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diff --git a/16825-8.txt b/16825-8.txt new file mode 100644 index 0000000..07185ac --- /dev/null +++ b/16825-8.txt @@ -0,0 +1,10219 @@ +Project Gutenberg's Souvenirs entomologiques - Livre I, by Jean-Henri Fabre + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvenirs entomologiques - Livre I + Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes + +Author: Jean-Henri Fabre + +Release Date: October 8, 2005 [EBook #16825] +[Date last updated: May 21, 2006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE I *** + + + + +Ce livre électronique est le fruit de la +collaboration de Distributed proofreaders Europe - +http://dp.rastko.net/ - qui a effectué le premier niveau +de construction et de correction du livre, et de Ebooks +libres et gratuits - http://www.ebooksgratuits.com, qui +a effectué la mise en forme, la relecture, le second niveau +de correction et la conversion aux formats. Ont participé +à l'élaboration de ce livre: Pour Distributed proofreaders +Europe, Michel Arotcarena. Pour Ebooks libres et gratuits, +Charly, Fred et Coolmicro. + + + + + +Jean-Henri Fabre +SOUVENIRS +ENTOMOLOGIQUES + +Livre I +Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes +(1879) + + + +Table des matières + +CHAPITRE I LE SCARABÉE SACRÉ +CHAPITRE II LA VOLIÈRE +CHAPITRE III LE CERCERIS BUPRESTICIDE +CHAPITRE IV LE CERCERIS TUBERCULÉ +CHAPITRE V UN SAVANT TUEUR +CHAPITRE VI LE SPHEX À AILES JAUNES +CHAPITRE VII LES TROIS COUPS DE POIGNARD +CHAPITRE VIII LA LARVE ET LA NYMPHE +CHAPITRE IX LES HAUTES THÉORIES +CHAPITRE X LE SPHEX LANGUEDOCIEN +CHAPITRE XI SCIENCE DE L'INSTINCT +CHAPITRE XII IGNORANCE DE L'INSTINCT +CHAPITRE XIII UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX +CHAPITRE XIV LES ÉMIGRANTS +CHAPITRE XV LES AMMOPHILES +CHAPITRE XVI LES BEMBEX +CHAPITRE XVII LA CHASSE AUX DIPTÈRES +CHAPITRE XVIII UN PARASITE. LE COCON +CHAPITRE XIX RETOUR AU NID +CHAPITRE XX LES CHALICODOMES +CHAPITRE XXI EXPÉRIENCES +CHAPITRE XXII ÉCHANGE DE NIDS +NOTES + + + + +Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle à la fois étrange +et d'une grandeur singulière que celui des insectes industrieux +déployant dans leurs travaux l'art le plus raffiné. L'instinct +porté ainsi au plus haut degré dont la nature offre des exemples, +confond la raison humaine. Le trouble de l'esprit augmente, +lorsque intervient l'observation patiente et minutieuse de tous +les détails de la vie des êtres les mieux doués sous le rapport de +l'instinct. + +E. Blanchard. + +CHAPITRE I +LE SCARABÉE SACRÉ + +Les choses se passèrent ainsi. Nous étions cinq ou six: moi le +plus vieux, leur maître, mais encore plus leur compagnon et leur +ami; eux, jeunes gens à coeur chaleureux, à riante imagination, +débordant de cette sève printanière de la vie qui nous rend si +expansifs et si désireux de connaître. Devisant de choses et +d'autres, par un sentier bordé d'hyèbles et d'aubépines, où déjà +la Cétoine dorée s'enivrait d'amères senteurs sur les corymbes +épanouis, on allait voir si le Scarabée sacré avait fait sa +première apparition au plateau sablonneux des Angles[1], et roulait +sa pilule de bouse, image du monde pour la vieille Égypte; on +allait s'informer si les eaux vives de la base de la colline +n'abritaient point, sous leur tapis de lentilles aquatiques, de +jeunes tritons, dont les branchies ressemblent à de menus rameaux +de corail; si l'épinoche, l'élégant petit poisson des ruisselets, +avait mis sa cravate de noces, azur et pourpre; si, de son aile +aiguë, l'hirondelle, nouvellement arrivée, effleurait la prairie, +pourchassant les tipules, qui sèment leurs oeufs en dansant; si, +sur le seuil d'un terrier creusé dans le grès, le lézard ocellé +étalait au soleil sa croupe constellée de taches bleues; si la +mouette rieuse, venue de la mer à la suite des légions de poissons +qui remontent le Rhône pour frayer dans ses eaux, planait par +bandes sur le fleuve en jetant par intervalles son cri pareil à +l'éclat de rire d'un maniaque; si... mais tenons-nous-en là; pour +abréger, disons que, gens simples et naïfs, prenant un vif plaisir +à vivre avec les bêtes, nous allions passer une matinée à la fête +ineffable du réveil de la vie au printemps. + +Les événements répondirent à nos espérances. L'épinoche avait fait +sa toilette; ses écailles eussent fait pâlir l'éclat de l'argent; +sa gorge était frottée du plus vif vermillon. À l'approche de +l'aulastome, grosse sangsue noire mal intentionnée, sur le dos, +sur les flancs, ses aiguillons brusquement se dressaient, comme +poussés par un ressort. Devant cette attitude déterminée, le +bandit se laisse honteusement couler parmi les herbages. La gent +béate des mollusques, planorbes, physes, limnées, humait l'air à +la surface des eaux. L'hydrophile et sa hideuse larve, pirates des +mares, tantôt à l'un tantôt à l'autre en passant tordaient le cou. +Le stupide troupeau ne paraissait pas même s'en apercevoir. Mais +laissons les eaux de la plaine et gravissons la falaise qui nous +sépare du plateau. Là-haut, des moutons pâturent, des chevaux +s'exercent aux courses prochaines, tous distribuant la manne aux +bousiers en liesse. + +Voici à l'oeuvre les coléoptères vidangeurs à qui est dévolue la +haute mission d'expurger le sol de ses immondices. On ne se +lasserait pas d'admirer la variété d'outils dont ils sont munis, +soit pour remuer la matière stercorale, la dépecer, la façonner, +soit pour creuser de profondes retraites où ils doivent s'enfermer +avec leur butin. Cet outillage est comme un musée technologique, +où tous les instruments de fouille seraient représentés. Il y a là +des pièces qui semblent imitées de celles de l'industrie humaine; +il y en a d'autres d'un type original, où nous pourrions nous- +mêmes prendre modèle pour de nouvelles combinaisons. + +Le Copris espagnol porte sur le front une vigoureuse corne, +pointue et recourbée en arrière, pareille à la longue branche d'un +pic. À semblable corne, le Copris lunaire adjoint deux fortes +pointes taillées en soc de charrue, issues du thorax; et entre les +deux, une protubérance à arête vive faisant office de large +racloir. Le Bubas Bubale et le Bubas Bison, tous les deux confinés +aux bords de la Méditerranée, sont armés sur le front de deux +robustes cornes divergentes, entre lesquelles s'avance un soc +horizontal fourni par le corselet. Le Minotaure Typhée porte sur +le devant du thorax, trois pointes d'araire, parallèles et +dirigées en avant, les latérales plus longues, la médiane plus +courte. L'Onthophage taureau a pour outil deux pièces longues et +courbes qui rappellent les cornes d'un taureau; l'Onthophage +fourchu a pour sa part une fourche à deux branches, dressées +d'aplomb sur sa tête aplatie. Le moins avantagé est doué, tantôt +sur la tête, tantôt sur le corselet, de tubercules durs, outils +obtus que la patience de l'insecte sait toutefois très-bien +utiliser. Tous sont armés de la pelle, c'est-à-dire qu'ils ont la +tête large, plate et à bord tranchant; tous font usage du râteau, +c'est-à-dire qu'ils recueillent avec leurs pattes antérieures +dentelées. + +Comme dédommagement à sa besogne ordurière, plus d'un exhale +l'odeur forte du musc, et brille sous le ventre du reflet des +métaux polis. Le Géotrupe hypocrite a par dessous l'éclat du +cuivre et de l'or; le Géotrupe stercoraire a le ventre d'un violet +améthyste. Mais, en général, leur coloration est le noir. C'est +aux régions tropicales qu'appartiennent les bousiers splendidement +costumés, véritables bijoux vivants. Sous les bouses de chameau, +la Haute-Égypte nous présenterait tel Scarabée qui rivalise avec +le vert éclatant de l'émeraude; la Guyane, le Brésil, le Sénégal, +nous montreraient tels Copris d'un rouge métallique, aussi riche +que celui du cuivre, aussi vif que celui du rubis. Si cet écrin de +l'ordure nous manque, les bousiers de nos pays ne sont pas moins +remarquables par leurs moeurs. + +Quel empressement autour d'une même bouse! Jamais aventuriers +accourus des quatre coins du monde n'ont mis telle ferveur à +l'exploitation d'un placer californien. Avant que le soleil soit +devenu trop chaud, ils sont là par centaines, grands et petits, +pêle-mêle, de toute espèce, de toute forme, de toute taille, se +hâtant de se tailler une part dans le gâteau commun. Il y en a qui +travaillent à ciel ouvert, et ratissent la surface; il y en a qui +s'ouvrent des galeries dans l'épaisseur même du monceau, à la +recherche des filons de choix; d'autres exploitent la couche +inférieure pour enfouir sans délai leur butin dans le sol sous- +jacent; d'autres, les plus petits, émiettent à l'écart un lopin +éboulé des grandes fouilles de leurs forts collaborateurs. +Quelques-uns, les nouveaux venus et les plus affamés sans doute, +consomment sur place; mais le plus grand nombre songe à se faire +un avoir qui lui permette de couler de longs jours dans +l'abondance, au fond d'une sûre retraite. Une bouse, fraîche à +point, ne se trouve pas quand on veut au milieu des plaines +stériles du thym; telle aubaine est une vraie bénédiction du ciel; +les favorisés du sort ont seuls un pareil lot. Aussi les richesses +d'aujourd'hui sont-elles prudemment mises en magasin. Le fumet +stercoraire a porté l'heureuse nouvelle à un kilomètre à la ronde, +et tous sont accourus s'amasser des provisions. Quelques +retardataires arrivent encore, au vol ou pédestrement. + +Quel est celui-ci qui trottine vers le monceau, craignant +d'arriver trop tard? Ses longues pattes se meuvent avec une +brusque gaucherie, comme poussées par une mécanique que l'insecte +aurait dans le ventre; ses petites antennes rousses épanouissent +leur éventail, signe d'inquiète convoitise. Il arrive, il est +arrivé, non sans culbuter quelques convives. C'est le Scarabée +sacré, tout de noir habillé, le plus gros et le plus célèbre de +nos bousiers. Le voilà attablé, côte à côte avec ses confrères, +qui, du plat de leurs larges pattes antérieures, donnent à petits +coups la dernière façon à leur boule, ou bien l'enrichissent d'une +dernière couche avant de se retirer et d'aller jouir en paix du +fruit de leur travail. Suivons dans toutes ses phases la +confection de la fameuse boule. + +Le chaperon, c'est-à-dire le bord de la tête, large et plate, est +crénelé de six dentelures angulaires rangées en demi-cercle. C'est +là l'outil de fouille et de dépècement, le râteau qui soulève et +rejette les fibres végétales non nutritives, va au meilleur, le +ratisse et le rassemble. Un choix est ainsi fait, car pour ces +fins connaisseurs, ceci vaut mieux que cela; choix par à peu près, +si le Scarabée s'occupe de ses propres victuailles, mais d'une +scrupuleuse rigueur s'il faut confectionner la boule maternelle, +creusée d'une niche centrale où l'oeuf doit éclore. Alors tout +brin fibreux est soigneusement rejeté, et la quintessence +stercoraire seule cueillie pour bâtir la couche interne de la +cellule. À sa sortie de l'oeuf, la jeune larve trouve ainsi, dans +la paroi même de sa loge, un aliment raffiné qui lui fortifie +l'estomac et lui permet d'attaquer plus tard les couches externes +et grossières. + +Pour ses besoins à lui, le Scarabée est moins difficile, et se +contente d'un triage en gros. Le chaperon dentelé éventre donc et +fouille, élimine et rassemble un peu au hasard. Les jambes +antérieures concourent puissamment à l'ouvrage. Elles sont +aplaties, courbées en arc de cercle, relevées de fortes nervures +et armées en dehors de cinq robustes dents. Faut-il faire acte de +force, culbuter un obstacle, se frayer une voie au plus épais du +monceau, le bousier joue des coudes, c'est-à-dire qu'il déploie de +droite et de gauche ses jambes dentelées, et d'un vigoureux coup +de râteau déblaie une demi-circonférence. La place faite, les +mêmes pattes ont un autre genre de travail: elles recueillent par +brassées la matière râtelée par le chaperon et la conduisent sous +le ventre de l'insecte, entre les quatre pattes postérieures. +Celles-ci sont conformées pour le métier de tourneur. Leurs +jambes, surtout celles de la dernière paire, sont longues et +fluettes, légèrement courbées en arc et terminées par une griffe +très-aiguë. Il suffit de les voir pour reconnaître en elles un +compas sphérique, qui, dans ses branches courbes, enlace un corps +globuleux pour en vérifier, en corriger la forme. Leur rôle est, +en effet, de façonner la boule. + +Brassée par brassée, la matière s'amasse sous le ventre, entre les +quatre jambes, qui, par une simple pression, lui communiquent leur +propre courbure et lui donnent une première façon. Puis, par +moments, la pilule dégrossie est mise en branle entre les quatre +branches du double compas sphérique; elle tourne sous le ventre du +bousier et se perfectionne par la rotation. Si la couche +superficielle manque de plasticité et menace de s'écailler, si +quelque point trop filandreux n'obéit pas à l'action du tour, les +pattes antérieures retouchent les endroits défectueux; à petits +coups de leurs larges battoirs, elles tapent la pilule pour faire +prendre corps à la couche nouvelle et emplâtrer dans la masse les +brins récalcitrants. + +Par un soleil vif, quand l'ouvrage presse, on est émerveillé de la +fébrile prestesse du tourneur. Aussi la besogne marche-t-elle +vite: c'était tantôt une maigre pilule, c'est maintenant une bille +de la grosseur d'une noix, ce sera tout à l'heure une boule de la +grosseur d'une pomme. J'ai vu des goulus en confectionner de la +grosseur du poing. Voilà certes sur la planche du pain pour +quelques jours. + +Les provisions sont faites; il s'agit maintenant de se retirer de +la mêlée et d'acheminer les vivres en lieu opportun. Là, +commencent les traits de moeurs les plus frappants du Scarabée. +Sans délai, le bousier se met en route; il embrasse la sphère de +ses deux longues jambes postérieures, dont les griffes terminales, +implantées dans la masse, servent de pivots de rotation; il prend +appui sur les jambes intermédiaires, et faisant levier avec les +brassards dentelés des pattes de devant, qui tour à tour pressent +sur le sol, il progresse à reculons avec sa charge, le corps +incliné, la tête en bas, l'arrière-train en haut. Les pattes +postérieures, organe principal de la mécanique, sont dans un +mouvement continuel; elles vont et viennent, déplaçant la griffe +pour changer l'axe de rotation, maintenir la charge en équilibre +et la faire avancer par les poussées alternatives de droite et de +gauche. À tour de rôle, la boule se trouve de la sorte en contact +avec le sol par tous les points de sa surface, ce qui la +perfectionne dans sa forme et donne consistance égale à sa couche +extérieure par une pression uniformément répartie. + +Et hardi! Ça va, ça roule; on arrivera, non sans encombre +cependant. Voici un premier pas difficile: le bousier s'achemine +en travers d'un talus, et la lourde masse tend à suivre la pente; +mais l'insecte, pour des motifs à lui connus, préfère croiser +cette voie naturelle, projet audacieux dont l'insuccès dépend d'un +faux pas, d'un grain de sable troublant l'équilibre. Le faux pas +est fait, la boule roule au fond de la vallée; l'insecte, culbuté +par l'élan de la charge, gigote, se remet sur ses jambes et +accourt s'atteler. La mécanique fonctionne de plus belle. -- Mais +prends donc garde, étourdi; suis le creux du vallon, qui +t'épargnera peine et mésaventure; le chemin y est bon, tout uni; +ta pilule y roulera sans effort. -- Eh bien non: l'insecte se +propose de remonter le talus qui lui a été fatal. Peut-être lui +convient-il de regagner les hauteurs. À cela je n'ai rien à dire; +l'opinion du Scarabée est plus clairvoyante que la mienne sur +l'opportunité de se tenir en haut lieu. -- Prends au moins ce +sentier, qui, par une pente douce, te conduira là-haut. -- Pas du +tout, s'il se trouve à proximité quelque talus bien raide, +impossible à remonter, c'est celui-là que l'entêté préfère. Alors +commence le travail de Sisyphe. La boule, fardeau énorme, est +péniblement hissée, pas à pas, avec mille précautions, à une +certaine hauteur, toujours à reculons. On se demande par quel +miracle de statique une telle masse peut être retenue sur la +pente. Ah! un mouvement mal combiné met à néant tant de fatigue: +la boule dévale entraînant avec elle le Scarabée. L'escalade est +reprise, bientôt suivie d'une nouvelle chute. La tentative +recommence, mieux conduite cette fois aux passages difficiles; une +maudite racine de gramen, cause des précédentes culbutes, est +prudemment tournée. Encore un peu, et nous y sommes; mais +doucement, tout doucement. La rampe est périlleuse et un rien peut +tout compromettre. Voilà que la jambe glisse sur un gravier poli. +La boule redescend pêle-mêle avec le bousier. Et celui-ci de +recommencer avec une opiniâtreté que rien ne lasse. Dix fois, +vingt fois, il tentera l'infructueuse escalade, jusqu'à ce que son +obstination ait triomphé des obstacles, ou que, mieux avisé et +reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il adopte le chemin en +plaine. + +Le Scarabée ne travaille pas toujours seul au charroi de la +précieuse pilule: fréquemment, il s'adjoint un confrère; ou, pour +mieux dire, c'est le confrère qui s'adjoint. Voici comment +d'habitude se passe la chose. -- Sa boule préparée, un bousier +sort de la mêlée et quitte le chantier, poussant à reculons son +butin. Un voisin, des derniers venus, et dont la besogne est à +peine ébauchée, brusquement laisse là son travail et court à la +boule roulante, prêter main forte à l'heureux propriétaire, qui +paraît accepter bénévolement le secours. Désormais, les deux +compagnons travaillent en associés. À qui mieux mieux, ils +acheminent la pilule en lieu sûr. Y a-t-il eu pacte, en effet, sur +le chantier, convention tacite de se partager le gâteau? Pendant +que l'un pétrissait et façonnait la boule, l'autre ouvrait-il de +riches filons pour en extraire des matériaux de choix et les +adjoindre aux provisions communes? Je n'ai jamais surpris pareille +collaboration; j'ai toujours vu chaque bousier exclusivement +occupé de ses propres affaires sur les lieux d'exploitation. Donc, +pour le dernier venu, aucun droit acquis. + +Serait-ce alors une association des deux sexes, un couple qui va +se mettre en ménage? Quelque temps, je l'ai cru. Les deux +bousiers, l'un par devant, l'autre par derrière, poussant d'un +même zèle la lourde pelote, me rappelaient certains couplets que +moulinaient dans le temps les orgues de Barbarie. «Pour monter +notre ménage, hélas! comment ferons-nous. -- Toi devant et moi +derrière, nous pousserons le tonneau.» -- De par le scalpel, il +m'a fallu renoncer à cette idylle de famille. Chez les Scarabées, +les deux sexes ne se distinguent l'un de l'autre par aucune +différence extérieure. J'ai donc soumis à l'autopsie les deux +bousiers occupés au charroi d'une même boule; et très-souvent, ils +se sont trouvés du même sexe. + +Ni communauté de famille, ni communauté de travail. Quelle est +alors la raison d'être de l'apparente société? C'est tout +simplement tentative de rapt. L'empressé confrère, sous le +fallacieux prétexte de donner un coup de main, nourrit le projet +de détourner la boule à la première occasion. Faire sa pilule au +tas demande fatigue et patience; la piller quand elle est faite, +ou du moins s'imposer comme convive, est bien plus commode. Si la +vigilance du propriétaire fait défaut, on prendra la fuite avec le +trésor; si l'on est surveillé de trop près, on s'attable à deux, +alléguant les services rendus. Tout est profit en pareille +tactique; aussi le pillage est-il exercé comme une industrie des +plus fructueuses. Les uns s'y prennent sournoisement, comme je +viens de le dire; ils accourent en aide à un confrère qui +nullement n'a besoin d'eux, et sous les apparences d'un charitable +secours, dissimulent de très indélicates convoitises. D'autres, +plus hardis peut-être, plus confiants dans leur force, vont droit +au but et détroussent brutalement. + +À tout instant des scènes se passent dans le genre de celle-ci. -- +Un Scarabée s'en va, paisible, tout seul, roulant sa boule, +propriété légitime, acquise par un travail consciencieux. Un autre +survient au vol, je ne sais d'où, se laisse lourdement choir, +replie sous les élytres ses ailes enfumées et du revers de ses +brassards dentés culbute le propriétaire, impuissant à parer +l'attaque dans sa posture d'attelage. Pendant que l'exproprié se +démène et se remet sur jambes, l'autre se campe sur le haut de la +boule, position la plus avantageuse pour repousser l'assaillant. +Les brassards pliés sous la poitrine et prêt à la riposte, il +attend les événements. Le volé tourne autour de la pelote, +cherchant un point favorable pour tenter l'assaut; le voleur +pivote sur le dôme de la citadelle et constamment lui fait face. +Si le premier se dresse pour l'escalade, le second lui détache un +coup de bras qui l'étend sur le dos. Inexpugnable du haut de son +fort, l'assiégé déjouerait indéfiniment les tentatives de son +adversaire si celui-ci ne changeait de tactique pour rentrer en +possession de son bien. La sape joue pour faire crouler la +citadelle avec la garnison. La boule, inférieurement ébranlée, +chancelle et roule, entraînant avec elle le bousier pillard, qui +s'escrime de son mieux pour se maintenir au dessus. Il y parvient, +mais non toujours, par une gymnastique précipitée qui lui fait +gagner en altitude ce que la rotation du support lui fait perdre. +S'il est mis à pied par un faux mouvement, les chances s'égalisent +et la lutte tourne au pugilat. Voleur et volé se prennent corps à +corps, poitrine contre poitrine. Des pattes s'emmêlent et se +démêlent, les articulations s'enlacent, les armures de corne se +choquent ou grincent avec le bruit aigre d'un métal limé. Puis +celui des deux qui parvient à renverser sur le dos son adversaire +et à se dégager, à la hâte prend position sur le haut de la boule. +Le siège recommence, tantôt par le pillard, tantôt par le pillé, +suivant que l'ont décidé les chances de la lutte corps à corps. Le +premier, hardi flibustier sans doute et coureur d'aventures, +fréquemment a le dessus. Alors, après deux ou trois défaites, +l'exproprié se lasse et revient philosophiquement au tas pour se +confectionner une nouvelle pilule. Quant à l'autre, toute crainte +de surprise dissipée, il s'attelle et pousse où bon lui semble la +boule conquise. J'ai vu parfois survenir un troisième larron qui +volait le voleur. En conscience, je n'en étais pas fâché. + +Vainement, je me demande quel est le Proudhon qui a fait passer +dans les moeurs du Scarabée l'audacieux paradoxe: «_La propriété, +c'est le vol_»; quel est le diplomate qui a mis en honneur chez +les bousiers la sauvage proposition: «_La force prime le droit._» +Les données me manquent pour remonter aux causes de ces +spoliations passées en habitude, de cet abus de la force pour la +conquête d'un crottin; tout ce que je peux affirmer, c'est que le +larcin est, parmi les Scarabées, d'un usage général. Ces rouleurs +de bouse se pillent entre eux avec un sans-gêne dont je ne connais +pas d'autre exemple aussi effrontément caractérisé. Je laisse aux +observateurs futurs le soin d'élucider ce curieux problème de la +psychologie des bêtes, et je reviens aux deux associés roulant de +concert leur pilule. + +Mais, d'abord, dissipons une erreur qui a cours dans les livres. +Je lis dans le magnifique ouvrage de M. Émile Blanchard, +_Métamorphoses, Moeurs et Instincts des insectes_, le passage +suivant: «Notre insecte se trouve parfois arrêté, par un obstacle +insurmontable, la boule est tombée dans un trou. C'est ici +qu'apparaît chez l'Ateuchus[2] une intelligence de la situation +vraiment étonnante, et une facilité de communication entre les +individus de la même espèce plus surprenante encore. +L'impossibilité de franchir l'obstacle avec la boule étant +reconnue, l'Ateuchus semble l'abandonner, il s'envole au loin. Si +vous êtes suffisamment doué de cette grande et noble vertu qu'on +appelle la patience, demeurez près de cette boule laissée à +l'abandon: au bout de quelque temps, l'Ateuchus reviendra à cette +place, et il n'y reviendra pas seul; il sera suivi de deux, trois, +quatre, cinq compagnons qui s'abattent tous à l'endroit désigné, +mettent leurs efforts en commun pour enlever le fardeau. +L'Ateuchus a été chercher du renfort, et voilà comment, au milieu +des champs arides, il est si ordinaire de voir plusieurs Ateuchus +réunis pour le transport d'une seule boule.» -- Je lis enfin dans +le _Magasin d'entomologie_ d'Illiger: -- «Un Gymnopleure +pilulaire[3] en construisant la boule de fiente destinée à +renfermer ses oeufs, la fit rouler dans un trou, d'où il s'efforça +pendant longtemps de la tirer tout seul. Voyant qu'il perdait son +temps en vains efforts, il courut à un tas de fumier voisin +chercher trois individus de son espèce, qui, unissant leurs forces +aux siennes, parvinrent à retirer la boule de la cavité où elle +était tombée, puis retournèrent à leur fumier continuer leurs +travaux.» + +J'en demande bien pardon à mon illustre maître, M. Blanchard, mais +certainement, les choses ne se passent pas ainsi. D'abord les deux +récits sont tellement conformes, qu'ils ont sans doute chacun même +origine. Illiger, sur une observation trop peu suivie pour mériter +confiance aveugle, a mis en avant l'aventure de son Gymnopleure; +et le même fait a été répété pour les Scarabées, parce que, en +effet, il est très commun de voir deux de ces insectes occupés en +commun soit à faire rouler une pilule, soit à la retirer d'un +endroit difficile. Mais le concours de deux ne prouve en rien que +le bousier dans l'embarras soit allé requérir main forte auprès +des camarades. J'ai eu, dans une large mesure, la patience que +recommande M. Blanchard; j'ai vécu de longs jours, pourrais-je +dire, en intimité avec le Scarabée sacré; je me suis ingénié de +toutes les manières pour voir clair, autant que possible, dans ses +us et coutumes et les étudier sur le vif, et je n'ai jamais rien +surpris qui de près ou de loin, fit songer à des compagnons +appelés en aide. Comme je le relaterai bientôt, j'ai soumis le +bousier à des épreuves bien autrement sérieuses que celles d'une +cavité où la pilule aurait pu choir; je l'ai mis dans des embarras +plus graves que celui d'une pente à remonter, vrai jeu pour le +Sisyphe entêté qui semble se complaire à la rude gymnastique des +endroits déclives, comme si la pilule en devenant de la sorte plus +ferme, gagnait ainsi en valeur; j'ai fait naître par mon artifice +des situations où l'insecte avait besoin plus que jamais de +secours, et jamais à mes yeux n'a paru quelque preuve de bons +offices entre camarades. J'ai vu des pillés, j'ai vu des pillards, +et rien de plus. Si plusieurs bousiers entouraient la même pilule, +c'est qu'il y avait bataille. Mon humble avis est donc que +quelques Scarabées réunis autour d'une même pelote dans des +intentions de pillage, ont donné lieu à ces récits de camarades +appelés pour donner un coup de main. Des observations incomplètes, +ont fait d'un audacieux détrousseur un compagnon serviable, qui se +dérange de son travail pour prêter un coup d'épaule. + +Ce n'est pas affaire de faible portée que d'accorder à un insecte +une intelligence de la situation vraiment étonnante, et une +facilité de communication entre individus de la même espèce plus +surprenante encore. J'insiste donc sur ce point. Comment? Un +Scarabée dans la détresse concevrait l'idée d'aller quérir de +l'aide? Il s'en irait au vol, explorant le pays tout à la ronde, +pour trouver des confrères à l'oeuvre autour d'une bouse; et les +trouvant, par une pantomime quelconque, par le geste des antennes +en particulier, il leur tiendrait à peu près ce langage: «Dites +donc, vous autres, ma charge a versé là-bas dans un trou; venez +m'aider à la retirer. Je vous revaudrai cela dans l'occasion.» Et +les collègues comprendraient! Et, chose non moins forte, ils +laisseraient aussitôt là leur travail, leur pilule commencée, leur +chère pilule exposée aux convoitises des autres et certainement +pillée en leur absence, pour s'en aller prêter secours au +suppliant! Tant d'abnégation me laisse d'une profonde incrédulité, +que corrobore tout ce que j'ai vu pendant des années et des +années, non dans des boites à collection, mais sur les lieux mêmes +de travail du Scarabée. En dehors des soins de la maternité, soins +dans lesquels il est presque toujours admirable, l'insecte, à +moins qu'il ne vive en société, comme les Abeilles, les Fourmis et +les autres, ne se préoccupe d'autre chose que de lui-même. + +Mais terminons là cette digression, qu'excuse l'importance du +sujet. J'ai dit qu'un Scarabée, propriétaire d'une boule qu'il +pousse à reculons, est fréquemment rejoint par un confrère, qui +accourt le seconder dans un but intéressé, et le piller si +l'occasion s'en présente. Appelons associés, bien que ce ne soit +pas là le mot propre, les deux collaborateurs, dont l'un s'impose +et dont l'autre peut-être, n'accepte des offices étrangers que +crainte d'un mal pire. La rencontre est d'ailleurs des plus +pacifiques. Le bousier propriétaire ne se détourne pas un seul +instant de son travail à l'arrivée de l'acolyte; le nouveau venu +semble animé des meilleures intentions et se met incontinent à +l'ouvrage. Le mode d'attelage est différent pour chacun des +associés. Le propriétaire occupe la position principale, la place +d'honneur: il pousse à l'arrière de la charge, les pattes +postérieures en haut, la tête en bas. L'acolyte occupe le devant, +dans une position inverse, la tête en haut, les bras dentés sur la +boule, les longues jambes postérieures sur le sol. Entre les deux, +la pilule chemine, chassée devant par le premier, attirée à lui +par le second. + +Les efforts du couple ne sont pas toujours bien concordants, +d'autant plus que l'aide tourne le dos au chemin à parcourir, et +que le propriétaire a la vue bornée par la charge. De là, des +accidents réitérés, de grotesques culbutes dont on prend gaîment +son parti: chacun se ramasse à la hâte et reprend position sans +intervertir l'ordre. En plaine, ce mode de charroi ne répond pas à +la dépense dynamique, faute de précision dans les mouvements +combinés; à lui seul, le Scarabée de l'arrière ferait aussi vite +et mieux. Aussi l'acolyte, après avoir donné des preuves de son +bon vouloir, au risque de troubler le mécanisme, prend-il le parti +de se tenir en repos, sans abandonner, bien entendu, la précieuse +pelote qu'il regarde comme déjà sienne. Pelote touchée est pelote +acquise. Il ne commettra pas cette imprudence: l'autre le +planterait là. + +Il ramasse donc ses jambes sous le ventre, s'aplatit, s'incruste +pour ainsi dire sur la boule et fait corps avec elle. Le tout, +pilule et bousier cramponné à sa surface, roule désormais en bloc +sous la poussée du légitime propriétaire. Que la charge lui passe +sur le corps, qu'il occupe le dessus, le dessous, le côté du +fardeau roulant, peu lui importe; l'aide tient bon et reste coi. +Singulier auxiliaire, qui se fait carrosser pour avoir sa part de +vivres! Mais qu'une rampe ardue se présente, et un beau rôle lui +revient. Alors, sur la pente pénible, il se met en chef de file, +retenant de ses bras dentés la pesante masse, tandis que son +confrère prend appui pour hisser la charge un peu plus haut. +Ainsi, à deux, par une combinaison d'efforts bien ménagés, celui +d'en haut retenant, celui d'en bas poussant, je les ai vus gravir +des talus où sans résultat se serait épuisé l'entêtement d'un +seul. Mais tous n'ont pas le même zèle en ces moments difficiles: +il s'en trouve qui, sur les pentes où leur concours serait le plus +nécessaire, n'ont pas l'air de se douter le moins du monde des +difficultés à surmonter. Tandis que le malheureux Sisyphe s'épuise +en tentatives pour franchir le mauvais pas, l'autre, +tranquillement laisse faire, incrusté sur la boule, avec elle +roulant dans la dégringolade, avec elle hissé derechef. + +J'ai soumis bien des fois deux associés à l'épreuve suivante, pour +juger de leurs facultés inventives en un grave embarras. +Supposons-les en plaine, l'acolyte immobile sur la pelote, l'autre +poussant. Avec une longue et forte épingle, sans troubler +l'attelage, je cloue au sol la boule, qui s'arrête soudain. Le +Scarabée, non au courant de mes perfidies, croit sans doute +quelque obstacle naturel, ornière, racine de chiendent, caillou +barrant le chemin. Il redouble d'efforts, s'escrime de son mieux; +rien ne bouge. -- Que se passe-t-il donc? Allons voir. -- Par deux +ou trois fois, l'insecte fait le tour de sa pilule. Ne découvrant +rien qui puisse motiver l'immobilité, il revient à l'arrière, et +pousse de nouveau. La boule reste inébranlable. -- Voyons là-haut. +-- L'insecte y monte. Il n'y trouve que son collègue immobile, car +j'avais soin d'enfoncer assez l'épingle pour que la tête disparût +dans la masse de la pelote; il explore tout le dôme et redescend. +D'autres poussées sont vigoureusement essayées en avant, sur les +côtés; l'insuccès est le même. Jamais bousier sans doute ne +s'était trouvé en présence d'un pareil problème d'inertie. + +Voilà le moment, le vrai moment de réclamer de l'aide, chose +d'autant plus aisée que le collègue est là, tout près, accroupi +sur le dôme. Le Scarabée va-t-il le secouer et lui dire quelque +chose comme ceci: «Que fais-tu là, fainéant! Mais viens donc voir, +la mécanique ne marche plus!» Rien ne le prouve, car je vois +longtemps le Scarabée s'obstiner à ébranler l'inébranlable, à +explorer d'ici et de là, par dessus, par côté, la machine +immobilisée, tandis que l'acolyte persiste dans son repos. À la +longue, cependant, ce dernier a conscience que quelque chose +d'insolite se passe; il en est averti par les allées et venues +inquiètes du confrère et par l'immobilité de la pilule. Il descend +donc et à son tour examine la chose. L'attelage à deux ne fait pas +mieux que l'attelage à un seul. Ceci se complique. Le petit +éventail de leurs antennes s'épanouit, se ferme, se rouvre, +s'épanouit, se rouvre, s'agite et trahit leur vive préoccupation. +Puis un trait de génie met fin à ces perplexités. «Qui sait ce +qu'il y a là-dessous?» -- La pilule est donc explorée par la base, +et une fouille légère a bientôt mis l'épingle à découvert. +Aussitôt il est reconnu que le noeud de la question est là. + +Si j'avais eu voix délibérative au conseil, j'aurais dit: Il faut +pratiquer une excavation et extraire le pieu qui fixe la boule. -- +Ce procédé, le plus élémentaire de tous et d'une mise en pratique +facile pour des fouilleurs aussi experts, ne fut pas adopté, pas +même essayé. Le bousier trouva mieux que l'homme. Les deux +collègues, qui d'ici, qui de là, s'insinuent sous la boule, +laquelle glisse d'autant et remonte le long de l'épingle à mesure +que s'enfoncent les coins vivants. La mollesse de la matière, qui +cède en se creusant d'un canal sous la tête du pieu inébranlable, +permet cette habile manoeuvre. Bientôt la pelote est suspendue à +une hauteur, égale à l'épaisseur du corps des Scarabées. Le reste +est plus difficile. Les bousiers, d'abord couchés à plat, se +dressent peu à peu sur les jambes, poussant toujours sur le dos. +C'est dur à venir à mesure que les pattes perdent de leur +puissance en se redressant davantage; mais enfin cela vient. Puis +un moment arrive où la poussée avec le dos n'est plus praticable, +la hauteur limite étant atteinte. Un dernier moyen reste, mais +bien moins favorable au développement de force. Tantôt dans l'une, +tantôt dans l'autre de ses postures d'attelage, c'est-à-dire la +tête en bas ou bien la tête en haut, l'insecte pousse soit avec +les pattes postérieures, soit avec les pattes antérieures. +Finalement, la boule tombe à terre, si l'épingle toutefois n'est +pas trop longue. L'éventrement de la pilule par le pieu est tant +bien que mal réparé et le charroi aussitôt recommence. + +Mais si l'épingle est d'une longueur trop considérable, la pelote, +encore solidement fixée, finit par être suspendue à une hauteur +que l'insecte, se redressant, ne peut plus dépasser. Dans ce cas, +après de vaines évolutions autour du mât de cocagne inaccessible, +les bousiers abandonnent la place si l'on n'a pas la bonté d'âme +d'achever soi-même la besogne et de leur restituer le trésor. Ou +bien encore, on leur vient en aide de la manière suivante. On +exhausse le sol au moyen d'une petite pierre plate, piédestal du +haut duquel il est possible à l'insecte de continuer. L'utilité de +ce secours ne semble pas immédiatement comprise, car nul des deux +ne s'empresse d'en faire profit. Néanmoins, par hasard ou à +dessein, l'un ou l'autre finit par se trouver sur le haut de la +pierre. O bonheur! en passant, le bousier a senti la pilule lui +effleurer le dos. À ce contact, le courage revient et les efforts +recommencent. Voilà l'insecte qui, sur la secourable plate-forme, +tend les articulations, fait comme on dit le gros dos et refoule +en haut la pilule. Quand le dos ne suffit plus, il manoeuvre des +pattes, soit droit, soit renversé. Nouvel arrêt et nouveaux signes +d'inquiétude lorsque la limite d'extension est atteinte. Alors, +sans déranger la bête, sur la première petite pierre mettons-en +une seconde. À l'aide de ce nouveau gradin, point d'appui pour ses +leviers, l'insecte poursuit le travail. En ajoutant ainsi assise +sur assise, à mesure qu'il en était besoin, j'ai vu le Scarabée, +hissé sur une branlante pile de trois à quatre travers de doigt de +hauteur, persister dans son oeuvre jusqu'à complet arrachement de +la pilule. + +Y avait-il en lui quelque vague connaissance des services rendus +par l'exhaussement de la base d'appui? Je me permettrai d'en +douter, bien que l'insecte ait fort habilement profité de ma +plate-forme de petites pierres. Si, en effet, l'idée si +élémentaire de faire usage d'une base plus haute pour atteindre à +un objet trop élevé ne dépassait la portée de ses facultés, +comment se fait-il qu'étant deux, nul ne songe à prêter son dos à +l'autre pour l'élever d'autant et lui rendre ainsi le travail +possible? L'un aidant l'autre, ils doubleraient l'altitude gagnée. +Ah! qu'ils sont loin de semblable combinaison! Chacun pousse à la +boule, du mieux qu'il peut, il est vrai; mais il pousse comme s'il +était seul et sans paraître soupçonner l'heureux résultat +qu'amènerait une manoeuvre d'ensemble. Ils font là, sur la pilule +clouée à terre par une épingle, ce qu'ils font dans des +circonstances analogues, lorsque la charge est arrêtée par un +obstacle, retenue par un lacet de chiendent, ou bien fixée en +place par quelque menu bout de tige qui s'est implanté dans la +masse molle et roulante. Mes artifices ont réalisé une condition +d'arrêt peu différente au fond, de celles qui doivent +naturellement se produire quand la pilule roule au milieu des +mille accidents du terrain; et l'insecte agit, dans mes épreuves +expérimentales, comme il agirait en toute autre circonstance où je +ne serai pas intervenu. Il fait coin et levier avec le dos, il +pousse avec les pattes, sans rien innover dans ses moyens +d'action, même lorsqu'il pourrait disposer du concours d'un +confrère. + +S'il est tout seul en face des difficultés de la boule clouée au +sol, s'il n'a pas d'acolyte, ses manoeuvres dynamiques restent +absolument les mêmes, et ses efforts aboutissent à un succès, +pourvu qu'on lui donne l'indispensable appui de la plate-forme, +édifiée petit à petit. Si pareil secours lui est refusé, le +Scarabée, que le toucher de sa chère pilule trop élevée ne stimule +plus, se décourage et, tôt ou tard, à son grand regret, sans +doute, s'envole et disparaît. Où va-t-il? Je l'ignore. Ce que je +sais fort bien, c'est qu'il ne revient pas avec une escouade de +compagnons priés de lui venir en aide. Qu'en ferait-il, lui qui ne +sait pas utiliser la présence d'un confrère quand la pilule est +part à deux? + +Mais peut-être mon expérience, dont le résultat est la suspension +de la boule à une hauteur inaccessible lorsque sont épuisés les +moyens d'action de l'insecte, sort-elle un peu trop des +habituelles conditions. Essayons alors une fossette assez profonde +et assez escarpée pour que le bousier, déposé avec sa pelote au +fond du trou, ne puisse remonter la paroi en roulant sa charge. +Voilà bien les conditions exactes citées par MM. Blanchard et +Illiger. Or, qu'advient-il dans ce cas? Lorsque des efforts +obstinés, mais sans résultat aucun, l'ont convaincu de son +impuissance, le bousier prend son vol et disparaît. Longtemps, +très-longtemps, sur la foi des maîtres, j'ai attendu le retour de +l'insecte avec le renfort de quelques amis; j'ai toujours attendu +en vain. Maintes fois aussi, il m'est arrivé de retrouver, +plusieurs jours après, la pilule sur les lieux mêmes de +l'expérience, au sommet de l'épingle ou bien au fond du trou; +preuve qu'en mon absence rien de nouveau ne s'était passé. Pilule +délaissée pour cause de force majeure, est pilule abandonnée sans +retour, sans tentatives de sauvetage avec secours d'autrui. Savant +emploi du coin et du levier pour remettre en marche la boule +immobilisée, telle est donc en somme la plus haute prouesse +intellectuelle dont m'ait rendu témoin le Scarabée sacré. En +dédommagement de ce que l'expérience nie, savoir l'appel entre +confrères à un coup de main, très volontiers je transmets ce haut +fait mécanique à l'histoire pour la glorification des bousiers. + +Orientés au hasard, à travers plaines de sable, fourrés de thym, +ornières et talus, les deux Scarabées collègues quelque temps +roulent la pelote et lui donnent ainsi une certaine fermeté de +pâte qui peut-être est de leur goût. Tout chemin faisant, un +endroit favorable est adopté. Le bousier propriétaire, celui qui +s'est maintenu toujours à la place d'honneur, à l'arrière de la +pilule, celui enfin qui presque à lui seul a fait tous les frais +du charroi, se met à l'oeuvre pour creuser la salle à manger. Tout +à côté de lui est la boule, sur laquelle l'acolyte reste cramponné +et fait le mort. Le chaperon et les jambes dentées attaquent le +sable; les déblais sont rejetés à reculons par brassées, et +l'excavation rapidement avance. Bientôt l'insecte disparaît en +entier dans l'antre ébauché. Toutes les fois qu'il revient à ciel +ouvert avec sa brassée de déblais, le fouisseur ne manque pas de +donner un coup d'oeil à sa pelote pour s'informer si tout va bien. +De temps à autre, il la rapproche du seuil du terrier; il la +palpe, et à ce contact, il semble acquérir un redoublement de +zèle. L'autre, sainte-nitouche, par son immobilité sur la boule, +continue à inspirer confiance. Cependant la salle souterraine +s'élargit et s'approfondit; le fouisseur fait de plus rares +apparitions, retenu qu'il est par l'ampleur des travaux. Le moment +est bon. L'endormi se réveille, l'astucieux acolyte décampe +chassant derrière lui la boule avec la prestesse d'un larron qui +ne veut pas être pris sur le fait. Cet abus de confiance +m'indigne, mais je laisse faire dans l'intérêt de l'histoire: il +me sera toujours temps d'intervenir pour sauvegarder la morale si +le dénouement menace de tourner à mal. + +Le voleur est déjà à quelques mètres de distance. Le volé sort du +terrier, regarde et ne trouve plus rien. Coutumier du fait lui- +même, sans doute, il sait ce que cela veut dire. Du flair et du +regard, la piste est bientôt trouvée. À la hâte, le bousier +rejoint le ravisseur; mais celui-ci, roué compère, dès qu'il se +sent talonné de près, change de mode d'attelage, se met sur les +jambes postérieures et enlace la boule avec ses bras dentés, comme +il le fait en ses fonctions d'aide. -- «Ah! mauvais drôle! +j'évente ta mèche: tu veux alléguer pour excuse que la pilule a +roulé sur la pente et que tu t'efforces de la retenir et de la +ramener au logis. Pour moi, témoin impartial de l'affaire, +j'affirme que la boule bien équilibrée à l'entrée du terrier n'a +pas roulé d'elle-même: d'ailleurs le sol est en plaine; j'affirme +t'avoir vu mettre la pelote en mouvement et t'éloigner avec des +intentions non équivoques. C'est une tentative de rapt, ou je ne +m'y connais pas.» -- Mon témoignage n'étant pas pris en +considération, le propriétaire accueille débonnairement les +excuses de l'autre; et les deux, comme si de rien n'était, +ramènent la pilule au terrier. + +Mais si le voleur a le temps de s'éloigner assez, ou s'il parvient +à celer la piste par quelque adroite contremarche, le mal est +irréparable. Avoir amassé des vivres sous les feux du soleil, les +avoir péniblement voiturés au loin, s'être creusé dans le sable +une confortable salle de banquet, et au moment où tout est prêt, +quand l'appétit aiguisé par l'exercice ajoute de nouveaux charmes +à la perspective de la prochaine bombance, se trouver tout à coup +dépossédé par un astucieux collaborateur, c'est, il faut en +convenir, un revers de fortune qui ébranlerait plus d'un courage. +Le bousier ne se laisse pas abattre par ce mauvais coup du sort: +il se frotte les joues, épanouit les antennes, hume l'air et prend +son vol vers le tas prochain pour recommencer à nouveau. J'admire +et j'envie cette trempe de caractère. + +Supposons le Scarabée assez heureux pour avoir trouvé un associé +fidèle; ou, ce qui est mieux, supposons qu'il n'ait pas rencontré +en route de confrère s'invitant lui-même. Le terrier est prêt. +C'est une cavité creusée en terrain meuble, habituellement dans le +sable, peu profonde, du volume du poing, et communiquant au dehors +par un court goulot, juste suffisant au passage de la pilule. +Aussitôt les vivres emmagasinés, le Scarabée s'enferme chez lui en +bouchant l'entrée du logis avec des déblais tenus en réserve dans +un coin. La porte close, rien au dehors ne trahit la salle du +festin. Et maintenant vive la joie; tout est pour le mieux dans le +meilleur des mondes! La table est somptueusement servie; le +plafond tamise les ardeurs du soleil et ne laisse pénétrer qu'une +chaleur douce et moite; le recueillement, l'obscurité, le concert +extérieur des grillons, tout favorise les fonctions du ventre. +Dans mon illusion, je me suis surpris à écouter aux portes, +croyant ouïr, pour couplets de table, le fameux morceau de l'opéra +de Galathée: «Ah! qu'il est doux de ne rien faire, quand tout +s'agite autour de nous.» + +Qui oserait troubler les béatitudes d'un pareil banquet? Mais le +désir d'apprendre est capable de tout, et cette audace, je l'ai +eue. J'inscris ici le résultat de mes violations de domicile. -- À +elle seule, la pilule presque en entier remplit la salle; la +somptueuse victuaille s'élève du plancher au plafond. Une étroite +galerie la sépare des parois. Là se tiennent les convives, deux ou +plus, un seul très souvent, le ventre à table, le dos à la +muraille. Une fois la place choisie, on ne bouge plus, toutes les +puissances vitales sont absorbées par les facultés digestives. Pas +de menus ébats, qui feraient perdre une bouchée, pas d'essais +dédaigneux, qui gaspilleraient les vivres. Tout doit y passer, par +ordre et religieusement. À les voir si recueillis autour de +l'ordure, on dirait qu'ils ont conscience de leur rôle +d'assainisseurs de la terre, et qu'ils se livrent avec +connaissance de cause à cette merveilleuse chimie qui de +l'immondice fait la fleur, joie des regards, et l'élytre des +Scarabées, ornement des pelouses printanières. Pour ce travail +transcendant qui doit faire matière vivante des résidus non +utilisés par le cheval et le mouton, malgré la perfection de leurs +voies digestives, le bousier doit être outillé d'une manière +particulière. Et, en effet, l'anatomie nous fait admirer la +prodigieuse longueur de son intestin, qui, plié et replié sur lui- +même, lentement élabore les matériaux en ses circuits multipliés +et les épuise jusqu'au dernier atome utilisable. D'où l'estomac de +l'herbivore n'a rien pu retirer, ce puissant alambic extrait des +richesses qui, par une simple retouche, deviennent armure d'ébène +chez le Scarabée sacré, cuirasse d'or et de rubis chez d'autres +bousiers. + +Or cette admirable métamorphose de l'ordure doit s'accomplir dans +le plus bref délai: la salubrité générale l'exige. Aussi le +Scarabée est-il doué d'une puissance digestive peut-être sans +exemple ailleurs. Une fois en loge avec des vivres, jour et nuit +il ne cesse de manger et de digérer jusqu'à ce que les provisions +soient épuisées. La preuve en est palpable. Ouvrons la cellule où +le bousier s'est retiré de ce monde. À toute heure du jour nous +trouverons l'insecte attablé, et derrière lui, appendu encore à +l'animal, un cordon continu grossièrement enroulé à la façon d'un +tas de câbles. Sans explications délicates à donner, aisément on +devine ce que le dit cordon représente. La volumineuse boule +passe, bouchée par bouchée, dans les voies digestives de +l'insecte, cède ses principes nutritifs, et reparaît du côté +opposé filée en cordon. Eh bien, ce cordon sans rupture, souvent +d'une seule pièce, toujours appendu à l'orifice de la filière, +prouve surabondamment, sans autres observations, la continuité de +l'acte digestif. Quand les provisions touchent à leur fin, le +câble déroulé est d'une longueur étonnante: cela se mesure par +pans. Où trouver le pareil de tel estomac qui, de si triste +pitance, afin que rien ne se perde au bilan de la vie, fait régal +une semaine, des quinze jours durant sans discontinuer. + +Toute la pelote passée à la filière, l'ermite reparaît au jour, +cherche fortune, trouve, se façonne une nouvelle boule et +recommence. Cette vie de liesse dure un à deux mois, de mai en +juin; puis quand viennent les fortes chaleurs aimées des Cigales, +les Scarabées prennent leurs quartiers d'été et s'enfouissent au +frais dans le sol. Ils reparaissent aux premières pluies +d'automne, moins nombreux, moins actifs qu'au printemps, mais +occupés alors apparemment de l'oeuvre capitale, de l'avenir de +leur race. + +CHAPITRE II +LA VOLIÈRE + +Si l'on recherche dans les auteurs quelques renseignements sur les +moeurs du Scarabée sacré en particulier, et sur les rouleurs de +pilules de bouse en général, on trouve que la science en est +encore aujourd'hui à quelques-uns des préjugés ayant cours du +temps des Pharaons. La pilule cahotée à travers champs, contient, +dit-on, un oeuf; c'est un berceau où la future larve doit trouver +à la fois le vivre et le couvert. Les parents la roulent sur le +sol accidenté pour la façonner plus ronde; et quand par les chocs, +les cahotements, les chutes le long des pentes, elle est +convenablement élaborée, ils l'enfouissent et l'abandonnent aux +soins de la grande couveuse, la terre. + +Ces brutalités de la première éducation m'ont toujours paru peu +probables. Comment un oeuf de Scarabée, chose si délicate, si +impressionnable sous sa tendre enveloppe, résisterait-il aux +commotions du berceau roulant? Il y a dans le germe une étincelle +de vie que le moindre attouchement, un rien, peut dissiper; et les +parents s'avisent de la cahoter des heures et des heures par monts +et vallées! Non, ce n'est pas ainsi que les choses se passent; la +tendresse maternelle ne soumet pas sa progéniture au supplice du +tonneau de Régulus. + +Il fallait cependant autre chose que des considérations logiques +pour faire table rase des opinions reçues. J'ai donc ouvert par +centaines des pelotes roulées par les bousiers; j'en ai ouvert +d'autres extraites des terriers creusés sous mes yeux; et jamais, +au grand jamais, je n'ai trouvé ni loge centrale, ni oeuf dans ces +pilules. Ce sont invariablement de grossiers amas de vivres, +façonnés à la hâte, sans structure interne déterminée, de simples +munitions de bouche avec lesquelles on s'enferme pour couler en +paix quelques jours de bombance. Les bousiers mutuellement se les +jalousent, se les pillent avec une ardeur qu'ils ne mettraient +certainement pas à se dérober de nouvelles charges de famille. +Entre Scarabées, le vol des oeufs serait une absurdité, chacun +ayant assez à faire pour assurer l'avenir des siens. Donc sur ce +point désormais aucun doute: les pelotes que l'on voit rouler aux +bousiers jamais ne contiennent d'oeufs. + +Pour résoudre la question ardue de l'éducation de la larve, ma +première tentative fut la construction d'une ample volière, avec +sol artificiel de sable et provisions de bouche fréquemment +renouvelées. Des Scarabées sacrés y furent introduits au nombre +d'une vingtaine, en société de Copris, de Gymnopleures et +Onthophages. Jamais expérience entomologique ne me valut autant de +déboires. Le difficile était le renouvellement des vivres. Mon +propriétaire avait écurie et cheval. Je gagnai la confiance du +domestique, qui rit d'abord de mes projets, puis se laissa +convaincre par la petite pièce blanche. Chaque déjeuner de mes +bêtes me coûtait vingt-cinq centimes. Budget de bousier n'avait +jamais sans doute atteint un pareil chiffre. Or, je vois encore, +je verrai toujours Joseph qui, le matin, après le pansement du +cheval, dressait un peu la tête par-dessus le mur mitoyen des deux +jardins et, tout doucement, faisant porte-voix de la main, me +criait: hé! hé! J'accourais recevoir un plein pot de crottin. La +discrétion des deux parts était nécessaire, vous allez voir. Un +jour le maître survient de fortune au moment de l'opération; il +s'imagine que tout son fumier déménage par-dessus le mur et que je +détourne au profit de mes verveines et de mes narcisses ce qu'il +réserve pour ses choux. Vainement j'essaie d'expliquer la chose: +mes raisons paraissent plaisanteries. Joseph est houspillé, traité +de ceci, traité de cela, et menacé d'être congédié s'il +recommence. On se le tint pour dit. + +Il me restait la ressource d'aller sur la grande route cueillir +honteusement, à la dérobée, dans un cornet de papier, le pain +quotidien de mes élèves. Je l'ai fait et je n'en rougis pas. +Quelquefois le sort me favorisait: un âne apportant au marché +d'Avignon les produits maraîchers de Château-Renard ou de +Barbentane, déposait son offrande en passant devant ma porte. +Telle aubaine, aussitôt recueillie, m'enrichissait pour quelques +jours. Bref, rusant, guettant, courant, faisant de la diplomatie +pour une bouse, je parvins à nourrir mes captifs. Si le succès est +attaché aux entreprises faites avec passion, avec amour que rien +ne rebute, mon expérience devait réussir; elle ne réussit pas. Au +bout de quelques temps, mes Scarabées consumés de nostalgie dans +un espace qui ne leur permettait pas les grandes évolutions, se +laissèrent misérablement mourir sans me livrer leur secret. Les +Gymnopleures et les Onthophages répondirent mieux à mon attente. +En moment opportun, je profiterai des renseignements par eux +fournis. + +Avec mes essais d'éducation en volière étaient menées de front les +recherches directes, dont les résultats étaient loin de ce que je +pouvais désirer. Je crus nécessaire de m'adjoindre des aides. +Précisément, une joyeuse bande d'enfants traversaient le plateau. +C'était un jeudi. Oublieux de l'école et de l'affreuse leçon, une +pomme dans une main, un morceau de pain dans l'autre, ils venaient +du village voisin, les Angles; ils s'en allaient tout là-bas +gratter la colline pelée où viennent s'amortir les balles de la +garnison dans les exercices de tir. Quelques morceaux de plomb, de +la valeur d'un petit sou peut-être pour la récolte entière, +étaient le mobile de la matinale expédition. Les fleurettes roses +des géraniums émaillaient les pelouses qui se hâtaient d'embellir +un moment cette Arabie pétrée; le motteux oreillard, mi-partie +blanc et noir, ricanait en voletant d'une pointe de rocher à +l'autre; sur le seuil de terriers creusés au pied des touffes de +thym, les grillons emplissaient l'air de leur monotone symphonie. +Et les enfants étaient heureux de cette fête printanière; plus +heureux encore des richesses en perspective, du petit sou, prix +des balles trouvées, du petit sou qui leur permettrait d'acheter +le dimanche suivant, à la marchande établie devant la porte de +l'église, deux berlingots à la menthe, deux gros berlingots de +deux liards pièce. + +J'aborde le plus grand, dont la mine éveillée me donne bon espoir; +les petits font cercle tout en mangeant leur pomme. J'expose la +chose, je leur montre le Scarabée sacré roulant sa boule; je leur +dis que dans cette boule, enfouie quelque part en terre, je ne +sais où, doit quelquefois se trouver une niche creuse et dans +cette niche un ver. Il s'agit, en fouillant çà et là au hasard, en +surveillant les manoeuvres du Scarabée, de trouver la boule +habitée par le ver. Les boules sans ver ne doivent pas compter. Et +pour les allécher par une somme fabuleuse, qui détournât désormais +au profit de mes recherches le temps consacré à quelques liards de +plomb, je promis un franc, une belle pièce toute neuve de vingt +sous, pour chaque boule habitée. À l'énoncé de cette somme, il y +eut des écarquillements d'yeux d'une adorable naïveté. Je venais +de bouleverser leurs conceptions sur le numéraire, en cotant à ce +prix fou la valeur d'un crottin. Puis, pour confirmer le sérieux +de ma proposition, quelques sous furent distribués en manière +d'arrhes. La semaine suivante, à pareil jour, à pareille heure, je +devais me retrouver aux mêmes lieux, et fidèlement remplir les +conditions du marché envers tous ceux qui auraient la précieuse +trouvaille. La bande bien endoctrinée, je congédiai les enfants. +«C'est pour tout de bon, disaient-ils entre eux en s'en allant; +c'est pour tout de bon! Si nous pouvions gagner une pièce chacun!» +Et le coeur gonflé de douces espérances, ils faisaient tinter les +sous d'arrhes dans le creux de la main. Les balles aplaties +étaient oubliées. Je vis les enfants se disséminer dans la plaine +et chercher. + +Au jour dit, la semaine d'après, je revins au plateau. Je ne +doutais pas du succès. Mes jeunes collaborateurs avaient dû parler +à leurs camarades du commerce si lucratif des pilules de bousier, +et montrer les arrhes pour convaincre les incrédules. Je trouvai, +en effet, sur les lieux un groupe plus nombreux que la première +fois. À mon arrivée, ils accoururent, mais sans élan de triomphe, +sans cris de joie. Je voyais déjà les choses prendre une mauvaise +tournure. L'appréhension n'était que trop fondée. Au sortir de +l'école, à bien des reprises, ils avaient cherché sans rien +trouver de conforme à ce que je leur avais décrit. Il me fut +présenté quelques pelotes trouvées en terre avec le Scarabée; mais +c'était simplement des amas de vivres, ne contenant pas de ver. De +nouvelles explications sont données, et la partie remise au jeudi +suivant. L'insuccès fut le même. Les chercheurs découragés +n'étaient déjà plus qu'en petit nombre. Une dernière fois, je fais +appel à leur bonne volonté, toujours sans résultat. Enfin, je +dédommageai les plus zélés, ceux qui avaient tenu bon jusqu'au +bout, et le pacte fut rompu. Je ne devais compter que sur moi seul +pour des recherches qui, très simples en apparence, étaient +réellement d'une difficulté extrême. + +Aujourd'hui même, après bien des années, les fouilles faites en +lieux opportuns, les occasions épiées en temps favorables ne m'ont +pas encore donné un résultat net et suivi. J'en suis réduit à +raccorder entre elles des observations tronquées, et à combler les +lacunes par l'analogie. Le peu que j'ai vu, combiné avec les +renseignements que m'ont donné en volière d'autres bousiers, +Gymnopleures, Copris et Onthophages, se résume dans l'exposé +suivant. + +La boule destinée à l'oeuf ne se confectionne pas en public, dans +le pêle-mêle du chantier d'exploitation. C'est une oeuvre d'art et +de haute patience, qui demande recueillement et soins minutieux, +impossibles au sein de la foule. On entre en loge pour méditer ses +plans et se mettre à l'ouvrage. La mère se creuse donc un terrier +à un décimètre ou deux dans le sable. C'est une assez vaste salle +communiquant au dehors par une galerie bien moindre en diamètre. +L'insecte y introduit des matériaux de choix, roulés sans doute +sous forme de pilule. Les voyages doivent être multiples, car, sur +la fin du travail, le contenu de la loge est hors de proportion +avec la porte d'entrée et ne pourrait être emmagasiné en une seule +fois. J'ai en mémoire un Copris espagnol qui, au moment de ma +visite, achevait une pelote de la grosseur d'une orange au fond +d'un terrier ne communiquant au dehors que par une galerie où le +doigt pouvait tout juste passer. Il est vrai que les Copris ne +roulent pas de pilules et ne font pas de longues pérégrinations +pour transporter les vivres au logis. Ils creusent directement un +puits sous l'ordure; et brassée par brassée, ils entraînent à +reculons la matière au fond du souterrain. La facilité de +l'approvisionnement et la sécurité du travail, sous l'abri de la +bouse, favorisent des goûts luxueux, qu'on ne peut trouver, au +même degré, chez les bousiers adonnés à la rude profession de +rouleurs de pilules; cependant, pour peu qu'il y revienne à deux +ou trois fois, le Scarabée sacré peut s'amasser des richesses que +jalouserait le Copris espagnol. + +Ce ne sont encore là que des matériaux bruts, amalgamés au hasard. +Un triage minutieux est tout d'abord à faire: ceci, le plus fin, +pour les couches internes dont la larve doit se nourrir; cela, le +plus grossier, pour les couches externes non destinées à +l'alimentation et faisant seulement office de coque protectrice. +Puis, autour d'une niche centrale qui reçoit l'oeuf, il faut +disposer les matériaux assise par assise d'après l'ordre +décroissant de leur finesse et de leur valeur nutritive; il faut +donner consistance aux couches, les faire adhérer l'une à l'autre, +enfin, feutrer les brins filamenteux des dernières, qui doivent +protéger le tout. Comment, dans une complète obscurité, au fond +d'un terrier qui, encombré de vivres, laisse à peine la place pour +se mouvoir, le Scarabée vient-il à bout d'oeuvre pareille, lui si +gauche d'allures, si raide de mouvements? Quand je songe à la +délicatesse du travail accompli et aux grossiers outils de +l'ouvrier, pattes anguleuses bonnes pour éventrer le sol et au +besoin le tuf, l'idée me vient d'un éléphant qui s'aviserait de +tisser de la dentelle. Explique qui voudra ce miracle de +l'industrie maternelle: quant à moi, j'y renonce, d'autant plus +qu'il ne m'a pas été donné de voir l'artiste en ses fonctions. +Bornons-nous à décrire le chef-d'oeuvre. + +La pilule où l'oeuf est renfermé a généralement le volume d'une +moyenne pomme. Au centre est une niche ovalaire d'un centimètre +environ de diamètre. Sur le fond est fixé verticalement l'oeuf, +cylindrique, arrondi aux deux bouts, d'un blanc jaunâtre, du +volume à peu près d'un grain de froment mais plus court. La paroi +de la niche est crépie d'une matière brune verdâtre, luisante, +demi-fluide, vraie crème stercorale destinée aux premières +bouchées de la larve. Pour cet aliment raffiné, la mère +cueillerait-elle la quintessence de l'ordure? L'aspect du mets me +dit autre chose, et m'affirme que c'est là une purée élaborée dans +l'estomac maternel. Le pigeon ramollit le grain dans son jabot et +le convertit en une sorte de laitage qu'il dégorge ensuite à sa +couvée. Selon toute apparence, le bousier a les mêmes tendresses: +il digère à demi des aliments de choix et les dégorge en une fine +bouillie, dont il enduit la paroi de la niche où l'oeuf est +déposé. À son éclosion, la larve trouve de la sorte une nourriture +de digestion facile, qui lui fortifie rapidement l'estomac et lui +permet d'attaquer les couches sous-jacentes, auxquelles manque ce +raffinement de préparation. Sous l'enduit demi-fluide est une +pulpe de choix, compacte, homogène, d'où tout brin filandreux est +exclu. Par-delà viennent des assises grossières, où les fibres +végétales abondent; enfin l'extérieur de la pelote est composé des +matériaux les plus communs, mais tassés, feutrés en coque +résistante. + +Un changement progressif dans le régime alimentaire est ici +manifeste. En sortant de l'oeuf, le tout débile vermisseau lèche +la fine purée sur les murs de sa loge. Il y en a peu, mais c'est +fortifiant et de haute valeur nutritive. À la bouillie de la +tendre enfance succède la pâtée du nourrisson sevré, pâtée +intermédiaire entre les exquises délicatesses du début et la +nourriture grossière de la fin. La couche en est épaisse et +suffisante pour faire du vermisseau un robuste ver. Mais alors aux +forts la nourriture des forts, le pain d'orge avec ses arêtes, le +crottin naturel plein d'aiguilles de foin. La larve en est +surabondamment approvisionnée; et toute sa croissance prise, il +lui reste une couche formant cloison autour d'elle. La capacité de +l'habitacle s'est agrandie à mesure que grossissait l'habitant, +nourri de la substance même des murailles; la petite niche +primitive à parois très épaisses est maintenant une grande cellule +à parois de quelques millimètres d'épaisseur; les assises +intérieures de la maison sont devenues larve, nymphe ou Scarabée +suivant l'époque. Finalement la pilule est une solide coque, +abritant dans sa loge spacieuse le mystérieux travail de la +métamorphose. + +Pour continuer, les observations me manquent: mes actes de l'état +civil du Scarabée sacré s'arrêtent à l'oeuf. Je n'ai pas vu la +larve qui, du reste, est connue et décrite dans les auteurs[4]; je +n'ai pas vu davantage l'insecte parfait encore renfermé dans la +chambre de sa pilule, avant toute pratique des fonctions de +rouleur et de fouisseur. Et c'est précisément là ce que j'aurais +surtout désiré voir. J'aurais voulu trouver le bousier dans sa +loge natale, récemment transfiguré, novice de tout travail, pour +examiner la main de l'ouvrier avant sa mise à l'ouvrage. La raison +de ce souhait, la voici: + +Les insectes ont chaque patte terminée par une sorte de doigt ou +tarse, comme on l'appelle, composé d'une suite de fines pièces que +l'on pourrait comparer aux phalanges de nos doigts. Un ongle en +croc termine le tout. Un doigt à chaque patte, telle est la règle; +et ce doigt, du moins pour les coléoptères supérieurs, notamment +pour les bousiers, comprend cinq phalanges ou articles. Or, par +une exception bien étrange, les Scarabées sont privés de tarses +aux pattes antérieures, tandis qu'ils en possèdent de fort bien +conformés, avec cinq articles, aux deux autres paires. Ils sont +manchots, estropiés: ils manquent, aux membres de devant, de ce +qui, dans l'insecte, représente fort grossièrement notre main. +Pareille anomalie se retrouve chez les Onitis et les Bubas, +également de la famille des bousiers. L'entomologie a depuis +longtemps enregistré ce curieux fait sans pouvoir en donner une +satisfaisante explication. L'animal est-il manchot de naissance; +vient-il au monde sans doigts aux membres antérieurs? Ou bien est- +ce par accident qu'il les perd une fois qu'il se livre à ses +travaux pénibles? + +Aisément on concevrait pareille mutilation comme une suite de la +rude besogne de l'insecte. Fouiller, creuser, râteler, dépecer +tantôt dans le gravier du sol, tantôt dans la masse filandreuse du +crottin, n'est pas oeuvre où des organes aussi délicats que les +tarses puissent être engagés sans péril. Circonstance plus grave +encore: quand l'insecte roule à reculons sa pilule, la tête en +bas, c'est par l'extrémité des pattes antérieures qu'il prend +appui sur le terrain. Que pourraient devenir dans de continuel +frottement contre les rudesses du sol les faibles doigts de +l'insecte, aussi menus qu'un bout de fil? Inutiles, pur embarras, +un jour ou l'autre ils devraient disparaître, écrasés, arrachés, +usés au milieu de mille accidents. À manier de lourds outils, à +soulever de pesants fardeaux, nos ouvriers, trop souvent, hélas! +s'estropient; ainsi s'estropierait le Scarabée en roulant sa +pelote, faix énorme pour lui. Ses bras manchots seraient noble +certificat, attestant vie laborieuse. + +Mais ici des doutes sérieux aussitôt surviennent. Ces mutilations, +si elles sont en réalité accidentelles et la conséquence d'un +pénible travail, doivent être l'exception et non la règle. De ce +qu'un ouvrier, de ce que plusieurs ouvriers auront la main broyée +dans les engrenages d'une machine, ce n'est pas à dire que tous +les autres seront aussi manchots. Si le Scarabée souvent, très +souvent même, perd les doigts antérieurs à son métier de rouleur +de pilules, quelques-uns au moins doivent se trouver qui, plus +heureux ou plus adroits, ont conservé leurs tarses. Consultons +donc les faits. J'ai observé en très-grand nombre les espèces de +Scarabées qui habitent la France: le _Scarabée sacré_, commun en +Provence; le _Scarabée semi-ponctué_ qui s'éloigne peu de la mer +et fréquente les plages sablonneuses de Cette, de Palavas et du +golfe Juan; enfin le _Scarabée à large cou_, beaucoup plus répandu +que les deux autres et qui remonte la vallée du Rhône au moins +jusqu'à Lyon. Enfin mes observations ont porté sur une espèce +africaine, le _Scarabée à cicatrices, _recueilli aux environs de +Constantine. Eh bien, le manque de tarses aux pattes antérieures +s'est trouvé, pour les quatre espèces, un fait constant, sans +exception aucune, du moins dans la limite de mes observations. Le +Scarabée serait donc manchot d'origine; ce serait chez lui +particularité naturelle et non accident. + +Une autre raison d'ailleurs apporte un supplément de preuves. Si +l'absence de doigts antérieurs était une mutilation accidentelle, +suite de violents exercices, il ne manque pas d'autres insectes, +de bousiers notamment, qui se livrent à des travaux d'excavation +encore plus pénibles que ceux du Scarabée, et qui devraient alors, +à plus forte raison, être privés des tarses de devant, appendices +sans usage, embarrassants même quand la patte doit être un robuste +outil de fouille. Les Géotrupes, par exemple, qui méritent si bien +leur nom, signifiant troueur de terre, creusent dans le sol battu +des chemins, au milieu des cailloux cimentés d'argile, des puits +verticaux tellement profonds qu'il faut, pour en visiter la +cellule terminale, faire emploi de puissants instruments de +fouille, et encore ne réussit-on pas toujours. Or, ces mineurs par +excellence, qui s'ouvrent aisément de longues galeries dans un +milieu dont le Scarabée sacré pourrait à peine entamer la surface, +ont leurs tarses antérieurs intacts, comme si perforer le tuf +était oeuvre de délicatesse et non de violence. Tout porte donc à +croire qu'observé, novice encore, dans la cellule natale, le +Scarabée se trouverait manchot et semblable au vétéran qui a couru +le monde et s'est usé au travail. + +Sur cette absence de doigts pourrait se baser un raisonnement en +faveur des théories à la mode aujourd'hui, concurrence vitale et +transformation de l'espèce. On dirait: «Les Scarabées ont eu +d'abord des tarses à toutes les pattes, conformément aux lois +générales de l'organisation chez les insectes. D'une façon ou de +l'autre, quelques-uns ont perdu aux pattes antérieures ces +appendices embarrassants, plus nuisibles qu'utiles; se trouvant +bien de cette mutilation qui favorisait le travail, ils ont +prévalu peu à peu sur les autres, moins avantagés; ils ont fait +souche en transmettant à leur descendance leurs moignons sans +doigts, et finalement l'antique insecte doigté est devenu +l'insecte manchot de nos jours». À ces raisons je veux bien me +rendre si l'on me démontre d'abord pour quels motifs, avec des +travaux analogues et bien autrement rudes, le Géotrupe a conservé +ses tarses. Jusque-là, continuons à croire que le premier Scarabée +qui roula sa pilule, peut-être sur la plage de quelque lac où se +baignait le Paloeothérium, était privé de tarses antérieurs comme +le nôtre. + +CHAPITRE III +LE CERCERIS BUPRESTICIDE + +Il est pour chacun, suivant la tournure de ses idées, certaines +lectures qui font date en montrant à l'esprit des horizons non +encore soupçonnés. Elles ouvrent toutes grandes les portes d'un +monde nouveau où doivent désormais se dépenser les forces de +l'intelligence: elles sont l'étincelle qui porte la flamme dans un +foyer dont les matériaux, privés de son concours, persisteraient +indéfiniment inutiles. Et ces lectures, point de départ d'une ère +nouvelle dans l'évolution de nos idées, c'est fréquemment le +hasard qui nous en fournit l'occasion. Les circonstances les plus +fortuites, quelques lignes venues sous nos yeux on ne sait plus +comment, décident de notre avenir et nous engagent dans le sillon +de notre lot. + +Un soir d'hiver, à côté d'un poêle dont les cendres étaient encore +chaudes, et la famille endormie, j'oubliais, dans la lecture, les +soucis du lendemain, les noirs soucis du professeur de physique +qui, après avoir empilé diplôme universitaire sur diplôme et rendu +pendant un quart de siècle des services dont le mérite n'était pas +méconnu, recevait pour lui et les siens 1600 fr., moins que le +gage d'un palefrenier de bonne maison. Ainsi le voulait la +honteuse parcimonie de cette époque pour les choses de +l'enseignement. Ainsi le voulaient les paperasses administratives: +j'étais un irrégulier, fils de mes études solitaires. J'oubliais +donc, au milieu des livres, mes poignantes misères du professorat, +quand, de fortune, je vins à feuilleter une brochure entomologique +qui m'était venue entre les mains je ne sais plus par quelles +circonstances. + +C'était un travail du patriarche de l'entomologie à cette époque, +du vénérable savant Léon Dufour, sur les moeurs d'un Hyménoptère +chasseur de Buprestes. Certes, je n'avais pas attendu jusque-là +pour m'intéresser aux insectes; depuis mon enfance, coléoptères, +abeilles et papillons étaient ma joie; d'aussi loin qu'il me +souvienne, je me vois en extase devant les magnificences des +élytres d'un Carabe et des ailes d'un Machaon. Les matériaux du +foyer étaient prêts; il manquait l'étincelle pour les embraser. La +lecture si fortuite de Léon Dufour fut cette étincelle. + +Des clartés nouvelles jaillirent: ce fut en mon esprit comme une +révélation. Disposer de beaux coléoptères dans une boîte à liège, +les dénommer, les classer, ce n'était donc pas toute la science; +il y avait quelque chose de bien supérieur: l'étude intime de +l'animal dans sa structure et surtout dans ses facultés. J'en +lisais, gonflé d'émotion, un magnifique exemple. À quelque temps +de là, servi par ces heureuses circonstances que trouve toujours +celui qui les cherche avec passion, je publiais mon premier +travail entomologique, complément de celui de Léon Dufour. Ce +début eut les honneurs de l'Institut de France; un prix de +physiologie expérimentale lui fut décerné. Mais, récompense bien +plus douce encore, je recevais bientôt après, la lettre la plus +élogieuse, la plus encourageante de celui-là même qui m'avait +inspiré. Le vénéré Maître m'adressait du fond des Landes la +chaleureuse expression de son enthousiasme, et m'engageait +vivement à continuer dans la voie. À ce souvenir, mes vieilles +paupières se mouillent encore d'une larme de sainte émotion. O +beaux jours des illusions, de la foi en l'avenir, qu'êtes-vous +devenus? + +J'aime à croire que le lecteur ne sera pas fâché de trouver ici, +en extrait, le mémoire point de départ de mes propres recherches, +d'autant plus que cet extrait est nécessaire pour l'intelligence +de ce qui doit suivre. Je laisse donc la parole au Maître, mais en +abrégeant.[5] + +«Je ne vois dans l'histoire des Insectes aucun fait aussi curieux, +aussi extraordinaire que celui dont je vais vous entretenir. Il +s'agit d'une espèce de _Cerceris_ qui alimente sa famille avec les +plus somptueuses espèces du genre Bupreste. Permettez-moi, mon +ami, de vous associer aux vives impressions que m'a procurées +l'étude des moeurs de cet Hyménoptère. + +En juillet 1839, un de mes amis qui habite la campagne, m'envoya +deux individus du _Buprestis bifasciata_, insecte alors nouveau +pour ma collection, en m'apprenant qu'une espèce de guêpe qui +transportait un de ces jolis coléoptères l'avait abandonné sur son +habit et que peu d'instants après, une semblable guêpe en avait +laissé tomber un autre à terre. + +En juillet 1840, étant allé faire une visite, comme médecin, dans +la maison de mon ami, je lui rappelai sa capture de l'année +précédente, et je m'informai des circonstances qui l'avaient +accompagnée. La conformité de saisons et de lieux me faisait +espérer de renouveler moi-même cette conquête; mais le temps était +ce jour-là, sombre et frais, peu favorable, par conséquent, à la +circulation des hyménoptères. Néanmoins, nous nous mîmes en +observation dans les allées du jardin et ne voyant rien venir, je +m'avisai de chercher sur le sol des habitations d'hyménoptères +fouisseurs. + +Un léger tas de sable, récemment remué et formant comme une petite +taupinière, arrêta mon attention. En le grattant, je reconnus +qu'il masquait l'orifice d'un conduit qui s'enfonçait +profondément. Au moyen d'une bêche, nous défonçons avec précaution +le terrain, et nous ne tardons pas à voir briller les élytres +épars du Bupreste si convoité. Bientôt ce ne sont plus des élytres +isolés, des fragments que je découvre; c'est un Bupreste tout +entier, ce sont trois, quatre Buprestes qui étalent leur or et +leurs émeraudes. Je n'en croyais pas mes yeux. Mais ce n'était là +qu'un prélude de mes jouissances. + +Dans le chaos des débris de l'exhumation, un hyménoptère se +présente et tombe sous ma main: c'était le ravisseur des +Buprestes, qui cherchait à s'évader du milieu des victimes. Dans +cet insecte fouisseur, je reconnais une vieille connaissance, un +Cerceris que j'ai trouvé deux cents fois en ma vie, soit en +Espagne, soit dans les environs de Saint-Sever. + +Mon ambition était loin d'être satisfaite. Il ne me suffisait pas +de connaître et le ravisseur et la proie ravie, il me fallait la +larve, seul consommateur de ces opulentes provisions. Après avoir +épuisé ce premier filon à Buprestes, je courus à de nouvelles +fouilles, je sondai avec un soin plus scrupuleux; je parvins enfin +à découvrir deux larves qui complétèrent la bonne fortune de cette +campagne. En moins d'une heure, je bouleversai trois repaires de +Cerceris, et mon butin fut une quinzaine de Buprestes entiers avec +des fragments d'un plus grand nombre encore. Je calculai, en +restant, je crois, bien en deçà de la vérité, qu'il y avait dans +ce jardin vingt-cinq nids, ce qui faisait une somme énorme de +Buprestes enfouis. Que sera-ce donc, me disais-je, dans les +localités où, en quelques heures, j'ai pu saisir sur les fleurs +des alliacées jusqu'à soixante Cerceris, dont les nids, suivant +toute apparence, étaient dans le voisinage et approvisionnés, sans +doute, avec la même somptuosité. Ainsi mon imagination, d'accord +avec les probabilités, me faisait entrevoir sous terre, et dans un +rayon peu étendu, des _Buprestis bifasciata_ par milliers, tandis +que depuis plus de trente ans que j'explore l'entomologie de nos +contrées, je n'en ai jamais trouvé un seul dans la campagne. + +Une fois seulement, il y a peut-être vingt ans, je rencontrai, +engagé dans un trou de vieux chêne, un abdomen de cet insecte +revêtu de ses élytres. Ce dernier fait devint pour moi un trait de +lumière. En m'apprenant que la larve du _Buprestis bifasciata_ +devait vivre dans le bois de chêne, il me rendait parfaitement +raison de l'abondance de ce coléoptère dans un pays où les forêts +sont exclusivement formées par cet arbre. Comme le Cerceris +bupresticide est rare dans les collines argileuses de cette +dernière contrée, comparativement aux plaines sablonneuses +peuplées par le pin maritime, il devenait piquant pour moi de +savoir si cet hyménoptère, lorsqu'il habite la région des pins, +approvisionne son nid comme dans la région des chênes. J'avais de +fortes présomptions qu'il ne devait pas en être ainsi; et vous +verrez bientôt, avec quelque surprise, combien est exquis le tact +entomologique de notre Cerceris dans le choix des nombreuses +espèces du genre Bupreste. + +Hâtons-nous donc de nous rendre dans la région des pins pour +moissonner de nouvelles jouissances. Le chantier d'exploration est +le jardin d'une propriété située au milieu de forêts de pins +maritimes. -- Les repaires de Cerceris furent bientôt reconnus; +ils étaient exclusivement pratiqués dans les maîtresses allées, où +le sol, plus battu, plus compact à la surface, offrait à +l'hyménoptère fouisseur des conditions de solidité pour +l'établissement de son domicile souterrain. J'en visitai une +vingtaine environ, et je puis le dire, à la sueur de mon front. +C'est un genre d'exploitation assez pénible, car les nids, et par +conséquent les provisions, ne se rencontrent qu'à un pied de +profondeur. Aussi, pour éviter leur dégradation, il convient, +après avoir enfoncé dans la galerie des Cerceris un chaume de +graminée qui sert de jalon et de conducteur, d'investir la place +par une ligne de sape carrée dont les côtés sont distants de +l'orifice ou du jalon d'environ sept à huit pouces. Il faut saper +avec une pelle de jardin, de manière que la motte centrale, bien +détachée dans son pourtour, puisse s'enlever en une pièce, que +l'on renverse sur le sol pour la briser ensuite avec +circonspection. Telle est la manoeuvre qui m'a réussi. + +Vous eussiez partagé, mon ami, notre enthousiasme à la vue des +belles espèces de Buprestes que cette exploitation si nouvelle +étala successivement à nos regards empressés. Il fallait entendre +nos exclamations toutes les fois qu'en renversant de fond en +comble la mine, on mettait en évidence de nouveaux trésors, rendus +plus éclatants encore par l'ardeur du soleil; ou lorsque nous +découvrions, ici, des larves de tout âge attachées à leur proie, +là des coques de ces larves toutes incrustées de cuivre, de +bronze, d'émeraudes. Moi qui suis un entomophile praticien, et, +depuis, hélas! trois ou quatre fois dix ans, je n'avais jamais +assisté à un spectacle si ravissant, je n'avais jamais vu pareille +fête. Vous y manquiez pour en doubler la jouissance. Notre +admiration, toujours progressive, se portait alternativement de +ces brillants coléoptères au discernement merveilleux, à la +sagacité étonnante du Cerceris qui les avait enfouis et +emmagasinés. Le croiriez-vous, sur plus de quatre cents individus +exhumés, il ne s'en est pas trouvé un seul qui n'appartint au +vieux genre Bupreste. La plus minime erreur n'a point été commise +par notre savant hyménoptère. Quels enseignements à puiser dans +cette intelligente industrie d'un si petit insecte! Quel prix +Latreille n'aurait-il pas attaché au suffrage de ce Cerceris en +faveur de la méthode naturelle.[6] + +Passons maintenant aux diverses manoeuvres du Cerceris pour +établir et approvisionner ses nids. J'ai déjà dit qu'il choisit +les terrains dont la surface est battue, compacte et solide: +j'ajoute que ces terrains doivent être secs et exposés au grand +soleil. Il y a dans ce choix une intelligence, ou, si vous voulez, +un instinct qu'on serait tenté de croire le résultat de +l'expérience. Une terre meuble, un sol uniquement sablonneux, +seraient, sans doute, bien plus faciles à creuser: mais comment y +pratiquer un orifice qui pût rester béant pour le besoin du +service, et une galerie dont les parois ne fussent pas exposées à +s'ébouler à chaque instant, à se déformer, à s'obstruer à la +moindre pluie? Ce choix est donc rationnel et parfaitement +calculé. + +Notre hyménoptère fouisseur creuse sa galerie au moyen de ses +mandibules et de ses tarses antérieurs qui, à cet effet, sont +garnis de piquants raides, faisant l'office de râteaux. Il ne faut +pas que l'orifice ait seulement le diamètre du corps du mineur; il +faut qu'il puisse admettre une proie plus volumineuse. C'est une +prévoyance admirable. À mesure que le Cerceris s'enfonce dans le +sol, il amène au dehors les déblais, et ce sont ceux-ci qui +forment le tas que j'ai comparé plus haut à une petite taupinière. +Cette galerie n'est pas verticale, ce qui l'aurait infailliblement +exposée à se combler, soit par l'effet du vent, soit par bien +d'autres causes. Non loin de son origine, elle forme un coude; sa +longueur est de sept à huit pouces. Au fond du couloir, +l'industrieuse mère établit les berceaux de sa postérité. Ce sont +cinq cellules séparées et indépendantes les unes des autres, +disposées en demi-cercle, creusées de manière à posséder la forme +et presque la grandeur d'une olive, polies et solides à leur +intérieur. Chacune d'elles est assez grande pour contenir trois +Buprestes, qui sont la ration ordinaire pour chaque larve. La mère +pond un oeuf au milieu des trois victimes, et bouche ensuite la +galerie avec de la terre, de manière que, l'approvisionnement de +toute la couvée terminé, les cellules ne communiquent plus au +dehors. + +Le Cerceris bupresticide doit être un adroit, un intrépide, un +habile chasseur. La propreté, la fraîcheur des Buprestes qu'il +enfouit dans sa tanière, portent à croire qu'il les saisit au +moment où ces coléoptères sortent des galeries ligneuses où vient +de s'opérer leur dernière métamorphose. Mais quel inconcevable +instinct le pousse, lui qui ne vit que du nectar des fleurs, à se +procurer, à travers mille difficultés, une nourriture animale pour +des enfants carnivores qu'il ne doit jamais voir, et à venir se +placer en arrêt sur les arbres les plus dissemblables, recélant +dans les profondeurs de leurs troncs les insectes destinés à +devenir sa proie? Quel tact entomologique, plus inconcevable +encore, lui fait une rigoureuse loi de se renfermer, pour le choix +de ses victimes, dans un seul groupe générique et de capturer des +espèces qui ont entre elles des différences considérables de +taille, de configuration, de couleur? Car voyez, mon ami, combien +peu se ressemblent le _B. biguttata_ à corps mince et allongé, à +couleur sombre; le _B. octo-guttata_, ovale-oblong, à grandes +taches d'un beau jaune sur un fond bleu ou vert; le _B. micans_, +qui a trois ou quatre fois le volume du _B. biguttata_ et une +couleur métallique d'un beau vert doré éclatant. + +Il est encore, dans les manoeuvres de notre assassin des +Buprestes, un fait des plus singuliers. Les Buprestes enterrés, +ainsi que ceux dont je me suis emparé entre les pattes de leurs +ravisseurs, sont toujours dépourvus de tout signe de vie; en un +mot, ils sont décidément morts. Je remarquai avec surprise que, +n'importe l'époque de l'exhumation de ces cadavres, non-seulement +ils conservaient toute la fraîcheur de leur coloris, mais ils +avaient les pattes, les antennes, les palpes et les membranes qui +unissent les parties du corps, parfaitement souples et flexibles. +On ne reconnaissait en eux aucune mutilation, aucune blessure +apparente. On croirait d'abord en trouver la raison, pour ceux qui +sont ensevelis, dans la fraîcheur des entrailles du sol, dans +l'absence de l'air et de la lumière; et pour ceux enlevés aux +ravisseurs, dans une mort très récente. + +Mais observez, je vous prie, que lors de mes expériences, après +avoir placé isolément dans des cornets de papier les nombreux +Buprestes exhumés, il m'est souvent arrivé de ne les enfiler avec +des épingles qu'après trente-six heures de séjour dans les +cornets. Eh bien! malgré la sécheresse et la vive chaleur de +juillet, j'ai toujours trouvé la même flexibilité dans leurs +articulations. Il y a plus: après ce laps de temps, j'ai disséqué +plusieurs d'entre eux, et leurs viscères étaient aussi +parfaitement conservés que si j'avais posé le scalpel dans les +entrailles encore vivantes de ces insectes. Or, une longue +expérience m'a appris que, même dans un coléoptère de cette +taille, lorsqu'il s'est écoulé douze heures depuis la mort en été, +les organes intérieurs sont ou desséchés ou corrompus, de manière +qu'il est impossible d'en constater la forme et la structure. Il y +a dans les Buprestes mis à mort par les Cerceris quelque +circonstance particulière qui les met à l'abri de la dessiccation +et de la corruption pendant une et peut-être deux semaines. Mais +quelle est cette circonstance?» + +Pour expliquer cette merveilleuse conservation des chairs qui, +d'un insecte plongé depuis plusieurs semaines dans l'inertie d'un +cadavre, fait une pièce de gibier ne se faisandant pas et se +tenant aussi fraîche qu'à la minute même de sa capture, pendant +les plus fortes chaleurs de l'été, l'habile historien du chasseur +de Buprestes, suppose un liquide antiseptique, agissant à la +manière des préparations usitées pour conserver les pièces +d'anatomie. Ce liquide ne saurait être que le venin de +l'hyménoptère, inoculé dans le corps de la victime. Une petite +gouttelette de l'humeur venimeuse accompagnant le dard, stylet +destiné à l'inoculation, ferait office d'une sorte de saumure ou +de liqueur préservatrice pour conserver les chairs dont la larve +doit se nourrir. Mais quelle supériorité n'aurait pas sur les +nôtres le procédé de l'hyménoptère en matière de conserves +alimentaires! Nous saturons de sel, nous imprégnons des âcretés de +la fumée, nous enfermons dans des boîtes de fer-blanc +hermétiquement closes, des aliments qui se maintiennent +mangeables, il est vrai, mais sont loin, bien loin, des qualités +qu'ils avaient à l'état de fraîcheur. Les boîtes de sardines +noyées dans de l'huile, les harengs fumés de la Hollande, les +morues réduites en une plaque racornie par le sel et le soleil, +tout cela peut-il soutenir la comparaison avec les mêmes poissons +livrés à la cuisine alors qu'ils frétillent encore? Pour les +viandes proprement dites, c'est encore pire. Hors de la salaison +et du boucanage, nous n'avons rien qui puisse, même pendant une +période assez courte, maintenir mangeable à la rigueur un morceau +de chair. Aujourd'hui, après mille tentatives infructueuses dans +les voies les plus variées, on équipe à grands frais des navires +spéciaux, qui, munis de puissants appareils frigorifiques, nous +apportent congelées et soustraites à l'altération par l'intensité +du froid, les chairs des moutons et des boeufs abattus dans les +pampas de l'Amérique du Sud. Comme le Cerceris prime sur nous par +sa méthode, si prompte, si peu coûteuse, si efficace! Quelles +leçons nous aurions à prendre dans sa chimie transcendante! Avec +une imperceptible goutte de son liquide à venin, il rend à +l'instant même sa proie incorruptible. Que dis-je! incorruptible! +C'est fort loin d'être tout! Il met son gibier dans un état qui +empêche la dessiccation, qui laisse aux articulations leur +souplesse, qui maintient dans leur fraîcheur première tous les +organes tant intérieurs qu'extérieurs; enfin il met l'insecte +sacrifié dans un état ne différant de la vie que par l'immobilité +cadavérique. + +Telle est l'idée à laquelle s'est arrêté L. Dufour, devant +l'incompréhensible merveille des Buprestes morts que la corruption +n'envahit pas. Une liqueur préservatrice, incomparablement +supérieure à tout ce que la science humaine sait produire, +expliquerait le mystère. Lui, le maître, habile parmi les habiles, +rompu aux fines anatomies; lui qui, de la loupe et du scalpel, a +scruté la série entomologique entière, sans laisser un recoin +inexploré; lui, enfin, pour qui l'organisation des insectes n'a +pas de secrets, ne peut rien imaginer de mieux qu'un liquide +antiseptique pour donner au moins une apparence d'explication, à +un fait qui le laisse confondu. Qu'il me soit permis d'insister +sur ce rapprochement entre l'instinct de la bête et la raison du +savant pour mieux mettre en son jour, en temps opportun, +l'écrasante supériorité de l'animal. + +Je n'ajouterai que peu de mots à l'histoire du Cerceris +bupresticide. Cet hyménoptère, commun dans les Landes, ainsi que +nous l'enseigne son historien, paraît être fort rare dans le +département de Vaucluse. Il ne m'est arrivé que de loin en loin de +le rencontrer en automne, et toujours par individus isolés, sur +les capitules épineux du Chardon-Roland (_Eryngium campestre_), +soit aux environs d'Avignon, soit aux environs d'Orange et de +Carpentras. Dans cette dernière localité, si favorable aux travaux +des hyménoptères fouisseurs par son terrain sablonneux de mollasse +marine, j'ai eu la bonne fortune, non d'assister à l'exhumation de +richesses entomologiques, telles que nous les décrit L. Dufour, +mais de trouver quelques vieux nids, que je rapporte sans hésiter +au chasseur de Buprestes, me basant sur la forme des cocons, le +genre d'approvisionnement et la rencontre de l'hyménoptère dans +les environs. Ces nids, creusés au sein d'un grès très friable, +nommé _safre_ dans le pays, étaient bourrés de débris de +coléoptères, débris très reconnaissables et consistant en élytres +détachés, corselets vidés, pattes entières. Or ces reliefs du +festin des larves se rapportaient tous à une seule espèce; et +cette espèce était encore un Bupreste, le Bupreste géminé +(_Sphaenoptera geminata_). Ainsi de l'ouest à l'est de la France, +du département des Landes à celui de Vaucluse, le Cerceris reste +fidèle à son gibier de prédilection; la longitude ne change rien à +ses préférences; chasseur de Buprestes au milieu des pins +maritimes des dunes océaniques, il reste chasseur de Buprestes au +milieu des yeuses et des oliviers de la Provence. Il change +d'espèces suivant les lieux, le climat et la végétation, qui font +tant varier les populations entomologiques; mais il ne sort pas de +son genre favori, le genre Bupreste. Pour quel singulier motif? +C'est ce que je vais essayer de démontrer. + +CHAPITRE IV +LE CERCERIS TUBERCULÉ + +La mémoire pleine des hauts faits du chasseur de Buprestes, +j'épiais l'occasion d'assister à mon tour aux travaux des +Cerceris; et je l'épiai tellement que je finis par la trouver. Ce +n'était pas, il est vrai, l'hyménoptère célébré par L. Dufour, +avec ses somptueuses victuailles, dont les débris exhumés du sol +font songer à la poudre de quelque pépite brisée sous le pic du +mineur dans un placer aurifère; c'était une espèce congénère, +ravisseur géant qui se contente d'une proie plus modeste, enfin le +Cerceris tuberculé ou Cerceris majeur, le plus grand, le plus +robuste du genre. + +La dernière quinzaine de septembre est l'époque où notre +hyménoptère fouisseur creuse ses terriers et enfouit dans leur +profondeur la proie destinée à ses larves. L'emplacement pour le +domicile, toujours choisi avec discernement, est soumis à ces lois +mystérieuses si variables d'une espèce à l'autre, mais immuables +pour une même espèce. Au Cerceris de L. Dufour, il faut un sol +horizontal, battu et compact, tel que celui d'une allée, pour +rendre impossible les éboulements, les déformations qui +ruineraient sa galerie à la première pluie. Il faut au nôtre, au +contraire, un sol vertical. Avec cette légère modification +architectonique, il évite la plupart des dangers qui pourraient +menacer sa galerie; aussi se montre-t-il peu difficile dans le +choix de la nature du sol, et creuse-t-il indifféremment ses +terriers soit dans une terre meuble légèrement argileuse, soit +dans les sables friables de la mollasse; ce qui rend ses travaux +d'excavation beaucoup plus aisés. La seule condition indispensable +paraît être un sol sec et exposé, la plus grande partie du jour, +aux rayons du soleil. Ce sont donc les talus à pic des chemins, +les flancs des ravins, creusés par les pluies dans les sables de +la mollasse, que notre hyménoptère choisit pour établir son +domicile. Semblables conditions sont fréquentes au voisinage de +Carpentras, au lieu-dit le _Chemin creux;_ c'est là aussi que j'ai +observé en plus grande abondance le Cerceris tuberculé et que j'ai +recueilli la majeure partie des faits relatifs à son histoire. + +Ce n'est pas assez pour lui du choix de cet emplacement vertical: +d'autres précautions sont prises pour se garantir des pluies +inévitables de la saison déjà avancée. Si quelque lame de grès dur +fait saillie en forme de corniche; si quelque trou, à y loger le +poing, est naturellement creusé dans le sol, c'est là, sous cet +auvent, au fond de cette cavité, qu'il pratique sa galerie, +ajoutant ainsi un vestibule naturel à son propre édifice. Bien +qu'il n'y ait entre eux aucune espèce de communauté, ces insectes +aiment cependant à se réunir en petit nombre; et c'est toujours +par groupes d'une dizaine environ au moins que j'ai observé leurs +nids, dont les orifices, le plus souvent assez distants l'un de +l'autre, se rapprochent quelquefois jusqu'à se toucher. + +Par un beau soleil, c'est merveille de voir les diverses +manoeuvres de ces laborieux mineurs. Les uns, avec leurs +mandibules, arrachent patiemment au fond de l'excavation quelques +grains de gravier et en poussent la lourde masse au dehors; +d'autres, grattant les parois de leur couloir avec les râteaux +acérés des tarses, forment un tas de déblais qu'ils balaient au +dehors à reculons, et qu'ils font ruisseler sur les flancs des +talus en longs filets pulvérulents. Ce sont ces ondées périodiques +de sable rejeté hors de galeries en construction, qui ont trahi +mes premiers Cerceris et m'ont fait découvrir leurs nids. +D'autres, soit par fatigue, soit par suite de l'achèvement de leur +rude tâche, semblent se reposer et lustrent leurs antennes et +leurs ailes sous l'auvent naturel qui, le plus souvent, protège +leur domicile; ou bien encore restent immobiles à l'orifice de +leur trou, et montrent seulement leur large face carrée, bariolée +de jaune et de noir. D'autres enfin, avec un grave bourdonnement, +voltigent sur les buissons voisins du Chêne au Kermès, où les +mâles, sans cesse aux aguets dans le voisinage des terriers en +construction, ne tardent pas à les suivre. Des couples se forment, +souvent troublés par l'arrivée d'un second mâle qui cherche à +supplanter l'heureux possesseur. Les bourdonnements deviennent +menaçants, des rixes ont lieu, et souvent les deux mâles se +roulent dans la poussière jusqu'à ce que l'un des deux reconnaisse +la supériorité de son rival. Non loin de là, la femelle attend, +indifférente, le dénouement de la lutte; enfin elle accueille le +mâle que les hasards du combat lui ont donné, et le couple, +s'envolant à perte de vue, va chercher la tranquillité sur quelque +lointaine touffe de broussailles. Là se borne le rôle de mâles. De +moitié plus petits que les femelles, et presque aussi nombreux +qu'elles, ils rôdent çà et là, à proximité des terriers, mais sans +y pénétrer, et sans jamais prendre part aux laborieux travaux de +mine et aux chasses, peut-être encore plus pénibles, qui doivent +approvisionner les cellules. + +En peu de jours les galeries sont prêtes, d'autant plus que celles +de l'année précédente sont employées de nouveau après quelques +réparations. Les autres Cerceris, à ma connaissance, n'ont pas de +domicile fixe, héritage de famille transmis d'une génération à +l'autre. Vraie Bohême errante, ils s'établissent isolément où les +ont conduits les hasards de leur vie vagabonde, pourvu que le sol +leur convienne. Le Cerceris tuberculé est, lui, fidèle à ses +pénates. La lame de grès qui surplombe et servait d'auvent à ses +prédécesseurs, il l'adopte à son tour; il creuse la même assise de +sable qu'ont creusée ses ancêtres, et ajoutant ses propres travaux +aux travaux antérieurs, il obtient des retraites profondes qu'on +ne visite pas toujours sans difficulté. Le diamètre des galeries +est assez large pour qu'on puisse y plonger le pouce, et l'insecte +peut s'y mouvoir aisément, même lorsqu'il est chargé de la proie +que nous lui verrons saisir. Leur direction, qui d'abord est +horizontale jusqu'à la profondeur de un à deux décimètres, fait +subitement un coude, et plonge plus ou moins obliquement tantôt +dans un sens, tantôt dans l'autre. Sauf la partie horizontale et +le coude du tube, le reste ne paraît réglé que par les difficultés +du terrain, comme le prouvent les sinuosités, les orientations +variables qu'on observe dans la partie la plus reculée. La +longueur totale de cette espèce de trou de sonde atteint jusqu'à +un demi-mètre. À l'extrémité la plus reculée du tube se trouvent +les cellules, en assez petit nombre, et approvisionnées chacune +avec cinq ou six cadavres de coléoptères. Mais laissons ces +détails de maçonnerie, et arrivons à des faits plus capables +d'exciter notre admiration. + +La victime que le Cerceris choisit pour alimenter ses larves est +un Curculionite de grande taille, le _Cleonus ophthalmicus_. On +voit le ravisseur arriver pesamment chargé, portant sa victime +entre les pattes, ventre à ventre, tête contre tête, et s'abattre +lourdement à quelque distance du trou, pour achever le reste du +trajet sans le secours des ailes. Alors l'hyménoptère traîne +péniblement sa proie avec les mandibules sur un plan vertical ou +au moins très incliné, cause de fréquentes culbutes qui font +rouler pêle-mêle le ravisseur et sa victime jusqu'au bas du talus, +mais incapables de décourager l'infatigable mère qui, souillée de +poussière, plonge enfin dans le terrier avec le butin dont elle ne +s'est point dessaisie un instant. Si la marche avec un tel fardeau +n'est point aisée pour le Cerceris, surtout sur un pareil terrain, +il n'en est pas de même du vol dont la puissance est admirable, si +l'on considère que la robuste bestiole emporte une proie presque +aussi grosse et plus pesante qu'elle. J'ai eu la curiosité de +peser comparativement le Cerceris et son gibier: j'ai trouvé pour +le premier 150 milligrammes, pour le second, en moyenne, 250 +milligrammes, presque le double. + +Ces nombres parlent assez éloquemment en faveur du vigoureux +chasseur; aussi ne pouvais-je me lasser d'admirer avec quelle +prestesse, quelle aisance, il reprenait son vol, le gibier entre +les pattes, et s'élevait à une hauteur où je le perdais de vue, +lorsque traqué de trop près par ma curiosité indiscrète, il se +décidait à fuir pour sauver son précieux butin. Mais il ne fuyait +pas toujours, et je parvenais alors, non sans difficulté pour ne +pas blesser le chasseur, en le harcelant, en le culbutant avec une +paille, à lui faire abandonner sa proie dont je m'emparais +aussitôt. Le Cerceris ainsi dépouillé cherchait çà et là, entrait +un instant dans sa tanière et en sortait bientôt pour voler à de +nouvelles chasses. En moins de dix minutes, l'adroit investigateur +avait trouvé une nouvelle victime, consommé le meurtre et accompli +le rapt, que je me suis souvent permis de faire tourner à mon +profit. Huit fois, aux dépens du même individu, j'ai commis coup +sur coup le même larcin; huit fois avec une constance +inébranlable, il a recommencé son expédition infructueuse. Sa +patience a lassé la mienne, et la neuvième capture lui est restée +définitivement acquise. + +Par ce procédé, ou en violant les cellules déjà approvisionnées, +je me suis procuré près d'une centaine de Curculionites; et malgré +ce que j'avais droit d'attendre, d'après ce que L. Dufour nous a +appris sur les moeurs du Cerceris bupresticide, je n'ai pu +réprimer mon étonnement à la vue de la singulière collection que +je venais de faire. Si le chasseur de Buprestes, sans sortir des +limites d'un genre, passe indistinctement d'une espèce à l'autre, +celui-ci, plus exclusif, s'adresse invariablement à la même +espèce, le _Cleonus ophthalmicus_. Dans le dénombrement de mon +butin, je n'ai reconnu qu'une exception, une seule, et encore +était-elle fournie par une espèce congénère, le _Cleonus +alternans_, espèce que je n'ai pu revoir une seconde fois dans mes +fréquentes visites aux Cerceris. Des recherches ultérieures m'ont +fourni une seconde exception, le _Bothynoderes albidus;_ et voilà +tout. Une proie plus savoureuse, plus succulente, suffit-elle pour +expliquer cette prédilection pour une espèce unique? Les larves +trouvent-elles, dans ce gibier sans variété, des sucs mieux à leur +convenance et qu'elles ne trouveraient pas ailleurs? Je ne le +pense pas; et si le Cerceris de L. Dufour chasse indistinctement +tous les Buprestes, c'est que, sans doute, tous les Buprestes ont +les mêmes propriétés nutritives. Mais les Curculionides doivent +être en général dans le même cas; leurs qualités alimentaires +doivent être identiques, et alors ce choix si surprenant n'est +plus qu'une question de volume, et par suite d'économie de fatigue +et de temps. Notre Cerceris, le géant de ses congénères, s'attaque +de préférence au Cléone ophthalmique parce que ce Charançon est le +plus gros de nos contrées et peut-être aussi le plus fréquent. +Mais si cette proie préférée vient à lui manquer, il doit se +rabattre sur d'autres espèces, seraient-elles moins grosses, comme +le prouvent les deux exceptions constatées. + +Du reste, il est loin d'être le seul à giboyer aux dépens de la +gent porte-trompe, les Charançons. Bien d'autres Cerceris suivant +leur taille, leur force et les éventualités de la chasse, +capturent les Curculionides les plus variés pour le genre, +l'espèce, la forme, la grosseur. On sait depuis longtemps que le +_Cerceris arenaria_ nourrit ses larves de semblables provisions. +J'ai reconnu moi-même dans ses repaires les _Sitona lineata, +Sitona tibialis, Cneorinus hispidus, Brachyderes gracilis, +Geonemus flabellipes, Otiorhynchus maleficus_. Au _Cerceris +aurita_, on a reconnu pour butin l'_Otiorhynchus raucus_ et le +_Phytonomus punctatus_. Le garde-manger du _Cerceris Ferreri_ m'a +montré les pièces suivantes: _Phytonomus murinus, Phytonomus +punctatus, Sitona lineata, Cneorhinus hispidus, Rhynchites +betuleti_. Ce dernier, rouleur des feuilles de la vigne sous forme +de cigares, est parfois d'un superbe bleu métallique, et plus +ordinairement d'un splendide éclat cuivreux doré. Il m'est arrivé +de trouver jusqu'à sept de ces brillants insectes pour +l'approvisionnement d'une cellule; et alors la somptuosité du +petit amas souterrain pouvait presque soutenir la comparaison avec +les bijoux enfouis par le chasseur de Buprestes. D'autres espèces, +notamment les plus faibles, s'adonnent au menu gibier, dont le +petit volume est suppléé par l'abondance des pièces. Ainsi le +_Cerceris quadricincta_ entasse dans chaque cellule jusqu'à une +trentaine d'_Apion gravidum;_ sans dédaigner, lorsque l'occasion +s'en présente, des Curculionides plus volumineux, tels que _Sitona +lineata, Phytonomus murinus_. Pareil approvisionnement en petites +espèces est encore le lot du _Cerceris labiata_. Enfin le plus +petit des Cerceris de ma région, le _Cerceris Julii[7]_, pourchasse +les plus petits Curculionides, _Apion gravidum_ et _Bruchus +granarius_, gibier proportionné au frêle giboyeur. Pour en finir +avec ce relevé des victuailles, ajoutons que quelques Cerceris +suivent d'autres lois gastronomiques et élèvent leur famille avec +des hyménoptères. Tel est le _Cerceris ornata_. De tels goûts +sortant de notre cadre, passons outre. + +Voilà donc que sur huit espèces de Cerceris dont les provisions de +bouche consistent en coléoptères, sept sont adonnées au régime des +Charançons et une à celui des Buprestes. Pour quelles raisons +singulières les déprédations de ces hyménoptères sont-elles +renfermées dans des limites si étroites? Quels sont les motifs de +ces choix si exclusifs? Quels traits de ressemblance interne y a- +t-il entre les Buprestes et les Charançons, qui extérieurement ne +se ressemblent en rien, pour devenir ainsi également la pâture de +larves carnivores congénères? Entre telle et telle autre espèce de +victime, il y a, sans doute aucun, des différences de saveur, des +différences nutritives que les larves savent très-bien apprécier; +mais une raison autrement grave doit dominer toutes ces +considérations gastronomiques et motiver ces étranges +prédilections. + +Après tout ce qui a été dit d'admirable par L. Dufour sur la +longue et merveilleuse conservation des insectes destinés aux +larves carnassières, il est presque inutile d'ajouter que les +Charançons, autant ceux que j'exhumais que ceux que je prenais +entre les pattes des ravisseurs, quoique privés pour toujours du +mouvement, étaient dans un parfait état de conservation. Fraîcheur +des couleurs, souplesse des membranes et des moindres +articulations, état normal des viscères, tout conspire à vous +faire douter que ce corps inerte qu'on a sous les yeux soit un +véritable cadavre, d'autant plus qu'à la loupe même il est +impossible d'y apercevoir la moindre lésion; et, malgré soi, on +s'attend à voir remuer, à voir marcher l'insecte d'un moment à +l'autre. Bien plus: par des chaleurs qui, en quelques heures, +auraient desséché et rendu friables des insectes morts d'une mort +ordinaire, par des temps humides qui les auraient tout aussi +rapidement corrompus et moisis, j'ai conservé, sans aucune +précaution et pendant plus d'un mois, les mêmes individus, soit +dans des tubes de verre, soit dans des cornets de papier; et, +chose inouïe, après cet énorme laps de temps, les viscères +n'avaient rien perdu de leur fraîcheur, et la dissection en était +aussi aisée que si l'on eût opéré sur un animal vivant. Non, en +présence de pareils faits, on ne peut invoquer l'action d'un +antiseptique et croire à une mort réelle; la vie est encore là, +vie latente et passive, la vie du végétal. Elle seule, luttant +encore quelque temps avec avantage contre l'invasion destructive +des forces chimiques, peut ainsi préserver l'organisme de la +décomposition. La vie est encore là, moins le mouvement; et l'on a +sous les yeux une merveille comme pourraient en produire le +chloroforme et l'éther, une merveille reconnaissant pour cause les +mystérieuses lois du système nerveux. + +Les fonctions de cette vie végétative sont ralenties, troublées +sans doute; mais enfin elles s'exercent sourdement. J'en ai pour +preuves la défécation qui s'opère, normalement et par intervalles +chez les Charançons, pendant la première semaine de ce profond +sommeil qu'aucun réveil ne doit suivre, et qui, cependant, n'est +pas encore la mort. Elle ne s'arrête que lorsque l'intestin ne +renferme plus rien, comme le constate l'autopsie. Là, ne se +bornent pas les faibles lueurs de vie que l'animal manifeste +encore; et bien que l'irritabilité paraisse pour toujours +anéantie, j'ai pu cependant en réveiller encore quelques vestiges. +Ayant mis dans un flacon contenant de la sciure de bois humectée +de quelques gouttes de benzine des Charançons récemment exhumés et +plongés dans une immobilité absolue, je n'ai pas été peu surpris +de les voir un quart d'heure après remuer leurs pattes. Un moment +j'ai cru pouvoir les rappeler à la vie. Vain espoir! ces +mouvements, derniers vestiges d'une irritabilité qui va +s'éteindre, ne tardent pas à s'arrêter, et ne peuvent pas être +excités une seconde fois. J'ai recommencé cette expérience depuis +quelques heures jusqu'à trois ou quatre jours après le meurtre, +toujours avec le même succès. Cependant le mouvement est d'autant +plus lent à se manifester que la victime est plus vieille. Ce +mouvement se propage toujours d'avant en arrière: les antennes +exécutent d'abord quelques lentes oscillations, puis les tarses +antérieurs frémissent et prennent part à l'état oscillatoire; +enfin les tarses de seconde paire, et en dernier lieu ceux de +troisième paire, ne tardent pas à en faire autant. Une fois +l'ébranlement donné, ces divers appendices exécutent leurs +oscillations sans aucun ordre, jusqu'à ce que le tout retombe dans +l'immobilité, ce qui arrive plus ou moins promptement. À moins que +le meurtre ne soit très récent, l'ébranlement des tarses ne se +communique pas plus loin, et les jambes restent immobiles. + +Dix jours après le meurtre, je n'ai pu obtenir par le même procédé +le moindre vestige d'irritabilité; alors j'ai eu recours au +courant voltaïque. Ce dernier moyen est plus énergique, et +provoque des contractions musculaires et des mouvements là où la +vapeur de benzine reste sans effet. Il suffit d'un ou deux +éléments de Bunsen dont on arme les rhéophores d'aiguilles +déliées. En plongeant la pointe de l'une sous l'anneau le plus +reculé de l'abdomen, et la pointe de l'autre sous le cou, on +obtient, toutes les fois que le courant est établi, outre le +frémissement des tarses, une forte flexion des pattes, qui se +replient sur l'abdomen, et leur relâchement quand le courant est +interrompu. Ces mouvements, fort énergiques les premiers jours, +diminuent peu à peu d'intensité et ne se montrent plus après un +certain temps. Le dixième jour, j'ai encore obtenu des mouvements +sensibles; le quinzième, la pile était impuissante à les +provoquer, malgré la souplesse des membres et la fraîcheur des +viscères. J'ai soumis comparativement à l'action de la pile des +coléoptères réellement morts, Blaps, Saperdes, Lamies, asphyxiés +par la benzine ou par le gaz sulfureux. Deux heures au plus après +l'asphyxie, il m'a été impossible de provoquer ces mouvements, +obtenus si aisément dans les Charançons qui sont déjà depuis +plusieurs jours dans cet état singulier, intermédiaire entre la +vie et la mort, où les plonge leur redoutable ennemi. + +Tous ces faits sont contradictoires avec la supposition d'un +animal complètement mort, avec l'hypothèse d'un vrai cadavre +devenu incorruptible par l'effet d'une liqueur préservatrice. On +ne peut les expliquer qu'en admettant que l'animal est atteint +dans le principe de ses mouvements; que son irritabilité +brusquement engourdie s'éteint avec lenteur, tandis que les +fonctions végétatives, plus tenaces, s'éteignent plus lentement +encore et maintiennent, pendant le temps nécessaire aux larves, la +conservation des viscères. + +La particularité qu'il importait le plus de constater, c'était la +manière dont s'opère le meurtre. Il est bien évident que +l'aiguillon à venin du Cerceris doit jouer ici le premier rôle. +Mais où et comment pénètre-t-il dans le corps du Charançon, +couvert d'une dure cuirasse, dont les pièces sont si étroitement +ajustées? Dans les individus atteints par le dard, rien, même à la +loupe, ne trahit l'assassinat. Il faut donc constater, par un +examen direct, les manoeuvres meurtrières de l'hyménoptère, +problème devant les difficultés duquel avait déjà reculé L. Dufour +et dont la solution m'a paru quelque temps impossible à trouver. +J'ai essayé cependant, et j'ai eu la satisfaction d'y parvenir, +mais non sans tâtonnements. + +En s'envolant de leurs cavernes pour faire leurs chasses, les +Cerceris se dirigeaient indifféremment, tantôt d'un côté, tantôt +de l'autre, et ils rentraient chargés de leur proie suivant toutes +les directions. Tous les alentours étaient donc indistinctement +exploités; mais comme les chasseurs ne mettaient guère plus de dix +minutes entre l'aller et le retour, le rayon du terrain exploré ne +paraissait pas devoir être d'une grande étendue, surtout en tenant +compte du temps nécessaire pour découvrir la proie, l'attaquer et +en faire une masse inerte. Je me suis donc mis à parcourir, avec +toute l'attention possible, les terres circonvoisines, dans +l'espoir de trouver quelques Cerceris en chasse. Un après-midi +consacré à ce travail ingrat a fini par me convaincre de +l'inutilité de mes recherches, et du peu de chances que j'avais de +surprendre sur le fait quelques rares chasseurs disséminés çà et +là, et bientôt dérobés aux regards par la rapidité du vol, surtout +dans un terrain difficile, complanté de vignes et d'oliviers. J'ai +renoncé à ce procédé. + +En apportant moi-même des Charançons vivants dans le voisinage des +nids, ne pourrais-je tenter les Cerceris par une proie trouvée +sans fatigue, et assister ainsi au drame tant désiré? L'idée m'a +paru bonne, et dès le lendemain matin j'étais en course pour me +procurer des _Cleonus ophthalmicus_ vivants. Vignes, champs de +luzerne, terres à blé, haies, tas de pierres, bords des chemins, +j'ai tout visité, tout scruté; et après deux mortelles journées de +recherches minutieuses, j'étais possesseur, oserai-je le dire, +j'étais possesseur de trois Charançons, tout pelés, souillés de +poussière, privés d'antennes ou de tarses, vétérans éclopés dont +les Cerceris ne voudront peut-être pas! Depuis le jour de cette +fiévreuse recherche où, pour un Charançon, je me mettais en nage +dans des courses folles, bien des années se sont écoulées, et +malgré mes explorations entomologiques presque quotidiennes, +j'ignore toujours dans quelles conditions vit le fameux Cléone, +que je rencontre par-ci, par-là, vagabondant au bord des sentiers. +Puissance admirable de l'instinct! Dans les mêmes lieux, en un +rien de temps, c'est par centaines que nos hyménoptères auraient +trouvé ces insectes, introuvables pour l'homme; ils les auraient +trouvés frais, lustrés, récemment sortis sans doute de leurs +coques de nymphe! + +N'importe, essayons avec mon pitoyable gibier. Un Cerceris vient +d'entrer dans sa galerie avec la proie accoutumée; avant qu'il +ressorte pour une autre expédition, je place un Charançon à +quelques pouces du trou. L'insecte va et vient; quand il s'écarte +trop, je le ramène à son poste. Enfin le Cerceris montre sa large +face et sort du trou: le coeur me bat d'émotion. L'hyménoptère +arpente quelques instants les abords de son domicile, voit le +Charançon, le coudoie, se retourne, lui passe à plusieurs reprises +sur le dos, et s'envole sans honorer ma capture d'un coup de +mandibule, ma capture qui m'a donné tant de mal. J'étais confondu, +atterré. Nouveaux essais à d'autres trous; nouvelles déceptions. +Décidément ces chasseurs délicats ne veulent pas du gibier que je +leur offre. Peut-être, le trouvent-ils trop vieux, trop fané. +Peut-être, en le prenant entre les doigts, lui ai-je communiqué +quelque odeur qui leur déplaît. Pour ces raffinés, un attouchement +étranger est cause de dégoût. + +Serai-je plus heureux en obligeant le Cerceris à faire usage de +son dard pour sa propre défense? J'ai enfermé dans le même flacon +un Cerceris et un Cléone, que j'ai irrités par quelques secousses. +L'hyménoptère, nature fine, est plus impressionné que l'autre +prisonnier, épaisse et lourde organisation; il songe à la fuite et +non à l'attaque. Les rôles mêmes sont intervertis: le Charançon +devenant l'agresseur, saisit parfois du bout de sa trompe une +patte de son mortel ennemi, qui ne cherche pas même à se défendre, +tant la frayeur le domine. J'étais à bout de ressources, et mon +désir d'assister au dénouement n'avait fait qu'augmenter par les +difficultés déjà éprouvées. Voyons, cherchons encore. + +Une idée lumineuse survient, amenant avec elle l'espoir, tant elle +entre d'une façon naturelle dans le vif de la question. Oui, c'est +bien cela; cela doit réussir. Il faut offrir mon gibier dédaigné +au Cerceris au plus fort de l'ardeur de la chasse. Alors, emporté +par la préoccupation qui l'absorbe, il ne s'apercevra pas de ses +imperfections. -- J'ai déjà dit qu'en revenant de la chasse, le +Cerceris s'abat au pied du talus, à quelque distance du trou, où +il achève de traîner péniblement sa proie. Il s'agit alors de lui +enlever cette victime en la tiraillant par une patte avec des +pinces, et de lui jeter aussitôt en échange le Charançon vivant. +Cette manoeuvre m'a parfaitement réussi. Dès que le Cerceris a +senti la proie lui glisser sous le ventre et lui échapper, il +frappe le sol de ses pattes avec impatience, se retourne, et +apercevant le Charançon qui a remplacé le sien, il se précipite +sur lui et l'enlace de ses pattes pour l'emporter. Mais il +s'aperçoit promptement que la proie est vivante, et alors le drame +commence pour s'achever avec une inconcevable rapidité. +L'hyménoptère se met face à face avec sa victime, lui saisit la +trompe entre ses puissantes mandibules, l'assujettit +vigoureusement; et tandis que le Curculionite se cambre sur ses +jambes, l'autre, avec les pattes antérieures, le presse avec +effort sur le dos comme pour faire bâiller quelque articulation +ventrale. On voit alors l'abdomen du meurtrier se glisser sous le +ventre du Cléone, se recourber, et darder vivement à deux ou trois +reprises son stylet venimeux à la jointure du prothorax, entre la +première et la seconde paire de pattes. En un clin d'oeil, tout +est fait. Sans le moindre mouvement convulsif, sans aucune de ces +pandiculations des membres qui accompagnent l'agonie d'un animal, +la victime, comme foudroyée, tombe pour toujours immobile. C'est +terrible en même temps qu'admirable de rapidité. Puis le ravisseur +retourne le cadavre sur le dos, se met ventre à ventre avec lui, +jambes de çà, jambes de là, l'enlace et s'envole. Trois fois, avec +mes trois Charançons, j'ai renouvelé l'épreuve; les manoeuvres +n'ont jamais varié. + +Il est bien entendu que chaque fois je rendais au Cerceris sa +première proie, et que je retirais mon Cléone pour l'examiner plus +à loisir. Cet examen n'a fait que me confirmer dans la haute idée +que j'avais du talent redoutable de l'assassin. Au point atteint, +il est impossible d'apercevoir le plus léger signe de blessure, le +moindre épanchement de liquides vitaux. Mais ce qui a surtout le +droit de nous surprendre, c'est l'anéantissement si prompt et si +complet de tout mouvement. Aussitôt après le meurtre, j'ai en vain +épié sur les trois Charançons opérés sous mes yeux des traces +d'irritabilité; ces traces ne se manifestent jamais en pinçant, en +piquant l'animal, et il faut les moyens artificiels décrits plus +haut pour les provoquer. Ainsi, ces robustes Cléones qui, +transpercés vivants d'une épingle et fixés sur la fatale +planchette de liège du collectionneur d'insectes, se seraient +démenés des jours, des semaines, que dis-je, des mois entiers, +perdent à l'instant même tous leurs mouvements par l'effet d'une +fine piqûre qui leur inocule une invisible gouttelette de venin. +Mais la chimie ne possède pas de poison aussi actif à si minime +dose; l'acide prussique produirait à peine ces effets, si +toutefois il peut les produire. Aussi n'est-ce pas à la +toxicologie mais bien à la physiologie et à l'anatomie qu'il faut +s'adresser, pour saisir la cause d'un anéantissement si +foudroyant; ce n'est pas tant la haute énergie du venin inoculé +que l'importance de l'organe lésé qu'il faut considérer pour se +rendre compte de ces merveilleux faits. + +Qu'y a-t-il donc au point où pénètre le dard? + +CHAPITRE V +UN SAVANT TUEUR + +L'Hyménoptère vient de nous révéler en partie son secret en nous +montrant le point qu'atteint son aiguillon. La question est-elle +avec cela résolue? Pas encore, et de bien s'en faut. Revenons en +arrière: oublions un instant ce que la bête vient de nous +apprendre, et proposons-nous à notre tour le problème du Cerceris. +Le problème est celui-ci: emmagasiner sous terre, dans une +cellule, un certain nombre de pièces de gibier qui puissent +suffire à la nourriture de la larve, provenant de l'oeuf pondu sur +l'amas de vivres. + +Tout d'abord cet approvisionnement paraît chose bien simple; mais +la réflexion ne tarde pas à y découvrir les plus graves +difficultés. Notre gibier à nous est abattu par exemple d'un coup +de feu: il est tué avec d'horribles blessures. L'Hyménoptère a des +délicatesses qui nous sont inconnues: il veut une proie intacte, +avec toutes ses élégances de forme et de coloration. Pas de +membres fracassés, pas de plaies béantes, pas de hideux +événements. Sa proie a toute la fraîcheur de l'insecte vivant; +elle conserve, sans un grain de moins, cette fine poussière +colorée, que déflore le simple contact de nos doigts. L'insecte +serait-il mort, serait-il réellement un cadavre, quelles +difficultés pour nous s'il fallait obtenir semblable résultat! +Tuer un insecte par le brutal écrasement sous le pied est à la +portée de tous; mais le tuer proprement, sans que cela y paraisse, +n'est pas opération aisée, où chacun puisse réussir. Combien +d'entre nous se trouveraient dans un insurmontable embarras s'il +leur était proposé de tuer, à l'instant même, sans l'écraser, une +bestiole à vie dure qui, même la tête arrachée, se débat longtemps +encore! Il faut être entomologiste pratique pour songer aux moyens +par l'asphyxie. Mais ici encore, la réussite serait douteuse avec +les méthodes primitives par la vapeur de la benzine ou du soufre +brûlé. Dans ce milieu délétère, l'insecte trop longtemps se démène +et ternit sa parure. On doit recourir à des moyens plus héroïques, +par exemple aux émanations terribles de l'acide prussique se +dégageant lentement de bandelettes de papier imprégnées de cyanure +de potassium; ou bien encore, ce qui vaut mieux, étant sans danger +pour le chasseur d'insectes, aux vapeurs foudroyantes du sulfure +de carbone. C'est tout un art, on le voit, un art appelant à son +aide le redoutable arsenal de la chimie, que de tuer proprement un +insecte, que de faire ce que le Cerceris obtient si vite, avec son +élégante méthode, dans la supposition bien grossière où sa capture +deviendrait en réalité cadavre. + +Un cadavre! mais ce n'est pas là du tout l'ordinaire des larves, +petits ogres friands de chair fraîche, à qui gibier faisandé, si +peu qu'il le fût, inspirerait insurmontable dégoût. Il leur faut +viande du jour, sans fumet aucun, premier indice de la corruption. +La proie néanmoins ne peut être emmagasinée vivante dans la +cellule, comme nous le faisons des bestiaux destinés à fournir des +vivres frais à l'équipage et aux passagers d'un navire. Que +deviendrait, en effet, l'oeuf délicat déposé au milieu de vivres +animés; que deviendrait la faible larve, vermisseau qu'un rien +meurtrit, parmi de vigoureux coléoptères remuant des semaines +entières leurs longues jambes éperonnées. Il faut ici, +contradiction qui paraît sans issue, il faut ici de toute +nécessité l'immobilité de la mort et la fraîcheur d'entrailles de +la vie. Devant pareil problème alimentaire, l'homme du monde, +possédât-il la plus large instruction, resterait impuissant; +l'entomologiste pratique lui-même s'avouerait inhabile. Le garde- +manger du Cerceris défierait leur raison. + +Supposons donc une Académie d'anatomistes et de physiologistes: +imaginons un congrès où la question soit agitée parmi les +Flourens, les Magendie, les Claude Bernard. Pour obtenir à la fois +immobilité complète et longue durée des vivres sans altération +putride, la première idée qui surgira, la plus naturelle, la plus +simple, sera celle de conserves alimentaires. On invoquera quelque +liqueur préservatrice, comme le fit, devant ses Buprestes, +l'illustre savant des Landes; on supposera d'exquises vertus +antiseptiques à l'humeur venimeuse de l'hyménoptère, mais ces +vertus étranges resteront à démontrer. Une hypothèse gratuite +remplaçant l'inconnu de la conservation des chairs par l'inconnu +du liquide conservateur, sera peut-être le dernier mot de la +savante assemblée, comme elle a été le dernier mot du naturaliste +Landais. + +Si l'on insiste, si l'on explique qu'il faut aux larves, non des +conserves, qui ne sauraient avoir jamais les propriétés d'une +chair encore palpitante, mais bien une proie qui soit comme vive +malgré sa complète inertie, après mûre réflexion, le docte congrès +arrêtera ses pensées sur la paralysie. -- Oui, c'est bien cela! Il +faut paralyser la bête; il faut lui enlever le mouvement mais sans +lui enlever la vie. -- Pour arriver à ce résultat le moyen est +unique: léser, couper, détruire l'appareil nerveux de l'insecte en +un ou plusieurs points habilement choisis. + +Abandonnée en cet état entre des mains à qui ne seraient pas +familiers les secrets d'une délicate anatomie, la question +n'aurait guère avancé. Comment est-il disposé, en effet, cet +appareil nerveux qu'il s'agit d'atteindre pour paralyser l'insecte +sans le tuer néanmoins? Et d'abord, où est-il? Dans la tête sans +doute et suivant la longueur du dos, comme le cerveau et la moelle +épinière des animaux supérieurs. -- En cela grave erreur, dirait +notre congrès: l'insecte est comme un animal renversé, qui +marcherait sur le dos; c'est-à-dire qu'au lieu d'avoir la moelle +épinière en haut, il l'a en bas, le long de la poitrine et du +ventre. C'est donc à la face inférieure, et à cette face +exclusivement que devra se pratiquer l'opération sur l'insecte à +paralyser. + +Cette difficulté levée, une autre se présente, autrement sérieuse. +Armé de son scalpel, l'anatomiste peut porter la pointe de son +instrument où bon lui semble, malgré des obstacles qu'il lui est +loisible d'écarter. L'Hyménoptère n'a pas le choix. Sa victime est +un coléoptère solidement cuirassé; son bistouri est l'aiguillon, +arme fine, d'extrême délicatesse, qu'arrêterait invinciblement +l'armure de corne. Quelques points seuls sont accessibles au frêle +outil, savoir les articulations, uniquement protégées par une +membrane sans résistance. En outre, les articulations des membres, +quoique vulnérables, ne remplissent pas le moins du monde les +conditions voulues, car par leur voie pourrait tout au plus +s'obtenir une paralysie locale, mais non une paralysie générale, +embrassant dans son ensemble l'organisme moteur. Sans lutte +prolongée, qui pourrait lui devenir fatale, sans opérations +répétées qui, trop nombreuses, pourraient compromettre la vie du +patient, l'Hyménoptère doit abolir en un seul coup, si c'est +possible, toute mobilité. Il lui est donc indispensable de porter +son aiguillon sur des centres nerveux, foyer des facultés +motrices, d'où s'irradient les nerfs qui se distribuent aux divers +organes du mouvement. Or, ces foyers de locomotion, ces centres +nerveux, consistent en un certain nombre de noyaux ou ganglions, +plus nombreux dans la larve, moins nombreux dans l'insecte +parfait, et, disposés sur la ligne médiane de la face inférieure +en un chapelet à grains plus ou moins distants et reliés l'un à +l'autre par un double ruban de substance nerveuse. Chez tous les +insectes à l'état parfait, les ganglions dits thoraciques, c'est- +à-dire ceux qui fournissent des nerfs aux ailes et aux pattes et +président à leurs mouvements, sont au nombre de trois. Voilà les +points qu'il s'agit d'atteindre. Leur action détruite d'une façon +ou d'une autre, sera détruite aussi la possibilité de se mouvoir. + +Deux voies se présentent pour arriver à ces centres moteurs avec +l'outil si faible de l'Hyménoptère, l'aiguillon. L'une est +l'articulation du cou avec le corselet; l'autre est l'articulation +du corselet avec la suite du thorax, enfin entre la première et la +seconde paire de pattes. La voie par l'articulation du cou ne +convient guère: elle est trop éloignée des ganglions, eux-mêmes +rapprochés de la base des pattes qu'ils animent. C'est à l'autre, +uniquement à l'autre, qu'il faut frapper. -- Ainsi dirait +l'Académie où les Claude Bernard éclaireraient la question des +lumières de leur profonde science. -- Et c'est là, précisément là, +entre la première et la seconde paire de pattes, sur la ligne +médiane de la face inférieure, que l'Hyménoptère plonge son +stylet. Par quelle docte intelligence est-il donc inspiré? + +Choisir, pour y darder l'aiguillon, le point entre tous +vulnérable, le point qu'un physiologiste versé dans la structure +anatomique des insectes pourrait seul déterminer à l'avance, est +encore fort loin de suffire: l'Hyménoptère a une difficulté bien +plus grande à surmonter, et il la surmonte avec une supériorité +qui vous saisit de stupeur. Les centres nerveux qui animent les +organes locomoteurs de l'insecte parfait sont, disons-nous, au +nombre de trois. Ils sont plus ou moins distants l'un de l'autre; +quelquefois, mais rarement, rapprochés entre eux. Enfin, ils +possèdent une certaine indépendance d'action, de telle sorte que +la lésion de l'un d'eux n'amène, immédiatement du moins, que la +paralysie des membres qui lui correspondent, sans trouble dans les +autres ganglions, et les membres auxquels ces derniers président. +Atteindre l'un après l'autre ces trois foyers moteurs, de plus en +plus reculés en arrière, et cela par une voie unique, entre la +première et la seconde paire de pattes, ne semble pas opération +praticable pour l'aiguillon, trop court, et d'ailleurs si +difficile à diriger en de pareilles conditions. Il est vrai que +certains coléoptères ont les trois ganglions thoraciques très +rapprochés, contigus presque; il en est d'autres chez lesquels les +deux derniers sont complètement réunis, soudés, fondus ensemble. +Il est aussi reconnu qu'à mesure que les divers noyaux nerveux +tendent à se confondre et se centralisent davantage, les fonctions +caractéristiques de l'animalité deviennent plus parfaites, et par +suite, hélas! plus vulnérables. Voilà vraiment la proie qu'il faut +aux Cerceris. Ces Coléoptères à centres moteurs rapprochés jusqu'à +se toucher, assemblés même en une masse commune et de la sorte +solidaires l'un de l'autre, seront à l'instant même paralysés d'un +seul coup d'aiguillon; ou bien, s'il faut plusieurs coups de +lancette, les ganglions à piquer seront tous là, du moins, réunis +sous la pointe du dard. + +Ces Coléoptères, proie éminemment facile à paralyser, quels sont- +ils? Là est la question. La haute science d'un Claude Bernard +planant dans les généralités fondamentales de l'organisation et de +la vie ici, ne suffit plus; elle ne pourrait nous renseigner et +nous guider dans ce choix entomologique. Je m'en rapporte à tout +physiologiste sous les yeux de qui ces lignes pourront tomber. +Sans recourir aux archives de sa bibliothèque, lui serait-il +possible de dire les Coléoptères où peut se trouver pareille +centralisation nerveuse; et même avec la bibliothèque, saura-t-il +à l'instant où trouver les renseignements voulus? C'est qu'en +effet, nous entrons maintenant dans les détails minutieux du +spécialiste; la grande voie est laissée pour le sentier connu du +petit nombre. + +Ces documents nécessaires, je les trouve dans le beau travail de +M. E. Blanchard, sur le système nerveux des insectes +Coléoptères[8]. J'y vois que cette centralisation de l'appareil +nerveux est l'apanage d'abord des Scarabéiens; mais la plupart +sont trop gros: le Cerceris ne pourrait peut-être ni les attaquer, +ni les emporter; d'ailleurs beaucoup vivent dans des ordures où +l'Hyménoptère, lui si propre, n'irait pas les chercher. Les +centres moteurs très-rapprochés se retrouvent encore chez les +Histériens, qui vivent de matières immondes, au milieu des +puanteurs cadavériques, et doivent par conséquent être abandonnés; +chez les Scolytiens, qui sont de trop petite taille; et enfin chez +les Buprestes et les Charançons. + +Quel jour inattendu au milieu des obscurités primitives du +problème! Parmi le nombre immense de Coléoptères sur lesquels +sembleraient pouvoir se porter les déprédations des Cerceris, deux +groupes seulement, les Charançons et les Buprestes, remplissent +les conditions indispensables. Ils vivent loin de l'infection et +de l'ordure, objets peut-être de répugnances invincibles pour le +délicat chasseur; ils ont dans leurs nombreux représentants les +tailles les plus variées, proportionnées à la taille des divers +ravisseurs, qui peuvent ainsi choisir à leur convenance; ils sont +beaucoup plus que tous les autres vulnérables au seul point où +l'aiguillon de l'Hyménoptère puisse pénétrer avec succès, car en +ce point se pressent, tous aisément accessibles au dard, les +centres moteurs des pattes et des ailes. En ce point, pour les +Charançons, les trois ganglions thoraciques sont très-rapprochés, +les deux derniers même sont contigus; en ce même point, pour les +Buprestes, le second et le troisième sont confondus en une seule +et grosse masse, à peu de distance du premier. Et ce sont +précisément des Buprestes et des Charançons que nous voyons +chasser, à l'exclusion absolue de tout autre gibier, par les huit +espèces de Cerceris dont l'approvisionnement en Coléoptères est +constaté! Une certaine ressemblance intérieure, c'est-à-dire la +centralisation de l'appareil nerveux, telle serait donc la cause +qui, dans les repaires des divers Cerceris, fait entasser des +victimes ne se ressemblant en rien pour le dehors. + +Il y a dans ce choix, comme n'en ferait pas de plus judicieux un +savoir transcendant, un tel concours de difficultés supérieurement +bien résolues, que l'on se demande si l'on n'est pas dupe de +quelque illusion involontaire, si des idées théoriques préconçues +ne sont pas venues obscurcir la réalité des faits, enfin si la +plume n'a pas décrit des merveilles imaginaires. Un résultat +scientifique n'est solidement établi que lorsque l'expérience, +répétée de toutes les manières, est venue toujours le confirmer. +Soumettons donc à l'épreuve expérimentale l'opération +physiologique que vient de nous enseigner le Cerceris tuberculé. +S'il est possible d'obtenir artificiellement ce que l'Hyménoptère +obtient avec son aiguillon, savoir l'abolition du mouvement et la +longue conservation de l'opéré dans un état de parfaite fraîcheur; +s'il est possible de réaliser cette merveille avec les Coléoptères +que chasse le Cerceris, ou bien avec ceux qui présentent une +centralisation nerveuse semblable, tandis qu'on ne peut y parvenir +avec les Coléoptères à ganglions distants, faudra-t-il admettre, +si difficile que l'on soit en matière de preuves, que +l'Hyménoptère a, dans les inspirations inconscientes de son +instinct, les ressources d'une sublime science. Voyons donc ce que +dit l'expérimentation. + +La manière d'opérer est des plus simples. Il s'agit, avec une +aiguille, ou, ce qui est plus commode, avec la pointe bien acérée +d'une plume métallique, d'amener une gouttelette de quelque +liquide corrosif sur les centres moteurs thoraciques, en piquant +légèrement l'insecte à la jointure du prothorax en arrière de la +première paire de pattes. Le liquide que j'emploie est +l'ammoniaque; mais il est évident que tout autre liquide ayant une +action aussi énergique produirait les mêmes résultats. La plume +métallique étant chargée d'ammoniaque comme elle le serait d'une +très-petite goutte d'encre, j'opère la piqûre. Les effets ainsi +obtenus diffèrent énormément, suivant que l'on expérimente sur des +espèces dont les ganglions thoraciques sont rapprochés, ou sur des +espèces où ces mêmes ganglions sont distants. Pour la première +catégorie, mes expériences ont été faites sur des Scarabéiens, le +Scarabée sacré et le Scarabée à large cou; sur des Buprestes, le +Bupreste bronzé; enfin sur des Charançons, en particulier sur le +Cléone que chasse le héros de ces observations. Pour la seconde +catégorie, j'ai expérimenté sur des Carabiques: Carabes, +Procustes, Chlaenies, Sphodres, Nébries; sur des Longicornes: +Saperdes et Lamies; sur des Mélasomes: Blaps, Scaures, Asides. + +Chez les Scarabées, les Buprestes et les Charançons, l'effet est +instantané; tout mouvement cesse subitement sans convulsions, dès +que la fatale gouttelette a touché les centres nerveux. La piqûre +du Cerceris ne produit pas un anéantissement plus prompt. Rien de +plus frappant que cette immobilité soudaine provoquée dans un +vigoureux Scarabée sacré. Mais là ne s'arrête pas la ressemblance +des effets produits par le dard de l'Hyménoptère et par la pointe +métallique empoisonnée avec de l'ammoniaque. Les Scarabées, les +Buprestes et les Charançons piqués artificiellement, malgré leur +immobilité complète, conservent pendant trois semaines, un mois et +même deux, la parfaite flexibilité de toutes les articulations et +la fraîcheur normale des viscères. Chez eux, la défécation s'opère +les premiers jours comme dans l'état habituel, et les mouvements +peuvent être provoqués par le courant voltaïque. En un mot, ils se +comportent absolument comme les Coléoptères sacrifiés par le +Cerceris; il y a identité complète entre l'état où le ravisseur +plonge ses victimes et celui qu'on produit, à volonté, en lésant +les centres nerveux thoraciques avec de l'ammoniaque. Or, comme il +est impossible d'attribuer à la gouttelette inoculée la +conservation parfaite de l'insecte pendant un temps aussi long, il +faut rejeter bien loin toute idée de liqueur antiseptique, et +admettre que, malgré sa profonde immobilité, l'animal n'est pas +réellement mort, qu'il lui reste encore une lueur de vie, +maintenant quelque temps encore les organes dans leur fraîcheur +normale, mais les abandonnant peu à peu pour les laisser enfin +livrés à la corruption. Dans quelques cas d'ailleurs, l'ammoniaque +ne produit l'anéantissement complet des mouvements que dans les +pattes; et alors, l'action délétère du liquide ne s'étant pas sans +doute étendue assez loin, les antennes conservent un reste de +mobilité; et l'on voit l'animal, même plus d'un mois après +l'inoculation, les retirer avec vivacité au moindre attouchement: +preuve évidente que la vie n'a pas complètement abandonné ce corps +inerte. Ce mouvement des antennes n'est pas rare non plus chez les +Charançons blessés par le Cerceris. + +L'inoculation de l'ammoniaque arrête toujours sur le champ les +mouvements des Scarabées, des Charançons et des Buprestes; mais on +ne parvient pas toujours à mettre l'animal dans l'état que je +viens de décrire. Si la blessure est trop profonde, si la +gouttelette instillée est trop forte, la victime meurt réellement, +et au bout de deux ou trois jours, on n'a plus qu'un cadavre +infect. Si la piqûre est trop faible, au contraire, l'animal, +après un temps plus ou moins long d'un profond engourdissement, +revient à lui, et recouvre au moins en partie ses mouvements. Le +ravisseur lui-même peut parfois opérer maladroitement, tout comme +l'homme, car j'ai pu constater cette espèce de résurrection dans +une victime atteinte par le dard d'un Hyménoptère fouisseur. Le +Sphex à ailes jaunes, dont l'histoire va bientôt nous occuper, +entasse dans ses repaires de jeunes Grillons préalablement +atteints par son stylet venimeux. J'ai retiré de l'un de ces +repaires trois pauvres Grillons, dont la flaccidité extrême aurait +dénoté la mort dans toute autre circonstance. Mais ici encore ce +n'était qu'une mort apparente. Mis dans un flacon, ces Grillons se +sont conservés en fort bon état, et toujours immobiles, pendant +près de trois semaines. À la fin, deux se sont moisis, et le +troisième a partiellement ressuscité, c'est-à-dire qu'il a +recouvré le mouvement des antennes, des pièces de la bouche et, +chose plus remarquable, des deux premières paires de pattes. Si +l'habileté de l'Hyménoptère est parfois en défaut pour engourdir à +jamais la victime, peut-on exiger des grossières expérimentations +de l'homme une réussite constante! + +Chez les Coléoptères de la seconde catégorie, c'est-à-dire chez +ceux dont les ganglions thoraciques sont distants l'un de l'autre, +l'effet produit par l'ammoniaque est tout à fait différent. Ce +sont les Carabiques qui se montrent les moins vulnérables. Une +piqûre qui aurait produit chez un gros Scarabée sacré +l'anéantissement instantané des mouvements ne produit, même chez +les Carabiques de médiocre taille, Chlaenie, Nébrie, Calathe, que +des convulsions violentes et désordonnées. Peu à peu l'animal se +calme, et, après quelques heures de repos, il reprend ses +mouvements habituels, ne paraissant avoir rien éprouvé. Si l'on +renouvelle l'épreuve sur le même individu, deux, trois, quatre +fois, les résultats sont les mêmes, jusqu'à ce que, la blessure +devenant trop grave, l'animal meure réellement, comme le prouvent +son dessèchement et sa putréfaction, qui surviennent bientôt +après. + +Les Mélasomes et les Longicornes sont plus sensibles à l'action de +l'ammoniaque. L'inoculation de la gouttelette corrosive les plonge +assez rapidement dans l'immobilité et, après quelques convulsions, +l'animal paraît mort. Mais cette paralysie, qui aurait persisté +dans les Scarabées, les Charançons et les Buprestes, n'est ici que +momentanée: du jour au lendemain, les mouvements reparaissent, +aussi énergiques que jamais. Ce n'est qu'autant que la dose +d'ammoniaque est d'une certaine force que les mouvements ne +reparaissent plus; mais alors l'animal est mort, bien mort, car il +ne tarde pas à tomber en putréfaction. Par les mêmes procédés, si +efficaces sur les Coléoptères à ganglions rapprochés, il est donc +impossible de provoquer une paralysie complète et persistante chez +les Coléoptères à ganglions distants; on ne peut obtenir tout au +plus qu'une paralysie momentanée se dissipant du jour au +lendemain. + +La démonstration est décisive: les Cerceris ravisseurs de +Coléoptères se conforment, dans leur choix, à ce que pourraient +seules enseigner la physiologie la plus savante et l'anatomie la +plus fine. Vainement on s'efforcerait de ne voir là que des +concordances fortuites: ce n'est pas avec le hasard que +s'expliquent de telles harmonies. + +CHAPITRE VI +LE SPHEX À AILES JAUNES + +Sous leur robuste armure, impénétrable au dard, les insectes +coléoptères n'offrent au ravisseur porte-aiguillon qu'un seul +point vulnérable. Ce défaut de la cuirasse est connu du meurtrier, +qui plonge là son stylet empoisonné et atteint du même coup les +trois centres moteurs, en choisissant les groupes Charançons et +Buprestes, dont l'appareil nerveux possède un degré suffisant de +centralisation. Mais que doit-il arriver lorsque la proie est un +insecte non cuirassé, à peau molle, que l'hyménoptère peut +poignarder ici ou là indifféremment, au hasard de la lutte, en un +point quelconque du corps? Y a-t-il encore un choix dans les coups +portés? Pareil à l'assassin qui frappe au coeur pour abréger les +résistances compromettantes de sa victime, le ravisseur suit-il la +tactique des Cerceris et blesse-t-il de préférence les ganglions +moteurs? Si cela est, que doit-il arriver lorsque ces ganglions +sont distants entre eux, et agissent avec assez d'indépendance +pour que la paralysie de l'un n'entraîne pas la paralysie des +autres? À ces questions va répondre l'histoire d'un chasseur de +Grillons, le Sphex à ailes jaunes (_Sphex flavipennis_). + +C'est vers la fin du mois de juillet que le Sphex à ailes jaunes +déchire le cocon qui l'a protégé jusqu'ici et s'envole de son +berceau souterrain. Pendant tout le mois d'août, on le voit +communément voltiger, à la recherche de quelque gouttelette +mielleuse, autour des têtes épineuses du chardon-roland, la plus +commune des plantes robustes qui bravent impunément les feux +caniculaires de ce mois. Mais cette vie insouciante est de courte +durée, car dès les premiers jours de septembre, le Sphex est à sa +rude tâche de pionnier et de chasseur. C'est ordinairement quelque +plateau de peu d'étendue, sur les berges élevées des chemins, +qu'il choisit pour l'établissement de son domicile, pourvu qu'il y +trouve deux choses indispensables: un sol aréneux facile à creuser +et du soleil. Du reste aucune précaution n'est prise pour abriter +le domicile contre les pluies de l'automne et les frimas de +l'hiver. Un emplacement horizontal, sans abri, battu par la pluie +et les vents, lui convient à merveille, avec la condition +cependant d'être exposé au soleil. Aussi, lorsqu'au milieu de ses +travaux de mineur, une pluie abondante survient, c'est pitié de +voir, le lendemain, les galeries en construction bouleversées, +obstruées de sable et finalement abandonnées. + +Rarement le Sphex se livre solitaire à son industrie; c'est par +petites tribus de dix, vingt pionniers ou davantage que +l'emplacement élu est exploité. Il faut avoir passé quelques +journées en contemplation devant l'une de ces bourgades, pour se +faire une idée de l'activité remuante, de la prestesse saccadée, +de la brusquerie de mouvements de ces laborieux mineurs. Le sol +est rapidement attaqué avec les râteaux des pattes antérieures: +_canis instar_, comme dit Linné. Un jeune chien ne met pas plus de +fougue à fouiller le sol pour jouer. En même temps, chaque ouvrier +entonne sa joyeuse chanson, qui se compose d'un bruit strident, +aigu, interrompu à de très-courts intervalles, et modulé par les +vibrations des ailes et du thorax. On dirait une troupe de gais +compagnons se stimulant au travail par un rythme cadencé. +Cependant le sable vole, retombant en fine poussière sur leurs +ailes frémissantes, et le gravier trop volumineux, arraché grain à +grain, roule loin du chantier. Si la pièce résiste trop, l'insecte +se donne de l'élan avec une note aigre qui fait songer aux ahans! +dont le fendeur de bois accompagne un coup de hache. Sous les +efforts redoublés des tarses et des mandibules, l'antre ne tarde +pas à se dessiner; l'animal peut déjà y plonger en entier. C'est +alors une vive alternative de mouvements en avant pour détacher de +nouveaux matériaux, et de mouvements de recul pour balayer au +dehors les débris. Dans ce va-et-vient précipité, le Sphex ne +marche pas, il s'élance, comme poussé par un ressort; il bondit, +l'abdomen palpitant, les antennes vibrantes, tout le corps enfin +animé d'une sonore trépidation. Voilà le mineur dérobé aux +regards; on entend encore sous terre son infatigable chanson, +tandis qu'on entrevoit, par intervalles, ses jambes postérieures, +poussant à reculons une ondée de sable jusqu'à l'orifice du +terrier. De temps à autre, le Sphex interrompt son travail +souterrain, soit pour venir s'épousseter au soleil, se débarrasser +des grains de poussière qui, en s'introduisant dans ses fines +articulations, gênent la liberté de ses mouvements, soit pour +opérer dans les alentours une ronde de reconnaissance. Malgré ces +interruptions, qui d'ailleurs sont de courte durée, dans +l'intervalle de quelques heures la galerie est creusée, et le +Sphex vient sur le seuil de sa porte chanter son triomphe et +donner le dernier poli au travail, en effaçant quelques +inégalités, en enlevant quelques parcelles terreuses dont son oeil +clairvoyant peut seul discerner les inconvénients. + +Des nombreuses tribus de Sphex que j'ai visitées, une surtout m'a +laissé de vifs souvenirs à cause de son originale installation. +Sur le bord d'une grande route s'élevaient de petits tas de boue +retirée des rigoles latérales par la pelle du cantonnier. L'un de +ces tas, depuis longtemps desséchés au soleil, formait un +monticule conique, un gros pain de sucre d'un demi-mètre de haut. +L'emplacement avait plu aux Sphex, qui s'y étaient établis en une +bourgade comme je n'en ai jamais depuis rencontré de plus +populeuse. De la base au sommet, le cône de boue sèche était +criblé de terriers, lui donnant l'aspect d'une énorme éponge. À +tous les étages, c'était une animation fiévreuse, un va-et-vient +affairé, qui mettait en mémoire les scènes de quelque grand +chantier lorsque le travail presse. Grillons traînés par les +antennes sur les pentes de la cité conique, emmagasinement des +vivres dans le garde-manger des cellules, ruissellement de +poussière hors des galeries en voie d'excavation, poudreuses faces +des mineurs apparaissant par intervalles aux orifices des +couloirs, continuelles entrées et continuelles sorties, parfois un +Sphex en ses courts loisirs gravissant la cime du cône pour jeter +peut-être, du haut de ce belvédère, un regard de satisfaction sur +l'ensemble des travaux; quel spectacle propre à me tenter, à me +faire désirer d'emporter avec moi la bourgade entière et ses +habitants! Essayer était même inutile: la masse était trop lourde +on ne déracine pas ainsi un village de ses fondations pour le +transplanter ailleurs. + +Revenons donc au Sphex travaillant en plaine, dans un sol naturel, +ce qui est le cas de beaucoup le plus fréquent. Aussitôt le +terrier creusé, la chasse commence. Mettons à profit les courses +lointaines de l'hyménoptère, à la recherche du gibier, pour +examiner le domicile. L'emplacement général d'une colonie de Sphex +est, disons-nous, un terrain horizontal. Cependant le sol n'y est +pas tellement uni, qu'on n'y trouve quelques petits mamelons +couronnés d'une touffe de gazon ou d'armoise, quelques plis +consolidés par les maigres racines de la végétation qui les +recouvre; c'est sur le flanc de ces rides qu'est établi le repaire +du Sphex. La galerie se compose d'abord d'une portion horizontale, +de deux à trois pouces de profondeur et servant d'avenue à la +retraite cachée, destinée aux provisions et aux larves. C'est dans +ce vestibule que le Sphex s'abrite pendant le mauvais temps; c'est +là qu'il se retire la nuit et se repose le jour quelques instants, +montrant seulement au dehors sa face expressive, ses gros yeux +effrontés. À la suite du vestibule survient un coude brusque, +plongeant plus ou moins obliquement à une profondeur de deux à +trois pouces encore, et terminé par une cellule ovalaire d'un +diamètre un peu plus grand et dont l'axe le plus long est couché +suivant l'horizontale. Les parois de la cellule ne sont crépies +d'aucun ciment particulier; mais, malgré leur nudité, on voit +qu'elles ont été l'objet d'un travail plus soigné. Le sable y est +tassé, égalisé avec soin sur le plancher, sur le plafond, sur les +côtés, pour éviter des éboulements, et pour effacer les aspérités +qui pourraient blesser le délicat épiderme de la larve. Enfin +cette cellule communique avec le couloir par une entrée étroite, +juste suffisante pour laisser passer le Sphex chargé de sa proie. + +Quand cette première cellule est munie d'un oeuf et des provisions +nécessaires, le Sphex en mure l'entrée, mais il n'abandonne pas +encore son terrier. Une seconde cellule est creusée à côté de la +première et approvisionnée de la même façon, puis une troisième et +quelquefois enfin une quatrième. C'est alors seulement que le +Sphex rejette dans le terrier tous les déblais amassés devant la +porte, et qu'il efface complètement les traces extérieures de son +travail. Ainsi, à chaque terrier, il correspond ordinairement +trois cellules, rarement deux, et plus rarement encore quatre. Or, +comme l'apprend l'autopsie de l'insecte, on peut évaluer à une +trentaine le nombre des oeufs pondus, ce qui porte à dix le nombre +des terriers nécessaires. D'autre part, les travaux ne commencent +guère avant septembre, et sont achevés à la fin de ce mois. Par +conséquent, le Sphex ne peut consacrer à chaque terrier et à son +approvisionnement que deux ou trois jours au plus. On conviendra +que l'active bestiole n'a pas un moment à perdre, lorsque, en si +peu de temps, elle doit creuser le gîte, se procurer une douzaine +de grillons, les transporter quelquefois de loin à travers mille +difficultés, les mettre en magasin et boucher enfin le terrier. Et +puis d'ailleurs, il y a des journées où le vent rend la chasse +impossible, des journées pluvieuses, ou même seulement sombres, +qui suspendent tout travail. On conçoit d'après cela que le Sphex +ne peut donner à ses constructions la solidité peut-être séculaire +que les Cerceris tuberculés donnent à leurs profondes galeries. +Ces derniers se transmettent d'une génération à l'autre leurs +demeures solides, chaque année plus profondément encavées, qui +m'ont mis tout en nage lorsque j'ai voulu les visiter, et qui +même, le plus souvent, ont triomphé de mes efforts et de mes +instruments de fouille. Le Sphex n'hérite pas du travail de ses +devanciers: il a tout à faire et rapidement. Sa demeure est la +tente d'un jour, qu'on dresse à la hâte pour la lever le +lendemain. En compensation, les larves recouvertes seulement d'une +mince couche de sable, savent elles-mêmes suppléer à l'abri que +leur mère n'a pu leur créer: elles savent se revêtir d'une triple +et quadruple enveloppe imperméable, bien supérieure au mince cocon +des Cerceris. + +Mais voici venir bruyamment un Sphex qui, de retour de la chasse, +s'arrête sur un buisson voisin et soutient par une antenne, avec +les mandibules, un volumineux Grillon, plusieurs fois aussi pesant +que lui. Accablé sous le poids, un instant il se repose. Puis il +reprend sa capture entre les pattes, et par un suprême effort, +franchit d'un seul trait la largeur du ravin qui le sépare de son +domicile. Il s'abat lourdement sur le plateau où je suis en +observation, au milieu même d'une bourgade de Sphex. Le reste du +trajet s'effectue à pied. L'hyménoptère que ma présence n'intimide +en rien, est à califourchon sur sa victime, et s'avance, la tête +haute et fière, tirant par une antenne, à l'aide de ses +mandibules, le Grillon qui traîne entre ses pattes. Si le sol est +nu, le transport s'effectue sans encombre; mais si quelque touffe +de gramen étend en travers de la route à parcourir, le réseau de +ses stolons, il est curieux de voir la stupéfaction du Sphex +lorsqu'une de ces cordelettes vient tout à coup à paralyser ses +efforts; il est curieux d'être témoin de ses marches et contre- +marches, de ses tentatives réitérées, jusqu'à ce que l'obstacle +soit surmonté, soit par le secours des ailes, soit par un détour +habilement calculé. Le Grillon est enfin amené à destination, et +se trouve placé de manière que ses antennes arrivent précisément à +l'orifice du terrier. Le Sphex abandonne alors sa proie, et +descend précipitamment au fond du souterrain. Quelques secondes +après, on le voit reparaître, montrant la tête au dehors, et +jetant un petit cri allègre. Les antennes du Grillon sont à sa +portée; il les saisit et le gibier est prestement descendu au fond +du repaire. + +Je me demande encore, sans pouvoir trouver une solution +suffisamment motivée, pourquoi cette complication de manoeuvres au +moment d'introduire le Grillon dans le terrier. Au lieu de +descendre seul dans son gîte pour reparaître après, et reprendre +la proie quelques temps abandonnée sur le seuil de la porte, le +Sphex n'aurait-il pas plutôt fait de continuer à traîner le +Grillon dans sa galerie, comme il le fait à l'air libre, puisque +la largeur du souterrain le permet, ou bien de l'entraîner à sa +suite et pénétrant lui-même le premier à reculons? Les divers +hyménoptères déprédateurs que j'ai pu observer jusqu'ici +entraînent immédiatement, sans aucun préliminaire, au fond de +leurs cellules, le gibier retenu sous le ventre à l'aide des +mandibules et des pattes intermédiaires. Le Cerceris de L. Dufour +commence à compliquer ses manoeuvres, puisque, après avoir +momentanément déposé son Bupreste à la porte du logis souterrain, +il entre tout aussitôt à reculons dans sa galerie pour saisir +alors la victime avec les mandibules et l'entraîner au fond du +clapier. Il y a encore loin de cette tactique à celle qu'adoptent +en pareil cas les chasseurs de Grillons. Pourquoi cette visite +domiciliaire qui précède invariablement l'introduction du gibier? +Ne se peut-il pas qu'avant de descendre avec un fardeau +embarrassant, le Sphex ne juge prudent de donner un coup d'oeil au +fond du logis pour s'assurer que tout y est en ordre, pour chasser +au besoin quelque parasite effronté qui aurait pu s'y introduire +en son absence? Quel est alors ce parasite? Divers Diptères, +moucherons de rapine, des Tachinaires surtout, veillent aux portes +de tous les hyménoptères chasseurs, épiant le moment favorable de +déposer leurs oeufs sur le gibier d'autrui; mais aucun ne pénètre +dans le domicile et ne se hasarde dans des couloirs obscurs où le +propriétaire, s'il venait par malheur à s'y trouver, leur ferait +peut-être chèrement payer leur audace. Le Sphex, tout comme les +autres, paie son tribut aux rapines des Tachinaires; mais ceux-ci +n'entrent jamais dans le terrier pour commettre leur méfait. +N'ont-ils pas d'ailleurs tout le temps nécessaire pour déposer +leurs oeufs sur le Grillon? S'ils sont vigilants, ils sauront bien +profiter de l'abandon momentané de la victime pour lui confier +leur postérité. Quelque danger plus grand encore menace donc le +Sphex, puisque sa descente préalable au fond du terrier est pour +lui d'une si impérieuse nécessité. + +Voici le seul fait d'observation qui puisse jeter quelque jour sur +le problème. Au milieu d'une colonie de Sphex en pleine activité, +colonie d'où tout autre hyménoptère est habituellement exclu, j'ai +surpris un jour un giboyeur de genre différent, un _Tachytes +nigra_, transportant un à un, sans se presser, avec le plus grand +sang-froid, au milieu de la foule où il n'était qu'un intrus, des +grains de sable, des brins de petites tiges sèches et autres menus +matériaux, pour boucher un terrier de même calibre que les +terriers voisins du Sphex. Ce travail était fait trop +consciencieusement pour qu'il fût permis de douter de la présence +de l'oeuf de l'ouvrier dans le souterrain. Un Sphex aux démarches +inquiètes, apparemment légitime propriétaire du terrier, ne +manquait pas, chaque fois que l'hyménoptère étranger pénétrait +dans la galerie, de s'élancer à sa poursuite; mais il ressortait +brusquement, comme effrayé, suivi de l'autre qui, impassible, +continuait son oeuvre. J'ai visité ce terrier, évidemment objet de +litige entre les deux hyménoptères, et j'y ai trouvé une cellule +approvisionnée de quatre Grillons. Le soupçon fait presque place à +la certitude: ces provisions dépassent, et de beaucoup, les +besoins d'une larve de Tachytes, de moitié au moins plus petit que +le Sphex. Celui que son impassibilité, ses soins à boucher le +terrier, auraient d'abord fait prendre pour le maître du logis, +n'était en réalité qu'un usurpateur. Comment le Sphex, bien plus +gros, plus vigoureux que son adversaire, se laisse-t-il impunément +dépouiller, se bornant à des poursuites sans résultat, et fuyant +lâchement lorsque l'intrus, qui n'a pas même l'air de s'apercevoir +de sa présence, se retourne pour sortir du terrier? Est-ce que, +chez les insectes comme chez l'homme, la première chance de succès +serait de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace? +L'usurpateur certes n'en manquait pas. Je le vois encore, avec un +calme imperturbable, aller et venir devant le débonnaire Sphex, +qui trépigne d'impatience sur place mais sans oser fondre sur le +pillard. + +Ajoutons qu'en d'autres circonstances, à diverses reprises, j'ai +trouvé le même hyménoptère, parasite présumé, enfin le Tachyte +noir, traînant un Grillon par une antenne. Était-ce un gibier +légitimement acquis? J'aimerais à le croire; mais les allures +indécises de l'insecte qui s'en allait vagabondant par les +ornières des chemins, comme à la recherche d'un terrier à sa +convenance, m'ont toujours laissé des soupçons. Je n'ai jamais +assisté à ses travaux de fouille, s'il se livre en réalité aux +fatigues de l'excavation. Chose plus grave: je l'ai vu abandonner +son gibier à la voirie, ne sachant peut-être qu'en faire, faute +d'un terrier où le déposer. Pareil gaspillage me semble indice de +bien mal acquis, et je me demande si le Grillon ne provient pas +d'un larcin fait au Sphex à l'instant où celui-ci abandonne sa +proie sur le seuil de sa porte. Mes soupçons planent également sur +le _Tachytes obsoleta, _ceinturé de blanc à l'abdomen comme le +_Sphex albisecta_, et qui nourrit ses larves avec des Criquets +pareils à ceux que chasse ce dernier. Je ne l'ai jamais vu creuser +des galeries, mais je l'ai surpris traînant un Criquet que +n'aurait pas désavoué le Sphex. Cette identité des provisions de +bouche dans des espèces de genres différents me donne à réfléchir +sur la légitimité du butin. Disons enfin, pour réparer en partie +les atteintes que mes soupçons pourraient porter à la réputation +du genre, que j'ai été témoin oculaire de la capture très-loyale +d'un petit Criquet encore sans ailes par le _Tachytes tarsina_; +que j'ai vu celui-ci creuser des cellules et les approvisionner +avec une proie vaillamment acquise. + +Je n'ai donc que des soupçons à proposer pour expliquer +l'opiniâtreté des Sphex à descendre au fond de leurs souterrains +avant d'y introduire le gibier. Auraient-ils un autre but que +celui de déloger un parasite survenu en leur absence? C'est ce que +je désespère de savoir, car qui pourra jamais interpréter les +mille manoeuvres de l'instinct? Pauvre raison humaine, qui ne sait +pas se rendre compte de la sapience d'un Sphex! + +Quoi qu'il en soit, il est constaté que ces manoeuvres sont d'une +singulière invariabilité. Je citerai à ce sujet une expérience qui +m'a vivement intéressé. Voici le fait: au moment où le Sphex opère +sa visite domiciliaire, je prends le Grillon, abandonné à l'entrée +du logis, et le place quelques pouces plus loin. Le Sphex remonte, +jette son cri ordinaire, regarde étonné de çà et de là, et voyant +son gibier trop loin, il sort de son trou pour aller le saisir et +le ramener dans la position voulue. Cela fait, il redescend +encore, mais seul. Même manoeuvre de ma part, même désappointement +du Sphex à son arrivée. Le gibier est encore rapporté au bord du +trou, mais l'hyménoptère descend toujours seul; et ainsi de suite, +tant que ma patience n'est pas lassée. Coup sur coup, une +quarantaine de fois, j'ai répété la même épreuve sur le même +individu; son obstination a vaincu la mienne, et sa tactique n'a +jamais varié. + +Constatée chez tous les Sphex qu'il me prit désir d'expérimenter +dans la même bourgade, l'inflexible obstination que je viens de +décrire ne laissa pas de me tourmenter l'esprit quelque temps. +L'insecte, me disais-je, obéirait donc à une inclination fatale, +que les circonstances ne peuvent modifier en rien; ses actes +seraient invariablement réglés, et la faculté d'acquérir la +moindre expérience, à ses propres dépens, lui serait étrangère. De +nouvelles observations modifièrent cette manière de voir, trop +absolue. + +L'année d'après, en temps opportun, je visite le même point. Pour +creuser les terriers, la génération nouvelle a hérité de +l'emplacement élu par la génération précédente; elle a aussi +fidèlement hérité de ses tactiques: l'expérience du Grillon reculé +donne les mêmes résultats. Tels étaient les Sphex de l'année +passée, tels sont ceux de l'année présente, également obstinés +dans une infructueuse manoeuvre. L'erreur allait s'aggravant, +lorsqu'une bonne fortune me met en présence d'une autre colonie de +Sphex dans un canton éloigné du premier. Je recommence mes essais. +Après deux ou trois épreuves dont le résultat est pareil à celui +que j'ai si souvent obtenu, le Sphex se met à califourchon sur le +Grillon, le saisit avec les mandibules par les antennes et +l'entraîne immédiatement dans le terrier. Qui fut sot? ce fut +l'expérimentateur déjoué par le malin hyménoptère. Aux autres +trous, qui plus tôt, qui plus tard, ses voisins éventent +pareillement mes perfidies et pénètrent dans leur domicile avec le +gibier, au lieu de s'obstiner à l'abandonner un instant sur le +seuil pour le saisir après. Que veut dire ceci? La peuplade que +j'examine aujourd'hui, issue d'une autre souche, car les fils +reviennent à l'emplacement choisi par les aïeux, est plus habile +que la peuplade de l'an passé. L'esprit de ruse se transmet: il y +a des tribus plus habiles et des tribus plus simples, apparemment +suivant les facultés des pères. Pour les Sphex, comme pour nous, +l'esprit change avec la province. -- Le lendemain, en une autre +localité, je recommence l'épreuve du Grillon. Elle me réussit +indéfiniment. J'étais tombé sur une tribu à vues obtuses, une +vraie bourgade de Béotiens, comme dans mes premières observations. + +CHAPITRE VII +LES TROIS COUPS DE POIGNARD + +C'est sans doute au moment d'immoler le Grillon que le Sphex +déploie ses plus savantes ressources; il importe donc de constater +la manière dont la victime est sacrifiée. Instruit par mes +tentatives multipliées dans le but d'observer les manoeuvres de +guerre des Cerceris, j'ai immédiatement appliqué aux Sphex la +méthode qui m'avait réussi avec les premiers, méthode consistant à +enlever la proie au chasseur et à la remplacer aussitôt par une +autre vivante. Cette substitution est d'autant plus facile, que +nous avons vu le Sphex lâcher lui-même sa capture pour descendre +un instant seul au fond du terrier. Son audacieuse familiarité, +qui le porte à venir saisir au bout de vos doigts et jusque sur +votre main le Grillon qu'on vient de lui ravir et qu'on lui offre +de nouveau, se prête encore à merveille à l'heureuse issue de +l'expérience, en permettant d'observer de très-près tous les +détails du drame. + +Trouver des Grillons vivants, c'est encore chose facile: il n'y a +qu'à soulever les premières pierres venues pour en trouver de +tapis à l'abri du soleil. Ces Grillons sont des jeunes de l'année, +n'ayant encore que des ailes rudimentaires, et qui, dépourvus de +l'industrie de l'adulte, ne savent pas encore se creuser ces +profondes retraites où ils seraient à l'abri des investigations +des Sphex. En peu d'instants me voilà possesseur d'autant de +Grillons vivants que je peux en désirer. Voilà tous mes +préparatifs faits. Je me hisse au haut de mon observatoire, je +m'établis sur le plateau au centre de la bourgade des Sphex, et +j'attends. + +Un chasseur survient, charrie son Grillon jusqu'à l'entrée du +logis et pénètre seul dans son terrier. Ce Grillon est rapidement +enlevé et remplacé, mais à quelque distance du trou, par un des +miens. Le ravisseur revient, regarde et court saisir la proie trop +éloignée. Je suis tout yeux, tout attention. Pour rien au monde, +je ne céderais ma part du dramatique spectacle auquel je vais +assister. Le Grillon effrayé s'enfuit en sautillant; le Sphex le +serre de près, l'atteint, se précipite sur lui. C'est alors au +milieu de la poussière un pêle-mêle confus, où tantôt vainqueur, +tantôt vaincu, chaque champion occupe tour à tour le dessus ou le +dessous dans la lutte. Le succès, un instant balancé, couronne +enfin les efforts de l'agresseur. Malgré ses vigoureuses ruades, +malgré les coups de tenaille de ses mandibules, le Grillon est +terrassé, étendu sur le dos. + +Les dispositions du meurtrier sont bientôt prises. Il se met +ventre à ventre avec son adversaire, mais en sens contraire, +saisit avec les mandibules l'un ou l'autre des filets terminant +l'abdomen du Grillon, et maîtrise avec les pattes de devant les +efforts convulsifs des grosses cuisses postérieures. En même +temps, ses pattes intermédiaires étreignent les flancs pantelants +du vaincu, et ses pattes postérieures s'appuyant, comme deux +leviers, sur la face, font largement bâiller l'articulation du +cou. Le Sphex recourbe alors verticalement l'abdomen de manière à +ne présenter aux mandibules du Grillon qu'une surface convexe +insaisissable; et l'on voit, non sans émotion, son stylet +empoisonné plonger une première fois dans le cou de la victime, +puis une seconde fois dans l'articulation des deux segments +antérieurs du thorax, puis encore vers l'abdomen. En bien moins de +temps qu'il n'en faut pour le raconter, le meurtre est consommé, +et le Sphex, après avoir réparé le désordre de sa toilette, +s'apprête à charrier au logis la victime, dont les membres sont +encore animés des frémissements de l'agonie. + +Arrêtons-nous un instant sur ce que présente d'admirable la +tactique de guerre dont je viens de donner un pâle aperçu. Les +Cerceris s'attaquent à un adversaire passif, incapable de fuir, +presque privé d'armes offensives, et dont toutes les chances de +salut résident en une solide cuirasse, dont le meurtrier sait +toutefois trouver le point faible. Mais ici, quelles différences! +La proie est armée de mandibules redoutables, capables d'éventrer +l'agresseur si elles parviennent à le saisir; elle est pourvue de +deux pattes vigoureuses, véritables massues hérissées d'un double +rang d'épines acérées, qui peuvent tour à tour servir au Grillon +pour bondir loin de son ennemi, ou pour le culbuter sous de +brutales ruades. Aussi voyez quelles précautions, de la part du +Sphex, avant de faire manoeuvrer son aiguillon. La victime, +renversée sur le dos, ne peut, faute de point d'appui, faire +usage, pour s'évader, de ses leviers postérieurs, ce qu'elle ne +manquerait pas de faire si elle était attaquée dans la station +normale, comme le sont les gros Charançons du Cerceris tuberculé. +Ses jambes épineuses, maîtrisées par les pattes antérieures du +Sphex, ne peuvent non plus agir comme armes offensives; et ses +mandibules, retenues à distance par les pattes postérieures de +l'hyménoptère, s'entr'ouvrent menaçantes, mais sans pouvoir rien +saisir. Mais ce n'est pas assez pour le Sphex de mettre sa victime +dans l'impossibilité de lui nuire; il lui faut encore la tenir si +étroitement garrottée, qu'elle ne puisse faire le moindre +mouvement capable de détourner l'aiguillon des points où doit être +instillée la goutte de venin; et c'est probablement dans le but de +paralyser les mouvements de l'abdomen qu'est saisi l'un des filets +qui le terminent. Non, si une imagination féconde s'était donné le +champ libre pour inventer à plaisir le plan d'attaque, elle n'eût +pas trouvé mieux; et il est douteux que les athlètes des antiques +palestres, en se prenant corps à corps avec un adversaire, eussent +des attitudes calculées avec plus de science. + +Je viens de dire que l'aiguillon est dardé à plusieurs reprises +dans le corps du patient: d'abord sous le cou, puis en arrière du +prothorax, puis enfin vers la naissance de l'abdomen. C'est dans +ce triple coup de poignard que se montrent, dans toute leur +magnificence, l'infaillibilité, la science infuse de l'instinct. +Rappelons d'abord les principales conséquences où nous a conduits +la précédente étude sur le Cerceris. Les victimes des Hyménoptères +dont les larves vivent de proie ne sont pas de vrais cadavres, +malgré leur immobilité parfois complète. Chez elles, il y a simple +paralysie totale ou partielle des mouvements, il y a +anéantissement plus ou moins complet de la vie animale; mais la +vie végétative, la vie des organes de nutrition, se maintient +longtemps encore, et préserve de la décomposition la proie que la +larve ne doit dévorer qu'à une époque assez reculée. Pour produire +cette paralysie, les Hyménoptères chasseurs emploient précisément +les procédés que la science avancée de nos jours pourrait suggérer +aux physiologistes expérimentateurs, c'est-à-dire la lésion, au +moyen de leur dard vénénifère, des centres nerveux qui animent les +organes locomoteurs. On sait, en outre, que les divers centres ou +ganglions de la chaîne nerveuse des animaux articulés sont, dans +une certaine limite, indépendants les uns des autres dans leur +action; de telle sorte que la lésion de l'un d'eux n'entraîne, +immédiatement du moins, que la paralysie du segment correspondant; +et ceci est d'autant plus exact que les divers ganglions sont plus +séparés, plus distants l'un de l'autre. S'ils sont, au contraire, +soudés ensemble, la lésion de ce centre commun amène la paralysie +de tous les segments où se distribuent ses ramifications. C'est le +cas qui se présente chez les Buprestes et les Charançons, que les +Cerceris paralysent d'un seul coup d'aiguillon dirigé vers la +masse commune des centres nerveux du thorax. Mais ouvrons un +Grillon. Qu'y trouvons-nous pour animer les trois paires de +pattes? On y trouve ce que le Sphex savait fort bien avant les +anatomistes: trois centres nerveux largement distants l'un de +l'autre. De là, la sublime logique de ces coups d'aiguillon +réitérés à trois reprises. Science superbe, humiliez-vous! + +Non plus que les Charançons atteints par le dard des Cerceris, les +Grillons sacrifiés par le Sphex à ailes jaunes ne sont réellement +morts, malgré des apparences qui peuvent en imposer. La +flexibilité des téguments des victimes peut ici, en traduisant +fidèlement les moindres mouvements internes, dispenser des moyens +artificiels que j'ai employés pour constater la présence d'un +reste de vie dans les Cléones du Cerceris tuberculé. En effet, si +l'on observe assidûment un Grillon étendu sur le dos, une semaine, +quinze jours même et davantage après le meurtre, on voit, à de +longs intervalles, l'abdomen exécuter de profondes pulsations. +Assez souvent on peut constater encore quelques frémissements dans +les palpes, et des mouvements très-prononcés de la part des +antennes ainsi que des filets abdominaux, qui s'écartent en +divergeant, puis se rapprochent tout à coup. En tenant les +Grillons sacrifiés dans des tubes de verre, je suis parvenu à les +conserver pendant un mois et demi avec toute leur fraîcheur. Par +conséquent les larves de Sphex, qui vivent moins de quinze jours +avant de s'enfermer dans leurs cocons, ont, jusqu'à la fin de leur +banquet, de la chair fraîche assurée. + +La chasse est terminée. Les trois ou quatre Grillons qui forment +l'approvisionnement d'une cellule sont méthodiquement empilés, +couchés sur le dos, la tête au fond de la cellule, les pieds à +l'entrée. Un oeuf est pondu sur l'un d'eux. Il reste à clore le +terrier. Le sable provenant de l'excavation et amassé devant la +porte du logis est prestement balayé à reculons dans le couloir. +De temps en temps, des grains de gravier assez volumineux sont +choisis un à un, en grattant le tas de déblais avec les pattes de +devant, et transportés avec les mandibules pour consolider la +masse pulvérulente. S'il n'en trouve pas de convenable à sa +portée, l'hyménoptère va à leur recherche dans le voisinage, et +paraît en faire un choix scrupuleux, comme le ferait un maçon des +maîtresses pièces de sa construction. Des débris végétaux, de +menus fragments de feuilles sèches, sont également employés. En +peu d'instants, toute trace extérieure de l'édifice souterrain a +disparu, et si l'on n'a pas eu soin de marquer d'un signe +l'emplacement du domicile, il est impossible à l'oeil le plus +attentif de le retrouver. Cela fait, un nouveau terrier est +creusé, approvisionné et muré autant de fois que le demande la +richesse des ovaires. La ponte achevée, l'animal recommence sa vie +insouciante et vagabonde, jusqu'à ce que les premiers froids +viennent mettre fin à une vie si bien remplie. + +La tâche du Sphex est accomplie; je terminerai la mienne par +l'examen de son arme. L'organe destiné à l'élaboration du venin se +compose de deux tubes élégamment ramifiés, aboutissant séparément +dans un réservoir commun ou ampoule en forme de poire. + +De cette ampoule part un canal délié qui plonge dans l'axe du +stylet, et amène à son extrémité la gouttelette empoisonnée. Le +stylet n'a que des dimensions très-exiguës, auxquelles on ne +s'attendrait pas d'après la taille du Sphex, et surtout d'après +les effets que sa piqûre produit sur les Grillons. La pointe est +parfaitement lisse, tout à fait dépourvue de ces dentelures +dirigées en arrière qu'on trouve dans l'aiguillon de l'Abeille +domestique. La raison en est évidente. L'Abeille ne se sert de son +aiguillon que pour venger une injure, même aux dépens de sa vie, +les dentelures du dard s'opposant à son issue de la plaie et +amenant ainsi des ruptures mortelles dans les viscères de +l'extrémité de l'abdomen. Qu'aurait fait le Sphex d'une arme qui +lui aurait été fatale à sa première expédition? En supposant même +qu'avec des dentelures, le dard puisse se retirer, je doute +qu'aucun hyménoptère, se servant avant tout de son arme pour +blesser le gibier destiné à ses larves, soit pourvu d'un aiguillon +dentelé. Pour lui, le dard n'est pas une arme de luxe, qu'on +dégaine pour la satisfaction de la vengeance, plaisir des Dieux, +dit-on, mais plaisir bien coûteux, puisque la vindicative Abeille +le paie quelquefois de sa vie; c'est un instrument de travail, un +outil, duquel dépend l'avenir des larves. Il doit donc être d'un +emploi facile dans la lutte avec la proie saisie; il doit plonger +dans les chairs et en sortir sans hésitation aucune, condition +bien mieux remplie avec une lame unie qu'avec une lame barbelée. + +J'ai voulu m'assurer à mes dépens si la piqûre du Sphex est bien +douloureuse, elle qui terrasse avec une effrayante rapidité de +robustes victimes. Eh bien! je le confesse avec une haute +admiration, cette piqûre est insignifiante et ne peut nullement se +comparer, pour l'intensité de la douleur, aux piqûres des Abeilles +et des Guêpes irascibles. Elle est si peu douloureuse, qu'au lieu +de faire usage de pinces, je prenais sans scrupule avec les doigts +les Sphex vivants dont j'avais besoin dans mes recherches. Je peux +en dire autant des divers Cerceris, des Philanthes, des Palares, +des énormes Scolies même, dont la vue seule inspire l'effroi et, +en général, de tous les hyménoptères déprédateurs que j'ai pu +observer. J'en excepte les chasseurs d'Araignées, les Pompiles, et +encore leur piqûre est bien inférieure à celle des Abeilles. + +Une dernière remarque. On sait avec quelle fureur les hyménoptères +armés d'un dard uniquement pour leur défense, les Guêpes par +exemple, se précipitent sur l'audacieux qui trouble leur domicile, +et punissent sa témérité. Ceux dont le dard est destiné au gibier +sont au contraire très-pacifiques, comme s'ils avaient conscience +de l'importance qu'a, pour leur famille, la gouttelette venimeuse +de leur ampoule. Cette gouttelette est la sauvegarde de leur race, +volontiers je dirais son gagne-pain; aussi ne la dépensent-ils +qu'avec économie et dans les circonstances solennelles de la +chasse, sans faire parade d'un courage vindicatif. Établi au +milieu des peuplades de nos divers hyménoptères chasseurs, dont je +bouleversais les nids, ravissais les larves et les provisions, il +ne m'est pas arrivé une seule fois d'être puni par un coup +d'aiguillon. Il faut saisir l'animal pour le décider à faire usage +de son arme; et encore ne parvient-il pas toujours à transpercer +l'épiderme si l'on ne met à sa portée une partie plus délicate que +les doigts, le poignet par exemple. + +CHAPITRE VIII +LA LARVE ET LA NYMPHE + +L'oeuf du Sphex à ailes jaunes est blanc, allongé, cylindrique, un +peu courbé en arc, et mesure de trois à quatre millimètres en +longueur. Au lieu d'être pondu au hasard, sur un point quelconque +de la victime, il est au contraire, déposé sur un point privilégié +et invariable, enfin il est placé en travers de la poitrine du +Grillon, un peu par côté, entre la première et la seconde paire de +pattes. Celui du Sphex à bordures blanches et celui du Sphex +languedocien occupent une position semblable, le premier sur la +poitrine d'un Criquet, le second sur la poitrine d'une +Éphippigère. Il faut que le point choisi présente quelque +particularité d'une haute importance pour la sécurité de la jeune +larve, puisque je ne l'ai jamais vu varier. + +L'éclosion a lieu au bout de trois ou quatre jours. Une tunique +des plus délicates se déchire, et on a sous les yeux un débile +vermisseau, transparent comme du cristal, un peu atténué et comme +étranglé en avant, légèrement renflé en arrière, et orné, de +chaque côté, d'un étroit filet blanc formé par les principaux +troncs trachéens. La faible créature occupe la position même de +l'oeuf. Sa tête est comme implantée au point même où l'extrémité +antérieure de l'oeuf était fixée, et tout le reste du corps +s'appuie simplement sur la victime sans y adhérer. On ne tarde pas +à distinguer, par transparence, dans l'intérieur du vermisseau, +des fluctuations rapides, des ondes qui marchent les unes à la +suite des autres avec une mathématique régularité, et qui naissant +du milieu du corps, se propagent, les unes en avant, les autres en +arrière. Ces mouvements ondulatoires sont dus au canal digestif, +qui s'abreuve à longs traits des sucs puisés dans les flancs de la +victime. + +Arrêtons-nous un instant sur un spectacle fait pour captiver +l'attention. La proie est couchée sur le dos, immobile. Dans la +cellule du Sphex à ailes jaunes, c'est un Grillon, ce sont trois +et quatre Grillons empilés; dans la cellule du Sphex languedocien, +c'est une pièce unique mais proportionnellement énorme, une +Éphippigère ventrue. Le vermisseau est perdu s'il vient à être +arraché du point où il puise la vie; tout est fini pour lui s'il +fait une chute, car dans sa débilité et privé qu'il est des moyens +de se mouvoir, comment retrouvera-t-il le point où il doit +s'abreuver? Un rien suffit à la victime pour se débarrasser de +l'animalcule qui lui ronge les entrailles, et la gigantesque proie +se laisse faire, sans le moindre frémissement de protestation. Je +sais bien qu'elle est paralysée, qu'elle a perdu l'usage des +pattes sous l'aiguillon de son meurtrier; mais encore, récente +comme elle est, conserve-t-elle plus ou moins les facultés +motrices et sensitives dans les régions non atteintes par le dard. +L'abdomen palpite, les mandibules s'ouvrent et se referment, les +filets abdominaux oscillent ainsi que les antennes. +Qu'adviendrait-il si le ver mordait en l'un des points encore +impressionnables, au voisinage des mandibules, ou même sur le +ventre qui, plus tendre et plus succulent, semblerait pourtant +devoir fournir les premières bouchées du faible vermisseau? Mordus +dans le vif, le Grillon, le Criquet, l'Éphippigère, auraient au +moins quelques frémissements de peau; et cela suffirait pour +détacher, pour faire choir l'infime larve, désormais perdue sans +doute, exposée à se trouver sous la redoutable tenaille des +mandibules. + +Mais il est une partie du corps où pareil danger n'est pas à +craindre, la partie que l'Hyménoptère a blessée de son dard, enfin +le thorax. Là et seulement là, sur une victime récente, +l'expérimentateur peut fouiller avec la pointe d'une aiguille, +percer de part en part, sans que le patient manifeste signe de +douleur. Eh bien, c'est là aussi que l'oeuf est invariablement +pondu; c'est par là que la jeune larve entame toujours sa proie. +Rongé en un point qui n'est plus apte à la douleur, le Grillon +reste donc immobile. Plus tard, lorsque le progrès de la plaie +aura gagné un point sensible, il se démènera sans doute dans la +mesure de ce qui lui est permis; mais il sera trop tard: sa +torpeur sera trop profonde, et d'ailleurs l'ennemi aura pris des +forces. Ainsi s'explique pourquoi l'oeuf est déposé en un point +invariable, au voisinage des blessures faites par l'aiguillon, sur +le thorax enfin, non au milieu, où la peau serait peut-être +épaisse pour le vermisseau naissant, mais de côté, vers la +jointure des pattes, où la peau est bien plus fine. Quel choix +judicieux, quelle logique de la part de la mère lorsque, sous +terre, dans une complète obscurité, elle discerne sur la victime +et adopte le seul point convenable pour son oeuf! + +J'ai élevé des larves de Sphex en leur donnant, l'un après +l'autre, les Grillons pris dans les cellules; et j'ai pu suivre +ainsi jour par jour les progrès rapides de mes nourrissons. Le +premier Grillon, celui-là même sur lequel l'oeuf a été pondu, est +attaqué, ainsi que je viens de le dire, vers le point où le dard +du chasseur s'est porté en second lieu, c'est-à-dire entre la +première et la seconde paire de pattes. En peu de jours, la jeune +larve a creusé dans la poitrine de la victime un puits suffisant +pour y plonger à demi. Il n'est pas rare de voir alors le Grillon, +mordu au vif, agiter inutilement les antennes et les filets +abdominaux, ouvrir et fermer à vide les mandibules, et même remuer +quelque patte. Mais l'ennemi est en sûreté et fouille impunément +ses entrailles. Quel épouvantable cauchemar pour le Grillon +paralysé! + +Cette première ration est épuisée dans l'intervalle de six à sept +jours; il n'en reste que la carcasse tégumentaire, dont toutes les +pièces sont à peu près en place. La larve, dont la longueur est +alors d'une douzaine de millimètres, sort du corps du Grillon par +le trou qu'elle a pratiqué au début dans le thorax. Pendant cette +opération, elle subit une mue, et sa dépouille reste souvent +engagée dans l'ouverture par où elle est sortie. Après le repos de +la mue, une seconde ration est entamée. Fortifiée maintenant, la +larve n'a rien à craindre des faibles mouvements du Grillon, dont +la torpeur chaque jour croissante, a eu le temps d'éteindre les +dernières velléités de résistance, depuis plus d'une semaine que +les coups d'aiguillon ont été donnés. Aussi l'attaque-t-elle sans +précaution, et habituellement par le ventre, plus tendre et plus +riche en sucs. Bientôt vient le tour du troisième Grillon, et +enfin celui du quatrième, qui est dévoré en une dizaine d'heures. +De ces trois dernières victimes, il ne reste que les téguments +coriaces dont les diverses pièces sont démembrées une à une et +soigneusement vidées. Si une cinquième ration lui est offerte, la +larve la dédaigne ou y touche à peine, non par tempérance, mais +par une impérieuse nécessité. Remarquons, en effet, que jusqu'ici +la larve n'a rejeté aucun excrément, et que son intestin, où se +sont engouffrés quatre Grillons, est tendu jusqu'à crever. + +Une nouvelle ration ne peut donc tenter sa gloutonnerie, et +désormais elle songe à se faire un habitacle de soie. En tout, son +repas a duré de dix à douze jours, sans discontinuer. À cette +époque, la longueur de la larve mesure de 25 à 30 millimètres, et +la plus grande largeur de 5 à 6. Sa forme générale, un peu élargie +en arrière, graduellement rétrécie en avant, est conforme au type +ordinaire des larves d'Hyménoptères. Ses segments sont au nombre +de quatorze, en y comprenant la tête, fort petite et armée de +faibles mandibules, qu'on croirait incapables du rôle qu'elles +viennent de remplir. De ces quatorze segments, les intermédiaires +sont munis de stigmates. Sa livrée se compose d'un fond blanc +jaunâtre, semé d'innombrables ponctuations d'un blanc crétacé. + +Nous venons de voir la larve commencer le deuxième Grillon par le +ventre, partie la plus juteuse, la plus moelleuse de la pièce de +gibier. Pareille à l'enfant, qui lèche d'abord le raisiné de sa +tartine et mord après sur le pain d'une dent dédaigneuse, elle va +tout de suite au meilleur, aux viscères abdominaux, et laisse pour +le loisir d'une douce digestion les chairs qu'il faut patiemment +extraire de leur étui de corne. Cependant le vermisseau tout +jeune, au sortir de l'oeuf, ne débute pas avec semblable +friandise: à lui le pain d'abord et puis le raisiné. Il n'a pas le +choix: il doit mordre, pour première bouchée, en pleine poitrine, +au point même où la mère a fixé l'oeuf. C'est un peu plus dur, +mais la place est sûre, à cause de l'inertie profonde dans +laquelle trois coups de stylet ont plongé le thorax. Ailleurs il y +aurait, sinon toujours, du moins souvent, des frémissements +spasmodiques, qui détacheraient le faible ver et l'exposeraient +ainsi à de terribles chances, au milieu d'un amoncellement de +victimes dont les jambes postérieures, dentelées en scie, peuvent +avoir de loin en loin quelques soubresauts et dont les mandibules +peuvent encore happer. Ce sont donc bien des motifs de sécurité et +non les appétits du ver qui déterminent le choix de la mère pour +l'emplacement de l'oeuf. + +À ce même sujet, un soupçon me vient. La première ration, le +Grillon sur lequel l'oeuf est pondu, expose plus que les autres le +ver à des chances périlleuses. D'abord la larve n'est encore qu'un +frêle vermisseau; et puis la victime est toute récente et par +conséquent dans les meilleures conditions pour donner signe d'un +reste de vie. Cette première pièce doit être paralysée aussi +complètement que possible: à elle donc les trois coups d'aiguillon +de l'Hyménoptère. Mais les autres, dont la torpeur devient plus +profonde à mesure qu'elles vieillissent, les autres que la larve +attaquera devenue forte, exigent-elles d'être opérées avec le même +soin? Une seule piqûre, deux piqûres dont les effets gagneraient +peu à peu de proche en proche tandis que le ver dévore sa première +ration, ne pourraient-elles suffire? Le liquide venimeux est trop +précieux pour que l'Hyménoptère le prodigue sans nécessité: c'est +la munition de chasse dont l'emploi doit se faire avec économie. +Du moins si j'ai pu assister à trois coups de dard consécutifs sur +la même victime, d'autres fois je n'en ai vu donner que deux. Il +est vrai que la pointe frémissante de l'abdomen du Sphex semblait +rechercher le point favorable pour une troisième blessure, qui m'a +échappé si réellement elle est faite. J'inclinerais donc à croire +que la première ration est toujours poignardée trois fois, mais +que les autres, par économie, ne reçoivent que deux coups +d'aiguillon. L'étude des Ammophiles, chasseurs de Chenilles, +viendra plus tard confirmer ce soupçon. + +Le dernier Grillon dévoré, la larve s'occupe du tissage du cocon. +En moins de deux fois vingt-quatre heures, l'oeuvre est achevée. +Désormais l'habile ouvrière peut, en sûreté sous un abri +impénétrable, s'abandonner à cette profonde torpeur qui la gagne +invinciblement, à cette manière d'être sans nom, qui n'est ni le +sommeil, ni la veille, ni la mort, ni la vie, et d'où elle doit +sortir transfigurée au bout de dix mois. Peu de cocons sont aussi +complexes que le sien. On y trouve, en effet, outre un lacis +grossier et extérieur, trois couches distinctes figurant comme +trois cocons inclus l'un dans l'autre. Examinons en détail ces +diverses assises de l'édifice de soie. + +C'est en premier lieu une trame à claire-voie, grossière, +aranéeuse, sur laquelle la larve s'isole d'abord et se suspend +comme dans un hamac, pour travailler plus aisément au cocon +proprement dit. Ce réseau incomplet, tissé à la hâte pour servir +d'échafaudage de construction, est formé de fil jetés au hasard, +qui relient des grains de sable, des parcelles terreuses et les +reliefs du festin de la larve, les cuisses encore galonnées de +rouge du Grillon, les pattes, les calottes crâniennes. L'enveloppe +suivante, qui est la première du cocon proprement dit, se compose +d'une tunique feutrée, d'un roux clair, très-fine, très-souple et +irrégulièrement chiffonnée. Quelques fils jetés çà et là la +rattachent à l'échafaudage précédent et à l'enveloppe suivante. +Elle forme une bourse cylindrique, close de toute part, et d'une +ampleur trop grande pour le contenu, ce qui donne lieu aux plis de +sa surface. + +Vient ensuite un étui plastique, de dimensions notablement plus +petites que celles de la bourse qui le contient, presque +cylindrique, arrondi au pôle supérieur, vers lequel est tournée la +tête de la larve, et terminé en cône obtus au pôle inférieur. Sa +couleur est encore d'un roux clair, excepté vers le cône +inférieur, dont la teinte est plus sombre. Sa consistance est +assez ferme; cependant il cède à une pression modérée, si ce n'est +dans sa partie conique qui résiste à la pression des doigts et +paraît contenir un corps dur. En ouvrant cet étui, on voit qu'il +est formé de deux couches étroitement appliquées l'une contre +l'autre, mais séparables sans difficulté. La couche externe est un +feutre de soie, en tout pareil à celui de la bourse précédente, la +couche interne ou la troisième du cocon, est une sorte de laque, +un enduit brillant d'un brun violet foncé, cassant, fort doux au +toucher, et dont la nature paraît toute différente de celle du +reste du cocon. On reconnaît, en effet, à la loupe, qu'au lieu +d'être un feutre de filaments soyeux comme les enveloppes +précédentes, c'est un enduit homogène d'un vernis particulier, +dont l'origine est assez singulière comme on va le voir. Quant à +la résistance du pôle conique du cocon, on reconnaît qu'elle a +pour cause un tampon de matière friable, d'un noir violacé, où +brillent de nombreuses particules noires. Ce tampon, c'est la +masse desséchée des excréments que la larve rejette, une seule +fois pour toutes, dans l'intérieur même du cocon. C'est encore à +ce noyau stercoral qu'est due la nuance plus foncée du pôle +conique du cocon. En moyenne, la longueur de cette demeure +complexe est de 27 millimètres, et sa plus grande largeur de 9. + +Revenons au vernis violacé qui enduit l'intérieur du cocon. J'ai +cru d'abord devoir l'attribuer aux glandes sérifiques qui, après +avoir servi à tisser la double tunique de soie et son échafaudage, +l'auraient sécrété en dernier lieu. Pour me convaincre, j'ai +ouvert des larves qui venaient de finir leur travail de +filandières et n'avaient pas encore commencé de déposer leur +laque. À cette époque, je n'ai vu aucune trace de fluide violet +dans les glandes à soie. Cette nuance ne se retrouve que dans le +canal digestif, gonflé d'une pulpe amaranthe; on la retrouve +encore, mais plus tard, dans le tampon stercoral relégué à +l'extrémité inférieure du cocon. Hors de là, tout est blanc, ou +faiblement teinté de jaune. Loin de moi la pensée de vouloir faire +badigeonner son cocon à la larve avec les résidus excrémentiels; +cependant je suis convaincu que ce badigeon est un produit de +l'appareil digestif, et je soupçonne, sans pouvoir l'affirmer, +ayant eu la maladresse de manquer à plusieurs reprises l'occasion +favorable pour m'en assurer, que la larve dégorge et applique avec +la bouche la quintessence de la pulpe amaranthe de son estomac, +pour former l'enduit de laque. Ce ne serait qu'après ce dernier +travail, qu'elle rejetterait en une masse unique les résidus de la +digestion; et l'on s'expliquerait ainsi la rebutante nécessité où +est la larve de faire séjourner ses excréments dans l'intérieur +même de son habitacle. + +Quoi qu'il en soit, l'utilité de cette couche de laque n'est pas +douteuse; sa parfaite imperméabilité doit mettre la larve à l'abri +de l'humidité qui la gagnerait évidemment dans l'asile précaire +que la mère lui a creusé. Rappelons-nous, en effet, que la larve +est enfouie à quelques pouces de profondeur à peine dans un sol +sablonneux et découvert. Pour juger à quel point les cocons ainsi +vernissés peuvent résister à l'accès de l'humidité, j'en ai tenu +d'immergés dans l'eau plusieurs journées entières, sans trouver +après des vestiges d'humidité dans leur intérieur. En parallèle +avec ce cocon du Sphex, à couches multiples, si bien disposées +pour protéger la larve dans un terrier lui-même sans protection, +mettons le cocon du Cerceris tuberculé, reposant sous l'abri sec +d'une couche de grès, à un demi-mètre et plus de profondeur. Ce +cocon a la forme d'une poire très-allongée, avec le petit bout +tronqué. Il se compose d'une seule enveloppe de soie, si délicate, +si fine, que la larve se voit à travers. En mes nombreuses +observations entomologiques, j'ai toujours vu l'industrie de la +larve et celle de la mère se suppléer ainsi mutuellement. Pour un +domicile profond, bien abrité, le cocon est d'étoffe légère; pour +un domicile superficiel, exposé aux intempéries, le cocon est de +robuste structure. + +Neuf mois s'écoulent pendant lesquels s'effectue un travail où +tout est mystère. Je franchis ce laps de temps rempli par +l'inconnu de la transformation, et, pour arriver à la nymphe, je +passe, sans transition, de la fin du mois de septembre aux +premiers jours du mois de juillet suivant. La larve vient de +rejeter sa dépouille fanée; la nymphe, organisation transitoire, +ou mieux insecte parfait au maillot, attend immobile l'éveil qui +doit tarder encore un mois. Les pattes, les antennes, les pièces +étalées de la bouche et les moignons des ailes ont l'aspect du +cristal le plus liquide, et sont régulièrement étendus sous le +thorax et l'abdomen. Le reste du corps est d'un blanc opaque, +très-légèrement lavé de jaune. Les quatre segments intermédiaires +de l'abdomen portent de chaque côté un prolongement étroit et +obtus. Le dernier segment, terminé en dessus par une expansion +lamelleuse en forme de secteur de cercle, est armé en dessous de +deux mamelons coniques disposés côte à côte; ce qui forme en tout +onze appendices étoilant le contour de l'abdomen. Telle est la +délicate créature qui, pour devenir un Sphex, doit revêtir une +livrée mi-partie noire et rouge, et se dépouiller de la fine +pellicule qui l'emmaillote étroitement. + +J'ai été curieux de suivre jour après jour l'apparition et les +progrès de la coloration des nymphes, et d'expérimenter si la +lumière solaire, cette palette féconde où la nature puise ses +couleurs, pourrait influencer ces progrès. Dans ce but, j'ai +extrait des nymphes de leurs cocons pour les renfermer dans des +tubes de verre, dont les uns, tenus dans une obscurité complète, +réalisaient pour les nymphes les conditions naturelles et me +servaient de termes de comparaison, et dont les autres, appendus +contre un mur blanc, recevaient tout le jour une vive lumière +diffuse. Dans ces conditions diamétralement opposées, l'évolution +des couleurs s'est maintenue des deux côtés dans la parité; ou +bien, si quelques légères discordances ont eu lieu, c'est au +désavantage des nymphes exposées à la lumière. Tout au contraire +de ce qui se passe dans les plantes, la lumière n'influe donc pas +sur la coloration des insectes, ne l'accélère même pas; et cela +doit être puisque, dans les espèces les plus privilégiées sous le +rapport de l'éclat, les Buprestes et les Carabes par exemple, les +merveilleuses splendeurs qu'on croirait dérobées à un rayon de +soleil, sont en réalité élaborées dans les ténèbres des entrailles +du sol ou dans les profondeurs du tronc carié d'un arbre +séculaire. + +Les premiers linéaments colorés se montrent sur les yeux, dont la +cornée à facette passe successivement du blanc au fauve, puis à +l'ardoisé, enfin au noir. Les yeux simples du sommet du front, les +ocelles, participent à leur tour à cette coloration, avant que le +reste du corps ait encore rien perdu de sa teinte neutre, le +blanc. Il est à remarquer que cette précocité de l'organe le plus +délicat, l'oeil, est générale chez tous les animaux. Plus tard, un +trait enfumé se dessine supérieurement dans le sillon qui sépare +le mésothorax du métathorax, et, vingt-quatre heures après, tout +le dos du mésothorax est noir. En même temps, la tranche du +prothorax s'obombre, un point noir apparaît dans la partie +centrale et supérieure du métathorax, et les mandibules se +couvrent d'une teinte ferrugineuse. Une nuance de plus en plus +foncée gagne graduellement les deux segments extrêmes du thorax, +et finit par atteindre la tête et les hanches. Une journée suffit +pour transformer en un noir profond la teinte enfumée de la tête +et des segments extrêmes du thorax. C'est alors que l'abdomen +prend part à la coloration rapidement croissante. Le bord de ses +segments antérieurs se teinte d'aurore, et ses segments +postérieurs acquièrent un liséré d'un noir cendré. Enfin les +antennes et les pattes, après avoir passé par des nuances de plus +en plus foncées, deviennent noires; la base de l'abdomen est +entièrement envahie par le rouge orangé, et son extrémité par le +noir. La livrée serait alors complète, si ce n'était les tarses et +les pièces de la bouche qui sont d'un roux transparent, et les +moignons des ailes qui sont d'un noir cendré. Vingt-quatre heures +après, la nymphe doit rompre ses entraves. + +Il ne faut que de six à sept jours à la nymphe pour revêtir ses +teintes définitives, en ne tenant compte des yeux, dont la +coloration précoce devance d'une quinzaine de jours celle du reste +du corps. D'après cet aperçu, la loi de l'évolution chromatique +est facile à saisir. On voit qu'en laissant de côté les yeux et +les ocelles, dont la perfection hâtive rappelle ce qui a lieu dans +les animaux supérieurs, le lieu de départ de la coloration est un +point central, le mésothorax, d'où elle gagne progressivement, par +une marche centrifuge, d'abord le reste du thorax, puis la tête et +l'abdomen, enfin les divers appendices, les antennes et les +pattes. Les tarses et les pièces de la bouche se colorent plus +tard encore, et les ailes ne prennent leur teinte qu'après être +sorties de leurs étuis. + +Voilà maintenant le Sphex paré de sa livrée, il lui reste à se +dépouiller de son enveloppe de nymphe. C'est une tunique très- +fine, exactement moulée sur les moindres détails de structure, +voilant à peine la forme et les couleurs de l'insecte parfait. +Pour préluder au dernier acte de la métamorphose, le Sphex, sorti +tout à coup de sa torpeur, commence à s'agiter violemment, comme +pour appeler la vie dans ses membres si longtemps engourdis. +L'abdomen est tour à tour allongé ou raccourci; les pattes sont +brusquement tendues, puis fléchies, puis tendues encore, et leurs +diverses articulations roidies avec effort. L'animal arc-bouté sur +la tête et la pointe de l'abdomen, la face ventrale en dessus, +distend à plusieurs reprises, par d'énergiques secousses, +l'articulation du cou et celle du pédicule qui rattache l'abdomen +au thorax. Enfin ses efforts sont couronnés de succès, et après un +quart d'heure de cette rude gymnastique, le fourreau, tiraillé de +toute part, se déchire au cou, autour de l'insertion des pattes et +vers le pédicule de l'abdomen, en un mot partout où la mobilité +des parties a permis des dislocations assez violentes. + +De toutes ces ruptures dans le voile à dépouiller, il résulte +plusieurs lambeaux irréguliers dont le plus considérable enveloppe +l'abdomen et remonte sur le dos du thorax. C'est à ce lambeau +qu'appartiennent les fourreaux des ailes. Un second lambeau +enveloppe la tête. Enfin chaque patte a son étui particulier, plus +ou moins maltraité vers la base. Le grand lambeau, qui fait à lui +seul la majeure partie de l'enveloppe, est dépouillé par des +mouvements alternatifs de contraction et de dilatation dans +l'abdomen. Par ce mécanisme, il est lentement refoulé en arrière, +où il finit par former une petite pelote reliée quelque temps à +l'animal par des filaments trachéens. Le Sphex retombe alors dans +l'immobilité, et l'opération est finie. Cependant la tête, les +antennes et les pattes sont encore plus ou moins voilées. Il est +évident que le dépouillement des pattes en particulier ne peut se +faire tout d'une pièce, à cause des nombreuses aspérités ou épines +dont elles sont armées. Aussi ces divers lambeaux de pellicule se +dessèchent-ils sur l'animal pour être détachés plus tard par le +frottement des pattes. Ce n'est que lorsque le Sphex a acquis +toute sa vigueur qu'il effectue cette desquamation finale, en se +brossant, lissant, peignant tout le corps avec ses tarses. + +La manière dont les ailes sortent de leurs étuis est ce qu'il y a +de plus remarquable dans l'opération du dépouillement. À l'état de +moignon, elles sont plissées dans le sens de leur longueur et +très-contractées. Peu de temps avant leur apparition normale, on +peut facilement les extraire de leurs fourreaux; mais alors elles +ne s'étalent pas et restent toujours crispées. Au contraire, quand +le grand lambeau dont leurs fourreaux font partie est refoulé en +arrière par les mouvements de l'abdomen, on voit les ailes sortir +peu à peu des étuis, prendre immédiatement, à mesure qu'elles +deviennent libres, une étendue démesurée par rapport à l'étroite +prison d'où elles émergent. Elles sont alors le siège d'un afflux +abondant de liquides vitaux qui les gonflent, les étalent, et +doivent par la turgescence qu'ils provoquent, être la principale +cause de leur sortie des étuis. Récemment étalées, les ailes sont +lourdes, pleines de sucs et d'un jaune paille très-clair. Si +l'afflux des liquides se fait d'une manière irrégulière, on voit +alors le bout de l'aile appesanti par une gouttelette jaune +enchâssée entre les deux feuillets. + +Après s'être dépouillé du fourreau de l'abdomen, qui entraîne avec +lui les étuis des ailes, le Sphex retombe dans l'immobilité pour +trois jours environ. Dans cet intervalle, les ailes prennent leur +coloration normale, les tarses se colorent, et les pièces de la +bouche, d'abord étalées, se rangent dans la position voulue. Après +vingt-quatre jours passés à l'état de nymphe, l'insecte est +parvenu à l'état parfait. Il déchire le cocon qui le retient +captif, s'ouvre un passage à travers le sable, et apparaît un beau +matin, sans en être ébloui, à la lumière qui lui est encore +inconnue. Inondé de soleil, le Sphex se brosse les antennes et les +ailes, passe et repasse les pattes sur l'abdomen, se lave les yeux +avec les tarses antérieurs humectés de salive, comme le font les +chats; et, la toilette finie, il s'envole joyeux: il a deux mois à +vivre. + +Beaux Sphex éclos sous mes yeux, élevés de ma main, ration par +ration, sur un lit de sable au fond de vieilles boîtes à plumes; +vous dont j'ai suivi pas à pas les transformations, m'éveillant en +sursaut la nuit crainte de manquer le moment où la nymphe rompt +son maillot, où l'aile sort de son étui; vous qui m'avez appris +tant de choses et n'avez rien appris vous-mêmes, sachant sans +maîtres tout ce que vous devez savoir; oh! mes beaux Sphex! +envolez-vous sans crainte de mes tubes, de mes boîtes, de mes +flacons, de tous mes récipients, par ce chaud soleil aimé des +Cigales; partez, méfiez-vous de la Mante religieuse qui médite +votre perte sur la tête fleurie des chardons, prenez garde au +Lézard qui vous guette sur les talus ensoleillés; allez en paix, +creusez vos terriers, poignardez savamment vos Grillons et faites +race, afin de procurer un jour à d'autres ce que vous m'avez valu +à moi-même: les rares instants de bonheur de ma vie. + +CHAPITRE IX +LES HAUTES THÉORIES + +Les espèces du genre Sphex sont assez nombreuses, mais étrangères +à notre pays pour la plupart. À ma connaissance, la faune +française n'en compte que trois, toutes amies du chaud soleil de +la région des oliviers, savoir: le Sphex à ailes jaunes (_Sphex +flavipennis)_, le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) et +le Sphex languedocien (_Sphex occitanica_). Or ce n'est pas sans +un vif intérêt que l'observateur constate en ces trois +déprédateurs un choix de vivres conforme aux scrupuleuses lois des +classifications entomologiques. Pour alimenter les larves, tous +les trois choisissent uniquement des orthoptères. Le premier +chasse des grillons; le second, des criquets; le troisième, des +éphippigères. + +Les proies adoptées ont entre elles des différences extérieures si +profondes que, pour les associer et saisir leurs analogies, il +faut le coup d'oeil exercé de l'entomologiste, ou le coup d'oeil +non moins expert du Sphex. Comparez, en effet, le grillon avec le +criquet: celui-là doué d'une grosse tête ronde, trapu, ramassé +dans sa courte épaisseur, tout noir avec des galons rouges aux +cuisses de derrière; celui-ci grisâtre, fluet, élancé, à petite +tête conique, bondissant par la soudaine détente de ses longues +jambes postérieures et continuant cet essor avec des ailes +plissées en éventail. Comparez-les après tous les deux avec +l'éphippigère, qui porte sur le dos son instrument de musique, +deux aigres cymbales en forme d'écailles concaves, et qui traîne +lourdement son ventre obèse, annelé de vert tendre et de jaune +beurre, avec une longue dague au bout; mettez en parallèle ces +trois espèces, et convenez avec moi que, pour se guider dans des +choix aussi dissemblables, sans néanmoins sortir du même ordre +entomologique, il faut aux Sphex un coup d'oeil connaisseur que +l'homme, non le premier venu, mais l'homme de science, ne +désavouerait pas. + +Devant ces prédilections singulières, qui semblent avoir reçu +leurs limites de quelque législateur en classification, d'un +Latreille par exemple, il devient intéressant de rechercher si les +Sphex étrangers à notre pays chassent un gibier de même ordre. Par +malheur ici les documents sont rares, et pour la plupart des +espèces font même totalement défaut. Cette regrettable lacune a +pour cause, avant tout, la superficielle méthode généralement +adoptée. On prend un insecte, on le transperce d'une longue +épingle, on le fixe dans la boîte à fond de liège, on lui met sous +les pattes une étiquette avec un nom latin, et tout est dit sur +son compte. Cette manière de comprendre l'histoire entomologique +ne me satisfait pas. Vainement on me dira que telle espèce a tant +d'articles aux antennes, tant de nervures aux ailes, tant de poils +en une région du ventre ou du thorax; je ne connaîtrai réellement +la bête que lorsque je saurai sa manière de vivre, ses instincts, +ses moeurs. + +Et voyez quelle lumineuse supériorité un renseignement de ce genre +énoncé en deux ou trois mots, aurait sur les détails descriptifs, +si longs, si pénibles parfois à comprendre. Vous voulez, +supposons, me faire connaître le Sphex languedocien, et vous me +décrivez tout d'abord le nombre et l'agencement des nervures de +l'aile; vous me parlez de nervures cubitales et de nervures +récurrentes. Vient ensuite le portrait écrit de l'insecte. Ici du +noir, là du ferrugineux, au bout de l'aile du brun enfumé; en ce +point un velours noir, en cet autre un duvet argenté, en ce +troisième une surface lisse. C'est très précis, très minutieux, il +faut rendre cette justice à la perspicace patience du descripteur: +mais c'est bien long, et puis c'est loin d'être toujours clair, +tellement qu'on est excusable de s'y perdre un peu, même alors +qu'on n'est pas tout à fait novice. Mais ajoutez à la fastidieuse +description seulement ceci: chasse des éphippigères, et avec ces +trois mots, le jour aussitôt se fait; je connais mon Sphex sans +erreur possible, lui seul ayant le monopole de pareille proie. +Pour donner ce vif trait de lumière, que faudrait-il? Observer +réellement et ne pas faire consister l'entomologie en des séries +d'insectes embrochés. + +Mais passons et consultons le peu que l'on sait sur le genre de +chasse des Sphex étrangers. J'ouvre l'_Histoire des Hyménoptères_ +de Lepeletier de Saint-Fargeau, et j'y vois que, par de là la +Méditerranée, dans nos provinces algériennes, les Sphex à ailes +jaunes et le Sphex à bordures blanches conservent les goûts qui +les caractérisent ici. Au pays des palmiers, ils capturent des +orthoptères comme ils le font au pays des oliviers. Quoique +séparés par l'immensité de la mer, les giboyeurs concitoyens du +kabyle et du berbère ont le même gibier que leurs confrères de +Provence. J'y vois encore qu'une quatrième espèce, le Sphex +africain (_Sphex afra_), pourchasse des criquets aux environs +d'Oran. Enfin j'ai souvenir d'avoir lu, je ne sais plus où, qu'une +cinquième espèce guerroie encore contre des criquets dans les +steppes des environs de la Caspienne. Ainsi, sur le pourtour de la +Méditerranée, nous aurions cinq Sphex différents, dont les larves +sont toutes livrées au régime des orthoptères. + +Franchissons maintenant l'équateur et allons tout là-bas, dans +l'autre hémisphère, aux îles Maurice et de la Réunion, nous y +trouverons, non un Sphex, mais un hyménoptère très-voisin, de même +tribu, le Chlorion comprimé, faisant la chasse à d'affreux +kakerlacs, fléau des denrées dans les navires et dans les ports +des colonies. Ces kakerlacs, ne sont autre chose que des blattes, +dont une espèce hante nos habitations. Qui ne connaît cet insecte +puant, qui, de nuit, grâce à son corps aplati comme le serait +celui d'une énorme punaise, se glisse par les interstices des +meubles, par les fentes des cloisons et fait irruption partout où +il y a des provisions alimentaires à dévorer? Voilà la blatte de +nos maisons, dégoûtante image de la non moins dégoûtante proie +chérie du Chlorion. Qu'a donc le kakerlac pour être ainsi choisi +comme gibier par un confrère presque de nos Sphex? C'est bien +simple: avec sa forme de punaise, le kakerlac est lui aussi un +orthoptère, aux mêmes titres que le grillon, l'éphippigère, le +criquet. De ces six exemples, les seuls à moi connus et de +provenance si diverse, peut-être serait-il permis de conclure que +tous les Sphex sont chasseurs d'orthoptères. Sans adopter une +conclusion aussi générale, on voit du moins quelle doit être, la +plupart du temps, chez le Sphex, la nourriture des larves. + +À ce choix surprenant, il y a une cause. Quelle est-elle? Quels +motifs déterminent un ordinaire, qui, dans les limites rigoureuses +d'un même ordre entomologique, se compose ici d'infects kakerlacs, +ailleurs de criquets un peu secs, mais de haut goût, ailleurs +encore de grillons dodus ou bien d'éphippigères corpulentes? +J'avoue n'y rien comprendre, absolument rien, et livre à d'autres +le problème. Remarquons cependant que les orthoptères sont parmi +les insectes, ce que les ruminants sont parmi les mammifères. +Doués d'une puissante panse et d'un caractère placide, ils +pâturent l'herbage et prennent aisément du ventre. Ils sont +nombreux, partout répandus, de démarche lente, qui en rend la +capture facile; ils sont en outre de taille avantageuse, qui en +fait de maîtresses pièces. Qui nous dira si les Sphex, vigoureux +ravisseurs à qui forte proie est nécessaire, ne trouvent dans ces +ruminants de la classe des insectes, ce que nous trouvons nous- +mêmes dans nos ruminants domestiques, le mouton et le boeuf, des +victimes pacifiques, riches de chair? C'est un peut-être, mais +rien de plus. + +J'ai mieux qu'un peut-être pour une autre question tout aussi +importante. Les consommateurs d'orthoptères ne varient-ils jamais +leur régime? Si le gibier préféré vient à manquer, ne peuvent-ils +en accepter un autre? Le Sphex languedocien trouve-t-il qu'en ce +monde, après la grasse éphippigère, il n'y a plus rien de bon? Le +Sphex à bordures blanches n'admet-il à sa table que des criquets; +et le Sphex à ailes jaunes que des grillons? Ou bien suivant le +temps, les lieux, les circonstances, chacun supplée-t-il les +vivres de prédilection qui manquent, par d'autres à peu près +équivalents? Constater de pareils faits, s'il s'en produit, serait +d'importance majeure, car ils nous enseigneraient si les +inspirations de l'instinct sont absolues, immuables, ou bien si +elles varient et dans quelles limites. Il est vrai que dans les +cellules d'un même Cerceris sont enfouies les espèces les plus +variées soit du groupe Bupreste, soit du groupe Charançon, ce qui +démontre pour le chasseur une grande latitude de choix; mais +pareille extension des domaines de chasse ne peut être supposée +chez les Sphex, que j'ai vus si fidèles à une proie exclusive, +toujours la même pour chacun d'eux, et qui d'ailleurs trouvent +parmi les Orthoptères des groupes à formes les plus différentes. +J'ai eu la bonne fortune néanmoins de recueillir un cas, un seul, +de changement complet dans la nourriture de la larve, et je +l'inscris d'autant plus volontiers dans les archives Sphégiennes, +que de pareils faits, scrupuleusement observés, seront un jour des +matériaux de fondation pour qui voudra édifier sur des bases +solides la psychologie de l'instinct. + +Voici le fait. La scène se passe sur une jetée au bord du Rhône. +D'un côté le grand fleuve, aux eaux mugissantes; de l'autre un +épais fourré d'osiers, de saules, de roseaux; entre les deux, un +étroit sentier, matelassé de sable fin. Un Sphex à ailes jaunes se +présente, sautillant, traînant sa proie. Qu'aperçois-je? la proie +n'est pas un Grillon, mais un vulgaire acridien, un Criquet! Et +cependant l'hyménoptère est bien le Sphex qui m'est si familier, +le Sphex à ailes jaunes, le passionné chasseur de Grillons. À +peine puis-je en croire le témoignage de mes yeux. -- Le terrier +n'est pas loin: l'insecte y pénètre et emmagasine son butin. Je +m'assieds, décidé à attendre une nouvelle expédition, des heures +s'il le faut, pour voir si l'extraordinaire capture se +renouvellera. Dans ma position assise, j'occupe toute la largeur +du sentier. Deux naïfs conscrits surviennent, récemment tondus, +avec cette incomparable tournure d'automates que donnent les +premiers jours de caserne. Ils devisent entre eux, parlant sans +doute du pays et de la payse; et tous les deux innocemment, +ratissent du couteau une badine de saule. Une appréhension me +saisit. Ah! ce n'est pas facile que d'expérimenter sur la voie +publique, où, lorsque se présente enfin le fait épié depuis des +années, l'arrivée d'un passant vient troubler, mettre à néant, des +chances qui ne se présenteront peut-être plus! Je me lève, +anxieux, pour faire place aux conscrits; je m'efface dans +l'oseraie et laisse l'étroit passage libre. Faire davantage +n'était pas prudent. Leur dire: «Mes braves, ne passez pas là», +c'eût été empirer le mal. Ils auraient cru à quelque traquenard +dissimulé sous le sable; et des questions se seraient produites +auxquelles ne pouvaient se donner raison valable pour eux. Mon +invitation d'ailleurs aurait fait de ces désoeuvrés des témoins, +compagnie fort embarrassante en de telles études. Je me lève donc +sans rien dire, m'en remettant à ma bonne étoile. Hélas! hélas! la +bonne étoile me trahit: la lourde semelle d'ordonnance vient juste +appuyer sur le plafond du Sphex. Un frisson me passa dans le corps +comme si j'eusse reçu moi-même l'empreinte de la chaussure ferrée. + +Les conscrits passés, il fut procédé au sauvetage du contenu du +terrier en ruines. Le Sphex s'y trouvait, éclopé par la pression; +et avec lui, non seulement l'acridien que j'avais vu introduire, +mais encore deux autres; en tout trois criquets au lieu des +grillons habituels. Pour quels motifs ce changement étrange? Le +voisinage du terrier manquait-il donc de grillons, et +l'hyménoptère en détresse se dédommagerait-il avec des acridiens: +faute de grives se contentant de merles, ainsi que le dit le +proverbe? J'hésite à le croire, car ce voisinage n'avait rien qui +put faire admettre l'absence du gibier favori. Un autre, plus +heureux, dégagera du problème cette nouvelle inconnue. Toujours +est-il que le Sphex à ailes jaunes, soit par nécessité impérieuse, +soit pour des motifs qui m'échappent, remplace parfois sa proie de +prédilection, le grillon, par une autre proie, l'acridien, sans +ressemblance extérieure avec le premier, mais qui est encore, lui +aussi, un orthoptère. + +L'observateur d'après lequel Lepeletier de Saint-Fargeau dit un +mot des moeurs du même Sphex a été témoin en Afrique, aux environs +d'Oran, d'un semblable approvisionnement en criquets. Un Sphex à +ailes jaunes a été surpris par lui traînant un acridien. Est-ce là +un fait accidentel comme celui dont j'ai été témoin sur les bords +du Rhône? Est-ce l'exception, est-ce la règle? Les grillons +manqueraient-ils dans la campagne d'Oran, et l'hyménoptère les +remplacerait-il par des acridiens? La force des choses m'impose de +faire la question sans y trouver de réponse. + +C'est ici le lieu d'intercaler certain passage que je puise dans +l'_Introduction à l'Entomologie_ de Lacordaire, et contre lequel +il me tarde de protester. Le voici: «Darwin, qui a fait un livre +exprès pour prouver l'identité du principe intellectuel qui fait +agir l'homme et les animaux, se promenant un jour dans son jardin, +aperçut à terre, dans son allée, un Sphex qui venait de s'emparer +d'une mouche presque aussi grosse que lui. Darwin le vit couper +avec ses mandibules la tête et l'abdomen de sa victime, en ne +gardant que le thorax, auquel étaient restés attachées les ailes, +après quoi il s'envola; mais un souffle de vent, ayant frappé dans +les ailes de la mouche, fit tourbillonner le Sphex sur lui-même et +l'empêchait d'avancer; là-dessus, il se posa de nouveau dans +l'allée, coupa une des ailes de la mouche, puis l'autre, et, après +avoir ainsi détruit la cause de son embarras, reprit son vol avec +le reste de sa proie. Ce fait porte les signes manifestes du +raisonnement. L'instinct pourrait avoir porté ce Sphex à couper +les ailes de sa victime avant de la porter dans son nid, ainsi que +le font quelques espèces du même genre; mais ici il y eut une +suite d'idées et de conséquences de ces idées, tout à fait +inexplicables si l'on n'admet pas l'intervention de la raison». + +Il manque à ce petit récit, qui si légèrement accorde la raison à +un insecte, je ne dirai pas la vérité, mais même la simple +vraisemblance, non dans l'acte lui-même, que j'admets sans réserve +aucune, mais dans les mobiles de l'acte. Darwin a vu ce qu'il nous +dit, seulement il s'est mépris sur le héros du drame, sur le drame +lui-même et sa signification. Il s'est profondément mépris, et je +le prouve. + +Et d'abord, le vieux savant anglais devait être assez versé dans +la connaissance des êtres qu'il ennoblit si libéralement, pour +appeler les choses par leur nom. Prenons alors le mot Sphex dans +sa rigueur scientifique. Dans cette hypothèse, par quelle étrange +aberration ce Sphex d'Angleterre, s'il y en a dans ce pays, +choisissait-il pour proie une mouche lorsque ses congénères +chassent un gibier si différent, des Orthoptères? En admettant +même, à mon sens, l'inadmissible, une mouche pour gibier de Sphex, +d'autres impossibilités se pressent. Il est maintenant d'évidence +que les Hyménoptères fouisseurs n'apportent pas à leurs larves des +cadavres, mais une proie seulement engourdie, paralysée. Que +signifie alors cette proie dont le Sphex coupe la tête, l'abdomen, +les ailes? Le tronçon emporté n'est plus qu'un morceau de cadavre, +qui souillerait de son infection la cellule, sans être d'aucune +utilité pour la larve, dont l'éclosion n'aura lieu que quelques +jours après. C'est aussi clair que le jour: en faisant son +observation, Darwin n'avait pas devant lui un Sphex dans le sens +rigoureux du mot. Qu'a-t-il donc vu? + +Le terme de mouche, par lequel est désignée la proie saisie, est +un mot fort vague, qui peut s'appliquer à la majorité de l'ordre +immense des Diptères, et nous laisse par conséquent indécis entre +des milliers d'espèces. L'expression de Sphex est très- +probablement, elle aussi, prise dans un sens aussi peu déterminé. +Sur la fin du dernier siècle, à l'époque où parut le livre de +Darwin, on désignait par cette expression non seulement les +Sphégiens proprement dits, mais en particulier les Crabroniens. +Or, parmi ces derniers, quelques-uns, pour l'approvisionnement des +larves, chassent des Diptères, des mouches, proie qu'exige +l'Hyménoptère inconnu du naturaliste anglais. Le Sphex de Darwin +serait-il donc un Crabronien? Pas davantage, car pour ces +chasseurs de Diptères, comme pour les chasseurs de tout autre +gibier, il faut des proies qui se conservent fraîches, immobiles, +mais à demi vivantes, pendant les quinze jours ou les trois +semaines qu'exigent l'éclosion des oeufs et le complet +développement des larves. À tous ces petits ogres, il faut viande +du jour, et non chair corrompue ou même faisandée. C'est là une +règle à laquelle je ne connais pas d'exception. Le mot de Sphex ne +peut donc être pris même avec sa vieille signification. + +Au lieu d'un fait précis, vraiment digne de la science, c'est une +énigme à déchiffrer. Continuons à sonder l'énigme. Divers +Crabroniens, par leur taille, leur forme, leur livrée, mélange de +noir et de jaune, ont avec les Guêpes une ressemblance assez +grande pour tromper tout regard non expert dans les délicates +distinctions de l'entomologie. Aux yeux de toute personne qui n'a +pas fait sur pareil sujet des études spéciales, un Crabronien est +une Guêpe. Ne pourrait-il se faire que l'observateur anglais, +regardant les choses de haut et jugeant indigne d'un sévère examen +le fait infime qui devait néanmoins corroborer ses transcendantes +vues théoriques et faire accorder la raison à la bête, ait commis +à son tour une erreur, mais inverse et bien excusable, en prenant +une Guêpe pour un Crabronien? Je l'affirmerais presque et voici +mes raisons. + +Les Guêpes, sinon toujours, du moins souvent, élèvent la famille +avec une nourriture animale; mais, au lieu d'amasser d'avance, +dans chaque cellule, une provision de gibier, elles distribuent la +nourriture aux larves, une à une et plusieurs fois par jour; elles +les servent de bouche à bouche, leur donnent la becquée, ainsi que +le font le père et la mère pour les oisillons. Et cette becquée se +compose d'une fine marmelade d'insectes broyés, porphyrisés entre +les mandibules de la Guêpe nourrice. Les insectes préférés pour la +préparation de cette pâtée du jeune âge sont des Diptères, des +mouches vulgaires surtout; si de la viande fraîche se présente, +c'est une aubaine dont il est largement profité. Qui n'a vu les +Guêpes pénétrer audacieusement dans nos cuisines ou se jeter sur +l'étal des bouchers, pour découper un lopin de chair à leur +convenance et l'emporter aussitôt, dépouille opime à l'usage des +larves? Lorsque les volets à demi fermés découpent sur le parquet +d'un appartement une bande ensoleillée, où la Mouche domestique +vient faire voluptueusement la sieste ou s'épousseter les ailes, +qui n'a vu la Guêpe faire brusque irruption, fondre sur le +Diptère, le broyer entre les mandibules et fuir avec le butin? +Encore une pièce réservée aux carnivores nourrissons. + +Tantôt sur les lieux mêmes de la prise, tantôt en route, tantôt au +nid, la pièce est démembrée. Les ailes, de valeur nutritive nulle, +sont coupées et rejetées; les pattes, pauvres de suc, sont parfois +aussi dédaignées. Reste un tronçon de cadavre, tête, thorax, +abdomen, unis ou séparés, que la Guêpe mâche et remâche pour la +réduire en une bouillie, régal des larves. J'ai essayé de me +substituer aux nourrices dans cette éducation avec une purée de +mouches. Mon sujet d'expérience était un nid de Polistes gallica, +cette Guêpe qui fixe aux rameaux d'un arbuste sa petite rosace de +cellules en papier gris. Mon matériel de cuisine était un morceau +de plaque de marbre sur lequel je broyais la marmelade de mouches, +après avoir nettoyé les pièces du gibier, c'est-à-dire après leur +avoir enlevé les parties trop coriaces, ailes et pattes; enfin la +cuiller à bouche était une fine paille, au bout de laquelle le +mets était servi, d'une cellule à l'autre, à chaque nourrisson +entrebâillant les mandibules non moins bien que le feraient les +oisillons d'un nid. Pour élever les couvées de moineaux, joie du +jeune âge, je ne m'y prenais pas autrement et ne réussissais pas +mieux. Tout marcha donc à souhait tant que ne faiblit pas ma +patience, bien mise à l'épreuve par une éducation si absorbante et +si minutieuse. + +À l'obscurité de l'énigme succède la pleine lumière du vrai au +moyen de l'observation que voici, faite avec tout le loisir que +réclame une rigoureuse précision. Dans les premiers jours +d'octobre, deux grandes touffes d'aster en fleur devant la porte +de mon cabinet de travail deviennent le rendez-vous d'une foule +d'insectes, parmi lesquels dominent l'Abeille domestique et un +Éristale (_Eristalis tenax)_. Il s'en élève un doux murmure pareil +à celui dont nous parle Virgile: + +_Sæpe levi somnum suadebit inire susurro._ + +Mais si le poète n'y trouve qu'une excitation aux charmes du +sommeil, le naturaliste y voit sujet d'étude: tout ce petit peuple +en liesse sur les dernières fleurs de l'année lui fournira peut- +être quelque document inédit. Me voilà donc en observation devant +les deux touffes aux innombrables corolles liliacées. + +L'air est d'un calme parfait, le soleil violent, l'atmosphère +lourde, signes d'un prochain orage, mais conditions éminemment +favorables au travail des Hyménoptères, qui semblent prévoir les +pluies du lendemain et redoublent d'activité pour mettre à profit +l'heure présente. Les Abeilles butinent donc avec ardeur, les +Éristales volent gauchement d'une fleur à l'autre. Par moments, au +sein de la population paisible, se gonflant le jabot de liqueur +nectarée, fait soudain irruption la Guêpe, insecte de rapine +qu'attire ici la proie et non le miel. + +Également ardentes au carnage, mais de force très-inégale, deux +espèces se partagent l'exploitation du gibier: la Guêpe commune +(_Vespa vulgaris)_, qui capture des Éristales, et la guêpe frelon +(_Vespa crabro_), qui ravit des Abeilles domestiques. Des deux +parts, la méthode de chasse est la même. D'un vol impétueux, +croisé et recroisé de mille manières les deux bandits explorent la +nappe de fleurs, et brusquement se précipitent vers la proie +convoitée, qui, sur ses gardes, s'envole tandis que le ravisseur, +dans son élan, vient heurter du front la fleur déserte. Alors la +poursuite se continue dans les airs; on dirait l'épervier chassant +l'alouette. Mais l'Abeille et l'Éristale, par de brusques +crochets, ont bientôt déjoué les tentatives de la Guêpe, qui +reprend ses évolutions au-dessus de la gerbe de fleurs. Enfin, +moins prompte à la fuite, tôt ou tard une pièce est saisie. +Aussitôt la Guêpe commune se laisse choir avec son Éristale parmi +le gazon; à l'instant aussi, de mon côté, je me couche à terre, +écartant doucement, des deux mains, les feuilles mortes et les +brins d'herbe qui pourraient gêner le regard; et voici le drame +auquel j'assiste, si les précautions sont bien prises pour ne pas +effaroucher le chasseur. + +C'est d'abord entre la Guêpe et l'Éristale, plus gros qu'elle, une +lutte désordonnée dans le fouillis du gazon. Le Diptère est sans +armes, mais il est vigoureux; un aigu piaulement d'ailes dénote sa +résistance désespérée. La Guêpe porte poignard; mais elle ne +connaît pas le méthodique emploi de l'aiguillon, elle ignore les +points vulnérables, si bien connus des ravisseurs à qui proie +longtemps fraîche est nécessaire. Ce que réclament ses +nourrissons, c'est une marmelade de mouches broyées à l'instant +même; et dès lors peu importe à la Guêpe la manière dont le gibier +est tué. Le dard opère donc sans méthode aucune, à l'aveugle. On +le voit s'adresser au dos de la victime, aux flancs, à la tête, au +thorax, au ventre indifféremment, suivant les chances de la lutte +corps à corps. L'Hyménoptère paralysant sa victime agit en +chirurgien, dont une main habile dirige le scalpel; la Guêpe tuant +sa proie agit en vulgaire assassin, qui, dans la lutte, poignarde +au hasard. Aussi la résistance de l'Éristale est longue; et sa +mort est la suite plutôt de coups de ciseaux que de coups de +dague. Ces ciseaux sont les mandibules de la Guêpe, taillant, +éventrant, dépeçant. Quand la pièce est bien garrottée, +immobilisée entre les pattes du ravisseur, la tête tombe d'un coup +de mandibules; puis les ailes sont tranchées à leur jonction avec +l'épaule; les pattes les suivent, coupées une à une; enfin le +ventre est rejeté, mais vide des entrailles, que la Guêpe paraît +adjoindre au morceau préféré. Ce morceau est uniquement le thorax, +plus riche en muscles que le reste de l'Éristale. Sans tarder +davantage, la Guêpe l'emporte au vol, entre les pattes. Arrivée au +nid, elle en fera marmelade, pour distribuer la becquée aux +larves. + +À peu près ainsi agit le Frelon qui vient de saisir une Abeille; +mais avec lui, ravisseur géant, la lutte ne peut être de longue +durée, malgré l'aiguillon de la victime. Sur la fleur même où la +capture a été faite, plus souvent sur quelque rameau d'un arbuste +du voisinage, le Frelon prépare sa pièce. Le jabot de l'Abeille +fut tout d'abord crevé, et le miel, qui en découle, lapé. La prise +est ainsi double: prise d'une goutte de miel, régal du chasseur, +et prise de l'Hyménoptère, régal de la larve. Parfois les ailes +sont détachées, ainsi que l'abdomen; mais en général, le Frelon se +contente de faire de l'Abeille une masse informe, qu'il emporte +sans rien dédaigner. C'est au nid que les parties de valeur +nutritive nulle, que les ailes surtout doivent être rejetées. +Enfin il lui arrive de préparer la marmelade sur les lieux mêmes +de chasse, c'est-à-dire de broyer l'Abeille entre ses mandibules +après en avoir retranché les ailes, les pattes et quelquefois +aussi l'abdomen. + +Voilà donc bien, dans tous ses détails, le fait observé par +Darwin. Une Guêpe (_Vespa vulgaris_) saisit une grosse Mouche +(_Eristalis tenax_); à coups de mandibules, elle tranche la tête, +les ailes, l'abdomen, les pattes de la victime, et ne conserve que +le thorax, qu'elle emporte au vol. Mais ici, pas le moindre +souffle d'air à invoquer pour expliquer le motif du dépècement; +d'ailleurs la chose se passe dans un abri parfait, dans +l'épaisseur du gazon. Le ravisseur rejette de sa proie ce qu'il +juge sans valeur pour ses larves; et tout se réduit là. + +Bref, une Guêpe est certainement le héros du récit de Darwin. Que +devient alors ce calcul si rationnel de la bête qui, pour mieux +lutter contre le vent, coupe à sa proie l'abdomen, la tête, les +ailes et ne garde que le thorax? Il devient un fait des plus +simples, d'où ne découlent en rien les grosses conséquences que +l'on veut en tirer; le fait bien trivial d'une Guêpe qui, sur +place, commence le dépècement de sa proie et ne garde que le +tronçon jugé digne des larves. Loin d'y voir le moindre indice de +raisonnement, je n'y trouve qu'un acte d'instinct, si élémentaire +qu'il ne vaut vraiment pas la peine de s'y arrêter. + +Rabaisser l'homme, exalter la bête pour établir un point de +contact, puis un point de fusion, telle a été, telle est encore la +marche générale dans les _hautes théories_ en vogue de nos jours. +Ah! combien, dans ces _sublimes théories_, engouement maladif de +l'époque, ne trouve-t-on pas, magistralement affirmées, de preuves +qui, soumises aux lumières expérimentales, finiraient +dérisoirement comme le Sphex du docte Érasme Darwin. + +CHAPITRE X +LE SPHEX LANGUEDOCIEN + +Lorsqu'il a mûrement arrêté le plan de ses recherches, le +chimiste, au moment qui lui convient le mieux, mélange ses +réactifs et met le feu sous sa cornue. Il est maître du temps, des +lieux, des circonstances. Il choisit son heure, il s'isole dans la +retraite du laboratoire, où rien ne viendra le distraire de ses +préoccupations; il fait naître à son gré telle ou telle autre +circonstance que la réflexion lui suggère: il poursuit les secrets +de la nature brute, dont la science peut susciter, quand bon lui +semble, les activités chimiques. + +Les secrets de la nature vivante, non ceux de la structure +anatomique, mais bien ceux de la vie en action, de l'instinct +surtout, font à l'observateur des conditions bien autrement +difficultueuses et délicates. Loin de pouvoir disposer de son +temps, on est esclave de la saison, du jour, de l'heure, de +l'instant même. Si l'occasion se présente, il faut, sans hésiter, +la saisir au passage, car de longtemps peut-être ne se présentera- +t-elle plus. Et comme elle se présente d'habitude au moment où +l'on y songe le moins, rien n'est prêt pour en tirer +avantageusement profit. Il faut sur-le-champ improviser son petit +matériel d'expérimentation, combiner ses plans, dresser sa +tactique, imaginer ses ruses; trop heureux encore si l'inspiration +arrive assez prompte pour vous permettre de tirer parti de la +chance offerte. Cette chance, d'ailleurs, ne se présente guère +qu'à celui qui la recherche. Il faut l'épier patiemment des jours +et puis des jours, ici sur des pentes sablonneuses exposées à +toutes les ardeurs du soleil, là dans l'étuve de quelque sentier +encaissé entre de hautes berges, ailleurs sur quelque corniche de +grès dont la solidité n'inspire pas toujours confiance. S'il vous +est donné de pouvoir établir votre observatoire sous un maigre +olivier, qui fait semblant de vous protéger contre les rayons d'un +soleil implacable, bénissez le destin qui vous traite en sybarite: +votre lot est un Eden. Surtout, ayez l'oeil au guet. L'endroit est +bon, et qui sait? d'un moment à l'autre l'occasion peut venir. + +Elle est venue, tardive il est vrai: mais enfin elle est venue. +Ah! si l'on pouvait maintenant observer à son aise, dans le calme +de son cabinet d'étude, isolé, recueilli, tout à son sujet, loin +du profane passant, qui s'arrêtera, vous voyant si préoccupé en +face d'un point où lui-même ne voit rien, vous accablera de +questions, vous prendra pour quelque découvreur de sources avec la +baguette divinatoire de coudrier, ou, soupçon plus grave, vous +considérera comme un personnage suspect, retrouvant sous terre, +par des incantations, les vieilles jarres pleines de monnaie! Si +vous conservez à ses yeux tournure de chrétien, il vous abordera, +regardera ce que vous regardez, et sourira de façon à ne laisser +aucune équivoque sur la pauvre idée qu'il se fait des gens occupés +à considérer des mouches. Trop heureux serez-vous si le fâcheux +visiteur, riant de vous en sa barbe, se retire enfin sans apporter +ici le désordre, sans renouveler innocemment le désastre amené par +la semelle de mes deux conscrits. + +Si ce n'est pas le passant que vos inexplicables occupations +intriguent, ce sera le garde champêtre, l'intraitable représentant +de la loi au milieu des guérets. Depuis longtemps il vous +surveille. Il vous a vu si souvent errer, de çà, de là, sans motif +appréciable, comme une âme en peine; si souvent il vous a surpris +fouillant le sol, abattant avec mille précautions quelque pan de +paroi dans un chemin creux, qu'à la fin des suspicions lui sont +venues en votre défaveur. Bohémien, vagabond, rôdeur suspect, +maraudeur, ou tout au moins maniaque, vous n'êtes pas autre chose +pour lui. Si la boîte d'herborisation vous accompagne, c'est à ses +yeux la boîte à furet du braconnier, et l'on ne lui ôterait pas de +la cervelle que vous dépeuplez de lapins tous les clapiers du +voisinage, dédaigneux des lois de la chasse et des droits du +propriétaire. Méfiez-vous. Si pressante que devienne la soif, ne +portez la main sur la grappe de la vigne voisine: l'homme à la +plaque municipale serait là, heureux de verbaliser pour avoir +enfin l'explication d'une conduite qui l'intrigue au plus haut +point. + +Je n'ai jamais, je peux me rendre cette justice, commis pareil +méfait, et cependant un jour, couché sur le sable, absorbé dans +les détails de ménage d'un Bembex, tout à coup j'entends à côté de +moi: «Au nom de la loi, je vous somme de me suivre!» C'était le +garde champêtre des Angles qui, après avoir épié vainement +l'occasion de me prendre en défaut, et chaque jour plus désireux +du mot de l'énigme lui tourmentant l'esprit, s'était enfin décidé +à une brutale sommation. Il fallut s'expliquer. Le pauvre homme ne +parut nullement convaincu. -- «Bah! bah! fit-il, vous ne me ferez +jamais accroire que vous venez ici vous rôtir au soleil uniquement +pour voir voler des mouches. Je ne vous perds pas de vue, vous +savez! Et à la première occasion! Enfin suffit.» Il partit. J'ai +toujours cru que mon ruban rouge avait été pour beaucoup dans ce +départ. J'inscris encore à l'actif dudit ruban rouge d'autres +petits services du même genre dans mes expéditions entomologiques +ou botaniques. Il m'a semblé, était-ce une illusion, il m'a semblé +que dans mes herborisations au mont Ventoux, le guide était plus +traitable et l'âne moins récalcitrant. + +La petite bande écarlate ne m'a pas toujours épargné les +tribulations auxquelles doit s'attendre l'entomologiste +expérimentant sur la voie publique. Citons-en une, +caractéristique. -- Dès le jour, je suis en embuscade, assis sur +une pierre, au fond d'un ravin. Le Sphex languedocien est le sujet +de ma matinale visite. Un groupe de trois vendangeuses passe, se +rendant au travail. Un coup d'oeil est donné à l'homme assis, qui +paraît absorbé dans ses réflexions. Un bonjour même est donné +poliment et poliment rendu. Au coucher du soleil, les mêmes +vendangeuses repassent, les corbeilles pleines sur la tête. +L'homme est toujours là, assis sur la même pierre, les regards +fixés sur le même point. Mon immobilité, ma longue persistance en +ce point désert durent vivement les frapper. Comme elles passaient +devant moi, je vis l'une d'elles se porter le doigt au milieu du +front, et je l'entendis chuchoter aux autres: + +«_Un paouré inoucènt, pécaïré_!» + +Et toutes les trois se signèrent. + +Un _inoucènt_, avait-elle dit, un _inoucènt_, un idiot, un pauvre +diable inoffensif mais qui n'a pas sa raison; et toutes avaient +fait le signe de la croix, un idiot étant pour elles marqué du +sceau de Dieu. Comment! me disais-je, cruelle dérision du sort; +toi qui recherches avec tant de soin ce qui est instinct dans la +bête et ce qui est raison, tu n'as pas même ta raison aux yeux de +ces bonnes femmes! Quelle humiliation! C'est égal: _pécaïré_, +terme de la suprême commisération en provençal, _pécaïré_, venu du +fond du coeur, m'eut bientôt fait oublier _inoucènt_. + +C'est précisément dans ce même ravin aux trois vendangeuses que je +convie le lecteur, s'il n'est pas rebuté par les petites misères +dont je viens de lui donner un avant-goût. Le Sphex languedocien +hante ces parages, non en tribus se donnant rendez-vous aux mêmes +points lorsque vient le travail de la nidification, mais par +individus solitaires, très-clairsemés, s'établissant où les +conduisent les hasards de leurs vagabondes pérégrinations. Autant +son congénère, le Sphex à ailes jaunes, recherche la société des +siens et l'animation d'un chantier de travailleurs, autant lui +préfère l'isolement, le calme de la solitude. Plus grave en sa +démarche, plus compassé d'allures, de taille plus avantageuse et +de costume plus sombre aussi, il vit toujours à l'écart, +insoucieux de ce que font les autres, dédaigneux de la compagnie, +vrai misanthrope parmi les Sphégiens. Le premier est sociable, le +second ne l'est pas: différence profonde qui suffirait à elle +seule pour les caractériser. + +C'est dire qu'avec le Sphex languedocien les difficultés +d'observation augmentent. Avec lui, point d'expérience longuement +méditée, point de tentative à renouveler dans la même séance sur +un second, sur un troisième sujet, indéfiniment, lorsque les +premiers essais n'ont pas abouti. Si vous préparez à l'avance un +matériel d'observation, si vous tenez en réserve, par exemple, une +pièce de gibier que vous vous proposez de substituer à celle du +Sphex, il est à craindre, il est presque sûr que le chasseur ne se +présentera pas; et lorsqu'enfin il s'offre à vous, votre matériel +est hors d'usage, tout doit être improvisé à la hâte, à l'instant +même, conditions qu'il ne m'a pas été toujours donné de réaliser +comme je l'aurais voulu. + +Ayons confiance: l'emplacement est bon. À bien des reprises déjà, +j'ai surpris en ces lieux le Sphex au repos sur quelque feuille de +vigne exposée en plein aux rayons du soleil. L'insecte, étalé à +plat, y jouit voluptueusement des délices de la chaleur et de la +lumière. De temps à autre éclate en lui comme une frénésie de +plaisir: il se trémousse de bien-être; du bout des pattes, il tape +rapidement son reposoir et produit ainsi comme un roulement de +tambour, pareil à celui d'une averse de pluie tombant dru sur la +feuille. À plusieurs pas de distance peut s'entendre l'allègre +batterie. Puis l'immobilité recommence, suivie bientôt d'une +nouvelle commotion nerveuse et du moulinet des tarses, témoignage +du comble de la félicité. J'en ai connu de ces passionnés de +soleil, qui, l'antre pour la larve à demi-creusée, abandonnaient +brusquement les travaux, allaient sur les pampres voisins prendre +un bain de chaleur et de lumière, revenaient comme à regret donner +au terrier un coup de balai négligent, puis finissaient par +abandonner le chantier, ne pouvant plus résister à la tentation +des suprêmes jouissances sur les feuilles de vigne. + +Peut-être aussi le voluptueux reposoir est-il en outre un +observatoire, d'où l'Hyménoptère inspecte les alentours pour +découvrir et choisir sa proie. Son gibier exclusif est, en effet, +l'Éphippigère des vignes, répandue çà et là sur les pampres ainsi +que sur les premières broussailles venues. La pièce est opulente, +d'autant plus que le Sphex porte ses préférences uniquement sur +les femelles, dont le ventre est gonflé d'une somptueuse grappe +d'oeufs. + +Ne tenons compte des courses répétées, des recherches +infructueuses, de l'ennui des longues attentes, et présentons +brusquement le Sphex au lecteur, comme il se présente lui-même à +l'observateur. Le voici au fond d'un chemin creux, à hautes berges +sablonneuses. Il arrive à pied, mais se donne élan des ailes pour +traîner sa lourde capture. Les antennes de l'Éphippigère, longues +et fines comme des fils, sont pour lui cordes d'attelage. La tête +haute, il en tient une entre ses mandibules. L'antenne saisie lui +passe entre les pattes; et le gibier suit, renversé sur le dos. Si +le sol, trop inégal, s'oppose à ce mode de charroi, l'Hyménoptère +enlace la volumineuse victuaille et la transporte par très courtes +volées, entremêlées, toutes les fois que cela se peut, de +progressions pédestres. On n'est jamais témoin avec lui de vol +soutenu, à grandes distances, le gibier retenu entre les pattes, +comme le pratiquent les fins voiliers, les Bembex et les Cerceris, +par exemple, transportant par les airs, d'un kilomètre peut-être à +la ronde, les uns leurs Diptères, les autres leurs Charançons, +butin bien léger comparé à l'Éphippigère énorme. Le faix accablant +de sa capture impose donc au Sphex languedocien, pour le trajet +entier ou à peu près, le charroi pédestre plein de lenteur et de +difficultés. + +Le même motif, proie volumineuse et lourde, renverse de fond en +comble ici l'ordre habituel suivi dans leurs travaux par les +Hyménoptères fouisseurs. Cet ordre, on le connaît: il consiste à +se creuser d'abord un terrier, puis à l'approvisionner de vivres. +La proie n'étant pas disproportionnée avec les forces du +ravisseur, la facilité du transport au vol laisse à l'Hyménoptère +le choix de l'emplacement de son domicile. Que lui importe d'aller +giboyer à des distances considérables: la capture faite, il rentre +chez lui d'un rapide essor, pour lequel l'éloigné et le rapproché +sont indifférents. Il adopte donc de préférence pour ses terriers +les lieux où lui-même est né, les lieux où ses prédécesseurs ont +vécu; il y hérite de profondes galeries, travail accumulé des +générations antérieures; en les réparant un peu, il les fait +servir d'avenues aux nouvelles chambres, mieux défendues ainsi que +par l'excavation d'un seul, chaque année reprises à fleur de +terre. Tel est le cas, par exemple du Cerceris tuberculé et du +Philanthe apivore. Et si la demeure des pères n'est pas assez +solide pour résister d'une année à l'autre aux intempéries et se +transmettre aux fils, si le fouisseur doit chaque fois +entreprendre à nouveaux frais son trou de sonde, du moins +l'Hyménoptère trouve des conditions de sécurité plus grandes dans +les lieux consacrés par l'expérience de ses devanciers. Il y +creuse donc ses galeries, qu'il fait servir chacune de corridor à +un groupe de cellules, économisant ainsi sur la somme de travail à +dépenser pour la ponte entière. + +De cette manière se forment, non de véritables sociétés puisqu'il +n'y a pas ici concert d'efforts dans un but commun, du moins des +agglomérations où la vue de ses pareils, ses voisins, réchauffe +sans doute le travail individuel. On remarque, en effet, entre ces +petites tribus, issues de même souche, et les fouisseurs livrés +solitaires à leur ouvrage, une différence d'activité qui rappelle +l'émulation d'un chantier populeux et la nonchalance des +travailleurs abandonnés aux ennuis de l'isolement. Pour la bête +comme pour l'homme, l'action est contagieuse; elle s'exalte par +son propre exemple. + +Concluons: de poids modéré pour le ravisseur, la proie rend +possible le transport au vol, à grande distance. L'Hyménoptère +dispose alors à sa guise de l'emplacement pour ses terriers. Il +adopte de préférence les lieux où il est né, il fait servir chaque +couloir de corridor commun donnant accès dans plusieurs cellules. +De ce rendez-vous sur l'emplacement natal résulte une +agglomération, un voisinage entre pareils, source d'émulation pour +le travail. Ce premier pas vers la vie est la conséquence des +voyages faciles. Et n'est-ce pas ainsi, permettons-nous cette +comparaison, que les choses se passent chez l'homme? Réduit à des +sentiers peu praticables, l'homme bâtit isolément sa hutte; pourvu +de routes commodes, il se groupe en cités populeuses; servi par +les voies ferrées qui suppriment pour ainsi dire la distance, il +s'assemble en d'immenses ruches humaines ayant nom Londres et +Paris. + +Le Sphex languedocien est dans des conditions tout opposée. Sa +proie à lui est une lourde Éphippigère, pièce unique représentant +à elle seule la somme de vivres que les autres ravisseurs amassent +en plusieurs voyages, insecte par insecte. Ce que les Cerceris et +autres déprédateurs de haut vol accomplissent en divisant le +travail, lui le fait en une seule fois. La pesante pièce lui rend +impossible l'essor de longue portée; elle doit être amenée au +domicile avec les lenteurs et les fatigues du charroi à pied. Par +cela seul l'emplacement du terrier se trouve subordonné aux +éventualités de la chasse: la proie d'abord et puis le domicile. +Alors plus de rendez-vous en un point d'élection commune, plus de +voisinage entre pareils, plus de tribus se stimulant à l'ouvrage +par l'exemple mutuel; mais l'isolement dans les cantons où les +hasards du jour ont conduit le Sphex, le travail solitaire et sans +entrain, quoique toujours consciencieux. Avant tout, la proie est +recherchée, attaquée, rendue immobile. C'est après que le +fouisseur s'occupe du terrier. Un endroit favorable est choisi, +aussi rapproché que possible du point où gît la victime, afin +d'abréger les lenteurs du transport; et la chambre de la future +larve est rapidement creusée pour recevoir aussitôt l'oeuf et les +victuailles. Tel est le renversement complet de méthode dont +témoignent toutes mes observations. J'en rapporterai les +principales. + +Surpris au milieu de ses fouilles, le Sphex languedocien est +toujours seul, tantôt au fond de la niche poudreuse qu'a laissée +dans un vieux mur la chute d'une pierre, tantôt dans l'abri sous +roche que forme en surplombant une lame de grès, abri recherché du +féroce Lézard ocellé pour servir de vestibule à son repaire. Le +soleil y donne en plein; c'est une étuve. Le sol en est des plus +faciles à creuser, formé qu'il est d'une antique poussière +descendue peu à peu de la voûte. Les mandibules, pinces qui +fouillent, et les tarses, râteaux qui déblaient, ont bientôt +creusé la chambre. Alors le fouisseur s'envole, mais d'un essor +ralenti, sans brusque déploiement de puissance d'ailes, signe +manifeste que l'insecte ne se propose pas lointaine expédition. On +peut très bien le suivre du regard et constater le point où il +s'abat, d'habitude à une dizaine de mètres de distance environ. +D'autres fois, il se décide pour le voyage à pied. Il part et se +dirige en toute hâte vers un point où nous aurons l'indiscrétion +de le suivre, notre présence ne le troublant en rien. Parvenu au +lieu désiré, soit pédestrement, soit au vol, quelque temps il +cherche, ce que l'on reconnaît à ses allures indécises, à ses +allées et venues un peu de tous côtés. Il cherche; enfin il trouve +ou plutôt il retrouve. L'objet retrouvé est une Éphippigère à demi +paralysée, mais remuant encore tarses, antennes, oviscapte. C'est +une victime que le Sphex a certainement poignardée depuis peu de +quelques coups d'aiguillon. L'opération faite, l'Hyménoptère a +quitté sa proie, fardeau embarrassant au milieu des hésitations +pour la recherche d'un domicile; il l'a abandonnée peut-être sur +les lieux mêmes de la prise, se bornant à la mettre un peu en +évidence sur quelque touffe de gazon, afin de mieux la retrouver +plus tard; et, confiant dans sa bonne mémoire pour revenir tout à +l'heure au point où gît le butin, il s'est mis à explorer le +voisinage dans le but de choisir un emplacement à sa convenance et +d'y creuser un terrier. Une fois la demeure prête, il est retourné +au gibier, qu'il a retrouvé sans grande hésitation; et maintenant +il s'apprête à le voiturer au logis. Il se met à califourchon sur +la pièce, lui saisit une antenne ou toutes les deux à la fois, et +le voilà en route, tirant, traînant à la force des reins et des +mâchoires. + +Parfois le trajet s'accomplit tout d'une traite; parfois et plus +souvent, le voiturier tout à coup laisse là sa charge et accourt +rapidement chez lui. Peut-être lui revient-il que la porte +d'entrée n'a pas l'ampleur voulue pour recevoir ce copieux +morceau; peut-être songe-t-il à quelques défectuosités de détail +qui pourraient entraver l'emmagasinement. Voici qu'en effet +l'ouvrier retouche son ouvrage: il agrandit le portail d'entrée, +égalise le seuil, consolide le cintre. C'est affaire de quelques +coups de tarses. Puis il revient à l'Éphippigère, qui gît là-bas, +renversée sur le dos, à quelques pas de distance. Le charroi est +repris. Chemin faisant, le Sphex paraît saisi d'une autre idée, +qui lui traverse son mobile intellect. Il a visité la porte, mais +il n'a pas vu l'intérieur. Qui sait si tout va bien là-dedans? Il +y accourt, laissant l'Éphippigère en route. La visite à +l'intérieur est faite, accompagnée apparemment de quelques coups +de truelle des tarses, donnant aux parois leur dernière +perfection. Sans trop s'attarder à ces fines retouches, +l'Hyménoptère retourne à sa pièce et s'attelle aux antennes. En +avant; le voyage s'achèvera-t-il cette fois? Je n'en répondrais +pas. J'ai vu tel Sphex, plus soupçonneux que les autres peut-être, +ou plus oublieux des menus détails d'architecture, réparer ses +oublis, éclaircir ses soupçons en abandonnant le butin cinq, six +fois de suite sur la voie pour accourir au terrier, chaque fois un +peu retouché, ou simplement visité à l'intérieur. Il est vrai que +d'autres marchent droit au but, sans faire même halte de repos. +Disons encore que, lorsque l'Hyménoptère revient au logis pour le +perfectionner, il ne manque pas de donner, de loin et de temps en +temps, un coup d'oeil à l'Éphippigère laissée en chemin, pour +s'informer si nul n'y touche. Ce prudent examen rappelle celui du +Scarabée sacré lorsqu'il sort de la salle en voie d'excavation +pour venir palper sa chère pilule et la rapprocher de lui un peu +plus. + +La conséquence à déduire des faits que je viens de raconter est +évidente. De ce que tout Sphex languedocien surpris dans son +travail de fouisseur, serait-ce au commencement même de la +fouille, au premier coup de tarse donné dans la poussière, fait +après, le domicile étant préparé, une courte expédition, tantôt à +pied, tantôt au vol, pour se trouver toujours en possession d'une +victime déjà poignardée, déjà paralysée, on doit conclure, en +pleine certitude, que l'Hyménoptère fait d'abord oeuvre de +chasseur et après oeuvre de fouisseur; de sorte que le lieu de sa +capture décide du lieu de son domicile. + +Ce renversement de méthode, qui fait préparer les vivres avant le +garde-manger, tandis que jusqu'ici nous avons vu le garde-manger +précéder les vivres, je l'attribue à la lourde proie du Sphex, +proie impossible à transporter au loin par les airs. Ce n'est pas +que le Sphex languedocien ne soit bien organisé pour le vol; il +est, au contraire, magnifique d'essor; mais la proie qu'il chasse +l'accablerait s'il n'avait d'autre appui que celui des ailes. Il +lui faut l'appui du sol et le travail de voiturier, pour lequel il +déploie vigueur admirable. S'il est chargé de sa proie, il va +toujours à pied ou ne fait que de très-courtes volées, serait-il +dans des conditions où le vol abrégerait pour lui temps et +fatigues. Que j'en cite un exemple, puisé dans mes plus récentes +observations sur ce curieux Hyménoptère. + +Un Sphex se présente à l'improviste, survenu je ne sais d'où. Il +est à pied et traîne son Éphippigère, capture qu'il vient de faire +apparemment à l'instant même dans le voisinage. En l'état, il +s'agit pour lui de se creuser un terrier. L'emplacement est des +plus mauvais. C'est un chemin battu, dur comme pierre. Il faut au +Sphex, qui n'a pas le loisir des pénibles fouilles parce que la +proie déjà capturée doit être emmagasinée au plus vite, il faut au +Sphex terrain facile, où la chambre de la larve soit pratiquée en +une courte séance. J'ai dit le sol qu'il préfère, savoir: la +poussière déposée par les ans au fond de quelque petit abri sous +roche. Or, le Sphex actuellement sous mes yeux s'arrête au pied +d'une maison de campagne dont la façade est crépie de frais et +mesure six à huit mètres de hauteur. Son instinct lui dit que là- +haut, sous les tuiles en brique du toit, il trouvera des réduits +riches en vieille poudre. Il laisse son gibier au pied de la +façade et s'envole sur le toit. Quelque temps je le vois chercher, +de çà, de là, à l'aventure. L'emplacement convenable trouvé, il se +met à travailler sous la courbure d'une tuile. En dix minutes, un +quart d'heure au plus, le domicile est prêt. Alors l'insecte +redescend au vol. L'Éphippigère est promptement retrouvée. Il +s'agit de l'amener là-haut. Sera-ce au vol, comme semblent +l'exiger les circonstances? Pas du tout. Le Sphex adopte la rude +voie de l'escalade sur un mur vertical, à surface unie par la +truelle du maçon, et de six à huit mètres de hauteur. En lui +voyant prendre ce chemin, le gibier lui traînant entre les pattes, +je crois d'abord à l'impossible; mais je suis bientôt rassuré sur +l'issue de l'audacieuse tentative. Prenant appui sur les petites +aspérités du mortier, le vigoureux insecte, malgré l'embarras de +sa lourde charge, chemine sur ce plan vertical avec la même sûreté +d'allure, la même prestesse, que sur un sol horizontal. Le faîte +est atteint sans encombre aucun; et la proie est provisoirement +déposée au bord du toit, sur le dos arrondi d'une tuile. Pendant +que le fouisseur retouche le terrier, le gibier mal équilibré +glisse et retombe au pied de la muraille. Il faut recommencer, et +c'est encore par le moyen de l'escalade. La même imprudence est +commise une seconde fois. Abandonnée de nouveau sur la tuile +courbe, la proie glisse de nouveau, et de nouveau revient à terre. +Avec un calme que de pareils accidents ne sauraient troubler, le +Sphex, pour la troisième fois, hisse l'Éphippigère en escaladant +le mur et, mieux avisé, l'entraîne sans délai au fond du domicile. + +Si l'enlèvement de la proie au vol n'a pas même été essayé dans de +telles conditions, il est clair que l'Hyménoptère est incapable de +long essor avec fardeau si lourd. De cette impuissance découlent +les quelques traits de moeurs, sujet de ce chapitre. Une proie +n'excédant pas l'effort du vol fait du Sphex à ailes jaunes une +espèce à demi sociale, c'est-à-dire recherchant la compagnie des +siens; une proie lourde, impossible à transporter par les airs, +fait du Sphex languedocien une espèce vouée aux travaux +solitaires, une sorte de sauvage dédaigneux des satisfactions que +donne le voisinage entre pareils. Le poids plus petit ou plus +grand du gibier adopté décide ici du caractère fondamental. + +CHAPITRE XI +SCIENCE DE L'INSTINCT + +Pour paralyser sa proie, le Sphex languedocien suit, je n'en doute +pas, la méthode du chasseur de Grillons, et plonge à diverses +reprises son stylet dans la poitrine de l'Éphippigère afin +d'atteindre les ganglions thoraciques. Le procédé de la lésion des +centres nerveux doit lui être familier, et je suis convaincu +d'avance de son habileté consommée dans la savante opération. +C'est là un art connu à fond de tous les Hyménoptères +déprédateurs, portant une dague empoisonnée, qui ne leur a pas été +donnée en vain. Je dois toutefois avouer n'avoir pu encore +assister à la manoeuvre assassine. Cette lacune a pour cause la +vie solitaire du Sphex. + +Lorsque, sur un emplacement commun, de nombreux terriers sont +creusés et approvisionnés ensuite, il suffit d'attendre sur les +lieux pour voir arriver les chasseurs, tantôt l'un, tantôt +l'autre, avec le gibier saisi. Il est alors facile d'essayer sur +les arrivants la substitution d'une proie vivante à la pièce +sacrifiée, et de renouveler l'épreuve aussi souvent qu'on le +désire. En outre, la certitude de ne pas manquer de sujets +d'observation, au moment voulu, permet de tout disposer à +l'avance. Avec le Sphex languedocien, ces conditions de succès +n'existent plus. Se mettre en course à sa recherche expresse, avec +le matériel préparé, est à peu près inutile, tant l'insecte aux +moeurs solitaires est disséminé un à un sur de grandes étendues. +D'ailleurs, si vous le rencontrez, ce sera la plupart du temps en +une heure d'oisiveté, et vous n'obtiendrez rien de lui. C'est, +disons-le encore, presque toujours à l'improviste, lorsque la +préoccupation n'est plus là, que le Sphex se présente, traînant +son Éphippigère. + +Voilà le moment, le seul moment propice pour essayer une +substitution de gibier et engager le chasseur à vous rendre témoin +de ses coups de stylet. Procurons-nous vite une pièce de +substitution, une Éphippigère vivante. Hâtons-nous, le temps +presse: dans quelques minutes, le terrier aura reçu les vivres et +la magnifique occasion sera perdue. Faut-il parler de mes dépits +en ces instants de bonne fortune, appât dérisoire offert par le +hasard! J'ai là, sous les yeux, matière à de curieuses +observations, et je ne peux en profiter! Je ne peux dérober son +secret au Sphex faute d'avoir à lui offrir l'équivalent de sa +capture! Allez donc songer, n'ayant que peu de minutes +disponibles, à vous mettre en campagne pour la recherche d'une +pièce de substitution, lorsqu'il m'a fallu trois journées de +folles courses avant de trouver les Charançons de mes Cerceris! +Cette tentative désespérée, à deux reprises cependant je l'ai +essayée. Ah! si le garde champêtre m'eut surpris en ces moments- +là, courant affolé par les vignes, quelle bonne occasion pour lui +de croire au maraudage et de verbaliser! Pampres et grappes, rien +n'était respecté dans la précipitation de mes pas, entravés au +milieu des lianes. À tout prix, il me fallait une Éphippigère, il +me la fallait sur-le-champ. Et je l'eus une fois, en mes +expéditions si promptement conduites. J'en rayonnais de joie, ne +soupçonnant pas l'amer déboire qui m'attendait. + +Pourvu que j'arrive à temps, pourvu que le Sphex soit encore +occupé au charroi de sa pièce! Béni soit le ciel! tout me +favorise. L'Hyménoptère est encore assez loin du terrier et traîne +toujours sa victime. Avec des pinces, je tiraille doucement celle- +ci par derrière. Le chasseur résiste, s'acharne aux antennes et ne +veut lâcher prise. Je tire plus fort, jusqu'à faire reculer le +voiturier; rien n'y fait: le Sphex ne démord pas. J'avais sur moi +de fins ciseaux, faisant partie de ma petite trousse +entomologique. J'en fais usage, et d'un coup promptement donné, je +coupe les cordons de l'attelage, les longues antennes de +l'Éphippigère. Le Sphex va toujours de l'avant, mais bientôt +s'arrête surpris de la soudaine diminution du poids que vient de +subir le fardeau traîné. Ce fardeau, en effet, se réduit pour lui +maintenant aux seules antennes, détachées par mes malicieux +artifices. Le faix réel, l'insecte lourd et ventru, est resté en +arrière, aussitôt remplacé par ma pièce vivante. L'Hyménoptère se +retourne, lâche les cordons que rien ne suit et revient sur ses +pas. Le voilà face à face avec la proie substituée à la sienne. Il +l'examine, en fait le tour avec une méfiante circonspection, puis +s'arrête, se mouille la patte de salive et se met à se laver les +yeux. En cette posture de méditation, lui passerait-il dans +l'intellect quelque chose comme ceci: «Ah çà! est-ce que je +veille, est-ce que je dors? Y vois-je clair ou non? Cette affaire- +là n'est pas la mienne. De qui, de quoi suis-je dupe ici?» +Toujours est-il que le Sphex ne s'empresse guère de porter les +mandibules sur ma proie. Il s'en tient à distance et ne témoigne +la moindre velléité de la saisir. Pour l'exciter, du bout des +doigts je lui présente l'insecte, je lui mets presque les antennes +sous la dent. Son audacieuse familiarité m'est connue: je sais +qu'il vient prendre, sans hésitation aucune, au bout de vos +doigts, la proie qu'on lui a enlevée et qu'on lui présente +ensuite. + +Qu'est ceci? Dédaigneux de mes offres, le Sphex recule au lieu de +happer ce que je mets à sa portée. Je replace à terre +l'Éphippigère, qui, cette fois, d'un mouvement étourdi, +inconscient du danger, va droit à son assassin. Nous y sommes. -- +Hélas! non: le Sphex continue à reculer, en vrai poltron; et +finalement s'envole. Je ne l'ai plus revu. Ainsi finit, à ma +confusion, une expérience, qui m'avait tant chauffé +l'enthousiasme. + +Plus tard et peu à peu, à mesure que j'ai visité un plus grand +nombre de terriers, j'ai fini par me rendre compte de mon insuccès +et du refus obstiné du Sphex. Pour approvisionnement, j'ai +toujours trouvé, sans exception aucune, une Éphippigère femelle, +recelant dans le ventre une copieuse et succulente grappe d'oeufs. +C'est là, paraît-il, la victuaille préférée des larves. Or, dans +ma course précipitée à travers les vignes, j'avais mis la main sur +une Éphippigère de l'autre sexe. C'était un mâle que j'offrais au +Sphex. Plus clairvoyant que moi dans cette haute question des +vivres, l'Hyménoptère n'avait pas voulu de mon gibier. «Un mâle, +c'est bien là le dîner de mes larves! Et pour qui les prend-on?» - +- Quel tact dans ces fins gourmets qui savent différencier les +chairs tendres de la femelle, des chairs relativement arides des +mâles! Quelle précision de coup d'oeil pour reconnaître à +l'instant les deux sexes, pareils de forme et de coloration! La +femelle porte au bout du ventre le sabre, l'oviscapte enfouissant +les oeufs en terre; et voilà, peu s'en faut, le seul trait qui, +extérieurement, la distingue du mâle. Ce caractère différentiel +n'échappe jamais au perspicace Sphex; et voilà pourquoi, dans mon +expérience, l'Hyménoptère se frottait les yeux, profondément ahuri +de voir privée de sabre une proie qu'il savait très bien en être +pourvue quand il l'avait saisie. Devant pareil changement, que +devait-il se passer dans sa petite cervelle de Sphex? + +Suivons maintenant l'Hyménoptère lorsque, le terrier étant prêt, +il va retrouver sa victime, abandonnée non loin de là après la +capture et l'opération de la paralysie. L'Éphippigère est dans un +état comparable à celui du Grillon sacrifié par le Sphex à ailes +jaunes, preuve certaine de coups d'aiguillons au thorax. +Néanmoins, bien des mouvements persistent encore, mais dépourvus +d'ensemble, quoique doués d'une certaine vigueur. Impuissant à se +tenir sur ses jambes, l'insecte gît sur le flanc ou sur le dos. Il +remue rapidement ses longues antennes, ainsi que les palpes; il +ouvre, referme les mandibules et mord avec la même force que dans +l'état normal. L'abdomen exécute de nombreuses et profondes +pulsations. L'oviscapte est brusquement ramené sous le ventre, +contre lequel il vient s'appliquer presque. Les pattes s'agitent, +mais avec paresse et sans ordre; les médianes semblent plus +engourdies que les autres. Au stimulant de la pointe d'une +aiguille, tout le corps est pris d'un tressaillement désordonné; +des efforts sont faits pour se relever et marcher, sans pouvoir y +parvenir. Bref, l'animal serait plein de vie, si ce n'était +l'impossibilité de la locomotion et même de la simple station sur +jambes. Il y a donc ici paralysie tout à fait locale, paralysie +des pattes, ou plutôt abolition partielle et ataxie de leurs +mouvements. Cet état si incomplet d'inertie aurait-il pour cause +quelque disposition particulière du système nerveux de la victime, +ou bien proviendrait-il de ce que l'Hyménoptère se borne à un seul +coup de dard, au lieu de piquer chaque ganglion du thorax, ainsi +que le fait le chasseur de Grillons? C'est ce que j'ignore. + +Telle qu'elle est, avec ses tressaillements, ses convulsions, ses +mouvements dépourvus d'ensemble, la victime n'est pas moins hors +d'état de nuire à la larve qui doit la dévorer. J'ai retiré du +terrier du Sphex des Éphippigères se démenant avec la même vigueur +qu'aux premiers instants de leur demi-paralysie; et néanmoins le +faible vermisseau, éclos depuis quelques heures à peine, attaquait +de la dent, en pleine sécurité, la gigantesque victime; le nain, +sans péril pour lui, mordait sur le colosse. Ce frappant résultat +est la conséquence du point que choisit la mère pour le dépôt de +l'oeuf. J'ai déjà dit comment le Sphex à ailes jaunes colle son +oeuf sur la poitrine du Grillon, un peu par côté, entre la +première et la seconde paire de pattes. C'est un point identique +que choisit le Sphex à bordures blanches: c'est un point analogue, +un peu plus reculé en arrière, vers la base de l'une des grosses +cuisses postérieures, qu'adopte le Sphex languedocien; faisant +preuve ainsi tous les trois, par cette concordance, d'un tact +admirable pour discerner la place où l'oeuf doit être en sécurité. + +Considérons, en effet, l'Éphippigère clôturée dans le terrier. +Elle est étendue sur le dos, absolument incapable de se retourner. +En vain elle se démène, en vain elle s'agite: les mouvements sans +ordre de ses pattes se perdent dans le vide, la chambre étant trop +spacieuse pour leur prêter l'appui de ses parois. Qu'importent au +vermisseau les convulsions de la victime: il est en un point où +rien ne peut l'atteindre, ni tarses, ni mandibules, ni oviscapte, +ni antennes; en un point tout à fait immobile, sans un simple +frémissement de peau. La sécurité est parfaite à la condition +seule que l'Éphippigère ne puisse se déplacer, se retourner, se +remettre sur ses jambes; et cette condition unique est +admirablement remplie. + +Mais avec des pièces de gibier multiples et dont la paralysie ne +serait pas plus avancée, le danger serait grand pour la larve. +N'ayant rien à craindre de l'insecte attaqué le premier, à cause +de sa position hors des atteintes de la victime, elle aurait à +redouter le voisinage des autres, qui, étendant au hasard les +jambes, pourraient l'atteindre et l'éventrer sous leurs éperons. +Tel est peut-être le motif pour lequel le Sphex à ailes jaunes, +qui entasse dans une même cellule trois ou quatre Grillons, abolit +presque à fond les mouvements de ses victimes; tandis que le Sphex +languedocien, approvisionnant chaque terrier d'une pièce unique, +laisse à ses Éphippigères la majeure partie de leurs mouvements, +et se borne à les mettre dans l'impossibilité de se déplacer et de +se tenir sur les jambes. Ce dernier, sans que je puisse +l'affirmer, ferait ainsi économie de coups de dague. + +Si l'Éphippigère seulement à demi paralysée est sans danger pour +la larve, établie en un point du corps où la défense est +impossible, il n'en est pas de même du Sphex, qui doit la charrier +au logis. D'abord avec les crochets de ses tarses, dont l'usage +lui est à peu près conservé, la proie traînée harponne les brins +d'herbe rencontrés en chemin, ce qui produit dans le charroi des +résistances difficiles à surmonter. Le Sphex, accablé déjà par le +poids de la charge, est exposé à s'épuiser en efforts dans les +endroits herbus pour faire lâcher prise à l'insecte désespérément +accroché. Mais c'est le moindre des inconvénients. L'Éphippigère +conserve le complet usage des mandibules, qui happent et mordent +avec l'habituelle vigueur. Or ces terribles tenailles ont +précisément devant elles le corps fluet du ravisseur, lorsque +celui-ci est dans sa posture de voiturier. Les antennes, en effet, +sont saisies non loin de leur base, de manière que la bouche de la +victime, renversée sur le dos, est en face soit du thorax, soit de +l'abdomen du Sphex. Celui-ci, hautement relevé sur ses longues +jambes, veille, j'en ai la conviction, à ne pas être saisi par les +mandibules qui bâillent au-dessous de lui; toutefois, un moment +d'oubli, un faux pas, un rien peut le mettre à la portée de deux +puissants crocs, qui ne laisseraient pas échapper l'occasion d'une +impitoyable vengeance. Dans certains cas des plus difficiles, +sinon toujours, le jeu de ces redoutables tenailles doit être +aboli; les harpons des pattes doivent être mis dans +l'impossibilité d'opposer au charroi un surcroît de résistance. + +Comment s'y prendra le Sphex pour obtenir ce résultat? Ici +l'homme, le savant même, hésiterait, se perdrait en essais +stériles, et peut-être renoncerait à réussir. Qu'il vienne prendre +leçon auprès du Sphex. Lui, sans l'avoir jamais appris, sans +l'avoir jamais vu pratiquer à d'autres, connaît à fond son métier +d'opérateur. Il sait les mystères les plus délicats de la +physiologie des nerfs, ou plutôt se comporte comme s'il les +savait. Il sait que, sous le crâne de sa victime, est un collier +de noyaux nerveux, quelque chose d'analogue au cerveau des animaux +supérieurs. Il sait que ce foyer principal d'innervation anime les +pièces de la bouche et, de plus, est le siège de la volonté, sans +l'ordre de laquelle aucun muscle n'agit; il sait enfin qu'en +lésant cette espèce de cerveau toute résistance cessera, l'insecte +n'en ayant plus le vouloir. Quant au mode d'opérer, c'est pour lui +chose la plus facile et, lorsque nous nous serons instruits à son +école, il nous sera loisible d'essayer à notre tour son procédé. +L'instrument employé n'est plus ici le dard: l'insecte, en sa +sagesse, a décidé la compression préférable à la piqûre +empoisonnée. Inclinons-nous devant sa décision, car nous verrons +tout à l'heure combien il est prudent de se pénétrer de son +ignorance devant le savoir de la bête. Crainte de mal rendre par +une nouvelle rédaction ce qu'il y a de sublime dans le talent de +ce maître opérateur, je transcris ici ma note telle que je l'ai +crayonnée sur les lieux, immédiatement après l'émouvant spectacle. + +Le Sphex trouve que sa pièce de gibier résiste trop, s'accrochant +de ci et de là aux brins d'herbe. Il s'arrête alors pour pratiquer +sur elle la singulière opération suivante, sorte de coup de grâce. +L'Hyménoptère, toujours à califourchon sur la proie, fait +largement bâiller l'articulation du cou, à la partie supérieure, à +la nuque. Puis il saisit le cou avec les mandibules et fouille +aussi avant que possible sous le crâne, mais sans blessures +extérieures aucune, pour saisir, mâcher et remâcher les ganglions +cervicaux. Cette opération faite, la victime est totalement +immobile, incapable de la moindre résistance, tandis qu'auparavant +les pattes, quoique dépourvues des mouvements d'ensemble +nécessaires à la marche, résistaient vigoureusement à la traction. + +Voilà le fait dans toute son éloquence. De la pointe des +mandibules, l'insecte, tout en respectant la fine et souple +membrane de la nuque, va fouiller dans le crâne et mâcher le +cerveau. Il n'y a pas effusion de sang, il n'y a pas de blessure, +mais simple compression extérieure. Il est bien entendu que j'ai +gardé pour moi, afin de constater à loisir les suites de +l'opération, l'Éphippigère immobilisée sous mes yeux; il est bien +entendu aussi que je me suis empressé de répéter à mon tour, sur +des Éphippigères vivantes, ce que venait de m'apprendre le Sphex. +Je mets ici en parallèle mes résultats et ceux de l'Hyménoptère. + +Deux Éphippigères, auxquelles je serre et comprime les ganglions +cervicaux avec des pinces, tombent rapidement dans un état +comparable à celui des victimes du Sphex. Seulement, elles font +grincer leurs cymbales si je les irrite avec la pointe d'une +aiguille, et puis les pattes ont quelques mouvements sans ordre et +paresseux. Cette différence provient, sans doute, de ce que mes +opérées ne sont pas préalablement atteintes dans leurs ganglions +thoraciques comme le sont les Éphippigères du Sphex, piquées +d'abord de l'aiguillon à la poitrine. En faisant la part de cette +importante condition, on voit que je n'ai pas été trop mauvais +élève, et que j'ai assez bien imité mon maître en physiologie, le +Sphex. + +Ce n'est pas sans une certaine satisfaction, je l'avoue, que je +suis parvenu à faire presque aussi bien que l'animal. + +Aussi bien? Qu'ai-je dit là! Attendons un peu et l'on verra que +j'ai longtemps encore à fréquenter l'école du Sphex. Voici qu'en +effet mes deux opérées ne tardent pas à mourir, ce qui s'appelle +mourir; et au bout de quatre à cinq jours, je n'ai plus sous les +yeux que des cadavres infects. -- Et l'Éphippigère du Sphex? -- +Est-il besoin de le dire: l'Éphippigère du Sphex, dix jours même +après l'opération, est dans un état de fraîcheur parfaite, comme +l'exigerait la larve à laquelle la proie était destinée. Bien +mieux: quelques heures seulement après l'opération sous le crâne, +ont reparu, comme si rien ne s'était passé, les mouvements sans +ordre des pattes, des antennes, des palpes, de l'oviscapte, des +mandibules; en un mot l'animal est revenu dans l'état où il était +avant que le Sphex lui eût mordu le cerveau. Et ces mouvements se +sont maintenus depuis, mais affaiblis chaque jour davantage. Le +Sphex n'avait plongé sa victime que dans un engourdissement +passager, d'une durée largement suffisante pour lui permettre de +l'amener au logis sans résistance; moi, qui croyais être son +émule, je n'ai été qu'un maladroit et barbare charcutier: j'ai tué +les miennes. Lui, avec sa dextérité inimitable, a savamment +comprimé le cerveau pour amener une léthargie de quelques heures; +moi, brutal par ignorance, j'ai peut-être écrasé sous mes pinces +ce délicat organe, premier foyer de la vie. Si quelque chose peut +m'empêcher de rougir de ma défaite, c'est ma conviction que bien +peu, s'il y en a, pourraient lutter d'habileté avec ces habiles. + +Ah! je m'explique maintenant pourquoi le Sphex ne fait pas usage +de son dard pour léser les ganglions cervicaux. Une goutte de +venin instillée dans cet organe, centre des forces vitales, +anéantirait l'ensemble de l'innervation, et la mort suivrait à +bref délai. Mais ce n'est pas la mort que le chasseur veut +obtenir; les larves ne trouveraient nullement leur compte dans un +gibier privé de vie, enfin dans un cadavre livré aux puanteurs de +la corruption; il veut obtenir seulement une léthargie, une +torpeur passagère, qui abolisse pendant le charroi les résistances +de la victime, résistances pénibles à vaincre et d'ailleurs +dangereuses pour lui. Cette torpeur, il l'obtient par le procédé +connu dans les laboratoires de physiologie expérimentale: la +compression du cerveau. Il agit comme un Flourens, qui, mettant à +nu le cerveau d'un animal, et pesant sur la masse cérébrale, +abolit du coup intelligence, vouloir, sensibilité, mouvement. La +compression cesse, et tout reparaît. Ainsi reparaissent les restes +de vie de l'Éphippigère, à mesure que s'effacent les effets +léthargiques d'une compression habilement conduite. Les ganglions +crâniens, pressés entre les mandibules, mais sans mortelles +contusions, peu à peu reprennent activité et mettent fin à la +torpeur générale. Reconnaissons-le, c'est effrayant de science! + +La fortune a ses caprices entomologiques: vous courez après elle, +et vous ne la rencontrez pas; vous l'oubliez, et voici qu'elle +frappe à votre porte. Pour voir le Sphex languedocien sacrifier +ses Éphippigères, que de courses inutiles, que de préoccupations +sans résultat! Vingt années s'écoulent, ces pages sont déjà entre +les mains de l'imprimeur, lorsque dans les premiers jours de ce +mois (8 août 1878), mon fils Émile entre précipitamment dans mon +cabinet de travail. -- «Vite, fait-il; viens vite: un Sphex traîne +sa proie sous les platanes, devant la porte de la cour!» -- Mis au +courant de l'affaire par mes récits, distraction de nos veillées, +et mieux encore par des faits analogues auxquels il avait assisté +dans notre vie aux champs, Émile avait vu juste. J'accours et +j'aperçois un superbe Sphex languedocien, traînant par les +antennes une Éphippigère paralysée. Il se dirige vers le +poulailler voisin et paraît vouloir en escalader le mur, pour +établir son terrier là-haut, sous quelque tuile du toit; car, au +même endroit, quelques années avant, j'avais vu pareil Sphex +accomplir l'escalade avec un gibier, et élire domicile sous +l'arcade d'une tuile mal jointe. Peut-être l'Hyménoptère actuel +est-il la descendance de celui dont j'ai raconté la rude +ascension. + +Semblable prouesse va probablement se répéter, et cette fois-ci +devant nombreux témoins, car toute la maisonnée, travaillant à +l'ombre des platanes, vient faire cercle autour du Sphex. On +admire la familière audace de l'insecte, non détourné de son +travail par la galerie de curieux; chacun est frappé de sa fière +et robuste allure, tandis que, la tête relevée et les antennes de +la victime saisies à pleines mandibules, il traîne après lui +l'énorme faix. Seul parmi les assistants, j'éprouve un regret +devant ce spectacle. -- «Ah! si j'avais des Éphippigères +vivantes!» ne puis-je m'empêcher de dire, sans le moindre espoir +de voir mon souhait se réaliser. -- «Des Éphippigères vivantes? +répond Émile; mais j'en ai de toutes fraîches, cueillies de ce +matin.» Quatre à quatre, il monte les escaliers, et court chez +lui, dans sa petite chambre d'étude, où des enceintes de +dictionnaires servent de parc pour l'éducation de quelque belle +chenille du Sphinx de l'Euphorbe. Il m'en rapporte trois +Éphippigères, comme je ne pouvais en désirer de mieux, deux +femelles et un mâle. + +Comment ces insectes se sont-ils trouvés sous ma main, au moment +voulu, pour une expérience vainement entreprise il y a quelque +vingt ans? Ceci est une autre histoire. -- Une pie-grièche +méridionale avait fait son nid sur l'un des hauts platanes de +l'allée. Or, quelques jours avant, le mistral, le vent brutal de +ces régions, avait soufflé avec une telle violence que les +branches fléchissaient ainsi que des joncs; et le nid, renversé +sens dessus dessous par les ondulations de son support, avait +laissé choir son contenu, quatre oisillons. Le lendemain, je +trouvai la nichée à terre; trois étaient morts de la chute, le +quatrième vivait encore. Le survivant fut confié aux soins +d'Émile, qui, trois fois par jour, faisait la chasse aux Criquets +dans les pelouses du voisinage à l'intention de son élève. Mais +les Criquets sont de petite taille, et l'appétit du nourrisson en +réclamait beaucoup. Une autre pièce fut préférée, l'Éphippigère, +dont il était fait provision de temps à autre, parmi les chaumes +et le feuillage piquant de l'Eryngium. Les trois insectes que +m'apportait Émile provenaient donc du garde-manger de la pie- +grièche. Ma commisération pour l'oisillon précipité me valait ce +succès inespéré. + +Le cercle des spectateurs élargi pour laisser le champ libre au +Sphex, je lui enlève sa proie avec des pinces et lui donne +aussitôt en échange une de mes Éphippigères, portant sabre au bout +du ventre comme le gibier soustrait. Quelques trépignements de +pattes sont les seuls signes d'impatience de l'Hyménoptère +dépossédé. Le sphex court sus à la nouvelle proie, trop +corpulente, trop obèse pour tenter même de se soustraire à la +poursuite. Il la saisit avec les mandibules par le corselet en +forme de selle, se place en travers, et recourbant l'abdomen, en +promène l'extrémité sous le thorax de l'insecte. Là, sans doute, +des coups d'aiguillon sont donnés, sans que je puisse en préciser +le nombre à cause de la difficulté d'observation. L'Éphippigère, +victime pacifique, se laisse opérer sans résistance; c'est +l'imbécile mouton de nos abattoirs. Le Sphex prend son temps, et +manoeuvre du stylet avec une lenteur favorable à la précision des +coups portés. Jusque-là tout est bien pour l'observateur; mais la +proie touche à terre de la poitrine et du ventre, et ce qui se +passe exactement là-dessous échappe au regard. Quant à intervenir +pour soulever un peu l'Éphippigère et voir mieux, il ne faut pas y +songer: le meurtrier rengainerait son arme et se retirerait. +L'acte suivant est d'observation aisée. Après avoir poignardé le +thorax, le bout de l'abdomen du Sphex se présente sous le cou, que +l'opérateur fait largement bâiller en pressant la victime sur la +nuque. En ce point, l'aiguillon fouille avec une persistance +marquée, comme si la piqûre y était plus efficace qu'ailleurs. On +pourrait croire que le centre nerveux atteint est la partie +inférieure du collier oesophagien; mais la persistance du +mouvement dans les pièces de la bouche, mandibules, mâchoires, +palpes, animées par ce foyer d'innervation, montre que les choses +ne se passent pas ainsi. Par la voie du cou, le Sphex atteint +simplement les ganglions du thorax, du moins le premier, plus +accessible à travers la fine peau du cou qu'à travers les +téguments de la poitrine. + +Et c'est fini. Sans aucun tressaillement, marque de douleur, +l'Éphippigère est rendue désormais masse inerte. Pour la seconde +fois, j'enlève au Sphex son opérée, que je remplace par la seconde +femelle dont je dispose. Les mêmes manoeuvres recommencent, +suivies du même résultat. À trois reprises, presque coup sur coup, +avec son propre gibier d'abord, puis avec celui de mes échanges, +le Sphex vient de recommencer sa chirurgie savante. Recommencera- +t-il une quatrième avec l'Éphippigère mâle qui me reste encore? +C'est douteux, non que l'Hyménoptère soit lassé, mais parce que le +gibier n'est pas à sa convenance. Je ne lui ai jamais vu d'autre +proie que des femelles, qui, bourrées d'oeufs sont manger plus +apprécié de la larve. Mon soupçon est fondé: privé de sa troisième +capture, le Sphex refuse obstinément le mâle que je lui présente. +Il court çà et là, d'un pas précipité, à la recherche du gibier +disparu; trois ou quatre fois, il se rapproche de l'Éphippigère, +il en fait le tour, il jette un regard dédaigneux, et finalement +s'envole. Ce n'est pas là ce qu'il faut à ses larves; l'expérience +me le répète à vingt ans d'intervalle. + +Les trois femelles poignardées, dont deux sous mes yeux, restent +ma possession. Toutes les pattes sont complètement paralysées. +Qu'il soit sur le ventre dans la station normale, qu'il soit sur +le dos ou sur le flanc, l'animal garde indéfiniment la position +qu'on lui a donnée. De continuelles oscillations des antennes, par +intervalles quelques pulsations du ventre et le jeu des pièces de +la bouche, sont les seuls indices de vie. Le mouvement est détruit +mais non la sensibilité, car à la moindre piqûre en un point à +peau fine, tout le corps légèrement frémit. Peut-être un jour la +physiologie trouvera-t-elle en pareilles victimes matière à de +belles études sur les fonctions du système nerveux. Le dard de +l'Hyménoptère, incomparable d'adresse pour atteindre un point et +faire une blessure n'intéressant que ce point, suppléera, avec +immense avantage, le scalpel brutal de l'expérimentateur, qui +éventre quand il ne faudrait qu'effleurer. En attendant, voici les +résultats que m'ont fournis les trois victimes, mais sous un autre +point de vue. + +Le mouvement seul des pattes étant détruit, sans autre lésion que +celle des centres nerveux, foyer de ce mouvement, l'animal doit +périr d'inanition et non de sa blessure. L'expérimentation en a +été ainsi conduite: + +Deux Éphippigères intactes, telles que venaient de me les fournir +les champs, ont été mises en captivité sans nourriture, l'une dans +l'obscurité, l'autre à la lumière. En quatre jours, la seconde +était morte de faim; en cinq jours, la première. Cette différence +d'un jour s'explique aisément. À la lumière, l'animal s'est plus +agité pour recouvrer sa liberté; et comme à tout mouvement de la +machine animale correspond une dépense de combustible, une plus +grande somme d'activité a consommé plus vite les réserves de +l'organisation. Avec la lumière, agitation plus grande et vie plus +courte; avec l'obscurité, agitation moindre et vie plus longue, +l'abstinence étant complète de part et d'autre. + +L'une de mes trois opérées a été tenue dans l'obscurité, sans +nourriture. Pour elle, aux conditions d'abstinence complète et +d'obscurité, s'ajoute la gravité de blessures faites par le Sphex; +et néanmoins pendant dix-sept jours, je lui vois accomplir ses +continuelles oscillations d'antennes. Tant que marche cette sorte +de pendule, l'horloge de la vie n'est pas arrêtée. L'animal cesse +le mouvement antennaire et périt le dix-huitième jour. L'insecte +gravement blessé a donc vécu, dans les mêmes conditions, quatre +fois plus longtemps que l'insecte intact. Ce qui paraissait devoir +être cause de mort, est en réalité cause de vie. + +Si paradoxal au premier aspect, ce résultat est des plus simples. +Intact, l'animal s'agite et par conséquent se dépense. Paralysé, +il n'a plus en lui que de faibles mouvements internes, +inséparables de toute organisation; et sa substance s'économise en +proportion de la faiblesse de l'action déployée. Dans le premier +cas, la machine animale fonctionne et s'use; dans le second cas, +elle est en repos et se conserve. L'alimentation n'étant plus là +pour réparer les pertes, l'insecte en mouvement dépense en quatre +jours ses réserves nutritives et meurt; l'insecte immobile ne les +dépense et ne périt qu'en dix-huit jours. La vie est une +continuelle destruction, nous dit la physiologie; et les victimes +du Sphex nous en donnent une démonstration comme il n'y en a peut- +être pas de plus élégante. + +Encore une remarque. Il faut de rigueur viande fraîche aux larves +de l'Hyménoptère. Si la proie était emmagasinée intacte dans le +terrier, en quatre à cinq jours elle serait cadavre livré à la +pourriture; et la larve, à peine éclose, ne trouverait pour vivre +qu'un amas corrompu; mais piquée de l'aiguillon, elle est apte à +se maintenir en vie de deux à trois semaines, temps plus que +suffisant pour l'éclosion de l'oeuf et le développement du ver. La +paralysie a ainsi double résultat: immobilité des vivres pour ne +pas compromettre l'existence du délicat vermisseau, longue +conservation des chairs pour assurer à la larve saine nourriture. +Éclairée par la science, la logique de l'homme ne trouverait pas +mieux. + +Mes deux autres Éphippigères piquées par le Sphex ont été tenues +dans l'obscurité avec alimentation. Alimenter des animaux inertes, +ne différant guère d'un cadavre que par une perpétuelle +oscillation de leurs longues antennes, semble d'abord une +impossibilité; cependant le jeu libre des pièces de la bouche m'a +donné quelque espoir et j'ai essayé. Le succès a dépassé mes +prévisions. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de leur présenter +une feuille de laitue ou tout autre morceau de verdure qu'ils +pourraient brouter dans leur état normal; ce sont de faibles +valétudinaires qu'il faut nourrir au biberon, pour ainsi dire, et +entretenir avec de la tisane. J'ai fait emploi d'eau sucrée. + +L'insecte étant couché sur le dos, avec une paille je lui dépose +sur la bouche une gouttelette du liquide sucré. Aussitôt palpes de +s'agiter, mandibules et mâchoires de se mouvoir. La goutte est bue +avec des signes évidents de satisfaction, surtout quand le jeûne +s'est un peu prolongé. Je renouvelle la dose jusqu'à refus. Le +repas a lieu une fois par jour, quelque fois deux, à des mesures +irrégulières pour ne pas être moi-même trop esclave de pareil +hôpital. + +Eh bien, avec ce maigre régime, l'une des Éphippigères a vécu +vingt et un jours. C'est peu, relativement à celle que j'avais +abandonnée à l'inanition. Il est vrai que par deux fois l'insecte +avait fait grave chute et était tombé de la table d'expérience sur +le parquet à la suite de quelque maladresse de ma part. Les +contusions reçues doivent avoir hâté sa fin. Quant à l'autre, +exempte d'accidents, elle a vécu quarante jours. Comme l'aliment +employé, l'eau sucrée, ne pouvait indéfiniment tenir lieu de +l'aliment naturel, la verdure, il est très probable que l'insecte +aurait vécu plus longtemps encore si le régime habituel avait été +possible. Ainsi se trouve démontré le point que j'avais en vue: +les victimes piquées par le dard des Hyménoptères fouisseurs +périssent d'inanition et non de leur blessure. + +CHAPITRE XII +IGNORANCE DE L'INSTINCT + +Le Sphex vient de nous montrer avec quelle infaillibilité, avec +quel art transcendant, il agit guidé par son inspiration +inconsciente, l'instinct; il va nous montrer maintenant combien il +est pauvre de ressources, borné d'intelligence, illogique même, au +milieu d'éventualités s'écartant quelque peu de ses habituelles +voies. Par une étrange contradiction, caractéristique des facultés +instinctives, à la science profonde s'associe l'ignorance non +moins profonde. Pour l'instinct, rien n'est impossible, si élevée +d'ailleurs que soit la difficulté. Dans la construction de ses +cellules hexagones, à fond composé de trois losanges, l'Abeille +résout, avec une précision parfaite, des problèmes ardus de +maximum et de minimum, dont la solution par l'homme exigerait une +puissante intelligence algébrique. Les Hyménoptères dont les +larves vivent de proie déploient dans leur art meurtrier des +procédés avec lesquels rivaliseraient à peine ceux de l'homme +versé dans ce que l'anatomie et la physiologie ont de plus +délicat. Pour l'instinct rien n'est difficile, tant que l'acte ne +sort pas de l'immuable cycle dévolu à l'animal; pour l'instinct +aussi, rien n'est facile si l'acte doit s'écarter des voies +habituellement suivies. L'insecte qui nous émerveille, qui nous +épouvante de sa haute lucidité, un instant après, en face du fait +le plus simple, mais étranger à sa pratique ordinaire, nous étonne +par sa stupidité. Le Sphex va nous en fournir des exemples. + +Suivons-le traînant l'Éphippigère au logis. Si le hasard nous +sourit, peut-être assisterons-nous à une petite scène dont je +retrace ici le tableau. En pénétrant dans l'abri sous roche où le +terrier est pratiqué, l'Hyménoptère y trouve, perchée sur un brin +d'herbe, une Mante religieuse, insecte carnivore, qui, sous un air +patenôtrier, cache des moeurs de cannibale. Le danger que lui fait +courir ce bandit embusqué sur son passage doit être connu du +Sphex, car celui-ci laisse là son gibier et bravement court sus à +la Mante pour lui administrer quelques chaudes bourrades, la +déloger ou du moins l'effrayer, lui imposer respect. Le bandit ne +bouge pas, mais ferme sa machine de mort, les deux terribles scies +du bras et de l'avant-bras. Le Sphex revient audacieusement passer +sous le brin d'herbe où l'autre est perché. À la direction de sa +tête, on reconnaît qu'il est sur ses gardes, et qu'il tient +l'ennemi cloué, immobile, sous la menace du regard. Tant de +bravoure a la récompense qu'elle mérite: la proie est emmagasinée +sans autre mésaventure. + +Encore un mot sur la Mante religieuse, _lou Prégo Diéou_ comme on +dit en Provence, la bête qui prie Dieu. En effet, ses longues +ailes d'un vert tendre, pareilles à d'amples voiles, sa tête levée +au ciel, ses bras repliés, croisés sur la poitrine, lui donnent un +faux air de nonne en extase. Féroce bête cependant, amie du +carnage. Sans être ses points de prédilection, les chantiers des +divers Hyménoptères fouisseurs reçoivent assez souvent ses +visites. Postée à proximité des terriers, sur quelque broussaille, +elle attend que le hasard mette à sa portée quelques-uns des +arrivants, capture double pour elle, qui saisit à la fois le +chasseur et son gibier. Sa patience est longuement mise à +l'épreuve: l'Hyménoptère se méfie, se tient sur ses gardes; mais +enfin, de loin en loin, quelque étourdi se laisse prendre. D'un +soudain bruissement d'ailes à demi étalées par une sorte de +détente convulsive, la Mante terrifie l'approchant, qui, dans sa +frayeur, un instant hésite. Aussitôt, avec la brusquerie d'un +ressort, l'avant-bras dentelé se replie sur le bras également +dentelé, et l'insecte est saisi entre les lames de la double scie. +On dirait les mâchoires d'un traquenard à loups se refermant sur +la bête qui vient de mordre à l'appât. Sans desserrer la féroce +machine, la Mante, à petites bouchées, grignote alors sa capture. +Telles sont les extases, les patenôtres, les méditations mystiques +du _Prégo Diéou_. + +Des scènes de carnage que la Mante religieuse a laissées dans mes +souvenirs, relatons celle-ci. La chose se passe devant un chantier +de Philanthes apivores. Ces fouisseurs nourrissent leurs larves +avec des Abeilles domestiques, qu'ils vont saisir sur les fleurs +au moment de la récolte du pollen et du miel. Si le Philanthe qui +vient de faire capture sent son Abeille gonflée de miel, il ne +manque guère, avant de l'emmagasiner, de lui presser le jabot, +soit en chemin, soit sur la porte du logis, pour lui faire +dégorger la délicieuse purée, dont il s'abreuve en léchant la +langue de la malheureuse, qui, agonisante, l'étale dans toute sa +longueur hors de la bouche. Cette profanation d'un mourant, dont +le meurtrier presse le ventre pour le vider et faire régal du +contenu, a quelque chose de hideux dont je ferais un crime au +Philanthe si la bête pouvait avoir tort. En pareil moment +d'horrible régal, j'ai vu l'Hyménoptère, avec sa proie, saisi par +la Mante: le bandit était détroussé par un autre bandit. Détail +affreux: tandis que la Mante le tenait transpercé sous les pointes +de la double scie et lui mâchonnait déjà le ventre, l'Hyménoptère +continuait à lécher le miel de son Abeille, ne pouvant renoncer à +l'exquise nourriture même au milieu des affres de la mort. Hâtons- +nous de jeter un voile sur ces horreurs. + +Revenons au Sphex, dont il convient de connaître le terrier, avant +d'aller plus loin. Ce terrier est pratiqué dans du sable fin, ou +plutôt dans une sorte de poussière au fond d'un abri naturel. Le +couloir en est très court, un pouce ou deux, sans coude. Il donne +accès dans une chambre spacieuse, ovalaire et unique. En somme, +c'est un antre grossier, à la hâte creusé, plutôt qu'un domicile +fouillé avec art et loisir. J'ai dit comment le gibier, capturé +d'avance et momentanément abandonné sur les lieux de chasse, est +cause de la simplicité du gîte et ne permet qu'une seule chambre, +qu'une seule cellule, pour chaque repaire. Qui sait effectivement +où les hasards de la journée conduiront le chasseur pour une +seconde capture! Il faut que le terrier soit dans le voisinage de +la lourde pièce saisie; et la demeure d'aujourd'hui, trop éloignée +pour le charroi de la seconde Éphippigère, ne peut servir aux +travaux de demain. Donc, à chaque proie capturée, nouvelle +fouille, nouveau terrier avec sa chambre unique, tantôt ici et +tantôt là. + +Cela dit, essayons quelques expériences pour apprendre comment se +comporte l'insecte lorsqu'on fait naître des circonstances +nouvelles pour lui. + +_Première expérience_. -- Un Sphex, traînant sa proie, est à +quelques pouces de distance du terrier. Sans le déranger, je coupe +avec des ciseaux les antennes de l'Éphippigère, antennes qui lui +servent, on le sait, de cordons d'attelage. Remis de la surprise +que lui cause le brusque allégement du fardeau traîné, +l'Hyménoptère revient au gibier, et sans hésitation saisit +maintenant la base de l'antenne, le court tronçon non emporté par +les ciseaux. C'est très court, un millimètre à peine, n'importe: +cela suffit au Sphex, qui happe ce reste de cordon et se remet au +charroi. Avec beaucoup de précaution, pour ne pas blesser +l'Hyménoptère, je coupe les deux tronçons antennaires, maintenant +au niveau du crâne. Ne trouvant plus rien à saisir aux points qui +lui sont familiers, l'insecte prend, tout à côté, un des longs +palpes de la victime et continue son travail de traction, sans +paraître en rien troublé par cette modification dans le mode +d'attelage. Je laisse faire. La proie est amenée au logis, et +disposée de telle sorte que sa tête se présente à l'entrée du +terrier. L'Hyménoptère entre alors seul chez lui, pour faire une +courte inspection de l'intérieur de la cellule avant de procéder à +l'emmagasinement des vivres. Cette tactique rappelle celle du +Sphex à ailes jaunes en pareille circonstance. Je profite de ce +court instant pour m'emparer de la proie abandonnée, lui enlever +tous les palpes et la déposer un peu plus loin, à un pas du +terrier. Le Sphex reparaît et va droit au gibier, qu'il a aperçu +du seuil de sa porte. Il cherche en dessus de la tête, il cherche +en dessous, par côté, et ne trouve rien qu'il puisse saisir. Une +tentative désespérée est faite: ouvrant ses mandibules toutes +grandes, l'Hyménoptère essaie de happer l'Éphippigère par la tête; +mais les pinces, d'une ouverture insuffisante pour cerner pareil +volume, glissent sur le crâne, rond et poli. À plusieurs reprises, +il recommence, toujours sans résultat aucun. Le voilà convaincu de +l'inutilité de ses efforts. Il se retire un peu à l'écart et +semble renoncer à de nouveaux essais. On le dirait découragé; du +moins il se lisse les ailes avec les pattes postérieures, tandis +qu'avec les tarses antérieurs, passés d'abord dans la bouche, il +se lave les yeux. C'est là chez les Hyménoptères, à ce qu'il m'a +paru, le signe du renoncement à l'ouvrage. + +Il ne manque pas néanmoins de points par où l'Éphippigère pourrait +être saisie et entraînée aussi facilement que par les antennes et +les palpes. Il y a six pattes, il y a l'oviscapte, tous organes +assez menus pour être happés en plein et servir de cordons de +traction. Introduite la tête la première et tirée par les +antennes, la proie, j'en conviens, se présente de la manière la +plus commode pour la manoeuvre de l'emmagasinement; mais tirée par +une patte, par une patte antérieure surtout, elle entrerait +presque avec la même facilité, car l'orifice est large, et le +couloir très court ou même nul. D'où vient donc que le Sphex n'a +pas même essayé une seule fois de saisir l'un des six tarses ou la +pointe de l'oviscapte, tandis qu'il a essayé l'impossible, +l'absurde, en s'efforçant de happer, avec ses mandibules +incomparablement trop courtes, l'énorme crâne de sa proie? L'idée +ne lui en serait-elle pas venue? Tentons alors de l'éveiller en +lui. + +Je lui présente, sous les mandibules, soit une patte, soit +l'extrémité du sabre abdominal. L'insecte obstinément refuse d'y +mordre; mes tentations répétées n'aboutissent à rien. Singulier +chasseur qui reste embarrassé de son gibier, ne sachant le saisir +par une patte alors qu'il ne peut le prendre par les cornes! Peut- +être ma présence prolongée et les événements insolites qui +viennent de se passer, lui ont-ils troublé les facultés. +Abandonnons alors le Sphex à lui-même, en présence de son +Éphippigère et de son terrier; laissons-lui le temps de se +recueillir et d'imaginer, dans le calme de l'isolement, quelque +moyen de se tirer d'affaires. Je le laisse donc, je continue ma +course; et deux heures après, je reviens au même lieu. Le Sphex +n'y est plus, le terrier est toujours ouvert, et l'Éphippigère gît +au point où je l'avais déposée. Conclusion: l'Hyménoptère n'a rien +essayé; il est parti, abandonnant tout, domicile et gibier, +lorsque pour utiliser l'un et l'autre, il n'avait qu'à saisir sa +proie par une patte. Ainsi cet émule des Flourens, qui tantôt nous +effrayait de sa science lorsqu'il comprimait le cerveau pour +obtenir la léthargie, est d'une incroyable ineptie pour le fait le +plus simple en dehors de ses habitudes. Lui qui sait si bien +atteindre de son dard les ganglions thoraciques d'une victime, et +de ses mandibules les ganglions cervicaux; lui qui fait une +différence si judicieuse entre une piqûre empoisonnée abolissant +pour toujours l'influence vitale des nerfs et une compression +n'amenant qu'une torpeur momentanée, ne sait plus saisir sa proie +par ici s'il est dans l'impossibilité de la saisir par là. Prendre +une patte au lieu d'une antenne est pour lui insurmontable +difficulté d'entendement. Il lui faut l'antenne ou un autre +filament de la tête, un palpe. Faute de ces cordons, sa race +périrait, inhabile à résoudre l'insignifiante difficulté. + +_Deuxième expérience. _-- L'Hyménoptère est occupé à clore son +terrier, où la proie est emmagasinée et la ponte faite. Avec les +tarses antérieurs, il balaie à reculons le devant de sa porte et +lance dans l'entrée du logis un jet de poussière, qui lui passe +sous le ventre et jaillit en arrière en un filet parabolique, +aussi continu qu'un filet liquide, tant est vive la prestesse du +balayeur. Le Sphex, de temps à autre, choisit avec les mandibules +quelques grains de sable, moellons de résistance qu'il intercale +un à un dans la masse poudreuse. Le tout, pour faire corps, est +cogné avec le front, tassé à coups de mandibules. La porte +d'entrée rapidement disparaît, murée par cette maçonnerie. +J'interviens au milieu du travail. Le Sphex écarté, je déblaie +soigneusement avec la lame d'un couteau la courte galerie, +j'enlève les matériaux de clôture et rétablis en plein la +communication de la cellule avec l'extérieur. Puis, avec des +pinces, sans détériorer l'édifice, je retire de la cellule +l'Éphippigère, disposée la tête au fond, l'oviscapte à l'entrée. +L'oeuf de l'Hyménoptère est sur la poitrine de la victime, au +point habituel, la base de l'une des cuisses postérieures; preuve +que l'Hyménoptère donnait le dernier travail au terrier pour ne +jamais plus y revenir. + +Ces dispositions prises, et la proie saisie mise en sûreté dans +une boîte, je cède la place au Sphex, resté aux aguets, tout à +côté, pendant que son domicile était ainsi dévalisé. Trouvant la +porte ouverte, il entre chez lui et quelques instants y séjourne. +Puis il sort et reprend l'ouvrage au point où je l'avais +interrompu, c'est-à-dire se remet à boucher consciencieusement +l'entrée de la cellule, en balayant de la poussière à reculons et +transportant des grains de sable, qu'il tasse toujours avec un +soin minutieux comme s'il faisait oeuvre utile. La porte de +nouveau bien murée, l'insecte se brosse, paraît donner un regard +de satisfaction à sa besogne accomplie et finalement s'envole. + +Le Sphex devait savoir que le terrier ne contenait plus rien +puisqu'il venait d'y pénétrer, d'y faire même une station assez +prolongée; et pourtant, après cette visite du domicile pillé, il +se remet à clore la cellule avec le même soin que si rien +d'extraordinaire ne s'était passé. Se proposerait-il d'utiliser +plus tard de terrier, d'y revenir avec une autre proie et d'y +faire une nouvelle ponte? Son travail de clôture aurait alors pour +but de défendre en son absence aux indiscrets l'accès du domicile; +ce serait mesure de prudence contre les tentations d'autres +fouisseurs qui pourraient convoiter la chambre déjà prête; ce +serait aussi peut-être sage précaution contre des dégâts +intérieurs. Et en effet, certains Hyménoptères déprédateurs ont le +soin, lorsque le travail doit être quelque temps suspendu, de +défendre l'entrée du terrier par une clôture provisoire. Ainsi, +j'ai vu quelques Ammophiles, dont le terrier est un puits +vertical, clore l'entrée du logis avec une petite pierre plate, +lorsque l'insecte part pour la chasse ou termine sa besogne de +mineur à l'heure de la cessation des travaux, au coucher du +soleil. Mais c'est là clôture légère, une simple dalle superposée +à la bouche du puits. Il suffit à l'insecte qui arrive de déplacer +la petite pierre plate, affaire d'un instant, et la porte d'entrée +est libre. + +La clôture que nous venons de voir construire par le Sphex est, au +contraire, barrière solide, maçonnerie résistante, où la poussière +et le gravier alternent par assises dans toute l'étendue du +couloir. C'est ouvrage définitif et non défense provisoire: les +soins qu'y met le constructeur le démontrent assez. D'ailleurs, je +crois suffisamment l'avoir établi, il est très douteux, vu sa +manière d'agir, que le Sphex revienne jamais ici pour tirer parti +de la demeure préparée. C'est autre part que la nouvelle +Éphippigère sera capturée; c'est autre part aussi que sera creusé +le magasin destiné à la recevoir. Comme ce ne sont là, après tout, +que des raisonnements, consultons l'expérience, plus concluante +ici que la logique. -- J'ai laissé écouler près d'une semaine pour +laisser au Sphex le temps de revenir au terrier qu'il avait si +méthodiquement fermé, et d'en profiter pour la ponte suivante si +telle était son intention. Les événements ont répondu aux +conclusions logiques; le terrier était dans l'état où je l'avais +laissé: toujours bien bouché, mais sans vivres, sans oeuf, sans +larve. La démonstration est décisive: l'Hyménoptère n'était pas +revenu. + +Ainsi le Sphex dévalisé entre chez lui, visite à loisir la chambre +vide et se comporte un instant après comme s'il ne s'était pas +aperçu de la disparition de la proie volumineuse qui, tout à +l'heure, encombrait la cellule. A-t-il méconnu, en effet, +l'absence des vivres et de l'oeuf? Lui, si clairvoyant en ses +manoeuvres meurtrières, est-il d'intelligence assez obtuse pour ne +pas reconnaître que la cellule ne renferme plus rien? Je n'ose +mettre tant de stupidité sur son compte. Il s'en aperçoit. Mais +alors, pourquoi cette autre stupidité qui lui fait boucher, et +consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne se propose +pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clôture est ici +inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit +avec le même zèle que si l'avenir de la larve en dépendait. Les +divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement liés +l'un à l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle +autre doit inévitablement se faire pour compléter la première ou +pour préparer les voies à son complément; et les deux actes sont +dans une telle dépendance l'un de l'autre que l'exécution du +premier entraîne celle du second, lors même que, par des +circonstances fortuites, le second soit devenu non seulement +inopportun, mais quelquefois même contraire aux intérêts de +l'animal. Quel peut-être le but du Sphex en bouchant un terrier +devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la proie et +l'oeuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne doit +pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconséquent qu'en le +regardant comme le complément fatal des actes qui l'ont précédé. +Dans l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un oeuf et +ferme son terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai, +a été retiré par moi de la cellule. C'est égal: la chasse s'est +faite, l'oeuf a été pondu, et maintenant vient le tour de clore la +demeure. C'est ce que fait l'insecte, sans arrière-pensée aucune, +sans soupçonner en rien l'inutilité de son travail actuel. + +_Troisième expérience._ -- Savoir tout et tout ignorer, suivant +qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions +exceptionnelles, telle est l'étrange antithèse que nous présente +l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex +vont nous confirmer dans cette proposition. + +Le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) attaque des +Criquets de moyenne taille, dont les diverses espèces, répandues +dans les environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur +tribut de victimes. À cause de l'abondance de ces Acridiens, la +chasse se fait sans lointaines pérégrinations. Lorsque le terrier, +en forme de puits vertical, est préparé, le Sphex se borne à +parcourir le voisinage de son gîte dans un rayon de peu d'étendue, +et il ne tarde pas à trouver quelque Criquet pâturant au soleil. +Fondre sur lui, le piquer de l'aiguillon, tout en maîtrisant ses +ruades, c'est pour le Sphex affaire d'un instant. Après quelques +trémoussements des ailes, qui déploient leur éventail de carmin ou +d'azur, après quelques pandiculations des pattes, la victime est +immobile. Il s'agit maintenant de la transporter au logis, ce qui +se fait à pied. Pour cette laborieuse opération, il emploie le +même procédé que ses deux congénères, c'est-à-dire qu'il traîne le +gibier entre les pattes, en le tenant par une antenne avec les +mandibules. Si quelque fourré de gazon se présente sur son +passage, il s'en va sautillant, voletant d'un brin d'herbe à +l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture. Parvenu enfin à +quelques pieds de son domicile, il exécute une manoeuvre que +pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la même +importance, car fréquemment il la dédaigne. Le gibier est +abandonné en chemin, et l'Hyménoptère, sans qu'aucun danger +apparent menace le logis, se dirige avec précipitation vers +l'orifice de son puits, où il plonge à diverses reprises la tête, +où il descend même en partie. Ensuite il revient au Criquet, et +après l'avoir rapproché davantage du point de destination, il le +lâche une seconde fois pour renouveler sa visite au puits; et +ainsi de suite à plusieurs reprises, toujours avec une hâte +empressée. + +Ces visites réitérées sont parfois suivies de fâcheux accidents. +La victime, étourdiment abandonnée sur un sol en pente, roule au +pied du talus; et le Sphex, à son retour, ne la trouvant plus à la +place où il l'avait laissée, est obligé de se livrer à des +recherches quelquefois infructueuses. S'il la retrouve, il lui +faut recommencer une pénible escalade, ce qui ne l'empêche pas +d'abandonner encore son butin sur la même malencontreuse +déclivité. De ces visites multipliées à l'orifice du puits, la +première très logiquement s'explique. L'insecte, avant d'arriver +avec son lourd fardeau, s'informe si l'entrée du logis est bien +libre, si rien n'y fera obstacle à l'introduction du gibier. Mais +cette première reconnaissance faite, à quoi peuvent servir les +autres, qui se succèdent coup sur coup, par intervalles +rapprochés? Dans sa mobilité d'idées, le Sphex oublierait-il la +visite qu'il vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier +un instant après, oublier encore l'inspection renouvelée et +recommencer ainsi à plusieurs reprises? Ce serait là une mémoire à +souvenirs bien fugaces, où l'impression s'effacerait à peine +produite. N'insistons pas davantage sur ce point trop obscur. + +Enfin le gibier est amené au bord du puits, les antennes pendantes +dans l'orifice. Alors reparaît, fidèlement imitée, la méthode +employée en pareil cas par le Sphex à ailes jaunes, et aussi, mais +dans des conditions moins frappantes, par le Sphex languedocien. +L'Hyménoptère entre seul, visite l'intérieur, reparaît à l'entrée, +saisit les antennes et entraîne le Criquet. J'ai, pendant que le +chasseur d'Acridiens effectuait l'examen de son logis, repoussé un +peu plus loin sa capture; et j'ai obtenu des résultats en tous +points conformes à ceux que m'a fournis le chasseur de Grillons. +C'est dans les deux Sphex la même opiniâtreté à plonger dans leurs +souterrains avant d'entraîner la proie. Rappelons ici que le Sphex +à ailes jaunes ne se laisse pas toujours duper dans ce jeu qui +consiste à lui reculer le Grillon. Il y a chez lui des tribus +d'élite, des familles à forte tête, qui, après quelques échecs, +reconnaissent les malices de l'expérimentateur et savent les +déjouer. Mais ces révolutionnaires, aptes au progrès, sont le +petit nombre; les autres, conservateurs entêtés des vieux us et +coutumes, sont la majorité, la foule. J'ignore si le chasseur +d'Acridiens fait preuve à son tour de plus ou de moins de ruse +suivant le canton. + +Mais voici qui est plus remarquable, et c'est ce à quoi je voulais +finalement arriver. Après avoir, à plusieurs reprises, reculé loin +de l'entrée du souterrain la capture du Sphex à bordures blanches +et obligé celui-ci à venir la ressaisir, je profite de sa descente +au fond du puits pour m'emparer de la proie, et la mettre en un +lieu sûr où il ne pourra la trouver. Le Sphex remonte, cherche +longtemps, et quand il s'est convaincu que la proie est bien +perdue, il redescend en sa demeure. Quelques instants après, il +reparaît. Serait-ce pour recommencer la chasse? Pas le moins du +monde: le Sphex se met à boucher le terrier. Et ce n'est pas ici +clôture temporaire, obtenue avec une petite pierre plate, une +dalle masquant l'embouchure du puits; c'est clôture finale, +soigneusement faite avec poussière et gravier balayés dans le +couloir jusqu'à le combler. Le Sphex à bordures blanches ne +pratique qu'une cellule au fond de son puits, et dans cette +cellule met une seule pièce de gibier. Ce Criquet unique a été +pris et amené au bord du trou. S'il n'a pas été emmagasiné, ce +n'est pas la faute du chasseur, c'est la mienne. L'insecte a +conduit le travail suivant l'inflexible règle; et suivant +l'inflexible règle aussi, il complète son oeuvre en bouchant le +logis, tout vide qu'il est. C'est la répétition exacte des soins +inutiles que prend le Sphex languedocien dont le domicile vient +d'être pillé. + +_Quatrième expérience. _-- Il est à peu près impossible de +s'assurer si le Sphex à ailes jaunes, qui construit plusieurs +cellules au fond du même couloir et entasse plusieurs Grillons +dans chacune, commet les mêmes inconséquences lorsqu'il est +accidentellement troublé dans ses manoeuvres. Une cellule peut +être clôturée quoique vide ou bien incomplètement approvisionnée, +et l'Hyménoptère n'en continuera pas moins à venir au même terrier +pour le travail des autres. J'ai néanmoins des raisons de croire +que ce Sphex est sujet aux mêmes aberrations que ses deux +congénères. Voici sur quoi se base ma conviction. Le nombre de +Grillons qu'on trouve dans les cellules, lorsque tout travail est +fini, est ordinairement de quatre pour chacune. Il n'est pas rare +pourtant de n'en trouver que trois, et même que deux. Le nombre +quatre me paraît être le nombre normal, d'abord parce qu'il est le +plus fréquent, et ensuite parce qu'en élevant de jeunes larves +exhumées, lorsqu'elles en étaient encore à leur première pièce, +j'ai reconnu que toutes, aussi bien celles qui n'étaient +actuellement pourvues que de deux ou trois pièces de gibier, que +celles qui en avaient quatre, venaient facilement à bout des +divers Grillons que je leur servais un à un, jusqu'à la quatrième +pièce inclusivement, mais que par delà elles refusaient toute +nourriture, ou n'entamaient qu'à peine la cinquième ration. Si +quatre Grillons sont nécessaires à la larve pour acquérir tout le +développement que son organisation comporte, pourquoi ne lui en +est-il servi parfois que trois, parfois que deux? Pourquoi cette +différence énorme du simple au double dans la quantité de ses +provisions de bouche? Ce n'est pas à cause des différences que +peuvent présenter les pièces servies à son appétit, car toutes ont +très sensiblement le même volume; ce ne peut donc résulter que de +la déperdition du gibier en route. On trouve, en effet, au pied du +talus dont les gradins supérieurs sont occupés par les Sphex, des +Grillons sacrifiés, mais perdus par suite de la pente du sol, qui +les a laissé glisser lorsque pour un motif quelconque, les +chasseurs les ont un instant lâchés. Ces Grillons deviennent la +proie des Fourmis et des Mouches, et les Sphex qui les rencontrent +se gardent bien de les recueillir, car ils introduiraient eux- +mêmes des ennemis dans le logis. + +Ces faits me paraissent démontrer que, si l'arithmétique du Sphex +à ailes jaunes sait supputer exactement le nombre des victimes à +capturer, elle ne peut s'élever jusqu'au recensement de celles qui +sont arrivées à heureuse destination, comme si l'animal n'avait +d'autre guide, en ses calculs, qu'une propulsion irrésistible +l'entraînant à la recherche du gibier un nombre de fois déterminé. +Quand il a fait le nombre voulu d'expéditions, quand il a fait +tout son possible pour emmagasiner les captures qui en résultent, +son oeuvre est finie; et la cellule est close, complètement +approvisionnée ou non. La nature ne l'a doué que des facultés +réclamées dans les circonstances ordinaires par les intérêts de +ses larves; et ces facultés aveugles, non modifiables par +l'expérience, étant suffisantes pour la conservation de la race, +l'animal ne saurait aller plus loin. + +Je terminerai donc comme j'ai débuté. L'instinct sait tout dans +les voies invariables qui lui ont été tracées; il ignore tout, en +dehors de ces voies. Inspirations sublimes de science, +inconséquences étonnantes de stupidité, sont à la fois son +partage, suivant que l'animal agit dans des conditions normales ou +dans des conditions accidentelles. + +CHAPITRE XIII +UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX + +Par un isolement, qui lui laisse, sur toutes les faces, exposition +libre à l'influence des agents atmosphériques; par son élévation, +qui en fait le point culminant de la France en deçà des frontières +soit des Alpes, soit des Pyrénées, le mont pelé de la Provence, le +mont Ventoux, se prête, avec une remarquable netteté, aux études +de la distribution des espèces végétales suivant le climat. À la +base, prospèrent le frileux Olivier et cette multitude de petites +plantes demi-ligneuses, telles que le Thym dont les aromatiques +senteurs réclament le soleil des régions méditerranéennes; au +sommet, couvert de neige au moins la moitié de l'année, le sol se +couvre d'une flore boréale, empruntée en partie aux plages des +terres arctiques. Une demi-journée de déplacement suivant la +verticale fait passer sous les regards la succession des +principaux types végétaux que l'on rencontrerait en un long voyage +du sud au nord, suivant le même méridien. Au départ, vos pieds +foulent les touffes balsamiques du Thym, qui forme tapis continu +sur les croupes inférieures; dans quelques heures, ils fouleront +les sombres coussinets de la Saxifrage à feuilles opposées, la +première plante qui s'offre au botaniste débarquant, en juillet, +sur le rivage du Spitzberg. En bas, dans les haies, vous avez +récolté les fleurs écarlates du Grenadier, ami du ciel africain; +là-haut, vous récolterez un petit Pavot velu, qui abrite ses tiges +sous une couverture de menus débris pierreux, et déploie sa large +corolle jaune dans les solitudes glacées du Groenland et du cap +Nord, comme sur les pentes terminales du Ventoux. + +De tels contrastes ont toujours saveur nouvelle; aussi vingt-cinq +ascensions n'ont-elles pu encore amener en moi la satiété. En août +1865, j'entreprenais la vingt-troisième. Nous étions huit: trois +dont le mobile était la botanique, cinq alléchés par une course +dans les montagnes et le panorama des hauteurs. Aucun de nos cinq +compagnons étrangers à l'étude des plantes n'a, depuis, manifesté +le désir de m'accompagner une seconde fois. C'est qu'en effet +l'expédition est rude, et la vue d'un lever de soleil ne dédommage +pas des fatigues endurées. + +On ne saurait mieux comparer le Ventoux qu'à un tas de pierres +concassées pour l'entretien des routes. Dressez brusquement le tas +à deux kilomètres de hauteur, donnez-lui une base proportionnée, +jetez sur le blanc de sa roche calcaire la tache noire des forêts, +et vous aurez une idée nette de l'ensemble de la montagne. Cet +amoncellement de débris, tantôt petits éclats, tantôt quartiers +énormes, s'élève dans la plaine sans pentes préalables, sans +gradins successifs, qui rendraient l'ascension moins pénible en la +divisant par étapes. L'escalade immédiatement commence par des +sentiers rocailleux, dont le meilleur ne vaut pas la surface d'un +chemin récemment empierré; et se poursuit, toujours plus rude, +jusqu'au sommet, dont l'altitude mesure 1912 mètres. Frais gazons, +gais ruisselets, roches mousseuses, grandes ombres des arbres +séculaires, toutes ces choses enfin, qui donnent tant de charme +aux autres montagnes, ici sont inconnues et font place à une +interminable couche de calcaire fragmenté par écailles qui fuient +sous les pieds avec un cliquetis sec, presque métallique. Les +cascades du Ventoux sont des ruissellements de pierrailles; le +bruissement des roches éboulées y remplace le murmure des eaux. + +Nous voici à Bédoin, tout au pied de la montagne. Les pourparlers +avec le guide sont terminés, l'heure du départ est convenue, les +vivres sont discutés et se préparent. Essayons de dormir, car +demain il y aura une nuit blanche à passer sur la montagne. +Dormir, voilà vraiment le difficile; jamais je n'y suis parvenu, +et la principale cause de fatigue est là. Je conseillerais donc à +ceux de mes lecteurs qui se proposeraient une ascension botanique +au Ventoux, de ne pas se trouver à Bédoin un dimanche au soir. Ils +éviteront le bruyant va-et-vient d'un café-auberge, les +interminables conversations à haute voix, l'écho des carambolages +dans la salle de billard, le tintement des verres, la chansonnette +après boire, les couplets nocturnes des passants, le beuglement +des cuivres du bal voisin, et autres tribulations inévitables en +ce saint jour de désoeuvrement et de liesse. Reposeront-ils mieux +dans le courant de la semaine? je le souhaite, mais n'en réponds +pas. Pour mon compte, je n'ai pas fermé l'oeil. Toute la nuit, le +tourne-broche rouillé, fonctionnant pour nos victuailles, a gémi +sous ma chambre à coucher. Je n'étais séparé de la satanée machine +que par une mince planche. + +Mais déjà le ciel blanchit. Un âne brait sous les fenêtres. C'est +l'heure: levons-nous! Autant eût valu ne pas se coucher. +Provisions de bouche et bagages chargés, ja! hi! fait notre guide, +et nous voilà partis. Il est quatre heures du matin. En tête de la +caravane marche Triboulet, avec son mulet et son âne, Triboulet le +doyen des guides au Ventoux. Mes collègues en botanique scrutent +du regard, aux fraîches lueurs de l'aurore, la végétation des +bords du chemin; les autres causent. Je suis la bande, un +baromètre pendu à l'épaule, un carnet de notes et un crayon à la +main. + +Mon baromètre, destiné à relever l'altitude des principales +stations botaniques, ne tarde pas à devenir un prétexte +d'accolades à la gourde de rhum. Dès qu'une plante remarquable est +signalée: «Vite, un coup de baromètre», s'écrie l'un; et nous nous +empressons tous autour de la gourde, l'instrument de physique ne +venant qu'après. La fraîcheur du matin et la marche nous font si +bien apprécier ces coups de baromètre, que le niveau du liquide +tonique baisse encore plus rapidement que celui de la colonne +mercurielle. Il me faut, dans l'intérêt de l'avenir, consulter +moins fréquemment le tube de Torricelli. + +Peu à peu disparaissent, la température devenant trop froide, +l'Olivier et le Chêne vert d'abord. Puis la Vigne et l'Amandier; +puis encore le Mûrier, le Noyer, le Chêne blanc. Le Buis devient +abondant. On entre dans une région monotone qui s'étend de la fin +des cultures à la limite inférieure des Hêtres, et dont la +végétation dominante est la Sarriette des montagnes, connue ici +sous le nom vulgaire de _Pébré d'asé_, poivre d'âne, à cause de +l'âcre saveur de son menu feuillage, imprégné d'huile essentielle. +Certains petits fromages, faisant partie de nos provisions, sont +poudrés de cette forte épice. Plus d'un déjà les entame en esprit, +plus d'un jette un regard d'affamé sur les sacoches aux vivres, +que porte le mulet. Avec notre rude et matinale gymnastique, +l'appétit est venu, mieux que l'appétit, une faim dévorante, ce +qu'Horace appelle _latrantem stomachum_. J'enseigne à mes +collègues à tromper cette angoisse stomacale jusqu'à la prochaine +halte; je leur indique, au milieu des pierrailles, une petite +oseille à feuilles en fer de flèche, le _Rumexscutatus;_ et +prêchant moi-même d'exemple, j'en cueille une bouchée. On rit +d'abord de ma proposition. Je laisse rire, et bientôt je les vois +tous occupés, à qui mieux mieux, à la cueillette de la précieuse +oseille. + +Tout en mâchant l'acide feuille, on atteint les hêtres, d'abord +larges buissons, isolés, traînant à terre; bientôt arbres nains, +serrés l'un contre l'autre; enfin troncs vigoureux, forêt épaisse +et sombre, dont le sol est un chaos de blocs calcaires. Surchargés +en hiver par le poids des neiges, battus toute l'année par les +furieux coups d'haleine du mistral, beaucoup sont ébranchés, +tordus dans des positions bizarres, ou même couchés à terre. Une +heure et plus se passe à traverser la zone boisée, qui, de loin, +apparaît sur les flancs du Ventoux comme une ceinture noire. Voici +que, de nouveau, les hêtres deviennent buissonnants et clairsemés. +Nous avons atteint leur limite supérieure et, au grand soulagement +de tous, malgré les feuilles d'oseille, nous avons atteint aussi +la halte choisie pour notre déjeuner. + +Nous sommes à la fontaine de la Grave, mince filet d'eau reçu au +sortir du sol dans une série de longues auges en tronc de hêtre, +où les bergers de la montagne viennent faire boire leur troupeau. +La température de la source est de 7°, fraîcheur inestimable pour +nous, qui sortons des fournaises caniculaires de la plaine. La +nappe est étalée sur un charmant tapis de plantes alpines, parmi +lesquelles brille la Paronyque à feuilles de serpolet, dont les +larges et minces bractées ressemblent à des écailles d'argent. Les +vivres sont tirés de leurs sacoches, les bouteilles exhumées de +leur couche de foin. Ici, les pièces de résistance, les gigots +bourrés d'ail et les piles de pain; là, les fades poulets, qui +amuseront un moment les molaires, quand sera apaisée la grosse +faim; non loin, à une place d'honneur, les fromages du Ventoux +épicés avec la sarriette des montagnes, les petits fromages au +_Pébré d'asé_; tout à côté, les saucissons d'Arles, dont la chair +rose est marbrée de cubes de lard et de grains entiers de poivre; +par ici, en ce coin, les olives vertes, ruisselantes encore de +saumure, et les olives assaisonnées d'huile; en cet autre, les +melons de Cavaillon, les uns à chair blanche, les autres à chair +orangée, car il y en a pour tous les goûts; en celui-ci, le pot +aux anchois, qui font boire sec pour avoir du jarret; enfin les +bouteilles au frais dans l'eau glacée de cette auge. N'oublions- +nous rien? Si, nous oublions le maître dessert, l'oignon, qui se +mange cru avec du sel. Nos deux Parisiens, car il y en a deux +parmi nous, mes confrères en botanique, sont d'abord un peu ébahis +de ce menu par trop tonique; ils seront les premiers tout à +l'heure à se répandre en éloges. Tout y est. À table! + +Alors commence un de ces repas homériques qui font date en la vie. +Les premières bouchées ont quelque chose de frénétique. Tranches +de gigots et morceaux de pain se succèdent avec une rapidité +alarmante. Chacun, sans communiquer aux autres ses appréhensions, +jette un regard anxieux sur les victuailles et se dit: «Si l'on y +va de la sorte, en aurons-nous assez pour ce soir et demain?» +Cependant la fringale s'apaise; on dévorait d'abord en silence, +maintenant on mange et on cause. Les appréhensions pour le +lendemain se calment aussi; on rend justice à l'ordonnateur du +menu, qui a prévu cette famélique consommation et tout disposé +pour y parer dignement. C'est le tour d'apprécier les vivres en +connaisseur. L'un fait l'éloge des olives, qu'il pique une à une +de la pointe du couteau; un second exalte le pot aux anchois, tout +en découpant sur son pain le petit poisson jauni d'ocre; un +troisième parle avec enthousiasme du saucisson; tous enfin sont +unanimes pour célébrer les fromages au _Pébré d'asé, _pas plus +grands que la paume de la main. Bref, pipes et cigares s'allument, +et l'on s'étend sur l'herbe, le ventre au soleil. + +Après une heure de repos: debout! le temps presse; il faut se +remettre en marche. Le guide, avec les bagages, s'en ira seul, +vers l'ouest, en longeant la lisière des bois, où se trouve un +sentier praticable aux bêtes de somme. Il nous attendra au Jas ou +Bâtiment, situé à la limite supérieure de hêtres, vers 1550 mètres +d'altitude. Le Jas est une grande hutte en pierres qui doit nous +abriter la nuit, bêtes et gens. Quant à nous, poursuivons +l'ascension et atteignons la crête, que nous suivrons pour gagner +avec moins de peine la cime terminale. Du sommet, après le coucher +du soleil, nous descendrons au Jas, où le guide sera depuis +longtemps arrivé. Tel est le plan proposé et adopté. + +La crête est atteinte. Au sud se déroulent, à perte de vue, les +pentes, relativement douces, que nous venons de gravir; au nord, +la scène est d'une grandiose sauvagerie: la montagne, tantôt +coupée à pic, tantôt disposée en gradins d'une effrayante +déclivité, n'est guère qu'un précipice d'un kilomètre et demi de +hauteur. Toute pierre lancée ne s'arrête plus et bondit de chute +en chute jusqu'au fond de la vallée, où se distingue, comme un +ruban, le lit du Toulourenc. Tandis que mes compagnons ébranlent +des quartiers de roche et les font rouler dans l'abîme pour en +suivre l'épouvantable dégringolade, je découvre, sous l'abri d'une +large pierre plate, une vieille connaissance entomologique, +l'Ammophile hérissée, que j'avais toujours rencontrée isolée sur +les berges des chemins de la plaine, tandis qu'ici, presque à la +cime du Ventoux, je la trouve au nombre de quelques centaines +d'individus groupés en tas sous le même abri. + +J'en étais à rechercher les causes de cette populeuse +agglomération, lorsque le souffle du midi, qui déjà nous avait +inspiré dans la matinée quelques vagues craintes, amène +soudainement un convoi de nuages se résolvant en pluie. Avant d'y +avoir pris garde, nous sommes enveloppés d'une épaisse brume +pluvieuse, qui ne permet d'y voir à deux pas devant soi. Par une +fâcheuse coïncidence, l'un de nous, mon excellent ami Th. +Delacour, s'est écarté à la recherche de l'Euphorbe saxatile, +l'une des curiosités végétales de ces hauteurs. Faisant porte-voix +de nos mains, nous réunissons en un appel commun l'effort de nos +poitrines. Personne ne répond. La voix se perd dans la masse +floconneuse et dans la sourde rumeur de la nuée tourbillonnante. +Cherchons donc l'égaré puisqu'il ne peut nous entendre. Au milieu +de l'obscurité de nuage, il est impossible de se voir l'un +l'autre, à la distance de deux ou trois pas, et je suis le seul +des sept qui connaisse les localités. Pour ne laisser personne à +l'abandon, nous nous prenons par la main, et je me mets moi-même +en tête de la chaîne. C'est alors, pendant quelques minutes, un +véritable jeu de colin-maillard, qui n'aboutit à rien. Delacour, +sans doute, lui-même habitué du Ventoux, en voyant venir les +nuages, aura profité des dernières éclaircies pour gagner à la +hâte l'abri du Jas. Gagnons-le nous-mêmes au plus tôt, car déjà +l'eau nous ruisselle à l'intérieur des vêtements tout aussi bien +qu'à l'extérieur. Le pantalon de coutil est collé sur la peau +comme un second épiderme. + +Une grave difficulté s'élève: les va et revient, tours et retours +de nos recherches, m'ont mis dans l'état d'une personne à qui l'on +bande les yeux et que l'on fait, après, pirouetter sur les talons. +J'ai perdu toute orientation; je ne sais plus, absolument plus, de +quel côté est le flanc sud. J'interroge l'un, j'interroge l'autre: +les avis sont partagés, très-douteux. Conclusion: aucun de nous ne +saurait affirmer où est le nord, où est le sud. Jamais, non, +jamais, je n'ai compris la valeur des points cardinaux comme en ce +moment-là. Tout autour de nous est l'inconnu de la nuée grise; +sous nos pieds nous distinguons tout juste la naissance d'une +pente d'ici et d'une pente de là. Mais quelle est la bonne? Il +faut choisir et se précipiter de confiance. Si par malheur nous +descendons la pente nord, nous courons nous fracasser dans les +précipices dont la vue seule tantôt nous inspirait l'effroi. Pas +un n'en reviendra peut-être. J'eus là quelques minutes de +poignante perplexité. + +Restons ici, disaient la plupart; attendons la fin de la pluie. +Mauvais conseil, répliquaient les autres, et j'étais du nombre; +mauvais conseil: la pluie peut durer longtemps, et mouillés comme +nous le sommes, aux premières fraîcheurs de la nuit nous gèlerons +sur place. Mon digne ami Bernard Verlot, venu tout exprès du +Jardin des Plantes de Paris pour faire avec moi l'ascension du +Ventoux, montrait un calme imperturbable, s'en remettant à ma +prudence pour sortir de ce mauvais pas. Je le tire un peu à +l'écart, afin de ne pas augmenter la panique des autres, et lui +dévoile mes terribles appréhensions. Un conciliabule est tenu à +nous deux: nous cherchons à suppléer par la boussole de la +réflexion l'aiguille aimantée absente. «Quand les nuages sont +venus, lui disais-je, c'est bien par le sud? -- C'est parfaitement +par le sud. -- Et, quoique le vent fût presque insensible, la +pluie avait une légère inclinaison du sud au nord? -- Mais oui: +j'ai constaté cette direction tant que j'ai pu me reconnaître. +N'avons-nous pas là de quoi nous guider? Descendons du côté d'où +vient la pluie. -- J'y avais songé, mais des doutes me prennent. +Le vent est trop faible pour avoir une direction bien déterminée. +C'est peut-être un souffle tournant, comme il s'en produit au +sommet de la montagne lorsque des nuages l'enveloppent. Rien ne me +dit que la direction première se soit conservée, et que le +mouvement de l'air n'arrive maintenant du nord. -- Je partage vos +doutes. Et alors? -- Alors, alors, voilà le difficile. Une idée: +si le vent n'a pas tourné nous devons surtout être mouillés à +gauche puisque la pluie a été reçue de ce côté tant que n'a pas +été perdue notre orientation. S'il a tourné, la mouillure doit +être à peu près égale de partout. Que l'on se tâte et décidons. Ça +y est-il? -- Ça y est. -- Et si je me trompe? -- Vous ne vous +tromperez pas.» + +En deux mots les collègues sont mis au courant de la chose. Chacun +se palpe, non au dehors, exploration insuffisante, mais sous le +vêtement le plus intime; et c'est avec un soulagement indicible +que j'entends déclarer à l'unanimité le flanc gauche bien plus +mouillé que l'autre. Le vent n'a pas tourné. C'est bien: +dirigeons-nous du côté de la pluie. La chaîne se reforme, moi en +tête, Verlot à l'arrière-garde pour ne pas laisser de traînard. +Avant de se lancer: «Eh bien, dis-je encore une fois à mon ami, +risquons-nous l'affaire? -- Risquez; je vous suis». -- Et nous +piquons aveuglément une tête dans le redoutable inconnu. + +Vingt enjambées n'étaient pas faites, vingt de ces enjambées dont +on n'est pas maître sur les fortes pentes, que toute crainte de +péril cesse. Sous nos pieds ce n'est pas le vide de l'abîme, c'est +le sol tant désiré, le sol de pierrailles, qui croule derrière +nous en longs ruissellements. Pour nous tous, ce cliquetis, signe +de terre ferme, est musique divine. En quelques minutes est +atteinte la lisière supérieure des hêtres. Ici l'obscurité est +plus forte encore qu'au sommet de la montagne: il faut se courber +jusqu'à terre pour reconnaître où l'on met les pieds. Comment, au +sein de ces ténèbres, trouver le Jas, enfoui dans l'épaisseur du +bois? Deux plantes, assidue végétation des points hantés par +l'homme, le Chénopode Bon-Henri et l'Ortie dioïque me servent de +fil conducteur. De ma main libre, je fauche dans l'air, tout en +cheminant. À chaque piqûre ressentie, c'est une ortie, c'est un +jalon. Verlot, à l'arrière-garde, s'escrime aussi de son mieux et +supplée la vue par la cuisante piqûre. Nos compagnons n'ont guère +foi en ce mode de recherche. Ils parlent de continuer la descente +furibonde, de rétrograder, s'il le faut, jusqu'à Bédoin. Plus +confiant dans le flair botanique, qu'il possède si bien lui-même, +Verlot se joint à moi pour insister dans nos recherches, pour +rassurer les plus démoralisés et leur démontrer qu'il est +possible, en interrogeant de la main les herbages, d'arriver au +gîte malgré l'obscurité. On se rend à nos raisons; et peu après, +de touffe d'ortie en touffe d'ortie, la bande arrive au Jas. + +Delacour y est, ainsi que le guide avec nos bagages, abrités à +temps de la pluie. Un feu flambant et des vêtements de rechange +ont bientôt ramené l'habituelle gaieté. Un bloc de neige, apporté +du vallon voisin, est suspendu dans un sac devant le foyer. Une +bouteille reçoit l'eau de fusion; ce sera notre fontaine pour le +repas du soir. Enfin la nuit se passe sur une couche de feuillage +de hêtre, qu'ont triturée nos prédécesseurs; et ils sont nombreux. +Qui sait depuis combien d'années n'a pas été renouvelé ce matelas, +aujourd'hui devenu terreau! Ceux qui ne peuvent dormir ont pour +mission d'entretenir le foyer. Les mains ne manquent pas pour +tisonner, car la fumée, sans autre issue qu'un large trou produit +par l'écroulement partiel de la voûte, emplit la hutte d'une +atmosphère à fumer des harengs. Pour obtenir quelques bouffées +respirables, il faut les chercher dans les couches les plus +inférieures, le nez presque à terre. On tousse donc, on maugrée, +on tisonne, mais vainement essaie-t-on de dormir. Dès deux heures +du matin tout le monde est sur pied, pour gravir le cône terminal +et assister au lever du soleil. La pluie a cessé, le ciel est +superbe et promet une admirable journée. + +Pendant l'ascension, quelques-uns éprouvent une sorte de mal au +coeur, dont la cause est d'abord la fatigue et en second lieu la +raréfaction de l'air. Le baromètre a baissé de 140 millimètres; +l'air que nous respirons est d'un cinquième moins dense, et par +conséquent d'un cinquième moins riche en oxygène. Dans l'état de +bien-être, cette modification de l'air, trop peu considérable, +passerait inaperçue; mais venant s'ajouter aux fatigues de la +veille et à l'insomnie, elle aggrave notre malaise. On monte donc +avec lenteur, les jarrets brisés, le souffle haletant. De vingt +pas en vingt pas, plus d'un est obligé de faire halte. Enfin nous +y voici. On se réfugie dans la rustique chapelle de Sainte-Croix, +pour reprendre haleine et combattre le froid piquant du matin par +une accolade à la gourde, dont cette fois on épuise les flancs. +Bientôt, le soleil se lève. Jusqu'aux extrêmes limites de +l'horizon, le Ventoux projette son ombre triangulaire, dont les +côtés s'irisent de violet par l'effet des rayons diffractés. Au +sud et à l'ouest s'étendent des plaines brumeuses, où, lorsque le +soleil sera plus haut, nous pourrons distinguer le Rhône, ainsi +qu'un fil d'argent. Au nord et à l'est s'étale sous nos pieds une +couche énorme de nuages, sorte d'océan de blanche ouate d'où +émergent, comme des îlots de scories, les sommets obscurs des +montagnes inférieures. Quelques cimes, avec leurs traînées de +glaciers, resplendissent du côté des Alpes. + +Mais la plante nous réclame; arrachons-nous à ce magique +spectacle. L'époque de notre ascension, en août, était un peu +tardive; pour bien des plantes, la floraison était passée. Voulez- +vous faire une herborisation vraiment fructueuse? Soyez ici dans +la première quinzaine de juillet, et surtout devancez l'apparition +des troupeaux sur ces hauteurs: où le mouton a brouté vous ne +récolteriez que misérables restes. Encore épargné par la dent des +troupeaux, le sommet du Ventoux est en juillet un vrai parterre; +sa couche de pierrailles est émaillée de fleurs. En mes souvenirs +apparaissent, toutes ruisselantes de la rosée du matin, les +gracieuses touffes d'Androsace villeuse, à fleurs blanches avec un +oeil rose tendre; la Violette du mont Cenis, dont les grandes +corolles bleues s'étalent sur les éclats de calcaire; la Valériane +Saliunque, qui associe le suave parfum de ses inflorescences et +l'odeur stercoraire de ses racines; la Globulaire cordifoliée, +formant des tapis compacts d'un vert cru semés de capitules bleus; +le Myosotis alpestre, dont l'azur rivalise avec celui des cieux; +l'Iberis de Candolle, dont la tige menue porte une tête serrée de +fleurettes blanches et plonge en serpentant au milieu des +pierrailles; la Saxifrage à feuilles opposées et la Saxifrage +muscoïde, toutes les deux serrées en coussinets sombres, +constellés de corolles roses pour la première, de corolles +blanches lavées de jaune pour la seconde. Quand le soleil aura +plus de force, nous verrons mollement voleter d'une touffe fleurie +à l'autre un superbe Papillon à ailes blanches avec quatre taches +d'un rouge carmin vif, cerclées de noir. C'est le _Parnassius +Apollo_, hôte élégant des solitudes des Alpes, au voisinage des +neiges éternelles. Sa chenille vit sur les Saxifrages. Bornons là +cet aperçu des douces joies qui attendent le naturaliste au sommet +du mont Ventoux et revenons à l'Ammophile hérissée, blottie en +nombre sous l'abri d'une pierre lorsque la nuée pluvieuse est +venue hier nous envelopper. + +CHAPITRE XIV +LES ÉMIGRANTS + +J'ai raconté comment, sur les crêtes du mont Ventoux, vers +l'altitude de 1800 mètres, j'avais eu une de ces bonnes fortunes +entomologiques qui seraient riches de conséquences si elles se +présentaient assez fréquemment pour se prêter à des études +suivies. Malheureusement mon observation est unique, et je +désespère de jamais la renouveler. Je ne pourrai donc étayer sur +elle que des soupçons. C'est aux observateurs futurs de remplacer +mes probabilités par des certitudes. + +Sous l'abri d'une large pierre plate, je découvre quelques +centaines d'Ammophiles (_Ammophila hirsuta_), amoncelées les unes +sur les autres et d'une manière presque aussi compacte que le sont +les Abeilles dans la grappe d'un essaim. Aussitôt la pierre levée, +tout ce petit monde velu se met à grouiller, sans tentative aucune +de fuir au vol. Je déplace le tas à pleines mains, nul ne fait +mine de vouloir abandonner le groupe. Des intérêts communs +semblent les maintenir indissolublement unis; pas un ne part si +tous ne partent. Avec tout le soin possible, j'examine la pierre +plate qui servait d'abri, le sol qu'elle recouvrait ainsi que les +environs immédiats je ne découvre rien qui puisse me dire la cause +de cette étrange réunion. Ne pouvant mieux faire, j'essaie le +dénombrement. J'en étais là quand les nuages sont venus mettre fin +à mes observations et nous plonger dans cette obscurité dont je +viens de dire les anxieuses suites. Aux premières gouttes de +pluie, avant d'abandonner les lieux, je m'empresse de remettre la +pierre en place et de réintégrer les Ammophiles sous leur abri. Je +m'accorde un bon point, que le lecteur confirmera, je l'espère, +pour avoir eu la précaution de ne pas laisser exposées à l'averse +les pauvres bêtes dérangées par ma curiosité. + +L'Ammophile hérissée n'est pas rare dans la plaine, mais c'est +toujours une à une qu'elle se rencontre au bord des sentiers et +sur les pentes sablonneuses, tantôt livrée au travail d'excavation +de son puits, tantôt occupée au charroi de sa lourde chenille. +Elle est solitaire, comme le Sphex languedocien; aussi était-ce +pour moi profonde surprise que de trouver, presque à la cime du +Ventoux, cet Hyménoptère réuni en si grand nombre sous l'abri de +la même pierre. Au lieu de l'individu isolé, qui jusqu'ici m'était +connu, s'offrait à mes regards une société populeuse. Essayons de +remonter aux causes probables de cette agglomération. + +Par une exception fort rare chez les Hyménoptères fouisseurs, +l'Ammophile hérissée nidifie dès les premiers jours du printemps: +vers la fin de mars si la saison est douce, au plus tard dans la +première quinzaine d'avril, alors que les Grillons prennent la +forme adulte et dépouillent douloureusement la peau du jeune âge +sur le seuil de leur logis, alors que le Narcisse des poètes +épanouit ses premières fleurs et que le Proyer lance, dans les +prairies, sa traînante note du haut des peupliers, l'Ammophile +hérissée est à l'oeuvre pour creuser le domicile de ses larves et +l'approvisionner; tandis que les autres Ammophiles et les divers +Hyménoptères déprédateurs en général, ne font ce travail qu'en +automne, dans le courant de septembre et d'octobre. Cette +nidification si précoce, devançant de six mois la date adoptée par +l'immense majorité, suscite aussitôt quelques réflexions. + +On se demande si les Ammophiles qu'on trouve occupées à leurs +terriers, dans les premiers jours d'avril, sont bien des insectes +de l'année; c'est-à-dire si ces printaniers travailleurs ont +achevé leurs métamorphoses et quitté leurs cocons dans les trois +mois qui précèdent. La règle générale veut que le fouisseur +devienne insecte parfait, abandonne sa demeure souterraine et +s'occupe de ses larves dans la même saison. C'est en juin et +juillet que la plupart des Hyménoptères giboyeurs sortent des +galeries où ils ont vécu à l'état de larves; c'est dans les mois +suivants, août, septembre et octobre, qu'ils déploient leurs +industries de mineur et de chasseur. + +Semblable loi s'applique-t-elle à l'Ammophile hérissée? La même +saison voit-elle la transformation finale et les travaux de +l'insecte? C'est très douteux, car l'Hyménoptère, occupé au +travail des terriers en fin mars, devrait alors achever ses +métamorphoses et rompre l'abri du cocon dans le courant de +l'hiver, au plus tard en février. La rudesse du climat en cette +période ne permet pas d'admettre telle conclusion. Ce n'est point +quand l'âpre mistral hurle des quinze jours sans discontinuer et +congèle le sol, ce n'est point quand des rafales de neige +succèdent à ce souffle glacé, que peuvent s'accomplir les +délicates transformations de la nymphose et que l'insecte parfait +peut songer à quitter l'abri de son cocon. Il faut les douces +moiteurs de la terre sous le soleil d'été pour l'abandon de la +cellule. + +Si elle m'était connue, l'époque précise à laquelle l'Ammophile +hérissée sort du terrier natal me viendrait ici grandement en +aide; mais, à mon vif regret, je l'ignore. Mes notes, recueillies +au jour le jour, avec cette confusion inévitable dans un genre de +recherches presque constamment subordonnées aux chances de +l'imprévu, sont muettes sur ce point, dont je vois toute +l'importance aujourd'hui que je veux coordonner mes matériaux pour +écrire ces lignes. J'y trouve mentionnée l'éclosion de l'Ammophile +des sables le 5 juin, et celle de l'Ammophile argentée le 2 du +même mois; rien, dans mes archives, ne se rapporte à l'éclosion de +l'Ammophile hérissée. C'est un détail non élucidé par oubli. Les +dates données pour les deux autres espèces rentrent dans la loi +générale: l'apparition de l'insecte parfait a lieu à l'époque des +chaleurs. Par analogie, je rapporte à la même époque la sortie de +l'Ammophile hérissée hors du cocon. + +D'où proviennent alors les Ammophiles que l'on voit travailler à +leurs terriers en fin mars et avril? La conclusion est forcée: ces +Hyménoptères ne sont pas de l'année actuelle, mais de l'année +précédente, sortis de leurs cellules à l'époque habituelle, en +juin et juillet, ils ont passé l'hiver pour nidifier aussitôt le +printemps venu. En un mot, ce sont des insectes hivernants. +L'expérience confirme en plein cette conclusion. + +Pour peu qu'on se livre à des recherches patientes dans les bancs +verticaux de terre ou de sable bien exposés aux rayons du soleil, +là surtout où des générations de divers Hyménoptères récolteurs de +miel se sont succédé d'année en année et ont criblé la paroi d'un +labyrinthe de couloirs, de manière à lui donner l'aspect d'une +énorme éponge, on est à peu près sûr de rencontrer, au coeur de +l'hiver, bien tapie au chaud dans les retraites du banc +ensoleillé, l'Ammophile hérissée, soit seule, soit par groupes de +trois ou quatre, attendant inactive l'arrivée des beaux jours. +Cette petite fête de revoir, au milieu des deuils et des froids de +l'hiver, le gracieux Hyménoptère qui, aux premiers chants du +Proyer et du Grillon, anime les pelouses des sentiers, j'ai pu me +la procurer autant de fois que je l'ai voulu. Si le temps est +calme et le soleil un peu vif, le frileux insecte vient sur le +seuil de son abri se pénétrer avec délices des rayons les plus +chauds; ou bien encore il s'aventure timidement au dehors et +parcourt pas à pas, en se lustrant les ailes, la surface du banc +spongieux. Ainsi fait le petit lézard gris, quand le soleil +commence à réchauffer la vieille muraille, sa patrie. + +Mais vainement on chercherait en hiver, même aux abris les mieux +défendus, les Cerceris, Sphex, Philanthes, Bembex et autres +Hyménoptères à larves carnassières. Tous sont morts après le +travail d'automne, et leurs races ne sont plus représentées, dans +la froide saison, que par les larves, engourdies au fond des +cellules. Ainsi donc, par une exception fort rare, l'Ammophile +hérissée, éclose à l'époque des chaleurs, passe l'hiver suivant, +abritée dans quelque chaud refuge; et telle est la cause de son +apparition si printanière. + +Avec ces données, essayons d'expliquer le groupe d'Ammophiles +observé sur les crêtes du mont Ventoux. Que pouvaient faire sous +l'abri de leur pierre ces nombreux Hyménoptères amoncelés? Se +proposaient-ils d'y prendre leurs quartiers d'hiver, et +d'attendre, engourdis sous le couvert de la dalle, la saison +propice à leurs travaux? Tout en démontre l'invraisemblance. Ce +n'est pas au mois d'août, au moment des fortes chaleurs, qu'un +animal est pris des somnolences de l'hiver. Le manque de +nourriture, suc mielleux lapé au fond des fleurs, ne peut non plus +être invoqué. Bientôt vont arriver les ondées de septembre, et la +végétation, un moment suspendue par les ardeurs caniculaires, va +prendre vigueur nouvelle et couvrir les champs d'une floraison +presque aussi variée que celle du printemps. Cette période de +liesse pour la majorité des Hyménoptères ne saurait être, pour +l'Ammophile hérissée, une époque de torpeur. + +Et puis, est-il permis de supposer que les hauteurs du Ventoux, +balayées par des coups de mistral déracinant parfois hêtres et +sapins; que des cimes où la bise fait pendant six mois +tourbillonner les neiges; que des crêtes enfin, enveloppées la +majeure partie de l'année par la froide brume des nuages, soient +adoptées, comme refuge d'hiver, par un insecte si ami du soleil? +Autant vaudrait le faire hiverner parmi les glaces du cap Nord. +Non, ce n'est pas là que l'Ammophile hérissée doit passer la +mauvaise saison. Le groupe observé n'y était que de passage. Aux +premiers indices de la pluie, qui nous échappaient à nous, mais ne +pouvaient échapper à l'insecte, éminemment sensible aux variations +de l'atmosphère, la bande en voyage s'était réfugiée sous une +pierre, et attendait la fin de la pluie pour reprendre son vol. +D'où venait-elle? Où allait-elle? + +En cette même époque d'août, et principalement de septembre, +arrivent chez nous, sur les terres chaudes de l'olivier, les +caravanes des petits oiseaux émigrants, descendant par étapes des +pays où ils ont aimé, des pays plus frais, plus boisés, plus +paisibles que les nôtres, où ils ont élevé leur couvée. Ils +arrivent presque à jour fixe, dans un ordre invariable, comme +guidés par les fastes d'un calendrier d'eux seuls connu. Ils +séjournent quelque temps dans nos plaines, riche étape où abonde +l'insecte, exclusive nourriture de la plupart; motte par motte, +ils visitent nos champs, où le soc du labourage met alors à +découvert dans les sillons une foule de vermisseaux, leur régal; à +ce régime, promptement ils gagnent croupion matelassé de graisse, +grenier d'abondance, réserve nutritive pour les fatigues à venir; +enfin, bien pourvus de ce viatique, ils poursuivent leur descente +vers le sud, pour se rendre aux pays sans hiver, où l'insecte ne +manque jamais: l'Espagne et l'Italie méridionales, les îles de la +Méditerranée, l'Afrique. C'est l'époque des joies de la chasse et +des succulentes brochettes de Pieds-noirs. + +La Calandrelle, le_ Crèou_, comme on dit ici, est la première +arrivée. À peine le mois d'août commence, qu'on la voit explorer +les champs caillouteux, à la recherche des petites semences de +Setaria, mauvaise graminée qui infeste les cultures. À la moindre +alerte, elle part avec un aigre clapotement de gosier assez bien +imité par son nom provençal. Elle est bientôt suivie du Tarier, +qui butine paisiblement de petits charançons, des criquets, des +fourmis, dans les vieux champs de luzerne. Avec lui commence +l'illustre série des Pieds-noirs, honneur de la broche. Elle se +continue, quand septembre est arrivé, par le plus célèbre, le +Motteux vulgaire ou Cul-blanc, glorifié de tous ceux qui ont pu +apprécier ses hautes qualités. Jamais Becfigue des gourmets de +Rome, immortalisé dans les épigrammes de Martial, n'a valu +l'exquise et parfumée pelote de graisse du Motteux, devenu +scandaleusement obèse par un régime immodéré. C'est un +consommateur effréné d'insectes de tout ordre. Mes archives de +chasseur naturaliste font foi du contenu de son gésier. On y +trouve tout le petit peuple des guérets: larves et charançons de +toutes espèces, criquets, opatres, cassides, chrysomèles, +grillons, forficules, fourmis, araignées, cloportes, hélices, +iules et tant d'autres. Et pour faire diversion à cette nourriture +de haut goût, raisins, baies de la ronce, baies du cornouiller +sanguin. Tel est le menu que poursuit sans repos le Motteux, +lorsqu'il vole d'une motte de terre à l'autre, avec ce faux air de +papillon en fuite que lui donnent les pennes blanches de sa queue +étalée. Aussi Dieu sait à quel prodige d'embonpoint il s'élève. + +Un seul le surpasse dans l'art de se faire gras. C'est son +contemporain d'émigration, autre passionné consommateur +d'insectes: le Pipit des buissons, ainsi que le dénomment +absurdement les nomenclateurs, tandis que le dernier de nos pâtres +n'a jamais hésité à l'appeler le Grasset, l'oiseau gras par +excellence. Ce nom seul renseigne à fond sur le caractère +dominant. Aucun autre n'atteint pareille obésité. Un moment arrive +où chargé de coussinets de graisse jusque sur l'aile, le cou, la +naissance du crâne, l'oiseau figure une petite motte de beurre. À +peine peut-il, le malheureux, voleter d'un mûrier à l'autre, où il +halète dans l'épaisseur de la feuillée, à demi étouffé de gras +fondu, victime de son amour du charançon. + +Octobre nous amène la svelte Lavandière grise, mi-cendrée, mi- +blanche, avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine. +Le gracieux oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le +laboureur presque sous les pas de l'attelage, et cueille la +vermine dans le sillon tout frais. Vers la même époque arrive +l'Alouette, d'abord par petites compagnies envoyées en éclaireurs; +puis par bandes sans nombre, qui prennent possession des champs de +blé et des terres en friche, où abondent les semences de Setaria, +leur nourriture habituelle. Alors, dans la plaine, au milieu de la +scintillation générale des gouttes de rosée et des cristaux de +gelée blanche appendus à chaque brin d'herbe, le miroir lance ses +éclairs intermittents sous les rayons du soleil du matin; alors la +chouette, lancée par la main du chasseur, fait sa courte volée, +s'abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des +roulements d'yeux effarés; et l'Alouette d'arriver, d'un vol +plongeant, curieuse de voir de près la brillante machine ou le +grotesque oiseau. Elle est là, devant vous, à quinze pas, les +pattes pendantes, les ailes étalées, en manière de Saint-Esprit. +C'est le moment: visez et feu! Je souhaite à mes lecteurs les +émotions de cette ravissante chasse. + +Avec l'Alouette, souvent dans les mêmes compagnies, nous vient la +Farlouse, vulgairement le Sisi. Encore une onomatopée qui traduit +le petit cri d'appel de l'oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue +sur la chouette, autour de laquelle il évolue dans un balancement +continuel. Ne poursuivons pas davantage la revue des émigrants qui +nous visitent. La plupart ne font ici qu'une halte; ils y +séjournent quelques semaines, retenus par l'abondance des vivres, +des insectes surtout; puis fortifiés, riches d'embonpoint, ils +poursuivent leur voyage vers le sud. D'autres, en petit nombre, +pour quartiers d'hiver adoptent nos plaines, où la neige est très +rare, où mille petites graines sont à découvert sur le sol, même +au coeur de la rude saison. Telle est l'Alouette, qui exploite les +champs de blé et les friches; telle est la Farlouse qui préfère +les luzernières et les prairies. + +L'Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas +dans les plaines du Vaucluse; elle y est remplacée par l'Alouette +huppée, le Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais +il n'est pas nécessaire de remonter bien avant dans le nord pour +trouver les lieux favoris de ses couvées: le département +limitrophe, la Drôme, est déjà riche en nids de cet oiseau. Il est +alors fort probable que, parmi les vols d'Alouettes venant prendre +possession de nos plaines pour tout l'automne et tout l'hiver, +beaucoup ne descendent pas de plus loin que la Drôme. Il leur +suffit d'émigrer dans le département voisin pour avoir plaines +sans neige et menues semences assurées. + +Semblable émigration à petite distance me paraît être la cause du +rassemblement d'Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J'ai +établi que cet Hyménoptère passe l'hiver à l'état d'insecte +parfait, réfugié dans quelque abri, où il attend le mois d'avril +pour nidifier. Lui aussi, comme l'Alouette, doit prendre ses +précautions contre la saison des frimas. S'il n'a pas à redouter +le manque de nourriture, capable qu'il est de supporter +l'abstinence jusqu'au retour des fleurs, il lui faut du moins, à +lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes du froid. Il +fuira donc les cantons neigeux, les pays où le sol profondément se +gèle; il se réunira en caravane émigrante à la manière des +oiseaux, et franchissant monts et vallées, ira élire domicile dans +les vieilles murailles et les bancs sablonneux que réchauffe le +soleil méridional. Puis, les froids passés, la bande regagnera, en +totalité ou en partie, les lieux d'où elle était venue. Ainsi +s'expliquerait le groupe d'Ammophiles du Ventoux. C'était une +tribu émigrante, qui, venue des froides terres de la Drôme pour +descendre dans les chaudes plaines de l'olivier, avait franchi la +profonde et large vallée du Toulourenc et, surprise par la pluie, +faisait halte sur la crête du mont. L'Ammophile hérissée, pour se +soustraire aux froids de l'hiver, paraîtrait donc soumise à des +émigrations. À l'époque où les petits oiseaux voyageurs commencent +le défilé de leurs caravanes, elle entreprendrait, elle aussi, son +voyage d'un canton plus froid dans un canton voisin plus chaud. +Quelques vallées traversées, quelques montagnes franchies, lui +feraient trouver le climat désiré. + +J'ai recueilli deux autres exemples de réunions extraordinaires +d'insectes à de grandes hauteurs. En octobre, j'ai trouvé la +chapelle du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles à sept +points, la bête à bon Dieu du langage populaire. Ces insectes, +appliqués sur la pierre tant des parois que de la toiture en +dalles, étaient si serrés l'un contre l'autre, que le grossier +édifice prenait, à quelques pas, l'aspect d'un ouvrage en globules +de corail. Je n'oserais évaluer les myriades de Coccinelles qui se +trouvaient là en assemblée générale. Ce n'est certainement pas la +nourriture qui avait attiré ces mangeuses de pucerons sur la cime +du Ventoux, presque à deux kilomètres d'altitude. La végétation y +est trop maigre, et jamais pucerons ne se sont aventurés jusque- +là. + +Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du +Ventoux, à une altitude de 734 mètres, j'ai été témoin d'une +réunion semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus +saillant du plateau, sur le bord d'un escarpement de roches à pic, +se dresse une croix avec piédestal de pierres de taille. C'est sur +les faces de ce piédestal et sur les rochers lui servant de base +que le même Coléoptère du Ventoux, la Coccinelle à sept points, +s'était rassemblé en légions. Les insectes étaient pour la plupart +immobiles; mais partout où le soleil donnait avec ardeur, il y +avait continuel échange entre les arrivants, qui venaient prendre +place, et les occupants du reposoir, qui s'envolaient pour revenir +après un court essor. + +Là, pas plus qu'au sommet du Ventoux, rien n'a pu me renseigner +sur les causes de ces étranges réunions en des points arides, sans +Pucerons, et nullement faits pour attirer des Coccinelles; rien +n'a pu me dire le secret de ces rendez-vous populeux sur les +maçonneries des hauteurs. Y aurait-il encore ici des exemples +d'émigration entomologique? Y aurait-il assemblée générale, +pareille à celle des Hirondelles avant le jour du départ commun? +Était-ce là des points de convocation, d'où la nuée des +Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres? C'est bien +possible, mais c'est bien aussi extraordinaire. La bête à bon Dieu +n'a jamais guère fait parler d'elle pour sa passion des voyages. +Elle nous semble bien casanière quand nous la voyons faire +boucherie des poux verts de nos rosiers et des poux noirs de nos +fèves; et cependant, avec son aile courte, elle va tenir réunion +plénière, par myriades, au sommet du Ventoux, où le Martinet ne +monte qu'en des moments de fougue effrénée. Pourquoi ces +assemblées à de telles hauteurs? Pourquoi ces prédilections pour +les blocs d'une maçonnerie? + +CHAPITRE XV +LES AMMOPHILES + +Taille fine, tournure svelte, abdomen très étranglé à la naissance +et rattaché au corps comme par un fil, costume noir avec écharpe +rouge sur le ventre, tel est le signalement sommaire de ces +fouisseurs, voisins des Sphex par leur forme et leur coloration, +mais bien différents par leurs moeurs. Les Sphex chassent des +orthoptères, Criquets, Éphippigères, Grillons; les Ammophiles ont +pour gibier des chenilles. Ce changement de proie fait prévoir à +lui seul de nouvelles ressources dans la tactique meurtrière de +l'instinct. + +Si le mot ne sonnait convenablement à l'oreille, volontiers je +chercherais querelle au terme d'Ammophile, signifiant ami des +sables, comme trop exclusif et souvent erroné. Les véritables amis +des sables, des sables secs, poudreux, ruisselants, ce sont les +Bembex, giboyeurs de Mouches; mais les chasseurs de Chenilles, +dont je me propose ici l'histoire, n'ont aucune prédilection pour +les sables purs et mobiles; ils les fuient même comme trop sujets +à des éboulements qu'un rien provoque. Leur puits vertical, qui +doit rester libre jusqu'à ce que la cellule ait reçu les vivres et +l'oeuf, exige un milieu plus ferme pour ne pas s'obstruer avant +l'heure. Ce qu'il leur faut, c'est un sol léger, de fouille +facile, où l'élément sablonneux soit cimenté par un peu d'argile +et de calcaire. Les bords des sentiers, les pentes à maigre gazon +exposées au soleil, voilà les lieux préférés. Au printemps, dès +les premiers jours d'avril, on y voit l'Ammophile hérissée +(_Ammophila hirsut_a); quand viennent septembre et octobre, on y +trouve l'Ammophile des sables (_A. sabulosa_), l'Ammophile +argentée (_A. argentata_), et l'Ammophile soyeuse (_A._ +_holosericea)_. Je condenserai ici les documents que les quatre +espèces m'ont fournis. + +Pour toutes les quatre, le terrier est un trou de sonde vertical, +une sorte de puits, ayant au plus le calibre d'une forte plume +d'oie, et une profondeur d'environ un demi-décimètre. Au fond est +la cellule, toujours unique et consistant en une simple dilatation +du puits d'entrée. C'est, en somme, logis mesquin, obtenu à peu de +frais, en une séance; la larve n'y trouvera protection contre +l'hiver qu'à la faveur de la quadruple enceinte de son cocon, +imité de celui du Sphex. L'Ammophile travaille solitaire à son +excavation, paisiblement, sans se presser, sans de joyeux +entrains. Comme toujours, les tarses antérieurs servent de râteaux +et les mandibules font office d'outils de fouille. Si quelque +grain de sable résiste trop à l'arrachement, on entend monter du +fond du puits, comme expression des efforts de l'insecte, une +sorte de grincement aigu produit par les vibrations des ailes et +du corps tout entier. Par intervalles rapprochés, l'Hyménoptère +apparaît au jour avec la charge de déblais entre les dents, un +gravier, qu'il va, au vol, laisser choir plus loin, à quelques +décimètres de distance, pour ne pas encombrer la place. Sur le +nombre des grains extraits, quelques-uns, par leur forme et leurs +dimensions, paraissent mériter attention spéciale: du moins +l'Ammophile ne les traite pas comme les autres: au lieu d'aller +les rejeter au vol loin du chantier, elle les transporte à pied et +les dépose à proximité du puits. Ce sont là matériaux de choix, +moellons tout préparés qui serviront plus tard à clore le logis. + +Ce travail extérieur se fait avec des allures compassées et une +diligence grave. L'insecte, hautement retroussé, l'abdomen tendu +au bout de son long pédicule, se retourne, vire de bord tout d'une +pièce, avec la raideur géométrique d'une ligne qui pivoterait sur +elle-même. S'il lui faut rejeter à distance les déblais jugés +encombrants, il le fait par petites volées silencieuses, assez +souvent à reculons, comme si l'Hyménoptère, sortant de son puits +la tête la dernière, évitait de se retourner afin d'économiser le +temps. Ce sont les espèces à ventre longuement pédiculé, comme +l'Ammophile des sables et l'Ammophile soyeuse, qui déploient le +mieux dans l'action cette rigidité d'automate. C'est si délicat, +en effet, à gouverner, que cet abdomen se renflant en poire au +bout d'un fil: un brusque mouvement pourrait fausser la fine tige. +On marche donc avec une sorte de précision géométrique; s'il faut +voler, c'est à reculons pour s'épargner des virements de bord trop +répétés. Au contraire, l'Ammophile hérissée, dont le pédicule +abdominal est court, possède en travaillant à son terrier, la +désinvolture, la prestesse des mouvements qu'on admire chez la +plupart des fouisseurs. Elle est plus libre d'action, n'ayant pas +l'embarras du ventre. + +Le logis est creusé. Sur le tard, ou même tout simplement lorsque +le soleil s'est retiré des lieux où le terrier vient d'être foré, +l'Ammophile ne manque pas de visiter le petit amas de moellons mis +en réserve pendant les travaux de fouille, dans le but d'y choisir +une pièce à sa convenance. Si rien ne s'y trouve qui puisse la +satisfaire, elle explore le voisinage et ne tarde pas à rencontrer +ce qu'elle veut. C'est une petite pierre plate, d'un diamètre un +peu plus grand que celui de la bouche du puits. La dalle est +transportée avec les mandibules, et mise, pour clôture provisoire, +sur l'orifice du terrier. Demain, au retour de la chaleur, lorsque +le soleil inondera les pentes voisines et favorisera la chasse, +l'insecte saura très bien retrouver le logis, rendu inviolable par +la massive porte; il y reviendra avec une Chenille paralysée, +saisie par la peau de la nuque et traînée entre les pattes du +chasseur; il soulèvera la dalle que rien ne distingue des autres +petites pierres voisines et dont lui seul a le secret; il +introduira la pièce de gibier au fond du puits, déposera son oeuf +et bouchera définitivement la demeure en balayant dans la galerie +verticale les déblais conservés à proximité. + +À plusieurs reprises, l'Ammophile des sables et l'Ammophile +argentée m'ont rendu témoin de cette clôture temporaire du +terrier, lorsque le soleil baisse et que l'heure trop avancée fait +renvoyer au lendemain l'approvisionnement. Les scellés mis au +logis par l'Hyménoptère, moi aussi je renvoyais au lendemain la +suite de mes observations, mais en relevant d'abord la carte des +lieux, en choisissant mes alignements et mes points de repère, en +implantant quelques bouts de tige comme jalons, afin de retrouver +le puits lorsqu'il serait comblé. Toujours, si je ne revenais pas +trop matin, si je laissais à l'Hyménoptère le loisir de mettre à +profit les heures du plein soleil, j'ai revu le terrier +définitivement bouché et approvisionné. + +La fidélité de mémoire est ici frappante. L'insecte, attardé à son +travail, remet au lendemain le reste de son oeuvre. Il ne passe +pas la soirée, il ne passe pas la nuit dans le gîte qu'il vient de +fouir, il abandonne le logis, au contraire; il s'en va, après en +avoir masqué l'entrée avec une petite pierre. Les lieux ne lui +sont pas familiers; il ne les connaît pas mieux que tout autre +endroit, car les Ammophiles se comportent comme le Sphex +languedocien, et logent leur famille un peu d'ici, un peu de là, +au gré de leur vagabondage. L'Hyménoptère s'est trouvé là par +hasard; le sol lui a plu et le terrier a été creusé. Maintenant +l'insecte part. Où va-t-il? Qui le sait... peut-être sur les +fleurs du voisinage, où, aux dernières lueurs du jour, il léchera, +dans le fond des corolles, une goutte de liqueur sucrée, de même +que l'ouvrier mineur, après les fatigues de la noire galerie, +cherche le réconfort de la bouteille du soir. Il part, entraîné +plus ou moins loin, de station en station à la cave des fleurs. La +soirée, la nuit, la matinée se passent. Il faut cependant revenir +au terrier et compléter l'oeuvre; il faut y revenir après les +marches et contre marches de la chasse du matin, et les essors de +fleur en fleur des libations de la veille. Que la Guêpe regagne +son nid et l'Abeille sa ruche, il n'y a rien là qui m'étonne: le +nid, la ruche, sont des domiciles permanents, dont les voies sont +connues par longue pratique; mais l'Ammophile, pour revenir à son +terrier après si longue absence, n'a rien de ce que pourrait +donner l'habitude des lieux. Son puits est en un point qu'elle a +visité hier, peut-être pour la première fois et qu'il faut +retrouver aujourd'hui, lorsque l'insecte est totalement désorienté +et de plus embarrassé d'un lourd gibier. Ce petit exploit de +mémoire topographique s'accomplit néanmoins, parfois avec une +précision dont je restais émerveillé. L'insecte marchait droit à +son terrier comme s'il eut depuis longtemps battu et rebattu tous +les petits sentiers du voisinage. D'autre fois, il y avait de +longues hésitations, des recherches multipliées. + +Si la difficulté s'aggrave, la proie, charge embarrassante pour la +hâte de l'exploration, est déposée en haut lieu, sur une touffe de +thym, un bouquet de gazon, où elle soit en évidence pour être +retrouvée plus tard. Ainsi allégée, l'Ammophile reprend ses +actives recherches. J'ai eu tracé au crayon, à mesure que +cheminait l'insecte, le croquis de la voie suivie. Le résultat fut +une ligne des plus embrouillées, avec courbures et angles +brusques, branches rentrantes et branches rayonnantes, noeuds, +lacets, intersections répétées, enfin un vrai labyrinthe dont la +complication traduisait au regard les perplexités de l'insecte +égaré. + +Le puits retrouvé et la dalle levée, il faut revenir à la +Chenille, ce qui ne se fait pas toujours sans tâtonnements, +lorsque les allées et venues de l'Hyménoptère se sont par trop +multipliées. Bien qu'elle ait laissé sa proie convenablement +visible, l'Ammophile paraît prévoir l'embarras de la retrouver +quand le moment sera venu de la traîner au logis. Du moins, si la +recherche du gîte se prolonge trop, on voit l'Hyménoptère +brusquement interrompre son exploration du terrain et revenir à la +Chenille, qu'il palpe, qu'il mordille un moment, comme pour +s'affirmer que c'est bien là son gibier, sa propriété. Puis +l'insecte accourt de nouveau, en toute hâte, sur les lieux de +recherche, qu'il abandonne encore une seconde fois, s'il le faut +une troisième, pour rendre visite à la proie. Volontiers, je +verrais dans ces retours répétés vers la Chenille, un moyen de se +rafraîchir le souvenir du point de dépôt. + +Ainsi se passent les choses dans les cas de grande complication; +mais d'ordinaire, l'insecte revient sans peine au puits qu'il a +creusé la veille, sur l'emplacement inconnu où l'on conduit les +hasards de sa vie errante. Pour guide, il a sa mémoire des lieux, +dont j'aurai plus tard à raconter les merveilleuses prouesses. +Pour revenir moi-même, le lendemain, au puits dissimulé sous le +couvercle de la petite pierre plate, je n'osais m'en rapporter à +ma mémoire seule: il me fallait notes, croquis, alignements, +jalons, enfin toute une minutieuse géométrie. + +Le scellé provisoire du terrier avec une dalle, comme le +pratiquent l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée, me +paraît inconnu des deux autres espèces. Je n'ai jamais vu du moins +leur logis protégé d'un couvercle. Cette absence de clôture +temporaire semble s'imposer du reste à l'Ammophile hérissée. À ce +qu'il m'a paru, celle-ci, en effet, chasse d'abord sa proie et +fouit après son terrier non loin du lieu de capture. La mise en +magasin des vivres étant de la sorte possible à l'instant même, il +est inutile de se mettre en frais d'un couvercle. Quant à +l'Ammophile soyeuse, je lui soupçonne un autre motif pour ignorer +l'emploi de la provisoire fermeture. Tandis que les trois autres +ne mettent qu'une seule Chenille dans chaque terrier, elle en met +jusqu'à cinq, mais beaucoup plus petites. De même que nous +négligeons de fermer une porte à passages fréquents de même +l'Ammophile soyeuse néglige peut-être la précaution de la dalle +pour un puits où elle doit descendre, au moins à cinq reprises, +dans un bref laps de temps. + +Pour toutes les quatre, les provisions de bouche des larves +consistent en Chenilles de Papillons nocturnes. L'Ammophile +soyeuse fait choix, mais non exclusif, des Chenilles fluettes, +allongées, qui marchent en bouclant le corps et en le débouclant. +Leur allure de compas, qui cheminerait en s'ouvrant et se fermant +tour à tour, leur a fait donner le nom expressif de Chenilles +arpenteuses. Le même terrier réunit des vivres à coloration très +variée; preuve que l'Ammophile chasse indifféremment toutes les +espèces d'arpenteuses, pourvu qu'elles soient de petite taille, +car le chasseur lui-même est bien faible, et sa larve ne doit pas +faire copieuse consommation malgré les cinq pièces de gibier qui +lui sont servies. Si les arpenteuses manquent, l'Hyménoptère se +rabat sur d'autres Chenilles tout aussi menues. Roulées en cercle +par l'effet de la piqûre qui les a paralysées, les cinq pièces +sont empilées dans la cellule; celle qui termine la pile porte +l'oeuf, pour lequel ces provisions sont faites. + +Les trois autres ne donnent qu'une seule Chenille à chaque larve. +Il est vrai qu'ici le volume supplée au nombre: le gibier choisi +est corpulent, dodu, capable de suffire amplement à l'appétit du +ver. J'ai retiré, par exemple, des mandibules de l'Ammophile des +sables, une Chenille qui pesait quinze fois le poids du ravisseur; +quinze fois, chiffre énorme si l'on considère quelle dépense de +force ce doit être pour le chasseur que de traîner semblable +gibier, par la peau de la nuque, à travers les mille difficultés +du terrain. Aucun autre Hyménoptère soumis avec sa proie à +l'épreuve de la balance, ne m'a montré pareille disproportion +entre le ravisseur et son butin. La variété presque indéfinie de +coloration dans les vivres exhumés des terriers ou reconnus entre +les pattes des Ammophiles établit encore que les trois +déprédateurs n'ont pas de préférence et font prise de la première +Chenille venue, à la condition qu'elle soit de taille convenable, +ni trop grande ni trop petite, et qu'elle appartienne à la série +des Papillons nocturnes. Le gibier le plus fréquent consiste en +Chenilles à costume gris, ravageant le collet des plantes sous une +mince couche de terre. + +Ce qui domine l'histoire entière des Ammophiles, ce qui appelait +de préférence toute mon attention, c'est la manière dont l'insecte +se rend maître de sa proie et la plonge dans l'état inoffensif +réclamé par la sécurité des larves. Le gibier chassé, la Chenille, +possède en effet une organisation fort différente de celle des +victimes que nous avons vu sacrifier jusqu'ici: Buprestes, +Charançons, Criquets, Éphippigères. L'animal se compose d'une +série d'anneaux ou segments similaires, disposés bout à bout: +trois d'entre eux, les premiers, portant les pattes vraies, qui +doivent devenir les pattes du futur Papillon; d'autres ont des +pattes membraneuses ou fausses pattes, spéciales à la Chenille et +non représentées dans le Papillon; d'autres enfin sont dépourvus +de membres. Chacun de ces anneaux possède son noyau nerveux, ou +ganglion, foyer de la sensibilité et du mouvement: de sorte que le +système de l'innervation comprend douze centres distincts, +éloignés l'un de l'autre, non compris le collier ganglionnaire +logé sous le crâne et comparable au cerveau. + +Nous voilà bien loin de la centralisation nerveuse des Charançons +et des Buprestes, se prêtant si bien à la paralysie générale par +un seul coup de dard; nous voilà bien loin aussi des ganglions +thoraciques que le Sphex blesse l'un après l'autre pour abolir les +mouvements de ses Grillons. Au lieu d'un point de centralisation +unique, au lieu de trois foyers nerveux, la Chenille en a douze, +séparés entre eux par la distance d'un anneau au suivant, et +disposés en chapelet à la face ventrale, sur la ligne médiane du +corps. De plus, ce qui est la règle générale chez les êtres +inférieurs où le même organe se répète un grand nombre de fois et +perd en puissance par sa diffusion, ces divers noyaux nerveux sont +dans une large indépendance l'un de l'autre: chacun anime son +segment de son influence propre et n'est qu'avec lenteur troublé +dans ses fonctions par le désordre des segments voisins. Qu'un +anneau de la Chenille perde mouvement et sensibilité, et les +autres, demeurés intacts, n'en resteront pas moins longtemps +encore mobiles et sensibles. Ces données suffisent pour montrer le +haut intérêt qui s'attache aux procédés meurtriers de +l'Hyménoptère en face de son gibier. + +Mais si l'intérêt est grand, la difficulté d'observation n'est pas +petite. Les moeurs solitaires des Ammophiles, leur dissémination +une à une sur de grandes étendues, enfin leur rencontre presque +toujours fortuite, ne permettent guère d'entreprendre avec elles, +pas plus qu'avec le Sphex languedocien, des expérimentations +méditées à l'avance. Il faut longtemps épier l'occasion, +l'attendre avec une inébranlable patience, et savoir en profiter à +l'instant même quand elle se présente, enfin au moment où vous n'y +songiez plus. Cette occasion, je l'ai guettée des années et encore +des années; puis un jour, tout à coup, la voilà qui se présente à +mes yeux avec une facilité d'examen et une clarté de détail qui me +dédommagent de ma longue attente. + +Au début de mes recherches, j'ai pu assister une paire de fois au +meurtre de la Chenille, et j'ai vu, autant que le permettait la +rapidité de l'opération, l'aiguillon de l'Hyménoptère s'adresser +une fois pour toutes, soit au cinquième, soit au sixième segment +de la victime. Pour confirmer ce résultat, la pensée m'est venue +de constater encore l'anneau piqué sur des Chenilles non +sacrifiées sous mes yeux et dérobées aux ravisseurs occupés à les +traîner au terrier; mais ce n'est pas à la loupe que je devais +recourir, aucune loupe ne permettant de découvrir sur une victime +la moindre trace de blessure. Voici le procédé suivi. La Chenille +étant parfaitement tranquille, j'explore chaque segment avec la +pointe d'une fine aiguille; et je mesure ainsi sa dose de +sensibilité par le plus ou moins de signes de douleur que +manifeste l'animal. Si l'aiguille pique le cinquième segment ou le +sixième jusqu'à la transpercer même de part en part, la Chenille +ne bouge pas. Mais si, en avant ou en arrière de ce segment +insensible, on en pique même légèrement un second, la Chenille se +tord et se démène, avec d'autant plus de violence que le segment +exploré est plus éloigné du point de départ. Vers l'extrémité +postérieure surtout, le moindre attouchement provoque des +contorsions désordonnées. Le coup d'aiguillon a donc été unique, +et c'est le cinquième anneau ou le sixième qui l'a reçu. + +Que présentent donc de particulier ces deux segments pour être +ainsi, l'un ou l'autre, le point de mire des armes du meurtrier? +Dans leur organisation, rien; mais dans leur position, c'est autre +chose. En laissant de côté les Chenilles arpenteuses de +l'Ammophile soyeuse, je trouve, dans le gibier des autres, +l'organisation suivante, en comptant la tête pour premier segment +trois paires de pattes vraies placées sur les anneaux deux, trois, +et quatre; quatre paires de pattes membraneuses placées sur les +anneaux sept, huit, neuf et dix; enfin une dernière paire de +pattes membraneuses placées sur le treizième et dernier anneau. En +tout huit paires de pattes, dont les sept premières forment deux +groupes puissants, l'un de trois, l'autre de quatre paires. Ces +deux groupes sont séparés par deux segments sans pattes, qui sont +précisément le cinquième et le sixième. + +Maintenant, pour enlever à la Chenille ses moyens d'évasion, pour +la rendre immobile, l'Hyménoptère ira-t-il darder son stylet dans +chacun des huit anneaux pourvus d'organes locomoteurs? Prendra-t- +il surtout ce luxe de précautions quand la proie est petite, toute +faible? Non certes: un seul coup d'aiguillon suffira; mais il sera +donné en un point central, d'où la torpeur produite par la +gouttelette venimeuse puisse se propager peu et peu, dans le plus +bref délai possible, au sein des segments munis de pattes. Le +segment à choisir pour cette unique inoculation n'est donc pas +douteux: c'est le cinquième ou le sixième, séparant les deux +groupes d'anneaux locomoteurs. Le point indiqué par les déductions +rationnelles est donc aussi le point adopté par l'instinct. + +Disons enfin que l'oeuf de l'Ammophile est invariablement déposé +sur l'anneau rendu insensible. En ce point, et en ce point seul, +la jeune larve peut mordre sans provoquer des contorsions +compromettantes; où la piqûre de l'aiguille ne produit rien, la +morsure du vermisseau ne produira pas davantage. La proie restera +ainsi immobile jusqu'à ce que le nourrisson ait pris des forces et +puisse, sans danger pour lui, s'attaquer plus avant. + +Dans mes recherches ultérieures, les observations se multipliant, +des doutes me vinrent, non sur les conséquences auxquelles j'étais +arrivé, mais sur leur extension générale. Que de faibles +arpenteuses, que des Chenilles de taille médiocre aient assez d'un +seul coup d'aiguillon pour devenir inoffensives, surtout lorsque +le dard atteint le point si propice qui vient d'être déterminé, +c'est chose d'elle-même fort probable et d'ailleurs démontrée soit +par l'observation directe, soit par l'exploration de la +sensibilité au moyen d'une aiguille. Mais il arrive à l'Ammophile +des sables et surtout à l'Ammophile hérissée, de capturer des +proies énormes, dont le poids, ai-je dit, atteint une quinzaine de +fois celui du ravisseur. Ce gibier géant sera-t-il traité comme la +fluette arpenteuse? pour dompter le monstre et le mettre dans +l'impossibilité de nuire, suffira-t-il d'un seul coup de stylet? +L'affreux ver gris, s'il fouette de sa vigoureuse croupe les +parois de la cellule, ne mettra-t-il pas en péril soit l'oeuf, +soit la petite larve? On n'ose se figurer, en tête à tête dans +l'étroite chambre du terrier, la débile créature qui vient +d'éclore et cette espèce de dragon assez libre encore de +mouvements pour rouler et dérouler ses tortueux replis. + +Mes soupçons s'aggravaient par l'examen de la Chenille sous le +rapport de la sensibilité. Tandis que le menu gibier de +l'Ammophile soyeuse et de l'Ammophile argentée se débat avec +violence lorsque l'aiguille le pique autre part que sur l'anneau +atteint par le dard de l'Hyménoptère, les grasses Chenilles de +l'Ammophile des sables, et surtout de l'Ammophile hérissée, +demeurent immobiles quel que soit l'anneau stimulé, au milieu, en +avant, en arrière, n'importe. Avec elles, plus de contorsions, +plus de brusques enroulements de croupe; la pointe d'acier ne +provoque, comme signe d'un reste de sensibilité, que de faibles +frémissements de peau. Ainsi que l'exige la sécurité de la larve +approvisionnée de cette monstrueuse proie, il y a donc ici +abolition à peu près totale de la faculté de se mouvoir et de +sentir. Avant de l'introduire dans le terrier, l'Hyménoptère en a +fait une masse inerte, mais non morte. + +Il m'a été donné d'assister à l'oeuvre de l'Ammophile opérant de +son bistouri la robuste Chenille; et jamais la science infuse de +l'instinct ne m'a montré chose plus émouvante. Avec un de mes amis +que la mort, hélas! devait bientôt m'enlever, je revenais du +plateau des Angles, tendre des embûches au Scarabée sacré pour +mettre à l'épreuve son savoir-faire, quand une Ammophile hérissée +se montre à nous, fort affairée, à la base d'une touffe de thym. +Aussitôt tous les deux de nous coucher à terre, très près de +l'Hyménoptère en travail. Notre présence n'intimide pas l'insecte, +qui vient un moment se poser sur ma manche, reconnaît ses deux +visiteurs pour inoffensifs puisqu'ils sont immobiles et retourne à +sa touffe de thym. Vieil habitué, je sais ce que veut dire cette +familiarité audacieuse: l'Hyménoptère est préoccupé de quelque +grave affaire. Attendons et nous verrons. + +L'Ammophile gratte le sol au collet de la plante, elle extirpe de +fines radicelles de gramen, elle plonge la tête sous les petites +mottes soulevées. Avec précipitation, elle accourt un peu d'ici, +un peu de là autour du thym, visitant toutes les failles qui +peuvent donner accès sous l'arbuste. Ce n'est pas un domicile +qu'elle se creuse; elle est en chasse de quelque gibier logé sous +terre; on le voit à ses manoeuvres, rappelant celles d'un chien +qui chercherait à déloger un lapin de son clapier. Voici qu'en +effet, ému de ce qui se passe là-haut et traqué de près par +l'Ammophile, un gros Ver gris se décide à quitter son gîte et à +venir au jour. C'en est fait de lui: le chasseur est aussitôt là, +qui le happe par la peau de la nuque et tient ferme en dépit de +ses contorsions. Campé sur le dos du monstre, l'Hyménoptère +recourbe l'abdomen, et méthodiquement, sans se presser, comme un +chirurgien connaissant à fond l'anatomie de son opéré, plonge son +bistouri à la face ventrale, dans tous les segments de la victime, +du premier au dernier. Aucun anneau n'est laissé sans coup de +stylet; avec pattes ou sans pattes, tous y passent, et par ordre, +de l'avant à l'arrière. + +Voilà ce que j'ai vu avec tout le loisir et toute la facilité que +réclame une observation irréprochable. L'Hyménoptère agit avec une +précision que jalouserait la science; il sait ce que l'homme +presque toujours ignore; il connaît l'appareil nerveux complexe de +sa victime, et pour les ganglions répétés de sa Chenille réserve +ses coups de poignard répétés. Je dis: il sait et connaît; je +devrais dire: il se comporte comme s'il savait et connaissait. Son +acte est tout d'inspiration. L'animal, sans se rendre nullement +compte de ce qu'il fait, obéit à l'instinct qui le pousse. Mais +cette inspiration sublime, d'où vient-elle? Les théories de +l'atavisme, de la sélection, du combat pour l'existence, sont- +elles en mesure de l'interpréter raisonnablement? Pour moi et mon +ami, ce fut et c'est resté une des plus éloquentes révélations de +l'ineffable logique qui régente le monde et guide l'inconscient +par les lois de son inspiration. Remués à fond par cet éclair de +vérité, nous sentions l'un et l'autre rouler sous la paupière une +larme d'indéfinissable émotion. + +CHAPITRE XVI +LES BEMBEX + +Non loin d'Avignon, sur la rive droite du Rhône, en face de +l'embouchure de la Durance, se trouve l'un de mes points favoris +pour les observations que je vais rapporter. C'est le bois des +Issarts. Que l'on ne se méprenne pas sur la valeur de ce mot, le +bois éveillant en général dans l'esprit l'idée d'un sol matelassé +d'un frais tapis de mousse, et l'idée du couvert d'une haute +futaie d'où descend un demi-jour tamisé par le feuillage. Les +plaines brûlées, où grince la Cigale sur le pâle olivier, ne +connaissent pas ces délicieuses retraites remplies d'ombre et de +fraîcheur. + +Le bois des Issarts est un taillis de chênes verts, à hauteur +d'homme, clairsemés par maigres touffes qui tempèrent à peine à +leur pied les ardeurs du soleil. Lorsque, par les jours +caniculaires de juillet et d'août, je m'établissais des après-midi +en quelque point du taillis favorable à mes observations, j'avais +pour refuge un grand parapluie qui, plus tard, vint, de la manière +la plus inattendue, me prêter un concours bien précieux sous un +autre rapport, ainsi que mon récit l'établira en temps opportun. +Si j'avais négligé de me munir de ce meuble, embarrassant pour une +longue course, la seule ressource contre une insolation était de +me coucher tout au long derrière quelque butte de sable; et +lorsque les artères étaient par trop en ébullition dans les +tempes, le moyen suprême consistait à m'abriter la tête à l'entrée +de quelque terrier de lapin. Telles sont les sources de fraîcheur +au bois des Issarts. + +Le sol non occupé par les bouquets de végétation ligneuse est à +peu près nu et se compose d'un sable fin, aride et très mobile, +que le vent amoncelle en petites dunes partout où les souches et +les racines des chênes verts forment obstacle à sa dissémination. +La pente de ces dunes est en général bien unie, à cause de +l'extrême mobilité des matériaux, qui s'éboulent dans la moindre +dépression et rétablissent d'eux-mêmes la régularité des surfaces. +Il suffit de plonger le doigt dans le sable et de le retirer pour +amener aussitôt un éboulis qui comble la cavité et rétablit les +choses en l'état primitif, sans laisser de trace visible. Mais à +une certaine profondeur, variable suivant l'époque plus ou moins +reculée des dernières pluies, le sable conserve un reste +d'humidité qui le maintient en place, et lui donne la consistance +nécessaire pour être creusé de légères excavations sans +affaissement des parois et de la voûte. Un soleil ardent, un ciel +magnifiquement bleu, des pentes qui cèdent sans la moindre +difficulté aux coups de râteau de l'Hyménoptère, du gibier en +abondance pour la nourriture des larves, un emplacement paisible +que ne trouble presque jamais le pied du passant, tout est réuni +en ce lieu de délices des Bembex. Assistons à l'oeuvre de +l'industrieux insecte. + +Si le lecteur veut prendre place avec moi sous le parapluie, ou +profiter de mon terrier de lapin, voici le spectacle auquel il est +convié vers la fin de juillet. Un Bembex (B. restrata) brusquement +survient, je ne sais d'où, et s'abat sans recherches préalables, +sans hésitation aucune, en un point qui, pour mes regards, ne +diffère en rien du reste de la surface sablonneuse. Avec ses +tarses antérieurs qui, armés de robustes rangées de cils, +rappellent à la fois le balai, la brosse et le râteau, il +travaille à déblayer sa demeure souterraine. L'insecte se tient +sur les quatre pattes postérieures, les deux de derrière un peu +écartées; celles de devant, à coups alternatifs, grattent et +balaient le sable mobile. La précision et la rapidité de la +manoeuvre ne seraient pas plus grandes si quelque ressort animait +le moulinet des tarses. Le sable, lancé en arrière sous le ventre, +franchit l'arcade des jambes postérieures, jaillit en un filet +continu semblable à celui d'un liquide, décrit sa parabole et va +retomber à deux décimètres plus loin. Ce jet poudreux, toujours +également nourri, des cinq et des dix minutes durant, démontre +assez l'étourdissante rapidité des outils en action. Je ne +pourrais citer un second exemple de pareille prestesse, qui +n'enlève rien néanmoins à la grâce dégagée, à la liberté +d'évolution de l'insecte, avançant et reculant d'un côté puis de +l'autre, sans discontinuer la parabole de son jet. + +Le terrain creusé est des plus mouvants. À mesure que +l'Hyménoptère creuse, le sable voisin s'éboule et comble la +cavité. Dans l'éboulis sont compris de menus débris de bois, des +queues de feuilles pourries, des grains de gravier plus volumineux +que les autres. Le Bembex les enlève avec les mandibules et les +porte plus loin à reculons; puis il revient balayer, mais toujours +peu profondément, sans tentatives pour s'enfoncer en terre. Quel +est son but en ce travail tout à la surface? Il serait impossible +de le dire d'après ce premier coup d'oeil; mais ayant passé bien +des journées avec mes chers Hyménoptères, et groupant en un +faisceau les données éparses de mes observations, je crois +entrevoir le motif des manoeuvres actuelles. + +Le nid de l'Hyménoptère est là certainement, sous terre, à +quelques pouces de profondeur; dans une logette creusée au sein du +sable frais et fixe se trouve un oeuf, peut-être une larve que la +mère approvisionne au jour le jour de mouches, invariables +victuailles des Bembex dans leur premier état. La mère, à tout +moment, doit pouvoir pénétrer dans ce nid, portant au vol, entre +les pattes, le gibier quotidien destiné au nourrisson, de même que +l'oiseau de proie pénètre dans son aire ayant dans les serres la +venaison destinée aux petits. Mais si l'oiseau rentre chez lui, +sur quelque corniche de rocher inaccessible, sans autre difficulté +que celle du poids et de l'embarras du gibier capturé, le Bembex +ne peut le faire qu'en se livrant chaque fois à la rude besogne de +mineur et en ouvrant à nouveau une galerie qui s'obstrue, se clôt +d'elle-même par le fait seul de l'éboulement du sable à mesure que +l'insecte progresse. Dans cette demeure souterraine, la seule +pièce à parois immobiles, c'est la cellule spacieuse qu'habite la +larve, au milieu des débris de son festin de quinze jours; le +vestibule étroit, où la mère s'engage pour pénétrer dans +l'appartement du fond ou pour sortir et aller en chasse, s'écroule +chaque fois, du moins dans la partie antérieure creusée au milieu +d'un sable très sec, que des entrées et des sorties répétées +rendent plus mobile encore. Chaque fois qu'il entre et chaque fois +qu'il sort, l'Hyménoptère doit par conséquent se frayer un passage +au sein de l'éboulis. + +La sortie ne présente pas de difficulté, le sable eût-il la +consistance qu'il pouvait avoir au début, lorsqu'il a été remué +pour la première fois: l'insecte est libre dans ses mouvements, il +est en sécurité sous l'abri qui le couvre, il peut prendre son +temps et faire agir sans précipitation tarses et mandibules. C'est +une tout autre affaire pour la rentrée. Le Bembex a l'embarras de +sa proie, que les pattes retiennent serrée contre le ventre; le +mineur est ainsi privé du libre usage de ses outils. Circonstance +bien plus grave: d'effrontés parasites, vrais bandits en +embuscade, sont tapis ici et là aux environs du terrier, guettant +la difficultueuse rentrée de la mère pour déposer à la hâte leur +oeuf sur la pièce de gibier, à l'instant même où elle va +disparaître dans la galerie. S'ils réussissent, le nourrisson de +l'Hyménoptère, le fils de la maison périra affamé par de goulus +commensaux. + +Le Bembex paraît au courant de ces périls; aussi des dispositions +sont-elles prises pour que la rentrée s'effectue promptement, sans +obstacles sérieux, enfin pour que le sable obstruant la porte cède +à la seule poussée de la tête aidée d'un rapide coup de balai des +tarses antérieurs. Dans ce but, les matériaux aux abords du logis +subissent une sorte de tamisage. En des moments de loisir, lorsque +le soleil s'y prête, et que la larve pourvue de vivres ne réclame +pas ses soins, la mère passe au râteau le devant de sa porte; elle +écarte les menus débris de bois, les graviers trop forts, les +feuilles qui pourraient se mettre en travers et barrer le passage +au moment périlleux de la rentrée. C'est à pareil travail de +tamisage que se livre, avec tant de zèle, le Bembex que nous +venons de voir à l'oeuvre: pour rendre l'accès du logis plus +facile, les matériaux du vestibule sont fouillés, épluchés +minutieusement et purgés de toute pièce encombrante. Qui nous dira +même si, par sa vive prestesse, sa joyeuse activité, l'insecte +n'exprime pas à sa manière la satisfaction maternelle, le bonheur +de veiller sur le toit de la cellule qui a reçu le précieux dépôt +de l'oeuf. + +Puisque l'Hyménoptère se borne à des soins de ménage extérieurs, +sans chercher à pénétrer dans le sable, tout est en ordre au logis +et rien ne presse. En vain nous attendrions; l'insecte, pour le +moment, ne nous en apprendrait pas davantage. Examinons alors la +demeure souterraine. En raclant légèrement la dune avec la lame +d'un couteau, au point même où le Bembex se tenait de préférence, +on ne tarde pas à découvrir le vestibule d'entrée, qui, tout +obstrué qu'il est dans une partie de sa longueur, n'est pas moins +reconnaissable à l'aspect particulier des matériaux remués. Ce +couloir, du calibre du doigt, rectiligne ou sinueux, plus long ou +plus court, suivant la nature et les accidents du terrain, mesure +de deux à trois décimètres. Il conduit à une chambre unique, +creusée dans le sable frais, dont les parois ne sont crépies +d'aucune espèce de mortier qui puisse prévenir les éboulements et +donner du poli aux surfaces raboteuses. Pourvu que la voûte tienne +bon pendant l'éducation de sa larve, cela suffit: peu importent +les effondrements futurs lorsque la larve sera renfermée dans le +robuste cocon, espèce de coffre-fort que nous lui verrons +construire. Le travail de la cellule est donc des plus rustiques: +tout se réduit à une grossière excavation, sans forme bien +déterminée, à plafond surbaissé et d'une capacité qui donnerait +place à deux ou trois noix. + +Dans cette retraite gît une pièce de gibier, une seule, toute +petite et bien insuffisante pour le vorace nourrisson auquel elle +est destinée. C'est une mouche d'un vert doré, une Lucilia Caesar, +hôte des chairs corrompues. Le Diptère servi en pâture est +complètement immobile. Est-il tout à fait mort? n'est-il que +paralysé? Cette question s'élucidera plus tard. Pour le moment, +constatons sur le flanc du gibier un oeuf cylindrique, blanc, très +légèrement courbe et d'une paire de millimètres de longueur. C'est +l'oeuf du Bembex. Comme nous l'avions prévu d'après la conduite de +la mère, rien ne presse en effet au logis: l'oeuf est pondu et +approvisionné d'une première ration proportionnée aux besoins de +la débile larve qui doit éclore dans les vingt-quatre heures. De +quelque temps, le Bembex ne devait pas rentrer dans le souterrain, +se bornant à faire bonne garde aux environs, ou peut-être creusant +d'autres terriers pour y continuer sa ponte, oeuf par oeuf, chacun +dans une cellule à part. + +Cette particularité de l'approvisionnement initial avec une pièce +de gibier unique et de petite taille n'est pas spéciale au Bembex +rostré. Toutes les autres espèces se comportent de même. Si l'on +ouvre une loge de Bembex quelconque, peu après la ponte, on y +trouve toujours l'oeuf collé sur le flanc d'un Diptère, qui forme +à lui seul l'approvisionnement; en outre, cette ration du début +est invariablement de petite taille, comme si la mère recherchait +des bouchées plus tendres pour le faible nourrisson. Un autre +motif d'ailleurs, celui des vivres frais, pourrait bien la guider +dans ce choix, ainsi que nous l'examinerons plus tard. Ce premier +service de table, toujours peu copieux, varie beaucoup de nature +suivant la fréquence de telle ou telle autre espèce de gibier aux +environs du nid. C'est tantôt une Lucilia Caesar, tantôt un +Stomoxys ou quelque petit Éristale, tantôt un délicat Bombylien +habillé de velours noir; mais la pièce la plus fréquente est une +Phérophorie, à ventre fluet. + +Ce fait général, sans exception aucune, de l'approvisionnement de +l'oeuf avec un Diptère unique, ration infiniment trop maigre pour +une larve douée d'un vorace appétit, nous met déjà sur la voie de +trait de moeurs le plus remarquable chez les Bembex. Les +Hyménoptères dont les larves vivent de proie entassent dans chaque +cellule le nombre de victimes nécessaires à l'éducation complète; +ils déposent l'oeuf sur l'une des pièces et clôturent la loge où +ils ne rentrent plus. Désormais la larve éclôt et se développe +solitaire, ayant devant elle, du premier coup, tout le monceau de +vivres qu'elle doit consommer. Les Bembex font exception à cette +loi. La cellule est d'abord approvisionnée d'une pièce de +venaison, unique toujours, de faible volume, sur laquelle l'oeuf +est pondu. Cela fait, la mère quitte le terrier qui se bouche de +lui-même; d'ailleurs, avant de se retirer, l'insecte a soin de +ratisser le dehors pour égaliser la surface et dissimuler l'entrée +à tout regard autre que le sien. + +Deux ou trois jours se passent; l'oeuf éclôt et la petite larve +consomme la ration de choix qui lui a été servie. La mère +cependant se tient dans le voisinage; on la voit tantôt lécher +pour nourriture les exsudations sucrées des têtes du Panicaut, +tantôt se poser avec délices sur le sable brûlant, d'où elle +surveille sans doute l'extérieur du domicile. Par moments, elle +tamise le sable de l'entrée; puis elle s'envole et disparaît, +occupée peut-être ailleurs à creuser d'autres cellules, qu'elle +approvisionne de la même manière. Mais si prolongée que soit son +absence, elle n'oublie pas la jeune larve si parcimonieusement +servie; son instinct de mère lui apprend l'heure où le vermisseau +a fini ses vivres et réclame nouvelle pâture. Elle revient donc au +nid, dont elle sait admirablement retrouver l'invisible entrée; +elle pénètre dans le souterrain, cette fois chargée d'un gibier +plus volumineux. La proie déposée, elle quitte de nouveau le +domicile et attend au dehors le moment d'un troisième service. Ce +moment ne tarde pas à venir, car la larve consomme les victuailles +avec un dévorant appétit. Nouvelle arrivée de la mère avec +nouvelle provision. + +Pendant deux semaines à peu près que dure l'éducation de la larve, +les repas se succèdent ainsi, un à un, à mesure qu'il en est +besoin, et d'autant plus rapprochés que le nourrisson se fait plus +fort. Sur la fin de la quinzaine, il faut toute l'activité de la +mère pour suffire à l'appétit du goulu, qui traîne lourdement son +ventre au milieu des dépouilles dédaignées, pattes, anneaux cornés +de l'abdomen. À tout moment, on la voit rentrer avec une récente +capture; à tout moment, ressortir pour la chasse. Bref, le Bembex +élève sa famille au jour le jour, sans provisions amassées +d'avance, comme le fait l'oiseau apportant la becquée à ses petits +encore au nid. Des preuves multipliées qui mettent en évidence ce +genre d'éducation, bien singulier pour un Hyménoptère alimentant +sa famille de proie, j'ai déjà cité la présence de l'oeuf dans une +cellule où ne se trouve, pour provision, qu'un petit Diptère, +toujours un seul, jamais plus. Une autre preuve est la suivante, +qui n'exige pas un moment spécial pour être constatée. + +Fouillons le terrier d'un Hyménoptère qui fait les provisions de +ses larves à l'avance: si nous choisissons le moment où l'insecte +pénètre chez lui avec une proie, nous trouverons dans la cellule +un certain nombre de victimes, approvisionnement commencé, jamais +alors de larve, pas même d'oeuf, car celui-ci n'est pondu que +lorsque les vivres sont au grand complet. La ponte faite, la +cellule est close, et la mère n'y revient plus. C'est donc +uniquement dans des terriers où les visites de la mère ne sont +plus nécessaires qu'il est possible de trouver des larves à côté +des vivres plus ou moins entassés. Visitons, au contraire, le +domicile d'un Bembex, au moment où celui-ci entre avec le produit +de sa chasse. Nous sommes certains de trouver dans la cellule une +larve, plus grosse ou plus petite, au milieu de débris de vivres +déjà consommés. La ration que la mère apporte maintenant est donc +destinée à la continuation d'un repas qui dure déjà depuis +plusieurs jours et doit continuer encore avec le produit des +chasses futures. S'il nous est donné de faire cette fouille sur la +fin de l'éducation, avantage que j'ai eu aussi souvent que je l'ai +désiré, nous trouverons, sur un copieux monceau de débris, une +grosse larve ventrue, à laquelle la mère apporte encore des +victuailles fraîches. Le Bembex ne cesse l'approvisionnement et ne +quitte pour toujours la cellule que lorsque la larve, distendue +par une bouillie alimentaire d'aspect vineux, refuse le manger et +se couche, toute rebondie, sur le hachis d'ailes et de pattes du +gibier dévoré. + +Chaque fois qu'elle pénètre dans le terrier, au retour de la +chasse, la mère n'apporte qu'un seul Diptère. S'il était possible, +au moyen des débris contenus dans une cellule où l'éducation est +finie, de compter les victimes servies à la larve, on saurait +combien de fois au moins l'Hyménoptère a visité son terrier depuis +la ponte de l'oeuf. Malheureusement ces reliefs de table, mâchés +et remâchés en des moments de disette, sont pour la plupart +méconnaissables. Mais si l'on ouvre une cellule dont le nourrisson +soit moins avancé, les vivres se prêtent à l'examen, quelques +pièces encore entières ou presque entières, les autres, plus +nombreuses, se trouvant à l'état de tronçons assez bien conservés +pour être déterminés. Tout incomplet qu'il est, le dénombrement +obtenu dans ces conditions frappe de surprise, en montrant quelle +activité doit déployer l'Hyménoptère pour suffire au service d'une +pareille table. Voici la carte de l'un des menus observés. + +En fin septembre, autour de la larve du Bembex de Jules (_B. +Julii_)[9], parvenue à peu près au tiers de la taille qu'elle doit +définitivement acquérir, je trouve le gibier dont suit le détail. +-- 6 _Echinomyia rubescens, _deux entiers et quatre dépecés; 4 +_Syrphus corolloe_, deux au complet, deux autres en pièces; 3 +_Gonia atra_, tous les trois intacts et dont un apporté à +l'instant même par la mère, ce qui m'a fait découvrir le terrier; +2 _Pollenia ruficollis_, l'un intact, l'autre entamé; le +_Bombylius_ réduit en marmelade; 2 _Echinomyia intermedia_, à +l'état de débris; enfin 2 _Pollenia floralis, _encore à l'état de +débris. Total: 20 pièces. Voilà certes un menu aussi abondant que +varié; mais comme la larve n'a guère que le tiers de la grosseur +finale, la carte complète du festin pourrait bien s'élever à une +soixantaine de pièces. + +La vérification de ce somptueux chiffre peut s'obtenir sans +difficulté aucune: je vais remplacer moi-même le Bembex dans ses +soins maternels et fournir à la larve de vivres jusqu'à satiété. +Je déménage la cellule dans une petite boîte de carton, que je +meuble d'une couche de sable. Sur ce lit est déposée la larve, +avec tous les égards dus à son délicat épiderme. Autour d'elle, +sans oublier un débris, je range les provisions de bouche dont +elle était pourvue. Enfin je reviens chez moi, la boîte toujours à +la main pour éviter des secousses qui pourraient renverser le +logis sens dessus dessous et mettre en péril mon élève pendant un +trajet de plusieurs kilomètres. Quelqu'un qui m'eût vu, sur la +route poudreuse de Nîmes, exténué de fatigue et portant à la main, +avec un soin religieux, le fruit unique de ma pénible course, un +vilain ver faisant ventre d'un monceau de mouches, eût certes bien +souri de ma naïveté. + +Le voyage s'accomplit sans encombre: à mon arrivée, la larve +continuait paisiblement de manger ses Diptères, comme si de rien +n'était. Le troisième jour de la captivité, les vivres pris dans +le terrier même étaient achevés; le ver, de sa bouche pointue, +fouillait dans le tas de débris sans rien trouver à sa convenance; +les parcelles saisies, trop arides, lambeaux cornés et dépourvus +de suc, étaient rejetées avec dégoût. Le moment est venu pour moi +de continuer le service alimentaire. Les premiers Diptères à ma +portée, tel sera le régime de ma prisonnière. Je les tue en les +pressant entre les doigts, mais sans les écraser. La première +ration se compose de 3 _Eristalis tenax_ et de le _Sarcophaga_. En +vingt-quatre heures, tout était dévoré. Le lendemain, je sers 2 +Éristales et 4 Mouches domestiques. Il y en eut assez pour la +journée, mais pas de reste. Je continuai de la sorte pendant huit +jours, donnant chaque matin au ver ration plus copieuse. Le +neuvième, la larve refuse toute nourriture et se met à filer son +cocon. Le relevé de ses huit jours de bombance se chiffre par le +nombre de 62 pièces, composées principalement d'Éristales et de +Mouches domestiques; ce qui, joint aux 20 pièces trouvées entières +ou en débris dans la cellule, forme un total de 82. + +Il est possible que je n'aie pas élevé ma larve avec la sobriété +hygiénique et la sage épargne qu'eût observées la mère; il y a eu +peut-être du gaspillage dans des vivres servis quotidiennement en +une seule fois et abandonnés à l'entière discrétion du ver. En +quelques circonstances, j'ai cru reconnaître que les choses ne se +passent pas ainsi dans la cellule maternelle, car mes notes +relatent des faits dans le genre du suivant. -- Dans les sables +des alluvions de la Durance, je mets à découvert un terrier où +l'Hyménoptère (_Bembex oculata)_ vient de pénétrer avec un +_Sarcophaga agricola_. Au fond du clapier, je trouve une larve, de +nombreux débris et quelques Diptères complets, savoir: 4 +_Sphoerophoria scripta, _1 _Onesia viarum_, et 2 _Sarcophaga +agricola_ dont fait partie celui que le Bembex vient d'apporter +sous mes yeux. Or, il est à remarquer qu'une moitié de ce gibier, +les Sphérophories, est tout au fond de la cellule, sous la dent +même de la larve; tandis que l'autre moitié est encore dans la +galerie, sur le seuil de la cellule, et par conséquent hors des +atteintes du ver, incapable de se déplacer. Il me paraît donc que +la mère dépose provisoirement ses captures, lorsque la chasse +abonde, sur le seuil de la cellule, et forme un magasin de réserve +où elle puise à mesure qu'il en est besoin, surtout en des jours +pluvieux pendant lesquels tout travail chôme. + +Ainsi pratiquée avec économie, la distribution des vivres +préviendrait des gaspillages que je n'ai pas su éviter avec ma +larve, trop somptueusement traitée peut-être. J'abaisse donc le +chiffre obtenu et je le réduis à une soixantaine de pièces, de +taille médiocre, comprise entre celle de la Mouche domestique et +de l'_Eristalis tenax_. Tel serait à peu près le nombre de +Diptères servis par la mère à la larve lorsque la proie est de +médiocre volume, ce qui a lieu pour tous les Bembex de ma région, +excepté le Bembex rostré (_B. rostrata)_, et le Bembex bidenté +(_B. bidentata_), qui affectionnent particulièrement les Taons. +Pour ceux-ci le chiffre des victimes serait d'une à deux +douzaines, suivant la grosseur du Diptère qui varie beaucoup d'une +espèce à l'autre du genre Taon. + +Pour ne plus revenir sur la nature des vivres, je donne ici +l'énumération des Diptères observés dans les terriers des six +espèces de Bembex qui font le sujet de ce travail. + +1)_ Bembex olivacea_ Rossi. -- J'ai vu cette espèce à Cavaillon, +une seule fois, avec des _Lucilia Caesar_ pour approvisionnement. +Les cinq espèces suivantes sont communes aux environs d'Avignon. + +2) _Bembex oculata Jur_. -- Le Diptère sur lequel l'oeuf est pondu +consiste le plus souvent en une Sphérophorie, _Sphoerophoria +scripta_ surtout; parfois en un _Geron gibbosus_. Les provisions +ultérieures comprennent: _Stomoxys calcitrans, Pollenia +ruficollis, Pollenia rudis, Pipiza nigripes, Syrphus corolloe, +Onesia viarum, Calliphora vomitoria, Echinomyia intermedia, +Sarcophaga agricola, Musca domestica._ L'approvisionnement +habituel consiste en Stomoxys calcitrans, dont j'ai bien des fois +trouvé de 5 à 6 individus dans un seul terrier. + +3) _Bembex tarsata_ Lat. -- Celui-ci dépose également son oeuf sur +le _Sphoerophoria tarsata_. Il chasse ensuite: _Anthrax flava, +Bombylius nitidulus, Eristalis oeneus, Eristalis sepulchralis, +Merodon spinipes, Syrphus corollae, Helophilus trivittatus, Zodion +notatum._ Son gibier de prédilection consiste en Bombyles et en +Anthrax. + +4) _Bembex Julii_ (sp. nov.). -- L'oeuf est déposé soit sur un +_Sphaerophoria_, soit sur un _Pollenia floralis_. Les vivres sont +un mélange de _Syrphus corollae, Echinomyia rubescens, Echinomyia +intermedia, Gonia atra, Pollenia floralis, Pollenia ruficollis, +Clytia pellucens, Lucilia Caesar, Dexia rustica, Bombylius._ + +5) _Bembex rostrata_ Fab. -- Celui-ci est par excellence un +consommateur de Taons. Il pond son oeuf sur un _Syrphus corollae_, +sur un _Lucilia Caesar_; puis il sert à sa larve exclusivement du +gros gibier appartenant aux diverses espèces du genre _Tabanus_. + +6) _Bembex bidentata _V. L. -- Encore un passionné chasseur de +Taons. Je ne lui ai pas reconnu d'autre gibier, et j'ignore sur +quel autre Diptère il pond son oeuf. + +Cette variété de provisions démontre que les Bembex n'ont pas de +goûts exclusifs et s'attaquent indifféremment à toutes les espèces +de Diptères que leur offrent les hasards de la chasse. Il paraît y +avoir néanmoins quelques prédilections. Ainsi une espèce consomme +surtout des Bombyles, une seconde des Stomoxys, une troisième et +une quatrième des Taons. + +CHAPITRE XVII +LA CHASSE AUX DIPTÈRES + +Après ce relevé des vivres des Bembex sous forme de larve, il +convient de rechercher le motif qui peut faire adopter par ces +Hyménoptères un mode d'approvisionnement si exceptionnel parmi les +fouisseurs. Pourquoi, au lieu d'emmagasiner au préalable une +quantité suffisante de vivres sur lesquels l'oeuf serait pondu, ce +qui permettrait de clore, immédiatement après, la cellule et de +n'y plus revenir; pourquoi, dis-je, l'Hyménoptère s'astreint-il à +ce labeur d'aller et revenir sans cesse, pendant une quinzaine de +jours, du terrier aux champs et des champs au terrier, s'ouvrant +chaque fois avec effort un chemin dans le sable éboulé, soit pour +chasser aux environs, soit pour apporter à la larve la capture du +moment? C'est ici, avant tout, une question de fraîcheur de +vivres, question capitale, car le ver refuse absolument tout +gibier faisandé, envahi par la pourriture: comme aux vers des +autres fouisseurs, il lui faut de la chair fraîche, et toujours de +la chair fraîche. + +Nous venons de voir, au sujet des Cerceris, des Sphex et des +Ammophiles, comment la mère résout le problème des conserves +alimentaires, le problème qui consiste à déposer par avance dans +la cellule la quantité nécessaire de gibier et à le maintenir des +semaines entières dans un parfait état de fraîcheur, que dis-je, +presque à l'état de vie, bien que les victimes soient immobiles +ainsi que l'exige la sécurité du vermisseau qui en fait pâture. +Les ressources les plus savantes de la physiologie accomplissent +cette merveille. Le stylet à venin est dardé dans les centres +nerveux une seule fois, ou bien à diverses reprises, suivant la +structure de l'appareil d'innervation. Ainsi opérée, la victime +conserve les attributs de la vie, moins l'aptitude de se mouvoir. + +Examinons si les Bembex font usage de cette profonde science du +meurtre. Les Diptères retirés d'entre les pattes du ravisseur +entrant dans son terrier ont, pour la plupart, toutes les +apparences de la mort. Ils sont immobiles; rarement, sur quelques- +uns, peut-on constater de légères convulsions des tarses, derniers +vestiges d'une vie qui s'éteint. Les mêmes apparences de mort +complète se retrouvent habituellement chez les insectes non tués +en réalité, mais paralysés par l'habile coup de dard des Cerceris +et des Sphégiens. La question de vie ou de mort ne peut alors se +décider que d'après la manière dont se conservent les victimes. + +Mis dans de petits cornets de papier ou dans des tubes de verre, +les Orthoptères des Sphex, les Chenilles des Ammophiles, les +Coléoptères des Cerceris gardent la flexibilité de leurs membres, +la fraîcheur de leur coloration et l'état normal de leurs viscères +pendant des semaines et des mois entiers. Ce ne sont pas des +cadavres, mais des corps plongés dans une torpeur qui n'aura pas +de réveil. Les Diptères des Bembex se comportent tout autrement. +Les Éristales, les Syrphes, tous ceux enfin dont la livrée +présente quelque vive coloration, perdent en peu de temps l'éclat +de leur parure. Les yeux de certains Taons, magnifiquement dorés +avec trois bandes pourpres, pâlissent vite et se ternissent comme +le fait le regard d'un mourant. Tous ces Diptères, grands et +petits, enfouis dans des cornets où l'air circule, se dessèchent +en deux ou trois jours et deviennent cassants; tous, préservés de +l'évaporation dans des tubes de verre où l'air est stagnant, se +moisissent et se corrompent. Ils sont donc morts, bien réellement +morts lorsque l'Hyménoptère les apporte à la larve. Si quelques- +uns conservent encore un reste de vie, peu de jours, peu d'heures +terminent leur agonie. Ainsi, par défaut de talent dans l'emploi +de son stylet ou pour tout autre motif, l'assassin tue à fond ses +victimes. + +Étant connue cette mort complète du gibier au moment où il est +saisi, qui n'admirerait la logique des manoeuvres des Bembex? +Comme tout se suit méthodiquement, comme tout s'enchaîne dans les +actes de l'Hyménoptère avisé! Les vivres ne pouvant se conserver +sans pourriture au delà de deux ou trois jours, ne doivent pas +être emmagasinés au grand complet dès le début d'une éducation qui +durera pour le moins une quinzaine; forcément la chasse et la +distribution doivent se faire au jour le jour, peu à peu, à mesure +que le ver grandit. La première ration, celle qui reçoit l'oeuf, +durera plus longtemps que les autres; il faudra plusieurs jours au +naissant vermisseau pour en manger les chairs. Il la faut par +conséquent de petite taille, sinon la corruption gagnerait la +pièce avant qu'elle fut consommée. Cette pièce ne sera donc pas un +Taon volumineux, un corpulent Bombyle, mais bien une menue +Sphérophorie, ou quelque chose de semblable, tendre repas pour un +ver si délicat encore. Viendront après et par ordre croissant les +pièces de haute venaison. + +En l'absence de la mère, le terrier doit être clos pour éviter à +la larve de fâcheuses invasions; l'entrée néanmoins doit pouvoir +s'ouvrir très fréquemment, à la hâte, sans difficulté sérieuse, +lorsque l'Hyménoptère rentre, chargé de son gibier et guetté par +d'audacieux parasites. Ces conditions feraient défaut dans un sol +consistant, tel que celui où d'habitude s'établissent les +Hyménoptères fouisseurs: la porte, béante par elle-même, +demanderait chaque fois un travail pénible et long, soit pour être +obstruée avec de la terre et du gravier, soit pour être +désobstruée. Le domicile sera, par conséquent, creusé dans un +terrain très mobile à la surface, dans un sable fin et sec, qui +cédera aussitôt au moindre effort de la mère et, en s'éboulant, +fermera de lui-même la porte, ainsi qu'une tapisserie flottante +qui, repoussée de la main, livre passage et se remet en place. Tel +est l'enchaînement des actes que déduit la raison de l'homme et +que met en pratique la sapience des Bembex. + +Pour quel motif le ravisseur met-il à mort le gibier saisi, au +lieu de le paralyser simplement? Est-ce défaut d'habileté dans +l'emploi de son dard? est-ce difficulté provenant soit de +l'organisation des Diptères, soit des manoeuvres usitées pour la +chasse? Je dois avouer tout d'abord que mes tentatives ont échoué +pour mettre un Diptère, sans le tuer, dans cet état d'immobilité +complète où il est si facile de plonger un Bupreste, un Charançon, +un Scarabée, en inoculant, avec la pointe d'une aiguille, une +gouttelette d'ammoniaque dans la région ganglionnaire du thorax. +L'insecte expérimenté difficilement devient immobile; et quand il +ne remue plus, la mort réelle est arrivée, comme le prouve la +prochaine corruption ou la dessiccation. Mais j'ai trop de +confiance dans les ressources de l'instinct, j'ai été témoin de +trop de problèmes ingénieusement résolus pour croire qu'une +difficulté insurmontable pour l'expérimentateur puisse arrêter la +bête. Aussi, sans mettre en doute le talent meurtrier des Bembex, +volontiers j'inclinerais vers d'autres motifs. + +Peut-être le Diptère, si mollement cuirassé, si peu replet, disons +le mot, si maigre, ne pourrait, une fois paralysé par le dard +résister assez longtemps à l'évaporation et se dessécherait +pendant deux ou trois semaines d'attente. Considérons la fluette +Sphérophorie, première bouchée de la larve. Pour suffire à +l'évaporation, qu'y a-t-il en liquide dans ce corps? Un atome, un +rien. Le ventre est une fine lanière; ses deux parois se touchent. +Des conserves alimentaires peuvent-elles avoir pour base un tel +gibier, dont l'évaporation tarit en quelques heures les humeurs, +lorsque la nutrition ne les renouvelle pas? C'est au moins +douteux. + +Passons au mode de chasse pour achever de jeter quelque lumière +sur ce point. Dans la proie retirée d'entre les pattes des Bembex, +il n'est pas rare d'observer des indices d'une prise faite à la +hâte, sans ménagements au hasard d'une lutte désordonnée. Le +Diptère a parfois la tête tournée sens devant derrière, comme si +le ravisseur lui eût tordu le cou; ses ailes sont chiffonnées; sa +fourrure, quand il en possède, est ébouriffée. J'en ai vu avec le +ventre ouvert d'un coup de mandibules, et des pattes emportées +dans la bataille. D'habitude, cependant, la pièce est intacte. + +N'importe: vu la nature du gibier, doué d'ailes promptes à la +fuite, la prise doit se faire avec une brusquerie qui ne permet +guère, ce me semble, d'obtenir la paralysie sans la mort. Un +Cerceris en face de son lourd Charançon, un Sphex aux prises avec +le Grillon corpulent ou l'Éphippigère ventrue, l'Ammophile qui +tient sa Chenille par la peau de la nuque, ont tous les trois la +partie belle avec une proie trop lente pour éviter l'attaque. Ils +peuvent prendre leur temps, choisir à l'aise le point mathématique +où le dard doit pénétrer et opérer enfin avec la précaution d'un +physiologiste qui sonde du scalpel le patient étendu sur la table +de travail. Mais pour les Bembex, c'est bien une autre affaire: à +la moindre alerte, la proie prestement décampe, et son vol défie +celui du ravisseur. L'Hyménoptère doit fondre à l'improviste sur +son gibier, sans mesurer l'attaque, sans ménager les coups, comme +le fait l'Autour chassant dans les guérets. Mandibules, griffes, +dard, toutes les armes doivent concourir à la fois à la chaude +mêlée pour terminer au plus vite une lutte où la moindre +indécision laisserait à l'attaqué le temps de fuir. Si ces +prévisions sont d'accord avec les faits, la capture des Bembex ne +saurait être qu'un cadavre ou du moins une proie blessée à mort. + +Eh bien, ces prévisions sont justes: l'attaque du Bembex se fait +avec une fougue que ne désapprouverait pas l'oiseau de proie. +Surprendre l'Hyménoptère en chasse n'est pas chose aisée; +vainement on s'armerait de patience pour épier le ravisseur aux +environs du terrier: l'occasion favorable ne se présenterait pas, +car l'insecte s'envole au loin, et il est impossible de le suivre +dans ses rapides évolutions. Ses manoeuvres me seraient sans doute +inconnues sans le concours d'un meuble dont certes je n'avais +jamais attendu pareil service. Je veux parler de mon parapluie, +qui me servait de tente contre le soleil au milieu des sables du +bois des Issarts. + +Je n'étais pas seul à profiter de son ombre; ma société était +habituellement nombreuse. Des Taons d'espèces diverses venaient se +réfugier sous le dôme de soie, et se tenaient, paisibles, qui +d'ici, qui de là, sur l'étoffe tendue. Leur compagnie me faisait +rarement défaut lorsque la chaleur était accablante. Pour tromper +mes heures d'inaction, j'aimais à voir leurs gros yeux dorés, qui +reluisaient comme des escarboucles à la voûte de mon abri; +j'aimais à suivre leur grave marche quand un point trop échauffé +au plafond les obligeait de se déplacer un peu. + +Un jour: pan! La soie tendue résonne comme la membrane d'un +tambour. Quelque gland peut-être vient de tomber d'un chêne sur le +parapluie. Bientôt après, coup sur coup: pan! pan! Un mauvais +plaisant viendrait-il troubler ma solitude et lancer sur le +parapluie des glands ou de menus cailloux? Je sors de ma tente, +j'inspecte le voisinage: rien. Le même coup sec se reproduit. Je +porte mes regards au plafond et le mystère s'explique. Les Bembex +du voisinage, consommateurs de Taons, avaient découvert les riches +victuailles qui me faisaient société, et pénétraient effrontément +sous l'abri pour piller au plafond les Diptères. Les choses se +passaient à souhait, je n'avais qu'à laisser faire et à regarder. + +De moment en moment, un Bembex entrait brusque comme l'éclair, et +s'élançait au plafond de soie, qui résonnait d'un coup sec. +Quelque chose se passait là-haut de tumultueux, où l'oeil ne +distinguait plus l'attaquant de l'attaqué, tant la mêlée était +vive. La lutte n'avait pas une durée appréciable: l'Hyménoptère se +retirait tout aussitôt avec une proie entre les pattes. Le stupide +troupeau de Taons, à cette soudaine irruption qui les décimait +l'un après l'autre, reculait un peu tout à la ronde, sans +abandonner le perfide abri. Il faisait si chaud au dehors! +pourquoi s'émouvoir? + +Il est clair qu'une telle soudaineté dans l'attaque et une telle +promptitude dans l'enlèvement de la proie ne permettent pas au +Bembex de régler le jeu de son poignard. L'aiguillon remplit son +office sans doute, mais il est dirigé sans précision vers les +points que les hasards de la lutte mettent à sa portée. Pour +donner le coup de grâce à leurs Taons mal sacrifiés, et se +débattant encore entre les pattes du ravisseur, j'ai vu des Bembex +mâchonner la tête et le thorax des victimes. Ce trait à lui seul +démontre que l'Hyménoptère veut un vrai cadavre et non une proie +paralysée, puisqu'il met si peu de ménagement à terminer l'agonie +du Diptère. Tout considéré, je pense donc que, d'une part, la +nature du gibier trop prompt à se dessécher, et d'autre part les +difficultés d'une attaque aussi rapide, sont cause que les Bembex +servent à leurs larves une proie morte, et les approvisionnent par +conséquent au jour le jour. + +Suivons l'Hyménoptère quand il rentre au terrier avec sa capture +maintenue sous le ventre entre les pattes. En voici un, le Bembex +tarsier (B. tarsata) qui arrive chargé d'un Bombyle. Le nid est +placé au pied sablonneux d'un talus vertical. L'approche du +chasseur s'annonce par un bourdonnement aigu, qui a quelque chose +de plaintif, et ne discontinue tant que l'insecte n'a pas mis pied +à terre. On voit le Bembex planer au haut du talus, puis descendre +suivant la verticale avec beaucoup de lenteur et de +circonspection, tout en faisant entendre son bourdonnement aigu. +Si quelque chose d'insolite vient à se révéler à son perçant +regard, il ralentit la descente, plane un moment, remonte, +redescend, puis s'enfuit prompt comme un trait. Après quelques +instants, le voici revenu. En planant à une certaine élévation, il +a l'air d'inspecter les lieux, comme du haut d'un observatoire. La +descente verticale recommence avec la plus circonspecte lenteur; +enfin l'Hyménoptère s'abat sans indécision aucune, en un point que +rien à mes yeux ne distingue du reste de la surface sablonneuse. +Le piaulement plaintif à l'instant cesse. + +L'insecte, sans doute, a pris terre un peu au hasard, puisque +l'oeil le plus exercé ne saurait distinguer un point de l'autre +sur la nappe de sable; il s'est abattu par à peu près aux environs +du logis, dont il va maintenant rechercher l'entrée, masquée, lors +de la dernière sortie, non seulement par l'éboulement naturel des +matériaux mais encore par les scrupuleux coups de balai de +l'Hyménoptère. Mais non: le Bembex n'hésite pas du tout, il ne +tâtonne pas, il ne cherche pas. On s'accorde à voir dans les +antennes des organes propres à diriger les insectes dans leurs +recherches. En ce moment de la rentrée au nid, je ne vois rien de +particulier dans le jeu des antennes. Sans lâcher un seul moment +son gibier, le Bembex gratte un peu devant lui, au point même où +il a pris pied, pousse du front et entre tout aussitôt avec le +Diptère sous le ventre. Le sable s'éboule, la porte se ferme, et +voilà l'Hyménoptère chez lui. + +En vain, des centaines de fois, j'ai assisté au retour du Bembex +dans son domicile; c'est toujours avec un étonnement nouveau que +je vois le clairvoyant insecte retrouver sans hésitation une porte +que rien n'indique. Cette porte, en effet, est dissimulée avec un +soin jaloux, non maintenant après l'entrée du Bembex, car le +sable, plus ou moins bien éboulé ne se nivelle pas par sa propre +chute et laisse tantôt une légère dépression, tantôt un porche +incomplètement obstrué; mais bien après la sortie de +l'Hyménoptère, car celui-ci, partant pour une expédition, ne +néglige jamais de retoucher le résultat de l'éboulement naturel. +Attendons son départ, et nous le verrons, avant de s'éloigner, +balayer les devants de sa porte et les niveler avec une +scrupuleuse attention. La bête partie, je défierais l'oeil le plus +perspicace de retrouver l'entrée. Pour la retrouver, lorsque la +nappe sablonneuse était de quelque étendue, il me fallait recourir +à une sorte de triangulation; et, que de fois encore, après +quelques heures d'absence, mes combinaisons de triangles et mes +efforts de mémoire se sont trouvés en défaut! Il me restait le +jalon, le fétu de graminée implanté sur le seuil de la porte, +moyen non toujours efficace, car l'insecte, en ses continuelles +retouches à l'extérieur du nid, trop souvent faisait disparaître +le bout de paille. + +CHAPITRE XVIII +UN PARASITE. LE COCON + +Je viens de montrer le Bembex planant, chargé de sa capture, au- +dessus du nid, puis descendant d'un vol vertical, très lent, et +accompagné d'une sorte de piaulement plaintif. Cette arrivée +circonspecte, hésitante, pourrait faire croire que l'insecte +examine de haut le terrain pour retrouver sa porte, et cherche, +avant de prendre pied, à bien se remémorer les lieux. Mais un +autre motif est en jeu, ainsi que je vais l'exposer. Dans les +conditions habituelles, lorsque rien de périlleux n'attire son +attention, l'Hyménoptère survient brusquement, d'un vol impétueux, +et, sans planer avec piaulement, sans hésiter, s'abat aussitôt sur +le seuil de sa porte ou très près. Toute recherche est inutile, +tant sa mémoire est fidèle. Informons-nous donc des causes de +cette arrivée hésitante à laquelle je viens de faire assister le +lecteur. + +L'insecte plane, descend lentement, remonte, s'enfuit et revient, +parce qu'un danger très grave menace le nid. Son bourdonnement +plaintif est signe d'anxiété: il ne le fait pas entendre quand il +n'y a pas péril. Quel est alors l'ennemi? Serait-ce moi, assis +pour l'observer? Mais non: je ne suis rien pour lui, rien qu'une +masse, un bloc, indigne sans doute de son attention. L'ennemi +redoutable, l'ennemi terrible, qu'il faut éviter à tout prix, est +là, à terre, bien immobile sur le sable, à proximité du domicile. +C'est un petit Diptère, de très pauvre apparence, de tournure +inoffensive. Ce moucheron de rien est l'effroi du Bembex. +L'audacieux bourreau des Diptères, lui qui tord si prestement le +cou aux Taons, colosses repus de sang sur le dos d'un boeuf, n'ose +entrer chez lui parce qu'il se voit guetté par un autre Diptère, +vrai pygmée qui fournirait à peine une bouchée à ses larves. + +Que ne fond-il sur lui pour s'en débarrasser? L'Hyménoptère a le +vol assez prompt pour l'atteindre; et si petite que soit la prise, +les larves ne la dédaigneront pas, puisque tout Diptère leur est +bon. Mais non: le Bembex fuit devant un ennemi qu'il mettrait en +pièces d'un seul coup de mandibules; il me semble voir le chat +fuir, affolé de peur, devant une souris. L'ardent chasseur de +Diptères est chassé par un autre Diptère, et l'un des plus petits. +Je m'incline sans espérer jamais comprendre ce renversement des +rôles. Pouvoir se débarrasser sans difficulté d'un ennemi mortel, +qui médite la ruine de votre famille et qui en deviendrait le +régal, pouvoir cela et ne pas le faire quand l'ennemi est là, à +votre portée, vous guettant, vous bravant, c'est le comble de +l'aberration chez l'animal. Aberration n'est pas du tout le mot; +disons plutôt harmonie des êtres, car, puisque ce misérable +Diptère a son petit rôle à remplir dans l'ensemble des choses, +faut-il encore que le Bembex le respecte et fuit lâchement devant +lui, sinon, depuis longtemps, il n'y en aurait plus au monde. + +Traçons ici l'histoire de ce parasite. Parmi les nids des Bembex, +il s'en trouve, et très fréquemment, qui sont occupés à la fois +par la larve de l'Hyménoptère et par d'autres larves, étrangères à +la famille et goulues commensales de la première. Ces étrangères +sont plus petites que le nourrisson du Bembex, en forme de larme +et de couleur vineuse due à la teinte de la bouillie alimentaire +que laisse entrevoir la transparence du corps. Leur nombre est +variable: une demi-douzaine souvent, parfois dix et davantage. +Elles appartiennent à une espèce de Diptère, ainsi qu'il résulte +de leur forme et comme le confirment les pupes que l'on rencontre +à leur place. L'éducation en domesticité achève la démonstration. +Élevées dans des boîtes, sur une couche de sable, avec des mouches +que l'on renouvelle chaque jour, elles deviennent des pupes, d'où, +l'année d'après, sort un petit Diptère, un Tachinaire du genre +Miltogramme. + +C'est le même Diptère qui, embusqué aux environs du terrier, cause +au Bembex de si vives appréhensions. La terreur de l'Hyménoptère +n'est que trop fondée. Voyez, en effet, ce qui se passe au logis. +Autour du monceau de vivres, que la mère s'exténue à maintenir en +quantité suffisante, en compagnie du nourrisson légitime, six à +dix convives affamés, qui, de leur bouche aiguë, piquent au tas +commun, sans plus de réserve que s'ils étaient chez eux. La +concorde paraît régner à table. Je n'ai jamais vu la larve +légitime se formaliser de l'indiscrétion des larves étrangères, ni +celles-ci faire mine de vouloir troubler le repas de l'autre. +Toutes, pêle-mêle, prennent au tas et mangent tranquilles, sans +chercher noise aux voisines. + +Jusque-là tout serait pour le mieux s'il ne survenait grave +difficulté. Si active que soit la mère nourrice, il est clair +qu'elle ne peut suffire à pareille dépense. Il lui fallait +d'incessantes expéditions de chasse pour nourrir une seule larve, +la sienne; que sera-ce si elle doit alimenter à la fois une +quinzaine de goulues? Le résultat de cet énorme accroissement de +famille ne peut être que la disette, la famine même, non pour les +larves du Diptère qui, plus hâtives dans leur développement, +devancent la larve du Bembex et profitent des jours où l'abondance +est encore possible, vu le très jeune âge de leur amphitryon; mais +bien pour celui-ci, qui atteint l'heure de la métamorphose sans +pouvoir réparer le temps perdu. D'ailleurs, si les premiers +convives, devenus pupes, lui laissent la table libre, d'autres +surviennent tant que la mère pénètre dans le nid et achèvent de +l'affamer. + +Dans les terriers envahis par de nombreux parasites, la larve du +Bembex est effectivement bien inférieure pour la grosseur à ce que +supposerait le tas de vivres consommés, et dont les débris +encombrent la cellule. Toute flasque, émaciée, réduite à la +moitié, au tiers de la taille normale, elle essaie vainement de +tisser un cocon dont elle ne possède pas les matériaux de soie; +elle périt en un coin du logis parmi les pupes de ses convives +plus heureux qu'elle. Sa fin peut être plus cruelle encore. Si les +vivres manquent, si la mère nourrice tarde trop de revenir avec de +la pâture, les Diptères dévorent la larve du Bembex. Je me suis +assuré de cette noire action en élevant moi-même la nichée. Tout +allait bien tant que les vivres abondaient; mais, si par oubli ou +à dessein, la ration quotidienne était supprimée, le lendemain ou +le surlendemain, j'étais sûr de trouver les larves du Diptère +dépeçant avec avidité la larve du Bembex. Ainsi, lorsque le nid +est envahi par les parasites, la larve légitime doit fatalement +périr, soit de faim, soit de mort violente; et tel est le motif +qui rend si odieuse au Bembex la vue des Miltogrammes rôdant +autour de son logis. + +Les Bembex ne sont pas les seules victimes de ces parasites: tous +les Hyménoptères fouisseurs indistinctement ont leurs terriers +dévalisés par des Tachinaires, des Miltogrammes surtout. Divers +observateurs, notamment Lepeletier de Saint-Fargeau, ont parlé des +manoeuvres de ces effrontés Diptères; mais aucun, que je sache, +n'a entrevu le côté si curieux du parasitisme aux dépens des +Bembex. Je dis si curieux, car, en effet, les conditions sont bien +différentes. Les nids des autres fouisseurs sont approvisionnés à +l'avance, et le Miltogramme dépose ses oeufs sur les pièces de +gibier au moment où elles sont introduites. L'approvisionnement +terminé et son oeuf pondu, l'Hyménoptère clôture la cellule, où +désormais éclosent et vivent ensemble la larve légitime et les +larves étrangères, sans jamais être visitées dans leur solitude. +Le brigandage des parasites est donc ignoré de la mère et reste +impuni faute d'être connu. + +Avec les Bembex, c'est bien tout autre chose. La mère rentre à +tout moment chez elle, pendant les deux semaines que dure +l'éducation; elle sait sa géniture en compagnie de nombreux +intrus, qui s'approprient la majeure partie des vivres; elle +touche, elle sent au fond de l'antre, toutes les fois qu'elle sert +sa larve, ces affamés commensaux qui, loin de se contenter des +restes, se jettent sur le meilleur; elle doit s'apercevoir, si +bornées que soient ses évaluations numériques, que douze sont plus +que un; les dépenses en victuailles disproportionnées avec ses +moyens de chasse l'en avertiraient d'ailleurs; et cependant, au +lieu de prendre ces hardis étrangers par la peau du ventre et de +les jeter à la porte, elle les tolère pacifiquement. + +Que dis-je: elle les tolère? Elle les nourrit, elle leur apporte +la becquée, ayant peut-être pour ces intrus la même tendresse +maternelle que pour sa propre larve. C'est ici une nouvelle +édition de l'histoire du Coucou, mais avec des circonstances +encore plus singulières. Que le Coucou, presque de la taille de +l'Épervier, dont il a le costume, en impose assez pour introduire +impunément son oeuf dans le nid de la faible Fauvette; que celle- +ci, à son tour, dominée peut-être par l'aspect terrifiant de son +nourrisson à face de crapaud, accepte l'étranger et lui donne ses +soins, à la rigueur cela comporte un semblant d'explication. Mais +que dirions-nous de la Fauvette qui, devenue parasite, irait, avec +une superbe audace, confier ses oeufs à l'aire de l'oiseau de +proie, au nid de l'Épervier lui-même, le sanguinaire mangeur de +Fauvettes; que dirions-nous de l'oiseau de rapine qui accepterait +le dépôt et tendrement élèverait la nichée d'oisillons? C'est +précisément là ce que fait le Bembex, ravisseur de Diptères qui +soigne d'autres Diptères, giboyeur qui distribue la pâture à un +gibier dont le dernier régal sera sa propre larve éventrée. Je +laisse à d'autres plus habiles le soin d'interpréter ces +étonnantes relations. + +Assistons à la tactique employée par le Tachinaire dans le but de +confier ses oeufs au nid du fouisseur. Il est de règle absolue que +le moucheron ne pénètre jamais dans le terrier, le trouvât-il +ouvert et le propriétaire absent. Le madré parasite se garderait +bien de s'engager dans un couloir où, n'ayant plus la liberté de +fuir, il pourrait payer cher son impudente audace. Pour lui, +l'unique moment propice à ses desseins, moment qu'il guette avec +une exquise patience, est celui où l'Hyménoptère s'engage dans la +galerie, le gibier sous le ventre. En cet instant-là, si court +qu'il soit, lorsque le Bembex ou tout autre fouisseur a la moitié +du corps engagée dans l'entrée et va disparaître sous terre, le +Miltogramme accourt au vol, se campe sur la pièce de gibier qui +déborde un peu l'extrémité postérieure du ravisseur, et tandis que +celui-ci est ralenti par les difficultés de l'entrée, l'autre, +avec une prestesse sans pareille, pond sur la proie un oeuf, deux +même, trois coup sur coup. + +L'hésitation de l'Hyménoptère, empêtré de sa charge, a la durée +d'un clin d'oeil; n'importe: cela suffit au moucheron pour +accomplir son méfait sans se laisser entraîner au delà du seuil de +la porte. Quelle ne doit pas être la souplesse de fonction des +organes pour se prêter à cette ponte instantanée! Le Bembex +disparaît, introduisant lui-même l'ennemi au logis; et le +Tachinaire va se tapir au soleil, à proximité du terrier, pour +méditer de nouvelles noirceurs. Si l'on désire vérifier que les +oeufs du Diptère ont été réellement déposés pendant cette rapide +manoeuvre, il suffit d'ouvrir le terrier et de suivre le Bembex au +fond du logis. La proie qu'on lui saisit porte en un point du +ventre au moins un oeuf, parfois plus, suivant la durée du retard +éprouvé à l'entrée. Ces oeufs, de très petite taille, ne peuvent +appartenir qu'au parasite; d'ailleurs, s'il restait des doutes, +l'éducation à part dans une boîte donne pour résultat des larves +de Diptère, plus tard des pupes et enfin des Miltogrammes. + +L'instant adopté par le moucheron est choisi avec un discernement +supérieur: c'est le seul où il lui soit permis d'accomplir ses +desseins sans péril, sans vaines poursuites. L'Hyménoptère, à demi +engagé dans le vestibule, ne peut voir l'ennemi, si audacieusement +campé sur l'arrière-train de la proie; s'il soupçonne la présence +du bandit, il ne peut le chasser, n'ayant pas sa liberté de +mouvements dans l'étroit couloir; enfin, malgré toutes ses +précautions pour faciliter l'entrée, il ne peut disparaître +toujours sous terre avec la célérité nécessaire, tant le parasite +est prompt. En vérité, voilà l'instant propice et le seul, puisque +la prudence défend au Diptère de pénétrer dans l'antre où d'autres +Diptères, bien plus vigoureux que lui, servent de pâture à la +larve. Au dehors, en plein air, la difficulté est insurmontable, +tant est grande la vigilance des Bembex. Donnons un instant à +l'arrivée de la mère lorsque son domicile est surveillé par des +Miltogrammes. + +Quelques-uns de ces moucherons, tantôt plus, tantôt moins, trois +ou quatre d'habitude, sont posés sur le sable, dans une immobilité +complète, tous les regards tournés vers le terrier, dont ils +savent très bien l'entrée, si dissimulée qu'elle soit. Leur +coloration d'un brun obscur, leurs gros yeux d'un rouge +sanguinolent, leur immobilité que rien ne lasse, bien des fois +m'ont mis en l'esprit l'idée de bandits qui, vêtus de bure et la +tête enveloppée d'un mouchoir rouge, attendraient en embuscade +l'heure d'un mauvais coup. L'Hyménoptère arrive chargé de sa +proie. Si rien d'inquiétant ne le préoccupait, à l'instant même il +prendrait pied devant la porte. Mais il plane à une certaine +élévation, il s'abaisse d'un vol lent et circonspect, il hésite; +un piaulement plaintif, résultant d'une vibration spéciale des +ailes, dénote ses appréhensions. Il a donc vu les malfaiteurs. +Ceux-ci pareillement ont vu le Bembex; ils le suivent des yeux +comme l'indique le mouvement de leurs têtes rouges; tous les +regards convergent vers le butin convoité. Alors se passent les +marches et les contre-marches de l'astuce aux prises avec la +prudence. + +Le Bembex descend d'aplomb, d'un vol insensible; on dirait qu'il +se laisse mollement choir, retenu par le parachute des ailes. Le +voilà qui plane à un pan du sol. C'est le moment. Les moucherons +prennent l'essor et se portent tous à l'arrière de l'Hyménoptère; +ils planent à sa suite, qui plus près, qui plus loin et +géométriquement alignés. Si, pour déjouer leur dessein, le Bembex +tourne, ils tournent aussi avec une précision qui les maintient en +arrière sur la même ligne droite; si l'Hyménoptère avance, ils +avancent; si l'Hyménoptère recule, ils reculent; mesurant leur +vol, tantôt lent ou stationnaire, sur le vol du Bembex, chef de +file. Ils ne cherchent nullement à se jeter sur l'objet de leur +convoitise; leur tactique se borne à se tenir prêts, dans cette +position d'arrière-garde qui leur épargnera des hésitations +d'essor pour la rapide manoeuvre de la fin. + +Parfois, lassé de ces obstinées poursuites, le Bembex met pied à +terre; les autres, à l'instant se posent sur le sable, toujours en +arrière, et ne bougent plus. L'Hyménoptère repart avec des +piaulements plus aigus, signe sans doute d'une indignation +croissante, les moucherons repartent à sa suite. Un moyen suprême +reste pour dévoyer les tenaces Diptères: d'un élan fougueux, le +Bembex s'envole au loin, avec l'espoir peut-être d'égarer les +parasites par de rapides évolutions à travers champs. Mais les +astucieux moucherons ne donnent pas dans le piège: ils laissent +partir l'insecte et prennent de nouveau position sur le sable +autour du terrier. Quand le Bembex reviendra, les mêmes poursuites +recommenceront, jusqu'à ce qu'enfin l'obstination des parasites +ait épuisé la prudence de la mère. En un moment où sa vigilance +est en défaut, les moucherons sont aussitôt là. L'un d'eux, le +mieux favorisé par sa position, s'abat sur la proie qui va +disparaître, et c'est fait: l'oeuf est pondu. + +Il est ici de pleine évidence que le Bembex a le sentiment du +danger. L'Hyménoptère sait ce qu'a de redoutable, pour l'avenir du +nid, la présence de l'odieux moucheron; ses longues tentatives +pour dévoyer les Tachinaires, ses hésitations, ses fuites, ne +laissent sur ce point l'ombre d'un doute. Comment se fait-il donc, +me demanderai-je encore une fois, que le ravisseur de Diptères se +laisse harceler par un autre Diptère, par un bandit infime, +incapable de la moindre résistance, et qu'il atteindrait d'un élan +s'il le voulait bien? Pourquoi, un moment débarrassé de la proie +qui le gêne, ne fond-il pas sur ces malfaiteurs? Que lui faudrait- +il pour exterminer la calamiteuse engeance du voisinage du +terrier? Une battue, pour lui affaire de quelques instants. Mais +ainsi ne le veulent pas les lois harmoniques de la conservation +des êtres; et les Bembex se laisseront toujours harceler, sans que +jamais le fameux combat pour l'existence leur apprenne le moyen +radical de l'extermination. J'en ai vu qui, serrés de trop près +par les moucherons, laissaient tomber leur proie et précipitamment +s'enfuyaient affolés, mais sans aucune démonstration hostile, +quoique la chute du fardeau leur laissât pleine liberté de +mouvements. La proie lâchée, si ardemment convoitée tout à l'heure +par les Tachinaires, gisait à terre, à la discrétion de tous, et +nul n'en faisait cas. Ce gibier en plein air était sans valeur +pour les moucherons, dont les larves réclament l'abri d'un +terrier. Il était sans valeur aussi pour le Bembex soupçonneux, +qui, de retour, le palpait un moment et l'abandonnait avec dédain. +Une interruption momentanée de surveillance lui avait rendu la +pièce suspecte. + +Terminons ce chapitre par l'histoire de la larve. Sa vie monotone +ne présente rien de remarquable pendant les deux semaines que +durent son repas et sa croissance. Puis arrive la construction du +cocon. Le parcimonieux développement des organes sérifiques ne +permet pas au ver une demeure de soie pure, composée, comme celle +des Ammophiles et des Sphex, de plusieurs enceintes qui +superposent leurs barrières pour défendre la larve et plus tard la +nymphe de l'accès de l'humidité, dans un terrier peu profond et +mal protégé, quand viennent les pluies de l'automne et les neiges +de l'hiver. Cependant le terrier des Bembex est dans des +conditions plus mauvaises que ne l'est celui du Sphex, puisqu'il +est situé à quelques pouces de profondeur dans un sol des plus +perméables. Aussi, pour se créer un abri suffisant, la larve +supplée, par son industrie, à la petite quantité de soie dont elle +dispose. Avec des grains de sable artistement assemblés, cimentés +entre eux au moyen de la matière soyeuse, elle se construit un +cocon des plus solides, où l'humidité ne peut pénétrer. + +Trois méthodes générales sont employées par les Hyménoptères +fouisseurs dans la confection de l'habitacle où doit s'effectuer +la métamorphose. Les uns creusent leurs terriers à de grandes +profondeurs, sous des abris; leur cocon est alors composé d'une +seule enceinte, assez mince pour être transparente. Tel est le cas +des Philanthes et des Cerceris. D'autres se contentent d'un +terrier peu profond, dans un sol découvert; mais alors, tantôt ils +ont assez de soie pour multiplier les assises du cocon, comme le +font les Sphex, les Ammophiles, les Scolies; tantôt, la quantité +de soie étant insuffisante, ils ont recours au sable agglutiné, +ainsi que le pratiquent les Bembex, les Stizes, les Palares. On +prendrait le cocon des Bembéciens pour le robuste noyau de quelque +semence, tant il est compact et résistant. Sa forme est +cylindrique, avec une extrémité en calotte sphérique et l'autre +pointue. Sa longueur mesure une paire de centimètres. À +l'extérieur, il est légèrement rugueux, d'aspect assez grossier; +mais en dedans la paroi est glacée d'un fin vernis. + +Mes éducations en domesticité m'ont permis de suivre dans tous ses +détails la construction de cette curieuse pièce d'architecture, +vrai coffre-fort où se bravent en sécurité les intempéries. La +larve repousse d'abord autour d'elle les débris de ses vivres et +les refoule dans un coin de la cellule ou compartiment que je lui +ai ménagé dans une boîte avec des cloisons de papier. +L'emplacement nettoyé, elle fixe aux diverses parois de sa demeure +des fils d'une belle soie blanche, formant une trame aranéeuse, +qui maintient à distance l'encombrant monceau des restes +alimentaires, et sert d'échafaudage pour le travail suivant. + +Ce travail consiste en un hamac suspendu loin de toute souillure, +au centre des fils tendus d'une paroi à l'autre. La soie seule, +magnifiquement fine et blanche, entre dans sa composition. Sa +forme est celle d'un sac ouvert à un bout d'un large orifice +circulaire, fermé à l'autre et terminé en pointe. La nasse des +pêcheurs en donne une assez fidèle image. Les bords de l'ouverture +sont maintenus écartés et toujours tendus par de nombreux fils qui +en partent et vont se rattacher aux parois voisines. Enfin le +tissu de ce sac est d'une finesse extrême, qui permet de voir par +transparence toutes les manoeuvres du ver. + +Les choses depuis la veille se trouvaient en cet état, lorsque +j'ai entendu la larve gratter dans la boîte. En ouvrant, j'ai +trouvé ma captive occupée à ratisser, du bout des mandibules, la +paroi de carton, le corps à moitié hors du sac. Déjà le carton +était profondément entamé, et un monceau de menus débris était +amassé devant l'orifice du hamac pour être utilisé plus tard. +Faute d'autres matériaux, le ver aurait sans doute fait emploi de +ces ratissures pour sa construction. J'ai jugé plus à propos de le +servir suivant ses goûts et de lui donner du sable. Jamais larve +de Bembex n'avait construit avec des matériaux aussi somptueux. Je +versai à la prisonnière du sable à sécher l'écriture, du sable +bleu semé de paillettes dorée de mica. + +La provision est déposée devant l'orifice du sac, situé lui-même +dans une position horizontale, ainsi qu'il convient pour le +travail qui va suivre. La larve, à demi penchée hors du hamac, +choisit son sable presque grain par grain, en fouillant dans le +tas avec les mandibules. Si quelque grain, trop volumineux se +présente, elle le saisit et le rejette plus loin. Quand le sable +est ainsi trié, elle en introduit une certaine quantité dans +l'édifice de soie en le balayant de sa bouche. Cela fait, elle +rentre dans la nasse et se met à étendre les matériaux en couche +uniforme sur la face inférieure du sac, puis elle agglutine les +divers grains et les enchâsse dans l'ouvrage avec de la soie pour +ciment. La face supérieure se bâtit avec plus de lenteur: les +grains y sont portés un à un et aussitôt fixés avec le mastic +soyeux. + +Ce premier dépôt de sable n'embrasse encore que la moitié +antérieure du cocon, la moitié se terminant par l'orifice du sac. +Avant de se retourner pour travailler à la moitié postérieure, la +larve renouvelle sa provision de matériaux et prend certaines +précautions afin de ne pas être gênée dans son oeuvre de +maçonnerie. Le sable extérieur, amoncelé devant l'entrée, pourrait +s'ébouler dans l'enceinte et entraver le constructeur dans un +espace aussi étroit. Le ver prévoit l'accident: il agglutine +quelques grains et fabrique un rideau grossier de sable qui bouche +l'orifice d'une manière bien imparfaite, mais suffit pour empêcher +l'éboulement. Ces précautions prises, la larve travaille à la +moitié postérieure du cocon. De temps à autre, elle se retourne +pour s'approvisionner au dehors; elle déchire un coin du rideau +qui la protège contre l'envahissement du sable extérieur, et par +cette fenêtre, elle happe les matériaux nécessaires. + +Le cocon est encore incomplet, tout ouvert à son gros bout; il lui +manque la calotte sphérique qui doit le clore. Pour ce travail +final, le ver fait une abondante provision de sable, la dernière +de toutes; puis il repousse le tas amoncelé devant l'entrée. À +l'orifice, une calotte de soie est alors tissée et parfaitement +raccordée à l'embouchure de la nasse primitive. Enfin sur cette +fondation de soie les grains de sable, tenus en réserve à +l'intérieur, sont déposés un à un et cimentés avec la bave +soyeuse. Cet opercule terminé, la larve n'a plus qu'à donner le +dernier fini à l'intérieur de l'habitacle, et à glacer les parois +d'un vernis qui doit protéger sa peau délicate contre les +rugosités du sable. + +Le hamac de soie pure et l'hémisphère qui plus tard le ferme ne +sont, on le voit, qu'un échafaudage destiné à servir d'appui à la +maçonnerie de sable et à lui donner une régulière courbure; on +pourrait les comparer aux cintres en charpente que les +constructeurs disposent pour bâtir un arceau, une voûte. Le +travail fini, la charpente est retirée, et la voûte se soutient +par son propre équilibre. De même, quand le cocon est achevé, le +support de soie disparaît, en partie noyé dans la maçonnerie, en +partie détruit par le contact de la terre grossière; et aucune +trace ne reste de l'ingénieuse méthode suivie pour assembler en +édifice d'une parfaite régularité des matériaux aussi mobiles que +le sable. + +La calotte sphérique formant l'embouchure de la nasse initiale est +un travail à part, rajusté au corps principal du cocon. Si bien +conduits que soient le raccordement et la soudure des deux pièces, +la solidité n'est pas celle qu'obtiendrait la larve en maçonnant +d'une manière continue l'ensemble de sa demeure. Il y a donc sur +le pourtour du couvercle une ligne circulaire de moindre +résistance. Mais ce n'est pas là vice de structure; c'est, au +contraire, nouvelle perfection. Pour sortir plus tard de son +coffre-fort, l'insecte éprouverait de graves difficultés, tant les +parois sont résistantes. La ligne de jonction, plus faible que les +autres, lui épargne apparemment bien des efforts, car c'est en +majeure partie suivant cette ligne que se détache le couvercle, +lorsque le Bembex sort de terre à l'état parfait. + +J'ai appelé ce cocon coffre-fort. C'est, en effet, pièce très +solide, tant à cause de sa configuration que de la nature de ses +matériaux. Éboulements et tassements de terrain ne peuvent le +déformer, car la plus forte pression des doigts ne parvient pas +toujours à l'écraser. Peu importe donc à la larve que le plafond +de son terrier, creusé dans un sol sans consistance, s'effondre +tôt ou tard; peu lui importe même, sous sa mince couverture de +sable, la pression du pied d'un passant; elle n'a plus rien à +craindre du moment qu'elle est enclose dans son robuste abri. +L'humidité ne la met pas davantage en péril. J'ai tenu des quinze +jours des cocons de Bembex immergés dans l'eau sans leur trouver, +après, la moindre trace d'humidité à l'intérieur. Que ne pouvons- +nous disposer pour nos habitations d'un pareil hydrofuge! Enfin, +par sa gracieuse forme d'oeuf, ce cocon semble plutôt le produit +d'un art patient que celui d'un ver. Pour quelqu'un non au courant +du mystère, les cocons que je fis construire avec du sable à +sécher l'écriture, eussent été des bijoux d'une industrie +inconnue, de grosses perles constellées de points d'or sur un fond +bleu lapis, destinées au collier d'une élégante de la Polynésie. + +CHAPITRE XIX +RETOUR AU NID + +L'Ammophile forant son puits à une heure tardive de la journée, +abandonne son ouvrage après en avoir fermé l'orifice avec le +couvercle d'une pierre, s'éloigne d'une fleur à l'autre, se +dépayse, et sait néanmoins revenir le lendemain avec sa Chenille +au domicile creusé la veille, malgré l'inconnu des lieux, souvent +nouveaux pour elle; le Bembex, chargé de gibier, s'abat, avec une +précision mathématique, sur le seuil de sa porte, obstruée de +sable et confondue avec le reste de la nappe sablonneuse. Où mon +regard et ma mémoire sont en défaut, leur coup d'oeil et leur +souvenir ont une sûreté qui tient de l'infaillible. On dirait +qu'il y a dans l'insecte quelque chose de plus subtil que le +souvenir simple, une sorte d'intuition des lieux sans analogue en +nous, enfin une faculté indéfinissable que je nomme mémoire, faute +d'autre expression pour la désigner. L'inconnu ne peut avoir de +nom. Afin de jeter, s'il est possible, un peu de jour sur ce point +de la psychologie des bêtes, j'ai institué une série d'expériences +que je vais exposer ici. + +La première a pour objet le Cerceris tuberculé, le chasseur de +Cléones. Vers dix heures du matin, je prends douze femelles +occupées, dans le même talus, dans la même bourgade, soit à +l'excavation, soit à l'approvisionnement des terriers. Chaque +prisonnière est enfermée à part dans un cornet de papier, et le +tout est mis dans une boîte. Je m'éloigne de l'emplacement des +nids de deux kilomètres environ, et je relâche alors mes Cerceris, +en ayant soin d'abord, pour les reconnaître plus tard, de les +marquer d'un point blanc au milieu du thorax, avec un bout de +paille trempé dans une couleur indélébile. + +Les Hyménoptères s'envolent à quelques pas seulement, dans toutes +les directions, qui d'ici, qui de là; ils se posent sur des brins +d'herbe, se passent un moment les tarses antérieurs sur les yeux +comme éblouis par le vif soleil qui leur est brusquement rendu, +puis prennent l'essor les uns plus tôt, les autres plus tard, et +se dirigent tous, sans hésitation aucune, en ligne droite vers le +sud, c'est-à-dire dans la direction de leur domicile. Cinq heures +plus tard, je reviens à l'emplacement commun des nids. À peine +arrivé, je vois deux de mes Cerceris à marque blanche travaillant +aux terriers; bientôt un troisième survient de la campagne avec un +Charançon entre les pattes; un quatrième ne tarde pas à le suivre. +Quatre sur douze, en moins d'un quart d'heure, c'était assez pour +la conviction. Je jugeai inutile de prolonger mon attente. Ce que +quatre ont su faire, les autres le feront s'ils ne l'ont déjà +fait; et il est bien permis de supposer que les huit absents sont +en course pour raison de chasse, ou bien retirés dans les +profondeurs de leurs galeries. Ainsi, transportés à deux +kilomètres, dans une direction et par une voie dont ils ne +pouvaient avoir eu connaissance au fond de leur prison de papier, +mes Cerceris étaient revenus, en partie du moins, à leur domicile. + +J'ignore à quelle distance les Cerceris prolongent leurs domaines +de chasse; et il peut se faire que, dans un rayon de deux +kilomètres, le pays leur soit plus ou moins connu. Non +suffisamment dépaysés au point où je les avais transportés, ils +auraient alors regagné leur domicile par l'habitude acquise des +lieux. L'expérience était à renouveler, avec un éloignement plus +grand et un lieu de départ qu'on ne pût soupçonner être connu de +l'Hyménoptère. + +Au même groupe de terriers où j'ai puisé le matin, je prends donc +neuf Cerceris femelles, dont trois venant de subir la précédente +épreuve. Le transport se fait encore dans l'obscurité d'une boîte, +chaque insecte reclus dans son cornet de papier. Le point de +départ choisi est la ville voisine, Carpentras, à trois kilomètres +environ du terrier. Je dois relâcher mes bêtes, non au milieu des +champs, comme la première fois, mais en pleine rue, au centre d'un +quartier populeux, où les Cerceris, avec leurs moeurs rustiques, +n'ont certainement jamais pénétré. Comme la journée est déjà +avancée, je diffère l'épreuve, et mes captifs passent la nuit dans +leurs prisons cellulaires. + +Le lendemain matin, vers les huit heures, je les marque sur le +thorax d'un double point blanc pour les distinguer de ceux de la +veille n'en portant qu'un seul; et je les rends à la liberté, l'un +après l'autre, au milieu de la rue. Chaque Cerceris relâché monte +d'abord verticalement entre les deux rangées de façades, comme +pour se dégager au plus vite du défilé de la rue et gagner les +larges horizons; puis, dominant les toits, il s'élance tout +aussitôt, et d'un fougueux essor, vers le sud. Et c'est du sud que +je les ai apportés dans la ville; c'est au sud que se trouvent +leurs terriers. Neuf fois, avec mes neuf prisonniers, rendus +libres l'un après l'autre, j'eus ce frappant exemple de l'insecte +qui, totalement dépaysé, n'hésite pas dans la direction à suivre +pour revenir au nid. + +Quelques heures plus tard, j'étais moi-même aux terriers. Je vis +plusieurs des Cerceris de la veille, reconnaissables à leur point +blanc unique sur le thorax; mais je n'en vis aucun de ceux que je +venais de relâcher. N'avaient-ils su retrouver leur domicile? +Étaient-ils en expédition de chasse, ou bien se tenaient-ils +cachés dans leurs galeries pour y calmer les émotions d'une telle +épreuve? Je ne sais. Le lendemain, nouvelle visite de ma part; et +cette fois, j'ai la satisfaction de trouver à l'ouvrage, aussi +actifs que si rien d'extraordinaire ne s'était passé, cinq +Cerceris à double point blanc sur le thorax. Trois kilomètres au +moins de distance, la ville avec ses habitations, ses toitures, +ses cheminées fumeuses, choses si nouvelles pour ces francs +campagnards, n'avaient pu faire obstacle à leur retour au nid. + +Enlevé de sa couvée, et transporté à des distances énormes, le +Pigeon promptement revient au colombier. Si l'on voulait +proportionner la longueur du trajet au volume de l'animal, combien +le Cerceris, transporté à trois kilomètres et retrouvant son +terrier, serait supérieur au Pigeon! Le volume de l'insecte ne +fait pas un centimètre cube, et celui du Pigeon doit bien égaler +le décimètre cube, s'il ne le dépasse pas. L'Oiseau, un millier de +fois plus gros que l'Hyménoptère, devrait donc, pour rivaliser +avec celui-ci, retrouver le colombier à une distance de 3000 +kilomètres, trois fois la plus grande longueur de la France du +nord au sud. Je ne sache pas qu'un Pigeon voyageur ait jamais +accompli pareille prouesse. Mais puissance d'aile et encore moins +lucidité d'instinct ne sont pas qualités se mesurant au mètre. Le +rapport des volumes ne peut ici se prendre en considération; et +l'on ne doit voir dans l'insecte qu'un digne émule de l'oiseau, +sans décider à qui des deux revient l'avantage. + +Pour revenir au colombier et au terrier, lorsqu'ils sont +artificiellement dépaysés par l'homme, et transportés à de grandes +distances, en des régions non encore visitées par eux et dans des +directions inconnues, le Pigeon et le Cerceris sont-ils guidés par +le souvenir? Ont-ils pour boussole la mémoire, quand, parvenus à +une certaine hauteur, d'où ils relèvent en quelque sorte le point, +ils s'élancent, de toute leur puissance d'essor, du côté de +l'horizon où se trouvent leurs nids? Est-ce la mémoire qui leur +trace la route dans les airs à travers de régions qu'ils voient +pour la première fois? Évidemment non: il ne peut y avoir souvenir +de l'inconnu. L'Hyménoptère et l'Oiseau ignorent les lieux où ils +se trouvent; rien ne peut les avoir instruits de la direction +générale suivant laquelle s'est effectué le déplacement, car c'est +dans l'obscurité d'un panier clos ou d'une boîte que le voyage +s'est accompli. Localité, orientation, tout leur est inconnu; et +cependant ils se retrouvent. Ils ont donc pour guide mieux que le +souvenir simple: ils ont une faculté spéciale, une sorte de +sentiment topographique, dont il nous est impossible de nous faire +une idée, n'ayant en nous rien d'analogue. + +Je vais établir expérimentalement combien cette faculté est +subtile, précise, dans le cycle étroit de ses attributions, et +combien aussi elle est bornée, obtuse, s'il lui faut sortir des +habituelles conditions où elle s'exerce. Telle est l'invariable +antithèse de l'instinct. + +Un Bembex, activement occupé de l'alimentation de sa larve, quitte +le terrier. Il y reviendra tout à l'heure avec le produit de sa +chasse. L'entrée est soigneusement bouchée avec du sable, que +l'insecte y a balayé à reculons avant de partir; rien ne la +distingue des autres points de la surface sablonneuse; mais ce +n'est pas là du tout une difficulté pour l'Hyménoptère, qui +retrouve sa porte avec un tact que j'ai déjà fait ressortir. + +Méditons quelque perfidie, modifions l'état des lieux pour +dérouter la bête. -- Je recouvre l'entrée d'une pierre plate, +large comme la main. Bientôt l'Hyménoptère arrive. Le changement +profond qui s'est fait en son absence sur le seuil du logis, +paraît ne lui causer la moindre hésitation; du moins le Bembex +s'abat tout aussitôt sur la pierre, et cherche un moment à +creuser, non au hasard sur la dalle, mais en un point qui +correspond à l'orifice du terrier. La dureté de l'obstacle l'a +promptement dissuadé de cette entreprise. Il parcourt alors la +pierre en tous sens, la contourne, se glisse par dessous et se met +à fouiller dans la direction précise du logis. + +La pierre plate est trop peu pour dérouter la fine mouche: +trouvons mieux que cela. Afin d'abréger, je ne laisse pas le +Bembex continuer ses fouilles, qui, je le vois, aboutiraient +promptement au succès; je le chasse au loin avec le mouchoir. +L'absence assez longue de l'insecte effrayé me permettra de +préparer à loisir mes embûches. Quels matériaux maintenant +employer? En ces expérimentations improvisées, il faut savoir +tirer parti de tout. Non loin, sur le chemin, est le crottin frais +d'une bête de somme. Voilà du bois pour faire flèche. Le crottin +est recueilli, mis en morceaux, émietté, puis répandu en une +couche d'au moins un pouce d'épaisseur, sur le seuil du terrier et +des alentours, dans une étendue d'un quart de mètre carré environ. +Voilà certes une façade d'habitation comme jamais Bembex n'en +connut de pareille. Coloration, nature des matériaux, effluves +stercorales, tout concourt à donner le change à l'Hyménoptère. +Prendra-t-il cela, cette nappe de fumier, cette ordure, pour le +devant de sa porte? -- Mais, oui: le voici qui arrive, examinant +de haut l'état insolite des lieux, et prend pied au centre de la +couche, précisément en face de l'entrée. Il fouille, se fait jour +à travers la masse filandreuse, et pénètre jusqu'au sable où +l'orifice du couloir est aussitôt trouvé. Je l'arrête, pour le +chasser au loin une seconde fois. + +Cette précision avec laquelle l'Hyménoptère s'abat devant sa +porte, masquée cependant d'une façon si nouvelle pour lui, n'est- +elle pas la preuve que la vue et le souvenir ne sont pas ici les +seuls guides? Que peut-il y avoir de plus? Serait-ce l'odorat? +C'est fort douteux, car les émanations du crottin n'ont pu mettre +en défaut la perspicacité de l'insecte. Essayons néanmoins une +autre odeur. J'ai sur moi précisément, faisant partie de mon +bagage entomologique, un petit flacon d'éther. La nappe de fumier +est balayée et remplacée par un matelas de mousse, peu épais mais +à grande surface, et sur lequel je verse le contenu de mon flacon +aussitôt que je vois le Bembex arriver. Trop fortes, les vapeurs +éthérées tiennent d'abord l'Hyménoptère à distance. C'est +l'affaire d'un instant. Puis l'Hyménoptère s'abat sur la mousse, +répandant encore une odeur très sensible d'éther; il traverse +l'obstacle et pénètre chez lui. Les effluves éthérés ne le +déroutent pas mieux que les effluves stercoraux. Quelque chose de +plus sûr que l'odorat lui dit où est son nid. + +Fréquemment on a fait intervenir les antennes comme siège d'un +sens spécial apte à guider les insectes. J'ai déjà montré comment +la suppression de ces organes paraît n'entraver en rien les +recherches des Hyménoptères. Essayons encore une fois, dans de +plus larges conditions. Le Bembex est saisi, amputé de ses +antennes jusqu'à la racine, et aussitôt relâché. Aiguillonné par +la douleur, affolé par sa captivité entre mes doigts, l'insecte +part plus rapide qu'un trait. Il me faut attendre une grosse +heure, très incertain du retour. L'Hyménoptère arrive pourtant, +et, avec son invariable précision, s'abat tout près de sa porte, +dont j'ai pour la quatrième fois changé le décor. L'emplacement du +nid est maintenant couvert d'une mosaïque de cailloux de la +grosseur d'une noix. Mon travail qui, par rapport au Bembex, +dépasse ce que sont pour nous les monuments mégalithiques de la +Bretagne, les alignements de menhirs de Carnac, est inefficace +pour tromper l'insecte mutilé. L'Hyménoptère privé d'antennes +retrouve son entrée au milieu de ma mosaïque avec la même facilité +que l'avait fait en d'autres conditions l'insecte pourvu de ces +organes. Je laissai la fidèle mère rentrer en paix cette fois dans +son logis. + +Les lieux transformés d'aspect coup sur coup à quatre reprises; +les devants de la demeure changés dans leur coloration, leur +odeur, leurs matériaux; la douleur enfin d'une double blessure, +tout avait échoué pour dérouter l'Hyménoptère, pour le faire +simplement hésiter sur le point précis de sa porte. J'étais à bout +de stratagèmes, et je comprenais moins que jamais comment +l'insecte, s'il n'a pas un guide spécial dans quelque faculté de +nous inconnue, peut se retrouver lorsque la vue et l'odorat sont +mis en défaut par les artifices dont je viens de parler. + +À quelques jours de là, une expérience me sourit pour reprendre le +problème sous un nouveau point de vue. Il s'agit de mettre à +découvert dans toute son étendue, sans trop le dénaturer, le +terrier des Bembex, opération à laquelle se prêtent aisément le +peu de profondeur de ce terrier, sa direction presque horizontale +et la faible consistance du sol où il est creusé. À cet effet, le +sable est peu à peu raclé avec la lame d'un couteau. Ainsi privé +de sa toiture d'un bout à l'autre, la demeure souterraine devient +un demi-canal, une rigole, droite ou courbe, d'une paire de +décimètres de longueur, libre au point où était la porte d'entrée, +terminée en cul-de-sac à l'autre bout, où gît la larve au milieu +de ses victuailles. + +Voilà le domicile à découvert, en pleine lumière, sous les rayons +du soleil. Comment se comportera la mère à son retour? Divisons la +question suivant le précepte scientifique: l'embarras pourrait +être grand pour l'observateur; ce que j'ai déjà vu me le fait +assez soupçonner. La mère survenant a pour mobile la nourriture de +sa larve; mais pour arriver à cette larve, il faut premièrement +trouver la porte. Ver et porte d'entrée, voilà dans la question +les deux points qui me semblent mériter d'être examinés à part. +J'enlève donc le ver ainsi que les provisions; et le fond du +couloir devient place nette. Ces préparatifs faits, il n'y a plus +qu'à s'armer de patience. + +L'Hyménoptère survient enfin et va droit à sa porte absente, à +cette porte dont il ne reste que le seuil. Là, pendant une bonne +heure, je le vois fouiller superficiellement, balayer, faire voler +le sable et s'obstiner, non à creuser une nouvelle galerie, mais à +rechercher cette clôture mobile qui doit aisément céder sous la +seule poussée de la tête et livrer passage à l'insecte. Au lieu de +matériaux mouvants, il trouve sol ferme, non encore remué. Averti +par cette résistance, il se borne à explorer la surface, toujours +dans l'étroit voisinage de l'endroit où devrait se trouver +l'entrée. Quelques pouces d'écart, c'est tout ce qu'il se permet. +Les points qu'il a déjà sondés et balayés pour la vingtième fois, +il revient les sonder, les balayer encore, sans pouvoir se décider +à sortir de son étroit rayon, tant est tenace sa conviction que la +porte devrait être là et pas ailleurs. Avec une paille, à diverses +reprises, doucement je le pousse en un autre point. L'insecte ne +s'y laisse prendre: il revient tout aussitôt à l'emplacement de sa +porte. De loin en loin, la galerie, devenue demi-canal, paraît +attirer son attention, mais bien faiblement. Le Bembex y fait +quelques pas, toujours en râtelant; puis revient à l'entrée. Deux +ou trois fois, je lui vois parcourir la rigole dans toute sa +longueur; il atteint le cul-de-sac, demeure de la larve, y donne +négligemment quelques coups de râteau et se hâte de regagner le +point où fut l'entrée, pour y continuer ses recherches avec une +persistance qui finit par lasser la mienne. Plus d'une heure +s'était écoulée, et le tenace Hyménoptère cherchait toujours sur +l'emplacement de la porte disparue. + +Que se passera-t-il en présence de la larve? Tel est le second +point de la question. Continuer l'expérimentation avec le même +Bembex n'eût pas présenté les garanties désirables: l'insecte, +rendu plus opiniâtre par ses vaines recherches, me semblait +maintenant obsédé d'une idée fixe, cause certaine de troubles pour +les faits que je désirais constater. Il me fallait un sujet +nouveau, non surexcité, uniquement livré aux impulsions du premier +moment. L'occasion ne tarda pas à se présenter. + +Le terrier est mis à découvert d'un bout à l'autre, comme je viens +de l'expliquer; mais je ne touche pas au contenu: la larve est +laissée en place, les provisions sont respectées; tout est en +ordre dans la maison, il n'y manque que la toiture. Et bien, +devant ce domicile à jour, dont le regard saisit librement tous +les détails, vestibule, galerie, chambre du fond avec le ver et +son monceau de Diptères; devant cette demeure devenue rigole, à +l'extrémité de laquelle s'agite la larve, sous les cuisants rayons +du soleil, la mère ne change rien aux manoeuvres déjà décrites. +Elle met pied à terre au point où fut l'entrée. C'est là qu'elle +fouille, qu'elle balaie le sable; c'est là qu'elle revient +toujours après quelques essais ailleurs, dans un rayon de quelques +pouces. Nulle exploration de la galerie, nul souci de la larve en +angoisse. Le ver, dont le délicat épiderme vient brusquement de +passer de la douce moiteur d'un souterrain aux âpres ardeurs de +l'insolation, se tord sur son monceau de Diptères mâchés; la mère +ne s'en préoccupe. C'est pour elle le premier des objets venus +épars sur le sol, petit caillou, motte de terre, lopin de boue +sèche, et pas plus. Ça ne mérite pas attention. À cette tendre et +fidèle mère, qui s'exténue pour arriver au berceau de son +nourrisson, il faut pour le moment la porte d'entrée, l'habituelle +porte et rien que cette porte. Ce qui remue ses entrailles +maternelles, c'est le souci du passage connu. La voie est libre +cependant: rien n'arrête la mère, et sous ses yeux se démène +anxieusement le ver, but final de ses inquiétudes. D'un bond, elle +serait au malheureux, qui réclame assistance. Que n'accourt-elle +auprès du nourrisson chéri? Elle lui creuserait nouvelle demeure; +rapidement elle le mettrait à l'abri sous terre. Mais non: la mère +s'entête à la recherche d'un passage n'existant plus, tandis que +le fils se grille au soleil sous ses yeux. Ma surprise n'a pas +d'égale devant cette obtuse maternité, le plus puissant néanmoins, +le plus fécond en ressources, de tous les sentiments qui agitent +l'animal. À peine en croirais-je le témoignage de ma vue sans des +épreuves répétées à satiété tant sur les Cerceris et les +Philanthes que sur les Bembex de différentes espèces. + +Il y a plus fort encore. La mère, après de longues hésitations, +s'engage enfin dans la rigole, reste du primitif corridor. Elle +avance, recule, avance de nouveau, donnant de ci de là, sans s'y +arrêter, quelques négligents coups de balai. Guidée par de vagues +réminiscences, et peut-être aussi par le fumet de venaison +qu'exhale le tas de Diptères, elle atteint par moments le fond de +la galerie, le point même où gît la larve. Voilà la mère et son +fils. En ce moment de rencontre après de longues angoisses, y a-t- +il soins empressés, effusion de tendresse, signe quelconque de +maternelle joie? Qui le croirait n'a qu'à recommencer mes +expériences pour se dissuader. Le Bembex ne reconnaît en rien sa +larve, chose pour lui de valeur nulle, encombrante même, pur +embarras. Il marche sur le ver, il le piétine sans ménagement, +dans ses allées et venues précipitées. S'il veut essayer une +fouille au fond de la chambre, il le refoule en arrière par de +brutales ruades; il le pousse, le culbute, l'expulse. Il ne +traiterait pas autrement un gravier volumineux qui le gênerait +dans son travail. Ainsi rudoyée, la larve songe à la défense. Je +l'ai vue saisir la mère par un tarse, sans plus de façon qu'elle +en aurait mis à mordre la patte d'un Diptère, sa proie. La lutte +fut vive, mais enfin les féroces mandibules lâchèrent prise, et la +mère disparut affolée, en jetant un piaulement d'ailes des plus +aigus. Cette scène dénaturée, le fils mordant la mère, essayant +peut-être de la manger, est rare et amenée par des circonstances +qu'il n'est pas permis à l'observateur de provoquer; ce à quoi il +est toujours possible d'assister, c'est la profonde indifférence +de l'Hyménoptère devant sa progéniture, et le dédain brutal avec +lequel est traité cette masse encombrante, le ver. Une fois le +fond du couloir exploré du râteau, ce qui est affaire d'un +instant, le Bembex revient au point favori, le seuil de la +demeure, où il reprend ses inutiles recherches. Quant au ver, il +continue à se démener, à se tordre, où l'ont rejeté les +maternelles ruades. Il périra sans secours aucun de sa mère, qui +ne le reconnaît plus faute d'avoir trouvé l'habituel passage. +Repassons par là le lendemain, et nous le verrons au fond de sa +rigole, à demi cuit au soleil et déjà la proie des mouches, dont +il faisait lui-même sa proie. + +Telle est la liaison des actes de l'instinct, s'appelant l'un +l'autre dans un ordre que les plus graves circonstances sont +impuissantes à troubler. Que cherche le Bembex, en dernière +analyse? La larve, évidemment. Mais pour arriver à cette larve, il +faut pénétrer dans le terrier, et pour pénétrer dans ce terrier, +il faut d'abord en trouver la porte. Et c'est à la recherche de +cette porte que la mère s'obstine, devant sa galerie librement +ouverte, devant ses provisions, devant sa larve elle-même. La +maison en ruines, la famille en péril, pour le moment ne lui +disent rien; il lui faut, avant tout, le passage connu, le passage +à travers le sable mobile. Périsse tout, habitation et habitant, +si ce passage n'est pas retrouvé! Ses actes sont comme une série +d'échos qui s'éveillent l'un l'autre dans un ordre fixe, et dont +le suivant ne parle que lorsque le précédent a parlé. Non pour +cause d'obstacle, puisque la demeure est toute ouverte, mais faute +de l'habituelle entrée, le premier acte ne peut s'accomplir. Cela +suffit: les actes suivants ne s'accompliront pas; le premier écho +est muet, et les autres se taisent. Quel abîme de séparation entre +l'intelligence et l'instinct! À travers les décombres de +l'habitation ruinée, la mère, guidée par l'intelligence, se +précipite et va droit à son fils; guidée par l'instinct, elle +s'arrête obstinément où fut la porte. + +CHAPITRE XX +LES CHALICODOMES + +Réaumur a consacré l'un de ses mémoires à l'histoire du +Chalicodome des murailles, qu'il appelle Abeille maçonne. Je me +propose de reprendre ici cette histoire, de la compléter et de la +considérer surtout sous un point de vue qu'a totalement négligé +l'illustre observateur. Et tout d'abord, la tentation me vient de +dire comment je fis connaissance avec cet Hyménoptère. + +C'était à mes premiers débuts dans l'enseignement, vers 1843. +Sorti depuis quelques mois de l'École normale de Vaucluse, avec +mon brevet et les naïfs enthousiasmes de dix-huit ans, j'étais +envoyé à Carpentras pour y diriger l'école primaire annexée au +collège. Singulière école, ma foi, malgré son titre pompeux de +supérieure. Une sorte de vaste cave, transpirant l'humidité +qu'entretenait une fontaine adossée au dehors dans la rue. Pour +jour, la porte ouverte au dehors lorsque la saison le permettait, +et une étroite fenêtre de prison, avec barreaux de fer et petits +losanges de verre enchâssés dans un réseau de plomb. Tout autour, +pour sièges, une planche scellée dans le mur; au milieu, une +chaise veuve de sa paille, un tableau noir et un bâton de craie. + +Matin et soir, au son de la cloche; on lâchait là-dedans une +cinquantaine de galopins, qui, n'ayant pu mordre au _De Viris_ et +à l_'Epitoine, _étaient voués, comme on disait alors, à quelques +_bonnes années de français_. Le rebut de _Rosa_ la rose venait +chercher chez moi un peu d'orthographe. + +Enfants et grands garçons étaient là pêle-mêle, d'instruction très +diverse, mais d'une désespérante unanimité pour faire des niches +au maître, au jeune maître dont quelques-uns avaient l'âge ou même +le dépassaient. + +Aux petits, j'enseignais à déchiffrer les syllabes; aux moyens, +j'apprenais à tenir correctement la plume pour écrire quelques +mots de dictée sur les genoux; aux grands, je dévoilais les +secrets des fractions et même les arcanes de l'hypoténuse. Et pour +tenir en respect ce monde remuant, donner à chaque intelligence +travail suivant ses forces, tenir en éveil l'attention, chasser +enfin l'ennui de la sombre salle, dont les murailles suaient la +tristesse encore plus que l'humidité, j'avais pour unique +ressource la parole, pour unique mobilier le bâton de craie. + +Même dédain, du reste, dans les autres classes pour tout ce qui +n'était pas latin ou grec. Un trait suffira pour montrer où en +était l'enseignement des sciences physiques, à qui si large place +est faite aujourd'hui. Le collège avait pour principal un +excellent homme, le digne abbé X***, qui, peu soucieux +d'administrer lui-même les pois verts et le lard, avait abandonné +le commerce de la soupe à quelqu'un de sa parenté, et s'était +chargé d'enseigner la physique. + +Assistons à l'une de ses leçons. Il s'agit du baromètre. De +fortune, l'établissement en possède un. C'est une vieille machine, +toute poudreuse, appendue au mur, loin des mains profanes et +portant inscrits, sur sa planchette en gros caractères, les mots +tempête, pluie, beau temps. + +«Le baromètre, fait le bon abbé s'adressant à ses disciples qu'il +tutoie patriarcalement, le baromètre annonce le bon et le mauvais +temps. Tu vois les mots écrits sur la planche, tempête, pluie; tu +vois Bastien?» + +«Je vois» répond Bastien, le plus malin de la bande. Il a déjà +parcouru son livre; il est au courant du baromètre mieux que le +professeur. + +«Il se compose, continue l'abbé, d'un canal de verre recourbé, +plein de mercure, qui monte ou qui descend suivant le temps qu'il +fait. La petite branche de ce canal est ouverte; l'autre... +l'autre... enfin nous allons voir. Toi, Bastien, qui es grand, +monte sur la chaise et va voir un peu, du bout du doigt, si la +longue branche est ouverte ou fermée. Je ne me rappelle plus +bien.» + +Bastien va à la chaise, s'y dresse tant qu'il peut sur la pointe +des pieds, et du doigt palpe le sommet de la longue colonne. Puis +avec un sourire fermement épanoui sous le poil follet de sa +moustache naissante: + +«Oui, fait-il, oui, c'est bien cela. La longue branche est ouverte +par le haut. Voyez, je sens le creux.» + +Et Bastien pour corroborer son fallacieux dire, continuait à +remuer l'index sur le haut du tube. Ses condisciples complices de +l'espièglerie, étouffaient du mieux leur envie de rire. + +L'abbé, impassible: «Cela suffit. Descends, Bastien. Écrivez, +messieurs, écrivez dans vos notes que la longue branche du +baromètre est ouverte. Cela peut s'oublier; je l'avais oublié moi- +même.» + +Ainsi s'enseignait la physique. Les choses, cependant, +s'améliorèrent: on eut un maître, un maître pour tout de bon, +sachant que la longue branche d'un baromètre est fermée. Moi-même +j'obtins des tables où mes élèves pouvaient écrire au lieu de +griffonner sur leurs genoux; comme ma classe devenait chaque jour +plus nombreuse, on finit par la dédoubler. Du moment que j'eus un +aide pour avoir soin des plus jeunes, les choses changèrent de +face. + +Parmi les matières enseignées, une surtout nous souriait, tant au +maître qu'aux élèves. C'était la géométrie en plein champ, +l'arpentage pratique. Le collège n'avait rien de l'outillage +nécessaire; mais avec mes gros émoluments, 7 francs s'il vous +plaît, je ne pouvais hésiter à me mettre en dépense. Chaîne +d'arpenteur et jalons, fiches et niveau, équerre et boussole, sont +acquis à mes frais. Un graphomètre minuscule, guère plus large que +la main et pouvant bien valoir cent sous, m'est fourni par +l'établissement. Le trépied manquait; je le fis faire. Bref, me +voilà outillé. + +Le mois de mai venu, une fois par semaine, on quittait donc la +sombre salle pour les champs. C'était fête. On se disputait +l'honneur de porter les jalons, répartis par faisceaux de trois; +et plus d'une épaule, en traversant la ville, se sentait +glorifiée, à la vue de tous, par les doctes bâtons de la +géométrie. Moi-même, pourquoi le cacher, je n'étais pas sans +ressentir une certaine satisfaction de porter religieusement +l'appareil le plus délicat, le plus précieux: le fameux +graphomètre de cent sous. Les lieux d'opération étaient une plaine +inculte, caillouteuse, un harmas comme on dit dans le pays. Là, +nul rideau de haies vives ou d'arbustes ne m'empêchait de +surveiller mon personnel; là, condition absolue, je n'avais à +redouter pour mes écoliers la tentation irrésistible de l'abricot +vert. La plaine s'étendait en long et en large, uniquement +couverte de thym en fleurs et de cailloux roulés. Il y avait libre +place pour tous les polygones imaginables; trapèzes et triangles +pouvaient s'y marier de toutes les façons. Les distances +inaccessibles s'y sentaient les coudées franches; et même une +vieille masure, autrefois colombier, y prêtait sa verticale aux +exploits du graphomètre. + +Or, dès la première séance, quelque chose de suspect attira mon +attention. Un écolier était-il envoyé au loin planter un jalon; je +le voyais faire en chemin stations nombreuses, se baisser, se +relever, chercher, se baisser encore, oublieux de l'alignement et +des signaux. Un autre, chargé de relever les fiches, oubliait la +brochette de fer et prenait à sa place un caillou; un troisième, +sourd aux mesures d'angle, émiettait entre les mains une motte de +terre. La plupart étaient surpris léchant un bout de paille Et le +polygone chômait, les diagonales étaient en souffrance. Qu'était- +ce donc que ce mystère? + +Je m'informe, et tout s'explique. Né fureteur, observateur, +l'écolier savait depuis longtemps ce qu'ignorait encore le maître. +Sur les cailloux de l'harmas, une grosse Abeille noire fait des +nids de terre. Dans ces nids, il y a du miel; et mes arpenteurs +les ouvrent pour vider les cellules avec une paille. La manière +d'opérer m'est enseignée. Le miel, quoique un peu fort, est très +acceptable. J'y prends goût à mon tour, et me joins aux chercheurs +de nids. On reprendra plus tard le polygone. C'est ainsi que, pour +la première fois, je vis l'Abeille maçonne de Réaumur, ignorant +son histoire, ignorant son historien. + +Ce magnifique Hyménoptère, portant ailes d'un violet sombre et +costume de velours noir, ses constructions rustiques sur les +galets ensoleillés, parmi le thym, son miel apportant diversion +aux sévérités de la boussole et de l'équerre d'arpenteur, firent +impression vivace en mon esprit; et je désirai en savoir plus long +que ne m'en avaient appris les écoliers: dévaliser les cellules de +leur miel avec un bout de paille. Justement mon libraire avait en +vente un magnifique ouvrage sur les insectes: _Histoire naturelle +des animaux articulés, _par De Castelnau, E. Blanchard, Lucas. +C'était riche d'une foule de figures qui vous prenaient par +l'oeil; mais hélas! c'était aussi d'un prix! ah! d'un prix! +Qu'importe: mes somptueux revenus, mes 7 francs ne devaient-ils +pas suffire à tout, nourriture de l'esprit comme celle du corps. +Ce que je donnerai de plus à l'une, je le retrancherai à l'autre, +balance à laquelle doit fatalement se résigner quiconque prend la +science pour gagne-pain. L'achat fut fait. Ce jour-là, ma prébende +universitaire reçut saignée copieuse: je consacrai à l'acquisition +du livre un mois de traitement. Un miracle de parcimonie devait +combler plus tard l'énorme déficit. + +Le livre fut dévoré, c'est le mot. J'y appris le nom de mon +Abeille noire; j'y lus pour la première fois des détails de moeurs +entomologiques; j'y trouvai, enveloppés à mes yeux d'une sorte +d'auréole, les noms vénérés des Réaumur, des Huber, des Léon +Dufour; et, tandis que je feuilletais l'ouvrage pour la centième +fois, une voix intime vaguement en moi chuchotait: «Et toi aussi, +tu seras historien des bêtes». -- Naïves illusions qu'êtes-vous +devenues! Mais refoulons ces souvenirs tristes et doux à la fois, +pour arriver aux faits et gestes de notre Abeille noire. + +_Chalicodome, _c'est-à-dire maison en cailloutage, en béton, en +mortier; dénomination on ne peut mieux réussie, si ce n'était sa +tournure bizarre pour qui n'est pas nourri de la moelle du grec. +Ce nom s'applique, en effet, à des Hyménoptères qui bâtissent +leurs cellules avec des matériaux analogues à ceux que nous +employons pour nos demeures. L'ouvrage de ces insectes est travail +de maçon, mais de maçon rustique plus versé dans le pisé que dans +la pierre de taille. Étranger aux classifications scientifiques, +ce qui jette grande obscurité dans plusieurs de ses mémoires, +Réaumur a nommé l'ouvrier d'après l'ouvrage, et appelé nos +bâtisseurs en pisé _Abeilles maçonnes:_ ce qui les peint d'un mot. + +Nos pays en ont deux: le Chalicodome des murailles (_Chalicodoma +muraria_), celui dont Réaumur a magistralement donné l'histoire; +et le Chalicodome de Sicile (_Chalicodoma sicula_), qui n'est pas +spécial aux pays de l'Etna, comme son nom pourrait le faire +croire, mais se retrouve en Grèce, en Algérie et dans la région +méditerranéenne de la France, en particulier dans le département +de Vaucluse, où il est un des Hyménoptères les plus abondants au +mois de mai. Dans la première espèce, les deux sexes sont de +coloration si différente, qu'un observateur novice, tout surpris +de les voir sortir d'un même nid, les prend d'abord pour des +étrangers l'un à l'autre. La femelle est d'un superbe noir velouté +avec les ailes d'un violet sombre. Chez le mâle, ce velours noir +est remplacé par une toison d'un roux ferrugineux assez vif. La +seconde espèce, de taille bien moins grande, n'a pas cette +opposition de couleurs; les deux sexes y portent même costume, +mélange diffus de brun, de roux et de cendré. Enfin le bout de +l'aile, lavé de violacé sur un fond rembruni, rappelle, mais de +loin, la riche pourpre de la première. Les deux espèces commencent +leur travail à la même époque, vers les premiers jours du mois de +mai. + +Comme support de son nid, le Chalicodome des murailles fait choix, +dans les provinces du nord, ainsi que nous l'apprend Réaumur, +d'une muraille bien exposée au soleil et non recouverte de crépi, +qui, se détachant, compromettrait l'avenir des cellules. Il ne +confie ses constructions qu'à des fondements solides, à la pierre +nue. Dans le Midi, je lui reconnais même prudence; mais, j'ignore +pour quel motif, à la pierre de la muraille, il préfère +généralement ici une autre base. Un caillou roulé, souvent guère +plus gros que le poing, un de ces galets dont les eaux de la +débâcle glaciaire ont recouvert les terrasses de la vallée du +Rhône, voilà le support de prédilection. L'extrême abondance de +pareil emplacement pourrait bien être pour quelque chose dans le +choix de l'Hyménoptère: tous nos plateaux de faible élévation, +tous nos terrains arides à végétation de thym, ne sont +qu'amoncellement de galets cimentés de terre rouge. Dans les +vallées, le Chalicodome a de plus à sa disposition les pierrailles +des torrents. Au voisinage d'Orange, par exemple, ses lieux +préférés sont les alluvions de l'Aygues, avec leurs nappes de +cailloux roulés que les eaux ne visitent plus. Enfin, à défaut de +galet, l'Abeille maçonne s'établit sur une pierre quelconque, sur +une borne de champs, sur un mur de clôture. + +Le Chalicodome de Sicile met encore plus de variété dans ses +choix. Son emplacement de prédilection est la face inférieure des +tuiles en brique faisant saillie au bord d'une toiture. Il n'est +petite habitation des champs qui n'abrite ses nids sous le rebord +du toit. Là, tous les printemps, il s'établit par colonies +populeuses, dont la maçonnerie, transmise d'une génération à +l'autre, et chaque année amplifiée, finit par couvrir d'amples +surfaces. J'ai vu tel de ces nids qui, sous les tuiles d'un +hangar, occupait une superficie de cinq à six mètres carrés. En +plein travail, c'était un monde étourdissant par le nombre et le +bruissement des travailleurs. Le dessous d'un balcon plaît +également au Chalicodome, ainsi que l'embrasure d'une fenêtre +abandonnée, surtout si elle est close d'une persienne qui lui +laisse libre passage. Mais ce sont là lieux de grands rendez-vous, +où travaillent, chacun pour soi, des centaines et des milliers +d'ouvriers. S'il est seul, ce qui n'est pas rare, le Chalicodome +de Sicile s'établit dans le premier petit recoin venu, pourvu +qu'il y trouve base fixe et chaleur. La nature de cette base lui +est d'ailleurs fort indifférente. J'en ai vu bâtir sur la pierre +nue, sur la brique, sur le bois des contrevents, et jusque sur les +carreaux de vitre d'un hangar. Une seule chose ne lui va pas: le +crépi de nos habitations. Aussi prudent que son congénère, il +craindrait la ruine des cellules, s'il les confiait à un appui +dont la chute est possible. + +Enfin, pour des raisons que je ne peux m'expliquer encore d'une +manière satisfaisante, le Chalicodome de Sicile change souvent, du +tout au tout, l'assiette de sa bâtisse: de sa lourde maison de +mortier, qui semblerait exiger le solide appui du roc, il fait +demeure aérienne, appendue à un rameau. Un arbuste des haies, quel +qu'il soit, aubépine, grenadier, paliure, lui fournit le support, +habituellement à hauteur d'homme. Le chêne vert et l'orme lui +donnent élévation plus grande. Dans le fourré buissonneux, il fait +donc choix d'un rameau de la grosseur d'une paille; et, sur cette +étroite base, il construit son édifice avec le même mortier qu'il +mettrait en oeuvre sous un balcon ou le rebord d'un toit. Terminé, +le nid est une boule de terre, traversée latéralement par le +rameau. La grosseur en est celle d'un abricot si l'ouvrage est +d'un seul, et celle du poing si plusieurs insectes y ont +collaboré; mais ce dernier cas est rare. + +Les deux Hyménoptères font emploi des mêmes matériaux: terre +argilo-calcaire, mélangée d'un peu de sable et pétrie avec la +salive même du maçon. Les lieux humides, qui faciliteraient +l'exploitation et diminueraient la dépense en salive pour gâcher +le mortier, sont dédaignés des Chalicodomes, qui refusent la terre +fraîche pour bâtir, de même que nos constructeurs refusent plâtre +éventé et chaux depuis longtemps éteinte. De pareils matériaux, +gorgés d'humidité pure, ne feraient pas convenablement prise. Ce +qu'il leur faut, c'est une poudre aride, qui s'imbibe avidement de +la salive dégorgée et forme, avec les principes albumineux de ce +liquide, une sorte de ciment romain prompt à durcir, quelque chose +enfin de comparable au mastic que nous obtenons avec de la chaux +vive et du blanc d'oeuf. + +Une route fréquentée, dont l'empierrement de galets calcaires, +broyés sous les roues, est devenu surface unie, semblable à une +dalle continue, telle est la carrière à mortier qu'exploite de +préférence le Chalicodome de Sicile. Qu'il s'établisse sur un +rameau dans une haie, ou qu'il fasse élection de domicile sous le +rebord du toit de quelque habitation rurale, c'est toujours au +sentier voisin, au chemin, à la route, qu'il va récolter de quoi +bâtir, sans se laisser distraire du travail par le continuel +passage des gens et des bestiaux. Il faut voir l'active Abeille à +l'oeuvre quand le chemin resplendit de blancheur sous les rayons +d'un soleil ardent. Entre la ferme voisine, chantier où l'on +construit, et la route, chantier où le mortier se prépare, bruit +le grave murmure des arrivants et des partants qui se succèdent, +se croisent sans interruption. L'air semble traversé par de +continuels traits de fumée, tant l'essor des travailleurs est +direct et rapide. Les partants s'en vont avec une pelote de +mortier de la grosseur d'un grain de plomb à lièvre; les arrivants +aussitôt s'installent aux endroits les plus durs, les plus secs. +Tout le corps en vibration, ils grattent du bout des mandibules, +ils ratissent avec les tarses antérieurs, pour extraire des atomes +de terre et des granules de sable, qui, roulés entre les dents, +s'imbibent de salive et se prennent en une masse commune. L'ardeur +au travail est telle que l'ouvrier se laisse écraser sous les +pieds des passants plutôt que d'abandonner son ouvrage. + +Enfin le Chalicodome des murailles, qui recherche la solitude, +loin des habitations de l'homme, se montre rarement sur les +chemins battus, peut-être parce qu'ils sont trop éloignés des +lieux où il construit. Pourvu qu'il trouve à proximité du galet +adopté comme emplacement du nid, de la terre sèche, riche en menus +graviers, cela lui suffit. + +L'Hyménoptère peut construire tout à fait à neuf, sur un +emplacement qui n'a pas encore été occupé; ou bien utiliser les +cellules d'un vieux nid, après les avoir restaurées. Examinons +d'abord le premier cas. + +Après avoir fait le choix de son galet, le Chalicodome des +murailles y arrive avec une pelote de mortier entre les +mandibules, et la dispose en un bourrelet circulaire sur la +surface du caillou. Les pattes antérieures et les mandibules +surtout, premiers outils du maçon, mettent en oeuvre la matière, +que maintient plastique l'humeur salivaire peu à peu dégorgée. +Pour consolider le pisé, des graviers anguleux, de la grosseur +d'une lentille, sont enchâssés un à un, mais seulement à +l'extérieur, dans la masse encore molle. Voilà la fonction de +l'édifice. À cette première assise en succèdent d'autres, jusqu'à +ce que la cellule ait la hauteur voulue, de deux à trois +centimètres. + +Nos maçonneries sont formées de pierres superposées, et cimentées +entre elles par la chaux. L'ouvrage du Chalicodome peut soutenir +la comparaison avec le nôtre. Pour faire économie de main-d'oeuvre +et de mortier, l'Hyménoptère, en effet, emploie de gros matériaux, +de volumineux graviers, pour lui vraies pierres de taille. Il les +choisit un par un avec soin, bien durs, presque toujours avec des +angles qui, agencés les uns dans les autres, se prêtent mutuel +appui et concourent à la solidité de l'ensemble. Des couches de +mortier, interposées avec épargne, les maintiennent unis. Le +dehors de la cellule prend lui l'aspect d'un travail +d'architecture rustique, où les pierres font saillie avec leurs +inégalités naturelles; mais l'intérieur, qui demande surface plus +fine pour ne pas blesser la tendre peau du ver est revêtu d'un +crépi de mortier pur. Du reste, cet enduit interne est déposé sans +art, on pourrait dire à grands coups de truelle; aussi le ver a-t- +il soin, lorsque la pâtée de miel est finie, de se faire un cocon +et de tapisser de soie la grossière paroi de sa demeure. Au +contraire, les Anthophores et les Halictes, dont les larves ne se +tissent pas de cocon, glacent délicatement la face intérieure de +leurs cellules de terre et lui donnent le poli de l'ivoire +travaillé. + +La construction, dont l'axe est toujours à peu près vertical et +dont l'orifice regarde le haut, pour ne pas laisser écouler le +miel, de nature assez fluide, diffère un peu de forme suivant la +base qui la supporte. Assise sur une surface horizontale, elle +s'élève en manière de petite tour ovalaire; fixée sur une surface +verticale ou inclinée, elle ressemble à la moitié d'un dé à coudre +coupé dans le sens de sa longueur. Dans ce cas, l'appui lui-même, +le galet, complète la paroi d'enceinte. + +La cellule terminée, l'Abeille s'occupe aussitôt de +l'approvisionnement. Les fleurs du voisinage, en particulier +celles du genêt épine fleuri (Genista scorpius), qui dorent au +mois de mai les alluvions des torrents, lui fournissent liqueur +sucrée et pollen. Elle arrive, le jabot gonflé de miel, et le +ventre jauni en dessous de poussière pollinique. Elle plonge dans +la cellule la tête la première et pendant quelques instants on la +voit se livrer à des haut-le-corps, signe du dégorgement de la +purée mielleuse. Le jabot vide, elle sort de la cellule pour y +rentrer à l'instant même, mais cette fois à reculons. Maintenant, +avec les deux pattes de derrière, l'Abeille se brosse la face +inférieure du ventre et en fait tomber la charge de pollen. +Nouvelle sortie et nouvelle rentrée la tête la première. Il s'agit +de brasser la matière avec la cuiller des mandibules, et de faire +du tout un mélange homogène. Ce travail de mixtion ne se répète +pas à chaque voyage: il n'a lieu que de loin en loin, quand les +matériaux sont amassés en quantité notable. + +L'approvisionnement est au complet lorsque la cellule est à demi +pleine. Il reste à pondre un oeuf à la surface de la pâtée et à +fermer le domicile. Tout cela se fait sans délai. La clôture +consiste en un couvercle de mortier pur, que l'Abeille construit +progressivement de la circonférence au centre. Deux jours au plus +m'ont paru nécessaires pour l'ensemble du travail, à la condition +que le mauvais temps, ciel pluvieux ou simplement nuageux, ne +vienne pas interrompre l'ouvrage. Puis, adossée à cette première +cellule, une seconde est bâtie et approvisionnée de la même +manière. Une troisième, une quatrième, etc., succèdent, toujours +pourvues de miel, d'un oeuf, et clôturées avant la fondation de la +suivante. Tout travail commencé est poursuivi jusqu'à parfaite +exécution; l'Abeille n'entreprend nouvelle cellule que lorsque +sont terminés, pour la précédente, les quatre actes de la +construction, de l'approvisionnement, de la ponte et de la +clôture. + +Comme le Chalicodome des murailles travaille toujours solitaire +sur le galet dont il a fait choix, et se montre même fort jaloux +de son emplacement lorsque des voisins viennent s'y poser, le +nombre des cellules adossées l'une à l'autre sur le même caillou +n'est pas considérable, de six à dix le plus souvent. Huit larves +environ, est-ce là toute la famille de l'Hyménoptère? ou bien +celui-ci va-t-il établir après, sur d'autres galets, progéniture +plus nombreuse? La surface de la même pierre est assez large pour +fournir encore appui à d'autres cellules, si la ponte le +réclamait; l'Abeille pourrait y bâtir très à l'aise, sans se +mettre en recherche d'un autre emplacement, sans quitter le galet +auquel attachent les habitudes, la longue fréquentation. Il me +paraît donc fort probable que la famille, peu nombreuse, est +établie au complet sur le même caillou, du moins lorsque le +Chalicodome bâtit à neuf. + +Les six à dix cellules composant le groupe sont certes demeure +solide, avec leur revêtement rustique de graviers; mais +l'épaisseur de leurs parois et de leurs couvercles, deux +millimètres au plus, ne paraît guère suffisante pour défendre les +larves quand viendront les intempéries. Assis sur sa pierre, en +plein air, sans aucune espèce d'abri, le nid subira les ardeurs de +l'été, qui feront de chaque cellule une étuve étouffante, puis les +pluies de l'automne, qui lentement corroderont l'ouvrage; puis +encore les gelées d'hiver, qui émietteront ce que les pluies +auront respecté. Si dur que soit le ciment, pourra-t-il résister à +toutes ces causes de destruction; et s'il résiste, les larves, +abritées par une paroi trop mince, n'auront-elles pas à redouter +chaleur trop forte en été, froid trop vif en hiver? + +Sans avoir fait tous ces raisonnements, l'Abeille n'agit pas moins +avec sagesse. Toutes les cellules terminées, elle maçonne sur le +groupe un épais couvert, qui, formé d'une manière inattaquable par +l'eau et conduisant mal la chaleur, à la fois défend de +l'humidité, du chaud et du froid. Cette matière est l'habituel +mortier, la terre gâchée avec de la salive; mais, cette fois, sans +mélange de menus cailloux. L'Hyménoptère en applique, pelote par +pelote, truelle par truelle, une couche d'un centimètre +d'épaisseur sur l'amas des cellules, qui disparaissent +complètement noyées au centre de la minérale couverture. Cela +fait, le nid a la forme d'une sorte de dôme grossier, équivalant +en grosseur à la moitié d'une orange. On le prendrait pour une +boule de boue qui, lancée contre une pierre, s'y serait à demi +écrasée et aurait séché sur place. Rien au dehors ne trahit le +contenu, aucune apparence de cellules, aucune apparence de +travail. Pour un oeil non exercé, c'est un éclat fortuit de boue, +et rien de plus. + +La dessiccation de ce couvert général est prompte à l'égal de +celle de nos ciments hydrauliques; et alors la dureté du nid est +presque comparable à celle d'une pierre. Il faut une solide lame +de couteau pour entamer la construction. Disons, pour terminer, +que, sous sa forme finale, le nid ne rappelle en rien l'ouvrage +primitif, tellement que l'on prendrait pour travail de deux +espèces différentes les cellules du début, élégantes tourelles, à +revêtement de cailloutage, et le dôme de la fin, en apparence +simple amas de boue. Mais grattons le couvert de ciment, et nous +trouverons en dessous les cellules et leurs assises de menus +cailloux parfaitement reconnaissables. + +Au lieu de bâtir à neuf, sur un galet qui n'a pas été encore +occupé, le Chalicodome des murailles volontiers utilise les vieux +nids qui ont traversé l'année sans subir notables dommages. Le +dôme de mortier est resté, bien peu s'en faut, ce qu'il était au +début, tant la maçonnerie a été solidement construite; seulement, +il est percé d'un certain nombre d'orifices ronds correspondant +aux chambres, aux cellules qu'habitaient les larves de la +génération passée. Pareilles demeures, qu'il suffit de réparer un +peu pour les mettre en bon état, économisent grande dépense de +temps et de fatigue; aussi les Abeilles maçonnes les recherchent +et ne se décident pour des constructions nouvelles que lorsque les +vieux nids viennent à leur manquer. + +D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et soeurs, +mâles roux et femelles noires, tous lignée de la même Abeille. Les +mâles, qui mènent vie insouciante, ignorent tout travail et ne +reviennent aux maisons de pisé que pour faire un instant la cour +aux dames, ne se soucient de la masure abandonnée. Ce qu'il leur +faut, c'est le nectar dans l'amphore des fleurs, et non le mortier +à gâcher entre les mandibules. Restent les jeunes mères, seules +chargées de l'avenir de la famille. À qui d'entre elles reviendra +l'immeuble, l'héritage du vieux nid? Comme soeurs, elles y ont +droit égal: ainsi le déciderait notre justice, depuis que, progrès +énorme, elle s'est affranchie de l'antique et sauvage droit +d'aînesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours à la base +première de la propriété: le droit du premier occupant. + +Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'Abeille s'empare du +premier nid libre à sa convenance, s'y établit; et malheur +désormais à qui viendrait, voisine ou soeur, lui en disputer la +possession. Des poursuites acharnées, de chaudes bourrades, +auraient bientôt mis en fuite la nouvelle arrivée. Des diverses +cellules qui bâillent, comme autant de puits, sur la rondeur du +dôme, une seule pour le moment est nécessaire; mais l'Abeille +calcule très bien que les autres auront plus tard leur utilité +pour le restant des oeufs; et c'est avec une vigilance jalouse +qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les +visiter. Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maçonnes +travailler à la fois sur le même galet. + +L'ouvrage est maintenant très simple. L'Hyménoptère examine +l'intérieur de la vieille cellule pour reconnaître les points qui +demandent réparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant +la paroi, extrait les débris terreux provenant de la voûte qu'a +percée l'habitant pour sortir, crépit de mortier les endroits +délabrés, restaure un peu l'orifice, et tout se borne là. Suivent +l'approvisionnement, la ponte et la clôture de la chambre. Quand +toutes les cellules, l'une après l'autre, sont ainsi garnies, le +couvert général, le dôme de mortier, reçoit quelques réparations +s'il en est besoin; et c'est fini. + +À la vie solitaire, le Chalicodome de Sicile préfère compagnie +nombreuse; et c'est par centaines, très souvent par nombreux +milliers, qu'il s'établit à la face inférieure des tuiles d'un +hangar ou du rebord d'un toit. Ce n'est pas ici véritable société, +avec des intérêts communs, objet de l'attention de tous; mais +simplement rassemblement, où chacun travaille pour soi et ne se +préoccupe des autres; enfin une cohue de travailleurs rappelant +l'essaim d'une ruche uniquement par le nombre et l'ardeur. Le +mortier mis en oeuvre est le même que celui du Chalicodome des +murailles, aussi résistant, aussi imperméable, mais plus fin et +sans cailloutage. Les vieux nids sont d'abord utilisés. Toute +chambre libre est restaurée, approvisionnée et scellée. Mais les +anciennes cellules sont loin de suffire à la population, qui, +d'une année à l'autre, s'accroît rapidement. Alors, à la surface +du nid, dont les habitacles sont dissimulés sous l'ancien couvert +général de mortier, d'autres cellules sont bâties, tant qu'en +réclament les besoins de la ponte. Elles sont couchées +horizontalement ou à peu près, les unes à côté des autres, sans +ordre aucun dans leur disposition. Chaque constructeur a les +coudées franches. Il bâtit où il veut, à la seule condition de ne +pas gêner le travail des voisins; sinon les houspillages des +intéressés le rappellent à l'ordre. Les cellules s'amoncellent +donc au hasard sur ce chantier où ne règne aucun esprit +d'ensemble. Leur forme est celle d'un dé à coudre partagé suivant +l'axe, et leur enceinte se complète soit par les cellules +adjacentes, soit par la surface du vieux nid. Au dehors, elles +sont rugueuses et montrent une superposition de cordons noueux +correspondant aux diverses assises de mortier. Au dedans, la paroi +en est égalisée sans être lisse, le cocon du ver devant plus tard +suppléer le poli qui manque. + +À mesure qu'elle est bâtie, chaque cellule est immédiatement +approvisionnée et murée, ainsi que vient de nous le montrer le +Chalicodome des murailles. Semblable travail se poursuit pendant +la majeure partie du mois de mai. Enfin tous les oeufs sont +pondus, et les Abeilles, sans distinction de ce qui leur +appartient et de ce qui ne leur appartient pas, entreprennent en +commun l'abri général de la colonie. C'est une épaisse couche de +mortier, qui remplit les intervalles et recouvre l'ensemble des +cellules. Finalement, le nid commun a l'aspect d'une large plaque +de boue sèche, très irrégulièrement bombée, plus épaisse au +centre, noyau primitif de l'établissement, plus mince aux bords, +où ne sont encore que des cellules de fondation nouvelle et d'une +étendue fort variable suivant le nombre des travailleurs et, par +conséquent, suivant l'âge du nid premier fondé. Tel de ces nids +n'est guère plus grand que la main; tel autre occupe la majeure +partie du rebord d'une toiture et se mesure par mètres carrés. + +Travaillant seul, ce qui n'est pas rare, sur le contrevent d'une +fenêtre abandonnée, sur une pierre, sur un rameau de haies, le +Chalicodome de Sicile n'agit pas d'autre manière. S'il s'établit, +par exemple, sur un rameau, l'Hyménoptère commence par mastiquer +solidement sur l'étroit appui la base de sa cellule. Ensuite la +construction s'élève et prend forme d'une tourelle verticale. À +cette première cellule approvisionnée et scellée en succède une +autre, ayant pour soutien, outre le rameau, le travail déjà fait. +De six à dix cellules sont ainsi groupées l'une à côté de l'autre. +Puis un couvert général de mortier enveloppe le tout et englobe +dans son épaisseur le rameau, ce qui fournit solide point +d'attache. + +CHAPITRE XXI +EXPÉRIENCES + +Édifiés sur des galets de petit volume, que l'on peut transporter +où bon vous semble, déplacer, échanger entre eux, sans troubler +soit le travail du constructeur, soit le repos des habitants des +cellules, les nids du Chalicodome des murailles se prêtent +facilement à l'expérimentation, seule méthode qui puisse jeter un +peu de clarté sur la nature de l'instinct. Pour étudier avec +quelque fruit les facultés psychiques de la bête, il ne suffit pas +de savoir profiter des circonstances qu'un heureux hasard présente +à l'observation; il faut savoir en faire naître d'autres, les +varier autant que possible, et les soumettre à un contrôle mutuel; +il faut enfin expérimenter pour donner à la science une base +solide de faits. Ainsi s'évanouiront un jour, en face de documents +précis, les clichés fantaisistes dont nos livres sont encombrés: +Scarabée conviant des collègues à lui prêter main-forte pour +retirer sa pilule du fond d'une ornière, Sphex dépeçant sa mouche +pour la transporter malgré l'obstacle du vent, et tant d'autres +dont abuse qui veut trouver dans l'animal ce qui n'y est +réellement pas. Ainsi encore se prépareront les matériaux qui, mis +en oeuvre tôt ou tard par une main savante, rejetteront dans +l'oubli des théories prématurées, assises sur le vide. + +Réaumur, d'habitude, se borne à relever les faits tels qu'ils se +présentent à lui dans le cours normal des choses, et ne songe à +scruter plus avant le savoir-faire de l'insecte au moyen de +conditions artificiellement réalisées. À son époque tout était à +faire; et la moisson est si grande, que l'illustre moissonneur va +au plus pressé, la rentrée de la récolte, et laisse à ses +successeurs l'examen en détail du grain et de l'épi. Néanmoins, au +sujet du Chalicodome des murailles, il mentionne une expérience +entreprise par son ami Du Hamel. Il raconte comment un nid +d'Abeille maçonne fut renfermé sous un entonnoir en verre, dont on +avait eu soin de boucher le bout avec une simple gaze. Il en +sortit trois mâles qui, étant venus à bout d'un mortier dur comme +pierre, ne tentèrent pas de percer une fine gaze ou jugèrent ce +travail au-dessus de leurs forces. Les trois Abeilles périrent +sous l'entonnoir. Communément les insectes, ajoute Réaumur, ne +savent faire que ce qu'ils ont besoin de faire dans l'ordre +ordinaire de la nature. + +L'expérience ne me satisfait pas, pour deux motifs. Et d'abord, +donner à couper une gaze à des ouvriers outillés pour percer un +pisé équivalent du tuf ne me paraît pas inspiration heureuse: on +ne peut demander à la pioche d'un terrassier le travail des +ciseaux d'une couturière. En second lieu, la transparente prison +de verre me semble mal choisie. Dès qu'il s'est ouvert un passage +à travers l'épaisseur de son dôme de terre, l'insecte se trouve au +jour, à la lumière, et pour lui le jour, la lumière, c'est la +délivrance finale, c'est la liberté. Il se heurte à un obstacle +invisible, le verre; pour lui le verre est un rien qui arrête. +Par-delà, il voit l'étendue libre, inondée de soleil. Il s'exténue +en efforts pour y voler, incapable de comprendre l'inutilité de +ses tentatives contre cette étrange barrière qui ne se voit pas. +Il périt enfin épuisé, sans avoir donné, dans son obstination, un +regard à la gaze fermant la cheminée conique. L'expérience est à +refaire en de meilleures conditions. + +L'obstacle que je choisis est du papier gris ordinaire, +suffisamment opaque pour maintenir l'insecte dans l'obscurité, +assez mince pour ne pas présenter de résistance sérieuse aux +efforts du prisonnier. Comme il y a fort loin, en tant que nature +de barrière, d'une cloison de papier à une voûte de pisé, +informons-nous d'abord si le Chalicodome des murailles sait, ou, +pour mieux dire, peut se faire jour à travers pareille cloison. +Les mandibules, pioches aptes à percer le dur mortier, sont-elles +également des ciseaux propres à couper une mince membrane? Voilà +le point dont il faut avant tout s'informer. + +En février, alors que l'insecte est déjà dans son état parfait, je +retire, sans les endommager, un certain nombre de cocons de leurs +cellules, et je les introduis, chacun à part, dans un bout de +roseau, fermé à une extrémité par la cloison naturelle du noeud, +ouvert à l'autre. Ces fragments de roseau représenteront les +cellules du nid. Les cocons y sont introduits de manière que la +tête de l'insecte soit tournée vers l'orifice. Enfin mes cellules +artificielles sont clôturées de différentes manières. Les unes +reçoivent dans leur ouverture un tampon de terre pétrie, qui, +desséchée, équivaudra en épaisseur et en consistance au plafond de +mortier du nid naturel. Les autres ont pour clôture un cylindre de +sorgho à balai, épais au moins d'un centimètre; enfin quelques- +unes sont bouchées avec une rondelle de papier gris solidement +fixée par les bords. Tous ces bouts de roseau sont disposés à côté +l'un de l'autre dans une boîte, verticalement, et la cloison de ma +fabrique en haut. Les insectes sont donc dans la position exacte +qu'ils avaient dans le nid. Pour s'ouvrir un passage, ils doivent +faire ce qu'ils auraient fait sans mon intervention: fouiller la +paroi située au-dessus de leur tête. J'abrite le tout sous une +large cloche de verre, et j'attends le mois de mai, époque de la +sortie. + +Les résultats dépassent, et de beaucoup, mes prévisions. Le tampon +de terre, oeuvre de mes doigts, est percé d'un trou rond, ne +différant en rien de celui que le Chalicodome pratique à travers +son dôme natal de mortier. La barrière végétale, si nouvelle pour +mon prisonnier, c'est-à-dire le cylindre en tige de sorgho, +s'ouvre pareillement d'un orifice que l'on dirait fait à +l'emporte-pièce. Enfin l'opercule de papier gris livre passage à +l'Hyménoptère, non par une effraction, une déchirure violente, +mais encore au moyen d'un trou rond nettement délimité. Donc mes +Abeilles sont capables d'un travail pour lequel elles n'étaient +pas nées; elles font, pour sortir de leurs cellules de roseau, ce +que leur race n'avait probablement jamais fait; elles perforent la +paroi de moelle de sorgho, elles trouent la barrière de papier, +comme elles auraient percé leur naturel plafond de pisé. Quand +vient le moment de se libérer, la nature de l'obstacle ne les +arrête pas, pourvu qu'il ne soit pas au-dessus de leurs forces; +et, désormais, des raisons d'impuissance ne peuvent être invoquées +s'il s'agit d'une simple barrière de papier. + +En même temps que les cellules faites de bouts de roseau, étaient +préparés et mis sous la cloche deux nids intacts assis sur leurs +galets. Sur l'un d'eux j'ai fixé une feuille de papier gris +étroitement appliquée contre le dôme de mortier. Pour sortir, +l'insecte devra percer la cloche de terre, puis la feuille de +papier, qui lui succède sans intervalle vide. Autour de l'autre, +j'ai collé sur la pierre un petit cône du même papier gris; il y a +donc ici, comme dans le premier cas, double enceinte, paroi de +papier, avec cette différence que les deux enceintes ne font plus +immédiatement suite l'une à l'autre, mais sont séparées par un +intervalle vide, d'un centimètre environ à la base, et croissant à +mesure que le cône s'élève. + +Les résultats de ces deux préparations sont tout différents. Les +Hyménoptères du nid à feuille de papier appliquée sur le dôme sans +intervalle, sortent en perçant la double enceinte, dont la +dernière, l'enveloppe de papier, est trouée d'un orifice rond bien +net, comme nous en ont déjà montré les cellules en bout de roseau +fermées d'un couvercle de même nature. Pour la seconde fois, nous +reconnaissons ainsi que, si le Chalicodome s'arrête devant une +barrière de papier, la cause n'en est pas son impuissance contre +pareil obstacle. Au contraire, après s'être fait jour à travers le +dôme de terre, les habitants du nid recouvert du cône, trouvant à +distance la feuille de papier, n'essaient pas même de percer cet +obstacle, dont ils auraient si facilement triomphé si la feuille +eût été appliquée sur le nid. Sans tentative de libération, ils +meurent sous le couvert. Ainsi avaient péri, dans l'entonnoir de +verre, les Abeilles de Réaumur, n'ayant, pour être libres, qu'une +gaze à percer. + +Ce fait me paraît riche de conséquences. Comment! Voilà de +robustes insectes, pour qui forer le tuf est un jeu, pour qui +tampon de bois tendre et diaphragme de papier sont parois si +faciles à trouer malgré la nouveauté de la matière, et ces +vigoureux démolisseurs se laissent sottement périr dans la prison +d'un cornet, qu'ils éventreraient en un seul coup de mandibules? +Cet éventrement, ils le peuvent, mais ils n'y songent pas. Le +motif de leur stupide inaction ne saurait être que celui-ci. -- +L'insecte est excellemment doué en outils et en facultés +instinctives pour accomplir l'acte final de ses métamorphoses: +l'issue du cocon et de la cellule. Il a dans ses mandibules +ciseaux, lime, pic, levier, pour couper, ronger, abattre tant son +cocon et sa muraille de mortier que toute autre enceinte, pas par +trop tenace, substituée à la paroi naturelle du nid. De plus, +condition majeure sans laquelle l'outillage resterait inutile, il +a, je ne dirai pas la volonté de se servir de ses outils, mais +bien un stimulant intime qui l'invite à les employer. L'heure de +la sortie venue, ce stimulant s'éveille, et l'insecte se met au +travail du forage. + +Peu lui importe alors que la matière à trouer soit le mortier +naturel, la moelle de sorgho, le papier: le couvercle qui +l'emprisonne ne lui résiste pas longtemps. Peu lui importe même +qu'un supplément d'épaisseur s'ajoute à l'obstacle, et qu'à +l'enceinte de terre se superpose une enceinte de papier; les deux +barrières, non séparées par un intervalle, ne font qu'un pour +l'Hyménoptère, qui s'y fait jour parce que l'acte de la délivrance +se maintient dans son unité. Avec le cône de papier, dont la paroi +reste peu à distance, les conditions changent, bien que l'enceinte +totale, au fond, soit la même. Une fois sorti de sa demeure de +terre, l'insecte a fait tout ce qu'il était destiné à faire pour +se libérer; circuler librement sur le dôme de mortier est pour lui +la fin de la délivrance, la fin de l'acte où il faut trouer. +Autour du nid une autre barrière se présente, la paroi du cornet; +mais pour la percer il faudrait renouveler l'acte qui vient d'être +accompli, cet acte auquel l'insecte ne doit se livrer qu'une fois +en sa vie; il faudrait enfin doubler ce qui de sa nature est un, +et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il n'en a pas le +vouloir. L'Abeille maçonne périt faute de la moindre lueur +d'intelligence. Et, dans ce singulier intellect, il est de mode +aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine! La mode +passera, et les faits resteront, nous ramenant aux bonnes +vieilleries de l'âme et de ses immortelles destinées. + +Réaumur raconte encore comment son ami Du Hamel, ayant saisi avec +des tenettes une Abeille maçonne qui était entrée en partie dans +une cellule, la tête la première, pour la remplir de pâtée, la +porta dans un cabinet assez éloigné de l'endroit où il l'avait +prise. L'Abeille lui échappa dans ce cabinet et s'envola par la +fenêtre. Sur-le-champ Du Hamel se rendit au nid. La maçonne y +arriva presque aussitôt que lui, et reprit son travail. Elle en +parut seulement un peu plus farouche, conclut le narrateur. + +Que n'étiez-vous ici, vénéré maître, avec moi sur les bords de +l'Aygues, vaste nappe de galets à sec les trois quarts de l'année, +torrent énorme quand il pleut; je vous eusse montré +incomparablement mieux que la fugitive échappée aux tenettes. Vous +eussiez assisté, partageant ma surprise, non à un bref essor de la +maçonne qui, transportée dans un cabinet voisin, se délivre et +revient aussitôt au nid, dont les environs lui sont familiers; +mais à de voyages de long cours et par des voies inconnues. Vous +eussiez vu l'Abeille, dépaysée par mes soins à de grandes +distances, rentrer chez elle avec un tact géographique que ne +désavoueraient pas l'Hirondelle, le Martinet et le Pigeon +voyageur; et vous vous seriez demandé, comme moi, quelle +inexplicable connaissance de la carte des lieux guide cette mère +en recherche du nid. + +Venons au fait. Il s'agit de renouveler avec le Chalicodome des +murailles mes expériences d'autrefois avec les Cerceris: +transporter dans l'obscurité l'insecte fort loin de son nid et +l'abandonner à lui-même après l'avoir marqué. Si quelqu'un se +trouvait désireux de répéter l'épreuve, je lui transmets ma +manière d'opérer, ce qui pourra abréger les hésitations du début. + +L'insecte que l'on destine à long voyage doit être évidemment +saisi avec certaines précautions. Pas de tenettes, pas de pinces, +qui pourraient fausser une aile, donner une entorse, et +compromettre la puissance d'essor. Tandis que l'Abeille est à sa +cellule, absorbée dans son travail, je la recouvre d'une petite +éprouvette de verre. En s'envolant, la maçonne s'y engouffre, ce +qui me permet, sans la toucher, de la transvaser aussitôt dans un +cornet de papier, que je me hâte de fermer. Une boite en fer- +blanc, boîte d'herborisation, me sert au transport des +prisonnières, chacune dans son cornet. + +C'est sur les lieux choisis comme point de départ que le plus +délicat reste à faire: marquer chaque captive avant sa mise en +liberté. Je fais emploi de craie en poudre fine, délayée dans une +forte dissolution de gomme arabique. La bouillie, déposée avec un +bout de paillé sur un point de l'insecte, y laisse tache blanche, +qui promptement se sèche et adhère à la toison. S'il s'agit de +marquer un Chalicodome pour ne pas le confondre avec un autre dans +des expériences de courte durée, comme j'en rapporterai plus loin, +je me borne à toucher, de ma paille chargée de couleur, le bout de +l'abdomen, tandis que l'insecte est à demi plongé dans la cellule, +la tête en bas. Cet attouchement léger passe inaperçu de +l'Hyménoptère, qui continue son travail sans dérangement aucun; +mais la marque n'est pas bien solide, et de plus elle est en un +point défavorable à sa conservation, car l'Abeille, avec ses +fréquents coups de brosse sur le ventre pour détacher le pollen, +tôt ou tard la fait disparaître. C'est donc au beau milieu du +thorax, entre les ailes, que je dépose le point de craie gommée. + +Dans ce travail, l'emploi de gants n'est guère possible: les +doigts réclament toute leur dextérité pour saisir avec délicatesse +la remuante Abeille et maîtriser ses efforts sans brutale +pression. On voit déjà qu'à ce métier, s'il n'y a pas d'autre +profit, il y a du moins gain assuré de piqûres. Un peu d'adresse +fait éviter le dard, mais pas toujours. On s'y résigne. Du reste, +la piqûre des Chalicodomes est loin d'être aussi cuisante que +celle de l'Abeille domestique. Le point blanc est déposé sur le +thorax; la maçonne part, et la marque se sèche en route. + +Une première fois, je prends deux Chalicodomes des murailles +occupés à leurs nids sur les galets des alluvions de l'Aygues, non +loin de Sérignan; et je les transporte chez moi à Orange, où je +les lâche après les avoir marquées. D'après la carte de l'état- +major, la distance entre les deux points est d'environ quatre +kilomètres en ligne droite. La mise en liberté des captives a lieu +sur le soir, à une heure où les Hyménoptères commencent à mettre +fin aux travaux de la journée. Il est alors probable que mes deux +Abeilles passeront la nuit dans le voisinage. + +Le lendemain matin, je me rends aux nids. La fraîcheur est encore +trop grande, et les travaux chôment. Quand la rosée est dissipée, +les Maçonnes se mettent à l'ouvrage. J'en vois une, mais sans +tache blanche, qui apporte du pollen à l'un des deux nids d'où +proviennent les voyageurs que j'attends. C'est une étrangère qui, +trouvant inoccupée la cellule dont j'ai moi-même expatrié la +propriétaire, s'y est établie et en a fait son bien, ignorant que +c'est déjà le bien d'une autre. Depuis la veille, peut-être, elle +travaille à l'approvisionnement. Sur les dix heures, au fort de la +chaleur, la maîtresse de céans survient tout à coup: ses droits de +premier occupant sont inscrits pour moi en caractères irrécusables +sur le thorax, blanchi de craie. Voilà une de mes voyageuses de +retour. + +À travers les vagues des blés, à travers les champs roses de +sainfoin, elle a franchi les quatre kilomètres; et la voilà de +retour au nid, après avoir butiné en route, car elle arrive, la +vaillante, avec le ventre tout jaune de pollen. Rentrer chez soi, +du fond de l'horizon, c'est merveilleux; y rentrer la brosse à +pollen bien garnie, c'est sublime d'économie. Un voyage, pour les +Abeilles, serait-il voyage forcé, est toujours expédition de +récolte. Elle trouve au nid l'étrangère -- «Qu'est ceci? Tu vas +voir!» Et la propriétaire fond furieuse sur l'autre, qui peut-être +ne songeait à mal. C'est alors, entre les deux maçonnes, +d'ardentes poursuites par les airs. De temps à autre, elles +planent presque immobiles face à face, à une paire de pouces de +distance, et, là sans doute, se mesurant du regard, s'injurient du +bourdonnement. Puis, elles reviennent s'abattre sur le nid en +litige, tantôt l'une, tantôt l'autre. Je m'attends à les voir se +prendre corps à corps, à faire jouer le dard entre elles. Mon +attente est déçue: les devoirs de la maternité parlent trop +impérieusement en elles pour leur permettre de risquer la vie en +lavant l'injure dans un duel à mort. Tout se borne à des +démonstrations hostiles, à quelques bourrades sans gravité. + +La vraie propriétaire néanmoins semble puiser double audace, +double force dans le sentiment de son droit. Elle prend pied sur +le nid, pour ne plus le quitter, et accueille l'autre, chaque fois +qu'elle ose s'approcher, avec un frôlement d'ailes irrité, signe +non équivoque de sa juste indignation. Découragée, l'étrangère +finit par abandonner la place. À l'instant la maçonne se remet au +travail, aussi active que si elle ne venait pas de subir les +épreuves de son long voyage. + +Encore un mot sur les rixes au sujet de la propriété. Quand un +Chalicodome est en expédition, il n'est pas rare qu'un autre, +vagabond sans domicile, visite le nid, le trouve à son gré et s'y +mette au travail, tantôt à la même cellule, tantôt à la cellule +voisine s'il y en a plusieurs de libres, cas habituels des vieux +nids. À son retour, le premier occupant ne manque pas de +pourchasser l'intrus, qui finit toujours par être délogé, tant est +vif, indomptable chez le maître le sentiment de la propriété. Au +rebours de la sauvage maxime prussienne, la force prime le droit, +chez les Chalicodomes le droit prime la force; autrement ne +pourrait s'expliquer la retraite constante de l'usurpateur, qui, +pour la vigueur, ne le cède en rien au vrai propriétaire. S'il n'a +pas autant d'audace, c'est qu'il ne se sent pas réconforté par +cette puissance souveraine, le droit, qui fait autorité, entre +pareils, jusque chez la brute. + +Le second de mes deux voyageurs ne parut pas, ni le jour de +l'arrivée du premier, ni les jours suivants. + +Une autre épreuve est décidée, cette fois avec cinq sujets. Le +lieu de départ, le lieu de l'arrivée, la distance, les heures, +tout reste le même. Sur les cinq expérimentés, j'en retrouve trois +à leurs nids le lendemain les deux autres font défaut. + +Il est ainsi parfaitement reconnu que le Chalicodome des +murailles, transporté à quatre kilomètres de distance et relâché +dans des lieux qu'il n'a certes jamais vus, sait revenir au nid. +Mais pourquoi en manque-t-il au rendez-vous, d'abord un sur deux, +puis deux sur cinq? Ce que l'un sait faire, l'autre ne le +pourrait-il? Y aurait-il disparité dans la faculté qui les guide +au milieu de l'inconnu? Ne serait-ce pas plutôt disparité de +puissance de vol? Le souvenir me revient que mes Hyménoptères +n'étaient pas tous partis avec le même entrain. Les uns, à peine +échappés de mes doigts, s'étaient fougueusement lancés dans les +airs, où je les avais perdus tout aussitôt de vue; les autres +s'étaient laissés choir à quelques pas de moi après courte volée. +Ces derniers, la chose paraît certaine, ont souffert pendant le +trajet, peut-être de la chaleur concentrée dans la fournaise de ma +boîte. Je peux bien avoir endolori la jointure des ailes pendant +l'opération de la marque, si difficile à conduire quand il faut +veiller aux coups de dard. Ce sont des éclopés, des invalides, qui +traîneront dans les sainfoins voisins, et non de vigoureux +voiliers comme il en faut pour le voyage. + +L'expérience est à refaire, en ne tenant compte que de ceux qui +partiront aussitôt d'entre mes doigts, avec un essor franc et +vigoureux. Les hésitants, les traînards qui s'arrêtent tout à côté +sur un buisson, seront laissés hors de cause. En outre, +j'essaierai d'évaluer de mon mieux le temps employé pour le retour +au nid. Pour pareille expérience, il me faut un nombre +considérable de sujets: les faibles et tous les éclopés, et ils +seront peut-être nombreux, devant être mis au rebut. Le +Chalicodome des murailles ne peut me fournir la collection +désirée: il n'est pas assez fréquent et je tins à ne pas trop +troubler la petite peuplade que je destine à d'autres observations +sur les bords de l'Aygues. Heureusement j'ai chez moi, en pleine +activité, sous le rebord de la toiture d'un hangar, un magnifique +nid de Chalicodome de Sicile. Je peux, dans la cité populeuse, +puiser en aussi grand nombre que je voudrai. L'insecte est petit, +plus de moitié moindre que le Chalicodome des murailles; +n'importe: il n'y aura que plus de mérite pour lui s'il sait +franchir les quatre kilomètres que je lui réserve, et retrouver +son nid. J'en prends quarante, isolés, comme d'habitude, dans des +cornets. + +Une échelle est dressée contre le mur pour arriver au nid: elle +doit servir à ma fille Aglaé, et lui permettre de constater +l'instant précis du retour de la première Abeille. La pendule de +la cheminée et ma montre sont mises en concordance pour la +comparaison du moment de départ et du moment d'arrivée. Les choses +ainsi disposées, j'emporte mes quarante captives et me rends au +point même où travaille le Chalicodome des murailles, dans les +alluvions de l'Aygues. La course aura double but: observation de +la maçonne de Réaumur et mise en liberté de la maçonne sicilienne. +Pour le retour de celle-ci la distance sera donc encore de quatre +kilomètres. + +Enfin mes prisonniers sont relâchés, tous marqués d'abord d'un +large point blanc au milieu du thorax. Ce n'est pas en vain que +l'on manie du bout des doigts, un à un, quarante irascibles +Hyménoptères, qui dégainent aussitôt et jouent du dard empoisonné. +Avant que la marque soit faite, le coup de stylet n'est que trop +souvent donné. Mes doigts endoloris ont des mouvements de défense +que la volonté ne peut toujours réprimer. Je saisis avec plus de +précaution pour moi que pour l'insecte, je serre parfois plus +qu'il ne conviendrait pour ménager mes voyageurs. C'est une belle +et noble chose, capable de faire braver bien des périls, que +d'expérimenter afin de soulever, s'il se peut, un tout petit coin +des voiles de la vérité; mais encore est-il permis de laisser +poindre quelque impatience s'il s'agit de recevoir, en une courte +séance, quarante coups d'aiguillon au bout des doigts. À qui me +reprocherait mes coups de pouce non assez ménagés, je +conseillerais de recommencer l'épreuve: il jugera par lui-même de +la déplaisante situation. + +Bref: soit à cause des fatigues du transport, soit par le fait de +mes doigts qui ont trop appuyé et faussé peut-être quelques +articulations, sur mes quarante Hyménoptères, il n'en part qu'une +vingtaine d'un essor franc et vigoureux. Les autres vaguent sur +les herbages voisins, inhabiles à conserver l'équilibre, ou se +maintiennent sur les osiers où je les ai posés, sans se décider à +prendre le vol, même quand je les excite avec une paille. Ces +défaillants, ces estropiés à épaules luxées, ces impotents mis à +mal par mes doigts, doivent être défalqués de la liste. Il en est +parti vingt environ, d'un essor qui n'a pas hésité. Cela suffit et +largement. + +À l'instant même du départ, rien de précis dans l'orientation +adoptée, rien de cet essor direct vers le nid que m'avaient +autrefois montré les Cerceris en pareille circonstance. Aussitôt +libres, les Chalicodomes fuient, comme effarés, qui dans une +direction, qui dans la direction tout opposée. Autant que le +permet leur vol fougueux, je crois néanmoins reconnaître un prompt +retour des Abeilles lancées à l'opposé de leur demeure, et la +majorité me semble se diriger du côté de l'horizon où se trouve le +nid. Je laisse ce point avec des doutes, que rendent inévitables +des insectes perdus de vue à une vingtaine de mètres de distance. + +Jusqu'ici l'opération a été favorisée par un temps calme; mais +voici qui vient compliquer les affaires. La chaleur est étouffante +et le ciel se fait orageux. Un vent assez fort se lève, soufflant +du sud, précisément la direction que doivent prendre mes Abeilles +pour retourner au nid. Pourront-elles surmonter ce courant +contraire, fendre de l'aile le torrent aérien? Si elles le +tentent, il leur faudra voler près de terre, comme je le vois +faire maintenant aux Hyménoptères qui continuent encore à butiner; +mais l'essor dans les hautes régions, d'où elles pourraient +prendre claire connaissance des lieux, leur est, ce me semble, +interdit. C'est donc avec de vives appréhensions sur le succès de +mon épreuve que je reviens à Orange, après avoir essayé de dérober +encore quelque secret au Chalicodome des galets de l'Aygues. + +À peine rentré chez moi, je vois Aglaé, la joue fleurie +d'animation. -- «Deux, fait-elle; deux arrivées à trois heures +moins vingt, avec la charge de pollen sous le ventre.» -- Un de +mes amis était survenu, grave personnage de loi, qui, mis au +courant de l'affaire, oubliant code et papier timbré, avait voulu +assister, lui aussi, à l'arrivée de mes pigeons voyageurs. Le +résultat l'intéressait plus que le procès du mur mitoyen. Par un +soleil sénégalien et une chaleur de fournaise réverbérée par la +muraille, de cinq minutes en cinq minutes, il montait à l'échelle, +tête nue, sans autre abri contre l'insolation que sa crinière +grise et touffue. Au lieu de l'unique observateur que j'avais +aposté, je retrouvais deux bonnes paires d'yeux surveillant le +retour. + +J'avais relâché mes Hyménoptères sur les deux heures et les +premiers arrivés rentraient au nid à trois heures moins vingt. +Trois quarts d'heure à peu près leur avaient donc suffi pour +franchir les quatre kilomètres; résultat bien frappant, surtout si +l'on considère que les Abeilles butinaient en route, comme en +témoignaient le ventre jauni de pollen, et que, d'autre part, +l'essor des voyageurs devait être entravé par le souffle contraire +du vent. Trois autres rentrèrent sous mes yeux, toujours avec la +preuve du travail fait en chemin, la charge pollinique. La journée +touchant à sa fin, l'observation ne pouvait être continuée. +Lorsque le soleil baisse, les Chalicodomes quittent, en effet, le +nid pour aller se réfugier je ne sais où, qui d'ici, qui de là; +peut-être sous les tuiles des toits et dans les petits abris des +murailles. Je ne pouvais compter sur l'arrivée des autres qu'à la +reprise des travaux, au moment du plein soleil. + +Le lendemain, quand le soleil rappela au nid les travailleurs +dispersés, je repris le recensement des Abeilles à thorax marqué +de blanc. Le succès dépassa toutes mes espérances: j'en comptai +quinze, quinze des expatriées de la veille, approvisionnant ou +maçonnant comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Puis +l'orage, dont les indices se multipliaient, éclata, et fut suivi +d'une série de jours pluvieux qui m'empêchèrent de continuer. + +Telle qu'elle est, l'expérience suffit. Sur une vingtaine +d'Hyménoptères qui m'avaient paru en état de faire le voyage +lorsque je les avais relâchés, quinze au moins étaient revenus: +deux dans la première heure, trois dans la soirée, et les autres +le lendemain matin. Ils étaient revenus malgré le vent contraire +et, difficulté plus grave, malgré l'inconnu des lieux où je les +avais transportés. Il est indubitable, en effet, qu'ils voyaient +pour la première fois ces oseraies de l'Aygues, choisies par moi +comme point de départ. Jamais d'eux-mêmes ils ne s'étaient +éloignés à pareille distance, car pour bâtir et approvisionner +sous le rebord du toit de mon hangar, tout le nécessaire est à +portée. Le sentier au pied du mur fournit le mortier; les prairies +émaillées de fleurs dont ma demeure est entourée fournissent +nectar et pollen. Si économes de leur temps, ils ne vont pas +chercher à quatre kilomètres de distance ce qui abonde à quelques +pas du nid. Du reste, je les vois journellement prendre leurs +matériaux de construction sur le sentier et faire leurs récoltes +sur les fleurs des prairies, en particulier sur la sauge des prés. +Suivant toute apparence, leurs expéditions ne dépassent pas une +centaine de mètres à la ronde. Comment donc mes dépaysées sont- +elles revenues? Quel est leur guide? Ce n'est certes pas la +mémoire, mais une faculté spéciale qu'il faut se borner à +constater par ses étonnants effets, sans prétendre l'expliquer, +tant elle est en dehors de notre propre psychologie. + +CHAPITRE XXII +ÉCHANGE DE NIDS + +Poursuivons la série des expériences sur le Chalicodome des +murailles. Par sa position sur un galet que l'on déplace comme +l'on veut, le nid de cet Hyménoptère se prête aux plus +intéressantes épreuves. Voici la première. + +Je change un nid de place, c'est-à-dire que je transporte à une +paire de mètres plus loin le caillou qui lui sert de support. +L'édifice et sa base ne faisant qu'un, le déménagement s'opère +sans le moindre trouble dans les cellules. Le galet est déposé en +lieu découvert et se trouve bien en vue comme il l'était sur son +emplacement naturel. L'Hyménoptère, à son retour de la récolte, ne +peut manquer de l'apercevoir. + +Au bout de quelques minutes, le propriétaire arrive et va droit où +était le nid. Il plane mollement au-dessus de l'emplacement vide, +examine et s'abat au point précis où reposait la pierre. Là, +recherches pédestres, obstinément prolongées; puis l'insecte prend +l'essor et s'envole au loin. Son absence est de courte durée. Le +voici revenu. Les recherches sont reprises, au vol ou à pied, et +toujours sur l'emplacement que le nid occupait d'abord. Nouvel +accès de dépit, c'est-à-dire brusque essor à travers l'oseraie; +nouveau retour et reprise des vaines recherches, constamment sur +l'empreinte même qu'a laissée le galet déplacé. Ces fuites +soudaines, ces prompts retours, ces examens tenaces du lieu +désert, longtemps, fort longtemps se répètent avant que la maçonne +soit convaincue que son nid n'est plus là. Certainement elle a vu, +elle a revu le nid déplacé, car parfois en volant elle a passé en +dessus, à quelques pouces; mais elle n'en fait cas. Ce nid, pour +elle, n'est pas le sien, mais la propriété d'une autre Abeille. + +Souvent l'épreuve se termine sans qu'il y ait même simple visite +au galet changé de place et porté à deux ou trois mètres plus +loin: l'Abeille part et ne revient plus. Si la distance est moins +considérable, un mètre par exemple, la maçonne prend pied, plus +tôt ou plus tard, sur le caillou support de sa demeure. Elle +visite la cellule qu'elle approvisionnait ou construisait peu +auparavant; à diverses reprises elle y plonge la tête; elle +examine pas à pas la surface du galet, et, après de longues +hésitations, va reprendre ses recherches sur l'emplacement où la +demeure devrait se trouver. Le nid qui n'est plus à sa place +naturelle est définitivement abandonné, ne serait-il distant que +d'un mètre du point primitif. En vain l'Abeille s'y pose à +plusieurs reprises; elle ne peut le reconnaître pour sien. Je m'en +suis convaincu en le retrouvant, plusieurs jours après l'épreuve, +exactement dans le même état où il était lorsque je l'avais +déplacé. La cellule ouverte et à demi garnie de miel était +toujours ouverte et livrait son contenu au pillage des fourmis; la +cellule en construction était restée inachevée, sans une nouvelle +assise de plus. L'hyménoptère, la chose est évidente, pouvait y +être revenu, mais n'y avait pas repris le travail. La demeure +déplacée était pour toujours abandonnée. + +Je n'en déduirai pas l'étrange paradoxe que l'Abeille maçonne, +capable de retrouver son nid du bout de l'horizon, ne sait plus le +retrouver à un mètre de distance: l'interprétation des faits +n'amène nullement là. La conclusion me paraît celle-ci: +l'Hyménoptère garde impression tenace de l'emplacement occupé par +le nid. C'est là qu'il revient, même quand le nid n'y est plus, +avec une obstination difficile à lasser. Mais il n'a que très +vague idée du nid lui-même. Il ne reconnaît pas la maçonnerie +qu'il a construite lui-même et pétrie de sa salive; il ne +reconnaît pas la pâtée qu'il a lui-même amassée. En vain il visite +sa cellule, son oeuvre; il l'abandonne, ne la prenant pas pour +sienne du moment que l'endroit où repose le galet n'est plus le +même. + +Étrange mémoire, il faut l'avouer, que celle de l'insecte, si +lucide dans la connaissance générale des lieux, si bornée dans la +connaissance du chez soi. Volontiers je l'appellerai instinct +topographique: la carte du pays lui est connue; et le nid chéri, +la demeure elle-même, non. Les Bembex nous ont déjà conduits à +pareille conclusion. Devant le nid mis à découvert, ils ne se +préoccupent de la famille, de la larve qui se tord dans l'angoisse +au soleil. Ils ne la reconnaissent pas. Ce qu'ils reconnaissent, +ce qu'ils cherchent et trouvent avec une précision merveilleuse, +c'est l'emplacement de la porte d'entrée dont il ne reste plus +rien, pas même le seuil. + +S'il restait des doutes sur l'impuissance où se trouve le +Chalicodome des murailles de reconnaître son nid autrement que +d'après la place que le galet occupe sur le sol, voici de quoi les +lever. -- Au nid de l'Abeille maçonne, j'en substitue un autre +pris à quelque voisine, et pareil, autant que faire se peut, aussi +bien sous le rapport de la maçonnerie que sous le rapport de +l'approvisionnement. Cet échange et ceux dont il me reste à +parler, se font en l'absence du propriétaire bien entendu. À ce +nid qui n'est pas le sien, mais repose au point où était l'autre, +l'Abeille s'établit sans hésitation. Si elle construisait, je lui +offre une cellule en voie de construction. Elle y continue le +travail de maçonnerie avec le même soin, le même zèle, que si +l'ouvrage déjà fait était son propre ouvrage. Si elle apportait +miel et pollen, je lui offre une cellule en partie approvisionnée. +Ses voyages se continuent, avec miel dans le jabot et pollen sous +le ventre, pour achever de garnir le magasin d'autrui. + +L'Abeille ne soupçonne donc pas l'échange; elle ne distingue pas +ce qui est sa propriété et ce qui ne l'est pas; elle croit +toujours travailler à la cellule vraiment sienne. Après l'avoir +laissée en possession un certain temps du nid étranger, je lui +rends le sien. Ce nouveau changement est incompris de +l'Hyménoptère: le travail se poursuit dans la cellule rendue, au +point où il était dans la cellule substituée. Puis, second +remplacement par le nid étranger; et même persistance de l'insecte +à y continuer son ouvrage. Alternant ainsi, toujours à la même +place, tantôt le nid d'autrui, tantôt le nid propre de l'Abeille, +je me suis convaincu, à satiété, que l'Hyménoptère ne peut faire +de différence entre ce qui est son oeuvre et ce qui ne l'est pas. +Que la cellule lui appartienne ou non, il y travaille avec ferveur +pareille, pourvu que le support de l'édifice, le galet, occupe +toujours le primitif emplacement. + +On peut donner à l'épreuve intérêt plus vif, en mettant à profit +deux nids voisins dont le travail soit à peu près également +avancé. Je les transporte l'un à la place de l'autre. La distance +en est d'une coudée à peine. Malgré ce voisinage si rapproché, qui +permet à l'insecte d'apercevoir à la fois les deux domiciles et de +choisir entre eux, les deux Abeilles, à leur arrivée, se posent à +l'instant chacune sur le nid substitué et y continuent leur +ouvrage. Alternons les deux nids autant de fois que bon nous +semblera, et nous verrons les deux Chalicodomes garder +l'emplacement choisi par eux, et travailler à tour de rôle tantôt +à leur propre cellule, tantôt à la cellule d'autrui. + +On pourrait croire que cette confusion a pour cause une étroite +ressemblance entre les deux nids, car m'attendant fort peu, en mes +débuts, aux résultats que je devais obtenir, je choisissais aussi +pareils que possible les deux nids à substituer l'un à l'autre, +crainte à rebuter les Hyménoptères. Ma précaution supposait une +clairvoyance que l'insecte n'a pas. Je prends maintenant, en +effet, deux nids d'une dissemblance extrême à la seule condition +que, de part et d'autre, l'ouvrier trouve une cellule conforme au +travail qui l'occupe en ce moment. Le premier est un vieux nid +dont le dôme est percé de huit trous, orifices des cellules de la +précédente génération. Une de ces huit cellules a été restaurée, +et l'Abeille y travaille à l'approvisionnement. Le second est un +nid de fondation nouvelle, sans dôme de mortier et composé d'une +seule cellule à revêtement de cailloutage. L'insecte s'y occupe +pareillement de l'amas de pâtée. Voilà certes deux nids qui ne +sauraient différer davantage, l'un avec ses huit chambres vides et +son ample dôme de pisé; l'autre avec son unique cellule, toute +nue, grosse au plus comme un gland. + +Eh bien, devant ces nids échangés et distants d'un mètre à peine, +les deux Chalicodomes n'hésitent pas longtemps. Chacun gagne +l'emplacement de son domicile. L'un, propriétaire d'abord du vieux +nid, ne trouve plus chez lui qu'une cellule. Il inspecte +rapidement le galet, et, sans autre façon, plonge dans la cellule +étrangère d'abord la tête pour y dégorger le miel, puis le ventre +pour y déposer le pollen. Et ce n'est pas là action imposée par la +nécessité de se débarrasser au plus vite, n'importe où, d'un +pénible fardeau, car l'Hyménoptère s'envole et ne tarde pas à +revenir avec une nouvelle récolte, qu'il emmagasine soigneusement. +Cet apport de provisions dans le garde-manger d'autrui se répète +autant de fois que je le permets. L'autre Hyménoptère, trouvant à +la place de son unique cellule, la spacieuse construction à huit +appartements, est d'abord assez embarrassé. Quelle est la bonne, +parmi les huit cellules? Dans quelle est l'amas de pâtée commencé? +L'Abeille donc visite une à une les chambres, y plonge jusqu'au +fond, et finit par rencontrer ce qu'elle cherche, c'est-à-dire ce +qu'il y avait dans son nid à son dernier voyage, un commencement +de provisions. À partir de ce moment, elle fait comme sa voisine, +et continue, dans le magasin qui n'est pas son ouvrage, l'apport +du miel et du pollen. + +Remettons les nids à leurs places naturelles, échangeons-les +encore, et chaque Abeille, après de courtes hésitations +qu'explique assez la différence si grande des deux nids, +poursuivra le travail dans la cellule de son propre ouvrage, et +dans la cellule étrangère, alternativement. Enfin l'oeuf est pondu +et l'habitacle clôturé, quel que soit le nid occupé au moment où +les provisions suffisent. De tels faits disent assez pourquoi +j'hésite à donner le nom de mémoire à cette faculté singulière qui +ramène l'insecte, avec tant de précision, à l'emplacement de son +nid, et ne lui permet pas de distinguer son ouvrage de l'ouvrage +d'un autre, si profondes qu'en soient les différences. + +Expérimentons maintenant le Chalicodome des murailles sous un +autre point de vue psychologique. -- Voici une Abeille maçonne qui +construit; elle en est à la première assise de sa cellule. Je lui +donne en échange une cellule non seulement achevée comme édifice, +mais encore garnie de miel presque au complet. Je viens de la +dérober à sa propriétaire, qui n'aurait pas tardé à y déposer son +oeuf. Que va faire la maçonne devant ce don de ma munificence, lui +épargnant fatigues de bâtisse et de récolte? Laisser là le +mortier, sans doute; achever l'amas de pâtée, pondre et sceller. - +- Erreur, profonde erreur: notre logique est illogique pour la +bête. L'insecte obéit à une incitation fatale, inconsciente. Il +n'a pas le choix de ce qu'il doit faire; il n'a pas le +discernement de ce qui convient et de ce qui ne convient pas; il +glisse, en quelque sorte, suivant une pente irrésistible, +déterminée d'avance pour l'amener au but. C'est ce qu'affirment +hautement les faits qu'il me reste à rapporter. + +L'Abeille qui bâtissait et à qui j'offre cellule toute bâtie et +pleine de miel ne renonce nullement au mortier pour cela. Elle +faisait travail de maçonne; et une fois sur cette pente, entraînée +par l'inconsciente impulsion, elle doit maçonner, son travail +serait-il inutile, superflu, contraire à ses intérêts. La cellule +que je lui donne est certainement parfaite de construction, +d'après l'avis du maître maçon lui-même, puisque l'Hyménoptère à +qui je l'ai soustraite y achevait la provision de miel. Y faire +des retouches, y ajouter surtout, est chose inutile et, qui plus +est, absurde. C'est égal: l'Abeille qui maçonnait maçonnera. Sur +l'orifice du magasin à miel, elle dispose un premier bourrelet de +mortier, puis un autre, un autre encore, tant enfin que la cellule +s'allonge du tiers de la hauteur réglementaire. Voilà l'oeuvre de +maçonnerie accomplie, non aussi développée, il est vrai, que si +l'Hyménoptère avait continué la cellule dont il jetait les +fondations au moment de l'échange des nids; mais enfin d'une +étendue plus que suffisante pour démontrer l'impulsion fatale à +laquelle obéit le constructeur. Arrive alors l'approvisionnement, +abrégé lui aussi, sinon le miel déborderait par l'addition des +récoltes des deux Abeilles. Ainsi le Chalicodome qui commence à +construire et à qui l'on donne cellule achevée et garnie de miel, +ne change rien à la marche de son travail: il maçonne d'abord et +puis approvisionne. Seulement il abrège, son instinct +l'avertissant que les hauteurs de la cellule et la quantité de +miel commencent à prendre des proportions par trop exagérées. + +L'inverse n'est pas moins concluant. Au Chalicodome qui +approvisionne, je donne un nid à cellule ébauchée, très +insuffisante encore pour recevoir la pâtée. Cette cellule, humide +en sa dernière assise de la salive de son constructeur, peut se +trouver ou non accompagnée d'autres cellules contenant oeuf et +miel et récemment scellées. L'Hyménoptère, dont elle remplace le +magasin à miel en partie plein, se montre fort embarrassé quand il +arrive avec sa récolte devant ce godet imparfait, sans profondeur, +où l'approvisionnement ne pourrait trouver place. Il l'examine, la +sonde du regard, la jauge avec les antennes et en reconnaît la +capacité insuffisante. Longtemps il hésite, s'en va, revient, +s'envole encore et retourne bientôt, pressé de déposer ses +richesses. L'embarras de l'insecte est des plus manifestes. Prends +du mortier, ne pouvais-je m'empêcher de dire en moi-même; prends +du mortier et achève le magasin. C'est travail de quelques +instants, et tu auras réservoir profond comme il convient. -- +L'Hyménoptère est d'un autre avis: il approvisionnait, il doit +approvisionner quand même. Jamais il ne se décidera à quitter la +brosse à pollen pour la truelle à mortier; jamais il ne suspendra +la récolte qui l'occupe en ce moment pour se livrer au travail de +construction dont l'heure n'est pas venue. Il ira plutôt à la +recherche d'une cellule étrangère, en l'état qu'il désire, et s'y +introduira pour y loger son miel, dût-il recevoir furieux accueil +du propriétaire survenant. Il part, en effet, pour tenter +l'aventure. Je lui souhaite succès, étant moi-même cause de cet +acte désespéré. Ma curiosité vient de faire d'un honnête ouvrier +un voleur. + +Les choses peuvent prendre tournure encore plus grave, tant est +inflexible, impérieux, le désir de mettre sans tarder la récolte +en lieu sûr. La cellule incomplète, dont l'Hyménoptère ne veut pas +à la place de son propre magasin achevé et garni de miel en +partie, se trouve parfois, ai-je dit, avec d'autres cellules +contenant oeuf, pâtée, et closes depuis peu. Dans ce cas, il m'est +arrivé, mais non toujours, d'assister à ceci. L'insuffisance de la +cellule inachevée bien reconnue, l'Abeille se met à ronger le +couvercle de terre fermant l'une des cellules voisines. Avec de la +salive, elle ramollit un point de l'opercule de mortier, et +patiemment, atome par atome, elle creuse dans la dure cloison. +L'opération marche avec une lenteur extrême. Une grosse demi-heure +se passe avant que la fossette excavée ait l'ampleur nécessaire +pour recevoir une tête d'épingle. J'attends encore. Puis +l'impatience me gagne; et bien convaincu que l'Abeille cherche à +ouvrir le magasin, je me décide à lui venir en aide pour abréger. +De la pointe du couteau, je fais sauter le couvercle. Avec lui +vient le couronnement de la cellule, qui reste avec le bord +fortement ébréché. Dans ma maladresse, d'un vase gracieux j'ai +fait un mauvais pot égueulé. + +J'avais bien jugé: le dessein de l'Hyménoptère était de forcer la +porte. Voici qu'en effet, sans se préoccuper des brèches de +l'orifice, l'Abeille s'établit aussitôt à la cellule que je lui ai +ouverte. À nombreuses reprises, elle y apporte miel et pollen, +quoique les provisions y soient déjà au grand complet. Enfin dans +cette cellule, renfermant déjà un oeuf qui n'est pas le sien, elle +dépose son oeuf; puis elle clôture de son mieux l'embouchure +égueulée. Donc cette Abeille qui approvisionnait n'a su, n'a pu +reculer devant l'impossibilité où je l'avais mise de continuer son +travail à moins d'achever la cellule incomplète remplaçant la +sienne. Ce qu'elle faisait, elle a persisté à le faire en dépit +des obstacles. Elle a jusqu'au bout accompli son oeuvre mais par +les voies les plus absurdes: entrée avec effraction dans le bien +d'une autre, approvisionnement continué dans un magasin qui déjà +regorgeait, dépôt de l'oeuf dans une cellule où la vraie +propriétaire avait déjà pondu, enfin clôture de l'orifice dont les +brèches réclamaient sérieuses réparations. Quelle meilleure preuve +désirer de cette pente irrésistible à laquelle obéit l'insecte? + +Enfin il est certains actes rapides et consécutifs tellement liés +l'un à l'autre, que l'exécution du second exige la répétition +préalable du premier, alors même que celui-ci est devenu inutile. +J'ai déjà raconté comment le Sphex à ailes jaunes s'obstine à +descendre seul dans son terrier, après avoir rapproché le Grillon +que j'ai la malice d'éloigner aussitôt. Ses déconvenues +multipliées coup sur coup ne le font pas renoncer à la visite +domiciliaire préalable, visite bien inutile quand il l'a répétée +pour la dixième, pour la vingtième fois. Le Chalicodome des +murailles nous montre, sous une autre forme, semblable répétition +d'un acte sans utilité, mais prélude obligatoire de l'acte qui le +suit. Quand elle arrive avec sa récolte, l'Abeille fait double +opération d'emmagasinement. D'abord elle plonge, la tête première, +dans la cellule pour y dégorger le contenu du jabot; puis elle +sort et rentre tout aussitôt à reculons pour s'y brosser l'abdomen +et en faire tomber la charge pollinique. Au moment où l'insecte va +s'introduire dans la cellule, le ventre premier, je l'écarte +doucement avec une paille. Le second acte est ainsi empêché. +L'Abeille recommence le tout, c'est-à-dire plonge encore, la tête +première au fond de la cellule, bien qu'elle n'ait plus rien à +dégorger, le jabot venant d'être vidé. Cela fait, c'est le tour +d'introduire le ventre. À l'instant, je l'écarte de nouveau. +Reprise de la manoeuvre de l'insecte, toujours la tête en premier +lieu; reprise aussi de mon coup de paille. Et cela se répète ainsi +tant que le veut l'observateur. Écarté au moment où il va +introduire le ventre dans la cellule, l'Hyménoptère vient à +l'orifice et persiste à descendre chez lui d'abord la tête la +première. Tantôt la descente est complète, tantôt l'Abeille se +borne à descendre à demi, tantôt encore il y a simple simulacre de +descente, c'est-à-dire flexion de la tête dans l'embouchure; mais +complet ou non, cet acte qui n'a plus de raison d'être, le +dégorgement du miel étant fini, précède invariablement l'entrée à +reculons pour le dépôt du pollen. C'est ici presque mouvement de +machine, dont un rouage ne marche que lorsque a commencé de +tourner la roue qui le commande. + +NOTES + +Les Hyménoptères suivants me paraissent nouveaux pour notre faune. +En voici la description: + +CERCERIS ANTONIA. -- H. Fab. + +Longueur de 16 à 18 mm. Noir, densément et fortement ponctué. +Chaperon soulevé en manière de nez, c'est-à-dire formant une +saillie convexe, large à la base, pointue au bout et semblable à +la moitié d'un cône coupé dans le sens de sa longueur. Crête entre +les antennes proéminente. Un trait linaire au-dessus de la crête, +joues et un gros point derrière chaque oeil, jaunes. Chaperon +jaune, avec la pointe noire. Mandibules d'un jaune ferrugineux, +leur extrémité noire. Les 4-5 premiers articles des antennes d'un +jaune ferrugineux, les autres bruns. + +Deux points sur le prothorax, les écailles des ailes et le +postécusson, jaunes. Premier segment de l'abdomen avec deux taches +punctiformes. Les quatre segments suivants ayant à leur bord +postérieur une bande jaune fortement échancrée en triangle, ou +même interrompue et d'autant plus que le segment occupe un rang +moins reculé. + +Dessous du corps noir. Pattes en entier d'un jaune ferrugineux. +Ailes légèrement rembrunies à l'extrémité. FEMELLE. + +Le mâle m'est inconnu. + +Par la coloration, cette espèce se rapproche du _Cerceris +labiata_, dont elle diffère surtout par la forme du chaperon et +par sa taille beaucoup plus grande. Observée aux environs +d'Avignon en juillet. Je dédie cette espèce à ma fille Antonia, +dont le concours m'a été souvent précieux dans mes recherches +entomologiques. + +CERCERIS JULII. -- H. Fab. + +Longueur de 7 à 9 mm. Noir densément et fortement ponctué. +Chaperon plan. Face couverte d'une fine pubescence argentée. Une +étroite bande jaune de chaque côté au bord interne des yeux. +Mandibules jaunes avec leur extrémité brune. Antennes noires en +dessus, d'un roux pâle en dessous; face inférieure de leur article +basilaire jaune. + +Deux petits points distants sur le prothorax, les écailles des +ailes et le postécusson, jaunes. Une bande jaune sur le troisième +segment de l'abdomen, et une autre sur le cinquième; ces deux +bandes profondément échancrées à leur bord antérieur, la première +échancrée en demi-cercle, la seconde en triangle. + +Dessous du corps entièrement noir. Hanches noires, cuisses +postérieures en entier noires; celles des deux paires antérieures +noires à la base, jaunes à l'extrémité. Jambes et tarses jaunes. +Ailes un peu enfumées. FEMELLE. + +Var.: 1° Prothorax sans points jaunes; 2° Deux petits points +jaunes sur le second segment de l'abdomen; 3° Bande jaune au côté +interne des yeux plus larges; 4° Chaperon antérieurement bordé de +jaune. + +Le mâle m'est inconnu. + +Ce Cerceris, le plus petit de ma région, approvisionne ses larves +avec des Curculionides de la moindre taille, _Bruchus granarius_ +et _Apion gravidum_. Observé aux environs de Carpentras, où il +nidifie en septembre, dans le grès tendre, vulgairement _safre_. + +BEMBEX JULII. -- H. Fab. + +Longueur de 18 à 20 mm. Noir, hérissé de poils blanchâtres sur la +tête, le thorax et la base du premier segment de l'abdomen. Labre +allongé, jaune. Chaperon en dos d'âne, formant comme un angle +trièdre, dont une face, celle du bord antérieur, est en entier +jaune, tandis que chacune des deux autres est marquée d'une large +tache rectangulaire noire, contiguë avec sa voisine et formant +avec celle-ci un chevron; ces deux taches, ainsi que les joues, +couvertes d'un fin duvet argenté. Joues jaunes ainsi qu'une ligne +médiane entre les antennes. Bord postérieur des yeux longuement +marginé de jaune. Mandibules jaunes, brunes à l'extrémité. Les +deux premiers articles des antennes jaunes en dessous, noirs en +dessus; les autres noirs. + +Prothorax noir, ses côtés et sa tranche dorsale jaunes. Mésothorax +noir, le point calleux et un petit point de chaque côté, au-dessus +de la base des pattes intermédiaires, jaunes. Métathorax noir, +avec deux points jaunes en arrière, et un autre plus large, de +chaque côté, au-dessus de la base des pattes postérieures. Les +deux premiers points manquent parfois. + +Abdomen en dessus d'un noir brillant; nu, si ce n'est à la base du +premier segment, qui est hérissé de poils blanchâtres. Tous les +segments avec une bande transversale ondulée, plus large sur les +côtés qu'au milieu, et se rapprochant du bord postérieur à mesure +que le segment est de rang plus reculé. Sur le cinquième segment, +la bande jaune atteint le bord postérieur. Segment anal jaune, +noir à la base, hérissé sur toute sa surface dorsale de papilles +d'un roux ferrugineux, servant de base à des cils. Une rangée de +pareils tubercules cilifères occupe aussi le bord postérieur du +cinquième segment. En dessous, l'abdomen est d'un noir brillant, +avec une tache jaune triangulaire de chaque côté des quatre +segments intermédiaires. + +Hanches noires, cuisses jaunes sur le devant, noires en arrière; +jambes et tarses jaunes. Ailes transparentes. + +MÂLE. -- La tache en chevron du chaperon est plus étroite, ou même +disparaît entièrement; face alors en entier jaune. Les bandes de +l'abdomen sont d'un jaune très pâle presque blanc. Le sixième +segment porte une bande comme les précédents, mais raccourcie et +souvent réduite à deux points. Le deuxième segment a en dessous +une carène longitudinale, relevée et spiniforme en arrière. Enfin +le segment anal porte en dessous une saillie anguleuse assez +épaisse. Le reste comme dans la femelle. + +Cet Hyménoptère se rapproche beaucoup du _Bembex rostrata_ pour la +taille et la disposition des couleurs noire et jaune. Il en +diffère surtout par les traits suivants. Le chaperon fait un angle +trièdre, tandis qu'il est arrondi, convexe, dans les autres +Bembex. Il présente en outre à sa base une large bande noire en +chevron, formée de deux taches rectangulaires conjointes et +veloutées d'un duvet argenté, très brillant sous une incidence +convenable. Le segment anal est hérissé en dessus de papilles et +de cils roux; il en est de même du bord postérieur du cinquième +segment; enfin les mandibules ne sont tachées de noir qu'à +l'extrémité, tandis que la base est en même temps noire dans le +_Bembex rostrata_. Les moeurs ne diffèrent pas moins. Le _Bembex +rostrata_ chasse surtout des Taons; le _Bembex Julii_ ne fait +jamais gibier de gros Diptères, et s'adresse à des espèces de +moindre taille, très variables du reste. + +Il est fréquent dans les terrains sablonneux des Angles, aux +environs d'Avignon, et sur la colline d'Orange. + +AMMOPHILA JULII -- H. Fab. + +Longueur de 16 à 22 mm. Pétiole de l'abdomen composé du premier +segment et de la moitié du second. Troisième cubitale rétrécie +vers la radiale. Tête noire avec duvet argenté sur la face. +Antennes noires. Thorax noir, strié transversalement sur ses trois +segments, plus fortement sur le prothorax et le mésothorax. Deux +taches sur les flancs, et une en arrière de chaque côté du +métathorax, couvertes de duvet argenté. Abdomen nu, brillant. +Premier segment noir. Deuxième segment rouge dans sa parti +rétrécie en pétiole et dans sa partie élargie. Troisième segment +en entier rouge. Les autres d'un beau bleu indigo métallique. +Pattes noires, avec duvet argenté sur les hanches. Ailes +légèrement roussâtres. Nidifie en octobre et approvisionne chaque +cellule de deux médiocres Chenilles. + +Se rapproche de l'_Ammophila holosericea_, dont elle a la taille, +mais en diffère d'une manière nette par la coloration des pattes +qui toutes sont noires, par sa tête et son thorax beaucoup moins +velus, enfin par les stries transverses des trois segments du +thorax. + +* * * + +Je désire que ces trois Hyménoptères portent le nom de mon fils +Jules, à qui je les dédie. + +«Cher enfant, ravi si jeune à ton amour passionné des fleurs et +des insectes, tu étais mon collaborateur, rien n'échappait à ton +regard clairvoyant; pour toi, je devais écrire ce livre, dont les +récits faisaient ta joie; et tu devais toi-même le continuer un +jour. Hélas! tu es parti pour une meilleure demeure, ne +connaissant encore du livre que les premières lignes! Que ton nom +du moins y figure, porté par quelques-uns de ces industrieux et +beaux Hyménoptères que tu aimais tant. + +«Orange, 3 avril 1879 + +«J.-H. F.» + + + + [1] Village du Gard, en face d'Avignon. + [2] Les Scarabées portent aussi le nom d'Ateuchus. + [3] Le Gymnopleure pilulaire est un bousier assez +voisin du Scarabée mais de plus petite taille. Il roule +comme lui des pilules de bouse ainsi que l'indique son +nom. Le Gymnopleure est répandu partout, même dans le +nord; tandis que le Scarabée sacré ne s'écarte guère des +bords de la Méditerranée. + [4] Voir _Mulsant_, Coléoptères de France, +Lamellicornes. + [5] Pour le mémoire complet, consulter _Annales des +Sciences naturelles_, 2e série, tome XV + [6] Les 450 Buprestes exhumés appartiennent aux +espèces suivantes: _Buprestis octo guttata; B. bifasciata; +B. pruni; B. tarda; B. biguttata; B. micans; B. flavo +maculata; B. chrysostigma; B. novem maculata._ + [7] Voir aux notes la description de cette espèce, +nouvelle pour l'entomologie. + [8] Annales des sciences naturelles, 3e série, tome V. + [9] Voir les notes pour la description de cette espèce +nouvelle. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs entomologiques - Livre I +by Jean-Henri Fabre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE I *** + +***** This file should be named 16825-8.txt or 16825-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/2/16825/ + +livre électronique est le fruit de la +collaboration de Distributed proofreaders Europe - +http://dp.rastko.net/ - qui a effectué le premier niveau +de construction et de correction du livre, et de Ebooks +libres et gratuits - http://www.ebooksgratuits.com, qui +a effectué la mise en forme, la relecture, le second niveau +de correction et la conversion aux formats. 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