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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les huguenots + Cent ans de persécution 1685-1789 + +Author: Charles Alfred de Janzé + +Release Date: October 10, 2005 [EBook #16849] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUGUENOTS *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Vincent, Domi, +Coolmicro and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Charles Alfred de Janzé +Ancien député + + +LES HUGUENOTS + +Cent ans de persécution +1685 -- 1789 + + +(1886) + + + +Table des matières + +PROLÉGOMÈNES +CHAPITRE PREMIER L'ÉDIT DE NANTES +CHAPITRE II LIBERTÉ DU CULTE +CHAPITRE III LIBERTÉ DE CONSCIENCE +CHAPITRE IV LES GALÈRES +CHAPITRE V LES DRAGONNADES +CHAPITRE VI L'ÉMIGRATION +CONCLUSION + + + +PROLÉGOMÈNES + +Ainsi que le dit Mably, c'est parce que l'on dédaigne, par +indifférence, par paresse ou par présomption de profiter de +l'expérience des siècles passés; que chaque siècle ramène le +spectacle des mêmes erreurs et des mêmes calamités. + +Or, n'est-ce pas mettre le pays en garde contre le retour des +calamités qu'amène nécessairement l'application de la doctrine +d'intolérance, chère à l'Église catholique, que de faire revivre +comme une utile leçon de l'expérience du passé, la persécution +religieuse qui, pendant plus d'un siècle, a fait des huguenots en +France les représentants et les martyrs de la grande cause de la +liberté de conscience? + +Pour obéir à l'église catholique qui lui enjoignait de fermer la +bouche à l'erreur, Louis XIV a eu recours aux moyens les plus +odieux de la corruption et de la violence; malgré les +confiscations, les emprisonnements, les transportations, les +expulsions, les condamnations aux galères, au gibet, à la roue et +au bûcher, il n'est arrivé, au prix de la ruine et du dépeuplement +de son royaume, qu'à obtenir l'apparence menteuse d'une conversion +générale des huguenots. + +Ses successeurs, en acceptant le funeste legs de ses édits contre +les huguenots, se virent amenés à soumettre les _prétendus_ +convertis à un véritable régime de l'inquisition, à multiplier les +enlèvements d'enfants et à peupler les galères et les prisons, +d'hommes et de femmes qui n'avaient commis d'autre crime que de +s'assembler pour prier Dieu _en mauvais français_, ainsi que le +dit Voltaire, et plus d'une fois la recrudescence des persécutions +renouvela le désastre de l'émigration. + +Sous Louis XVI, les idées de tolérance avaient fait de tels +progrès que le Gouvernement se trouvait impuissant à faire +observer les iniques dispositions des édits qu'il n'avait pas osé +abroger. Mais le mensonge _légal_ qu'il n'y avait plus de +protestants en France, constituait pour les huguenots, dit +Rulhières, une persécution tacite ne paraissant pas et que n'eût +pas inventée Tibère lui-même. + +S'il existait depuis treize cents ans, (ajoute-t-il au lendemain +de l'édit de 1787 donnant un état civil aux huguenots) une nation, +devenue célèbre par tous les actes de la paix et de la guerre, +dont les leçons et les exemples eussent policé la plupart des +peuples qui l'environnent, et qui offrit encore au monde entier le +modèle des moeurs douces, des opinions modérées, des vertus +sociales de l'extrême civilisation, une nation qui, la première, +eût introduit dans la morale et posé en principe de gouvernement +l'horreur de l'esclavage, qui eût déclaré, libres les esclaves +aussitôt qu'ils entrent sur ses frontières, et cependant, si la +vingtième partie de ses citoyens retenus par la force et enfermés +dans ses frontières restaient sans culte religieux, sans +profession civiles, sans droits de citoyens, sans épouses quoique +mariés, sans héritiers quoique pères; s'ils ne pouvaient, sans +profaner publiquement la religion du pays, ou sans désobéir +ouvertement aux lois, ni naître, ni se marier, ni mourir, que +dirions-nous de cette nation? Telle était il y a peu de semaines +encore, notre véritable histoire. + +Plus d'un million de Français étaient privés, en France, du droit +de donner le nom et les prérogatives d'épouses et d'enfants +légitimes, à ceux que la loi naturelle, supérieure à toutes les +institutions civiles, ne cessait point de reconnaître sous ces +deux titres. Plus d'un million de Français avaient perdu, dans +leur patrie, ce droit dont tous les hommes jouissent, dans les +contrées sauvages comme dans les pays policés, ce droit +inséparable de l'humanité et qu'en France on ne refuse pas à des +malfaiteurs flétris par des condamnations infamantes. + +S'il en était ainsi, c'est parce que l'Église catholique, ayant le +privilège de la tenue des registres de l'état civil, avait voulu +faire de ce privilège un instrument de conversion vis-à-vis des +huguenots, obligés de s'adresser à elle pour donner une +constatation légale à leurs mariages, à leurs naissances et à +leurs décès. Les curés, imposant aux fiancés huguenots de longues +et dures épreuves de catholicité, avant de consentir à les marier, +et qualifiant de _bâtards_, dans leurs actes baptistaires, les +enfants issus de mariages contractés au désert et à l'étranger, +les huguenots fuyaient les églises, ils allaient se marier devant +des pasteurs, et faisaient baptiser leurs enfants par eux, mais, +en agissant ainsi, ils n'avaient plus d'état civil. + +Pour mettre fin à un tel état de choses, Louis XVI, en 1787, +promulgua un édit qui -- sans faire mention des protestants -- +permettait aux _non-catholiques _d'opter entre leur Curé et un +fonctionnaire laïque pour donner une constatation légale à leurs +naissances, à leurs mariages et à leurs décès. + +Dans un mandement des plus violents, l'évêque de la Rochelle +protesta contre cet édit réparateur et, interdisant aux prêtres de +son diocèse de faire fonctions d'officiers de l'état civil pour +les _non catholiques_ il leur enjoignit de déclarer à ceux qui se +présenteraient devant eux que leur ministère était exclusivement +réservé aux fidèles. En parlant ainsi, cet évêque était dans la +logique de la doctrine catholique, en vertu de laquelle toutes les +libertés et tous les droits doivent être le _privilège_ des +catholiques; en sorte que donner la liberté à tous, c'est +_détruire_ la liberté des catholiques, de même que c'est porter +atteinte aux droits imprescriptibles de l'Église que de donner +tous ses effets civils à un mariage qu'elle qualifie de +_concubinat_, parce qu'il n'a pas été béni par elle. Que nous +importe aujourd'hui, dira-t-on, la doctrine d'intolérance de +l'Église catholique? Notre société n'a-t-elle point pour base, +l'égalité de tous les citoyens devant la loi, l'égalité des droits +des sectateurs de toutes les religions et de toutes les opinions +philosophiques? + +Sans parler de l'explosion de cléricalisme qui s'est produite +après le 24 mai, est-il permis d'oublier combien les flots de la +mer politique sont changeants? Une surprise du scrutin, ainsi que +la Belgique en a fait naguère l'épreuve, ainsi qu'en témoigne le +vote du 4 octobre 1885 en France, ne pourrait-elle ramener au +pouvoir, les partisans _masqués_ d'une théocratie absolument +hostile aux principes du droit nouveau? Sans doute un changement +aussi radical dans l'orientation politique de notre pays, ne se +produirait point sur une plate-forme électorale semblable à celle +établie par M. Chesnelong et douze autres apôtres de l'ancien +régime. Que l'on demande au pays de proclamer par son vote que +l'indépendance de l'Église, c'est-à-dire son droit à la +domination, que les libertés nécessaires de l'Église, c'est-à-dire +la suppression de la liberté des autres, sont des droits +antérieurs et supérieurs à tous les gouvernements, le pays ne +comprendra même pas ce langage d'un autre âge. Qu'on le mette en +demeure d'opter entre l'ancien régime et la révolution, ainsi que +l'ont fait les ouvriers légitimistes des quatre-vingts quartiers +de Paris: «Nous réclamons la restauration de la monarchie légitime +et chrétienne; arrière donc la révolution!» il ne daignera même +pas honorer d'une réponse une telle mise en demeure; mais, ne +peut-il arriver que, sans avoir été posée devant les électeurs, la +question de la restauration d'un pouvoir théocratique se trouve +tranchée par les pouvoirs constitués? + +N'a-t-on pas vu, en 1873, l'assemblée nationale qui, en un jour de +malheur, avait été élue avec la mission spéciale de conclure la +paix, sur le point de décider, _sans mandat_, le rétablissement de +la monarchie légitime, de cette monarchie qui représentait +l'alliance intime du trône et de l'autel, l'asservissement +politique et théologique du peuple? + +Le comte de Chambord, en effet, plaçait ses chrétiennes +déclarations sous l'autorité du chef de la catholicité qui avait +condamné solennellement les erreurs du droit nouveau, c'est-à-dire +toutes les libertés; et le pape, de son côté, affirmait que la +restauration de la monarchie légitime en France, rendrait au +régime et aux doctrines catholiques toute la puissance des anciens +jours. + +L'assemblée nationale, au lieu de voter la monarchie légitime, a +fait la république à une voix de majorité, et le comte de Chambord +est descendu dans la tombe sans avoir entendu sonner cette heure +de Dieu qu'il ne se lassait pas d'attendre; mais il ne faut pas +oublier que tout prince qui, par force ou par ruse, se mettrait en +possession du pouvoir souverain, deviendrait fatalement, comme +l'eût été Henri V, le docile serviteur de l'Église. En effet, pour +tenter quelque chose contre la démocratie, chaque parti +monarchique est impuissant par lui-même, il est donc dans +l'obligation de s'assurer _à tout prix_ l'appui de l'Église si +bien organisée pour la lutte, appui sans lequel il ne peut rien. +En d'autres termes la monarchie en France sera cléricale ou elle +ne sera pas, elle devra donc subordonner son pouvoir à celui de +cette Église dont le syllabus est une véritable déclaration de +guerre à tous les principes sur lesquels repose la société +moderne. + +Que s'est-il passé au mois d'octobre 1885? Les candidats +monarchistes se sont bien gardés de montrer le plus petit coin de +leur drapeau, et, sans demander aux électeurs de manifester leurs +préférences pour telle ou telle dynastie, ils se sont bornés, +qu'ils fussent bonapartistes, légitimistes ou orléanistes, à +protester à l'envi de leur dévouement à la cause de l'Église. Il +est vrai que dans les petits papiers anonymes distribués par le +clergé à profusion, on disait aux électeurs des campagnes que +voter pour les républicains, qui veulent assujettir les +séminaristes au service militaire, c'était voter _pour le Démon_, +tandis que nommer les monarchistes, partisans _masqués_ de la +théocratie, c'était voter pour Jésus-Christ. + +Mais _les politiques_, comprenant qu'une telle plate-forme +électorale n'avait aucune chance de succès devant le pays, ont +tenté d'obtenir une surprise du scrutin, en posant aux électeurs +cette question: voulez-vous qu'on renonce à une politique qui a +provoqué la crise agricole et industrielle dont vous souffrez, et +qui, par les dépenses exagérées et les expéditions lointaines, a +mis le désordre dans les finances publiques? + +Le suffrage universel ainsi consulté, a nommé deux cents de ceux +qui lui signalaient le mal, non parce qu'ils étaient artisans de +la monarchie, mais parce qu'il a cru qu'ils seraient plus aptes +que d'autres à guérir les maux qu'ils signalaient. + +Mais, dès le lendemain de leur élection, ces partisans de la +théocratie ont jeté le masque et annoncé tranquillement aux +électeurs, de quelle singulière façon ils comptaient remplir le +mandat qu'ils venaient de recevoir, le mandat de rendre aux pays +sa prospérité et de rétablir le bon ordre dans nos finances. + +«Nous n'avons pas combattu, ont-ils dit, pour telle ou telle +politique, mais pour jeter bas la république: _nous ne l'avons pas +dit comme candidats_, mais maintenant nous n'avons plus à _nous +gêner_. Nous rendrons tout ministère impossible jusqu'à ce qu'on +dissolve la Chambre; si, après la dissolution, les monarchistes +reviennent en majorité à la Chambre, ils jetteront le sénat par la +fenêtre, si le sénat s'avise de s'opposer à leurs desseins +révolutionnaires. Peut-être même, ont-ils ajouté, alors que les +monarchistes sont encore en minorité, à la chambre des députés +comme au sénat, faudra-t-il, pour hâter la chute de la République, +la pousser avec la crosse d'un fusil ou le fer d'une fourche.» + +Il est fort à présumer que si la minorité monarchiste haussait +demain son courage jusqu'à l'audace d'un coup de main, elle +n'aimait pas à se féliciter de l'avoir fait. À je ne sais quel +gascon de Bruxelles qui menaçait de faire envahir la France par +l'armée belge, on se bornait à répondre: _et les douaniers! _De +même aux monarchistes qui parlent de mettre le pied sur la gorge +de la République, on peut répondre: _et les gendarmes! _Mais il +faut admettre toutes les hypothèses. Si, par impossible, un des +prétendants à la couronne se trouvait violemment hissé sur les +débris du trône de France, qu'arriverait-il? + +Le nouveau souverain, roi ou empereur, ne pouvant rien sans +l'Église, mis, par elle, en demeure de rendre au régime catholique +la puissance des anciens jours, ne tarderait pas à succomber dans +sa vaine tentative de ressusciter un passé mort et bien mort. La +preuve la plus péremptoire de la certitude de l'échec qui +l'attendrait, c'est l'accueil fait par les monarchistes eux-mêmes, +à la proposition imprudemment faite par Mr de Mun de constituer +une ligue politico-religieuse pour préparer la restauration du +gouvernement des curés. Considérer comme un droit de l'Église, +l'exemption du service militaire pour les séminaristes, imposer le +repos du dimanche, substituer le mariage religieux au mariage +civil, réclamer la liberté de tester, en bon Français, le +rétablissement du droit d'aînesse, etc., ce sont là de ces choses +qu'on peut tenter d'accomplir dans l'ombre, quand on a le pouvoir, +mais que l'on ne doit pas avoir la naïveté de demander +publiquement à l'avance! + +Le souverain improvisé qui, plagiaire de Louis XIV, voudrait se +faire l'exécuteur des hautes oeuvres de l'Église catholique, +serait peut-être, dès le premier jour, tué par l'arme irrésistible +du ridicule; peut-être, au contraire, avant de franchir la +frontière en toute hâte, aurait-il multiplié les ruines et fait +couler les flots de sang. + +Dans un cas comme dans l'autre, et quelque mal qu'il eut pu faire +à la France, il se trouverait des _sous-Massillon_ pour le louer +de ne pas s'être laissé arrêter dans, son entreprise par les vues +timides de la sagesse humaine, et des _sous-Veuillot_ pour +affirmer que les victimes de son intolérance ne sont pas à +plaindre, mais que c'est lui qui, comme, Louis XIV, a été le vrai +martyr, parce qu'il a sacrifié à sa foi la prospérité de son +royaume. + +Je termine ce travail, au moment où le bicentenaire de l'édit de +révocation vient de rappeler à la mémoire de tous; cette année +1685, si cruelle pour les défenseurs de la liberté de conscience, +ainsi que le montrait le célèbre ministre Dubosc, _l'homme de mon +royaume qui parle le mieux_, disait Louis XIV, lorsqu'il écrivait +de la terre d'exil: «Quelle année, pour nous autres réfugiés! Une +année qui nous a fait perdre notre patrie, nos familles, nos +parents, nos amis, nos biens; une année qui, par un malheur encore +plus grand, nous a fait perdre nos églises, nos temples, nos +sanctuaires. Une année qui nous a jetés ici, sur les bords de +cette terre qui nous était inconnue, et où nous sommes comme de +pauvres corps que la tempête a poussés par ses violentes +secousses. Oh! année triste entre toutes les années du monde!» + +Une restauration monarchique ne serait rien autre chose +aujourd'hui qu'une restauration religieuse; ainsi que le proclame +M. Cazenove de Pradine, elle imposerait à la France les frais de +la béatification d'un martyr aussi peu à plaindre que Louis XIV, +et l'on pourrait dire de 1885 comme de 1685, que, c'est une année +triste entre toutes les années du monde. + +CHAPITRE PREMIER +L'ÉDIT DE NANTES + +_Crois ce que je crois ou meurs_. _-- L'Église Ponce Pilate_. _- +- L'Église opportuniste_. _-- Plan de Louis XIV_. _-- Patience de +Huguenot_. _-- La parole du roi_. _-- Absence de sens moral_. _-- +Marchandage des consciences_. _-- Les mendiants de la cour_. _-- +La curée_. _-- L'édit de révocation jugé par Saint-Simon._ + + +Le jour où le huguenot Henri IV, faisant le saut périlleux, était +passé du côté de la majorité catholique, estimant que Paris valait +bien une messe, il avait imposé à cette majorité une grande +nouveauté, _la tolérance_; par l'édit de Nantes, déclaré perpétuel +et _irrévocable_, un traité solennel de paix avait été passé entre +les catholiques et les protestants de France, sous la garantie de +la parole du roi. Cet édit, grande charte de la liberté de +conscience sous l'ancien régime, donnait une existence _légale_ à +la religion protestante, religion _tolérée_, en face du +catholicisme, la religion _dominante_ du royaume. + +Par cet édit, le pouvoir civil s'élevait au-dessus des partis +religieux, posant des limites qu'il ne leur était plus permis de +franchir sans violer la loi de l'État. C'était là une grande +nouveauté, puisque depuis bien des siècles chacun des princes +catholiques de l'Europe disait à ses sujets: crois ce que je +crois, ou meurs, massacrait, envoyait au gibet ou au bûcher ceux +que l'Église lui dénonçait comme hérétiques. Ces princes n'étaient +que les dociles exécuteurs des hautes oeuvres de cette Église +intolérante, qui fait aux princes chrétiens un devoir de _fermer +la bouche à l'erreur_, et, parlant des hérétiques, dit, par +l'organe du doux Fénelon: _il faut écraser les loups! _Bossuet, +lui-même, affirme ainsi le droit des princes, _à forcer_ leurs +sujets au vrai culte, et à punir ceux qui résistent aux moyens +violents de conversion: «En quel endroit des écritures, dit-il, +les schismatiques et les hérétiques sont-ils exceptés du nombre de +ces _malfaiteurs_, contre lesquels saint Paul dit que Dieu même _a +armé_ les princes? Le prince doit employer son autorité à +_détruire_ les fausses religions; il est ministre de Dieu, _ce +n'est pas en vain qu'il porte l'épée_.» + +Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que l'Église, après +l'extermination des Albigeois, les massacres de la Saint- +Barthélemy, les _auto-da-fé_ de l'inquisition, etc., ose soutenir +qu'elle n'a jamais fait couler une goutte de sang, _abhorret +ecclesia a sanguine_. + +Le pape, lors de la béatification de saint Vincent de Paul, après +avoir loué ce saint de ne s'être point lassé de réclamer du _roi_ +la punition des hérétiques, ajoute: «C'était le seul moyen pour +que _la sévérité_ du pouvoir suppléât à _la douceur_ religieuse, +car l'Église qui, satisfaite par un jugement canonique, _se refuse +à une vengeance sanglante_, tire cependant _un grand secours_ de +la rigueur des lois portées par les princes chrétiens, lesquelles +_forcent_ souvent à recourir aux secours spirituels ceux +qu'effraie _le supplice corporel_.» + +L'abbé Courval, un des habiles professeurs jésuites de nos écoles +libres, recourt à un semblable raisonnement pour dégager +_l'Église_ de la responsabilité des _auto-da-fé_, dans lesquels +des centaines de mille d'hérétiques ont péri sur le bûcher: «Le +tribunal de l'Inquisition, dit-il, se contentait d'accabler les +hérétiques obstinés ou relaps, sous le poids des censures de +l'Église: _Jamais l'Inquisition n'a condamné à mort_. Mais, comme +les princes d'alors voyaient dans l'hérésie, le blasphème et le +sacrilège autant de crimes contre la société, _ils saisissaient le +coupable_, _à sa sortie _de _l'Inquisition_, _et souvent le +punissaient de mort_.» + +Ainsi, c'est l'Église qui a ordonné aux princes chrétiens de +frapper de _supplices corporels_ les crimes surnaturels de +l'hérésie, du sacrilège et du blasphème et de traiter comme _des +malfaiteurs_ les hérétiques contre lesquels, dit-elle, Dieu les a +armés; et quand, pour lui obéir, ces princes ont fait périr des +milliers de victimes, comme Ponce Pilate, elle se lave les mains +et décline la responsabilité du sang versé! + +Entre le maître qui a ordonné à son serviteur de commettre un +meurtre et le serviteur qui a commis ce crime, la conscience +publique hésitera-t-elle jamais à faire retomber la plus large +part de responsabilité sur le maître? + +L'Église aura donc beau se frotter les mains comme lady Macbeth, +pour faire disparaître la tache indélébile, ses mains resteront +teintes du sang qu'a fait couler son impitoyable doctrine de +l'intolérance. + +Les jésuites de robes courtes ou de robes longues, ont toujours +pratiqué d'ailleurs ce système à la Ponce Pilate de décliner pour +l'Église, la responsabilité des mesures de rigueur qu'elle avait +provoquées. Ainsi, à l'instigation de son clergé, Louis XIV ayant +décrété qu'on enverrait aux galères tout huguenot qui tenterait de +sortir du royaume, assisterait à une assemblée de prières, ou, +dans une maladie, déclarerait vouloir mourir dans la religion +réformée, ainsi que le conte Marteilhe dans ses mémoires, le +supérieur des missionnaires de Marseille s'efforce de prouver aux +forçats pour la foi que l'Église n'est pour rien dans leur +malheur, qu'ils ne sont pas persécutés pour cause de religion: + +À celui qui a été mis aux galères, pour avoir voulu sortir du +royaume, il répond: «Le roi a défendu à ses sujets de sortir du +royaume sans sa permission, on vous châtie pour avoir contrevenu +_aux ordres du roi_; _cela regarde la police de l'État et non +l'Église et la religion_.» + +À celui qui a été arrêté dans une assemblée, il dit: «Autre +contravention _aux ordres du roi_, qui a défendu de s'assembler +pour prier Dieu, en aucun lieu que dans les paroisses et autres +églises du royaume.» + +À celui qui a déclaré vouloir mourir protestant, il dit de même: +«Encore une contravention _aux ordres du roi_, qui veut que tous +ses sujets vivent et meurent dans la religion romaine.» + +Et il conclut: «Ainsi tous, tant que vous êtes, vous avez +contrevenu aux ordres du roi, _l'Église n'a aucune part à votre +condamnation; elle n'a ni assisté_, _ni procédé à votre procès_, +_tout s'est passé_, _en un mot_, _hors d'elle et de sa +connaissance_.» + +Pour montrer à ce bon apôtre, le sophisme de l'argumentation en +vertu de laquelle il voulait persuader aux galériens huguenots +qu'ils n'étaient point persécutés pour cause de religion, +Marteilhe déclare qu'il consent à se rendre sur ce point, mais +demande si on consentirait à le faire sortir des galères de suite, +en attendant que les doutes qui lui restaient étant éclaircis, il +se décidât d'abjurer. -- Non assurément, répond le missionnaire, +vous ne sortirez jamais des galères que vous n'ayez fait votre +abjuration dans toutes les formes. -- Et si je fais cette +abjuration, puis-je espérer d'en sortir bientôt? -- Quinze jours +après, foi de prêtre! -- Pour lors, reprend Marteilhe, vous vous +êtes efforcé par tous vos raisonnements sophistiques de nous +prouver que nous n'étions pas persécutés pour cause de religion, +et moi, sans aucune philosophie _ni_ rhétorique, par deux simples +et naïves demandes, _je_ vous fais avouer que _c'est la religion +qui me tient en galères_, car vous avez décidé que, si nous +faisons abjuration dans les formes, nous en sortirons d'abord; et +au contraire qu'il n'y aura jamais de liberté pour nous si nous +n'abjurons.» Les raisonnements sophistiques de ce missionnaire +valaient ceux des jésuites qui déclinent pour l'Église la +responsabilité des massacres _et_ des supplices qu'elle a +provoqués ou ordonnés. + +Pour en revenir à l'édit de Nantes; faisant de la tolérance une +loi obligatoire pour les partis religieux, on comprend que cet +édit ne pouvait être accepté sans protestation par l'Église +catholique qui professe la doctrine de l'intolérance. + +Dès 1635, l'assemblée, générale du clergé formulait ainsi son +blâme: «Entre toutes les calamités, il n'en est pas de plus +grande, ni qui ait dû tant avertir et faire connaître l'ire de +Dieu, que _cette liberté de conscience et permission à un chacun +de croire ce que bon lui semblerait sans être inquiété ni +recherché_.» + +Et l'assemblée générale de 1651 exprimait en ces termes, son +regret de ne pouvoir plus fermer violemment la bouche à l'erreur: +«Où sont les lois qui bannissent les hérétiques du commerce des +hommes? Où sont les constitutions des empereurs Valentinien et +Théodose qui déclarent l'hérésie un crime contre la république?» + +Mais si l'Église est invariable dans sa doctrine d'intolérance, +elle se résigne quand il le faut à accepter la tolérance, comme +une nécessité de circonstance, et modifiant son langage suivant +les exigences du milieu dans lequel elle est appelée à vivre, elle +dit, comme la chauve-souris de la fable: + +_Tantôt: je suis oiseau_, _voyez mes ailes!_ +_Tantôt: je suis souris_, _vivent les rats!_ + +Voici, en effet, la règle de conduite _opportuniste _que l'évêque +de Ségur trace à l'Église: + +«L'Église, dit-il, peut se trouver face à face, soit avec des +pouvoirs ennemis, soit avec des pouvoirs indifférents, soit avec +des pouvoirs amis. + +-- Elle dit aux premiers: Pourquoi me frappez-vous? J'ai le droit +de vivre, de parler, de remplir ma mission qui est _toute de +bienfaisance_. + +-- Elle dit aux seconds; Celui qui n'est point avec moi, est +contre moi. Pourquoi traitez-vous le mensonge comme la vérité, le +mal comme le bien? + +-- Elle dit aux troisièmes: Aidez-moi à_ faire disparaître _tout +ce qui est contraire à la très sainte volonté de Dieu.» + +Or, ce qui est contraire à cette très sainte volonté, c'est, ainsi +que le proclamait l'orateur du clergé en 1635, _la liberté de +conscience_. C'est, ainsi que le disait le pape en 1877, la +tolérance, à côté de l'enseignement catholique, d'autres +enseignements, l'existence de temples protestants à côté des +temples catholiques. + +«Vous voyez ici la capitale du monde catholique, disait-il aux +pèlerins bretons qu'il recevait au Vatican, où on a placé l'arche +du nouveau-testament, mais elle est entourée de beaucoup de +Dragons; d'un côté, l'on voit _l'enseignement protestant_, +_incrédule_, _impie_, _de l'autre des temples protestants de +toutes les sectes_. Que faire pour renverser tous ces Dragons? +Nous devons prier et espérer que l'arche sainte du nouveau +testament sera bientôt libre, _et débarrassée de toutes ces idoles +qui font honte_ à la capitale du monde catholique.» + +Quand l'Église n'a pas à sa disposition, des princes assez +chrétiens pour fermer la bouche à l'erreur et détruire les fausses +religions, elle déclare attendre d'une intervention d'en haut la +réalisation de ses désirs, et sa patiente attente dure jusqu'à ce +qu'elle trouve dans la puissance temporelle _un secours efficace_. + +Entre temps elle ne laisse pas échapper une occasion de se +rapprocher peu à peu de son but, en limitant habilement ses +exigences apparentes, et en les mettant au niveau des possibilités +du moment. C'est ainsi que le clergé de France se comporta vis-à- +vis de l'édit de Nantes et, le détruisant pièce par pièce, finit +par obtenir sa révocation; en sorte qu'Élie Benoît a pu résumer +ainsi l'histoire de ce mémorable édit. Elle embrasse le règne de +trois rois, dont le premier a donné aux réformés un édit et des +sûretés, le second leur ôta les sûretés, et le troisième a cassé +l'édit. + +Le clergé se borne d'abord à mettre dans la bouche de Henri IV ce +voeu timide et discret en faveur du retour du royaume à l'unité +religieuse: «Maintenant qu'il plaît à Dieu de commencer à nous +faire jouir de quelque meilleur repos, nous avons estimé ne le +pouvoir mieux employer qu'à vaquer, à ce qui peut concerner la +gloire de son saint nom, et à pourvoir à ce qu'il puisse être +adoré et prié par tous nos sujets, et, s'il ne lui a plu _que ce +fut encore dans la même forme_, que ce soit au moins dans une même +intention.» + +Quant à Louis XIII, pour se mettre à l'abri des reproches que lui +adressaient des catholiques fanatiques à l'occasion du serment +qu'il avait prêté lors de son sacre, _d'exterminer les +hérétiques_, il trouvait ce singulier subterfuge de défendre par +un édit de qualifier _d'hérétiques _ses sujets protestants; ceci +ne rappelle-t-il pas l'habileté gasconne de frère Gorenflot, +baptisant carpe, le poulet qu'il veut manger un vendredi, sans +commettre de péché. + +Après avoir privé les protestants de leurs places de sûreté, Louis +XIII ne dissimule pas son désir de les voir revenir au culte +catholique, mais comme le pape en 1877, il déclare ne compter que +sur l'intervention d'en haut pour faire disparaître l'enseignement +et les temples protestants. «Nous ne pouvons [[1]], dit-il, que +nous ne désirions la conversion de ceux de nos sujets qui font +profession de la religion prétendue réformée... nous les +_exhortons_ à se dépouiller de toute passion pour être plus +capables de recevoir la lumière du ciel, et _revenir au giron de +l'Église_.» + +S'il déclare qu'il se borne à attendre cette conversion _de la +bonté de Dieu_, c'est «parce qu'il est trop persuadé, dit-il, par +l'exemple du passé, que les remèdes _qui ont eu de la violence_, +n'ont servi que d'accroître le nombre de ceux qui sont sortis de +l'Église». + +Louis XIII avait raison, car, ainsi que le rappelle en 1689 le +maréchal de Vauban «après les massacres de la Saint-Barthélemy (un +remède _qui avait eu de la violence_), un nouveau dénombrement des +huguenots prouva que leur nombre s'était accru de cent dix mille». + +Louis XIV était loin, même dès le début de son règne, de croire à +l'inefficacité de la violence en pareille matière, ainsi qu'en +témoigne ce passage des mémoires du duc de Bourgogne: + +«Il arriva un jour que les habitants d'un village de la Saintonge, +tous catholiques, _mirent le feu_ à la maison d'un huguenot qu'ils +n'avaient pu empêcher de s'établir parmi eux. Le roi (Louis XIV), +en condamnant les habitants du lieu à dédommager le propriétaire +de la maison, ne put s'empêcher de dire que ses prédécesseurs +auraient épargné bien du sang à la France, s'ils s'étaient +conduits par la politique _prévoyante_ de ces villageois, dont +l'action _ne lui paraissait vicieuse que par le défaut +d'autorité_.» + +Quoiqu'il en fût des sentiments _secrets_ de Louis XIV, il affirma +tout d'abord qu'il ne voulait pas obtenir la conversion de ses +sujets huguenots par aucune rigueur nouvelle, et pendant la +première partie de son règne, il s'appliqua assez exactement à +suivre la règle de conduite que l'évêque de Comminges lui avait +tracée, en lui transmettant les voeux de l'assemblée, générale du +clergé: «Nous ne demandons pas à Votre Majesté, disait ce prélat +_opportuniste_, _qu'elle bannisse dès à présent _cette malheureuse +liberté de conscience, qui détruit la véritable liberté des +enfants de Dieu, _parce que nous ne croyons pas que l'exécution en +soit facile_; mais nous souhaiterions au moins que le mal ne fit +point de progrès; et que, si votre autorité _ne le peut étouffer +tout d'un coup_, ou le rendit languissant, et le fit périr peu à +peu, par le retranchement et la diminution de ses forces.» + +En effet, dans les mémoires qu'il faisait rédiger pour +l'instruction de son fils, mémoires qui ne s'étendent qu'aux dix +premières années de son règne, Louis XIV expose ainsi son plan de +conduite envers les huguenots: + +«J'ai cru que le meilleur moyen; pour réduire peu à peu les +huguenots de mon royaume, était _de ne les point presser du tout +par aucune rigueur nouvelle_; de faire observer ce qu'ils avaient +obtenu sous les règnes précédents, mais aussi de ne leur accorder +rien de plus et d'en renfermer l'exécution _dans les plus étroites +bornes_ que la justice et la bienséance le pourraient permettre. + +«Quant aux grâces qui dépendaient de moi seul, je résolus, et j'ai +assez ponctuellement observé depuis, de n'en faire aucune à ceux +de cette religion, et cela _par bonté_, non par aigreur, pour les +obliger par là à considérer de temps en temps d'eux-mêmes, et sans +violence, si c'était par quelque bonne raison qu'ils se privaient +_volontairement_ des avantages qui pouvaient leur être communs +avec mes autres sujets; je résolus aussi d'attirer par des +récompenses ceux qui se rendraient _dociles_ mais il s'en faut +encore beaucoup que je n'aie employé tous les moyens que j'ai dans +l'esprit, pour ramener ceux que la naissance, l'éducation, et le +plus souvent un grand zèle sans connaissance, tiennent de bonne +foi, dans ces pernicieuses erreurs.» + +Nous verrons dans les chapitres de la liberté du culte et de la +liberté de conscience ce que Louis XIV fit des droits religieux +des protestants, sous prétexte de renfermer l'exécution des édits +_dans les plus_, _étroites bornes_. + +Il ne respecta pas davantage leurs droits _civils_, et finit par +leur fermer l'accès de toutes les fonctions publiques et d'un +grand nombre de professions, au mépris de la disposition de l'édit +de Nantes qui stipulait l'égalité des droits, pour les protestants +et pour les catholiques. + +Voici, par exemple, comment il en arrive à exclure peu à peu les +huguenots de toute charge de judicature. Il commence par interdire +aux huguenots conseillers au parlement de connaître toute affaire +dans laquelle sont intéressés des ecclésiastiques ou des nouveaux +convertis; puis il prononce la même interdiction contre les +conseillers catholiques, _mariés à des huguenotes_, attendu que +les réformés trouvaient accès auprès de ces officiers de justice, +_par le moyen de leurs femmes_, aux prières et aux sollicitations +desquelles, ces officiers se laissaient souvent persuader; enfin +il décide que les conseillers huguenots doivent tous donner leur +démission, attendu qu'ils ne peuvent rester _constitués en +dignité_, et donner _un mauvais exemple_ à ses sujets par leur +opiniâtreté, au lieu de les exciter à quitter leurs erreurs pour +rentrer dans le giron de l'Église. Il défend aux huguenots de se +faire nommer _opinants ou assesseurs_ ce qui leur permettrait de +_se rendre maîtres des affaires_ ainsi qu'auparavant; il leur +interdit même d'accepter les fonctions _d'experts_, parce que «les +juges étant obligés de se conformer aux rapports des experts, +lorsque ces experts sont réformés, les catholiques sont exposés +aux jugements de ces réformés.» + +Enfin, il assimile les fonctions d'avocat aux charges de la +judicature, et défend aux huguenots d'exercer ces fonctions, +considérant «que les avocats _ont beaucoup de part dans la +poursuite des procès_, en donnant aux parties leurs avis sur la +conduite qu'elles ont à y tenir.» + +À la veille de la révocation, sous les prétextes les plus vains et +les plus fantaisistes, les huguenots se trouvaient _légalement_ +exclus des fonctions et professions de: «Secrétaires du roi, +conseillers au parlement, procureurs du roi, juges, assesseurs, +greffiers, notaires, procureurs, recors, sergents, clercs, +experts, avocats, docteurs ès lois dans les universités, +monnayeurs, adjudicataires ou employés dans les fermes royales; +employés dans les finances, fermiers des biens ecclésiastiques, +revendeurs de consignations, commissaires aux saisies, lieutenants +de louveterie, officiers de la maréchaussée, officiers ou +domestiques de la maison du roi, de la reine ou des princes de la +maison royale, marchands privilégiés suivant la cour, messagers +publics, loueurs de chevaux, hôteliers, cabaretiers, cordonniers, +orfèvres, marchandes lingères, apothicaires, épiciers, +instituteurs, libraires, imprimeurs, maîtres d'équitation, +chirurgiens, médecins, accoucheurs ou sages-femmes...» + +Un certain nombre de ces interdictions étaient basées, +contrairement à une disposition formelle de l'édit de Nantes, sur +la _clause de catholicité_; c'est ainsi, par exemple, que la +déclaration qui ferme aux filles ou femmes protestantes l'accès de +la communauté des lingères, invoque les statuts de cette antique +communauté, établie par saint Louis, lesquels portent: «qu'aucune +fille ou femme ne pourra être reçue lingère, qu'elle ne fasse +profession de la religion catholique.» + +Le motif le plus fréquemment invoqué à l'appui des interdictions +prononcées, c'est le _crédit_ que l'exercice de la fonction ou de +la profession peut donner pour empêcher les conversions: ainsi un +édit ordonne aux médecins et _apothicaires_ huguenots de cesser +l'exercice de _leur art_ afin d'empêcher les mauvais effets que +produit la facilité que leur profession leur donne d'aller +fréquemment dans toutes les maisons, sous prétexte de visiter les +malades, «et d'empêcher par là les autres religionnaires de se +convertir à la religion catholique.» + +Un Purgon[2] huguenot, obligé de cesser l'exercice de _son art_ +parce que, allant dans toutes les maisons, armé de son +_chassepot_, il pourrait par là empêcher les Pourceaugnac ses +coreligionnaires de se convertir à la religion catholique, n'est- +ce-pas un comble? À l'appui de l'interdiction faite aux médecins +huguenots de continuer l'exercice de leur profession, le roi +invoquait cet autre motif, qu'il jugeait nécessaire que ses sujets +huguenots pussent, _pour leur salut_, déclarer dans quelle +religion ils voulaient mourir, et qu'ils ne pouvaient faire cette +déclaration quand ils étaient soignés par un docteur de leur +religion, lequel n'avertissait pas le curé _en temps utile_. + +C'est par une préoccupation _de salut_ semblable, qu'en 1877 le +directeur de l'Assistance publique à Paris, avait prescrit +d'apposer sur chaque lit d'hôpital un écriteau indiquant dans +quelle religion voulait mourir le malade couché dans ce lit. + +Louis XIV pour poursuivre l'application de son plan de restriction +aux édits, ou plutôt de destruction des édits, trouva la plus +grande facilité dans l'esprit d'intolérance qui animait tous les +corps constitués du royaume, les parlements, l'université, les +communautés de marchands et d'ouvriers, etc. + +«Dès qu'on pouvait, dit Rulhières, enfreindre l'édit de Nantes +dans quelques cas particuliers, abattre un temple, restreindre un +exercice, ôter un emploi à un protestant, on croyait avoir +remporté une victoire sur l'hérésie.» + +À défaut d'une loi à invoquer, on recourait à l'arbitraire +administratif pour molester les protestants et les priver de leurs +droits. Un exemple entre mille: + +Un menuisier huguenot est admis à faire _chef-d'oeuvre_, Colbert +écrit à l'intendant Machault d'ordonner au prévôt de Clermont +d'apporter de _telles difficultés_ à la réception de ce menuisier, +qu'il ne soit point admis à la maîtrise. + +Plus tard, on n'eut même plus recours à ces habiles subterfuges, +pour interdire la maîtrise aux huguenots. + +On sait que, sous Louis XIV, le gouvernement battait monnaie en +vendant des anoblissements et des privilèges de noblesse à _beaux_ +deniers comptants, anoblissements qu'on annulait, de temps en +temps, par un édit, de manière à faire payer aux anoblis une +deuxième et troisième fois les privilèges de noblesse qu'on leur +avait vendus. D'un autre côté, au cours des guerres de religion, +beaucoup de _vrais_ nobles avaient vu leurs titres perdus ou +brûlés, en sorte qu'ils étaient dans l'impossibilité de pouvoir +établir _légalement_ la réalité et l'antiquité de leur noblesse. +Dans de telles conditions une vérification des titres était une +menace pour tous, anoblis et vrais nobles. Pour faire fléchir les +gentilshommes huguenots obstinés, on imagina de faire de la +vérification des _titres_ un moyen de conversion. À ce propos, +Louvois écrit à l'intendant Foucault: «Le roi a fort approuvé +_l'expédiant_ que vous proposez pour porter quelques familles des +gentilshommes du Bas Poitou à se convertir. Je vous adresserai +incessamment l'arrêt nécessaire pour ordonner de vérifier les +abus qu'il y a eu dans la dernière recherche qui a été faite de la +noblesse, _lequel sera général et ne portera point de distinction +de religion_; duquel néanmoins l'intention de Sa Majesté est que +vous ne vous serviez _qu'a l'égard de ceux de la religion +prétendue réformée_, ne jugeant pas à propos que vous fassiez +aucune recherche contre les gentilshommes catholiques.» + +Louvois, après avoir prescrit Foucault de laisser en paix les +_faux nobles catholiques_ du Poitou, ajoute, en ce qui concerne +les gentilshommes huguenots: «Que, pour ceux dont la noblesse est +_indiscutable_, il ne doit pas être difficile, en entrant dans le +détail de leur conduite, de leur _faire appréhender une recherche +de leur vie_, pour les porter _à prendre le parti de se convertir +pour l'éviter_.» + +Des instructions sont données au duc de Noailles pour procéder +avec la même _impartialité_, à la vérification des titres des +gentilshommes du Béarn, et Louvois, a soin d'ajouter, en ce qui +concerne les _huguenots_, «à l'égard de ceux dont la noblesse est +_bien établie_, il faut s'appliquer à voir ceux qui ont des +démêlés avec eux dans les environs de leurs terres, ou à qui ils +ont fait quelque violence, et, qu'en appuyant les uns contre eux, +et, en faisant informer de tout ce qu'ils auront fait aux autres, +on les portera mieux que de toute autre manière, à penser à eux. +En un mot, Sa Majesté désire que l'on essaie, par tous les moyens, +de leur persuader qu'ils ne doivent attendre aucun repos, ni +douceur chez eux _tant qu'ils demeureront dans une religion qui +déplaît à Sa Majesté_.» -- Les protestants, en présence de +l'animosité des juges, de la malveillance active ou passive de +l'administration qui les laissait exposés à toutes les violences +et à tous les outrages, en étaient venus à tout supporter sans +protestation ni résistance, si bien que le peuple avait donné le +nom de _Patience de huguenot_ à une patience que rien ne pouvait +lasser. + +Quelles garanties avaient d'ailleurs les protestants pour leurs +droits? + +Était-ce tel ou tel texte de loi? + +Mais que valait la loi, sous un régime qui avait pour base de +jurisprudence si _veut le roi_, _si veut la loi?_ + +Quand il plut à Louis XIV de décréter que tout protestant qui +tenterait de sortir du royaume sans permission serait condamné aux +galères et aurait ses biens _confisqués_, il se trouva en face de +cette difficulté _légale_ que la peine de la confiscation n'était +pas admise dans plusieurs provinces. Le roi ne fut pas embarrassé +pour si peu, il décréta qu'il _entendait_ que les biens des +fugitifs fussent acquis; _même dans les pays où_, _par les lois et +les coutumes_, _la confiscation n'avait pas lieu_. + +Quand, par l'édit de révocation, il interdit, tout exercice +_public_ du culte protestant, il inséra dans cet édit une clause +portant que les réformés pourraient demeurer dans les villes et +lieux qu'ils habitaient, y continuer leur commerce et jouir de +leurs biens, _sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte +de religion_. + +Néanmoins il ne craignit pas quelques années plus tard de rendre +un édit par lequel il déclara passible des terribles peines +portées contre les _relaps_ (c'est-à-dire contre les protestants +qui après avoir abjuré étaient revenus à leur foi première), tout +réformé qui, _ayant abjuré ou non_, aurait, étant malade, refusé +de se laisser administrer les sacrements. + +Et voici comment il motiva cette monstruosité légale frappant +comme _relaps_ des gens qui n'avaient jamais changé de religion: +«Le séjour que ceux qui ont été de la religion prétendue réformée, +ou qui sont nés de parents religionnaires, ont fait dans notre +royaume; depuis que nous avons aboli tout exercice _(public!)_ de +ladite religion, _est une preuve plus que suffisante_ qu'ils ont +embrassé la religion catholique, sans quoi ils n'y auraient pas +été tolérés ni soufferts.» + +Si les droits reconnus aux protestants par l'édit de Nantes ne +pouvaient, comme on le voit, être assurés par un texte de loi sous +ce régime du bon plaisir, on aurait pu penser du moins, qu'ils +étaient garantis par _la parole du roi_ solennellement engagée à +plusieurs reprises. + +Mais cette parole valait moins encore qu'un texte de loi et +l'intendant de Metz pouvait cyniquement répondre aux protestations +des réformés, invoquant en faveur de leur liberté religieuse la +parole du roi engagée lors de la réunion de Metz à la France: _le +roi est maître de sa parole et de sa volonté_... + +Louis XIV, en effet, donna bien des exemples de sa prétention_ +malhonnête_ de rester maître de sa parole après l'avoir +solennellement engagée. + +En 1665, la guerre ayant été déclarée entre l'Angleterre et la +Hollande, celle-ci invoquant les traités, réclame le secours des +Français ses alliés. + +Le comte d'Estrades écrit au roi: «C'est à Votre Majesté de voir +si ses intérêts se rencontrent avec ceux de ces gens-ci, et s'il +lui convient de les trouver occupés d'une guerre comme celle +d'Angleterre, lorsqu'elle aura des prétentions à disputer dans +leur voisinage. En ce cas, elle peut trouver les moyens de laisser +aller le cours des affaires et _paraître pourtant faire ce à quoi +l'oblige la foi des derniers traités_.» Sur quoi, le roi, digne +élève des jésuites, répond qu'avant de remplir ses obligations, il +veut attendre que les Hollandais aient éprouvé quelque revers, car +ils ne sont pas encore assez pressés pour entendre aux conditions +qu'il entend mettre à l'octroi de secours qu'il leur doit. + +Malgré les engagements formels qu'il avait pris envers l'Espagne +par le traité des Pyrénées, Louis XIV envoie au secours du +Portugal Schomberg avec un corps d'armée; et quand l'Espagne se +plaint de cette infraction aux traités, il oppose à ses +réclamations cette assertion _mensongère_, que Schomberg est un +libre condottiere dont les actes ne peuvent engager la +responsabilité du roi de France. + +Ce qui est plus curieux en cette affaire, c'est la justification +de sa déloyale conduite qu'il présente ainsi dans ses mémoires: + +«Les deux couronnes de France et d'Espagne sont dans un état de +rivalité et d'inimitié permanentes que les traités peuvent couvrir +mais ne sauraient jamais éteindre, quelques clauses _spécieuses_ +qu'on y mette, d'union, d'amitié, de se procurer respectivement +toutes sortes d'avantages. + +«Le véritable sens que chacun entend fort bien de son côté, par +l'expérience de tous les siècles, est qu'on s'abstiendra _au +dehors_, de toute sorte d'hostilités et de toutes démonstrations +_publiques_ de mauvaise volonté; car, pour les infractions +_secrètes qui n'éclatent point_, _l'un les attend toujours de +l'autre_, _et_, _ne promet le contraire_ qu'au même sens qu'on le +lui promet.» + +Quand, en 1666, Louis XIV affirmait à l'électeur de Brandebourg +qu'il avait maintenu et maintiendrait ses sujets réformés dans +tous les droits que leur avaient accordé les édits, il disait, +pour donner plus de poids à son assertion et à sa promesse +également _inexactes_: «C'est la règle que je me suis prescrite à +moi-même, tant pour observer la justice, que pour leur témoigner +la satisfaction que j'ai de leur obéissance et de leur zèle pour +mon service depuis la dernière pacification de 1660.» + +Il promettait _le contraire_ de ce qu'il avait l'intention de +faire, il en était déjà aux infractions _secrètes_ qui n'éclatent +point; il en vint plus tard aux démonstrations et aux hostilités +publiques, à la révocation de l'édit de Nantes, et enfin aux +mesures de violence les plus odieuses qu'on eût jamais vues. + +Pour nous, habitués aux rigides principes de la morale du monde +moderne, pour laquelle un chat est toujours un chat et Rollot +toujours un fripon, nous sommes révoltés de ces cyniques et +malhonnêtes pratiques de Louis XIV. Mais il ne faut pas oublier +que la morale de l'ancien régime était basée sur ce commode axiome +que _la fin justifie les moyens_, et l'on constate une absence de +sens moral, tout aussi surprenante, chez les membres les plus +distingués du clergé, de la magistrature et de l'administration +aux XVIIe et XVIIIe siècles. + +Ainsi, par exemple, ceux qui voulaient, _sans violence_, ramener +le royaume à l'unité religieuse tentèrent à maintes reprises +d'amener la réunion des deux cultes, par une transaction consentie +par une sorte de congrès entre catholiques et protestants. + +Eh bien, tous ces projets de réunion dont le premier échoua +presque au lendemain de la promulgation de l'édit de Nantes, et +dont le dernier fut imaginé par l'intendant d'Aguesseau, à la +veille de la révocation, tous ces projets reposaient sur la +_fraude_ et pas un de leurs auteurs n'avait conscience de leur +immoralité. + +Il s'agissait toujours de faire figurer à l'assemblée projetée un +certain nombre de ministres _gagnés à l'avance_, lesquels, +moyennant certaines concessions de l'Église catholique, comme la +suppression du culte des images, des prières pour les morts, etc., +se seraient déclarés réunis à l'Église catholique. + +Le Gouvernement, une fois l'accord _intervenu_, aurait révoqué +l'édit de Nantes comme devenu inutile, et le tour eût été joué. +Cette honteuse comédie de conférence entre docteurs catholiques, +et ministres _gagnés à l'avance_ eût-elle eu tout le succès qu'on +en attendait, la réunion une fois prononcée, les concessions +faites aux protestants eussent été tenues pour lettres mortes, en +vertu de cette théorie commode que, dans les traités, on promet +_le contraire_ de ce qu'on veut tenir. + +Au début de la campagne des conversions, extorquées par la +violence, on permit de même aux protestants de mettre à leur +abjuration toutes les restrictions imaginables; mais quand la +conversion générale fut accomplie, l'Église catholique si facile +d'abord, déclara fièrement qu'elle n'éteindrait même pas un cierge +pour donner satisfaction aux scrupules des convertis. + +_Pessata la festa_, _gabbato il santo._ + +Ces ménagements de la première heure, ne tirant pas à conséquence +pour l'avenir, nous les retrouvons chez Fénelon qui, au début de +sa mission en Saintonge, diffère _l'ave maria_ dans ses sermons et +les invocations de saints dans les prières publiques, faites en +chaire, afin de ne pas effaroucher son auditoire de nouveaux +convertis. + +Nous les retrouvons encore dans la lettre que Mme de Maintenon +écrit à l'abbé Gobelin qu'elle avait chargé de convertir son +parent, M. de Sainte-Hermine: «Mettez-vous bien dans l'esprit, +écrit-elle, son éducation huguenote, ne lui dites _d'abord_ que le +nécessaire sur l'invocation des saints, les indulgences et sur les +autres points _qui le choquent si fort_». + +Fénelon appelé à la rescousse pour cette conversion, se fait +l'avocat du diable, et avec un autre prêtre, joue devant Sainte- +Hermine une parade de conférence religieuse: «M. Langeron et moi, +dit-il, avons fait devant lui des conférences assez fortes l'un +contre l'autre, _je faisais le protestant_ et je disais tout ce +que les ministres disent de plus spécieux. + +Fénelon avait, du reste, la manie de ces parodies de conférences; +à la Tremblade il se vante de se servir _utilement_ d'un ministre +qui s'était secrètement converti: _Nous le menons à nos_ +conférences publiques, où _nous lui faisons proposer_ ce qu'il +disait autrefois pour animer les peuples contre l'Église +catholique; cela paraît si faible et si grossier par les réponses +qu'on y fait que le peuple est indigné contre lui.» + +À Marennes, le ministre prêt à se convertir, consent à une +conférence publique. «_Les matières furent réglées par écrit_, dit +Fénelon; on s'engagea à mettre le ministre dans l'impuissance +d'aller jusqu'à la troisième réponse, sans dire des absurdités. +_Tout était prêt_, mais le ministre, par une abjuration dont il +n'a averti personne, a prévenu le jour de la conférence.» + +Fénelon, furieux de voir sa pieuse machination échouer, par ce +qu'il appelle _la finesse_ de ce ministre, ameute des convertis +contre lui. «Que doit-on penser, leur disait-il, d'une religion +dont les plus habiles pasteurs aiment mieux l'abjurer que la +défendre?» Ce ministre n'eût dû abjurer _qu'après la conférence_, +alors il eût été loué par Fénelon. + +Une autre fois, c'est un protestant, qui, prenant les conférences +au sérieux, vient troubler l'ordonnance de la comédie. «Ces +conférences, lui dit Fénelon, sont pour ceux qui cherchent la +vérité et non pas pour ceux qui s'obstinent dans l'erreur», et il +fait mettre le gêneur dehors. + +«Le ministre Bernon (à la Rochelle), écrit encore Fénelon, n'a pas +voulu recevoir la pension que Sa Majesté donne aux ministres +convertis, mais il a cru devoir donner à ses parents et à ses amis +cette marque de _désintéressement_ pour être plus à même de les +persuader; quand il les verra affermis, _il demandera_, dit-il, +_comme un autre_, _ce bienfait du roi_. En effet, cette conduite +éloigne tout soupçon et lui attire _la confiance_ de beaucoup de +gens qui vont tous les jours lui demander en secret s'il a +éclairci quelque chose dans les longues conférences qu'il a eues +avec nous; il leur montre les cahiers où il a mis toutes les +objections que les protestants ont coutume de faire, _avec les +réponses que nous lui avons données à la marge_; par là il leur +fait voir qu'il n'a rien omis pour la défense de la cause +_commune_ et qu'il ne s'est rendu qu'à l'extrémité.» + +Fénelon vante à Seignelai ce _désintéressement_, nécessaire pour +éviter les soupçons qui pourraient empêcher Bernon d'être écouté +avec fruit et il lui écrit: «Il me parait fort à souhaiter: qu'une +conduite si _édifiante _ne le prive pas des libéralités du roi et +que la pension lui soit gardée, pour la recevoir quand ces raisons +_de charité_ cesseront.» + +Fénelon n'était pas le seul à trouver _édifiante_ la conduite de +misérables, achetés pour jouer double jeu et trahir leurs co- +religionnaires. + +Le chancelier d'Aguesseau, sollicitant une gratification pour un +ancien de l'église de Cognac _dont on tenait la conversion +secrète_, invoque cette raison à l'appui de sa demande, qu'on peut +se servir _utilement_ de cet homme _dans la suite_. Il déclare +qu'il est important que les ministres qui se convertiront, +_continuent quelque temps leurs fonctions_, _après avoir +secrètement abjuré_. + +Le cardinal de Bonsy négocie la conversion d'un ministre, résolu à +se déclarer, mais il estime qu'il vaudrait mieux se servir de lui +_pour en gagner d'autres_ avant qu'il se déclarât. Je n'ai pu +encore le faire expliquer _sur les conditions_», ajoute le +cardinal qui prépare le marché à conclure. + +Saint-Cosme, président du consistoire de Nîmes, abjure secrètement +devant l'archevêque de Paris; _sur les conseils de cet archevêque +et du duc de Noailles_, il conserve ses fonctions _deux ans_ +encore après avoir abjuré, trahissant et dénonçant ses anciens co- +religionnaires. Une conduite si _édifiante_ est récompensée par +une pension de deux mille livres et le grade de colonel des +milices. + +Dans leur animosité contre les huguenots, les juges en venaient à +commettre sans le moindre scrupule de monstrueuses iniquités. Le +président du parlement de Bordeaux, Vergnols, après la +condamnation d'un huguenot aux galères perpétuelles, ne craint pas +d'écrire au secrétaire d'État: «Je vous envoie une copie ci-jointe +d'un arrêt que nous avons rendu ce matin contre un ministre mal +converti. Je dois bien dire, monsieur, que la preuve était +délicate, _même défectueuse_ dans le chef principal, et que +néanmoins _le zèle des juges est allé au-delà de la règle_, pour +faire un exemple.» + +Parfois c'est un juge lui-même qui invente un crime ou un délit +pour faire mettre en cause un huguenot. Ainsi l'intendant Besons +écrit à Colbert: «Nous avions cru devoir faire des procès à ceux +qui étaient accusés d'avoir menacé et maltraité des personnes pour +s'être converties. Comme l'on est venu à recoller les témoins, +l'accusation s'est trouvée _fausse_, le juge qui l'avait faite, +_ayant supposé trois témoins et contrefait leur seing_, sans +qu'ils en eussent jamais ouï parler.» + +Cette absence générale de sens moral se manifeste encore dans la +manière dont le roi et ses collaborateurs appliquent la règle +posée par Richelieu et Mazarin de réserver tous les droits et +toutes les faveurs pour les catholiques; ou pour les huguenots +_dociles_; c'est-à-dire pour ceux qui, trafiquant de leur +conscience, abandonneraient la religion qu'ils croyaient la +meilleure, en _demandant du retour_ pour se faire catholiques. + +Il avait fallu que l'éclat des services lui forçât la main, pour +que Louis XIV dérogeât en faveur de Turenne, de Duquesne et de +Schomberg à la règle de n'accorder qu'à des catholiques ou à des +convertis les hauts grades de l'armée ou de la marine. + +Quant aux autres officiers de terre ou de mer huguenots, on leur +laissait inutilement attendre les grades et l'avancement auxquels +leurs services leur donnaient droit. Beaucoup d'entre eux, quand +on leur montrait que leur croyance était le seul obstacle à la +réalisation de leurs désirs, n'avaient pas la même fermeté que +Duquesne et Schomberg, déclinant les offres les plus tentantes, en +disant: «Il doit suffire au roi que _nos services soient bons +catholiques_». + +Madame de Maintenon veut faire abjurer son parent de Villette, un +huguenot qui, de capitaine de vaisseau, veut passer chef +d'escadre. Elle lui fait donner par Seignelai un commandement en +mer qui doit le tenir éloigné de France pendant plusieurs années, +et lui permettre de se convertir sans y mettre une hâte +_suspecte_. Elle écrit à de Villette: «Le roi vous estime autant +que vous pouvez le désirer, et vous pourriez bien le servir si +vous vouliez... Vous manquez à Dieu, au roi, à moi et à vos +enfants, par votre malheureuse fermeté.» Ses lettres se succèdent, +de plus en plus pressantes; elle finit par lui écrire: «Songez à +une affaire si importante ... Convertissez-vous avec Dieu, et sur +la mer, où vous ne serez point soupçonné de vous être laissé +persuader par complaisance. Enfin, convertissez-vous _de quelque +manière que ce soit_.» + +M. de Villette finit par se rendre et se convertit: _douze jours +après_, _il était nommé chef d'escadre_. + +Cependant Mme de Caylus, sa fille, raconte ainsi dans ses +mémoires, cette conversion _désintéressée_: «Mon père s'embarqua +sur la mer et fit pendant cette campagne des réflexions qu'il +n'avait pas encore faites... Mais ne voulant tirer de sa +conversion aucun mérite pour sa fortune, à son retour, il fit +abjuration entre les mains du curé de... Le roi lui ayant fait +l'honneur de lui parler avec sa bonté ordinaire sur sa conversion, +mon père répondit avec trop de sécheresse que c'était la seule +occasion de sa vie _où il n'avait point eu pour objet de plaire à +Sa Majesté_.» + +Il faut reconnaître que ce converti, s'il n'était pas +_désintéressé_, était du moins un habile courtisan. + +La conversion de M. de Villette, avec qui l'on avait cru devoir +garder des ménagements exceptionnels, à raison de sa parenté avec +Mme de Maintenon, n'eut lieu qu'à la fin de 1684, mais, la +tactique des menaces mêlées aux promesses était déjà employée +depuis longtemps auprès des officiers de la marine royale. En +effet, dès le 30 avril 1680, la circulaire suivante avait été +envoyée aux intendants des ports de mer. + +«Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'elle a résolu d'ôter petit à +petit du corps de la marine tous ceux de la religion prétendue +réformée... Vous pouvez faire entendre tout doucement à ceux +desdits officiers qui sont de la religion, que Sa Majesté veut +bien encore patienter quelque temps...; mais que, après cela, son +intention n'est pas de se servir d'eux s'ils continuent dans leur +erreur.» + +Seignelai prévient l'officier de marine Gaffon qu'on lui enlèvera +son emploi s'il n'est pas converti dans trois mois, et il retire à +un lieutenant de vaisseau le commandement de quatre pinasses, +attendu que le roi, lorsqu'il lui avait donné ce commandement, +ignorait sa qualité de réformé. En envoyant à l'intendant de Brest +un brevet de lieutenant et une gratification de 50 livres accordée +au sieur Barban de Gonches, pour prix de sa conversion, Seignelai +ajoute: «Il est à propos que vous fassiez bien valoir cette grâce +aux autres officiers de la religion pour que cela serve à les +attirer». Le 16 décembre 1685, le secrétaire d'État finit par +s'impatienter du retard apporté aux conversions et écrit à ce même +intendant: «Il faut que vous me fassiez savoir ceux qui +refuseraient de se convertir, que vous leur déclariez qu'ils n'ont +plus pour y penser que le reste de l'année.» (15 jours!) + +Avant même, que le délai accordé aux officiers de marine ne soit +expiré, Dobré de Bobigny, un enseigne de vaisseau, huguenot +obstiné est enfermé le 21 décembre au château de Brest, et +l'intendant écrit «Je lui ai fait entendre qu'il ne devait pas +s'attendre de sortir de prison qu'il n'eût fait son abjuration.» +Il n'en sortit, en effet, qu'en 1693, et ce fut pour se voir +expulsé du royaume comme opiniâtre. + +Louvois, de son côté, avait fait pour l'armée de terre ce que +Seignelai faisait pour la marine. «Le roi, écrivait-il, disposera +des emplois des officiers qui n'auront pas fait abjuration dans un +mois. Les derniers ne jouiront pas de la pension que Sa Majesté +accorde aux nouveaux convertis.» + +Le passage suivant d'une des lettres de l'intendant d'Argouges +montre bien l'esprit de la politique suivie en vertu du plan de +conversion imaginé par Louis XIV: + +«J'ai fait; dit-il, plusieurs voyages à Aubusson, j'en ai fait +_emprisonner_ plusieurs et _récompenser _des charités du roi ceux +que j'ai cru les mieux convertis, espérant que des mesures si +_opposées_ feraient bon effet.» De même l'évêque de Mirepoix, pour +arriver à faire convertir M. de Loran, demande que le roi écrive à +ce gentilhomme une lettre _mêlée d'honnêtetés et de menaces_, et +il se charge de ménager, avec le concours de l'intendant, l'effet +de cette lettre, pour obtenir le résultat poursuivi. + +Par application de cette politique à deux faces, rigueur pour les +opiniâtres, faveurs pour les dociles, tout prisonnier pour dettes +qui se convertit est mis en liberté; mais il reste sous les +verrous, s'il demeure huguenot. Celui qui a un procès en a le gain +entre les mains à sa volonté, les juges lui donnent raison s'il +abjure. + +Si au contraire un huguenot, après avoir commis un crime, voulait +échapper à la rigueur des lois, il n'avait qu'à se convertir. +Ainsi M. de Chambaran avait été décrété de prise de corps par la +cour de Rennes pour avoir commis un assassinat. Une fois sous les +verrous, il abjure et le roi lui accorde des lettres de rémission +ainsi motivées «_à cette cause qu'il avait fait sincère réunion à +l'église catholique_». Un soldat ancien catholique ayant volé, se +dit huguenot et obtient sa grâce au prix d'une abjuration +_simulée_. + +Les évêques et les intendants rivalisent d'ardeur dans cette +campagne de conversions _mercenaires_, et s'entremettent dans les +plus honteux brocantages, sur le grand marché aux consciences +ouvert par toute la France. + +L'archevêque de Narbonne écrit: «J'ai découvert que Bordère fils a +ici des attachements et des liaisons qui faciliteraient sa +conversion, si l'on peut lui faire appréhender un exil éloigné ou +un ordre pour sortir du royaume. Si vous jugez à propos de +m'envoyer une lettre de cachet pour cela, on me fait espérer qu'en +la lui faisant voir, on le disposera à écouter, et qu'ensuite, +_moyennant une charge de conseiller à ce présidial_ dont le roi le +gratifierait, il ne serait pas impossible de le _gagner_. Je n'ai +pas perdu mon temps pour le fils de Monsieur d'Arennes, le cadet. +Son ambition serait d'entrer dans la maison du roi _avec un bâton +d'exempt_... si le roi veut lui faire _quelque gratification pour +cela_, elle sera bien employée. Voyez, si vous jugez à propos +qu'il aille à la cour où il pourrait faire son abjuration, _car +ceux de cette religion prétendent que quand ils ont fait ce pas on +les néglige un peu_. Pour ce qui est de l'aîné, la grande +difficulté sera _de le détacher d'une amourette _qu'il a à Nîmes, +en vue du mariage avec une huguenote. Nous espérons pourtant +l'ébranler _par l'assurance qu'il obtiendra l'agrément pour un +régiment de cavalerie_. + +L'évêque de Lodève: «C'est un malheur que vous ne puissiez rien +faire pour ce pauvre Raymond, qui veut se convertir; je conçois +que vous ne vous mêliez pas de disposer des emplois de la +compagnie de M. le duc du Maine, mais peut-être ne serait-il pas +impossible que vous fournissiez à quelqu'un le moyen de se mêler +utilement de l'y placer. Il pourrait donner pour cela une bonne +partie de l'argent.» + +L'évêque de Valence: «J'ai promis à M. du Moulac, gentilhomme du +Pousin en Vivarrais, qui a fait abjuration de l'hérésie de Calvin +entre mes mains, de vous supplier de lui vouloir bien accorder +votre protection; pour lui faire obtenir la châtellenie de Pousin. +Ce gentilhomme espère, par votre protection, obtenir pour lui la +préférence sur ceux qui voudraient l'acheter, m'ayant dit que vous +aviez eu la bonté de la lui faire espérer après sa conversion.» + +L'évêque de Montpellier: «Vous eûtes la bonté, Monsieur, de vous +employer auprès du roi pour faire obtenir une pension de six cents +livres à Mlle de Nancrest. Maintenant son aînée est en état, à +l'exemple de sa soeur, de faire son abjuration; mais comme elle +souhaiterait une pareille pension de Sa Majesté, j'ai cru que vous +approuveriez que je m'adressasse à vous une seconde fois pour +obtenir cette grâce.» + +On voit Fénelon solliciter de même, et avec succès, une pension de +deux mille livres pour une demoiselle anglaise, miss Ogelthorpe. +«J'espère, écrit-il à Le Tellier, que vous n'aurez pas de peine à +toucher le coeur du roi, je crois même que Dieu, qui a changé +celui d'une demoiselle si prévenue contre la vraie religion, +mettra d'abord dans celui de Sa Majesté le désir de faire ce +qu'elle a déjà fait tant de fois pour faciliter les conversions; +une pension lèvera toutes les difficultés et mettra cette personne +en sûreté pour toute sa vie.» + +Quand il s'agissait de gens de qualité, le chiffre de la pension +était assez élevé; ainsi la pension donnée au fils aîné du comte +de Roye, à l'occasion de sa conversion, était de douze mille +livres. On accordait des pensions de conversion, même à des +étrangers, comme l'anglaise Ogelthorpe ou l'érudit allemand +Kuster, qui reçut une pension de deux mille livres. + +On donna tant et tant que l'on ne put plus payer, et qu'en 1699 +Louis XIV fut obligé de prescrire de ne plus pensionner que des +gens très dignes par leur qualité et leurs mérites et par un +besoin très effectif. + +Cette prudente prescription ne fut pas suivie, l'ardeur aveugle +des convertisseurs ne le permettait pas; c'est pourquoi, ainsi que +le dit Rulhières, «la plupart des pensions ne furent plus payées, +l'on eut cet étrange spectacle de convertis abusés et de +convertisseurs infidèles.» + +Louvois, accablé de réclamations de convertis abusés, répondait +cyniquement: «Les pensions sont pour les gens _à convertir_ et non +pour ceux qui sont convertis. + +Cependant plusieurs de ces pensions de convertis furent payées +jusqu'à la Révolution, et le 6 avril 1791 l'Assemblée nationale +sanctionnait encore un état de ci-devant pensionnaires, auxquels +il était accordé des secours, état sur lequel figurait Christine- +Marguerite Plaustrum, née en 1715, avec cette mention: «Pension de +trois cents livres, accordée à titre de subsistance et en +considération de sa conversion à la foi catholique.» + +Ce n'était pas seulement par les honneurs, des grades, des places +et des pensions que l'on avait procédé à l'achat des consciences. +Bien avant la révocation, on avait créé une caisse des conversions +pour acheter _au rabais_ les abjurations des petites gens, et cela +au prix d'une somme modique une _fois payée_. Cette caisse avait +pris un grand développement depuis que le roi lui avait affecté le +tiers du produit des économats, et on en avait confié +l'administration au converti Pélisson, ancien serviteur du +surintendant Fouquet, ce brocanteur expert des vertus de la cour. +Les évêques et les intendants rivalisaient d'ardeur pour obtenir à +l'aide des fonds envoyés par Pélisson le plus grand nombre +possible de conversions à bon marché. + +Pélisson écrit cependant à ses collaborateurs de province que +c'est _beaucoup trop cher_, que d'avoir, comme dans les vallées de +Pragelas, acheté sept ou huit cents conversions au prix de deux +mille écus. Il invite les évêques et les intendants à imiter ce +qui s'est passé dans le diocèse de Grenoble, où les abjurations ne +sont jamais allées au[3] prix de _cent francs _et sont même +demeurées _extrêmement au-dessous_. Il leur rappelle que les +listes de convertis passent sous les yeux du roi, et les avertit +qu'ils ne peuvent, faire mieux _leur cour _à Sa Majesté, qu'en +faisant produire aux sommes qu'il leur envoie le plus grand +résultat possible, c'est-à-dire beaucoup de conversions pour très +peu d'argent. Ces adjurations pressantes produisirent leur effet, +puisque Rulhières a pu dire, après avoir compulsé toutes les +archives du gouvernement: «Le prix _courant_ des conversions +était, dans les pays éloignés, à six _livres _par tête de +converti, il y en avait _à plus bas prix_. La plus chère que j'aie +trouvée, _pour une famille nombreuse_, est à 42 livres.» + +«En Poitou, dit Jurieu, de son côté, certains marchandèrent, et +tel, à qui l'on ne voulait donner _qu'une pistole_, tint ferme et +finit par obtenir _quatre écus_ pour se convertir; mais quelques- +uns n'eurent que _sept sols_, enveloppés dans un petit papier.» + +Pour grossir, leurs listes, les convertisseurs usaient en outre de +_fraudes pieuses_. + +La liste des convertis ayant été signifiée à plusieurs +consistoires, dit Élie Benoît, on put constater que les mêmes +personnes étaient portées deux fois, que plusieurs indiqués comme +ayant abjuré, avaient toujours été catholiques, etc. + +M. Paulin Paris, qui a retrouvé aux archives nationales deux +listes de convertis _parisiens _pour les années de 1677 et 1679, a +constaté: + +1° Que la liste de 1677, indiquée comme contenant 515 convertis +_français_, n'en comprend en réalité que 214, parmi lesquels on +trouve cinq _Anglais_, huit _Belges_ et treize _Suisses ou +Hollandais_. + +2° Que la liste de 1679, indiquée comme portant plus de _douze +cents noms_, n'en contient que 526, que la moitié de ces 526 noms +avaient déjà figuré dans la liste de 1677, enfin que, parmi ces +convertis _français_, il y a des _Allemands_, _des Danois_, _des +Piémontais et des Russes_. + +Des catholiques, pour empocher deux ou trois écus payés pour les +abjurations, se dirent huguenots et touchèrent la prime. + +Quant aux huguenots peu honnêtes, qui, pour toucher la prime +d'abjuration, mettaient leur signature ou leur croix au bas d'une +quittance, ils retournaient ensuite tranquillement au prêche comme +auparavant. + +Le scandale des _rechutes_ devient si grand que le roi est obligé +d'édicter de terribles peines contre les relaps, en motivant ainsi +sa décision: «Nous avons été informé que, dans plusieurs provinces +de notre royaume, il y en a beaucoup, qui, après avoir abjuré la +religion prétendue réformée, dans l'espérance de contribuer aux +sommes que nous faisons distribuer aux nouveaux convertis, y +retournent bientôt après.» + +Nul ne se fait illusion d'ailleurs sur la valeur des conversions +obtenues à prix d'argent, et Fénelon reconnaît que dès qu'on +abandonne les nouveaux convertis à eux-mêmes, leurs bonnes +dispositions s'évanouissent en _deux jours_. «Si, par hasard, dit +un intendant, on en voit paraître quelques-uns à l'église, ce sont +ceux qui espèrent se conserver, par là, leur emploi ou office, et +les pensions qu'ils ont du roi, et d'autres pour tâcher d'attraper +quelque bon sur les biens de ceux qui ont quitté le royaume, et +encore n'y vont-ils que _par grimace_.» + +Pour que Louis XIV crût à la sincérité des conversions obtenues +_au rabais_ par la caisse de Pélisson, il fallait qu'il y mît une +grande complaisance; cependant Rulhières dit: «De _cette_ caisse, +comparée par les huguenots _à la boite de Pandore_, sortirent en +effet, tous les maux dont ils ont à se plaindre. Il est aisé de +sentir que l'achat de ces _prétendues_ conversions dans la lie des +calvinistes, les surprises, les fraudes pieuses qui s'y mêlèrent, +et tous ces comptes exagérés rendus par des commis infidèles, +persuadèrent faussement au roi que les réformés n'étaient plus +attachés à leur religion, et que le _moindre intérêt_ suffisait +pour les engager à la sacrifier.» + +Que le roi ait pu croire que tout ses sujets huguenots étaient +prêts à trafiquer de leur foi religieuse pour quelques écus, c'est +déjà difficile à admettre, mais ce qui passe l'imagination, c'est +de voir que pas un seul des convertisseurs ne semble soupçonner +combien est odieux et immoral, le trafic des consciences auquel il +se livre. + +Quelques-uns vont plus loin encore, _ils spéculent sur la faim_, +pour faire des prosélytes à la religion catholique. + +On lit dans la correspondance des contrôleurs généraux, à la date +du 20 octobre 1685: «Grâce aux exhortations de l'intendant (aidé +par les dragons) et aux aumônes du roi, la ville d'Aubusson a +abjuré presque tout entière, mais il faudra _y répandre encore de +l'argent_ pour compenser le départ de plusieurs manufacturiers.» + +Quelques mois auparavant, à Paris, le commissaire Delamarre +apprenant que quelques ministres interdits s'y trouvent dans une +si grande nécessité qu'on les prendrait pour des insensés, demande +leur adresse pour voir s'il ne serait pas possible de les faire +aborder par quelque endroit, _pour les convertir en secourant leur +misère_. + +Fénelon envoyé en Saintonge pour reconvertir les huguenots un peu +trop sommairement convertis par les dragons, conseille des moyens +de _persuasion _analogues. Il écrit à Seignelai: «_Pour les +pauvres_, _ils viendront facilement_ si on leur fait les mêmes +_aumônes _qu'ils recevaient chaque mois du Consistoire... _on ne +donnerait qu'à ceux qui feraient leur devoir_. Si on joint +toujours exactement à _ces secours_, ajoute-t-il, des gardes pour +empêcher des déserteurs et la rigueur de peines (les galères et la +confiscation), il ne restera plus que de faire trouver aux peuples +autant de _douceur_ à demeurer dans, le royaume que de péril à +entreprendre d'en sortir.» + +On voit dans la correspondance des évêques, qu'on refuse des +secours à une veuve jusqu'à ce que ces enfants aient abjuré. Qu'on +agit de même avec les membres d'une famille qui sont si pauvres +_qu'ils vont tout nus_, la mère ayant mieux aimé demeurer _nue_, +que d'accepter un habit qu'on lui donnait, _à condition_ qu'elle +viendrait une fois à la messe, etc. + +De son côté, le terrible proconsul du Languedoc, Bâville, écrit: +«Les douze mille livres que le roi a eu la bonté de m'envoyer, +_pour faire des aumônes dans les missions_, font un effet +merveilleux, et _gagnent_ tous les pauvres à la religion. Bien que +ce motif ne soit, pas d'abord _très pur_, les missionnaires savent +très bien le _rectifier_, et ils engagent, _par ce moyen_, une +infinité de personnes à s'instruire et à fréquenter les +sacrements. Elles (les aumônes) sont d'autant plus utiles qu'il y +a _une misère extrême_ cette année dans les Cévennes, parce que le +blé et les châtaignes ont manqué, et beaucoup de paysans _ne +vivent à présent que de glands et d'herbes_... -- _Cette grande +nécessité _m'a fait penser qu'il serait très utile d'établir, dans +le fond des Cévennes, quatre ou cinq missions après _Pâques dans +lesquelles je ferais distribuer le pain_, ainsi les pauvres +recevraient en même temps ce secours pour le temporel et +l'instruction.» + +Ces missions ambulantes pour la conversion des hérétiques, payées +sur la cassette du roi, avaient commencé sous Louis XIII, elles +continuèrent sous les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis +XVI; des gratifications en argent, données aux convertis, +ajoutaient du poids aux discours des missionnaires. Voici une +ordonnance de comptant signée de Louis XVI, et portant la date du +1er janvier 1783: «Garde de mon trésor royal, M. Joseph Micault +d'Harvelay, payez comptant, au sieur évêque de Luçon, la somme de +quatre cents livres, pour aider à la subsistance des missionnaires +du Bas Poitou _qui travaillent à la conversion des protestants_, +et ce pour la présente année.» + +Il est bon de se rappeler que, depuis les dernières années du +règne de Louis XIV, il n'y avait plus _légalement_ un seul +protestant en France, tout huguenot, ayant abjuré ou non, étant, +de par la volonté du roi, _réputé catholique! _On conservait +cependant les missions travaillant à la conversion des +protestants. + +Ce n'était pas seulement à prix d'argent qu'on achetait les +conversions, c'était encore, on le sait, à l'aide de _faveurs_ de +toute nature accordées aux huguenots _dociles_: une de ces +_faveurs_ était la surséance du paiement des dettes; un édit +accordait, à tous les huguenots qui feraient abjuration, un terme +et délai de trois ans pour le paiement du capital de leurs dettes; +«il est défendu à leurs créanciers, était-il dit, de faire aucune +poursuite contre eux pendant ledit temps, à peine de nullité, +cassation de procédures et tous dépens». + +Cet étrange édit apporta un trouble si profond dans le commerce +qu'on fut bientôt obligé de décider que cette surséance du +paiement des dettes ne pourrait être invoquée ni entre les +nouveaux convertis, ni par les marchands convertis, pour les +affaires qu'ils avaient avec l'étranger. + +Les conversions _mercenaires_, obtenues, soit à prix d'argent, +soit par des faveurs, n'avaient cependant pas sensiblement diminué +le nombre des huguenots, en sorte que le plan conçu par Louis XIV +pour ramener, _sans violence_, son royaume à l'unité religieuse +menaçait d'échouer misérablement. + +Par malheur, une des faveurs promises aux huguenots _dociles_, +l'exemption des logements militaires, fut l'occasion de la +jacquerie militaire qui a reçu le nom de _dragonnades_, et que +suivirent les emprisonnements, les confiscations et toutes les +odieuses mesures de violence que nous aurons à signaler au cours +de ce travail. Dans un des chapitres de ce livre je ferai le récit +détaillé des _dragonnades_, des violences exercées par les soldats +pour arracher une abjuration à deux millions de victimes qui +n'opposaient à leurs bourreaux d'autre résistance, que leur +constance résignée, leurs larmes et leurs gémissements. + +Les suites de cette jacquerie militaire furent choquantes, dit +Michelet; le niveau de la moralité publique sembla baisser, Le +contrôle mutuel des deux partis n'existant plus, l'hypocrisie ne +fut plus nécessaire, le dessous des moeurs apparut. Cette +succession immense d'hommes _vivants_, qui s'ouvrit tout à coup, +fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se baissa pour +ramasser. Scène ignoble! ... La vie de cour ruinait la noblesse. +On n'osait sonder les fortunes; on n'eût vu dessous que l'abîme. +Le Roi, obligeamment interdit la publicité des hypothèques, qui +eût mis à jour cette _gueuserie_ des grands seigneurs. Ruinés par +le jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour +remonter. Plusieurs faisaient le sort au lieu d'attendre, _ou en +volant au jeu_, _ou par la poudre de succession_. Les plus hauts +mendiaient, du lever, au coucher, dévalisaient le roi de tout ce +qui venait, office ou bénéfice. Mais tout cela, des bribes, des +miettes! Ils périssaient, s'il ne tombait d'en haut une grande +manne imprévue, quelque vaste confiscation. + +«Le miracle apparut au ciel en 1685. Six cents temples ayant été +détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité, +devaient passer aux hôpitaux catholiques... La cour visait ce +morceau. Les jésuites crurent prudent de demander et faire décider +que ces biens revinssent, non aux hôpitaux, mais au roi, autrement +dit à ceux qu'il favoriserait ou qui mériteraient en poussant à la +persécution... Après les biens des temples, ceux des particuliers +suivirent; chacun fut ardent à la proie. Ce fut un gouffre ouvert, +une mêlée où l'on se jeta pour profiter du torrent qui passait, +ramasser les lambeaux sanglants.» + +Avant Louis XIV, Anne d'Autriche avait déjà endetté le trésor +public par ses magnificences, les privilèges, les monopoles +qu'elle accordait à son entourage de hauts mendiants; à une dame +de sa cour elle avait donné un droit d'impôt sur toutes les messes +dites à Paris; à sa première femme de chambre, la Beauvais; elle +avait un jour, inconsidérément, donné _les cinq grosses fermes_, +c'est-à-dire tous les impôts productifs faisant vivre la cour, et +cela en croyant ne lui faire cadeau que d'une ferme appelée _les +Cinq fermes_. Et, dit Madame, mère du régent, on a sur la régence +d'Anne d'Autriche bien d'autres historiettes de ce genre. + +Tandis que le peuple, décimé par des famines périodiques, mourait +de faim sur les grands chemins, Louis XIV jetait l'argent par les +fenêtres, à l'exemple de sa mère; et les courtisans avaient soin +de se trouver sous ce qu'il jetait: à Mme d'Harcourt, le bien d'un +suicidé; au comte de Marsan, la succession d'un bourgeois de +Paris, bâtard mort sans enfants; à de Guiche, le produit de la +confiscation des biens possédés par les Hollandais, en Poitou, +pour prix de la dénonciation qu'il avait faite; à de Grammont, +deux cent mille livres pour l'avis qu'il a donné au contrôleur +général, des malversations commises par les fournisseurs des +troupes d'Alsace. Monsieur, frère du roi, reçoit plus d'un million +pour avoir demandé la poursuite des trésoriers de +l'extraordinaire, à qui l'on fait rendre gorge; c'étaient chaque +jour de grosses gratifications aux courtisans, à l'occasion du +mariage de leurs filles, ou sous tout autre prétexte; les dettes +de jeu de Monsieur, ou de la Montespan, à payer; celle-ci, en une +seule nuit, perdait _neuf millions de livres_... Les plus +impatients réalisaient leurs espérances de succession en donnant à +leurs parents, ainsi qu'on le disait alors, _un coup de pistolet +dans un bouillon_. C'était chose commune pour les grands seigneurs +de vivre aux dépens de leurs vieilles maîtresses, et Tallemant des +Réaux dit, comme une chose toute simple: le comte d'Harcourt fut +longtemps _aux gages_ de la femme du chancelier Séguier; +Richelieu, le modèle du genre, dit Michelet, ne prenait pas moins +de douze louis de chacune de ses maîtresses. + +Les plus hauts seigneurs, des prélats même, avaient des _mignons_ +comme Henri III, mais ne se flagellaient plus comme lui en public. +Un jour que le roi oublie son chapeau sur un siège, la boucle de +diamants qui ornait le couvre-chef royal disparaît. Un autre jour, +à Saint-Germain, les vases sacrés de la chapelle royale sont volés +par un seigneur de la cour. Grandes dames et grands seigneurs +trichaient au jeu; plus d'un gentilhomme fut envoyé aux galères +comme faux monnayeur, etc. + +Tous ces grands seigneurs et ces abbés et évêques _Benoiton_, qui +composaient la cour, sous l'ancien régime, étaient avant tout des +mendiants besoigneux[4] et insatiables, et voici le portrait que +fait Paul-Louis Courrier de cette réunion de truands de haute +volée: «Quand le gouverneur d'un roi enfant dit à son élève jadis: +Maître, tout est à vous, ce peuple vous appartient, corps et +biens, bêtes et gens, faites-en ce que vous voudrez, cela fut +remarqué. La chambre, l'antichambre et la galerie répétaient: +Maître, tout est à vous, ce qui, dans la langue des courtisans; +voulait dire _tout est pour nous_, car la cour donne tout aux +princes, comme les prêtres tout à Dieu; et ces domaines, ces +apanages, ces listes civiles, ces budgets ne sont guère autrement +pour le roi, que le revenu des abbayes n'est pour Jésus- +Christ...». + +À la cour, tout le monde sert ou veut servir. L'un présente la +serviette, l'autre le vase à boire, chacun reçoit ou demande +salaire, tend la main, se recommande, supplie... mendier n'est pas +honte à la cour, c'est toute la vie du courtisan... Aucun refus, +aucun mauvais succès ne lui fait perdre courage. Il n'est affront, +dédain, outrage, ni mépris qui le puissent rebuter. Éconduit il +insiste, repoussé il tient bon, qu'on le chasse, il revient, qu'on +le batte, il se couche à terre. -- _Frappe_, _mais écoute_, _et +donne_; on est encore à inventer un service assez vil, une action +assez lâche, pour que l'homme de cour, je ne dis pas s'y refuse, +chose inouïe, impossible, mais n'en fasse point gloire et preuve +de dévouement. + +Mais le trésor royal de Louis XIV avait fini par s'épuiser par +suite de ses folles dépenses et des largesses faites aux +courtisans, et au moment où tomba la manne des confiscations +huguenotes, on ne pouvait plus répéter après Mme de Sévigné «il ne +faut pas désespérer, quoique on ne soit pas le valet de chambre du +roi, il peut arriver, qu'en faisant sa cour, _on se trouve sous ce +qu'il jette_.» + +Il était temps pour tous ces mendiants titrés, tonsurés ou mitrés, +que le roi les appelât à la curée protestante, digne couronnement +des dragonnades. Ce fut un spectacle écoeurant, et, quelque bas +que fût déjà le niveau de la moralité publique, il baissa encore à +la suite de cette curée; des moines, des évêques, des +gentilshommes se disputent la succession des consistoires; les +capucins de Corbigny demandent, non seulement les matériaux du +temple, mais, les vases d'argent et les deniers appartenant au +consistoire. À Marennes, les capucins demandent la cloche du +temple. L'évêque de la Rochelle demande pour son chapitre, les +biens de M. de la Forest. L'évêque de Laon obtient sur les biens +des fugitifs trois mille livres pour les maîtresses d'école de son +diocèse. L'évêque de Gap qui veut achever son palais épiscopal, +écrit: «Je n'ose pas vous importuner de mes bâtiments, cependant, +_si_, _par le moyen des biens confisqués_, _vous trouviez le moyen +de loger un évêque sur le pavé_, je vous en aurais beaucoup +d'obligations.» L'évêque de Meaux demande le produit de la +démolition des temples de Nanteuil et de Morcerf, pour l'hôtel- +Dieu et l'hôpital général de Meaux. + +L'abbé de Polignac reçoit en don du roi les biens du fils de +Ruvigny, devenu duc de Galloway. La fortune du marquis d'Harcourt +est donnée à l'abbé Feuquières, neveu de Madeleine Arnaud. Un +officier de marine, la Gacherie, demande les biens d'un protestant +qu'il prétend être mort relaps; la même demande avait été faite +antérieurement par les religieuses de la visitation et avait été +repoussée, en présence d'un certificat de médecin constatant que +le défunt, quelques jours avant sa mort, était tombé dans une +paralysie générale. + +Il n'y a pas jusqu'au cocher de _Madame_ qui ne vienne demander le +bien d'un huguenot dont le fils est ministre en Angleterre. + +Quant à l'intègre de Harlay, voici comment il sut se faire donner +par le roi, la somme que son ancien ami de Ruvigny, lui avait +confiée avant de partir pour l'Angleterre. + +«Le vieux Ruvigny, dit Saint-Simon, était ami d'Harlay, lors +procureur général, et, depuis, premier président, et lui avait +laissé un dépôt entre les mains, dans la confiance de sa fidélité. +Il le lui garda _tant qu'il n'en put abuser_; mais quand il vit +l'éclat, il se trouva modestement embarrassé entre le fils de son +ami et son maître à _qui il révéla humblement sa peine_. Il +prétendit que le roi l'avait su d'ailleurs. Mais le fait est +_qu'il le dit lui-même_, et que, pour récompense, _le roi le lui +donna comme bien confisqué_, et que cet hypocrite de justice et de +vertu, de désintéressement et de rigorisme, _n'eut pas honte de se +l'approprier_ et de fermer les yeux et les oreilles au bruit +qu'excita cette perfidie.» + +De Louville, gentilhomme de l'Anjou qui devait dix mille livres à +de Vrillac, trouve cet honnête prétexte pour ne pas rembourser son +créancier, que de Vrillac _pourrait employer cette somme à +préparer son évasion à l'étranger_. + +De Marsac, enseigne de vaisseau, présente un placet au roi pour +demander la remise d'une rente due _par_ lui au sieur Boisrousset, +pour ce motif que les parents de son créancier _ne font pas leur +devoir de catholiques_. + +Les parents des réfugiés ne sont pas moins âpres à la curée que +les étrangers; de la Corte, officier de marine, signale son oncle +comme fugitif et demande ses biens; Mme Jaucourt de la Vaysserie +gagne la prime promise aux délateurs, en dénonçant son mari et ses +filles qui cherchaient à sortir du royaume; Mlle Vaugelade se fait +allouer une pension sur les biens séquestrés d'une de ses +parentes. + +Henri de Ramsay, pour prix de sa conversion s'était fait donner +les biens de son père, de sa mère et de ses oncles de Rivecourt +passés à l'étranger et était ainsi devenu un des seigneurs _les +plus riches_ du bas Poitou. Cependant il laissait son père et sa +mère _mourir dans le dénuement_, et refusait même de rembourser à +son oncle 35 louis, que celui-ci avait avancés pour faire sortir +son père, de la prison pour dettes de Maëstrich. + +Le fils de Mme de Saintenac qui avait, grâce à la loi des +confiscations, hérité, par avance, de l'immense fortune de sa +mère, laissait celle-ci _sans secours_ à l'étranger, et à sa mort +il refusa de _payer les dettes_ qu'elle avait laissées. + +Fontaine, réfugié en Angleterre, met sa signature au bas d'une +feuille de papier timbré et l'envoie à un de ses parents restés en +France, pour qu'il pût vendre ou louer son domaine. (Je lui +faisais observer, dit Fontaine, qu'il serait nécessaire de dater +cet acte d'une époque antérieure à mon départ de France, cette +condition étant indispensable pour empêcher de confisquer ma +propriété). Ce bon parent suivit ces instructions pour son propre +compte, il s'établit dans la maison de Fontaine devenue sa +propriété en vertu d'un acte de vente en bonne forme et le pauvre +réfugié n'entendit plus jamais parler de lui. + +Le testament d'Alice de Cardot, léguant tous ses biens à son neveu +de Vignolles, ayant été cassé et sa fortune confisquée, ce fut +alors parmi les parents, nouveaux convertis de la défunte, à qui +se salirait de plus de turpitudes pour se faire adjuger cette +riche proie. -- Bien qu'un des concurrents eût obtenu de Fléchier +un certificat constatant qu'il était digne des bontés du roi, +Bâville mit fin à ce combat de vautours autour d'un cadavre, en +faisant décider que, provisoirement, l'héritage serait adjugé à +l'hôpital général de Nîmes. + +Il serait facile de multiplier les exemples de cette nature, ceux +que j'ai cités suffisent pour édifier mes lecteurs. + +La politique de l'ostracisme des faveurs, suivie contre les +huguenots par Louis XIV, après Mazarin et Richelieu, politique +dont l'habileté est moins contestable que l'honnêteté, avait eu, +du moins, un résultat heureux au point de vue de la tranquillité +du royaume; elle avait ramené au catholicisme toutes les grandes +familles, la noblesse de cour, tous les ambitieux de pouvoir et +d'honneurs, tous ceux, en un mot, pour qui la question religieuse +n'avait été considérée que comme un moyen de parvenir; quant à la +bourgeoisie protestante, voyant toutes les carrières publiques se +fermer peu à peu devant elle, elle s'était consacrée aux +professions libérales, au commerce, l'industrie et à +l'agriculture, et s'était désintéressée de la politique. Les +pasteurs qui avaient succédé aux seigneurs dans la direction du +parti protestant, non seulement n'avaient rien de l'esprit +turbulent de la noblesse, mais encore avaient fait accepter par +leurs co-religionnaires cette dangereuse doctrine que désobéir au +roi c'était désobéir à Dieu même. + +La transformation du parti protestant, autrefois si remuant, en +une pacifique secte religieuse explique comment, depuis la prise +de la Rochelle, le roi de France avait toujours trouvé dans les +réformés ses sujets les plus fidèles et les plus sûrs. Les +huguenots avaient refusé de s'associer à la révolte du catholique +Montmorency, et vingt ans plus tard, lors des troubles de la +Fronde, ils étaient restés sourds aux appels de l'ancien chef du +parti protestant, le prince de Condé. + +Louis XIV, en confirmant l'édit de Nantes, disait: «Nos sujets de +la religion réformée nous ont donné des preuves de leur affection +et fidélité, notamment dans les circonstances présentes»; et en +1666, écrivant à l'électeur de Brandebourg, il affirmait encore +ses bonnes dispositions en faveur des réformés «pour leur +témoigner, disait-il, la satisfaction que j'ai eue de leur +obéissance et de leur zèle pour mon service depuis la dernière +pacification de 1660». + +Mais, moins les protestants devenaient dangereux pour la +tranquillité du royaume, plus chacun croyait pouvoir tenter contre +eux. + +Le clergé n'étant plus contenu par la crainte d'une révolte +possible des réformés, pressait de plus en plus vivement chaque +jour le roi de prendre les mesures nécessaires pour faire périr le +plus promptement possible le protestantisme. + +«Si vous cherchez, dit Rulhières, dans la collection du clergé +cette longue suite de lois, toujours plus sévères contre les +calvinistes, que, de cinq ans en cinq ans, à chaque renouvellement +périodique de ses assemblées, il _achetait_ du Gouvernement, vous +y observerez que ses demandes avaient quelque modération _tant que +les calvinistes pouvaient être redoutés_, mais qu'elles tendirent +vers une persécution ouverte _aussitôt qu'ils devinrent des +citoyens paisibles_.» + +Les cléricaux sont donc mal fondés à prétendre que, par leur +esprit remuant et indiscipliné, les protestants ont mis Louis XIV +dans la nécessité de tenter la réalisation de cette utopie: le +retour du royaume à l'unité de foi religieuse. + +C'est une erreur tout aussi injustifiable que commet le +fouriériste Toussenel quand il déclare que Louis XIV s'est montré +grand homme d'État, en voulant supprimer le protestantisme, ami de +la féodalité et constituant un insurmontable obstacle à l'unité de +la France. + +Les protestants, depuis la prise de la Rochelle, ne constituaient +plus un État dans l'État, et Louis XIV les persécuta, non par +politique, puisqu'ils étaient devenus ses plus fidèles sujets, +mais pour raisons purement religieuses. + +«Louis, le modèle des rois, dit Paul-Louis Courier, vivait, c'est +le mot, à la Cour, avec la femme Montespan, avec la fille La +Vallière, avec toutes les femmes et les filles que son bon plaisir +fut d'ôter à leurs maris, à leurs parents. C'était le temps alors +des moeurs, de la religion, et _il communiait tous les jours_. Par +cette porte entrait sa maîtresse le soir, et le matin son +confesseur.» + +La besogne était rude pour le confesseur, dit Michelet, car le roi +possédait _publiquement_ à la fois trois femmes; la reine, La +Vallière et la Montespan, _elles communièrent ensemble_, _à +_Notre-Dame de Liesse, la reine récemment accouchée, La Vallière +grosse de six mois, la Montespan dans les premiers troubles d'une +grossesse. Il fallut remplacer le père Amat qui avait des +scrupules, par le père Ferrier, puis par le père Lachaise, deux +jésuites qui trouvèrent tout naturel que le roi prononçât la +séparation de corps et de biens entre M. de Montespan et sa femme, +qu'il fît légitimer ses bâtards _du vivant de la reine_, etc., et +surent, pendant vingt ans, concilier les exigences de l'Église +avec celles des passions du roi. + +Pour mettre sa conscience en tranquillité, Louis XIV qui avait +beaucoup de péchés à expier établissait une sorte de compensation +entre le bien qu'il obligeait ses sujets à faire et le mal qu'il +faisait lui-même. C'est ainsi que ce prince, doublement adultère, +rendait une ordonnance portant mutilation du nez et des oreilles +pour les filles de mauvaise vie et motivait ainsi une déclaration +contre les blasphémateurs: «Considérant qu'il n'y a rien qui +puisse davantage attirer la bénédiction du ciel sur notre personne +et sur notre État que de garder et faire garder par tous nos +sujets inviolablement _ses saints commandements_ et faire punir +avec sévérité ceux qui s'emportent à cet excès de mépris que de +blasphémer, jurer et détester son saint nom, ni proférer aucune +parole contre l'honneur de la très sacrée vierge, voulons et nous +plaît, etc.» + +C'est l'application du commode système en vertu duquel le +compagnon d'un enfant royal est fouetté toutes les fois que son +auguste camarade a fait une faute, du système en vertu duquel, +font pénitence, par délégation, les deux vieilles galantes +repenties dont Dangeau conte ainsi l'histoire: «La duchesse +d'Olonne et la maréchale de la Ferté sa soeur, célèbres toutes +deux par leurs galanteries, devenues vieilles et touchées par un +sermon qu'elles venaient d'entendre un jour de mercredi des +cendres, songeaient sérieusement à l'oeuvre de leur salut... «Ma +soeur, dit la maréchale, que ferons-nous donc? Car il faut faire +pénitence.» Après beaucoup de raisonnements et de perplexités: «Ma +soeur, reprit, l'autre, tenez, voilà ce qu'il faut faire: _faisons +jeûner nos gens!»_ + +De même, Louis XIV croyait racheter ses péchés, en provoquant par +tous les moyens la conversion des huguenots de son royaume, en +faisant pénitence sur le dos de ses sujets hérétiques. + +Rulhières constate que cette préoccupation d'intérêt personnel est +bien le motif déterminant de la croisade à l'intérieur, entreprise +par Louis XIV. «Il avait, dit-il, formé le dessin de convertir les +huguenots, comme trois siècles plus tôt et du temps de Philippe- +Auguste et de Saint-Louis, il eût, _en expiation de ses péchés_, +fait voeu d'aller conquérir la Terre Sainte.» + +Quant à possibilité de trouver une justification de l'édit de +révocation, on ne saurait trouver de témoignage moins suspect que +celui de Saint-Simon, puisque c'est lui qui déconseilla le régent +du rappel des huguenots et qu'il dit, dans ses mémoires, que Louis +XIV avait fait la faute de révoquer l'édit de Nantes, beaucoup +plus dans la manière de l'exécution que dans la chose même. + +Or, Saint-Simon reconnaît qu'il n'y avait nulle raison, nul +prétexte même, de déchirer le contrat passé entre les catholiques +et les protestants sous la garantie de la signature royale, et il +apprécie ainsi la faute commise par Louis XIV dans l'exécution de +la révocation de l'édit de Nantes: «Qui eût su un mot de ce qui ne +se délibérait que entre le confesseur, le ministre alors comme +unique et l'épouse nouvelle et chérie, et qui de plus, eût osé +contredire? C'est ainsi que sont menés à tout, par une voie ou par +une autre, les rois qui... ne se communiquent qu'à deux ou trois +personnes, et bien souvent à moins, et qui mettent, entre eux et +tout le reste de leurs sujets, une barrière insurmontable.» + +La révocation de l'édit de Nantes, _sans le moindre prétexte et +sans aucun besoin_, et les diverses déclarations qui la suivirent +furent les fruits de ce complot affreux, qui dépeupla un quart du +royaume, qui ruina son commerce; qui l'affaiblit dans toutes ses +parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des +dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels +ils firent réellement mourir tant d'innocents de tout sexe, et par +milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de +familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leurs +biens et les laisser mourir de faim, qui fit passer nos +manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs États +aux dépens du nôtre et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui +donna le spectacle d'un si prodigieux peuple, proscrit, nu, +fugitif, errant, sans crime, cherchant asile loin de sa patrie; +qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très estimés pour +leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens aisés, faibles, +délicats, à la rame et sous le nerf très effectif du comité pour +cause unique de religion: enfin qui, pour comble de toutes +horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et +de sacrilèges, où tout retentissait des hurlements de ces +infortunées victimes de l'erreur pendant que tant d'autres +sacrifiaient leur conscience à leurs biens et à leur repos, et +achetaient l'un et l'autre par des abjurations simulées, d'où, +sans intervalle, on les traînait à adorer ce qu'ils ne croyaient +point et à recevoir réellement le divin corps du saint des saints, +tandis qu'ils demeuraient persuadés qu'ils ne mangeaient que du +pain qu'ils devaient encore abhorrer. + +Presque tous les évêques se prêtèrent à cette pratique subite et +impie, beaucoup y forcèrent, la plupart animèrent les bourreaux, +forcèrent les conversions: Le roi s'applaudissait de sa puissance +et de sa piété. Il se croyait au temps de la prédication des +apôtres et il s'en attribuait tout l'honneur. Les évêques lui +écrivaient des panégyriques, les jésuites en faisaient retentir +les chaires et les missions. Toute la France était remplie +d'horreur et de confusion et jamais tant de triomphes et de joie, +jamais tant de profusions de louanges... nos voisins exultaient de +nous voir ainsi nous affaiblir et nous détruire nous-mêmes, +profitaient de notre folie, et bâtissaient des desseins sur la +haine que nous nous attirions de toutes les puissances +protestantes. + +Quelles que pussent être les désastreuses conséquences de cette +cruelle persécution religieuse, elles n'étaient pas de nature à +arrêter Louis XIV dans la voie déplorable où il s'était engagé. On +lit, en effet, dans les mémoires du duc de Bourgogne, que dans le +conseil où fut décidée la révocation de l'édit de Nantes, le +Dauphin ayant observé que, en admettant que la paix ne fût pas +troublée, un grand nombre de protestants sortiraient du royaume, +ce qui nuirait au commerce et à l'industrie et, par là même, +affaiblirait l'État, le roi trouva la _question d'intérêt peu +digne de considération _comparée aux avantages d'une mesure qui +rendrait à la religion sa splendeur, à l'État sa tranquillité et à +l'autorité tous ses droits. + +Il n'y a donc pas à s'étonner si Louis XIV refusa obstinément de +revenir sur ses pas, quand il vit que la conversion de ses sujets +huguenots n'était qu'une vaine apparence et que son ardeur +inconsidérée à ramener, coûte que coûte, la France à l'unité +religieuse, avait ruiné le royaume. + +Il ne s'obstina que davantage à poursuivre un but impossible par +le viol journalier des consciences, et la collection des édits +qu'il fit contre ses sujets huguenots, faits par force +catholiques, ou légalement réputés catholiques sans avoir jamais +abjuré, est un monument monstrueux d'iniquité et de déraison. + +CHAPITRE II +LIBERTÉ DU CULTE + +_Caractère d'humiliation du culte protestant_. _-- Maxime du +prince de Condé_. _-- Temples supprimés_. _-- Ministres +interdits_. _-- La désolation des provinces du midi. -- +L'insurrection des Cévennes_. _-- Les assemblées_. _-- Les +pasteurs du désert_. _-- Reprise générale du culte protestant_. _- +- Mariages et baptêmes_. _-- L'édit de 1787._ + + +L'édit de Nantes n'avait pas, en ce qui concerne l'exercice du +culte, placé sur un pied d'égalité la religion catholique et la +religion protestante. Le culte catholique était librement célébré +sur tous les points du royaume et avait partout la première place, +tandis que l'exercice du culte protestant n'était autorisé que +dans les lieux où il avait existé avant 1597. + +Jusqu'à 1573, les édits royaux avaient qualifié le protestantisme +de _religion nouvelle_, l'édit de Nantes l'appela religion +_prétendue _réformée, puis défense fut faite aux pasteurs de +prendre un autre titre que celui de ministres de la religion +_prétendue _réformée, et, dans tous les actes publics, les +huguenots durent être qualifiés de _prétendus _réformés. Rien ne +fut négligé, du reste, pour accuser ce _caractère d'humiliation_ +qu'on voulait donner au protestantisme, afin de mieux marquer la +différence de _situation de la religion tolérée et de la religion +maîtresse et dominante_, de la réformée _qui est toute fausse _et +de la catholique _qui est toute sainte et toute sacrée_, ainsi que +le disait l'évêque d'Uzès. + +Non seulement on défendit aux gentilshommes huguenots de se faire +enterrer dans les cimetières catholiques ou dans les caveaux des +églises, _sous prétexte que les tombeaux de leurs pères y étaient +ou qu'ils avaient quelque droit de patronage ou de seigneurie_, +mais encore les cimetières communs aux morts des deux religions, +durent être abandonnés aux catholiques. Les huguenots qui avaient +réclamé vainement contre l'appellation de _prétendus _réformés +qu'on leur imposait, protestèrent énergiquement, sans plus de +succès, contre cette prescription d'avoir à enterrer leurs morts +_à part_, ce qui les marquait, disaient-ils, _d'une tache odieuse +et flétrissante._ + +«Pourquoi, dit une requête des églises réformées, nous assigner +des cimetières _à part_? Nos pères avaient leur droit en ceux qui +étaient déjà, et étaient publics et _communs_. Ne nous ont-ils pas +laissés héritiers de leurs droits en cela, _aussi bien qu'en cet +air français que nous humons_, aussi bien qu'en ces villes que +nous hantons, aussi bien qu'en ces maisons que nous habitons?» + +Aujourd'hui encore, nous voyons sans cesse de graves difficultés +se produire par suite de la prétention de l'Église catholique de +faire inhumer _à part_, tous ceux, catholiques ou non catholiques, +qu'elle n'a pas pu ou voulu enterrer religieusement. Cette +prétention se base sur ce qu'elle aurait fait _siens_, les +cimetières, propriétés communales, en leur donnant une bénédiction +générale qui aurait transformé leur _sol _en _terre sainte._ + +Dans un certain nombre de localités on a cru prévenir le retour de +difficultés de ce genre, en attribuant à chaque culte différent, +une portion du cimetière, mais cette solution n'est pas +satisfaisante, car le mort peut n'avoir, de son vivant, appartenu +à aucun culte. La ville de Paris a trouvé la vraie solution du +problème. Elle a astreint, le clergé catholique à bénir chaque +fosse _isolément_, à ne plus étendre sa bénédiction au cimetière +tout entier. De cette façon, catholiques, protestants, juifs, +libres penseurs, sont enterrés côte à côte et non plus _à part_, +et le cimetière est vraiment ce qu'il doit être, le lieu de repos +commun pour tous les morts. + +L'Église n'admettant pas _la tolérance_, même pour les morts, les +cléricaux de la chambre des députés faisaient preuve d'illogisme +en 1885, lorsqu'ils demandaient, à l'occasion de la proposition +d'inhumer Victor Hugo au Panthéon, que cet édifice continuât à +être consacré à l'exercice du culte catholique. + +M. Goblet leur répondait avec raison: «Ce grand esprit était +profondément religieux. Je rappellerai cet admirable testament +dans lequel, tout en répudiant tous les dogmes et en déclinant les +prières des prêtres, il proclamait sa foi en Dieu; mais parce +qu'il croyait en Dieu d'une manière différente de la vôtre, vous +lui auriez fermé les portes, de votre église. Je vous le demande, +si nous l'avions porté au Panthéon, _restant à l'état d'église_, +_l'y _auriez-vous reçu?» M. Baudry d'Asson et plusieurs de ses +collègues de la droite, ne pouvaient s'empêcher de répondre: non! + +Les cléricaux d'aujourd'hui auraient, dans ce cas, agi comme le +fit en 1814 la royauté de droit divin, dont le premier soin fut de +tirer des caveaux du Panthéon les corps de Voltaire et de Rousseau +et de les faire jeter à la voirie. + +Au sénat, MM. de Ravignan et Fresneau allaient jusqu'au bout de la +doctrine catholique de l'intolérance, lorsqu'ils disaient que si +le Panthéon perdait son caractère religieux, aucun grand homme +_chrétien_, ne consentirait à être enterré _la dedans_[5]. + +Ainsi une nation ne pourrait assigner un même lieu de sépulture, +dans un édifice _n'ayant aucun caractère religieux_, _à _tous ses +grands hommes catholiques ou non catholiques, parce que, ainsi que +le disait M. de Ravignan, ce serait infliger aux catholiques une +sépulture qui serait un attentat à leur croyance que de les faire +reposer à côté de protestants, de juifs, de théistes et d'athées. +C'est l'application aux morts de cette théorie de l'Église, que la +loi ne peut mettre sur le même pied l'erreur et la vérité, théorie +empêchant que la paix et la tolérance puissent régner dans un +pays, non seulement entre les vivants, mais encore au milieu des +tombeaux. + +Pour bien marquer le caractère d'_humiliation _du culte +protestant, même dans l'intérieur des temples, Louis XIV ne +négligea rien, il fit enlever de ces édifices religieux, les bancs +et sièges élevés là pour les gentilshommes, juges, _consuls _et +échevins, les fleurs de lys, armes du roi, des villes et des +communautés placées sur les bancs, murailles et vitres desdits +temples. Il fit défense à tous juges royaux ou des seigneurs, +consuls et échevins réformés de porter _dans les temples_, et +lorsqu'ils y allaient ou en revenaient, leurs robes rouges, +chaperons et autres marques de magistrature. + +Dans les villes, sièges d'un archevêché ou évêché, le temple ne +pouvait être placé à moins d'une lieue de la dernière maison d'un +des faubourgs. Louis XIV interdit, en outre, de prêcher et de +s'assembler dans les temples, de n'importe quelle ville, pendant +que les évêques ou archevêques s'y trouvaient en tournée +pastorale. + +Dans les villes, où il y avait citadelle ou garnison de troupes +royales, il était défendu aux protestants de s'assembler, au son +des cloches. Du jeudi au samedi, pendant la semaine sainte, les +cloches de tous les temples devaient s'abstenir de sonner à +l'exemple de celles des églises catholiques. + +Plusieurs temples, entre autres celui d'Uzès, furent démolis, +comme étant placés _trop près _des églises catholiques, dont les +offices étaient troublés par le son des cloches et le chant des +psaumes. Quand une procession, dans laquelle était porté le Saint- +Sacrement, passait devant un temple, les protestants assemblés +devaient cesser le chant des psaumes. Enfin on en vint à interdire +aux ministres de parler avec irrévérence, dans leur prêche, des +choses saintes et des cérémonies de l'église catholique. Un banc +dut être réservé dans le temple aux catholiques pour que ceux-ci +pussent, dit l'édit, réfuter au besoin les ministres, et les +empêcher, par leur présence, d'avancer aucune chose contraire au +respect dû à la religion catholique. + +Que dirait le clergé catholique, si demain, le gouvernement +républicain mettait en application une loi, par laquelle un banc +devrait être réservé dans chaque église aux _non-catholiques_, +_afin _que ceux-ci pussent, au besoin, _réfuter _les arguments du +prédicateur, et, par leur présence, empêcher le prêtre de dire +chose contraire au respect dû, soit aux croyances autres que +celles du catholique, soit aux institutions du pays. + +On avait eu soin de limiter, à l'intérieur des temples, la liberté +de l'exercice du culte protestant, et c'est avec un soin jaloux +qu'on avait interdit toute manifestation extérieure du culte +toléré. + +Il était défendu aux ministres de paraître au dehors des temples, +_en habit long; _on ne souffrait même pas que, dans le temple, ils +portassent des soutanes et robes à manches (ce qui n'appartenait +qu'aux ecclésiastiques et aux officiers de justice, disait la +loi). Ils ne pouvaient faire aucun prêche, aucune exhortation, +dans les rues, sur les places publiques, même sous _les arbres des +campagnes_, sous quelque prétexte que ce fût, exécution de +criminels, inondation, peste, etc.; quand ils allaient consoler +les prisonniers, les ministres ne pouvaient le faire qu'à voix +basse et dans une chambre séparée; de même, dans les hôpitaux, ils +devaient faire leurs prières et exhortations aux malades réformés, +à voix assez basse pour qu'ils ne pussent être entendus des autres +malades. + +Cette prescription était plus que difficile à observer dans les +hôpitaux de l'ancien régime, où l'on entassait dans chaque lit six +ou huit malades, les convalescents avec les moribonds, parfois +avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever. Le +clergé attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris ne laissait les ministres +parler aux malades _huguenots_ qu'en présence d'un ecclésiastique, +prétendant que sans cette surveillance, les ministres parlant +haut, détournaient, dans un quart d'heure, plus de malades +catholiques que l'on ne pouvait en édifier en trois jours. Les +protestants ne pouvaient envoyer de députations spéciales, et il +leur était interdit de faire corps à part dans toutes les +occasions où ils avaient à paraître en public. Ils _ne _pouvaient +s'assembler pour faire des prières publiques, des lectures ou +autres exercices de leur religion _que dans leurs temples et en +présence de leurs ministres_. Il leur était défendu de chanter des +psaumes à haute voix, dans les rues, carrefours, places publiques +et même aux fenêtres de leurs maisons. Ce _chant _des psaumes ne +leur était permis, dans leurs boutiques et chambres fermées, qu'à +cette condition qu'il fût fait à voix assez basse pour ne pouvoir +être entendu des voisins et des passants. + +Les cérémonies de noces, de baptêmes et d'enterrements, étant +considérées comme de _nécessaires _manifestations extérieures du +culte, étaient réglementées de manière à bien marquer le caractère +d'_humiliation _qu'on voulait imprimer au culte _toléré._ + +Les réformés, dit un édit, allant en marche par les rues, à +l'occasion des noces et des baptêmes, _affectent _de se trouver en +nombre considérable pour se rendre à leurs temples. Pour faire +cesser _ce scandale_, il est décrété qu'à toutes cérémonies de +noces et de baptêmes, qui seront faites par des huguenots, il ne +pourra y avoir _plus de douze personnes_, y compris les parents +qui y assisteront; il est fait défense de marcher _en grand nombre +_par les rues, en allant à ces cérémonies. + +Pour les enterrements, le nombre des personnes assistant aux +convois ne peut dépasser _trente personnes_, y compris les plus +proches parents du défunt, ces enterrements doivent se faire à +_six heures du matin ou à six heures du soir_, du mois d'avril au +mois d'octobre, _à huit heures du matin ou à quatre heures du +soir_, du mois d'octobre à la fin de mars. + +Le bailli de Caen avait condamné à l'amende les réformés +Baillebache et Daniel, à raison de _la malversation _par eux +commise: «D'avoir couvert le cercueil du corps de la fille dudit +Baillebache d'un drap blanc, semé de couronnes et guirlandes de +romarin et fait porter les quatre coins d'icelui par quatre filles +tenantes en leurs mains chacune un rameau aussi de romarin, et +ledit Daniel d'avoir aussi pareillement fait porter les coins d'un +drap étant sur le corps de sa défunte femme.» + +Le parlement de Rouen confirme ce jugement: Ouï, Ménard, avocat, +qui a dit: «Qu'il n'appartenait point à ceux de la religion +prétendue réformée de faire aucune pompe ni cérémonie dans leurs +enterrements, que c'était un honneur _réservé _à ceux qui +professent la religion du prince; qu'il n'y pouvait avoir _égalité +_entre les deux religions; que la catholique, qui était la +religion maîtresse et dominante, devait avoir _tous les honneurs +et tous les avantages; _que la prétendue réformée doit demeurer +_dans l'abaissement_, _dans le silence et dans l'obscurité_, qu'il +n'était pas juste que _la servante se parât des mêmes ornements +que sa maîtresse_.» + +Ouï l'avocat général, lequel a dit: «Que nous voulons que ceux de +la religion prétendue réformée, paraissent en toutes choses, ce +qu'ils sont, c'est-à-dire _tolérés_, et, pour cette raison, il +leur est interdit toutes choses qui sont _d'apparence extérieure; +_point d'exercice public de leur religion, point de culte +extérieur, _rien qui paraisse; _même les édits leur ordonnent de +faire leurs enterrements sur le soir, _afin d'en retrancher les +pompes_, _les cérémonies et toutes les vaines ostentations_.» + +Ce système _d'humiliation _appliqué par Louis XIV aux protestants, +à l'occasion des enterrements, nous avons vu sous la république, +un préfet de _l'ordre moral _tenter de le ressusciter contre les +libres penseurs de Lyon. En 1873, M. Ducros, préfet du Rhône, sous +prétexte de nécessités d'ordre public (prétexte invoqué au XVIIe +siècle, pour les protestants), prit, en effet, un arrêté décidant +que les enterrements _civils _se feraient au plus tard, _à six +heures du matin en été_, _à sept heures en hiver; _qu'ils ne +pourraient être suivis par un nombre de personnes excédant le +chiffre qu'il fixait, et qu'ils devraient se rendre au cimetière +par la voie la plus directe, _en évitant les grandes rues._ + +Les journaux cléricaux ne craignirent pas de prodiguer les éloges +à cet arrêté, injustifiable dans une société où, en vertu de la +loi, tous sont égaux, et ont droit au même traitement, quelles que +soient leurs croyances religieuses ou leurs opinions +philosophiques. Il était juste, disaient ces journaux bien +pensants, que les morts libres penseurs fussent enterrés à l'heure +où étaient enlevés _les immondices _de la ville, attendu que, +ayant voulu _mourir comme des chiens_, _ils _devaient être +_enfouis comme des chiens._ + +L'injure n'était pas nouvelle et elle a toujours été appliquée, +par les catholiques à ceux qui, protestants ou libres penseurs, +n'avaient point à leur lit de mort, reçu les sacrements de +l'Église catholique. Ainsi on lit dans le _Journal de l'Étoile:_ +«En 1590, mourut aux cachots de la Bastille, maître Bernard +Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts ans. La +tante de ce bonhomme y étant retournée le lendemain, voir comment +il se portait, trouva qu'il était mort. Et, lui dit Bussy, que, si +elle voulait le voir, qu'elle le trouverait _avec ses chiens _sur +le rempart, où il l'avait, fait traîner _comme un chien _qu'il +était.» + +On lit encore dans un mémoire qui se trouve aux archives +générales: «En 1699, le sieur Bertin de Montabar, gentilhomme de +la religion prétendue réformée, des plus obstinés, lequel était +âgé de quatre-vingts ans, mourut, sans avoir voulu souffrir que +son curé ni aucun prêtre le vissent... Son obstination ayant fait +refuser à ses enfants la permission de le faire enterrer en terre +sainte, on l'a enterré dans son jardin _auprès du lieu où avait +été enterré son chien_.» + +C'est par suite de la même préoccupation d'imposer un caractère de +flétrissure à l'enterrement des non catholiques qu'à Paris, +jusqu'à la Révolution, les protestants et les artistes de la +Comédie-Française, _excommuniés ordinaires du roi_, durent être +enterrés sans pompe, la nuit, et inhumés dans un chantier. + +S'inspirant de la doctrine qui avait dicté jadis l'arrêt rendu +dans l'affaire Baillebache: _la religion catholique a le privilège +de tous les honneurs et de tous les avantages_, les ministres de +la guerre, sous _l'ordre moral_, MM. Berthauld et du Barrai, +firent pour la question des honneurs militaires, ce que le préfet +Ducros avait fait pour les inhumations des libres penseurs à Lyon. + +Arguant de je ne sais quelle équivoque de texte, ces ministres +décidèrent que le piquet d'honneur accordé par la loi aux +religionnaires morts, devait être refusé à ceux qui étaient +conduits directement de leur domicile au cimetière, sans passer +par l'église, le temple ou la synagogue. C'est en vertu de cette +décision que le député Brousse et le compositeur Félicien David +furent privés des honneurs militaires. + +Ces tentatives faites hier pour noter d'infamie les obsèques des +libres penseurs, ou tout au moins pour leur imprimer un caractère +_d'humiliation_, suffisent pour montrer ce que serait devenu le +principe de l'égalité de tous les citoyens et de toutes les +opinions devant la loi, si l'on eût réussi à restaurer, avec le +roi très chrétien Henri V, le gouvernement des curés. + +Un jour, le prince de Condé, ayant eu une vive discussion à propos +de religion avec la princesse de la Trémouille, lui avait +conseillé, pour se défaire de ses entêtements huguenots, de rester +six mois sans aller au prêche et sans voir le ministre. + +L'affaire fit grand bruit et _la maxime du prince de Condé _eut +beaucoup de succès auprès des évêques et des intendants, qui, +convaincus que la religion n'est qu'une affaire d'habitude, +rivalisèrent d'ardeur pour mettre les huguenots dans +l'impossibilité d'aller aux prêches et de voir des ministres, par +la suppression d'un grand nombre de temples et l'interdiction de +nombreux ministres. + +On supprima tous les temples, dans les lieux où l'on ne put +prouver _par titres _que le culte protestant avait été célébré +avant l'édit de Nantes, et cette preuve _écrite _était d'autant +plus difficile à faire que la plupart des titres avaient été +détruits ou perdus au cours des guerres de religion. + +Les protestants se trouvant souvent disséminés par groupes peu +nombreux au milieu des populations catholiques, les annexes, ou +lieux d'exercices secondaires, n'avaient pas de ministres +attitrés, mais un pasteur venait, à des jours déterminés, prêcher +dans chacune de ces annexes. Un édit défendit aux ministres de +prêcher dans plus d'un lieu. Les églises s'étant cotisées, les +plus riches venant au secours des plus pauvres, chaque annexe put +avoir son pasteur. + +Un nouvel édit vint interdire à chaque église de contribuer aux +dépenses des autres, attendu que, au moyen des cotisations, les +ministres _devenaient beaucoup plus fréquents qu'il ne convenait à +une religion qui n'était que tolérée_. Pour empêcher que ces +cotisations ne pussent continuer à se faire secrètement, il fut +interdit aux consistoires de se réunir, hors la présence d'un juge +royal, et de voter, même pour aumônes, aucune imposition nouvelle. + +Pour qu'un temple fût fermé et ses ministres interdits, il +suffisait qu'un huguenot _ayant abjuré_ ou que l'on prétendait +avoir abjuré eût assisté au prêche. Il eût fallu que les ministres +se tinssent à la porte des temples pour demander à quiconque +voulait entrer, avez-vous _abjuré? _Tout nouveau converti qui, +pour _n'importe quel motif_, entrait dans un temple devait être +poursuivi comme _relaps ainsi _qu'en témoigne la lettre suivante, +écrite le 25 janvier 1682, par le chancelier Letellier, au +procureur général du parlement de Paris: «Je me suis souvenu que +je ne vous avais pas mandé les intentions du roi sur le mémoire +qu'a envoyé ici le sieur de Marillac, concernant les nouveaux +convertis qu'on a surpris retournant dans les temples: «Pour y +satisfaire, je dois vous faire savoir que Sa Majesté désire _qu'on +ne fasse pas de distinction _de ceux qui y sont retournés, disant +qu'ils veulent vivre dans la religion protestante d'avec ceux qui +prétendent n'y avoir été que _par curiosité ou pour parler à leurs +amis_, et sans dessein de changer, et qu'il faut que _les uns et +les autres _soient châtiés suivant ce qui est porté à la +déclaration qui pèse les peines _des relaps_.» + +Arnould, intendant de la Rochelle, pour arriver à faire fermer +plusieurs temples, se servait d'une nouvelle convertie qu'il +envoyait assister aux prêches. Ce sont les services rendus à la +cause _de la religion _par cette femme que Bégon, intendant de +Rochefort, invoquait pour demander au roi d'accorder un secours à +cette personne si méritante: M. Arnould, écrivait-il, «s'est +utilement servi de Marie Bonnaud, pendant les années 1684 et 1685, +pour trouver des preuves de faits suffisants pour parvenir à la +démolition des temples, et c'est par son moyen, que celui de la +Rochelle et plusieurs autres ont été détruits au mois d'octobre +1685.» + +Avec le désordre régnant dans l'oeuvre des conversions, on +comprend combien était grand le nombre des _relaps_, vrais ou +prétendus, dont la présence au prêche suffisait pour provoquer la +démolition des temples et l'interdiction des ministres. + +Il n'est donc pas surprenant que, sous prétexte d'infractions aux +édits, on fût arrivé à réduire dans une proportion considérable +les lieux d'exercice et que le nombre des temples, qui avait été +de 760 en 1598, fût descendu en 1684 à 50 ou 60. + +À ce moment l'évêque de Lodève disait: «La condamnation des +ministres, la démolition des temples est le plus sûr moyen +d'humilier la religion prétendue réformée et de la _finir _en +France. _Il n'y a qu'à laisser faire le roi _qui est conduit par +l'esprit de Dieu, et avant peu de temps, nous aurons la +consolation _de ne plus voir qu'un autel _dans l'État.» + +Par suite de ces fermetures multipliées de temples, les huguenots +venaient de fort loin en troupes aux temples encore debout, menant +avec eux leurs enfants qu'ils voulaient faire baptiser et qui +parfois mouraient gelés en route sur le sein des mères. + +Un édit défend aux temples survivants d'avoir un plus grand nombre +de ministres que par le passé et pour éviter l'affluence du peuple +dans les lieux d'exercice et le _scandale _causé par le passage +des huguenots se rendant à des temples éloignés, ordonne qu'à +l'avenir «les protestants ne pourront plus aller aux temples qui +se trouveraient dans les baillages ou sénéchaussées où ils n'ont +pas leur principal domicile, et n'ont pas fait leur demeure +ordinaire pendant un an entier sans discontinuer». Là, où ils +auront été soufferts, ajoute l'édit, _l'exercice sera interdit et +le temple sera démoli_. + +Cette clause peut donner une idée de la multiplicité des moyens +employés pour amener la fermeture des temples; quant aux +ministres, on les interdisait sous les plus vains prétextes; ainsi +Brevet, ministre à Dampierre, fut interdit pour avoir fait la +prière à un malade qui, au dire du curé du lieu, _avait +l'intention _de se convertir. Cette lettre de Louvois à Baville +suffit pour montrer avec quelle _impartialité _le gouvernement +devait décider du bien ou mal fondé des contraventions aux édits, +invoquées pour obtenir la fermeture ou la démolition d'un temple: +«Sa Majesté trouve bon que vous travailliez incessamment à faire +le procès aux temples de... _et elle apprendra avec beaucoup de +plaisir qu'il se soit trouvé de quoi les condamner_.» + +Les intendants s'ingéniaient à trouver les moyens de _faire +plaisir au roi_, et, dans ses mémoires, Foucault se fait gloire +d'avoir trouvé un expédient de la plus insigne mauvaise foi pour +arriver à supprimer, dans tout le Béarn, l'exercice du culte +protestant. + +«Je fis voir au roi, dit-il, qu'il y avait un trop grand nombre de +temples et qu'ils étaient rapprochés les uns des autres, _qu'il +suffirait d'en laisser cinq_. J'affectais de ne laisser subsister +justement, au nombre des cinq, que des temples dans lesquels les +ministres étaient tombés dans des contraventions _qui emportaient +la peine de la démolition_, dont la connaissance était renvoyée au +Parlement, en sorte que, par ce moyen, _il ne devait plus rester +de temples en Béarn_.» En attendant la décision du Parlement, +Foucault proposait d'obliger les ministres des autres temples +_supprimés comme superflus_, à s'éloigner de _dix lieues _de leur +résidence, ce qui les chasserait de la province, attendu, disait- +il, que le Béarn _n'a que onze lieues de long sur sept à huit de +large_. + +Les évêques poursuivaient le même but avec autant d'ardeur que les +intendants, et n'avaient pas plus de scrupules que ceux-ci sur la +moralité des moyens à employer pour arriver à ce but. + +Voici, par exemple, comment l'évêque de Valence parvint à +supprimer dans son diocèse l'exercice du culte protestant: +«J'attaquai, dit-il, les temples qui avaient contrevenu, et +j'obtins le rasement de plusieurs. Je fus si _heureux _que, dans +moins de deux ans, de quatre-vingts temples que j'avais dans les +diocèses de Valence et de Dié, il n'en restait qu'environ _dix ou +douze_. Quand je fus à l'assemblée (en 1683) je n'en avais plus +que _deux_. Le Tellier _m'en donna un_, qu'il fit juger dans le +conseil, et je suppliai si puissamment Sa Majesté de _m'accorder +l'autre_, que je l'obtins de sa piété et de sa bonté; de sorte +que, avant la révocation de l'édit de Nantes, je me glorifiais +fort _d'avoir détruit l'exercice des temples dans mon diocèse_.» + +C'est _dans l'intérêt de la justice _que cet évêque réclamait la +destruction du dernier temple existant dans son diocèse «parce +que, disait-il au roi, ce temple se trouve si _fatalement situé_, +qu'il fait, lui seul, rétablir et subsister tous les temples qui +ont été démolis par vos ordres et vous rendez ainsi l'exercice à +tous les lieux qui en ont été privés, d'une manière _qui leur est +aussi commode_.» + +Ces gracieusetés de ministre et de roi à évêque avaient pour +résultat de réduire au désespoir des milliers de protestants +arbitrairement privés de tout exercice de leur culte. + +Dès 1683, plus de cent mille protestants, par suite des fermetures +de temples et des interdictions de ministres, se trouvaient, sinon +légalement, du moins _en fait_, privés de l'exercice public de +leur culte. + +À l'instigation de Brousson, avocat toulousain qui plaidait avec +passion la cause des temples menacés, seize pasteurs du Languedoc, +du Vivarais, du Dauphiné et des Cévennes se réunissent à Toulouse +le 3 mai 1683. La réunion décide que, à un jour donné, l'exercice +du culte sera repris partout où il a été aboli, soit sur les +ruines des temples démolis, soit à côté des temples qu'on a +fermés. C'était l'organisation de la résistance _passive _que les +seize directeurs justifiaient ainsi dans une adresse à Louis XIV: +«Les déclarations que les ennemis des suppliants ont obtenues avec +tant de surprise, leur défendent de s'assembler pour rendre à Dieu +le service qu'ils lui doivent. Dans l'impuissance où les +suppliants se trouvent, Sire, d'accorder la volonté de Dieu avec +ce que l'on exige d'eux, ils se voient contraints par leur +conscience de s'exposer à toutes sortes de maux pour continuer de +donner gloire à la souveraine majesté de Dieu qui veut être servie +selon sa parole.» + +Brousson n'avait pas dissimulé à ses co-religionnaires que, par +suite de cette résolution, il y aurait des martyrs, «mais, +ajoutait-il, dix ou vingt personnes n'auront pas plutôt souffert +la mort et scellé de leur propre sang la vérité de la religion +qu'elles professent que le roi ne jugera pas à propos de pousser +la chose plus loin, _pour ne pas faire une grande brèche à son +royaume_.» + +Malheureusement la grande majorité des protestants avait accepté +la doctrine de l'obéissance absolue aux ordres du roi _quels +qu'ils fussent_, et n'était pas en disposition de suivre ces mâles +conseils, en sorte que les assemblées furent peu nombreuses, et +que ceux qui avaient désobéi aux édits se virent hautement +désavoués par leurs co-religionnaires. + +Ruvigny, député général des protestants, lui-même, qualifie de +_criminelle _la conduite de ceux qui avaient repris l'exercice de +leur culte et avaient ainsi commis une offense _envers Dieu lui- +même_, en violant le respect dû au roi et à ses édits. Il +traduisait du reste les sentiments des trop nombreux huguenots qui +abjurèrent plus tard et crurent justifier leur abjuration en la +motivant ainsi: _pour obéir à la volonté du roi_. + +Les catholiques, s'étant inquiétés des rassemblements des +protestants, avaient dispersé plusieurs des assemblées tenues par +ceux-ci, dès lors on n'alla plus qu'armé aux assemblées de prières +et la lutte entre les catholiques et les protestants prit bientôt +en conséquence le caractère d'une guerre civile. + +Louvois met des troupes en marche pour châtier _les rebelles _(les +protestants), accusés d'avoir pris l'offensive; mais l'intendant +d'Aguesseau parcourt le pays, obtient des protestants qu'ils se +dispersent, posent les armes, et il demande au gouvernement une +amnistie. + +L'amnistie est accordée, mais elle n'était qu'un leurre, car elle +ne s'appliquait, ni aux ministres, ni aux notabilités protestantes +compromises, ni à ceux qui avaient été arrêtés et se trouvaient +dans les prisons. Dans le Vivarais et les Cévennes, les +protestants, voyant que malgré l'amnistie leurs co-religionnaires +étaient roués, pendus ou envoyés aux galères reprennent les armes. + +Louvois ordonne aux troupes qu'il envoie, de causer _une telle +désolation _dans le pays que les autres religionnaires fussent +contenus par l'exemple qui s'y ferait. Il avait chargé de la +besogne de Noailles qui, de son aveu, mettait _trop de bois au +feu_, et Saint-Ruth qui, au dire de d'Aguesseau, fit une véritable +chasse à _la proie humaine_. Après les massacres en rase campagne, +les supplices se multipliaient; le pasteur Brumer fut massacré, +son collègue Homel, directeur pour le Vivarais, livré par un +traître, fut roué vif; Brousson et les autres directeurs avaient +dû fuir en Suisse; plusieurs furent exécutés par contumace, et +plus de cent trente pasteurs furent impliqués dans les poursuites +survenues à la suite de cette affaire. + +Pour donner une idée de la barbarie de la répression, il suffira +de citer les faits suivants: «Un jour, dit Cosuac, Saint-Ruth, +après avoir dispersé une bande de religionnaires, en fit brûler +plus de deux cents qui s'étaient réfugiés dans une grange. Les +malheureux repoussant avec des perches les matières combustibles +que les soldats jetaient sur le toit, les dragons embusqués dans +les arbres tiraient sur eux. + +«La grange brûla et tous furent étouffés, sauf les quinze plus +vigoureux qui, étant sortis, furent fusillés ou pendus. + +«À l'approche des soldats, un autre jour, des vieillards, des +femmes et des enfants se sauvent et se réfugient dans des +précipices, derrière Mastenac, Saint-Ruth en trouve le chemin. + +«Il y eut plusieurs filles et femmes violées, dit Élie Benoît; une +entre autres, ayant donné beaucoup de peine à six dragons par sa +résistance et se jetant sur eux comme une lionne pour se venger, +fut tuée par ces brutaux à coups de sabre... Catherine Raventel, +ayant été trouvée dans les douleurs de l'enfantement, les dragons +la tuèrent... On tua tout, hommes et femmes, tous périrent +jusqu'au dernier.» + +L'évêque de Valence avait demandé qu'on lui accordât du moins la +grâce des prisonniers qu'il parviendrait à convertir. +«J'accompagnais l'intendant, dit-il, dans les endroits où il y +avait des prisonniers, et, dans le temps qu'il les condamnait à +mort et qu'on instruisait leur procès, je recevais leur +abjuration, _cela fit sauver plus de deux mille hommes_.» + +Louvois dut être satisfait, et la _désolation _du pays en 1683- +1684, fut le digne prélude de la sauvage dévastation accomplie +quelques années plus tard, pour faire régner _la paix des tombeaux +_sur les ruines ensanglantées des Cévennes, dépeuplées et +converties en désert, sur une étendue de quarante lieues de long +sur vingt de large. + +L'histoire de l'insurrection des Cévennes ne rentre pas dans le +cadre de ce travail, qui a pour but de faire l'histoire de la +résistance passive de l'immense majorité des huguenots, résistance +finissant par lasser les persécuteurs. Mais si la constance +héroïque des martyrs huguenots, au fond des cachots, sur les bancs +des galères, devant la potence, la roue et le bûcher a gagné, +devant l'opinion publique, la cause de la liberté de conscience, +on ne peut contester que le souvenir toujours vivant de la lutte +héroïque de quelques milliers de montagnards contre les armées de +Louis XIV n'ait, pour une large part, contribué à assurer le +succès définitif de cette grande cause. C'est pourquoi nous disons +ici quelques mots de cette guerre du désespoir, provoquée par la +longue et cruelle persécution qui suivit la désolation de 1683. + +Deux fois dans les provinces du midi, en 1688 et en 1700, tout un +peuple tombe malade, perd l'esprit à force d'être persécuté et +torturé et c'est par milliers que hommes, femmes, filles et +enfants se mettent à prophétiser. Cette maladie extatique, éteinte +ailleurs, se perpétue dans les Cévennes, et depuis Esprit Séguier +qui, en 1702, donne le signal de l'insurrection, jusqu'à Rolland +et Cavalier même, les chefs camisards furent presque tous +_prophètes_. S'il fallait livrer un combat ou tenter une +expédition, on ne le faisait qu'après avoir consulté les inspirés, +interprètes de l'Esprit Saint Bombonnoux, un des derniers chefs +camisards, prévient en vain ses gens du danger qu'ils courent: +«_comme je n'étais pas prophète_, dit-il, on ne fit aucune +attention à mes pressentiments.» + +La principale cause qui amena les Cévenols à se révolter, dit +Court, ce fut la conduite cruelle et barbare que les +ecclésiastiques, évêques, grands vicaires, curés, les moines eux- +mêmes tenaient à l'égard des protestants. + +Le plus cruel des tyrans locaux qui s'ingéniaient à tourmenter les +huguenots, c'était l'archiprêtre du Chayla qui, bourreau, et +satyre tout à la fois, torturait les hommes, à la vue de leurs +femmes et de leurs filles, pour les obliger à se livrer à lui. +Contre ses prisonniers enfermés dans les caves de son château de +Pont-de-Montvert, il épuisait tous les raffinements de cette +science de torture dans laquelle, dit Court de Gebelin, les +prêtres n'ont point connu de rivaux et ne furent jamais dépassés. +Il leur arrachait un à un les poils de la barbe, des sourcils, des +cils; il leur liait les deux mains avec des cordes de coton +imbibées d'huile ou de graisse, qu'il faisait brûler lentement +jusqu'à ce que les chairs fussent rôties jusqu'aux os. Il leur +mettait des charbons ardents dans les mains qu'il fermait et +comprimait violemment avec les siennes. Il plaçait ces malheureux +dans les ceps (nom que l'on donnait à deux pièces de bois entre +lesquelles il engageait leurs pieds), de telle sorte qu'ils ne +pouvaient se tenir ni assis, ni debout sans souffrir les plus +cruels tourments. + +Dans la nuit du 24 au 25 juillet 1702, trois prophètes, Esprit +Séguier, Conduc et Mazel se donnent rendez-vous dans la montagne, +une cinquantaine de huguenots armés de fusils, de sabres, de faux +ou de bâtons viennent se joindre à eux. «Dieu le veut! s'écrie le +prophète Séguier, il nous commande de délivrer nos frères et nos +soeurs, et d'exterminer cet archiprêtre de Satan.» + +La bande des conjurés entre dans le bourg de Pont-de-Montvert en +chantant le psaume de combat, ils prennent d'assaut la demeure de +du Chayla, enfoncent la porte avec une poutre dont ils font un +bélier, tuent ou dispersent les gardes de du Chayla, et mettent le +feu au château. + +Ils se précipitent vers les cachots et trouvent les malheureux +prisonniers à moitié morts, les pieds endoloris pris dans les +ceps, n'ayant même plus la force de prendre la liberté qu'ils +viennent leur apporter. Leur fureur redouble, ils découvrent du +Chayla, qui, en voulant s'enfuir par une fenêtre, est tombé et +s'est brisé la jambe. Chacun défile à son tour devant +l'archiprêtre et le frappe en disant: «Voici pour mon frère envoyé +aux galères, pour ma mère, pour ma soeur enfermées au couvent, +pour mon père que tu as fait périr sur la roue.» Quand on releva +le cadavre de du Chayla, il avait cinquante-deux blessures faites +par chacun de ceux qui avaient une victime à venger. C'est à la +suite de cette sanglante exécution que commença la terrible guerre +des Cévennes, guerre du désespoir, entre quelques milliers de +montagnards guidés par leurs prophètes, et les armées de Louis +XIV. + +Pour se rendre compte de ce qu'étaient ces révoltés, se croyant +inspirés de l'Esprit-Saint ne craignant ni la mort sur le champ de +bataille, ni les souffrances du supplice sur la roue ou le bûcher, +il suffit de se rappeler la fin du prophète Esprit Séguier: + +«Comment t'attends-tu à être traité? lui demande le capitaine Poul +qui l'a fait prisonnier. + +-- Comme je t'aurais traité moi-même, si je t'avais pris, répond +le prisonnier enchaîné. + +-- Pourquoi t'appelle-t-on Esprit Séguier? lui demandent les +juges. + +-- Parce que l'esprit de Dieu est avec moi. + +-- Ton domicile? + +-- Au désert, et bientôt au ciel. + +-- Demande pardon au roi de ta révolte! + +-- Mes compagnons et moi n'avons d'autre roi que l'Éternel. + +-- N'éprouves-tu pas de remords de tes crimes? + +-- Mon âme est un jardin plein d'ombrage et de fontaines, et je +n'ai point commis de crimes.» + +Condamné à avoir le poing coupé et à être brûlé vif, il meurt avec +le courage d'un martyr, et, monté sur le bûcher, il revendiquait +encore l'honneur d'avoir porté le premier coup à l'archiprêtre du +Chayla. + +Pour venir à bout de tels hommes, il fallut quatre maréchaux de +France, de véritables armées; et de nouveaux croisés, les _cadets +de la croix_, auxquels une bulle du pape Clément XI promettait les +indulgences accordées autrefois aux massacreurs des Albigeois. +Voici quelques exploits de ces saints _croisés_: «Dans le seul +lieu de Brenoux, dit Court, ils massacrent cinquante-deux +personnes. Il y avait parmi elles plusieurs femmes enceintes; ils +les éventrent et portent en procession, à la pointe de leurs +baïonnettes, leurs enfants arrachés de leurs entrailles +fumantes... Entre Bargenc et Bagnols, les cadets de la croix +s'emparent de trois jeunes filles, leur font subir le dernier +outrage, leur emplissent le corps de poudre, les bourrent comme +une pièce d'artillerie, y mettent le feu et les font éclater.» + +L'armée régulière, de son côté, traitait les Cévenols comme des +loups enragés; après un combat, le brigadier Poul envoyait à +M. de Broglie _deux corbeilles de têtes _pour être exposées sur +les murs d'une forteresse. Un autre jour, ses soldats victorieux +reviennent avec des chapelets d'oreilles de Cévenols. Le maréchal +de camp Julien faisait passer au fil de l'épée des villages +entiers, et c'est lui qui avait trouvé ce barbare moyen de ne +jamais être gêné par le trop grand nombre des prisonniers qu'il +avait faits: «Comme dans nos marches d'exil, à la moindre alarme, +nous aurions été embarrassés de nos prisonniers, _je pris la peine +de leur casser la tête _à mesure qu'on me les conduisait, _le roi +épargne ainsi les frais de justice et d'exécution_.» + +Lalande, ayant surpris une trentaine de camisards blessés dans la +caverne où on les avait cachés, les fait tous tuer par ses +dragons. C'était l'habitude des soldats d'en agir ainsi. +Bonbonnoux conte, qu'ayant été surpris avec Cavalier, sa troupe +avait été mise en fuite prés d'une caverne, où nous avions, dit- +il, une partie de nos blessés. «Nous délogeâmes, poursuit-il; nos +blessés qui ne pouvaient point nous suivre, demeurèrent dans la +caverne et furent bientôt découvert par_ des médecins qui +pansèrent leurs plaies d'étrange manière_, ils les firent tous +périr.» + +Faut-il s'étonner de ce que les camisards, appliquant la théorie +biblique: oeil pour oeil, dent pour dent, rendaient meurtre pour +meurtre, incendie pour incendie, si bien que l'évêque de Nîmes, +Fléchier, écrivait: «J'ai vu de mes fenêtres brûler nos maisons de +campagne impunément, il ne se passe pas de jour que je n'apprenne +à mon réveil quelque malheur arrivé la nuit. Plus de quatre mille +catholiques ont été égorgés à la campagne, quatre-vingts prêtres +massacrés, près de deux cents églises brûlées.» + +Montrevel fait réduire en cendres quatre cent soixante-six +villages, les maisons isolées, les granges, les métairies, on +détruit les fours; _dans les huit jours, tous _les habitants de la +campagne; vingt mille personnes environ, doivent être rendus dans +les villes murées avec leurs bestiaux et tout ce qu'ils possèdent, +et il leur est interdit, sous peine de mort, de sortir des lieux +où ils sont internés. Pour que ces internés ne puissent venir en +aide aux camisards, on les rationnait si parcimonieusement que +parfois ils n'avaient plus de quoi vivre. Les internés de Saint- +André, mourant de faim, se décident un jour à sortir dans la +campagne et rapportent quelques aliments. Pendant la nuit un +détachement de troupes arrive pour les châtier. On arrache les +malheureux de leurs lits, on les entasse dans l'église d'où on les +fait sortir un par un pour les massacrer. L'exécution finie, on +jeta tout, morts et mourants, hommes, femmes et enfants, dans la +rivière, laissant aux chiens affamés et aux fauves le soin de +faire disparaître les cadavres. + +Les camisards, refoulés dans leurs montagnes, avaient bien de la +peine à vivre avec le blé que la charité des paysans leur +fournissait et qu'ils cachaient dans des cavernes. «Notre état, +dit Bonbonnoux, devenait tous les jours plus triste et plus +désolant. L'ennemi avait renfermé toutes les denrées dans les +villes ou dans les bourgs murés, renversé les fours de campagne, +mis les moulins hors d'état de moudre, obligé le paysan qui +travaillait dehors de prendre le pain par poids et mesure, crainte +qu'il ne nous en fournît quelque peu. Ainsi, nous avions toutes +les peines imaginables pour trouver seulement ce qui était le plus +pressant et le plus nécessaire pour subsister. Nous faisions +fabriquer de ces fers qui sont entre les deux meules du moulin et +que l'ennemi avait enlevés, nous faisions rebâtir les fours qu'on +avait démolis, et nous les démolissions de nouveau pour n'être pas +découverts.» + +Ne pouvant venir à bout, par la force des armes, de ces terribles +Cévenols aussi insoucieux de la mort sur les champs de bataille +que sur le bûcher ou sur la roue, il avait fallu se résoudre à +faire le désert autour d'eux, afin qu'ils fussent réduits à mourir +de faim au milieu des montagnes sauvages et désolées où ils +avaient été refoulés. + +Quant aux chefs ou prophètes, c'était toujours par la trahison que +l'on finissait par avoir raison d'eux. Bâville écrit, en 1700, à +l'occasion de la prise du prophète Daniel Raoul et de trois +prédicants que lui avait livrés un faux frère, gagné à prix +d'argent: «On ne peut jamais prendre ces sortes de gens-là +autrement, et toutes les forces du monde ne servent de rien, parce +qu'ils ont des retraites assurées. Il faut, pour de l'argent, +trouver quelqu'un de ceux qui les suivent, qui les découvre et les +livre.» Ce n'est point par la force des armes que le maréchal de +Villars vint à bout de l'insurrection cévenole; par de vaines +promesses, n'ayant pour garantie que la parole du roi -- garantie +dont on a vu plus haut le peu de valeur, il parvint à priver les +révoltés de leur plus brillant capitaine, Cavalier. -- Roland, ce +grand organisateur de l'insurrection, ne s'étant pas laissé abuser +par de trompeuses négociations, parce qu'il exigeait, non de +vaines promesses, mais des actes, le maréchal de Villars, se fit +livrer par un traître le chef qui était l'âme de la révolte, mais +il ne l'eut pas vivant, Roland se fit tuer. + +Voici le portrait que Peyrat, dans son Histoire des Pasteurs du +désert, fait de Cavalier et de Roland, les deux grandes figures +légendaires de l'insurrection des Cévennes: + +Roland Laporte, général des enfants de Dieu, pâtre cévenol, +unissait à l'indomptable ténacité de Coligny l'habile et sombre +enthousiasme de Cromwell. S'emparant de cet orageux élément de +l'extase, il en fit le fondement et la règle d'une insurrection +qu'il organisa, nourrit, vêtit, abrita, entretint deux ans au +désert, malgré la fureur des hommes et des saisons; lutta avec +trois mille combattants contre des populations hostiles, soixante +mille ennemis armés, les maréchaux de Louis XIV, et ne fut enfin +abattu que par la défection, la trahison et la mort. Quel homme +plus obscur sut, avec de plus faibles moyens, tenter avec plus +d'énergie un effort gigantesque? Car, l'insurrection, créée par +lui, morte avec lui, c'était lui-même. Il en était l'intelligence, +l'âme. Mais, s'il en fut la tête, Cavalier, il faut le dire, en +fut le bras et la plus vaillante épée. + +Roland n'avait point cet élan, cette fougue aventureuse, inspirée, +cette bravoure téméraire et chevaleresque qui, jointe aux charmes +de l'adolescence, font de Cavalier la plus gracieuse et la plus +héroïque figure du désert... Roland, fait observer Peyrat, périt +la veille de la bataille d'Hoschstet, et l'année qui précéda les +grands désastres de Louis XIV; s'il eut encore vécu qu'eût-il fait +alors? + +Ce chef formidable, grandissant de la ruine du monarque, lui eût +sans doute imposé le rétablissement de l'édit de Nantes, il eût +rouvert les portes de la France à cinq cent mille exilés, et, les +réunissant sur la frontière, il leur eût dit: «maintenant +défendons la patrie, notre mère repentante et vénérée, et +repoussons ses ennemis!» + +Le spectacle de cette lutte de quelques milliers de montagnards +contre les armées de Louis XIV, commandées par ses meilleurs +officiers, le fait inouï d'un maréchal de France traitant d'égal à +égal, au nom du roi-soleil, avec Cavalier, un ancien pâtre, +avaient stupéfié l'Europe et rehaussé le courage des huguenots qui +s'étaient laissé arracher une conversion. + +Les internements de populations entières, les transportations en +Amérique, les tueries militaires, le supplice de douze mille +Cévenols envoyés par Bâville aux galères, au gibet, à la roue, aux +bûchers, l'incendie de cinq cents villages, la réduction en désert +de quarante à cinquante lieues de pays, désert dans lequel avaient +péri, cent mille personnes: tels avaient été les terribles moyens +employés pour arriver à faire régner dans les Cévennes la paix des +tombeaux. Le souvenir de cette insurrection des Cévennes laissa au +moins aux convertisseurs la crainte salutaire et persistante, de +voir les huguenots des autres provinces imiter l'exemple des +rebelles. Non seulement sous Louis XIV, mais pendant la régence, +et sous Louis XV, on voit souvent, en effet, les intendants +conseiller de modérer la persécution, en rappelant l'insurrection +des Cévennes, pour faire comprendre au Gouvernement qu'il pourrait +être dangereux de pousser les huguenots à bout. + +Pour en revenir à l'histoire de la campagne poursuivie pour finir +le calvinisme, par la suppression des temples et l'interdiction +des ministres, nous dirons qu'elle continua plus ardente que +jamais par toute la France, après l'exécution militaire du +Vivarrais et du Dauphiné. Puis après la première dragonnade du +Poitou en 1681-1682, vinrent la grande dragonnade de 1685, +commencée par l'armée réunie sur les frontières de l'Espagne, et +enfin l'édit de révocation, interdisant l'exercice du culte +protestant, supprimant tous les temples et bannissant tous les +ministres hors du royaume. + +Les opiniâtres que n'avait pu convaincre _l'Apostolat du sabre_ +étaient renfermés dans les prisons, dans les châteaux forts, dans +les hôpitaux; dans les couvents où ils avaient à subir de +nouvelles persécutions, ou bien, ils erraient de lieu en lieu, +cherchant à sortir du royaume. S'ils réussissaient, c'étaient les +douleurs de l'exil et les dures épreuves de la misère à +l'étranger; s'ils échouaient, c'était, pour les femmes, la +détention perpétuelle dans les prisons ou les couvents; pour les +hommes, le cruel supplice des galères; pour tous, en outre, la +confiscation des biens. + +Quand à la grande masse des protestants, des nouveaux convertis, +ainsi qu'on les appelait depuis qu'on leur avait arraché une +abjuration, ils semblaient, sinon résignés à leur sort, du moins +incapables de retrouver l'énergie nécessaire pour revenir sur le +fait accompli. + +Le clergé et le roi crurent un instant avoir cause gagnée et +firent frapper de menteuses médailles en l'honneur de l'extinction +de l'hérésie. Mais les huguenots avaient l'horreur du culte +catholique qu'on voulait les contraindre à pratiquer, ils +restaient attachés à la foi qu'on les avait obligés de renier des +lèvres, et ils reprenaient peu à peu en secret l'exercice du culte +proscrit. + +Dans les provinces, comme la Bretagne ou la Normandie, où les +huguenots étaient dispersés par petits groupes, au milieu de +nombreuses populations catholiques, c'étaient des gentilshommes, +des négociants, des artisans, des femmes, qui s'attachaient par +des lectures, par des conférences ou entretiens, à maintenir leurs +co-religionnaires dans leurs anciennes croyances. + +Dans le Poitou; dans la Saintonge et dans les provinces du Midi, +où les huguenots étaient très nombreux et plus ardents, ils ne se +résignèrent pas à se borner au culte domestique et se mirent à +faire des assemblées qui devinrent peu à peu de plus en plus +nombreuses. Ces assemblées se tenaient, parfois dans une maison +isolée, mais le plus souvent dans les bois ou les cavernes, on y +faisait des prières, on y chantait des psaumes et, à défaut de +ministre, un homme, un adolescent, une femme, faisait une lecture +ou haranguait les fidèles. Quand le roi et le clergé apprirent la +reprise du culte qu'ils croyaient avoir anéanti, ils furent pris +d'une colère frénétique; ils firent publier un édit qui, ainsi que +le dit de Félice, aurait fait honte à des cannibales. Peine de +mort contre les ministres rentrés en France, contre les +prédicants, contre tous ceux qui seraient surpris dans une +assemblée; les galères perpétuelles pour quiconque prêterait +secours ou donnerait asile à un de ces ministres dont la tête +était mise à prix. + +Le marquis de la Trousse donnait ces sauvages instructions aux +officiers chargés de surprendre et de dissiper les assemblées de +huguenots: «Lorsque l'on aura tant fait que de parvenir au lieu de +l'assemblée, il ne sera pas mal à propos _d'en écharper une +partie_.» + +Les ordres de Louvois ne sont pas moins barbares: + +«S'il arrive encore que l'on puisse tomber sur de pareilles +assemblées, l'on ordonne aux dragons _de tuer _la plus grande +partie des religionnaires qu'ils pourront joindre sans épargner +les femmes. + +«Sa Majesté désire que vous donniez ordre aux troupes... de ne +faire que peu de prisonniers, mais d'en mettre beaucoup sur le +carreau, n'épargnant pas plus les femmes que les hommes. + +«Il convient que... l'on fasse main basse sur eux, sans +distinction d'âge ni de sexe, et que si, après en avoir tué un +grand nombre on prend quelques prisonniers, on fasse faire +diligemment leur procès.» + +Le duc de Broglie, après avoir donné à l'armée du Languedoc, les +mêmes instructions de charger les assemblées qui se tiendraient à +la campagne, et de faire main basse dessus sans aucune distinction +de sexe, ajoute, en ce qui concerne les assemblées particulières +qui se tiennent dans les maisons: «Si l'assemblée passe le nombre, +de quinze personnes, l'officier qui commande pourra la charger et +en user avec la même sévérité que si elle se faisait en campagne.» + +«Jamais instructions ne furent mieux observées, dit Élie Benoît; +on ne manquait pas de se rendre aux lieux où on était averti qu'il +se faisait des assemblées et, quand on pouvait les surprendre, on +ne manquait pas de tirer dessus, quoique le plus souvent on les +trouvât à genoux, attendant le coup sans fuir, et n'ayant ni le +moyen, ni l'intention de se défendre. Il y en avait toujours +quelque nombre de tués et encore, un plus grand nombre de blessés, +dont plusieurs allaient mourir dans quelque haie ou quelque +caverne. Les soldats battaient, volaient, violaient impunément +dans ces occasions... On a vu des femmes assommées de coups sur la +tête, d'autres à qui on avait coupé le visage à coups de sabre, +d'autres à qui l'on avait coupé les doigts pour leur arracher les +bagues qu'elles y portaient, d'autres à qui on avait fait sortir +les entrailles...» + +Dans le Velai, en 1689, les soldats surprennent une assemblée +qu'ils massacrent. Un vieux prophète, Marliaux, avait à ce prêche +nocturne deux fils et trois filles dont l'aînée, enceinte de huit +mois, tenait par la main un petit enfant qui avait aussi voulu +aller prier Dieu au désert... vers minuit on lui rapporta six +cadavres, dont deux palpitaient encore, une fille qui expira +bientôt après et un petit garçon qui guérit miraculeusement. Le +prophète passa la nuit en prières, au milieu de sa famille, au +cercueil qu'il déposa furtivement le lendemain dans une même +tombe. + +«Les petits enfants, dit Court, ne trouvaient pas grâce devant les +soldats; ces monstres les perçaient de leur baïonnette et, les +agitant en l'air, s'écriaient dans un transport de jovialité +féroce: Eh! Vois-tu se tordre ces grenouillettes.» + +En 1703, à la porte de Nîmes, cent cinquante protestants se +réunissent dans un moulin pour célébrer leur culte le jour des +Rameaux. L'assemblée se composait en majeure partie de vieillards, +de femmes et d'enfants; le chant des psaumes trahit sa présence +dans le moulin. -- Le maréchal de Montrevel, averti à deux heures +de l'après-midi, se lève de table et accourt avec des troupes qui +investissent le moulin. Les soldats s'acquittant trop mollement au +gré de Montrevel de leur oeuvre de sang, il fait fermer les portes +du bâtiment et y fait mettre le feu. + +«Quels cris confus, dit Court, quel spectacle! quels affreux +spectres s'offrent à la vue! Des gens couverts de blessures, +noircis de fumée et à demi brûlés par les flammes, qui tâchent +d'échapper à la fournaise qui les consume; mais ils n'ont pas +plutôt paru qu'un dragon impitoyable, qui fait dans cette +occasion, par ordre et sous les yeux d'un maréchal de France, +l'office de bourreau, les repousse avec le fer dont il est armé.» +Tous périrent. Une jeune fille de seize ans qui avait été sauvée +par un laquais de Montrevel, fut pendue par ordre du maréchal, +qui, sans l'intercession des soeurs de la Miséricorde, eût aussi +fait pendre ce laquais trop pitoyable. L'évêque de Nîmes, +Fléchier, ne trouve pas un mot de blâme pour cette terrible +hécatombe humaine, laquelle était, dit-il, la _réparation du +scandale_ occasionné par le chant des psaumes tandis qu'on était à +vêpres. + +Près d'Aix, en 1686, les soldats cernent une assemblée, font une +décharge concentrique, puis frappent sans pitié d'estoc et de +taille; six cents cadavres restent sur place, on fait trois cents +prisonnières et les soldats s'amusent à leur larder le sein et les +cuisses à coups de baïonnettes. Dans une autre assemblée, en 1689, +trois cents personnes furent massacrées, et l'on compte plus de +trois cents assemblées surprises et dispersées par les troupes ou +par les communautés catholiques. On sait à peu près le nombre des +victimes _légalement_ frappées, en vertu d'une condamnation; on a +les noms, d'environ quinze cents protestants envoyés aux galères, +d'une centaine de ministres ou prédicants pendus, roués ou brûlés +vifs. Mais qui pourrait dire le chiffre des malheureux tombés sur +le lieu où ils s'étaient réunis pour prier, pendus sur place sans +forme ni figure de procès, tués en route comme _embarrassant_ la +marche des soldats qui les emmenaient, ou succombant au fond d'un +obscur cachot après des années de cruelle captivité? + +Pendant plus de soixante années les sauvages instructions données +pour la dispersion des assemblées furent strictement exécutées. + +Le baron de Breteuil, ministre de Louis XVI, rappelle dans son +mémoire au roi, qu'au milieu du XVIIIe siècle, des troupes étaient +encore envoyées dans les bois pour disperser _par le fer et le +feu_ ces multitudes de vieillards, de femmes et d'enfants, de gens +sans armes qui s'assemblaient pour prier Dieu. «J'ai vu, dit-il, +ces propres mots dans les instructions que donnait aux troupes le +commandant d'une grande province, _connu pour son extrême +indulgence_: Il sera bon que vous ordonniez, dans vos instructions +particulières aux officiers qui doivent marcher, de tirer le plus +tard qu'ils pourront sur ceux qui ne se défendront pas.» + +En 1754, le duc de Richelieu publie encore un ban pour la +dispersion des assemblées dans lequel il est ordonné «de tirer sur +les assemblées, lorsque l'officier commandant chaque corps ou +détachement _jugera à propos d'en donner l'ordre_». + +Il arrivait souvent que les officiers auxquels était laissé ce +terrible pouvoir discrétionnaire; faisaient tirer sur les +assemblées qu'ils surprenaient en prières. D'autres, au contraire, +faisaient tirer en l'air, mais laissaient leurs soldats dépouiller +les protestants, les maltraiter, insulter les femmes, et même les +violer, leur faire l'amour_ à la dragonne_, suivant une expression +du temps. + +Lettre de Court, 1745: «Les dragons entreprirent de faire l'amour +à la dragonne à une jeune fille; des paysans qui travaillaient à +leurs vignes accourent aux cris désespérés de la jeune fille et la +délivrent.» + +Voici, en effet, ce que raconte Court à l'occasion d'une assemblée +surprise par les soldats dans le Dauphiné en 1749 et saluée d'une +décharge inoffensive de coups de fusils: «Si les coups de fusils +portèrent à faux, l'avidité des dragons ne le fit pas; ils +enlevèrent aux femmes et aux filles leurs bagues, les coeurs d'or +qu'elles portent en pendants à leur cou, et leurs habits, et leurs +coiffures, et tout l'argent qu'ils trouvèrent sur elles, de même +que celui des hommes.» + +À cette occasion, Court rappelle ce qui s'était passé quelques +mois plus tôt dans le diocèse d'Uzès à une assemblée surprise par +les dragons: «Plusieurs femmes ou filles furent insultées, presque +au point d'être violées. On leur arracha les bagues des doigts, +les crochets d'argent de leur ceinture, les colliers de perles +qu'elles portaient à leur cou, et tout ce qu'elles avaient +d'argent monnayé.» + +Dans les années qui suivirent la publication de l'édit de +révocation, on envoyait impitoyablement à la potence, tous les +prisonniers qu'on avait faits aux assemblées; il en fut ainsi pour +un aveugle qui avait assisté près de Bordeaux à une assemblée. En +1689, deux femmes, nouvelles converties, sont amenées devant le +juge; on leur demande pourquoi elles sont retournées aux +assemblées -- par curiosité, répondent-elles. -- Eh bien, leur dit +le juge avec une cruelle ironie, avant de prononcer sa sentence, +_vous irez aussi à la potence par curiosité_. + +Mais le grand nombre des _coupables_ rendait souvent impossible +l'application de la peine de mort à tous les prisonniers faits aux +assemblées. Dès le 40 janvier 1687, Louvois écrit à Bâville: «Sa +Majesté n'a pas cru qu'il convînt à son service de se dispenser +_entièrement_ de la déclaration qui condamne à mort ceux qui +assisteront aux assemblées. Elle désire que, de ceux qui ont été à +l'assemblée d'auprès de Nîmes, _deux des plus coupables_ soient +condamnés à mort, et que tous les autres hommes soient condamnés +aux galères. Si les preuves ne vous donnent point lieu de +connaître qui sont les plus coupables, le roi désire que vous les +fassiez _tirer au sort_ pour que deux d'iceux soient exécutés à +mort.» + +Plus tard, l'intendant Foucault fait observer au ministre à propos +d'un homme et de quatre femmes ayant assisté à une petite +assemblée à Caen, que la peine de mort semblera un peu rude; et le +ministre consent à substituer à cette peine, celle des galères +pour l'homme et de l'emprisonnement pour les femmes. + +Cette substitution de peine devint bientôt la règle générale; on +se dispensa _entièrement_ de la déclaration condamnant à mort ceux +qui avaient assisté à une assemblée, on envoya les hommes aux +galères et les femmes en prison. Les hommes assurèrent le +recrutement de la chiourme des galères, les assemblées se +multipliant de plus en plus; on envoyait même des enfants aux +galères, car l'amiral Baudin a relevé sur une feuille d'écrou du +bagne de Marseille, cette annotation mise en face du nom d'un +galérien condamné pour avoir, _étant âgé de plus de douze ans_, +accompagne son père et sa mère au prêche. + +Quant aux femmes, à partir de 1717, on leur consacra comme prison +la tour de Constance à Aigues-Mortes, où l'on n'avait pas à +redouter leur évasion. + +Alors que les hôtes des autres prisons recevaient le pain du roi, +les prisonnières de la tour de Constance devaient payer de leurs +deniers le pain, seul aliment qu'on leur donnât. «Elles étaient +là, dit Court, abandonnées de tout le monde, livrées en proie à la +vermine, presque destituées d'habits et semblables à des +squelettes.» La prison était composée de deux grandes salles +rondes superposées, au milieu desquelles était une ouverture +permettant à la fumée de sortir, le feu se faisant au centre de +ces salles; ces mêmes ouvertures servaient aussi à éclairer et à +aérer les deux salles et permettaient en même temps au vent et à +la pluie d'y entrer. Les lits des prisonnières placés à la +circonférence et adossés au mur, étaient sans matelas, garnis +seulement de draps grossiers et de minces couvertures. Séparées du +monde entier, souffrant de la faim et du froid, ces prisonnières +restaient oubliées dans cet enfer, pendant de longues années, +jusqu'à ce qu'elles devinssent folles ou que la mort mit fin à +leurs souffrances. Marie Durand, soeur d'un ministre, délivrée +quelques mois avant les autres prisonnières de la tour de +Constance, avait subi trente-huit années de captivité, elle ne +pouvait plus marcher ni travailler assise à des ouvrages à la +main, tant sa constitution avait été affaiblie par les souffrances +et les privations qu'elle avait endurées. + +Au mois de janvier 1767, le chevalier de Boufflus, faisant une +tournée d'inspection avec le prince de Beauvau, gouverneur du +Languedoc, s'arrête avec lui à la tour de Constance et tous deux +pénètrent dans la prison: «Nous voyons, dit-il, une grande, salle +privée d'air et de jour, quatorze femmes y languissaient dans la +misère et les larmes..., je les vois encore à cette apparition, +tomber toutes à la fois aux pieds du commandant, les inonder de +leurs larmes, essayer des paroles, ne trouver quelques, sanglots, +puis, enhardies par nos consolations, nous raconter toutes +ensemble, leurs communes douleurs; hélas! _tout leur crime était +d'avoir été élevées dans la même religion que Henri IV_.» +M. de Beauvau fait connaître à la cour le spectacle lamentable +auquel il a assisté, mais au lieu de l'ordre de mise en liberté +des quatorze prisonnières qu'il avait sollicité, il ne reçoit de +Versailles que la permission de délivrer trois ou quatre de ces +malheureuses. De son propre mouvement il les fait cependant mettre +toutes en liberté, et explique ainsi au ministre ce coup +d'autorité. «La justice et l'humanité parlaient _également_ pour +ces infortunées, je ne me suis pas permis de _choisir_ entre +elles, et, après leur sortie de la tour, je l'ai fait fermer, dans +l'espoir qu'elle ne s'ouvrirait plus pour une semblable cause.» + +Le secrétaire d'État, la Vrillière, lui fit de vifs reproches et +lui enjoignit même de revenir sur la mesure qu'il avait prise, +faute de quoi il ne répondait pas de la conservation de sa place. +M. de Beauvau répondit fièrement: «Le roi est maître de m'ôter la +place qu'il m'a confiée, mais non de m'empêcher d'en remplir les +devoirs selon ma conscience et mon honneur.» + +Les quatorze prisonnières qu'il avait délivrées restèrent en +liberté et il conserva son gouvernement du Languedoc, mais ce +n'est qu'en 1769 que la prison de la tour de Constance fut +définitivement fermée. + +Pour assurer l'exécution de l'édit de révocation, interdisant +l'exercice public du culte protestant, on ne s'était pas borné à +édicter contre ceux qui se rendaient aux assemblées, ces terribles +peines des galères pour les hommes, de l'emprisonnement perpétuel +pour les femmes. + +On avait eu recours à tous les moyens pour empêcher que les +assemblées pussent avoir lieu, de manière à ce qu'il fût +impossible aux protestants de se réunir, pour prier Dieu à leur +manière, soit dans les maisons, soit _sous la couverture du ciel_. + +On avait obligé les nouveaux convertis de chaque communauté à +prendre des délibérations par lesquelles ils s'érigeaient en +inspecteurs les uns des autres, et s'engageaient à empêcher que +les édits ne fussent violés. Ainsi, dans une délibération des +habitants de Saint-Jean-de-Gardonnenque, en date du 17 novembre +1686, on lit: «Tous lesdits habitants, ci-dessus dénommés, +s'obligent à mettre des _espions_ à toutes les avenues de la +paroisse pour éviter et empêcher les assemblées de quelques +fugitifs.» + +Si les nouveaux convertis ne tenaient pas leur promesse et +n'avertissaient point les autorités, les soldats prévenus par +quelques-uns des faux frères que l'on entretenait partout à grands +frais, ou par un catholique, arrivaient dans les localités près +desquelles devait se tenir une assemblée, et, se faisant +accompagner par le curé, procédaient à des visites domiciliaires. +Tout absent était réputé coupable d'avoir assisté à l'assemblée +s'il ne pouvait justifier d'un motif légitime d'absence. + +On avait pensé, sur l'avis conforme de Bâville, que _le moyen le +plus efficace_ pour empêcher les assemblées, était de rendre +responsables les communautés sur le territoire desquelles elles se +seraient tenues, et de condamner à des amendes solidaires tous les +habitants. + +En 1712, deux arrondissements dans lesquels s'étaient tenues deux +assemblées, surprises par les soldats, étaient condamnés, l'un à +1500 l'autre à 3 000 livres d'amende. + +En 1754, l'intendant Saint-Priest condamne encore à mille livres +d'amende les habitants nouveaux convertis de l'arrondissement de +Revel, dans le taillable duquel était situé le bois où une +assemblée s'était tenue. À la même époque, les habitants de +Clairac, Tonneins et Nérac, déclarent dans une supplique, que les +amendes arbitraires qu'on leur inflige, à raison d'assemblées +tenues sur leurs territoires, les épuisent, et _les mettent hors +d'état de payer leurs impositions ordinaires._ + +Peu à peu les communautés en vinrent, cependant, à considérer les +amendes qu'on leur infligeait pour avoir souffert des assemblées +sur leurs territoires, comme une sorte d'abonnement à payer, pour +avoir la faculté de célébrer leur culte au désert, en violation +des édits. + +Pour prévenir la réunion des assemblées, la constante +préoccupation du Gouvernement était d'empêcher, par tous les +moyens, que les huguenots pussent trouver des ministres, ou des +prédicants faisant fonctions de ministres pour exercer leur culte +au désert. + +Une ordonnance du 1er juillet 1686, édicte la peine de mort, +contre tout ministre rentré ou non sorti; la même peine est +appliquée à ceux qui, sans mandat, viennent spontanément remplir +le rôle de ministres dans les assemblées. + +En 1701, Bâville écrit à l'évêque de Nîmes: «Le prophète, +monsieur, que vous avez interrogé ce matin sera bientôt _expédié;_ +j'ai condamné ce matin à mort quatre prédicants du Vivarais, et +une femme qui faisait accroire qu'elle pleurait du sang; j'ai +condamné aussi une célèbre prédicante _au fouet et à la fleur de +lys_. Je ne ferai aucune grâce aux prédicants...» + +«J'ai fait prendre et punir, écrit-il ailleurs, seize de ces +prédicateurs, je n'en connais plus que deux qui sont fort cassés, +que j'espère arrêter s'ils paraissent.» + +De 1685 à 1762, une centaine de pasteurs, prophètes ou prédicants +furent cruellement suppliciés, roués ou pendus, pour avoir prêché +au désert; quant aux prédicantes, on finit par se borner à les +enfermer à l'hôpital comme _insensées_. Le dernier martyr de cet +apostolat errant, fut le pasteur Rochette condamné à être _pendu +et étranglé_, le 18 février 1762 «comme atteint et convaincu +_d'avoir fait les fonctions de ministre_ de la religion prétendue +réformée, prêché, baptisé, fait la cène et des mariages dans des +assemblées désignées du nom de désert.» + +Au début, voulant terrifier les populations par l'horreur des +supplices, on avait laissé des patients pendant de longues heures +sur la roue, les os et les membres brisés, avant de leur donner le +coup mortel, le coup de grâce; mais cette barbarie, loin d'avoir +le succès qu'on en attendait, avait, grâce à l'héroïque constance +des victimes, surexcité le fanatisme des religionnaires. On fut +donc obligé, _par politique_, d'agir plus humainement. + +«La mort _la plus prompte_ à ces gens-là, disait le maréchal de +Villars, à l'occasion du supplice de Fulcran Bey, est toujours la +plus convenable; il est surtout convenable de ne pas donner à un +peuple gâté le spectacle d'un prêtre qui crie et d'un patient, qui +le méprise.» L'impitoyable Bâville avait fini par se ranger lui- +même à cet avis et le pasteur Brousson ayant été condamné à être +roué vif, Bâville demanda que le condamné fût étranglé avant +d'être mis sur la roue, afin, dit-il, _de finir promptement le +spectacle_. + +Pour empêcher les patients de haranguer la foule à leurs derniers +moments, on avait commencé par les mener au supplice avec un +bâillon dans la bouche; l'usage du bâillon ayant paru trop odieux, +dit Élie Benoît, on laissa aux condamnés _l'apparence_ d'avoir la +liberté de parler, mais on mit au pied de l'échelle des tambours +qui battaient jusqu'à ce que le patient eût expiré. + +«Étonnantes vicissitudes des choses humaines, s'écrie de Félice, +qui eût dit à Louis XIV que son arrière-petit-fils, un roi de +France, aurait aussi la voix étouffée par des tambours sur +l'échafaud!» + +Pour se saisir des ministres, on ne négligeait rien, on mettait +leur tête à prix; la prime de trois à cinq mille livres promise au +délateur qui ferait prendre un ministre, fut portée à dix mille +livres, pour Brousson et pour Court, à vingt mille livres pour +Paul Rabaut, un des derniers et des plus illustres de ces pasteurs +du désert. + +Ce n'était pas seulement par des primes en argent que l'on +cherchait à provoquer les trahisons; ainsi l'on avait promis un +régiment de dragons à un gentilhomme s'il faisait prendre Court, +et ce traître avait provoqué une assemblée près d'Alais afin de +gagner son régiment. Court se rend à cette assemblée, mais, à +l'arrivée des troupes, il trouve moyen de s'enfuir, et pour se +mettre à l'abri des poursuites, est obligé de rester caché pendant +vingt-quatre heures sous un tas d'immondices. + +Quant aux soldats, on excitait leur zèle en leur permettant de +dépouiller ceux qui faisaient partie d'une assemblée surprise, et +les officiers qui capturaient un pasteur, pouvaient espérer un +grade, ou une récompense honorifique. Le lieutenant qui avait pris +le pasteur Bénézet lui ayant dit avec satisfaction: «-- Votre +prise me procurera la Croix de Saint-Louis.» + +«Oui, réplique fièrement le futur martyr, _ce sera une croix de +sang qui vous reprochera toujours_.» + +On entretenait, à beaux deniers comptants, un service d'espions +chargés de surveiller et de faire prendre ces pasteurs ambulants, +si bien que les intendants avaient la liste de toutes les maisons +où ces pasteurs pouvaient songer à demander asile. + +On écrit du Poitou à Court: «_les mouches_ volent sous toutes +sortes de formes, malgré que nous soyons en hiver, pour tacher de +pincer les ministres.» + +«Je sais, dit Paul Rabaut, qu'il y a un nombre considérable +d'espions à mes trousses. Ils se tiennent tous les soirs aux +endroits où ils s'imaginent, que je dois passer et y restent +jusque bien avant dans la nuit.» Un soir, il se rend au logis qui +lui a été préparé au moment d'entrer dans la maison il aperçoit un +homme assis qui lui parait suspect. Il fait semblant d'entrer dans +la maison voisine, et revient à son asile sans être aperçu. + +Le lendemain matin, la maison où l'on avait cru le voir entrer, +était investie par un détachement de soldats. Rabaud s'empresse de +sortir pour gagner une porte de la ville. «J'observai, dit-il, de +marcher au petit pas, sans que la sentinelle ne soupçonnât rien, +et, pour mieux la tromper, je chantai tout doucement, mais de +manière qu'elle pût m'entendre; dès que je fus, hors de la vue de +la sentinelle, je doublai le pas.» Rabaut rencontre des amis qui +le conduisent à une maison écartée et le pressent instamment d'y +coucher; il refuse et part à neuf heures du soir; il n'était pas à +cinquante pas de là que la maison est entourée par des soldats et +fouillée du haut en bas. + +«Je viens d'apprendre, écrit-il encore le 19 mai 1752, de deux ou +trois endroits différents qu'on met en usage les moyens les plus +diaboliques pour se défaire de moi. On emploie des soldats +travestis et d'autres gens de sac et de corde qui, armés de +pistolets, doivent tâcher de me trouver, ou en ville, ou aux +assemblées, et s'ils ne peuvent pas me saisir vivant, ils sont +chargés de me mander à l'autre monde par la voie de l'assassinat. +Jugez par là, si j'ai besoin de redoubler de précautions.» + +Les faux frères auxquels les pasteurs venaient demander asile, et +que pouvait tenter l'appât de la prime promise pour leur capture, +constituaient un danger incessant et des plus sérieux pour ces +prédicateurs ambulants. Grâce au peu d'épaisseur d'une cloison, +Brousson, caché dans une maison, entend ses hôtes délibérer entre +eux s'ils doivent ou non le livrer; il s'empresse d'aller chercher +ailleurs un asile plus sûr. + +Le pasteur Béranger arrive à une ferme isolée dans le Dauphiné où +il comptait passer la nuit. Il aperçoit un enfant sur la porte et +lui dit: + +«Mon ami, est-ce qu'il y a des étrangers dans la maison? + +-- Non! + +-- Est-ce que ton père y est? + +-- Non, il est allé chercher les gendarmes parce que le ministre +doit loger chez nous ce soir.» + +Bien entendu, Béranger s'empresse de poursuivre sa route. + +Bien souvent, les pasteurs étaient obligés de s'adresser à des +hôtes dont ils n'étaient pas sûrs, par suite de la terreur +résultant de la rigoureuse application de la loi portant que ceux +qui leur donneraient asile, aide ou assistance, seraient passibles +des galères ou même de la peine de mort. + +Voyant se fermer toutes les portes devant eux, traqués comme des +fauves, errant de village en village, obligés de passer des jours +et des nuits dans des bois, des avenues, des granges isolées, les +pasteurs du désert menaient une rude et terrible existence, +souffrant du froid, de la faim, et toujours sous la menace +imminente de la mort. + +«Nous sommes, dit Paul Rabaut, errants par les déserts et par les +montagnes, exposés à toutes les injures de l'air, n'ayant que la +terre pour lit et le ciel pour couverture. + +«Mon occupation, dit-il, est de circuler sans cesse de lieu en +lieu, et de prêcher souvent jusqu'à cinq fois dans une semaine, +quelquefois le jour, mais le plus souvent la nuit. Notre fatigue +est grande: marcher, veiller, demeurer debout sur une pierre, +presque les trois heures entières, prêcher en rase campagne.» + +L'activité de Brousson était prodigieuse; pendant deux ans, il +présida trois ou quatre assemblées chaque semaine; il lui arriva +pendant quinze journées consécutives de prêcher chaque deux nuits, +en se reposant le jour et en employant la nuit d'intervalle à +voyager. + +Court n'était pas moins actif; pendant deux mois il fit plus de +cent lieues, allant d'assemblée en assemblée, à pied, quand ses +forces le lui permettaient, porté par deux hommes quand la fièvre +qui le minait l'empêchait de marcher. + +Il n'y avait aucune sorte de déguisement que les pasteurs, obligés +de changer souvent de nom pour dépister les espions, +n'employassent; ils se travestissaient en mendiants, en pèlerins, +en officiers, en soldats, en vendeurs de chapelets et d'images; +mais, en route, ils étaient sans cesse exposés à de fâcheuses +rencontres, et devaient n'attendre leur salut que de leur sang- +froid et de leur esprit d'à-propos. + +Un pasteur, déguisé en mendiant, contrefait, le sourd; un autre ne +doit son salut qu'au sang-froid avec lequel il joue le rôle de +l'ermite dont il avait revêtu la robe. + +Un jour, Court entre dans un cabaret; survient le commandant d'une +garnison voisine qui l'interroge durement. La netteté des réponses +de Court satisfait l'officier qui prie le prédicant d'attendre +qu'il ait fait son courrier, et lui donne à porter deux lettres, +l'une pour le duc de Roquelaure, l'autre pour Bâville, le terrible +intendant du Languedoc. + +Des soldats viennent frapper à la porte d'une maison d'un faubourg +de Sedan où Brousson tenait une assemblée. Brousson payant +d'audace, va ouvrir à l'officier; on le prend pour le maître de la +maison, et l'on arrête un des assistants qui, ayant un bâton à la +main, est pris pour le ministre. Brousson se cache derrière la +porte d'une chambre basse et échappe aux recherches. Avant de +sortir de la maison, l'officier demande à un enfant de cinq ou six +ans de lui dire où couche le ministre; l'enfant répond qu'il ne le +sait pas. Mais, quelques instants plus tard, ayant aperçu +Brousson, cet enfant court à l'officier et lui dit: Monsieur, +_ici_, _ici_, en lui montrant la porte derrière laquelle se tenait +caché le proscrit. L'officier ne comprend pas ce que veut dire +l'enfant et s'éloigne. Brousson prend les vêtements d'un +palefrenier, se charge d'un fardeau et peut ainsi traverser, sans +être reconnu, les postes que l'on avait mis à l'entrée du +faubourg. + +Le prédicant Fouché, caché à Nîmes, entend publier au son de la +trompette, défense à qui que ce soit de sortir des maisons, et +voit que des sentinelles sont postées au coin des rues pour que +personne ne puisse échapper à la visite domiciliaire qu'on va +opérer. Au moment où la sentinelle qui garde sa rue tourne le dos, +il traverse la rue et demande à une femme qu'il avait aperçue dans +la maison en face de lui, de le cacher dans son lit, moyennant +bonne récompense. La femme se laisse tenter et le place à côté +d'un enfant qu'elle avait malade au lit. L'officier qui procédait +à la visite des maisons arrive et demande à la femme si elle n'a +personne chez elle. + +-- Un enfant, dit-elle, au lit, malade. L'officier fait le tour du +lit, voit l'enfant et n'aperçoit pas Fouché caché sous la +couverture. Touché de compassion pour l'enfant en voyant la misère +qui règne au logis, cet officier tire une pièce d'argent de sa +poche, la donne à la mère et sort de la maison. + +Semblable aventure arrive à Court; les soldats frappent à la porte +de la maison où il était réfugié; Il se couche dans la ruelle du +lit de son hôte, à qui il recommande de faire le malade et +d'envoyer sa femme ouvrir aux soldats: Les soldats entrent, +fouillent les armoires, sondent les murs et ne trouvent rien. +Pendant ce temps, le faux malade, pâle de peur, entrouvrait ses +rideaux et protestait de la peine qu'il éprouvait de ne pouvoir se +lever pour aider les soldats dans leurs recherches. + +Un autre prédicant n'a que le temps de se cacher dans le pétrin de +son hôte, au moment où les soldats arrivent. Après l'avoir cherché +vainement, ceux-ci s'attablent autour du pétrin, et ce n'est +qu'après leur départ, longtemps retardé, que le prédicant peut +sortir de son incommode cachette. + +C'était souvent un hasard qui sauvait les proscrits: un jour, +Bâville écrit à l'évêque de Nîmes lui indiquant où est réfugié +Brousson qu'il veut faire arrêter; pendant que le prélat reconduit +un visiteur, un gentilhomme nouveau converti lit la lettre restée +ouverte sur une table, il se hâte de sortir et de prévenir +Brousson qui a à peine le temps de déloger. + +Une autre fois, Court, assis au pied d'un arbre, préparait un +sermon. Il voit les soldats investir la maison dans laquelle il +avait trouvé asile; il grimpe à l'arbre, et, caché par le +feuillage, il assiste invisible aux recherches faites pour +s'assurer de sa personne. + +Un jour, la métairie où Brousson était réfugié près de Nîmes est +investie; son hôte n'a que le temps de le faire descendre dans un +puits où une petite excavation à fleur d'eau existait. Brousson +s'y blottit. Après avoir fouillé la maison, les soldats attachent +l'un deux qui connaissait la cachette à une corde, et le +descendent dans le puits. Le soldat, échauffé, une fois dans le +puits, se sent saisi par le froid; craignant un accident, se fait +retirer avant d'arriver au fonds du puits, en criant qu'il n'y a +personne dans la cachette. Brousson est sauvé, alors qu'il se +croyait irrémédiablement perdu. + +Le prédicant Henri Pourtal se trouvant dans une maison où il avait +fait une petite assemblée, ne trouve d'autre moyen d'échapper aux +soldats que de monter au haut de la maison et de passer sur les +toits des maisons voisines. Poursuivi de près, il se jette dans un +puits où, par bonheur, il n'a de l'eau que jusqu'au cou, mais il +est obligé de demeurer trois heures dans l'eau glacée. Quand on +l'en retire, demi-mort, il s'aperçoit qu'en descendant d'une +maison à l'autre il s'est blessé si gravement à la jambe, qu'il +doit rester six semaines sans pouvoir marcher. + +Pendant trois nuits consécutives, par une pluie battante, les +troupes font une battue dans un bois, entre Uzès et Alais, où +Brousson s'était réfugié. La troisième nuit, Brousson dut +s'abriter sous un rocher dans une position si gênée qu'il ne +pouvait ni se lever ni s'allonger; au matin, percé jusqu'aux os +par la pluie et transi de froid, il sort de sa cachette pour se +rendre à un village voisin. Il entend des voix, c'était une troupe +de soldats; il n'a que le temps de se cacher dans les +broussailles. Il voit successivement passer plusieurs détachements +qui vont investir le village où il comptait se rendre. + +Fouché, échappé par miracle à ceux qui venaient l'arrêter dans son +asile, sur la dénonciation d'un traître, passe une rivière à la +nage par un froid glacial. Transi, à demi-mort, il marche dans la +neige sans savoir où il va, traverse à minuit un village inconnu, +où il n'ose demander asile et se perd dans les bois. Il arrive à +Audabias, chez un paysan qui l'a logé autrefois, mais celui-ci +n'ose le garder; aussitôt le jour paru il faut déloger. + +Pressé par la faim, harassé de fatigue, Fouché marche toujours +sans savoir où il va. Il rencontre enfin un homme de sa +connaissance qui le campe sous un rocher dans un bois et va aux +provisions. Pendant deux heures Fouché souffrant du froid et de la +faim l'attend; quand l'autre revient, Fouché a peine à mâcher une +bouchée de pain tant il est affaibli, mais une gorgée de vin qu'il +avale le remet, son compagnon le mène à une métairie; mais il y a +des domestiques papistes et il faut les laisser coucher avant +d'entrer. Fouché reste encore deux heures exposé à la rigueur du +froid; il entre enfin, on lui prépare un lit; mais, au moment où +il va porter à sa bouche le bouillon qu'on lui a fait chauffer, +les soldats arrivent. Il s'échappe en franchissant une haute +muraille; arrivé dans un petit bois il s'évanouit de faiblesse et +d'épuisement. Ce n'est qu'au bout de deux heures que les forces +lui reviennent et qu'il peut suivre son compagnon, qui le mène +chez une veuve à Saint-Laurent. Le lendemain matin, nouvelle +alerte, les soldats qui poursuivaient Fouché, s'arrêtent pour se +rafraîchir chez cette veuve qui vendait du vin, mais heureusement +ils ne songent point à faire de recherches; sans quoi Fouché était +perdu. + +Le pasteur Coffin peut s'échapper des mains de l'officier qui +l'avait arrêté et fuit en Hollande; le proposant Mézarel, pris par +les soldats et enfermé dans une grange, se met pieds nus et peut +fuir sans bruit; Pradel surpris avec l'assemblée qu'il présidait, +saute à cheval et est longtemps poursuivi par les soldats, +entendant les cris répétés de: «à celui du cheval!» et des coups +de fusil; de même le pasteur Gibert, fuyant d'une assemblée à +cheval avec deux autres huguenots, voit l'un de ses compagnons tué +à ses côtés, et l'autre fait prisonnier avec la valise dans +laquelle étaient renfermés ses papiers, il n'échappe lui-même aux +soldats qu'en se cachant dans un bois. + +Les périls renaissaient sans cesse et plus d'un, comme Romans pris +deux fois et deux fois miraculeusement délivré de la prison, ou +comme le futur martyr Brousson, dut momentanément repasser à +l'étranger quand la persécution devenait trop ardente; ce n'était +pas une fuite, mais un délai du martyre. Un jour venait, en effet, +pour presque tous les pasteurs du désert, la malchance, la +trahison, les livraient aux mains de l'autorité; or, être pris, +c'était la mort sur le gibet ou sur la roue, après les tortures de +la question ordinaire et extraordinaire. + +Quand les pasteurs manquaient, c'étaient des artisans, des femmes, +des enfants qui les remplaçaient et faisaient aux fidèles des +exhortations, où leur lisaient des prières. + +C'est surtout à partir de 1715, après la fondation à Lausanne, du +séminaire des pasteurs du désert, que l'on aurait pu appeler +l'école des martyrs -- que la célébration du culte proscrit reprit +partout avec suite et régularité, bien que l'on ne sût jamais si +la prière commencée dans la réunion tenue sous la couverture du +ciel, serait ou non interrompue par la sanglante intervention des +soldats. + +Les anciens avaient la charge de convoquer les assemblées. Le +matin ou dans la journée un homme passait. Il trouvait un frère, +lui annonçait qu'un prêche devait avoir lieu à telle heure et dans +tel endroit, puis disparaissait. Cependant, portes closes, on se +communiquait la bonne nouvelle. Enfin la nuit venait, alors mille +craintes, quelque espion ou quelque faux frère n'avait-il pas +appris la convocation de l'assemblée? Vers dix heures, on partait +de la ville ou du village, non par bande, cela eût pu donner des +soupçons, mais séparément, sauf à se réunir plus tard en quelque +endroit isolé. La course était longue, une lieue, deux lieues. Les +femmes étaient harassées et les enfants avaient peine à suivre; +chose grave! les abandonner en route, ou les renvoyer à la maison, +c'était les exposer à être surpris par les troupes, les livrer aux +interrogatoires qui pouvaient avoir ce résultat de faire +surprendre l'assemblée. Il fallait alors que les hommes robustes +de la troupe portassent les enfants sur leurs épaules. L'assemblée +était lente à se réunir, cependant on disposait les sentinelles +pour donner l'alarme et éviter la surprise. + +Pour revenir au logis, on prenait les mêmes précautions qu'au +départ. Les femmes rentrées à la maison, lavaient avant le jour +leurs vêtements et ceux de leurs maris souillés par la boue du +chemin, afin que rien ne pût faire soupçonner la sortie nocturne. + +Peu à peu les assemblées devinrent de plus en plus nombreuses, et +presque publiques, lorsque le gouvernement, par suite de quelque +guerre avec l'étranger, n'avait pas la libre disposition de ses +troupes. + +Comment en eût-il été autrement alors que les exigences +inadmissibles du clergé catholique chargé de la tenue des +registres de l'état civil, mettait les huguenots dans la nécessité +de recourir aux pasteurs pour faire constater la naissance de +leurs enfants et pour faire bénir leurs mariages? + +En 1745, Rabaut écrit: «On me mande de Montauban que les +protestants y donnent des marques extraordinaires de zèle; ils +font des assemblées de trente mille personnes. Un dimanche du mois +dernier on y bénit cent quatre-vingt-un mariages, le dimanche +suivant soixante, et celui d'après quatorze.» + +Deux ans plus tôt, il écrivait à Court «Je voudrais de tout mon +coeur que vous passiez le dimanche matin au chemin de Montpellier, +près de la ville de Nîmes, lorsque nous faisons quelque assemblée +pour cette dernière église, à la place nommée vulgairement la fon +de Langlade où vous avez prêché si souvent; vous verriez autant +que votre vue pourrait s'étendre le long du chemin, une multitude +étonnante de nos pauvres frères, la joie peinte sur le visage, +marchant avec allégresse pour se rendre à la maison du Seigneur. + +Vous verriez des vieillards, courbés sous le faix des années, et +qui peuvent à peine se soutenir, à qui le zèle donne du courage et +des forces et qui marchent d'un pas presque aussi assuré que s'ils +étaient à la fleur de leur âge. Vous verriez des calèches et des +charrettes, pleines d'impotents, d'estropiés ou d'infirmes qui, ne +pouvant se délivrer des maux de leurs corps, vont chercher les +remèdes nécessaires à ceux de leurs âmes.» + +Ces assemblées publiques se tenaient à la veille de la violente +persécution que le duc de Richelieu allait exercer dans le +Languedoc contre les huguenots, et dont la rigueur fut telle que +Rabaut lui-même songea un instant à émigrer en Irlande avec la +majeure partie des fidèles de son église. Mais cette recrudescence +de persécution ne pouvait durer, elle constituait un véritable +anachronisme en présence du progrès que faisaient chaque jour les +idées de tolérance, malgré les efforts du clergé et ses +incessantes réclamations pour que l'on maintînt la rigoureuse +application des lois barbares édictées contre les huguenots. + +Les soldats en vinrent, ainsi que le constate avec surprise le +secrétaire d'État Saint-Florentin, à avoir le préjugé, qu'ils +n'étaient pas faits pour inquiéter les religionnaires. + +Les officiers, dit Rulhières, ralentissaient la marche de leurs +détachements pour donner aux religionnaires assemblés le temps de +fuir. Ils avaient soin de se faire voir longtemps avant de pouvoir +les atteindre. Ils prenaient des routes, perdues et par lesquelles +ils cherchaient à égarer leurs soldats. + +En 1768, quatre-vingts huguenots d'Orange sont surpris dans une +grotte par des soldats qui les couchent en joue, ils continuent à +chanter leurs psaumes; quatre chefs de famille sortant de la +grotte, se livrent aux soldats, à condition que le reste de +l'assemblée pourra se retirer librement. L'officier accepte la +proposition et conseille à ses prisonniers de s'évader en route, +promettant de favoriser leur fuite. Ceux-ci refusent et sont mis +en prison; mais, deux mois après, ils étaient mis en liberté, le +temps des exécutions était passé. + +Les gouverneurs de province et les commandants de troupes veulent +cependant parfois intimider par de vaines menaces, les huguenots +qui se rassemblent pour prier contrairement aux édits non abrogés. + +Un commandant de dragons écrit à l'intendant le 27 décembre 1765: +«Il est bon que vous fassiez assembler chez vous les plus notables +d'entre les religionnaires de Nions, Vinsobre et Venteral et que, +vous leur notifiiez, de la part de M. le maréchal, que s'ils +continuent de s'assembler au mépris des ordres du roi, sur le +compte qui lui en sera rendu, il les fera arrêter et les rendra +responsables des assemblées qui se feront, attendu qu'étant, les +plus considérables, ils ne peuvent que beaucoup influer sur les +démarches de leurs confrères; et qu'ils seront emprisonnés au +moment qu'ils s'y attendront le moins, s'ils persistent d'assister +aux assemblées après la défense qui leur en aura été faite. C'est +avec regret que le maréchal se décide à cette extrémité, mais il +voit qu'il faut absolument quelque exemple de cette espèce, pour +mieux imposer et contenir tous les autres.» + +Les vaines menaces que l'opinion publique ne permettait plus de +mettre à exécution ne produisaient aucun effet. + +Le gouvernement en vint à négocier avec les huguenots pour obtenir +d'eux qu'ils s'abstinssent de violer la loi_ trop ouvertement_. +Ainsi, en 1765, le maréchal de Tonnerre donnait à ses subordonnés +les instructions suivantes: «Il faut employer adroitement tour à +tour la douceur et la menace en leur faisant envisager (aux +huguenots) le danger où ils s'exposent, s'ils continuent de se +rendre _aussi ouvertement _rebelles aux ordres du roi. MM. les +curés, conduits par un zèle trop ardent et souvent mal entendu, ne +connaissent que _la violence et le châtiment _pour réprimer le +scandale protestant; vous vous tiendrez en garde contre de +pareilles insinuations; cependant, si quelqu'un des protestants se +rendait _trop publiquement _réfractaire aux ordres du roi, vous le +ferez arrêter.» + +«Il n'est plus question dès lors, de proscrire l'exercice du culte +domestique qui, en dépit des lois, a repris droit de cité. En +1761, à l'occasion de l'arrestation du pasteur Rochelle, Voltaire +écrit à un protestant: «Vous ne devez pas douter qu'on ne soit +très indigné à la cour contre les assemblées _publiques_. On vous +permet de faire _dans vos maisons_ tout ce qui vous plaît, cela +est bien honnête.» + +M. de Vergennes adresse plus tard à l'intendant de Rouen les +instructions suivantes: «Le roi ne veut pas souffrir que les +protestants s'assemblent ainsi, ni qu'ils _donnent la moindre +publicité _à leur culte. Ils doivent _rester dans l'intérieur de +leurs maisons et de leurs familles_. Ce n'est que par ce moyen +qu'ils pourront se rendre dignes de l'indulgence et de la bonté de +Sa Majesté.» + +En 1778, on voit encore le gouvernement flotter indécis entre +l'exécution des mesures de rigueur, et la crainte de l'effet que +pourra produire cette exécution. Là, où les huguenots, sont peu +nombreux, il fait arrêter un pasteur ou fermer une école; là au +contraire, où ils sont en force, comme dans le Languedoc, il n'ose +prescrire à l'intendant d'employer ces moyens de rigueur, +autorisés par les lois, ou seulement quelques-uns d'entre eux, +«_qu'en évitant ceux dont l'exécution_ pourrait exciter une +fermentation qu'il serait peut être ensuite bien difficile +d'éteindre.» Dans la Saintonge, le ministre prescrit la démolition +du temple de Saint-Fort de Cosnac, mais il ajoute: «Si vous +prévoyez qu'elle puisse exciter quelque émeute qu'il soit ensuite +trop difficile d'apaiser, vous voudrez bien _la différer_ jusqu'à +ce que, sur l'avis que vous m'en donnerez, j'aie pu prendre de +nouveau les ordres de Sa Majesté.» + +Les huguenots décorent une grange à Castelbarbe, près Orthez, la +pourvoient d'une chaire, y célèbrent les mariages et les baptêmes +_publiquement_. Le ministre fait mettre la grange sous scellés et +ordonner l'arrestation de trois prédicants. Puis il écrit au comte +de Périgord: «J'ai peine à croire que cet exemple _puisse +augmenter le nombre des émigrations_..., L'on est obligé de fermer +les yeux sur les assemblées au désert des protestants, même sur +les assemblées peu nombreuses et peu éclatantes _dans quelques +maisons particulières; _mais qu'ils aient des temples publiquement +connus, tels qu'ils en construisent, qu'ils y placent des chaires, +c'est ce que le roi ne paraît nullement disposé à tolérer.» Quant +aux conseils que donne l'intendant d'envoyer des dragons loger +chez les huguenots, aux lieux où ils ont eu des assemblées, le +ministre les repousse par cette fin de non-recevoir: «Ne trouvez- +vous pas qu'il serait à craindre que cette expédition ne réveillât +l'idée des anciennes dragonnades qui n'ont, dans le temps, que +trop fait _de bruit_ dans la France et dans toute l'Europe?» + +Toute la politique du gouvernement de Louis XVI était d'empêcher +par des mesures isolées qui ne fissent pas trop de bruit, les +huguenots de braver trop ouvertement, les lois interdisant dans le +royaume tout culte autre que le catholique; mais on n'osait plus +sévir contre ceux qui refusaient de porter leurs enfants à +l'église, pour être baptisés, ni contre ceux qui se mariaient +publiquement devant des pasteurs. + +Sans doute les terribles lois qui avaient été édictées contre les +huguenots, par Louis XIV étaient toujours subsistantes, mais elles +étaient _lettres mortes_, quoi que pussent faire le clergé et +l'administration. Le gouvernement avait publiquement donné du +reste, une preuve manifeste qu'il croyait lui-même à l'abrogation +de fait de ces lois subsistantes, lorsque, en 1775, il avait fait +une démarche officielle auprès d'un de ces pasteurs du désert que +la loi ne connaissait que pour les envoyer à la potence. À cette +époque, en effet, le contrôleur général, _par ordre du roi_, avait +envoyé à Paul Rabaut, le plus influent de ces proscrits, un +exemplaire de la circulaire adressée aux évêques catholiques afin +de réclamer leur concours pour arrêter le brigandage qui +s'exerçait sur les blés. + +Eût-il voulu le faire, Louis XVI n'aurait pu impunément braver +l'opinion publique, en obéissant aux injonctions que l'orateur du +clergé n'avait pas craint de lui adresser en ces termes: «Achevez +l'oeuvre que Louis le Grand avait entreprise et que Louis le Bien- +Aimé a continué. Il vous est réservé de porter le dernier coup au +calvinisme dans vos États. Ordonnez qu'on dissipe les assemblées +des schismatiques.» + +Non seulement Louis XVI ne pouvait recommencer l'oeuvre sanglante +et vaine de son arrière grand-père, mais encore il ne pouvait se +refuser à reconnaître qu'il était impossible de laisser subsister +intégralement une législation qui frappait de mort civile plus +d'un million de ses sujets. + +Dans le mémoire que lui adressait en 1786, son ministre +M. de Breteuil, sur la situation faite aux protestants en France, +on peignait ainsi cette situation: «ces infortunés également +rejetés de nos tribunaux sous un nom et repoussés de nos Églises +sous un autre nom, méconnus dans le même temps comme calvinistes +et comme convertis, dans une entière impuissance d'obéir à des +lois qui se détruisent l'une l'autre, et, par là destitués du +moyen de faire admettre, ou devant un prêtre, ou devant un juge +les témoignages de leurs naissances, de leurs mariages et de leurs +sépultures, se sont vus, en quelque sorte, _retranchés de la race +humaine_.» + +Cette situation intolérable avait pour causes, non seulement les +dispositions des édits, basés sur cette fiction légale et +mensongère qu'il n'y avait plus de protestants en France, mais +encore l'obstination du clergé à vouloir faire de son privilège de +dresser les actes de l'état civil, un moyen de conversion ou de +reconversion, pour les protestants et pour les nouveaux convertis. + +En ce qui concerne les décès, la loi avait bien prescrit les +formalités à remplir pour leur constatation devant le juge le plus +voisin, mais par suite du terrible édit de 1713 déclarant relaps, +tout huguenot, qui, _ayant abjuré ou non_, refuserait les +sacrements à son lit de mort, les protestants écartaient +soigneusement tous les témoins du chevet de leurs parents +gravement malades. Et, une fois que ceux-ci étaient morts, ils +négligeaient de remplir les formalités prescrites pour ne pas +éveiller l'attention sur les circonstances d'une mort de nature à +entraîner un procès à la mémoire du défunt et la confiscation de +ses biens. + +«Les parents des morts, dit Rulhières, les enterraient _en +secret_, la nuit, dans leurs propres maisons, sans faire inscrire +les décès sur aucun registre public, quels que fussent les dangers +auxquels ils s'exposaient par ces sépultures clandestines. Ils ne +tardaient pas, en effet, à être poursuivis par cette bizarre +espèce d'inquisiteurs, par ces régisseurs et ces fermiers des +biens des fugitifs, non moins avides de la dépouille des morts que +de celle des _fugitifs_, et qui firent saisir les biens de ceux +qui avaient ainsi disparu, prétendant qu'ils avaient fui, et, sous +ce prétexte, s'emparant des successions que n'osait leur disputer +une famille embarrassée de sa propre défense.» + +Si, au contraire, le décès d'un protestant avait été constaté dans +les formes prescrites par la loi, la femme que le défunt avait +épousée hors l'Église, et les enfants nés de son mariage, se +voyaient contester son héritage par d'avides collatéraux; et +certains parlements donnaient raison à ces spoliateurs, en +déclarant concubine l'épouse, et bâtards les enfants légitimes. + +Quant aux naissances, elles devaient être constatées par les curés +dans les actes baptistaires, l'édit de révocation ayant décrété +que tout enfant qui naîtrait de parents réformés devrait être +porté à l'église pour y être baptisé. + +Mais les huguenots furent détournés de faire porter leurs enfants +à l'église, par l'entêtement que mirent les curés à vouloir +qualifier de _bâtards_, les enfants nés de mariages contractés +soit au désert, soit à l'étranger. Les huguenots se décidèrent +donc à faire baptiser leurs enfants par les pasteurs allant +d'assemblée en assemblée; et ceux-ci avaient _l'insolence_, dit un +intendant, de purifier les pères et mères des, enfants qui avaient +été baptisés par un prêtre catholique. Pour obliger les parents à +faire rebaptiser par le curé les enfants baptisés au désert, on +eut recours à l'argument persuasif des logements militaires; mais +on y renonça pour y substituer le régime des amendes, après +l'incident, que conte ainsi Rabaut: «Les protestants de la +Gardonneuque, voyant les cavaliers de la maréchaussée à Lédignan +pour contraindre à la rebaptisation, crurent qu'il fallait se +mettre en bonne posture et faire trembler, tant les cavaliers que +les prêtres.» + +«En conséquence, ils donnèrent l'alarme aux cavaliers, et tirèrent +quelques coups de fusil aux prêtres de Ners, de Guillion et de +Languon. Le premier et le second furent dangereusement blessés, et +en sont morts depuis; le dernier n'eut qu'une légère égratignure. +Les cavaliers appréhendèrent le même sort, décampèrent par l'ordre +de M. l'intendant, et, en vertu du même ordre, restituèrent +l'argent qu'ils avaient déjà retiré des protestants.» + +La résistance obstinée des huguenots finit, sur ce point, comme +sur tant d'autres, par avoir raison des prescriptions des édits +les obligeant à faire baptiser leurs enfants par les curés, mais +il en résultait que, chez eux, les naissances de même que les +décès, n'étaient plus constatés par un document officiel pouvant +être produit en justice. + +Pour ce qui est des mariages, les curés catholiques, ne voulant +pas admettre que le mariage est un contrat civil bien antérieur au +christianisme, et absolument indépendant du sacrement, faisaient +de leur privilège d'officiers d'état civil, un instrument de +conversion. Voyant que les huguenots ne regardaient le mariage que +comme une cérémonie civile, et se confessaient, sans scrupule, +pour obtenir la bénédiction nuptiale, ils les firent communier, +puis, exigèrent une abjuration par écrit. Quelques-uns, dit +l'intendant Fontanieu, obligèrent les fiancés de jurer qu'ils +croyaient leurs pères et mères damnés. + +Puis on en vint à imposer aux fiancés, avant de les marier, de +longues périodes d'épreuves, à les obliger à faire des actes de +catholicité pendant des mois et même pendant plusieurs années. + +Dans le Béarn, les curés faisaient attendre la bénédiction +nuptiale aux futurs époux pendant deux, trois et quatre ans. Un +placet adressé par des habitants de Bordeaux, en 1757, signale +l'opposition faite par un ecclésiastique depuis huit ans, au +mariage de Paul Decasses, ancien religionnaire. + +L'année précédente, le secrétaire d'État Saint-Florentin avait été +obligé de prier l'évêque de Dax d'ordonner à un de ses prêtres de +marier enfin, _après douze années d'épreuves_, deux nouveaux +convertis d'Orthez. + +Les fiancés huguenots, pour se soustraire à de telles exigences, +avaient voulu d'abord se contenter d'un contrat passé par devant +notaire; mais une loi vint interdire aux notaires de passer aucun +contrat à moins qu'il ne fût produit un certificat de catholicité, +constatant que le contrat serait ultérieurement validé par un +mariage béni à l'église. + +Quelques curés, moyennant finances, consentent alors à marier les +huguenots sans exiger d'eux aucune preuve de catholicité. + +Un curé du Poitou est condamné à dix livres d'amende pour +exactions à ce sujet, et menacé de la saisie de son temporel s'il +perçoit à l'avenir pour le mariage des religionnaires rien autre +chose que les droits légitimement dus. Plusieurs autres curés sont +incarcérés pour avoir marié des protestants moyennant de grosses +rétributions. En 1746, un curé de la Saintonge est condamné aux +galères, comme convaincu: «d'avoir conjoint par mariage des +religionnaires, sans avoir observé les formalités prescrites par +les lois de l'Église et de l'État, et d'avoir délivré des +certificats de célébration de mariage à d'autres religionnaires, +sans que lesdits se soient présentés devant lui.» + +Le plus souvent les huguenots s'adressaient à des aumôniers, à des +prêtres, n'appartenant pas à leurs paroisses. En 1710, l'évêque de +Cap dénonce au chancelier Voisin un grand nombre de mariages +célébrés dans son diocèse (trente dans une seule paroisse) par des +aumôniers de régiment et autres prêtres; quinze ans plus tard le +même évêque dénonce encore des mariages faits par un prêtre +inconnu. «Parfois les certificats de mariage étaient délivrés par +de faux prêtres, empruntant le nom de tel ou tel ecclésiastique, +et l'on voit en 1727, le prédicant Arnoux condamné aux galères, +comme convaincu d'avoir pris le nom de Jean Cartier, prêtre +aumônier sur les vaisseaux du roi, et d'avoir fait plusieurs +mariages de religionnaires.» À partir de 1715, dans le Midi comme +dans le Poitou et la Saintonge, presque tous les mariages se +célébrèrent au désert devant les pasteurs. À Paris, les +protestants se mariaient dans les chapelles des ambassadeurs de +Suède et de Hollande. Quant aux huguenots qui se trouvaient à +proximité des frontières, ils allaient se marier soit à Genève, +soit dans les îles anglaises, parfois même à Londres. + +Le clergé et la magistrature tenaient ces mariages pour nuls et +non avenus. Les évêques faisaient assigner les époux comme +_concubinaires publics_, donnant le scandale de vivre et demeurer +ensemble sans avoir été mariés par _leurs propres curés_. + +Les trois parlements de Grenoble, de Bordeaux et de Toulouse, +attaquent les mariages au désert par la voie criminelle, ils +condamnent les mariés, les hommes _aux galères_, les femmes à la +prison et font _brûler par la main du bourreau_ les certificats +de mariage délivrés par les pasteurs et produits par ces mariés. +Mais cette inique jurisprudence ne put se maintenir, en présence +du nombre toujours croissant de ceux qui contrevenaient aux édits +en recourant au ministère des pasteurs; bientôt, ce fut en vain +que les évêques réclamèrent des mesures de rigueur contre _le +brigandage des mariages au désert_, l'administration fut obligée +de rester sourde à leurs appels. En 1775, on estimait que les +mariages au désert depuis quinze ans s'élevaient au nombre de plus +de cent mille, et le gouverneur du Languedoc déclarait que, s'il +fallait emprisonner tous les mariés au désert, les prisons de la +province ne suffiraient pas pour les contenir. + +S'il en était ainsi, c'est que les huguenots repoussés de l'Église +par les exigences du clergé, avaient une facilité de plus en plus +grande de faire bénir leurs unions par les pasteurs, depuis que +les assemblées s'étaient multipliées et pouvaient se faire presque +publiquement. C'est encore, parce que les synodes et les pasteurs +déclaraient que les huguenots ne pouvaient se marier qu'au désert +ou à l'étranger, que toute autre voie était déshonnête et +coupable, quelles que fussent les conventions faites avec les +prêtres catholiques. Censurés durement, par leurs pasteurs et +menacés par eux d'excommunication, ceux qui avaient fléchi _devant +l'idole_, en recevant la bénédiction nuptiale d'un prêtre +catholique, durent faire réhabiliter leurs mariages suivant le +rite calviniste. + +Mais les unions, contractées hors de l'Église catholique, n'étant +pas reconnues par la loi, les huguenots ne pouvaient se présenter +devant les tribunaux dans aucune cause où ils eussent à procéder +en qualité de pères, de maris, d'enfants, de parents, car jamais +ils ne pouvaient prouver leur état par la production de titres +légalement valables. + +Dans les différents qu'ils avaient entre eux, ils recouraient +souvent à des arbitres; mais quand ils avaient affaire à des +coreligionnaires de mauvaise foi, ou à des catholiques les +appelant devant les tribunaux, ils ne pouvaient défendre leurs +droits les plus incontestables contre les actions judiciaires les +moins fondées. + +Quelques parlements, pour écarter les malhonnêtes prétentions +d'avides collatéraux voulant dépouiller la femme ou les enfants +d'un de leurs parents mariés au désert, étaient obligés de se +baser sur la _possession d'état_ de la veuve ou des orphelins; +mais cet expédient légal mettait sur le même pied la concubine et +l'épouse, le bâtard et l'enfant légitime. + +Les ministres de Louis XVI comprirent qu'il n'était pas possible +de laisser plus longtemps sans état civil, plus d'un million de +Français, la vingtième partie des citoyens de la France, de les +laisser _«privés_, _ainsi que le disait Rulhières_, _du droit de +donner le nom et les prérogatives d'épouses et d'enfants légitimes +à ceux que la loi naturelle_, _supérieure à toutes les +institutions civiles_, _ne cessaient de reconnaître sous ces deux +titres_.» + +En 1787, un édit vint porter remède au mal; cet édit se bornait, +ainsi que le déclarait son exposé des motifs, à donner un état +civil aux Français ne professant pas la religion catholique. Pour +arriver à ce résultat, l'édit accordait aux non-catholiques le +droit d'option entre le curé et le juge du lieu pour faire +constater sur des registres ad hoc, leurs décès, leurs naissances +et leurs mariages. Quand une déclaration de mariage avait été +faite dans les formes prescrites, soit devant le curé, soit devant +le juge, celui-ci devait déclarer les comparants unis. Pour tous +les mariages contractés hors de l'Église _antérieurement à +l'édit_, une déclaration semblable suffisait pour qu'ils +produisissent tous leurs effets civils. + +Cet édit réparateur fut cependant vivement attaqué: au Parlement +de Paris; le conseiller d'Epréminil, conjurant ses collègues de ne +point l'enregistrer, s'écriait, en leur montrant d'image du +Christ: «_Voulez-vous le crucifier une seconde fois?»_ + +Dans un mandement, l'évêque de la Rochelle le qualifiait ainsi: +«Cette loi qui semble _confondre et associer toutes les religions +et toutes les sectes_... cette loi, sur laquelle nous ne saurions +vous peindre notre douleur et notre peine, en voyant _l'erreur +prête à s'asseoir à côté de la vérité._» + +On trouve encore en 1789, dans les cahiers du clergé, une +protestation du clergé de Saintes, contre cet édit, permettant aux +parents de constater sous une forme purement civile la naissance +de leurs enfants, «ce qui expose, dit-on, _les enfants même nés +catholiques à ne pas être baptisés»_. + +Pour l'Église, en effet, c'est porter atteinte à ses droits, que +d'accorder, sans son entremise, un état civil aux non-catholiques. +Le Girondin Barbaroux, au contraire, estime qu'il est essentiel de +donner; même avec l'intervention de l'Église, un état civil à son +fils, il le fait baptiser et dit: «Le baptême _n'est rien_ aux +yeux du philosophe, mais la cérémonie, _quelle qu'elle soit_, par +laquelle on transmet son nom à son fils, est bien intéressante +pour un père.» + +L'évêque de la Rochelle, s'insurgeant contre la loi, défend même +aux prêtres de son diocèse, de faire une distinction entre leur +qualité d'officiers d'état civil et leurs fonctions de ministres +de la religion catholique et leur dit: «Comment pourriez-vous +déclarer, _même au nom de la loi_, légitime et indissoluble, une +union contractée contre les règles et les ordonnances de l'Église? +Ne craignez point de déclarer à ceux qui se présenteront devant +vous, que votre ministère est spécialement et même uniquement +réservé aux fidèles.» + +Cette injonction faite par un évêque aux curés de son diocèse, +était la démonstration péremptoire que l'on ne pouvait laisser au +clergé catholique la moindre part dans la tenue des registres de +l'état civil. Ce n'est cependant qu'en 1792 que la loi décida que +les officiers de l'état civil n'auraient plus aucun caractère +religieux, conformément aux principes ainsi posés par la +constitution de 1791: «La loi ne considère le mariage que comme +_un contrat Civil._ Le pouvoir législatif établira pour tous les +habitants, _sans distinction_, le mode par lequel les naissances, +les mariages et les décès seront constatés, et il désignera les +officiers publics qui recevront et conserveront ces actes.» + +Le mandement lancé par l'évêque de la Rochelle contre l'édit qui +se bornait, ainsi que le déclarait Louis XVI, _à donner dans Son +royaume un état civil à ceux qui ne professent point la vraie +religion_, fut déféré au conseil du roi et condamné à être +supprimé sur ces sévères conclusions du procureur du roi:_ «C'est +en abusant des droits du sanctuaire_, c'est en profanant la +mission apostolique, qu'un évêque, en discutant une loi qu'il ne +doit que respecter, ose exciter dans son diocèse la résistance à +un édit à jamais mémorable... La discipline de l'Église et +l'instruction des fidèles imposent aux évêques le devoir de +publier des mandements, mais ce devoir doit se circonscrire dans +les limites de la police ecclésiastique. Quand le zèle des +prélats, dans des cas très rares, s'étend jusqu'aux lois civiles, +_ce ne doit être_, _suivant l'esprit du christianisme_, _que pour +en recommander l'exécution_.» + +Les évêques de nos jours, quand ils parlent des lois civiles dans +leurs mandements, n'oublient-ils pas aussi trop souvent qu'ils ne +devraient le faire que pour recommander l'exécution de la loi? + +Je ne parle pas bien entendu de l'évêque député qui, à la tribune, +a déclaré que si la loi, retirant aux fabriques pour le donner aux +communes, le monopole, et par conséquent le bénéfice des +inhumations, était votée par les chambres, _il jurait de ne pas +lui obéir._ M. Freppel peut impunément oublier à la tribune de la +chambre ce que l'esprit du christianisme lui commande de faire, +comme évêque; mais si, dans un mandement, il reproduisait +l'emprunt oratoire qu'il a fait à Mirabeau, le gouvernement de la +république, bien que plus patient que celui de Louis XVI serait +bien obligé de lui rappeler que le rôle d'un évêque n'est pas de +prêcher la _désobéissance à la loi_. + +Dans le projet d'édit qui avait été soumis à Louis XVI, il y avait +une clause permettant aux pasteurs de jouir de tous leurs droits +civils comme les autres protestants; lors de la publication de +l'édit, cette clause avait disparu, comme entraînant, en fait, +l'abolition de peines qu'on ne pouvait plus cependant appliquer, +mais dont on ne pouvait pas se retirer la faculté d'user en des +circonstances plus favorables. + +Après 1787, comme avant, les pasteurs restèrent donc légalement +passibles du gibet, à raison de l'exercice de leur ministère, et +ceux qui allaient les entendre pouvaient toujours être condamnés +aux galères. + +Louis XVI, en sa qualité de roi très chrétien, n'avait pas pu +aller jusqu'à mettre sur le même pied toutes les religions, la +vérité et l'erreur. Il n'avait même pas, comme Henri IV, décidé +que le culte _public_ des protestants serait toléré à côté de +celui de la religion maîtresse et dominante. + +Il disait, en effet, dans le préambule de l'édit donnant un état +civil aux protestants: «Que s'il n'était pas en son pouvoir +d'empêcher qu'il n'y eût différentes sectes dans ses États, il +avait pris les mesures les plus efficaces pour prévenir de +_funestes associations_, et pour que la religion catholique qu'il +avait le bonheur de professer, jouit seule dans son royaume des +droits et des honneurs du culte _public_.» + +La révolution seule pouvait proclamer et appliquer les vrais +principes, déclarer que toutes opinions philosophiques et +religieuses étaient égales devant la loi, et décréter que toutes +les religions jouissaient des droits et des honneurs du culte +public. + +CHAPITRE III +LIBERTÉ DE CONSCIENCE + +_Persécution du Saint-Sacrement_. _-- Sacrilèges et blasphèmes_. +_-- Prosélytisme_. -- _Relaps_. _-- Visite obligatoire du +curé_. _-- Mortarisme_. _-- Le droit des pères de famille_. _-- +Enfants de sept ans_. _-- Suspects_. _-- Régime de l'inquisition_. +_-- Opiniâtres_. _-- Expulsions_. _-- Transportations_. _-- +Couvents_. _Hôpitaux_. _-- Prisons._ + + +L'édit de Nantes autorisait les huguenots à vivre et demeurer dans +toutes les villes et lieux du royaume, sans être enquis, vexés, +molestés, ni astreints _à faire chose_, _pour le fait de +religion_, _contraire à leur conscience_, ni, _pour raison +_d'icelle, être recherchés en maisons et lieux où ils voudraient +habiter. + +Pour les huguenots, cette liberté de conscience fut, au début, +aussi complète qu'elle pouvait l'être dans un pays où l'Église et +l'État étant unis par les liens les plus étroits, la loi avait une +croyance religieuse. + +Ainsi, par respect pour les prescriptions de l'Église catholique, +les huguenots devaient s'abstenir de vendre publiquement et +d'étaler de la viande pendant la durée du carême et pendant les +autres jours d'abstinence. S'ils se trouvaient en voyage pendant +les jours où l'Église catholique interdit l'usage de la viande, +ils devaient _faire maigre_, bon gré, mal gré, car il était +défendu aux taverniers et hôteliers de fournir, ces jours-là, +viande, volaille, ou gibier à ceux qui venaient manger ou loger +chez eux. + +Pour la même raison du respect dû à la religion d'État, les +huguenots ne pouvaient aller au cabaret pendant la durée des +offices catholiques. + +Une loi de 1814, qui n'a été abrogée qu'en 1877, reproduisit cette +interdiction d'aller au cabaret pendant les offices catholiques. +Tous ceux qui ont fait une campagne électorale, sous le règne des +hommes du 16 mai, ont pu constater avec quelle hâte comique, les +réunions d'électeurs tenues dans les auberges, cafés ou cabarets, +étaient obligées de se disperser, dès que les cloches sonnaient la +grand'messe ou les vêpres, pour se mettre en règle avec cette loi +de 1814. + +Pendant les jours fériés de l'Église catholique (si fréquents au +XVIIe siècle, que Louis XIV dut en diminuer le nombre avec +l'assentiment plus ou moins volontaire du clergé), les huguenots +ne pouvaient ni vendre, ni étaler, ni tenir boutique ouverte, ni +travailler, même dans les chambres ou maisons fermées, en aucun +métier dont le bruit pût être entendu au dehors. + +Cette interdiction de travailler pendant les jours fériés avait +été reproduite par la Restauration et c'est la République qui a dû +abroger, la loi qui édictait cette interdiction. Il y a encore +aujourd'hui bien des partisans du repos _obligatoire_ du dimanche, +qui, en faveur de l'interdiction hebdomadaire du travail, +invoquent, non un motif religieux, mais l'intérêt de l'ouvrier +lui-même. Sans doute il serait désirable que tout travailleur pût +se reposer vingt-quatre heures par semaine, que ce fût le dimanche +comme le veulent les catholiques et les protestants, le samedi +comme le veulent les juifs, le vendredi comme le font les +musulmans, peu importerait. + +Mais l'organisation des grands services publics, comme les chemins +de fer, les postes, les télégraphes, ne permettent point l'arrêt +complet de la vie nationale à un jour déterminé. + +En outre, certains ouvriers; -- soit que leur travail, comme celui +des hauts-fourneaux par exemple, ne puisse subir d'interruption, +soit qu'il leur faille travailler sans relâche, pour subvenir aux +besoins de leurs familles avec des salaires _insuffisants_, _-- +_sont obligés de travailler sept jours sur sept; d'autres, après +avoir travaillé six jours pour leurs patrons, travaillent le +septième jour pour eux-mêmes; de quel droit les empêcher de le +faire? Si le législateur imposait aux salariés un jour de repos +_obligatoire_, il serait moralement tenu de leur allouer, en même +temps, une indemnité équivalente à la rémunération de la journée +de travail qu'il leur ferait perdre par cette prescription +arbitraire. + +Ce qui était vraiment obliger les huguenots à faire _chose contre +leur conscience_, c'était de les astreindre à laisser _tendre_ +leurs maisons les jours de fêtes catholiques sur le chemin que +devaient suivre les processions; on tendait leurs maisons, malgré +eux, ils étaient même contraints de payer les frais de cette +décoration forcée, bien que l'édit de Nantes portât, qu'ils ne +contribueraient aucune chose pour ce regard. + +Mais ce qui devint pour les huguenots une véritable persécution ce +fut la persistance que l'on mit à vouloir les contraindre à se +mettre _en posture de respect _(chapeau bas ou à genoux) quand ils +se trouvaient sur le passage d'un prêtre allant donner le viatique +à un malade, ou d'une procession dans laquelle était porté le +Saint-Sacrement. + +De nos jours encore on a vu plus d'une fois se produire des scènes +de violence regrettables, quand des prêtres trop zélés ou des +fidèles échauffés ont voulu obliger les passants à se découvrir +devant le Saint-Sacrement porté dans une procession. C'est, pour +éviter ces scènes fâcheuses que, dans les villes où il y a +exercice de plusieurs cultes, on interdit aux processions +catholiques de sortir dans les rues, et que, dans certaines +grandes villes, le viatique est porté aux malades sans cérémonie, +_inostensiblement_. Sous Louis XIV et sous Louis XV, l'ardeur +des passions religieuses renouvelait presque chaque jour de +violentes querelles entre les catholiques et les protestants, +ceux-ci refusant d'accorder une marque de respect à ce qu'ils +appelaient _un Dieu de pâte._ + +Le Synode de Charenton en 1645 avait sévèrement censuré les +huguenots qui, à la rencontre du Saint-Sacrement, ôtaient le +chapeau, et, pour éviter le reproche d'avoir salué un objet qu'ils +tenaient pour _une idole_, disaient qu'ils rendaient cet honneur, +_non à l'hostie_, _mais au prêtre qui la portait et à la compagnie +qui le suivait._ + +«Le Synode, dit Élie Benoît, faisant de cet acte de révérence, et +de cette équivoque honteuse, une affaire capitale, représenta +cette complaisance qu'on avait pour les catholiques avec des +couleurs qui devaient _en donner l'horreur_.» + +C'était donc une obligation de _conscience_ pour les protestants, +ou de fuir la rencontre du Saint-Sacrement, ou, s'ils ne pouvaient +l'éviter, de se laisser condamner à l'amende édictée contre ceux +qui refusaient de se mettre en _posture de respect._ + +Les condamnations étaient fréquentes, car la populace se faisait +un jeu d'empêcher les huguenots de s'enfuir à l'approche du Saint- +Sacrement. À Fécamp, même, un protestant ayant été poursuivi +jusqu'au fond de l'allée d'une maison où il était réfugié par le +curé et par le vicaire qui portaient le Saint-Sacrement, se vit +condamné pour avoir refusé de s'agenouiller devant l'idole. À_ +_Metz, raconte Olry, pour surprendre plus facilement les +protestants, _on épargnait _le son de la petite clochette, agitée +d'habitude par la personne précédant le prêtre qui portait le +Saint-Sacrement. La terreur de subir cette fâcheuse rencontre +était devenue telle que les domestiques huguenots, quand ils +entendaient le son des clochettes attachées aux tombereaux +destinés à enlever les immondices, rentraient à la hâte au logis +au lieu de venir apporter les ordures à ces tombereaux. + +Louvois qui connaissait l'invincible répugnance qu'éprouvaient les +calvinistes et les luthériens à se mettre à genoux, lors du +passage du Saint-Sacrement, avait su éviter aux soldats étrangers +au service de Louis XIV, la fâcheuse alternative de désobéir à +leurs chefs ou de faire _chose contre leur conscience._ + +Par une lettre circulaire adressée aux commandants de troupes, il +leur enjoignait de faire retirer les troupes suisses ou étrangères +_dans lesquelles il y aurait des hérétiques_, des postes qui se +trouvaient sur le passage des processions; si dans ces troupes +catholiques, ajoutait-il, «_il y avait quelques hérétiques +officiers ou soldats mêlés_, Sa Majesté trouvera bon que vous +dissimuliez que les officiers ou soldats hérétiques _se retirent +auparavant que la procession passe_. Il reste à vous informer de +l'intention du roi, à l'égard des postes devant lesquels le Saint- +Sacrement passera lorsqu'on le portera aux malades, Sa Majesté +trouvera bon qu'en ce cas, il n'y ait _que les catholiques qui +sortent pour prendre les armes et se mettre à genoux; _que si, +tout ce qui se trouvait dans un corps de garde se trouvait +hérétique, l'intention de Sa Majesté est que ledit corps de garde +_ne prenne pas les armes...»_ + +De nos jours, les sentiments des protestants n'ont pas changé sur +cette sorte de cas de conscience, et l'on a vu en 1881, le caporal +Taquet, un protestant, commandé pour assister à une cérémonie +religieuse, refuser de s'agenouiller au moment de la bénédiction +du Saint-Sacrement. Taquet, pour avoir désobéi à l'ordre donné par +son chef, fut condamné à quatre jours de salle de police. Il eût +mieux valu ne pas commander un protestant pour escorter la +procession de la Fête-Dieu, afin de ne pas mettre un sous-officier +dans cette pénible alternative ou de désobéir à l'ordre que lui +donnait son chef de s'agenouiller devant le Saint-Sacrement, ou +d'exécuter cet ordre et de faire ainsi _chose contraire à _sa +conscience. Depuis l'incident Taquet, on s'abstient, avec raison, +de commander les troupes pour servir d'escorte dans les cérémonies +religieuses. + +Pour éviter même, que les soldats appelés à rendre les honneurs +militaires aux morts ne se trouvent, dans l'enceinte des édifices +religieux, obligés de faire _chose contraire à la conscience _de +quelques-uns d'entre eux, le général Campenon a publié la +circulaire suivante: + + +«Paris, 7 décembre 1883. + +«Mon cher général, + +«J'ai été consulté sur l'interprétation à donner aux articles 329 +et 330 du décret du 23 octobre 1883, relatif aux honneurs funèbres +à rendre aux militaires et marins morts en activité de service. +Ces articles stipulent que les troupes commandées pour rendre les +honneurs sont conduites à la maison mortuaire et accompagnent le +corps jusqu'au cimetière; mais ils sont muets sur ce que ces +troupes doivent faire durant le temps pendant lequel le corps +stationne dans l'édifice où s'accomplissent, le cas échéant, les +cérémonies du culte auquel appartenait le défunt. + +«J'ai l'honneur de vous faire connaître, après examen de cette +question, qu'il ressort des explications qui m'ont été fournies à +la suite de la publication du décret du 28 octobre. 1883, que le +conseil d'État, en supprimant l'article 326 de l'ancien décret du +13 octobre 1863, concernant les honneurs à rendre par les troupes +pendant les services religieux, a admis que les troupes désignées +pour rendre les honneurs funèbres aux militaires et marins décédés +en activité de service resteraient en dehors des édifices du culte +pendant la durée du service religieux. + +«Le service terminé, ces troupes accompagnent le corps _jusqu'au +_cimetière, à _la porte _duquel elles rendent, avant d'être +reconduites à leurs quartiers, les mêmes honneurs qu'à la maison +mortuaire, honneurs spécifiés à l'article 329 précité du décret du +23 octobre 1883.» + + +Sous Louis XIV, les aumôniers des galères firent de l'obligation +de se mettre en posture de respect devant l'hostie consacrée, un +cruel moyen de persécution contre les huguenots condamnés aux +galères pour cause de religion. Les galériens enchaînés à leurs +bancs, assistaient, bon gré mal gré, à la messe que l'aumônier +disait chaque matin et lorsque les huguenots refusaient de _lever +le bonnet_, au moment de l'élévation, on les bâtonnait cruellement +parfois jusqu'à la mort. + +Voici la navrante description de ce supplice de la bastonnade +faite par le galérien huguenot Marteilhe: «On fait dépouiller tout +nu, de la ceinture en haut, le malheureux qui doit recevoir la +bastonnade. On lui fait mettre le ventre sur le coursier (galerie +étroite et élevée placée au milieu de la galère), les jambes +pendantes dans son banc et ses deux bras dans le banc à +l'opposite. On lui fait tenir les jambes par deux forçats, et les +deux bras par deux autres et le dos en haut et tout à découvert et +sans chemise. Le comité (chef de la chiourme) est derrière lui qui +frappe sur un robuste Turc _pour animer _celui-ci à frapper de +toutes ses forces avec une grosse corde sur le dos du pauvre +patient. Ce Turc est aussi tout nu et sans chemise, et comme il +sait qu'il n'y aurait pas de ménagement pour lui s'il épargnait le +moins du monde le pauvre misérable qu'on châtie avec tant de +cruauté, il applique ses coups de toutes ses forces, de sorte que +chaque coup qu'il donne fait une contusion qui est élevée _d'un +pouce_. Rarement un de ceux qui sont condamnés à un pareil +supplice en peut-il supporter dix à douze coups _sans perdre la +parole et le mouvement; _cela n'empêche pas que l'on continue à +frapper sur ce pauvre corps, sans qu'il crie ni remue, vingt ou +trente coups n'est que pour les peccadilles, mais j'ai vu qu'on en +donnait cinquante et même cent, mais ceux-là n'en reviennent +guère.» + +«Dès les premiers coups, dit Bion, aumônier des galères, la vue du +corps du supplicié était telle que des galériens endurcis, des +malfaiteurs, des meurtriers, en détournaient les yeux. Les coups +semblent _terriblement pesants_, dit un des patients, le sang +découle et le dos s'enfle de trois ou quatre doigts.» + +Après avoir reçu deux bastonnades successives, le forçat huguenot +David de Serres écrit: «Je vous dirai, sur la douleur dont on ne +peut parler que par expérience, que c'est quelque chose _de bien +aigu et de bien pénétrant_. Elle vous pénètre jusqu'aux os, +jusqu'au plus profond du coeur et de l'âme. Mon coeur défaillit à +la fin de chaque bastonnade et _mon âme fut sur le bord de mes +lèvres_, ce me semblait, pour abandonner sa misérable cabane +qu'elle voyait détruire... à me voir on eût dit à la lettre, +_qu'une forte charrue m'eût labouré le dos_, _en traînant son soc +sur ma peau toute nue_.» + +L'Hostalet, porté à l'hôpital après avoir été bâtonné ainsi, dit: +«Je ne suis pas encore guéri de mes plaies car, entre la chair et +les os, _il y a des amas de chair meurtrie comme des noisettes_, +_tellement que cela se réduit en flocons fort mauvais_.» + +Après deux bastonnades Élie Maurin resta, suivant ses propres +expressions, _dans une grande débilité de cerveau._ + +Quant à Sabatier, resté longtemps à l'hôpital entre la vie et la +mort à la suite d'une terrible bastonnade, voici ce que dit de lui +Marteilhe qui l'avait retrouvé en Hollande: «Il en revint, mais +toujours si valétudinaire, _si faible de cerveau _qu'on l'a vu +diverses années en ce pays, hors d'état de soutenir la moindre +conversation et ayant _la parole si basse qu'on ne pouvait +l'entendre_.» + +L'aumônier des galères, Bion raconte comment la vue de ce terrible +supplice si courageusement supporté par les forçats huguenots, +l'amena à se convertir au protestantisme: «Je fus après cette +exécution à la chambre de proue[6], sous prétexte de voir les +malades. J'y trouvai le chirurgien occupé à visiter les plaies de +ces martyrs. Il est vrai qu'à la vue du triste état où étaient +leurs corps, je versai des larmes. Ils s'en aperçurent, et, +quoique à peine ils pussent prononcer une parole, étant plus près +de la mort que de la vie, ils me dirent qu'ils m'étaient obligés +de la douceur que j'avais toujours eue pour eux. J'allais à +dessein de les consoler, mais j'avais plus besoin de consolation +qu'eux-mêmes... J'avais occasion de les visiter tous les jours, +et, tous les jours, à la vue de leur patience dans la dernière des +misères, mon coeur me reprochait mon endurcissement et mon +opiniâtreté à demeurer dans une religion où depuis longtemps +j'apercevais beaucoup d'erreurs et surtout _une cruauté _qui a le +caractère opposé à l'Église de Jésus-Christ. Enfin, _leurs plaies +furent autant de bouches qui m'annonçaient la religion réformée_, +_et leur sang fut pour moi une semence de régénération_.» + +Cette cruelle persécution, exercée pour obliger les forçats +huguenots _à lever le bonnet_, en signe de respect pour _l'idole_, +tantôt abandonnée, tantôt reprise, ne cessa qu'en 1709, la +constance des victimes ayant lassé l'obstination des persécuteurs. +On a peine à s'expliquer cette persistante prétention des +catholiques à vouloir obliger, sous peine de cruelles punitions, +les huguenots à se mettre en _posture de respect_, devant l'hostie +que ceux-ci ne considèrent que comme _un morceau de pâte_. Mais, +lorsque la loi a une croyance religieuse, elle crée des délits et +des crimes _surnaturels_, elle punit aussi bien _l'irrévérence +_envers l'hostie que sa profanation qu'elle qualifie de +_sacrilège_, elle punit même la raillerie contre un des dogmes de +la religion d'État, raillerie qu'elle qualifie de _blasphème._ + +Les huguenots à qui leur religion interdit de croire à l'immaculée +conception, ne pensaient pas commettre un crime ou un délit, +lorsqu'ils disaient qu'il fallait être visionnaire pour croire à +une naissance sans douleurs, sans infirmités naturelles. Cependant +pour avoir ainsi parlé, ils étaient poursuivis comme ayant proféré +des _blasphèmes _contre la pureté de la Vierge, et, pour ce délit +_surnaturel_, étaient passibles des peines terribles édictées +contre les blasphémateurs: langue coupée, percée d'un fer rouge ou +arrachée. De même que le blasphème, le _sacrilège_, crime +_surnaturel_, est puni de peines basées sur l'opinion, non de ceux +qui, commettent ce crime, mais de ceux qui le punissent. -- C'est +pourquoi la loi, quand elle a une croyance religieuse, frappe des +mêmes peines le _sacrilège _conscient ou inconscient; peu +importent aux juges et la croyance de celui qui a profané une +hostie, et les circonstances qui ont accompagné cette profanation +qui est regardée comme constituant une voie de fait contre Jésus- +Christ lui-même. C'est le dogme catholique de _la présence +réelle_, passé dans la loi, qui fait le crime et le qualifie. + +Un prêtre de Paris, dit une relation attribuée à Jurieu, avait mis +de côté pendant trois ans toutes les hosties consacrées en disant +la messe; puis, un beau jour, avec sa collection d'hosties il +était passé en Hollande. -- Là, il fit une conférence contre la +présence réelle devant une nombreuse assistance, et, à l'appui de +son discours contre _l'idole de pâte_, «il prit une des hosties +qu'il avait apportées, la brisa, et, en laissant tomber les +fragments par terre, dit à ses auditeurs qu'ils prissent garde, +s'il sortait du sang, des os brisés de cette _idole_.» + +_Ce sacrilège _n'aurait pas été autrement puni que celui des +malheureux huguenots qui, traînés à l'église et ayant recraché +l'hostie qu'on leur avait mise de force dans la bouche, furent +impitoyablement envoyés au bûcher. + +Lièvre, dans son histoire du Poitou, cite entre autres, l'exemple +suivant de cette inique cruauté: «Guizot, un vieillard de +soixante-dix ans, qui avait abjuré par contrainte, tombe malade; +le curé accourt. Guizot rétracte son abjuration et refuse de +recevoir la communion, le curé lui met de _force _l'hostie dans la +bouche et Guizot la crache; malheureusement pour lui la maladie ne +fut pas mortelle. Poursuivi comme sacrilège, Guizot fut condamné +au feu et mourut avec le courage d'un martyr.» + +La folie religieuse n'est même pas une circonstance atténuante, en +pareil cas, et d'Argenson n'eût pas hésité à faire brûler la femme +Dubuisson, s'il n'eût été retenu par des considérations +politiques. + +Cette femme, dit le lieutenant de police, après s'être mis dans +l'esprit _qu'elle était sainte_, communiait tous les jours depuis +plus de six mois, _sans aucune préparation _et même après avoir +mangé; le procédé pourrait mériter _les derniers supplices_, +suivant la disposition des lois. Mais on ne pourrait rendre +_publique _la punition de ces crimes, sans faire injure à la +religion, et donner lieu _aux mauvais discours _des libertins et +des protestants mal convertis. + +En conséquence d'Argenson conclut à ce que cette femme soit +envoyée au gouffre de l'hôpital général où elle trouvera la +punition _non publique _de ses _sacrilèges._ + +La profanation des vases sacrés et des saintes huiles constituait +aussi un sacrilège que la loi punissait au XVIIe siècle de la +peine du bûcher. Nous trouvons, dans les mémoires du forçat +protestant Martheilhe, l'histoire d'un _crime _de ce genre commis +par un esclave turc des galères, et commis _inconsciemment_. Ce +Turc nommé _Galafas_, avait acheté, de voleurs qui l'avaient +dérobée dans l'église de Dunkerque, une boite d'argent contenant +les saintes huiles destinées à l'administration des sacrements. +Galafas, sachant que c'était chose volée, aplatit la boîte à coups +de marteau pour en dissimuler la forme, et, pour ne rien perdre, +_graissa ses souliers avec _le coton _imbibé d'huile qu'elle +contenait._ + +_«Si j'avais eu de la salade_, dit-il aux prêtres qui +l'interrogeaient, _je l'aurais garnie de cette huile_, _car je +l'ai goûtée et elle était très bonne_.» Galafas traduit en +justice fut condamné _à être brûlé vif_. Mais les Turcs des +galères de Dunkerque, ayant trouvé moyen de faire tenir une lettre +à Constantinople au grand Seigneur, celui-ci aussitôt fit appeler +l'ambassadeur de France et lui déclara que, si on faisait mourir +Galafas, pour un fait de cette nature _que les Turcs ignorent être +un crime_, lui, grand Seigneur, ferait mourir du même supplice +cinq cents chrétiens esclaves français. Cet _argument péremptoire_ +du grand Seigneur sauva Galafas qui fut racheté des galères et +retourna à Constantinople. + +Malgré cette leçon de jurisprudence qu'il avait reçue, Louis XIV +n'en continua pas moins à punir _de même _tous les sacrilèges, +qu'ils fussent conscients ou inconscients. + +La Restauration elle-même, qui avait ressuscité le crime du +_sacrilège_, n'admettait pas davantage cette distinction équitable +à faire pour les auteurs de ces crimes _surnaturels_, entre celui +qui avait fait un outrage _calculé_ à la religion, et celui qui +avait commis un sacrilège, ignorant que c'était un crime aux yeux +du législateur. + +L'édit de Nantes stipulait que tous ceux qui avaient +antérieurement abjuré, pour passer soit du catholicisme au +protestantisme, soit du protestantisme à la foi catholique, +auraient toute liberté de revenir à leur foi première, sans +pouvoir être recherchés ni molestés à raison de leur nouveau +changement de religion. La même faculté était donnée aux prêtres +et personnes religieuses, et l'on reconnaissait la validité des +mariages contractés par eux devant un ministre protestant, c'était +là une disposition qui pouvait paraître d'un libéralisme excessif, +sous le régime d'une religion d'État, puisqu'en l'an de grâce +1883, alors que les lois ne reconnaissent plus de voeux +perpétuels, on a vu un procureur de la République soutenir cette +thèse que la qualité de prêtre, même défroqué, est une cause de +nullité de mariage. + +Ces diverses dispositions de l'édit de Nantes avaient été +considérées comme s'appliquant aussi bien à l'avenir qu'au passé. +Le cardinal de Richelieu avait même déterminé les formes dans +lesquelles devait se faire l'abjuration des catholiques et un édit +de 1663 constate que, depuis l'édit de Nantes, beaucoup de +catholiques s'étaient faits protestants et que des prêtres et des +personnes religieuses avaient abjuré et s'étaient mariées devant +un ministre. + +Louis XIV n'osa en venir tout d'abord à rapporter ces dispositions +formelles de l'édit, bien que le clergé catholique protestât sans +cesse contre l'égalité du droit d'abjuration pour les catholiques +et pour les protestants. Mais il apporta successivement toutes les +entraves imaginables au droit de prosélytisme des protestants, en +même temps qu'il employait les moyens les moins honnêtes pour +amener l'abjuration, des religionnaires. + +Alors que la caisse des conversions administrée par Pélisson, +protestant converti, tenait boutique ouverte pour l'achat des +abjurations, il était interdit aux ministres et consistoires de +corrompre _les pauvres _catholiques en les faisant participer à +leurs aumônes; on défendait aux ministres et anciens d'aller dans +les maisons, soit de jour, soit de nuit, si ce n'est pour visiter +les malades huguenots et faire fonctions de leur ministère. Quant +aux malades pauvres, de la religion réformée, ils ne pouvaient +être recueillis et soignés par leurs co-religionnaires, ils +devaient être envoyés dans les hôpitaux _catholiques_. + +Alors qu'on provoquait l'abjuration des huguenots par l'appât des +grades, des places et des pensions, on défendait aux huguenots +d'employer pour amener la conversion d'un catholique; même l'appât +du mariage avec une huguenote. Puis on en vint à interdire les +mariages mixtes ou _bigarrés_, à déclarer nul tout mariage entre +catholique et huguenot célébré contrairement à cette défense. + +Nous avons rappelé de combien de fonctions et de professions les +huguenots furent exclus par suite de cette préoccupation de mettre +les protestants dans l'impossibilité d'user du _crédit _que +pouvait leur donner telle situation officielle ou telle +profession, pour empêcher les conversions de leurs co- +religionnaires. Par suite de la même préoccupation il fut interdit +aux pasteurs d'exercer leur ministère dans le même lieu pendant +plus de trois ans, une trop longue résidence _leur donnant une +puissance absolue sur l'esprit de leurs co-religionnaires._ + +Pour empêcher les maîtres d'user de leur _crédit _près de leurs +domestiques et de faire du prosélytisme auprès d'eux, on eut +recours aux injonctions les plus contradictoires. Un domestique +catholique ne put abjurer que six mois après avoir quitté le +service d'un maître huguenot, et il devait s'écouler un nouveau +délai de six mois avant que ce domestique pût entrer au service +d'un autre huguenot. Puis on interdit aux catholiques d'entrer au +service des huguenots «attendu, disait l'édit, que plusieurs de la +religion prétendue réformée, après avoir _perverti _leurs +domestiques catholiques, les obligent de passer dans les pays +étrangers pour quitter leur religion.» Quelques mois plus tard, +nouvel édit ordonnant au contraire, aux huguenots et aux nouveaux +convertis, de congédier leurs domestiques protestants pour en +prendre des catholiques, «attendu que ce qui était très utile +alors (six mois plus tôt) pour empêcher la perversion de nos +sujets catholiques, dit la déclaration royale, pourrait retarder à +présent la conversion de ceux de la religion prétendue réformée +engagés au service du petit nombre de prétendus réformés qui sont +malheureusement restés jusqu'ici dans leur erreur. Pareillement +serait dangereux de laisser aux nouveaux convertis la liberté de +se servir de domestiques de ladite religion.» Les peines édictées +pour contraventions à cette injonction étaient, pour le maître, +mille livres d'amende; pour une domestique _le fouet et la +marque_, pour le serviteur mâle _les galères_. + +Dans sa haine pour le protestantisme, le roi alla jusqu'à défendre +aux huguenots d'instruire les mahométans et les idolâtres dans +leur fausse doctrine. «Afin d'empêcher qu'on n'abuse de leur +ignorance pour les engager dans une religion _contraire à leur +salut_, _voulons_, dit le roi, que tous mahométans et idolâtres +qui voudront se faire chrétiens ne puissent être instruits, ni +faire profession d'autre religion que de la catholique.» + +Enfin, Louis XIV établit des catégories de catholiques de _droit_: + +1° Les enfants _exposés_: «parce que ayant été malheureusement +abandonnés de leurs pères, et par ce moyen devenant sous notre +puissance _comme père commun de nos sujets_, nous ne pouvons les +faire élever que dans la religion que nous professons». + +2° _Les bâtards_, même nés d'une mère protestante. «Attendu qu'il +n'y a personne qui puisse exercer sur ces enfants _une puissance +légitime_.» + +3° Les enfants, nés de père et de mère appartenant à la religion +protestante; lorsque leur père avait abjuré avant qu'ils eussent +atteint l'âge de quatorze ans. + +4° Les enfants dont les pères étaient morts protestants mais dont +les mères étaient catholiques «pour donner aux dites veuves, dans +la perte de leurs maris, cette consolation de pouvoir procurer à +leurs enfants, l'avantage d'être élevés dans la véritable +religion.» + +Quant aux orphelins huguenots, dont le père et la mère étaient +morts protestants, ne trouvant pas de prétexte pour les déclarer +catholiques _de droit_, on s'était borné à leur imposer des +tuteurs et curateurs catholiques, «certains tuteurs et curateurs +réformés ayant abusé de la puissance que cette qualité leur +donnait sur leurs pupilles, _pour les détourner des bons desseins +qu'ils témoignaient de se convertir à la religion catholique_.» + +Cette persistante préoccupation de vouloir assurer le salut de +ceux de ses sujets qu'il estimait être dans l'erreur, amena Louis +XIV à porter la plus grave atteinte à la liberté de conscience des +huguenots, ainsi garantie par le quatrième article particulier de +l'édit de Nantes: «Ne seront tenus ceux de ladite religion de +recevoir _exhortations_, lorsqu'ils seront malades, d'autres que +_de la même religion_.» Sous prétexte de violences exercées, en +plusieurs occasions, par ceux de la religion prétendue réformée +pour empêcher la conversion de leurs malades qui voulaient rentrer +avant leur mort dans le sein de l'Église, le roi, par une +déclaration du 2 avril 1666, autorisa les curés, «assistés des +juges, échevins ou consuls à _se présenter aux malades pour +recevoir leur déclaration_.» + +Il arrivait souvent que les curés, emportés par leur zèle +convertisseur, se rendaient auprès des malades huguenots, sans +avoir même réclamé l'assistance des magistrats. + +C'est ce qui advint à Rouen; un curé ayant pénétré près d'un +malade, sans être accompagné d'un magistrat, et suivi _du menu +peuple du quartier_, ce malade avait refusé de le recevoir. + +Ce qui ayant fait mutiner cette populace, deux magistrats assistés +de deux sergents y étaient allés, et étaient montés à la chambre +du malade qui leur avait déclaré n'avoir eu aucune pensée de faire +appeler le curé ni de changer de religion; sur quoi les +magistrats, qui avaient d'abord fait sortir les parents jusqu'à la +femme du malade, les avaient fait rentrer et ayant trouvé un +ministre au bas de l'escalier, lui avaient dit qu'il pouvait +monter puisque le malade le demandait. + +À Paris même, sous les yeux d'une police ombrageuse, le clergé +négligeait parfois de requérir l'assistance d'un magistrat, pour +aller tourmenter les malades protestants. Un passementier étant à +l'agonie, deux religieuses et le vicaire de Saint-Hippolyte +veulent pénétrer auprès du malade, malgré l'opposition de la femme +de celui-ci. Ils insultent cette femme, et la canaille qui les +avait accompagnés se met en mesure de piller la maison, si bien +qu'il faut recourir à l'intervention de la police pour que le +malheureux puisse mourir en paix. + +Le ministre Claude fut lui-même obligé de se retirer d'auprès +d'une malade que persécutaient des prêtres appuyés par la +populace. Le commissaire appelé après avoir demandé quatre fois à +la malade quelle était sa volonté, fit enfin retirer ces prêtres, +et Claude revint consoler la mourante qui expira une demi-heure +plus tard. + +À Caen, un curé et un vicaire s'étant établis _d'autorité_, malgré +le mari, auprès de la femme Brisset, tombée en une sorte de +léthargie et ne pouvant ni leur répondre, ni même les entendre, +firent chasser d'auprès d'elle par le lieutenant particulier, son +mari et ses filles, puis déclarèrent la malade convertie et la +firent enterrer comme catholique. Élie Benoît raconte l'histoire +d'une pauvre femme que l'on avait interrogée pendant qu'elle avait +le délire de la fièvre, et déclarée catholique. Elle revient à +elle et voit au pied de son lit un crucifix: elle comprend qu'on a +abusé de son état pour prétexter qu'elle a changé de religion. +Elle veut se sauver par la fenêtre, la porte étant fermée à clé, +elle tombe d'un troisième étage et se tue. + +En Poitou, dit Jurieu, un marguillier et un curé ayant chassé les +enfants d'un vieillard mourant, après les avoir menacés de +pendaison s'ils revenaient, tentèrent en vain pendant plusieurs +jours de convertir le malade. Le pauvre homme, abandonné par eux +et privé de ses enfants qui s'étaient réfugiés dans le bois, +mourut de froid, de misère et de faim et l'on trouva _qu'il +s'était mangé les mains._ + +Sur les plaintes faites par les protestants contre les curés qui +commettaient cette double infraction à la loi, de se présenter aux +malades sans être accompagnés d'un magistrat, et, au lieu de se +borner à recevoir la déclaration de ceux-ci, de leur faire _des +exhortations_, _ce _qui était contraire à l'édit de Nantes, la loi +fut ainsi modifiée: «Voulons et nous plaît que nos baillis, +sénéchaux et autres premiers juges des lieux, ensemble les +baillis, sénéchaux, prévôts, châtelains et autres chefs de justice +seigneuriale de notre royaume qui auront avis qu'aucuns de nos +sujets de ladite religion prétendue réformée demeurant aux dits +lieux, seront malades ou en danger de mourir, soient tenus de se +transporter vers lesdits malades, assistés de nos procureurs ou +des procureurs fiscaux et de deux témoins, pour recevoir leur +déclaration, et savoir d'eux s'ils veulent mourir dans ladite +religion; et, en cas que lesdits de la r. p. r. désirent se faire +instruire en la religion catholique, voulons que lesdits juges +fassent venir sans délai et au désir des malades, les +ecclésiastiques, ou autres qu'ils auront demandés, sans que leurs +parents y puissent donner aucun empêchement.» Cette prescription +mettait fin aux scènes de scandale et de violence provoquées par +les curés venant auprès des malades sans avoir été appelés, mais +il mettait le moribond à la discrétion d'un magistrat, souvent peu +scrupuleux et tout disposé à favoriser le prosélytisme in extremis +du curé. + +Le moribond dont la famille entourait le lit de douleur, tout à +coup, sans avoir été prévenu, voyait entrer le magistrat dont la +présence lui annonçait que sa dernière heure était proche. On +faisait retirer tous les siens, et ce malheureux, qui n'avait plus +de force que pour mourir, se trouvait seul en face du magistrat, +souvent aussi ardent convertisseur que le prêtre, il lui fallait +subir un long et délicat interrogatoire. En dépit de la fièvre qui +le minait et le privait de l'usage de ses facultés, il devait +calculer chaque mot des réponses à faire aux questions captieuses +qui lui étaient posées. Qu'une de ses réponses pût être +interprétée dans un sens favorable aux désirs de son +interrogateur, c'en était assez, on s'écriait: le malade veut se +convertir! il appartenait dès lors au clergé, les siens étaient +éloignés de sa couche d'agonie, et, alors même qu'il mourait, sans +avoir repris connaissance, il était enterré comme catholique, et +ses enfants étaient enlevés à leur mère huguenote, pour être +élevés dans la religion dans laquelle leur père était censé être +mort. + +Cette barbare pratique de la visite des malades devint +l'instrument de la plus odieuse et cruelle persécution, lorsque le +clergé eut obtenu ce qu'il réclamait instamment, l'interdiction +d'abjurer la foi catholique aussi bien pour les anciens +catholiques que pour les nouveaux convertis. + +En 1670, l'orateur de l'assemblée générale du clergé, en même +temps qu'il déclarait que les évêques ne pouvaient, _sans être +criminels_, refuser de se rendre aux désirs d'enfants _de moins_ +_de douze ans_, voulant se convertir à la religion catholique, +malgré leurs parents, disait, sans se rendre compte de son +inconséquence: «Tout est perdu à jamais par la funeste liberté qui +donne lieu aux catholiques de votre royaume de faire banqueroute à +leur religion.» + +Louis XIV, pour donner satisfaction aux vives remontrances du +clergé, décide que les dispositions de l'édit de Nantes relatives +aux immunités accordées à ceux qui, après avoir abjuré, seraient +retournés à leur religion première, ne s'appliquent qu'au passé. + +Que tout réformé qui aura une fois fait abjuration pour professer +la religion catholique, ne pourra jamais plus y renoncer et +retourner à la religion réformée. + +«Voulons et nous plaît, décrète-t-il, que nos sujets, de quelque +qualité, condition, âge et sexe qu'ils soient, faisant profession +de la religion catholique, ne puissent jamais la quitter pour +passer en la religion prétendue réformée.» + +Nul catholique ne pouvant plus se faire protestant, et nul +protestant, ayant abjuré ne pouvant revenir à sa foi première, les +huguenots de naissance avaient seuls désormais le droit de se dire +protestants. + +C'était trop encore. Après la suppression de l'exercice public du +culte protestant, un incroyable édit vint déclarer catholiques +tous les huguenots restés en France à la suite de cette +suppression, leur séjour dans le royaume étant une preuve plus que +suffisante qu'ils avaient embrassé la religion catholique. + +Pour se rendre compte de l'odieuse et imprudente iniquité d'un tel +édit, il faut se rappeler que les huguenots ne pouvaient quitter +le royaume sans être passibles des galères et de la confiscation +des biens, et que l'article XI de l'édit révocatoire, portant +suppression de leur culte public, les autorisait à «rester dans +les villes et lieux du royaume, à y continuer leur commerce et +jouir de leurs biens, sans pouvoir être troublés ni empêchés sous +prétexte de leur religion.» + +Quoi qu'il en soit, à la suite de cet inqualifiable édit; nul +n'ayant plus le droit de dire qu'il voulait mourir protestant, la +visite obligatoire du curé aux malades provoqua chaque jour des +drames émouvants au chevet des mourants. + +Le clergé usa de son droit avec la dernière rigueur, et mit autant +d'ardeur à vouloir imposer l'administration des sacrements aux +huguenots qui n'en voulaient pas qu'il en apporta plus tard à la +refuser aux jansénistes qui la demandaient sans pouvoir l'obtenir. +Rulhières, à ce propos, conte cette plaisante anecdote: «Il se +trouva dans le même hôtel deux malades dont l'un, janséniste, +demandait au curé les sacrements, ne pouvait les obtenir et +menaçait de s'adresser aux magistrats; et l'autre, Calviniste, +refusait la communion et repoussait le curé qui le menaçait des +galères s'il en relevait, ou de le faire traîner sur la claie, +s'il mourait. Le maître d'hôtel, alarmé de ces scènes fâcheuses, +qui pouvaient avoir des suites plus fâcheuses encore, imagina de +changer _secrètement_ les deux malades de lit, _et tout le trouble +fut apaisé_.» + +Aujourd'hui (en 1886), comme au XVIIIe siècle, nous voyons +l'Église mettre autant d'ardeur à refuser les sacrements aux gens +qui les réclament, qu'à les administrer, _in articulo mortis_, à +des hommes qui, comme Littré, par exemple, ont, pendant tout le +cours d'une longue existence, fait profession de _libre-pensée._ + +Le docteur Robin; collaborateur et ami de Littré, ne put +s'empêcher d'écrire à l'occasion de l'enterrement religieux de +Littré, libre-penseur comme il l'était lui-même: «Littré a toute +sa vie demandé des obsèques civiles, nous accompagnerons son corps +jusqu'à l'Église seulement.» -- Le docteur Robin, pour éviter une +mésaventure semblable, avait inséré dans son testament cette +prescription formelle: «J'exige absolument de mes héritiers que +mon enterrement soit un enterrement civil, quel que soit le lieu +où je meure.» + +Cependant sa famille l'a fait enterrer _religieusement_, bien +qu'elle ne pût alléguer sa conversion quasi-posthume, puisque il +était mort à la suite d'une attaque d'apoplexie, sans avoir un +seul instant recouvré l'usage de la parole, mais, elle n'avait +pas, dit-elle, pris connaissance de ses papiers. Tout au +contraire, l'israélite Léon Gozlan, près duquel un rabbin faisait +la veillée des morts; fut enterré catholiquement parce que sa +famille trouva dans ses papiers la preuve qu'il avait été baptisé +dans son enfance. + +Quelques semaines avant la mort du docteur Robin, on avait vu un +Lepère libre-penseur, frappé d'un mal subit qui, dès le début de +sa courte maladie, lui avait enlevé toute connaissance, recevoir, +sans s'en douter, l'assistance d'un prêtre et être enterré comme +catholique. + +Aussitôt le _Figaro_, moniteur du monde religieux et du monde +galant, s'est empressé de dire: «M. Lepère que l'on a enterré hier +avec tous les sacrements de la religion chrétienne, est, en somme, +_revenu aux anciennes croyances de sa prime jeunesse_.» + +M. Rathier, ami de M. Lepère et comme lui député de l'Yonne, a cru +devoir rétablir la vérité des faits, en rappelant que, pendant les +dernières années de sa vie, M. Lepère avait été fidèle à ses +convictions, _qui associaient la libre pensée à sa foi +républicaine_, que, s'il avait été enterré comme catholique, +c'était parce qu'un prêtre lui avait été _imposé_, alors qu'il +n'avait plus connaissance de ce qui se passait autour de lui. + +Le plus souvent les familles des libres-penseurs, soit par +conviction religieuse, soit par respect humain, se sont ainsi les +complices de l'Église venant exercer son prosélytisme de la +dernière heure près d'un moribond inconscient de sa conversion +quasi-posthume. Si au contraire, comme c'est son devoir de le +faire, la famille veille à ce que le moribond soit mis à l'abri de +ces tentatives de _pseudo-conversions_, les cléricaux protestent +contre l'atteinte ainsi portée à la liberté de prosélytisme de +l'Église. + +C'est ainsi que, à l'occasion de la mort de Victor Hugo, +M. Fresneau ne craignait pas de dire à la tribune du Sénat: «Il +s'est établi un usage, contre lequel je proteste de toute +l'énergie de ma conscience et de ma raison; je veux parler du +droit que l'incrédulité s'est arrogé, de se donner des gardes du +corps pour surveiller les derniers moments des malades, petits ou +grands, humbles ou illustres. Grâce à cette coutume _qui +représente assez exactement les violences reprochées à nos pères_, +_et comme l'introduction des dragonnades dans la vie privée_, nous +ne pouvons savoir ce qui s'est passé à la dernière heure de celui +(VICTOR HUGO) que vous prétendez honorer à votre manière.» + +De cette insinuation que Victor Hugo eût pu se convertir, s'il +n'eût pas été entouré de sa famille, à l'affirmation qu'à sa +dernière heure il a voulu se convertir, il n'y a qu'un pas, et ce +pas ayant été fait par Le Monde, organe officiel de la royauté de +droit divin, le pieux journal s'est attiré ce rude démenti de +M. Lockroy: «Les drôles qui dirigent un journal religieux intitulé +Le Monde, ont osé imprimer que Victor Hugo à son lit de mort a +demandé un prêtre. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils en ont menti. +Voici du reste la lettre que je reçois à ce sujet du docteur +Germain Sée: «Si vous avez lu Le Monde d'hier, vous y trouverez +une monstruosité, sur le désir qu'aurait manifesté le Maître, de +se confier à un prêtre, et une prétendue déclaration de mon ami +Vulpian; je vous autorise, au nom de Vulpian, à donner le plus +formel démenti aux paroles qu'on lui avait prêtées à titre de +révélation.» + +Il est évident que si, malgré les précautions prises par la +famille pour mettre le mourant à l'abri de toute tentative +suspecte, on a pu tenter d'accréditer la légende du désir de +conversion de Victor Hugo, cette conversion eût passé pour un fait +accompli, si, comme au bon vieux temps, un magistrat complaisant +assisté d'un prêtre catholique, eut pu, lorsque le maître +agonisait, écarter sa famille et interpréter habilement, soit ses +réponses les plus insignifiantes à des questions captieuses, soit +son silence même. Alors Victor Hugo eût été, bon gré mal gré, tenu +pour bien et dûment converti, et l'Église aurait enterré comme +catholique, celui qui avait solennellement déclaré qu'il déclinait +les prières des prêtres. + +N'en déplaise à M. Fresneau, ce sont les odieuses pratiques de +l'ancien régime à l'égard des mourants qui peuvent, à bon droit, +être qualifiées d'introduction des dragonnades dans la vie privée, +et c'est manifester le désir du retour à de telles pratiques, que +de s'indigner de ce que les familles se fassent les gardes du +corps de leurs malades, pour leur permettre de mourir en paix. + +Sous la monarchie de droit divin, les Parlements, s'ils n'avaient +point songé à interdire à l'Église d'administrer les sacrements à +ceux qui ne les réclamaient pas, ou même les refusaient, avaient +commis l'erreur de vouloir enjoindre aux curés, par arrêts, +d'administrer les sacrements aux jansénistes qui les réclamaient. +Les pamphlétaires du temps raillaient ainsi cette erreur +juridique: «les Parlements veulent décider du corps de Jésus- +Christ comme d'une question de boues et de lanternes.» + +En 1883, M. Bernard Lavergne, alors qu'il demandait au garde des +sceaux de sévir contre un curé, refusant d'administrer un mourant +parce que celui-ci ne voulait pas promettre de retirer ses enfants +des écoles de l'État pour les envoyer aux écoles congréganistes, +ne tombait pas dans la même erreur que les anciens Parlements. Il +ne demandait pas qu'on obligeât le curé à administrer ce mourant, +mais que l'on infligeât une peine disciplinaire à ce prêtre, +_fonctionnaire salarié par l'État_, qui abusait de sa situation +pour faire tort aux écoles de l'État. + +De même, lorsque dans l'élection sénatoriale du Finistère, les +prêtres ont cherché à influencer le vote des électeurs en menaçant +ceux qui voteraient pour les candidats républicains, de leur +refuser l'absolution et la communion, ils se sont exposés à être +poursuivis, pour violation des prescriptions de la loi électorale. +Mais, presque toujours, le gouvernement s'abstient de punir +disciplinairement ou de faire poursuivre les prêtres, qui ont +abusé de leur situation d'agents d'un service public, se faisant +une arme politique du refus des sacrements. Il sait que, si +l'Église doit être seule maîtresse de déterminer les conditions +qu'elle veut mettre à l'administration des sacrements, elle use à +ses risques et périls de son droit, et que, lorsque ses refus de +sacrements ont manifestement un motif politique, ces refus +imprudents ne tardent point à augmenter le nombre des déserteurs +du catholicisme. N'a-t-on pas vu tout récemment, en 1885, un des +catholiques électeurs du catholique département du Finistère, +répondre à son curé qui le menaçait de lui refuser ses Pâques s'il +votait mal: _Eh bien! je m'en passerai!_ + +Pour en revenir à la visite _obligatoire_ du curé, pour tous les +malades, on ne peut mieux faire ressortir la cruelle iniquité de +cette prescription légale qu'en rappelant l'énormité des peines +édictées contre le malade huguenot, qui refusait de se laisser +administrer les derniers sacrements: «Voulons et nous plaît, dit +une déclaration du roi de 1713, que tous nos sujets, nés de +parents qui ont été de la r. p. r. avant ou depuis la révocation +de l'édit de Nantes, qui, dans leurs maladies auront refusé aux +curés, vicaires ou autres prêtres de recevoir les sacrements de +l'Église, et auront déclaré qu'ils veulent persister et mourir +dans la religion prétendue réformée, _soit qu'ils aient fait +abjuration ou non_, ou que les actes n'en puissent être rapportés, +soient réputés _relaps_ et sujets aux peines portées par notre +déclaration du 29 avril 1686.» + +Or voici les peines édictées par cette déclaration, contre les +malades relaps: «Au cas que lesdits malades viennent à recouvrer +la santé, voulons que le procès leur soit fait et parfait par les +juges, et qu'ils les condamnent, à l'égard des hommes, _aux +galères perpétuelles avec confiscation des biens_, et à l'égard +des femmes et filles, à faire amende honorable et à être +_enfermées avec confiscation de leurs biens_; quant aux malades +ayant fait les mêmes refus et déclarations qui seront morts dans +cette malheureuse disposition, nous ordonnons que le procès sera +fait aux cadavres ou à leur mémoire..., et qu'ils seront _traînés +sur la claie_, _jetés à la voirie_, _et leurs biens confisqués_.» + +Rien n'avait été négligé pour que les malades ne pussent se +soustraire à la terrible visite du curé qui devait si souvent +avoir pour eux les plus funestes conséquences. Non seulement les +baillis, sénéchaux et prévôts devaient prévenir le curé du lieu +dès qu'ils apprenaient qu'un huguenot était malade, mais encore la +même obligation incombait au médecin appelé pour soigner le +malade. + +Les prescriptions suivantes dont l'infraction rendait le médecin +passible de trois cents livres d'amende pour la première fois, +d'une suspension de trois mois pour la seconde et de la déchéance +pour la troisième, assuraient l'exécution des obligations imposées +aux médecins par la loi: «Voulons et nous plaît que tous les +médecins de notre royaume soient tenus dès le second jour qu'ils +visiteront les malades attaqués de fièvre ou autre maladie, qui, +par sa nature peut avoir trait à la mort, de les avertir de se +confesser, ou de leur en faire donner avis par leur famille; et, +en cas que les malades ou leur famille, ne paraissent pas disposés +à suivre cet avis, les médecins seront tenus _d'en avertir le curé +ou le vicaire_ de la paroisse dans laquelle les malades +demeurent... _Défendons aux médecins de les visiter un troisième +jour_, s'il ne leur paraît pas un certificat signé du confesseur +desdits malades, qu'ils ont été confessés, ou du moins qu'il a été +appelé pour les voir et qu'il les a vus, en effet, pour les +préparer à recevoir les sacrements.» Ainsi, le médecin, s'il +n'avait pas la preuve que son malade avait pris soin d'assurer le +salut de son âme en réclamant les sacrements, devait dès le +troisième jour l'abandonner, _le laisser périr sans secours_, sous +peine d'encourir lui-même, soit une grosse amende, soit même, à la +seconde récidive, sous peine de se voir interdire l'exercice de la +médecine! + +Les familles, pour se mettre à l'abri de la visite du curé qui +constituait pour le malade une cruelle épreuve, et, pour elles- +mêmes, le danger de la confiscation des biens, se résignaient +souvent à ne pas avoir recours au médecin, précurseur inévitable +du curé. Puis quand le malade, à l'agonie, était sans +connaissance, elles faisaient appeler le curé qui ne pouvait plus +constater un refus de sacrement. + +Le gouvernement, pour l'exemple, voulut faire le procès à la +mémoire de quelques huguenots comme _suspects_ d'avoir voulu +mourir sans sacrements, parce qu'ils n'avaient pas appelé de +médecins. Mais il dut s'arrêter dans cette voie où ne l'auraient +pas suivi les magistrats les plus complaisants. Pour trancher la +difficulté, Geudre, intendant de Montauban, proposait à la +Vrillère de faire rendre un édit, en vertu duquel serait censé +mort dans la religion réformée, et par conséquent passible de la +confiscation des biens, tout nouveau converti qui, dans sa +dernière maladie, n'aurait pas fait une déclaration expresse de sa +foi catholique, devant les notaires ou les juges des lieux. + +Le procureur du roi à Nantes, voulait même faire le procès à la +mémoire d'un nouveau converti, lequel après avoir fort bien soupé +était mort, ... sans doute d'indigestion. + +«Il n'a pas, disait ce procureur du roi, déclaré vouloir mourir +dans la religion réformée, _mais l'on n'a pas de marques qu'il +soit mort dans les véritables sentiments catholiques..._ Si l'on +peut découvrir des marques plus convaincantes, on fera le procès à +sa mémoire et, _même sur les preuves que je vous marque_, _si vous +le jugez à propos_.» + +Un homme qui meurt subitement, après avoir fort bien soupé, +considéré comme relaps parce qu'il n'a pas, en mourant, donné des +marques suffisantes de ses sentiments catholiques, cela ne passe- +t-il pas les dernières limites de l'odieux et de l'absurde? + +Les malades qui n'avaient pu se soustraire à la visite du curé, +recouraient à tous les subterfuges et à toutes les équivoques pour +éviter, à eux-mêmes, un traitement infamant, et à leurs héritiers +la confiscation des biens. + +Il y en a, dit l'intendant Gendre, qui font les muets, plusieurs +qui affectent les fièvres chaudes. + +«Quand les prêtres visitent les réformés, écrit un curé, ils font +les derniers efforts pour les recevoir hors de lit pour faire voir +qu'ils ne sont pas si malades, jusque là qu'il y en a plusieurs +qui meurent debout. + +«L'un, dissimulant ses souffrances, dit au curé qui le presse de +se confesser, _il n'est pas encore temps_, il était mort le +lendemain quand le curé revint pour renouveler ses instances. Un +autre, après avoir renvoyé plusieurs fois le curé en disant _qu'il +n'était pas si mal_, à la question qui lui est posée à l'agonie, +s'il veut mourir dans la religion catholique, répondit +_maigrement_, dit un procès verbal, il n'y en a qu'une, sans +vouloir s'expliquer autrement.» + +Souvent l'odieuse persécution qu'ils avaient à subir à leur lit de +mort, de la part du magistrat et du curé, était pour les +huguenots, l'occasion de manifester enfin leurs véritables +sentiments qu'ils avaient dû dissimuler pendant des années. + +Le curé de Paimboeuf, tourmentant une convertie pour l'amener à +recevoir les sacrements, eut la cruauté de lui dire «qu'elle ne se +flattât point sur une longue vie, d'autant que sa maladie était +mortelle et_ quelle ne pouvait point passer la nuit_.» + +Sur les dix heures du soir, la malade tombe en agonie et elle dit +des paroles injurieuses au prêtre et aux curieux qui étaient venus +avec celui-ci et la tourmentaient encore, à minuit elle était +morte. + +À Metz, un maître cordonnier menacé du lieutenant criminel par le +curé; congédie ainsi son tourmenteur: «Je vous donne le bonsoir, +que Dieu vous conduise; vous me rompez la tête depuis une heure et +demie.» Il voulut souffler la chandelle, bientôt après il expira. + +«Madame de la Rochelandière, dit Lambert de Beauregard, étant +tombée malade à Lyon, son hôte avertit le curé de la paroisse qui +ne manqua pas de venir vers elle avec beaucoup de monde pour la +solliciter à se confesser et ensuite à recevoir le viatique. Mais +elle s'en défendit vigoureusement, _quoiqu'elle commençât bientôt +d'agoniser _et qu'elle fût en l'âge de soixante-quinze ans. On +s'avisa même de la tirer du lit et de la mettre sur une chaise, en +lui criant à haute voix qu'il fallait obéir, et qu'autrement, _on +traînerait son corps sur une claie_, _et qu'on la jetterait aux +bêtes_, à quoi elle répondit que l'on fit ce que l'on voudrait, +que même, si on _ne voulait pas attendre de la traîner qu'elle fut +morte_, _que l'on la traînât toute vivante et que l'on la jetât à +la voirie toute vive_, que, pour cela, elle ne renierait jamais +son sauveur. Tellement, qu'étant morte bientôt après, on ne manqua +pas de la traîner et ensuite de la jeter dans le Rhône.» + +Un octogénaire, le comte de Nouvion, ancien lieutenant colonel, +ayant rétracté par écrit son abjuration, était gravement malade. +On lui envoie le _bourreau_ qui lui déclare avoir ordre de le +traîner sur la claie _dès qu'il aura rendu le dernier soupir_. +Nouvion répond qu'il _n'est pas besoin d'attendre qu'il soit +mort_, qu'il est tout prêt. Quelques heures après on enlevait +Nouvion pour le jeter dans un couvent où l'on fit en vain mille +efforts pour vaincre sa constance. Dès qu'il fut mort, les moines +jetèrent son corps dans un chenil où, par ordre de la justice, une +charrette vint le prendre pour le mener à la ville de Laon où l'on +allait faire le procès à sa mémoire. «On vit alors, dit Jurieu, un +spectacle affreux. La tête de ce pauvre corps pendait entre deux +roulons de la charrette, toute sanglante. Toutes les plaies qu'il +avait autrefois reçues se rouvrirent toutes à la fois et devinrent +_autant de bouches qui vomissaient le sang et demandaient +vengeance de ce que de si longs services étaient ainsi +récompensés_.» + +À Dijon, une femme fut mise sur la claie avant d'avoir rendu _le +dernier soupir et traînée encore demi vive_. + +Le cadavre de Mlle de Montalembert, d'une des plus nobles familles +d'Angoulême, fut traîné nu sur la claie. + +«À Montpellier, dit Jurieu, on a vu le corps d'une vénérable +femme, épouse de M. Samuel Carquet, médecin, exposé tout nu le +long des rues, soufflant le pavé _de son sang et de ses entrailles +répandues_. Et quand elle eût été laissée à la voirie, deux +dragons arrivèrent qui firent passer et repasser cent fois leurs +chevaux sur ce pauvre corps.» + +À Rouen, les corps de Pierre Hébert et de la femme Vivien, furent +mis en pièces par la populace et leurs misérables restes, pendant +plusieurs jours, servirent de jouets aux écoliers des jésuites. Le +cadavre de Pierre le Vasseur fut _écorché_, celui d'Anne Magnan +_donné à manger aux chiens_; d'autres abandonnés, dans la campagne +aux bêtes fauves après avoir été traînés pendant plusieurs lieues. + +À Dieppe, le gardien de la prison chargé de la garde du corps +d'une relapse, agit, dit Élie Benoît, comme un montreur +d'éléphants, de lions ou d'autres choses peu ordinaires. Il invita +le monde à venir, moyennant finance, _voir le corps d'une damnée;_ +sept ou huit cents curieux se rendirent à son appel et cette +indigne exhibition valut quelque profit à cet ingénieux geôlier. + +Il fallait souvent conserver assez longtemps les corps de ceux à +la mémoire desquels on faisait le procès, et parfois, pour éviter +la putréfaction, les juges ordonnaient que le corps fût +provisoirement inhumé. À Caen, un arrêt ordonna de _saler_, comme +un porc, le corps d'un huguenot jusqu'à ce que les juges eussent +statué sur le procès fait à sa mémoire. + +Mais on ne prenait pas toujours les précautions conservatrices +nécessaires; ainsi, six ou sept mois après la mort de l'orfèvre +l'Alouel, ce ne fut pas le corps de ce malheureux, mais les débris +de son cadavre qui furent traînés sur la claie à Saint-Lô. +Parfois, dit Élie Benoît, on traînait par les rues des corps qui +tombaient en pièces et dont la cervelle ou les entrailles +demeuraient sur le pavé. + +Quand on traîna sur la claie, à Metz, les restes de +M. de Chenevières, conseiller au parlement, mort à quatre-vingts +ans, entouré de l'estime de tous, le peuple, dit Olry, fit +entendre des cris lamentables en voyant ce pauvre corps exposé +tout nu sur la claie, avec les entrailles séparées du corps et +mises dans un petit cercueil placé auprès de lui. + +Ces révoltantes exécutions indignaient les catholiques eux-mêmes +et inspiraient aux nouveaux convertis l'horreur d'une religion, +qui provoquait de tels outrages aux morts. + +Dès 1687, le secrétaire d'État écrivait aux intendants: «La loi +sur les relaps n'a pas eu tout le succès qu'on en espérait. Sa +Majesté trouve à propos que vous fassiez entendre aux +ecclésiastiques qu'il ne faut pas que, dans ces occasions, ils +appellent si facilement les juges pour être témoins, afin de _ne +pas être obligé de faire exécuter la déclaration dans toute son +étendue_.» + +Le gouvernement voulait se réserver la faculté de faire le procès +à la mémoire des relaps, pour pouvoir confisquer les biens de +ceux-ci, sans être obligé de faire traîner leur corps sûr la +claie, ce qui révoltait l'opinion publique. C'est ainsi qu'en 1699 +encore, le secrétaire d'État donne ces instructions à un +intendant. Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire de dire aux juges +ordinaires de faire le procès à sa mémoire (une femme relapse); +que si son cadavre avait été conservé et qu'il fût condamné à être +traîné sur la claie, vous direz aux juges de ne point exécuter, _à +cet égard seulement_, le jugement. + +Mais trop souvent, le zèle immodéré du clergé donnait à la rechute +de nouveaux convertis trop d'éclat pour que le gouvernement crût +pouvoir se dispenser d'appliquer dans toute sa rigueur, la loi sur +les relaps. On vit donc longtemps encore, du moins en province, le +déplorable spectacle de cadavres traînés sur la claie et jetés à +la voirie. + +On tenta même de les traîner à Paris et Rapin Thoiras écrit en +1693: «M. de la Bastide me marque qu'un nouveau converti étant +mort à Paris, sans avoir voulu confesser ni communier, _on l'avait +mis sur une claie pour le traîner_, mais qu'à ce spectacle +inhumain, le peuple se mutina et l'enlevèrent et furent l'enterrer +dans un cimetière, disant qu'il était indigne d'un grand roi de +souffrir qu'on usât de telles barbaries contre ses sujets et que, +sans doute, c'était ce qui attirait la colère de Dieu sur eux.» + +Au mois d'août 1700, le préfet de police d'Argenson, pour se +dispenser d'exécuter l'ordre que lui donnait le secrétaire d'État +de faire _dans toute sa rigueur_ le procès à la mémoire d'une +prétendue relapse, était encore obligé de faire valoir les +considérations suivantes: «Je craindrais que cet exemple de +sévérité mal placée, ne fit un éclat fâcheux sur le public, vous +savez combien les procès de cette gravité _révoltent_ les nouveaux +convertis encore chancelants, et s'ils font ce _mauvais effet +_dans les provinces, ils porteront un bien plus _grand coup_ dans +la capitale du royaume, où l'on a sujet de croire que rien ne se +fait, en matière de cette importance, si le roi ne l'a ordonné à +ses magistrats, par un ordre exprès et précis.» + +Ce ne furent ni le clergé, ni le gouvernement qui eurent le mérite +du renoncement à cette barbare pratique de traîner les corps sur +la claie; il fallut que l'opinion publique leur forçât la main en +cette occasion, comme elle l'avait fait pour l'odieux usage de +mener les patients au supplice avec un bâillon sur la bouche. + +Peu à peu l'application de la loi prescrivant la visite +obligatoire des malades par le curé, cessa même d'être faite +exactement. Enfin en 1736, une déclaration, donnant une sanction +tacite à la suppression de l'obligation de la visite du curé, +décida que ceux auxquels la sépulture ecclésiastique serait +refusée, juifs, mahométans, protestants ou comédiens, seraient +inhumés en vertu d'une ordonnance du juge, indiquant l'endroit où +devait avoir lieu l'inhumation. + +Pour les huguenots qui mouraient à Paris, le refus de sépulture +ecclésiastique était _présumé_, et, quand les parents ou les amis +du défunt requéraient le commissaire du quartier de leur donner un +permis d'inhumation, celui-ci ordonnait invariablement que le +cadavre fût enterré, _secrètement_, _sans éclat ni scandale_, dans +le grand chantier du port au plâtre, aujourd'hui port de la Râpée. + +En province, on était tenu à plus de précautions et l'on se +gardait de déclarer que le défunt appartenait à la religion +protestante, et avait _volontairement_ négligé d'appeler un prêtre +à son lit de mort, dans la crainte de voir faire le procès à sa +mémoire. + +Ainsi, par exemple, les enfants Marchegay en 1745, ayant perdu +leur mère, morte en Vendée, ont soin de faire constater par un +notaire que, peu de jours avant sa mort, la défunte était_ sur +pied et en bonne santé_. Puis, pour obtenir l'autorisation de +l'inhumer dans leurs terres, ils déclarent que le curé a refusé de +laisser inhumer la défunte dans le cimetière, _sans qu'ils sachent +pour quelles raisons_, ce qui les met dans l'obligation d'avoir +recours à la justice. + +L'opinion publique avait obligé le gouvernement et le clergé à +renoncer à la barbare mesure de traîner sur la claie le cadavre +des relaps, c'est encore elle qui les contraignit de laisser +tomber en désuétude les édits qui imposaient aux malades la visite +obligatoire du curé. + +La persécution la plus cruelle que les huguenots eurent à subir, +aussi bien avant qu'après la révocation, fut celle des enlèvements +d'enfants, soit que ceux-ci fussent censés avoir le désir de se +convertir, soit même que, par un baptême subrepticement donné +l'Église se les fût appropriés. + +Fléchier expose ainsi cette étrange théorie de _l'appropriation +par le baptême:_ «Un Israélite converti, se trouvant seul dans une +maison avec un petit juif, il le baptisa, avec l'intention de +croire et faire croire ce que l'Église croit et fait en pareille +rencontre. _L'enfant ne sait pas ce qu'il est_, ses parents n'ont +pas consenti ni été consultés en cette occasion; cependant, quoi +qu'il soit dans la synagogue, il ne laisse pas _d'appartenir à +l'Église_... Votre Excellence sait mieux que moi, le parti qu'il y +a à prendre.» + +Ce parti, c'était de l'enlever à ses parents, et, en le faisant +élever dans la religion catholique, de le rendre à l'Église, à +laquelle il appartenait _sans le savoir._ + +En vertu de ce prétendu droit d'appropriation, quiconque a reçu le +baptême, peut être, _vivant ou mort_, réclamé par l'Église comme +catholique; c'est ainsi que, récemment elle réclama le corps de +Léon Gozlan qu'elle enterra chrétiennement au cimetière +Montmartre, bien que ce fils d'Israélite fût mort, sans que +personne se doutât qu'il eût jamais été baptisé. + +«Tout le monde le croyait juif, dit Philibert Audebrand; le jour +même du décès _la veillée des morts fut faite par un rabbin; +_mais, durant la nuit qui suivit, on découvrit dans ses papiers +que sa mère; catholique elle-même, _l'avait fait baptiser_; à la +Suite de cette révélation tout à fait inattendue, _l'Église le +réclame à la synagogue_.» + +De nos jours l'affaire du petit Mortara enlevé à ses parents et +élevé, _malgré eux_, dans la religion catholique, et cela dans la +capitale du monde catholique, a montré que l'Église était toujours +fidèle à la doctrine d'appropriation par le baptême, soutenue au +XVIIe siècle par Fléchier. + +La victime de cet enlèvement, le petit juif, devenu le révérend +père jésuite Mortara, défendait ainsi lui-même, en 1879, le droit +de l'Église, droit antérieur et supérieur à celui du père de +famille: + +«_Baptisé_, _à l'âge de deux ans, _disait-il, _inarticulo mortis; +j'appartenais à l'Église_, qui avait le droit et le devoir de me +donner une instruction conforme au baptême que j'avais reçu.» + +Que diraient un père ou une mère catholique, si un juif ou un +mahométan venait leur dire: «J'ai enlevé votre enfant de force, +comme l'a été le petit Mortara, ou je me suis trouvé seul avec lui +-- comme le converti avec le petit juif de Fléchier et _je l'ai +circoncis; _de ce moment, il a appartenu à la synagogue ou à la +mosquée, qui a le droit de le garder pour lui donner une +instruction conforme à la circoncision qu'il a subie.» Avec cette +doctrine que l'Église, par un baptême, même forcé ou clandestin, +peut s'approprier un enfant, que devient le droit des pères de +famille? + +On comprend qu'en voyant les monarchistes cléricaux, humbles +serviteurs de l'Église, se poser aujourd'hui en champions _des +droits des pères de famille_, un républicain de la vieille roche, +défenseur de toutes les libertés sous tous les régimes, M. Madier +de Montjau, puisse s'indigner et s'écrier: «Si quelque Danton +survivait, en entendant tomber de la bouche de ceux qui sont les +héritiers des persécuteurs violents du culte païen et de tous les +cultes, autres que le leur; en entendant tomber de la bouche de +ces hommes des protestations au nom de la tolérance, de la +liberté, des droits du père de famille, de ceux qui applaudissent +à la conversion des jeunes Lovedas, du jeune Mortara, à la +conversion d'un enfant japonais, baptisé à Lyon à l'insu de ses +parents, oui, Danton s'écrierait: _Tant d'impudence à la fin +commence à nous lasser_.» + +Antérieurement à l'édit de Nantes, les catholiques enlevaient +souvent déjà les enfants huguenots pour les baptiser. Élie Benoît +cite l'exemple d'un père qui menait son enfant au temple pour le +faire baptiser, et auquel cet enfant fut dérobé pendant qu'il +menait son cheval à l'écurie, puis porté à baptiser dans une +église catholique, par une servante de l'hôtellerie. + +L'article 17 de l'édit de Nantes dut défendre «_d'enlever par +force ou induction contre le gré de leurs parents_, les enfants +des protestants pour les faire baptiser ou confirmer en l'Église +catholique... à peine d'être puni exemplairement.» Malgré cette +défense formelle les enlèvements des enfants huguenots +continuèrent, et, en 1623, les députés du synode national +d'Alençon formulaient ainsi les plaintes de leurs co- +religionnaires à ce sujet: «on leur enlevait leurs enfants pour +les baptiser et les élever dans la religion romaine... témoin la +fille du pharmacien Rédon et celle de Gilles Connant âgée de deux +ans, qui, attirée dans un couvent, y avait été retenue malgré les +réclamations de sa mère.» + +Le plus souvent le clergé enlevait les enfants huguenots sous +prétexte que _ces enfants désiraient se convertir_, mais il les +enlevait si jeunes que ce prétexte ne pouvait être sérieusement +invoqué, et que Louis XIV lui-même se vit obligé, en 1669, de +publier la déclaration suivante: «Faisons défense à toutes +personnes d'enlever les enfants de ladite religion prétendue +réformée, ni les induire ou leur faire faire aucune déclaration de +changement de religion, _avant l'âge de quatorze ans accomplis +pour les mâles et de douze ans accomplis pour les femelles_.» + +Cette loi mettait une bien légère entrave à la violation +journalière des droits sacrés du père de famille; cependant elle +provoqua les plus vives protestations des évêques. Ainsi, en 1670, +au nom de l'assemblée générale du clergé, l'évêque d'Uzès +adressait au roi ces pressantes remontrances: «Pouvons-nous, sans +trahir notre conscience, sans être criminels devant Dieu, ne pas +acquiescer à leurs justes désirs (d'enfants de moins de douze ou +quatorze ans!) lorsque, par leur propre mouvement, secourus de la +grâce, ils se jettent dans nos bras et qu'ils nous découvrent +l'extrême envie qu'ils ont _d'être admis parmi nous!»_ Quant aux +pères de famille qui mettaient obstacle au désir de conversion de +leurs jeunes enfants, ils étaient, disait l'orateur du clergé, +«_meurtriers plutôt que pères_». + +Les évêques, avec la connivence du chancelier qui leur disait: «Le +roi a fait son devoir, faites le vôtre!» continuèrent leurs +razzias d'enfants huguenots, en ayant soin, pour avoir l'air de +respecter la loi, de ne faire abjurer ces enfants enlevés que le +jour où ils atteignaient l'âge de douze ou quatorze ans. + +Mais l'édit de 1669 devint _lettre morte_, du jour où furent +fondées les nombreuses maisons de propagation de la foi, ces +écoles-prisons «destinées à procurer aux jeunes protestantes des +retraites salutaires _contre les persécutions de leurs parents _et +les artifices des hérétiques». C'est ainsi que les trois filles de +Jean Mallet, avocat au parlement de Paris, furent mises aux +nouvelles catholiques, avant la révocation, alors que l'aînée +n'avait pas encore _douze ans._ + +Cette note, mise en marge d'une liste des pensionnaires de la +maison des nouvelles catholiques de Paris, montre ce que pouvait +être _le désir de conversion _des enfants enfermées dans ces +écoles-prisons: «_L'aînée _des Hammonet, très déraisonnable, elle +n'a que _quatre ans_, et il est cependant _très dangereux _de lui +laisser la liberté de voir ceux qui né sont pas convertis, ou qui +sont mauvais catholiques.» + +Les huguenots de Reims, las de réclamer vainement auprès des juges +et auprès de l'intendant, adressent un placet au roi, protestant +contre le refus qui leur est fait par la directrice de la maison +de la propagation de la foi, de leur laisser voir leurs filles. Ce +refus, disent-ils, est contraire à _l'équité et à la nature _qui +donnent droit aux pères et mères _de s'inquiéter de ce que +deviennent leurs enfants._ + +À cette légitime réclamation, Louis XIV répond en décidant qu'une +fille, une fois reçue dans la maison de propagation, _ne pourra +être forcée de voir ses parents jusqu' à ce qu'elle ait fait son +abjuration_, attendu qu'il s'est assuré que les filles +protestantes qui entrent dans cette maison _y entrent toujours +volontairement_ après avoir fait connaître leur désir de se faire +instruire dans la religion catholique. + +«Qu'ainsi leur volonté devenant publique et notoire, telle +précaution _affectée _de leurs père et mère à vouloir _en tirer +des éclaircissements plus particuliers_, ne peut passer que pour +_artifice _dont ils désireraient se servir pour tâcher d'ébranler +leurs enfants, et _de les émouvoir par leurs larmes_, peut-être +même par leurs reproches et par leurs menaces.» + +Non seulement les parents ne peuvent, avant qu'elle ait abjuré, +voir la fille qu'on leur a arrachée pour la convertir, mais encore +ils doivent bien se garder de la recevoir chez eux, si, +spontanément ou sur leurs conseils, elle s'échappe de la prison +après avoir abjuré. Charlotte Leblanc, convertie aux nouvelles +catholiques, est confiée à la maréchale d'Humières. En janvier +1678 elle s'échappe et voici l'ordre qui est donné à ce sujet: «Le +roi m'a ordonné de vous dire que vous ayez à vous informer si elle +s'est retirée chez ses parents, et, au cas qu'ils l'aient fait +enlever, que vous leur fassiez faire leur procès _comme suborneurs +et ravisseurs_, et si, au contraire, elle y est retournée de bon +gré, que vous fassiez _informer contre elle comme relapse_.» + +En 1676, Madeleine Blanc, enlevée de vive force, avait été +conduite chez le curé de Saint-Véran _un bâillon sur la bouche_. +La convertie s'échappe un jour et se réfugie chez son père, on +condamne le père à l'amende comme coupable _d'enlèvement; _la +fille reprise est jetée dans un couvent, et l'on n'entend plus +jamais parler d'elle. + +Quels sombres drames se sont passés derrière les murs des couvents +et de ces maisons de propagation qu'Élie Benoît appelle avec +raison _ces nouvelles prisons! -- _On enfermait de jeunes enfants +dans des cachots sales, humides et obscurs, et on ne leur parlait +que des démons qui y revenaient, des crapauds et des serpents qui +y grouillaient. Fausses visions, menaces, promesses, mauvais +traitements, jeûnes, rien n'était négligé pour abuser de la +faiblesse de ces jeunes enfants et de leur simplicité d'esprit. +Une jeune fille, ajoute Élie Benoît, enfermée au couvent d'Alençon +est tourmentée par ces fausses béates de la plus cruelle manière; +on lui met le corps tout en sang à coups de verges, on la jette +dans un grenier où elle reste pendant tout le jour et toute la +nuit suivante, une des plus froides de l'hiver, sans feu, sans +couverture, sans pain. Le lendemain on la trouve demi-morte, le +corps enflé démesurément, ses blessures livides et enflammées; +quand elle fut guérie de ses plaies, elle demeura sujette à des +convulsions épileptiques. + +Les religieuses d'Uzès avaient huit jeunes filles _rebelles_. +Elles avertirent l'intendant, firent venir le juge d'Uzès et le +major du régiment de Vivonne et, devant eux, elles dépouillèrent +les huit demoiselles (qui avaient de seize à vingt ans) et les +fouettèrent de lanières armées de plombs. Ces mortifications de la +chair semblaient chose toute naturelle aux convertisseurs, comme +moyen de persuasion. L'évêque de Lodève, lui-même, catéchisait +chaque jour une jeune demoiselle, et, chaque jour, passant des +injures aux voies de fait, la rouait de coups. + +L'histoire des petites Mirat, enlevées par l'ordre de Bossuet, +histoire que conte un témoin oculaire des faits, est un +remarquable exemple de l'énergique résistance que de jeunes +enfants opposaient parfois au zèle violent des convertisseurs. Les +filles Mirat, orphelines de père et de mère, furent enlevées de +chez leur grand-père de Monceau, médecin à la Ferté-sous-Jouarre; +au commencement de l'année 1683, sur un _faux bruit _qu'elles +voulaient se faire catholiques -- l'aînée avait alors _dix ans _et +la plus jeune _huit_. Dans le carrosse où elles furent mises, +elles se défendirent comme des lionnes, cassèrent les carreaux et +voulurent se jeter par les portières. Le procureur du roi, pour +venir à bout de la plus jeune, avait mis la tête de l'enfant entre +ses deux jambes, mais elle se dégagea, lui sauta à la figure, et +le griffa de telle façon qu'il en conserva longtemps les marques. +Il fallut faire monter les archers dans le carrosse pour contenir +les deux enfants, qui s'étaient blessées en brisant les carreaux +des portières. + +On les amena à un couvent, mais l'abbesse refusa de les recevoir +_dans l'état où elles se trouvaient; _alors on les prit et _on les +lia _sur une charrette, pour les conduire à Rebais chez un +chirurgien catholique de leurs parents. «Pendant cinq mois +qu'elles demeurèrent là, dit l'auteur de la relation, elles n'ont +vécu que de vieux pain noir que l'on accompagnait quelquefois d'un +peu de lard jaune. La plus jeune y a souffert du fouet, l'une et +l'autre on été exposées aux outrages et aux soufflets. Elles +avaient toujours sur les bras des prêtres et des dévotes qui les +punissaient quelquefois si sévèrement, que, pour éviter _les +violences_, elles ne trouvaient plus d'autre remède que _de se +jeter par la fenêtre _quoiqu'elles fussent d'un étage de haut. On +les a deux fois réduites à cette extrémité et l'on s'est vu deux +fois obligé de les retirer de ce pas. On leur avait ôté toutes les +choses dont elles pouvaient se faire du mal, comme des couteaux, +des épingles, des cordes, etc. Un matin que la servante était +allée à la messe, les petites filles se lèvent à la hâte, sortent +de la maison et vont se réfugier, à un quart de lieue de Rebais, +chez un réformé. Pendant qu'elles sont là, le chirurgien qui les a +en garde vient deux fois faire perquisition dans la maison; elles +vont se cacher dans les blés; à la nuit elles se mettent en route, +_marchant sans bas et sans souliers_, au milieu des cailloux, des +ronces et des épines. + +C'est ainsi qu'elles firent trois grandes lieues et arrivèrent à +La Ferté à trois heures du matin, où, venant à la porte de leur +grand-père, elles l'éveillèrent par leurs cris. Je les vis, _elles +étaient dans un état qui faisait pitié_, _leurs corps étaient +pleins de gale et leurs pieds déchirés_. + +Le procureur fiscal voulait pourtant les reprendre, et le grand- +père n'eut d'autre ressource pour éviter qu'il en fût ainsi que de +les emmener quatre ou cinq heures après leur arrivée pour les +présenter au premier président. Malgré les promesses de celui-ci +et l'intervention de Ruvigny, député général des protestants, +elles furent mises au couvent de Charonne, et un placet au roi +donne les détails navrants qui suivent, sur le traitement qu'elles +eurent à subir dans ce couvent: + +Quand l'abbesse vit que les caresses, les promesses et les +menaces, de l'autre, ne pouvaient rien gagner sur elles, elle se +servit des coups, des soufflets, de la rigueur du froid, de la +violence du feu et d'autres tourments pour les obliger à démordre. +Chacun sait combien a été rude l'hiver qui finissait l'année 1683 +et qui commençait l'année 1684. Pendant tout ce temps-là on les a +laissées _sans feu_, exposées à toutes les rigueurs que peut +causer un froid excessif; on les _a garrottées _quelquefois fort +étroitement; on leur a _serré les doigts avec des cordes _et, à +tous ces tourments on ajoutait des paroles pleines de fureur et de +malédiction. Le jour des Cendres 1684, alors que tout le monde +était à l'Église, elles se sauvèrent par-dessus les murs du jardin +et se rendirent chez un marchand nommé Sire, dont elles avaient +entendu dire qu'on voulait enlever la fille. Celui-ci les cacha +tantôt dans une maison tantôt dans une autre, pendant près d'un an +et réussit enfin à les faire partir pour la Hollande où elles +arrivèrent au mois d'avril 1685. + +L'histoire des petites Mirat montre quelle valeur pouvait avoir, à +la veille de la révocation, _le prétendu bruit _que tel ou tel +enfant qu'on enlevait à ses parents avait manifesté le désir de se +convertir; ce qui rendait ce _prétexte _d'enlèvement encore moins +admissible, c'est que Louis XIV avait abrogé l'édit de 1669 +interdisant d'induire à se convertir les filles avant douze ans et +les garçons avant quatorze ans, et conformément à la loi +catholique qui porte que, _à sept ans_, l'homme est en âge de +connaissance. + +Il avait publié en 1681 la déclaration suivante: «Voulons et nous +plaît que nos sujets de la religion prétendue réformée, tant mâles +que femelles ayant atteint l'âge de _sept ans _puissent et qu'il +leur soit loisible _d'embrasser la religion catholique _et que à +cet effet ils soient reçus à faire leur abjuration de la religion +prétendue réformée, _sans que leurs pères et mères ou autres +parents y puissent donner aucun empêchement_. Voulons qu'il soit +_aux choix _des dits enfants de retourner dans la maison de leurs +pères et mères pour y être nourris et entretenus ou de se _retirer +ailleurs _et de leur demander une pension proportionnée à leurs +conditions et facultés.» + +En vain les protestants adressèrent-ils une requête au roi, +faisant observer que cette déclaration permettant à des enfants +qui avaient encore aux lèvres le lait de leurs nourrices, de faire +choix d'une religion et de déserter le foyer paternel, allait +jeter la discorde dans les familles -- qu'une telle disposition +allait multiplier les émigrations, les parents aimant mieux +souffrir toute espèce de maux que de se voir séparer de leurs +enfants d'un âge si tendre. + +L'édit fut maintenu et désormais les enfants furent également +présumés _capables _de faire choix d'une religion «à l'âge, dit +Jurieu, où ils ne savent pas distinguer le rouge du bleu, à l'âge +où une pomme ou une pirouette les peuvent gagner.» + +Les parents vécurent dès lors dans des angoisses continuelles, se +défiant de tout et de tous, de leurs amis catholiques, de leurs +domestiques, de tout étranger. Une servante gagnée, mène l'enfant +au curé ou au couvent; il dit ce qu'on veut et le voilà +catholique, _perdu pour les parents_. + +La justice, dit Élie Benoît, accueillait les dénonciations de tout +le monde. + +Un voisin, une servante, un débiteur, un ennemi venait déclarer +que votre enfant savait faire le signe de la Croix, qu'en voyant +passer le Saint-Sacrement ou la Croix, il avait dit «_C'est le bon +Dieu!»_ Sans autre information, sans autre examen, on le remettait +aux mains d'un catholique. Là, soit par la promesse d'une poupée, +soit en lui donnant un fruit ou des confitures en lui faisait +répéter l'_ave maria_ ou dire seulement _la messe est belle_, et +cela suffisait pour établir son désir de se convertir à la +religion catholique. Ainsi, un marchand étant venu pour réclamer +au gouverneur la Vieville son enfant de _huit ans_, à qui l'on +avait promis quatre deniers pour se faire catholique, le +gouverneur répondit que l'enfant ayant dit: «que ce qu'il y avait +à l'église était _bien plus beau _que ce qu'il y avait au temple», +avait _suffisamment _témoigné son désir de se faire catholique et +rendu raison de son choix. + +Mme de Maintenon savait, par son expérience personnelle, combien +il est facile de convertir un jeune enfant, car, confiée elle-même +dans son enfance aux Ursulines de Niort, elle disait: «Oh! je +serai bientôt catholique, car on me promet une image!» +Malheureusement elle ne devint que trop catholique plus tard, sans +doute dans l'espérance d'effacer aux yeux du roi sa tache +originelle de huguenote. + +Elle-même enleva la fille de son parent de Villette âgée de _sept +ans_, et Bette, fille qui devint plus tard Mme de Caylas, écrit +dans ses mémoires: «Je pleurai d'abord beaucoup mais je trouvai +le lendemain la messe du roi si belle que je consentis à me faire +catholique à condition que je l'entendrais tous les jours et que +l'on me garantirait du fouet. C'est toute la contreverse que je +fis.» + +«Je l'emmenai avec moi, dit de son côté madame de Maintenon, elle +pleura un moment quand elle se vit seule dans mon carrosse, +ensuite elle se mit à chanter. Elle a dit à son frère qu'elle +avait pleuré en songeant que _son père lui avait dit en partant +que si elle changeait de religion et venait à la cour_, _il ne la +reverrait jamais_.» + +C'est de concert avec une tante de Mlle de Villette que madame de +Maintenon avait fait ce beau coup, à l'insu de la mère, et, +quelques jours après, elle mandait à la cour les deux fils de +Villette et les faisait abjurer à leur tour. Son projet avait été +longuement prémédité, car c'est sur sa demande que Seignelai avait +donné à M. de Villette un commandement à la mer qui devait le +tenir éloigné de France pendant plusieurs années. Ce qui est plus +odieux peut-être que l'acte lui même, c'est l'apologie jésuitique +qu'en fait madame de Maintenon, dans la lettre qu'elle écrit à +M. de Villette au lendemain de l'enlèvement et de la conversion de +ses enfants... + +«Vous êtes trop juste, écrit-elle, pour douter du motif qui m'a +fait agir. Celui qui regarde Dieu est le premier, mais s'il eût +été seul, d'autres âmes étaient aussi précieuses pour lui que +celles de vos enfants et j'en aurais pu convertir qui m'auraient +moins coûté. C'est donc _l'amitié que j'ai eue toute ma vie pour +vous qui m'a fait désirer avec ardeur de pouvoir faire quelque +chose pour ce qui vous est le plus cher_. Je me suis servie de +votre absence comme du seul temps où j'en pouvais venir à bout, +_j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de l'avoir et de +l'élever à mon gré_; j'ai trompé et affligé madame votre femme +pour qu'elle ne fût jamais soupçonnée par vous, comme elle +l'aurait été si je m'étais servie de tout autre moyen pour lui +demander ma nièce. + +«Voilà, mon cher cousin, mes intentions qui sont bonnes, et +droites, qui ne peuvent être soupçonnées d'aucun intérêt, et que +vous ne sauriez désapprouver dans le même temps qu'elles vous +affligent, comme je vous fais justice, et que vos déplaisirs me +touchent, faites-la moi aussi, recevez avec tendresse la plus +grande marque que je puisse vous donner de la mienne, puisque je +fâche ce que j'aime et que j'estime, pour servir des enfants que +je ne puis jamais tant aimer que lui, et qui me perdront avant que +je puisse connaître s'il sont ingrats ou non.» + +Ainsi les catholiques pouvaient dire, et croyaient peut-être, que +la plus grande marque de _tendresse_ qu'ils pussent donner à un +parent ou à un ami huguenot, était de lui enlever ses enfants et +de les convertir malgré lui! N'y a t-il pas là un exemple frappant +de cette aberration morale que produit cette passion religieuse +qui vous enlève toute notion du juste et de l'injuste. + +Du reste les convertisseurs ne se donnent bientôt plus la peine de +prétexter un désir prétendu de conversion chez les enfants qu'ils +enlèvent, et le gouvernement lui-même les autorise, par son +exemple, à en agir ainsi. Témoin cet ordre du cabinet du roi, +antérieur à la révocation: «Le roi veut que M. le curé de la +Junquières fasse remettre au porteur de ce billet, l'enfant de +M. de la Pénissière qui est _en nourrice_ dans sa paroisse.» + +C'était une incroyable émulation de zèle entre les convertisseurs, +fort peu soucieux des droits des pères de famille, désireux de se +faire bien voir en cour. Cette émulation multipliait chaque jour +davantage ces enlèvements d'enfants. Il ne faut donc pas s'étonner +si à la veille de l'édit de révocation, les maisons de propagation +de la foi regorgeaient d'enfants huguenots mis à l'abri des +prétendues persécutions de leurs parents hérétiques, derrière les +grilles des couvents. + +Vient l'édit de révocation, décrétant que tout enfant qui naîtrait +désormais de parents huguenots serait obligatoirement baptisé par +le curé et _élevé dans la religion catholique_. Il restait encore +aux huguenots leurs enfants nés avant l'édit, mais Louis XIV +complète bientôt son oeuvre, il décide qu'on enlèvera les enfants +huguenots _de cinq à seize ans_, pour les élever dans la religion +catholique; une déclaration antérieure avait mis déjà sous la main +du gouvernement tous les enfants de moins de seize ans par cette +disposition prévoyante: «Enjoignons très expressément à nos sujets +de la religion prétendue réformée qui ont envoyé élever leurs +enfants dans les pays étrangers, _les faire revenir sans délai_, +leur défendons d'envoyer leurs enfants dans les pays étrangers +pour leur éducation _avant l'âge de seize ans_.» + +Louis XIV motive ainsi son terrible édit, _exécutoire dans les +huit jours_: «Nous estimons à présent nécessaire de procurer avec +la même application le salut de ceux qui étaient avant cette loi, +et de suppléer de cette sorte au défaut de leurs parents, qui se +trouvent encore malheureusement engagés dans l'hérésie, _qui ne +pourraient faire qu'un mauvais usage de l'autorité que la nature +leur donne pour l'éducation de leurs enfants... _voulons et nous +plaît que _dans huit jours_, après la publication faite de notre +présent édit, _tous les enfants _de nos sujets qui font encore +profession de la dite religion prétendue réformée, _depuis l'âge +de cinq ans jusqu'à celui de seize accomplis_, soient mis dans les +mains de leurs parents catholiques, à défaut dans les mains de +telles personnes catholiques qui seront nommées par les juges, ou +_dans les hôpitaux généraux_, _si _les pères et mères ne sont pas +en état de payer les pensions nécessaires pour faire élever et +instruire leurs enfants hors de leurs maisons... tous ces enfants +_seront élevés dans la religion catholique_.» + +L'enlèvement général des enfants, ce grand _massacre des +innocents_, comme l'ont qualifié les huguenots, était heureusement +chose impossible. Seuls, les nobles, les notables, les bourgeois +aisés eurent à subir l'application de cet odieux édit, la masse +fut sauvée du désastre par l'obscurité de sa situation; du reste +si l'on eût voulu tout prendre, les couvents, les collèges et les +hôpitaux n'eussent pu contenir les enfants de deux cent mille +familles. + +Mais que de scènes déchirantes dans les familles _privilégiées_, +condamnées à se voir _dans les huit jours_, arracher tous leurs +enfants, même ceux qui n'avaient que cinq ans! + +«Un enfant de cinq ans! à cet âge si tendre, dit Michelet, +l'enfant fait partie de la mère. Arrachez-lui plutôt un membre à +celle-ci! Tuez l'enfant! il ne vivra pas, il ne vit que par elle +et pour elle, d'amour qui est la vie des faibles!» + +Pour éviter ce coup terrible, beaucoup de huguenots faiblirent et +se résignèrent à faire ce que Henri IV appelait le _saut +périlleux_, dans l'espoir de conserver leurs enfants après leur +conversion, ou semblant de conversion à la religion catholique. + +Ils furent cruellement trompés dans leur espoir, car, chaque +année, jusqu'à la chute de la monarchie, on fit de véritables +razzias d'enfants de convertis, que l'on entassait dans les +couvents après les avoir enlevés à leurs parents accusés d'être +_mauvais _catholiques. Les huguenots avaient cru que leur +abjuration obligerait le roi à ne _plus les distinguer des anciens +catholiques; _ainsi que le demandaient les convertis de Nîmes dans +leur supplique au duc de Noailles. Il n'en fut point ainsi; sous +le nom de _nouveaux convertis _ils constituèrent une classe de +_suspects_, auxquels on déclara applicables toutes les mesures de +précaution ou de rigueur, prises contre les huguenots. Une +ordonnance, renouvelée tous les cinq ans, jusqu'en 1775, interdit +même aux nouveaux convertis, de vendre leurs biens sans une +autorisation spéciale du gouvernement, parce qu'on les tenait pour +de _faux _convertis n'attendant que l'occasion de passer à +l'étranger pour y pouvoir professer librement leur religion +véritable. Une ordonnance royale du 30 septembre 1739 portait même +défense, aux nouveaux convertis du Languedoc, de sortir de la +province _sans permission_, on voulait les garder sous la main +pour les mieux surveiller. + +Ces suspects, au débat, étaient menés à l'église de gré ou de +force et contraints de participer à des sacrements qui leur +faisaient horreur; presque tous les évêques, dit Saint-Simon, se +prêtèrent à cette pratique impie et y forcèrent. Mais bientôt une +réaction se fit contre cette obligation de _la communion forcée_, +discrètement blâmée ainsi par Fénelon: «Dans les lieux où les +missionnaires et les troupes vont ensemble, dit-il, les nouveaux +convertis vont en foule à la communion. Je ne doute point qu'on ne +voie à Pâques un grand nombre de communions, _peut-être trop_.» + +«J'ai obtenu, écrit en 1686 l'évêque de Grenoble, le délogement +des troupes envoyées à Grenoble. J'ai représenté qu'il fallait +laisser aux évêques le soin de faire prendre les sacrements, sans +y forcer par des logements de gens de guerre. L'exemple de Valence +_m'a fait peur -- _à Chateaudouble on a _craché l'hostie _dans un +chapeau, après l'avoir prise par contrainte.» + +Cependant, en 1687, l'évêque de Saint-Pons est encore obligé +d'écrire au commandant des troupes dans son diocèse: «Vous +employez les troupes du roi pour faire aller indifféremment tout +le monde à _la table _sans aucun discernement. L'on fait mourir +quelques-uns de ces impies qui crachent et foulent aux pieds +l'eucharistie. Est-ce que Jésus-Christ n'est pas encore plus +outragé qu'on le mette violemment dans le corps d'un infidèle +public et _d'un scélérat_, tels que vous convenez que sont +plusieurs de ceux que vos troupes _font communier_?» + +Ce n'est qu'en 1699 que cette circulaire, adressée au nom du roi +aux intendants et commissaires, vient prescrire de renoncer +définitivement à de telles pratiques. Le roi a été informé qu'en +certains endroits, quelques officiers peu éclairés avaient voulu, +par un faux zèle, obliger les nouveaux convertis à s'approcher des +sacrements, avant qu'on leur eût donné le temps de laisser croître +et fortifier leur foi; Sa Majesté qui sait qu'il n'y a point de +crime plus grand, ni plus capable d'attirer la colère de Dieu, +_que le sacrilège_, a cru devoir déclarer aux intendants et +commissaires départis, qu'elle ne veut point «_qu'on use d'aucune +contrainte contre eux pour les porter à recevoir les sacrements_.» + +Quant à l'usage de la contrainte matérielle pour obliger les +convertis à assister à la messe, aux offices et aux instructions +religieuses, il fut non seulement approuvé mais réclamé de tout +temps par les évêques. + +Les troupes furent employées à cette besogne, et des inspecteurs, +nommés dans les paroisses, veillèrent à ce que les convertis +fissent leur devoir. + +Les convertis de Saint-Jean-de-Gaudonnenque sont forcés de +s'engager à découvrir ceux qui manqueront à leur devoir, soit +messe, prédication, catéchisme, instruction ou autre exercice +catholique, et ils nomment les _inspecteurs _qui dénonceront tous +ceux qui manqueront à quelqu'un des exercices de la religion +catholique. + +Quant aux habitants de Sauve, ils donnent, à chacun des +inspecteurs nommés, la conduite d'un certain nombre de familles +dont ils prendront soigneusement garde, si tous ceux qui les +composent vont à la messe, fêtes et dimanches, s'ils assistent aux +instructions et y envoient leurs enfants et domestiques, s'ils +observent les fêtes et jours d'abstinence de viandes ordonnés par +l'Église. + +L'intendant de Creil demandait que les convertis fussent obligés +de s'inscrire, sur une feuille du curé ou d'un supérieur de maison +religieuse, pour marquer qu'ils avaient assisté à la messe les +jours de fêtes et les dimanches, «ce qui aurait un merveilleux +effet, disait-il, quand on pourrait ajouter, sous _peine _de loger +pendant trois ou quatre jours un dragon.» + +En 1700 l'intendant de Montauban écrit encore au contrôleur +général: «La première démarche de les engager (les nouveaux +convertis) par la douceur à venir à la messe, était _le coup de +partie_, pourvu qu'on n'en demeure pas là; il faut y joindre +l'instruction -- c'est ce que j'ai fait, en composant environ +vingt classes des nouveaux convertis de Montauban, que j'ai +confiées, pour l'instruction, à vingt des plus habiles gens de la +ville qui _m'en rendront compte _exactement chaque semaine. +Moyennant ces instructions, je sais d'abord que quelqu'un a +manqué, ou d'aller à la messe, ou de se faire instruire, et +aussitôt je l'envoie quérir pour lui représenter que ceux qui ont +commencé à faire leur devoir sont plus coupables que les autres +quand ils ne continuent pas. Si je puis obtenir _quelques lettres +de cachet_, pour intimider les plus opiniâtres, et _quelques +secours d'argent _à beaucoup de nouveaux convertis qui sont dans +le besoin, vous pouvez vous fier à moi, l'affaire réussira ou j'y +périrai.» Mais, ainsi que le dit Rulhières, pour obliger deux cent +mille familles à répéter journellement les actes d'une religion +qu'on leur faisait abhorrer, les cent yeux d'inquisition et ses +bûchers n'auraient pu suffire. + +Le gouvernement se vit obligé de prescrire à ses agents de ne pas +appliquer des règlements vexatoires absolument inexécutables, mais +cette recommandation fut faite _en secret_, avec injonction de ne +point laisser soupçonner la défense de faire _ce qui sentait +l'inquisition_. + +Et il se passa bien des années avant que l'on renonçât à soumettre +les nouveaux convertis à un véritable régime de l'inquisition. + +Tel est traduit devant le lieutenant criminel pour avoir refusé de +se mettre à genoux pendant la messe, au moment de l'élévation, tel +autre pour avoir jeté son pain bénit, un troisième pour avoir +repoussé avec son chapeau, au lieu de la baiser, la patène, qui +lui était portée par un petit garçon. + +En Normandie, Lequesne est condamné à cinq cents livres d'amende +pour avoir refusé la charge de trésorier marguillier de sa +paroisse. + +Jacques de Superville, en quittant Nantes pour s'enfuir à +l'étranger, laisse un état de ses dettes avec cette mention: «Je +crois que le boulanger demandera quinze livres; mais, sur ces +quinze livres, il y en a six livres cinq sols pour le _pain +bénit_, qu'il faut que ceux qui l'ont ordonné paient; quant à moi, +je n'ai jamais donné ordre qu'on le fit pour moi.» + +Il fallait, en effet, payer bon gré mal gré le pain bénit, ainsi +que la tenture de sa maison les jours d'usage sur le passage des +processions. + +On veillait à ce que les nouveaux convertis ne travaillassent pas +les jours de fêtes et les dimanches, et à ce qu'ils fissent maigre +les jours d'abstinence. En 1714, un marchand de Nantes, Roger, et +sa femme sont signalés comme mangeant de la viande les jours +défendus. En 1723, un gentilhomme est dénoncé pour avoir, dans une +partie de campagne, contrevenu aux prescriptions de l'Église sur +le même point, et le secrétaire d'État, La Vrillière, lui écrit, à +propos de cette _grave _affaire: «J'ai reçu, Monsieur, le mémoire +qui contient vos raisons sur des plaintes que l'on m'avait portées +contre vous, vous ne pouvez disconvenir qu'elles avaient quelque +fondement, puisqu'il est certain _que vous avez fait_, _un jour +maigre_, _un repas en maigre et en gras publiquement dans un pré_, +ce qui a causé du scandale. Soyez donc plus circonspect à +l'avenir, sans quoi l'on ne pourrait s'empêcher de _sévir contre +vous_.» + +Le 14 juillet 1785, le curé de Mézières en Drouais dénonce encore +un nouveau converti, lequel, dit-il, n'a abjuré que pour se +marier, et ne fait pas son devoir, ayant passé vingt-quatre jours +de dimanches et fêtes obligatoires sans assister à la messe ni à +aucun des offices de l'Église. + +Pour ceux des nouveaux convertis auxquels on a accordé une +pension, ou que l'on a mis en possession des biens de leurs +parents, réfugiés à l'étranger, ils sont menacés, si eux et les +leurs ne font pas leur devoir, de se voir retirer ces pensions et +ces biens. + +En 1699, Pontchartrain écrit qu'il a appris que des officiers de +marine, auxquels on a accordé des pensions en considération de +leur conversion, souffrent que leurs femmes et leurs enfants ne +fassent aucun exercice de la religion catholique, et il ajoute: +«Sa Majesté veut que ces officiers envoient des certificats des +intendants et des évêques des lieux où leurs femmes et leurs +enfants demeurent, _comme ils y vivent en catholiques_, et elle ne +fera expédier les ordonnances de leurs pensions _que sur ces +certificats_.» + +De même; une circulaire aux intendants prescrit de surveiller la +conduite de ceux qui ont été mis en possession des biens de leurs +parents fugitifs. «S'ils trouvent, dit cette circulaire, que ceux +qui jouissent de ces biens ne s'acquittent pas des devoirs de la +religion, après en avoir été avertis, ils donneront les ordres, +nécessaires _pour en faire saisir et séquestrer les fruits_.» + +Saint-Florentin donne même l'ordre aux fermiers de la régie de +saisir les biens des nouveaux convertis qui se sont montrés +_indignes_ de la grâce que leur a faite le roi, en discontinuant +tout exercice de la religion catholique. + +Quant aux évêques, les moyens _pratiques_ qu'ils trouvent, +d'obliger les nouveaux convertis à pratiquer, c'est de leur +imposer des épreuves de catholicité, quand ils veulent se marier, +et de leur faire enlever leurs enfants s'ils ne pratiquent pas. + +Dès 1692, l'évêque de Grenoble disait: «les religionnaires sont +dans un état pitoyable, puisqu'ils sont presque sans religion; ils +ne tiennent à la nôtre que _par grimace _et ne tiennent plus à la +leur que par cabale et par hypocrisie.» + +Et, quatre ans plus tard, constatant «que les nouveaux convertis +ne vont ni à la messe ni au sermon, ne fréquentent point les +sacrements, et, _à la mort_, les refusent, disant qu'ils sont +calvinistes» il ordonne à ses curés de les regarder comme +hérétiques et de ne leur point administrer le sacrement du mariage +_qui est le seul endroit qui les oblige à revenir à l'Église_.» + +En 1754, de Blossac écrit à M. de Clervault, qui veut épouser une +aussi mauvaise convertie que lui: «Vous sentez qu'étant _suspects +_l'un et l'autre, il ne faut que le rapport de quelque +malintentionné pour vous attirer de fâcheuses affaires, et +qu'ainsi vous devez être plus exacts, même qu'un ancien +catholique, soit à assister à l'église et aux instructions et à y +envoyer vos domestiques; je ne vous donne ces avis que parce que +la moindre fausse démarche de votre part tirerait à conséquence.» + +Pour ce qui est des enfants, il ne suffisait pas que les nouveaux +convertis eussent fait baptiser leurs enfants à l'église, on +exerçait sur eux une surveillance jalouse et incessante pour +arriver à ce que ces enfants fussent élevés et instruits dans la +religion catholique. + +Une circulaire aux intendants portait cette disposition: «Les +parents doivent envoyer leurs enfants, savoir: les garçons chez +les maîtres, les filles chez les maîtresses d'école, aux heures +réglées; les tuteurs doivent faire la même chose pour les enfants +dont ils sont chargés, et les maîtresses pour leurs domestiques.» + +Outre cette instruction _obligatoire_, presque exclusivement +religieuse, que devaient recevoir les enfants des nouveaux +convertis, ces enfants devaient encore aller à l'église, y suivre +les instructions de catéchisme et accomplir leurs devoirs +religieux, le tout sous peine d'amendes infligées aux parents qui +négligeraient de faire remplir ces obligations à leurs enfants. + +Mais on n'avait pas grande confiance dans ces suspects mal +convertis, et l'instruction donnée aux intendants porte cette +terrible prescription: + +«S'ils ont avis que quelques parents _détournent leurs enfants de +la religion catholique_, ils feront mettre dans des collèges ou +dans des monastères, les enfants de qualité pour y être élevés, et +feront payer des pensions pour leur nourriture et entretien sur +les biens de leurs pères et mères, et, à défaut de biens, les +feront mettre dans les hôpitaux pendant le temps qui sera +nécessaire pour leur instruction seulement; de même pour les +enfants dont les pères et mères _n'assisteront pas aux +instructions_, _et ne feront pas le devoir des catholiques_, après +qu'ils les auront avertis, aussi les enfants qui marqueront par +leurs actions et par leurs paroles beaucoup d'éloignement de la +religion catholique, _le tout aux dépens des pères et mères_.» + +Les instructions données aux intendants, donnaient libre carrière +aux dénonciations du clergé, toujours désireux de faire enlever +aux nouveaux convertis leurs enfants, pour les faire élever dans +les collèges ou dans les couvents. Chaque année, par ordre de +l'évêque, les curés de chaque diocèse dressaient _la liste des +suspects _auxquels on devait enlever leurs enfants, et cette liste +était transmise à l'intendant qui enjoignait aux parents d'avoir à +lui amener leurs enfants, sous peine d'être traités comme rebelles +aux ordres du roi. Les enfants livrés, il fallait que les parents +payassent leur pension au collège ou au couvent, sous peine +d'amende ou d'emprisonnement. Un sieur Bocquet, par exemple, se +refuse à payer la dot de sa fille qu'on a enlevée, et à laquelle +on veut faire prendre le voile. + +Pontchartrain écrit à l'intendant: «Il n'y a pas de meilleure voie +pour obliger le nommé Bocquet à donner mille livres à sa fille +pour sa dot dans son couvent, que _de l'arrêter _comme mauvais +catholique qui fait mal son devoir.» + +Chaque année les curés dressaient des listes d'enfants à enlever +dans les familles huguenotes de leurs paroisses. + +Pour les notables et pour les nobles, les évêques envoyaient soit +au ministre, soit aux intendants des mandements pour faire +recevoir les jeunes filles dans les couvents, c'étaient des ordres +en blanc seing que l'on remplissait pour les couvents, tout comme +il y avait des lettres de cachet, signées d'avance du roi, pour la +Bastille et autres prisons du roi. Les évêques en faisaient si +grand usage, que le secrétaire d'État en 1686, _est obligé_ de +réclamer à l'archevêque de Paris une douzaine de ces mandements, +n'en ayant plus en main que deux ou trois. + +En 1750, l'archevêque d'Aix demande à Saint-Florentin des lettres +de cachet _en blanc_, et des troupes pour procéder à l'enlèvement +de jeunes protestantes, mais Saint-Florentin répond que les +lettres en blanc sont sujettes à trop d'inconvénients et que +l'emploi des soldats, dangereux pour l'honneur des jeunes filles, +a eu un succès très équivoque. + +Le plus souvent, grâce aux listes dressées par leurs curés, les +évêques pouvaient désigner _nominativement _à l'autorité civile +les enfants qu'ils voulaient enlever à leurs familles, et c'est ce +que faisait Bossuet dans son diocèse de Meaux. + +«Ayant reçu de M. l'évêque de Meaux, écrit le secrétaire d'État, à +Phelipeaux, -- en 1699, un mémoire par lequel il serait nécessaire +de mettre dans la maison des nouvelles catholiques de Paris les +demoiselles de Chalandes et de Neuville, j'en ai rendu compte au +roi qui m'a ordonné de vous écrire d'envoyer une des demoiselles +de Chalandos... et les deux cadettes des demoiselles de Neuville +qui demeurent à Caussy, dans la paroisse d'Ussy. Il y a dans même +paroisse d'Ussy deux demoiselles, nommées de Nolliers, que +M. de Meaux croit nécessaire de renfermer. Mais comme elles ne +sont pas présentement sur les lieux, il ne faudra les envoyer aux +nouvelles catholiques que de concert avec M. de Meaux, et dans le +temps qu'il vous dira.» + +Les évêques recherchaient surtout les enfants dont les familles +étaient assez riches pour payer de grosses pensions. + +L'évêque de Montauban, pour faire enlever une jeune fille de cette +ville et la faire mettre au couvent, invoque cette raison +déterminante, qu'elle aura un jour _cent mille écus_. Fléchier, +pour faire enlever le jeune d'Aubaine âgé de huit ans _qui aura de +grands biens_, se contente de dire que les parents qui l'élèvent +ne sont _peut-être _pas sincèrement catholiques, que l'enlèvement +qu'il sollicite est nécessaire pour faire perdre à cet enfant les +mauvaises impressions qu'on _a peut-être _commencé à lui donner. + +Dans l'entraînement de leur zèle convertisseur, les évêques ne +songeaient pas toujours à s'assurer si les enfants qu'ils +voulaient enlever appartenaient à des familles riches ou pauvres; +c'est ainsi qu'à l'évêque de Sisteron, voulant faire enlever les +quatre enfants d'un sieur Ganaud, pour placer les trois fils au +séminaire, et la fille au couvent, le ministre répond: «Êtes-vous +disposé à payer les pensions? Si vous ne le pouvez pas, ils +resteront en liberté.» À l'intendant de la Rochelle, Saint- +Florentin ordonne de mettre en liberté la jeune Claude, enlevée +par ordre de l'évêque «dont vous me prouvez, dit-il, que la mère +_n'est pas en état de payer la pension_.» + +À l'intendant Saint-Priest, il est obligé d'écrire: «Ne vous en +rapportez pas, dans l'avenir, avec tant de facilité aux +témoignages des missionnaires et des curés, ou faites d'abord +_vérifier les facultés de leurs parents_.» Le gouvernement ne se +souciait pas, en effet, de voir tomber à sa charge la pension des +enfants enlevés à leurs parents pour être instruits; la pauvreté +mettait les parents à l'abri des enlèvements; ainsi aux nouvelles +catholiques de Paris, il n'y avait que la dixième partie des +pensionnaires qui fussent _non payantes; _pour les jeunes filles +appartenant à des familles riches, le plus futile prétexte était +accepté, comme un motif suffisant d'enlèvement; telle est prise +comme _soupçonnée _de vouloir épouser un Danois et d'être ainsi en +danger de se pervertir en pays étranger, telle autre parce que, +ayant de la fortune, elle est sur le point d'épouser un nouveau +converti, mauvais catholique. À l'appui de ces demandes +d'enlèvement on ne craint pas d'invoquer les intérêts de l'État et +de la religion. + +Quand les parents rentraient en possession de leurs enfants, +suffisamment instruits, à chaque instant ils étaient exposés à se +les voir de nouveau enlever pour suspicion religieuse. On rend à +du Mesnil ses quatre filles élevées au couvent; il produit, pour +éviter qu'on ne les lui enlève de nouveau, un certificat du curé +de la paroisse constatant qu'elles ont fait leur devoir (sauf le +temps de Pâques où elles s'étaient rendues à Caen). Saint- +Florentin déclare ce certificat insuffisant et écrit au père que +si, à l'avenir, il ne produit pas de certificat plus explicite, on +s'assurera _d'autre manière _de la religion de ses filles. + +Mlle de Bernières est plusieurs fois reprise à sa mère, celle-ci +ne peut se la faire rendre qu'à la condition de l'envoyer +exactement au service divin et de la remettre aux nouvelles +catholiques pendant quinze jours, à chacune des quatre grandes +fêtes de l'année. + +Fraissinet, marchand à Anduze, retire de pension l'aîné de ses +huit enfants, âgé de quinze ans, pour lui faire apprendre son +commerce. Il est obligé de le réintégrer à sa pension sur la +dénonciation de l'évêque de Montpellier prétendant qu'il veut +faire passer son fils à l'étranger. Ce n'est que, après avoir +obtenu des évêques d'Alais et de Montpellier un certificat qu'on +peut désormais sans danger lui _accorder cette grâce _de reprendre +son fils chez lui, qu'on lui rend son enfant (à la charge de se +conduire par rapport à la religion, de manière à ce qu'il +n'intervienne aucune plainte à Sa Majesté). + +Le sieur Bienfait expose vainement qu'il a sept enfants, que les +pensions qu'on le force à payer pour ses trois filles le ruinent, +et que, en laissant passer le moment de leur apprendre un métier, +on leur prépare une misère certaine. Il n'obtient pas +satisfaction. L'évêque de la Rochelle va plus loin, il demande un +ordre d'emprisonnement contre un marin qui a fait partir comme +mousse son fils, alors que Monseigneur voulait continuer à faire +instruire cet enfant. Le ministre s'y refuse, déclarant que c'est +vouloir ruiner le commerce que de demander l'arrestation des chefs +de famille pour de tels motifs. Sans cesse le gouvernement était +occupé à modérer l'ardeur d'enlèvements du clergé. Saint- +Florentin, obligé de consentir à l'enlèvement de douze jeunes +filles, demandé par l'évêque de Dax, se borne à conseiller +prudemment à cet évêque de ne pas les enlever _toutes à la fois_. +Mais à l'évêque d'Orléans qui veut enlever vingt enfants, dont il +_se _charge de payer la pension, le ministre répond que le +cardinal Fleury est fort édifié d'un si beau zèle, mais que, comme +l'évêque d'Orléans en a déjà, depuis très peu de temps, fait +mettre vingt-deux autres dans les couvents et communautés, il +paraîtrait extraordinaire qu'on eût, _en moins d'un mois_, fait +enlever plus _de quarante_ enfants dans _un seul _diocèse. + +Cette prudence administrative était inspirée, non par des +sentiments de modération humanitaire, mais par la crainte de +mettre en éveil les huguenots, par des actes de violence trop +nombreux pour ne point avoir quelque éclat. Cette préoccupation +d'éviter le bruit se retrouve dans l'instruction donnée à un +intendant au sujet du fabricant Renouard, père de famille accusé +d'être en secret attaché à la foi protestante. Il lui est prescrit +de prendre à ce sujet les éclaircissements nécessaires, mais on +ajoute: «Il faut agir avec circonspection, pour que ce particulier +n'entre pas en défiance, et ne fasse pas disparaître ses enfants.» +En vain, prenait-on toutes les précautions pour ne pas mettre les +huguenots en défiance; en vain envoyait-on la nuit, à +l'improviste, les troupes faire des visites domiciliaires dans les +villages, beaucoup d'enfants, portés sur les listes de +proscription remises par l'évêque à l'intendant, étaient +soustraits au sort qui les menaçait. «Quoique j'aie fait prendre +toutes les précautions possibles, écrit l'évêque de Bayeux, et que +le secret ait été très bien gardé, on n'a pu arrêter que ces dix +enfants, quatre nous ont échappé par des issues souterraines que +leurs pères avaient fait faire dans leurs maisons depuis la +signification des premiers ordres du roi, qui avait donné +l'alarme.» + +Dans le Dauphiné, le jeune Roux, âgé de douze ans, qu'on voulait +enlever, se cache dans un marais où il y passe trois jours et +trois nuits, ayant de l'eau jusqu'au cou; ses parents ne peuvent +que lui porter un peu de nourriture pendant ce temps. Quand la +maréchaussée a renoncé à ses battues, ils le tirent de là, cousent +à son habit des pièces de monnaie, en guise de boutons, et le +mettent sur la route de Genève, où il arrive heureusement. + +À Luneray, en Normandie, à l'approche des soldats, deux fillettes +âgées, l'une de cinq ans, l'autre de sept, sont confiées à leurs +grands-pères, deux vieillards de quatre-vingts ans, qui montent à +cheval, et, les prenant sous leurs manteaux, les emmènent fort +loin chez des amis. Pendant huit ans, elles restent là; au bout de +ce temps, l'aînée se marie; et la cadette, revenue à Luneray, +reste trois ans cachée dans une chambre chez sa mère sans voir +personne. + +À Bolbec, une jeune fille poursuivie par les soldats échappe, en +se précipitant par la fenêtre d'un grenier. Une autre jeune fille +est violemment arrachée par les archers des bras de sa mère et de +sa belle-soeur récemment accouchée; celle-ci s'évanouit et tombe à +terre. La mère fait un quart de lieue de chemin se cramponnant à +son enfant. À bout de forces, elle finit par céder. La pauvre +enfant, ainsi disputée, eut un tel effroi de cette scène que son +visage en conserva toujours une pâleur mortelle. + +À Die, un chirurgien, désespéré de se voir enlever son enfant se +donne un coup de lancette dont il meurt sur l'heure. + +C'étaient, dans toutes les maisons soumises à une visite +domiciliaire, des scènes déchirantes: les parents ne pouvant se +résigner à se voir prendre leurs enfants, et ceux-ci pleurant et +se débattant pour échapper aux étreintes des ravisseurs. Quant aux +soldats, ils exécutaient impitoyablement leurs ordres, parfois +même au hasard et les outrepassaient, voulant avoir leur compte de +prises. + +En 1740, l'évêque d'Apt envoie des cavaliers de la maréchaussée +pour enlever les deux filles aînées des époux Béridal. + +Ces filles avaient été mises à l'abri; les cavaliers, après avoir +vainement fouillé partout sans succès, disent: puisque nous ne +trouvons pas les autres, nous allons toujours prendre la +troisième, une enfant de trois ans. La mère court au lit et prend +l'enfant; dans ses bras, un cavalier saisit cette enfant par les +pieds et la tire comme s'il eût voulu l'écarteler; ne réussissant +pas à l'arracher des bras de la mère, il donne à celle-ci un coup +de poing si violent sur la tête qu'elle tombe sur le carreau, ce +qui lui permet de prendre l'enfant. Quelques mois après, l'évêque +ayant réussi à mettre la main sur les deux filles aînées, Béridal +se rend à l'évêché pour réclamer ses trois filles. «Prends la plus +jeune si tu veux, lui dit l'évêque. -- Il n'est plus temps de me +la rendre répond le père, à présent qu'elle est morte et qu'on me +l'a tuée, -- Fais comme tu voudras, je vais me coucher. -- +Pardonnez-moi monseigneur, car, quoique morte, je la porterai avec +les dents plutôt que de vous la laisser.» + +Le père remporte chez lui l'enfant qui a été prise _sans ordre_, +et quelques jours après elle meurt des suites des violences +qu'elle avait eu à subir. + +«Les cavaliers de la maréchaussée, écrit en 1749 la supérieure des +nouvelles catholiques de Caen, nous ont amené trois filles. Nous +nous sommes aperçues qu'ils se sont _un peu mépris... _Au lieu de +Marie-Anne Boudon, pour laquelle nous avions un ordre du 8 octobre +1748, ils nous ont amené sa soeur...; nous ne sommes point fâchées +de cette _méprise_ si elle ne déplaît pas à la cour.» + +Que dirait-on d'un bourreau à qui on livrerait, pour l'exécuter, +le frère d'un coupable, s'il déclarait ne pas être fâché de la +_méprise_, et se résignait, pourvu que cela ne déplût pas en haut +lieu, à supplicier l'innocent à la place du coupable? + +Les convertisseurs n'y regardaient pas de si près, ils +instruisaient, bon gré mal gré, aussi bien l'enfant qui leur était +remis en vertu d'une lettre de cachet, que celui qu'on leur +livrait _par erreur et sans ordre_. Il est aisé d'imaginer quel +trouble profond jetait chez les huguenots cette cruelle +persécution, les frappant dans ce qu'ils avaient de plus cher, et +dans quelles continuelles angoisses vivaient les familles. + +«Hélas! que de familles désolées en basse Normandie, écrit en 1751 +le pasteur Garnier, que de mères éplorées, que d'angoisses et +d'amertume dans tout le voisinage! Pour un seul enfant arrêté, il +est incroyable toute la rumeur qui se fait; on ne songe de toutes +parts qu'à faire fuir les innocentes créatures qu'on chérit avec +tendresse; on les sauve toutes nues; nonobstant la rigueur des +saisons, on erre à l'aventure, on les cache dans les genêts. On +revient ensuite reconnaître le dégât de l'ennemi, on court de côté +et d'autre, le coeur déchiré de douleur et, au moindre bruit +nocturne, c'est à recommencer.» En 1754, on écrit que, depuis +quatre ans, un tiers des familles protestantes du Bocage ont +émigré à l'île de Jersey, _à cause d'enlèvements d'enfants_. + +En 1763, les habitants de Bolbec adressent au roi une requête dans +laquelle nous lisons: «la maréchaussée est venue en vertu de deux +lettres de cachet enlever les deux filles de la veuve de Jean de +Bray... Cet incident, sire, nous inquiète et nous afflige en nous +rappelant les désordres et la confusion que de pareils événements +occasionnèrent dans notre canton, il y a trente ans, et _dont les +suites furent l'émigration d'un nombre considérable de familles +protestantes_. Votre Majesté a désiré que nous rebâtissions nos +maisons incendiées (Bolbec venait d'être à moitié détruit par un +terrible incendie), nous y employons le peu que nous avons échappé +de nos désastres, mais sire, que nous servira de les faire +construire _si nous ne sommes point sûrs de les habiter avec nos +familles?»_ + +En 1775, le gouvernement modère un peu le zèle du clergé, mais ne +répudie point la doctrine qui permet de porter aux droits du père +de famille la plus cruelle atteinte. «Sa Majesté, écrit +Malesherbes à l'évêque de Nîmes, est dans la disposition de n'user +que _rarement_, et dans des cas où elle ne pourra s'en dispenser, +de son autorité pour retirer les jeunes néophytes des mains de +leurs parents et les faire mettre dans des lieux d'instruction.» + +Le 10 janvier 1790, à une supérieure des nouvelles catholiques qui +déclare avoir encore douze jeunes filles à instruire et demande de +nouvelles pensionnaires, le ministre répond: «Je ne crois pas +qu'il y ait lieu, _dans le moment actuel_, de donner des ordres +pour soustraire à l'autorité de leurs parents, les jeunes +personnes que le _désir _d'être instruites des vérités de la +religion, conduirait dans votre maison. Si cependant, les +circonstances étaient _urgentes_, on pourrait s'adresser aux +juges, pour recourir ensuite, suivant le jugement, à l'autorité.» + +C'est après 1789, il n'est plus question déjà que de jeunes filles +ayant un _prétendu _désir de se faire instruire malgré leurs +parents; mais pour que l'inviolabilité du droit du père de famille +sur la conscience de ses enfants mineurs fût proclamée, il fallait +que la monarchie très chrétienne eût été balayée par la +révolution. + +Ce n'étaient pas, du reste, depuis l'édit de révocation, les +enfants _seuls _qui étaient jetés dans les couvents pour y être +instruits; _les opiniâtres_, hommes, femmes et enfants que +n'avaient pu convaincre les exhortations des soldats, +remplissaient les couvents, les prisons et les hôpitaux, +véritables maisons de tortures. + +L'intendant Foucault, un convertisseur émérite, déclarait que les +dragons avaient attiré moins de gens à l'église, que ne l'avaient +fait, pour les gentilshommes, la crainte des prisons éloignées, +pour les femmes et les filles, l'aversion qu'elles avaient pour +les couvents. + +Cette aversion des huguenotes pour la vie monotone et vide du +couvent; avec les longues stations sur la dalle froide des +chapelles, les prières interminables en langue inconnue, se +comprend d'autant mieux, que ces chrétiennes étaient prises par +les nonnes ignorantes pour des juives, des païennes ou des +idolâtres, et catéchisées en conséquence à leur grand étonnement - +- quelques-unes des néophytes, non seulement se montraient peu +dociles à de telles instructions, mais encore _pervertissaient_, +pour employer le langage du temps, celles qui étaient chargées de +les amener à la foi catholique. Madame de Bardonnanche en agit +ainsi dans un couvent de Valence; l'évêque de cette ville, +apprenant qu'elle avait gagné l'affection des religieuses, et +craignant qu'elle _n'infectât tout le troupeau_, la fit enfermer +dans un couvent de Vif, _avec défense aux nonnes de lui parler_. + +Madame de Rochegude, enfermée dans un couvent de Nîmes, avait si +bien gagné l'esprit et le coeur des religieuses que l'abbesse dut +écrire: «Ôtez-nous cette dame, ou elle rendra tout le couvent +_huguenot_. Madame de Rochegude fut expulsée du royaume comme +_opiniâtre_. Au moment des dragonnades, de Noailles et Foucault +constatent déjà que les huguenotes sont plus difficiles à +convertir que leurs maris et souvent on mettait la femme au +couvent dans l'espoir de convertir, non seulement elle-même, mais +encore le mari par surcroît. «Le roi sait, écrit le secrétaire +d'État, que la femme du nommé Trouillon, apothicaire à Paris, est +une des plus opiniâtres huguenotes qu'il y ait. Et, comme sa +conversion pourrait attirer celle de son mari, Sa Majesté veut que +vous la fassiez arrêter et conduire aux nouvelles catholiques.» + +Des femmes, des jeunes filles, des enfants même, montrèrent une +constance admirable pendant des années entières. Par exemple, les +deux demoiselles de Rochegude, ayant pu conserver des relations +avec leurs parents, par l'entremise d'une personne dévouée qui +n'était pas suspecte à l'abbesse du couvent dans lequel elles +étaient retenues, parviennent à s'échapper _après quatorze ans _de +captivité. Elles rejoignent à Genève leurs parents dont la joie de +les revoir fut encore plus grande, dit une relation «quand ils +s'aperçurent que leurs filles n'avaient ni l'esprit, ni le coeur +gâtés. Le plus souvent les supérieures habituées à voir tout plier +devant elles, s'exaspéraient en présence de la résistance des +huguenotes, elles les injuriaient, les maltraitaient et parfois +les ensevelissaient dans leurs sombres _inpace_, ces sépulcres +faits pour _les morts vivants_. Sur une liste des pensionnaires +des nouvelles catholiques de Paris, on voit, en regard de +plusieurs noms, cette note: «elles ont été _extrêmement +maltraitées _en province, ce sont des esprits effarouchés qui ont +besoin d'être adoucis.» + +Les cas de folie, à la suite des mauvais traitements qu'avaient à +subir les pensionnaires des couvents, étaient si fréquents, qu'on +lit dans le règlement de visite fait par la supérieure de _l'Union +chrétienne_: «S'il arrive qu'il y ait des personnes _insensées +_parmi les pensionnaires, nous défendons très expressément, tant +aux soeurs qu'aux pensionnaires, de s'y arrêter et de s'en +divertir, ni de se mêler de ce qui les regarde si elles n'en sont +chargées, _ou _si la supérieure ou celle qui en aura soin ne les +en prient.» + +Dans un couvent de Paris, une dame Falaiseau, enfermée avec ses +trois filles, devient folle et meurt. Aux nouvelles catholiques de +Paris, mises sous la direction de Fénelon, la dame de La Fresnaie +devient folle, il faut la faire enfermer, et Mlle des Forges, +prise aussi de folie, se précipite par une fenêtre et se tue. +Théodore de Beringhen écrit à ce propos: «Je ne suis pas surpris +d'apprendre la frayeur et l'étonnement général qu'a causés dans +Paris la fin tragique de Mlle des Forges, qui s'est précipitée du +troisième étage par une des fenêtres de la maison. C'était une +suite affreuse de l'égarement d'esprit où elle était tombée depuis +quelques mois dans la communauté qu'on appelle les nouvelles +catholiques. Tout le monde sait que c'était une fille de mérite et +de raison, mais l'abstinence forcée et les insomnies qu'elle a +souffertes entre les mains de ces impitoyables créatures, lui ont +fait perdre en bien peu de temps le jugement et la vie.» + +Les femmes et les filles huguenotes livrées à la dure main des +religieuses, ne pouvaient recevoir ni une visite ni une lettre, +et, dans leur isolement, leur raison se perdait ou leur constance +devait céder. «Sa Majesté, écrit le secrétaire d'État à la +supérieure des nouvelles catholiques, a été informée que quelques +unes de ces femmes refusent d'entendre les instructions qu'on veut +leur donner, sur quoi elle m'ordonne de vous dire d'avertir celles +qui les refuseront que cette conduite déplaît à Sa Majesté, et +qu'elle ne pourra s'empêcher de prendre à leur égard des +résolutions _qui ne leur seront pas agréables_.» + +L'ordonnance du 8 avril 1686 prescrit, de par le roi, à la +supérieure d'avertir ses pensionnaires qu'il faut «qu'elles +écoutent avec soumission et patience les instructions qui leur +seront données, en sorte que _dans le temps de quinzaine_, _du +jour qu'elles seront reçues dans la maison_, _elles puissent faire +leur réunion; _et, au cas qu'elles ne le fassent pas dans ledit +temps, enjoint à ladite supérieure d'en donner avis pour y être +pourvu par Sa Majesté ainsi qu'elle verra bon être.» + +Les mesures peu agréables qu'on trouvait bon de prendre contre les +opiniâtres, c'était l'envoi dans des couvents plus durement menés, +dans les prisons, ou enfin à l'hôpital général. + +Les demoiselles Besse et Pellet restent longtemps aux nouvelles +catholiques de Paris sans céder, on les envoie dans un couvent +d'Ancenis, et l'évêque de cette ville reçoit de Pontchartrain +cette instruction: «_On leur donne trois mois _pour se rendre +raisonnables, à la suite desquels on les mettra à _l'hôpital +général _pour le reste de leurs jours.» + +Avec le désordre des temps, dit Michelet, que devenait une femme à +l'hôpital, dans cette profonde mer des maladies, des vices, des +libertés, du crime, la Gomorrhe des mourants? + +On faisait tout pour ne pas être jeté dans ces maisons de mort +qu'on appelait alors des hôpitaux; ainsi, en temps de famine il +fallait que les troupes fissent des battues pour ramasser les +vagabonds et les mendiants, préférant la mort à l'hôpital. + +Là, couchaient côte à côte, dans le même lit, cinq ou six +malheureux, parfois plus, les sains avec les malades, les vivants +avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever; dans +ces foyers d'infection toute maladie contagieuse, se propageant +librement, s'éternisait; -- à Rouen, en 1651, plus de 17 000 +personnes furent enlevées par la peste dans les hôpitaux. +L'hôpital de la Santé, dit Feillet, n'était plus qu'un sépulcre, +les pauvres qui étaient frappés du mal dans leur logis, aimaient +mieux y périr sûrement que d'être portés dans un lieu où ils se +trouvaient huit ou dix dans un même lit, _quelquefois un seul +vivant au milieu de sept ou huit morts_. + +Nulle précaution pour empêcher les maladies contagieuses de se +propager dans l'hôpital et au dehors. En 1652, les administrateurs +des hôpitaux de Paris, vu l'affluence des malades (il en était +arrivé 200 en un seul jour à l'Hôtel-Dieu où il y en avait déjà 2 +400), décident que l'hôpital Saint-Louis, spécialement destiné aux +_pestiférés_, sera ouvert aux blessés; tant pis pour les blessés, +on se bornera à interdire autant que possible la communication +avec le dehors. Voici comment on se préoccupait peu de préserver +la population du dehors des maladies régnant dans les hôpitaux. +«On vendait aux pauvres, dit Feillet, les habits de ceux qui +étaient morts à l'hôpital, _sans les assainir_, après les avoir +tirés du dépôt infect où ils avaient été entassés pêle-mêle, et +dont le seul nom _la pouillerie _inspire l'horreur... on en +vendait annuellement pour cinq cents livres; qu'on se figure +combien de misérables haillons, couverts de vermine, et recelant +dans leurs plis les germes funestes des maladies, représente cette +somme.» + +Les hôpitaux n'étaient pas seulement des foyers d'infection, ils +ne différaient en rien des maisons de correction. Le malade, le +pauvre, le prisonnier qu'on y jetait, était considéré comme un +pécheur frappé de Dieu, qui, d'abord, devait expier. Il subissait +de cruels traitements. + +On y entassa les huguenots après les dragonnades, et ils eurent à +y souffrir cruellement. La veuve de Rieux, envoyée à l'hôpital +général, en février 1698, résista à tout, et en septembre 1699, +d'Argenson écrit: «On n'a pu lui inspirer des sentiments plus +modérés, ni même lui faire _désirer _la maison des nouvelles +catholiques, tant elle appréhende d'être instruite et de ne pas +mourir dans son erreur... Elle est d'un âge _très avancé _et cette +circonstance doit d'autant plus, exciter le _zèle _des +ecclésiastiques qui la soignent.» + +L'hôpital qui devint pour les huguenots la maison de torture la +plus tristement célèbre et redoutée, fut celui de Valence, +hôpital-prison, dirigé par le sieur Guichard, seigneur +_d'Herapine_, la Rapine comme l'appelaient les huguenots, un des +bourreaux les plus cruellement inventifs qui se soient jamais +rencontrés. + +D'Hérapine fit si cruellement jeûner Joachin d'Annonay que ce +malheureux, dans les transports de la faim, se mangea la main et +mourut deux jours après de douleur et de misère; une autre de ses +victimes, un jeune homme de vingt-et-un ans mourut aussi de faim +dans son cachot. Il enferma Ménuret, avocat à Montélimar, dans une +basse-fosse humide où le jour ne pénétrait que par une étroite +lucarne et le maltraita cruellement; un jour enfin il lui fit +donner tant et de si forts coups de nerf de boeuf par ses +estafiers que, quelques heures après, on le trouva mort dans son +cachot. La demoiselle du Cros, et quelques-unes de ses compagnes +qui avaient voulu, comme elle, fuir à l'étranger, sont livrées à +d'Hérapine et aux six furies exécutrices de ses ordres +impitoyables. + +«Dès leur arrivée on les dépouilla de leurs chemises qu'on +remplaça par de rudes cilices de crin qui leur déchirèrent la peau +et engendrèrent des ulcères par tout leur corps; puis il les +obligea de mettre des chemises qu'il envoya quérir à l'hôpital, +lesquelles avaient été plusieurs semaines sur des corps couverts +de gale, d'ulcères et de charbon; pleines de pus et de poux. + +«N'ayant pour nourriture que du pain et de l'eau, surchargées de +travail, ces prisonnières étaient encore accablées des plus +mauvais traitements. Un des supplices favoris de d'Hérapine, après +les coups de nerf de boeuf qu'il leur faisait appliquer, sur la +chair, en sa présence, consistait à les plonger _dans un bourbier +_d'où on ne les tirait que quand elles avaient perdu connaissance. +La mort délivra la jeune du Cros de son martyr. Quant à ses amies, +couvertes de plaies de la tête aux pieds, et n'ayant plus figure +humaine, elles finirent par abjurer, et furent transportées dans +un couvent.» + +Nous avons les relations laissées par deux des victimes de +d'Hérapine, Jeanne Raymond, née Terrasson, et Blanche de Gamond; +voici quelques extraits de ces relations navrantes: + +«La Rapine ne cessait de nous visiter, dit Jeanne Raymond, +toujours accompagné de trois ou quatre estafiers et de cinq ou six +mal vivantes dont il se servait pour l'aider _à nous battre et à +nous torturer; _les satellites avaient toujours leurs mains +pleines de _paquets de verges _dont ils donnaient les étrivières +sur le corps _nu _à tous ceux que leur barbare maître livrait à +leur fureur. Ils ne cessaient de frapper que lorsque le sang +ruisselait de tous côtés. + +«L'on commença par une de mes chères compagnes (pour avoir chanté +un psaume) qu'on fit mettre à genoux dans une petite allée qui +régnait le long de nos cachots, et là, elle fut frappée jusqu'à ce +qu'elle tombât presque morte sur les carreaux. En la remettant +dans le cachot, on m'en fit sortir pour exercer sur mon dos le +même traitement, ce qui étant fait, on en fit de même aux autres +deux qui restaient encore. Je fus accusée ensuite d'avoir dit +quelque parole d'encouragement à l'une de celles qui étaient dans +les autres cachots, ce qui fit que la Rapine, ranimant sa fureur, +me fit sortir de nouveau du cachot et recommença à me frapper +derechef avec un bâton, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, il +ordonna à deux de ses satellites de continuer à me battre, chacune +avec un bâton, ce qu'elles continuèrent à faire jusques aussi +qu'elles en furent lasses et qu'elles eurent mis mon corps _aussi +noir qu'un charbon_. + +«Quelque temps après, étant accusée d'avoir parlé à quelqu'une de +mes compagnes, la soeur Marie qui faisait l'office de bourreau, +vint contre moi, me prit par derrière, me frappa de tant de coups +de bâton, surtout à la tête, me donna tant de soufflets et de +coups de poing au visage, qu'il enfla prodigieusement et dans ce +pitoyable état, il n'est point de menaces qu'elle ne me fit... +Comme tous ses mauvais traitements n'opéraient pas, la Rapine me +dit que j'irais de nouveau dans le cachot et que j'y crèverais +dans moins de six semaines... On m'obligea d'en nettoyer deux +autres qui étaient attenant à celui-ci. Je m'aperçus, en les +nettoyant, que les clous de l'une des portes étaient fort gros, +posés les uns tout près des autres et que leurs pointes n'étaient +pas redoublées. J'en demandai la raison et l'on me dit que la +Rapine s'en servait pour tourmenter qui bon lui semblait en les +mettant entre les murailles et la porte, _et les serrant contre +ces clous_. Je faillis être dévorée par la _vermine _dans ce +cachot. Non seulement on plaçait à côté des cachots des chiens +qui, par leurs aboiements importuns, achevaient d'y ôter tout +repos, mais on logeait parfois ces chiens dans les cachots mêmes +avec les prisonniers, ce qui causait à ces malheureux des terreurs +mortelles, car ces chiens, surtout deux d'entre eux, du poil et de +la grosseur d'un vieux loup, étaient si furieux que peu +d'étrangers échappaient à leurs dents.» + +Blanche de Gamond arrive à l'hôpital de Valence, elle refuse +d'aller à la chapelle où se disait la messe; la soeur Marie lui +donne des soufflets et des coups de pied et lui rompt un bâton sur +le dos, puis elle la décoiffe pour la prendre aux cheveux. Mais +Blanche venait d'être rasée, par ordre du parlement; on la prend +par les bras et malgré ses cris on la traîne à la chapelle. + +«Ce soir-là, ajoute-t-elle, on me donna un lit qui était assez +bon, mais je ne pouvais pas me déshabiller, ni tourner les bras, +ni lever la tête, tant on m'avait meurtrie de coups. C'était le +premier jour que j'entrai à l'hôpital. Le lendemain on nous fit +lever à quatre heures et demie du matin. Quoique je ne pouvais pas +lever la tête, parce que mon cou était tout meurtri, il me fallut +cependant travailler; à six heures deux filles me prirent et me +menèrent dans la chapelle malgré moi... + +«On me mit dans une chambre où il y avait _des poux_, _des puces_, +_et des punaises_, en quantité prodigieuse, tellement qu'il me +semblait tous les matins qu'on m'avait donné les étrivières, tant +que ma chair me cuisait. Il ne nous était pas permis de blanchir +ni de faire blanchir nos chemises, les poux nous couraient dessus, +_il nous était défendu de nous les ôter... _je n'avais point de +draps, tant seulement une couverte et de la paille... le pain +qu'on nous donnait était fort noir et du plus amer, car, pendant +trois ou quatre jours, il me fut impossible d'en mettre un morceau +à ma bouche, quelque effort que je fisse en moi-même. + +«On me faisait charrier de l'eau avec Mlle de Luze. Une fille +nommée Muguette, nous suivait après, avec une verge à la main, qui +nous en frappait les doigts. Et la cornue que nous portions était +si pleine et pesante, que deux hommes auraient eu peine de la +porter et, comme nous étions faibles, ce fut cause que celle qui +était avec moi, le bâton lui glissa de la main, et nous versâmes +deux ou trois verres d'eau sur le pavé. On s'en alla quérir la +Rapine. Il s'en alla à la cuisine et dit aux cuisinières: «Donnez +les étrivières à cette huguenote, mais ne l'épargnez pas; que si +vous l'épargnez vous serez mises à sa place. + +«À l'instant on me fit lever et on me fit entrer à la cuisine. +Sitôt que j'y fus dedans, on ferma bien toutes les portes et je +vis six filles, que chacune d'elles avait un paquet de verges +d'osier de la grosseur que la main pouvait empoigner et de la +longueur d'une aune, on me dit: «Déshabillez-vous»; ce que je fis, +on me dit: «Vous laissez votre chemise, il la faut ôter». Elles +n'eurent pas la patience qu'elles-mêmes l'ôtèrent et j'étais nue +depuis la ceinture en haut. On apporta une corde de laquelle on +m'attacha à une poutre qui tenait le pain dans la cuisine, en +m'attachant on tirait la corde de toutes leurs forces, puis on me +disait: «Vous fais-je mal?» Et alors elles déchargèrent leur furie +dessus moi et, en me frappant l'on me disait: «Prie ton Dieu!» + +«On avait beau s'écrier: «Redoublons nos coups, elle ne les sent +pas puisqu'elle ne dit mot ni ne pleure point.» Et comment aurais- +je pleuré, puisque j'étais _peinée _au dedans de moi? Mais sur la +fin, mes pieds ne purent pas me soutenir parce que mes forces +étaient faillies, aussi j'étais pendue par les bras et voyant que +j'étais comme couchée par terre, alors on me détacha pour me +frapper mieux à leur aise. On me fit mettre à genoux au milieu de +la cuisine, là elles achevèrent de gâter les verges sur mon dos, +tant que le sang me coulait des épaules... et comme elles me +mettaient mon corps (mon corsage) je les priai de ne me le mettre +pas, mais tout seulement mon manteau; elles ne firent que pis, me +serrèrent tant plus et, comme j'étais enflée et noire comme du +charbon, ce me fut un double supplice et double martyre... C'était +à deux heures après midi et, quoique je ne pouvais pas me remuer, +il me fallait pourtant travailler. Et tantôt on venait en disant: +«Quatre huguenotes pour travailler et charrier de l'eau.» Dans un +moment après on revenait en criant: «Encore deux ou trois +huguenotes pour charrier de la farine»; et tous les jours on +augmentait nos peines et nos supplices. + +«Aussi, je regardais ce lieu là comme l'image de l'enfer; je +désirais ardemment d'en sortir par la mort... On nous faisait +balayer la cour des filles, mais on ne nous donnait point de +balais à toutes, _il fallait que nos doigts fissent les balais et +nous ramassions la boue avec nos mains... _Depuis les étrivières, +j'étais devenue comme ladre, j'avais par tout mon corps des +_ampoules _qui étaient de la grosseur d'un pois. Ce n'était pas la +gale, mais du sang meurtri... Je balayai la salle; le redoublement +de fièvre me prit, ma chemise était toute mouillée de sueur de +travail, et comme j'étais extrêmement mal, je m'en allai me jeter +sur le lit... + +«Je ne fus pas plutôt sur le lit que la Roulotte et la Grimaude, +transportées de furie, vinrent contre moi en me disant: «Allons, à +la messe! ...» Elles me jetèrent du lit à terre, et, comme je ne +voulais pas marcher, j'étais couchée sur le pavé, elles me +frappèrent à coups de pied, ensuite du bâton qu'elles avaient à la +main... Quand elles eurent rompu le bâton sur moi... on me traîna +jusqu'aux degrés...» + +À la suite des mauvais traitements répétés qu'elle avait subis, +Blanche de Gamond tombe malade et est envoyée à l'infirmerie. + +«Je demeurai là, dit-elle, l'espace de deux mois, je fus détenue +d'une fièvre continue et redoublement d'accès. Quand je demandais +de l'eau pour me rafraîchir la bouche, pour la plupart du temps, +on me la refusait, en me disant: «Faites-vous catholique et on +vous en donnera...» On ne me donnait point de bouillon, sinon +d'eau bouillie avec des choux verts, qu'il y avait des poux et des +chenilles parce qu'on ne les lavait, ni triait, comme j'en ai très +souvent trouvé dans ma soupe. Mais, pour du sel et du beurre on y +en mettait fort peu, tellement que, quand on me présentait ce +bouillon, le dédain et le vomissement me prenaient.» + +C'était, paraît-il, l'habitude des hôpitaux de laisser à peu près +mourir de faim les malades, car Lambert de Beauregard, porté à +l'hôpital général après avoir été torturé par les soldats, dit: +«J'y fus bien couché et mal nourri: car il est constant qu'en huit +jours que j'y demeurai, je n'y mangeai _pas une livre pesant_, +pour tous les aliments que je pris là dedans, parce que l'on ne +m'y présentait que de gros pain que l'on mettait bouillir avec de +l'eau, sans sel ni autre chose pour le mortifier... Je buvais +surtout de l'eau froide que je trouvais fort bonne, et c'est de +cela que je me nourris presque tout le temps que je demeurai à +l'hôpital... Il arriva qu'après que j'eus séjourné cinq à six +jours à cet hôpital, sans prendre d'autre nourriture que de l'eau +froide, je me trouvai _si vide d'estomac et de cerveau _que, +durant la nuit, j'avais des visions et étais dans les rêveries qui +me faisaient dire beaucoup d'extravagances.» + +À Marseille, l'hôpital des galères était ainsi un lieu de +tourments où les malheureux allaient _achever de mourir _ayant à +souffrir de la faim et du froid. + +Pour en revenir à Blanche de Gamond, on vient lui dire, à sa +sortie de l'infirmerie, que sous trois jours elle devra partir +pour l'Amérique. «Et, quand vous serez sur la mer, ajoutait-on, on +vous fera passer sur une planche fort étroite, et ensuite on _vous +jettera dans la mer_, afin de faire perdre la race des huguenots +et de se défaire de vous.» + +Élie Benoît constate que cette menace de transportation dans le +nouveau monde parvint à vaincre la constance «de plusieurs de ceux +qui avaient résisté aux prisons, aux galères, aux cachots, à la +faim, à la soif, à la vermine et à la pourriture.» + +Jurieu dit, qu'après le naufrage d'un des navires transportant des +huguenots aux colonies, on ne mit plus en doute qu'on ne vous +embarquât pour opérer des noyades en grand. À ceux qu'on allait +embarquer, raconte Élie Benoît, on parlait de l'Amérique comme +d'un pays où ils seraient «réduits _en esclavage _et traités comme +les habitants des colonies traitent leurs nègres et leurs bêtes». + +Une lettre écrite de Cadix par un Cévenol au mois d'avril 1687, +montre combien était répandue cette idée que les huguenots +transportés devaient être réduits en esclavage aux colonies: «On +les envoie aux îles d'Amérique _pour y être vendus au plus +offrant_. Ces choses font horreur à la nature que ceux qui se +disent chrétiens, vendent des chrétiens à deniers comptants... + +«Nous apprîmes que ce vaisseau venait de Marseille et qu'il allait +en Amérique porter _des esclaves... _Nous avons vu paraître +quelques demoiselles, à qui la mort était peinte sur le visage, +lesquelles venaient en haut pour prendre l'air. Nous leur avons +demandé par quelle aventure elles s'en allaient en Amérique. Elles +ont répondu avec une constance héroïque. «Parce que nous ne +voulons point adorer la bête, ni nous prosterner devant des +images; voilà, disent-elles, notre crime». Je ne fus pas plutôt au +bas de l'échelle que je vis quatre-vingts jeunes filles ou femmes, +couchées sur des matelas, accablées de maux, et d'un autre côté +l'on voyait cent pauvres malheureux accablés de vieillesse et que +les tourments des tyrans ont réduits aux abois (des forçats +invalides). Elles m'ont dit que, lorsqu'elles partirent de +Marseille, elles étaient 250 personnes, hommes, femmes, filles et +garçons et que, en quinze jours, il en est mort 18.» + +Ce Cévenol trouve parmi les transportées, deux de ses cousines, +deux jeunes filles, l'une de quinze, l'autre de seize ans, l'une +déjà bien malade, vouées toutes deux à une mort prochaine car le +vaisseau qui les portait _fit naufrage _et l'on ne sauva point la +moitié des passagers. Est-ce à ce naufrage, ou un des cinq ou six +autres sinistres du même genre, que se rapporte cette relation du +huguenot Étienne Serres, un des rares survivants d'un navire qui, +chargé, de prisonniers et de forçats invalides, fit naufrage près +de la Martinique? + +«Les femmes, dit-il, étaient fermées à clef dans leur chambre et, +dans le désordre où tout le monde était, on ne se souvint de leur +ouvrir que lorsqu'il ne fut presque plus temps. Quelqu'un ayant +enfin pensé à elles, et s'étant avisé d'ouvrir la porte de leur +chambre, ne pouvant trouver la clef, la rompit à coups de hache. +Quelques-unes en sortirent au milieu des eaux où elles nageaient +déjà; et on trouva toutes les autres noyées. Les forçats étaient +enchaînés les uns avec les autres, et sept à sept, de sorte que, +ne pouvant rompre les chaînes dont ils étaient liés, ils jetaient +des cris épouvantables pour émouvoir les entrailles et pour faire +venir à leur secours. Ces cris ayant attiré près d'eux leur +comité, il eut pitié d'eux et fit tous ses efforts pour rompre +leurs chaînes. Mais le temps était court, et, tous voulant être +déliés à la fois, après avoir ôté les fers à quelques-uns, il fut +contraint d'abandonner les autres.» + +Les matelots mettent les chaloupes à la mer, quelques-uns +seulement des transportés peuvent les suivre dans les +embarcations, si bien que quinze des prisonniers périrent et _que +presque toutes _les prisonnières furent noyées. + +Ce n'était pas seulement le naufrage qu'avaient à craindre les +transportés, c'étaient encore les maladies résultant de +l'entassement sur les navires et du manque de soins. Ainsi sur un +navire parti de Nantes en 1687 avec cent soixante transportés, +quarante périrent dans la traversée, et sur deux autres partis de +Marseille l'année suivante avec cent quatre-vingt passagers, +quarante périrent en route. + +Cette croyance qu'on embarquait les huguenots pour les noyer était +si bien établie, que Convenant, pasteur d'Orange, à l'occasion de +l'émigration protestante de cette principauté, dit encore en 1703: +«On répétait qu'on ne leur faisait prendre cette route que pour +les embarquer à Nice sur des vaisseaux qu'on y avait préparés, et +pour leur faire le même traitement qu'on avait fait, il n'y avait +que quelques jours, à tous les habitants d'un village des +Cévennes, qu'on avait mis sur un vaisseau, sous ombre de les +transporter dans les îles d'Amérique, et _qu'on avait fait couler +à fond au milieu de la mer_.» + +On avait eu l'idée, tout d'abord, de faire de la transportation +sur une grande échelle; le marquis de la Trousse avait cru trouver +dans la transportation un moyen de _changer quelques peuples des +Cévennes_, et en 1687, il annonçait être prêt à faire trois +_voitures_, d'une centaine de personnes chacune, pour Marseille, +mais il dut se contenter de faire partir pour les îles d'Amérique +ou le Canada, _ceux qui paraissaient avoir le plus de crédit dans +chaque village_. On renonça bientôt absolument à la transportation +des huguenots, «Sa Majesté, écrivait Louvois en 1689, ayant connu +par expérience que ces gens-là embarrassaient extrêmement les +gouverneurs des îles et que, quelque précaution que l'on prit, ils +s'évadaient et revenaient en France.» + +Cette décision se comprend d'autant mieux que Louvois avait obtenu +du roi que la liberté de sortir du royaume fût _momentanément +_rendue aux huguenots et aux nouveaux convertis. Il avait invoqué +cet argument «que le naturel des Français les poussait à vouloir +principalement les choses difficiles et _défendues_, mais qu'ils +se refroidissaient aussitôt qu'on leur donnait la permission de se +satisfaire». Conformément à son avis, les passages furent un +instant ouverts aux émigrants, mais quand on vit qu'une foule de +gens profitaient de l'occasion pour sortir du royaume, on +s'empressa de les refermer et de remettre en vigueur les édits +interdisant l'émigration sous peine des galères. + +En même temps, pour désemplir les prisons trop peuplées, on avait +expulsé du royaume quelques centaines de huguenots opiniâtres, +qu'on avait fait conduire aux frontières de terre _ou _de _mer_, +_en confisquant leurs biens_, comme s'ils fussent sortis +volontairement du royaume. On expulsa de même quelques _notables +qui _n'avaient pas été emprisonnés, mais donnaient le mauvais +exemple de leur attachement à la foi protestante. + +Ainsi, de Thoraval, gentilhomme du Poitou qui, enfermé à la +Bastille, avait abjuré entre les mains de Bossuet, était dénoncé, +six ans plus tard, comme étant le conseil des nouveaux convertis, +si bien _qu'il ne paraissait pas qu'il eût fait abjuration_. +Quelques jours plus tard, après que le secrétaire d'État eut +consulté Bossuet sur la question, le maréchal d'Estrées recevait +l'ordre suivant, qu'il s'empressait d'exécuter contre cet +_opiniâtre _dont la présence était réputée dangereuse: «Sa Majesté +veut que vous fassiez sortir du royaume le sieur de Thoraval, en +l'envoyant au plus prochain endroit pour s'embarquer, et sa femme +aussi, supposé qu'elle n'ait point fait l'abjuration. Je crois +inutile de vous dire qu'il ne doit emmener avec lui aucun de ses +enfants, _ni disposer de ses effets_.» + +Fénelon, non seulement conseillait d'envoyer les nouveaux +convertis dangereux de la Saintonge dans les provinces où il n'y +avait point de huguenots, de les y envoyer en qualité _d'otages_, +pour empêcher la désertion de leurs familles, mais encore il +ajoutait: «Peut-être ne serait-il point mauvais d'en envoyer +quelques-uns dans le Canada, _c'est un pays avec lequel ils font +eux-mêmes le commerce_.» La plaisante raison pour les transporter +en Amérique! + +Le secrétaire d'État Seignelai envoie à un intendant cette lettre +du roi: «J'ai vu la liste que vous m'avez envoyée de ceux de la +religion prétendue réformée qui sont dans l'étendue de votre +département, et qui ont, jusqu'à présent, refusé de faire leur +réunion à l'Église catholique, et ne pouvant souffrir que des gens +si opiniâtres dans leur mauvaise religion demeurent dans mon +royaume, je vous écris cette lettre pour vous dire que mon +intention est que vous les fassiez conduire au plus prochain lieu +de la frontière sans qu'ils puissent, sous quelque prétexte que ce +soit, _emporter aucuns meubles ou effets de quelque nature qu'ils +soient_.» + +Ces mesures d'expulsion ne portaient que sur quelques têtes +choisies; il eût fallu, chose impossible, conduire à la frontière +des populations entières pour débarrasser le royaume de tous _les +opiniâtres._ + +En 1729 encore, le président du parlement de Grenoble rend cette +ordonnance: «Nous avons ordonné que, dans trois mois, le sieur +Jacques Gardy fera abjuration de la religion prétendue réformée, à +compter du jour de la signification qui lui sera faite du présent, +à faute de quoi, ledit délai passé, il est ordonné au sieur prévôt +de la maréchaussée de cette province de le faire prendre par des +archers et conduire hors du royaume sur la frontière la plus +proche, lesquels archers lui feront défense d'y rentrer sous la +peine des galères.» + +Quant à ceux qu'on tenait sous les verrous, on ne se résignait à +leur ouvrir les portes des prisons pour les conduire à la +frontière que lorsque l'on avait épuisé tous les moyens pour +provoquer leur abjuration. + +La veuve Camin était prisonnière au château de Saumur depuis de +longues années sans qu'on eût pu la faire abjurer. Pontchartrain +écrit au gouverneur: «Le roi est résolu de la faire sortir du +royaume, après qu'on aura essayé de la convertir. Pour cet effet +il faut tenir cette décision _secrète _et mettre tous les moyens +possibles en usage pour l'obliger à s'instruire, en lui faisant +entendre que c'est le seul expédient à mettre fin à ses peines; et +si, dans trois mois, elle persiste dans son opiniâtreté, on +l'enverra hors du royaume.» + +Comme on savait que les prisonniers préféraient tout, même les +galères, à la transportation en Amérique, on faisait peur jusqu'au +bout de l'Amérique, dit Élie Benoît, aux expulsés, que l'on +conduisait aux frontières du royaume, et cet artifice réussit +contre quelques-uns qui perdirent courage à la veille de leur +délivrance... Le marquis de la Musse était déjà sur un vaisseau +étranger, avant qu'il eût appris qu'on voulait le relâcher; il +n'en sut rien qu'après que celui qui était chargé de le conduire +se fut retiré et que les voiles furent levées. -- «On nous mena +dans notre charrette, dit Anne Chauffepié, à un village nommé +Etran, où nos gardes et nous, nous montâmes sur le vaisseau qui +nous attendait pour mettre à la voile, et _ce fut là seulement +_que nos gardes nous dirent qu'on nous emmenait en Angleterre ou +en Hollande, car, jusqu'à ce moment, ils nous avaient toujours +fort assuré _qu'on nous mènerait en Amérique_.» + +Pour en revenir à Blanche de Gamond, la victime de d'Hérapine, ou +la Rapine, comme l'appelaient les huguenots, quand on lui eut fait +cette menace de la transporter en Amérique, elle résolut de +s'évader de l'hôpital de Valence avec trois de ses compagnes; +mais, en franchissant une haute muraille, elle tomba et se rompit +la cuisse, si bien qu'elle fut reprise par ses bourreaux et +ramenée à l'infirmerie où se trouvait son amie Jeanne Raymond, +blessée comme elle. + +«L'un me prit par la tête, dit-elle, et les autres par le milieu +de mon corps, ainsi on commença à monter les degrés. Je souffrais +comme si j'eusse été sur une roue; tous les degrés qu'on montait +ébranlaient si fort mon corps et mes os qu'ils craquetaient tous. +-- Un moment après on vint pour me déshabiller, ce fut des maux +les plus cuisants du monde. Ils étaient trois ou quatre filles, +les unes me tenaient entre leurs bras, les autres me délaçaient, +les autres m'ôtaient mes bas; c'est alors que je fis des cris, car +les os de mon pied gauche étaient démis. Puis on me mit dans une +peau de mouton, là où je demeurai jusqu'au troisième jour sans +qu'on me changeât de place, ni nous faire accommoder nos +desloqûres, nous priâmes tant qu'enfin on nous fit venir un homme, +nommé maître Louis Blu qui nous remit nos os. Il accommoda +premièrement Mlle Terasson, et puis moi, ce furent des cris et des +larmes que ma cuisse me causait, car elle était démise et +_moulue_, cela dura assez longtemps, devant qu'il eût accommodé, +en six ou sept parts de ma personne, les os qui étaient démis de +leur place. On demeura huit jours sans venir voir nos +meurtrissures. + +«On ne me donna point de bouillon ni autre chose... M. de Brezane +ne manquait pas de nous faire de rudes menaces de temps en temps; +en venant nous voir il nous disait: «Quoique vous soyez +estropiées, cela n'empêchera pas _qu'on ne vous mène en Amérique +_pour vous faire prendre fin, mais en attendant je vous ferai +mettre dans un cachot et vous pourrirez là-dedans. + +«Il fallait qu'on fût quatre personnes pour me lever, chacune +d'elles prenait le coin du matelas et avec le matelas on me +mettait par terre puis deux filles me tenaient entre leurs bras et +les autres faisaient mon lit, puis on tâchait de m'y mettre +dessus; mais c'était là la plus grande peine parce qu'on ne +pouvait pas m'y mettre sans me toucher. Et comme je pourrissais +vive et que ma peau s'ôtait dès qu'on me touchait, c'étaient des +cris, des larmes et des soupirs, les plus grands qu'on ait jamais +ouïs, la nuit et le jour sans relâche... + +«Comme M. le comte de Tessé avec l'évêque de Valence approchaient +de mon lit, la plus grande hâte qu'ils eurent, ce fut de se +boucher le nez et ensuite de prendre la fuite à cause de la +puanteur, et de ce _qu'on n'avait pas soin de changer le linge de +ma plaie_, car elle coulait nuit et jour et perçait le matelas; et +toutes les fois qu'on me levait, il ressemblait à un ruisseau, et +quoiqu'on eut parfumé la chambre, cela n'empêchait pas qu'il n'y +eut une grande puanteur.» + +Grâce aux démarches d'amis puissants, et à un sacrifice pécuniaire +que sa mère consentit à s'imposer pour faire disparaître les +dernières oppositions, Blanche de Gamond, autorisée à se rendre à +Genève, put sortir de l'hôpital de Valence. La malade partit, +couchée à plat ventre sur un sac rempli de foin, posé en travers +sur la selle d'un cheval, les pieds appuyés sur l'un des étriers. +Ce fut un nouveau et cruel martyre; à chaque pas du cheval, +c'étaient de terribles douleurs; il fallut s'arrêter toutes les +deux ou trois lieues, et, à chaque étape, séjourner plusieurs +jours pour se reposer, si bien que l'on mit un mois pour faire les +quatorze lieues qui séparent Valence de Grenoble. + +Celui qui visite les prisons d'aujourd'hui, ne peut avoir aucune +idée de ce qu'étaient les prisons du temps de Louis XIV, ces +sépulcres des vivants où furent entassés les huguenots après la +révocation, et où tant de victimes furent jetées pendant près d'un +siècle pour cause de religion. + +La plupart des cachots des châteaux forts et des prisons d'État +étaient de sombres réduits, dans lesquels l'air et le jour ne +pénétraient que par une étroite lucarne, donnant parfois sur un +égout infect; ils étaient si humides que les prisonniers y +perdaient bientôt leurs dents et leurs cheveux, les insectes y +pullulaient ainsi que les souris et les rats, et les tortures de +la faim venaient souvent s'ajouter aux autres souffrances qu'on +avait à y supporter. Je laisse la parole aux témoins oculaires et +aux victimes pour ne pas être accusé d'exagération dans la +description de ces lieux de torture. + +Voici d'abord le témoignage Élie Benoît: «Il y a des lieux où les +cachots sont si noirs, si puants, si pleins de boue et d'animaux +qui s'engendrent dans l'ordure, que la seule idée en fait frémir +les plus assurés. Presque partout ces cachots sont des lieux où il +passe des égouts et où les immondices de tout le voisinage +viennent se rendre. Dans plusieurs on voit passer les ordures des +latrines, et, quand les eaux sont un peu hautes, elles y montent +jusqu'au cou de ceux qui y sont confinés... À Bourgoin les cachots +n'y sont rien autre chose que des puits, pleins d'eau puante et +bourbeuse... On y descend les prisonniers par des cordes, et on +les y laisse suspendus de peur qu'ils ne fussent étouffés s'ils +tombaient jusqu'au fond. + +Le cachot de la Flosselière est une véritable voirie, où passent +toutes les ordures d'un couvent voisin. On avait la méchanceté d'y +porter exprès des charognes pour incommoder les prisonniers de +leur puanteur. Tels sont encore ceux d'Aumale en Normandie, tels +ceux de Grenoble où le froid et l'humidité sont si terribles que +plusieurs, au bout de quelques semaines, ont perdu les cheveux et +les dents... Certains cachots sont si étroits qu'on n'y peut être +debout. Les malheureux qu'on y jette ne peuvent trouver de repos +qu'en s'appuyant contre la muraille en se mettant comme en un +peloton pour se délasser en pliant un peu les jambes. + +Il y en a qui sont faits à peu près comme la coiffure d'un +capucin, un peu larges d'entrée, mais rétrécissant jusqu'au fond, +en sorte _qu'on n'y peut tenir qu'en mettant les pieds l'un sur +l'autre_, _et que la seule posture où un homme s'y puisse mettre_, +_est de demeurer demi couché_, _sans être jamais ni debout_, _ni +assis; sans pouvoir se remuer_, _qu'en se roulant contre la +muraille; sans pouvoir changer la situation de ses pieds_, _comme +s'ils étaient attachés avec des clous et qu'ils ne pussent tourner +que sur un pivot... _Avec tout cela ces lieux ne sont ouverts que +pour donner aux prisonniers autant d'air qu'il en faut pour +n'étouffer pas, et _cet air ne leur vient que par des crevasses +qui_, _outre qu'elles apportent un air impur et infect_, _exposent +aussi ces lieux pleins d'horreur à toutes les injures des +saisons._ + +La plupart des cachots n'ont de jour, qu'autant qu'il en faut pour +faire apercevoir aux prisonniers _les crapauds et les vers qui s'y +engendrent et s'y nourrissent... _On avait parfois la cruauté de +mettre aux prisonniers les fers aux pieds et aux mains... On +refusait aux malades tout ce qui pouvait leur faire supporter leur +mal avec plus de patience... _Le geôlier appliquait impunément à +son profit ce qu'il recevait pour le soulagement des +prisonniers... On laissait ceux-ci dans les plus horribles cachots +autant de temps qu'ils y pouvaient demeurer sans mourir_. _Après +qu'on les en avait retirés_, _pénétrés d'eau et de boue_, _on ne +leur donnait ni linge ni habits à changer_, _ni feu pour sécher ce +qu'ils avaient sur le corps... On en a retiré parfois dans des +états qui auraient fait pitié aux peuples qui s'entremangent; on +les voyait enflés partout_, _leur peau se déchirait en y +touchant_, _comme du papier mouillé; ils étaient couverts de +crevasses et d'ulcères_, _maigres_, _pâles_, _ressemblant plutôt à +des cadavres qu'à des personnes vivantes_.» + +«Les prisons de Grenoble étaient si remplies, en 1686, écrit +Antoine Court, que les malheureux qui y étaient renfermés, étaient +entassés les uns sur les autres; dans une seule basse-fosse, il y +avait quatre-vingts femmes ou filles, et dans une autre, soixante- +dix hommes. Ces prisons étaient si humides, à cause de l'Isère qui +en baignait les murailles, que les habits _se pourrissaient sur +les corps des prisonniers_. Presque tous y contractaient des +maladies dangereuses, et il leur sortait sur la peau des espèces +de clous qui les faisaient extrêmement souffrir, et ressemblaient +si fort aux boutons de la peste que le parlement en fut alarmé et +résolut une fois de faire sortir de Grenoble tous les +prisonniers.» + +Blanche de Gamond qui fut enfermée dans ces prisons avant d'être +conduite à l'hôpital de Valence, écrit: «Comme la basse-fosse +était un mauvais séjour extrêmement humide, je tirai du venin +tellement que je tombai dans une grande maladie, car j'étais +détenue d'une fièvre chaude... Il me sortit derechef un venin à la +jambe droite, elle était si défigurée à cause du venin que j'avais +tiré de ces lieux humides qu'on croyait qu'il faudrait la couper.» + +Mesuard dépeint ainsi sa prison de la Rochelle: «Étant dans ce +triste lieu au plus fort de l'hiver, qu'il ne cesse de pleuvoir, +du côté du soleil levant la mer y montait, et comme ce cachot +n'est qu'une voûte, l'eau y entrait en chaque fente de pierre, +dégouttant sans cesse. Enfin nous étions entre deux eaux; il +pleuvait partout, jusque sur notre lit qui était exposé sur le peu +de paille par terre; ayant aussi les latrines au même lieu qui +empoisonnaient.» + +À Aigues-Mortes, le froid, l'humidité et le mauvais air firent +mourir seize prisonniers en six mois. À Saint-Maixent, plusieurs +malheureux périrent ayant de la boue jusqu'aux genoux. À Nîmes, +raconte le huguenot Jean Nissolle, pour augmenter l'horreur du +cachot sale et puant où l'on enfermait les prisonniers, on y fit +couler l'ordure des lieux. + +Partout les prisonniers, dévorés par la vermine, souffrant du +froid et du mauvais air, étaient encore exposés à mourir de faim, +par suite de la rapacité de leurs geôliers. Les prisons étaient +affermées et faisaient partie des domaines de l'État _productifs +de revenus_, en sorte que c'était sur le prix alloué aux geôliers +à chaque entrée nouvelle, que devait se prélever le montant de +leur bail. Une pareille obligation annulait en fait tous les +règlements destinés à protéger un détenu contre des spéculations +_meurtrières; _aussi, en 1665, un geôlier avait-il été condamné à +mort pour avoir laissé mourir de faim un prisonnier. + +Les commandants des châteaux forts, de même que les geôliers, +économisaient le plus qu'ils pouvaient sur les pensions qui leur +étaient attribuées pour leurs prisonniers. M. de Coursy, +gouverneur du château de Ham, par exemple, fut sévèrement +admonesté par le ministre, pour ne donner à un détenu que six sous +par jour pour sa nourriture, alors que le roi avait fixé à trente +sous la pension journalière de ce détenu, et le laisser _tout nu +et manquant de toutes choses._ + +Farie de Garlin, huguenot détenu à la Bastille, passe onze ans +dans une des chambres basses des tours du château appelées +_calottes _et, après avoir usé et pourri le peu de vêtements et la +seule chemise qu'il avait sur le corps, en est réduit à se couvrir +uniquement de la mauvaise courtepointe qui était sur son lit. + +Le gouverneur de la Bastille économisait terriblement, on le voit, +sur les dépenses d'habillements de ses prisonniers. + +En 1765, des prisonnières huguenotes détenues depuis dix-huit ans +dans les prisons de Bordeaux adressent une requête à M. de la +Vrillière pour obtenir leur mise en liberté, elles font valoir que +deux d'entre elles, âgées de quatre-vingts à quatre-vingt-deux +sont _imbéciles _depuis plus de dix années. La Vrillière, ordonne +d'attendre pour les plus jeunes, mais de relâcher les plus âgées. +Le geôlier refuse de libérer ses prisonnières, sous prétexte _des +droits de gîte et de geôle_ qui lui sont dus par elles; il faut +que constatation soit faite que ces prisonnières _n'ont pas de +bien _pour que ce geôlier rapace consente enfin à leur ouvrir les +portes de la prison, en se contentant d'une très légère somme. Il +semblait si naturel de grappiller sur les sommes allouées pour +l'entretien et la subsistance des prisonniers, que, à l'occasion +d'une accusation de malversation dans la distribution du pain des +prisonniers, dirigée contre les officiers de la maréchaussée de +Toulon, l'intendant de la marine objecte _naïvement _qu'il a +toujours été d'usage, d'employer les économies faites sur les +fonds alloués pour le pain des prisonniers, aux réparations du +Palais et à diverses menues dépenses. + +On lit dans une relation sur la prison d'Aigues-Mortes: «On +demeura _quelques jours _sans rien donner à quatre d'entre nous. +Les autres prisonniers nous firent part de leur pain pendant ce +temps. Il y avait quatre portes à passer, d'eux à nous; au milieu +il y avait un appartement où était un de nos frères prisonniers. +Il fallait donc que ceux qui nous faisaient ainsi part de leur +nécessaire, l'attachassent avec du fil au bout d'un roseau, et le +fissent passer sous ces quatre portes. Cependant le roseau était +court, et, sans le prisonnier qui, par une providence +particulière, se trouva heureusement au milieu, pour prendre le +pain et pour nous le donner, nous serions peut-être _morts de faim +_dans cette prison... Quand nous voulions faire acheter quelques +provisions, il fallait donner l'argent par avance et payer les +choses doublement, encore étions-nous fort mal servis. Une fois on +nous apportait de la viande, et on oubliait le bois qu'il fallait +pour la faire cuire; une autre fois on apportait le bois et on +laissait la viande. Il manquait toujours quelque chose; _ce qui +nous faisait le plus souffrir c'était la soif_, _on fut une fois +deux jours sans nous donner une goutte d'eau_.» + +Six prisonniers enfermés depuis vingt-deux ans comme _opiniâtres +_au château de Saumur, écrivent en 1713 à l'évêque de Bristol, +ministre plénipotentiaire de la reine d'Angleterre: «M. Desy, le +lieutenant du roi, mettra tout en oeuvre pour nous retenir toute +notre vie, à _cause du profit qu'il tire sur notre nourriture_, +qui lui est payée vingt sous par jour, desquels il retient une +partie et donne l'autre au cantinier qui nous nourrit fort mal.» + +Un de ceux qui eurent à souffrir le plus cruellement de la +cupidité de ses geôliers fut Louis de Marolles, ancien conseiller +du roi, un des hommes les plus instruits et les plus capables du +XVIIe siècle, que l'on avait enterré tout vivant dans un des plus +affreux cachots de Marseille. Il n'eut pas seulement à souffrir de +l'isolement, des ténèbres et du froid; son geôlier, l'exploitant +de la manière la plus indigne, le laissa sans vêtements et souvent +sans nourriture. Son corps s'exténua, sa tête s'exalta; souffrant +du froid et de la faim, en proie à de cruelles hallucinations, si +bien qu'un jour il se brisa la tête en tombant contre un des murs +de son cachot. Après deux mois de cruelles souffrances pendant +lesquels, dit un de ses correspondants, il ne songeait plus _qu'à +déloger_, Louis de Marolles mourut le 17 juin 1692. + +Voici quelques extraits des rares lettres que ce _mort vivant _put +écrire, dans son sépulcre, à la clarté d'une petite chandelle d'un +liard, soit à un forçat pour la foi, soit à sa femme que, par +anticipation, il appelait ma chère et bien-aimée veuve. + +«Mon petit sanctuaire a douze de mes pieds de longueur et dix de +largeur; le plus grand jour qu'il ait, vient par la cheminée, la +clarté n'y entre qu'autant qu'il faut pour ne pas heurter le jour +contre les murailles. Quand j'y eus été trois semaines, je me +trouvai attaqué de tant d'incommodités que je ne croyais pas y +vivre quatre mois, et le douzième de février prochain, il y aura +cinq ans que Dieu m'y conserve. + +«Environ le 15 octobre de la première année, Dieu m'affligea d'une +fluxion douloureuse qui me tomba sur l'emboîture du bras droit +avec l'épaule. Je ne pus plus me déshabiller, je passais les +nuits, tantôt sur le lit, tantôt me promenant dans mes ténèbres +ordinaires. La solitude et les ténèbres perpétuelles dans +lesquelles je passais mes jours se présentèrent à mon esprit sous +une si affreuse idée, qu'elles y firent de très funestes +impressions. Il se remplit de mille imaginations creuses et vaines +qui l'emportèrent très souvent dans les rêveries qui duraient +quelquefois des heures entières... Dieu voulut que ce mal durât +quelques mois... J'étais plongé dans une profonde affliction, +quand je joignais à ce triste état, le peu de repos que mon corps +prenait, _j'en concluais que c'était là le grand chemin au délire_ +et il y a quatre ou cinq mois j'étais encore très incommodé d'une +oppression de poumon qui me faisait presque perdre la respiration, +j'avais aussi des vertiges et je suis tombé à me casser la tête. +Ces tournoiements de tête n'étaient causés, à mon avis, que _par +le défaut de nourriture_...» + +Demandant à son correspondant de lui faire acheter pour quelques +sous de fil afin de pouvoir recoudre son linge, sa culotte et +autres hardes, de Marolles dit: + +«Il y a plus de six semaines que les sergents en demandent tous +les jours pour moi chez le _major _sans pouvoir en obtenir. Voilà +où j'en suis pour toutes choses avec lui... Il y a bien trois mois +qu'il ne me fait plus blanchir mon linge... J'ai été plus d'un an +sans chemise, mes habits plus déchirés que ne sont ceux des plus +pauvres gueux qu'on voit aux portes des églises; j'ai été pieds +nus jusqu'au 15 décembre; je dis pieds nus, car j'avais des bas +qui n'avaient point de pieds et, pour souliers, des savates +décousues des deux côtés et percées en dessous... + +«Voici le quatrième hiver que j'ai passé presque sans feu. Le +premier des quatre, je n'en eus point du tout. Le second, on +commença à m'en donner le 28 janvier et on me le retrancha avant +février fini. Le troisième, on ne m'en donna qu'environ quatorze +ou quinze jours. + +«Je n'en ai point encore vu de cet hiver et n'en demanderai point +du tout. Le major pourrait bien m'en donner s'il voulait, car il a +de l'argent à moi; mais il ne veut pas m'en donner un double; j'ai +senti vivement le froid, la nudité et la faim... J'ai vécu de cinq +sous par jour, ce qui est la subsistance que le roi m'a ordonnée. +J'ai été nourri d'abord par un aubergiste qui me traitait fort +bien pour mes cinq sous. Mais un autre qui lui a succédé m'a +nourri durant cinq mois et retenait tous les jours deux sous six +blancs ou trois sous sur ma nourriture. Enfin le major entreprit +de me nourrir à son tour. Il faisait d'abord assez bien, mais +enfin il s'est lassé de le faire. Il n'ouvre mon cachot qu'une +fois par jour, et m'a fait apporter plusieurs fois à dîner, _à +neuf heures_, _à dix heures et à onze heures du soir_. J'ai passé +une fois _trois jours _sans recevoir de pain de lui, et, d'autres +fois, _deux fois vingt-quatre heures_.» + +Le huguenot Ragatz mourut fou dans un de ces profonds cachots de +Marseille dont le fond _était tout pourriture et fourmillait de +vers_. En 1703, Daniel Serre écrit: «La citerne répond précisément +au fond de la caverne où je suis, ce qui la rend fort humide.» Ses +vêtements pourrissaient sur lui, et l'on avait placé sur l'étroit +soupirail destiné à aérer son cachot, des plaques de fer percées +de petits trous, en sorte, «dit-il, que l'air que l'on respire +dans l'endroit triste et étroit où je suis enfermé, est si +grossier et si corrompu qu'il est impossible qu'on y jouisse +longtemps d'une parfaite santé.» + +Daniel Serre était en effet fort malade et le médecin refusait de +lui donner des remèdes sous ce prétexte, que ceux qu'il prendrait +_dans un lieu si humide _lui feraient plus de mal que de bien. +Serre ayant objecté que depuis qu'il est dans son cachot, il a +toujours mal aux dents et a dû déjà se faire arracher cinq ou six +dents, le docteur lui répond tranquillement, que, s'il reste +davantage dans ce cachot, il faudra qu'il y perde _non seulement +ce qui lui reste de dents_, mais aussi la cervelle. + +«Quelle plus grande misère peut-on s'imaginer, écrit le pauvre +prisonnier, que celle d'être privé de la lumière du jour pendant +des années, d'être livré en proie à l'avarice et à la sévérité +d'un concierge impitoyable, et _de se sentir_, pour ainsi dire, +_mourir à tout moment_.» + +Besson, un des prisonniers de Marseille, dit en 1709: «Il a fait +plus froid en ce pays qu'il n'avait fait depuis quarante ans. +Quelques instances que nous ayons faites pour obtenir les robes +que le roi nous donne, nous n'avons rien avancé... On nous tient +dans des appartements où il n'y a ni jour ni air, et où l'on ne +peut respirer, tellement que plusieurs d'entre nous sont souvent +malades; nous en avons trois à l'hôpital... À part ces trois +malades, il en est mort un il n'y a que quelques jours qui avait +resté treize à quatorze ans dans les cachots.» De son côté +Carrière écrit qu'il a été enfermé dans un profond cachot, où l'on +ne pouvait entrer _qu'à quatre pieds_, l'entrée étant comme celle +d'un four. Il est dans un fond de tour, où l'on descend par seize +degrés, en passant par cinq portes, puis plus bas encore, par le +moyen de quelque machine. «Cela, dit-il, serait _plus propre à +mettre les morts que les vivants_, il n'y a aucun jour et il faut +vivre à la lumière de la lampe; notre nombre _n'a pu se soutenir_, +car le lieu est si méchant qu'il parait impossible d'y durer. Mon +frère y est devenu _perclus de tous _les membres... un autre qui +fut traduit à l'hôpital avec lui, y mourut peu de temps après, +deux autres y sont morts depuis.» + +On comprend que, dans de telles conditions, le nombre des +prisonniers ne pût _se soutenir_, les uns mouraient, les autres se +tuaient désespérés, beaucoup perdaient la raison. + +Des quatre ministres, enfermés aux îles Sainte-Marguerite et +recommandés à Saint-Mars par cette instruction spéciale «qu'ils +soient soigneusement gardés, sans avoir communication avec qui que +ce soit, de vive voix ou par écrit, sous quelque prétexte que ce +soit», trois étaient fous au mois de novembre 1693. + +Avec l'inaction absolue à laquelle étaient condamnés le corps et +la pensée dans ces sépulcres voués au silence et à l'obscurité, la +folie finissait par s'emparer du malheureux mort-vivant enfermé +dans un tombeau anticipé. On conte qu'un prisonnier, ayant trouvé +une épingle, ne cessa plus de la perdre en la jetant dans l'ombre +de son cachot, puis de la rechercher pour la reperdre encore et +que cette occupation machinale le sauva de la folie, dont il avait +ressenti les premières atteintes. + +Quand il s'agissait de _huguenots_, on n'était jamais disposé à +faire pour les prisonniers quelque chose qui pût les empêcher de +perdre la raison. Ainsi deux ministres emprisonnés, l'un sain +d'esprit, l'autre fou, demandent des plumes et de l'encre pour +faire des remarques sur l'histoire sainte. -- Le secrétaire d'État +oppose un refus à la demande du ministre _sain d'esprit_, et +permet de donner une seule fois des plumes et de l'encre à celui +qui est _fou_, à condition d'envoyer ce qu'il aura écrit. On fait +observer à un secrétaire d'État, que la prison affaiblit l'esprit +d'une huguenote, détenue comme opiniâtre, il répond: _l'y +laisser!_ + +Une fois entré dans les cachots des Bastilles du grand roi, l'on +n'en sortait pas souvent, et pendant vingt ou trente ans, les +prisonniers rayés du monde des vivants, souffraient mille morts +sans que personne sût s'ils vivaient encore ou s'ils avaient passé +de vie à trépas. Deux de ces morts-vivants, les pasteurs Cardel et +Maizac, enfermés avec cette recommandation: «Sa Majesté ne veut +pas que l'homme qui vous sera remis soit connu de qui que ce +soit», sont réclamés en 1713 par les puissances protestantes, +Louis XIV répond qu'ils sont morts, et il est établi que Cardel +vécut jusqu'en 1715, et que Malzac ne mourut qu'en 1725. + +Que fallait-il faire pour venir dans cet enfer des prisons, d'où +l'on n'était jamais assuré de sortir une fois qu'on y était entré? +Il suffisait, pour n'importe qui, catholique ou protestant, +d'avoir provoqué la haine ou l'envie chez quelqu'un de ceux qui, +disposant de lettres de cachet en blanc, pouvaient faire +disparaître sans esclandre ceux qui leur déplaisaient ou leur +portaient ombrage. Il suffisait même qu'un agent de police trop +zélé vous eût fait emprisonner _sans motif_ pour que, si personne +ne vous réclamait, vous restiez à tout jamais enseveli dans ces +oubliettes du grand roi. + +Ainsi, Saint-Simon raconte que lorsque, à la mort de Louis XIV, le +régent fit ouvrir les prisons, on trouva dans les cachots de la +Bastille un prisonnier enfermé depuis _trente-cinq ans _dans cette +prison d'État. Ce malheureux ne put dire pourquoi il avait été +arrêté, on consulta les registres et l'on remarqua _qu'il n'avait +jamais été interrogé_. C'était un Italien, arrêté le jour même de +son arrivée à Paris, sans qu'il sût pour quelle raison, et ne +connaissant personne en France. On voulut le mettre en liberté. Il +refusa, en disant qu'il ignorait depuis trente-cinq ans ce +qu'avaient pu devenir en Italie, tous les siens, pour lesquels sa +réapparition serait une gêne et peut-être un malheur. Il obtint +_la faveur _de rester à la Bastille, où il avait passé au cachot +toute une existence d'homme, avec permission d'y prendre toute la +liberté possible en un tel séjour. + +C'est la Bastille qui, pour le peuple, personnifiait ce régime du +bon plaisir permettant au roi, aux ministres, aux seigneurs de la +cour et parfois à un agent subalterne, de supprimer un citoyen, de +l'arracher à sa famille, de faire de lui un être innommé qui, +jusqu'au jour de sa mort, n'était plus désigné que sous le numéro +du cachot dans lequel il était enfermé. C'est parce que la +Bastille était pour le peuple le symbole de ce terrible régime de +l'arbitraire, que la chute de cette arche sainte du despotisme, +fut saluée par de si vives et de si unanimes acclamations; c'est +pour la même raison, que la troisième République a choisi pour la +célébration de la fête nationale, le jour de la prise de la +Bastille. + +CHAPITRE IV +LES GALÈRES + +_Monstruosité légale_. _-- Recrutement de la chiourme_. _-- La +chaîne_. _-- La vogue_. _-- Le combat_. _-- Persécution des +forçats huguenots_. _-- Galériens_, _société d'honnêtes gens_. _-- +Les derniers forçats pour la foi._ + + +Si parfois les portes des prisons s'ouvraient, quand les cachots +regorgeaient de prisonniers dont l'entretien devenait une trop +lourde charge pour le trésor royal, il n'en était pas de même pour +les _Galères_, ce dernier cycle de l'enfer qui ne lâchait jamais +sa proie, du moins quand il s'agissait de forçats pour la Foi, de +huguenots mis à la rame pour cause de religion. + +Pour maintenir au complet l'effectif de ses galères si +laborieusement recruté, Louis XIV n'éprouvait aucun scrupule à +retenir les forçats qui avaient fait leur temps «ceux, dit Bion, +en parlant des faux-sauniers, qui ne sont condamnés aux galères +que pour un temps. Mais quel bonheur serait encore le leur si, +après avoir fait leur temps, on leur tenait parole, et si on les +renvoyait; mais il n'en est pas des galères comme du purgatoire, +les indulgences n'y trouvent point de places et, quelque terme +qu'on ait fixé dans les sentences, le terme est toujours à +_perpétuité_, surtout si un homme a le malheur d'avoir _un bon +corps_». + +En 1675, l'évêque de Marseille intervient en faveur de forçats +dont on avait arbitrairement doublé ou triplé le temps de galères. +Huit ayant été condamnés, de 1652 à 1660, à deux, quatre et cinq +ans étaient encore aux galères en 1674, et vingt autres avaient +fait de quinze à vingt ans au-delà du temps auquel ils avaient été +condamnés. + +Il y a aux archives du Vatican, beaucoup de suppliques de forçats +catholiques qui se plaignent au pape de ce qu'on les retient pour +ramer sur les galères jusqu'à la mort, alors qu'ils ont fini leur +peine depuis dix, vingt et trente ans. + +L'intendant des galères, Arnoul, conseillait de relâcher de loin +en loin quelques-uns de ceux qui avaient fait leur temps, quand +bien même il leur resterait quelque petite vigueur, _pour guérir +la fantaisie blessée de ceux qui ont passé le temps de leur +condamnation_, _que le désespoir saisit et qui commettent sur eux- +mêmes des excès pour recouvrer leur liberté._ + +Ces conseils étaient parfois suivis, et c'est sans doute à la +suite de l'application momentanée de cette mesure calculée +d'équité, que Dangeau écrit: «Le roi a résolu d'ôter de ses +galères _beaucoup de ceux qui ont fait leur temps_, quoique la +coutume fût établie depuis longtemps, d'y laisser également ceux +qui y étaient condamnés pour toute la vie et ceux qui étaient +condamnés pour un certain nombre d'années.» + +Il semble impossible d'aller plus loin dans la voie de +l'arbitraire et de l'iniquité. Cependant l'intendant Arnoul avait +trouvé mieux, il accordait au forçat ayant fait son temps, la +_faveur_ de se faire remplacer à ses frais par un Turc fort et +valide; si c'était un forçat de bonne maison, il lui fallait +fournir deux esclaves turcs pour être mis en liberté. Blessis, +l'amant de la Voisin, qui avait fait cinq ans de galères au-delà +du temps que portait sa condamnation, faute de 500 livres pour +acheter un Turc qui le remplaçât, ne put obtenir d'être mis en +liberté. + +Quant aux forçats _invalides_, on les déportait comme esclaves en +Amérique, à moins qu'ils n'obtinssent l'autorisation de se faire +remplacer par un Turc payé de leur bourse. + +Cette _faveur_, pour le forçat valide qui avait fait son temps, ou +pour l'invalide, d'acheter un Turc pour ramer à sa place, était +impitoyablement refusée à tout huguenot qui, pour être envoyé aux +galères n'avait commis d'autre crime que d'avoir tenté sortir du +royaume ou d'avoir assisté à une assemblée de prière. + +En effet, par un règlement particulier des galères, Louis XIV +avait décidé qu'aucun homme condamné _pour cause de religion_ ne +pourrait _jamais_ sortir des galères. + +Ce règlement resta en vigueur après la mort du grand roi, et en +1763 encore, Saint-Florentin, après avoir rappelé cette décision +royale au duc de Choiseul, ajoutait: «si Sa Majesté s'est écartée +des dispositions tant de ce règlement que des déclarations, ce n'a +été que fort rarement, par des considérations très importantes, et +en faveur de quelques particuliers seulement, de sorte que la +rareté et les circonstances mêmes des grâces accordées, n'ont +fait, pour ainsi dire, que confirmer les édits et déclarations, et +prouver la résolution où était Sa Majesté d'en maintenir la +rigueur». + +Voici un exemple des bien rares exceptions faites à la règle, +exemple qui mérite d'être relevé. En 1724, le comte de Maurepas +écrit: «Sur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire +au sujet du nommé Jacques Pastel, forçat dont le roi de Prusse +fait demander la liberté, _pour le faire servir dans ses grands +grenadiers_, j'ai pris les ordres de Monseigneur le duc pour +expédier ceux nécessaires pour cette liberté, et je les envoie à +Marseille. Mais comme ce forçat a été condamné _pour le fait de +religion_, qu'il peut être un prédicant, et que, en le libérant, +il serait à craindre qu'il ne restât dans le royaume, S. A. R. +estime qu'on ne doit point le faire sortir des galères, que +quelqu'un ne soit chargé de le conduire sûrement à la frontière.» + +Nul doute que le roi de Prusse, eût-il pour cela dû se priver +momentanément des services de son valet de chambre, n'ait trouvé +le moyen de faire conduire sûrement à la frontière son forçat +grenadier. En effet, il attachait un tel prix au recrutement de +ses grenadiers, qu'au roi de Danemark, lui réclamant l'assassin du +comte de Rantzau, il répondait: qu'il ne rendrait le meurtrier que +si on lui donnait en échange, six recrues de cinq pieds dix pouces +pour ses grands grenadiers. + +En vertu du règlement royal décidant que tout forçat condamné pour +cause de religion ne devait jamais être mis en liberté, c'était +lettre morte pour les huguenots que la loi prescrivant de mettre +en liberté, _quelque crime qu'il eût commis_, tout forçat qui +avait été blessé dans un combat. + +Ainsi, le huguenot Michel Chabris, blessé par un boulet devant +Tanger, est remis à la rame une fois guéri, et, pour n'avoir pas +voulu se découvrir pendant la célébration de la messe sur sa +galère, il reçoit une si terrible bastonnade que, dit un témoin +oculaire, «sa jambe était si enflée qu'elle faisait peur; il y a +de quoi s'étonner qu'il n'en soit pas mort.» + +«M. de Langeron dit Marteilhe demanda au comité par quel sort +j'avais été _estropié_. -- Par les blessures, repartit le comité, +qu'il a reçues à la prise du Rossignol devant la Tamise. -- Et +d'où vient, dit le commandant, qu'il n'a pas été délivré comme les +autres? -- C'est, dit le comité, qu'il est huguenot.» Si les +huguenots étaient exclus du bénéfice de la loi accordant la +liberté à tout forçat blessé dans un combat, on tenait de même à +leur égard, pour lettre morte, la jurisprudence établissant que la +peine des galères devait être commuée pour les condamnés trop +jeunes ou trop vieux, ne pouvant faire le dur service de la rame. + +On mettait donc à la rame des huguenots de quinze, seize ou dix- +sept ans et même de plus jeunes encore car l'amiral Baudin, sur +une feuille d'écrou du bagne de Marseille, a relevé cette +annotation en face du nom d'un galérien: «Condamné pour avoir, +_étant âgé de plus de douze ans_, accompagné son père et sa mère +au prêche.» On agissait de même quand il s'agissait de vieillards +huguenots; on envoya aux galères le baron de Monbeton à soixante- +dix ans, le sieur de Lasterne à soixante-seize ans, Pierre Lamy à +quatre-vingts ans. Quant à Jacques Puget, condamné à l'âge de +soixante-dix-sept ans, il était encore au bagne à quatre-vingt-dix +ans. Le baron de Monbeton qui disait: «ce qui me fâche, c'est +qu'ayant toujours servi notre grand monarque, en avançant, je sois +obligé de le servir dans les galères _de reculons_» ne fut pas +longtemps à la rame, on dut le mettre bientôt à l'hôpital avec les +invalides. Un jour les évêques de Montpellier et de Lodève se +rendent à bord de la galère sur laquelle était enchaîné le vieux +baron de Salgas; à qui son âge et sa santé rendaient bien +difficile le maniement de la rame. La galère était à l'ancre et le +cap à terre; mais les évêques ayant manifesté le désir de voir le +baron de Salgas à l'ouvrage, pour satisfaire leur barbare +curiosité, le capitaine fit armer le banc de Salgas; au troisième +coup de rame, voyant le baron déjà tout haletant, le comité, plus +humain que ces deux prélats, fit cesser la manoeuvre. + +Louis XIV, qui avait d'abord édicté la peine de mort contre les +huguenots qui assisteraient aux assemblées ou tenteraient de +sortir du royaume pour éviter d'être violentés à se convertir, +avait bientôt substitué à cette peine, celle des galères, «parce +que, disait-il, nous sommes informé que cette dernière peine, +quoique moins sévère, tient davantage nos sujets dans la crainte +de contrevenir à nos volontés.» + +En réalité, à raison du nombre de ceux qui contrevenaient aux +volontés royales, il était impossible d'appliquer la peine de mort +aux coupables, et, en outre, il était de l'intérêt du roi +d'épargner la vie de ses sujets, pour les envoyer ramer sur ses +galères; c'est ce que montre bien ce passage des mémoires du +marquis de Souches: «Le 27 février 1689, dit-il, on eut la +nouvelle qu'on avait tué en Vivarais trois cents huguenots +révoltés et quelques ministres à leur tête, et le roi témoigna en +être fâché, disant _qu'il aurait mieux valu les prendre et les +envoyer aux galères._ Il était plus de son intérêt d'augmenter sa +chiourme que de tuer ces insensés, car il voulait armer cette +année trente galères, et ce nombre était à peine suffisant pour +résister aux galères d'Espagne et de Gênes, si elles venaient à se +joindre contre la France, comme on le craignait avec raison. + +Les galériens mouraient vite, sous la triple influence des mauvais +traitements, de la mauvaise nourriture et d'un travail excessif. + +Les galériens mourant vite, le gouvernement ne reculait devant +aucun moyen pour maintenir au complet le personnel de sa chiourme, +d'autant plus qu'il lui fallait toujours un nombre de forçats bien +supérieur à celui des rameurs nécessaires au service de ses +galères, car il y avait toujours un grand nombre d'infirmes et de +malades dans le personnel de la chiourme. -- Ainsi, en 1696, pour +le service de 42 galères exigeant chacune 310 rameurs, soit un +personnel _valide_ de 12 600 forçats, il fallait qu'il y eût au +moins 15000 condamnés aux galères à la disposition du +gouvernement. Beaucoup de peines étant laissées à l'arbitraire des +juges, on invitait les magistrats à condamner le plus possible aux +galères, en sorte que cette peine était appliquée aussi bien au +meurtrier qui avait mérité la roue ou la potence, qu'au mendiant, +au vagabond ou au contrebandier, au déserteur, au faux-saulnier ou +au braconnier qui avait osé toucher au gibier de son seigneur. -- +«Les déserteurs, dit Jean Bion, aumônier des galères, sont +quelquefois des gens de famille qui, ne pouvant supporter les +fatigues de la guerre, ou bien par légèreté ou libertinage, +désertent. S'ils sont pris, ils sont condamnés aux galères à +perpétuité. Autrefois on leur coupait le nez et les oreilles, mais +parce qu'ils devenaient punais et qu'ils infectaient toute la +chiourme, on se contente à présent de leur fendre tant soit peu le +nez et les oreilles. -- Les faux-saulniers qu'on envoie aux +galères sont la plupart du temps de pauvres paysans qui vont +acheter du sel dans les provinces où il est à bon prix. Comme dans +le comté de Bourgogne ou celle de Dombes, on sait assez qu'en +France, la pinte de sel qui pèse quatre livres, vaut quarante-deux +sous et qu'il y a de pauvres paysans et des familles entières qui +demeurent quelquefois huit jours sans manger de la soupe, qui est +néanmoins la nourriture ordinaire des personnes de la campagne en +France, et cela faute de sel. Un père, touché de compassion de +voir ses enfants et sa femme languir et mourir d'inanition, +s'aventure d'aller acheter du sel blanc dans ces provinces, où il +est les trois quarts à meilleur marché. S'il est surpris, il est +condamné aux galères.» + +Pour les braconniers, c'étaient des paysans ayant commis le crime +de tuer le gibier qui venait dévorer leurs récoltes sur pied. Les +seigneurs ecclésiastiques n'étaient pas plus indulgents pour cette +insolence que les autres; ainsi un jour l'évêque de Noyon fit, +sous ses yeux, attacher à la chaîne des forçats, deux paysans qui +avaient méconnu ses droits sur le gibier de ses propriétés... + +Colbert, dans son ardeur de maintenir au complet le personnel des +galères, avait été jusqu'à écrire aux présidents de tous les +parlements de France: «Sa Majesté, désirant rétablir le corps de +ses galères et en fortifier la chiourme, _par toutes sortes de +moyens_, son intention est que vous teniez la main à ce que votre +compagnie _y condamne le plus grand nombre de coupables qu'il se +pourra et que l'on convertisse_, _même la peine de mort_, _en +celle de galère_.» + +Quand il y avait eu beaucoup de condamnations aux galères, le +ministre témoignait sa satisfaction. «C'est une bonne nouvelle +pour Sa Majesté, écrit-il, _qu'il y ait trente bons forçats dans +la conciergerie de Rennes_.» + +C'était une émulation de zèle chez tous les fonctionnaires pour +arriver à pouvoir donner le plus de bonnes nouvelles de cette +nature. + +L'intendant du Poitou dit à Colbert: «J'écrirai aux officiers des +présidiaux afin qu'ils condamnent le plus qu'ils pourront aux +galères. Si l'on donne la peine des galères aux faux-saulniers de +la Touraine, l'on en aura beaucoup _par ce moyen-là..._ J'ai jugé +à Bellac avec les officiers du siège royal, les gens attroupés du +marquis de la Ponse. Il y en a cinq condamnés aux galères. _Il n'a +pas tenu à moi qu'il y en eût davantage_, _mais l'on n'est pas +maître des juges_.» + +Un avocat au Parlement de Toulouse, faisant connaître l'envoi au +bagne de quarante-trois condamnés, dit: _«Nous devons avoir +confusion de si mal servir le roi en cette partie_, _vu la +nécessité qu'il témoigne d'avoir des forçats_.» + +Arnoul, l'intendant général des galères de Marseille, à qui sa +grande passion pour le corps avait fait donner une extrême +extension à l'arrêt contre les bohèmes et les vagabonds, se vante +en écrivant à Colbert, d'avoir fait arrêter et mettre à la rame +cinq individus; «les habitants lui avaient dit que ces gens-là ne +faisaient que rôder à l'entour du village, cherchant _peut-être_, +_je n'en sais rien_, à dérober.» + +Le chevalier de Gout écrit d'Orange au ministre: «J'ai _un bon +forçat _que j'ai fait condamner aux galères; si je puis attraper +encore deux huguenots qui ont fait les insolents à la procession +de la Fête-Dieu, je les enverrai de compagnie.» + +L'archiprêtre Duglan adresse cette supplique à Châteauneuf: «La +douceur que le huguenot Madier a trouvée à la Réole, l'a rendu si +insolent qu'il n'y a pas moyen d'en tirer rien de bon pour la +religion, quoiqu'il ait abjuré. Le marquis de Laury lui a donné +déjà trois logements pour l'obliger à vivre en catholique, il se +moque de tout... Je supplie Votre Grandeur, d'envoyer quelque +ordre au Parlement pour qu'il soit conduit aux galères... c'est +une brebis galeuse et un petit démon incarné, _qui a bon corps et +servirait bien le roi sur la mer_.» + +La correspondance administrative, dit Michelet, montre avec quelle +facilité on envoyait aux galères des gens non condamnés, et il +rappelle qu'un malheureux, entre autres, y fut envoyé, malgré +l'opposition du Parlement de Toulouse. En tout temps, du reste, +sous l'ancien régime, les rois se souciaient fort peu de +l'autorité de la chose jugée. Ainsi en 1754, le pasteur Teissier +est condamné aux galères, mais ses trois enfants, impliqués dans +la poursuite, sont acquittés. Le roi défend de les mettre en +liberté, son intention étant, dit une pièce qui est aux archives +nationales, _qu'on les fit garder en prison_. + +Quant au Parlement de Metz, il avait absous du crime d'émigration, +deux huguenots, Marteilhe et son compagnon, arrêtés sur les +frontières; «mais, dit Marteilhe, comme nous étions des criminels +d'État, le Parlement ne pouvait nous élargir qu'en conséquence des +ordres de la Cour.» Après échange de correspondances entre le +ministre et le Parlement _qui ne voulait pas se déjuger_, la +Vrillière clôt le débat par cet ordre: «Jean Marteilhe et Daniel +le Gras s'étant trouvés sur les frontières sans passeport, _Sa +Majesté prétend qu'ils seront condamnés aux galères._» Et sur le +vu de cet ordre, le Parlement se déjugeant, rend un arrêt qui +condamne Marteilhe et Gras aux galères perpétuelles, comme +atteints et convaincus, de s'être mis en état de sortir du +royaume. + +Quelle que fût la pression du gouvernement sur les juges et le +zèle de ceux-ci pour donner satisfaction aux désirs du roi en +multipliant les condamnations aux galères, les condamnations ne +faisaient pas encore un assez grand nombre de forçats. + +Pour compléter le personnel de la chiourme des galères, on +recourait à _toutes sortes de moyens_. + +On mettait à la rame, non seulement tous ceux qu'on trouvait sur +les navires turcs ou algériens qu'on capturait sur l'Océan et dans +la Méditerranée, mais encore les prisonniers de guerre anglais ou +hollandais qu'on faisait sur terre ou sur mer. + +On enlevait des nègres sur la côte d'Afrique pour en faire des +forçats, et, un jour même, le roi fit écrire au gouverneur du +Canada de lui envoyer des Iroquois pour ses galères. Celui-ci, +ayant attiré dans un guet-apens un certain nombre de chefs +iroquois, s'en empara et les envoya en France où ils furent mis à +la rame. Mais il avait, en agissant ainsi, provoqué une guerre +d'extermination telle contre les Français au Canada, que, pour y +mettre fin, il fut obligé de demander qu'on renvoyât dans leurs +tribus les chefs iroquois, et ces forçats trop coûteux pour la +France, furent ramenés dans leur pays. + +Mais le principal élément du recrutement des galériens était, en +dehors des condamnations, l'achat d'esclaves turcs fait aux +impériaux, à Venise et à Malte, même à Tanger, ainsi que le +constate cette lettre de Colbert: «Sa Majesté veut être informée +du succès qu'avait eu l'affaire de Tanger, pour l'achat de +cinquante Turcs qui étaient à _vendre_.» On n'y regardait pas de +si près quand on procédait à ces achats d'esclaves, et parfois on +prenait un Polonais pour un Turc. Seignelai écrit, en effet, en +1688: «Le roi a accordé la liberté aux douze Turcs _invalides_ qui +se sont faits chrétiens, aux huit forçats étrangers et au nommé +Grégorio, _Polonais acheté comme Turc._» + +Il semblait, du reste, tout naturel de traiter les schismatiques +comme des Turcs, et Colbert écrivait: «Sa Majesté, estimant qu'un +des meilleurs moyens d'augmenter le nombre de ses galères serait +de faire acheter à Constantinople des esclaves russiens (russes ou +polonais) qui s'y vendent ordinairement, veut que l'ambassadeur +s'informe des meilleurs moyens d'en faire venir _un bon nombre_.» + +L'intendant des galères tente ainsi de justifier cet achat de +chrétiens que l'on met à la rame comme esclaves: «Les Russes qui +demeurent dans la captivité des Turcs, deviennent, pour la +plupart, des _renégats_, il vaut donc mieux les acheter pour les +chiourmes de la France, _au moins ils y pourront faire leur salut +comme chrétiens_.» + +Le Turc était une marchandise courante valant de 450 à 500 livres, +on comptait environ soixante Turcs sur les trois cents forçats qui +composaient le personnel de chaque galère. Pour faire sa cour au +roi, on lui offrait un ou deux Turcs comme on lui eût fait cadeau +d'une paire de chevaux de prix. Le duc de Beaufort écrit à +Colbert: «J'ai donné pour les galères du roi, deux grands Turcs +dont le vice-roi m'avait fait présent et, s'il m'était permis, j'y +mettrais jusqu'à mes valets.» Moins généreux, le consul de France +à Candie propose à son gouvernement _qui l'accepte_, de lui +assurer à perpétuité la commission de son consulat, en échange de +l'engagement qu'il prend de livrer chaque année, cinquante Turcs à +prix réduit (340 livres par tête au lieu de 500) et d'en donner +gratuitement dix. + +Quant au duc de Savoie, n'ayant pas de galères, il vendait ses +forçats au roi de France, il lui fit même cadeau, après +l'expédition du pays de Vaud, de _cinq cents _de ses sujets pour +les chiourmes de France. + +En édictant la peine des galères, contre les huguenots qui +tenteraient de sortir du royaume, Louis XIV avait assuré le +recrutement de sa chiourme, car cette peine, quelque crainte +qu'elle inspirât, ne pouvait empêcher les huguenots de contrevenir +à ses volontés, en tentant de gagner au-delà des frontières, une +terre de liberté de conscience. + +Huit mois après l'édit de révocation les bagnes de Toulon et de +Marseille renfermaient déjà _douze cents religionnaires_, prisons +et couvents regorgeaient de huguenots, hommes, femmes, enfants et +vieillards. + +La seule geôlière de Tournay, quinze mois après la révocation, +avait déjà eu à loger _plus de sept cents fugitifs_, hommes ou +femmes, pris dans les environs. De tous les côtés du royaume, dit +Élie Benoît, on voyait ces malheureux marcher à grosses troupes, +des protestants accouplés avec des malfaiteurs, des protestantes +enchaînées à des femmes de mauvaise vie. «Jamais, dit une +demoiselle d'honneur de la duchesse de Bourgogne, je n'oublierai +le spectacle que j'eus sous les yeux près de Marseille. Là, je vis +cinq malheureux traînés à la chaîne sur la grande route, suivis +par les dragons _qui les piquaient de leurs sabres _quand ils ne +voulaient pas avancer. Et cela parce qu'ils n'avaient pas voulu +renier le Dieu de leurs pères.» _Il en était ainsi par toute la +France_. Nissolles, marchand de Ganges, mené ainsi par des archers +avec d'autres fugitifs, demandait à l'un de ces archers la faveur +de les faire aller plus lentement pour que les malades pussent +suivre. L'autre lui répond que s'ils ne marchent pas, on les +attachera à la queue des chevaux de l'escorte. + +Ceux des fugitifs qui étaient condamnés aux galères étaient +dirigés soit sur la prison d'une des villes que devait traverser +la grande chaîne de Paris à Marseille, soit sur la prison des +Tournelles, à Paris où se formait cette chaîne. + +Et, pour arriver à destination, on avait soin de leur faire +prendre le chemin le plus long, _pour les mener en montre_, +enchaînés aux pires malfaiteurs, dans le plus grand nombre de +villes possibles. Pour aller de Dunkerque à Paris la troupe de +galériens dont Martheilhe faisait partie, dut passer par le Havre. + +Voici ce que dit de la prison des Tournelles, Louis de Marolles, +conseiller du roi qui y était enfermé en 1686, attendant le départ +de la chaîne devant l'amener aux galères de Marseille: «Nous +couchons cinquante-trois hommes dans un lieu qui n'a pas cinq +toises de longueur et pas plus d'une et demie de largeur. Il +couche, à mon côté droit, un paysan malade, qui a sa tête à mes +pieds et ses pieds à ma tête, il en est de même des autres. Il n'y +a peut-être pas un de nous _qui n'envie la condition de plusieurs +chiens et chevaux_. Nous étions bien quatre-vingt-quinze +condamnés, mais il en mourut deux ce jour-là; nous avons encore +quinze ou seize malades, il y en a peu qui ne passent par là.» + +Louis de Marolles était encore parmi les privilégiés de la +Tournelle, ainsi que l'on peut le voir par la description que fait +Marteilhe de cette prison, digne vestibule de l'enfer des Galères: +«C'est une spacieuse cave, dit-il, garnie de grosses poutres de +bois, posées à la distance les unes des autres, d'environ trois +pieds; sur ces poutres épaisses de deux pieds et, demi, sont +attachées de grosses chaînes de fer, de la longueur d'un pied et +demi et au bout de ces chaînes est un collier de même métal. +Lorsque les galériens arrivent dans ce cachot, on les fait coucher +à demi pour que la tête appui sur la poutre. Alors on leur met ce +collier au col, on le ferme et on le rive sur une enclume à grands +coups de marteau. Un homme ainsi attaché, ne peut se coucher de +son long, la poutre sur laquelle il a la tête étant trop élevée, +ni s'asseoir et se tenir droit, cette poutre étant trop basse; il +est à demi couché, à demi assis, partie de son corps sur les +carreaux et l'autre partie sur cette poutre; ce fut aussi de cette +manière qu'on nous enchaîna, et tout endurcis que nous étions aux +peines, fatigues et douleurs (Marteilhe et ses compagnons réformés +avaient déjà ramé sur les galères à Dunkerque) trois jours et +trois nuits que nous fûmes obligés de passer dans cette cruelle +situation, nous avaient tellement roué le corps et tous les +membres que nous n'en pouvions plus...» + +L'on me dira peut-être ici: comment ces autres misérables que l'on +amène à Paris des quatre coins de la France, et qui sont +quelquefois obligés d'attendre trois ou quatre, souvent cinq ou +six mois que la grande chaîne parte pour Marseille, peuvent-ils +supporter si longtemps un pareil tourment? À cela je réponds, +qu'une infinité de ces infortunés succombent sous le poids de leur +misère: et que ceux qui échappent à la mort par la force de leur +constitution, souffrent des douleurs dont on ne peut donner une +juste idée. + +«On n'entend dans cet antre horrible que gémissements, que +plaintes lugubres, capables d'attendrir tout autre que les +bourreaux de guichetiers qui font la garde toutes les nuits en ce +cachot et se ruent sans miséricorde sur ceux qui parlent, crient, +gémissent et se plaignent, les assommant avec barbarie à coups de +nerf de boeuf.» + +Grâce à l'intervention d'un nouveau converti, riche négociant de +Paris, Marteilhe et ses compagnons huguenots obtinrent d'être +délivrés du cruel supplice de dormir assis, le corps à moitié sur +les carreaux, à moitié sur une poutre. Moyennant un prix débattu +avec le gouverneur et pour le paiement duquel ce négociant se +porta caution, nos huguenots obtinrent la faveur d'être enchaînés +par un pied auprès du grillage des croisées. Marteilhe resta ainsi +deux mois; comme sa chaîne longue d'une aune, lui permettait de se +mettre debout, de s'asseoir ou de se coucher tout de son long, il +dit à ce propos: _J'étais dans une très heureuse situation_, tant +il est vrai que le bonheur est une chose essentiellement relative! + +Cependant tous, favorisés ou non, avaient hâte, ainsi que le dit +Louis de Marolles, de voir arriver l'heure où le départ de la +chaîne leur permettrait de quitter la prison de la Tournelle. Le +moment du départ venu, ces condamnés étaient enchaînés deux par +deux par une lourde chaîne de deux pieds de long, allant du +collier de fer de l'un à celui de l'autre; il y avait au milieu de +cette chaîne un anneau dans lequel passait la longue chaîne +reliant tous les couples ensemble, et faisant de trois ou quatre +cents galériens un véritable chapelet humain. + +Pour chacun, le poids à porter était d'environ 150 livres, en +sorte que, de ses mains restées libres, chaque galérien devait +soutenir la chaîne dont la pesanteur eût, sans cela, entraîné sa +chute. On attachait sans pitié à la chaîne des huguenots vieux, +malades ou infirmes. «À une chaîne, dit Chavannes, où se +trouvaient un sourd-muet et un aveugle, on attacha deux +septuagénaires, Chauguyon et Chesnet, lesquels, arrivés à +Marseille, durent être envoyés à l'hôpital où ils moururent +bientôt; à Bordeaux, on mit à la chaîne un huguenot impotent +depuis trente ans, lequel ne pouvait marcher qu'avec des +béquilles, et qu'il fallut bientôt jeter plus mort que vif dans +une charrette. À Metz un arquebusier, travaillé de la goutte, fut +contraint, à coups de bâton, de marcher à travers la ville et demi +lieue au delà, sa fille, son gendre et un de ses parents, le +soutenaient par-dessous les bras; une faiblesse le prit et après +l'avoir rançonné le conducteur de la chaîne consentit à le mettre +sur une charrette. Il y passa un quart d'heure puis rendit l'âme, +une demi-heure après; il en mourut encore trois ou quatre de la +même chaîne.» + +Ce n'était qu'après leur avoir fait subir l'épreuve du nerf de +boeuf que le maître de la chaîne consentait à mettre sur une +voiture les galériens se trouvant à l'article de la mort; quand un +de ces malheureux, roué de coups, se trouvait dans l'impossibilité +absolue de marcher, on les détachait de la grosse chaîne, et, le +traînant comme une bête morte par la chaîne qu'il avait au cou, on +le jetait sur la charrette, laissant ses jambes nues pendre au +dehors; s'il se plaignait trop fort on l'accablait encore de +coups, parfois jusqu'à ce qu'il passât de vie à trépas. + +Cette inhumanité des conducteurs de la chaîne s'explique par ce +fait qu'il leur était plus profitable de tuer en route un galérien +qui, livré vivant à Marseille ne leur eût rapporté que vingt écus, +que de le voiturer de Paris à Marseille, ce qui leur eût coûté +plus de quarante écus. Ils étaient animés d'un tel esprit de +rapacité que pour mettre dans leur bourse, dit Élie Benoît, la +moitié de ce qu'on leur donnait pour la conduite de la chaîne, ils +ne nourrissaient leur bétail humain qu'avec du pain grossier et +malsain qu'ils ne leur donnaient encore qu'en quantité +insuffisante. + +Nous avons déjà vu que dans les prisons et dans les hôpitaux on +trouvait partout cette spéculation _meurtrière_, sur la nourriture +des prisonniers et des malades; nous retrouverons la même +spéculation sur les galères. Là, les forçats recevaient pour +nourriture du pain, de l'eau et des fèves dures comme des +cailloux, sans autre accommodement qu'un peu d'huile et quelque +peu de sel. «Chacun, dit Marteilhe, reçoit quatre onces de ces +fèves indigestes, lorsqu'elles sont bien partagées et que le +distributeur n'en vole pas.» L'aumônier Bion dit, en outre, que +pour le commis d'équipage chargé de fournir des vivres aux forçats +malades, la plus grosse partie entre dans sa bourse, en sorte +qu'il s'enrichit en cinq ou six campagnes. Bion ajoute que les +malades préféraient de l'eau chaude, à la ressemblance de bouillon +qu'on leur donnait et que les chirurgiens revendaient dans les +villes, où ils abordaient, les drogues qu'on leur avait fournies +pour leurs malades, et dont ils avaient économisé l'emploi au +détriment de ceux qu'ils avaient à soigner. + +Le peu de souci que les conducteurs de la chaîne avaient pour la +vie des condamnés qu'on leur confiait, se manifestait cruellement +quand il s'agissait de procéder à la visite des effets, visite qui +se répétait plusieurs fois au cours du voyage. + +Voici, par exemple, comment à Charenton on procéda _à cette +visite_, _au mois de décembre_, _à neuf heures du soir_, _par une +gelée et un vent de bise que tout glaçait_, _pour la chaîne de +quatre cents condamnés dont Marteilhe faisait partie_. + +«On nous ordonna, dit Marteilhe, de nous dépouiller entièrement de +nos habits et de les mettre à nos pieds. Après que nous fûmes +dépouillés _nus comme la main_, on ordonna à la chaîne de marcher +de front jusqu'à l'autre bout de la cour, où nous fûmes exposés au +vent de bise _pendant deux grosses heures_, pendant lequel temps +les archers fouillèrent et visitèrent tous nos habits... La visite +de nos hardes étant faite, on ordonna à la chaîne de marcher de +front jusqu'à la place où nous avions laissé nos habits. Mais, +nous étions raides du grand froid que nous avions souffert, qu'il +nous était impossible de marcher. Ce fut alors que les coups de +bâton et de nerfs de boeuf plurent, et ce traitement horrible, ne +pouvant animer ces pauvres corps, pour ainsi dire tout gelés, et +couchés, les uns raide morts, les autres mourants, ces barbares +archers les traînaient par la chaîne de leur cou, comme des +charognes, leur corps ruisselant du sang des coups qu'ils avaient +reçus. _Il en mourut ce soir-là ou le lendemain_, _dix-huit_. +Pendant la route, on fit encore trois fois cette barbare visite, +en pleine campagne, avec un froid aussi grand et même plus rude +qu'il n'était à Charenton.» + +Il mourait bien d'autres condamnés tout le long de la route. + +Les galériens mal nourris, sans cesse cruellement maltraités, +écrasés sous le poids des fers qu'ils avaient à porter, devaient +chaque jour faire de longues étapes sous la pluie ou la neige. +Arrivant à leurs lieux d'étapes harassés de fatigue, transis et +mouillés jusqu'aux os, il leur fallait s'étendre sur le fumier +d'une écurie ou d'une étable au râtelier de laquelle on attachait +la chaîne. On leur refusait même de la paille, qu'il eût fallu +payer pour couvrir les excréments des animaux, et c'est sur ce lit +répugnant que rongés de poux, qu'ils enlevaient à pleines mains; +ils devaient tenter de prendre un peu de repos. Mais c'était chose +presque impossible, car le moindre mouvement que l'un faisait +réveillait douloureusement celui qui était attaché à la même +chaîne, et le supplice de l'insomnie, s'ajoutant à tant d'autres +souffrances, venait à bout des plus rigoureux. + +Marteilhe était accouplé avec un déserteur avec lequel il couchait +dans les écuries ou les étables; à chaque étape de la chaîne, ce +déserteur, dit-il «était si infesté de la gale, que, tous les +matins, c'était un mystère de me dépêtrer d'avec lui, car, le +pauvre misérable n'avait qu'une chemise à demi pourrie sur le +corps, que le pus de la gale traversait sa chemise, et que je ne +pouvais m'éloigner de lui tant soit peu; il se collait tellement à +ma casaque qu'il criait comme un perdu lorsqu'il fallait nous +lever pour partir, et qu'il me priait, par grâce, de lui aider à +se décoller.» Quand après avoir passé une nuit sans repos à +l'étape on se remettait en route, on n'avait à attendre nulle +pitié, ni du conducteur de la chaîne qui vous rouait de coups, ni +des passants que l'on rencontrait et qui vous injuriaient quand +ils ne faisaient pas pis encore. Un gentilhomme de soixante-dix- +ans, Jean de Montbeton, est impitoyablement insulté par la +population fanatique que rencontre la chaîne à laquelle il est +attaché. Martheilhe et ses compagnons de chaîne, mourant de soif +en traversant la Provence, tendent en vain leurs écuelles de bois +en suppliant qu'on y verse quelques gouttes d'eau. «Marchez! leur +répondent les femmes, là où vous allez, vous ne manquerez pas +d'eau». + +Louis de Marolles, bien que le conducteur de la chaîne se fût +montré pitoyable envers lui et l'eût voituré, soit en bateau, soit +en charrette, arriva demi-mort à Marseille. Tourmenté par la +fièvre pendant les deux mois qu'avait duré le voyage, il lui avait +fallu, sur le bateau «coucher sur les planches, sans paille sous +lui et son chapeau pour chevet», ou en charrette «être brouetté +jusqu'à quatorze heures par jour et accablé de cahots, car tous +ces chemins-là ne sont que cailloux.» «C'est une chose pitoyable, +dit-il en arrivant à Marseille, que de voir ma maigreur!» +Cependant on le mène à la galère où on l'enchaîne; mais un +officier, touché de compassion, le fait visiter par un chirurgien +et il est envoyé à l'hôpital où il reste six semaines. Bien des +malheureux forçats, une fois entrés à l'hôpital, n'en sortaient +plus que pour être enfouis tout nus dans le cimetière des esclaves +turcs, comme les bêtes mortes qu'on jette à la voirie. Ainsi, le +forçat huguenot Mauru étant mort à l'hôpital, ses compagnons lui +avaient fait une bière et l'y avaient enfermé; mais, l'aumônier +des galères trouvant que c'était faire trop d'honneur à un +hérétique, fit déclouer la bière et le corps fut jeté à la voirie. + +Quand la chaîne arrivait à Marseille, elle était bien allégée, les +privations, la fatigue et les mauvais traitements après quelques +semaines de route, ayant fait succomber les moins robustes des +condamnés. Le conducteur de la chaîne, chaque fois qu'il perdait +un de ceux qu'il était chargé d'amener au bagne, en était quitte +pour demander au curé du lieu le plus prochain, une attestation du +décès qu'il devait fournir, à la place de celui qu'il ne pouvait +plus représenter vivant. Ainsi, sur une chaîne de cinquante +condamnés partis de Metz, cinq étaient morts le premier jour et +bien d'autres moururent en route. + +Le galérien huguenot Espinay écrit: «Nous arrivâmes mardi à +Marseille au nombre de quatre cent un, y en ayant de morts en +route par les maladies ou mauvais traitements une cinquantaine». +«Il arriva ici, écrit Louis de Marolles, une chaîne de cent +cinquante hommes, au commencement du mois dernier, sans compter_ +trente-trois qui moururent en chemin_.» Quant à Marteilhe, après +avoir constaté que beaucoup de ses compagnons de chaîne étaient +morts en route, il ajoute: «il y en avait peu qui ne fussent +malades, dont divers moururent à l'hôpital de Marseille». + +Un jour on écrit de Marseille à Colbert: «Les deux dernières +chaînes que nous venons de recevoir sont arrivées plus faibles, +par suite des mauvais traitements de ceux qui les conduisent, la +dernière, de Guyenne, outre la perte qui s'est faite dans la +route... est venue si ruinée, qu'une partie a péri ici entièrement +et l'autre ne vaut guère mieux.» + +Un autre jour; l'intendant chargé de recevoir à Lyon, les chaînes +en destination de Toulon, lui dit: que sur quatre-vingt-seize +hommes d'une chaîne, trente-trois sont morts en route et depuis +leur arrivée à Lyon. Que sur les trente-six restant, il y en a une +vingtaine de malades, qu'il garde cette chaîne quelques jours à +Lyon, à cause du grand nombre de malades et de la lassitude des +autres. Quand la chaîne se remit en route pour Toulon, elle ne +comptait plus que trente-deux hommes, huit forçats étaient morts +pendant ce _rafraîchissement_... + +C'étaient encore les plus heureux que ceux qui mouraient au seuil +de l'enfer des galères, car ceux qui le franchissaient, mal +nourris, accablés de fatigue et cruellement maltraités, avaient à +souffrir mille morts avant que leurs corps épuisés et déchirés, +fussent jetés à la voirie, voici, en effet, ce qu'était, suivant +une lettre de l'amiral Baudin, le régime des galères au temps de +Louis XIV: + +«Le régime des galères était alors excessivement dur, c'est ce qui +explique l'énorme proportion de la mortalité par rapport aux +chiffres des condamnations. Les galériens étaient enchaînés deux à +deux sur les bancs des galères, et ils y étaient employés à faire +mouvoir de longues et lourdes rames, service excessivement +pénible. Dans l'axe de chaque galère, et au milieu de l'espace +occupé par les bancs des rameurs, régnait une espèce de galerie +appelée la coursive (ou le coursier), sur laquelle se promenaient +continuellement des surveillants appelés comités, armés chacun +d'un nerf de boeuf dont ils frappaient les épaules des malheureux +qui, à leur gré, ne ramaient pas avec assez de force. Les +galériens passaient leur vie sur leurs bancs. Ils y mangeaient et +ils y dormaient sans pouvoir changer de place, plus que ne leur +permettait la longueur de leur chaîne, et n'ayant d'autre abri +contre la pluie ou les ardeurs du soleil ou le froid de la nuit +qu'une toile appelée taud qu'on étendait au-dessus de leurs bancs, +quand la galère n'était pas en marche et que le vent n'était pas +trop violent...» + +Aussi longtemps qu'une galère était en campagne, c'est-à-dire +pendant plusieurs mois, les forçats restaient enchaînés à leurs +bancs par une chaîne longue de trois pieds seulement. + +«Ceux, dit Michelet, qui pendant des nuits, de longues nuits +fiévreuses sont restés immobiles, serrés, gênés, par exemple, +comme on l'était jadis dans les voitures publiques, ceux-là +peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible des galères. +Ce n'était pas de recevoir des coups, ce n'était pas d'être par +tous les temps, nu jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être +toujours mouillé (la mer mouillant toujours le pont très bas), +non, ce n'était pas tout cela qui désespérait le forçat, non pas +encore la chétive nourriture qui le laissait sans force. Le +désespoir; c'était d'être scellé pour toujours à la même place, de +coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou les étoiles, de ne +pouvoir se retourner, varier d'attitude, d'y trembler la fièvre +souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné et scellé.» + +«Je te dis ingénument, écrit le martyr Louis de Marolles à sa +femme, que le fer que je porte au pied, quoiqu'il ne pèse pas +trois livres, m'a beaucoup plus embarrassé dans les commencements +que celui que tu m'as vu au cou à la Tournelle. Cela ne procédait +que de la grande maigreur où j'étais; mais, maintenant que j'ai +presque repris tout mon embonpoint, il n'en est plus de même; +joint qu'on m'apprend tous les jours à le mettre dans les +dispositions _qui incommodent le moins_.» + +À un bout de la galerie, sur une sorte de table dressée sur quatre +piques, siégeait le comité, bourreau en chef de la chiourme, +lequel donnait le signal des manoeuvres avec son sifflet: d'un +bout à l'autre de la galère régnait un passage élevé appelé +coursier, sur lequel circulaient les sous-comités, armés d'une +corde ou d'un nerf de boeuf, dont ils se tenaient prêts à frapper +le dos nu des rameurs assis, six par six, sur chacun des bancs +placés à droite et à gauche du coursier. + +Dès qu'il fallait faire marcher la galère à la rame, en effet, +pour permettre aux comités de maltraiter plus aisément les +forçats, on obligeait ceux-ci a quitter la chemisette de laine +qu'ils portaient quand la galère était à l'ancre ou marchait à la +voile, ainsi que Louis de Marelles l'écrit à sa femme: + +«Si tu voyais mes beaux habits de forçat, tu serais ravie. J'ai +une belle chemisette rouge, faite tout de même que les sarreaux +des charretiers des Ardennes. Elle se met comme une chemise, car +elle n'est ouverte qu'à demi par devant; j'ai, de plus, un beau +bonnet rouge, deux hauts de chausse et deux chemises de toile +grosse comme le doigt, et des bas de drap: mes habits de liberté +ne sont point perdus et s'il plaisait au roi de me faire grâce, je +les reprendrais.» + +À un premier signal, les forçats enchaînés et nus jusqu'à la +ceinture, saisissaient les manilles ou anses de bois qui servaient +à manoeuvrer les lourdes rames de la galère, trop grosses pour +être empoignées et longues _de cinquante pieds_. + +À un nouveau coup de sifflet du comité, toutes les rames devaient +tomber ensemble dans la mer, se relever, puis retomber de même, et +les rameurs devaient continuer sans nulle interruption pendant de +longues heures, ce rude exercice qu'on appelait _la vogue_. + +«On est souvent presque démembré, dit une relation, par ses +compagnons dans le travail de manoeuvre, lorsque les chaînes se +brouillent, se mêlent et s'accourcissent et que chacun tire avec +effort pour faire sa tâche.» + +«Il faut bien, dit Marteilhe, que tous rament ensemble, car si +l'une eu l'autre des rames monte ou descend trop tôt ou trop tard, +en manquant sa cadence, pour lors, les rameurs de devant cette +rame qui a manqué, en tombant assis sur les bancs, se cassent la +tête sur cette rame qui a pris trop tard son entrée; et, par là +encore, ces mêmes rameurs qui ont manqué, se heurtent la tête +contre la rame qui vogue derrière eux. Ils n'en sont pas quittes +pour s'être fait des contusions à la tête, le comité les rosse +encore à grands coups de corde.» + +Marteilhe décrit ainsi ce rude exercice de la vogue: «Qu'on se +figure, dit-il, six malheureux enchaînés et _nus comme la main_, +assis sur leur banc, tenant la rame à la main, un pied sur la +_pédague_, qui est une grosse barre de bois attachée à la +banquette, et, de l'autre pied, montant sur le banc devant eux en +s'allongeant le corps, les bras raides, pour pousser et avancer +leur rame jusque sous le corps de ceux de devant qui sont occupés +à faire le même mouvement; et, ayant avancé ainsi leur rame, ils +l'élèvent pour la frapper dans la mer, et, du même temps se +jettent, ou plutôt se précipitent en arrière, pour tomber assis +sur leur banc. Il faut l'avoir vu pour croire que ces misérables +rameurs puissent résister à un travail si rude; et quiconque n'a +jamais vu voguer une galère, en le voyant pour la première fois ne +pourrait jamais imaginer que ces malheureux pussent y tenir une +demi-heure. -- On les fait voguer, non seulement une heure ou +deux, mais même dix à douze heures de suite.» + +«Je me suis trouvé avoir ramé à toute force pendant vingt-quatre +heures sans nous reposer un moment. Dans ces moments, les comités +et autres mariniers nous mettaient à la bouche un morceau de +biscuit trempé dans du vin sans que nous levassions les mains de +la rame, pour nous empêcher de tomber en défaillance.» + +«Pour lors, on n'entend que hurlements de ces malheureux, +ruisselants de sang par les coups de corde meurtriers qu'on leur +donne; on n'entend que claquer les cordes, que les injures et les +blasphèmes de ces affreux comités; on n'entend que les officiers +criant aux comités, déjà las et harassés d'avoir violemment +frappé, de redoubler leurs coups. Et lorsque quelqu'un de ces +malheureux forçats _crève sur la rame_, _ainsi qu'il arrive +souvent_, on frappe sur lui tant qu'on lui voit la moindre +apparence de vie et, lorsqu'il ne respire plus, _on le jette à la +mer comme une charogne_.» + +Un jour la galère sur laquelle se trouvait Marteilhe, faisant +force de rames pour atteindre un navire anglais, et le comité ne +pouvant, malgré les coups dont il accablait les rameurs, hâter +suffisamment la marche de la galère au gré du lieutenant, celui-ci +lui criait: «Redouble tes coups, bourreau, pour intimider et +animer ces, chiens-là! _Fais comme j'ai vu souvent faire aux +galères de Malte_, coupe le bras d'un de ces chiens-là pour te +servir de bâton et en battre les autres.» + +Un autre jour le capitaine de cette galère ayant mené jusqu'à +Douvres le duc d'Aumont qu'il avait régalé, celui-ci voyant le +misérable état de la chiourme, dit qu'il ne comprenait pas comment +ces malheureux pouvaient dormir, étant si serrés et n'ayant aucune +commodité pour se coucher dans leurs bancs. + +«J'ai le secret de les faire dormir, dit le capitaine, je vais +leur préparer une bonne prise d'opium», et il donne l'ordre de +retourner à Boulogne. + +Le vent et la marée étaient contraires et la galère se trouvait à +dix lieues de ce port. Le capitaine ordonne qu'on fasse force +rames et passe vogue, c'est-à-dire qu'on double le temps de la +cadence de la vogue (ce qui lasse plus dans une heure que quatre +heures de vogue ordinaire). La galère arrivée à Boulogne, le +capitaine dit au duc d'Aumont qui se levait de table, qu'il lui +voulait faire voir l'effet de son opium; la plupart dormaient, +ceux qui ne pouvaient reposer feignaient aussi de dormir, le +capitaine l'avait ordonné ainsi. Mais quel horrible spectacle! +«Six malheureux dans chaque banc accroupis et amoncelés les uns +sur les autres, tout nus, personne n'avait eu la force de vêtir sa +chemise; la plupart ensanglantés des coups qu'ils avaient reçus et +tout leur corps écumant de sueur.» Ce cruel capitaine voulut +encore montrer qu'il savait aussi bien éveiller sa chiourme que +l'endormir et il fit siffler le réveil. «C'était la plus grande +pitié du monde... Presque personne ne pouvait se lever, tant leurs +jambes et tout leur corps étaient raides, et ce ne fut qu'à grands +corps de corde qu'on les fit tous lever, leur faisant faire mille +postures ridicules et très douloureuses.» + +Ce n'était, du reste, qu'en faisant de la manoeuvre de la rame un +cruel supplice, qu'on pouvait obtenir de ceux qui y étaient +employés le travail surhumain qu'on appelait la vogue des galères. +On tenta de faire manoeuvrer quatre demi-galères (dont les rames +n'avaient que vingt-cinq pieds de long au lieu de cinquante) par +des mariniers exercés. Avec ces rameurs libres, qu'on ne pouvait +impunément martyriser, à peine put-on mener ces demi-galères du +port à la rade de Dunkerque, après quoi il fallut regagner le +port. On essaya alors de mettre à chaque rame, au poste le plus +pénible, un forçat, pour seconder les mariniers libres. Ce ne fut +que bien difficilement qu'on put aller de Dunkerque à Ostende, le +comité n'osant pas, en présence des mariniers, exercer ses +cruautés habituelles sur les galériens. On dut reconnaître que +seuls, les forçats pouvaient être employés à faire marcher les +galères à la rame, parce que seuls ils pouvaient être torturés +sans merci, jusqu'à la mort au besoin. + +Quand il fallait faire campagne, presque chaque jour les galériens +étaient appelés à faire la terrible manoeuvre de la vogue, et +beaucoup d'entre eux ne pouvaient y résister. «Pendant le voyage, +écrit l'intendant de la marine à Colbert, il n'est mort que +trente-six forçats, _ce qui est un bonheur incroyable_, car +l'année dernière nous en perdîmes _plus de quatre-vingts_, et +autrefois les galères de Malte en ont perdu des trois cents, en +faisant la même navigation que nos galères ont fait cette année». +Il n'est pas nécessaire de faire ressortir la barbarie de cette +instruction donnée par Seignelai au directeur général des galères: +«Comme rien ne peut tant contribuer à rendre maniables les forçats +qui sont huguenots et n'ont pas voulu se faire instruire que _la +fatigue_ qu'ils auraient pendant une campagne, ne manquez pas de +les faire mettre sur les galères qui vont à Alger.» + +Les aumôniers qui s'entendaient à trouver les meilleurs moyens de +tourmenter les forçats pour la foi, laissaient mettre de toutes +les campagnes les plus opiniâtres, -- Mauru, par exemple, bien que +la santé de ce malheureux fût mince et que son corps fût épuisé. + +Quand une galère avait à soutenir un combat en mer, la situation +des rameurs, réduits à l'état de rouages moteurs de la galère, +était horrible; enchaînés à leurs bancs, ayant dans la bouche un +bâillon en liège, appelé tap, qu'on leur mettait pour les +empêcher, s'ils étaient blessés, de troubler leurs voisins par +leurs plaintes et leurs gémissements, ils devaient, bon gré mal +gré, attendre impassiblement la mort au milieu d'un combat auquel +ils ne prenaient point part. La mitraille et la fusillade de +l'ennemi frappaient sur les rameurs, car tuer ou blesser les +galériens, c'était immobiliser la galère en la privant de l'usage +des jambes redoutables qui lui permettaient de marcher sans le +secours du vent. Pendant ce temps, deux canons de la galère +étaient braqués sur la chiourme, que tenaient en respect cinquante +soldats, prêts à faire feu à la moindre apparence de révolte; les +malheureux forçats étaient donc placés entre deux feux. Ils +attendaient ainsi la mort, sans savoir pour lequel des deux +combattants (leur galère ou le navire ennemi) ils devaient faire +des voeux. + +Un jour la galère où se trouvait Marteilhe, ayant échoué dans la +tentative qu'elle avait faite, de _clystériser_ avec son éperon +d'avant, une frégate anglaise, se trouva bord à bord avec ce +navire qui la retint dans cette situation périlleuse avec des +grappins de fer. + +«Ce fut alors, dit Marteilhe, qu'il nous régala de son +artillerie... tous ses canons étaient chargés à mitraille... pas +un coup de son artillerie, qui nous tirait à brûle-pourpoint, ne +se perdait. De plus, le capitaine avait sur les hunes de ses mâts +plusieurs de son monde avec des barils pleins de grenades qui nous +les faisaient pleuvoir dru comme grêle sur le corps...; l'ennemi +fit, pour surcroît, une sortie de quarante à cinquante hommes de +son bord qui descendirent sur la galère, le sabre à la main, et +hachaient en pièces tout ce qui se trouvait devant eux de +l'équipage, épargnant cependant les forçats qui ne faisaient aucun +mouvement de défense.» + +Les rames de la galère s'étant trouvées brisées par suite de +l'abordage entre les deux navires, les Anglais n'avaient plus, du +reste, aucun intérêt à frapper les forçats qui ne pouvaient plus +mettre les rames en mouvement. + +Quant à ceux-ci, enchaînés à leurs bancs, les menottes aux mains +et le bâillon à la bouche, ils eussent eu bien de la peine à faire +quelque tentative de défense. L'eussent-ils pu, ils auraient été +bien sots de le faire, ainsi que le montre l'exemple suivant. + +Un jour, dans une rencontre entre les galères de l'Espagne et +celles de la France, les galères françaises ayant le dessous, on +remit aux forçats français des corbeilles de cailloux, leur +promettant la liberté si l'ennemi était repoussé. Les forçats +firent pleuvoir sur les Espagnols une telle grêle de pierres +qu'ils les repoussèrent et que les galères françaises furent +dégagées; mais on ne tint pas parole aux forçats qui, le danger +passé; restèrent à la rame et furent traités comme devant. + +Marteilhe poursuit ainsi l'émouvant récit du combat entre sa +galère et la frégate anglaise, dans la terrible situation faite +aux forçats-rameurs, par l'abordage des deux navires: «Il se +rencontra, dit-il, que notre banc, dans lequel nous étions cinq +forçats et un esclave turc, se trouva vis-à-vis d'un canon de la +frégate que je voyais bien qui était chargé; en m'élevant un peu, +je l'eusse pu toucher avec la main... Ce vilain voisin nous fit +tous frémir; mes camarades de banc se couchèrent tout plats, +croyant échapper à son coup... Je me déterminai à me tenir tout +droit dans le banc, je n'en pouvais sortir. J'y étais enchaîné! +Que faire? ... Je vis le canonnier, avec sa mèche allumée à la +main qui commençait à mettre le feu au canon sur le devant de la +frégate, et, de canon en canon, venait vers celui qui donnait sur +notre banc, je ne pouvais distraire mes yeux de ce canonnier. + +«Il vint donc à ce canon fatal; j'eus la constance de lui voir +mettre le feu, me tenant toujours tout droit, en recommandant mon +âme au Seigneur. Le canon tira et je fus étourdi... le coup de +canon m'avait jeté aussi loin que ma chaîne pouvait s'étendre... +Il était nuit; je crus d'abord que mes camarades de banc se +tenaient couchés par crainte du canon... Le Turc du banc, qui +avait été janissaire, restant couché comme les autres: Quoi! lui +dis-je, Isouf, voilà donc la première fois que tu as peur; lève- +toi! et en même temps je voulus le prendre parle bras pour +l'aider. Mais, ô horreur! qui me fait frémir quand j'y pense, _son +bras détaché du corps me resta à la main_. Je rejette avec horreur +ce bras... lui, comme les quatre autres, étaient hachés comme +chair à pâté... Je perdais beaucoup de sang, sans pouvoir être +aidé de personne, tous étaient morts, tant à mon banc qu'à celui +d'au-dessous, et à celui d'au-dessus, si bien que de dix-huit +personnes que nous étions dans ces trois bancs il n'en échappa que +moi, avec trois blessures.» + +Le combat fini, on porta les blessés dans la cale sombre et basse +du navire, et l'on jeta à la mer ceux qui paraissaient morts. Dans +la confusion et l'obscurité Marteilhe, à qui le sang coulé de ses +blessures avait fait perdre connaissance, faillit être ainsi jeté +par-dessus le bord: heureusement pour lui, un des argousins qui le +déferraient, appuya si fort sur une de ses plaies que la douleur +le tira de son évanouissement et lui fit pousser un grand cri. + +On l'emporta à fond de cale avec les autres blessés, et on le jeta +_sur un câble roulé_, dur lit de repos pour un malheureux blessé +souffrant cruellement. Il resta trois jours dans cet affreux fond +de cale, sans être pansé qu'avec un peu d'eau-de-vie et de +camphre. «Les blessés, dit-il, mouraient comme des mouches dans ce +fond de cale, où il faisait une chaleur à étouffer et une puanteur +horrible, ce qui causait une si grande corruption dans nos plaies +que la gangrène s'y mit partout. Dans cet état nous arrivâmes, +trois jours après le combat, à la rade de Dunkerque.» + +C'est dans cette cale que les malades étaient placés au cours +d'une campagne et qu'ils avaient à passer, non trois jours, mais +des semaines et des mois entiers. + +Voici la lugubre description que fait de cette infirmerie des +galères l'aumônier Jean Bion: «Il y a sous le pont à fond de cale +un endroit qu'on appelle la chambre de proue, où on ne respire +l'air que par un trou large de deux pieds en carré et qui est +l'entrée par où on descend en ce lieu. Il y fait aussi obscur de +jour que la nuit. Il y a au bout de cette chambre deux espèces +d'échafauds, qu'on appelle le _taular_, sur lequel on met, sur le +bois seul, les malades qui y sont souvent couchés les uns sur les +autres, et quand ils sont remplis, on met les nouveaux venus sur +les cordages... Pour leurs nécessités naturelles, ils sont obligés +de les faire sous eux. Il y a bien, à la vérité, sur chacun de ces +_taulars_ une cuvette de bois, qu'on appelle _boyaux_, mais les +malades n'ont pas la force d'y aller, et d'ailleurs elles sont si +malpropres que le choix en est assez inutile.» + +«On peut conjecturer de quelle puanteur ce cachot est infecté... +dans ce lieu affreux, toutes sortes de vermines exercent un +pouvoir despotique. Les poux, les punaises y rongent ces pauvres +esclaves sans être inquiétés et quand, par l'obligation de mon +emploi, j'y allais confesser ou consoler les malades, j'en étais +rempli... Je puis assurer que toutes les fois que j'y descendais, +je marchais dans les ombres de la mort, j'étais néanmoins obligé +d'y rester longtemps pour confesser les mourants et, comme il n'y +a entre le plancher et le _taular_ que trois pieds de hauteur, +j'étais contraint de me coucher tout de mon long auprès des +malades pour entendre en secret la déclaration de leurs péchés; +et, souvent, en confessant celui qui était à ma droite je trouvais +celui de ma gauche qui expirait sur ma poitrine.» + +C'est dans ce triste réduit que les aumôniers des galères, de durs +lazaristes que les huguenots appelaient avec raison _les grands +ressorts de cette machine à bâtons et à gourdins_, faisaient jeter +après leur avoir fait administrer une terrible bastonnade les +forçats huguenots qui avaient refusé de _lever le bonnet _pendant +qu'ils célébraient la messe. + +Quand la galère désarmée hivernait dans le port, les aumôniers, +par un raffinement de cruauté, obtenaient que l'on donnât pour +cachot aux invalides huguenots, l'infecte cale de la galère. «Sur +la vieille Saint-Louis, dit le Journal des Galères, où il y a bon +nombre de nos frères, vieux, estropiés ou invalides, on les a +confinés dans la _rougeole_, endroit où l'on ne peut se tenir +debout et _où passent des ordures et les immondices de chaque +banc_, sans avoir égard à leur vieillesse et à leurs incommodités. +M. André Valette est un de ces fidèles souffrants. Pendant l'été, +on l'avait placé auprès du _Fougon_, lieu où l'on fait du feu, +afin que la chaleur et la fumée l'incommodassent, et présentement, +dans l'hiver, on le fait venir dans la rougeole, où l'eau des +bancs coule et où le froid entre plus qu'ailleurs, afin de le +mieux affliger.» + +Les aumôniers ne se résignaient qu'à regret à laisser porter à +l'hôpital les huguenots qu'ils avaient fait maltraiter. Ainsi, +Jean L'hostalet ayant reçu une cruelle bastonnade pour n'avoir pas +levé le bonnet, l'aumônier le retint cinq ou six jours sur la +galère, bien que le chirurgien eût ordonné de le transporter à +l'hôpital. Quand on l'en retira enfin, il était mourant. C'est à +cet hôpital que les forçats malades, chargé de lourdes chaîne, +n'ayant ni capote, ni feu par les plus grands froids, allaient +achever de mourir. Un Cévenol, dit Élie Benoît, y mourut de faim, +l'aumônier de l'hôpital ayant défendu de lui donner à manger pour +le punir d'avoir refusé de se laisser instruire. C'est là que vint +mourir le huguenot Mauru, après avoir craché tous ses poumons: il +expira sur un grabat où il grelottait sans feu et sans capote. +Pendant dix années, Mauru avait été tourmenté cruellement par +l'aumônier de sa galère, et la haine de cet aumônier le poursuivit +jusqu'après sa mort, car il fit retirer son corps de la bière dans +laquelle on l'avait mis, et le fit jeter tout nu à la voirie. + +Les invalides, incapables de manier la rame, restaient enchaînés à +leurs bancs comme les autres forçats pendant que la galère était +en campagne; à la rentrée dans le port, moyennant un sou payé aux +argousins ils obtenaient comme leurs compagnons valides, la faveur +d'être déferrés pendant le jour. Cette faveur accordée aux +malfaiteurs et aux meurtriers, était refusée aux huguenots. Louis +de Marolles écrit en 1687, que, depuis plus de trois mois, il est +à la chaîne nuit et jour sur la galère _la Fière._ + +Un des commis de l'intendant, lit-on dans le journal des galères, +son rôle à la main, constate si tous les religionnaires sont à la +chaîne. Quant à l'argousin trop pitoyable qui avait déferré un +huguenot, il était condamné à trente sous d'amende, pour avoir +épargné à ce malheureux le supplice de l'éternelle immobilité. +Quand on avait un trop grand nombre d'invalides au bagne, on les +envoyait en Amérique, et Louis de Marolles, désigné deux fois pour +la transportation, eut la malchance de voir rapporter son ordre +d'embarquement; on l'envoya mourir dans un des plus affreux +cachots de Marseille. + +Les aumôniers ne se bornaient pas à faire donner de _rudes +salades_ à ceux qui refusaient de _lever le bonnet_, mais encore +ils faisaient si cruellement bâtonner les huguenots qui +entretenaient ces correspondances avec le dehors et distribuaient +des secours à leurs coreligionnaires, que plusieurs furent +emportés demi-morts à l'hôpital. Pour arriver à découvrir les +_coupables_, les aumôniers, dit le Journal des Galères, avaient +aposté certains scélérats de forçats _pour leur tenir toujours les +yeux dessus;_ parfois même ils mettaient les suspects en +quarantaine, interdisant à toute personne étrangère de leur parler +et de les approcher. + +Grâce au dévouement des esclaves turcs et de quelques forçats +catholiques qui leur servaient d'intermédiaires, les huguenots, +_commis pour régir la Société souffrante des galères_, purent +continuer à distribuer les sommes qui étaient recueillies en +Suisse, en Hollande et en Angleterre, puis envoyées à des +négociants de Marseille pour être données en secours aux forçats +_pour la foi_. En vain Pontchartrain, ayant découvert que c'était +un pasteur de Genève qui faisait l'envoi des fonds, voulut-il +couper le mal dans sa racine, en enjoignant aux magistrats de +Genève d'avoir à faire cesser ce désordre. Le seul résultat qu'il +obtint, fut de faire substituer une nouvelle organisation à +l'ancienne, si bien que jusqu'au jour où le dernier forçat _pour +cause de religion_, sortit du bagne, la caisse de bienfaisance +établie à Marseille continua à recevoir les sommes recueillies à +l'étranger, _pour la Société souffrante des galères._ + +Parmi les membres de cette Société des galères, on voyait Louis de +Marolles, le conseiller du roi, le baron de Monthetou, parent du +duc de la Force, le baron de Salgas, le sieur de Lasterne, de la +Cantinière, de l'Aubonnière, Élie Néau, les trois frères Serre, +Sabatier, etc. Sur une liste de cent cinq forçats _pour la foi_, +que donne Court, on trouve deux chevaliers de Saint-Louis et +quarante-six gentilshommes. + +Le forçat Fabre qui avait obtenu d'être envoyé aux galères à la +place de son père, surpris à une assemblée, expose ainsi la +souffrance morale infligée aux honnêtes gens en se voyant jetés au +milieu des pires malfaiteurs: «Lorsqu'il me fallut entrer dans ce +fatal vaisseau, que je me vis dépouillé pour revêtir l'ignominieux +uniforme des scélérats qui l'habitent, confondu avec ce qu'il y a +de plus vil sur la terre, enchaîné avec l'un d'eux sur le même +banc, le coeur me manqua... Je laisse à penser de quelle douleur +mon âme fut accablée, à cette première nuit, lorsque, à la lueur +d'une lampe suspendue au milieu de la galère, je promenai mes +regards sur tous ces êtres qui m'environnaient, couverts de +haillons et de vermine qui les tourmentait. Je m'imaginai être +dans un enfer que les remords du crime tourmentaient sans cesse.» + +La spirituelle et peu sensible marquise de Sévigné contant à sa +fille les horribles détails de la répression de la révolte de la +Bretagne, dit: «J'ai une tout autre idée de la justice, depuis que +je suis en ce pays. Vos galériens me semblent une société +d'honnêtes gens qui se sont retirés du monde pour mener une vie +douce; nous vous en avons bien envoyé par centaines.» + +C'était bien, grâce à la persécution religieuse, une société +d'honnêtes gens que celle des galères; mais l'on a vu quelle vie +douce, menaient les forçats retranchés du monde. «Oh! noble +société que celle des galères, dit Michelet. Il semblait que toute +vertu s'y fût réfugiée... On put souvent voir à la chaîne avec le +protestant, le catholique charitable qui avait voulu le sauver, +avec le forçat de la foi ramait le forçat de la charité. On y +voyait le Turc qui, de tout temps, au péril de sa vie et bravant +un supplice horrible, servait ses frères, chrétiens, se dévouait à +leur chercher à terre les aumônes de leurs amis.» + +Quelques forçats catholiques, touchés de l'héroïque constance de +huguenots leurs compagnons de chaîne, se convertirent à la foi +protestante sur les galères mêmes, et les aumôniers n'épargnaient +point les plus indignes traitements à ces _apostats_ qu'ils +menaçaient de la potence. + +«Les prosélytes de la chaîne, dit _le Journal des Galères_, qui +n'ont à espérer que des tourments et des misères dans ce monde, ne +nous font-ils pas plus d'honneur que cette foule de gens convertis +que l'Église romaine s'est faite, et dont elle se glorifie par le +motif de l'intérêt, des charges, par dragons, par le sang et le +carnage?» + +Quant à l'aumônier Bion, en voyant avec quelle cruauté on +maltraitait parfois, jusqu'à leur faire _venir l'âme jusqu'au bord +des lèvres_, les forçats huguenots (et cela parce qu'ils n'avaient +pas levé le bonnet ou avaient refusé de nommer la personne dont +ils avaient reçu des secours pour leurs frères des galères), il +abjura sa foi catholique. _«Leur sang prêchait_, _dit-il_, _je me +fis Protestant.»_ + +Les aumôniers secondaient les vues de Louis XIV lorsqu'ils +employaient tous les moyens pour arriver à ce que le silence se +fit sur ce qui se passait dans l'enfer des galères En effet, le +roi voulait que tout huguenot qui y entrait, perdit toute +espérance d'en sortir autrement que par la mort et que nul ne sût +ce qui se passait sur les galères. Quoi que fissent pour les +tourmenter, intendants, aumôniers, comités; argousins ou geôliers, +les huguenots n'avaient aucun recours contre les violences les +plus indignes, contre les plus révoltantes iniquités qu'on voulait +laisser ignorées de tous au dehors. + +Cependant, en dépit des efforts faits par les aumôniers et les +intendants pour les isoler du monde entier, les forçats huguenots, +soit du pont des galères, soit du bagne, soit du fond des cachots +obscurs où on les renfermait parfois, trouvaient toujours moyen, +grâce à des merveilles d'intelligence, de patiente ruse, de faire +parvenir de leurs nouvelles à leurs coreligionnaires réfugiés à +l'étranger. On a recueilli les curieuses et touchantes +correspondances de ces martyrs de la liberté de conscience et on +les a publiées sous le titre du_ Journal des Galères;_ on y voit +que, à l'étranger, on était tenu au courant, jour par jour, +presque heure par heure, de ce qui se passait dans la société +souffrante des galères. À l'instigation des réfugiés français, les +puissances protestantes ne cessaient de renouveler leurs démarches +en faveur des forçats _pour la foi_ si cruellement persécutés, +mais il semblait que rien ne pût triompher de l'implacable +obstination du roi à ne se relâcher en rien de ses odieuses +rigueurs. + +En 1709, Louis XIV, pour obtenir la paix, consent à céder nos +places frontières et offre même de payer une subvention aux +puissances alliées pour détrôner son petit fils, mais il se refuse +absolument à mettre en liberté les huguenots ramant sur ses +galères. Son négociateur, de Torcy lui écrit à ce sujet: «On a +traité dans la conférence de ce matin des religionnaires détenus +dans les galères de Votre Majesté. Buys a demandé _leur liberté;_ +sans allonger ma lettre pour vous informer, sire, de mes réponses, +j'ose vous assurer _qu'il ne sera plus question de cet article_.» + +En effet, il n'en fut pas question dans le traité; mais la paix +signée, Louis XIV avait trop d'intérêt à se ménager les bonnes +grâces de la reine Anne pour lui refuser la grâce des forçats pour +la loi; seulement, ayant promis de les relâcher tous, sur trois +cents il n'en mit en liberté que cent trente-six. + +L'intendant des galères à qui l'on faisait observer que les +libérés, astreints à partir de suite par mer, n'étaient pas en +mesure de fréter un navire à leurs frais, répondait que le roi ne +voulait pas dépenser un sou pour eux. Les aumôniers, furieux de +voir leurs victimes leur échapper, mettaient mille obstacles à +leur départ. Les malheureux, autorisés à courir la ville sous la +garde de leurs argousins, finirent par traiter avec un capitaine +de navire qui les débarqua à Villefranche, d'où ils se rendirent à +Nice puis à Genève. Leur entrée dans cette ville huguenote, si +hospitalière pour nos réfugiés, fut un véritable triomphe. La +population tout entière vint au-devant d'eux, précédée de ses +magistrats, et chacun se disputa l'honneur de loger les martyrs de +la foi protestante. + +Peu de temps après, une députation des libérés partait pour +l'Angleterre et fut présentée à la reine Anne par de Rochegude et +par le comte de Miramont, un des plus remuants de nos réfugiés. +Bancillon, un des forçats mis en liberté qui faisaient partie de +la députation, conte que _la bonne reine_ dit à M. de Rochegude: +«Voila donc tous les galériens élargis»; et qu'elle fut fort +surprise quand celui-ci lui répondit qu'il y en avait encore un +grand nombre sur les galères du roi. Il lui remit la liste des +_oubliés;_ et elle promit d'agir de nouveau pour obtenir la +liberté de tous les forçats pour la foi. Cette fois le grand roi +dut s'exécuter complètement, et en 1714, on relâcha tous les +galériens condamnés pour cause de religion, parmi lesquels se +trouvait, entre autres, Vincent qui, depuis douze ans, avait fini +le temps de galères auquel les juges l'avaient condamné. + +De nouvelles condamnations furent prononcées bientôt contre les +protestants ayant assisté à des assemblées de prières, si bien +que, sous la régence, on eut encore à faire de nouvelles mises en +liberté de forçats pour la foi. Puis, à partir de 1724, on +recommença à appliquer les édits du grand roi avec tant de rigueur +que les bagnes se peuplèrent de nouveau de huguenots. + +Mais le sort des galériens était devenu moins dur par suite de la +transformation du matériel maritime de la France; en effet, sous +la régence on avait mis à la réforme les deux tiers des galères. +Il y en avait encore quelques-unes sous Louis XVI, mais elles ne +servaient plus que pour la parade, pour les voyages des princes et +des hauts personnages, en sorte que les galériens étaient rarement +soumis au dur supplice de la vogue. + +Jusqu'au dernier moment, l'administration et la justice françaises +s'obstinèrent à envoyer les gens aux galères pour cause de +religion, si bien que, de 1685 à 1762, plus de sept mille +huguenots furent mis au bagne. En 1763, au lendemain du jour où +venait d'être prononcée la dernière condamnation aux galères pour +cause de religion, le secrétaire d'État, Saint-Florentin (pour +repousser la demande de mise en liberté de trente-sept forçats +pour la foi, faite par le duc de Belford) disait: «Je n'ai pas +entendu dire que nous ayons demandé grâce pour des catholiques +condamnés en Angleterre, pour avoir contrevenu aux lois du pays. +Les Anglais ne devraient donc pas solliciter en faveur des +religionnaires français condamnés pour avoir contrevenu aux +nôtres.» + +Le progrès de l'esprit de tolérance en France finit par avoir +raison de l'obstination des administrateurs à vouloir appliquer +les édits de Louis XIV, impudente violation de la liberté de +conscience. + +En 1769, le duc de Brunswick crut avoir obtenu la liberté du +dernier galérien, condamné pour cause de religion; c'était un +vieillard de quatre-vingts ans. «Ce pauvre infortuné, écrivait le +pasteur Tessier, sent à peine son bonheur à cause de son âge.» + +Il restait encore cependant deux forçats pour la foi, oubliés au +bagne depuis trente ans. M. Eymar, que Court avait chargé +d'obtenir leur grâce, dit qu'ils jouissaient de la plus grande +faveur, pouvant aller librement et sans gardes, exercer en ville +une profession lucrative; «en un mot, dit-il, ils ne portaient +plus du galérien que le titre et la livrée; d'un autre côté, ils +avaient perdu de vue, pendant leur long esclavage, leur famille et +leur pays; leurs biens avaient été confisqués, dilapidés ou +vendus... Que retrouveraient-ils en échange de l'aisance assurée +qu'ils allaient perdre, si ce n'est l'abandon et peut-être la +mendicité?» Aussi, quand M. Eymar annonça à ces deux vieillards +qu'ils étaient graciés, il les vit accueillir cette bonne nouvelle +avec la plus froide indifférence. _«Je les vis même_, _dit-il_, +_pleurer leurs fers et regretter leur liberté_.» Heureusement +que la Société de secours, établie à Marseille pour les galériens, +existait encore; elle put fournir à ces malheureux, devenus si peu +soucieux de leur liberté, un équipement complet et une somme de +mille francs pour les mettre à l'abri de la misère qu'ils +redoutaient. + +On le voit, c'est presque à la veille de la révolution que +sortirent du bagne les deux dernières victimes de l'odieuse +législation de Louis XIV, impitoyablement appliquée pendant un +siècle. + +Louis XIV avait mis en prison, à l'hôpital ou au couvent, expulsé +ou transporté en Amérique les _opiniâtres_ qui persistaient dans +les erreurs d'une religion que, écrivait-il au duc de la Force, +_je ne veux plus tolérer dans mon royaume._ + +Il avait envoyé aux galères tout huguenot qui avait tenté de +passer à l'étranger, assisté à une assemblée de prières, ou +rétracté l'abjuration que la violence lui avait arrachée. Pour +compléter le tableau de cette odieuse croisade faite par le roi +très chrétien contre la liberté de conscience de ses sujets, il ne +me reste plus qu'à raconter ce que furent les exhortations données +aux huguenots par ses soldats, qu'à faire la lamentable histoire +des dragonnades. + +CHAPITRE V +LES DRAGONNADES + +_Ce qu'était l'armée_. _-- Les logements militaires_. _-- Les +dragonnades_. _-- L'édit de révocation_. _-- Expulsion des +ministres_. _-- Un article de l'édit de révocation_. _-- Pillage_. +_-- Violences_. _-- Tortures_. _-- Les coupables et les Loriquet +du XIXe siècle_. _-- L'exode des huguenots._ + + +Sous Louis XVI, l'armée royale n'était qu'un ramassis de bandits, +provenant soit de la milice, soit du recrutement. Pour la milice, +les communes donnaient tous les mauvais sujets, tous les vagabonds +dont elles voulaient purger leur territoire, et les officiers +recruteurs acceptaient sans difficulté le pire des vauriens, +pourvu qu'il fût robuste et vigoureux. Pour le recrutement, opéré +par violence ou par ruse, c'était une véritable chasse à l'homme +que faisaient les recruteurs, par les rues et les grands chemins, +dans les cabarets, les tripots et les prisons même. Le résultat de +cette chasse à l'homme était de convertir en recrues pour l'armée +royale, des gens de sac et de corde, des voleurs, des évadés du +bagne. Un jour, une chaîne de quatre-vingt-dix-neuf forçats a la +chance de se trouver sur le passage du roi; par suite de cette +heureuse rencontre, cette centaine _d'honnêtes gens_, au lieu +d'être conduits aux galères, sont incorporés pour six ans dans +l'armée du roi. Un autre jour c'est le contrôleur général qui, à +un intendant lui demandant les ordres nécessaires pour faire +conduire au bagne des bohémiens condamnés aux galères, répond de +tenir dans les prisons d'Angoulême, tous ceux d'entre les +condamnés qui peuvent porter les armes, jusqu'à ce qu'il passe une +recrue à laquelle ils seront joints. Sur les extraits +d'interrogatoire de Bicêtre, on trouve un avis favorable à la +demande de prendre parti dans les troupes faite par _Adam_, +_scélérat de premier ordre_, _fameux fripon_, _chef de filous_. -- +Cette promiscuité étrange entre les prisons, le bagne et l'armée, +semblait chose si naturelle qu'il était de règle, de donner aux +déserteurs et aux réfugiés la faculté d'opter entre les galères et +le service militaire. + +Ainsi, par exemple, les réfugiés Lebadoux et Jean Bretton, faits +prisonniers, s'engagent dans l'armée pour éviter les galères. +Perrault est condamné aux galères pour émigration, l'intendant de +Franche-Comté écrit au ministre: «Comme il est d'ailleurs jeune et +bien fait, si Sa Majesté jugeait à propos de commuer sa peine, en +celle de le servir pendant un temps dans ses troupes, il lui +serait plus utile comme soldat que comme galérien.» + +On comprend ce que pouvait valoir une armée composée de tels +éléments; qu'elle fût campée en France ou en pays ennemi, suivant +l'énergique expression du temps, _elle mangeait le pays_; quant à +l'habitant, il était à la discrétion du soldat qui pouvait +impunément piller, battre, voler, violer et maltraiter ses hôtes. +-- Que se passe-t-il, en Bretagne, lorsqu'en 1675, on a amené, par +de bonnes paroles à se disperser ceux qui s'étaient soulevés à la +suite de l'établissement de taxes excessives et illégales? Les +troupes entrent dans la province et, disent les relations du +temps, «les soldats jettent leurs hôtes par la fenêtre après les +avoir battus, violent les femmes, lient des enfants tout-nus sur +les broches pour les faire rôtir, brûlent les meubles, etc.» + +Nous n'avons pas besoin de rappeler les scènes de la désolation +des provinces du midi ordonnée en 1683 par Louvois, ni les +horreurs commises pendant la guerre des Cévennes par les soldats +du roi. + +Mais, pour juger de ce que pouvaient faire de tels bandits, il +n'est pas inutile de rappeler leurs exploits à l'étranger, en +Hollande et dans le Palatinat, avant les dragonnades; en Savoie, +après cette croisade à l'intérieur. Quel spectacle l'armée du +grand roi donne-t-elle en Hollande? + +«Trois cent mille gueux, dit Michelet, sans pain, ni solde, +jeûnant il est vrai, mais s'amusant, pillant, brûlant, violant. +Les soldats, sans frein ni loi, par-devant les officiers faisaient +de la guerre royale une jacquerie populaire en toute liberté de +Gomorrhe.» + +Que se passe-t-il encore quelques années plus tard, quand l'armée +de Louis XIV se présente devant Heidelberg, ville ouverte et après +que la population valide s'est enfuie, en s'écrasant aux portes, +dans le château dont le gouverneur a fait enclouer les canons? + +Les faibles, les dames et les enfants refoulés dans la ville, +s'entassent dans les églises. Le soldat entre sans combat, et, à +froid, il tue parfois un peu, puis bat, joue et s'amuse, met les +gens en chemise. Quand ils entrent dans les églises et voient +cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se rue, +l'outrage, le caprice effréné. Les dames, leurs enfants dans les +bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs et +exécutées sur l'autel. Près de ces demi-mortes, laissées là, la +joyeuse canaille fait sortir les vrais morts, les squelettes, les +cadavres demi-pourris des anciens Électeurs. Effroyable spectacle! +«Ils arrivent dans leurs bandelettes, traînés la tête en bas...» + +En 1685, alors que les dragonnades touchent à leur fin en France, +Louis XIV envoie quelques milliers des étranges missionnaires qui +viennent de convertir les huguenots, pour débarrasser son allié le +duc de Savoie des hérétiques des vallées à Pignerol. + +Déjà les hommes en état de combattre, désarmés à la suite de +perfides négociations, avaient été entassés dans les prisons de +Turin, où la peste les avait presque tous emportés. + +L'armée française, en arrivant sur le territoire de la Savoie, ne +trouve donc devant elle aucun combattant, elle n'a d'autre chose à +faire que de massacrer. + +«Restent, dit Michelet, les femmes, les enfants, les vieillards +que l'on donne aux soldats. Des vieux et des petits, que faire, +sinon les faire souffrir? On joua aux mutilations, on brûla +méthodiquement, membre par membre, un à un, à chaque refus +d'abjuration. On prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt +personnes, pour jouer à la boule, jeter aux précipices...On se +tenait les côtes de rire à voir les ricochets; à voir les uns +légers, gambader, rebondir, les autres assommés comme plomb au +fond des précipices tels accrochés en route aux rocs et éventrés, +mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours. Pour varier, on +travailla à écorcher un vieux, Daniel Pellenc; mais la peau ne +pouvant s'arracher des épaules, remonta par-dessus la tête. On mit +une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour qu'il fît le +souper des loups. Deux soeurs, les deux Victoria, martyrisées, +ayant épuisé leurs assauts, furent, de la même paille qui servit +de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistèrent, furent mises +dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre, +pour qu'on en vînt à bout. Une, détaillée à coups de sabre, +tronquée des bras des jambes, et ce tronc informe fut violé dans +la mare de sang.» + +Élie Benoît dit de son côté: «Ils pendaient et massacraient les +femmes comme les hommes; mais ils violaient ordinairement les +femmes et les filles avant de les tuer, et après cela, non +contents de les assommer, ils _leur arrachaient les entrailles_, +ils les jetaient dans un grand feu; _ils les coupaient en morceaux +et s'entrejetaient ces reliques de leur fureur_.» + +Après les massacres, la dévastation impitoyable du pays. + +Catinat écrit à Louvois: «Ce pays est _parfaitement désolé_, il +n'y a plus du tout ni peuple, ni bestiaux, j'espère que nous ne +quitterons pas ce pays-ci, que cette race des Barbets n'en soit +_entièrement extirpée._» Louvois ne trouve pas la désolation assez +parfaite, il écrit au marquis de Feuquières: «Le roi a appris avec +plaisir ce qui s'est passé dans la vallée de Luzerne, dans +laquelle _il eût été seulement à désirer que vous eussiez fait_, +_brûler tous les villages où vous avez été_.» + +Louvois avait déjà donné de semblables ordres dans le Palatinat. +Un jour, apprenant que les troupes se sont contentées de brûler +seulement à moitié, une ville, il ordonne _de brûler tout jusqu'à +la dernière maison_ et enjoint de lui faire connaître les +officiers qui ont ainsi failli à la ponctuelle exécution des +volontés du roi, _afin qu'ils soient punis d'une façon +exemplaire_. + +Un autre jour, il apprend que les habitants d'une autre ville, qui +a été complètement détruite conformément à ses instructions, +s'obstinent à venir chercher un gîte au milieu des ruines, il +écrit: «Le moyen d'empêcher que ces habitants ne s'y rétablissent, +c'est après les avoir avertis de ne point le faire, _de faire +tuer_ tous ceux que l'on trouvera vouloir y faire quelque +habitation.» + +Ce n'était pas en donnant de semblables instructions, que Louvois +pouvait faire disparaître les habitudes invétérées de banditisme +de l'armée royale, tout au contraire; il n'est donc pas surprenant +que le jour où il se décida à ordonner aux soldats logés chez les +huguenots, de faire _tout le désordre possible_, pour amener la +conversion de leurs hôtes, il ne fût d'avance déterminé à fermer +les yeux sur les actes les plus odieux et les plus violents de ses +_missionnaires bottés_, ainsi qu'on les appelait. + +Mais il était trop politique pour ne pas masquer le but qu'il +poursuivait et pour vouloir que la persécution prît au début le +caractère qu'elle avait eue en Hongrie, en 1672: «Les jésuites, +menant avec eux des soldats, surprenant chaque village, et +convertissant le hongrois qui voyait sa femme sous le fusil... des +ministres brûlés vifs, des femmes empalées au fer rouge, des +troupeaux d'hommes vendus aux galères turques et vénitiennes.» +(Michelet). + +C'est au commencement de l'année 1681, que Marillac, intendant du +Poitou, soumit à Louvois son plan de convertir les huguenots en +logeant exclusivement chez eux les troupes et lui demanda +d'envoyer dans le Poitou des soldats pour mettre à exécution ce +plan que le hasard ou sa malice, dit Élie Benoît, lui avait fait +découvrir. + +Louvois comprit que, pour reprendre dans l'État le rôle +prépondérant qu'il avait perdu depuis que les affaires de religion +avaient fini par prévaloir sur toutes les autres dans l'esprit du +roi, c'était un excellent moyen, ainsi que le disent les lettres +du temps, _de mêler du militaire_ à l'affaire des conversions. +Mais, il jugea nécessaire de dissimuler qu'il voulait obtenir par +la violence, la conversion des huguenots, tout au moins jusqu'au +moment où l'importance des résultats déjà acquis, empêcherait de +pouvoir revenir en arrière. -- C'est pourquoi, après avoir fait +signer au roi une ordonnance, exemptant pendant deux ans du +logement des gens de guerre les huguenots qui se convertiraient, +il se borne à obtenir la permission de faire passer dans les +villes huguenotes des régiments dont la seule présence amènerait +des conversions. En effet, disait-il, si les huguenots se +convertissent pour toucher une pension; ou une faible somme +d'argent, ils seront encore plus disposés à abjurer pour éviter +quelque incommodité dans leurs maisons et quelque trouble dans +leurs fortunes. + +En envoyant à Marillac, l'ordonnance et les troupes qui vont lui +permettre de mettre son plan à exécution, Louvois multiplie les +précautions pour dissimuler l'existence même de ce plan. + +«Sa Majesté, écrit-il, à Marillac, a trouvé bon de faire expédier +l'ordonnance que je vous adresse, par laquelle elle ordonne que +ceux qui se seront convertis, seront, pendant deux années, exempts +du logement des gens de guerre. Cette ordonnance _pourrait causer +beaucoup de conversions dans les lieux d'étape..._ + +«Elle m'a commandé de faire marcher, au commencement du mois de +novembre prochain, un régiment de cavalerie en Poitou, lequel sera +logé, _dans les lieux que vous aurez pris soin de proposer entre +ci et ce temps-là_, dont elle trouvera bon que le grand nombre +soit logé chez les protestants; mais elle n'estime pas _qu'il +faille les y loger tous;_ c'est-à-dire que de vingt-six maîtres +dont une compagnie est composée, si, suivant une répartition +juste, les religionnaires en devaient porter dix, vous pouvez leur +en faire donner vingt et les mettre tous _chez les plus riches_ +des dits religionnaires, prenant _pour prétexte_ que, quand il n'y +a pas un assez grand nombre de troupes dans un lieu pour que tous +habitants en aient, il est juste que les pauvres en soient exempts +et que les riches en demeurent chargés... Sa Majesté désire que +vos ordres sur ce sujet soient, par vous ou vos subdélégués, +donnés de bouche aux maires et échevins des lieux, sans leur faire +connaître que Sa Majesté désire, par là, violenter les huguenots à +se convertir, et leur expliquant seulement que vous donnez ces +ordres sur les avis, que vous avez eus que, par le crédit qu'ont +les gens riches de la religion dans ces lieux là, ils se sont +exemptés au préjudice des pauvres.» + +En dépit de ces instructions, Marillac logea les troupes +_exclusivement chez les huguenots_, qu'ils fussent riches ou +pauvres. Lièvre, dans son histoire du Poitou, relève ce fait que, +à Aulnay, une recrue ayant été logée indistinctement chez tous les +habitants, le subdélégué de l'intendant, accompagné de deux +carmes, alla de maison en maison, déloger les soldats mis chez des +catholiques, et les conduisit chez des huguenots. + +Fidèle à sa politique de prudence, au début de la campagne des +conversions par logements militaires, Louvois mettait sa +responsabilité à couvert, en blâmant officiellement, les violences +trop grandes, surtout lorsqu'elles avaient provoqué des plaintes +trop retentissantes. + +C'est ainsi qu'il blâmait l'intendant de Limoges, d'avoir logé les +soldats _uniquement_ chez les huguenots, et d'avoir souffert le +désordre des troupes. Il réprimandait de même Marillac, à raison +de l'affectation qu'il mettait, à accabler les huguenots de +logements militaires, à souffrir que les soldats fissent chez +leurs hôtes des désordres _considérables_, et enfin à emprisonner +ceux qui avaient l'audace de se plaindre. Une telle conduite étant +de nature à sembler, disait-il, justifier les plaintes que les +religionnaires font dans les pays étrangers, d'être abandonnés à +la discrétion des troupes. + +En blâmant _officiellement_ ce qu'il approuvait en secret, Louvois +avait soin de formuler son blâme, assez discrètement pour ne pas +décourager le zèle de ses collaborateurs. Reprochant à Boufflers +d'avoir mis les soldats à loger à _discrétion_ chez les huguenots, +il dit: «c'est de quoi j'ai cru ne devoir écrire qu'à vous afin +que, sans qu'il paraisse qu'on désapprouve rien de ce qui a été +fait, vous puissiez pourvoir à ce que ceux qui sont sous vos +ordres restent dans les bornes prescrites par Sa Majesté.» +Écrivant à un intendant, pour blâmer un commandant de troupes qui +a permis au maire de Saintes d'employer ses soldats, hors de son +territoire, pour violenter les huguenots à se convertir, il arrive +à cette conclusion, à l'égard de ces deux coupables. «Sa Majesté +n'a pas jugé à propos de faire une plus grande démonstration +contre eux, _puisque ce qu'ils ont fait a si bien réussi_, et +qu'elle ne croit pas qu'il convienne qu'on puisse dire aux +religionnaires que Sa Majesté _désapprouve quoi que ce soit de ce +qui a été fait pour les convertir.»_ + +C'est à Louvois qu'étaient adressées les lettres des gouverneurs +et des intendants, et quand il y avait quelque communication +délicate à faire, ceux-ci imitaient l'exemple de Noailles +écrivant: + +«Qu'il ne tardera pas à lui envoyer (à Louvois) quelque homme +d'esprit pour lui rendre compte de tout le détail et répondre à +tout ce qu'il désire savoir, mais ne saurait _s'écrire_.» + +On ne saurait donc s'étonner de ce que «aussi bien lors de la +première dragonnade du Poitou, qu'au moment de la grande +dragonnade du Béarn en 1685, mettant sur les bras des huguenots +toute l'armée rassemblée sur les frontières de l'Espagne» -- les +relations officielles mises sous les yeux du roi se taisent sur +les hauts faits des missionnaires bottés. + +À propos de la violente conversion du Béarn, Rulhières affirme +avoir fait cette curieuse constatation: «La relation mise sous les +yeux du roi ne parle ni de violences ni de dragonnades. On +n'entrevoit pas qu'il y ait un seul soldat en Béarn. La conversion +générale paraît produite par la grâce divine, il ne s'agit que +d'annoncer la volonté du roi... Tous courent aux églises +catholiques.» À la fin de la même année 1685, Tessé qui vient de +traiter Orange, en ville prise d'assaut, et a converti tous les +huguenots de la cité en vingt-quatre heures, déclare dans son +rapport _officiel_, _que tout s'est fait doucement sans violence +et sans désordre_. + +En 1685, comme en 1681 et en 1682, de plus, pour ôter toute +créance aux réclamations qui parvenaient directement à la cour, on +dragonnait à nouveau ceux qui se plaignaient d'avoir cédé aux +violences des soldats, afin de les obliger à signer qu'ils +s'étaient convertis librement et sans contrainte. Enfin Louvois ne +reculait devant aucun moyen, même les arrestations les plus +arbitraires, pour empêcher les plaintes des huguenots d'arriver +_directement_ au roi. + +Il est difficile d'admettre cependant que Louis XIV ignorât ce qui +se passait dans les provinces dragonnées, mais il était fort aise +de pouvoir, grâce aux habiletés de son ministre, sembler ignorer +les violences qu'avaient à supporter les huguenots. + +«Aucun monarque, dit Sismondi, si vigilant, _si jaloux de tout +savoir_, si irrité contre tout ministre qui aurait prétendu lui_ +cacher quelque chose_, n'était encore monté sur le trône de +France»; et, ce n'était pas une entreprise violente, poursuivie à +l'aide de ses troupes, dans toutes les provinces de son royaume, +pendant plusieurs années de suite, contre plus de deux millions de +ses sujets, qui pouvait être dérobée à sa connaissance. + +Déjà en 1666, l'électeur de Brandebourg s'était fait l'organe +officiel des réclamations des huguenots français, et ayant écrit à +Louis XIV: «J'ai osé affirmer que Votre Majesté _ignore ces +violences_ et que tout le mal vient de ce que ses grandes affaires +ne lui permettent pas de prendre connaissance elle-même, des +intérêts de ces pauvres opprimés.» + +Louis XIV s'était empressé de répondre: «Je vous dirai qu'il ne se +fait aucune affaire _petite ou grande_ dans mon royaume, de la +qualité de celle dont il est question, non seulement qui ne soit +pas _de mon entière connaissance_, mais qui ne se fasse _par mon +ordre_.» + +Dès le commencement de la première dragonnade, Louis XIV avait été +saisi _officiellement_ par Ruvigny, député général des +protestants, des justes plaintes des huguenots du Poitou, et il +avait été contraint d'ordonner une enquête contre les _violences_ +commises contre ses sujets réformés; mais cette enquête, qui avait +été considérée comme une interdiction de commettre de nouvelles +violences, avait amené un sensible ralentissement dans l'oeuvre de +la conversion générale. Pour remédier au mal, le roi s'empresse de +rendre une ordonnance portant qu'il sera informé contre les +ministres «ayant été assez osés que de prêcher publiquement dans +leurs chaires que Sa Majesté désavouait _les exhortations_ qui +avaient été faites au peuple de sa part, d'embrasser la religion +catholique, Sa Majesté ne voulant pas souffrir ces _insolences_ de +si dangereuse conséquence.» + +Tout naturellement, après cette ordonnance, les violences +reprirent de plus belle contre les huguenots du Poitou, et elles +aboutirent à faire un tel éclat que Louis XIV dut, l'année +suivante, révoquer Marillac et faire suspendre momentanément les +conversions par logements militaires. + +Cependant, comme s'il eût voulu établir qu'il ne réprouvait pas, +en réalité, les _violences_ qu'il se voyait contraint d'interdire +_officiellement_, Louis XIV fit tout pour que les conversions +obtenues violemment fussent tenues pour bonnes et valables. + +Un arrêt _d'exemple_ (c'est-à-dire faisant jurisprudence pour tout +le royaume), rendu par le Parlement de Paris, établit qu'un +huguenot, bien qu'il prouvât qu'il avait abjuré _par force_, +pouvait être condamné comme _relaps_ quand il retournait au +prêche. Une déclaration royale, allant plus loin, décida que tout +huguenot contre lequel ne pourraient être produites ni une +abjuration écrite, ni même une simple signature, devait être +condamné comme _relaps_ si deux témoins, _les deux premiers +coquins venus_, déclaraient qu'ils lui avaient vu faire un acte +quelconque de catholicité. + +Enfin, en 1682, comme s'il eût voulu avertir les huguenots que les +violences ne tarderaient pas à être de nouveau autorisées contre +eux, Louis XIV permettait qu'on signifiât à tous les consistoires +l'avertissement pastoral du clergé invitant les protestants à se +convertir au plus tôt et en cas de refus de le faire les menaçant +ainsi: «Vous devez vous attendre à des malheurs incomparablement +plus épouvantables et plus funestes que ceux que vous ont attirés +jusqu'à présent votre révolte et votre schisme.» + +En 1683 et en 1684, Louvois fut occupé à porter _la désolation_ +dans les provinces du Midi, où, à la suite de la fermeture +arbitraire de la plupart des temples, les huguenots avaient commis +_le crime_ de reprendre l'exercice de leur culte _sous la +couverture du ciel;_ mais il n'avait pas renoncé au projet de +convertir tous les huguenots de France au moyen des logements +militaires. «On voit, dit Rulhières, par les lettres de Louvois +conservées au dépôt de la guerre, qu'il prenait de secrets +engagements pour renouveler à quelque temps de là, en Poitou et +dans le pays d'Aunis, l'essai de convertir les huguenots par le +logement arbitraire des troupes, lorsqu'un _événement inattendu_ +précipita toutes ses mesures.» + +Cet événement _inattendu_, c'est l'emploi fait dans le Béarn, par +l'intendant Foucault, pour la conversion des huguenots, d'une +armée toute entière, amenée sur les frontières de l'Espagne en +prévision d'une guerre, et devenue disponible, par suite d'un +changement de politique. + +Tout ce que peut imaginer la licence du soldat, dit Rulhières, fut +exercé contre les calvinistes et, en quelques semaines, la +province toute entière fut convertie. + +En contant ce _miracle_ opéré, disait-il, par la grâce divine; le +_Mercure_ ne craignait pas d'ajouter: «ce qui a achevé de +convaincre les protestants du Béarn, ce sont les moyens _paternels +et vraiment remplis de charité_, dont Sa Majesté se sert pour les +rappeler à l'Église.» + +Louvois en apprenant la rapide conversion du Béarn où, dit-il, les +troupes viennent de _faire merveilles_, ne s'inquiéta plus de +savoir si l'on pourra qualifier de _persécution_, les +_exhortations_ que les soldats font aux huguenots pour les +convertir. + +Il écrit à Boufflers de se servir des troupes qui viennent de +catholiciser le Béarn, pour essayer, _en logeant entièrement les +troupes chez les huguenots_, de procurer dans les deux généralités +de Montauban et de Bordeaux un aussi grand nombre de conversions +qu'il s'en est fait en Béarn. Craignant que, _sans miracle_, il ne +puisse le faire, il lui recommande de s'attacher seulement à +diminuer le nombre des huguenots, de manière à ce que, dans chaque +communauté, il soit deux ou trois fois moindre que celui des +catholiques. + +Contrairement aux prévisions de Louvois, _le miracle_ du Béarn se +reproduit partout, c'est par corps et par communautés que se font +les abjurations, et de grandes villes huguenotes se convertissent +en quelques heures. Boufflers, après avoir catholicisé les +généralités de Montauban et de Bordeaux, a le même succès en +Saintonge. De Noailles qui avait d'abord demandé jusqu'à la fin de +novembre pour convertir le Languedoc, où l'on comptait deux cent +cinquante mille huguenots, écrit bientôt qu'à la fin d'octobre, +_cela sera expédié._ + +Dans une lettre qu'il écrit d'Alais, il se plaint que les choses +aillent trop vite, «je ne sais plus, dit-il, _que faire des +troupes_, parce que les lieux où je les destine, se convertissent +tous généralement; et cela _si vite_ que, tout ce que peuvent +faire les troupes, c'est de coucher _une nuit_ dans les lieux où +je les envoie.» Comment le _miracle_ ne se fût-il pas reproduit? +Non seulement les soldats envoyés dans une localité étaient logés +exclusivement chez les huguenots, mais à mesure que les +conversions se multipliaient, ils refluaient tous chez les +opiniâtres, qui se trouvaient parfois avoir jusqu'à cent +garnisaires sur les bras. Si le chef de famille cédait, il fallait +qu'il fît aussi céder ses enfants; si au contraire, il voulait +s'opiniâtrer alors que sa femme et ses enfants avaient fait leur +soumission, ceux-ci le suppliaient de céder son tour, car il +fallait que le père et les enfants fussent convertis pour que la +maison fût abandonnée par les missionnaires bottés. + +C'est ce dont témoigne cette lettre de Louvois à M. de Vrevins: +«Lorsque le chef de la famille s'est converti, _il faut que les +enfants soient de sa religion_... à l'égard des familles dont, le +chef demeure obstiné dans la religion, et dont la femme et les +enfants sont convertis, il faut loger chez lui, tout comme si +personne ne s'était converti dans sa maison.» + +Louvois s'était d'abord réjoui sans réserve de ce succès _des +missions bottées_, succès qu'il qualifiait de surprenant, et il +était heureux de pouvoir annoncer à son frère Le Tellier: que les +grandes cités du Languedoc, et, pour le moins, trente autres +petites villes, des noms desquelles il ne se souvenait pas, +s'étaient converties en _quatre jours;_ que les trois quarts des +religionnaires du Dauphiné étaient convertis, que tout était +catholique dans la Saintonge et dans l'Angoumois, etc. + +Cette soumission rapide et complète des huguenots finit par lui +paraître _suspecte_. «Il faut prendre garde, écrit-il à Bâville, +dès le 9 octobre 1685, que cette soumission unanime maintienne +entre eux une espèce de cabale qui ne pourrait, par la suite, être +que fort préjudiciable.» Dans l'intention de prévenir _cette +cabale_, sans attendre que toutes les provinces du royaume eussent +été dragonnées, Louvois pressa la publication de l'édit de +révocation qui devait priver les réformés de leurs directeurs +habituels, en bannissant les ministres. + +Louvois avait toujours du reste soutenu cette thèse, qu'il fallait +séparer les ministres de leurs fidèles et dès le 24 août 1685, il +écrivait à Boufflers: + +«Sa Majesté a toujours regardé comme un grand avantage pour la +conversion de ses sujets _que les ministres passassent en pays +étranger_. Aussi, loin de leur en ôter l'espérance, comme vous le +proposez, elle vous recommande, par les logements que vous ferez +établir chez eux, de les porter à sortir de la province, et à +profiter de la facilité avec laquelle le roi leur accorde la +_permission_ de sortir du royaume.» + +Le 8 octobre, le conseil du roi, appelé à décider du moyen qu'il +fallait employer pour séparer les huguenots de leurs pasteurs, +l'emprisonnement ou le bannissement des ministres, s'était +prononcé pour cette dernière mesure. Châteauneuf avait obtenu +cette décision en faisant valoir cette considération économique +que la nourriture de tant de prisonniers _serait une lourde +charge pour le roi_, tandis que bannir les ministres et +confisquer leurs biens en même temps, ce serait assurer au roi un +_double profit._ On ne voulut même pas que les ministres, ayant +reçu _permission de sortir_ avant l'édit de révocation, et non +encore sortis, pussent vendre leurs biens... + +Ainsi le 30 octobre 1685, Colbert de Croissy écrit à l'intendant +du Dauphiné: «Sa Majesté, ayant ci-devant donné des permissions à +des ministres de la religion prétendue réformée de passer dans les +pays étrangers avec leurs femmes et enfants _et de vendre le bien_ +qu'ils avaient en France, elle m'ordonne de vous faire savoir, +qu'en cas que ces permissions ne soient point exécutées et que les +dits ministres n'aient pas encore vendu leurs biens, l'intention +de Sa Majesté et qu'elles demeurent révoquées, et que l'on suive à +l'égard des dits ministres l'édit de Sa Majesté de ce mois.» + +Louvois, en envoyant au chancelier le Tellier le projet de l'édit +révocatoire auquel avaient été ajoutés quelques articles +additionnels, _entre autres celui relatif aux ministres_, le +priait de donner au plus tôt son avis sur ces articles en lui +disant: «Sa Majesté a donné ordre que cette déclaration fût +expédiée _incessamment_ et envoyée partout, Sa Majesté ayant jugé +qu'en l'état présent des choses, _c'était un bien de bannir au +plus tôt les ministres._» + +L'édit révocatoire fut expédié promptement suivant les désirs de +Louvois; il fut publié le 18 octobre 1685, et l'on tint la main à +la stricte exécution de la clause obligeant les ministres à +quitter la France dans un délai de quinze jours, les obligeant à +choisir, dans ce court délai, entre l'exil, les galères ou +l'abjuration; s'ils se prononçaient pour l'exil, il leur fallait +partir, seuls et dénués de tout, laissant dans la patrie dont on +les chassait, leurs biens, leurs parents et ceux de leurs enfants +qui avaient atteint ou dépassé l'âge de sept ans; quelques +intendants, allant plus loin encore que cette loi barbare, +retinrent la famille entière de quelques pasteurs, jusqu'à des +enfants à la mamelle, le ministre Bely, par exemple, dut partir +seul pour la Hollande, laissant en France sa femme et ses enfants. +Mais partout on appliqua strictement la loi, on ne permit pas au +ministre Guitou, fort âgé, d'emmener avec lui une vieille servante +_pour le gouverner et subvenir à ses besoins_, et Sacqueville au +risque de le faire périr, dut emmener son enfant, sans la nourrice +qui l'allaitait, _celle-ci n'étant pas mentionnée dans le brevet_. + +Des vieillards chargés d'infirmités, moururent en route sur ce +vaisseau qui les emportait, par exemple: Faget de Sauveterre, +Taunai, Isaïe d'Aubus; d'autres, comme Lucas Jausse, Abraham +Gilbert, succombèrent aux fatigues du voyage et moururent en +arrivant à l'étranger. + +Dans quelque état de santé que l'on fût, ne fallait-il point +partir pour la terre d'exil dans les quinze jours, aucune excuse +n'étant admise pour celui qui avait dépassé le délai fatal. +Quelques ministres du Poitou, de la Guyenne et du Languedoc, que +les dragonnades avaient contraints de se réfugier à Paris, +reçoivent des passeports de la Reynie, sauf trois pasteurs du haut +Languedoc que l'on renvoie dans leur province pour y prendre leurs +passeports, après les avoir amusés quelques jours. Ils n'arrivent +à Montpellier qu'après l'expiration des quinze jours fixés par +l'édit de révocation. Bâville les emprisonne et menace de les +envoyer aux galères, mais, après quelques jours, ils sont conduits +à la frontière. Latané fut moins heureux, il avait fourni le +certificat exigé des ministres, constatant qu'ils n'emportaient +rien de ce qui appartenait aux consistoires, mais ce certificat +fut refusé comme irrégulier parce que les signataires avaient pris +le titre d'anciens membres du consistoire. Quand Latané eut fourni +tardivement un autre certificat, on le retint en prison au château +Trompette où on le laissait souffrir du froid en le privant de +feu. En vain, réclama-t-il; le marquis de Boufflers, intendant de +la province, consulté, répondit: «Il serait plus du bien du +service de le laisser en prison, que de le faire passer en pays +étranger, vu qu'il est fort considéré_ et qu'il a beaucoup +d'esprit._» + +En regard de cette singulière raison de garder un ministre en +prison, en violation de la loi, _parce qu'il a beaucoup d'esprit_, +il est curieux de mettre la réponse faite par Louvois, à la +demande de ne pas user de la permission de sortir faite pour deux +vieux ministres, presque tombés en enfance. «Si les deux anciens +ministres de Metz sont imbéciles et hors d'état de pouvoir parler +de religion, le roi pourrait peut-être permettre qu'on les laissât +mourir dans la ville de Metz, mais, _pour peu qu'ils aient l'usage +de la raison_, Sa Majesté désire _qu'on les oblige de sortir._» + +Les ministres qui, au moment de la publication de l'édit de +révocation, se trouvaient emprisonnés pour quelque contravention +aux édits, devaient être mis en liberté comme le furent Antoine +Basnage et beaucoup de ses collègues, afin de pouvoir sortir du +royaume dans le délai fixé. Cependant les ministres Quinquiry et +Lonsquier ne furent relâchés qu'en janvier 1686, et trois pasteurs +d'Orange enfermés à Pierre Encise, n'en sortirent qu'en 1697. + +Quelques ministres ne peuvent se résigner à quitter la France et +tentent de continuer l'exercice de leur ministère, entre autres +Jean Lefèvre, David Martin, Givey et Bélicourt, mais la terreur +générale était telle à ce moment qu'on refusait de les écouter et +de leur donner asile, en sorte que, traqués de tous côtés, ils +durent se résigner à passer à l'étranger. + +Bélicourt, pour franchir la frontière, dut se cacher dans un +tonneau; quant au proposant Fulcran Rey, il tomba dans les mains +de Bâville qui l'envoya au supplice. + +Quelques années plus tard un certain nombre de ministres +reviennent en France, bravant tous les périls, entre autres Givry +et de Malzac qu'on arrête et qu'on enterre vivants dans les +sombres cachots de l'île Sainte-Marguerite; Malzac y meurt après +trente-trois ans de captivité, plusieurs autres pasteurs y +deviennent fous. + +Qui ne serait révolté de voir Bossuet, dans l'oraison funèbre de +le Tellier, déclarer mensongèrement que les huguenots ont vu, +_«leurs faux pasteurs les abandonner sans même en attendre +l'ordre_, _trop heureux d'avoir à alléguer leur bannissement comme +excuse_.» + +L'édit de révocation, en chassant les pasteurs du royaume, alors +qu'il était, sous peine des galères, interdit à tous les autres +huguenots de franchir la frontière, prévenait, suivant les désirs +de Louvois, toute cabale entre les ministres et leurs fidèles. En +même temps, en interdisant tout culte public de la religion +réformée, cet édit ôtait aux huguenots tout espoir de voir le roi +revenir plus tard, sur ce qu'il avait fait jusqu'alors contre eux. + +Cependant, chose surprenante, la publication de cet édit sembla un +instant compromettre le succès de la campagne de la conversion +générale, que les dragons n'avaient pas encore partout terminée. +Voici pourquoi: les intendants et les soldats avaient obligé les +huguenots à se convertir en leur déclarant que le roi ne voulait +plus souffrir dans son royaume que des catholiques, et leurs +déclarations recevaient un éclatant démenti, par le dernier +article de l'édit de révocation ainsi conçu: «Pourront au surplus, +lesdits de la religion prétendue réformée, en attendant qu'il +plaise à Dieu les éclairer comme les autres, demeurer dans les +villes et lieux de notre royaume, pays et terres de notre +obéissance, et y continuer leur commerce et jouir de leurs biens, +_sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte de ladite +religion prétendue réformée_, à condition, comme dit, de ne point +faire d'exercice, ni de s'assembler, sous prétexte de prière ou du +culte de la dite religion, de quelque nature qu'il soit sous les +peines ci-dessus de corps et de biens.» + +Bâville écrit à Louvois: «Cet édit, auquel les nouveaux convertis +ne s'attendaient pas, et surtout la clause qui défend d'inquiéter +les religionnaires, les a mis dans un mouvement qui ne peut être +apaisé de quelques temps. _Ils s'étaient convertis pour la +plupart_, _dans l'opinion que le roi ne voulait plus qu'une +religion dans son royaume_.» + +Foucault, l'intendant du Poitou, écrit à son père, que cette +clause de l'édit _fait un grand désordre et arrête les +conversions_, et il propose à Louvois de traiter comme des +perturbateurs publics, les religionnaires qui opposeront aux +dragons convertisseurs cette maudite clause. Boufflers demande au +ministre qu'on use de telles rigueurs envers ceux qui auront _une +pareille insolence_, que Louvois se voit obligé de lui faire +observer qu'il faut éviter de donner aux religionnaires lieu de +croire qu'on veut rétablir en France_ une inquisition_. + +De Noailles rédige un mémoire pour établir que la _tolérance_ va +tout perdre, et il montre à Louvois en face de quel dilemme se +trouvent placés, ceux qui veulent comme lui, achever l'oeuvre des +conversions par logements militaires. «Il est certain, dit-il, que +la dernière clause de l'édit, qui défend d'inquiéter les gens de +la religion prétendue réformée, va faire un grand désordre, _en +arrêtant les conversions_, _ou en obligeant le roi à manquer à la +parole qu'il vient de donner par l'édit le plus solennel qu'il put +faire_.» + +Louvois qui ne veut pas que les conversions s'arrêtent, n'éprouve +aucun scrupule à ne tenir aucun compte de la parole du roi, il +écrit à Noailles, de _punir sévèrement_ les religionnaires qui ont +eu l'insolence de signifier aux consuls d'avoir à loger les +soldats ailleurs que chez eux, attendu la clause de l'édit _qui +permet de rester calviniste_. + +Non seulement il continue à faire dragonner les provinces du Midi, +mais encore il envoie les troupes faire la même besogne de +conversion violente dont les provinces du Nord et de l'Ouest, que +les soldats n'avaient pas encore parcourues. Il écrit à Noailles: +«Je ne doute point que quelques logements _un peu forts_ (Noailles +en fit de cent hommes), chez le peu qui reste de la noblesse et du +tiers-état des religionnaires _ne les détrompe de l'erreur où ils +sont _sur l'édit que M. de Châteauneuf nous a dressé, et Sa +Majesté désire que vous vous expliquiez _fort durement_, contre +ceux qui voudraient être les derniers à professer une religion +_qui lui déplaît_.» + +Au duc de Chaulnes et à l'intendant Bossuet, il enjoint de faire +vivre les soldats _grassement_ chez leurs hôtes. + +À M. de Beaupré, il écrit, au sujet des religionnaires de Dieppe: +«Comme ces gens-là sont les seuls dans tout le royaume qui se sont +distingués à ne se vouloir pas soumettre à ce que le roi désire +d'eux, vous ne devez garder à leur égard aucune des mesures qui +vous ont été prescrites, et _vous ne sauriez rendre trop rude et +trop onéreuse la subsistance des troupes chez eux»_, et il lui +enjoint de faire venir beaucoup de cavalerie, de la faire vivre +fort licencieusement chez les religionnaires _opiniâtres_ et de +permettre aux cavaliers le désordre nécessaire _pour tirer ces +gens-là de l'état où ils sont_. À Foucault, il dit: «Sa Majesté +désire que l'on essaie _par tous les moyens_ de leur persuader +(aux huguenots) qu'ils ne doivent attendre _aucun repos ni douceur +chez eux_, tant qu'ils demeureront dans une religion _qui déplaît +_à sa Majesté, et on doit leur faire entendre que ceux qui +voudront avoir la sotte gloire d'y demeurer les derniers, pourront +encore recevoir _des traitements plus fâcheux_, s'ils s'obstinent +à y rester.» Il lui enjoint enfin de laisser les dragons faire _le +plus de désordre possible chez les gentilshommes _du Poitou et de +les y faire demeurer _jusqu'à ce que leurs hôtes soient +convertis_. + +Il écrit à de Ris qu'il n'y a pas de meilleur moyen de persuader +les huguenots, que le roi ne veut plus souffrir que des +catholiques dans son royaume, que _de bien maltraiter _les +religionnaires de Barbezieux. + +Au marquis de Vérac, enfin, il dit: «Sa Majesté veut qu'on fasse +sentir les _dernières rigueurs _à ceux qui ne voudront pas, se +faire de sa religion et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir +demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu'à la dernière +extrémité.» + +On mettait le pays en coupe réglée pour convertir les huguenots +jusqu'au dernier, sans oublier le plus petit hameau du royaume. +Louvois enjoint à Boufflers de réserver de petits détachements à +Tessé; pour aller achever _d'éplucher_ les religionnaires des +villes et villages des généralités de Bordeaux et de Montauban. +L'intendant de Normandie écrit aux échevins de Rouen d'aller de +maison en maison, pour faire une recherche exacte et nouvelle des +huguenots, et il les engage à promettre trente sous à qui +découvrira un huguenot caché, il y a, ajoute-t-il, bien des +petites gens qui en découvriront. + +De Noailles écrit aux consuls de son gouvernement: «Je vous envoie +un état de la viguerie du Vigan, pour que vous en visitiez +jusqu'au plus petit hameau, et que vous obligiez, autant qu'il +vous sera possible, ce qui reste de religionnaires à faire +abjuration dans ce moment, faute de quoi, vous leur ferez entendre +qu'ils auront le lendemain garnison, ce que vous exécuterez. +Faites en sorte que tout soit visité _jusqu'à la dernière maison_, +dans la dernière huitaine du mois, et que je puisse avoir un état +juste et précis de ce qui reste de religionnaires dans chaque +endroit, même de valets, et, supposez qu'il manquât quelques lieux +à l'état que je vous envoie, vous les adjoindrez.» + +Cet ordre, adressé au consul de Bréau, est identique à ceux donnés +aux autres consuls et il est accompagné des instructions +suivantes: + +«Suivant l'ordre ci-dessus, vous ne manquerez pas de visiter +incessamment toutes les maisons de Bréau, et, en cas que vous y +trouviez quelques-uns, _soit femmes_, _filles ou enfants au-dessus +de quatorze ans_, _même des valets_, _qui n'aient pas fait leur +abjuration_, vous m'en donnerez avis aujourd'hui, ce soir, afin +que j'y mette garnison, et si, dans la visite que je ferai demain +de votre quartier, par chaque maison, il s'en trouve quelqu'un, je +m'en prendrai à vous, comme d'une chose contraire au service du +roi. C'est la part de du Chesnel.» + +C'est ainsi que Louvois et ses soldats tenaient compte de la +parole donnée solennellement par le roi, que les huguenots +pouvaient demeurer chez eux sans être empêchés ni troublés pour +cause de religion. + +«Dans toutes les paroisses que les troupes avaient à traverser, +pour se rendre aux lieux d'étapes qui avaient été fixés à l'avance +par les intendants, les curés, dit Élie Benoît, encourageaient les +soldats à faire _tout le mal possible_, et leur criaient: courage, +messieurs, c'est l'intention du roi que ces chiens de huguenots +soient _pillés et saccagés_. L'intendant avertissait les officiers +de donner de la canne aux soldats qui ne feraient pas leur devoir, +et quand ceux-ci trouvaient un soldat qui, par sa débonnaireté, +empêchait le zèle de ses compagnons, ils le chargeaient à coups de +canne.» + +À la tête de ces légions infernales, dit Claude, marchaient, outre +les officiers, les intendants et les évêques avec une troupe +d'ecclésiastiques. Les ecclésiastiques y étaient pour _animer_ de +plus en plus les gens de guerre à _une exécution _si agréable à +l'Église, si glorieuse, disaient-ils, pour Sa Majesté. Pour nos +seigneurs les évêques ils y étaient pour tenir table ouverte, pour +recevoir les abjurations et pour avoir une inspection générale et +sévère. + +Les gouverneurs, dit Bayle, les intendants et les évêques avaient +table ouverte pour les officiers des troupes, où l'on rapportait +_les bons tours_ dont les soldats s'étaient servis. Tout soldat, +dit Fontaine, qui avait assez le génie du mal pour inventer +quelque nouveau genre de torture, était sûr d'être applaudi, sinon +récompensé. + +Quand les soldats, ainsi animés tout le long de la route, +arrivaient au lieu qui leur avait été désigné pour étape, ils y +entraient comme en ville conquise, l'épée nue et le mousqueton +haut et se logeaient chez les huguenots. + +«On nous dispersa dans les Cévennes, dit le comte de Vordac, avec +ordre d'aider les missionnaires et de loger chez les huguenots +jusqu'à ce qu'ils eussent fait abjuration de leurs erreurs. +_Jamais ordre ne fut exécuté avec plus de plaisir_. Nous envoyions +dix, douze ou quinze dragons dans une maison, qui y faisaient +grosse chère jusqu'à ce que tous ceux de la maison fussent +convertis. Cette maison s'étant faite catholique, on allait loger +dans une autre, et partout c'était pareille aubaine. Le peuple +était riche dans les Cévennes et nos dragons n'_y firent pas mal +leurs affaires _pendant deux ans.» + +Le major d'Artagnan, tout en faisant dans la maison de campagne du +banquier Samuel Bernard, un _dommage s'élevant à plus de dix mille +livres_, s'évertuait au contraire à faire étalage du chagrin qu'il +éprouvait à en agir ainsi. «Je suis fâché, écrivait-il à Samuel +Bernard, d'établir garnison dans votre maison de Chenevière. Je +vous supplie d'en arrêter de suite le cours, en vous faisant +catholique, sans quoi j'ai ordre de vivre à discrétion, et, quand +il n'y aura plus rien, la maison court grand risque. Je suis au +désespoir, monsieur, d'être commis pour pareille chose, et surtout +quand cela tombe sur une personne comme vous. Encore une fois +ôtez-moi le chagrin d'être obligé de vous en faire.» + +Quand il n'y avait plus rien, non seulement les malheureux +dragonnés couraient risque de voir les soldats brûler leurs +maisons, mais encore d'aller en prison pour avoir commis le crime +d'être ruinés. -- Louvois n'avait pas craint, en effet, d'aller +jusqu'à ordonner de _mettre en prison ceux chez lesquels il n'y +avait plus de quoi nourrir les dragons_. + +Même avant la révocation, les huguenots se voyaient +impitoyablement réduits à la misère par les logements militaires, +et voici un exemple de la mise en coupe réglée d'une commune +protestante jusqu'à ruine complète, exemple que nous empruntons à +l'histoire des réfugiés de la Suisse, de Marikofer: «Le 2 janvier +1684, des délégués de Saillans, commune réformée du Dauphiné, +arrivèrent à Zurich. L'année précédente, ils avaient eu à loger, +du 27 août au 1er septembre, douze compagnies d'un régiment +d'infanterie. Ces troupes, le jour même de leur départ, avaient +été remplacées par quatre compagnies d'un régiment de dragons, qui +étaient restées vingt-et-un jours, et à qui il avait fallu payer +150 francs par jour, _en sus de leur entretien._ Ces compagnies, +étant parties le 22 septembre, avaient immédiatement été +remplacées par quatre compagnies du précédent régiment +d'infanterie. Il avait fallu les loger pendant quarante-quatre +jours et payer une contribution de 105 fr. 10 sols par jour, _en +sus de leur entretien_. Le 7 novembre, il était arrivé un ordre de +l'intendant de la province condamnant les habitants à payer 50 +francs par jour, ce qu'ils avaient fait jusqu'au 7 décembre. +Tombés ainsi dans la misère la plus extrême, ils avaient vu venir +des jésuites chargés d'offrir de l'argent à ceux qui soufraient le +plus de la faim et de la détresse. La commune étant restée +inébranlable, on avait pris encore de l'argent, le peu qui en +restait, et saisi chez les particuliers de la soie, de la laine, +des bagues, des pierreries, des ustensiles de ménage, etc. Enfin, +ces malheureux s'étaient décidés à aller à Zurich implorer du +secours, notamment du secours en blé pour les pauvres.» + +Partout, lorsqu'ils arrivaient dans une localité à convertir, les +soldats commençaient par faire bombance, gaspiller les provisions, +briser, brûler ou vendre le mobilier de leurs hôtes. + +Dans le Dauphiné, ils vendaient tout à vil prix (un sou la balle +de laine, quatre sous un mouton). À Villiers-le-Bel, ils +emportèrent plus de cinq cents charretées de bons meubles. En +Normandie, les deux cents dragons logés chez la baronne de Neuf- +ville mettent en vente, trois fois par semaine, le mobilier du +château. Au bout de cinq semaines, ils préviennent la châtelaine +que, si elle n'abjure pas, on vendra la futaie et les terres. -- +En Bretagne, au château de Ramsay, l'huissier chargé d'opérer la +vente du mobilier, après que les soldats avaient quitté le +château, ne trouva plus que deux petits cabinets tout usés, un +vieux bahut, un méchant coffre et quelques fagots. La vente +produisit 24 livres. -- Peschels de Montauban conte que les +soldats, après avoir enlevé de chez lui des chenets, une pelle, +une pincette et quelques tisonniers en fer, _derniers débris du +naufrage_, allèrent piller ses métairies, dont ils prirent les +bestiaux pour les vendre au marché. «Ils menaçaient souvent, dit- +il, de démolir ma maison pour en vendre les matériaux. Enfin, ma +maison regorgeant de soldats, on afficha à ma porte un papier +signé de l'intendant et notifiant que les soldats seraient logés à +mes frais à l'auberge.» + +«Dès que les dragons furent dans cette ville, dit Bureau, libraire +à Niort, on en envoya quatre chez nous qui commencèrent par la +boutique, jetèrent tous les livres par terre, ensuite avec des +haches et des marteaux, brisèrent et mirent en pièces toute la +charpente, les rayons, les vitres et la menuiserie, entrèrent +leurs chevaux dans la boutique, et les livres leur servirent de +litière; ils furent ensuite dans les chambres dont ils jetèrent +tout ce qui était dedans en la rue.» + +Ce n'était, d'ordinaire, qu'après avoir fait ripaille que les +soldats songeaient à martyriser leurs hôtes. Les chambres de +parade étaient converties en écuries, les chevaux ayant pour +litière de la laine, du coton, de la soie ou des draps de fine +toile de Hollande. La vaisselle était brisée, les tonneaux, +défoncés à coups de hache, laissaient couler à flots sur le +plancher le vin ou l'eau-de-vie, les portes et fenêtres étaient +fracassées, les meubles et les armoires brisées servaient à +alimenter le foyer. Alors les soldats songeaient à convertir, en +les martyrisant, leurs hôtes qu'ils s'étaient bornés tout d'abord +à insulter et à brutaliser en les empestant de leur fumée de +tabac. + +«Le logement ne fut pas plutôt fait, dit Chambrun, pasteur +d'Orange, qu'on ouit mille gémissements dans la ville; le peuple +courait par les rues, le visage tout en larmes. La femme criait au +secours pour délivrer son mari qu'on rouait de coups, que l'on +pendait à la cheminée, qu'on attachait au pied du lit, ou qu'on +menaçait de tuer, le poignard sur la gorge. Le mari implorait la +même assistance pour sa femme, qu'on avait fait avorter par les +menaces, par les coups et par mille mauvais traitements. Les +enfants criaient: «Miséricorde! on assassine mon père, on viole ma +mère, on met à la broche un de mes frères!» + +Tout était permis aux soldats, sauf de violer et de tuer, mais +cette consigne était lettre morte. Les soldats violaient femmes et +filles, ainsi que l'attestent Élie Benoît et Jurieu, et, par un +raffinement inouï de méchanceté, souvent ils outrageaient les +filles et les femmes en présence des mères ou des maris, liés aux +quenouilles du lit. Quand leurs victimes trépassaient au milieu +des tourments qu'ils leur faisaient endurer, ils en étaient +quittes pour une réprimande verbale. C'est ce qui arriva, entre +autres, aux soldats qui, s'étant amusés à faire dégoutter le suif +brûlant d'une chandelle allumée dans les yeux d'un pauvre homme, +l'avaient laissé mourir sans secours, au milieu des plus cruelles +souffrances. + +Quand les soldats avaient doublement manqué à la consigne donnée, +qu'ils avaient violé et tué leurs hôtesses, ils en étaient quittes +pour quelques jours de prison. Deux dragons, dit Élie Benoît, +ayant forcé une fille de quinze ou seize ans dont ils n'avaient pu +venir à bout qu'en l'assommant, et la tante de cette fille se +jetant sur eux comme une furie, ils tuèrent celle-ci et jetèrent +les deux corps encore palpitants dans la rivière. On les condamna, +mais pour la forme, car après quelques mois de prison ils furent +élargis. + +En réalité, le seul résultat de cette double interdiction de +violer et de tuer était d'obliger les soldats à s'ingénier pour +trouver les moyens les plus variés d'outrager la pudeur des +femmes, sans en venir jusqu'au viol, et de découvrir des tourments +qui, sans être mortels, fussent assez douloureux pour triompher +des résistances les plus obstinées. + +Voici quelques exemples de ce qu'ils imaginaient pour blesser la +pudeur des femmes: «Les soldats mettaient les femmes en chemise, +leur coupaient la chemise par derrière jusqu'à la ceinture, et, en +cet état, les obligeaient à danser avec eux. -- À Lescure, ils +mirent nus un maître et sa servante et les laissèrent ainsi +pendant trois jours et trois nuits, liés à la quenouille du lit. À +Calais, ils jetèrent dans la rue deux jeunes filles qu'ils avaient +mises dans un état de nudité complète. Un dragon vint se coucher +dans le lit où reposait la vénérable douairière de Cerisy. Les +soldats, logés dans le château où se trouvait la fille du marquis +de Venours, firent venir une femme de mauvaise vie, _et +convertirent le château en maison de débauche_. Pendant des nuits +entières, les sept filles de Ducros et d'Audenard, bourgeois de +Nîmes, eurent à souffrir toutes les indignités, sauf le viol, dit +une relation. «Les soldats, dit Élie Benoît, faisaient aux femmes +des indignités _que la pudeur ne permet pas de décrire;_ ils +exerçaient sur leurs personnes des violences aussi insolentes +qu'inhumaines, _jusqu'à ne respecter aucune partie de leur corps_ +et à mettre le feu à celles que la pudeur défend de nommer... +quand ils n'osaient faire pis.» + +Nous nous arrêtons, n'ayant pas la même hardiesse de description +que le grave historien de l'édit de Nantes. + +Pour ce qui est des tortures qu'ils infligeaient à leurs hôtes, +les soldats ne savaient qu'imaginer pour découvrir un moyen de +venir à bout de l'opiniâtreté de ceux qu'on les avait chargés de +convertir, en les torturant sans pourtant les faire périr. + +Quand, au milieu des tortures, un malheureux tombait en +défaillance, les bourreaux le faisaient revenir à lui, afin qu'il +recouvrât les forces nécessaires pour résister à de nouveaux +tourments, et ils en arrivaient ainsi à faire supporter à leurs +victimes tout ce que le corps humain peut endurer sans mourir. + +«Dans les persécutions qu'eurent à supporter les premiers +chrétiens, dit le réfugié Pierre Faisses, on en était quitte pour +mourir, mais en celle-ci la mort a été refusée à ceux qui la +demandaient pour une grâce.» + +Le pasteur Chambrun, cloué sur son lit de douleurs disait à ses +tourmenteurs: «On ferait bien mieux _de me dépêcher_, plutôt que +de me faire languir par tant d'inhumanités.» + +Jacques de Bie, consul de Hollande à Nantes, à qui les soldats +avaient arraché le poil des jambes, fait brûler les pieds en +laissant d'égoutter le suif de la chandelle, etc., ajoute, après +avoir raconté tous les cruels tourments qu'il avait eu à +supporter: «Je les priai cent fois de me tuer, mais ils me +répondirent: Nous n'avons point d'ordre de te tuer, mais de te +tourmenter tant que tu n'auras pas changé. Tu auras beau faire, tu +le feras, après qu'on t'aura mangé jusqu'aux os. Vous voyez qu'_il +n'y avait point de mort à espérer_, _si ce n'est une mort +continuelle sans mourir_.» + +L'affaire fit grand bruit en Hollande; d'Anaux, ambassadeur de +France, demanda qu'on démentit les faussetés de la lettre de +Jacques de Bie (les États avaient résolu de faire de grandes +plaintes, dit-il, prétendant que c'était contre le droit des gens +d'avoir mis les dragons chez le consul hollandais): mais d'Avaux +parvint à étouffer l'affaire en soutenant à MM. d'Amsterdam que de +Bie n'avait pas été reçu consul, que sa qualité n'était pas +reconnue en France, que, au contraire, il était naturalisé +Français. + +Les États durent, bon gré mal gré, se contenter des explications +données par l'ambassadeur de France. + +À l'un, ils liaient ensemble les pieds et les mains, lui prenant +la tête entre les jambes et faisant rouler sur le plancher l'homme +ainsi transformé en boule. À un autre ils emplissaient la bouche +de gros cailloux avec lesquels ils lui aiguisaient les dents. +Tenant leurs hôtes par les mains, ils leur soufflaient dans la +bouche leur fumée de tabac, ou leur faisaient brûler du soufre +sous le nez. Ils les bernaient dans des couvertures ou les +faisaient danser jusqu'à ce qu'ils perdissent connaissance. +Lambert de Beauregard raconte ainsi ce supplice de la danse qui +lui fut deux fois infligé et chaque fois pendant six heures. «Je +fus tourmenté de la plus étrange façon que l'on puisse imaginer, +soit pour me terrasser et me faire tomber rudement à terre: me +tirant les bras tantôt en avant, tantôt en arrière, de telle sorte +qu'il me semblait à tout moment qu'ils me les arrachaient du +corps, et quelquefois, après m'avoir, fait tourner jusqu'à ce que +j'étais étourdi, ils me lâchaient, et j'allais tomber lourdement à +terre ou contre la muraille. Quoique ce fût en hiver, ces gens +quittèrent leurs casaques par la chaleur et la lassitude, et moi, +qu'eux tous ensemble voulaient tourmenter, je devais être bien +las.» + +Le maire de Calais dut se livrer à ce terrible exercice de la +danse, ayant attachées sur le dos les bottes des dragons, dont les +éperons venaient le frapper chaque fois qu'on le faisait sauter et +tourner violemment. + +Suspendant leurs hôtes par les aisselles, les soldats les +descendaient dans un puits, les plongeant dans l'eau glacée, puis +ils les en retiraient de temps en temps, avec menace de les y +noyer s'ils n'abjuraient pas. Ils les pendaient à quelque poutre, +par les pieds ou par la tête, parfois faisant passer sur le nez du +patient la corde qui le tenait suspendu, ils la rattachaient +derrière sa tête de façon à ce que tout le poids du corps portât +sur la partie, la plus tendre du visage. À d'autres, on liait les +gros doigts des pieds avec de fines et solides cordelettes jusqu'à +ce qu'elles fussent entrées dans les chairs et y demeurassent +cachées. Alors, passant une grosse corde attachée à une poutre +entre les pieds et les mains du patient, on faisait tourner, aller +et venir ce malheureux, ou on l'élevait, on le descendait +brusquement, lui faisant endurer ainsi les plus cruelles +souffrances. + +À Saint-Maixent, tandis que dans une chambre voisine leurs filles +étaient battues de verges jusqu'au sang par les soldats, les époux +Liège, deux vieillards, étaient suspendus par les aisselles, +balancés et rudement choqués l'un contre l'autre. Puis lorsque les +soldats furent lassés de ce jeu, ils nouèrent au cou du père une +serviette, à chaque bout de laquelle était suspendu un seau plein +d'eau, et, la strangulation obligeant leur victime à tirer la +langue, ils s'amusaient à la lui piquer à coups d'épingle. + +Les soldats prenaient leurs hôtes par le nez avec des pincettes +rougies au feu, et les promenaient ainsi par la chambre. Ils leur +donnaient la bastonnade sous la plante des pieds, à la mode +turque. + +Ils les couchaient liés sur un banc, et leur entonnaient, jusqu'à +ce qu'ils perdissent connaissance, du vin, de l'eau-de-vie ou de +l'eau, qui parfois se trouvait être bouillante. Devant les +brasiers allumés pour faire cuire les viandes destinées à leurs +interminables repas, ils liaient des enfants à la broche qu'ils +faisaient tourner, ou mettant les gens nus, ils les obligeaient à +rester exposés à l'ardeur du foyer jusqu'à ce que la chaleur eût +fait durcir les oeufs qu'ils leur faisaient tenir dans la main ou +dans, une serviette. Les sabots d'un paysan, soumis à ce supplice, +prennent feu, le malheureux a peur d'être brûlé, et promet +d'abjurer, on le retire, il se dédit, on le remet aussitôt devant +le feu, ce jeu cruel recommença plusieurs fois, dit Élie Benoît. + +Un soldat, jovialement cruel, fait observer que la femme de +l'instituteur Migault, à peine relevée de couches, doit être, dans +son état, tenue le plus chaudement possible et elle est traînée +devant le foyer. «L'ardeur du feu était si insupportable, dit +Migault dans la relation qu'il fait pour ses enfants, que les +hommes eux-mêmes n'avaient pas la force de rester auprès de la +cheminée et qu'il fallait relever toutes les deux ou trois +minutes, celui qui était auprès de votre mère.» + +Et la pauvre accouchée dut endurer ce supplice jusqu'à ce que la +douleur la fît tomber sans connaissance. + +Certains, attachés aux crémaillères des cheminées dans lesquelles +on avait allumé du foin mouillé, furent fumés comme des jambons, - +- d'autres flambés à la paille ou à la chandelle comme des +poulets, d'autres enfin enflés avec des soufflets, comme des +boeufs morts dont on veut détacher la peau. + +Les soldats mettaient une bassinoire ardente sur la tête de leurs +hôtes, leur brûlaient avec un fer rouge le jarret ou les lèvres, +les asseyaient, culottes bas ou jupes relevées, au-dessus d'un +réchaud brûlant, leur mettaient dans la main un charbon ardent en +leur tenant la main fermée de force, jusqu'à ce que le charbon fût +éteint. + +Ils les lardaient d'épingles, depuis le haut jusques en bas; ils +leur arrachaient, avec une cruelle lenteur, les cheveux, les poils +de la barbe, des bras et des jambes, jusqu'à une entière +épilation. -- Avec des tenailles, ils leur arrachaient les dents, +les ongles des pieds et des mains, torture horriblement +douloureuse. Un des supplices les plus familiers à ces bourreaux, +le seul que le gouverneur du Poitou, la Vieuville, consentit à +qualifier de violence, était de chauffer leurs victimes, de leur +brûler la plante des pieds. + +L'archevêque de Bordeaux, dit Élie Benoît, qui, d'une chambre +haute, se _divertissait_ à entendre les cris de Palmentier, un +pauvre goutteux que les soldats tourmentaient, suggéra à ces +soldats l'idée de brûler les pieds de ce malheureux avec une pelle +rougie au feu. C'est aussi avec une pelle rouge que le curé de +Romans brûla le cou et les mains de Lescalé, qu'il s'était chargé +de convertir. + +«Les soldats me déchaussèrent mes souliers et mes bas, dit Lambert +de Beauregard, et, cependant que deux me firent choir à la +renverse en me tenant les bras, les autres m'approchaient les +pieds à quatre doigts de la braise qui était bien vive, et qui me +fit alors souffrir une grande douleur; et quand je remuais pour +retirer mes pieds, et qu'ils s'échappaient de leurs mains, mes +talons tombaient dans la braise. Cependant, il y en eut un qui +s'avisa de mettre chauffer la pelle du feu jusqu'à ce qu'elle fut +toute rouge, et ensuite me la frottèrent contre la semelle des +pieds, jusqu'à ce qu'ils jugèrent que j'en avais assez; et, après +cela, ils eurent la cruauté de me chausser par force mes bas et +mes souliers... Voilà plus de deux fois vingt-quatre heures que je +demeurai sans que personne s'approchât pour visiter mes plaies, où +la gangrène commença à s'attacher... Les chirurgiens ayant vu mes +plaies, qui faisaient horreur à ceux qui les voulaient regarder, +me donnèrent le premier appareil; après quoi, on me fit porter à +l'hôpital général.» + +Un dragon frotta de graisse les jambes d'une fille, en imbiba ses +bas, qu'il recouvrit d'étoupe, à laquelle il mit le feu. + +Lejeune, retenu devant un brasier et obligé de tourner la broche +où rôtissait un mouton tout entier, ne pouvait s'empêcher de faire +de douloureuses contorsions, ce que voyant, le loustic de la bande +lui dit: je vais te donner un onguent pour la brûlure, et il versa +de la graisse bouillante sur ses jambes qui furent rongées +jusqu'aux os. Jurieu, qui se rencontre plus tard sur la terre +d'exil, avec Lejeune, dit: «Il n'est pas si bien guéri qu'il ne +ressente souvent de grandes douleurs, qu'il ne boite des deux +jambes, et qu'il n'ait une jambe décharnée jusqu'aux os et moins +grosse que l'autre de moitié.» + +À Charpentier de Ruffec, les soldats font avaler vingt-cinq ou +trente verres d'eau; cette torture n'ayant pas réussi, on lui fait +découler dans les yeux le suif brûlant d'une chandelle allumée, et +il en meurt. D'autres au contraire, comme les sieurs de Perne et +la Madeleine, gentilshommes de l'Angoumois, étaient plongés +jusqu'au cou dans l'eau glacée d'un puits, où on les laissait +pendant de longues heures. Plus la résistance passive de la +victime prolongeait, plus l'irritation des soldats s'augmentait en +voyant l'impuissance de la force brutale contre la force morale, +et, une torture restée sans résultat, ils ajoutaient mille autres +tourments. Ainsi l'opiniâtre Françoise Aubin, après avoir été +étouffée à moitié par la fumée du tabac et la vapeur du soufre, +fut suspendue par les aisselles, puis eut les doigts broyés avec +des tenailles, et enfin fut attachée à la queue d'un cheval, qui +la traîna à travers un feu de fagots. À un autre Opiniâtre, Ryan, +qui souffrait fort de la goutte, on serra les doigts avec des +cordes, on brûla de la poudre dans les oreilles, on planta des +épingles sous ses ongles, on perça les cuisses à coups de sabre et +de baïonnette, et enfin l'on mit du sel et du vinaigre dans ses +mille blessures saignantes. + +La plus cruelle torture morale que les soldats eussent imaginée +était celle-ci: Quand l'opiniâtre était une mère, allaitant son +enfant, ils la liaient à la quenouille du lit et mettaient son +enfant sur un siège, placé vis-à-vis d'elle, mais hors de sa +portée. Pendant des journées entières, on les laissait tous deux +ainsi, le supplice de l'enfant, criant et pleurant pour demander +sa nourriture, faisait la torture de la mère. La mort de l'enfant +ou l'abjuration de la mère pouvaient seules mettre fin à ce cruel +supplice, et c'est toujours la mère qui cédait. «Comment en eût-il +été autrement? dit Michelet. Toute la nature se soulevait de +douleur, la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter, le violent +transport qui se faisait, la tête échappait. La mère ne se +connaissait plus, et disait tout ce qu'on voulait pour être +déliée, aller à son enfant et le nourrir, mais dans ce bonheur, +que de regrets! L'enfant, avec le lait, recevait des torrents de +larmes.» + +Au début des dragonnades, pour ajouter la torture morale aux +tortures physiques, on tourmentait les divers membres d'une +famille, les uns devant les autres, mais on ne tarda pas à +s'apercevoir que le calcul était mauvais, les victimes +s'encourageant mutuellement l'une l'autre à souffrir +courageusement pour la foi commune. + +On se décida donc, _pour forcer plus aisément les conversions_, +dit une lettre du temps, à séparer les membres de la famille, à +les disperser dans les chambres, cabinets, caves et greniers de la +maison pour les torturer isolément. + +«Le roi approuve que vous fassiez séparer les gens de la religion +réformée _pour les empêcher de se fortifier les uns les autres»_ +écrit Louvois à l'intendant, occupé à faire dragonner la ville de +Sedan. Cette tactique de l'isolement parut tellement efficace au +gouvernement que, plus d'une fois, il enferma dans des couvents ou +dans des prisons éloignées certains membres; d'une famille, tandis +que les autres restaient livrés aux mains des dragons. + +Pontchartrain, pour venir à bout de Mme Fonpatour et de ses trois +filles, toutes quatre fort opiniâtres, les fit séparer et enfermer +dans quatre couvents différents. Fénelon demandait qu'on refusât +aux nouveaux convertis la permission de voir leurs parents +prisonniers et disait qu'il ne faudrait même pas que les +prisonniers eussent entre eux la liberté de se voir. Les dragons à +Bergerac avaient perfectionné cette pratique de l'isolement des +gens à convertir, en y ajoutant la privation de nourriture et de +sommeil. + +Une lettre écrite, de France et publiée en Hollande fait le récit +suivant: «On lie, on garotte père, mère, femme, enfants; quatre +soldats gardent la porte pour empêcher que personne n'y puisse +entrer pour les secourir ou les consoler, on les tient en cet état +deux, trois, quatre, cinq et six jours sans manger, sans boire, et +sans, dormir; l'enfant crie d'un côté, d'une voix mourante: ah! +mon père, ah! ma mère, je n'en puis plus! La femme crie de l'autre +part: hélas! le coeur me va faillir, et leurs bourreaux, bien loin +d'en être touchés, en prennent l'occasion de les presser et de les +tourmenter encore davantage, les effrayant par leurs menaces, +accompagnées de jurements exécrables... Ainsi ces misérables, ne +pouvant ni vivre ni mourir, _parce que lorsqu'on les a vus +défaillir on leur a donné à manger seulement ce qu'il fallait pour +les soutenir_, et ne voyant point d'autre voie pour sortir de cet +enfer où ils étaient incessamment tourmentés, ont plié enfin sous +le poids de tant de peines.» + +Partout, du reste, les soldats avaient fini par reconnaître que la +torture la plus efficace pour faire céder les plus obstinés, +c'était la privation de sommeil, l'insomnie prolongée, à l'aide de +laquelle les dompteurs viennent à bout des fauves. Les soldats, se +relayant d'heure en heure, nuit et jour, auprès d'un patient, +l'empêchaient de prendre le moindre repos, le tiraillant, le +pinçant, le piquant, lui jetant de l'eau au visage, le suspendant +par les aisselles, lui mettant sur la tête un chaudron sur lequel +ils faisaient, à coups de marteaux, le charivari le plus +assourdissant. Après trois ou quatre jours de veille obligée dans +de telles conditions, le patient cédait; s'il résistait plus +longtemps, c'est que l'humanité ou la fatigue d'un de ses +bourreaux avait interrompu son supplice, et lui avait permis de +prendre quelque repos. + +Le gouverneur d'Orange, Tessé, vient trouver le pasteur Chambrun +et le menace de ce supplice; Chambrun, cloué sur son lit par une +grave fracture de la jambe, découvre en vain son corps, en disant +à Tessé: vous n'aurez pas le courage de _tourmenter ce cadavre_. +«Sans être touché d'aucune compassion de l'état où il m'avait vu, +dit Chambrun, il envoya chez moi dans moins de deux heures, +quarante-deux dragons et _quatre tambours qui battaient nuit et +jour tout autour de ma chambre pour me jeter dans l'insomnie_ et +me faire perdre l'esprit s'il leur eût été possible... L'exercice +ordinaire de ces malhonnêtes gens était de manger, de boire et de +fumer toute la nuit; cela eût été supportable s'ils ne fussent +venus fumer dans ma chambre, pour m'étourdir ou m'étouffer par la +fumée de tabac, et si les tambours avaient fait cesser leur bruit +importun; pour me laisser prendre quelque repos. -- Il ne +suffisait pas à ces barbares de m'inquiéter de cette façon; ils +joignaient à tout cela des hurlements effroyables, et si, pour mon +bonheur, la fumée du vin en endormait quelques-uns, l'officier qui +commandait, et qu'on disait être proche parent de M. le marquis de +Louvois, les éveillait à coups de canne, afin qu'ils +recommençassent à me tourmenter... Après avoir essuyé cette +mauvaise nuit, le comte de Tessé m'envoya un officier pour me dire +si je ne voulais pas obéir au roi. Je lui répondis que je voulais +obéir à mon Dieu. Cet officier sortit brusquement de ma chambre et +l'_ordre fut donné de loger tout le régiment chez moi_, et de me +tourmenter avec plus de violence. _Le désordre fut furieux_ +pendant tout ce jour et la nuit suivante. Les tambours vinrent +dans ma chambre, les dragons venaient fumer à mon nez, mon esprit +se troublait, par cette fumée infernale, par la substraction des +aliments, par mes douleurs et par mes insomnies. Je fus encore +sommé par le même officier d'obéir au roi, je répondis que mon +Dieu était mon roi... _Qu'on ferait bien mieux de me dépêcher +plutôt que de me faire languir par tant d'inhumanités._ Tout cela +n'adoucit pas ces coeurs barbares, ils en firent encore pis, de +sorte qu'accablé par tant de persécutions, je tombai le mardi 13 +de Novembre, dans une pâmoison où je demeurai quatre heures +entières avec un peu d'apparence de vie.» + +Chambrun, qui avait passé un instant pour mort, est encore +cruellement tourmenté. «Je souffris de telles douleurs, dit-il, +que j'allai lâcher cette maudite parole: Eh bien! _je me +réunirai._» Cette maudite parole, arrachée par la souffrance, +suffisait aux convertisseurs pour déclarer que Chambrun était +revenu à l'Église romaine. Pour être réputé catholique, dit Élie +Benoît, il suffisait de prononcer _Jésus Maria_, ou de faire le +signe de la croix. Le plus souvent, pour mettre leur conscience en +repos, les victimes qui mettaient leur signature au bas d'un acte +d'abjuration ajoutaient: _pour obéir à la volonté du roi._ La mère +de Marteilhe, convertie par les soldats du duc de la Force, signe +l'acte d'abjuration avec cette mention amphibologique: La Force me +l'a fait faire; quant aux habitants d'Orange qu'il avait convertis +tous en vingt-quatre heures, Tessé écrit à Louvois: «Ils croyaient +être dans la nécessité de mettre le nom et l'autorité du roi dans +toutes les lignes de leur créance, pour se disculper envers leur +prince (le prince d'Orange), de ce changement_ par une contrainte +qu'ils voulaient qui parut_, vous verrez comme quoi _j'ai +retranché tout ce qui pouvait la ressentir..._ en tous cas il faut +que Sa Majesté regarde ce qu'on fait avec ces gens-ci, _comme +d'une mauvaise paie dont on tire ce qu'on peut_.» + +Le clergé était de cet avis, et se montrait très accommodant sur +toutes les restrictions dont les huguenots voulaient entourer leur +abjuration. + +Une fois l'abjuration obtenue, le huguenot enfermé dans le royaume +par la loi contre l'émigration, devait être contraint, par la loi +sur les relaps, à faire des actes de catholicité dont il avait +horreur. + +«C'était là la doctrine, dit Rulhières, qui devint presque +générale dans le clergé et fut avouée, discutée, approfondie par +de célèbres évêques dont nous avons recouvré les mémoires.» Quant +aux malheureux à qui, dans un moment de souffrance, on avait fait +renier des lèvres la religion à laquelle ils restaient attachés au +fond du coeur, plusieurs moururent de désespoir, d'autres +devinrent fous. Quelques-uns se dénoncèrent eux-mêmes comme relaps +et se firent attacher à la chaîne des galériens. «On en voyait, +dit Élie Benoît, qui se jetaient par terre dans les chemins, +criant miséricorde, se battaient la poitrine, s'arrachaient les +cheveux, fondaient en larmes. Quand deux personnes de ces +misérables convertis se rencontraient, quand l'un, voyait l'autre +aux pieds d'une image, ou dans un autre acte de catholicité, les +cris redoublaient.» + +On ne peut rien imaginer de plus touchant que les reproches des +femmes à leurs maris et des, maris à leurs femmes accusait l'autre +de sa faiblesse et le rendait responsable de son malheur. La vue +des enfants était un supplice continuel pour les pères et les +mères qui se reprochaient la perte de ces âmes innocentes. Le +laboureur, abandonné à ses réflexions au milieu de son travail, se +sentait pressé de remords, et, quittant sa charrue au milieu de +son champ, se jetait à genoux, demandait pardon, prenait à témoin +qu'il n'avait obéi qu'à la violence. «Un jour que j'étais à la +campagne (dit Pierre de Bury, au juge qui lui objecte qu'ayant +abjuré il n'a pas le droit de se dire huguenot), duquel jour je ne +me souviens pas, _je pleurai tant que mon abjuration se trouva +rompue_.» Vingt-et-un nouveaux convertis parviennent à s'embarquer +sur le navire qui emportait Beringhen, expulsé du royaume comme +opiniâtre. «Après la bénédiction du pasteur, dit Beringhen, ils +s'embrassèrent les uns les autres s'entredemandant pardon du +scandale qu'ils s'étaient donné réciproquement par leur +apostasie.» + +Tous ceux qui, après avoir abjuré, pouvaient passer la frontière, +se faisaient, après pénitence publique, réintégrer dans la +communion des fidèles. + +À Londres le consistoire de l'Église française se réunissait tous +les huit jours pour réintégrer dans la confession protestante les +fugitifs qui avaient abjuré en France. Le premier dimanche de mai +1686, il réhabilita ainsi cent quatorze fugitifs et dans le mois +de mai 1687 on ne compte pas moins de quatre cent quatre-vingt- +dix-sept de ces réintégrations dans la communion protestante. + +Chambrun se fit ainsi réhabiliter, mais il ne se consola jamais du +moment de défaillance qui lui avait fait, au milieu des +souffrances, renier sa foi. Un autre pasteur, Molines, avait +abjuré au pied de l'échafaud. Pendant trente années on le vit en +Hollande errer comme une ombre; l'air défait, le visage portant +l'empreinte du désespoir. «On ne pouvait, dit une relation, le +rencontrer sans se sentir ému de pitié, son attitude exprimait +l'affaissement, sa tête pendait de tout son poids sur sa poitrine +et ses mains restaient pendantes.» + +Pour faire revivre devant les yeux des lecteurs de ce travail, +l'abominable jacquerie militaire qui a reçu le nom de dragonnades, +il a fallu entrer dans des détails navrants, de nature à blesser +peut-être quelques délicatesses, mais ces détails étaient +nécessaires pour fixer dans les esprits l'exécrable souvenir qui +doit rester attaché à la mémoire de Louis XIV et de ses +coopérateurs clercs ou laïques. + +Les habiles pères jésuites qui composent les livres dans lesquels +ils accommodent à leur façon, l'histoire que doivent apprendre les +élèves de leurs écoles libres, comprennent bien qu'il est +dangereux pour leur cause, de soulever le voile qui couvre ce +sujet délicat. + +Ils ne craignent pas de donner leur approbation à la révocation, +de l'édit de Nantes, lequel établissait une sorte d'égalité entre +le protestantisme et le catholicisme, entre le mensonge et +l'erreur; mais à peine prononcent-ils le mot de _dragonnades_, et +ils se bornent à émettre le regret que Louvois ait exécuté avec +trop de rigueur le plan conçu par Louis XIV pour ramener son +royaume à l'unité religieuse. + +Mais les Loriquet cléricaux qui écrivent pour le grand public sont +plus audacieux, ils nient hardiment la réalité des faits, sachant +bien que l'impudence des affirmations peut parfois en imposer aux +masses ignorantes. + +Ainsi, dans son histoire de la révocation, M. Aubineau, un +collaborateur de M. Veuillot, dit: « Le mot _dragonnades_, +éveille mille fantasmagories dans les esprits bourgeois et +universitaires. + +«Il est _ridicule_ de croire à toutes les atrocités que les +huguenots ont _prêtés_ aux dragons et aux intendants de Louis XIV. + +«Il s'agissait uniquement d'un logement de garnisaires, c'était +une vexation, une tyrannie, si l'on veut, il n'y avait dans cette +mesure en soi _ni cruautés ni sévices_. On exempta du logement +militaire les nouveaux convertis. Cette seule promesse suffit à +faire abjurer des villes entières -- _n'est-ce pas cette exemption +qu'on appelle dragonnades?_ + +«... On dit que les conversions n'étaient pas sincères et qu'elles +étaient arrachées par la violence. En accueillant ces griefs, il +faut reconnaître que _la violence n'était pas grande..._ Foucault, +l'intendant du Béarn, revient en 1684, au moyen d'action imaginé +par Marillac en 1681, mais, en maintenant fermement la discipline, +_ne laissant prendre aucune licence aux troupes._ Les succès qu'il +obtint firent étendre ce procédé aux autres provinces... + +«La bonne grâce avec laquelle les choses se passaient exalta le +roi.» + +M. de Marne, dans son histoire du gouvernement de Louis XIV, va +encore plus loin: «_Il n'y eut pas de persécution_, dit-il. _Il +n'y eut jamais de plus impudent mensonge que celui des +dragonnades_. Quand on organisa les missions de l'intérieur, on +eut lieu de craindre de la résistance, des soulèvements; alors les +gouverneurs prirent le parti d'envoyer des troupes pour protéger +les missionnaires. La plupart du temps, les soldats demeuraient en +observation, à distance du lieu de la mission: là, au contraire où +les calvinistes fanatiques se montraient disposés à répondre par +la violence, les officiers plaçaient dans leurs maisons quelques +soldats pour répondre, non de leur soumission religieuse, mais de +leur tranquillité civile... Les désordres furent la faute de +quelques particuliers et punis sévèrement -- tout excès fut +réprimé promptement et avec là plus grande sévérité... Voilà ces +épouvantables dragonnades!» + +L'argument d'une prétendue résistance violente des huguenots que +l'on torturait est bien le plus impudent mensonge qu'on puisse +faire. + +Le très fidèle historien Élie Benoît n'a trouvé à citer que +l'exemple d'un seul huguenot, ayant résisté aux dragons qui +tourmentaient sa femme. + +Les huguenots, au contraire, poussaient si loin la doctrine de +l'obéissance absolue au roi, qu'ils se laissaient impunément +dépouiller et maltraiter par les soldats, conformément à cette +décision de Calvin: «Pour ce que j'ai entendu que plusieurs de +nous se délibèrent, si on vient les outrager, de résister plutôt à +telle violence que de se laisser brigander, je vous prie, mes très +chers frères, de vous déporter de tels conseils, lesquels ne +seront jamais bénis de Dieu pour venir à bonne issue, puisqu'il ne +les approuve pas.» + +Quant à nier la réalité de la terrible persécution qui a reçu le +nom de dragonnades, alors que chaque jour les archives de la +France et des autres pays de l'Europe, livrent des preuves +nouvelles et multipliées des odieuses violences subies par les +huguenots, on ne peut s'expliquer la hardiesse d'un si effronté +démenti donné à l'histoire, que par un aveugle parti pris de +sectaires. + +On comprend mieux que les _coupables_, Louis XIV et le clergé son +collaborateur, aient tenté, même au prix des mensonges les plus +impudents, de donner le change à l'opinion publique sur les moyens +employés par eux pour convertir les huguenots; tout mauvais cas +est niable. + +Au moment où, par suite des dragonnades, les réfugiés fuyant la +persécution affluaient en Angleterre aussi bien qu'en Suisse et en +Allemagne; on voit Louis XIV adresser à son ambassadeur à Londres, +ces instructions hardies: «Le sieur de Bonrepans doit faire +entendre à tous en général, que le bruit qu'on a fait courir de +prétendues persécutions que l'on fait en France aux religionnaires +n'est pas véritable, Sa Majesté ne se servant que de la voie des +exhortations qu'elle leur fait donner pour les ramener à +l'Église.» + +En même temps l'assemblée générale du clergé osait affirmer: «Que +c'était _sans violences et sans armes_, que le roi avait réduit la +religion réformée à être abandonnée de toutes les personnes +raisonnables, que les hérétiques étaient rentrés dans le sein de +l'Église par le chemin semé de fleurs que le roi leur avait +ouvert.» + +Bossuet, de son côté, s'adressant aux nouveaux convertis de son +diocèse, leur disait: «Loin d'avoir souffert des tourments, vous +n'en avez pas seulement entendu parler, j'entends dire la même +chose aux autres évêques.» + +Ces affirmations audacieusement mensongères soulevèrent partout +des protestations indignées; en voici une publiée à La Haye en +1687: «Toute l'Europe sait les tourments que l'on a employés en +France, et voici des évêques, qui demeurent dans le royaume, qui +ne l'ont pas seulement entendu dire... Croyez ces messieurs, qui +soutiennent qu'ils n'ont pas entendu parler d'aucun tourment, eux +dont les maisons ruinées, les villes détruite, les provinces +saccagées, les prisons et les couvents, les galères, les hommes +estropiés, les femmes violées, les gibets et les corps morts +traînés à la voirie, publient la cruauté et une cruauté de durée.» + +Le ministre Claude proteste ainsi: «Si ce n'est pas un reste de +pudeur et de conscience, c'en est un, au moins, de respect et de +considération pour le public de ne pas oser produire devant lui +ces violences dans leur véritable et naturelle forme, et de tâcher +de les déguiser pour en diminuer l'horreur. Cependant quelque +favorable tour qu'on puisse donner à cette conduite, il faut +demeurer d'accord que c'est une hardiesse inconcevable, que de +vouloir en imposer à toute la terre; sur des faits aussi constants +et d'un aussi grand éclat que le sont ceux-ci, et d'entreprendre +de faire illusion à toute l'Europe, sur des événements qu'elle +apprend, non par des gazettes ou des lettres, mais, ce qui est +bien plus authentique, par un nombre presque infini de fugitifs et +de réchappés, qui vont porter leurs larmes et leurs misères aux +yeux des nations les plus éloignées.» + +Frotté, un des collaborateurs de Bossuet, de l'Angleterre où il +est réfugié, écrit à l'évêque de Maux, pour lui rappeler qu'on +amenait des huguenots de force dans son palais épiscopal, qu'il +les menaçait s'ils n'abjuraient pas, d'envoyer chez eux des gens +de guerre qui leur tourneraient la cervelle. -- Il lui cite tel +marchand chez lequel il a fait loger dix dragons, tel gentilhomme +à qui il en a mis trente sur les bras; les femmes, les enfants, +les vieillards jetés par lui dans les couvents; un moribond qu'il +est venu menacer, s'il n'abjurait pas, de le faire jeter à la +voirie après sa mort, etc. + +Un nouveau converti du Vivarais s'écrie: «On nous a traités +partout comme des esclaves, cependant on a l'impudence de dire que +les moyens dont on s'est servi ont été les voies de grâce, qu'on +n'a employé que la charité. Voilà de quelle manière on parle d'une +persécution inouïe, dont toute l'Europe a été témoin.» + +Dans la relation qu'elle écrit après avoir fui à l'étranger, +Jeanne Faisses, une _réchappée des dragons_, donne cet échantillon +des moyens employés par Louis XIV, pour ajouter au bonheur de ses +sujets, celui d'une parfaite et entière réunion, en les ramenant +au giron de l'Église (Lettre de Louis XIV à son ambassadeur +d'Espagne), dans lequel ils rentraient par un _chemin semé de +fleurs_ (déclaration de l'assemblée générale du clergé)... +sanglantes: «Toute l'Europe, dit-elle, a été témoin des +désolations que le malheureux effet de la fureur du clergé a +causée en général au royaume, et en particulier aux pauvres +fidèles de la Religion, contre lesquels l'enfer a vomi tout ce +qu'il peut avoir d'affreux et d'épouvantable, et, sans outrer les +choses, ce petit échantillon peut faire voir jusqu'où est allée sa +cruauté, car, que peut-on imaginer de pis que de semblables +horreurs? + +«Employer plus de cent mille soldats pour missionnaires, profès à +tourmenter tout le monde, entrer dans les villes et dans les +bourgs les armes à la main et crier: «Tue! tue! ou à la messe!» +manger, dévorer et détruire toute la substance d'un peuple +innocent, boire le vin à se gorger, et répandre le reste, donner +la viande aux chiens et aux chats, la fouler aux pieds et la jeter +à la rue, donner le pain et le blé aux pourceaux et aux chevaux, +vendre les meubles des maisons, tuer et vendre les bestiaux, +brûler les choses combustibles, rompre les meubles, portes et +fenêtres, descendre et abîmer les toits, rompre, démolir et brûler +les maisons, battre et assommer les gens, les enfler avec des +soufflets jusqu'à les faire crever, leur faire avaler de l'eau +sans mesure avec un entonnoir, les faire étouffer à la fumée, les +faire geler dans l'eau de puits, leur arracher les cheveux de la +tête et les poils de la barbe avec des pincettes, leur arracher +les ongles avec des tenailles, larder leurs corps avec des +épingles, les pendre par les cheveux, par les aisselles, par les +pieds et par le col, les attacher au pied d'un arbre et puis les y +tuer, les faire rôtir au feu comme la viande à la broche, leur +jeter de la graisse flamboyante sur le corps tout nu, faire +dégoutter des chandelles ardentes sur leurs yeux, les jeter dans +le feu, les empêcher nuit et jour de dormir, battre des chaudrons +sur leur tête jusqu'à leur faire perdre le sens, les déchasser de +leurs maisons à coups de bâton; les rattraper, les traîner dans +les prisons, dans les cachots, dans la boue, dans la fiente, les y +faire mourir de faim, après s'être dévoré les doigts de la main; +les traîner à l'Amérique, aux galères, aux gibets, aux échafauds, +aux roues et aux flammes, violer filles et femmes aux yeux des +frères et des maris attachés et garrottés, déterrer les corps +morts, les traîner par les rues, leur fendre le ventre, leur +arracher les entrailles, les jeter dans les eaux, aux voiries, les +exposer aux chemins publics, les faire dévorer aux bêtes +sauvages..., tout cela et mille autres choses de même nature sont +des témoignages du zèle inconsidéré de ceux qui persécutent les +enfants de Dieu, sous prétexte de leur rendre service.» + +Avec les terribles moyens qu'employaient les missionnaires bottés +pour venir à bout de la constance de leurs hôtes, nul ne se +sentait assez sûr de lui-même pour affronter les terribles +dragons, chacun se disait qu'il en viendrait peut-être à faire +comme le président du Parlement d'Orange, lequel, disait +cyniquement Tessé, «aspirait à l'honneur du martyre et fût devenu +mahométan, ainsi que le reste du Parlement, si je l'eusse +souhaité». + +La terreur des dragonnades, grandissant de jour en jour, on voyait +des villes entières se convertir à l'arrivée des troupes. + +À Metz, le jour de l'arrivée des dragons, l'intendant convoque à +l'hôtel de ville, tous les huguenots de la localité, et presque +tous signent, _séance tenante_, l'acte d'abjuration qu'il leur +présente, en leur disant que la volonté du roi est qu'ils se +fassent catholiques. + +Un bourgeois de Marseille conte ainsi comment se fit la conversion +de la ville: «Le second novembre 1685, jour du saint dimanche, est +arrivé en cette ville cent cavaliers, dits dragons, avec les noms +des huguenots habitants en cette ville, allant à cheval à chaque +maison desdits huguenots lui dire, de par le roi, si veulent obéir +à l'arrêt du roi _ou aller dès à présent en galères et leurs +femmes à l'Amérique_. Pour lors, voyant la résolution du roi, +crient tous à haute voix: Vive le roi! et sa sainte loi +catholique, apostolique et romaine, que nous croyons tous et +obéirons à ses commandements! dont MM. les vicaires, chacun à sa +paroisse, les ont reçus comme enfants de l'Église, et renoncé à +Calvin et Luther. M. le grand vicaire les oblige d'assister tous +les dimanches au prône, chacun à sa paroisse, et les vicaires, +avant de commencer la prière, les appelle chacun par Son nom, et +eux de répondre tout haute voix: _Monsieur_, _suis ici_.» + +Un jour, sur l'annonce de l'arrivée des dragons, toute la +population huguenote du pays de Gex s'enfuit affolée, passe la +frontière et se réfugie à Genève. Le laboureur avait laissé sa +charrue et ses boeufs sur le sillon commencé, la ménagère +apportait avec elle la pâte, non encore levée, du pain qu'elle +avait préparé pour mettre au four, les plus pressés avaient passé +le Rhône à la nage avec leurs bestiaux; c'était là un des premiers +flots de l'émigration qui allait bientôt inonder tous les pays de +l'Europe. + +Dans la Saintonge, des populations entières avaient quitté leurs +villages et s'étaient réfugiées dans les bois où elles vivaient +comme des bêtes de l'herbe des champs. Louvois écrit à Foucault: +«Il y a dans quatre paroisses de la Rochelle, six cents personnes +qui ne se sont pas converties, parce qu'elles avaient toutes +déserté et s'étaient mises dans les bois; comme elles n'y +pourraient tenir dans la rigueur de l'hiver qui va commencer, Sa +Majesté trouvera bien agréable que vous sollicitiez M. de Vérac +_d'y faire loger des troupes dans la fin de ce mois._» + +Pour fuir ces terribles dragons convertisseurs, les huguenots +quittaient leurs maisons, fuyant au hasard à travers champs, à +travers bois. Migault trouve sur sa route une dame fuyant, portant +un enfant à la mamelle et suivie de deux autres en bas âge, +courant affolée, ne sachant où aller. Croyant toujours avoir les +dragons à sa poursuite, elle marchait toujours devant elle et +passa plusieurs jours en rase campagne, sans abri et manquant de +nourriture. + +C'était un crime de fuir les dragons. De Noailles ayant donné huit +jours aux habitants de Nîmes pour se convertir, il fit publier que +ceux qui s'en étaient allés, par crainte des dragons, eussent à +revenir dans trois jours _sous peine d'être pendus ou mis aux +galères:_ Une ordonnance décida que les maisons de ceux qui +s'étaient absentés de chez eux seraient rasées, quant aux +imprudents qui donnaient asile à ces huguenots errants, on les +déclara passibles de grosses amendes. + +«Informé, dit l'intendant Foucault, que plusieurs personnes +donnent journellement retraite dans leurs maisons aux +religionnaires _qui abandonnent les leurs pour se mettre à couvert +des gens de guerre_, _ce qui retarde et empêche même souvent leur +conversion_, fait très extrêmes défenses à toutes personnes de +donner retraite dans leurs châteaux ou maisons aux religionnaires, +sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine de mille livres +d'amende.» + +Anne de Chauffepied, dont le château avait été dragonné, avait +trouvé asile chez Mme d'Olbreuse, parente de Mme de Maintenon. +«Dès le mois suivant, dit-elle, M. et Mme d'Olbreuse furent +avertis que Mme de Maintenon ne trouvait pas bon qu'ils nous +gardassent chez eux. Mme d'Olbreuse écrivit là-dessus, une lettre +pleine de bontés pour nous à cette dame, pour la supplier de nous +laisser auprès d'elle, sachant qu'elle le pouvait facilement si +elle le voulait. Mais sa dureté ne put être amollie là-dessus, et, +sans rien écrire elle-même, elle fit mander à Mme d'Olbreuse +qu'elle nous renvoyât, si elle ne voulait avoir bientôt sa maison +pleine de dragons.» + +Quant à ceux qui donnèrent assistance aux fugitifs allant chercher +asile hors des frontières, ou qui leur servaient de guides, ils +étaient passibles de la peine des galères, parfois même de la +peine de mort. Ainsi le Parlement de Rouen condamne à être pendus +et étranglés les deux fils du laboureur Lamy, atteints et +convaincus _«d'avoir donné retraite et couché dans leurs maisons +des religionnaires avec leurs hardes et chevaux pour faciliter et +favoriser leur sortie du royaume_.» + +De même la cour de Metz avait condamné à être pendus et étranglés +Jontzeller et sa femme Anne Keller convaincus «savoir ledit +Jontzeller, d'être venu aux environs de cette ville pour y joindre +lesdits religionnaires et les conduire hors du royaume, de les +avoir guidés secrètement la nuit et les avoir cachés chez lui +pendant un jour; ladite Keller d'avoir empêché leur capture... +d'avoir, par deux fois éteint les lampes, et, par ce moyen, donné +lieu à l'évasion desdits». + +Mais les peines terribles édictées, soit contre les fugitifs eux- +mêmes, soit contre ceux qui aidaient à leur évasion hors du +royaume, ne purent empêcher l'exode des protestants, cet épilogue +fatal des dragonnades. + +CHAPITRE VI +L'ÉMIGRATION + +_Caractère de l'émigration_. _-- Les puissances protestantes_. +_-- Émigration des capitaux_. _-- Espions_. _-- Guides et +capitaines de navires traîtres.-- Corsaires et Barbaresques.-- +Réfugiés réclamés_, _chassés ou enlevés.-- Désir de retour_. _-- +Rentrée_. _Par la force_. _-- Dispersion de réfugiés_. _-- Projet +de Henri Duquesne_. _-- Rôle militaire des réfugiés_. _-- Les +conséquences de l'émigration._ + + +On ne peut s'empêcher de reconnaître avec Michelet, que +l'émigration des huguenots a un caractère tout particulier de +grandeur; si le huguenot franchissait la frontière, ce n'était +pas, comme l'émigré de 1793, pour sauver sa tête, et il n'était +pas chassé de son pays, comme le Maure l'avait été de l'Espagne. +Tout au contraire, s'il voulait rester et prendre le masque +catholique, il lui était offert, pour prix d'une facile +hypocrisie, honneurs, faveurs et privilèges de toutes sortes. +Qu'il eût été ou non contraint par la violence à renier des lèvres +sa foi religieuse, le péril ne commençait pour lui que du moment +où il se mettait en route pour aller chercher au-delà des +frontières, une terre de liberté de conscience où il pût avoir la +liberté de prier Dieu à sa manière. Pour se soustraire au viol +journalier de sa conscience, il lui fallait tout quitter, renoncer +à ses biens, abandonner ses parents, sa femme, ses enfants, tous +les êtres qui lui étaient chers, et s'exposer, s'il échouait dans +sa tentative d'évasion, à des peines terribles. S'il réussissait à +franchir la frontière, c'était l'exil au milieu d'une population +étrangère dont il ne connaissait ni les moeurs ni la langue, et la +dure nécessité de mendier son pain ou de gagner sa vie péniblement +à la sueur de son front. + +On sait à quel point le Français est attaché à son pays, et +combien, alors même qu'il s'agit d'aller se fixer à l'étranger +avec tous les siens et en emportant son avoir, il a de la peine à +s'arracher aux liens multiples et invisibles qui le retiennent à +son pays natal; combien devait être grand le déchirement de coeur +du huguenot, obligé de s'expatrier dans les conditions que je +viens d'indiquer, et combien, une fois arrivé à l'étranger, devait +être amer pour lui le regret de la patrie, regret qu'un réfugié +traduit éloquemment en ces quelques mots: _la patrie me revient +toujours à coeur_. Il fallut donc que la révolte de la conscience +fût bien puissante pour que l'émigration des huguenots en vint à +prendre les proportions d'un véritable exode et constituât pour la +France un désastre. + +Au début de l'émigration, alors qu'il n'y avait point de peines +édictées contre ceux qui seraient surpris sur les frontières, _en +état de sortir du royaume_, il était difficile d'empêcher les +huguenots de passer la frontière. + +En effet, l'édit de 1669 maintenait le droit de sortir du royaume +pour tous les Français, sortant de temps en temps de leur pays +pour aller travailler et négocier dans les pays étrangers, et il +ne leur défendait que d'aller s'établir dans les pays étrangers, +par mariages, acquisitions d'immeubles et transport de leurs +familles et biens, _pour y prendre leurs établissements stables et +sans retour_. + +C'est pourquoi Châteauneuf recourait à cet expédient pour empêcher +l'émigration des huguenots, il écrivait aux intendants: «Sa +Majesté trouve bon qu'on se serve de sa déclaration qui défend à +tous ceux, de la religion prétendue réformée, d'envoyer et de +faire élever leurs enfants dans les pays étrangers avant l'âge de +seize ans, pour faire entendre à ceux de la dite religion qui +voudront se retirer hors du royaume, que, _quand on leur +laisserait cette liberté_, on ne permettra point qu'ils emmènent +leurs enfants au-dessous de cet âge, ce qui, sans doute, sera un +bon moyen pour empêcher les pères et mères de quitter leurs +habitation...» + +Plus d'une fois, du reste, le gouvernement devait avoir recours à +ce cruel expédient de mettre les huguenots dans cette douloureuse +alternative, ou d'être séparés de leurs enfants, ou de renoncer à +aller chercher sur la terre étrangère la liberté religieuse qu'on +leur refusait en France. + +Ainsi, pour les rares notabilités protestantes à qui l'on ne crut +pas pouvoir refuser la permission de sortir de France, on eut soin +de retenir leurs enfants pour les mettre aux mains des +convertisseurs; il en fut de même pour les _opiniâtres_, qu'après +un long temps de relégation ou d'emprisonnement, on se décida à +expulser. Quant aux ministres que l'édit de révocation mettait +dans l'alternative, ou de sortir de France, dans un délai de +quinze jours, ou d'abjurer, dès le 21 octobre 1685, une circulaire +aux intendants prescrivait de ne comprendre dans les brevets qu'on +leur accordait, que leurs enfants _de l'âge de sept ans ou au- +dessous_, les autres devant être retenus en France. + +Que de scènes déchirantes provoquées par cette cruelle +disposition! C'est ainsi que lorsque les quatre pasteurs de Metz, +Ancillon, Bancelin, Joly et de Combles, furent accompagnés par les +fidèles de leurs églises, jusqu'aux bords de la Moselle où ils +devaient s'embarquer pour prendre le chemin de l'exil, on vit +_leurs seize enfants_, ayant dépassé tous l'âge de sept ans, les +étreignant dans la douleur et dans les sanglots, ne voulant pas se +séparer d'eux. + +Peut-être, cette obligation de se séparer des êtres qui leur +étaient les plus chers fut-elle la cause déterminante de +l'abjuration de plus d'un ministre, car les huguenots avaient au +plus haut degré les sentiments de la famille, et l'on vit même des +fugitifs qui avaient réussi à franchir la frontière, revenir, +bravant tous les périls, se résignant même à la douloureuse +épreuve d'une feinte abjuration, pour reprendre ceux de leurs +enfants qu'ils n'avaient pu emmener avec eux en partant. + +Le baron Collot d'Escury allant rejoindre sa femme et ses enfants, +qu'il avait fait partir en avant pour sortir avec eux du royaume, +est pris et contraint d'abjurer: «C'est un malheur, dit son fils, +qui lui a tenu fort à coeur. Mais, sans cela, sa femme et ses +enfants n'auraient guère pu éviter d'être repris. Ainsi, c'est un +sacrilège qu'il a commis pour l'amour d'eux, dont nous et les +nôtres doivent à tout jamais lui tenir compte.» + +Le baron d'Escury avait laissé chez un de ses amis le dernier de +ses enfants, _le trouvant trop jeune pour supporter les fatigues +d'un si pénible voyage._ Après avoir abjuré, il alla le reprendre +et rejoignit avec lui le reste de sa famille _«aimant mieux que +Dieu le retirât à lui que de le laisser dans un pays où il aurait +été élevé dans une religion si opposée aux commandements de +Dieu»._ + +Mlle de Robillard sollicite en pleurant le capitaine de navire qui +l'emmenait en Angleterre avec quatre de ses frères et soeurs, pour +qu'il consentie à emmener, _par-dessus le marché_, sa plus jeune +soeur âgée seulement de deux ans. Elle fait tant qu'elle réussit. +«Cette petite fille de deux ans, étant ma soeur et ma filleule, +dit-elle, je me croyais d'autant plus obligée _à la tirer de +l'idolâtrie_ que les autres.» + +La femme d'un gentilhomme, Jean d'Arbaud, lequel s'était converti, +avait mis à couvert, chez ses parents, quatre de ses dix enfants; +on lui avait laissé les trois plus jeunes; elle se décide à fuir +avec eux: «Je me vis contrainte, dit-elle, de prendre la +résolution de me retirer, et de faire mon possible _pour sauver +mes pauvres enfants..._ fortifiée par la grâce de Dieu et par la +nouvelle que je venais de recevoir que mon mari, avec le procureur +du roi, venait _de m'enlever mes deux filles_, _l'aînée et la +troisième_, _pour les mettre dans le couvent..._ Me servant de +l'occasion de la foire de Beaucaire, m'y ayant fait traîner avec +mes enfants dans un pitoyable équipage, et déguisée pour ne pas +être reconnue; mais ce qu'il y a de surprenant, ce fut d'avoir +reconnu mon mari en chemin, dans son carrosse, qui, accompagné de +M. le procureur du roi, menait mes deux pauvres filles captives +que je reconnus d'abord, et auxquelles, après un triste regard et +plusieurs larmes répandues d'une mère fort affligée, je ne pus +donner autre secours que celui de mes prières et ma bénédiction, +n'ayant osé me donner à connaître, de peur de perdre encore les +autres. Dieu sait avec quelle amertume de coeur je poursuivis mon +chemin, me voyant dans l'obligation d'abandonner un mari, peut- +être pour jamais, que j'aimais extrêmement _avant sa chute_, et +deux de mes filles exposées à toutes les plus violentes +contraintes, et à être mises le jour même dans un couvent. Mais +enfin, voyant que je n'avais pas de temps à perdre, étant assurée +que l'on me poursuivrait dans ma fuite, je pris au plus vite le +chemin le moins dangereux, qui était celui de Marseille, où j'ai +rencontré mes deux filles que j'avais auparavant envoyées du +Dauphiné pour les mettre à couvert et qui avaient ordre de s'y +rendre. Et de là, j'allai jusqu'à Nice, jusqu'a Turin, et de Turin +à Genève, où j'arrivai avec mes six enfants, par la grâce de Dieu, +après avoir été un mois en chemin, souffert une grande fatigue, et +consumé ce que je pouvais avoir sur moi. Là, j'eus la joie de voir +mon fils aîné, l'autre étant parti depuis deux ou trois mois avec +M. le baron de Faisse, pour avoir de l'emploi. + +On trouve sur une liste de réfugiés bretons conservée à Oxford, +les mentions suivantes: + +Mme de la Ville du Bois et ses quatre enfants, elle a laissé en +France son mari _dont elle s'est dérobée_, et un enfant de trois +mois qu'elle n'a pu sauver. + +Mme de Mûre et trois enfants, elle s'est aussi dérobée de son +mari, et a laissé une petite fille de six mois qu'elle n'a pu +sauver. + +Combien de familles se mettaient en route pour l'exil et ne se +retrouvaient pas au complet au-delà de la frontière, ayant laissé +sur la route quelques-uns de leurs membres, succombant aux +fatigues du voyage ou retombés aux mains des convertisseurs. + +Mme Bonneau, de Rennes gagne l'Angleterre avec sa mère et cinq +petits enfants, son mari arrêté trois fois en voulant se sauver, +était en prison ou aux galères. + +Voici, d'après une relation conservée à Friedrichsdorf, la +relation des épreuves subies par la famille Privat, de Saint- +Hippolyte de Sardège dans le Languedoc: «La mère fut massacrée par +les dragons, le père Antoine Privat fut jeté dans une +forteresse... ses onze enfants, dont le plus âgé avait dix-sept +ans, erraient dans l'abandon et la misère. Un jour que fatigués, +ils se tenaient appuyés contre les murs d'une vieille tour, ils +entendirent une voix qui gémissait au fond de la tour... Le soir +quelque chose tomba du haut de la tour à leurs pieds, c'était un +écu de six livres enveloppé dans un papier. Ils lurent sur le +papier: _«Mes enfants_, _voici tout ce que j'ai_. _Allez vers +l'Est et marchez longtemps_, _vous trouverez un prince agréable à +Dieu qui vous recueillera_. _-- Antoine Privat»._ + +Les enfants prirent confiance et marchèrent vers l'Est, ils +marchaient depuis quatre mois, lorsqu'ils arrivèrent dans une +grande et belle ville, où ils tombèrent épuisés sur une promenade, +cette grande et belle ville était Francfort... Les bourgeois de +Francfort donnèrent asile aux neuf filles, et plus tard les +marièrent. Les deux garçons s'en allèrent vers l'électeur de Hesse +qui leur permit de s'établir à Friedrichsdorf. + +Adrien le Nantonnier, émigré en Angleterre, veut passer en +Hollande, il est pris par un corsaire algérien et meurt en +esclavage, après avoir passé plusieurs années dans les fers. De +ses dix enfants, un seul, son fils aîné, est converti et reste en +France, ses quatre grandes filles et deux de ses fils déportés en +Amérique comme opiniâtres, parviennent à s'échapper et à regagner +l'Europe. Ses trois plus jeunes filles, cruellement tourmentées à +l'hôpital de Valence par le féroce d'Hérapine, finirent par être +expulsées et se retirèrent à Genève. + +Michel Néel et sa femme, fille du célèbre ministre Dubosc, avaient +trois enfants; ils gagnent la Hollande, ayant perdu deux de leurs +enfants qui périssent de misère en route; le troisième tombe aux +mains des soldats à la frontière: quelques mois après, il meurt +dans la maison de la Propagation de la foi, où il avait été +enfermé. M. de Marmande et sa femme partent avec un enfant au +berceau, on leur avait enlevé cinq filles et un garçon de cinq ans +pour les élever au couvent. Le baron de Neufville émigre avec ses +deux jeunes fils; sa femme, contrainte d'abjurer, ne peut emmener +avec elle que les deux plus jeunes de ses quatre filles. + +Ils étaient bien nombreux les réfugiés qui, ayant laissé quelques- +uns de leurs enfants aux dures mains des convertisseurs, +redisaient chaque jour cette touchante prière, imprimée en 1687 à +Amsterdam: «Mon Seigneur et mon Dieu, tu vois la juste douleur qui +me presse. Pour te suivre j'ai abandonné ce que j'avais de plus +cher, je me suis séparé de moi-même, j'ai rompu les plus forts +liens de la nature, j'ai quitté mes enfants a qui j'avais donné la +vie. Mais quand je réfléchis sur les dangers où ils se trouvent et +sur les ennemis qui les environnent, mon regard se trouble, mes +pensées se confondent, ma constance m'abandonne et, comme la +désolée Rachel, je ne peux souffrir qu'on me console.» + +Et Louis XIV qui, par la persécution religieuse, divisait les +familles de cette terrible façon, ne craignait pas, pour retirer +aux femmes et veuves protestantes l'administration de leurs biens, +d'invoquer ce prétexte: que leur opiniâtreté divisait les +familles! + +Beaucoup de réfugiés, surtout à la première heure, arrivaient +dénués de tout. + +Au mois de septembre 1685, les pasteurs de Vevey mandent à Berne +que soixante et un fugitifs, évitant les cruautés des gens de +guerre du roi, viennent d'arriver: «ils sont venus, disent-ils, +_avec leurs corps seulement_, n'ayant apporté la plupart que leur +seul habit et la chemise qui s'est trouvée sur leur corps.» + +Sur la terre d'exil, le conseiller Beringhen, beau-frère du duc de +la Force, pouvait dire: «Je suis mari sans femme, père sans +enfants, conseiller sans charge, riche sans fortune». Madame +Cagnard, parvenue à gagner la Hollande avec ses deux filles, n'eut +d'autre ressource pour vivre que le produit de la vente d'un +collier de perles, seul reste de son opulence passée. -- Henri de +Mirmaud arrive à Genève avec ses deux petites filles et un vieux +serviteur, ne possédant plus que quatre louis d'or; c'était la +même somme qui restait à Mlle de Robillard, quand elle fut +débarquée le soir, sur une plage déserte en Angleterre, avec ses +quatre jeunes frères et soeurs. M. de la Boullonnière, dit une +relation, qui était fort voluptueux et aimait ses aises, dut se +faire, en Hollande, correcteur de lettres et travailler _à coeur +crevé_, pour gagner vingt sous par jour. Le baron d'Aubaye, ayant +abandonné 25.000 livres de rentes, n'avait en poche que trente +pistoles. Madame d'Arbaud, qui avait 18 000 livres de rente, +arrive dénuée à l'étranger avec neuf enfants dont le plus jeune +avait sept ans. + +Dans sa relation d'un voyage fait par lui à Ulm, un ministre dit: +«Le bourgmestre m'avoua qu'il était vrai qu'on refusait l'entrée +de la ville à ceux de nos réfugiés qu'on croyait être sur le pied +de mendiants, que c'était parce que quelques semaines auparavant +une troupe d'environ deux cents personnes s'étant trouvée coucher +à Ulm, la nuit du samedi au dimanche, le dimanche matin cette +grande troupe se trouva à la porte de l'église, lorsque +l'assemblée se formait, et que lui-même, touché de l'état de tant +de pauvres gens, avait exhorté l'assemblée à la charité; que cela +avait produit des aumônes considérables à l'issue de la +prédication; mais, que ces gens, non contents de cela, répandus +ensuite par toute la ville, allant clochant et mendiant, que cela +avait duré trois ou quatre jours, que la bourgeoisie, non +accoutumée à cela, avait été obligée de faire prendre des mesures +pour l'éviter. -- Il ajouta que deux choses l'avaient fort touché, +la première de voir tant de peuple sans conducteur, et sans que +quelqu'un entendit l'allemand ou le latin, la seconde que ces +pauvres gens _paraissaient tous muets_, _ne faisaient que tendre +la main avec quelque son de bouche non articulé_, qu'il n'avait +jamais si bien compris qu'alors que la diversité de la langue fût +une si grande incommodité.» + +Les Puissances protestantes, comprenant quelle chance inespérée +c'était pour elles, d'hériter des meilleurs officiers de terre et +de mer, des plus habiles manufacturiers, ouvriers et agriculteurs +de la France, rivalisèrent de zèle charitable, en présence du flot +sans cesse grossissant des émigrants arrivant la bourse vide, et +parfois la santé perdue par suite des fatigues et des privations +de la route. + +La Suisse multiplia ses sacrifices sans se lasser, et Genève, +après avoir pendant dix ans hébergé les innombrables fugitifs qui +la traversaient pour se rendre dans les divers États protestants +de l'Europe, finit par garder trois mille réfugiés qui +s'établirent définitivement chez elle. La Hollande donna aux +fugitifs des maisons, des terres, des exemptions d'impôt, et créa +de nombreux établissements de refuge pour les femmes. -- Le +Brandebourg fit des villes pour nos réfugiés. L'Angleterre +s'imposa pour eux des sacrifices considérables. Un comité +français, établi, à Londres, répartissait entre les réfugiés les +sommes allouées à l'émigration; les rapports de ce comité +constatent que des secours hebdomadaires étaient donnés à 15500 +réfugiés en 1687, à 27 000 en 1688. + +Ce n'était pas seulement par zèle charitable, c'était aussi par +intérêt que certaines puissances attiraient les réfugiés chez +elles en leur offrant des terres et des exemptions d'impôt, des +avantages de toute sorte, c'est ainsi que pour le grand électeur +de Brandebourg, Lavisse, fait observer avec raison que: «ce prince +eut l'heureuse fortune, _qu'en repeuplant ses États dévastés_, +_c'est-à-dire en servant ses plus pressants intérêts_, il s'acquit +la renommée, d'un prince hospitalier, protecteur des persécutés et +défenseur de la liberté de conscience.» + +Mais tous les émigrants n'arrivaient pas sans argent, tant s'en +faut, l'argent affluait en Hollande et en Angleterre à la suite de +la révocation, et bien que les plus riches eussent cherché asile +en Hollande, l'ambassadeur de Louis XIV en Angleterre, écrivait en +1687 que la Monnaie de Londres avait déjà fondu neuf cent soixante +mille louis d'or. -- Suivant un auteur allemand, deux mille +huguenots de Metz s'étaient enfuis dans le Brandebourg en +emportant plus de sept millions. Suivant le maréchal de Vauban, +dès 1689, l'émigration des capitaux s'élevait au chiffre de +soixante millions et Jurieu estimait que, en moyenne, chaque +réfugié avait emporté deux cents écus. + +Le gouvernement de Louis XIV avait pourtant fait l'impossible, +pour arrêter cette émigration des capitaux. + +Les huguenots parents ou amis des fugitifs, dissimulant leur +sortie du royaume, leur faisaient parvenir à l'étranger les +revenus de leurs biens, mis à l'abri de la confiscation par cette +dissimulation, et pour lesquels ils s'étaient fait consentir des +baux fictifs. On fit appel aux délateurs, et la moitié de la +fortune laissée par les fugitifs, fut attribuée à celui qui +signalait leur évasion. Des fugitifs ayant, avant leur départ, +confié leur fortune à des amis catholiques qui l'avaient prise +sous leur nom; une ordonnance accorda aux délateurs de ces biens +recélés, la moitié des meubles et dix ans des revenus des +immeubles. + +Puis on intéressa les parents à la ruine des fugitifs, en les +envoyant en possession des biens de ceux-ci, comme s'ils fussent +morts intestats. Beaucoup d'entre eux cependant continuèrent à ne +se regarder que comme de simples mandataires, et à faire parvenir +aux réfugiés le montant de leurs revenus; on les surveillait, et, +du moindre soupçon, on les menaçait de leur retirer la jouissance +des biens dont ils avaient été envoyés en possession. -- Cependant +Marikofer et Weiss constatent qu'en Suisse et dans le Brandebourg, +un grand nombre de réfugiés recevaient, sous forme d'envois de +vins, soit leurs revenus, soit les valeurs qu'ils avaient déposées +en mains sûres avant de partir. + +Les fugitifs, avant de quitter la France, vendaient à vil prix +leurs immeubles ou consentaient des baux onéreux, afin de se faire +de l'argent. Pour les empêcher de pouvoir en agir ainsi le roi +décrète: «Déclarons nuls tous contrats de vente et autres +dispositions que nos sujets de la religion prétendue réformée, +pourraient faire de leurs immeubles, _un an avant leur retraite du +royaume._» + +Pour éluder cette loi il fallait trouver un acheteur consentant à +antidater l'acte de vente à lui consenti par un fugitif, moins +d'un an avant sa sortie du royaume. Cela se trouvait encore, à des +conditions onéreuses naturellement, puisque l'acheteur courait +risque, si la fraude était découverte, de voir confisquer les +biens qui lui avaient été vendus. + +Pour porter remède au mal, une loi interdit à quiconque a été +protestant ou est né de parents protestants de vendre ses biens +immeubles, et même _l'universalité de ses meubles et effets +nobiliaires sans permission_, et cette interdiction de vente fut +renouvelée tous les trois ans jusqu'en 1778. + +Voici, d'après une pièce authentique, la requête que devait +adresser au Gouvernement celui qui, ayant du sang huguenot dans +les veines, voulait vendre ses immeubles: «Aujourd'hui, 3 février +1772, le roi étant à Versailles, la dame X... a représenté à Sa +Majesté qu'elle possède à... un domaine de la valeur de neuf mille +livres qu'elle désirerait vendre, mais, qu'étant issue de parents +qui ont professé la religion prétendue réformée, _elle ne peut +faire cette vente sans la permission de Sa Majesté_.» + +Le huguenot qui voulait préparer sa fuite, ne pouvant désormais ni +aliéner ni affermer ses immeubles, même à vil prix, n'avait plus +d'autre moyen de se procurer de l'argent nécessaire au voyage que +de vendre, comme il le pouvait, une partie de ses effets et objets +mobiliers. -- Là encore, nouvel obstacle créé par le gouvernement; +à Metz, dit Olry, il y avait des défenses si fortes _de rien +acheter de ceux de la religion_, que ce fut après de gros +dommages, que nous eûmes l'argent des effets que l'on achetait de +nous _pour le quart de ce qu'ils valaient; _au château de +Neufville, près d'Abbeville, les dragons, dit une relation, +«avaient trouvé la maison fort garnie, _on n'avait pu rien +vendre_, il y avait plus de trois mois qu'il y avait _des défenses +secrètes de rien acheter et aux fermiers de rien payer_.» + +Ce n'était pas seulement la difficulté de vendre, qui empêchait +les huguenots de réaliser leur pécule de fuite, c'était la +nécessité de le faire secrètement, de ne se procurer de l'argent +que peu à peu, et de différentes mains, de manière à de pas +éveiller les soupçons du clergé et de l'administration. Pour se +rendre compte du soin jaloux avec lequel l'administration +surveillait les ventes d'objets mobiliers, il faut consulter dans +le registre des délibérations de la ville de Tours (séance du 27 +octobre 1685), l'état des objets achetés aux réformés par les +marchands et particuliers catholiques. + +Quatre-vingt-quinze réformés sont signalés comme ayant vendu des +bijoux, des meubles, des tapisseries, des tableaux, du linge, de +la batterie de cuisine. La dame Renou a vendu deux armoires pour +quatre livres dix sous, la veuve Dubourg, un moulin à passer la +farine pour sept livres vingt sols, de Sicqueville, deux guéridons +pour trois livres, Brethon, deux miroirs, deux lustres et une +tapisserie pour six cent cinquante livres, Mlle Briot, un fil de +perles pour cinq cent livres, Jallot, de la vaisselle d'argent +pour neuf cent soixante-douze livres. + +Comme l'avait conseillé Fénelon dans son mémoire à Seignelai, on +veillait «à empêcher non seulement les ventes de biens et de +meubles, mais encore les aliénations, les gros emprunts». De cette +manière, on empêchait les huguenots non commerçants de réaliser +facilement leur fortune à l'avance pour la faire passer à +l'étranger. Pour les commerçants, Seignelai fit en vain +strictement visiter les navires partant pour l'étranger, qu'il +croyait remplis de tonneaux d'or et d'argent; cette visite ne +pouvait amener de résultats; car, c'est au moyen de lettres de +change tirées sur les diverses places de l'Europe, que les +commerçants faisaient passer à l'étranger leur fortune, consistant +en valeurs mobilières. Weiss dit que quelques familles +commerçantes de Lyon firent passer de cette manière jusqu'à six +cent mille écus en Hollande et en Angleterre. + +Le Gouvernement demeura impuissant, aussi bien pour arrêter +l'émigration des capitaux que pour empêcher celle des personnes, +bien qu'il eût dicté les plus terribles peines contre les fugitifs +et contre ceux qui favoriseraient directement ou indirectement +leur évasion. + +Un édit de 1679 avait édicté la peine de la confiscation de corps +et de biens contre les religionnaires qui seraient arrêtés sur les +frontières_ en état de sortir _du royaume, ou qui, après être +sortis de France seraient appréhendés sur les vaisseaux étrangers +ou autres; une déclaration du 31 mai 1685 substitua à la peine de +mort celle des galères pour les hommes, de l'emprisonnement +perpétuel pour les femmes, avec confiscation des biens pour tous, +«peine moins sévère, dit le roi, _dont la crainte _les puisse +empêcher de passer dans les pays étrangers pour s'y habituer». Ce +n'était point par humanité qu'était faite cette substitution de +peine, mais par suite de l'impossibilité où l'on se trouvait de +punir de la peine capitale un si grand nombre de coupables; ce qui +le montre bien, c'est qu'un édit du 12 octobre 1687 substitue au +contraire la peine de mort à celle des galères pour ceux qui +auront favorisé directement ou indirectement l'évasion des +huguenots. La crainte de la peine des galères n'arrêta pas plus +que celle de la peine de mort, le flot toujours grossissant de +l'émigration, mais les galères se remplirent de malheureux arrêtés +_en état de sortir_ du royaume. Marteilhe, acquitté du fait +d'évasion, bien qu'arrêté sur les frontières, vit son procès +repris sur ordre exprès de la Cour et fut envoyé aux galères. +Mascarenc, arrêté à trente ou quarante lieues de la frontière, fut +plus heureux; condamné aux galères par le parlement de Toulouse, +il interjeta appel de l'arrêt, et, après deux années +d'emprisonnement, on le tira de son cachot, et, placé dans une +chaise à porteurs, les yeux bandés, il fut conduit, non aux +galères, mais à la frontière avec ordre de ne jamais rentrer en +France. + +Comme il se faisait un grand commerce de _faux_ passeports, le +gouvernement se montra impitoyable pour les vendeurs de ces _faux_ +passeports et fit pendre tous ceux qu'il découvrit; des +fonctionnaires complaisants en vendirent de vrais à beaux deniers +comptants, mais le plus souvent c'était avec des passeports +délivrés régulièrement à des catholiques que les huguenots +franchissaient impunément la frontière. Mme de la Chesnaye, ayant +le passeport d'une servante catholique fort couperosée, était +obligée, pour répondre au signalement de ce passeport, de se +frotter tous les matins le visage avec des orties. Chauguyon et +ses compagnons voyageaient avec un passeport délivré par le +gouverneur de Sedan à des marchands catholiques se rendant à +Liège; avec ce passeport ils franchirent un premier poste de +garde-frontières, mais ils furent arrêtés par un second plus +soupçonneux. Les surveillants étaient, du reste, toujours en +crainte d'avoir laissé passer des fugitifs avec un passeport faux +ou emprunté et c'est cette crainte qui assura le succès de la ruse +employée par M. de Fromont, officier aux gardes. Accompagné de +quelques religionnaires, déguisés en soldats, il se présente à la +porte d'une ville frontière et demande si quelques personnes n'ont +point déjà passé. Oui, répond le garde, et avec de bons +passeports. Ils étaient _faux_! s'écrie Fromont et j'ai ordre de +poursuivre les fugitifs! Sur ce il se précipite avec ses +compagnons, et on les laisse tranquillement passer. Pour passer à +l'étranger, sous un prétexte ou sous un autre, des religionnaires +obtenaient qu'on leur délivrât un passeport; ainsi le seigneur de +Bourges, maître de camp, grâce au certificat que lui délivre un +médecin de ses amis, obtient un passeport pour aller aux eaux +d'Aix-la-Chapelle, soigner sa prétendue maladie; la frontière +passée, il va se fixer en Hollande. Pour éviter de semblables +surprises, on ne délivre plus de passeports que sur l'avis +conforme de l'évêque et de l'intendant, et l'on exige de celui qui +l'obtient, le dépôt d'une somme importante, _comme caution de +retour_. On en vint à mettre, pour ainsi dire, le commerce en +interdit, en obligeant les négociants à acheter la permission de +monter sur leurs navires pour aller trafiquer à l'étranger, au +prix de dix, vingt ou trente mille livres. La caution n'était pas +toujours, quel que fût son chiffre, une garantie absolue de +retour; ainsi le célèbre voyageur Tavernier ayant dû acheter 50 +000 livres la permission d'aller passer un mois en Suisse, fit le +sacrifice de la caution qu'il avait déposée et ne repassa jamais +la frontière. + +On veut obliger les huguenots à se faire les inspecteurs de leurs +familles et les garants de leur résidence en France. Un raffineur +de Nantes, dont la femme _ne paraissait pas _depuis quelque temps, +est obligé de donner caution de mille livres que sa femme +reviendra dans le délai d'un mois. Le préfet de police d'Argenson, +ne consent à faire sortir de la Bastille Foisin, emprisonné comme +_opiniâtre_, que s'il se résigne à déposer deux cent mille livres +de valeurs, comme garantie que, ni sa femme, ni ses enfants ne +passeront à l'étranger. D'Argenson conseille d'attribuer +l'emprisonnement de Foisin à cette cause qu'il aurait été _présumé +complice _de l'évasion de sa fille. Il ne serait pas inutile, +ajoute-t-il, que les protestants, appréhendant de se voir ainsi +impliqués et punis pour les fautes de leurs proches, ne se +crussent obligés de les en détourner et ne devinssent ainsi les +inspecteurs les uns des autres. + +À Metz, dit Olry, on rendait les pères responsables de leurs +enfants, on mit dans les prisons de la ville plusieurs pères, gens +honorables, voulant qu'ils fissent revenir leurs enfants. À Rouen, +de Colleville, conseiller au parlement, fut emprisonné _comme +soupçonné_ de savoir le lieu de retraite de ses filles. + +Non seulement on tentait d'obliger les parents à faire revenir +leurs enfants lorsqu'ils les avaient mis à couvert, mais encore, +on retenait les familles à domicile, sous la surveillance +ombrageuse de l'administration et du clergé, pour pouvoir prévenir +tout projet d'émigration. Dès le lendemain de l'édit de +révocation, Fénelon, _policier émérite_, conseillait à Seignelai +de veiller sur les changements de domicile des huguenots, +lorsqu'ils ne seraient pas fondés sur quelque nécessité manifeste. +En 1699, pour faciliter cette surveillance, une déclaration +interdit aux huguenots de changer de résidence sans en avoir +obtenu _la permission par écrit_; cette permission fixait +l'itinéraire à suivre, et si l'on s'en écartait, on était bien +vite arrêté. + +Le plus simple déplacement temporaire était suspect, et le clergé +le signalait. Ainsi, en 1686, Fénelon recommande à Seignelai de +renforcer la garde de la rivière de Bordeaux; tous ceux qui +veulent s'enfuir allant passer par là _sous prétexte de procès_, +et ayant lieu de craindre qu'il parte un grand nombre de huguenots +par les vaisseaux hollandais qui commencent à venir pour la foire +de mars à Bordeaux. + +Ce qui était encore plus dangereux, pour les huguenots voulant +s'enfuir, que l'inquisitoriale surveillance du clergé, c'étaient +les faux frères, qui, à l'étranger et en France, servaient +d'espions à l'administration. + +L'ambassadeur d'Avaux entretenait en Hollande de nombreux espions +parmi les réfugiés, et, grâce à eux, il pouvait prévenir le +gouvernement des projets d'émigration que tel ou tel huguenot +méditait et dont il avait fait part à ses parents ou à ses amis +émigrés. Tillières, un des meilleurs espions de d'Avaux, le +prévient un jour qu'un riche libraire de Lyon a fait passer cent +mille francs à son frère et se prépare à le rejoindre en Hollande; +un autre jour, il lui annonce que Mme Millière vient de vendre une +terre 24 000 livres et qu'elle doit incessamment partir, emportant +la moitié de cette somme qu'elle a reçue comptant; une autre fois, +enfin, il lui donne avis qu'une troupe de 500 huguenots environ +doit partir de Jarnac pour Royan et s'embarquera sur un vaisseau +qui devra se trouver à quelques lieues de là, au bourg de Saint- +Georges. + +Les espions n'étaient pas moins nombreux en France; moyennant une +pension de cent livres qu'il servait à l'ancien ministre Dumas, +Bâville connaissait la plupart des projets des huguenots du +Languedoc; à Paris de nombreux espions tenaient le préfet de +police au courant de ce qui se passait dans les familles +huguenotes; en Saintonge, Fénelon se servait, pour espionner les +nouveaux convertis, du ministre Bernon, dont il tenait _la +conversion secrète_, et il conseillait à Seignelai de donner des +pensions secrètes aux chefs huguenots par lesquels _on saurait +bien des choses_, disait-il. + +En dehors des espions attitrés, les huguenots avaient à craindre +encore la trahison de leurs prétendus amis ou de leurs parents, +lesquels, par intérêt, ou pour mériter les bonnes grâces d'un +protecteur catholique, n'hésitaient pas parfois à les dénoncer. +Deux jeunes gens de Bergerac confient leurs projets de fuite à un +officier de leurs amis qui avait épousé une protestante de leur +pays, ils lui content qu'ils doivent se déguiser en officiers, +prendre telle route et sortir par tel point de la frontière. Cet +officier, pour se faire bien voir de la Vrillière, à qui il +réclamait la levée du séquestre mis sur les biens des frères +huguenots de sa femme, donne à ce ministre toutes les indications +nécessaires pour faire prendre ses amis trop confiants, et ceux-ci +sont arrêtés au moment de franchir la frontière. Un faux frère +demande à sa parente, madame du Chail, de lui fournir les moyens +de passer à l'étranger; celle-ci lui fait donner, par un de ses +amis, des lettres de recommandation pour la Hollande, et, par une +demoiselle huguenote, l'argent nécessaire pour faire le voyage. Le +misérable les dénonce tous trois et les fait arrêter. + +Dès le mois d'octobre 1685, une ordonnance avait enjoint aux +religionnaires, qui n'étaient pas habitués à Paris depuis plus +d'un an, de retourner au lieu ordinaire de leur demeure, mais les +huguenots n'en continuent pas moins à affluer à Paris, où, perdus +dans la foule, il était moins facile de les surveiller, si bien +qu'en 1702 le préfet de police d'Argenson, à l'occasion d'une +vieille protestante que l'évêque de Blois lui dénonce comme étant +partie depuis plusieurs jours pour y rejoindre son fils qui y est +venu, sans y avoir aucune affaire, écrit: «Il est fâcheux que +Paris devienne l'asile et l'entrepôt des protestants inquiets _qui +n'aiment pas à se faire instruire_, et qui veulent se mettre à +couvert d'une inquisition qui leur parait trop exacte.» + +C'est que ces protestants _inquiets_, en dépit des espions, +trouvaient là plus de facilité à préparer leur fuite. + +Il y avait à Paris d'habiles spéculateurs qui savaient déjouer la +surveillance des agents du gouvernement, et qui avaient organisé +un service régulier d'émigration. Ils confiaient les fugitifs à +des guides expérimentés, connaissant les dangers du voyage et +sachant les éviter habilement; les fugitifs, passant de main en +main, et d'étape en étape, arrivaient presque toujours à franchir +heureusement la frontière. + +Une note de police, trouvée dans les papiers de la Reynie, donne +les détails suivants sur le service parisien de l'émigration: + +«Pour sortir de Paris, les réformés, c'est les jours de marché à +minuit à cause de la commodité des barrières que l'on ouvre plus +facilement que les autres jours, et ils arrivent devant le jour, +proche Senlis qu'ils laissent à main gauche. Il en est d'autres +qui vont jusqu'à Saint-Quentin, et qui n'y entrent que les jours +de marché, dans la confusion du moment. Et, y étant, ils ont une +maison de rendez-vous où ils se retirent, et où les guides les +viennent prendre. Pour les faire sortir, ils les habillent en +paysans ou paysannes, menant devant eux des bêtes asines. Ils se +détournent du chemin et des guides, qui sont ordinairement deux ou +trois. L'un va devant pour passer, et, s'il ne rencontre personne, +l'autre suit; s'il rencontre du monde, l'autre qui suit voit et +entend parler, et, suivant ce qu'il voit et entend de mauvais, il +retourne sur ses pas trouver les huguenots, et ils les mènent par +un autre passage.» + +C'étaient en général des huguenots appartenant à la riche +bourgeoisie qui venaient résider à Paris pour attendre l'occasion +de prendre le chemin de l'étranger. + +Mais ce n'était point par Paris que passait le gros de +l'émigration, le plus grand nombre de ceux qui voulaient gagner +les pays étrangers, partaient de chez eux, pour se rendre +directement au point du littoral ou de la frontière de terre +(souvent fort éloignée du Lieu de leur résidence), qu'ils avaient +choisi pour y opérer leur sortie du royaume. + +Quand ils étaient parvenus à sortir de chez eux, sans avoir attiré +l'attention de leurs voisins, il leur fallait user d'habiletés +infinies pour éviter les dangers renaissants à chaque pas du +voyage. Il n'y avait ni bourg, ni hameau, ni pont, ni gué de +rivière, où il n'y eût des gens apostés pour observer les +passants. Il fallait donc, pour gagner la frontière, éloignée +parfois de quatre lieues du point de départ, ne marcher que la +nuit, non par les grandes routes, si bien surveillées, mais par +des sentiers écartés et par des chemins presque impraticables, +puis se cacher le jour, dans des bois, dans des cavernes ou dans +des granges isolées. + +Nulle part, on n'aurait consenti à donner un abri aux fugitifs; +les châteaux et les maisons des religionnaires et des nouveaux +convertis étaient surveillés étroitement. Les aubergistes +refusaient de loger ceux qui ne pouvaient leur présenter, soit un +passeport, soit tout au moins, un billet des autorités locales. Il +y avait contre celui qui logeait un huguenot des pénalités +pécuniaires s'élevant jusqu'à 3 000 et même 6000 livres, et celui +qui, en donnant asile à un huguenot, était convaincu d'avoir voulu +favoriser son évasion du royaume, était passible des galères, ou +même de peine de mort. Parfois, l'église venant en aide à la +police, menaçait d'excommunication quiconque avait donné asile ou +prêté la moindre assistance à un huguenot cherchant à sortir du +royaume. + +Voici une pièce constatant cette intervention singulière de +l'Église: + +Monitoire fait, par Cherouvrier des Grassires, grand vicaire et +official de Monseigneur l'évêque de Nantes, de la part du +procureur du roi et adressé à tous recteurs, vicaires, prêtres ou +notaires apostoliques du diocèse: «Se complaignant à ceux et à +celles qui savent et ont connaissance que certains particuliers, +faisant profession de la religion prétendue réformée, quoiqu'ils +en eussent ci-devant fait l'abjuration, se seraient absentés et +sortis hors le royaume depuis quelque temps; ayant emmené leurs +femmes et la meilleure partie de leurs effets, tant en +marchandises qu'en argent. + +«Item à ceux et à celles qui savent et ont connaissance de ceux +qui ont favorisé leur sortie, soit en aidant à voiturer leurs +meubles, et effets, tant de jour que de nuit, ou avoir donné +retraite, prêté chevaux et charrettes pour les emmener et +généralement tous ceux et celles qui, des faits ci-dessus +circonstances et dépendances, en ont vu, su, connu, entendu, ouï +dire ou aperçu quelque chose, ou y ont été présents, consenti, +donné conseil ou aidé en quelque manière que ce soit. + +«À ces causes nous mandons à tous, expressément, enjoignons de +lire et publier par trois jours de demandes consécutives, aux +prônes de nos grands messes paroissiales et dominicales, et de +bien avertir ceux et celles qui ont connaissance des dits faits +ci-dessus, _qu'ils aient à en donner déclaration à la justice_, +huitaine après la dernière publication, _sous peine d'encourir les +censures de l'Église et d'être excommuniés_.» + +On comprend combien il était difficile aux huguenots qui fuyaient +de trouver quelqu'un qui osât leur donner asile ou même une +assistance quelconque; la terreur était si grande que le fugitif +Pierre Fraisses, par exemple, vit sa mère elle-même refuser de le +recevoir et fut obligé de revenir sur ses pas. Jean Nissoles +échoue une première fois dans son projet d'émigration, il est +enfermé à la tour de Constance, d'où il s'échappe avec un de ses +compagnons nommé Capitaine. Mais en franchissant la muraille de +clôture, il tombe, et se déboîte les deux chevilles. Capitaine se +rend chez quelques huguenots du voisinage _qu'il connaissait_, +pour leur emprunter un cheval et une voiture, afin d'emmener le +blessé; ceux-ci lui demandent _s'il veut leur mettre la corde au +cou;_ et le menacent de le _dénoncer_ s'il ne se retire au plus +vite. Par aventure il finit par trouver dans un pâturage une +monture pour Nissoles. Dans des métairies où passent les fugitifs, +les habitants _que connaît _Capitaine et qu'il dit être de la +religion, non seulement ne veulent pas leur donner asile, mais +_refusent même de leur montrer leur chemin_. + +Dans un village où les malheureux arrivent exténués, _on les +refuse partout_; seule une demoiselle les accueille et fait +conduire Nissoles chez un homme sachant _rhabiller les membres +rompus_. Comme on ne croyait pas le blessé _tout à fait en sûreté_ +chez ce rhabilleur ou rebouteux, il est mis chez une veuve en +pension, et il doit encore, pour sa sûreté, changer trois ou +quatre fois de maison. À peu près remis, il s'arrête deux jours +chez un ami, puis se rend à Nîmes chez des parents qui le mettent +dans une maison isolée, n'osant le loger chez eux, _de peur de se +faire des affaires._ Voyant ses parents _dans des frayeurs +mortelles_, il se décide à rentrer chez lui à Ganges. + +Un parent, à Saint-Hippolyte, lui donne un cheval pour le porter, +et un garçon pour le conduire, avec une lettre pour son frère. +Celui-ci refuse le couvert au pauvre Nissolles, disant que son +frère devrait avoir honte de lui envoyer un fugitif, _pour le +faire périr lui et sa famille_. Le guide de Nissolles ne veut pas +le mener jusqu'à Ganges, et le laisse dans une métairie, à deux +mousquetades de la ville. Obligé de faire la route à pied, malgré +la difficulté qu'il éprouve à marcher, Nissolles arrive dans une +étable à porcs, dépendant de sa propriété, s'étend dans l'auge où +mangeaient les pourceaux, et, épuisé de fatigue, s'endort +profondément, _comme s'il eût été couché dans un bon lit_, dit-il. +Les dragons étaient dans sa maison; dès qu'ils sont couchés, sa +femme vient le chercher et le cache dans un magasin, si humide +qu'il ne peut y rester que quelques jours. On le met alors dans un +autre endroit, si bas qu'il ne pouvait y être à l'aise que couché, +de là il entendait les dragons pester et jurer et, pour peu qu'il +eût toussé ou craché un peu fort, il eut été découvert. + +Quand un huguenot, pour gagner la frontière, se décidait à +entreprendre un long et périlleux voyage de cinquante, parfois de +cent lieues, voyage fait de nuit, sans suivre jamais les grandes +routes, il lui fallait nécessairement trouver un guide, lequel +était toujours suspect, puisque l'appât du gain lui faisait seul +braver la chance des galères ou de la potence, c'était même +souvent un traître, et parfois pis encore. Cependant, on voyait de +jeunes femmes, de jeunes personnes de quinze à seize ans, se +hasarder seules à de telles aventures, se confiant à des inconnus, +maîtres de leur honneur et de leur vie, dans les bois, les déserts +et les montagnes, qu'il fallait traverser la nuit, sans nul +secours à attendre, le cas échéant. Pierre Faisses et ses +compagnons, ayant payé leur guide d'avance, celui-ci les abandonne +en route, et ils sont obligés de revenir sur leurs pas. Il en est +de même du guide qui conduisait Mme de Chambrun et trois +demoiselles de Lyon; ces pauvres femmes, abandonnées par lui dans +la montagne, errèrent neuf jours au milieu des neiges avant de +pouvoir, gagner la Suisse. Des fugitifs, conduits par leur guide +chez un paysan aux bords de l'Escaut, sont livrés par lui. -- +Mme Duguenin part de Paris avec son fils, sa belle-fille grosse de +sept mois, une nièce, deux neveux et la fille de Sébastien +Bourdon, peintre du roi; près de Mons, toute la troupe est trahie +et livrée par son guide. Mlle Petit, avant d'arriver à Genève, est +maltraitée et dépouillée par son guide. Campana et un autre +huguenot, découvrirent à temps que leur guide veut les dépouiller +et les assassiner, ils le quittent, mais, en revenant à Lyon, ils +sont volés et maltraités par les paysans. Un guide s'était chargé +de conduire de Lyon à Genève une dame et ses deux filles, il +abandonne celles-ci et, emmenant la dame à travers bois, +l'assassine et la dépouille. + +C'est quand on approchait de la frontière que les périls se +multipliaient, car de nombreux postes de soldats ou de paysans, +échelonnés de distance en distance, exerçaient sur tous les +passages une active surveillance de jour et de nuit. Pour stimuler +le zèle des soldats, une ordonnance avait décidé que les hardes +qui se trouveraient sur les fugitifs ou à leur suite, seraient +distribuées à ceux qui composeraient le corps de garde qui les +aurait arrêtés. + +Parfois cependant les soldats trouvaient avantage à laisser passer +les fugitifs: la sentinelle avancée d'un corps de garde se trouve +en face d'une troupe de huguenots, le guide qui les conduisait, +présente aux soldats un pistolet d'une main, une bourse de +l'autre, et l'invite à choisir entre la mort et l'argent, le choix +est bientôt fait. Un fugitif, porteur de huit cents écus, est +arrêté par un poste de soldats: si vous me gardez, leur dit-il, +j'abjurerai, et il vous faudra rendre les huit cents écus, si vous +me lâchez vous garderez la somme. On le lâche, il rejoint sa femme +qui avait passé par un autre chemin avec une bonne somme et tous +deux franchissent la frontière. Les soldats, ainsi que le constate +une note de la Reynie, laissaient souvent passer les fugitifs pour +l'argent qu'ils leur donnaient. Lors même que les émigrants +pouvaient disposer d'une somme de mille ou de deux mille livres, +ils achetaient le libre passage des officiers; ceux-ci donnaient +aux femmes des soldats pour guides, et, mêlant les hommes aux +archers de leur escorte, les conduisaient eux-mêmes hors des +frontières. + +Pour remédier au mal, dans beaucoup de passages on remplace les +soldats par des paysans, plus difficiles à corrompre, parce que, +dit une note de police, _l'un veut et l'autre est contraire_. On +accorde à ces paysans une prime, pour chaque huguenot arrêté, +qu'on leur permet en outre de voler, ainsi qu'en témoigne cette +lettre de Louvois aux intendants: «Il n'y a pas d'inconvénients de +dissimuler les vols que font les paysans aux gens de la religion +prétendue réformée, qu'ils trouvent désertant, afin de rendre le +passage plus difficile, et même, Sa Majesté désire qu'on leur +promette, outre la dépouille des gens qu'ils arrêteront, trois +pistoles pour chacun de ceux qu'ils amèneront à la plus prochaine +place.» + +Mais l'espion de la Reynie est bientôt obligé de reconnaître que +les paysans, s'il leur est plus difficile qu'aux soldats de se +mettre d'accord sur le prix à demander pour laisser passer les +fugitifs, sont cependant plus faciles à corrompre que ceux-ci, à +raison de leur âpreté au gain. + +Le littoral n'était pas moins rigoureusement gardé que les +frontières de terre; les allées et venues des barques de pêche +étaient continuellement surveillées; nul navire ne pouvait mettre +à la voile, sans avoir été visité, une première fois au départ, +une seconde fois en mer, par les croiseurs qui stationnaient +devant tous les ports. + +Tous ces obstacles n'arrêtaient pas plus l'émigration, que le soin +pris par le gouvernement de mener _en montre_ dans les villes, +attachés à la chaîne, les fugitifs dont il avait pu se saisir. Le +clergé et l'administration répandaient en vain les nouvelles les +plus alarmantes sur le mauvais accueil reçu à l'étranger par les +réfugiés, dont huit mille seraient morts de misère en Angleterre, +et qui, manquant de tout, sollicitaient, disait-on, la faveur de +rentrer en France au prix d'une adjuration. Mais les lettres +venues de l'étranger et les libelles imprimés en Hollande, +empêchaient les huguenots d'ajouter foi à tous ces faux bruits. + +Chaque jour, sur bien des points du royaume, se renouvelait +quelqu'une de ces scènes de l'exode protestant, semblable à celle +que conte ainsi le fils du martyr Teissier: «Il ne fallait plus +songer à aller à la Salle; ma mère et ma soeur s'étaient enfuies, +notre vieux rentier (fermier) et sa femme avaient abandonné la +place, ayant été fort maltraités tout d'abord par les soldats... +Enfin, mon frère m'avait quitté, nous nous dîmes un adieu, soit! +le coeur serré _et chacun s'en alla à la belle étoile._» + +Chaque nuit, quelque maison se fermait silencieusement, et ses +habitants partaient mystérieusement pour l'inconnu, ainsi que le +fit Jean Giraud. «Nous mîmes, dit-il, des morceaux de nappes que +j'avais coupés, aux pieds de mes chevaux, à cette fin qu'ils ne +menassent point de bruit en sortant de chez moi sur le pavé, de +peur que les voisins n'entendissent. Ma femme, en sortant de la +chambre, mit sa fille sur le dos. C'était environ onze heures du +soir, au plus fort de la pluie, et quand je jugeai; qu'elle +pouvait être à deux cents pas hors de ma maison et du village, je +fermai bien mes portes et me remis à la garde du bon Dieu. Et, +ayant joint ma femme, nous déchaussâmes les deux chevaux et mis ma +femme à cheval avec ma fille.» + +«Nous quittâmes de nuit notre demeure, dit Judith Manigault, +laissant les soldats dans leur lit, et leur abandonnant notre +maison et tout ce qu'elle contenait. Pensant bien qu'on nous +chercherait partout, nous nous tînmes cachés pendant dix jours, à +Romans, en Dauphiné, chez une bonne femme qui n'avait garde de +nous trahir. Nous étant embarqués à Londres (où ils étaient +arrivés en passant par l'Allemagne et la Hollande), nous eûmes +toutes sortes de malheurs. La fièvre rouge se déclara sur le +navire, plusieurs des nôtres en moururent et parmi eux _nôtre +vieille mère._ Nous touchâmes les Bermudes, où le vaisseau qui +nous portait fut saisi. Nous y dépensâmes tout notre argent, et ce +fût à grand peine que nous nous procurâmes le passage sur un autre +navire. + +«De nouvelles infortunes nous attendaient à la Caroline. Au bout +de dix-huit mois, nous perdîmes _notre frère aîné_ qui finit par +succomber à des fatigues si inaccoutumées. En sorte que, depuis +notre départ de France, nous avions souffert tout ce qu'on peut +souffrir, je fus _six mois sans goûter du pain_, travaillant +d'ailleurs comme une esclave; et, durant trois ou quatre ans, je +n'eus jamais de quoi satisfaire complètement la faim qui me +dévorait. Et toutefois, Dieu a fait de grandes choses à notre +égard, en nous donnant la force de supporter ces épreuves.» + +Un premier, un second échec ne faisaient pas renoncer à leurs +projets ceux qui s'étaient déterminés à quitter leur patrie pour +gagner un pays de liberté de conscience. Un orfèvre de Rouen, +arrêté une première fois à Lyon, une seconde fois en Bourgogne; +après s'être échappé de prison, trouva moyen de gagner la Hollande +où il retrouva sa famille. + +Le marchand Jean Nissolles, évadé de la tour de Constance où il +avait été enfermé pour avoir voulu émigrer, se remet en route +seul, et monté sur un méchant âne, acheté une pistole; _tout +incommodé des pieds et tourmenté d'une fièvre d'accès assez +fâcheux_. Il arrive à Lyon après avoir été retiré _à demi-mort_ et +à grand peine avec sa monture, d'une fondrière de boue épaisse, +gluante et glacée. Ayant trouvé là un guide qui consentait à +conduire un pauvre estropié comme il l'était, il repart avec lui, +monté sur un âne. Le guide le fait passer par un chemin +effroyable, au milieu duquel reste sa pauvre monture, fourbue et +ne pouvant plus faire un pas. Un paysan, qu'il rencontre par +bonheur, le laisse monter sur un de ses chevaux pour franchir la +montagne. Une tempête s'élève; à chaque instant, cheval et +cavaliers manquent d'être précipités du chemin dans l'abîme. Le +cheval ne pouvant se tenir sur la neige, se couchait à tout coup, +si bien qu'il fallût le traîner pendant sept à huit cents pas. +Démonté une seconde fois, Nissolles, malgré la difficulté extrême +qu'il éprouve à marcher, est obligé de faire la route à pied. Il +traverse clopin-clopant le pays de Gex, endurant beaucoup de soif, +parce que son guide lui fait soigneusement éviter tous les +villages, et il arrive enfin, après tant de hasards et de +fatigues, sur la terre de Genève. + +Mlle du Bois, avec deux autres demoiselles, est arrêtée, à quatre +lieues de son point de départ par une troupe de cavaliers qui se +contente de maltraiter et de dépouiller les fugitives. + +Quelque temps après, les passages étant soigneusement gardés; +elles gagnent un roulier qui consent à les mettre dans un tonneau +emballé de toile. Elles y restent trois jours, et trois nuits, +mais alors qu'elles étaient rendues près de Hambourg, et n'avaient +plus que quinze lieues à faire pour passer la frontière, le +roulier entendant les tambours de la garnison, croit que les +dragons sont à ses trousses; il dételle un de ses chevaux et +s'enfuit laissant là charrette et chargement. Les demoiselles se +sauvent dans un bois où elles sont prises par les paysans qui les +livrent au gouverneur de Hambourg. Après dix mois de réclusion +dans un couvent, Mlle du Bois traverse le dortoir des +pensionnaires, descend dans la cour par une fenêtre dont elle lime +ou descelle les barreaux. Elle saute dans la cour, de là dans le +jardin, en arrachant le cadenas qui tenait la porte fermée. +S'aidant d'une pièce de toile qu'elle trouve étendue là pour +blanchir, elle descend du haut de la muraille et traverse la +Moselle qui passe au pied, en ayant de l'eau jusqu'au cou. Elle +trouve asile chez des religionnaires, mais comme sa fuite avait +été découverte et qu'on avait promis dix louis à qui la +découvrirait, elle est obligée de changer deux fois de retraite. +Elle se déguise en paysan pour passer les portes de la ville; +ayant une hotte avec un tonneau dessus, et un panier au bras. +Après avoir fait une lieue à pied, en cet équipage, elle trouve un +guide qui la fait passer pour son valet; arrêtée à une place +frontière, elle est interrogée par un dragon qui parlait allemand, +mais comme elle parlait assez bien la langue elle se tire +d'affaire. Au moment d'arriver à bon port, elle trouve des +archers, qui demandent à son guide s'il n'a pas entendu parler de +la religieuse qui s'est enfuie, et ordonnent au prétendu valet +d'aller faire boire leurs chevaux, ce qu'il fait, aussitôt de +retour, elle monte à cheval et tous deux, galopant toujours, +gagnent Liège. Arrivée là, Mlle Dubois avoue à son guide, qu'elle +est la religieuse que l'on cherche partout, et celui-ci, tout +tremblant, s'écrie que s'il l'eût su, il ne se serait pas chargé +pour mille pistoles de la conduire. + +Jamais on n'avait vu tant de marchands, tant de veuves de +négociants, appelées par leurs affaires à l'étranger, tant de +femmes mariées à des soldats, allant rejoindre leurs garnisons +dans les places frontières. Les gardes s'en étonnaient, et plus +d'une ne put passer qu'après qu'on l'eût vue, tout au moins +quelques instants, couchée dans le même lit que son soi-disant +mari. + +Mlle Petit arriva à Genève déguisée en marmiton, beaucoup d'autre +femmes ou filles se travestissaient en jeunes garçons, en valet, +valets, sans craindre, sans soupçonner même, le terrible danger +qu'elles couraient en prenant ces déguisements. En effet, les +femmes qu'on arrêtait habillées en hommes, étaient traitées comme +des coureuses, et, rien que pour avoir pris ce déguisement, on les +envoyait au milieu de prostituées dans quelque couvent de filles +repenties! C'est ce qui arriva aux deux jeunes demoiselles de +Bergerac, travesties en hommes, auxquelles Marteilhe eut quelque +peine à faire comprendre, tant elles étaient innocentes, qu'il +était de la bienséance de ne pas se laisser prendre plus longtemps +pour de jeunes garçons, afin de ne pas rester enfermées dans le +même cachot que leurs compagnons de captivité. Quelques jours plus +tard, les juges trouvèrent qu'il était _de la bienséance +_d'envoyer ces innocentes aux _repenties_ de Paris. + +D'autres se cachaient de leur mieux pour passer la frontière sans +qu'on les aperçût. Mlle de Suzanne fut prise dans un des tonneaux +composant le chargement d'une charrette. Trois demoiselles, +cachées sous une charretée de foin, furent plus heureuses, mais +elles eurent à subir des transes mortelles, pendant que les +cavaliers qui avaient failli les arrêter quelques heures plus tôt, +discutaient avec le conducteur de la charrette à qui ils voulaient +persuader de revenir vendre son foin en France, au lieu d'aller le +porter à l'étranger. Une femme passa heureusement, _empaquetée +_dans une charge de verges de fer, avec laquelle elle fut mise +dans la balance et pesée à la douane; et elle dut rester dans +cette incommode cachette jusqu'à ce que le charretier osât la +désempaqueter, à plus de six lieues de la frontière. + +Quant aux hommes, ils se déguisaient en marchands, en paysans, en +valets, en courriers, en soldats ou en officiers allant rejoindre +leur régiment tenant garnison dans quelque place frontière. + +Le vénérable pasteur d'Orange, Chambrun, qui venait de se faire +opérer de la pierre, à Lyon, se fait attacher dans une chaise, et, +suivi de quatre valets, il se donne si bien, dit-il, l'apparence +d'un haut officier de guerre déterminé, que les postes militaires +de la France et de la Savoie lui rendent les honneurs militaires +quand il passe, et le laissent gagner Genève sans encombre. Bien +qu'ayant avec lui deux jeunes enfants, le baron de Neuville +parvient à se faire passer pour un officier allant rejoindre sa +garnison; quand il y avait quelque danger, il jetait une couverte +de voyage sur les paniers attachés sur le dos d'un cheval et +renfermant, non son bagage, mais ses enfants qu'il y avait cachés. +Les quatre jeunes enfants du baron d'Éscury étaient cachés de même +dans des paniers placés sur un cheval mené en bride par un valet. + +La servante catholique qui emmenait les deux jeunes filles de +Mme Cognard avait caché ces deux enfants dans des paniers, sous +des légumes, qu'elle était censée aller vendre à un marché voisin +de la frontière. + +Le fils du ministre Maurice que des officiers, amis de son père, +emmenaient déguisé en soldat avec leur bataillon qu'ils +conduisaient en Alsace, est reconnu dans une halte. Il s'enfuit à +la hâte, et, après avoir erré quelque temps, au coeur de l'hiver, +dans les montagnes du Jura, il arrive en Suisse exténué de fatigue +et _dans un état à faire pitié._ + +Chabanon, fils d'un autre ministre, à l'âge de treize ans, +entreprit de rejoindre son père passé en Suisse. Parti seul, à +pied, il fut pris de la petite vérole; quand son mal le pressait +trop, il se couchait au pied d'un arbre, puis, l'accès passé, il +se remettait courageusement en route, et il ne se découragea pas +jusqu'à ce qu'il eût franchi la frontière. De riches bourgeois, +des gentilshommes, déguisés en mendiants, portaient dans leurs +bras ceux de leurs enfants qui ne pouvaient marcher, et se +faisaient suivre par cinq ou six autres, demi-nus et couverts de +sales haillons, qui allaient de porte en porte demander leur pain. +Ces enfants, dit Élie Benoît, comprenaient si bien l'importance de +leur déguisement et jouaient si bien leur rôle, _qu'on aurait dit +qu'ils étaient nés et nourris dans la gueuserie..._ + +Mon frère et Jacques Laurent, dit Chauguyon, firent marché avec un +guide fort résolu, mangeur de feu comme un charlatan. Il faisait +porter à mon frère une grande boite sur les épaules, pour faire +voir les curiosités de Versailles, et Jacques Laurent en portait +une autre, comme les Savoyards qui crient la curiosité. + +Tel, parvenu à une ville frontière mettait du beau linge, des +souliers bons à marcher sur le marbre ou dans une salle de +parquetage, et, une badine à la main, passait devant les corps de +garde, comme s'il allait dans le voisinage faire une simple +promenade ou quelque visite. Tel autre, son fusil sous le bras et +sifflant son chien, passait la frontière semblant ne songer qu'à +aller chasser dans les champs voisins. D'autres enfin, vêtus en +paysans, paraissaient se rendre au marché le plus prochain au-delà +de la frontière; celui-ci conduisait une charrette chargée de foin +ou de paille; celui-là portait sur le dos une hotte de légumes ou +une balle de marchandises, ou poussait devant lui une brouette; un +dernier, portant quelque paquet sous le bras, amenait des bestiaux +à la foire. + +Quelques-uns s'ouvraient le passage de vive force. Un jour, trois +cents huguenots de Sedan se réunissent en secret, accompagnés de +leurs femmes et de leurs enfants et menant avec eux quelques +chariots de bagages; ils forcent un passage gardé par quelques +paysans et se dirigent vers Maëstrich. Sur la frontière du +Piémont, quatre mille émigrants, bien armés, gagnent Pragèlas, +après un combat contre les troupes, dans lequel M. de Larcy est +blessé et perd cent cinquante hommes. Le gouverneur de Brouage +poursuit onze barques parties des rivières de Sèvres et de +Moissac, portant trois mille huguenots, lesquels, après un combat +assez vif, parviennent à s'échapper sauf cinquante d'entre eux +dont la barque sombra. Des huguenots, embarqués à Royan; ayant été +découverts par les soldats chargés de faire la visite, lesquels ne +voulurent pas se laisser gagner, se jetèrent sur eux et les +désarmèrent. Puis, coupant les câbles des ancres, ils forcèrent +l'équipage à mettre à la voile et emmenèrent en Hollande avec eux +les soldats qui avaient voulu les arrêter. Louvois était sans +pitié pour ceux qui tentaient de sortir de vive force; il +prescrivait aux soldats de les traiter «comme des bandits de +grands chemins, _d'en pendre une partie sans forme ni figure de +procès_, et de prendre le reste pour être mis à la chaîne». Il +faisait en même temps enjoindre aux paysans de faire main basse +sur les fugitifs qui auraient l'insolence de se défendre, et ceux- +ci n'y manquaient pas; c'est ainsi qu'ils blessèrent, de la +Fontenelle et tuèrent d'un coup de fusil Quista, qui voulaient +leur échapper en fuyant avec leurs femmes et leurs enfants. + +Le maire de Grossieux et son fils, âgé de quinze ou seize ans, +ayant résisté aux paysans, furent pris et pendus. Un gentilhomme, +d'Hélis, pris après résistance, eut la tête tranchée. Quant à +M. de la Baume, autre gentilhomme du Dauphiné, pour le punir de la +vigoureuse défense qu'il avait opposée aux soldats, on le pendit, +sans vouloir tenir compte de sa qualité de noble; de Bostaquet, +gentilhomme de Normandie, fut moins malheureux, surpris par les +soldats, sur la plage, au moment où il allait s'embarquer avec +toute sa famille et blessé dans le combat, il put s'enfuir. Caché +par des catholiques, il put gagner plus tard l'Angleterre, et bien +des années après faire venir près de lui ce qui restait de sa +famille. + +Sur les frontières de mer comme sur celles de terre, les émigrants +riches pouvaient souvent acheter leur libre passage de ceux-là +même qui avaient mission de les empêcher de sortir du royaume. Des +familles de fugitifs payèrent jusqu'à huit et dix mille livres à +des capitaines de croiseurs qui, moyennant ces grosses primes, les +menèrent eux-mêmes à l'étranger; les préposés à la garde des côtes +vendaient aussi à haut prix leur connivence, et le sénéchal de +Paimboeuf fut poursuivi et condamné comme convaincu d'avoir pris +de l'argent de quantité de huguenots, pour les laisser sortir. +Quant aux préposés à la visite des navires, ils se laissaient +_boucher l'oeil._ + +Mais il ne fallait pas se fier outre mesure à ces malhonnêtes +gens, toujours prêts à tirer deux moutures du même sac, en +arrêtant les fugitifs auxquels ils avaient d'abord vendu à beaux +deniers comptants la faculté de libre sortie. Anne de Chauffepié +et ses compagnons furent victimes de cette mauvaise foi des +préposés à la visite: «Au moment où la barque dans laquelle nous +étions montés se dirigeait vers le navire anglais qui devait nous +emmener, nous fûmes, raconte Anne de Chauffepié, abordés vers deux +heures de l'après-midi, par un garde de la patache de Rhé qui, +après plusieurs menaces de nous prendre tous, composa avec nous, +promettant de nous laisser sauver, pourvu que nous lui donnassions +cent pistoles, qui lui furent délivrées dans le même moment que le +marché fut conclu. Sur les cinq heures du soir, la barque joignit +le bateau anglais; à peine y étions-nous, que la patache, à la vue +de qui cela s'était fait, nous aborda, et les officiers, s'étant +promptement rendus maîtres du vaisseau anglais, qui avait voulu +faire une résistance inutile, firent passer le capitaine et tous +les Français sur leur bord... Toutes les hardes qu'avaient les +prisonniers, excepté celles qui étaient sur eux, _furent pillées +par les soldats_.» + +Cette vénalité des agents chargés de la surveillance des +frontières de terre et du littoral, si elle constituait une +facilité pour les riches, était un obstacle de plus pour le plus +grand nombre, hors d'état de payer de grosses primes. En effet, +ces infidèles surveillants, pour masquer les complaisances +intéressées qu'ils avaient pour quelques-uns, se croyaient obligés +de déployer une plus grande rigueur vis-à-vis de tous ceux qui +n'avaient pas le moyen de leur _boucher l'oeil._ La plupart des +fugitifs, qui se dirigeaient vers un port, avaient à parcourir une +distance considérable avant d'arriver à destination, et quand ils +étaient parvenus à proximité de la mer; ils trouvaient mille +difficultés imprévues à dissimuler leur présence sur le littoral +étroitement surveillé. À Nantes, le procureur du roi, pour +découvrir les huguenots arrivant de l'intérieur du pays, dans +l'intention de s'embarquer, faisait faire de fréquentes visites +domiciliaires dans la ville et dans les maisons de campagne des +bourgeois. Il écrivait à son collègue de Renne: «je n'aurai pas +grande occasion de vous donner avis des religionnaires qui nous +échapperont pour s'aller réfugier chez vous, car, comme on ne veut +plus les loger ici dans les hôtelleries, _sans avoir billet du +magistrat ou de moi_, et qu'on arrête ceux qui viennent du Poitou, +en vertu d'un nouvel ordre du roi, _ils ne savent où donner de la +tête_, _ni où se réfugier_. S'il vous en va, il faudra _qu'ils +passent à travers champs_. J'oblige tous les hôtes et ceux qui +logent à faire déclaration au greffe, _trois fois la semaine_, de +ceux qu'ils logent, de quelque qualité, condition ou religion +qu'ils soient.» + +En vertu d'une ordonnance du présidial, cette déclaration devait +être faite sous peine d'une amende, dont une partie reviendrait au +dénonciateur. + +Quant à ceux qui demeuraient à peu de distance de la mer, il leur +était possible, en dépit de l'étroite surveillance exercée, de se +jeter à la hâte, sans s'être précautionnés de rien à l'avance, +dans quelque barque de pêche, peu propre à faire un aussi long +voyage que celui qu'ils entreprenaient. + +C'est ainsi que partit le comte de Marancé, gentilhomme de Basse +Normandie. «Il passa la mer, dit Élie Benoît, lui quarantième, +dans une barque de sept tonneaux, sans provisions, dans la plus +rude saison de l'année. Il y avait dans la compagnie, des femmes +grosses et des nourrices. Le passage fut difficile, ils +demeurèrent longtemps en mer sans autre secours que d'un peu de +neige fondue dont ils rafraîchissaient de temps en temps leur +bouche altérée. Les nourrices, n'ayant plus de lait, apaisèrent +leurs enfants en leur mouillant un peu les lèvres de la même eau. +Enfin ils abordèrent demi-morts en Angleterre.» + +Même quand on s'embarquait sur un navire, à peu près pourvu de +tout, les calmes ou les vents contraires allongeant la durée du +voyage, on avait souvent à souffrir de la faim et de la soif, dans +l'impossibilité où l'on se trouvait de se ravitailler dans un port +français. + +Henri de Mirmaud s'étant embarqué sur un navire, qu'un calme plat +retint plusieurs jours dans la Méditerranée, équipage et passagers +se trouvèrent dépourvus de tout, il n'y avait plus que du vieux +biscuit et de l'eau puante, dont les jeunes enfants de +M. de Mirmaud, deux petites filles (l'aînée avait à peine sept +ans), ne pouvaient s'accommoder, en sorte, dit-il, que je me vis +dans la dure extrémité de craindre que mes enfants ne mourussent +d'inanition sur mer. Fontaine et ses compagnons; par suite de +vents contraires, mirent onze jours à se rendre de l'île de Rhé en +Angleterre et eurent à souffrir du défaut de provisions et plus +particulièrement du manque d'eau. + +Ceux qui avaient l'heureuse chance d'habiter quelque port de mer +étaient constamment espionnés, et le récit de Mlle de Robillard, +de la Rochelle, montre bien à quelles excessives précautions +devaient recourir ceux qui voulaient s'embarquer, de manière à +n'éveiller l'attention de qui que ce fût sur leurs projets +d'émigration. + +Quelques jours à l'avance, Mlle de Robillard avait fait marché +avec un capitaine anglais pour partir avec ses jeunes frères et +soeurs; _elle avait dû faire ce marché_, _par l'entremise d'un +ami_, _en maison tierce_, _à quatre heures du matin_. + +«La veille du jour fixé pour le départ, à huit heures du soir, +dit-elle, je pris avec moi deux de mes frères et deux de mes +soeurs, nous nous mîmes propres et prîmes sur nous ce que nous +avions de meilleures nippes, ne nous étant pas permis d'en +emporter d'autres. Nous feignîmes de nous aller promener à la +place du Château, endroit où tout le beau monde allait tous les +soirs; sur les dix ou onze heures que la compagnie se sépara, je +me dérobai à ceux de ma connaissance, et, au lieu de prendre le +chemin de notre maison, en primes un tout opposé pour nous rendre +dans celle qu'on m'avait indiquée à la digue près de la mer, et +nous entrâmes par une porte de nuit où on nous attendait. On nous +fit monter sans chandelle ni bruit, dans un galetas où nous fûmes +jusqu'à une heure de nuit, là nous vint prendre notre capitaine.» + +Bien que les capitaines avec lesquels les fugitifs étaient obligés +de traiter, connussent le risque, s'ils étaient découverts, de +voir leurs navires confisqués et d'être eux-mêmes envoyés aux +galères; cependant, les profits de cette contrebande humaine +étaient tels, qu'il n'y eût bientôt plus si petit port où se +trouvât quelque capitaine faisant métier de transporter des +fugitifs à l'étranger. + +Le capitaine une fois trouvé, les fugitifs étaient obligés de se +soumettre à toutes les conditions que celui-ci voulait leur +imposer; tant pour le départ que pour le payement. Le marché +conclu, on avait à surmonter encore bien des difficultés avant de +pouvoir mettre le pied sur le navire qui devait vous emmener à +l'étranger. + +La relation du départ de Fontaine et de ses compagnons peut donner +quelque idée de ces difficultés de la dernière heure. + +Fontaine avait trouvé à Marennes, un capitaine anglais qui avait +consenti à le porter en Angleterre, ainsi que quatre ou cinq +autres personnes, moyennant dix pistoles par tête. + +Pendant plusieurs jours d'une attente cruelle, les émigrants se +tiennent à la Tromblade prêts à partir; enfin le capitaine leur +fait savoir qu'il est prêt à mettre à la voile, et que si, le +lendemain, ils se trouvaient dans les sables près de la forêt +d'Arvert, il enverrait une chaloupe pour les prendre et les mener +à bord. + +Le lendemain, plus de cinquante huguenots attendaient à l'endroit +fixé, espérant pouvoir s'échapper en même temps que Fontaine et +ses compagnons, mais les catholiques avaient eu l'éveil, et les +autorités avaient empêché le navire de partir. + +Toute la journée se passe sans que les personnes assemblées dans +les sables, voient paraître le navire attendu, et, sans un faux +avis donné exprès au curé et à ses acolytes par des pécheurs, +elles étaient surprises; on se disperse; Fontaine et une quinzaine +d'autres vont demander asile à un nouveau converti; celui-ci les +renvoie après quelques heures craignant d'être compromis, et ce +fut fort heureux pour les fugitifs, car il n'y avait pas une demi- +heure qu'ils étaient partis, qu'un juge de paix accompagné de +soldats vint faire une descente chez ce nouveau converti. + +Chacun tire de son côté, Fontaine et quelques-uns de ses +compagnons restent cachés quatre ou cinq jours dans des cabanes de +pêcheurs, Dieu sait dans quelles transes continuelles. + +Le capitaine anglais leur fait savoir un jour, que le lendemain il +prendra la mer et qu'il passera entre les îles de Rhé et d'Oléron, +il leur dit que s'ils peuvent se procurer une petite barque, et +courir les risques d'une navigation hasardeuse dans ces parages, +ils n'auront qu'à laisser tomber trois fois leur voile, et, qu'il +accostera leur barque pour les emmener sur son navire après qu'il +aura été visité. + +«Le même soir, 30 novembre 1685, dit Fontaine, nous montâmes dans +une petite chaloupe à la tombée de la nuit... nous n'étions plus +que douze dont neuf femmes. À la faveur de la nuit, nous pûmes +nous éloigner de la côte sans être aperçu ni du fort d'Oléron, ni +des navires en surveillance, et, _à dix heures du matin_, _le +lendemain_, nous laissâmes tomber l'ancre pour attendre le +vaisseau libérateur. Ce ne fut que vers trois heures de l'après- +midi, que le vaisseau parut en vue de notre barque. Mais il avait +encore à bord les visiteurs officiels et le pilote, nous le vîmes +jeter l'ancre à la pointe septentrionale de l'île d'Oléron, après +quoi, il descendit les visiteurs et le pilote, et reprit son +chemin en faisant voile de notre côté. Quelle joie nous éprouvâmes +à cette vue! + +«Hélas! cette joie fut de bien courte durée! Nous commencions à +peine de nous y abandonner, qu'une des frégates du roi, +constamment occupées à surveiller les côtes pour empêcher les +protestants de quitter le royaume, se rapprocha du lieu où nous +nous trouvions. La frégate jeta l'ancre, ordonna au vaisseau +anglais d'en faire autant, l'aborda et envoya des gens en fouiller +les coins et recoins... quelle bénédiction qu'à ce moment nous ne +fussions pas encore sur le vaisseau! Supposez que la frégate fût +arrivée une heure plus tard, nous étions tous perdus... La visite +terminée, le capitaine anglais reçut l'ordre de mettre +immédiatement à la voile; nous éprouvâmes l'amère douleur de le +voir partir en nous laissant derrière lui. + +«Il ne put même pas nous voir, car la frégate se trouvait entre +lui et notre bateau. Quelle déplorable situation que la nôtre à ce +moment-là. Nous étions dans le désespoir et nous ne savions que +faire. À prendre le parti de ne pas bouger de l'endroit où nous +étions, nous devions à coup sûr exciter les soupçons de la frégate +et nous exposer à nous faire visiter par elle. Si nous tentions de +retourner à la Tremblade, pour une chance de succès, nous en +courions cent de contraires. Remarquant que le vent était propice +pour La Rochelle et contraire pour la Tremblade, je dis au +batelier: couvrez-nous tous dans le fond du bateau avec une +vieille toile, et allez droit à la frégate, en feignant de vous +rendre à la Tremblade. Vous pouvez, votre fils et vous, en +contrefaisant les ivrognes et en roulant dans le bateau, vous +arranger de manière à laisser tomber la voile trois fois et (à +l'aide de ce signe convenu), nous faire reconnaître du capitaine +anglais». + +Tout s'exécute suivant les instructions de Fontaine, et les +officiers de la frégate voyant deux hommes ivres semblant courir à +leur perte, crient aux deux pécheurs, de ne pas s'obstiner à +vouloir gagner la Tremblade et de faire voile au contraire pour La +Rochelle. + +Nous changeâmes immédiatement de direction, continue Fontaine, le +bateau vira vent arrière et nous dîmes adieu à la frégate du fond +de nos coeurs et aussi du fond de notre bateau car nous y restâmes +soigneusement couverts sans oser encore montrer le bout du nez. +Cependant le navire anglais avait répondu à notre signal, tout en +commençant à gagner la haute mer, et nous n'osions pas nous mettre +à sa suite, par crainte de la frégate qui était encore à l'ancre +non loin de nous; nous attendîmes que le jour tombât. Alors le +batelier fut d'avis qu'il fallait tenter l'aventure avant qu'il +fit entièrement obscur, pour ne pas nous exposer à être engloutis +par les vagues; nous changeâmes donc encore une fois de direction, +et la manoeuvre était à peine terminée, que nous vîmes la frégate +lever l'ancre et mettre à la voile. Notre première pensée fut +naturellement qu'elle avait remarqué notre mouvement et qu'elle se +préparait à nous poursuivre. Sur quoi, la mort dans l'âme, nous +mîmes de nouveau le cap sur la Rochelle, mais notre anxiété fut de +courte durée; au bout de quelques minutes nous pûmes voir +distinctement la frégate voguer dans la direction de Rochefort, et +nous, de notre côté, nous virâmes encore de bord et nous nous +dirigeâmes vers le vaisseau anglais qui ralentit sa marche pour +nous permettre de l'atteindre, nous le rejoignîmes en effet, et +nous montâmes à son bord, sans avoir encore perdu de vue la +frégate.» + +Le plus souvent, pour éviter des difficultés semblables à celles +que Fontaine avait rencontrées pour parvenir à s'embarquer, les +émigrants montaient sur les navires qui devaient les emmener, dans +le port même; ils s'y rendaient la nuit et s'y tenaient cachés. -- +Les uns se cachaient sous des balles de marchandises, ou sous des +monceaux de charbon, d'autres se mettaient dans des tonneaux +vides, placés au milieu de fûts remplis de vin, d'eau-de-vie ou de +blé. Pierre de Bury, qui fut condamné pour avoir embarqué des +huguenots à Saint-Nazaire et à Saint-Malo, mettait ses passagers, +dit le jugement, _dans de doubles fûts en guise de vin ou de blé_. +De Portal embarqua ses enfants sur un navire, enfermés dans des +tonneaux et _n'ayant que le trou de la bonde pour respirer._ + +Les deux cousines de Jean Raboteau partirent cachées dans de +grandes caisses remplies de pommes, et l'histoire de leur évasion +est un véritable roman. + +La famille Raboteau, originaire des environs de la Rochelle, était +allée s'établir à Dublin pour y faire le commerce des vins de +France, bien des années avant la révocation. Jean Raboteau, qui +avait succédé à son père, ne tombait donc point sous le coup de +disposition légale, interdisant l'accès des ports français aux +huguenots naturalisés anglais ou hollandais qui avaient quitté +leurs pays depuis l'édit de révocation. Reconnu comme sujet +anglais, il venait fréquemment à la Rochelle avec un navire qu'il +avait frété pour son commerce, et visitait ses parents et amis +nouveaux convertis, lorsqu'il débarquait en France. Deux de ses +cousines lui confient leur embarras, leur tuteur les met dans +l'alternative, ou d'épouser deux anciens catholiques dont elles ne +veulent pas, ou d'entrer au couvent. Raboteau conseille à ses +cousines de feindre de consentir au mariage, pendant qu'il +préparera leur fuite, et tout se prépare pour la noce. La veille +du jour fixé pour le mariage, à minuit, les deux jeunes filles +s'échappent sans bruit, rejoignent leur cousin qui les attendait +près de là avec deux chevaux, il prend l'une d'elles en croupe, la +seconde monte sur l'autre cheval et tous trois sont promptement +rendus à la Rochelle. + +Là, une vieille dame reçoit les deux soeurs qu'elle cache dans une +partie écartée de la maison qu'elle habitait. Raboteau ramène +promptement les chevaux à l'endroit où il les avait pris et +regagne sa chambre sans encombre. + +Le lendemain il était le premier descendu, et bientôt les +équipages amènent tous les gens de la noce; le tuteur monte dans +la chambre des fiancées, voit tout en désordre, les lits non +défaits. On cherche les jeunes filles partout, dans les caves, +dans toutes les parties du château, dans le parc, et Raboteau +semble prendre part aux recherches avec autant d'activité que les +fiancés déconfits. Le tuteur prévient les autorités; tous les +navires qui étaient dans le port, notamment celui de Raboteau, +sont soigneusement visités, sans succès. Raboteau, pour dérouter +les soupçons, prolonge son séjour au château, puis il retourne à +la Rochelle pour mettre à la voile. Les deux jeunes filles sortent +de la maison où elles avaient trouvé asile, elles sont placées +dans de grandes caisses ouvertes et recouvertes d'une certaine +quantité de pommes; une charrette vient prendre les caisses et les +porte jusqu'à une barque où se trouvait Raboteau; de là elles sont +transbordées sur le pont du navire, et quand on a perdu de vue les +côtes de France, les deux fugitives peuvent enfin sortir de leur +incommode cachette. + +Mais les navires qui se livraient habituellement à cette +contrebande humaine avaient des caches, où l'on mettait les +fugitifs; ces caches fort petites étaient dissimulées, soit sous +la chambre du navire, soit sous le pont, _entre le mât et la chute +de la chambre_, ainsi que le constatent divers jugements rendus +contre des capitaines. Baudoin de la Boulonnière partit sur un +navire de vingt-cinq à trente tonneaux, dans la cache duquel on +entrait par-dessous le lit d'un matelot, et l'on entassa douze +personnes dans cet étroit espace. + +Les fugitifs entraient, quelquefois longtemps à l'avance, dans ces +caches, et Élie Benoît montre à quelles dures épreuve ils y +étaient soumis: «On s'enfermait, dit-il, dans des trous où l'on +était entassé les uns sur les autres, hommes, femmes et enfants où +on ne prenait l'air qu'a certaines heures de la nuit... ce qui +renfermait le pot destiné à subvenir aux nécessités naturelles +servait aussi de table pour boire et manger. On demeurait dans +cette contrainte pour attendre le vent ou la commodité des +visiteurs, huit et quinze jours... Le silence, l'obscurité, l'air +étouffé, la puanteur, tout ce qui pouvait faire le plus de peine, +devenait aisé pour les personnes les plus délicates, pour les +femmes grosses, pour les vieillards, pour les enfants. On a vu des +enfants d'un naturel éveillé, remuant, inquiet, sujets à crier +pour la moindre chose, demeurer dans ces obscures cachettes aussi +longtemps que des personnes d'un âge mûr, sans jeter un cri, ni +donner une marque d'impatience.» + +Mlle de Robillard fut mise avec ses cinq jeunes frères et soeurs +dans la cache qu'on avait faite sur le navire qui devait +l'emmener. «Cette cache, dit-elle, était si petite, qu'un homme +était dedans pour nous y tirer. Après que nous y fûmes placés et +assis sur le sol, _ne pouvant y être en autre posture_, on referma +la trappe, et on la goudronna comme le reste du vaisseau pour +qu'on n'y pût rien voir. Le lieu était si bas, que nos têtes +touchaient aux planches d'en haut. Nous primes soin de tenir nos +têtes, droit sous les poutres, afin que, quand les visiteurs, +selon leur belle coutume, _larderaient leurs épées_, _ils ne nous +perçassent pas le crâne_.» + +Le danger n'était pas chimérique; on conte à ce sujet, qu'un +pasteur, enfermé dans une de ces caches, fut blessé par l'épée +d'un des soldats qui lardaient le navire où il se trouvait; non +seulement il ne poussa pas un cri, mais il eut la présence +d'esprit d'essuyer la lame de l'épée qui l'avait blessé, à mesure +que le soldat la retirait à lui, pour que sa présence ne fût pas +décelée par son sang. Mlle de Robillard et ses cinq jeunes frères +et soeurs étaient depuis _dix heures_ dans l'étroite cache où on +les avait entassés, quand on put enfin ouvrir la cache pour leur +permettre de respirer. «Il était temps; dit-elle, car nous +étouffions dans ce trou et croyions y aller rendre l'âme aussi +bien que tout ce que nous avions dans le corps, qui en sortait de +tous les côtés. On nous donna de l'air, et en sortîmes quelques +heures après, plus morts que vifs; notez pourtant que, malgré ce +mauvais état, _toute ma jeunesse ne jeta ni cris ni plaintes._» + +Un cri échappé à un fugitif eût perdu tous les réformés que +pouvait contenir la cache d'un navire. Baudoin de la Bouchardière +enfermé, _lui douzième_, dans une de ces caches, raconte que +pendant la visite du navire qui dura trois quarts d'heure, son +jeune enfant, qui n'avait que trois ans, vint à vomir. «Sa mère, +dit-il, lui mit la main sur la bouche, et _Dieu voulut qu'il ne +poussât pas un cri_». Sans cette heureuse fortune, toute la +chambrée eût été découverte par les visiteurs. + +Quand on avait échappé à la visite ou aux visites (le navire sur +lequel monta Fontaine, avait été visité deux fois; celui sur +lequel était cachée Mlle de Robillard, eut à subir trois visites), +on n'était pas encore hors de danger. + +Parfois l'inexpérience des capitaines menait le navire à sa perte; +ainsi Baudoin de la Bouchardière et ses compagnons vinrent faire +naufrage sur les côtes de la Hollande, après, dit-ils avoir fait +voile toute une nuit _sans savoir où nous étions._ + +Le pilote du navire qui emmenait Olry en Angleterre faillit +aborder, sans le vouloir, dans un port de la côte de France, et +plusieurs navires, chargés de réfugiés, allèrent, grâce à +l'ignorance des capitaines, échouer sur les côtes d'Espagne. + +Dans ce pays de l'inquisition, les huguenots trouvèrent plus +d'humanité qu'ils n'en auraient rencontré dans leur propre patrie. +Suivant le conseil des juges, qui se firent, il est vrai, payer +leur complaisance, ils se firent réclamer par les consuls des +puissances protestantes auxquels ils furent remis. + +Les fugitifs avaient à redouter, non seulement l'inexpérience, +mais encore l'improbité des capitaines qui se livraient au +dangereux métier du transport des émigrants. Le capitaine avec +lequel Mlle de Robillard avait traité, devait la débarquer à +Tapson, près Exeter; il la dépose, à la nuit, sur une plage +déserte, à vingt lieues de cette petite ville, avec ses jeunes +frères et soeurs. + +«Le septième jour, dit Mlle de Robillard, _à neuf heures du soir_, +nous vîmes aborder le vaisseau. On nous fit descendre tous avec le +peu de nippes que nous avions sur ce rivage ou petit port, _il ne +nous parut ni ville ni maison._ + +«La peur nous prit de nous voir dans ce lieu qui nous parut un +désert, et mon capitaine de venir à moi d'un air fort résolu me +dire: de l'argent! les cinq cents livres que vous me devez encore! +(il en avait reçu cinq cents au départ). Je lui répondis que sa +demande était injuste, puisqu'il ne nous menait pas où il avait +promis de nous laisser, à Tapson. Il fallut néanmoins payer, après +quoi il mit à la voile et nous restâmes dans ce lieu qui se +nommait Falcombe, à vingt lieues de Tapson...» + +Les lamentations de ces six enfants abandonnés (Mlle de Robillard, +l'aînée, n'avait que dix-sept ans) attirèrent quelques enfants qui +amenèrent un ministre. Grâce à quelques mots de latin que +Mlle de Robillard avait appris avec ses frères, elle put se faire +comprendre, et en montrant quatre louis d'or composant toute sa +fortune, elle réussit à se faire donner une chaloupe qui la +conduisit à Tapson avec toute sa jeunesse. C'est ainsi, qu'elle +fut tirée du mauvais pas où l'avait mise son capitaine. + +Cet_ honnête homme_ s'était pourtant laissé apitoyer au départ, +et, bien que payé seulement pour le transport de cinq personnes, +il avait consenti à prendre, par-dessus le marché, la plus jeune +soeur de Mlle de Robillard, âgée seulement de deux ans. Un autre +capitaine, plus pitoyable, avait consenti à prendre gratis sur son +navire, pour les emmener en Angleterre, une pauvre veuve et ses +quatre enfants. Cette pauvre veuve ne possédait que quinze francs +pour tout avoir, et son bagage, ainsi que le constate le procès- +verbal de saisie, ne consistait qu'en une couette et une méchante +caisse contenant de menues hardes pour ses enfants. + +Ceux qui s'adressaient à des capitaines catholiques, anglais ou +irlandais, dit Élie Benoît, étaient trahis, et perdaient à la fois +leur argent et leur liberté. Beaucoup dépouillaient leurs +passagers. Baudoin de la Bouchardière fait naufrage sur les côtes +de la Hollande, le maître du navire et les matelots sautent dans +la chaloupe avec toutes les hardes des passagers qu'ils avaient +volées. Les fugitifs restent abandonnés pendant quatre mortelles +heures sur le navire échoué, et à chaque instant sur le point de +sombrer sous l'effort des vagues; ils sont enfin tirés d'affaire +par des matelots hollandais qui viennent à leur secours. + +On n'a jamais eu de nouvelles, dit Legendre, de Simon le Platrier, +orfèvre, qui s'était embarqué avec sa femme et sa fille aînée, «ou +ils seront péri sur la mer, ou le maître du vaisseau dans lequel +ils s'étaient embarqués, leur aura coupé la gorge et se sera +retiré dans quelque île du nouveau monde. _Ce ne serait pas le +seul qui aurait fait de semblables coups_». + +En 1689, le présidial de Caen condamnait à la roue le nommé +Reigle, convaincu d'avoir passé des religionnaires à Jersey et +d'en avoir volé un, _après l'avoir étranglé_. En 1697, le même +présidial condamnait au même supplice Goupil, maître de bateau et +Tuboe, son matelot, convaincus d'avoir fait périr plusieurs de +leurs passagers, entre autres cinq religionnaires et un bourgeois +catholique de Caen. Ces misérables conduisaient leur bateau entre +les deux îles de Saint-Marcouf, dans un endroit où la mer, en se +retirant, laissait le sable à sec. Ils faisaient descendre, sous +un motif spécieux, les passagers à fond de cale, fermaient +l'écoutille, pratiquaient une ouverture au bateau, et +s'éloignaient, laissant la haute mer, dont le niveau dépassait le +dessus du pont, remplir leur office d'assassins. + +Fontaine, réfugié en Angleterre, avait donné mission à un +capitaine anglais de prendre pour lui un chargement de sel en +France. Au moment où ce capitaine allait repartir pour +l'Angleterre, après avoir pris ce chargement, quelques huguenots +qui avaient pu, grâce à une conversion simulée, trouver le temps +et le moyen de transformer tous leurs biens en argent comptant, +s'adressèrent à lui pour les transporter en Angleterre. + +Porteurs de sommes considérables, ces malheureux crurent que leurs +valeurs seraient plus en sûreté entre les mains du capitaine +qu'entre les leurs. «La vue d'un tel trésor, dit Fontaine, fut +pour ce capitaine une tentation à laquelle il ne sut pas résister +et il forma la résolution de se l'approprier. -- Sous prétexte que +le vent était contraire, il persuada les passagers qu'il fallait +mettre le vaisseau à l'abri dans quelque port. Comme ils auraient +couru de grands dangers dans un port français, il leur dit qu'il +fallait gagner la côte d'Espagne. Il naviguait donc entre Bilbao +et Saint-Sébastien, marchant à pleines voiles, lorsque, voyant que +le vent et la marée favorisaient son criminel dessein, il lança le +vaisseau à la côte et le brisa entièrement... + +Le capitaine et ses hommes sautèrent dans la chaloupe avec le +trésor et laissèrent les passagers à la mer, car chaque vague +venait recouvrir complètement le navire naufragé. Parmi eux se +trouvait une dame de qualité, à laquelle appartenait la plus +grande partie des sommes confiées au capitaine. Elle aurait pu se +sauver parfaitement, grâce à un jupon d'un tissu épais et serré +qui la faisait flotter sur l'eau et l'aurait soutenue jusqu'à ce +qu'elle fût arrivée à la côte. Mais le capitaine prévoyant ce qui +allait arriver, poussa sur elle sa chaloupe, comme s'il allait à +son secours, et, lorsqu'elle fut à sa portée, _d'un coup de gaffe +il la fit plonger sous l'eau_, _et il la tint enfoncée assez +longtemps pour que le jupon s'imbibât d'eau et ne put pas ramener +le corps à la surface_.» + +Ce capitaine, dit Fontaine, se rendit à Cadix, et avec sa fortune +mal acquise acheta un corsaire dont il prit le commandement. + +Les fugitifs, alors même qu'ils avaient eu la chance de tomber sur +un capitaine expérimenté et honnête, et qu'ils avaient pu +s'embarquer sans encombre et gagner la haute mer en déjouant la +vigilance des croiseurs, n'étaient pas encore à l'abri de tout +danger, -- souvent ils rencontraient un corsaire de Saint-Malo ou +de Dieppe, ou un hardi forban d'Alger ou de Tunis, venant faire +des razzias près des rivages de la France et même jusque en vue +des côtes de la Hollande. Naturalisé ou non, le réfugié pris par +un navire français était envoyé aux galères. -- David Doyer, de +Dieppe, est pris avec le navire marchand qu'il commandait; il est +envoyé aux galères, et, après quelques années de rame, il meurt à +l'hôpital de Marseille. + +Au XVIIe siècle, ce n'était point chose rare de tomber aux mains +des corsaires barbaresques qui réduisaient leurs prisonniers en +esclavage. Saint-Vincent-de-Paul avait été au bagne de Tunis, +comme Regnard avait été à celui d'Alger. En 1645, le synode +protestant ordonnait une quête générale pour le rachat de la +multitude de captifs qui étaient dans les fers (à Alger, à Tunis, +à Salle, et autres lieux de la Barbarie). + +La France et l'Espagne avaient des moines rédempteurs, dont la +seule mission était le rachat des captifs catholiques; +l'Angleterre et la Hollande, rachetaient aussi leurs nationaux. En +1648, il n'y avait pas à Alger moins de 20000 esclaves chrétiens, +catholiques, grecs ou protestants. En 1666, lors du traité avec +Tunis, M. de Beaufort convient qu'on rendra les captifs de part et +d'autre, homme, pour homme; le surplus pour un prix modéré. + +La même année, dans le traité passé avec Alger, la France stipule, +moyennant une somme déterminée le rachat de trois mille esclaves +français. + +En 1687, un paquebot hollandais portant cent-soixante-quatre +passagers, parmi lesquels se trouvaient soixante-trois huguenots, +est pris par un corsaire algérien; tous sont faits esclaves. C'est +sur ce navire que se trouvait le pasteur Brossard, qui conte ainsi +l'aventure: «Le 6 juin 1687, je me mis, avec un grand nombre de +réfugiés, dans le vaisseau du sieur Williamson de Rotterdam, pour +passer d'Angleterre en Hollande. Comme nous fumes près de la +Brille et que nous voyions la terre de Zélande, les corsaires +d'Alger, commandés par le Bouffon, renégat d'Amsterdam, arrivèrent +là subitement avec trois vaisseaux et nous prirent.» + +Valait-il mieux pour les réfugiés tomber aux mains des Français +qu'à celles des Barbaresques? + +Le procureur du roi, de Nantes le pensait, lorsque, parlant de la +femme d'un raffineur de Nantes et de trois ménages religionnaires +capturés par un corsaire algérien, il disait: Voilà des gens punis +plus sévèrement que s'ils avaient été arrêtés en France. + +Mais ce n'était pas l'opinion de Noblet, un protestant de Rouen, +qui, racheté par les pères rédempteurs, après avoir passé de +longues années dans les fers à Alger, et menacé des galères à son +retour en France, comme prétendu relaps, déclarait qu'il avait +trouvé _plus d'humanité en Afrique qu'en France_, ayant toujours +eu à Alger la liberté de prier Dieu comme il l'entendait. C'était +encore moins l'avis du célèbre ministre Claude, déclarant que, +même les nouveaux convertis, restés à leurs foyers, mais obligés +chaque jour de commettre des sacrilèges qui leur faisaient +horreur, «changeraient de bon coeur leur dur esclavage, avec des +fers dans Alger ou dans Tunis, car ils n'y seraient pas au moins, +disait-il, opprimés dans leurs consciences, et auraient encore +quelque espérance de liberté par la voie de la rançon.» + +Il est incontestable que les huguenots, si cruellement tourmentés +sur les galères du roi de France, n'avaient pas au bagne d'Alger +des aumôniers acharnés à les persécuter sans cesse, moralement +aussi bien que physiquement. Cependant, même dans les bagnes des +États barbaresques, les missionnaires français venaient encore +parfois vexer et tourmenter les esclaves huguenots. C'est ce qui +arriva au pasteur Brossard, pris en vue des côtes de la Hollande, +et qui resta dix-huit mois au bagne avant d'être racheté par les +soins de ses coreligionnaires de l'Angleterre et de la Hollande. + +Le jour même de son arrivée, le père vicaire de la congrégation de +la mission française résidant à Alger, le presse fort de changer +de religion et de faire changer de même toutes les personnes +prises avec lui, lui promettant qu'il serait bien récompensé de ce +grand service rendu au roi. + +Brossard, à l'instigation de ce saint homme, est fort durement +traité par les Turcs: «Le père vicaire, dit-il, ayant toujours en +tête de me faire passer à sa religion, était bien aise que je +fusse ainsi tourmenté, me faisant dire que je ne le serais plus, +pourvu que je me fisse catholique, à cause de l'argent qu'il +bâillerait pour cela aux Turcs... Je suis assuré qu'il parla aux +autres religieux et prêtres d'employer tous leurs soins pour +cela..., comme ils firent tout leur possible pour me mettre mal +dans l'esprit du Pacha, afin qu'il continuât de m'envoyer au +travail, mais il n'eut pas toujours égard à leurs sollicitations +contre moi, il me dispensa du travail et me permit d'aller par la +ville... Après cela le père vicaire et ses gens agirent contre moi +d'une autre manière, c'est qu'ils me donnaient le nom de Duquesne, +et me faisaient appeler ainsi en tous lieux par leurs émissaires, +pour m'exposer à la fureur du peuple, qui, à l'ouïe de ce nom, se +ressouvenant que M. Duquesne les avait fait ci-devant bombarder, +s'échauffait extrêmement contre tous les Français et +particulièrement contre moi, qui, pour cette raison, ne sortais +guère ou, si je sortais, je recevais de grosses injures et souvent +de rudes coups.» + +L'amiral d'Estrées ayant commencé à bombarder Alger, tous les +jours les Turcs faisaient périr quelques Français, en les mettant +à la bouche des canons. Brossard, enfermé dans un cachot et au +moment d'être envoyé au supplice avec d'autres réfugiés, se +prépare à la mort. À ce moment, il doit encore subir des +exhortations du père vicaire qui vient insister de nouveau pour +que lui et ses compagnons se convertissent: «nous assurant, dit +Brossard, que, par ce moyen, nous avions notre salut en l'autre +monde, et nous insinuant en même temps, que même nous pourrions +encore le faire en celui-ci.» + +Un danger plus sérieux menaçait les huguenots, esclaves aux bagnes +d'Alger et de Tunis, c'est qu'il fût fait droit aux réclamations +de Louis XIV, dont la haine poursuivait les émigrés, non seulement +dans tous les États qui leur avaient donné asile, mais encore +jusqu'au fond des bagnes. Le grand roi, en effet, avait, ainsi que +le dit Élie Benoît, demandé, heureusement sans succès, que les +huguenots pris et faits esclaves par les Barbaresques, lui fussent +rendus comme des fugitifs _ayant déserté malgré ses ordres._ + +Au roi de Portugal, il demande de faire convertir une demi- +douzaine de ses sujets huguenots établis au-delà des Pyrénées, +ainsi qu'en témoigne cette lettre de Schomberg: «L'ambassadeur +travaille ici avec de grands empressements pour obliger cinq ou +six marchands protestants à se faire romains. Il a trouvé de la +disposition au roi de Portugal à leur ôter sa protection.» + +À son allié le roi d'Angleterre, dit de Sourches, Louis XIV +faisait redemander par son ambassadeur, M. de Bonrepos, les +matelots huguenots qui s'étaient réfugiés en Angleterre, et les +faisait redemander pour ses galères. Il tente d'obtenir une +restitution analogue de la République de Gênes, et voyant qu'il +n'a aucune chance de réussite, il fait féliciter son consul, +d'avoir du moins fait courir le bruit que la demande était faite. +Sa Majesté, écrit Seignelai, «a approuvé que vous ayez fait courir +le bruit _sous main_, que vous avez ordre de demander à la +République tous les Français de la religion prétendue réformée qui +sont à Gênes, puisque vous avez reconnu qu'il serait trop +difficile d'obtenir de la dite République, de vous les remettre +entre les mains.» Le comte de Tessé, commandant des dragons à +Orange, signifie au légat du pape qu'il sera forcé d'entrer à +Avignon et dans les autres villes du comtat, si on y donne asile +aux huguenots. -- Vis-à-vis de la Suisse, pour réclamer +l'expulsion des réfugiés, Louis XIV ne craint pas d'invoquer une +disposition d'un traité relatif aux _malfaiteurs_ des deux pays. + +Tambonneau, ambassadeur de France, demande, au nom du roi, qu'il +ne soit point fait accueil aux réfugiés, attendu l'article 4 du +pacte d'alliance, portant que l'un des pays contractants ne devait +donner asile ou protection, à aucun ennemi ou bandit dont l'autre +pays fût justiciable, et s'engageait à le chasser de son +territoire. + +Berne, appuyée par Zurich, répond: «nous estimons unanimement et +selon la saine raison que ceux qui, _pour cause seulement de +religion et pour sûreté de leur conscience_, ont quitté la France, +_sans être coupables d'aucun méfait_, ne sauraient être assimilés +à ceux dont parle l'article 4.» + +C'est surtout vis-à-vis de sa faible voisine, Genève, que Louis +XIV multiplia les insolentes injonctions et même les menaces, pour +obtenir que les réfugiés fussent expulsés de cette trop +hospitalière République. + +Louis XIV écrit à Dupré, résident français à Genève, d'insister +auprès des magistrats de cette ville pour qu'ils obligent les +réfugiés _à partir pour retourner dans leurs maisons_ -- «vous +déclarerez aux dits magistrats, poursuit-il, que _je ne pourrais +pas souffrir _qu'ils continuassent à donner retraite à aucun de +mes sujets qui voudraient encore sortir de mon royaume», il lui +écrit encore plus tard, pour lui enjoindre de déclarer une seconde +fois aux magistrats, que «s'ils n'obligent pas les réfugiés _de +s'en retourner incessamment dans les lieux où ils demeuraient +auparavant_, _il pourrait bien prendre des résolutions qui les +feraient repentir de lui avoir déplu_.» + +Genève, sans armes, avec ses remparts en mauvais état, ne pouvait +songer à résister ouvertement aux injonctions de son trop puissant +voisin. Elle envoya les réfugiés du pays de Gex, dans les +propriétés rurales que possédaient ses bourgeois, et soutint que, +de tout temps on avait employé chez elle des valets et des +servantes de ce pays, et qu'on ne saurait comment s'en procurer +ailleurs. + +Elle fit publier à son de trompe, dans la ville l'expulsion des +réfugiés, mais, après les avoir fait sortir en plein jour par la +porte de France, elle les faisait rentrer à minuit par la porte de +Suisse. + +Enfin, quand elle vit l'orage approcher d'elle, les troupes +françaises étant descendues dans les vallées vaudoises, pour les +désoler de concert avec l'armée du duc de Savoie, elle travailla +avec ardeur à relever ses fortifications, avec l'aide des +ingénieurs du prince d'Orange, puis elle conclut une alliance +défensive avec les autres villes réformées de la Suisse, qui +s'engagèrent à mettre 30 000 hommes à sa disposition, dans le cas +où Louis XIV voudrait mettre à exécution les menaces qu'il lui +avait faites. L'intendant de Gex avait, en effet, insolemment +écrit: «Sachez que le roi a 9 000 hommes sur la Saône, qui seront +ici dans un moment, avis à vous, messieurs de Genève.» Quand la +petite république se fut mise en état de se défendre, le roi dut +se borner à écrire à son résident, ces vaines paroles de menace: +«Dites à ces messieurs de Genève qu'ils se repentiront bientôt de +m'avoir déplu.» + +Partout les tentatives de Louis XIV, pour se faire livrer les +réfugiés, échouèrent misérablement, excepté auprès du duc de +Savoie qui consentit à se faire le pourvoyeur des galères de +France, en établissant des postes de garde tout le long de ses +frontières, et en organisant une véritable chasse aux huguenots +sur son territoire. + +Voici comment furent traités Jean Nissolles et ses compagnons, +arrêtés hors des frontières de France, auprès de Pignerol, et +arrêtés, _de la part du duc de Savoie._ + +«On nous sépara, dit Jean Nissolles. On mit Hourtet, Figuels et +mon fils dans une certaine casemate, où l'on n'avait accoutumé que +d'enfermer les plus grands scélérats. _On n'y pouvait voir le jour +que par un trou_, _l'eau y coulait de tous côtés et il n'y avait +qu'un peu de paille pourrie_, _toute remplie de poux..._ On nous +enferma, Claude et moi, dans un cachot _si plein d'ordure et de la +plus sale ordure_, qu'elle remplissait presque jusqu'à la porte, +et qu'à peine pûmes-nous y mettre une paillasse pour coucher. Le +lieu était _fort humide et d'une puanteur si insupportable_, qu'un +prisonnier des vallées de la Luzerne y était devenu tout enflé... +Après vingt-trois jours de séjour dans de pareils endroits, et +pendant la rigueur de l'hiver, on eut ordre de la cour de nous +faire conduire dans notre pays et devant nos juges.» + +En avril 1686, deux cent quarante émigrants passent la frontière +savoyarde pour se rendre en Suisse, avec vingt-huit mulets portant +les hardes et les petits enfants. Mais les curés des paroisses +auxquelles les fugitifs appartenaient, avaient prévenu le curé de +Saint-Jean de Maurienne, et ces fugitifs ne furent pas plus tôt +sur le territoire de la Savoie, que les paysans appelés au son du +tocsin, accoururent de toutes parts et les enveloppèrent. Faits +prisonniers par ces sujets zélés de l'allié de Louis XIV, ils +furent remis aux autorités françaises, et les juges envoyèrent les +femmes en prison, les hommes aux galères. + +Au mépris du droit des gens, Louis XIV faisait enlever les +réfugiés, hors des frontières de la France, à l'étranger; il tenta +même de faire enlever en pleine Hollande, le pasteur Jurieu, dont +les pamphlets l'exaspéraient au plus haut degré. + +Élie Benoît constate que les gardes des frontières allaient +enlever les fugitifs descendus dans quelque auberge à deux ou +trois lieues de la frontière, en sorte que, à proximité de la +France, il n'y avait sûreté pour les émigrés que dans les villes +fermées. + +Vernicourt, conseiller au Parlement de Metz, fut pris par la +garnison de Hombourg sur le territoire du Palatinat. + +Le banquier Huguetin, établi en Hollande, avait fait une immense +fortune. On attira ce réfugié en France, sous prétexte de négocier +la restitution des biens qu'il avait laissés dans sa patrie. +Pontchartrain l'obligea à souscrire des lettres de change pour +plusieurs millions, mais Huguetin ayant pu révoquer à temps les +ordres qu'on lui avait extorqués, s'empressa de repasser en +Hollande. Poursuivi par les agents du gouvernement français, il +fut enlevé par eux sur le territoire hollandais et, sans un +heureux hasard qui lui permit de se faire reconnaître à la +frontière, il eût fini ses jours dans quelque prison d'État. + +Jean Cardel, originaire de Tours, avait fondé à Manheim une +importante manufacture de drap. Accusé faussement (ainsi que le +reconnaît La Reynie, dans une pièce qui se trouve aux archives de +la Préfecture de police) d'une prétendue conspiration contre la +personne du roi, il est enlevé par un détachement de troupes +françaises entre Manheim et Francfort. Enfermé à la Bastille le 4 +août 1690, le malheureux Cardel y reste trente ans; son esprit, +disent les mémoires sur la Bastille, était dans une espèce +d'égarement qui ne lui laissait que de fort légers intervalles de +raison. Le 3 juin 1715, on le trouva mort dans le cachot fangeux +où il languissait depuis si longtemps; son corps était chargé de +soixante-trois livres de chaînes de fer. L'Électeur, le roi +Guillaume, les États généraux et l'Empereur lui-même, avaient +réclamé vainement la mise en liberté de Cardel, que Louis XIV +avait fini par faire passer pour mort. -- C'est ce qu'il avait +fait pour les trois ministres, réclamés en 1713 en vertu du traité +d'Utrecht. -- C'est encore par un mensonge semblable, qu'il mit +fin aux insistantes réclamations faites par la Porte, au sujet +d'Avedick, patriarche de Constantinople, qu'il avait fait enlever +et gardait au fond d'un cachot depuis plusieurs années. -- Ce +n'est que plus tard qu'Avedick mourut, et sa fin arriva si à +propos pour tirer Louis XIV d'embarras, qu'on eut quelque peine à +croire qu'elle fût naturelle. + +Ces enlèvements de réfugiés à l'étranger n'étaient pas les seules +marques qu'eût données Louis XIV de son mépris du droit des gens. +Quand la France avait été dragonnée, on avait logé les soldats +chez un grand nombre d'étrangers, allemands, anglais, hollandais, +sous prétexte qu'ils étaient alliés à des familles françaises, et +il fallut l'intervention des États généraux de Hollande et de +l'ambassadeur d'Angleterre pour faire cesser ces incroyables abus +de pouvoir. Le procureur du roi à Nantes, s'oppose au départ du +négociant _hollandais_ Wyterloft et fait saisir ses meubles, bien +qu'il eût un passeport dans les règles, sous prétexte que, pour +éviter d'être converti par les dragons, ce négociant veut émigrer +avec toute sa famille, en ne laissant que son fils aîné comme +_plastron_. Ce zélé convertisseur, ayant sans doute reçu quelques +observations de son procureur général, à l'occasion de cette +assimilation des étrangers aux Français, lui écrit: «Je prévois un +inconvénient fâcheux qui va arriver, et sur lequel je vous prierai +de spécifier votre ordre, qui est qu'y ayant ici un grand nombre +d'étrangers non naturalisés que je prévois convertis à la venue +des premiers dragons, et, après cela, ces gens feront leurs +affaires et enverront tous leurs effets _au pays dont ils sont_, +et ensuite voudront se retirer, et régulièrement on ne saurait +point les en empêcher.» Pourquoi? _s'il n'y a point de différence +à faire? _(entre étrangers et Français). -- On trouve aux +archives, des ordres pour faire entrer aux nouvelles catholiques +de Paris, Mlle Betsy, _Anglaise_, pour en faire sortir Mlle du +Cerceau et Mme de Bonroger, toutes deux Hollandaises. + +Un envoyé du duc de Zell, ayant refusé de se laisser convertir, +est jeté à la Bastille; on donne l'ordre d'enfermer dans cette +prison de Villaines, écuyer de l'ambassadeur de Hollande, accusé +de pervertir les nouveaux convertis, mais au dernier moment on +recule devant cette violation flagrante du droit des ambassadeurs; +on se borne à demander le rappel de l'écuyer de Villaines, mais, +en même temps, on donne l'ordre de tenter de l'enlever, quant il +se mettra en route avec sa famille pour rentrer en Hollande. + +Quant aux réfugiés qui s'étaient fait naturaliser et avaient pris +du service dans les armées étrangères, s'ils étaient faits +prisonniers, ils étaient impitoyablement envoyés aux galères; +c'est ce qui arriva aux réfugiés pris à Fleurus, c'est ce qui +serait arrivé à lord Galloway, fils de Ruvigny, s'il fût resté aux +mains des Français où il était tombé un instant au cours de la +bataille de Nerwinde; et, cependant, dès 1680, Ruvigny son père, +avant de quitter la France, avait pris soin de prendre en +Angleterre des lettres de naturalisation pour lui-même et pour ses +enfants. + +Le roi croyait avoir assez fait pour ces dangereux _naturalisés +_en publiant le 12 mars 1689, une ordonnance ainsi conçue: + +«Sa Majesté ayant été informée que plusieurs officiers de ses +troupes et autres ses sujets, qui depuis la publication de l'édit +portant révocation de celui de Nantes, sont sortis du royaume et +se sont retirés en Angleterre et Hollande, comme dans les pays +neutres, se trouvent présentement embarrassés, dans l'appréhension +qu'ils ont d'être obligés, à l'occasion de la présente guerre; ou +de porter les armes contre leur véritable souverain, ou de perdre +la subsistance qu'ils tirent dans lesdits pays; et Sa Majesté, +voulant bien leur donner moyen de ne point tomber dans un pareil +crime, qui a toujours été en horreur à la nation française, et +d'éviter d'autre inconvénient, Sa Majesté a ordonné et ordonne, +veut et entend, que tous ceux de ses sujets, de quelque qualité +qu'ils soient, qui sont sortis du royaume à l'occasion de la +révocation dudit édit de Nantes, et lesquels passeront au +Danemark, pour y servir dans les troupes de Sa Majesté Danoise, +qui est dans l'alliance de Sa Majesté, ou se retireront à +Hambourg, _pourront jouir de la moitié des biens qu'ils ont en +France_.» + +Ce qui est plus excessif encore, c'est que les réfugiés +_naturalisés ou non_ qui étaient pris, non les armes à la main +mais voyageant d'un pays à l'autre pour leurs affaires ou leur +négoce, étaient aussi envoyés aux galères, en vertu de cette +disposition de la déclaration du 31 mai 1685: «Les Français qui +seront pris sur les vaisseaux étrangers, ou autres, et convaincus +de s'être établis sans nôtre permission dans les pays étrangers, +seront constitués prisonniers dans les prisons ordinaires des +lieux... et condamnés aux galères perpétuelles». + +C'est ainsi qu'Élie Neau, _naturalisé_ Anglais, ayant été pris en +mer par un corsaire de Saint-Malo, fut mis aux galères; il fut +cruellement tourmenté par l'aumônier des galères, qui, ne pouvant +venir à bout de sa constance, finit par demander qu'on le +débarrassât d'un tel pestiféré. Élie Neau fut alors jeté dans un +cachot sans jour ni air, où on le laissa souvent sans vêtements +pour se garantir du froid et sans nourriture, et ce ne fut qu'au +bout de cinq ans, sur les pressantes instances de lord Portland +qu'il fut enfin mis en liberté. + +Pour les huguenotes qui étaient prises en mer, elles étaient mises +au couvent où on les convertissait. Trois jeunes filles partent de +la Caroline où leur père était fixé, pour se rendre en Angleterre +où une femme de qualité s'était chargée de les faire élever; le +vaisseau qui les portait est pris et on les met au couvent. +L'aînée se fait religieuse, et les deux autres soeurs se +convertissent; dix ans après leur capture, l'intendant de Bretagne +demande pour elles une dot afin de les marier à deux anciens +catholiques. La demoiselle Falquerolles, _fameuse protestante_ dit +Pontchartrain, qui avait été prise sur un vaisseau anglais, +capturé par un armateur de Dunkerque, résista à tous les efforts +faits pour la convertir, on dut se résigner à l'expulser du +royaume comme opiniâtre. + +C'était, sans croire qu'ils renonçaient pour toujours à leur +patrie, que les huguenots avaient pris la route de l'exil. «Nous +partons, avaient-ils dit, comme Olry, mais seulement _jusqu'à ce +que Dieu nous ramène_ dans les lieux d'où l'on nous a déchassés +par la violence que l'on a exercée contre nos consciences». Avec +cet espoir persistant du retour, ces réfugiés ne se considéraient +que comme les hôtes passagers des pays qui les avaient accueillis. +En 1697, dans le Brandebourg, les Églises françaises célébraient +encore un jeûne solennel _pour le retour en France_, et jusqu'en +1703, les pasteurs de ces Églises se refusèrent à dresser la +liste, des membres qui composaient leurs troupeaux, dans la +crainte de donner une constitution définitive à un état de choses +qu'ils ne considéraient que comme provisoire. Si un grand nombre +de huguenots, cinq ou six mille, se fixèrent à Cassel, c'est, dit +Weiss, «parce qu'ils étaient heureux de ne pas s'éloigner beaucoup +de leur pays natal, dans lequel ils espéraient être rappelés un +jour.» + +«Si, dit Maritofer, troupe par troupe, on voyait les réfugiés se +succéder en Suisse avec la même persistance, c'est qu'aussi la +Suisse leur offrait le plus court chemin, pour retourner chez eux. +Le regret de la patrie perdue leur rendait plus difficile de +prendre racine dans les asiles qui s'ouvraient à eux et de se +fondre avec leurs frères en la foi, si charitables et si dévoués +qu'ils se montrassent à leur égard; aussi voyons-nous partout les +émigrés, chercher à se grouper en nombre, à former une paroisse à +part, avec ses préposés et son administration propre, _afin de +pouvoir à la première occasion retourner tous ensemble au pays._» + +Cette préoccupation de se grouper ensemble, pour se faire sur le +sol étranger une petite France, à l'image de la patrie perdue, on +la retrouve partout chez les réfugiés, en Hollande, en Angleterre, +en Amérique, en Allemagne et en Suisse. + +C'est en Hollande, en Angleterre, dans le Brandebourg et dans les +différents États de l'Allemagne, que se fixa la plus grande partie +des réfugiés. + +Si un si grand nombre d'entre eux allèrent se fixer dans le +Brandebourg, vingt-cinq mille militaires, gentilshommes, gens de +lettres, artistes, marchands manufacturiers, cultivateurs, c'est +que pour les attacher au pays, Frédéric Guillaume laissait les +colonies d'émigrants subsister dans une certaine mesure en corps +de nation. Les réfugiés avaient leurs cours de justice, leurs +consistoires, leurs synodes, et toutes les affaires qui les +concernaient se traitaient en français. Il leur semblait qu'ils +vivaient encore parmi leurs parents et leurs amis, tant le +Brandebourg leur retraçait l'image de la patrie absente. + +Si les pasteurs retardèrent jusqu'en 1703 la formation des +registres des églises du Brandebourg, c'est parce qu'ils +craignaient, nous le répétons, tant l'esprit du retour était resté +fermement enraciné dans les coeurs, de donner, par la formation +des listes, une apparence définitive à la constitution de leurs +troupeaux. Ainsi que le dit Jurieu, «les réfugiés s'obstinaient à +conserver ce coeur Français qu'on s'efforçait de leur arracher.» + +Il ne faut pas croire que dès le début; les réfugiés prenant les +armes sous le drapeau des puissances protestantes qui leur avaient +donné asile, eussent perdu l'amour de leur patrie; un grand nombre +d'officiers, en s'engageant dans l'armée hollandaise, avaient +stipulé qu'ils ne combattraient point contre la France. Si tant de +réfugiés vinrent s'enrôler dans l'armée de Guillaume d'Orange, et +verser leur sang pour lui assurer la possession du trône +d'Angleterre, ils furent, surtout poussés à le faire par le désir +de se constituer, en la personne de Guillaume, un protecteur assez +puissant; pour qu'il put imposer un jour à Louis XIV le rappel des +huguenots. La lettre suivante écrite par le baron d'Avejon pour +provoquer des engagements dans son régiment, destiné à prendre +part à l'expédition d'Angleterre, montre bien que, pour les +réfugiés, il s'agissait là d'une sorte de croisade en vue du +retour ultérieur dans la patrie. «Je m'assure, dit-il, que vous ne +manquerez pas de faire publier dans toutes les Églises françaises +de Suisse, _l'obligation_ où sont les réfugiés de nous venir en +aide dans cette expédition, où il s'agit de la gloire de Dieu, et, +dans la suite, _du rétablissement de son Église dans notre +patrie_.» + +Le succès de la bataille de la Boyne eût peut-être été pour les +réfugiés le gage assuré d'un retour prochain en France, si leur +chef, le maréchal de Schomberg, n'eût pas trouvé la mort sur le +champ de bataille. Deux ans plus tard, après le combat naval de la +Hogue, Guillaume décidait qu'une descente serait faite en France +et qu'on ferait appel au concours des nouveaux convertis. Les +régiments de réfugiés avaient été désignés pour former l'avant- +garde du corps expéditionnaire que devait commander Ménard de +Schomberg, fait comte de Leinster. + +Mais les vents contraires ayant empêché le débarquement, et la +saison avancée ne permettant pas de donner suite à ce projet de +descente en France, il fut abandonné, et, depuis ce moment, jamais +il ne fut fait, une tentative sérieuse pour rétablir, de haute +lutte, le culte protestant en France. + +Un des premiers chefs des révoltés des Cévennes, Vivens, un ancien +cardeur de laine, avait appelé à lui, mais vainement, tous les +réfugiés; l'entente eût-elle été possible entre les gentilshommes +émigrés, et les obscurs artisans, chefs improvisés de la +démocratique insurrection des Cévennes? Cela semble d'autant plus +douteux que l'on voit d'Aigullières et les nobles nouveaux +convertis de Nîmes supplier le gouvernement de Louis XIV de leur +donner des armes pour aller exterminer les Cévenols, _ces +malheureux fanatiques; _si l'on eût pu amener les réfugiés qui +versaient leur sang sur tous les champs de bataille pour leurs +patries d'occasion, à s'unir au dernier chef des Cévenols, Roland, +il est incontestable qu'ils eussent eu grande chance de réussite +et que Louis XIV aurait pu se voir contraint à rétablir l'édit de +Nantes. + +Mais rien de sérieux ne fut tenté par les réfugiés pour venir au +secours de l'insurrection cévenole, la flotte que Ricayrol amenait +en 1704 au secours des insurgés est dispersée par la tempête. +L'année suivante, alors que Roland, le grand organisateur des +révoltés, périt victime d'une trahison, La Bourlie, Miramont et +Belcastel de l'étranger où ils sont réfugiés, tentent d'organiser +dans le Languedoc une vaste conspiration; Bonbonnoux, un des +derniers chefs camisards, parle ainsi de cette aventure: +«Quelques-uns de ceux qui avaient suivi Cavalier dans les pays +étrangers, étant de retour dans nos provinces, leurrés par +quelques puissances étrangères, roulaient de vastes projets dans +leurs esprits. Il ne s'agissait pas de moins que de se rendre +maître de la province et de mettre quarante mille hommes sur pied +au premier signal... Mais lorsque la lourde machine est prête à +jouer, le secret s'évente et tout le projet tombe; heureux, si par +sa chute il n'avait pas entraîné la perte des principaux qui +l'avaient formé. Mais quelle cruelle boucherie n'en fit-on pas! +Vélas fut étendu sur une roue, Catinat et Ravanel périssent sur un +même bûcher, Flessière est tué sur place.» + +Infatigable conspirateur, La Boulie, fils d'un lieutenant général, +ancien sous-gouverneur de Louis XIV, ne cessa, jusqu'au jour de sa +mort, de faire de nouveaux complots qui n'aboutirent pas. + +Déjà, en 1703, retiré dans son manoir de Vareilles, d'où il +lançait de nombreuses proclamations, il avait tenté d'organiser un +soulèvement général des catholiques et des protestants contre le +gouvernement de Louis XIV. Montrant que, par suite de la +suppression de toutes les libertés, le pouvoir sans limites du roi +surchargeait impunément le peuple d'impôts insupportables, il +invitait tous les Français à briser les fers de leur honteux +esclavage et à réclamer les armes à la main la convocation des +États généraux. Pendant qu'il préparait le soulèvement du +Rouergue, il chargeait le capitaine Boëton de s'entendre avec les +chefs camisards pour agir avec eux. Mais Catinat, lieutenant de +Cavalier, ayant pris les devants et ayant fait brûler quelques +églises dans le canton où l'on devait se rencontrer, fut attaqué +par les milices catholiques qui dispersèrent sa troupe. Boëton +arrivant avec six cents hommes, ne trouve plus ses alliés, il est +obligé de gagner la montagne et de s'enfermer dans le château de +Ferrières, où il est attaqué par des forces supérieures et obligé, +de se rendre avec sa troupe. + +Si La Boulie avait pu réunir tous les éléments de résistance épars +sur les divers points du territoire, faire marcher ensemble les +catholiques et les protestants pour la revendication des libertés +perdues et la suppression des impôts, réduisant à la plus horrible +misère la gent taillable et corvéable à merci, il eût transformé +la guerre religieuse en une guerre sociale qui eût pu constituer +un grave péril pour le gouvernement. + +Quelques années auparavant déjà, les souffrances du peuple avaient +amené des troubles sérieux en Bretagne et en Guyenne, et la misère +était telle partout, qu'elle eût servi puissamment la Cause de La +Bourlie, s'il avait pu réaliser le soulèvement général qu'il avait +rêvé. Pour qu'on puisse se rendre compte du puissant appui qu'eût +rencontré dans la misère générale le soulèvement général rêvé par +La Bourlie, il n'est pas inutile de montrer par quelques +citations, ce qu'était cette misère _au bon vieux temps._ + +«Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs +années que je m'y applique, dit le maréchal de Vauban, j'ai fort +bien remarqué que dans ces derniers temps, la dixième partie du +peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement; que, +des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de +faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très +peu de chose près, à cette malheureuse condition; que des quatre +autres parties qui restent, les trois sont fort mal aisées et +embarrassées de dettes et de procès, et que, dans la dixième; où +je mets tous les gens d'épée, de robe, ecclésiastiques et laïques; +toute la noblesse haute la noblesse distinguée et les gens en +charges; militaires et civils, les bons marchands; les bourgeois +rentés et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent +mille familles, et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il +n'y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire être +fort à leur aise... De tout temps en France on n'a pas eu assez +d'égards pour le menu peuple... aussi c'est la partie la plus +ruinée et la plus misérable du royaume. Les biens de la campagne +rendent le tiers moins de ce qu'ils rendaient il y a trente ou +quarante ans, surtout dans les pays ou les tailles sont +personnelles. Les puissants font dégrever leurs fermiers, leurs +parents, leurs amis... Les paysans ont renoncé à élever du bétail +et à améliorer la terre dans la crainte d'être accablés par la +taille, l'année suivante. Ils vivent misérables, vont presque nus, +ne consomment rien et laissent dépérir les terres. Les paysans +arrachent les vignes et les pommiers à cause des aides et des +douanes provinciales... Le sel est tellement hors de prix qu'ils +ont renoncé à élever des porcs, ne pouvant conserver leur chair. +Des agents employés à lever les revenus, de cent il n'y en a pas +un qui soit honnête, et, par le fer et le feu, il n'y a rien qu'on +ne mette en usage pour réduire ce peuple au pillage universel. Et +tous les pays qui composent le royaume sont universellement +ruinés.» + +Une relation de 1669, qui se trouve aux manuscrits de l'arsenal +dit: «Plusieurs femmes et enfants ont été trouvés morts sur les +chemins et dans les blés, _la bouche pleine d'herbes_, dans le +Blaisuis, ils sont réduits à pâturer _l'herbe et les racines_ tout +ainsi que des bêtes, ils dévorent les charognes, et, si Dieu n'a +pitié d'eux, ils se mangeront les uns les autres.» + +Au mois de mai 1673, Les diguières écrit à Colbert: «La plus +grande partie de la province (le Dauphiné) _n'ont vécu pendant +l'hiver_, _que de pain_, _de glands et de racines_, _et +présentement on les voit manger l'herbe des prés et l'écorce des +arbres_». + +Une relation adressée à l'évêque d'Angers, 1680 à 1686, porte: +«Nous entrons dans des maisons qui ressemblent plutôt à des +étables qu'à des demeures d'hommes. On trouve des mères sèches qui +ont des enfants à la mamelle et n'ont pas un double pour leur +acheter du lait. Quelques habitants ne mangent _que du pain de +fougères_, d'autres sont trois ou quatre jours sans en manger un +morceau.» + +En 1693 et 1694, la guerre, la disette et la peste font de la +France un désert. Les villes se dépeuplent, les villages +deviennent des hameaux, les hameaux disparaissent jusqu'au dernier +homme. En 1709, on fait avec de l'orge un pain grossier qui prend +le nom de _pain de disette_. D'autres réduisent en farine et +pétrissent en pain la racine d'arum, le chiendent, l'asphodèle. Le +plus grand nombre dans les campagnes, après qu'on eut vendu pour +payer l'impôt le peu qu'on avait récolté, durent _brouter l'herbe_ +que les animaux, dévorés depuis longtemps, ne pouvaient plus leur +disputer. + +Ces quelques citations montrent qu'on ne peut accuser La Bruyère +d'exagération quand il fait cette peinture des paysans de l'ancien +régime: «On voit certains animaux farouches, des mâles et des +femelles, répandus par la campagne, noirs; livides et tout brûlés +par le soleil, attachés à la terre, qu'ils fouillent avec une +opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et, +quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face +humaine, et en effet ce sont des hommes, ils se retirent la nuit +dans des tanières, où ils vivent de pain, d'eau et de racines.» + +L'erreur des réfugiés, c'était de pas comprendre qu'il n'y avait +pas d'autre moyen de rétablir de haute lutte le culte protestant +en France, que de venir eux-mêmes, _sous leur propre drapeau_, et +non sous le drapeau des ennemis de la France, opérer ce +rétablissement, comme le firent les Vaudois rentrant dans leur +pays. + +Tout au contraire; ils supposaient que les huguenots ou nouveaux +convertis restés en France, étaient prêts à seconder toutes les +attaques dirigées contre leurs persécuteurs par des armées +étrangères dans lesquelles se trouvaient quelques régiments +d'émigrés français _dénationalisés_. + +En 1696, une flotte anglaise s'approchant des côtes du Poitou +était venue bombarder les Sables, le gouvernement craignait qu'une +descente des Anglais fût combinée avec un soulèvement des +huguenots, ceux-ci ne bougèrent pas. En 1703, l'armée du duc de +Savoie entre dans le Dauphiné, et cette armée comptait plusieurs +régiments de réfugiés, les huguenots de la province ne se joignent +pas aux envahisseurs de leur patrie. + +Dix-huit ans plus tard, un intendant, pour montrer que les +huguenots du Dauphiné ne sont pas disposés à faire de mouvements, +ainsi qu'on le prétend, rappelle qu'ils sont restés tranquilles +dans deux circonstances critiques: la guerre des Cévennes et +l'invasion de la province par le duc de Savoie. En 1719, on fait +craindre au régent que les huguenots du Midi ne veuillent +s'associer aux projets formés contre lui par Albéroni. +L'ambassadeur de France en Hollande prie le pasteur Basnage +d'intervenir, et celui-ci écrit aux prédicants de France que leur +devoir est de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui +est à César. Court, le restaurateur des églises en France, affirme +que le bruit d'un soulèvement des huguenots est une invention des +catholiques. + +Le régent envoie dans le Languedoc M. de la Bouchetière, un émigré +du Poitou, et celui-ci, après avoir sondé ses coreligionnaires, +peut rassurer complètement le duc d'Orléans. En 1720 encore, une +lettre du prédicant Cortés fait renoncer le gouvernement aux +inutiles mesures de précaution qu'il avait cru devoir prendre en +vue d'une révolte dans les Cévennes. + +En 1746, des vaisseaux anglais se montrent sur la côte du +Languedoc, et l'on annonce au gouvernement que des émissaires +étrangers vont s'entendre avec les huguenots du Midi. L'intendant +fait sonder les intentions des protestants du Midi, et treize +pasteurs protestent énergiquement de leur fidélité à la France. +Viala écrit: «Dieu nous est témoin qu'il ne se passe rien dans nos +assemblées qui tende le moins du monde à troubler la tranquillité +de l'État, et je ne connais aucun protestant dans ce pays, capable +de favoriser les Anglais.» + +Paul Rabaut écrit de son côté au ministre: «En conscience, et +comme devant Dieu qui sonde les coeurs et les reins, je puis vous +assurer, monseigneur, que je n'ai jamais eu de liaison +personnelle, de commerce de lettres, de correspondance directe ou +indirecte avec les Anglais, que je n'ai jamais vu ni connu, encore +moins introduit et favorisé des émissaires des cours de Londres, +de Vienne et de Turin, et que, si l'une ou l'autre de ces cours +m'en adressait quelqu'un qui fût destiné et employé à renverser le +système de la France, à exciter de nouveaux troubles dans notre +royaume, _à armer les protestants français contre les catholiques +français_, _la France contre la France_, je me conduirais à son +égard de la manière qu'un bon patriote, un véritable chrétien, un +pasteur religieux, devrait alors se conduire.» + +Rabaut avait d'autant plus de mérite à faire cette patriotique +protestation que dans le même moment de nouvelles persécutions +étaient exercées contre les protestants «rendus infiniment plus +malheureux disait-il, au milieu du peuple de France que ne le sont +les Juifs au milieu des peuples les plus barbares.» Ce qui passe +l'imagination, c'est de voir les huguenots, pour lesquels les +persécutions ne ralentissaient pas, sous Louis XIV comme après +lui, que lorsque une guerre avec l'étranger ôtait au gouvernement +la libre disposition de ses troupes, aller jusqu'à prier pour leur +persécuteur et pour ses succès militaires. + +En 1744 même, les synodes des Cévennes et du Languedoc +prescrivaient un jeûne solennel pour demander à Dieu la +conservation du roi et la prospérité de ses armes. + +Le système de _moutonnerie_ chrétienne prêché par les pasteurs à +leurs fidèles, était de se laisser dépouiller, brigander et +égorger sans résistance; un tel système non seulement interdisait +absolument aux nouveaux convertis de songer à seconder une +tentative armée des réfugiés, mais encore devait les amener +jusqu'à blâmer la conduite de ceux qui s'étaient soustraits par la +fuite à l'étranger, aux violences des convertisseurs. + +Voici, en effet, la lettre pastorale qui était adressée en 1782 +aux huguenots de Cuère: «Faites en sorte qu'aucun de vos +concitoyens ne vous surpasse en patriotisme, disputez-leur à tous +la gloire d'aimer et de servir votre prince... plus vous serez +utiles à la France, plus elle sentira qu'elle doit vous accorder +une tolérance fondée sur les lois. Il est d'autres pays où vous +pourriez suivre les mouvements de votre coeur, célébrer la bonté +de Dieu comme il vous a paru digne de lui. Malgré cela, n'ayez +jamais de projet pour vous éloigner de votre pays, _gardez-vous de +porter vos talents et vos arts chez vos voisins_, _ce serait +tendre à faire naître la misère dans notre province_, _ce serait +vous exposer à devenir un jour les ennemis de votre patrie_, _à +porter les armes contre elle_, _à verser le sang de vos frères_.» + +Il fut heureux pour la cause de la liberté de conscience, que les +gouvernants ne se rendissent pas compte, de ce que la théorie de +l'obéissance absolue au prince, prêchée par les pasteurs, leur eût +tout permis, sans lasser _la patience de huguenot_ des persécutés. + +Mais le souvenir de l'insurrection des Cévennes hantait la +cervelle des gouverneurs et des intendants; chaque fois que la +France était attaquée par ses ennemis, on interrompait les +persécutions, dans la crainte de voir les huguenots suivre +l'exemple des terribles montagnards qui avaient tenu en échec les +armées du grand roi. + +Sauf le parti militaire de l'émigration, les réfugiés, ainsi que +les nouveaux convertis, n'attendaient la restauration du culte +protestant en France que d'un changement de politique qui serait +spontanément adoptée par le gouvernement ou qui lui serait imposé +par un traité conclu avec les puissances protestantes. + +Pendant plus de vingt ans, ils persistèrent à espérer que ces +puissances profiteraient de leurs succès militaires pour obtenir +de Louis XIV, par des négociations, le rétablissement du culte +protestant en France. Invoquant les précédents des traités de +Westphalie, de Munster et d'Osnabruck, à l'occasion desquels on +avait vu le roi de France défendre, contre la maison d'Autriche, +les intérêts des princes protestants de l'Allemagne, ils +demandaient que le roi Guillaume et ses alliés fissent une +condition de la paix du rappel des réfugiés et du rétablissement +de l'édit de Nantes en France. + +Les plénipotentiaires protestants à Ryswick se bornèrent à +remettre à l'ambassadeur de France un mémoire lui recommandant ces +pauvres gens, afin qu'il leur fût procuré le soulagement après +lequel ils soupiraient depuis si longtemps. Louis XIV, irrité de +la faiblesse qu'avait montrée son ambassadeur en prenant ce +mémoire avec promesse de l'envoyer à la cour, fit déclarer +officiellement que ce mémoire n'avait pu lui être remis, bien +qu'il l'eût reçu. + +Quoique Guillaume, en 1697 eût refusé de risquer d'accrocher les +négociations de paix pour un objet aussi _secondaire_ que les +réclamations des huguenots de France, cependant, en 1713, les +délégués des réfugiés insistent encore vivement auprès des +plénipotentiaires protestants pour qu'il soit inséré dans le +traité d'Utrecht une clause relative au rappel des émigrés en +France. + +Mais depuis 1709, une partie des réfugiés s'étaient fait +naturaliser dans leurs pays d'adoption, dont ils s'étaient +considérés aussi longtemps comme des hôtes passagers, et; parmi +les émigrés, il s'était formé un parti puissant hostile au retour +en France. + +Quant aux puissances protestantes, nulle d'entre elles ne désirait +voir rentrer en France les émigrés qui avaient versé leur sang sur +tous les champs de bataille pour elles, les avaient dotées +d'industries florissantes et avaient su faire un jardin de leurs +terres incultes, même des sables de la Prusse et du Holstein. Par +bienséance, les ministres de la reine Anne formulèrent une demande +de rappel des réfugiés, mais ils ne tentèrent pas de triompher des +résistances obstinées de Louis XIV, ils eussent comme les +plénipotentiaires des autres puissances protestantes, bien +regretté de voir cette demande obtenir satisfaction. + +Les puissances protestantes savaient bien, en effet, que c'était +la persécution qui leur avait valu, outre tant de bons marins et +de valeureux soldats, le concours de nos fabricants et de nos +ouvriers, leur apportant nos secrets agricoles et industriels +ainsi que les capitaux nécessaires pour les utiliser, ce qui leur +avait permis de cesser d'être, comme par le passé, les tributaires +de la production française. + +La signature du traité d'Utrecht avait fait perdre définitivement +aux réfugiés l'espoir d'obtenir leur rappel en France par +l'intervention des puissances protestantes; ils eurent cependant +encore cette illusion à la mort de Louis XIV, de croire que le +régent allait spontanément renoncer à la politique d'intolérance +qui leur avait fermé si longtemps les portes de leur patrie, mais +ils furent; bientôt cruellement détrompés: Enfin, en 1724, l'édit +remettant en vigueur toutes les ordonnances édictées par Louis +XIV, vint signifier un ordre éternel d'exil à tous les émigrés qui +s'obstinaient à espérer contre toute espérance, tant le regret du +pays natal leur tenait à coeur. + +Quatre cents familles huguenotes établies dans la Caroline, voyant +qu'elles doivent perdre l'espoir de rentrer en France, demandent +qu'on leur accorde au moins la permission de s'établir en +Louisianne, _sur une terre française_, à la seule condition que +sur cette terre lointaine on leur accordera la liberté de +conscience. À cette patriotique requête, Pontchartrain répond: +«Que le roi n'avait pas chassé ses sujets protestants de ses États +d'Europe pour leur permettre de former une république dans ses +possessions d'Amérique.» + +N'est-ce pas chose touchante que la persistance de l'amour de la +France, chez ces réfugiés que la persécution avait chassés de leur +patrie et qui rêvaient toujours de venir mourir sur une terre +française? + +Le Gouvernement, aussi bien sous la régence et sous Louis XV que +sous Louis XIV interdisait aux réfugiés de revenir +_individuellement_ en France, soit pour s'y fixer, soit même pour +n'y faire qu'un séjour passager, à moins qu'ils ne consentissent à +abjurer. + +Ainsi Bancillon conte qu'un sieur de la Roche vint à la France en +1713 avec un passeport de l'ambassadeur de France, d'Aumont, et un +autre de la reine d'Angleterre, qui avait beaucoup de +considération pour lui. + +M. de la Roche était de Montpellier et il espérait qu'en allant +respirer l'air natal, sa santé se rétablirait, mais à Paris, on +lui montre un ordre qui défend à tout réfugié de rentrer dans le +royaume à moins de faire abjuration; il ne pousse pas plus loin +que Paris et revient au plus vite en Angleterre. En 1753 encore, +le réfugié Arnaud, malgré l'appui de la duchesse d'Aiguillon, ne +peut obtenir la permission d'entrer en France pour conduire sa +femme malade dans le Dauphiné. À la mort de Louis XIV, plusieurs +réfugiés croient pouvoir rentrer dans leur patrie, pensant que, _à +l'occasion des changements qui viennent d'arriver_, on ne les +contraindra point à abjurer. + +Les commandants de troupes écrivent aux évêques pour leur dire de +réclamer aux curés l'état des fugitifs qui sont rentrés dans leurs +paroisses, afin que les troupes obligent ceux-ci soit à abjurer, +soit à repasser la frontière. Le régent, apprenant que Henri +Duquesne, le fils de l'amiral, est venu à Paris, le fait prévenir +par le lieutenant de police de La Reynie, d'avoir à sortir +immédiatement du royaume, sous peine d'être jeté à la Bastille. Et +pendant tout le règne de Louis XV, on tient la main à la stricte +observation de cette règle: ne permettre aux réfugiés la rentrée +en France qu'au prix d'une abjuration. En 1756, le réfugié Télégny +prie l'intendant Lenain d'intervenir pour qu'il lui soit permis de +revenir, sans subir cette dure condition. Le secrétaire d'État, +Saint-Florentin répond à Lenain: «Je conviens avec vous qu'il +serait plus avantageux à l'État de ne pas tant perdre de sujets, +ou d'en recouvrer davantage, _mais la loi est faite et subsiste_ +depuis longtemps dans toute sa rigueur, et ce serait renverser +l'ouvrage de soixante ans que d'y porter la moindre atteinte.» + +En 1763, l'archevêque de Canterbury demande qu'on laisse entrer en +France le réfugié Bel et qu'on lui rende ses biens qui on été +confisqués. Saint-Florentin répond au duc de Choiseul, qui lui +avait transmis cette demande, quelle n'est pas susceptible de +faveur et il motive ainsi son refus: «_Si M_. _Bel se présentait +en qualité de catholique pour obtenir son retour en France et le +rétablissement dans tous ses droits civils_, il pourrait mériter +d'être écouté, mais les déclarations du roi de 1698 et de 1725, +_excluent pour toujours du royaume tout Français réfugié pour +cause de religion_, _à moins qu'il n'ait abjuré_. Il paraît qu'on +ne doit pas non plus y laisser revenir, ni encore moins rétablir +dans ses biens, un homme _qui a été condamné pour fait de +religion_, et qui n'a pas, autant qu'il est en lui, et _par une +abjuration indiquée par la loi_, réparé le _crime_ qui a fait le +texte de sa condamnation. Ce serait réintégrer dans le royaume un +coupable, autorisé, pour ainsi dire, _dans son erreur_, et aussi +dangereux pour la religion que pour l'État.» + +Ainsi que nous l'avons dit, au début de l'émigration, les réfugiés +avaient afflué en Suisse, en Hollande, en Angleterre et dans les +états de l'Allemagne, et bien qu'ils se groupassent pour se +constituer une sorte de petite France sur le sol étranger, ils ne +s'éloignaient pas, afin de pouvoir saisir la première occasion de +revenir dans leur patrie. + +Ce ne fut qu'après avoir perdu l'espoir de rentrer en France que +les réfugiés se dispersèrent sur tous les points du globe, +devenant une sorte de rosée féconde et civilisatrice pour le monde +entier. On trouve un assez grand nombre de réfugiés en Danemarck, +à Copenhague, à Altona, à Frédéricia et à Gluckstadt, il y en a en +Russie, à Saint-Pétersbourg et à Moscou; quelques uns même +allèrent s'établir sur les bords du Volga. En Suède, l'intolérance +luthérienne réduisit l'émigration à fort peu de chose. Beaucoup de +réfugiés s'établirent dans les provinces de l'Amérique anglaise; +la Caroline du Sud, entre autres, donna asile à un assez grand +nombre d'émigrants, pour recevoir des Américains, la qualification +de la maison des huguenots dans le nouveau monde. + +Quelques centaines de huguenots s'établirent à Surinam, dans la +Guyane Hollandaise. Quelques milliers se fixèrent au cap de Bonne- +Espérance et c'est une famille de réfugiés, les Desmarets, qui +dota cette colonie hollandaise du fameux vin de Constance. En +1795, un du Plessis, descendant d'une famille noble de réfugiés, +défendit avec une poignée de burghers un défilé, si +courageusement, que le général anglais devenu gouverneur de la +colonie, lui offrit un fusil d'honneur. + +«On força, dit Rabaut Saint-Étienne, trois ou quatre cent mille +Français à s'exiler de leur patrie. Ils allèrent enrichir de leurs +travaux la Suisse, dix provinces de l'Allemagne, les campagnes de +Hollande, d'Angleterre, de Danemarck, de Suède et les sables +arides du Brandebourg. Ce furent eux qui firent le fond des +premiers établissements de ces colonies anglaises de l'Amérique +qui étonnent aujourd'hui l'ancien continent. Ils passèrent les +premiers au cap de Bonne-Espérance, où ils plantèrent la vigne +pour y conserver le souvenir de leur ancienne patrie. On en trouve +dans tous les établissements des Européens, en Asie et en Afrique, +et dans quel pays n'en trouverait-on pas? Sur le rocher de Sainte- +Hélène, près du pôle austral, dans cette île délicieuse située +entre l'Asie et l'Amérique, à quatre mille lieues de leur patrie, +on a trouvé des réfugiés français.» + +L'obstination mise par Louis XIV à refuser de rappeler les +huguenots en France, n'aurait pas amené cette dispersion des +réfugiés, si le grand roi n'avait pas commis cette nouvelle faute +de faire échouer le projet conçu en 1689, par Henri Duquesne, le +fils de l'amiral, de réunir tous les réfugiés et de fonder avec +eux, à l'île Bourbon, une nouvelle France protestante, placée sous +le protectorat de la Hollande. Des circulaires avaient annoncé à +tous les réfugiés de l'Angleterre, du Brandebourg, de la Suisse, +de l'Allemagne et de la Hollande, le prochain départ pour la terre +promise. Les États généraux de Hollande avaient autorisé Duquesne +à équiper dix vaisseaux, les préparatifs avaient été poussés avec +tant d'ardeur que, dans les premiers mois de 1690, les vaisseaux à +l'ancre au Texel, n'attendaient plus que le signal du départ. La +Trigodière, capitaine du génie qui devait fortifier était déjà +embarqué avec une partie des colons, le comte de Monros, qui +devait prendre les devants, allait mettre à la voile, lorsque tout +à coup Duquesne annonce qu'il renonce à son projet. + +Il fait débarquer les colons et désarmer les vaisseaux. + +Qu'était-il arrivé? L'espion de l'ambassadeur de France en +Hollande, Tillières, avait appris que les huguenots allaient +s'embarquer, emportant douze cent mille livres d'espèces, pour +fonder une république protestante sous la présidence de Duquesne. +Un des capitaines des émigrants lui avait dit qu'il y aurait là +quatre cent personnes bien décidées à se battre et à se faire +sauter à la dernière extrémité. Faisant observer que, pourvu qu'on +prît l'argent, ce ne serait pas une grande perte que celle de la +personne des émigrants, l'honnête Tillières avait demandé que le +gouvernement français envoyât des vaisseaux pour s'opposer au +débarquement des colons, et il avait été fait droit à sa demande. +Duquesne, en apprenant que des vaisseaux de guerre partaient de +France pour livrer bataille à la flottille qu'il allait conduire à +l'île Bourbon, avait cru devoir renoncer à son expédition, afin de +ne pas violer le serment qu'il avait fait à son père, _de ne +jamais combattre contre les Français._ + +Ce projet de création d'une France protestante au delà des mers, +rêvé par Coligny au XVIe siècle; eût certainement réussi au moment +où Duquesne voulait le réaliser, car alors, les huguenots émigrés +n'avaient pas encore pris racine dans les pays qui leur avaient +donné asile. Dans la seconde, moitié du XVIIIe siècle, le pasteur +Gilbert, à la suite d'une recrudescence de persécution contre les +huguenots de France, voulut reprendre le projet de Duquesne, mais +il n'était plus temps; les réfugiés s'étaient fondus avec les +peuples qui les avaient accueillis, et les huguenots ou nouveaux +convertis restés dans leur pays, n'avaient plus la même ardeur +d'émigration. Gilbert n'aboutit qu'à faire sortir de France en +1764, une poignée de nouveaux émigrants qui allèrent rejoindre les +réfugiés établis depuis longtemps dans la Caroline. + +On regrette d'autant plus vivement l'avortement du projet de +Duquesne; quand on réfléchit au rôle prépondérant que les réfugiés +et leurs descendants ont joué dans toutes les guerres que la +France a eu à soutenir depuis la révocation de l'édit de Nantes. + +La petite armée de onze mille hommes avec laquelle Guillaume +d'Orange alla conquérir le trône d'Angleterre et détrôner Jacques, +l'allié de Louis XIV; comptait trois régiments d'infanterie et un +escadron de cavalerie, composés entièrement de réfugiés. En outre, +sept cent trente six officiers, formés à l'école de Turenne et de +Luxembourg, étaient répartis dans les divers régiments de l'armée +de Guillaume, armée dont le commandant en chef était le maréchal +de Schomberg, et ou l'artillerie était commandée par Goulon, un +des meilleurs élèves de Vauban. À la bataille de la Boyne, en +1688, le Maréchal de Schomberg décida de la victoire en entraînant +ses soldats par ces paroles: «Allons, mes amis, rappelez votre +courage et vos ressentiments, _voilà vos persécuteurs!»_ Au combat +de Neuss, les grands mousquetaires, corps composé de réfugiés; +attaquèrent les troupes françaises avec fureur. + +Au siège de Bonn, les corps de réfugiés, commandés pour l'assaut, +sur leur demande expresse, se précipitèrent avec un tel +acharnement que tous les ouvrages extérieurs furent emportés; ce +qui entraîna le lendemain la reddition de la place. À la +Marsaille, les réfugiés sont décimés, Charles de Schomberg est +tué; comme son père l'avait été à la Boyne, après avoir chèrement +fait acheter la victoire à Catinat. À Fleurus de Schomberg avait +empêché Luxembourg de tirer parti de la victoire. + +Ruvigny, fait comte de Galloway, triomphe à Agrim; à Nerwinde il +soutient presque seul, à la tête de son régiment, l'effort de +toute la Cavalerie française, et couvre, par une résistance +désespérée la retraite de l'armée anglaise. En 1706, il entre à +Madrid à la tête de l'armée anglaise victorieuse, et fait +proclamer Charles III, le prétendant autrichien opposé à Philippe +V. Il avait eu un bras emporté par un boulet au siège de Badajoz, +et il fut blessé d'un coup de sabre à la figure à la bataille +d'Almanza. C'est à cette bataille que le régiment de réfugiés, +commandé par le Cévenol Cavalier, se trouva en face d'un régiment +français qui avait pris part à la terrible guerre des Cévennes. + +Les deux régiments s'abordèrent à la baïonnette et +s'entr'égorgèrent avec une telle furie qu'il n'en resta pas trois +cents hommes. + +Enfin partout, en Irlande, sur le Rhin, en Italie et en Espagne; +les corps de réfugiés furent le plus solide noyau des troupes +opposées à l'armée de Louis XIV; partout ils versèrent leur sang +pour leurs patries d'adoption. + +De tous les États de l'Europe, c'est la Prusse qui a le plus +largement profité, pour le développement de sa puissance +militaire, de la double faute, qu'avait commise Louis XIV, en +obligeant ses sujets huguenots à quitter leur pays, et en +empêchant Duquesne de réunir tous les réfugiés à l'île Bourbon. + +L'armée de Frédéric Guillaume, comptait les grands mousquetaires, +les grenadiers à cheval, les régiments de Briquemault et de +Varennes, et les cadets de Courmaud, _corps exclusivement composé +de réfugiés_. En 1715, c'est le réfugié Jean de Bodt, major +général, qui, ayant sous ses ordres de Trossel et de Montargues, +deux autres réfugiés, dirige les opérations militaires sur les +bords du Rhin, jusqu'aux traités de Radstadt et de Bade; sous +Frédéric II, les fils des réfugiés prennent une part glorieuse à +la guerre de Sept Ans et les noms de neuf généraux _d'origine +française_ sont inscrits sur le socle de la statue élevée dans la +ville de Berlin à Frédéric le Grand. + +Il est difficile de savoir quel est le nombre des descendants de +réfugiés qui ont fait partie de l'armée d'invasion en 1870, car, +après Iéna, un grand nombre d'entre ces descendants avaient +germanisé leurs noms de manière à les rendre méconnaissables. + +Bien avant cette époque, dit Weiss, beaucoup de réfugiés; ayant +perdu tout espoir de retour dans leur patrie, avaient traduit +leurs noms français en allemand. Lacroix était devenu _Kreutz_, +Laforge _Schmidt_, Dupré _Wiese_, Sauvage _Wied_, etc. + +Ce fait de la germanisation des noms rend donc bien incomplète +l'indication que peut donner le relevé des noms français pour +déterminer le nombre des descendants des réfugiés dans l'armée +d'invasion. Quoi qu'il en soit, sur l'état de l'armée prussienne +au 1er août 1870, figurent, rien que pour l'état-major, les +généraux et les colonels, quatre-vingt-dix noms dont l'origine +française ne saurait faire aucun doute. + +Voici ces noms: + +Généraux (de toutes armes): De Colomier, de Berger, de Pape, de +Gros, de Bories, de Montbary, de Malaise, Mulzer, de la Roche, de +Jarrys, de Gayl, de Memerty, de Busse, du Trossel, de Colomb, +Girod de Gaudy; de Ruville. + +Colonels et lieutenants-colonels d'état-major: De Loucadou, Verdy +du Vernois, de Verri, Faber du Faur. + +Chefs d'escadron d'état-major: Seyssel d'Aix, d'Aweyde, de +Parseval, Manche. + +Capitaines d'état-major: Cardinal, de Chappuis, Mantey, de +Noville, Menges, D'Aussin, Baron de la Roche. + +Lieutenants d'état-major: De Collas, de Palezieux, Menin Marc; de +Bosse, de Rabenau, baron Godin, Surmont, de Nase, comte de +Villers, de Baligand, Chelpin, de Roman, Jarry de la Roche, de +Lières. + +Officier de marine: Le Tanneux de Saint-Paul. + +Colonels et lieutenants-colonels de cavalerie: De Loë, Arent, de +Busse, Rode. + +Colonels et lieutenants-colonels d'infanterie: De Barby, Laurin, +Duplessis, Colomb, de Reg, Conrady, de Bessel, Valeritini, de +Montbé, de Berger, de Conta, de Legat, de Busse. + +Artillerie: De Mussinan, de Borries, baron de Lepel, de Pillement, +Blanc, de Malaisé, de Selle, Gaspard, Gayl. + +Génie, pontonniers: Bredan, Ney, Bredan (lieutenant), Hutter, de +Berge, Lille, Mache. + +Si ces officiers et ces soldats huguenots que la persécution avait +chassés de France et qui mettaient leur furie française au service +des puissances étrangères; ne s'étaient pas sans cesse trouvés +face à face avec ceux-là même qui les avaient dépouillés et +tourmentés, s'ils avaient eu une nouvelle patrie toute française +au-delà des mers, la violence de leurs ressentiments se fût vite +apaisée. Ils auraient promptement repris ce coeur français, que +Dieu et la naissance leur avaient donné, dit Jurieu, et qu'on +avait eu tant de peine à leur arracher. + +L'émigration protestante eût d'ailleurs apporté à la nouvelle +France, non seulement les soldats aguerris qui versaient leur sang +sur tous les champs de bataille de l'Europe, mais encore tous les +éléments constitutifs d'un peuple pouvant aspirer à de hautes et +prospères destinées; elle lui eût donné, en effet, des savants, +des diplomates, des ingénieurs, des matelots, des commerçants, des +manufacturiers, des ouvriers de toutes les industries, des +agriculteurs, des vignerons, des horticulteurs, etc., enfin des +capitaux considérables pour créer son outillage industriel et +agricole. + +À quel avenir n'eût pu prétendre cette république protestante +française; groupant tous ces éléments de force et de richesse, qui +se sont dispersés sur tant de points du globe? + +Grâce à la double faute commise par Louis XIV, de s'être refusé à +rappeler les huguenots en France, et d'avoir empêché la création +d'une nouvelle France protestante à l'île Bourbon, ce sont les +puissances ennemies, ou rivales de notre pays qui ont profité de +l'émigration qui était un désastre pour la France. + +L'ambassadeur de France ayant demandé au roi de Prusse, raconte +Tissot, ce qui pourrait lui faire plaisir, le roi lui répondit: +«ce que votre maître peut me faire de plus agréable, _c'est une +seconde révocation de l'édit de Nantes._» + +Les puissances protestantes eussent toutes pu en dire autant, car +voici ce que les réfugiés avaient, au dire de Michelet, fait pour +les pays qui leur avaient donné asile: «Ils avaient fait un jardin +des sables de la Prusse et du Holstein, porté la culture en +Islande, donné à la rude Suisse les légumes, la vigne, +l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de +la fécondité. Aux bords de la Baltique on les croyait sorciers, +leur voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les +fleurs. Par Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, +ouvraient le sein de la nature. Par Jurieu Saurin, ils préparaient +Rousseau. Denis Papin porte à l'Angleterre, le secret qui, plus +tard, donnera à quinze millions d'hommes les bras de cinq cents +millions, donc la richesse et Waterloo:» + +L'Angleterre, la Hollande, la Suisse, la Prusse et les autres +États de l'Allemagne, avaient hérité de nos manufacturiers les +plus riches et les plus intelligents et de leurs ouvriers les plus +habiles, qui avaient apporté à leurs nouvelles patries leur savoir +faire, leur secrets industriels et les moyens de les mettre en +oeuvre. Grâce aux réfugiés, les divers États de l'Europe cessèrent +d'être tributaires de la France pour une foule d'industries, la +soierie, la draperie, la chapellerie, la ganterie, les toiles, le +papier, l'horlogerie, etc.; aujourd'hui (en 1886) toutes ces +industries ont fait de tels progrès dans les pays où les ont +importées les émigrants français, qu'elles font une redoutable +concurrence aux produits similaires de notre pays. + +On n'estime pas moins de trois ou quatre cent mille le nombre des +émigrants qui s'établirent à l'étranger, et, l'on calcule que la +persécution religieuse a fait, en outre, cent mille victimes qui +trouvèrent la mort, dans les massacres des assemblées, dans les +luttes des Cévennes, sur la route de l'exil, au fond des cachots, +sur les bancs des galères, sur la potence, sur la route et sur le +bûcher. + +La perte qu'a subie la France ne peut s'évaluer d'après le nombre +des émigrés et des victimes, car on ne peut évaluer par têtes une +perte d'hommes, comme on ferait pour du bétail, l'instruction et +l'intelligence établissant entre les hommes une grande différence +au point de vue de la valeur sociale. Or, les protestants +formaient la meilleure partie de cette classe moyenne, +industrieuse et éclairée qui a fait la grandeur et la prospérité +des nations modernes. + +«Les protestants, dit Henri Martin, étaient fort supérieurs, en +moyenne, sinon à la bourgeoisie catholique de Paris et des +principaux centres de la civilisation française, du moins à la +masse du peuple, et les émigrants étaient _l'élite des +protestants_. Une multitude d'hommes utiles, parmi lesquels +beaucoup d'esprits supérieurs, laissèrent en France des vides +effrayants, et allèrent grossir les forces des nations +protestantes; _la France baissa de ce qu'elle perdit et de ce que +gagnèrent ses rivales._ + +«Elle s'appauvrit, non pas seulement des Français qui s'exilent, +mais de ceux bien plus nombreux, qui restent malgré eux, +découragés, minés, sans ardeur au travail ni sécurité de la vie; +c'est réellement l'activité de plus d'un million d'hommes que perd +la France, et du million qui produisait le plus.» + +Quant à Quinet, il montre ainsi le grand vide que fit dans +l'esprit de la nation française, la proscription des protestants: + +«Ce fut, dit-il, un immense dommage, pour la révolution française +d'avoir été privée du peuple proscrit à la Saint-Barthélemy et à +la révocation de l'édit de Nantes... + +«Quand vous voyez dans l'esprit français les si grands vides, +qu'il serait désormais puéril de nier, n'oubliez pas que la France +s'est arrachée à elle-même le coeur et les entrailles par +l'expulsion ou l'étouffement de près de deux millions de ses +meilleurs citoyens. Qu'y a-t-il de plus sérieux et de plus +persévérant que le calvinisme, le jansénisme de Port royal? La +violence nous a diminués, mais c'est notre honneur qu'il a fallu +la proscription de cinq cent mille des nôtres, l'extirpation d'une +partie de la nation, pour nous réduire a la frivolité dont on nous +accuse aujourd'hui... Il y avait chez nous, un juste équilibre de +gravité et de légèreté, de fond et de formes, de réalité et +d'apparences. Est-ce notre faute, si la violence Barbare nous a +ôté le lest? ... Que n'eût pas été la France si, avec l'éclat de +son génie, elle se fût maintenue, entière, je veux dire, si, à +cette splendeur, elle eût joint la force de caractère, la vigueur +d'âme, l'indomptable ténacité de cette partie de la nation qui +avait été retrempée par la réforme.» + +Le mal que l'émigration avait fait à la France, Louis XIV eût pu +le réparer en partie, s'il se fût résigné à rappeler les huguenots +et à tolérer en France l'exercice du culte protestant; mais il se +refusa obstinément à revenir sur ses pas, alors même que, sans +argent et sans armée il se trouvait dans l'impossibilité de +continuer la lutte contre les puissances catholiques, liguées avec +ces puissances protestantes dont il s'était fait +d'irréconciliables ennemies, en se faisant le Pierre l'Hermite du +catholicisme, aussi bien au-dehors qu'au-dedans des frontières de +son royaume. + +Après lui, le régent songea un instant à ce rappel des huguenots, +considérant, dit Saint-Simon, «_le gain du peuple_, _d'arts_, +_d'argent et de commerce que la France ferait en un moment par ce +rappel si désiré_», mais il se laissa bien facilement déconseiller +de réaliser ce projet. + +Pourquoi l'idée de rouvrir les portes de la France aux réfugiés, à +leurs enfants et à leurs petits enfants fut-elle toujours +repoussée par le gouvernement, aussi bien sous la Pompadour et +sous la Dubarry que du temps de la dévote Maintenon? + +Parce que la tradition administrative était, que l'intérêt de +l'État exigeait qu'aucun réfugié ne pût rentrer en France sans +avoir abjuré, à raison de cette fiction légale qu'il n'y avait +plus de protestants dans le royaume. Or, ainsi que le fait +observer Rulhières, sous les gouvernements arbitraires, si les +principes peuvent changer, d'un règne à l'autre, même d'un +ministre à l'autre, il y a quelque chose qui reste immuable, c'est +la tradition administrative. + +La Constituante essaya de réparer la faute commise par la +monarchie de droit divin; elle décréta que les descendants des +religionnaires fugitifs pourraient revenir en France, y +reprendraient l'exercice de leurs droits civils et politiques, et +rentreraient en possession des biens invendus et non adjugés de +leurs familles, restés sous la régie des domaines. + +C'est grâce à cette mesure réparatrice, que plusieurs familles de +réfugiés, les Odier, les la bouchère, les Pradier, les Constant, +les Bitaubé, les Pourtalès, purent rendre quelques-uns de leurs +membres à la mère patrie. Mais il était trop tard pour que le +rappel des huguenots pût avoir un effet efficace; après un si long +temps écoulé depuis que les réfugiés avaient quitté la France, +leurs descendants s'étaient fondus dans les nations qui avaient +donné asile à leurs familles, le désastre de l'émigration était +devenu irréparable. + +CONCLUSION + +Me voici parvenu au terme de la tache que je m'étais imposée, +tâche consistant à faire revivre pour mes lecteurs à l'aide de +nombreux documents empruntés, soit aux historiens, soit aux +acteurs, bourreaux ou victimes, d'une odieuse persécution +religieuse l'histoire de la croisade à l'intérieur commencée +contre les huguenots de France par Louis XIV et poursuivie par ses +successeurs presque jusqu'à la dernière heure de la monarchie de +droit divin. + +La conclusion à tirer de cette triste histoire se dégage d'elle- +même c'est que, la force étant impuissante contre l'idée, les plus +abominables violences ne peuvent avoir raison d'une foi +philosophique ou religieuse. + +Dès 1688, du reste, il était devenu manifeste que l'on s'était +trop hâté de frapper de menteuses médailles en l'honneur de +l'extinction de l'hérésie et que le prétendu retour de la France à +l'unité religieuse n'était qu'une vaine apparence. + +Un courageux patriote, le maréchal de Vauban ne craignit pas, à ce +moment, de remettre à Louvois un mémoire, concluant à ce qu'on +revint sur tout ce qu'on avait fait. Après avoir rappelé la +désertion de cent mille Français; la ruine de notre commerce, les +flottes et les armées ennemies grossies de neuf mille de nos +matelots, de six cents de nos officiers et de douze mille de nos +soldats. Il montrait qu'il était impossible de poursuivre l'oeuvre +imprudemment entreprise, sans recourir à l'un de ces partis +extrêmes; ou exterminer les prétendus nouveaux convertis, ou les +bannir comme des relaps, ou les renfermer comme des furieux. Et il +demandait hardiment le rétablissement des temples, le rappel des +ministres, la liberté, pour tous ceux qui n'avaient abjuré que par +contrainte, de suivre celle des deux religions qu'ils voudraient, +une amnistie générale pour tous les fugitifs, pour ceux-mêmes qui +portaient les armes contre la France, la délivrance des galères et +la réhabilitation de tous ceux que la cause de religion y avait +fait condamner. + +Il faisait en outre observer, que les sectes se sont toujours +propagées par les persécutions, et qu'après la Saint-Barthélemy, +un nouveau dénombrement des huguenots prouva que leur nombre +_s'était accru de cent dix mille_. + +Après un siècle de persécutions, le ministre de Breteuil, dans son +rapport à, Louis XIV, constate que le nombre des huguenots est +aussi grand en 1787, qu'il l'était en 1685 au moment de la +révocation, qu'ils ont remplacé «tout ce qui a péri pendant les +temps de persécution, tout ce qui s'est réellement converti à +notre foi et tout ce que les émigrations en ont enlevé au +royaume». + +Bien plus, ainsi que l'établit Chavannes, dans son _Essai sur les +abjurations_, la persécution qui avait pour but d'augmenter le +nombre des croyants au catholicisme, a au contraire augmenté le +nombre des indifférents en matière religieuse; ce ne sont pas +seulement les protestants qu'on avait forcés d'abjurer, ce sont +aussi les anciens catholiques, qui ne sont plus aujourd'hui +_catholiques que de nom_. + +«Quelle est, en effet, aujourd'hui, dit-il, l'attitude qu'ont +prise, et que maintiennent de génération en génération à l'égard +de la religion, un si grand nombre de chefs de famille, sinon +précisément celle que le fait d'une abjuration forcée imposait aux +malheureux qui cédaient à l'oppression? Qu'on prenne à ce point de +vue les classes lettrées ou les classes ouvrières, qu'on pénètre +même au sein des populations des campagnes, on trouvera trop +généralement les pères ne croyant guère au catholicisme, le +pratiquant le moins possible pour ce qui les concerne, y laissant +participer leurs femmes, y faisant participer leurs enfants, dans +la mesure voulue. + +«Au fond, une profonde indifférence, un vrai néant religieux, au +dehors une honteuse dissimulation, une lâche hypocrisie calculée +en vue d'intérêts tout matériels ou convenances toutes humaines, +voilà ce qu'on ne peut méconnaître chez le grand nombre de ceux +qui portent en France le nom de catholiques. + +«Les anciennes familles de réformés de France, ou bien sont +devenues purement et simplement catholiques, _à la manière de la +majorité de leurs concitoyens_, ou bien sont revenues à la foi +protestante, après un temps d'adhésion extérieure au romanisme, +sans que rien ait marqué, dans leur retour à la profession de +leurs pères, un acte sérieux rappelant la voix sainte de la +conscience.» + +Bayle avait prévu ce résultat lorsqu'il disait: «Nous avons +présentement à craindre le contraire de nos faux convertis, savoir +un germe d'incrédulité qui sapera peu à peu nos fondements et qui, +à la longue, inspirera du mépris à nos peuples pour les dévotions +qui ont le plus de vogue parmi nous.» + +Cette démonstration, par les faits, de l'impuissance de la force +contre une foi religieuse, était suffisamment établie déjà quand +le maréchal de Vauban demandait à Louis XIV de s'arrêter et de +revenir sur ses pas, mais on ne revient pas _de si loin _ainsi que +le faisait observer madame de Maintenon. + +Au contraire, en présence des obstacles insurmontables qu'il +rencontrait sur sa route, Louis XIV ne fit que redoubler de +violence et d'ardeur passionnée pour poursuivre son impossible +entreprise. Quelques années plus tard, ainsi que le rappelle +Saint-Simon, quand ses nombreux ennemis voulurent exiger le retour +des huguenots en France, comme l'une des conditions sans +lesquelles ils ne voulaient point mettre de bornes à leurs +enquêtes et à leurs prétentions pour finir une guerre qu'il +n'avait plus aucun moyen de soutenir, il repoussa cette condition +avec indignation, _quoi qu'il pût arriver_, alors qu'il se +trouvait épuisé de blés, d'argent, de ressources et presque de +troupes, que ses frontières étaient conquises et ouvertes et qu'il +était à la veille des plus calamiteuses extrémités. + +On voit qu'il est impossible de pousser plus loin l'aveugle +obstination que peut donner à un fanatique l'exercice du pouvoir +absolu, mais Louis XIV était de la race de ces Xercès qui +finissent par se croire dieux, et en arrivent à faire battre la +mer des verges quand elle ne se prête pas à l'exécution de leurs +volontés. + +«Les rois, dit-il dans les mémoires qu'il avait fait rédiger pour +son fils, sont seigneurs absolus et ont naturellement la +disposition des biens tant des laïques que des séculiers... Celui +qui a donné des rois aux hommes, a voulu qu'on les respectât comme +ses lieutenants, _se réservant à lui seul le droit d'examiner leur +conduite_, sa volonté est que quiconque est né sujet, obéisse sans +discernement.» + +Maître de la personne et des biens de ses sujets, il se croyait au +même titre, maître de leurs consciences, et, habitué à voir tout +plier devant lui, à s'entendre dire: _il est l'heure qu'il plaira +à Votre Majesté_, il traitait comme des rebelles ceux qui +s'obstinaient à rester fidèles à une religion qu'il ne voulait +plus tolérer dans son royaume. + +Aux galères les _opiniâtres_, qui, pour se soustraire aux +violentes exhortations des missionnaires bottés, ont tenté de +franchir la frontière, et leurs biens confisqués, même dans les +provinces où la loi n'admet pas la confiscation. En prison, au +couvent, à l'hôpital les opiniâtres qui n'ont commis d'autre crime +que de refuser d'abjurer leur foi religieuse! _et_, _vu le mauvais +usage qu'ils font de leurs biens_, on les leur confisque afin +qu'ils ne soient pas traités plus favorablement que ceux qui ont +émigré! + +Une complainte de 1698, résume ainsi la situation faite aux +huguenots par la persécution religieuse: + +_Nos filles dans les monastères, _ +_Nos prisonniers dans les cachots, _ +_Nos martyrs dont le sang se répand à grands flots, _ +_Nos confesseurs sur les galères, _ + +_Nos malades persécutés, _ +_Nos mourants exposés à plus d'une furie, _ +_Nos morts traînés à la voirie, _ +_Te disent nos calamités._ + +Les prisons et les couvents regorgeant, on expulse un certain +nombre de ces opiniâtres, dont ne peut triompher le zèle +convertisseur des geôliers, on les mène à la frontière en leur +interdisant de rien emporter, ni effets ni argent, et on déclare +leurs biens confisqués. Cette confiscation des biens prononcée +aussi bien contre ceux qu'on expulsait du royaume que contre ceux +qui avaient voulu franchir la frontière, sembla si peu justifiable +que le Président de Roclary crut devoir présenter au secrétaire +d'État les observations suivantes: «Comme des officiers qui +passent toute leur vie dans l'obligation d'étudier et de suivre +les lois, sont obligés de chercher dans leurs dispositions les +fondements des avis qu'ils prennent, je ne crois pas qu'ils +puissent regarder comme un crime la sortie hors du royaume, d'un +homme qu'on oblige d'en sortir, et prononcer la confiscation de +ses biens ni aucune peine, pour une action qui n'a rien de +volontaire de la part de celui qui paraît plutôt la souffrir que +la commettre. Que si le roi avait trouvé bon de révoquer par une +déclaration la liberté que l'article 12 de l'édit du mois +d'octobre 1685 a laissée à ses sujets de vivre dans la profession +de la religion prétendue réformée et d'ordonner à tous ceux qui, +voudraient continuer dans cette erreur de sortir du royaume dans +un certain temps, cette peine, quoique grande, ne pourrait être +regardée que comme un effet de la clémence aussi bien que de la +justice du roi, et le bannissement perpétuel auquel ils se +condamneraient volontairement leur ferait perdre leurs biens dans +les règles de la justice; mais dans l'état où sont les choses, je +ne puis que _soumettre mes sentiments à toutes les volontés du +roi_, persuadé que les motifs de sa résolution n'en seront pas +moins justes pour surpasser une intelligence aussi bornée que la +mienne.» + +Ces considérations d'équité et de justice n'étaient pas de nature +à arrêter Louis XIV; si veut le roi si veut la loi, disait-il +alors, de même qu'en son enfance il écrivait:_ Les rois font ce +qui leur plaît_.[7] + +_Le bon plaisir _était la seule règle de sa conduite, et j'ai eu +plus d'une fois au cours de ce travail, l'occasion de donner des +preuves de cette affirmation; en voici encore une: bien que Louis +XIV eût mis tous les sujets huguenots dans l'alternative, ou de +rester dans le royaume exposés à toutes les violences des +convertisseurs, ou d'encourir la terrible peine des galères s'ils +tentaient de franchir la frontière, il permit cependant à quelques +notabilités protestantes, les Ruvigny, le comte de Roye, le +maréchal de Schomberg, etc., de sortir librement de France. Il +refusa cette faveur au plus notable des protestants; à l'amiral +Duquesne, ce grand homme de mer que les Barbaresques, dans leur +terreur, prétendaient avoir été oublié par l'ange de la mort. +Duquesne, par faveur exceptionnelle, put mourir tranquillement en +France, sans avoir été violenté à se convertir, mais Louis XIV ne +voulut pas qu'on élevât un tombeau à l'amiral et refusa même son +corps à ses enfants qui lui avaient préparé une sépulture sur la +terre étrangère. On voyait encore en 1787, sur les frontières de +la Suisse, dit Rulhières, cette sépulture vide portant +l'inscription suivante: «Ce tombeau attend les restes de Duquesne, +son nom est connu sur toutes les mers. Passant! si tu demandes +pourquoi les Hollandais ont élevé un superbe monument à _Ruyter +vaincu_ et pourquoi les Français ont refusé une sépulture +honorable _au vainqueur de Ruyter_, ce qui est dû de crainte et de +respect à un monarque dont la puissance s'étend au loin, me défend +toute réponse.» + +Les autres opiniâtres, moins favorisés que Duquesne, furent +violentés à se convertir, et pour la plupart, emprisonnés, +jusqu'au jour où les prisons et les couvents regorgeant, on +expulsa du royaume les opiniâtres qu'on n'avait pu convertir. Le +plus grand arbitraire présida encore à l'exécution de cette +mesure; c'est ainsi qu'on voit Mme de Coutaudiere, marquée dès +1692 pour être expulsée, encore retenue en prison en 1700. +Cependant un rapport fait en 1697 au secrétaire d'État portait: +les parents disent que la prison _lui affaiblit l'esprit_, mais +Pontchartrain avait écrit en marge de ce rapport: l'y laisser! et, +grâce à cette inhumaine annotation, Mme de la Coutaudiere était +restée en prison. + +Les ministres et les intendants avaient la même bonté de coeur vis +à vis des huguenots, que Louis XIV, qui ne voyait; dans le +désastre de l'émigration, minant et dépeuplant la France au profit +de l'étranger qu'un moyen de purger le royaume de ses mauvais et +indociles sujets, et qui, en apprenant que des milliers de Vaudois +venaient périr de la Peste dans les prisons du duc de Savoie, +écrivait: _je ne doute pas qu'il ne se console facilement de la +perte de semblables sujets_... + +Tel maître, tels valets. Seignelai recommandait de mettre les +forçats huguenots de toutes les campagnes, c'est-à-dire de les +soumettre journellement au meurtrier supplice de la vogue. +Louvois, apprenant que les femmes de Clairac, en se jetant à +genoux en larmes dans le temple, avaient retardé de quelques +heures sa démolition écrivait: qu'il eût été à désirer que les +troupes eussent tiré sur elles, pour les punir de cette touchante +rébellion, etc. + +Quelques opiniâtres, notables protestants, au lieu d'être +emprisonnés avaient été relégués dans telle ou telle résidence +déterminée, et ceux d'entre eux qui tentaient de passer à +l'étranger, étaient encore plus impitoyablement frappés que les +autres fugitifs, car, on considérait comme une aggravation de leur +crime de désertion, l'oubli qu'ils avaient fait de la faveur dont +ils avaient été l'objet; c'est ce dont témoigne le passage suivant +d'un édit royal: «Nous avons été informés que quelques-uns de nos +sujets, même de ceux que nous jugeons quelquefois à propos +d'éloigner pour un temps du lieu de leur établissement ordinaire +par des ordres particuliers, et pour bonnes et justes causes à +nous connues, et pour le bien de notre État, oubliant, non +seulement les engagements indispensables de leur naissance, _mais +encore l'obéissance qu'ils doivent en particulier à l'ordre +spécial qu'ils ont reçu de nous_, quittent le lieu du séjour qui +leur est marqué par notre dit ordre, pour se retirer hors le +royaume.» + +C'est une curieuse histoire que celle d'une de ces _reléguées_, la +Duchesse de la Force dont le roi lui-même avait entrepris la +conversion, elle montre ce que Louis XIV appelait laisser une +huguenote _en pleine liberté_: «Par un zèle digne d'un roi très +chrétien; dit l'abbé de Choisy, le roi avait résolu de procéder +lui-même à la conversion du duc et de la duchesse de la Force, et +ce fut pendant de longues années une lutte journalière du roi +contre la duchesse opiniâtre, pour maintenir le duc dans +l'apparente conversion qu'il lui avait arraché.» + +«Le duc de la Force, dit Saint-Simon, était un très bon et honnête +homme, et rien de plus, qui, à force d'exils, de prison, +d'enlèvement de ses enfants et de tous les tourments dont on +s'était pu avisé, s'était fait catholique.» En 1686, il s'était +converti après avoir été enfermé à la bastille, il y avait été +remis en 1691 après qu'on eut découvert son testament ainsi conçu: +«La religion que nous croyons la seule véritable est celle dans +laquelle nous sommes né et dans laquelle nous espérons mourir... +Si la force de quelques maux, un délire ou quelque autre chose de +cette nature; nous faisait dire des choses qui ne rapportent point +à ceci, qu'on ne le croie point. Seigneur Jésus, pardonnez-nous, +si, dans un acte de fragilité, nous avons signé par obéissance, +contre les sentiments de notre coeur, que nous changions de +religion, bien que nous n'en ayons jamais eu la pensée...» + +Le roi fait sortir de la Bastille ce mauvais converti et le +relègue dans sa terre de la Boullaye avec la duchesse, mais +jusqu'au jour de sa mort, il le surveille avec un soin jaloux. Il +désigne les personnes qui peuvent le voir, il lui ôte ses +domestiques et les remplace par des gens sûrs, il lui interdit de +se faire soigner par tel médecin, parce qu'il le juge suspect. Il +attache à sa personne un espion, hors la présence duquel il est +interdit à la duchesse de le voir, et qui reçoit cette +instruction: «Si elle (la duchesse) se mettait en devoir de lui +parler de religion, il lui imposera silence et l'obligera de se +retirer d'auprès de lui.» Le duc devenant de plus en plus +valétudinaire, on lui joint à l'espion ordinaire un Père de +l'Oratoire, afin que l'un des deux soit toujours auprès de lui et +qu'il ne se puisse jamais se trouver seul avec sa femme, soit de +nuit, soit de jour. L'état du duc s'aggravant encore, la duchesse +reçoit l'ordre de se retirer dans une des chambres du château de +la Boullaye, sans pouvoir avoir aucune communication, par écrit ou +de vive voix, avec son mari, à peine de désobéissance. + +Elle ne peut même obtenir la grâce de le voir expirer, elle est +remise aux mains de son fils, un nouveau converti devenu, un des +plus ardents persécuteurs des huguenots. On lui déclare que si +elle ne se convertit pas, elle sera expulsée; elle persiste et est +conduite au port dans lequel elle doit s'embarquer pour +l'Angleterre; par un garde de la prévôté chargé «d'observer sa +conduite pendant la route et d'en venir rendre compte à sa +majesté». C'est en parlant de la situation faite à cette +malheureuse femme, séparée de ses enfants mis au couvent, ou au +collège pour être convertis, espionnée jour et nuit dans le +château où elle avait été reléguée, ne pouvant même assister aux +derniers moments du mari avec lequel on l'empêchait de jamais se +trouver seule, que le roi fait écrire à la Bourdonnaie: «Sa +Majesté a poussé la complaisance jusqu'à laisser Mme la duchesse +de la Force en pleine liberté à la Boullave, ce qu'elle n'a encore +fait pour personne de ceux qui sont dans l'état d'opiniâtreté et +d'endurcissement en la religion prétendue réformée, où elle se +trouve.» + +Quand la déraison en vient à ce point, de regarder comme une +complaisance méritoire, l'incessante persécution exercée à +domicile, contre une malheureuse femme à laquelle il n'est plus +permis d'être ni mère, ni épouse, rien ne peut vous arrêter dans +la voie malheureuse où l'on s'est engagé. + +C'est donc en vain, qu'on faisait observer au nouveau Philippe II, +que ses tentatives pour catholiciser son royaume et l'Europe +entière, faisaient perdre à la France ses alliances les plus +anciennes et les plus sûres; que l'émigration de tant de citoyens +utiles et industrieux, c'était la vie du pays s'exhalant par tous +les pores; que la France baissait en population et en richesse de +tout ce qu'elle perdait et de tout ce que gagnaient les puissances +ses rivales. Louis XIV répondait imperturbablement que, en +présence de l'importance de l'oeuvre qu'il avait résolu +d'accomplir, ces considérations étaient pour lui _de peu +d'intérêt._ + +Si le mobile de sa conduite eût été, non son incommensurable +orgueil, mais la conviction inflexible du sectaire, le grand roi +eût eu, du moins, jusqu'à sa dernière heure, l'imperturbable +assurance que donne au fanatique, la conscience d'un devoir +accompli. Mais qu'elle est l'attitude de Louis XIV quand il se +trouve au moment de comparaître devant Dieu, devant le seul être +auquel il reconnaisse le droit de juger sa conduite? + +Il ne fait pas comme le Tellier; qui, après avoir apposé sa +signature sur L'édit de révocation, estime qu'il a assez vécu et +sa tache accomplie, s'écrie: _nune me dimittis_, _Dominé_! + +Il ne montre pas l'héroïque courage du prophète Esprit Seguier, se +vantant encore au moment de monter sur le bûcher d'avoir porté le +premier coup à l'archiprêtre du Chayla, le bourreau de ses frères, +et s'écriant «Je n'ai pas commis de crimes, mon âme est un jardin +plein d'ombrages et de fontaines». + +S'il n'a ni la tranquille résignation de le Tellier, ni +l'inébranlable fermeté du prophète cévenol, meurt-il du moins, +avec la paisible assurance de l'homme à qui sa conscience atteste +qu'il n'a jamais violé les lois de l'éternelle justice? + +Meurt-il en brave, comme le père de P-J. Proudhon, un pauvre +artisan, dont le fils conte ainsi la belle mort? + +«Mon père à 66 ans, épuisé par le travail, en qui la lame, comme +on dit, avait usé le fourreau, sentit tout à coup que sa fin était +venue. Le jour de sa mort il eut, chose qui n'est pas rare, le +sentiment arrêté de sa fin. Alors, il voulut se préparer pour le +grand voyage, et donna lui-même ses instructions. Les parents et +amis sont convoqués, un souper modeste est servi, égayé par une +douce causerie. Au dessert, il commence ses adieux, donne des +regrets à l'un de ses fils mort dix ans auparavant, mort avant +l'heure. J'étais absent pour le service de la famille. Son plus +jeune fils, prenant mal la cause de son émotion, lui dit: Allons, +père, chasse ces tristes idées. Pourquoi te désespérer? N'es-tu +pas un homme? Ton heure n'a pas encore sonné. -- Tu te trompes, +réplique le vieillard, si tu t'imagines que j'aie peur de la mort. +Je te dis que c'est fini, je le sens, et j'ai voulu mourir au +milieu de vous. Allons! qu'on serve le café! Il en goûta quelques +cuillerées. J'ai eu bien du mal dans ma vie, dit-il, je n'ai pas +réussi dans mes entreprises, mais je vous ai aimés tous et je +meurs sans reproche. Dis à ton frère que je regrette de vous +laisser si pauvres, mais qu'il persévère! + +«Un parent de la famille, quelque peu dévot, croit devoir +réconforter le malade en disant, comme le catéchisme, que tout ne +finit pas à la mort, que c'est alors qu'il faut rendre compte, +mais que la miséricorde de Dieu est grande. -- Cousin Gaspard, +répond mon père, je n'y pense aucunement. Je n'éprouve ni crainte, +ni désir, je meurs entouré de ce que j'aime, j'ai mon paradis dans +le coeur. Vers dix heures, il s'endormit, murmurant un dernier +bonsoir; l'amitié, la bonne conscience, l'espérance d'une destinée +meilleure pour ceux qu'il laissait, tout se réunissait en lui, +pour donner un calme parfait à ses derniers moments. Le lendemain +mon frère m'écrivait avec transport: _Notre père est mort en +brave_.» + +Ce n'est pas en brave, c'est en lâche que meurt Louis XIV! À ses +derniers moments, il ne se souvient plus que le pape Innocent XI +lui a écrit, qu'en révoquant l'édit de Nantes et en pourvoyant par +ses édits contre les huguenots à la propagation de la foi +catholique, il a mérité d'être félicité sur «le comble de louanges +immortelles, qu'il a ajouté par cette dernière action, à toutes +celles qui rendaient jusqu'à présent sa vie si glorieuse... et +qu'il doit attendre de la bonté divine, la récompense d'une si +belle résolution». + +Il a même oublié au moment de mourir cet incroyable panégyrique de +Bossuet, que naguères son incommensurable orgueil acceptait comme +un hommage justement mérité: «Touchés de tant de merveilles, +épanchons nos coeurs sur la piété de Louis. Poussons jusqu'au ciel +nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau +Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que +les six cent trente pères dirent autrefois dans le concile de +Chalcédoine: Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les +hérétiques, c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le +propre caractère. Par vous l'hérésie n'est plus, Dieu seul a pu +faire cette merveille. Roi du ciel! conservez le roi de la terre, +c'est le voeu des églises, c'est le voeu des évêques!» + +Ces éloges outrés, il ne les entend plus, et quoi que puissent lui +dire les évêques et les cardinaux qui l'entourent, sa conscience +étouffe leur voix et lui crie: Roi! qu'as-tu fait de ton peuple? +Caïn qu'as-tu fait de tes frères? + +Devant ses yeux flamboie comme un menaçant _Mané_, _Thécel_, +_Phares_, cet avertissement que lui ont donné ses sujets +persécutés dans la supplique qu'ils lui ont vainement adressée +lors de la signature du traité de Ryswick: «Peut-être qu'au lit de +mort, Votre Majesté aura quelque crainte et quelque regret d'avoir +voulu contraindre la conscience de ses sujets. Peut-être, aux +dernières heures de sa vie, les misères affreuses d'un si grand +nombre de ses sujets viendront se présenter à ses yeux pour +troubler le repos de son âme.» + +Et, juste châtiment de son impitoyable orgueil, le spectacle de +ces misères affreuses venait se dérouler devant lui. Il voyait les +hommes torturés, les femmes outragées par ses missionnaires +bottés; les fugitifs errants par troupes, mourant de fatigue et de +privations sur la dure route de l'exil: les prisonniers grelottant +de froid et criant la faim au fond de sombres et humides cachots; +les forçats pour la foi, attachés à la rame et souffrant mille +morts sur les galères; les cadavres nus et sanglants traînés sur +la claie et jetés à la voirie; des milliers de victimes, enfin, +expirant, par ses ordres, sur la potence, sur la roue ou sur le +bûcher. + +Dans la terreur qui s'empare de lui à ce spectacle, il ne lui +suffit plus d'être absous et pardonné par les ministres de son +culte, et c'est sur quelques-uns de ceux qui, nés ses sujets, +n'avaient rien autre chose à faire que d'obéir sans discernement à +sa puissance absolue, qu'il cherche à rejeter la responsabilité +des actes monstrueusement odieux qu'il a commis. + +Appelant près de son lit de mort les cardinaux de Bissy et de +Rohan, qui se trouvaient dans sa chambre, il les prend à témoin +que, dans les affaires de l'Église, il n'a jamais rien fait que ce +qu'ils ont voulu. + +«_C'est à vous_, s'écrie-t-il, de répondre pour moi devant Dieu, +de ce qui a été fait de trop ou de trop peu. Je proteste de +nouveau que _je vous en charge devant Dieu_! J'en ai la conscience +nette, et, comme un ignorant, je me suis absolument abandonné à +vous dans toutes ces affaires.» + +Non, il n'avait pas la conscience nette, ce grand coupable du +crime de lèse patrie, qui avait sacrifié les intérêts du peuple +sur lequel il régnait aux exigences de son rôle de convertisseur, +et qui, en mourant, laissait la France épuisée d'hommes et +d'argent, amenée par lui à deux pas de sa ruine. Quant à son +ignorance en matière religieuse qu'il invoquait à sa dernière +heure, pour décliner dans l'autre monde, la responsabilité des +actes injustifiables auxquels il s'était laissé entraîner, c'est +en 1688 qu'il lui aurait fallu la confesser, cette ignorance, +alors que le maréchal de Vauban lui montrait quelles avaient déjà +été pour la France les déplorables conséquences de son intolérance +religieuse. Il y aurait eu alors quelque mérite pour cet ignorant +à s'arrêter dans la voie funeste où il s'était engagé, et quelque +grandeur à reconnaître son erreur en revenant sur ce qu'il avait +fait. Mais son orgueil insensé l'avait empêché de prendre le seul +parti qui eût pu réparer en partie le mal fait par lui à la +France. + +Tout au contraire, sans vouloir rien entendre, il avait continué +son oeuvre néfaste pour son royaume jusqu'à sa dernière heure, et +même, par delà; car, par son testament il recommandait à ses +successeurs de ne jamais revenir sur la révocation de l'édit de +Nantes; le funeste legs de ses odieux édits contre les +protestants, accepté par eux, fit recommencer plus d'une fois +l'exode des huguenots, si bien qu'en 1787 encore, Rulhières peut +dire: l'émigration est toujours prête à se renouveler. La faute +qu'a commise Louis XIV, nous en subissons encore aujourd'hui les +conséquences, car sur tous les marchés du monde comme sur les +champs de bataille, nous trouvons en face de nous, dans nos luttes +avec l'étranger, les descendants de ces réfugiés français que la +persécution a obligés à se dénationaliser. + +Si l'impartiale histoire ne peut admettre l'excuse de l'ignorance +pour décharger entièrement le roi très chrétien de la +responsabilité qu'il trouvait trop lourde à porter à ses derniers +moments, elle a le devoir, du moins, de rejeter, pour une large +part, la responsabilité du mal fait à la France, sur le clergé qui +se servait de cet ignorant, pour appliquer ses théories +d'intolérance impitoyable. + +Jamais, en effet, quelles que fussent les déplorables conséquences +de la persécution religieuse, le clergé n'avait cessé de réclamer +les plus odieuses contraintes contre les huguenots, et Rulhières +en a vu plus d'une preuve dans des lettres trouvées par lui aux +archives et dont quelques-unes, dit-il, font frémir. «Spécieuses +raisons d'État, s'écriait Massillon à la mort du grand roi, en +vain vous opposâtes à Louis les vues timides de la sagesse +humaine, le corps de la monarchie affaibli par l'évasion de tant +de citoyens, ou par la privation de leur industrie, ou par le +transport furtif de leurs richesses: les périls fortifient son +zèle, l'oeuvre de Dieu ne craint pas les hommes; il croit même +affermir son trône en renversant celui de l'erreur.» + +En 1775 encore, l'orateur de l'assemblée générale du clergé, +disait à Louis XVI: «Jamais, sire, vous ne serez plus grand, vous +ne vous montrerez jamais mieux le père de vos sujets que quand, +pour protéger la religion, vous emploierez votre puissance _à +fermer la bouche à l'erreur._ L'Église compte au nombre de ses +plus beaux jours, celui où; prosterné dans le sanctuaire de +Clovis, vous avez voué votre sceptre à sa défense contre toutes +les hérésies. On essaiera donc en vain d'en imposer à Votre +Majesté sous de spécieux prétextes de liberté de conscience, de +désertion de citoyens utiles et nécessaires à la nation: en vain, +par de fausses peintures des avantages d'un règne de douceur et de +modération, voudrait-on intéresser la bonté de votre coeur, vous +persuader d'autoriser, ou au moins de tolérer l'exercice de la +prétendue religion réformée: vous réprouverez ces conseils d'une +fausse paix, ces systèmes d'un tolérantisme capable d'ébranler le +trône et de plonger la France dans les plus grands malheurs. Nous +vous en conjurons... achevez l'oeuvre que Louis le Grand avait +entreprise, que Louis le Bien Aimé a continuée; il aurait eu la +gloire de la finir, si les ordres qu'il ne cessait de donner +avaient été exécutés... Il vous est réservé, sire, de porter le +dernier coup au calvinisme dans vos États!» + +L'Église est invariable dans sa doctrine de l'intolérance, ce +qu'elle condamnait au XVIIe et au XVIIIe siècle, la liberté de +conscience et toutes les autres libertés, elle le condamne encore +aujourd'hui; et si demain, un monarque chrétien était placé sur le +trône de France, l'Église l'obligerait à combattre les erreurs du +droit nouveau, quoi qu'il pût arriver. Périssent les colonies et +le pays tout entier plutôt que les principes d'intolérance, disent +les jacobins cléricaux. Pourvu que l'on ferme la bouche à l'erreur +et que l'on tente de rendre au régime catholique son ancienne +puissance, il ne faut pas s'inquiéter de savoir si, en agissant +ainsi, on mènera le pays à sa ruine et si l'on fera couler le sang +à flots; ces préoccupations sont _les vues timides de la sagesse +humaine_, dont l'Église ne veut tenir aucun compte. + +Si, par impossible, ceux qui réclament chaque matin un sauveur, +comme les grenouilles demandaient un roi, voyaient donner +satisfaction à leurs désirs ils seraient bientôt, au nom du +principe de l'intolérance religieuse, violentés, empoisonnés et +égorgés comme le furent les huguenots _au bon vieux temps_, et +s'ils se plaignaient, on serait autorisé à leur répondre: _Tu l'as +voulu_, _Georges Dandin!_ + + +FIN + + + + [1] Il manque un mot qui nuit à la bonne +compréhension de cette phrase. [Note du correcteur] + [2] Médecin du _Malade imaginaire_ de Molière. +[Note du correcteur] + [3] Il manque ici les mots « _delà du_ ». [Note du +correcteur] + [4] Orthographe du XIXe siècle [Note du correcteur]. + [5] Sic. + [6] Il y a sous le pont, à fond de cale, un endroit qu'on +appelle la chambre de proue où on ne respire l'air que par +un trou large de deux pieds... dans ce lieu affreux toutes +sortes de vermines exercent un pouvoir despotique. + + « Toutes les fois que j'y descendais _je marchais dans +les ombres de la mort... _j'étais obligé de me coucher tout +de mon long auprès des malades pour entendre en secret la +déclaration de leurs péchés, et souvent, en confessant celui +qui était à ma droite, je trouvais celui de ma gauche _qui +expirait sur ma poitrine_. + + Bion. » + [7] Marnier conte en effet, qu'il a vu à la bibliothèque +de Saint-Pétersbourg un papier sur lequel Louis XIV +enfant, avait écrit six fois: _« L'hommage est dû aux rois_, +_ils font ce qui leur plaît_. » + + + + + +End of Project Gutenberg's Les huguenots, by Charles Alfred de Janzé + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUGUENOTS *** + +***** This file should be named 16849-8.txt or 16849-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/4/16849/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Vincent, Domi, +Coolmicro and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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