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+Project Gutenberg's Souvenirs entomologiques - Livre I, by Jean-Henri Fabre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Souvenirs entomologiques - Livre I
+ Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes
+
+Author: Jean-Henri Fabre
+
+Release Date: October 8, 2005 [EBook #16825]
+[Date last updated: May 21, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE I ***
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+Ce livre électronique est le fruit de la
+collaboration de Distributed proofreaders Europe -
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+de construction et de correction du livre, et de Ebooks
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+a effectué la mise en forme, la relecture, le second niveau
+de correction et la conversion aux formats. Ont participé
+à l'élaboration de ce livre: Pour Distributed proofreaders
+Europe, Michel Arotcarena. Pour Ebooks libres et gratuits,
+Charly, Fred et Coolmicro.
+
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+
+
+
+Jean-Henri Fabre
+SOUVENIRS
+ENTOMOLOGIQUES
+
+Livre I
+Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes
+(1879)
+
+
+
+Table des matières
+
+CHAPITRE I LE SCARABÉE SACRÉ
+CHAPITRE II LA VOLIÈRE
+CHAPITRE III LE CERCERIS BUPRESTICIDE
+CHAPITRE IV LE CERCERIS TUBERCULÉ
+CHAPITRE V UN SAVANT TUEUR
+CHAPITRE VI LE SPHEX À AILES JAUNES
+CHAPITRE VII LES TROIS COUPS DE POIGNARD
+CHAPITRE VIII LA LARVE ET LA NYMPHE
+CHAPITRE IX LES HAUTES THÉORIES
+CHAPITRE X LE SPHEX LANGUEDOCIEN
+CHAPITRE XI SCIENCE DE L'INSTINCT
+CHAPITRE XII IGNORANCE DE L'INSTINCT
+CHAPITRE XIII UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX
+CHAPITRE XIV LES ÉMIGRANTS
+CHAPITRE XV LES AMMOPHILES
+CHAPITRE XVI LES BEMBEX
+CHAPITRE XVII LA CHASSE AUX DIPTÈRES
+CHAPITRE XVIII UN PARASITE. LE COCON
+CHAPITRE XIX RETOUR AU NID
+CHAPITRE XX LES CHALICODOMES
+CHAPITRE XXI EXPÉRIENCES
+CHAPITRE XXII ÉCHANGE DE NIDS
+NOTES
+
+
+
+
+Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle à la fois étrange
+et d'une grandeur singulière que celui des insectes industrieux
+déployant dans leurs travaux l'art le plus raffiné. L'instinct
+porté ainsi au plus haut degré dont la nature offre des exemples,
+confond la raison humaine. Le trouble de l'esprit augmente,
+lorsque intervient l'observation patiente et minutieuse de tous
+les détails de la vie des êtres les mieux doués sous le rapport de
+l'instinct.
+
+E. Blanchard.
+
+CHAPITRE I
+LE SCARABÉE SACRÉ
+
+Les choses se passèrent ainsi. Nous étions cinq ou six: moi le
+plus vieux, leur maître, mais encore plus leur compagnon et leur
+ami; eux, jeunes gens à coeur chaleureux, à riante imagination,
+débordant de cette sève printanière de la vie qui nous rend si
+expansifs et si désireux de connaître. Devisant de choses et
+d'autres, par un sentier bordé d'hyèbles et d'aubépines, où déjà
+la Cétoine dorée s'enivrait d'amères senteurs sur les corymbes
+épanouis, on allait voir si le Scarabée sacré avait fait sa
+première apparition au plateau sablonneux des Angles[1], et roulait
+sa pilule de bouse, image du monde pour la vieille Égypte; on
+allait s'informer si les eaux vives de la base de la colline
+n'abritaient point, sous leur tapis de lentilles aquatiques, de
+jeunes tritons, dont les branchies ressemblent à de menus rameaux
+de corail; si l'épinoche, l'élégant petit poisson des ruisselets,
+avait mis sa cravate de noces, azur et pourpre; si, de son aile
+aiguë, l'hirondelle, nouvellement arrivée, effleurait la prairie,
+pourchassant les tipules, qui sèment leurs oeufs en dansant; si,
+sur le seuil d'un terrier creusé dans le grès, le lézard ocellé
+étalait au soleil sa croupe constellée de taches bleues; si la
+mouette rieuse, venue de la mer à la suite des légions de poissons
+qui remontent le Rhône pour frayer dans ses eaux, planait par
+bandes sur le fleuve en jetant par intervalles son cri pareil à
+l'éclat de rire d'un maniaque; si... mais tenons-nous-en là; pour
+abréger, disons que, gens simples et naïfs, prenant un vif plaisir
+à vivre avec les bêtes, nous allions passer une matinée à la fête
+ineffable du réveil de la vie au printemps.
+
+Les événements répondirent à nos espérances. L'épinoche avait fait
+sa toilette; ses écailles eussent fait pâlir l'éclat de l'argent;
+sa gorge était frottée du plus vif vermillon. À l'approche de
+l'aulastome, grosse sangsue noire mal intentionnée, sur le dos,
+sur les flancs, ses aiguillons brusquement se dressaient, comme
+poussés par un ressort. Devant cette attitude déterminée, le
+bandit se laisse honteusement couler parmi les herbages. La gent
+béate des mollusques, planorbes, physes, limnées, humait l'air à
+la surface des eaux. L'hydrophile et sa hideuse larve, pirates des
+mares, tantôt à l'un tantôt à l'autre en passant tordaient le cou.
+Le stupide troupeau ne paraissait pas même s'en apercevoir. Mais
+laissons les eaux de la plaine et gravissons la falaise qui nous
+sépare du plateau. Là-haut, des moutons pâturent, des chevaux
+s'exercent aux courses prochaines, tous distribuant la manne aux
+bousiers en liesse.
+
+Voici à l'oeuvre les coléoptères vidangeurs à qui est dévolue la
+haute mission d'expurger le sol de ses immondices. On ne se
+lasserait pas d'admirer la variété d'outils dont ils sont munis,
+soit pour remuer la matière stercorale, la dépecer, la façonner,
+soit pour creuser de profondes retraites où ils doivent s'enfermer
+avec leur butin. Cet outillage est comme un musée technologique,
+où tous les instruments de fouille seraient représentés. Il y a là
+des pièces qui semblent imitées de celles de l'industrie humaine;
+il y en a d'autres d'un type original, où nous pourrions nous-
+mêmes prendre modèle pour de nouvelles combinaisons.
+
+Le Copris espagnol porte sur le front une vigoureuse corne,
+pointue et recourbée en arrière, pareille à la longue branche d'un
+pic. À semblable corne, le Copris lunaire adjoint deux fortes
+pointes taillées en soc de charrue, issues du thorax; et entre les
+deux, une protubérance à arête vive faisant office de large
+racloir. Le Bubas Bubale et le Bubas Bison, tous les deux confinés
+aux bords de la Méditerranée, sont armés sur le front de deux
+robustes cornes divergentes, entre lesquelles s'avance un soc
+horizontal fourni par le corselet. Le Minotaure Typhée porte sur
+le devant du thorax, trois pointes d'araire, parallèles et
+dirigées en avant, les latérales plus longues, la médiane plus
+courte. L'Onthophage taureau a pour outil deux pièces longues et
+courbes qui rappellent les cornes d'un taureau; l'Onthophage
+fourchu a pour sa part une fourche à deux branches, dressées
+d'aplomb sur sa tête aplatie. Le moins avantagé est doué, tantôt
+sur la tête, tantôt sur le corselet, de tubercules durs, outils
+obtus que la patience de l'insecte sait toutefois très-bien
+utiliser. Tous sont armés de la pelle, c'est-à-dire qu'ils ont la
+tête large, plate et à bord tranchant; tous font usage du râteau,
+c'est-à-dire qu'ils recueillent avec leurs pattes antérieures
+dentelées.
+
+Comme dédommagement à sa besogne ordurière, plus d'un exhale
+l'odeur forte du musc, et brille sous le ventre du reflet des
+métaux polis. Le Géotrupe hypocrite a par dessous l'éclat du
+cuivre et de l'or; le Géotrupe stercoraire a le ventre d'un violet
+améthyste. Mais, en général, leur coloration est le noir. C'est
+aux régions tropicales qu'appartiennent les bousiers splendidement
+costumés, véritables bijoux vivants. Sous les bouses de chameau,
+la Haute-Égypte nous présenterait tel Scarabée qui rivalise avec
+le vert éclatant de l'émeraude; la Guyane, le Brésil, le Sénégal,
+nous montreraient tels Copris d'un rouge métallique, aussi riche
+que celui du cuivre, aussi vif que celui du rubis. Si cet écrin de
+l'ordure nous manque, les bousiers de nos pays ne sont pas moins
+remarquables par leurs moeurs.
+
+Quel empressement autour d'une même bouse! Jamais aventuriers
+accourus des quatre coins du monde n'ont mis telle ferveur à
+l'exploitation d'un placer californien. Avant que le soleil soit
+devenu trop chaud, ils sont là par centaines, grands et petits,
+pêle-mêle, de toute espèce, de toute forme, de toute taille, se
+hâtant de se tailler une part dans le gâteau commun. Il y en a qui
+travaillent à ciel ouvert, et ratissent la surface; il y en a qui
+s'ouvrent des galeries dans l'épaisseur même du monceau, à la
+recherche des filons de choix; d'autres exploitent la couche
+inférieure pour enfouir sans délai leur butin dans le sol sous-
+jacent; d'autres, les plus petits, émiettent à l'écart un lopin
+éboulé des grandes fouilles de leurs forts collaborateurs.
+Quelques-uns, les nouveaux venus et les plus affamés sans doute,
+consomment sur place; mais le plus grand nombre songe à se faire
+un avoir qui lui permette de couler de longs jours dans
+l'abondance, au fond d'une sûre retraite. Une bouse, fraîche à
+point, ne se trouve pas quand on veut au milieu des plaines
+stériles du thym; telle aubaine est une vraie bénédiction du ciel;
+les favorisés du sort ont seuls un pareil lot. Aussi les richesses
+d'aujourd'hui sont-elles prudemment mises en magasin. Le fumet
+stercoraire a porté l'heureuse nouvelle à un kilomètre à la ronde,
+et tous sont accourus s'amasser des provisions. Quelques
+retardataires arrivent encore, au vol ou pédestrement.
+
+Quel est celui-ci qui trottine vers le monceau, craignant
+d'arriver trop tard? Ses longues pattes se meuvent avec une
+brusque gaucherie, comme poussées par une mécanique que l'insecte
+aurait dans le ventre; ses petites antennes rousses épanouissent
+leur éventail, signe d'inquiète convoitise. Il arrive, il est
+arrivé, non sans culbuter quelques convives. C'est le Scarabée
+sacré, tout de noir habillé, le plus gros et le plus célèbre de
+nos bousiers. Le voilà attablé, côte à côte avec ses confrères,
+qui, du plat de leurs larges pattes antérieures, donnent à petits
+coups la dernière façon à leur boule, ou bien l'enrichissent d'une
+dernière couche avant de se retirer et d'aller jouir en paix du
+fruit de leur travail. Suivons dans toutes ses phases la
+confection de la fameuse boule.
+
+Le chaperon, c'est-à-dire le bord de la tête, large et plate, est
+crénelé de six dentelures angulaires rangées en demi-cercle. C'est
+là l'outil de fouille et de dépècement, le râteau qui soulève et
+rejette les fibres végétales non nutritives, va au meilleur, le
+ratisse et le rassemble. Un choix est ainsi fait, car pour ces
+fins connaisseurs, ceci vaut mieux que cela; choix par à peu près,
+si le Scarabée s'occupe de ses propres victuailles, mais d'une
+scrupuleuse rigueur s'il faut confectionner la boule maternelle,
+creusée d'une niche centrale où l'oeuf doit éclore. Alors tout
+brin fibreux est soigneusement rejeté, et la quintessence
+stercoraire seule cueillie pour bâtir la couche interne de la
+cellule. À sa sortie de l'oeuf, la jeune larve trouve ainsi, dans
+la paroi même de sa loge, un aliment raffiné qui lui fortifie
+l'estomac et lui permet d'attaquer plus tard les couches externes
+et grossières.
+
+Pour ses besoins à lui, le Scarabée est moins difficile, et se
+contente d'un triage en gros. Le chaperon dentelé éventre donc et
+fouille, élimine et rassemble un peu au hasard. Les jambes
+antérieures concourent puissamment à l'ouvrage. Elles sont
+aplaties, courbées en arc de cercle, relevées de fortes nervures
+et armées en dehors de cinq robustes dents. Faut-il faire acte de
+force, culbuter un obstacle, se frayer une voie au plus épais du
+monceau, le bousier joue des coudes, c'est-à-dire qu'il déploie de
+droite et de gauche ses jambes dentelées, et d'un vigoureux coup
+de râteau déblaie une demi-circonférence. La place faite, les
+mêmes pattes ont un autre genre de travail: elles recueillent par
+brassées la matière râtelée par le chaperon et la conduisent sous
+le ventre de l'insecte, entre les quatre pattes postérieures.
+Celles-ci sont conformées pour le métier de tourneur. Leurs
+jambes, surtout celles de la dernière paire, sont longues et
+fluettes, légèrement courbées en arc et terminées par une griffe
+très-aiguë. Il suffit de les voir pour reconnaître en elles un
+compas sphérique, qui, dans ses branches courbes, enlace un corps
+globuleux pour en vérifier, en corriger la forme. Leur rôle est,
+en effet, de façonner la boule.
+
+Brassée par brassée, la matière s'amasse sous le ventre, entre les
+quatre jambes, qui, par une simple pression, lui communiquent leur
+propre courbure et lui donnent une première façon. Puis, par
+moments, la pilule dégrossie est mise en branle entre les quatre
+branches du double compas sphérique; elle tourne sous le ventre du
+bousier et se perfectionne par la rotation. Si la couche
+superficielle manque de plasticité et menace de s'écailler, si
+quelque point trop filandreux n'obéit pas à l'action du tour, les
+pattes antérieures retouchent les endroits défectueux; à petits
+coups de leurs larges battoirs, elles tapent la pilule pour faire
+prendre corps à la couche nouvelle et emplâtrer dans la masse les
+brins récalcitrants.
+
+Par un soleil vif, quand l'ouvrage presse, on est émerveillé de la
+fébrile prestesse du tourneur. Aussi la besogne marche-t-elle
+vite: c'était tantôt une maigre pilule, c'est maintenant une bille
+de la grosseur d'une noix, ce sera tout à l'heure une boule de la
+grosseur d'une pomme. J'ai vu des goulus en confectionner de la
+grosseur du poing. Voilà certes sur la planche du pain pour
+quelques jours.
+
+Les provisions sont faites; il s'agit maintenant de se retirer de
+la mêlée et d'acheminer les vivres en lieu opportun. Là,
+commencent les traits de moeurs les plus frappants du Scarabée.
+Sans délai, le bousier se met en route; il embrasse la sphère de
+ses deux longues jambes postérieures, dont les griffes terminales,
+implantées dans la masse, servent de pivots de rotation; il prend
+appui sur les jambes intermédiaires, et faisant levier avec les
+brassards dentelés des pattes de devant, qui tour à tour pressent
+sur le sol, il progresse à reculons avec sa charge, le corps
+incliné, la tête en bas, l'arrière-train en haut. Les pattes
+postérieures, organe principal de la mécanique, sont dans un
+mouvement continuel; elles vont et viennent, déplaçant la griffe
+pour changer l'axe de rotation, maintenir la charge en équilibre
+et la faire avancer par les poussées alternatives de droite et de
+gauche. À tour de rôle, la boule se trouve de la sorte en contact
+avec le sol par tous les points de sa surface, ce qui la
+perfectionne dans sa forme et donne consistance égale à sa couche
+extérieure par une pression uniformément répartie.
+
+Et hardi! Ça va, ça roule; on arrivera, non sans encombre
+cependant. Voici un premier pas difficile: le bousier s'achemine
+en travers d'un talus, et la lourde masse tend à suivre la pente;
+mais l'insecte, pour des motifs à lui connus, préfère croiser
+cette voie naturelle, projet audacieux dont l'insuccès dépend d'un
+faux pas, d'un grain de sable troublant l'équilibre. Le faux pas
+est fait, la boule roule au fond de la vallée; l'insecte, culbuté
+par l'élan de la charge, gigote, se remet sur ses jambes et
+accourt s'atteler. La mécanique fonctionne de plus belle. -- Mais
+prends donc garde, étourdi; suis le creux du vallon, qui
+t'épargnera peine et mésaventure; le chemin y est bon, tout uni;
+ta pilule y roulera sans effort. -- Eh bien non: l'insecte se
+propose de remonter le talus qui lui a été fatal. Peut-être lui
+convient-il de regagner les hauteurs. À cela je n'ai rien à dire;
+l'opinion du Scarabée est plus clairvoyante que la mienne sur
+l'opportunité de se tenir en haut lieu. -- Prends au moins ce
+sentier, qui, par une pente douce, te conduira là-haut. -- Pas du
+tout, s'il se trouve à proximité quelque talus bien raide,
+impossible à remonter, c'est celui-là que l'entêté préfère. Alors
+commence le travail de Sisyphe. La boule, fardeau énorme, est
+péniblement hissée, pas à pas, avec mille précautions, à une
+certaine hauteur, toujours à reculons. On se demande par quel
+miracle de statique une telle masse peut être retenue sur la
+pente. Ah! un mouvement mal combiné met à néant tant de fatigue:
+la boule dévale entraînant avec elle le Scarabée. L'escalade est
+reprise, bientôt suivie d'une nouvelle chute. La tentative
+recommence, mieux conduite cette fois aux passages difficiles; une
+maudite racine de gramen, cause des précédentes culbutes, est
+prudemment tournée. Encore un peu, et nous y sommes; mais
+doucement, tout doucement. La rampe est périlleuse et un rien peut
+tout compromettre. Voilà que la jambe glisse sur un gravier poli.
+La boule redescend pêle-mêle avec le bousier. Et celui-ci de
+recommencer avec une opiniâtreté que rien ne lasse. Dix fois,
+vingt fois, il tentera l'infructueuse escalade, jusqu'à ce que son
+obstination ait triomphé des obstacles, ou que, mieux avisé et
+reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il adopte le chemin en
+plaine.
+
+Le Scarabée ne travaille pas toujours seul au charroi de la
+précieuse pilule: fréquemment, il s'adjoint un confrère; ou, pour
+mieux dire, c'est le confrère qui s'adjoint. Voici comment
+d'habitude se passe la chose. -- Sa boule préparée, un bousier
+sort de la mêlée et quitte le chantier, poussant à reculons son
+butin. Un voisin, des derniers venus, et dont la besogne est à
+peine ébauchée, brusquement laisse là son travail et court à la
+boule roulante, prêter main forte à l'heureux propriétaire, qui
+paraît accepter bénévolement le secours. Désormais, les deux
+compagnons travaillent en associés. À qui mieux mieux, ils
+acheminent la pilule en lieu sûr. Y a-t-il eu pacte, en effet, sur
+le chantier, convention tacite de se partager le gâteau? Pendant
+que l'un pétrissait et façonnait la boule, l'autre ouvrait-il de
+riches filons pour en extraire des matériaux de choix et les
+adjoindre aux provisions communes? Je n'ai jamais surpris pareille
+collaboration; j'ai toujours vu chaque bousier exclusivement
+occupé de ses propres affaires sur les lieux d'exploitation. Donc,
+pour le dernier venu, aucun droit acquis.
+
+Serait-ce alors une association des deux sexes, un couple qui va
+se mettre en ménage? Quelque temps, je l'ai cru. Les deux
+bousiers, l'un par devant, l'autre par derrière, poussant d'un
+même zèle la lourde pelote, me rappelaient certains couplets que
+moulinaient dans le temps les orgues de Barbarie. «Pour monter
+notre ménage, hélas! comment ferons-nous. -- Toi devant et moi
+derrière, nous pousserons le tonneau.» -- De par le scalpel, il
+m'a fallu renoncer à cette idylle de famille. Chez les Scarabées,
+les deux sexes ne se distinguent l'un de l'autre par aucune
+différence extérieure. J'ai donc soumis à l'autopsie les deux
+bousiers occupés au charroi d'une même boule; et très-souvent, ils
+se sont trouvés du même sexe.
+
+Ni communauté de famille, ni communauté de travail. Quelle est
+alors la raison d'être de l'apparente société? C'est tout
+simplement tentative de rapt. L'empressé confrère, sous le
+fallacieux prétexte de donner un coup de main, nourrit le projet
+de détourner la boule à la première occasion. Faire sa pilule au
+tas demande fatigue et patience; la piller quand elle est faite,
+ou du moins s'imposer comme convive, est bien plus commode. Si la
+vigilance du propriétaire fait défaut, on prendra la fuite avec le
+trésor; si l'on est surveillé de trop près, on s'attable à deux,
+alléguant les services rendus. Tout est profit en pareille
+tactique; aussi le pillage est-il exercé comme une industrie des
+plus fructueuses. Les uns s'y prennent sournoisement, comme je
+viens de le dire; ils accourent en aide à un confrère qui
+nullement n'a besoin d'eux, et sous les apparences d'un charitable
+secours, dissimulent de très indélicates convoitises. D'autres,
+plus hardis peut-être, plus confiants dans leur force, vont droit
+au but et détroussent brutalement.
+
+À tout instant des scènes se passent dans le genre de celle-ci. --
+Un Scarabée s'en va, paisible, tout seul, roulant sa boule,
+propriété légitime, acquise par un travail consciencieux. Un autre
+survient au vol, je ne sais d'où, se laisse lourdement choir,
+replie sous les élytres ses ailes enfumées et du revers de ses
+brassards dentés culbute le propriétaire, impuissant à parer
+l'attaque dans sa posture d'attelage. Pendant que l'exproprié se
+démène et se remet sur jambes, l'autre se campe sur le haut de la
+boule, position la plus avantageuse pour repousser l'assaillant.
+Les brassards pliés sous la poitrine et prêt à la riposte, il
+attend les événements. Le volé tourne autour de la pelote,
+cherchant un point favorable pour tenter l'assaut; le voleur
+pivote sur le dôme de la citadelle et constamment lui fait face.
+Si le premier se dresse pour l'escalade, le second lui détache un
+coup de bras qui l'étend sur le dos. Inexpugnable du haut de son
+fort, l'assiégé déjouerait indéfiniment les tentatives de son
+adversaire si celui-ci ne changeait de tactique pour rentrer en
+possession de son bien. La sape joue pour faire crouler la
+citadelle avec la garnison. La boule, inférieurement ébranlée,
+chancelle et roule, entraînant avec elle le bousier pillard, qui
+s'escrime de son mieux pour se maintenir au dessus. Il y parvient,
+mais non toujours, par une gymnastique précipitée qui lui fait
+gagner en altitude ce que la rotation du support lui fait perdre.
+S'il est mis à pied par un faux mouvement, les chances s'égalisent
+et la lutte tourne au pugilat. Voleur et volé se prennent corps à
+corps, poitrine contre poitrine. Des pattes s'emmêlent et se
+démêlent, les articulations s'enlacent, les armures de corne se
+choquent ou grincent avec le bruit aigre d'un métal limé. Puis
+celui des deux qui parvient à renverser sur le dos son adversaire
+et à se dégager, à la hâte prend position sur le haut de la boule.
+Le siège recommence, tantôt par le pillard, tantôt par le pillé,
+suivant que l'ont décidé les chances de la lutte corps à corps. Le
+premier, hardi flibustier sans doute et coureur d'aventures,
+fréquemment a le dessus. Alors, après deux ou trois défaites,
+l'exproprié se lasse et revient philosophiquement au tas pour se
+confectionner une nouvelle pilule. Quant à l'autre, toute crainte
+de surprise dissipée, il s'attelle et pousse où bon lui semble la
+boule conquise. J'ai vu parfois survenir un troisième larron qui
+volait le voleur. En conscience, je n'en étais pas fâché.
+
+Vainement, je me demande quel est le Proudhon qui a fait passer
+dans les moeurs du Scarabée l'audacieux paradoxe: «_La propriété,
+c'est le vol_»; quel est le diplomate qui a mis en honneur chez
+les bousiers la sauvage proposition: «_La force prime le droit._»
+Les données me manquent pour remonter aux causes de ces
+spoliations passées en habitude, de cet abus de la force pour la
+conquête d'un crottin; tout ce que je peux affirmer, c'est que le
+larcin est, parmi les Scarabées, d'un usage général. Ces rouleurs
+de bouse se pillent entre eux avec un sans-gêne dont je ne connais
+pas d'autre exemple aussi effrontément caractérisé. Je laisse aux
+observateurs futurs le soin d'élucider ce curieux problème de la
+psychologie des bêtes, et je reviens aux deux associés roulant de
+concert leur pilule.
+
+Mais, d'abord, dissipons une erreur qui a cours dans les livres.
+Je lis dans le magnifique ouvrage de M. Émile Blanchard,
+_Métamorphoses, Moeurs et Instincts des insectes_, le passage
+suivant: «Notre insecte se trouve parfois arrêté, par un obstacle
+insurmontable, la boule est tombée dans un trou. C'est ici
+qu'apparaît chez l'Ateuchus[2] une intelligence de la situation
+vraiment étonnante, et une facilité de communication entre les
+individus de la même espèce plus surprenante encore.
+L'impossibilité de franchir l'obstacle avec la boule étant
+reconnue, l'Ateuchus semble l'abandonner, il s'envole au loin. Si
+vous êtes suffisamment doué de cette grande et noble vertu qu'on
+appelle la patience, demeurez près de cette boule laissée à
+l'abandon: au bout de quelque temps, l'Ateuchus reviendra à cette
+place, et il n'y reviendra pas seul; il sera suivi de deux, trois,
+quatre, cinq compagnons qui s'abattent tous à l'endroit désigné,
+mettent leurs efforts en commun pour enlever le fardeau.
+L'Ateuchus a été chercher du renfort, et voilà comment, au milieu
+des champs arides, il est si ordinaire de voir plusieurs Ateuchus
+réunis pour le transport d'une seule boule.» -- Je lis enfin dans
+le _Magasin d'entomologie_ d'Illiger: -- «Un Gymnopleure
+pilulaire[3] en construisant la boule de fiente destinée à
+renfermer ses oeufs, la fit rouler dans un trou, d'où il s'efforça
+pendant longtemps de la tirer tout seul. Voyant qu'il perdait son
+temps en vains efforts, il courut à un tas de fumier voisin
+chercher trois individus de son espèce, qui, unissant leurs forces
+aux siennes, parvinrent à retirer la boule de la cavité où elle
+était tombée, puis retournèrent à leur fumier continuer leurs
+travaux.»
+
+J'en demande bien pardon à mon illustre maître, M. Blanchard, mais
+certainement, les choses ne se passent pas ainsi. D'abord les deux
+récits sont tellement conformes, qu'ils ont sans doute chacun même
+origine. Illiger, sur une observation trop peu suivie pour mériter
+confiance aveugle, a mis en avant l'aventure de son Gymnopleure;
+et le même fait a été répété pour les Scarabées, parce que, en
+effet, il est très commun de voir deux de ces insectes occupés en
+commun soit à faire rouler une pilule, soit à la retirer d'un
+endroit difficile. Mais le concours de deux ne prouve en rien que
+le bousier dans l'embarras soit allé requérir main forte auprès
+des camarades. J'ai eu, dans une large mesure, la patience que
+recommande M. Blanchard; j'ai vécu de longs jours, pourrais-je
+dire, en intimité avec le Scarabée sacré; je me suis ingénié de
+toutes les manières pour voir clair, autant que possible, dans ses
+us et coutumes et les étudier sur le vif, et je n'ai jamais rien
+surpris qui de près ou de loin, fit songer à des compagnons
+appelés en aide. Comme je le relaterai bientôt, j'ai soumis le
+bousier à des épreuves bien autrement sérieuses que celles d'une
+cavité où la pilule aurait pu choir; je l'ai mis dans des embarras
+plus graves que celui d'une pente à remonter, vrai jeu pour le
+Sisyphe entêté qui semble se complaire à la rude gymnastique des
+endroits déclives, comme si la pilule en devenant de la sorte plus
+ferme, gagnait ainsi en valeur; j'ai fait naître par mon artifice
+des situations où l'insecte avait besoin plus que jamais de
+secours, et jamais à mes yeux n'a paru quelque preuve de bons
+offices entre camarades. J'ai vu des pillés, j'ai vu des pillards,
+et rien de plus. Si plusieurs bousiers entouraient la même pilule,
+c'est qu'il y avait bataille. Mon humble avis est donc que
+quelques Scarabées réunis autour d'une même pelote dans des
+intentions de pillage, ont donné lieu à ces récits de camarades
+appelés pour donner un coup de main. Des observations incomplètes,
+ont fait d'un audacieux détrousseur un compagnon serviable, qui se
+dérange de son travail pour prêter un coup d'épaule.
+
+Ce n'est pas affaire de faible portée que d'accorder à un insecte
+une intelligence de la situation vraiment étonnante, et une
+facilité de communication entre individus de la même espèce plus
+surprenante encore. J'insiste donc sur ce point. Comment? Un
+Scarabée dans la détresse concevrait l'idée d'aller quérir de
+l'aide? Il s'en irait au vol, explorant le pays tout à la ronde,
+pour trouver des confrères à l'oeuvre autour d'une bouse; et les
+trouvant, par une pantomime quelconque, par le geste des antennes
+en particulier, il leur tiendrait à peu près ce langage: «Dites
+donc, vous autres, ma charge a versé là-bas dans un trou; venez
+m'aider à la retirer. Je vous revaudrai cela dans l'occasion.» Et
+les collègues comprendraient! Et, chose non moins forte, ils
+laisseraient aussitôt là leur travail, leur pilule commencée, leur
+chère pilule exposée aux convoitises des autres et certainement
+pillée en leur absence, pour s'en aller prêter secours au
+suppliant! Tant d'abnégation me laisse d'une profonde incrédulité,
+que corrobore tout ce que j'ai vu pendant des années et des
+années, non dans des boites à collection, mais sur les lieux mêmes
+de travail du Scarabée. En dehors des soins de la maternité, soins
+dans lesquels il est presque toujours admirable, l'insecte, à
+moins qu'il ne vive en société, comme les Abeilles, les Fourmis et
+les autres, ne se préoccupe d'autre chose que de lui-même.
+
+Mais terminons là cette digression, qu'excuse l'importance du
+sujet. J'ai dit qu'un Scarabée, propriétaire d'une boule qu'il
+pousse à reculons, est fréquemment rejoint par un confrère, qui
+accourt le seconder dans un but intéressé, et le piller si
+l'occasion s'en présente. Appelons associés, bien que ce ne soit
+pas là le mot propre, les deux collaborateurs, dont l'un s'impose
+et dont l'autre peut-être, n'accepte des offices étrangers que
+crainte d'un mal pire. La rencontre est d'ailleurs des plus
+pacifiques. Le bousier propriétaire ne se détourne pas un seul
+instant de son travail à l'arrivée de l'acolyte; le nouveau venu
+semble animé des meilleures intentions et se met incontinent à
+l'ouvrage. Le mode d'attelage est différent pour chacun des
+associés. Le propriétaire occupe la position principale, la place
+d'honneur: il pousse à l'arrière de la charge, les pattes
+postérieures en haut, la tête en bas. L'acolyte occupe le devant,
+dans une position inverse, la tête en haut, les bras dentés sur la
+boule, les longues jambes postérieures sur le sol. Entre les deux,
+la pilule chemine, chassée devant par le premier, attirée à lui
+par le second.
+
+Les efforts du couple ne sont pas toujours bien concordants,
+d'autant plus que l'aide tourne le dos au chemin à parcourir, et
+que le propriétaire a la vue bornée par la charge. De là, des
+accidents réitérés, de grotesques culbutes dont on prend gaîment
+son parti: chacun se ramasse à la hâte et reprend position sans
+intervertir l'ordre. En plaine, ce mode de charroi ne répond pas à
+la dépense dynamique, faute de précision dans les mouvements
+combinés; à lui seul, le Scarabée de l'arrière ferait aussi vite
+et mieux. Aussi l'acolyte, après avoir donné des preuves de son
+bon vouloir, au risque de troubler le mécanisme, prend-il le parti
+de se tenir en repos, sans abandonner, bien entendu, la précieuse
+pelote qu'il regarde comme déjà sienne. Pelote touchée est pelote
+acquise. Il ne commettra pas cette imprudence: l'autre le
+planterait là.
+
+Il ramasse donc ses jambes sous le ventre, s'aplatit, s'incruste
+pour ainsi dire sur la boule et fait corps avec elle. Le tout,
+pilule et bousier cramponné à sa surface, roule désormais en bloc
+sous la poussée du légitime propriétaire. Que la charge lui passe
+sur le corps, qu'il occupe le dessus, le dessous, le côté du
+fardeau roulant, peu lui importe; l'aide tient bon et reste coi.
+Singulier auxiliaire, qui se fait carrosser pour avoir sa part de
+vivres! Mais qu'une rampe ardue se présente, et un beau rôle lui
+revient. Alors, sur la pente pénible, il se met en chef de file,
+retenant de ses bras dentés la pesante masse, tandis que son
+confrère prend appui pour hisser la charge un peu plus haut.
+Ainsi, à deux, par une combinaison d'efforts bien ménagés, celui
+d'en haut retenant, celui d'en bas poussant, je les ai vus gravir
+des talus où sans résultat se serait épuisé l'entêtement d'un
+seul. Mais tous n'ont pas le même zèle en ces moments difficiles:
+il s'en trouve qui, sur les pentes où leur concours serait le plus
+nécessaire, n'ont pas l'air de se douter le moins du monde des
+difficultés à surmonter. Tandis que le malheureux Sisyphe s'épuise
+en tentatives pour franchir le mauvais pas, l'autre,
+tranquillement laisse faire, incrusté sur la boule, avec elle
+roulant dans la dégringolade, avec elle hissé derechef.
+
+J'ai soumis bien des fois deux associés à l'épreuve suivante, pour
+juger de leurs facultés inventives en un grave embarras.
+Supposons-les en plaine, l'acolyte immobile sur la pelote, l'autre
+poussant. Avec une longue et forte épingle, sans troubler
+l'attelage, je cloue au sol la boule, qui s'arrête soudain. Le
+Scarabée, non au courant de mes perfidies, croit sans doute
+quelque obstacle naturel, ornière, racine de chiendent, caillou
+barrant le chemin. Il redouble d'efforts, s'escrime de son mieux;
+rien ne bouge. -- Que se passe-t-il donc? Allons voir. -- Par deux
+ou trois fois, l'insecte fait le tour de sa pilule. Ne découvrant
+rien qui puisse motiver l'immobilité, il revient à l'arrière, et
+pousse de nouveau. La boule reste inébranlable. -- Voyons là-haut.
+-- L'insecte y monte. Il n'y trouve que son collègue immobile, car
+j'avais soin d'enfoncer assez l'épingle pour que la tête disparût
+dans la masse de la pelote; il explore tout le dôme et redescend.
+D'autres poussées sont vigoureusement essayées en avant, sur les
+côtés; l'insuccès est le même. Jamais bousier sans doute ne
+s'était trouvé en présence d'un pareil problème d'inertie.
+
+Voilà le moment, le vrai moment de réclamer de l'aide, chose
+d'autant plus aisée que le collègue est là, tout près, accroupi
+sur le dôme. Le Scarabée va-t-il le secouer et lui dire quelque
+chose comme ceci: «Que fais-tu là, fainéant! Mais viens donc voir,
+la mécanique ne marche plus!» Rien ne le prouve, car je vois
+longtemps le Scarabée s'obstiner à ébranler l'inébranlable, à
+explorer d'ici et de là, par dessus, par côté, la machine
+immobilisée, tandis que l'acolyte persiste dans son repos. À la
+longue, cependant, ce dernier a conscience que quelque chose
+d'insolite se passe; il en est averti par les allées et venues
+inquiètes du confrère et par l'immobilité de la pilule. Il descend
+donc et à son tour examine la chose. L'attelage à deux ne fait pas
+mieux que l'attelage à un seul. Ceci se complique. Le petit
+éventail de leurs antennes s'épanouit, se ferme, se rouvre,
+s'épanouit, se rouvre, s'agite et trahit leur vive préoccupation.
+Puis un trait de génie met fin à ces perplexités. «Qui sait ce
+qu'il y a là-dessous?» -- La pilule est donc explorée par la base,
+et une fouille légère a bientôt mis l'épingle à découvert.
+Aussitôt il est reconnu que le noeud de la question est là.
+
+Si j'avais eu voix délibérative au conseil, j'aurais dit: Il faut
+pratiquer une excavation et extraire le pieu qui fixe la boule. --
+Ce procédé, le plus élémentaire de tous et d'une mise en pratique
+facile pour des fouilleurs aussi experts, ne fut pas adopté, pas
+même essayé. Le bousier trouva mieux que l'homme. Les deux
+collègues, qui d'ici, qui de là, s'insinuent sous la boule,
+laquelle glisse d'autant et remonte le long de l'épingle à mesure
+que s'enfoncent les coins vivants. La mollesse de la matière, qui
+cède en se creusant d'un canal sous la tête du pieu inébranlable,
+permet cette habile manoeuvre. Bientôt la pelote est suspendue à
+une hauteur, égale à l'épaisseur du corps des Scarabées. Le reste
+est plus difficile. Les bousiers, d'abord couchés à plat, se
+dressent peu à peu sur les jambes, poussant toujours sur le dos.
+C'est dur à venir à mesure que les pattes perdent de leur
+puissance en se redressant davantage; mais enfin cela vient. Puis
+un moment arrive où la poussée avec le dos n'est plus praticable,
+la hauteur limite étant atteinte. Un dernier moyen reste, mais
+bien moins favorable au développement de force. Tantôt dans l'une,
+tantôt dans l'autre de ses postures d'attelage, c'est-à-dire la
+tête en bas ou bien la tête en haut, l'insecte pousse soit avec
+les pattes postérieures, soit avec les pattes antérieures.
+Finalement, la boule tombe à terre, si l'épingle toutefois n'est
+pas trop longue. L'éventrement de la pilule par le pieu est tant
+bien que mal réparé et le charroi aussitôt recommence.
+
+Mais si l'épingle est d'une longueur trop considérable, la pelote,
+encore solidement fixée, finit par être suspendue à une hauteur
+que l'insecte, se redressant, ne peut plus dépasser. Dans ce cas,
+après de vaines évolutions autour du mât de cocagne inaccessible,
+les bousiers abandonnent la place si l'on n'a pas la bonté d'âme
+d'achever soi-même la besogne et de leur restituer le trésor. Ou
+bien encore, on leur vient en aide de la manière suivante. On
+exhausse le sol au moyen d'une petite pierre plate, piédestal du
+haut duquel il est possible à l'insecte de continuer. L'utilité de
+ce secours ne semble pas immédiatement comprise, car nul des deux
+ne s'empresse d'en faire profit. Néanmoins, par hasard ou à
+dessein, l'un ou l'autre finit par se trouver sur le haut de la
+pierre. O bonheur! en passant, le bousier a senti la pilule lui
+effleurer le dos. À ce contact, le courage revient et les efforts
+recommencent. Voilà l'insecte qui, sur la secourable plate-forme,
+tend les articulations, fait comme on dit le gros dos et refoule
+en haut la pilule. Quand le dos ne suffit plus, il manoeuvre des
+pattes, soit droit, soit renversé. Nouvel arrêt et nouveaux signes
+d'inquiétude lorsque la limite d'extension est atteinte. Alors,
+sans déranger la bête, sur la première petite pierre mettons-en
+une seconde. À l'aide de ce nouveau gradin, point d'appui pour ses
+leviers, l'insecte poursuit le travail. En ajoutant ainsi assise
+sur assise, à mesure qu'il en était besoin, j'ai vu le Scarabée,
+hissé sur une branlante pile de trois à quatre travers de doigt de
+hauteur, persister dans son oeuvre jusqu'à complet arrachement de
+la pilule.
+
+Y avait-il en lui quelque vague connaissance des services rendus
+par l'exhaussement de la base d'appui? Je me permettrai d'en
+douter, bien que l'insecte ait fort habilement profité de ma
+plate-forme de petites pierres. Si, en effet, l'idée si
+élémentaire de faire usage d'une base plus haute pour atteindre à
+un objet trop élevé ne dépassait la portée de ses facultés,
+comment se fait-il qu'étant deux, nul ne songe à prêter son dos à
+l'autre pour l'élever d'autant et lui rendre ainsi le travail
+possible? L'un aidant l'autre, ils doubleraient l'altitude gagnée.
+Ah! qu'ils sont loin de semblable combinaison! Chacun pousse à la
+boule, du mieux qu'il peut, il est vrai; mais il pousse comme s'il
+était seul et sans paraître soupçonner l'heureux résultat
+qu'amènerait une manoeuvre d'ensemble. Ils font là, sur la pilule
+clouée à terre par une épingle, ce qu'ils font dans des
+circonstances analogues, lorsque la charge est arrêtée par un
+obstacle, retenue par un lacet de chiendent, ou bien fixée en
+place par quelque menu bout de tige qui s'est implanté dans la
+masse molle et roulante. Mes artifices ont réalisé une condition
+d'arrêt peu différente au fond, de celles qui doivent
+naturellement se produire quand la pilule roule au milieu des
+mille accidents du terrain; et l'insecte agit, dans mes épreuves
+expérimentales, comme il agirait en toute autre circonstance où je
+ne serai pas intervenu. Il fait coin et levier avec le dos, il
+pousse avec les pattes, sans rien innover dans ses moyens
+d'action, même lorsqu'il pourrait disposer du concours d'un
+confrère.
+
+S'il est tout seul en face des difficultés de la boule clouée au
+sol, s'il n'a pas d'acolyte, ses manoeuvres dynamiques restent
+absolument les mêmes, et ses efforts aboutissent à un succès,
+pourvu qu'on lui donne l'indispensable appui de la plate-forme,
+édifiée petit à petit. Si pareil secours lui est refusé, le
+Scarabée, que le toucher de sa chère pilule trop élevée ne stimule
+plus, se décourage et, tôt ou tard, à son grand regret, sans
+doute, s'envole et disparaît. Où va-t-il? Je l'ignore. Ce que je
+sais fort bien, c'est qu'il ne revient pas avec une escouade de
+compagnons priés de lui venir en aide. Qu'en ferait-il, lui qui ne
+sait pas utiliser la présence d'un confrère quand la pilule est
+part à deux?
+
+Mais peut-être mon expérience, dont le résultat est la suspension
+de la boule à une hauteur inaccessible lorsque sont épuisés les
+moyens d'action de l'insecte, sort-elle un peu trop des
+habituelles conditions. Essayons alors une fossette assez profonde
+et assez escarpée pour que le bousier, déposé avec sa pelote au
+fond du trou, ne puisse remonter la paroi en roulant sa charge.
+Voilà bien les conditions exactes citées par MM. Blanchard et
+Illiger. Or, qu'advient-il dans ce cas? Lorsque des efforts
+obstinés, mais sans résultat aucun, l'ont convaincu de son
+impuissance, le bousier prend son vol et disparaît. Longtemps,
+très-longtemps, sur la foi des maîtres, j'ai attendu le retour de
+l'insecte avec le renfort de quelques amis; j'ai toujours attendu
+en vain. Maintes fois aussi, il m'est arrivé de retrouver,
+plusieurs jours après, la pilule sur les lieux mêmes de
+l'expérience, au sommet de l'épingle ou bien au fond du trou;
+preuve qu'en mon absence rien de nouveau ne s'était passé. Pilule
+délaissée pour cause de force majeure, est pilule abandonnée sans
+retour, sans tentatives de sauvetage avec secours d'autrui. Savant
+emploi du coin et du levier pour remettre en marche la boule
+immobilisée, telle est donc en somme la plus haute prouesse
+intellectuelle dont m'ait rendu témoin le Scarabée sacré. En
+dédommagement de ce que l'expérience nie, savoir l'appel entre
+confrères à un coup de main, très volontiers je transmets ce haut
+fait mécanique à l'histoire pour la glorification des bousiers.
+
+Orientés au hasard, à travers plaines de sable, fourrés de thym,
+ornières et talus, les deux Scarabées collègues quelque temps
+roulent la pelote et lui donnent ainsi une certaine fermeté de
+pâte qui peut-être est de leur goût. Tout chemin faisant, un
+endroit favorable est adopté. Le bousier propriétaire, celui qui
+s'est maintenu toujours à la place d'honneur, à l'arrière de la
+pilule, celui enfin qui presque à lui seul a fait tous les frais
+du charroi, se met à l'oeuvre pour creuser la salle à manger. Tout
+à côté de lui est la boule, sur laquelle l'acolyte reste cramponné
+et fait le mort. Le chaperon et les jambes dentées attaquent le
+sable; les déblais sont rejetés à reculons par brassées, et
+l'excavation rapidement avance. Bientôt l'insecte disparaît en
+entier dans l'antre ébauché. Toutes les fois qu'il revient à ciel
+ouvert avec sa brassée de déblais, le fouisseur ne manque pas de
+donner un coup d'oeil à sa pelote pour s'informer si tout va bien.
+De temps à autre, il la rapproche du seuil du terrier; il la
+palpe, et à ce contact, il semble acquérir un redoublement de
+zèle. L'autre, sainte-nitouche, par son immobilité sur la boule,
+continue à inspirer confiance. Cependant la salle souterraine
+s'élargit et s'approfondit; le fouisseur fait de plus rares
+apparitions, retenu qu'il est par l'ampleur des travaux. Le moment
+est bon. L'endormi se réveille, l'astucieux acolyte décampe
+chassant derrière lui la boule avec la prestesse d'un larron qui
+ne veut pas être pris sur le fait. Cet abus de confiance
+m'indigne, mais je laisse faire dans l'intérêt de l'histoire: il
+me sera toujours temps d'intervenir pour sauvegarder la morale si
+le dénouement menace de tourner à mal.
+
+Le voleur est déjà à quelques mètres de distance. Le volé sort du
+terrier, regarde et ne trouve plus rien. Coutumier du fait lui-
+même, sans doute, il sait ce que cela veut dire. Du flair et du
+regard, la piste est bientôt trouvée. À la hâte, le bousier
+rejoint le ravisseur; mais celui-ci, roué compère, dès qu'il se
+sent talonné de près, change de mode d'attelage, se met sur les
+jambes postérieures et enlace la boule avec ses bras dentés, comme
+il le fait en ses fonctions d'aide. -- «Ah! mauvais drôle!
+j'évente ta mèche: tu veux alléguer pour excuse que la pilule a
+roulé sur la pente et que tu t'efforces de la retenir et de la
+ramener au logis. Pour moi, témoin impartial de l'affaire,
+j'affirme que la boule bien équilibrée à l'entrée du terrier n'a
+pas roulé d'elle-même: d'ailleurs le sol est en plaine; j'affirme
+t'avoir vu mettre la pelote en mouvement et t'éloigner avec des
+intentions non équivoques. C'est une tentative de rapt, ou je ne
+m'y connais pas.» -- Mon témoignage n'étant pas pris en
+considération, le propriétaire accueille débonnairement les
+excuses de l'autre; et les deux, comme si de rien n'était,
+ramènent la pilule au terrier.
+
+Mais si le voleur a le temps de s'éloigner assez, ou s'il parvient
+à celer la piste par quelque adroite contremarche, le mal est
+irréparable. Avoir amassé des vivres sous les feux du soleil, les
+avoir péniblement voiturés au loin, s'être creusé dans le sable
+une confortable salle de banquet, et au moment où tout est prêt,
+quand l'appétit aiguisé par l'exercice ajoute de nouveaux charmes
+à la perspective de la prochaine bombance, se trouver tout à coup
+dépossédé par un astucieux collaborateur, c'est, il faut en
+convenir, un revers de fortune qui ébranlerait plus d'un courage.
+Le bousier ne se laisse pas abattre par ce mauvais coup du sort:
+il se frotte les joues, épanouit les antennes, hume l'air et prend
+son vol vers le tas prochain pour recommencer à nouveau. J'admire
+et j'envie cette trempe de caractère.
+
+Supposons le Scarabée assez heureux pour avoir trouvé un associé
+fidèle; ou, ce qui est mieux, supposons qu'il n'ait pas rencontré
+en route de confrère s'invitant lui-même. Le terrier est prêt.
+C'est une cavité creusée en terrain meuble, habituellement dans le
+sable, peu profonde, du volume du poing, et communiquant au dehors
+par un court goulot, juste suffisant au passage de la pilule.
+Aussitôt les vivres emmagasinés, le Scarabée s'enferme chez lui en
+bouchant l'entrée du logis avec des déblais tenus en réserve dans
+un coin. La porte close, rien au dehors ne trahit la salle du
+festin. Et maintenant vive la joie; tout est pour le mieux dans le
+meilleur des mondes! La table est somptueusement servie; le
+plafond tamise les ardeurs du soleil et ne laisse pénétrer qu'une
+chaleur douce et moite; le recueillement, l'obscurité, le concert
+extérieur des grillons, tout favorise les fonctions du ventre.
+Dans mon illusion, je me suis surpris à écouter aux portes,
+croyant ouïr, pour couplets de table, le fameux morceau de l'opéra
+de Galathée: «Ah! qu'il est doux de ne rien faire, quand tout
+s'agite autour de nous.»
+
+Qui oserait troubler les béatitudes d'un pareil banquet? Mais le
+désir d'apprendre est capable de tout, et cette audace, je l'ai
+eue. J'inscris ici le résultat de mes violations de domicile. -- À
+elle seule, la pilule presque en entier remplit la salle; la
+somptueuse victuaille s'élève du plancher au plafond. Une étroite
+galerie la sépare des parois. Là se tiennent les convives, deux ou
+plus, un seul très souvent, le ventre à table, le dos à la
+muraille. Une fois la place choisie, on ne bouge plus, toutes les
+puissances vitales sont absorbées par les facultés digestives. Pas
+de menus ébats, qui feraient perdre une bouchée, pas d'essais
+dédaigneux, qui gaspilleraient les vivres. Tout doit y passer, par
+ordre et religieusement. À les voir si recueillis autour de
+l'ordure, on dirait qu'ils ont conscience de leur rôle
+d'assainisseurs de la terre, et qu'ils se livrent avec
+connaissance de cause à cette merveilleuse chimie qui de
+l'immondice fait la fleur, joie des regards, et l'élytre des
+Scarabées, ornement des pelouses printanières. Pour ce travail
+transcendant qui doit faire matière vivante des résidus non
+utilisés par le cheval et le mouton, malgré la perfection de leurs
+voies digestives, le bousier doit être outillé d'une manière
+particulière. Et, en effet, l'anatomie nous fait admirer la
+prodigieuse longueur de son intestin, qui, plié et replié sur lui-
+même, lentement élabore les matériaux en ses circuits multipliés
+et les épuise jusqu'au dernier atome utilisable. D'où l'estomac de
+l'herbivore n'a rien pu retirer, ce puissant alambic extrait des
+richesses qui, par une simple retouche, deviennent armure d'ébène
+chez le Scarabée sacré, cuirasse d'or et de rubis chez d'autres
+bousiers.
+
+Or cette admirable métamorphose de l'ordure doit s'accomplir dans
+le plus bref délai: la salubrité générale l'exige. Aussi le
+Scarabée est-il doué d'une puissance digestive peut-être sans
+exemple ailleurs. Une fois en loge avec des vivres, jour et nuit
+il ne cesse de manger et de digérer jusqu'à ce que les provisions
+soient épuisées. La preuve en est palpable. Ouvrons la cellule où
+le bousier s'est retiré de ce monde. À toute heure du jour nous
+trouverons l'insecte attablé, et derrière lui, appendu encore à
+l'animal, un cordon continu grossièrement enroulé à la façon d'un
+tas de câbles. Sans explications délicates à donner, aisément on
+devine ce que le dit cordon représente. La volumineuse boule
+passe, bouchée par bouchée, dans les voies digestives de
+l'insecte, cède ses principes nutritifs, et reparaît du côté
+opposé filée en cordon. Eh bien, ce cordon sans rupture, souvent
+d'une seule pièce, toujours appendu à l'orifice de la filière,
+prouve surabondamment, sans autres observations, la continuité de
+l'acte digestif. Quand les provisions touchent à leur fin, le
+câble déroulé est d'une longueur étonnante: cela se mesure par
+pans. Où trouver le pareil de tel estomac qui, de si triste
+pitance, afin que rien ne se perde au bilan de la vie, fait régal
+une semaine, des quinze jours durant sans discontinuer.
+
+Toute la pelote passée à la filière, l'ermite reparaît au jour,
+cherche fortune, trouve, se façonne une nouvelle boule et
+recommence. Cette vie de liesse dure un à deux mois, de mai en
+juin; puis quand viennent les fortes chaleurs aimées des Cigales,
+les Scarabées prennent leurs quartiers d'été et s'enfouissent au
+frais dans le sol. Ils reparaissent aux premières pluies
+d'automne, moins nombreux, moins actifs qu'au printemps, mais
+occupés alors apparemment de l'oeuvre capitale, de l'avenir de
+leur race.
+
+CHAPITRE II
+LA VOLIÈRE
+
+Si l'on recherche dans les auteurs quelques renseignements sur les
+moeurs du Scarabée sacré en particulier, et sur les rouleurs de
+pilules de bouse en général, on trouve que la science en est
+encore aujourd'hui à quelques-uns des préjugés ayant cours du
+temps des Pharaons. La pilule cahotée à travers champs, contient,
+dit-on, un oeuf; c'est un berceau où la future larve doit trouver
+à la fois le vivre et le couvert. Les parents la roulent sur le
+sol accidenté pour la façonner plus ronde; et quand par les chocs,
+les cahotements, les chutes le long des pentes, elle est
+convenablement élaborée, ils l'enfouissent et l'abandonnent aux
+soins de la grande couveuse, la terre.
+
+Ces brutalités de la première éducation m'ont toujours paru peu
+probables. Comment un oeuf de Scarabée, chose si délicate, si
+impressionnable sous sa tendre enveloppe, résisterait-il aux
+commotions du berceau roulant? Il y a dans le germe une étincelle
+de vie que le moindre attouchement, un rien, peut dissiper; et les
+parents s'avisent de la cahoter des heures et des heures par monts
+et vallées! Non, ce n'est pas ainsi que les choses se passent; la
+tendresse maternelle ne soumet pas sa progéniture au supplice du
+tonneau de Régulus.
+
+Il fallait cependant autre chose que des considérations logiques
+pour faire table rase des opinions reçues. J'ai donc ouvert par
+centaines des pelotes roulées par les bousiers; j'en ai ouvert
+d'autres extraites des terriers creusés sous mes yeux; et jamais,
+au grand jamais, je n'ai trouvé ni loge centrale, ni oeuf dans ces
+pilules. Ce sont invariablement de grossiers amas de vivres,
+façonnés à la hâte, sans structure interne déterminée, de simples
+munitions de bouche avec lesquelles on s'enferme pour couler en
+paix quelques jours de bombance. Les bousiers mutuellement se les
+jalousent, se les pillent avec une ardeur qu'ils ne mettraient
+certainement pas à se dérober de nouvelles charges de famille.
+Entre Scarabées, le vol des oeufs serait une absurdité, chacun
+ayant assez à faire pour assurer l'avenir des siens. Donc sur ce
+point désormais aucun doute: les pelotes que l'on voit rouler aux
+bousiers jamais ne contiennent d'oeufs.
+
+Pour résoudre la question ardue de l'éducation de la larve, ma
+première tentative fut la construction d'une ample volière, avec
+sol artificiel de sable et provisions de bouche fréquemment
+renouvelées. Des Scarabées sacrés y furent introduits au nombre
+d'une vingtaine, en société de Copris, de Gymnopleures et
+Onthophages. Jamais expérience entomologique ne me valut autant de
+déboires. Le difficile était le renouvellement des vivres. Mon
+propriétaire avait écurie et cheval. Je gagnai la confiance du
+domestique, qui rit d'abord de mes projets, puis se laissa
+convaincre par la petite pièce blanche. Chaque déjeuner de mes
+bêtes me coûtait vingt-cinq centimes. Budget de bousier n'avait
+jamais sans doute atteint un pareil chiffre. Or, je vois encore,
+je verrai toujours Joseph qui, le matin, après le pansement du
+cheval, dressait un peu la tête par-dessus le mur mitoyen des deux
+jardins et, tout doucement, faisant porte-voix de la main, me
+criait: hé! hé! J'accourais recevoir un plein pot de crottin. La
+discrétion des deux parts était nécessaire, vous allez voir. Un
+jour le maître survient de fortune au moment de l'opération; il
+s'imagine que tout son fumier déménage par-dessus le mur et que je
+détourne au profit de mes verveines et de mes narcisses ce qu'il
+réserve pour ses choux. Vainement j'essaie d'expliquer la chose:
+mes raisons paraissent plaisanteries. Joseph est houspillé, traité
+de ceci, traité de cela, et menacé d'être congédié s'il
+recommence. On se le tint pour dit.
+
+Il me restait la ressource d'aller sur la grande route cueillir
+honteusement, à la dérobée, dans un cornet de papier, le pain
+quotidien de mes élèves. Je l'ai fait et je n'en rougis pas.
+Quelquefois le sort me favorisait: un âne apportant au marché
+d'Avignon les produits maraîchers de Château-Renard ou de
+Barbentane, déposait son offrande en passant devant ma porte.
+Telle aubaine, aussitôt recueillie, m'enrichissait pour quelques
+jours. Bref, rusant, guettant, courant, faisant de la diplomatie
+pour une bouse, je parvins à nourrir mes captifs. Si le succès est
+attaché aux entreprises faites avec passion, avec amour que rien
+ne rebute, mon expérience devait réussir; elle ne réussit pas. Au
+bout de quelques temps, mes Scarabées consumés de nostalgie dans
+un espace qui ne leur permettait pas les grandes évolutions, se
+laissèrent misérablement mourir sans me livrer leur secret. Les
+Gymnopleures et les Onthophages répondirent mieux à mon attente.
+En moment opportun, je profiterai des renseignements par eux
+fournis.
+
+Avec mes essais d'éducation en volière étaient menées de front les
+recherches directes, dont les résultats étaient loin de ce que je
+pouvais désirer. Je crus nécessaire de m'adjoindre des aides.
+Précisément, une joyeuse bande d'enfants traversaient le plateau.
+C'était un jeudi. Oublieux de l'école et de l'affreuse leçon, une
+pomme dans une main, un morceau de pain dans l'autre, ils venaient
+du village voisin, les Angles; ils s'en allaient tout là-bas
+gratter la colline pelée où viennent s'amortir les balles de la
+garnison dans les exercices de tir. Quelques morceaux de plomb, de
+la valeur d'un petit sou peut-être pour la récolte entière,
+étaient le mobile de la matinale expédition. Les fleurettes roses
+des géraniums émaillaient les pelouses qui se hâtaient d'embellir
+un moment cette Arabie pétrée; le motteux oreillard, mi-partie
+blanc et noir, ricanait en voletant d'une pointe de rocher à
+l'autre; sur le seuil de terriers creusés au pied des touffes de
+thym, les grillons emplissaient l'air de leur monotone symphonie.
+Et les enfants étaient heureux de cette fête printanière; plus
+heureux encore des richesses en perspective, du petit sou, prix
+des balles trouvées, du petit sou qui leur permettrait d'acheter
+le dimanche suivant, à la marchande établie devant la porte de
+l'église, deux berlingots à la menthe, deux gros berlingots de
+deux liards pièce.
+
+J'aborde le plus grand, dont la mine éveillée me donne bon espoir;
+les petits font cercle tout en mangeant leur pomme. J'expose la
+chose, je leur montre le Scarabée sacré roulant sa boule; je leur
+dis que dans cette boule, enfouie quelque part en terre, je ne
+sais où, doit quelquefois se trouver une niche creuse et dans
+cette niche un ver. Il s'agit, en fouillant çà et là au hasard, en
+surveillant les manoeuvres du Scarabée, de trouver la boule
+habitée par le ver. Les boules sans ver ne doivent pas compter. Et
+pour les allécher par une somme fabuleuse, qui détournât désormais
+au profit de mes recherches le temps consacré à quelques liards de
+plomb, je promis un franc, une belle pièce toute neuve de vingt
+sous, pour chaque boule habitée. À l'énoncé de cette somme, il y
+eut des écarquillements d'yeux d'une adorable naïveté. Je venais
+de bouleverser leurs conceptions sur le numéraire, en cotant à ce
+prix fou la valeur d'un crottin. Puis, pour confirmer le sérieux
+de ma proposition, quelques sous furent distribués en manière
+d'arrhes. La semaine suivante, à pareil jour, à pareille heure, je
+devais me retrouver aux mêmes lieux, et fidèlement remplir les
+conditions du marché envers tous ceux qui auraient la précieuse
+trouvaille. La bande bien endoctrinée, je congédiai les enfants.
+«C'est pour tout de bon, disaient-ils entre eux en s'en allant;
+c'est pour tout de bon! Si nous pouvions gagner une pièce chacun!»
+Et le coeur gonflé de douces espérances, ils faisaient tinter les
+sous d'arrhes dans le creux de la main. Les balles aplaties
+étaient oubliées. Je vis les enfants se disséminer dans la plaine
+et chercher.
+
+Au jour dit, la semaine d'après, je revins au plateau. Je ne
+doutais pas du succès. Mes jeunes collaborateurs avaient dû parler
+à leurs camarades du commerce si lucratif des pilules de bousier,
+et montrer les arrhes pour convaincre les incrédules. Je trouvai,
+en effet, sur les lieux un groupe plus nombreux que la première
+fois. À mon arrivée, ils accoururent, mais sans élan de triomphe,
+sans cris de joie. Je voyais déjà les choses prendre une mauvaise
+tournure. L'appréhension n'était que trop fondée. Au sortir de
+l'école, à bien des reprises, ils avaient cherché sans rien
+trouver de conforme à ce que je leur avais décrit. Il me fut
+présenté quelques pelotes trouvées en terre avec le Scarabée; mais
+c'était simplement des amas de vivres, ne contenant pas de ver. De
+nouvelles explications sont données, et la partie remise au jeudi
+suivant. L'insuccès fut le même. Les chercheurs découragés
+n'étaient déjà plus qu'en petit nombre. Une dernière fois, je fais
+appel à leur bonne volonté, toujours sans résultat. Enfin, je
+dédommageai les plus zélés, ceux qui avaient tenu bon jusqu'au
+bout, et le pacte fut rompu. Je ne devais compter que sur moi seul
+pour des recherches qui, très simples en apparence, étaient
+réellement d'une difficulté extrême.
+
+Aujourd'hui même, après bien des années, les fouilles faites en
+lieux opportuns, les occasions épiées en temps favorables ne m'ont
+pas encore donné un résultat net et suivi. J'en suis réduit à
+raccorder entre elles des observations tronquées, et à combler les
+lacunes par l'analogie. Le peu que j'ai vu, combiné avec les
+renseignements que m'ont donné en volière d'autres bousiers,
+Gymnopleures, Copris et Onthophages, se résume dans l'exposé
+suivant.
+
+La boule destinée à l'oeuf ne se confectionne pas en public, dans
+le pêle-mêle du chantier d'exploitation. C'est une oeuvre d'art et
+de haute patience, qui demande recueillement et soins minutieux,
+impossibles au sein de la foule. On entre en loge pour méditer ses
+plans et se mettre à l'ouvrage. La mère se creuse donc un terrier
+à un décimètre ou deux dans le sable. C'est une assez vaste salle
+communiquant au dehors par une galerie bien moindre en diamètre.
+L'insecte y introduit des matériaux de choix, roulés sans doute
+sous forme de pilule. Les voyages doivent être multiples, car, sur
+la fin du travail, le contenu de la loge est hors de proportion
+avec la porte d'entrée et ne pourrait être emmagasiné en une seule
+fois. J'ai en mémoire un Copris espagnol qui, au moment de ma
+visite, achevait une pelote de la grosseur d'une orange au fond
+d'un terrier ne communiquant au dehors que par une galerie où le
+doigt pouvait tout juste passer. Il est vrai que les Copris ne
+roulent pas de pilules et ne font pas de longues pérégrinations
+pour transporter les vivres au logis. Ils creusent directement un
+puits sous l'ordure; et brassée par brassée, ils entraînent à
+reculons la matière au fond du souterrain. La facilité de
+l'approvisionnement et la sécurité du travail, sous l'abri de la
+bouse, favorisent des goûts luxueux, qu'on ne peut trouver, au
+même degré, chez les bousiers adonnés à la rude profession de
+rouleurs de pilules; cependant, pour peu qu'il y revienne à deux
+ou trois fois, le Scarabée sacré peut s'amasser des richesses que
+jalouserait le Copris espagnol.
+
+Ce ne sont encore là que des matériaux bruts, amalgamés au hasard.
+Un triage minutieux est tout d'abord à faire: ceci, le plus fin,
+pour les couches internes dont la larve doit se nourrir; cela, le
+plus grossier, pour les couches externes non destinées à
+l'alimentation et faisant seulement office de coque protectrice.
+Puis, autour d'une niche centrale qui reçoit l'oeuf, il faut
+disposer les matériaux assise par assise d'après l'ordre
+décroissant de leur finesse et de leur valeur nutritive; il faut
+donner consistance aux couches, les faire adhérer l'une à l'autre,
+enfin, feutrer les brins filamenteux des dernières, qui doivent
+protéger le tout. Comment, dans une complète obscurité, au fond
+d'un terrier qui, encombré de vivres, laisse à peine la place pour
+se mouvoir, le Scarabée vient-il à bout d'oeuvre pareille, lui si
+gauche d'allures, si raide de mouvements? Quand je songe à la
+délicatesse du travail accompli et aux grossiers outils de
+l'ouvrier, pattes anguleuses bonnes pour éventrer le sol et au
+besoin le tuf, l'idée me vient d'un éléphant qui s'aviserait de
+tisser de la dentelle. Explique qui voudra ce miracle de
+l'industrie maternelle: quant à moi, j'y renonce, d'autant plus
+qu'il ne m'a pas été donné de voir l'artiste en ses fonctions.
+Bornons-nous à décrire le chef-d'oeuvre.
+
+La pilule où l'oeuf est renfermé a généralement le volume d'une
+moyenne pomme. Au centre est une niche ovalaire d'un centimètre
+environ de diamètre. Sur le fond est fixé verticalement l'oeuf,
+cylindrique, arrondi aux deux bouts, d'un blanc jaunâtre, du
+volume à peu près d'un grain de froment mais plus court. La paroi
+de la niche est crépie d'une matière brune verdâtre, luisante,
+demi-fluide, vraie crème stercorale destinée aux premières
+bouchées de la larve. Pour cet aliment raffiné, la mère
+cueillerait-elle la quintessence de l'ordure? L'aspect du mets me
+dit autre chose, et m'affirme que c'est là une purée élaborée dans
+l'estomac maternel. Le pigeon ramollit le grain dans son jabot et
+le convertit en une sorte de laitage qu'il dégorge ensuite à sa
+couvée. Selon toute apparence, le bousier a les mêmes tendresses:
+il digère à demi des aliments de choix et les dégorge en une fine
+bouillie, dont il enduit la paroi de la niche où l'oeuf est
+déposé. À son éclosion, la larve trouve de la sorte une nourriture
+de digestion facile, qui lui fortifie rapidement l'estomac et lui
+permet d'attaquer les couches sous-jacentes, auxquelles manque ce
+raffinement de préparation. Sous l'enduit demi-fluide est une
+pulpe de choix, compacte, homogène, d'où tout brin filandreux est
+exclu. Par-delà viennent des assises grossières, où les fibres
+végétales abondent; enfin l'extérieur de la pelote est composé des
+matériaux les plus communs, mais tassés, feutrés en coque
+résistante.
+
+Un changement progressif dans le régime alimentaire est ici
+manifeste. En sortant de l'oeuf, le tout débile vermisseau lèche
+la fine purée sur les murs de sa loge. Il y en a peu, mais c'est
+fortifiant et de haute valeur nutritive. À la bouillie de la
+tendre enfance succède la pâtée du nourrisson sevré, pâtée
+intermédiaire entre les exquises délicatesses du début et la
+nourriture grossière de la fin. La couche en est épaisse et
+suffisante pour faire du vermisseau un robuste ver. Mais alors aux
+forts la nourriture des forts, le pain d'orge avec ses arêtes, le
+crottin naturel plein d'aiguilles de foin. La larve en est
+surabondamment approvisionnée; et toute sa croissance prise, il
+lui reste une couche formant cloison autour d'elle. La capacité de
+l'habitacle s'est agrandie à mesure que grossissait l'habitant,
+nourri de la substance même des murailles; la petite niche
+primitive à parois très épaisses est maintenant une grande cellule
+à parois de quelques millimètres d'épaisseur; les assises
+intérieures de la maison sont devenues larve, nymphe ou Scarabée
+suivant l'époque. Finalement la pilule est une solide coque,
+abritant dans sa loge spacieuse le mystérieux travail de la
+métamorphose.
+
+Pour continuer, les observations me manquent: mes actes de l'état
+civil du Scarabée sacré s'arrêtent à l'oeuf. Je n'ai pas vu la
+larve qui, du reste, est connue et décrite dans les auteurs[4]; je
+n'ai pas vu davantage l'insecte parfait encore renfermé dans la
+chambre de sa pilule, avant toute pratique des fonctions de
+rouleur et de fouisseur. Et c'est précisément là ce que j'aurais
+surtout désiré voir. J'aurais voulu trouver le bousier dans sa
+loge natale, récemment transfiguré, novice de tout travail, pour
+examiner la main de l'ouvrier avant sa mise à l'ouvrage. La raison
+de ce souhait, la voici:
+
+Les insectes ont chaque patte terminée par une sorte de doigt ou
+tarse, comme on l'appelle, composé d'une suite de fines pièces que
+l'on pourrait comparer aux phalanges de nos doigts. Un ongle en
+croc termine le tout. Un doigt à chaque patte, telle est la règle;
+et ce doigt, du moins pour les coléoptères supérieurs, notamment
+pour les bousiers, comprend cinq phalanges ou articles. Or, par
+une exception bien étrange, les Scarabées sont privés de tarses
+aux pattes antérieures, tandis qu'ils en possèdent de fort bien
+conformés, avec cinq articles, aux deux autres paires. Ils sont
+manchots, estropiés: ils manquent, aux membres de devant, de ce
+qui, dans l'insecte, représente fort grossièrement notre main.
+Pareille anomalie se retrouve chez les Onitis et les Bubas,
+également de la famille des bousiers. L'entomologie a depuis
+longtemps enregistré ce curieux fait sans pouvoir en donner une
+satisfaisante explication. L'animal est-il manchot de naissance;
+vient-il au monde sans doigts aux membres antérieurs? Ou bien est-
+ce par accident qu'il les perd une fois qu'il se livre à ses
+travaux pénibles?
+
+Aisément on concevrait pareille mutilation comme une suite de la
+rude besogne de l'insecte. Fouiller, creuser, râteler, dépecer
+tantôt dans le gravier du sol, tantôt dans la masse filandreuse du
+crottin, n'est pas oeuvre où des organes aussi délicats que les
+tarses puissent être engagés sans péril. Circonstance plus grave
+encore: quand l'insecte roule à reculons sa pilule, la tête en
+bas, c'est par l'extrémité des pattes antérieures qu'il prend
+appui sur le terrain. Que pourraient devenir dans de continuel
+frottement contre les rudesses du sol les faibles doigts de
+l'insecte, aussi menus qu'un bout de fil? Inutiles, pur embarras,
+un jour ou l'autre ils devraient disparaître, écrasés, arrachés,
+usés au milieu de mille accidents. À manier de lourds outils, à
+soulever de pesants fardeaux, nos ouvriers, trop souvent, hélas!
+s'estropient; ainsi s'estropierait le Scarabée en roulant sa
+pelote, faix énorme pour lui. Ses bras manchots seraient noble
+certificat, attestant vie laborieuse.
+
+Mais ici des doutes sérieux aussitôt surviennent. Ces mutilations,
+si elles sont en réalité accidentelles et la conséquence d'un
+pénible travail, doivent être l'exception et non la règle. De ce
+qu'un ouvrier, de ce que plusieurs ouvriers auront la main broyée
+dans les engrenages d'une machine, ce n'est pas à dire que tous
+les autres seront aussi manchots. Si le Scarabée souvent, très
+souvent même, perd les doigts antérieurs à son métier de rouleur
+de pilules, quelques-uns au moins doivent se trouver qui, plus
+heureux ou plus adroits, ont conservé leurs tarses. Consultons
+donc les faits. J'ai observé en très-grand nombre les espèces de
+Scarabées qui habitent la France: le _Scarabée sacré_, commun en
+Provence; le _Scarabée semi-ponctué_ qui s'éloigne peu de la mer
+et fréquente les plages sablonneuses de Cette, de Palavas et du
+golfe Juan; enfin le _Scarabée à large cou_, beaucoup plus répandu
+que les deux autres et qui remonte la vallée du Rhône au moins
+jusqu'à Lyon. Enfin mes observations ont porté sur une espèce
+africaine, le _Scarabée à cicatrices, _recueilli aux environs de
+Constantine. Eh bien, le manque de tarses aux pattes antérieures
+s'est trouvé, pour les quatre espèces, un fait constant, sans
+exception aucune, du moins dans la limite de mes observations. Le
+Scarabée serait donc manchot d'origine; ce serait chez lui
+particularité naturelle et non accident.
+
+Une autre raison d'ailleurs apporte un supplément de preuves. Si
+l'absence de doigts antérieurs était une mutilation accidentelle,
+suite de violents exercices, il ne manque pas d'autres insectes,
+de bousiers notamment, qui se livrent à des travaux d'excavation
+encore plus pénibles que ceux du Scarabée, et qui devraient alors,
+à plus forte raison, être privés des tarses de devant, appendices
+sans usage, embarrassants même quand la patte doit être un robuste
+outil de fouille. Les Géotrupes, par exemple, qui méritent si bien
+leur nom, signifiant troueur de terre, creusent dans le sol battu
+des chemins, au milieu des cailloux cimentés d'argile, des puits
+verticaux tellement profonds qu'il faut, pour en visiter la
+cellule terminale, faire emploi de puissants instruments de
+fouille, et encore ne réussit-on pas toujours. Or, ces mineurs par
+excellence, qui s'ouvrent aisément de longues galeries dans un
+milieu dont le Scarabée sacré pourrait à peine entamer la surface,
+ont leurs tarses antérieurs intacts, comme si perforer le tuf
+était oeuvre de délicatesse et non de violence. Tout porte donc à
+croire qu'observé, novice encore, dans la cellule natale, le
+Scarabée se trouverait manchot et semblable au vétéran qui a couru
+le monde et s'est usé au travail.
+
+Sur cette absence de doigts pourrait se baser un raisonnement en
+faveur des théories à la mode aujourd'hui, concurrence vitale et
+transformation de l'espèce. On dirait: «Les Scarabées ont eu
+d'abord des tarses à toutes les pattes, conformément aux lois
+générales de l'organisation chez les insectes. D'une façon ou de
+l'autre, quelques-uns ont perdu aux pattes antérieures ces
+appendices embarrassants, plus nuisibles qu'utiles; se trouvant
+bien de cette mutilation qui favorisait le travail, ils ont
+prévalu peu à peu sur les autres, moins avantagés; ils ont fait
+souche en transmettant à leur descendance leurs moignons sans
+doigts, et finalement l'antique insecte doigté est devenu
+l'insecte manchot de nos jours». À ces raisons je veux bien me
+rendre si l'on me démontre d'abord pour quels motifs, avec des
+travaux analogues et bien autrement rudes, le Géotrupe a conservé
+ses tarses. Jusque-là, continuons à croire que le premier Scarabée
+qui roula sa pilule, peut-être sur la plage de quelque lac où se
+baignait le Paloeothérium, était privé de tarses antérieurs comme
+le nôtre.
+
+CHAPITRE III
+LE CERCERIS BUPRESTICIDE
+
+Il est pour chacun, suivant la tournure de ses idées, certaines
+lectures qui font date en montrant à l'esprit des horizons non
+encore soupçonnés. Elles ouvrent toutes grandes les portes d'un
+monde nouveau où doivent désormais se dépenser les forces de
+l'intelligence: elles sont l'étincelle qui porte la flamme dans un
+foyer dont les matériaux, privés de son concours, persisteraient
+indéfiniment inutiles. Et ces lectures, point de départ d'une ère
+nouvelle dans l'évolution de nos idées, c'est fréquemment le
+hasard qui nous en fournit l'occasion. Les circonstances les plus
+fortuites, quelques lignes venues sous nos yeux on ne sait plus
+comment, décident de notre avenir et nous engagent dans le sillon
+de notre lot.
+
+Un soir d'hiver, à côté d'un poêle dont les cendres étaient encore
+chaudes, et la famille endormie, j'oubliais, dans la lecture, les
+soucis du lendemain, les noirs soucis du professeur de physique
+qui, après avoir empilé diplôme universitaire sur diplôme et rendu
+pendant un quart de siècle des services dont le mérite n'était pas
+méconnu, recevait pour lui et les siens 1600 fr., moins que le
+gage d'un palefrenier de bonne maison. Ainsi le voulait la
+honteuse parcimonie de cette époque pour les choses de
+l'enseignement. Ainsi le voulaient les paperasses administratives:
+j'étais un irrégulier, fils de mes études solitaires. J'oubliais
+donc, au milieu des livres, mes poignantes misères du professorat,
+quand, de fortune, je vins à feuilleter une brochure entomologique
+qui m'était venue entre les mains je ne sais plus par quelles
+circonstances.
+
+C'était un travail du patriarche de l'entomologie à cette époque,
+du vénérable savant Léon Dufour, sur les moeurs d'un Hyménoptère
+chasseur de Buprestes. Certes, je n'avais pas attendu jusque-là
+pour m'intéresser aux insectes; depuis mon enfance, coléoptères,
+abeilles et papillons étaient ma joie; d'aussi loin qu'il me
+souvienne, je me vois en extase devant les magnificences des
+élytres d'un Carabe et des ailes d'un Machaon. Les matériaux du
+foyer étaient prêts; il manquait l'étincelle pour les embraser. La
+lecture si fortuite de Léon Dufour fut cette étincelle.
+
+Des clartés nouvelles jaillirent: ce fut en mon esprit comme une
+révélation. Disposer de beaux coléoptères dans une boîte à liège,
+les dénommer, les classer, ce n'était donc pas toute la science;
+il y avait quelque chose de bien supérieur: l'étude intime de
+l'animal dans sa structure et surtout dans ses facultés. J'en
+lisais, gonflé d'émotion, un magnifique exemple. À quelque temps
+de là, servi par ces heureuses circonstances que trouve toujours
+celui qui les cherche avec passion, je publiais mon premier
+travail entomologique, complément de celui de Léon Dufour. Ce
+début eut les honneurs de l'Institut de France; un prix de
+physiologie expérimentale lui fut décerné. Mais, récompense bien
+plus douce encore, je recevais bientôt après, la lettre la plus
+élogieuse, la plus encourageante de celui-là même qui m'avait
+inspiré. Le vénéré Maître m'adressait du fond des Landes la
+chaleureuse expression de son enthousiasme, et m'engageait
+vivement à continuer dans la voie. À ce souvenir, mes vieilles
+paupières se mouillent encore d'une larme de sainte émotion. O
+beaux jours des illusions, de la foi en l'avenir, qu'êtes-vous
+devenus?
+
+J'aime à croire que le lecteur ne sera pas fâché de trouver ici,
+en extrait, le mémoire point de départ de mes propres recherches,
+d'autant plus que cet extrait est nécessaire pour l'intelligence
+de ce qui doit suivre. Je laisse donc la parole au Maître, mais en
+abrégeant.[5]
+
+«Je ne vois dans l'histoire des Insectes aucun fait aussi curieux,
+aussi extraordinaire que celui dont je vais vous entretenir. Il
+s'agit d'une espèce de _Cerceris_ qui alimente sa famille avec les
+plus somptueuses espèces du genre Bupreste. Permettez-moi, mon
+ami, de vous associer aux vives impressions que m'a procurées
+l'étude des moeurs de cet Hyménoptère.
+
+En juillet 1839, un de mes amis qui habite la campagne, m'envoya
+deux individus du _Buprestis bifasciata_, insecte alors nouveau
+pour ma collection, en m'apprenant qu'une espèce de guêpe qui
+transportait un de ces jolis coléoptères l'avait abandonné sur son
+habit et que peu d'instants après, une semblable guêpe en avait
+laissé tomber un autre à terre.
+
+En juillet 1840, étant allé faire une visite, comme médecin, dans
+la maison de mon ami, je lui rappelai sa capture de l'année
+précédente, et je m'informai des circonstances qui l'avaient
+accompagnée. La conformité de saisons et de lieux me faisait
+espérer de renouveler moi-même cette conquête; mais le temps était
+ce jour-là, sombre et frais, peu favorable, par conséquent, à la
+circulation des hyménoptères. Néanmoins, nous nous mîmes en
+observation dans les allées du jardin et ne voyant rien venir, je
+m'avisai de chercher sur le sol des habitations d'hyménoptères
+fouisseurs.
+
+Un léger tas de sable, récemment remué et formant comme une petite
+taupinière, arrêta mon attention. En le grattant, je reconnus
+qu'il masquait l'orifice d'un conduit qui s'enfonçait
+profondément. Au moyen d'une bêche, nous défonçons avec précaution
+le terrain, et nous ne tardons pas à voir briller les élytres
+épars du Bupreste si convoité. Bientôt ce ne sont plus des élytres
+isolés, des fragments que je découvre; c'est un Bupreste tout
+entier, ce sont trois, quatre Buprestes qui étalent leur or et
+leurs émeraudes. Je n'en croyais pas mes yeux. Mais ce n'était là
+qu'un prélude de mes jouissances.
+
+Dans le chaos des débris de l'exhumation, un hyménoptère se
+présente et tombe sous ma main: c'était le ravisseur des
+Buprestes, qui cherchait à s'évader du milieu des victimes. Dans
+cet insecte fouisseur, je reconnais une vieille connaissance, un
+Cerceris que j'ai trouvé deux cents fois en ma vie, soit en
+Espagne, soit dans les environs de Saint-Sever.
+
+Mon ambition était loin d'être satisfaite. Il ne me suffisait pas
+de connaître et le ravisseur et la proie ravie, il me fallait la
+larve, seul consommateur de ces opulentes provisions. Après avoir
+épuisé ce premier filon à Buprestes, je courus à de nouvelles
+fouilles, je sondai avec un soin plus scrupuleux; je parvins enfin
+à découvrir deux larves qui complétèrent la bonne fortune de cette
+campagne. En moins d'une heure, je bouleversai trois repaires de
+Cerceris, et mon butin fut une quinzaine de Buprestes entiers avec
+des fragments d'un plus grand nombre encore. Je calculai, en
+restant, je crois, bien en deçà de la vérité, qu'il y avait dans
+ce jardin vingt-cinq nids, ce qui faisait une somme énorme de
+Buprestes enfouis. Que sera-ce donc, me disais-je, dans les
+localités où, en quelques heures, j'ai pu saisir sur les fleurs
+des alliacées jusqu'à soixante Cerceris, dont les nids, suivant
+toute apparence, étaient dans le voisinage et approvisionnés, sans
+doute, avec la même somptuosité. Ainsi mon imagination, d'accord
+avec les probabilités, me faisait entrevoir sous terre, et dans un
+rayon peu étendu, des _Buprestis bifasciata_ par milliers, tandis
+que depuis plus de trente ans que j'explore l'entomologie de nos
+contrées, je n'en ai jamais trouvé un seul dans la campagne.
+
+Une fois seulement, il y a peut-être vingt ans, je rencontrai,
+engagé dans un trou de vieux chêne, un abdomen de cet insecte
+revêtu de ses élytres. Ce dernier fait devint pour moi un trait de
+lumière. En m'apprenant que la larve du _Buprestis bifasciata_
+devait vivre dans le bois de chêne, il me rendait parfaitement
+raison de l'abondance de ce coléoptère dans un pays où les forêts
+sont exclusivement formées par cet arbre. Comme le Cerceris
+bupresticide est rare dans les collines argileuses de cette
+dernière contrée, comparativement aux plaines sablonneuses
+peuplées par le pin maritime, il devenait piquant pour moi de
+savoir si cet hyménoptère, lorsqu'il habite la région des pins,
+approvisionne son nid comme dans la région des chênes. J'avais de
+fortes présomptions qu'il ne devait pas en être ainsi; et vous
+verrez bientôt, avec quelque surprise, combien est exquis le tact
+entomologique de notre Cerceris dans le choix des nombreuses
+espèces du genre Bupreste.
+
+Hâtons-nous donc de nous rendre dans la région des pins pour
+moissonner de nouvelles jouissances. Le chantier d'exploration est
+le jardin d'une propriété située au milieu de forêts de pins
+maritimes. -- Les repaires de Cerceris furent bientôt reconnus;
+ils étaient exclusivement pratiqués dans les maîtresses allées, où
+le sol, plus battu, plus compact à la surface, offrait à
+l'hyménoptère fouisseur des conditions de solidité pour
+l'établissement de son domicile souterrain. J'en visitai une
+vingtaine environ, et je puis le dire, à la sueur de mon front.
+C'est un genre d'exploitation assez pénible, car les nids, et par
+conséquent les provisions, ne se rencontrent qu'à un pied de
+profondeur. Aussi, pour éviter leur dégradation, il convient,
+après avoir enfoncé dans la galerie des Cerceris un chaume de
+graminée qui sert de jalon et de conducteur, d'investir la place
+par une ligne de sape carrée dont les côtés sont distants de
+l'orifice ou du jalon d'environ sept à huit pouces. Il faut saper
+avec une pelle de jardin, de manière que la motte centrale, bien
+détachée dans son pourtour, puisse s'enlever en une pièce, que
+l'on renverse sur le sol pour la briser ensuite avec
+circonspection. Telle est la manoeuvre qui m'a réussi.
+
+Vous eussiez partagé, mon ami, notre enthousiasme à la vue des
+belles espèces de Buprestes que cette exploitation si nouvelle
+étala successivement à nos regards empressés. Il fallait entendre
+nos exclamations toutes les fois qu'en renversant de fond en
+comble la mine, on mettait en évidence de nouveaux trésors, rendus
+plus éclatants encore par l'ardeur du soleil; ou lorsque nous
+découvrions, ici, des larves de tout âge attachées à leur proie,
+là des coques de ces larves toutes incrustées de cuivre, de
+bronze, d'émeraudes. Moi qui suis un entomophile praticien, et,
+depuis, hélas! trois ou quatre fois dix ans, je n'avais jamais
+assisté à un spectacle si ravissant, je n'avais jamais vu pareille
+fête. Vous y manquiez pour en doubler la jouissance. Notre
+admiration, toujours progressive, se portait alternativement de
+ces brillants coléoptères au discernement merveilleux, à la
+sagacité étonnante du Cerceris qui les avait enfouis et
+emmagasinés. Le croiriez-vous, sur plus de quatre cents individus
+exhumés, il ne s'en est pas trouvé un seul qui n'appartint au
+vieux genre Bupreste. La plus minime erreur n'a point été commise
+par notre savant hyménoptère. Quels enseignements à puiser dans
+cette intelligente industrie d'un si petit insecte! Quel prix
+Latreille n'aurait-il pas attaché au suffrage de ce Cerceris en
+faveur de la méthode naturelle.[6]
+
+Passons maintenant aux diverses manoeuvres du Cerceris pour
+établir et approvisionner ses nids. J'ai déjà dit qu'il choisit
+les terrains dont la surface est battue, compacte et solide:
+j'ajoute que ces terrains doivent être secs et exposés au grand
+soleil. Il y a dans ce choix une intelligence, ou, si vous voulez,
+un instinct qu'on serait tenté de croire le résultat de
+l'expérience. Une terre meuble, un sol uniquement sablonneux,
+seraient, sans doute, bien plus faciles à creuser: mais comment y
+pratiquer un orifice qui pût rester béant pour le besoin du
+service, et une galerie dont les parois ne fussent pas exposées à
+s'ébouler à chaque instant, à se déformer, à s'obstruer à la
+moindre pluie? Ce choix est donc rationnel et parfaitement
+calculé.
+
+Notre hyménoptère fouisseur creuse sa galerie au moyen de ses
+mandibules et de ses tarses antérieurs qui, à cet effet, sont
+garnis de piquants raides, faisant l'office de râteaux. Il ne faut
+pas que l'orifice ait seulement le diamètre du corps du mineur; il
+faut qu'il puisse admettre une proie plus volumineuse. C'est une
+prévoyance admirable. À mesure que le Cerceris s'enfonce dans le
+sol, il amène au dehors les déblais, et ce sont ceux-ci qui
+forment le tas que j'ai comparé plus haut à une petite taupinière.
+Cette galerie n'est pas verticale, ce qui l'aurait infailliblement
+exposée à se combler, soit par l'effet du vent, soit par bien
+d'autres causes. Non loin de son origine, elle forme un coude; sa
+longueur est de sept à huit pouces. Au fond du couloir,
+l'industrieuse mère établit les berceaux de sa postérité. Ce sont
+cinq cellules séparées et indépendantes les unes des autres,
+disposées en demi-cercle, creusées de manière à posséder la forme
+et presque la grandeur d'une olive, polies et solides à leur
+intérieur. Chacune d'elles est assez grande pour contenir trois
+Buprestes, qui sont la ration ordinaire pour chaque larve. La mère
+pond un oeuf au milieu des trois victimes, et bouche ensuite la
+galerie avec de la terre, de manière que, l'approvisionnement de
+toute la couvée terminé, les cellules ne communiquent plus au
+dehors.
+
+Le Cerceris bupresticide doit être un adroit, un intrépide, un
+habile chasseur. La propreté, la fraîcheur des Buprestes qu'il
+enfouit dans sa tanière, portent à croire qu'il les saisit au
+moment où ces coléoptères sortent des galeries ligneuses où vient
+de s'opérer leur dernière métamorphose. Mais quel inconcevable
+instinct le pousse, lui qui ne vit que du nectar des fleurs, à se
+procurer, à travers mille difficultés, une nourriture animale pour
+des enfants carnivores qu'il ne doit jamais voir, et à venir se
+placer en arrêt sur les arbres les plus dissemblables, recélant
+dans les profondeurs de leurs troncs les insectes destinés à
+devenir sa proie? Quel tact entomologique, plus inconcevable
+encore, lui fait une rigoureuse loi de se renfermer, pour le choix
+de ses victimes, dans un seul groupe générique et de capturer des
+espèces qui ont entre elles des différences considérables de
+taille, de configuration, de couleur? Car voyez, mon ami, combien
+peu se ressemblent le _B. biguttata_ à corps mince et allongé, à
+couleur sombre; le _B. octo-guttata_, ovale-oblong, à grandes
+taches d'un beau jaune sur un fond bleu ou vert; le _B. micans_,
+qui a trois ou quatre fois le volume du _B. biguttata_ et une
+couleur métallique d'un beau vert doré éclatant.
+
+Il est encore, dans les manoeuvres de notre assassin des
+Buprestes, un fait des plus singuliers. Les Buprestes enterrés,
+ainsi que ceux dont je me suis emparé entre les pattes de leurs
+ravisseurs, sont toujours dépourvus de tout signe de vie; en un
+mot, ils sont décidément morts. Je remarquai avec surprise que,
+n'importe l'époque de l'exhumation de ces cadavres, non-seulement
+ils conservaient toute la fraîcheur de leur coloris, mais ils
+avaient les pattes, les antennes, les palpes et les membranes qui
+unissent les parties du corps, parfaitement souples et flexibles.
+On ne reconnaissait en eux aucune mutilation, aucune blessure
+apparente. On croirait d'abord en trouver la raison, pour ceux qui
+sont ensevelis, dans la fraîcheur des entrailles du sol, dans
+l'absence de l'air et de la lumière; et pour ceux enlevés aux
+ravisseurs, dans une mort très récente.
+
+Mais observez, je vous prie, que lors de mes expériences, après
+avoir placé isolément dans des cornets de papier les nombreux
+Buprestes exhumés, il m'est souvent arrivé de ne les enfiler avec
+des épingles qu'après trente-six heures de séjour dans les
+cornets. Eh bien! malgré la sécheresse et la vive chaleur de
+juillet, j'ai toujours trouvé la même flexibilité dans leurs
+articulations. Il y a plus: après ce laps de temps, j'ai disséqué
+plusieurs d'entre eux, et leurs viscères étaient aussi
+parfaitement conservés que si j'avais posé le scalpel dans les
+entrailles encore vivantes de ces insectes. Or, une longue
+expérience m'a appris que, même dans un coléoptère de cette
+taille, lorsqu'il s'est écoulé douze heures depuis la mort en été,
+les organes intérieurs sont ou desséchés ou corrompus, de manière
+qu'il est impossible d'en constater la forme et la structure. Il y
+a dans les Buprestes mis à mort par les Cerceris quelque
+circonstance particulière qui les met à l'abri de la dessiccation
+et de la corruption pendant une et peut-être deux semaines. Mais
+quelle est cette circonstance?»
+
+Pour expliquer cette merveilleuse conservation des chairs qui,
+d'un insecte plongé depuis plusieurs semaines dans l'inertie d'un
+cadavre, fait une pièce de gibier ne se faisandant pas et se
+tenant aussi fraîche qu'à la minute même de sa capture, pendant
+les plus fortes chaleurs de l'été, l'habile historien du chasseur
+de Buprestes, suppose un liquide antiseptique, agissant à la
+manière des préparations usitées pour conserver les pièces
+d'anatomie. Ce liquide ne saurait être que le venin de
+l'hyménoptère, inoculé dans le corps de la victime. Une petite
+gouttelette de l'humeur venimeuse accompagnant le dard, stylet
+destiné à l'inoculation, ferait office d'une sorte de saumure ou
+de liqueur préservatrice pour conserver les chairs dont la larve
+doit se nourrir. Mais quelle supériorité n'aurait pas sur les
+nôtres le procédé de l'hyménoptère en matière de conserves
+alimentaires! Nous saturons de sel, nous imprégnons des âcretés de
+la fumée, nous enfermons dans des boîtes de fer-blanc
+hermétiquement closes, des aliments qui se maintiennent
+mangeables, il est vrai, mais sont loin, bien loin, des qualités
+qu'ils avaient à l'état de fraîcheur. Les boîtes de sardines
+noyées dans de l'huile, les harengs fumés de la Hollande, les
+morues réduites en une plaque racornie par le sel et le soleil,
+tout cela peut-il soutenir la comparaison avec les mêmes poissons
+livrés à la cuisine alors qu'ils frétillent encore? Pour les
+viandes proprement dites, c'est encore pire. Hors de la salaison
+et du boucanage, nous n'avons rien qui puisse, même pendant une
+période assez courte, maintenir mangeable à la rigueur un morceau
+de chair. Aujourd'hui, après mille tentatives infructueuses dans
+les voies les plus variées, on équipe à grands frais des navires
+spéciaux, qui, munis de puissants appareils frigorifiques, nous
+apportent congelées et soustraites à l'altération par l'intensité
+du froid, les chairs des moutons et des boeufs abattus dans les
+pampas de l'Amérique du Sud. Comme le Cerceris prime sur nous par
+sa méthode, si prompte, si peu coûteuse, si efficace! Quelles
+leçons nous aurions à prendre dans sa chimie transcendante! Avec
+une imperceptible goutte de son liquide à venin, il rend à
+l'instant même sa proie incorruptible. Que dis-je! incorruptible!
+C'est fort loin d'être tout! Il met son gibier dans un état qui
+empêche la dessiccation, qui laisse aux articulations leur
+souplesse, qui maintient dans leur fraîcheur première tous les
+organes tant intérieurs qu'extérieurs; enfin il met l'insecte
+sacrifié dans un état ne différant de la vie que par l'immobilité
+cadavérique.
+
+Telle est l'idée à laquelle s'est arrêté L. Dufour, devant
+l'incompréhensible merveille des Buprestes morts que la corruption
+n'envahit pas. Une liqueur préservatrice, incomparablement
+supérieure à tout ce que la science humaine sait produire,
+expliquerait le mystère. Lui, le maître, habile parmi les habiles,
+rompu aux fines anatomies; lui qui, de la loupe et du scalpel, a
+scruté la série entomologique entière, sans laisser un recoin
+inexploré; lui, enfin, pour qui l'organisation des insectes n'a
+pas de secrets, ne peut rien imaginer de mieux qu'un liquide
+antiseptique pour donner au moins une apparence d'explication, à
+un fait qui le laisse confondu. Qu'il me soit permis d'insister
+sur ce rapprochement entre l'instinct de la bête et la raison du
+savant pour mieux mettre en son jour, en temps opportun,
+l'écrasante supériorité de l'animal.
+
+Je n'ajouterai que peu de mots à l'histoire du Cerceris
+bupresticide. Cet hyménoptère, commun dans les Landes, ainsi que
+nous l'enseigne son historien, paraît être fort rare dans le
+département de Vaucluse. Il ne m'est arrivé que de loin en loin de
+le rencontrer en automne, et toujours par individus isolés, sur
+les capitules épineux du Chardon-Roland (_Eryngium campestre_),
+soit aux environs d'Avignon, soit aux environs d'Orange et de
+Carpentras. Dans cette dernière localité, si favorable aux travaux
+des hyménoptères fouisseurs par son terrain sablonneux de mollasse
+marine, j'ai eu la bonne fortune, non d'assister à l'exhumation de
+richesses entomologiques, telles que nous les décrit L. Dufour,
+mais de trouver quelques vieux nids, que je rapporte sans hésiter
+au chasseur de Buprestes, me basant sur la forme des cocons, le
+genre d'approvisionnement et la rencontre de l'hyménoptère dans
+les environs. Ces nids, creusés au sein d'un grès très friable,
+nommé _safre_ dans le pays, étaient bourrés de débris de
+coléoptères, débris très reconnaissables et consistant en élytres
+détachés, corselets vidés, pattes entières. Or ces reliefs du
+festin des larves se rapportaient tous à une seule espèce; et
+cette espèce était encore un Bupreste, le Bupreste géminé
+(_Sphaenoptera geminata_). Ainsi de l'ouest à l'est de la France,
+du département des Landes à celui de Vaucluse, le Cerceris reste
+fidèle à son gibier de prédilection; la longitude ne change rien à
+ses préférences; chasseur de Buprestes au milieu des pins
+maritimes des dunes océaniques, il reste chasseur de Buprestes au
+milieu des yeuses et des oliviers de la Provence. Il change
+d'espèces suivant les lieux, le climat et la végétation, qui font
+tant varier les populations entomologiques; mais il ne sort pas de
+son genre favori, le genre Bupreste. Pour quel singulier motif?
+C'est ce que je vais essayer de démontrer.
+
+CHAPITRE IV
+LE CERCERIS TUBERCULÉ
+
+La mémoire pleine des hauts faits du chasseur de Buprestes,
+j'épiais l'occasion d'assister à mon tour aux travaux des
+Cerceris; et je l'épiai tellement que je finis par la trouver. Ce
+n'était pas, il est vrai, l'hyménoptère célébré par L. Dufour,
+avec ses somptueuses victuailles, dont les débris exhumés du sol
+font songer à la poudre de quelque pépite brisée sous le pic du
+mineur dans un placer aurifère; c'était une espèce congénère,
+ravisseur géant qui se contente d'une proie plus modeste, enfin le
+Cerceris tuberculé ou Cerceris majeur, le plus grand, le plus
+robuste du genre.
+
+La dernière quinzaine de septembre est l'époque où notre
+hyménoptère fouisseur creuse ses terriers et enfouit dans leur
+profondeur la proie destinée à ses larves. L'emplacement pour le
+domicile, toujours choisi avec discernement, est soumis à ces lois
+mystérieuses si variables d'une espèce à l'autre, mais immuables
+pour une même espèce. Au Cerceris de L. Dufour, il faut un sol
+horizontal, battu et compact, tel que celui d'une allée, pour
+rendre impossible les éboulements, les déformations qui
+ruineraient sa galerie à la première pluie. Il faut au nôtre, au
+contraire, un sol vertical. Avec cette légère modification
+architectonique, il évite la plupart des dangers qui pourraient
+menacer sa galerie; aussi se montre-t-il peu difficile dans le
+choix de la nature du sol, et creuse-t-il indifféremment ses
+terriers soit dans une terre meuble légèrement argileuse, soit
+dans les sables friables de la mollasse; ce qui rend ses travaux
+d'excavation beaucoup plus aisés. La seule condition indispensable
+paraît être un sol sec et exposé, la plus grande partie du jour,
+aux rayons du soleil. Ce sont donc les talus à pic des chemins,
+les flancs des ravins, creusés par les pluies dans les sables de
+la mollasse, que notre hyménoptère choisit pour établir son
+domicile. Semblables conditions sont fréquentes au voisinage de
+Carpentras, au lieu-dit le _Chemin creux;_ c'est là aussi que j'ai
+observé en plus grande abondance le Cerceris tuberculé et que j'ai
+recueilli la majeure partie des faits relatifs à son histoire.
+
+Ce n'est pas assez pour lui du choix de cet emplacement vertical:
+d'autres précautions sont prises pour se garantir des pluies
+inévitables de la saison déjà avancée. Si quelque lame de grès dur
+fait saillie en forme de corniche; si quelque trou, à y loger le
+poing, est naturellement creusé dans le sol, c'est là, sous cet
+auvent, au fond de cette cavité, qu'il pratique sa galerie,
+ajoutant ainsi un vestibule naturel à son propre édifice. Bien
+qu'il n'y ait entre eux aucune espèce de communauté, ces insectes
+aiment cependant à se réunir en petit nombre; et c'est toujours
+par groupes d'une dizaine environ au moins que j'ai observé leurs
+nids, dont les orifices, le plus souvent assez distants l'un de
+l'autre, se rapprochent quelquefois jusqu'à se toucher.
+
+Par un beau soleil, c'est merveille de voir les diverses
+manoeuvres de ces laborieux mineurs. Les uns, avec leurs
+mandibules, arrachent patiemment au fond de l'excavation quelques
+grains de gravier et en poussent la lourde masse au dehors;
+d'autres, grattant les parois de leur couloir avec les râteaux
+acérés des tarses, forment un tas de déblais qu'ils balaient au
+dehors à reculons, et qu'ils font ruisseler sur les flancs des
+talus en longs filets pulvérulents. Ce sont ces ondées périodiques
+de sable rejeté hors de galeries en construction, qui ont trahi
+mes premiers Cerceris et m'ont fait découvrir leurs nids.
+D'autres, soit par fatigue, soit par suite de l'achèvement de leur
+rude tâche, semblent se reposer et lustrent leurs antennes et
+leurs ailes sous l'auvent naturel qui, le plus souvent, protège
+leur domicile; ou bien encore restent immobiles à l'orifice de
+leur trou, et montrent seulement leur large face carrée, bariolée
+de jaune et de noir. D'autres enfin, avec un grave bourdonnement,
+voltigent sur les buissons voisins du Chêne au Kermès, où les
+mâles, sans cesse aux aguets dans le voisinage des terriers en
+construction, ne tardent pas à les suivre. Des couples se forment,
+souvent troublés par l'arrivée d'un second mâle qui cherche à
+supplanter l'heureux possesseur. Les bourdonnements deviennent
+menaçants, des rixes ont lieu, et souvent les deux mâles se
+roulent dans la poussière jusqu'à ce que l'un des deux reconnaisse
+la supériorité de son rival. Non loin de là, la femelle attend,
+indifférente, le dénouement de la lutte; enfin elle accueille le
+mâle que les hasards du combat lui ont donné, et le couple,
+s'envolant à perte de vue, va chercher la tranquillité sur quelque
+lointaine touffe de broussailles. Là se borne le rôle de mâles. De
+moitié plus petits que les femelles, et presque aussi nombreux
+qu'elles, ils rôdent çà et là, à proximité des terriers, mais sans
+y pénétrer, et sans jamais prendre part aux laborieux travaux de
+mine et aux chasses, peut-être encore plus pénibles, qui doivent
+approvisionner les cellules.
+
+En peu de jours les galeries sont prêtes, d'autant plus que celles
+de l'année précédente sont employées de nouveau après quelques
+réparations. Les autres Cerceris, à ma connaissance, n'ont pas de
+domicile fixe, héritage de famille transmis d'une génération à
+l'autre. Vraie Bohême errante, ils s'établissent isolément où les
+ont conduits les hasards de leur vie vagabonde, pourvu que le sol
+leur convienne. Le Cerceris tuberculé est, lui, fidèle à ses
+pénates. La lame de grès qui surplombe et servait d'auvent à ses
+prédécesseurs, il l'adopte à son tour; il creuse la même assise de
+sable qu'ont creusée ses ancêtres, et ajoutant ses propres travaux
+aux travaux antérieurs, il obtient des retraites profondes qu'on
+ne visite pas toujours sans difficulté. Le diamètre des galeries
+est assez large pour qu'on puisse y plonger le pouce, et l'insecte
+peut s'y mouvoir aisément, même lorsqu'il est chargé de la proie
+que nous lui verrons saisir. Leur direction, qui d'abord est
+horizontale jusqu'à la profondeur de un à deux décimètres, fait
+subitement un coude, et plonge plus ou moins obliquement tantôt
+dans un sens, tantôt dans l'autre. Sauf la partie horizontale et
+le coude du tube, le reste ne paraît réglé que par les difficultés
+du terrain, comme le prouvent les sinuosités, les orientations
+variables qu'on observe dans la partie la plus reculée. La
+longueur totale de cette espèce de trou de sonde atteint jusqu'à
+un demi-mètre. À l'extrémité la plus reculée du tube se trouvent
+les cellules, en assez petit nombre, et approvisionnées chacune
+avec cinq ou six cadavres de coléoptères. Mais laissons ces
+détails de maçonnerie, et arrivons à des faits plus capables
+d'exciter notre admiration.
+
+La victime que le Cerceris choisit pour alimenter ses larves est
+un Curculionite de grande taille, le _Cleonus ophthalmicus_. On
+voit le ravisseur arriver pesamment chargé, portant sa victime
+entre les pattes, ventre à ventre, tête contre tête, et s'abattre
+lourdement à quelque distance du trou, pour achever le reste du
+trajet sans le secours des ailes. Alors l'hyménoptère traîne
+péniblement sa proie avec les mandibules sur un plan vertical ou
+au moins très incliné, cause de fréquentes culbutes qui font
+rouler pêle-mêle le ravisseur et sa victime jusqu'au bas du talus,
+mais incapables de décourager l'infatigable mère qui, souillée de
+poussière, plonge enfin dans le terrier avec le butin dont elle ne
+s'est point dessaisie un instant. Si la marche avec un tel fardeau
+n'est point aisée pour le Cerceris, surtout sur un pareil terrain,
+il n'en est pas de même du vol dont la puissance est admirable, si
+l'on considère que la robuste bestiole emporte une proie presque
+aussi grosse et plus pesante qu'elle. J'ai eu la curiosité de
+peser comparativement le Cerceris et son gibier: j'ai trouvé pour
+le premier 150 milligrammes, pour le second, en moyenne, 250
+milligrammes, presque le double.
+
+Ces nombres parlent assez éloquemment en faveur du vigoureux
+chasseur; aussi ne pouvais-je me lasser d'admirer avec quelle
+prestesse, quelle aisance, il reprenait son vol, le gibier entre
+les pattes, et s'élevait à une hauteur où je le perdais de vue,
+lorsque traqué de trop près par ma curiosité indiscrète, il se
+décidait à fuir pour sauver son précieux butin. Mais il ne fuyait
+pas toujours, et je parvenais alors, non sans difficulté pour ne
+pas blesser le chasseur, en le harcelant, en le culbutant avec une
+paille, à lui faire abandonner sa proie dont je m'emparais
+aussitôt. Le Cerceris ainsi dépouillé cherchait çà et là, entrait
+un instant dans sa tanière et en sortait bientôt pour voler à de
+nouvelles chasses. En moins de dix minutes, l'adroit investigateur
+avait trouvé une nouvelle victime, consommé le meurtre et accompli
+le rapt, que je me suis souvent permis de faire tourner à mon
+profit. Huit fois, aux dépens du même individu, j'ai commis coup
+sur coup le même larcin; huit fois avec une constance
+inébranlable, il a recommencé son expédition infructueuse. Sa
+patience a lassé la mienne, et la neuvième capture lui est restée
+définitivement acquise.
+
+Par ce procédé, ou en violant les cellules déjà approvisionnées,
+je me suis procuré près d'une centaine de Curculionites; et malgré
+ce que j'avais droit d'attendre, d'après ce que L. Dufour nous a
+appris sur les moeurs du Cerceris bupresticide, je n'ai pu
+réprimer mon étonnement à la vue de la singulière collection que
+je venais de faire. Si le chasseur de Buprestes, sans sortir des
+limites d'un genre, passe indistinctement d'une espèce à l'autre,
+celui-ci, plus exclusif, s'adresse invariablement à la même
+espèce, le _Cleonus ophthalmicus_. Dans le dénombrement de mon
+butin, je n'ai reconnu qu'une exception, une seule, et encore
+était-elle fournie par une espèce congénère, le _Cleonus
+alternans_, espèce que je n'ai pu revoir une seconde fois dans mes
+fréquentes visites aux Cerceris. Des recherches ultérieures m'ont
+fourni une seconde exception, le _Bothynoderes albidus;_ et voilà
+tout. Une proie plus savoureuse, plus succulente, suffit-elle pour
+expliquer cette prédilection pour une espèce unique? Les larves
+trouvent-elles, dans ce gibier sans variété, des sucs mieux à leur
+convenance et qu'elles ne trouveraient pas ailleurs? Je ne le
+pense pas; et si le Cerceris de L. Dufour chasse indistinctement
+tous les Buprestes, c'est que, sans doute, tous les Buprestes ont
+les mêmes propriétés nutritives. Mais les Curculionides doivent
+être en général dans le même cas; leurs qualités alimentaires
+doivent être identiques, et alors ce choix si surprenant n'est
+plus qu'une question de volume, et par suite d'économie de fatigue
+et de temps. Notre Cerceris, le géant de ses congénères, s'attaque
+de préférence au Cléone ophthalmique parce que ce Charançon est le
+plus gros de nos contrées et peut-être aussi le plus fréquent.
+Mais si cette proie préférée vient à lui manquer, il doit se
+rabattre sur d'autres espèces, seraient-elles moins grosses, comme
+le prouvent les deux exceptions constatées.
+
+Du reste, il est loin d'être le seul à giboyer aux dépens de la
+gent porte-trompe, les Charançons. Bien d'autres Cerceris suivant
+leur taille, leur force et les éventualités de la chasse,
+capturent les Curculionides les plus variés pour le genre,
+l'espèce, la forme, la grosseur. On sait depuis longtemps que le
+_Cerceris arenaria_ nourrit ses larves de semblables provisions.
+J'ai reconnu moi-même dans ses repaires les _Sitona lineata,
+Sitona tibialis, Cneorinus hispidus, Brachyderes gracilis,
+Geonemus flabellipes, Otiorhynchus maleficus_. Au _Cerceris
+aurita_, on a reconnu pour butin l'_Otiorhynchus raucus_ et le
+_Phytonomus punctatus_. Le garde-manger du _Cerceris Ferreri_ m'a
+montré les pièces suivantes: _Phytonomus murinus, Phytonomus
+punctatus, Sitona lineata, Cneorhinus hispidus, Rhynchites
+betuleti_. Ce dernier, rouleur des feuilles de la vigne sous forme
+de cigares, est parfois d'un superbe bleu métallique, et plus
+ordinairement d'un splendide éclat cuivreux doré. Il m'est arrivé
+de trouver jusqu'à sept de ces brillants insectes pour
+l'approvisionnement d'une cellule; et alors la somptuosité du
+petit amas souterrain pouvait presque soutenir la comparaison avec
+les bijoux enfouis par le chasseur de Buprestes. D'autres espèces,
+notamment les plus faibles, s'adonnent au menu gibier, dont le
+petit volume est suppléé par l'abondance des pièces. Ainsi le
+_Cerceris quadricincta_ entasse dans chaque cellule jusqu'à une
+trentaine d'_Apion gravidum;_ sans dédaigner, lorsque l'occasion
+s'en présente, des Curculionides plus volumineux, tels que _Sitona
+lineata, Phytonomus murinus_. Pareil approvisionnement en petites
+espèces est encore le lot du _Cerceris labiata_. Enfin le plus
+petit des Cerceris de ma région, le _Cerceris Julii[7]_, pourchasse
+les plus petits Curculionides, _Apion gravidum_ et _Bruchus
+granarius_, gibier proportionné au frêle giboyeur. Pour en finir
+avec ce relevé des victuailles, ajoutons que quelques Cerceris
+suivent d'autres lois gastronomiques et élèvent leur famille avec
+des hyménoptères. Tel est le _Cerceris ornata_. De tels goûts
+sortant de notre cadre, passons outre.
+
+Voilà donc que sur huit espèces de Cerceris dont les provisions de
+bouche consistent en coléoptères, sept sont adonnées au régime des
+Charançons et une à celui des Buprestes. Pour quelles raisons
+singulières les déprédations de ces hyménoptères sont-elles
+renfermées dans des limites si étroites? Quels sont les motifs de
+ces choix si exclusifs? Quels traits de ressemblance interne y a-
+t-il entre les Buprestes et les Charançons, qui extérieurement ne
+se ressemblent en rien, pour devenir ainsi également la pâture de
+larves carnivores congénères? Entre telle et telle autre espèce de
+victime, il y a, sans doute aucun, des différences de saveur, des
+différences nutritives que les larves savent très-bien apprécier;
+mais une raison autrement grave doit dominer toutes ces
+considérations gastronomiques et motiver ces étranges
+prédilections.
+
+Après tout ce qui a été dit d'admirable par L. Dufour sur la
+longue et merveilleuse conservation des insectes destinés aux
+larves carnassières, il est presque inutile d'ajouter que les
+Charançons, autant ceux que j'exhumais que ceux que je prenais
+entre les pattes des ravisseurs, quoique privés pour toujours du
+mouvement, étaient dans un parfait état de conservation. Fraîcheur
+des couleurs, souplesse des membranes et des moindres
+articulations, état normal des viscères, tout conspire à vous
+faire douter que ce corps inerte qu'on a sous les yeux soit un
+véritable cadavre, d'autant plus qu'à la loupe même il est
+impossible d'y apercevoir la moindre lésion; et, malgré soi, on
+s'attend à voir remuer, à voir marcher l'insecte d'un moment à
+l'autre. Bien plus: par des chaleurs qui, en quelques heures,
+auraient desséché et rendu friables des insectes morts d'une mort
+ordinaire, par des temps humides qui les auraient tout aussi
+rapidement corrompus et moisis, j'ai conservé, sans aucune
+précaution et pendant plus d'un mois, les mêmes individus, soit
+dans des tubes de verre, soit dans des cornets de papier; et,
+chose inouïe, après cet énorme laps de temps, les viscères
+n'avaient rien perdu de leur fraîcheur, et la dissection en était
+aussi aisée que si l'on eût opéré sur un animal vivant. Non, en
+présence de pareils faits, on ne peut invoquer l'action d'un
+antiseptique et croire à une mort réelle; la vie est encore là,
+vie latente et passive, la vie du végétal. Elle seule, luttant
+encore quelque temps avec avantage contre l'invasion destructive
+des forces chimiques, peut ainsi préserver l'organisme de la
+décomposition. La vie est encore là, moins le mouvement; et l'on a
+sous les yeux une merveille comme pourraient en produire le
+chloroforme et l'éther, une merveille reconnaissant pour cause les
+mystérieuses lois du système nerveux.
+
+Les fonctions de cette vie végétative sont ralenties, troublées
+sans doute; mais enfin elles s'exercent sourdement. J'en ai pour
+preuves la défécation qui s'opère, normalement et par intervalles
+chez les Charançons, pendant la première semaine de ce profond
+sommeil qu'aucun réveil ne doit suivre, et qui, cependant, n'est
+pas encore la mort. Elle ne s'arrête que lorsque l'intestin ne
+renferme plus rien, comme le constate l'autopsie. Là, ne se
+bornent pas les faibles lueurs de vie que l'animal manifeste
+encore; et bien que l'irritabilité paraisse pour toujours
+anéantie, j'ai pu cependant en réveiller encore quelques vestiges.
+Ayant mis dans un flacon contenant de la sciure de bois humectée
+de quelques gouttes de benzine des Charançons récemment exhumés et
+plongés dans une immobilité absolue, je n'ai pas été peu surpris
+de les voir un quart d'heure après remuer leurs pattes. Un moment
+j'ai cru pouvoir les rappeler à la vie. Vain espoir! ces
+mouvements, derniers vestiges d'une irritabilité qui va
+s'éteindre, ne tardent pas à s'arrêter, et ne peuvent pas être
+excités une seconde fois. J'ai recommencé cette expérience depuis
+quelques heures jusqu'à trois ou quatre jours après le meurtre,
+toujours avec le même succès. Cependant le mouvement est d'autant
+plus lent à se manifester que la victime est plus vieille. Ce
+mouvement se propage toujours d'avant en arrière: les antennes
+exécutent d'abord quelques lentes oscillations, puis les tarses
+antérieurs frémissent et prennent part à l'état oscillatoire;
+enfin les tarses de seconde paire, et en dernier lieu ceux de
+troisième paire, ne tardent pas à en faire autant. Une fois
+l'ébranlement donné, ces divers appendices exécutent leurs
+oscillations sans aucun ordre, jusqu'à ce que le tout retombe dans
+l'immobilité, ce qui arrive plus ou moins promptement. À moins que
+le meurtre ne soit très récent, l'ébranlement des tarses ne se
+communique pas plus loin, et les jambes restent immobiles.
+
+Dix jours après le meurtre, je n'ai pu obtenir par le même procédé
+le moindre vestige d'irritabilité; alors j'ai eu recours au
+courant voltaïque. Ce dernier moyen est plus énergique, et
+provoque des contractions musculaires et des mouvements là où la
+vapeur de benzine reste sans effet. Il suffit d'un ou deux
+éléments de Bunsen dont on arme les rhéophores d'aiguilles
+déliées. En plongeant la pointe de l'une sous l'anneau le plus
+reculé de l'abdomen, et la pointe de l'autre sous le cou, on
+obtient, toutes les fois que le courant est établi, outre le
+frémissement des tarses, une forte flexion des pattes, qui se
+replient sur l'abdomen, et leur relâchement quand le courant est
+interrompu. Ces mouvements, fort énergiques les premiers jours,
+diminuent peu à peu d'intensité et ne se montrent plus après un
+certain temps. Le dixième jour, j'ai encore obtenu des mouvements
+sensibles; le quinzième, la pile était impuissante à les
+provoquer, malgré la souplesse des membres et la fraîcheur des
+viscères. J'ai soumis comparativement à l'action de la pile des
+coléoptères réellement morts, Blaps, Saperdes, Lamies, asphyxiés
+par la benzine ou par le gaz sulfureux. Deux heures au plus après
+l'asphyxie, il m'a été impossible de provoquer ces mouvements,
+obtenus si aisément dans les Charançons qui sont déjà depuis
+plusieurs jours dans cet état singulier, intermédiaire entre la
+vie et la mort, où les plonge leur redoutable ennemi.
+
+Tous ces faits sont contradictoires avec la supposition d'un
+animal complètement mort, avec l'hypothèse d'un vrai cadavre
+devenu incorruptible par l'effet d'une liqueur préservatrice. On
+ne peut les expliquer qu'en admettant que l'animal est atteint
+dans le principe de ses mouvements; que son irritabilité
+brusquement engourdie s'éteint avec lenteur, tandis que les
+fonctions végétatives, plus tenaces, s'éteignent plus lentement
+encore et maintiennent, pendant le temps nécessaire aux larves, la
+conservation des viscères.
+
+La particularité qu'il importait le plus de constater, c'était la
+manière dont s'opère le meurtre. Il est bien évident que
+l'aiguillon à venin du Cerceris doit jouer ici le premier rôle.
+Mais où et comment pénètre-t-il dans le corps du Charançon,
+couvert d'une dure cuirasse, dont les pièces sont si étroitement
+ajustées? Dans les individus atteints par le dard, rien, même à la
+loupe, ne trahit l'assassinat. Il faut donc constater, par un
+examen direct, les manoeuvres meurtrières de l'hyménoptère,
+problème devant les difficultés duquel avait déjà reculé L. Dufour
+et dont la solution m'a paru quelque temps impossible à trouver.
+J'ai essayé cependant, et j'ai eu la satisfaction d'y parvenir,
+mais non sans tâtonnements.
+
+En s'envolant de leurs cavernes pour faire leurs chasses, les
+Cerceris se dirigeaient indifféremment, tantôt d'un côté, tantôt
+de l'autre, et ils rentraient chargés de leur proie suivant toutes
+les directions. Tous les alentours étaient donc indistinctement
+exploités; mais comme les chasseurs ne mettaient guère plus de dix
+minutes entre l'aller et le retour, le rayon du terrain exploré ne
+paraissait pas devoir être d'une grande étendue, surtout en tenant
+compte du temps nécessaire pour découvrir la proie, l'attaquer et
+en faire une masse inerte. Je me suis donc mis à parcourir, avec
+toute l'attention possible, les terres circonvoisines, dans
+l'espoir de trouver quelques Cerceris en chasse. Un après-midi
+consacré à ce travail ingrat a fini par me convaincre de
+l'inutilité de mes recherches, et du peu de chances que j'avais de
+surprendre sur le fait quelques rares chasseurs disséminés çà et
+là, et bientôt dérobés aux regards par la rapidité du vol, surtout
+dans un terrain difficile, complanté de vignes et d'oliviers. J'ai
+renoncé à ce procédé.
+
+En apportant moi-même des Charançons vivants dans le voisinage des
+nids, ne pourrais-je tenter les Cerceris par une proie trouvée
+sans fatigue, et assister ainsi au drame tant désiré? L'idée m'a
+paru bonne, et dès le lendemain matin j'étais en course pour me
+procurer des _Cleonus ophthalmicus_ vivants. Vignes, champs de
+luzerne, terres à blé, haies, tas de pierres, bords des chemins,
+j'ai tout visité, tout scruté; et après deux mortelles journées de
+recherches minutieuses, j'étais possesseur, oserai-je le dire,
+j'étais possesseur de trois Charançons, tout pelés, souillés de
+poussière, privés d'antennes ou de tarses, vétérans éclopés dont
+les Cerceris ne voudront peut-être pas! Depuis le jour de cette
+fiévreuse recherche où, pour un Charançon, je me mettais en nage
+dans des courses folles, bien des années se sont écoulées, et
+malgré mes explorations entomologiques presque quotidiennes,
+j'ignore toujours dans quelles conditions vit le fameux Cléone,
+que je rencontre par-ci, par-là, vagabondant au bord des sentiers.
+Puissance admirable de l'instinct! Dans les mêmes lieux, en un
+rien de temps, c'est par centaines que nos hyménoptères auraient
+trouvé ces insectes, introuvables pour l'homme; ils les auraient
+trouvés frais, lustrés, récemment sortis sans doute de leurs
+coques de nymphe!
+
+N'importe, essayons avec mon pitoyable gibier. Un Cerceris vient
+d'entrer dans sa galerie avec la proie accoutumée; avant qu'il
+ressorte pour une autre expédition, je place un Charançon à
+quelques pouces du trou. L'insecte va et vient; quand il s'écarte
+trop, je le ramène à son poste. Enfin le Cerceris montre sa large
+face et sort du trou: le coeur me bat d'émotion. L'hyménoptère
+arpente quelques instants les abords de son domicile, voit le
+Charançon, le coudoie, se retourne, lui passe à plusieurs reprises
+sur le dos, et s'envole sans honorer ma capture d'un coup de
+mandibule, ma capture qui m'a donné tant de mal. J'étais confondu,
+atterré. Nouveaux essais à d'autres trous; nouvelles déceptions.
+Décidément ces chasseurs délicats ne veulent pas du gibier que je
+leur offre. Peut-être, le trouvent-ils trop vieux, trop fané.
+Peut-être, en le prenant entre les doigts, lui ai-je communiqué
+quelque odeur qui leur déplaît. Pour ces raffinés, un attouchement
+étranger est cause de dégoût.
+
+Serai-je plus heureux en obligeant le Cerceris à faire usage de
+son dard pour sa propre défense? J'ai enfermé dans le même flacon
+un Cerceris et un Cléone, que j'ai irrités par quelques secousses.
+L'hyménoptère, nature fine, est plus impressionné que l'autre
+prisonnier, épaisse et lourde organisation; il songe à la fuite et
+non à l'attaque. Les rôles mêmes sont intervertis: le Charançon
+devenant l'agresseur, saisit parfois du bout de sa trompe une
+patte de son mortel ennemi, qui ne cherche pas même à se défendre,
+tant la frayeur le domine. J'étais à bout de ressources, et mon
+désir d'assister au dénouement n'avait fait qu'augmenter par les
+difficultés déjà éprouvées. Voyons, cherchons encore.
+
+Une idée lumineuse survient, amenant avec elle l'espoir, tant elle
+entre d'une façon naturelle dans le vif de la question. Oui, c'est
+bien cela; cela doit réussir. Il faut offrir mon gibier dédaigné
+au Cerceris au plus fort de l'ardeur de la chasse. Alors, emporté
+par la préoccupation qui l'absorbe, il ne s'apercevra pas de ses
+imperfections. -- J'ai déjà dit qu'en revenant de la chasse, le
+Cerceris s'abat au pied du talus, à quelque distance du trou, où
+il achève de traîner péniblement sa proie. Il s'agit alors de lui
+enlever cette victime en la tiraillant par une patte avec des
+pinces, et de lui jeter aussitôt en échange le Charançon vivant.
+Cette manoeuvre m'a parfaitement réussi. Dès que le Cerceris a
+senti la proie lui glisser sous le ventre et lui échapper, il
+frappe le sol de ses pattes avec impatience, se retourne, et
+apercevant le Charançon qui a remplacé le sien, il se précipite
+sur lui et l'enlace de ses pattes pour l'emporter. Mais il
+s'aperçoit promptement que la proie est vivante, et alors le drame
+commence pour s'achever avec une inconcevable rapidité.
+L'hyménoptère se met face à face avec sa victime, lui saisit la
+trompe entre ses puissantes mandibules, l'assujettit
+vigoureusement; et tandis que le Curculionite se cambre sur ses
+jambes, l'autre, avec les pattes antérieures, le presse avec
+effort sur le dos comme pour faire bâiller quelque articulation
+ventrale. On voit alors l'abdomen du meurtrier se glisser sous le
+ventre du Cléone, se recourber, et darder vivement à deux ou trois
+reprises son stylet venimeux à la jointure du prothorax, entre la
+première et la seconde paire de pattes. En un clin d'oeil, tout
+est fait. Sans le moindre mouvement convulsif, sans aucune de ces
+pandiculations des membres qui accompagnent l'agonie d'un animal,
+la victime, comme foudroyée, tombe pour toujours immobile. C'est
+terrible en même temps qu'admirable de rapidité. Puis le ravisseur
+retourne le cadavre sur le dos, se met ventre à ventre avec lui,
+jambes de çà, jambes de là, l'enlace et s'envole. Trois fois, avec
+mes trois Charançons, j'ai renouvelé l'épreuve; les manoeuvres
+n'ont jamais varié.
+
+Il est bien entendu que chaque fois je rendais au Cerceris sa
+première proie, et que je retirais mon Cléone pour l'examiner plus
+à loisir. Cet examen n'a fait que me confirmer dans la haute idée
+que j'avais du talent redoutable de l'assassin. Au point atteint,
+il est impossible d'apercevoir le plus léger signe de blessure, le
+moindre épanchement de liquides vitaux. Mais ce qui a surtout le
+droit de nous surprendre, c'est l'anéantissement si prompt et si
+complet de tout mouvement. Aussitôt après le meurtre, j'ai en vain
+épié sur les trois Charançons opérés sous mes yeux des traces
+d'irritabilité; ces traces ne se manifestent jamais en pinçant, en
+piquant l'animal, et il faut les moyens artificiels décrits plus
+haut pour les provoquer. Ainsi, ces robustes Cléones qui,
+transpercés vivants d'une épingle et fixés sur la fatale
+planchette de liège du collectionneur d'insectes, se seraient
+démenés des jours, des semaines, que dis-je, des mois entiers,
+perdent à l'instant même tous leurs mouvements par l'effet d'une
+fine piqûre qui leur inocule une invisible gouttelette de venin.
+Mais la chimie ne possède pas de poison aussi actif à si minime
+dose; l'acide prussique produirait à peine ces effets, si
+toutefois il peut les produire. Aussi n'est-ce pas à la
+toxicologie mais bien à la physiologie et à l'anatomie qu'il faut
+s'adresser, pour saisir la cause d'un anéantissement si
+foudroyant; ce n'est pas tant la haute énergie du venin inoculé
+que l'importance de l'organe lésé qu'il faut considérer pour se
+rendre compte de ces merveilleux faits.
+
+Qu'y a-t-il donc au point où pénètre le dard?
+
+CHAPITRE V
+UN SAVANT TUEUR
+
+L'Hyménoptère vient de nous révéler en partie son secret en nous
+montrant le point qu'atteint son aiguillon. La question est-elle
+avec cela résolue? Pas encore, et de bien s'en faut. Revenons en
+arrière: oublions un instant ce que la bête vient de nous
+apprendre, et proposons-nous à notre tour le problème du Cerceris.
+Le problème est celui-ci: emmagasiner sous terre, dans une
+cellule, un certain nombre de pièces de gibier qui puissent
+suffire à la nourriture de la larve, provenant de l'oeuf pondu sur
+l'amas de vivres.
+
+Tout d'abord cet approvisionnement paraît chose bien simple; mais
+la réflexion ne tarde pas à y découvrir les plus graves
+difficultés. Notre gibier à nous est abattu par exemple d'un coup
+de feu: il est tué avec d'horribles blessures. L'Hyménoptère a des
+délicatesses qui nous sont inconnues: il veut une proie intacte,
+avec toutes ses élégances de forme et de coloration. Pas de
+membres fracassés, pas de plaies béantes, pas de hideux
+événements. Sa proie a toute la fraîcheur de l'insecte vivant;
+elle conserve, sans un grain de moins, cette fine poussière
+colorée, que déflore le simple contact de nos doigts. L'insecte
+serait-il mort, serait-il réellement un cadavre, quelles
+difficultés pour nous s'il fallait obtenir semblable résultat!
+Tuer un insecte par le brutal écrasement sous le pied est à la
+portée de tous; mais le tuer proprement, sans que cela y paraisse,
+n'est pas opération aisée, où chacun puisse réussir. Combien
+d'entre nous se trouveraient dans un insurmontable embarras s'il
+leur était proposé de tuer, à l'instant même, sans l'écraser, une
+bestiole à vie dure qui, même la tête arrachée, se débat longtemps
+encore! Il faut être entomologiste pratique pour songer aux moyens
+par l'asphyxie. Mais ici encore, la réussite serait douteuse avec
+les méthodes primitives par la vapeur de la benzine ou du soufre
+brûlé. Dans ce milieu délétère, l'insecte trop longtemps se démène
+et ternit sa parure. On doit recourir à des moyens plus héroïques,
+par exemple aux émanations terribles de l'acide prussique se
+dégageant lentement de bandelettes de papier imprégnées de cyanure
+de potassium; ou bien encore, ce qui vaut mieux, étant sans danger
+pour le chasseur d'insectes, aux vapeurs foudroyantes du sulfure
+de carbone. C'est tout un art, on le voit, un art appelant à son
+aide le redoutable arsenal de la chimie, que de tuer proprement un
+insecte, que de faire ce que le Cerceris obtient si vite, avec son
+élégante méthode, dans la supposition bien grossière où sa capture
+deviendrait en réalité cadavre.
+
+Un cadavre! mais ce n'est pas là du tout l'ordinaire des larves,
+petits ogres friands de chair fraîche, à qui gibier faisandé, si
+peu qu'il le fût, inspirerait insurmontable dégoût. Il leur faut
+viande du jour, sans fumet aucun, premier indice de la corruption.
+La proie néanmoins ne peut être emmagasinée vivante dans la
+cellule, comme nous le faisons des bestiaux destinés à fournir des
+vivres frais à l'équipage et aux passagers d'un navire. Que
+deviendrait, en effet, l'oeuf délicat déposé au milieu de vivres
+animés; que deviendrait la faible larve, vermisseau qu'un rien
+meurtrit, parmi de vigoureux coléoptères remuant des semaines
+entières leurs longues jambes éperonnées. Il faut ici,
+contradiction qui paraît sans issue, il faut ici de toute
+nécessité l'immobilité de la mort et la fraîcheur d'entrailles de
+la vie. Devant pareil problème alimentaire, l'homme du monde,
+possédât-il la plus large instruction, resterait impuissant;
+l'entomologiste pratique lui-même s'avouerait inhabile. Le garde-
+manger du Cerceris défierait leur raison.
+
+Supposons donc une Académie d'anatomistes et de physiologistes:
+imaginons un congrès où la question soit agitée parmi les
+Flourens, les Magendie, les Claude Bernard. Pour obtenir à la fois
+immobilité complète et longue durée des vivres sans altération
+putride, la première idée qui surgira, la plus naturelle, la plus
+simple, sera celle de conserves alimentaires. On invoquera quelque
+liqueur préservatrice, comme le fit, devant ses Buprestes,
+l'illustre savant des Landes; on supposera d'exquises vertus
+antiseptiques à l'humeur venimeuse de l'hyménoptère, mais ces
+vertus étranges resteront à démontrer. Une hypothèse gratuite
+remplaçant l'inconnu de la conservation des chairs par l'inconnu
+du liquide conservateur, sera peut-être le dernier mot de la
+savante assemblée, comme elle a été le dernier mot du naturaliste
+Landais.
+
+Si l'on insiste, si l'on explique qu'il faut aux larves, non des
+conserves, qui ne sauraient avoir jamais les propriétés d'une
+chair encore palpitante, mais bien une proie qui soit comme vive
+malgré sa complète inertie, après mûre réflexion, le docte congrès
+arrêtera ses pensées sur la paralysie. -- Oui, c'est bien cela! Il
+faut paralyser la bête; il faut lui enlever le mouvement mais sans
+lui enlever la vie. -- Pour arriver à ce résultat le moyen est
+unique: léser, couper, détruire l'appareil nerveux de l'insecte en
+un ou plusieurs points habilement choisis.
+
+Abandonnée en cet état entre des mains à qui ne seraient pas
+familiers les secrets d'une délicate anatomie, la question
+n'aurait guère avancé. Comment est-il disposé, en effet, cet
+appareil nerveux qu'il s'agit d'atteindre pour paralyser l'insecte
+sans le tuer néanmoins? Et d'abord, où est-il? Dans la tête sans
+doute et suivant la longueur du dos, comme le cerveau et la moelle
+épinière des animaux supérieurs. -- En cela grave erreur, dirait
+notre congrès: l'insecte est comme un animal renversé, qui
+marcherait sur le dos; c'est-à-dire qu'au lieu d'avoir la moelle
+épinière en haut, il l'a en bas, le long de la poitrine et du
+ventre. C'est donc à la face inférieure, et à cette face
+exclusivement que devra se pratiquer l'opération sur l'insecte à
+paralyser.
+
+Cette difficulté levée, une autre se présente, autrement sérieuse.
+Armé de son scalpel, l'anatomiste peut porter la pointe de son
+instrument où bon lui semble, malgré des obstacles qu'il lui est
+loisible d'écarter. L'Hyménoptère n'a pas le choix. Sa victime est
+un coléoptère solidement cuirassé; son bistouri est l'aiguillon,
+arme fine, d'extrême délicatesse, qu'arrêterait invinciblement
+l'armure de corne. Quelques points seuls sont accessibles au frêle
+outil, savoir les articulations, uniquement protégées par une
+membrane sans résistance. En outre, les articulations des membres,
+quoique vulnérables, ne remplissent pas le moins du monde les
+conditions voulues, car par leur voie pourrait tout au plus
+s'obtenir une paralysie locale, mais non une paralysie générale,
+embrassant dans son ensemble l'organisme moteur. Sans lutte
+prolongée, qui pourrait lui devenir fatale, sans opérations
+répétées qui, trop nombreuses, pourraient compromettre la vie du
+patient, l'Hyménoptère doit abolir en un seul coup, si c'est
+possible, toute mobilité. Il lui est donc indispensable de porter
+son aiguillon sur des centres nerveux, foyer des facultés
+motrices, d'où s'irradient les nerfs qui se distribuent aux divers
+organes du mouvement. Or, ces foyers de locomotion, ces centres
+nerveux, consistent en un certain nombre de noyaux ou ganglions,
+plus nombreux dans la larve, moins nombreux dans l'insecte
+parfait, et, disposés sur la ligne médiane de la face inférieure
+en un chapelet à grains plus ou moins distants et reliés l'un à
+l'autre par un double ruban de substance nerveuse. Chez tous les
+insectes à l'état parfait, les ganglions dits thoraciques, c'est-
+à-dire ceux qui fournissent des nerfs aux ailes et aux pattes et
+président à leurs mouvements, sont au nombre de trois. Voilà les
+points qu'il s'agit d'atteindre. Leur action détruite d'une façon
+ou d'une autre, sera détruite aussi la possibilité de se mouvoir.
+
+Deux voies se présentent pour arriver à ces centres moteurs avec
+l'outil si faible de l'Hyménoptère, l'aiguillon. L'une est
+l'articulation du cou avec le corselet; l'autre est l'articulation
+du corselet avec la suite du thorax, enfin entre la première et la
+seconde paire de pattes. La voie par l'articulation du cou ne
+convient guère: elle est trop éloignée des ganglions, eux-mêmes
+rapprochés de la base des pattes qu'ils animent. C'est à l'autre,
+uniquement à l'autre, qu'il faut frapper. -- Ainsi dirait
+l'Académie où les Claude Bernard éclaireraient la question des
+lumières de leur profonde science. -- Et c'est là, précisément là,
+entre la première et la seconde paire de pattes, sur la ligne
+médiane de la face inférieure, que l'Hyménoptère plonge son
+stylet. Par quelle docte intelligence est-il donc inspiré?
+
+Choisir, pour y darder l'aiguillon, le point entre tous
+vulnérable, le point qu'un physiologiste versé dans la structure
+anatomique des insectes pourrait seul déterminer à l'avance, est
+encore fort loin de suffire: l'Hyménoptère a une difficulté bien
+plus grande à surmonter, et il la surmonte avec une supériorité
+qui vous saisit de stupeur. Les centres nerveux qui animent les
+organes locomoteurs de l'insecte parfait sont, disons-nous, au
+nombre de trois. Ils sont plus ou moins distants l'un de l'autre;
+quelquefois, mais rarement, rapprochés entre eux. Enfin, ils
+possèdent une certaine indépendance d'action, de telle sorte que
+la lésion de l'un d'eux n'amène, immédiatement du moins, que la
+paralysie des membres qui lui correspondent, sans trouble dans les
+autres ganglions, et les membres auxquels ces derniers président.
+Atteindre l'un après l'autre ces trois foyers moteurs, de plus en
+plus reculés en arrière, et cela par une voie unique, entre la
+première et la seconde paire de pattes, ne semble pas opération
+praticable pour l'aiguillon, trop court, et d'ailleurs si
+difficile à diriger en de pareilles conditions. Il est vrai que
+certains coléoptères ont les trois ganglions thoraciques très
+rapprochés, contigus presque; il en est d'autres chez lesquels les
+deux derniers sont complètement réunis, soudés, fondus ensemble.
+Il est aussi reconnu qu'à mesure que les divers noyaux nerveux
+tendent à se confondre et se centralisent davantage, les fonctions
+caractéristiques de l'animalité deviennent plus parfaites, et par
+suite, hélas! plus vulnérables. Voilà vraiment la proie qu'il faut
+aux Cerceris. Ces Coléoptères à centres moteurs rapprochés jusqu'à
+se toucher, assemblés même en une masse commune et de la sorte
+solidaires l'un de l'autre, seront à l'instant même paralysés d'un
+seul coup d'aiguillon; ou bien, s'il faut plusieurs coups de
+lancette, les ganglions à piquer seront tous là, du moins, réunis
+sous la pointe du dard.
+
+Ces Coléoptères, proie éminemment facile à paralyser, quels sont-
+ils? Là est la question. La haute science d'un Claude Bernard
+planant dans les généralités fondamentales de l'organisation et de
+la vie ici, ne suffit plus; elle ne pourrait nous renseigner et
+nous guider dans ce choix entomologique. Je m'en rapporte à tout
+physiologiste sous les yeux de qui ces lignes pourront tomber.
+Sans recourir aux archives de sa bibliothèque, lui serait-il
+possible de dire les Coléoptères où peut se trouver pareille
+centralisation nerveuse; et même avec la bibliothèque, saura-t-il
+à l'instant où trouver les renseignements voulus? C'est qu'en
+effet, nous entrons maintenant dans les détails minutieux du
+spécialiste; la grande voie est laissée pour le sentier connu du
+petit nombre.
+
+Ces documents nécessaires, je les trouve dans le beau travail de
+M. E. Blanchard, sur le système nerveux des insectes
+Coléoptères[8]. J'y vois que cette centralisation de l'appareil
+nerveux est l'apanage d'abord des Scarabéiens; mais la plupart
+sont trop gros: le Cerceris ne pourrait peut-être ni les attaquer,
+ni les emporter; d'ailleurs beaucoup vivent dans des ordures où
+l'Hyménoptère, lui si propre, n'irait pas les chercher. Les
+centres moteurs très-rapprochés se retrouvent encore chez les
+Histériens, qui vivent de matières immondes, au milieu des
+puanteurs cadavériques, et doivent par conséquent être abandonnés;
+chez les Scolytiens, qui sont de trop petite taille; et enfin chez
+les Buprestes et les Charançons.
+
+Quel jour inattendu au milieu des obscurités primitives du
+problème! Parmi le nombre immense de Coléoptères sur lesquels
+sembleraient pouvoir se porter les déprédations des Cerceris, deux
+groupes seulement, les Charançons et les Buprestes, remplissent
+les conditions indispensables. Ils vivent loin de l'infection et
+de l'ordure, objets peut-être de répugnances invincibles pour le
+délicat chasseur; ils ont dans leurs nombreux représentants les
+tailles les plus variées, proportionnées à la taille des divers
+ravisseurs, qui peuvent ainsi choisir à leur convenance; ils sont
+beaucoup plus que tous les autres vulnérables au seul point où
+l'aiguillon de l'Hyménoptère puisse pénétrer avec succès, car en
+ce point se pressent, tous aisément accessibles au dard, les
+centres moteurs des pattes et des ailes. En ce point, pour les
+Charançons, les trois ganglions thoraciques sont très-rapprochés,
+les deux derniers même sont contigus; en ce même point, pour les
+Buprestes, le second et le troisième sont confondus en une seule
+et grosse masse, à peu de distance du premier. Et ce sont
+précisément des Buprestes et des Charançons que nous voyons
+chasser, à l'exclusion absolue de tout autre gibier, par les huit
+espèces de Cerceris dont l'approvisionnement en Coléoptères est
+constaté! Une certaine ressemblance intérieure, c'est-à-dire la
+centralisation de l'appareil nerveux, telle serait donc la cause
+qui, dans les repaires des divers Cerceris, fait entasser des
+victimes ne se ressemblant en rien pour le dehors.
+
+Il y a dans ce choix, comme n'en ferait pas de plus judicieux un
+savoir transcendant, un tel concours de difficultés supérieurement
+bien résolues, que l'on se demande si l'on n'est pas dupe de
+quelque illusion involontaire, si des idées théoriques préconçues
+ne sont pas venues obscurcir la réalité des faits, enfin si la
+plume n'a pas décrit des merveilles imaginaires. Un résultat
+scientifique n'est solidement établi que lorsque l'expérience,
+répétée de toutes les manières, est venue toujours le confirmer.
+Soumettons donc à l'épreuve expérimentale l'opération
+physiologique que vient de nous enseigner le Cerceris tuberculé.
+S'il est possible d'obtenir artificiellement ce que l'Hyménoptère
+obtient avec son aiguillon, savoir l'abolition du mouvement et la
+longue conservation de l'opéré dans un état de parfaite fraîcheur;
+s'il est possible de réaliser cette merveille avec les Coléoptères
+que chasse le Cerceris, ou bien avec ceux qui présentent une
+centralisation nerveuse semblable, tandis qu'on ne peut y parvenir
+avec les Coléoptères à ganglions distants, faudra-t-il admettre,
+si difficile que l'on soit en matière de preuves, que
+l'Hyménoptère a, dans les inspirations inconscientes de son
+instinct, les ressources d'une sublime science. Voyons donc ce que
+dit l'expérimentation.
+
+La manière d'opérer est des plus simples. Il s'agit, avec une
+aiguille, ou, ce qui est plus commode, avec la pointe bien acérée
+d'une plume métallique, d'amener une gouttelette de quelque
+liquide corrosif sur les centres moteurs thoraciques, en piquant
+légèrement l'insecte à la jointure du prothorax en arrière de la
+première paire de pattes. Le liquide que j'emploie est
+l'ammoniaque; mais il est évident que tout autre liquide ayant une
+action aussi énergique produirait les mêmes résultats. La plume
+métallique étant chargée d'ammoniaque comme elle le serait d'une
+très-petite goutte d'encre, j'opère la piqûre. Les effets ainsi
+obtenus diffèrent énormément, suivant que l'on expérimente sur des
+espèces dont les ganglions thoraciques sont rapprochés, ou sur des
+espèces où ces mêmes ganglions sont distants. Pour la première
+catégorie, mes expériences ont été faites sur des Scarabéiens, le
+Scarabée sacré et le Scarabée à large cou; sur des Buprestes, le
+Bupreste bronzé; enfin sur des Charançons, en particulier sur le
+Cléone que chasse le héros de ces observations. Pour la seconde
+catégorie, j'ai expérimenté sur des Carabiques: Carabes,
+Procustes, Chlaenies, Sphodres, Nébries; sur des Longicornes:
+Saperdes et Lamies; sur des Mélasomes: Blaps, Scaures, Asides.
+
+Chez les Scarabées, les Buprestes et les Charançons, l'effet est
+instantané; tout mouvement cesse subitement sans convulsions, dès
+que la fatale gouttelette a touché les centres nerveux. La piqûre
+du Cerceris ne produit pas un anéantissement plus prompt. Rien de
+plus frappant que cette immobilité soudaine provoquée dans un
+vigoureux Scarabée sacré. Mais là ne s'arrête pas la ressemblance
+des effets produits par le dard de l'Hyménoptère et par la pointe
+métallique empoisonnée avec de l'ammoniaque. Les Scarabées, les
+Buprestes et les Charançons piqués artificiellement, malgré leur
+immobilité complète, conservent pendant trois semaines, un mois et
+même deux, la parfaite flexibilité de toutes les articulations et
+la fraîcheur normale des viscères. Chez eux, la défécation s'opère
+les premiers jours comme dans l'état habituel, et les mouvements
+peuvent être provoqués par le courant voltaïque. En un mot, ils se
+comportent absolument comme les Coléoptères sacrifiés par le
+Cerceris; il y a identité complète entre l'état où le ravisseur
+plonge ses victimes et celui qu'on produit, à volonté, en lésant
+les centres nerveux thoraciques avec de l'ammoniaque. Or, comme il
+est impossible d'attribuer à la gouttelette inoculée la
+conservation parfaite de l'insecte pendant un temps aussi long, il
+faut rejeter bien loin toute idée de liqueur antiseptique, et
+admettre que, malgré sa profonde immobilité, l'animal n'est pas
+réellement mort, qu'il lui reste encore une lueur de vie,
+maintenant quelque temps encore les organes dans leur fraîcheur
+normale, mais les abandonnant peu à peu pour les laisser enfin
+livrés à la corruption. Dans quelques cas d'ailleurs, l'ammoniaque
+ne produit l'anéantissement complet des mouvements que dans les
+pattes; et alors, l'action délétère du liquide ne s'étant pas sans
+doute étendue assez loin, les antennes conservent un reste de
+mobilité; et l'on voit l'animal, même plus d'un mois après
+l'inoculation, les retirer avec vivacité au moindre attouchement:
+preuve évidente que la vie n'a pas complètement abandonné ce corps
+inerte. Ce mouvement des antennes n'est pas rare non plus chez les
+Charançons blessés par le Cerceris.
+
+L'inoculation de l'ammoniaque arrête toujours sur le champ les
+mouvements des Scarabées, des Charançons et des Buprestes; mais on
+ne parvient pas toujours à mettre l'animal dans l'état que je
+viens de décrire. Si la blessure est trop profonde, si la
+gouttelette instillée est trop forte, la victime meurt réellement,
+et au bout de deux ou trois jours, on n'a plus qu'un cadavre
+infect. Si la piqûre est trop faible, au contraire, l'animal,
+après un temps plus ou moins long d'un profond engourdissement,
+revient à lui, et recouvre au moins en partie ses mouvements. Le
+ravisseur lui-même peut parfois opérer maladroitement, tout comme
+l'homme, car j'ai pu constater cette espèce de résurrection dans
+une victime atteinte par le dard d'un Hyménoptère fouisseur. Le
+Sphex à ailes jaunes, dont l'histoire va bientôt nous occuper,
+entasse dans ses repaires de jeunes Grillons préalablement
+atteints par son stylet venimeux. J'ai retiré de l'un de ces
+repaires trois pauvres Grillons, dont la flaccidité extrême aurait
+dénoté la mort dans toute autre circonstance. Mais ici encore ce
+n'était qu'une mort apparente. Mis dans un flacon, ces Grillons se
+sont conservés en fort bon état, et toujours immobiles, pendant
+près de trois semaines. À la fin, deux se sont moisis, et le
+troisième a partiellement ressuscité, c'est-à-dire qu'il a
+recouvré le mouvement des antennes, des pièces de la bouche et,
+chose plus remarquable, des deux premières paires de pattes. Si
+l'habileté de l'Hyménoptère est parfois en défaut pour engourdir à
+jamais la victime, peut-on exiger des grossières expérimentations
+de l'homme une réussite constante!
+
+Chez les Coléoptères de la seconde catégorie, c'est-à-dire chez
+ceux dont les ganglions thoraciques sont distants l'un de l'autre,
+l'effet produit par l'ammoniaque est tout à fait différent. Ce
+sont les Carabiques qui se montrent les moins vulnérables. Une
+piqûre qui aurait produit chez un gros Scarabée sacré
+l'anéantissement instantané des mouvements ne produit, même chez
+les Carabiques de médiocre taille, Chlaenie, Nébrie, Calathe, que
+des convulsions violentes et désordonnées. Peu à peu l'animal se
+calme, et, après quelques heures de repos, il reprend ses
+mouvements habituels, ne paraissant avoir rien éprouvé. Si l'on
+renouvelle l'épreuve sur le même individu, deux, trois, quatre
+fois, les résultats sont les mêmes, jusqu'à ce que, la blessure
+devenant trop grave, l'animal meure réellement, comme le prouvent
+son dessèchement et sa putréfaction, qui surviennent bientôt
+après.
+
+Les Mélasomes et les Longicornes sont plus sensibles à l'action de
+l'ammoniaque. L'inoculation de la gouttelette corrosive les plonge
+assez rapidement dans l'immobilité et, après quelques convulsions,
+l'animal paraît mort. Mais cette paralysie, qui aurait persisté
+dans les Scarabées, les Charançons et les Buprestes, n'est ici que
+momentanée: du jour au lendemain, les mouvements reparaissent,
+aussi énergiques que jamais. Ce n'est qu'autant que la dose
+d'ammoniaque est d'une certaine force que les mouvements ne
+reparaissent plus; mais alors l'animal est mort, bien mort, car il
+ne tarde pas à tomber en putréfaction. Par les mêmes procédés, si
+efficaces sur les Coléoptères à ganglions rapprochés, il est donc
+impossible de provoquer une paralysie complète et persistante chez
+les Coléoptères à ganglions distants; on ne peut obtenir tout au
+plus qu'une paralysie momentanée se dissipant du jour au
+lendemain.
+
+La démonstration est décisive: les Cerceris ravisseurs de
+Coléoptères se conforment, dans leur choix, à ce que pourraient
+seules enseigner la physiologie la plus savante et l'anatomie la
+plus fine. Vainement on s'efforcerait de ne voir là que des
+concordances fortuites: ce n'est pas avec le hasard que
+s'expliquent de telles harmonies.
+
+CHAPITRE VI
+LE SPHEX À AILES JAUNES
+
+Sous leur robuste armure, impénétrable au dard, les insectes
+coléoptères n'offrent au ravisseur porte-aiguillon qu'un seul
+point vulnérable. Ce défaut de la cuirasse est connu du meurtrier,
+qui plonge là son stylet empoisonné et atteint du même coup les
+trois centres moteurs, en choisissant les groupes Charançons et
+Buprestes, dont l'appareil nerveux possède un degré suffisant de
+centralisation. Mais que doit-il arriver lorsque la proie est un
+insecte non cuirassé, à peau molle, que l'hyménoptère peut
+poignarder ici ou là indifféremment, au hasard de la lutte, en un
+point quelconque du corps? Y a-t-il encore un choix dans les coups
+portés? Pareil à l'assassin qui frappe au coeur pour abréger les
+résistances compromettantes de sa victime, le ravisseur suit-il la
+tactique des Cerceris et blesse-t-il de préférence les ganglions
+moteurs? Si cela est, que doit-il arriver lorsque ces ganglions
+sont distants entre eux, et agissent avec assez d'indépendance
+pour que la paralysie de l'un n'entraîne pas la paralysie des
+autres? À ces questions va répondre l'histoire d'un chasseur de
+Grillons, le Sphex à ailes jaunes (_Sphex flavipennis_).
+
+C'est vers la fin du mois de juillet que le Sphex à ailes jaunes
+déchire le cocon qui l'a protégé jusqu'ici et s'envole de son
+berceau souterrain. Pendant tout le mois d'août, on le voit
+communément voltiger, à la recherche de quelque gouttelette
+mielleuse, autour des têtes épineuses du chardon-roland, la plus
+commune des plantes robustes qui bravent impunément les feux
+caniculaires de ce mois. Mais cette vie insouciante est de courte
+durée, car dès les premiers jours de septembre, le Sphex est à sa
+rude tâche de pionnier et de chasseur. C'est ordinairement quelque
+plateau de peu d'étendue, sur les berges élevées des chemins,
+qu'il choisit pour l'établissement de son domicile, pourvu qu'il y
+trouve deux choses indispensables: un sol aréneux facile à creuser
+et du soleil. Du reste aucune précaution n'est prise pour abriter
+le domicile contre les pluies de l'automne et les frimas de
+l'hiver. Un emplacement horizontal, sans abri, battu par la pluie
+et les vents, lui convient à merveille, avec la condition
+cependant d'être exposé au soleil. Aussi, lorsqu'au milieu de ses
+travaux de mineur, une pluie abondante survient, c'est pitié de
+voir, le lendemain, les galeries en construction bouleversées,
+obstruées de sable et finalement abandonnées.
+
+Rarement le Sphex se livre solitaire à son industrie; c'est par
+petites tribus de dix, vingt pionniers ou davantage que
+l'emplacement élu est exploité. Il faut avoir passé quelques
+journées en contemplation devant l'une de ces bourgades, pour se
+faire une idée de l'activité remuante, de la prestesse saccadée,
+de la brusquerie de mouvements de ces laborieux mineurs. Le sol
+est rapidement attaqué avec les râteaux des pattes antérieures:
+_canis instar_, comme dit Linné. Un jeune chien ne met pas plus de
+fougue à fouiller le sol pour jouer. En même temps, chaque ouvrier
+entonne sa joyeuse chanson, qui se compose d'un bruit strident,
+aigu, interrompu à de très-courts intervalles, et modulé par les
+vibrations des ailes et du thorax. On dirait une troupe de gais
+compagnons se stimulant au travail par un rythme cadencé.
+Cependant le sable vole, retombant en fine poussière sur leurs
+ailes frémissantes, et le gravier trop volumineux, arraché grain à
+grain, roule loin du chantier. Si la pièce résiste trop, l'insecte
+se donne de l'élan avec une note aigre qui fait songer aux ahans!
+dont le fendeur de bois accompagne un coup de hache. Sous les
+efforts redoublés des tarses et des mandibules, l'antre ne tarde
+pas à se dessiner; l'animal peut déjà y plonger en entier. C'est
+alors une vive alternative de mouvements en avant pour détacher de
+nouveaux matériaux, et de mouvements de recul pour balayer au
+dehors les débris. Dans ce va-et-vient précipité, le Sphex ne
+marche pas, il s'élance, comme poussé par un ressort; il bondit,
+l'abdomen palpitant, les antennes vibrantes, tout le corps enfin
+animé d'une sonore trépidation. Voilà le mineur dérobé aux
+regards; on entend encore sous terre son infatigable chanson,
+tandis qu'on entrevoit, par intervalles, ses jambes postérieures,
+poussant à reculons une ondée de sable jusqu'à l'orifice du
+terrier. De temps à autre, le Sphex interrompt son travail
+souterrain, soit pour venir s'épousseter au soleil, se débarrasser
+des grains de poussière qui, en s'introduisant dans ses fines
+articulations, gênent la liberté de ses mouvements, soit pour
+opérer dans les alentours une ronde de reconnaissance. Malgré ces
+interruptions, qui d'ailleurs sont de courte durée, dans
+l'intervalle de quelques heures la galerie est creusée, et le
+Sphex vient sur le seuil de sa porte chanter son triomphe et
+donner le dernier poli au travail, en effaçant quelques
+inégalités, en enlevant quelques parcelles terreuses dont son oeil
+clairvoyant peut seul discerner les inconvénients.
+
+Des nombreuses tribus de Sphex que j'ai visitées, une surtout m'a
+laissé de vifs souvenirs à cause de son originale installation.
+Sur le bord d'une grande route s'élevaient de petits tas de boue
+retirée des rigoles latérales par la pelle du cantonnier. L'un de
+ces tas, depuis longtemps desséchés au soleil, formait un
+monticule conique, un gros pain de sucre d'un demi-mètre de haut.
+L'emplacement avait plu aux Sphex, qui s'y étaient établis en une
+bourgade comme je n'en ai jamais depuis rencontré de plus
+populeuse. De la base au sommet, le cône de boue sèche était
+criblé de terriers, lui donnant l'aspect d'une énorme éponge. À
+tous les étages, c'était une animation fiévreuse, un va-et-vient
+affairé, qui mettait en mémoire les scènes de quelque grand
+chantier lorsque le travail presse. Grillons traînés par les
+antennes sur les pentes de la cité conique, emmagasinement des
+vivres dans le garde-manger des cellules, ruissellement de
+poussière hors des galeries en voie d'excavation, poudreuses faces
+des mineurs apparaissant par intervalles aux orifices des
+couloirs, continuelles entrées et continuelles sorties, parfois un
+Sphex en ses courts loisirs gravissant la cime du cône pour jeter
+peut-être, du haut de ce belvédère, un regard de satisfaction sur
+l'ensemble des travaux; quel spectacle propre à me tenter, à me
+faire désirer d'emporter avec moi la bourgade entière et ses
+habitants! Essayer était même inutile: la masse était trop lourde
+on ne déracine pas ainsi un village de ses fondations pour le
+transplanter ailleurs.
+
+Revenons donc au Sphex travaillant en plaine, dans un sol naturel,
+ce qui est le cas de beaucoup le plus fréquent. Aussitôt le
+terrier creusé, la chasse commence. Mettons à profit les courses
+lointaines de l'hyménoptère, à la recherche du gibier, pour
+examiner le domicile. L'emplacement général d'une colonie de Sphex
+est, disons-nous, un terrain horizontal. Cependant le sol n'y est
+pas tellement uni, qu'on n'y trouve quelques petits mamelons
+couronnés d'une touffe de gazon ou d'armoise, quelques plis
+consolidés par les maigres racines de la végétation qui les
+recouvre; c'est sur le flanc de ces rides qu'est établi le repaire
+du Sphex. La galerie se compose d'abord d'une portion horizontale,
+de deux à trois pouces de profondeur et servant d'avenue à la
+retraite cachée, destinée aux provisions et aux larves. C'est dans
+ce vestibule que le Sphex s'abrite pendant le mauvais temps; c'est
+là qu'il se retire la nuit et se repose le jour quelques instants,
+montrant seulement au dehors sa face expressive, ses gros yeux
+effrontés. À la suite du vestibule survient un coude brusque,
+plongeant plus ou moins obliquement à une profondeur de deux à
+trois pouces encore, et terminé par une cellule ovalaire d'un
+diamètre un peu plus grand et dont l'axe le plus long est couché
+suivant l'horizontale. Les parois de la cellule ne sont crépies
+d'aucun ciment particulier; mais, malgré leur nudité, on voit
+qu'elles ont été l'objet d'un travail plus soigné. Le sable y est
+tassé, égalisé avec soin sur le plancher, sur le plafond, sur les
+côtés, pour éviter des éboulements, et pour effacer les aspérités
+qui pourraient blesser le délicat épiderme de la larve. Enfin
+cette cellule communique avec le couloir par une entrée étroite,
+juste suffisante pour laisser passer le Sphex chargé de sa proie.
+
+Quand cette première cellule est munie d'un oeuf et des provisions
+nécessaires, le Sphex en mure l'entrée, mais il n'abandonne pas
+encore son terrier. Une seconde cellule est creusée à côté de la
+première et approvisionnée de la même façon, puis une troisième et
+quelquefois enfin une quatrième. C'est alors seulement que le
+Sphex rejette dans le terrier tous les déblais amassés devant la
+porte, et qu'il efface complètement les traces extérieures de son
+travail. Ainsi, à chaque terrier, il correspond ordinairement
+trois cellules, rarement deux, et plus rarement encore quatre. Or,
+comme l'apprend l'autopsie de l'insecte, on peut évaluer à une
+trentaine le nombre des oeufs pondus, ce qui porte à dix le nombre
+des terriers nécessaires. D'autre part, les travaux ne commencent
+guère avant septembre, et sont achevés à la fin de ce mois. Par
+conséquent, le Sphex ne peut consacrer à chaque terrier et à son
+approvisionnement que deux ou trois jours au plus. On conviendra
+que l'active bestiole n'a pas un moment à perdre, lorsque, en si
+peu de temps, elle doit creuser le gîte, se procurer une douzaine
+de grillons, les transporter quelquefois de loin à travers mille
+difficultés, les mettre en magasin et boucher enfin le terrier. Et
+puis d'ailleurs, il y a des journées où le vent rend la chasse
+impossible, des journées pluvieuses, ou même seulement sombres,
+qui suspendent tout travail. On conçoit d'après cela que le Sphex
+ne peut donner à ses constructions la solidité peut-être séculaire
+que les Cerceris tuberculés donnent à leurs profondes galeries.
+Ces derniers se transmettent d'une génération à l'autre leurs
+demeures solides, chaque année plus profondément encavées, qui
+m'ont mis tout en nage lorsque j'ai voulu les visiter, et qui
+même, le plus souvent, ont triomphé de mes efforts et de mes
+instruments de fouille. Le Sphex n'hérite pas du travail de ses
+devanciers: il a tout à faire et rapidement. Sa demeure est la
+tente d'un jour, qu'on dresse à la hâte pour la lever le
+lendemain. En compensation, les larves recouvertes seulement d'une
+mince couche de sable, savent elles-mêmes suppléer à l'abri que
+leur mère n'a pu leur créer: elles savent se revêtir d'une triple
+et quadruple enveloppe imperméable, bien supérieure au mince cocon
+des Cerceris.
+
+Mais voici venir bruyamment un Sphex qui, de retour de la chasse,
+s'arrête sur un buisson voisin et soutient par une antenne, avec
+les mandibules, un volumineux Grillon, plusieurs fois aussi pesant
+que lui. Accablé sous le poids, un instant il se repose. Puis il
+reprend sa capture entre les pattes, et par un suprême effort,
+franchit d'un seul trait la largeur du ravin qui le sépare de son
+domicile. Il s'abat lourdement sur le plateau où je suis en
+observation, au milieu même d'une bourgade de Sphex. Le reste du
+trajet s'effectue à pied. L'hyménoptère que ma présence n'intimide
+en rien, est à califourchon sur sa victime, et s'avance, la tête
+haute et fière, tirant par une antenne, à l'aide de ses
+mandibules, le Grillon qui traîne entre ses pattes. Si le sol est
+nu, le transport s'effectue sans encombre; mais si quelque touffe
+de gramen étend en travers de la route à parcourir, le réseau de
+ses stolons, il est curieux de voir la stupéfaction du Sphex
+lorsqu'une de ces cordelettes vient tout à coup à paralyser ses
+efforts; il est curieux d'être témoin de ses marches et contre-
+marches, de ses tentatives réitérées, jusqu'à ce que l'obstacle
+soit surmonté, soit par le secours des ailes, soit par un détour
+habilement calculé. Le Grillon est enfin amené à destination, et
+se trouve placé de manière que ses antennes arrivent précisément à
+l'orifice du terrier. Le Sphex abandonne alors sa proie, et
+descend précipitamment au fond du souterrain. Quelques secondes
+après, on le voit reparaître, montrant la tête au dehors, et
+jetant un petit cri allègre. Les antennes du Grillon sont à sa
+portée; il les saisit et le gibier est prestement descendu au fond
+du repaire.
+
+Je me demande encore, sans pouvoir trouver une solution
+suffisamment motivée, pourquoi cette complication de manoeuvres au
+moment d'introduire le Grillon dans le terrier. Au lieu de
+descendre seul dans son gîte pour reparaître après, et reprendre
+la proie quelques temps abandonnée sur le seuil de la porte, le
+Sphex n'aurait-il pas plutôt fait de continuer à traîner le
+Grillon dans sa galerie, comme il le fait à l'air libre, puisque
+la largeur du souterrain le permet, ou bien de l'entraîner à sa
+suite et pénétrant lui-même le premier à reculons? Les divers
+hyménoptères déprédateurs que j'ai pu observer jusqu'ici
+entraînent immédiatement, sans aucun préliminaire, au fond de
+leurs cellules, le gibier retenu sous le ventre à l'aide des
+mandibules et des pattes intermédiaires. Le Cerceris de L. Dufour
+commence à compliquer ses manoeuvres, puisque, après avoir
+momentanément déposé son Bupreste à la porte du logis souterrain,
+il entre tout aussitôt à reculons dans sa galerie pour saisir
+alors la victime avec les mandibules et l'entraîner au fond du
+clapier. Il y a encore loin de cette tactique à celle qu'adoptent
+en pareil cas les chasseurs de Grillons. Pourquoi cette visite
+domiciliaire qui précède invariablement l'introduction du gibier?
+Ne se peut-il pas qu'avant de descendre avec un fardeau
+embarrassant, le Sphex ne juge prudent de donner un coup d'oeil au
+fond du logis pour s'assurer que tout y est en ordre, pour chasser
+au besoin quelque parasite effronté qui aurait pu s'y introduire
+en son absence? Quel est alors ce parasite? Divers Diptères,
+moucherons de rapine, des Tachinaires surtout, veillent aux portes
+de tous les hyménoptères chasseurs, épiant le moment favorable de
+déposer leurs oeufs sur le gibier d'autrui; mais aucun ne pénètre
+dans le domicile et ne se hasarde dans des couloirs obscurs où le
+propriétaire, s'il venait par malheur à s'y trouver, leur ferait
+peut-être chèrement payer leur audace. Le Sphex, tout comme les
+autres, paie son tribut aux rapines des Tachinaires; mais ceux-ci
+n'entrent jamais dans le terrier pour commettre leur méfait.
+N'ont-ils pas d'ailleurs tout le temps nécessaire pour déposer
+leurs oeufs sur le Grillon? S'ils sont vigilants, ils sauront bien
+profiter de l'abandon momentané de la victime pour lui confier
+leur postérité. Quelque danger plus grand encore menace donc le
+Sphex, puisque sa descente préalable au fond du terrier est pour
+lui d'une si impérieuse nécessité.
+
+Voici le seul fait d'observation qui puisse jeter quelque jour sur
+le problème. Au milieu d'une colonie de Sphex en pleine activité,
+colonie d'où tout autre hyménoptère est habituellement exclu, j'ai
+surpris un jour un giboyeur de genre différent, un _Tachytes
+nigra_, transportant un à un, sans se presser, avec le plus grand
+sang-froid, au milieu de la foule où il n'était qu'un intrus, des
+grains de sable, des brins de petites tiges sèches et autres menus
+matériaux, pour boucher un terrier de même calibre que les
+terriers voisins du Sphex. Ce travail était fait trop
+consciencieusement pour qu'il fût permis de douter de la présence
+de l'oeuf de l'ouvrier dans le souterrain. Un Sphex aux démarches
+inquiètes, apparemment légitime propriétaire du terrier, ne
+manquait pas, chaque fois que l'hyménoptère étranger pénétrait
+dans la galerie, de s'élancer à sa poursuite; mais il ressortait
+brusquement, comme effrayé, suivi de l'autre qui, impassible,
+continuait son oeuvre. J'ai visité ce terrier, évidemment objet de
+litige entre les deux hyménoptères, et j'y ai trouvé une cellule
+approvisionnée de quatre Grillons. Le soupçon fait presque place à
+la certitude: ces provisions dépassent, et de beaucoup, les
+besoins d'une larve de Tachytes, de moitié au moins plus petit que
+le Sphex. Celui que son impassibilité, ses soins à boucher le
+terrier, auraient d'abord fait prendre pour le maître du logis,
+n'était en réalité qu'un usurpateur. Comment le Sphex, bien plus
+gros, plus vigoureux que son adversaire, se laisse-t-il impunément
+dépouiller, se bornant à des poursuites sans résultat, et fuyant
+lâchement lorsque l'intrus, qui n'a pas même l'air de s'apercevoir
+de sa présence, se retourne pour sortir du terrier? Est-ce que,
+chez les insectes comme chez l'homme, la première chance de succès
+serait de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace?
+L'usurpateur certes n'en manquait pas. Je le vois encore, avec un
+calme imperturbable, aller et venir devant le débonnaire Sphex,
+qui trépigne d'impatience sur place mais sans oser fondre sur le
+pillard.
+
+Ajoutons qu'en d'autres circonstances, à diverses reprises, j'ai
+trouvé le même hyménoptère, parasite présumé, enfin le Tachyte
+noir, traînant un Grillon par une antenne. Était-ce un gibier
+légitimement acquis? J'aimerais à le croire; mais les allures
+indécises de l'insecte qui s'en allait vagabondant par les
+ornières des chemins, comme à la recherche d'un terrier à sa
+convenance, m'ont toujours laissé des soupçons. Je n'ai jamais
+assisté à ses travaux de fouille, s'il se livre en réalité aux
+fatigues de l'excavation. Chose plus grave: je l'ai vu abandonner
+son gibier à la voirie, ne sachant peut-être qu'en faire, faute
+d'un terrier où le déposer. Pareil gaspillage me semble indice de
+bien mal acquis, et je me demande si le Grillon ne provient pas
+d'un larcin fait au Sphex à l'instant où celui-ci abandonne sa
+proie sur le seuil de sa porte. Mes soupçons planent également sur
+le _Tachytes obsoleta, _ceinturé de blanc à l'abdomen comme le
+_Sphex albisecta_, et qui nourrit ses larves avec des Criquets
+pareils à ceux que chasse ce dernier. Je ne l'ai jamais vu creuser
+des galeries, mais je l'ai surpris traînant un Criquet que
+n'aurait pas désavoué le Sphex. Cette identité des provisions de
+bouche dans des espèces de genres différents me donne à réfléchir
+sur la légitimité du butin. Disons enfin, pour réparer en partie
+les atteintes que mes soupçons pourraient porter à la réputation
+du genre, que j'ai été témoin oculaire de la capture très-loyale
+d'un petit Criquet encore sans ailes par le _Tachytes tarsina_;
+que j'ai vu celui-ci creuser des cellules et les approvisionner
+avec une proie vaillamment acquise.
+
+Je n'ai donc que des soupçons à proposer pour expliquer
+l'opiniâtreté des Sphex à descendre au fond de leurs souterrains
+avant d'y introduire le gibier. Auraient-ils un autre but que
+celui de déloger un parasite survenu en leur absence? C'est ce que
+je désespère de savoir, car qui pourra jamais interpréter les
+mille manoeuvres de l'instinct? Pauvre raison humaine, qui ne sait
+pas se rendre compte de la sapience d'un Sphex!
+
+Quoi qu'il en soit, il est constaté que ces manoeuvres sont d'une
+singulière invariabilité. Je citerai à ce sujet une expérience qui
+m'a vivement intéressé. Voici le fait: au moment où le Sphex opère
+sa visite domiciliaire, je prends le Grillon, abandonné à l'entrée
+du logis, et le place quelques pouces plus loin. Le Sphex remonte,
+jette son cri ordinaire, regarde étonné de çà et de là, et voyant
+son gibier trop loin, il sort de son trou pour aller le saisir et
+le ramener dans la position voulue. Cela fait, il redescend
+encore, mais seul. Même manoeuvre de ma part, même désappointement
+du Sphex à son arrivée. Le gibier est encore rapporté au bord du
+trou, mais l'hyménoptère descend toujours seul; et ainsi de suite,
+tant que ma patience n'est pas lassée. Coup sur coup, une
+quarantaine de fois, j'ai répété la même épreuve sur le même
+individu; son obstination a vaincu la mienne, et sa tactique n'a
+jamais varié.
+
+Constatée chez tous les Sphex qu'il me prit désir d'expérimenter
+dans la même bourgade, l'inflexible obstination que je viens de
+décrire ne laissa pas de me tourmenter l'esprit quelque temps.
+L'insecte, me disais-je, obéirait donc à une inclination fatale,
+que les circonstances ne peuvent modifier en rien; ses actes
+seraient invariablement réglés, et la faculté d'acquérir la
+moindre expérience, à ses propres dépens, lui serait étrangère. De
+nouvelles observations modifièrent cette manière de voir, trop
+absolue.
+
+L'année d'après, en temps opportun, je visite le même point. Pour
+creuser les terriers, la génération nouvelle a hérité de
+l'emplacement élu par la génération précédente; elle a aussi
+fidèlement hérité de ses tactiques: l'expérience du Grillon reculé
+donne les mêmes résultats. Tels étaient les Sphex de l'année
+passée, tels sont ceux de l'année présente, également obstinés
+dans une infructueuse manoeuvre. L'erreur allait s'aggravant,
+lorsqu'une bonne fortune me met en présence d'une autre colonie de
+Sphex dans un canton éloigné du premier. Je recommence mes essais.
+Après deux ou trois épreuves dont le résultat est pareil à celui
+que j'ai si souvent obtenu, le Sphex se met à califourchon sur le
+Grillon, le saisit avec les mandibules par les antennes et
+l'entraîne immédiatement dans le terrier. Qui fut sot? ce fut
+l'expérimentateur déjoué par le malin hyménoptère. Aux autres
+trous, qui plus tôt, qui plus tard, ses voisins éventent
+pareillement mes perfidies et pénètrent dans leur domicile avec le
+gibier, au lieu de s'obstiner à l'abandonner un instant sur le
+seuil pour le saisir après. Que veut dire ceci? La peuplade que
+j'examine aujourd'hui, issue d'une autre souche, car les fils
+reviennent à l'emplacement choisi par les aïeux, est plus habile
+que la peuplade de l'an passé. L'esprit de ruse se transmet: il y
+a des tribus plus habiles et des tribus plus simples, apparemment
+suivant les facultés des pères. Pour les Sphex, comme pour nous,
+l'esprit change avec la province. -- Le lendemain, en une autre
+localité, je recommence l'épreuve du Grillon. Elle me réussit
+indéfiniment. J'étais tombé sur une tribu à vues obtuses, une
+vraie bourgade de Béotiens, comme dans mes premières observations.
+
+CHAPITRE VII
+LES TROIS COUPS DE POIGNARD
+
+C'est sans doute au moment d'immoler le Grillon que le Sphex
+déploie ses plus savantes ressources; il importe donc de constater
+la manière dont la victime est sacrifiée. Instruit par mes
+tentatives multipliées dans le but d'observer les manoeuvres de
+guerre des Cerceris, j'ai immédiatement appliqué aux Sphex la
+méthode qui m'avait réussi avec les premiers, méthode consistant à
+enlever la proie au chasseur et à la remplacer aussitôt par une
+autre vivante. Cette substitution est d'autant plus facile, que
+nous avons vu le Sphex lâcher lui-même sa capture pour descendre
+un instant seul au fond du terrier. Son audacieuse familiarité,
+qui le porte à venir saisir au bout de vos doigts et jusque sur
+votre main le Grillon qu'on vient de lui ravir et qu'on lui offre
+de nouveau, se prête encore à merveille à l'heureuse issue de
+l'expérience, en permettant d'observer de très-près tous les
+détails du drame.
+
+Trouver des Grillons vivants, c'est encore chose facile: il n'y a
+qu'à soulever les premières pierres venues pour en trouver de
+tapis à l'abri du soleil. Ces Grillons sont des jeunes de l'année,
+n'ayant encore que des ailes rudimentaires, et qui, dépourvus de
+l'industrie de l'adulte, ne savent pas encore se creuser ces
+profondes retraites où ils seraient à l'abri des investigations
+des Sphex. En peu d'instants me voilà possesseur d'autant de
+Grillons vivants que je peux en désirer. Voilà tous mes
+préparatifs faits. Je me hisse au haut de mon observatoire, je
+m'établis sur le plateau au centre de la bourgade des Sphex, et
+j'attends.
+
+Un chasseur survient, charrie son Grillon jusqu'à l'entrée du
+logis et pénètre seul dans son terrier. Ce Grillon est rapidement
+enlevé et remplacé, mais à quelque distance du trou, par un des
+miens. Le ravisseur revient, regarde et court saisir la proie trop
+éloignée. Je suis tout yeux, tout attention. Pour rien au monde,
+je ne céderais ma part du dramatique spectacle auquel je vais
+assister. Le Grillon effrayé s'enfuit en sautillant; le Sphex le
+serre de près, l'atteint, se précipite sur lui. C'est alors au
+milieu de la poussière un pêle-mêle confus, où tantôt vainqueur,
+tantôt vaincu, chaque champion occupe tour à tour le dessus ou le
+dessous dans la lutte. Le succès, un instant balancé, couronne
+enfin les efforts de l'agresseur. Malgré ses vigoureuses ruades,
+malgré les coups de tenaille de ses mandibules, le Grillon est
+terrassé, étendu sur le dos.
+
+Les dispositions du meurtrier sont bientôt prises. Il se met
+ventre à ventre avec son adversaire, mais en sens contraire,
+saisit avec les mandibules l'un ou l'autre des filets terminant
+l'abdomen du Grillon, et maîtrise avec les pattes de devant les
+efforts convulsifs des grosses cuisses postérieures. En même
+temps, ses pattes intermédiaires étreignent les flancs pantelants
+du vaincu, et ses pattes postérieures s'appuyant, comme deux
+leviers, sur la face, font largement bâiller l'articulation du
+cou. Le Sphex recourbe alors verticalement l'abdomen de manière à
+ne présenter aux mandibules du Grillon qu'une surface convexe
+insaisissable; et l'on voit, non sans émotion, son stylet
+empoisonné plonger une première fois dans le cou de la victime,
+puis une seconde fois dans l'articulation des deux segments
+antérieurs du thorax, puis encore vers l'abdomen. En bien moins de
+temps qu'il n'en faut pour le raconter, le meurtre est consommé,
+et le Sphex, après avoir réparé le désordre de sa toilette,
+s'apprête à charrier au logis la victime, dont les membres sont
+encore animés des frémissements de l'agonie.
+
+Arrêtons-nous un instant sur ce que présente d'admirable la
+tactique de guerre dont je viens de donner un pâle aperçu. Les
+Cerceris s'attaquent à un adversaire passif, incapable de fuir,
+presque privé d'armes offensives, et dont toutes les chances de
+salut résident en une solide cuirasse, dont le meurtrier sait
+toutefois trouver le point faible. Mais ici, quelles différences!
+La proie est armée de mandibules redoutables, capables d'éventrer
+l'agresseur si elles parviennent à le saisir; elle est pourvue de
+deux pattes vigoureuses, véritables massues hérissées d'un double
+rang d'épines acérées, qui peuvent tour à tour servir au Grillon
+pour bondir loin de son ennemi, ou pour le culbuter sous de
+brutales ruades. Aussi voyez quelles précautions, de la part du
+Sphex, avant de faire manoeuvrer son aiguillon. La victime,
+renversée sur le dos, ne peut, faute de point d'appui, faire
+usage, pour s'évader, de ses leviers postérieurs, ce qu'elle ne
+manquerait pas de faire si elle était attaquée dans la station
+normale, comme le sont les gros Charançons du Cerceris tuberculé.
+Ses jambes épineuses, maîtrisées par les pattes antérieures du
+Sphex, ne peuvent non plus agir comme armes offensives; et ses
+mandibules, retenues à distance par les pattes postérieures de
+l'hyménoptère, s'entr'ouvrent menaçantes, mais sans pouvoir rien
+saisir. Mais ce n'est pas assez pour le Sphex de mettre sa victime
+dans l'impossibilité de lui nuire; il lui faut encore la tenir si
+étroitement garrottée, qu'elle ne puisse faire le moindre
+mouvement capable de détourner l'aiguillon des points où doit être
+instillée la goutte de venin; et c'est probablement dans le but de
+paralyser les mouvements de l'abdomen qu'est saisi l'un des filets
+qui le terminent. Non, si une imagination féconde s'était donné le
+champ libre pour inventer à plaisir le plan d'attaque, elle n'eût
+pas trouvé mieux; et il est douteux que les athlètes des antiques
+palestres, en se prenant corps à corps avec un adversaire, eussent
+des attitudes calculées avec plus de science.
+
+Je viens de dire que l'aiguillon est dardé à plusieurs reprises
+dans le corps du patient: d'abord sous le cou, puis en arrière du
+prothorax, puis enfin vers la naissance de l'abdomen. C'est dans
+ce triple coup de poignard que se montrent, dans toute leur
+magnificence, l'infaillibilité, la science infuse de l'instinct.
+Rappelons d'abord les principales conséquences où nous a conduits
+la précédente étude sur le Cerceris. Les victimes des Hyménoptères
+dont les larves vivent de proie ne sont pas de vrais cadavres,
+malgré leur immobilité parfois complète. Chez elles, il y a simple
+paralysie totale ou partielle des mouvements, il y a
+anéantissement plus ou moins complet de la vie animale; mais la
+vie végétative, la vie des organes de nutrition, se maintient
+longtemps encore, et préserve de la décomposition la proie que la
+larve ne doit dévorer qu'à une époque assez reculée. Pour produire
+cette paralysie, les Hyménoptères chasseurs emploient précisément
+les procédés que la science avancée de nos jours pourrait suggérer
+aux physiologistes expérimentateurs, c'est-à-dire la lésion, au
+moyen de leur dard vénénifère, des centres nerveux qui animent les
+organes locomoteurs. On sait, en outre, que les divers centres ou
+ganglions de la chaîne nerveuse des animaux articulés sont, dans
+une certaine limite, indépendants les uns des autres dans leur
+action; de telle sorte que la lésion de l'un d'eux n'entraîne,
+immédiatement du moins, que la paralysie du segment correspondant;
+et ceci est d'autant plus exact que les divers ganglions sont plus
+séparés, plus distants l'un de l'autre. S'ils sont, au contraire,
+soudés ensemble, la lésion de ce centre commun amène la paralysie
+de tous les segments où se distribuent ses ramifications. C'est le
+cas qui se présente chez les Buprestes et les Charançons, que les
+Cerceris paralysent d'un seul coup d'aiguillon dirigé vers la
+masse commune des centres nerveux du thorax. Mais ouvrons un
+Grillon. Qu'y trouvons-nous pour animer les trois paires de
+pattes? On y trouve ce que le Sphex savait fort bien avant les
+anatomistes: trois centres nerveux largement distants l'un de
+l'autre. De là, la sublime logique de ces coups d'aiguillon
+réitérés à trois reprises. Science superbe, humiliez-vous!
+
+Non plus que les Charançons atteints par le dard des Cerceris, les
+Grillons sacrifiés par le Sphex à ailes jaunes ne sont réellement
+morts, malgré des apparences qui peuvent en imposer. La
+flexibilité des téguments des victimes peut ici, en traduisant
+fidèlement les moindres mouvements internes, dispenser des moyens
+artificiels que j'ai employés pour constater la présence d'un
+reste de vie dans les Cléones du Cerceris tuberculé. En effet, si
+l'on observe assidûment un Grillon étendu sur le dos, une semaine,
+quinze jours même et davantage après le meurtre, on voit, à de
+longs intervalles, l'abdomen exécuter de profondes pulsations.
+Assez souvent on peut constater encore quelques frémissements dans
+les palpes, et des mouvements très-prononcés de la part des
+antennes ainsi que des filets abdominaux, qui s'écartent en
+divergeant, puis se rapprochent tout à coup. En tenant les
+Grillons sacrifiés dans des tubes de verre, je suis parvenu à les
+conserver pendant un mois et demi avec toute leur fraîcheur. Par
+conséquent les larves de Sphex, qui vivent moins de quinze jours
+avant de s'enfermer dans leurs cocons, ont, jusqu'à la fin de leur
+banquet, de la chair fraîche assurée.
+
+La chasse est terminée. Les trois ou quatre Grillons qui forment
+l'approvisionnement d'une cellule sont méthodiquement empilés,
+couchés sur le dos, la tête au fond de la cellule, les pieds à
+l'entrée. Un oeuf est pondu sur l'un d'eux. Il reste à clore le
+terrier. Le sable provenant de l'excavation et amassé devant la
+porte du logis est prestement balayé à reculons dans le couloir.
+De temps en temps, des grains de gravier assez volumineux sont
+choisis un à un, en grattant le tas de déblais avec les pattes de
+devant, et transportés avec les mandibules pour consolider la
+masse pulvérulente. S'il n'en trouve pas de convenable à sa
+portée, l'hyménoptère va à leur recherche dans le voisinage, et
+paraît en faire un choix scrupuleux, comme le ferait un maçon des
+maîtresses pièces de sa construction. Des débris végétaux, de
+menus fragments de feuilles sèches, sont également employés. En
+peu d'instants, toute trace extérieure de l'édifice souterrain a
+disparu, et si l'on n'a pas eu soin de marquer d'un signe
+l'emplacement du domicile, il est impossible à l'oeil le plus
+attentif de le retrouver. Cela fait, un nouveau terrier est
+creusé, approvisionné et muré autant de fois que le demande la
+richesse des ovaires. La ponte achevée, l'animal recommence sa vie
+insouciante et vagabonde, jusqu'à ce que les premiers froids
+viennent mettre fin à une vie si bien remplie.
+
+La tâche du Sphex est accomplie; je terminerai la mienne par
+l'examen de son arme. L'organe destiné à l'élaboration du venin se
+compose de deux tubes élégamment ramifiés, aboutissant séparément
+dans un réservoir commun ou ampoule en forme de poire.
+
+De cette ampoule part un canal délié qui plonge dans l'axe du
+stylet, et amène à son extrémité la gouttelette empoisonnée. Le
+stylet n'a que des dimensions très-exiguës, auxquelles on ne
+s'attendrait pas d'après la taille du Sphex, et surtout d'après
+les effets que sa piqûre produit sur les Grillons. La pointe est
+parfaitement lisse, tout à fait dépourvue de ces dentelures
+dirigées en arrière qu'on trouve dans l'aiguillon de l'Abeille
+domestique. La raison en est évidente. L'Abeille ne se sert de son
+aiguillon que pour venger une injure, même aux dépens de sa vie,
+les dentelures du dard s'opposant à son issue de la plaie et
+amenant ainsi des ruptures mortelles dans les viscères de
+l'extrémité de l'abdomen. Qu'aurait fait le Sphex d'une arme qui
+lui aurait été fatale à sa première expédition? En supposant même
+qu'avec des dentelures, le dard puisse se retirer, je doute
+qu'aucun hyménoptère, se servant avant tout de son arme pour
+blesser le gibier destiné à ses larves, soit pourvu d'un aiguillon
+dentelé. Pour lui, le dard n'est pas une arme de luxe, qu'on
+dégaine pour la satisfaction de la vengeance, plaisir des Dieux,
+dit-on, mais plaisir bien coûteux, puisque la vindicative Abeille
+le paie quelquefois de sa vie; c'est un instrument de travail, un
+outil, duquel dépend l'avenir des larves. Il doit donc être d'un
+emploi facile dans la lutte avec la proie saisie; il doit plonger
+dans les chairs et en sortir sans hésitation aucune, condition
+bien mieux remplie avec une lame unie qu'avec une lame barbelée.
+
+J'ai voulu m'assurer à mes dépens si la piqûre du Sphex est bien
+douloureuse, elle qui terrasse avec une effrayante rapidité de
+robustes victimes. Eh bien! je le confesse avec une haute
+admiration, cette piqûre est insignifiante et ne peut nullement se
+comparer, pour l'intensité de la douleur, aux piqûres des Abeilles
+et des Guêpes irascibles. Elle est si peu douloureuse, qu'au lieu
+de faire usage de pinces, je prenais sans scrupule avec les doigts
+les Sphex vivants dont j'avais besoin dans mes recherches. Je peux
+en dire autant des divers Cerceris, des Philanthes, des Palares,
+des énormes Scolies même, dont la vue seule inspire l'effroi et,
+en général, de tous les hyménoptères déprédateurs que j'ai pu
+observer. J'en excepte les chasseurs d'Araignées, les Pompiles, et
+encore leur piqûre est bien inférieure à celle des Abeilles.
+
+Une dernière remarque. On sait avec quelle fureur les hyménoptères
+armés d'un dard uniquement pour leur défense, les Guêpes par
+exemple, se précipitent sur l'audacieux qui trouble leur domicile,
+et punissent sa témérité. Ceux dont le dard est destiné au gibier
+sont au contraire très-pacifiques, comme s'ils avaient conscience
+de l'importance qu'a, pour leur famille, la gouttelette venimeuse
+de leur ampoule. Cette gouttelette est la sauvegarde de leur race,
+volontiers je dirais son gagne-pain; aussi ne la dépensent-ils
+qu'avec économie et dans les circonstances solennelles de la
+chasse, sans faire parade d'un courage vindicatif. Établi au
+milieu des peuplades de nos divers hyménoptères chasseurs, dont je
+bouleversais les nids, ravissais les larves et les provisions, il
+ne m'est pas arrivé une seule fois d'être puni par un coup
+d'aiguillon. Il faut saisir l'animal pour le décider à faire usage
+de son arme; et encore ne parvient-il pas toujours à transpercer
+l'épiderme si l'on ne met à sa portée une partie plus délicate que
+les doigts, le poignet par exemple.
+
+CHAPITRE VIII
+LA LARVE ET LA NYMPHE
+
+L'oeuf du Sphex à ailes jaunes est blanc, allongé, cylindrique, un
+peu courbé en arc, et mesure de trois à quatre millimètres en
+longueur. Au lieu d'être pondu au hasard, sur un point quelconque
+de la victime, il est au contraire, déposé sur un point privilégié
+et invariable, enfin il est placé en travers de la poitrine du
+Grillon, un peu par côté, entre la première et la seconde paire de
+pattes. Celui du Sphex à bordures blanches et celui du Sphex
+languedocien occupent une position semblable, le premier sur la
+poitrine d'un Criquet, le second sur la poitrine d'une
+Éphippigère. Il faut que le point choisi présente quelque
+particularité d'une haute importance pour la sécurité de la jeune
+larve, puisque je ne l'ai jamais vu varier.
+
+L'éclosion a lieu au bout de trois ou quatre jours. Une tunique
+des plus délicates se déchire, et on a sous les yeux un débile
+vermisseau, transparent comme du cristal, un peu atténué et comme
+étranglé en avant, légèrement renflé en arrière, et orné, de
+chaque côté, d'un étroit filet blanc formé par les principaux
+troncs trachéens. La faible créature occupe la position même de
+l'oeuf. Sa tête est comme implantée au point même où l'extrémité
+antérieure de l'oeuf était fixée, et tout le reste du corps
+s'appuie simplement sur la victime sans y adhérer. On ne tarde pas
+à distinguer, par transparence, dans l'intérieur du vermisseau,
+des fluctuations rapides, des ondes qui marchent les unes à la
+suite des autres avec une mathématique régularité, et qui naissant
+du milieu du corps, se propagent, les unes en avant, les autres en
+arrière. Ces mouvements ondulatoires sont dus au canal digestif,
+qui s'abreuve à longs traits des sucs puisés dans les flancs de la
+victime.
+
+Arrêtons-nous un instant sur un spectacle fait pour captiver
+l'attention. La proie est couchée sur le dos, immobile. Dans la
+cellule du Sphex à ailes jaunes, c'est un Grillon, ce sont trois
+et quatre Grillons empilés; dans la cellule du Sphex languedocien,
+c'est une pièce unique mais proportionnellement énorme, une
+Éphippigère ventrue. Le vermisseau est perdu s'il vient à être
+arraché du point où il puise la vie; tout est fini pour lui s'il
+fait une chute, car dans sa débilité et privé qu'il est des moyens
+de se mouvoir, comment retrouvera-t-il le point où il doit
+s'abreuver? Un rien suffit à la victime pour se débarrasser de
+l'animalcule qui lui ronge les entrailles, et la gigantesque proie
+se laisse faire, sans le moindre frémissement de protestation. Je
+sais bien qu'elle est paralysée, qu'elle a perdu l'usage des
+pattes sous l'aiguillon de son meurtrier; mais encore, récente
+comme elle est, conserve-t-elle plus ou moins les facultés
+motrices et sensitives dans les régions non atteintes par le dard.
+L'abdomen palpite, les mandibules s'ouvrent et se referment, les
+filets abdominaux oscillent ainsi que les antennes.
+Qu'adviendrait-il si le ver mordait en l'un des points encore
+impressionnables, au voisinage des mandibules, ou même sur le
+ventre qui, plus tendre et plus succulent, semblerait pourtant
+devoir fournir les premières bouchées du faible vermisseau? Mordus
+dans le vif, le Grillon, le Criquet, l'Éphippigère, auraient au
+moins quelques frémissements de peau; et cela suffirait pour
+détacher, pour faire choir l'infime larve, désormais perdue sans
+doute, exposée à se trouver sous la redoutable tenaille des
+mandibules.
+
+Mais il est une partie du corps où pareil danger n'est pas à
+craindre, la partie que l'Hyménoptère a blessée de son dard, enfin
+le thorax. Là et seulement là, sur une victime récente,
+l'expérimentateur peut fouiller avec la pointe d'une aiguille,
+percer de part en part, sans que le patient manifeste signe de
+douleur. Eh bien, c'est là aussi que l'oeuf est invariablement
+pondu; c'est par là que la jeune larve entame toujours sa proie.
+Rongé en un point qui n'est plus apte à la douleur, le Grillon
+reste donc immobile. Plus tard, lorsque le progrès de la plaie
+aura gagné un point sensible, il se démènera sans doute dans la
+mesure de ce qui lui est permis; mais il sera trop tard: sa
+torpeur sera trop profonde, et d'ailleurs l'ennemi aura pris des
+forces. Ainsi s'explique pourquoi l'oeuf est déposé en un point
+invariable, au voisinage des blessures faites par l'aiguillon, sur
+le thorax enfin, non au milieu, où la peau serait peut-être
+épaisse pour le vermisseau naissant, mais de côté, vers la
+jointure des pattes, où la peau est bien plus fine. Quel choix
+judicieux, quelle logique de la part de la mère lorsque, sous
+terre, dans une complète obscurité, elle discerne sur la victime
+et adopte le seul point convenable pour son oeuf!
+
+J'ai élevé des larves de Sphex en leur donnant, l'un après
+l'autre, les Grillons pris dans les cellules; et j'ai pu suivre
+ainsi jour par jour les progrès rapides de mes nourrissons. Le
+premier Grillon, celui-là même sur lequel l'oeuf a été pondu, est
+attaqué, ainsi que je viens de le dire, vers le point où le dard
+du chasseur s'est porté en second lieu, c'est-à-dire entre la
+première et la seconde paire de pattes. En peu de jours, la jeune
+larve a creusé dans la poitrine de la victime un puits suffisant
+pour y plonger à demi. Il n'est pas rare de voir alors le Grillon,
+mordu au vif, agiter inutilement les antennes et les filets
+abdominaux, ouvrir et fermer à vide les mandibules, et même remuer
+quelque patte. Mais l'ennemi est en sûreté et fouille impunément
+ses entrailles. Quel épouvantable cauchemar pour le Grillon
+paralysé!
+
+Cette première ration est épuisée dans l'intervalle de six à sept
+jours; il n'en reste que la carcasse tégumentaire, dont toutes les
+pièces sont à peu près en place. La larve, dont la longueur est
+alors d'une douzaine de millimètres, sort du corps du Grillon par
+le trou qu'elle a pratiqué au début dans le thorax. Pendant cette
+opération, elle subit une mue, et sa dépouille reste souvent
+engagée dans l'ouverture par où elle est sortie. Après le repos de
+la mue, une seconde ration est entamée. Fortifiée maintenant, la
+larve n'a rien à craindre des faibles mouvements du Grillon, dont
+la torpeur chaque jour croissante, a eu le temps d'éteindre les
+dernières velléités de résistance, depuis plus d'une semaine que
+les coups d'aiguillon ont été donnés. Aussi l'attaque-t-elle sans
+précaution, et habituellement par le ventre, plus tendre et plus
+riche en sucs. Bientôt vient le tour du troisième Grillon, et
+enfin celui du quatrième, qui est dévoré en une dizaine d'heures.
+De ces trois dernières victimes, il ne reste que les téguments
+coriaces dont les diverses pièces sont démembrées une à une et
+soigneusement vidées. Si une cinquième ration lui est offerte, la
+larve la dédaigne ou y touche à peine, non par tempérance, mais
+par une impérieuse nécessité. Remarquons, en effet, que jusqu'ici
+la larve n'a rejeté aucun excrément, et que son intestin, où se
+sont engouffrés quatre Grillons, est tendu jusqu'à crever.
+
+Une nouvelle ration ne peut donc tenter sa gloutonnerie, et
+désormais elle songe à se faire un habitacle de soie. En tout, son
+repas a duré de dix à douze jours, sans discontinuer. À cette
+époque, la longueur de la larve mesure de 25 à 30 millimètres, et
+la plus grande largeur de 5 à 6. Sa forme générale, un peu élargie
+en arrière, graduellement rétrécie en avant, est conforme au type
+ordinaire des larves d'Hyménoptères. Ses segments sont au nombre
+de quatorze, en y comprenant la tête, fort petite et armée de
+faibles mandibules, qu'on croirait incapables du rôle qu'elles
+viennent de remplir. De ces quatorze segments, les intermédiaires
+sont munis de stigmates. Sa livrée se compose d'un fond blanc
+jaunâtre, semé d'innombrables ponctuations d'un blanc crétacé.
+
+Nous venons de voir la larve commencer le deuxième Grillon par le
+ventre, partie la plus juteuse, la plus moelleuse de la pièce de
+gibier. Pareille à l'enfant, qui lèche d'abord le raisiné de sa
+tartine et mord après sur le pain d'une dent dédaigneuse, elle va
+tout de suite au meilleur, aux viscères abdominaux, et laisse pour
+le loisir d'une douce digestion les chairs qu'il faut patiemment
+extraire de leur étui de corne. Cependant le vermisseau tout
+jeune, au sortir de l'oeuf, ne débute pas avec semblable
+friandise: à lui le pain d'abord et puis le raisiné. Il n'a pas le
+choix: il doit mordre, pour première bouchée, en pleine poitrine,
+au point même où la mère a fixé l'oeuf. C'est un peu plus dur,
+mais la place est sûre, à cause de l'inertie profonde dans
+laquelle trois coups de stylet ont plongé le thorax. Ailleurs il y
+aurait, sinon toujours, du moins souvent, des frémissements
+spasmodiques, qui détacheraient le faible ver et l'exposeraient
+ainsi à de terribles chances, au milieu d'un amoncellement de
+victimes dont les jambes postérieures, dentelées en scie, peuvent
+avoir de loin en loin quelques soubresauts et dont les mandibules
+peuvent encore happer. Ce sont donc bien des motifs de sécurité et
+non les appétits du ver qui déterminent le choix de la mère pour
+l'emplacement de l'oeuf.
+
+À ce même sujet, un soupçon me vient. La première ration, le
+Grillon sur lequel l'oeuf est pondu, expose plus que les autres le
+ver à des chances périlleuses. D'abord la larve n'est encore qu'un
+frêle vermisseau; et puis la victime est toute récente et par
+conséquent dans les meilleures conditions pour donner signe d'un
+reste de vie. Cette première pièce doit être paralysée aussi
+complètement que possible: à elle donc les trois coups d'aiguillon
+de l'Hyménoptère. Mais les autres, dont la torpeur devient plus
+profonde à mesure qu'elles vieillissent, les autres que la larve
+attaquera devenue forte, exigent-elles d'être opérées avec le même
+soin? Une seule piqûre, deux piqûres dont les effets gagneraient
+peu à peu de proche en proche tandis que le ver dévore sa première
+ration, ne pourraient-elles suffire? Le liquide venimeux est trop
+précieux pour que l'Hyménoptère le prodigue sans nécessité: c'est
+la munition de chasse dont l'emploi doit se faire avec économie.
+Du moins si j'ai pu assister à trois coups de dard consécutifs sur
+la même victime, d'autres fois je n'en ai vu donner que deux. Il
+est vrai que la pointe frémissante de l'abdomen du Sphex semblait
+rechercher le point favorable pour une troisième blessure, qui m'a
+échappé si réellement elle est faite. J'inclinerais donc à croire
+que la première ration est toujours poignardée trois fois, mais
+que les autres, par économie, ne reçoivent que deux coups
+d'aiguillon. L'étude des Ammophiles, chasseurs de Chenilles,
+viendra plus tard confirmer ce soupçon.
+
+Le dernier Grillon dévoré, la larve s'occupe du tissage du cocon.
+En moins de deux fois vingt-quatre heures, l'oeuvre est achevée.
+Désormais l'habile ouvrière peut, en sûreté sous un abri
+impénétrable, s'abandonner à cette profonde torpeur qui la gagne
+invinciblement, à cette manière d'être sans nom, qui n'est ni le
+sommeil, ni la veille, ni la mort, ni la vie, et d'où elle doit
+sortir transfigurée au bout de dix mois. Peu de cocons sont aussi
+complexes que le sien. On y trouve, en effet, outre un lacis
+grossier et extérieur, trois couches distinctes figurant comme
+trois cocons inclus l'un dans l'autre. Examinons en détail ces
+diverses assises de l'édifice de soie.
+
+C'est en premier lieu une trame à claire-voie, grossière,
+aranéeuse, sur laquelle la larve s'isole d'abord et se suspend
+comme dans un hamac, pour travailler plus aisément au cocon
+proprement dit. Ce réseau incomplet, tissé à la hâte pour servir
+d'échafaudage de construction, est formé de fil jetés au hasard,
+qui relient des grains de sable, des parcelles terreuses et les
+reliefs du festin de la larve, les cuisses encore galonnées de
+rouge du Grillon, les pattes, les calottes crâniennes. L'enveloppe
+suivante, qui est la première du cocon proprement dit, se compose
+d'une tunique feutrée, d'un roux clair, très-fine, très-souple et
+irrégulièrement chiffonnée. Quelques fils jetés çà et là la
+rattachent à l'échafaudage précédent et à l'enveloppe suivante.
+Elle forme une bourse cylindrique, close de toute part, et d'une
+ampleur trop grande pour le contenu, ce qui donne lieu aux plis de
+sa surface.
+
+Vient ensuite un étui plastique, de dimensions notablement plus
+petites que celles de la bourse qui le contient, presque
+cylindrique, arrondi au pôle supérieur, vers lequel est tournée la
+tête de la larve, et terminé en cône obtus au pôle inférieur. Sa
+couleur est encore d'un roux clair, excepté vers le cône
+inférieur, dont la teinte est plus sombre. Sa consistance est
+assez ferme; cependant il cède à une pression modérée, si ce n'est
+dans sa partie conique qui résiste à la pression des doigts et
+paraît contenir un corps dur. En ouvrant cet étui, on voit qu'il
+est formé de deux couches étroitement appliquées l'une contre
+l'autre, mais séparables sans difficulté. La couche externe est un
+feutre de soie, en tout pareil à celui de la bourse précédente, la
+couche interne ou la troisième du cocon, est une sorte de laque,
+un enduit brillant d'un brun violet foncé, cassant, fort doux au
+toucher, et dont la nature paraît toute différente de celle du
+reste du cocon. On reconnaît, en effet, à la loupe, qu'au lieu
+d'être un feutre de filaments soyeux comme les enveloppes
+précédentes, c'est un enduit homogène d'un vernis particulier,
+dont l'origine est assez singulière comme on va le voir. Quant à
+la résistance du pôle conique du cocon, on reconnaît qu'elle a
+pour cause un tampon de matière friable, d'un noir violacé, où
+brillent de nombreuses particules noires. Ce tampon, c'est la
+masse desséchée des excréments que la larve rejette, une seule
+fois pour toutes, dans l'intérieur même du cocon. C'est encore à
+ce noyau stercoral qu'est due la nuance plus foncée du pôle
+conique du cocon. En moyenne, la longueur de cette demeure
+complexe est de 27 millimètres, et sa plus grande largeur de 9.
+
+Revenons au vernis violacé qui enduit l'intérieur du cocon. J'ai
+cru d'abord devoir l'attribuer aux glandes sérifiques qui, après
+avoir servi à tisser la double tunique de soie et son échafaudage,
+l'auraient sécrété en dernier lieu. Pour me convaincre, j'ai
+ouvert des larves qui venaient de finir leur travail de
+filandières et n'avaient pas encore commencé de déposer leur
+laque. À cette époque, je n'ai vu aucune trace de fluide violet
+dans les glandes à soie. Cette nuance ne se retrouve que dans le
+canal digestif, gonflé d'une pulpe amaranthe; on la retrouve
+encore, mais plus tard, dans le tampon stercoral relégué à
+l'extrémité inférieure du cocon. Hors de là, tout est blanc, ou
+faiblement teinté de jaune. Loin de moi la pensée de vouloir faire
+badigeonner son cocon à la larve avec les résidus excrémentiels;
+cependant je suis convaincu que ce badigeon est un produit de
+l'appareil digestif, et je soupçonne, sans pouvoir l'affirmer,
+ayant eu la maladresse de manquer à plusieurs reprises l'occasion
+favorable pour m'en assurer, que la larve dégorge et applique avec
+la bouche la quintessence de la pulpe amaranthe de son estomac,
+pour former l'enduit de laque. Ce ne serait qu'après ce dernier
+travail, qu'elle rejetterait en une masse unique les résidus de la
+digestion; et l'on s'expliquerait ainsi la rebutante nécessité où
+est la larve de faire séjourner ses excréments dans l'intérieur
+même de son habitacle.
+
+Quoi qu'il en soit, l'utilité de cette couche de laque n'est pas
+douteuse; sa parfaite imperméabilité doit mettre la larve à l'abri
+de l'humidité qui la gagnerait évidemment dans l'asile précaire
+que la mère lui a creusé. Rappelons-nous, en effet, que la larve
+est enfouie à quelques pouces de profondeur à peine dans un sol
+sablonneux et découvert. Pour juger à quel point les cocons ainsi
+vernissés peuvent résister à l'accès de l'humidité, j'en ai tenu
+d'immergés dans l'eau plusieurs journées entières, sans trouver
+après des vestiges d'humidité dans leur intérieur. En parallèle
+avec ce cocon du Sphex, à couches multiples, si bien disposées
+pour protéger la larve dans un terrier lui-même sans protection,
+mettons le cocon du Cerceris tuberculé, reposant sous l'abri sec
+d'une couche de grès, à un demi-mètre et plus de profondeur. Ce
+cocon a la forme d'une poire très-allongée, avec le petit bout
+tronqué. Il se compose d'une seule enveloppe de soie, si délicate,
+si fine, que la larve se voit à travers. En mes nombreuses
+observations entomologiques, j'ai toujours vu l'industrie de la
+larve et celle de la mère se suppléer ainsi mutuellement. Pour un
+domicile profond, bien abrité, le cocon est d'étoffe légère; pour
+un domicile superficiel, exposé aux intempéries, le cocon est de
+robuste structure.
+
+Neuf mois s'écoulent pendant lesquels s'effectue un travail où
+tout est mystère. Je franchis ce laps de temps rempli par
+l'inconnu de la transformation, et, pour arriver à la nymphe, je
+passe, sans transition, de la fin du mois de septembre aux
+premiers jours du mois de juillet suivant. La larve vient de
+rejeter sa dépouille fanée; la nymphe, organisation transitoire,
+ou mieux insecte parfait au maillot, attend immobile l'éveil qui
+doit tarder encore un mois. Les pattes, les antennes, les pièces
+étalées de la bouche et les moignons des ailes ont l'aspect du
+cristal le plus liquide, et sont régulièrement étendus sous le
+thorax et l'abdomen. Le reste du corps est d'un blanc opaque,
+très-légèrement lavé de jaune. Les quatre segments intermédiaires
+de l'abdomen portent de chaque côté un prolongement étroit et
+obtus. Le dernier segment, terminé en dessus par une expansion
+lamelleuse en forme de secteur de cercle, est armé en dessous de
+deux mamelons coniques disposés côte à côte; ce qui forme en tout
+onze appendices étoilant le contour de l'abdomen. Telle est la
+délicate créature qui, pour devenir un Sphex, doit revêtir une
+livrée mi-partie noire et rouge, et se dépouiller de la fine
+pellicule qui l'emmaillote étroitement.
+
+J'ai été curieux de suivre jour après jour l'apparition et les
+progrès de la coloration des nymphes, et d'expérimenter si la
+lumière solaire, cette palette féconde où la nature puise ses
+couleurs, pourrait influencer ces progrès. Dans ce but, j'ai
+extrait des nymphes de leurs cocons pour les renfermer dans des
+tubes de verre, dont les uns, tenus dans une obscurité complète,
+réalisaient pour les nymphes les conditions naturelles et me
+servaient de termes de comparaison, et dont les autres, appendus
+contre un mur blanc, recevaient tout le jour une vive lumière
+diffuse. Dans ces conditions diamétralement opposées, l'évolution
+des couleurs s'est maintenue des deux côtés dans la parité; ou
+bien, si quelques légères discordances ont eu lieu, c'est au
+désavantage des nymphes exposées à la lumière. Tout au contraire
+de ce qui se passe dans les plantes, la lumière n'influe donc pas
+sur la coloration des insectes, ne l'accélère même pas; et cela
+doit être puisque, dans les espèces les plus privilégiées sous le
+rapport de l'éclat, les Buprestes et les Carabes par exemple, les
+merveilleuses splendeurs qu'on croirait dérobées à un rayon de
+soleil, sont en réalité élaborées dans les ténèbres des entrailles
+du sol ou dans les profondeurs du tronc carié d'un arbre
+séculaire.
+
+Les premiers linéaments colorés se montrent sur les yeux, dont la
+cornée à facette passe successivement du blanc au fauve, puis à
+l'ardoisé, enfin au noir. Les yeux simples du sommet du front, les
+ocelles, participent à leur tour à cette coloration, avant que le
+reste du corps ait encore rien perdu de sa teinte neutre, le
+blanc. Il est à remarquer que cette précocité de l'organe le plus
+délicat, l'oeil, est générale chez tous les animaux. Plus tard, un
+trait enfumé se dessine supérieurement dans le sillon qui sépare
+le mésothorax du métathorax, et, vingt-quatre heures après, tout
+le dos du mésothorax est noir. En même temps, la tranche du
+prothorax s'obombre, un point noir apparaît dans la partie
+centrale et supérieure du métathorax, et les mandibules se
+couvrent d'une teinte ferrugineuse. Une nuance de plus en plus
+foncée gagne graduellement les deux segments extrêmes du thorax,
+et finit par atteindre la tête et les hanches. Une journée suffit
+pour transformer en un noir profond la teinte enfumée de la tête
+et des segments extrêmes du thorax. C'est alors que l'abdomen
+prend part à la coloration rapidement croissante. Le bord de ses
+segments antérieurs se teinte d'aurore, et ses segments
+postérieurs acquièrent un liséré d'un noir cendré. Enfin les
+antennes et les pattes, après avoir passé par des nuances de plus
+en plus foncées, deviennent noires; la base de l'abdomen est
+entièrement envahie par le rouge orangé, et son extrémité par le
+noir. La livrée serait alors complète, si ce n'était les tarses et
+les pièces de la bouche qui sont d'un roux transparent, et les
+moignons des ailes qui sont d'un noir cendré. Vingt-quatre heures
+après, la nymphe doit rompre ses entraves.
+
+Il ne faut que de six à sept jours à la nymphe pour revêtir ses
+teintes définitives, en ne tenant compte des yeux, dont la
+coloration précoce devance d'une quinzaine de jours celle du reste
+du corps. D'après cet aperçu, la loi de l'évolution chromatique
+est facile à saisir. On voit qu'en laissant de côté les yeux et
+les ocelles, dont la perfection hâtive rappelle ce qui a lieu dans
+les animaux supérieurs, le lieu de départ de la coloration est un
+point central, le mésothorax, d'où elle gagne progressivement, par
+une marche centrifuge, d'abord le reste du thorax, puis la tête et
+l'abdomen, enfin les divers appendices, les antennes et les
+pattes. Les tarses et les pièces de la bouche se colorent plus
+tard encore, et les ailes ne prennent leur teinte qu'après être
+sorties de leurs étuis.
+
+Voilà maintenant le Sphex paré de sa livrée, il lui reste à se
+dépouiller de son enveloppe de nymphe. C'est une tunique très-
+fine, exactement moulée sur les moindres détails de structure,
+voilant à peine la forme et les couleurs de l'insecte parfait.
+Pour préluder au dernier acte de la métamorphose, le Sphex, sorti
+tout à coup de sa torpeur, commence à s'agiter violemment, comme
+pour appeler la vie dans ses membres si longtemps engourdis.
+L'abdomen est tour à tour allongé ou raccourci; les pattes sont
+brusquement tendues, puis fléchies, puis tendues encore, et leurs
+diverses articulations roidies avec effort. L'animal arc-bouté sur
+la tête et la pointe de l'abdomen, la face ventrale en dessus,
+distend à plusieurs reprises, par d'énergiques secousses,
+l'articulation du cou et celle du pédicule qui rattache l'abdomen
+au thorax. Enfin ses efforts sont couronnés de succès, et après un
+quart d'heure de cette rude gymnastique, le fourreau, tiraillé de
+toute part, se déchire au cou, autour de l'insertion des pattes et
+vers le pédicule de l'abdomen, en un mot partout où la mobilité
+des parties a permis des dislocations assez violentes.
+
+De toutes ces ruptures dans le voile à dépouiller, il résulte
+plusieurs lambeaux irréguliers dont le plus considérable enveloppe
+l'abdomen et remonte sur le dos du thorax. C'est à ce lambeau
+qu'appartiennent les fourreaux des ailes. Un second lambeau
+enveloppe la tête. Enfin chaque patte a son étui particulier, plus
+ou moins maltraité vers la base. Le grand lambeau, qui fait à lui
+seul la majeure partie de l'enveloppe, est dépouillé par des
+mouvements alternatifs de contraction et de dilatation dans
+l'abdomen. Par ce mécanisme, il est lentement refoulé en arrière,
+où il finit par former une petite pelote reliée quelque temps à
+l'animal par des filaments trachéens. Le Sphex retombe alors dans
+l'immobilité, et l'opération est finie. Cependant la tête, les
+antennes et les pattes sont encore plus ou moins voilées. Il est
+évident que le dépouillement des pattes en particulier ne peut se
+faire tout d'une pièce, à cause des nombreuses aspérités ou épines
+dont elles sont armées. Aussi ces divers lambeaux de pellicule se
+dessèchent-ils sur l'animal pour être détachés plus tard par le
+frottement des pattes. Ce n'est que lorsque le Sphex a acquis
+toute sa vigueur qu'il effectue cette desquamation finale, en se
+brossant, lissant, peignant tout le corps avec ses tarses.
+
+La manière dont les ailes sortent de leurs étuis est ce qu'il y a
+de plus remarquable dans l'opération du dépouillement. À l'état de
+moignon, elles sont plissées dans le sens de leur longueur et
+très-contractées. Peu de temps avant leur apparition normale, on
+peut facilement les extraire de leurs fourreaux; mais alors elles
+ne s'étalent pas et restent toujours crispées. Au contraire, quand
+le grand lambeau dont leurs fourreaux font partie est refoulé en
+arrière par les mouvements de l'abdomen, on voit les ailes sortir
+peu à peu des étuis, prendre immédiatement, à mesure qu'elles
+deviennent libres, une étendue démesurée par rapport à l'étroite
+prison d'où elles émergent. Elles sont alors le siège d'un afflux
+abondant de liquides vitaux qui les gonflent, les étalent, et
+doivent par la turgescence qu'ils provoquent, être la principale
+cause de leur sortie des étuis. Récemment étalées, les ailes sont
+lourdes, pleines de sucs et d'un jaune paille très-clair. Si
+l'afflux des liquides se fait d'une manière irrégulière, on voit
+alors le bout de l'aile appesanti par une gouttelette jaune
+enchâssée entre les deux feuillets.
+
+Après s'être dépouillé du fourreau de l'abdomen, qui entraîne avec
+lui les étuis des ailes, le Sphex retombe dans l'immobilité pour
+trois jours environ. Dans cet intervalle, les ailes prennent leur
+coloration normale, les tarses se colorent, et les pièces de la
+bouche, d'abord étalées, se rangent dans la position voulue. Après
+vingt-quatre jours passés à l'état de nymphe, l'insecte est
+parvenu à l'état parfait. Il déchire le cocon qui le retient
+captif, s'ouvre un passage à travers le sable, et apparaît un beau
+matin, sans en être ébloui, à la lumière qui lui est encore
+inconnue. Inondé de soleil, le Sphex se brosse les antennes et les
+ailes, passe et repasse les pattes sur l'abdomen, se lave les yeux
+avec les tarses antérieurs humectés de salive, comme le font les
+chats; et, la toilette finie, il s'envole joyeux: il a deux mois à
+vivre.
+
+Beaux Sphex éclos sous mes yeux, élevés de ma main, ration par
+ration, sur un lit de sable au fond de vieilles boîtes à plumes;
+vous dont j'ai suivi pas à pas les transformations, m'éveillant en
+sursaut la nuit crainte de manquer le moment où la nymphe rompt
+son maillot, où l'aile sort de son étui; vous qui m'avez appris
+tant de choses et n'avez rien appris vous-mêmes, sachant sans
+maîtres tout ce que vous devez savoir; oh! mes beaux Sphex!
+envolez-vous sans crainte de mes tubes, de mes boîtes, de mes
+flacons, de tous mes récipients, par ce chaud soleil aimé des
+Cigales; partez, méfiez-vous de la Mante religieuse qui médite
+votre perte sur la tête fleurie des chardons, prenez garde au
+Lézard qui vous guette sur les talus ensoleillés; allez en paix,
+creusez vos terriers, poignardez savamment vos Grillons et faites
+race, afin de procurer un jour à d'autres ce que vous m'avez valu
+à moi-même: les rares instants de bonheur de ma vie.
+
+CHAPITRE IX
+LES HAUTES THÉORIES
+
+Les espèces du genre Sphex sont assez nombreuses, mais étrangères
+à notre pays pour la plupart. À ma connaissance, la faune
+française n'en compte que trois, toutes amies du chaud soleil de
+la région des oliviers, savoir: le Sphex à ailes jaunes (_Sphex
+flavipennis)_, le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) et
+le Sphex languedocien (_Sphex occitanica_). Or ce n'est pas sans
+un vif intérêt que l'observateur constate en ces trois
+déprédateurs un choix de vivres conforme aux scrupuleuses lois des
+classifications entomologiques. Pour alimenter les larves, tous
+les trois choisissent uniquement des orthoptères. Le premier
+chasse des grillons; le second, des criquets; le troisième, des
+éphippigères.
+
+Les proies adoptées ont entre elles des différences extérieures si
+profondes que, pour les associer et saisir leurs analogies, il
+faut le coup d'oeil exercé de l'entomologiste, ou le coup d'oeil
+non moins expert du Sphex. Comparez, en effet, le grillon avec le
+criquet: celui-là doué d'une grosse tête ronde, trapu, ramassé
+dans sa courte épaisseur, tout noir avec des galons rouges aux
+cuisses de derrière; celui-ci grisâtre, fluet, élancé, à petite
+tête conique, bondissant par la soudaine détente de ses longues
+jambes postérieures et continuant cet essor avec des ailes
+plissées en éventail. Comparez-les après tous les deux avec
+l'éphippigère, qui porte sur le dos son instrument de musique,
+deux aigres cymbales en forme d'écailles concaves, et qui traîne
+lourdement son ventre obèse, annelé de vert tendre et de jaune
+beurre, avec une longue dague au bout; mettez en parallèle ces
+trois espèces, et convenez avec moi que, pour se guider dans des
+choix aussi dissemblables, sans néanmoins sortir du même ordre
+entomologique, il faut aux Sphex un coup d'oeil connaisseur que
+l'homme, non le premier venu, mais l'homme de science, ne
+désavouerait pas.
+
+Devant ces prédilections singulières, qui semblent avoir reçu
+leurs limites de quelque législateur en classification, d'un
+Latreille par exemple, il devient intéressant de rechercher si les
+Sphex étrangers à notre pays chassent un gibier de même ordre. Par
+malheur ici les documents sont rares, et pour la plupart des
+espèces font même totalement défaut. Cette regrettable lacune a
+pour cause, avant tout, la superficielle méthode généralement
+adoptée. On prend un insecte, on le transperce d'une longue
+épingle, on le fixe dans la boîte à fond de liège, on lui met sous
+les pattes une étiquette avec un nom latin, et tout est dit sur
+son compte. Cette manière de comprendre l'histoire entomologique
+ne me satisfait pas. Vainement on me dira que telle espèce a tant
+d'articles aux antennes, tant de nervures aux ailes, tant de poils
+en une région du ventre ou du thorax; je ne connaîtrai réellement
+la bête que lorsque je saurai sa manière de vivre, ses instincts,
+ses moeurs.
+
+Et voyez quelle lumineuse supériorité un renseignement de ce genre
+énoncé en deux ou trois mots, aurait sur les détails descriptifs,
+si longs, si pénibles parfois à comprendre. Vous voulez,
+supposons, me faire connaître le Sphex languedocien, et vous me
+décrivez tout d'abord le nombre et l'agencement des nervures de
+l'aile; vous me parlez de nervures cubitales et de nervures
+récurrentes. Vient ensuite le portrait écrit de l'insecte. Ici du
+noir, là du ferrugineux, au bout de l'aile du brun enfumé; en ce
+point un velours noir, en cet autre un duvet argenté, en ce
+troisième une surface lisse. C'est très précis, très minutieux, il
+faut rendre cette justice à la perspicace patience du descripteur:
+mais c'est bien long, et puis c'est loin d'être toujours clair,
+tellement qu'on est excusable de s'y perdre un peu, même alors
+qu'on n'est pas tout à fait novice. Mais ajoutez à la fastidieuse
+description seulement ceci: chasse des éphippigères, et avec ces
+trois mots, le jour aussitôt se fait; je connais mon Sphex sans
+erreur possible, lui seul ayant le monopole de pareille proie.
+Pour donner ce vif trait de lumière, que faudrait-il? Observer
+réellement et ne pas faire consister l'entomologie en des séries
+d'insectes embrochés.
+
+Mais passons et consultons le peu que l'on sait sur le genre de
+chasse des Sphex étrangers. J'ouvre l'_Histoire des Hyménoptères_
+de Lepeletier de Saint-Fargeau, et j'y vois que, par de là la
+Méditerranée, dans nos provinces algériennes, les Sphex à ailes
+jaunes et le Sphex à bordures blanches conservent les goûts qui
+les caractérisent ici. Au pays des palmiers, ils capturent des
+orthoptères comme ils le font au pays des oliviers. Quoique
+séparés par l'immensité de la mer, les giboyeurs concitoyens du
+kabyle et du berbère ont le même gibier que leurs confrères de
+Provence. J'y vois encore qu'une quatrième espèce, le Sphex
+africain (_Sphex afra_), pourchasse des criquets aux environs
+d'Oran. Enfin j'ai souvenir d'avoir lu, je ne sais plus où, qu'une
+cinquième espèce guerroie encore contre des criquets dans les
+steppes des environs de la Caspienne. Ainsi, sur le pourtour de la
+Méditerranée, nous aurions cinq Sphex différents, dont les larves
+sont toutes livrées au régime des orthoptères.
+
+Franchissons maintenant l'équateur et allons tout là-bas, dans
+l'autre hémisphère, aux îles Maurice et de la Réunion, nous y
+trouverons, non un Sphex, mais un hyménoptère très-voisin, de même
+tribu, le Chlorion comprimé, faisant la chasse à d'affreux
+kakerlacs, fléau des denrées dans les navires et dans les ports
+des colonies. Ces kakerlacs, ne sont autre chose que des blattes,
+dont une espèce hante nos habitations. Qui ne connaît cet insecte
+puant, qui, de nuit, grâce à son corps aplati comme le serait
+celui d'une énorme punaise, se glisse par les interstices des
+meubles, par les fentes des cloisons et fait irruption partout où
+il y a des provisions alimentaires à dévorer? Voilà la blatte de
+nos maisons, dégoûtante image de la non moins dégoûtante proie
+chérie du Chlorion. Qu'a donc le kakerlac pour être ainsi choisi
+comme gibier par un confrère presque de nos Sphex? C'est bien
+simple: avec sa forme de punaise, le kakerlac est lui aussi un
+orthoptère, aux mêmes titres que le grillon, l'éphippigère, le
+criquet. De ces six exemples, les seuls à moi connus et de
+provenance si diverse, peut-être serait-il permis de conclure que
+tous les Sphex sont chasseurs d'orthoptères. Sans adopter une
+conclusion aussi générale, on voit du moins quelle doit être, la
+plupart du temps, chez le Sphex, la nourriture des larves.
+
+À ce choix surprenant, il y a une cause. Quelle est-elle? Quels
+motifs déterminent un ordinaire, qui, dans les limites rigoureuses
+d'un même ordre entomologique, se compose ici d'infects kakerlacs,
+ailleurs de criquets un peu secs, mais de haut goût, ailleurs
+encore de grillons dodus ou bien d'éphippigères corpulentes?
+J'avoue n'y rien comprendre, absolument rien, et livre à d'autres
+le problème. Remarquons cependant que les orthoptères sont parmi
+les insectes, ce que les ruminants sont parmi les mammifères.
+Doués d'une puissante panse et d'un caractère placide, ils
+pâturent l'herbage et prennent aisément du ventre. Ils sont
+nombreux, partout répandus, de démarche lente, qui en rend la
+capture facile; ils sont en outre de taille avantageuse, qui en
+fait de maîtresses pièces. Qui nous dira si les Sphex, vigoureux
+ravisseurs à qui forte proie est nécessaire, ne trouvent dans ces
+ruminants de la classe des insectes, ce que nous trouvons nous-
+mêmes dans nos ruminants domestiques, le mouton et le boeuf, des
+victimes pacifiques, riches de chair? C'est un peut-être, mais
+rien de plus.
+
+J'ai mieux qu'un peut-être pour une autre question tout aussi
+importante. Les consommateurs d'orthoptères ne varient-ils jamais
+leur régime? Si le gibier préféré vient à manquer, ne peuvent-ils
+en accepter un autre? Le Sphex languedocien trouve-t-il qu'en ce
+monde, après la grasse éphippigère, il n'y a plus rien de bon? Le
+Sphex à bordures blanches n'admet-il à sa table que des criquets;
+et le Sphex à ailes jaunes que des grillons? Ou bien suivant le
+temps, les lieux, les circonstances, chacun supplée-t-il les
+vivres de prédilection qui manquent, par d'autres à peu près
+équivalents? Constater de pareils faits, s'il s'en produit, serait
+d'importance majeure, car ils nous enseigneraient si les
+inspirations de l'instinct sont absolues, immuables, ou bien si
+elles varient et dans quelles limites. Il est vrai que dans les
+cellules d'un même Cerceris sont enfouies les espèces les plus
+variées soit du groupe Bupreste, soit du groupe Charançon, ce qui
+démontre pour le chasseur une grande latitude de choix; mais
+pareille extension des domaines de chasse ne peut être supposée
+chez les Sphex, que j'ai vus si fidèles à une proie exclusive,
+toujours la même pour chacun d'eux, et qui d'ailleurs trouvent
+parmi les Orthoptères des groupes à formes les plus différentes.
+J'ai eu la bonne fortune néanmoins de recueillir un cas, un seul,
+de changement complet dans la nourriture de la larve, et je
+l'inscris d'autant plus volontiers dans les archives Sphégiennes,
+que de pareils faits, scrupuleusement observés, seront un jour des
+matériaux de fondation pour qui voudra édifier sur des bases
+solides la psychologie de l'instinct.
+
+Voici le fait. La scène se passe sur une jetée au bord du Rhône.
+D'un côté le grand fleuve, aux eaux mugissantes; de l'autre un
+épais fourré d'osiers, de saules, de roseaux; entre les deux, un
+étroit sentier, matelassé de sable fin. Un Sphex à ailes jaunes se
+présente, sautillant, traînant sa proie. Qu'aperçois-je? la proie
+n'est pas un Grillon, mais un vulgaire acridien, un Criquet! Et
+cependant l'hyménoptère est bien le Sphex qui m'est si familier,
+le Sphex à ailes jaunes, le passionné chasseur de Grillons. À
+peine puis-je en croire le témoignage de mes yeux. -- Le terrier
+n'est pas loin: l'insecte y pénètre et emmagasine son butin. Je
+m'assieds, décidé à attendre une nouvelle expédition, des heures
+s'il le faut, pour voir si l'extraordinaire capture se
+renouvellera. Dans ma position assise, j'occupe toute la largeur
+du sentier. Deux naïfs conscrits surviennent, récemment tondus,
+avec cette incomparable tournure d'automates que donnent les
+premiers jours de caserne. Ils devisent entre eux, parlant sans
+doute du pays et de la payse; et tous les deux innocemment,
+ratissent du couteau une badine de saule. Une appréhension me
+saisit. Ah! ce n'est pas facile que d'expérimenter sur la voie
+publique, où, lorsque se présente enfin le fait épié depuis des
+années, l'arrivée d'un passant vient troubler, mettre à néant, des
+chances qui ne se présenteront peut-être plus! Je me lève,
+anxieux, pour faire place aux conscrits; je m'efface dans
+l'oseraie et laisse l'étroit passage libre. Faire davantage
+n'était pas prudent. Leur dire: «Mes braves, ne passez pas là»,
+c'eût été empirer le mal. Ils auraient cru à quelque traquenard
+dissimulé sous le sable; et des questions se seraient produites
+auxquelles ne pouvaient se donner raison valable pour eux. Mon
+invitation d'ailleurs aurait fait de ces désoeuvrés des témoins,
+compagnie fort embarrassante en de telles études. Je me lève donc
+sans rien dire, m'en remettant à ma bonne étoile. Hélas! hélas! la
+bonne étoile me trahit: la lourde semelle d'ordonnance vient juste
+appuyer sur le plafond du Sphex. Un frisson me passa dans le corps
+comme si j'eusse reçu moi-même l'empreinte de la chaussure ferrée.
+
+Les conscrits passés, il fut procédé au sauvetage du contenu du
+terrier en ruines. Le Sphex s'y trouvait, éclopé par la pression;
+et avec lui, non seulement l'acridien que j'avais vu introduire,
+mais encore deux autres; en tout trois criquets au lieu des
+grillons habituels. Pour quels motifs ce changement étrange? Le
+voisinage du terrier manquait-il donc de grillons, et
+l'hyménoptère en détresse se dédommagerait-il avec des acridiens:
+faute de grives se contentant de merles, ainsi que le dit le
+proverbe? J'hésite à le croire, car ce voisinage n'avait rien qui
+put faire admettre l'absence du gibier favori. Un autre, plus
+heureux, dégagera du problème cette nouvelle inconnue. Toujours
+est-il que le Sphex à ailes jaunes, soit par nécessité impérieuse,
+soit pour des motifs qui m'échappent, remplace parfois sa proie de
+prédilection, le grillon, par une autre proie, l'acridien, sans
+ressemblance extérieure avec le premier, mais qui est encore, lui
+aussi, un orthoptère.
+
+L'observateur d'après lequel Lepeletier de Saint-Fargeau dit un
+mot des moeurs du même Sphex a été témoin en Afrique, aux environs
+d'Oran, d'un semblable approvisionnement en criquets. Un Sphex à
+ailes jaunes a été surpris par lui traînant un acridien. Est-ce là
+un fait accidentel comme celui dont j'ai été témoin sur les bords
+du Rhône? Est-ce l'exception, est-ce la règle? Les grillons
+manqueraient-ils dans la campagne d'Oran, et l'hyménoptère les
+remplacerait-il par des acridiens? La force des choses m'impose de
+faire la question sans y trouver de réponse.
+
+C'est ici le lieu d'intercaler certain passage que je puise dans
+l'_Introduction à l'Entomologie_ de Lacordaire, et contre lequel
+il me tarde de protester. Le voici: «Darwin, qui a fait un livre
+exprès pour prouver l'identité du principe intellectuel qui fait
+agir l'homme et les animaux, se promenant un jour dans son jardin,
+aperçut à terre, dans son allée, un Sphex qui venait de s'emparer
+d'une mouche presque aussi grosse que lui. Darwin le vit couper
+avec ses mandibules la tête et l'abdomen de sa victime, en ne
+gardant que le thorax, auquel étaient restés attachées les ailes,
+après quoi il s'envola; mais un souffle de vent, ayant frappé dans
+les ailes de la mouche, fit tourbillonner le Sphex sur lui-même et
+l'empêchait d'avancer; là-dessus, il se posa de nouveau dans
+l'allée, coupa une des ailes de la mouche, puis l'autre, et, après
+avoir ainsi détruit la cause de son embarras, reprit son vol avec
+le reste de sa proie. Ce fait porte les signes manifestes du
+raisonnement. L'instinct pourrait avoir porté ce Sphex à couper
+les ailes de sa victime avant de la porter dans son nid, ainsi que
+le font quelques espèces du même genre; mais ici il y eut une
+suite d'idées et de conséquences de ces idées, tout à fait
+inexplicables si l'on n'admet pas l'intervention de la raison».
+
+Il manque à ce petit récit, qui si légèrement accorde la raison à
+un insecte, je ne dirai pas la vérité, mais même la simple
+vraisemblance, non dans l'acte lui-même, que j'admets sans réserve
+aucune, mais dans les mobiles de l'acte. Darwin a vu ce qu'il nous
+dit, seulement il s'est mépris sur le héros du drame, sur le drame
+lui-même et sa signification. Il s'est profondément mépris, et je
+le prouve.
+
+Et d'abord, le vieux savant anglais devait être assez versé dans
+la connaissance des êtres qu'il ennoblit si libéralement, pour
+appeler les choses par leur nom. Prenons alors le mot Sphex dans
+sa rigueur scientifique. Dans cette hypothèse, par quelle étrange
+aberration ce Sphex d'Angleterre, s'il y en a dans ce pays,
+choisissait-il pour proie une mouche lorsque ses congénères
+chassent un gibier si différent, des Orthoptères? En admettant
+même, à mon sens, l'inadmissible, une mouche pour gibier de Sphex,
+d'autres impossibilités se pressent. Il est maintenant d'évidence
+que les Hyménoptères fouisseurs n'apportent pas à leurs larves des
+cadavres, mais une proie seulement engourdie, paralysée. Que
+signifie alors cette proie dont le Sphex coupe la tête, l'abdomen,
+les ailes? Le tronçon emporté n'est plus qu'un morceau de cadavre,
+qui souillerait de son infection la cellule, sans être d'aucune
+utilité pour la larve, dont l'éclosion n'aura lieu que quelques
+jours après. C'est aussi clair que le jour: en faisant son
+observation, Darwin n'avait pas devant lui un Sphex dans le sens
+rigoureux du mot. Qu'a-t-il donc vu?
+
+Le terme de mouche, par lequel est désignée la proie saisie, est
+un mot fort vague, qui peut s'appliquer à la majorité de l'ordre
+immense des Diptères, et nous laisse par conséquent indécis entre
+des milliers d'espèces. L'expression de Sphex est très-
+probablement, elle aussi, prise dans un sens aussi peu déterminé.
+Sur la fin du dernier siècle, à l'époque où parut le livre de
+Darwin, on désignait par cette expression non seulement les
+Sphégiens proprement dits, mais en particulier les Crabroniens.
+Or, parmi ces derniers, quelques-uns, pour l'approvisionnement des
+larves, chassent des Diptères, des mouches, proie qu'exige
+l'Hyménoptère inconnu du naturaliste anglais. Le Sphex de Darwin
+serait-il donc un Crabronien? Pas davantage, car pour ces
+chasseurs de Diptères, comme pour les chasseurs de tout autre
+gibier, il faut des proies qui se conservent fraîches, immobiles,
+mais à demi vivantes, pendant les quinze jours ou les trois
+semaines qu'exigent l'éclosion des oeufs et le complet
+développement des larves. À tous ces petits ogres, il faut viande
+du jour, et non chair corrompue ou même faisandée. C'est là une
+règle à laquelle je ne connais pas d'exception. Le mot de Sphex ne
+peut donc être pris même avec sa vieille signification.
+
+Au lieu d'un fait précis, vraiment digne de la science, c'est une
+énigme à déchiffrer. Continuons à sonder l'énigme. Divers
+Crabroniens, par leur taille, leur forme, leur livrée, mélange de
+noir et de jaune, ont avec les Guêpes une ressemblance assez
+grande pour tromper tout regard non expert dans les délicates
+distinctions de l'entomologie. Aux yeux de toute personne qui n'a
+pas fait sur pareil sujet des études spéciales, un Crabronien est
+une Guêpe. Ne pourrait-il se faire que l'observateur anglais,
+regardant les choses de haut et jugeant indigne d'un sévère examen
+le fait infime qui devait néanmoins corroborer ses transcendantes
+vues théoriques et faire accorder la raison à la bête, ait commis
+à son tour une erreur, mais inverse et bien excusable, en prenant
+une Guêpe pour un Crabronien? Je l'affirmerais presque et voici
+mes raisons.
+
+Les Guêpes, sinon toujours, du moins souvent, élèvent la famille
+avec une nourriture animale; mais, au lieu d'amasser d'avance,
+dans chaque cellule, une provision de gibier, elles distribuent la
+nourriture aux larves, une à une et plusieurs fois par jour; elles
+les servent de bouche à bouche, leur donnent la becquée, ainsi que
+le font le père et la mère pour les oisillons. Et cette becquée se
+compose d'une fine marmelade d'insectes broyés, porphyrisés entre
+les mandibules de la Guêpe nourrice. Les insectes préférés pour la
+préparation de cette pâtée du jeune âge sont des Diptères, des
+mouches vulgaires surtout; si de la viande fraîche se présente,
+c'est une aubaine dont il est largement profité. Qui n'a vu les
+Guêpes pénétrer audacieusement dans nos cuisines ou se jeter sur
+l'étal des bouchers, pour découper un lopin de chair à leur
+convenance et l'emporter aussitôt, dépouille opime à l'usage des
+larves? Lorsque les volets à demi fermés découpent sur le parquet
+d'un appartement une bande ensoleillée, où la Mouche domestique
+vient faire voluptueusement la sieste ou s'épousseter les ailes,
+qui n'a vu la Guêpe faire brusque irruption, fondre sur le
+Diptère, le broyer entre les mandibules et fuir avec le butin?
+Encore une pièce réservée aux carnivores nourrissons.
+
+Tantôt sur les lieux mêmes de la prise, tantôt en route, tantôt au
+nid, la pièce est démembrée. Les ailes, de valeur nutritive nulle,
+sont coupées et rejetées; les pattes, pauvres de suc, sont parfois
+aussi dédaignées. Reste un tronçon de cadavre, tête, thorax,
+abdomen, unis ou séparés, que la Guêpe mâche et remâche pour la
+réduire en une bouillie, régal des larves. J'ai essayé de me
+substituer aux nourrices dans cette éducation avec une purée de
+mouches. Mon sujet d'expérience était un nid de Polistes gallica,
+cette Guêpe qui fixe aux rameaux d'un arbuste sa petite rosace de
+cellules en papier gris. Mon matériel de cuisine était un morceau
+de plaque de marbre sur lequel je broyais la marmelade de mouches,
+après avoir nettoyé les pièces du gibier, c'est-à-dire après leur
+avoir enlevé les parties trop coriaces, ailes et pattes; enfin la
+cuiller à bouche était une fine paille, au bout de laquelle le
+mets était servi, d'une cellule à l'autre, à chaque nourrisson
+entrebâillant les mandibules non moins bien que le feraient les
+oisillons d'un nid. Pour élever les couvées de moineaux, joie du
+jeune âge, je ne m'y prenais pas autrement et ne réussissais pas
+mieux. Tout marcha donc à souhait tant que ne faiblit pas ma
+patience, bien mise à l'épreuve par une éducation si absorbante et
+si minutieuse.
+
+À l'obscurité de l'énigme succède la pleine lumière du vrai au
+moyen de l'observation que voici, faite avec tout le loisir que
+réclame une rigoureuse précision. Dans les premiers jours
+d'octobre, deux grandes touffes d'aster en fleur devant la porte
+de mon cabinet de travail deviennent le rendez-vous d'une foule
+d'insectes, parmi lesquels dominent l'Abeille domestique et un
+Éristale (_Eristalis tenax)_. Il s'en élève un doux murmure pareil
+à celui dont nous parle Virgile:
+
+_Sæpe levi somnum suadebit inire susurro._
+
+Mais si le poète n'y trouve qu'une excitation aux charmes du
+sommeil, le naturaliste y voit sujet d'étude: tout ce petit peuple
+en liesse sur les dernières fleurs de l'année lui fournira peut-
+être quelque document inédit. Me voilà donc en observation devant
+les deux touffes aux innombrables corolles liliacées.
+
+L'air est d'un calme parfait, le soleil violent, l'atmosphère
+lourde, signes d'un prochain orage, mais conditions éminemment
+favorables au travail des Hyménoptères, qui semblent prévoir les
+pluies du lendemain et redoublent d'activité pour mettre à profit
+l'heure présente. Les Abeilles butinent donc avec ardeur, les
+Éristales volent gauchement d'une fleur à l'autre. Par moments, au
+sein de la population paisible, se gonflant le jabot de liqueur
+nectarée, fait soudain irruption la Guêpe, insecte de rapine
+qu'attire ici la proie et non le miel.
+
+Également ardentes au carnage, mais de force très-inégale, deux
+espèces se partagent l'exploitation du gibier: la Guêpe commune
+(_Vespa vulgaris)_, qui capture des Éristales, et la guêpe frelon
+(_Vespa crabro_), qui ravit des Abeilles domestiques. Des deux
+parts, la méthode de chasse est la même. D'un vol impétueux,
+croisé et recroisé de mille manières les deux bandits explorent la
+nappe de fleurs, et brusquement se précipitent vers la proie
+convoitée, qui, sur ses gardes, s'envole tandis que le ravisseur,
+dans son élan, vient heurter du front la fleur déserte. Alors la
+poursuite se continue dans les airs; on dirait l'épervier chassant
+l'alouette. Mais l'Abeille et l'Éristale, par de brusques
+crochets, ont bientôt déjoué les tentatives de la Guêpe, qui
+reprend ses évolutions au-dessus de la gerbe de fleurs. Enfin,
+moins prompte à la fuite, tôt ou tard une pièce est saisie.
+Aussitôt la Guêpe commune se laisse choir avec son Éristale parmi
+le gazon; à l'instant aussi, de mon côté, je me couche à terre,
+écartant doucement, des deux mains, les feuilles mortes et les
+brins d'herbe qui pourraient gêner le regard; et voici le drame
+auquel j'assiste, si les précautions sont bien prises pour ne pas
+effaroucher le chasseur.
+
+C'est d'abord entre la Guêpe et l'Éristale, plus gros qu'elle, une
+lutte désordonnée dans le fouillis du gazon. Le Diptère est sans
+armes, mais il est vigoureux; un aigu piaulement d'ailes dénote sa
+résistance désespérée. La Guêpe porte poignard; mais elle ne
+connaît pas le méthodique emploi de l'aiguillon, elle ignore les
+points vulnérables, si bien connus des ravisseurs à qui proie
+longtemps fraîche est nécessaire. Ce que réclament ses
+nourrissons, c'est une marmelade de mouches broyées à l'instant
+même; et dès lors peu importe à la Guêpe la manière dont le gibier
+est tué. Le dard opère donc sans méthode aucune, à l'aveugle. On
+le voit s'adresser au dos de la victime, aux flancs, à la tête, au
+thorax, au ventre indifféremment, suivant les chances de la lutte
+corps à corps. L'Hyménoptère paralysant sa victime agit en
+chirurgien, dont une main habile dirige le scalpel; la Guêpe tuant
+sa proie agit en vulgaire assassin, qui, dans la lutte, poignarde
+au hasard. Aussi la résistance de l'Éristale est longue; et sa
+mort est la suite plutôt de coups de ciseaux que de coups de
+dague. Ces ciseaux sont les mandibules de la Guêpe, taillant,
+éventrant, dépeçant. Quand la pièce est bien garrottée,
+immobilisée entre les pattes du ravisseur, la tête tombe d'un coup
+de mandibules; puis les ailes sont tranchées à leur jonction avec
+l'épaule; les pattes les suivent, coupées une à une; enfin le
+ventre est rejeté, mais vide des entrailles, que la Guêpe paraît
+adjoindre au morceau préféré. Ce morceau est uniquement le thorax,
+plus riche en muscles que le reste de l'Éristale. Sans tarder
+davantage, la Guêpe l'emporte au vol, entre les pattes. Arrivée au
+nid, elle en fera marmelade, pour distribuer la becquée aux
+larves.
+
+À peu près ainsi agit le Frelon qui vient de saisir une Abeille;
+mais avec lui, ravisseur géant, la lutte ne peut être de longue
+durée, malgré l'aiguillon de la victime. Sur la fleur même où la
+capture a été faite, plus souvent sur quelque rameau d'un arbuste
+du voisinage, le Frelon prépare sa pièce. Le jabot de l'Abeille
+fut tout d'abord crevé, et le miel, qui en découle, lapé. La prise
+est ainsi double: prise d'une goutte de miel, régal du chasseur,
+et prise de l'Hyménoptère, régal de la larve. Parfois les ailes
+sont détachées, ainsi que l'abdomen; mais en général, le Frelon se
+contente de faire de l'Abeille une masse informe, qu'il emporte
+sans rien dédaigner. C'est au nid que les parties de valeur
+nutritive nulle, que les ailes surtout doivent être rejetées.
+Enfin il lui arrive de préparer la marmelade sur les lieux mêmes
+de chasse, c'est-à-dire de broyer l'Abeille entre ses mandibules
+après en avoir retranché les ailes, les pattes et quelquefois
+aussi l'abdomen.
+
+Voilà donc bien, dans tous ses détails, le fait observé par
+Darwin. Une Guêpe (_Vespa vulgaris_) saisit une grosse Mouche
+(_Eristalis tenax_); à coups de mandibules, elle tranche la tête,
+les ailes, l'abdomen, les pattes de la victime, et ne conserve que
+le thorax, qu'elle emporte au vol. Mais ici, pas le moindre
+souffle d'air à invoquer pour expliquer le motif du dépècement;
+d'ailleurs la chose se passe dans un abri parfait, dans
+l'épaisseur du gazon. Le ravisseur rejette de sa proie ce qu'il
+juge sans valeur pour ses larves; et tout se réduit là.
+
+Bref, une Guêpe est certainement le héros du récit de Darwin. Que
+devient alors ce calcul si rationnel de la bête qui, pour mieux
+lutter contre le vent, coupe à sa proie l'abdomen, la tête, les
+ailes et ne garde que le thorax? Il devient un fait des plus
+simples, d'où ne découlent en rien les grosses conséquences que
+l'on veut en tirer; le fait bien trivial d'une Guêpe qui, sur
+place, commence le dépècement de sa proie et ne garde que le
+tronçon jugé digne des larves. Loin d'y voir le moindre indice de
+raisonnement, je n'y trouve qu'un acte d'instinct, si élémentaire
+qu'il ne vaut vraiment pas la peine de s'y arrêter.
+
+Rabaisser l'homme, exalter la bête pour établir un point de
+contact, puis un point de fusion, telle a été, telle est encore la
+marche générale dans les _hautes théories_ en vogue de nos jours.
+Ah! combien, dans ces _sublimes théories_, engouement maladif de
+l'époque, ne trouve-t-on pas, magistralement affirmées, de preuves
+qui, soumises aux lumières expérimentales, finiraient
+dérisoirement comme le Sphex du docte Érasme Darwin.
+
+CHAPITRE X
+LE SPHEX LANGUEDOCIEN
+
+Lorsqu'il a mûrement arrêté le plan de ses recherches, le
+chimiste, au moment qui lui convient le mieux, mélange ses
+réactifs et met le feu sous sa cornue. Il est maître du temps, des
+lieux, des circonstances. Il choisit son heure, il s'isole dans la
+retraite du laboratoire, où rien ne viendra le distraire de ses
+préoccupations; il fait naître à son gré telle ou telle autre
+circonstance que la réflexion lui suggère: il poursuit les secrets
+de la nature brute, dont la science peut susciter, quand bon lui
+semble, les activités chimiques.
+
+Les secrets de la nature vivante, non ceux de la structure
+anatomique, mais bien ceux de la vie en action, de l'instinct
+surtout, font à l'observateur des conditions bien autrement
+difficultueuses et délicates. Loin de pouvoir disposer de son
+temps, on est esclave de la saison, du jour, de l'heure, de
+l'instant même. Si l'occasion se présente, il faut, sans hésiter,
+la saisir au passage, car de longtemps peut-être ne se présentera-
+t-elle plus. Et comme elle se présente d'habitude au moment où
+l'on y songe le moins, rien n'est prêt pour en tirer
+avantageusement profit. Il faut sur-le-champ improviser son petit
+matériel d'expérimentation, combiner ses plans, dresser sa
+tactique, imaginer ses ruses; trop heureux encore si l'inspiration
+arrive assez prompte pour vous permettre de tirer parti de la
+chance offerte. Cette chance, d'ailleurs, ne se présente guère
+qu'à celui qui la recherche. Il faut l'épier patiemment des jours
+et puis des jours, ici sur des pentes sablonneuses exposées à
+toutes les ardeurs du soleil, là dans l'étuve de quelque sentier
+encaissé entre de hautes berges, ailleurs sur quelque corniche de
+grès dont la solidité n'inspire pas toujours confiance. S'il vous
+est donné de pouvoir établir votre observatoire sous un maigre
+olivier, qui fait semblant de vous protéger contre les rayons d'un
+soleil implacable, bénissez le destin qui vous traite en sybarite:
+votre lot est un Eden. Surtout, ayez l'oeil au guet. L'endroit est
+bon, et qui sait? d'un moment à l'autre l'occasion peut venir.
+
+Elle est venue, tardive il est vrai: mais enfin elle est venue.
+Ah! si l'on pouvait maintenant observer à son aise, dans le calme
+de son cabinet d'étude, isolé, recueilli, tout à son sujet, loin
+du profane passant, qui s'arrêtera, vous voyant si préoccupé en
+face d'un point où lui-même ne voit rien, vous accablera de
+questions, vous prendra pour quelque découvreur de sources avec la
+baguette divinatoire de coudrier, ou, soupçon plus grave, vous
+considérera comme un personnage suspect, retrouvant sous terre,
+par des incantations, les vieilles jarres pleines de monnaie! Si
+vous conservez à ses yeux tournure de chrétien, il vous abordera,
+regardera ce que vous regardez, et sourira de façon à ne laisser
+aucune équivoque sur la pauvre idée qu'il se fait des gens occupés
+à considérer des mouches. Trop heureux serez-vous si le fâcheux
+visiteur, riant de vous en sa barbe, se retire enfin sans apporter
+ici le désordre, sans renouveler innocemment le désastre amené par
+la semelle de mes deux conscrits.
+
+Si ce n'est pas le passant que vos inexplicables occupations
+intriguent, ce sera le garde champêtre, l'intraitable représentant
+de la loi au milieu des guérets. Depuis longtemps il vous
+surveille. Il vous a vu si souvent errer, de çà, de là, sans motif
+appréciable, comme une âme en peine; si souvent il vous a surpris
+fouillant le sol, abattant avec mille précautions quelque pan de
+paroi dans un chemin creux, qu'à la fin des suspicions lui sont
+venues en votre défaveur. Bohémien, vagabond, rôdeur suspect,
+maraudeur, ou tout au moins maniaque, vous n'êtes pas autre chose
+pour lui. Si la boîte d'herborisation vous accompagne, c'est à ses
+yeux la boîte à furet du braconnier, et l'on ne lui ôterait pas de
+la cervelle que vous dépeuplez de lapins tous les clapiers du
+voisinage, dédaigneux des lois de la chasse et des droits du
+propriétaire. Méfiez-vous. Si pressante que devienne la soif, ne
+portez la main sur la grappe de la vigne voisine: l'homme à la
+plaque municipale serait là, heureux de verbaliser pour avoir
+enfin l'explication d'une conduite qui l'intrigue au plus haut
+point.
+
+Je n'ai jamais, je peux me rendre cette justice, commis pareil
+méfait, et cependant un jour, couché sur le sable, absorbé dans
+les détails de ménage d'un Bembex, tout à coup j'entends à côté de
+moi: «Au nom de la loi, je vous somme de me suivre!» C'était le
+garde champêtre des Angles qui, après avoir épié vainement
+l'occasion de me prendre en défaut, et chaque jour plus désireux
+du mot de l'énigme lui tourmentant l'esprit, s'était enfin décidé
+à une brutale sommation. Il fallut s'expliquer. Le pauvre homme ne
+parut nullement convaincu. -- «Bah! bah! fit-il, vous ne me ferez
+jamais accroire que vous venez ici vous rôtir au soleil uniquement
+pour voir voler des mouches. Je ne vous perds pas de vue, vous
+savez! Et à la première occasion! Enfin suffit.» Il partit. J'ai
+toujours cru que mon ruban rouge avait été pour beaucoup dans ce
+départ. J'inscris encore à l'actif dudit ruban rouge d'autres
+petits services du même genre dans mes expéditions entomologiques
+ou botaniques. Il m'a semblé, était-ce une illusion, il m'a semblé
+que dans mes herborisations au mont Ventoux, le guide était plus
+traitable et l'âne moins récalcitrant.
+
+La petite bande écarlate ne m'a pas toujours épargné les
+tribulations auxquelles doit s'attendre l'entomologiste
+expérimentant sur la voie publique. Citons-en une,
+caractéristique. -- Dès le jour, je suis en embuscade, assis sur
+une pierre, au fond d'un ravin. Le Sphex languedocien est le sujet
+de ma matinale visite. Un groupe de trois vendangeuses passe, se
+rendant au travail. Un coup d'oeil est donné à l'homme assis, qui
+paraît absorbé dans ses réflexions. Un bonjour même est donné
+poliment et poliment rendu. Au coucher du soleil, les mêmes
+vendangeuses repassent, les corbeilles pleines sur la tête.
+L'homme est toujours là, assis sur la même pierre, les regards
+fixés sur le même point. Mon immobilité, ma longue persistance en
+ce point désert durent vivement les frapper. Comme elles passaient
+devant moi, je vis l'une d'elles se porter le doigt au milieu du
+front, et je l'entendis chuchoter aux autres:
+
+«_Un paouré inoucènt, pécaïré_!»
+
+Et toutes les trois se signèrent.
+
+Un _inoucènt_, avait-elle dit, un _inoucènt_, un idiot, un pauvre
+diable inoffensif mais qui n'a pas sa raison; et toutes avaient
+fait le signe de la croix, un idiot étant pour elles marqué du
+sceau de Dieu. Comment! me disais-je, cruelle dérision du sort;
+toi qui recherches avec tant de soin ce qui est instinct dans la
+bête et ce qui est raison, tu n'as pas même ta raison aux yeux de
+ces bonnes femmes! Quelle humiliation! C'est égal: _pécaïré_,
+terme de la suprême commisération en provençal, _pécaïré_, venu du
+fond du coeur, m'eut bientôt fait oublier _inoucènt_.
+
+C'est précisément dans ce même ravin aux trois vendangeuses que je
+convie le lecteur, s'il n'est pas rebuté par les petites misères
+dont je viens de lui donner un avant-goût. Le Sphex languedocien
+hante ces parages, non en tribus se donnant rendez-vous aux mêmes
+points lorsque vient le travail de la nidification, mais par
+individus solitaires, très-clairsemés, s'établissant où les
+conduisent les hasards de leurs vagabondes pérégrinations. Autant
+son congénère, le Sphex à ailes jaunes, recherche la société des
+siens et l'animation d'un chantier de travailleurs, autant lui
+préfère l'isolement, le calme de la solitude. Plus grave en sa
+démarche, plus compassé d'allures, de taille plus avantageuse et
+de costume plus sombre aussi, il vit toujours à l'écart,
+insoucieux de ce que font les autres, dédaigneux de la compagnie,
+vrai misanthrope parmi les Sphégiens. Le premier est sociable, le
+second ne l'est pas: différence profonde qui suffirait à elle
+seule pour les caractériser.
+
+C'est dire qu'avec le Sphex languedocien les difficultés
+d'observation augmentent. Avec lui, point d'expérience longuement
+méditée, point de tentative à renouveler dans la même séance sur
+un second, sur un troisième sujet, indéfiniment, lorsque les
+premiers essais n'ont pas abouti. Si vous préparez à l'avance un
+matériel d'observation, si vous tenez en réserve, par exemple, une
+pièce de gibier que vous vous proposez de substituer à celle du
+Sphex, il est à craindre, il est presque sûr que le chasseur ne se
+présentera pas; et lorsqu'enfin il s'offre à vous, votre matériel
+est hors d'usage, tout doit être improvisé à la hâte, à l'instant
+même, conditions qu'il ne m'a pas été toujours donné de réaliser
+comme je l'aurais voulu.
+
+Ayons confiance: l'emplacement est bon. À bien des reprises déjà,
+j'ai surpris en ces lieux le Sphex au repos sur quelque feuille de
+vigne exposée en plein aux rayons du soleil. L'insecte, étalé à
+plat, y jouit voluptueusement des délices de la chaleur et de la
+lumière. De temps à autre éclate en lui comme une frénésie de
+plaisir: il se trémousse de bien-être; du bout des pattes, il tape
+rapidement son reposoir et produit ainsi comme un roulement de
+tambour, pareil à celui d'une averse de pluie tombant dru sur la
+feuille. À plusieurs pas de distance peut s'entendre l'allègre
+batterie. Puis l'immobilité recommence, suivie bientôt d'une
+nouvelle commotion nerveuse et du moulinet des tarses, témoignage
+du comble de la félicité. J'en ai connu de ces passionnés de
+soleil, qui, l'antre pour la larve à demi-creusée, abandonnaient
+brusquement les travaux, allaient sur les pampres voisins prendre
+un bain de chaleur et de lumière, revenaient comme à regret donner
+au terrier un coup de balai négligent, puis finissaient par
+abandonner le chantier, ne pouvant plus résister à la tentation
+des suprêmes jouissances sur les feuilles de vigne.
+
+Peut-être aussi le voluptueux reposoir est-il en outre un
+observatoire, d'où l'Hyménoptère inspecte les alentours pour
+découvrir et choisir sa proie. Son gibier exclusif est, en effet,
+l'Éphippigère des vignes, répandue çà et là sur les pampres ainsi
+que sur les premières broussailles venues. La pièce est opulente,
+d'autant plus que le Sphex porte ses préférences uniquement sur
+les femelles, dont le ventre est gonflé d'une somptueuse grappe
+d'oeufs.
+
+Ne tenons compte des courses répétées, des recherches
+infructueuses, de l'ennui des longues attentes, et présentons
+brusquement le Sphex au lecteur, comme il se présente lui-même à
+l'observateur. Le voici au fond d'un chemin creux, à hautes berges
+sablonneuses. Il arrive à pied, mais se donne élan des ailes pour
+traîner sa lourde capture. Les antennes de l'Éphippigère, longues
+et fines comme des fils, sont pour lui cordes d'attelage. La tête
+haute, il en tient une entre ses mandibules. L'antenne saisie lui
+passe entre les pattes; et le gibier suit, renversé sur le dos. Si
+le sol, trop inégal, s'oppose à ce mode de charroi, l'Hyménoptère
+enlace la volumineuse victuaille et la transporte par très courtes
+volées, entremêlées, toutes les fois que cela se peut, de
+progressions pédestres. On n'est jamais témoin avec lui de vol
+soutenu, à grandes distances, le gibier retenu entre les pattes,
+comme le pratiquent les fins voiliers, les Bembex et les Cerceris,
+par exemple, transportant par les airs, d'un kilomètre peut-être à
+la ronde, les uns leurs Diptères, les autres leurs Charançons,
+butin bien léger comparé à l'Éphippigère énorme. Le faix accablant
+de sa capture impose donc au Sphex languedocien, pour le trajet
+entier ou à peu près, le charroi pédestre plein de lenteur et de
+difficultés.
+
+Le même motif, proie volumineuse et lourde, renverse de fond en
+comble ici l'ordre habituel suivi dans leurs travaux par les
+Hyménoptères fouisseurs. Cet ordre, on le connaît: il consiste à
+se creuser d'abord un terrier, puis à l'approvisionner de vivres.
+La proie n'étant pas disproportionnée avec les forces du
+ravisseur, la facilité du transport au vol laisse à l'Hyménoptère
+le choix de l'emplacement de son domicile. Que lui importe d'aller
+giboyer à des distances considérables: la capture faite, il rentre
+chez lui d'un rapide essor, pour lequel l'éloigné et le rapproché
+sont indifférents. Il adopte donc de préférence pour ses terriers
+les lieux où lui-même est né, les lieux où ses prédécesseurs ont
+vécu; il y hérite de profondes galeries, travail accumulé des
+générations antérieures; en les réparant un peu, il les fait
+servir d'avenues aux nouvelles chambres, mieux défendues ainsi que
+par l'excavation d'un seul, chaque année reprises à fleur de
+terre. Tel est le cas, par exemple du Cerceris tuberculé et du
+Philanthe apivore. Et si la demeure des pères n'est pas assez
+solide pour résister d'une année à l'autre aux intempéries et se
+transmettre aux fils, si le fouisseur doit chaque fois
+entreprendre à nouveaux frais son trou de sonde, du moins
+l'Hyménoptère trouve des conditions de sécurité plus grandes dans
+les lieux consacrés par l'expérience de ses devanciers. Il y
+creuse donc ses galeries, qu'il fait servir chacune de corridor à
+un groupe de cellules, économisant ainsi sur la somme de travail à
+dépenser pour la ponte entière.
+
+De cette manière se forment, non de véritables sociétés puisqu'il
+n'y a pas ici concert d'efforts dans un but commun, du moins des
+agglomérations où la vue de ses pareils, ses voisins, réchauffe
+sans doute le travail individuel. On remarque, en effet, entre ces
+petites tribus, issues de même souche, et les fouisseurs livrés
+solitaires à leur ouvrage, une différence d'activité qui rappelle
+l'émulation d'un chantier populeux et la nonchalance des
+travailleurs abandonnés aux ennuis de l'isolement. Pour la bête
+comme pour l'homme, l'action est contagieuse; elle s'exalte par
+son propre exemple.
+
+Concluons: de poids modéré pour le ravisseur, la proie rend
+possible le transport au vol, à grande distance. L'Hyménoptère
+dispose alors à sa guise de l'emplacement pour ses terriers. Il
+adopte de préférence les lieux où il est né, il fait servir chaque
+couloir de corridor commun donnant accès dans plusieurs cellules.
+De ce rendez-vous sur l'emplacement natal résulte une
+agglomération, un voisinage entre pareils, source d'émulation pour
+le travail. Ce premier pas vers la vie est la conséquence des
+voyages faciles. Et n'est-ce pas ainsi, permettons-nous cette
+comparaison, que les choses se passent chez l'homme? Réduit à des
+sentiers peu praticables, l'homme bâtit isolément sa hutte; pourvu
+de routes commodes, il se groupe en cités populeuses; servi par
+les voies ferrées qui suppriment pour ainsi dire la distance, il
+s'assemble en d'immenses ruches humaines ayant nom Londres et
+Paris.
+
+Le Sphex languedocien est dans des conditions tout opposée. Sa
+proie à lui est une lourde Éphippigère, pièce unique représentant
+à elle seule la somme de vivres que les autres ravisseurs amassent
+en plusieurs voyages, insecte par insecte. Ce que les Cerceris et
+autres déprédateurs de haut vol accomplissent en divisant le
+travail, lui le fait en une seule fois. La pesante pièce lui rend
+impossible l'essor de longue portée; elle doit être amenée au
+domicile avec les lenteurs et les fatigues du charroi à pied. Par
+cela seul l'emplacement du terrier se trouve subordonné aux
+éventualités de la chasse: la proie d'abord et puis le domicile.
+Alors plus de rendez-vous en un point d'élection commune, plus de
+voisinage entre pareils, plus de tribus se stimulant à l'ouvrage
+par l'exemple mutuel; mais l'isolement dans les cantons où les
+hasards du jour ont conduit le Sphex, le travail solitaire et sans
+entrain, quoique toujours consciencieux. Avant tout, la proie est
+recherchée, attaquée, rendue immobile. C'est après que le
+fouisseur s'occupe du terrier. Un endroit favorable est choisi,
+aussi rapproché que possible du point où gît la victime, afin
+d'abréger les lenteurs du transport; et la chambre de la future
+larve est rapidement creusée pour recevoir aussitôt l'oeuf et les
+victuailles. Tel est le renversement complet de méthode dont
+témoignent toutes mes observations. J'en rapporterai les
+principales.
+
+Surpris au milieu de ses fouilles, le Sphex languedocien est
+toujours seul, tantôt au fond de la niche poudreuse qu'a laissée
+dans un vieux mur la chute d'une pierre, tantôt dans l'abri sous
+roche que forme en surplombant une lame de grès, abri recherché du
+féroce Lézard ocellé pour servir de vestibule à son repaire. Le
+soleil y donne en plein; c'est une étuve. Le sol en est des plus
+faciles à creuser, formé qu'il est d'une antique poussière
+descendue peu à peu de la voûte. Les mandibules, pinces qui
+fouillent, et les tarses, râteaux qui déblaient, ont bientôt
+creusé la chambre. Alors le fouisseur s'envole, mais d'un essor
+ralenti, sans brusque déploiement de puissance d'ailes, signe
+manifeste que l'insecte ne se propose pas lointaine expédition. On
+peut très bien le suivre du regard et constater le point où il
+s'abat, d'habitude à une dizaine de mètres de distance environ.
+D'autres fois, il se décide pour le voyage à pied. Il part et se
+dirige en toute hâte vers un point où nous aurons l'indiscrétion
+de le suivre, notre présence ne le troublant en rien. Parvenu au
+lieu désiré, soit pédestrement, soit au vol, quelque temps il
+cherche, ce que l'on reconnaît à ses allures indécises, à ses
+allées et venues un peu de tous côtés. Il cherche; enfin il trouve
+ou plutôt il retrouve. L'objet retrouvé est une Éphippigère à demi
+paralysée, mais remuant encore tarses, antennes, oviscapte. C'est
+une victime que le Sphex a certainement poignardée depuis peu de
+quelques coups d'aiguillon. L'opération faite, l'Hyménoptère a
+quitté sa proie, fardeau embarrassant au milieu des hésitations
+pour la recherche d'un domicile; il l'a abandonnée peut-être sur
+les lieux mêmes de la prise, se bornant à la mettre un peu en
+évidence sur quelque touffe de gazon, afin de mieux la retrouver
+plus tard; et, confiant dans sa bonne mémoire pour revenir tout à
+l'heure au point où gît le butin, il s'est mis à explorer le
+voisinage dans le but de choisir un emplacement à sa convenance et
+d'y creuser un terrier. Une fois la demeure prête, il est retourné
+au gibier, qu'il a retrouvé sans grande hésitation; et maintenant
+il s'apprête à le voiturer au logis. Il se met à califourchon sur
+la pièce, lui saisit une antenne ou toutes les deux à la fois, et
+le voilà en route, tirant, traînant à la force des reins et des
+mâchoires.
+
+Parfois le trajet s'accomplit tout d'une traite; parfois et plus
+souvent, le voiturier tout à coup laisse là sa charge et accourt
+rapidement chez lui. Peut-être lui revient-il que la porte
+d'entrée n'a pas l'ampleur voulue pour recevoir ce copieux
+morceau; peut-être songe-t-il à quelques défectuosités de détail
+qui pourraient entraver l'emmagasinement. Voici qu'en effet
+l'ouvrier retouche son ouvrage: il agrandit le portail d'entrée,
+égalise le seuil, consolide le cintre. C'est affaire de quelques
+coups de tarses. Puis il revient à l'Éphippigère, qui gît là-bas,
+renversée sur le dos, à quelques pas de distance. Le charroi est
+repris. Chemin faisant, le Sphex paraît saisi d'une autre idée,
+qui lui traverse son mobile intellect. Il a visité la porte, mais
+il n'a pas vu l'intérieur. Qui sait si tout va bien là-dedans? Il
+y accourt, laissant l'Éphippigère en route. La visite à
+l'intérieur est faite, accompagnée apparemment de quelques coups
+de truelle des tarses, donnant aux parois leur dernière
+perfection. Sans trop s'attarder à ces fines retouches,
+l'Hyménoptère retourne à sa pièce et s'attelle aux antennes. En
+avant; le voyage s'achèvera-t-il cette fois? Je n'en répondrais
+pas. J'ai vu tel Sphex, plus soupçonneux que les autres peut-être,
+ou plus oublieux des menus détails d'architecture, réparer ses
+oublis, éclaircir ses soupçons en abandonnant le butin cinq, six
+fois de suite sur la voie pour accourir au terrier, chaque fois un
+peu retouché, ou simplement visité à l'intérieur. Il est vrai que
+d'autres marchent droit au but, sans faire même halte de repos.
+Disons encore que, lorsque l'Hyménoptère revient au logis pour le
+perfectionner, il ne manque pas de donner, de loin et de temps en
+temps, un coup d'oeil à l'Éphippigère laissée en chemin, pour
+s'informer si nul n'y touche. Ce prudent examen rappelle celui du
+Scarabée sacré lorsqu'il sort de la salle en voie d'excavation
+pour venir palper sa chère pilule et la rapprocher de lui un peu
+plus.
+
+La conséquence à déduire des faits que je viens de raconter est
+évidente. De ce que tout Sphex languedocien surpris dans son
+travail de fouisseur, serait-ce au commencement même de la
+fouille, au premier coup de tarse donné dans la poussière, fait
+après, le domicile étant préparé, une courte expédition, tantôt à
+pied, tantôt au vol, pour se trouver toujours en possession d'une
+victime déjà poignardée, déjà paralysée, on doit conclure, en
+pleine certitude, que l'Hyménoptère fait d'abord oeuvre de
+chasseur et après oeuvre de fouisseur; de sorte que le lieu de sa
+capture décide du lieu de son domicile.
+
+Ce renversement de méthode, qui fait préparer les vivres avant le
+garde-manger, tandis que jusqu'ici nous avons vu le garde-manger
+précéder les vivres, je l'attribue à la lourde proie du Sphex,
+proie impossible à transporter au loin par les airs. Ce n'est pas
+que le Sphex languedocien ne soit bien organisé pour le vol; il
+est, au contraire, magnifique d'essor; mais la proie qu'il chasse
+l'accablerait s'il n'avait d'autre appui que celui des ailes. Il
+lui faut l'appui du sol et le travail de voiturier, pour lequel il
+déploie vigueur admirable. S'il est chargé de sa proie, il va
+toujours à pied ou ne fait que de très-courtes volées, serait-il
+dans des conditions où le vol abrégerait pour lui temps et
+fatigues. Que j'en cite un exemple, puisé dans mes plus récentes
+observations sur ce curieux Hyménoptère.
+
+Un Sphex se présente à l'improviste, survenu je ne sais d'où. Il
+est à pied et traîne son Éphippigère, capture qu'il vient de faire
+apparemment à l'instant même dans le voisinage. En l'état, il
+s'agit pour lui de se creuser un terrier. L'emplacement est des
+plus mauvais. C'est un chemin battu, dur comme pierre. Il faut au
+Sphex, qui n'a pas le loisir des pénibles fouilles parce que la
+proie déjà capturée doit être emmagasinée au plus vite, il faut au
+Sphex terrain facile, où la chambre de la larve soit pratiquée en
+une courte séance. J'ai dit le sol qu'il préfère, savoir: la
+poussière déposée par les ans au fond de quelque petit abri sous
+roche. Or, le Sphex actuellement sous mes yeux s'arrête au pied
+d'une maison de campagne dont la façade est crépie de frais et
+mesure six à huit mètres de hauteur. Son instinct lui dit que là-
+haut, sous les tuiles en brique du toit, il trouvera des réduits
+riches en vieille poudre. Il laisse son gibier au pied de la
+façade et s'envole sur le toit. Quelque temps je le vois chercher,
+de çà, de là, à l'aventure. L'emplacement convenable trouvé, il se
+met à travailler sous la courbure d'une tuile. En dix minutes, un
+quart d'heure au plus, le domicile est prêt. Alors l'insecte
+redescend au vol. L'Éphippigère est promptement retrouvée. Il
+s'agit de l'amener là-haut. Sera-ce au vol, comme semblent
+l'exiger les circonstances? Pas du tout. Le Sphex adopte la rude
+voie de l'escalade sur un mur vertical, à surface unie par la
+truelle du maçon, et de six à huit mètres de hauteur. En lui
+voyant prendre ce chemin, le gibier lui traînant entre les pattes,
+je crois d'abord à l'impossible; mais je suis bientôt rassuré sur
+l'issue de l'audacieuse tentative. Prenant appui sur les petites
+aspérités du mortier, le vigoureux insecte, malgré l'embarras de
+sa lourde charge, chemine sur ce plan vertical avec la même sûreté
+d'allure, la même prestesse, que sur un sol horizontal. Le faîte
+est atteint sans encombre aucun; et la proie est provisoirement
+déposée au bord du toit, sur le dos arrondi d'une tuile. Pendant
+que le fouisseur retouche le terrier, le gibier mal équilibré
+glisse et retombe au pied de la muraille. Il faut recommencer, et
+c'est encore par le moyen de l'escalade. La même imprudence est
+commise une seconde fois. Abandonnée de nouveau sur la tuile
+courbe, la proie glisse de nouveau, et de nouveau revient à terre.
+Avec un calme que de pareils accidents ne sauraient troubler, le
+Sphex, pour la troisième fois, hisse l'Éphippigère en escaladant
+le mur et, mieux avisé, l'entraîne sans délai au fond du domicile.
+
+Si l'enlèvement de la proie au vol n'a pas même été essayé dans de
+telles conditions, il est clair que l'Hyménoptère est incapable de
+long essor avec fardeau si lourd. De cette impuissance découlent
+les quelques traits de moeurs, sujet de ce chapitre. Une proie
+n'excédant pas l'effort du vol fait du Sphex à ailes jaunes une
+espèce à demi sociale, c'est-à-dire recherchant la compagnie des
+siens; une proie lourde, impossible à transporter par les airs,
+fait du Sphex languedocien une espèce vouée aux travaux
+solitaires, une sorte de sauvage dédaigneux des satisfactions que
+donne le voisinage entre pareils. Le poids plus petit ou plus
+grand du gibier adopté décide ici du caractère fondamental.
+
+CHAPITRE XI
+SCIENCE DE L'INSTINCT
+
+Pour paralyser sa proie, le Sphex languedocien suit, je n'en doute
+pas, la méthode du chasseur de Grillons, et plonge à diverses
+reprises son stylet dans la poitrine de l'Éphippigère afin
+d'atteindre les ganglions thoraciques. Le procédé de la lésion des
+centres nerveux doit lui être familier, et je suis convaincu
+d'avance de son habileté consommée dans la savante opération.
+C'est là un art connu à fond de tous les Hyménoptères
+déprédateurs, portant une dague empoisonnée, qui ne leur a pas été
+donnée en vain. Je dois toutefois avouer n'avoir pu encore
+assister à la manoeuvre assassine. Cette lacune a pour cause la
+vie solitaire du Sphex.
+
+Lorsque, sur un emplacement commun, de nombreux terriers sont
+creusés et approvisionnés ensuite, il suffit d'attendre sur les
+lieux pour voir arriver les chasseurs, tantôt l'un, tantôt
+l'autre, avec le gibier saisi. Il est alors facile d'essayer sur
+les arrivants la substitution d'une proie vivante à la pièce
+sacrifiée, et de renouveler l'épreuve aussi souvent qu'on le
+désire. En outre, la certitude de ne pas manquer de sujets
+d'observation, au moment voulu, permet de tout disposer à
+l'avance. Avec le Sphex languedocien, ces conditions de succès
+n'existent plus. Se mettre en course à sa recherche expresse, avec
+le matériel préparé, est à peu près inutile, tant l'insecte aux
+moeurs solitaires est disséminé un à un sur de grandes étendues.
+D'ailleurs, si vous le rencontrez, ce sera la plupart du temps en
+une heure d'oisiveté, et vous n'obtiendrez rien de lui. C'est,
+disons-le encore, presque toujours à l'improviste, lorsque la
+préoccupation n'est plus là, que le Sphex se présente, traînant
+son Éphippigère.
+
+Voilà le moment, le seul moment propice pour essayer une
+substitution de gibier et engager le chasseur à vous rendre témoin
+de ses coups de stylet. Procurons-nous vite une pièce de
+substitution, une Éphippigère vivante. Hâtons-nous, le temps
+presse: dans quelques minutes, le terrier aura reçu les vivres et
+la magnifique occasion sera perdue. Faut-il parler de mes dépits
+en ces instants de bonne fortune, appât dérisoire offert par le
+hasard! J'ai là, sous les yeux, matière à de curieuses
+observations, et je ne peux en profiter! Je ne peux dérober son
+secret au Sphex faute d'avoir à lui offrir l'équivalent de sa
+capture! Allez donc songer, n'ayant que peu de minutes
+disponibles, à vous mettre en campagne pour la recherche d'une
+pièce de substitution, lorsqu'il m'a fallu trois journées de
+folles courses avant de trouver les Charançons de mes Cerceris!
+Cette tentative désespérée, à deux reprises cependant je l'ai
+essayée. Ah! si le garde champêtre m'eut surpris en ces moments-
+là, courant affolé par les vignes, quelle bonne occasion pour lui
+de croire au maraudage et de verbaliser! Pampres et grappes, rien
+n'était respecté dans la précipitation de mes pas, entravés au
+milieu des lianes. À tout prix, il me fallait une Éphippigère, il
+me la fallait sur-le-champ. Et je l'eus une fois, en mes
+expéditions si promptement conduites. J'en rayonnais de joie, ne
+soupçonnant pas l'amer déboire qui m'attendait.
+
+Pourvu que j'arrive à temps, pourvu que le Sphex soit encore
+occupé au charroi de sa pièce! Béni soit le ciel! tout me
+favorise. L'Hyménoptère est encore assez loin du terrier et traîne
+toujours sa victime. Avec des pinces, je tiraille doucement celle-
+ci par derrière. Le chasseur résiste, s'acharne aux antennes et ne
+veut lâcher prise. Je tire plus fort, jusqu'à faire reculer le
+voiturier; rien n'y fait: le Sphex ne démord pas. J'avais sur moi
+de fins ciseaux, faisant partie de ma petite trousse
+entomologique. J'en fais usage, et d'un coup promptement donné, je
+coupe les cordons de l'attelage, les longues antennes de
+l'Éphippigère. Le Sphex va toujours de l'avant, mais bientôt
+s'arrête surpris de la soudaine diminution du poids que vient de
+subir le fardeau traîné. Ce fardeau, en effet, se réduit pour lui
+maintenant aux seules antennes, détachées par mes malicieux
+artifices. Le faix réel, l'insecte lourd et ventru, est resté en
+arrière, aussitôt remplacé par ma pièce vivante. L'Hyménoptère se
+retourne, lâche les cordons que rien ne suit et revient sur ses
+pas. Le voilà face à face avec la proie substituée à la sienne. Il
+l'examine, en fait le tour avec une méfiante circonspection, puis
+s'arrête, se mouille la patte de salive et se met à se laver les
+yeux. En cette posture de méditation, lui passerait-il dans
+l'intellect quelque chose comme ceci: «Ah çà! est-ce que je
+veille, est-ce que je dors? Y vois-je clair ou non? Cette affaire-
+là n'est pas la mienne. De qui, de quoi suis-je dupe ici?»
+Toujours est-il que le Sphex ne s'empresse guère de porter les
+mandibules sur ma proie. Il s'en tient à distance et ne témoigne
+la moindre velléité de la saisir. Pour l'exciter, du bout des
+doigts je lui présente l'insecte, je lui mets presque les antennes
+sous la dent. Son audacieuse familiarité m'est connue: je sais
+qu'il vient prendre, sans hésitation aucune, au bout de vos
+doigts, la proie qu'on lui a enlevée et qu'on lui présente
+ensuite.
+
+Qu'est ceci? Dédaigneux de mes offres, le Sphex recule au lieu de
+happer ce que je mets à sa portée. Je replace à terre
+l'Éphippigère, qui, cette fois, d'un mouvement étourdi,
+inconscient du danger, va droit à son assassin. Nous y sommes. --
+Hélas! non: le Sphex continue à reculer, en vrai poltron; et
+finalement s'envole. Je ne l'ai plus revu. Ainsi finit, à ma
+confusion, une expérience, qui m'avait tant chauffé
+l'enthousiasme.
+
+Plus tard et peu à peu, à mesure que j'ai visité un plus grand
+nombre de terriers, j'ai fini par me rendre compte de mon insuccès
+et du refus obstiné du Sphex. Pour approvisionnement, j'ai
+toujours trouvé, sans exception aucune, une Éphippigère femelle,
+recelant dans le ventre une copieuse et succulente grappe d'oeufs.
+C'est là, paraît-il, la victuaille préférée des larves. Or, dans
+ma course précipitée à travers les vignes, j'avais mis la main sur
+une Éphippigère de l'autre sexe. C'était un mâle que j'offrais au
+Sphex. Plus clairvoyant que moi dans cette haute question des
+vivres, l'Hyménoptère n'avait pas voulu de mon gibier. «Un mâle,
+c'est bien là le dîner de mes larves! Et pour qui les prend-on?» -
+- Quel tact dans ces fins gourmets qui savent différencier les
+chairs tendres de la femelle, des chairs relativement arides des
+mâles! Quelle précision de coup d'oeil pour reconnaître à
+l'instant les deux sexes, pareils de forme et de coloration! La
+femelle porte au bout du ventre le sabre, l'oviscapte enfouissant
+les oeufs en terre; et voilà, peu s'en faut, le seul trait qui,
+extérieurement, la distingue du mâle. Ce caractère différentiel
+n'échappe jamais au perspicace Sphex; et voilà pourquoi, dans mon
+expérience, l'Hyménoptère se frottait les yeux, profondément ahuri
+de voir privée de sabre une proie qu'il savait très bien en être
+pourvue quand il l'avait saisie. Devant pareil changement, que
+devait-il se passer dans sa petite cervelle de Sphex?
+
+Suivons maintenant l'Hyménoptère lorsque, le terrier étant prêt,
+il va retrouver sa victime, abandonnée non loin de là après la
+capture et l'opération de la paralysie. L'Éphippigère est dans un
+état comparable à celui du Grillon sacrifié par le Sphex à ailes
+jaunes, preuve certaine de coups d'aiguillons au thorax.
+Néanmoins, bien des mouvements persistent encore, mais dépourvus
+d'ensemble, quoique doués d'une certaine vigueur. Impuissant à se
+tenir sur ses jambes, l'insecte gît sur le flanc ou sur le dos. Il
+remue rapidement ses longues antennes, ainsi que les palpes; il
+ouvre, referme les mandibules et mord avec la même force que dans
+l'état normal. L'abdomen exécute de nombreuses et profondes
+pulsations. L'oviscapte est brusquement ramené sous le ventre,
+contre lequel il vient s'appliquer presque. Les pattes s'agitent,
+mais avec paresse et sans ordre; les médianes semblent plus
+engourdies que les autres. Au stimulant de la pointe d'une
+aiguille, tout le corps est pris d'un tressaillement désordonné;
+des efforts sont faits pour se relever et marcher, sans pouvoir y
+parvenir. Bref, l'animal serait plein de vie, si ce n'était
+l'impossibilité de la locomotion et même de la simple station sur
+jambes. Il y a donc ici paralysie tout à fait locale, paralysie
+des pattes, ou plutôt abolition partielle et ataxie de leurs
+mouvements. Cet état si incomplet d'inertie aurait-il pour cause
+quelque disposition particulière du système nerveux de la victime,
+ou bien proviendrait-il de ce que l'Hyménoptère se borne à un seul
+coup de dard, au lieu de piquer chaque ganglion du thorax, ainsi
+que le fait le chasseur de Grillons? C'est ce que j'ignore.
+
+Telle qu'elle est, avec ses tressaillements, ses convulsions, ses
+mouvements dépourvus d'ensemble, la victime n'est pas moins hors
+d'état de nuire à la larve qui doit la dévorer. J'ai retiré du
+terrier du Sphex des Éphippigères se démenant avec la même vigueur
+qu'aux premiers instants de leur demi-paralysie; et néanmoins le
+faible vermisseau, éclos depuis quelques heures à peine, attaquait
+de la dent, en pleine sécurité, la gigantesque victime; le nain,
+sans péril pour lui, mordait sur le colosse. Ce frappant résultat
+est la conséquence du point que choisit la mère pour le dépôt de
+l'oeuf. J'ai déjà dit comment le Sphex à ailes jaunes colle son
+oeuf sur la poitrine du Grillon, un peu par côté, entre la
+première et la seconde paire de pattes. C'est un point identique
+que choisit le Sphex à bordures blanches: c'est un point analogue,
+un peu plus reculé en arrière, vers la base de l'une des grosses
+cuisses postérieures, qu'adopte le Sphex languedocien; faisant
+preuve ainsi tous les trois, par cette concordance, d'un tact
+admirable pour discerner la place où l'oeuf doit être en sécurité.
+
+Considérons, en effet, l'Éphippigère clôturée dans le terrier.
+Elle est étendue sur le dos, absolument incapable de se retourner.
+En vain elle se démène, en vain elle s'agite: les mouvements sans
+ordre de ses pattes se perdent dans le vide, la chambre étant trop
+spacieuse pour leur prêter l'appui de ses parois. Qu'importent au
+vermisseau les convulsions de la victime: il est en un point où
+rien ne peut l'atteindre, ni tarses, ni mandibules, ni oviscapte,
+ni antennes; en un point tout à fait immobile, sans un simple
+frémissement de peau. La sécurité est parfaite à la condition
+seule que l'Éphippigère ne puisse se déplacer, se retourner, se
+remettre sur ses jambes; et cette condition unique est
+admirablement remplie.
+
+Mais avec des pièces de gibier multiples et dont la paralysie ne
+serait pas plus avancée, le danger serait grand pour la larve.
+N'ayant rien à craindre de l'insecte attaqué le premier, à cause
+de sa position hors des atteintes de la victime, elle aurait à
+redouter le voisinage des autres, qui, étendant au hasard les
+jambes, pourraient l'atteindre et l'éventrer sous leurs éperons.
+Tel est peut-être le motif pour lequel le Sphex à ailes jaunes,
+qui entasse dans une même cellule trois ou quatre Grillons, abolit
+presque à fond les mouvements de ses victimes; tandis que le Sphex
+languedocien, approvisionnant chaque terrier d'une pièce unique,
+laisse à ses Éphippigères la majeure partie de leurs mouvements,
+et se borne à les mettre dans l'impossibilité de se déplacer et de
+se tenir sur les jambes. Ce dernier, sans que je puisse
+l'affirmer, ferait ainsi économie de coups de dague.
+
+Si l'Éphippigère seulement à demi paralysée est sans danger pour
+la larve, établie en un point du corps où la défense est
+impossible, il n'en est pas de même du Sphex, qui doit la charrier
+au logis. D'abord avec les crochets de ses tarses, dont l'usage
+lui est à peu près conservé, la proie traînée harponne les brins
+d'herbe rencontrés en chemin, ce qui produit dans le charroi des
+résistances difficiles à surmonter. Le Sphex, accablé déjà par le
+poids de la charge, est exposé à s'épuiser en efforts dans les
+endroits herbus pour faire lâcher prise à l'insecte désespérément
+accroché. Mais c'est le moindre des inconvénients. L'Éphippigère
+conserve le complet usage des mandibules, qui happent et mordent
+avec l'habituelle vigueur. Or ces terribles tenailles ont
+précisément devant elles le corps fluet du ravisseur, lorsque
+celui-ci est dans sa posture de voiturier. Les antennes, en effet,
+sont saisies non loin de leur base, de manière que la bouche de la
+victime, renversée sur le dos, est en face soit du thorax, soit de
+l'abdomen du Sphex. Celui-ci, hautement relevé sur ses longues
+jambes, veille, j'en ai la conviction, à ne pas être saisi par les
+mandibules qui bâillent au-dessous de lui; toutefois, un moment
+d'oubli, un faux pas, un rien peut le mettre à la portée de deux
+puissants crocs, qui ne laisseraient pas échapper l'occasion d'une
+impitoyable vengeance. Dans certains cas des plus difficiles,
+sinon toujours, le jeu de ces redoutables tenailles doit être
+aboli; les harpons des pattes doivent être mis dans
+l'impossibilité d'opposer au charroi un surcroît de résistance.
+
+Comment s'y prendra le Sphex pour obtenir ce résultat? Ici
+l'homme, le savant même, hésiterait, se perdrait en essais
+stériles, et peut-être renoncerait à réussir. Qu'il vienne prendre
+leçon auprès du Sphex. Lui, sans l'avoir jamais appris, sans
+l'avoir jamais vu pratiquer à d'autres, connaît à fond son métier
+d'opérateur. Il sait les mystères les plus délicats de la
+physiologie des nerfs, ou plutôt se comporte comme s'il les
+savait. Il sait que, sous le crâne de sa victime, est un collier
+de noyaux nerveux, quelque chose d'analogue au cerveau des animaux
+supérieurs. Il sait que ce foyer principal d'innervation anime les
+pièces de la bouche et, de plus, est le siège de la volonté, sans
+l'ordre de laquelle aucun muscle n'agit; il sait enfin qu'en
+lésant cette espèce de cerveau toute résistance cessera, l'insecte
+n'en ayant plus le vouloir. Quant au mode d'opérer, c'est pour lui
+chose la plus facile et, lorsque nous nous serons instruits à son
+école, il nous sera loisible d'essayer à notre tour son procédé.
+L'instrument employé n'est plus ici le dard: l'insecte, en sa
+sagesse, a décidé la compression préférable à la piqûre
+empoisonnée. Inclinons-nous devant sa décision, car nous verrons
+tout à l'heure combien il est prudent de se pénétrer de son
+ignorance devant le savoir de la bête. Crainte de mal rendre par
+une nouvelle rédaction ce qu'il y a de sublime dans le talent de
+ce maître opérateur, je transcris ici ma note telle que je l'ai
+crayonnée sur les lieux, immédiatement après l'émouvant spectacle.
+
+Le Sphex trouve que sa pièce de gibier résiste trop, s'accrochant
+de ci et de là aux brins d'herbe. Il s'arrête alors pour pratiquer
+sur elle la singulière opération suivante, sorte de coup de grâce.
+L'Hyménoptère, toujours à califourchon sur la proie, fait
+largement bâiller l'articulation du cou, à la partie supérieure, à
+la nuque. Puis il saisit le cou avec les mandibules et fouille
+aussi avant que possible sous le crâne, mais sans blessures
+extérieures aucune, pour saisir, mâcher et remâcher les ganglions
+cervicaux. Cette opération faite, la victime est totalement
+immobile, incapable de la moindre résistance, tandis qu'auparavant
+les pattes, quoique dépourvues des mouvements d'ensemble
+nécessaires à la marche, résistaient vigoureusement à la traction.
+
+Voilà le fait dans toute son éloquence. De la pointe des
+mandibules, l'insecte, tout en respectant la fine et souple
+membrane de la nuque, va fouiller dans le crâne et mâcher le
+cerveau. Il n'y a pas effusion de sang, il n'y a pas de blessure,
+mais simple compression extérieure. Il est bien entendu que j'ai
+gardé pour moi, afin de constater à loisir les suites de
+l'opération, l'Éphippigère immobilisée sous mes yeux; il est bien
+entendu aussi que je me suis empressé de répéter à mon tour, sur
+des Éphippigères vivantes, ce que venait de m'apprendre le Sphex.
+Je mets ici en parallèle mes résultats et ceux de l'Hyménoptère.
+
+Deux Éphippigères, auxquelles je serre et comprime les ganglions
+cervicaux avec des pinces, tombent rapidement dans un état
+comparable à celui des victimes du Sphex. Seulement, elles font
+grincer leurs cymbales si je les irrite avec la pointe d'une
+aiguille, et puis les pattes ont quelques mouvements sans ordre et
+paresseux. Cette différence provient, sans doute, de ce que mes
+opérées ne sont pas préalablement atteintes dans leurs ganglions
+thoraciques comme le sont les Éphippigères du Sphex, piquées
+d'abord de l'aiguillon à la poitrine. En faisant la part de cette
+importante condition, on voit que je n'ai pas été trop mauvais
+élève, et que j'ai assez bien imité mon maître en physiologie, le
+Sphex.
+
+Ce n'est pas sans une certaine satisfaction, je l'avoue, que je
+suis parvenu à faire presque aussi bien que l'animal.
+
+Aussi bien? Qu'ai-je dit là! Attendons un peu et l'on verra que
+j'ai longtemps encore à fréquenter l'école du Sphex. Voici qu'en
+effet mes deux opérées ne tardent pas à mourir, ce qui s'appelle
+mourir; et au bout de quatre à cinq jours, je n'ai plus sous les
+yeux que des cadavres infects. -- Et l'Éphippigère du Sphex? --
+Est-il besoin de le dire: l'Éphippigère du Sphex, dix jours même
+après l'opération, est dans un état de fraîcheur parfaite, comme
+l'exigerait la larve à laquelle la proie était destinée. Bien
+mieux: quelques heures seulement après l'opération sous le crâne,
+ont reparu, comme si rien ne s'était passé, les mouvements sans
+ordre des pattes, des antennes, des palpes, de l'oviscapte, des
+mandibules; en un mot l'animal est revenu dans l'état où il était
+avant que le Sphex lui eût mordu le cerveau. Et ces mouvements se
+sont maintenus depuis, mais affaiblis chaque jour davantage. Le
+Sphex n'avait plongé sa victime que dans un engourdissement
+passager, d'une durée largement suffisante pour lui permettre de
+l'amener au logis sans résistance; moi, qui croyais être son
+émule, je n'ai été qu'un maladroit et barbare charcutier: j'ai tué
+les miennes. Lui, avec sa dextérité inimitable, a savamment
+comprimé le cerveau pour amener une léthargie de quelques heures;
+moi, brutal par ignorance, j'ai peut-être écrasé sous mes pinces
+ce délicat organe, premier foyer de la vie. Si quelque chose peut
+m'empêcher de rougir de ma défaite, c'est ma conviction que bien
+peu, s'il y en a, pourraient lutter d'habileté avec ces habiles.
+
+Ah! je m'explique maintenant pourquoi le Sphex ne fait pas usage
+de son dard pour léser les ganglions cervicaux. Une goutte de
+venin instillée dans cet organe, centre des forces vitales,
+anéantirait l'ensemble de l'innervation, et la mort suivrait à
+bref délai. Mais ce n'est pas la mort que le chasseur veut
+obtenir; les larves ne trouveraient nullement leur compte dans un
+gibier privé de vie, enfin dans un cadavre livré aux puanteurs de
+la corruption; il veut obtenir seulement une léthargie, une
+torpeur passagère, qui abolisse pendant le charroi les résistances
+de la victime, résistances pénibles à vaincre et d'ailleurs
+dangereuses pour lui. Cette torpeur, il l'obtient par le procédé
+connu dans les laboratoires de physiologie expérimentale: la
+compression du cerveau. Il agit comme un Flourens, qui, mettant à
+nu le cerveau d'un animal, et pesant sur la masse cérébrale,
+abolit du coup intelligence, vouloir, sensibilité, mouvement. La
+compression cesse, et tout reparaît. Ainsi reparaissent les restes
+de vie de l'Éphippigère, à mesure que s'effacent les effets
+léthargiques d'une compression habilement conduite. Les ganglions
+crâniens, pressés entre les mandibules, mais sans mortelles
+contusions, peu à peu reprennent activité et mettent fin à la
+torpeur générale. Reconnaissons-le, c'est effrayant de science!
+
+La fortune a ses caprices entomologiques: vous courez après elle,
+et vous ne la rencontrez pas; vous l'oubliez, et voici qu'elle
+frappe à votre porte. Pour voir le Sphex languedocien sacrifier
+ses Éphippigères, que de courses inutiles, que de préoccupations
+sans résultat! Vingt années s'écoulent, ces pages sont déjà entre
+les mains de l'imprimeur, lorsque dans les premiers jours de ce
+mois (8 août 1878), mon fils Émile entre précipitamment dans mon
+cabinet de travail. -- «Vite, fait-il; viens vite: un Sphex traîne
+sa proie sous les platanes, devant la porte de la cour!» -- Mis au
+courant de l'affaire par mes récits, distraction de nos veillées,
+et mieux encore par des faits analogues auxquels il avait assisté
+dans notre vie aux champs, Émile avait vu juste. J'accours et
+j'aperçois un superbe Sphex languedocien, traînant par les
+antennes une Éphippigère paralysée. Il se dirige vers le
+poulailler voisin et paraît vouloir en escalader le mur, pour
+établir son terrier là-haut, sous quelque tuile du toit; car, au
+même endroit, quelques années avant, j'avais vu pareil Sphex
+accomplir l'escalade avec un gibier, et élire domicile sous
+l'arcade d'une tuile mal jointe. Peut-être l'Hyménoptère actuel
+est-il la descendance de celui dont j'ai raconté la rude
+ascension.
+
+Semblable prouesse va probablement se répéter, et cette fois-ci
+devant nombreux témoins, car toute la maisonnée, travaillant à
+l'ombre des platanes, vient faire cercle autour du Sphex. On
+admire la familière audace de l'insecte, non détourné de son
+travail par la galerie de curieux; chacun est frappé de sa fière
+et robuste allure, tandis que, la tête relevée et les antennes de
+la victime saisies à pleines mandibules, il traîne après lui
+l'énorme faix. Seul parmi les assistants, j'éprouve un regret
+devant ce spectacle. -- «Ah! si j'avais des Éphippigères
+vivantes!» ne puis-je m'empêcher de dire, sans le moindre espoir
+de voir mon souhait se réaliser. -- «Des Éphippigères vivantes?
+répond Émile; mais j'en ai de toutes fraîches, cueillies de ce
+matin.» Quatre à quatre, il monte les escaliers, et court chez
+lui, dans sa petite chambre d'étude, où des enceintes de
+dictionnaires servent de parc pour l'éducation de quelque belle
+chenille du Sphinx de l'Euphorbe. Il m'en rapporte trois
+Éphippigères, comme je ne pouvais en désirer de mieux, deux
+femelles et un mâle.
+
+Comment ces insectes se sont-ils trouvés sous ma main, au moment
+voulu, pour une expérience vainement entreprise il y a quelque
+vingt ans? Ceci est une autre histoire. -- Une pie-grièche
+méridionale avait fait son nid sur l'un des hauts platanes de
+l'allée. Or, quelques jours avant, le mistral, le vent brutal de
+ces régions, avait soufflé avec une telle violence que les
+branches fléchissaient ainsi que des joncs; et le nid, renversé
+sens dessus dessous par les ondulations de son support, avait
+laissé choir son contenu, quatre oisillons. Le lendemain, je
+trouvai la nichée à terre; trois étaient morts de la chute, le
+quatrième vivait encore. Le survivant fut confié aux soins
+d'Émile, qui, trois fois par jour, faisait la chasse aux Criquets
+dans les pelouses du voisinage à l'intention de son élève. Mais
+les Criquets sont de petite taille, et l'appétit du nourrisson en
+réclamait beaucoup. Une autre pièce fut préférée, l'Éphippigère,
+dont il était fait provision de temps à autre, parmi les chaumes
+et le feuillage piquant de l'Eryngium. Les trois insectes que
+m'apportait Émile provenaient donc du garde-manger de la pie-
+grièche. Ma commisération pour l'oisillon précipité me valait ce
+succès inespéré.
+
+Le cercle des spectateurs élargi pour laisser le champ libre au
+Sphex, je lui enlève sa proie avec des pinces et lui donne
+aussitôt en échange une de mes Éphippigères, portant sabre au bout
+du ventre comme le gibier soustrait. Quelques trépignements de
+pattes sont les seuls signes d'impatience de l'Hyménoptère
+dépossédé. Le sphex court sus à la nouvelle proie, trop
+corpulente, trop obèse pour tenter même de se soustraire à la
+poursuite. Il la saisit avec les mandibules par le corselet en
+forme de selle, se place en travers, et recourbant l'abdomen, en
+promène l'extrémité sous le thorax de l'insecte. Là, sans doute,
+des coups d'aiguillon sont donnés, sans que je puisse en préciser
+le nombre à cause de la difficulté d'observation. L'Éphippigère,
+victime pacifique, se laisse opérer sans résistance; c'est
+l'imbécile mouton de nos abattoirs. Le Sphex prend son temps, et
+manoeuvre du stylet avec une lenteur favorable à la précision des
+coups portés. Jusque-là tout est bien pour l'observateur; mais la
+proie touche à terre de la poitrine et du ventre, et ce qui se
+passe exactement là-dessous échappe au regard. Quant à intervenir
+pour soulever un peu l'Éphippigère et voir mieux, il ne faut pas y
+songer: le meurtrier rengainerait son arme et se retirerait.
+L'acte suivant est d'observation aisée. Après avoir poignardé le
+thorax, le bout de l'abdomen du Sphex se présente sous le cou, que
+l'opérateur fait largement bâiller en pressant la victime sur la
+nuque. En ce point, l'aiguillon fouille avec une persistance
+marquée, comme si la piqûre y était plus efficace qu'ailleurs. On
+pourrait croire que le centre nerveux atteint est la partie
+inférieure du collier oesophagien; mais la persistance du
+mouvement dans les pièces de la bouche, mandibules, mâchoires,
+palpes, animées par ce foyer d'innervation, montre que les choses
+ne se passent pas ainsi. Par la voie du cou, le Sphex atteint
+simplement les ganglions du thorax, du moins le premier, plus
+accessible à travers la fine peau du cou qu'à travers les
+téguments de la poitrine.
+
+Et c'est fini. Sans aucun tressaillement, marque de douleur,
+l'Éphippigère est rendue désormais masse inerte. Pour la seconde
+fois, j'enlève au Sphex son opérée, que je remplace par la seconde
+femelle dont je dispose. Les mêmes manoeuvres recommencent,
+suivies du même résultat. À trois reprises, presque coup sur coup,
+avec son propre gibier d'abord, puis avec celui de mes échanges,
+le Sphex vient de recommencer sa chirurgie savante. Recommencera-
+t-il une quatrième avec l'Éphippigère mâle qui me reste encore?
+C'est douteux, non que l'Hyménoptère soit lassé, mais parce que le
+gibier n'est pas à sa convenance. Je ne lui ai jamais vu d'autre
+proie que des femelles, qui, bourrées d'oeufs sont manger plus
+apprécié de la larve. Mon soupçon est fondé: privé de sa troisième
+capture, le Sphex refuse obstinément le mâle que je lui présente.
+Il court çà et là, d'un pas précipité, à la recherche du gibier
+disparu; trois ou quatre fois, il se rapproche de l'Éphippigère,
+il en fait le tour, il jette un regard dédaigneux, et finalement
+s'envole. Ce n'est pas là ce qu'il faut à ses larves; l'expérience
+me le répète à vingt ans d'intervalle.
+
+Les trois femelles poignardées, dont deux sous mes yeux, restent
+ma possession. Toutes les pattes sont complètement paralysées.
+Qu'il soit sur le ventre dans la station normale, qu'il soit sur
+le dos ou sur le flanc, l'animal garde indéfiniment la position
+qu'on lui a donnée. De continuelles oscillations des antennes, par
+intervalles quelques pulsations du ventre et le jeu des pièces de
+la bouche, sont les seuls indices de vie. Le mouvement est détruit
+mais non la sensibilité, car à la moindre piqûre en un point à
+peau fine, tout le corps légèrement frémit. Peut-être un jour la
+physiologie trouvera-t-elle en pareilles victimes matière à de
+belles études sur les fonctions du système nerveux. Le dard de
+l'Hyménoptère, incomparable d'adresse pour atteindre un point et
+faire une blessure n'intéressant que ce point, suppléera, avec
+immense avantage, le scalpel brutal de l'expérimentateur, qui
+éventre quand il ne faudrait qu'effleurer. En attendant, voici les
+résultats que m'ont fournis les trois victimes, mais sous un autre
+point de vue.
+
+Le mouvement seul des pattes étant détruit, sans autre lésion que
+celle des centres nerveux, foyer de ce mouvement, l'animal doit
+périr d'inanition et non de sa blessure. L'expérimentation en a
+été ainsi conduite:
+
+Deux Éphippigères intactes, telles que venaient de me les fournir
+les champs, ont été mises en captivité sans nourriture, l'une dans
+l'obscurité, l'autre à la lumière. En quatre jours, la seconde
+était morte de faim; en cinq jours, la première. Cette différence
+d'un jour s'explique aisément. À la lumière, l'animal s'est plus
+agité pour recouvrer sa liberté; et comme à tout mouvement de la
+machine animale correspond une dépense de combustible, une plus
+grande somme d'activité a consommé plus vite les réserves de
+l'organisation. Avec la lumière, agitation plus grande et vie plus
+courte; avec l'obscurité, agitation moindre et vie plus longue,
+l'abstinence étant complète de part et d'autre.
+
+L'une de mes trois opérées a été tenue dans l'obscurité, sans
+nourriture. Pour elle, aux conditions d'abstinence complète et
+d'obscurité, s'ajoute la gravité de blessures faites par le Sphex;
+et néanmoins pendant dix-sept jours, je lui vois accomplir ses
+continuelles oscillations d'antennes. Tant que marche cette sorte
+de pendule, l'horloge de la vie n'est pas arrêtée. L'animal cesse
+le mouvement antennaire et périt le dix-huitième jour. L'insecte
+gravement blessé a donc vécu, dans les mêmes conditions, quatre
+fois plus longtemps que l'insecte intact. Ce qui paraissait devoir
+être cause de mort, est en réalité cause de vie.
+
+Si paradoxal au premier aspect, ce résultat est des plus simples.
+Intact, l'animal s'agite et par conséquent se dépense. Paralysé,
+il n'a plus en lui que de faibles mouvements internes,
+inséparables de toute organisation; et sa substance s'économise en
+proportion de la faiblesse de l'action déployée. Dans le premier
+cas, la machine animale fonctionne et s'use; dans le second cas,
+elle est en repos et se conserve. L'alimentation n'étant plus là
+pour réparer les pertes, l'insecte en mouvement dépense en quatre
+jours ses réserves nutritives et meurt; l'insecte immobile ne les
+dépense et ne périt qu'en dix-huit jours. La vie est une
+continuelle destruction, nous dit la physiologie; et les victimes
+du Sphex nous en donnent une démonstration comme il n'y en a peut-
+être pas de plus élégante.
+
+Encore une remarque. Il faut de rigueur viande fraîche aux larves
+de l'Hyménoptère. Si la proie était emmagasinée intacte dans le
+terrier, en quatre à cinq jours elle serait cadavre livré à la
+pourriture; et la larve, à peine éclose, ne trouverait pour vivre
+qu'un amas corrompu; mais piquée de l'aiguillon, elle est apte à
+se maintenir en vie de deux à trois semaines, temps plus que
+suffisant pour l'éclosion de l'oeuf et le développement du ver. La
+paralysie a ainsi double résultat: immobilité des vivres pour ne
+pas compromettre l'existence du délicat vermisseau, longue
+conservation des chairs pour assurer à la larve saine nourriture.
+Éclairée par la science, la logique de l'homme ne trouverait pas
+mieux.
+
+Mes deux autres Éphippigères piquées par le Sphex ont été tenues
+dans l'obscurité avec alimentation. Alimenter des animaux inertes,
+ne différant guère d'un cadavre que par une perpétuelle
+oscillation de leurs longues antennes, semble d'abord une
+impossibilité; cependant le jeu libre des pièces de la bouche m'a
+donné quelque espoir et j'ai essayé. Le succès a dépassé mes
+prévisions. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de leur présenter
+une feuille de laitue ou tout autre morceau de verdure qu'ils
+pourraient brouter dans leur état normal; ce sont de faibles
+valétudinaires qu'il faut nourrir au biberon, pour ainsi dire, et
+entretenir avec de la tisane. J'ai fait emploi d'eau sucrée.
+
+L'insecte étant couché sur le dos, avec une paille je lui dépose
+sur la bouche une gouttelette du liquide sucré. Aussitôt palpes de
+s'agiter, mandibules et mâchoires de se mouvoir. La goutte est bue
+avec des signes évidents de satisfaction, surtout quand le jeûne
+s'est un peu prolongé. Je renouvelle la dose jusqu'à refus. Le
+repas a lieu une fois par jour, quelque fois deux, à des mesures
+irrégulières pour ne pas être moi-même trop esclave de pareil
+hôpital.
+
+Eh bien, avec ce maigre régime, l'une des Éphippigères a vécu
+vingt et un jours. C'est peu, relativement à celle que j'avais
+abandonnée à l'inanition. Il est vrai que par deux fois l'insecte
+avait fait grave chute et était tombé de la table d'expérience sur
+le parquet à la suite de quelque maladresse de ma part. Les
+contusions reçues doivent avoir hâté sa fin. Quant à l'autre,
+exempte d'accidents, elle a vécu quarante jours. Comme l'aliment
+employé, l'eau sucrée, ne pouvait indéfiniment tenir lieu de
+l'aliment naturel, la verdure, il est très probable que l'insecte
+aurait vécu plus longtemps encore si le régime habituel avait été
+possible. Ainsi se trouve démontré le point que j'avais en vue:
+les victimes piquées par le dard des Hyménoptères fouisseurs
+périssent d'inanition et non de leur blessure.
+
+CHAPITRE XII
+IGNORANCE DE L'INSTINCT
+
+Le Sphex vient de nous montrer avec quelle infaillibilité, avec
+quel art transcendant, il agit guidé par son inspiration
+inconsciente, l'instinct; il va nous montrer maintenant combien il
+est pauvre de ressources, borné d'intelligence, illogique même, au
+milieu d'éventualités s'écartant quelque peu de ses habituelles
+voies. Par une étrange contradiction, caractéristique des facultés
+instinctives, à la science profonde s'associe l'ignorance non
+moins profonde. Pour l'instinct, rien n'est impossible, si élevée
+d'ailleurs que soit la difficulté. Dans la construction de ses
+cellules hexagones, à fond composé de trois losanges, l'Abeille
+résout, avec une précision parfaite, des problèmes ardus de
+maximum et de minimum, dont la solution par l'homme exigerait une
+puissante intelligence algébrique. Les Hyménoptères dont les
+larves vivent de proie déploient dans leur art meurtrier des
+procédés avec lesquels rivaliseraient à peine ceux de l'homme
+versé dans ce que l'anatomie et la physiologie ont de plus
+délicat. Pour l'instinct rien n'est difficile, tant que l'acte ne
+sort pas de l'immuable cycle dévolu à l'animal; pour l'instinct
+aussi, rien n'est facile si l'acte doit s'écarter des voies
+habituellement suivies. L'insecte qui nous émerveille, qui nous
+épouvante de sa haute lucidité, un instant après, en face du fait
+le plus simple, mais étranger à sa pratique ordinaire, nous étonne
+par sa stupidité. Le Sphex va nous en fournir des exemples.
+
+Suivons-le traînant l'Éphippigère au logis. Si le hasard nous
+sourit, peut-être assisterons-nous à une petite scène dont je
+retrace ici le tableau. En pénétrant dans l'abri sous roche où le
+terrier est pratiqué, l'Hyménoptère y trouve, perchée sur un brin
+d'herbe, une Mante religieuse, insecte carnivore, qui, sous un air
+patenôtrier, cache des moeurs de cannibale. Le danger que lui fait
+courir ce bandit embusqué sur son passage doit être connu du
+Sphex, car celui-ci laisse là son gibier et bravement court sus à
+la Mante pour lui administrer quelques chaudes bourrades, la
+déloger ou du moins l'effrayer, lui imposer respect. Le bandit ne
+bouge pas, mais ferme sa machine de mort, les deux terribles scies
+du bras et de l'avant-bras. Le Sphex revient audacieusement passer
+sous le brin d'herbe où l'autre est perché. À la direction de sa
+tête, on reconnaît qu'il est sur ses gardes, et qu'il tient
+l'ennemi cloué, immobile, sous la menace du regard. Tant de
+bravoure a la récompense qu'elle mérite: la proie est emmagasinée
+sans autre mésaventure.
+
+Encore un mot sur la Mante religieuse, _lou Prégo Diéou_ comme on
+dit en Provence, la bête qui prie Dieu. En effet, ses longues
+ailes d'un vert tendre, pareilles à d'amples voiles, sa tête levée
+au ciel, ses bras repliés, croisés sur la poitrine, lui donnent un
+faux air de nonne en extase. Féroce bête cependant, amie du
+carnage. Sans être ses points de prédilection, les chantiers des
+divers Hyménoptères fouisseurs reçoivent assez souvent ses
+visites. Postée à proximité des terriers, sur quelque broussaille,
+elle attend que le hasard mette à sa portée quelques-uns des
+arrivants, capture double pour elle, qui saisit à la fois le
+chasseur et son gibier. Sa patience est longuement mise à
+l'épreuve: l'Hyménoptère se méfie, se tient sur ses gardes; mais
+enfin, de loin en loin, quelque étourdi se laisse prendre. D'un
+soudain bruissement d'ailes à demi étalées par une sorte de
+détente convulsive, la Mante terrifie l'approchant, qui, dans sa
+frayeur, un instant hésite. Aussitôt, avec la brusquerie d'un
+ressort, l'avant-bras dentelé se replie sur le bras également
+dentelé, et l'insecte est saisi entre les lames de la double scie.
+On dirait les mâchoires d'un traquenard à loups se refermant sur
+la bête qui vient de mordre à l'appât. Sans desserrer la féroce
+machine, la Mante, à petites bouchées, grignote alors sa capture.
+Telles sont les extases, les patenôtres, les méditations mystiques
+du _Prégo Diéou_.
+
+Des scènes de carnage que la Mante religieuse a laissées dans mes
+souvenirs, relatons celle-ci. La chose se passe devant un chantier
+de Philanthes apivores. Ces fouisseurs nourrissent leurs larves
+avec des Abeilles domestiques, qu'ils vont saisir sur les fleurs
+au moment de la récolte du pollen et du miel. Si le Philanthe qui
+vient de faire capture sent son Abeille gonflée de miel, il ne
+manque guère, avant de l'emmagasiner, de lui presser le jabot,
+soit en chemin, soit sur la porte du logis, pour lui faire
+dégorger la délicieuse purée, dont il s'abreuve en léchant la
+langue de la malheureuse, qui, agonisante, l'étale dans toute sa
+longueur hors de la bouche. Cette profanation d'un mourant, dont
+le meurtrier presse le ventre pour le vider et faire régal du
+contenu, a quelque chose de hideux dont je ferais un crime au
+Philanthe si la bête pouvait avoir tort. En pareil moment
+d'horrible régal, j'ai vu l'Hyménoptère, avec sa proie, saisi par
+la Mante: le bandit était détroussé par un autre bandit. Détail
+affreux: tandis que la Mante le tenait transpercé sous les pointes
+de la double scie et lui mâchonnait déjà le ventre, l'Hyménoptère
+continuait à lécher le miel de son Abeille, ne pouvant renoncer à
+l'exquise nourriture même au milieu des affres de la mort. Hâtons-
+nous de jeter un voile sur ces horreurs.
+
+Revenons au Sphex, dont il convient de connaître le terrier, avant
+d'aller plus loin. Ce terrier est pratiqué dans du sable fin, ou
+plutôt dans une sorte de poussière au fond d'un abri naturel. Le
+couloir en est très court, un pouce ou deux, sans coude. Il donne
+accès dans une chambre spacieuse, ovalaire et unique. En somme,
+c'est un antre grossier, à la hâte creusé, plutôt qu'un domicile
+fouillé avec art et loisir. J'ai dit comment le gibier, capturé
+d'avance et momentanément abandonné sur les lieux de chasse, est
+cause de la simplicité du gîte et ne permet qu'une seule chambre,
+qu'une seule cellule, pour chaque repaire. Qui sait effectivement
+où les hasards de la journée conduiront le chasseur pour une
+seconde capture! Il faut que le terrier soit dans le voisinage de
+la lourde pièce saisie; et la demeure d'aujourd'hui, trop éloignée
+pour le charroi de la seconde Éphippigère, ne peut servir aux
+travaux de demain. Donc, à chaque proie capturée, nouvelle
+fouille, nouveau terrier avec sa chambre unique, tantôt ici et
+tantôt là.
+
+Cela dit, essayons quelques expériences pour apprendre comment se
+comporte l'insecte lorsqu'on fait naître des circonstances
+nouvelles pour lui.
+
+_Première expérience_. -- Un Sphex, traînant sa proie, est à
+quelques pouces de distance du terrier. Sans le déranger, je coupe
+avec des ciseaux les antennes de l'Éphippigère, antennes qui lui
+servent, on le sait, de cordons d'attelage. Remis de la surprise
+que lui cause le brusque allégement du fardeau traîné,
+l'Hyménoptère revient au gibier, et sans hésitation saisit
+maintenant la base de l'antenne, le court tronçon non emporté par
+les ciseaux. C'est très court, un millimètre à peine, n'importe:
+cela suffit au Sphex, qui happe ce reste de cordon et se remet au
+charroi. Avec beaucoup de précaution, pour ne pas blesser
+l'Hyménoptère, je coupe les deux tronçons antennaires, maintenant
+au niveau du crâne. Ne trouvant plus rien à saisir aux points qui
+lui sont familiers, l'insecte prend, tout à côté, un des longs
+palpes de la victime et continue son travail de traction, sans
+paraître en rien troublé par cette modification dans le mode
+d'attelage. Je laisse faire. La proie est amenée au logis, et
+disposée de telle sorte que sa tête se présente à l'entrée du
+terrier. L'Hyménoptère entre alors seul chez lui, pour faire une
+courte inspection de l'intérieur de la cellule avant de procéder à
+l'emmagasinement des vivres. Cette tactique rappelle celle du
+Sphex à ailes jaunes en pareille circonstance. Je profite de ce
+court instant pour m'emparer de la proie abandonnée, lui enlever
+tous les palpes et la déposer un peu plus loin, à un pas du
+terrier. Le Sphex reparaît et va droit au gibier, qu'il a aperçu
+du seuil de sa porte. Il cherche en dessus de la tête, il cherche
+en dessous, par côté, et ne trouve rien qu'il puisse saisir. Une
+tentative désespérée est faite: ouvrant ses mandibules toutes
+grandes, l'Hyménoptère essaie de happer l'Éphippigère par la tête;
+mais les pinces, d'une ouverture insuffisante pour cerner pareil
+volume, glissent sur le crâne, rond et poli. À plusieurs reprises,
+il recommence, toujours sans résultat aucun. Le voilà convaincu de
+l'inutilité de ses efforts. Il se retire un peu à l'écart et
+semble renoncer à de nouveaux essais. On le dirait découragé; du
+moins il se lisse les ailes avec les pattes postérieures, tandis
+qu'avec les tarses antérieurs, passés d'abord dans la bouche, il
+se lave les yeux. C'est là chez les Hyménoptères, à ce qu'il m'a
+paru, le signe du renoncement à l'ouvrage.
+
+Il ne manque pas néanmoins de points par où l'Éphippigère pourrait
+être saisie et entraînée aussi facilement que par les antennes et
+les palpes. Il y a six pattes, il y a l'oviscapte, tous organes
+assez menus pour être happés en plein et servir de cordons de
+traction. Introduite la tête la première et tirée par les
+antennes, la proie, j'en conviens, se présente de la manière la
+plus commode pour la manoeuvre de l'emmagasinement; mais tirée par
+une patte, par une patte antérieure surtout, elle entrerait
+presque avec la même facilité, car l'orifice est large, et le
+couloir très court ou même nul. D'où vient donc que le Sphex n'a
+pas même essayé une seule fois de saisir l'un des six tarses ou la
+pointe de l'oviscapte, tandis qu'il a essayé l'impossible,
+l'absurde, en s'efforçant de happer, avec ses mandibules
+incomparablement trop courtes, l'énorme crâne de sa proie? L'idée
+ne lui en serait-elle pas venue? Tentons alors de l'éveiller en
+lui.
+
+Je lui présente, sous les mandibules, soit une patte, soit
+l'extrémité du sabre abdominal. L'insecte obstinément refuse d'y
+mordre; mes tentations répétées n'aboutissent à rien. Singulier
+chasseur qui reste embarrassé de son gibier, ne sachant le saisir
+par une patte alors qu'il ne peut le prendre par les cornes! Peut-
+être ma présence prolongée et les événements insolites qui
+viennent de se passer, lui ont-ils troublé les facultés.
+Abandonnons alors le Sphex à lui-même, en présence de son
+Éphippigère et de son terrier; laissons-lui le temps de se
+recueillir et d'imaginer, dans le calme de l'isolement, quelque
+moyen de se tirer d'affaires. Je le laisse donc, je continue ma
+course; et deux heures après, je reviens au même lieu. Le Sphex
+n'y est plus, le terrier est toujours ouvert, et l'Éphippigère gît
+au point où je l'avais déposée. Conclusion: l'Hyménoptère n'a rien
+essayé; il est parti, abandonnant tout, domicile et gibier,
+lorsque pour utiliser l'un et l'autre, il n'avait qu'à saisir sa
+proie par une patte. Ainsi cet émule des Flourens, qui tantôt nous
+effrayait de sa science lorsqu'il comprimait le cerveau pour
+obtenir la léthargie, est d'une incroyable ineptie pour le fait le
+plus simple en dehors de ses habitudes. Lui qui sait si bien
+atteindre de son dard les ganglions thoraciques d'une victime, et
+de ses mandibules les ganglions cervicaux; lui qui fait une
+différence si judicieuse entre une piqûre empoisonnée abolissant
+pour toujours l'influence vitale des nerfs et une compression
+n'amenant qu'une torpeur momentanée, ne sait plus saisir sa proie
+par ici s'il est dans l'impossibilité de la saisir par là. Prendre
+une patte au lieu d'une antenne est pour lui insurmontable
+difficulté d'entendement. Il lui faut l'antenne ou un autre
+filament de la tête, un palpe. Faute de ces cordons, sa race
+périrait, inhabile à résoudre l'insignifiante difficulté.
+
+_Deuxième expérience. _-- L'Hyménoptère est occupé à clore son
+terrier, où la proie est emmagasinée et la ponte faite. Avec les
+tarses antérieurs, il balaie à reculons le devant de sa porte et
+lance dans l'entrée du logis un jet de poussière, qui lui passe
+sous le ventre et jaillit en arrière en un filet parabolique,
+aussi continu qu'un filet liquide, tant est vive la prestesse du
+balayeur. Le Sphex, de temps à autre, choisit avec les mandibules
+quelques grains de sable, moellons de résistance qu'il intercale
+un à un dans la masse poudreuse. Le tout, pour faire corps, est
+cogné avec le front, tassé à coups de mandibules. La porte
+d'entrée rapidement disparaît, murée par cette maçonnerie.
+J'interviens au milieu du travail. Le Sphex écarté, je déblaie
+soigneusement avec la lame d'un couteau la courte galerie,
+j'enlève les matériaux de clôture et rétablis en plein la
+communication de la cellule avec l'extérieur. Puis, avec des
+pinces, sans détériorer l'édifice, je retire de la cellule
+l'Éphippigère, disposée la tête au fond, l'oviscapte à l'entrée.
+L'oeuf de l'Hyménoptère est sur la poitrine de la victime, au
+point habituel, la base de l'une des cuisses postérieures; preuve
+que l'Hyménoptère donnait le dernier travail au terrier pour ne
+jamais plus y revenir.
+
+Ces dispositions prises, et la proie saisie mise en sûreté dans
+une boîte, je cède la place au Sphex, resté aux aguets, tout à
+côté, pendant que son domicile était ainsi dévalisé. Trouvant la
+porte ouverte, il entre chez lui et quelques instants y séjourne.
+Puis il sort et reprend l'ouvrage au point où je l'avais
+interrompu, c'est-à-dire se remet à boucher consciencieusement
+l'entrée de la cellule, en balayant de la poussière à reculons et
+transportant des grains de sable, qu'il tasse toujours avec un
+soin minutieux comme s'il faisait oeuvre utile. La porte de
+nouveau bien murée, l'insecte se brosse, paraît donner un regard
+de satisfaction à sa besogne accomplie et finalement s'envole.
+
+Le Sphex devait savoir que le terrier ne contenait plus rien
+puisqu'il venait d'y pénétrer, d'y faire même une station assez
+prolongée; et pourtant, après cette visite du domicile pillé, il
+se remet à clore la cellule avec le même soin que si rien
+d'extraordinaire ne s'était passé. Se proposerait-il d'utiliser
+plus tard de terrier, d'y revenir avec une autre proie et d'y
+faire une nouvelle ponte? Son travail de clôture aurait alors pour
+but de défendre en son absence aux indiscrets l'accès du domicile;
+ce serait mesure de prudence contre les tentations d'autres
+fouisseurs qui pourraient convoiter la chambre déjà prête; ce
+serait aussi peut-être sage précaution contre des dégâts
+intérieurs. Et en effet, certains Hyménoptères déprédateurs ont le
+soin, lorsque le travail doit être quelque temps suspendu, de
+défendre l'entrée du terrier par une clôture provisoire. Ainsi,
+j'ai vu quelques Ammophiles, dont le terrier est un puits
+vertical, clore l'entrée du logis avec une petite pierre plate,
+lorsque l'insecte part pour la chasse ou termine sa besogne de
+mineur à l'heure de la cessation des travaux, au coucher du
+soleil. Mais c'est là clôture légère, une simple dalle superposée
+à la bouche du puits. Il suffit à l'insecte qui arrive de déplacer
+la petite pierre plate, affaire d'un instant, et la porte d'entrée
+est libre.
+
+La clôture que nous venons de voir construire par le Sphex est, au
+contraire, barrière solide, maçonnerie résistante, où la poussière
+et le gravier alternent par assises dans toute l'étendue du
+couloir. C'est ouvrage définitif et non défense provisoire: les
+soins qu'y met le constructeur le démontrent assez. D'ailleurs, je
+crois suffisamment l'avoir établi, il est très douteux, vu sa
+manière d'agir, que le Sphex revienne jamais ici pour tirer parti
+de la demeure préparée. C'est autre part que la nouvelle
+Éphippigère sera capturée; c'est autre part aussi que sera creusé
+le magasin destiné à la recevoir. Comme ce ne sont là, après tout,
+que des raisonnements, consultons l'expérience, plus concluante
+ici que la logique. -- J'ai laissé écouler près d'une semaine pour
+laisser au Sphex le temps de revenir au terrier qu'il avait si
+méthodiquement fermé, et d'en profiter pour la ponte suivante si
+telle était son intention. Les événements ont répondu aux
+conclusions logiques; le terrier était dans l'état où je l'avais
+laissé: toujours bien bouché, mais sans vivres, sans oeuf, sans
+larve. La démonstration est décisive: l'Hyménoptère n'était pas
+revenu.
+
+Ainsi le Sphex dévalisé entre chez lui, visite à loisir la chambre
+vide et se comporte un instant après comme s'il ne s'était pas
+aperçu de la disparition de la proie volumineuse qui, tout à
+l'heure, encombrait la cellule. A-t-il méconnu, en effet,
+l'absence des vivres et de l'oeuf? Lui, si clairvoyant en ses
+manoeuvres meurtrières, est-il d'intelligence assez obtuse pour ne
+pas reconnaître que la cellule ne renferme plus rien? Je n'ose
+mettre tant de stupidité sur son compte. Il s'en aperçoit. Mais
+alors, pourquoi cette autre stupidité qui lui fait boucher, et
+consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne se propose
+pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clôture est ici
+inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit
+avec le même zèle que si l'avenir de la larve en dépendait. Les
+divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement liés
+l'un à l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle
+autre doit inévitablement se faire pour compléter la première ou
+pour préparer les voies à son complément; et les deux actes sont
+dans une telle dépendance l'un de l'autre que l'exécution du
+premier entraîne celle du second, lors même que, par des
+circonstances fortuites, le second soit devenu non seulement
+inopportun, mais quelquefois même contraire aux intérêts de
+l'animal. Quel peut-être le but du Sphex en bouchant un terrier
+devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la proie et
+l'oeuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne doit
+pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconséquent qu'en le
+regardant comme le complément fatal des actes qui l'ont précédé.
+Dans l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un oeuf et
+ferme son terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai,
+a été retiré par moi de la cellule. C'est égal: la chasse s'est
+faite, l'oeuf a été pondu, et maintenant vient le tour de clore la
+demeure. C'est ce que fait l'insecte, sans arrière-pensée aucune,
+sans soupçonner en rien l'inutilité de son travail actuel.
+
+_Troisième expérience._ -- Savoir tout et tout ignorer, suivant
+qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions
+exceptionnelles, telle est l'étrange antithèse que nous présente
+l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex
+vont nous confirmer dans cette proposition.
+
+Le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) attaque des
+Criquets de moyenne taille, dont les diverses espèces, répandues
+dans les environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur
+tribut de victimes. À cause de l'abondance de ces Acridiens, la
+chasse se fait sans lointaines pérégrinations. Lorsque le terrier,
+en forme de puits vertical, est préparé, le Sphex se borne à
+parcourir le voisinage de son gîte dans un rayon de peu d'étendue,
+et il ne tarde pas à trouver quelque Criquet pâturant au soleil.
+Fondre sur lui, le piquer de l'aiguillon, tout en maîtrisant ses
+ruades, c'est pour le Sphex affaire d'un instant. Après quelques
+trémoussements des ailes, qui déploient leur éventail de carmin ou
+d'azur, après quelques pandiculations des pattes, la victime est
+immobile. Il s'agit maintenant de la transporter au logis, ce qui
+se fait à pied. Pour cette laborieuse opération, il emploie le
+même procédé que ses deux congénères, c'est-à-dire qu'il traîne le
+gibier entre les pattes, en le tenant par une antenne avec les
+mandibules. Si quelque fourré de gazon se présente sur son
+passage, il s'en va sautillant, voletant d'un brin d'herbe à
+l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture. Parvenu enfin à
+quelques pieds de son domicile, il exécute une manoeuvre que
+pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la même
+importance, car fréquemment il la dédaigne. Le gibier est
+abandonné en chemin, et l'Hyménoptère, sans qu'aucun danger
+apparent menace le logis, se dirige avec précipitation vers
+l'orifice de son puits, où il plonge à diverses reprises la tête,
+où il descend même en partie. Ensuite il revient au Criquet, et
+après l'avoir rapproché davantage du point de destination, il le
+lâche une seconde fois pour renouveler sa visite au puits; et
+ainsi de suite à plusieurs reprises, toujours avec une hâte
+empressée.
+
+Ces visites réitérées sont parfois suivies de fâcheux accidents.
+La victime, étourdiment abandonnée sur un sol en pente, roule au
+pied du talus; et le Sphex, à son retour, ne la trouvant plus à la
+place où il l'avait laissée, est obligé de se livrer à des
+recherches quelquefois infructueuses. S'il la retrouve, il lui
+faut recommencer une pénible escalade, ce qui ne l'empêche pas
+d'abandonner encore son butin sur la même malencontreuse
+déclivité. De ces visites multipliées à l'orifice du puits, la
+première très logiquement s'explique. L'insecte, avant d'arriver
+avec son lourd fardeau, s'informe si l'entrée du logis est bien
+libre, si rien n'y fera obstacle à l'introduction du gibier. Mais
+cette première reconnaissance faite, à quoi peuvent servir les
+autres, qui se succèdent coup sur coup, par intervalles
+rapprochés? Dans sa mobilité d'idées, le Sphex oublierait-il la
+visite qu'il vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier
+un instant après, oublier encore l'inspection renouvelée et
+recommencer ainsi à plusieurs reprises? Ce serait là une mémoire à
+souvenirs bien fugaces, où l'impression s'effacerait à peine
+produite. N'insistons pas davantage sur ce point trop obscur.
+
+Enfin le gibier est amené au bord du puits, les antennes pendantes
+dans l'orifice. Alors reparaît, fidèlement imitée, la méthode
+employée en pareil cas par le Sphex à ailes jaunes, et aussi, mais
+dans des conditions moins frappantes, par le Sphex languedocien.
+L'Hyménoptère entre seul, visite l'intérieur, reparaît à l'entrée,
+saisit les antennes et entraîne le Criquet. J'ai, pendant que le
+chasseur d'Acridiens effectuait l'examen de son logis, repoussé un
+peu plus loin sa capture; et j'ai obtenu des résultats en tous
+points conformes à ceux que m'a fournis le chasseur de Grillons.
+C'est dans les deux Sphex la même opiniâtreté à plonger dans leurs
+souterrains avant d'entraîner la proie. Rappelons ici que le Sphex
+à ailes jaunes ne se laisse pas toujours duper dans ce jeu qui
+consiste à lui reculer le Grillon. Il y a chez lui des tribus
+d'élite, des familles à forte tête, qui, après quelques échecs,
+reconnaissent les malices de l'expérimentateur et savent les
+déjouer. Mais ces révolutionnaires, aptes au progrès, sont le
+petit nombre; les autres, conservateurs entêtés des vieux us et
+coutumes, sont la majorité, la foule. J'ignore si le chasseur
+d'Acridiens fait preuve à son tour de plus ou de moins de ruse
+suivant le canton.
+
+Mais voici qui est plus remarquable, et c'est ce à quoi je voulais
+finalement arriver. Après avoir, à plusieurs reprises, reculé loin
+de l'entrée du souterrain la capture du Sphex à bordures blanches
+et obligé celui-ci à venir la ressaisir, je profite de sa descente
+au fond du puits pour m'emparer de la proie, et la mettre en un
+lieu sûr où il ne pourra la trouver. Le Sphex remonte, cherche
+longtemps, et quand il s'est convaincu que la proie est bien
+perdue, il redescend en sa demeure. Quelques instants après, il
+reparaît. Serait-ce pour recommencer la chasse? Pas le moins du
+monde: le Sphex se met à boucher le terrier. Et ce n'est pas ici
+clôture temporaire, obtenue avec une petite pierre plate, une
+dalle masquant l'embouchure du puits; c'est clôture finale,
+soigneusement faite avec poussière et gravier balayés dans le
+couloir jusqu'à le combler. Le Sphex à bordures blanches ne
+pratique qu'une cellule au fond de son puits, et dans cette
+cellule met une seule pièce de gibier. Ce Criquet unique a été
+pris et amené au bord du trou. S'il n'a pas été emmagasiné, ce
+n'est pas la faute du chasseur, c'est la mienne. L'insecte a
+conduit le travail suivant l'inflexible règle; et suivant
+l'inflexible règle aussi, il complète son oeuvre en bouchant le
+logis, tout vide qu'il est. C'est la répétition exacte des soins
+inutiles que prend le Sphex languedocien dont le domicile vient
+d'être pillé.
+
+_Quatrième expérience. _-- Il est à peu près impossible de
+s'assurer si le Sphex à ailes jaunes, qui construit plusieurs
+cellules au fond du même couloir et entasse plusieurs Grillons
+dans chacune, commet les mêmes inconséquences lorsqu'il est
+accidentellement troublé dans ses manoeuvres. Une cellule peut
+être clôturée quoique vide ou bien incomplètement approvisionnée,
+et l'Hyménoptère n'en continuera pas moins à venir au même terrier
+pour le travail des autres. J'ai néanmoins des raisons de croire
+que ce Sphex est sujet aux mêmes aberrations que ses deux
+congénères. Voici sur quoi se base ma conviction. Le nombre de
+Grillons qu'on trouve dans les cellules, lorsque tout travail est
+fini, est ordinairement de quatre pour chacune. Il n'est pas rare
+pourtant de n'en trouver que trois, et même que deux. Le nombre
+quatre me paraît être le nombre normal, d'abord parce qu'il est le
+plus fréquent, et ensuite parce qu'en élevant de jeunes larves
+exhumées, lorsqu'elles en étaient encore à leur première pièce,
+j'ai reconnu que toutes, aussi bien celles qui n'étaient
+actuellement pourvues que de deux ou trois pièces de gibier, que
+celles qui en avaient quatre, venaient facilement à bout des
+divers Grillons que je leur servais un à un, jusqu'à la quatrième
+pièce inclusivement, mais que par delà elles refusaient toute
+nourriture, ou n'entamaient qu'à peine la cinquième ration. Si
+quatre Grillons sont nécessaires à la larve pour acquérir tout le
+développement que son organisation comporte, pourquoi ne lui en
+est-il servi parfois que trois, parfois que deux? Pourquoi cette
+différence énorme du simple au double dans la quantité de ses
+provisions de bouche? Ce n'est pas à cause des différences que
+peuvent présenter les pièces servies à son appétit, car toutes ont
+très sensiblement le même volume; ce ne peut donc résulter que de
+la déperdition du gibier en route. On trouve, en effet, au pied du
+talus dont les gradins supérieurs sont occupés par les Sphex, des
+Grillons sacrifiés, mais perdus par suite de la pente du sol, qui
+les a laissé glisser lorsque pour un motif quelconque, les
+chasseurs les ont un instant lâchés. Ces Grillons deviennent la
+proie des Fourmis et des Mouches, et les Sphex qui les rencontrent
+se gardent bien de les recueillir, car ils introduiraient eux-
+mêmes des ennemis dans le logis.
+
+Ces faits me paraissent démontrer que, si l'arithmétique du Sphex
+à ailes jaunes sait supputer exactement le nombre des victimes à
+capturer, elle ne peut s'élever jusqu'au recensement de celles qui
+sont arrivées à heureuse destination, comme si l'animal n'avait
+d'autre guide, en ses calculs, qu'une propulsion irrésistible
+l'entraînant à la recherche du gibier un nombre de fois déterminé.
+Quand il a fait le nombre voulu d'expéditions, quand il a fait
+tout son possible pour emmagasiner les captures qui en résultent,
+son oeuvre est finie; et la cellule est close, complètement
+approvisionnée ou non. La nature ne l'a doué que des facultés
+réclamées dans les circonstances ordinaires par les intérêts de
+ses larves; et ces facultés aveugles, non modifiables par
+l'expérience, étant suffisantes pour la conservation de la race,
+l'animal ne saurait aller plus loin.
+
+Je terminerai donc comme j'ai débuté. L'instinct sait tout dans
+les voies invariables qui lui ont été tracées; il ignore tout, en
+dehors de ces voies. Inspirations sublimes de science,
+inconséquences étonnantes de stupidité, sont à la fois son
+partage, suivant que l'animal agit dans des conditions normales ou
+dans des conditions accidentelles.
+
+CHAPITRE XIII
+UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX
+
+Par un isolement, qui lui laisse, sur toutes les faces, exposition
+libre à l'influence des agents atmosphériques; par son élévation,
+qui en fait le point culminant de la France en deçà des frontières
+soit des Alpes, soit des Pyrénées, le mont pelé de la Provence, le
+mont Ventoux, se prête, avec une remarquable netteté, aux études
+de la distribution des espèces végétales suivant le climat. À la
+base, prospèrent le frileux Olivier et cette multitude de petites
+plantes demi-ligneuses, telles que le Thym dont les aromatiques
+senteurs réclament le soleil des régions méditerranéennes; au
+sommet, couvert de neige au moins la moitié de l'année, le sol se
+couvre d'une flore boréale, empruntée en partie aux plages des
+terres arctiques. Une demi-journée de déplacement suivant la
+verticale fait passer sous les regards la succession des
+principaux types végétaux que l'on rencontrerait en un long voyage
+du sud au nord, suivant le même méridien. Au départ, vos pieds
+foulent les touffes balsamiques du Thym, qui forme tapis continu
+sur les croupes inférieures; dans quelques heures, ils fouleront
+les sombres coussinets de la Saxifrage à feuilles opposées, la
+première plante qui s'offre au botaniste débarquant, en juillet,
+sur le rivage du Spitzberg. En bas, dans les haies, vous avez
+récolté les fleurs écarlates du Grenadier, ami du ciel africain;
+là-haut, vous récolterez un petit Pavot velu, qui abrite ses tiges
+sous une couverture de menus débris pierreux, et déploie sa large
+corolle jaune dans les solitudes glacées du Groenland et du cap
+Nord, comme sur les pentes terminales du Ventoux.
+
+De tels contrastes ont toujours saveur nouvelle; aussi vingt-cinq
+ascensions n'ont-elles pu encore amener en moi la satiété. En août
+1865, j'entreprenais la vingt-troisième. Nous étions huit: trois
+dont le mobile était la botanique, cinq alléchés par une course
+dans les montagnes et le panorama des hauteurs. Aucun de nos cinq
+compagnons étrangers à l'étude des plantes n'a, depuis, manifesté
+le désir de m'accompagner une seconde fois. C'est qu'en effet
+l'expédition est rude, et la vue d'un lever de soleil ne dédommage
+pas des fatigues endurées.
+
+On ne saurait mieux comparer le Ventoux qu'à un tas de pierres
+concassées pour l'entretien des routes. Dressez brusquement le tas
+à deux kilomètres de hauteur, donnez-lui une base proportionnée,
+jetez sur le blanc de sa roche calcaire la tache noire des forêts,
+et vous aurez une idée nette de l'ensemble de la montagne. Cet
+amoncellement de débris, tantôt petits éclats, tantôt quartiers
+énormes, s'élève dans la plaine sans pentes préalables, sans
+gradins successifs, qui rendraient l'ascension moins pénible en la
+divisant par étapes. L'escalade immédiatement commence par des
+sentiers rocailleux, dont le meilleur ne vaut pas la surface d'un
+chemin récemment empierré; et se poursuit, toujours plus rude,
+jusqu'au sommet, dont l'altitude mesure 1912 mètres. Frais gazons,
+gais ruisselets, roches mousseuses, grandes ombres des arbres
+séculaires, toutes ces choses enfin, qui donnent tant de charme
+aux autres montagnes, ici sont inconnues et font place à une
+interminable couche de calcaire fragmenté par écailles qui fuient
+sous les pieds avec un cliquetis sec, presque métallique. Les
+cascades du Ventoux sont des ruissellements de pierrailles; le
+bruissement des roches éboulées y remplace le murmure des eaux.
+
+Nous voici à Bédoin, tout au pied de la montagne. Les pourparlers
+avec le guide sont terminés, l'heure du départ est convenue, les
+vivres sont discutés et se préparent. Essayons de dormir, car
+demain il y aura une nuit blanche à passer sur la montagne.
+Dormir, voilà vraiment le difficile; jamais je n'y suis parvenu,
+et la principale cause de fatigue est là. Je conseillerais donc à
+ceux de mes lecteurs qui se proposeraient une ascension botanique
+au Ventoux, de ne pas se trouver à Bédoin un dimanche au soir. Ils
+éviteront le bruyant va-et-vient d'un café-auberge, les
+interminables conversations à haute voix, l'écho des carambolages
+dans la salle de billard, le tintement des verres, la chansonnette
+après boire, les couplets nocturnes des passants, le beuglement
+des cuivres du bal voisin, et autres tribulations inévitables en
+ce saint jour de désoeuvrement et de liesse. Reposeront-ils mieux
+dans le courant de la semaine? je le souhaite, mais n'en réponds
+pas. Pour mon compte, je n'ai pas fermé l'oeil. Toute la nuit, le
+tourne-broche rouillé, fonctionnant pour nos victuailles, a gémi
+sous ma chambre à coucher. Je n'étais séparé de la satanée machine
+que par une mince planche.
+
+Mais déjà le ciel blanchit. Un âne brait sous les fenêtres. C'est
+l'heure: levons-nous! Autant eût valu ne pas se coucher.
+Provisions de bouche et bagages chargés, ja! hi! fait notre guide,
+et nous voilà partis. Il est quatre heures du matin. En tête de la
+caravane marche Triboulet, avec son mulet et son âne, Triboulet le
+doyen des guides au Ventoux. Mes collègues en botanique scrutent
+du regard, aux fraîches lueurs de l'aurore, la végétation des
+bords du chemin; les autres causent. Je suis la bande, un
+baromètre pendu à l'épaule, un carnet de notes et un crayon à la
+main.
+
+Mon baromètre, destiné à relever l'altitude des principales
+stations botaniques, ne tarde pas à devenir un prétexte
+d'accolades à la gourde de rhum. Dès qu'une plante remarquable est
+signalée: «Vite, un coup de baromètre», s'écrie l'un; et nous nous
+empressons tous autour de la gourde, l'instrument de physique ne
+venant qu'après. La fraîcheur du matin et la marche nous font si
+bien apprécier ces coups de baromètre, que le niveau du liquide
+tonique baisse encore plus rapidement que celui de la colonne
+mercurielle. Il me faut, dans l'intérêt de l'avenir, consulter
+moins fréquemment le tube de Torricelli.
+
+Peu à peu disparaissent, la température devenant trop froide,
+l'Olivier et le Chêne vert d'abord. Puis la Vigne et l'Amandier;
+puis encore le Mûrier, le Noyer, le Chêne blanc. Le Buis devient
+abondant. On entre dans une région monotone qui s'étend de la fin
+des cultures à la limite inférieure des Hêtres, et dont la
+végétation dominante est la Sarriette des montagnes, connue ici
+sous le nom vulgaire de _Pébré d'asé_, poivre d'âne, à cause de
+l'âcre saveur de son menu feuillage, imprégné d'huile essentielle.
+Certains petits fromages, faisant partie de nos provisions, sont
+poudrés de cette forte épice. Plus d'un déjà les entame en esprit,
+plus d'un jette un regard d'affamé sur les sacoches aux vivres,
+que porte le mulet. Avec notre rude et matinale gymnastique,
+l'appétit est venu, mieux que l'appétit, une faim dévorante, ce
+qu'Horace appelle _latrantem stomachum_. J'enseigne à mes
+collègues à tromper cette angoisse stomacale jusqu'à la prochaine
+halte; je leur indique, au milieu des pierrailles, une petite
+oseille à feuilles en fer de flèche, le _Rumexscutatus;_ et
+prêchant moi-même d'exemple, j'en cueille une bouchée. On rit
+d'abord de ma proposition. Je laisse rire, et bientôt je les vois
+tous occupés, à qui mieux mieux, à la cueillette de la précieuse
+oseille.
+
+Tout en mâchant l'acide feuille, on atteint les hêtres, d'abord
+larges buissons, isolés, traînant à terre; bientôt arbres nains,
+serrés l'un contre l'autre; enfin troncs vigoureux, forêt épaisse
+et sombre, dont le sol est un chaos de blocs calcaires. Surchargés
+en hiver par le poids des neiges, battus toute l'année par les
+furieux coups d'haleine du mistral, beaucoup sont ébranchés,
+tordus dans des positions bizarres, ou même couchés à terre. Une
+heure et plus se passe à traverser la zone boisée, qui, de loin,
+apparaît sur les flancs du Ventoux comme une ceinture noire. Voici
+que, de nouveau, les hêtres deviennent buissonnants et clairsemés.
+Nous avons atteint leur limite supérieure et, au grand soulagement
+de tous, malgré les feuilles d'oseille, nous avons atteint aussi
+la halte choisie pour notre déjeuner.
+
+Nous sommes à la fontaine de la Grave, mince filet d'eau reçu au
+sortir du sol dans une série de longues auges en tronc de hêtre,
+où les bergers de la montagne viennent faire boire leur troupeau.
+La température de la source est de 7°, fraîcheur inestimable pour
+nous, qui sortons des fournaises caniculaires de la plaine. La
+nappe est étalée sur un charmant tapis de plantes alpines, parmi
+lesquelles brille la Paronyque à feuilles de serpolet, dont les
+larges et minces bractées ressemblent à des écailles d'argent. Les
+vivres sont tirés de leurs sacoches, les bouteilles exhumées de
+leur couche de foin. Ici, les pièces de résistance, les gigots
+bourrés d'ail et les piles de pain; là, les fades poulets, qui
+amuseront un moment les molaires, quand sera apaisée la grosse
+faim; non loin, à une place d'honneur, les fromages du Ventoux
+épicés avec la sarriette des montagnes, les petits fromages au
+_Pébré d'asé_; tout à côté, les saucissons d'Arles, dont la chair
+rose est marbrée de cubes de lard et de grains entiers de poivre;
+par ici, en ce coin, les olives vertes, ruisselantes encore de
+saumure, et les olives assaisonnées d'huile; en cet autre, les
+melons de Cavaillon, les uns à chair blanche, les autres à chair
+orangée, car il y en a pour tous les goûts; en celui-ci, le pot
+aux anchois, qui font boire sec pour avoir du jarret; enfin les
+bouteilles au frais dans l'eau glacée de cette auge. N'oublions-
+nous rien? Si, nous oublions le maître dessert, l'oignon, qui se
+mange cru avec du sel. Nos deux Parisiens, car il y en a deux
+parmi nous, mes confrères en botanique, sont d'abord un peu ébahis
+de ce menu par trop tonique; ils seront les premiers tout à
+l'heure à se répandre en éloges. Tout y est. À table!
+
+Alors commence un de ces repas homériques qui font date en la vie.
+Les premières bouchées ont quelque chose de frénétique. Tranches
+de gigots et morceaux de pain se succèdent avec une rapidité
+alarmante. Chacun, sans communiquer aux autres ses appréhensions,
+jette un regard anxieux sur les victuailles et se dit: «Si l'on y
+va de la sorte, en aurons-nous assez pour ce soir et demain?»
+Cependant la fringale s'apaise; on dévorait d'abord en silence,
+maintenant on mange et on cause. Les appréhensions pour le
+lendemain se calment aussi; on rend justice à l'ordonnateur du
+menu, qui a prévu cette famélique consommation et tout disposé
+pour y parer dignement. C'est le tour d'apprécier les vivres en
+connaisseur. L'un fait l'éloge des olives, qu'il pique une à une
+de la pointe du couteau; un second exalte le pot aux anchois, tout
+en découpant sur son pain le petit poisson jauni d'ocre; un
+troisième parle avec enthousiasme du saucisson; tous enfin sont
+unanimes pour célébrer les fromages au _Pébré d'asé, _pas plus
+grands que la paume de la main. Bref, pipes et cigares s'allument,
+et l'on s'étend sur l'herbe, le ventre au soleil.
+
+Après une heure de repos: debout! le temps presse; il faut se
+remettre en marche. Le guide, avec les bagages, s'en ira seul,
+vers l'ouest, en longeant la lisière des bois, où se trouve un
+sentier praticable aux bêtes de somme. Il nous attendra au Jas ou
+Bâtiment, situé à la limite supérieure de hêtres, vers 1550 mètres
+d'altitude. Le Jas est une grande hutte en pierres qui doit nous
+abriter la nuit, bêtes et gens. Quant à nous, poursuivons
+l'ascension et atteignons la crête, que nous suivrons pour gagner
+avec moins de peine la cime terminale. Du sommet, après le coucher
+du soleil, nous descendrons au Jas, où le guide sera depuis
+longtemps arrivé. Tel est le plan proposé et adopté.
+
+La crête est atteinte. Au sud se déroulent, à perte de vue, les
+pentes, relativement douces, que nous venons de gravir; au nord,
+la scène est d'une grandiose sauvagerie: la montagne, tantôt
+coupée à pic, tantôt disposée en gradins d'une effrayante
+déclivité, n'est guère qu'un précipice d'un kilomètre et demi de
+hauteur. Toute pierre lancée ne s'arrête plus et bondit de chute
+en chute jusqu'au fond de la vallée, où se distingue, comme un
+ruban, le lit du Toulourenc. Tandis que mes compagnons ébranlent
+des quartiers de roche et les font rouler dans l'abîme pour en
+suivre l'épouvantable dégringolade, je découvre, sous l'abri d'une
+large pierre plate, une vieille connaissance entomologique,
+l'Ammophile hérissée, que j'avais toujours rencontrée isolée sur
+les berges des chemins de la plaine, tandis qu'ici, presque à la
+cime du Ventoux, je la trouve au nombre de quelques centaines
+d'individus groupés en tas sous le même abri.
+
+J'en étais à rechercher les causes de cette populeuse
+agglomération, lorsque le souffle du midi, qui déjà nous avait
+inspiré dans la matinée quelques vagues craintes, amène
+soudainement un convoi de nuages se résolvant en pluie. Avant d'y
+avoir pris garde, nous sommes enveloppés d'une épaisse brume
+pluvieuse, qui ne permet d'y voir à deux pas devant soi. Par une
+fâcheuse coïncidence, l'un de nous, mon excellent ami Th.
+Delacour, s'est écarté à la recherche de l'Euphorbe saxatile,
+l'une des curiosités végétales de ces hauteurs. Faisant porte-voix
+de nos mains, nous réunissons en un appel commun l'effort de nos
+poitrines. Personne ne répond. La voix se perd dans la masse
+floconneuse et dans la sourde rumeur de la nuée tourbillonnante.
+Cherchons donc l'égaré puisqu'il ne peut nous entendre. Au milieu
+de l'obscurité de nuage, il est impossible de se voir l'un
+l'autre, à la distance de deux ou trois pas, et je suis le seul
+des sept qui connaisse les localités. Pour ne laisser personne à
+l'abandon, nous nous prenons par la main, et je me mets moi-même
+en tête de la chaîne. C'est alors, pendant quelques minutes, un
+véritable jeu de colin-maillard, qui n'aboutit à rien. Delacour,
+sans doute, lui-même habitué du Ventoux, en voyant venir les
+nuages, aura profité des dernières éclaircies pour gagner à la
+hâte l'abri du Jas. Gagnons-le nous-mêmes au plus tôt, car déjà
+l'eau nous ruisselle à l'intérieur des vêtements tout aussi bien
+qu'à l'extérieur. Le pantalon de coutil est collé sur la peau
+comme un second épiderme.
+
+Une grave difficulté s'élève: les va et revient, tours et retours
+de nos recherches, m'ont mis dans l'état d'une personne à qui l'on
+bande les yeux et que l'on fait, après, pirouetter sur les talons.
+J'ai perdu toute orientation; je ne sais plus, absolument plus, de
+quel côté est le flanc sud. J'interroge l'un, j'interroge l'autre:
+les avis sont partagés, très-douteux. Conclusion: aucun de nous ne
+saurait affirmer où est le nord, où est le sud. Jamais, non,
+jamais, je n'ai compris la valeur des points cardinaux comme en ce
+moment-là. Tout autour de nous est l'inconnu de la nuée grise;
+sous nos pieds nous distinguons tout juste la naissance d'une
+pente d'ici et d'une pente de là. Mais quelle est la bonne? Il
+faut choisir et se précipiter de confiance. Si par malheur nous
+descendons la pente nord, nous courons nous fracasser dans les
+précipices dont la vue seule tantôt nous inspirait l'effroi. Pas
+un n'en reviendra peut-être. J'eus là quelques minutes de
+poignante perplexité.
+
+Restons ici, disaient la plupart; attendons la fin de la pluie.
+Mauvais conseil, répliquaient les autres, et j'étais du nombre;
+mauvais conseil: la pluie peut durer longtemps, et mouillés comme
+nous le sommes, aux premières fraîcheurs de la nuit nous gèlerons
+sur place. Mon digne ami Bernard Verlot, venu tout exprès du
+Jardin des Plantes de Paris pour faire avec moi l'ascension du
+Ventoux, montrait un calme imperturbable, s'en remettant à ma
+prudence pour sortir de ce mauvais pas. Je le tire un peu à
+l'écart, afin de ne pas augmenter la panique des autres, et lui
+dévoile mes terribles appréhensions. Un conciliabule est tenu à
+nous deux: nous cherchons à suppléer par la boussole de la
+réflexion l'aiguille aimantée absente. «Quand les nuages sont
+venus, lui disais-je, c'est bien par le sud? -- C'est parfaitement
+par le sud. -- Et, quoique le vent fût presque insensible, la
+pluie avait une légère inclinaison du sud au nord? -- Mais oui:
+j'ai constaté cette direction tant que j'ai pu me reconnaître.
+N'avons-nous pas là de quoi nous guider? Descendons du côté d'où
+vient la pluie. -- J'y avais songé, mais des doutes me prennent.
+Le vent est trop faible pour avoir une direction bien déterminée.
+C'est peut-être un souffle tournant, comme il s'en produit au
+sommet de la montagne lorsque des nuages l'enveloppent. Rien ne me
+dit que la direction première se soit conservée, et que le
+mouvement de l'air n'arrive maintenant du nord. -- Je partage vos
+doutes. Et alors? -- Alors, alors, voilà le difficile. Une idée:
+si le vent n'a pas tourné nous devons surtout être mouillés à
+gauche puisque la pluie a été reçue de ce côté tant que n'a pas
+été perdue notre orientation. S'il a tourné, la mouillure doit
+être à peu près égale de partout. Que l'on se tâte et décidons. Ça
+y est-il? -- Ça y est. -- Et si je me trompe? -- Vous ne vous
+tromperez pas.»
+
+En deux mots les collègues sont mis au courant de la chose. Chacun
+se palpe, non au dehors, exploration insuffisante, mais sous le
+vêtement le plus intime; et c'est avec un soulagement indicible
+que j'entends déclarer à l'unanimité le flanc gauche bien plus
+mouillé que l'autre. Le vent n'a pas tourné. C'est bien:
+dirigeons-nous du côté de la pluie. La chaîne se reforme, moi en
+tête, Verlot à l'arrière-garde pour ne pas laisser de traînard.
+Avant de se lancer: «Eh bien, dis-je encore une fois à mon ami,
+risquons-nous l'affaire? -- Risquez; je vous suis». -- Et nous
+piquons aveuglément une tête dans le redoutable inconnu.
+
+Vingt enjambées n'étaient pas faites, vingt de ces enjambées dont
+on n'est pas maître sur les fortes pentes, que toute crainte de
+péril cesse. Sous nos pieds ce n'est pas le vide de l'abîme, c'est
+le sol tant désiré, le sol de pierrailles, qui croule derrière
+nous en longs ruissellements. Pour nous tous, ce cliquetis, signe
+de terre ferme, est musique divine. En quelques minutes est
+atteinte la lisière supérieure des hêtres. Ici l'obscurité est
+plus forte encore qu'au sommet de la montagne: il faut se courber
+jusqu'à terre pour reconnaître où l'on met les pieds. Comment, au
+sein de ces ténèbres, trouver le Jas, enfoui dans l'épaisseur du
+bois? Deux plantes, assidue végétation des points hantés par
+l'homme, le Chénopode Bon-Henri et l'Ortie dioïque me servent de
+fil conducteur. De ma main libre, je fauche dans l'air, tout en
+cheminant. À chaque piqûre ressentie, c'est une ortie, c'est un
+jalon. Verlot, à l'arrière-garde, s'escrime aussi de son mieux et
+supplée la vue par la cuisante piqûre. Nos compagnons n'ont guère
+foi en ce mode de recherche. Ils parlent de continuer la descente
+furibonde, de rétrograder, s'il le faut, jusqu'à Bédoin. Plus
+confiant dans le flair botanique, qu'il possède si bien lui-même,
+Verlot se joint à moi pour insister dans nos recherches, pour
+rassurer les plus démoralisés et leur démontrer qu'il est
+possible, en interrogeant de la main les herbages, d'arriver au
+gîte malgré l'obscurité. On se rend à nos raisons; et peu après,
+de touffe d'ortie en touffe d'ortie, la bande arrive au Jas.
+
+Delacour y est, ainsi que le guide avec nos bagages, abrités à
+temps de la pluie. Un feu flambant et des vêtements de rechange
+ont bientôt ramené l'habituelle gaieté. Un bloc de neige, apporté
+du vallon voisin, est suspendu dans un sac devant le foyer. Une
+bouteille reçoit l'eau de fusion; ce sera notre fontaine pour le
+repas du soir. Enfin la nuit se passe sur une couche de feuillage
+de hêtre, qu'ont triturée nos prédécesseurs; et ils sont nombreux.
+Qui sait depuis combien d'années n'a pas été renouvelé ce matelas,
+aujourd'hui devenu terreau! Ceux qui ne peuvent dormir ont pour
+mission d'entretenir le foyer. Les mains ne manquent pas pour
+tisonner, car la fumée, sans autre issue qu'un large trou produit
+par l'écroulement partiel de la voûte, emplit la hutte d'une
+atmosphère à fumer des harengs. Pour obtenir quelques bouffées
+respirables, il faut les chercher dans les couches les plus
+inférieures, le nez presque à terre. On tousse donc, on maugrée,
+on tisonne, mais vainement essaie-t-on de dormir. Dès deux heures
+du matin tout le monde est sur pied, pour gravir le cône terminal
+et assister au lever du soleil. La pluie a cessé, le ciel est
+superbe et promet une admirable journée.
+
+Pendant l'ascension, quelques-uns éprouvent une sorte de mal au
+coeur, dont la cause est d'abord la fatigue et en second lieu la
+raréfaction de l'air. Le baromètre a baissé de 140 millimètres;
+l'air que nous respirons est d'un cinquième moins dense, et par
+conséquent d'un cinquième moins riche en oxygène. Dans l'état de
+bien-être, cette modification de l'air, trop peu considérable,
+passerait inaperçue; mais venant s'ajouter aux fatigues de la
+veille et à l'insomnie, elle aggrave notre malaise. On monte donc
+avec lenteur, les jarrets brisés, le souffle haletant. De vingt
+pas en vingt pas, plus d'un est obligé de faire halte. Enfin nous
+y voici. On se réfugie dans la rustique chapelle de Sainte-Croix,
+pour reprendre haleine et combattre le froid piquant du matin par
+une accolade à la gourde, dont cette fois on épuise les flancs.
+Bientôt, le soleil se lève. Jusqu'aux extrêmes limites de
+l'horizon, le Ventoux projette son ombre triangulaire, dont les
+côtés s'irisent de violet par l'effet des rayons diffractés. Au
+sud et à l'ouest s'étendent des plaines brumeuses, où, lorsque le
+soleil sera plus haut, nous pourrons distinguer le Rhône, ainsi
+qu'un fil d'argent. Au nord et à l'est s'étale sous nos pieds une
+couche énorme de nuages, sorte d'océan de blanche ouate d'où
+émergent, comme des îlots de scories, les sommets obscurs des
+montagnes inférieures. Quelques cimes, avec leurs traînées de
+glaciers, resplendissent du côté des Alpes.
+
+Mais la plante nous réclame; arrachons-nous à ce magique
+spectacle. L'époque de notre ascension, en août, était un peu
+tardive; pour bien des plantes, la floraison était passée. Voulez-
+vous faire une herborisation vraiment fructueuse? Soyez ici dans
+la première quinzaine de juillet, et surtout devancez l'apparition
+des troupeaux sur ces hauteurs: où le mouton a brouté vous ne
+récolteriez que misérables restes. Encore épargné par la dent des
+troupeaux, le sommet du Ventoux est en juillet un vrai parterre;
+sa couche de pierrailles est émaillée de fleurs. En mes souvenirs
+apparaissent, toutes ruisselantes de la rosée du matin, les
+gracieuses touffes d'Androsace villeuse, à fleurs blanches avec un
+oeil rose tendre; la Violette du mont Cenis, dont les grandes
+corolles bleues s'étalent sur les éclats de calcaire; la Valériane
+Saliunque, qui associe le suave parfum de ses inflorescences et
+l'odeur stercoraire de ses racines; la Globulaire cordifoliée,
+formant des tapis compacts d'un vert cru semés de capitules bleus;
+le Myosotis alpestre, dont l'azur rivalise avec celui des cieux;
+l'Iberis de Candolle, dont la tige menue porte une tête serrée de
+fleurettes blanches et plonge en serpentant au milieu des
+pierrailles; la Saxifrage à feuilles opposées et la Saxifrage
+muscoïde, toutes les deux serrées en coussinets sombres,
+constellés de corolles roses pour la première, de corolles
+blanches lavées de jaune pour la seconde. Quand le soleil aura
+plus de force, nous verrons mollement voleter d'une touffe fleurie
+à l'autre un superbe Papillon à ailes blanches avec quatre taches
+d'un rouge carmin vif, cerclées de noir. C'est le _Parnassius
+Apollo_, hôte élégant des solitudes des Alpes, au voisinage des
+neiges éternelles. Sa chenille vit sur les Saxifrages. Bornons là
+cet aperçu des douces joies qui attendent le naturaliste au sommet
+du mont Ventoux et revenons à l'Ammophile hérissée, blottie en
+nombre sous l'abri d'une pierre lorsque la nuée pluvieuse est
+venue hier nous envelopper.
+
+CHAPITRE XIV
+LES ÉMIGRANTS
+
+J'ai raconté comment, sur les crêtes du mont Ventoux, vers
+l'altitude de 1800 mètres, j'avais eu une de ces bonnes fortunes
+entomologiques qui seraient riches de conséquences si elles se
+présentaient assez fréquemment pour se prêter à des études
+suivies. Malheureusement mon observation est unique, et je
+désespère de jamais la renouveler. Je ne pourrai donc étayer sur
+elle que des soupçons. C'est aux observateurs futurs de remplacer
+mes probabilités par des certitudes.
+
+Sous l'abri d'une large pierre plate, je découvre quelques
+centaines d'Ammophiles (_Ammophila hirsuta_), amoncelées les unes
+sur les autres et d'une manière presque aussi compacte que le sont
+les Abeilles dans la grappe d'un essaim. Aussitôt la pierre levée,
+tout ce petit monde velu se met à grouiller, sans tentative aucune
+de fuir au vol. Je déplace le tas à pleines mains, nul ne fait
+mine de vouloir abandonner le groupe. Des intérêts communs
+semblent les maintenir indissolublement unis; pas un ne part si
+tous ne partent. Avec tout le soin possible, j'examine la pierre
+plate qui servait d'abri, le sol qu'elle recouvrait ainsi que les
+environs immédiats je ne découvre rien qui puisse me dire la cause
+de cette étrange réunion. Ne pouvant mieux faire, j'essaie le
+dénombrement. J'en étais là quand les nuages sont venus mettre fin
+à mes observations et nous plonger dans cette obscurité dont je
+viens de dire les anxieuses suites. Aux premières gouttes de
+pluie, avant d'abandonner les lieux, je m'empresse de remettre la
+pierre en place et de réintégrer les Ammophiles sous leur abri. Je
+m'accorde un bon point, que le lecteur confirmera, je l'espère,
+pour avoir eu la précaution de ne pas laisser exposées à l'averse
+les pauvres bêtes dérangées par ma curiosité.
+
+L'Ammophile hérissée n'est pas rare dans la plaine, mais c'est
+toujours une à une qu'elle se rencontre au bord des sentiers et
+sur les pentes sablonneuses, tantôt livrée au travail d'excavation
+de son puits, tantôt occupée au charroi de sa lourde chenille.
+Elle est solitaire, comme le Sphex languedocien; aussi était-ce
+pour moi profonde surprise que de trouver, presque à la cime du
+Ventoux, cet Hyménoptère réuni en si grand nombre sous l'abri de
+la même pierre. Au lieu de l'individu isolé, qui jusqu'ici m'était
+connu, s'offrait à mes regards une société populeuse. Essayons de
+remonter aux causes probables de cette agglomération.
+
+Par une exception fort rare chez les Hyménoptères fouisseurs,
+l'Ammophile hérissée nidifie dès les premiers jours du printemps:
+vers la fin de mars si la saison est douce, au plus tard dans la
+première quinzaine d'avril, alors que les Grillons prennent la
+forme adulte et dépouillent douloureusement la peau du jeune âge
+sur le seuil de leur logis, alors que le Narcisse des poètes
+épanouit ses premières fleurs et que le Proyer lance, dans les
+prairies, sa traînante note du haut des peupliers, l'Ammophile
+hérissée est à l'oeuvre pour creuser le domicile de ses larves et
+l'approvisionner; tandis que les autres Ammophiles et les divers
+Hyménoptères déprédateurs en général, ne font ce travail qu'en
+automne, dans le courant de septembre et d'octobre. Cette
+nidification si précoce, devançant de six mois la date adoptée par
+l'immense majorité, suscite aussitôt quelques réflexions.
+
+On se demande si les Ammophiles qu'on trouve occupées à leurs
+terriers, dans les premiers jours d'avril, sont bien des insectes
+de l'année; c'est-à-dire si ces printaniers travailleurs ont
+achevé leurs métamorphoses et quitté leurs cocons dans les trois
+mois qui précèdent. La règle générale veut que le fouisseur
+devienne insecte parfait, abandonne sa demeure souterraine et
+s'occupe de ses larves dans la même saison. C'est en juin et
+juillet que la plupart des Hyménoptères giboyeurs sortent des
+galeries où ils ont vécu à l'état de larves; c'est dans les mois
+suivants, août, septembre et octobre, qu'ils déploient leurs
+industries de mineur et de chasseur.
+
+Semblable loi s'applique-t-elle à l'Ammophile hérissée? La même
+saison voit-elle la transformation finale et les travaux de
+l'insecte? C'est très douteux, car l'Hyménoptère, occupé au
+travail des terriers en fin mars, devrait alors achever ses
+métamorphoses et rompre l'abri du cocon dans le courant de
+l'hiver, au plus tard en février. La rudesse du climat en cette
+période ne permet pas d'admettre telle conclusion. Ce n'est point
+quand l'âpre mistral hurle des quinze jours sans discontinuer et
+congèle le sol, ce n'est point quand des rafales de neige
+succèdent à ce souffle glacé, que peuvent s'accomplir les
+délicates transformations de la nymphose et que l'insecte parfait
+peut songer à quitter l'abri de son cocon. Il faut les douces
+moiteurs de la terre sous le soleil d'été pour l'abandon de la
+cellule.
+
+Si elle m'était connue, l'époque précise à laquelle l'Ammophile
+hérissée sort du terrier natal me viendrait ici grandement en
+aide; mais, à mon vif regret, je l'ignore. Mes notes, recueillies
+au jour le jour, avec cette confusion inévitable dans un genre de
+recherches presque constamment subordonnées aux chances de
+l'imprévu, sont muettes sur ce point, dont je vois toute
+l'importance aujourd'hui que je veux coordonner mes matériaux pour
+écrire ces lignes. J'y trouve mentionnée l'éclosion de l'Ammophile
+des sables le 5 juin, et celle de l'Ammophile argentée le 2 du
+même mois; rien, dans mes archives, ne se rapporte à l'éclosion de
+l'Ammophile hérissée. C'est un détail non élucidé par oubli. Les
+dates données pour les deux autres espèces rentrent dans la loi
+générale: l'apparition de l'insecte parfait a lieu à l'époque des
+chaleurs. Par analogie, je rapporte à la même époque la sortie de
+l'Ammophile hérissée hors du cocon.
+
+D'où proviennent alors les Ammophiles que l'on voit travailler à
+leurs terriers en fin mars et avril? La conclusion est forcée: ces
+Hyménoptères ne sont pas de l'année actuelle, mais de l'année
+précédente, sortis de leurs cellules à l'époque habituelle, en
+juin et juillet, ils ont passé l'hiver pour nidifier aussitôt le
+printemps venu. En un mot, ce sont des insectes hivernants.
+L'expérience confirme en plein cette conclusion.
+
+Pour peu qu'on se livre à des recherches patientes dans les bancs
+verticaux de terre ou de sable bien exposés aux rayons du soleil,
+là surtout où des générations de divers Hyménoptères récolteurs de
+miel se sont succédé d'année en année et ont criblé la paroi d'un
+labyrinthe de couloirs, de manière à lui donner l'aspect d'une
+énorme éponge, on est à peu près sûr de rencontrer, au coeur de
+l'hiver, bien tapie au chaud dans les retraites du banc
+ensoleillé, l'Ammophile hérissée, soit seule, soit par groupes de
+trois ou quatre, attendant inactive l'arrivée des beaux jours.
+Cette petite fête de revoir, au milieu des deuils et des froids de
+l'hiver, le gracieux Hyménoptère qui, aux premiers chants du
+Proyer et du Grillon, anime les pelouses des sentiers, j'ai pu me
+la procurer autant de fois que je l'ai voulu. Si le temps est
+calme et le soleil un peu vif, le frileux insecte vient sur le
+seuil de son abri se pénétrer avec délices des rayons les plus
+chauds; ou bien encore il s'aventure timidement au dehors et
+parcourt pas à pas, en se lustrant les ailes, la surface du banc
+spongieux. Ainsi fait le petit lézard gris, quand le soleil
+commence à réchauffer la vieille muraille, sa patrie.
+
+Mais vainement on chercherait en hiver, même aux abris les mieux
+défendus, les Cerceris, Sphex, Philanthes, Bembex et autres
+Hyménoptères à larves carnassières. Tous sont morts après le
+travail d'automne, et leurs races ne sont plus représentées, dans
+la froide saison, que par les larves, engourdies au fond des
+cellules. Ainsi donc, par une exception fort rare, l'Ammophile
+hérissée, éclose à l'époque des chaleurs, passe l'hiver suivant,
+abritée dans quelque chaud refuge; et telle est la cause de son
+apparition si printanière.
+
+Avec ces données, essayons d'expliquer le groupe d'Ammophiles
+observé sur les crêtes du mont Ventoux. Que pouvaient faire sous
+l'abri de leur pierre ces nombreux Hyménoptères amoncelés? Se
+proposaient-ils d'y prendre leurs quartiers d'hiver, et
+d'attendre, engourdis sous le couvert de la dalle, la saison
+propice à leurs travaux? Tout en démontre l'invraisemblance. Ce
+n'est pas au mois d'août, au moment des fortes chaleurs, qu'un
+animal est pris des somnolences de l'hiver. Le manque de
+nourriture, suc mielleux lapé au fond des fleurs, ne peut non plus
+être invoqué. Bientôt vont arriver les ondées de septembre, et la
+végétation, un moment suspendue par les ardeurs caniculaires, va
+prendre vigueur nouvelle et couvrir les champs d'une floraison
+presque aussi variée que celle du printemps. Cette période de
+liesse pour la majorité des Hyménoptères ne saurait être, pour
+l'Ammophile hérissée, une époque de torpeur.
+
+Et puis, est-il permis de supposer que les hauteurs du Ventoux,
+balayées par des coups de mistral déracinant parfois hêtres et
+sapins; que des cimes où la bise fait pendant six mois
+tourbillonner les neiges; que des crêtes enfin, enveloppées la
+majeure partie de l'année par la froide brume des nuages, soient
+adoptées, comme refuge d'hiver, par un insecte si ami du soleil?
+Autant vaudrait le faire hiverner parmi les glaces du cap Nord.
+Non, ce n'est pas là que l'Ammophile hérissée doit passer la
+mauvaise saison. Le groupe observé n'y était que de passage. Aux
+premiers indices de la pluie, qui nous échappaient à nous, mais ne
+pouvaient échapper à l'insecte, éminemment sensible aux variations
+de l'atmosphère, la bande en voyage s'était réfugiée sous une
+pierre, et attendait la fin de la pluie pour reprendre son vol.
+D'où venait-elle? Où allait-elle?
+
+En cette même époque d'août, et principalement de septembre,
+arrivent chez nous, sur les terres chaudes de l'olivier, les
+caravanes des petits oiseaux émigrants, descendant par étapes des
+pays où ils ont aimé, des pays plus frais, plus boisés, plus
+paisibles que les nôtres, où ils ont élevé leur couvée. Ils
+arrivent presque à jour fixe, dans un ordre invariable, comme
+guidés par les fastes d'un calendrier d'eux seuls connu. Ils
+séjournent quelque temps dans nos plaines, riche étape où abonde
+l'insecte, exclusive nourriture de la plupart; motte par motte,
+ils visitent nos champs, où le soc du labourage met alors à
+découvert dans les sillons une foule de vermisseaux, leur régal; à
+ce régime, promptement ils gagnent croupion matelassé de graisse,
+grenier d'abondance, réserve nutritive pour les fatigues à venir;
+enfin, bien pourvus de ce viatique, ils poursuivent leur descente
+vers le sud, pour se rendre aux pays sans hiver, où l'insecte ne
+manque jamais: l'Espagne et l'Italie méridionales, les îles de la
+Méditerranée, l'Afrique. C'est l'époque des joies de la chasse et
+des succulentes brochettes de Pieds-noirs.
+
+La Calandrelle, le_ Crèou_, comme on dit ici, est la première
+arrivée. À peine le mois d'août commence, qu'on la voit explorer
+les champs caillouteux, à la recherche des petites semences de
+Setaria, mauvaise graminée qui infeste les cultures. À la moindre
+alerte, elle part avec un aigre clapotement de gosier assez bien
+imité par son nom provençal. Elle est bientôt suivie du Tarier,
+qui butine paisiblement de petits charançons, des criquets, des
+fourmis, dans les vieux champs de luzerne. Avec lui commence
+l'illustre série des Pieds-noirs, honneur de la broche. Elle se
+continue, quand septembre est arrivé, par le plus célèbre, le
+Motteux vulgaire ou Cul-blanc, glorifié de tous ceux qui ont pu
+apprécier ses hautes qualités. Jamais Becfigue des gourmets de
+Rome, immortalisé dans les épigrammes de Martial, n'a valu
+l'exquise et parfumée pelote de graisse du Motteux, devenu
+scandaleusement obèse par un régime immodéré. C'est un
+consommateur effréné d'insectes de tout ordre. Mes archives de
+chasseur naturaliste font foi du contenu de son gésier. On y
+trouve tout le petit peuple des guérets: larves et charançons de
+toutes espèces, criquets, opatres, cassides, chrysomèles,
+grillons, forficules, fourmis, araignées, cloportes, hélices,
+iules et tant d'autres. Et pour faire diversion à cette nourriture
+de haut goût, raisins, baies de la ronce, baies du cornouiller
+sanguin. Tel est le menu que poursuit sans repos le Motteux,
+lorsqu'il vole d'une motte de terre à l'autre, avec ce faux air de
+papillon en fuite que lui donnent les pennes blanches de sa queue
+étalée. Aussi Dieu sait à quel prodige d'embonpoint il s'élève.
+
+Un seul le surpasse dans l'art de se faire gras. C'est son
+contemporain d'émigration, autre passionné consommateur
+d'insectes: le Pipit des buissons, ainsi que le dénomment
+absurdement les nomenclateurs, tandis que le dernier de nos pâtres
+n'a jamais hésité à l'appeler le Grasset, l'oiseau gras par
+excellence. Ce nom seul renseigne à fond sur le caractère
+dominant. Aucun autre n'atteint pareille obésité. Un moment arrive
+où chargé de coussinets de graisse jusque sur l'aile, le cou, la
+naissance du crâne, l'oiseau figure une petite motte de beurre. À
+peine peut-il, le malheureux, voleter d'un mûrier à l'autre, où il
+halète dans l'épaisseur de la feuillée, à demi étouffé de gras
+fondu, victime de son amour du charançon.
+
+Octobre nous amène la svelte Lavandière grise, mi-cendrée, mi-
+blanche, avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine.
+Le gracieux oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le
+laboureur presque sous les pas de l'attelage, et cueille la
+vermine dans le sillon tout frais. Vers la même époque arrive
+l'Alouette, d'abord par petites compagnies envoyées en éclaireurs;
+puis par bandes sans nombre, qui prennent possession des champs de
+blé et des terres en friche, où abondent les semences de Setaria,
+leur nourriture habituelle. Alors, dans la plaine, au milieu de la
+scintillation générale des gouttes de rosée et des cristaux de
+gelée blanche appendus à chaque brin d'herbe, le miroir lance ses
+éclairs intermittents sous les rayons du soleil du matin; alors la
+chouette, lancée par la main du chasseur, fait sa courte volée,
+s'abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des
+roulements d'yeux effarés; et l'Alouette d'arriver, d'un vol
+plongeant, curieuse de voir de près la brillante machine ou le
+grotesque oiseau. Elle est là, devant vous, à quinze pas, les
+pattes pendantes, les ailes étalées, en manière de Saint-Esprit.
+C'est le moment: visez et feu! Je souhaite à mes lecteurs les
+émotions de cette ravissante chasse.
+
+Avec l'Alouette, souvent dans les mêmes compagnies, nous vient la
+Farlouse, vulgairement le Sisi. Encore une onomatopée qui traduit
+le petit cri d'appel de l'oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue
+sur la chouette, autour de laquelle il évolue dans un balancement
+continuel. Ne poursuivons pas davantage la revue des émigrants qui
+nous visitent. La plupart ne font ici qu'une halte; ils y
+séjournent quelques semaines, retenus par l'abondance des vivres,
+des insectes surtout; puis fortifiés, riches d'embonpoint, ils
+poursuivent leur voyage vers le sud. D'autres, en petit nombre,
+pour quartiers d'hiver adoptent nos plaines, où la neige est très
+rare, où mille petites graines sont à découvert sur le sol, même
+au coeur de la rude saison. Telle est l'Alouette, qui exploite les
+champs de blé et les friches; telle est la Farlouse qui préfère
+les luzernières et les prairies.
+
+L'Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas
+dans les plaines du Vaucluse; elle y est remplacée par l'Alouette
+huppée, le Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais
+il n'est pas nécessaire de remonter bien avant dans le nord pour
+trouver les lieux favoris de ses couvées: le département
+limitrophe, la Drôme, est déjà riche en nids de cet oiseau. Il est
+alors fort probable que, parmi les vols d'Alouettes venant prendre
+possession de nos plaines pour tout l'automne et tout l'hiver,
+beaucoup ne descendent pas de plus loin que la Drôme. Il leur
+suffit d'émigrer dans le département voisin pour avoir plaines
+sans neige et menues semences assurées.
+
+Semblable émigration à petite distance me paraît être la cause du
+rassemblement d'Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J'ai
+établi que cet Hyménoptère passe l'hiver à l'état d'insecte
+parfait, réfugié dans quelque abri, où il attend le mois d'avril
+pour nidifier. Lui aussi, comme l'Alouette, doit prendre ses
+précautions contre la saison des frimas. S'il n'a pas à redouter
+le manque de nourriture, capable qu'il est de supporter
+l'abstinence jusqu'au retour des fleurs, il lui faut du moins, à
+lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes du froid. Il
+fuira donc les cantons neigeux, les pays où le sol profondément se
+gèle; il se réunira en caravane émigrante à la manière des
+oiseaux, et franchissant monts et vallées, ira élire domicile dans
+les vieilles murailles et les bancs sablonneux que réchauffe le
+soleil méridional. Puis, les froids passés, la bande regagnera, en
+totalité ou en partie, les lieux d'où elle était venue. Ainsi
+s'expliquerait le groupe d'Ammophiles du Ventoux. C'était une
+tribu émigrante, qui, venue des froides terres de la Drôme pour
+descendre dans les chaudes plaines de l'olivier, avait franchi la
+profonde et large vallée du Toulourenc et, surprise par la pluie,
+faisait halte sur la crête du mont. L'Ammophile hérissée, pour se
+soustraire aux froids de l'hiver, paraîtrait donc soumise à des
+émigrations. À l'époque où les petits oiseaux voyageurs commencent
+le défilé de leurs caravanes, elle entreprendrait, elle aussi, son
+voyage d'un canton plus froid dans un canton voisin plus chaud.
+Quelques vallées traversées, quelques montagnes franchies, lui
+feraient trouver le climat désiré.
+
+J'ai recueilli deux autres exemples de réunions extraordinaires
+d'insectes à de grandes hauteurs. En octobre, j'ai trouvé la
+chapelle du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles à sept
+points, la bête à bon Dieu du langage populaire. Ces insectes,
+appliqués sur la pierre tant des parois que de la toiture en
+dalles, étaient si serrés l'un contre l'autre, que le grossier
+édifice prenait, à quelques pas, l'aspect d'un ouvrage en globules
+de corail. Je n'oserais évaluer les myriades de Coccinelles qui se
+trouvaient là en assemblée générale. Ce n'est certainement pas la
+nourriture qui avait attiré ces mangeuses de pucerons sur la cime
+du Ventoux, presque à deux kilomètres d'altitude. La végétation y
+est trop maigre, et jamais pucerons ne se sont aventurés jusque-
+là.
+
+Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du
+Ventoux, à une altitude de 734 mètres, j'ai été témoin d'une
+réunion semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus
+saillant du plateau, sur le bord d'un escarpement de roches à pic,
+se dresse une croix avec piédestal de pierres de taille. C'est sur
+les faces de ce piédestal et sur les rochers lui servant de base
+que le même Coléoptère du Ventoux, la Coccinelle à sept points,
+s'était rassemblé en légions. Les insectes étaient pour la plupart
+immobiles; mais partout où le soleil donnait avec ardeur, il y
+avait continuel échange entre les arrivants, qui venaient prendre
+place, et les occupants du reposoir, qui s'envolaient pour revenir
+après un court essor.
+
+Là, pas plus qu'au sommet du Ventoux, rien n'a pu me renseigner
+sur les causes de ces étranges réunions en des points arides, sans
+Pucerons, et nullement faits pour attirer des Coccinelles; rien
+n'a pu me dire le secret de ces rendez-vous populeux sur les
+maçonneries des hauteurs. Y aurait-il encore ici des exemples
+d'émigration entomologique? Y aurait-il assemblée générale,
+pareille à celle des Hirondelles avant le jour du départ commun?
+Était-ce là des points de convocation, d'où la nuée des
+Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres? C'est bien
+possible, mais c'est bien aussi extraordinaire. La bête à bon Dieu
+n'a jamais guère fait parler d'elle pour sa passion des voyages.
+Elle nous semble bien casanière quand nous la voyons faire
+boucherie des poux verts de nos rosiers et des poux noirs de nos
+fèves; et cependant, avec son aile courte, elle va tenir réunion
+plénière, par myriades, au sommet du Ventoux, où le Martinet ne
+monte qu'en des moments de fougue effrénée. Pourquoi ces
+assemblées à de telles hauteurs? Pourquoi ces prédilections pour
+les blocs d'une maçonnerie?
+
+CHAPITRE XV
+LES AMMOPHILES
+
+Taille fine, tournure svelte, abdomen très étranglé à la naissance
+et rattaché au corps comme par un fil, costume noir avec écharpe
+rouge sur le ventre, tel est le signalement sommaire de ces
+fouisseurs, voisins des Sphex par leur forme et leur coloration,
+mais bien différents par leurs moeurs. Les Sphex chassent des
+orthoptères, Criquets, Éphippigères, Grillons; les Ammophiles ont
+pour gibier des chenilles. Ce changement de proie fait prévoir à
+lui seul de nouvelles ressources dans la tactique meurtrière de
+l'instinct.
+
+Si le mot ne sonnait convenablement à l'oreille, volontiers je
+chercherais querelle au terme d'Ammophile, signifiant ami des
+sables, comme trop exclusif et souvent erroné. Les véritables amis
+des sables, des sables secs, poudreux, ruisselants, ce sont les
+Bembex, giboyeurs de Mouches; mais les chasseurs de Chenilles,
+dont je me propose ici l'histoire, n'ont aucune prédilection pour
+les sables purs et mobiles; ils les fuient même comme trop sujets
+à des éboulements qu'un rien provoque. Leur puits vertical, qui
+doit rester libre jusqu'à ce que la cellule ait reçu les vivres et
+l'oeuf, exige un milieu plus ferme pour ne pas s'obstruer avant
+l'heure. Ce qu'il leur faut, c'est un sol léger, de fouille
+facile, où l'élément sablonneux soit cimenté par un peu d'argile
+et de calcaire. Les bords des sentiers, les pentes à maigre gazon
+exposées au soleil, voilà les lieux préférés. Au printemps, dès
+les premiers jours d'avril, on y voit l'Ammophile hérissée
+(_Ammophila hirsut_a); quand viennent septembre et octobre, on y
+trouve l'Ammophile des sables (_A. sabulosa_), l'Ammophile
+argentée (_A. argentata_), et l'Ammophile soyeuse (_A._
+_holosericea)_. Je condenserai ici les documents que les quatre
+espèces m'ont fournis.
+
+Pour toutes les quatre, le terrier est un trou de sonde vertical,
+une sorte de puits, ayant au plus le calibre d'une forte plume
+d'oie, et une profondeur d'environ un demi-décimètre. Au fond est
+la cellule, toujours unique et consistant en une simple dilatation
+du puits d'entrée. C'est, en somme, logis mesquin, obtenu à peu de
+frais, en une séance; la larve n'y trouvera protection contre
+l'hiver qu'à la faveur de la quadruple enceinte de son cocon,
+imité de celui du Sphex. L'Ammophile travaille solitaire à son
+excavation, paisiblement, sans se presser, sans de joyeux
+entrains. Comme toujours, les tarses antérieurs servent de râteaux
+et les mandibules font office d'outils de fouille. Si quelque
+grain de sable résiste trop à l'arrachement, on entend monter du
+fond du puits, comme expression des efforts de l'insecte, une
+sorte de grincement aigu produit par les vibrations des ailes et
+du corps tout entier. Par intervalles rapprochés, l'Hyménoptère
+apparaît au jour avec la charge de déblais entre les dents, un
+gravier, qu'il va, au vol, laisser choir plus loin, à quelques
+décimètres de distance, pour ne pas encombrer la place. Sur le
+nombre des grains extraits, quelques-uns, par leur forme et leurs
+dimensions, paraissent mériter attention spéciale: du moins
+l'Ammophile ne les traite pas comme les autres: au lieu d'aller
+les rejeter au vol loin du chantier, elle les transporte à pied et
+les dépose à proximité du puits. Ce sont là matériaux de choix,
+moellons tout préparés qui serviront plus tard à clore le logis.
+
+Ce travail extérieur se fait avec des allures compassées et une
+diligence grave. L'insecte, hautement retroussé, l'abdomen tendu
+au bout de son long pédicule, se retourne, vire de bord tout d'une
+pièce, avec la raideur géométrique d'une ligne qui pivoterait sur
+elle-même. S'il lui faut rejeter à distance les déblais jugés
+encombrants, il le fait par petites volées silencieuses, assez
+souvent à reculons, comme si l'Hyménoptère, sortant de son puits
+la tête la dernière, évitait de se retourner afin d'économiser le
+temps. Ce sont les espèces à ventre longuement pédiculé, comme
+l'Ammophile des sables et l'Ammophile soyeuse, qui déploient le
+mieux dans l'action cette rigidité d'automate. C'est si délicat,
+en effet, à gouverner, que cet abdomen se renflant en poire au
+bout d'un fil: un brusque mouvement pourrait fausser la fine tige.
+On marche donc avec une sorte de précision géométrique; s'il faut
+voler, c'est à reculons pour s'épargner des virements de bord trop
+répétés. Au contraire, l'Ammophile hérissée, dont le pédicule
+abdominal est court, possède en travaillant à son terrier, la
+désinvolture, la prestesse des mouvements qu'on admire chez la
+plupart des fouisseurs. Elle est plus libre d'action, n'ayant pas
+l'embarras du ventre.
+
+Le logis est creusé. Sur le tard, ou même tout simplement lorsque
+le soleil s'est retiré des lieux où le terrier vient d'être foré,
+l'Ammophile ne manque pas de visiter le petit amas de moellons mis
+en réserve pendant les travaux de fouille, dans le but d'y choisir
+une pièce à sa convenance. Si rien ne s'y trouve qui puisse la
+satisfaire, elle explore le voisinage et ne tarde pas à rencontrer
+ce qu'elle veut. C'est une petite pierre plate, d'un diamètre un
+peu plus grand que celui de la bouche du puits. La dalle est
+transportée avec les mandibules, et mise, pour clôture provisoire,
+sur l'orifice du terrier. Demain, au retour de la chaleur, lorsque
+le soleil inondera les pentes voisines et favorisera la chasse,
+l'insecte saura très bien retrouver le logis, rendu inviolable par
+la massive porte; il y reviendra avec une Chenille paralysée,
+saisie par la peau de la nuque et traînée entre les pattes du
+chasseur; il soulèvera la dalle que rien ne distingue des autres
+petites pierres voisines et dont lui seul a le secret; il
+introduira la pièce de gibier au fond du puits, déposera son oeuf
+et bouchera définitivement la demeure en balayant dans la galerie
+verticale les déblais conservés à proximité.
+
+À plusieurs reprises, l'Ammophile des sables et l'Ammophile
+argentée m'ont rendu témoin de cette clôture temporaire du
+terrier, lorsque le soleil baisse et que l'heure trop avancée fait
+renvoyer au lendemain l'approvisionnement. Les scellés mis au
+logis par l'Hyménoptère, moi aussi je renvoyais au lendemain la
+suite de mes observations, mais en relevant d'abord la carte des
+lieux, en choisissant mes alignements et mes points de repère, en
+implantant quelques bouts de tige comme jalons, afin de retrouver
+le puits lorsqu'il serait comblé. Toujours, si je ne revenais pas
+trop matin, si je laissais à l'Hyménoptère le loisir de mettre à
+profit les heures du plein soleil, j'ai revu le terrier
+définitivement bouché et approvisionné.
+
+La fidélité de mémoire est ici frappante. L'insecte, attardé à son
+travail, remet au lendemain le reste de son oeuvre. Il ne passe
+pas la soirée, il ne passe pas la nuit dans le gîte qu'il vient de
+fouir, il abandonne le logis, au contraire; il s'en va, après en
+avoir masqué l'entrée avec une petite pierre. Les lieux ne lui
+sont pas familiers; il ne les connaît pas mieux que tout autre
+endroit, car les Ammophiles se comportent comme le Sphex
+languedocien, et logent leur famille un peu d'ici, un peu de là,
+au gré de leur vagabondage. L'Hyménoptère s'est trouvé là par
+hasard; le sol lui a plu et le terrier a été creusé. Maintenant
+l'insecte part. Où va-t-il? Qui le sait... peut-être sur les
+fleurs du voisinage, où, aux dernières lueurs du jour, il léchera,
+dans le fond des corolles, une goutte de liqueur sucrée, de même
+que l'ouvrier mineur, après les fatigues de la noire galerie,
+cherche le réconfort de la bouteille du soir. Il part, entraîné
+plus ou moins loin, de station en station à la cave des fleurs. La
+soirée, la nuit, la matinée se passent. Il faut cependant revenir
+au terrier et compléter l'oeuvre; il faut y revenir après les
+marches et contre marches de la chasse du matin, et les essors de
+fleur en fleur des libations de la veille. Que la Guêpe regagne
+son nid et l'Abeille sa ruche, il n'y a rien là qui m'étonne: le
+nid, la ruche, sont des domiciles permanents, dont les voies sont
+connues par longue pratique; mais l'Ammophile, pour revenir à son
+terrier après si longue absence, n'a rien de ce que pourrait
+donner l'habitude des lieux. Son puits est en un point qu'elle a
+visité hier, peut-être pour la première fois et qu'il faut
+retrouver aujourd'hui, lorsque l'insecte est totalement désorienté
+et de plus embarrassé d'un lourd gibier. Ce petit exploit de
+mémoire topographique s'accomplit néanmoins, parfois avec une
+précision dont je restais émerveillé. L'insecte marchait droit à
+son terrier comme s'il eut depuis longtemps battu et rebattu tous
+les petits sentiers du voisinage. D'autre fois, il y avait de
+longues hésitations, des recherches multipliées.
+
+Si la difficulté s'aggrave, la proie, charge embarrassante pour la
+hâte de l'exploration, est déposée en haut lieu, sur une touffe de
+thym, un bouquet de gazon, où elle soit en évidence pour être
+retrouvée plus tard. Ainsi allégée, l'Ammophile reprend ses
+actives recherches. J'ai eu tracé au crayon, à mesure que
+cheminait l'insecte, le croquis de la voie suivie. Le résultat fut
+une ligne des plus embrouillées, avec courbures et angles
+brusques, branches rentrantes et branches rayonnantes, noeuds,
+lacets, intersections répétées, enfin un vrai labyrinthe dont la
+complication traduisait au regard les perplexités de l'insecte
+égaré.
+
+Le puits retrouvé et la dalle levée, il faut revenir à la
+Chenille, ce qui ne se fait pas toujours sans tâtonnements,
+lorsque les allées et venues de l'Hyménoptère se sont par trop
+multipliées. Bien qu'elle ait laissé sa proie convenablement
+visible, l'Ammophile paraît prévoir l'embarras de la retrouver
+quand le moment sera venu de la traîner au logis. Du moins, si la
+recherche du gîte se prolonge trop, on voit l'Hyménoptère
+brusquement interrompre son exploration du terrain et revenir à la
+Chenille, qu'il palpe, qu'il mordille un moment, comme pour
+s'affirmer que c'est bien là son gibier, sa propriété. Puis
+l'insecte accourt de nouveau, en toute hâte, sur les lieux de
+recherche, qu'il abandonne encore une seconde fois, s'il le faut
+une troisième, pour rendre visite à la proie. Volontiers, je
+verrais dans ces retours répétés vers la Chenille, un moyen de se
+rafraîchir le souvenir du point de dépôt.
+
+Ainsi se passent les choses dans les cas de grande complication;
+mais d'ordinaire, l'insecte revient sans peine au puits qu'il a
+creusé la veille, sur l'emplacement inconnu où l'on conduit les
+hasards de sa vie errante. Pour guide, il a sa mémoire des lieux,
+dont j'aurai plus tard à raconter les merveilleuses prouesses.
+Pour revenir moi-même, le lendemain, au puits dissimulé sous le
+couvercle de la petite pierre plate, je n'osais m'en rapporter à
+ma mémoire seule: il me fallait notes, croquis, alignements,
+jalons, enfin toute une minutieuse géométrie.
+
+Le scellé provisoire du terrier avec une dalle, comme le
+pratiquent l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée, me
+paraît inconnu des deux autres espèces. Je n'ai jamais vu du moins
+leur logis protégé d'un couvercle. Cette absence de clôture
+temporaire semble s'imposer du reste à l'Ammophile hérissée. À ce
+qu'il m'a paru, celle-ci, en effet, chasse d'abord sa proie et
+fouit après son terrier non loin du lieu de capture. La mise en
+magasin des vivres étant de la sorte possible à l'instant même, il
+est inutile de se mettre en frais d'un couvercle. Quant à
+l'Ammophile soyeuse, je lui soupçonne un autre motif pour ignorer
+l'emploi de la provisoire fermeture. Tandis que les trois autres
+ne mettent qu'une seule Chenille dans chaque terrier, elle en met
+jusqu'à cinq, mais beaucoup plus petites. De même que nous
+négligeons de fermer une porte à passages fréquents de même
+l'Ammophile soyeuse néglige peut-être la précaution de la dalle
+pour un puits où elle doit descendre, au moins à cinq reprises,
+dans un bref laps de temps.
+
+Pour toutes les quatre, les provisions de bouche des larves
+consistent en Chenilles de Papillons nocturnes. L'Ammophile
+soyeuse fait choix, mais non exclusif, des Chenilles fluettes,
+allongées, qui marchent en bouclant le corps et en le débouclant.
+Leur allure de compas, qui cheminerait en s'ouvrant et se fermant
+tour à tour, leur a fait donner le nom expressif de Chenilles
+arpenteuses. Le même terrier réunit des vivres à coloration très
+variée; preuve que l'Ammophile chasse indifféremment toutes les
+espèces d'arpenteuses, pourvu qu'elles soient de petite taille,
+car le chasseur lui-même est bien faible, et sa larve ne doit pas
+faire copieuse consommation malgré les cinq pièces de gibier qui
+lui sont servies. Si les arpenteuses manquent, l'Hyménoptère se
+rabat sur d'autres Chenilles tout aussi menues. Roulées en cercle
+par l'effet de la piqûre qui les a paralysées, les cinq pièces
+sont empilées dans la cellule; celle qui termine la pile porte
+l'oeuf, pour lequel ces provisions sont faites.
+
+Les trois autres ne donnent qu'une seule Chenille à chaque larve.
+Il est vrai qu'ici le volume supplée au nombre: le gibier choisi
+est corpulent, dodu, capable de suffire amplement à l'appétit du
+ver. J'ai retiré, par exemple, des mandibules de l'Ammophile des
+sables, une Chenille qui pesait quinze fois le poids du ravisseur;
+quinze fois, chiffre énorme si l'on considère quelle dépense de
+force ce doit être pour le chasseur que de traîner semblable
+gibier, par la peau de la nuque, à travers les mille difficultés
+du terrain. Aucun autre Hyménoptère soumis avec sa proie à
+l'épreuve de la balance, ne m'a montré pareille disproportion
+entre le ravisseur et son butin. La variété presque indéfinie de
+coloration dans les vivres exhumés des terriers ou reconnus entre
+les pattes des Ammophiles établit encore que les trois
+déprédateurs n'ont pas de préférence et font prise de la première
+Chenille venue, à la condition qu'elle soit de taille convenable,
+ni trop grande ni trop petite, et qu'elle appartienne à la série
+des Papillons nocturnes. Le gibier le plus fréquent consiste en
+Chenilles à costume gris, ravageant le collet des plantes sous une
+mince couche de terre.
+
+Ce qui domine l'histoire entière des Ammophiles, ce qui appelait
+de préférence toute mon attention, c'est la manière dont l'insecte
+se rend maître de sa proie et la plonge dans l'état inoffensif
+réclamé par la sécurité des larves. Le gibier chassé, la Chenille,
+possède en effet une organisation fort différente de celle des
+victimes que nous avons vu sacrifier jusqu'ici: Buprestes,
+Charançons, Criquets, Éphippigères. L'animal se compose d'une
+série d'anneaux ou segments similaires, disposés bout à bout:
+trois d'entre eux, les premiers, portant les pattes vraies, qui
+doivent devenir les pattes du futur Papillon; d'autres ont des
+pattes membraneuses ou fausses pattes, spéciales à la Chenille et
+non représentées dans le Papillon; d'autres enfin sont dépourvus
+de membres. Chacun de ces anneaux possède son noyau nerveux, ou
+ganglion, foyer de la sensibilité et du mouvement: de sorte que le
+système de l'innervation comprend douze centres distincts,
+éloignés l'un de l'autre, non compris le collier ganglionnaire
+logé sous le crâne et comparable au cerveau.
+
+Nous voilà bien loin de la centralisation nerveuse des Charançons
+et des Buprestes, se prêtant si bien à la paralysie générale par
+un seul coup de dard; nous voilà bien loin aussi des ganglions
+thoraciques que le Sphex blesse l'un après l'autre pour abolir les
+mouvements de ses Grillons. Au lieu d'un point de centralisation
+unique, au lieu de trois foyers nerveux, la Chenille en a douze,
+séparés entre eux par la distance d'un anneau au suivant, et
+disposés en chapelet à la face ventrale, sur la ligne médiane du
+corps. De plus, ce qui est la règle générale chez les êtres
+inférieurs où le même organe se répète un grand nombre de fois et
+perd en puissance par sa diffusion, ces divers noyaux nerveux sont
+dans une large indépendance l'un de l'autre: chacun anime son
+segment de son influence propre et n'est qu'avec lenteur troublé
+dans ses fonctions par le désordre des segments voisins. Qu'un
+anneau de la Chenille perde mouvement et sensibilité, et les
+autres, demeurés intacts, n'en resteront pas moins longtemps
+encore mobiles et sensibles. Ces données suffisent pour montrer le
+haut intérêt qui s'attache aux procédés meurtriers de
+l'Hyménoptère en face de son gibier.
+
+Mais si l'intérêt est grand, la difficulté d'observation n'est pas
+petite. Les moeurs solitaires des Ammophiles, leur dissémination
+une à une sur de grandes étendues, enfin leur rencontre presque
+toujours fortuite, ne permettent guère d'entreprendre avec elles,
+pas plus qu'avec le Sphex languedocien, des expérimentations
+méditées à l'avance. Il faut longtemps épier l'occasion,
+l'attendre avec une inébranlable patience, et savoir en profiter à
+l'instant même quand elle se présente, enfin au moment où vous n'y
+songiez plus. Cette occasion, je l'ai guettée des années et encore
+des années; puis un jour, tout à coup, la voilà qui se présente à
+mes yeux avec une facilité d'examen et une clarté de détail qui me
+dédommagent de ma longue attente.
+
+Au début de mes recherches, j'ai pu assister une paire de fois au
+meurtre de la Chenille, et j'ai vu, autant que le permettait la
+rapidité de l'opération, l'aiguillon de l'Hyménoptère s'adresser
+une fois pour toutes, soit au cinquième, soit au sixième segment
+de la victime. Pour confirmer ce résultat, la pensée m'est venue
+de constater encore l'anneau piqué sur des Chenilles non
+sacrifiées sous mes yeux et dérobées aux ravisseurs occupés à les
+traîner au terrier; mais ce n'est pas à la loupe que je devais
+recourir, aucune loupe ne permettant de découvrir sur une victime
+la moindre trace de blessure. Voici le procédé suivi. La Chenille
+étant parfaitement tranquille, j'explore chaque segment avec la
+pointe d'une fine aiguille; et je mesure ainsi sa dose de
+sensibilité par le plus ou moins de signes de douleur que
+manifeste l'animal. Si l'aiguille pique le cinquième segment ou le
+sixième jusqu'à la transpercer même de part en part, la Chenille
+ne bouge pas. Mais si, en avant ou en arrière de ce segment
+insensible, on en pique même légèrement un second, la Chenille se
+tord et se démène, avec d'autant plus de violence que le segment
+exploré est plus éloigné du point de départ. Vers l'extrémité
+postérieure surtout, le moindre attouchement provoque des
+contorsions désordonnées. Le coup d'aiguillon a donc été unique,
+et c'est le cinquième anneau ou le sixième qui l'a reçu.
+
+Que présentent donc de particulier ces deux segments pour être
+ainsi, l'un ou l'autre, le point de mire des armes du meurtrier?
+Dans leur organisation, rien; mais dans leur position, c'est autre
+chose. En laissant de côté les Chenilles arpenteuses de
+l'Ammophile soyeuse, je trouve, dans le gibier des autres,
+l'organisation suivante, en comptant la tête pour premier segment
+trois paires de pattes vraies placées sur les anneaux deux, trois,
+et quatre; quatre paires de pattes membraneuses placées sur les
+anneaux sept, huit, neuf et dix; enfin une dernière paire de
+pattes membraneuses placées sur le treizième et dernier anneau. En
+tout huit paires de pattes, dont les sept premières forment deux
+groupes puissants, l'un de trois, l'autre de quatre paires. Ces
+deux groupes sont séparés par deux segments sans pattes, qui sont
+précisément le cinquième et le sixième.
+
+Maintenant, pour enlever à la Chenille ses moyens d'évasion, pour
+la rendre immobile, l'Hyménoptère ira-t-il darder son stylet dans
+chacun des huit anneaux pourvus d'organes locomoteurs? Prendra-t-
+il surtout ce luxe de précautions quand la proie est petite, toute
+faible? Non certes: un seul coup d'aiguillon suffira; mais il sera
+donné en un point central, d'où la torpeur produite par la
+gouttelette venimeuse puisse se propager peu et peu, dans le plus
+bref délai possible, au sein des segments munis de pattes. Le
+segment à choisir pour cette unique inoculation n'est donc pas
+douteux: c'est le cinquième ou le sixième, séparant les deux
+groupes d'anneaux locomoteurs. Le point indiqué par les déductions
+rationnelles est donc aussi le point adopté par l'instinct.
+
+Disons enfin que l'oeuf de l'Ammophile est invariablement déposé
+sur l'anneau rendu insensible. En ce point, et en ce point seul,
+la jeune larve peut mordre sans provoquer des contorsions
+compromettantes; où la piqûre de l'aiguille ne produit rien, la
+morsure du vermisseau ne produira pas davantage. La proie restera
+ainsi immobile jusqu'à ce que le nourrisson ait pris des forces et
+puisse, sans danger pour lui, s'attaquer plus avant.
+
+Dans mes recherches ultérieures, les observations se multipliant,
+des doutes me vinrent, non sur les conséquences auxquelles j'étais
+arrivé, mais sur leur extension générale. Que de faibles
+arpenteuses, que des Chenilles de taille médiocre aient assez d'un
+seul coup d'aiguillon pour devenir inoffensives, surtout lorsque
+le dard atteint le point si propice qui vient d'être déterminé,
+c'est chose d'elle-même fort probable et d'ailleurs démontrée soit
+par l'observation directe, soit par l'exploration de la
+sensibilité au moyen d'une aiguille. Mais il arrive à l'Ammophile
+des sables et surtout à l'Ammophile hérissée, de capturer des
+proies énormes, dont le poids, ai-je dit, atteint une quinzaine de
+fois celui du ravisseur. Ce gibier géant sera-t-il traité comme la
+fluette arpenteuse? pour dompter le monstre et le mettre dans
+l'impossibilité de nuire, suffira-t-il d'un seul coup de stylet?
+L'affreux ver gris, s'il fouette de sa vigoureuse croupe les
+parois de la cellule, ne mettra-t-il pas en péril soit l'oeuf,
+soit la petite larve? On n'ose se figurer, en tête à tête dans
+l'étroite chambre du terrier, la débile créature qui vient
+d'éclore et cette espèce de dragon assez libre encore de
+mouvements pour rouler et dérouler ses tortueux replis.
+
+Mes soupçons s'aggravaient par l'examen de la Chenille sous le
+rapport de la sensibilité. Tandis que le menu gibier de
+l'Ammophile soyeuse et de l'Ammophile argentée se débat avec
+violence lorsque l'aiguille le pique autre part que sur l'anneau
+atteint par le dard de l'Hyménoptère, les grasses Chenilles de
+l'Ammophile des sables, et surtout de l'Ammophile hérissée,
+demeurent immobiles quel que soit l'anneau stimulé, au milieu, en
+avant, en arrière, n'importe. Avec elles, plus de contorsions,
+plus de brusques enroulements de croupe; la pointe d'acier ne
+provoque, comme signe d'un reste de sensibilité, que de faibles
+frémissements de peau. Ainsi que l'exige la sécurité de la larve
+approvisionnée de cette monstrueuse proie, il y a donc ici
+abolition à peu près totale de la faculté de se mouvoir et de
+sentir. Avant de l'introduire dans le terrier, l'Hyménoptère en a
+fait une masse inerte, mais non morte.
+
+Il m'a été donné d'assister à l'oeuvre de l'Ammophile opérant de
+son bistouri la robuste Chenille; et jamais la science infuse de
+l'instinct ne m'a montré chose plus émouvante. Avec un de mes amis
+que la mort, hélas! devait bientôt m'enlever, je revenais du
+plateau des Angles, tendre des embûches au Scarabée sacré pour
+mettre à l'épreuve son savoir-faire, quand une Ammophile hérissée
+se montre à nous, fort affairée, à la base d'une touffe de thym.
+Aussitôt tous les deux de nous coucher à terre, très près de
+l'Hyménoptère en travail. Notre présence n'intimide pas l'insecte,
+qui vient un moment se poser sur ma manche, reconnaît ses deux
+visiteurs pour inoffensifs puisqu'ils sont immobiles et retourne à
+sa touffe de thym. Vieil habitué, je sais ce que veut dire cette
+familiarité audacieuse: l'Hyménoptère est préoccupé de quelque
+grave affaire. Attendons et nous verrons.
+
+L'Ammophile gratte le sol au collet de la plante, elle extirpe de
+fines radicelles de gramen, elle plonge la tête sous les petites
+mottes soulevées. Avec précipitation, elle accourt un peu d'ici,
+un peu de là autour du thym, visitant toutes les failles qui
+peuvent donner accès sous l'arbuste. Ce n'est pas un domicile
+qu'elle se creuse; elle est en chasse de quelque gibier logé sous
+terre; on le voit à ses manoeuvres, rappelant celles d'un chien
+qui chercherait à déloger un lapin de son clapier. Voici qu'en
+effet, ému de ce qui se passe là-haut et traqué de près par
+l'Ammophile, un gros Ver gris se décide à quitter son gîte et à
+venir au jour. C'en est fait de lui: le chasseur est aussitôt là,
+qui le happe par la peau de la nuque et tient ferme en dépit de
+ses contorsions. Campé sur le dos du monstre, l'Hyménoptère
+recourbe l'abdomen, et méthodiquement, sans se presser, comme un
+chirurgien connaissant à fond l'anatomie de son opéré, plonge son
+bistouri à la face ventrale, dans tous les segments de la victime,
+du premier au dernier. Aucun anneau n'est laissé sans coup de
+stylet; avec pattes ou sans pattes, tous y passent, et par ordre,
+de l'avant à l'arrière.
+
+Voilà ce que j'ai vu avec tout le loisir et toute la facilité que
+réclame une observation irréprochable. L'Hyménoptère agit avec une
+précision que jalouserait la science; il sait ce que l'homme
+presque toujours ignore; il connaît l'appareil nerveux complexe de
+sa victime, et pour les ganglions répétés de sa Chenille réserve
+ses coups de poignard répétés. Je dis: il sait et connaît; je
+devrais dire: il se comporte comme s'il savait et connaissait. Son
+acte est tout d'inspiration. L'animal, sans se rendre nullement
+compte de ce qu'il fait, obéit à l'instinct qui le pousse. Mais
+cette inspiration sublime, d'où vient-elle? Les théories de
+l'atavisme, de la sélection, du combat pour l'existence, sont-
+elles en mesure de l'interpréter raisonnablement? Pour moi et mon
+ami, ce fut et c'est resté une des plus éloquentes révélations de
+l'ineffable logique qui régente le monde et guide l'inconscient
+par les lois de son inspiration. Remués à fond par cet éclair de
+vérité, nous sentions l'un et l'autre rouler sous la paupière une
+larme d'indéfinissable émotion.
+
+CHAPITRE XVI
+LES BEMBEX
+
+Non loin d'Avignon, sur la rive droite du Rhône, en face de
+l'embouchure de la Durance, se trouve l'un de mes points favoris
+pour les observations que je vais rapporter. C'est le bois des
+Issarts. Que l'on ne se méprenne pas sur la valeur de ce mot, le
+bois éveillant en général dans l'esprit l'idée d'un sol matelassé
+d'un frais tapis de mousse, et l'idée du couvert d'une haute
+futaie d'où descend un demi-jour tamisé par le feuillage. Les
+plaines brûlées, où grince la Cigale sur le pâle olivier, ne
+connaissent pas ces délicieuses retraites remplies d'ombre et de
+fraîcheur.
+
+Le bois des Issarts est un taillis de chênes verts, à hauteur
+d'homme, clairsemés par maigres touffes qui tempèrent à peine à
+leur pied les ardeurs du soleil. Lorsque, par les jours
+caniculaires de juillet et d'août, je m'établissais des après-midi
+en quelque point du taillis favorable à mes observations, j'avais
+pour refuge un grand parapluie qui, plus tard, vint, de la manière
+la plus inattendue, me prêter un concours bien précieux sous un
+autre rapport, ainsi que mon récit l'établira en temps opportun.
+Si j'avais négligé de me munir de ce meuble, embarrassant pour une
+longue course, la seule ressource contre une insolation était de
+me coucher tout au long derrière quelque butte de sable; et
+lorsque les artères étaient par trop en ébullition dans les
+tempes, le moyen suprême consistait à m'abriter la tête à l'entrée
+de quelque terrier de lapin. Telles sont les sources de fraîcheur
+au bois des Issarts.
+
+Le sol non occupé par les bouquets de végétation ligneuse est à
+peu près nu et se compose d'un sable fin, aride et très mobile,
+que le vent amoncelle en petites dunes partout où les souches et
+les racines des chênes verts forment obstacle à sa dissémination.
+La pente de ces dunes est en général bien unie, à cause de
+l'extrême mobilité des matériaux, qui s'éboulent dans la moindre
+dépression et rétablissent d'eux-mêmes la régularité des surfaces.
+Il suffit de plonger le doigt dans le sable et de le retirer pour
+amener aussitôt un éboulis qui comble la cavité et rétablit les
+choses en l'état primitif, sans laisser de trace visible. Mais à
+une certaine profondeur, variable suivant l'époque plus ou moins
+reculée des dernières pluies, le sable conserve un reste
+d'humidité qui le maintient en place, et lui donne la consistance
+nécessaire pour être creusé de légères excavations sans
+affaissement des parois et de la voûte. Un soleil ardent, un ciel
+magnifiquement bleu, des pentes qui cèdent sans la moindre
+difficulté aux coups de râteau de l'Hyménoptère, du gibier en
+abondance pour la nourriture des larves, un emplacement paisible
+que ne trouble presque jamais le pied du passant, tout est réuni
+en ce lieu de délices des Bembex. Assistons à l'oeuvre de
+l'industrieux insecte.
+
+Si le lecteur veut prendre place avec moi sous le parapluie, ou
+profiter de mon terrier de lapin, voici le spectacle auquel il est
+convié vers la fin de juillet. Un Bembex (B. restrata) brusquement
+survient, je ne sais d'où, et s'abat sans recherches préalables,
+sans hésitation aucune, en un point qui, pour mes regards, ne
+diffère en rien du reste de la surface sablonneuse. Avec ses
+tarses antérieurs qui, armés de robustes rangées de cils,
+rappellent à la fois le balai, la brosse et le râteau, il
+travaille à déblayer sa demeure souterraine. L'insecte se tient
+sur les quatre pattes postérieures, les deux de derrière un peu
+écartées; celles de devant, à coups alternatifs, grattent et
+balaient le sable mobile. La précision et la rapidité de la
+manoeuvre ne seraient pas plus grandes si quelque ressort animait
+le moulinet des tarses. Le sable, lancé en arrière sous le ventre,
+franchit l'arcade des jambes postérieures, jaillit en un filet
+continu semblable à celui d'un liquide, décrit sa parabole et va
+retomber à deux décimètres plus loin. Ce jet poudreux, toujours
+également nourri, des cinq et des dix minutes durant, démontre
+assez l'étourdissante rapidité des outils en action. Je ne
+pourrais citer un second exemple de pareille prestesse, qui
+n'enlève rien néanmoins à la grâce dégagée, à la liberté
+d'évolution de l'insecte, avançant et reculant d'un côté puis de
+l'autre, sans discontinuer la parabole de son jet.
+
+Le terrain creusé est des plus mouvants. À mesure que
+l'Hyménoptère creuse, le sable voisin s'éboule et comble la
+cavité. Dans l'éboulis sont compris de menus débris de bois, des
+queues de feuilles pourries, des grains de gravier plus volumineux
+que les autres. Le Bembex les enlève avec les mandibules et les
+porte plus loin à reculons; puis il revient balayer, mais toujours
+peu profondément, sans tentatives pour s'enfoncer en terre. Quel
+est son but en ce travail tout à la surface? Il serait impossible
+de le dire d'après ce premier coup d'oeil; mais ayant passé bien
+des journées avec mes chers Hyménoptères, et groupant en un
+faisceau les données éparses de mes observations, je crois
+entrevoir le motif des manoeuvres actuelles.
+
+Le nid de l'Hyménoptère est là certainement, sous terre, à
+quelques pouces de profondeur; dans une logette creusée au sein du
+sable frais et fixe se trouve un oeuf, peut-être une larve que la
+mère approvisionne au jour le jour de mouches, invariables
+victuailles des Bembex dans leur premier état. La mère, à tout
+moment, doit pouvoir pénétrer dans ce nid, portant au vol, entre
+les pattes, le gibier quotidien destiné au nourrisson, de même que
+l'oiseau de proie pénètre dans son aire ayant dans les serres la
+venaison destinée aux petits. Mais si l'oiseau rentre chez lui,
+sur quelque corniche de rocher inaccessible, sans autre difficulté
+que celle du poids et de l'embarras du gibier capturé, le Bembex
+ne peut le faire qu'en se livrant chaque fois à la rude besogne de
+mineur et en ouvrant à nouveau une galerie qui s'obstrue, se clôt
+d'elle-même par le fait seul de l'éboulement du sable à mesure que
+l'insecte progresse. Dans cette demeure souterraine, la seule
+pièce à parois immobiles, c'est la cellule spacieuse qu'habite la
+larve, au milieu des débris de son festin de quinze jours; le
+vestibule étroit, où la mère s'engage pour pénétrer dans
+l'appartement du fond ou pour sortir et aller en chasse, s'écroule
+chaque fois, du moins dans la partie antérieure creusée au milieu
+d'un sable très sec, que des entrées et des sorties répétées
+rendent plus mobile encore. Chaque fois qu'il entre et chaque fois
+qu'il sort, l'Hyménoptère doit par conséquent se frayer un passage
+au sein de l'éboulis.
+
+La sortie ne présente pas de difficulté, le sable eût-il la
+consistance qu'il pouvait avoir au début, lorsqu'il a été remué
+pour la première fois: l'insecte est libre dans ses mouvements, il
+est en sécurité sous l'abri qui le couvre, il peut prendre son
+temps et faire agir sans précipitation tarses et mandibules. C'est
+une tout autre affaire pour la rentrée. Le Bembex a l'embarras de
+sa proie, que les pattes retiennent serrée contre le ventre; le
+mineur est ainsi privé du libre usage de ses outils. Circonstance
+bien plus grave: d'effrontés parasites, vrais bandits en
+embuscade, sont tapis ici et là aux environs du terrier, guettant
+la difficultueuse rentrée de la mère pour déposer à la hâte leur
+oeuf sur la pièce de gibier, à l'instant même où elle va
+disparaître dans la galerie. S'ils réussissent, le nourrisson de
+l'Hyménoptère, le fils de la maison périra affamé par de goulus
+commensaux.
+
+Le Bembex paraît au courant de ces périls; aussi des dispositions
+sont-elles prises pour que la rentrée s'effectue promptement, sans
+obstacles sérieux, enfin pour que le sable obstruant la porte cède
+à la seule poussée de la tête aidée d'un rapide coup de balai des
+tarses antérieurs. Dans ce but, les matériaux aux abords du logis
+subissent une sorte de tamisage. En des moments de loisir, lorsque
+le soleil s'y prête, et que la larve pourvue de vivres ne réclame
+pas ses soins, la mère passe au râteau le devant de sa porte; elle
+écarte les menus débris de bois, les graviers trop forts, les
+feuilles qui pourraient se mettre en travers et barrer le passage
+au moment périlleux de la rentrée. C'est à pareil travail de
+tamisage que se livre, avec tant de zèle, le Bembex que nous
+venons de voir à l'oeuvre: pour rendre l'accès du logis plus
+facile, les matériaux du vestibule sont fouillés, épluchés
+minutieusement et purgés de toute pièce encombrante. Qui nous dira
+même si, par sa vive prestesse, sa joyeuse activité, l'insecte
+n'exprime pas à sa manière la satisfaction maternelle, le bonheur
+de veiller sur le toit de la cellule qui a reçu le précieux dépôt
+de l'oeuf.
+
+Puisque l'Hyménoptère se borne à des soins de ménage extérieurs,
+sans chercher à pénétrer dans le sable, tout est en ordre au logis
+et rien ne presse. En vain nous attendrions; l'insecte, pour le
+moment, ne nous en apprendrait pas davantage. Examinons alors la
+demeure souterraine. En raclant légèrement la dune avec la lame
+d'un couteau, au point même où le Bembex se tenait de préférence,
+on ne tarde pas à découvrir le vestibule d'entrée, qui, tout
+obstrué qu'il est dans une partie de sa longueur, n'est pas moins
+reconnaissable à l'aspect particulier des matériaux remués. Ce
+couloir, du calibre du doigt, rectiligne ou sinueux, plus long ou
+plus court, suivant la nature et les accidents du terrain, mesure
+de deux à trois décimètres. Il conduit à une chambre unique,
+creusée dans le sable frais, dont les parois ne sont crépies
+d'aucune espèce de mortier qui puisse prévenir les éboulements et
+donner du poli aux surfaces raboteuses. Pourvu que la voûte tienne
+bon pendant l'éducation de sa larve, cela suffit: peu importent
+les effondrements futurs lorsque la larve sera renfermée dans le
+robuste cocon, espèce de coffre-fort que nous lui verrons
+construire. Le travail de la cellule est donc des plus rustiques:
+tout se réduit à une grossière excavation, sans forme bien
+déterminée, à plafond surbaissé et d'une capacité qui donnerait
+place à deux ou trois noix.
+
+Dans cette retraite gît une pièce de gibier, une seule, toute
+petite et bien insuffisante pour le vorace nourrisson auquel elle
+est destinée. C'est une mouche d'un vert doré, une Lucilia Caesar,
+hôte des chairs corrompues. Le Diptère servi en pâture est
+complètement immobile. Est-il tout à fait mort? n'est-il que
+paralysé? Cette question s'élucidera plus tard. Pour le moment,
+constatons sur le flanc du gibier un oeuf cylindrique, blanc, très
+légèrement courbe et d'une paire de millimètres de longueur. C'est
+l'oeuf du Bembex. Comme nous l'avions prévu d'après la conduite de
+la mère, rien ne presse en effet au logis: l'oeuf est pondu et
+approvisionné d'une première ration proportionnée aux besoins de
+la débile larve qui doit éclore dans les vingt-quatre heures. De
+quelque temps, le Bembex ne devait pas rentrer dans le souterrain,
+se bornant à faire bonne garde aux environs, ou peut-être creusant
+d'autres terriers pour y continuer sa ponte, oeuf par oeuf, chacun
+dans une cellule à part.
+
+Cette particularité de l'approvisionnement initial avec une pièce
+de gibier unique et de petite taille n'est pas spéciale au Bembex
+rostré. Toutes les autres espèces se comportent de même. Si l'on
+ouvre une loge de Bembex quelconque, peu après la ponte, on y
+trouve toujours l'oeuf collé sur le flanc d'un Diptère, qui forme
+à lui seul l'approvisionnement; en outre, cette ration du début
+est invariablement de petite taille, comme si la mère recherchait
+des bouchées plus tendres pour le faible nourrisson. Un autre
+motif d'ailleurs, celui des vivres frais, pourrait bien la guider
+dans ce choix, ainsi que nous l'examinerons plus tard. Ce premier
+service de table, toujours peu copieux, varie beaucoup de nature
+suivant la fréquence de telle ou telle autre espèce de gibier aux
+environs du nid. C'est tantôt une Lucilia Caesar, tantôt un
+Stomoxys ou quelque petit Éristale, tantôt un délicat Bombylien
+habillé de velours noir; mais la pièce la plus fréquente est une
+Phérophorie, à ventre fluet.
+
+Ce fait général, sans exception aucune, de l'approvisionnement de
+l'oeuf avec un Diptère unique, ration infiniment trop maigre pour
+une larve douée d'un vorace appétit, nous met déjà sur la voie de
+trait de moeurs le plus remarquable chez les Bembex. Les
+Hyménoptères dont les larves vivent de proie entassent dans chaque
+cellule le nombre de victimes nécessaires à l'éducation complète;
+ils déposent l'oeuf sur l'une des pièces et clôturent la loge où
+ils ne rentrent plus. Désormais la larve éclôt et se développe
+solitaire, ayant devant elle, du premier coup, tout le monceau de
+vivres qu'elle doit consommer. Les Bembex font exception à cette
+loi. La cellule est d'abord approvisionnée d'une pièce de
+venaison, unique toujours, de faible volume, sur laquelle l'oeuf
+est pondu. Cela fait, la mère quitte le terrier qui se bouche de
+lui-même; d'ailleurs, avant de se retirer, l'insecte a soin de
+ratisser le dehors pour égaliser la surface et dissimuler l'entrée
+à tout regard autre que le sien.
+
+Deux ou trois jours se passent; l'oeuf éclôt et la petite larve
+consomme la ration de choix qui lui a été servie. La mère
+cependant se tient dans le voisinage; on la voit tantôt lécher
+pour nourriture les exsudations sucrées des têtes du Panicaut,
+tantôt se poser avec délices sur le sable brûlant, d'où elle
+surveille sans doute l'extérieur du domicile. Par moments, elle
+tamise le sable de l'entrée; puis elle s'envole et disparaît,
+occupée peut-être ailleurs à creuser d'autres cellules, qu'elle
+approvisionne de la même manière. Mais si prolongée que soit son
+absence, elle n'oublie pas la jeune larve si parcimonieusement
+servie; son instinct de mère lui apprend l'heure où le vermisseau
+a fini ses vivres et réclame nouvelle pâture. Elle revient donc au
+nid, dont elle sait admirablement retrouver l'invisible entrée;
+elle pénètre dans le souterrain, cette fois chargée d'un gibier
+plus volumineux. La proie déposée, elle quitte de nouveau le
+domicile et attend au dehors le moment d'un troisième service. Ce
+moment ne tarde pas à venir, car la larve consomme les victuailles
+avec un dévorant appétit. Nouvelle arrivée de la mère avec
+nouvelle provision.
+
+Pendant deux semaines à peu près que dure l'éducation de la larve,
+les repas se succèdent ainsi, un à un, à mesure qu'il en est
+besoin, et d'autant plus rapprochés que le nourrisson se fait plus
+fort. Sur la fin de la quinzaine, il faut toute l'activité de la
+mère pour suffire à l'appétit du goulu, qui traîne lourdement son
+ventre au milieu des dépouilles dédaignées, pattes, anneaux cornés
+de l'abdomen. À tout moment, on la voit rentrer avec une récente
+capture; à tout moment, ressortir pour la chasse. Bref, le Bembex
+élève sa famille au jour le jour, sans provisions amassées
+d'avance, comme le fait l'oiseau apportant la becquée à ses petits
+encore au nid. Des preuves multipliées qui mettent en évidence ce
+genre d'éducation, bien singulier pour un Hyménoptère alimentant
+sa famille de proie, j'ai déjà cité la présence de l'oeuf dans une
+cellule où ne se trouve, pour provision, qu'un petit Diptère,
+toujours un seul, jamais plus. Une autre preuve est la suivante,
+qui n'exige pas un moment spécial pour être constatée.
+
+Fouillons le terrier d'un Hyménoptère qui fait les provisions de
+ses larves à l'avance: si nous choisissons le moment où l'insecte
+pénètre chez lui avec une proie, nous trouverons dans la cellule
+un certain nombre de victimes, approvisionnement commencé, jamais
+alors de larve, pas même d'oeuf, car celui-ci n'est pondu que
+lorsque les vivres sont au grand complet. La ponte faite, la
+cellule est close, et la mère n'y revient plus. C'est donc
+uniquement dans des terriers où les visites de la mère ne sont
+plus nécessaires qu'il est possible de trouver des larves à côté
+des vivres plus ou moins entassés. Visitons, au contraire, le
+domicile d'un Bembex, au moment où celui-ci entre avec le produit
+de sa chasse. Nous sommes certains de trouver dans la cellule une
+larve, plus grosse ou plus petite, au milieu de débris de vivres
+déjà consommés. La ration que la mère apporte maintenant est donc
+destinée à la continuation d'un repas qui dure déjà depuis
+plusieurs jours et doit continuer encore avec le produit des
+chasses futures. S'il nous est donné de faire cette fouille sur la
+fin de l'éducation, avantage que j'ai eu aussi souvent que je l'ai
+désiré, nous trouverons, sur un copieux monceau de débris, une
+grosse larve ventrue, à laquelle la mère apporte encore des
+victuailles fraîches. Le Bembex ne cesse l'approvisionnement et ne
+quitte pour toujours la cellule que lorsque la larve, distendue
+par une bouillie alimentaire d'aspect vineux, refuse le manger et
+se couche, toute rebondie, sur le hachis d'ailes et de pattes du
+gibier dévoré.
+
+Chaque fois qu'elle pénètre dans le terrier, au retour de la
+chasse, la mère n'apporte qu'un seul Diptère. S'il était possible,
+au moyen des débris contenus dans une cellule où l'éducation est
+finie, de compter les victimes servies à la larve, on saurait
+combien de fois au moins l'Hyménoptère a visité son terrier depuis
+la ponte de l'oeuf. Malheureusement ces reliefs de table, mâchés
+et remâchés en des moments de disette, sont pour la plupart
+méconnaissables. Mais si l'on ouvre une cellule dont le nourrisson
+soit moins avancé, les vivres se prêtent à l'examen, quelques
+pièces encore entières ou presque entières, les autres, plus
+nombreuses, se trouvant à l'état de tronçons assez bien conservés
+pour être déterminés. Tout incomplet qu'il est, le dénombrement
+obtenu dans ces conditions frappe de surprise, en montrant quelle
+activité doit déployer l'Hyménoptère pour suffire au service d'une
+pareille table. Voici la carte de l'un des menus observés.
+
+En fin septembre, autour de la larve du Bembex de Jules (_B.
+Julii_)[9], parvenue à peu près au tiers de la taille qu'elle doit
+définitivement acquérir, je trouve le gibier dont suit le détail.
+-- 6 _Echinomyia rubescens, _deux entiers et quatre dépecés; 4
+_Syrphus corolloe_, deux au complet, deux autres en pièces; 3
+_Gonia atra_, tous les trois intacts et dont un apporté à
+l'instant même par la mère, ce qui m'a fait découvrir le terrier;
+2 _Pollenia ruficollis_, l'un intact, l'autre entamé; le
+_Bombylius_ réduit en marmelade; 2 _Echinomyia intermedia_, à
+l'état de débris; enfin 2 _Pollenia floralis, _encore à l'état de
+débris. Total: 20 pièces. Voilà certes un menu aussi abondant que
+varié; mais comme la larve n'a guère que le tiers de la grosseur
+finale, la carte complète du festin pourrait bien s'élever à une
+soixantaine de pièces.
+
+La vérification de ce somptueux chiffre peut s'obtenir sans
+difficulté aucune: je vais remplacer moi-même le Bembex dans ses
+soins maternels et fournir à la larve de vivres jusqu'à satiété.
+Je déménage la cellule dans une petite boîte de carton, que je
+meuble d'une couche de sable. Sur ce lit est déposée la larve,
+avec tous les égards dus à son délicat épiderme. Autour d'elle,
+sans oublier un débris, je range les provisions de bouche dont
+elle était pourvue. Enfin je reviens chez moi, la boîte toujours à
+la main pour éviter des secousses qui pourraient renverser le
+logis sens dessus dessous et mettre en péril mon élève pendant un
+trajet de plusieurs kilomètres. Quelqu'un qui m'eût vu, sur la
+route poudreuse de Nîmes, exténué de fatigue et portant à la main,
+avec un soin religieux, le fruit unique de ma pénible course, un
+vilain ver faisant ventre d'un monceau de mouches, eût certes bien
+souri de ma naïveté.
+
+Le voyage s'accomplit sans encombre: à mon arrivée, la larve
+continuait paisiblement de manger ses Diptères, comme si de rien
+n'était. Le troisième jour de la captivité, les vivres pris dans
+le terrier même étaient achevés; le ver, de sa bouche pointue,
+fouillait dans le tas de débris sans rien trouver à sa convenance;
+les parcelles saisies, trop arides, lambeaux cornés et dépourvus
+de suc, étaient rejetées avec dégoût. Le moment est venu pour moi
+de continuer le service alimentaire. Les premiers Diptères à ma
+portée, tel sera le régime de ma prisonnière. Je les tue en les
+pressant entre les doigts, mais sans les écraser. La première
+ration se compose de 3 _Eristalis tenax_ et de le _Sarcophaga_. En
+vingt-quatre heures, tout était dévoré. Le lendemain, je sers 2
+Éristales et 4 Mouches domestiques. Il y en eut assez pour la
+journée, mais pas de reste. Je continuai de la sorte pendant huit
+jours, donnant chaque matin au ver ration plus copieuse. Le
+neuvième, la larve refuse toute nourriture et se met à filer son
+cocon. Le relevé de ses huit jours de bombance se chiffre par le
+nombre de 62 pièces, composées principalement d'Éristales et de
+Mouches domestiques; ce qui, joint aux 20 pièces trouvées entières
+ou en débris dans la cellule, forme un total de 82.
+
+Il est possible que je n'aie pas élevé ma larve avec la sobriété
+hygiénique et la sage épargne qu'eût observées la mère; il y a eu
+peut-être du gaspillage dans des vivres servis quotidiennement en
+une seule fois et abandonnés à l'entière discrétion du ver. En
+quelques circonstances, j'ai cru reconnaître que les choses ne se
+passent pas ainsi dans la cellule maternelle, car mes notes
+relatent des faits dans le genre du suivant. -- Dans les sables
+des alluvions de la Durance, je mets à découvert un terrier où
+l'Hyménoptère (_Bembex oculata)_ vient de pénétrer avec un
+_Sarcophaga agricola_. Au fond du clapier, je trouve une larve, de
+nombreux débris et quelques Diptères complets, savoir: 4
+_Sphoerophoria scripta, _1 _Onesia viarum_, et 2 _Sarcophaga
+agricola_ dont fait partie celui que le Bembex vient d'apporter
+sous mes yeux. Or, il est à remarquer qu'une moitié de ce gibier,
+les Sphérophories, est tout au fond de la cellule, sous la dent
+même de la larve; tandis que l'autre moitié est encore dans la
+galerie, sur le seuil de la cellule, et par conséquent hors des
+atteintes du ver, incapable de se déplacer. Il me paraît donc que
+la mère dépose provisoirement ses captures, lorsque la chasse
+abonde, sur le seuil de la cellule, et forme un magasin de réserve
+où elle puise à mesure qu'il en est besoin, surtout en des jours
+pluvieux pendant lesquels tout travail chôme.
+
+Ainsi pratiquée avec économie, la distribution des vivres
+préviendrait des gaspillages que je n'ai pas su éviter avec ma
+larve, trop somptueusement traitée peut-être. J'abaisse donc le
+chiffre obtenu et je le réduis à une soixantaine de pièces, de
+taille médiocre, comprise entre celle de la Mouche domestique et
+de l'_Eristalis tenax_. Tel serait à peu près le nombre de
+Diptères servis par la mère à la larve lorsque la proie est de
+médiocre volume, ce qui a lieu pour tous les Bembex de ma région,
+excepté le Bembex rostré (_B. rostrata)_, et le Bembex bidenté
+(_B. bidentata_), qui affectionnent particulièrement les Taons.
+Pour ceux-ci le chiffre des victimes serait d'une à deux
+douzaines, suivant la grosseur du Diptère qui varie beaucoup d'une
+espèce à l'autre du genre Taon.
+
+Pour ne plus revenir sur la nature des vivres, je donne ici
+l'énumération des Diptères observés dans les terriers des six
+espèces de Bembex qui font le sujet de ce travail.
+
+1)_ Bembex olivacea_ Rossi. -- J'ai vu cette espèce à Cavaillon,
+une seule fois, avec des _Lucilia Caesar_ pour approvisionnement.
+Les cinq espèces suivantes sont communes aux environs d'Avignon.
+
+2) _Bembex oculata Jur_. -- Le Diptère sur lequel l'oeuf est pondu
+consiste le plus souvent en une Sphérophorie, _Sphoerophoria
+scripta_ surtout; parfois en un _Geron gibbosus_. Les provisions
+ultérieures comprennent: _Stomoxys calcitrans, Pollenia
+ruficollis, Pollenia rudis, Pipiza nigripes, Syrphus corolloe,
+Onesia viarum, Calliphora vomitoria, Echinomyia intermedia,
+Sarcophaga agricola, Musca domestica._ L'approvisionnement
+habituel consiste en Stomoxys calcitrans, dont j'ai bien des fois
+trouvé de 5 à 6 individus dans un seul terrier.
+
+3) _Bembex tarsata_ Lat. -- Celui-ci dépose également son oeuf sur
+le _Sphoerophoria tarsata_. Il chasse ensuite: _Anthrax flava,
+Bombylius nitidulus, Eristalis oeneus, Eristalis sepulchralis,
+Merodon spinipes, Syrphus corollae, Helophilus trivittatus, Zodion
+notatum._ Son gibier de prédilection consiste en Bombyles et en
+Anthrax.
+
+4) _Bembex Julii_ (sp. nov.). -- L'oeuf est déposé soit sur un
+_Sphaerophoria_, soit sur un _Pollenia floralis_. Les vivres sont
+un mélange de _Syrphus corollae, Echinomyia rubescens, Echinomyia
+intermedia, Gonia atra, Pollenia floralis, Pollenia ruficollis,
+Clytia pellucens, Lucilia Caesar, Dexia rustica, Bombylius._
+
+5) _Bembex rostrata_ Fab. -- Celui-ci est par excellence un
+consommateur de Taons. Il pond son oeuf sur un _Syrphus corollae_,
+sur un _Lucilia Caesar_; puis il sert à sa larve exclusivement du
+gros gibier appartenant aux diverses espèces du genre _Tabanus_.
+
+6) _Bembex bidentata _V. L. -- Encore un passionné chasseur de
+Taons. Je ne lui ai pas reconnu d'autre gibier, et j'ignore sur
+quel autre Diptère il pond son oeuf.
+
+Cette variété de provisions démontre que les Bembex n'ont pas de
+goûts exclusifs et s'attaquent indifféremment à toutes les espèces
+de Diptères que leur offrent les hasards de la chasse. Il paraît y
+avoir néanmoins quelques prédilections. Ainsi une espèce consomme
+surtout des Bombyles, une seconde des Stomoxys, une troisième et
+une quatrième des Taons.
+
+CHAPITRE XVII
+LA CHASSE AUX DIPTÈRES
+
+Après ce relevé des vivres des Bembex sous forme de larve, il
+convient de rechercher le motif qui peut faire adopter par ces
+Hyménoptères un mode d'approvisionnement si exceptionnel parmi les
+fouisseurs. Pourquoi, au lieu d'emmagasiner au préalable une
+quantité suffisante de vivres sur lesquels l'oeuf serait pondu, ce
+qui permettrait de clore, immédiatement après, la cellule et de
+n'y plus revenir; pourquoi, dis-je, l'Hyménoptère s'astreint-il à
+ce labeur d'aller et revenir sans cesse, pendant une quinzaine de
+jours, du terrier aux champs et des champs au terrier, s'ouvrant
+chaque fois avec effort un chemin dans le sable éboulé, soit pour
+chasser aux environs, soit pour apporter à la larve la capture du
+moment? C'est ici, avant tout, une question de fraîcheur de
+vivres, question capitale, car le ver refuse absolument tout
+gibier faisandé, envahi par la pourriture: comme aux vers des
+autres fouisseurs, il lui faut de la chair fraîche, et toujours de
+la chair fraîche.
+
+Nous venons de voir, au sujet des Cerceris, des Sphex et des
+Ammophiles, comment la mère résout le problème des conserves
+alimentaires, le problème qui consiste à déposer par avance dans
+la cellule la quantité nécessaire de gibier et à le maintenir des
+semaines entières dans un parfait état de fraîcheur, que dis-je,
+presque à l'état de vie, bien que les victimes soient immobiles
+ainsi que l'exige la sécurité du vermisseau qui en fait pâture.
+Les ressources les plus savantes de la physiologie accomplissent
+cette merveille. Le stylet à venin est dardé dans les centres
+nerveux une seule fois, ou bien à diverses reprises, suivant la
+structure de l'appareil d'innervation. Ainsi opérée, la victime
+conserve les attributs de la vie, moins l'aptitude de se mouvoir.
+
+Examinons si les Bembex font usage de cette profonde science du
+meurtre. Les Diptères retirés d'entre les pattes du ravisseur
+entrant dans son terrier ont, pour la plupart, toutes les
+apparences de la mort. Ils sont immobiles; rarement, sur quelques-
+uns, peut-on constater de légères convulsions des tarses, derniers
+vestiges d'une vie qui s'éteint. Les mêmes apparences de mort
+complète se retrouvent habituellement chez les insectes non tués
+en réalité, mais paralysés par l'habile coup de dard des Cerceris
+et des Sphégiens. La question de vie ou de mort ne peut alors se
+décider que d'après la manière dont se conservent les victimes.
+
+Mis dans de petits cornets de papier ou dans des tubes de verre,
+les Orthoptères des Sphex, les Chenilles des Ammophiles, les
+Coléoptères des Cerceris gardent la flexibilité de leurs membres,
+la fraîcheur de leur coloration et l'état normal de leurs viscères
+pendant des semaines et des mois entiers. Ce ne sont pas des
+cadavres, mais des corps plongés dans une torpeur qui n'aura pas
+de réveil. Les Diptères des Bembex se comportent tout autrement.
+Les Éristales, les Syrphes, tous ceux enfin dont la livrée
+présente quelque vive coloration, perdent en peu de temps l'éclat
+de leur parure. Les yeux de certains Taons, magnifiquement dorés
+avec trois bandes pourpres, pâlissent vite et se ternissent comme
+le fait le regard d'un mourant. Tous ces Diptères, grands et
+petits, enfouis dans des cornets où l'air circule, se dessèchent
+en deux ou trois jours et deviennent cassants; tous, préservés de
+l'évaporation dans des tubes de verre où l'air est stagnant, se
+moisissent et se corrompent. Ils sont donc morts, bien réellement
+morts lorsque l'Hyménoptère les apporte à la larve. Si quelques-
+uns conservent encore un reste de vie, peu de jours, peu d'heures
+terminent leur agonie. Ainsi, par défaut de talent dans l'emploi
+de son stylet ou pour tout autre motif, l'assassin tue à fond ses
+victimes.
+
+Étant connue cette mort complète du gibier au moment où il est
+saisi, qui n'admirerait la logique des manoeuvres des Bembex?
+Comme tout se suit méthodiquement, comme tout s'enchaîne dans les
+actes de l'Hyménoptère avisé! Les vivres ne pouvant se conserver
+sans pourriture au delà de deux ou trois jours, ne doivent pas
+être emmagasinés au grand complet dès le début d'une éducation qui
+durera pour le moins une quinzaine; forcément la chasse et la
+distribution doivent se faire au jour le jour, peu à peu, à mesure
+que le ver grandit. La première ration, celle qui reçoit l'oeuf,
+durera plus longtemps que les autres; il faudra plusieurs jours au
+naissant vermisseau pour en manger les chairs. Il la faut par
+conséquent de petite taille, sinon la corruption gagnerait la
+pièce avant qu'elle fut consommée. Cette pièce ne sera donc pas un
+Taon volumineux, un corpulent Bombyle, mais bien une menue
+Sphérophorie, ou quelque chose de semblable, tendre repas pour un
+ver si délicat encore. Viendront après et par ordre croissant les
+pièces de haute venaison.
+
+En l'absence de la mère, le terrier doit être clos pour éviter à
+la larve de fâcheuses invasions; l'entrée néanmoins doit pouvoir
+s'ouvrir très fréquemment, à la hâte, sans difficulté sérieuse,
+lorsque l'Hyménoptère rentre, chargé de son gibier et guetté par
+d'audacieux parasites. Ces conditions feraient défaut dans un sol
+consistant, tel que celui où d'habitude s'établissent les
+Hyménoptères fouisseurs: la porte, béante par elle-même,
+demanderait chaque fois un travail pénible et long, soit pour être
+obstruée avec de la terre et du gravier, soit pour être
+désobstruée. Le domicile sera, par conséquent, creusé dans un
+terrain très mobile à la surface, dans un sable fin et sec, qui
+cédera aussitôt au moindre effort de la mère et, en s'éboulant,
+fermera de lui-même la porte, ainsi qu'une tapisserie flottante
+qui, repoussée de la main, livre passage et se remet en place. Tel
+est l'enchaînement des actes que déduit la raison de l'homme et
+que met en pratique la sapience des Bembex.
+
+Pour quel motif le ravisseur met-il à mort le gibier saisi, au
+lieu de le paralyser simplement? Est-ce défaut d'habileté dans
+l'emploi de son dard? est-ce difficulté provenant soit de
+l'organisation des Diptères, soit des manoeuvres usitées pour la
+chasse? Je dois avouer tout d'abord que mes tentatives ont échoué
+pour mettre un Diptère, sans le tuer, dans cet état d'immobilité
+complète où il est si facile de plonger un Bupreste, un Charançon,
+un Scarabée, en inoculant, avec la pointe d'une aiguille, une
+gouttelette d'ammoniaque dans la région ganglionnaire du thorax.
+L'insecte expérimenté difficilement devient immobile; et quand il
+ne remue plus, la mort réelle est arrivée, comme le prouve la
+prochaine corruption ou la dessiccation. Mais j'ai trop de
+confiance dans les ressources de l'instinct, j'ai été témoin de
+trop de problèmes ingénieusement résolus pour croire qu'une
+difficulté insurmontable pour l'expérimentateur puisse arrêter la
+bête. Aussi, sans mettre en doute le talent meurtrier des Bembex,
+volontiers j'inclinerais vers d'autres motifs.
+
+Peut-être le Diptère, si mollement cuirassé, si peu replet, disons
+le mot, si maigre, ne pourrait, une fois paralysé par le dard
+résister assez longtemps à l'évaporation et se dessécherait
+pendant deux ou trois semaines d'attente. Considérons la fluette
+Sphérophorie, première bouchée de la larve. Pour suffire à
+l'évaporation, qu'y a-t-il en liquide dans ce corps? Un atome, un
+rien. Le ventre est une fine lanière; ses deux parois se touchent.
+Des conserves alimentaires peuvent-elles avoir pour base un tel
+gibier, dont l'évaporation tarit en quelques heures les humeurs,
+lorsque la nutrition ne les renouvelle pas? C'est au moins
+douteux.
+
+Passons au mode de chasse pour achever de jeter quelque lumière
+sur ce point. Dans la proie retirée d'entre les pattes des Bembex,
+il n'est pas rare d'observer des indices d'une prise faite à la
+hâte, sans ménagements au hasard d'une lutte désordonnée. Le
+Diptère a parfois la tête tournée sens devant derrière, comme si
+le ravisseur lui eût tordu le cou; ses ailes sont chiffonnées; sa
+fourrure, quand il en possède, est ébouriffée. J'en ai vu avec le
+ventre ouvert d'un coup de mandibules, et des pattes emportées
+dans la bataille. D'habitude, cependant, la pièce est intacte.
+
+N'importe: vu la nature du gibier, doué d'ailes promptes à la
+fuite, la prise doit se faire avec une brusquerie qui ne permet
+guère, ce me semble, d'obtenir la paralysie sans la mort. Un
+Cerceris en face de son lourd Charançon, un Sphex aux prises avec
+le Grillon corpulent ou l'Éphippigère ventrue, l'Ammophile qui
+tient sa Chenille par la peau de la nuque, ont tous les trois la
+partie belle avec une proie trop lente pour éviter l'attaque. Ils
+peuvent prendre leur temps, choisir à l'aise le point mathématique
+où le dard doit pénétrer et opérer enfin avec la précaution d'un
+physiologiste qui sonde du scalpel le patient étendu sur la table
+de travail. Mais pour les Bembex, c'est bien une autre affaire: à
+la moindre alerte, la proie prestement décampe, et son vol défie
+celui du ravisseur. L'Hyménoptère doit fondre à l'improviste sur
+son gibier, sans mesurer l'attaque, sans ménager les coups, comme
+le fait l'Autour chassant dans les guérets. Mandibules, griffes,
+dard, toutes les armes doivent concourir à la fois à la chaude
+mêlée pour terminer au plus vite une lutte où la moindre
+indécision laisserait à l'attaqué le temps de fuir. Si ces
+prévisions sont d'accord avec les faits, la capture des Bembex ne
+saurait être qu'un cadavre ou du moins une proie blessée à mort.
+
+Eh bien, ces prévisions sont justes: l'attaque du Bembex se fait
+avec une fougue que ne désapprouverait pas l'oiseau de proie.
+Surprendre l'Hyménoptère en chasse n'est pas chose aisée;
+vainement on s'armerait de patience pour épier le ravisseur aux
+environs du terrier: l'occasion favorable ne se présenterait pas,
+car l'insecte s'envole au loin, et il est impossible de le suivre
+dans ses rapides évolutions. Ses manoeuvres me seraient sans doute
+inconnues sans le concours d'un meuble dont certes je n'avais
+jamais attendu pareil service. Je veux parler de mon parapluie,
+qui me servait de tente contre le soleil au milieu des sables du
+bois des Issarts.
+
+Je n'étais pas seul à profiter de son ombre; ma société était
+habituellement nombreuse. Des Taons d'espèces diverses venaient se
+réfugier sous le dôme de soie, et se tenaient, paisibles, qui
+d'ici, qui de là, sur l'étoffe tendue. Leur compagnie me faisait
+rarement défaut lorsque la chaleur était accablante. Pour tromper
+mes heures d'inaction, j'aimais à voir leurs gros yeux dorés, qui
+reluisaient comme des escarboucles à la voûte de mon abri;
+j'aimais à suivre leur grave marche quand un point trop échauffé
+au plafond les obligeait de se déplacer un peu.
+
+Un jour: pan! La soie tendue résonne comme la membrane d'un
+tambour. Quelque gland peut-être vient de tomber d'un chêne sur le
+parapluie. Bientôt après, coup sur coup: pan! pan! Un mauvais
+plaisant viendrait-il troubler ma solitude et lancer sur le
+parapluie des glands ou de menus cailloux? Je sors de ma tente,
+j'inspecte le voisinage: rien. Le même coup sec se reproduit. Je
+porte mes regards au plafond et le mystère s'explique. Les Bembex
+du voisinage, consommateurs de Taons, avaient découvert les riches
+victuailles qui me faisaient société, et pénétraient effrontément
+sous l'abri pour piller au plafond les Diptères. Les choses se
+passaient à souhait, je n'avais qu'à laisser faire et à regarder.
+
+De moment en moment, un Bembex entrait brusque comme l'éclair, et
+s'élançait au plafond de soie, qui résonnait d'un coup sec.
+Quelque chose se passait là-haut de tumultueux, où l'oeil ne
+distinguait plus l'attaquant de l'attaqué, tant la mêlée était
+vive. La lutte n'avait pas une durée appréciable: l'Hyménoptère se
+retirait tout aussitôt avec une proie entre les pattes. Le stupide
+troupeau de Taons, à cette soudaine irruption qui les décimait
+l'un après l'autre, reculait un peu tout à la ronde, sans
+abandonner le perfide abri. Il faisait si chaud au dehors!
+pourquoi s'émouvoir?
+
+Il est clair qu'une telle soudaineté dans l'attaque et une telle
+promptitude dans l'enlèvement de la proie ne permettent pas au
+Bembex de régler le jeu de son poignard. L'aiguillon remplit son
+office sans doute, mais il est dirigé sans précision vers les
+points que les hasards de la lutte mettent à sa portée. Pour
+donner le coup de grâce à leurs Taons mal sacrifiés, et se
+débattant encore entre les pattes du ravisseur, j'ai vu des Bembex
+mâchonner la tête et le thorax des victimes. Ce trait à lui seul
+démontre que l'Hyménoptère veut un vrai cadavre et non une proie
+paralysée, puisqu'il met si peu de ménagement à terminer l'agonie
+du Diptère. Tout considéré, je pense donc que, d'une part, la
+nature du gibier trop prompt à se dessécher, et d'autre part les
+difficultés d'une attaque aussi rapide, sont cause que les Bembex
+servent à leurs larves une proie morte, et les approvisionnent par
+conséquent au jour le jour.
+
+Suivons l'Hyménoptère quand il rentre au terrier avec sa capture
+maintenue sous le ventre entre les pattes. En voici un, le Bembex
+tarsier (B. tarsata) qui arrive chargé d'un Bombyle. Le nid est
+placé au pied sablonneux d'un talus vertical. L'approche du
+chasseur s'annonce par un bourdonnement aigu, qui a quelque chose
+de plaintif, et ne discontinue tant que l'insecte n'a pas mis pied
+à terre. On voit le Bembex planer au haut du talus, puis descendre
+suivant la verticale avec beaucoup de lenteur et de
+circonspection, tout en faisant entendre son bourdonnement aigu.
+Si quelque chose d'insolite vient à se révéler à son perçant
+regard, il ralentit la descente, plane un moment, remonte,
+redescend, puis s'enfuit prompt comme un trait. Après quelques
+instants, le voici revenu. En planant à une certaine élévation, il
+a l'air d'inspecter les lieux, comme du haut d'un observatoire. La
+descente verticale recommence avec la plus circonspecte lenteur;
+enfin l'Hyménoptère s'abat sans indécision aucune, en un point que
+rien à mes yeux ne distingue du reste de la surface sablonneuse.
+Le piaulement plaintif à l'instant cesse.
+
+L'insecte, sans doute, a pris terre un peu au hasard, puisque
+l'oeil le plus exercé ne saurait distinguer un point de l'autre
+sur la nappe de sable; il s'est abattu par à peu près aux environs
+du logis, dont il va maintenant rechercher l'entrée, masquée, lors
+de la dernière sortie, non seulement par l'éboulement naturel des
+matériaux mais encore par les scrupuleux coups de balai de
+l'Hyménoptère. Mais non: le Bembex n'hésite pas du tout, il ne
+tâtonne pas, il ne cherche pas. On s'accorde à voir dans les
+antennes des organes propres à diriger les insectes dans leurs
+recherches. En ce moment de la rentrée au nid, je ne vois rien de
+particulier dans le jeu des antennes. Sans lâcher un seul moment
+son gibier, le Bembex gratte un peu devant lui, au point même où
+il a pris pied, pousse du front et entre tout aussitôt avec le
+Diptère sous le ventre. Le sable s'éboule, la porte se ferme, et
+voilà l'Hyménoptère chez lui.
+
+En vain, des centaines de fois, j'ai assisté au retour du Bembex
+dans son domicile; c'est toujours avec un étonnement nouveau que
+je vois le clairvoyant insecte retrouver sans hésitation une porte
+que rien n'indique. Cette porte, en effet, est dissimulée avec un
+soin jaloux, non maintenant après l'entrée du Bembex, car le
+sable, plus ou moins bien éboulé ne se nivelle pas par sa propre
+chute et laisse tantôt une légère dépression, tantôt un porche
+incomplètement obstrué; mais bien après la sortie de
+l'Hyménoptère, car celui-ci, partant pour une expédition, ne
+néglige jamais de retoucher le résultat de l'éboulement naturel.
+Attendons son départ, et nous le verrons, avant de s'éloigner,
+balayer les devants de sa porte et les niveler avec une
+scrupuleuse attention. La bête partie, je défierais l'oeil le plus
+perspicace de retrouver l'entrée. Pour la retrouver, lorsque la
+nappe sablonneuse était de quelque étendue, il me fallait recourir
+à une sorte de triangulation; et, que de fois encore, après
+quelques heures d'absence, mes combinaisons de triangles et mes
+efforts de mémoire se sont trouvés en défaut! Il me restait le
+jalon, le fétu de graminée implanté sur le seuil de la porte,
+moyen non toujours efficace, car l'insecte, en ses continuelles
+retouches à l'extérieur du nid, trop souvent faisait disparaître
+le bout de paille.
+
+CHAPITRE XVIII
+UN PARASITE. LE COCON
+
+Je viens de montrer le Bembex planant, chargé de sa capture, au-
+dessus du nid, puis descendant d'un vol vertical, très lent, et
+accompagné d'une sorte de piaulement plaintif. Cette arrivée
+circonspecte, hésitante, pourrait faire croire que l'insecte
+examine de haut le terrain pour retrouver sa porte, et cherche,
+avant de prendre pied, à bien se remémorer les lieux. Mais un
+autre motif est en jeu, ainsi que je vais l'exposer. Dans les
+conditions habituelles, lorsque rien de périlleux n'attire son
+attention, l'Hyménoptère survient brusquement, d'un vol impétueux,
+et, sans planer avec piaulement, sans hésiter, s'abat aussitôt sur
+le seuil de sa porte ou très près. Toute recherche est inutile,
+tant sa mémoire est fidèle. Informons-nous donc des causes de
+cette arrivée hésitante à laquelle je viens de faire assister le
+lecteur.
+
+L'insecte plane, descend lentement, remonte, s'enfuit et revient,
+parce qu'un danger très grave menace le nid. Son bourdonnement
+plaintif est signe d'anxiété: il ne le fait pas entendre quand il
+n'y a pas péril. Quel est alors l'ennemi? Serait-ce moi, assis
+pour l'observer? Mais non: je ne suis rien pour lui, rien qu'une
+masse, un bloc, indigne sans doute de son attention. L'ennemi
+redoutable, l'ennemi terrible, qu'il faut éviter à tout prix, est
+là, à terre, bien immobile sur le sable, à proximité du domicile.
+C'est un petit Diptère, de très pauvre apparence, de tournure
+inoffensive. Ce moucheron de rien est l'effroi du Bembex.
+L'audacieux bourreau des Diptères, lui qui tord si prestement le
+cou aux Taons, colosses repus de sang sur le dos d'un boeuf, n'ose
+entrer chez lui parce qu'il se voit guetté par un autre Diptère,
+vrai pygmée qui fournirait à peine une bouchée à ses larves.
+
+Que ne fond-il sur lui pour s'en débarrasser? L'Hyménoptère a le
+vol assez prompt pour l'atteindre; et si petite que soit la prise,
+les larves ne la dédaigneront pas, puisque tout Diptère leur est
+bon. Mais non: le Bembex fuit devant un ennemi qu'il mettrait en
+pièces d'un seul coup de mandibules; il me semble voir le chat
+fuir, affolé de peur, devant une souris. L'ardent chasseur de
+Diptères est chassé par un autre Diptère, et l'un des plus petits.
+Je m'incline sans espérer jamais comprendre ce renversement des
+rôles. Pouvoir se débarrasser sans difficulté d'un ennemi mortel,
+qui médite la ruine de votre famille et qui en deviendrait le
+régal, pouvoir cela et ne pas le faire quand l'ennemi est là, à
+votre portée, vous guettant, vous bravant, c'est le comble de
+l'aberration chez l'animal. Aberration n'est pas du tout le mot;
+disons plutôt harmonie des êtres, car, puisque ce misérable
+Diptère a son petit rôle à remplir dans l'ensemble des choses,
+faut-il encore que le Bembex le respecte et fuit lâchement devant
+lui, sinon, depuis longtemps, il n'y en aurait plus au monde.
+
+Traçons ici l'histoire de ce parasite. Parmi les nids des Bembex,
+il s'en trouve, et très fréquemment, qui sont occupés à la fois
+par la larve de l'Hyménoptère et par d'autres larves, étrangères à
+la famille et goulues commensales de la première. Ces étrangères
+sont plus petites que le nourrisson du Bembex, en forme de larme
+et de couleur vineuse due à la teinte de la bouillie alimentaire
+que laisse entrevoir la transparence du corps. Leur nombre est
+variable: une demi-douzaine souvent, parfois dix et davantage.
+Elles appartiennent à une espèce de Diptère, ainsi qu'il résulte
+de leur forme et comme le confirment les pupes que l'on rencontre
+à leur place. L'éducation en domesticité achève la démonstration.
+Élevées dans des boîtes, sur une couche de sable, avec des mouches
+que l'on renouvelle chaque jour, elles deviennent des pupes, d'où,
+l'année d'après, sort un petit Diptère, un Tachinaire du genre
+Miltogramme.
+
+C'est le même Diptère qui, embusqué aux environs du terrier, cause
+au Bembex de si vives appréhensions. La terreur de l'Hyménoptère
+n'est que trop fondée. Voyez, en effet, ce qui se passe au logis.
+Autour du monceau de vivres, que la mère s'exténue à maintenir en
+quantité suffisante, en compagnie du nourrisson légitime, six à
+dix convives affamés, qui, de leur bouche aiguë, piquent au tas
+commun, sans plus de réserve que s'ils étaient chez eux. La
+concorde paraît régner à table. Je n'ai jamais vu la larve
+légitime se formaliser de l'indiscrétion des larves étrangères, ni
+celles-ci faire mine de vouloir troubler le repas de l'autre.
+Toutes, pêle-mêle, prennent au tas et mangent tranquilles, sans
+chercher noise aux voisines.
+
+Jusque-là tout serait pour le mieux s'il ne survenait grave
+difficulté. Si active que soit la mère nourrice, il est clair
+qu'elle ne peut suffire à pareille dépense. Il lui fallait
+d'incessantes expéditions de chasse pour nourrir une seule larve,
+la sienne; que sera-ce si elle doit alimenter à la fois une
+quinzaine de goulues? Le résultat de cet énorme accroissement de
+famille ne peut être que la disette, la famine même, non pour les
+larves du Diptère qui, plus hâtives dans leur développement,
+devancent la larve du Bembex et profitent des jours où l'abondance
+est encore possible, vu le très jeune âge de leur amphitryon; mais
+bien pour celui-ci, qui atteint l'heure de la métamorphose sans
+pouvoir réparer le temps perdu. D'ailleurs, si les premiers
+convives, devenus pupes, lui laissent la table libre, d'autres
+surviennent tant que la mère pénètre dans le nid et achèvent de
+l'affamer.
+
+Dans les terriers envahis par de nombreux parasites, la larve du
+Bembex est effectivement bien inférieure pour la grosseur à ce que
+supposerait le tas de vivres consommés, et dont les débris
+encombrent la cellule. Toute flasque, émaciée, réduite à la
+moitié, au tiers de la taille normale, elle essaie vainement de
+tisser un cocon dont elle ne possède pas les matériaux de soie;
+elle périt en un coin du logis parmi les pupes de ses convives
+plus heureux qu'elle. Sa fin peut être plus cruelle encore. Si les
+vivres manquent, si la mère nourrice tarde trop de revenir avec de
+la pâture, les Diptères dévorent la larve du Bembex. Je me suis
+assuré de cette noire action en élevant moi-même la nichée. Tout
+allait bien tant que les vivres abondaient; mais, si par oubli ou
+à dessein, la ration quotidienne était supprimée, le lendemain ou
+le surlendemain, j'étais sûr de trouver les larves du Diptère
+dépeçant avec avidité la larve du Bembex. Ainsi, lorsque le nid
+est envahi par les parasites, la larve légitime doit fatalement
+périr, soit de faim, soit de mort violente; et tel est le motif
+qui rend si odieuse au Bembex la vue des Miltogrammes rôdant
+autour de son logis.
+
+Les Bembex ne sont pas les seules victimes de ces parasites: tous
+les Hyménoptères fouisseurs indistinctement ont leurs terriers
+dévalisés par des Tachinaires, des Miltogrammes surtout. Divers
+observateurs, notamment Lepeletier de Saint-Fargeau, ont parlé des
+manoeuvres de ces effrontés Diptères; mais aucun, que je sache,
+n'a entrevu le côté si curieux du parasitisme aux dépens des
+Bembex. Je dis si curieux, car, en effet, les conditions sont bien
+différentes. Les nids des autres fouisseurs sont approvisionnés à
+l'avance, et le Miltogramme dépose ses oeufs sur les pièces de
+gibier au moment où elles sont introduites. L'approvisionnement
+terminé et son oeuf pondu, l'Hyménoptère clôture la cellule, où
+désormais éclosent et vivent ensemble la larve légitime et les
+larves étrangères, sans jamais être visitées dans leur solitude.
+Le brigandage des parasites est donc ignoré de la mère et reste
+impuni faute d'être connu.
+
+Avec les Bembex, c'est bien tout autre chose. La mère rentre à
+tout moment chez elle, pendant les deux semaines que dure
+l'éducation; elle sait sa géniture en compagnie de nombreux
+intrus, qui s'approprient la majeure partie des vivres; elle
+touche, elle sent au fond de l'antre, toutes les fois qu'elle sert
+sa larve, ces affamés commensaux qui, loin de se contenter des
+restes, se jettent sur le meilleur; elle doit s'apercevoir, si
+bornées que soient ses évaluations numériques, que douze sont plus
+que un; les dépenses en victuailles disproportionnées avec ses
+moyens de chasse l'en avertiraient d'ailleurs; et cependant, au
+lieu de prendre ces hardis étrangers par la peau du ventre et de
+les jeter à la porte, elle les tolère pacifiquement.
+
+Que dis-je: elle les tolère? Elle les nourrit, elle leur apporte
+la becquée, ayant peut-être pour ces intrus la même tendresse
+maternelle que pour sa propre larve. C'est ici une nouvelle
+édition de l'histoire du Coucou, mais avec des circonstances
+encore plus singulières. Que le Coucou, presque de la taille de
+l'Épervier, dont il a le costume, en impose assez pour introduire
+impunément son oeuf dans le nid de la faible Fauvette; que celle-
+ci, à son tour, dominée peut-être par l'aspect terrifiant de son
+nourrisson à face de crapaud, accepte l'étranger et lui donne ses
+soins, à la rigueur cela comporte un semblant d'explication. Mais
+que dirions-nous de la Fauvette qui, devenue parasite, irait, avec
+une superbe audace, confier ses oeufs à l'aire de l'oiseau de
+proie, au nid de l'Épervier lui-même, le sanguinaire mangeur de
+Fauvettes; que dirions-nous de l'oiseau de rapine qui accepterait
+le dépôt et tendrement élèverait la nichée d'oisillons? C'est
+précisément là ce que fait le Bembex, ravisseur de Diptères qui
+soigne d'autres Diptères, giboyeur qui distribue la pâture à un
+gibier dont le dernier régal sera sa propre larve éventrée. Je
+laisse à d'autres plus habiles le soin d'interpréter ces
+étonnantes relations.
+
+Assistons à la tactique employée par le Tachinaire dans le but de
+confier ses oeufs au nid du fouisseur. Il est de règle absolue que
+le moucheron ne pénètre jamais dans le terrier, le trouvât-il
+ouvert et le propriétaire absent. Le madré parasite se garderait
+bien de s'engager dans un couloir où, n'ayant plus la liberté de
+fuir, il pourrait payer cher son impudente audace. Pour lui,
+l'unique moment propice à ses desseins, moment qu'il guette avec
+une exquise patience, est celui où l'Hyménoptère s'engage dans la
+galerie, le gibier sous le ventre. En cet instant-là, si court
+qu'il soit, lorsque le Bembex ou tout autre fouisseur a la moitié
+du corps engagée dans l'entrée et va disparaître sous terre, le
+Miltogramme accourt au vol, se campe sur la pièce de gibier qui
+déborde un peu l'extrémité postérieure du ravisseur, et tandis que
+celui-ci est ralenti par les difficultés de l'entrée, l'autre,
+avec une prestesse sans pareille, pond sur la proie un oeuf, deux
+même, trois coup sur coup.
+
+L'hésitation de l'Hyménoptère, empêtré de sa charge, a la durée
+d'un clin d'oeil; n'importe: cela suffit au moucheron pour
+accomplir son méfait sans se laisser entraîner au delà du seuil de
+la porte. Quelle ne doit pas être la souplesse de fonction des
+organes pour se prêter à cette ponte instantanée! Le Bembex
+disparaît, introduisant lui-même l'ennemi au logis; et le
+Tachinaire va se tapir au soleil, à proximité du terrier, pour
+méditer de nouvelles noirceurs. Si l'on désire vérifier que les
+oeufs du Diptère ont été réellement déposés pendant cette rapide
+manoeuvre, il suffit d'ouvrir le terrier et de suivre le Bembex au
+fond du logis. La proie qu'on lui saisit porte en un point du
+ventre au moins un oeuf, parfois plus, suivant la durée du retard
+éprouvé à l'entrée. Ces oeufs, de très petite taille, ne peuvent
+appartenir qu'au parasite; d'ailleurs, s'il restait des doutes,
+l'éducation à part dans une boîte donne pour résultat des larves
+de Diptère, plus tard des pupes et enfin des Miltogrammes.
+
+L'instant adopté par le moucheron est choisi avec un discernement
+supérieur: c'est le seul où il lui soit permis d'accomplir ses
+desseins sans péril, sans vaines poursuites. L'Hyménoptère, à demi
+engagé dans le vestibule, ne peut voir l'ennemi, si audacieusement
+campé sur l'arrière-train de la proie; s'il soupçonne la présence
+du bandit, il ne peut le chasser, n'ayant pas sa liberté de
+mouvements dans l'étroit couloir; enfin, malgré toutes ses
+précautions pour faciliter l'entrée, il ne peut disparaître
+toujours sous terre avec la célérité nécessaire, tant le parasite
+est prompt. En vérité, voilà l'instant propice et le seul, puisque
+la prudence défend au Diptère de pénétrer dans l'antre où d'autres
+Diptères, bien plus vigoureux que lui, servent de pâture à la
+larve. Au dehors, en plein air, la difficulté est insurmontable,
+tant est grande la vigilance des Bembex. Donnons un instant à
+l'arrivée de la mère lorsque son domicile est surveillé par des
+Miltogrammes.
+
+Quelques-uns de ces moucherons, tantôt plus, tantôt moins, trois
+ou quatre d'habitude, sont posés sur le sable, dans une immobilité
+complète, tous les regards tournés vers le terrier, dont ils
+savent très bien l'entrée, si dissimulée qu'elle soit. Leur
+coloration d'un brun obscur, leurs gros yeux d'un rouge
+sanguinolent, leur immobilité que rien ne lasse, bien des fois
+m'ont mis en l'esprit l'idée de bandits qui, vêtus de bure et la
+tête enveloppée d'un mouchoir rouge, attendraient en embuscade
+l'heure d'un mauvais coup. L'Hyménoptère arrive chargé de sa
+proie. Si rien d'inquiétant ne le préoccupait, à l'instant même il
+prendrait pied devant la porte. Mais il plane à une certaine
+élévation, il s'abaisse d'un vol lent et circonspect, il hésite;
+un piaulement plaintif, résultant d'une vibration spéciale des
+ailes, dénote ses appréhensions. Il a donc vu les malfaiteurs.
+Ceux-ci pareillement ont vu le Bembex; ils le suivent des yeux
+comme l'indique le mouvement de leurs têtes rouges; tous les
+regards convergent vers le butin convoité. Alors se passent les
+marches et les contre-marches de l'astuce aux prises avec la
+prudence.
+
+Le Bembex descend d'aplomb, d'un vol insensible; on dirait qu'il
+se laisse mollement choir, retenu par le parachute des ailes. Le
+voilà qui plane à un pan du sol. C'est le moment. Les moucherons
+prennent l'essor et se portent tous à l'arrière de l'Hyménoptère;
+ils planent à sa suite, qui plus près, qui plus loin et
+géométriquement alignés. Si, pour déjouer leur dessein, le Bembex
+tourne, ils tournent aussi avec une précision qui les maintient en
+arrière sur la même ligne droite; si l'Hyménoptère avance, ils
+avancent; si l'Hyménoptère recule, ils reculent; mesurant leur
+vol, tantôt lent ou stationnaire, sur le vol du Bembex, chef de
+file. Ils ne cherchent nullement à se jeter sur l'objet de leur
+convoitise; leur tactique se borne à se tenir prêts, dans cette
+position d'arrière-garde qui leur épargnera des hésitations
+d'essor pour la rapide manoeuvre de la fin.
+
+Parfois, lassé de ces obstinées poursuites, le Bembex met pied à
+terre; les autres, à l'instant se posent sur le sable, toujours en
+arrière, et ne bougent plus. L'Hyménoptère repart avec des
+piaulements plus aigus, signe sans doute d'une indignation
+croissante, les moucherons repartent à sa suite. Un moyen suprême
+reste pour dévoyer les tenaces Diptères: d'un élan fougueux, le
+Bembex s'envole au loin, avec l'espoir peut-être d'égarer les
+parasites par de rapides évolutions à travers champs. Mais les
+astucieux moucherons ne donnent pas dans le piège: ils laissent
+partir l'insecte et prennent de nouveau position sur le sable
+autour du terrier. Quand le Bembex reviendra, les mêmes poursuites
+recommenceront, jusqu'à ce qu'enfin l'obstination des parasites
+ait épuisé la prudence de la mère. En un moment où sa vigilance
+est en défaut, les moucherons sont aussitôt là. L'un d'eux, le
+mieux favorisé par sa position, s'abat sur la proie qui va
+disparaître, et c'est fait: l'oeuf est pondu.
+
+Il est ici de pleine évidence que le Bembex a le sentiment du
+danger. L'Hyménoptère sait ce qu'a de redoutable, pour l'avenir du
+nid, la présence de l'odieux moucheron; ses longues tentatives
+pour dévoyer les Tachinaires, ses hésitations, ses fuites, ne
+laissent sur ce point l'ombre d'un doute. Comment se fait-il donc,
+me demanderai-je encore une fois, que le ravisseur de Diptères se
+laisse harceler par un autre Diptère, par un bandit infime,
+incapable de la moindre résistance, et qu'il atteindrait d'un élan
+s'il le voulait bien? Pourquoi, un moment débarrassé de la proie
+qui le gêne, ne fond-il pas sur ces malfaiteurs? Que lui faudrait-
+il pour exterminer la calamiteuse engeance du voisinage du
+terrier? Une battue, pour lui affaire de quelques instants. Mais
+ainsi ne le veulent pas les lois harmoniques de la conservation
+des êtres; et les Bembex se laisseront toujours harceler, sans que
+jamais le fameux combat pour l'existence leur apprenne le moyen
+radical de l'extermination. J'en ai vu qui, serrés de trop près
+par les moucherons, laissaient tomber leur proie et précipitamment
+s'enfuyaient affolés, mais sans aucune démonstration hostile,
+quoique la chute du fardeau leur laissât pleine liberté de
+mouvements. La proie lâchée, si ardemment convoitée tout à l'heure
+par les Tachinaires, gisait à terre, à la discrétion de tous, et
+nul n'en faisait cas. Ce gibier en plein air était sans valeur
+pour les moucherons, dont les larves réclament l'abri d'un
+terrier. Il était sans valeur aussi pour le Bembex soupçonneux,
+qui, de retour, le palpait un moment et l'abandonnait avec dédain.
+Une interruption momentanée de surveillance lui avait rendu la
+pièce suspecte.
+
+Terminons ce chapitre par l'histoire de la larve. Sa vie monotone
+ne présente rien de remarquable pendant les deux semaines que
+durent son repas et sa croissance. Puis arrive la construction du
+cocon. Le parcimonieux développement des organes sérifiques ne
+permet pas au ver une demeure de soie pure, composée, comme celle
+des Ammophiles et des Sphex, de plusieurs enceintes qui
+superposent leurs barrières pour défendre la larve et plus tard la
+nymphe de l'accès de l'humidité, dans un terrier peu profond et
+mal protégé, quand viennent les pluies de l'automne et les neiges
+de l'hiver. Cependant le terrier des Bembex est dans des
+conditions plus mauvaises que ne l'est celui du Sphex, puisqu'il
+est situé à quelques pouces de profondeur dans un sol des plus
+perméables. Aussi, pour se créer un abri suffisant, la larve
+supplée, par son industrie, à la petite quantité de soie dont elle
+dispose. Avec des grains de sable artistement assemblés, cimentés
+entre eux au moyen de la matière soyeuse, elle se construit un
+cocon des plus solides, où l'humidité ne peut pénétrer.
+
+Trois méthodes générales sont employées par les Hyménoptères
+fouisseurs dans la confection de l'habitacle où doit s'effectuer
+la métamorphose. Les uns creusent leurs terriers à de grandes
+profondeurs, sous des abris; leur cocon est alors composé d'une
+seule enceinte, assez mince pour être transparente. Tel est le cas
+des Philanthes et des Cerceris. D'autres se contentent d'un
+terrier peu profond, dans un sol découvert; mais alors, tantôt ils
+ont assez de soie pour multiplier les assises du cocon, comme le
+font les Sphex, les Ammophiles, les Scolies; tantôt, la quantité
+de soie étant insuffisante, ils ont recours au sable agglutiné,
+ainsi que le pratiquent les Bembex, les Stizes, les Palares. On
+prendrait le cocon des Bembéciens pour le robuste noyau de quelque
+semence, tant il est compact et résistant. Sa forme est
+cylindrique, avec une extrémité en calotte sphérique et l'autre
+pointue. Sa longueur mesure une paire de centimètres. À
+l'extérieur, il est légèrement rugueux, d'aspect assez grossier;
+mais en dedans la paroi est glacée d'un fin vernis.
+
+Mes éducations en domesticité m'ont permis de suivre dans tous ses
+détails la construction de cette curieuse pièce d'architecture,
+vrai coffre-fort où se bravent en sécurité les intempéries. La
+larve repousse d'abord autour d'elle les débris de ses vivres et
+les refoule dans un coin de la cellule ou compartiment que je lui
+ai ménagé dans une boîte avec des cloisons de papier.
+L'emplacement nettoyé, elle fixe aux diverses parois de sa demeure
+des fils d'une belle soie blanche, formant une trame aranéeuse,
+qui maintient à distance l'encombrant monceau des restes
+alimentaires, et sert d'échafaudage pour le travail suivant.
+
+Ce travail consiste en un hamac suspendu loin de toute souillure,
+au centre des fils tendus d'une paroi à l'autre. La soie seule,
+magnifiquement fine et blanche, entre dans sa composition. Sa
+forme est celle d'un sac ouvert à un bout d'un large orifice
+circulaire, fermé à l'autre et terminé en pointe. La nasse des
+pêcheurs en donne une assez fidèle image. Les bords de l'ouverture
+sont maintenus écartés et toujours tendus par de nombreux fils qui
+en partent et vont se rattacher aux parois voisines. Enfin le
+tissu de ce sac est d'une finesse extrême, qui permet de voir par
+transparence toutes les manoeuvres du ver.
+
+Les choses depuis la veille se trouvaient en cet état, lorsque
+j'ai entendu la larve gratter dans la boîte. En ouvrant, j'ai
+trouvé ma captive occupée à ratisser, du bout des mandibules, la
+paroi de carton, le corps à moitié hors du sac. Déjà le carton
+était profondément entamé, et un monceau de menus débris était
+amassé devant l'orifice du hamac pour être utilisé plus tard.
+Faute d'autres matériaux, le ver aurait sans doute fait emploi de
+ces ratissures pour sa construction. J'ai jugé plus à propos de le
+servir suivant ses goûts et de lui donner du sable. Jamais larve
+de Bembex n'avait construit avec des matériaux aussi somptueux. Je
+versai à la prisonnière du sable à sécher l'écriture, du sable
+bleu semé de paillettes dorée de mica.
+
+La provision est déposée devant l'orifice du sac, situé lui-même
+dans une position horizontale, ainsi qu'il convient pour le
+travail qui va suivre. La larve, à demi penchée hors du hamac,
+choisit son sable presque grain par grain, en fouillant dans le
+tas avec les mandibules. Si quelque grain, trop volumineux se
+présente, elle le saisit et le rejette plus loin. Quand le sable
+est ainsi trié, elle en introduit une certaine quantité dans
+l'édifice de soie en le balayant de sa bouche. Cela fait, elle
+rentre dans la nasse et se met à étendre les matériaux en couche
+uniforme sur la face inférieure du sac, puis elle agglutine les
+divers grains et les enchâsse dans l'ouvrage avec de la soie pour
+ciment. La face supérieure se bâtit avec plus de lenteur: les
+grains y sont portés un à un et aussitôt fixés avec le mastic
+soyeux.
+
+Ce premier dépôt de sable n'embrasse encore que la moitié
+antérieure du cocon, la moitié se terminant par l'orifice du sac.
+Avant de se retourner pour travailler à la moitié postérieure, la
+larve renouvelle sa provision de matériaux et prend certaines
+précautions afin de ne pas être gênée dans son oeuvre de
+maçonnerie. Le sable extérieur, amoncelé devant l'entrée, pourrait
+s'ébouler dans l'enceinte et entraver le constructeur dans un
+espace aussi étroit. Le ver prévoit l'accident: il agglutine
+quelques grains et fabrique un rideau grossier de sable qui bouche
+l'orifice d'une manière bien imparfaite, mais suffit pour empêcher
+l'éboulement. Ces précautions prises, la larve travaille à la
+moitié postérieure du cocon. De temps à autre, elle se retourne
+pour s'approvisionner au dehors; elle déchire un coin du rideau
+qui la protège contre l'envahissement du sable extérieur, et par
+cette fenêtre, elle happe les matériaux nécessaires.
+
+Le cocon est encore incomplet, tout ouvert à son gros bout; il lui
+manque la calotte sphérique qui doit le clore. Pour ce travail
+final, le ver fait une abondante provision de sable, la dernière
+de toutes; puis il repousse le tas amoncelé devant l'entrée. À
+l'orifice, une calotte de soie est alors tissée et parfaitement
+raccordée à l'embouchure de la nasse primitive. Enfin sur cette
+fondation de soie les grains de sable, tenus en réserve à
+l'intérieur, sont déposés un à un et cimentés avec la bave
+soyeuse. Cet opercule terminé, la larve n'a plus qu'à donner le
+dernier fini à l'intérieur de l'habitacle, et à glacer les parois
+d'un vernis qui doit protéger sa peau délicate contre les
+rugosités du sable.
+
+Le hamac de soie pure et l'hémisphère qui plus tard le ferme ne
+sont, on le voit, qu'un échafaudage destiné à servir d'appui à la
+maçonnerie de sable et à lui donner une régulière courbure; on
+pourrait les comparer aux cintres en charpente que les
+constructeurs disposent pour bâtir un arceau, une voûte. Le
+travail fini, la charpente est retirée, et la voûte se soutient
+par son propre équilibre. De même, quand le cocon est achevé, le
+support de soie disparaît, en partie noyé dans la maçonnerie, en
+partie détruit par le contact de la terre grossière; et aucune
+trace ne reste de l'ingénieuse méthode suivie pour assembler en
+édifice d'une parfaite régularité des matériaux aussi mobiles que
+le sable.
+
+La calotte sphérique formant l'embouchure de la nasse initiale est
+un travail à part, rajusté au corps principal du cocon. Si bien
+conduits que soient le raccordement et la soudure des deux pièces,
+la solidité n'est pas celle qu'obtiendrait la larve en maçonnant
+d'une manière continue l'ensemble de sa demeure. Il y a donc sur
+le pourtour du couvercle une ligne circulaire de moindre
+résistance. Mais ce n'est pas là vice de structure; c'est, au
+contraire, nouvelle perfection. Pour sortir plus tard de son
+coffre-fort, l'insecte éprouverait de graves difficultés, tant les
+parois sont résistantes. La ligne de jonction, plus faible que les
+autres, lui épargne apparemment bien des efforts, car c'est en
+majeure partie suivant cette ligne que se détache le couvercle,
+lorsque le Bembex sort de terre à l'état parfait.
+
+J'ai appelé ce cocon coffre-fort. C'est, en effet, pièce très
+solide, tant à cause de sa configuration que de la nature de ses
+matériaux. Éboulements et tassements de terrain ne peuvent le
+déformer, car la plus forte pression des doigts ne parvient pas
+toujours à l'écraser. Peu importe donc à la larve que le plafond
+de son terrier, creusé dans un sol sans consistance, s'effondre
+tôt ou tard; peu lui importe même, sous sa mince couverture de
+sable, la pression du pied d'un passant; elle n'a plus rien à
+craindre du moment qu'elle est enclose dans son robuste abri.
+L'humidité ne la met pas davantage en péril. J'ai tenu des quinze
+jours des cocons de Bembex immergés dans l'eau sans leur trouver,
+après, la moindre trace d'humidité à l'intérieur. Que ne pouvons-
+nous disposer pour nos habitations d'un pareil hydrofuge! Enfin,
+par sa gracieuse forme d'oeuf, ce cocon semble plutôt le produit
+d'un art patient que celui d'un ver. Pour quelqu'un non au courant
+du mystère, les cocons que je fis construire avec du sable à
+sécher l'écriture, eussent été des bijoux d'une industrie
+inconnue, de grosses perles constellées de points d'or sur un fond
+bleu lapis, destinées au collier d'une élégante de la Polynésie.
+
+CHAPITRE XIX
+RETOUR AU NID
+
+L'Ammophile forant son puits à une heure tardive de la journée,
+abandonne son ouvrage après en avoir fermé l'orifice avec le
+couvercle d'une pierre, s'éloigne d'une fleur à l'autre, se
+dépayse, et sait néanmoins revenir le lendemain avec sa Chenille
+au domicile creusé la veille, malgré l'inconnu des lieux, souvent
+nouveaux pour elle; le Bembex, chargé de gibier, s'abat, avec une
+précision mathématique, sur le seuil de sa porte, obstruée de
+sable et confondue avec le reste de la nappe sablonneuse. Où mon
+regard et ma mémoire sont en défaut, leur coup d'oeil et leur
+souvenir ont une sûreté qui tient de l'infaillible. On dirait
+qu'il y a dans l'insecte quelque chose de plus subtil que le
+souvenir simple, une sorte d'intuition des lieux sans analogue en
+nous, enfin une faculté indéfinissable que je nomme mémoire, faute
+d'autre expression pour la désigner. L'inconnu ne peut avoir de
+nom. Afin de jeter, s'il est possible, un peu de jour sur ce point
+de la psychologie des bêtes, j'ai institué une série d'expériences
+que je vais exposer ici.
+
+La première a pour objet le Cerceris tuberculé, le chasseur de
+Cléones. Vers dix heures du matin, je prends douze femelles
+occupées, dans le même talus, dans la même bourgade, soit à
+l'excavation, soit à l'approvisionnement des terriers. Chaque
+prisonnière est enfermée à part dans un cornet de papier, et le
+tout est mis dans une boîte. Je m'éloigne de l'emplacement des
+nids de deux kilomètres environ, et je relâche alors mes Cerceris,
+en ayant soin d'abord, pour les reconnaître plus tard, de les
+marquer d'un point blanc au milieu du thorax, avec un bout de
+paille trempé dans une couleur indélébile.
+
+Les Hyménoptères s'envolent à quelques pas seulement, dans toutes
+les directions, qui d'ici, qui de là; ils se posent sur des brins
+d'herbe, se passent un moment les tarses antérieurs sur les yeux
+comme éblouis par le vif soleil qui leur est brusquement rendu,
+puis prennent l'essor les uns plus tôt, les autres plus tard, et
+se dirigent tous, sans hésitation aucune, en ligne droite vers le
+sud, c'est-à-dire dans la direction de leur domicile. Cinq heures
+plus tard, je reviens à l'emplacement commun des nids. À peine
+arrivé, je vois deux de mes Cerceris à marque blanche travaillant
+aux terriers; bientôt un troisième survient de la campagne avec un
+Charançon entre les pattes; un quatrième ne tarde pas à le suivre.
+Quatre sur douze, en moins d'un quart d'heure, c'était assez pour
+la conviction. Je jugeai inutile de prolonger mon attente. Ce que
+quatre ont su faire, les autres le feront s'ils ne l'ont déjà
+fait; et il est bien permis de supposer que les huit absents sont
+en course pour raison de chasse, ou bien retirés dans les
+profondeurs de leurs galeries. Ainsi, transportés à deux
+kilomètres, dans une direction et par une voie dont ils ne
+pouvaient avoir eu connaissance au fond de leur prison de papier,
+mes Cerceris étaient revenus, en partie du moins, à leur domicile.
+
+J'ignore à quelle distance les Cerceris prolongent leurs domaines
+de chasse; et il peut se faire que, dans un rayon de deux
+kilomètres, le pays leur soit plus ou moins connu. Non
+suffisamment dépaysés au point où je les avais transportés, ils
+auraient alors regagné leur domicile par l'habitude acquise des
+lieux. L'expérience était à renouveler, avec un éloignement plus
+grand et un lieu de départ qu'on ne pût soupçonner être connu de
+l'Hyménoptère.
+
+Au même groupe de terriers où j'ai puisé le matin, je prends donc
+neuf Cerceris femelles, dont trois venant de subir la précédente
+épreuve. Le transport se fait encore dans l'obscurité d'une boîte,
+chaque insecte reclus dans son cornet de papier. Le point de
+départ choisi est la ville voisine, Carpentras, à trois kilomètres
+environ du terrier. Je dois relâcher mes bêtes, non au milieu des
+champs, comme la première fois, mais en pleine rue, au centre d'un
+quartier populeux, où les Cerceris, avec leurs moeurs rustiques,
+n'ont certainement jamais pénétré. Comme la journée est déjà
+avancée, je diffère l'épreuve, et mes captifs passent la nuit dans
+leurs prisons cellulaires.
+
+Le lendemain matin, vers les huit heures, je les marque sur le
+thorax d'un double point blanc pour les distinguer de ceux de la
+veille n'en portant qu'un seul; et je les rends à la liberté, l'un
+après l'autre, au milieu de la rue. Chaque Cerceris relâché monte
+d'abord verticalement entre les deux rangées de façades, comme
+pour se dégager au plus vite du défilé de la rue et gagner les
+larges horizons; puis, dominant les toits, il s'élance tout
+aussitôt, et d'un fougueux essor, vers le sud. Et c'est du sud que
+je les ai apportés dans la ville; c'est au sud que se trouvent
+leurs terriers. Neuf fois, avec mes neuf prisonniers, rendus
+libres l'un après l'autre, j'eus ce frappant exemple de l'insecte
+qui, totalement dépaysé, n'hésite pas dans la direction à suivre
+pour revenir au nid.
+
+Quelques heures plus tard, j'étais moi-même aux terriers. Je vis
+plusieurs des Cerceris de la veille, reconnaissables à leur point
+blanc unique sur le thorax; mais je n'en vis aucun de ceux que je
+venais de relâcher. N'avaient-ils su retrouver leur domicile?
+Étaient-ils en expédition de chasse, ou bien se tenaient-ils
+cachés dans leurs galeries pour y calmer les émotions d'une telle
+épreuve? Je ne sais. Le lendemain, nouvelle visite de ma part; et
+cette fois, j'ai la satisfaction de trouver à l'ouvrage, aussi
+actifs que si rien d'extraordinaire ne s'était passé, cinq
+Cerceris à double point blanc sur le thorax. Trois kilomètres au
+moins de distance, la ville avec ses habitations, ses toitures,
+ses cheminées fumeuses, choses si nouvelles pour ces francs
+campagnards, n'avaient pu faire obstacle à leur retour au nid.
+
+Enlevé de sa couvée, et transporté à des distances énormes, le
+Pigeon promptement revient au colombier. Si l'on voulait
+proportionner la longueur du trajet au volume de l'animal, combien
+le Cerceris, transporté à trois kilomètres et retrouvant son
+terrier, serait supérieur au Pigeon! Le volume de l'insecte ne
+fait pas un centimètre cube, et celui du Pigeon doit bien égaler
+le décimètre cube, s'il ne le dépasse pas. L'Oiseau, un millier de
+fois plus gros que l'Hyménoptère, devrait donc, pour rivaliser
+avec celui-ci, retrouver le colombier à une distance de 3000
+kilomètres, trois fois la plus grande longueur de la France du
+nord au sud. Je ne sache pas qu'un Pigeon voyageur ait jamais
+accompli pareille prouesse. Mais puissance d'aile et encore moins
+lucidité d'instinct ne sont pas qualités se mesurant au mètre. Le
+rapport des volumes ne peut ici se prendre en considération; et
+l'on ne doit voir dans l'insecte qu'un digne émule de l'oiseau,
+sans décider à qui des deux revient l'avantage.
+
+Pour revenir au colombier et au terrier, lorsqu'ils sont
+artificiellement dépaysés par l'homme, et transportés à de grandes
+distances, en des régions non encore visitées par eux et dans des
+directions inconnues, le Pigeon et le Cerceris sont-ils guidés par
+le souvenir? Ont-ils pour boussole la mémoire, quand, parvenus à
+une certaine hauteur, d'où ils relèvent en quelque sorte le point,
+ils s'élancent, de toute leur puissance d'essor, du côté de
+l'horizon où se trouvent leurs nids? Est-ce la mémoire qui leur
+trace la route dans les airs à travers de régions qu'ils voient
+pour la première fois? Évidemment non: il ne peut y avoir souvenir
+de l'inconnu. L'Hyménoptère et l'Oiseau ignorent les lieux où ils
+se trouvent; rien ne peut les avoir instruits de la direction
+générale suivant laquelle s'est effectué le déplacement, car c'est
+dans l'obscurité d'un panier clos ou d'une boîte que le voyage
+s'est accompli. Localité, orientation, tout leur est inconnu; et
+cependant ils se retrouvent. Ils ont donc pour guide mieux que le
+souvenir simple: ils ont une faculté spéciale, une sorte de
+sentiment topographique, dont il nous est impossible de nous faire
+une idée, n'ayant en nous rien d'analogue.
+
+Je vais établir expérimentalement combien cette faculté est
+subtile, précise, dans le cycle étroit de ses attributions, et
+combien aussi elle est bornée, obtuse, s'il lui faut sortir des
+habituelles conditions où elle s'exerce. Telle est l'invariable
+antithèse de l'instinct.
+
+Un Bembex, activement occupé de l'alimentation de sa larve, quitte
+le terrier. Il y reviendra tout à l'heure avec le produit de sa
+chasse. L'entrée est soigneusement bouchée avec du sable, que
+l'insecte y a balayé à reculons avant de partir; rien ne la
+distingue des autres points de la surface sablonneuse; mais ce
+n'est pas là du tout une difficulté pour l'Hyménoptère, qui
+retrouve sa porte avec un tact que j'ai déjà fait ressortir.
+
+Méditons quelque perfidie, modifions l'état des lieux pour
+dérouter la bête. -- Je recouvre l'entrée d'une pierre plate,
+large comme la main. Bientôt l'Hyménoptère arrive. Le changement
+profond qui s'est fait en son absence sur le seuil du logis,
+paraît ne lui causer la moindre hésitation; du moins le Bembex
+s'abat tout aussitôt sur la pierre, et cherche un moment à
+creuser, non au hasard sur la dalle, mais en un point qui
+correspond à l'orifice du terrier. La dureté de l'obstacle l'a
+promptement dissuadé de cette entreprise. Il parcourt alors la
+pierre en tous sens, la contourne, se glisse par dessous et se met
+à fouiller dans la direction précise du logis.
+
+La pierre plate est trop peu pour dérouter la fine mouche:
+trouvons mieux que cela. Afin d'abréger, je ne laisse pas le
+Bembex continuer ses fouilles, qui, je le vois, aboutiraient
+promptement au succès; je le chasse au loin avec le mouchoir.
+L'absence assez longue de l'insecte effrayé me permettra de
+préparer à loisir mes embûches. Quels matériaux maintenant
+employer? En ces expérimentations improvisées, il faut savoir
+tirer parti de tout. Non loin, sur le chemin, est le crottin frais
+d'une bête de somme. Voilà du bois pour faire flèche. Le crottin
+est recueilli, mis en morceaux, émietté, puis répandu en une
+couche d'au moins un pouce d'épaisseur, sur le seuil du terrier et
+des alentours, dans une étendue d'un quart de mètre carré environ.
+Voilà certes une façade d'habitation comme jamais Bembex n'en
+connut de pareille. Coloration, nature des matériaux, effluves
+stercorales, tout concourt à donner le change à l'Hyménoptère.
+Prendra-t-il cela, cette nappe de fumier, cette ordure, pour le
+devant de sa porte? -- Mais, oui: le voici qui arrive, examinant
+de haut l'état insolite des lieux, et prend pied au centre de la
+couche, précisément en face de l'entrée. Il fouille, se fait jour
+à travers la masse filandreuse, et pénètre jusqu'au sable où
+l'orifice du couloir est aussitôt trouvé. Je l'arrête, pour le
+chasser au loin une seconde fois.
+
+Cette précision avec laquelle l'Hyménoptère s'abat devant sa
+porte, masquée cependant d'une façon si nouvelle pour lui, n'est-
+elle pas la preuve que la vue et le souvenir ne sont pas ici les
+seuls guides? Que peut-il y avoir de plus? Serait-ce l'odorat?
+C'est fort douteux, car les émanations du crottin n'ont pu mettre
+en défaut la perspicacité de l'insecte. Essayons néanmoins une
+autre odeur. J'ai sur moi précisément, faisant partie de mon
+bagage entomologique, un petit flacon d'éther. La nappe de fumier
+est balayée et remplacée par un matelas de mousse, peu épais mais
+à grande surface, et sur lequel je verse le contenu de mon flacon
+aussitôt que je vois le Bembex arriver. Trop fortes, les vapeurs
+éthérées tiennent d'abord l'Hyménoptère à distance. C'est
+l'affaire d'un instant. Puis l'Hyménoptère s'abat sur la mousse,
+répandant encore une odeur très sensible d'éther; il traverse
+l'obstacle et pénètre chez lui. Les effluves éthérés ne le
+déroutent pas mieux que les effluves stercoraux. Quelque chose de
+plus sûr que l'odorat lui dit où est son nid.
+
+Fréquemment on a fait intervenir les antennes comme siège d'un
+sens spécial apte à guider les insectes. J'ai déjà montré comment
+la suppression de ces organes paraît n'entraver en rien les
+recherches des Hyménoptères. Essayons encore une fois, dans de
+plus larges conditions. Le Bembex est saisi, amputé de ses
+antennes jusqu'à la racine, et aussitôt relâché. Aiguillonné par
+la douleur, affolé par sa captivité entre mes doigts, l'insecte
+part plus rapide qu'un trait. Il me faut attendre une grosse
+heure, très incertain du retour. L'Hyménoptère arrive pourtant,
+et, avec son invariable précision, s'abat tout près de sa porte,
+dont j'ai pour la quatrième fois changé le décor. L'emplacement du
+nid est maintenant couvert d'une mosaïque de cailloux de la
+grosseur d'une noix. Mon travail qui, par rapport au Bembex,
+dépasse ce que sont pour nous les monuments mégalithiques de la
+Bretagne, les alignements de menhirs de Carnac, est inefficace
+pour tromper l'insecte mutilé. L'Hyménoptère privé d'antennes
+retrouve son entrée au milieu de ma mosaïque avec la même facilité
+que l'avait fait en d'autres conditions l'insecte pourvu de ces
+organes. Je laissai la fidèle mère rentrer en paix cette fois dans
+son logis.
+
+Les lieux transformés d'aspect coup sur coup à quatre reprises;
+les devants de la demeure changés dans leur coloration, leur
+odeur, leurs matériaux; la douleur enfin d'une double blessure,
+tout avait échoué pour dérouter l'Hyménoptère, pour le faire
+simplement hésiter sur le point précis de sa porte. J'étais à bout
+de stratagèmes, et je comprenais moins que jamais comment
+l'insecte, s'il n'a pas un guide spécial dans quelque faculté de
+nous inconnue, peut se retrouver lorsque la vue et l'odorat sont
+mis en défaut par les artifices dont je viens de parler.
+
+À quelques jours de là, une expérience me sourit pour reprendre le
+problème sous un nouveau point de vue. Il s'agit de mettre à
+découvert dans toute son étendue, sans trop le dénaturer, le
+terrier des Bembex, opération à laquelle se prêtent aisément le
+peu de profondeur de ce terrier, sa direction presque horizontale
+et la faible consistance du sol où il est creusé. À cet effet, le
+sable est peu à peu raclé avec la lame d'un couteau. Ainsi privé
+de sa toiture d'un bout à l'autre, la demeure souterraine devient
+un demi-canal, une rigole, droite ou courbe, d'une paire de
+décimètres de longueur, libre au point où était la porte d'entrée,
+terminée en cul-de-sac à l'autre bout, où gît la larve au milieu
+de ses victuailles.
+
+Voilà le domicile à découvert, en pleine lumière, sous les rayons
+du soleil. Comment se comportera la mère à son retour? Divisons la
+question suivant le précepte scientifique: l'embarras pourrait
+être grand pour l'observateur; ce que j'ai déjà vu me le fait
+assez soupçonner. La mère survenant a pour mobile la nourriture de
+sa larve; mais pour arriver à cette larve, il faut premièrement
+trouver la porte. Ver et porte d'entrée, voilà dans la question
+les deux points qui me semblent mériter d'être examinés à part.
+J'enlève donc le ver ainsi que les provisions; et le fond du
+couloir devient place nette. Ces préparatifs faits, il n'y a plus
+qu'à s'armer de patience.
+
+L'Hyménoptère survient enfin et va droit à sa porte absente, à
+cette porte dont il ne reste que le seuil. Là, pendant une bonne
+heure, je le vois fouiller superficiellement, balayer, faire voler
+le sable et s'obstiner, non à creuser une nouvelle galerie, mais à
+rechercher cette clôture mobile qui doit aisément céder sous la
+seule poussée de la tête et livrer passage à l'insecte. Au lieu de
+matériaux mouvants, il trouve sol ferme, non encore remué. Averti
+par cette résistance, il se borne à explorer la surface, toujours
+dans l'étroit voisinage de l'endroit où devrait se trouver
+l'entrée. Quelques pouces d'écart, c'est tout ce qu'il se permet.
+Les points qu'il a déjà sondés et balayés pour la vingtième fois,
+il revient les sonder, les balayer encore, sans pouvoir se décider
+à sortir de son étroit rayon, tant est tenace sa conviction que la
+porte devrait être là et pas ailleurs. Avec une paille, à diverses
+reprises, doucement je le pousse en un autre point. L'insecte ne
+s'y laisse prendre: il revient tout aussitôt à l'emplacement de sa
+porte. De loin en loin, la galerie, devenue demi-canal, paraît
+attirer son attention, mais bien faiblement. Le Bembex y fait
+quelques pas, toujours en râtelant; puis revient à l'entrée. Deux
+ou trois fois, je lui vois parcourir la rigole dans toute sa
+longueur; il atteint le cul-de-sac, demeure de la larve, y donne
+négligemment quelques coups de râteau et se hâte de regagner le
+point où fut l'entrée, pour y continuer ses recherches avec une
+persistance qui finit par lasser la mienne. Plus d'une heure
+s'était écoulée, et le tenace Hyménoptère cherchait toujours sur
+l'emplacement de la porte disparue.
+
+Que se passera-t-il en présence de la larve? Tel est le second
+point de la question. Continuer l'expérimentation avec le même
+Bembex n'eût pas présenté les garanties désirables: l'insecte,
+rendu plus opiniâtre par ses vaines recherches, me semblait
+maintenant obsédé d'une idée fixe, cause certaine de troubles pour
+les faits que je désirais constater. Il me fallait un sujet
+nouveau, non surexcité, uniquement livré aux impulsions du premier
+moment. L'occasion ne tarda pas à se présenter.
+
+Le terrier est mis à découvert d'un bout à l'autre, comme je viens
+de l'expliquer; mais je ne touche pas au contenu: la larve est
+laissée en place, les provisions sont respectées; tout est en
+ordre dans la maison, il n'y manque que la toiture. Et bien,
+devant ce domicile à jour, dont le regard saisit librement tous
+les détails, vestibule, galerie, chambre du fond avec le ver et
+son monceau de Diptères; devant cette demeure devenue rigole, à
+l'extrémité de laquelle s'agite la larve, sous les cuisants rayons
+du soleil, la mère ne change rien aux manoeuvres déjà décrites.
+Elle met pied à terre au point où fut l'entrée. C'est là qu'elle
+fouille, qu'elle balaie le sable; c'est là qu'elle revient
+toujours après quelques essais ailleurs, dans un rayon de quelques
+pouces. Nulle exploration de la galerie, nul souci de la larve en
+angoisse. Le ver, dont le délicat épiderme vient brusquement de
+passer de la douce moiteur d'un souterrain aux âpres ardeurs de
+l'insolation, se tord sur son monceau de Diptères mâchés; la mère
+ne s'en préoccupe. C'est pour elle le premier des objets venus
+épars sur le sol, petit caillou, motte de terre, lopin de boue
+sèche, et pas plus. Ça ne mérite pas attention. À cette tendre et
+fidèle mère, qui s'exténue pour arriver au berceau de son
+nourrisson, il faut pour le moment la porte d'entrée, l'habituelle
+porte et rien que cette porte. Ce qui remue ses entrailles
+maternelles, c'est le souci du passage connu. La voie est libre
+cependant: rien n'arrête la mère, et sous ses yeux se démène
+anxieusement le ver, but final de ses inquiétudes. D'un bond, elle
+serait au malheureux, qui réclame assistance. Que n'accourt-elle
+auprès du nourrisson chéri? Elle lui creuserait nouvelle demeure;
+rapidement elle le mettrait à l'abri sous terre. Mais non: la mère
+s'entête à la recherche d'un passage n'existant plus, tandis que
+le fils se grille au soleil sous ses yeux. Ma surprise n'a pas
+d'égale devant cette obtuse maternité, le plus puissant néanmoins,
+le plus fécond en ressources, de tous les sentiments qui agitent
+l'animal. À peine en croirais-je le témoignage de ma vue sans des
+épreuves répétées à satiété tant sur les Cerceris et les
+Philanthes que sur les Bembex de différentes espèces.
+
+Il y a plus fort encore. La mère, après de longues hésitations,
+s'engage enfin dans la rigole, reste du primitif corridor. Elle
+avance, recule, avance de nouveau, donnant de ci de là, sans s'y
+arrêter, quelques négligents coups de balai. Guidée par de vagues
+réminiscences, et peut-être aussi par le fumet de venaison
+qu'exhale le tas de Diptères, elle atteint par moments le fond de
+la galerie, le point même où gît la larve. Voilà la mère et son
+fils. En ce moment de rencontre après de longues angoisses, y a-t-
+il soins empressés, effusion de tendresse, signe quelconque de
+maternelle joie? Qui le croirait n'a qu'à recommencer mes
+expériences pour se dissuader. Le Bembex ne reconnaît en rien sa
+larve, chose pour lui de valeur nulle, encombrante même, pur
+embarras. Il marche sur le ver, il le piétine sans ménagement,
+dans ses allées et venues précipitées. S'il veut essayer une
+fouille au fond de la chambre, il le refoule en arrière par de
+brutales ruades; il le pousse, le culbute, l'expulse. Il ne
+traiterait pas autrement un gravier volumineux qui le gênerait
+dans son travail. Ainsi rudoyée, la larve songe à la défense. Je
+l'ai vue saisir la mère par un tarse, sans plus de façon qu'elle
+en aurait mis à mordre la patte d'un Diptère, sa proie. La lutte
+fut vive, mais enfin les féroces mandibules lâchèrent prise, et la
+mère disparut affolée, en jetant un piaulement d'ailes des plus
+aigus. Cette scène dénaturée, le fils mordant la mère, essayant
+peut-être de la manger, est rare et amenée par des circonstances
+qu'il n'est pas permis à l'observateur de provoquer; ce à quoi il
+est toujours possible d'assister, c'est la profonde indifférence
+de l'Hyménoptère devant sa progéniture, et le dédain brutal avec
+lequel est traité cette masse encombrante, le ver. Une fois le
+fond du couloir exploré du râteau, ce qui est affaire d'un
+instant, le Bembex revient au point favori, le seuil de la
+demeure, où il reprend ses inutiles recherches. Quant au ver, il
+continue à se démener, à se tordre, où l'ont rejeté les
+maternelles ruades. Il périra sans secours aucun de sa mère, qui
+ne le reconnaît plus faute d'avoir trouvé l'habituel passage.
+Repassons par là le lendemain, et nous le verrons au fond de sa
+rigole, à demi cuit au soleil et déjà la proie des mouches, dont
+il faisait lui-même sa proie.
+
+Telle est la liaison des actes de l'instinct, s'appelant l'un
+l'autre dans un ordre que les plus graves circonstances sont
+impuissantes à troubler. Que cherche le Bembex, en dernière
+analyse? La larve, évidemment. Mais pour arriver à cette larve, il
+faut pénétrer dans le terrier, et pour pénétrer dans ce terrier,
+il faut d'abord en trouver la porte. Et c'est à la recherche de
+cette porte que la mère s'obstine, devant sa galerie librement
+ouverte, devant ses provisions, devant sa larve elle-même. La
+maison en ruines, la famille en péril, pour le moment ne lui
+disent rien; il lui faut, avant tout, le passage connu, le passage
+à travers le sable mobile. Périsse tout, habitation et habitant,
+si ce passage n'est pas retrouvé! Ses actes sont comme une série
+d'échos qui s'éveillent l'un l'autre dans un ordre fixe, et dont
+le suivant ne parle que lorsque le précédent a parlé. Non pour
+cause d'obstacle, puisque la demeure est toute ouverte, mais faute
+de l'habituelle entrée, le premier acte ne peut s'accomplir. Cela
+suffit: les actes suivants ne s'accompliront pas; le premier écho
+est muet, et les autres se taisent. Quel abîme de séparation entre
+l'intelligence et l'instinct! À travers les décombres de
+l'habitation ruinée, la mère, guidée par l'intelligence, se
+précipite et va droit à son fils; guidée par l'instinct, elle
+s'arrête obstinément où fut la porte.
+
+CHAPITRE XX
+LES CHALICODOMES
+
+Réaumur a consacré l'un de ses mémoires à l'histoire du
+Chalicodome des murailles, qu'il appelle Abeille maçonne. Je me
+propose de reprendre ici cette histoire, de la compléter et de la
+considérer surtout sous un point de vue qu'a totalement négligé
+l'illustre observateur. Et tout d'abord, la tentation me vient de
+dire comment je fis connaissance avec cet Hyménoptère.
+
+C'était à mes premiers débuts dans l'enseignement, vers 1843.
+Sorti depuis quelques mois de l'École normale de Vaucluse, avec
+mon brevet et les naïfs enthousiasmes de dix-huit ans, j'étais
+envoyé à Carpentras pour y diriger l'école primaire annexée au
+collège. Singulière école, ma foi, malgré son titre pompeux de
+supérieure. Une sorte de vaste cave, transpirant l'humidité
+qu'entretenait une fontaine adossée au dehors dans la rue. Pour
+jour, la porte ouverte au dehors lorsque la saison le permettait,
+et une étroite fenêtre de prison, avec barreaux de fer et petits
+losanges de verre enchâssés dans un réseau de plomb. Tout autour,
+pour sièges, une planche scellée dans le mur; au milieu, une
+chaise veuve de sa paille, un tableau noir et un bâton de craie.
+
+Matin et soir, au son de la cloche; on lâchait là-dedans une
+cinquantaine de galopins, qui, n'ayant pu mordre au _De Viris_ et
+à l_'Epitoine, _étaient voués, comme on disait alors, à quelques
+_bonnes années de français_. Le rebut de _Rosa_ la rose venait
+chercher chez moi un peu d'orthographe.
+
+Enfants et grands garçons étaient là pêle-mêle, d'instruction très
+diverse, mais d'une désespérante unanimité pour faire des niches
+au maître, au jeune maître dont quelques-uns avaient l'âge ou même
+le dépassaient.
+
+Aux petits, j'enseignais à déchiffrer les syllabes; aux moyens,
+j'apprenais à tenir correctement la plume pour écrire quelques
+mots de dictée sur les genoux; aux grands, je dévoilais les
+secrets des fractions et même les arcanes de l'hypoténuse. Et pour
+tenir en respect ce monde remuant, donner à chaque intelligence
+travail suivant ses forces, tenir en éveil l'attention, chasser
+enfin l'ennui de la sombre salle, dont les murailles suaient la
+tristesse encore plus que l'humidité, j'avais pour unique
+ressource la parole, pour unique mobilier le bâton de craie.
+
+Même dédain, du reste, dans les autres classes pour tout ce qui
+n'était pas latin ou grec. Un trait suffira pour montrer où en
+était l'enseignement des sciences physiques, à qui si large place
+est faite aujourd'hui. Le collège avait pour principal un
+excellent homme, le digne abbé X***, qui, peu soucieux
+d'administrer lui-même les pois verts et le lard, avait abandonné
+le commerce de la soupe à quelqu'un de sa parenté, et s'était
+chargé d'enseigner la physique.
+
+Assistons à l'une de ses leçons. Il s'agit du baromètre. De
+fortune, l'établissement en possède un. C'est une vieille machine,
+toute poudreuse, appendue au mur, loin des mains profanes et
+portant inscrits, sur sa planchette en gros caractères, les mots
+tempête, pluie, beau temps.
+
+«Le baromètre, fait le bon abbé s'adressant à ses disciples qu'il
+tutoie patriarcalement, le baromètre annonce le bon et le mauvais
+temps. Tu vois les mots écrits sur la planche, tempête, pluie; tu
+vois Bastien?»
+
+«Je vois» répond Bastien, le plus malin de la bande. Il a déjà
+parcouru son livre; il est au courant du baromètre mieux que le
+professeur.
+
+«Il se compose, continue l'abbé, d'un canal de verre recourbé,
+plein de mercure, qui monte ou qui descend suivant le temps qu'il
+fait. La petite branche de ce canal est ouverte; l'autre...
+l'autre... enfin nous allons voir. Toi, Bastien, qui es grand,
+monte sur la chaise et va voir un peu, du bout du doigt, si la
+longue branche est ouverte ou fermée. Je ne me rappelle plus
+bien.»
+
+Bastien va à la chaise, s'y dresse tant qu'il peut sur la pointe
+des pieds, et du doigt palpe le sommet de la longue colonne. Puis
+avec un sourire fermement épanoui sous le poil follet de sa
+moustache naissante:
+
+«Oui, fait-il, oui, c'est bien cela. La longue branche est ouverte
+par le haut. Voyez, je sens le creux.»
+
+Et Bastien pour corroborer son fallacieux dire, continuait à
+remuer l'index sur le haut du tube. Ses condisciples complices de
+l'espièglerie, étouffaient du mieux leur envie de rire.
+
+L'abbé, impassible: «Cela suffit. Descends, Bastien. Écrivez,
+messieurs, écrivez dans vos notes que la longue branche du
+baromètre est ouverte. Cela peut s'oublier; je l'avais oublié moi-
+même.»
+
+Ainsi s'enseignait la physique. Les choses, cependant,
+s'améliorèrent: on eut un maître, un maître pour tout de bon,
+sachant que la longue branche d'un baromètre est fermée. Moi-même
+j'obtins des tables où mes élèves pouvaient écrire au lieu de
+griffonner sur leurs genoux; comme ma classe devenait chaque jour
+plus nombreuse, on finit par la dédoubler. Du moment que j'eus un
+aide pour avoir soin des plus jeunes, les choses changèrent de
+face.
+
+Parmi les matières enseignées, une surtout nous souriait, tant au
+maître qu'aux élèves. C'était la géométrie en plein champ,
+l'arpentage pratique. Le collège n'avait rien de l'outillage
+nécessaire; mais avec mes gros émoluments, 7 francs s'il vous
+plaît, je ne pouvais hésiter à me mettre en dépense. Chaîne
+d'arpenteur et jalons, fiches et niveau, équerre et boussole, sont
+acquis à mes frais. Un graphomètre minuscule, guère plus large que
+la main et pouvant bien valoir cent sous, m'est fourni par
+l'établissement. Le trépied manquait; je le fis faire. Bref, me
+voilà outillé.
+
+Le mois de mai venu, une fois par semaine, on quittait donc la
+sombre salle pour les champs. C'était fête. On se disputait
+l'honneur de porter les jalons, répartis par faisceaux de trois;
+et plus d'une épaule, en traversant la ville, se sentait
+glorifiée, à la vue de tous, par les doctes bâtons de la
+géométrie. Moi-même, pourquoi le cacher, je n'étais pas sans
+ressentir une certaine satisfaction de porter religieusement
+l'appareil le plus délicat, le plus précieux: le fameux
+graphomètre de cent sous. Les lieux d'opération étaient une plaine
+inculte, caillouteuse, un harmas comme on dit dans le pays. Là,
+nul rideau de haies vives ou d'arbustes ne m'empêchait de
+surveiller mon personnel; là, condition absolue, je n'avais à
+redouter pour mes écoliers la tentation irrésistible de l'abricot
+vert. La plaine s'étendait en long et en large, uniquement
+couverte de thym en fleurs et de cailloux roulés. Il y avait libre
+place pour tous les polygones imaginables; trapèzes et triangles
+pouvaient s'y marier de toutes les façons. Les distances
+inaccessibles s'y sentaient les coudées franches; et même une
+vieille masure, autrefois colombier, y prêtait sa verticale aux
+exploits du graphomètre.
+
+Or, dès la première séance, quelque chose de suspect attira mon
+attention. Un écolier était-il envoyé au loin planter un jalon; je
+le voyais faire en chemin stations nombreuses, se baisser, se
+relever, chercher, se baisser encore, oublieux de l'alignement et
+des signaux. Un autre, chargé de relever les fiches, oubliait la
+brochette de fer et prenait à sa place un caillou; un troisième,
+sourd aux mesures d'angle, émiettait entre les mains une motte de
+terre. La plupart étaient surpris léchant un bout de paille Et le
+polygone chômait, les diagonales étaient en souffrance. Qu'était-
+ce donc que ce mystère?
+
+Je m'informe, et tout s'explique. Né fureteur, observateur,
+l'écolier savait depuis longtemps ce qu'ignorait encore le maître.
+Sur les cailloux de l'harmas, une grosse Abeille noire fait des
+nids de terre. Dans ces nids, il y a du miel; et mes arpenteurs
+les ouvrent pour vider les cellules avec une paille. La manière
+d'opérer m'est enseignée. Le miel, quoique un peu fort, est très
+acceptable. J'y prends goût à mon tour, et me joins aux chercheurs
+de nids. On reprendra plus tard le polygone. C'est ainsi que, pour
+la première fois, je vis l'Abeille maçonne de Réaumur, ignorant
+son histoire, ignorant son historien.
+
+Ce magnifique Hyménoptère, portant ailes d'un violet sombre et
+costume de velours noir, ses constructions rustiques sur les
+galets ensoleillés, parmi le thym, son miel apportant diversion
+aux sévérités de la boussole et de l'équerre d'arpenteur, firent
+impression vivace en mon esprit; et je désirai en savoir plus long
+que ne m'en avaient appris les écoliers: dévaliser les cellules de
+leur miel avec un bout de paille. Justement mon libraire avait en
+vente un magnifique ouvrage sur les insectes: _Histoire naturelle
+des animaux articulés, _par De Castelnau, E. Blanchard, Lucas.
+C'était riche d'une foule de figures qui vous prenaient par
+l'oeil; mais hélas! c'était aussi d'un prix! ah! d'un prix!
+Qu'importe: mes somptueux revenus, mes 7 francs ne devaient-ils
+pas suffire à tout, nourriture de l'esprit comme celle du corps.
+Ce que je donnerai de plus à l'une, je le retrancherai à l'autre,
+balance à laquelle doit fatalement se résigner quiconque prend la
+science pour gagne-pain. L'achat fut fait. Ce jour-là, ma prébende
+universitaire reçut saignée copieuse: je consacrai à l'acquisition
+du livre un mois de traitement. Un miracle de parcimonie devait
+combler plus tard l'énorme déficit.
+
+Le livre fut dévoré, c'est le mot. J'y appris le nom de mon
+Abeille noire; j'y lus pour la première fois des détails de moeurs
+entomologiques; j'y trouvai, enveloppés à mes yeux d'une sorte
+d'auréole, les noms vénérés des Réaumur, des Huber, des Léon
+Dufour; et, tandis que je feuilletais l'ouvrage pour la centième
+fois, une voix intime vaguement en moi chuchotait: «Et toi aussi,
+tu seras historien des bêtes». -- Naïves illusions qu'êtes-vous
+devenues! Mais refoulons ces souvenirs tristes et doux à la fois,
+pour arriver aux faits et gestes de notre Abeille noire.
+
+_Chalicodome, _c'est-à-dire maison en cailloutage, en béton, en
+mortier; dénomination on ne peut mieux réussie, si ce n'était sa
+tournure bizarre pour qui n'est pas nourri de la moelle du grec.
+Ce nom s'applique, en effet, à des Hyménoptères qui bâtissent
+leurs cellules avec des matériaux analogues à ceux que nous
+employons pour nos demeures. L'ouvrage de ces insectes est travail
+de maçon, mais de maçon rustique plus versé dans le pisé que dans
+la pierre de taille. Étranger aux classifications scientifiques,
+ce qui jette grande obscurité dans plusieurs de ses mémoires,
+Réaumur a nommé l'ouvrier d'après l'ouvrage, et appelé nos
+bâtisseurs en pisé _Abeilles maçonnes:_ ce qui les peint d'un mot.
+
+Nos pays en ont deux: le Chalicodome des murailles (_Chalicodoma
+muraria_), celui dont Réaumur a magistralement donné l'histoire;
+et le Chalicodome de Sicile (_Chalicodoma sicula_), qui n'est pas
+spécial aux pays de l'Etna, comme son nom pourrait le faire
+croire, mais se retrouve en Grèce, en Algérie et dans la région
+méditerranéenne de la France, en particulier dans le département
+de Vaucluse, où il est un des Hyménoptères les plus abondants au
+mois de mai. Dans la première espèce, les deux sexes sont de
+coloration si différente, qu'un observateur novice, tout surpris
+de les voir sortir d'un même nid, les prend d'abord pour des
+étrangers l'un à l'autre. La femelle est d'un superbe noir velouté
+avec les ailes d'un violet sombre. Chez le mâle, ce velours noir
+est remplacé par une toison d'un roux ferrugineux assez vif. La
+seconde espèce, de taille bien moins grande, n'a pas cette
+opposition de couleurs; les deux sexes y portent même costume,
+mélange diffus de brun, de roux et de cendré. Enfin le bout de
+l'aile, lavé de violacé sur un fond rembruni, rappelle, mais de
+loin, la riche pourpre de la première. Les deux espèces commencent
+leur travail à la même époque, vers les premiers jours du mois de
+mai.
+
+Comme support de son nid, le Chalicodome des murailles fait choix,
+dans les provinces du nord, ainsi que nous l'apprend Réaumur,
+d'une muraille bien exposée au soleil et non recouverte de crépi,
+qui, se détachant, compromettrait l'avenir des cellules. Il ne
+confie ses constructions qu'à des fondements solides, à la pierre
+nue. Dans le Midi, je lui reconnais même prudence; mais, j'ignore
+pour quel motif, à la pierre de la muraille, il préfère
+généralement ici une autre base. Un caillou roulé, souvent guère
+plus gros que le poing, un de ces galets dont les eaux de la
+débâcle glaciaire ont recouvert les terrasses de la vallée du
+Rhône, voilà le support de prédilection. L'extrême abondance de
+pareil emplacement pourrait bien être pour quelque chose dans le
+choix de l'Hyménoptère: tous nos plateaux de faible élévation,
+tous nos terrains arides à végétation de thym, ne sont
+qu'amoncellement de galets cimentés de terre rouge. Dans les
+vallées, le Chalicodome a de plus à sa disposition les pierrailles
+des torrents. Au voisinage d'Orange, par exemple, ses lieux
+préférés sont les alluvions de l'Aygues, avec leurs nappes de
+cailloux roulés que les eaux ne visitent plus. Enfin, à défaut de
+galet, l'Abeille maçonne s'établit sur une pierre quelconque, sur
+une borne de champs, sur un mur de clôture.
+
+Le Chalicodome de Sicile met encore plus de variété dans ses
+choix. Son emplacement de prédilection est la face inférieure des
+tuiles en brique faisant saillie au bord d'une toiture. Il n'est
+petite habitation des champs qui n'abrite ses nids sous le rebord
+du toit. Là, tous les printemps, il s'établit par colonies
+populeuses, dont la maçonnerie, transmise d'une génération à
+l'autre, et chaque année amplifiée, finit par couvrir d'amples
+surfaces. J'ai vu tel de ces nids qui, sous les tuiles d'un
+hangar, occupait une superficie de cinq à six mètres carrés. En
+plein travail, c'était un monde étourdissant par le nombre et le
+bruissement des travailleurs. Le dessous d'un balcon plaît
+également au Chalicodome, ainsi que l'embrasure d'une fenêtre
+abandonnée, surtout si elle est close d'une persienne qui lui
+laisse libre passage. Mais ce sont là lieux de grands rendez-vous,
+où travaillent, chacun pour soi, des centaines et des milliers
+d'ouvriers. S'il est seul, ce qui n'est pas rare, le Chalicodome
+de Sicile s'établit dans le premier petit recoin venu, pourvu
+qu'il y trouve base fixe et chaleur. La nature de cette base lui
+est d'ailleurs fort indifférente. J'en ai vu bâtir sur la pierre
+nue, sur la brique, sur le bois des contrevents, et jusque sur les
+carreaux de vitre d'un hangar. Une seule chose ne lui va pas: le
+crépi de nos habitations. Aussi prudent que son congénère, il
+craindrait la ruine des cellules, s'il les confiait à un appui
+dont la chute est possible.
+
+Enfin, pour des raisons que je ne peux m'expliquer encore d'une
+manière satisfaisante, le Chalicodome de Sicile change souvent, du
+tout au tout, l'assiette de sa bâtisse: de sa lourde maison de
+mortier, qui semblerait exiger le solide appui du roc, il fait
+demeure aérienne, appendue à un rameau. Un arbuste des haies, quel
+qu'il soit, aubépine, grenadier, paliure, lui fournit le support,
+habituellement à hauteur d'homme. Le chêne vert et l'orme lui
+donnent élévation plus grande. Dans le fourré buissonneux, il fait
+donc choix d'un rameau de la grosseur d'une paille; et, sur cette
+étroite base, il construit son édifice avec le même mortier qu'il
+mettrait en oeuvre sous un balcon ou le rebord d'un toit. Terminé,
+le nid est une boule de terre, traversée latéralement par le
+rameau. La grosseur en est celle d'un abricot si l'ouvrage est
+d'un seul, et celle du poing si plusieurs insectes y ont
+collaboré; mais ce dernier cas est rare.
+
+Les deux Hyménoptères font emploi des mêmes matériaux: terre
+argilo-calcaire, mélangée d'un peu de sable et pétrie avec la
+salive même du maçon. Les lieux humides, qui faciliteraient
+l'exploitation et diminueraient la dépense en salive pour gâcher
+le mortier, sont dédaignés des Chalicodomes, qui refusent la terre
+fraîche pour bâtir, de même que nos constructeurs refusent plâtre
+éventé et chaux depuis longtemps éteinte. De pareils matériaux,
+gorgés d'humidité pure, ne feraient pas convenablement prise. Ce
+qu'il leur faut, c'est une poudre aride, qui s'imbibe avidement de
+la salive dégorgée et forme, avec les principes albumineux de ce
+liquide, une sorte de ciment romain prompt à durcir, quelque chose
+enfin de comparable au mastic que nous obtenons avec de la chaux
+vive et du blanc d'oeuf.
+
+Une route fréquentée, dont l'empierrement de galets calcaires,
+broyés sous les roues, est devenu surface unie, semblable à une
+dalle continue, telle est la carrière à mortier qu'exploite de
+préférence le Chalicodome de Sicile. Qu'il s'établisse sur un
+rameau dans une haie, ou qu'il fasse élection de domicile sous le
+rebord du toit de quelque habitation rurale, c'est toujours au
+sentier voisin, au chemin, à la route, qu'il va récolter de quoi
+bâtir, sans se laisser distraire du travail par le continuel
+passage des gens et des bestiaux. Il faut voir l'active Abeille à
+l'oeuvre quand le chemin resplendit de blancheur sous les rayons
+d'un soleil ardent. Entre la ferme voisine, chantier où l'on
+construit, et la route, chantier où le mortier se prépare, bruit
+le grave murmure des arrivants et des partants qui se succèdent,
+se croisent sans interruption. L'air semble traversé par de
+continuels traits de fumée, tant l'essor des travailleurs est
+direct et rapide. Les partants s'en vont avec une pelote de
+mortier de la grosseur d'un grain de plomb à lièvre; les arrivants
+aussitôt s'installent aux endroits les plus durs, les plus secs.
+Tout le corps en vibration, ils grattent du bout des mandibules,
+ils ratissent avec les tarses antérieurs, pour extraire des atomes
+de terre et des granules de sable, qui, roulés entre les dents,
+s'imbibent de salive et se prennent en une masse commune. L'ardeur
+au travail est telle que l'ouvrier se laisse écraser sous les
+pieds des passants plutôt que d'abandonner son ouvrage.
+
+Enfin le Chalicodome des murailles, qui recherche la solitude,
+loin des habitations de l'homme, se montre rarement sur les
+chemins battus, peut-être parce qu'ils sont trop éloignés des
+lieux où il construit. Pourvu qu'il trouve à proximité du galet
+adopté comme emplacement du nid, de la terre sèche, riche en menus
+graviers, cela lui suffit.
+
+L'Hyménoptère peut construire tout à fait à neuf, sur un
+emplacement qui n'a pas encore été occupé; ou bien utiliser les
+cellules d'un vieux nid, après les avoir restaurées. Examinons
+d'abord le premier cas.
+
+Après avoir fait le choix de son galet, le Chalicodome des
+murailles y arrive avec une pelote de mortier entre les
+mandibules, et la dispose en un bourrelet circulaire sur la
+surface du caillou. Les pattes antérieures et les mandibules
+surtout, premiers outils du maçon, mettent en oeuvre la matière,
+que maintient plastique l'humeur salivaire peu à peu dégorgée.
+Pour consolider le pisé, des graviers anguleux, de la grosseur
+d'une lentille, sont enchâssés un à un, mais seulement à
+l'extérieur, dans la masse encore molle. Voilà la fonction de
+l'édifice. À cette première assise en succèdent d'autres, jusqu'à
+ce que la cellule ait la hauteur voulue, de deux à trois
+centimètres.
+
+Nos maçonneries sont formées de pierres superposées, et cimentées
+entre elles par la chaux. L'ouvrage du Chalicodome peut soutenir
+la comparaison avec le nôtre. Pour faire économie de main-d'oeuvre
+et de mortier, l'Hyménoptère, en effet, emploie de gros matériaux,
+de volumineux graviers, pour lui vraies pierres de taille. Il les
+choisit un par un avec soin, bien durs, presque toujours avec des
+angles qui, agencés les uns dans les autres, se prêtent mutuel
+appui et concourent à la solidité de l'ensemble. Des couches de
+mortier, interposées avec épargne, les maintiennent unis. Le
+dehors de la cellule prend lui l'aspect d'un travail
+d'architecture rustique, où les pierres font saillie avec leurs
+inégalités naturelles; mais l'intérieur, qui demande surface plus
+fine pour ne pas blesser la tendre peau du ver est revêtu d'un
+crépi de mortier pur. Du reste, cet enduit interne est déposé sans
+art, on pourrait dire à grands coups de truelle; aussi le ver a-t-
+il soin, lorsque la pâtée de miel est finie, de se faire un cocon
+et de tapisser de soie la grossière paroi de sa demeure. Au
+contraire, les Anthophores et les Halictes, dont les larves ne se
+tissent pas de cocon, glacent délicatement la face intérieure de
+leurs cellules de terre et lui donnent le poli de l'ivoire
+travaillé.
+
+La construction, dont l'axe est toujours à peu près vertical et
+dont l'orifice regarde le haut, pour ne pas laisser écouler le
+miel, de nature assez fluide, diffère un peu de forme suivant la
+base qui la supporte. Assise sur une surface horizontale, elle
+s'élève en manière de petite tour ovalaire; fixée sur une surface
+verticale ou inclinée, elle ressemble à la moitié d'un dé à coudre
+coupé dans le sens de sa longueur. Dans ce cas, l'appui lui-même,
+le galet, complète la paroi d'enceinte.
+
+La cellule terminée, l'Abeille s'occupe aussitôt de
+l'approvisionnement. Les fleurs du voisinage, en particulier
+celles du genêt épine fleuri (Genista scorpius), qui dorent au
+mois de mai les alluvions des torrents, lui fournissent liqueur
+sucrée et pollen. Elle arrive, le jabot gonflé de miel, et le
+ventre jauni en dessous de poussière pollinique. Elle plonge dans
+la cellule la tête la première et pendant quelques instants on la
+voit se livrer à des haut-le-corps, signe du dégorgement de la
+purée mielleuse. Le jabot vide, elle sort de la cellule pour y
+rentrer à l'instant même, mais cette fois à reculons. Maintenant,
+avec les deux pattes de derrière, l'Abeille se brosse la face
+inférieure du ventre et en fait tomber la charge de pollen.
+Nouvelle sortie et nouvelle rentrée la tête la première. Il s'agit
+de brasser la matière avec la cuiller des mandibules, et de faire
+du tout un mélange homogène. Ce travail de mixtion ne se répète
+pas à chaque voyage: il n'a lieu que de loin en loin, quand les
+matériaux sont amassés en quantité notable.
+
+L'approvisionnement est au complet lorsque la cellule est à demi
+pleine. Il reste à pondre un oeuf à la surface de la pâtée et à
+fermer le domicile. Tout cela se fait sans délai. La clôture
+consiste en un couvercle de mortier pur, que l'Abeille construit
+progressivement de la circonférence au centre. Deux jours au plus
+m'ont paru nécessaires pour l'ensemble du travail, à la condition
+que le mauvais temps, ciel pluvieux ou simplement nuageux, ne
+vienne pas interrompre l'ouvrage. Puis, adossée à cette première
+cellule, une seconde est bâtie et approvisionnée de la même
+manière. Une troisième, une quatrième, etc., succèdent, toujours
+pourvues de miel, d'un oeuf, et clôturées avant la fondation de la
+suivante. Tout travail commencé est poursuivi jusqu'à parfaite
+exécution; l'Abeille n'entreprend nouvelle cellule que lorsque
+sont terminés, pour la précédente, les quatre actes de la
+construction, de l'approvisionnement, de la ponte et de la
+clôture.
+
+Comme le Chalicodome des murailles travaille toujours solitaire
+sur le galet dont il a fait choix, et se montre même fort jaloux
+de son emplacement lorsque des voisins viennent s'y poser, le
+nombre des cellules adossées l'une à l'autre sur le même caillou
+n'est pas considérable, de six à dix le plus souvent. Huit larves
+environ, est-ce là toute la famille de l'Hyménoptère? ou bien
+celui-ci va-t-il établir après, sur d'autres galets, progéniture
+plus nombreuse? La surface de la même pierre est assez large pour
+fournir encore appui à d'autres cellules, si la ponte le
+réclamait; l'Abeille pourrait y bâtir très à l'aise, sans se
+mettre en recherche d'un autre emplacement, sans quitter le galet
+auquel attachent les habitudes, la longue fréquentation. Il me
+paraît donc fort probable que la famille, peu nombreuse, est
+établie au complet sur le même caillou, du moins lorsque le
+Chalicodome bâtit à neuf.
+
+Les six à dix cellules composant le groupe sont certes demeure
+solide, avec leur revêtement rustique de graviers; mais
+l'épaisseur de leurs parois et de leurs couvercles, deux
+millimètres au plus, ne paraît guère suffisante pour défendre les
+larves quand viendront les intempéries. Assis sur sa pierre, en
+plein air, sans aucune espèce d'abri, le nid subira les ardeurs de
+l'été, qui feront de chaque cellule une étuve étouffante, puis les
+pluies de l'automne, qui lentement corroderont l'ouvrage; puis
+encore les gelées d'hiver, qui émietteront ce que les pluies
+auront respecté. Si dur que soit le ciment, pourra-t-il résister à
+toutes ces causes de destruction; et s'il résiste, les larves,
+abritées par une paroi trop mince, n'auront-elles pas à redouter
+chaleur trop forte en été, froid trop vif en hiver?
+
+Sans avoir fait tous ces raisonnements, l'Abeille n'agit pas moins
+avec sagesse. Toutes les cellules terminées, elle maçonne sur le
+groupe un épais couvert, qui, formé d'une manière inattaquable par
+l'eau et conduisant mal la chaleur, à la fois défend de
+l'humidité, du chaud et du froid. Cette matière est l'habituel
+mortier, la terre gâchée avec de la salive; mais, cette fois, sans
+mélange de menus cailloux. L'Hyménoptère en applique, pelote par
+pelote, truelle par truelle, une couche d'un centimètre
+d'épaisseur sur l'amas des cellules, qui disparaissent
+complètement noyées au centre de la minérale couverture. Cela
+fait, le nid a la forme d'une sorte de dôme grossier, équivalant
+en grosseur à la moitié d'une orange. On le prendrait pour une
+boule de boue qui, lancée contre une pierre, s'y serait à demi
+écrasée et aurait séché sur place. Rien au dehors ne trahit le
+contenu, aucune apparence de cellules, aucune apparence de
+travail. Pour un oeil non exercé, c'est un éclat fortuit de boue,
+et rien de plus.
+
+La dessiccation de ce couvert général est prompte à l'égal de
+celle de nos ciments hydrauliques; et alors la dureté du nid est
+presque comparable à celle d'une pierre. Il faut une solide lame
+de couteau pour entamer la construction. Disons, pour terminer,
+que, sous sa forme finale, le nid ne rappelle en rien l'ouvrage
+primitif, tellement que l'on prendrait pour travail de deux
+espèces différentes les cellules du début, élégantes tourelles, à
+revêtement de cailloutage, et le dôme de la fin, en apparence
+simple amas de boue. Mais grattons le couvert de ciment, et nous
+trouverons en dessous les cellules et leurs assises de menus
+cailloux parfaitement reconnaissables.
+
+Au lieu de bâtir à neuf, sur un galet qui n'a pas été encore
+occupé, le Chalicodome des murailles volontiers utilise les vieux
+nids qui ont traversé l'année sans subir notables dommages. Le
+dôme de mortier est resté, bien peu s'en faut, ce qu'il était au
+début, tant la maçonnerie a été solidement construite; seulement,
+il est percé d'un certain nombre d'orifices ronds correspondant
+aux chambres, aux cellules qu'habitaient les larves de la
+génération passée. Pareilles demeures, qu'il suffit de réparer un
+peu pour les mettre en bon état, économisent grande dépense de
+temps et de fatigue; aussi les Abeilles maçonnes les recherchent
+et ne se décident pour des constructions nouvelles que lorsque les
+vieux nids viennent à leur manquer.
+
+D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et soeurs,
+mâles roux et femelles noires, tous lignée de la même Abeille. Les
+mâles, qui mènent vie insouciante, ignorent tout travail et ne
+reviennent aux maisons de pisé que pour faire un instant la cour
+aux dames, ne se soucient de la masure abandonnée. Ce qu'il leur
+faut, c'est le nectar dans l'amphore des fleurs, et non le mortier
+à gâcher entre les mandibules. Restent les jeunes mères, seules
+chargées de l'avenir de la famille. À qui d'entre elles reviendra
+l'immeuble, l'héritage du vieux nid? Comme soeurs, elles y ont
+droit égal: ainsi le déciderait notre justice, depuis que, progrès
+énorme, elle s'est affranchie de l'antique et sauvage droit
+d'aînesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours à la base
+première de la propriété: le droit du premier occupant.
+
+Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'Abeille s'empare du
+premier nid libre à sa convenance, s'y établit; et malheur
+désormais à qui viendrait, voisine ou soeur, lui en disputer la
+possession. Des poursuites acharnées, de chaudes bourrades,
+auraient bientôt mis en fuite la nouvelle arrivée. Des diverses
+cellules qui bâillent, comme autant de puits, sur la rondeur du
+dôme, une seule pour le moment est nécessaire; mais l'Abeille
+calcule très bien que les autres auront plus tard leur utilité
+pour le restant des oeufs; et c'est avec une vigilance jalouse
+qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les
+visiter. Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maçonnes
+travailler à la fois sur le même galet.
+
+L'ouvrage est maintenant très simple. L'Hyménoptère examine
+l'intérieur de la vieille cellule pour reconnaître les points qui
+demandent réparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant
+la paroi, extrait les débris terreux provenant de la voûte qu'a
+percée l'habitant pour sortir, crépit de mortier les endroits
+délabrés, restaure un peu l'orifice, et tout se borne là. Suivent
+l'approvisionnement, la ponte et la clôture de la chambre. Quand
+toutes les cellules, l'une après l'autre, sont ainsi garnies, le
+couvert général, le dôme de mortier, reçoit quelques réparations
+s'il en est besoin; et c'est fini.
+
+À la vie solitaire, le Chalicodome de Sicile préfère compagnie
+nombreuse; et c'est par centaines, très souvent par nombreux
+milliers, qu'il s'établit à la face inférieure des tuiles d'un
+hangar ou du rebord d'un toit. Ce n'est pas ici véritable société,
+avec des intérêts communs, objet de l'attention de tous; mais
+simplement rassemblement, où chacun travaille pour soi et ne se
+préoccupe des autres; enfin une cohue de travailleurs rappelant
+l'essaim d'une ruche uniquement par le nombre et l'ardeur. Le
+mortier mis en oeuvre est le même que celui du Chalicodome des
+murailles, aussi résistant, aussi imperméable, mais plus fin et
+sans cailloutage. Les vieux nids sont d'abord utilisés. Toute
+chambre libre est restaurée, approvisionnée et scellée. Mais les
+anciennes cellules sont loin de suffire à la population, qui,
+d'une année à l'autre, s'accroît rapidement. Alors, à la surface
+du nid, dont les habitacles sont dissimulés sous l'ancien couvert
+général de mortier, d'autres cellules sont bâties, tant qu'en
+réclament les besoins de la ponte. Elles sont couchées
+horizontalement ou à peu près, les unes à côté des autres, sans
+ordre aucun dans leur disposition. Chaque constructeur a les
+coudées franches. Il bâtit où il veut, à la seule condition de ne
+pas gêner le travail des voisins; sinon les houspillages des
+intéressés le rappellent à l'ordre. Les cellules s'amoncellent
+donc au hasard sur ce chantier où ne règne aucun esprit
+d'ensemble. Leur forme est celle d'un dé à coudre partagé suivant
+l'axe, et leur enceinte se complète soit par les cellules
+adjacentes, soit par la surface du vieux nid. Au dehors, elles
+sont rugueuses et montrent une superposition de cordons noueux
+correspondant aux diverses assises de mortier. Au dedans, la paroi
+en est égalisée sans être lisse, le cocon du ver devant plus tard
+suppléer le poli qui manque.
+
+À mesure qu'elle est bâtie, chaque cellule est immédiatement
+approvisionnée et murée, ainsi que vient de nous le montrer le
+Chalicodome des murailles. Semblable travail se poursuit pendant
+la majeure partie du mois de mai. Enfin tous les oeufs sont
+pondus, et les Abeilles, sans distinction de ce qui leur
+appartient et de ce qui ne leur appartient pas, entreprennent en
+commun l'abri général de la colonie. C'est une épaisse couche de
+mortier, qui remplit les intervalles et recouvre l'ensemble des
+cellules. Finalement, le nid commun a l'aspect d'une large plaque
+de boue sèche, très irrégulièrement bombée, plus épaisse au
+centre, noyau primitif de l'établissement, plus mince aux bords,
+où ne sont encore que des cellules de fondation nouvelle et d'une
+étendue fort variable suivant le nombre des travailleurs et, par
+conséquent, suivant l'âge du nid premier fondé. Tel de ces nids
+n'est guère plus grand que la main; tel autre occupe la majeure
+partie du rebord d'une toiture et se mesure par mètres carrés.
+
+Travaillant seul, ce qui n'est pas rare, sur le contrevent d'une
+fenêtre abandonnée, sur une pierre, sur un rameau de haies, le
+Chalicodome de Sicile n'agit pas d'autre manière. S'il s'établit,
+par exemple, sur un rameau, l'Hyménoptère commence par mastiquer
+solidement sur l'étroit appui la base de sa cellule. Ensuite la
+construction s'élève et prend forme d'une tourelle verticale. À
+cette première cellule approvisionnée et scellée en succède une
+autre, ayant pour soutien, outre le rameau, le travail déjà fait.
+De six à dix cellules sont ainsi groupées l'une à côté de l'autre.
+Puis un couvert général de mortier enveloppe le tout et englobe
+dans son épaisseur le rameau, ce qui fournit solide point
+d'attache.
+
+CHAPITRE XXI
+EXPÉRIENCES
+
+Édifiés sur des galets de petit volume, que l'on peut transporter
+où bon vous semble, déplacer, échanger entre eux, sans troubler
+soit le travail du constructeur, soit le repos des habitants des
+cellules, les nids du Chalicodome des murailles se prêtent
+facilement à l'expérimentation, seule méthode qui puisse jeter un
+peu de clarté sur la nature de l'instinct. Pour étudier avec
+quelque fruit les facultés psychiques de la bête, il ne suffit pas
+de savoir profiter des circonstances qu'un heureux hasard présente
+à l'observation; il faut savoir en faire naître d'autres, les
+varier autant que possible, et les soumettre à un contrôle mutuel;
+il faut enfin expérimenter pour donner à la science une base
+solide de faits. Ainsi s'évanouiront un jour, en face de documents
+précis, les clichés fantaisistes dont nos livres sont encombrés:
+Scarabée conviant des collègues à lui prêter main-forte pour
+retirer sa pilule du fond d'une ornière, Sphex dépeçant sa mouche
+pour la transporter malgré l'obstacle du vent, et tant d'autres
+dont abuse qui veut trouver dans l'animal ce qui n'y est
+réellement pas. Ainsi encore se prépareront les matériaux qui, mis
+en oeuvre tôt ou tard par une main savante, rejetteront dans
+l'oubli des théories prématurées, assises sur le vide.
+
+Réaumur, d'habitude, se borne à relever les faits tels qu'ils se
+présentent à lui dans le cours normal des choses, et ne songe à
+scruter plus avant le savoir-faire de l'insecte au moyen de
+conditions artificiellement réalisées. À son époque tout était à
+faire; et la moisson est si grande, que l'illustre moissonneur va
+au plus pressé, la rentrée de la récolte, et laisse à ses
+successeurs l'examen en détail du grain et de l'épi. Néanmoins, au
+sujet du Chalicodome des murailles, il mentionne une expérience
+entreprise par son ami Du Hamel. Il raconte comment un nid
+d'Abeille maçonne fut renfermé sous un entonnoir en verre, dont on
+avait eu soin de boucher le bout avec une simple gaze. Il en
+sortit trois mâles qui, étant venus à bout d'un mortier dur comme
+pierre, ne tentèrent pas de percer une fine gaze ou jugèrent ce
+travail au-dessus de leurs forces. Les trois Abeilles périrent
+sous l'entonnoir. Communément les insectes, ajoute Réaumur, ne
+savent faire que ce qu'ils ont besoin de faire dans l'ordre
+ordinaire de la nature.
+
+L'expérience ne me satisfait pas, pour deux motifs. Et d'abord,
+donner à couper une gaze à des ouvriers outillés pour percer un
+pisé équivalent du tuf ne me paraît pas inspiration heureuse: on
+ne peut demander à la pioche d'un terrassier le travail des
+ciseaux d'une couturière. En second lieu, la transparente prison
+de verre me semble mal choisie. Dès qu'il s'est ouvert un passage
+à travers l'épaisseur de son dôme de terre, l'insecte se trouve au
+jour, à la lumière, et pour lui le jour, la lumière, c'est la
+délivrance finale, c'est la liberté. Il se heurte à un obstacle
+invisible, le verre; pour lui le verre est un rien qui arrête.
+Par-delà, il voit l'étendue libre, inondée de soleil. Il s'exténue
+en efforts pour y voler, incapable de comprendre l'inutilité de
+ses tentatives contre cette étrange barrière qui ne se voit pas.
+Il périt enfin épuisé, sans avoir donné, dans son obstination, un
+regard à la gaze fermant la cheminée conique. L'expérience est à
+refaire en de meilleures conditions.
+
+L'obstacle que je choisis est du papier gris ordinaire,
+suffisamment opaque pour maintenir l'insecte dans l'obscurité,
+assez mince pour ne pas présenter de résistance sérieuse aux
+efforts du prisonnier. Comme il y a fort loin, en tant que nature
+de barrière, d'une cloison de papier à une voûte de pisé,
+informons-nous d'abord si le Chalicodome des murailles sait, ou,
+pour mieux dire, peut se faire jour à travers pareille cloison.
+Les mandibules, pioches aptes à percer le dur mortier, sont-elles
+également des ciseaux propres à couper une mince membrane? Voilà
+le point dont il faut avant tout s'informer.
+
+En février, alors que l'insecte est déjà dans son état parfait, je
+retire, sans les endommager, un certain nombre de cocons de leurs
+cellules, et je les introduis, chacun à part, dans un bout de
+roseau, fermé à une extrémité par la cloison naturelle du noeud,
+ouvert à l'autre. Ces fragments de roseau représenteront les
+cellules du nid. Les cocons y sont introduits de manière que la
+tête de l'insecte soit tournée vers l'orifice. Enfin mes cellules
+artificielles sont clôturées de différentes manières. Les unes
+reçoivent dans leur ouverture un tampon de terre pétrie, qui,
+desséchée, équivaudra en épaisseur et en consistance au plafond de
+mortier du nid naturel. Les autres ont pour clôture un cylindre de
+sorgho à balai, épais au moins d'un centimètre; enfin quelques-
+unes sont bouchées avec une rondelle de papier gris solidement
+fixée par les bords. Tous ces bouts de roseau sont disposés à côté
+l'un de l'autre dans une boîte, verticalement, et la cloison de ma
+fabrique en haut. Les insectes sont donc dans la position exacte
+qu'ils avaient dans le nid. Pour s'ouvrir un passage, ils doivent
+faire ce qu'ils auraient fait sans mon intervention: fouiller la
+paroi située au-dessus de leur tête. J'abrite le tout sous une
+large cloche de verre, et j'attends le mois de mai, époque de la
+sortie.
+
+Les résultats dépassent, et de beaucoup, mes prévisions. Le tampon
+de terre, oeuvre de mes doigts, est percé d'un trou rond, ne
+différant en rien de celui que le Chalicodome pratique à travers
+son dôme natal de mortier. La barrière végétale, si nouvelle pour
+mon prisonnier, c'est-à-dire le cylindre en tige de sorgho,
+s'ouvre pareillement d'un orifice que l'on dirait fait à
+l'emporte-pièce. Enfin l'opercule de papier gris livre passage à
+l'Hyménoptère, non par une effraction, une déchirure violente,
+mais encore au moyen d'un trou rond nettement délimité. Donc mes
+Abeilles sont capables d'un travail pour lequel elles n'étaient
+pas nées; elles font, pour sortir de leurs cellules de roseau, ce
+que leur race n'avait probablement jamais fait; elles perforent la
+paroi de moelle de sorgho, elles trouent la barrière de papier,
+comme elles auraient percé leur naturel plafond de pisé. Quand
+vient le moment de se libérer, la nature de l'obstacle ne les
+arrête pas, pourvu qu'il ne soit pas au-dessus de leurs forces;
+et, désormais, des raisons d'impuissance ne peuvent être invoquées
+s'il s'agit d'une simple barrière de papier.
+
+En même temps que les cellules faites de bouts de roseau, étaient
+préparés et mis sous la cloche deux nids intacts assis sur leurs
+galets. Sur l'un d'eux j'ai fixé une feuille de papier gris
+étroitement appliquée contre le dôme de mortier. Pour sortir,
+l'insecte devra percer la cloche de terre, puis la feuille de
+papier, qui lui succède sans intervalle vide. Autour de l'autre,
+j'ai collé sur la pierre un petit cône du même papier gris; il y a
+donc ici, comme dans le premier cas, double enceinte, paroi de
+papier, avec cette différence que les deux enceintes ne font plus
+immédiatement suite l'une à l'autre, mais sont séparées par un
+intervalle vide, d'un centimètre environ à la base, et croissant à
+mesure que le cône s'élève.
+
+Les résultats de ces deux préparations sont tout différents. Les
+Hyménoptères du nid à feuille de papier appliquée sur le dôme sans
+intervalle, sortent en perçant la double enceinte, dont la
+dernière, l'enveloppe de papier, est trouée d'un orifice rond bien
+net, comme nous en ont déjà montré les cellules en bout de roseau
+fermées d'un couvercle de même nature. Pour la seconde fois, nous
+reconnaissons ainsi que, si le Chalicodome s'arrête devant une
+barrière de papier, la cause n'en est pas son impuissance contre
+pareil obstacle. Au contraire, après s'être fait jour à travers le
+dôme de terre, les habitants du nid recouvert du cône, trouvant à
+distance la feuille de papier, n'essaient pas même de percer cet
+obstacle, dont ils auraient si facilement triomphé si la feuille
+eût été appliquée sur le nid. Sans tentative de libération, ils
+meurent sous le couvert. Ainsi avaient péri, dans l'entonnoir de
+verre, les Abeilles de Réaumur, n'ayant, pour être libres, qu'une
+gaze à percer.
+
+Ce fait me paraît riche de conséquences. Comment! Voilà de
+robustes insectes, pour qui forer le tuf est un jeu, pour qui
+tampon de bois tendre et diaphragme de papier sont parois si
+faciles à trouer malgré la nouveauté de la matière, et ces
+vigoureux démolisseurs se laissent sottement périr dans la prison
+d'un cornet, qu'ils éventreraient en un seul coup de mandibules?
+Cet éventrement, ils le peuvent, mais ils n'y songent pas. Le
+motif de leur stupide inaction ne saurait être que celui-ci. --
+L'insecte est excellemment doué en outils et en facultés
+instinctives pour accomplir l'acte final de ses métamorphoses:
+l'issue du cocon et de la cellule. Il a dans ses mandibules
+ciseaux, lime, pic, levier, pour couper, ronger, abattre tant son
+cocon et sa muraille de mortier que toute autre enceinte, pas par
+trop tenace, substituée à la paroi naturelle du nid. De plus,
+condition majeure sans laquelle l'outillage resterait inutile, il
+a, je ne dirai pas la volonté de se servir de ses outils, mais
+bien un stimulant intime qui l'invite à les employer. L'heure de
+la sortie venue, ce stimulant s'éveille, et l'insecte se met au
+travail du forage.
+
+Peu lui importe alors que la matière à trouer soit le mortier
+naturel, la moelle de sorgho, le papier: le couvercle qui
+l'emprisonne ne lui résiste pas longtemps. Peu lui importe même
+qu'un supplément d'épaisseur s'ajoute à l'obstacle, et qu'à
+l'enceinte de terre se superpose une enceinte de papier; les deux
+barrières, non séparées par un intervalle, ne font qu'un pour
+l'Hyménoptère, qui s'y fait jour parce que l'acte de la délivrance
+se maintient dans son unité. Avec le cône de papier, dont la paroi
+reste peu à distance, les conditions changent, bien que l'enceinte
+totale, au fond, soit la même. Une fois sorti de sa demeure de
+terre, l'insecte a fait tout ce qu'il était destiné à faire pour
+se libérer; circuler librement sur le dôme de mortier est pour lui
+la fin de la délivrance, la fin de l'acte où il faut trouer.
+Autour du nid une autre barrière se présente, la paroi du cornet;
+mais pour la percer il faudrait renouveler l'acte qui vient d'être
+accompli, cet acte auquel l'insecte ne doit se livrer qu'une fois
+en sa vie; il faudrait enfin doubler ce qui de sa nature est un,
+et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il n'en a pas le
+vouloir. L'Abeille maçonne périt faute de la moindre lueur
+d'intelligence. Et, dans ce singulier intellect, il est de mode
+aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine! La mode
+passera, et les faits resteront, nous ramenant aux bonnes
+vieilleries de l'âme et de ses immortelles destinées.
+
+Réaumur raconte encore comment son ami Du Hamel, ayant saisi avec
+des tenettes une Abeille maçonne qui était entrée en partie dans
+une cellule, la tête la première, pour la remplir de pâtée, la
+porta dans un cabinet assez éloigné de l'endroit où il l'avait
+prise. L'Abeille lui échappa dans ce cabinet et s'envola par la
+fenêtre. Sur-le-champ Du Hamel se rendit au nid. La maçonne y
+arriva presque aussitôt que lui, et reprit son travail. Elle en
+parut seulement un peu plus farouche, conclut le narrateur.
+
+Que n'étiez-vous ici, vénéré maître, avec moi sur les bords de
+l'Aygues, vaste nappe de galets à sec les trois quarts de l'année,
+torrent énorme quand il pleut; je vous eusse montré
+incomparablement mieux que la fugitive échappée aux tenettes. Vous
+eussiez assisté, partageant ma surprise, non à un bref essor de la
+maçonne qui, transportée dans un cabinet voisin, se délivre et
+revient aussitôt au nid, dont les environs lui sont familiers;
+mais à de voyages de long cours et par des voies inconnues. Vous
+eussiez vu l'Abeille, dépaysée par mes soins à de grandes
+distances, rentrer chez elle avec un tact géographique que ne
+désavoueraient pas l'Hirondelle, le Martinet et le Pigeon
+voyageur; et vous vous seriez demandé, comme moi, quelle
+inexplicable connaissance de la carte des lieux guide cette mère
+en recherche du nid.
+
+Venons au fait. Il s'agit de renouveler avec le Chalicodome des
+murailles mes expériences d'autrefois avec les Cerceris:
+transporter dans l'obscurité l'insecte fort loin de son nid et
+l'abandonner à lui-même après l'avoir marqué. Si quelqu'un se
+trouvait désireux de répéter l'épreuve, je lui transmets ma
+manière d'opérer, ce qui pourra abréger les hésitations du début.
+
+L'insecte que l'on destine à long voyage doit être évidemment
+saisi avec certaines précautions. Pas de tenettes, pas de pinces,
+qui pourraient fausser une aile, donner une entorse, et
+compromettre la puissance d'essor. Tandis que l'Abeille est à sa
+cellule, absorbée dans son travail, je la recouvre d'une petite
+éprouvette de verre. En s'envolant, la maçonne s'y engouffre, ce
+qui me permet, sans la toucher, de la transvaser aussitôt dans un
+cornet de papier, que je me hâte de fermer. Une boite en fer-
+blanc, boîte d'herborisation, me sert au transport des
+prisonnières, chacune dans son cornet.
+
+C'est sur les lieux choisis comme point de départ que le plus
+délicat reste à faire: marquer chaque captive avant sa mise en
+liberté. Je fais emploi de craie en poudre fine, délayée dans une
+forte dissolution de gomme arabique. La bouillie, déposée avec un
+bout de paillé sur un point de l'insecte, y laisse tache blanche,
+qui promptement se sèche et adhère à la toison. S'il s'agit de
+marquer un Chalicodome pour ne pas le confondre avec un autre dans
+des expériences de courte durée, comme j'en rapporterai plus loin,
+je me borne à toucher, de ma paille chargée de couleur, le bout de
+l'abdomen, tandis que l'insecte est à demi plongé dans la cellule,
+la tête en bas. Cet attouchement léger passe inaperçu de
+l'Hyménoptère, qui continue son travail sans dérangement aucun;
+mais la marque n'est pas bien solide, et de plus elle est en un
+point défavorable à sa conservation, car l'Abeille, avec ses
+fréquents coups de brosse sur le ventre pour détacher le pollen,
+tôt ou tard la fait disparaître. C'est donc au beau milieu du
+thorax, entre les ailes, que je dépose le point de craie gommée.
+
+Dans ce travail, l'emploi de gants n'est guère possible: les
+doigts réclament toute leur dextérité pour saisir avec délicatesse
+la remuante Abeille et maîtriser ses efforts sans brutale
+pression. On voit déjà qu'à ce métier, s'il n'y a pas d'autre
+profit, il y a du moins gain assuré de piqûres. Un peu d'adresse
+fait éviter le dard, mais pas toujours. On s'y résigne. Du reste,
+la piqûre des Chalicodomes est loin d'être aussi cuisante que
+celle de l'Abeille domestique. Le point blanc est déposé sur le
+thorax; la maçonne part, et la marque se sèche en route.
+
+Une première fois, je prends deux Chalicodomes des murailles
+occupés à leurs nids sur les galets des alluvions de l'Aygues, non
+loin de Sérignan; et je les transporte chez moi à Orange, où je
+les lâche après les avoir marquées. D'après la carte de l'état-
+major, la distance entre les deux points est d'environ quatre
+kilomètres en ligne droite. La mise en liberté des captives a lieu
+sur le soir, à une heure où les Hyménoptères commencent à mettre
+fin aux travaux de la journée. Il est alors probable que mes deux
+Abeilles passeront la nuit dans le voisinage.
+
+Le lendemain matin, je me rends aux nids. La fraîcheur est encore
+trop grande, et les travaux chôment. Quand la rosée est dissipée,
+les Maçonnes se mettent à l'ouvrage. J'en vois une, mais sans
+tache blanche, qui apporte du pollen à l'un des deux nids d'où
+proviennent les voyageurs que j'attends. C'est une étrangère qui,
+trouvant inoccupée la cellule dont j'ai moi-même expatrié la
+propriétaire, s'y est établie et en a fait son bien, ignorant que
+c'est déjà le bien d'une autre. Depuis la veille, peut-être, elle
+travaille à l'approvisionnement. Sur les dix heures, au fort de la
+chaleur, la maîtresse de céans survient tout à coup: ses droits de
+premier occupant sont inscrits pour moi en caractères irrécusables
+sur le thorax, blanchi de craie. Voilà une de mes voyageuses de
+retour.
+
+À travers les vagues des blés, à travers les champs roses de
+sainfoin, elle a franchi les quatre kilomètres; et la voilà de
+retour au nid, après avoir butiné en route, car elle arrive, la
+vaillante, avec le ventre tout jaune de pollen. Rentrer chez soi,
+du fond de l'horizon, c'est merveilleux; y rentrer la brosse à
+pollen bien garnie, c'est sublime d'économie. Un voyage, pour les
+Abeilles, serait-il voyage forcé, est toujours expédition de
+récolte. Elle trouve au nid l'étrangère -- «Qu'est ceci? Tu vas
+voir!» Et la propriétaire fond furieuse sur l'autre, qui peut-être
+ne songeait à mal. C'est alors, entre les deux maçonnes,
+d'ardentes poursuites par les airs. De temps à autre, elles
+planent presque immobiles face à face, à une paire de pouces de
+distance, et, là sans doute, se mesurant du regard, s'injurient du
+bourdonnement. Puis, elles reviennent s'abattre sur le nid en
+litige, tantôt l'une, tantôt l'autre. Je m'attends à les voir se
+prendre corps à corps, à faire jouer le dard entre elles. Mon
+attente est déçue: les devoirs de la maternité parlent trop
+impérieusement en elles pour leur permettre de risquer la vie en
+lavant l'injure dans un duel à mort. Tout se borne à des
+démonstrations hostiles, à quelques bourrades sans gravité.
+
+La vraie propriétaire néanmoins semble puiser double audace,
+double force dans le sentiment de son droit. Elle prend pied sur
+le nid, pour ne plus le quitter, et accueille l'autre, chaque fois
+qu'elle ose s'approcher, avec un frôlement d'ailes irrité, signe
+non équivoque de sa juste indignation. Découragée, l'étrangère
+finit par abandonner la place. À l'instant la maçonne se remet au
+travail, aussi active que si elle ne venait pas de subir les
+épreuves de son long voyage.
+
+Encore un mot sur les rixes au sujet de la propriété. Quand un
+Chalicodome est en expédition, il n'est pas rare qu'un autre,
+vagabond sans domicile, visite le nid, le trouve à son gré et s'y
+mette au travail, tantôt à la même cellule, tantôt à la cellule
+voisine s'il y en a plusieurs de libres, cas habituels des vieux
+nids. À son retour, le premier occupant ne manque pas de
+pourchasser l'intrus, qui finit toujours par être délogé, tant est
+vif, indomptable chez le maître le sentiment de la propriété. Au
+rebours de la sauvage maxime prussienne, la force prime le droit,
+chez les Chalicodomes le droit prime la force; autrement ne
+pourrait s'expliquer la retraite constante de l'usurpateur, qui,
+pour la vigueur, ne le cède en rien au vrai propriétaire. S'il n'a
+pas autant d'audace, c'est qu'il ne se sent pas réconforté par
+cette puissance souveraine, le droit, qui fait autorité, entre
+pareils, jusque chez la brute.
+
+Le second de mes deux voyageurs ne parut pas, ni le jour de
+l'arrivée du premier, ni les jours suivants.
+
+Une autre épreuve est décidée, cette fois avec cinq sujets. Le
+lieu de départ, le lieu de l'arrivée, la distance, les heures,
+tout reste le même. Sur les cinq expérimentés, j'en retrouve trois
+à leurs nids le lendemain les deux autres font défaut.
+
+Il est ainsi parfaitement reconnu que le Chalicodome des
+murailles, transporté à quatre kilomètres de distance et relâché
+dans des lieux qu'il n'a certes jamais vus, sait revenir au nid.
+Mais pourquoi en manque-t-il au rendez-vous, d'abord un sur deux,
+puis deux sur cinq? Ce que l'un sait faire, l'autre ne le
+pourrait-il? Y aurait-il disparité dans la faculté qui les guide
+au milieu de l'inconnu? Ne serait-ce pas plutôt disparité de
+puissance de vol? Le souvenir me revient que mes Hyménoptères
+n'étaient pas tous partis avec le même entrain. Les uns, à peine
+échappés de mes doigts, s'étaient fougueusement lancés dans les
+airs, où je les avais perdus tout aussitôt de vue; les autres
+s'étaient laissés choir à quelques pas de moi après courte volée.
+Ces derniers, la chose paraît certaine, ont souffert pendant le
+trajet, peut-être de la chaleur concentrée dans la fournaise de ma
+boîte. Je peux bien avoir endolori la jointure des ailes pendant
+l'opération de la marque, si difficile à conduire quand il faut
+veiller aux coups de dard. Ce sont des éclopés, des invalides, qui
+traîneront dans les sainfoins voisins, et non de vigoureux
+voiliers comme il en faut pour le voyage.
+
+L'expérience est à refaire, en ne tenant compte que de ceux qui
+partiront aussitôt d'entre mes doigts, avec un essor franc et
+vigoureux. Les hésitants, les traînards qui s'arrêtent tout à côté
+sur un buisson, seront laissés hors de cause. En outre,
+j'essaierai d'évaluer de mon mieux le temps employé pour le retour
+au nid. Pour pareille expérience, il me faut un nombre
+considérable de sujets: les faibles et tous les éclopés, et ils
+seront peut-être nombreux, devant être mis au rebut. Le
+Chalicodome des murailles ne peut me fournir la collection
+désirée: il n'est pas assez fréquent et je tins à ne pas trop
+troubler la petite peuplade que je destine à d'autres observations
+sur les bords de l'Aygues. Heureusement j'ai chez moi, en pleine
+activité, sous le rebord de la toiture d'un hangar, un magnifique
+nid de Chalicodome de Sicile. Je peux, dans la cité populeuse,
+puiser en aussi grand nombre que je voudrai. L'insecte est petit,
+plus de moitié moindre que le Chalicodome des murailles;
+n'importe: il n'y aura que plus de mérite pour lui s'il sait
+franchir les quatre kilomètres que je lui réserve, et retrouver
+son nid. J'en prends quarante, isolés, comme d'habitude, dans des
+cornets.
+
+Une échelle est dressée contre le mur pour arriver au nid: elle
+doit servir à ma fille Aglaé, et lui permettre de constater
+l'instant précis du retour de la première Abeille. La pendule de
+la cheminée et ma montre sont mises en concordance pour la
+comparaison du moment de départ et du moment d'arrivée. Les choses
+ainsi disposées, j'emporte mes quarante captives et me rends au
+point même où travaille le Chalicodome des murailles, dans les
+alluvions de l'Aygues. La course aura double but: observation de
+la maçonne de Réaumur et mise en liberté de la maçonne sicilienne.
+Pour le retour de celle-ci la distance sera donc encore de quatre
+kilomètres.
+
+Enfin mes prisonniers sont relâchés, tous marqués d'abord d'un
+large point blanc au milieu du thorax. Ce n'est pas en vain que
+l'on manie du bout des doigts, un à un, quarante irascibles
+Hyménoptères, qui dégainent aussitôt et jouent du dard empoisonné.
+Avant que la marque soit faite, le coup de stylet n'est que trop
+souvent donné. Mes doigts endoloris ont des mouvements de défense
+que la volonté ne peut toujours réprimer. Je saisis avec plus de
+précaution pour moi que pour l'insecte, je serre parfois plus
+qu'il ne conviendrait pour ménager mes voyageurs. C'est une belle
+et noble chose, capable de faire braver bien des périls, que
+d'expérimenter afin de soulever, s'il se peut, un tout petit coin
+des voiles de la vérité; mais encore est-il permis de laisser
+poindre quelque impatience s'il s'agit de recevoir, en une courte
+séance, quarante coups d'aiguillon au bout des doigts. À qui me
+reprocherait mes coups de pouce non assez ménagés, je
+conseillerais de recommencer l'épreuve: il jugera par lui-même de
+la déplaisante situation.
+
+Bref: soit à cause des fatigues du transport, soit par le fait de
+mes doigts qui ont trop appuyé et faussé peut-être quelques
+articulations, sur mes quarante Hyménoptères, il n'en part qu'une
+vingtaine d'un essor franc et vigoureux. Les autres vaguent sur
+les herbages voisins, inhabiles à conserver l'équilibre, ou se
+maintiennent sur les osiers où je les ai posés, sans se décider à
+prendre le vol, même quand je les excite avec une paille. Ces
+défaillants, ces estropiés à épaules luxées, ces impotents mis à
+mal par mes doigts, doivent être défalqués de la liste. Il en est
+parti vingt environ, d'un essor qui n'a pas hésité. Cela suffit et
+largement.
+
+À l'instant même du départ, rien de précis dans l'orientation
+adoptée, rien de cet essor direct vers le nid que m'avaient
+autrefois montré les Cerceris en pareille circonstance. Aussitôt
+libres, les Chalicodomes fuient, comme effarés, qui dans une
+direction, qui dans la direction tout opposée. Autant que le
+permet leur vol fougueux, je crois néanmoins reconnaître un prompt
+retour des Abeilles lancées à l'opposé de leur demeure, et la
+majorité me semble se diriger du côté de l'horizon où se trouve le
+nid. Je laisse ce point avec des doutes, que rendent inévitables
+des insectes perdus de vue à une vingtaine de mètres de distance.
+
+Jusqu'ici l'opération a été favorisée par un temps calme; mais
+voici qui vient compliquer les affaires. La chaleur est étouffante
+et le ciel se fait orageux. Un vent assez fort se lève, soufflant
+du sud, précisément la direction que doivent prendre mes Abeilles
+pour retourner au nid. Pourront-elles surmonter ce courant
+contraire, fendre de l'aile le torrent aérien? Si elles le
+tentent, il leur faudra voler près de terre, comme je le vois
+faire maintenant aux Hyménoptères qui continuent encore à butiner;
+mais l'essor dans les hautes régions, d'où elles pourraient
+prendre claire connaissance des lieux, leur est, ce me semble,
+interdit. C'est donc avec de vives appréhensions sur le succès de
+mon épreuve que je reviens à Orange, après avoir essayé de dérober
+encore quelque secret au Chalicodome des galets de l'Aygues.
+
+À peine rentré chez moi, je vois Aglaé, la joue fleurie
+d'animation. -- «Deux, fait-elle; deux arrivées à trois heures
+moins vingt, avec la charge de pollen sous le ventre.» -- Un de
+mes amis était survenu, grave personnage de loi, qui, mis au
+courant de l'affaire, oubliant code et papier timbré, avait voulu
+assister, lui aussi, à l'arrivée de mes pigeons voyageurs. Le
+résultat l'intéressait plus que le procès du mur mitoyen. Par un
+soleil sénégalien et une chaleur de fournaise réverbérée par la
+muraille, de cinq minutes en cinq minutes, il montait à l'échelle,
+tête nue, sans autre abri contre l'insolation que sa crinière
+grise et touffue. Au lieu de l'unique observateur que j'avais
+aposté, je retrouvais deux bonnes paires d'yeux surveillant le
+retour.
+
+J'avais relâché mes Hyménoptères sur les deux heures et les
+premiers arrivés rentraient au nid à trois heures moins vingt.
+Trois quarts d'heure à peu près leur avaient donc suffi pour
+franchir les quatre kilomètres; résultat bien frappant, surtout si
+l'on considère que les Abeilles butinaient en route, comme en
+témoignaient le ventre jauni de pollen, et que, d'autre part,
+l'essor des voyageurs devait être entravé par le souffle contraire
+du vent. Trois autres rentrèrent sous mes yeux, toujours avec la
+preuve du travail fait en chemin, la charge pollinique. La journée
+touchant à sa fin, l'observation ne pouvait être continuée.
+Lorsque le soleil baisse, les Chalicodomes quittent, en effet, le
+nid pour aller se réfugier je ne sais où, qui d'ici, qui de là;
+peut-être sous les tuiles des toits et dans les petits abris des
+murailles. Je ne pouvais compter sur l'arrivée des autres qu'à la
+reprise des travaux, au moment du plein soleil.
+
+Le lendemain, quand le soleil rappela au nid les travailleurs
+dispersés, je repris le recensement des Abeilles à thorax marqué
+de blanc. Le succès dépassa toutes mes espérances: j'en comptai
+quinze, quinze des expatriées de la veille, approvisionnant ou
+maçonnant comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Puis
+l'orage, dont les indices se multipliaient, éclata, et fut suivi
+d'une série de jours pluvieux qui m'empêchèrent de continuer.
+
+Telle qu'elle est, l'expérience suffit. Sur une vingtaine
+d'Hyménoptères qui m'avaient paru en état de faire le voyage
+lorsque je les avais relâchés, quinze au moins étaient revenus:
+deux dans la première heure, trois dans la soirée, et les autres
+le lendemain matin. Ils étaient revenus malgré le vent contraire
+et, difficulté plus grave, malgré l'inconnu des lieux où je les
+avais transportés. Il est indubitable, en effet, qu'ils voyaient
+pour la première fois ces oseraies de l'Aygues, choisies par moi
+comme point de départ. Jamais d'eux-mêmes ils ne s'étaient
+éloignés à pareille distance, car pour bâtir et approvisionner
+sous le rebord du toit de mon hangar, tout le nécessaire est à
+portée. Le sentier au pied du mur fournit le mortier; les prairies
+émaillées de fleurs dont ma demeure est entourée fournissent
+nectar et pollen. Si économes de leur temps, ils ne vont pas
+chercher à quatre kilomètres de distance ce qui abonde à quelques
+pas du nid. Du reste, je les vois journellement prendre leurs
+matériaux de construction sur le sentier et faire leurs récoltes
+sur les fleurs des prairies, en particulier sur la sauge des prés.
+Suivant toute apparence, leurs expéditions ne dépassent pas une
+centaine de mètres à la ronde. Comment donc mes dépaysées sont-
+elles revenues? Quel est leur guide? Ce n'est certes pas la
+mémoire, mais une faculté spéciale qu'il faut se borner à
+constater par ses étonnants effets, sans prétendre l'expliquer,
+tant elle est en dehors de notre propre psychologie.
+
+CHAPITRE XXII
+ÉCHANGE DE NIDS
+
+Poursuivons la série des expériences sur le Chalicodome des
+murailles. Par sa position sur un galet que l'on déplace comme
+l'on veut, le nid de cet Hyménoptère se prête aux plus
+intéressantes épreuves. Voici la première.
+
+Je change un nid de place, c'est-à-dire que je transporte à une
+paire de mètres plus loin le caillou qui lui sert de support.
+L'édifice et sa base ne faisant qu'un, le déménagement s'opère
+sans le moindre trouble dans les cellules. Le galet est déposé en
+lieu découvert et se trouve bien en vue comme il l'était sur son
+emplacement naturel. L'Hyménoptère, à son retour de la récolte, ne
+peut manquer de l'apercevoir.
+
+Au bout de quelques minutes, le propriétaire arrive et va droit où
+était le nid. Il plane mollement au-dessus de l'emplacement vide,
+examine et s'abat au point précis où reposait la pierre. Là,
+recherches pédestres, obstinément prolongées; puis l'insecte prend
+l'essor et s'envole au loin. Son absence est de courte durée. Le
+voici revenu. Les recherches sont reprises, au vol ou à pied, et
+toujours sur l'emplacement que le nid occupait d'abord. Nouvel
+accès de dépit, c'est-à-dire brusque essor à travers l'oseraie;
+nouveau retour et reprise des vaines recherches, constamment sur
+l'empreinte même qu'a laissée le galet déplacé. Ces fuites
+soudaines, ces prompts retours, ces examens tenaces du lieu
+désert, longtemps, fort longtemps se répètent avant que la maçonne
+soit convaincue que son nid n'est plus là. Certainement elle a vu,
+elle a revu le nid déplacé, car parfois en volant elle a passé en
+dessus, à quelques pouces; mais elle n'en fait cas. Ce nid, pour
+elle, n'est pas le sien, mais la propriété d'une autre Abeille.
+
+Souvent l'épreuve se termine sans qu'il y ait même simple visite
+au galet changé de place et porté à deux ou trois mètres plus
+loin: l'Abeille part et ne revient plus. Si la distance est moins
+considérable, un mètre par exemple, la maçonne prend pied, plus
+tôt ou plus tard, sur le caillou support de sa demeure. Elle
+visite la cellule qu'elle approvisionnait ou construisait peu
+auparavant; à diverses reprises elle y plonge la tête; elle
+examine pas à pas la surface du galet, et, après de longues
+hésitations, va reprendre ses recherches sur l'emplacement où la
+demeure devrait se trouver. Le nid qui n'est plus à sa place
+naturelle est définitivement abandonné, ne serait-il distant que
+d'un mètre du point primitif. En vain l'Abeille s'y pose à
+plusieurs reprises; elle ne peut le reconnaître pour sien. Je m'en
+suis convaincu en le retrouvant, plusieurs jours après l'épreuve,
+exactement dans le même état où il était lorsque je l'avais
+déplacé. La cellule ouverte et à demi garnie de miel était
+toujours ouverte et livrait son contenu au pillage des fourmis; la
+cellule en construction était restée inachevée, sans une nouvelle
+assise de plus. L'hyménoptère, la chose est évidente, pouvait y
+être revenu, mais n'y avait pas repris le travail. La demeure
+déplacée était pour toujours abandonnée.
+
+Je n'en déduirai pas l'étrange paradoxe que l'Abeille maçonne,
+capable de retrouver son nid du bout de l'horizon, ne sait plus le
+retrouver à un mètre de distance: l'interprétation des faits
+n'amène nullement là. La conclusion me paraît celle-ci:
+l'Hyménoptère garde impression tenace de l'emplacement occupé par
+le nid. C'est là qu'il revient, même quand le nid n'y est plus,
+avec une obstination difficile à lasser. Mais il n'a que très
+vague idée du nid lui-même. Il ne reconnaît pas la maçonnerie
+qu'il a construite lui-même et pétrie de sa salive; il ne
+reconnaît pas la pâtée qu'il a lui-même amassée. En vain il visite
+sa cellule, son oeuvre; il l'abandonne, ne la prenant pas pour
+sienne du moment que l'endroit où repose le galet n'est plus le
+même.
+
+Étrange mémoire, il faut l'avouer, que celle de l'insecte, si
+lucide dans la connaissance générale des lieux, si bornée dans la
+connaissance du chez soi. Volontiers je l'appellerai instinct
+topographique: la carte du pays lui est connue; et le nid chéri,
+la demeure elle-même, non. Les Bembex nous ont déjà conduits à
+pareille conclusion. Devant le nid mis à découvert, ils ne se
+préoccupent de la famille, de la larve qui se tord dans l'angoisse
+au soleil. Ils ne la reconnaissent pas. Ce qu'ils reconnaissent,
+ce qu'ils cherchent et trouvent avec une précision merveilleuse,
+c'est l'emplacement de la porte d'entrée dont il ne reste plus
+rien, pas même le seuil.
+
+S'il restait des doutes sur l'impuissance où se trouve le
+Chalicodome des murailles de reconnaître son nid autrement que
+d'après la place que le galet occupe sur le sol, voici de quoi les
+lever. -- Au nid de l'Abeille maçonne, j'en substitue un autre
+pris à quelque voisine, et pareil, autant que faire se peut, aussi
+bien sous le rapport de la maçonnerie que sous le rapport de
+l'approvisionnement. Cet échange et ceux dont il me reste à
+parler, se font en l'absence du propriétaire bien entendu. À ce
+nid qui n'est pas le sien, mais repose au point où était l'autre,
+l'Abeille s'établit sans hésitation. Si elle construisait, je lui
+offre une cellule en voie de construction. Elle y continue le
+travail de maçonnerie avec le même soin, le même zèle, que si
+l'ouvrage déjà fait était son propre ouvrage. Si elle apportait
+miel et pollen, je lui offre une cellule en partie approvisionnée.
+Ses voyages se continuent, avec miel dans le jabot et pollen sous
+le ventre, pour achever de garnir le magasin d'autrui.
+
+L'Abeille ne soupçonne donc pas l'échange; elle ne distingue pas
+ce qui est sa propriété et ce qui ne l'est pas; elle croit
+toujours travailler à la cellule vraiment sienne. Après l'avoir
+laissée en possession un certain temps du nid étranger, je lui
+rends le sien. Ce nouveau changement est incompris de
+l'Hyménoptère: le travail se poursuit dans la cellule rendue, au
+point où il était dans la cellule substituée. Puis, second
+remplacement par le nid étranger; et même persistance de l'insecte
+à y continuer son ouvrage. Alternant ainsi, toujours à la même
+place, tantôt le nid d'autrui, tantôt le nid propre de l'Abeille,
+je me suis convaincu, à satiété, que l'Hyménoptère ne peut faire
+de différence entre ce qui est son oeuvre et ce qui ne l'est pas.
+Que la cellule lui appartienne ou non, il y travaille avec ferveur
+pareille, pourvu que le support de l'édifice, le galet, occupe
+toujours le primitif emplacement.
+
+On peut donner à l'épreuve intérêt plus vif, en mettant à profit
+deux nids voisins dont le travail soit à peu près également
+avancé. Je les transporte l'un à la place de l'autre. La distance
+en est d'une coudée à peine. Malgré ce voisinage si rapproché, qui
+permet à l'insecte d'apercevoir à la fois les deux domiciles et de
+choisir entre eux, les deux Abeilles, à leur arrivée, se posent à
+l'instant chacune sur le nid substitué et y continuent leur
+ouvrage. Alternons les deux nids autant de fois que bon nous
+semblera, et nous verrons les deux Chalicodomes garder
+l'emplacement choisi par eux, et travailler à tour de rôle tantôt
+à leur propre cellule, tantôt à la cellule d'autrui.
+
+On pourrait croire que cette confusion a pour cause une étroite
+ressemblance entre les deux nids, car m'attendant fort peu, en mes
+débuts, aux résultats que je devais obtenir, je choisissais aussi
+pareils que possible les deux nids à substituer l'un à l'autre,
+crainte à rebuter les Hyménoptères. Ma précaution supposait une
+clairvoyance que l'insecte n'a pas. Je prends maintenant, en
+effet, deux nids d'une dissemblance extrême à la seule condition
+que, de part et d'autre, l'ouvrier trouve une cellule conforme au
+travail qui l'occupe en ce moment. Le premier est un vieux nid
+dont le dôme est percé de huit trous, orifices des cellules de la
+précédente génération. Une de ces huit cellules a été restaurée,
+et l'Abeille y travaille à l'approvisionnement. Le second est un
+nid de fondation nouvelle, sans dôme de mortier et composé d'une
+seule cellule à revêtement de cailloutage. L'insecte s'y occupe
+pareillement de l'amas de pâtée. Voilà certes deux nids qui ne
+sauraient différer davantage, l'un avec ses huit chambres vides et
+son ample dôme de pisé; l'autre avec son unique cellule, toute
+nue, grosse au plus comme un gland.
+
+Eh bien, devant ces nids échangés et distants d'un mètre à peine,
+les deux Chalicodomes n'hésitent pas longtemps. Chacun gagne
+l'emplacement de son domicile. L'un, propriétaire d'abord du vieux
+nid, ne trouve plus chez lui qu'une cellule. Il inspecte
+rapidement le galet, et, sans autre façon, plonge dans la cellule
+étrangère d'abord la tête pour y dégorger le miel, puis le ventre
+pour y déposer le pollen. Et ce n'est pas là action imposée par la
+nécessité de se débarrasser au plus vite, n'importe où, d'un
+pénible fardeau, car l'Hyménoptère s'envole et ne tarde pas à
+revenir avec une nouvelle récolte, qu'il emmagasine soigneusement.
+Cet apport de provisions dans le garde-manger d'autrui se répète
+autant de fois que je le permets. L'autre Hyménoptère, trouvant à
+la place de son unique cellule, la spacieuse construction à huit
+appartements, est d'abord assez embarrassé. Quelle est la bonne,
+parmi les huit cellules? Dans quelle est l'amas de pâtée commencé?
+L'Abeille donc visite une à une les chambres, y plonge jusqu'au
+fond, et finit par rencontrer ce qu'elle cherche, c'est-à-dire ce
+qu'il y avait dans son nid à son dernier voyage, un commencement
+de provisions. À partir de ce moment, elle fait comme sa voisine,
+et continue, dans le magasin qui n'est pas son ouvrage, l'apport
+du miel et du pollen.
+
+Remettons les nids à leurs places naturelles, échangeons-les
+encore, et chaque Abeille, après de courtes hésitations
+qu'explique assez la différence si grande des deux nids,
+poursuivra le travail dans la cellule de son propre ouvrage, et
+dans la cellule étrangère, alternativement. Enfin l'oeuf est pondu
+et l'habitacle clôturé, quel que soit le nid occupé au moment où
+les provisions suffisent. De tels faits disent assez pourquoi
+j'hésite à donner le nom de mémoire à cette faculté singulière qui
+ramène l'insecte, avec tant de précision, à l'emplacement de son
+nid, et ne lui permet pas de distinguer son ouvrage de l'ouvrage
+d'un autre, si profondes qu'en soient les différences.
+
+Expérimentons maintenant le Chalicodome des murailles sous un
+autre point de vue psychologique. -- Voici une Abeille maçonne qui
+construit; elle en est à la première assise de sa cellule. Je lui
+donne en échange une cellule non seulement achevée comme édifice,
+mais encore garnie de miel presque au complet. Je viens de la
+dérober à sa propriétaire, qui n'aurait pas tardé à y déposer son
+oeuf. Que va faire la maçonne devant ce don de ma munificence, lui
+épargnant fatigues de bâtisse et de récolte? Laisser là le
+mortier, sans doute; achever l'amas de pâtée, pondre et sceller. -
+- Erreur, profonde erreur: notre logique est illogique pour la
+bête. L'insecte obéit à une incitation fatale, inconsciente. Il
+n'a pas le choix de ce qu'il doit faire; il n'a pas le
+discernement de ce qui convient et de ce qui ne convient pas; il
+glisse, en quelque sorte, suivant une pente irrésistible,
+déterminée d'avance pour l'amener au but. C'est ce qu'affirment
+hautement les faits qu'il me reste à rapporter.
+
+L'Abeille qui bâtissait et à qui j'offre cellule toute bâtie et
+pleine de miel ne renonce nullement au mortier pour cela. Elle
+faisait travail de maçonne; et une fois sur cette pente, entraînée
+par l'inconsciente impulsion, elle doit maçonner, son travail
+serait-il inutile, superflu, contraire à ses intérêts. La cellule
+que je lui donne est certainement parfaite de construction,
+d'après l'avis du maître maçon lui-même, puisque l'Hyménoptère à
+qui je l'ai soustraite y achevait la provision de miel. Y faire
+des retouches, y ajouter surtout, est chose inutile et, qui plus
+est, absurde. C'est égal: l'Abeille qui maçonnait maçonnera. Sur
+l'orifice du magasin à miel, elle dispose un premier bourrelet de
+mortier, puis un autre, un autre encore, tant enfin que la cellule
+s'allonge du tiers de la hauteur réglementaire. Voilà l'oeuvre de
+maçonnerie accomplie, non aussi développée, il est vrai, que si
+l'Hyménoptère avait continué la cellule dont il jetait les
+fondations au moment de l'échange des nids; mais enfin d'une
+étendue plus que suffisante pour démontrer l'impulsion fatale à
+laquelle obéit le constructeur. Arrive alors l'approvisionnement,
+abrégé lui aussi, sinon le miel déborderait par l'addition des
+récoltes des deux Abeilles. Ainsi le Chalicodome qui commence à
+construire et à qui l'on donne cellule achevée et garnie de miel,
+ne change rien à la marche de son travail: il maçonne d'abord et
+puis approvisionne. Seulement il abrège, son instinct
+l'avertissant que les hauteurs de la cellule et la quantité de
+miel commencent à prendre des proportions par trop exagérées.
+
+L'inverse n'est pas moins concluant. Au Chalicodome qui
+approvisionne, je donne un nid à cellule ébauchée, très
+insuffisante encore pour recevoir la pâtée. Cette cellule, humide
+en sa dernière assise de la salive de son constructeur, peut se
+trouver ou non accompagnée d'autres cellules contenant oeuf et
+miel et récemment scellées. L'Hyménoptère, dont elle remplace le
+magasin à miel en partie plein, se montre fort embarrassé quand il
+arrive avec sa récolte devant ce godet imparfait, sans profondeur,
+où l'approvisionnement ne pourrait trouver place. Il l'examine, la
+sonde du regard, la jauge avec les antennes et en reconnaît la
+capacité insuffisante. Longtemps il hésite, s'en va, revient,
+s'envole encore et retourne bientôt, pressé de déposer ses
+richesses. L'embarras de l'insecte est des plus manifestes. Prends
+du mortier, ne pouvais-je m'empêcher de dire en moi-même; prends
+du mortier et achève le magasin. C'est travail de quelques
+instants, et tu auras réservoir profond comme il convient. --
+L'Hyménoptère est d'un autre avis: il approvisionnait, il doit
+approvisionner quand même. Jamais il ne se décidera à quitter la
+brosse à pollen pour la truelle à mortier; jamais il ne suspendra
+la récolte qui l'occupe en ce moment pour se livrer au travail de
+construction dont l'heure n'est pas venue. Il ira plutôt à la
+recherche d'une cellule étrangère, en l'état qu'il désire, et s'y
+introduira pour y loger son miel, dût-il recevoir furieux accueil
+du propriétaire survenant. Il part, en effet, pour tenter
+l'aventure. Je lui souhaite succès, étant moi-même cause de cet
+acte désespéré. Ma curiosité vient de faire d'un honnête ouvrier
+un voleur.
+
+Les choses peuvent prendre tournure encore plus grave, tant est
+inflexible, impérieux, le désir de mettre sans tarder la récolte
+en lieu sûr. La cellule incomplète, dont l'Hyménoptère ne veut pas
+à la place de son propre magasin achevé et garni de miel en
+partie, se trouve parfois, ai-je dit, avec d'autres cellules
+contenant oeuf, pâtée, et closes depuis peu. Dans ce cas, il m'est
+arrivé, mais non toujours, d'assister à ceci. L'insuffisance de la
+cellule inachevée bien reconnue, l'Abeille se met à ronger le
+couvercle de terre fermant l'une des cellules voisines. Avec de la
+salive, elle ramollit un point de l'opercule de mortier, et
+patiemment, atome par atome, elle creuse dans la dure cloison.
+L'opération marche avec une lenteur extrême. Une grosse demi-heure
+se passe avant que la fossette excavée ait l'ampleur nécessaire
+pour recevoir une tête d'épingle. J'attends encore. Puis
+l'impatience me gagne; et bien convaincu que l'Abeille cherche à
+ouvrir le magasin, je me décide à lui venir en aide pour abréger.
+De la pointe du couteau, je fais sauter le couvercle. Avec lui
+vient le couronnement de la cellule, qui reste avec le bord
+fortement ébréché. Dans ma maladresse, d'un vase gracieux j'ai
+fait un mauvais pot égueulé.
+
+J'avais bien jugé: le dessein de l'Hyménoptère était de forcer la
+porte. Voici qu'en effet, sans se préoccuper des brèches de
+l'orifice, l'Abeille s'établit aussitôt à la cellule que je lui ai
+ouverte. À nombreuses reprises, elle y apporte miel et pollen,
+quoique les provisions y soient déjà au grand complet. Enfin dans
+cette cellule, renfermant déjà un oeuf qui n'est pas le sien, elle
+dépose son oeuf; puis elle clôture de son mieux l'embouchure
+égueulée. Donc cette Abeille qui approvisionnait n'a su, n'a pu
+reculer devant l'impossibilité où je l'avais mise de continuer son
+travail à moins d'achever la cellule incomplète remplaçant la
+sienne. Ce qu'elle faisait, elle a persisté à le faire en dépit
+des obstacles. Elle a jusqu'au bout accompli son oeuvre mais par
+les voies les plus absurdes: entrée avec effraction dans le bien
+d'une autre, approvisionnement continué dans un magasin qui déjà
+regorgeait, dépôt de l'oeuf dans une cellule où la vraie
+propriétaire avait déjà pondu, enfin clôture de l'orifice dont les
+brèches réclamaient sérieuses réparations. Quelle meilleure preuve
+désirer de cette pente irrésistible à laquelle obéit l'insecte?
+
+Enfin il est certains actes rapides et consécutifs tellement liés
+l'un à l'autre, que l'exécution du second exige la répétition
+préalable du premier, alors même que celui-ci est devenu inutile.
+J'ai déjà raconté comment le Sphex à ailes jaunes s'obstine à
+descendre seul dans son terrier, après avoir rapproché le Grillon
+que j'ai la malice d'éloigner aussitôt. Ses déconvenues
+multipliées coup sur coup ne le font pas renoncer à la visite
+domiciliaire préalable, visite bien inutile quand il l'a répétée
+pour la dixième, pour la vingtième fois. Le Chalicodome des
+murailles nous montre, sous une autre forme, semblable répétition
+d'un acte sans utilité, mais prélude obligatoire de l'acte qui le
+suit. Quand elle arrive avec sa récolte, l'Abeille fait double
+opération d'emmagasinement. D'abord elle plonge, la tête première,
+dans la cellule pour y dégorger le contenu du jabot; puis elle
+sort et rentre tout aussitôt à reculons pour s'y brosser l'abdomen
+et en faire tomber la charge pollinique. Au moment où l'insecte va
+s'introduire dans la cellule, le ventre premier, je l'écarte
+doucement avec une paille. Le second acte est ainsi empêché.
+L'Abeille recommence le tout, c'est-à-dire plonge encore, la tête
+première au fond de la cellule, bien qu'elle n'ait plus rien à
+dégorger, le jabot venant d'être vidé. Cela fait, c'est le tour
+d'introduire le ventre. À l'instant, je l'écarte de nouveau.
+Reprise de la manoeuvre de l'insecte, toujours la tête en premier
+lieu; reprise aussi de mon coup de paille. Et cela se répète ainsi
+tant que le veut l'observateur. Écarté au moment où il va
+introduire le ventre dans la cellule, l'Hyménoptère vient à
+l'orifice et persiste à descendre chez lui d'abord la tête la
+première. Tantôt la descente est complète, tantôt l'Abeille se
+borne à descendre à demi, tantôt encore il y a simple simulacre de
+descente, c'est-à-dire flexion de la tête dans l'embouchure; mais
+complet ou non, cet acte qui n'a plus de raison d'être, le
+dégorgement du miel étant fini, précède invariablement l'entrée à
+reculons pour le dépôt du pollen. C'est ici presque mouvement de
+machine, dont un rouage ne marche que lorsque a commencé de
+tourner la roue qui le commande.
+
+NOTES
+
+Les Hyménoptères suivants me paraissent nouveaux pour notre faune.
+En voici la description:
+
+CERCERIS ANTONIA. -- H. Fab.
+
+Longueur de 16 à 18 mm. Noir, densément et fortement ponctué.
+Chaperon soulevé en manière de nez, c'est-à-dire formant une
+saillie convexe, large à la base, pointue au bout et semblable à
+la moitié d'un cône coupé dans le sens de sa longueur. Crête entre
+les antennes proéminente. Un trait linaire au-dessus de la crête,
+joues et un gros point derrière chaque oeil, jaunes. Chaperon
+jaune, avec la pointe noire. Mandibules d'un jaune ferrugineux,
+leur extrémité noire. Les 4-5 premiers articles des antennes d'un
+jaune ferrugineux, les autres bruns.
+
+Deux points sur le prothorax, les écailles des ailes et le
+postécusson, jaunes. Premier segment de l'abdomen avec deux taches
+punctiformes. Les quatre segments suivants ayant à leur bord
+postérieur une bande jaune fortement échancrée en triangle, ou
+même interrompue et d'autant plus que le segment occupe un rang
+moins reculé.
+
+Dessous du corps noir. Pattes en entier d'un jaune ferrugineux.
+Ailes légèrement rembrunies à l'extrémité. FEMELLE.
+
+Le mâle m'est inconnu.
+
+Par la coloration, cette espèce se rapproche du _Cerceris
+labiata_, dont elle diffère surtout par la forme du chaperon et
+par sa taille beaucoup plus grande. Observée aux environs
+d'Avignon en juillet. Je dédie cette espèce à ma fille Antonia,
+dont le concours m'a été souvent précieux dans mes recherches
+entomologiques.
+
+CERCERIS JULII. -- H. Fab.
+
+Longueur de 7 à 9 mm. Noir densément et fortement ponctué.
+Chaperon plan. Face couverte d'une fine pubescence argentée. Une
+étroite bande jaune de chaque côté au bord interne des yeux.
+Mandibules jaunes avec leur extrémité brune. Antennes noires en
+dessus, d'un roux pâle en dessous; face inférieure de leur article
+basilaire jaune.
+
+Deux petits points distants sur le prothorax, les écailles des
+ailes et le postécusson, jaunes. Une bande jaune sur le troisième
+segment de l'abdomen, et une autre sur le cinquième; ces deux
+bandes profondément échancrées à leur bord antérieur, la première
+échancrée en demi-cercle, la seconde en triangle.
+
+Dessous du corps entièrement noir. Hanches noires, cuisses
+postérieures en entier noires; celles des deux paires antérieures
+noires à la base, jaunes à l'extrémité. Jambes et tarses jaunes.
+Ailes un peu enfumées. FEMELLE.
+
+Var.: 1° Prothorax sans points jaunes; 2° Deux petits points
+jaunes sur le second segment de l'abdomen; 3° Bande jaune au côté
+interne des yeux plus larges; 4° Chaperon antérieurement bordé de
+jaune.
+
+Le mâle m'est inconnu.
+
+Ce Cerceris, le plus petit de ma région, approvisionne ses larves
+avec des Curculionides de la moindre taille, _Bruchus granarius_
+et _Apion gravidum_. Observé aux environs de Carpentras, où il
+nidifie en septembre, dans le grès tendre, vulgairement _safre_.
+
+BEMBEX JULII. -- H. Fab.
+
+Longueur de 18 à 20 mm. Noir, hérissé de poils blanchâtres sur la
+tête, le thorax et la base du premier segment de l'abdomen. Labre
+allongé, jaune. Chaperon en dos d'âne, formant comme un angle
+trièdre, dont une face, celle du bord antérieur, est en entier
+jaune, tandis que chacune des deux autres est marquée d'une large
+tache rectangulaire noire, contiguë avec sa voisine et formant
+avec celle-ci un chevron; ces deux taches, ainsi que les joues,
+couvertes d'un fin duvet argenté. Joues jaunes ainsi qu'une ligne
+médiane entre les antennes. Bord postérieur des yeux longuement
+marginé de jaune. Mandibules jaunes, brunes à l'extrémité. Les
+deux premiers articles des antennes jaunes en dessous, noirs en
+dessus; les autres noirs.
+
+Prothorax noir, ses côtés et sa tranche dorsale jaunes. Mésothorax
+noir, le point calleux et un petit point de chaque côté, au-dessus
+de la base des pattes intermédiaires, jaunes. Métathorax noir,
+avec deux points jaunes en arrière, et un autre plus large, de
+chaque côté, au-dessus de la base des pattes postérieures. Les
+deux premiers points manquent parfois.
+
+Abdomen en dessus d'un noir brillant; nu, si ce n'est à la base du
+premier segment, qui est hérissé de poils blanchâtres. Tous les
+segments avec une bande transversale ondulée, plus large sur les
+côtés qu'au milieu, et se rapprochant du bord postérieur à mesure
+que le segment est de rang plus reculé. Sur le cinquième segment,
+la bande jaune atteint le bord postérieur. Segment anal jaune,
+noir à la base, hérissé sur toute sa surface dorsale de papilles
+d'un roux ferrugineux, servant de base à des cils. Une rangée de
+pareils tubercules cilifères occupe aussi le bord postérieur du
+cinquième segment. En dessous, l'abdomen est d'un noir brillant,
+avec une tache jaune triangulaire de chaque côté des quatre
+segments intermédiaires.
+
+Hanches noires, cuisses jaunes sur le devant, noires en arrière;
+jambes et tarses jaunes. Ailes transparentes.
+
+MÂLE. -- La tache en chevron du chaperon est plus étroite, ou même
+disparaît entièrement; face alors en entier jaune. Les bandes de
+l'abdomen sont d'un jaune très pâle presque blanc. Le sixième
+segment porte une bande comme les précédents, mais raccourcie et
+souvent réduite à deux points. Le deuxième segment a en dessous
+une carène longitudinale, relevée et spiniforme en arrière. Enfin
+le segment anal porte en dessous une saillie anguleuse assez
+épaisse. Le reste comme dans la femelle.
+
+Cet Hyménoptère se rapproche beaucoup du _Bembex rostrata_ pour la
+taille et la disposition des couleurs noire et jaune. Il en
+diffère surtout par les traits suivants. Le chaperon fait un angle
+trièdre, tandis qu'il est arrondi, convexe, dans les autres
+Bembex. Il présente en outre à sa base une large bande noire en
+chevron, formée de deux taches rectangulaires conjointes et
+veloutées d'un duvet argenté, très brillant sous une incidence
+convenable. Le segment anal est hérissé en dessus de papilles et
+de cils roux; il en est de même du bord postérieur du cinquième
+segment; enfin les mandibules ne sont tachées de noir qu'à
+l'extrémité, tandis que la base est en même temps noire dans le
+_Bembex rostrata_. Les moeurs ne diffèrent pas moins. Le _Bembex
+rostrata_ chasse surtout des Taons; le _Bembex Julii_ ne fait
+jamais gibier de gros Diptères, et s'adresse à des espèces de
+moindre taille, très variables du reste.
+
+Il est fréquent dans les terrains sablonneux des Angles, aux
+environs d'Avignon, et sur la colline d'Orange.
+
+AMMOPHILA JULII -- H. Fab.
+
+Longueur de 16 à 22 mm. Pétiole de l'abdomen composé du premier
+segment et de la moitié du second. Troisième cubitale rétrécie
+vers la radiale. Tête noire avec duvet argenté sur la face.
+Antennes noires. Thorax noir, strié transversalement sur ses trois
+segments, plus fortement sur le prothorax et le mésothorax. Deux
+taches sur les flancs, et une en arrière de chaque côté du
+métathorax, couvertes de duvet argenté. Abdomen nu, brillant.
+Premier segment noir. Deuxième segment rouge dans sa parti
+rétrécie en pétiole et dans sa partie élargie. Troisième segment
+en entier rouge. Les autres d'un beau bleu indigo métallique.
+Pattes noires, avec duvet argenté sur les hanches. Ailes
+légèrement roussâtres. Nidifie en octobre et approvisionne chaque
+cellule de deux médiocres Chenilles.
+
+Se rapproche de l'_Ammophila holosericea_, dont elle a la taille,
+mais en diffère d'une manière nette par la coloration des pattes
+qui toutes sont noires, par sa tête et son thorax beaucoup moins
+velus, enfin par les stries transverses des trois segments du
+thorax.
+
+* * *
+
+Je désire que ces trois Hyménoptères portent le nom de mon fils
+Jules, à qui je les dédie.
+
+«Cher enfant, ravi si jeune à ton amour passionné des fleurs et
+des insectes, tu étais mon collaborateur, rien n'échappait à ton
+regard clairvoyant; pour toi, je devais écrire ce livre, dont les
+récits faisaient ta joie; et tu devais toi-même le continuer un
+jour. Hélas! tu es parti pour une meilleure demeure, ne
+connaissant encore du livre que les premières lignes! Que ton nom
+du moins y figure, porté par quelques-uns de ces industrieux et
+beaux Hyménoptères que tu aimais tant.
+
+«Orange, 3 avril 1879
+
+«J.-H. F.»
+
+
+
+ [1] Village du Gard, en face d'Avignon.
+ [2] Les Scarabées portent aussi le nom d'Ateuchus.
+ [3] Le Gymnopleure pilulaire est un bousier assez
+voisin du Scarabée mais de plus petite taille. Il roule
+comme lui des pilules de bouse ainsi que l'indique son
+nom. Le Gymnopleure est répandu partout, même dans le
+nord; tandis que le Scarabée sacré ne s'écarte guère des
+bords de la Méditerranée.
+ [4] Voir _Mulsant_, Coléoptères de France,
+Lamellicornes.
+ [5] Pour le mémoire complet, consulter _Annales des
+Sciences naturelles_, 2e série, tome XV
+ [6] Les 450 Buprestes exhumés appartiennent aux
+espèces suivantes: _Buprestis octo guttata; B. bifasciata;
+B. pruni; B. tarda; B. biguttata; B. micans; B. flavo
+maculata; B. chrysostigma; B. novem maculata._
+ [7] Voir aux notes la description de cette espèce,
+nouvelle pour l'entomologie.
+ [8] Annales des sciences naturelles, 3e série, tome V.
+ [9] Voir les notes pour la description de cette espèce
+nouvelle.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs entomologiques - Livre I
+by Jean-Henri Fabre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE I ***
+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+*** END: FULL LICENSE ***
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