours vinrent
+dans ma chambre, les dragons venaient fumer à mon nez, mon esprit
+se troublait, par cette fumée infernale, par la substraction des
+aliments, par mes douleurs et par mes insomnies. Je fus encore
+sommé par le même officier d'obéir au roi, je répondis que mon
+Dieu était mon roi... _Qu'on ferait bien mieux de me dépêcher
+plutôt que de me faire languir par tant d'inhumanités._ Tout cela
+n'adoucit pas ces coeurs barbares, ils en firent encore pis, de
+sorte qu'accablé par tant de persécutions, je tombai le mardi 13
+de Novembre, dans une pâmoison où je demeurai quatre heures
+entières avec un peu d'apparence de vie.»
+
+Chambrun, qui avait passé un instant pour mort, est encore
+cruellement tourmenté. «Je souffris de telles douleurs, dit-il,
+que j'allai lâcher cette maudite parole: Eh bien! _je me
+réunirai._» Cette maudite parole, arrachée par la souffrance,
+suffisait aux convertisseurs pour déclarer que Chambrun était
+revenu à l'Église romaine. Pour être réputé catholique, dit Élie
+Benoît, il suffisait de prononcer _Jésus Maria_, ou de faire le
+signe de la croix. Le plus souvent, pour mettre leur conscience en
+repos, les victimes qui mettaient leur signature au bas d'un acte
+d'abjuration ajoutaient: _pour obéir à la volonté du roi._ La mère
+de Marteilhe, convertie par les soldats du duc de la Force, signe
+l'acte d'abjuration avec cette mention amphibologique: La Force me
+l'a fait faire; quant aux habitants d'Orange qu'il avait convertis
+tous en vingt-quatre heures, Tessé écrit à Louvois: «Ils croyaient
+être dans la nécessité de mettre le nom et l'autorité du roi dans
+toutes les lignes de leur créance, pour se disculper envers leur
+prince (le prince d'Orange), de ce changement_ par une contrainte
+qu'ils voulaient qui parut_, vous verrez comme quoi _j'ai
+retranché tout ce qui pouvait la ressentir..._ en tous cas il faut
+que Sa Majesté regarde ce qu'on fait avec ces gens-ci, _comme
+d'une mauvaise paie dont on tire ce qu'on peut_.»
+
+Le clergé était de cet avis, et se montrait très accommodant sur
+toutes les restrictions dont les huguenots voulaient entourer leur
+abjuration.
+
+Une fois l'abjuration obtenue, le huguenot enfermé dans le royaume
+par la loi contre l'émigration, devait être contraint, par la loi
+sur les relaps, à faire des actes de catholicité dont il avait
+horreur.
+
+«C'était là la doctrine, dit Rulhières, qui devint presque
+générale dans le clergé et fut avouée, discutée, approfondie par
+de célèbres évêques dont nous avons recouvré les mémoires.» Quant
+aux malheureux à qui, dans un moment de souffrance, on avait fait
+renier des lèvres la religion à laquelle ils restaient attachés au
+fond du coeur, plusieurs moururent de désespoir, d'autres
+devinrent fous. Quelques-uns se dénoncèrent eux-mêmes comme relaps
+et se firent attacher à la chaîne des galériens. «On en voyait,
+dit Élie Benoît, qui se jetaient par terre dans les chemins,
+criant miséricorde, se battaient la poitrine, s'arrachaient les
+cheveux, fondaient en larmes. Quand deux personnes de ces
+misérables convertis se rencontraient, quand l'un, voyait l'autre
+aux pieds d'une image, ou dans un autre acte de catholicité, les
+cris redoublaient.»
+
+On ne peut rien imaginer de plus touchant que les reproches des
+femmes à leurs maris et des, maris à leurs femmes accusait l'autre
+de sa faiblesse et le rendait responsable de son malheur. La vue
+des enfants était un supplice continuel pour les pères et les
+mères qui se reprochaient la perte de ces âmes innocentes. Le
+laboureur, abandonné à ses réflexions au milieu de son travail, se
+sentait pressé de remords, et, quittant sa charrue au milieu de
+son champ, se jetait à genoux, demandait pardon, prenait à témoin
+qu'il n'avait obéi qu'à la violence. «Un jour que j'étais à la
+campagne (dit Pierre de Bury, au juge qui lui objecte qu'ayant
+abjuré il n'a pas le droit de se dire huguenot), duquel jour je ne
+me souviens pas, _je pleurai tant que mon abjuration se trouva
+rompue_.» Vingt-et-un nouveaux convertis parviennent à s'embarquer
+sur le navire qui emportait Beringhen, expulsé du royaume comme
+opiniâtre. «Après la bénédiction du pasteur, dit Beringhen, ils
+s'embrassèrent les uns les autres s'entredemandant pardon du
+scandale qu'ils s'étaient donné réciproquement par leur
+apostasie.»
+
+Tous ceux qui, après avoir abjuré, pouvaient passer la frontière,
+se faisaient, après pénitence publique, réintégrer dans la
+communion des fidèles.
+
+À Londres le consistoire de l'Église française se réunissait tous
+les huit jours pour réintégrer dans la confession protestante les
+fugitifs qui avaient abjuré en France. Le premier dimanche de mai
+1686, il réhabilita ainsi cent quatorze fugitifs et dans le mois
+de mai 1687 on ne compte pas moins de quatre cent quatre-vingt-
+dix-sept de ces réintégrations dans la communion protestante.
+
+Chambrun se fit ainsi réhabiliter, mais il ne se consola jamais du
+moment de défaillance qui lui avait fait, au milieu des
+souffrances, renier sa foi. Un autre pasteur, Molines, avait
+abjuré au pied de l'échafaud. Pendant trente années on le vit en
+Hollande errer comme une ombre; l'air défait, le visage portant
+l'empreinte du désespoir. «On ne pouvait, dit une relation, le
+rencontrer sans se sentir ému de pitié, son attitude exprimait
+l'affaissement, sa tête pendait de tout son poids sur sa poitrine
+et ses mains restaient pendantes.»
+
+Pour faire revivre devant les yeux des lecteurs de ce travail,
+l'abominable jacquerie militaire qui a reçu le nom de dragonnades,
+il a fallu entrer dans des détails navrants, de nature à blesser
+peut-être quelques délicatesses, mais ces détails étaient
+nécessaires pour fixer dans les esprits l'exécrable souvenir qui
+doit rester attaché à la mémoire de Louis XIV et de ses
+coopérateurs clercs ou laïques.
+
+Les habiles pères jésuites qui composent les livres dans lesquels
+ils accommodent à leur façon, l'histoire que doivent apprendre les
+élèves de leurs écoles libres, comprennent bien qu'il est
+dangereux pour leur cause, de soulever le voile qui couvre ce
+sujet délicat.
+
+Ils ne craignent pas de donner leur approbation à la révocation,
+de l'édit de Nantes, lequel établissait une sorte d'égalité entre
+le protestantisme et le catholicisme, entre le mensonge et
+l'erreur; mais à peine prononcent-ils le mot de _dragonnades_, et
+ils se bornent à émettre le regret que Louvois ait exécuté avec
+trop de rigueur le plan conçu par Louis XIV pour ramener son
+royaume à l'unité religieuse.
+
+Mais les Loriquet cléricaux qui écrivent pour le grand public sont
+plus audacieux, ils nient hardiment la réalité des faits, sachant
+bien que l'impudence des affirmations peut parfois en imposer aux
+masses ignorantes.
+
+Ainsi, dans son histoire de la révocation, M. Aubineau, un
+collaborateur de M. Veuillot, dit: « Le mot _dragonnades_,
+éveille mille fantasmagories dans les esprits bourgeois et
+universitaires.
+
+«Il est _ridicule_ de croire à toutes les atrocités que les
+huguenots ont _prêtés_ aux dragons et aux intendants de Louis XIV.
+
+«Il s'agissait uniquement d'un logement de garnisaires, c'était
+une vexation, une tyrannie, si l'on veut, il n'y avait dans cette
+mesure en soi _ni cruautés ni sévices_. On exempta du logement
+militaire les nouveaux convertis. Cette seule promesse suffit à
+faire abjurer des villes entières -- _n'est-ce pas cette exemption
+qu'on appelle dragonnades?_
+
+«... On dit que les conversions n'étaient pas sincères et qu'elles
+étaient arrachées par la violence. En accueillant ces griefs, il
+faut reconnaître que _la violence n'était pas grande..._ Foucault,
+l'intendant du Béarn, revient en 1684, au moyen d'action imaginé
+par Marillac en 1681, mais, en maintenant fermement la discipline,
+_ne laissant prendre aucune licence aux troupes._ Les succès qu'il
+obtint firent étendre ce procédé aux autres provinces...
+
+«La bonne grâce avec laquelle les choses se passaient exalta le
+roi.»
+
+M. de Marne, dans son histoire du gouvernement de Louis XIV, va
+encore plus loin: «_Il n'y eut pas de persécution_, dit-il. _Il
+n'y eut jamais de plus impudent mensonge que celui des
+dragonnades_. Quand on organisa les missions de l'intérieur, on
+eut lieu de craindre de la résistance, des soulèvements; alors les
+gouverneurs prirent le parti d'envoyer des troupes pour protéger
+les missionnaires. La plupart du temps, les soldats demeuraient en
+observation, à distance du lieu de la mission: là, au contraire où
+les calvinistes fanatiques se montraient disposés à répondre par
+la violence, les officiers plaçaient dans leurs maisons quelques
+soldats pour répondre, non de leur soumission religieuse, mais de
+leur tranquillité civile... Les désordres furent la faute de
+quelques particuliers et punis sévèrement -- tout excès fut
+réprimé promptement et avec là plus grande sévérité... Voilà ces
+épouvantables dragonnades!»
+
+L'argument d'une prétendue résistance violente des huguenots que
+l'on torturait est bien le plus impudent mensonge qu'on puisse
+faire.
+
+Le très fidèle historien Élie Benoît n'a trouvé à citer que
+l'exemple d'un seul huguenot, ayant résisté aux dragons qui
+tourmentaient sa femme.
+
+Les huguenots, au contraire, poussaient si loin la doctrine de
+l'obéissance absolue au roi, qu'ils se laissaient impunément
+dépouiller et maltraiter par les soldats, conformément à cette
+décision de Calvin: «Pour ce que j'ai entendu que plusieurs de
+nous se délibèrent, si on vient les outrager, de résister plutôt à
+telle violence que de se laisser brigander, je vous prie, mes très
+chers frères, de vous déporter de tels conseils, lesquels ne
+seront jamais bénis de Dieu pour venir à bonne issue, puisqu'il ne
+les approuve pas.»
+
+Quant à nier la réalité de la terrible persécution qui a reçu le
+nom de dragonnades, alors que chaque jour les archives de la
+France et des autres pays de l'Europe, livrent des preuves
+nouvelles et multipliées des odieuses violences subies par les
+huguenots, on ne peut s'expliquer la hardiesse d'un si effronté
+démenti donné à l'histoire, que par un aveugle parti pris de
+sectaires.
+
+On comprend mieux que les _coupables_, Louis XIV et le clergé son
+collaborateur, aient tenté, même au prix des mensonges les plus
+impudents, de donner le change à l'opinion publique sur les moyens
+employés par eux pour convertir les huguenots; tout mauvais cas
+est niable.
+
+Au moment où, par suite des dragonnades, les réfugiés fuyant la
+persécution affluaient en Angleterre aussi bien qu'en Suisse et en
+Allemagne; on voit Louis XIV adresser à son ambassadeur à Londres,
+ces instructions hardies: «Le sieur de Bonrepans doit faire
+entendre à tous en général, que le bruit qu'on a fait courir de
+prétendues persécutions que l'on fait en France aux religionnaires
+n'est pas véritable, Sa Majesté ne se servant que de la voie des
+exhortations qu'elle leur fait donner pour les ramener à
+l'Église.»
+
+En même temps l'assemblée générale du clergé osait affirmer: «Que
+c'était _sans violences et sans armes_, que le roi avait réduit la
+religion réformée à être abandonnée de toutes les personnes
+raisonnables, que les hérétiques étaient rentrés dans le sein de
+l'Église par le chemin semé de fleurs que le roi leur avait
+ouvert.»
+
+Bossuet, de son côté, s'adressant aux nouveaux convertis de son
+diocèse, leur disait: «Loin d'avoir souffert des tourments, vous
+n'en avez pas seulement entendu parler, j'entends dire la même
+chose aux autres évêques.»
+
+Ces affirmations audacieusement mensongères soulevèrent partout
+des protestations indignées; en voici une publiée à La Haye en
+1687: «Toute l'Europe sait les tourments que l'on a employés en
+France, et voici des évêques, qui demeurent dans le royaume, qui
+ne l'ont pas seulement entendu dire... Croyez ces messieurs, qui
+soutiennent qu'ils n'ont pas entendu parler d'aucun tourment, eux
+dont les maisons ruinées, les villes détruite, les provinces
+saccagées, les prisons et les couvents, les galères, les hommes
+estropiés, les femmes violées, les gibets et les corps morts
+traînés à la voirie, publient la cruauté et une cruauté de durée.»
+
+Le ministre Claude proteste ainsi: «Si ce n'est pas un reste de
+pudeur et de conscience, c'en est un, au moins, de respect et de
+considération pour le public de ne pas oser produire devant lui
+ces violences dans leur véritable et naturelle forme, et de tâcher
+de les déguiser pour en diminuer l'horreur. Cependant quelque
+favorable tour qu'on puisse donner à cette conduite, il faut
+demeurer d'accord que c'est une hardiesse inconcevable, que de
+vouloir en imposer à toute la terre; sur des faits aussi constants
+et d'un aussi grand éclat que le sont ceux-ci, et d'entreprendre
+de faire illusion à toute l'Europe, sur des événements qu'elle
+apprend, non par des gazettes ou des lettres, mais, ce qui est
+bien plus authentique, par un nombre presque infini de fugitifs et
+de réchappés, qui vont porter leurs larmes et leurs misères aux
+yeux des nations les plus éloignées.»
+
+Frotté, un des collaborateurs de Bossuet, de l'Angleterre où il
+est réfugié, écrit à l'évêque de Maux, pour lui rappeler qu'on
+amenait des huguenots de force dans son palais épiscopal, qu'il
+les menaçait s'ils n'abjuraient pas, d'envoyer chez eux des gens
+de guerre qui leur tourneraient la cervelle. -- Il lui cite tel
+marchand chez lequel il a fait loger dix dragons, tel gentilhomme
+à qui il en a mis trente sur les bras; les femmes, les enfants,
+les vieillards jetés par lui dans les couvents; un moribond qu'il
+est venu menacer, s'il n'abjurait pas, de le faire jeter à la
+voirie après sa mort, etc.
+
+Un nouveau converti du Vivarais s'écrie: «On nous a traités
+partout comme des esclaves, cependant on a l'impudence de dire que
+les moyens dont on s'est servi ont été les voies de grâce, qu'on
+n'a employé que la charité. Voilà de quelle manière on parle d'une
+persécution inouïe, dont toute l'Europe a été témoin.»
+
+Dans la relation qu'elle écrit après avoir fui à l'étranger,
+Jeanne Faisses, une _réchappée des dragons_, donne cet échantillon
+des moyens employés par Louis XIV, pour ajouter au bonheur de ses
+sujets, celui d'une parfaite et entière réunion, en les ramenant
+au giron de l'Église (Lettre de Louis XIV à son ambassadeur
+d'Espagne), dans lequel ils rentraient par un _chemin semé de
+fleurs_ (déclaration de l'assemblée générale du clergé)...
+sanglantes: «Toute l'Europe, dit-elle, a été témoin des
+désolations que le malheureux effet de la fureur du clergé a
+causée en général au royaume, et en particulier aux pauvres
+fidèles de la Religion, contre lesquels l'enfer a vomi tout ce
+qu'il peut avoir d'affreux et d'épouvantable, et, sans outrer les
+choses, ce petit échantillon peut faire voir jusqu'où est allée sa
+cruauté, car, que peut-on imaginer de pis que de semblables
+horreurs?
+
+«Employer plus de cent mille soldats pour missionnaires, profès à
+tourmenter tout le monde, entrer dans les villes et dans les
+bourgs les armes à la main et crier: «Tue! tue! ou à la messe!»
+manger, dévorer et détruire toute la substance d'un peuple
+innocent, boire le vin à se gorger, et répandre le reste, donner
+la viande aux chiens et aux chats, la fouler aux pieds et la jeter
+à la rue, donner le pain et le blé aux pourceaux et aux chevaux,
+vendre les meubles des maisons, tuer et vendre les bestiaux,
+brûler les choses combustibles, rompre les meubles, portes et
+fenêtres, descendre et abîmer les toits, rompre, démolir et brûler
+les maisons, battre et assommer les gens, les enfler avec des
+soufflets jusqu'à les faire crever, leur faire avaler de l'eau
+sans mesure avec un entonnoir, les faire étouffer à la fumée, les
+faire geler dans l'eau de puits, leur arracher les cheveux de la
+tête et les poils de la barbe avec des pincettes, leur arracher
+les ongles avec des tenailles, larder leurs corps avec des
+épingles, les pendre par les cheveux, par les aisselles, par les
+pieds et par le col, les attacher au pied d'un arbre et puis les y
+tuer, les faire rôtir au feu comme la viande à la broche, leur
+jeter de la graisse flamboyante sur le corps tout nu, faire
+dégoutter des chandelles ardentes sur leurs yeux, les jeter dans
+le feu, les empêcher nuit et jour de dormir, battre des chaudrons
+sur leur tête jusqu'à leur faire perdre le sens, les déchasser de
+leurs maisons à coups de bâton; les rattraper, les traîner dans
+les prisons, dans les cachots, dans la boue, dans la fiente, les y
+faire mourir de faim, après s'être dévoré les doigts de la main;
+les traîner à l'Amérique, aux galères, aux gibets, aux échafauds,
+aux roues et aux flammes, violer filles et femmes aux yeux des
+frères et des maris attachés et garrottés, déterrer les corps
+morts, les traîner par les rues, leur fendre le ventre, leur
+arracher les entrailles, les jeter dans les eaux, aux voiries, les
+exposer aux chemins publics, les faire dévorer aux bêtes
+sauvages..., tout cela et mille autres choses de même nature sont
+des témoignages du zèle inconsidéré de ceux qui persécutent les
+enfants de Dieu, sous prétexte de leur rendre service.»
+
+Avec les terribles moyens qu'employaient les missionnaires bottés
+pour venir à bout de la constance de leurs hôtes, nul ne se
+sentait assez sûr de lui-même pour affronter les terribles
+dragons, chacun se disait qu'il en viendrait peut-être à faire
+comme le président du Parlement d'Orange, lequel, disait
+cyniquement Tessé, «aspirait à l'honneur du martyre et fût devenu
+mahométan, ainsi que le reste du Parlement, si je l'eusse
+souhaité».
+
+La terreur des dragonnades, grandissant de jour en jour, on voyait
+des villes entières se convertir à l'arrivée des troupes.
+
+À Metz, le jour de l'arrivée des dragons, l'intendant convoque à
+l'hôtel de ville, tous les huguenots de la localité, et presque
+tous signent, _séance tenante_, l'acte d'abjuration qu'il leur
+présente, en leur disant que la volonté du roi est qu'ils se
+fassent catholiques.
+
+Un bourgeois de Marseille conte ainsi comment se fit la conversion
+de la ville: «Le second novembre 1685, jour du saint dimanche, est
+arrivé en cette ville cent cavaliers, dits dragons, avec les noms
+des huguenots habitants en cette ville, allant à cheval à chaque
+maison desdits huguenots lui dire, de par le roi, si veulent obéir
+à l'arrêt du roi _ou aller dès à présent en galères et leurs
+femmes à l'Amérique_. Pour lors, voyant la résolution du roi,
+crient tous à haute voix: Vive le roi! et sa sainte loi
+catholique, apostolique et romaine, que nous croyons tous et
+obéirons à ses commandements! dont MM. les vicaires, chacun à sa
+paroisse, les ont reçus comme enfants de l'Église, et renoncé à
+Calvin et Luther. M. le grand vicaire les oblige d'assister tous
+les dimanches au prône, chacun à sa paroisse, et les vicaires,
+avant de commencer la prière, les appelle chacun par Son nom, et
+eux de répondre tout haute voix: _Monsieur_, _suis ici_.»
+
+Un jour, sur l'annonce de l'arrivée des dragons, toute la
+population huguenote du pays de Gex s'enfuit affolée, passe la
+frontière et se réfugie à Genève. Le laboureur avait laissé sa
+charrue et ses boeufs sur le sillon commencé, la ménagère
+apportait avec elle la pâte, non encore levée, du pain qu'elle
+avait préparé pour mettre au four, les plus pressés avaient passé
+le Rhône à la nage avec leurs bestiaux; c'était là un des premiers
+flots de l'émigration qui allait bientôt inonder tous les pays de
+l'Europe.
+
+Dans la Saintonge, des populations entières avaient quitté leurs
+villages et s'étaient réfugiées dans les bois où elles vivaient
+comme des bêtes de l'herbe des champs. Louvois écrit à Foucault:
+«Il y a dans quatre paroisses de la Rochelle, six cents personnes
+qui ne se sont pas converties, parce qu'elles avaient toutes
+déserté et s'étaient mises dans les bois; comme elles n'y
+pourraient tenir dans la rigueur de l'hiver qui va commencer, Sa
+Majesté trouvera bien agréable que vous sollicitiez M. de Vérac
+_d'y faire loger des troupes dans la fin de ce mois._»
+
+Pour fuir ces terribles dragons convertisseurs, les huguenots
+quittaient leurs maisons, fuyant au hasard à travers champs, à
+travers bois. Migault trouve sur sa route une dame fuyant, portant
+un enfant à la mamelle et suivie de deux autres en bas âge,
+courant affolée, ne sachant où aller. Croyant toujours avoir les
+dragons à sa poursuite, elle marchait toujours devant elle et
+passa plusieurs jours en rase campagne, sans abri et manquant de
+nourriture.
+
+C'était un crime de fuir les dragons. De Noailles ayant donné huit
+jours aux habitants de Nîmes pour se convertir, il fit publier que
+ceux qui s'en étaient allés, par crainte des dragons, eussent à
+revenir dans trois jours _sous peine d'être pendus ou mis aux
+galères:_ Une ordonnance décida que les maisons de ceux qui
+s'étaient absentés de chez eux seraient rasées, quant aux
+imprudents qui donnaient asile à ces huguenots errants, on les
+déclara passibles de grosses amendes.
+
+«Informé, dit l'intendant Foucault, que plusieurs personnes
+donnent journellement retraite dans leurs maisons aux
+religionnaires _qui abandonnent les leurs pour se mettre à couvert
+des gens de guerre_, _ce qui retarde et empêche même souvent leur
+conversion_, fait très extrêmes défenses à toutes personnes de
+donner retraite dans leurs châteaux ou maisons aux religionnaires,
+sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine de mille livres
+d'amende.»
+
+Anne de Chauffepied, dont le château avait été dragonné, avait
+trouvé asile chez Mme d'Olbreuse, parente de Mme de Maintenon.
+«Dès le mois suivant, dit-elle, M. et Mme d'Olbreuse furent
+avertis que Mme de Maintenon ne trouvait pas bon qu'ils nous
+gardassent chez eux. Mme d'Olbreuse écrivit là-dessus, une lettre
+pleine de bontés pour nous à cette dame, pour la supplier de nous
+laisser auprès d'elle, sachant qu'elle le pouvait facilement si
+elle le voulait. Mais sa dureté ne put être amollie là-dessus, et,
+sans rien écrire elle-même, elle fit mander à Mme d'Olbreuse
+qu'elle nous renvoyât, si elle ne voulait avoir bientôt sa maison
+pleine de dragons.»
+
+Quant à ceux qui donnèrent assistance aux fugitifs allant chercher
+asile hors des frontières, ou qui leur servaient de guides, ils
+étaient passibles de la peine des galères, parfois même de la
+peine de mort. Ainsi le Parlement de Rouen condamne à être pendus
+et étranglés les deux fils du laboureur Lamy, atteints et
+convaincus _«d'avoir donné retraite et couché dans leurs maisons
+des religionnaires avec leurs hardes et chevaux pour faciliter et
+favoriser leur sortie du royaume_.»
+
+De même la cour de Metz avait condamné à être pendus et étranglés
+Jontzeller et sa femme Anne Keller convaincus «savoir ledit
+Jontzeller, d'être venu aux environs de cette ville pour y joindre
+lesdits religionnaires et les conduire hors du royaume, de les
+avoir guidés secrètement la nuit et les avoir cachés chez lui
+pendant un jour; ladite Keller d'avoir empêché leur capture...
+d'avoir, par deux fois éteint les lampes, et, par ce moyen, donné
+lieu à l'évasion desdits».
+
+Mais les peines terribles édictées, soit contre les fugitifs eux-
+mêmes, soit contre ceux qui aidaient à leur évasion hors du
+royaume, ne purent empêcher l'exode des protestants, cet épilogue
+fatal des dragonnades.
+
+CHAPITRE VI
+L'ÉMIGRATION
+
+_Caractère de l'émigration_. _-- Les puissances protestantes_.
+_-- Émigration des capitaux_. _-- Espions_. _-- Guides et
+capitaines de navires traîtres.-- Corsaires et Barbaresques.--
+Réfugiés réclamés_, _chassés ou enlevés.-- Désir de retour_. _--
+Rentrée_. _Par la force_. _-- Dispersion de réfugiés_. _-- Projet
+de Henri Duquesne_. _-- Rôle militaire des réfugiés_. _-- Les
+conséquences de l'émigration._
+
+
+On ne peut s'empêcher de reconnaître avec Michelet, que
+l'émigration des huguenots a un caractère tout particulier de
+grandeur; si le huguenot franchissait la frontière, ce n'était
+pas, comme l'émigré de 1793, pour sauver sa tête, et il n'était
+pas chassé de son pays, comme le Maure l'avait été de l'Espagne.
+Tout au contraire, s'il voulait rester et prendre le masque
+catholique, il lui était offert, pour prix d'une facile
+hypocrisie, honneurs, faveurs et privilèges de toutes sortes.
+Qu'il eût été ou non contraint par la violence à renier des lèvres
+sa foi religieuse, le péril ne commençait pour lui que du moment
+où il se mettait en route pour aller chercher au-delà des
+frontières, une terre de liberté de conscience où il pût avoir la
+liberté de prier Dieu à sa manière. Pour se soustraire au viol
+journalier de sa conscience, il lui fallait tout quitter, renoncer
+à ses biens, abandonner ses parents, sa femme, ses enfants, tous
+les êtres qui lui étaient chers, et s'exposer, s'il échouait dans
+sa tentative d'évasion, à des peines terribles. S'il réussissait à
+franchir la frontière, c'était l'exil au milieu d'une population
+étrangère dont il ne connaissait ni les moeurs ni la langue, et la
+dure nécessité de mendier son pain ou de gagner sa vie péniblement
+à la sueur de son front.
+
+On sait à quel point le Français est attaché à son pays, et
+combien, alors même qu'il s'agit d'aller se fixer à l'étranger
+avec tous les siens et en emportant son avoir, il a de la peine à
+s'arracher aux liens multiples et invisibles qui le retiennent à
+son pays natal; combien devait être grand le déchirement de coeur
+du huguenot, obligé de s'expatrier dans les conditions que je
+viens d'indiquer, et combien, une fois arrivé à l'étranger, devait
+être amer pour lui le regret de la patrie, regret qu'un réfugié
+traduit éloquemment en ces quelques mots: _la patrie me revient
+toujours à coeur_. Il fallut donc que la révolte de la conscience
+fût bien puissante pour que l'émigration des huguenots en vint à
+prendre les proportions d'un véritable exode et constituât pour la
+France un désastre.
+
+Au début de l'émigration, alors qu'il n'y avait point de peines
+édictées contre ceux qui seraient surpris sur les frontières, _en
+état de sortir du royaume_, il était difficile d'empêcher les
+huguenots de passer la frontière.
+
+En effet, l'édit de 1669 maintenait le droit de sortir du royaume
+pour tous les Français, sortant de temps en temps de leur pays
+pour aller travailler et négocier dans les pays étrangers, et il
+ne leur défendait que d'aller s'établir dans les pays étrangers,
+par mariages, acquisitions d'immeubles et transport de leurs
+familles et biens, _pour y prendre leurs établissements stables et
+sans retour_.
+
+C'est pourquoi Châteauneuf recourait à cet expédient pour empêcher
+l'émigration des huguenots, il écrivait aux intendants: «Sa
+Majesté trouve bon qu'on se serve de sa déclaration qui défend à
+tous ceux, de la religion prétendue réformée, d'envoyer et de
+faire élever leurs enfants dans les pays étrangers avant l'âge de
+seize ans, pour faire entendre à ceux de la dite religion qui
+voudront se retirer hors du royaume, que, _quand on leur
+laisserait cette liberté_, on ne permettra point qu'ils emmènent
+leurs enfants au-dessous de cet âge, ce qui, sans doute, sera un
+bon moyen pour empêcher les pères et mères de quitter leurs
+habitation...»
+
+Plus d'une fois, du reste, le gouvernement devait avoir recours à
+ce cruel expédient de mettre les huguenots dans cette douloureuse
+alternative, ou d'être séparés de leurs enfants, ou de renoncer à
+aller chercher sur la terre étrangère la liberté religieuse qu'on
+leur refusait en France.
+
+Ainsi, pour les rares notabilités protestantes à qui l'on ne crut
+pas pouvoir refuser la permission de sortir de France, on eut soin
+de retenir leurs enfants pour les mettre aux mains des
+convertisseurs; il en fut de même pour les _opiniâtres_, qu'après
+un long temps de relégation ou d'emprisonnement, on se décida à
+expulser. Quant aux ministres que l'édit de révocation mettait
+dans l'alternative, ou de sortir de France, dans un délai de
+quinze jours, ou d'abjurer, dès le 21 octobre 1685, une circulaire
+aux intendants prescrivait de ne comprendre dans les brevets qu'on
+leur accordait, que leurs enfants _de l'âge de sept ans ou au-
+dessous_, les autres devant être retenus en France.
+
+Que de scènes déchirantes provoquées par cette cruelle
+disposition! C'est ainsi que lorsque les quatre pasteurs de Metz,
+Ancillon, Bancelin, Joly et de Combles, furent accompagnés par les
+fidèles de leurs églises, jusqu'aux bords de la Moselle où ils
+devaient s'embarquer pour prendre le chemin de l'exil, on vit
+_leurs seize enfants_, ayant dépassé tous l'âge de sept ans, les
+étreignant dans la douleur et dans les sanglots, ne voulant pas se
+séparer d'eux.
+
+Peut-être, cette obligation de se séparer des êtres qui leur
+étaient les plus chers fut-elle la cause déterminante de
+l'abjuration de plus d'un ministre, car les huguenots avaient au
+plus haut degré les sentiments de la famille, et l'on vit même des
+fugitifs qui avaient réussi à franchir la frontière, revenir,
+bravant tous les périls, se résignant même à la douloureuse
+épreuve d'une feinte abjuration, pour reprendre ceux de leurs
+enfants qu'ils n'avaient pu emmener avec eux en partant.
+
+Le baron Collot d'Escury allant rejoindre sa femme et ses enfants,
+qu'il avait fait partir en avant pour sortir avec eux du royaume,
+est pris et contraint d'abjurer: «C'est un malheur, dit son fils,
+qui lui a tenu fort à coeur. Mais, sans cela, sa femme et ses
+enfants n'auraient guère pu éviter d'être repris. Ainsi, c'est un
+sacrilège qu'il a commis pour l'amour d'eux, dont nous et les
+nôtres doivent à tout jamais lui tenir compte.»
+
+Le baron d'Escury avait laissé chez un de ses amis le dernier de
+ses enfants, _le trouvant trop jeune pour supporter les fatigues
+d'un si pénible voyage._ Après avoir abjuré, il alla le reprendre
+et rejoignit avec lui le reste de sa famille _«aimant mieux que
+Dieu le retirât à lui que de le laisser dans un pays où il aurait
+été élevé dans une religion si opposée aux commandements de
+Dieu»._
+
+Mlle de Robillard sollicite en pleurant le capitaine de navire qui
+l'emmenait en Angleterre avec quatre de ses frères et soeurs, pour
+qu'il consentie à emmener, _par-dessus le marché_, sa plus jeune
+soeur âgée seulement de deux ans. Elle fait tant qu'elle réussit.
+«Cette petite fille de deux ans, étant ma soeur et ma filleule,
+dit-elle, je me croyais d'autant plus obligée _à la tirer de
+l'idolâtrie_ que les autres.»
+
+La femme d'un gentilhomme, Jean d'Arbaud, lequel s'était converti,
+avait mis à couvert, chez ses parents, quatre de ses dix enfants;
+on lui avait laissé les trois plus jeunes; elle se décide à fuir
+avec eux: «Je me vis contrainte, dit-elle, de prendre la
+résolution de me retirer, et de faire mon possible _pour sauver
+mes pauvres enfants..._ fortifiée par la grâce de Dieu et par la
+nouvelle que je venais de recevoir que mon mari, avec le procureur
+du roi, venait _de m'enlever mes deux filles_, _l'aînée et la
+troisième_, _pour les mettre dans le couvent..._ Me servant de
+l'occasion de la foire de Beaucaire, m'y ayant fait traîner avec
+mes enfants dans un pitoyable équipage, et déguisée pour ne pas
+être reconnue; mais ce qu'il y a de surprenant, ce fut d'avoir
+reconnu mon mari en chemin, dans son carrosse, qui, accompagné de
+M. le procureur du roi, menait mes deux pauvres filles captives
+que je reconnus d'abord, et auxquelles, après un triste regard et
+plusieurs larmes répandues d'une mère fort affligée, je ne pus
+donner autre secours que celui de mes prières et ma bénédiction,
+n'ayant osé me donner à connaître, de peur de perdre encore les
+autres. Dieu sait avec quelle amertume de coeur je poursuivis mon
+chemin, me voyant dans l'obligation d'abandonner un mari, peut-
+être pour jamais, que j'aimais extrêmement _avant sa chute_, et
+deux de mes filles exposées à toutes les plus violentes
+contraintes, et à être mises le jour même dans un couvent. Mais
+enfin, voyant que je n'avais pas de temps à perdre, étant assurée
+que l'on me poursuivrait dans ma fuite, je pris au plus vite le
+chemin le moins dangereux, qui était celui de Marseille, où j'ai
+rencontré mes deux filles que j'avais auparavant envoyées du
+Dauphiné pour les mettre à couvert et qui avaient ordre de s'y
+rendre. Et de là, j'allai jusqu'à Nice, jusqu'a Turin, et de Turin
+à Genève, où j'arrivai avec mes six enfants, par la grâce de Dieu,
+après avoir été un mois en chemin, souffert une grande fatigue, et
+consumé ce que je pouvais avoir sur moi. Là, j'eus la joie de voir
+mon fils aîné, l'autre étant parti depuis deux ou trois mois avec
+M. le baron de Faisse, pour avoir de l'emploi.
+
+On trouve sur une liste de réfugiés bretons conservée à Oxford,
+les mentions suivantes:
+
+Mme de la Ville du Bois et ses quatre enfants, elle a laissé en
+France son mari _dont elle s'est dérobée_, et un enfant de trois
+mois qu'elle n'a pu sauver.
+
+Mme de Mûre et trois enfants, elle s'est aussi dérobée de son
+mari, et a laissé une petite fille de six mois qu'elle n'a pu
+sauver.
+
+Combien de familles se mettaient en route pour l'exil et ne se
+retrouvaient pas au complet au-delà de la frontière, ayant laissé
+sur la route quelques-uns de leurs membres, succombant aux
+fatigues du voyage ou retombés aux mains des convertisseurs.
+
+Mme Bonneau, de Rennes gagne l'Angleterre avec sa mère et cinq
+petits enfants, son mari arrêté trois fois en voulant se sauver,
+était en prison ou aux galères.
+
+Voici, d'après une relation conservée à Friedrichsdorf, la
+relation des épreuves subies par la famille Privat, de Saint-
+Hippolyte de Sardège dans le Languedoc: «La mère fut massacrée par
+les dragons, le père Antoine Privat fut jeté dans une
+forteresse... ses onze enfants, dont le plus âgé avait dix-sept
+ans, erraient dans l'abandon et la misère. Un jour que fatigués,
+ils se tenaient appuyés contre les murs d'une vieille tour, ils
+entendirent une voix qui gémissait au fond de la tour... Le soir
+quelque chose tomba du haut de la tour à leurs pieds, c'était un
+écu de six livres enveloppé dans un papier. Ils lurent sur le
+papier: _«Mes enfants_, _voici tout ce que j'ai_. _Allez vers
+l'Est et marchez longtemps_, _vous trouverez un prince agréable à
+Dieu qui vous recueillera_. _-- Antoine Privat»._
+
+Les enfants prirent confiance et marchèrent vers l'Est, ils
+marchaient depuis quatre mois, lorsqu'ils arrivèrent dans une
+grande et belle ville, où ils tombèrent épuisés sur une promenade,
+cette grande et belle ville était Francfort... Les bourgeois de
+Francfort donnèrent asile aux neuf filles, et plus tard les
+marièrent. Les deux garçons s'en allèrent vers l'électeur de Hesse
+qui leur permit de s'établir à Friedrichsdorf.
+
+Adrien le Nantonnier, émigré en Angleterre, veut passer en
+Hollande, il est pris par un corsaire algérien et meurt en
+esclavage, après avoir passé plusieurs années dans les fers. De
+ses dix enfants, un seul, son fils aîné, est converti et reste en
+France, ses quatre grandes filles et deux de ses fils déportés en
+Amérique comme opiniâtres, parviennent à s'échapper et à regagner
+l'Europe. Ses trois plus jeunes filles, cruellement tourmentées à
+l'hôpital de Valence par le féroce d'Hérapine, finirent par être
+expulsées et se retirèrent à Genève.
+
+Michel Néel et sa femme, fille du célèbre ministre Dubosc, avaient
+trois enfants; ils gagnent la Hollande, ayant perdu deux de leurs
+enfants qui périssent de misère en route; le troisième tombe aux
+mains des soldats à la frontière: quelques mois après, il meurt
+dans la maison de la Propagation de la foi, où il avait été
+enfermé. M. de Marmande et sa femme partent avec un enfant au
+berceau, on leur avait enlevé cinq filles et un garçon de cinq ans
+pour les élever au couvent. Le baron de Neufville émigre avec ses
+deux jeunes fils; sa femme, contrainte d'abjurer, ne peut emmener
+avec elle que les deux plus jeunes de ses quatre filles.
+
+Ils étaient bien nombreux les réfugiés qui, ayant laissé quelques-
+uns de leurs enfants aux dures mains des convertisseurs,
+redisaient chaque jour cette touchante prière, imprimée en 1687 à
+Amsterdam: «Mon Seigneur et mon Dieu, tu vois la juste douleur qui
+me presse. Pour te suivre j'ai abandonné ce que j'avais de plus
+cher, je me suis séparé de moi-même, j'ai rompu les plus forts
+liens de la nature, j'ai quitté mes enfants a qui j'avais donné la
+vie. Mais quand je réfléchis sur les dangers où ils se trouvent et
+sur les ennemis qui les environnent, mon regard se trouble, mes
+pensées se confondent, ma constance m'abandonne et, comme la
+désolée Rachel, je ne peux souffrir qu'on me console.»
+
+Et Louis XIV qui, par la persécution religieuse, divisait les
+familles de cette terrible façon, ne craignait pas, pour retirer
+aux femmes et veuves protestantes l'administration de leurs biens,
+d'invoquer ce prétexte: que leur opiniâtreté divisait les
+familles!
+
+Beaucoup de réfugiés, surtout à la première heure, arrivaient
+dénués de tout.
+
+Au mois de septembre 1685, les pasteurs de Vevey mandent à Berne
+que soixante et un fugitifs, évitant les cruautés des gens de
+guerre du roi, viennent d'arriver: «ils sont venus, disent-ils,
+_avec leurs corps seulement_, n'ayant apporté la plupart que leur
+seul habit et la chemise qui s'est trouvée sur leur corps.»
+
+Sur la terre d'exil, le conseiller Beringhen, beau-frère du duc de
+la Force, pouvait dire: «Je suis mari sans femme, père sans
+enfants, conseiller sans charge, riche sans fortune». Madame
+Cagnard, parvenue à gagner la Hollande avec ses deux filles, n'eut
+d'autre ressource pour vivre que le produit de la vente d'un
+collier de perles, seul reste de son opulence passée. -- Henri de
+Mirmaud arrive à Genève avec ses deux petites filles et un vieux
+serviteur, ne possédant plus que quatre louis d'or; c'était la
+même somme qui restait à Mlle de Robillard, quand elle fut
+débarquée le soir, sur une plage déserte en Angleterre, avec ses
+quatre jeunes frères et soeurs. M. de la Boullonnière, dit une
+relation, qui était fort voluptueux et aimait ses aises, dut se
+faire, en Hollande, correcteur de lettres et travailler _à coeur
+crevé_, pour gagner vingt sous par jour. Le baron d'Aubaye, ayant
+abandonné 25.000 livres de rentes, n'avait en poche que trente
+pistoles. Madame d'Arbaud, qui avait 18 000 livres de rente,
+arrive dénuée à l'étranger avec neuf enfants dont le plus jeune
+avait sept ans.
+
+Dans sa relation d'un voyage fait par lui à Ulm, un ministre dit:
+«Le bourgmestre m'avoua qu'il était vrai qu'on refusait l'entrée
+de la ville à ceux de nos réfugiés qu'on croyait être sur le pied
+de mendiants, que c'était parce que quelques semaines auparavant
+une troupe d'environ deux cents personnes s'étant trouvée coucher
+à Ulm, la nuit du samedi au dimanche, le dimanche matin cette
+grande troupe se trouva à la porte de l'église, lorsque
+l'assemblée se formait, et que lui-même, touché de l'état de tant
+de pauvres gens, avait exhorté l'assemblée à la charité; que cela
+avait produit des aumônes considérables à l'issue de la
+prédication; mais, que ces gens, non contents de cela, répandus
+ensuite par toute la ville, allant clochant et mendiant, que cela
+avait duré trois ou quatre jours, que la bourgeoisie, non
+accoutumée à cela, avait été obligée de faire prendre des mesures
+pour l'éviter. -- Il ajouta que deux choses l'avaient fort touché,
+la première de voir tant de peuple sans conducteur, et sans que
+quelqu'un entendit l'allemand ou le latin, la seconde que ces
+pauvres gens _paraissaient tous muets_, _ne faisaient que tendre
+la main avec quelque son de bouche non articulé_, qu'il n'avait
+jamais si bien compris qu'alors que la diversité de la langue fût
+une si grande incommodité.»
+
+Les Puissances protestantes, comprenant quelle chance inespérée
+c'était pour elles, d'hériter des meilleurs officiers de terre et
+de mer, des plus habiles manufacturiers, ouvriers et agriculteurs
+de la France, rivalisèrent de zèle charitable, en présence du flot
+sans cesse grossissant des émigrants arrivant la bourse vide, et
+parfois la santé perdue par suite des fatigues et des privations
+de la route.
+
+La Suisse multiplia ses sacrifices sans se lasser, et Genève,
+après avoir pendant dix ans hébergé les innombrables fugitifs qui
+la traversaient pour se rendre dans les divers États protestants
+de l'Europe, finit par garder trois mille réfugiés qui
+s'établirent définitivement chez elle. La Hollande donna aux
+fugitifs des maisons, des terres, des exemptions d'impôt, et créa
+de nombreux établissements de refuge pour les femmes. -- Le
+Brandebourg fit des villes pour nos réfugiés. L'Angleterre
+s'imposa pour eux des sacrifices considérables. Un comité
+français, établi, à Londres, répartissait entre les réfugiés les
+sommes allouées à l'émigration; les rapports de ce comité
+constatent que des secours hebdomadaires étaient donnés à 15500
+réfugiés en 1687, à 27 000 en 1688.
+
+Ce n'était pas seulement par zèle charitable, c'était aussi par
+intérêt que certaines puissances attiraient les réfugiés chez
+elles en leur offrant des terres et des exemptions d'impôt, des
+avantages de toute sorte, c'est ainsi que pour le grand électeur
+de Brandebourg, Lavisse, fait observer avec raison que: «ce prince
+eut l'heureuse fortune, _qu'en repeuplant ses États dévastés_,
+_c'est-à-dire en servant ses plus pressants intérêts_, il s'acquit
+la renommée, d'un prince hospitalier, protecteur des persécutés et
+défenseur de la liberté de conscience.»
+
+Mais tous les émigrants n'arrivaient pas sans argent, tant s'en
+faut, l'argent affluait en Hollande et en Angleterre à la suite de
+la révocation, et bien que les plus riches eussent cherché asile
+en Hollande, l'ambassadeur de Louis XIV en Angleterre, écrivait en
+1687 que la Monnaie de Londres avait déjà fondu neuf cent soixante
+mille louis d'or. -- Suivant un auteur allemand, deux mille
+huguenots de Metz s'étaient enfuis dans le Brandebourg en
+emportant plus de sept millions. Suivant le maréchal de Vauban,
+dès 1689, l'émigration des capitaux s'élevait au chiffre de
+soixante millions et Jurieu estimait que, en moyenne, chaque
+réfugié avait emporté deux cents écus.
+
+Le gouvernement de Louis XIV avait pourtant fait l'impossible,
+pour arrêter cette émigration des capitaux.
+
+Les huguenots parents ou amis des fugitifs, dissimulant leur
+sortie du royaume, leur faisaient parvenir à l'étranger les
+revenus de leurs biens, mis à l'abri de la confiscation par cette
+dissimulation, et pour lesquels ils s'étaient fait consentir des
+baux fictifs. On fit appel aux délateurs, et la moitié de la
+fortune laissée par les fugitifs, fut attribuée à celui qui
+signalait leur évasion. Des fugitifs ayant, avant leur départ,
+confié leur fortune à des amis catholiques qui l'avaient prise
+sous leur nom; une ordonnance accorda aux délateurs de ces biens
+recélés, la moitié des meubles et dix ans des revenus des
+immeubles.
+
+Puis on intéressa les parents à la ruine des fugitifs, en les
+envoyant en possession des biens de ceux-ci, comme s'ils fussent
+morts intestats. Beaucoup d'entre eux cependant continuèrent à ne
+se regarder que comme de simples mandataires, et à faire parvenir
+aux réfugiés le montant de leurs revenus; on les surveillait, et,
+du moindre soupçon, on les menaçait de leur retirer la jouissance
+des biens dont ils avaient été envoyés en possession. -- Cependant
+Marikofer et Weiss constatent qu'en Suisse et dans le Brandebourg,
+un grand nombre de réfugiés recevaient, sous forme d'envois de
+vins, soit leurs revenus, soit les valeurs qu'ils avaient déposées
+en mains sûres avant de partir.
+
+Les fugitifs, avant de quitter la France, vendaient à vil prix
+leurs immeubles ou consentaient des baux onéreux, afin de se faire
+de l'argent. Pour les empêcher de pouvoir en agir ainsi le roi
+décrète: «Déclarons nuls tous contrats de vente et autres
+dispositions que nos sujets de la religion prétendue réformée,
+pourraient faire de leurs immeubles, _un an avant leur retraite du
+royaume._»
+
+Pour éluder cette loi il fallait trouver un acheteur consentant à
+antidater l'acte de vente à lui consenti par un fugitif, moins
+d'un an avant sa sortie du royaume. Cela se trouvait encore, à des
+conditions onéreuses naturellement, puisque l'acheteur courait
+risque, si la fraude était découverte, de voir confisquer les
+biens qui lui avaient été vendus.
+
+Pour porter remède au mal, une loi interdit à quiconque a été
+protestant ou est né de parents protestants de vendre ses biens
+immeubles, et même _l'universalité de ses meubles et effets
+nobiliaires sans permission_, et cette interdiction de vente fut
+renouvelée tous les trois ans jusqu'en 1778.
+
+Voici, d'après une pièce authentique, la requête que devait
+adresser au Gouvernement celui qui, ayant du sang huguenot dans
+les veines, voulait vendre ses immeubles: «Aujourd'hui, 3 février
+1772, le roi étant à Versailles, la dame X... a représenté à Sa
+Majesté qu'elle possède à... un domaine de la valeur de neuf mille
+livres qu'elle désirerait vendre, mais, qu'étant issue de parents
+qui ont professé la religion prétendue réformée, _elle ne peut
+faire cette vente sans la permission de Sa Majesté_.»
+
+Le huguenot qui voulait préparer sa fuite, ne pouvant désormais ni
+aliéner ni affermer ses immeubles, même à vil prix, n'avait plus
+d'autre moyen de se procurer de l'argent nécessaire au voyage que
+de vendre, comme il le pouvait, une partie de ses effets et objets
+mobiliers. -- Là encore, nouvel obstacle créé par le gouvernement;
+à Metz, dit Olry, il y avait des défenses si fortes _de rien
+acheter de ceux de la religion_, que ce fut après de gros
+dommages, que nous eûmes l'argent des effets que l'on achetait de
+nous _pour le quart de ce qu'ils valaient; _au château de
+Neufville, près d'Abbeville, les dragons, dit une relation,
+«avaient trouvé la maison fort garnie, _on n'avait pu rien
+vendre_, il y avait plus de trois mois qu'il y avait _des défenses
+secrètes de rien acheter et aux fermiers de rien payer_.»
+
+Ce n'était pas seulement la difficulté de vendre, qui empêchait
+les huguenots de réaliser leur pécule de fuite, c'était la
+nécessité de le faire secrètement, de ne se procurer de l'argent
+que peu à peu, et de différentes mains, de manière à de pas
+éveiller les soupçons du clergé et de l'administration. Pour se
+rendre compte du soin jaloux avec lequel l'administration
+surveillait les ventes d'objets mobiliers, il faut consulter dans
+le registre des délibérations de la ville de Tours (séance du 27
+octobre 1685), l'état des objets achetés aux réformés par les
+marchands et particuliers catholiques.
+
+Quatre-vingt-quinze réformés sont signalés comme ayant vendu des
+bijoux, des meubles, des tapisseries, des tableaux, du linge, de
+la batterie de cuisine. La dame Renou a vendu deux armoires pour
+quatre livres dix sous, la veuve Dubourg, un moulin à passer la
+farine pour sept livres vingt sols, de Sicqueville, deux guéridons
+pour trois livres, Brethon, deux miroirs, deux lustres et une
+tapisserie pour six cent cinquante livres, Mlle Briot, un fil de
+perles pour cinq cent livres, Jallot, de la vaisselle d'argent
+pour neuf cent soixante-douze livres.
+
+Comme l'avait conseillé Fénelon dans son mémoire à Seignelai, on
+veillait «à empêcher non seulement les ventes de biens et de
+meubles, mais encore les aliénations, les gros emprunts». De cette
+manière, on empêchait les huguenots non commerçants de réaliser
+facilement leur fortune à l'avance pour la faire passer à
+l'étranger. Pour les commerçants, Seignelai fit en vain
+strictement visiter les navires partant pour l'étranger, qu'il
+croyait remplis de tonneaux d'or et d'argent; cette visite ne
+pouvait amener de résultats; car, c'est au moyen de lettres de
+change tirées sur les diverses places de l'Europe, que les
+commerçants faisaient passer à l'étranger leur fortune, consistant
+en valeurs mobilières. Weiss dit que quelques familles
+commerçantes de Lyon firent passer de cette manière jusqu'à six
+cent mille écus en Hollande et en Angleterre.
+
+Le Gouvernement demeura impuissant, aussi bien pour arrêter
+l'émigration des capitaux que pour empêcher celle des personnes,
+bien qu'il eût dicté les plus terribles peines contre les fugitifs
+et contre ceux qui favoriseraient directement ou indirectement
+leur évasion.
+
+Un édit de 1679 avait édicté la peine de la confiscation de corps
+et de biens contre les religionnaires qui seraient arrêtés sur les
+frontières_ en état de sortir _du royaume, ou qui, après être
+sortis de France seraient appréhendés sur les vaisseaux étrangers
+ou autres; une déclaration du 31 mai 1685 substitua à la peine de
+mort celle des galères pour les hommes, de l'emprisonnement
+perpétuel pour les femmes, avec confiscation des biens pour tous,
+«peine moins sévère, dit le roi, _dont la crainte _les puisse
+empêcher de passer dans les pays étrangers pour s'y habituer». Ce
+n'était point par humanité qu'était faite cette substitution de
+peine, mais par suite de l'impossibilité où l'on se trouvait de
+punir de la peine capitale un si grand nombre de coupables; ce qui
+le montre bien, c'est qu'un édit du 12 octobre 1687 substitue au
+contraire la peine de mort à celle des galères pour ceux qui
+auront favorisé directement ou indirectement l'évasion des
+huguenots. La crainte de la peine des galères n'arrêta pas plus
+que celle de la peine de mort, le flot toujours grossissant de
+l'émigration, mais les galères se remplirent de malheureux arrêtés
+_en état de sortir_ du royaume. Marteilhe, acquitté du fait
+d'évasion, bien qu'arrêté sur les frontières, vit son procès
+repris sur ordre exprès de la Cour et fut envoyé aux galères.
+Mascarenc, arrêté à trente ou quarante lieues de la frontière, fut
+plus heureux; condamné aux galères par le parlement de Toulouse,
+il interjeta appel de l'arrêt, et, après deux années
+d'emprisonnement, on le tira de son cachot, et, placé dans une
+chaise à porteurs, les yeux bandés, il fut conduit, non aux
+galères, mais à la frontière avec ordre de ne jamais rentrer en
+France.
+
+Comme il se faisait un grand commerce de _faux_ passeports, le
+gouvernement se montra impitoyable pour les vendeurs de ces _faux_
+passeports et fit pendre tous ceux qu'il découvrit; des
+fonctionnaires complaisants en vendirent de vrais à beaux deniers
+comptants, mais le plus souvent c'était avec des passeports
+délivrés régulièrement à des catholiques que les huguenots
+franchissaient impunément la frontière. Mme de la Chesnaye, ayant
+le passeport d'une servante catholique fort couperosée, était
+obligée, pour répondre au signalement de ce passeport, de se
+frotter tous les matins le visage avec des orties. Chauguyon et
+ses compagnons voyageaient avec un passeport délivré par le
+gouverneur de Sedan à des marchands catholiques se rendant à
+Liège; avec ce passeport ils franchirent un premier poste de
+garde-frontières, mais ils furent arrêtés par un second plus
+soupçonneux. Les surveillants étaient, du reste, toujours en
+crainte d'avoir laissé passer des fugitifs avec un passeport faux
+ou emprunté et c'est cette crainte qui assura le succès de la ruse
+employée par M. de Fromont, officier aux gardes. Accompagné de
+quelques religionnaires, déguisés en soldats, il se présente à la
+porte d'une ville frontière et demande si quelques personnes n'ont
+point déjà passé. Oui, répond le garde, et avec de bons
+passeports. Ils étaient _faux_! s'écrie Fromont et j'ai ordre de
+poursuivre les fugitifs! Sur ce il se précipite avec ses
+compagnons, et on les laisse tranquillement passer. Pour passer à
+l'étranger, sous un prétexte ou sous un autre, des religionnaires
+obtenaient qu'on leur délivrât un passeport; ainsi le seigneur de
+Bourges, maître de camp, grâce au certificat que lui délivre un
+médecin de ses amis, obtient un passeport pour aller aux eaux
+d'Aix-la-Chapelle, soigner sa prétendue maladie; la frontière
+passée, il va se fixer en Hollande. Pour éviter de semblables
+surprises, on ne délivre plus de passeports que sur l'avis
+conforme de l'évêque et de l'intendant, et l'on exige de celui qui
+l'obtient, le dépôt d'une somme importante, _comme caution de
+retour_. On en vint à mettre, pour ainsi dire, le commerce en
+interdit, en obligeant les négociants à acheter la permission de
+monter sur leurs navires pour aller trafiquer à l'étranger, au
+prix de dix, vingt ou trente mille livres. La caution n'était pas
+toujours, quel que fût son chiffre, une garantie absolue de
+retour; ainsi le célèbre voyageur Tavernier ayant dû acheter 50
+000 livres la permission d'aller passer un mois en Suisse, fit le
+sacrifice de la caution qu'il avait déposée et ne repassa jamais
+la frontière.
+
+On veut obliger les huguenots à se faire les inspecteurs de leurs
+familles et les garants de leur résidence en France. Un raffineur
+de Nantes, dont la femme _ne paraissait pas _depuis quelque temps,
+est obligé de donner caution de mille livres que sa femme
+reviendra dans le délai d'un mois. Le préfet de police d'Argenson,
+ne consent à faire sortir de la Bastille Foisin, emprisonné comme
+_opiniâtre_, que s'il se résigne à déposer deux cent mille livres
+de valeurs, comme garantie que, ni sa femme, ni ses enfants ne
+passeront à l'étranger. D'Argenson conseille d'attribuer
+l'emprisonnement de Foisin à cette cause qu'il aurait été _présumé
+complice _de l'évasion de sa fille. Il ne serait pas inutile,
+ajoute-t-il, que les protestants, appréhendant de se voir ainsi
+impliqués et punis pour les fautes de leurs proches, ne se
+crussent obligés de les en détourner et ne devinssent ainsi les
+inspecteurs les uns des autres.
+
+À Metz, dit Olry, on rendait les pères responsables de leurs
+enfants, on mit dans les prisons de la ville plusieurs pères, gens
+honorables, voulant qu'ils fissent revenir leurs enfants. À Rouen,
+de Colleville, conseiller au parlement, fut emprisonné _comme
+soupçonné_ de savoir le lieu de retraite de ses filles.
+
+Non seulement on tentait d'obliger les parents à faire revenir
+leurs enfants lorsqu'ils les avaient mis à couvert, mais encore,
+on retenait les familles à domicile, sous la surveillance
+ombrageuse de l'administration et du clergé, pour pouvoir prévenir
+tout projet d'émigration. Dès le lendemain de l'édit de
+révocation, Fénelon, _policier émérite_, conseillait à Seignelai
+de veiller sur les changements de domicile des huguenots,
+lorsqu'ils ne seraient pas fondés sur quelque nécessité manifeste.
+En 1699, pour faciliter cette surveillance, une déclaration
+interdit aux huguenots de changer de résidence sans en avoir
+obtenu _la permission par écrit_; cette permission fixait
+l'itinéraire à suivre, et si l'on s'en écartait, on était bien
+vite arrêté.
+
+Le plus simple déplacement temporaire était suspect, et le clergé
+le signalait. Ainsi, en 1686, Fénelon recommande à Seignelai de
+renforcer la garde de la rivière de Bordeaux; tous ceux qui
+veulent s'enfuir allant passer par là _sous prétexte de procès_,
+et ayant lieu de craindre qu'il parte un grand nombre de huguenots
+par les vaisseaux hollandais qui commencent à venir pour la foire
+de mars à Bordeaux.
+
+Ce qui était encore plus dangereux, pour les huguenots voulant
+s'enfuir, que l'inquisitoriale surveillance du clergé, c'étaient
+les faux frères, qui, à l'étranger et en France, servaient
+d'espions à l'administration.
+
+L'ambassadeur d'Avaux entretenait en Hollande de nombreux espions
+parmi les réfugiés, et, grâce à eux, il pouvait prévenir le
+gouvernement des projets d'émigration que tel ou tel huguenot
+méditait et dont il avait fait part à ses parents ou à ses amis
+émigrés. Tillières, un des meilleurs espions de d'Avaux, le
+prévient un jour qu'un riche libraire de Lyon a fait passer cent
+mille francs à son frère et se prépare à le rejoindre en Hollande;
+un autre jour, il lui annonce que Mme Millière vient de vendre une
+terre 24 000 livres et qu'elle doit incessamment partir, emportant
+la moitié de cette somme qu'elle a reçue comptant; une autre fois,
+enfin, il lui donne avis qu'une troupe de 500 huguenots environ
+doit partir de Jarnac pour Royan et s'embarquera sur un vaisseau
+qui devra se trouver à quelques lieues de là, au bourg de Saint-
+Georges.
+
+Les espions n'étaient pas moins nombreux en France; moyennant une
+pension de cent livres qu'il servait à l'ancien ministre Dumas,
+Bâville connaissait la plupart des projets des huguenots du
+Languedoc; à Paris de nombreux espions tenaient le préfet de
+police au courant de ce qui se passait dans les familles
+huguenotes; en Saintonge, Fénelon se servait, pour espionner les
+nouveaux convertis, du ministre Bernon, dont il tenait _la
+conversion secrète_, et il conseillait à Seignelai de donner des
+pensions secrètes aux chefs huguenots par lesquels _on saurait
+bien des choses_, disait-il.
+
+En dehors des espions attitrés, les huguenots avaient à craindre
+encore la trahison de leurs prétendus amis ou de leurs parents,
+lesquels, par intérêt, ou pour mériter les bonnes grâces d'un
+protecteur catholique, n'hésitaient pas parfois à les dénoncer.
+Deux jeunes gens de Bergerac confient leurs projets de fuite à un
+officier de leurs amis qui avait épousé une protestante de leur
+pays, ils lui content qu'ils doivent se déguiser en officiers,
+prendre telle route et sortir par tel point de la frontière. Cet
+officier, pour se faire bien voir de la Vrillière, à qui il
+réclamait la levée du séquestre mis sur les biens des frères
+huguenots de sa femme, donne à ce ministre toutes les indications
+nécessaires pour faire prendre ses amis trop confiants, et ceux-ci
+sont arrêtés au moment de franchir la frontière. Un faux frère
+demande à sa parente, madame du Chail, de lui fournir les moyens
+de passer à l'étranger; celle-ci lui fait donner, par un de ses
+amis, des lettres de recommandation pour la Hollande, et, par une
+demoiselle huguenote, l'argent nécessaire pour faire le voyage. Le
+misérable les dénonce tous trois et les fait arrêter.
+
+Dès le mois d'octobre 1685, une ordonnance avait enjoint aux
+religionnaires, qui n'étaient pas habitués à Paris depuis plus
+d'un an, de retourner au lieu ordinaire de leur demeure, mais les
+huguenots n'en continuent pas moins à affluer à Paris, où, perdus
+dans la foule, il était moins facile de les surveiller, si bien
+qu'en 1702 le préfet de police d'Argenson, à l'occasion d'une
+vieille protestante que l'évêque de Blois lui dénonce comme étant
+partie depuis plusieurs jours pour y rejoindre son fils qui y est
+venu, sans y avoir aucune affaire, écrit: «Il est fâcheux que
+Paris devienne l'asile et l'entrepôt des protestants inquiets _qui
+n'aiment pas à se faire instruire_, et qui veulent se mettre à
+couvert d'une inquisition qui leur parait trop exacte.»
+
+C'est que ces protestants _inquiets_, en dépit des espions,
+trouvaient là plus de facilité à préparer leur fuite.
+
+Il y avait à Paris d'habiles spéculateurs qui savaient déjouer la
+surveillance des agents du gouvernement, et qui avaient organisé
+un service régulier d'émigration. Ils confiaient les fugitifs à
+des guides expérimentés, connaissant les dangers du voyage et
+sachant les éviter habilement; les fugitifs, passant de main en
+main, et d'étape en étape, arrivaient presque toujours à franchir
+heureusement la frontière.
+
+Une note de police, trouvée dans les papiers de la Reynie, donne
+les détails suivants sur le service parisien de l'émigration:
+
+«Pour sortir de Paris, les réformés, c'est les jours de marché à
+minuit à cause de la commodité des barrières que l'on ouvre plus
+facilement que les autres jours, et ils arrivent devant le jour,
+proche Senlis qu'ils laissent à main gauche. Il en est d'autres
+qui vont jusqu'à Saint-Quentin, et qui n'y entrent que les jours
+de marché, dans la confusion du moment. Et, y étant, ils ont une
+maison de rendez-vous où ils se retirent, et où les guides les
+viennent prendre. Pour les faire sortir, ils les habillent en
+paysans ou paysannes, menant devant eux des bêtes asines. Ils se
+détournent du chemin et des guides, qui sont ordinairement deux ou
+trois. L'un va devant pour passer, et, s'il ne rencontre personne,
+l'autre suit; s'il rencontre du monde, l'autre qui suit voit et
+entend parler, et, suivant ce qu'il voit et entend de mauvais, il
+retourne sur ses pas trouver les huguenots, et ils les mènent par
+un autre passage.»
+
+C'étaient en général des huguenots appartenant à la riche
+bourgeoisie qui venaient résider à Paris pour attendre l'occasion
+de prendre le chemin de l'étranger.
+
+Mais ce n'était point par Paris que passait le gros de
+l'émigration, le plus grand nombre de ceux qui voulaient gagner
+les pays étrangers, partaient de chez eux, pour se rendre
+directement au point du littoral ou de la frontière de terre
+(souvent fort éloignée du Lieu de leur résidence), qu'ils avaient
+choisi pour y opérer leur sortie du royaume.
+
+Quand ils étaient parvenus à sortir de chez eux, sans avoir attiré
+l'attention de leurs voisins, il leur fallait user d'habiletés
+infinies pour éviter les dangers renaissants à chaque pas du
+voyage. Il n'y avait ni bourg, ni hameau, ni pont, ni gué de
+rivière, où il n'y eût des gens apostés pour observer les
+passants. Il fallait donc, pour gagner la frontière, éloignée
+parfois de quatre lieues du point de départ, ne marcher que la
+nuit, non par les grandes routes, si bien surveillées, mais par
+des sentiers écartés et par des chemins presque impraticables,
+puis se cacher le jour, dans des bois, dans des cavernes ou dans
+des granges isolées.
+
+Nulle part, on n'aurait consenti à donner un abri aux fugitifs;
+les châteaux et les maisons des religionnaires et des nouveaux
+convertis étaient surveillés étroitement. Les aubergistes
+refusaient de loger ceux qui ne pouvaient leur présenter, soit un
+passeport, soit tout au moins, un billet des autorités locales. Il
+y avait contre celui qui logeait un huguenot des pénalités
+pécuniaires s'élevant jusqu'à 3 000 et même 6000 livres, et celui
+qui, en donnant asile à un huguenot, était convaincu d'avoir voulu
+favoriser son évasion du royaume, était passible des galères, ou
+même de peine de mort. Parfois, l'église venant en aide à la
+police, menaçait d'excommunication quiconque avait donné asile ou
+prêté la moindre assistance à un huguenot cherchant à sortir du
+royaume.
+
+Voici une pièce constatant cette intervention singulière de
+l'Église:
+
+Monitoire fait, par Cherouvrier des Grassires, grand vicaire et
+official de Monseigneur l'évêque de Nantes, de la part du
+procureur du roi et adressé à tous recteurs, vicaires, prêtres ou
+notaires apostoliques du diocèse: «Se complaignant à ceux et à
+celles qui savent et ont connaissance que certains particuliers,
+faisant profession de la religion prétendue réformée, quoiqu'ils
+en eussent ci-devant fait l'abjuration, se seraient absentés et
+sortis hors le royaume depuis quelque temps; ayant emmené leurs
+femmes et la meilleure partie de leurs effets, tant en
+marchandises qu'en argent.
+
+«Item à ceux et à celles qui savent et ont connaissance de ceux
+qui ont favorisé leur sortie, soit en aidant à voiturer leurs
+meubles, et effets, tant de jour que de nuit, ou avoir donné
+retraite, prêté chevaux et charrettes pour les emmener et
+généralement tous ceux et celles qui, des faits ci-dessus
+circonstances et dépendances, en ont vu, su, connu, entendu, ouï
+dire ou aperçu quelque chose, ou y ont été présents, consenti,
+donné conseil ou aidé en quelque manière que ce soit.
+
+«À ces causes nous mandons à tous, expressément, enjoignons de
+lire et publier par trois jours de demandes consécutives, aux
+prônes de nos grands messes paroissiales et dominicales, et de
+bien avertir ceux et celles qui ont connaissance des dits faits
+ci-dessus, _qu'ils aient à en donner déclaration à la justice_,
+huitaine après la dernière publication, _sous peine d'encourir les
+censures de l'Église et d'être excommuniés_.»
+
+On comprend combien il était difficile aux huguenots qui fuyaient
+de trouver quelqu'un qui osât leur donner asile ou même une
+assistance quelconque; la terreur était si grande que le fugitif
+Pierre Fraisses, par exemple, vit sa mère elle-même refuser de le
+recevoir et fut obligé de revenir sur ses pas. Jean Nissoles
+échoue une première fois dans son projet d'émigration, il est
+enfermé à la tour de Constance, d'où il s'échappe avec un de ses
+compagnons nommé Capitaine. Mais en franchissant la muraille de
+clôture, il tombe, et se déboîte les deux chevilles. Capitaine se
+rend chez quelques huguenots du voisinage _qu'il connaissait_,
+pour leur emprunter un cheval et une voiture, afin d'emmener le
+blessé; ceux-ci lui demandent _s'il veut leur mettre la corde au
+cou;_ et le menacent de le _dénoncer_ s'il ne se retire au plus
+vite. Par aventure il finit par trouver dans un pâturage une
+monture pour Nissoles. Dans des métairies où passent les fugitifs,
+les habitants _que connaît _Capitaine et qu'il dit être de la
+religion, non seulement ne veulent pas leur donner asile, mais
+_refusent même de leur montrer leur chemin_.
+
+Dans un village où les malheureux arrivent exténués, _on les
+refuse partout_; seule une demoiselle les accueille et fait
+conduire Nissoles chez un homme sachant _rhabiller les membres
+rompus_. Comme on ne croyait pas le blessé _tout à fait en sûreté_
+chez ce rhabilleur ou rebouteux, il est mis chez une veuve en
+pension, et il doit encore, pour sa sûreté, changer trois ou
+quatre fois de maison. À peu près remis, il s'arrête deux jours
+chez un ami, puis se rend à Nîmes chez des parents qui le mettent
+dans une maison isolée, n'osant le loger chez eux, _de peur de se
+faire des affaires._ Voyant ses parents _dans des frayeurs
+mortelles_, il se décide à rentrer chez lui à Ganges.
+
+Un parent, à Saint-Hippolyte, lui donne un cheval pour le porter,
+et un garçon pour le conduire, avec une lettre pour son frère.
+Celui-ci refuse le couvert au pauvre Nissolles, disant que son
+frère devrait avoir honte de lui envoyer un fugitif, _pour le
+faire périr lui et sa famille_. Le guide de Nissolles ne veut pas
+le mener jusqu'à Ganges, et le laisse dans une métairie, à deux
+mousquetades de la ville. Obligé de faire la route à pied, malgré
+la difficulté qu'il éprouve à marcher, Nissolles arrive dans une
+étable à porcs, dépendant de sa propriété, s'étend dans l'auge où
+mangeaient les pourceaux, et, épuisé de fatigue, s'endort
+profondément, _comme s'il eût été couché dans un bon lit_, dit-il.
+Les dragons étaient dans sa maison; dès qu'ils sont couchés, sa
+femme vient le chercher et le cache dans un magasin, si humide
+qu'il ne peut y rester que quelques jours. On le met alors dans un
+autre endroit, si bas qu'il ne pouvait y être à l'aise que couché,
+de là il entendait les dragons pester et jurer et, pour peu qu'il
+eût toussé ou craché un peu fort, il eut été découvert.
+
+Quand un huguenot, pour gagner la frontière, se décidait à
+entreprendre un long et périlleux voyage de cinquante, parfois de
+cent lieues, voyage fait de nuit, sans suivre jamais les grandes
+routes, il lui fallait nécessairement trouver un guide, lequel
+était toujours suspect, puisque l'appât du gain lui faisait seul
+braver la chance des galères ou de la potence, c'était même
+souvent un traître, et parfois pis encore. Cependant, on voyait de
+jeunes femmes, de jeunes personnes de quinze à seize ans, se
+hasarder seules à de telles aventures, se confiant à des inconnus,
+maîtres de leur honneur et de leur vie, dans les bois, les déserts
+et les montagnes, qu'il fallait traverser la nuit, sans nul
+secours à attendre, le cas échéant. Pierre Faisses et ses
+compagnons, ayant payé leur guide d'avance, celui-ci les abandonne
+en route, et ils sont obligés de revenir sur leurs pas. Il en est
+de même du guide qui conduisait Mme de Chambrun et trois
+demoiselles de Lyon; ces pauvres femmes, abandonnées par lui dans
+la montagne, errèrent neuf jours au milieu des neiges avant de
+pouvoir, gagner la Suisse. Des fugitifs, conduits par leur guide
+chez un paysan aux bords de l'Escaut, sont livrés par lui. --
+Mme Duguenin part de Paris avec son fils, sa belle-fille grosse de
+sept mois, une nièce, deux neveux et la fille de Sébastien
+Bourdon, peintre du roi; près de Mons, toute la troupe est trahie
+et livrée par son guide. Mlle Petit, avant d'arriver à Genève, est
+maltraitée et dépouillée par son guide. Campana et un autre
+huguenot, découvrirent à temps que leur guide veut les dépouiller
+et les assassiner, ils le quittent, mais, en revenant à Lyon, ils
+sont volés et maltraités par les paysans. Un guide s'était chargé
+de conduire de Lyon à Genève une dame et ses deux filles, il
+abandonne celles-ci et, emmenant la dame à travers bois,
+l'assassine et la dépouille.
+
+C'est quand on approchait de la frontière que les périls se
+multipliaient, car de nombreux postes de soldats ou de paysans,
+échelonnés de distance en distance, exerçaient sur tous les
+passages une active surveillance de jour et de nuit. Pour stimuler
+le zèle des soldats, une ordonnance avait décidé que les hardes
+qui se trouveraient sur les fugitifs ou à leur suite, seraient
+distribuées à ceux qui composeraient le corps de garde qui les
+aurait arrêtés.
+
+Parfois cependant les soldats trouvaient avantage à laisser passer
+les fugitifs: la sentinelle avancée d'un corps de garde se trouve
+en face d'une troupe de huguenots, le guide qui les conduisait,
+présente aux soldats un pistolet d'une main, une bourse de
+l'autre, et l'invite à choisir entre la mort et l'argent, le choix
+est bientôt fait. Un fugitif, porteur de huit cents écus, est
+arrêté par un poste de soldats: si vous me gardez, leur dit-il,
+j'abjurerai, et il vous faudra rendre les huit cents écus, si vous
+me lâchez vous garderez la somme. On le lâche, il rejoint sa femme
+qui avait passé par un autre chemin avec une bonne somme et tous
+deux franchissent la frontière. Les soldats, ainsi que le constate
+une note de la Reynie, laissaient souvent passer les fugitifs pour
+l'argent qu'ils leur donnaient. Lors même que les émigrants
+pouvaient disposer d'une somme de mille ou de deux mille livres,
+ils achetaient le libre passage des officiers; ceux-ci donnaient
+aux femmes des soldats pour guides, et, mêlant les hommes aux
+archers de leur escorte, les conduisaient eux-mêmes hors des
+frontières.
+
+Pour remédier au mal, dans beaucoup de passages on remplace les
+soldats par des paysans, plus difficiles à corrompre, parce que,
+dit une note de police, _l'un veut et l'autre est contraire_. On
+accorde à ces paysans une prime, pour chaque huguenot arrêté,
+qu'on leur permet en outre de voler, ainsi qu'en témoigne cette
+lettre de Louvois aux intendants: «Il n'y a pas d'inconvénients de
+dissimuler les vols que font les paysans aux gens de la religion
+prétendue réformée, qu'ils trouvent désertant, afin de rendre le
+passage plus difficile, et même, Sa Majesté désire qu'on leur
+promette, outre la dépouille des gens qu'ils arrêteront, trois
+pistoles pour chacun de ceux qu'ils amèneront à la plus prochaine
+place.»
+
+Mais l'espion de la Reynie est bientôt obligé de reconnaître que
+les paysans, s'il leur est plus difficile qu'aux soldats de se
+mettre d'accord sur le prix à demander pour laisser passer les
+fugitifs, sont cependant plus faciles à corrompre que ceux-ci, à
+raison de leur âpreté au gain.
+
+Le littoral n'était pas moins rigoureusement gardé que les
+frontières de terre; les allées et venues des barques de pêche
+étaient continuellement surveillées; nul navire ne pouvait mettre
+à la voile, sans avoir été visité, une première fois au départ,
+une seconde fois en mer, par les croiseurs qui stationnaient
+devant tous les ports.
+
+Tous ces obstacles n'arrêtaient pas plus l'émigration, que le soin
+pris par le gouvernement de mener _en montre_ dans les villes,
+attachés à la chaîne, les fugitifs dont il avait pu se saisir. Le
+clergé et l'administration répandaient en vain les nouvelles les
+plus alarmantes sur le mauvais accueil reçu à l'étranger par les
+réfugiés, dont huit mille seraient morts de misère en Angleterre,
+et qui, manquant de tout, sollicitaient, disait-on, la faveur de
+rentrer en France au prix d'une adjuration. Mais les lettres
+venues de l'étranger et les libelles imprimés en Hollande,
+empêchaient les huguenots d'ajouter foi à tous ces faux bruits.
+
+Chaque jour, sur bien des points du royaume, se renouvelait
+quelqu'une de ces scènes de l'exode protestant, semblable à celle
+que conte ainsi le fils du martyr Teissier: «Il ne fallait plus
+songer à aller à la Salle; ma mère et ma soeur s'étaient enfuies,
+notre vieux rentier (fermier) et sa femme avaient abandonné la
+place, ayant été fort maltraités tout d'abord par les soldats...
+Enfin, mon frère m'avait quitté, nous nous dîmes un adieu, soit!
+le coeur serré _et chacun s'en alla à la belle étoile._»
+
+Chaque nuit, quelque maison se fermait silencieusement, et ses
+habitants partaient mystérieusement pour l'inconnu, ainsi que le
+fit Jean Giraud. «Nous mîmes, dit-il, des morceaux de nappes que
+j'avais coupés, aux pieds de mes chevaux, à cette fin qu'ils ne
+menassent point de bruit en sortant de chez moi sur le pavé, de
+peur que les voisins n'entendissent. Ma femme, en sortant de la
+chambre, mit sa fille sur le dos. C'était environ onze heures du
+soir, au plus fort de la pluie, et quand je jugeai; qu'elle
+pouvait être à deux cents pas hors de ma maison et du village, je
+fermai bien mes portes et me remis à la garde du bon Dieu. Et,
+ayant joint ma femme, nous déchaussâmes les deux chevaux et mis ma
+femme à cheval avec ma fille.»
+
+«Nous quittâmes de nuit notre demeure, dit Judith Manigault,
+laissant les soldats dans leur lit, et leur abandonnant notre
+maison et tout ce qu'elle contenait. Pensant bien qu'on nous
+chercherait partout, nous nous tînmes cachés pendant dix jours, à
+Romans, en Dauphiné, chez une bonne femme qui n'avait garde de
+nous trahir. Nous étant embarqués à Londres (où ils étaient
+arrivés en passant par l'Allemagne et la Hollande), nous eûmes
+toutes sortes de malheurs. La fièvre rouge se déclara sur le
+navire, plusieurs des nôtres en moururent et parmi eux _nôtre
+vieille mère._ Nous touchâmes les Bermudes, où le vaisseau qui
+nous portait fut saisi. Nous y dépensâmes tout notre argent, et ce
+fût à grand peine que nous nous procurâmes le passage sur un autre
+navire.
+
+«De nouvelles infortunes nous attendaient à la Caroline. Au bout
+de dix-huit mois, nous perdîmes _notre frère aîné_ qui finit par
+succomber à des fatigues si inaccoutumées. En sorte que, depuis
+notre départ de France, nous avions souffert tout ce qu'on peut
+souffrir, je fus _six mois sans goûter du pain_, travaillant
+d'ailleurs comme une esclave; et, durant trois ou quatre ans, je
+n'eus jamais de quoi satisfaire complètement la faim qui me
+dévorait. Et toutefois, Dieu a fait de grandes choses à notre
+égard, en nous donnant la force de supporter ces épreuves.»
+
+Un premier, un second échec ne faisaient pas renoncer à leurs
+projets ceux qui s'étaient déterminés à quitter leur patrie pour
+gagner un pays de liberté de conscience. Un orfèvre de Rouen,
+arrêté une première fois à Lyon, une seconde fois en Bourgogne;
+après s'être échappé de prison, trouva moyen de gagner la Hollande
+où il retrouva sa famille.
+
+Le marchand Jean Nissolles, évadé de la tour de Constance où il
+avait été enfermé pour avoir voulu émigrer, se remet en route
+seul, et monté sur un méchant âne, acheté une pistole; _tout
+incommodé des pieds et tourmenté d'une fièvre d'accès assez
+fâcheux_. Il arrive à Lyon après avoir été retiré _à demi-mort_ et
+à grand peine avec sa monture, d'une fondrière de boue épaisse,
+gluante et glacée. Ayant trouvé là un guide qui consentait à
+conduire un pauvre estropié comme il l'était, il repart avec lui,
+monté sur un âne. Le guide le fait passer par un chemin
+effroyable, au milieu duquel reste sa pauvre monture, fourbue et
+ne pouvant plus faire un pas. Un paysan, qu'il rencontre par
+bonheur, le laisse monter sur un de ses chevaux pour franchir la
+montagne. Une tempête s'élève; à chaque instant, cheval et
+cavaliers manquent d'être précipités du chemin dans l'abîme. Le
+cheval ne pouvant se tenir sur la neige, se couchait à tout coup,
+si bien qu'il fallût le traîner pendant sept à huit cents pas.
+Démonté une seconde fois, Nissolles, malgré la difficulté extrême
+qu'il éprouve à marcher, est obligé de faire la route à pied. Il
+traverse clopin-clopant le pays de Gex, endurant beaucoup de soif,
+parce que son guide lui fait soigneusement éviter tous les
+villages, et il arrive enfin, après tant de hasards et de
+fatigues, sur la terre de Genève.
+
+Mlle du Bois, avec deux autres demoiselles, est arrêtée, à quatre
+lieues de son point de départ par une troupe de cavaliers qui se
+contente de maltraiter et de dépouiller les fugitives.
+
+Quelque temps après, les passages étant soigneusement gardés;
+elles gagnent un roulier qui consent à les mettre dans un tonneau
+emballé de toile. Elles y restent trois jours, et trois nuits,
+mais alors qu'elles étaient rendues près de Hambourg, et n'avaient
+plus que quinze lieues à faire pour passer la frontière, le
+roulier entendant les tambours de la garnison, croit que les
+dragons sont à ses trousses; il dételle un de ses chevaux et
+s'enfuit laissant là charrette et chargement. Les demoiselles se
+sauvent dans un bois où elles sont prises par les paysans qui les
+livrent au gouverneur de Hambourg. Après dix mois de réclusion
+dans un couvent, Mlle du Bois traverse le dortoir des
+pensionnaires, descend dans la cour par une fenêtre dont elle lime
+ou descelle les barreaux. Elle saute dans la cour, de là dans le
+jardin, en arrachant le cadenas qui tenait la porte fermée.
+S'aidant d'une pièce de toile qu'elle trouve étendue là pour
+blanchir, elle descend du haut de la muraille et traverse la
+Moselle qui passe au pied, en ayant de l'eau jusqu'au cou. Elle
+trouve asile chez des religionnaires, mais comme sa fuite avait
+été découverte et qu'on avait promis dix louis à qui la
+découvrirait, elle est obligée de changer deux fois de retraite.
+Elle se déguise en paysan pour passer les portes de la ville;
+ayant une hotte avec un tonneau dessus, et un panier au bras.
+Après avoir fait une lieue à pied, en cet équipage, elle trouve un
+guide qui la fait passer pour son valet; arrêtée à une place
+frontière, elle est interrogée par un dragon qui parlait allemand,
+mais comme elle parlait assez bien la langue elle se tire
+d'affaire. Au moment d'arriver à bon port, elle trouve des
+archers, qui demandent à son guide s'il n'a pas entendu parler de
+la religieuse qui s'est enfuie, et ordonnent au prétendu valet
+d'aller faire boire leurs chevaux, ce qu'il fait, aussitôt de
+retour, elle monte à cheval et tous deux, galopant toujours,
+gagnent Liège. Arrivée là, Mlle Dubois avoue à son guide, qu'elle
+est la religieuse que l'on cherche partout, et celui-ci, tout
+tremblant, s'écrie que s'il l'eût su, il ne se serait pas chargé
+pour mille pistoles de la conduire.
+
+Jamais on n'avait vu tant de marchands, tant de veuves de
+négociants, appelées par leurs affaires à l'étranger, tant de
+femmes mariées à des soldats, allant rejoindre leurs garnisons
+dans les places frontières. Les gardes s'en étonnaient, et plus
+d'une ne put passer qu'après qu'on l'eût vue, tout au moins
+quelques instants, couchée dans le même lit que son soi-disant
+mari.
+
+Mlle Petit arriva à Genève déguisée en marmiton, beaucoup d'autre
+femmes ou filles se travestissaient en jeunes garçons, en valet,
+valets, sans craindre, sans soupçonner même, le terrible danger
+qu'elles couraient en prenant ces déguisements. En effet, les
+femmes qu'on arrêtait habillées en hommes, étaient traitées comme
+des coureuses, et, rien que pour avoir pris ce déguisement, on les
+envoyait au milieu de prostituées dans quelque couvent de filles
+repenties! C'est ce qui arriva aux deux jeunes demoiselles de
+Bergerac, travesties en hommes, auxquelles Marteilhe eut quelque
+peine à faire comprendre, tant elles étaient innocentes, qu'il
+était de la bienséance de ne pas se laisser prendre plus longtemps
+pour de jeunes garçons, afin de ne pas rester enfermées dans le
+même cachot que leurs compagnons de captivité. Quelques jours plus
+tard, les juges trouvèrent qu'il était _de la bienséance
+_d'envoyer ces innocentes aux _repenties_ de Paris.
+
+D'autres se cachaient de leur mieux pour passer la frontière sans
+qu'on les aperçût. Mlle de Suzanne fut prise dans un des tonneaux
+composant le chargement d'une charrette. Trois demoiselles,
+cachées sous une charretée de foin, furent plus heureuses, mais
+elles eurent à subir des transes mortelles, pendant que les
+cavaliers qui avaient failli les arrêter quelques heures plus tôt,
+discutaient avec le conducteur de la charrette à qui ils voulaient
+persuader de revenir vendre son foin en France, au lieu d'aller le
+porter à l'étranger. Une femme passa heureusement, _empaquetée
+_dans une charge de verges de fer, avec laquelle elle fut mise
+dans la balance et pesée à la douane; et elle dut rester dans
+cette incommode cachette jusqu'à ce que le charretier osât la
+désempaqueter, à plus de six lieues de la frontière.
+
+Quant aux hommes, ils se déguisaient en marchands, en paysans, en
+valets, en courriers, en soldats ou en officiers allant rejoindre
+leur régiment tenant garnison dans quelque place frontière.
+
+Le vénérable pasteur d'Orange, Chambrun, qui venait de se faire
+opérer de la pierre, à Lyon, se fait attacher dans une chaise, et,
+suivi de quatre valets, il se donne si bien, dit-il, l'apparence
+d'un haut officier de guerre déterminé, que les postes militaires
+de la France et de la Savoie lui rendent les honneurs militaires
+quand il passe, et le laissent gagner Genève sans encombre. Bien
+qu'ayant avec lui deux jeunes enfants, le baron de Neuville
+parvient à se faire passer pour un officier allant rejoindre sa
+garnison; quand il y avait quelque danger, il jetait une couverte
+de voyage sur les paniers attachés sur le dos d'un cheval et
+renfermant, non son bagage, mais ses enfants qu'il y avait cachés.
+Les quatre jeunes enfants du baron d'Éscury étaient cachés de même
+dans des paniers placés sur un cheval mené en bride par un valet.
+
+La servante catholique qui emmenait les deux jeunes filles de
+Mme Cognard avait caché ces deux enfants dans des paniers, sous
+des légumes, qu'elle était censée aller vendre à un marché voisin
+de la frontière.
+
+Le fils du ministre Maurice que des officiers, amis de son père,
+emmenaient déguisé en soldat avec leur bataillon qu'ils
+conduisaient en Alsace, est reconnu dans une halte. Il s'enfuit à
+la hâte, et, après avoir erré quelque temps, au coeur de l'hiver,
+dans les montagnes du Jura, il arrive en Suisse exténué de fatigue
+et _dans un état à faire pitié._
+
+Chabanon, fils d'un autre ministre, à l'âge de treize ans,
+entreprit de rejoindre son père passé en Suisse. Parti seul, à
+pied, il fut pris de la petite vérole; quand son mal le pressait
+trop, il se couchait au pied d'un arbre, puis, l'accès passé, il
+se remettait courageusement en route, et il ne se découragea pas
+jusqu'à ce qu'il eût franchi la frontière. De riches bourgeois,
+des gentilshommes, déguisés en mendiants, portaient dans leurs
+bras ceux de leurs enfants qui ne pouvaient marcher, et se
+faisaient suivre par cinq ou six autres, demi-nus et couverts de
+sales haillons, qui allaient de porte en porte demander leur pain.
+Ces enfants, dit Élie Benoît, comprenaient si bien l'importance de
+leur déguisement et jouaient si bien leur rôle, _qu'on aurait dit
+qu'ils étaient nés et nourris dans la gueuserie..._
+
+Mon frère et Jacques Laurent, dit Chauguyon, firent marché avec un
+guide fort résolu, mangeur de feu comme un charlatan. Il faisait
+porter à mon frère une grande boite sur les épaules, pour faire
+voir les curiosités de Versailles, et Jacques Laurent en portait
+une autre, comme les Savoyards qui crient la curiosité.
+
+Tel, parvenu à une ville frontière mettait du beau linge, des
+souliers bons à marcher sur le marbre ou dans une salle de
+parquetage, et, une badine à la main, passait devant les corps de
+garde, comme s'il allait dans le voisinage faire une simple
+promenade ou quelque visite. Tel autre, son fusil sous le bras et
+sifflant son chien, passait la frontière semblant ne songer qu'à
+aller chasser dans les champs voisins. D'autres enfin, vêtus en
+paysans, paraissaient se rendre au marché le plus prochain au-delà
+de la frontière; celui-ci conduisait une charrette chargée de foin
+ou de paille; celui-là portait sur le dos une hotte de légumes ou
+une balle de marchandises, ou poussait devant lui une brouette; un
+dernier, portant quelque paquet sous le bras, amenait des bestiaux
+à la foire.
+
+Quelques-uns s'ouvraient le passage de vive force. Un jour, trois
+cents huguenots de Sedan se réunissent en secret, accompagnés de
+leurs femmes et de leurs enfants et menant avec eux quelques
+chariots de bagages; ils forcent un passage gardé par quelques
+paysans et se dirigent vers Maëstrich. Sur la frontière du
+Piémont, quatre mille émigrants, bien armés, gagnent Pragèlas,
+après un combat contre les troupes, dans lequel M. de Larcy est
+blessé et perd cent cinquante hommes. Le gouverneur de Brouage
+poursuit onze barques parties des rivières de Sèvres et de
+Moissac, portant trois mille huguenots, lesquels, après un combat
+assez vif, parviennent à s'échapper sauf cinquante d'entre eux
+dont la barque sombra. Des huguenots, embarqués à Royan; ayant été
+découverts par les soldats chargés de faire la visite, lesquels ne
+voulurent pas se laisser gagner, se jetèrent sur eux et les
+désarmèrent. Puis, coupant les câbles des ancres, ils forcèrent
+l'équipage à mettre à la voile et emmenèrent en Hollande avec eux
+les soldats qui avaient voulu les arrêter. Louvois était sans
+pitié pour ceux qui tentaient de sortir de vive force; il
+prescrivait aux soldats de les traiter «comme des bandits de
+grands chemins, _d'en pendre une partie sans forme ni figure de
+procès_, et de prendre le reste pour être mis à la chaîne». Il
+faisait en même temps enjoindre aux paysans de faire main basse
+sur les fugitifs qui auraient l'insolence de se défendre, et ceux-
+ci n'y manquaient pas; c'est ainsi qu'ils blessèrent, de la
+Fontenelle et tuèrent d'un coup de fusil Quista, qui voulaient
+leur échapper en fuyant avec leurs femmes et leurs enfants.
+
+Le maire de Grossieux et son fils, âgé de quinze ou seize ans,
+ayant résisté aux paysans, furent pris et pendus. Un gentilhomme,
+d'Hélis, pris après résistance, eut la tête tranchée. Quant à
+M. de la Baume, autre gentilhomme du Dauphiné, pour le punir de la
+vigoureuse défense qu'il avait opposée aux soldats, on le pendit,
+sans vouloir tenir compte de sa qualité de noble; de Bostaquet,
+gentilhomme de Normandie, fut moins malheureux, surpris par les
+soldats, sur la plage, au moment où il allait s'embarquer avec
+toute sa famille et blessé dans le combat, il put s'enfuir. Caché
+par des catholiques, il put gagner plus tard l'Angleterre, et bien
+des années après faire venir près de lui ce qui restait de sa
+famille.
+
+Sur les frontières de mer comme sur celles de terre, les émigrants
+riches pouvaient souvent acheter leur libre passage de ceux-là
+même qui avaient mission de les empêcher de sortir du royaume. Des
+familles de fugitifs payèrent jusqu'à huit et dix mille livres à
+des capitaines de croiseurs qui, moyennant ces grosses primes, les
+menèrent eux-mêmes à l'étranger; les préposés à la garde des côtes
+vendaient aussi à haut prix leur connivence, et le sénéchal de
+Paimboeuf fut poursuivi et condamné comme convaincu d'avoir pris
+de l'argent de quantité de huguenots, pour les laisser sortir.
+Quant aux préposés à la visite des navires, ils se laissaient
+_boucher l'oeil._
+
+Mais il ne fallait pas se fier outre mesure à ces malhonnêtes
+gens, toujours prêts à tirer deux moutures du même sac, en
+arrêtant les fugitifs auxquels ils avaient d'abord vendu à beaux
+deniers comptants la faculté de libre sortie. Anne de Chauffepié
+et ses compagnons furent victimes de cette mauvaise foi des
+préposés à la visite: «Au moment où la barque dans laquelle nous
+étions montés se dirigeait vers le navire anglais qui devait nous
+emmener, nous fûmes, raconte Anne de Chauffepié, abordés vers deux
+heures de l'après-midi, par un garde de la patache de Rhé qui,
+après plusieurs menaces de nous prendre tous, composa avec nous,
+promettant de nous laisser sauver, pourvu que nous lui donnassions
+cent pistoles, qui lui furent délivrées dans le même moment que le
+marché fut conclu. Sur les cinq heures du soir, la barque joignit
+le bateau anglais; à peine y étions-nous, que la patache, à la vue
+de qui cela s'était fait, nous aborda, et les officiers, s'étant
+promptement rendus maîtres du vaisseau anglais, qui avait voulu
+faire une résistance inutile, firent passer le capitaine et tous
+les Français sur leur bord... Toutes les hardes qu'avaient les
+prisonniers, excepté celles qui étaient sur eux, _furent pillées
+par les soldats_.»
+
+Cette vénalité des agents chargés de la surveillance des
+frontières de terre et du littoral, si elle constituait une
+facilité pour les riches, était un obstacle de plus pour le plus
+grand nombre, hors d'état de payer de grosses primes. En effet,
+ces infidèles surveillants, pour masquer les complaisances
+intéressées qu'ils avaient pour quelques-uns, se croyaient obligés
+de déployer une plus grande rigueur vis-à-vis de tous ceux qui
+n'avaient pas le moyen de leur _boucher l'oeil._ La plupart des
+fugitifs, qui se dirigeaient vers un port, avaient à parcourir une
+distance considérable avant d'arriver à destination, et quand ils
+étaient parvenus à proximité de la mer; ils trouvaient mille
+difficultés imprévues à dissimuler leur présence sur le littoral
+étroitement surveillé. À Nantes, le procureur du roi, pour
+découvrir les huguenots arrivant de l'intérieur du pays, dans
+l'intention de s'embarquer, faisait faire de fréquentes visites
+domiciliaires dans la ville et dans les maisons de campagne des
+bourgeois. Il écrivait à son collègue de Renne: «je n'aurai pas
+grande occasion de vous donner avis des religionnaires qui nous
+échapperont pour s'aller réfugier chez vous, car, comme on ne veut
+plus les loger ici dans les hôtelleries, _sans avoir billet du
+magistrat ou de moi_, et qu'on arrête ceux qui viennent du Poitou,
+en vertu d'un nouvel ordre du roi, _ils ne savent où donner de la
+tête_, _ni où se réfugier_. S'il vous en va, il faudra _qu'ils
+passent à travers champs_. J'oblige tous les hôtes et ceux qui
+logent à faire déclaration au greffe, _trois fois la semaine_, de
+ceux qu'ils logent, de quelque qualité, condition ou religion
+qu'ils soient.»
+
+En vertu d'une ordonnance du présidial, cette déclaration devait
+être faite sous peine d'une amende, dont une partie reviendrait au
+dénonciateur.
+
+Quant à ceux qui demeuraient à peu de distance de la mer, il leur
+était possible, en dépit de l'étroite surveillance exercée, de se
+jeter à la hâte, sans s'être précautionnés de rien à l'avance,
+dans quelque barque de pêche, peu propre à faire un aussi long
+voyage que celui qu'ils entreprenaient.
+
+C'est ainsi que partit le comte de Marancé, gentilhomme de Basse
+Normandie. «Il passa la mer, dit Élie Benoît, lui quarantième,
+dans une barque de sept tonneaux, sans provisions, dans la plus
+rude saison de l'année. Il y avait dans la compagnie, des femmes
+grosses et des nourrices. Le passage fut difficile, ils
+demeurèrent longtemps en mer sans autre secours que d'un peu de
+neige fondue dont ils rafraîchissaient de temps en temps leur
+bouche altérée. Les nourrices, n'ayant plus de lait, apaisèrent
+leurs enfants en leur mouillant un peu les lèvres de la même eau.
+Enfin ils abordèrent demi-morts en Angleterre.»
+
+Même quand on s'embarquait sur un navire, à peu près pourvu de
+tout, les calmes ou les vents contraires allongeant la durée du
+voyage, on avait souvent à souffrir de la faim et de la soif, dans
+l'impossibilité où l'on se trouvait de se ravitailler dans un port
+français.
+
+Henri de Mirmaud s'étant embarqué sur un navire, qu'un calme plat
+retint plusieurs jours dans la Méditerranée, équipage et passagers
+se trouvèrent dépourvus de tout, il n'y avait plus que du vieux
+biscuit et de l'eau puante, dont les jeunes enfants de
+M. de Mirmaud, deux petites filles (l'aînée avait à peine sept
+ans), ne pouvaient s'accommoder, en sorte, dit-il, que je me vis
+dans la dure extrémité de craindre que mes enfants ne mourussent
+d'inanition sur mer. Fontaine et ses compagnons; par suite de
+vents contraires, mirent onze jours à se rendre de l'île de Rhé en
+Angleterre et eurent à souffrir du défaut de provisions et plus
+particulièrement du manque d'eau.
+
+Ceux qui avaient l'heureuse chance d'habiter quelque port de mer
+étaient constamment espionnés, et le récit de Mlle de Robillard,
+de la Rochelle, montre bien à quelles excessives précautions
+devaient recourir ceux qui voulaient s'embarquer, de manière à
+n'éveiller l'attention de qui que ce fût sur leurs projets
+d'émigration.
+
+Quelques jours à l'avance, Mlle de Robillard avait fait marché
+avec un capitaine anglais pour partir avec ses jeunes frères et
+soeurs; _elle avait dû faire ce marché_, _par l'entremise d'un
+ami_, _en maison tierce_, _à quatre heures du matin_.
+
+«La veille du jour fixé pour le départ, à huit heures du soir,
+dit-elle, je pris avec moi deux de mes frères et deux de mes
+soeurs, nous nous mîmes propres et prîmes sur nous ce que nous
+avions de meilleures nippes, ne nous étant pas permis d'en
+emporter d'autres. Nous feignîmes de nous aller promener à la
+place du Château, endroit où tout le beau monde allait tous les
+soirs; sur les dix ou onze heures que la compagnie se sépara, je
+me dérobai à ceux de ma connaissance, et, au lieu de prendre le
+chemin de notre maison, en primes un tout opposé pour nous rendre
+dans celle qu'on m'avait indiquée à la digue près de la mer, et
+nous entrâmes par une porte de nuit où on nous attendait. On nous
+fit monter sans chandelle ni bruit, dans un galetas où nous fûmes
+jusqu'à une heure de nuit, là nous vint prendre notre capitaine.»
+
+Bien que les capitaines avec lesquels les fugitifs étaient obligés
+de traiter, connussent le risque, s'ils étaient découverts, de
+voir leurs navires confisqués et d'être eux-mêmes envoyés aux
+galères; cependant, les profits de cette contrebande humaine
+étaient tels, qu'il n'y eût bientôt plus si petit port où se
+trouvât quelque capitaine faisant métier de transporter des
+fugitifs à l'étranger.
+
+Le capitaine une fois trouvé, les fugitifs étaient obligés de se
+soumettre à toutes les conditions que celui-ci voulait leur
+imposer; tant pour le départ que pour le payement. Le marché
+conclu, on avait à surmonter encore bien des difficultés avant de
+pouvoir mettre le pied sur le navire qui devait vous emmener à
+l'étranger.
+
+La relation du départ de Fontaine et de ses compagnons peut donner
+quelque idée de ces difficultés de la dernière heure.
+
+Fontaine avait trouvé à Marennes, un capitaine anglais qui avait
+consenti à le porter en Angleterre, ainsi que quatre ou cinq
+autres personnes, moyennant dix pistoles par tête.
+
+Pendant plusieurs jours d'une attente cruelle, les émigrants se
+tiennent à la Tromblade prêts à partir; enfin le capitaine leur
+fait savoir qu'il est prêt à mettre à la voile, et que si, le
+lendemain, ils se trouvaient dans les sables près de la forêt
+d'Arvert, il enverrait une chaloupe pour les prendre et les mener
+à bord.
+
+Le lendemain, plus de cinquante huguenots attendaient à l'endroit
+fixé, espérant pouvoir s'échapper en même temps que Fontaine et
+ses compagnons, mais les catholiques avaient eu l'éveil, et les
+autorités avaient empêché le navire de partir.
+
+Toute la journée se passe sans que les personnes assemblées dans
+les sables, voient paraître le navire attendu, et, sans un faux
+avis donné exprès au curé et à ses acolytes par des pécheurs,
+elles étaient surprises; on se disperse; Fontaine et une quinzaine
+d'autres vont demander asile à un nouveau converti; celui-ci les
+renvoie après quelques heures craignant d'être compromis, et ce
+fut fort heureux pour les fugitifs, car il n'y avait pas une demi-
+heure qu'ils étaient partis, qu'un juge de paix accompagné de
+soldats vint faire une descente chez ce nouveau converti.
+
+Chacun tire de son côté, Fontaine et quelques-uns de ses
+compagnons restent cachés quatre ou cinq jours dans des cabanes de
+pêcheurs, Dieu sait dans quelles transes continuelles.
+
+Le capitaine anglais leur fait savoir un jour, que le lendemain il
+prendra la mer et qu'il passera entre les îles de Rhé et d'Oléron,
+il leur dit que s'ils peuvent se procurer une petite barque, et
+courir les risques d'une navigation hasardeuse dans ces parages,
+ils n'auront qu'à laisser tomber trois fois leur voile, et, qu'il
+accostera leur barque pour les emmener sur son navire après qu'il
+aura été visité.
+
+«Le même soir, 30 novembre 1685, dit Fontaine, nous montâmes dans
+une petite chaloupe à la tombée de la nuit... nous n'étions plus
+que douze dont neuf femmes. À la faveur de la nuit, nous pûmes
+nous éloigner de la côte sans être aperçu ni du fort d'Oléron, ni
+des navires en surveillance, et, _à dix heures du matin_, _le
+lendemain_, nous laissâmes tomber l'ancre pour attendre le
+vaisseau libérateur. Ce ne fut que vers trois heures de l'après-
+midi, que le vaisseau parut en vue de notre barque. Mais il avait
+encore à bord les visiteurs officiels et le pilote, nous le vîmes
+jeter l'ancre à la pointe septentrionale de l'île d'Oléron, après
+quoi, il descendit les visiteurs et le pilote, et reprit son
+chemin en faisant voile de notre côté. Quelle joie nous éprouvâmes
+à cette vue!
+
+«Hélas! cette joie fut de bien courte durée! Nous commencions à
+peine de nous y abandonner, qu'une des frégates du roi,
+constamment occupées à surveiller les côtes pour empêcher les
+protestants de quitter le royaume, se rapprocha du lieu où nous
+nous trouvions. La frégate jeta l'ancre, ordonna au vaisseau
+anglais d'en faire autant, l'aborda et envoya des gens en fouiller
+les coins et recoins... quelle bénédiction qu'à ce moment nous ne
+fussions pas encore sur le vaisseau! Supposez que la frégate fût
+arrivée une heure plus tard, nous étions tous perdus... La visite
+terminée, le capitaine anglais reçut l'ordre de mettre
+immédiatement à la voile; nous éprouvâmes l'amère douleur de le
+voir partir en nous laissant derrière lui.
+
+«Il ne put même pas nous voir, car la frégate se trouvait entre
+lui et notre bateau. Quelle déplorable situation que la nôtre à ce
+moment-là. Nous étions dans le désespoir et nous ne savions que
+faire. À prendre le parti de ne pas bouger de l'endroit où nous
+étions, nous devions à coup sûr exciter les soupçons de la frégate
+et nous exposer à nous faire visiter par elle. Si nous tentions de
+retourner à la Tremblade, pour une chance de succès, nous en
+courions cent de contraires. Remarquant que le vent était propice
+pour La Rochelle et contraire pour la Tremblade, je dis au
+batelier: couvrez-nous tous dans le fond du bateau avec une
+vieille toile, et allez droit à la frégate, en feignant de vous
+rendre à la Tremblade. Vous pouvez, votre fils et vous, en
+contrefaisant les ivrognes et en roulant dans le bateau, vous
+arranger de manière à laisser tomber la voile trois fois et (à
+l'aide de ce signe convenu), nous faire reconnaître du capitaine
+anglais».
+
+Tout s'exécute suivant les instructions de Fontaine, et les
+officiers de la frégate voyant deux hommes ivres semblant courir à
+leur perte, crient aux deux pécheurs, de ne pas s'obstiner à
+vouloir gagner la Tremblade et de faire voile au contraire pour La
+Rochelle.
+
+Nous changeâmes immédiatement de direction, continue Fontaine, le
+bateau vira vent arrière et nous dîmes adieu à la frégate du fond
+de nos coeurs et aussi du fond de notre bateau car nous y restâmes
+soigneusement couverts sans oser encore montrer le bout du nez.
+Cependant le navire anglais avait répondu à notre signal, tout en
+commençant à gagner la haute mer, et nous n'osions pas nous mettre
+à sa suite, par crainte de la frégate qui était encore à l'ancre
+non loin de nous; nous attendîmes que le jour tombât. Alors le
+batelier fut d'avis qu'il fallait tenter l'aventure avant qu'il
+fit entièrement obscur, pour ne pas nous exposer à être engloutis
+par les vagues; nous changeâmes donc encore une fois de direction,
+et la manoeuvre était à peine terminée, que nous vîmes la frégate
+lever l'ancre et mettre à la voile. Notre première pensée fut
+naturellement qu'elle avait remarqué notre mouvement et qu'elle se
+préparait à nous poursuivre. Sur quoi, la mort dans l'âme, nous
+mîmes de nouveau le cap sur la Rochelle, mais notre anxiété fut de
+courte durée; au bout de quelques minutes nous pûmes voir
+distinctement la frégate voguer dans la direction de Rochefort, et
+nous, de notre côté, nous virâmes encore de bord et nous nous
+dirigeâmes vers le vaisseau anglais qui ralentit sa marche pour
+nous permettre de l'atteindre, nous le rejoignîmes en effet, et
+nous montâmes à son bord, sans avoir encore perdu de vue la
+frégate.»
+
+Le plus souvent, pour éviter des difficultés semblables à celles
+que Fontaine avait rencontrées pour parvenir à s'embarquer, les
+émigrants montaient sur les navires qui devaient les emmener, dans
+le port même; ils s'y rendaient la nuit et s'y tenaient cachés. --
+Les uns se cachaient sous des balles de marchandises, ou sous des
+monceaux de charbon, d'autres se mettaient dans des tonneaux
+vides, placés au milieu de fûts remplis de vin, d'eau-de-vie ou de
+blé. Pierre de Bury, qui fut condamné pour avoir embarqué des
+huguenots à Saint-Nazaire et à Saint-Malo, mettait ses passagers,
+dit le jugement, _dans de doubles fûts en guise de vin ou de blé_.
+De Portal embarqua ses enfants sur un navire, enfermés dans des
+tonneaux et _n'ayant que le trou de la bonde pour respirer._
+
+Les deux cousines de Jean Raboteau partirent cachées dans de
+grandes caisses remplies de pommes, et l'histoire de leur évasion
+est un véritable roman.
+
+La famille Raboteau, originaire des environs de la Rochelle, était
+allée s'établir à Dublin pour y faire le commerce des vins de
+France, bien des années avant la révocation. Jean Raboteau, qui
+avait succédé à son père, ne tombait donc point sous le coup de
+disposition légale, interdisant l'accès des ports français aux
+huguenots naturalisés anglais ou hollandais qui avaient quitté
+leurs pays depuis l'édit de révocation. Reconnu comme sujet
+anglais, il venait fréquemment à la Rochelle avec un navire qu'il
+avait frété pour son commerce, et visitait ses parents et amis
+nouveaux convertis, lorsqu'il débarquait en France. Deux de ses
+cousines lui confient leur embarras, leur tuteur les met dans
+l'alternative, ou d'épouser deux anciens catholiques dont elles ne
+veulent pas, ou d'entrer au couvent. Raboteau conseille à ses
+cousines de feindre de consentir au mariage, pendant qu'il
+préparera leur fuite, et tout se prépare pour la noce. La veille
+du jour fixé pour le mariage, à minuit, les deux jeunes filles
+s'échappent sans bruit, rejoignent leur cousin qui les attendait
+près de là avec deux chevaux, il prend l'une d'elles en croupe, la
+seconde monte sur l'autre cheval et tous trois sont promptement
+rendus à la Rochelle.
+
+Là, une vieille dame reçoit les deux soeurs qu'elle cache dans une
+partie écartée de la maison qu'elle habitait. Raboteau ramène
+promptement les chevaux à l'endroit où il les avait pris et
+regagne sa chambre sans encombre.
+
+Le lendemain il était le premier descendu, et bientôt les
+équipages amènent tous les gens de la noce; le tuteur monte dans
+la chambre des fiancées, voit tout en désordre, les lits non
+défaits. On cherche les jeunes filles partout, dans les caves,
+dans toutes les parties du château, dans le parc, et Raboteau
+semble prendre part aux recherches avec autant d'activité que les
+fiancés déconfits. Le tuteur prévient les autorités; tous les
+navires qui étaient dans le port, notamment celui de Raboteau,
+sont soigneusement visités, sans succès. Raboteau, pour dérouter
+les soupçons, prolonge son séjour au château, puis il retourne à
+la Rochelle pour mettre à la voile. Les deux jeunes filles sortent
+de la maison où elles avaient trouvé asile, elles sont placées
+dans de grandes caisses ouvertes et recouvertes d'une certaine
+quantité de pommes; une charrette vient prendre les caisses et les
+porte jusqu'à une barque où se trouvait Raboteau; de là elles sont
+transbordées sur le pont du navire, et quand on a perdu de vue les
+côtes de France, les deux fugitives peuvent enfin sortir de leur
+incommode cachette.
+
+Mais les navires qui se livraient habituellement à cette
+contrebande humaine avaient des caches, où l'on mettait les
+fugitifs; ces caches fort petites étaient dissimulées, soit sous
+la chambre du navire, soit sous le pont, _entre le mât et la chute
+de la chambre_, ainsi que le constatent divers jugements rendus
+contre des capitaines. Baudoin de la Boulonnière partit sur un
+navire de vingt-cinq à trente tonneaux, dans la cache duquel on
+entrait par-dessous le lit d'un matelot, et l'on entassa douze
+personnes dans cet étroit espace.
+
+Les fugitifs entraient, quelquefois longtemps à l'avance, dans ces
+caches, et Élie Benoît montre à quelles dures épreuve ils y
+étaient soumis: «On s'enfermait, dit-il, dans des trous où l'on
+était entassé les uns sur les autres, hommes, femmes et enfants où
+on ne prenait l'air qu'a certaines heures de la nuit... ce qui
+renfermait le pot destiné à subvenir aux nécessités naturelles
+servait aussi de table pour boire et manger. On demeurait dans
+cette contrainte pour attendre le vent ou la commodité des
+visiteurs, huit et quinze jours... Le silence, l'obscurité, l'air
+étouffé, la puanteur, tout ce qui pouvait faire le plus de peine,
+devenait aisé pour les personnes les plus délicates, pour les
+femmes grosses, pour les vieillards, pour les enfants. On a vu des
+enfants d'un naturel éveillé, remuant, inquiet, sujets à crier
+pour la moindre chose, demeurer dans ces obscures cachettes aussi
+longtemps que des personnes d'un âge mûr, sans jeter un cri, ni
+donner une marque d'impatience.»
+
+Mlle de Robillard fut mise avec ses cinq jeunes frères et soeurs
+dans la cache qu'on avait faite sur le navire qui devait
+l'emmener. «Cette cache, dit-elle, était si petite, qu'un homme
+était dedans pour nous y tirer. Après que nous y fûmes placés et
+assis sur le sol, _ne pouvant y être en autre posture_, on referma
+la trappe, et on la goudronna comme le reste du vaisseau pour
+qu'on n'y pût rien voir. Le lieu était si bas, que nos têtes
+touchaient aux planches d'en haut. Nous primes soin de tenir nos
+têtes, droit sous les poutres, afin que, quand les visiteurs,
+selon leur belle coutume, _larderaient leurs épées_, _ils ne nous
+perçassent pas le crâne_.»
+
+Le danger n'était pas chimérique; on conte à ce sujet, qu'un
+pasteur, enfermé dans une de ces caches, fut blessé par l'épée
+d'un des soldats qui lardaient le navire où il se trouvait; non
+seulement il ne poussa pas un cri, mais il eut la présence
+d'esprit d'essuyer la lame de l'épée qui l'avait blessé, à mesure
+que le soldat la retirait à lui, pour que sa présence ne fût pas
+décelée par son sang. Mlle de Robillard et ses cinq jeunes frères
+et soeurs étaient depuis _dix heures_ dans l'étroite cache où on
+les avait entassés, quand on put enfin ouvrir la cache pour leur
+permettre de respirer. «Il était temps; dit-elle, car nous
+étouffions dans ce trou et croyions y aller rendre l'âme aussi
+bien que tout ce que nous avions dans le corps, qui en sortait de
+tous les côtés. On nous donna de l'air, et en sortîmes quelques
+heures après, plus morts que vifs; notez pourtant que, malgré ce
+mauvais état, _toute ma jeunesse ne jeta ni cris ni plaintes._»
+
+Un cri échappé à un fugitif eût perdu tous les réformés que
+pouvait contenir la cache d'un navire. Baudoin de la Bouchardière
+enfermé, _lui douzième_, dans une de ces caches, raconte que
+pendant la visite du navire qui dura trois quarts d'heure, son
+jeune enfant, qui n'avait que trois ans, vint à vomir. «Sa mère,
+dit-il, lui mit la main sur la bouche, et _Dieu voulut qu'il ne
+poussât pas un cri_». Sans cette heureuse fortune, toute la
+chambrée eût été découverte par les visiteurs.
+
+Quand on avait échappé à la visite ou aux visites (le navire sur
+lequel monta Fontaine, avait été visité deux fois; celui sur
+lequel était cachée Mlle de Robillard, eut à subir trois visites),
+on n'était pas encore hors de danger.
+
+Parfois l'inexpérience des capitaines menait le navire à sa perte;
+ainsi Baudoin de la Bouchardière et ses compagnons vinrent faire
+naufrage sur les côtes de la Hollande, après, dit-ils avoir fait
+voile toute une nuit _sans savoir où nous étions._
+
+Le pilote du navire qui emmenait Olry en Angleterre faillit
+aborder, sans le vouloir, dans un port de la côte de France, et
+plusieurs navires, chargés de réfugiés, allèrent, grâce à
+l'ignorance des capitaines, échouer sur les côtes d'Espagne.
+
+Dans ce pays de l'inquisition, les huguenots trouvèrent plus
+d'humanité qu'ils n'en auraient rencontré dans leur propre patrie.
+Suivant le conseil des juges, qui se firent, il est vrai, payer
+leur complaisance, ils se firent réclamer par les consuls des
+puissances protestantes auxquels ils furent remis.
+
+Les fugitifs avaient à redouter, non seulement l'inexpérience,
+mais encore l'improbité des capitaines qui se livraient au
+dangereux métier du transport des émigrants. Le capitaine avec
+lequel Mlle de Robillard avait traité, devait la débarquer à
+Tapson, près Exeter; il la dépose, à la nuit, sur une plage
+déserte, à vingt lieues de cette petite ville, avec ses jeunes
+frères et soeurs.
+
+«Le septième jour, dit Mlle de Robillard, _à neuf heures du soir_,
+nous vîmes aborder le vaisseau. On nous fit descendre tous avec le
+peu de nippes que nous avions sur ce rivage ou petit port, _il ne
+nous parut ni ville ni maison._
+
+«La peur nous prit de nous voir dans ce lieu qui nous parut un
+désert, et mon capitaine de venir à moi d'un air fort résolu me
+dire: de l'argent! les cinq cents livres que vous me devez encore!
+(il en avait reçu cinq cents au départ). Je lui répondis que sa
+demande était injuste, puisqu'il ne nous menait pas où il avait
+promis de nous laisser, à Tapson. Il fallut néanmoins payer, après
+quoi il mit à la voile et nous restâmes dans ce lieu qui se
+nommait Falcombe, à vingt lieues de Tapson...»
+
+Les lamentations de ces six enfants abandonnés (Mlle de Robillard,
+l'aînée, n'avait que dix-sept ans) attirèrent quelques enfants qui
+amenèrent un ministre. Grâce à quelques mots de latin que
+Mlle de Robillard avait appris avec ses frères, elle put se faire
+comprendre, et en montrant quatre louis d'or composant toute sa
+fortune, elle réussit à se faire donner une chaloupe qui la
+conduisit à Tapson avec toute sa jeunesse. C'est ainsi, qu'elle
+fut tirée du mauvais pas où l'avait mise son capitaine.
+
+Cet_ honnête homme_ s'était pourtant laissé apitoyer au départ,
+et, bien que payé seulement pour le transport de cinq personnes,
+il avait consenti à prendre, par-dessus le marché, la plus jeune
+soeur de Mlle de Robillard, âgée seulement de deux ans. Un autre
+capitaine, plus pitoyable, avait consenti à prendre gratis sur son
+navire, pour les emmener en Angleterre, une pauvre veuve et ses
+quatre enfants. Cette pauvre veuve ne possédait que quinze francs
+pour tout avoir, et son bagage, ainsi que le constate le procès-
+verbal de saisie, ne consistait qu'en une couette et une méchante
+caisse contenant de menues hardes pour ses enfants.
+
+Ceux qui s'adressaient à des capitaines catholiques, anglais ou
+irlandais, dit Élie Benoît, étaient trahis, et perdaient à la fois
+leur argent et leur liberté. Beaucoup dépouillaient leurs
+passagers. Baudoin de la Bouchardière fait naufrage sur les côtes
+de la Hollande, le maître du navire et les matelots sautent dans
+la chaloupe avec toutes les hardes des passagers qu'ils avaient
+volées. Les fugitifs restent abandonnés pendant quatre mortelles
+heures sur le navire échoué, et à chaque instant sur le point de
+sombrer sous l'effort des vagues; ils sont enfin tirés d'affaire
+par des matelots hollandais qui viennent à leur secours.
+
+On n'a jamais eu de nouvelles, dit Legendre, de Simon le Platrier,
+orfèvre, qui s'était embarqué avec sa femme et sa fille aînée, «ou
+ils seront péri sur la mer, ou le maître du vaisseau dans lequel
+ils s'étaient embarqués, leur aura coupé la gorge et se sera
+retiré dans quelque île du nouveau monde. _Ce ne serait pas le
+seul qui aurait fait de semblables coups_».
+
+En 1689, le présidial de Caen condamnait à la roue le nommé
+Reigle, convaincu d'avoir passé des religionnaires à Jersey et
+d'en avoir volé un, _après l'avoir étranglé_. En 1697, le même
+présidial condamnait au même supplice Goupil, maître de bateau et
+Tuboe, son matelot, convaincus d'avoir fait périr plusieurs de
+leurs passagers, entre autres cinq religionnaires et un bourgeois
+catholique de Caen. Ces misérables conduisaient leur bateau entre
+les deux îles de Saint-Marcouf, dans un endroit où la mer, en se
+retirant, laissait le sable à sec. Ils faisaient descendre, sous
+un motif spécieux, les passagers à fond de cale, fermaient
+l'écoutille, pratiquaient une ouverture au bateau, et
+s'éloignaient, laissant la haute mer, dont le niveau dépassait le
+dessus du pont, remplir leur office d'assassins.
+
+Fontaine, réfugié en Angleterre, avait donné mission à un
+capitaine anglais de prendre pour lui un chargement de sel en
+France. Au moment où ce capitaine allait repartir pour
+l'Angleterre, après avoir pris ce chargement, quelques huguenots
+qui avaient pu, grâce à une conversion simulée, trouver le temps
+et le moyen de transformer tous leurs biens en argent comptant,
+s'adressèrent à lui pour les transporter en Angleterre.
+
+Porteurs de sommes considérables, ces malheureux crurent que leurs
+valeurs seraient plus en sûreté entre les mains du capitaine
+qu'entre les leurs. «La vue d'un tel trésor, dit Fontaine, fut
+pour ce capitaine une tentation à laquelle il ne sut pas résister
+et il forma la résolution de se l'approprier. -- Sous prétexte que
+le vent était contraire, il persuada les passagers qu'il fallait
+mettre le vaisseau à l'abri dans quelque port. Comme ils auraient
+couru de grands dangers dans un port français, il leur dit qu'il
+fallait gagner la côte d'Espagne. Il naviguait donc entre Bilbao
+et Saint-Sébastien, marchant à pleines voiles, lorsque, voyant que
+le vent et la marée favorisaient son criminel dessein, il lança le
+vaisseau à la côte et le brisa entièrement...
+
+Le capitaine et ses hommes sautèrent dans la chaloupe avec le
+trésor et laissèrent les passagers à la mer, car chaque vague
+venait recouvrir complètement le navire naufragé. Parmi eux se
+trouvait une dame de qualité, à laquelle appartenait la plus
+grande partie des sommes confiées au capitaine. Elle aurait pu se
+sauver parfaitement, grâce à un jupon d'un tissu épais et serré
+qui la faisait flotter sur l'eau et l'aurait soutenue jusqu'à ce
+qu'elle fût arrivée à la côte. Mais le capitaine prévoyant ce qui
+allait arriver, poussa sur elle sa chaloupe, comme s'il allait à
+son secours, et, lorsqu'elle fut à sa portée, _d'un coup de gaffe
+il la fit plonger sous l'eau_, _et il la tint enfoncée assez
+longtemps pour que le jupon s'imbibât d'eau et ne put pas ramener
+le corps à la surface_.»
+
+Ce capitaine, dit Fontaine, se rendit à Cadix, et avec sa fortune
+mal acquise acheta un corsaire dont il prit le commandement.
+
+Les fugitifs, alors même qu'ils avaient eu la chance de tomber sur
+un capitaine expérimenté et honnête, et qu'ils avaient pu
+s'embarquer sans encombre et gagner la haute mer en déjouant la
+vigilance des croiseurs, n'étaient pas encore à l'abri de tout
+danger, -- souvent ils rencontraient un corsaire de Saint-Malo ou
+de Dieppe, ou un hardi forban d'Alger ou de Tunis, venant faire
+des razzias près des rivages de la France et même jusque en vue
+des côtes de la Hollande. Naturalisé ou non, le réfugié pris par
+un navire français était envoyé aux galères. -- David Doyer, de
+Dieppe, est pris avec le navire marchand qu'il commandait; il est
+envoyé aux galères, et, après quelques années de rame, il meurt à
+l'hôpital de Marseille.
+
+Au XVIIe siècle, ce n'était point chose rare de tomber aux mains
+des corsaires barbaresques qui réduisaient leurs prisonniers en
+esclavage. Saint-Vincent-de-Paul avait été au bagne de Tunis,
+comme Regnard avait été à celui d'Alger. En 1645, le synode
+protestant ordonnait une quête générale pour le rachat de la
+multitude de captifs qui étaient dans les fers (à Alger, à Tunis,
+à Salle, et autres lieux de la Barbarie).
+
+La France et l'Espagne avaient des moines rédempteurs, dont la
+seule mission était le rachat des captifs catholiques;
+l'Angleterre et la Hollande, rachetaient aussi leurs nationaux. En
+1648, il n'y avait pas à Alger moins de 20000 esclaves chrétiens,
+catholiques, grecs ou protestants. En 1666, lors du traité avec
+Tunis, M. de Beaufort convient qu'on rendra les captifs de part et
+d'autre, homme, pour homme; le surplus pour un prix modéré.
+
+La même année, dans le traité passé avec Alger, la France stipule,
+moyennant une somme déterminée le rachat de trois mille esclaves
+français.
+
+En 1687, un paquebot hollandais portant cent-soixante-quatre
+passagers, parmi lesquels se trouvaient soixante-trois huguenots,
+est pris par un corsaire algérien; tous sont faits esclaves. C'est
+sur ce navire que se trouvait le pasteur Brossard, qui conte ainsi
+l'aventure: «Le 6 juin 1687, je me mis, avec un grand nombre de
+réfugiés, dans le vaisseau du sieur Williamson de Rotterdam, pour
+passer d'Angleterre en Hollande. Comme nous fumes près de la
+Brille et que nous voyions la terre de Zélande, les corsaires
+d'Alger, commandés par le Bouffon, renégat d'Amsterdam, arrivèrent
+là subitement avec trois vaisseaux et nous prirent.»
+
+Valait-il mieux pour les réfugiés tomber aux mains des Français
+qu'à celles des Barbaresques?
+
+Le procureur du roi, de Nantes le pensait, lorsque, parlant de la
+femme d'un raffineur de Nantes et de trois ménages religionnaires
+capturés par un corsaire algérien, il disait: Voilà des gens punis
+plus sévèrement que s'ils avaient été arrêtés en France.
+
+Mais ce n'était pas l'opinion de Noblet, un protestant de Rouen,
+qui, racheté par les pères rédempteurs, après avoir passé de
+longues années dans les fers à Alger, et menacé des galères à son
+retour en France, comme prétendu relaps, déclarait qu'il avait
+trouvé _plus d'humanité en Afrique qu'en France_, ayant toujours
+eu à Alger la liberté de prier Dieu comme il l'entendait. C'était
+encore moins l'avis du célèbre ministre Claude, déclarant que,
+même les nouveaux convertis, restés à leurs foyers, mais obligés
+chaque jour de commettre des sacrilèges qui leur faisaient
+horreur, «changeraient de bon coeur leur dur esclavage, avec des
+fers dans Alger ou dans Tunis, car ils n'y seraient pas au moins,
+disait-il, opprimés dans leurs consciences, et auraient encore
+quelque espérance de liberté par la voie de la rançon.»
+
+Il est incontestable que les huguenots, si cruellement tourmentés
+sur les galères du roi de France, n'avaient pas au bagne d'Alger
+des aumôniers acharnés à les persécuter sans cesse, moralement
+aussi bien que physiquement. Cependant, même dans les bagnes des
+États barbaresques, les missionnaires français venaient encore
+parfois vexer et tourmenter les esclaves huguenots. C'est ce qui
+arriva au pasteur Brossard, pris en vue des côtes de la Hollande,
+et qui resta dix-huit mois au bagne avant d'être racheté par les
+soins de ses coreligionnaires de l'Angleterre et de la Hollande.
+
+Le jour même de son arrivée, le père vicaire de la congrégation de
+la mission française résidant à Alger, le presse fort de changer
+de religion et de faire changer de même toutes les personnes
+prises avec lui, lui promettant qu'il serait bien récompensé de ce
+grand service rendu au roi.
+
+Brossard, à l'instigation de ce saint homme, est fort durement
+traité par les Turcs: «Le père vicaire, dit-il, ayant toujours en
+tête de me faire passer à sa religion, était bien aise que je
+fusse ainsi tourmenté, me faisant dire que je ne le serais plus,
+pourvu que je me fisse catholique, à cause de l'argent qu'il
+bâillerait pour cela aux Turcs... Je suis assuré qu'il parla aux
+autres religieux et prêtres d'employer tous leurs soins pour
+cela..., comme ils firent tout leur possible pour me mettre mal
+dans l'esprit du Pacha, afin qu'il continuât de m'envoyer au
+travail, mais il n'eut pas toujours égard à leurs sollicitations
+contre moi, il me dispensa du travail et me permit d'aller par la
+ville... Après cela le père vicaire et ses gens agirent contre moi
+d'une autre manière, c'est qu'ils me donnaient le nom de Duquesne,
+et me faisaient appeler ainsi en tous lieux par leurs émissaires,
+pour m'exposer à la fureur du peuple, qui, à l'ouïe de ce nom, se
+ressouvenant que M. Duquesne les avait fait ci-devant bombarder,
+s'échauffait extrêmement contre tous les Français et
+particulièrement contre moi, qui, pour cette raison, ne sortais
+guère ou, si je sortais, je recevais de grosses injures et souvent
+de rudes coups.»
+
+L'amiral d'Estrées ayant commencé à bombarder Alger, tous les
+jours les Turcs faisaient périr quelques Français, en les mettant
+à la bouche des canons. Brossard, enfermé dans un cachot et au
+moment d'être envoyé au supplice avec d'autres réfugiés, se
+prépare à la mort. À ce moment, il doit encore subir des
+exhortations du père vicaire qui vient insister de nouveau pour
+que lui et ses compagnons se convertissent: «nous assurant, dit
+Brossard, que, par ce moyen, nous avions notre salut en l'autre
+monde, et nous insinuant en même temps, que même nous pourrions
+encore le faire en celui-ci.»
+
+Un danger plus sérieux menaçait les huguenots, esclaves aux bagnes
+d'Alger et de Tunis, c'est qu'il fût fait droit aux réclamations
+de Louis XIV, dont la haine poursuivait les émigrés, non seulement
+dans tous les États qui leur avaient donné asile, mais encore
+jusqu'au fond des bagnes. Le grand roi, en effet, avait, ainsi que
+le dit Élie Benoît, demandé, heureusement sans succès, que les
+huguenots pris et faits esclaves par les Barbaresques, lui fussent
+rendus comme des fugitifs _ayant déserté malgré ses ordres._
+
+Au roi de Portugal, il demande de faire convertir une demi-
+douzaine de ses sujets huguenots établis au-delà des Pyrénées,
+ainsi qu'en témoigne cette lettre de Schomberg: «L'ambassadeur
+travaille ici avec de grands empressements pour obliger cinq ou
+six marchands protestants à se faire romains. Il a trouvé de la
+disposition au roi de Portugal à leur ôter sa protection.»
+
+À son allié le roi d'Angleterre, dit de Sourches, Louis XIV
+faisait redemander par son ambassadeur, M. de Bonrepos, les
+matelots huguenots qui s'étaient réfugiés en Angleterre, et les
+faisait redemander pour ses galères. Il tente d'obtenir une
+restitution analogue de la République de Gênes, et voyant qu'il
+n'a aucune chance de réussite, il fait féliciter son consul,
+d'avoir du moins fait courir le bruit que la demande était faite.
+Sa Majesté, écrit Seignelai, «a approuvé que vous ayez fait courir
+le bruit _sous main_, que vous avez ordre de demander à la
+République tous les Français de la religion prétendue réformée qui
+sont à Gênes, puisque vous avez reconnu qu'il serait trop
+difficile d'obtenir de la dite République, de vous les remettre
+entre les mains.» Le comte de Tessé, commandant des dragons à
+Orange, signifie au légat du pape qu'il sera forcé d'entrer à
+Avignon et dans les autres villes du comtat, si on y donne asile
+aux huguenots. -- Vis-à-vis de la Suisse, pour réclamer
+l'expulsion des réfugiés, Louis XIV ne craint pas d'invoquer une
+disposition d'un traité relatif aux _malfaiteurs_ des deux pays.
+
+Tambonneau, ambassadeur de France, demande, au nom du roi, qu'il
+ne soit point fait accueil aux réfugiés, attendu l'article 4 du
+pacte d'alliance, portant que l'un des pays contractants ne devait
+donner asile ou protection, à aucun ennemi ou bandit dont l'autre
+pays fût justiciable, et s'engageait à le chasser de son
+territoire.
+
+Berne, appuyée par Zurich, répond: «nous estimons unanimement et
+selon la saine raison que ceux qui, _pour cause seulement de
+religion et pour sûreté de leur conscience_, ont quitté la France,
+_sans être coupables d'aucun méfait_, ne sauraient être assimilés
+à ceux dont parle l'article 4.»
+
+C'est surtout vis-à-vis de sa faible voisine, Genève, que Louis
+XIV multiplia les insolentes injonctions et même les menaces, pour
+obtenir que les réfugiés fussent expulsés de cette trop
+hospitalière République.
+
+Louis XIV écrit à Dupré, résident français à Genève, d'insister
+auprès des magistrats de cette ville pour qu'ils obligent les
+réfugiés _à partir pour retourner dans leurs maisons_ -- «vous
+déclarerez aux dits magistrats, poursuit-il, que _je ne pourrais
+pas souffrir _qu'ils continuassent à donner retraite à aucun de
+mes sujets qui voudraient encore sortir de mon royaume», il lui
+écrit encore plus tard, pour lui enjoindre de déclarer une seconde
+fois aux magistrats, que «s'ils n'obligent pas les réfugiés _de
+s'en retourner incessamment dans les lieux où ils demeuraient
+auparavant_, _il pourrait bien prendre des résolutions qui les
+feraient repentir de lui avoir déplu_.»
+
+Genève, sans armes, avec ses remparts en mauvais état, ne pouvait
+songer à résister ouvertement aux injonctions de son trop puissant
+voisin. Elle envoya les réfugiés du pays de Gex, dans les
+propriétés rurales que possédaient ses bourgeois, et soutint que,
+de tout temps on avait employé chez elle des valets et des
+servantes de ce pays, et qu'on ne saurait comment s'en procurer
+ailleurs.
+
+Elle fit publier à son de trompe, dans la ville l'expulsion des
+réfugiés, mais, après les avoir fait sortir en plein jour par la
+porte de France, elle les faisait rentrer à minuit par la porte de
+Suisse.
+
+Enfin, quand elle vit l'orage approcher d'elle, les troupes
+françaises étant descendues dans les vallées vaudoises, pour les
+désoler de concert avec l'armée du duc de Savoie, elle travailla
+avec ardeur à relever ses fortifications, avec l'aide des
+ingénieurs du prince d'Orange, puis elle conclut une alliance
+défensive avec les autres villes réformées de la Suisse, qui
+s'engagèrent à mettre 30 000 hommes à sa disposition, dans le cas
+où Louis XIV voudrait mettre à exécution les menaces qu'il lui
+avait faites. L'intendant de Gex avait, en effet, insolemment
+écrit: «Sachez que le roi a 9 000 hommes sur la Saône, qui seront
+ici dans un moment, avis à vous, messieurs de Genève.» Quand la
+petite république se fut mise en état de se défendre, le roi dut
+se borner à écrire à son résident, ces vaines paroles de menace:
+«Dites à ces messieurs de Genève qu'ils se repentiront bientôt de
+m'avoir déplu.»
+
+Partout les tentatives de Louis XIV, pour se faire livrer les
+réfugiés, échouèrent misérablement, excepté auprès du duc de
+Savoie qui consentit à se faire le pourvoyeur des galères de
+France, en établissant des postes de garde tout le long de ses
+frontières, et en organisant une véritable chasse aux huguenots
+sur son territoire.
+
+Voici comment furent traités Jean Nissolles et ses compagnons,
+arrêtés hors des frontières de France, auprès de Pignerol, et
+arrêtés, _de la part du duc de Savoie._
+
+«On nous sépara, dit Jean Nissolles. On mit Hourtet, Figuels et
+mon fils dans une certaine casemate, où l'on n'avait accoutumé que
+d'enfermer les plus grands scélérats. _On n'y pouvait voir le jour
+que par un trou_, _l'eau y coulait de tous côtés et il n'y avait
+qu'un peu de paille pourrie_, _toute remplie de poux..._ On nous
+enferma, Claude et moi, dans un cachot _si plein d'ordure et de la
+plus sale ordure_, qu'elle remplissait presque jusqu'à la porte,
+et qu'à peine pûmes-nous y mettre une paillasse pour coucher. Le
+lieu était _fort humide et d'une puanteur si insupportable_, qu'un
+prisonnier des vallées de la Luzerne y était devenu tout enflé...
+Après vingt-trois jours de séjour dans de pareils endroits, et
+pendant la rigueur de l'hiver, on eut ordre de la cour de nous
+faire conduire dans notre pays et devant nos juges.»
+
+En avril 1686, deux cent quarante émigrants passent la frontière
+savoyarde pour se rendre en Suisse, avec vingt-huit mulets portant
+les hardes et les petits enfants. Mais les curés des paroisses
+auxquelles les fugitifs appartenaient, avaient prévenu le curé de
+Saint-Jean de Maurienne, et ces fugitifs ne furent pas plus tôt
+sur le territoire de la Savoie, que les paysans appelés au son du
+tocsin, accoururent de toutes parts et les enveloppèrent. Faits
+prisonniers par ces sujets zélés de l'allié de Louis XIV, ils
+furent remis aux autorités françaises, et les juges envoyèrent les
+femmes en prison, les hommes aux galères.
+
+Au mépris du droit des gens, Louis XIV faisait enlever les
+réfugiés, hors des frontières de la France, à l'étranger; il tenta
+même de faire enlever en pleine Hollande, le pasteur Jurieu, dont
+les pamphlets l'exaspéraient au plus haut degré.
+
+Élie Benoît constate que les gardes des frontières allaient
+enlever les fugitifs descendus dans quelque auberge à deux ou
+trois lieues de la frontière, en sorte que, à proximité de la
+France, il n'y avait sûreté pour les émigrés que dans les villes
+fermées.
+
+Vernicourt, conseiller au Parlement de Metz, fut pris par la
+garnison de Hombourg sur le territoire du Palatinat.
+
+Le banquier Huguetin, établi en Hollande, avait fait une immense
+fortune. On attira ce réfugié en France, sous prétexte de négocier
+la restitution des biens qu'il avait laissés dans sa patrie.
+Pontchartrain l'obligea à souscrire des lettres de change pour
+plusieurs millions, mais Huguetin ayant pu révoquer à temps les
+ordres qu'on lui avait extorqués, s'empressa de repasser en
+Hollande. Poursuivi par les agents du gouvernement français, il
+fut enlevé par eux sur le territoire hollandais et, sans un
+heureux hasard qui lui permit de se faire reconnaître à la
+frontière, il eût fini ses jours dans quelque prison d'État.
+
+Jean Cardel, originaire de Tours, avait fondé à Manheim une
+importante manufacture de drap. Accusé faussement (ainsi que le
+reconnaît La Reynie, dans une pièce qui se trouve aux archives de
+la Préfecture de police) d'une prétendue conspiration contre la
+personne du roi, il est enlevé par un détachement de troupes
+françaises entre Manheim et Francfort. Enfermé à la Bastille le 4
+août 1690, le malheureux Cardel y reste trente ans; son esprit,
+disent les mémoires sur la Bastille, était dans une espèce
+d'égarement qui ne lui laissait que de fort légers intervalles de
+raison. Le 3 juin 1715, on le trouva mort dans le cachot fangeux
+où il languissait depuis si longtemps; son corps était chargé de
+soixante-trois livres de chaînes de fer. L'Électeur, le roi
+Guillaume, les États généraux et l'Empereur lui-même, avaient
+réclamé vainement la mise en liberté de Cardel, que Louis XIV
+avait fini par faire passer pour mort. -- C'est ce qu'il avait
+fait pour les trois ministres, réclamés en 1713 en vertu du traité
+d'Utrecht. -- C'est encore par un mensonge semblable, qu'il mit
+fin aux insistantes réclamations faites par la Porte, au sujet
+d'Avedick, patriarche de Constantinople, qu'il avait fait enlever
+et gardait au fond d'un cachot depuis plusieurs années. -- Ce
+n'est que plus tard qu'Avedick mourut, et sa fin arriva si à
+propos pour tirer Louis XIV d'embarras, qu'on eut quelque peine à
+croire qu'elle fût naturelle.
+
+Ces enlèvements de réfugiés à l'étranger n'étaient pas les seules
+marques qu'eût données Louis XIV de son mépris du droit des gens.
+Quand la France avait été dragonnée, on avait logé les soldats
+chez un grand nombre d'étrangers, allemands, anglais, hollandais,
+sous prétexte qu'ils étaient alliés à des familles françaises, et
+il fallut l'intervention des États généraux de Hollande et de
+l'ambassadeur d'Angleterre pour faire cesser ces incroyables abus
+de pouvoir. Le procureur du roi à Nantes, s'oppose au départ du
+négociant _hollandais_ Wyterloft et fait saisir ses meubles, bien
+qu'il eût un passeport dans les règles, sous prétexte que, pour
+éviter d'être converti par les dragons, ce négociant veut émigrer
+avec toute sa famille, en ne laissant que son fils aîné comme
+_plastron_. Ce zélé convertisseur, ayant sans doute reçu quelques
+observations de son procureur général, à l'occasion de cette
+assimilation des étrangers aux Français, lui écrit: «Je prévois un
+inconvénient fâcheux qui va arriver, et sur lequel je vous prierai
+de spécifier votre ordre, qui est qu'y ayant ici un grand nombre
+d'étrangers non naturalisés que je prévois convertis à la venue
+des premiers dragons, et, après cela, ces gens feront leurs
+affaires et enverront tous leurs effets _au pays dont ils sont_,
+et ensuite voudront se retirer, et régulièrement on ne saurait
+point les en empêcher.» Pourquoi? _s'il n'y a point de différence
+à faire? _(entre étrangers et Français). -- On trouve aux
+archives, des ordres pour faire entrer aux nouvelles catholiques
+de Paris, Mlle Betsy, _Anglaise_, pour en faire sortir Mlle du
+Cerceau et Mme de Bonroger, toutes deux Hollandaises.
+
+Un envoyé du duc de Zell, ayant refusé de se laisser convertir,
+est jeté à la Bastille; on donne l'ordre d'enfermer dans cette
+prison de Villaines, écuyer de l'ambassadeur de Hollande, accusé
+de pervertir les nouveaux convertis, mais au dernier moment on
+recule devant cette violation flagrante du droit des ambassadeurs;
+on se borne à demander le rappel de l'écuyer de Villaines, mais,
+en même temps, on donne l'ordre de tenter de l'enlever, quant il
+se mettra en route avec sa famille pour rentrer en Hollande.
+
+Quant aux réfugiés qui s'étaient fait naturaliser et avaient pris
+du service dans les armées étrangères, s'ils étaient faits
+prisonniers, ils étaient impitoyablement envoyés aux galères;
+c'est ce qui arriva aux réfugiés pris à Fleurus, c'est ce qui
+serait arrivé à lord Galloway, fils de Ruvigny, s'il fût resté aux
+mains des Français où il était tombé un instant au cours de la
+bataille de Nerwinde; et, cependant, dès 1680, Ruvigny son père,
+avant de quitter la France, avait pris soin de prendre en
+Angleterre des lettres de naturalisation pour lui-même et pour ses
+enfants.
+
+Le roi croyait avoir assez fait pour ces dangereux _naturalisés
+_en publiant le 12 mars 1689, une ordonnance ainsi conçue:
+
+«Sa Majesté ayant été informée que plusieurs officiers de ses
+troupes et autres ses sujets, qui depuis la publication de l'édit
+portant révocation de celui de Nantes, sont sortis du royaume et
+se sont retirés en Angleterre et Hollande, comme dans les pays
+neutres, se trouvent présentement embarrassés, dans l'appréhension
+qu'ils ont d'être obligés, à l'occasion de la présente guerre; ou
+de porter les armes contre leur véritable souverain, ou de perdre
+la subsistance qu'ils tirent dans lesdits pays; et Sa Majesté,
+voulant bien leur donner moyen de ne point tomber dans un pareil
+crime, qui a toujours été en horreur à la nation française, et
+d'éviter d'autre inconvénient, Sa Majesté a ordonné et ordonne,
+veut et entend, que tous ceux de ses sujets, de quelque qualité
+qu'ils soient, qui sont sortis du royaume à l'occasion de la
+révocation dudit édit de Nantes, et lesquels passeront au
+Danemark, pour y servir dans les troupes de Sa Majesté Danoise,
+qui est dans l'alliance de Sa Majesté, ou se retireront à
+Hambourg, _pourront jouir de la moitié des biens qu'ils ont en
+France_.»
+
+Ce qui est plus excessif encore, c'est que les réfugiés
+_naturalisés ou non_ qui étaient pris, non les armes à la main
+mais voyageant d'un pays à l'autre pour leurs affaires ou leur
+négoce, étaient aussi envoyés aux galères, en vertu de cette
+disposition de la déclaration du 31 mai 1685: «Les Français qui
+seront pris sur les vaisseaux étrangers, ou autres, et convaincus
+de s'être établis sans nôtre permission dans les pays étrangers,
+seront constitués prisonniers dans les prisons ordinaires des
+lieux... et condamnés aux galères perpétuelles».
+
+C'est ainsi qu'Élie Neau, _naturalisé_ Anglais, ayant été pris en
+mer par un corsaire de Saint-Malo, fut mis aux galères; il fut
+cruellement tourmenté par l'aumônier des galères, qui, ne pouvant
+venir à bout de sa constance, finit par demander qu'on le
+débarrassât d'un tel pestiféré. Élie Neau fut alors jeté dans un
+cachot sans jour ni air, où on le laissa souvent sans vêtements
+pour se garantir du froid et sans nourriture, et ce ne fut qu'au
+bout de cinq ans, sur les pressantes instances de lord Portland
+qu'il fut enfin mis en liberté.
+
+Pour les huguenotes qui étaient prises en mer, elles étaient mises
+au couvent où on les convertissait. Trois jeunes filles partent de
+la Caroline où leur père était fixé, pour se rendre en Angleterre
+où une femme de qualité s'était chargée de les faire élever; le
+vaisseau qui les portait est pris et on les met au couvent.
+L'aînée se fait religieuse, et les deux autres soeurs se
+convertissent; dix ans après leur capture, l'intendant de Bretagne
+demande pour elles une dot afin de les marier à deux anciens
+catholiques. La demoiselle Falquerolles, _fameuse protestante_ dit
+Pontchartrain, qui avait été prise sur un vaisseau anglais,
+capturé par un armateur de Dunkerque, résista à tous les efforts
+faits pour la convertir, on dut se résigner à l'expulser du
+royaume comme opiniâtre.
+
+C'était, sans croire qu'ils renonçaient pour toujours à leur
+patrie, que les huguenots avaient pris la route de l'exil. «Nous
+partons, avaient-ils dit, comme Olry, mais seulement _jusqu'à ce
+que Dieu nous ramène_ dans les lieux d'où l'on nous a déchassés
+par la violence que l'on a exercée contre nos consciences». Avec
+cet espoir persistant du retour, ces réfugiés ne se considéraient
+que comme les hôtes passagers des pays qui les avaient accueillis.
+En 1697, dans le Brandebourg, les Églises françaises célébraient
+encore un jeûne solennel _pour le retour en France_, et jusqu'en
+1703, les pasteurs de ces Églises se refusèrent à dresser la
+liste, des membres qui composaient leurs troupeaux, dans la
+crainte de donner une constitution définitive à un état de choses
+qu'ils ne considéraient que comme provisoire. Si un grand nombre
+de huguenots, cinq ou six mille, se fixèrent à Cassel, c'est, dit
+Weiss, «parce qu'ils étaient heureux de ne pas s'éloigner beaucoup
+de leur pays natal, dans lequel ils espéraient être rappelés un
+jour.»
+
+«Si, dit Maritofer, troupe par troupe, on voyait les réfugiés se
+succéder en Suisse avec la même persistance, c'est qu'aussi la
+Suisse leur offrait le plus court chemin, pour retourner chez eux.
+Le regret de la patrie perdue leur rendait plus difficile de
+prendre racine dans les asiles qui s'ouvraient à eux et de se
+fondre avec leurs frères en la foi, si charitables et si dévoués
+qu'ils se montrassent à leur égard; aussi voyons-nous partout les
+émigrés, chercher à se grouper en nombre, à former une paroisse à
+part, avec ses préposés et son administration propre, _afin de
+pouvoir à la première occasion retourner tous ensemble au pays._»
+
+Cette préoccupation de se grouper ensemble, pour se faire sur le
+sol étranger une petite France, à l'image de la patrie perdue, on
+la retrouve partout chez les réfugiés, en Hollande, en Angleterre,
+en Amérique, en Allemagne et en Suisse.
+
+C'est en Hollande, en Angleterre, dans le Brandebourg et dans les
+différents États de l'Allemagne, que se fixa la plus grande partie
+des réfugiés.
+
+Si un si grand nombre d'entre eux allèrent se fixer dans le
+Brandebourg, vingt-cinq mille militaires, gentilshommes, gens de
+lettres, artistes, marchands manufacturiers, cultivateurs, c'est
+que pour les attacher au pays, Frédéric Guillaume laissait les
+colonies d'émigrants subsister dans une certaine mesure en corps
+de nation. Les réfugiés avaient leurs cours de justice, leurs
+consistoires, leurs synodes, et toutes les affaires qui les
+concernaient se traitaient en français. Il leur semblait qu'ils
+vivaient encore parmi leurs parents et leurs amis, tant le
+Brandebourg leur retraçait l'image de la patrie absente.
+
+Si les pasteurs retardèrent jusqu'en 1703 la formation des
+registres des églises du Brandebourg, c'est parce qu'ils
+craignaient, nous le répétons, tant l'esprit du retour était resté
+fermement enraciné dans les coeurs, de donner, par la formation
+des listes, une apparence définitive à la constitution de leurs
+troupeaux. Ainsi que le dit Jurieu, «les réfugiés s'obstinaient à
+conserver ce coeur Français qu'on s'efforçait de leur arracher.»
+
+Il ne faut pas croire que dès le début; les réfugiés prenant les
+armes sous le drapeau des puissances protestantes qui leur avaient
+donné asile, eussent perdu l'amour de leur patrie; un grand nombre
+d'officiers, en s'engageant dans l'armée hollandaise, avaient
+stipulé qu'ils ne combattraient point contre la France. Si tant de
+réfugiés vinrent s'enrôler dans l'armée de Guillaume d'Orange, et
+verser leur sang pour lui assurer la possession du trône
+d'Angleterre, ils furent, surtout poussés à le faire par le désir
+de se constituer, en la personne de Guillaume, un protecteur assez
+puissant; pour qu'il put imposer un jour à Louis XIV le rappel des
+huguenots. La lettre suivante écrite par le baron d'Avejon pour
+provoquer des engagements dans son régiment, destiné à prendre
+part à l'expédition d'Angleterre, montre bien que, pour les
+réfugiés, il s'agissait là d'une sorte de croisade en vue du
+retour ultérieur dans la patrie. «Je m'assure, dit-il, que vous ne
+manquerez pas de faire publier dans toutes les Églises françaises
+de Suisse, _l'obligation_ où sont les réfugiés de nous venir en
+aide dans cette expédition, où il s'agit de la gloire de Dieu, et,
+dans la suite, _du rétablissement de son Église dans notre
+patrie_.»
+
+Le succès de la bataille de la Boyne eût peut-être été pour les
+réfugiés le gage assuré d'un retour prochain en France, si leur
+chef, le maréchal de Schomberg, n'eût pas trouvé la mort sur le
+champ de bataille. Deux ans plus tard, après le combat naval de la
+Hogue, Guillaume décidait qu'une descente serait faite en France
+et qu'on ferait appel au concours des nouveaux convertis. Les
+régiments de réfugiés avaient été désignés pour former l'avant-
+garde du corps expéditionnaire que devait commander Ménard de
+Schomberg, fait comte de Leinster.
+
+Mais les vents contraires ayant empêché le débarquement, et la
+saison avancée ne permettant pas de donner suite à ce projet de
+descente en France, il fut abandonné, et, depuis ce moment, jamais
+il ne fut fait, une tentative sérieuse pour rétablir, de haute
+lutte, le culte protestant en France.
+
+Un des premiers chefs des révoltés des Cévennes, Vivens, un ancien
+cardeur de laine, avait appelé à lui, mais vainement, tous les
+réfugiés; l'entente eût-elle été possible entre les gentilshommes
+émigrés, et les obscurs artisans, chefs improvisés de la
+démocratique insurrection des Cévennes? Cela semble d'autant plus
+douteux que l'on voit d'Aigullières et les nobles nouveaux
+convertis de Nîmes supplier le gouvernement de Louis XIV de leur
+donner des armes pour aller exterminer les Cévenols, _ces
+malheureux fanatiques; _si l'on eût pu amener les réfugiés qui
+versaient leur sang sur tous les champs de bataille pour leurs
+patries d'occasion, à s'unir au dernier chef des Cévenols, Roland,
+il est incontestable qu'ils eussent eu grande chance de réussite
+et que Louis XIV aurait pu se voir contraint à rétablir l'édit de
+Nantes.
+
+Mais rien de sérieux ne fut tenté par les réfugiés pour venir au
+secours de l'insurrection cévenole, la flotte que Ricayrol amenait
+en 1704 au secours des insurgés est dispersée par la tempête.
+L'année suivante, alors que Roland, le grand organisateur des
+révoltés, périt victime d'une trahison, La Bourlie, Miramont et
+Belcastel de l'étranger où ils sont réfugiés, tentent d'organiser
+dans le Languedoc une vaste conspiration; Bonbonnoux, un des
+derniers chefs camisards, parle ainsi de cette aventure:
+«Quelques-uns de ceux qui avaient suivi Cavalier dans les pays
+étrangers, étant de retour dans nos provinces, leurrés par
+quelques puissances étrangères, roulaient de vastes projets dans
+leurs esprits. Il ne s'agissait pas de moins que de se rendre
+maître de la province et de mettre quarante mille hommes sur pied
+au premier signal... Mais lorsque la lourde machine est prête à
+jouer, le secret s'évente et tout le projet tombe; heureux, si par
+sa chute il n'avait pas entraîné la perte des principaux qui
+l'avaient formé. Mais quelle cruelle boucherie n'en fit-on pas!
+Vélas fut étendu sur une roue, Catinat et Ravanel périssent sur un
+même bûcher, Flessière est tué sur place.»
+
+Infatigable conspirateur, La Boulie, fils d'un lieutenant général,
+ancien sous-gouverneur de Louis XIV, ne cessa, jusqu'au jour de sa
+mort, de faire de nouveaux complots qui n'aboutirent pas.
+
+Déjà, en 1703, retiré dans son manoir de Vareilles, d'où il
+lançait de nombreuses proclamations, il avait tenté d'organiser un
+soulèvement général des catholiques et des protestants contre le
+gouvernement de Louis XIV. Montrant que, par suite de la
+suppression de toutes les libertés, le pouvoir sans limites du roi
+surchargeait impunément le peuple d'impôts insupportables, il
+invitait tous les Français à briser les fers de leur honteux
+esclavage et à réclamer les armes à la main la convocation des
+États généraux. Pendant qu'il préparait le soulèvement du
+Rouergue, il chargeait le capitaine Boëton de s'entendre avec les
+chefs camisards pour agir avec eux. Mais Catinat, lieutenant de
+Cavalier, ayant pris les devants et ayant fait brûler quelques
+églises dans le canton où l'on devait se rencontrer, fut attaqué
+par les milices catholiques qui dispersèrent sa troupe. Boëton
+arrivant avec six cents hommes, ne trouve plus ses alliés, il est
+obligé de gagner la montagne et de s'enfermer dans le château de
+Ferrières, où il est attaqué par des forces supérieures et obligé,
+de se rendre avec sa troupe.
+
+Si La Boulie avait pu réunir tous les éléments de résistance épars
+sur les divers points du territoire, faire marcher ensemble les
+catholiques et les protestants pour la revendication des libertés
+perdues et la suppression des impôts, réduisant à la plus horrible
+misère la gent taillable et corvéable à merci, il eût transformé
+la guerre religieuse en une guerre sociale qui eût pu constituer
+un grave péril pour le gouvernement.
+
+Quelques années auparavant déjà, les souffrances du peuple avaient
+amené des troubles sérieux en Bretagne et en Guyenne, et la misère
+était telle partout, qu'elle eût servi puissamment la Cause de La
+Bourlie, s'il avait pu réaliser le soulèvement général qu'il avait
+rêvé. Pour qu'on puisse se rendre compte du puissant appui qu'eût
+rencontré dans la misère générale le soulèvement général rêvé par
+La Bourlie, il n'est pas inutile de montrer par quelques
+citations, ce qu'était cette misère _au bon vieux temps._
+
+«Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs
+années que je m'y applique, dit le maréchal de Vauban, j'ai fort
+bien remarqué que dans ces derniers temps, la dixième partie du
+peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement; que,
+des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de
+faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très
+peu de chose près, à cette malheureuse condition; que des quatre
+autres parties qui restent, les trois sont fort mal aisées et
+embarrassées de dettes et de procès, et que, dans la dixième; où
+je mets tous les gens d'épée, de robe, ecclésiastiques et laïques;
+toute la noblesse haute la noblesse distinguée et les gens en
+charges; militaires et civils, les bons marchands; les bourgeois
+rentés et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent
+mille familles, et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il
+n'y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire être
+fort à leur aise... De tout temps en France on n'a pas eu assez
+d'égards pour le menu peuple... aussi c'est la partie la plus
+ruinée et la plus misérable du royaume. Les biens de la campagne
+rendent le tiers moins de ce qu'ils rendaient il y a trente ou
+quarante ans, surtout dans les pays ou les tailles sont
+personnelles. Les puissants font dégrever leurs fermiers, leurs
+parents, leurs amis... Les paysans ont renoncé à élever du bétail
+et à améliorer la terre dans la crainte d'être accablés par la
+taille, l'année suivante. Ils vivent misérables, vont presque nus,
+ne consomment rien et laissent dépérir les terres. Les paysans
+arrachent les vignes et les pommiers à cause des aides et des
+douanes provinciales... Le sel est tellement hors de prix qu'ils
+ont renoncé à élever des porcs, ne pouvant conserver leur chair.
+Des agents employés à lever les revenus, de cent il n'y en a pas
+un qui soit honnête, et, par le fer et le feu, il n'y a rien qu'on
+ne mette en usage pour réduire ce peuple au pillage universel. Et
+tous les pays qui composent le royaume sont universellement
+ruinés.»
+
+Une relation de 1669, qui se trouve aux manuscrits de l'arsenal
+dit: «Plusieurs femmes et enfants ont été trouvés morts sur les
+chemins et dans les blés, _la bouche pleine d'herbes_, dans le
+Blaisuis, ils sont réduits à pâturer _l'herbe et les racines_ tout
+ainsi que des bêtes, ils dévorent les charognes, et, si Dieu n'a
+pitié d'eux, ils se mangeront les uns les autres.»
+
+Au mois de mai 1673, Les diguières écrit à Colbert: «La plus
+grande partie de la province (le Dauphiné) _n'ont vécu pendant
+l'hiver_, _que de pain_, _de glands et de racines_, _et
+présentement on les voit manger l'herbe des prés et l'écorce des
+arbres_».
+
+Une relation adressée à l'évêque d'Angers, 1680 à 1686, porte:
+«Nous entrons dans des maisons qui ressemblent plutôt à des
+étables qu'à des demeures d'hommes. On trouve des mères sèches qui
+ont des enfants à la mamelle et n'ont pas un double pour leur
+acheter du lait. Quelques habitants ne mangent _que du pain de
+fougères_, d'autres sont trois ou quatre jours sans en manger un
+morceau.»
+
+En 1693 et 1694, la guerre, la disette et la peste font de la
+France un désert. Les villes se dépeuplent, les villages
+deviennent des hameaux, les hameaux disparaissent jusqu'au dernier
+homme. En 1709, on fait avec de l'orge un pain grossier qui prend
+le nom de _pain de disette_. D'autres réduisent en farine et
+pétrissent en pain la racine d'arum, le chiendent, l'asphodèle. Le
+plus grand nombre dans les campagnes, après qu'on eut vendu pour
+payer l'impôt le peu qu'on avait récolté, durent _brouter l'herbe_
+que les animaux, dévorés depuis longtemps, ne pouvaient plus leur
+disputer.
+
+Ces quelques citations montrent qu'on ne peut accuser La Bruyère
+d'exagération quand il fait cette peinture des paysans de l'ancien
+régime: «On voit certains animaux farouches, des mâles et des
+femelles, répandus par la campagne, noirs; livides et tout brûlés
+par le soleil, attachés à la terre, qu'ils fouillent avec une
+opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et,
+quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face
+humaine, et en effet ce sont des hommes, ils se retirent la nuit
+dans des tanières, où ils vivent de pain, d'eau et de racines.»
+
+L'erreur des réfugiés, c'était de pas comprendre qu'il n'y avait
+pas d'autre moyen de rétablir de haute lutte le culte protestant
+en France, que de venir eux-mêmes, _sous leur propre drapeau_, et
+non sous le drapeau des ennemis de la France, opérer ce
+rétablissement, comme le firent les Vaudois rentrant dans leur
+pays.
+
+Tout au contraire; ils supposaient que les huguenots ou nouveaux
+convertis restés en France, étaient prêts à seconder toutes les
+attaques dirigées contre leurs persécuteurs par des armées
+étrangères dans lesquelles se trouvaient quelques régiments
+d'émigrés français _dénationalisés_.
+
+En 1696, une flotte anglaise s'approchant des côtes du Poitou
+était venue bombarder les Sables, le gouvernement craignait qu'une
+descente des Anglais fût combinée avec un soulèvement des
+huguenots, ceux-ci ne bougèrent pas. En 1703, l'armée du duc de
+Savoie entre dans le Dauphiné, et cette armée comptait plusieurs
+régiments de réfugiés, les huguenots de la province ne se joignent
+pas aux envahisseurs de leur patrie.
+
+Dix-huit ans plus tard, un intendant, pour montrer que les
+huguenots du Dauphiné ne sont pas disposés à faire de mouvements,
+ainsi qu'on le prétend, rappelle qu'ils sont restés tranquilles
+dans deux circonstances critiques: la guerre des Cévennes et
+l'invasion de la province par le duc de Savoie. En 1719, on fait
+craindre au régent que les huguenots du Midi ne veuillent
+s'associer aux projets formés contre lui par Albéroni.
+L'ambassadeur de France en Hollande prie le pasteur Basnage
+d'intervenir, et celui-ci écrit aux prédicants de France que leur
+devoir est de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui
+est à César. Court, le restaurateur des églises en France, affirme
+que le bruit d'un soulèvement des huguenots est une invention des
+catholiques.
+
+Le régent envoie dans le Languedoc M. de la Bouchetière, un émigré
+du Poitou, et celui-ci, après avoir sondé ses coreligionnaires,
+peut rassurer complètement le duc d'Orléans. En 1720 encore, une
+lettre du prédicant Cortés fait renoncer le gouvernement aux
+inutiles mesures de précaution qu'il avait cru devoir prendre en
+vue d'une révolte dans les Cévennes.
+
+En 1746, des vaisseaux anglais se montrent sur la côte du
+Languedoc, et l'on annonce au gouvernement que des émissaires
+étrangers vont s'entendre avec les huguenots du Midi. L'intendant
+fait sonder les intentions des protestants du Midi, et treize
+pasteurs protestent énergiquement de leur fidélité à la France.
+Viala écrit: «Dieu nous est témoin qu'il ne se passe rien dans nos
+assemblées qui tende le moins du monde à troubler la tranquillité
+de l'État, et je ne connais aucun protestant dans ce pays, capable
+de favoriser les Anglais.»
+
+Paul Rabaut écrit de son côté au ministre: «En conscience, et
+comme devant Dieu qui sonde les coeurs et les reins, je puis vous
+assurer, monseigneur, que je n'ai jamais eu de liaison
+personnelle, de commerce de lettres, de correspondance directe ou
+indirecte avec les Anglais, que je n'ai jamais vu ni connu, encore
+moins introduit et favorisé des émissaires des cours de Londres,
+de Vienne et de Turin, et que, si l'une ou l'autre de ces cours
+m'en adressait quelqu'un qui fût destiné et employé à renverser le
+système de la France, à exciter de nouveaux troubles dans notre
+royaume, _à armer les protestants français contre les catholiques
+français_, _la France contre la France_, je me conduirais à son
+égard de la manière qu'un bon patriote, un véritable chrétien, un
+pasteur religieux, devrait alors se conduire.»
+
+Rabaut avait d'autant plus de mérite à faire cette patriotique
+protestation que dans le même moment de nouvelles persécutions
+étaient exercées contre les protestants «rendus infiniment plus
+malheureux disait-il, au milieu du peuple de France que ne le sont
+les Juifs au milieu des peuples les plus barbares.» Ce qui passe
+l'imagination, c'est de voir les huguenots, pour lesquels les
+persécutions ne ralentissaient pas, sous Louis XIV comme après
+lui, que lorsque une guerre avec l'étranger ôtait au gouvernement
+la libre disposition de ses troupes, aller jusqu'à prier pour leur
+persécuteur et pour ses succès militaires.
+
+En 1744 même, les synodes des Cévennes et du Languedoc
+prescrivaient un jeûne solennel pour demander à Dieu la
+conservation du roi et la prospérité de ses armes.
+
+Le système de _moutonnerie_ chrétienne prêché par les pasteurs à
+leurs fidèles, était de se laisser dépouiller, brigander et
+égorger sans résistance; un tel système non seulement interdisait
+absolument aux nouveaux convertis de songer à seconder une
+tentative armée des réfugiés, mais encore devait les amener
+jusqu'à blâmer la conduite de ceux qui s'étaient soustraits par la
+fuite à l'étranger, aux violences des convertisseurs.
+
+Voici, en effet, la lettre pastorale qui était adressée en 1782
+aux huguenots de Cuère: «Faites en sorte qu'aucun de vos
+concitoyens ne vous surpasse en patriotisme, disputez-leur à tous
+la gloire d'aimer et de servir votre prince... plus vous serez
+utiles à la France, plus elle sentira qu'elle doit vous accorder
+une tolérance fondée sur les lois. Il est d'autres pays où vous
+pourriez suivre les mouvements de votre coeur, célébrer la bonté
+de Dieu comme il vous a paru digne de lui. Malgré cela, n'ayez
+jamais de projet pour vous éloigner de votre pays, _gardez-vous de
+porter vos talents et vos arts chez vos voisins_, _ce serait
+tendre à faire naître la misère dans notre province_, _ce serait
+vous exposer à devenir un jour les ennemis de votre patrie_, _à
+porter les armes contre elle_, _à verser le sang de vos frères_.»
+
+Il fut heureux pour la cause de la liberté de conscience, que les
+gouvernants ne se rendissent pas compte, de ce que la théorie de
+l'obéissance absolue au prince, prêchée par les pasteurs, leur eût
+tout permis, sans lasser _la patience de huguenot_ des persécutés.
+
+Mais le souvenir de l'insurrection des Cévennes hantait la
+cervelle des gouverneurs et des intendants; chaque fois que la
+France était attaquée par ses ennemis, on interrompait les
+persécutions, dans la crainte de voir les huguenots suivre
+l'exemple des terribles montagnards qui avaient tenu en échec les
+armées du grand roi.
+
+Sauf le parti militaire de l'émigration, les réfugiés, ainsi que
+les nouveaux convertis, n'attendaient la restauration du culte
+protestant en France que d'un changement de politique qui serait
+spontanément adoptée par le gouvernement ou qui lui serait imposé
+par un traité conclu avec les puissances protestantes.
+
+Pendant plus de vingt ans, ils persistèrent à espérer que ces
+puissances profiteraient de leurs succès militaires pour obtenir
+de Louis XIV, par des négociations, le rétablissement du culte
+protestant en France. Invoquant les précédents des traités de
+Westphalie, de Munster et d'Osnabruck, à l'occasion desquels on
+avait vu le roi de France défendre, contre la maison d'Autriche,
+les intérêts des princes protestants de l'Allemagne, ils
+demandaient que le roi Guillaume et ses alliés fissent une
+condition de la paix du rappel des réfugiés et du rétablissement
+de l'édit de Nantes en France.
+
+Les plénipotentiaires protestants à Ryswick se bornèrent à
+remettre à l'ambassadeur de France un mémoire lui recommandant ces
+pauvres gens, afin qu'il leur fût procuré le soulagement après
+lequel ils soupiraient depuis si longtemps. Louis XIV, irrité de
+la faiblesse qu'avait montrée son ambassadeur en prenant ce
+mémoire avec promesse de l'envoyer à la cour, fit déclarer
+officiellement que ce mémoire n'avait pu lui être remis, bien
+qu'il l'eût reçu.
+
+Quoique Guillaume, en 1697 eût refusé de risquer d'accrocher les
+négociations de paix pour un objet aussi _secondaire_ que les
+réclamations des huguenots de France, cependant, en 1713, les
+délégués des réfugiés insistent encore vivement auprès des
+plénipotentiaires protestants pour qu'il soit inséré dans le
+traité d'Utrecht une clause relative au rappel des émigrés en
+France.
+
+Mais depuis 1709, une partie des réfugiés s'étaient fait
+naturaliser dans leurs pays d'adoption, dont ils s'étaient
+considérés aussi longtemps comme des hôtes passagers, et; parmi
+les émigrés, il s'était formé un parti puissant hostile au retour
+en France.
+
+Quant aux puissances protestantes, nulle d'entre elles ne désirait
+voir rentrer en France les émigrés qui avaient versé leur sang sur
+tous les champs de bataille pour elles, les avaient dotées
+d'industries florissantes et avaient su faire un jardin de leurs
+terres incultes, même des sables de la Prusse et du Holstein. Par
+bienséance, les ministres de la reine Anne formulèrent une demande
+de rappel des réfugiés, mais ils ne tentèrent pas de triompher des
+résistances obstinées de Louis XIV, ils eussent comme les
+plénipotentiaires des autres puissances protestantes, bien
+regretté de voir cette demande obtenir satisfaction.
+
+Les puissances protestantes savaient bien, en effet, que c'était
+la persécution qui leur avait valu, outre tant de bons marins et
+de valeureux soldats, le concours de nos fabricants et de nos
+ouvriers, leur apportant nos secrets agricoles et industriels
+ainsi que les capitaux nécessaires pour les utiliser, ce qui leur
+avait permis de cesser d'être, comme par le passé, les tributaires
+de la production française.
+
+La signature du traité d'Utrecht avait fait perdre définitivement
+aux réfugiés l'espoir d'obtenir leur rappel en France par
+l'intervention des puissances protestantes; ils eurent cependant
+encore cette illusion à la mort de Louis XIV, de croire que le
+régent allait spontanément renoncer à la politique d'intolérance
+qui leur avait fermé si longtemps les portes de leur patrie, mais
+ils furent; bientôt cruellement détrompés: Enfin, en 1724, l'édit
+remettant en vigueur toutes les ordonnances édictées par Louis
+XIV, vint signifier un ordre éternel d'exil à tous les émigrés qui
+s'obstinaient à espérer contre toute espérance, tant le regret du
+pays natal leur tenait à coeur.
+
+Quatre cents familles huguenotes établies dans la Caroline, voyant
+qu'elles doivent perdre l'espoir de rentrer en France, demandent
+qu'on leur accorde au moins la permission de s'établir en
+Louisianne, _sur une terre française_, à la seule condition que
+sur cette terre lointaine on leur accordera la liberté de
+conscience. À cette patriotique requête, Pontchartrain répond:
+«Que le roi n'avait pas chassé ses sujets protestants de ses États
+d'Europe pour leur permettre de former une république dans ses
+possessions d'Amérique.»
+
+N'est-ce pas chose touchante que la persistance de l'amour de la
+France, chez ces réfugiés que la persécution avait chassés de leur
+patrie et qui rêvaient toujours de venir mourir sur une terre
+française?
+
+Le Gouvernement, aussi bien sous la régence et sous Louis XV que
+sous Louis XIV interdisait aux réfugiés de revenir
+_individuellement_ en France, soit pour s'y fixer, soit même pour
+n'y faire qu'un séjour passager, à moins qu'ils ne consentissent à
+abjurer.
+
+Ainsi Bancillon conte qu'un sieur de la Roche vint à la France en
+1713 avec un passeport de l'ambassadeur de France, d'Aumont, et un
+autre de la reine d'Angleterre, qui avait beaucoup de
+considération pour lui.
+
+M. de la Roche était de Montpellier et il espérait qu'en allant
+respirer l'air natal, sa santé se rétablirait, mais à Paris, on
+lui montre un ordre qui défend à tout réfugié de rentrer dans le
+royaume à moins de faire abjuration; il ne pousse pas plus loin
+que Paris et revient au plus vite en Angleterre. En 1753 encore,
+le réfugié Arnaud, malgré l'appui de la duchesse d'Aiguillon, ne
+peut obtenir la permission d'entrer en France pour conduire sa
+femme malade dans le Dauphiné. À la mort de Louis XIV, plusieurs
+réfugiés croient pouvoir rentrer dans leur patrie, pensant que, _à
+l'occasion des changements qui viennent d'arriver_, on ne les
+contraindra point à abjurer.
+
+Les commandants de troupes écrivent aux évêques pour leur dire de
+réclamer aux curés l'état des fugitifs qui sont rentrés dans leurs
+paroisses, afin que les troupes obligent ceux-ci soit à abjurer,
+soit à repasser la frontière. Le régent, apprenant que Henri
+Duquesne, le fils de l'amiral, est venu à Paris, le fait prévenir
+par le lieutenant de police de La Reynie, d'avoir à sortir
+immédiatement du royaume, sous peine d'être jeté à la Bastille. Et
+pendant tout le règne de Louis XV, on tient la main à la stricte
+observation de cette règle: ne permettre aux réfugiés la rentrée
+en France qu'au prix d'une abjuration. En 1756, le réfugié Télégny
+prie l'intendant Lenain d'intervenir pour qu'il lui soit permis de
+revenir, sans subir cette dure condition. Le secrétaire d'État,
+Saint-Florentin répond à Lenain: «Je conviens avec vous qu'il
+serait plus avantageux à l'État de ne pas tant perdre de sujets,
+ou d'en recouvrer davantage, _mais la loi est faite et subsiste_
+depuis longtemps dans toute sa rigueur, et ce serait renverser
+l'ouvrage de soixante ans que d'y porter la moindre atteinte.»
+
+En 1763, l'archevêque de Canterbury demande qu'on laisse entrer en
+France le réfugié Bel et qu'on lui rende ses biens qui on été
+confisqués. Saint-Florentin répond au duc de Choiseul, qui lui
+avait transmis cette demande, quelle n'est pas susceptible de
+faveur et il motive ainsi son refus: «_Si M_. _Bel se présentait
+en qualité de catholique pour obtenir son retour en France et le
+rétablissement dans tous ses droits civils_, il pourrait mériter
+d'être écouté, mais les déclarations du roi de 1698 et de 1725,
+_excluent pour toujours du royaume tout Français réfugié pour
+cause de religion_, _à moins qu'il n'ait abjuré_. Il paraît qu'on
+ne doit pas non plus y laisser revenir, ni encore moins rétablir
+dans ses biens, un homme _qui a été condamné pour fait de
+religion_, et qui n'a pas, autant qu'il est en lui, et _par une
+abjuration indiquée par la loi_, réparé le _crime_ qui a fait le
+texte de sa condamnation. Ce serait réintégrer dans le royaume un
+coupable, autorisé, pour ainsi dire, _dans son erreur_, et aussi
+dangereux pour la religion que pour l'État.»
+
+Ainsi que nous l'avons dit, au début de l'émigration, les réfugiés
+avaient afflué en Suisse, en Hollande, en Angleterre et dans les
+états de l'Allemagne, et bien qu'ils se groupassent pour se
+constituer une sorte de petite France sur le sol étranger, ils ne
+s'éloignaient pas, afin de pouvoir saisir la première occasion de
+revenir dans leur patrie.
+
+Ce ne fut qu'après avoir perdu l'espoir de rentrer en France que
+les réfugiés se dispersèrent sur tous les points du globe,
+devenant une sorte de rosée féconde et civilisatrice pour le monde
+entier. On trouve un assez grand nombre de réfugiés en Danemarck,
+à Copenhague, à Altona, à Frédéricia et à Gluckstadt, il y en a en
+Russie, à Saint-Pétersbourg et à Moscou; quelques uns même
+allèrent s'établir sur les bords du Volga. En Suède, l'intolérance
+luthérienne réduisit l'émigration à fort peu de chose. Beaucoup de
+réfugiés s'établirent dans les provinces de l'Amérique anglaise;
+la Caroline du Sud, entre autres, donna asile à un assez grand
+nombre d'émigrants, pour recevoir des Américains, la qualification
+de la maison des huguenots dans le nouveau monde.
+
+Quelques centaines de huguenots s'établirent à Surinam, dans la
+Guyane Hollandaise. Quelques milliers se fixèrent au cap de Bonne-
+Espérance et c'est une famille de réfugiés, les Desmarets, qui
+dota cette colonie hollandaise du fameux vin de Constance. En
+1795, un du Plessis, descendant d'une famille noble de réfugiés,
+défendit avec une poignée de burghers un défilé, si
+courageusement, que le général anglais devenu gouverneur de la
+colonie, lui offrit un fusil d'honneur.
+
+«On força, dit Rabaut Saint-Étienne, trois ou quatre cent mille
+Français à s'exiler de leur patrie. Ils allèrent enrichir de leurs
+travaux la Suisse, dix provinces de l'Allemagne, les campagnes de
+Hollande, d'Angleterre, de Danemarck, de Suède et les sables
+arides du Brandebourg. Ce furent eux qui firent le fond des
+premiers établissements de ces colonies anglaises de l'Amérique
+qui étonnent aujourd'hui l'ancien continent. Ils passèrent les
+premiers au cap de Bonne-Espérance, où ils plantèrent la vigne
+pour y conserver le souvenir de leur ancienne patrie. On en trouve
+dans tous les établissements des Européens, en Asie et en Afrique,
+et dans quel pays n'en trouverait-on pas? Sur le rocher de Sainte-
+Hélène, près du pôle austral, dans cette île délicieuse située
+entre l'Asie et l'Amérique, à quatre mille lieues de leur patrie,
+on a trouvé des réfugiés français.»
+
+L'obstination mise par Louis XIV à refuser de rappeler les
+huguenots en France, n'aurait pas amené cette dispersion des
+réfugiés, si le grand roi n'avait pas commis cette nouvelle faute
+de faire échouer le projet conçu en 1689, par Henri Duquesne, le
+fils de l'amiral, de réunir tous les réfugiés et de fonder avec
+eux, à l'île Bourbon, une nouvelle France protestante, placée sous
+le protectorat de la Hollande. Des circulaires avaient annoncé à
+tous les réfugiés de l'Angleterre, du Brandebourg, de la Suisse,
+de l'Allemagne et de la Hollande, le prochain départ pour la terre
+promise. Les États généraux de Hollande avaient autorisé Duquesne
+à équiper dix vaisseaux, les préparatifs avaient été poussés avec
+tant d'ardeur que, dans les premiers mois de 1690, les vaisseaux à
+l'ancre au Texel, n'attendaient plus que le signal du départ. La
+Trigodière, capitaine du génie qui devait fortifier était déjà
+embarqué avec une partie des colons, le comte de Monros, qui
+devait prendre les devants, allait mettre à la voile, lorsque tout
+à coup Duquesne annonce qu'il renonce à son projet.
+
+Il fait débarquer les colons et désarmer les vaisseaux.
+
+Qu'était-il arrivé? L'espion de l'ambassadeur de France en
+Hollande, Tillières, avait appris que les huguenots allaient
+s'embarquer, emportant douze cent mille livres d'espèces, pour
+fonder une république protestante sous la présidence de Duquesne.
+Un des capitaines des émigrants lui avait dit qu'il y aurait là
+quatre cent personnes bien décidées à se battre et à se faire
+sauter à la dernière extrémité. Faisant observer que, pourvu qu'on
+prît l'argent, ce ne serait pas une grande perte que celle de la
+personne des émigrants, l'honnête Tillières avait demandé que le
+gouvernement français envoyât des vaisseaux pour s'opposer au
+débarquement des colons, et il avait été fait droit à sa demande.
+Duquesne, en apprenant que des vaisseaux de guerre partaient de
+France pour livrer bataille à la flottille qu'il allait conduire à
+l'île Bourbon, avait cru devoir renoncer à son expédition, afin de
+ne pas violer le serment qu'il avait fait à son père, _de ne
+jamais combattre contre les Français._
+
+Ce projet de création d'une France protestante au delà des mers,
+rêvé par Coligny au XVIe siècle; eût certainement réussi au moment
+où Duquesne voulait le réaliser, car alors, les huguenots émigrés
+n'avaient pas encore pris racine dans les pays qui leur avaient
+donné asile. Dans la seconde, moitié du XVIIIe siècle, le pasteur
+Gilbert, à la suite d'une recrudescence de persécution contre les
+huguenots de France, voulut reprendre le projet de Duquesne, mais
+il n'était plus temps; les réfugiés s'étaient fondus avec les
+peuples qui les avaient accueillis, et les huguenots ou nouveaux
+convertis restés dans leur pays, n'avaient plus la même ardeur
+d'émigration. Gilbert n'aboutit qu'à faire sortir de France en
+1764, une poignée de nouveaux émigrants qui allèrent rejoindre les
+réfugiés établis depuis longtemps dans la Caroline.
+
+On regrette d'autant plus vivement l'avortement du projet de
+Duquesne; quand on réfléchit au rôle prépondérant que les réfugiés
+et leurs descendants ont joué dans toutes les guerres que la
+France a eu à soutenir depuis la révocation de l'édit de Nantes.
+
+La petite armée de onze mille hommes avec laquelle Guillaume
+d'Orange alla conquérir le trône d'Angleterre et détrôner Jacques,
+l'allié de Louis XIV; comptait trois régiments d'infanterie et un
+escadron de cavalerie, composés entièrement de réfugiés. En outre,
+sept cent trente six officiers, formés à l'école de Turenne et de
+Luxembourg, étaient répartis dans les divers régiments de l'armée
+de Guillaume, armée dont le commandant en chef était le maréchal
+de Schomberg, et ou l'artillerie était commandée par Goulon, un
+des meilleurs élèves de Vauban. À la bataille de la Boyne, en
+1688, le Maréchal de Schomberg décida de la victoire en entraînant
+ses soldats par ces paroles: «Allons, mes amis, rappelez votre
+courage et vos ressentiments, _voilà vos persécuteurs!»_ Au combat
+de Neuss, les grands mousquetaires, corps composé de réfugiés;
+attaquèrent les troupes françaises avec fureur.
+
+Au siège de Bonn, les corps de réfugiés, commandés pour l'assaut,
+sur leur demande expresse, se précipitèrent avec un tel
+acharnement que tous les ouvrages extérieurs furent emportés; ce
+qui entraîna le lendemain la reddition de la place. À la
+Marsaille, les réfugiés sont décimés, Charles de Schomberg est
+tué; comme son père l'avait été à la Boyne, après avoir chèrement
+fait acheter la victoire à Catinat. À Fleurus de Schomberg avait
+empêché Luxembourg de tirer parti de la victoire.
+
+Ruvigny, fait comte de Galloway, triomphe à Agrim; à Nerwinde il
+soutient presque seul, à la tête de son régiment, l'effort de
+toute la Cavalerie française, et couvre, par une résistance
+désespérée la retraite de l'armée anglaise. En 1706, il entre à
+Madrid à la tête de l'armée anglaise victorieuse, et fait
+proclamer Charles III, le prétendant autrichien opposé à Philippe
+V. Il avait eu un bras emporté par un boulet au siège de Badajoz,
+et il fut blessé d'un coup de sabre à la figure à la bataille
+d'Almanza. C'est à cette bataille que le régiment de réfugiés,
+commandé par le Cévenol Cavalier, se trouva en face d'un régiment
+français qui avait pris part à la terrible guerre des Cévennes.
+
+Les deux régiments s'abordèrent à la baïonnette et
+s'entr'égorgèrent avec une telle furie qu'il n'en resta pas trois
+cents hommes.
+
+Enfin partout, en Irlande, sur le Rhin, en Italie et en Espagne;
+les corps de réfugiés furent le plus solide noyau des troupes
+opposées à l'armée de Louis XIV; partout ils versèrent leur sang
+pour leurs patries d'adoption.
+
+De tous les États de l'Europe, c'est la Prusse qui a le plus
+largement profité, pour le développement de sa puissance
+militaire, de la double faute, qu'avait commise Louis XIV, en
+obligeant ses sujets huguenots à quitter leur pays, et en
+empêchant Duquesne de réunir tous les réfugiés à l'île Bourbon.
+
+L'armée de Frédéric Guillaume, comptait les grands mousquetaires,
+les grenadiers à cheval, les régiments de Briquemault et de
+Varennes, et les cadets de Courmaud, _corps exclusivement composé
+de réfugiés_. En 1715, c'est le réfugié Jean de Bodt, major
+général, qui, ayant sous ses ordres de Trossel et de Montargues,
+deux autres réfugiés, dirige les opérations militaires sur les
+bords du Rhin, jusqu'aux traités de Radstadt et de Bade; sous
+Frédéric II, les fils des réfugiés prennent une part glorieuse à
+la guerre de Sept Ans et les noms de neuf généraux _d'origine
+française_ sont inscrits sur le socle de la statue élevée dans la
+ville de Berlin à Frédéric le Grand.
+
+Il est difficile de savoir quel est le nombre des descendants de
+réfugiés qui ont fait partie de l'armée d'invasion en 1870, car,
+après Iéna, un grand nombre d'entre ces descendants avaient
+germanisé leurs noms de manière à les rendre méconnaissables.
+
+Bien avant cette époque, dit Weiss, beaucoup de réfugiés; ayant
+perdu tout espoir de retour dans leur patrie, avaient traduit
+leurs noms français en allemand. Lacroix était devenu _Kreutz_,
+Laforge _Schmidt_, Dupré _Wiese_, Sauvage _Wied_, etc.
+
+Ce fait de la germanisation des noms rend donc bien incomplète
+l'indication que peut donner le relevé des noms français pour
+déterminer le nombre des descendants des réfugiés dans l'armée
+d'invasion. Quoi qu'il en soit, sur l'état de l'armée prussienne
+au 1er août 1870, figurent, rien que pour l'état-major, les
+généraux et les colonels, quatre-vingt-dix noms dont l'origine
+française ne saurait faire aucun doute.
+
+Voici ces noms:
+
+Généraux (de toutes armes): De Colomier, de Berger, de Pape, de
+Gros, de Bories, de Montbary, de Malaise, Mulzer, de la Roche, de
+Jarrys, de Gayl, de Memerty, de Busse, du Trossel, de Colomb,
+Girod de Gaudy; de Ruville.
+
+Colonels et lieutenants-colonels d'état-major: De Loucadou, Verdy
+du Vernois, de Verri, Faber du Faur.
+
+Chefs d'escadron d'état-major: Seyssel d'Aix, d'Aweyde, de
+Parseval, Manche.
+
+Capitaines d'état-major: Cardinal, de Chappuis, Mantey, de
+Noville, Menges, D'Aussin, Baron de la Roche.
+
+Lieutenants d'état-major: De Collas, de Palezieux, Menin Marc; de
+Bosse, de Rabenau, baron Godin, Surmont, de Nase, comte de
+Villers, de Baligand, Chelpin, de Roman, Jarry de la Roche, de
+Lières.
+
+Officier de marine: Le Tanneux de Saint-Paul.
+
+Colonels et lieutenants-colonels de cavalerie: De Loë, Arent, de
+Busse, Rode.
+
+Colonels et lieutenants-colonels d'infanterie: De Barby, Laurin,
+Duplessis, Colomb, de Reg, Conrady, de Bessel, Valeritini, de
+Montbé, de Berger, de Conta, de Legat, de Busse.
+
+Artillerie: De Mussinan, de Borries, baron de Lepel, de Pillement,
+Blanc, de Malaisé, de Selle, Gaspard, Gayl.
+
+Génie, pontonniers: Bredan, Ney, Bredan (lieutenant), Hutter, de
+Berge, Lille, Mache.
+
+Si ces officiers et ces soldats huguenots que la persécution avait
+chassés de France et qui mettaient leur furie française au service
+des puissances étrangères; ne s'étaient pas sans cesse trouvés
+face à face avec ceux-là même qui les avaient dépouillés et
+tourmentés, s'ils avaient eu une nouvelle patrie toute française
+au-delà des mers, la violence de leurs ressentiments se fût vite
+apaisée. Ils auraient promptement repris ce coeur français, que
+Dieu et la naissance leur avaient donné, dit Jurieu, et qu'on
+avait eu tant de peine à leur arracher.
+
+L'émigration protestante eût d'ailleurs apporté à la nouvelle
+France, non seulement les soldats aguerris qui versaient leur sang
+sur tous les champs de bataille de l'Europe, mais encore tous les
+éléments constitutifs d'un peuple pouvant aspirer à de hautes et
+prospères destinées; elle lui eût donné, en effet, des savants,
+des diplomates, des ingénieurs, des matelots, des commerçants, des
+manufacturiers, des ouvriers de toutes les industries, des
+agriculteurs, des vignerons, des horticulteurs, etc., enfin des
+capitaux considérables pour créer son outillage industriel et
+agricole.
+
+À quel avenir n'eût pu prétendre cette république protestante
+française; groupant tous ces éléments de force et de richesse, qui
+se sont dispersés sur tant de points du globe?
+
+Grâce à la double faute commise par Louis XIV, de s'être refusé à
+rappeler les huguenots en France, et d'avoir empêché la création
+d'une nouvelle France protestante à l'île Bourbon, ce sont les
+puissances ennemies, ou rivales de notre pays qui ont profité de
+l'émigration qui était un désastre pour la France.
+
+L'ambassadeur de France ayant demandé au roi de Prusse, raconte
+Tissot, ce qui pourrait lui faire plaisir, le roi lui répondit:
+«ce que votre maître peut me faire de plus agréable, _c'est une
+seconde révocation de l'édit de Nantes._»
+
+Les puissances protestantes eussent toutes pu en dire autant, car
+voici ce que les réfugiés avaient, au dire de Michelet, fait pour
+les pays qui leur avaient donné asile: «Ils avaient fait un jardin
+des sables de la Prusse et du Holstein, porté la culture en
+Islande, donné à la rude Suisse les légumes, la vigne,
+l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de
+la fécondité. Aux bords de la Baltique on les croyait sorciers,
+leur voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les
+fleurs. Par Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam,
+ouvraient le sein de la nature. Par Jurieu Saurin, ils préparaient
+Rousseau. Denis Papin porte à l'Angleterre, le secret qui, plus
+tard, donnera à quinze millions d'hommes les bras de cinq cents
+millions, donc la richesse et Waterloo:»
+
+L'Angleterre, la Hollande, la Suisse, la Prusse et les autres
+États de l'Allemagne, avaient hérité de nos manufacturiers les
+plus riches et les plus intelligents et de leurs ouvriers les plus
+habiles, qui avaient apporté à leurs nouvelles patries leur savoir
+faire, leur secrets industriels et les moyens de les mettre en
+oeuvre. Grâce aux réfugiés, les divers États de l'Europe cessèrent
+d'être tributaires de la France pour une foule d'industries, la
+soierie, la draperie, la chapellerie, la ganterie, les toiles, le
+papier, l'horlogerie, etc.; aujourd'hui (en 1886) toutes ces
+industries ont fait de tels progrès dans les pays où les ont
+importées les émigrants français, qu'elles font une redoutable
+concurrence aux produits similaires de notre pays.
+
+On n'estime pas moins de trois ou quatre cent mille le nombre des
+émigrants qui s'établirent à l'étranger, et, l'on calcule que la
+persécution religieuse a fait, en outre, cent mille victimes qui
+trouvèrent la mort, dans les massacres des assemblées, dans les
+luttes des Cévennes, sur la route de l'exil, au fond des cachots,
+sur les bancs des galères, sur la potence, sur la route et sur le
+bûcher.
+
+La perte qu'a subie la France ne peut s'évaluer d'après le nombre
+des émigrés et des victimes, car on ne peut évaluer par têtes une
+perte d'hommes, comme on ferait pour du bétail, l'instruction et
+l'intelligence établissant entre les hommes une grande différence
+au point de vue de la valeur sociale. Or, les protestants
+formaient la meilleure partie de cette classe moyenne,
+industrieuse et éclairée qui a fait la grandeur et la prospérité
+des nations modernes.
+
+«Les protestants, dit Henri Martin, étaient fort supérieurs, en
+moyenne, sinon à la bourgeoisie catholique de Paris et des
+principaux centres de la civilisation française, du moins à la
+masse du peuple, et les émigrants étaient _l'élite des
+protestants_. Une multitude d'hommes utiles, parmi lesquels
+beaucoup d'esprits supérieurs, laissèrent en France des vides
+effrayants, et allèrent grossir les forces des nations
+protestantes; _la France baissa de ce qu'elle perdit et de ce que
+gagnèrent ses rivales._
+
+«Elle s'appauvrit, non pas seulement des Français qui s'exilent,
+mais de ceux bien plus nombreux, qui restent malgré eux,
+découragés, minés, sans ardeur au travail ni sécurité de la vie;
+c'est réellement l'activité de plus d'un million d'hommes que perd
+la France, et du million qui produisait le plus.»
+
+Quant à Quinet, il montre ainsi le grand vide que fit dans
+l'esprit de la nation française, la proscription des protestants:
+
+«Ce fut, dit-il, un immense dommage, pour la révolution française
+d'avoir été privée du peuple proscrit à la Saint-Barthélemy et à
+la révocation de l'édit de Nantes...
+
+«Quand vous voyez dans l'esprit français les si grands vides,
+qu'il serait désormais puéril de nier, n'oubliez pas que la France
+s'est arrachée à elle-même le coeur et les entrailles par
+l'expulsion ou l'étouffement de près de deux millions de ses
+meilleurs citoyens. Qu'y a-t-il de plus sérieux et de plus
+persévérant que le calvinisme, le jansénisme de Port royal? La
+violence nous a diminués, mais c'est notre honneur qu'il a fallu
+la proscription de cinq cent mille des nôtres, l'extirpation d'une
+partie de la nation, pour nous réduire a la frivolité dont on nous
+accuse aujourd'hui... Il y avait chez nous, un juste équilibre de
+gravité et de légèreté, de fond et de formes, de réalité et
+d'apparences. Est-ce notre faute, si la violence Barbare nous a
+ôté le lest? ... Que n'eût pas été la France si, avec l'éclat de
+son génie, elle se fût maintenue, entière, je veux dire, si, à
+cette splendeur, elle eût joint la force de caractère, la vigueur
+d'âme, l'indomptable ténacité de cette partie de la nation qui
+avait été retrempée par la réforme.»
+
+Le mal que l'émigration avait fait à la France, Louis XIV eût pu
+le réparer en partie, s'il se fût résigné à rappeler les huguenots
+et à tolérer en France l'exercice du culte protestant; mais il se
+refusa obstinément à revenir sur ses pas, alors même que, sans
+argent et sans armée il se trouvait dans l'impossibilité de
+continuer la lutte contre les puissances catholiques, liguées avec
+ces puissances protestantes dont il s'était fait
+d'irréconciliables ennemies, en se faisant le Pierre l'Hermite du
+catholicisme, aussi bien au-dehors qu'au-dedans des frontières de
+son royaume.
+
+Après lui, le régent songea un instant à ce rappel des huguenots,
+considérant, dit Saint-Simon, «_le gain du peuple_, _d'arts_,
+_d'argent et de commerce que la France ferait en un moment par ce
+rappel si désiré_», mais il se laissa bien facilement déconseiller
+de réaliser ce projet.
+
+Pourquoi l'idée de rouvrir les portes de la France aux réfugiés, à
+leurs enfants et à leurs petits enfants fut-elle toujours
+repoussée par le gouvernement, aussi bien sous la Pompadour et
+sous la Dubarry que du temps de la dévote Maintenon?
+
+Parce que la tradition administrative était, que l'intérêt de
+l'État exigeait qu'aucun réfugié ne pût rentrer en France sans
+avoir abjuré, à raison de cette fiction légale qu'il n'y avait
+plus de protestants dans le royaume. Or, ainsi que le fait
+observer Rulhières, sous les gouvernements arbitraires, si les
+principes peuvent changer, d'un règne à l'autre, même d'un
+ministre à l'autre, il y a quelque chose qui reste immuable, c'est
+la tradition administrative.
+
+La Constituante essaya de réparer la faute commise par la
+monarchie de droit divin; elle décréta que les descendants des
+religionnaires fugitifs pourraient revenir en France, y
+reprendraient l'exercice de leurs droits civils et politiques, et
+rentreraient en possession des biens invendus et non adjugés de
+leurs familles, restés sous la régie des domaines.
+
+C'est grâce à cette mesure réparatrice, que plusieurs familles de
+réfugiés, les Odier, les la bouchère, les Pradier, les Constant,
+les Bitaubé, les Pourtalès, purent rendre quelques-uns de leurs
+membres à la mère patrie. Mais il était trop tard pour que le
+rappel des huguenots pût avoir un effet efficace; après un si long
+temps écoulé depuis que les réfugiés avaient quitté la France,
+leurs descendants s'étaient fondus dans les nations qui avaient
+donné asile à leurs familles, le désastre de l'émigration était
+devenu irréparable.
+
+CONCLUSION
+
+Me voici parvenu au terme de la tache que je m'étais imposée,
+tâche consistant à faire revivre pour mes lecteurs à l'aide de
+nombreux documents empruntés, soit aux historiens, soit aux
+acteurs, bourreaux ou victimes, d'une odieuse persécution
+religieuse l'histoire de la croisade à l'intérieur commencée
+contre les huguenots de France par Louis XIV et poursuivie par ses
+successeurs presque jusqu'à la dernière heure de la monarchie de
+droit divin.
+
+La conclusion à tirer de cette triste histoire se dégage d'elle-
+même c'est que, la force étant impuissante contre l'idée, les plus
+abominables violences ne peuvent avoir raison d'une foi
+philosophique ou religieuse.
+
+Dès 1688, du reste, il était devenu manifeste que l'on s'était
+trop hâté de frapper de menteuses médailles en l'honneur de
+l'extinction de l'hérésie et que le prétendu retour de la France à
+l'unité religieuse n'était qu'une vaine apparence.
+
+Un courageux patriote, le maréchal de Vauban ne craignit pas, à ce
+moment, de remettre à Louvois un mémoire, concluant à ce qu'on
+revint sur tout ce qu'on avait fait. Après avoir rappelé la
+désertion de cent mille Français; la ruine de notre commerce, les
+flottes et les armées ennemies grossies de neuf mille de nos
+matelots, de six cents de nos officiers et de douze mille de nos
+soldats. Il montrait qu'il était impossible de poursuivre l'oeuvre
+imprudemment entreprise, sans recourir à l'un de ces partis
+extrêmes; ou exterminer les prétendus nouveaux convertis, ou les
+bannir comme des relaps, ou les renfermer comme des furieux. Et il
+demandait hardiment le rétablissement des temples, le rappel des
+ministres, la liberté, pour tous ceux qui n'avaient abjuré que par
+contrainte, de suivre celle des deux religions qu'ils voudraient,
+une amnistie générale pour tous les fugitifs, pour ceux-mêmes qui
+portaient les armes contre la France, la délivrance des galères et
+la réhabilitation de tous ceux que la cause de religion y avait
+fait condamner.
+
+Il faisait en outre observer, que les sectes se sont toujours
+propagées par les persécutions, et qu'après la Saint-Barthélemy,
+un nouveau dénombrement des huguenots prouva que leur nombre
+_s'était accru de cent dix mille_.
+
+Après un siècle de persécutions, le ministre de Breteuil, dans son
+rapport à, Louis XIV, constate que le nombre des huguenots est
+aussi grand en 1787, qu'il l'était en 1685 au moment de la
+révocation, qu'ils ont remplacé «tout ce qui a péri pendant les
+temps de persécution, tout ce qui s'est réellement converti à
+notre foi et tout ce que les émigrations en ont enlevé au
+royaume».
+
+Bien plus, ainsi que l'établit Chavannes, dans son _Essai sur les
+abjurations_, la persécution qui avait pour but d'augmenter le
+nombre des croyants au catholicisme, a au contraire augmenté le
+nombre des indifférents en matière religieuse; ce ne sont pas
+seulement les protestants qu'on avait forcés d'abjurer, ce sont
+aussi les anciens catholiques, qui ne sont plus aujourd'hui
+_catholiques que de nom_.
+
+«Quelle est, en effet, aujourd'hui, dit-il, l'attitude qu'ont
+prise, et que maintiennent de génération en génération à l'égard
+de la religion, un si grand nombre de chefs de famille, sinon
+précisément celle que le fait d'une abjuration forcée imposait aux
+malheureux qui cédaient à l'oppression? Qu'on prenne à ce point de
+vue les classes lettrées ou les classes ouvrières, qu'on pénètre
+même au sein des populations des campagnes, on trouvera trop
+généralement les pères ne croyant guère au catholicisme, le
+pratiquant le moins possible pour ce qui les concerne, y laissant
+participer leurs femmes, y faisant participer leurs enfants, dans
+la mesure voulue.
+
+«Au fond, une profonde indifférence, un vrai néant religieux, au
+dehors une honteuse dissimulation, une lâche hypocrisie calculée
+en vue d'intérêts tout matériels ou convenances toutes humaines,
+voilà ce qu'on ne peut méconnaître chez le grand nombre de ceux
+qui portent en France le nom de catholiques.
+
+«Les anciennes familles de réformés de France, ou bien sont
+devenues purement et simplement catholiques, _à la manière de la
+majorité de leurs concitoyens_, ou bien sont revenues à la foi
+protestante, après un temps d'adhésion extérieure au romanisme,
+sans que rien ait marqué, dans leur retour à la profession de
+leurs pères, un acte sérieux rappelant la voix sainte de la
+conscience.»
+
+Bayle avait prévu ce résultat lorsqu'il disait: «Nous avons
+présentement à craindre le contraire de nos faux convertis, savoir
+un germe d'incrédulité qui sapera peu à peu nos fondements et qui,
+à la longue, inspirera du mépris à nos peuples pour les dévotions
+qui ont le plus de vogue parmi nous.»
+
+Cette démonstration, par les faits, de l'impuissance de la force
+contre une foi religieuse, était suffisamment établie déjà quand
+le maréchal de Vauban demandait à Louis XIV de s'arrêter et de
+revenir sur ses pas, mais on ne revient pas _de si loin _ainsi que
+le faisait observer madame de Maintenon.
+
+Au contraire, en présence des obstacles insurmontables qu'il
+rencontrait sur sa route, Louis XIV ne fit que redoubler de
+violence et d'ardeur passionnée pour poursuivre son impossible
+entreprise. Quelques années plus tard, ainsi que le rappelle
+Saint-Simon, quand ses nombreux ennemis voulurent exiger le retour
+des huguenots en France, comme l'une des conditions sans
+lesquelles ils ne voulaient point mettre de bornes à leurs
+enquêtes et à leurs prétentions pour finir une guerre qu'il
+n'avait plus aucun moyen de soutenir, il repoussa cette condition
+avec indignation, _quoi qu'il pût arriver_, alors qu'il se
+trouvait épuisé de blés, d'argent, de ressources et presque de
+troupes, que ses frontières étaient conquises et ouvertes et qu'il
+était à la veille des plus calamiteuses extrémités.
+
+On voit qu'il est impossible de pousser plus loin l'aveugle
+obstination que peut donner à un fanatique l'exercice du pouvoir
+absolu, mais Louis XIV était de la race de ces Xercès qui
+finissent par se croire dieux, et en arrivent à faire battre la
+mer des verges quand elle ne se prête pas à l'exécution de leurs
+volontés.
+
+«Les rois, dit-il dans les mémoires qu'il avait fait rédiger pour
+son fils, sont seigneurs absolus et ont naturellement la
+disposition des biens tant des laïques que des séculiers... Celui
+qui a donné des rois aux hommes, a voulu qu'on les respectât comme
+ses lieutenants, _se réservant à lui seul le droit d'examiner leur
+conduite_, sa volonté est que quiconque est né sujet, obéisse sans
+discernement.»
+
+Maître de la personne et des biens de ses sujets, il se croyait au
+même titre, maître de leurs consciences, et, habitué à voir tout
+plier devant lui, à s'entendre dire: _il est l'heure qu'il plaira
+à Votre Majesté_, il traitait comme des rebelles ceux qui
+s'obstinaient à rester fidèles à une religion qu'il ne voulait
+plus tolérer dans son royaume.
+
+Aux galères les _opiniâtres_, qui, pour se soustraire aux
+violentes exhortations des missionnaires bottés, ont tenté de
+franchir la frontière, et leurs biens confisqués, même dans les
+provinces où la loi n'admet pas la confiscation. En prison, au
+couvent, à l'hôpital les opiniâtres qui n'ont commis d'autre crime
+que de refuser d'abjurer leur foi religieuse! _et_, _vu le mauvais
+usage qu'ils font de leurs biens_, on les leur confisque afin
+qu'ils ne soient pas traités plus favorablement que ceux qui ont
+émigré!
+
+Une complainte de 1698, résume ainsi la situation faite aux
+huguenots par la persécution religieuse:
+
+_Nos filles dans les monastères, _
+_Nos prisonniers dans les cachots, _
+_Nos martyrs dont le sang se répand à grands flots, _
+_Nos confesseurs sur les galères, _
+
+_Nos malades persécutés, _
+_Nos mourants exposés à plus d'une furie, _
+_Nos morts traînés à la voirie, _
+_Te disent nos calamités._
+
+Les prisons et les couvents regorgeant, on expulse un certain
+nombre de ces opiniâtres, dont ne peut triompher le zèle
+convertisseur des geôliers, on les mène à la frontière en leur
+interdisant de rien emporter, ni effets ni argent, et on déclare
+leurs biens confisqués. Cette confiscation des biens prononcée
+aussi bien contre ceux qu'on expulsait du royaume que contre ceux
+qui avaient voulu franchir la frontière, sembla si peu justifiable
+que le Président de Roclary crut devoir présenter au secrétaire
+d'État les observations suivantes: «Comme des officiers qui
+passent toute leur vie dans l'obligation d'étudier et de suivre
+les lois, sont obligés de chercher dans leurs dispositions les
+fondements des avis qu'ils prennent, je ne crois pas qu'ils
+puissent regarder comme un crime la sortie hors du royaume, d'un
+homme qu'on oblige d'en sortir, et prononcer la confiscation de
+ses biens ni aucune peine, pour une action qui n'a rien de
+volontaire de la part de celui qui paraît plutôt la souffrir que
+la commettre. Que si le roi avait trouvé bon de révoquer par une
+déclaration la liberté que l'article 12 de l'édit du mois
+d'octobre 1685 a laissée à ses sujets de vivre dans la profession
+de la religion prétendue réformée et d'ordonner à tous ceux qui,
+voudraient continuer dans cette erreur de sortir du royaume dans
+un certain temps, cette peine, quoique grande, ne pourrait être
+regardée que comme un effet de la clémence aussi bien que de la
+justice du roi, et le bannissement perpétuel auquel ils se
+condamneraient volontairement leur ferait perdre leurs biens dans
+les règles de la justice; mais dans l'état où sont les choses, je
+ne puis que _soumettre mes sentiments à toutes les volontés du
+roi_, persuadé que les motifs de sa résolution n'en seront pas
+moins justes pour surpasser une intelligence aussi bornée que la
+mienne.»
+
+Ces considérations d'équité et de justice n'étaient pas de nature
+à arrêter Louis XIV; si veut le roi si veut la loi, disait-il
+alors, de même qu'en son enfance il écrivait:_ Les rois font ce
+qui leur plaît_.[7]
+
+_Le bon plaisir _était la seule règle de sa conduite, et j'ai eu
+plus d'une fois au cours de ce travail, l'occasion de donner des
+preuves de cette affirmation; en voici encore une: bien que Louis
+XIV eût mis tous les sujets huguenots dans l'alternative, ou de
+rester dans le royaume exposés à toutes les violences des
+convertisseurs, ou d'encourir la terrible peine des galères s'ils
+tentaient de franchir la frontière, il permit cependant à quelques
+notabilités protestantes, les Ruvigny, le comte de Roye, le
+maréchal de Schomberg, etc., de sortir librement de France. Il
+refusa cette faveur au plus notable des protestants; à l'amiral
+Duquesne, ce grand homme de mer que les Barbaresques, dans leur
+terreur, prétendaient avoir été oublié par l'ange de la mort.
+Duquesne, par faveur exceptionnelle, put mourir tranquillement en
+France, sans avoir été violenté à se convertir, mais Louis XIV ne
+voulut pas qu'on élevât un tombeau à l'amiral et refusa même son
+corps à ses enfants qui lui avaient préparé une sépulture sur la
+terre étrangère. On voyait encore en 1787, sur les frontières de
+la Suisse, dit Rulhières, cette sépulture vide portant
+l'inscription suivante: «Ce tombeau attend les restes de Duquesne,
+son nom est connu sur toutes les mers. Passant! si tu demandes
+pourquoi les Hollandais ont élevé un superbe monument à _Ruyter
+vaincu_ et pourquoi les Français ont refusé une sépulture
+honorable _au vainqueur de Ruyter_, ce qui est dû de crainte et de
+respect à un monarque dont la puissance s'étend au loin, me défend
+toute réponse.»
+
+Les autres opiniâtres, moins favorisés que Duquesne, furent
+violentés à se convertir, et pour la plupart, emprisonnés,
+jusqu'au jour où les prisons et les couvents regorgeant, on
+expulsa du royaume les opiniâtres qu'on n'avait pu convertir. Le
+plus grand arbitraire présida encore à l'exécution de cette
+mesure; c'est ainsi qu'on voit Mme de Coutaudiere, marquée dès
+1692 pour être expulsée, encore retenue en prison en 1700.
+Cependant un rapport fait en 1697 au secrétaire d'État portait:
+les parents disent que la prison _lui affaiblit l'esprit_, mais
+Pontchartrain avait écrit en marge de ce rapport: l'y laisser! et,
+grâce à cette inhumaine annotation, Mme de la Coutaudiere était
+restée en prison.
+
+Les ministres et les intendants avaient la même bonté de coeur vis
+à vis des huguenots, que Louis XIV, qui ne voyait; dans le
+désastre de l'émigration, minant et dépeuplant la France au profit
+de l'étranger qu'un moyen de purger le royaume de ses mauvais et
+indociles sujets, et qui, en apprenant que des milliers de Vaudois
+venaient périr de la Peste dans les prisons du duc de Savoie,
+écrivait: _je ne doute pas qu'il ne se console facilement de la
+perte de semblables sujets_...
+
+Tel maître, tels valets. Seignelai recommandait de mettre les
+forçats huguenots de toutes les campagnes, c'est-à-dire de les
+soumettre journellement au meurtrier supplice de la vogue.
+Louvois, apprenant que les femmes de Clairac, en se jetant à
+genoux en larmes dans le temple, avaient retardé de quelques
+heures sa démolition écrivait: qu'il eût été à désirer que les
+troupes eussent tiré sur elles, pour les punir de cette touchante
+rébellion, etc.
+
+Quelques opiniâtres, notables protestants, au lieu d'être
+emprisonnés avaient été relégués dans telle ou telle résidence
+déterminée, et ceux d'entre eux qui tentaient de passer à
+l'étranger, étaient encore plus impitoyablement frappés que les
+autres fugitifs, car, on considérait comme une aggravation de leur
+crime de désertion, l'oubli qu'ils avaient fait de la faveur dont
+ils avaient été l'objet; c'est ce dont témoigne le passage suivant
+d'un édit royal: «Nous avons été informés que quelques-uns de nos
+sujets, même de ceux que nous jugeons quelquefois à propos
+d'éloigner pour un temps du lieu de leur établissement ordinaire
+par des ordres particuliers, et pour bonnes et justes causes à
+nous connues, et pour le bien de notre État, oubliant, non
+seulement les engagements indispensables de leur naissance, _mais
+encore l'obéissance qu'ils doivent en particulier à l'ordre
+spécial qu'ils ont reçu de nous_, quittent le lieu du séjour qui
+leur est marqué par notre dit ordre, pour se retirer hors le
+royaume.»
+
+C'est une curieuse histoire que celle d'une de ces _reléguées_, la
+Duchesse de la Force dont le roi lui-même avait entrepris la
+conversion, elle montre ce que Louis XIV appelait laisser une
+huguenote _en pleine liberté_: «Par un zèle digne d'un roi très
+chrétien; dit l'abbé de Choisy, le roi avait résolu de procéder
+lui-même à la conversion du duc et de la duchesse de la Force, et
+ce fut pendant de longues années une lutte journalière du roi
+contre la duchesse opiniâtre, pour maintenir le duc dans
+l'apparente conversion qu'il lui avait arraché.»
+
+«Le duc de la Force, dit Saint-Simon, était un très bon et honnête
+homme, et rien de plus, qui, à force d'exils, de prison,
+d'enlèvement de ses enfants et de tous les tourments dont on
+s'était pu avisé, s'était fait catholique.» En 1686, il s'était
+converti après avoir été enfermé à la bastille, il y avait été
+remis en 1691 après qu'on eut découvert son testament ainsi conçu:
+«La religion que nous croyons la seule véritable est celle dans
+laquelle nous sommes né et dans laquelle nous espérons mourir...
+Si la force de quelques maux, un délire ou quelque autre chose de
+cette nature; nous faisait dire des choses qui ne rapportent point
+à ceci, qu'on ne le croie point. Seigneur Jésus, pardonnez-nous,
+si, dans un acte de fragilité, nous avons signé par obéissance,
+contre les sentiments de notre coeur, que nous changions de
+religion, bien que nous n'en ayons jamais eu la pensée...»
+
+Le roi fait sortir de la Bastille ce mauvais converti et le
+relègue dans sa terre de la Boullaye avec la duchesse, mais
+jusqu'au jour de sa mort, il le surveille avec un soin jaloux. Il
+désigne les personnes qui peuvent le voir, il lui ôte ses
+domestiques et les remplace par des gens sûrs, il lui interdit de
+se faire soigner par tel médecin, parce qu'il le juge suspect. Il
+attache à sa personne un espion, hors la présence duquel il est
+interdit à la duchesse de le voir, et qui reçoit cette
+instruction: «Si elle (la duchesse) se mettait en devoir de lui
+parler de religion, il lui imposera silence et l'obligera de se
+retirer d'auprès de lui.» Le duc devenant de plus en plus
+valétudinaire, on lui joint à l'espion ordinaire un Père de
+l'Oratoire, afin que l'un des deux soit toujours auprès de lui et
+qu'il ne se puisse jamais se trouver seul avec sa femme, soit de
+nuit, soit de jour. L'état du duc s'aggravant encore, la duchesse
+reçoit l'ordre de se retirer dans une des chambres du château de
+la Boullaye, sans pouvoir avoir aucune communication, par écrit ou
+de vive voix, avec son mari, à peine de désobéissance.
+
+Elle ne peut même obtenir la grâce de le voir expirer, elle est
+remise aux mains de son fils, un nouveau converti devenu, un des
+plus ardents persécuteurs des huguenots. On lui déclare que si
+elle ne se convertit pas, elle sera expulsée; elle persiste et est
+conduite au port dans lequel elle doit s'embarquer pour
+l'Angleterre; par un garde de la prévôté chargé «d'observer sa
+conduite pendant la route et d'en venir rendre compte à sa
+majesté». C'est en parlant de la situation faite à cette
+malheureuse femme, séparée de ses enfants mis au couvent, ou au
+collège pour être convertis, espionnée jour et nuit dans le
+château où elle avait été reléguée, ne pouvant même assister aux
+derniers moments du mari avec lequel on l'empêchait de jamais se
+trouver seule, que le roi fait écrire à la Bourdonnaie: «Sa
+Majesté a poussé la complaisance jusqu'à laisser Mme la duchesse
+de la Force en pleine liberté à la Boullave, ce qu'elle n'a encore
+fait pour personne de ceux qui sont dans l'état d'opiniâtreté et
+d'endurcissement en la religion prétendue réformée, où elle se
+trouve.»
+
+Quand la déraison en vient à ce point, de regarder comme une
+complaisance méritoire, l'incessante persécution exercée à
+domicile, contre une malheureuse femme à laquelle il n'est plus
+permis d'être ni mère, ni épouse, rien ne peut vous arrêter dans
+la voie malheureuse où l'on s'est engagé.
+
+C'est donc en vain, qu'on faisait observer au nouveau Philippe II,
+que ses tentatives pour catholiciser son royaume et l'Europe
+entière, faisaient perdre à la France ses alliances les plus
+anciennes et les plus sûres; que l'émigration de tant de citoyens
+utiles et industrieux, c'était la vie du pays s'exhalant par tous
+les pores; que la France baissait en population et en richesse de
+tout ce qu'elle perdait et de tout ce que gagnaient les puissances
+ses rivales. Louis XIV répondait imperturbablement que, en
+présence de l'importance de l'oeuvre qu'il avait résolu
+d'accomplir, ces considérations étaient pour lui _de peu
+d'intérêt._
+
+Si le mobile de sa conduite eût été, non son incommensurable
+orgueil, mais la conviction inflexible du sectaire, le grand roi
+eût eu, du moins, jusqu'à sa dernière heure, l'imperturbable
+assurance que donne au fanatique, la conscience d'un devoir
+accompli. Mais qu'elle est l'attitude de Louis XIV quand il se
+trouve au moment de comparaître devant Dieu, devant le seul être
+auquel il reconnaisse le droit de juger sa conduite?
+
+Il ne fait pas comme le Tellier; qui, après avoir apposé sa
+signature sur L'édit de révocation, estime qu'il a assez vécu et
+sa tache accomplie, s'écrie: _nune me dimittis_, _Dominé_!
+
+Il ne montre pas l'héroïque courage du prophète Esprit Seguier, se
+vantant encore au moment de monter sur le bûcher d'avoir porté le
+premier coup à l'archiprêtre du Chayla, le bourreau de ses frères,
+et s'écriant «Je n'ai pas commis de crimes, mon âme est un jardin
+plein d'ombrages et de fontaines».
+
+S'il n'a ni la tranquille résignation de le Tellier, ni
+l'inébranlable fermeté du prophète cévenol, meurt-il du moins,
+avec la paisible assurance de l'homme à qui sa conscience atteste
+qu'il n'a jamais violé les lois de l'éternelle justice?
+
+Meurt-il en brave, comme le père de P-J. Proudhon, un pauvre
+artisan, dont le fils conte ainsi la belle mort?
+
+«Mon père à 66 ans, épuisé par le travail, en qui la lame, comme
+on dit, avait usé le fourreau, sentit tout à coup que sa fin était
+venue. Le jour de sa mort il eut, chose qui n'est pas rare, le
+sentiment arrêté de sa fin. Alors, il voulut se préparer pour le
+grand voyage, et donna lui-même ses instructions. Les parents et
+amis sont convoqués, un souper modeste est servi, égayé par une
+douce causerie. Au dessert, il commence ses adieux, donne des
+regrets à l'un de ses fils mort dix ans auparavant, mort avant
+l'heure. J'étais absent pour le service de la famille. Son plus
+jeune fils, prenant mal la cause de son émotion, lui dit: Allons,
+père, chasse ces tristes idées. Pourquoi te désespérer? N'es-tu
+pas un homme? Ton heure n'a pas encore sonné. -- Tu te trompes,
+réplique le vieillard, si tu t'imagines que j'aie peur de la mort.
+Je te dis que c'est fini, je le sens, et j'ai voulu mourir au
+milieu de vous. Allons! qu'on serve le café! Il en goûta quelques
+cuillerées. J'ai eu bien du mal dans ma vie, dit-il, je n'ai pas
+réussi dans mes entreprises, mais je vous ai aimés tous et je
+meurs sans reproche. Dis à ton frère que je regrette de vous
+laisser si pauvres, mais qu'il persévère!
+
+«Un parent de la famille, quelque peu dévot, croit devoir
+réconforter le malade en disant, comme le catéchisme, que tout ne
+finit pas à la mort, que c'est alors qu'il faut rendre compte,
+mais que la miséricorde de Dieu est grande. -- Cousin Gaspard,
+répond mon père, je n'y pense aucunement. Je n'éprouve ni crainte,
+ni désir, je meurs entouré de ce que j'aime, j'ai mon paradis dans
+le coeur. Vers dix heures, il s'endormit, murmurant un dernier
+bonsoir; l'amitié, la bonne conscience, l'espérance d'une destinée
+meilleure pour ceux qu'il laissait, tout se réunissait en lui,
+pour donner un calme parfait à ses derniers moments. Le lendemain
+mon frère m'écrivait avec transport: _Notre père est mort en
+brave_.»
+
+Ce n'est pas en brave, c'est en lâche que meurt Louis XIV! À ses
+derniers moments, il ne se souvient plus que le pape Innocent XI
+lui a écrit, qu'en révoquant l'édit de Nantes et en pourvoyant par
+ses édits contre les huguenots à la propagation de la foi
+catholique, il a mérité d'être félicité sur «le comble de louanges
+immortelles, qu'il a ajouté par cette dernière action, à toutes
+celles qui rendaient jusqu'à présent sa vie si glorieuse... et
+qu'il doit attendre de la bonté divine, la récompense d'une si
+belle résolution».
+
+Il a même oublié au moment de mourir cet incroyable panégyrique de
+Bossuet, que naguères son incommensurable orgueil acceptait comme
+un hommage justement mérité: «Touchés de tant de merveilles,
+épanchons nos coeurs sur la piété de Louis. Poussons jusqu'au ciel
+nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau
+Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que
+les six cent trente pères dirent autrefois dans le concile de
+Chalcédoine: Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les
+hérétiques, c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le
+propre caractère. Par vous l'hérésie n'est plus, Dieu seul a pu
+faire cette merveille. Roi du ciel! conservez le roi de la terre,
+c'est le voeu des églises, c'est le voeu des évêques!»
+
+Ces éloges outrés, il ne les entend plus, et quoi que puissent lui
+dire les évêques et les cardinaux qui l'entourent, sa conscience
+étouffe leur voix et lui crie: Roi! qu'as-tu fait de ton peuple?
+Caïn qu'as-tu fait de tes frères?
+
+Devant ses yeux flamboie comme un menaçant _Mané_, _Thécel_,
+_Phares_, cet avertissement que lui ont donné ses sujets
+persécutés dans la supplique qu'ils lui ont vainement adressée
+lors de la signature du traité de Ryswick: «Peut-être qu'au lit de
+mort, Votre Majesté aura quelque crainte et quelque regret d'avoir
+voulu contraindre la conscience de ses sujets. Peut-être, aux
+dernières heures de sa vie, les misères affreuses d'un si grand
+nombre de ses sujets viendront se présenter à ses yeux pour
+troubler le repos de son âme.»
+
+Et, juste châtiment de son impitoyable orgueil, le spectacle de
+ces misères affreuses venait se dérouler devant lui. Il voyait les
+hommes torturés, les femmes outragées par ses missionnaires
+bottés; les fugitifs errants par troupes, mourant de fatigue et de
+privations sur la dure route de l'exil: les prisonniers grelottant
+de froid et criant la faim au fond de sombres et humides cachots;
+les forçats pour la foi, attachés à la rame et souffrant mille
+morts sur les galères; les cadavres nus et sanglants traînés sur
+la claie et jetés à la voirie; des milliers de victimes, enfin,
+expirant, par ses ordres, sur la potence, sur la roue ou sur le
+bûcher.
+
+Dans la terreur qui s'empare de lui à ce spectacle, il ne lui
+suffit plus d'être absous et pardonné par les ministres de son
+culte, et c'est sur quelques-uns de ceux qui, nés ses sujets,
+n'avaient rien autre chose à faire que d'obéir sans discernement à
+sa puissance absolue, qu'il cherche à rejeter la responsabilité
+des actes monstrueusement odieux qu'il a commis.
+
+Appelant près de son lit de mort les cardinaux de Bissy et de
+Rohan, qui se trouvaient dans sa chambre, il les prend à témoin
+que, dans les affaires de l'Église, il n'a jamais rien fait que ce
+qu'ils ont voulu.
+
+«_C'est à vous_, s'écrie-t-il, de répondre pour moi devant Dieu,
+de ce qui a été fait de trop ou de trop peu. Je proteste de
+nouveau que _je vous en charge devant Dieu_! J'en ai la conscience
+nette, et, comme un ignorant, je me suis absolument abandonné à
+vous dans toutes ces affaires.»
+
+Non, il n'avait pas la conscience nette, ce grand coupable du
+crime de lèse patrie, qui avait sacrifié les intérêts du peuple
+sur lequel il régnait aux exigences de son rôle de convertisseur,
+et qui, en mourant, laissait la France épuisée d'hommes et
+d'argent, amenée par lui à deux pas de sa ruine. Quant à son
+ignorance en matière religieuse qu'il invoquait à sa dernière
+heure, pour décliner dans l'autre monde, la responsabilité des
+actes injustifiables auxquels il s'était laissé entraîner, c'est
+en 1688 qu'il lui aurait fallu la confesser, cette ignorance,
+alors que le maréchal de Vauban lui montrait quelles avaient déjà
+été pour la France les déplorables conséquences de son intolérance
+religieuse. Il y aurait eu alors quelque mérite pour cet ignorant
+à s'arrêter dans la voie funeste où il s'était engagé, et quelque
+grandeur à reconnaître son erreur en revenant sur ce qu'il avait
+fait. Mais son orgueil insensé l'avait empêché de prendre le seul
+parti qui eût pu réparer en partie le mal fait par lui à la
+France.
+
+Tout au contraire, sans vouloir rien entendre, il avait continué
+son oeuvre néfaste pour son royaume jusqu'à sa dernière heure, et
+même, par delà; car, par son testament il recommandait à ses
+successeurs de ne jamais revenir sur la révocation de l'édit de
+Nantes; le funeste legs de ses odieux édits contre les
+protestants, accepté par eux, fit recommencer plus d'une fois
+l'exode des huguenots, si bien qu'en 1787 encore, Rulhières peut
+dire: l'émigration est toujours prête à se renouveler. La faute
+qu'a commise Louis XIV, nous en subissons encore aujourd'hui les
+conséquences, car sur tous les marchés du monde comme sur les
+champs de bataille, nous trouvons en face de nous, dans nos luttes
+avec l'étranger, les descendants de ces réfugiés français que la
+persécution a obligés à se dénationaliser.
+
+Si l'impartiale histoire ne peut admettre l'excuse de l'ignorance
+pour décharger entièrement le roi très chrétien de la
+responsabilité qu'il trouvait trop lourde à porter à ses derniers
+moments, elle a le devoir, du moins, de rejeter, pour une large
+part, la responsabilité du mal fait à la France, sur le clergé qui
+se servait de cet ignorant, pour appliquer ses théories
+d'intolérance impitoyable.
+
+Jamais, en effet, quelles que fussent les déplorables conséquences
+de la persécution religieuse, le clergé n'avait cessé de réclamer
+les plus odieuses contraintes contre les huguenots, et Rulhières
+en a vu plus d'une preuve dans des lettres trouvées par lui aux
+archives et dont quelques-unes, dit-il, font frémir. «Spécieuses
+raisons d'État, s'écriait Massillon à la mort du grand roi, en
+vain vous opposâtes à Louis les vues timides de la sagesse
+humaine, le corps de la monarchie affaibli par l'évasion de tant
+de citoyens, ou par la privation de leur industrie, ou par le
+transport furtif de leurs richesses: les périls fortifient son
+zèle, l'oeuvre de Dieu ne craint pas les hommes; il croit même
+affermir son trône en renversant celui de l'erreur.»
+
+En 1775 encore, l'orateur de l'assemblée générale du clergé,
+disait à Louis XVI: «Jamais, sire, vous ne serez plus grand, vous
+ne vous montrerez jamais mieux le père de vos sujets que quand,
+pour protéger la religion, vous emploierez votre puissance _à
+fermer la bouche à l'erreur._ L'Église compte au nombre de ses
+plus beaux jours, celui où; prosterné dans le sanctuaire de
+Clovis, vous avez voué votre sceptre à sa défense contre toutes
+les hérésies. On essaiera donc en vain d'en imposer à Votre
+Majesté sous de spécieux prétextes de liberté de conscience, de
+désertion de citoyens utiles et nécessaires à la nation: en vain,
+par de fausses peintures des avantages d'un règne de douceur et de
+modération, voudrait-on intéresser la bonté de votre coeur, vous
+persuader d'autoriser, ou au moins de tolérer l'exercice de la
+prétendue religion réformée: vous réprouverez ces conseils d'une
+fausse paix, ces systèmes d'un tolérantisme capable d'ébranler le
+trône et de plonger la France dans les plus grands malheurs. Nous
+vous en conjurons... achevez l'oeuvre que Louis le Grand avait
+entreprise, que Louis le Bien Aimé a continuée; il aurait eu la
+gloire de la finir, si les ordres qu'il ne cessait de donner
+avaient été exécutés... Il vous est réservé, sire, de porter le
+dernier coup au calvinisme dans vos États!»
+
+L'Église est invariable dans sa doctrine de l'intolérance, ce
+qu'elle condamnait au XVIIe et au XVIIIe siècle, la liberté de
+conscience et toutes les autres libertés, elle le condamne encore
+aujourd'hui; et si demain, un monarque chrétien était placé sur le
+trône de France, l'Église l'obligerait à combattre les erreurs du
+droit nouveau, quoi qu'il pût arriver. Périssent les colonies et
+le pays tout entier plutôt que les principes d'intolérance, disent
+les jacobins cléricaux. Pourvu que l'on ferme la bouche à l'erreur
+et que l'on tente de rendre au régime catholique son ancienne
+puissance, il ne faut pas s'inquiéter de savoir si, en agissant
+ainsi, on mènera le pays à sa ruine et si l'on fera couler le sang
+à flots; ces préoccupations sont _les vues timides de la sagesse
+humaine_, dont l'Église ne veut tenir aucun compte.
+
+Si, par impossible, ceux qui réclament chaque matin un sauveur,
+comme les grenouilles demandaient un roi, voyaient donner
+satisfaction à leurs désirs ils seraient bientôt, au nom du
+principe de l'intolérance religieuse, violentés, empoisonnés et
+égorgés comme le furent les huguenots _au bon vieux temps_, et
+s'ils se plaignaient, on serait autorisé à leur répondre: _Tu l'as
+voulu_, _Georges Dandin!_
+
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Il manque un mot qui nuit à la bonne
+compréhension de cette phrase. [Note du correcteur]
+ [2] Médecin du _Malade imaginaire_ de Molière.
+[Note du correcteur]
+ [3] Il manque ici les mots « _delà du_ ». [Note du
+correcteur]
+ [4] Orthographe du XIXe siècle [Note du correcteur].
+ [5] Sic.
+ [6] Il y a sous le pont, à fond de cale, un endroit qu'on
+appelle la chambre de proue où on ne respire l'air que par
+un trou large de deux pieds... dans ce lieu affreux toutes
+sortes de vermines exercent un pouvoir despotique.
+
+ « Toutes les fois que j'y descendais _je marchais dans
+les ombres de la mort... _j'étais obligé de me coucher tout
+de mon long auprès des malades pour entendre en secret la
+déclaration de leurs péchés, et souvent, en confessant celui
+qui était à ma droite, je trouvais celui de ma gauche _qui
+expirait sur ma poitrine_.
+
+ Bion. »
+ [7] Marnier conte en effet, qu'il a vu à la bibliothèque
+de Saint-Pétersbourg un papier sur lequel Louis XIV
+enfant, avait écrit six fois: _« L'hommage est dû aux rois_,
+_ils font ce qui leur plaît_. »
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les huguenots, by Charles Alfred de Janzé
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUGUENOTS ***
+
+***** This file should be named 16849-8.txt or 16849-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/4/16849/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits (Vincent, Domi,
+Coolmicro and Fred); this text is also available at
+http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
diff --git a/16849-8.zip b/16849-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..c4937de
--- /dev/null
+++ b/16849-8.zip
Binary files differ
diff --git a/16849-r.zip b/16849-r.zip
new file mode 100644
index 0000000..0be6aa9
--- /dev/null
+++ b/16849-r.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..f7b2116
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #16849 (https://www.gutenberg.org/ebooks/16849)