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+Project Gutenberg's Les possédés, by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les possédés
+
+Author: Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
+
+Translator: Victor Derély
+
+Release Date: October 8, 2005 [EBook #16824]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES POSSÉDÉS ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits (Richard, Mireille,
+Coolmicro and Fred); this text is also available at
+http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
+
+LES POSSÉDÉS
+
+Publication en 1872
+Traduit du russe par Victor Derély en 1886.
+
+
+
+Table des matières
+
+PREMIÈRE PARTIE
+CHAPITRE PREMIER _EN GUISE
+D'INTRODUCTION: QUELQUES DÉTAILS
+BIOGRAPHIQUES CONCERNANT LE TRÈS
+HONORABLE STÉPAN TROPHIMOVITCH
+VERKHOVENSKY._
+CHAPITRE II _LE PRINCE HARRY. -- UNE
+DEMANDE EN MARIAGE._
+CHAPITRE III _LES PÉCHÉS D'AUTRUI._
+CHAPITRE IV _LA BOITEUSE._
+CHAPITRE V _LE TRÈS SAGE SERPENT._
+DEUXIÈME PARTIE
+CHAPITRE PREMIER _LA NUIT._
+CHAPITRE II _LA NUIT (suite)._
+CHAPITRE III _LE DUEL._
+CHAPITRE IV _TOUT LE MONDE DANS
+L'ATTENTE._
+CHAPITRE V _AVANT LA FÊTE._
+CHAPITRE VI _PIERRE STEPANOVITCH SE
+REMUE._
+CHAPITRE VII _CHEZ LES NÔTRES._
+CHAPITRE VIII _LE TZAREVITCH IVAN._
+CHAPITRE IX _UNE PERQUISITION CHEZ
+STEPAN TROPHIMOVITCH._
+CHAPITRE X _LES FLIBUSTIERS. UNE
+MATINÉE FATALE._
+TROISIÈME PARTIE
+CHAPITRE PREMIER _LA FÊTE -- PREMIÈRE
+PARTIE._
+CHAPITRE II _LA FÊTE -- DEUXIÈME
+PARTIE._
+CHAPITRE III _LA FIN D'UN ROMAN._
+CHAPITRE IV _DERNIÈRE RÉSOLUTION._
+CHAPITRE V _LA VOYAGEUSE._
+CHAPITRE VI _UNE NUIT LABORIEUSE._
+CHAPITRE VII _LE DERNIER VOYAGE DE
+STEPAN TROPHIMOVITCH_.
+CHAPITRE VIII _CONCLUSION._
+
+
+
+
+_Quand vous me tueriez, je ne vois nulle trace;_
+_Nous nous sommes égarés, qu'allons-nous faire?_
+_Le démon nous pousse sans doute à travers les champs_
+_Et nous fait tourner en divers sens._
+
+_Combien sont-ils? Où les chasse-t-on?_
+_Pourquoi chantent-ils si lugubrement?_
+_Enterrent-ils un farfadet,_
+_Ou marient-ils une sorcière?_
+
+A. POUCHKINE.
+
+
+
+Or, il y avait là un grand troupeau de pourceaux qui paissaient
+sur la montagne; et les démons Le priaient qu'Il leur permit
+d'entrer dans ces pourceaux, et Il le leur permit. Les démons,
+étant donc sortis de cet homme, entrèrent dans les pourceaux, et
+le troupeau se précipita de ce lieu escarpé dans le lac, et fut
+noyé. Et ceux qui les paissaient, voyant ce qui était arrivé,
+s'enfuirent et le racontèrent dans la ville et à la campagne.
+Alors les gens sortirent pour voir ce qui s'était passé; et étant
+venu vers Jésus, ils trouvèrent l'homme duquel les démons étaient
+sortis, assis aux pieds de Jésus, habillé et dans son bon sens; et
+ils furent saisis de frayeur. Et ceux qui avaient vu ces choses
+leur racontèrent comment le démoniaque avait été délivré.
+
+(_Évangile selon saint Luc_, ch. VIII, 32-27.)
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_EN GUISE D'INTRODUCTION: QUELQUES DÉTAILS BIOGRAPHIQUES
+CONCERNANT LE TRÈS HONORABLE STÉPAN TROPHIMOVITCH VERKHOVENSKY._
+
+I
+
+Pour raconter les événements si étranges survenus dernièrement
+dans notre ville, je suis obligé de remonter un peu plus haut et
+de donner au préalable quelques renseignements biographiques sur
+une personnalité distinguée: le très-honorable Stépan
+Trophimovitch Verkhovensky. Ces détails serviront d'introduction à
+la chronique que je me propose d'écrire.
+
+Je le dirai franchement: Stépan Trophimovitch a toujours tenu
+parmi nous, si l'on peut ainsi parler, l'emploi de citoyen; il
+aimait ce rôle à la passion, je crois même qu'il serait mort
+plutôt que d'y renoncer. Ce n'est pas que je l'assimile à un
+comédien de profession: Dieu m'en préserve, d'autant plus que,
+personnellement, je l'estime. Tout, dans son cas, pouvait être
+l'effet de l'habitude, ou mieux, d'une noble tendance qui, dès ses
+premières années, avait constamment poussé à rêver une belle
+situation civique. Par exemple, sa position de «persécuté» et
+d'»exilé» lui plaisait au plus haut point. Le prestige classique
+de ces deux petits mots l'avait séduit une fois pour toutes; en se
+les appliquant, il se grandissait à ses propres yeux, si bien
+qu'il finit à la longue par se hisser sur une sorte de piédestal
+fort agréable à la vanité.
+
+Je crois bien que, vers la fin, tout le monde l'avait oublié, mais
+il y aurait injustice à dire qu'il fut toujours inconnu. Les
+hommes de la dernière génération entendirent parler de lui comme
+d'un des coryphées du libéralisme. Durant un moment, -- une toute
+petite minute, -- son nom eut, dans certains milieux, à peu près
+le même retentissement que ceux de Tchaadaïeff, de Biélinsky, de
+Granovsky et de Hertzen qui débutait alors à l'étranger.
+Malheureusement, à peine commencée, la carrière active de Stépan
+Trophimovitch s'interrompit, brisée qu'elle fût, disait-il par le
+«tourbillon des circonstances». À cet égard, il se trompait. Ces
+jours-ci seulement j'ai appris avec une extrême surprise, -- mais
+force m'a été de me rendre à l'évidence, -- que, loin d'être en
+exil dans notre province, comme chacun le pensait chez nous,
+Stépan Trophimovitch n'avait même jamais été sous la surveillance
+de la police. Ce que c'est pourtant que la puissance de
+l'imagination! Lui-même crut toute sa vie qu'on avait peur de lui
+en haut lieu, que tous ses pas étaient comptés, toutes ses
+démarches épiées, et que tout nouveau gouverneur envoyé dans notre
+province arrivait de Pétersbourg avec des instructions précises
+concernant sa personne. Si l'on avait démontré clair comme le jour
+au très-honorable Stépan Trophimovitch qu'il n'avait absolument
+rien à craindre, il en aurait été blessé à coup sûr. Et cependant
+c'était un homme fort intelligent...
+
+Revenu de l'étranger, il occupa brillamment vers 1850 une chaire
+de l'enseignement supérieur, mais il ne fit que quelques leçons, -
+- sur les Arabes, si je ne me trompe. De plus, il soutint avec
+éclat une thèse sur l'importance civique et hanséatique qu'aurait
+pu avoir la petite ville allemande de Hanau dans la période
+comprise entre les années 1413 et 1428, et sur les causes obscures
+qui l'avaient empêchée d'acquérir ladite importance. Cette
+dissertation était remplie de traits piquants à l'adresse des
+slavophiles d'alors; aussi devint-il du coup leur bête noire. Plus
+tard, -- ce fut, du reste, après sa destitution et pour montrer
+quel homme l'Université avait perdu en lui, -- il fit paraître,
+dans une revue mensuelle et progressiste, le commencement d'une
+étude très savante sur les causes de l'extraordinaire noblesse
+morale de certains chevaliers à certaine époque. On a dit, depuis,
+que la suite de cette publication avait été interdite par la
+censure. C'est bien possible, vu l'arbitraire effréné qui régnait
+en ce temps-là. Mais, dans l'espèce, le plus probable est que
+seule la paresse de l'auteur l'empêcha de finir son travail. Quant
+à ses leçons sur les Arabes, voici l'incident qui y mit un terme:
+une lettre compromettante, écrite par Stépan Trophimovitch à un de
+ses amis, tomba entre les mains d'un tiers, un rétrograde sans
+doute; celui-ci s'empressa de la communiquer à l'autorité, et
+l'imprudent professeur fut invité à fournir des explications. Sur
+ces entrefaites, justement, on saisit à Moscou, chez deux ou trois
+étudiants, quelques copies d'un poème que Stépan Trophimovitch
+avait écrit à Berlin six ans auparavant, c'est-à-dire au temps de
+sa première jeunesse. En ce moment même j'ai sur ma table l'oeuvre
+en question: pas plus tard que l'an dernier, Stépan Trophimovitch
+m'en a donné un exemplaire autographe, orné d'une dédicace, et
+magnifiquement relié en maroquin rouge. Ce poème n'est pas
+dépourvu de mérite littéraire, mais il me serait difficile d'en
+raconter le sujet, attendu que je n'y comprends rien. C'est une
+allégorie dont la forme lyrico-dramatique rappelle la seconde
+partie de _Faust._ L'an passé, je proposai à Stépan
+Trophimovitch de publier cette production de sa jeunesse, en lui
+faisant observer qu'elle avait perdu tout caractère dangereux. Il
+refusa avec un mécontentement visible. L'idée que son poème était
+complètement inoffensif lui avait déplu, et c'est même à cela que
+j'attribue la froideur qu'il me témoigna pendant deux mois. Eh
+bien, cet ouvrage qu'il n'avait pas voulu me laisser publier ici,
+on l'inséra peu après dans un recueil révolutionnaire édité à
+l'étranger, et, naturellement, sans en demander la permission à
+l'auteur. Cette nouvelle inquiéta d'abord Stépan Trophimovitch: il
+courut chez le gouverneur et écrivit à Pétersbourg une très noble
+lettre justificative qu'il me lut deux fois, mais qu'il n'envoya
+point, faute de savoir à qui l'adresser. Bref, durant tout un
+mois, il fut en proie à une vive agitation. J'ai néanmoins la
+conviction que, dans l'intime de son être, il était profondément
+flatté. Il avait réussi à se procurer un exemplaire du recueil, et
+ce volume ne le quittait pas, -- du moins, la nuit; pendant le
+jour Stépan Trophimovitch le cachait sous un matelas, et il
+défendait même à sa servante de refaire son lit. Quoiqu'il
+s'attendît d'instant en instant à voir arriver un télégramme,
+l'amour-propre satisfait perçait dans toute sa manière d'être.
+Aucun télégramme ne vint. Alors il se réconcilia avec moi, ce qui
+atteste l'extraordinaire bonté de son coeur doux et sans rancune.
+
+II
+
+Je ne nie absolument pas son martyre. Seulement, je suis convaincu
+aujourd'hui qu'il aurait pu, en donnant les explications
+nécessaires, continuer tout à son aise ses leçons sur les Arabes.
+Mais l'ambition de jouer un rôle le tenta, et il mit un
+empressement particulier à se persuader une fois pour toutes que
+sa carrière était désormais brisée par le «tourbillon des
+circonstances». Au fond, la vraie raison pour laquelle il
+abandonna l'enseignement public fut une proposition que lui fit à
+deux reprises et en termes fort délicats Barbara Pétrovna, femme
+du lieutenant général Stavroguine: cette dame, puissamment riche,
+pria Stépan Trophimovitch de vouloir bien diriger en qualité de
+haut pédagogue et d'ami le développement intellectuel de son fils
+unique. Inutile de dire qu'à cette place étaient attachés de
+brillants honoraires. Quand il reçut pour la première fois ces
+ouvertures, Stépan Trophimovitch était encore à Berlin, et venait
+justement de perdre sa première femme. Celle-ci était une
+demoiselle de notre province, jolie, mais fort légère, qu'il avait
+épousée avec l'irréflexion de la jeunesse. L'insuffisance de
+ressources pour subvenir aux besoins du ménage, et d'autres causes
+d'une nature plus intime, rendirent cette union très malheureuse.
+Les deux conjoints se séparèrent, et, trois ans après, madame
+Verkhovensky mourut à Paris, laissant à son époux un fils de cinq
+ans, «fruit d'un premier amour joyeux et sans nuages encore»,
+comme s'exprimait un jour devant moi Stépan Trophimovitch. On se
+hâta d'expédier le baby en Russie, où il fut élevé par des tantes
+dans un coin perdu du pays. Cette fois Verkhovensky déclina les
+offres de Barbara Pétrovna, et, moins d'un an après avoir enterré
+sa première femme, il épousa en secondes noces une taciturne
+Allemande de Berlin. D'ailleurs, un autre motif encore le décida à
+refuser l'emploi de précepteur: la renommée d'un professeur très
+célèbre alors l'empêchait de dormir, et il aspirait à entrer au
+plus tôt en possession d'une chaire d'où il pût, lui aussi,
+prendre son vol vers la gloire. Et voilà que maintenant ses ailes
+étaient coupées! À ce déboire s'ajouta la mort prématurée de sa
+seconde femme. Il n'avait plus alors aucune raison pour se dérober
+aux insistances de Barbara Pétrovna, d'autant plus que cette dame
+lui portait des sentiments vraiment affectueux. Disons le
+franchement, Barbara Pétrovna lui ouvrait les bras, il s'y
+précipita. Qu'on n'aille point toutefois donner à mes paroles un
+sens bien éloigné de ma pensée: pendant les vingt ans que dura la
+liaison de ces deux êtres si remarquables, ils ne furent unis que
+par le lien le plus fin et le plus délicat.
+
+D'autres considérations encore agirent sur l'esprit de Stépan
+Trophimovitch pour lui faire accepter la place de précepteur.
+D'abord, le très-petit bien laissé par sa première femme était
+situé tout à côté du superbe domaine de Skvorechniki que les
+Stavroguine possédaient aux environs de notre ville. Et puis, dans
+le silence du cabinet, n'ayant pas à compter avec les mille
+assujettissements de l'existence universitaire, il pourrait
+toujours se consacrer à la science, enrichir de profondes
+recherches la littérature nationale. S'il ne réalisa pas cette
+partie de son programme, par contre il put, pendant tout le reste
+de sa vie, être, selon l'expression du poète, le «reproche
+incarné». Cette attitude, Stépan Trophimovitch la conservait même
+au club, en s'asseyant devant une table de jeu. Il était à peindre
+alors. Toute sa personne semblait dire: «Eh bien, oui, je joue aux
+cartes! À qui la faute? Qui est-ce qui m'a réduit à cela? Qui est-
+ce qui a brisé ma carrière? Allons, périsse la Russie!» Et
+noblement il coupait avec du coeur.
+
+La vérité, c'est qu'il adorait le tapis vert. Dans les derniers
+temps surtout, cette passion lui attira fréquemment des scènes
+désagréables avec Barbara Pétrovna, d'autant plus qu'il perdait
+toujours. Du reste, j'aurai l'occasion de revenir là-dessus. Je
+remarquerai seulement ici que Stépan Trophimovitch avait de la
+conscience (du moins quelquefois), aussi était-il souvent triste.
+Trois ou quatre fois par an il lui prenait des accès de «chagrin
+civique», c'est-à-dire tout bonnement d'hypocondrie, cependant
+nous usions entre nous de la première dénomination qui plaisait
+davantage à la générale Stavroguine Plus tard, outre cela, il
+s'adonna aussi au champagne; toutefois Barbara Pétrovna sut
+toujours le préserver des inclinations vers tout penchant trivial.
+Assurément, il avait besoin d'une tutelle, car il était parfois
+très étrange. Au milieu de la plus noble tristesse, il se mettait
+tout à coup à rire de la façon la plus vulgaire. À de certains
+moments, il s'exprimait sur son propre compte en termes
+humoristiques, ce qui contrariait vivement Barbara Pétrovna, femme
+imbue des traditions classiques et constamment guidée dans son
+mécénatisme par des vues d'ordre supérieur. Cette grande dame eut
+durant vingt ans une influence capitale sur son pauvre ami. Il
+faudrait parler un peu d'elle, c'est ce que je vais faire.
+
+III
+
+Il y a des amitiés bizarres. Deux amis voudraient presque s'entre-
+dévorer, et ils passent toute leur vie ainsi sans pouvoir se
+séparer l'un de l'autre. Bien plus, celui des deux qui romprait la
+chaîne en deviendrait malade tout le premier et peut-être en
+mourrait. Plus d'une fois, et souvent à la suite d'un entretien
+intime avec Barbara Pétrovna, Stépan Trophimovitch, bondissant de
+dessus son divan, se mit à frapper le mur à coups de poing.
+
+Je n'exagère rien: un jour même, dans un de ces transports
+furieux, il déplâtra la muraille. On me demandera peut-être
+comment un semblable détail est parvenu à ma connaissance. Je
+pourrais répondre que la chose s'est passée sous mes yeux, je
+pourrais dire que, nombre de fois, Stépan Trophimovitch a sangloté
+sur mon épaule, tandis qu'avec de vives couleurs il me peignait
+tous les dessous de son existence. Mais voici ce qui arrivait
+d'ordinaire après ces sanglots: le lendemain il se fût volontiers
+crucifié de ses propres mains pour expier son ingratitude; il se
+hâtait de me faire appeler ou accourait lui-même chez moi, à seule
+fin de m'apprendre que Barbara Pétrovna était «un ange d'honneur
+et de délicatesse, et lui tout opposé». Non content de verser ces
+confidences dans mon sein, il en faisait part à l'intéressée elle-
+même, et ce dans des épîtres fort éloquentes signées de son nom en
+toutes lettres. «Pas plus tard qu'hier, confessait-il, j'ai
+raconté à un étranger que vous me gardiez par vanité, que vous
+étiez jalouse de mon savoir et de mes talents, que vous me
+haïssiez, mais que vous n'osiez manifester ouvertement cette haine
+de peur d'être quittée par moi, ce qui nuirait à votre réputation
+littéraire. En conséquence, je me méprise, et j'ai résolu de me
+donner la mort; j'attends de vous un dernier mot qui décidera de
+tout», etc., etc. On peut se figurer, d'après cela, où en arrivait
+parfois dans ses accès de nervosisme ce quinquagénaire d'une
+innocence enfantine. Je lus moi-même un jour une de ces lettres.
+Il l'avait écrite à la suite d'une querelle fort vive, quoique née
+d'une cause futile. Je fus épouvanté et je le conjurai de ne pas
+envoyer ce pli.
+
+-- Il le faut... c'est plus honnête... c'est un devoir... je
+mourrai, si je ne lui avoue pas tout, tout! répondit-il avec
+exaltation, et il resta sourd à toutes mes instances.
+
+La différence entre Barbara Pétrovna et lui, c'est que la générale
+n'aurait jamais envoyé une pareille lettre. Il est vrai que Stépan
+Trophimovitch aimait passionnément à noircir du papier. Alors
+qu'elle et lui habitaient la même maison, il lui écrivait jusqu'à
+deux fois par jour dans ses crises nerveuses. Je sais de bonne
+source qu'elle lisait toujours ces lettres avec la plus grande
+attention, même quand elle en recevait deux en vingt-quatre
+heures. Ensuite, elle les serrait dans une cassette spéciale; de
+plus, elle en prenait note dans sa mémoire. Puis, après avoir
+laissé son ami sans réponse pendant tout un jour, lorsque Barbara
+Pétrovna le revoyait, elle lui montrait le visage le plus
+tranquille, comme s'il ne s'était rien passé de particulier entre
+eux. Peu à peu elle le dressa si bien, que lui-même n'osait plus
+parler de l'incident de la veille, il se bornait à la regarder
+furtivement dans les yeux. Mais elle n'oubliait rien, tandis que
+Stépan Trophimovitch, rassuré par le calme de la générale,
+oubliait parfois trop vite. Souvent, le même jour, s'il arrivait
+des amis et qu'on bût du champagne, il riait, folâtrait comme un
+écolier. Quel regard venimeux elle dardait probablement sur lui
+dans ces moments-là! Et il ne s'en apercevait pas! Au bout de huit
+jours, d'un mois, de six mois, elle lui rappelait à brûle-
+pourpoint telle expression de telle lettre, puis la lettre tout
+entière, avec toutes les circonstances. Aussitôt il rougissait de
+honte, et son trouble se traduisait ordinairement par une légère
+attaque de cholérine.
+
+En effet, Barbara Pétrovna se prenait très souvent à le haïr.
+Mais, chose qu'il ne remarqua jamais, elle avait fini par le
+regarder comme son enfant, sa création, on pourrait même dire son
+acquisition; il était devenu la chair de sa chair, et si elle le
+gardait, l'entretenait, ce n'était pas seulement parce qu'elle
+était «jalouse de ses talents». Oh! combien devaient la blesser de
+telles suppositions! Un amour intense se mêlait en elle à la
+haine, à la jalousie et au mépris qu'elle éprouvait sans cesse à
+l'égard de Stépan Trophimovitch. Pendant vingt-deux ans elle
+l'entoura de soins, veilla sur lui avec la sollicitude la plus
+infatigable. Dès que se trouvait en jeu la réputation littéraire,
+scientifique ou civique de son ami, Barbara Pétrovna perdait le
+sommeil. Elle l'avait inventé, et elle croyait elle-même la
+première à son invention. Il était pour elle quelque chose comme
+un rêve. Mais, en revanche, elle exigeait beaucoup de lui, parfois
+même elle le traitait en esclave. Elle était rancunière à un degré
+incroyable...
+
+IV
+
+Au mois de mai 1855, on apprit à Skvorechniki le décès du
+lieutenant général Stavroguine. Sans doute Barbara Pétrovna ne
+pouvait pas regretter beaucoup le défunt, car, depuis quatre ans,
+les deux époux vivaient séparés l'un de l'autre pour cause
+d'incompatibilité d'humeur, et la femme servait une pension au
+mari. (En dehors de son traitement, le lieutenant général ne
+possédait que cent cinquante âmes; toute la fortune, y compris le
+domaine de Skvorechniki, appartenait à Barbara Pétrovna, fille
+unique d'un riche fermier des boissons.) Néanmoins, elle reçut une
+forte secousse de cet événement imprévu et se retira tout à fait
+du monde. Naturellement, Stépan Trophimovitch fut en permanence
+auprès d'elle.
+
+Le printemps déployait toutes ses magnificences; les putiets
+fleuris remplissaient l'air de leur parfum; les dernières heures
+du jour prêtaient à la nature un charme particulièrement poétique.
+Chaque soir les deux amis se retrouvaient au jardin, et, jusqu'à
+la tombée de la nuit, assis sous une charmille, ils se confiaient
+leurs sentiments et leurs idées. Sous l'impression du changement
+intervenu dans sa destinée, Barbara Pétrovna parlait plus que de
+coutume; son coeur semblait chercher celui de son ami. Ainsi se
+passèrent plusieurs soirées. Une supposition étrange se présenta
+tout à coup à l'esprit de Stépan Trophimovitch: «Cette veuve
+inconsolable n'a-t-elle pas des vues sur moi? N'attend-elle pas de
+moi une demande en mariage à l'expiration de son deuil?» Pensée
+cynique, mais plus on est cultivé, plus on est enclin aux pensées
+de ce genre, par cela seul que le développement de l'intelligence
+permet d'embrasser une plus grande variété de points de vue. En
+examinant cette conjecture, il la trouva assez vraisemblable et
+devint songeur: «Certes, la fortune est immense, mais...» Le fait
+est que Barbara Pétrovna n'avait rien d'une beauté: c'était une
+femme grande, jaune, osseuse, dont le visage démesurément allongé
+offrait quelque analogie avec une tête de cheval. Stépan
+Trophimovitch hésitait de plus en plus et souffrait cruellement de
+ne pouvoir prendre un parti. Deux fois même son irrésolution lui
+arracha des larmes (il pleurait assez facilement). Le soir, sous
+la charmille, son visage exprimait, comme malgré lui, un mélange
+de tendresse, de moquerie, de fatuité et d'arrogance. Ces jeux de
+physionomie sont indépendants de la volonté, et ils se remarquent
+d'autant mieux que l'homme est plus noble. Dieu sait ce qu'il en
+était au fond, mais il est probable que Stépan Trophimovitch se
+faisait quelque illusion sur la nature du sentiment né dans l'âme
+de Barbara Pétrovna. Elle n'aurait pas échangé son nom de
+Stavroguine contre celui de Verkhovensky, quelque glorieux que fût
+ce dernier. Peut-être n'était-ce de sa part qu'un amusement
+féminin, peut-être obéissait-elle tout bonnement à ce besoin de
+flirter, si naturel aux dames dans certains cas.
+
+Il est à supposer que la veuve ne tarda pas à lire dans le coeur
+de son ami. Elle ne manquait pas de pénétration, et il était
+quelquefois fort ingénu. Quoi qu'il en soit, les soirées se
+passaient comme de coutume, les causeries étaient toujours aussi
+poétiques et aussi intéressantes. Un jour, à l'approche de la
+nuit, après un entretien plein d'animation et de charme, la
+générale et le précepteur, échangeant une chaleureuse poignée de
+main se séparèrent à l'entrée du pavillon où logeait Stépan
+Trophimovitch. Chaque été, il transportait ses pénates dans ce
+petit bâtiment qui faisait presque partie du jardin. Rentré chez
+lui, il se mit à la fenêtre pour fumer un cigare, mais à peine
+s'était-il approché de la croisée qu'un léger bruit le fit soudain
+tressaillir. Il retourna la tête et aperçut devant lui Barbara
+Pétrovna. Il n'y avait pas cinq minutes qu'ils s'étaient quittés.
+Le visage jaune de la générale avait pris une teinte bleuâtre, un
+frémissement presque imperceptible agitait ses lèvres serrées.
+Pendant dix seconde elle garda le silence, fixant sur Stépan
+Trophimovitch un regard d'une dureté implacable, puis de sa bouche
+sortirent ces quelques mots murmurés rapidement:
+
+-- Jamais je ne vous pardonnerai cela!
+
+Dix ans plus tard, quand il me raconta cette histoire à voix basse
+et après avoir d'abord fermé les portes, il me dit qu'il était
+resté pétrifié de stupeur; il avait tellement perdu l'usage de ses
+sens qu'il ne vit ni n'entendit Barbara Pétrovna quitter la
+chambre. Comme jamais dans la suite elle ne fit la moindre
+allusion à cet incident, il fut toujours porté à croire qu'il
+avait été le jouet d'une hallucination due à un état morbide.
+Supposition d'autant plus admissible que, cette nuit même, il
+tomba malade et fut souffrant pendant quinze jours, ce qui mit
+fort à propos un terme aux entrevues dans le jardin.
+
+V
+
+Le costume que Stépan Trophimovitch porta toute sa vie, était une
+invention de Barbara Pétrovna. Cette tenue élégante et
+caractéristique mérite d'être mentionnée: redingote noire à longs
+pans, boutonnée presque jusqu'en haut; chapeau mou à larges bords
+(en été c'était un chapeau de paille); cravate de batiste blanche
+à grand noeud et à bouts flottants; canne à pomme d'argent. Stépan
+Trophimovitch se rasait la barbe et les moustaches, il laissait
+tomber sur ses épaules ses cheveux châtains qui ne commencèrent à
+blanchir un peu que dans les derniers temps. Jeune, il était, dit-
+on, extrêmement beau. Dans sa vieillesse il avait encore, à mon
+avis, un air assez imposant avec sa haute taille, sa maigreur et
+sa chevelure mérovingienne. À la vérité, un homme de cinquante-
+trois ans ne peut pas s'appeler un vieillard. Mais, par une sorte
+de coquetterie civique, loin de chercher à se rajeunir, il aurait
+plus volontiers posé pour le patriarche.
+
+Dans les premières années, ou, pour mieux dire, durant la première
+moitié de son existence chez Barbara Pétrovna, Stépan
+Trophimovitch pensait toujours à composer un ouvrage. Plus tard
+nous l'entendîmes souvent répéter: «Mon travail est prêt, mes
+matériaux sont réunis, et je ne fais rien! Je ne puis me mettre à
+l'oeuvre!» En prononçant ces mots, il inclinait douloureusement sa
+tête sur sa poitrine. Un tel aveu de son impuissance devait
+ajouter encore à notre respect pour ce martyr chez qui la
+persécution avait tout tué!
+
+Vers 1860, Barbara Pétrovna, voulant produire son ami sur un
+théâtre digne de lui, l'emmena à Pétersbourg. Elle-même d'ailleurs
+désirait se rappeler à l'attention du grand monde où elle avait
+vécu autrefois. Ils passèrent un hiver presque entier dans la
+capitale, mais sans atteindre aucun des résultats espérés. Les
+anciennes connaissances avec qui Barbara Pétrovna essaya de
+renouer des relations accueillirent très froidement ses avances,
+ou même ne les accueillirent pas du tout. De dépit, la générale se
+jeta dans les «idées nouvelles», elle songea à fonder une revue et
+donna des soirées auxquelles elle invita les gens de lettres. En
+même temps elle organisa des séances littéraires destinées à
+mettre en évidence le talent de Stépan Trophimovitch. Mais, hélas!
+le libéral de 1840 n'était plus dans le mouvement. En vain, pour
+complaire à la jeune génération, reconnut-il que la religion était
+un mal et l'idée de patrie une absurdité ridicule, ces concessions
+ne le préservèrent pas d'un fiasco lamentable. Le malheureux
+conférencier ayant eu l'audace de déclarer qu'il préférait de
+beaucoup Pouchkine à une paire de bottes, il n'en fallut pas plus
+pour déchaîner contre lui une véritable tempête de sifflets et de
+clameurs injurieuses. Bref, on le conspua comme le plus vil des
+rétrogrades. Sa douleur fut telle en se voyant traiter de la
+sorte, qu'il fondit en larmes avant même d'être descendu de
+l'estrade.
+
+Décidément il n'y avait rien à faire à Pétersbourg. La générale et
+son ami revinrent à Skvorechniki.
+
+VI
+
+Peu après Barbara Pétrovna envoya Stépan Trophimovitch «se
+reposer» à l'étranger. Il partit avec joie. «Là je vais
+ressusciter!» s'écriait-il, «là je me reprendrai enfin à la
+science!» Mais dès ses premières lettres reparut la note désolée.
+«Mon coeur est brisé», écrivait-il à Barbara Pétrovna, «je ne puis
+rien oublier! Ici, à Berlin, tout me rappelle mon passé, mes
+premières ivresses et mes premiers tourments. Où est-elle? Où
+sont-elles maintenant toutes deux? Qu'êtes-vous devenus, anges
+dont je ne fus jamais digne? Où est mon fils, mon fils bien-aimé?
+Enfin, moi-même, où suis-je? Que suis-je devenu, moi jadis fort
+comme l'acier, inébranlable comme un roc, pour qu'un Andréieff
+puisse briser mon existence en deux?» etc., etc. Depuis la
+naissance de son fils bien-aimé, Stépan Trophimovitch ne l'avait
+vu qu'une seule fois, c'était pendant son dernier séjour à
+Pétersbourg où l'enfant, devenu un jeune homme, se préparait à
+entrer à l'Université. Pierre Stépanovitch, comme je l'ai dit,
+avait été élevé chez ses tantes dans le gouvernement de O..., à
+sept cents verstes de Skvorechniki (Barbara Pétrovna faisait les
+frais de son entretien). Quant à Andréieff, c'était un marchand de
+notre ville; il devait encore quatre cents roubles à Stépan
+Trophimovitch, qui lui avait vendu le droit de faire des coupes de
+bois dans son bien sur une étendue de quelques dessiatines.
+Quoique Barbara Pétrovna n'eût pas plaint les subsides à son ami
+en l'envoyant à Berlin, celui-ci comptait bien toucher ces quatre
+cents roubles avant son départ: il en avait sans doute besoin pour
+quelques dépenses secrètes, et peu s'en fallut qu'il ne pleurât,
+lorsque Andréieff le pria d'attendre un mois. D'ailleurs le
+marchand était parfaitement fondé à demander un répit, car, sur le
+désir de Stépan Trophimovitch qui n'osait avouer certain découvert
+à la générale, il avait fait le premier versement six mois avant
+l'échéance obligatoire.
+
+Dans la seconde lettre reçue de Berlin le thème s'était modifié:
+«Je travaille douze heures par jour (s'il travaillait seulement
+onze heures! grommela en lisant ces mots Barbara Pétrovna), je
+fouille les bibliothèques, je compulse, je prends des notes, je
+fais des courses: je suis allé voir des professeurs. J'ai
+renouvelé connaissance avec l'excellente famille Doundasoff. Que
+Nadejda Nikolaïevna est charmante encore à présent! Elle vous
+salue. Son jeune mari et ses trois neveux sont à Berlin. Je passe
+les soirées avec la jeunesse, nous causons jusqu'au lever du jour.
+Ce sont presque des soirées athéniennes, mais seulement au point
+de vue de la délicatesse et de l'élégance. Tout y est noble: on
+fait de la musique, on rêve la rénovation de l'humanité, on
+s'entretient de la beauté éternelle...» etc., etc.
+
+-- Ce ne sont que des contes à dormir debout! décida Barbara
+Pétrovna en serrant cette lettre dans sa cassette, -- si les
+soirées athéniennes se prolongent jusqu'au lever du jour, il ne
+donne pas douze heures au travail. Était-il ivre quand il a écrit
+cela? Et cette Doundasoff, comment ose-t-elle m'envoyer des
+saluts? Du reste, qu'il se promène!
+
+Mais il ne se promena pas longtemps; au bout de quatre mois il n'y
+tint plus et raccourut en toute hâte à Skvorechniki. Certains
+hommes sont aussi attachés à leur niche que les chiens
+d'appartement.
+
+VII
+
+Dès lors commença une période d'accalmie qui dura près de neuf
+années consécutives. Les explosions nerveuses et les sanglots sur
+mon épaule se reproduisaient à intervalles réguliers sans altérer
+notre bonheur. Je m'étonne que Stépan Trophimovitch n'ait pas pris
+du ventre à cette époque. Son nez seulement rougit un peu, ce qui
+ajouta à la débonnaireté de sa physionomie. Peu à peu se forma
+autour de lui un cercle d'amis qui, du reste, ne fut jamais bien
+nombreux. Quoique Barbara Pétrovna ne s'occupât guère de nous,
+néanmoins nous la reconnaissions tous pour notre patronne. Après
+la leçon reçue à Pétersbourg, elle s'était fixée définitivement en
+province; l'hiver elle habitait sa maison de ville, l'été son
+domaine suburbain. Jamais elle ne jouit d'une influence aussi
+grande que durant ces sept dernières années, c'est-à-dire jusqu'à
+l'avènement du gouverneur actuel. Le prédécesseur de celui-ci,
+notre inoubliable Ivan Osipovitch, était le proche parent de la
+générale Stavroguine, qui lui avait autrefois rendu de grands
+services. La gouvernante sa femme tremblait à la seule pensée de
+perdre les bonnes grâces de Barbara Pétrovna. À l'instar de
+l'auguste couple, toute la société provinciale témoignait la plus
+haute considération à la châtelaine de Skvorechniki.
+Naturellement, Stépan Trophimovitch bénéficiait, par ricochet, de
+cette brillante situation. Au club où il était beau joueur et
+perdait galamment, il avait su s'attirer l'estime de tous, quoique
+beaucoup ne le regardassent que comme un «savant». Plus tard,
+lorsque Barbara Pétrovna lui eut permis de quitter sa maison, nous
+fûmes encore plus libres. Nous nous réunissions chez lui deux fois
+la semaine, cela ne manquait pas d'agrément, surtout quand il
+offrait du champagne. Le vin était fourni par Andréieff dont j'ai
+parlé plus haut. Barbara Pétrovna réglait la note tous les six
+mois, et d'ordinaire les jours de payement étaient des jours de
+cholérine.
+
+Le plus ancien membre de notre petit cercle était un employé
+provincial nommé Lipoutine, grand libéral, qui passait en ville
+pour athée. Cet homme n'était plus jeune; il avait épousé en
+secondes noces une jolie personne passablement dotée; de plus, il
+avait trois filles déjà grandelettes. Toute sa famille était
+maintenue par lui dans la crainte de Dieu, et gouvernée
+despotiquement. D'une avarice extrême, il avait pu, sur ses
+économies d'employé, s'acheter une petite maison et mettre encore
+de l'argent de côté. Son caractère inquiet et l'insignifiance de
+sa situation bureaucratique étaient cause qu'on avait peu de
+considération pour lui; la haute société ne le recevait pas. En
+outre, Lipoutine était très cancanier, ce qui, plus d'une fois,
+lui avait valu de sévères corrections. Mais, dans notre groupe, on
+appréciait son esprit aiguisé, son amour de la science et sa
+gaieté maligne. Quoique Barbara Pétrovna ne l'aimât point, il
+trouvait pourtant moyen de capter sa bienveillance.
+
+Elle n'aimait pas non plus Chatoff, qui ne fit partie de notre
+cercle que dans la dernière année. Chatoff était un ancien
+étudiant, exclu de l'Université à la suite d'une «manifestation».
+Dans son enfance, il avait été l'élève de Stépan Trophimovitch. La
+naissance l'avait fait serf de Barbara Pétrovna; il était en effet
+le fils d'un valet de chambre de la générale Stavroguine, et
+celle-ci l'avait comblé de bontés. Elle ne l'aimait pas à cause de
+sa fierté et de son ingratitude; ce qu'elle ne pouvait lui
+pardonner, c'était de n'être pas venu la trouver aussitôt après
+son expulsion de l'Université. Elle lui écrivit alors et n'obtint
+pas même une réponse. Plutôt que de s'adresser à Barbara Pétrovna,
+il préféra accepter un préceptorat chez un marchand civilisé, et
+il accompagna à l'étranger la famille de cet homme. À vrai dire,
+sa position était moins celle d'un précepteur que d'un menin,
+mais, à cette époque, Chatoff avait un très vif désir de visiter
+l'Europe. Les enfants avaient aussi une gouvernante: c'était une
+intrépide demoiselle russe, qui était entrée dans la maison à la
+veille même du voyage; on l'avait engagée sans doute parce qu'elle
+ne demandait pas cher. Au bout de deux mois, le marchand la mit à
+la porte à cause se de ses «idées indépendantes». Chatoff suivit
+la gouvernante et, peu après, l'épousa à Genève. Ils vécurent
+ensemble pendant trois semaines, puis ils se quittèrent comme des
+gens qui n'attachent aucune importance au lien conjugal;
+d'ailleurs, la pauvreté des deux époux dut être pour quelque chose
+dans cette prompte séparation. Demeuré seul, Chatoff erra
+longtemps en Europe, vivant Dieu sait de quoi. On dit qu'il
+décrotta les bottes sur la voie publique, et que, dans un port de
+mer, il fut employé comme homme de peine. Il y a un an, nous le
+vîmes enfin revenir dans notre ville. Il se mit en ménage avec une
+vieille tante qu'il enterra un mois après. Sa soeur Dacha, élevée
+comme lui par les soins de Barbara Pétrovna, continuait à habiter
+la maison de la générale qui la traitait presque en fille
+adoptive; il avait fort peu de rapports avec elle. Dans notre
+cercle, il gardait le plus souvent un morne silence, mais, de
+temps à autre, quand on touchait à ses principes, il éprouvait une
+irritation maladive qui lui faisait perdre toute retenue de
+langage. «Si l'on veut discuter avec Chatoff, il faut commencer
+par le lier», disait parfois, en plaisantant, Stépan
+Trophimovitch, qui cependant l'aimait. À l'étranger, les anciennes
+convictions socialistes de Chatoff s'étaient radicalement
+modifiées sur plusieurs points, et il avait donné aussitôt dans
+l'excès contraire. Il était de ces Russes qu'une idée forte
+quelconque frappe soudain, annihilant du même coup chez eux toute
+faculté de résistance. Jamais ils ne parviennent à réagir contre
+elle, ils y croient passionnément et passent le reste de leur vie
+comme haletants sous une pierre qui leur écrase la poitrine.
+L'extérieur rébarbatif de Chatoff répondait tout à fait à ses
+convictions: c'était un homme de vingt-sept ou vingt-huit ans,
+petit, blond, velu, avec des épaules larges, de grosses lèvres, un
+front ridé, des sourcils blancs et très touffus. Ses yeux avaient
+une expression farouche, et il les tenait toujours baissés comme
+si un sentiment de honte l'eût empêché de les lever. Sur sa tête
+se dressait un épi de cheveux rebelle à tous les efforts du
+peigne. «Je ne m'étonne plus que sa femme l'ait lâché» dit un jour
+Barbara Pétrovna, après l'avoir considéré attentivement. Malgré
+son excessive pauvreté, il s'habillait le plus proprement
+possible. Ne voulant point recourir à son ancienne bienfaitrice,
+il vivait de ce que Dieu lui envoyait, et travaillait chez des
+marchands quand il en trouvait l'occasion. Une fois, il fut sur le
+point de partir en voyage pour le compte d'une maison de commerce,
+mais il tomba malade au moment de se mettre en route. On
+imaginerait difficilement l'excès de misère que cet homme était
+capable de supporter sans même y penser. Lorsqu'il fut rétabli,
+Barbara Pétrovna lui envoya cent roubles sous le voile de
+l'anonyme. Chatoff découvrit néanmoins d'où lui venait cet argent;
+après réflexion, il se décida à l'accepter, et alla remercier la
+générale. Elle fit un accueil très cordial au visiteur qui,
+malheureusement, s'en montra fort peu digne. Muet, les yeux fixés
+à terre, un sourire stupide sur les lèvres, il écouta pendant cinq
+minutes ce que Barbara Pétrovna lui disait; puis, sans même la
+laisser achever, il se leva brusquement, salua d'un air gauche et
+tourna les talons. La démarche qu'il venait d'accomplir était, à
+ses yeux, le comble de l'humiliation. Dans son trouble, il heurta
+par mégarde un meuble de prix, une petite table à ouvrage en
+marqueterie, qu'il fit choir et qui se brisa sur le parquet. Cette
+circonstance s'ajouta encore à la confusion de Chatoff, et il
+était plus mort que vif lorsqu'il sortit de la maison. Plus tard,
+Lipoutine lui reprocha amèrement de n'avoir pas repoussé avec
+mépris ces cent roubles, et, -- chose pire, -- d'être allé
+remercier l'insolente aristocrate qui les lui avait envoyés.
+C'était au bout de la ville que demeurait Chatoff; il vivait seul,
+et les visites lui déplaisaient, même quand le visiteur était l'un
+des nôtres. Il était très assidu aux soirées de Stépan
+Trophimovitch, qui lui prêtait des journaux et des livres.
+
+À ces réunions assistait aussi un certain Virguinsky, jeune homme
+d'une trentaine d'années, marié comme Chatoff; mais à cela
+s'arrêtait la ressemblance entre eux. Virguinsky était d'un
+caractère extrêmement doux, et possédait une sérieuse instruction
+qu'il devait en grande partie à lui-même. Pauvre employé, il avait
+à sa charge la tante et la soeur de sa femme; ces dames étaient
+toutes trois fort entichées des principes nouveaux; du reste, il
+suffisait qu'une idée quelconque fût admise dans les cercles
+progressistes de la capitale, pour qu'elles l'adoptassent aussitôt
+sans plus ample examen. Madame Virguinsky exerçait dans notre
+ville la profession de sage-femme; jeune fille, elle avait
+longtemps habité Pétersbourg. Quant à son mari, c'était un homme
+d'une pureté de coeur peu commune, et j'ai rarement rencontré chez
+quelqu'un une plus honnête chaleur d'âme. «Jamais, jamais je ne
+renoncerai à ces sereines espérances», me disait-il avec des yeux
+rayonnants. Lorsque Virguinsky vous parlait des «sereines
+espérances», il baissait toujours la voix, comme s'il vous eût
+confié quelque secret. Son extérieur était fort chétif: assez
+grand mais très fluet, il avait les épaules étroites, les cheveux
+extrêmement clairsemés et d'une nuance roussâtre. Quand Stépan
+Trophimovitch raillait certaines de ses idées, il prenait très
+bien ces plaisanteries et trouvait souvent des réponses dont la
+solidité embarrassait son contradicteur.
+
+Au sujet de Virguinsky courait un bruit malheureusement trop
+fondé. À ce qu'on racontait, moins d'un an après son mariage sa
+femme lui avait brusquement déclaré qu'elle le mettait à la
+retraite et qu'elle le remplaçait par Lébiadkine. Ce dernier,
+arrivé depuis peu dans notre ville où il se donnait faussement
+pour un ancien capitaine d'état-major, était, comme on le vit par
+la suite, un personnage fort sujet à caution. Il ne savait que
+friser ses moustaches, boire, et débiter toutes les sottises qui
+lui passaient par la tête. Cet homme eut l'indélicatesse d'aller
+s'installer chez les Virguinsky, et, non content de se faire
+donner par eux le vivre et le couvert, il en vint même à regarder
+du haut de sa grandeur le maître de la maison. On prétendait qu'en
+apprenant son remplacement, Virguinsky avait dit à sa femme: «Ma
+chère, jusqu'à présent je n'avais eu pour toi que de l'amour,
+maintenant je t'estime», mais il est douteux que cette parole
+romaine ait été réellement prononcée; suivant une autre version
+plus croyable, le malheureux époux aurait, au contraire, pleuré à
+chaudes larmes. Quinze jours après le remplacement, toute la
+famille alla, avec des connaissances, prendre le thé dans un bois
+voisin de la ville. On organisa un petit bal champêtre; Virguinsky
+manifestait une gaieté fiévreuse, il prit part aux danses, mais
+tout à coup, sans querelle préalable, au moment où son successeur
+exécutait une fantaisie cavalier seul, il le saisit des deux mains
+par les cheveux et se mit à lui secouer violemment la tête; en
+même temps, il pleurait et poussait des cris furieux. Le géant
+Lébiadkine eut si peur qu'il ne se défendit même pas et se laissa
+houspiller sans presque souffler mot. Mais lorsque son ennemi eut
+lâché prise, il montra toute la susceptibilité d'un galant homme
+qui vient de subir un traitement indigne. Virguinsky passa la nuit
+suivante aux genoux de sa femme, lui demandant un pardon qu'il
+n'obtint point, parce qu'il ne consentit pas à aller faire des
+excuses à Lébiadkine. Le capitaine d'état-major disparut peu
+après, et ne revint chez nous que dans les derniers temps,
+ramenant avec lui sa soeur. J'aurai à parler plus loin des visées
+qu'il se mit dès lors à poursuivre. On comprend que le pauvre
+Virguinsky ait cherché une distraction dans notre société. Jamais,
+du reste, il ne causait avec nous de ses affaires domestiques. Une
+fois seulement, comme lui et moi revenions ensemble de chez Stépan
+Trophimovitch, il laissa échapper une vague allusion à son
+infortune conjugale, mais pour s'écrier aussitôt après en me
+saisissant la main:
+
+Ce n'est rien, c'est seulement un cas particulier, cela ne gêne en
+rien l'«oeuvre commune»!
+
+Notre petit cercle recevait aussi des visiteurs d'occasion, tels
+que le capitaine Kartouzoff et le Juif Liamchine. Ce dernier était
+employé à la poste, il possédait un grand talent de pianiste; en
+outre, il imitait à merveille le bruit du tonnerre, les
+grognements du cochon, les cris d'une femme en couche et les
+vagissements d'un nouveau-né. Sa présence était un élément de
+gaieté dans nos réunions.
+
+CHAPITRE II
+
+_LE PRINCE HARRY. -- UNE DEMANDE EN MARIAGE._
+
+I
+
+Il existait sur la terre un être à qui Barbara Pétrovna n'était
+pas moins attachée qu'à Stépan Trophimovitch: c'était son fils
+unique, Nicolas Vsévolodovitch Stavroguine. Il avait huit ans
+lorsque sa mère le confia aux soins d'un précepteur. Rendons
+justice à Stépan Trophimovitch: il sut se faire aimer de son
+élève. Tout son secret consistait en ce que lui-même était un
+enfant. Il ne me connaissait pas encore à cette époque; or, comme
+toute sa vie il eut besoin d'un confident, il n'hésita pas à
+investir de ce rôle le petit garçon, dès que celui-ci eût atteint
+sa dixième ou sa onzième année. La plus franche intimité s'établit
+entre eux, nonobstant la différence des âges et des situations.
+Plus d'une fois, Stépan Trophimovitch éveilla son jeune ami, à
+seule fin de lui révéler, avec des larmes dans les yeux, les
+amertumes dont il était abreuvé, ou bien encore il lui découvrait
+quelque secret domestique sans songer que cette manière d'agir
+était très blâmable. Ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre
+et pleuraient. L'enfant savait que sa mère l'aimait beaucoup; la
+payait-il de retour? j'en doute. Elle lui parlait peu et ne le
+contrariait guère, mais elle le suivait constamment des yeux, et
+il éprouvait toujours une sorte de malaise en sentant ce regard
+attaché sur lui. Pour tout ce qui concernait l'instruction et
+l'éducation de son fils, Barbara Pétrovna s'en remettait
+pleinement à Stépan Trophimovitch, car, dans ce temps-là, elle le
+voyait encore à travers ses illusions. Il est à croire que le
+maître détraqua plus ou moins le système nerveux de son élève.
+Quand, à l'âge se seize ans, Nicolas Vsévolodovitch fut envoyé au
+lycée, c'était un adolescent débile et pâle dont la douceur et
+l'humeur rêveuse avaient quelque chose d'étrange. (Plus tard il se
+distingua par une force physique extraordinaire.) En tout cas, on
+fit bien de séparer les deux amis; peut-être même aurait-on dû
+prendre cette mesure plus tôt.
+
+Pendant les deux premières années de son séjour au lycée, le jeune
+homme revint passer ses vacances à Skvorechniki. Lorsque Barbara
+Pétrovna se fut rendue à Pétersbourg avec Stépan Trophimovitch, il
+assista à quelques unes des soirées littéraires qui avaient lieu
+chez elle. Parlant peu, tranquille et timide comme autrefois, il
+se bornait à écouter et à observer. Son ancienne affection pour
+Stépan Trophimovitch ne semblait pas refroidie, mais elle était
+devenue moins expansive. Après avoir terminé ses études, il entra
+au service militaire, sur le désir de Barbara Pétrovna. Bientôt on
+le fit passer dans un des plus brillants régiments de la garde à
+cheval. Il n'alla point montrer son uniforme à sa mère, et ne lui
+écrivit que rarement. Barbara Pétrovna ne lésinait point sur les
+envois d'argent, bien que l'abolition du servage eût tout d'abord
+réduit de moitié son revenu. Du reste, les économies faites par
+elle depuis de longues années avaient fini par former un capital
+assez rondelet. Elle s'intéressait vivement aux succès de son fils
+dans la haute société pétersbourgeoise. C'était en quelque sorte
+la revanche de ses ambitions déçues. Elle était heureuse de se
+dire que les portes dont elle n'avait pu franchir le seuil
+s'ouvraient toutes grandes devant ce jeune officier riche et plein
+d'avenir. Mais des bruits assez étranges ne tardèrent pas à
+arriver aux oreilles de Barbara Pétrovna: à en croire ces récits,
+Nicolas Vsévolodovitch avait brusquement commencé une existence de
+folies. Ce n'était pas qu'il jouât ou s'adonnât outre mesure à la
+boisson; non, on signalait seulement chez lui des excentricités
+sauvages, on parlait de gens écrasés par ses chevaux; on lui
+reprochait un procédé féroce à l'égard d'une dame de la bonne
+société qu'il avait outragée publiquement après avoir eu des
+relations intimes avec elle. Il y avait même quelque chose de
+particulièrement ignoble dans cette affaire. De plus, on le
+dépeignait comme un bretteur cherchant noise à tout le monde,
+insultant les gens pour le plaisir de les insulter. L'inquiétude
+s'empara de la générale. Stépan Trophimovitch lui assura qu'une
+organisation trop riche devait nécessairement jeter sa gourme, que
+la mer avait ses orages, et que tout cela ressemblait à la
+jeunesse du prince Harry que Shakespeare nous représente faisant
+la noce en compagnie de Falstaff, de Poins et de mistress Quickly.
+Cette fois, loin de traiter de «sornettes» les paroles de son ami,
+comme elle avait coutume de le faire depuis quelque temps, Barbara
+Pétrovna, au contraire, les écouta très volontiers; elle se les
+fit expliquer avec plus de détails et lut même très attentivement
+l'immortel ouvrage du tragique anglais. Mais cette lecture ne lui
+procura aucun apaisement: les analogies signalées par Stépan
+Trophimovitch ne la frappèrent point. Voulant être fixée sur la
+conduite de son fils, elle écrivit à Pétersbourg, et attendit
+fiévreusement la réponse à ses lettres. Le courrier lui apporta
+bientôt les plus fâcheuses nouvelles: le prince Harry avait eu,
+presque coup sur coup, deux duels dans lesquels tous les torts se
+trouvaient de son côté; il avait tué roide l'un de ses
+adversaires, blessé l'autre grièvement, et, à raison de ces faits,
+il allait passer en conseil de guerre. L'affaire se termina par sa
+dégradation et son envoi comme simple soldat dans un régiment
+d'infanterie; encore usa-t-on d'indulgence à son égard.
+
+En 1863, ayant eu l'occasion de se distinguer, Nicolas
+Vsévolodovitch fut décoré et promu sous-officier; peu après on lui
+rendit même l'épaulette. Durant tout ce temps, Barbara Pétrovna
+expédia à la capitale peut-être cent lettres, pleines de
+supplications et d'humbles prières: le cas était trop exceptionnel
+pour qu'elle ne rabattît pas un peu de son orgueil. À peine
+réintégré dans son grade, le jeune homme s'empressa de donner sa
+démission, mais il ne revint pas à Skvorechniki, et cessa
+complètement d'écrire à sa mère. On apprit enfin, par voie
+indirecte, qu'il était encore à Pétersbourg, seulement il ne
+voyait plus du tout la société qu'il fréquentait autrefois; on
+aurait dit qu'il se cachait. À force de recherches, on découvrit
+qu'il vivait dans un monde étrange; il s'était acoquiné au rebut
+de la population pétersbourgeoise, à des employés faméliques, à
+d'anciens militaires toujours ivres et n'ayant d'autre ressource
+qu'une mendicité plus ou moins déguisée; il visitait les
+misérables familles de ces gens là, passait les jours et les nuits
+dans d'obscurs taudis, et ne prenait plus aucun soin de sa
+personne; apparemment cette existence lui plaisait. Sa mère ne
+recevait de lui aucune demande d'argent; il vivait sur le revenu
+du petit bien que son père lui avait laissé et que, disait-on, il
+avait affermé à un Allemand de la Saxe. Finalement, Barbara
+Pétrovna le supplia de revenir auprès d'elle, et le prince Harry
+fit son apparition dans notre ville. C'est alors que je le vis
+pour la première fois, auparavant je ne le connaissais que de
+réputation.
+
+C'était un fort beau jeune homme de vingt-cinq ans, et j'avoue que
+son extérieur ne répondit nullement à mon attente. Je m'étais
+figuré Nicolas Vsévolodovitch comme une sorte de bohème débraillé,
+aux traits flétris par le vice et les excès alcooliques. Je
+trouvai au contraire en lui le gentleman le plus correct que
+j'eusse jamais rencontré; sa mise ne laissait absolument rien à
+désirer, et ses façons étaient celles d'un monsieur habitué à
+vivre dans le meilleur monde. Il n'y eut pas que moi de surpris,
+la ville entière partagea mon étonnement, car chacun chez nous
+connaissait déjà toute la biographie de M. Stavroguine. Son
+arrivée mit en révolution tous les coeurs féminins; il eut parmi
+nos dames des admiratrices et des ennemies, mais les unes et les
+autres raffolèrent de lui. Il plaisait à celles-ci parce qu'il y
+avait peut-être un affreux secret dans son existence, et à celles-
+là parce qu'il avait positivement tué quelqu'un. De plus, on le
+trouvait fort instruit; à la vérité, il n'était pas nécessaire de
+posséder un grand savoir pour exciter notre admiration, mais,
+outre cela, il jugeait avec un bon sens remarquable les diverses
+questions courantes. Je note ce point comme une particularité
+curieuse: presque dès le premier jour, tous chez nous
+s'accordèrent à reconnaître en lui un homme extrêmement sensé. Il
+était peu causeur, élégant sans recherche, et d'une modestie
+étonnante, ce qui ne l'empêchait pas d'être plus hardi et plus sûr
+de soi que personne. Nos fashionables lui portaient envie et
+s'effaçaient devant lui. Son visage me frappa aussi: il avait des
+cheveux très noirs, des yeux clairs d'une sérénité et d'un calme
+peu communs, un teint blanc et délicat, des dents semblables à des
+perles, et des lèvres qui rivalisaient avec le corail. Cette tête
+faisait l'effet d'un beau portrait, et cependant il y avait en
+elle un je ne sais quoi de repoussant. On disait qu'elle avait
+l'air d'un masque. D'une taille assez élevée, Nicolas
+Vsévolodovitch passait pour un homme exceptionnellement vigoureux.
+Barbara Pétrovna le considérait avec orgueil, mais à ce sentiment
+se mêlait toujours de l'inquiétude. Pendant un semestre, il vécut
+tranquillement chez nous; strict observateur des lois de
+l'étiquette provinciale, il allait dans le monde où il ne
+paraissait guère s'amuser; il avait ses grandes et ses petites
+entrées chez le gouverneur, qui était son parent du côté paternel.
+Mais, au bout de six mois, le fauve se révéla tout à coup.
+
+Affable et hospitalier, notre cher Ivan Osipovitch était plutôt
+fait pour être maréchal de la noblesse au bon vieux temps, que
+gouverneur à une époque comme la nôtre. On avait coutume de dire
+que ce n'était pas lui qui gouvernait la province, mais Barbara
+Pétrovna. Mot plus méchant que juste, car, malgré la considération
+dont toute la société l'entourait, la générale avait depuis
+plusieurs années abdiqué toute action sur la marche des affaires
+publiques, et maintenant elle ne s'occupait plus que de ses
+intérêts privés. Deux ou trois ans lui suffirent pour faire rendre
+à son domaine à peu près ce qu'il rapportait avant l'émancipation
+des paysans. Le besoin d'amasser, de thésauriser, avait remplacé
+chez elle les aspirations poétiques de jadis. Elle éloigna même
+Stépan Trophimovitch de sa personne en lui permettant de louer un
+appartement dans une autre maison (depuis longtemps lui-même
+sollicitait cette permission sous divers prétextes).
+
+Nous tous qui avions nos habitudes chez la générale, nous
+comprenions que son fils lui apparaissait maintenant comme une
+nouvelle espérance, comme un nouveau rêve. Sa passion pour lui
+datait de l'époque où le jeune homme avait obtenu ses premiers
+succès dans la société pétersbourgeoise, et elle était devenue
+plus ardente encore à partir du moment où il avait été cassé de
+son grade. Mais en même temps Barbara Pétrovna avait évidemment
+peur de Nicolas Vsévolodovitch, et, devant lui, son attitude était
+presque celle d'une esclave. Ce qu'elle craignait, elle-même
+n'aurait pu le préciser, c'était quelque chose d'indéterminé et de
+mystérieux. Souvent elle regardait Nicolas à la dérobée, comme si
+elle eût cherché sur son visage une réponse à des questions qui la
+tourmentaient... et tout à coup la bête féroce sortit ses griffes.
+
+II
+
+Brusquement, sans rime ni raison, notre prince fit à diverses
+personnes deux ou trois insolences inouïes. Cela ne ressemblait à
+rien, ne s'expliquait par aucun motif, et dépassait de beaucoup
+les gamineries ordinaires que peut se permettre un jeune écervelé.
+Un des doyens les plus considérés de notre club, Pierre Pavlovitch
+Gaganoff, homme âgé et ancien fonctionnaire, avait contracté
+l'innocente habitude de dire à tout propos d'un ton de colère:
+«Non, on ne me mène pas par le nez!» Un jour, au club, dans un
+groupe composé de gens qui n'étaient pas non plus les derniers
+venus, il lui arriva de répéter sa phrase favorite. Au même
+instant, Nicolas Vsévolodovitch qui se trouvait un peu à l'écart
+et à qui personne ne s'adressait, s'approcha du vieillard, le
+saisit par le nez, et, le tirant avec force, l'obligea à faire
+ainsi deux ou trois pas à sa suite. Il n'avait aucune raison d'en
+vouloir à M. Gaganoff. On aurait pu ne voir là qu'une simple
+espièglerie d'écolier, espièglerie impardonnable, il est vrai;
+cependant les témoins de cette scène racontèrent plus tard qu'au
+cours de l'opération la physionomie du jeune homme était rêveuse,
+«comme s'il avait perdu l'esprit». Mais ce fut longtemps après que
+cette circonstance revint à la mémoire, et donna à réfléchir. Sur
+le moment, on ne remarqua que l'attitude de Nicolas Vsévolodovitch
+dans l'instant qui suivit l'offense faite par lui à Pierre
+Pavlovitch: il comprenait très bien l'acte qu'il venait de
+commettre, et, loin d'en éprouver aucune confusion, il souriait
+avec une gaieté maligne, rien en lui n'indiquait le moindre
+repentir. L'incident provoqua un vacarme indescriptible. Un
+cercle, d'où partaient des exclamations indignées, s'était formé
+autour du coupable. Celui-ci, sans répondre à personne, se
+contentait d'observer tous ces visages dont les bouches
+s'ouvraient pour proférer des cris. À la fin, fronçant le sourcil,
+il s'avança d'un pas ferme vers Gaganoff:
+
+-- Vous m'excuserez, naturellement... Je ne sais pas, en vérité,
+comment cette idée m'est venue tout à coup... une bêtise...
+murmura-t-il à la hâte d'un air vexé.
+
+Cette façon cavalière de s'excuser équivalait à une nouvelle
+insulte. Les vociférations redoublèrent. Nicolas Vsévolodovitch
+haussa les épaules et sortit.
+
+Tout cela était fort bête en même temps que de la dernière
+inconvenance. Calculé et prémédité, comme à première vue il
+semblait l'être, l'insolent procédé dont Pierre Pavlovitch avait
+été victime était un outrage rejaillissant sur toute notre
+société. Ainsi en jugea l'opinion publique. Le club commença par
+rejeter de son sein M. Stavroguine, dont l'exclusion fut votée à
+l'unanimité; ensuite, on se décida à adresser une plainte au
+gouverneur: Son Excellence était priée, -- en attendant le
+dénouement que cette affaire pourrait recevoir devant les
+tribunaux, -- d'user immédiatement des pouvoirs administratifs à
+elle confiés, pour mettre à la raison un querelleur et un bretteur
+de la capitale, dont les agissements brutaux compromettaient la
+tranquillité de tous les gens comme il faut de notre ville. On
+ajoutait avec une pointe de causticité que M. Stavroguine lui-même
+n'était peut-être pas au-dessus des lois. Cette phrase était une
+allusion maligne à l'influence présumée de Barbara Pétrovna sur le
+gouverneur. Celui-ci se trouvait alors absent, mais on savait
+qu'il reviendrait bientôt: il était allé dans une localité voisine
+tenir sur les fonts baptismaux l'enfant d'une jeune et jolie
+veuve, que son mari, en mourant, avait laissée dans une situation
+intéressante. En attendant, on fit à l'offensé Pierre Pavlovitch
+une véritable ovation: on lui prodigua les poignées de mains et
+les embrassades, toute la ville l'alla voir; on songea même à lui
+offrir un banquet par souscription, et l'on ne renonça à cette
+idée que sur ses instantes prières; peut-être aussi les
+organisateurs de la manifestation finirent-ils par comprendre
+qu'après tout il n'y avait pas lieu de tant glorifier un homme
+parce qu'on l'avait mené par le nez.
+
+Et pourtant comment cela était-il arrivé? Comment cela avait-il pu
+arriver? Chose digne de remarque, personne chez nous n'attribuait
+à la folie l'acte étrange de Nicolas Vsévolodovitch. Donc, on
+croyait que, même en possession de sa raison, il était capable de
+se conduire ainsi. De mon côté, aujourd'hui encore je ne sais
+comment expliquer le fait, bien qu'un événement survenu peu après
+ait paru en fournir une explication satisfaisante. J'ajouterai
+que, quatre ans plus tard, Nicolas Vsévolodovitch, discrètement
+questionné par moi à ce sujet, répondit en fronçant le sourcil:
+«Oui, je n'étais pas très bien à cette époque.» Mais n'anticipons
+pas.
+
+Je ne fus pas peu étonné non plus du débordement de haine qui
+alors se produisit partout contre «le querelleur et bretteur de la
+capitale». On voulait absolument voir dans son cas un affront fait
+de propos délibéré à la société tout entière. Évidemment cet homme
+n'avait rallié autour de lui aucune sympathie, et s'était au
+contraire aliéné tout le monde, mais comment cela? Jusqu'à
+l'affaire du club, il n'avait eu de querelle avec personne,
+n'avait offensé âme qui vive, s'était toujours montré d'une
+politesse irréprochable. Je suppose qu'on le haïssait à cause de
+son orgueil. Nos dames elles-mêmes, qui avaient commencé par
+l'adorer, criaient maintenant contre lui encore plus que les
+hommes.
+
+Barbara Pétrovna était consternée. Elle avoua plus tard à Stépan
+Trophimovitch qu'elle avait prévu cela longtemps en avance, que
+chaque jour, depuis six mois, elle s'attendait précisément à
+quelque incartade de ce genre. Aveu remarquable dans la bouche
+d'une mère. --»Voilà le commencement!» pensait-elle frissonnante.
+Le lendemain de l'incident survenu au club, elle décida qu'elle
+aurait un entretien avec son fils, mais, malgré son caractère
+résolu, la pauvre femme ne pouvait s'empêcher de trembler. Après
+une nuit sans sommeil, elle alla tout au matin conférer avec
+Stépan Trophimovitch, et pleura chez lui, elle qui n'avait jamais
+pleuré devant personne. Elle voulait que Nicolas lui dit au moins
+quelque chose, daignât s'expliquer. Nicolas, toujours si poli et
+si respectueux avec sa mère, l'écouta pendant quelque temps d'un
+air maussade, mais très sérieusement; tout à coup il se leva, lui
+baisa la main et sortit sans répondre un mot. Comme par un fait
+exprès, le soir de ce même jour eut lieu un nouveau scandale, qui,
+sans avoir à beaucoup près la gravité du premier, accrut encore
+l'irritation d'un public déjà très mal disposé.
+
+Cette fois ce fut notre ami Lipoutine qui écopa. Il arriva chez
+Nicolas Vsévolodovitch au moment où celui-ci venait d'avoir son
+explication avec sa mère: ce jour-là l'employé donnait une petite
+soirée pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sa femme,
+et il venait prier M. Stavroguine de lui faire l'honneur d'y
+assister. Depuis longtemps, Barbara Pétrovna était désolée de voir
+que son fils aimait surtout à fréquenter les gens de bas étage,
+mais elle n'osait lui adresser aucune observation à ce sujet. Il
+n'était pas encore allé chez Lipoutine, quoiqu'il se fût déjà
+rencontré avec lui. Dans la circonstance présente, il n'eut pas de
+peine à deviner pourquoi on lui faisait la politesse d'une
+invitation: en sa qualité de libéral, Lipoutine était enchanté du
+scandale de la veille, et il estimait qu'il fallait procéder ainsi
+à l'égard des notabilités du club. Nicolas Vsévolodovitch sourit
+et promit d'aller chez l'employé.
+
+Il trouva là une société nombreuse et peu choisie, mais pleine
+d'entrain. Lipoutine, qui ne recevait que deux fois par an, ne
+regardait pas à la dépense dans ces rares occasions. Stépan
+Trophimovitch, le plus considérable des invités, n'avait pu venir
+parce qu'il était malade. Le thé, l'eau-de-vie et les
+rafraîchissements d'usage figuraient en aussi grande abondance
+qu'on pouvait le désirer; les joueurs occupaient trois tables, et
+la jeunesse dansait au piano en attendant le souper. Nicolas
+Vsévolodovitch engagea la maîtresse de la maison, charmante petite
+dame que cet honneur intimida fort; ils firent deux tours
+ensemble; puis le jeune homme s'assit à côté de madame Lipoutine,
+se mit à causer avec elle et l'égaya par sa conversation.
+Remarquant enfin combien elle était jolie quand elle riait, il la
+saisit tout à coup par la taille, et, à trois reprises, devant
+tout le monde, la baisa amoureusement sur les lèvres. Épouvantée,
+la pauvre femme s'évanouit. Nicolas Vsévolodovitch prit son
+chapeau et s'approcha du mari qui avait perdu la tête au milieu de
+la confusion générale; en le regardant, lui-même se troubla. «Ne
+vous fâchez pas», murmura-t-il rapidement, et il sortit. Lipoutine
+courut après lui, le rejoignit dans l'antichambre, lui donna sa
+pelisse et le reconduisit cérémonieusement jusqu'au bas de
+l'escalier. Mais cette histoire, au fond relativement innocente,
+eut le lendemain un épilogue assez drôle qui, par la suite, valut
+à Lipoutine la réputation d'un homme très perspicace.
+
+À dix heures du matin, sa servante Agafia arriva à la maison de
+Barbara Pétrovna. C'était une fille de trente ans, au visage
+vermeil et aux allures très décidées. Elle demanda instamment à
+voir Nicolas Vsévolodovitch en personne, disant que son maître
+l'avait chargé d'une commission pour lui. Quoique le jeune homme
+eût fort mal à la tête, il ne laissa pas de la recevoir. Le hasard
+fit que la générale assista à l'entretien.
+
+-- Serge Vasilitch, commença bravement Agafia, m'a chargée de
+vous remettre ses salutations et de m'informer de votre santé: il
+désire savoir si vous avez bien dormi et comment vous vous trouvez
+depuis la soirée d'hier.
+
+Nicolas Vsévolodovitch sourit.
+
+-- Tu présenteras mes saluts et mes remerciements à ton maître;
+tu lui diras aussi de ma part, Agafia, qu'il est l'homme le plus
+intelligent de toute la ville.
+
+-- Quant à cela, reprit plus hardiment encore la servante, il m'a
+ordonné de vous répondre qu'il n'a pas besoin que vous le lui
+appreniez, et qu'il vous souhaite la même chose.
+
+-- Bah! Mais comment a-t-il pu savoir ce que je te dirais?
+
+-- Je ne sais pas de quelle manière il l'a deviné, mais j'étais
+déjà loin de la maison quand il a couru après moi tête nue:
+«Agafiouchka, me dit-il, si par hasard on t'ordonne de dire à ton
+maître qu'il est l'homme le plus intelligent de toute la ville, ne
+manque pas de répondre aussitôt: Nous le savons très bien nous-
+mêmes, et nous vous souhaitons la même chose...»
+
+III
+
+Enfin eut lieu aussi une explication avec le gouverneur. À peine
+de retour de la ville, notre cher Ivan Osipovitch dut prendre
+connaissance de la plainte déposée au nom du club. Sans doute il
+fallait faire quelque chose, mais quoi? Notre aimable vieillard se
+trouvait assez embarrassé, car lui-même n'était pas sans avoir une
+certaine peur de son jeune parent. À la fin pourtant, il s'arrêta
+à la combinaison suivante: agir sur Nicolas Vsévolodovitch pour le
+décider à présenter au club ainsi qu'à l'offensé des excuses
+satisfaisantes, écrites même, au besoin, puis lui insinuer en
+douceur qu'il ferait bien de nous quitter, d'entreprendre, par
+exemple, un voyage d'agrément en Italie ou dans tout autre pays de
+l'Europe. Le jeune homme qui, comme membre de la famille, avait
+accès dans toute la maison, fut cette fois reçu à la salle. Un
+employé de confiance, Alexis Téliatnikoff, était assis devant une
+table, dans un coin, et décachetait les dépêches. Dans la pièce
+suivante, près de la fenêtre la plus rapprochée de la porte de la
+salle, se trouvait un colonel gros et bien portant qui, de passage
+dans notre ville, était venu faire visite à son ami et ancien
+camarade Ivan Osipovitch. Ce militaire tournait le dos à la salle
+et lisait le _Golos: _évidemment il ne s'occupait pas de ce qui se
+passait derrière lui. Le gouverneur commença à voix basse un
+discours hésitant et quelque peu confus. Nicolas, assis près du
+vieillard, l'écoutait avec une physionomie qui n'avait rien
+d'aimable; pâle, les yeux baissés, il fronçait les sourcils comme
+un homme qui lutte contre une violente souffrance.
+
+-- Votre coeur, Nicolas, est bon et noble, dit entre autres choses
+le gouverneur, -- vous êtes un homme fort instruit, vous avez vécu
+dans la haute société, et, ici même, jusqu'à présent, votre
+conduite pouvait être citée en exemple; vous faisiez le bonheur
+d'une mère que nous aimons tous... Et voici que maintenant tout
+prend un aspect énigmatique et inquiétant pour tout le monde! Je
+vous parle comme un ami de votre famille, comme un vieillard qui
+vous porte un sincère intérêt, comme un parent dont le langage ne
+peut offenser... Dites-moi, qu'est-ce qui vous pousse à commettre
+ces excentricités en dehors de toutes les règles et de toutes les
+conventions sociales? Que peuvent dénoter ces frasques, pareilles
+à des actes de démence?
+
+Nicolas écoutait avec colère et impatience. Soudain une expression
+narquoise passa dans ses yeux.
+
+-- Soit, je vais vous le dire, répondit-il d'un air maussade, et,
+après avoir jeté un regard derrière lui, il se pencha à l'oreille
+du gouverneur. Alexis Téliatnikoff fit trois pas vers la fenêtre,
+et le colonel toussa derrière son journal. Le pauvre Ivan
+Osipovitch sans défiance se hâta de tendre l'oreille; il était
+extrêmement curieux. Et alors se produisit quelque chose
+d'impossible, mais dont, malheureusement, il n'y avait pas moyen
+de douter. Au moment où le vieillard s'attendait à recevoir la
+confidence d'un secret intéressant, il sentit tout à coup la
+partie supérieure de son oreille happée par les dents de Nicolas
+et serrée avec assez de force entre les mâchoires du jeune homme.
+Il se mit à trembler, le souffle s'arrêta dans son gosier.
+
+-- Nicolas, qu'est-ce que cette plaisanterie? gémit-il
+machinalement, d'une voix qui n'était plus sa voix naturelle.
+
+Alexis et le colonel n'avaient encore eu le temps de rien
+comprendre, d'ailleurs ils ne voyaient pas bien ce qui se passait,
+et jusqu'à la fin ils crurent à une conversation confidentielle
+entre les deux hommes. Cependant le visage désespéré du gouverneur
+les inquiéta. Ils se regardèrent l'un l'autre avec de grands yeux,
+ne sachant s'ils devaient s'élancer au secours du vieillard, comme
+cela était convenu, ou s'il fallait attendre encore un peu.
+Nicolas remarqua peut-être leur hésitation, et ses dents serrèrent
+plus fort que jamais l'oreille d'Ivan Osipovitch.
+
+-- Nicolas, Nicolas! gémit de nouveau celui-ci, -- allons... la
+plaisanterie a assez duré...
+
+Encore un moment, et sans doute le pauvre homme serait mort de
+peur; mais le scélérat eut pitié de sa victime et lâcha prise. Le
+vieillard qui avait été dans des transes mortelles pendant toute
+une longue minute eut une attaque à la suite de cette scène. Une
+demi-heure après, Nicolas fut arrêté, emmené au corps de garde et
+enfermé dans une cellule spéciale, à la porte de laquelle on plaça
+un factionnaire muni d'instructions très rigoureuses. Cette mesure
+sévère contrastait avec la douceur habituelle de notre aimable
+gouverneur, mais il était si fâché qu'il ne craignit pas d'en
+assumer la responsabilité, au risque d'exaspérer Barbara Pétrovna.
+À la nouvelle de l'arrestation de son fils, cette dame entra dans
+une violente colère et se rendit aussitôt chez Ivan Osipovitch,
+décidée à réclamer de lui des explications immédiates.
+L'étonnement fut grand en ville, quand on apprit que le gouverneur
+avait refusé de la recevoir; elle-même croyait rêver.
+
+Et enfin tout s'expliqua! À deux heures de l'après-midi, le
+prisonnier, qui jusqu'alors était resté fort calme et même avait
+dormi, commença soudain à faire du tapage; il asséna de furieux
+coups de poing contre la porte, arracha par un effort presque
+surhumain le grillage en fer placé devant l'étroite fenêtre de sa
+cellule, brisa la vitre et se mit les mains en sang. L'officier de
+garde accourut avec ses hommes pour maîtriser le forcené, mais, en
+pénétrant dans la casemate, on s'aperçut qu'il était en proie à un
+accès de _delirium tremens_ des mieux caractérisés, et on le
+transporta chez sa mère. Cet événement fut une révélation. Les
+trois médecins de notre ville émirent l'avis que les facultés
+mentales du malade étaient peut-être altérées depuis trois jours
+déjà, et que, durant ce laps de temps, ses actes, tout en offrant
+l'apparence de l'intentionnalité et même de la ruse, avaient pu
+être accomplis en dehors de la volonté et du jugement; les faits,
+du reste, confirmaient cette manière de voir. La conclusion qui
+ressortait de là, c'est que Lipoutine avait montré plus de
+sagacité que tout le monde. Ivan Osipovitch, homme délicat et
+sensible, fut fort confus, mais sa conduite prouvait que lui aussi
+avait cru Nicolas Vsévolodovitch capable de commettre en état de
+raison les actes les plus insensés. Au club, on eut honte de
+s'être si fort échauffé contre un irresponsable, et l'on s'étonna
+que nul n'ait songé à la seule explication possible de toutes ces
+étrangetés. Naturellement, il y eut aussi des sceptiques, mais ils
+ne tardèrent pas à être débordés par le courant de l'opinion
+générale.
+
+Nicolas garda le lit pendant plus de deux mois. Un célèbre médecin
+de Moscou fut appelé en consultation; toute la ville alla voir
+Barbara Pétrovna. Elle pardonna. Au printemps, comme son fils
+était tout à fait rétabli, elle lui proposa de partir pour
+l'Italie, ce à quoi il consentit sans soulever la moindre
+objection. Le jeune homme montra la même docilité lorsque sa mère
+l'engagea à aller dire adieu à ses connaissances et à profiter de
+cette occasion pour présenter des excuses là où il y avait lieu de
+le faire. Sur ce point encore, il céda de très bonne grâce. On sut
+au club que chez Pierre Pavlovitch Gaganoff, il s'était expliqué
+dans les termes les plus délicats avec ce dernier et l'avait
+laissé entièrement satisfait. Durant cette tournée de visites,
+Nicolas fut très sérieux et même un peu sombre. Partout on le
+reçut avec toutes les apparences de l'intérêt, mais partout aussi
+on se sentait gêné et l'on était bien aise de savoir qu'il allait
+en Italie. Lorsqu'il vint prendre congé d'Ivan Osipovitch, le
+vieillard versa des larmes, mais ne put se résoudre à l'embrasser,
+même au moment des derniers adieux. À la vérité, plusieurs chez
+nous restaient convaincus que le vaurien s'était simplement moqué
+de toute notre population et que sa maladie n'avait été qu'une
+frime. Nicolas passa également chez Lipoutine.
+
+-- Dites-moi, lui demanda-t-il, -- comment avez-vous pu deviner à
+l'avance ce que je dirais de votre intelligence et charger Agafia
+d'une réponse _ad hoc?_
+
+-- Parce que je vous considère, moi aussi, comme un homme
+intelligent, fit en riant Lipoutine, -- je pouvais par conséquent
+prévoir votre réponse.
+
+-- La coïncidence n'en est pas moins remarquable. Mais pourtant
+permettez: ainsi vous me considériez comme un homme intelligent,
+et non comme un fou, quand vous avez envoyé Agafia?
+
+-- Comme un homme très intelligent et très sensé; seulement, j'ai
+fait semblant de croire que vous n'aviez pas votre bon sens...
+Vous-même alors vous avez immédiatement pénétré ma pensée et vous
+m'avez fait remettre par Agafia une patente d'homme d'esprit.
+
+-- Eh bien, ici vous vous trompez un peu; le fait est que... je ne
+me portais pas bien... balbutia Nicolas Vsévolodovitch en fronçant
+le sourcil, -- bah! s'écria-t-il, pouvez-vous croire en réalité
+que, possédant toute ma raison, je sois capable de me jeter sur
+les gens? Mais pourquoi donc ferais-je cela?
+
+Lipoutine ne sut que répondre, mais sa physionomie répondit pour
+lui. Nicolas pâlit légèrement, du moins l'employé crut le voir
+pâlir.
+
+-- En tout cas, vous avez une tournure d'esprit fort amusante,
+poursuivit le jeune homme, -- mais, quant à la visite d'Agafia, je
+comprends, naturellement, que c'était un affront que vous me
+faisiez.
+
+-- Aurait-il fallu vous appeler sur le terrain?
+
+-- Hum! j'ai entendu dire que vous n'êtes pas partisan du duel...
+
+-- C'est une traduction du français! répliqua Lipoutine avec moue
+désagréable.
+
+-- Vous tenez pour la nationalité?
+
+L'expression de la mauvaise humeur s'accentua sur le visage de
+Lipoutine.
+
+-- Bah, bah! Que vois-je? s'exclama Nicolas remarquant tout à coup
+un volume de Considérant bien en vue sur la table, -- est-ce que
+vous seriez fouriériste? J'en ai peur! Eh bien, et cela, ajouta-t-
+il avec un rire, tandis que ses doigts tambourinaient sur le
+livre, -- est-ce que ce n'est pas aussi une traduction du
+français?
+
+-- Non, ce n'est pas une traduction du français! reprit avec une
+sorte d'emportement Lipoutine, -- ce sera une traduction de la
+langue humaine universelle et pas seulement du français! De la
+langue de la république sociale humanitaire et de l'harmonie
+cosmopolite, voilà! Mais pas du français seulement!...
+
+-- Diable! mais cette langue-là n'existe pas! répondit le jeune
+homme avec un nouveau rire.
+
+Parfois une niaiserie même nous frappe et retient longtemps notre
+attention. De toutes les impressions que son séjour dans notre
+ville laissa à Nicolas Vsévolodovitch, aucune ne se grava dans son
+esprit en traits aussi ineffaçables que le souvenir de cet
+entretien avec Lipoutine. Qu'un petit employé provincial, un tyran
+domestique, un usurier de bas étage, un ladre enfermant sous clef
+les restes du dîner et les bouts de chandelle, qu'un Lipoutine
+enfin rêvât Dieu sait quelle future république sociale et quelle
+harmonie cosmopolite, -- décidément cela passait la compréhension
+de Nicolas.
+
+IV
+
+Notre prince voyagea pendant plus de trois ans, si bien qu'en
+ville on finit par l'oublier ou à peu près. Nous sûmes par Stépan
+Trophimovitch qu'après avoir visité toute l'Europe, il était allé
+en Égypte et à Jérusalem. Ensuite il prit part à une expédition
+scientifique en Islande. On nous apprit aussi que, durant un
+hiver, il avait suivi des cours dans une université d'Allemagne.
+Il écrivait à sa mère de six mois en six mois, et même quelquefois
+à intervalles plus éloignés. Recevant si rarement des nouvelles de
+son fils, Barbara Pétrovna ne lui en voulait point pour cela;
+puisque leurs relations étaient établies sur ce pied, elle
+acceptait la chose sans murmures; mais, dans son for intérieur, et
+quoiqu'elle n'en dit rien à personne, elle ne cessait de songer à
+son Nicolas, dont l'absence la faisait beaucoup souffrir. Elle
+élaborait à part soi divers plans et semblait devenue plus avare
+encore que par le passé. À mesure qu'elle se montrait plus
+soucieuse d'amasser, elle témoignait aussi plus de colère à Stépan
+Trophimovitch quand ce dernier perdait au jeu.
+
+Enfin, au mois d'avril de la présente année, Barbara Pétrovna
+reçut de Paris une lettre à elle écrite par la générale Prascovie
+Ivanovna Drozdoff, son amie d'enfance. Depuis huit ans les deux
+dames ne s'étaient pas vues et n'avaient eu aucune correspondance
+ensemble. «Les meilleurs rapports existent entre Nicolas
+Vsévolodovitch et nous», écrivait Prascovie Ivanovna, «il a lié
+amitié avec ma Lisa et se propose de nous accompagner en Suisse, à
+Vernex-Montreux, où nous irons cet été. Ce sera de sa part un
+sacrifice méritoire, car il est reçu comme un fils chez le comte
+K... en ce moment à Paris, et l'on peut presque dire qu'il a son
+domicile dans cette maison...» (Le comte K... était un personnage
+très influent à Pétersbourg.) La lettre était courte et révélait
+clairement son but, quoiqu'elle se bornât à exposer des faits sans
+en tirer aucune conclusion. Les réflexions de Barbara Pétrovna ne
+furent pas longues, en un instant son parti fut pris: elle fit ses
+préparatifs de départ, et, au milieu d'avril, se rendit à Paris,
+emmenant avec elle sa protégée Dacha (la soeur de Chatoff).
+Ensuite elle alla en Suisse et revint en Russie au mois de
+juillet. Elle avait laissé Dacha chez les dames Drozdoff, qui
+elles-mêmes promettaient d'arriver chez nous à la fin d'août.
+
+La famille Drozdoff était propriétaire d'un fort beau domaine dans
+notre province, mais le service du général Ivan Ivanovitch l'avait
+toujours mise dans l'impossibilité d'y séjourner. Le général étant
+mort l'année précédente, l'inconsolable Prascovie Ivanovna se
+rendit avec sa fille à l'étranger. Ce voyage était motivé par
+diverses raisons: la générale voulait notamment faire une cure de
+raisin à Vernex-Montreux, pendant la seconde moitié de l'été.
+Après son retour en Russie, elle comptait se fixer définitivement
+parmi nous. Elle possédait en ville une grande maison qu'on
+n'avait pas habitée depuis de longues années et dont les volets
+restaient fermés. Les Drozdoff étaient des gens riches. Prascovie
+Ivanovna, mariée en premières noces au capitaine de cavalerie
+Touchine, était, comme son amie de pension Barbara Pétrovna, la
+fille d'un opulent fermier qui lui avait constitué une grosse dot
+en la donnant pour femme à M. Touchine. Ce dernier n'était pas non
+plus sans ressource, et, quand il mourut, il laissa un joli
+capital à sa fille unique Lisa, alors âgée de sept ans. Maintenant
+qu'Élisabeth Nikolaïevna approchait de sa vingt-deuxième année, on
+pouvait hardiment évaluer sa fortune personnelle à deux cents
+mille roubles, sans parler de l'héritage qui devait lui revenir
+après la mort de sa mère, celle-ci n'ayant pas eu d'enfant de son
+second mariage.
+
+Barbara Pétrovna rentra dans ses foyers, enchantée du résultat de
+son voyage. Elle s'applaudissait d'avoir réussi à s'entendre avec
+Prascovie Ivanovna; aussi, à peine arrivée, se hâta-t-elle de tout
+raconter à Stépan Trophimovitch; elle se montra même fort
+expansive avec lui, ce qu'elle n'était plus guère depuis quelque
+temps.
+
+-- Hurrah! s'écria-t-il en faisant claquer ses doigts.
+
+Il était ravi, et cela d'autant plus que jusqu'au retour de son
+amie il avait été fort abattu. En partant pour l'étranger, elle ne
+lui avait même pas fait des adieux convenables et ne lui avait
+rien confié de ses projets, peut-être par crainte qu'il ne commît
+quelque indiscrétion. La générale était alors fâchée contre lui
+parce qu'il venait d'attraper une forte culotte au club. Mais,
+avant même de quitter la Suisse, elle avait senti qu'elle ne
+devait plus lui battre froid à son retour, et, de fait, la
+punition durait depuis assez longtemps. Déjà fort affligé d'un
+départ si brusque et si mystérieux, Stépan Trophimovitch avait
+encore eu bien d'autres contrariétés. Son grand tourment était un
+engagement pécuniaire considérable auquel il ne pouvait faire face
+sans recourir à Barbara Pétrovna. De plus, au mois de mai, s'était
+produit un événement grave: notre bon gouverneur Ivan Osipovitch
+avait été relevé de ses fonctions, et l'arrivée de son successeur,
+André Antonovitch Von Lembke, commençait à modifier sensiblement
+les dispositions de presque toute la société provinciale à l'égard
+de la générale Stavroguine, et, par suite, de Stépan
+Trophimovitch. Du moins, celui-ci avait déjà recueilli plusieurs
+observations désagréables, quoique précieuses, et son inquiétude
+était grande. Ne l'avait-on pas dénoncé au nouveau gouverneur
+comme un homme dangereux? Il tenait de bonne source que certaines
+de nos dames étaient décidées à ne plus voir Barbara Pétrovna.
+Quant à la future gouvernante (qu'on n'attendait pas avant
+l'automne), on répétait, pour l'avoir entendu dire, qu'elle était
+fière, mais on ajoutait qu'en revanche elle appartenait à la
+véritable aristocratie, et non à la noblesse de pacotille «comme
+notre pauvre Barbara Pétrovna». À en croire les bruits répandus
+partout, les deux dames s'étaient autrefois rencontrées dans le
+monde, et il y avait eu entre elles de tels froissements que
+madame Stavroguine ne pouvait plus entendre parler de madame Von
+Lembke sans éprouver une sensation maladive. L'air triomphant de
+Barbara Pétrovna et l'indifférence méprisante avec laquelle elle
+apprit le revirement de l'opinion publique à son égard remontèrent
+le moral du craintif Stépan Trophimovitch. Subitement ragaillardi,
+il se mit à raconter sur le mode humoristique l'arrivée du nouveau
+gouverneur.
+
+-- Vous savez sans aucun doute, excellente amie, commença-t-il en
+traînant les mots avec une intonation coquette, -- ce que c'est
+qu'un administrateur russe en général, et en particulier un
+administrateur russe nouvellement installé. Mais c'est bien au
+plus si vous avez pu apprendre pratiquement ce que c'est que
+l'ivresse administrative...
+
+-- L'ivresse administrative? Je ne sais pas ce que cela veut dire.
+
+-- C'est... Vous savez, chez nous... En un mot, prenez la dernière
+nullité, préposez-la à la vente des billets dans une gare de
+chemin de fer, et aussitôt cette nullité, pour vous montrer son
+pouvoir, se croira en droit de trancher du Jupiter avec vous quand
+vous irez prendre un billet. «Sache que tu es sous ma coupe!» a-t-
+elle l'air de dire. Eh bien, c'est un effet de l'ivresse
+administrative...
+
+-- Abrégez, si vous pouvez, Stépan Trophimovitch.
+
+-- M. Von Lembke est maintenant en tournée dans la province. En un
+mot, cet André Antonovitch, quoique Allemand, appartient, je le
+reconnais, à la religion orthodoxe; je conviens encore que c'est
+un fort bel homme, de quarante ans...
+
+-- Où avez-vous pris que c'est un bel homme? Il a des yeux de
+mouton.
+
+-- Parfaitement exact. Mais je me suis fait ici l'écho de nos
+dames...
+
+-- Dispensez-moi de ces détails, Stépan Trophimovitch, je vous en
+prie! À propos, vous portez des cravates rouges, depuis quand?
+
+-- C'est... c'est aujourd'hui seulement que je...
+
+-- Et faites-vous de l'exercice? vous devez abattre vos six
+verstes tous les jours, est-ce que vous vous conformez à
+l'ordonnance du médecin?
+
+-- Non... pas toujours.
+
+-- Je m'en doutais! En Suisse déjà je l'avais pressenti! cria
+d'une voix irritée Barbara Pétrovna, -- à présent ce n'est pas six
+verstes que vous ferez, c'est dix verstes! vous vous affaissez
+terriblement, terriblement! Vous êtes, je ne dirai pas vieilli,
+mais décrépit... tantôt, quand je vous ai aperçu, cela m'a
+frappée, en dépit de votre cravate rouge... Quelle idée rouge!
+Continuez votre récit, si vous avez réellement quelque chose à me
+dire au sujet de Von Lembke, et dépêchez-vous, je vous en prie; je
+suis fatiguée.
+
+-- En un mot, je voulais seulement dire que c'est un de ces
+administrateurs qui débutent à quarante ans, après avoir végété
+dans l'obscurité jusqu'à cet âge, un de ces hommes sortis tout à
+coup du néant, grâce à un mariage ou à quelque autre moyen non
+moins désespéré... Il est maintenant parti... je veux dire qu'on
+s'est empressé de me dépeindre à lui comme un corrupteur de la
+jeunesse, un prédicateur de l'athéisme... Aussitôt il est allé aux
+informations...
+
+-- Mais est-ce vrai?
+
+-- J'ai même pris mes mesures. Quand on lui a «rapporté» que vous
+«gouverniez la province», vous savez, -- il s'est permis de
+répondre qu'»il n'y aurait plus rien de semblable».
+
+-- Il a dit cela?
+
+-- Oui, et avec cette morgue... Sa femme, Julie Mikhaïlovna, nous
+la verrons ici à la fin d'août, elle arrivera directement de
+Pétersbourg.
+
+-- De l'étranger. Nous nous y sommes rencontrés.
+
+-- Vraiment?
+
+-- À Paris et en Suisse. C'est une parente des Drozdoff.
+
+-- Une parente? Quelle singulière coïncidence! On la dit
+ambitieuse, et... elle a, paraît-il, des relations influentes?
+
+-- Allons donc! Des relations de rien du tout! N'ayant pas un
+kopek, elle est restée fille jusqu'à quarante ans. Maintenant
+qu'elle a agrippé son Von Lembke, elle ne pense plus qu'à le
+pousser. Ce sont deux intrigants.
+
+-- Et elle a, dit-on, deux ans de plus que lui?
+
+-- Cinq ans. À Moscou, sa mère balayait mon seuil avec la traîne
+de sa robe; elle mendiait des invitations à mes bals, du temps de
+Vsévolod Nikolaïévitch. Quant à Julie Mikhaïlovna, elle passait
+toute la nuit seule, assise dans un coin, avec sa mouche en
+turquoise sur le front; personne ne la faisait danser, si bien que
+vers trois heures, par pitié, je lui envoyais un cavalier. Elle
+avait alors vingt-cinq ans, et l'on continuait à la mener dans le
+monde vêtue d'une robe courte, comme une petite fille. Il devenait
+indécent de recevoir chez soi ces gens-là.
+
+-- Il me semble que je vois cette mouche.
+
+-- Je vous le dis, en arrivant je suis tombée au milieu d'une
+intrigue. Vous avez lu la lettre de Prascovie Ivanovna, que
+pouvait-il y avoir de plus clair? Eh bien, qu'est-ce que je
+trouve? Cette même imbécile de Prascovie, -- elle n'a jamais été
+qu'une imbécile, -- me regarde avec ébahissement: elle a l'air de
+me demander pourquoi je suis venue. Vous pouvez vous figurer
+combien j'ai été surprise. Je promène mes yeux autour de moi: je
+vois cette Lembke qui ourdit ses trames et, à côté d'elle, ce
+cousin, un neveu du vieux Drozdoff, -- tout s'explique!
+Naturellement, en un clin d'oeil j'ai rétabli la situation, et
+Prascovie fait de nouveau cause commune avec moi, mais une
+intrigue, une intrigue!
+
+-- Que vous avez pourtant déjouée. Oh! vous êtes un Bismarck!
+
+-- Sans être un Bismarck, je suis cependant capable de discerner
+la fausseté et la bêtise où je les rencontre. Lembke, c'est la
+fausseté, et Prascovie la bêtise. J'ai rarement rencontré une
+femme plus affaiblie, sans compter qu'elle a les jambes enflées et
+qu'avec cela elle est bonne. Que peut-il y avoir de plus bête que
+la bêtise d'une bonne personne?
+
+-- Celle d'un méchant, ma chère amie: un sot méchant est encore
+plus bête, observa noblement Stépan Trophimovitch.
+
+-- Vous avez peut-être raison. Vous souvenez-vous de Lisa?
+
+-- Charmante enfant!
+
+-- Maintenant ce n'est plus une enfant, mais une femme, et une
+femme de caractère. Une nature noble et ardente. Ce que j'aime en
+elle, c'est qu'elle ne se laisse pas dominer par sa mère, cette
+créature imbécile. Il a failli y avoir une histoire à propos du
+cousin.
+
+-- Bah! mais, au fait, entre lui et Élisabeth Nikolaïevna la
+parenté n'existe pas... Est-ce qu'il a des vues?
+
+-- Voyez-vous, c'est un jeune officier qui parle fort peu, qui est
+même modeste. Je tiens à être toujours juste. Il me semble que,
+personnellement, il est opposé à cette intrigue et qu'il ne désire
+rien; je ne vois dans cette machination que l'oeuvre de la Lembke.
+Il avait beaucoup de considération pour Nicolas. Vous comprenez,
+toute l'affaire dépend de Lisa, mais je l'ai laissée dans les
+meilleurs termes avec Nicolas, et lui-même m'a formellement promis
+sa visite en novembre. Il n'y a donc en cause ici que la rouerie
+de la Lembke et l'aveuglement de Prascovie. Cette dernière m'a dit
+que tous mes soupçons n'étaient que de la fantaisie; je lui ai
+répondu en la traitant d'imbécile. Je suis prête à l'affirmer au
+jugement dernier. Et si Nicolas ne m'avait priée d'attendre
+encore, je ne serais pas partie sans avoir démasqué cette créature
+artificieuse. Elle cherchait à s'insinuer, par l'entremise de
+Nicolas, dans les bonnes grâces du comte K..., elle voulait
+brouiller le fils avec la mère. Mais Lisa est de notre côté, et je
+me suis entendue avec Prascovie. Vous savez, Karmazinoff est mon
+parent?
+
+-- Comment! il est parent de madame Von Lembke?
+
+-- Oui. Parent éloigné.
+
+-- Karmazinoff, le romancier?
+
+-- Eh! oui, l'écrivain, qu'est-ce qui vous étonne? Sans doute il
+se prend pour un grand homme. C'est un être bouffi de vanité! Elle
+arrivera avec lui, actuellement ils sont ensemble à l'étranger.
+Elle a l'intention de fonder quelque chose dans notre ville,
+d'organiser des réunions littéraires. Il viendra passer un mois
+chez nous, il veut vendre le dernier bien qu'il possède ici. J'ai
+failli le rencontrer en Suisse, et je n'y tenais guère. Du reste,
+j'espère qu'il daignera me reconnaître. Dans le temps il
+m'écrivait et venait chez moi. Je voudrais vous voir soigner un
+peu plus votre mise, Stépan Trophimovitch; de jour en jour vous la
+négligez davantage... Oh! quel chagrin vous me faites! Qu'est-ce
+que vous lisez maintenant?
+
+-- Je... Je...
+
+-- Je comprends. Toujours les amis, toujours la boisson, le club,
+les cartes et la réputation d'athée. Cette réputation ne me plaît
+pas, Stépan Trophimovitch. Je n'aime pas qu'on vous appelle athée,
+surtout à présent. Je ne l'aimais pas non plus autrefois, parce
+que tout cela n'est que du pur bavardage. Il faut bien le dire à
+la fin.
+
+-- Mais, ma chère...
+
+-- Écoutez, Stépan Trophimovitch, en matière scientifique, sans
+doute, je ne suis vis-à-vis de vous qu'une ignorante, mais j'ai
+beaucoup pensé à vous pendant que je faisais route vers la Russie.
+Je suis arrivée à une conviction.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que nous ne sommes pas, à nous deux, plus intelligents
+que tout le reste du monde, et qu'il y a plus intelligent que
+nous...
+
+-- Votre observation est très juste. Il y a plus intelligent que
+nous, par conséquent on peut avoir plus raison que nous, par
+conséquent nous pouvons nous tromper, n'est-ce pas? Mais, ma bonne
+amie, mettons que je me trompe, après tout ma liberté de
+conscience est un droit humain, éternel, supérieur! J'ai le droit
+de ne pas être un fanatique et un bigot, si je le veux, et à cause
+de cela naturellement je serai haï de divers messieurs jusqu'à la
+consommation des siècles. Et puis, comme on trouve toujours plus
+de moines que de raisons, et que je suis tout à fait de cet
+avis...
+
+-- Comment? Qu'est-ce que vous avez dit?
+
+-- J'ai dit: on trouve toujours plus de moines que de raisons, et
+comme je suis tout à fait de cet...
+
+-- Cela n'est certainement pas de vous; vous avez dû prendre ce
+mot-là quelque part.
+
+-- C'est Pascal qui l'a dit.
+
+-- Je me doutai bien que ce n'était pas vous! Pourquoi vous-même
+ne parlez-vous jamais ainsi? Pourquoi, au lieu de vous exprimer
+avec cette spirituelle précision, êtes-vous toujours si
+filandreux? Cela est bien mieux dit que toutes vos paroles de
+tantôt sur l'ivresse administrative...
+
+-- Ma foi, chère, pourquoi?... D'abord, apparemment, parce que je
+ne suis pas Pascal, et puis... en second lieu, nous autres Russes,
+nous ne savons rien dire dans notre langue... Du moins, jusqu'à
+présent on n'a encore rien dit...
+
+-- Hum! ce n'est peut-être pas vrai. Du moins, vous devriez
+prendre note de tels mots et les retenir pour les glisser, au
+besoin, dans la conversation... Ah! Stépan Trophimovitch, je
+voulais vous parler sérieusement!
+
+-- Chère, chère amie!
+
+-- Maintenant que tous ces Lembke, tous ces Karmazinoff... Oh! mon
+Dieu, comme vous vous galvaudez! Oh! que vous me désolez!... Je
+désirerais que ces gens-là ressentent de l'estime pour vous, parce
+qu'ils ne valent pas votre petit doigt, et comment vous tenez-
+vous? Que verront-ils? Que leur montrerai-je? Au lieu d'être par
+la noblesse de votre attitude une leçon vivante, un exemple, vous
+vous entourez d'un tas de fripouilles, vous avez contracté des
+habitudes pas possibles, vous vous abrutissez, les cartes et le
+vin sont devenus indispensable à votre existence, vous ne lisez
+que Paul de Kock et vous n'écrivez rien, tandis que là-bas ils
+écrivent tous; tout votre temps se dépense en bavardage. Peut-on,
+est-il permis de se lier avec une canaille comme votre inséparable
+Lipoutine?
+
+-- Pourquoi donc l'appelez-vous _mon inséparable?_ protesta
+timidement Stépan Trophimovitch.
+
+-- Où est-il maintenant? demanda d'un ton sec Barbara Pétrovna.
+
+-- Il... il vous respecte infiniment, et il est allé à S... pour
+recueillir l'héritage de sa mère.
+
+-- Il ne fait, paraît-il, que toucher de l'argent. Et Chatoff?
+Toujours le même?
+
+-- Irascible, mais bon.
+
+-- Je ne puis souffrir votre Chatoff; il est méchant, et a une
+trop haute opinion de lui-même.
+
+-- Comment se porte Daria Pavlovna?
+
+-- C'est de Dacha que vous parlez? Quelle idée vous prend?
+répondit Barbara Pétrovna en fixant sur lui un regard curieux. --
+Elle va bien, je l'ai laissée chez les Drozdoff... En Suisse, j'ai
+entendu parler de votre fils, on n'en dit pas de bien, au
+contraire.
+
+-- Oh! c'est une histoire bien bête! Je vous attendais, ma bonne
+amie, pour vous raconter...
+
+-- Assez, Stépan Trophimovitch, laissez-moi la paix, je n'en puis
+plus. Nous avons le temps de causer, surtout de pareilles choses.
+Vous commencez à envoyer des jets de salive quand vous riez, c'est
+un signe de sénilité! Et quel rire étrange vous avez
+maintenant!... Mon Dieu, que de mauvaises habitudes vous avez
+prises! Allons, assez, assez, je tombe de fatigue! On peut bien
+avoir enfin pitié d'une créature humaine!
+
+Stépan Trophimovitch»eut pitié de la créature humaine», mais il se
+retira tout chagrin.
+
+V
+
+Dans les derniers jours d'août, les dames Drozdoff revinrent
+enfin, elles aussi. Leur arrivée, qui précéda de peu celle de
+notre nouvelle gouvernante, fit en général sensation dans la
+société. Mais je parlerai de cela plus tard; je me bornerai à
+dire, pour le moment, que Prascovie Ivanovna, attendue avec tant
+d'impatience par Barbara Pétrovna, lui apporta une nouvelle des
+plus étranges: Nicolas avait quitté les dames Drozdoff dès le mois
+de juillet; ensuite, ayant rencontré le comte K... sur les bords
+du Rhin, il était parti pour Pétersbourg avec ce personnage et sa
+famille. (_N. B_. Le comte avait trois filles à marier.)
+
+-- Je n'ai rien pu tirer d'Élisabeth, trop fière et trop entêtée
+pour répondre à mes questions, acheva Prascovie Ivanovna, -- mais
+j'ai vu de mes yeux qu'il y avait quelque chose entre elle et
+Nicolas Vsévolodovitch. Je ne connais pas les causes de la
+brouille; vous pouvez, je crois, ma chère Barbara Pétrovna, les
+demander à votre Daria Pavlovna. Selon moi, elle n'y est pas
+étrangère. Je suis positivement enchantée de vous ramener enfin
+votre favorite et de la remettre entre vos mains, c'est un fardeau
+de moins sur mes épaules.
+
+Ces mots venimeux furent prononcés d'un ton plein d'amertume. On
+voyait que la «femme affaiblie» les avait préparés à l'avance et
+qu'elle en attendait un grand effet. Mais, avec Barbara Pétrovna,
+les allusions voilées et les réticences énigmatiques manquaient
+leur but. Elle somma carrément son interlocutrice de mettre les
+points sur les _i_. Prascovie Ivanovna changea aussitôt de
+langage: aux paroles fielleuses succédèrent les larmes et les
+épanchements du coeur. Comme Stépan Trophimovitch, cette dame
+irascible, mais sentimentale, avait toujours besoin d'une amitié
+sincère, et ce qu'elle reprochait surtout à sa fille Élisabeth
+Nikolaïevna, c'était de ne pas être pour elle une amie.
+
+Mais de toutes ses explications et de tous ses épanchements il ne
+ressortait avec netteté qu'un seul point: Lisa et Nicolas
+s'étaient brouillés; du reste, Prascovie Ivanovna ne se rendait
+évidemment aucun compte précis de ce qui avait amené cette
+brouille. Quant aux accusations portées contre Daria Pavlovna, non
+seulement elle ne les maintint pas, mais elle pria instamment
+Barbara Pétrovna de n'attacher aucune importance à ses paroles de
+tantôt, parce qu'elle les avait prononcées «dans un moment de
+colère». Bref, tout prenait un aspect fort obscur et même louche.
+Au dire de la générale Drozdoff, la rupture était due à l'esprit
+obstiné et moqueur de Lisa; quoique fort amoureux, Nicolas
+Vsévolodovitch s'était senti blessé dans son amour-propre par les
+railleries de la jeune fille, et il lui avait riposté sur le même
+ton.
+
+-- Peu après, ajouta Prascovie Ivanovna, nous avons fait la
+connaissance d'un jeune homme qui doit être le neveu de votre
+«professeur», du moins, il porte le même nom...
+
+-- C'est son fils et non pas son neveu, rectifia Barbara Pétrovna.
+
+Prascovie Ivanovna ne pouvait jamais retenir le nom de Stépan
+Trophimovitch, et, en parlant de lui, l'appelait toujours «le
+professeur».
+
+-- Eh bien, va pour son fils; moi, cela m'est égal. C'est un jeune
+homme comme les autres, très vif et très dégourdi, mais voilà
+tout. Ici, Lisa elle-même agit mal: elle se mit en frais
+d'amabilité pour le jeune homme afin d'éveiller la jalousie chez
+Nicolas Vsévolodovitch. Je ne la blâme pas trop d'avoir eu recours
+à un procédé que les jeunes filles ont coutume d'employer et qui
+est même assez gentil. Seulement, loin de devenir jaloux, Nicolas
+Vsévolodovitch se lia d'amitié avec son rival; on aurait dit qu'il
+ne remarquait rien ou que tout cela lui était indifférent. Lisa en
+fut irritée. Le jeune homme partit brusquement, comme si une
+affaire urgente l'eût obligé de nous quitter sans retard. Dès que
+la moindre occasion s'en présentait, Lisa cherchait noise à
+Nicolas Vsévolodovitch. Elle s'aperçut que celui-ci causait
+quelquefois avec Dacha, ce qui la rendit furieuse. Pour moi,
+matouchka, je ne vivais plus. Les médecins m'ont défendu les
+émotions violentes, et ce lac si vanté avait fini par m'exaspérer:
+je n'y avais gagné qu'un mal de dents et un rhumatisme. J'ai lu,
+imprimé quelque part, que le lac de Genève fait du tort aux dents:
+c'est une propriété qu'il a. Sur ces entrefaites, Nicolas
+Vsévolodovitch reçut une lettre de la comtesse, et, le même jour,
+prit congé de nous. Ma fille et lui se séparèrent en amis. Pendant
+qu'elle le conduisait à la gare, Lisa fut fort gaie, fort
+insouciante, et rit beaucoup, seulement, c'était une gaieté
+d'emprunt. Lorsqu'il fut parti, elle devint très soucieuse, mais
+ne prononça plus un seul mot à son sujet. Je vous conseillerais
+même pour le moment, chère Barbara Pétrovna, de ne pas
+entreprendre Lisa sur ce chapitre, vous ne feriez que nuire à
+l'affaire. Si vous vous taisez, c'est elle qui vous parlera la
+première, et alors vous en saurez davantage. À mon avis, l'accord
+se rétablira entre eux, si toutefois Nicolas Vsévolodovitch ne
+tarde pas à arriver comme il l'a promis.
+
+-- Je vais lui écrire tout de suite. Si les choses se sont passées
+ainsi, cette brouille ne signifie rien! D'ailleurs, pour ce qui
+est de Daria, je la connais trop bien; cela n'a pas d'importance.
+
+-- J'ai eu tort, je le confirme, de vous parler de Dachenka comme
+je l'ai fait. Elle n'a eu avec Nicolas Vsévolodovitch que des
+conversations banales à haute voix. Mais alors tout cela m'avait
+tellement énervée... Lisa elle-même n'a pas tardé à lui rendre ses
+bonnes grâces...
+
+Barbara Pétrovna écrivit le même jour à Nicolas et le supplia
+d'avancer son retour, ne fût-ce que d'un mois. Cependant cette
+affaire continuait à l'intriguer. Elle passa toute la soirée et
+toute la nuit à réfléchir. L'opinion de Prascovie Ivanovna lui
+semblait pécher par un excès de naïveté et de sentimentalisme.
+«Prascovie a toujours eu l'esprit romanesque», se disait-elle, «en
+pension elle était déjà comme cela. Nicolas n'est pas homme à
+battre en retraite devant les plaisanteries d'une fillette. La
+brouille, si réellement brouille il y a, doit avoir une autre
+cause. Cet officier pourtant est ici, elles l'ont amené avec
+elles, et il loge dans leur maison, comme un parent. Et puis, en
+ce qui concerne Daria, Prascovie s'est rétractée trop vite: elle a
+certainement gardé par devers soi quelque chose qu'elle n'a pas
+voulu dire...»
+
+Le lendemain matin, Barbara Pétrovna avait arrêté un projet
+destiné à trancher l'une au moins des questions qui la
+préoccupaient. Ce projet brillait surtout par l'imprévu. Au moment
+où elle l'élaborait, qu'y avait-il dans son coeur? il serait
+difficile de le dire, et je ne me charge pas d'accorder les
+contradictions nombreuses dont il fourmillait. En ma qualité de
+chroniqueur, je me borne à relater les faits exactement comme ils
+se sont produits, ce n'est pas ma faute s'ils paraissent
+invraisemblables. Je dois pourtant déclarer que le matin, il ne
+restait à la générale aucun soupçon concernant Dacha; à la vérité,
+elle n'en avait jamais conçu, ayant toute confiance dans sa
+protégée. Elle ne pouvait même admettre que son Nicolas eût été
+entraîné par sa Daria. Quand toutes deux se mirent à table pour
+prendre le thé, Barbara Pétrovna fixa sur la jeune fille un regard
+attentif et prolongé, après quoi, pour la vingtième fois peut-être
+depuis la veille, elle se répéta avec assurance:
+
+-- C'est absurde!
+
+La générale remarqua seulement que Dacha avait l'air fatiguée et
+qu'elle était plus tranquille et plus apathique encore qu'à
+l'ordinaire. Après le thé, suivant leur habitude invariable, les
+deux femmes s'occupèrent d'un ouvrage de main. Barbara Pétrovna
+exigea un compte rendu détaillé des impressions que Dacha avait
+rapportées de son voyage à l'étranger; elle la questionna sur la
+nature, les villes, les populations, les moeurs, les arts,
+l'industrie, etc., laissant absolument de côté les Drozdoff et
+l'existence que Dacha avait menée chez eux. Assise près de sa
+bienfaitrice, devant une table à ouvrage, la jeune fille parla
+pendant une demi-heure d'une voix coulante, monotone et un peu
+faible.
+
+-- Daria, interrompit tout à coup Barbara Pétrovna, -- tu n'as
+rien de particulier à me communiquer?
+
+Daria réfléchit durant une seconde.
+
+-- Non, rien, répondit-elle en levant ses yeux limpides sur
+Barbara Pétrovna.
+
+-- Tu n'as rien sur le coeur, sur la conscience?
+
+-- Rien.
+
+Ce mot fut prononcé d'un ton bas, mais avec une sorte de fermeté
+morne.
+
+-- J'en étais sûre! Sache, Daria, que je ne douterai jamais de
+toi. À présent, assieds-toi et écoute. Mets-toi sur cette chaise,
+assieds-toi en face de moi, je veux te voir tout entière. Là,
+c'est bien. Écoute, -- veux-tu te marier?
+
+Un long regard interrogateur, point trop étonné, du reste, fut la
+réponse de Dacha.
+
+-- Attends, tais-toi. D'abord, il y a une différence d'âge, une
+différence très grande; mais, mieux que personne, tu sais combien
+cela est insignifiant. Tu es raisonnable, et il ne doit pas y
+avoir d'erreur dans ta vie. D'ailleurs, c'est encore un bel homme.
+En un mot, c'est Stépan Trophimovitch que tu as toujours estimé.
+Eh bien?
+
+Cette fois la physionomie de Dacha exprima plus que de la
+surprise, une vive rougeur colora son visage.
+
+-- Attends, tais-toi, ne te presse pas! Sans doute, je ne
+t'oublierai pas dans mon testament, mais si je meurs, que
+deviendras-tu, même avec de l'argent? On te trompera, on te volera
+ton argent, et tu seras perdue. Mariée à Stépan Trophimovitch, tu
+seras la femme d'un homme connu. Maintenant, envisage l'autre face
+de la question: si je viens à mourir, même en lui laissant de quoi
+vivre, -- que deviendra-t-il? C'est sur toi que je compte.
+Attends, je n'ai pas fini; il est frivole, veule, dur, égoïste, il
+a des habitudes basses, mais apprécie-le tout de même, d'abord
+parce qu'il y a beaucoup pire que lui. Voyons, t'imagines-tu que
+je voudrais te donner à un vaurien? Ensuite et surtout tu
+l'apprécieras parce que c'est mon désir, fit-elle avec une
+irritation subite, -- entends-tu? Pourquoi t'obstines-tu à ne pas
+répondre?
+
+Dacha se taisait toujours et écoutait.
+
+-- Attends encore, je n'ai pas tout dit. C'est une femmelette, --
+mais cela n'en vaut que mieux pour toi. Une pitoyable femmelette,
+à vrai dire; ce ne serait pas la peine de l'aimer pour lui-même,
+mais il mérite d'être aimé parce qu'il a besoin de protection,
+aime-le pour ce motif. Tu me comprends? Comprends-tu?
+
+Dacha fit de la tête un signe affirmatif.
+
+J'en étais sûre, je n'attendais pas moins de toi. Il t'aimera
+parce qu'il le doit, il le doit; il est tenu de t'adorer! vociféra
+avec une véhémence particulière Barbara Pétrovna, -- du reste,
+même en écartant cette considération, il s'amourachera de toi, je
+le sais. Et puis, moi-même je serai là. Ne t'inquiète pas, je
+serai toujours là. Il se plaindra de toi, il te calomniera, il
+racontera au premier venu tes prétendus torts envers lui, il
+geindra continuellement; habitant la même maison que toi, il
+t'écrira des lettres, parfois deux dans la même journée, mais il
+ne pourra se passer de toi, et c'est l'essentiel. Fais-toi obéir;
+si tu ne sais pas lui imposer ta volonté, tu seras une imbécile.
+Il menacera de se pendre, ne fais pas attention à cela: dans sa
+bouche de telles menaces ne signifient rien. Mais, sans les
+prendre au sérieux, ne laisse pas cependant d'ouvrir l'oeil. À un
+moment donné il pourrait se pendre en effet: de pareilles gens se
+suicident, non parce qu'ils sont forts, mais parce qu'ils sont
+faibles. Aussi ne le pousse jamais à bout, c'est la première règle
+dans un ménage. Rappelle-toi en outre que Stépan Trophimovitch est
+un poète. Écoute, Dacha: il n'y a pas de bonheur qui l'emporte sur
+le sacrifice de soi-même. Et puis tu me feras un grand plaisir, et
+c'est là l'important. Ne prends pas ce mot pour une naïveté que
+j'aurais laissé échapper par mégarde; je comprends ce que je dis.
+Je suis égoïste, sois-le aussi. Je ne te force pas, tout dépend de
+toi, il sera fait comme tu l'auras décidé. Eh bien, parle!
+
+-- Cela m'est égal, Barbara Pétrovna, s'il faut absolument que je
+me marie, répondit Dacha d'un ton ferme.
+
+-- Absolument? À quoi fais-tu allusion? demanda la générale en
+attachant sur elle un regard sévère.
+
+La jeune fille resta silencieuse.
+
+-- Quoique tu sois intelligente, tu viens de dire une sottise. Il
+est vrai, en effet, que je tiens absolument à te marier, mais ce
+n'est pas par nécessité, c'est seulement parce que cette idée
+m'est venue, et je ne veux te faire épouser que Stépan
+Trophimovitch. Si je n'avais pas ce parti en vue pour toi, je ne
+penserais pas à te marier tout de suite, quoique tu aies déjà
+vingt ans... Eh bien?
+
+-- Je ferai ce qu'il vous plaira, Barbara Pétrovna.
+
+-- Alors tu consens! Attends, tais-toi, où vas-tu donc? je n'ai
+pas fini. Tu étais inscrite sur mon testament pour quinze mille
+roubles, tu les recevras dès maintenant, -- après la cérémonie
+nuptiale. Là-dessus, tu lui donneras huit mille roubles, c'est-à-
+dire pas à lui, mais à moi. Il a une dette de huit mille roubles;
+je la payerai, mais il faut qu'il sache que c'est avec ton argent.
+Il te restera sept mille roubles, ne lui en donne jamais un seul.
+Ne paye jamais ses dettes. Si tu le fais une fois, ce sera
+toujours à recommencer. Du reste, je serai là. Vous recevrez
+annuellement de moi douze cents roubles, et, en cas de besoins
+extraordinaires, quinze cents, indépendamment du logement et de la
+table qui seront aussi à ma charge; je vous défrayerai sous ce
+rapport, comme je le défraye déjà. Vous n'aurez à payer que le
+service. Vous toucherez en une seule fois tout le montant de la
+pension annuelle que je vous fais. C'est à toi, entre tes mains
+que je remettrai l'argent. Mais aussi sois bonne; donne-lui
+quelque chose de temps en temps et permets-lui de recevoir ses
+amis une fois par semaine; s'ils viennent plus souvent, mets-les à
+la porte. Mais je serai là. Si je viens à mourir, votre pension
+continuera à vous être servie jusqu'à son décès, tu entends,
+jusqu'à _son_ décès seulement, parce que cette pension, ce n'est
+pas à toi que je la fais, mais à lui. Quant à toi, en dehors des
+sept mille roubles dont j'ai parlé tout à l'heure et que tu
+conserveras intégralement si tu n'es pas une bête, je te laisserai
+encore huit mille roubles par testament. Tu n'auras pas davantage
+de moi, il faut que tu le saches. Eh bien, tu consens? Répondras-
+tu, à la fin?
+
+-- J'ai déjà répondu, Barbara Pétrovna.
+
+-- N'oublie pas que tu es parfaitement libre: il sera fait comme
+tu l'as voulu.
+
+-- Permettez-moi seulement une question, Barbara Pétrovna: est-ce
+que Stépan Trophimovitch vous a déjà dit quelque chose?
+
+-- Non, il n'a rien dit, il ne sait rien encore, mais... il va
+parler tout de suite.
+
+Elle quitta vivement sa place et jeta sur ses épaules son châle
+noir. Une légère rougeur se montra de nouveau sur les joues de
+Dacha, qui suivit la générale d'un regard interrogateur. Barbara
+Pétrovna se retourna soudain vers elle, le visage enflammé de
+colère:
+
+-- Tu es une sotte! Une sotte et une ingrate! Qu'as-tu dans
+l'esprit? Peux-tu supposer que je veuille te mettre dans une
+position fausse? Mais il viendra lui-même demander ta main à
+genoux, il doit mourir de bonheur, voilà comment la chose se fera!
+Voyons, tu sais bien que je ne t'exposerais pas à un affront! Ou
+bien crois-tu qu'il t'épousera pour ces huit mille roubles, et que
+j'aie hâte maintenant d'aller te vendre? Sotte, sotte, vous êtes
+toutes des sottes et des ingrates! Donne-moi un parapluie!
+
+Et elle courut à pied chez Stépan Trophimovitch, bravant
+l'humidité des trottoirs de brique et des passerelles de bois.
+
+VI
+
+C'était vrai qu'elle n'aurait pas exposé Daria à un affront en ce
+moment même, elle croyait lui rendre un signalé service.
+L'indignation la plus noble et la plus légitime s'était allumée
+dans son âme quand, en mettant son châle, elle avait surpris,
+attaché sur elle, le regard inquiet et défiant de sa protégée.
+Daria Pavlovna était bien, comme l'avait dit la générale Drozdoff,
+la favorite de Barbara Pétrovna qui l'avait prise en affection
+quand elle n'était encore qu'une enfant. Depuis longtemps, madame
+Stavroguine avait décidé, une fois pour toutes, que le caractère
+de Daria ne ressemblait pas à celui de son frère (Ivan Chatoff),
+qu'elle était douce, tranquille, capable d'une grande abnégation,
+pleine de dévouement, de modestie, de bon sens et surtout de
+reconnaissance. Jusqu'à présent, Dacha paraissait avoir
+complètement répondu à l'attente de sa bienfaitrice. «Il n'y aura
+pas d'erreurs dans cette vie», avait dit Barbara Pétrovna, lorsque
+la fillette n'était âgée que de douze ans, et, comme elle avait
+pour habitude de s'attacher passionnément à ses idées, elle
+résolut sur le champ de donner à Dacha l'éducation qu'elle aurait
+donnée à sa propre fille. Elle confia l'enfant aux soins d'une
+gouvernante anglaise, miss Kreegs; cette personne resta dans la
+maison jusqu'à ce que son élève eût seize ans, puis on se priva
+brusquement de ses services. On fit venir des professeurs du
+gymnase, entre autres un Français authentique, ce dernier était
+chargé d'enseigner la langue française à Dacha, mais il se vit,
+lui aussi, brusquement congédié presque chassé. On engagea comme
+maîtresse de piano une dame noble, veuve et sans fortune.
+Toutefois le principal percepteur fut Stépan Trophimovitch. À vrai
+dire, il avait le premier découvert Dacha; cette enfant tranquille
+l'avait intéressé, et il s'était mis à lui donner des leçons,
+avant que Barbara Pétrovna s'occupât d'elle. Je le répète, il
+exerçait sur les babies une séduction étonnante. De huit à onze
+ans, Élisabeth Nikolaïevna Touchine étudia sous sa direction (bien
+entendu, il l'instruisait gratuitement, et, pour rien au monde, il
+n'aurait consenti à accepter de l'argent des Drozdoff). Mais lui-
+même s'était épris de la charmante enfant et lui racontait toutes
+sortes de poèmes sur l'origine de l'univers, la formation de la
+terre, l'histoire de l'humanité. Les leçons concernant les
+premiers peuples et l'homme primitif étaient plus attachantes que
+des contes arabes. Lisa se pâmait à ces récits, et, chez elle,
+imitait son professeur de la façon la plus comique. Stépan
+Trophimovitch le sut; il la guetta, et un jour la surprit en
+flagrant délit de parodie. Lisa confuse se jeta dans ses bras en
+pleurant; il pleura aussi -- de tendresse. Mais bientôt Lisa
+quitta le pays, et Dacha resta seule. Quand celle-ci eut pour
+maîtres des professeurs du gymnase, Stépan Trophimovitch ne
+s'occupa plus de son éducation, et, peu à peu, cessa de faire
+attention à elle. Longtemps plus tard, un jour qu'il dînait chez
+Barbara Pétrovna, l'extérieur agréable de son ancienne élève le
+frappa tout à coup; Dacha avait alors dix-sept ans. Il engagea la
+conversation avec elle, fut satisfait de ses réponses, et finit
+par proposer de lui faire un cours d'histoire de la littérature
+russe. Barbara Pétrovna le remercia de cette idée qu'elle trouvait
+fort louable. La jeune fille fut enchantée. La première leçon eut
+lieu en présence de la générale. Elle avait été préparée avec le
+plus grand soin, et le professeur réussit à intéresser vivement
+ses auditrices. Mais quand, ayant terminé, il annonça le sujet
+qu'il traiterait la fois prochaine, Barbara Pétrovna se leva
+brusquement et déclara qu'il n'y aurait plus de leçons. La mine de
+Stépan Trophimovitch s'allongea, toutefois il ne répondit rien.
+Dacha rougit. Ainsi prit fin le cours d'histoire de la littérature
+russe. Ce fut juste trois ans après que vint à l'esprit de Barbara
+Pétrovna l'étrange fantaisie matrimoniale dont il est question en
+ce moment.
+
+Le pauvre Stépan Trophimovitch était seul dans son logis et ne se
+doutait de rien. En proie à la mélancolie, il regardait de temps à
+autre par la fenêtre, espérant voir arriver quelqu'une de ses
+connaissances. Mais il n'apercevait personne. Au dehors, il
+bruinait, le froid commençait à se faire sentir; il fallait
+chauffer le poêle; Stépan Trophimovitch soupira. Soudain une
+vision terrible s'offrit à ses yeux: par un temps pareil, à une
+heure aussi indue, Barbara Pétrovna venait chez lui! Et à pied!
+Dans sa stupeur, il oublia même de changer de costume et la reçut
+vêtu de la camisole rose ouatée qu'il portait habituellement.
+
+-- Ma bonne amie!... s'exclama-t-il d'une voix faible, en voyant
+entrer la générale.
+
+-- Vous êtes seul, j'en suis bien aise; je ne puis pas souffrir
+vos amis! Comme vous fumez toujours! Seigneur, quelle atmosphère!
+Vous n'avez pas encore fini de prendre votre thé, et il est plus
+de midi! Vous trouvez votre bonheur dans le désordre, vous vous
+complaisez dans la saleté! Qu'est-ce que c'est que ces papiers
+déchirés qui jonchent le parquet? Nastasia, Nastasia! Que fait
+votre Nastasia? matouchka, ouvre les fenêtres, les vasistas, les
+portes, il faut aérer ici. Nous allons passer dans la salle; je
+suis venue chez vous pour affaire. Donne au moins un coup de balai
+dans ta vie, matouchka!
+
+-- Il salit tant! grommela la servante.
+
+-- Mais toi, balaye, balaye quinze fois par jour! Votre salle est
+affreuse, ajouta Barbara Pétrovna quand ils furent entrés dans
+cette pièce. -- Fermez mieux la porte, elle pourrait se mettre aux
+écoutes et nous entendre. Il faut absolument que vous changiez ce
+papier. Je vous ai envoyé un tapissier avec des échantillons,
+pourquoi n'avez-vous rien choisi? Asseyez-vous et écoutez.
+Asseyez-vous donc enfin, je vous prie. Où allez-vous donc? Où
+allez-vous donc?
+
+-- Je suis à vous tout de suite! cria de la chambre voisine Stépan
+Trophimovitch, -- me revoici!
+
+-- Ah! vous êtes allé faire toilette! dit-elle en le considérant
+d'un air moqueur. (Il avait passé une redingote par-dessus sa
+camisole.) En effet, cette tenue est plus en situation... étant
+donné l'objet de notre entretien. Asseyez-vous donc, je vous prie.
+
+Elle lui exposa ses intentions, carrément, sans ambages, en femme
+sûre d'être obéie. Elle fit allusion aux huit mille roubles dont
+il avait un besoin urgent, et entra dans des explications
+détaillées au sujet de la dot. Tremblant, ouvrant de grands yeux,
+Stépan Trophimovitch écoutait tout, mais sans se faire une idée
+nette de ce qu'il entendait. Chaque fois qu'il voulait parler, la
+voix lui manquait. Il savait seulement que la volonté de Barbara
+Pétrovna s'accomplirait, qu'il aurait beau répliquer, refuser son
+consentement, il était à partir de ce moment un homme marié.
+
+-- Mais, ma bonne amie, pour la troisième fois et à mon âge... et
+avec une pareille enfant! objecta-t-il enfin. -- Mais c'est une
+enfant!
+
+-- Une enfant qui a vingt ans, grâce à Dieu! Ne tournez pas ainsi
+vos prunelles, je vous prie, vous n'êtes pas un acteur de
+mélodrame. Vous êtes fort intelligent et fort instruit, mais vous
+ne comprenez rien à la vie, vous avez besoin qu'on s'occupe
+continuellement de vous. Si je meurs, que deviendrez-vous? Elle
+sera pour vous une excellente niania; c'est une jeune fille
+modeste, sensée, d'un caractère ferme; d'ailleurs, moi-même je
+serai là, je ne vais pas mourir tout de suite. C'est une femme de
+foyer, un ange de douceur. J'étais encore en Suisse quand cette
+heureuse idée m'est venue. Comprenez-vous, quand je vous dis moi-
+même qu'elle est un ange de douceur! s'écria la générale dans un
+brusque mouvement de colère. -- Vous vivez dans la saleté, elle
+fera régner la propreté chez vous, tout sera en ordre, on pourra
+se mirer dans vos meubles... Eh! vous vous figurez peut-être qu'en
+vous offrant un trésor pareil, je dois encore vous supplier à
+mains jointes de l'accepter! Mais c'est vous qui devriez tomber à
+mes genoux!... Oh! homme vain et pusillanime!
+
+-- Mais... je suis déjà un vieillard.
+
+-- Vous avez cinquante-trois ans, la belle affaire! Cinquante ans,
+ce n'est pas la fin, mais le milieu de la vie. Vous êtes un bel
+homme, et vous le savez vous-même. Vous savez aussi combien elle
+vous estime. Que je vienne à mourir, qu'adviendra-t-il d'elle?
+Avec vous elle sera tranquille, et ce sera également une sécurité
+pour moi. Vous avez une signification, un nom, un coeur aimant;
+vous toucherez une pension que je me ferai un devoir de vous
+servir. Peut-être sauverez-vous cette jeune fille! En tout cas,
+vous serez pour elle un porte-respect. Vous la formerez à la vie,
+vous développerez son coeur, vous dirigerez ses pensées. Combien
+se perdent aujourd'hui par suite d'une mauvaise direction
+intellectuelle! Votre ouvrage sera prêt pour ce temps-là, et, du
+même coup, vous vous rappellerez à l'attention publique.
+
+-- Justement, je me dispose à écrire mes _Récits de l'histoire
+d'Espagne, _murmura Stépan Trophimovitch sensible à l'adroite
+flatterie de Barbara Pétrovna.
+
+-- Eh bien, vous voyez, cela tombe à merveille.
+
+-- Mais... elle? Vous lui avez parlé?
+
+-- Ne vous inquiétez pas d'elle; vous n'avez pas à vous enquérir
+de cela. Sans doute, vous devez vous-même demander sa main, la
+supplier de vous faire cet honneur, vous comprenez? Mais soyez
+tranquille, je serai là. D'ailleurs, vous l'aimez...
+
+Le vertige commençait à saisir Stépan Trophimovitch; les murs
+tournaient autour de lui. Il ne pouvait s'arracher à l'obsession
+d'une idée terrible.
+
+-- Excellente amie, fit-il tout à coup d'une voix tremblante, --
+je... je ne me serais jamais imaginé que vous vous décideriez à me
+marier... à une autre... femme!
+
+-- Vous n'êtes pas une demoiselle, Stépan Trophimovitch; on ne
+marie que les demoiselles, vous vous marierez vous-même, répliqua
+d'un ton sarcastique Barbara Pétrovna.
+
+-- Oui, j'ai pris un mot pour un autre. Mais... c'est égal, dit-il
+en la regardant d'un air égaré.
+
+-- Je vois que c'est égal, répondit-elle avec mépris. -- Seigneur!
+il s'évanouit! Nastasia, Nastasia! De l'eau!
+
+Mais l'eau ne fut pas nécessaire. Il ne tarda pas à revenir à lui.
+Barbara Pétrovna prit son parapluie.
+
+-- Je vois qu'il n'y a pas moyen de causer avec vous maintenant...
+
+-- Oui, oui, je suis incapable...
+
+-- Mais vous réfléchirez d'ici à demain. Restez chez vous, s'il
+arrive quelque chose, faites-le moi savoir, fût-ce de nuit. Ne
+m'écrivez pas, je ne lirais pas vos lettres. Demain, à cette
+heure-ci, je viendrai moi-même, seule, chercher votre réponse
+définitive, et j'espère qu'elle sera satisfaisante. Faites en
+sorte qu'il n'y ait personne, et que votre logement soit propre.
+Cela, à quoi ça ressemble-t-il? Nastasia! Nastasia!
+
+Naturellement, le lendemain il consentit. D'ailleurs, il ne
+pouvait pas faire autrement. Il y avait ici une circonstance
+particulière...
+
+VII
+
+Ce qu'on appelait chez nous le bien de Stépan Trophimovitch (un
+domaine de cinquante âmes attenant à Skvorechniki) n'était pas à
+lui mais avait appartenu à sa première femme, et, comme tel, se
+trouvait être maintenant la propriété de leur fils, Pierre
+Stépanovitch Verkhovensky. Stépan Trophimovitch n'en avait que
+l'administration, d'abord comme tuteur de son fils, puis comme
+fondé de pouvoirs de celui-ci, qui, devenu majeur, avait donné
+procuration à son père pour gérer sa fortune. L'arrangement était
+fort avantageux pour le jeune homme: chaque année il recevait de
+son père mille roubles comme revenu d'un bien qui, depuis
+l'abolition du servage, en rapportait à peine cinq cents. Dieu
+sait comment avaient été établies de pareilles conventions. Du
+reste, ces mille roubles, c'est Barbara Pétrovna qui les envoyait,
+sans que Stépan Trophimovitch y fût pour un kopek. Bien plus, non
+content de garder dans sa poche tout le revenu de la propriété, il
+finit par la dévaster en l'affermant à un industriel et en
+vendant, à diverses reprises, à l'insu de Barbara Pétrovna, le
+droit de faire des coupes dans un bois qui constituait la
+principale valeur du domaine. Il retira ainsi quatre mille roubles
+de futaies qui en valaient au moins huit mille. Mais force lui
+était de battre monnaie d'une façon quelconque, lorsque la fortune
+l'avait trop maltraité au club et qu'il n'osait recourir à la
+bourse de la générale. Celle-ci grinça des dents quand enfin elle
+apprit tout. Or, maintenant, Pierre Stépanovitch annonçait qu'il
+allait venir vendre lui-même ses propriétés et chargeait son père
+de s'occuper sans retard de cette vente. Comme bien on pense, le
+noble et désintéressé Stépan Trophimovitch se sentait des torts
+envers «ce cher enfant» (leur dernière rencontre remontait à neuf
+ans: il s'étaient vus à Pétersbourg au moment où le jeune homme
+venait d'entrer à l'Université). Primitivement, le domaine avait
+pu valoir treize ou quatorze mille roubles, à présent on devait
+s'estimer heureux s'il trouvait acquéreur pour cinq mille. Sans
+doute Stépan Trophimovitch, muni qu'il était d'une procuration en
+bonne forme, avait parfaitement le droit de vendre le bois;
+d'autre part, il pouvait alléguer à sa décharge cet impossible
+revenu de mille roubles que, depuis tant d'années, il envoyait à
+son fils. Mais Stépan Trophimovitch était un homme doué de
+sentiments nobles et généreux. Dans sa tête germa une idée grande:
+quand Pétroucha arriverait, déposer soudain sur la table le prix
+maximum du domaine, c'est-à-dire quinze mille roubles, sans faire
+la moindre allusion aux sommes expédiées jusqu'alors, puis, les
+larmes aux yeux, serrer fortement ce «cher fils» contre sa
+poitrine et terminer ainsi tous les comptes. Avec beaucoup de
+précaution il déroula ce petit tableau devant Barbara Pétrovna; il
+lui fit entendre que cela donnerait même comme un cachet
+particulier de noblesse à leur amicale liaison... à leur «idée».
+Cela montrerait combien l'ancienne génération l'emportait en
+grandeur d'âme et en désintéressement sur la mesquine jeunesse
+contemporaine. Il invoqua encore plusieurs autres considérations;
+Barbara Pétrovna l'écouta en silence; finalement elle lui déclara
+d'un ton sec qu'elle consentait à acheter le domaine, et qu'elle
+le payerait au prix le plus élevé, c'est-à-dire six ou sept mille
+roubles (on aurait même pu l'avoir pour cinq), mais elle ne dit
+pas un mot au sujet des huit mille roubles qu'il aurait fallu pour
+indemniser Pétroucha de la destruction du bois.
+
+Cet entretien qui eut lieu un mois avant la demande en mariage
+laissa Stépan Trophimovitch soucieux. Naguère on pouvait encore
+espérer que son fils ne se montrerait jamais dans nos parages. En
+m'exprimant ainsi, je me place au point de vue d'un étranger, car,
+comme père, Stépan Trophimovitch aurait repoussé avec indignation
+l'idée même d'un pareil espoir. Quoi qu'il en soit, précédemment
+des bruits étranges s'étaient répandus chez nous en ce qui
+concernait Pétroucha. Il avait terminé ses études depuis six ans
+et, au sortir de l'Université, avait mené une existence désoeuvrée
+sur le pavé de Pétersbourg. Tout à coup nous apprîmes qu'il avait
+pris part à la rédaction d'un placard séditieux, puis qu'il avait
+quitté la Russie, qu'il se trouvait en Suisse, à Genève: on avait
+donc lieu de le croire en fuite.
+
+Cela m'étonne, nous disait alors Stépan Trophimovitch fort
+contrarié de cette nouvelle, -- Pétroucha, c'est une si pauvre
+tête; il est bon, noble, très sensible, et, à Pétersbourg, j'étais
+fier de lui en le comparant à la jeunesse moderne, mais c'est un
+pauvre sire tout de même... Et, vous savez, cela provient toujours
+de ce défaut de maturité, de ce sentimentalisme! Ce qui les
+fascine, ce n'est pas le réalisme, mais le côté idéaliste,
+mystique, pour ainsi dire, du socialisme... Et pour moi, pour moi
+quelle affaire! J'ai ici tant d'ennemis, _là-bas_ j'en ai encore
+plus, ils attribueront à l'influence du père... Mon Dieu!
+Pétroucha un agitateur! Dans quel temps nous vivons!
+
+Du reste, Pétroucha ne tarda pas à envoyer de Suisse son adresse
+exacte, afin de continuer à recevoir ses fonds: donc il n'était
+pas tout à fait un réfugié. Et voici que, maintenant, après un
+séjour de quatre ans à l'étranger, il reparaissait dans sa patrie,
+et annonçait sa prochaine arrivée chez nous: donc, il n'était
+inculpé de rien. Bien plus, il semblait même que quelqu'un
+s'intéressât à lui et le protégeât. Sa lettre venait du sud de la
+Russie, où il se trouvait alors chargé d'une mission qui, pour
+n'avoir rien d'officiel, ne laissait pas d'être importante. Tout
+cela était très bien, mais où prendre les sept à huit mille
+roubles destinés à parfaire le prix maximum du domaine? Et s'il
+surgissait des contestations, si, au lieu d'un touchant tableau de
+famille, c'était un procès qu'on allait avoir? Quelque chose
+disait à Stépan Trophimovitch que le sensible Pétroucha défendrait
+ses intérêts mordicus. «J'ai remarqué», me faisait-il observer un
+jour, «que tous ces socialistes fanatiques, tous ces communistes
+enragés sont en même temps les individus les plus avares, les
+propriétaires les plus durs à la détente; on peut même affirmer
+que plus un homme est socialiste, plus il tient à ce qu'il a. D'où
+cela vient-il? Serait-ce encore une conséquence du
+sentimentalisme?» J'ignore si cette observation est juste; tout ce
+que je puis dire, c'est que Pétroucha avait eu quelque
+connaissance de la vente du bois, etc., et que Stépan
+Trophimovitch le savait. Il m'arriva aussi de lire des lettres de
+Pétroucha à son père: il écrivait fort rarement, une fois par an
+tout au plus. Dernièrement, néanmoins, ayant à annoncer sa
+prochaine arrivée, il avait envoyé deux missives presque coup sur
+coup. Courtes et sèches, toutes les lettres du jeune homme
+traitaient exclusivement d'affaires, et comme, à Pétersbourg, le
+père et le fils avaient adopté entre eux le tutoiement à la mode,
+la correspondance de Pétroucha rappelait à s'y méprendre les
+instructions que les propriétaires du temps passé adressaient de
+la capitale aux serfs chargés d'administrer leurs biens. Et
+maintenant, la somme indispensable pour sauver la situation, voici
+que Barbara Pétrovna l'offrait avec la main de Dacha, donnant
+clairement à entendre qu'on n'obtiendrait jamais l'une si l'on
+n'acceptait pas l'autre. Naturellement, Stépan
+Trophimovitch s'exécuta.
+
+Dès que la générale l'eût quitté, il m'envoya chercher et consigna
+tous les autres à sa porte pour toute la journée. Comme on le
+devine, il pleura un peu, dit beaucoup de belles choses, divagua
+aussi passablement, fit par hasard un calembour et en fut
+enchanté, puis eut une légère cholérine, -- bref, tout se passa
+dans l'ordre accoutumé. Après quoi, il détacha du mur le portrait
+de son Allemande décédée depuis vingt ans, et l'interpella d'un
+ton plaintif: «Me pardonnes-tu?» En général, il ne semblait pas
+dans son assiette. Pour noyer son chagrin, il se mit à boire avec
+moi. Du reste, il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil paisible.
+Le lendemain matin, il s'habilla avec soin, noua artistement sa
+cravate blanche, et alla à plusieurs reprises se regarder dans la
+glace. Il parfuma même son mouchoir, mais il se hâta de le fourrer
+sous un coussin et d'en prendre un autre, aussitôt qu'il eût
+aperçu par la fenêtre Barbara Pétrovna.
+
+-- C'est très bien! dit-elle en apprenant qu'il consentait. --
+D'abord, vous avez pris là une noble résolution, et ensuite vous
+avez prêté l'oreille à la voix de la raison que vous écoutez si
+rarement dans vos affaires privées. Du reste, rien ne presse,
+ajouta-t-elle après avoir remarqué le superbe noeud de cravate de
+Stépan Trophimovitch, -- pour le moment, taisez-vous, je me tairai
+aussi. C'est bientôt l'anniversaire de votre naissance, j'irai
+chez vous avec elle. Vous donnerez une soirée, mais, je vous prie,
+point de liqueurs, ni de victuailles, rien que du thé. Du reste,
+j'organiserai tout moi-même. Vous inviterez vos amis, -- nous
+ferons ensemble un choix parmi eux. La veille vous confèrerez avec
+elle, si c'est nécessaire. Votre soirée ne sera pas précisément
+une soirée de fiançailles, nous nous bornerons à annoncer le
+mariage, sans aucune solennité. Et quinze jours après, la noce
+sera célébrée avec le moins de fracas possible. Vous pourriez
+même, à l'issue de la cérémonie nuptiale, partir tous deux en
+voyage, aller à Moscou, par exemple. Je vous accompagnerai peut-
+être... Mais l'essentiel, c'est que, d'ici là, vous vous taisiez.
+
+Ce langage étonna Stépan Trophimovitch. Il balbutia que cela
+n'était pas possible, qu'il fallait bien au préalable s'entretenir
+avec sa future, mais Barbara Pétrovna lui répliqua avec
+irritation:
+
+-- Pourquoi cela? D'abord, il se peut encore que la chose ne se
+fasse pas.
+
+-- Comment, il se peut qu'elle ne se fasse pas? murmura le futur
+complètement abasourdi.
+
+-- Oui, il faut encore que je voie... Mais, du reste, tout aura
+lieu comme je l'ai dit, ne vous inquiétez pas, je la préparerai
+moi-même. Votre intervention est absolument inutile. Tout le
+nécessaire sera dit et fait, vous n'avez aucun besoin de vous
+mêler de cela. À quoi bon? Quel serait votre rôle? Ne venez pas,
+n'écrivez pas non plus. Et pas un mot à personne, je vous prie. Je
+me tairai aussi.
+
+Elle refusa décidément de s'expliquer, et se retira en proie à une
+agitation visible. Elle avait été frappée, semblait-il, de
+l'excessif empressement de Stépan Trophimovitch. Hélas! celui-ci
+était loin de comprendre sa situation, et n'avait pas encore
+envisagé la question sous toutes ses faces. Il se mit à faire le
+rodomont:
+
+-- Cela me plaît! s'écria-t-il en s'arrêtant devant moi et en
+écartant les bras, -- vous l'avez entendue? Elle fera si bien,
+qu'à la fin je ne voudrai plus. C'est que je puis aussi perdre
+patience, et... ne plus vouloir! «Restez chez vous, vous n'avez
+pas besoin de venir», mais pourquoi, au bout du compte, faut-il
+absolument que je me marie? Parce qu'une fantaisie ridicule lui a
+passé par la tête? Mais je suis un homme sérieux, et je puis
+refuser de me soumettre aux caprices baroques d'une écervelée!
+J'ai des devoirs envers mon fils et... envers moi-même! Je fais un
+sacrifice, -- comprend-elle cela? Si j'ai consenti, c'est peut-
+être parce que la vie m'ennuie, et que tout m'est égal. Mais elle
+peut me pousser à bout, et alors tout ne me sera plus égal: je me
+fâcherai, et je retirerai mon consentement. Et enfin, le
+ridicule... Que dira-t-on au club? Que dira... Lipoutine? «Il se
+peut encore que la chose ne se fasse pas», -- en voilà une, celle-
+là! ça, c'est le comble! _Je suis un forçat, un Badinguet[1]_, un
+homme collé au mur!...
+
+À travers ces doléances perçait une sorte de fatuité et
+d'enjouement. Du reste, nous nous remîmes à boire.
+
+CHAPITRE III
+
+_LES PÉCHÉS D'AUTRUI._
+
+I
+
+Huit jours s'écoulèrent, et la situation commença à s'éclaircir un
+peu.
+
+Je noterai en passant que, durant cette malheureuse semaine, j'eus
+beaucoup d'ennui, car ma qualité de confident m'obligea à rester,
+pour ainsi dire, en permanence auprès de mon pauvre ami. Ce qui le
+faisait le plus souffrir, c'était la honte, et pourtant il n'avait
+à rougir devant personne, attendu que, pendant ces huit jours,
+notre tête-à-tête ne fut troublé par aucune visite. Mais en ma
+présence même il se sentait honteux, et cela à tel point que plus
+il s'ouvrait à moi, plus ensuite il m'en voulait d'avoir reçu ses
+aveux. Par suite de son humeur soupçonneuse, il se figurait que la
+ville entière savait déjà tout; aussi n'osait-il plus se montrer
+ni au club, ni même dans son petit cercle. Bien plus, il attendait
+la tombée de la nuit pour faire la promenade nécessaire à sa
+santé.
+
+Au bout de huit jours, il ignorait encore s'il était ou non
+fiancé, et toutes ses démarches pour être fixé à ce sujet étaient
+restées infructueuses. Il n'avait pas encore vu sa future, et il
+ne savait même pas s'il était autorisé à lui donner ce nom; bref,
+il en était à se demander s'il y avait quelque chose de sérieux
+dans tout cela! Barbara Pétrovna refusait absolument de le
+recevoir. À une de ses premières lettres (il lui en écrivit une
+foule) elle répondit net en le priant de la dispenser
+momentanément de tous rapports avec lui, parce qu'elle était
+occupée. «J'ai moi-même», ajoutait-elle, «plusieurs choses fort
+importantes à vous communiquer, j'attends pour cela un moment où
+je sois plus libre qu'à présent: je vous ferai savoir moi-même, en
+temps utile, quand vous pourrez venir chez moi.» Elle promettait
+de renvoyer à l'avenir, non décachetées, les lettres de Stépan
+Trophimovitch, attendu que ce n'était que de la «polissonnerie».
+Je lus moi-même ce billet, il me le montra.
+
+Et pourtant toutes ces grossièretés, toutes ces incertitudes
+n'étaient rien en comparaison du principal souci qui le
+tourmentait. Cette inquiétude le harcelait sans relâche, le
+démoralisait, le faisait dépérir, c'était quelque chose dont il se
+sentait plus honteux que de tout le reste, et dont il ne pouvait
+se résoudre à me parler; loin de là, à l'occasion, il mentait et
+cherchait à m'abuser par des faux-fuyants dignes d'un petit
+écolier; cependant lui-même me faisait appeler tous les jours, il
+ne pouvait rester deux heures sans me voir, je lui étais devenu
+aussi nécessaire que l'air ou l'eau.
+
+Une telle conduite blessait un peu mon amour-propre. Il va sans
+dire que depuis longtemps j'avais deviné ce grand secret. Dans la
+profonde conviction où j'étais alors, la révélation du souci qui
+tourmentait tant Stépan Trophimovitch ne lui aurait pas fait
+honneur; c'est pourquoi, jeune comme je l'étais, j'éprouvais
+quelque indignation devant la grossièreté de ses sentiments et la
+vilenie de certains de ses soupçons. Peut-être le condamnais-je
+trop sévèrement, sous l'influence de l'ennui que me causait mon
+rôle de confident forcé. J'avais la cruauté de vouloir lui
+arracher des aveux complets, tout en admettant, du reste, qu'il
+était difficile d'avouer certaines choses. Lui aussi m'avait
+compris: il voyait clairement que j'avais deviné son secret, et
+même que j'étais fâché contre lui; à son tour, il ne poupouvait me
+pardonner ni ma perspicacité, ni mon mécontentement. Certes, dans
+le cas présent, mon irritation était fort bête mais l'amitié la
+plus vive ne résiste guère à un tête-à-tête indéfiniment prolongé.
+Sous plusieurs rapports, Stépan Trophimovitch se rendait un compte
+exact de sa situation, et même il en précisait très finement les
+côtés sur lesquels il ne croyait pas nécessaire de garder le
+silence.
+
+-- Oh! est-ce qu'elle était ainsi dans le temps? me disait-il
+quelquefois en parlant de Barbara Pétrovna. -- Est-ce qu'elle
+était ainsi, jadis, quand nous causions ensemble... Savez-vous
+qu'alors elle savait encore causer? Pourrez-vous le croire? elle
+avait alors des idées, des idées à elle. Maintenant elle n'est
+plus à reconnaître! Elle dit que tout cela n'était que du
+bavardage! Elle méprise le passé... À présent, elle est devenue
+une sorte de commis, d'économe, une créature endurcie, et elle se
+fâche toujours...
+
+-- Pourquoi donc se fâcherait-elle maintenant que vous avez déféré
+à son désir? répliquai-je.
+
+Il me regarda d'un air fin.
+
+-- Cher ami, si j'avais refusé, elle aurait été furieuse, fu-ri-
+euse! Moins toutefois qu'elle ne l'est maintenant que j'ai
+consenti.
+
+Sa phrase lui parut joliment tournée, et nous bûmes ce soir-là une
+petite bouteille. Mais cette accalmie ne dura guère; le lendemain,
+il fut plus maussade et plus insupportable que jamais.
+
+Je lui reprochais surtout de ne pouvoir se résoudre à aller faire
+visite aux dames Drozdoff; elles-mêmes, nous le savions,
+désiraient renouer connaissance avec lui, car, depuis leur
+arrivée, elles avaient plus d'une fois demandé de ses nouvelles,
+et, et, de son côté, il mourait d'envie de les voir. Il parlait
+d'Élisabeth Nikolaïevna avec un enthousiasme incompréhensible pour
+moi. Sans doute il se rappelait en elle l'enfant qu'il avait tant
+aimée jadis; mais, en dehors de cela, il s'imaginait, je ne sais
+pourquoi, qu'auprès d'elle il trouverait tout de suite un
+soulagement à ses peines présentes, et même une réponse aux graves
+points d'interrogation posés devant lui. Élisabeth Nikolaïevna lui
+faisait, par avance, l'effet d'une créature extraordinaire. Et
+pourtant il n'allait pas chez elle, quoique chaque jour il en
+formât le projet. Pour dire toute la vérité, j'étais moi-même très
+désireux alors d'être présenté à cette jeune fille, et je ne
+voyais que Stépan Trophimovitch qui pût me servir d'introducteur
+auprès d'elle. Je l'avais plus d'une fois aperçue se promenant à
+cheval en compagnie du bel officier, qui passait pour son cousin
+(le neveu du feu général Drozdoff), et elle avait produit sur moi
+une impression extraordinaire. Mon aveuglement fut de fort courte
+durée; je reconnus vite combien ce rêve était irréalisable, mais
+avant qu'il se dissipât, on comprend la colère que je dus souvent
+éprouver en voyant mon pauvre ami s'obstiner dans son existence
+d'ermite.
+
+Dès le début, tous les nôtres avaient été officiellement informés
+que les réceptions de Stépan Trophimovitch étaient momentanément
+suspendues. Quoi que je fisse pour l'en dissuader, il tint à leur
+notifier la chose. Sur sa demande, je passai donc chez toutes nos
+connaissances, je leur dis que Barbara Pétrovna avait confié un
+travail extraordinaire à notre «vieux» (c'était ainsi que nous
+appelions entre nous Stépan Trophimovitch), qu'il avait à mettre
+en ordre une correspondance embrassant plusieurs années, qu'il
+s'était enfermé, que je l'aidais dans sa besogne, etc., etc.
+Lipoutine était le seul chez qui je ne fusse pas encore allé, je
+remettais toujours cette visite, et, à dire vrai, je n'osais pas
+la faire. «Il ne croira pas un mot de ce que je lui raconterai»,
+me disais-je, «il ne manquera pas de s'imaginer qu'il y a là un
+secret qu'on veut lui cacher, à lui surtout, et, dès que je
+l'aurai quitté, il courra toute la ville pour recueillir des
+informations et répandre des cancans.» Tandis que je me faisais
+ces réflexions, je le rencontrai par hasard dans la rue. Les
+nôtres, que je venais de prévenir, l'avaient déjà mis au courant.
+Mais, chose étrange, loin de me questionner et de témoigner aucune
+curiosité à l'endroit de Stépan Trophimovitch, il m'interrompit
+dès que je voulus m'excuser de n'être pas encore allé chez lui, et
+aborda aussitôt un autre sujet de conversation. À la vérité, ce
+n'était pas la matière qui lui manquait, il avait une grande envie
+de causer et était enchanté d'avoir trouvé en moi un auditeur. Il
+commença à parler des nouvelles de la ville, de l'arrivée de la
+gouvernante, de l'opposition qui se formait déjà au club, etc.,
+etc. Bref, il bavarda pendant un quart d'heure et d'une façon si
+amusante que je ne me lassais pas de l'entendre. Quoique je ne
+pusse le souffrir, j'avoue qu'il avait le talent de se faire
+écouter, surtout quand il pestait contre quelque chose. Cet homme,
+à mon avis, était né espion. Il savait toujours les dernières
+nouvelles et connaissait toute la chronique secrète de la ville,
+particulièrement les vilenies; on ne pouvait que s'étonner en
+voyant combien il prenait à coeur des choses qui, parfois, ne le
+concernaient pas du tout. Il m'a toujours semblé que le trait
+dominant de son caractère était l'envie. Le même soir, je fis part
+à Stépan Trophimovitch de ma rencontre avec Lipoutine et de
+l'entretien que nous avions eu ensemble. À ma grande surprise, il
+parut extrêmement agité et me posa cette étrange question:
+«Lipoutine sait-il ou non?» J'essayai de lui démontrer que, dans
+un temps si court, Lipoutine n'avait rien pu apprendre;
+d'ailleurs, par qui aurait-il été mis au fait? mais Stépan
+Trophimovitch ne se rendit point à mes raisonnements.
+
+-- Croyez-le ou non, finit-il par me dire, -- moi, je suis
+persuadé que non seulement il connaît _notre_ situation dans tous
+ses détails, mais que, de plus, il sait encore quelque chose que
+ni vous ni moi ne savons, quelque chose que nous ne saurons peut-
+être jamais, ou que nous apprendrons quand il sera trop tard,
+quand il n'y aura plus moyen de revenir en arrière!...
+
+Je ne répondis rien, mais ces paroles donnaient fort à penser.
+Durant les cinq jours qui suivirent, il ne fut plus du tout
+question de Lipoutine entre nous. Je voyais très bien que Stépan
+Trophimovitch regrettait vivement de n'avoir pas su retenir sa
+langue et d'avoir manifesté de tels soupçons devant moi.
+
+II
+
+Sept ou huit jours après le consentement donné par Stépan
+Trophimovitch à son mariage, tandis que je me rendais, selon mon
+habitude, vers onze heures du matin chez le pauvre fiancé, il
+m'arriva une aventure en chemin.
+
+Je rencontrai Karmazinoff[2], «le grand écrivain», comme l'appelait
+Lipoutine. Ses romans sont connus de toute la dernière génération
+et même de la nôtre; dès l'enfance, je les avais lus et j'en avais
+été enthousiasmé; ils avaient fait la joie de mes jeunes années.
+Plus tard, je me refroidis un peu pour les productions de sa
+plume. Les ouvrages à tendance de sa seconde manière me plurent
+moins que les premiers où il y avait tant de poésie spontanée; les
+derniers me déplurent tout à fait.
+
+À en croire la renommée, il n'était rien que Karmazinoff mît au-
+dessus de ses relations avec les hommes puissants et avec la haute
+société. On racontait qu'il vous faisait l'accueil le plus
+charmant, vous comblait d'amabilités, vous séduisait par sa
+bonhomie, surtout s'il avait besoin de vous, et si, bien entendu,
+vous lui aviez été présenté au préalable. Mais, à l'arrivée du
+premier prince, de la première comtesse, du premier personnage
+dont il avait peur, il s'empressait de vous oublier avec le dédain
+le plus insultant, comme un copeau, comme une mouche, et cela
+avant même que vous fussiez sorti de chez lui; cette manière
+d'agir lui paraissait le suprême du bon ton. Malgré une
+connaissance parfaite du savoir-vivre, il était, disait-on, si
+follement vaniteux qu'il ne pouvait cacher son irascibilité
+d'écrivain même dans les milieux sociaux où l'on ne s'occupe guère
+de littérature. Si quelqu'un semblait se soucier peu de ses
+ouvrages, il en était mortellement blessé et ne respirait que
+vengeance.
+
+Dès que s'était répandu chez nous le bruit de la prochaine arrivée
+de Karmazinoff, j'avais conçu un vif désir de le voir, et, si
+c'était possible, de faire sa connaissance. Je savais que je
+pourrais y arriver par Stépan Trophimovitch qui avait été son ami
+autrefois. Et voilà que, tout à coup, je le rencontre dans un
+carrefour. Je le reconnus tout de suite. Trois jours auparavant,
+on me l'avait montré se promenant en calèche avec sa gouvernante.
+
+C'était un petit homme aux airs pincés, qu'on aurait pris pour un
+vieillard, quoiqu'il n'eût pas plus de cinquante ans; d'épaisses
+boucles de cheveux blancs sortaient de dessous son chapeau à haute
+forme et s'enroulaient autour d'oreilles petites et rosées. Son
+visage assez vermeil n'était pas fort beau; il avait un nez un peu
+gros, de petits yeux vifs et spirituels, des lèvres longues et
+minces dont le pli dénotait l'astuce. Sur ses épaules était
+négligemment jeté un manteau comme on en aurait porté à cette
+saison en Suisse ou dans l'Italie septentrionale. Mais, du moins,
+tous les menus accessoires de son costume: boutons de manchettes,
+lorgnon, bague, etc., étaient d'un goût irréprochable. Je suis sûr
+qu'en été il doit porter des bottines de prunelle à boutons de
+nacre. Quand nous nous rencontrâmes, il était arrêté au coin d'une
+rue et cherchait à s'orienter. S'apercevant que je le regardais
+avec curiosité, il m'adressa la parole d'une petite voix
+mielleuse, quoiqu'un peu criarde:
+
+-- Permettez-moi de vous demander le plus court chemin pour aller
+rue des Boeufs.
+
+-- Rue des Boeufs? Mais c'est ici tout près, m'écriai-je en proie
+à une agitation extraordinaire. -- Vous n'avez qu'à suivre cette
+rue et prendre ensuite la deuxième à gauche.
+
+-- Je vous suis bien reconnaissant.
+
+Minute maudite! je crois que j'étais intimidé et que ma
+physionomie avait une expression servile. Il remarqua tout cela en
+un clin d'oeil, et, à l'instant sans doute, comprit tout, c'est-à-
+dire, que je savais qui il était, que je l'avais lu, que je
+l'admirais depuis mon enfance, et qu'en ce moment je me sentais
+troublé devant lui. Il sourit, inclina encore une fois la tête, et
+se mit en marche dans la direction que je lui avais indiquée.
+J'ignore comment il se fit qu'au lieu de continuer ma route, je le
+suivis à quelques pas de distance. Tout à coup il s'arrêta de
+nouveau.
+
+-- Ne pourriez-vous pas me dire où je trouverais une station de
+fiacres? me cria-t-il.
+
+Vilain cri! vilaine voix!
+
+-- Une station de fiacres? Mais il y en a une à deux pas d'ici...
+près de la cathédrale; c'est toujours là que les cochers se
+tiennent, répondis-je, et peu s'en fallut que je ne courusse
+chercher une voiture à Karmazinoff. Je présume qu'il attendait
+justement cela de moi. Bien entendu, je me ravisai à l'instant
+même et n'en fis rien, mais mon mouvement ne lui échappa point, et
+l'odieux sourire de tout à l'heure reparut sur ses lèvres. Alors
+se produisit un incident que je n'oublierai jamais.
+
+Il laissa soudain tomber un sac minuscule qu'il tenait dans sa
+main gauche. Du reste, ce n'était pas, à proprement parler, un
+sac, mais une petite boîte, ou plutôt un petit portefeuille, ou,
+mieux encore, un ridicule dans le genre de ceux que les dames
+portaient autrefois. Enfin, je ne sais pas ce que c'était; tout ce
+que je sais, c'est que je me précipitai pour ramasser cet objet.
+
+Je suis parfaitement convaincu que je ne le ramassai pas, mais le
+premier mouvement fait par moi était incontestable, il n'y avait
+plus moyen de le cacher, et je rougis comme un imbécile. Le malin
+personnage tira aussitôt de la circonstance tout ce qu'il lui
+était possible d'en tirer.
+
+-- Ne vous donnez pas la peine, je le ramasserai moi-même, me dit-
+il avec une grâce exquise quand il fut bien sûr que je ne lui
+rendrais pas ce service. Puis il ramassa son ridicule en ayant
+l'air de prévenir ma politesse, et s'éloigna, après m'avoir une
+dernière fois salué d'un signe de tête. Je restai tout sot.
+C'était exactement comme si j'avais moi-même ramassé son sac.
+Pendant cinq minutes, je me figurais que j'étais un homme
+déshonoré. Ensuite je partis d'un éclat de rire. Cette rencontre
+me parut si drôle que je résolus de la raconter à Stépan
+Trophimovitch pour l'égayer un peu.
+
+III
+
+Cette fois je constatai, non sans surprise, un changement
+extraordinaire en lui. Dès que je fus entré, il s'avança vers moi
+avec un empressement particulier et se mit à m'écouter; seulement
+il avait l'air si distrait qu'il ne comprit évidemment pas les
+premiers mots de mon récit. Mais à peine eus-je prononcé le nom de
+Karmazinoff que je le vis perdre tout sang-froid.
+
+-- Ne me parlez plus, taisez-vous! s'écria-t-il avec une sorte de
+rage, -- voilà, voilà, regardez, lisez! lisez!
+
+Il prit dans un tiroir et jeta sur la table trois petits morceaux
+de papier, sur lesquels Barbara Pétrovna avait griffonné à la hâte
+quelques lignes au crayon. Le premier billet remontait à l'avant-
+veille, le second avait été écrit la veille, et le dernier était
+arrivé depuis une heure. Tous trois, fort insignifiants, avaient
+trait à Karmazinoff, et dénotaient chez Barbara Pétrovna la
+crainte puérile que le grand écrivain n'oubliât de lui faire
+visite.
+
+Premier billet:
+
+«S'il daigne enfin vous aller voir aujourd'hui, je vous prie de ne
+pas lui parler de moi. Pas le moindre mot. Ne me rappelez d'aucune
+manière à son attention.
+
+«B. S.»
+
+Deuxième billet:
+
+«S'il se décide enfin à vous faire visite ce matin, vous agirez,
+je crois, plus noblement en refusant de le recevoir. Voilà mon
+avis, je ne sais comment vous en jugerez.
+
+«B. S.»
+
+Troisième et dernier billet:
+
+«Je suis sûre qu'il y a chez vous une pleine charretée d'ordures,
+et que la fumée de tabac empoisonne votre logement. Je vous
+enverrai Marie et Thomas; dans l'espace d'une demi-heure, ils
+mettront tout en ordre. Mais ne les gênez pas, et restez dans
+votre cuisine, pendant qu'ils nettoieront. Je vous envoie un tapis
+de Boukharie et deux vases chinois; depuis longtemps je me
+proposais de vous les offrir; j'y joins mon Téniers (que je vous
+prête). On peut placer les vases sur une fenêtre; quant au
+Téniers, pendez-le à droite sous le portrait de Goethe, là il sera
+plus en vue. S'il se montre enfin, recevez-le avec une politesse
+raffinée, mais tâchez de mettre la conversation sur des riens, sur
+quelque sujet scientifique, faites comme si vous retrouviez un ami
+que vous auriez quitté hier. Pas un mot de moi. Peut-être
+passerai-je chez vous dans la soirée.
+
+«B. S.»
+
+«_P. S._ S'il ne vient pas aujourd'hui, il ne viendra jamais.»
+
+Après avoir pris connaissance de ces billets, je m'étonnai de
+l'agitation que de pareilles niaiseries causaient à Stépan
+Trophimovitch. En l'observant d'un oeil anxieux, je remarquai tout
+à coup que, pendant ma lecture, il avait remplacé sa cravate
+blanche accoutumée par une cravate rouge. Son chapeau et sa canne
+se trouvaient sur la table. Il était pâle, et ses mains
+tremblaient.
+
+-- Je ne veux pas connaître ses préoccupations! cria-t-il avec
+colère en réponse au regard interrogateur que je fixais sur lui. -
+- Je m'en fiche! Elle a le courage de s'inquiéter de Karmazinoff,
+et elle ne répond pas à mes lettres! Tenez, voilà la lettre
+qu'elle m'a renvoyée hier, non décachetée; elle est là, sur la
+table, sous le livre, sous l'_Homme qui rit._ Que m'importent ses
+tracas au sujet de Ni-ko-lenka! Je m'en fiche, et je proclame ma
+liberté. Au diable le Karmazinoff! Au diable la Lembke! Les vases,
+je les ai cachés dans l'antichambre; le Téniers, je l'ai fourré
+dans une commode, et je l'ai sommée de me recevoir à l'instant
+même. Vous entendez, je l'ai sommée! J'ai fait comme elle, j'ai
+écrit quelques mots au crayon sur un chiffon de papier, je n'ai
+même pas cacheté ce billet, et je l'ai fait porter par Nastasia,
+maintenant j'attends. Je veux que Daria Pavlovna elle-même
+s'explique avec moi à la face du ciel, ou, du moins, devant vous.
+Vous me seconderez, n'est-ce pas? comme ami et témoin. Je ne veux
+pas rougir, je ne veux pas mentir, je ne veux pas de secrets, je
+n'en admets pas dans cette affaire! Qu'on m'avoue tout,
+franchement, ingénument, noblement, et alors ... alors peut-être
+étonnerai-je toute la génération par ma magnanimité!... Suis-je un
+lâche, oui ou non, monsieur? acheva-t-il tout à coup en me
+regardant d'un air de menace comme si je l'avais pris pour un
+lâche.
+
+Je l'engageai à boire de l'eau; je ne l'avais pas encore vu dans
+un pareil état. Tout en parlant, il courait d'un coin de la
+chambre à l'autre, mais, soudain, il se campa devant moi dans une
+attitude extraordinaire.
+
+-- Pouvez-vous penser, reprit-il en me toisant des pieds à la
+tête, -- pouvez-vous supposer que moi, Stépan Verkhovensky, je ne
+trouverai pas en moi assez de force morale pour prendre ma besace,
+-- ma besace de mendiant! -- pour en charger mes faibles épaules
+et pour m'éloigner à jamais d'ici, quand l'exigeront l'honneur et
+le grand principe de l'indépendance? Ce ne sera pas la première
+fois que Stépan Verkhovensky aura opposé la grandeur d'âme au
+despotisme, fût-ce le despotisme d'une femme insensée, c'est-à-
+dire le despotisme le plus insolent et le plus cruel qui puisse
+exister au monde, en dépit du sourire que mes paroles viennent, je
+crois, d'amener sur vos lèvres, monsieur! Oh! vous ne croyez pas
+que je puisse trouver en moi assez de grandeur d'âme pour savoir
+finir mes jours en qualité de précepteur chez un marchand, ou
+mourir de faim au pied d'un mur! Répondez, répondez sur le champ:
+le croyez-vous ou ne le croyez-vous pas?
+
+Je me tus, comme un homme qui craint d'offenser son interlocuteur
+par une réponse négative, mais qui ne peut en conscience lui
+répondre affirmativement. Dans toute cette irritation il y avait
+quelque chose dont j'étais décidément blessé, et pas pour moi, oh!
+non! Mais... je m'expliquerai plus tard.
+
+Il pâlit.
+
+-- Peut-être vous vous ennuyez avec moi, G...ff (c'est mon nom),
+et vous désireriez... mettre fin à vos visites? dit-il de ce ton
+glacé qui précède d'ordinaire les grandes explosions. Inquiet, je
+m'élançai vers lui; au même instant entra Nastasia. Elle tendit
+silencieusement un petit papier à Stépan Trophimovitch. Il le
+regarda, puis me le jeta. C'était la réponse de Barbara Pétrovna,
+trois mots écrits au crayon: «Restez chez vous».
+
+Stépan Trophimovitch prit son chapeau et sa canne, sans proférer
+une parole, et sortit vivement de la chambre; machinalement, je le
+suivis. Tout à coup un bruit de voix et de pas pressés se fit
+entendre dans le corridor. Il s'arrêta comme frappé d'un coup de
+foudre.
+
+-- C'est Lipoutine, je suis perdu! murmura-t-il en me saisissant
+la main.
+
+Comme il achevait ces mots, Lipoutine entra dans la chambre.
+
+IV
+
+Pourquoi était-il perdu par le fait de l'arrivée de Lipoutine? je
+l'ignorais, et, d'ailleurs, je n'attachais aucune importance à
+cette parole; je mettais tout sur le compte des nerfs. Mais sa
+frayeur ne laissait pas d'être étrange, et je me promis d'observer
+attentivement ce qui allait suivre.
+
+À première vue, la physionomie de Lipoutine montrait que, cette
+fois, il avait un droit particulier d'entrer, en dépit de toutes
+les consignes. Il était accompagné d'un monsieur inconnu de nous,
+et sans doute étranger à notre ville. En réponse au regard hébété
+de Stépan Trophimovitch que la stupeur avait cloué sur place, il
+s'écria aussitôt d'une voix retentissante:
+
+-- Je vous amène un visiteur, et pas le premier venu! Je me
+permets de troubler votre solitude. M. Kiriloff, ingénieur et
+architecte très remarquable. Mais le principal, c'est qu'il
+connaît votre fils, le très estimé Pierre Stépanovitch; il le
+connaît tout particulièrement, et il a été chargé par lui d'une
+commission pour vous. Il vient seulement d'arriver.
+
+-- La commission, c'est vous qui l'avez inventée, observa d'un ton
+roide le visiteur, -- je ne suis chargé d'aucune commission, mais
+je connais en effet Verkhovensky. Je l'ai laissé, il y a dix
+jours, dans le gouvernement de Kh...
+
+Stépan Trophimovitch lui tendit machinalement la main et l'invita
+du geste à s'asseoir; puis il me regarda, regarda Lipoutine, et,
+comme rappelé soudain au sentiment de la réalité, il se hâta de
+s'asseoir lui-même; mais, sans le remarquer, il tenait toujours à
+la main sa canne et son chapeau.
+
+-- Bah! mais vous vous disposiez à sortir! On m'avait pourtant dit
+que vos occupations vous avaient rendu malade.
+
+-- Oui, je suis souffrant, c'est pour cela que je voulais
+maintenant faire une promenade, je...
+
+Stépan Trophimovitch s'interrompit, se débarrassa brusquement de
+sa canne et de son chapeau, et -- rougit.
+
+Pendant ce temps j'examinais le visiteur. C'était un jeune homme
+brun, de vingt-sept ans environ, convenablement vêtu, svelte et
+bien fait de sa personne. Son visage pâle avait une nuance un peu
+terreuse; ses yeux étaient noirs et sans éclat. Il semblait
+légèrement distrait et rêveur; sa parole était saccadée et
+incorrecte au point de vue grammatical; s'il avait à construire
+une phrase de quelque longueur, il avait peine à s'en tirer et
+transposait singulièrement les mots. Lipoutine remarqua très bien
+l'extrême frayeur de Stépan Trophimovitch et en éprouva une
+satisfaction visible. Il s'assit sur une chaise de jonc qu'il
+plaça presque au milieu de la chambre, de façon à se trouver à
+égale distance du maître de la maison et de M. Kiriloff, lesquels
+s'étaient assis en face l'un de l'autre sur deux divans opposés.
+Ses yeux perçants furetaient dans tous les coins.
+
+-- Je... je n'ai pas vu Pétroucha depuis longtemps... C'est à
+l'étranger que vous vous êtes rencontrés? balbutia Stépan
+Trophimovitch en s'adressant au visiteur.
+
+-- Et ici et à l'étranger.
+
+-- Alexis Nilitch est lui-même tout fraîchement arrivé de
+l'étranger où il a séjourné quatre ans, intervint Lipoutine; -- il
+y était allé pour se perfectionner dans sa spécialité, et il est
+venu chez nous parce qu'il a lieu d'espérer qu'on l'emploiera à la
+construction du pont de notre chemin de fer: en ce moment il
+attend une réponse. Il a fait, par l'entremise de Pierre
+Stépanovitch, la connaissance de la famille Drozdoff et
+d'Élisabeth Nikolaïevna.
+
+L'ingénieur écoutait avec une impatience mal dissimulée. Il me
+faisait l'effet d'un homme vexé.
+
+-- Il connaît aussi Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Vous connaissez aussi Nicolas Vsévolodovitch? demanda Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Oui.
+
+-- Je... il y a un temps infini que je n'ai vu Pétroucha, et... je
+me sens si peu en droit de m'appeler son père... c'est le mot;
+je... comment donc l'avez-vous laissé?
+
+-- Mais je l'ai laissé comme à l'ordinaire... il viendra lui-même,
+répondit M. Kiriloff qui semblait pressé de couper court à ces
+questions. Décidément il était de mauvaise humeur.
+
+-- Il viendra! Enfin je... voyez-vous, il y a trop longtemps que
+je n'ai vu Pétroucha! reprit Stépan Trophimovitch empêtré dans
+cette phrase; -- maintenant j'attends mon pauvre garçon envers
+qui... oh! envers qui je suis si coupable! Je veux dire que, dans
+le temps, quand je l'ai quitté à Pétersbourg, je le considérais
+comme un zéro. Vous savez, un garçon nerveux, très sensible et...
+poltron. Au moment de se coucher, il se prosternait jusqu'à terre
+devant l'icône, et faisait le signe de la croix sur son oreiller
+pour ne pas mourir dans la nuit... je m'en souviens. Enfin, aucun
+sentiment du beau, rien d'élevé, par le moindre germe d'une idée
+future... c'était comme un petit idiot. Du reste, moi-même je dois
+avoir l'air d'un ahuri, excusez-moi, je... vous m'avez trouvé...
+
+-- Vous parlez sérieusement quand vous dites qu'il faisait le
+signe de la croix sur son oreiller? demanda brusquement
+l'ingénieur que ce détail paraissait intéresser.
+
+-- Oui, il faisait le signe de la croix...
+
+-- Cela m'étonne de sa part; continuez.
+
+Stépan Trophimovitch interrogea des yeux Lipoutine.
+
+-- Je vous suis bien reconnaissant de votre visite, mais, je
+l'avoue, maintenant je... je ne suis pas en état... Permettez-moi
+pourtant de vous demander où vous habitez.
+
+-- Rue de l'Épiphanie, maison Philippoff.
+
+-- Ah! c'est là où demeure Chatoff, fis-je involontairement.
+
+-- Justement, c'est dans la même maison, s'écria Lipoutine, --
+seulement Chatoff habite en haut, dans la mezzanine tandis
+qu'Alexis Nilitch s'est installé en bas, chez le capitaine
+Lébiadkine. Il connaît aussi Chatoff et la femme de Chatoff. Il
+s'est trouvé en rapports très intimes avec elle pendant son séjour
+à l'étranger.
+
+-- Comment! Se peut-il que vous sachiez quelque chose concernant
+le malheureux mariage de ce pauvre ami et que vous connaissiez
+cette femme? s'écria avec une émotion soudaine Stépan
+Trophimovitch, -- vous êtes le premier que je rencontre l'ayant
+connue personnellement; et si toutefois...
+
+-- Quelle bêtise! répliqua l'ingénieur dont le visage s'empourpra,
+-- comme vous brodez, Lipoutine! Jamais je n'ai été en rapports
+intimes avec la femme de Chatoff; une fois, il m'est arrivé de
+l'apercevoir de loin, voilà tout... Chatoff, je le connais.
+Pourquoi donc inventez-vous toujours des histoires?
+
+Il se tourna tout d'une pièce sur le divan et prit son chapeau,
+puis il s'en débarrassa et se rassit à sa première place. En même
+temps ses yeux noirs étincelaient, fixés sur Stépan Trophimovitch
+avec une expression de défi. Je ne pouvais comprendre une
+irritation si étrange.
+
+-- Excusez-moi, reprit d'un ton digne Stépan Trophimovitch, -- je
+comprends que cette affaire est peut-être fort délicate...
+
+-- Il n'y a ici aucune affaire délicate, répondit M. Kiriloff, --
+et quand j'ai crié: «Quelle bêtise!» ce n'est pas à vous que j'en
+avais, mais à Lipoutine, parce qu'il invente toujours. Pardonnez-
+moi, si vous avez pris cela pour vous. Je connais Chatoff, mais je
+ne connais pas du tout sa femme... pas du tout!
+
+-- J'ai compris, j'ai compris; si j'insistais, c'est seulement
+parce que j'aime beaucoup notre pauvre ami, notre irascible ami,
+et parce que je me suis toujours intéressé... Cet homme a eu tort,
+selon moi, de renoncer si complètement à ses anciennes idées, qui
+péchaient peut-être par un excès de jeunesse, mais qui ne
+laissaient pas d'être justes au fond. À présent, il divague à un
+tel point sur «notre sainte Russie», que j'attribue cette lésion
+de son organisme, -- je ne veux pas appeler la chose autrement, --
+à quelque forte secousse domestique, et notamment à son malheureux
+mariage. Moi qui ai étudié à fond notre pauvre Russie, et consacré
+toute ma vie au peuple russe, je puis vous assurer qu'il ne le
+connaît pas, et que de plus...
+
+-- Moi non plus je ne connais nullement le peuple russe, et... je
+n'ai pas le temps de l'étudier! fit brusquement l'ingénieur
+interrompant Stépan Trophimovitch au beau milieu de sa phrase.
+
+-- Il l'étudie, il l'étudie, remarqua Lipoutine, -- il a déjà
+commencé à l'étudier, il est en train d'écrire un article très
+curieux sur les causes qui multiplient les cas de suicide en
+Russie, et, d'une façon générale, sur les influences auxquelles
+est due l'augmentation ou la diminution des suicides dans la
+société. Il est arrivé à des résultats étonnants.
+
+L'ingénieur se fâcha.
+
+-- Vous n'avez aucunement le droit de dire cela, grommela-t-il
+avec colère, -- je ne fais pas du tout d'article. Je ne donne pas
+dans ces stupidités. Je vous ai demandé quelques renseignements en
+confidence et tout à fait par hasard. Il n'est pas question
+d'article; je ne publie rien, et vous n'avez pas le droit...
+
+Cette irritation semblait faire le bonheur de Lipoutine.
+
+-- Pardon, j'ai pu me tromper en donnant le nom d'article à votre
+travail littéraire. Alexis Nilitch se borne à recueillir des
+observations et ne touche pas du tout au fond de la question, à ce
+qu'on pourrait appeler son côté moral; bien plus, il repousse
+absolument la morale elle-même et tient pour le principe moderne
+de la destruction universelle comme préface à la réforme sociale.
+Il réclame plus de cent millions de têtes pour établir en Europe
+le règne du bon sens: c'est beaucoup plus qu'on n'en a demandé au
+dernier congrès de la paix. En ce sens, Alexis Nilitch va plus
+loin que personne.
+
+L'ingénieur écoutait, un pâle et méprisant sourire sur les lèvres.
+Pendant une demi-minute, tout le monde se tut.
+
+-- Tout cela est bête, Lipoutine, dit enfin avec une certaine
+dignité M. Kiriloff. -- Si je vous avais exposé ma manière de
+voir, vous seriez libre de la critiquer. Mais vous n'avez pas ce
+droit-là, parce que je ne parle jamais à personne. Je dédaigne de
+parler... Si j'ai telle ou telle conviction, c'est que cela est
+clair pour moi... et le langage que vous venez de tenir est bête.
+Je ne disserte pas sur les points qui sont tranchés pour moi. Je
+ne puis souffrir la discussion, je ne veux jamais raisonner...
+
+-- Et peut-être vous faites bien, ne put s'empêcher d'observer
+Stépan Trophimovitch.
+
+-- Je vous demande pardon, mais ici je ne suis fâché contre
+personne, poursuivit avec vivacité le visiteur; -- depuis quatre
+ans, j'ai vu peu de monde; pendant ces quatre années j'ai peu
+causé; j'évitais les rapports avec les gens parce que cela était
+sans utilité pour mes buts. Lipoutine a découvert cela, et il en
+rit. Je le comprends et je n'y fais pas attention, je suis
+seulement vexé de la liberté qu'il prend. Mais si je ne vous
+expose pas mes idées, acheva-t-il à l'improviste en nous
+enveloppant tous d'un regard assuré, ce n'est pas du tout que je
+craigne d'être dénoncé par vous au gouvernement; non; je vous en
+prie, n'allez pas vous figurer des bêtises pareilles...
+
+Personne ne répondit à ces mots; nous nous contentâmes de nous
+regarder les uns les autres. Lipoutine lui-même cessa de rire.
+
+-- Messieurs, je suis désolé, dit Stépan Trophimovitch se levant
+avec résolution, -- mais je ne me sens pas bien. Excusez-moi.
+
+-- Ah! il faut s'en aller, remarqua M. Kiriloff en prenant son
+chapeau, -- vous avez bien fait de le dire, sans cela je n'y aurai
+pas pensé.
+
+Il se leva et avec beaucoup de bonhomie s'avança, la main tendue,
+vers le maître de la maison.
+
+-- Je regrette d'être venu vous déranger alors que vous êtes
+souffrant.
+
+-- Je vous souhaite chez vous tout le succès possible, répondit
+Stépan Trophimovitch en lui serrant cordialement la main, -- Si,
+comme vous le dites, vous avez vécu si longtemps à l'étranger, si
+vous avez, dans l'intérêt de vos buts, évité le commerce des gens
+et oublié la Russie, je comprends que vous vous trouviez un peu
+dépaysé au milieu de nous autres, Russes primitifs. Mais cela se
+passera. Il y a seulement une chose qui me chiffonne: vous voulez
+construire notre pont et en même temps vous vous déclarez partisan
+de la destruction universelle. On ne vous confiera pas la
+construction de notre pont!
+
+-- Comment! que dites-vous?... Ah diable! s'écria Kiriloff frappé
+de cette observation, et il se mit à rire avec la plus franche
+gaieté. Durant un instant son visage prit une expression tout à
+fait enfantine qui, me sembla-t-il, lui allait très bien.
+Lipoutine se frottait les mains, enchanté du mot spirituel de
+Stépan Trophimovitch. Et moi je ne cessais de me demander pourquoi
+ce dernier avait eu si peur de Lipoutine, pourquoi, en entendant
+sa voix, il s'était écrié: «Je suis perdu!»
+
+V
+
+Nous nous arrêtâmes tous sur le seuil de la porte. C'était le
+moment où maîtres de maison et visiteurs échangent les dernières
+civilités avant de se séparer.
+
+-- S'il est de mauvaise humeur aujourd'hui, dit brusquement
+Lipoutine, -- c'est parce qu'il a eu tantôt une prise de bec avec
+le capitaine Lébiadkine à propos de la soeur de celui-ci. Elle est
+folle, et chaque jour le capitaine Lébiadkine lui donne le fouet.
+Il la fustige matin et soir avec une vraie nagaïka de Cosaque.
+Alexis Nilitch s'est même transféré dans un pavillon attenant à la
+maison pour ne plus être témoin de ces scènes. Allons, au revoir.
+
+-- Une soeur? Malade? Avec une nagaïka? s'écria Stépan
+Trophimovitch, comme si on l'avait lui-même cinglé d'un coup de
+fouet. -- Quelle soeur? Quel Lébiadkine?
+
+Sa frayeur de tantôt l'avait ressaisi instantanément.
+
+-- Lébiadkine! Mais c'est un capitaine en retraite; auparavant il
+s'intitulait seulement capitaine d'état-major...
+
+-- Eh! que m'importe son grade? Quelle soeur? Mon Dieu...
+Lébiadkine, dites-vous? Mais nous avons eu ici un Lébiadkine...
+
+-- C'est celui-là même, c'est _notre_ Lébiadkine, celui de
+Virguinsky, vous vous rappelez?
+
+-- Mais celui-là a été pris faisant circuler de faux assignats?
+
+-- Eh bien, il est revenu, il y a à peu près trois semaines, et
+dans des circonstances très particulières.
+
+-- Mais c'est un vaurien?
+
+-- Comme s'il ne pouvait pas y avoir de vauriens chez nous! fit
+brusquement Lipoutine; il souriait, et ses petits yeux malins
+semblaient vouloir fouiller dans l'âme de Stépan Trophimovitch.
+
+-- Ah! mon Dieu, ce n'est pas du tout de cela que je... quoique,
+du reste, je sois parfaitement d'accord avec vous sur ce point.
+Mais la suite, la suite! Que vouliez-vous dire par là? Voyons,
+vous vouliez certainement dire quelque chose!
+
+-- Tout cela n'a aucune importance... D'après toutes les
+apparences, ce n'est pas une affaire de faux billets qui a motivé,
+dans le temps, le départ de ce capitaine; il a quitté notre ville
+simplement pour se mettre en quête de sa soeur; celle-ci, paraît-
+il, s'était réfugiée dans un endroit inconnu, espérant se dérober
+à ses recherches; eh bien, il vient de la ramener ici, voilà toute
+l'histoire! on dirait que vous avez peur, Stépan Trophimovitch;
+pourquoi cela? Du reste, je ne fais que répéter ici les propos
+qu'il tient sous l'influence de la boisson; quand il n'est pas
+ivre, il se tait là-dessus. C'est un homme irascible, et, pour
+ainsi dire, un militaire frotté d'esthétique, mais de mauvais
+goût. Quant à sa soeur, elle est non seulement folle, mais encore
+boiteuse. Il paraît qu'elle a été séduite par quelqu'un, et que,
+depuis plusieurs années déjà, M. Lébiadkine reçoit du séducteur un
+tribut annuel en réparation du préjudice causé à l'honneur de sa
+famille; du moins, voilà ce qui ressort de ses bavardages; mais, à
+mon avis, ce ne sont que des paroles d'ivrogne et pures hâbleries.
+Les lovelaces s'en tirent à bien meilleur marché. Quoi qu'il en
+soit, une chose certaine, c'est qu'il a de l'argent. Il y a une
+douzaine de jours, il allait pieds nus, et, maintenant, je l'ai vu
+moi-même, il a des centaines de roubles à sa disposition. Sa soeur
+a tous les jours des accès durant lesquels elle pousse des cris,
+et il la morigène à coups de nagaïka. «C'est ainsi, dit-il, qu'il
+faut inculquer le respect à la femme.» Je ne comprends pas comment
+Chatoff qui demeure au-dessus d'eux n'a pas encore déménagé.
+Alexis Nilitch n'a pas pu y tenir; il avait fait leur connaissance
+à Pétersbourg, mais il n'est resté que trois jours chez eux; à
+présent, pou être tranquille, il s'est installé dans le pavillon.
+
+-- Tout cela est vrai? demanda Stépan Trophimovitch à l'ingénieur.
+
+-- Vous êtes fort bavard, Lipoutine, murmura d'un ton fâché
+M. Kiriloff.
+
+-- Des mystères, des secrets! Comment se fait-il qu'il y ait tout
+à coup chez nous tant de secrets et de mystères! s'écria Stépan
+Trophimovitch incapable de se contenir.
+
+L'ingénieur fronça le sourcil, rougit, et, avec un haussement
+d'épaules, sortit de la chambre.
+
+-- Alexis Nilitch lui a même arraché son fouet qu'il a brisé et
+jeté par la fenêtre; ils ont eu une vive altercation ensemble,
+ajouta Lipoutine.
+
+-- À quoi bon ces bavardages, Lipoutine? C'est bête, à quoi bon?
+dit Alexis Nilitch en faisant un pas en arrière.
+
+-- Pourquoi donc cacher, par modestie, les nobles mouvements de
+son âme, c'est-à-dire de votre âme? je ne parle pas de la mienne.
+
+-- Comme c'est bête... et cela ne sert à rien... Lébiadkine est
+bête et absolument futile... inutile pour l'action et... tout à
+fait nuisible. Pourquoi racontez-vous toutes ces choses-là? Je
+m'en vais.
+
+-- Ah! quel dommage! s'écria en souriant Lipoutine, -- sans cela,
+Stépan Trophimovitch, je vous aurais encore amusé avec une petite
+anecdote. J'étais même venu dans l'intention de vous la raconter,
+quoique, du reste, vous la connaissiez déjà, j'en suis sûr.
+Allons, ce sera pour une autre fois, Alexis Nilitch est si
+pressé... Au revoir. Il s'agit, dans cette anecdote, de Barbara
+Pétrovna, elle m'a fait rire avant-hier! elle m'a envoyé chercher
+exprès, c'est à se tordre, positivement. Au revoir.
+
+Mais Stépan Trophimovitch le saisit violemment par l'épaule, le
+ramena de force dans la chambre et le fit asseoir sur une chaise.
+Lipoutine eut même peur.
+
+-- Mais comment donc? commença-t-il de lui-même, tandis qu'il
+observait avec une attention inquiète le visage de Stépan
+Trophimovitch, -- elle me fait venir tout à coup chez elle et me
+demande «confidentiellement» mon opinion personnelle sur l'état
+mental de Nicolas Vsévolodovitch. N'est-ce pas renversant?
+
+-- Vous avez perdu l'esprit, grommela Stépan Trophimovitch, et,
+soudain, comme hors de lui, il ajouta:
+
+-- Lipoutine, vous le savez trop bien, vous n'êtes venu que pour
+me communiquer quelque vilenie de ce genre et... pire encore!
+
+Je me rappelai immédiatement ce qu'il m'avait dit peu de jours
+auparavant: «Non seulement Lipoutine connaît notre position mieux
+que nous, mais il sait encore quelque chose que nous-mêmes ne
+saurons jamais.»
+
+-- Allons donc, Stépan Trophimovitch! balbutia Lipoutine qui
+paraissait fort effrayé, -- allons donc!...
+
+-- Trêve de dénégations! Commencez! Je vous prie instamment,
+monsieur Kiriloff, de rentrer aussi dans la chambre, je désire que
+vous soyez présent! Asseyez-vous. Et vous, Lipoutine, commencez
+votre récit franchement, simplement... n'essayez pas de recourir à
+des échappatoires!
+
+-- Si j'avais su que cela vous ferait tant d'effet, je n'aurais
+rien dit... Mais je pensais que Barbara Pétrovna elle-même vous
+avait déjà mis au courant.
+
+-- Vous ne pensiez pas cela du tout! Commencez, commencez donc,
+vous dit-on!
+
+-- Mais, vous aussi, asseyez-vous, je vous prie. Je ne pourrai pas
+parler si vous continuez à vous agiter ainsi devant moi.
+
+Dominant son émotion, Stépan Trophimovitch s'assit avec dignité
+sur un fauteuil. L'ingénieur regardait le plancher d'un air
+sombre. Lipoutine le considéra avec une joie maligne.
+
+-- Mais je ne sais comment entrer en matière... vous m'avez
+tellement troublé...
+
+VI
+
+-- Tout à coup, avant-hier, elle m'envoie un de ses domestiques
+avec prière de l'aller voir le lendemain à midi. Pouvez-vous vous
+imaginer cela? Toute affaire cessante, hier, à midi précis, je me
+rends chez elle. On m'introduit immédiatement au salon, où je n'ai
+à attendre qu'une minute: elle entre, m'offre un siège, et
+s'assied en face de moi. J'osais à peine y croire; vous savez
+vous-même quelle a toujours été sa manière d'être à mon égard!
+Elle aborde la question sans préambule, selon sa coutume. «Vous
+vous rappelez», me dit-elle, «qu'il y a quatre ans, Nicolas
+Vsévolodovitch, étant malade, a commis quelques actes étranges,
+dont personne en ville ne savait que penser, jusqu'au moment où
+tout s'est éclairci. Vous avez vous-même été atteint par un de ses
+actes. Nicolas Vsévolodovitch, après son retour à la santé, est
+allé chez vous, sur le désir que je lui en ai témoigné. Je sais
+aussi qu'auparavant il avait déjà causé plusieurs fois avec vous.
+Dites-moi franchement et sans détours comment vous... (à cet
+endroit de son discours sa parole devint hésitante) -- comment
+vous avez trouvé alors Nicolas Vsévolodovitch... Quel effet a-t-il
+produit sur vous... quelle opinion avez-vous pu vous faire de lui,
+et... avez-vous maintenant?...» Ici, son embarras fut tel qu'elle
+dut s'interrompre pendant une minute, et qu'elle rougit tout à
+coup. J'étais inquiet. Elle reprit d'un ton non pas ému --
+l'émotion ne lui va pas -- mais fort imposant: «Je désire que vous
+me compreniez bien. Je vous ai envoyé chercher parce que je vous
+considère comme un homme plein de pénétration et de finesse,
+capable, par conséquent, de faire des observations exactes.
+(Comment trouvez-vous ces compliments?) Vous comprendrez aussi
+sans doute que c'est une mère qui vous parle... Nicolas
+Vsévolodovitch a éprouvé dans la vie certains malheurs, et
+traversé plusieurs vicissitudes. Tout cela a pu influer sur l'état
+de son esprit. Bien entendu, il n'est pas question ici, il ne
+saurait être question d'aliénation mentale! (Ces mots furent
+prononcés d'un ton ferme et hautain) Mais il a pu résulter de là
+quelque chose d'étrange, de particulier, un certain tour d'idées,
+une disposition à voir les choses sous un jour spécial.» Ce sont
+ses expressions textuelles, et j'admirais, Stépan Trophimovitch,
+avec quelle précision Barbara Pétrovna savait s'expliquer. C'est
+une dame d'une haute intelligence! «Du moins», continua-t-elle,
+«j'ai moi-même remarqué chez lui une sorte d'inquiétude constante
+et une tendance à des inclinations particulières. Mais je suis
+mère, et vous, vous êtes un étranger; par suite, vous êtes en
+mesure, avec votre intelligence, de vous former une opinion plus
+indépendante. Je vous supplie enfin (c'est ainsi qu'elle s'est
+exprimée: je vous supplie) de me dire toute la vérité, sans aucune
+réticence, et si, en outre, vous me promettez de ne jamais oublier
+le caractère confidentiel de cet entretien, vous pouvez compter
+qu'à l'avenir je ne négligerai aucune occasion de vous témoigner
+ma reconnaissance». Eh bien, qu'est-ce que vous en dites?
+
+-- Vous... vous m'avez tellement stupéfié... bégaya Stépan
+Trophimovitch, -- que je ne vous crois pas...
+
+Lipoutine n'eut pas l'air de l'avoir entendu.
+
+-- Non, notez encore ceci, poursuivit-il, il fallait qu'elle fût
+joliment inquiète et agitée pour avoir adressé, elle si grande
+dame, une pareille question à un homme comme moi, et pour s'être
+abaissée même jusqu'à me demander le secret. Qu'est-ce qu'il y a
+donc? Aurait-on appris quelque nouvelle inattendue concernant
+Nicolas Vsévolodovitch?
+
+-- Je ne sais... aucune nouvelle... je n'ai pas vu Barbara
+Pétrovna depuis plusieurs jours... balbutia Stépan Trophimovitch,
+qui évidemment avait peine à renouer le fil des ses idées, -- mais
+je vous ferai observer, Lipoutine... je vous ferai observer que,
+si l'on vous a parlé en confidence, et qu'à présent devant tout le
+monde vous...
+
+-- Tout à fait en confidence! Que la foudre me frappe si je mens!
+Voilà si je... Mais puisque c'est ici... eh bien, qu'est-ce que
+cela fait? Voyons, nous tous, ici présents, y compris même Alexis
+Nilitch, est-ce que nous sommes des étrangers?
+
+-- Je ne partage pas cette manière de voir; sans doute, nous
+sommes ici trois qui garderons le silence, mais pour ce qui est de
+vous, je ne crois pas du tout à votre discrétion.
+
+-- Que dites-vous donc? Je suis plus intéressé que personne à me
+taire, puisqu'on m'a promis une reconnaissance éternelle! Et,
+tenez, je voulais justement, à ce propos, vous signaler un cas
+extrêmement étrange, plutôt psychologique, pour ainsi dire, que
+simplement étrange. Hier soir, encore tout remué par mon entretien
+avec Barbara Pétrovna (vous pouvez vous figurer vous-même quelle
+impression il a produite sur moi), je questionnai Alexis Nilitch:
+Vous avez connu, lui dis-je, Nicolas Vsévolodovitch tant à
+l'étranger qu'à Pétersbourg, comment le trouvez-vous sous le
+rapport de l'esprit et des facultés? Il me répond laconiquement, à
+sa manière, que c'est un homme d'un esprit fin et d'un jugement
+sain. Mais, reprends-je, n'avez-vous jamais remarqué chez lui une
+certaine déviation d'idées, un tour d'esprit particulier, comme
+qui dirait une sorte de folie? Bref, je répète la question que
+m'avait posée Barbara Pétrovna elle-même. Alors, figurez-vous, je
+vois Alexis Nilitch devenir tout à coup pensif et faire une mine
+renfrognée, tenez, tout à fait comme à présent. «Oui, dit-il,
+quelque chose m'a parfois paru étrange.» Or, pour qu'une chose
+paraisse étrange à Alexis Nilitch, il ne faut pas demander si elle
+doit l'être, n'est-ce pas?
+
+-- C'est vrai? fit Stépan Trophimovitch en s'adressant à
+l'ingénieur.
+
+Celui-ci releva brusquement la tête, ses yeux étincelaient.
+
+-- Je désirerais ne pas parler de cela, répondit-il, -- je veux
+contester votre droit, Lipoutine. Vous n'avez nullement le droit
+d'invoquer mon témoignage. Je suis loin de vous avoir dit toute ma
+pensée. J'ai fait la connaissance de Nicolas Vsévolodovitch à
+Pétersbourg, mais il y a longtemps de cela, et, quoique je l'aie
+revu depuis, je le connais fort peu. Je vous prie de me laisser en
+dehors de vos cancans.
+
+Lipoutine écarta les bras comme un innocent injustement accusé.
+
+-- Moi un cancanier! Pourquoi pas tout de suite un espion? Vous
+l'avez belle, Alexis Nilitch, à critiquer les autres quand vous
+vous tenez en dehors de tout. Voilà le capitaine Lébiadkine, vous
+ne sauriez croire, Stépan Trophimovitch, à quel point il est bête,
+on n'ose même pas le dire; il y a en russe une comparaison qui
+exprime ce degré de bêtise. Il croit, lui aussi, avoir à se
+plaindre de Nicolas Vsévolodovitch, dont il reconnaît cependant la
+supériorité intellectuelle. «Cet homme m'étonne, dit-il, c'est un
+très sage serpent.» Telle sont ses propres paroles. Hier, je
+l'interroge à son tour (j'étais toujours sous l'influence de ma
+conversation avec Barbara Pétrovna, et je songeais aussi à ce que
+m'avait dit Alexis Nilitch). «Eh bien, capitaine, lui dis-je,
+qu'est-ce que vous pensez de votre très sage serpent? Est-il fou,
+ou non?» À ces mots, le croiriez-vous? il sursauta comme si je lui
+avais soudain asséné, sans sa permission, un coup de fouet par
+derrière. «Oui, répondit-il, oui, seulement cela ne peut
+influer...» sur quoi? il ne l'a pas dit, mais ensuite il est tombé
+dans une rêverie si profonde et si sombre que son ivresse s'est
+dissipée. Nous étions alors attablés au traktin Philipoff. Une
+demi-heure se passa ainsi, puis, brusquement, il déchargea un coup
+de poing sur la table. «Oui, dit-il, il est fou, seulement cela ne
+peut pas influer...» Et de nouveau il laissa sa phrase inachevée.
+Naturellement, je ne vous donne qu'un extrait de notre
+conversation, la pensée est facile à comprendre: interrogez qui
+vous voulez vous retrouvez chez tous la même idée, et pourtant,
+autrefois, cette idée-là n'était venue à l'idée de personne: «Oui
+dit-on, il est fou; c'est un homme fort intelligent, mais il peut
+être fou tout de même.»
+
+Stépan Trophimovitch restait soucieux.
+
+-- Et comment Lébiadkine connaît-il Nicolas Vsévolodovitch?
+
+-- Vous pourriez le demander à Alexis Nilitch, qui tout à l'heure,
+ici, m'a traité d'espion. Moi, je suis un espion et je ne sais
+rien, mais Alexis Nilitch connaît le fond des choses et se tait.
+
+-- Je ne sais rien ou presque rien, répliqua avec irritation
+l'ingénieur, -- vous payez à boire à Lébiadkine pour lui tirer les
+vers du nez. Vous m'avez amené ici pour me faire parler. Donc vous
+êtes un espion!
+
+-- Je ne lui ai pas encore payé à boire, j'estime que le jeu n'en
+vaudrait pas la chandelle; j'ignore quelle importance ses secrets
+ont pour vous, mais pour moi ils n'en ont aucune. Au contraire,
+c'est lui qui me régale de champagne et non moi qui lui en paye.
+Il y a une douzaine de jours, il est venu me demander quinze
+kopeks, et maintenant il jette l'argent par les fenêtres. Mais
+vous me donnez une idée et, s'il le faut, je lui payerai à boire,
+précisément pour arriver à connaître tous vos petits secrets...
+répondit aigrement Lipoutine.
+
+Stépan Trophimovitch considérait avec étonnement ces deux
+visiteurs qui le rendaient témoin de leur dispute. Je me doutais
+que Lipoutine nous avait amené cet Alexis Nilitch exprès pour lui
+faire arracher par un tiers ce que lui-même avait envie de savoir;
+c'était sa manoeuvre favorite.
+
+-- Alexis Nilitch connaît très bien Nicolas Vsévolodovitch,
+poursuivit-il avec colère, seulement il est cachottier. Quant au
+capitaine Lébiadkine au sujet de qui vous m'interrogiez, il l'a
+connu avant nous tous; leurs relations remontent à cinq ou six
+ans; il se sont rencontrés à Pétersbourg à l'époque où Nicolas
+Vsévolodovitch menait une existence peu connue et ne pensait pas
+encore à nous favoriser de sa visite. Il faut supposer que notre
+prince choisissait assez singulièrement sa société dans ce temps-
+là. C'est aussi alors, paraît-il, qu'il a fait la connaissance
+d'Alexis Nilitch.
+
+-- Prenez garde, Lipoutine, je vous avertis que Nicolas
+Vsévolodovitch va bientôt venir ici et qu'il ne fait pas bon se
+frotter à lui.
+
+-- Qu'est-ce que je dis? Je suis le premier à proclamer que c'est
+un homme d'un esprit très fin et très distingué; j'ai donné hier à
+Barbara Pétrovna les assurances les plus complètes sous ce
+rapport. «Par exemple, ai-je ajouté, je ne puis répondre de son
+caractère» Lébiadkine m'a parlé hier dans le même sens: «J'ai
+souffert de son caractère», m'a-t-il dit. Eh! Stépan
+Trophimovitch, vous avez bonne grâce à me traiter de cancanier et
+d'espion quand c'est vous-même, remarquez-le, qui m'avez forcé à
+vous raconter tout cela. Voyez-vous, hier, Barbara Pétrovna a
+touché le vrai point: «Vous avez été personnellement intéressé
+dans l'affaire, m'a-t-elle dit, voilà pourquoi je m'adresse à
+vous.» En effet, c'est bien le moins que je puisse m'occuper de
+Nicolas Vsévolodovitch après avoir dévoré une insulte personnelle
+qu'il m'a faite devant toute la société. Dans ces conditions, il
+me semble que, sans être cancanier, j'ai bien le droit de
+m'intéresser à ses faits et gestes. Aujourd'hui il vous serre la
+main, et demain, sans rime ni raison, en remerciement de votre
+hospitalité, il vous soufflette sur les deux joues devant toute
+l'honorable société, pour peu que la fantaisie lui en vienne.
+C'est un homme gâté par la fortune! Mais surtout c'est un enragé
+coureur, un Petchorine[3]! Vous qui n'êtes pas marié, Stépan
+Trophimovitch, vous l'avez belle à me traiter de cancanier parce
+que je m'exprime ainsi sur le compte de Son Excellence. Mais si
+jamais vous épousiez une jeune et jolie femme, -- vous êtes encore
+assez vert pour cela, -- je vous conseillerais de bien fermer
+votre porte à notre prince, et de vous barricader dans votre
+maison. Tenez, cette demoiselle Lébiadkine à qui l'on donne le
+fouet, n'était qu'elle est folle et bancale, je croirais vraiment
+qu'elle a été aussi victime des passions de notre général, et que
+le capitaine fait allusion à cela quand il dit qu'il a été blessé
+«dans son honneur de famille.» À la vérité, cette conjecture
+s'accorde peu avec le goût délicat de Nicolas Vsévolodovitch, mais
+ce n'est pas une raison pour l'écarter _a priori:_ quand ces
+gens-là ont faim, ils mangent le premier fruit que le hasard met à
+leur portée. Vous allez encore dire que je fais des cancans, mais
+est-ce que je crie cela? C'est le bruit public, je me borne à
+écouter ce que crie toute la ville et à dire oui: il n'est pas
+défendu de dire oui.
+
+-- La ville crie? À propos de quoi?
+
+-- C'est-à-dire que c'est le capitaine Lébiadkine qui va crier par
+toute la ville quand il est ivre, mais n'est-ce pas la même chose
+que si toute la place criait? En quoi suis-je coupable? Je ne
+m'entretiens de cela qu'avec des amis, car, ici, je crois me
+trouver avec des amis, ajouta Lipoutine en nous regardant d'un air
+innocent. -- Voici le cas qui vient de se produire: Son Excellence
+étant en Suisse a, paraît-il, fait parvenir trois cents roubles au
+capitaine Lébiadkine par l'entremise d'une demoiselle très comme
+il faut, d'une modeste orpheline, pour ainsi dire, que j'ai
+l'honneur de connaître. Or, peu de temps après, Lébiadkine a
+appris d'un monsieur que je ne veux pas nommer, mais qui est aussi
+très comme il faut et partant très digne de foi, que la somme
+envoyée s'élevait à mille roubles et non à trois cents!...
+Maintenant donc Lébiadkine crie partout que cette demoiselle lui a
+volé sept cents roubles, et il va la traîner devant les tribunaux,
+du moins il menace de le faire, il clabaude dans toute la ville.
+
+-- C'est une infamie, une infamie de votre part! vociféra
+l'ingénieur qui se leva brusquement.
+
+-- Mais, voyons, vous-même êtes ce monsieur très comme il faut à
+qui je faisais allusion. C'est vous qui avez affirmé à Lébiadkine,
+au nom de Nicolas Vsévolodovitch, que ce dernier lui avait expédié
+non pas trois cents roubles, mais mille. Le capitaine lui-même me
+l'a raconté étant ivre.
+
+-- C'est... c'est un déplorable malentendu. Quelqu'un s'est
+trompé, et il est arrivé que... Cela ne signifie rien, et vous
+commettez une infamie!...
+
+-- Oui, je veux croire que cela ne signifie rien; pourtant, vous
+aurez beau dire, le fait n'en est pas moins triste, car voilà une
+demoiselle très comme il faut, qui est d'une part accusée d'un vol
+de sept cents roubles, et d'autre part convaincue de relations
+intimes avec Nicolas Vsévolodovitch. Mais qu'est-ce qu'il en coûte
+à Son Excellence de compromettre une jeune fille ou de perdre de
+réputation une femme mariée, comme le cas s'est produit pour moi
+autrefois? On a sous la main un homme plein de magnanimité, et on
+lui fait couvrir de son nom honorable les péchés d'autrui. Tel est
+le rôle que j'ai joué; c'est de moi que je parle...
+
+Stépan Trophimovitch pâlissant se souleva de dessus son fauteuil.
+
+-- Prenez garde, Lipoutine, fit-il.
+
+-- Ne le croyez pas, ne le croyez pas! Quelqu'un s'est trompé, et
+Lébiadkine est un ivrogne... s'écria l'ingénieur en proie à une
+agitation inexprimable, tout s'expliquera, mais je ne puis plus...
+et je considère comme une bassesse... assez, assez!
+
+Il sortit précipitamment.
+
+-- Qu'est-ce qui vous prend? Je vais avec vous! cria Lipoutine
+inquiet, et il s'élança hors de la chambre à la suite d'Alexis
+Nilitch.
+
+VII
+
+Stépan Trophimovitch resta indécis pendant une minute et me
+regarda, probablement sans me voir; puis, prenant sa canne et son
+chapeau, il sortit sans bruit de la chambre. Je le suivis comme
+tantôt. En mettant le pied dans la rue, il m'aperçut à côté de lui
+et me dit:
+
+-- Ah! oui, vous pouvez être témoin... de l'accident. Vous
+m'accompagnerez, n'est-ce pas?
+
+-- Stépan Trophimovitch, est-il possible que vous retourniez
+encore là? songez-y, que peut-il résulter de cette démarche?
+
+Il s'arrêta un instant, et, avec un sourire navré dans lequel il y
+avait de la honte et du désespoir, mais aussi une sorte
+d'exaltation étrange, il me dit à voix basse:
+
+-- Je ne puis pas épouser «les péchés d'autrui»!
+
+C'était le mot que j'attendais. Enfin lui échappait, après toute
+une semaine de tergiversations et de grimaces, le secret dont il
+avait tant tenu à me dérober à la connaissance. Je ne pus me
+contenir.
+
+-- Et une pensée si honteuse, si... basse, a pu trouver accès chez
+vous, Stépan Trophimovitch, dans votre esprit éclairé dans votre
+brave coeur, et cela... avant même la visite de Lipoutine?
+
+Il me regarda sans répondre et poursuivit son chemin. Je ne
+voulais pas en rester là. Je voulais porter témoignage contre lui
+devant Barbara Pétrovna.
+
+Qu'avec sa facilité à croire le mal il eût simplement ajouté foi
+aux propos d'une mauvaise langue, je le lui aurais encore
+pardonné, mais non, il était clair maintenant que lui-même avait
+eu cette idée longtemps avant l'arrivée de Lipoutine: ce dernier
+n'avait fait que confirmer des soupçons antérieurs et verser de
+l'huile sur le feu. Dès le premier jour, sans motif aucun, avant
+même les prétendues raisons fournies par Lipoutine, Stépan
+Trophimovitch n'avait pas hésité à incriminer _in petto_ la
+conduite de Dacha. Il ne s'expliquait les agissements despotiques
+de Barbara Pétrovna que par son désir ardent d'effacer au plus tôt
+les peccadilles aristocratiques de son inappréciable Nicolas en
+mariant la jeune fille à un homme respectable! Je voulais
+absolument qu'il fût puni d'une telle supposition.
+
+-- Ô Dieu qui est si grand et si bon! Oh! qui me rendra la
+tranquillité? soupira-t-il en s'arrêtant tout à coup après avoir
+fait une centaine de pas.
+
+-- Rentrez immédiatement chez vous, et je vous expliquerai tout!
+criai-je en lui faisant faire demi-tour dans la direction de sa
+demeure.
+
+-- C'est lui! Stépan Trophimovitch, c'est vous? Vous?
+
+Fraîche, vibrante, juvénile, la voix qui prononçait ces mots
+résonnait à nos oreilles comme une musique.
+
+Nous ne voyions rien, mais soudain apparut à côté de nous une
+amazone, c'était Élisabeth Nikolaïevna accompagnée de son cavalier
+habituel. Elle arrêta sa monture.
+
+-- Venez, venez vite! cria-t-elle gaiement, -- je ne l'avais pas
+vu depuis douze ans et je l'ai reconnu, tandis que lui... Est-il
+possible que vous ne me reconnaissiez pas?
+
+Stépan Trophimovitch prit la main qu'elle lui tendait et la baisa
+pieusement. Il regarda la jeune fille avec une expression
+extatique, sans pouvoir proférer un mot.
+
+-- Il m'a reconnu et il est content! Maurice Nikolaïévitch, il est
+enchanté de me voir! Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu durant ces
+quinze jours? Tante assurait que vous étiez malade et qu'on ne
+pouvait pas aller vous déranger; mais je savais bien que ce
+n'était pas vrai. Je frappais du pied, je vous donnais tous les
+noms possibles, mais je voulais absolument que vous vinssiez vous-
+même le premier, c'est pourquoi je n'ai pas même envoyé chez vous.
+Mon Dieu, mais il n'est pas du tout changé! ajouta-t-elle en se
+penchant sur sa selle pour examiner Stépan Trophimovitch, c'est
+ridicule à quel point il est peu changé! Ah! si fait pourtant, il
+y a de petites rides, beaucoup de petites rides autour des yeux et
+sur les tempes; il y a aussi des cheveux blancs, mais les yeux
+sont restés les mêmes! Et moi, suis-je changée? Suis-je changée?
+Pourquoi donc vous taisez-vous toujours?
+
+Je me rappelai en ce moment qu'il m'avait raconté comme quoi elle
+avait pensé être malade quand, à l'âge de onze ans, on l'avait
+emmenée à Pétersbourg: elle pleurait et demandait sans cesse
+Stépan Trophimovitch.
+
+-- Vous... je... bégaya-t-il dans l'excès de sa joie, -- je venais
+de m'écrier: «Qui me rendra la tranquillité?» lorsque j'ai entendu
+votre voix... Je considère cela comme un miracle et je commence à
+croire.
+
+-- En Dieu? En Dieu qui est là-haut et qui est si grand et si bon?
+Voyez-vous, j'ai retenu par coeur toutes vos leçons. Maurice
+Nikolaïévitch, quelle foi il me prêchait alors en Dieu, qui est si
+grand et si bon! Et vous rappelez-vous quand vous me parliez de la
+découverte de l'Amérique, des matelots de Colomb qui criaient:
+Terre! terre! Mon ancienne bonne Aléna Frolovna dit que la nuit
+suivante j'ai rêvé et qu'en dormant je criais: Terre! terre! Vous
+rappelez-vous que vous m'avez raconté l'histoire du prince Hamlet?
+Et comme vous me décriviez le voyage des pauvres émigrants
+européens qui vont en Amérique! Vous en souvenez-vous? Il n'y
+avait pas un mot de vrai dans tout cela, j'ai pu m'en assurer plus
+tard, mais si vous saviez, Maurice Nikolaïévitch, quelles belles
+choses il inventait! C'était presque mieux que la vérité! Pourquoi
+regardez-vous ainsi Maurice Nikolaïévitch? C'est l'homme le
+meilleur et le plus sûr qu'il y ait sur le globe terrestre, et il
+faut absolument que vous l'aimiez comme vous m'aimez! Il fait tout
+ce que je veux. Mais, cher Stépan Trophimovitch, vous êtes donc
+encore malheureux pour crier au milieu de la rue: «Qui me rendra
+la tranquillité?» Vous êtes malheureux, n'est-ce pas? Oui?
+
+-- À présent je suis heureux...
+
+-- Tante vous fait des misères? -- continua-t-elle sans l'écouter,
+-- elle est toujours aussi méchante et aussi injuste, cette
+inappréciable tante! Vous rappelez-vous le jour où vous vous êtes
+jeté dans mes bras au jardin et où je vous ai consolé en
+pleurant?... Mais n'ayez donc pas peur de Maurice Nikolaïévitch,
+il sait depuis longtemps tout ce qui vous concerne, tout; vous
+pourrez pleurer tant que vous voudrez sur son épaule, il vous la
+prêtera fort complaisamment!... Ôtez votre chapeau pour une
+minute, levez la tête, dressez-vous sur la pointe des pieds, je
+veux vous embrasser sur le front, comme je vous ai embrassé pour
+la dernière fois, quand nous nous sommes dit adieu. Voyez, cette
+demoiselle nous regarde par la fenêtre... Allons, plus haut, plus
+haut; mon Dieu, comme il a blanchi!
+
+Et, se courbant sur sa selle, elle le baisa au front.
+
+-- Allons, maintenant retournez chez vous! Je sais où vous
+demeurez. J'irai vous voir d'ici à une minute. C'est moi qui vous
+ferai visite la première, entêté que vous êtes! Mais ensuite je
+veux vous avoir chez moi pour toute une journée. Allez donc vous
+préparer à me recevoir.
+
+Sur ce, elle piqua des deux, suivie de son cavalier. Nous
+rebroussâmes chemin. De retour chez lui, Stépan Trophimovitch
+s'assit sur un divan et fondit en larmes.
+
+-- Dieu! Dieu! s'écria-t-il, enfin une minute de bonheur!
+
+Moins d'un quart d'heure après, Élisabeth Nikolaïevna arriva selon
+sa promesse, escortée de son Maurice Nikolaïévitch.
+
+-- Vous et le bonheur, vous arrivez en même temps! dit Stépan
+Trophimovitch en se levant pour aller au-devant de la visiteuse.
+
+-- Voici un bouquet pour vous, je viens de chez madame Chevalier,
+elle aura des fleurs tout l'hiver. Voici également Maurice
+Nikolaïévitch, je vous prie de faire connaissance avec lui.
+J'aurais voulu vous apporter un pâté plutôt qu'un bouquet, mais
+Maurice Nikolaïévitch prétend que c'est contraire à l'usage russe.
+
+Le capitaine d'artillerie qu'elle appelait Maurice Nikolaïévitch
+était un grand et bel homme de trente-cinq ans; il avait un
+extérieur très comme il faut, et sa physionomie imposante
+paraissait même sévère à première vue. Cependant on ne pouvait
+l'approcher sans deviner presque aussitôt en lui une bonté
+étonnante et des plus délicates. Fort taciturne, il semblait très
+flegmatique et d'un caractère peu liant. Chez nous, dans la suite,
+on parla de lui comme d'un esprit borné, ce qui n'était pas tout à
+fait juste.
+
+Je ne décrirai pas la beauté d'Élisabeth Nikolaïevna. Déjà elle
+avait arraché un cri d'admiration à toute la ville, quoique
+certaines de nos dames et de nos demoiselles protestassent avec
+indignation contre un pareil enthousiasme. Plusieurs parmi elles
+avaient déjà pris en grippe Élisabeth Nikolaïevna, surtout à cause
+de sa fierté. Les dames Drozdoff n'avaient encore fait, pour ainsi
+dire, aucune visite, et, quoique ce retard fût dû en réalité à
+l'état maladif de Prascovie Ivanovna, on ne laissait pas d'en être
+mécontent. Un autre grief qu'on avait contre la jeune fille,
+c'était sa parenté avec la gouvernante; enfin on lui reprochait de
+monter à cheval tous les jours. On n'avait pas encore vu
+d'amazones dans notre ville; la société devait naturellement
+trouver mauvais qu'Élisabeth Nikolaïevna se promenât à cheval
+avant même d'avoir fait les visites exigées par l'étiquette
+provinciale. Tout le monde savait, d'ailleurs, que ces promenades
+lui avaient été ordonnées par les médecins, et, à ce propos, on
+parlait malignement de son défaut de santé. Elle ne se portait pas
+bien en effet. Ce qui se remarquait en elle à première vue,
+c'était une inquiétude maladive et nerveuse, une incessante
+fébrilité. Hélas! l'infortunée souffrait beaucoup, et tout
+s'expliqua plus tard. En évoquant aujourd'hui mes souvenirs, je ne
+dis plus qu'elle était une beauté, bien qu'elle me parût telle
+alors. Peut-être son physique laissait-il à désirer sur plus d'un
+point. Grande, mince, mais souple et forte, elle frappait par
+l'irrégularité de ses traits. Ses yeux étaient disposés un peu
+obliquement, à la kalmouke; les pommettes de ses joues
+s'accusaient avec un relief particulier sur son visage maigre et
+pâle, de la pâleur propre aux brunes; mais il y avait dans ce
+visage un charme dominateur et attirant. Une sorte de puissance se
+révélait dans le regard brûlant de ces yeux sombres! Élisabeth
+Nikolaïevna apparaissait «comme une victorieuse et pour vaincre».
+Elle semblait fière, parfois même insolente. J'ignore si la bonté
+était dans sa nature, je sais seulement qu'elle faisait sur elle-
+même les plus grands efforts pour être bonne. Sans doute il y
+avait en elle beaucoup de tendances nobles et d'aspirations
+élevées, mais l'équilibre manquait à son tempérament moral, et les
+divers éléments qui le composaient, faute de pouvoir trouver leur
+assiette, formaient un véritable chaos toujours en ébullition.
+
+Elle s'assit sur un divan et promena ses yeux autour de la
+chambre.
+
+-- D'où vient que, dans de pareils moments, je suis toujours
+triste? expliquez-moi cela, savant homme! Dieu sait combien je
+m'attendais à être heureuse lorsqu'il me serait donné de vous
+revoir, et voilà qu'à présent je n'éprouve guère de joie malgré
+toute mon affection pour vous... Ah! Dieu, il a mon portrait!
+Donnez-le-moi, que je voie comment j'étais dans ce temps-là!
+
+Neuf ans auparavant, les Drozdoff avaient envoyé de Pétersbourg à
+l'ancien précepteur de leur fille une ravissante petite aquarelle
+représentant Lisa à l'âge de douze ans. Depuis lors ce portrait
+était toujours resté accroché à un mur chez Stépan Trophimovitch.
+
+-- Est-ce que vraiment j'étais si jolie que cela, étant enfant?
+Est-ce là mon visage?
+
+Elle se leva, et, tenant le portrait à la main, alla se regarder
+dans une glace.
+
+-- Vite, reprenez-le! s'écria-t-elle en rendant l'aquarelle, -- ne
+le remettez pas à sa place maintenant, vous le rependrez plus
+tard, je ne veux plus l'avoir sous les yeux. -- Elle se rassit sur
+le divan. -- Une vie a fini, une autre lui a succédé qui à son
+tour s'est écoulée comme la première, pour être remplacée par une
+troisième, et toujours ainsi, et chaque fin est une amputation.
+Voyez quelles banalités je débite, mais pourtant que cela est
+vrai!
+
+Elle me regarda en souriant; plusieurs fois déjà elle avait jeté
+les yeux sur moi, mais Stépan Trophimovitch, dans son agitation,
+avait oublié sa promesse de me présenter.
+
+-- Pourquoi donc mon portrait est-il pendu chez vous sous des
+poignards? Et pourquoi avez-vous tant d'armes blanches?
+
+Le fait est que Stépan Trophimovitch avait, je ne sais pourquoi,
+orné son mur d'une petite panoplie consistant en deux poignards
+croisés l'un contre l'autre au-dessous d'un sabre tcherkesse.
+Tandis qu'Élisabeth Nikolaïevna posait cette question, son regard
+était si franchement dirigé sur moi que je faillis répondre;
+néanmoins, je gardai le silence. À la fin, Stépan Trophimovitch
+comprit mon embarras et me présenta à la jeune fille.
+
+-- Je sais, je sais, dit-elle, -- je suis enchantée. Maman a aussi
+beaucoup entendu parler de vous. Je vous prierai également de
+faire connaissance avec Maurice Nikolaïévitch, c'est un excellent
+homme. Je m'étais déjà fait de vous une idée ridicule: vous êtes
+le confident de Stépan Trophimovitch, n'est-ce pas?
+
+Je rougis.
+
+-- Ah! pardonnez-moi, je vous prie, je ne voulais pas dire cela,
+j'ai pris un mot pour un autre; ce n'est pas ridicule du tout,
+mais... (elle rougit et se troubla). -- Du reste, pourquoi donc
+rougiriez-vous d'être un brave homme? Allons, il est temps de
+partir, Maurice Nikolaïévitch! Stépan Trophimovitch, il faut que
+vous soyez chez vous dans une demi-heure! Mon Dieu, que de choses
+nous nous dirons! Dès maintenant, je suis votre confidente, et
+vous me raconterez _tout_, vous entendez?
+
+À ces mots, l'inquiétude se manifesta sur le visage de Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Oh! Maurice Nikolaïévitch sait tout, sa présence ne doit pas
+vous gêner.
+
+-- Que sait-il donc?
+
+-- Mais qu'est-ce que vous avez? fit avec étonnement Élisabeth
+Nikolaïevna. -- Bah! c'est donc vrai qu'on le cache? Je ne voulais
+pas le croire. On cache aussi Dacha. Tante m'a empêchée d'aller
+voir Dacha, sous prétexte qu'elle avait mal à la tête.
+
+-- Mais... mais comment avez-vous appris...?
+
+-- Ah! mon Dieu, comme tout le monde. Cela n'était pas bien malin!
+
+-- Mais est-ce que tout le monde...?
+
+-- Eh! comment donc? Maman, à la vérité, a d'abord su la chose par
+Aléna Frolovna, ma bonne, à qui votre Nastasia avait couru tout
+raconter. Vous en avez parlé à Nastasia? Elle dit tenir tout cela
+de vous-même.
+
+-- Je... je lui en ai parlé une fois... balbutia Stépan
+Trophimovitch devenu tout rouge, -- mais... je me suis exprimé en
+termes vagues... j'étais si nerveux, si malade, et puis...
+
+Elle se mit à rire.
+
+-- Et puis, vous n'aviez pas de confident sous la main, et
+Nastasia s'est trouvée là pour en tenir lieu, -- allons, cela se
+comprend! Mais Nastasia est en rapport avec tout un monde de
+commères! Eh bien, après tout, quel mal y a-t-il à ce qu'on sache
+cela? c'est même préférable. Ne tardez pas à arriver, nous dînons
+de bonne heure... Ah! J'oubliais... ajouta-t-elle en se rasseyant,
+dites-moi, qu'est-ce que c'est que Chatoff?
+
+-- Chatoff? C'est le frère de Daria Pavlovna...
+
+-- Cela, je le sais bien; que vous êtes drôle, vraiment!
+interrompit-elle avec impatience. Je vous demande quelle espèce
+d'homme c'est.
+
+-- C'est un songe-creux d'ici. C'est le meilleur et le plus
+irascible des hommes.
+
+-- J'ai moi-même entendu parler de lui comme d'un type un peu
+étrange. Du reste, il ne s'agit pas de cela. Il sait, m'a-t-on
+dit, trois langues, notamment l'anglais, et il peut s'occuper d'un
+travail littéraire. En ce cas, j'aurai beaucoup de besogne pour
+lui; il me faut un collaborateur, et plus tôt je l'aurai, mieux
+cela vaudra. Acceptera-t-il ce travail? On me l'a recommandé...
+
+-- Oh! certainement, et vous ferez une bonne action...
+
+-- Ce n'est nullement pour faire une bonne action, c'est parce que
+j'ai besoin de quelqu'un.
+
+-- Je connais assez bien Chatoff, et, si vous avez quelque chose à
+lui faire dire, je vais me rendre chez lui à l'instant même,
+proposai-je.
+
+-- Dites-lui de venir chez nous demain à midi. Voilà qui est
+parfait! Je vous remercie. Maurice Nikolaïévitch, vous êtes prêt?
+
+Ils sortirent. Naturellement, je n'eus rien de plus pressé que de
+courir chez Chatoff. Stépan Trophimovitch s'élança à ma suite et
+me rejoignit sur le perron.
+
+-- Mon ami, me dit-il, -- ne manquez pas de passer chez moi à dix
+heures ou à onze, quand je serai rentré. Oh! j'ai trop de torts
+envers vous et... envers tous, envers tous.
+
+VIII
+
+Je ne trouvai pas Chatoff chez lui; je revins deux heures après et
+ne fus pas plus heureux. Enfin, vers huit heures, je fis une
+dernière tentative, décidé, si je ne le rencontrais pas, à lui
+laisser un mot; cette fois encore, il était absent. Sa porte était
+fermée, et il vivait seul, sans domestique. Je pensai à frapper en
+bas et à m'informer de Chatoff chez le capitaine Lébiadkine; mais
+le logement de ce dernier était fermé aussi, et paraissait vide:
+on n'y apercevait aucune lumière, on n'y entendait aucun bruit. En
+passant devant la porte du capitaine, j'éprouvai une certaine
+curiosité, car les récits de Lipoutine me revinrent alors à
+l'esprit. Je résolus de repasser le lendemain de grand matin.
+Connaissant l'entêtement et la timidité de Chatoff, je ne comptais
+pas trop, à vrai dire, sur l'effet de mon billet. Au moment où,
+maudissant ma malchance, je sortais de la maison, je rencontrai
+tout à coup M. Kiriloff qui y entrait. Il me reconnut le premier.
+En réponse à ses questions, je lui appris sommairement le motif
+qui m'avait amené, et lui parlai de ma lettre.
+
+-- Venez avec moi, dit-il, -- je ferai tout.
+
+Je me rappelai ce qu'avait raconté Lipoutine: en effet,
+l'ingénieur avait loué depuis le matin un pavillon en bois dans la
+cour. Ce logement, trop vaste pour un homme seul, il le partageait
+avec une vieille femme sourde qui faisait son ménage. Le
+propriétaire de l'immeuble possédait dans une autre rue une maison
+neuve dont il avait fait un traktir, et il avait laissé cette
+vieille, -- sans doute une de ses parentes, -- pour le remplacer
+dans sa maison de la rue de l'Épiphanie. Les chambres du pavillon
+étaient assez propres, mais la tapisserie était sale. La pièce où
+nous entrâmes ne contenait que des meubles de rebut achetés
+d'occasion: deux tables de jeu, une commode en bois d'aune, une
+grande table en bois blanc, provenant sans doute d'une izba ou
+d'une cuisine quelconque, des chaises et un divan avec des
+dossiers à claire-voie, et de durs coussins de cuir. Dans un coin
+se trouvait un icône devant lequel la femme, avant notre arrivée,
+avait allumé une lampe. Aux murs étaient pendus deux grands
+portraits à l'huile; ces toiles enfumées représentaient, l'une
+l'empereur Nicolas Pavlovitch, l'autre je ne sais quel évêque.
+
+En entrant, M. Kiriloff alluma une bougie; sa malle, qu'il n'avait
+pas encore défaite, était dans un coin; il y alla prendre un bâton
+de cire à cacheter, une enveloppe et un cachet en cristal.
+
+-- Cachetez votre lettre et mettez l'adresse.
+
+Je répliquai que ce n'était pas nécessaire, mais il insista. Après
+avoir écrit l'adresse sur l'enveloppe, je pris ma casquette.
+
+-- Mais je pensais que vous prendriez du thé, dit-il, -- j'ai
+acheté du thé, en voulez-vous?
+
+Je ne refusai pas. La femme ne tarda point à arriver, apportant
+une énorme théière pleine d'eau chaude, une petite pleine de thé,
+deux grandes tasses de grès grossièrement peinturlurées, du pain
+blanc et une assiette couverte de morceaux de sucre.
+
+-- J'aime le thé, dit M. Kiriloff, -- j'en bois la nuit en me
+promenant jusqu'à l'aurore. À l'étranger, il n'est pas facile
+d'avoir du thé la nuit.
+
+-- Vous vous couchez à l'aurore?
+
+-- Toujours, depuis longtemps. Je mange peu, c'est toujours du thé
+que je prends. Lipoutine est rusé, mais impatient.
+
+Je remarquai avec surprise qu'il avait envie de causer; je résolus
+de profiter de l'occasion.
+
+-- Il s'est produit tantôt de fâcheux malentendus, observai-je.
+
+Son visage se renfrogna.
+
+-- C'est une bêtise, ce sont de purs riens. Tout cela n'a aucune
+importance, attendu que Lébiadkine est un ivrogne. Je n'ai pas
+parlé à Lipoutine, je ne lui ai dit que des choses insignifiantes;
+c'est là-dessus qu'il a brodé toute une histoire. Lipoutine a
+beaucoup d'imagination: avec des riens il a fait des montagnes.
+Hier, je croyais à Lipoutine.
+
+-- Et aujourd'hui, à moi? fis-je en riant.
+
+-- Mais vous savez tout depuis tantôt. Lipoutine est ou faible, ou
+impatient, ou nuisible, ou... envieux.
+
+Ce dernier mot me frappa.
+
+-- Du reste, vous établissez tant de catégories qu'il doit
+probablement rentrer dans l'une d'elles.
+
+-- Ou dans toutes à la fois.
+
+-- C'est encore possible. Lipoutine est un chaos. C'est vrai qu'il
+a blagué, tantôt, quand il a parlé d'un ouvrage que vous seriez en
+train d'écrire?
+
+L'ingénieur fronça de nouveau les sourcils et se mit à considérer
+le parquet.
+
+-- Pourquoi donc a-t-il blagué?
+
+Je m'excusai et me défendis de toute curiosité indiscrète.
+M. Kiriloff rougit.
+
+-- Il a dit la vérité; j'écris. Mais tout cela est indifférent.
+
+Nous nous tûmes pendant une minute. Tout à coup je vis reparaître
+sur son visage le sourire enfantin que j'avais déjà observé chez
+lui.
+
+-- Il a mal compris. Je cherche seulement les causes pour
+lesquelles les hommes n'osent pas se tuer; voilà tout. Du reste,
+cela aussi est indifférent.
+
+-- Comment, ils n'osent pas se tuer? Vous trouvez qu'il y a peu de
+suicides?
+
+-- Fort peu.
+
+-- Vraiment, c'est votre avis?
+
+Sans répondre, il se leva et, rêveur, commença à se promener de
+long en large dans la chambre.
+
+-- Qu'est-ce donc qui, selon vous, empêche les gens de se
+suicider? demandai-je.
+
+Il me regarda d'un air distrait comme s'il cherchait à se rappeler
+de quoi nous parlions.
+
+-- Je... je ne le sais pas encore bien... deux préjugés les
+arrêtent, deux choses; il n'y en a que deux, l'une est fort
+insignifiante, l'autre très sérieuse. Mais la première ne laisse
+pas elle-même d'avoir beaucoup d'importance.
+
+-- Quelle est-elle?
+
+-- La souffrance.
+
+-- La souffrance? Est-il possible qu'elle joue un si grand rôle...
+dans ce cas?
+
+-- Le plus grand. Il faut distinguer: il y a des gens qui se tuent
+sous l'influence d'un grand chagrin, ou par colère ou parce qu'ils
+sont fous, ou parce que tout leur est égal. Ceux-là se donnent la
+mort brusquement et ne pensent guère à la souffrance. Mais ceux
+qui se suicident par raison y pensent beaucoup.
+
+-- Est-ce qu'il y a des gens qui se suicident par raison?
+
+-- En très grand nombre. N'étaient les préjugés, il y en aurait
+encore plus: ce serait la majorité, ce serait tout le monde.
+
+-- Allons donc, tout le monde?
+
+L'ingénieur ne releva pas cette observation.
+
+-- Mais n'y a-t-il pas des moyens de se donner la mort sans
+souffrir?
+
+-- Représentez-vous, dit-il en s'arrêtant devant moi, une pierre
+de la grosseur d'une maison de six étages, supposez-la suspendue
+au-dessus de vous: si elle vous tombe sur la tête, aurez-vous mal?
+
+-- Une pierre grosse comme une maison? sans doute c'est effrayant.
+
+-- Je ne parle pas de frayeur; aurez-vous mal?
+
+-- Une pierre de la grosseur d'une montagne? une pierre d'un
+million de pouds[4]? naturellement je ne souffrirai pas.
+
+-- Mais tant qu'elle restera suspendue au-dessus de vous vous
+aurez grand'peur qu'elle ne vous fasse mal. Personne pas même
+l'homme le plus savant ne pourra se défendre de cette impression.
+Chacun saura que la chute de la pierre n'est pas douloureuse, et
+chacun la craindra comme une souffrance extrême.
+
+-- Eh bien, et la seconde cause, celle que vous avez déclarée
+sérieuse?
+
+-- C'est l'autre monde.
+
+-- C'est-à-dire la punition?
+
+-- Cela, ce n'est rien. L'autre monde tout simplement.
+
+-- Est-ce qu'il n'y a pas des athées qui ne croient pas du tout à
+l'autre monde?
+
+M. Kiriloff ne répondit pas.
+
+-- Vous jugez peut-être d'après vous?
+
+-- On ne peut jamais juger que d'après soi, dit-il en rougissant.
+-- La liberté complète existera quand il sera indifférent de vivre
+ou de ne pas vivre. Voilà le but de tout.
+
+-- Le but? Mais alors personne ne pourra et ne voudra vivre?
+
+-- Personne, reconnut-il sans hésitation.
+
+-- L'homme a peur de la mort parce qu'il aime la vie, voilà comme
+je comprends la chose, observai-je, et la nature l'a voulu ainsi.
+
+-- C'est une lâcheté greffée sur une imposture! répliqua-t-il avec
+un regard flamboyant. -- La vie est une souffrance, la vie est une
+crainte, et l'homme est un malheureux. Maintenant il n'y a que
+souffrance et crainte. Maintenant l'homme aime la vie parce qu'il
+aime la souffrance et la crainte. C'est ainsi qu'on l'a fait. On
+donne maintenant la vie pour une souffrance et une crainte, ce qui
+est un mensonge. L'homme d'à présent n'est pas encore ce qu'il
+doit être. Il viendra un homme nouveau, heureux et fier. Celui à
+qui il sera égal de vivre ou ne pas vivre, celui-là sera l'homme
+nouveau. Celui qui vaincra la souffrance et la crainte, celui-là
+sera dieu. Et l'autre Dieu n'existera plus.
+
+-- Alors, vous croyez à son existence?
+
+-- Il existe sans exister. Dans la pierre il n'y a pas de
+souffrance, mais il y en a une dans la crainte de la pierre. Dieu
+est la souffrance que cause la crainte de la mort. Qui triomphera
+de la souffrance et de la crainte deviendra lui-même dieu. Alors
+commencera une nouvelle vie, un nouvel homme, une rénovation
+universelle...Alors on partagera l'histoire en deux périodes:
+depuis le gorille jusqu'à l'anéantissement de Dieu, et depuis
+l'anéantissement de Dieu jusqu'au...
+
+-- Jusqu'au gorille?
+
+-- Jusqu'au changement physique de l'homme et de la terre. L'homme
+sera dieu et changera physiquement. Une transformation s'opèrera
+dans le monde, dans les pensées, les sentiments, les actions.
+Croyez-vous qu'alors l'homme ne subira pas un changement physique?
+
+-- S'il devient indifférent de vivre ou de ne pas vivre, tout le
+monde se tuera, et voilà peut-être en quoi consistera le
+changement.
+
+-- Cela ne fait rien. On tuera le mensonge. Quiconque aspire à la
+principale liberté ne doit pas craindre de se tuer. Qui ose se
+tuer a découvert où gît l'erreur. Il n'y a pas de liberté qui
+dépasse cela; tout est là, et au-delà il n'y a rien. Qui ose se
+tuer est dieu. À présent chacun peut faire qu'il n'y ait plus ni
+Dieu, ni rien. Mais personne ne l'a encore fait.
+
+-- Il y a eu des millions de suicidés.
+
+-- Mais jamais ils ne se sont inspirés de ce motif; toujours ils
+se sont donné la mort avec crainte et non pour tuer la crainte.
+Celui qui se tuera pour tuer la crainte, celui-là deviendra dieu
+aussitôt.
+
+-- Il n'en aura peut-être pas le temps, remarquai-je.
+
+-- Cela ne fait rien, répondit M. Kiriloff avec une fierté
+tranquille et presque dédaigneuse. -- Je regrette que vous ayez
+l'air de rire, ajouta-t-il une demi-minute après.
+
+-- Et moi, je m'étonne que vous, si irascible tantôt, vous soyez
+maintenant si calme, nonobstant la chaleur avec laquelle vous
+parlez.
+
+-- Tantôt? Tantôt c'était ridicule, reprit-il avec un sourire; --
+je n'aime pas à quereller et je ne me le permets jamais, ajouta-t-
+il d'un ton chagrin.
+
+-- Elles ne sont pas gaies, les nuits que vous passez à boire du
+thé.
+
+Ce disant, je me levai et pris ma casquette.
+
+-- Vous croyez? fit l'ingénieur en souriant d'un air un peu
+étonné, pourquoi donc? Non, je... je ne sais comment font les
+autres, mais je sens que je ne puis leur ressembler. Chacun pense
+successivement à diverses choses; moi, j'ai toujours la même idée
+dans l'esprit, et il m'est impossible de penser à une autre. Dieu
+m'a tourmenté toute ma vie, acheva-t-il avec une subite et
+singulière expansion.
+
+-- Permettez-moi de vous demander pourquoi vous parlez si mal le
+russe. Se peut-il qu'un séjour de cinq ans à l'étranger vous ai
+fait oublier à ce point votre langue maternelle?
+
+-- Est-ce que je parle mal? Je n'en sais rien. Non, ce n'est pas
+parce que j'ai vécu à l'étranger. J'ai parlé ainsi toute ma vie...
+Cela m'est égal.
+
+-- Encore une question, celle-ci est plus délicate: je suis
+persuadé que vous disiez vrai quand vous déclariez avoir peu de
+goût pour la conversation. Dès lors, pourquoi vous êtes-vous mis à
+causer avec moi?
+
+-- Avec vous? Vous avez eu tantôt une attitude fort convenable, et
+vous... du reste, tout cela est indifférent... vous ressemblez
+beaucoup à mon frère, la ressemblance est frappante, dit-il en
+rougissant; il est mort il y a sept ans, il était beaucoup plus
+âgé que moi.
+
+-- Il a dû avoir une grande influence sur la tournure de vos
+idées.
+
+-- N-non, il parlait peu; il ne disait rien. Je remettrai votre
+lettre.
+
+Il m'accompagna avec une lanterne jusqu'à la porte de la maison
+pour la fermer quand je serais parti. «Assurément il est fou»,
+décidai-je à part moi. Au moment de sortir, je fis une nouvelle
+rencontre.
+
+IX
+
+Comme j'allais franchir le seuil, je me sentis empoigné tout à
+coup en pleine poitrine par une main vigoureuse; en même temps
+quelqu'un criait:
+
+-- Qui es-tu? Ami ou ennemi? Réponds!
+
+-- C'est un des nôtres, un des nôtres! fit la voix glapissante de
+Lipoutine, -- c'est M. G...ff, un jeune homme qui a fait des
+études classiques et qui est en relation avec la plus haute
+société.
+
+-- J'aime qu'on soit en relation avec la société... classique...
+par conséquent très instruit... le capitaine en retraite Ignace
+Lébiadkine, à la disposition du monde et des amis... s'ils sont
+vrais, les coquins!
+
+Le capitaine Lébiadkine, dont la taille mesurait deux archines dix
+verchoks[5], était un gros homme à la tête crépue et au visage
+rouge; en ce moment, il était tellement ivre qu'il avait peine à
+se tenir sur ses jambes et parlait avec beaucoup de difficulté. Du
+reste, j'avais déjà eu auparavant l'occasion de l'apercevoir de
+loin.
+
+-- Ah! encore celui-ci! vociféra-t-il de nouveau à la vue de
+Kiriloff qui était encore là avec sa lanterne; il leva le poing,
+mais s'en tint à ce geste.
+
+-- Je pardonne en considération du savoir! Ignace Lébiadkine est
+un homme cultivé...
+
+_L'obus d'un amour aussi brûlant que fol_
+_Avait éclaté dans le coeur d'Ignace,_
+_Et tristement séchait sur place_
+_Le manchot de Sébastopol._
+
+-- À la vérité, je n'ai pas été à Sébastopol et je ne suis même
+pas manchot, mais quels vers! dit-il en avançant vers moi sa
+trogne enluminée.
+
+-- Il n'a pas le temps, il est pressé, il faut qu'il rentre chez
+lui, fit observer Lipoutine au capitaine, -- demain il dira cela à
+Élisabeth Nikolaïevna.
+
+-- À Élisabeth!... reprit Lébiadkine, -- attends, ne t'en va pas!
+Variante:
+
+_Passe au trot d'un cheval fringant_
+_Une étoile que l'on admire;_
+_Elle m'adresse un doux sourire,_
+_L'a-ris-to-cra-tique enfant._
+
+_«À une étoile-amazone.»_
+
+-- Mais, voyons, c'est un hymne! C'est un hymne, si tu n'es pas un
+âne! Ils ne comprennent rien! Attends! fit-il en se cramponnant à
+mon paletot malgré mes efforts pour me dégager, -- dis-lui que je
+suis un chevalier d'honneur, mais que Dachka... Dachka, avec mes
+deux doigts je la... c'est une serve, et elle n'osera pas...
+
+Grâce à une violente secousse qui le jeta par terre, je réussis à
+m'arracher de ses mains et je m'élançai dans la rue. Lipoutine
+s'accrocha à moi.
+
+-- Alexis Nilitch le relèvera. Savez-vous ce que le capitaine
+Lébiadkine vient de m'apprendre? me dit-il précipitamment, -- vous
+avez entendu ses vers? Eh bien, cette même poésie dédiée à une
+«étoile-amazone», il l'a signée, mise sous enveloppe, et demain il
+l'enverra à Élisabeth Nikolaïevna. Quel homme!
+
+-- Je parierais qu'il a fait cela à votre instigation.
+
+-- Vous perdriez! répondit en riant Lipoutine, -- il est amoureux
+comme un matou. Et figurez-vous que cette passion a commencé par
+la haine. D'abord il détestait Élisabeth Nikolaïevna parce qu'elle
+s'adonne à l'équitation; il la haïssait au point de l'invectiver à
+haute voix dans la rue; avant-hier encore, au moment où elle
+passait à cheval, il lui a lancé une bordée d'injures; -- par
+bonheur, elle ne les a pas entendues, et tout à coup aujourd'hui
+des vers! Savez-vous qu'il veut risquer une demande en mariage?
+Sérieusement, sérieusement!
+
+-- Je vous admire, Lipoutine: partout où se manigance quelque
+vilenie de ce genre, on est sûr de retrouver votre main! dis-je
+avec colère.
+
+-- Vous allez un peu loin, monsieur G...ff; n'est-ce pas la peur
+d'un rival qui agite votre petit coeur?
+
+-- Quoi? criai-je en m'arrêtant.
+
+-- Pour vous punir, je ne dirai rien de plus! Vous voudriez bien
+en apprendre davantage, n'est-ce pas? Allons, sachez encore une
+chose: cet imbécile n'est plus maintenant un simple capitaine,
+mais un propriétaire de notre province, et même un propriétaire
+assez important, attendu que dernièrement, Nicolas Vsévolodovitch
+lui a vendu tout son bien évalué, suivant l'ancienne estimation, à
+deux cents âmes. Dieu est témoin que je ne vous mens pas! J'ai eu
+tout à l'heure seulement connaissance du fait, mais je le tiens de
+très bonne source. Maintenant à vous de découvrir le reste, je
+n'ajoute plus un mot; au revoir!
+
+X
+
+Stépan Trophimovitch m'attendait avec une impatience
+extraordinaire. Il était de retour depuis une heure. Je le trouvai
+comme en état d'ivresse; du moins pendant les cinq premières
+minutes je le crus ivre. Hélas! sa visite aux dames Drozdoff
+l'avait mis sens dessus dessous.
+
+-- Mon ami, j'ai complètement perdu le fil... J'aime Lisa et je
+continue à vénérer cet ange comme autrefois; mais il me semble
+qu'elle et sa mère désiraient me voir uniquement pour me faire
+parler, c'est-à-dire pour m'extirper des renseignements; je pense
+qu'elles n'avaient pas d'autre but en m'invitant à aller chez
+elles... C'est ainsi.
+
+-- Comment n'êtes-vous pas honteux de dire cela? répliquai-je
+violemment.
+
+-- Mon ami, je suis maintenant tout seul. Enfin, c'est ridicule.
+Figurez-vous qu'il y a là tout un monde de mystères. Ce qu'elles
+m'ont questionné à propos de ces nez, de ces oreilles et de divers
+incidents obscurs survenus à Pétersbourg! Elles n'ont appris que
+depuis leur arrivée dans notre ville les farces que Nicolas a
+faites chez nous il y a quatre ans: «Vous étiez ici, vous l'avez
+vu, est-il vrai qu'il soit fou?» Je ne comprends pas d'où cette
+idée leur est venue. Pourquoi Prascovie Ivanovna veut-elle
+absolument que Nicolas soit fou? C'est qu'elle y tient, cette
+femme, elle y tient! Ce Maurice Nikolaïévitch est un brave homme
+tout de même, mais est-ce qu'elle travaillerait pour lui, après
+qu'elle-même a écrit la première de Paris à cette pauvre amie?...
+Enfin cette Prascovie est un type, elle me rappelle Korobotchka,
+l'inoubliable création de Gogol; seulement c'est une Korobotchka
+en grand, en beaucoup plus grand...
+
+-- Allons donc, est-ce possible?
+
+-- Si vous voulez, je dirai: en plus petit, cela m'est égal, mais
+ne m'interrompez pas, vous achèveriez de me dérouter. Elles sont
+maintenant à couteaux tirés; je ne parle pas de Lise qui est
+toujours fort bien avec «tante», comme elle dit. Lise est une
+rusée, et il y a encore quelque chose là. Des secrets. Mais avec
+la vieille la rupture est complète. Cette pauvre «tante», il est
+vrai, tyrannise tout le monde... et puis la gouvernante,
+l'irrévérence de la société, l'»irrévérence» de Karmazinoff,
+l'idée que son fils est peut-être fou, ce Lipoutine, ce que je ne
+comprends pas, -- bref, elle a dû, dit-on, s'appliquer sur la tête
+une compresse imbibée de vinaigre. Et c'est alors que nous venons
+l'assassiner de nos plaintes et de nos lettres... Oh! combien je
+l'ai fait souffrir, et dans quel moment! Je suis un ingrat!
+Imaginez-vous qu'en rentrant j'ai trouvé une lettre d'elle, lisez,
+lisez! Oh! quelle a été mon ingratitude!
+
+Il me tendit la lettre qu'il venait de recevoir de Barbara
+Pétrovna. La générale, regrettant sans doute son: «Restez chez
+vous» du matin, avait cette fois écrit un billet poli, mais
+néanmoins ferme et laconique. Elle priait Stépan Trophimovitch de
+venir chez elle après-demain dimanche à midi précis, et lui
+conseillait d'amener avec lui quelqu'un de ses amis (mon nom était
+mis entre parenthèses). De son côté elle promettait d'inviter
+Chatoff, comme frère de Daria Pavlovna. «Vous pourrez recevoir
+d'elle une réponse définitive: cela vous suffira-t-il? Est-ce
+cette formalité que vous aviez tant à coeur?»
+
+-- Remarquez l'agacement qui perce dans la phrase finale. Pauvre,
+pauvre amie de toute ma vie! J'avoue que cette décision
+_inopinée_ de mon sort m'a, pour ainsi dire, écrasé...
+Jusqu'alors j'espérais toujours, mais maintenant tout est dit, je
+sais que c'est fini; c'est terrible. Oh! si ce dimanche pouvait ne
+pas arriver, si les choses pouvaient suivre leur train-train
+accoutumé...
+
+-- Tous ces ignobles commérages de Lipoutine vous ont mis l'esprit
+à l'envers.
+
+-- Vous venez de poser votre doigt d'ami sur un autre endroit
+douloureux. Ces doigts d'amis sont en général impitoyables, et
+parfois insensés; pardon, mais, le croirez-vous? J'avais presque
+oublié tout cela, toutes ces vilenies; c'est-à-dire que je ne les
+avais pas oubliées du tout, seulement, bête comme je le suis,
+pendant tout le temps de ma visite chez Lise, j'ai tâché d'être
+heureux et je me suis persuadé que je l'étais. Mais maintenant...
+oh! maintenant je songe à cette femme magnanime, humaine,
+indulgente pour mes misérables défauts, -- je me trompe, elle
+n'est pas indulgente du tout, mais moi-même, que suis-je avec mon
+vain et détestable caractère? Un gamin, un être qui a tout
+l'égoïsme d'un enfant sans en avoir l'innocence. Pendant vingt ans
+elle a eu soin de moi comme une niania, cette pauvre tante, ainsi
+que l'appelle gracieusement Lise... Tout à coup, au bout de vingt
+ans, l'enfant a voulu se marier: eh bien, va, marie-toi. Il écrit,
+elle répond -- avec sa tête dans le vinaigre, et... et voilà que
+dimanche l'enfant sera un homme marié... Pourquoi moi-même ai-je
+insisté? Pourquoi ai-je écrit ces lettres? Oui, j'oubliais: Lise
+adore Daria Pavlovna, elle l'assure du moins. «C'est un ange, dit-
+elle en parlant d'elle, seulement elle est un peu dissimulée.»
+Elle et sa mère m'ont conseillé... c'est-à-dire que Prascovie ne
+m'a rien conseillé. Oh! que de venin il y a dans cette
+Korobotchka! Et même Lise, ce n'est pas précisément un conseil
+qu'elle m'a donné. «À quoi bon vous marier? m'a-t-elle dit, c'est
+assez pour vous des joies de la science.» Là-dessus elle s'est
+mise à rire. Je le lui ai pardonné, parce qu'elle a aussi sa
+grosse part de chagrin. Pourtant, m'ont-elles dit, vous ne pouvez
+pas vous passer de femme. Les infirmités vont venir, il vous faut
+quelqu'un qui s'occupe de votre santé... Ma foi, moi-même, tout le
+temps que je suis resté enfermé avec vous, je me disais _in
+petto_ que la Providence m'envoyait Daria Pavlovna au déclin de
+mes jours orageux, qu'elle s'occuperait de ma santé, qu'elle
+mettrait de l'ordre dans mon ménage... Il fait si sale chez moi!
+regardez, tout est en déroute, tantôt j'ai ordonné de ranger, eh
+bien, voilà encore un livre qui traîne sur le plancher. La pauvre
+amie se fâchait toujours en voyant la malpropreté de mon
+logement... Oh! maintenant sa voix ne se fera plus entendre! Vingt
+ans! Elle reçoit, paraît-il, des lettres anonymes; figurez-vous,
+Nicolas aurait vendu son bien à Lébiadkine. C'est un monstre; et
+enfin qu'est-ce que c'est que Lébiadkine? Lise écoute, écoute, oh!
+il faut la voir écouter! Je lui ai pardonné son rire en remarquant
+quelle attention elle prêtait à cela, et ce Maurice... je ne
+voudrais pas être à sa place en ce moment; c'est un brave homme
+tout de même, mais un peu timide; du reste, que Dieu l'assiste!
+
+La fatigue l'obligea à s'arrêter, d'ailleurs ses idées se
+troublaient de plus en plus; il baissa la tête, et, immobile, se
+mit à regarder le plancher d'un air las. Je profitai de son
+silence pour raconter ma visite à la maison Philippoff; à ce
+propos, j'émis froidement l'opinion qu'en effet la soeur de
+Lébiadkine (que je n'avais pas vue) pouvait avoir été victime de
+Nicolas, à l'époque où celui-ci menait, suivant l'expression de
+Lipoutine, une existence énigmatique; dès lors, il était fort
+possible que Lébiadkine reçût de l'argent de Nicolas, mais c'était
+tout. Quant aux racontars concernant Daria Pavlovna, je les
+traitai de viles calomnies, en m'autorisant du témoignage d'Alexis
+Nilitch, dont il n'y avait pas lieu de mettre en doute la
+véracité. Stépan Trophimovitch m'écouta d'un air distrait, comme
+si la chose ne l'eût aucunement intéressé. Je lui fis part aussi
+de ma conversation avec Kiriloff, et j'ajoutai que ce dernier
+était peut-être fou.
+
+-- Il n'est pas fou, mais c'est un homme à idées courtes, --
+répondit-il avec une sorte d'ennui. Ces gens-là supposent la
+nature et la société humaine autres que Dieu ne les a faites, et
+qu'elles ne sont réellement. On coquette avec eux, mais du moins
+ce n'est pas Stépan Trophimovitch. Je les ai vus dans le temps à
+Pétersbourg, avec cette chère amie (oh! combien je l'ai offensée
+alors!), et je n'ai eu peur ni de leurs injures, ni même de leurs
+éloges. Je ne les crains pas davantage maintenant, mais parlons
+d'autre chose... Je crois que j'ai fait de terribles sottises;
+imaginez-vous que j'ai écrit hier à Daria Pavlovna, et... combien
+je m'en repens!
+
+-- Qu'est-ce que vous lui avez donc écrit?
+
+-- Oh! mon ami, soyez sûr que j'ai obéi à un sentiment très noble.
+Je l'ai informée que j'avais écrit cinq jours auparavant à
+Nicolas; la délicatesse m'avait aussi inspiré cette démarche.
+
+-- À présent, je comprends, fis-je avec véhémence, -- de quel
+droit vous êtes-vous permis de les mettre ainsi tous les deux sur
+la sellette?
+
+-- Mais, mon cher, n'achevez pas de m'écraser, épargnez-moi vos
+cris; je suis déjà aplati comme... comme une blatte, et enfin je
+trouve que ma conduite a été pleine de noblesse. Supposez qu'il y
+ait eu en effet quelque chose... en Suisse... ou un commencement.
+Je dois, au préalable, interroger leurs coeurs, pour... enfin,
+pour ne pas me jeter à la traverse de leurs amours, pour ne pas
+être un obstacle sur leur chemin... Tout ce que j'en ai fait, ç'a
+été par noblesse d'âme.
+
+-- Oh! mon Dieu, que vous avez agi bêtement! ne pus-je m'empêcher
+de m'écrier.
+
+-- Bêtement! bêtement! répéta-t-il avec une sorte de jouissance;
+jamais vous n'avez rien dit de plus sage, c'était bête, mais que
+faire? tout est dit. De toute façon, je me marie, dussé-je épouser
+les «péchés d'autrui», dès lors quel besoin avais-je d'écrire?
+N'est-il pas vrai?
+
+-- Vous revenez encore là-dessus!
+
+-- Oh! à présent faites-moi grâce de vos reproches, vous n'avez
+plus maintenant devant vous l'ancien Stépan Verkhovensky; celui-là
+est enterré; enfin tout est dit. D'ailleurs, pourquoi criez-vous?
+Uniquement parce que vous-même ne vous mariez pas, et que vous
+n'êtes point dans le cas de porter sur la tête certain ornement.
+Vous froncez encore le sourcil? Mon pauvre ami, vous ne connaissez
+pas la femme, et moi je n'ai fait que l'étudier. «Si tu veux
+vaincre le monde, commence par te vaincre», c'est la seule belle
+parole qu'ait jamais dite un autre romantique comme vous, Chatoff,
+mon futur beau-frère. Je lui emprunte volontiers son aphorisme. Eh
+bien, voilà, je suis prêt à me vaincre, je vais me marier, et
+pourtant je ne vois pas quelle espèce de victoire je remporterai,
+sans même parler de celle sur le monde! Ô mon ami, le mariage,
+c'est la mort morale de toute âme fière, de toute indépendance. La
+vie conjugale me pervertira, m'enlèvera mon énergie, mon courage
+pour le service de la cause; j'aurai des enfants, et, qui pis est,
+des enfants dont je ne serai pas le père; le sage ne craint pas de
+regarder la vérité en face... Lipoutine me conseillait tantôt de
+me barricader pour me mettre à l'abri de Nicolas; il est bête,
+Lipoutine. La femme trompe même l'oeil qui voit tout. Le bon Dieu,
+en créant la femme, savait sans doute à quoi il s'exposait, mais
+je suis convaincu qu'elle-même lui a imposé ses idées, qu'elle l'a
+forcé à la créer avec telle forme et... tels attributs; autrement,
+qui donc aurait voulu s'attirer tant d'ennuis sans aucune
+compensation?
+
+-- Il n'aurait pas été lui-même, s'il n'avait pas lâché quelqu'une
+de ces faciles plaisanteries voltairiennes, qui étaient si à la
+mode au temps de sa jeunesse, mais, après s'être ainsi égayé
+durant une minute, il recommença à broyer du noir.
+
+-- Oh! pourquoi faut-il que cette journée d'après-demain arrive!
+s'écria-t-il tout à coup avec un accent désespéré, -- pourquoi n'y
+aurait-il pas une semaine sans dimanche, si le miracle existe?
+Voyons, qu'est-ce qu'il en coûterait à la Providence de biffer un
+dimanche du calendrier, ne fût-ce que pour prouver son pouvoir à
+un athée? Oh! que je l'ai aimée! Vingt années! Vingt années
+entières, et jamais elle ne m'a compris!
+
+-- Mais de qui parlez-vous? Je ne vous comprends pas non plus!
+demandai-je avec étonnement.
+
+-- Vingt ans! Et pas une seule fois elle ne m'a compris oh! c'est
+dur! Et se peut-il qu'elle croie que je me marie par crainte, par
+besoin? Oh! honte! Tante, tante, c'est pour toi que je le fais!...
+Oh! qu'elle sache, cette tante, qu'elle est la seule femme dont
+j'aie été épris pendant vingt ans! Elle doit le savoir, sinon cela
+ne se fera pas, sinon il faudra employer la force pour me traîner
+sous ce qu'on appelle la viénetz[6]!
+
+C'était la première fois que j'entendais cet aveu qu'il formulait
+si énergiquement. Je ne cacherai pas que j'eus une terrible envie
+de rire. Elle était fort déplacée.
+
+Soudain une pensée nouvelle s'offrit à l'esprit de Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- À présent je n'ai plus que lui, il est ma seule espérance!
+s'écria-t-il en frappant tout à coup ses mains l'une contre
+l'autre, -- seul, maintenant, mon pauvre garçon me sauvera, et...
+Oh! pourquoi donc n'arrive-t-il pas? Ô mon fils! Ô mon
+Petroucha!... Sans doute, je suis indigne du nom de père, je
+mériterais plutôt celui de tigre, mais... laissez-moi, mon ami, je
+vais me mettre un moment au lit pour recueillir mes idées. Je suis
+si fatigué, si fatigué, et vous-même, il est temps que vous alliez
+vous coucher, voyez-vous, il est minuit...
+
+CHAPITRE IV
+
+_LA BOITEUSE._
+
+I
+
+Chatoff ne fit pas la mauvaise tête, et, conformément à ce que je
+lui avais écrit, alla à midi chez Élisabeth Nikolaïevna. Nous
+arrivâmes presque en même temps lui et moi; c'était aussi la
+première fois que je me rendais chez les dames Drozdoff. Elles se
+trouvaient dans la grande salle avec Maurice Nikolaïévitch, et une
+discussion avait lieu entre ces trois personnes au moment où nous
+entrâmes. Prascovie Ivanovna avait prié sa fille de lui jouer une
+certaine valse, et Lisa s'était empressée de se mettre au piano;
+mais la mère prétendait que la valse jouée n'était pas celle
+qu'elle avait demandée. Maurice Nikolaïévitch avait pris parti
+pour la jeune fille avec sa simplicité accoutumée, et soutenait
+que Prascovie Ivanovna se trompait; la vieille dame pleurait de
+colère. Elle était souffrante et marchait même avec difficulté.
+Ses pieds étaient enflés, ce qui la rendait grincheuse; aussi
+depuis quelques jours ne cessait-elle de chercher noise à tout son
+entourage, bien qu'elle eût toujours une certaine peur de Lisa. On
+fut content de nous voir. Élisabeth Nikolaïevna rougit de plaisir,
+et, après m'avoir dit merci, sans doute parce que je lui avais
+amené Chatoff, elle avança vers ce dernier en l'examinant d'un
+oeil curieux.
+
+Il était resté sur le seuil, fort embarrassé de sa personne. Elle
+le remercia d'être venu, puis le présenta à sa mère.
+
+-- C'est M. Chatoff, dont je vous ai parlé, et voici M. G...ff, un
+grand ami à moi et à Stépan Trophimovitch. Maurice Nikolaïévitch a
+aussi fait sa connaissance hier.
+
+-- Lequel est professeur?
+
+-- Mais ni l'un ni l'autre, maman.
+
+-- Si fait, tu m'as dit toi-même qu'il viendrait un professeur; ce
+doit être celui-ci, fit Prascovie Ivanovna et montrant Chatoff
+avec un air de mépris.
+
+-- Je ne vous ai jamais annoncé la visite d'un professeur.
+M. G...ff est au service, et M. Chatoff est un ancien étudiant.
+
+-- Étudiant, professeur, c'est toujours de l'Université. Il faut
+que tu aies bien envie de me contredire pour chicaner là-dessus.
+Mais celui que nous avons vu en Suisse avait des moustaches et une
+barbiche.
+
+-- Maman veut parler du fils de Stépan Trophimovitch, elle lui
+donne toujours le nom de professeur, dit Lisa qui emmena Chatoff à
+l'autre bout de la salle et l'invita à s'asseoir sur un divan.
+
+-- Quand ses pieds enflent, elle est toujours ainsi, vous
+comprenez, elle est malade, ajouta à voix basse la jeune fille en
+continuant à observer avec une extrême curiosité le visiteur, dont
+l'épi de cheveux attirait surtout son attention.
+
+-- Vous êtes militaire? me demanda la vieille dame avec qui Lisa
+avait eu la cruauté de me laisser en tête-à-tête.
+
+-- Non, je sers...
+
+-- M. G...ff est un grand ami de Stépan Trophimovitch, se hâta de
+lui expliquer sa fille.
+
+-- Vous servez chez Stépan Trophimovitch? Mais il est aussi
+professeur?
+
+-- Ah! maman, vous n'avez que des professeurs dans l'esprit, je
+suis sûre que vous en voyez même en rêve, cria Lisa impatientée.
+
+-- C'est bien assez d'en voir quand on est éveillé. Mais toi, tu
+ne sais que faire de l'opposition à ta mère. Vous étiez ici il y a
+quatre ans, quand Nicolas Vsévolodovitch est revenu de
+Pétersbourg?
+
+Je répondis affirmativement.
+
+-- Il y avait un anglais ici parmi vous?
+
+-- Non, il n'y en avait pas.
+
+Lisa se mit à rire.
+
+-- Tu vois bien qu'il n'y avait pas du tout d'Anglais, par
+conséquent ce sont des mensonges. Barbara Pétrovna et Stépan
+Trophimovitch mentent tous les deux. Du reste, tout le monde ment.
+
+-- Ma tante et Stépan Trophimovitch ont trouvé chez Nicolas
+Vsévolodovitch de la ressemblance avec le prince Harry mis en
+scène dans le _Henri IV _de Shakespeare, et maman objecte qu'il
+n'y avait pas d'Anglais, nous expliqua Lisa.
+
+-- Puisqu'il n'y avait pas de Harry, il n'y avait pas d'Anglais.
+Seul Nicolas Vsévolodovitch a fait des fredaines.
+
+-- Je vous assure que maman le fait exprès, crut devoir observer
+la jeune fille en s'adressant à Chatoff, elle connaît fort bien
+Shakespeare. Je lui ai lu moi-même le premier acte d'_Othello_,
+mais maintenant elle souffre beaucoup. Maman, entendez-vous? Midi
+sonne, il est temps de prendre votre médicament.
+
+-- Le docteur est arrivé, vint annoncer une femme de chambre.
+
+-- Zémirka, Zémirka, viens avec moi! cria Prascovie Ivanovna en se
+levant à demi.
+
+Au lieu d'accourir à la voix de sa maîtresse, Zémirka, vieille et
+laide petite chienne, alla se fourrer sous le divan sur lequel
+était assise Élisabeth Nikolaïevna.
+
+-- Tu ne veux pas? Eh bien, reste là. Adieu, batuchka, je ne
+connais ni votre prénom, ni votre dénomination patronymique, me
+dit la vieille dame.
+
+-- Antoine Lavrentiévitch...
+
+-- Peu importe, ça m'entre par une oreille et ça sort par l'autre.
+Ne m'accompagnez pas, Maurice Nikolaïévitch, je n'ai appelé que
+Zémirka. Grâce à Dieu, je sais encore marcher seule, et demain
+j'irai me promener.
+
+Elle s'en alla fâchée.
+
+-- Antoine Lavrentiévitch, vous causerez pendant ce temps-là avec
+Maurice Nikolaïévitch; je vous assure que vous gagnerez tous les
+deux à faire plus intimement connaissance ensemble, dit Lisa, et
+elle adressa un sourire amical au capitaine d'artillerie qui
+devint rayonnant lorsque le regard de la jeune fille se fixa sur
+lui. Faute de mieux, force me fut de dialoguer avec Maurice
+Nikolaïévitch.
+
+II
+
+À ma grande surprise, l'affaire qu'Élisabeth Nikolaïevna avait à
+traiter avec Chatoff était, en effet, exclusivement littéraire. Je
+ne sais pourquoi, mais je m'étais toujours figuré qu'elle l'avait
+fait venir pour quelque autre chose. Comme ils ne se cachaient pas
+de nous et causaient très haut, nous nous mîmes, Maurice
+Nikolaïévitch et moi, à écouter leur conversation, ensuite ils
+nous invitèrent à y prendre part. Il s'agissait d'un livre
+qu'Élisabeth Nikolaïevna jugeait utile, et que, depuis longtemps,
+elle se proposait de publier, mais, vu sa complète inexpérience,
+elle avait besoin d'un collaborateur. Je fus même frappé du
+sérieux avec lequel elle exposa son plan à Chatoff. «Sans doute
+elle est dans les idées nouvelles, pensai-je, ce n'est pas pour
+rien qu'elle a séjourné en Suisse.» Chatoff écoutait
+attentivement, les yeux fixés à terre, et ne remarquait pas du
+tout combien le projet dont on l'entretenait était peu en rapport
+avec les occupations ordinaires d'une jeune fille de la haute
+société.
+
+Voici de quel genre était cette entreprise littéraire. Il paraît
+chez nous, tant dans la capitale qu'en province, une foule de
+gazettes et de revues qui, chaque jour, donnent connaissance d'une
+quantité d'événements. L'année se passe, les journaux sont
+entassés dans les armoires, ou bien on les salit, on les déchire,
+on les fait servir à toutes sortes d'usages. Beaucoup des
+incidents rendus publics par la presse produisent une certaine
+impression et restent dans la mémoire du lecteur, mais avec le
+temps ils s'oublient. Bien des gens plus tard voudraient se
+renseigner, mais quel travail pour trouver ce que l'on cherche
+dans cet océan de papier imprimé, d'autant plus que, souvent, on
+ne sait ni le jour, ni le lieu, ni même l'année où l'événement
+s'est passé? Si pour toute une année on rassemblait ces divers
+faits dans un livre, d'après un certain plan et une certaine idée,
+en mettant des tables, des index, en groupant les matières par
+mois et par jour, un pareil recueil pourrait, dans son ensemble,
+donner la caractéristique de la vie russe durant toute une année,
+bien que les événements livrés à la publicité soient infiniment
+peu nombreux en comparaison de tous ceux qui arrivent.
+
+-- Au lieu d'une multitude de feuilles, on aura quelques gros
+volumes, voilà tout, observa Chatoff.
+
+Mais Élisabeth Nikolaïevna défendit son projet avec chaleur,
+nonobstant la difficulté qu'elle avait à s'exprimer. L'ouvrage,
+assurait-elle, ne devait pas former plus d'un volume, et même il
+ne fallait pas que ce volume fût très gros. Si pourtant on était
+obligé de le faire gros, du moins il devait être clair; aussi
+l'essentiel était-il le plan et la manière de présenter les faits.
+Bien entendu, il ne s'agissait pas de tout recueillir. Les ukases,
+les actes du gouvernement, les règlements locaux, les lois, tous
+ces faits, malgré leur importance, ne rentraient pas dans le cadre
+de la publication projetée. On pouvait laisser de côté bien des
+choses et se borner à choisir les événements exprimant plus ou
+moins la vie morale de la nation, la personnalité du peuple russe
+à un moment donné. Sans doute rien n'était systématiquement exclu
+du livre, tout y avait sa place: les anecdotes curieuses, les
+incendies, les dons charitables ou patriotiques, les bonnes ou les
+mauvaises actions, les paroles et les discours, à la rigueur même
+le compte rendu des inondations et certains édits du gouvernement,
+pourvu qu'on prît seulement dans tout cela ce qui peignait
+l'époque; le tout serait classé dans un certain ordre, avec une
+intention, une idée éclairant l'ensemble du recueil. Enfin le
+livre devait être intéressant et d'une lecture facile,
+indépendamment de son utilité comme répertoire. Ce serait, pour
+ainsi dire, le tableau de la vie intellectuelle, morale,
+intérieure de la Russie pendant toute une année. «Il faut, acheva
+Lisa, que tout le monde achète cet ouvrage, qu'il se trouve sur
+toutes les tables. Je comprends que la grande affaire ici, c'est
+le plan; voilà pourquoi je m'adresse à vous.» Elle s'animait fort,
+et quoique ses explications manquassent souvent de netteté et de
+précision, Chatoff comprenait.
+
+-- Alors ce sera une oeuvre de tendance, les faits seront groupés
+suivant une certaine idée préconçue, murmura-t-il sans relever la
+tête.
+
+-- Pas du tout; le groupement des faits ne doit accuser aucune
+tendance, il ne faut tendre qu'à l'impartialité.
+
+-- Mais la tendance n'est pas un mal, reprit Chatoff; d'ailleurs,
+il n'y a pas moyen de l'éviter du moment qu'on fait un choix. La
+manière dont les faits seront recueillis et distribués impliquera
+déjà une appréciation. Votre idée n'est pas mauvaise.
+
+-- Ainsi vous croyez qu'un pareil livre est possible? demanda Lisa
+toute contente.
+
+-- Il faut voir et réfléchir. C'est une très grosse affaire. On ne
+trouve rien du premier coup, et l'expérience est indispensable.
+Quand nous publierons le livre, c'est tout au plus si nous saurons
+comment il faut s'y prendre. On ne réussit qu'après plusieurs
+tâtonnements, mais il y a là une idée, une idée utile.
+
+Lorsque enfin il releva la tête, ses yeux rayonnaient, tant était
+vif l'intérêt qu'il prenait à cette conversation.
+
+-- C'est vous-même qui avez imaginé cela? demanda-t-il à Lisa
+d'une voix caressante et un peu timide.
+
+Elle sourit.
+
+-- Imaginer n'est pas difficile, le tout est d'exécuter. Je
+n'entends presque rien à ces choses-là et ne suis pas fort
+intelligente; je poursuis seulement ce qui est clair pour moi...
+
+-- Vous poursuivez?
+
+-- Ce n'est probablement pas le mot? questionna vivement la jeune
+fille.
+
+-- N'importe, ce mot-là est bon tout de même.
+
+-- Pendant que j'étais à l'étranger, je me suis figuré que je
+pouvais moi aussi rendre quelques services. J'ai de l'argent dont
+je ne sais que faire, pourquoi donc ne travaillerais-je pas comme
+les autres à l'oeuvre commune? L'idée que je viens de vous exposer
+s'est offerte tout à coup à mon esprit, je ne l'avais pas cherchée
+du tout et j'ai été enchanté de l'avoir, mais j'ai reconnu
+aussitôt que je ne pouvais me passer d'un collaborateur, attendu
+que moi-même je ne sais rien. Naturellement ce collaborateur sera
+aussi mon associé dans la publication de l'ouvrage. Nous y serons
+chacun pour moitié: vous vous chargerez du plan et du travail, moi
+je fournirai, outre l'idée première, les capitaux que nécessite
+l'entreprise. Le livre couvrira les frais!
+
+-- Il se vendra, si nous parvenons à trouver un bon plan.
+
+-- Je vous préviens que ce n'est pas pour moi une affaire de
+lucre, mais je désire beaucoup que l'ouvrage ait du succès, et je
+serai fière s'il fait de l'argent.
+
+-- Eh bien, mais quel sera mon rôle dans cette combinaison?
+
+-- Je vous invite à être mon collaborateur... pour moitié. Vous
+trouverez le plan.
+
+-- Comment savez-vous si je suis capable de trouver un plan?
+
+-- On m'a parlé de vous, et j'ai entendu dire ici... je sais que
+vous êtes fort intelligent... que vous vous occupez de _l'affaire_
+et que vous pensez beaucoup. Pierre Stépanovitch Verkhovensky m'a
+parlé de vous en Suisse, ajouta-t-elle précipitamment. -- C'est un
+homme très intelligent, n'est-il pas vrai?
+
+Chatoff jeta sur elle un regard rapide, puis il baissa les yeux.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch m'a aussi beaucoup parlé de vous...
+
+Chatoff rougit tout à coup.
+
+-- Du reste, voici les journaux, dit la jeune fille qui se hâta de
+prendre sur une chaise un paquet de journaux noués avec une
+ficelle, -- j'ai essayé de noter ici les faits qu'on pourrait
+choisir et j'ai mis des numéros... vous verrez.
+
+Le visiteur prit le paquet.
+
+-- Emportez cela chez vous, jetez-y un coup d'oeil, où demeurez-
+vous?
+
+-- Rue de l'Épiphanie, maison Philipoff.
+
+-- Je sais. C'est là aussi, dit-on, qu'habite un certain capitaine
+Lébiadkine? reprit vivement Lisa.
+
+Pendant toute une minute, Chatoff resta sans répondre, les yeux
+attachés sur le paquet.
+
+-- Pour ces choses-là vous feriez mieux d'en choisir un autre, moi
+je ne vous serai bon à rien, dit-il enfin d'un ton extrêmement
+bas.
+
+Lisa rougit.
+
+-- De quelles choses parlez-vous? Maurice Nikolaïévitch! cria-t-
+elle, donnez-moi la lettre qui est arrivée ici tantôt.
+
+Maurice Nikolaïévitch s'approcha de la table, je le suivis.
+
+-- Regardez cela, me dit-elle brusquement en dépliant la lettre
+avec agitation. Avez-vous jamais rien vu de pareil? Lisez tout
+haut, je vous prie; je tiens à ce que M. Chatoff entende.
+
+Je lus à haute voix ce qui suit:
+
+À LA PERFECTION DE MADEMOISELLE TOUCHINE
+
+_Mademoiselle Élisabeth Nikolaïevna_
+
+Ah! combien est charmante Élisabeth Touchine,
+Quand, à côté de son parent,
+D'un rapide coursier elle presse l'échine
+Et que sa chevelure ondoie au gré du vent,
+Ou quand avec sa mère on la voit au saint temple
+Courber devant l'autel son visage pieux!
+En rêvant à l'hymen alors je la contemple,
+Et d'un regard mouillé je les suis toutes deux!
+
+«Composé par un ignorant au cours d'une discussion.
+
+«MADEMOISELLE,
+
+-- Je regrette on ne peut plus de n'avoir pas perdu un bras pour
+la gloire à Sébastopol, mais j'ai fait toute la campagne dans le
+service des vivres, ce que je considère comme une bassesse. Vous
+êtes une déesse de l'antiquité; moi, je ne suis rien, mais en vous
+voyant j'ai deviné l'infini. Ne regardez cela que comme des vers
+et rien de plus, car les vers ne signifient rien, seulement ils
+permettent de dire ce qui en prose passerait pour une
+impertinence. Le soleil peut-il se fâcher contre l'infusoire, si,
+dans la goutte d'eau où il se compte par milliers, celui-ci
+compose une poésie en son honneur? Même la Société protectrice des
+animaux, qui siège à Pétersbourg et qui s'intéresse au chien et au
+cheval, méprise l'humble infusoire, elle le dédaigne parce qu'il
+n'a pas atteint son développement. Moi aussi je suis resté à
+l'état embryonnaire. L'idée de m'épouser pourrait vous paraître
+bouffonne, mais j'aurai bientôt une propriété de deux cents âmes,
+actuellement possédée par un misanthrope, méprisez-le. Je puis
+révéler bien des choses et, grâce aux documents que j'ai en main,
+je me charge d'envoyer quelqu'un en Sibérie. Ne méprisez pas ma
+proposition. La lettre de l'infusoire, naturellement, est en vers.
+
+Le capitaine Lébiadkine, votre très obéissant ami, qui a des
+loisirs.»
+
+-- Cela a été écrit par un homme en état d'ivresse et par un
+vaurien! m'écriai-je indigné, -- je le connais!
+
+-- J'ai reçu cette lettre hier, nous expliqua en rougissant Lisa,
+-- j'ai compris tout de suite qu'elle venait d'un imbécile, et je
+ne l'ai pas montrée à maman, pour ne pas l'agiter davantage. Mais,
+s'il revient à la charge, je ne sais comment faire. Maurice
+Nikolaïévitch veut aller le mettre à la raison. Vous considérant
+comme mon collaborateur, dit-elle ensuite à Chatoff. -- et sachant
+que vous demeurez dans la même maison que cet homme, je désirerais
+vous questionner à son sujet, pour être édifiée sur ce que je puis
+attendre de lui.
+
+-- C'est un ivrogne et un vaurien, fit en rechignant Chatoff.
+
+-- Est-ce qu'il est toujours aussi bête?
+
+-- Non, quand il n'a pas bu, il n'est pas absolument bête.
+
+-- J'ai connu un général qui faisait des vers tout pareils à ceux-
+là, observai-je en riant.
+
+-- Cette lettre même prouve qu'il n'est pas un niais, déclara
+soudain Maurice Nikolaïévitch qui jusqu'alors était resté
+silencieux.
+
+-- Il a, dit-on, une soeur avec qui il habite? demanda Lisa.
+
+-- Oui, il habite avec sa soeur.
+
+-- On dit qu'il la tyrannise, c'est vrai?
+
+Chatoff jeta de nouveau sur la jeune fille un regard sondeur,
+quoique rapide.
+
+-- Est-ce que je m'occupe de cela? grommela-t-il en fronçant le
+sourcil, et il se dirigea vers la porte.
+
+-- Ah! attendez un peu! cria Lisa inquiète, -- où allez-vous donc?
+Nous avons encore tant de points à examiner ensemble...
+
+-- De quoi parlerions-nous? Demain, je vous ferai savoir...
+
+-- Mais de la chose principale, de l'impression! Croyez bien que
+je ne plaisante pas, et que je veux sérieusement entreprendre
+cette affaire, assura Lisa dont l'inquiétude ne faisait que
+s'accroître. -- Si nous nous décidons à publier l'ouvrage, où
+l'imprimerons-nous? C'est la question la plus importante, car nous
+n'irons pas à Moscou pour cela, et il est impossible de confier un
+tel travail à l'imprimerie d'ici. Depuis longtemps j'ai résolu de
+fonder un établissement typographique qui sera à votre nom, si
+vous y consentez. À cette condition, maman, je le sais, me
+laissera carte blanche...
+
+-- Pourquoi donc me supposez-vous capable d'être imprimeur?
+répliqua Chatoff d'un ton maussade.
+
+-- Pendant que j'étais en Suisse, Pierre Stépanovitch vous a
+désigné à moi comme un homme connaissant le métier d'imprimeur, et
+en état de diriger un établissement typographique. Il m'avait même
+donné un mot pour vous, mais je ne sais pas ce que j'en ai fait.
+
+Chatoff, je me le rappelle maintenant, changea de visage. Au bout
+de quelques secondes, il sortit brusquement de la chambre.
+
+Lisa se sentit prise de colère.
+
+-- Est-ce qu'il en va toujours ainsi? me demanda-t-elle. Je
+haussai les épaules; tout à coup Chatoff rentra, et alla droit à
+la table, sur laquelle il déposa le paquet de journaux qu'il avait
+pris avec lui:
+
+-- Je ne serai pas votre collaborateur, je n'ai pas le temps...
+
+-- Pourquoi donc? Pourquoi donc? Vous avez l'air fâché? fit Lisa
+d'un ton affligé et suppliant.
+
+Le son de cette voix parut produire une certaine impression sur
+Chatoff; pendant quelques instants, il regarda fixement la jeune
+fille, comme s'il eût voulu pénétrer jusqu'au fond de son âme.
+
+-- N'importe, murmura-t-il presque tout bas, -- je ne veux pas...
+
+Et il se retira cette fois pour tout de bon. Lisa resta
+positivement consternée; je ne comprenais même pas qu'un incident
+semblable pût l'affecter à ce point.
+
+-- C'est un homme singulièrement étrange! observa d'une voix forte
+Maurice Nikolaïévitch.
+
+III
+
+Certes, oui, il était «étrange», mais dans tout cela il y avait
+bien du louche, bien des sous-entendus. Décidément, je ne croyais
+pas à la publication projetée; ensuite la lettre du capitaine
+Lébiadkine, toute stupide qu'elle était, ne laissait pas de
+contenir une allusion trop claire à certaine dénonciation
+possible, appuyée sur des «documents»; personne pourtant n'avait
+relevé ce passage, on avait parlé de toute autre chose. Enfin
+cette imprimerie et le brusque départ de Chatoff dès les premiers
+mots prononcés à ce sujet? Toutes ces circonstances m'amenèrent à
+penser qu'avant mon arrivée il s'était passé là quelque chose dont
+on ne m'avait pas donné connaissance; que, par conséquent, j'étais
+de trop et que toutes ces affaires ne me regardaient pas.
+D'ailleurs, il était temps de partir, pour une première visite
+j'étais resté assez longtemps. Je me mis donc en devoir de prendre
+congé.
+
+Elisabeth Nikolaïevna semblait avoir oublié ma présence dans la
+chambre. Toujours debout à la même place, près de la table, elle
+réfléchissait profondément, et, la tête baissée, tenait ses yeux
+fixés sur un point du tapis.
+
+-- Ah! vous vous en allez aussi, au revoir, fit-elle avec son
+affabilité accoutumée. -- Remettez mes salutations à Stépan
+Trophimovitch, et engagez-le à venir me voir bientôt. Maurice
+Nikolaïévitch, Antoine Lavrentiévitch s'en va. Excusez maman, elle
+ne peut pas venir vous dire adieu...
+
+Je sortis, et j'étais déjà en bas de l'escalier, quand un
+domestique me rejoignit sur le perron.
+
+-- Madame vous prie instamment de remonter...
+
+-- Madame, ou Élisabeth Nikolaïevna?
+
+-- Élisabeth Nikolaïevna.
+
+Je trouvai Lisa non plus dans la grande salle où nous étions tout
+à l'heure, mais dans une pièce voisine. La porte donnant accès à
+cette salle, où il n'y avait plus maintenant que Maurice
+Nikolaïévitch, était fermée hermétiquement.
+
+Lisa me sourit, mais elle était pâle. Debout au milieu de la
+chambre, elle semblait hésitante, travaillée par une lutte
+intérieure; tout à coup elle me prit par le bras, et, sans
+proférer un mot, m'emmena vivement près de la fenêtre.
+
+-- Je veux _la _voir sans délai, murmura-t-elle en fixant sur moi
+un regard ardent, impérieux, n'admettant pas l'ombre d'une
+réplique; -- je dois _la _voir de mes propres yeux, et je
+sollicite votre aide.
+
+Elle était dans un état d'exaltation qui rend capable de tous les
+coups de tête.
+
+-- Qui désirez-vous voir, Élisabeth Nikolaïevna? demandai-je
+effrayé.
+
+-- Cette demoiselle Lébiadkine, cette boiteuse... C'est vrai
+qu'elle est boiteuse?
+
+Je restai stupéfait.
+
+-- Je ne l'ai jamais vue, mais j'ai entendu dire qu'elle l'est, on
+me l'a encore dit hier, balbutiai-je rapidement et à voix basse.
+
+-- Il faut absolument que je la voie. Pourriez-vous me ménager une
+entrevue avec elle aujourd'hui même?
+
+Elle m'inspirait une profonde pitié.
+
+-- C'est impossible, et même je ne vois pas du tout comment je
+pourrais m'y prendre, répondis-je, -- je passerai chez Chatoff...
+
+-- Si vous n'arrangez pas cela pour demain, j'irai moi-même chez
+elle, je m'y rendrai seule parce que Maurice Nikolaïévitch a
+refusé de m'accompagner. Je n'espère qu'en vous, je ne puis plus
+compter sur aucun autre; j'ai parlé bêtement à Chatoff... Je suis
+sûre que vous êtes un très honnête homme, peut-être m'êtes-vous
+dévoué, tâchez d'arranger cela.
+
+J'éprouvais le plus vif désir de lui venir en aide par tous les
+moyens en mon pouvoir.
+
+-- Voici ce que je ferai, dis-je après un instant de réflexion, --
+je vais aller là-bas, et aujourd'hui _pour sûr_, je la verrai! Je
+ferai en sorte de la voir, je vous en donne ma parole d'honneur;
+seulement permettez-moi de mettre Chatoff dans la confidence de
+votre dessein.
+
+-- Dites-lui que j'ai ce désir et que je ne puis plus attendre,
+mais que je ne l'ai pas trompé tout à l'heure. S'il est parti,
+c'est peut-être parce qu'il est très honnête et qu'il a cru que je
+voulais le prendre pour dupe. Je lui ai dit la vérité; mon
+intention est, en effet, de publier un livre et de fonder une
+imprimerie.
+
+-- Il est honnête, fort honnête, confirmai-je avec chaleur.
+
+-- Du reste, si la chose n'est pas arrangée pour demain, j'irai
+moi-même, quoi qu'il advienne, dût toute la ville le savoir.
+
+-- Je ne pourrai pas être chez vous demain avant trois heures,
+observai-je.
+
+-- Eh bien, je vous attendrai à trois heures. Ainsi je ne m'étais
+pas trompée hier chez Stépan Trophimovitch en supposant que vous
+m'étiez quelque peu dévoué? ajouta-t-elle avec un sourire, puis
+elle me serra la main, et courut retrouver Maurice Nikolaïévitch.
+
+Je sortis fort préoccupé de ma promesse; je ne comprenais rien à
+ce qui se passait. J'avais vu une femme au désespoir qui ne
+craignait pas de se compromettre en se confiant à un homme qu'elle
+connaissait à peine. Son sourire féminin dans un moment si
+difficile pour elle, et cette allusion aux sentiments qu'elle
+avait remarqués en moi la veille, avaient fait leur trouée dans
+mon coeur comme des coups de poignard, mais ce que j'éprouvais
+était de la pitié et rien de plus! Les secrets d'Élisabeth
+Nikolaïevna avaient pris soudain à mes yeux un caractère sacré, et
+si, en ce moment, on avait entrepris de me les révéler, je crois
+que je me serais bouché les oreilles pour ne pas en savoir
+davantage. Je pressentais seulement quelque chose... Avec tout
+cela je n'avais pas la moindre idée de la manière dont
+j'arrangerais cette entrevue. Tout mon espoir était dans Chatoff,
+bien que je pusse prévoir qu'il ne me serait d'aucune utilité.
+Néanmoins je courus chez lui.
+
+IV
+
+Je ne pus le trouver à son domicile que le soir vers huit heures.
+Chose qui m'étonna, il avait du monde: Alexis Nilitch et un autre
+monsieur que je connaissais un peu, un certain Chigaleff, frère de
+madame Virguinsky.
+
+Ce Chigaleff était depuis deux mois l'hôte de notre ville; je ne
+sais d'où il venait; j'ai seulement entendu dire qu'il avait
+publié un article dans une revue progressiste de Pétersbourg.
+Virguinsky nous avait présentés l'un à l'autre par hasard, dans la
+rue. Je n'avais jamais vue de physionomie aussi sombre, aussi
+renfrognée, aussi maussade que celle de cet homme. Il avait l'air
+d'attendre la fin du monde pour demain à dix heures vingt-cinq.
+Dans la circonstance que je rappelle, nous nous parlâmes à peine
+et nous bornâmes à échanger une poignée de main avec la mine de
+deux conspirateurs. Chigaleff me frappa surtout par l'étrangeté de
+ses oreilles longues, larges, épaisses et très écartées de la
+tête. Ses mouvements étaient lents et disgracieux. Si Lipoutine
+rêvait pour un temps plus ou moins éloigné l'établissement d'un
+phalanstère dans notre province, celui-ci savait de science
+certaine le jour et l'heure où cet événement s'accomplirait. Il
+produisit sur moi une impression sinistre. Dans le cas présent, je
+fus d'autant plus étonné de le rencontrer chez Chatoff que ce
+dernier, en général, n'aimait pas les visites.
+
+De l'escalier j'entendis le bruit de leur conversation; ils
+parlaient tous trois à la fois, et probablement se disputaient;
+mais à mon apparition ils se turent. Pendant la discussion ils
+s'étaient levés; lorsque j'entrai, tous s'assirent brusquement, si
+bien que je dus m'asseoir aussi. Durant trois minutes régna un
+silence bête. Quoique Chigaleff m'eût reconnu, il fit semblant de
+ne m'avoir jamais vu, -- non par hostilité à mon égard, mais
+c'était son genre. Alexis Nilitch et moi, nous nous saluâmes sans
+nous rien dire et sans nous tendre la main. Chigaleff, fronçant le
+sourcil, se mit à me regarder d'un oeil sévère, naïvement
+convaincu que j'allais décamper aussitôt. Enfin Chatoff se souleva
+légèrement sur son siège, les visiteurs se levèrent alors et
+sortirent sans prendre congé. Toutefois, sur le seuil, Chigaleff
+dit à Chatoff qui le reconduisait:
+
+-- Rappelez-vous que vous avez des comptes à rendre.
+
+-- Je me moque de vos comptes et je n'en rendrai à aucun diable,
+répondit Chatoff, après quoi il ferma la porte au crochet.
+
+-- Bécasseaux! fit-il en me regardant avec un sourire désagréable.
+
+Son visage exprimait la colère, et je remarquai non sans
+étonnement qu'il prenait le premier la parole. Presque toujours,
+quand j'allais chez lui (ce qui, du reste, arrivait très
+rarement), il restait maussade dans un coin et répondait d'un ton
+fâché; à la longue seulement il s'animait et trouvait du plaisir à
+causer. En revanche, au moment des adieux, sa mine redevenait
+invariablement grincheuse, et, en vous reconduisant, il avait
+l'air de mettre à la porte un ennemi personnel.
+
+-- J'ai bu du thé hier chez cet Alexis Nilitch, observai-je; -- il
+paraît avoir la toquade de l'athéisme.
+
+-- L'athéisme russe n'a jamais dépassé le calembour, grommela
+Chatoff en remplaçant par une bougie neuve le lumignon qui se
+trouvait dans le chandelier.
+
+-- Celui-là ne m'a pas fait l'effet d'un calembouriste, à peine
+sait-il parler le langage le plus simple.
+
+-- Ce sont des hommes de papier; tout cela vient du servilisme de
+la pensée, reprit Chatoff qui s'était assis sur une chaise dans un
+coin et tenait ses mains appuyées sur ses genoux.
+
+-- Il y a là aussi de la haine, poursuivit-il après une minute de
+silence; -- ils seraient les premiers horriblement malheureux si,
+tout d'un coup, la Russie se transformait, même dans un sens
+conforme à leurs vues; si, de façon ou d'autre, elle devenait
+extrêmement riche et heureuse. Ils n'auraient plus personne à
+haïr, plus rien à conspuer! Il n'y a là qu'une haine bestiale,
+immense, pour la Russie, une haine qui s'est infiltrée dans
+l'organisme... Et c'est une sottise de chercher, sous le rire
+visible, des larmes invisibles au monde! La phrase concernant ces
+prétendues larmes invisibles est la plus mensongère qui ait encore
+été dite chez nous! vociféra-t-il avec une sorte de fureur.
+
+-- Allons, vous voilà parti! fis-je en riant.
+
+Chatoff sourit à son tour.
+
+-- C'est vrai, vous êtes un «libéral modéré». Vous savez, j'ai
+peut-être eu tort de parler du «servilisme de la pensée», car vous
+allez sûrement me répondre: «Parle pour toi qui es né d'un
+laquais, moi je ne suis pas un domestique.»
+
+-- Je ne songeais pas du tout à vous répondre cela, comment
+pouvez-vous supposer une chose pareille?
+
+-- Ne vous excusez pas, je n'ai pas peur de ce que vous pouvez
+dire. Autrefois je n'étais que le fils d'un laquais, à présent je
+suis devenu moi-même un laquais, tout comme vous. Le libéral russe
+est avant tout un laquais, il ne pense qu'à cirer les bottes de
+quelqu'un.
+
+-- Comment, les bottes? Qu'est-ce que c'est que cette figure?
+
+-- Il n'y a point là de figure. Vous riez, je le vois... Stépan
+Trophimovitch ne s'est pas trompé en me représentant comme un
+homme écrasé sous une pierre dont il s'efforce de secouer le
+poids; la comparaison est très juste.
+
+-- Stépan Trophimovitch assure que l'Allemagne vous a rendu fou,
+dis-je en riant, -- nous avons toujours emprunté quelque chose aux
+Allemands.
+
+-- Ils nous ont prêté vingt kopeks, et nous leur avons rendu cent
+roubles.
+
+Nous nous tûmes pendant une minute.
+
+-- Lui, c'est en Amérique qu'il a gagné son mal.
+
+-- Qui?
+
+-- Je parle de Kiriloff. Là-bas, pendant quatre mois, nous avons
+tous les deux couché par terre dans une cabane.
+
+-- Mais est-ce que vous êtes allé en Amérique? demandai-je avec
+étonnement; -- vous n'en avez jamais rien dit.
+
+-- À quoi bon parler de cela? Il y a deux ans, nous sommes partis
+à trois pour les États-Unis, à bord d'un steamer chargé
+d'émigrants; nous avons sacrifié nos dernières ressources pour
+faire ce voyage: nous voulions mener la vie de l'ouvrier américain
+et connaître ainsi, par notre expérience _personnelle_, l'état de
+l'homme dans la condition sociale la plus pénible. Voilà quel
+était notre but.
+
+Je me mis à rire.
+
+-- Vous n'aviez pas besoin de traverser la mer pour faire cette
+expérience, vous n'aviez qu'à aller dans n'importe quel endroit de
+notre province à l'époque des travaux champêtres.
+
+-- Arrivés en Amérique, nous louâmes nos services à un
+entrepreneur: nous étions là six Russes: des étudiants, et même
+des propriétaires et des officiers, tous se proposant le même but
+grandiose. Eh bien, nous travaillâmes comme des nègres, nous
+souffrîmes le martyre; à la fin, Kiriloff et moi n'y pûmes tenir,
+nous étions rendus, à bout de forces, malades. En nous réglant,
+l'entrepreneur nous retint une partie de notre salaire; il nous
+devait trente dollars, je n'en reçus que huit et Kiriloff quinze;
+on nous avait aussi battus plus d'une fois. Après cela, nous
+restâmes quatre mois sans travail dans une méchante petite ville;
+Kiriloff et moi, nous couchions côte à côte, par terre, lui
+pensant à une chose et moi à une autre.
+
+-- Se peut-il que votre patron vous ait battus, et cela en
+Amérique? Vous avez dû joliment le rabrouer!
+
+-- Pas du tout. Loin de là, dès le début, nous avions posé en
+principe, Kiriloff et moi, que nous autres Russes, nous étions
+vis-à-vis des Américains comme de petits enfants, et qu'il fallait
+être né en Amérique ou du moins y avoir vécu de longues années
+pour se trouver au niveau de ce peuple. Que vous dirai-je? quand,
+pour un objet d'un kopek, on nous demandait un dollar, nous
+payions non seulement avec plaisir, mais même avec enthousiasme.
+Nous admirions tout: le spiritisme, la loi de Lynch, les
+revolvers, les vagabonds. Une fois, pendant un voyage que nous
+faisions, un quidam introduisit sa main dans ma poche, prit mon
+peigne et commença à se peigner avec. Nous nous contentâmes,
+Kiriloff et moi, d'échanger un coup d'oeil, et nous décidâmes que
+cette façon d'agir était la bonne...
+
+-- Il est étrange que, chez nous, non seulement on ait de
+pareilles idées, mais qu'on les mette à exécution, observai-je.
+
+-- Des hommes de papier, répéta Chatoff.
+
+-- Tout de même, s'embarquer comme émigrant, se rendre dans un
+pays qu'on ne connaît pas, à seule fin d'»apprendre par une
+expérience personnelle», etc., -- cela dénote une force d'âme peu
+commune... Et comment avez-vous quitté l'Amérique?
+
+-- J'ai écrit à un homme en Europe, et il m'a envoyé cent roubles.
+
+Jusqu'alors, Chatoff avait parlé en tenant ses yeux fixés à terre
+selon son habitude; tout à coup il releva la tête:
+
+-- Voulez-vous savoir le nom de cet homme?
+
+-- Qui est-ce?
+
+-- Nicolas Stavroguine.
+
+Il se leva brusquement, s'approcha de son bureau en bois de
+tilleul, et se mit à y chercher quelque chose. Le bruit s'était
+répandu chez nous que sa femme avait été pendant quelque temps, à
+Paris, la maîtresse de Nicolas Stavroguine; il y avait deux ans de
+cela; par conséquent, c'était à l'époque où Chatoff se trouvait en
+Amérique; -- il est vrai que, depuis longtemps, une séparation
+avait eu lieu à Genève entre les deux époux. «S'il en est ainsi,
+pensai-je, pourquoi donc a-t-il tant tenu à me dire le nom de son
+bienfaiteur?»
+
+Il se tourna soudain vers moi:
+
+-- Je ne lui ai pas encore remboursé cette somme, continua-t-il,
+puis, me regardant fixement, il se rassit à sa première place,
+dans le coin, et me demanda d'une voix saccadée qui jurait
+singulièrement avec le ton de la conversation précédente:
+
+-- Vous êtes sans doute venu pour quelque chose; qu'est-ce qu'il
+vous faut?
+
+Je racontai tout de point en point, j'ajoutai que, tout en
+comprenant maintenant combien je m'étais imprudemment avancé, je
+n'en éprouvais que plus d'embarras: je sentais que l'entrevue
+souhaitée par Élisabeth Nikolaïevna était fort importante pour
+elle, j'avais le plus vif désir de lui venir en aide,
+malheureusement je ne savais comment faire pour tenir ma promesse.
+Ensuite j'affirmai solennellement à Chatoff qu'Élisabeth
+Nikolaïevna n'avait jamais songé à le tromper, qu'il y avait eu là
+un malentendu, et que son brusque départ avait causé un grand
+chagrin à la jeune fille.
+
+Il m'écouta très attentivement jusqu'au bout.
+
+-- Peut-être qu'en effet, selon mon habitude, j'ai fait une bêtise
+tantôt... Eh bien, si elle n'a pas compris pourquoi je suis parti
+ainsi, tant mieux pour elle.
+
+Il se leva, alla ouvrir la porte, et se mit aux écoutes sur le
+carré.
+
+-- Vous désirez vous-même voir cette personne?
+
+-- Il le faut, mais comment faire? répondis-je.
+
+-- Il n'y a qu'à aller la trouver pendant qu'elle est seule.
+Lorsqu'il reviendra, il la battra s'il apprend que nous sommes
+venus. Je vais souvent la voir en cachette. Tantôt j'ai dû
+employer la force pour l'empêcher de la battre.
+
+-- Bah! Vraiment?
+
+-- Oui, pendant qu'il la rossait, je l'ai empoigné par les
+cheveux; alors, il a voulu me battre à mon tour, mais je lui ai
+fait peur, et cela a fini ainsi. Quand il reviendra ivre, je
+crains qu'il ne se venge sur elle, s'il se rappelle la scène que
+nous avons eue ensemble.
+
+Nous descendîmes au rez-de-chaussée.
+
+V
+
+La porte des Lébiadkine n'était pas fermée à clef, nous n'eûmes
+donc pas de peine à entrer. Tout leur logement consistait en deux
+vilaines petites chambres, dont les murs enfumés étaient garnis
+d'une tapisserie sale et délabrée. Ces deux pièces avaient jadis
+fait partie de la gargote de Philippoff, avant que celui-ci eût
+transféré son établissement dans une maison neuve; sauf un vieux
+fauteuil auquel manquait un bras, le mobilier se composait de
+bancs grossiers et de tables en bois blanc. Dans un coin de la
+seconde chambre se trouvait un lit couvert d'une courte-pointe
+d'indienne; c'était là que couchait mademoiselle Lébiadkine; quant
+au capitaine, qui chaque nuit rentrait ivre, il cuvait son vin sur
+le plancher. Partout régnaient le désordre et la malpropreté; une
+grande loque toute mouillée traînait au milieu de la pièce, à côté
+d'une vieille savate. Il était évident que personne, là, ne
+s'occupait de rien; on n'allumait pas les poêles, on ne faisait
+pas la cuisine. Les Lébiadkine, à ce que m'apprit Chatoff, ne
+possédaient même pas de samovar. Quand le capitaine était arrivé
+avec sa soeur, il tirait le diable par la queue, et, comme l'avait
+dit Lipoutine, il avait commencé par aller mendier dans les
+maisons; depuis qu'il avait le gousset garni, il s'adonnait à la
+boisson, et l'ivrognerie lui faisait négliger complètement le soin
+de son intérieur.
+
+Mademoiselle Lébiadkine, que je désirais tant voir, était
+tranquillement assise sur un banc dans un coin de la chambre,
+devant une table de cuisine. Lorsque nous ouvrîmes la porte, elle
+ne proféra pas un mot et ne bougea même pas de sa place. Chatoff
+me dit que l'appartement n'était jamais fermé, et qu'une fois elle
+avait passé toute la nuit dans le vestibule avec la porte grande
+ouverte. À la faible clarté d'une mince bougie fichée dans un
+chandelier de fer, j'aperçus une femme qui pouvait avoir une
+trentaine d'années, et qui était d'une maigreur maladive. Elle
+portait une vieille robe d'indienne de couleur sombre; son long
+cou était entièrement à découvert; ses rares cheveux, d'une nuance
+foncée, étaient réunis sur sa nuque en un chignon gros comme le
+poing d'un enfant de deux ans. Elle nous regarda d'un air assez
+gai; outre le chandelier, il y avait devant elle sur la table une
+petite glace entourée d'un cadre de bois, un vieux jeu de cartes,
+un recueil de chansons et un petit pain blanc déjà un peu entamé.
+On voyait que mademoiselle Lébiadkine se mettait du fard et se
+colorait les lèvres. Elle se teignait aussi les sourcils, qu'elle
+avait d'ailleurs longs, fins et noirs. Nonobstant son maquillage,
+trois longues rides apparaissaient assez nettement sur son front
+étroit et élevé. Je savais déjà qu'elle était boiteuse, autrement
+je ne me serais pas douté de son infirmité, car elle ne se leva ni
+ne marcha en notre présence. Jadis, dans la première jeunesse, ce
+visage émacié n'avait peut-être pas été laid; les yeux gris, doux
+et tranquilles, étaient restés remarquables; leur regard paisible,
+presque joyeux, avait quelque chose de rêveur et de sincère. Cette
+joie calme, qui se manifestait aussi dans le sourire de la pauvre
+femme, m'étonna après tout ce que j'avais entendu dire des mauvais
+traitements auxquels elle était en butte de la part de son frère.
+Loin d'éprouver la sensation de dégoût et même de crainte qui
+s'éveille d'ordinaire à la vue de ces malheureuses créatures
+frappées par la colère de Dieu, dans le premier moment je
+considérai mademoiselle Lébiadkine avec une sorte de plaisir, et,
+ensuite, l'impression qu'elle produisit sur moi fut de la pitié,
+mais nullement du dégoût.
+
+-- Elle passe ainsi les journées entières, toute seule, sans
+bouger: elle se tire les cartes ou se regarde dans la glace, dit
+Chatoff en me la montrant du seuil, -- il ne la nourrit même pas.
+La vieille du pavillon lui apporte de temps en temps quelque chose
+pour l'amour du Christ. Comment la laisse-t-on ainsi seule avec
+une bougie?
+
+J'étais étonné d'entendre Chatoff prononcer ces mots à haute voix
+comme si elle n'avait pas été dans la chambre.
+
+-- Bonjour, Chatouchka! dit d'un ton affable mademoiselle
+Lébiadkine.
+
+-- Je t'amène un visiteur, Marie Timoféievna, répondit Chatoff.
+
+-- Eh bien, on lui fera honneur. Je ne sais qui tu m'amènes, je ne
+me rappelle pas l'avoir jamais vu, reprit-elle en me regardant
+attentivement à la lueur de la bougie; puis elle se remit à causer
+avec Chatoff, et pendant toute la durée de la conversation elle ne
+fit pas plus d'attention à moi que si je ne m'étais pas trouvé à
+côté d'elle.
+
+-- Cela t'ennuyait, n'est-ce pas? de te promener tout seul dans ta
+chambrette? demanda-t-elle avec un rire qui découvrit deux rangées
+de dents admirables.
+
+-- Oui, c'est pourquoi je suis venu te voir.
+
+Chatoff approcha un escabeau de la table, s'assit et m'invita à en
+faire autant.
+
+-- J'aime toujours à causer, seulement je te trouve drôle,
+Chatouchka, tu es comme un moine. Quand t'es-tu peigné? Donne-moi
+encore ta tête, dit-elle en tirant un peigne de sa poche, -- je
+suis sûre que tu n'as pas touché à ta chevelure depuis que je t'ai
+peigné?
+
+-- Mais je n'ai pas de peigne, répondit en riant Chatoff.
+
+-- Vraiment? Eh bien, je t'en donnerai un, pas celui-ci, un autre;
+seulement n'oublie pas de t'en servir.
+
+Elle commença à le peigner de l'air le plus sérieux, lui fit même
+une raie sur le côté, puis, après s'être un peu rejetée en arrière
+pour contempler son ouvrage et s'assurer qu'il ne laissait rien à
+désirer, elle remit son peigne dans sa poche.
+
+-- Sais-tu une chose, Chatouchka? dit-elle en hochant la tête, --
+tu es un homme de sens, et pourtant tu t'ennuies. Vous m'étonnez
+tous quand je vous regarde. Je ne comprends pas que des gens
+s'ennuient. Moi, je m'amuse.
+
+-- Tu t'amuses avec ton frère?
+
+-- Tu parles de Lébiadkine? C'est mon laquais. Il m'est absolument
+égal qu'il soit ici ou qu'il n'y soit pas. Je lui crie:
+Lébiadkine, apporte-moi de l'eau; Lébiadkine, donne-moi mes
+souliers, il court me les chercher; quelquefois il se trompe, et
+je me moque de lui.
+
+-- C'est la vérité, me fit observer Chatoff parlant cette fois
+encore à haute voix sans s'inquiéter aucunement de la présence de
+Marie Timoféievna; -- elle le traite tout à fait comme un laquais;
+je l'ai moi-même entendue crier: «Lébiadkine, apporte-moi de
+l'eau», et elle riait en lui donnant cet ordre; seulement, au lieu
+d'obéir, il la bat, mais elle n'a pas du tout peur de lui. Elle
+est sujette à des attaques nerveuses qui se renouvellent presque
+chaque jour et lui enlèvent la mémoire; à la suite de ces accès,
+elle oublie tout ce qui vient de se passer et perd toute notion du
+temps. Vous croyez qu'elle se rappelle comment nous sommes entrés?
+c'est possible, mais à coup sûr elle a déjà tout arrangé à sa
+façon et nous prend maintenant Dieu sait pour qui, bien qu'elle
+n'oublie pas que je suis Chatouchka. Cela ne fait rien que je
+parle tout haut; elle cesse au bout d'un instant d'écouter ceux
+qui causent avec elle, et se met à rêver à part soi. En ce moment,
+son esprit bat la campagne. Elle est extraordinairement distraite.
+Durant huit heures consécutives, durant une journée entière, elle
+reste assise à la même place. Vous voyez ce pain sur la table:
+elle n'en a peut-être mangé qu'une bouchée, depuis ce matin, et
+elle l'achèvera demain. Tenez, à présent elle se tire les
+cartes...
+
+-- Oui, Chatouchka, je me tire les cartes, mais cela ne sert à
+rien, dit brusquement Marie Timoféievna qui avait entendu la
+dernière parole de Chatoff, et elle tendit sa main gauche vers le
+pain, sans, du reste, le regarder (son attention avait sans doute
+été attirée aussi par la phrase où il en était question). À la
+fin, elle prit le pain, mais, entraînée par le plaisir de causer,
+elle le remit inconsciemment sur la table après l'avoir gardé
+pendant quelques temps dans sa main gauche sans y mordre une seule
+fois.
+
+-- Ce sont toujours les mêmes réponses: un voyage, un méchant
+homme, la perfidie de quelqu'un, un lit de mort, une lettre qui
+arrivera de quelque part, une nouvelle inattendue, -- je considère
+tout cela comme des mensonges, et toi, Chatouchka, qu'en penses-
+tu? Si les hommes mentent, pourquoi les cartes ne mentiraient-
+elles pas? ajouta-t-elle en brouillant tout à coup le jeu? --
+C'est ce que j'ai dit un jour à la Mère Prascovie, une femme
+respectable, qui venait sans cesse me trouver dans ma cellule, à
+l'insu de la Mère supérieure, pour me prier de lui tirer les
+cartes. Et elle ne venait pas seule. Toutes ces religieuses
+étaient là, poussant des exclamations, hochant la tête, faisant
+des commentaires. «Voyons, Mère Prascovie, dis-je en riant,
+comment recevriez-vous une lettre, quand il ne vous en ait pas
+venu depuis douze ans?» Elle avait une fille mariée à quelqu'un
+qui l'avait emmenée en Turquie, et, depuis douze ans, elle était
+sans nouvelles d'elle. Le lendemain soir, je pris le thé chez la
+Mère supérieure (elle appartient à une famille princière). Il y
+avait là deux personnes étrangères: une dame très rêveuse et un
+moine du mont Athos, homme assez drôle à mon avis. Eh bien,
+Chatouchka, dans la matinée, ce même moine avait apporté de
+Turquie à la Mère Prascovie une lettre de sa fille! Pendant que
+nous buvions du thé, le religieux du mont Athos dit à la Mère
+supérieure: «Révérende Mère igoumène, il faut que votre couvent
+soit particulièrement béni de Dieu, pour posséder un trésor aussi
+précieux.» -- «Quel trésor?» demanda la supérieure. -- «Mais la
+bienheureuse Mère Élisabeth.» Cette bienheureuse Élisabeth occupe
+une niche longue d'une sagène et haute de deux archines, pratiquée
+dans le mur d'enceinte du couvent; elle est là depuis dix-sept ans
+derrière un grillage; hiver et été elle ne porte qu'une chemise de
+chanvre dont elle se fait un cilice en fourrant des fétus de
+paille dans la toile; elle ne dit rien, ne se peigne pas, ne se
+lave pas depuis dix-sept ans. En hiver, on lui passe une peau de
+mouton par l'ouverture de sa niche, c'est aussi comme cela qu'on
+lui donne chaque jour une pinte d'eau et une croûte de pain. Les
+pèlerins la contemplent avec vénération, et, après l'avoir vue,
+font une offrande au monastère. «Un fameux trésor! répond avec
+colère la supérieure qui ne pouvait souffrir Élisabeth, elle ne
+reste là que par entêtement; c'est une hypocrite.» Ces mots me
+déplurent, car moi-même je voulais alors adopter le genre de vie
+des recluses. «Selon moi, dis-je, Dieu et la nature, c'est tout
+un.» -- «En voilà une, celle-là!» s'écrièrent-ils tous d'une
+commune voix. La supérieure se mit à rire, puis elle parla tout
+bas à la dame, m'appela auprès d'elle et me fit des caresses; la
+dame me donna un petit noeud de ruban rose, veux-tu que je te le
+montre? Quant au moine, il commença aussitôt à me faire un sermon,
+me parla fort doucement, fort gentiment, et, sans doute, avec
+beaucoup d'esprit; je l'écoutai sans rien dire. «As-tu compris?»
+me demanda-t-il. -- «Non, répondis-je, je n'ai rien compris,
+laissez-moi en repos.» Depuis ce moment, Chatouchka, on me laissa
+parfaitement tranquille. Et, un jour, une de nos religieuses, qui
+était en pénitence dans le couvent parce qu'elle faisait des
+prophéties, me dit tout bas au sortir de l'église: «La Mère de
+Dieu, qu'est-ce que c'est, à ton avis?» -- «La grande mère,
+répondis-je, c'est l'espérance du genre humain.» -- «Oui, reprit-
+elle, la Mère de Dieu, la grande Mère, c'est la terre, et il y a
+dans cette pensée une grande joie pour l'homme. Tout chagrin
+terrestre, toute larme terrestre est une jouissance pour nous.
+Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu lui en feras
+présent, la tristesse s'évanouira aussitôt, et tu seras toute
+consolée: c'est une prophétie.» Ces paroles firent une profonde
+impression sur moi. Depuis, quand, en priant, je me prosterne
+contre le sol, je ne manque jamais de baiser la terre chaque fois,
+je la baise en pleurant. Et, vois-tu, Chatouchka, il n'y a rien de
+pénible dans ces larmes; quoiqu'on n'ait aucun chagrin, on pleure
+tout de même, mais c'est de joie. Un jour, je vais sur les bords
+du lac: notre monastère est situé d'un côté, de l'autre s'élève
+une montagne escarpée qu'on appelle le mont Aigu. Je gravis cette
+montagne, je tourne mon visage vers l'orient, je me prosterne
+contre le sol et je pleure, je pleure je ne sais combien de temps.
+Ensuite je me relève, je rebrousse chemin, et le soleil se couche,
+si grand, si splendide, -- aimes-tu à regarder le soleil,
+Chatouchka? C'est beau, mais c'est triste. Je me retourne de
+nouveau vers l'orient, et l'ombre de notre montagne court comme un
+flèche au loin sur le lac, elle est étroite et longue, longue de
+plus d'une verste, elle s'étend jusqu'à l'île même qui est dans le
+lac, là elle se coupe en deux parties égales. Le soleil a
+complètement disparu, tout est soudain plongé dans l'obscurité.
+Alors je commence à m'inquiéter, la mémoire me revient
+brusquement, j'ai peur des ténèbres, Chatouchka. Quand il fait
+noir, je pleure toujours davantage mon petit enfant...
+
+-- Est-ce que tu as eu un enfant? dit Chatoff en me poussant du
+coude; il n'avait cessé de prêter la plus grande attention aux
+paroles de Marie Timoféievna.
+
+-- Comment donc! Un joli baby rose avec de si petits ongles...
+tout mon chagrin est de ne pouvoir me rappeler si c'était un
+garçon ou une fille. Après sa naissance, je l'ai enveloppé dans de
+la batiste et de la dentelle, j'ai noué de petits rubans roses
+tout autour, je l'ai couvert de fleurs, je l'ai bien pomponné;
+puis j'ai dit une prière au-dessus de lui et je l'ai emporté non
+baptisé à travers une forêt. J'ai peur dans les bois, et ce qui
+m'épouvante le plus, ce qui me fait surtout pleurer, c'est que
+j'ai eu un enfant sans connaître d'homme.
+
+-- Mais peut-être que tu as été mariée? hasarda Chatoff.
+
+-- Tu m'amuses, Chatouchka, avec ta supposition. Peut-être bien
+qu'en effet j'ai eu un mari, mais qu'importe, si c'est exactement
+comme si je n'en avais pas eu? Tiens, voilà une énigme qui n'est
+pas difficile, devine-là! répondit-elle en riant.
+
+-- Où donc as-tu porté ton enfant?
+
+-- Je suis allée le jeter dans un étang, soupira-t-elle.
+
+Chatoff me donna encore un coup de coude.
+
+-- Mais si, par hasard, tu n'avais jamais eu d'enfant, si tout
+cela n'était que l'effet du délire? Hein?
+
+En entendant émettre cette conjecture, mademoiselle Lébiadkine ne
+témoigna aucun étonnement.
+
+-- Tu me poses une question difficile, Chatouchka, reprit-elle
+d'un air pensif; -- je ne te dirai rien à ce sujet, peut-être bien
+n'ai-je pas eu d'enfant; à mon avis, cela n'intéresse que ta
+curiosité, pour moi peu importe, je ne cesserai pas de le pleurer:
+ne l'ai-je pas vu en songe? Et de grosses larmes se montrèrent
+dans ses yeux. -- Chatouchka, Chatouchka, est-ce vrai que ta femme
+t'a abandonné? continua-t-elle en lui mettant brusquement ses deux
+mains sur les épaules et en le considérant avec une expression de
+pitié. Ne te fâche pas, j'ai aussi mes peines. Sais-tu,
+Chatouchka? j'ai fait un rêve: il revient vers moi, il m'appelle
+de la voix et du geste: «Ma petite chatte, dit-il, viens près de
+moi!» J'ai été on ne peut plus contente en l'entendant me nommer
+sa «petite chatte»: il m'aime, je crois.
+
+-- Peut-être qu'il viendra aussi en réalité, murmura à demi-voix
+Chatoff.
+
+-- Non, Chatouchka, cela peut arriver en songe, mais pas en
+réalité. Tu connais la chanson:
+
+_Je n'ai pas besoin d'un palais,_
+_Je resterai dans cette humble retraite,_
+_Où je ne cesserai jamais_
+_D'appeler les faveurs du Très-Haut sur ta tête._
+
+-- Oh! Chatouchka, Chatouchka, mon cher, pourquoi ne me demandes-
+tu jamais rien?
+
+-- Parce que tu ne répondrais pas, voilà pourquoi je m'abstiens de
+t'interroger.
+
+-- Je ne parlerai pas, je ne parlerai pas, me mit-on le couteau
+sur la gorge, je ne dirai rien, reprit vivement Marie Timoféievna.
+-- On peut me brûler vive, on peut me faire souffrir tous les
+tourments, je me tairai, les gens ne sauront rien!
+
+-- Tu vois bien; à chacun ses affaires, observa Chatoff d'un ton
+plus bas encore.
+
+-- Pourtant, si tu me le demandais, peut-être que je parlerais,
+oui, peut-être! répéta-t-elle avec exaltation. -- Pourquoi ne
+m'interroges-tu pas? Questionne-moi, questionne-moi gentiment,
+Chatouchka, peut-être que je te répondrai; supplie-moi,
+Chatouchka, afin que je consente... Chatouchka, Chatouchka!
+
+Peine perdue, Chatouchka resta muet. Pendant une minute le silence
+régna dans la chambre. Des larmes coulaient sur les joues fardées
+de Marie Timoféievna; elle avait oublié ses mains sur les épaules
+de Chatoff, mais elle ne le regardait plus.
+
+Il se leva brusquement.
+
+-- Eh! qu'ai-je besoin de savoir tes affaires? Levez-vous donc!
+ajouta-t-il en s'adressant à moi, puis il tira violemment
+l'escabeau sur lequel j'étais assis et alla le reporter à son
+ancienne place.
+
+-- Quand il reviendra, il ne faut pas qu'il se doute de notre
+visite; maintenant il est temps de partir.
+
+-- Ah! tu parles encore de mon laquais! fit avec un rire subit
+mademoiselle Lébiadkine, -- tu as peur! Eh bien, adieu, bons
+visiteurs; mais écoute une minute ce que je vais te dire. Tantôt
+ce Nilitch est arrivé ici avec Philippoff, le propriétaire, qui a
+une barbe rousse; mon laquais était en train de me maltraiter. Le
+propriétaire l'a saisi par les cheveux et l'a traîné ainsi à
+travers la chambre. Le pauvre homme criait: «Ce n'est pas ma
+faute, je souffre pour la faute d'un autre!» Tu ne saurais croire
+combien nous avons tous ri!...
+
+-- Eh! Timoféievna, ce n'est pas un homme à barbe rousse, c'est
+moi qui tantôt ai pris ton frère par les cheveux pour l'empêcher
+de te battre; quant au propriétaire, il est venu faire une scène
+chez vous avant-hier, tu as confondu.
+
+-- Attends un peu, en effet, j'ai confondu, c'est peut-être bien
+toi. Allons, à quoi bon discuter sur des vétilles? que ce soit
+celui-ci ou celui-là qui l'ait tiré par les cheveux, pour lui
+n'est-ce pas la même chose? dit-elle en riant.
+
+-- Partons, dit Chatoff qui me saisit soudain le bras, -- la
+grand'porte vient de s'ouvrir; s'il nous trouve ici, il la
+rossera.
+
+Nous n'avions pas encore eu le temps de monter l'escalier que,
+sous la porte cochère, se fit entendre un cri d'ivrogne, suivi de
+mille imprécations. Chatoff me poussa dans son logement, dont il
+ferma la porte.
+
+-- Il faut que vous restiez ici une minute, si vous ne voulez pas
+qu'il y ait une histoire. Il crie comme un cochon de lait, sans
+doute il aura encore bronché sur le seuil; chaque fois il pique un
+plat ventre.
+
+Pourtant les choses ne se passèrent pas sans «histoire».
+
+VI
+
+Debout près de sa porte fermée, Chatoff prêtait l'oreille; tout à
+coup il fit un saut en arrière.
+
+-- Il vient ici, je m'en doutais! murmura-t-il avec rage, -- à
+présent nous n'en serons pas débarrassé avant minuit.
+
+Bientôt retentirent plusieurs coups de poing assénés contre la
+porte.
+
+-- Chatoff, Chatoff, ouvre! commença à crier le capitaine, --
+Chatoff, mon ami!...
+
+_Je suis venu te saluer,_
+_Te r-raconter que le soleil est levé,_
+_Que sous sa br-r-rûlante lumière_
+_Le... bois... commence à tr-r-rssaillir;_
+_Te raconter que je me suis éveillé, le diable t'emporte!_
+_Que je me suis éveillé sous la feuillée..._
+
+-- Chatoff, comprends-tu qu'il fait bon vivre en ce bas monde?
+
+Ne répondez pas, me dit tout bas Chatoff.
+
+-- Ouvre donc! comprends-tu qu'il y a quelque chose au-dessus
+d'une rixe... parmi les humains? il y a les moments d'un noble
+personnage... Chatoff, je suis bon, je te pardonne... Chatoff, au
+diable les proclamations, hein?
+
+Silence.
+
+-- Comprends-tu, âne, que je suis amoureux? J'ai acheté un frac,
+regarde un peu ce frac de l'amour, il a coûté quinze roubles;
+l'amour d'un capitaine doit se plier aux convenances mondaines...
+Ouvre! beugla tout à coup Lébiadkine, et de nouveau il cogna
+furieusement à la porte.
+
+-- Va-t'en au diable! cria brusquement Chatoff.
+
+-- Esclave! serf! Ta soeur aussi est une esclave et une serve...
+une voleuse!
+
+-- Et toi, tu as vendu ta soeur.
+
+-- Tu mens! Je subis une accusation calomnieuse quand je puis d'un
+seul mot... comprends-tu qui elle est?
+
+-- Qui est-elle? demanda Chatoff, et, curieux, il s'approcha de la
+porte.
+
+-- Le comprends-tu?
+
+-- Je le comprendrai quand tu me l'auras dit.
+
+-- J'oserai le dire! J'ose toujours tout dire en public!...
+
+-- C'est bien au plus si tu l'oseras, reprit Chatoff, qui espérait
+le faire parler en irritant son amour-propre, et il me fit signe
+d'écouter.
+
+-- Je n'oserai pas?
+
+-- Je ne le crois pas.
+
+-- Je n'oserai pas?
+
+-- Eh bien, parle, si tu ne crains pas les verges d'un barine...
+Tu es un poltron, tout capitaine que tu es!
+
+-- Je... je... elle... elle est... balbutia Lébiadkine d'une voix
+agitée et tremblante.
+
+-- Allons? dit Chatoff tendant l'oreille.
+
+Il y eut au moins une demi-minute de silence.
+
+-- Gr-r-redin! vociféra enfin le capitaine derrière la porte, puis
+nous l'entendîmes descendre l'escalier; il soufflait comme un
+samovar et trébuchait contre chaque marche.
+
+-- Non, c'est un malin, même en état d'ivresse il sait se taire,
+observa Chatoff en s'éloignant de la porte.
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a donc? demandai-je.
+
+Chatoff fit un geste d'impatience; il ouvrit la porte, se mit à
+écouter sur le palier et descendit même quelques marches tout
+doucement; après avoir longtemps prêté l'oreille, il finit par
+rentrer.
+
+-- On n'entend rien, il a laissé sa soeur tranquille; à peine
+arrivé chez lui, il sera sans doute tombé comme une masse sur le
+plancher, et, maintenant, il dort. Vous pouvez vous en aller.
+
+-- Écoutez, Chatoff, que dois-je à présent conclure de tout cela?
+
+-- Eh! concluez ce que vous voudrez! me répondit-il d'une voix qui
+exprimait la lassitude et l'ennui, ensuite il s'assit devant son
+bureau.
+
+Je me retirai. Dans mon esprit se fortifiait de plus en plus une
+idée invraisemblable. Je songeais avec inquiétude à la journée du
+lendemain...
+
+VII
+
+Cette journée du lendemain, -- c'est-à-dire ce même dimanche où le
+sort de Stépan Trophimovitch devait être irrévocablement décidé, -
+- est une des plus importantes que j'aie à mentionner dans ma
+chronique. Ce fut une journée pleine d'imprévu, qui dissipa les
+ténèbres sur plusieurs points et les épaissit sur d'autres, qui
+dénoua certaines complications et en fit naître de nouvelles. Dans
+la matinée, le lecteur le sait déjà, j'étais tenu d'accompagner
+mon ami chez Barbara Pétrovna, qui, elle-même, avait exigé ma
+présence, et, à trois heures de l'après-midi, je devais être chez
+Élisabeth Nikolaïevna pour lui raconter -- je ne savais quoi, et
+l'aider -- je ne savais comment. Toutes ces questions furent
+tranchées comme personne ne se serait attendu à ce qu'elles le
+fussent. En un mot, le hasard amena, durant cette journée, les
+rencontres et les événements les plus étranges.
+
+Pour commencer, lorsque nous arrivâmes, Stépan Trophimovitch et
+moi, chez Barbara Pétrovna à midi précis, heure qu'elle nous avait
+fixée, nous ne la trouvâmes pas; elle n'était pas encore revenue
+de la messe. Mon pauvre ami était dans un tel état d'esprit que
+cette circonstance l'atterra; presque défaillant, il se laissa
+tomber sur un fauteuil du salon. Je l'engageai à boire un verre
+d'eau; mais, nonobstant sa pâleur et le tremblement de ses mains,
+il refusa avec dignité. Je ferai remarquer en passant que son
+costume se distinguait cette fois par une élégance extraordinaire:
+sa chemise de batiste brodée était presque une chemise de bal; il
+avait une cravate blanche, un chapeau neuf qu'il tenait à la main,
+des gants jaune paille, et il s'était tant soit peu parfumé. À
+peine fûmes-nous assis que parut Chatoff, introduit par le valet
+de chambre; il était clair que lui aussi avait reçu de Barbara
+Pétrovna une invitation en règle. Stépan Trophimovitch se leva à
+demi pour lui tendre la main, mais Chatoff, après nous avoir
+examinés attentivement tous les deux, alla s'asseoir dans un coin,
+sans même nous faire un signe de tête. Stépan Trophimovitch me
+regarda de nouveau d'un air inquiet.
+
+Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi dans un profond silence.
+Stépan Trophimovitch se mit soudain à murmurer quelques mots à mon
+oreille, mais il parlait si bas et si vite que je ne pouvais rien
+comprendre à ses paroles; du reste, son agitation ne lui permit
+pas de continuer. Le valet de chambre entra encore une fois sous
+couleur d'arranger quelque chose sur la table, mais en réalité, je
+crois, pour jeter un coup d'oeil sur nous. Brusquement Chatoff
+l'interpella d'une voix forte:
+
+-- Alexis Égoritch, savez-vous si Daria Pavlona est allée
+avec elle?
+
+-- Barbara Pétrovna est allée seule à la cathédrale, Daria
+Pavlona est restée dans sa chambre, elle ne se porte pas
+très-bien, répondit Alexis Égoritch avec la gravité
+compassée d'un domestique bien stylé.
+
+Mon pauvre ami me lança encore un regard anxieux, cela finit par
+m'ennuyer à un tel point que je me tournai d'un autre côté.
+Soudain retentit le bruit d'une voiture s'approchant du perron, et
+un certain mouvement dans la maison nous avertit que la générale
+était de retour. Nous nous levâmes tous précipitamment, mais une
+nouvelle surprise nous était réservée: les pas nombreux que nous
+entendîmes prouvaient que Barbara Pétrovna n'était pas rentrée
+seule, et cela était déjà assez étrange, attendu qu'elle-même nous
+avait indiqué cette heure-là. Enfin nous perçûmes le bruit d'une
+marche extrêmement rapide, d'une sorte de course qui n'était
+nullement dans les habitudes de Barbara Pétrovna. Et tout à coup
+celle-ci, essoufflée, en proie à une agitation extraordinaire, fit
+irruption dans la chambre. Quelques instants après entra beaucoup
+plus tranquillement Élisabeth Nikolaïevna, tenant par la main --
+Marie Timoféievna Lébiadkine! Si j'avais vu la chose en
+rêve, je n'y aurais pas cru.
+
+Pour expliquer un fait si bizarre, il faut que je raconte une
+aventure singulière survenue une heure auparavant à Barbara
+Pétrovna, pendant qu'elle était à la cathédrale.
+
+Je dois d'abord noter que presque toute la ville était à la messe;
+quand je dis toute la ville, j'entends, comme bien on pense, les
+couches supérieures de notre société. On savait que la gouvernante
+s'y montrerait pour la première fois depuis son arrivée chez nous.
+Soit dit en passant, le bruit courait déjà qu'elle était libre
+penseuse et imbue des «nouveaux principes». Nos dames n'ignoraient
+pas non plus que Julie Mikhaïlovna serait vêtue avec un luxe et
+une élégance extraordinaires; aussi elles-mêmes faisaient-elles
+assaut de toilettes luxueuses et élégantes. Seule, Barbara
+Pétrovna était mise simplement, comme de coutume; depuis quatre
+ans, elle s'habillait toujours en noir. Arrivée à la cathédrale,
+elle alla occuper sa place habituelle au premier rang à gauche, et
+un laquais en livrée déposa devant elle un coussin en velours pour
+les génuflexions. Bref, tout se passa comme à l'ordinaire. Mais on
+remarqua aussi que, cette fois, elle pria pendant tout l'office
+avec une ferveur inaccoutumée; plus tard, quand on se rappela
+tout, on prétendit même avoir vu des larmes dans ses yeux. À
+l'issus de la cérémonie, notre archiprêtre, le père Paul, monta en
+chaire. Ses sermons étaient très-goûtés chez nous, et on
+l'engageait souvent à les faire imprimer, mais il ne pouvait s'y
+résoudre. Dans la circonstance présente, il parla fort longuement.
+
+Pendant qu'il prêchait, une dame arriva à la cathédrale dans une
+légère voiture de louage, un de ces drochkis du temps passé où les
+dames ne pouvaient s'asseoir que de côté en se tenant à la
+ceinture du cocher, ce qui, du reste, ne les empêchait pas d'être
+secouées comme l'herbe au souffle du vent. Ces véhicules
+incommodes se rencontrent encore aujourd'hui dans notre ville. Le
+drochki s'arrêta au coin de la cathédrale, car devant la porte
+stationnaient une foule d'équipages et même des gendarmes. La dame
+descendit et offrit quatre kopecks au cocher.
+
+-- Eh bien! tu trouves que ce n'est pas assez, Vanka?
+s'écria-t-elle en voyant qu'il faisait la grimace, et elle
+ajouta d'une voix plaintive: -- C'est tout ce que j'ai.
+
+-- Allons, que Dieu t'assiste! je t'ai chargée sans
+convenir du prix, répondit avec un geste de résignation
+Vanka dont le regard semblait dire: «Toi, ce serait péché de
+te faire de la peine.» Ensuite il serra dans son sein sa bourse de
+cuir, fouetta son cheval et s'éloigna poursuivi par les lazzi des
+autres cochers. Les railleries et les marques d'étonnement
+accompagnèrent aussi la dame pendant tout le temps qu'elle mit à
+se frayer un passage à travers les équipages et les valets qui
+encombraient les abords de la cathédrale. Le fait est qu'il y
+avait quelque chose d'étrange dans l'apparition soudaine d'une
+semblable personne au milieu de la foule. D'une maigreur maladive,
+elle boitait un peu et avait le visage excessivement fardé de
+rouge et de blanc. Quoique le temps fût froid et venteux, elle
+allait le col nu, la tête nue, sans mouchoir, sans bournous,
+n'ayant pour tout vêtement qu'une vielle robe de couleur sombre.
+Dans son chignon était piquée une de ces roses artificielles dont
+on couronne les chérubins le dimanche des Rameaux. Justement la
+veille, lors de ma visite chez Marie Timoféievna, j'avais remarqué
+dans un coin, au-dessous des icônes, un de ces chérubins dont le
+chef était ainsi orné de roses en papier. Pour comble, bien que la
+dame baissât modestement les yeux, elle ne laissait pas d'avoir
+sur les lèvres un gai et malicieux sourire. Si elle avait encore
+tardé un instant à pénétrer dans la cathédrale, on lui en aurait
+peut-être interdit l'entrée; elle réussit néanmoins à s'y glisser,
+et, une fois dans le temple, continua sa marche à travers la foule
+des fidèles qui remplissaient le saint lieu.
+
+Le prédicateur était au milieu de son sermon, et tout le monde
+l'écoutait avec l'attention la plus recueillie; cependant quelques
+regards curieux se portèrent furtivement vers la nouvelle venue.
+Elle se prosterna jusqu'à terre, inclina son visage fardé sur le
+pavement de la cathédrale et resta longtemps dans cette position;
+on aurait dit qu'elle pleurait. Ensuite elle se releva et ne tarda
+pas à recouvrer sa bonne humeur. Gaiement, avec tous les signes
+d'une extrême satisfaction, elle commença à promener ses yeux
+autour d'elle, contemplant les murs de l'église, examinant les
+figures des assistants, parfois même se haussant sur la pointe des
+pieds pour mieux voir certaines dames; à deux reprises elle eut
+un petit rire étrange. Le sermon fini, la croix fut offerte à la
+vénération des fidèles. La gouvernante s'approcha la première pour
+la baiser, mais elle n'avait pas fait deux pas qu'elle s'arrêta
+avec l'intention évidente de laisser passer Barbara Pétrovna, qui,
+de son côté, s'avançait bravement sans paraître remarquer qu'il y
+avait quelqu'un devant elle. Sans doute l'excessive politesse de
+Julie Mikhaïlovna cachait une arrière-pensée maligne; personne ne
+s'y trompa, la générale Stavroguine pas plus que les autres;
+néanmoins son assurance ne se démentit point: imperturbable, elle
+s'approcha de la croix, et, après l'avoir baisée, se dirigea vers
+la sortie. Son laquais en livrée la précédait pour lui ouvrir un
+chemin, ce qui, du reste, était inutile, car tous s'écartaient
+respectueusement devant elle. Mais, arrivée sur le parvis, Barbara
+Pétrovna dut s'arrêter un instant en face d'un épais rassemblement
+qui lui barrait le passage. Soudain une créature d'un aspect
+bizarre, une femme portant sur la tête une rose artificielle,
+fendit la foule et vint s'agenouiller devant la générale. Celle-
+ci, qui ne perdait pas facilement sa présence d'esprit, surtout en
+public, la regarda d'un air sévère et imposant.
+
+Il faut noter que, tout en étant devenue dans ces dernières années
+fort économe et même avare, Barbara Pétrovna ne laissait pas, à
+l'occasion de faire l'aumône d'une façon très large. Elle était
+membre d'une société de bienfaisance établie dans la capitale, et,
+récemment, lors d'une famine, elle avait envoyé à Pétersbourg cinq
+cents roubles pour les indigents. Enfin, tout dernièrement, avant
+la nomination du nouveau gouverneur, elle avait entrepris de créer
+chez nous un comité de dames charitables, afin de venir en aide
+aux femmes en couches les plus nécessiteuses de la ville et de la
+province. Notre société lui reprochait de faire le bien avec trop
+d'ostentation, mais la fougue de son caractère, jointe à une rare
+opiniâtreté, avaient presque triomphé de tous les obstacles; le
+comité était à peu près organisé, et l'idée primitive prenait des
+proportions de plus en plus vaste dans l'esprit enthousiasmé de la
+fondatrice; déjà elle rêvait d'établir une société semblable à
+Moscou et d'en étendre l'action dans toute la Russie. Les choses
+en étaient là, quand tout à coup, Von Lembke fut nommé gouverneur
+en remplacement d'Ivan Osipovitch. La nouvelle gouvernante ne
+tarda pas, dit-on, à s'exprimer en termes moqueurs au sujet des
+visées philanthropiques de Barbara Pétrovna, qui n'étaient,
+suivant elle, que d'ambitieuses chimères. Ces propos,
+considérablement amplifiés, comme il arrive toujours, furent
+rapportés à Barbara Pétrovna. Dieu seul connaît le fond des
+coeurs, mais je suppose que dans la circonstance présente, la
+générale était bien aise d'être ainsi arrêtée à la porte de la
+cathédrale sachant que la gouvernante passerait tout à l'heure à
+côté d'elle. «Tant mieux! devait-elle se dire, que tout le monde
+voie, qu'elle voie elle-même combien me sont indifférentes ses
+critiques sur ma façon de faire la charité!»
+
+-- Eh bien, ma chère, que demandez-vous? commença Barbara
+Pétrovna après avoir examiné plus attentivement la femme
+agenouillée devant elle.
+
+Troublée, confuse, la solliciteuse regarda timidement celle qui
+lui parlait, puis tout à coup partit d'un éclat de rire.
+
+-- Qu'est-ce qu'elle a? Qui est-elle? fit la générale en
+promenant un regard interrogateur sur le groupe qui l'entourait.
+
+Personne ne répondit.
+
+-- Vous êtes malheureuse? Vous avez besoin d'un secours?
+
+-- J'ai besoin... je suis venue... balbutia la «malheureuse»
+d'une voix entrecoupée. Je suis venue seulement pour vous baiser
+la main... Et elle se remit à rire. Avec le regard câlin des
+enfants qui veulent obtenir quelque chose, elle tendit le bras
+pour saisir la main de Barbara Pétrovna; ensuite, comme effrayée,
+elle ramena brusquement son bras en arrière.
+
+-- Vous n'êtes venue que pour cela? dit avec un sourire de
+compassion Barbara Pétrovna, et, tirant de son porte-monnaie de
+nacre un assignat de dix roubles, elle l'offrit à l'inconnue.
+Celle-ci le prit. Cette rencontre intriguait fort la générale,
+qui, évidemment, se doutait bien qu'elle n'avait pas affaire à une
+mendiante de profession.
+
+-- Eh! voyez donc, elle lui a donné dix roubles, remarqua
+quelqu'un dans la foule.
+
+-- Donnez-moi votre main, reprit d'une voix hésitante l'étrange
+créature qui serrait avec force entre les doigts de sa main gauche
+le billet qu'elle venait de recevoir. Comme elle ne le tenait que
+par un coin, l'assignat flottait au vent.
+
+Barbara Pétrovna fronça le sourcil, et, d'un air sérieux, presque
+sévère, tendit sa main. La «malheureuse» la baisa avec le plus
+profond respect, tandis qu'une reconnaissance exaltée mettait une
+flamme dans ses yeux. Sur ces entrefaites s'approcha la
+gouvernante accompagnée d'un grand nombre de dames et de hauts
+fonctionnaires. Force fut à Julie Mikhaïlovna de s'arrêter durant
+une minute, tant était compact le groupe qui encombrait le parvis
+de la cathédrale.
+
+-- Vous tremblez, vous avez froid? observa soudain Barbara
+Pétrovna; puis se débarrassant de son bournous que le laquais
+saisit au vol, elle ôta de dessus ses épaules un châle noir d'un
+assez grand prix, et en enveloppa elle-même la solliciteuse
+toujours agenouillée.
+
+-- Mais levez-vous donc, levez-vous, je vous prie!
+
+L'inconnue obéit.
+
+-- Où demeurez-vous? Se peut-il que personne ne sache où elle
+demeure? fit impatiemment la générale en promenant de nouveau ses
+yeux autour d'elle. Mais le rassemblement n'était plus composé des
+mêmes personnes que tout à l'heure; c'étaient maintenant des
+connaissances de Barbara Pétrovna, des gens du monde qui
+contemplaient cette scène, les uns d'un air aussi étonné que
+sévère, les autres avec une curiosité narquoise et l'espoir d'un
+petit scandale; plusieurs même commençaient à rire.
+
+Parmi les assistants se trouvait notre respectable marchand
+Andréieff; il était là en costume russe, avec ses lunettes, sa
+barbe blanche et un chapeau rond qu'il tenait à la main.
+
+-- Je crois que cette personne est une Lébiadkine, dit enfin le
+brave homme en réponse à la question de Barbara Pétrovna; -- elle
+habite dans la maison Philippoff, rue de l'Épiphanie.
+
+-- Lébiadkine? la maison Philippoff? J'en ai entendu parler... je
+vous remercie, Nikon Séménitch, mais qu'est-ce que c'est que
+Lébiadkine?
+
+-- Il se donne pour capitaine, c'est un homme inconsidéré, on
+peut le dire. Cette femme est certainement sa soeur; il faut
+croire qu'elle a réussi à tromper sa surveillance, reprit Nikon
+Séménitch en baissant la voix, et il adressa à Barbara Pétrovna un
+regard qui complétait sa pensée.
+
+-- Je vous comprends; merci, Nikon Séménitch. Ma chère, vous êtes
+madame Lébiadkine?
+
+-- Non, je ne suis pas madame Lébiadkine.
+
+-- Alors, c'est peut-être votre frère qui s'appelle Lébiadkine?
+
+-- Oui.
+
+-- Voici ce que je vais faire, je vais vous ramener chez moi, ma
+chère, et ensuite ma voiture vous remettra à votre domicile; vous
+voulez bien venir avec moi?
+
+-- Oh! oui, acquiesça Marie Timoféievna en frappant ses mains
+l'une contre l'autre.
+
+-- Tante, tante! Ramenez-moi aussi avec vous! cria Élisabeth
+Nikolaïevna.
+
+Elle avait accompagné la gouvernante à la messe, tandis que sa
+mère, sur l'ordre du médecin, faisait une promenade en voiture et
+avait pris avec elle, pour se distraire, Maurice Nikolaïévitch.
+Lisa quitta brusquement Julie Mikhaïlovna et courut à Barbara
+Pétrovna.
+
+-- Ma chère, tu sais que je suis toujours bien aise de t'avoir,
+mais que dira ta mère? observa avec dignité la générale
+Stavroguine, qui toutefois se troubla soudain en voyant l'extrême
+agitation de Lisa.
+
+-- Tante, tante, il faut absolument que j'aille avec vous,
+supplia la jeune fille en embrassant Barbara Pétrovna.
+
+-- Mais qu'avez-vous donc, Lise? demanda en français la
+gouvernante étonnée.
+
+Lisa revint rapidement auprès d'elle.
+
+-- Ah! pardonnez-moi, chère cousine, je vais chez ma tante.
+
+Ce disant, Élisabeth Nikolaïevna embrassa par deux fois sa «chère
+cousine», désagréablement surprise.
+
+-- Dites aussi à maman de venir me chercher dans un instant chez
+ma tante; maman voulait absolument venir, elle me l'a dit elle-
+même tantôt, j'ai oublié de vous en parler, poursuivit
+précipitamment Lisa, -- pardon, ne vous fâchez pas, Julie... chère
+cousine... tante, je suis à vous!
+
+-- Si vous ne m'emmenez pas, tante, je courrai derrière votre
+voiture en criant tout le temps, murmura-t-elle avec un accent
+désespéré à l'oreille de Barbara Pétrovna. Ce fut encore heureux
+que personne ne l'entendît. Barbara Pétrovna recula d'un pas.
+Après un regard pénétrant jeté sur la folle jeune fille, elle se
+décida à emmener Lisa.
+
+-- Il faut mettre fin à cela, laissa-t-elle échapper. -- Bien, je
+te prendrai volontiers avec moi, Lisa, ajouta-t-elle à haute voix,
+-- naturellement, si Julie Mikhaïlovna le permet, acheva-t-elle se
+tournant d'un air plein de dignité vers la gouvernante.
+
+-- Oh! sans doute, je ne veux pas la priver de ce plaisir,
+d'autant plus que moi-même... répondit très aimablement celle-ci,
+-- moi-même... je sais bien quelle petite tête fantasque et
+volontaire nous avons sur nos épaules (Julie Mikhaïlovna prononça
+ces mots avec un charmant sourire)...
+
+-- Je vous suis on ne peut plus reconnaissante, dit Barbara
+Pétrovna en s'inclinant avec une politesse de grande dame.
+
+-- Cela m'est d'autant plus agréable, balbutia Julie Mikhaïlovna
+sous l'influence d'une sorte de transport joyeux qui faisait même
+monter le rouge à ses joues, -- qu'en dehors du plaisir d'aller
+chez vous, Lisa est en ce moment entraînée par un sentiment si
+beau, si élevé, puis-je dire... la pitié... (elle montra des yeux
+la «malheureuse»)... et... et sur le parvis même du temple...
+
+-- Cette manière de voir vous fait honneur, approuva
+majestueusement Barbara Pétrovna. La gouvernante tendit sa main
+avec élan. La générale Stavroguine ne se montra pas moins
+empressée à lui donner la sienne. L'impression produite fut
+excellente, plusieurs des assistants rayonnaient de satisfaction,
+des sourires courtisanesques apparaissaient sur quelques visages.
+
+Bref, toute la ville découvrit soudain que ce n'était pas Julie
+Mikhaïlovna qui avait dédaigné jusqu'à présent de faire visite à
+Barbara Pétrovna, mais que c'était au contraire la seconde qui
+avait tenu la première à distance. Quand on fut convaincu que,
+sans la crainte d'être mise à la porte, la gouvernante serait
+allée chez la générale Stavroguine, le prestige de cette dernière
+se releva d'une façon incroyable.
+
+-- Prenez place, ma chère, dit Barbara Pétrovna à mademoiselle
+Lébiadkine en lui montrant la calèche qui s'était approchée; la
+«malheureuse» s'avança joyeusement vers la portière, et un laquais
+l'aida à monter.
+
+-- Comment! vous boitez! s'écria la générale épouvantée et elle
+pâlit. (Tous le remarquèrent alors, mais sans comprendre...)
+
+La voiture partit. De la cathédrale à la maison de Barbara
+Pétrovna la distance était fort courte. À ce que me raconta plus
+tard Élisabeth Nikolaïevna, mademoiselle Lébiadkine ne cessa de
+rire nerveusement pendant les trois minutes que dura le trajet.
+Quant à Barbara Pétrovna, elle était «comme plongée dans un
+sommeil magnétique», suivant l'expression même de Lisa.
+
+CHAPITRE V
+
+_LE TRÈS SAGE SERPENT._
+
+I
+
+Barbara Pétrovna sonna et se laissa tomber sur un fauteuil près de
+la fenêtre.
+
+-- Asseyez-vous ici, ma chère, dit-elle à Marie Timoféievna en lui
+indiquant une place au milieu de la chambre, devant la grande
+table ronde; -- Stépan Trophimovitch, qu'est-ce que c'est? Tenez,
+regardez cette femme, qu'est-ce que c'est?
+
+-- Je... je... commença péniblement Stépan Trophimovitch.
+
+Entra un laquais.
+
+-- Une tasse de café, tout de suite, le plus tôt possible. Qu'on
+ne dételle pas.
+
+-- _Mais, chère et excellente amie, dans quelle inquiétude_...
+gémit d'une voix défaillante Stépan Trophimovitch.
+
+-- Ah! du français, du français! On voit tout de suite qu'on est
+ici dans le grand monde! s'écria en battant des mains Marie
+Timoféievna qui, d'avance, se faisait une joie d'assister à une
+conversation en français. Barbara Pétrovna la regarda presque avec
+effroi.
+
+Nous attendions tous en silence le mot de l'énigme. Chatoff ne
+levait pas la tête, Stépan Trophimovitch était consterné comme
+s'il eût eu tous les torts; la sueur ruisselait sur ses tempes.
+J'observai Lisa (elle était assise dans un coin à très peu de
+distance de Chatoff). Le regard perçant de la jeune fille allait
+sans cesse de Barbara Pétrovna à la boiteuse et _vice versa;_ un
+mauvais sourire tordait ses lèvres. Barbara Pétrovna le remarqua.
+Pendant ce temps, Marie Timoféievna s'amusait fort bien. Nullement
+intimidée, elle prenait un vif plaisir à contempler le beau salon
+de la générale, -- le mobilier, les tapis, les tableaux, les
+peintures du plafond, le grand crucifix de bronze pendu dans un
+coin, la lampe de porcelaine, les albums et le bibelot placés sur
+la table.
+
+-- Tu es donc ici aussi, Chatouchka? dit-elle tout à coup; --
+figure-toi, je te vois depuis longtemps, mais je me disais: Ce
+n'est pas lui! Par quel hasard serait-il ici? Et elle se mit à
+rire gaiement.
+
+-- Vous connaissez cette femme? demanda aussitôt Barbara Pétrovna
+à Chatoff.
+
+-- Je la connais, murmura-t-il; en faisant cette réponse il fut
+sur le point de se lever, mais il resta assis.
+
+-- Que savez-vous d'elle? Parlez vite, je vous prie!
+
+-- Eh bien, quoi?... répondit-il avec un sourire assez peu en
+situation, -- vous le voyez vous-même.
+
+-- Qu'est-ce que je vois? Allons, dites quelque chose!
+
+-- Elle demeure dans la même maison que moi... avec son frère...
+un officier.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Ce n'est pas la peine d'en parler... grommela-t-il, et il se
+tut.
+
+-- De vous, naturellement, il n'y a rien à attendre! reprit avec
+colère Barbara Pétrovna.
+
+Elle voyait maintenant que tout le monde savait quelque chose,
+mais qu'on n'osait pas répondre à ses questions, qu'on voulait la
+laisser dans l'ignorance.
+
+Le laquais revint, apportant sur un petit plateau d'argent la
+tasse de café demandée; il la présenta d'abord à sa maîtresse, qui
+lui fit signe de l'offrir à Marie Timoféievna.
+
+-- Ma chère, vous avez été transie de froid tantôt, buvez vite,
+cela vous réchauffera.
+
+Marie Timoféievna prit la tasse et dit en français «merci» au
+domestique; puis elle se mit à rire à la pensée de l'inadvertance
+qu'elle venait de commettre, mais, rencontrant le regard sévère de
+Barbara Pétrovna, elle se troubla et posa la tasse sur la table.
+
+-- Tante, vous n'êtes pas fâchée? murmura-t-elle d'un ton enjoué.
+
+Ces mots firent bondir sur son siège Barbara Pétrovna.
+
+-- Quoi? cria-t-elle en prenant son air hautain, -- est-ce que je
+suis votre tante? Que voulez-vous dire par là?
+
+Marie Timoféievna ne s'attendait pas à ce langage courroucé; un
+tremblement convulsif agita tout son corps, et elle se recula dans
+le fond de son fauteuil.
+
+-- Je... je pensais qu'il fallait vous appeler ainsi, balbutia-t-
+elle en regardant avec de grands yeux Barbara Pétrovna, -- j'ai
+entendu Lisa vous donner ce nom.
+
+-- Comment? Quelle Lisa?
+
+-- Eh bien, cette demoiselle, répondit Marie Timoféievna en
+montrant du doigt Élisabeth Nikolaïevna.
+
+-- Ainsi, pour vous elle est déjà devenue Lisa?
+
+-- C'est vous-même qui tantôt l'avez appelée ainsi, reprit avec un
+peu plus d'assurance Marie Timoféievna. -- Il me semble avoir vu
+en songe cette charmante personne, ajouta-t-elle tout à coup en
+souriant.
+
+À la réflexion, Barbara Pétrovna se calma un peu; la dernière
+parole de mademoiselle Lébiadkine amena même un léger sourire sur
+ses lèvres. La folle s'en aperçut, se leva et de son pas boiteux
+s'avança timidement vers la générale.
+
+-- Prenez-le, j'avais oublié de vous le rendre, ne vous fâchez pas
+de mon impolitesse, dit-elle en se dépouillant soudain du châle
+noir que Barbara Pétrovna lui avait mis sur les épaules peu
+auparavant.
+
+-- Remettez-le tout de suite et gardez-le. Allez vous asseoir,
+buvez votre café, et, je vous en prie, n'ayez pas peur de moi, ma
+chère, rassurez-vous. Je commence à vous comprendre.
+
+Stépan Trophimovitch voulut de nouveau prendre la parole:
+
+-- Chère amie...
+
+-- Oh! faites-nous grâce de vos discours, Stépan Trophimovitch;
+nous sommes déjà assez déroutés comme cela; si vous vous en mêlez,
+ce sera complet... Tirez, je vous en prie, le cordon de sonnette
+que vous avez près de vous, il communique avec la chambre des
+servantes.
+
+Il y eut un silence. La maîtresse de la maison promenait sur
+chacun de nous un regard soupçonneux et irrité. Entra Agacha, sa
+femme de chambre favorite.
+
+-- Donne-moi le mouchoir à carreaux que j'ai acheté à Genève. Que
+fait Daria Pavlovna?
+
+-- Elle n'est pas très bien portante.
+
+-- Va la chercher. Dis-lui que je la prie instamment de venir
+malgré son état de santé.
+
+En ce moment, des pièces voisines arriva à nos oreilles un bruit
+de pas et de voix semblable à celui de tout à l'heure, et soudain
+parut sur le seuil Prascovie Ivanovna. Elle était agitée et hors
+d'haleine; Maurice Nikolaïévitch lui donnait le bras.
+
+-- Oh! Seigneur, ce que j'ai eu de peine à me traîner jusqu'ici!
+Lisa, tu es folle d'en user ainsi avec ta mère! gronda-t-elle,
+mettant dans ce reproche une forte dose d'acrimonie, selon
+l'habitude des personnes faibles, mais irascibles.
+
+-- Matouchka, Barbara Pétrovna, je viens chercher ma fille chez
+vous!
+
+La générale Stavroguine la regarda de travers, se leva à demi, et,
+d'un ton où perçait une colère mal contenue:
+
+-- Bonjour, Prascovie Ivanovna, dit-elle, fais-moi le plaisir de
+t'asseoir. J'étais sûre que tu viendrais.
+
+II
+
+Un pareil accueil n'avait rien qui pût surprendre Prascovie
+Ivanovna. Depuis l'enfance, Barbara Pétrovna avait toujours traité
+despotiquement son ancienne camarade de pension, et, sous prétexte
+d'amitié, elle lui témoignait un véritable mépris. Mais,
+actuellement, les deux dames se trouvaient vis-à-vis l'une de
+l'autre dans une situation particulière: elles étaient
+complètement brouillées depuis quelques jours. Barbara Pétrovna
+ignorait encore les causes de cette rupture qui, par suite, n'en
+était que plus offensante pour elle. D'ailleurs, avant même que
+les choses en vinssent là, Prascovie Ivanovna avait, contre sa
+coutume, pris une attitude fort hautaine à l'égard de son amie.
+Comme bien on pense, cela avait profondément ulcéré Barbara
+Pétrovna. D'un autre côté, il était arrivé jusqu'à elle certains
+bruits étranges qui l'irritaient surtout par leur caractère vague.
+Nature franche et droite, la générale Stavroguine ne pouvait
+souffrir les accusations sourdes et mystérieuses; elle leur
+préférait toujours la guerre ouverte. Quoi qu'il en soit, depuis
+cinq jours les deux dames avaient cessé de se voir. La dernière
+visite avait été faite par Barbara Pétrovna, qui était revenue de
+chez «la Drozdoff», cruellement blessée. Je crois pouvoir le dire
+sans crainte de me tromper, en ce moment Prascovie Ivanovna venait
+chez son amie, naïvement convaincue que celle-ci devait trembler
+devant elle; cela se voyait sur son visage. Or, Barbara Pétrovna
+devenait un démon d'orgueil dès qu'elle pouvait soupçonner que
+quelqu'un pensait la tenir à sa merci. Quant à Prascovie Ivanovna,
+comme beaucoup de personnes faibles qui se sont longtemps laissé
+fouler aux pieds sans mot dire, elle s'emportait avec une violence
+inouïe sitôt que les circonstances lui fournissaient l'occasion de
+prendre sa revanche. À présent, il est vrai, elle était
+souffrante, et la maladie la rendait toujours plus irritable.
+J'ajouterai enfin que notre présence dans le salon n'était pas
+faite pour imposer beaucoup de réserve aux deux camarades
+d'enfance et les empêcher de donner un libre cours à leurs
+ressentiments; nous étions tous plus ou moins des clients, des
+inférieurs devant qui elles n'avaient pas à se gêner. Stépan
+Trophimovitch, resté debout depuis l'arrivée de Barbara Pétrovna,
+s'affaissa sur un siège en entendant crier Prascovie Ivanovna et
+me jeta un regard désespéré. Chatoff fit brusquement demi-tour sur
+sa chaise et bougonna à part soi. Je crois qu'il avait envie de
+s'en aller. Lise se leva à demi, mais se rassit aussitôt, sans
+même écouter comme elle l'aurait dû la semonce maternelle.
+Évidemment, ce n'était pas le fait d'un «caractère obstiné», mais
+d'une préoccupation exclusive sous l'influence de laquelle elle se
+trouvait alors. La jeune fille regardait vaguement en l'air et
+avait même cessé de faire attention à Marie Timoféievna.
+
+III
+
+-- Aïe, ici! fit Prascovie Ivanovna en indiquant un fauteuil près
+de la table, puis elle s'assit péniblement avec le secours de
+Maurice Nikolaïévitch; sans ses jambes, matouchka, je ne
+m'assiérais pas chez vous! ajouta-t-elle d'un ton fielleux.
+
+Barbara Pétrovna leva un peu la tête, sa physionomie exprimait la
+souffrance; elle appliqua les doigts de sa main droite contre sa
+tempe, où elle sentait évidemment un tic douloureux.
+
+-- Qu'est-ce que tu dis, Prascovie Ivanovna? Pourquoi ne
+t'assiérais-tu pas chez moi? Ton défunt mari m'a témoigné toute sa
+vie une sincère amitié; toi et moi, à la pension, nous avons joué
+ensemble à la poupée, étant gamines.
+
+Prascovie Ivanovna se mit à agiter les bras.
+
+-- J'en étais sûre! La pension vous sert toujours d'entrée en
+matière quand vous vous préparez à me dire des choses
+désagréables, c'est votre truc.
+
+-- Décidément, tu es mal disposée aujourd'hui; comment vont tes
+jambes? On va t'apporter du café, bois-en une tasse, je t'en prie,
+et ne te fâche pas.
+
+-- Matouchka, Barbara Pétrovna, vous me traitez tout à fait comme
+une petite fille. Je ne veux pas de café, voilà!
+
+Et, quand le domestique s'approcha d'elle pour la servir, elle le
+repoussa d'un geste brutal. (Du reste, sauf Maurice Nikolaïévitch
+et moi, tout le monde refusa de prendre du café. Stépan
+Trophimovitch, qui en avait d'abord accepté, laissa sa tasse sur
+la table; Marie Timoféievna aurait bien voulu en avoir encore,
+déjà même elle tendait la main, mais le sentiment des convenances
+lui revint, et elle refusa, visiblement satisfaite de cette
+victoire sur elle-même.)
+
+Un sourire venimeux plissa les lèvres de Barbara Pétrovna.
+
+-- Sais-tu une chose, ma chère Prascovie Ivanovna? Tu es sûrement
+venue ici avec une idée que tu t'es encore mise dans la tête.
+Toute ta vie tu n'as vécu que par l'imagination. Tout à l'heure,
+quand j'ai parlé de la pension, tu t'es fâchée, mais te rappelles-
+tu le jour où tu es venue raconter à toute la classe que le
+hussard Chablykine t'avait demandée en mariage? Madame Lefébure
+t'a alors convaincue de mensonge, et pourtant tu ne mentais pas,
+tu t'étais simplement fourré dans l'esprit une chimère qui te
+faisait plaisir. Eh bien, parle, qu'est-ce que tu as maintenant?
+Qu'as-tu encore imaginé pour être si mécontente?
+
+-- Et vous, à la pension, vous vous êtes amourachée du pope qui
+enseignait la loi divine, vous devez vous souvenir de cela aussi,
+puisque vous avez si bonne mémoire! ha, ha, ha!
+
+Elle eut un rire sardonique auquel succéda un accès de toux.
+
+-- Ah! tu n'as pas oublié le pope... reprit Barbara Pétrovna en
+lançant à son interlocutrice un regard haineux.
+
+Son visage était devenu vert. Prascovie Ivanovna prit tout à coup
+un air de dignité.
+
+-- Maintenant, matouchka, je n'ai pas envie de rire, je désire
+savoir pourquoi devant toute la ville vous avez mêlé ma fille à
+votre scandale, voilà pourquoi je suis venue.
+
+Barbara Pétrovna se redressa brusquement.
+
+-- À mon scandale? fit-elle d'une voix menaçante.
+
+-- Maman, je vous prie de veiller davantage sur vos expressions,
+observa soudain Élisabeth Nikolaïevna.
+
+-- Comment as-tu dit? répliqua la mère, qui allait de nouveau
+commencer une mercuriale, mais qui s'arrêta court devant le regard
+étincelant de sa fille.
+
+-- Comment avez-vous pu, maman, parler de scandale? continua en
+rougissant Lisa; -- je suis venue ici de moi-même, avec la
+permission de Julie Mikhaïlovna, parce que je voulais connaître
+l'histoire de cette malheureuse, pour lui être utile.
+
+-- «L'histoire de cette malheureuse!» répéta ironiquement
+Prascovie Ivanovna; -- quel besoin as-tu de t'immiscer dans de
+pareilles «histoires»? Oh! matouchka! Nous en avons assez, de
+votre despotisme, poursuivit-elle avec rage en se tournant vers
+Barbara Pétrovna. -- On dit, à tort ou à raison, que vous teniez
+toute cette ville sous votre joug, mais il paraît que vos beaux
+jours sont passés!
+
+Barbara Pétrovna était comme une flèche prête à partir. Immobile,
+elle regarda sévèrement pendant dix secondes Prascovie Ivanovna.
+
+-- Allons, prie Dieu, Prascovie, pour que toutes les personnes ici
+présentes soient des gens sûrs, dit-elle enfin avec une
+tranquillité sinistre, -- tu as beaucoup trop parlé.
+
+-- Moi, ma mère, je n'ai pas si peur que d'autres de l'opinion
+publique; c'est vous qui, nonobstant vos airs hautains, tremblez
+devant le jugement du monde. Et si les personnes ici présentes
+sont des gens sûrs, tant mieux pour vous.
+
+-- Tu es devenue intelligente cette semaine?
+
+-- Non, mais cette semaine la vérité s'est fait jour.
+
+-- Quelle vérité s'est fait jour cette semaine? Écoute, Prascovie
+Ivanovna, ne m'irrite pas, explique-toi à l'instant, je t'adjure
+de parler: quelle vérité s'est fait jour, et que veux-tu dire par
+ces mots?
+
+Prascovie Ivanovna se trouvait dans un état d'esprit où l'homme,
+tout au désir de frapper un grand coup, ne s'inquiète plus des
+conséquences.
+
+-- Mais la voilà, toute la vérité! elle est assise là! répondit-
+elle en montrant du doigt Marie Timoféievna. Celle-ci, qui n'avait
+cessé de considérer Prascovie Ivanovna avec une curiosité enjouée,
+se mit à rire en se voyant ainsi désignée par la visiteuse
+irritée, et s'agita gaiement sur son fauteuil.
+
+-- Seigneur Jésus-Christ, ils sont tous fous! s'écria Barbara
+Pétrovna, qui blêmit et se renversa sur le dossier de son siège.
+
+Sa pâleur nous alarma. Stépan Trophimovitch s'élança le premier
+vers elle; je m'approchai aussi; Lisa elle-même se leva, sans, du
+reste, s'éloigner de son fauteuil; mais nul ne manifesta autant
+d'inquiétude que Prascovie Ivanovna; elle se leva du mieux qu'elle
+put et se mit à crier d'une voix dolente:
+
+-- Matouchka, Barbara Pétrovna, pardonnez-moi ma sottise et ma
+méchanceté! Mais que quelqu'un lui donne au moins de l'eau!
+
+-- Ne pleurniche pas, je te prie, Prascovie Ivanovna; et vous,
+messieurs, écartez-vous, s'il vous plaît, je n'ai pas besoin
+d'eau! dit avec fermeté Barbara Pétrovna, quoique la parole eût
+encore peine à sortir de ses lèvres décolorées.
+
+-- Matouchka! reprit Prascovie Ivanovna un peu tranquillisée, --
+ma chère Barbara Pétrovna, sans doute j'ai eu tort de vous tenir
+un langage inconsidéré, mais toutes ces lettres anonymes dont me
+bombardent de petites gens m'avaient poussée à bout; si encore ils
+vous les adressaient, puisque c'est à propos de vous qu'ils les
+écrivent! moi, matouchka, j'ai une fille!
+
+Les yeux tout grands ouverts, Barbara Pétrovna la regardait en
+silence et l'écoutait avec étonnement. Sur ces entrefaites, une
+porte latérale s'ouvrit sans bruit, et Daria Pavlovna fit son
+apparition. Elle s'arrêta un instant sur le seuil pour promener
+ses yeux autour d'elle; notre agitation la frappa. Il est probable
+qu'elle ne remarqua pas tout de suite Marie Timoféievna, dont
+personne ne lui avait annoncé la présence. Stépan Trophimovitch
+aperçut le premier la jeune fille; il fit un mouvement brusque et
+s'écria en rougissant: «Daria Pavlovna!» À ces mots, tous les
+regards se portèrent vers la nouvelle venue.
+
+-- Comment, ainsi c'est là votre Daria Pavlovna! s'exclama Marie
+Timoféievna; -- eh bien, matouchka, ta soeur ne te ressemble pas!
+Comment donc mon laquais peut-il dire: «la serve, la fille de
+Dachka», en parlant de cette charmante personne!
+
+Daria Pavlovna s'était déjà rapprochée de Barbara Pétrovna, mais
+l'exclamation de mademoiselle Lébiadkine lui fit brusquement
+retourner la tête, et elle resta debout devant sa chaise, les yeux
+attachés sur la folle.
+
+-- Assieds-toi, Dacha, dit Barbara Pétrovna avec un calme
+effrayant; plus près, là, c'est bien; tu peux voir cette femme,
+tout en étant assise. Tu la connais?
+
+-- Je ne l'ai jamais vue, répondit tranquillement Dacha, et, après
+un silence, elle ajouta: -- C'est sans doute la soeur malade d'un
+M. Lébiadkine.
+
+-- Moi aussi, mon âme, je vous voie aujourd'hui pour la première
+fois, mais depuis longtemps déjà je désirais faire votre
+connaissance, parce que chacun de vos geste témoigne de votre
+éducation, fit avec élan Marie Timoféievna. -- Quant aux
+criailleries de mon laquais, est-il possible, en vérité, que vous
+lui ayez pris de l'argent, vous si bien élevée et si gentille? Car
+vous êtes gentille, gentille, gentille, je vous le dis
+sincèrement! acheva-t-elle enthousiasmée.
+
+-- Comprends-tu quelque chose? demanda avec une dignité hautaine
+Barbara Pétrovna.
+
+-- Je comprends tout...
+
+-- De quel argent parle-t-elle?
+
+-- Il s'agit sans doute de l'argent que, sur la demande de Nicolas
+Vsévolodovitch, je me suis chargée d'apporter de Suisse à ce
+M. Lébiadkine, le frère de cette femme.
+
+Un silence suivit ces mots.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch lui-même t'a priée de faire cette
+commission?
+
+-- Il tenait beaucoup à envoyer cet argent, une somme de trois
+cents roubles, à M. Lébiadkine. Mais il ignorait son adresse, il
+savait seulement que ce monsieur devait venir dans notre ville,
+c'est pourquoi il m'a chargée de lui remettre cette somme à son
+arrivée ici.
+
+-- Quel argent a donc été... perdu? À quoi cette femme vient-elle
+de faire allusion?
+
+-- Je n'en sais rien; j'ai entendu dire aussi que M. Lébiadkine
+m'accusait d'avoir détourné une partie de la somme, mais je ne
+comprends pas ces paroles. On m'avait donné trois cents roubles,
+j'ai remis trois cents roubles.
+
+Daria Pavlovna avait presque entièrement recouvré son calme. En
+général il était difficile de troubler longtemps cette jeune fille
+et de lui ôter sa présence d'esprit, quelque émotion qu'elle
+éprouvât dans son for intérieur. Toutes les réponses qu'on a lues
+plus haut, elle les donna posément, sans hésitation, sans
+embarras, d'une voix nette, égale et tranquille. Rien en elle ne
+laissait soupçonner la conscience d'aucune faute. Tant que dura
+cet interrogatoire, Barbara Pétrovna ne quitta pas des yeux sa
+protégée, ensuite elle réfléchit pendant une minute.
+
+-- Si, dit-elle avec force (tout en ne regardant que Dacha, elle
+s'adressait évidemment à toute l'assistance), -- si Nicolas
+Vsévolodovitch, au lieu de me confier cette commission, t'en a
+chargée, c'est sans doute qu'il avait des raisons d'agir ainsi. Je
+ne me crois pas le droit de les rechercher, du moment qu'on me les
+cache; d'ailleurs le seul fait de ta participation à cette affaire
+me rassure pleinement à leur égard, sache cela, Daria. Mais vois-
+tu, ma chère, quand on ne connaît pas le monde, on peut, avec les
+intentions les plus pures, commettre un acte inconsidéré, et c'est
+ce que tu as fait en acceptant d'entrer en rapports avec ce
+coquin. Les bruits répandus par ce drôle prouvent que tu as manqué
+de tact. Mais je prendrai des renseignements sur lui, et, comme
+c'est à moi qu'il appartient de te défendre, je saurai le faire.
+Maintenant il faut en finir avec tout cela.
+
+-- Quand il viendra chez vous, le mieux sera de l'envoyer à
+l'antichambre, observa tout à coup Marie Timoféievna en se
+penchant en dehors de son fauteuil. -- Là il jouera aux cartes sur
+le coffre avec les laquais, tandis qu'ici nous boirons du café.
+Vous pourrez tout de même lui en faire porter une petite tasse,
+mais je le méprise profondément, acheva-t-elle avec un geste
+expressif.
+
+-- Il faut en finir, répéta Barbara Pétrovna qui avait écouté
+attentivement mademoiselle Lébiadkine, sonnez, je vous prie,
+Stépan Trophimovitch.
+
+Celui-ci obéit et brusquement s'avança tout agité vers la
+maîtresse de la maison.
+
+-- Si... si je... bégaya-t-il en rougissant, -- si j'ai aussi
+entendu raconter la nouvelle ou, pour mieux dire, la calomnie la
+plus odieuse, c'est avec la plus grande indignation... enfin cet
+homme est un misérable et quelque chose comme un forçat évadé...
+
+Il ne put achever; Barbara Pétrovna l'examina des pieds à la tête
+en clignant les yeux. Entra le correct valet de chambre Alexis
+Égorovitch.
+
+-- La voiture, ordonna la générale Stavroguine, -- et toi, Alexis
+Égorovitch, prépare-toi à ramener mademoiselle Lébiadkine chez
+elle, elle t'indiquera elle-même où elle demeure.
+
+-- M. Lébiadkine l'attend lui-même en bas depuis un certain temps,
+et il a vivement insisté pour être annoncé.
+
+-- Cela ne se peut pas, Barbara Pétrovna, fit aussitôt d'un air
+inquiet Maurice Nikolaïévitch, qui jusqu'alors avait observé un
+silence absolu: -- permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas un
+homme qu'on puisse recevoir, c'est... c'est... c'est... un homme
+impossible, Barbara Pétrovna.
+
+-- Qu'il attende un peu, répondit cette dernière à Alexis
+Égorovitch.
+
+Le valet de chambre se retira.
+
+-- C'est un homme malhonnête, et je crois même que c'est un forçat
+évadé ou quelque chose dans ce genre, murmura de nouveau, le rouge
+au visage, Stépan Trophimovitch.
+
+Prascovie Ivanovna se leva.
+
+-- Lisa, il est temps de partir, dit-elle d'un ton rogue.
+
+Elle semblait déjà regretter de s'être traitée elle-même de sotte
+tantôt dans un moment d'émoi. C'était avec un pli dédaigneux sur
+les lèvres qu'elle avait écouté tout à l'heure les explications de
+Daria Pavlovna. Mais rien ne me frappa autant que la physionomie
+d'Élisabeth Nikolaïevna depuis l'entrée de Dacha: la haine et le
+mépris se lisaient dans ses yeux flamboyants.
+
+-- Attends encore une minute, je te prie, Prascovie Ivanovna, fit,
+toujours avec le même calme extraordinaire, Barbara Pétrovna, --
+aie la bonté de te rasseoir, je suis décidée à tout dire, et tu as
+mal aux jambes. Là, c'est bien, je te remercie. Tantôt je ne me
+connaissais plus, et je t'ai adressé quelques paroles trop vives.
+Pardonne-moi, je te prie, j'ai agi bêtement, et je suis la
+première à le confesser, parce qu'en tout j'aime la justice. Sans
+doute, toi aussi tu étais hors de toi tout à l'heure, quand tu as
+parlé de lettres anonymes. Toute communication non signée ne
+mérite que le mépris. Si tu as une autre manière de voir, je ne te
+l'envie pas. En tout cas, à ta place, j'aurais cru me salir en
+relevant de pareilles vilenies. Mais puisque tu as commencé, je te
+dirai que moi-même, il y a six jours, j'ai aussi reçu une lettre
+anonyme, une chose bouffonne. Dans cette lettre, un drôle
+quelconque m'assure que Nicolas Vsévolodovitch est devenu fou, et
+que je dois craindre une boiteuse qui «jouera un rôle
+extraordinaire dans ma destinée»: je me rappelle l'expression.
+Sachant que mon fils a une foule d'ennemis, j'ai aussitôt fait
+venir ici celui qui le hait secrètement de la haine la plus basse
+et la plus implacable; en causant avec cet homme, j'ai découvert
+tout de suite de quelle méprisable officine est sortie la lettre
+anonyme. Si toi aussi, ma pauvre Prascovie Ivanovna, on t'a
+inquiétée _à cause de moi_, et, comme tu dis, «bombardée» de ces
+misérables écrits, sans doute je suis la première à regretter d'en
+avoir été innocemment la cause. Voilà tout ce que je voulais te
+dire comme explication. Je vois avec peine que tu n'en peux plus,
+et qu'en ce moment tu n'es pas dans ton assiette. En outre, je
+suis bien décidée, non pas à _recevoir_, mais à _laisser entrer_
+(ce qui n'est pas la même chose) l'équivoque personnage dont il
+était question tout à l'heure. La présence de Lisa en particulier
+est inutile ici. Viens près de moi, Lisa, ma chère, et laisse-moi
+t'embrasser encore une fois.
+
+Lisa traversa la chambre et s'arrêta en silence devant Barbara
+Pétrovna. Celle-ci l'embrassa, lui prit les mains et, l'écartant
+un peu de sa personne, la considéra avec émotion, puis elle fit le
+signe de la croix sur la jeune fille et se remit à l'embrasser.
+
+-- Allons, adieu, Lisa (il y avait comme des larmes dans la voix
+de Barbara Pétrovna), crois que je ne cesserai pas de t'aimer,
+quoi que te réserve désormais la destinée... Que Dieu t'assiste.
+J'ai toujours béni sa sainte volonté.
+
+Elle voulait encore ajouter quelque chose, mais, faisant un effort
+sur elle-même, elle se tut. Lisa retournait à sa place, toujours
+silencieuse et pensive, quand, soudain, elle s'arrêta devant sa
+mère.
+
+-- Maman, je ne pars pas tout de suite, je vais encore rester un
+moment chez ma tante, dit-elle d'une voix douce, mais dénotant
+néanmoins une résolution indomptable.
+
+-- Mon Dieu, qu'est-ce que c'est? cria, en frappant ses mains
+l'une contre l'autre, Prascovie Ivanovna.
+
+Lisa, sans répondre, sans même paraître entendre, alla se rasseoir
+dans son coin et regarda de nouveau en l'air.
+
+Une expression de triomphe se montra sur le visage de Barbara
+Pétrovna.
+
+-- Maurice Nikolaïévitch, j'ai un grand service à vous demander:
+ayez la bonté d'aller en bas jeter un coup d'oeil sur cet homme,
+et, s'il y a quelque possibilité de le _laisser entrer_, amenez-le
+ici.
+
+Maurice Nikolaïévitch s'inclina et sortit. Une minute après, il
+revint avec M. Lébiadkine.
+
+IV
+
+J'ai déjà esquissé le portrait du capitaine: c'était un grand et
+gros gaillard de quarante ans, portant barbe et moustaches; il
+avait des cheveux crépus, un visage rouge et un peu bouffi, des
+joues flasques qui tremblaient à chaque mouvement de sa tête, et
+de petits yeux injectés, parfois assez malins. La pomme d'Adam
+était, chez lui, très saillante, ce qui ne l'avantageait pas.
+Mais, dans la circonstance présente, je remarquai surtout son frac
+et son linge propre. «Il y a des gens à qui le linge propre ne va
+pas», comme disait Lipoutine, un jour que Stépan Trophimovitch lui
+reprochait sa malpropreté. Le capitaine avait aussi des gants
+noirs; il était parvenu, non sans peine, à mettre à demi celui de
+la main gauche; quant à l'autre, il le tenait dans sa main droite,
+ainsi qu'un superbe chapeau rond qui, assurément, servait pour la
+première fois. Je pus donc me convaincre que le «frac de l'amour»
+dont il avait parlé la veille à Chatoff était bel et bien une
+réalité. Habit et linge avaient été achetés (je le sus plus tard)
+sur le conseil de Lipoutine, en vue de certains projets
+mystérieux. Il n'y avait pas à douter non plus que la visite
+actuelle de Lébiadkine ne fût due également à une inspiration
+étrangère; seul, il n'aurait pu ni en concevoir l'idée, ni la
+mettre à exécution dans l'espace de trois quarts d'heure, à
+supposer même qu'il eût été immédiatement instruit de la scène qui
+s'était passée sur le parvis de la cathédrale. Il n'était pas
+ivre, mais se trouvait dans cet état de pesanteur et
+d'abrutissement où vous laisse une orgie prolongée durant
+plusieurs jours consécutifs.
+
+Au moment où il entrait comme une trombe dans le salon, il
+trébucha dès le seuil sur le tapis. Marie Timoféievna éclata de
+rire. Le capitaine lui lança un regard féroce et s'avança
+rapidement vers Barbara Pétrovna.
+
+-- Je suis venu, madame... commença-t-il d'une voix tonnante.
+
+-- Faites-moi le plaisir, monsieur, dit Barbara Pétrovna en se
+redressant, de vous asseoir là, sur cette chaise. Je vous
+entendrai fort bien de là, et je pourrai mieux vous voir.
+
+Le capitaine s'arrêta, regarda devant lui d'un air hébété, mais
+revint sur ses pas et s'assit à la place indiquée, c'est-à-dire
+tout près de la porte. Sa physionomie était celle d'un homme qui
+joint à une grande défiance de lui-même une forte dose d'impudence
+et d'irascibilité. Il ne se sentait pas à son aise, cela était
+évident, mais, d'un autre côté, son amour-propre souffrait, et
+l'on pouvait prévoir que, le cas échéant, l'orgueil blessé ferait
+un effronté de ce timide. Conscient de sa gaucherie, il osait à
+peine bouger. Comme tout le monde l'a remarqué, la principale
+souffrance des messieurs de ce genre, quand par grand hasard ils
+apparaissent dans un salon, c'est de ne savoir que faire de leurs
+mains. Le capitaine, tenant dans les siennes son chapeau et ses
+gants, restait les yeux fixés sur le visage sévère de Barbara
+Pétrovna. Il aurait peut-être voulu regarder plus attentivement
+autour de lui, mais il ne pouvait encore s'y résoudre. Marie
+Timoféievna partit d'un nouvel éclat de rire, trouvant sans doute
+fort ridicule la contenance embarrassée de son frère. Celui-ci ne
+remua pas. Barbara Pétrovna eut l'inhumanité de le laisser ainsi
+sur les épines pendant toute une minute.
+
+-- D'abord, permettez-moi d'apprendre de vous-même votre nom, dit-
+elle enfin d'un ton glacial, après avoir longuement examiné le
+visiteur.
+
+-- Le capitaine Lébiadkine, répondit ce dernier de sa voix sonore;
+je suis venu, madame...
+
+-- Permettez! interrompit de nouveau Barbara Pétrovna, -- cette
+malheureuse personne qui m'a tant intéressée est en effet votre
+soeur?
+
+-- Oui, madame; elle a échappé à ma surveillance, car elle est
+dans une position...
+
+Il rougit soudain et commença à patauger.
+
+-- Entendez-moi bien, madame, un frère ne salira pas... dans une
+position, cela ne veut pas dire dans une position... qui entache
+la réputation... depuis quelques temps...
+
+Il s'arrêta tout à coup.
+
+-- Monsieur! fit la maîtresse de la maison en relevant la tête.
+
+-- Voici dans quelle position elle est, acheva brusquement le
+visiteur, et il appliqua son doigt sur son front.
+
+Il y eut un silence.
+
+-- Et depuis quand souffre-t-elle de cela? demanda négligemment
+Barbara Pétrovna.
+
+-- Madame, je suis venu vous remercier de la générosité dont vous
+avez fait preuve sur le parvis, je suis venu vous remercier à la
+russe, fraternellement...
+
+-- Fraternellement?
+
+-- C'est-à-dire, pas fraternellement, mais en ce sens seulement
+que je suis le frère de ma soeur, madame, et croyez, madame,
+poursuivit-il précipitamment, tandis que son visage devenait
+cramoisi, -- croyez que je ne suis pas aussi mal élevé que je puis
+le paraître à première vue dans votre salon. Ma soeur et moi, nous
+ne sommes rien, madame, comparativement au luxe que nous
+remarquons ici. Ayant, de plus, des calomniateurs... Mais
+Lébiadkine tient à sa réputation, madame, et... et... je suis venu
+vous remercier... Voilà l'argent, madame!
+
+Sur ce, il tira de sa poche un portefeuille et y prit une liasse
+de petites coupures qu'il se mit à compter. Mais l'impatience
+faisait trembler ses doigts, d'ailleurs lui-même sentait qu'il
+avait l'air encore plus bête avec cet argent dans les mains. Aussi
+se troubla-t-il définitivement; pour l'achever un billet de banque
+vert s'échappa du portefeuille et s'envola sur le tapis.
+
+-- Vingt roubles, madame, dit le capitaine dont le visage
+ruisselait de sueur, et, sa liasse de papier-monnaie à la main, il
+s'avança vivement vers la maîtresse de la maison. Apercevant le
+billet de banque tombé par terre, il se baissa d'abord pour le
+ramasser, puis il rougit de ce premier mouvement et, avec un geste
+d'indifférence:
+
+-- Ce sera pour vos gens, madame, dit-il, -- pour le laquais qui
+le ramassera; il se souviendra de Lébiadkine.
+
+-- Je ne puis permettre cela, se hâta de répondre Barbara Pétrovna
+un peu inquiète.
+
+-- En ce cas...
+
+Il ramassa l'assignat, devint pourpre, et, s'approchant
+brusquement de son interlocutrice, lui tendit l'argent qu'il
+venait de compter.
+
+-- Qu'est-ce que c'est? s'écria-t-elle positivement effrayée cette
+fois, et elle se recula même dans son fauteuil. Maurice
+Nikolaïévitch, Stépan Trophimovitch et moi, nous nous avançâmes
+aussitôt vers elle.
+
+-- Calmez-vous, calmez-vous, je ne suis pas fou, je vous assure
+que je ne suis pas fou! répétait à tout le monde le capitaine fort
+agité.
+
+-- Si, monsieur, vous avez perdu l'esprit.
+
+-- Madame, tout cela n'est pas ce que vous pensez! Sans doute je
+suis un insignifiant chaînon... Oh! madame, somptueuse est votre
+demeure, tandis que bien pauvre est celle de Marie l'Inconnue, ma
+soeur, née Lébiadkine, mais que nous appellerons pour le moment
+Marie l'Inconnue, en attendant, madame, _en attendant _seulement,
+car Dieu ne permettra pas qu'il en soit toujours ainsi! Madame,
+vous lui avez donné dix roubles, et elle les a reçus, mais parce
+qu'ils venaient de _vous_, madame! Écoutez, madame! De personne
+au monde cette Marie l'Inconnue n'acceptera rien, autrement
+frémirait dans la tombe l'officier d'état-major, son grand-père,
+qui a été tué au Caucase sous les yeux même d'Ermoloff, mais de
+vous, madame, de vous elle acceptera tout. Seulement, si d'une
+main elle reçoit, de l'autre elle vous offre vingt roubles sous
+forme de don à l'un des comités philanthropiques dont vous êtes
+membre, madame... car vous-même, madame, avez fait insérer dans la
+_Gazette de Moscou_ un avis comme quoi l'on peut souscrire ici
+chez vous au profit d'une société de bienfaisance...
+
+Le capitaine s'interrompit tout à coup; il respirait péniblement,
+comme après l'accomplissement d'une tâche laborieuse. La phrase
+sur la société de bienfaisance avait été probablement préparée
+d'avance, peut-être dictée par Lipoutine. Le visiteur était en
+nage. Barbara Pétrovna fixa sur lui un regard pénétrant.
+
+-- Le livre se trouve toujours en bas chez mon concierge,
+répondit-elle sévèrement, -- vous pouvez y inscrire votre
+offrande, si vous voulez. En conséquence, je vous prie maintenant
+de serrer votre argent et de ne pas le brandir en l'air. C'est
+cela. Je vous prie aussi de reprendre votre place. C'est cela. Je
+regrette fort, monsieur, de m'être trompée sur le compte de votre
+soeur et de lui avoir fait l'aumône, alors qu'elle est si riche.
+Il y a seulement un point que je ne comprends pas: pourquoi de moi
+seule peut-elle accepter quelque chose, tandis qu'elle ne voudrait
+rien recevoir des autres? Vous avez tellement insisté là-dessus
+que je désire une explication tout à fait nette.
+
+-- Madame, c'est un secret qui ne peut être enseveli que dans la
+tombe! reprit le capitaine.
+
+-- Pourquoi donc? demanda Barbara Pétrovna d'un ton qui semblait
+déjà un peu moins ferme.
+
+-- Madame, madame!...
+
+S'enfermant dans un sombre silence, il regardait à terre, la main
+droite appuyée sur son coeur. Barbara Pétrovna attendait, sans le
+quitter des yeux.
+
+-- Madame, cria-t-il tout à coup, -- me permettez-vous de vous
+faire une question, une seule, mais franchement, ouvertement, à la
+russe?
+
+-- Parlez.
+
+-- Avez-vous souffert dans votre vie, madame?
+
+-- Vous voulez dire simplement que vous avez souffert ou que vous
+souffrez par le fait de quelqu'un?
+
+-- Madame, madame! Dieu lui-même, au jugement dernier, s'étonnera
+de tout ce qui a bouillonné dans ce coeur! répliqua le capitaine
+en se frappant la poitrine.
+
+-- Hum, c'est beaucoup dire.
+
+-- Madame, je me sers peut-être d'expressions trop vives...
+
+-- Ne vous inquiétez pas, je saurai vous arrêter moi-même quand il
+le faudra.
+
+-- Puis-je vous soumettre encore une question, madame?
+
+-- Voyons?
+
+-- Peut-on mourir par le seul fait de la noblesse de son âme?
+
+-- Je n'en sais rien, je ne me suis jamais posé cette question.
+
+-- Vous n'en savez rien! Vous ne vous êtes jamais posé cette
+question! cria Lébiadkine avec une douloureuse ironie; -- eh bien,
+puisqu'il en est ainsi, puisqu'il en est ainsi, --
+
+_Tais-toi, coeur sans espoir!_
+
+Et il s'allongea un violent coup de poing dans la poitrine.
+
+Ensuite il commença à se promener dans la chambre. Le trait
+caractéristique de ces gens-là est une complète impuissance à
+refouler en soi leurs désirs: ceux-ci à peine conçus tendent
+irrésistiblement à se manifester, et souvent au mépris de toutes
+les convenances. Hors de son milieu, un monsieur de ce genre
+commencera d'ordinaire par se sentir gêné, mais, pour peu que vous
+lui lâchiez la bride, il deviendra tout de suite insolent. Le
+capitaine fort échauffé allait çà et là en gesticulant, il
+n'écoutait pas ce qu'on lui disait, et parlait avec une telle
+rapidité que parfois il bredouillait; alors, sans achever sa
+phrase, il en commençait une autre. À la vérité, il était peut-
+être en partie sous l'influence d'une sorte d'ivresse: dans le
+salon se trouvait Élisabeth Nikolaïevna qu'il ne regardait pas,
+mais dont la présence devait suffire pour lui tourner la tête. Du
+reste, ce n'est là qu'une supposition de ma part. Sans doute
+Barbara Pétrovna avait ses raisons pour triompher de son dégoût et
+consentir à entendre un pareil homme. Prascovie Ivanovna était
+toute tremblante, bien que, à vrai dire, elle ne parût pas savoir
+au juste de quoi il s'agissait. Stépan Trophimovitch tremblait
+aussi, mais lui c'était, au contraire, parce qu'il croyait trop
+bien comprendre. Maurice Nikolaïévitch semblait être là comme un
+ange tutélaire; Lisa était pâle, et ses yeux grands ouverts ne
+pouvaient se détacher de l'étrange capitaine. Chatoff avait
+toujours la même attitude; mais, chose plus surprenante que tout
+le reste, la gaieté de Marie Timoféievna avait fait place à la
+tristesse; le coude droit appuyé sur la table, la folle, pendant
+que son frère pérorait, ne cessait de le considérer d'un air
+chagrin. Seule, Daria Pavlovna me parut calme.
+
+À la fin, Barbara Pétrovna se fâcha:
+
+-- Toutes ces allégories ne signifient rien, vous n'avez pas
+répondu à ma question: «Pourquoi?» J'attends impatiemment une
+réponse.
+
+-- Je n'ai pas répondu au «pourquoi?» Vous attendez une réponse au
+«pourquoi?» reprit le capitaine avec un clignement d'yeux; -- ce
+petit mot «pourquoi?» est répandu dans tout l'univers depuis la
+naissance du monde, madame; à chaque instant toute la nature crie
+à son créateur «pourquoi?» et voilà sept mille ans qu'elle attend
+en vain une réponse. Se peut-il que le capitaine Lébiadkine seul
+réponde à cette question et que sa réponse soit juste, madame?
+
+-- Tout cela est absurde et ne rime à rien! répliqua Barbara
+Pétrovna irritée, -- ce sont des allégories; de plus, vous parlez
+trop pompeusement, monsieur, ce que je considère comme une
+impertinence.
+
+-- Madame, poursuivit le capitaine sans l'écouter, -- je
+désirerais peut-être m'appeler Ernest, et pourtant je suis
+condamné à porter le vulgaire nom d'Ignace, -- pourquoi cela,
+selon vous? Je voudrais pouvoir m'intituler prince de Montbar, et
+je ne suis que Lébiadkine tout court, -- pourquoi cela? Je suis
+poète, madame, poète dans l'âme, je pourrais recevoir mille
+roubles d'un éditeur, et cependant je suis forcé de vivre dans un
+taudis, pourquoi? pourquoi? Madame, à mon avis, la Russie est un
+jeu de la nature, rien de plus!
+
+-- Décidément vous ne pouvez rien dire de plus précis?
+
+-- Je puis vous réciter une poésie, le _Cancrelas, _madame!
+
+-- Quoi?
+
+-- Madame, je ne suis pas encore fou! Je le deviendrai
+certainement, mais je ne le suis pas encore! Madame, un de mes
+amis, un homme très noble, a écrit une fable de Kryloff, intitulée
+le _Cancrelas_, puis-je vous en donner connaissance?
+
+-- Vous voulez réciter une fable de Kryloff?
+
+-- Non, ce n'est pas une fable de Kryloff que je veux réciter,
+mais une fable de moi, de ma composition. Croyez-le bien, madame,
+je ne suis ni assez inculte, ni assez abruti pour ne pas
+comprendre que la Russie possède dans Kryloff un grand fabuliste à
+qui le ministre de l'instruction publique a érigé un monument dans
+le Jardin d'Été. Tenez, madame, vous demandez: «pourquoi?» La
+réponse est au fond de cette fable, en lettres de feu!
+
+-- Récitez votre fable!
+
+_Il existait sur la terre_
+_Un modeste cancrelas;_
+_Un jour le pauvret, hélas!_
+_Se laissa choir dans un verre_
+_Or, ce verre était rempli_
+_D'un aliment pour les mouches..._
+
+-- Seigneur, qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Barbara Pétrovna.
+
+-- En été, quand on veut prendre des mouches, on met dans un verre
+un aliment dont elles sont friandes, se hâta d'expliquer le
+capitaine avec la mauvaise humeur d'un auteur troublé dans sa
+lecture, -- n'importe quel imbécile comprendra, n'interrompez pas,
+n'interrompez pas, vous verrez, vous verrez...
+
+_À cette vue, un grand cri,_
+_S'adressant à Jupiter,_
+_Sort aussitôt de leurs bouches_
+_«Ne peux-tu donc pas ôter_
+_«Ces intrus de votre verre?»_
+_Arrive un vieillard sévère,_
+_Le très noble Nikifor._
+
+-- Je n'ai pas encore fini, mais cela ne fait rien, je vais vous
+raconter le reste en prose: Nikifor prend le verre, et, sans
+s'inquiéter des cris, jette les mouches, le cancrelas et tout le
+tremblement dans le bac aux ordures, ce qu'il aurait fallu faire
+depuis longtemps. Mais remarquez, remarquez, madame, que le
+cancrelas ne murmure pas! Voilà la réponse à votre question,
+ajouta le capitaine en élevant la voix avec un accent de triomphe:
+«le cancrelas ne murmure pas!» -- Quant à Nikifor, il représente
+la nature, acheva-t-il rapidement, et, enchanté de lui-même, il
+reprit sa promenade dans la chambre.
+
+-- Permettez-moi de vous demander, dit Barbara Pétrovna outrée de
+colère, -- comment vous avez osé accuser une personne appartenant
+à ma maison d'avoir détourné une partie de l'argent à vous envoyé
+par Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Calomnie! vociféra Lébiadkine avec un geste tragique.
+
+-- Non, ce n'est pas une calomnie.
+
+-- Madame, dans certaines circonstances on se résigne à subir un
+déshonneur domestique, plutôt que de proclamer hautement la
+vérité. Lébiadkine se taira, madame!
+
+Sentant sa position très forte, il était comme grisé par la
+conscience de ses avantages sur son interlocutrice; il éprouvait
+un besoin de blesser, de salir, de montrer sa puissance.
+
+-- Sonnez, s'il vous plait, Stépan Trophimovitch, dit Barbara
+Pétrovna.
+
+-- Lébiadkine n'est pas un niais, madame! continua le capitaine en
+clignant de l'oeil avec un vilain sourire, -- c'est un malin, mais
+chez lui aussi un vestibule est ouvert aux passions! Et ce
+vestibule, c'est la vieille bouteille du hussard, chantée par
+Denis Davydoff. Voilà, quand il est dans ce vestibule, madame, il
+lui arrive d'envoyer une lettre en vers, lettre très noble, mais
+qu'il voudrait ensuite n'avoir pas écrite; oui, il donnerait, pour
+la ravoir, les larmes de toute sa vie, car le sentiment du beau y
+est blessé. Malheureusement, lorsque l'oiseau a pris son vol, on
+ne peut pas le saisir par la queue! Eh bien, dans ce vestibule,
+madame, sous le coup de la généreuse indignation éveillée en lui
+par les affronts dont il est abreuvé, Lébiadkine a pu aussi
+s'exprimer en termes inconsidérés sur le compte d'une noble
+demoiselle, et ses calomniateurs en ont profité. Mais Lébiadkine
+est rusé, madame! En vain un loup sinistre l'obsède
+continuellement et ne cesse de lui verser à boire, espérant le
+faire parler: Lébiadkine se tait, et, au fond de la bouteille, ce
+qui chaque fois se rencontre au lieu du mot attendu, c'est -- la
+ruse de Lébiadkine! Mais assez, oh! assez! Madame, votre
+somptueuse habitation pourrait appartenir au plus noble des êtres,
+mais le cancrelas ne murmure pas! Remarquez donc, remarquez enfin
+qu'il ne murmure pas, et reconnaissez sa grandeur d'âme!
+
+En bas, dans la loge du concierge, se fit entendre un coup de
+sonnette, et presque au même instant se montra Alexis Égoritch que
+Stépan Trophimovitch avait sonné tout à l'heure. Le vieux
+domestique aux allures si correctes était en proie à une agitation
+extraordinaire.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch vient d'arriver, et il sera ici dans un
+moment, déclara-t-il en réponse au regard interrogateur de sa
+maîtresse.
+
+Je me rappelle très bien comment Barbara Pétrovna accueillit cette
+nouvelle: d'abord elle pâlit, mais soudain ses yeux étincelèrent.
+Elle se redressa sur son fauteuil, et son visage prit une
+expression d'énergie qui frappa tout le monde. Outre que l'arrivée
+de Nicolas Vsévolodovitch était complètement imprévue, puisqu'on
+ne l'attendait pas avant un mois, cet événement, dans les
+conjonctures présentes, semblait un véritable coup de la fatalité.
+Le capitaine lui-même s'arrêta, comme pétrifié, au milieu de la
+chambre, et resta bouche béante, regardant la porte d'un air
+extrêmement bête.
+
+Dans la pièce voisine retentirent des pas légers et rapides, puis
+quelqu'un fit brusquement irruption dans le salon, mais ce n'était
+pas Nicolas Vsévolodovitch.
+
+V
+
+Je demande la permission de décrire en quelques mots ce visiteur
+inattendu. C'était un jeune homme de vingt-sept ans environ, d'une
+taille un peu au-dessus de la moyenne, aux cheveux blonds,
+clairsemés et assez longs, avec un soupçon de moustaches et de
+barbiche. Il était vêtu proprement et même à la mode, mais sans
+recherche. À première vue, il paraissait voûté et lent dans ses
+mouvements, quoiqu'il ne fût ni l'un ni l'autre. Il avait aussi un
+faux air d'excentrique; pourtant, quand on le connut chez nous, on
+fut unanime à trouver ses manières très convenables et son langage
+des plus sérieux.
+
+Personne ne le disait laid, mais sa figure ne plaisait à personne.
+Sa tête était allongée vers la nuque et comme aplatie sur les
+côtés, disposition qui prêtait à son visage quelque chose
+d'anguleux. Il avait le front haut et étroit, l'oeil perçant, le
+nez petit et pointu, les lèvres longues et minces. Avec le pli sec
+qui se remarquait sur ses joues et autour de ses pommettes, il
+donnait l'impression d'un convalescent à peine remis d'une maladie
+grave, mais ce n'était qu'une apparence: en réalité, il se portait
+à merveille et n'avait même jamais été malade.
+
+Sans être pressé, il marchait précipitamment. Il semblait que rien
+ne pût le troubler. Dans quelques circonstances, dans quelque
+société qu'il se trouvât, il conservait une assurance
+imperturbable. À son insu, il possédait une dose énorme de
+présomption.
+
+Extraordinairement disert, il parlait avec une volubilité qui ne
+nuisait, d'ailleurs, ni à la netteté, ni à la distinction de son
+débit. Sa parole abondante était en même temps d'une clarté, d'une
+précision et d'une justesse remarquables. D'abord on l'écoutait
+avec plaisir, mais ensuite cette élocution facile et toujours
+prête éveillait des idées désagréables dans l'esprit de
+l'auditeur: on se demandait quelle conformation étrange devait
+avoir la langue d'un monsieur si loquace.
+
+Dès son entrée dans le salon, ce jeune homme donna cours à sa
+faconde, je crois même qu'il entra en continuant un _speech_
+commencé dans la pièce voisine. En un clin d'oeil il fut devant
+Barbara Pétrovna et se mit à dégoiser:
+
+-- Figurez-vous, Barbara Pétrovna, j'entre croyant le trouver ici
+depuis un quart-d'heure déjà; il y a une heure et demie qu'il est
+arrivé, nous avons été ensemble chez Kiriloff; voilà une demi-
+heure qu'il l'a quitté pour venir directement ici où il m'avait
+donné rendez-vous dans un quart d'heure...
+
+-- Mais qui? demanda Barbara Pétrovna, -- qui vous a donné rendez-
+vous ici?
+
+-- Eh bien, Nicolas Vsévolodovitch! se peut-il que vous ignoriez
+encore son arrivée? Son bagage, du moins, doit être ici depuis
+longtemps, comment donc ne vous a-t-on rien dit? Alors, je suis le
+premier à vous donner cette nouvelle. On pourrait l'envoyer
+chercher, mais, du reste, il va venir lui-même tout à l'heure, il
+viendra à coup sûr, et, autant que j'en puis juger, le moment sera
+des mieux choisis, ajouta le visiteur, tandis que ses yeux
+parcouraient la chambre et s'arrêtaient avec une attention
+particulière sur le capitaine.
+
+-- Ah! Élisabeth Nikolaïevna, que je suis aise de vous rencontrer
+dès mon premier pas! Enchanté de vous serrer la main! Et il
+s'élança vers Lisa pour saisir la main que la jeune fille lui
+tendait avec un gai sourire. -- À ce qu'il me semble, la très
+honorée Prascovie Ivanovna n'a pas oublié non plus son
+«professeur», et même elle n'est pas fâchée contre lui, comme elle
+l'était toujours en Suisse. Mais ici comment vont vos jambes,
+Prascovie Ivanovna? Les médecins suisses ont-ils eu raison de vous
+ordonner l'air natal?... Comment? Des épithèmes liquides? Ce doit
+être fort bon. Mais combien j'ai regretté, Barbara Pétrovna,
+poursuivit-il en s'adressant de nouveau à la maîtresse de la
+maison, -- combien j'ai regretté de n'avoir pu me rencontrer avec
+vous à l'étranger pour vous offrir personnellement l'hommage de
+mon respect! De plus, j'avais tant de choses à vous communiquer...
+J'ai bien écrit à mon vieux, mais sans doute, selon son habitude,
+il...
+
+-- Pétroucha! s'écria Stépan Trophimovitch qui, sortant soudain de
+sa stupeur, frappa ses mains l'une contre l'autre et courut à son
+fils. -- Pierre, mon enfant, je ne te reconnaissais pas!
+
+Il le serrait dans ses bras, et des larmes coulaient de ses yeux.
+
+-- Allons, ne fais pas de sottises, ces gestes sont inutiles;
+allons, assez, assez, je te prie, murmurait Pétroucha en cherchant
+à se dégager.
+
+-- Toujours, toujours j'ai été coupable envers toi!
+
+-- Allons, assez; nous parlerons de cela plus tard. Je m'en
+doutais, que tu ferais des enfantillages. Allons, sois un peu plus
+raisonnable, je te prie.
+
+-- Mais je ne t'ai pas vu depuis dix ans!
+
+-- C'est une raison pour être moins démonstratif...
+
+-- Mon enfant!
+
+-- Eh bien, je crois à ton affection, j'y crois, mais ôte tes
+mains. Tu vois bien que tu gênes les autres... Ah! voilà Nicolas
+Vsévolodovitch; tâche donc de te tenir tranquille à la fin, je te
+prie!
+
+Nicolas Vsévolodovitch venait, en effet, d'arriver; il entra sans
+bruit, et, avant de pénétrer dans la chambre, promena un regard
+tranquille sur toute la société.
+
+Comme quatre ans auparavant, lors de ma première rencontre avec
+lui, en ce moment encore son aspect me frappa. Certes, je ne
+l'avais pas oublié, mais il y a, je crois, des physionomies qui, à
+chaque apparition nouvelle, offrent toujours, si l'on peut ainsi
+parler, quelque chose d'inédit, quelque chose que vous n'avez pas
+encore remarqué en elles, les eussiez-vous déjà vues cent fois. En
+apparence, Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas changé depuis quatre
+ans: son extérieur était aussi distingué, sa démarche aussi
+imposante qu'à cette époque; il semblait même être resté presque
+aussi jeune. Je retrouvai dans son léger sourire la même
+affabilité de commande, dans son regard la même expression sévère,
+pensive et distraite qu'au temps où il m'était apparu pour la
+première fois. Mais un détail me surprit. Jadis, quoiqu'on le
+considérât déjà comme un bel homme, son visage en effet «avait
+l'air d'un masque», ainsi que le faisaient observer certaines
+mauvaises langues féminines. À présent, autant que j'en pouvais
+juger, on ne pouvait plus dire cela, et Nicolas Vsévolodovitch
+avait acquis, à mon sens, une beauté qui défiait tout critique.
+Était-ce parce qu'il était un peu plus pâle qu'autrefois et
+semblait légèrement maigri? Ou parce qu'une pensée nouvelle
+mettait maintenant une flamme dans ses yeux?
+
+Barbara Pétrovna n'alla pas au-devant de lui, elle se redressa sur
+son fauteuil, et, arrêtant son fils d'un geste impérieux, lui
+cria:
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch, attends une minute!
+
+Pour expliquer la terrible question qui suivit tout à coup ce
+geste et cette parole, -- question dont l'audace me stupéfia même
+chez une femme comme Barbara Pétrovna, je prie le lecteur de se
+rappeler que, dans certains cas extraordinaires, cette dame,
+nonobstant sa force d'âme, son jugement et son tact pratique,
+s'abandonnait sans réserve à toute l'impétuosité de son caractère.
+Peut-être le moment était-il pour elle un de ceux où se concentre
+brusquement comme en un foyer le fond de toute sa vie, -- passée,
+présente et future.
+
+Je signalerai aussi la lettre anonyme qu'elle avait reçue et dont
+elle avait parlé tout à l'heure en termes si irrités à Prascovie
+Ivanovna, mais sans en citer le passage principal. Dans cette
+lettre se trouvait peut-être l'explication de la hardiesse avec
+laquelle la mère interpella soudain son fils.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch, répéta-t-elle en détachant chaque
+syllabe d'une voix forte où perçait un menaçant défi, -- avant de
+quitter votre place, dites-moi, je vous prie: est-il vrai que
+cette pauvre créature, cette boiteuse... tenez, regardez-là! Est-
+il vrai qu'elle soit... votre femme légitime?
+
+Je me rappelle très bien ce moment: le jeune homme ne sourcilla
+pas; il regarda fixement sa mère, et pas un muscle de son visage
+ne tressaillit. À la fin, une sorte de sourire indulgent lui vint
+aux lèvres; sans répondre un mot, il s'approcha doucement de
+Barbara Pétrovna, lui prit la main et la baisa avec respect. Dans
+cette circonstance même la générale subissait à un tel point
+l'ascendant de son fils qu'elle n'osa pas lui refuser sa main.
+Elle se borna à attacher ses yeux sur Nicolas Vsévolodovitch,
+mettant dans ce regard l'interrogation la plus pressante.
+
+Mais il resta silencieux. Après avoir baisé la main de sa mère, il
+examina de nouveau les personnes qui l'entouraient, puis, sans se
+hâter, alla droit à Marie Timoféievna. Il est des minutes dans la
+vie des gens où leur physionomie est fort difficile à décrire. Par
+exemple, je me souviens qu'à l'approche de Nicolas Vsévolodovitch,
+Marie Timoféievna, saisie de frayeur, se leva et joignit les mains
+comme pour le supplier; mais en même temps, je me le rappelle
+aussi, dans son regard brillait une joie insensée qui altérait
+presque ses traits, une de ces joies immenses que l'homme est
+souvent incapable de supporter... Je ne me charge pas d'expliquer
+cette coexistence de sentiments contraires, toujours est-il que,
+me trouvant alors à peu de distance de mademoiselle Lébiadkine, je
+m'avançai vivement vers elle: je croyais qu'elle allait
+s'évanouir.
+
+-- Votre place n'est pas ici, -- lui dit Nicolas Vsévolodovitch
+d'une voix caressante et mélodique, tandis que ses yeux avaient
+une expression extraordinaire de tendresse. Il était debout devant
+elle, dans l'attitude la plus respectueuse, lui parlant comme on
+parle à la femme que l'on considère le plus. Marie Timoféievna
+haletante balbutia sourdement quelques mots entrecoupés:
+
+-- Est-ce que je puis... tout maintenant... me mettre à genoux
+devant vous?
+
+-- Non, vous ne le pouvez pas, répondit-il avec un beau sourire
+qui fit rayonner le visage de la malheureuse; puis, du ton grave
+et doux qu'on prend pour faire entendre raison à un enfant, il
+ajouta:
+
+-- Songez que vous êtes une jeune fille et que, tout en étant
+votre ami le plus dévoué, je ne suis cependant qu'un étranger pour
+vous: je ne suis ni un mari, ni un père, ni un fiancé. Donnez-moi
+votre bras et allons-nous en; je vais vous mettre en voiture, et,
+si vous le permettez, je vous ramènerai moi-même chez vous.
+
+Marie Timoféievna l'écouta jusqu'au bout et inclina la tête d'un
+air pensif.
+
+-- Allons-nous en, dit-elle avec un soupir, et elle lui donna son
+bras.
+
+Mais alors il arriva un petit malheur à la pauvre femme. Au moment
+où elle se retournait, un faux mouvement de sa jambe boiteuse lui
+fit perdre l'équilibre, et elle serait tombée par terre si un
+fauteuil ne se fût trouvé là pour l'arrêter dans sa chute. Nicolas
+Vsévolodovitch la saisit aussitôt et la soutint solidement contre
+son bras. Cette mésaventure affligea vivement Marie Timoféievna;
+confuse, rouge de honte, elle se retira en silence et les yeux
+baissés, accompagnée de son cavalier qui la conduisait avec des
+précautions infinies. Lorsqu'ils se dirigèrent vers la porte, je
+vis Lisa se lever brusquement. Elle les suivit du regard jusqu'à
+ce qu'ils eussent disparu, puis elle se rassit sans mot dire, mais
+un mouvement convulsif agitait son visage comme si elle avait
+touché un reptile. Durant toute cette scène entre Nicolas
+Vsévolodovitch et Marie Timoféievna, la stupéfaction nous avait
+tous rendus muets; on aurait entendu une mouche voler dans la
+chambre; mais à peine furent-ils sortis que s'engagea une
+conversation fort animée.
+
+VI
+
+Du reste, on proférait des cris plutôt que des paroles suivies, et
+les propos échangés étaient si incohérents qu'il m'est impossible
+d'en donner un compte rendu. Stépan Trophimovitch lâcha une
+exclamation en français et frappa ses mains l'une contre l'autre,
+mais Barbara Pétrovna ne fit pas la moindre attention à lui.
+Maurice Nikolaïévitch lui-même murmura précipitamment quelques
+mots. Le plus échauffé de tous était Pierre Stépanovitch; à grand
+renfort de gestes, il s'efforçait de persuader quelque chose à
+Barbara Pétrovna, mais je fus longtemps sans pouvoir comprendre ce
+qu'il lui disait. Il s'adressait aussi à Prascovie Ivanovna et à
+Élisabeth Nikolaïevna, une fois même il cria je ne sais quoi à son
+père. Bref, il s'agitait extrêmement. Barbara Pétrovna, toute
+rouge, quitta brusquement sa place: «As-tu entendu, as-tu entendu
+ce qu'il lui a dit ici tout à l'heure?» cria-t-elle à Prascovie
+Ivanovna. Celle-ci, pour toute réponse, remua le bras en
+grommelant quelques paroles inintelligibles. La pauvre femme avait
+bien du souci: à chaque instant elle tournait la tête vers Lisa
+qu'elle regardait d'un air inquiet, mais elle n'osait pas se
+lever, avant que sa fille eût donné le signal du départ. Pendant
+ce temps, le capitaine, je m'en aperçus, essaya d'esquiver. Depuis
+l'apparition de Nicolas Vsévolodovitch, il était en proie à une
+frayeur incontestable, mais Pierre Stépanovitch le saisit par le
+bras et lui coupa la retraite.
+
+-- C'est nécessaire, il le faut, -- ne cessait de dire le jeune
+homme debout devant le fauteuil sur lequel Barbara Pétrovna
+s'était rassise; elle l'écoutait avidement; il avait réussi à
+captiver toute l'attention de son interlocutrice.
+
+-- C'est nécessaire. Vous voyez vous-même, Barbara Pétrovna, qu'il
+y a ici un malentendu et que l'affaire paraît fort étrange,
+pourtant elle est claire comme une chandelle et simple comme le
+doigt. Je comprends très bien que personne ne m'a chargé de
+parler, et que j'ai l'air passablement ridicule quand je me mets
+ainsi en avant. Mais d'abord Nicolas Vsévolodovitch lui-même
+n'attache aucune importance à la chose, et enfin il y a des cas où
+l'intéressé se résout malaisément à donner une explication
+personnelle, il est plus facile à un tiers de raconter certaines
+particularités délicates. Croyez-le bien, Barbara Pétrovna,
+Nicolas Vsévolodovitch n'a aucun tort, quoiqu'il n'ait pas répondu
+à la question que vous lui avez adressée tout à l'heure. J'étais à
+Pétersbourg quand l'affaire s'est passée, il n'y a pas là de quoi
+fouetter un chat. Bien plus, toute cette aventure ne peut que
+faire honneur à Nicolas Vsévolodovitch, s'il faut absolument
+employer un terme aussi vague que le mot «honneur»...
+
+-- Vous voulez dire que vous avez été témoin du fait qui a donné
+naissance à ce... malentendu? demanda Barbara Pétrovna.
+
+-- J'en ai été témoin et j'y ai pris part, se hâta de répondre
+Pierre Stépanovitch.
+
+-- Si vous me donnez votre parole que cela ne blessera pas Nicolas
+Vsévolodovitch dans la délicatesse de ses sentiments pour moi à
+qui il ne cache rien... et si, en outre, vous êtes convaincu que
+par là vous lui ferez même plaisir...
+
+-- Certainement, et c'est pour cela que je tiens à parler. Je suis
+sûr que lui-même m'en prierait.
+
+Ce monsieur tombé du ciel qui, de but en blanc, manifestait un si
+vif désir de raconter les affaires d'autrui, pouvait paraître
+assez étrange; en tout cas, sa manière d'agir choquait les usages
+reçus. Mais il avait touché un endroit fort sensible, et Barbara
+Pétrovna était comme prise à l'hameçon. Je ne connaissais pas
+encore bien le caractère de cet homme, à plus forte raison
+ignorais-je ses desseins.
+
+-- On vous écoute, dit d'un ton plein de réserve Barbara Pétrovna
+qui s'en voulait un peu de sa condescendance.
+
+-- L'histoire n'est pas longue; si vous voulez, ce n'est même pas,
+à proprement parler, une anecdote, commença Pierre Stépanovitch. -
+- Du reste, un romancier désoeuvré pourrait en tirer un roman.
+C'est une petite affaire assez intéressante, Prascovie Ivanovna,
+et je suis sûr qu'Élisabeth Nikolaïevna en écoutera le récit avec
+curiosité, parce qu'il s'y trouve plus d'un détail, je ne dis pas
+bizarre, mais très bizarre. Il y a cinq ans, à Pétersbourg,
+Nicolas Vsévolodovitch a connu ce monsieur, -- tenez, ce même
+M. Lébiadkine qui est là bouche béante et qui tout à l'heure
+paraissait désireux de nous fausser compagnie. Excusez-moi,
+Barbara Pétrovna. Du reste, je ne vous conseille pas de lever le
+pied, monsieur l'ex-employé aux subsistances (vous voyez que je me
+rappelle qui vous êtes). Nicolas Vsévolodovitch et moi savons trop
+bien les agissements auxquels vous vous êtes livré ici, n'oubliez
+pas que vous devrez en rendre compte. Encore une fois, je vous
+demande pardon Barbara Pétrovna. Nicolas Vsévolodovitch appelait
+alors ce monsieur son Falstaff: ce nom doit servir à désigner un
+personnage burlesque dont tout le monde se moque et qui se laisse
+tourner en ridicule, pourvu qu'on lui donne de l'argent. Nicolas
+Vsévolodovitch menait dans ce temps-là à Pétersbourg une vie
+«ironique», si l'on peut ainsi parler, -- je ne trouve pas d'autre
+terme pour la définir; il ne faisait rien et se moquait de tout.
+Ce que je dis ne s'applique pas qu'au passé, Barbara Pétrovna. Ce
+Lébiadkine avait une soeur, -- c'est cette même personne qui tout
+à l'heure était assise là. Le frère et la soeur, n'ayant ni feu ni
+lieu, logeaient un peu partout. Le premier, toujours vêtu de son
+ancien uniforme, errait sous les arcades de Gostinoï Dvor,
+demandait l'aumône aux passants qui avaient l'air plus ou moins
+cossu, et buvait l'argent recueilli de la sorte. La seconde se
+nourrissait comme l'oiseau du ciel; elle rendait quelques services
+dans les garnis où l'on consentait à la recevoir. Je ne raconterai
+pas en détail l'existence que, par originalité, Nicolas
+Vsévolodovitch menait alors dans les bas-fonds pétersbourgeois. Je
+parle seulement d'alors, Barbara Pétrovna; quant au mot
+«originalité», c'est une expression que je lui emprunte à lui-
+même. Il n'a pas grand'chose de caché pour moi. Mademoiselle
+Lébiadkine qui, pendant un temps, eut trop souvent l'occasion de
+rencontrer Nicolas Vsévolodovitch, fut frappée de son extérieur.
+C'était, pour cette pauvre fille, comme un diamant tombé dans le
+fond vaseux de son existence. L'analyse des sentiments n'est pas
+mon fait; aussi laisserai-je cela de côté; quoi qu'il en soit, de
+vilaines petites gens en firent aussitôt des gorges chaudes, ce
+qui affligea vivement mademoiselle Lébiadkine. En général, on
+avait l'habitude de se moquer d'elle, mais auparavant elle ne le
+remarquait pas. À cette époque, elle avait déjà le cerveau
+détraqué, bien que ce ne fût pas encore comme maintenant. Il y a
+lieu de supposer que, dans son enfance, elle a reçu quelque
+éducation grâce à une bienfaitrice. Nicolas Vsévolodovitch ne
+faisait jamais la moindre attention à elle; la plupart du temps,
+il jouait aux cartes avec des employés, à quatre kopeks la partie.
+Mais un jour qu'on l'avait chagrinée, il saisit au collet un de
+ces individus, et, sans lui demander d'explication, le jeta par la
+fenêtre d'un deuxième étage. Il ne faut nullement voir là
+l'indignation d'une âme chevaleresque prenant parti pour
+l'innocence opprimée: l'exécution de l'insolent s'accomplit au
+milieu d'un rire général, et celui qui rit le plus fut Nicolas
+Vsévolodovitch lui-même; l'affaire n'ayant eu aucune suite
+fâcheuse, on se réconcilia et l'on se mit à boire du punch. Mais
+l'innocence opprimée n'oublia pas la chose. Naturellement, il en
+résulta chez elle un ébranlement définitif des facultés mentales.
+Je le répète, je ne suis pas fort sur l'analyse des sentiments;
+tout ce que je puis dire, c'est que le rêve tient ici la plus
+grande place. Et, comme s'il l'eût fait exprès, Nicolas
+Vsévolodovitch contribua encore par sa manière d'être à exciter
+cette imagination malade: au lieu de rire, il commença dès lors à
+témoigner une considération toute particulière à mademoiselle
+Lébiadkine. Kiriloff était alors à Pétersbourg (c'est un
+excentrique numéro un, Barbara Pétrovna; vous le verrez peut-être
+quelque jour, il est maintenant ici); eh bien, ce Kiriloff, qui,
+d'ordinaire, n'ouvre pas la bouche, se fâcha soudain, et, je m'en
+souviens, fit observer à Nicolas Vsévolodovitch qu'en traitant
+cette dame comme une marquise, il portait le dernier coup à sa
+raison. J'ajoute que Nicolas Vsévolodovitch avait une certaine
+estime pour ce Kiriloff. Imaginez-vous ce qu'il lui a répondu:
+«Vous supposez, monsieur Kiriloff, que je me moque d'elle;
+détrompez-vous, je la respecte en effet, parce qu'elle vaut mieux
+que nous tous.» Et si vous saviez de quel ton sérieux cette
+réponse a été faite! Pourtant, durant ces deux ou trois mois, il
+n'adressa jamais la parole à mademoiselle Lébiadkine que pour lui
+dire _bonjour_ et _adieu_. Moi qui étais là, je me rappelle très
+bien qu'elle en vint à le considérer comme un amoureux qui n'osait
+pas l'»enlever», uniquement parce qu'il avait beaucoup d'ennemis
+et qu'il rencontrait des obstacles dans sa famille. Ce que l'on
+riait! Enfin, lorsque Nicolas Vsévolodovitch dut se rendre ici, il
+voulut, avant son départ, assurer le sort de cette malheureuse et
+lui fit une pension annuelle assez importante: trois cents
+roubles, si pas plus. Bref, mettons que tout cela n'ait été de sa
+part qu'un caprice, un amusement d'homme blasé, ou même, comme le
+disait Kiriloff, une étude d'un genre bizarre entreprise par un
+désoeuvré pour savoir jusqu'où l'on peut mener une femme folle et
+impotente. Soit, tout cela est possible, mais, au bout du compte,
+en quoi un homme est-il responsable des fantaisies d'une toquée,
+surtout, notez-le bien, quand il a tout au plus échangé deux
+phrases avec elle? Il est des choses, Barbara Pétrovna, dont on ne
+peut parler sensément, et c'est même une sottise de les mettre sur
+le tapis. Enfin l'on peut voir là de l'originalité, si l'on veut,
+mais on n'y peut voir que cela, et pourtant on a bâti là-dessus
+une histoire... Je ne suis pas sans connaître un peu, Barbara
+Pétrovna, ce qui se passe ici.
+
+Le narrateur s'interrompit brusquement et se tourna vers
+Lébiadkine, mais, au moment où il allait interpeller le capitaine,
+Barbara Pétrovna l'arrêta; ce qu'elle venait d'entendre l'avait
+fort exaltée.
+
+-- Vous avez fini? demanda-t-elle.
+
+-- Pas encore; pour compléter mon récit, il me faudrait, si vous
+le permettiez, adresser quelques questions à ce monsieur... Vous
+verrez tout de suite de quoi il s'agit, Barbara Pétrovna.
+
+-- Assez, plus tard, reposez-vous une minute, je vous prie. Oh!
+que j'ai bien fait de vous laisser parler!
+
+-- Eh bien! Barbara Pétrovna, reprit Pierre Stépanovitch, -- est-
+ce que Nicolas Vsévolodovitch pourrait lui-même vous expliquer
+tout cela tantôt, en réponse à votre question, -- peut-être trop
+catégorique?
+
+-- Oh! oui, elle l'était trop!
+
+-- Et n'avais-je pas raison de vous dire que, dans certains cas,
+un tiers peut fournir des explications beaucoup plus facilement
+que l'intéressé lui-même?
+
+-- Oui, oui... Mais vous vous êtes trompé sur un point, et je vois
+avec peine que vous persistez dans votre erreur.
+
+-- Vraiment! En quoi me suis-je trompé?
+
+-- Voyez-vous... Mais si vous vous asseyiez, Pierre
+Stépanovitch...
+
+--Oh! comme il vous plaira, le fait est que je suis fatigué, je
+vous remercie.
+
+Il prit aussitôt un fauteuil et le plaça de façon à se trouver
+entre Barbara Pétrovna d'un côté et Prascovie Ivanovna de l'autre.
+Dans cette position il faisait face à M. Lébiadkine, qu'il ne
+quittait pas des yeux une minute.
+
+-- Vous vous trompez en appelant cela «originalité»...
+
+-- Oh! si ce n'est que cela...
+
+-- Non, non, non, attendez, interrompit Barbara Pétrovna dont
+l'enthousiasme éprouvait évidemment le besoin de s'épancher dans
+un long discours. À peine Pierre Stépanovitch s'en fut-il aperçu
+qu'il devint tout attention.
+
+-- Non, il y avait là quelque chose de plus que de l'originalité,
+j'oserai dire quelque chose de sacré! Mon fils est un homme fier,
+dont l'orgueil a été prématurément blessé, et qui en est venu à
+mener cette vie si justement qualifiée par vous d'ironique; -- en
+un mot, c'est un prince Harry, comme l'appelait alors Stépan
+Trophimovitch; cette comparaison serait tout à fait exacte, s'il
+ne ressemblait plus encore à Hamlet, du moins à mon avis.
+
+-- Et vous avez raison, observa avec sentiment Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Je vous remercie, Stépan Trophimovitch, je vous remercie
+surtout d'avoir toujours eu foi en Nicolas, d'avoir toujours cru à
+l'élévation de son âme et à la grandeur de sa mission. Cette foi,
+vous l'avez même soutenue en moi aux heures de doute et de
+découragement.
+
+-- Chère, chère... commença Stépan Trophimovitch.
+
+Il fit un pas en avant, puis s'arrêta, jugeant qu'il serait
+dangereux d'interrompre.
+
+-- Et si Nicolas, poursuivit Barbara Pétrovna d'un ton un peu
+déclamatoire, -- si Nicolas avait toujours eu auprès de lui un
+Horatio tranquille, grand dans son humilité, -- autre belle
+expression de vous, Stépan Trophimovitch, -- peut-être depuis
+longtemps aurait-il échappé à ce triste «démon de l'ironie» qui a
+désolé toute son existence. (Le «démon de l'ironie» est encore un
+beau mot que je vous restitue, Stépan Trophimovitch.) Mais Nicolas
+n'a jamais eu ni Horatio, ni Ophélie. Il n'a eu que sa mère, et
+que peut faire une mère seule et dans des conditions pareilles?
+Vous savez, Pierre Stépanovitch, je comprends à merveille qu'un
+être comme Nicolas ait pu fréquenter les bas-fonds fangeux dont
+vous avez parlé. Je me représente si bien maintenant cette vie
+«ironique» (comme vous l'avez appelée avec tant de justesse),
+cette soif inextinguible de contraste, ce sombre fond de tableau,
+sur lequel il se détache comme un diamant, pour me servir encore
+de votre comparaison, Pierre Stépanovitch! Et voilà qu'il
+rencontre là une créature maltraitée par tout le monde, une
+infirme à demi-folle qui, en même temps, possède peut-être les
+sentiments les plus nobles!...
+
+-- Hum! oui, c'est possible.
+
+-- Et après cela vous vous étonnez qu'il ne se moque pas d'elle
+comme les autres! Oh! les gens! Vous ne comprenez pas qu'il la
+défende contre ses insulteurs, qu'il l'entoure de respect «comme
+une marquise» (ce Kiriloff doit avoir une profonde connaissance
+des hommes, bien qu'il n'ait pas compris Nicolas)! Si vous voulez,
+c'est justement ce contraste qui a fait le mal; si la malheureuse
+s'était trouvée dans d'autres conditions, peut-être n'en serait-
+elle pas venue à imaginer un tel rêve. Une femme, une femme seule
+peut comprendre cela, Pierre Stépanovitch, et quel dommage que
+vous... c'est-à-dire, non pas que vous ne soyez pas une femme,
+mais du moins pour cette fois, pour comprendre!
+
+-- Je vous comprends, Barbara Pétrovna, soyez tranquille.
+
+-- Dites-moi, Nicolas devait-il, vraiment pour étouffer le rêve
+dans l'organisme de l'infortunée (pourquoi Barbara Pétrovna se
+servait-elle ici du mot organisme? je me le demande), devait-il
+lui-même se moquer d'elle et la traiter comme le faisaient les
+employés? Se peut-il que vous méconnaissiez la pitié supérieure
+qui a inspiré la réponse de Nicolas à Kiriloff: «Je ne me moque
+pas d'elle.» Grande, sainte réponse!
+
+-- _Sublime!_ murmura en français Stépan Trophimovitch.
+
+-- Et remarquez qu'il est loin d'être aussi riche que vous le
+pensez; je suis riche, moi, mais lui pas, et alors il ne recevait
+presque rien de moi.
+
+-- Je comprends, je comprends tout cela, Barbara Pétrovna,
+répondit avec un peu d'impatience Pierre Stépanovitch.
+
+-- Oh! c'est mon caractère! Je me reconnais dans Nicolas. Je me
+retrouve dans cette jeunesse susceptible de fougues violentes,
+d'élans orageux... Et si un jour nous nous lions davantage
+ensemble, Pierre Stépanovitch, ce que pour mon compte je désire
+très sincèrement, surtout après les obligations que je vous ai,
+vous comprendrez peut-être alors...
+
+-- Oh! croyez bien que je le désire aussi de mon côté, s'empressa
+de dire Pierre Stépanovitch.
+
+-- Vous comprendrez alors cette cécité d'un coeur ardent et noble,
+qui lui fait brusquement choisir un homme indigne de lui sous tous
+les rapports, un homme dont il est profondément méconnu, et qui en
+toute occasion l'abreuvera de chagrin; malgré tout, on incarne
+dans un tel homme son idéal, son rêve, toutes ses espérances; on
+s'incline devant lui, on l'aime toute sa vie, sans savoir pourquoi
+-- peut-être justement parce qu'il est indigne de cet amour... Oh!
+que j'ai souffert toute ma vie, Pierre Stépanovitch!
+
+Stépan Trophimovitch, dont le visage avait pris une expression
+pénible, cherchait mon regard, mais je détournai à temps les yeux.
+
+-- ... Et dernièrement encore, dernièrement, -- oh! que j'ai des
+torts envers Nicolas!... Vous ne le croirez pas, ils m'ont
+persécutée de toutes parts, tous, tous, les ennemis, les petites
+gens et les amis; ces derniers peut-être plus que les ennemis.
+Quand j'ai reçu la première lettre anonyme, Pierre Stépanovitch,
+vous ne pourrez pas le croire, je n'ai pas eu la force de répondre
+par le mépris à cette infamie... Jamais, jamais je ne me
+pardonnerai ma lâcheté!
+
+-- J'ai déjà quelque peu entendu parler de ces lettres anonymes,
+fit avec une animation soudaine Pierre Stépanovitch, -- et je
+saurai vous en découvrir les auteurs, soyez tranquille.
+
+-- Mais vous ne pouvez vous imaginer quelles intrigues ont été
+ourdies ici! -- on a même tourmenté notre pauvre Prascovie
+Ivanovna, -- et elle, pour quel motif, je vous le demande? J'ai
+peut-être été bien coupable envers toi aujourd'hui, ma chère
+Prascovie Ivanovna, ajouta-t-elle dans un magnanime transport dont
+l'attendrissement n'excluait pas une certaine pointe d'ironie
+triomphante.
+
+-- Laissez donc, matouchka, murmura d'un ton de mauvaise humeur la
+générale Drozdoff, -- à mon sens, il faudrait en finir avec tout
+cela; on a trop parlé... Et de nouveau elle regarda timidement
+Lisa, mais celle-ci avait les yeux fixés sur Pierre Stépanovitch.
+
+-- Et cette pauvre, cette malheureuse créature, cette folle qui a
+tout perdu et n'a conservé qu'un coeur, j'ai maintenant
+l'intention de l'adopter, s'écria tout à coup Barbara Pétrovna, --
+c'est un devoir que je suis décidée à remplir saintement. À partir
+d'aujourd'hui, je la prends sous ma protection.
+
+-- Et ce sera même très bien en un certain sens, approuva
+chaleureusement Pierre Stépanovitch. -- Excusez-moi, je n'ai pas
+fini tantôt. J'en étais au chapitre de la protection. Figurez-vous
+qu'après le départ de Nicolas Vsévolodovitch (je reprends mon
+récit juste à l'endroit où je l'ai interrompu, Barbara Pétrovna),
+ce monsieur, ce même M. Lébiadkine ici présent, se crut aussitôt
+en droit de s'approprier la pension allouée à sa soeur et se
+l'appropria toute entière. Je ne sais pas exactement de quelle
+façon les choses avaient été réglées alors par Nicolas
+Vsévolodovitch, mais un an après, étant à l'étranger, il apprit ce
+qui se passait et dut prendre d'autres dispositions. Ici encore je
+ne connais pas les détails, il vous les dira lui-même, je sais
+seulement qu'on plaça l'intéressante personne dans un monastère
+éloigné; elle vivait là dans les meilleures conditions de
+confortable, mais sous une surveillance amicale, vous comprenez?
+Devinez ce que fit alors M. Lébiadkine! Il mit tout en oeuvre pour
+découvrir le lieu où était cachée sa poule aux oeufs d'or,
+autrement dit, sa soeur. C'est depuis peu seulement qu'il a
+atteint son but. S'autorisant de sa qualité de frère, il a fait
+sortir la pauvre femme du couvent et l'a amenée ici. Maintenant
+qu'ils habitent ensemble, il la laisse sans nourriture, la bat, la
+tyrannise. Il reçoit enfin de Nicolas Vsévolodovitch, par une voie
+quelconque, une somme importante, et aussitôt il s'adonne à la
+boisson; au lieu de remercier, il en vient à provoquer insolemment
+Nicolas Vsévolodovitch, à lui adresser des sommations stupides, à
+le menacer d'un procès si, désormais, le payement de la pension
+n'est pas effectué entre ses mains. Ainsi il considère comme un
+tribut le don volontaire de Nicolas Vsévolodovitch, -- pouvez-vous
+imaginer cela? Monsieur Lébiadkine, est-ce vrai, tout ce que je
+viens de dire ici?
+
+Le capitaine, qui jusqu'alors était resté silencieux et tenait ses
+yeux fixés à terre, fit soudain deux pas en avant; il était tout
+rouge.
+
+-- Pierre Stépanovitch, vous m'avez traité durement, articula-t-il
+avec effort.
+
+-- Durement? Comment cela et pourquoi? Mais permettez, nous
+parlerons plus tard de la dureté ou de la douceur, maintenant je
+vous prie seulement de répondre à cette question: _Tout _ce qu
+j'ai dit est-il vrai, oui ou non? Si vous y trouvez quelque chose
+de faux, vous pouvez immédiatement le déclarer.
+
+-- Je... vous savez vous-même, Pierre Stépanovitch... balbutia le
+capitaine, et il ne put en dire davantage.
+
+Je dois noter que Pierre Stépanovitch était assis dans un
+fauteuil, les jambes croisées l'une sur l'autre, tandis que le
+capitaine se tenait debout devant lui dans l'attitude la plus
+respectueuse.
+
+Les hésitations de M. Lébiadkine parurent déplaire vivement à son
+interlocuteur: dans l'irritation qu'éprouvait Pierre Stépanovitch,
+les muscles de son visage se contractèrent.
+
+-- Au fait, voulez-vous déclarer quelque chose? reprit-il en
+observant le capitaine d'un oeil cauteleux; -- en ce cas, parlez,
+on vous attend.
+
+-- Vous savez vous-même, Pierre Stépanovitch, que je ne puis rien
+déclarer.
+
+-- Non, je ne sais pas cela, c'est même la première nouvelle que
+j'en ai; pourquoi donc ne pouvez-vous rien déclarer?
+
+Le capitaine garda le silence et baissa les yeux.
+
+-- Permettez-moi de me retirer, Pierre Stépanovitch, dit-il
+résolument.
+
+-- Pas avant que vous n'ayez fait une réponse quelconque à ma
+première question: _Tout_ ce que j'ai dit est-il vrai?
+
+-- Oui, fit d'une voix sourde Lébiadkine, et il leva les yeux sur
+son bourreau. La sueur ruisselait de ses tempes.
+
+_-- Tout _est vrai?
+
+-- Tout est vrai.
+
+-- Ne trouvez-vous rien à ajouter, à faire observer? Si vous vous
+sentez victime d'une injustice, déclarez-le; protestez, révélez
+hautement vos griefs.
+
+-- Non, je ne trouve rien.
+
+-- Vous avez menacé dernièrement Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- C'était... c'était surtout l'effet du vin, Pierre Stépanovitch.
+(Il releva brusquement la tête.) Pierre Stépanovitch, est-il
+possible qu'on soit coupable si, parmi les hommes s'élève le cri
+de l'honneur domestique et d'une honte imméritée? vociféra-t-il,
+s'oubliant tout à coup.
+
+-- N'êtes-vous pas pris de boisson en ce moment, monsieur
+Lébiadkine? répliqua Pierre Stépanovitch en attachant sur le
+capitaine un regard sondeur.
+
+-- Non.
+
+-- Alors que signifient ces mots d'honneur domestique et de honte
+imméritée?
+
+-- Je n'ai parlé de personne, je n'ai voulu désigner personne.
+C'est de moi qu'il s'agit... balbutia le capitaine de nouveau
+intimidé.
+
+-- Vous avez été très blessé, paraît-il, des expressions dont je
+me suis servi en parlant de vous et de votre conduite? Vous êtes
+fort irascible, monsieur Lébiadkine. Mais permettez, je n'ai pas
+encore commencé à montrer votre conduite sous son vrai jour.
+Jusqu'ici j'ai réservé ce sujet d'entretien: il peut fort bien
+arriver que je l'aborde, mais je ne l'ai pas encore fait.
+
+Le capitaine frissonna et regarda son interlocuteur d'un air
+étrange.
+
+-- Pierre Stépanovitch, maintenant seulement je commence à me
+réveiller!
+
+-- Hum! et c'est moi qui vous ai éveillé?
+
+-- Oui, c'est vous qui m'avez éveillé, Pierre Stépanovitch;
+pendant quatre ans j'ai dormi sous un nuage. Puis-je enfin m'en
+aller, Pierre Stépanovitch?
+
+-- À présent vous le pouvez, si toutefois Barbara Pétrovna elle-
+même ne croit pas nécessaire...
+
+Mais d'un geste dédaigneux elle congédia le capitaine.
+
+Lébiadkine s'inclina, fit deux pas pour se retirer, puis s'arrêta
+brusquement; il mit la main sur son coeur, voulut dire quelque
+chose, ne le dit pas et gagna la porte en toute hâte, mais sur le
+seuil il rencontra Nicolas Vsévolodovitch; celui-ci se rangea pour
+le laisser passer; le capitaine se fit soudain tout petit devant
+lui et resta cloué sur place, fasciné à la vue du jeune homme,
+comme un lapin par le regard d'un boa. Après avoir attendu un
+moment, Nicolas Vsévolodovitch l'écarta doucement et entra dans le
+salon.
+
+VII
+
+Il était gai et tranquille. Peut-être venait-il de lui arriver
+quelque chose de très heureux que nous ignorions encore; quoi
+qu'il en soit, il semblait éprouver une satisfaction particulière.
+
+À son approche, Barbara Pétrovna se leva vivement.
+
+-- Me pardonnes-tu, Nicolas? se hâta-t-elle de lui dire.
+
+Il se mit à rire.
+
+-- C'en est fait! s'écria-t-il plaisamment, -- je vois que vous
+savez tout. Après être sorti d'ici, je songeais à part moi dans la
+voiture: «Il aurait fallu au moins raconter une anecdote, on ne
+s'en va pas ainsi!» Mais je me suis souvenu que Pierre
+Stépanovitch était resté chez vous, et cela m'a rassuré.
+
+Tandis qu'il prononçait ces mots, il promenait ses yeux autour de
+lui.
+
+-- Pierre Stépanovitch, reprit solennellement Barbara Pétrovna, --
+nous a raconté une aventure qu'eut jadis à Pétersbourg un homme
+fantasque, capricieux, insensé, mais toujours noble dans ses
+sentiments, toujours d'une générosité chevaleresque...
+
+-- Chevaleresque? C'est aller un peu loin, répondit en riant
+Nicolas. -- Du reste, je suis très reconnaissant à Pierre
+Stépanovitch de sa précipitation dans cette circonstance (en même
+temps il échangeait un rapide coup d'oeil avec celui dont il
+parlait). Il faut vous dire, maman, que Pierre Stépanovitch est un
+réconciliateur universel; c'est là son rôle, sa maladie, son dada,
+et je vous le recommande particulièrement à ce point de vue. Je
+devine le beau récit qu'il a dû vous faire; quand il raconte,
+c'est comme s'il écrivait; il a toute une chancellerie dans sa
+tête. Notez qu'en sa qualité de réaliste il ne peut pas mentir, et
+que la vérité lui est plus chère que le succès... bien entendu en
+dehors des cas particuliers où le succès lui est plus cher que la
+vérité. (Tout en parlant, il continuait à regarder autour de lui.)
+Ainsi vous voyez, maman que vous n'avez pas à me demander pardon,
+et que si une folie a été faite, c'est sans doute par moi. Au bout
+du compte, voilà une nouvelle preuve que je suis fou, -- il faut
+bien soutenir la réputation dont je jouis ici.
+
+Sur ce, il embrassa tendrement sa mère.
+
+-- En tout cas, cette affaire est maintenant finie, elle a été
+racontée, on peut par conséquent parler d'autre chose.
+
+Ces derniers mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch d'un ton
+qui avait quelque chose de sec et de décidé. Barbara Pétrovna le
+remarqua, mais son exaltation ne tomba point, au contraire.
+
+-- Je ne t'attendais pas avant un mois, Nicolas!
+
+-- Bien entendu, maman, je vous expliquerai tout, mais
+maintenant...
+
+Et il s'approcha de Prascovie Ivanovna.
+
+Elle tourna à peine la tête de son côté, bien qu'une demi-heure
+auparavant la première apparition du jeune homme l'eût fort
+intriguée. Mais en ce moment la générale Drozdoff avait de nouveau
+soucis: lorsque le capitaine avait rencontré sur le seuil Nicolas
+Vsévolodovitch, Élisabeth Nikolaïevna, jusqu'alors fort sombre,
+s'était brusquement mise à rire, et cette hilarité, loin de cesser
+avec l'incident qui y avait donné lieu, devenait d'instant en
+instant plus bruyante. La jeune fille était toute rouge. Pendant
+l'entretien de Nicolas Vsévolodovitch avec Barbara Pétrovna, elle
+appela deux fois Maurice Nikolaïévitch auprès d'elle comme pour
+lui parler à voix basse; mais sitôt que celui-ci se penchait vers
+elle, Lisa partait d'un éclat de rire; on aurait pu en conclure
+qu'elle se moquait du pauvre Maurice Nikolaïévitch. Du reste, elle
+s'efforçait visiblement de reprendre son sérieux et appliquait un
+mouchoir contre ses lèvres. Nicolas Vsévolodovitch lui présenta
+ses civilités de l'air le plus innocent et le plus ingénu.
+
+-- Excusez-moi, je vous prie, répondit-elle précipitamment,
+vous... vous avez vu sans doute Maurice Nikolaïévitch... Mon Dieu,
+il n'est pas permis d'être grand comme vous l'êtes, Maurice
+Nikolaïévitch!
+
+Nouveau rire. Le capitaine d'artillerie était grand, mais pas au
+point d'en être ridicule.
+
+-- Vous... vous êtes arrivé depuis longtemps? murmura-t-elle en
+essayant de se contenir; elle était même confuse, mais ses yeux
+étincelaient.
+
+-- Depuis plus de deux heures, répondit Nicolas qui l'observait
+attentivement.
+
+Il était très convenable et très poli, mais avec cela il avait
+l'air fort indifférent, ennuyé même.
+
+-- Et où habiterez-vous?
+
+-- Ici.
+
+Barbara Pétrovna considérait aussi Lisa avec attention, mais une
+idée la frappa tout à coup.
+
+-- Où donc as-tu été pendant tout ce temps, Nicolas? demanda-t-
+elle en s'approchant de son fils; -- le train arrive à dix heures.
+
+-- J'ai d'abord mené Pierre Stépanovitch chez Kiriloff; je l'avais
+rencontré à la station de Matvéiévo (la troisième avant d'arriver
+ici), et nous avions fait ensemble le reste du voyage.
+
+-- J'attendais à Matvéiévo depuis l'aube, dit Pierre Stépanovitch,
+-- les dernières voitures de notre train ont déraillé pendant la
+nuit, et nous avons failli avoir les jambes cassées!
+
+-- Que le Seigneur ait pitié de nous! fit en se signant Prascovie
+Ivanovna.
+
+-- Maman, maman, chère maman, ne vous effrayez pas si par hasard
+je me casse en effet les deux jambes; cela peut fort bien
+m'arriver, vous dites vous-même que j'ai tort de lancer mon cheval
+au grand galop comme je le fais chaque matin. Maurice
+Nikolaïévitch, vous me conduirez, quand je serai boiteuse? ajouta
+la jeune fille en se mettant de nouveau à rire. -- Si cela arrive,
+je ne me laisserai conduire par aucun autre que vous, comptez-y
+hardiment. Eh bien, mettons que je ne me casse qu'une jambe...
+Allons, soyez donc aimable, dites que ce sera un bonheur pour
+vous.
+
+-- Pourquoi voulez-vous que je sois heureux si vous vous cassez
+une jambe? demanda sérieusement Maurice Nikolaïévitch dont la mine
+se renfrogna.
+
+-- Parce que seul vous aurez le privilège de me conduire, je ne
+veux personne d'autre!
+
+-- Même alors, c'est vous qui me conduirez, Élisabeth Nikolaïevna,
+grommela Maurice Nikolaïévitch devenu encore plus sérieux.
+
+-- Mon Dieu, mais il a voulu faire un calembour! s'écria Lisa avec
+une sorte de frayeur. -- Maurice Nikolaïévitch, ne vous avisez
+jamais de vous lancer dans cette voie! Mais que vous êtes égoïste
+pourtant! J'aime à croire, pour votre honneur, qu'en ce moment
+vous vous calomniez; au contraire, du matin au soir vous ne
+cesserez alors de me répéter que, privée d'une jambe, je suis
+devenue plus intéressante! Par malheur, vous êtes démesurément
+grand, et moi, avec une jambe de moins, je serai toute petite:
+comment donc ferez-vous pour me donner le bras? ce ne sera pas
+commode!
+
+En achevant ces mots, elle eut un rire nerveux. Ses plaisanteries
+étaient fort plates, mais évidemment elle ne visait pas au bel
+esprit.
+
+-- C'est une crise d'hystérie! me dit à voix basse Pierre
+Stépanovitch. -- Il faudrait lui donner tout de suite un verre
+d'eau.
+
+Il avait deviné juste; un instant après on s'empressa autour de
+Lisa, on lui apporta de l'eau. Elle embrassa chaleureusement sa
+mère et pleura sur l'épaule de la vieille; puis, se rejetant en
+arrière, elle la regarda en pleine figure et éclata de rire. À la
+fin, Prascovie Ivanovna se mit elle-même à pleurer. Barbara
+Pétrovna se hâta de les conduire toutes deux dans sa chambre. Les
+trois dames sortirent par cette même porte qui tantôt s'était
+ouverte pour livrer passage à Daria Pavlovna. Mais leur absence ne
+dura pas plus de quatre minutes...
+
+Je tâche de n'oublier aucune des particularités qui signalèrent
+les derniers moments de cette mémorable matinée. Quand les dames
+se furent retirées (Daria Pavlovna seule ne bougea pas de sa
+place), je me souviens que Nicolas Vsévolodovitch s'approcha
+successivement de chacun de nous pour lui souhaiter le bonjour;
+toutefois il s'abstint d'aborder Chatoff toujours assis dans son
+coin et de plus en plus morose. Stépan Trophimovitch voulut dire
+quelque chose de très spirituel à son ancien élève; celui-ci
+néanmoins le quitta dès les premiers mots pour se diriger vers
+Daria Pavlovna. Il avait compté sans Pierre Stépanovitch, qui le
+saisit au passage et l'emmena presque de force dans l'embrasure
+d'une fenêtre, où il commença à lui parler tout bas. Il s'agissait
+sans doute d'une communication très importante, à en juger par les
+gestes de Pierre Stépanovitch et par l'expression de son visage.
+Cependant Nicolas Vsévolodovitch, son sourire officiel sur les
+lèvres, ne prêtait aux propos de son interlocuteur qu'une oreille
+fort distraite, à la fin même l'impatience de s'en aller devint
+visible chez lui. Il s'éloigna de la croisée juste au moment où
+les dames rentrèrent. Barbara Pétrovna força Lisa à reprendre son
+ancienne place, lui assurant qu'elle devait rester encore, ne fût-
+ce qu'une dizaine de minutes, pour donner à ses nerfs malades le
+temps de se calmer un peu avant d'affronter le grand air. Elle
+témoignait le plus vif intérêt à la jeune fille et s'assit elle-
+même à ses côtés. Pierre Stépanovitch accourut aussitôt auprès des
+deux dames, avec qui il se mit à causer d'une façon fort gaie et
+fort animée. Sans se presser, selon son habitude, Nicolas
+Vsévolodovitch s'avança alors vers Daria Pavlovna; en le voyant
+s'approcher d'elle, Dacha fut fort émue, elle fit un brusque
+mouvement sur sa chaise, tandis que ses joues se couvraient de
+rougeur.
+
+-- Il paraît qu'on peut vous féliciter... ou bien est-il encore
+trop tôt? dit le jeune homme dont la physionomie avait pris une
+expression particulière.
+
+La réponse de Dacha n'arriva pas jusqu'à moi.
+
+-- Pardonnez-moi mon indiscrétion, reprit en élevant la voix
+Nicolas Vsévolodovitch, -- mais j'avais reçu un avis spécial.
+Savez-vous cela?
+
+-- Oui, je sais que vous avez été spécialement avisé.
+
+-- J'espère pourtant n'avoir rien gâté par mes félicitations, dit-
+il en riant, -- et si Stépan Trophimovitch...
+
+À ces mots, accourut Pierre Stépanovitch.
+
+-- À propos de quoi des félicitations? demanda-t-il, -- de quoi
+faut-il vous féliciter, Daria Pavlovna? Bah! mais n'est-ce pas de
+cela même? L'incarnat qui colore votre visage prouve que je ne me
+suis pas trompé. Au fait, de quoi donc féliciter nos belles et
+vertueuses demoiselles, et quelles sont les félicitations qui les
+font le plus rougir? Allons, recevez aussi les miennes, si j'ai
+deviné juste, et payez votre part: vous vous rappelez, en Suisse
+vous aviez parié avec moi que vous ne vous marieriez jamais... Ah!
+mais à propos de la Suisse, -- où avais-je donc la tête? Figurez-
+vous, c'est moitié pour cela que je suis venu, et un peu plus
+j'allais oublier: dis donc, ajouta-t-il tout à coup en s'adressant
+à son père, -- quand vas-tu en Suisse?
+
+-- Moi... en Suisse? fit Stépan Trophimovitch interloqué.
+
+-- Comment? est-ce que tu n'y vas pas? Mais voyons, tu te maries
+aussi... tu me l'as écrit?
+
+-- Pierre! s'écria Stépan Trophimovitch.
+
+-- Quoi, Pierre... Vois-tu, si cela peut te faire plaisir, je suis
+venu par grande vitesse te déclarer que je n'ai absolument aucune
+objection contre, puisque tu tenais tant à avoir mon avis le plus
+tôt possible; mais s'il faut te «sauver», comme tu m'en supplies
+dans cette même lettre, eh bien, je suis encore à ta disposition.
+Est-ce vrai qu'il se marie, Barbara Pétrovna? demanda-t-il
+brusquement à la maîtresse de la maison. -- J'espère que je ne
+commets pas d'indiscrétion; lui-même m'écrit que toute la ville le
+sait et que tout le monde le félicite, à ce point que, pour
+échapper aux compliments, il ne sort plus que la nuit. J'ai la
+lettre dans ma poche. Mais croirez-vous, Barbara Pétrovna que je
+n'y comprends rien! Dis-moi seulement une chose, Stépan
+Trophimovitch: faut-il te féliciter ou te «sauver»? Figurez-vous
+qu'à côté de lignes ne respirant que le bonheur il s'en trouve de
+tout à fait désespérées. D'abord, il me demande pardon; passe pour
+cela, c'est dans son caractère... Pourtant, il faut bien le dire,
+la chose est drôle tout de même: voilà un homme qui m'a vu deux
+fois dans sa vie, et comme par hasard; or, maintenant, à la veille
+de convoler en troisièmes noces, il s'imagine tout à coup que ce
+mariage est une infraction à je ne sais quels devoirs paternels,
+il m'envoie à mille verstes de distance une lettre dans laquelle
+il me supplie de ne pas me fâcher et sollicite mon autorisation!
+Je t'en prie, ne t'offense pas de mes paroles, Stépan
+Trophimovitch, tu es l'homme de ton temps, je me place à un point
+de vue large et je ne te condamne pas; si tu veux, je dirai même
+que cela te fait honneur, etc., etc. Mais il y a un autre point
+que je ne comprends pas et qui a plus d'importance. Il me parle de
+«péchés commis en Suisse». Je me marie, dit-il, pour les péchés ou
+à cause des péchés d'un autre. Bref, il est question de péchés
+dans sa lettre. «La jeune fille, écrit-il, est une perle, un
+diamant», et, bien entendu, «il est indigne d'elle» -- c'est son
+style; mais, par suite de certains péchés commis là-bas ou de
+certaines circonstances, «il est forcé de subir le conjungo et
+d'aller en Suisse»; puis la conclusion: «Plante-là tout et vient
+me sauver.» Comprenez-vous quelque chose à tout cela? Mais, du
+reste, poursuivit Pierre Stépanovitch qui, la lettre à la main,
+considérait avec un innocent sourire les personnes présentes, --
+je m'aperçois, à l'expression des visages, que, selon mon
+habitude, je viens encore de faire une gaffe... c'est la faute de
+ma stupide franchise, ou, comme dit Nicolas Vsévolodovitch, de ma
+précipitation. Je pensais que nous étions ici entre nous, je veux
+dire, qu'il n'y avait ici que des amis, j'entends des amis à toi,
+Stépan Trophimovitch, car moi, je suis au fond un étranger, et je
+vois... je vois que tout le monde sait quelque chose dont moi
+j'ignore le premier mot.
+
+Il regardait toujours l'assistance.
+
+Livide, les traits altérés, les lèvres tremblantes, Barbara
+Pétrovna s'avança vers lui.
+
+-- Ainsi, demanda-t-elle, -- Stépan Trophimovitch vous a écrit
+qu'il épousait «les péchés commis en Suisse par un autre» et il
+vous a prié de venir le «sauver», ce sont là ses expressions?
+
+-- Voyez-vous, répondit d'un air effrayé Pierre Stépanovitch, --
+s'il y a là quelque chose que je n'ai pas compris, c'est sa faute,
+naturellement: pourquoi écrit-il ainsi? Vous savez, Barbara
+Pétrovna, il barbouille du papier à la toise, dans ces deux ou
+trois derniers mois je recevais de lui lettres sur lettres, et, je
+l'avoue, j'avais fini par ne plus les lire jusqu'au bout.
+Pardonne-moi, Stépan Trophimovitch, un aveu aussi bête, mais, tu
+dois en convenir, tes lettres, bien qu'elles me fussent adressées,
+étaient plutôt écrites pour la postérité; par conséquent peut
+t'importait que je les lusse... Allons, allons, ne te fâche pas;
+toi et moi nous sommes toujours parents! Mais cette lettre,
+Barbara Pétrovna, cette lettre, je l'ai lue tout entière. Ces
+«péchés» -- ces «péchés d'un autre», ce sont pour sûr, nos petits
+péchés à nous, et il y a gros à parier qu'ils sont les plus
+innocents du monde, mais nous avons imaginé de bâtir là-dessus une
+histoire terrible pour nous donner un vernis de noblesse, pas pour
+autre chose. C'est que, voyez-vous, nos comptes boitent un peu, il
+faut bien l'avouer enfin. Vous savez, nous avons la passion des
+cartes... du reste, ce sont là des paroles superflues, absolument
+superflues, pardon, je suis trop bavard, mais je vous assure,
+Barbara Pétrovna, qu'il m'avait positivement effrayé et que
+j'étais accouru en partie pour le «sauver». Enfin, c'est pour moi-
+même une affaire de conscience. Est-ce que je viens lui mettre le
+couteau sur la gorge? Est-ce que je suis un créancier impitoyable?
+Il m'écrit quelque chose au sujet de la dot... Du reste, tu te
+maries, n'est-ce pas, Stépan Trophimovitch? Eh bien, alors, trêve
+de vaines paroles, c'est bavarder uniquement pour faire du
+style... Ah! Barbara Pétrovna, tenez, je suis sûr qu'à présent
+vous me condamnez, et justement parce que j'ai aussi fait du
+style...
+
+-- Au contraire, au contraire, je vois que vous êtes à bout de
+patience, et sans doute vous avez vos raisons pour cela, répondit
+d'un ton irrité Barbara Pétrovna.
+
+Elle avait écouté avec un malin plaisir Pierre Stépanovitch
+témoignant ses regrets d'avoir bavardé de la sorte. Évidemment il
+venait de jouer un rôle, -- lequel? je l'ignorais encore, mais il
+était visible que sa prétendue «gaffe» avait été préméditée.
+
+-- Au contraire, continua Barbara Pétrovna, -- je vous suis très
+reconnaissante d'avoir parlé; sans vous je ne saurais rien encore.
+Pour la première fois depuis vingt ans j'ouvre les yeux. Nicolas
+Vsévolodovitch, vous avez dit tout à l'heure que vous aviez été
+informé spécialement: Stépan Trophimovitch vous aurait-il écrit
+aussi quelque chose dans le même genre?
+
+-- J'ai reçu de lui une lettre très innocente et... et... très
+noble.
+
+-- Vous êtes embarrassé, vous cherchez vos mots, -- assez! Stépan
+Trophimovitch, j'attends de vous un dernier service, ajouta-t-elle
+tout à coup en regardant mon malheureux ami avec des yeux
+enflammés de colère, -- faites-moi le plaisir de nous quitter à
+l'instant même, et ne franchissez plus jamais le seuil de ma
+maison.
+
+Je prie le lecteur de se rappeler que la générale Stavroguine se
+trouvait encore dans un état particulier d'»exaltation». À la
+vérité, ce n'était pas la faute de Stépan Trophimovitch! Mais ce
+qui m'étonna au plus haut point, ce fut l'admirable fermeté de son
+attitude aussi bien devant les «accusations» de Pétroucha qu'il ne
+songea pas à interrompre, que devant la «malédiction» de Barbara
+Pétrovna. Où avait-il puisé tant de force d'âme? Je savais
+seulement que, tantôt, lors de sa première rencontre avec
+Pétroucha, il avait été atteint au plus profond de son être par la
+froideur insultante de son fils. De même qu'un _vrai_ chagrin
+donne parfois de l'intelligence aux imbéciles, il peut aussi, --
+momentanément du moins, -- faire un stoïque de l'homme le plus
+pusillanime.
+
+Stépan Trophimovitch salua avec dignité Barbara Pétrovna et ne
+prononça pas un mot (il est vrai qu'il ne lui restait plus rien à
+dire). Il voulait se retirer sur le champ, mais malgré lui il
+s'approcha de Daria Pavlovna. C'était sans doute ce qu'avait prévu
+la jeune fille, qui, inquiète, se hâta de prendre la parole:
+
+-- Je vous en prie, Stépan Trophimovitch, pour l'amour de Dieu, ne
+dites rien, commença-t-elle d'une voix agitée tandis que sa
+physionomie trahissait une sensation de malaise. -- Soyez sûr,
+poursuivit-elle en lui tendant la main, -- que je vous apprécie
+toujours autant... que j'ai toujours pour vous la même estime...
+et pensez aussi du bien de moi, Stépan Trophimovitch,
+j'apprécierai extrêmement cela...
+
+Il s'inclina fort bas devant elle.
+
+-- Tu es libre, Daria Pavlovna, tu sais que dans toute cette
+affaire une liberté complète t'a été laissée! Tu l'as eue, tu l'as
+et tu l'auras toujours, dit gravement Barbara Pétrovna.
+
+-- Bah! Mais maintenant je comprends tout! s'écria en se frappant
+le front Pierre Stépanovitch. -- Eh bien, dans quelle situation
+ai-je été placé? Daria Pavlovna, je vous en prie, pardonnez-
+moi!... Voilà les sottises que tu me fais faire! ajouta-t-il en
+s'adressant à son père.
+
+-- Pierre, tu pourrais bien prendre un autre ton avec moi, n'est-
+ce pas, mon ami? observa avec la plus grande douceur Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Ne crie pas, je te prie, répliqua Pierre en agitant le bras, --
+sois bien persuadé que tout cela, c'est l'effet de nerfs vieux et
+malades, et qu'il ne sert à rien de crier. Réponds à ma question:
+tu devais bien supposer qu'à peine arrivé ici, je parlerais de
+cela: pourquoi donc ne m'as-tu pas prévenu?
+
+Stépan Trophimovitch attacha sur son fils un regard pénétrant.
+
+-- Pierre, se peut-il que toi, si au courant de ce qui se passe
+ici, tu n'aies réellement rien su de cette affaire, rien entendu
+dire?
+
+-- Quo-o-i! Voilà les gens! Ainsi ce n'est pas assez pour nous
+d'être un vieil enfant, nous sommes, qui plus est, un enfant
+méchant? Barbara Pétrovna avez-vous entendu ce qu'il a dit?
+
+Le salon se remplissait de bruit; mais alors se produisit soudain
+un incident auquel personne ne pouvait s'attendre.
+
+VIII
+
+Avant tout, je signalerai l'agitation nouvelle qui se manifestait
+chez Élisabeth Nikolaïevna depuis deux ou trois minutes; la jeune
+fille parlait rapidement à l'oreille de sa mère et de Maurice
+Nikolaïévitch penché vers elle. Son visage était inquiet, mais en
+même temps respirait l'énergie. À la fin elle se leva, visiblement
+pressée de partir et d'emmener sa mère; de son côté celle-ci se
+mit en devoir de quitter son fauteuil avec le secours de Maurice
+Nikolaïévitch. Mais il était écrit que les dames Drozdoff ne s'en
+iraient pas avant d'avoir tout vu.
+
+Chatoff était toujours assis dans son coin (non loin d'Élisabeth
+Nikolaïevna); tout le monde avait complètement oublié sa présence,
+et lui-même ne paraissait pas savoir pourquoi il restait là au
+lieu de s'en aller; tout à coup il se leva, et, les yeux fixés sur
+le visage de Nicolas Vsévolodovitch, se dirigea vers ce dernier en
+traversant toute la chambre d'un pas lent, mais ferme. À son
+approche, Nicolas Vsévolodovitch sourit légèrement, mais, quand il
+le vit tout près de lui, il cessa de sourire.
+
+Au moment où les deux hommes se trouvèrent vis-à-vis l'un de
+l'autre, le silence se fit dans le salon, celui qui se tut le
+dernier fut Pierre Stépanovitch; Lisa et sa mère s'arrêtèrent au
+milieu de la chambre. Ainsi s'écoulèrent cinq secondes; sans dire
+un mot, Chatoff regardait en face Nicolas Vsévolodovitch; celui-
+ci, dont la physionomie n'avait d'abord exprimé qu'une surprise
+insolente, fronça le sourcil avec colère, et soudain...
+
+Soudain le bras long et lourd de Chatoff s'éleva en l'air, puis
+s'abattit de toute sa force sur la figure de Nicolas
+Vsévolodovitch, qui faillit être terrassé.
+
+Au lieu de frapper avec le plat de la main comme il est reçu de
+donner des soufflets (si toutefois on peut s'exprimer ainsi),
+Chatoff avait frappé avec le poing, un gros poing pesant, osseux,
+couvert de poils roux et de lentilles. Si le coup avait atteint le
+nez, il l'aurait brisé. Mais il tomba sur la joue, frôlant le côté
+gauche de la lèvre et de la mâchoire supérieure, d'où le sang
+jaillit aussitôt.
+
+Au même instant retentit, je crois, un cri, poussé peut-être par
+Barbara Pétrovna; du reste, je n'affirme rien, car immédiatement
+tout retomba dans le silence. Cette scène ne dura guère plus d'une
+dizaine de secondes.
+
+Néanmoins pendant un si court laps de temps bien des choses se
+passèrent.
+
+Je rappellerai de nouveau au lecteur que Nicolas Vsévolodovitch
+avait un tempérament inaccessible à la peur. Dans un duel il
+pouvait attendre de sang-froid le coup de feu de son adversaire,
+viser lui-même ce dernier, et le tuer le plus tranquillement du
+monde. Souffleté, il était homme, non pas à appeler son insulteur
+sur le terrain, mais à le tuer sur place, et cela sans
+emportement, avec la pleine conscience de son acte. Je crois même
+qu'il n'a jamais connu ces aveugles transports de fureur qui
+suppriment la faculté de raisonner. Au plus fort de la colère, il
+restait toujours maître de lui-même et pouvait, par conséquent,
+comprendre quelle différence existe au point de vue juridique
+entre le duel et l'assassinat; néanmoins il aurait sans aucune
+hésitation assassiné un insulteur.
+
+Plus tard j'ai beaucoup étudié Nicolas Vsévolodovitch, et je sais
+nombre d'anecdotes sur son compte. Je le comparerais volontiers à
+certains personnages d'autrefois dont le souvenir s'est conservé à
+l'état de légende dans notre société. Le dékabriste[7] L...ine, par
+exemple, a, dit-on, cherché toute sa vie le danger; la sensation
+du péril l'enivrait et était devenue un besoin de sa nature;
+jeune, il se battait en duel à propos de bottes; en Sibérie, il
+allait chasser l'ours, n'ayant pour toute arme qu'un couteau; il
+aimait à rencontrer dans les bois les forçats évadés qui, soit dit
+en passant, sont plus à craindre que les ours. Assurément ces
+braves légendaires étaient susceptibles d'éprouver, et peut-être
+même à un haut degré, le sentiment de la peur; autrement ils
+auraient été beaucoup plus calmes et n'auraient pas transformé la
+sensation du danger en un besoin de leur nature. Mais vaincre en
+eux la poltronnerie, avoir conscience de cette victoire et penser
+que rien ne pouvait les faire reculer, -- voilà, sans doute, ce
+qui les séduisait. Avant d'être envoyé en Sibérie, ce L...ine
+avait, durant un certain temps, lutté contre la faim et gagné sa
+vie par un travail pénible; il appartenait cependant à une famille
+riche, mais il s'était résigné à la misère plutôt que de se
+soumettre à la volonté paternelle qu'il jugeait injuste. Donc il
+comprenait la lutte sous toutes les formes; ce n'était pas
+seulement dans la chasse à l'ours et dans les duels qu'il
+appréciait chez lui le stoïcisme et la force de caractère.
+
+Mais le nervosisme de la génération actuelle n'admet même plus le
+besoin de ces sensations franches et immédiates que recherchaient
+avec une telle ardeur certaines personnalités inquiètes du bon
+vieux temps. Nicolas Vsévolodovitch aurait peut-être méprisé
+L...ine comme un fanfaron et une bravache, -- à la vérité, il ne
+le lui aurait pas dit en face. Sur le terrain, il était tout aussi
+courageux que le célèbre dékabriste, et, le cas échéant, il aurait
+déployé la même intrépidité que lui vis-à-vis d'un ours ou d'un
+brigand rencontré dans un bois. Seulement, il n'aurait trouvé
+aucun plaisir dans cette lutte, il l'eût acceptée avec indolence
+et ennui, comme on subit une nécessité désagréable. Pour la
+colère, ni L...ine, ni même Lermontoff ne pouvaient être comparés
+à Nicolas Vsévolodovitch; la colère de celui-ci était froide,
+calme, _raisonnable, _si l'on peut ainsi parler, -- par conséquent
+plus terrible qu'aucun autre. Je le répète: tel que je l'ai connu,
+il était homme à égorger incontinent l'individu de qui il aurait
+reçu un soufflet ou quelque offense analogue.
+
+Et néanmoins, dans la circonstance présente, il en fut tout
+autrement.
+
+La violence du coup l'avait fait chanceler. Dès qu'il eut recouvré
+l'équilibre, son premier mouvement fut de saisir Chatoff par les
+épaules, mais, presque au même instant, il retira ses mains, les
+croisa derrière son dos, et, pâle comme un linge, regarda
+silencieusement Chatoff. Chose étrange, il n'y avait aucune flamme
+dans son regard. Au bout de dix secondes, -- je suis sûr de ne pas
+mentir, -- ses yeux étaient devenus froids et calmes. Seulement sa
+pâleur était effrayante. J'ignore, naturellement ce qui se passait
+au-dedans de lui; je me borne à rapporter le spectacle dont je fus
+témoin. Un homme qui saisirait une barre de fer rougie au feu et
+la tiendrait dans sa main durant dix secondes pour essayer sa
+force d'âme, -- cet homme là aurait, je crois, une impression
+pareille à celle qu'éprouvait alors Nicolas Vsévolodovitch.
+
+Le premier des deux qui baissa les yeux fut Chatoff, évidemment il
+fut forcé de les baisser. Ensuite il tourna lentement sur ses
+talons et se retira, mais sa démarche n'était plus la même que
+tantôt, quand il s'était approché de Nicolas Vsévolodovitch. Il
+sortit sans bruit, la tête inclinée vers le plancher, tandis qu'un
+mouvement particulièrement disgracieux soulevait ses épaules.
+Chemin faisant, il semblait raisonner à part soi et dialoguer avec
+lui-même. Après avoir traversé le salon en prenant ses précautions
+pour ne rien culbuter sur son passage, il entrebâilla la porte et
+se glissa presque de côté dans l'étroite ouverture.
+
+Saisissant sa mère par l'épaule et Maurice Nikolaïévitch par le
+bras, Élisabeth Nikolaïevna se mit en devoir de les entraîner à sa
+suite hors de la chambre, mais tout à coup elle poussa un cri
+effrayant et tomba évanouie sur le parquet. En ce moment je crois
+encore entendre le bruit que fit le choc de sa nuque contre le
+tapis.
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_LA NUIT._
+
+I
+
+Huit jours s'écoulèrent. Maintenant que tout cela est passé et que
+j'en écris la chronique, nous savons de quoi il s'agissait; mais
+alors nous en étions réduits aux conjectures, et naturellement
+nous faisions les suppositions les plus étranges. Pendant les
+premiers temps, Stépan Trophimovitch et moi, nous restâmes
+enfermés, attendant avec inquiétude ce qui allait arriver. À vrai
+dire, je sortais encore un peu, et je rapportais à mon malheureux
+compagnon les nouvelles sans lesquelles il lui aurait été
+impossible de vivre.
+
+Comme bien on pense, la ville n'avait pas tardé à apprendre le
+soufflet donné à Nicolas Vsévolodovitch, l'évanouissement
+d'Élisabeth Nikolaïevna, et les autres incidents survenus dans la
+journée du dimanche. Mais une chose nous intriguait: par qui tous
+ces faits avaient-ils pu être portés si vite et si exactement à la
+connaissance du public? Aucune des personnes qui en avaient été
+témoins n'avait, semblait-il, le moindre intérêt à les ébruiter.
+Quant aux domestiques, pas un ne s'était trouvé à cette scène.
+Lébiadkine seul aurait pu jaser, plutôt parce qu'il ne savait pas
+retenir sa langue que par esprit de vengeance, car il était sorti
+alors en proie à une frayeur extrême, et la peur paralyse la
+rancune. Mais, le lendemain même, Lébiadkine avait brusquement
+quitté avec sa soeur la maison Philippoff, et l'on ne savait pas
+ce qu'ils étaient devenus. Chatoff, à qui je voulais demander des
+nouvelles de Marie Timoféievna, s'était enfermé chez lui, et,
+pendant ces huit jours, il ne bougea pas de son logement, laissant
+même en souffrance ses occupations au dehors. Je me rendis à son
+domicile le mardi et frappai à sa porte. Je n'obtins pas de
+réponse, mais convaincu, d'après des indices certains, qu'il était
+chez lui, je cognai une seconde fois. Alors, à ce que je crus
+remarquer, il sauta en bas de son lit, puis il s'approcha vivement
+de la porte et me cria de sa voix la plus sonore: «Chatoff est
+absent!» Là-dessus je m'en allai.
+
+Tout en craignant de porter un jugement téméraire, Stépan
+Trophimovitch et moi nous nous arrêtâmes finalement à l'idée que
+le seul auteur des indiscrétions commises devait être Pierre
+Stépanovitch; pourtant ce dernier, dans un entretien qu'il eut peu
+après avec son père, lui assura qu'il avait trouvé l'histoire dans
+toutes les bouches, notamment au club et que la gouvernante et son
+mari la connaissaient déjà jusque dans ses moindres détails. Voici
+encore un point à noter: le lundi, c'est-à-dire le lendemain, je
+rencontrai dans la soirée Lipoutine, et il était déjà parfaitement
+instruit de tout ce qui s'était passé la veille chez Barbara
+Pétrovna: donc il avait été informé un des premiers.
+
+Nombre de dames (et des plus mondaines) témoignaient aussi quelque
+curiosité à l'endroit de l'»énigmatique boiteuse», comme on
+appelait Marie Timoféievna. Plusieurs même désiraient vivement la
+voir et entrer en rapports avec elle; les messieurs qui s'étaient
+hâtés de faire disparaître les Lébiadkine avaient donc agi avec un
+à-propos incontestable. Mais ce qui tenait le premier rang dans
+les préoccupations publiques, c'était l'évanouissement d'Élisabeth
+Nikolaïevna; tout le monde s'y intéressait par cela seul que cette
+affaire touchait directement Julie Mikhaïlovna en tant que parente
+et protectrice de mademoiselle Touchine. Et que ne racontait-on
+pas? Le mystère même faisait la partie belle au bavardage: les
+deux maisons ne s'ouvraient plus pour personne; Élisabeth
+Nikolaïevna, assurait-on, était au lit, en proie à un accès de
+_delirium tremens;_ on en disait autant de Nicolas Vsévolodovitch,
+on ajoutait qu'il avait eu une dent cassée et que sa joue était
+gonflée par suite d'une fluxion. Bien plus, il se chuchotait dans
+les coins qu'un assassinat serait peut-être commis chez nous, que
+Stavroguine n'était pas homme à laisser impuni un tel outrage, et
+qu'il tuerait Chatoff, mais secrètement, à la façon corse. Cette
+idée rencontrait beaucoup de faveur; cependant la majorité de
+notre jeunesse dorée écoutait tout cela avec mépris et d'un air de
+profonde indifférence; bien entendu, c'était une pose. En général,
+l'opinion, depuis longtemps hostile à Nicolas Vsévolodovitch, se
+prononçait vivement contre lui. Les gens de poids eux-mêmes
+inclinaient à le condamner, sans, du reste, savoir pourquoi. De
+sourdes rumeurs l'accusaient d'avoir déshonoré Élisabeth
+Nikolaïevna: on prétendait qu'ils avaient eu ensemble une intrigue
+en Suisse. Sans doute les hommes sérieux se taisaient, mais ils ne
+laissaient pas de prêter avidement l'oreille à ce concert de
+diffamations. Dans un milieu plus restreint circulaient d'autres
+bruits d'une nature fort étrange: à en croire quelques personnes
+qui parlaient de cela en fronçant le sourcil, et Dieu sait sur
+quel fondement, Nicolas Vsévolodovitch remplissait dans notre
+province une mission particulière, le comte K... l'avait mis en
+relation à Pétersbourg avec plusieurs sommités du monde politique,
+et peut-être on l'avait envoyé chez nous comme fonctionnaire en
+lui donnant certaines instructions spéciales. Les gens
+raisonnables souriaient, ils faisaient judicieusement remarquer
+qu'un homme dont la vie n'avait été qu'une suite de scandales, et
+qui, pour ses débuts chez nous, avait reçu un soufflet, ne
+répondait guère à l'idée qu'on se fait généralement d'un employé
+de l'État. À quoi l'on répliquait que la mission de Nicolas
+Vsévolodovitch n'avait pas, à proprement parler, de caractère
+officiel, et que, pour un agent secret, le mieux était de
+ressembler le moins possible à un fonctionnaire public. Cette
+observation paraissait assez plausible; on savait dans notre ville
+que le zemstvo[8] de la province était à Pétersbourg l'objet d'une
+attention particulière. Plusieurs des bruits que je viens de
+mentionner avaient leur origine dans certains propos obscurs, mais
+malveillants, tenus au club par Artémi Pétrovitch Gaganoff, ancien
+capitaine de la garde revenu depuis peu de la capitale. Cet Artémi
+Pétrovitch, un des plus grands propriétaires de notre province en
+même temps qu'un des hommes les plus répandus dans la société
+pétersbourgeoise, était le fils de feu Pierre Pavlovitch Gaganoff,
+ce respectable vieillard que Nicolas Vsévolodovitch avait si
+grossièrement insulté quatre ans auparavant.
+
+Il fut bientôt de notoriété publique que Julie Mikhaïlovna avait
+fait une visite extraordinaire à Barbara Pétrovna, et que, sur le
+perron de la maison, on lui avait déclaré que la générale
+Stavroguine «étant malade ne pouvait la recevoir». On sut aussi
+que, deux jours après, Julie Mikhaïlovna avait envoyé demander des
+nouvelles de la santé de Barbara Pétrovna. Finalement on la vit
+«défendre» partout cette dernière. Faisait-on devant elle quelque
+allusion à l'histoire du dimanche, sa mine devenait froide et
+sévère, si bien que, les jours suivants, personne n'osa plus
+mettre, en sa présence, la conversation sur ce sujet. Ainsi
+s'accrédita partout l'idée que non seulement Julie Mikhaïlovna
+n'ignorait rien de cette mystérieuse affaire, mais qu'elle en
+connaissait aussi le sens caché et qu'elle-même était pour quelque
+chose là dedans. Je noterai à ce propos que la gouvernante
+commençait à acquérir chez nous cette haute influence, but de tous
+ses efforts, et que déjà elle se voyait «entourée». Dans le monde
+beaucoup de gens lui trouvaient de l'esprit pratique et du tact.
+Par sa protection s'expliquaient pour nous jusqu'à un certain
+point les rapides succès de Pierre Stépanovitch dans notre
+société, -- succès dont Stépan Trophimovitch était alors très
+frappé.
+
+Peut-être nous trompions-nous un peu, lui et moi. Quatre jours
+après son apparition dans notre ville, Pierre Stépanovitch y
+connaissait déjà à peu près tout le monde. Il était arrivé le
+dimanche, et le mardi je le rencontrai se promenant en calèche
+avec Artémi Pétrovitch Gaganoff, homme fier, irascible et d'un
+commerce assez difficile nonobstant ses façons mondaines. Pierre
+Stépanovitch était aussi reçu dans la maison du gouverneur, où sa
+position fut tout de suite celle d'un intime; presque chaque jour
+il dînait à la table de Julie Mikhaïlovna. Il avait fait en Suisse
+la connaissance de cette dame, mais il n'en était pas moins
+singulier qu'un homme considéré naguère, à tort ou à raison, comme
+un réfugié politique, eût si vite réussi à se faufiler dans
+l'entourage de Son Excellence. À l'étranger, Pierre Stépanovitch
+avait pris part à des publications et à des congrès socialistes,
+«ce qu'on pouvait même prouver par les journaux», comme me le
+disait avec irritation Alexis Téliatnikoff, ce jeune favori d'Ivan
+Osipovitch qui, après le départ de son protecteur, avait dû,
+hélas! quitter le service. Quoi qu'il en soit, une chose était
+certaine: de retour dans sa chère patrie, l'ancien
+révolutionnaire, loin d'être inquiété, avait au contraire trouvé
+en haut lieu des sympathies et des encouragements: donc on s'était
+peut-être trop pressé de voir en lui un conspirateur ayant des
+comptes à régler avec la troisième section. Un jour, Lipoutine me
+parla tout bas d'un bruit qui courait au sujet de Pierre
+Stépanovitch: rentré en Russie, il avait, disait-on, fait amende
+honorable de ses erreurs passées, et acheté la faveur du
+gouvernement en dénonçant plusieurs de ses coreligionnaires
+politiques. Je rapportai ce vilain propos à Stépan Trophimovitch,
+et il en fut très préoccupé, bien qu'il ne se trouvât guère alors
+en état de réfléchir. On découvrit plus tard que Pierre
+Stépanovitch était arrivé chez nous muni des meilleures
+références. Du moins, la lettre de recommandation qu'il remit à la
+gouvernante émanait d'une vieille dame dont le mari comptait parmi
+les hommes les plus influents de la capitale. Cette vieille dame,
+marraine de Julie Mikhaïlovna, lui écrivait que le comte K...
+avait fait, par l'entremise de Nicolas Vsévolodovitch, la
+connaissance de Pierre Stépanovitch, et qu'il le tenait pour «un
+jeune homme de mérite malgré ses anciens égarements». Julie
+Mikhaïlovna mettait tous ses soins à conserver le peu de relations
+qu'elle avait dans la société dirigeante de Pétersbourg, elle
+accueillit donc avec une extrême affabilité le nouveau venu
+recommandé par sa marraine. Je noterai encore, pour mémoire, que
+le grand écrivain se montra fort aimable à l'égard de Pierre
+Stépanovitch et lui adressa tout de suite une invitation. Un tel
+empressement chez un homme aussi infatué de lui-même étonna au
+plus haut point Stépan Trophimovitch, mais je m'expliquai
+facilement le fait. Ignorant l'état vrai des choses,
+M. Karmazinoff croyait l'avenir de la Russie entre les mains de la
+jeunesse révolutionnaire, et il s'aplatissait d'autant plus devant
+les nihilistes que ceux-ci ne faisaient aucune attention à lui.
+
+II
+
+Pierre Stépanovitch passa aussi deux fois chez son père, et,
+malheureusement pour moi, je me trouvai là chaque fois. Sa
+première visite eut lieu le mercredi, c'est-à-dire quatre jours
+seulement après leur première rencontre, encore vînt-il pour
+affaire. Les comptes entre le père et le fils au sujet du bien de
+ce dernier se réglèrent sans tapage, grâce à l'intervention de
+Barbara Pétrovna qui se chargea de tous les frais et désintéressa
+Pierre Stépanovitch, bien entendu en acquérant le domaine. Elle se
+contenta d'informer Stépan Trophimovitch que tout était terminé et
+de lui envoyer par son valet de chambre un papier à signer, ce
+qu'il fit en silence et avec une extrême dignité. Durant ces
+jours, j'avais peine à reconnaître notre «vieux», tant il était
+digne, silencieux et calme. Il n'écrivait même pas à Barbara
+Pétrovna, chose que j'aurais volontiers considérée comme un
+prodige. Évidemment il avait trouvé quelque idée qui lui procurait
+une sorte de sérénité, et il s'affermissait dans cette idée. Du
+reste, au commencement, il fut malade, surtout le lundi: il eut
+une cholérine. Il ne pouvait pas non plus se passer de nouvelles,
+mais c'étaient seulement les faits qui l'intéressaient, et, dès
+que j'abordais le chapitre des conjectures, il me faisait signe de
+me taire. Ses deux entrevues avec son fils l'affectèrent
+douloureusement, sans toutefois ébranler sa fermeté. À la suite de
+chacune d'elles, il passa le reste de la journée couché sur un
+divan, ayant autour de la tête une compresse imbibée de vinaigre.
+
+Parfois cependant il me laissait parler. Je croyais aussi
+remarquer de temps en temps que sa mystérieuse résolution semblait
+l'abandonner, et qu'il commençait à lutter contre la séduction
+d'une idée nouvelle. Je soupçonnais qu'il aurait bien voulu se
+rappeler à l'attention, sortir de sa retraite, livrer une dernière
+bataille.
+
+-- Cher, je les écraserais! laissa-t-il échapper le jeudi soir,
+après la seconde visite de Pierre Stépanovitch, tandis qu'il était
+étendu sur un divan, la tête entourée d'un essuie-mains.
+
+C'était la première parole qu'il m'adressait depuis le
+commencement de la journée.
+
+-- «Fils, fils chéri», etc., je conviens que toutes ces
+expressions sont absurdes et empruntées au lexique des
+cuisinières, je vois même à présent qu'il y a lieu de les laisser
+de côté. Je ne lui ai donné ni le manger ni le boire; avant même
+qu'il soit sevré, je l'ai expédié, comme un colis postal, de
+Berlin dans le gouvernement de ***; allons, oui, je reconnais tout
+cela... «Tu ne m'as pas nourri, dit-il, tu t'es débarrassé de moi
+en m'envoyant au loin comme un colis postal, et, qui plus est, ici
+tu m'as volé.» «Tu parles de colis postal, répliqué-je, mais,
+malheureux, toute ma vie j'ai eu le coeur malade en pensant à
+toi!» Il rit. Allons, je conviens qu'il a raison... va pour colis
+postal! acheva-t-il comme en délire.
+
+-- Passons, reprit-il au bout de cinq minutes. -- Je ne comprends
+pas Tourguénieff. Son Bazaroff est un personnage fictif, dépourvu
+de toute réalité; eux-mêmes, dans le temps, ont été les premiers à
+le désavouer, comme ne ressemblant à rien. Ce Bazaroff est un
+mélange obscur de Nozdreff et de Byron, c'est le mot! Observez-les
+attentivement: ils gambadent et poussent des cris de joie comme
+les chiens au soleil, ils sont heureux, ils sont vainqueurs! Où y
+a-t-il là du byronisme?... Et avec cela quelle agitation! Quelle
+misérable irritabilité d'amour-propre! quelle banale manie de
+faire du bruit autour de son nom, sans songer que son nom... Ô
+caricature! «Voyons, lui crié-je, tel que tu es, se peut-il que tu
+veuilles t'offrir aux hommes pour remplacer le Christ?» Il rit. Il
+rit beaucoup, il rit trop, son sourire est étrange, sa mère ne
+souriait pas ainsi. Il rit toujours.
+
+Il y eut de nouveau un silence.
+
+-- Ils sont rusés; dimanche ils s'étaient concertés, lâcha-t-il
+tout à coup.
+
+-- Oh! sans doute, répondis-je en dressant l'oreille, -- tout cela
+n'était qu'une comédie arrangée d'avance, comédie fort mal jouée
+et dont les ficelles sautaient aux yeux.
+
+-- Je ne parle pas de cela. Savez-vous qu'ils ont fait exprès de
+ne pas cacher ces ficelles, pour qu'elles fussent remarquées de
+ceux... qui devaient les voir? Comprenez-vous?
+
+-- Non, je ne comprends pas.
+
+-- Tant mieux. Passons. Je suis fort agacé aujourd'hui.
+
+-- Mais pourquoi donc avez-vous disputé avec lui, Stépan
+Trophimovitch? demandai-je d'un ton de reproche.
+
+-- Je voulais le convertir. Oui, vous pouvez rire, en effet. Cette
+pauvre tante, elle entendra de belles choses! Oh! mon ami, le
+croirez-vous? tantôt j'ai reconnu en moi un patriote! Du reste, je
+me suis toujours senti Russe... un vrai Russe, d'ailleurs, ne peut
+pas être autrement que vous et moi. Il y a là dedans quelque chose
+d'aveugle et de louche.
+
+-- Certainement, répondis-je.
+
+-- Mon ami, la vérité vraie est toujours invraisemblable, savez-
+vous cela? Pour rendre la vérité vraisemblable, il faut absolument
+l'additionner de mensonge. C'est ce que les hommes ont toujours
+fait. Il y a peut-être ici quelque chose que nous ne comprenons
+pas. Qu'en pensez-vous? y a-t-il quelque chose d'incompris pour
+nous dans ce cri de triomphe? Je le voudrais.
+
+Je gardai le silence. Il se tut aussi pendant fort longtemps.
+
+-- C'est, dit-on, l'esprit français... fit-il soudain avec
+véhémence, -- mensonge! il en a toujours été ainsi. Pourquoi
+calomnier l'esprit français? Il n'y a ici que la paresse russe,
+notre humiliante impuissance à produire une idée, notre dégoûtant
+parasitisme. Ils sont tout simplement des paresseux, et l'esprit
+français n'a rien à voir là dedans. Oh! les Russes devraient être
+exterminés pour le bien de l'humanité comme de malfaisants
+parasites! Ce n'étaient nullement là nos aspirations; je n'y
+comprends rien. J'ai cessé de comprendre! «Si chez vous, lui crié-
+je, on met la guillotine au premier plan, c'est uniquement parce
+qu'il n'y a rien de plus facile que de couper des têtes, et rien
+de plus difficile que d'avoir une idée! Vous êtes des paresseux!
+votre drapeau est une guenille, une impuissance! Ces charrettes
+qui apportent du blé aux hommes sont, dit-on, plus utiles que la
+Madone Sixtine. Mais comprends donc que le malheur est tout aussi
+nécessaire à l'homme que le bonheur!» Il rit. «Toi, dit-il, tu es
+là à faire des phrases pendant que tu reposes tes membres (il
+s'est servi d'un terme beaucoup plus cru) sur un confortable divan
+de velours...» Et remarquez où l'on en arrive avec ce tutoiement
+que les pères et les fils ont adopté entre eux, c'est très bien
+quand ils sont d'accord, mais s'ils s'injurient?
+
+La conversation resta de nouveau suspendue durant une minute, puis
+Stépan Trophimovitch se souleva à demi par un brusque mouvement.
+
+-- Cher, acheva-t-il, -- savez-vous que cela finira nécessairement
+par quelque chose?
+
+-- Sans doute, dis-je.
+
+-- Vous ne comprenez pas. Passons. Mais... d'ordinaire dans le
+monde rien ne finit, mais ici il y aura nécessairement une fin,
+nécessairement!
+
+Il se leva, se promena dans la chambre comme un homme très agité,
+puis, à bout de forces, se recoucha sur le divan.
+
+Le vendredi matin, Pierre Stépanovitch alla quelque part dans le
+district, et resta absent jusqu'au lundi. J'appris son départ de
+la bouche de Lipoutine qui, au cours de la conversation, me dit
+aussi que les Lébiadkine s'étaient transportés de l'autre côté de
+la rivière, dans le faubourg de la Poterie. «J'ai moi-même fait
+leur déménagement», ajouta Lipoutine; ensuite, sans transition, il
+m'annonça qu'Élisabeth Nikolaïevna allait épouser Maurice
+Nikolaïévitch; les bans n'étaient pas encore publiés, mais les
+promesses de mariage avaient été échangées, et c'était une affaire
+finie. Le lendemain, je rencontrai Élisabeth Nikolaïevna qui se
+promenait à cheval, escortée de Maurice Nikolaïévitch; c'était la
+première sortie de la jeune fille depuis sa maladie. Elle tourna
+vers moi des yeux brillants, se mit à rire et me fit de la tête un
+salut très amical. Je racontai tout cela à Stépan Trophimovitch;
+il n'accorda une certaine attention qu'à la nouvelle concernant
+les Lébiadkine.
+
+Maintenant que j'ai décrit notre situation énigmatique durant ces
+huit jours où nous ne savions encore rien, je passe au récit des
+événements ultérieurs; je les rapporterai tels qu'ils nous
+apparaissent aujourd'hui, à la lumière des révélations qui ont
+surgi dernièrement.
+
+À partir du lundi commença, à proprement parler, une «nouvelle
+histoire».
+
+III
+
+Il était sept heures du soir. Nicolas Vsévolodovitch se trouvait
+seul dans son cabinet; cette chambre qui lui avait toujours plu
+particulièrement était haute de plafond; des meubles assez lourds,
+d'ancien style, la garnissaient; des tapis couvraient le plancher.
+Assis sur le coin d'un divan, le jeune homme était habillé comme
+s'il avait eu à sortir, quoiqu'il ne se proposât d'aller nulle
+part. Sur la table en face de lui était posée une lampe munie d'un
+abat-jour. Les côtés et les coins de la vaste pièce restaient dans
+l'ombre. Le regard de Nicolas Vsévolodovitch avait une expression
+pensive, concentrée et un peu inquiète; son visage était fatigué
+et légèrement amaigri. Il souffrait, en effet, d'une fluxion; pour
+le surplus, la voix publique avait exagéré. La dent prétendument
+cassée n'avait été qu'ébranlée, et maintenant elle s'était
+raffermie; la lèvre supérieure avait été fendue intérieurement,
+mais la plaie s'était cicatrisée. Quant à la fluxion, si elle
+subsistait encore au bout de huit jours, la faute en était au
+malade qui se refusait à voir un médecin et préférait attendre du
+temps seul sa guérison. Non content de repousser les secours de la
+science, il souffrait à peine que sa mère lui fit chaque jour une
+visite d'une minute; quand il la laissait entrer dans sa chambre,
+c'était toujours à l'approche de la nuit et avant qu'on eût
+apporté la lampe. Il ne recevait pas non plus Pierre Stépanovitch,
+qui, pourtant, avant son départ, venait deux et trois fois par
+jour chez Barbara Pétrovna. Le lundi matin, après trois jours
+d'absence, Pierre Stépanovitch reparut chez nous; il courut toute
+la ville, dîna chez Julie Mikhaïlovna, et, le soir, se rendit chez
+Barbara Pétrovna qui l'attendait avec impatience. La consigne fut
+levée, Nicolas Vsévolodovitch consentit à recevoir le visiteur. La
+générale conduisit elle-même ce dernier jusqu'à la porte du
+cabinet de son fils; depuis longtemps elle désirait cette
+entrevue, et Pierre Stépanovitch lui avait donné sa parole qu'en
+sortant de chez Nicolas il viendrait la lui raconter. Barbara
+Pétrovna frappa timidement, et, ne recevant pas de réponse, se
+permit d'entre-bâiller la porte.
+
+--Nicolas, puis-je introduire Pierre Stépanovitch? demanda-t-elle
+d'un ton bas en cherchant des yeux le visage de son fils que la
+lampe lui masquait.
+
+Pierre Stépanovitch fit lui-même la réponse:
+
+-- On le peut, on le peut, sans doute! cria-t-il gaiement, et,
+ouvrant la porte, il entra.
+
+Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas entendu cogner à la porte,
+l'apparition du visiteur le surprit avant qu'il eût pu répondre à
+la timide question de sa mère. Devant lui se trouvait une lettre
+qu'il venait de lire et qui l'avait rendu songeur. La voix de
+Pierre Stépanovitch le fit tressaillir, et il se hâta de fourrer
+la lettre sous un presse-papier, mais il ne réussit pas à la
+cacher entièrement: un des coins et presque toute l'enveloppe
+restaient à découvert.
+
+-- J'ai crié exprès le plus haut possible, pour vous donner le
+temps de prendre vos précautions, fit tout bas Pierre
+Stépanovitch.
+
+Son premier mouvement avait été de courir vers la table, et il
+avait tout de suite aperçu le presse papier et le bout de lettre.
+
+-- Et sans doute vous avez déjà remarqué qu'à votre arrivée j'ai
+caché sous un presse-papier une lettre que je venais de recevoir,
+dit tranquillement Nicolas Vsévolodovitch, sans bouger de sa
+place.
+
+-- Une lettre? Grand bien vous fasse, que m'importe, à moi?
+s'écria le visiteur, mais... le principal, ajouta-t-il en
+sourdine, tandis qu'il se tournait du côté de la porte et faisait
+un signe de tête dans cette direction.
+
+-- Elle n'écoute jamais à la porte, observa froidement Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- C'est pour le cas où elle écouterait! reprit Pierre
+Stépanovitch en élevant gaiement la voix, et il s'assit sur un
+fauteuil. -- Je ne blâme pas cela, seulement je suis venu pour
+causer avec vous en tête à tête... Allons, enfin j'ai pu arriver
+jusqu'à vous! Avant tout, comment va votre santé? Je vois que vous
+allez bien, et que demain peut-être vous sortirez, hein?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Faites enfin cesser ma corvée! s'écria-t-il avec une
+gesticulation bouffonne. -- Si vous saviez ce que j'ai dû leur
+débiter de sottises! Mais, du reste, vous le savez.
+
+Il se mit à rire.
+
+-- Je ne sais pas tout. Ma mère m'a seulement dit que vous vous
+étiez beaucoup... remué.
+
+-- C'est-à-dire que je n'ai rien précisé, se hâta de répondre
+Pierre Stépanovitch, comme s'il eût eu à se défendre contre une
+terrible accusation, -- vous savez, j'ai mis en avant la femme de
+Chatoff, ou, du moins, les bruits concernant vos relations avec
+elle à Paris, cela expliquait sans doute l'incident de dimanche...
+Vous n'êtes pas fâché?
+
+-- Je suis sûr que vous avez fait tous vos efforts.
+
+-- Allons, voilà ce que je craignais. Qu'est-ce que cela signifie:
+«vous avez fait tous vos efforts»? C'est un reproche. Du reste,
+vous y allez carrément. Ma grande crainte en venant ici était que
+vous ne pussiez vous résoudre à poser franchement la question.
+
+-- Je ne mérite pas l'éloge que vous m'adressez, dit Nicolas
+Vsévolodovitch avec une certaine irritation, mais aussitôt après
+il sourit.
+
+-- Je ne parle pas de cela, je ne parle pas de cela, comprenez-moi
+bien, il n'en est pas question, reprit en agitant les bras Pierre
+Stépanovitch qui s'amusait du mécontentement de son interlocuteur.
+-- Je ne vous ennuierai pas avec _notre_ affaire, surtout dans
+votre situation présente. Ma visite se rapporte uniquement à
+l'histoire de dimanche, et encore je ne veux vous en parler que
+dans la mesure la plus strictement indispensable. Il faut que nous
+ayons ensemble l'explication la plus franche, c'est surtout moi
+qui en ai besoin et non vous, -- ceci soit dit pour rassurer votre
+amour-propre, et d'ailleurs c'est la vérité. Je suis venu pour
+être désormais franc.
+
+-- Alors vous ne l'étiez pas auparavant?
+
+-- Vous le savez vous-même. J'ai rusé plus d'une fois... Vous avez
+souri, je suis enchanté de ce sourire qui me fournit l'occasion de
+vous donner un éclaircissement: c'est exprès que je me suis vanté
+de ma «ruse», je voulais vous mettre en colère. Vous voyez comme
+je suis devenu sincère à présent! Eh bien, vous plaît-il de
+m'entendre?
+
+Bien que, par l'effronterie de ses naïvetés préparées d'avance et
+intentionnellement grossières, le visiteur eût évidemment pris à
+tâche d'irriter Nicolas Vsévolodovitch, celui-ci l'avait
+jusqu'alors écouté avec un flegme dédaigneux et même moqueur; à la
+fin pourtant une curiosité un peu inquiète se manifesta sur son
+visage.
+
+-- Écoutez donc, poursuivit Pierre Stépanovitch en s'agitant de
+plus en plus: -- quand je me suis rendu ici, c'est-à-dire dans
+cette ville, il y a dix jours, mon intention, sans doute, était de
+jouer un rôle. Le mieux serait de n'en prendre aucun et d'être
+soi, n'est-ce pas? Être naturel, c'est le moyen de tromper tout le
+monde, parce que personne ne croit que vous l'êtes. J'avoue que je
+voulais d'abord me poser en imbécile, attendu que ce personnage
+est plus facile à jouer que le mien propre. Mais l'imbécillité est
+un extrême, et les extrêmes éveillent la curiosité; cette
+considération m'a décidé en fin de compte à rester moi. Or que
+suis-je? l'_aurea mediocritas, _un homme ni bête ni intelligent,
+passablement incapable, et tombé de la lune, comme disent ici les
+gens sages, n'est-il pas vrai?
+
+-- Peut-être bien, fit avec un léger sourire Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- Ah! vous l'admettez -- enchanté! Je savais d'avance que c'était
+votre opinion... Ne vous inquiétez pas, ne vous inquiétez pas, je
+ne suis pas fâché, et si tout à l'heure je me suis défini de la
+sorte, ce n'était nullement pour provoquer de votre part une
+protestation flatteuse, pour vous faire dire: «Allons donc, vous
+n'êtes pas incapable, vous êtes intelligent...» Ah! vous souriez
+encore!... Je n'ai pas rencontré juste. Vous n'auriez pas dit:
+«vous êtes intelligent», allons, soit, je ne me formalise de rien.
+Passons, comme dit papa. Entre parenthèses, soyez indulgent pour
+ma prolixité. Je suis diffus, parce que je ne sais pas parler.
+Ceux qui savent bien parler sont laconiques. Cela prouve encore
+mon incapacité, pourquoi n'en pas profiter artificiellement? J'en
+profite. À la vérité, en venant ici, je pensais d'abord me taire,
+mais le silence est un grand talent, par conséquent il aurait été
+déplacé chez moi; de plus, on se défie d'un homme silencieux. J'ai
+donc jugé décidément que le mieux pour moi était de parler, mais
+de parler en incapable, c'est-à-dire de bavarder à jet continu, de
+démontrer et de toujours m'embrouiller à la fin dans mes propres
+démonstrations, bref de fatiguer la patience de mes auditeurs. Il
+résulte de là trois avantages: vous faites croire à votre
+bonhomie, vous assommez votre monde, et vous n'êtes pas compris!
+Qui donc, après cela, vous soupçonnera de desseins secrets? Si
+quelqu'un vous en attribuait, il se ferait conspuer. En outre,
+j'amuse quelque fois les gens, et c'est précieux. À présent ils me
+pardonnent tout, par cela seul que l'habile agitateur de là-bas
+s'est montré ici plus bête qu'eux-mêmes. N'est-ce pas vrai? Je
+vois à votre sourire que vous m'approuvez.
+
+Nicolas Vsévolodovitch ne souriait pas du tout; loin de là, il
+écoutait d'un air maussade et légèrement impatienté.
+
+-- Hein? Quoi? Vous avez dit, je crois: «Cela m'est égal»? reprit
+Pierre Stépanovitch. (Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas prononcé
+un mot.) -- Sans doute, sans doute; ce que j'en dis, je vous
+l'assure n'est nullement pour vous compromettre dans mes
+agissements. Mais vous êtes aujourd'hui terriblement ombrageux, je
+venais chez vous pour causer gaiement, à coeur ouvert, et vous
+cherchez des arrière-pensées sous mes moindres paroles. Je vous
+jure qu'aujourd'hui je laisse de côté tout sujet délicat et que je
+souscris d'avance à toutes vos conditions!
+
+Nicolas Vsévolodovitch gardait un silence obstiné.
+
+-- Hein? Quoi? Vous avez dit quelque chose? Je vois que j'ai
+encore donné une entorse à la vérité, vous n'avez pas posé de
+conditions et vous n'en poserez pas, je le crois, je le crois,
+allons, calmez-vous; je sais moi-même que ce n'est pas la peine
+d'en poser, n'est-ce pas? Je réponds pour vous, et c'est sans
+doute encore l'effet de mon incapacité; que voulez-vous? quand on
+est incapable... Vous riez? Hein? Quoi?
+
+-- Rien, répondit Nicolas Vsévolodovitch qui finit par sourire, --
+je viens de me rappeler qu'en effet je vous ai traité d'incapable,
+mais ce n'était pas en votre présence; on vous a donc rapporté ce
+propos... Je vous prierais d'arriver un peu plus vite à la
+question.
+
+-- Mais j'y suis en plein, il s'agit précisément de l'affaire de
+dimanche! Comment me suis-je montré ce jour-là, selon vous? Avec
+ma précipitation d'incapable, je me suis emparé de la conversation
+d'une façon fort sotte, de force, pour ainsi dire. Mais on m'a
+tout pardonné, d'abord parce que je suis un échappé de la lune,
+c'est maintenant l'opinion universellement admise ici, ensuite
+parce que j'ai raconté une gentille petite histoire et tiré tout
+le monde d'embarras, n'est-ce pas?
+
+-- C'est-à-dire que votre récit était fait pour donner l'idée
+d'une entente préalable, d'une connivence entre nous, tandis qu'il
+n'en existait aucune et que je ne vous avais nullement prié
+d'intervenir.
+
+-- Justement, justement! reprit, comme transporté de joie, Pierre
+Stépanovitch. -- J'ai fait exprès de vous laisser voir tout ce
+ressort; c'est surtout pour vous que je me suis tant remué: je
+vous tendais un piège et voulais vous compromettre. Je tenais
+principalement à savoir jusqu'à quel point vous aviez peur.
+
+-- Je serais curieux d'apprendre pourquoi maintenant vous
+démasquez ainsi vos batteries!
+
+-- Ne vous fâchez pas, ne vous fâchez pas, ne me regardez pas avec
+des yeux flamboyants... Du reste, vos yeux ne flamboient pas. Vous
+êtes curieux de savoir pourquoi j'ai ainsi démasqué mes batteries?
+Mais justement parce que maintenant tout est changé, tout est
+fini, mort et enterré. J'ai tout d'un coup changé d'idée sur votre
+compte. À présent j'ai complètement renoncé à l'ancien procédé, je
+ne vous compromettrai plus jamais par ce moyen, il en faut un
+nouveau.
+
+-- Vous avez modifié votre tactique?
+
+-- Il n'y a pas de tactique. Maintenant vous êtes en tout
+parfaitement libre, c'est-à-dire que vous pouvez à votre gré dire
+_oui_ ou _non_. Quant à _notre_ affaire, je n'en soufflerai pas
+mot avant que vous-même me l'ordonniez. Vous riez? À votre aise;
+je ris aussi. Mais maintenant je parle sérieusement, très
+sérieusement, quoique celui qui se presse ainsi soit sans doute un
+incapable, n'est-il pas vrai? N'importe, va pour incapable, mais
+je parle sérieusement.
+
+En effet, son ton était devenu tout autre, et une agitation
+particulière se remarquait en lui; Nicolas Vsévolodovitch le
+regarda avec curiosité.
+
+-- Vous dites que vous avez changé d'idée sur moi? demanda-t-il.
+
+-- J'ai changé d'idée sur vous à l'instant où, ayant reçu un
+soufflet de Chatoff, vous vous êtes croisé les mains derrière le
+dos. Assez, assez, je vous prie, ne m'interrogez pas, je ne dirai
+rien de plus.
+
+Le visiteur se leva vivement en agitant les bras comme pour
+repousser les questions qu'il prévoyait, mais Nicolas
+Vsévolodovitch ne lui en fit aucune. Alors Pierre Stépanovitch,
+qui n'avait aucune raison pour s'en aller, se rassit sur son
+fauteuil et se calma un peu.
+
+-- À propos, dit-il précipitamment, -- il y a ici des gens qui
+disent que vous le tuerez, ils en font le pari, si bien que Lembke
+pensait à mettre la police en mouvement, mais Julie Mikhaïlovna
+l'en a empêché... Assez, assez là-dessus, c'était seulement pour
+vous prévenir. Ah! encore une chose: ce jour-là même j'ai fait
+passer l'eau aux Lébiadkine, vous le savez; vous avec reçu le
+billet dans lequel je vous donnais leur adresse?
+
+-- Oui.
+
+-- Ce que j'en ai fait, ce n'est pas par «incapacité», mais par
+zèle, par un zèle sincère. Il se peut que j'aie été incapable, du
+moins j'ai agi sincèrement.
+
+-- Oui, peut-être qu'il le fallait... dit d'un air pensif Nicolas
+Vsévolodovitch; -- seulement ne m'écrivez plus de lettres, je vous
+prie.
+
+-- Cette fois il n'y avait pas moyen de faire autrement.
+
+-- Alors Lipoutine sait?
+
+-- Il était impossible de lui cacher la chose; mais Lipoutine,
+vous le savez vous-même, n'osera pas... À propos, il faudrait
+aller chez les nôtres, chez eux, veux-je dire, car _les nôtres_,
+c'est une expression que vous n'aimez pas. Mais soyez tranquille,
+il n'est pas question d'y aller tout de suite, rien ne presse. Il
+va pleuvoir. Je les avertirai, ils se réuniront, et nous nous
+rendrons là un soir. Ils attendent la bouche ouverte, comme une
+nichée de choucas, le cadeau que nous allons leur faire. Ce sont
+des gens pleins d'ardeur, ils se préparent à discuter. Virguinsky
+est un humanitaire, Lipoutine un fouriériste avec un penchant
+marqué pour les besognes policières; je vous le dis, c'est un
+homme précieux sous un rapport, mais qui, sous tous les autres,
+demande à être sévèrement tenu en bride. Enfin, il y a cet homme
+aux longues oreilles qui donnera lecture d'un système de son
+invention. Et, vous savez, ils sont froissés parce que je ne me
+gêne pas avec eux, hé, hé! Mais il faut absolument leur faire
+visite.
+
+-- Vous m'avez donné là comme un chef? fit d'un ton aussi
+indifférent que possible Nicolas Vsévolodovitch.
+
+Pierre Stépanovitch jeta sur son interlocuteur un regard rapide.
+
+-- À propos, se hâta-t-il de reprendre sans paraître avoir entendu
+la question qui lui était adressée, -- j'ai passé deux ou trois
+fois chez la très honorée Barbara Pétrovna, et j'ai dû aussi
+beaucoup parler.
+
+-- Je me figure cela.
+
+-- Non, ne vous figurez rien, j'ai seulement dit que vous ne
+tueriez pas Chatoff, et j'ai ajouté d'autres bonnes paroles.
+Imaginez-vous: le lendemain elle savait déjà que j'avais fait
+passer la rivière à Marie Timoféievna; c'est vous qui le lui avez
+dit?
+
+-- Je n'y ai même pas pensé.
+
+-- Je me doutais bien que ce n'était pas vous, mais alors qui donc
+a pu le lui dire? C'est curieux.
+
+-- Lipoutine, naturellement.
+
+-- N-non, ce n'est pas Lipoutine, murmura en fronçant le sourcil
+Pierre Stépanovitch; -- je saurai qui. M'est avis qu'il y a du
+Chatoff là dedans... Du reste, c'est insignifiant, laissons cela!
+Si, pourtant, c'est une chose fort importante... À propos, je
+croyais toujours que votre mère allait tout d'un coup me poser la
+question principale... Ah! oui, les autres fois elle était très
+sombre, et aujourd'hui, en arrivant, je l'ai trouvée rayonnante.
+D'où vient cela?
+
+-- C'est que je lui ai donné aujourd'hui ma parole que dans cinq
+jours je demanderais la main d'Élisabeth Nikolaïevna, répondit
+avec une franchise inattendue Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Ah! eh bien... oui, sans doute, balbutia d'un air hésitant
+Pierre Stépanovitch, le bruit court qu'elle est fiancée; -- vous
+savez? Elle l'est certainement. Mais vous avez raison, elle serait
+sous la couronne qu'elle accourrait au premier appel de vous. Vous
+n'êtes pas fâché que je parle ainsi?
+
+-- Non, je ne suis pas fâché.
+
+-- Je remarque qu'aujourd'hui il est extrêmement difficile de vous
+mettre en colère, et je commence à avoir peur de vous. Je suis
+bien curieux de voir comment vous vous présenterez demain. Pour
+sûr, vous avez préparé plus d'un tour. Ce que je vous dis ne vous
+fâche pas?
+
+Nicolas Vsévolodovitch ne répondit rien, ce qui agaça au plus haut
+point son interlocuteur.
+
+-- À propos, c'est sérieux, ce que vous avez dit à votre maman au
+sujet d'Élisabeth Nikolaïevna? demanda-t-il.
+
+L'interpellé attacha sur Pierre Stépanovitch un regard froid et
+pénétrant.
+
+-- Ah! Je comprends, vous lui avez dit cela à seule fin de la
+tranquilliser; allons, oui.
+
+-- Et si c'était sérieux? fit d'une voix ferme Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- Eh bien, à la grâce de Dieu, comme on dit en pareil cas; cela
+ne nuira pas à l'affaire (vous voyez, je n'ai pas dit: à notre
+affaire, _notre_ est un mot qui vous déplaît), et moi... moi, je
+suis à votre service, vous le savez vous-même.
+
+-- Vous pensez?
+
+-- Je ne pense rien, reprit en riant Pierre Stépanovitch -- car je
+sais que vous avez d'avance réfléchi à vos affaires et que votre
+parti est pris. Je me borne à vous dire sérieusement que je suis à
+votre disposition, toujours, partout, et en toute circonstance, en
+toute, vous comprenez?
+
+Nicolas Vsévolodovitch bâilla.
+
+-- Vous en avez assez de moi, dit le visiteur qui se leva
+brusquement et prit son chapeau rond tout neuf, comme s'il eût
+voulu sortir; toutefois il ne s'en alla point et continua à
+parler, tantôt se tenant debout devant son interlocuteur, tantôt
+se promenant dans la chambre; quand sa parole s'animait, il
+frappait sur son genou avec son chapeau.
+
+-- Je comptais vous amuser encore un peu en vous parlant des
+Lembke, dit-il gaiement.
+
+-- Non, plus tard. Pourtant comment va la santé de Julie
+Mikhaïlovna?
+
+-- Quel genre mondain vous avez tous! Vous vous souciez de sa
+santé tout juste autant que de celle d'un chat gris, et cependant
+vous en demandez des nouvelles. Cela me plaît. Julie Mikhaïlovna
+va bien, et elle a pour vous une considération que j'appellerai
+superstitieuse, elle attend beaucoup de choses de vous. Pour ce
+qui est de l'affaire de dimanche, elle n'en dit rien et elle est
+sûre que vous n'aurez qu'à paraître pour vaincre. Elle s'imagine,
+vraiment, que vous pouvez Dieu sait quoi. Du reste, vous êtes
+maintenant plus que jamais un personnage énigmatique et
+romanesque, -- position extrêmement avantageuse. Vous avez mis ici
+tous les esprits en éveil; ils étaient déjà fort échauffés quand
+je suis parti, mais je les ai retrouvés bien plus excités encore.
+À propos, je vous remercie de nouveau pour la lettre. Ils ont tous
+peur du comte K... Vous savez, ils vous considèrent, paraît-il,
+comme un mouchard. Je les confirme dans cette opinion. Vous n'êtes
+pas fâché?
+
+-- Non.
+
+-- C'est sans importance, et plus tard cela aura son utilité. Ils
+ont ici leurs façons de voir. Moi, naturellement, j'abonde dans
+leur sens, je hurle avec les loups, avec Julie Mikhaïlovna
+d'abord, et ensuite avec Gaganoff... Vous riez? Mais c'est une
+tactique de ma part: je débite force inepties, et tout à coup je
+fais entendre une parole sensée. Ils m'entourent, et je recommence
+à dire des sottises. Tous désespèrent déjà de faire quelque chose
+de moi: «Il y a des moyens, disent-ils, mais il est tombé de la
+lune.» Lembke m'engage à entrer au service pour me réformer. Vous
+savez, j'en use abominablement avec lui, c'est-à-dire que je le
+compromets, et il me regarde alors avec de grands yeux. Julie
+Mikhaïlovna me soutient. Ah! dites donc, Gaganoff vous en veut
+horriblement. Hier, à Doukhovo, il m'a parlé de vous dans les
+termes les plus injurieux. Aussitôt je lui ai dit toute la vérité
+-- plus ou moins bien entendu. J'ai passé une journée entière chez
+lui à Doukhovo. Il a une belle maison, une propriété magnifique.
+
+Nicolas Vsévolodovitch fit un brusque mouvement en avant.
+
+-- Est-ce qu'il est maintenant encore à Doukhovo? demanda-t-il.
+
+-- Non, il m'a ramené ici ce matin, nous sommes revenus ensemble,
+répondit Pierre Stépanovitch sans paraître remarquer aucunement
+l'agitation subite de son interlocuteur. -- Tiens, j'ai fait
+tomber un livre, ajouta-t-il en se baissant pour ramasser un
+keepsake qu'il venait de renverser. -- Les femmes de Balzac, avec
+des gravures. Je n'ai pas lu cela. Lembke aussi écrit des romans.
+
+-- Oui? fit Nicolas Vsévolodovitch avec une apparence d'intérêt.
+
+-- Il écrit des romans russes, en secret, bien entendu. Julie
+Mikhaïlovna le sait et le lui permet. C'est un niais; du reste, il
+a de la tenue, des manières parfaites, une irréprochable
+correction d'attitude. Voilà ce qu'il nous faudrait.
+
+-- Vous faites l'éloge de l'administration?
+
+-- Certainement! Il n'y a que cela de réussi en Russie... Allons,
+je me tais, adieu; vous avez mauvaise mine.
+
+-- J'ai la fièvre.
+
+-- On s'en aperçoit, couchez-vous. À propos, il y a des skoptzi
+ici dans le district, ce sont des gens curieux... Du reste, nous
+en reparlerons plus tard. Allons, qu'est-ce que je vous dirai
+encore? La fabrique des Chpigouline est intéressante; elle occupe,
+comme vous le savez, cinq cents personnes; il y a quinze ans qu'on
+ne l'a nettoyée, c'est un foyer d'épidémies. Les patrons sont
+millionnaires, et ils exploitent atrocement leurs ouvriers. Je
+vous assure que parmi ceux-ci plusieurs ont une idée de
+l'Internationale. Quoi? Vous souriez? Vous verrez vous-même,
+seulement donnez-moi un peu de temps, je ne vous en demande pas
+beaucoup pour vous montrer... pardon, je ne dirai plus rien, ne
+faites pas la moue. Allons, adieu. Tiens, mais j'oubliais le
+principal, ajouta Pierre Stépanovitch en revenant tout à coup sur
+ses pas, -- on m'a dit tout à l'heure que notre malle était
+arrivée de Pétersbourg.
+
+-- Eh bien? fit Nicolas Vsévolodovitch qui le regarda sans
+comprendre.
+
+-- Je veux dire votre malle, vos effets. C'est vrai?
+
+-- Oui, on me l'a dit tantôt.
+
+-- Ah! alors ne pourrais-je pas tout de suite...
+
+-- Demandez à Alexis.
+
+-- Allons, ce sera pour demain. Avec vos affaires se trouvent là
+mon veston, mon frac, et les trois pantalons que Charmer m'a faits
+sur votre recommandation, vous vous rappelez?
+
+-- À ce que j'ai entendu dire, vous posez ici pour le gentleman,
+observa en souriant Nicolas Vsévolodovitch. -- Est-ce vrai que
+vous voulez apprendre à monter à cheval?
+
+Un sourire ou plutôt une grimace désagréable se montra sur les
+lèvres de Pierre Stépanovitch.
+
+-- Vous savez, répliqua-t-il d'une voix tremblante et saccadée, --
+vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, nous laisserons de côté, une
+fois pour toutes, les personnalités, n'est-ce pas? Libre à vous,
+sans doute, de me mépriser tant qu'il vous plaira si vous trouvez
+ma conduite si ridicule, mais pour le moment vous pourriez bien,
+n'est-ce pas, m'épargner vos moqueries?
+
+-- Bien, je ne le ferai plus, dit Nicolas Vsévolodovitch.
+
+Le visiteur sourit, frappa avec son chapeau sur son genou, et ses
+traits recouvrèrent leur sérénité.
+
+-- Ici plusieurs me considèrent même comme votre rival auprès
+d'Élisabeth Nikolaïevna, comment donc ne soignerais-je pas mon
+extérieur? fit-il en riant. -- Qui pourtant vous a ainsi parlé de
+moi? Hum. Il est juste huit heures; allons, en route: j'avais
+promis à Barbara Pétrovna de passer chez elle, mais je lui ferai
+faux bond. Vous, couchez-vous, et demain vous serez plus dispos.
+Il pleut et il fait sombre, du reste j'ai pris une voiture parce
+qu'ici les rues ne sont pas sûres la nuit... Ah! à propos, dans la
+ville et aux environs rôde à présent un forçat évadé de Sibérie,
+un certain Fedka; figurez-vous que cet homme est un de mes anciens
+serfs; il y a quinze ans, papa l'a mis, moyennant finances, à la
+disposition du ministre de la guerre. C'est une personnalité très
+remarquable.
+
+Nicolas Vsévolodovitch fixa soudain ses yeux sur Pierre
+Stépanovitch.
+
+-- Vous... lui avez parlé? demanda-t-il.
+
+-- Oui. Il ne se cache pas de moi. C'est une personnalité prête à
+tout; pour de l'argent, bien entendu. Du reste, il a aussi des
+principes, à sa façon, il est vrai. Ah! oui, dites donc, si vous
+avez parlé sérieusement tantôt, vous vous rappelez au sujet
+d'Élisabeth Nikolaïevna, je vous répète encore une fois que je
+suis moi aussi une personnalité prête à tout, dans tous les genres
+qu'il vous plaira, et entièrement à votre service... Eh bien, vous
+prenez votre canne? Ah! non, vous ne la prenez pas. Figurez-vous,
+il m'avait semblé que vous cherchiez une canne.
+
+Nicolas Vsévolodovitch ne cherchait rien et ne disait mot, mais il
+s'était brusquement levé à demi, et son visage avait pris une
+expression étrange.
+
+-- Si, en ce qui concerne M. Gaganoff, vous avez aussi besoin de
+quelque chose, lâcha tout à coup Pierre Stépanovitch en montrant
+d'un signe de tête le presse-papier, -- naturellement je puis tout
+arranger et je suis convaincu que vous ne me tromperez pas.
+
+Il sortit sans laisser à Nicolas Vsévolodovitch le temps de lui
+répondre; mais avant de s'éloigner définitivement, il entrebâilla
+la porte et cria par l'ouverture:
+
+-- Je dis cela, parce que Chatoff, par exemple, n'avait pas non
+plus le droit de risquer sa vie le dimanche où il s'est porté à
+une voie de fait sur vous, n'est-il pas vrai? Je désirerais
+appeler votre attention là-dessus.
+
+Il disparut sans attendre la réponse à ces paroles.
+
+IV
+
+Peut-être pensait-il que Nicolas Vsévolodovitch, laissé seul,
+allait frapper le mur à coups de poing, et sans doute il aurait
+été bien aise de s'en assurer si cela avait été possible; mais son
+attente aurait été trompée: Nicolas Vsévolodovitch conserva son
+calme. Pendant deux minutes il garda la position qu'il occupait
+tout à l'heure debout devant la table et parut très songeur; mais
+bientôt un vague et froid sourire se montra sur ses lèvres. Il
+reprit lentement son ancienne place sur le coin du divan et ferma
+les yeux comme par l'effet de la fatigue. Une partie de la lettre,
+incomplètement cachée sous le presse-papier, était toujours en
+évidence; il ne fit rien pour la dérober à la vue.
+
+Le sommeil ne tarda pas à s'emparer de lui. Après le départ de
+Pierre Stépanovitch qui, contrairement à sa promesse, s'était
+retiré sans voir Barbara Pétrovna, celle-ci, fort tourmentée
+depuis quelques jours, ne put y tenir et prit sur elle de se
+rendre auprès de son fils, bien qu'elle ne fût pas autorisée à
+pénétrer en ce moment dans la chambre du jeune homme. «Ne me dira-
+t-il pas enfin quelque chose de définitif?» se demandait-elle.
+Comme tantôt, elle frappa doucement à la porte et, ne recevant pas
+de réponse, se hasarda à ouvrir. À la vue de Nicolas assis et
+absolument immobile, elle s'approcha avec précaution du divan. Son
+coeur battait très fort. C'était pour Barbara Pétrovna une chose
+surprenante que son fils eût pu s'endormir si vite et d'un sommeil
+si profond dans une position à demi verticale. Sa respiration
+était presque imperceptible; son visage était pâle et sévère, mais
+complètement inanimé; ses sourcils étaient quelque peu froncés;
+dans cet état il ressemblait tout à fait à une figure de cire. La
+générale, retenant son souffle, resta penchée au-dessus de lui
+pendant trois minutes; puis, saisie de peur, elle s'éloigna sur la
+pointe des pieds; avant de quitter la chambre, elle fit le signe
+de la croix sur le dormeur, et se retira sans avoir été remarquée,
+emportant de ce spectacle une nouvelle sensation d'angoisse.
+
+Pendant longtemps, pendant plus d'une heure, Nicolas
+Vsévolodovitch demeura plongé dans ce lourd sommeil; pas un muscle
+de son visage ne remuait, pas le moindre trace d'activité motrice
+ne se manifestait dans toute sa personne, ses sourcils étaient
+toujours rapprochés, donnant ainsi à sa figure une expression de
+dureté. Si Barbara Pétrovna était restée encore trois minutes, il
+est probable qu'elle n'aurait pu supporter la terrifiante
+impression de cette immobilité léthargique et qu'elle aurait
+réveillé son fils. Tout à coup celui-ci ouvrit les yeux, mais
+durant dix minutes il ne fit aucun mouvement; il semblait
+considérer avec une curiosité obstinée un objet placé dans un coin
+de la chambre, quoiqu'il n'y eût là rien de nouveau, rien qui dût
+attirer particulièrement son attention.
+
+À la fin retentit le timbre d'une horloge sonnant un coup. Nicolas
+Vsévolodovitch tourna la tête avec une certaine inquiétude pour
+regarder l'heure au cadran, mais presque aussitôt s'ouvrit la
+porte de derrière, qui donnait accès dans le corridor, et le valet
+de chambre Alexis Égorovitch se montra. Il tenait d'une main un
+paletot chaud, une écharpe et un chapeau, de l'autre une petite
+assiette d'argent sur laquelle se trouvait une lettre.
+
+-- Il est neuf heures et demie, dit-il à voix basse, et, après
+avoir déposé sur une chaise dans un coin les vêtements qu'il avait
+apportés, il présenta l'assiette à son maître. La lettre n'était
+pas cachetée et ne contenait que deux lignes écrites au crayon.
+Quand Nicolas Vsévolodovitch les eut lues, il prit aussi un crayon
+sur la table, écrivit deux mots au bas du billet et replaça celui-
+ci sur l'assiette.
+
+-- Tu remettras cela dès que je serai sorti, habille-moi, dit-il
+et il se leva.
+
+Remarquant qu'il avait sur lui un léger veston de velours, il
+réfléchit un instant et se fit donner une redingote de drap,
+vêtement plus convenable pour les visites du soir. Lorsque sa
+toilette fut entièrement terminée, il ferma la porte par laquelle
+était entrée Barbara Pétrovna, prit la lettre cachetée sous le
+presse-papier, et, sans mot dire, passa dans le corridor en
+compagnie d'Alexis Égorovitch. Puis tous deux descendirent
+l'étroit escalier de derrière et débouchèrent dans le vestibule
+conduisant au jardin. Une petite lanterne et un grand parapluie
+avaient été déposés d'avance dans un coin de ce vestibule.
+
+-- Avec cette pluie, la boue rend les rues impraticables, observa
+le domestique.
+
+C'était une dernière et timide tentative qu'il faisait pour
+décider son barine à ne pas sortir. Mais, ouvrant le parapluie,
+Nicolas Vsévolodovitch pénétra silencieusement dans le vieux
+jardin alors humide et noir comme une cave. Le vent mugissait et
+secouait les cimes des arbres à demi dépouillés, les petits
+chemins sablés étaient fangeux et glissants. Alexis Égorovitch, en
+habit et sans chapeau, précédait son maître à la distance de trois
+pas pour l'éclairer avec la lanterne.
+
+-- Ne remarquera-t-on rien? demanda brusquement Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- Des fenêtres on ne verra rien, d'ailleurs toutes les
+précautions ont été prises d'avance, répondit d'un ton bas et
+mesuré le domestique.
+
+-- Ma mère est couchée?
+
+-- Elle s'est retirée dans sa chambre à neuf heures précises,
+selon son habitude depuis quelques jours, et il lui est impossible
+maintenant de rien savoir. À quelle heure faut-il vous attendre?
+se permit-il ensuite de demander.
+
+-- Je rentrerai à une heure ou une heure et demie, en tout cas
+avant deux heures.
+
+-- Bien.
+
+S'engageant dans des sentiers sinueux, ils firent le tour du
+jardin que tous deux connaissaient très bien, et arrivèrent à
+l'angle du mur d'enceinte où se trouvait une petite porte donnant
+issue dans une étroite ruelle. Cette porte était presque toujours
+fermée, mais Alexis Égorovitch en avait maintenant la clef dans
+ses mains.
+
+-- Ne va-t-elle pas crier quand on l'ouvrira? observa Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+Le valet de chambre répondit que, la veille encore, il y avait mis
+de l'huile «de même qu'aujourd'hui». Il était déjà tout trempé.
+Après avoir ouvert la porte, il tendit la clef à son maître.
+
+-- Si vous allez loin, je dois vous prévenir que je n'ai aucune
+confiance dans la populace d'ici; c'est dans les impasses en
+particulier que les mauvaises rencontres sont à craindre, surtout
+de l'autre côté de l'eau, ne put s'empêcher de faire remarquer
+Alexis Égorovitch.
+
+C'était un vieux serviteur qui avait été jadis le diadka[9] de
+Nicolas Vsévolodovitch; homme sérieux et rigide, il aimait à
+entendre et à lire la parole de Dieu.
+
+-- Ne t'inquiète pas, Alexis Égorovitch.
+
+-- Dieu vous bénisse, monsieur, si toutefois vous ne projetez que
+de bonnes actions.
+
+-- Comment? fit en s'arrêtant Nicolas Vsévolodovitch qui était
+déjà sorti du jardin.
+
+Alexis Égorovitch renouvela d'une voix ferme le souhait qu'il
+venait de formuler. Jamais auparavant il ne se serait permis de
+tenir un tel langage devant son maître.
+
+Nicolas Vsévolodovitch ferma la porte, mit la clef dans sa poche
+et s'engagea dans le péréoulok, où, à chaque pas, il enfonçait
+dans la boue jusqu'au-dessus de la cheville. À la fin il arriva à
+une rue pavée, longue et déserte. Il connaissait la ville comme
+ses cinq doigts, mais la rue de l'Épiphanie était encore loin. Il
+était plus de dix heures quand il s'arrêta devant la porte fermée
+de la vieille et sombre maison Philippoff. Au rez-de-chaussée, où
+plus personne n'habitait depuis le départ des Lébiadkine, les
+fenêtres étaient condamnées, mais on apercevait de la lumière dans
+la mezzanine, chez Chatoff. Comme il n'y avait pas de sonnette,
+Nicolas Vsévolodovitch frappa à la porte. Une petite fenêtre
+s'ouvrit, et Chatoff se pencha à la croisée pour regarder dans la
+rue. L'obscurité était telle que, pendant une minute, il ne put
+rien distinguer.
+
+-- C'est vous? demanda-t-il tout à coup.
+
+-- Oui, répondit le visiteur.
+
+Chatoff ferma la fenêtre et alla ouvrir la grand'porte. Nicolas
+Vsévolodovitch franchit le seuil, et, sans dire un mot, se dirigea
+vers le pavillon occupé par Kiriloff.
+
+V
+
+Là, tout était ouvert. L'obscurité régnait dans le vestibule et
+dans les deux premières pièces, mais la dernière, où Kiriloff
+buvait son thé, était éclairée, des rires et des cris étranges s'y
+faisaient entendre. Nicolas Vsévolodovitch alla du côté où il
+apercevait la lumière; toutefois, avant d'entrer, il s'arrêta sur
+le seuil. Le thé se trouvait sur la table. La parente du
+propriétaire était debout au milieu de la chambre. Tête nue, sans
+bas à ses pieds chaussés de savates, la vieille n'avait pour tout
+vêtement qu'un jupon et une sorte de mantelet en peau de lièvre.
+Elle tenait dans ses bras un enfant de dix-huit mois. Le baby, en
+chemise et les pieds nus, venait d'être retiré de son berceau. Il
+avait les joues très colorées, et ses petits cheveux blancs
+étaient ébouriffés. Sans doute il avait pleuré un peu auparavant,
+car on voyait encore des traces de larmes au-dessous de ses yeux,
+mais en ce moment il tendait ses petits bras, frappait ses mains
+l'une contre l'autre et riait avec des sanglots comme cela arrive
+aux enfants de cet âge. Devant lui Kiriloff jetait par terre une
+grosse balle élastique qui rebondissait jusqu'au plafond pour
+retomber ensuite sur le plancher, le baby criait: «Balle, balle!»
+Kiriloff rattrapait la balle et la lui donnait, alors l'enfant la
+lançait lui-même avec ses petites mains maladroites, et de nouveau
+Kiriloff courait la ramasser. À la fin, la balle alla rouler sous
+une armoire. «Balle, balle!» cria le moutard. Kiriloff se baissant
+jusqu'à terre étendit le bras sous l'armoire pour tâcher de
+trouver la balle. Nicolas Vsévolodovitch entra dans la chambre. À
+la vue du visiteur, l'enfant se mit à pousser des cris et se serra
+contre la vieille qui se hâta de l'emporter.
+
+Kiriloff se releva, la balle en main.
+
+-- Stavroguine? dit-il sans paraître aucunement surpris de cette
+visite inattendue. -- Voulez-vous du thé?
+
+-- Je ne refuse pas, s'il est chaud, répondit Nicolas
+Vsévolodovitch; -- Je suis tout trempé.
+
+-- Il est chaud, bouillant même, reprit avec satisfaction
+Kiriloff, -- asseyez-vous; vous êtes sale, cela ne fait rien; tout
+à l'heure je mouillerai un torchon et je laverai le parquet.
+
+Nicolas Vsévolodovitch s'assit et vida presque d'un seul trait la
+tasse de thé que lui avait versée l'ingénieur.
+
+-- Encore? demanda celui-ci.
+
+-- Merci.
+
+Kiriloff, qui jusqu'alors était resté debout, s'assit en face du
+visiteur.
+
+-- Qu'est-ce qui vous amène? voulut-il savoir.
+
+-- Je suis venu pour affaire. Tenez, lisez cette lettre que j'ai
+reçue de Gaganoff; vous vous rappelez, je vous ai parlé de lui à
+Pétersbourg.
+
+Kiriloff prit la lettre, la lut, puis la posa sur la table et
+regarda son interlocuteur comme un homme qui attend une
+explication.
+
+-- Ainsi que vous le savez, commença Nicolas Vsévolodovitch, --
+j'ai rencontré il y a un mois à Pétersbourg ce Gaganoff que je
+n'avais jamais vu de ma vie. Trois fois le hasard nous a mis dans
+le monde en présence l'un de l'autre. Sans entrer en rapport avec
+moi, sans m'adresser la parole, il a trouvé moyen d'être très
+insolent. Je vous l'ai dit alors; mais voici ce que vous ignorez:
+à la veille de quitter Pétersbourg d'où il est parti avant moi, il
+m'a tout à coup écrit une lettre, moins grossière que celle-ci,
+mais cependant des plus inconvenantes, et ce qu'il y a d'étrange,
+c'est que, dans cette lettre, il ne m'expliquait nullement à quel
+propos il m'écrivait ainsi. Je lui ai sur le champ répondu, par
+écrit aussi, et avec la plus grande franchise: je lui déclarais
+que, sans doute, il m'en voulait de ma manière d'agir à l'égard de
+son père ici, au club, il y a quatre ans, et que, de mon côté,
+j'étais prêt à lui faire toutes les excuses possibles pour un acte
+non prémédité et commis dans un état de maladie. Je le priais de
+prendre mes excuses en considération. Il n'a pas répondu et est
+parti; mais voici que maintenant je le retrouve ici absolument
+enragé. On m'a rapporté certains propos tout à fait injurieux
+qu'il a publiquement tenus sur mon compte en les accompagnant
+d'accusations étonnantes. Enfin aujourd'hui arrive cette lettre.
+Assurément personne n'en a jamais reçu une pareille. Elle contient
+des grossièretés ignobles, il se sert d'expressions comme «votre
+tête à claques». Je suis venu dans l'espoir que vous ne refuserez
+pas d'être mon témoin.
+
+-- Vous avez dit que personne n'avait jamais reçu une pareille
+lettre, observa Kiriloff: -- cela est arrivé plus d'une fois.
+Quand on est furieux, que n'écrit-on pas? Vous connaissez la
+lettre de Pouchkine à Heeckeren. C'est bien. J'irai. Donnez-moi
+vos instructions.
+
+Nicolas Vsévolodovitch dit à l'ingénieur qu'il désirait terminer
+cette affaire dans les vingt-quatre heures; pour commencer, il
+voulait absolument renouveler ses excuses et même s'engager à
+écrire une seconde lettre dans ce sens; mais, de son côté,
+Gaganoff promettrait de ne plus lui adresser de lettres; quant à
+celle qu'il avait écrite, elle serait considérée comme non avenue.
+
+-- C'est beaucoup trop de concessions, et elles ne le satisferont
+pas, répondit Kiriloff.
+
+-- Avant tout j'étais venu vous demander si vous consentiriez à
+lui porter ces conditions.
+
+-- Je les lui porterai. C'est votre affaire. Mais il ne les
+acceptera pas.
+
+-- Je le sais bien.
+
+-- Il veut se battre. Dites-moi comment vous entendez que le duel
+ait lieu.
+
+-- Je tiens beaucoup à ce que tout soit fini demain. Allez chez
+lui à neuf heures. Vous lui ferez part de mes propositions, il les
+repoussera et vous abouchera avec son témoin, -- il sera alors
+onze heures, je suppose. Vous confèrerez avec ce témoin, et, à une
+heure ou à deux heures, tout le monde pourra se trouver sur le
+terrain. Je vous en prie, tâchez d'arranger les choses de la
+sorte. L'arme sera, naturellement, le pistolet. Les deux barrières
+seront séparées par un espace de dix pas, vous placerez chacun de
+nous à dix pas de sa barrière, et, au signal donné, nous
+marcherons l'un contre l'autre. Chacun devra nécessairement
+s'avancer jusqu'à sa barrière, mais il pourra tirer avant d'y être
+arrivé. Voilà tout, je pense.
+
+-- Dix pas entre les deux barrières, c'est une bien petite
+distance, objecta Kiriloff.
+
+-- Allons, mettons-en douze, mais pas plus, vous comprenez qu'il
+veut un duel sérieux. Vous savez charger un pistolet?
+
+-- Oui. J'ai des pistolets; je donnerai ma parole que vous ne vous
+en êtes pas servi. Son témoin en fera autant pour ceux qu'il aura
+apportés, et le sort décidera avec quelle paire de pistolets on se
+battra.
+
+-- Très bien.
+
+-- Voulez-vous voir mes pistolets?
+
+-- Soit.
+
+La malle de Kiriloff était dans un coin, il ne l'avait pas encore
+défaite, mais il en retirait ses affaires au fur et à mesure qu'il
+en avait besoin.
+
+L'ingénieur y prit une boîte en bois de palmier, capitonnée de
+velours à l'intérieur, et contenant une paire de pistolets
+superbes.
+
+-- Tout est là: poudre, balles, cartouches. J'ai aussi un
+revolver; attendez.
+
+Il fouilla de nouveau dans sa malle et en sortit une autre boîte
+qui renfermait un revolver américain à six coups.
+
+-- Vous n'avez pas mal d'armes, et elles sont d'une grande valeur.
+
+-- D'une grande valeur.
+
+Pauvre, presque indigent, Kiriloff, qui, du reste, ne s'apercevait
+jamais de sa misère, était évidemment bien aise d'exhiber aux yeux
+du visiteur ces armes de luxe dont l'achat avait sans doute
+entraîné pour lui bien des sacrifices.
+
+-- Vous êtes toujours dans les mêmes idées? demanda Stavroguine
+après une minute de silence.
+
+Nonobstant le vague de cette question, au ton dont elle était
+faite l'ingénieur devina immédiatement à quoi elle se rapportait.
+
+-- Oui, répondit-il laconiquement tandis qu'il serrait les armes
+étalées sur la table.
+
+-- Quand donc? reprit en termes plus vagues encore Nicolas
+Vsévolodovitch après un nouveau silence.
+
+Pendant ce temps, Kiriloff avait remis les deux boîtes dans la
+malle et s'était rassis à son ancienne place.
+
+-- Cela ne dépend pas de moi, comme vous savez; quand on me le
+dira, marmotta-t-il entre ses dents; cette question semblait le
+contrarier un peu, mais en même temps il paraissait disposé à
+répondre à toutes les autres. Ses yeux noirs et ternes restaient
+figés sur le visage de Stavroguine, leur regard tranquille était
+bon et affable.
+
+Nicolas Vsévolodovitch se tut pendant trois minutes.
+
+-- Sans doute je comprends qu'on se brûle la cervelle, commença-t-
+il ensuite en fronçant légèrement les sourcils, -- parfois moi-
+même j'ai songé à cela, et il m'est venu une idée nouvelle: si
+l'on commet un crime, ou pire encore, un acte honteux, déshonorant
+et... ridicule, un acte destiné à vous couvrir de mépris pendant
+mille ans, on peut se dire: «Un coup de pistolet dans la tempe, et
+plus rien de tout cela n'existera.» Qu'importent alors les
+jugements des hommes et leur mépris durant mille ans, n'est-il pas
+vrai?
+
+-- Vous appelez cela une idée nouvelle? demanda Kiriloff
+songeur...
+
+-- Je... je ne l'appelle pas ainsi... mais une fois, en y pensant,
+je l'ai sentie toute nouvelle.
+
+-- Vous l'avez «sentie»? reprit l'ingénieur, -- c'est bien dire.
+Il y a beaucoup d'idées qu'on a toujours eues, et qui, à un moment
+donné, paraissent tout d'un coup nouvelles. C'est vrai. À présent
+je vois bien des choses comme pour la première fois.
+
+Sans l'écouter, Stavroguine poursuivit le développement de sa
+pensée:
+
+-- Mettons que vous ayez vécu dans la lune, c'est là, je suppose,
+que vous avez commis toutes ces vilenies ridicules... Ici vous
+savez, à n'en pas douter, que là on se moquera de vous pendant
+mille ans, que pendant toute l'éternité toute la lune crachera sur
+votre mémoire. Mais maintenant vous êtes ici, et c'est de la terre
+que vous regardez la lune: peu vous importent, n'est-ce pas, les
+sottises que vous avez faites dans cet astre, et il vous est
+parfaitement égal d'être pendant un millier d'années en butte au
+mépris de ses habitants?
+
+-- Je ne sais pas, répondit Kiriloff, -- je n'ai pas été dans la
+lune, ajouta-t-il sans ironie, simplement pour constater un fait.
+
+-- À qui est cet enfant que j'ai vu ici tout à l'heure?
+
+-- La belle-mère de la vieille est arrivée; c'est-à-dire, non, sa
+belle-fille... cela ne fait rien. Il y a trois jours. Elle est
+malade, avec un enfant; la nuit il crie beaucoup, il a mal au
+ventre. La mère dort, et la vieille apporte l'enfant ici; je
+l'amuse avec une balle. Cette balle vient de Hambourg. Je l'y ai
+achetée, pour la lancer et la rattraper; cela fortifie le dos.
+C'est une petite fille.
+
+-- Vous aimez les enfants?
+
+-- Je les aime, dit Kiriloff d'un ton assez indifférent, du reste.
+
+--Alors vous aimez aussi la vie?
+
+--Oui, j'aime aussi la vie, cela vous étonne?
+
+-- Mais vous êtes décidé à vous brûler la cervelle?
+
+-- Eh bien? Pourquoi mêler deux choses qui sont distinctes l'une
+de l'autre? La vie existe et la mort n'existe pas.
+
+-- Vous croyez maintenant à la vie éternelle dans l'autre monde?
+
+-- Non, mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments,
+vous arrivez à des moments où le temps s'arrête tout d'un coup
+pour faire place à l'éternité.
+
+-- Vous espérez arriver à un tel moment?
+
+-- Oui.
+
+-- Je doute que dans notre temps ce soit possible.
+
+Ces mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch sans aucune
+intention ironique; il les prononça lentement et d'un air pensif.
+
+-- Dans l'Apocalypse, l'ange jure qu'il n'y aura plus de temps,
+observa-t-il ensuite.
+
+-- Je le sais. C'est très vrai. Quand tout homme aura atteint le
+bonheur, il n'y aura plus de temps parce qu'il ne sera plus
+nécessaire. C'est une pensée très juste.
+
+-- Où donc le mettra-t-on?
+
+-- On ne le mettra nulle part. Le temps n'est pas un objet, mais
+une idée. Cette idée s'effacera de l'esprit.
+
+-- Ce sont de vieilles rengaines philosophiques, toujours les
+mêmes depuis le commencement des siècles, grommela Stavroguine
+avec une pitié méprisante.
+
+-- Oui, les mêmes depuis le commencement des siècles, et il n'y en
+aura jamais d'autres! reprit l'ingénieur dont les yeux
+s'illuminèrent comme si l'affirmation de cette idée eût été pour
+lui une sorte de victoire.
+
+-- Vous paraissez fort heureux, Kiriloff?
+
+-- Je suis fort heureux, en effet, reconnut celui-ci du même ton
+dont il eût fait la réponse la plus ordinaire.
+
+-- Mais, il n'y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise
+humeur, vous vous êtes fâché contre Lipoutine?
+
+-- Hum, à présent, je ne gronde plus. Alors je ne savais pas
+encore que j'étais heureux. Avez-vous quelquefois vu une feuille,
+une feuille d'arbre?
+
+-- Oui.
+
+-- Dernièrement j'en ai vu une: elle était jaune, mais conservait
+encore en quelques endroits sa couleur verte, les bords étaient
+pourris. Le vent l'emportait. Quand j'avais dix ans, il m'arrivait
+en hiver de fermer les yeux exprès et de me représenter une
+feuille verte aux veines nettement dessinées, un soleil brillant.
+J'ouvrais les yeux et je croyais rêver, tant c'était beau, je les
+refermais encore.
+
+-- Qu'est-ce que cela signifie? C'est une figure?
+
+-- N-non... pourquoi? Je ne fais point d'allégorie. Je parle
+seulement de la feuille. La feuille est belle. Tout est bien.
+
+-- Tout?
+
+-- Oui. L'homme est malheureux parce qu'il ne connaît pas son
+bonheur, uniquement pour cela. C'est tout, tout! Celui qui saura
+qu'il est heureux le deviendra tout de suite, à l'instant même.
+Cette belle-mère mourra et la petite fille restera. Tout est bien.
+J'ai découvert cela brusquement.
+
+-- Et si l'on meurt de faim, et si l'on viole une petite fille, --
+c'est bien aussi?
+
+-- Oui. Tout est bien pour quiconque sait que tout est tel. Si les
+hommes savaient qu'ils sont heureux, ils le seraient, mais, tant
+qu'ils ne le sauront pas, ils seront malheureux. Voilà toute
+l'idée, il n'y en a pas d'autre!
+
+-- Quand donc avez-vous eu connaissance de votre bonheur?
+
+-- Mardi dernier, ou plutôt mercredi, dans la nuit du mardi au
+mercredi.
+
+-- À quelle occasion?
+
+-- Je ne me le rappelle pas; c'est arrivé par hasard. Je me
+promenais dans ma chambre... cela ne fait rien. J'ai arrêté la
+pendule, il était deux heures trente-sept.
+
+-- Une façon emblématique d'exprimer que le temps doit s'arrêter?
+
+Kiriloff ne releva pas cette observation.
+
+-- Ils ne sont pas bons, reprit-il tout à coup, -- parce qu'ils ne
+savent pas qu'ils le sont. Quand ils l'auront appris, ils ne
+violeront plus de petites filles. Il faut qu'ils sachent qu'ils
+sont bons, et instantanément ils le deviendront tous jusqu'aux
+dernier.
+
+-- Ainsi vous qui savez cela, vous êtes bon?
+
+-- Oui.
+
+-- Là-dessus, du reste, je suis de votre avis, murmura en fronçant
+les sourcils Stavroguine.
+
+-- Celui qui apprendra aux hommes qu'ils sont bons, celui-là
+finira le monde.
+
+-- Celui qui le leur a appris, ils l'ont crucifié.
+
+-- Il viendra, et son nom sera: l'homme-dieu.
+
+-- Le dieu-homme?
+
+-- L'homme-dieu, il y a une différence.
+
+-- C'est vous qui avez allumé la lampe devant l'icône?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous êtes devenu croyant?
+
+-- La vieille aime à allumer cette lampe... mais aujourd'hui elle
+n'a pas eu le temps, murmura Kiriloff.
+
+-- Mais vous-même, vous ne priez pas encore?
+
+-- Je prie tout. Vous voyez cette araignée qui se promène sur le
+mur, je la regarde et lui suis reconnaissant de se promener ainsi.
+
+Ses yeux brillèrent de nouveau; ils étaient obstinément fixés sur
+le visage de Stavroguine. Ce dernier semblait considérer son
+interlocuteur avec une sorte de dégoût, mais son regard n'avait
+aucune expression moqueuse.
+
+Il se leva et prit son chapeau.
+
+-- Je parie, dit-il, que quand je reviendrai, vous croirez en
+Dieu.
+
+-- Pourquoi? demanda l'ingénieur en se levant à demi.
+
+-- Si vous saviez que vous croyez en Dieu, vous y croiriez, mais
+comme vous ne savez pas encore que vous croyez en Dieu, vous n'y
+croyez pas, répondit en souriant Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Ce n'est pas cela, reprit Kiriloff pensif, -- vous avez parodié
+mon idée. C'est une plaisanterie d'homme du monde. Rappelez-vous
+que vous avez marqué dans ma vie, Stavroguine.
+
+-- Adieu, Kiriloff.
+
+-- Venez la nuit; quand?
+
+-- Mais n'avez-vous pas oublié notre affaire de demain?
+
+-- Ah! je l'avais oubliée, soyez tranquille, je serai levé à
+temps; à neuf heures je serai là. Je sais m'éveiller quand je
+veux. En me couchant, je dis: à sept heures, et je m'éveille à
+sept heures, à dix heures -- et je m'éveille à dix heures.
+
+-- Vous possédez des qualités remarquables, dit Nicolas
+Vsévolodovitch en examinant le visage pâle de Kiriloff.
+
+-- Je vais aller vous ouvrir la porte.
+
+-- Ne vous dérangez pas, Chatoff me l'ouvrira.
+
+-- Ah! Chatoff. Bien, adieu!
+
+VI
+
+Le perron de la maison vide où logeait Chatoff était ouvert, mais
+quand Stavroguine en eut monté les degrés, un vestibule
+complètement sombre s'offrit à lui, et il dut chercher à tâtons
+l'escalier conduisant à la mezzanine. Soudain en haut s'ouvrit une
+porte, et il vit briller de la lumière; Chatoff n'alla pas lui-
+même au devant du visiteur, il se contenta d'ouvrir sa porte.
+Lorsque Nicolas Vsévolodovitch se trouva sur le seuil, il aperçut
+dans un coin le maître du logis qui l'attendait debout près d'une
+table.
+
+-- Je viens chez vous pour affaire, voulez-vous me recevoir?
+demanda Stavroguine avant de pénétrer dans la chambre.
+
+-- Entrez et asseyez-vous, répondit Chatoff, -- fermez la porte;
+non, laissez, je ferai cela moi-même.
+
+Il ferma la porte à la clef, revint près de la table et s'assit en
+face de Nicolas Vsévolodovitch. Durant cette semaine il avait
+maigri, et en ce moment il semblait être dans un état fiévreux.
+
+-- Vous m'avez beaucoup tourmenté, dit-il à voix basse et sans
+lever les yeux, -- je me demandais toujours pourquoi vous ne
+veniez pas.
+
+-- Vous étiez donc bien sûr que je viendrais?
+
+-- Oui, attendez, j'ai rêvé... je rêve peut-être encore
+maintenant... Attendez.
+
+Il se leva à demi, et sur le plus haut des trois rayons qui lui
+servaient de bibliothèque, il prit quelque chose, c'était un
+revolver.
+
+-- Une nuit j'ai rêvé que vous viendriez me tuer, et le lendemain
+matin j'ai dépensé tout ce qui me restait d'argent pour acheter un
+revolver à ce coquin de Liamchine; je voulais vendre chèrement ma
+vie. Ensuite j'ai recouvré le bon sens... Je n'ai ni poudre, ni
+balles; depuis ce temps l'arme est toujours restée sur ce rayon.
+Attendez...
+
+En parlant ainsi, il se disposait à ouvrir le vasistas; Nicolas
+Vsévolodovitch l'en empêcha.
+
+-- Ne le jetez pas, à quoi bon? il coûte de l'argent, et demain
+les gens diront qu'on trouve des revolvers traînant sous la
+fenêtre de Chatoff. Remettez-le en place; là, c'est bien, asseyez-
+vous. Dites-moi, pourquoi me racontez-vous, comme un pénitent à
+confesse, que vous m'avez supposé l'intention de venir vous tuer?
+En ce moment même je ne viens pas me réconcilier avec vous, mais
+vous parler de choses urgentes. D'abord, j'ai une explication à
+vous demander, ce n'est pas à cause de ma liaison avec votre femme
+que vous m'avez frappé?
+
+-- Vous savez bien que ce n'est pas pour cela, répondit Chatoff,
+les yeux toujours baissés.
+
+-- Ni parce que vous avez cru à la stupide histoire concernant
+Daria Pavlovna?
+
+-- Non, non, assurément non! C'est une stupidité! Dès le
+commencement ma soeur me l'a dit... répliqua Chatoff avec
+impatience et même en frappant légèrement du pied.
+
+-- Alors j'avais deviné et vous avez deviné aussi, poursuivit d'un
+ton calme Stavroguine, -- vous ne vous êtes pas trompé: Marie
+Timoféievna Lébiadkine est ma femme légitime, je l'ai épousée à
+Pétersbourg il y a quatre ans et demi. C'est pour cela que vous
+m'avez donné un soufflet, n'est-ce pas?
+
+Chatoff stupéfait écoutait en silence.
+
+-- Je l'avais deviné, mais je ne voulais pas le croire, balbutia-
+t-il enfin en regardant Stavroguine d'un air étrange.
+
+-- Et pourtant vous m'avez frappé?
+
+Chatoff rougit et bégaya quelques mots presque incohérents:
+
+-- C'était pour votre chute... pour votre mensonge. En m'avançant
+vers vous, je n'avais pas l'intention de vous punir; au moment où
+je me suis approché, je ne savais pas que je frapperais... J'ai
+fait cela parce que vous avez compté pour beaucoup dans ma vie...
+Je...
+
+-- Je comprends, je comprends, épargnez les paroles. Je regrette
+que vous soyez si agité; l'affaire qui m'amène est des plus
+urgentes.
+
+-- Je vous ai attendu trop longtemps, reprit Chatoff qui tremblait
+de tout son corps, et il se leva à demi; -- dites votre affaire,
+je parlerai aussi... après...
+
+Il se rassit.
+
+-- Cette affaire est d'un autre genre, commença Nicolas
+Vsévolodovitch en considérant son interlocuteur avec curiosité; --
+certaines circonstances m'ont forcé à choisir ce jour et cette
+heure pour me rendre chez vous; je viens vous avertir que peut-
+être on vous tuera.
+
+Chatoff le regarda d'un air intrigué.
+
+-- Je sais qu'un danger peut me menacer, dit-il posément, -- mais
+vous, vous, comment pouvez-vous savoir cela?
+
+-- Parce que, comme vous, je leur appartiens, comme vous, je fais
+partie de leur société.
+
+-- Vous... vous êtes membre de la société?
+
+-- Je vois à vos yeux que vous attendiez tout de moi, excepté
+cela, fit avec un léger sourire Nicolas Vsévolodovitch, -- mais
+permettez, ainsi vous saviez déjà qu'on doit attenter à vos jours?
+
+-- Je me refusais à le croire. Et maintenant encore, malgré vos
+paroles, je ne le crois pas, pourtant... pourtant qui donc, avec
+ces imbéciles-là, peut répondre de quelque chose! vociféra-t-il
+furieux en frappant du poing sur la table. -- Je ne les crains
+pas! J'ai rompu avec eux. Cet homme est passé quatre fois chez
+moi, et il m'a dit que je le pouvais... mais, ajouta-t-il en
+fixant les yeux sur Stavroguine, que savez-vous au juste?
+
+-- Soyez tranquille, je ne vous tromperai pas, reprit assez
+froidement Nicolas Vsévolodovitch, comme un homme qui accomplit
+seulement un devoir. -- Vous me demandez ce que je sais? Je sais
+que vous êtes entré dans cette société à l'étranger, il y a quatre
+ans, avant qu'elle eût été reconstituée sur de nouvelles bases;
+vous étiez alors à la veille de partir pour les États-Unis, et
+nous venions, je crois, d'avoir ensemble notre dernière
+conversation, celle dont il est si longuement question dans la
+lettre que vous m'avez écrite d'Amérique. À propos, pardonnez-moi
+de ne vous avoir pas répondu et de m'être borné...
+
+-- À un envoi d'argent, attendez, interrompit Chatoff qui prit
+vivement dans le tiroir de sa table un billet de banque couleur
+d'arc-en-ciel; -- tenez, voilà les cent roubles que vous m'avez
+envoyés; sans vous je serai mort là-bas. Je ne vous aurais pas
+remboursé de sitôt, si votre mère ne m'était venue en aide. C'est
+elle qui m'a donné ces cent roubles il y a neuf mois pour soulager
+ma misère au moment où je relevais de maladie. Mais continuez, je
+vous prie...
+
+Il étouffait.
+
+-- En Amérique, vos idées se sont modifiées, et, revenu en Suisse,
+vous avez voulu vous retirer de la société. Ils ne vous ont pas
+répondu, mais vous ont chargé de recevoir ici, en Russie, des
+mains de quelqu'un, un matériel typographique, et de le garder
+jusqu'au jour où un tiers viendrait chez vous de leur part pour en
+prendre livraison. Vous avez consenti, espérant ou ayant mis pour
+condition que ce serait leur dernière exigence, et qu'à l'avenir
+ils vous laisseraient tranquille. Tout cela, vrai ou faux, ce
+n'est pas d'eux que je le tiens, le hasard seul me l'a appris.
+Mais voici une chose que, je crois, vous ignorez encore: ces
+messieurs n'entendent nullement se séparer de vous.
+
+-- C'est absurde! cria Chatoff, -- j'ai loyalement déclaré que
+j'étais en désaccord avec eux sur tous les points! C'est mon
+droit, le droit de la conscience et de la pensée... Je ne
+souffrirai pas cela! Il n'y a pas de force qui puisse...
+
+-- Vous savez, ne criez pas, observa très sérieusement Nicolas
+Vsévolodovitch, -- ce Verkhovensky est un gaillard capable de nous
+entendre en ce moment; qui sait s'il n'a pas dans votre vestibule
+son oreille ou celle d'un de ses affidés? Il se peut que cet
+ivrogne de Lébiadkine ait été lui-même chargé de vous surveiller,
+comme peut-être vous l'aviez sous votre surveillance, n'est-ce
+pas? Dites-moi plutôt ceci: est-ce que Verkhovensky s'est rendu à
+vos raisons?
+
+-- Il s'y est rendu, il a reconnu que je pouvais me retirer, que
+j'en avais le droit...
+
+-- Eh bien, alors il vous trompe. Je sais que Kiriloff lui-même,
+qui est à peine des leurs, a fourni sur vous des renseignements;
+ils ont beaucoup d'agents, et, parmi ceux-ci, plusieurs les
+servent sans le savoir. On a toujours eu l'oeil sur vous;
+Verkhovensky, notamment, est venu ici pour régler votre affaire,
+et il a de pleins pouvoirs pour cela: on veut, à la première
+occasion favorable, se débarrasser de vous parce que vous savez
+trop de choses et que vous pouvez faire des révélations. Je vous
+répète que c'est certain; permettez-moi de vous le dire, ils sont
+absolument convaincus que vous êtes un espion et que, si vous ne
+les avez pas encore dénoncés, vous comptez le faire. Est-ce vrai?
+
+À cette question qui lui était adressée du ton le plus ordinaire,
+Chatoff fit une grimace.
+
+-- Quand même je serais un espion, à qui les dénoncerais-je?
+répliqua-t-il avec colère, sans répondre directement. -- Non,
+laissez-moi, que le diable m'emporte! s'écria-t-il, revenant
+soudain à sa première idée qui, évidemment, le préoccupait cent
+fois plus que la nouvelle de son propre danger: -- Vous, vous,
+Stavroguine, comment avez-vous pu vous fourvoyer dans cette sotte
+et effrontée compagnie de laquais? Vous êtes entré dans leur
+société! Est-ce là un exploit digne de Nicolas Stavroguine?
+
+Il prononça ces mots avec une sorte de désespoir, en frappant ses
+mains l'une contre l'autre; rien, semblait-il ne pouvait lui
+causer un plus cruel chagrin qu'une révélation pareille.
+
+-- Pardon, fit Stavroguine étonné, -- mais vous avez l'air de me
+considérer comme un soleil auprès duquel vous ne seriez, vous,
+qu'un petit scarabée. J'ai déjà remarqué cela dans la lettre que
+vous m'avez écrite d'Amérique.
+
+-- Vous... vous savez... Ah! ne parlons plus de moi, plus du tout!
+reprit vivement Chatoff. -- Si vous pouvez me donner quelque
+explication en ce qui vous concerne, expliquez-vous... Répondez à
+ma question! ajouta-t-il avec véhémence.
+
+-- Volontiers. Vous me demandez comment j'ai pu me fourvoyer dans
+un pareil milieu? Après la communication que je vous ai faite, je
+me crois tenu de vous répondre sur ce point avec une certaine
+franchise. Voyez-vous, dans le sens strict du mot, je n'appartiens
+point à cette société, et je suis beaucoup plus que vous en droit
+de la quitter, attendu que je n'y suis pas entré. J'ai même eu
+soin de leur déclarer dès le début que je n'étais pas leur
+associé, et que si je leur rendais par hasard quelque service,
+c'était seulement pour tuer le temps. J'ai pris une certaine part
+à la réorganisation de la société sur un plan nouveau, voilà tout.
+Mais maintenant ils se sont ravisés et ont décidé à part eux qu'il
+était dangereux de me rendre ma liberté; bref, je suis aussi
+condamné, paraît-il.
+
+-- Oh! les condamnations à mort ne leur coûtent rien à prononcer,
+ils sont là trois hommes et demi qui ont vite fait de libeller des
+sentences capitales sur des papiers revêtus de cachets. Et vous
+croyez qu'ils sont capables de les mettre à exécution!
+
+-- Il y a du vrai et du faux dans votre manière de voir répondit
+Nicolas Vsévolodovitch sans se départir de son ton flegmatique et
+indifférent. -- Certes, la fantaisie joue ici un grand rôle comme
+dans tous les cas semblables: le groupe exagère son importance. Si
+vous voulez, je dirai même qu'à mon avis il tient tout entier dans
+la personne de Pierre Verkhovensky. Ce dernier est vraiment trop
+bon de ne se considérer que comme l'agent de sa société. Du reste,
+l'idée fondamentale n'est pas plus bête que les autres du même
+genre. Ils sont en relation avec l'Internationale, ils ont réussi
+à recruter des adeptes en Russie, et ils ont même trouvé une
+manière assez originale... mais, bien entendu, c'est seulement
+théorique. Quant à ce qu'ils veulent faire ici, le mouvement de
+notre organisation russe est une chose si obscure et presque
+toujours si inattendue que, chez nous, on peut en effet tout
+entreprendre. Remarquez que Verkhovensky est un homme opiniâtre.
+
+-- Cette punaise, cet ignorant, ce sot qui ne comprend rien à la
+Russie! protesta avec irritation Chatoff.
+
+-- Vous ne le connaissez pas bien. C'est vrai que tous, en
+général, ils ne comprennent guère la Russie, mais sous ce rapport,
+vous et moi, nous sommes à peine un peu plus intelligents qu'eux;
+en outre Verkhovensky est un enthousiaste.
+
+-- Verkhovensky un enthousiaste?
+
+-- Oh! oui. Il y a un point où il cesse d'être un bouffon pour
+devenir un... demi-fou. Je vous prie de vous rappeler une de vos
+propres paroles: «Savez-vous comment un seul homme peut être
+fort?» Ne riez pas, s'il vous plaît, il est très capable de
+presser la détente d'un pistolet. Ils sont persuadés que je suis
+aussi un mouchard. Comme ils ne savent pas mener leur affaire, ils
+ont une tendance à voir partout des espions.
+
+-- Mais vous n'avez pas peur?
+
+-- N-non... Je n'ai pas fort peur... Mais votre cas est bien
+différent du mien. Je vous ai prévenu pour que vous vous teniez
+sur vos gardes. Selon moi, vous auriez tort de mépriser le danger,
+sous prétexte que ce sont des imbéciles; il ne s'agit pas ici de
+leur intelligence, et, du reste, leur main s'est déjà levée sur
+d'autres gens que vous et moi. Mais il est onze heures et quart,
+ajouta-t-il en regardant sa montre et en se levant; -- je
+désirerais vous adresser une question qui n'a aucunement trait à
+ce sujet.
+
+-- Pour l'amour de Dieu! s'écria Chatoff, et il quitta
+précipitamment sa place.
+
+-- C'est-à-dire? demanda le visiteur en interrogeant des yeux le
+maître du logis.
+
+-- Faites, faites votre question, pour l'amour de Dieu, répéta
+Chatoff en proie à une agitation indicible, -- mais vous me
+permettrez de vous en faire une à mon tour. Je vous en supplie...
+je ne puis... faites votre question.
+
+Après un moment de silence, Stavroguine commença:
+
+-- J'ai entendu dire que vous aviez ici une certaine influence sur
+Marie Timoféievna, qu'elle vous voyait et vous écoutait
+volontiers. Est-ce vrai?
+
+-- Oui... elle m'écoutait... répondit Chatoff un peu troublé.
+
+-- Je compte d'ici à quelques jours rendre public mon mariage avec
+elle.
+
+-- Est-ce possible? murmura Chatoff, la consternation peinte sur
+le visage.
+
+-- Dans quel sens l'entendez-vous? Cette affaire ne souffrira
+aucune difficulté; les témoins du mariage sont ici. Tout cela
+s'est fait à Pétersbourg dans les formes les plus régulières et
+les plus légales; si la chose n'a pas été connue jusqu'à présent,
+c'est uniquement parce que les deux seuls témoins du mariage,
+Kiriloff et Pierre Verkhovensky, et enfin Lébiadkine lui-même
+(dont j'ai maintenant la satisfaction d'être le beau-frère),
+s'étaient engagés sur l'honneur à garder le silence.
+
+-- Je ne parlais pas de cela... Vous vous exprimez avec un tel
+calme... mais continuez! Écoutez, est-ce qu'on ne vous a pas forcé
+à contracter ce mariage?
+
+-- Non, personne ne m'a forcé, répondit Nicolas Vsévolodovitch que
+la supposition de Chatoff fit sourire.
+
+-- Mais elle prétend qu'elle a eu un enfant? reprit avec vivacité
+Chatoff.
+
+-- Elle prétend qu'elle a eu un enfant? Bah! Je ne le savais pas,
+c'est vous qui me l'apprenez. Elle n'a pas eu d'enfant et n'a pu
+en avoir. Marie Timoféievna est vierge.
+
+-- Ah! C'est aussi ce que je pensais! Écoutez!
+
+-- Qu'est-ce que vous avez, Chatoff?
+
+Chatoff couvrit son visage de ses mains et se détourna, mais tout
+à coup il saisit avec force Stavroguine par l'épaule.
+
+-- Savez-vous, savez-vous, du moins, cria-t-il, -- pourquoi vous
+avez fait tout cela, et pourquoi vous vous infligez maintenant une
+telle punition?
+
+-- Laissons cela... nous en parlerons plus tard, attendez un peu;
+parlons de l'essentiel, de la question principale: je vous ai
+attendu pendant deux ans.
+
+-- Oui?
+
+-- Je vous ai attendu trop longtemps, je pensais sans cesse à
+vous. Vous êtes le seul homme qui puisse... Déjà je vous ai écrit
+d'Amérique à ce sujet.
+
+-- Je me souviens très bien de votre longue lettre.
+
+-- Trop longue pour être lue entièrement? J'en conviens; six
+feuilles de papier de poste. Taisez-vous, taisez-vous! Dites-moi:
+pouvez-vous m'accorder encore dix minutes, mais maintenant, tout
+de suite... Je vous ai attendu trop longtemps.
+
+-- Soit, je vous accorderai une demi-heure, mais pas plus, si cela
+ne vous gêne pas.
+
+-- Et vous prendrez aussi un autre ton, répliqua avec irritation
+Chatoff. -- Écoutez, j'exige quand je devrais prier... Comprenez-
+vous ce que c'est qu'exiger alors qu'on devrait recourir à la
+prière?
+
+-- Je comprends que de la sorte vous vous mettez au-dessus de tous
+les usages, en vue de buts plus élevés, -- répondit avec une
+nuance de raillerie Nicolas Vsévolodovitch; -- Je vois aussi avec
+peine que vous avez la fièvre.
+
+-- Je vous prie de me respecter! cria Chatoff, -- j'exige votre
+respect! Je le réclame non pour ma personnalité, -- je m'en moque!
+-- mais pour autre chose, durant les quelques instants que durera
+notre entretien... Nous sommes deux êtres qui se sont rencontrés
+dans l'infini... qui se voient pour la dernière fois. Laissez ce
+ton et prenez celui d'un homme! Parlez au moins une fois dans
+votre vie un langage humain. Ce n'est pas pour moi, c'est pour
+vous que je vous demande cela. Comprenez-vous que vous devez me
+pardonner ce coup de poing qui vous a fourni l'occasion de
+connaître votre immense force... Voilà encore sur vos lèvres ce
+dédaigneux sourire de l'homme du monde. Oh! quand me comprendrez-
+vous? Dépouillez donc le baritch[10]! Comprenez donc que j'exige
+cela, je l'exige, sinon je me tais, je ne parlerai pour rien au
+monde!
+
+Son exaltation touchait aux limites du délire. Nicolas
+Vsévolodovitch fronça le sourcil et devint plus sérieux.
+
+-- Si j'ai consenti à rester encore une demi-heure chez vous alors
+que le temps est si précieux pour moi, dit-il gravement, -- croyez
+que j'ai l'intention de vous écouter à tout le moins avec intérêt
+et... et je suis sûr d'entendre sortir de votre bouche beaucoup de
+choses nouvelles.
+
+Il s'assit sur une chaise.
+
+-- Asseyez-vous! cria Chatoff qui lui-même prit brusquement un
+siège.
+
+-- Permettez-moi pourtant de vous rappeler, reprit Stavroguine, --
+que j'avais commencé à vous parler de Marie Timoféievna, je
+voulais vous adresser, à son sujet, une demande qui, pour elle du
+moins, est fort importante...
+
+-- Eh bien? fit Chatoff avec une mauvaise humeur subite; il avait
+l'air d'un homme qu'on a interrompu tout à coup à l'endroit le
+plus intéressant de son discours, et qui, tout en tenant ses yeux
+fixés sur vous, n'a pas encore eu le temps de comprendre votre
+question.
+
+-- Vous ne m'avez pas laissé achever, répondit en souriant Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- Eh! cela ne signifie rien, plus tard! répliqua Chatoff avec un
+geste méprisant, et il aborda aussitôt le thème qui pour lui était
+le principal.
+
+VII
+
+Le corps penché en avant, l'index de la main droite levé en l'air
+par un mouvement évidemment machinal, Chatoff dont les yeux
+étincelaient commença d'une voix presque menaçante:
+
+-- Savez-vous quel est à présent dans l'univers entier le seul
+peuple «déifère», appelé à renouveler le monde et à le sauver par
+le nom d'un Dieu nouveau, le seul qui possède les clefs de la vie
+et de la parole nouvelle... Savez-vous quel est ce peuple et
+comment il se nomme?
+
+-- D'après la manière dont vous posez la question, je dois
+forcément conclure et, je crois, le plus vite possible, que c'est
+le peuple russe...
+
+-- Et vous riez, ô quelle engeance! vociféra Chatoff.
+
+-- Calmez-vous, je vous prie; au contraire, j'attendais
+précisément quelque chose dans ce genre.
+
+-- Vous attendiez quelque chose dans ce genre? Mais vous-même ne
+connaissez-vous pas ces paroles?
+
+-- Je les connais très bien; je ne vois que trop où vous voulez en
+venir. Toute votre phrase, y compris le mot de peuple «déifère»,
+n'est que la conclusion de l'entretien que nous avons eu ensemble
+à l'étranger il y a plus de deux ans, un peu avant votre départ
+pour l'Amérique... autant du moins que je puis m'en souvenir à
+présent.
+
+-- Cette phrase est tout entière de vous et non de moi. Ce que
+vous appelez «notre» entretien n'en était pas un. Il y avait en
+face l'un de l'autre un maître prononçant de graves paroles et un
+disciple ressuscité d'entre les morts. J'étais ce disciple, vous
+étiez le maître.
+
+-- Mais, si je me rappelle bien, vous êtes entré dans cette
+société précisément après avoir entendu mes paroles, et c'est
+ensuite seulement que vous êtes allé en Amérique.
+
+-- Oui, et je vous ai écrit d'Amérique à ce propos; je vous ai
+tout raconté. Oui, je n'ai pas pu me détacher immédiatement des
+convictions qui s'étaient enracinées en moi depuis mon enfance...
+Il est difficile de changer de dieux. Je ne vous ai pas cru alors,
+parce que je n'ai pas voulu vous croire, et je me suis enfoncé une
+dernière fois dans ce cloaque... Mais la semence est restée et
+elle a germé. Sérieusement, répondez-moi la vérité, vous n'avez
+pas lu jusqu'au bout la lettre que je vous ai adressée d'Amérique?
+Peut-être n'en avez-vous pas lu une ligne?
+
+-- J'en ai lu trois pages, les deux premières et la dernière, de
+plus j'ai jeté un rapide coup d'oeil sur le milieu. Du reste, je
+me proposais toujours...
+
+-- Eh! qu'importe? laissez-là ma lettre, qu'elle aille au diable!
+répliqua Chatoff en agitant la main. -- Si vous rétractez
+aujourd'hui ce que vous disiez alors du peuple, comment avez-vous
+pu tenir alors ce langage?... Voilà ce qui m'oppresse maintenant.
+
+-- Je ne vous ai pas mystifié à cette époque-là; en essayant de
+vous persuader, peut-être cherchais-je plus encore à me convaincre
+moi-même, répondit évasivement Stavroguine.
+
+-- Vous ne m'avez pas mystifié! En Amérique j'ai couché durant
+trois mois sur la paille, côte à côte avec un... malheureux, et
+j'ai appris de lui que dans le temps même où vous implantiez les
+idées de Dieu et de patrie dans mon coeur, vous empoisonniez l'âme
+de cet infortuné, de ce maniaque, de Kiriloff... Vous avez
+fortifié en lui l'erreur et le mensonge, vous avez exalté son
+intelligence jusqu'au délire... Regardez-le maintenant, c'est
+votre oeuvre... Du reste, vous l'avez vu.
+
+-- D'abord je vous ferai remarquer que Kiriloff lui-même vient de
+me dire tout à l'heure qu'il est heureux et qu'il est bon. Vous ne
+vous êtes guère trompé en supposant que tout cela a eu lieu dans
+un seul et même temps, mais que concluez-vous de cette
+simultanéité? Je le répète, je ne me suis joué ni de vous ni de
+lui.
+
+-- Vous êtes athée maintenant?
+
+-- Oui.
+
+-- Et alors?
+
+-- C'était exactement la même chose.
+
+-- Ce n'est pas pour moi que je vous ai demandé du respect au
+début de cet entretien; avec votre intelligence vous auriez pu le
+comprendre, grommela Chatoff indigné.
+
+-- Je ne me suis pas levé dès votre premier mot, je n'ai pas coupé
+court à la conversation, je ne me suis pas retiré; au contraire,
+je reste là, je réponds avec douceur à vos questions et... à vos
+cris, par conséquent je ne vous ai pas encore manqué de respect.
+
+Chatoff fit avec le bras un geste violent.
+
+-- Vous rappelez-vous vos expressions: «Un athée ne peut pas être
+Russe», «un athée cesse à l'instant même d'être Russe», vous en
+souvenez-vous?
+
+-- J'ai dit cela? questionna Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Vous le demandez? Vous l'avez oublié? Pourtant vous signaliez
+là avec une extrême justesse un des traits les plus
+caractéristiques de l'esprit russe. Il est impossible que vous
+ayez oublié cela! Je vous citerai d'autres de vos paroles, -- vous
+disiez aussi dans ce temps-là: «Celui qui n'est pas orthodoxe ne
+peut pas être Russe.»
+
+-- Je suppose que c'est une idée slavophile.
+
+-- Non, les slavophiles actuels la répudient. Ils sont devenus des
+gens éclairés. Mais vous alliez plus loin encore: vous croyiez que
+le catholicisme romain n'était plus le christianisme. Selon vous,
+Rome prêchait un Christ qui avait cédé à la troisième tentation du
+diable. En déclarant au monde entier que le Christ ne peut se
+passer d'un royaume terrestre, le catholicisme, disiez-vous, a par
+cela même proclamé l'Antéchrist et perdu tout l'Occident. Si la
+France souffre, ajoutiez-vous, la faute en est uniquement au
+catholicisme, car elle a repoussé l'infect dieu de Rome sans en
+chercher un nouveau. Voilà ce que vous avez pu dire alors! Je me
+rappelle vos conversations.
+
+-- Si je croyais, sans doute je répèterais encore cela
+aujourd'hui; je ne mentais pas quand je tenais le langage d'un
+croyant, reprit très sérieusement Nicolas Vsévolodovitch. -- Mais
+je vous assure qu'il m'est fort désagréable de m'entendre rappeler
+mes idées d'autrefois. Ne pourriez-vous pas cesser?
+
+-- Si vous croyiez? vociféra Chatoff sans s'inquiéter aucunement
+du désir exprimé par son interlocuteur. -- Mais ne m'avez-vous pas
+dit que si l'on vous prouvait mathématiquement que la vérité est
+en dehors du Christ, vous consentiriez plutôt à rester avec le
+Christ qu'avec la vérité? M'avez-vous dit cela? L'avez-vous dit?
+
+-- Permettez-moi à la fin de vous demander, répliquant Stavroguine
+en élevant la voix, -- à quoi tend tout cet interrogatoire
+passionné et... malveillant?
+
+-- Cet interrogatoire n'est qu'un accident fugitif qui passera
+sans laisser aucune trace dans votre souvenir.
+
+-- Vous insistez toujours sur cette idée que nous sommes en dehors
+de l'espace et du temps...
+
+-- Taisez-vous! cria soudain Chatoff, -- je suis gauche et bête,
+mais que mon nom sombre dans le ridicule! Me permettez-vous de
+reproduire devant vous ce qui était alors votre principale
+théorie... Oh! rien que dix lignes, la conclusion seulement.
+
+-- Soit, si c'est seulement la conclusion...
+
+Stavroguine voulut regarder l'heure à sa montre, mais il se
+retint.
+
+De nouveau Chatoff se pencha en avant et leva le doigt en l'air...
+
+-- Pas une nation, commença-t-il, comme s'il eût lu dans un livre,
+et en même temps il continuait à regarder son interlocuteur d'un
+air menaçant, -- pas une nation ne s'est encore organisée sur les
+principes de la science et de la raison; le fait ne s'est jamais
+produit, sauf momentanément dans une minute de stupidité. Le
+socialisme, au fond, doit être l'athéisme, car dès le premier
+article de son programme, il s'annonce comme faisant abstraction
+de la divinité, et il n'entend reposer que sur des bases
+scientifiques et rationnelles. De tout temps la science et la
+raison n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la vie des peuples,
+et il en sera ainsi jusqu'à la fin des siècles. Les nations se
+forment et se meuvent en vertu d'une force maîtresse dont
+l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le désir
+insatiable d'arriver au terme, et en même temps elle nie le terme.
+C'est chez un peuple l'affirmation constante infatigable de son
+existence et la négation de la mort. «L'esprit de vie», comme dit
+l'Écriture, les «courants d'eau vive» dont l'Apocalypse prophétise
+le dessèchement, le principe esthétique ou moral des philosophes,
+la «recherche de Dieu», pour employer le mot le plus simple. Chez
+chaque peuple, à chaque période de son existence, le but de tout
+le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un
+Dieu à lui, à qui il croie comme au seul véritable. Dieu est la
+personnalité synthétique de tout un peuple, considéré depuis ses
+origines jusqu'à sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou
+beaucoup d'entre eux se réunir dans l'adoration commune d'un même
+Dieu, toujours chacun a eu sa divinité propre. Quand les cultes
+commencent à se généraliser, la destruction des nationalités est
+proche. Quand les dieux perdent leur caractère indigène, ils
+meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus
+son dieu est distinct des autres. Il ne s'est encore jamais
+rencontré de peuple sans religion, c'est-à-dire sans la notion du
+bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots à sa manière. Les
+idées de bien et de mal viennent-elles à être comprises de même
+chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la différence même
+entre le mal et le bien commence à s'effacer et à disparaître.
+Jamais la raison n'a pu définir le mal et le bien, ni même les
+distinguer, ne fût-ce qu'approximativement, l'un de l'autre;
+toujours au contraire elle les a honteusement confondus; la
+science a conclu en faveur de la force brutale. Par là surtout
+s'est distinguée la demi-science, ce fléau inconnu à l'humanité
+avant notre siècle et plus terrible pour elle que la mer, la
+famine et la guerre. La demi-science est un despote comme on n'en
+avait jamais vu jusqu'à notre temps, un despote qui a ses prêtres
+et ses esclaves, un despote devant lequel tout s'incline avec un
+respect idolâtrique, tout, jusqu'à la vraie science elle-même qui
+lui fait bassement la cour. Voilà vos propres paroles,
+Stavroguine, sauf les mots concernant la demi-science qui sont de
+moi, car je ne suis moi-même que demi-science, c'est pourquoi je
+la hais particulièrement. Mais vos pensées et même vos
+expressions, je les ai reproduites fidèlement, sans y changer un
+iota.
+
+-- J'en doute, observa Stavroguine; -- vous avez accueilli mes
+idées avec passion, et, par suite, vous les avez modifiées à votre
+insu. Déjà ce seul fait que pour vous Dieu se réduit à un simple
+attribut de la nationalité...
+
+Il se mit à examiner Chatoff avec un redoublement d'attention,
+frappé moins de son langage que de sa physionomie en ce moment.
+
+-- Je rabaisse Dieu en le considérant comme un attribut de la
+nationalité? cria Chatoff, -- au contraire j'élève le peuple
+jusqu'à Dieu. Et quand en a-t-il été autrement? Le peuple, c'est
+le corps de Dieu. Une nation ne mérite ce nom qu'aussi longtemps
+qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinément
+tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte avec son dieu
+vaincre et chasser du monde toutes les divinités étrangères. Telle
+a été depuis le commencement des siècles la croyance de tous les
+grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqué dans
+l'histoire, de tous ceux qui ont été à la tête de l'humanité. Il
+n'y a pas à aller contre un fait. Les Juifs n'ont vécu que pour
+attendre le vrai Dieu, et ils ont laissé le vrai Dieu au monde.
+Les Grecs ont divinisé la nature, et ils ont légué au monde leur
+religion, c'est-à-dire la philosophie de l'art. Rome a divinisé le
+peuple dans l'État, et elle a légué l'État aux nations modernes.
+La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait
+qu'incarner et développer en elle l'idée de son dieu romain; si à
+la fin elle a précipité dans l'abîme son dieu romain, si elle a
+versé dans l'athéisme qui s'appelle actuellement chez elle le
+socialisme, c'est seulement parce que, après tout, l'athéisme est
+encore plus sain que le catholicisme de Rome. Si un grand peuple
+ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vérité, s'il ne se croit
+pas seul appelé à ressusciter et à sauver l'univers par sa vérité,
+il cesse immédiatement d'être un grand peuple pour devenir une
+matière ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se
+contenter d'un rôle secondaire dans l'humanité, un rôle même
+important ne lui suffit pas, il lui faut absolument le premier. La
+nation qui renonce à cette conviction renonce à l'existence. Mais
+la vérité est une, par conséquent un seul peuple peut posséder le
+vrai Dieu. Le seul peuple «déifère», c'est le peuple russe et...
+et... se peut-il que vous me croyiez assez bête, Stavroguine, fit-
+il soudain d'une voix tonnante, -- pour rabâcher simplement une
+rengaine du slavophilisme moscovite?... Que m'importe votre rire
+en ce moment? Qu'est-ce que cela me fait d'être absolument
+incompris de vous? Oh! que je méprise vos airs dédaigneux et
+moqueurs.
+
+Il se leva brusquement, l'écume aux lèvres.
+
+-- Au contraire, Chatoff, au contraire, reprit du ton le plus
+sérieux Nicolas Vsévolodovitch qui était resté assis, -- vos
+ardentes paroles ont réveillé en moi plusieurs souvenirs très
+puissants. Pendant que vous parliez, je reconnaissais la
+disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais il y a deux ans,
+et maintenant je ne vous dirai plus, comme tout à l'heure, que
+vous avez exagéré mes idées d'alors. Il me semble même qu'elles
+étaient encore plus exclusives, encore plus absolues, et je vous
+assure pour la troisième fois que je désirerais vivement confirmer
+d'un bout à l'autre tout ce que vous venez de dire, mais...
+
+-- Mais il vous faut un lièvre?
+
+-- Quo-oi?
+
+Chatoff se rassit.
+
+-- Je fais allusion, répondit-il avec un rire amer, -- à la phrase
+ignoble que vous avez prononcée, dit-on, à Pétersbourg: «Pour
+faire un civet de lièvre, il faut un lièvre; pour croire en Dieu,
+il faut un dieu.»
+
+-- À propos, permettez-moi, à mon tour, de vous adresser une
+question, d'autant plus qu'à présent, me semble-t-il, j'en ai bien
+le droit. Dites-moi: votre lièvre est-il pris ou court-il encore?
+
+-- N'ayez pas l'audace de m'interroger dans de pareils termes,
+exprimez-vous autrement! répliqua Chatoff tremblant de colère.
+
+-- Soit, je vais m'exprimer autrement, poursuivit Nicolas
+Vsévolodovitch en fixant un oeil sévère sur son interlocuteur; --
+je voulais seulement vous demander ceci: vous-même, croyez-vous en
+Dieu, oui ou non?
+
+-- Je crois à la Russie, je crois à son orthodoxie... Je crois au
+corps du Christ... Je crois qu'un nouvel avènement messianique
+aura lieu en Russie... Je crois... balbutia Chatoff qui dans son
+exaltation ne pouvait proférer que des paroles entrecoupées.
+
+-- Mais en Dieu? En Dieu?
+
+-- Je... je croirai en Dieu.
+
+Stavroguine resta impassible. Chatoff le regarda avec une
+expression de défi, ses yeux lançaient des flammes.
+
+-- Je ne vous ai donc pas dit que je ne crois pas tout à fait!
+s'écria-t-il enfin; je ne suis qu'un pauvre et ennuyeux livre,
+rien de plus, pour le moment, pour le moment... Mais périsse mon
+nom! Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Moi, je suis
+un homme sans talent, pas autre chose; comme tel, je ne puis
+donner que mon sang; eh bien, qu'il soit versé! Je parle de vous,
+je vous ai attendu ici deux ans... Voilà une demi-heure que je
+danse tout nu pour vous. Vous, vous seul pourriez lever ce
+drapeau!...
+
+Il n'acheva pas; comme pris de désespoir, il s'accouda contre la
+table et laissa tomber sa tête entre ses mains.
+
+-- C'est une chose étrange, observa tout à coup Stavroguine, --
+que tout le monde me presse de lever un drapeau quelconque!
+D'après les paroles qu'on m'a rapportées de lui, Pierre
+Stépanovitch est persuadé que je pourrais «lever le leur». Il
+s'est mis dans la tête que je tiendrais avec succès chez eux le
+rôle de Stenka Razine, grâce à ce qu'il appelle mes «rares
+dispositions pour le crime».
+
+-- Comment? demanda Chatoff, -- «grâce à vos rares dispositions
+pour le crime»?
+
+-- Précisément.
+
+-- Hum! Est-il vrai que le marquis de Sade aurait pu être votre
+élève? Est-il vrai que vous séduisiez et débauchiez des enfants?
+Parlez, ne mentez pas, cria-t-il hors de lui, -- Nicolas
+Stavroguine ne peut pas mentir devant Chatoff qui l'a frappé au
+visage! Dites tout, et, si c'est vrai, je vous tuerai sur place à
+l'instant même!
+
+-- J'ai dit ces paroles, mais je n'ai pas outragé d'enfants,
+déclara Nicolas Vsévolodovitch, seulement cette réponse ne vint
+qu'après un trop long silence. Il était pâle, et ses yeux jetaient
+des flammes.
+
+-- Mais vous l'avez dit! poursuivit d'un ton de maître Chatoff qui
+fixait toujours sur lui un regard brûlant. -- Est-il vrai que vous
+assuriez ne voir aucune différence de beauté entre la farce la
+plus grossièrement sensuelle et l'action la plus héroïque, fût-ce
+celle de sacrifier sa vie pour l'humanité? Est-il vrai que vous
+trouviez dans les deux extrémités une beauté et une jouissance
+égales?
+
+-- Il est impossible de répondre à de pareilles questions... Je
+refuse de répondre, murmura Stavroguine; il aurait fort bien pu se
+lever et sortir, mais il n'en fit rien.
+
+-- Moi non plus je ne sais pas pourquoi le mal est laid et
+pourquoi le bien est beau, continua Chatoff tout tremblant, --
+mais je sais pourquoi le sentiment de cette différence se perd
+chez les Stavroguine. Savez-vous pourquoi vous avez fait un
+mariage si honteux et si lâche? Justement parce que la honte et la
+stupidité de cet acte vous paraissent être du génie! Oh! vous ne
+flânez pas au bord de l'abîme, vous vous y jetez hardiment la tête
+la première!... Il y avait là un audacieux défi au sens commun,
+c'est ce qui vous a séduit! Stavroguine épousant une mendiante
+boiteuse et idiote! Quand vous avez mordu l'oreille du gouverneur,
+avez-vous senti une jouissance? En avez-vous senti? Petit
+aristocrate désoeuvré, en avez-vous senti?
+
+-- Vous êtes un psychologue, -- répondit Stavroguine de plus en
+plus pâle, -- quoique vous vous soyez mépris en partie sur les
+causes de mon mariage... Qui, du reste, peut vous avoir donné tous
+ces renseignements? ajouta-t-il avec un sourire forcé, -- serait-
+ce Kiriloff? Mais il ne prenait point part...
+
+-- Vous pâlissez?
+
+-- Que voulez-vous donc? répliqua Nicolas Vsévolodovitch élevant
+enfin la voix, -- depuis une demi-heure je subis votre knout, et
+vous pourriez au moins me congédier poliment... si en effet vous
+n'avez aucun motif raisonnable pour en user ainsi avec moi.
+
+-- Aucun motif raisonnable?
+
+-- Sans doute. À tout le moins vous deviez m'expliquer enfin votre
+but. J'attendais toujours que vous le fissiez, mais au lieu de
+l'explication espérée, je n'ai trouvé chez vous qu'une colère
+folle. Ouvrez-moi la porte, je vous prie.
+
+Il se leva pour sortir. Chatoff furieux s'élança sur ses pas.
+
+-- Baisez la terre, arrosez-la de vos larmes, demandez pardon!
+cria-t-il en saisissant le visiteur par l'épaule.
+
+-- Pourtant je ne vous ai pas tué... ce matin-là... j'ai retiré
+mes mains qui vous avaient déjà empoigné... fit presque
+douloureusement Stavroguine en baissant les yeux.
+
+-- Achevez, achevez! vous êtes venu m'informer du danger que je
+cours, vous m'avez laissé parler, vous voulez demain rendre public
+votre mariage!... Est-ce que je ne lis pas sur votre visage que
+vous êtes vaincu par une nouvelle et terrible pensée?...
+Stavroguine, pourquoi suis-je condamné à toujours croire en vous?
+Est-ce que j'aurais pu parler ainsi à un autre? J'ai de la pudeur
+et je n'ai pas craint de me mettre tout nu, parce que je parlais à
+Stavroguine. Je n'ai pas eu peur de ridiculiser, en me
+l'appropriant, une grande idée, parce que Stavroguine
+m'entendait... Est-ce que je ne baiserai pas la trace de vos
+pieds, quand vous serez parti? Je ne puis vous arracher de mon
+coeur, Nicolas Stavroguine!
+
+-- Je regrette de ne pouvoir vous aimer, Chatoff, dit froidement
+Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Je sais que cela vous est impossible, vous ne mentez pas.
+Écoutez, je puis remédier à tout: je vous procurerai le lièvre!
+
+Stavroguine garda le silence.
+
+-- Vous êtes athée, parce que vous êtes un baritch, le dernier
+baritch. Vous avez perdu la distinction du bien et du mal, vous
+avez cessé de connaître votre peuple... Il viendra une nouvelle
+génération, sortie directement des entrailles du peuple, et vous
+ne la reconnaîtrez pas, ni vous, ni les Verkhovensky, père et
+fils, ni moi, car je suis aussi un baritch, quoique fils de votre
+serf, le laquais Pachka... Écoutez, cherchez Dieu par le travail;
+tout est là; sinon, vous disparaîtrez comme une vile pourriture;
+cherchez Dieu par le travail.
+
+-- Par quel travail?
+
+-- Celui du moujik. Allez, abandonnez vos richesses... Ah! vous
+riez, vous trouvez le moyen un peu roide?
+
+Mais Stavroguine ne riait pas.
+
+-- Vous supposez qu'on peut trouver Dieu par le travail et, en
+particulier, le travail du moujik? demanda-t-il en réfléchissant,
+comme si en effet cette idée lui eût paru valoir la peine d'être
+examinée. -- À propos, continua-t-il, -- savez-vous que je ne suis
+pas riche du tout, de sorte que je n'aurai rien à abandonner? J'ai
+à peine le moyen d'assurer l'existence de Marie Timoféievna...
+Voici encore une chose: j'étais venu vous prier de conserver, si
+cela vous est possible, votre intérêt à Marie Timoféievna, attendu
+que vous seul pouvez avoir une certaine influence sur son pauvre
+esprit... Je dis cela à tout hasard.
+
+Chatoff qui, d'une main, tenait une bougie agita l'autre en signe
+d'impatience.
+
+-- Bien, bien, vous parlez de Marie Timoféievna, bien, plus
+tard... Écoutez, allez voir Tikhon.
+
+-- Qui?
+
+-- Tikhon. C'est un ancien évêque, il a du quitter ses fonctions
+pour cause de maladie, et il habite ici en ville, au monastère de
+Saint-Euthyme.
+
+-- À quoi cela ressemblera-t-il?
+
+-- Laissez-donc, c'est la chose la plus simple du monde. Allez-y,
+qu'est-ce que cela vous fait?
+
+-- C'est la première fois que j'entends parler de lui et... je
+n'ai encore jamais fréquenté cette sorte de gens. Je vous
+remercie, j'irai.
+
+Chatoff éclaira le visiteur dans l'escalier et ouvrit la porte de
+la rue.
+
+-- Je ne viendrai plus chez vous, Chatoff, dit à voix basse
+Stavroguine au moment où il mettait le pied dehors.
+
+L'obscurité était toujours aussi épaisse, et la pluie n'avait rien
+perdu de sa violence.
+
+CHAPITRE II
+
+_LA NUIT (suite)._
+
+I
+
+Il suivit toute la rue de l'Épiphanie et atteignit enfin le bas de
+la montagne. Il trottait dans la boue, soudain s'offrit à lui
+comme un espace large et vide, à demi caché par le brouillard, --
+c'était la rivière. Les maisons n'étaient plus que des masures, la
+rue faisait mille tours et détours parmi lesquels il était
+difficile de se reconnaître. Néanmoins Nicolas Vsévolodovitch
+trouvait son chemin sans presque y songer. De tout autres pensées
+l'occupaient, et il ne fut pas peu surpris quand, sortant de sa
+rêverie et levant les yeux, il se vit tout à coup au milieu du
+pont. Pas une âme ne se montrait aux alentours. Grand fut donc
+l'étonnement de Stavroguine lorsqu'il s'entendit interpeller avec
+une familiarité polie par une voix qui semblait venir de dessous
+son coude. La voix, assez agréable du reste, avait ces inflexions
+douces qu'affectent chez nous les bourgeois trop civilisés et les
+élégants commis de magasin.
+
+-- Voulez-vous me permettre, monsieur, de profiter de votre
+parapluie?
+
+En effet, une forme humaine se glissait ou faisait semblant de se
+glisser sous le parapluie de Nicolas Vsévolodovitch. Celui-ci
+ralentit le pas et se pencha pour examiner, autant que l'obscurité
+le permettait, le promeneur nocturne qui s'était mis à marcher
+côte à côte avec lui. Cet homme était de taille peu élevée et
+avait l'air d'un petit bourgeois, il n'était ni chaudement ni
+élégamment vêtu. Une casquette de drap toute mouillée que la
+visière menaçait d'abandonner bientôt coiffait sa tête noire et
+crépue. Ce devait être un individu de quarante ans, brun, maigre,
+robuste; ses grands yeux noirs et brillants avaient un reflet
+jaune pareil à celui qu'on remarque chez les Tziganes. Il ne
+paraissait pas ivre.
+
+-- Tu me connais? demanda Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Monsieur Stavroguine, Nicolas Vsévolodovitch: il y a eu
+dimanche huit jours on vous a montré à moi à la station, aussitôt
+que le train s'est arrêté. D'ailleurs, j'avais déjà beaucoup
+entendu parles de vous.
+
+-- Par Pierre Stépanovitch? Tu... tu es Fedka le forçat?
+
+-- On m'a baptisé Fédor Fédorovitch; j'ai encore ma mère qui
+habite dans ce pays-ci; la bonne femme prie pour moi jour et nuit
+afin de ne pas perdre son temps sur le poêle où elle est
+continuellement couchée.
+
+-- Tu t'es évadé du bagne?
+
+-- J'ai changé de carrière. J'ai renoncé aux affaires
+ecclésiastiques, parce qu'on en attrape pour trop longtemps quand
+on est placé; j'avais déjà pris cette résolution étant au bagne.
+
+-- Qu'est-ce que tu fais ici?
+
+-- Vous voyez, je me promène nuit et jour. Mon oncle est mort la
+semaine dernière dans la prison de la ville, il avait été arrêté
+comme faux-monnayeur; voulant faire dire une messe à son
+intention, j'ai jeté une vingtaine de pierres à des chiens: voilà
+toute mon occupation pour le moment. En dehors de cela, Pierre
+Stépanovitch doit me procurer un passeport de marchand que me
+permettra de voyager dans toute la _Rassie_, j'attends cet effet
+de sa bonté. Autrefois, dit-il, papa t'a risqué comme enjeu d'une
+parte de cartes au Club _Aglois_[11] et t'a perdu; je trouve sa
+manière d'agir injuste et inhumaine. Vous devriez bien, monsieur,
+me donner trois roubles pour que je puisse me réchauffer avec un
+peu de thé.
+
+-- Ainsi tu t'étais posté sur ce pont pour m'attendre, je n'aime
+pas cela. Qui te l'avait ordonné?
+
+-- Personne, seulement je connaissais votre générosité que nul
+n'ignore. Dans notre métier, vous le savez vous-même, il y a des
+hauts et des bas. Tenez, vendredi, je me suis fourré du pâté
+jusque-là, mais depuis trois jours je me brosse le ventre... Votre
+Grâce ne me fera-t-elle pas quelque largesse? Justement j'ai, pas
+loin d'ici, une commère qui m'attend, seulement on ne peut pas se
+présenter chez elle quand on n'a pas de roubles.
+
+-- Pierre Stépanovitch t'a promis quelque chose de ma part?
+
+-- Ce n'est pas qu'il m'ait promis quelque chose, il m'a dit que
+dans tel cas donné je pourrais être utile à Votre Grâce, mais de
+quoi s'agit-il au juste? Il ne me l'a pas expliqué nettement, car
+Pierre Stépanovitch n'a aucune confiance en moi.
+
+-- Pourquoi donc?
+
+-- Pierre Stépanovitch est _astrolome_ et il connaît toutes les
+_planèdes _de Dieu, mais cela ne l'empêche pas d'avoir aussi ses
+défauts. Je vous le dis franchement, monsieur, parce que j'ai
+beaucoup entendu parler de vous, et je sais que vous et Pierre
+Stépanovitch, ça fait deux. Lui, quand il a dit de quelqu'un:
+C'est un lâche, il ne sait plus rien de cet homme sinon que c'est
+un lâche. A-t-il décidé qu'un tel est un imbécile, il ne veut plus
+voir en lui que l'imbécillité. Mais je puis n'être un imbécile que
+le mardi et le mercredi, tandis que le jeudi je serai peut-être
+plus intelligent que lui-même. Par exemple, il sait qu'en ce
+moment je soupire après un passeport, -- vu qu'en _Rassie_ il faut
+absolument en avoir un, -- et il croit par là me tenir tout à fait
+entre ses mains. Pierre Stépanovitch, je vous le dis, monsieur, se
+la coule fort douce, parce qu'il se représente l'homme à sa façon
+et ensuite ne démord plus de son idée. Avec cela, il est
+terriblement avare. Il pense que je n'oserai pas vous déranger
+avant qu'il m'en ait donné l'ordre, eh bien, vrai comme devant
+Dieu, monsieur, voilà déjà la quatrième nuit que j'attends Votre
+Grâce sur ce pont, car je n'ai pas besoin de Pierre Stépanovitch
+pour trouver mon chemin. Il vaut mieux, me suis-je dit, saluer une
+botte qu'une chaussure de tille[12].
+
+-- Mais qui t'a dit que je passerais nuitamment sur ce pont?
+
+-- Je l'ai appris indirectement, surtout grâce à la bêtise du
+capitaine Lébiadkine qui ne sait rien garder pour lui... Ainsi
+Votre Grâce me donnera, par exemple, trois roubles pour les trois
+jours et les trois nuits que je me suis morfondu à l'attendre. Je
+ne parle pas de mes vêtements qui ont été tout trempés par la
+pluie, c'est un détail que je laisse de côté par délicatesse.
+
+-- Je vais à gauche et toi à droite, nous voici arrivés au bout du
+pont. Écoute, Fédor, j'aime que l'on comprenne mes paroles une
+fois pour toutes: je ne te donnerai pas un kopek, à l'avenir que
+je ne te rencontre plus ici ni ailleurs, je n'ai pas besoin de toi
+et n'en aurai jamais besoin. Si tu ne tiens pas compte de cet
+avertissement, je te garrotterai et te livrerai à la police.
+Décampe!
+
+-- Eh! donnez-moi au moins quelque chose pour vous avoir tenu
+compagnie, j'ai égayé votre promenade.
+
+-- File!
+
+-- Mais connaissez-vous votre chemin par ici? Il y a tant de
+ruelles qui s'entrecroisent... Je pourrais vous guider, car cette
+ville, on dirait vraiment que le diable la portait dans un panier
+et qu'il l'a éparpillée ensuite sur le sol.
+
+-- Attends, je vais te garrotter! dit Nicolas Vsévolodovitch en se
+retournant vers Fedka d'un air menaçant.
+
+-- Oh! monsieur, vous n'aurez pas le courage de faire du mal à un
+orphelin.
+
+-- Tu parais compter beaucoup sur toi!
+
+-- Ce n'est pas sur moi que je compte, monsieur, c'est sur vous.
+
+-- Je n'ai aucun besoin de toi, te dis-je!
+
+-- Mais moi, monsieur, j'ai besoin de vous, voilà! Vous me
+retrouverez quand vous repasserez, je vous attendrai.
+
+-- Je te donne ma parole d'honneur que, si je te rencontre, je te
+garrotterai.
+
+-- Eh bien! en ce cas, j'aurai soin de me munir d'une courroie.
+Bon voyage, monsieur; en somme, vous avez abrité l'orphelin sous
+votre parapluie, rien que pour cela je vous serai reconnaissant
+jusqu'au tombeau.
+
+Il s'éloigna. Nicolas Vsévolodovitch poursuivit son chemin en
+s'abandonnant à ses réflexions. Cet homme tombé du ciel avait la
+conviction qu'il lui était nécessaire, et il s'était empressé de
+le lui déclarer sans y mettre aucunes formes. En général, on ne se
+gênait guère avec lui. Mais peut-être tout n'était-il pas
+mensonges dans les paroles du vagabond, peut-être en effet avait-
+il offert ses services de lui-même et à l'insu de Pierre
+Stépanovitch; en ce cas, la chose était encore plus étrange.
+
+II
+
+La maison où se rendait Nicolas Vsévolodovitch était située dans
+un coin perdu, tout à l'extrémité de la ville; complètement
+isolée, elle n'avait dans son voisinage que des jardins potagers.
+C'était une petite maisonnette en bois qui venait à peine d'être
+construite et n'avait pas encore son revêtement extérieur. À l'une
+des fenêtres on avait laissé exprès les volets ouverts, et sur
+l'appui de la croisée était placée une bougie évidemment destinée
+à guider le visiteur attendu à cette heure tardive. Nicolas
+Vsévolodovitch se trouvait encore à trente pas de la maison quand
+il aperçut, debout sur le perron, un homme de haute taille, sans
+doute le maître du logis, qui était sorti pour jeter un coup
+d'oeil sur le chemin.
+
+-- C'est vous? Vous! cria ce personnage avec un mélange
+d'impatience et de timidité.
+
+Nicolas Vsévolodovitch ne répondit que quand il fut tout près du
+perron.
+
+-- C'est moi, fit-il tandis qu'il fermait son parapluie.
+
+-- Enfin! reprit en s'empressant autour du visiteur le maître de
+la maison qui n'était autre que le capitaine Lébiadkine; donnez-
+moi votre parapluie; il est tout mouillé, je vais l'étendre ici
+sur le parquet dans un coin; entrez, je vous prie, entrez.
+
+La porte du vestibule, grande ouverte, donnait accès dans une
+chambre éclairée par deux bougies.
+
+-- J'avais votre parole, sans cela, j'aurais désespéré de votre
+visite.
+
+Nicolas Vsévolodovitch regarda sa montre.
+
+-- Minuit trois quarts, dit-il en pénétrant dans la chambre.
+
+-- Et puis la pluie, la distance qui est si longue... Je n'ai pas
+de montre, et de la fenêtre on n'aperçoit que des jardins, de
+sorte que... on est en retard sur les événements... mais je ne
+murmure pas, je ne voudrais pas me permettre; seulement, depuis
+huit jours, je suis dévoré d'impatience, il me tarde d'arriver
+enfin... à une solution.
+
+-- Comment?
+
+-- D'entendre l'arrêt qui décidera de mon sort, Nicolas
+Vsévolodovitch. Je vous en prie...
+
+Il s'inclina en indiquant un siège à Stavroguine.
+
+Ce dernier parcourut des yeux la chambre; petite et basse, elle ne
+contenait en fait de meubles que le strict nécessaire: des chaises
+et un divan en bois, tout nouvellement fabriqués, sans garnitures
+et sans coussins; deux petites tables de tilleul, l'une près du
+divan, l'autre dans un coin; celle-ci, couverte d'une nappe, était
+chargée de choses sur lesquelles on avait étendu une serviette
+fort propre. Du reste, toute la chambre paraissait tenue très
+proprement. Depuis huit jours la capitaine ne s'était pas enivré;
+il avait le visage enflé et jaune; son regard était inquiet,
+curieux et évidemment indécis; on voyait que Lébiadkine ne savait
+pas encore quel ton il devait prendre et quelle attitude servirait
+le mieux ses intérêts.
+
+-- Voilà, dit-il en promenant le bras autour de lui, -- je vis
+comme un Zosime. Sobriété, solitude et pauvreté: les trois voeux
+des anciens chevaliers.
+
+-- Vous supposez que les anciens chevaliers faisaient de tels
+voeux?
+
+-- Je me suis peut-être trompé! Hélas, je n'ai pas d'instruction!
+J'ai tout perdu! Le croirez-vous, Nicolas Vsévolodovitch? ici,
+pour la première fois, j'ai secoué le joug des passions honteuses
+-- pas un petit verre, pas une goutte! J'ai un gîte, et depuis six
+jours je goûte les joies de la conscience. Ces murs mêmes ont une
+bonne odeur de résine qui rappelle la nature. Mais qu'étais-je?
+Qu'étais-je?
+
+_«N'ayant point d'abri pour la nuit,_
+_pendant le jour tirant la langue»,_
+
+selon l'expression du poète! Mais... vous êtes tout trempé...
+Voulez-vous prendre du thé?
+
+-- Ne vous dérangez pas.
+
+-- Le samovar bouillait avant huit heures, mais... il est
+refroidi... comme tout dans le monde. Le soleil même, dit-on se
+refroidira à son tour... Du reste, s'il le faut, je vais donner
+des ordres à Agafia, elle n'est pas encore couchée.
+
+-- Dites-moi, Marie Timoféievna...
+
+-- Elle est ici, elle est ici, répondit aussitôt à voix basse
+Lébiadkine, -- voulez-vous la voir? ajouta-t-il en montrant une
+porte à demi fermée.
+
+-- Elle ne dort pas?
+
+-- Oh! non, non, est-ce possible? Au contraire, elle vous attend
+depuis le commencement de la soirée, et, dès qu'elle a su que vous
+deviez venir, elle s'est empressée de faire toilette, reprit le
+capitaine; en même temps il voulut esquisser un sourire jovial,
+mais il s'en tint à l'intention.
+
+-- Comment est-elle en général? demanda Nicolas Vsévolodovitch
+dont les sourcils se froncèrent.
+
+Le capitaine leva les épaules en signe de compassion.
+
+-- En général? vous le savez vous-même, mais maintenant...
+maintenant elle se tire les cartes.
+
+-- Bien, plus tard; d'abord il faut en finir avec vous.
+
+Nicolas Vsévolodovitch s'assit sur une chaise.
+
+Le capitaine n'osa pas s'asseoir sur le divan, il se hâta de
+prendre une autre chaise, et, anxieux, se prépara à entendre ce
+que Stavroguine avait à lui dire.
+
+Soudain l'attention de celui-ci fut attirée par la table placée
+dans le coin.
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a sous cette nappe? demanda-t-il.
+
+-- Cela? fit Lébiadkine en se retournant vers l'objet indiqué, --
+cela provient de vos libéralités: je voulais, pour ainsi dire,
+pendre ma crémaillère, et l'idée m'était venue aussi qu'après une
+si longue course vous auriez besoin de vous restaurer, acheva-t-il
+avec un petit rire; puis il se leva, s'approcha tout doucement de
+la table et enleva la nappe avec précaution. Alors apparut une
+collation très proprement servie et offrant un coup d'oeil fort
+agréable: il y avait là du jambon, du veau, des sardines, du
+fromage, un petit carafon verdâtre et une longue bouteille de
+bordeaux.
+
+-- C'est vous qui vous êtes occupé de cela?
+
+-- Oui. Depuis hier je n'ai rien négligé pour faire honneur... Sur
+ce chapitre, vous le savez vous-même, Marie Timoféievna est fort
+indifférente. Mais, je le répète, tout cela provient de vos
+libéralités, tout cela est à vous, car vous êtes ici le maître, et
+moi, je ne suis en quelque sorte que votre employé; néanmoins,
+Nicolas Vsévolodovitch, néanmoins, d'esprit je suis indépendant!
+Ne m'enlevez pas ce dernier bien, le seul qui me reste! ajouta-t-
+il d'un ton pathétique.
+
+-- Hum!... vous devriez vous asseoir.
+
+-- Re-con-nais-sant, reconnaissant et indépendant! (Il s'assit.)
+Ah! Nicolas Vsévolodovitch, ce coeur est si plein que je me
+demandais s'il n'éclaterait pas avant votre arrivée! Voilà que
+maintenant vous allez décider mon sort et... celui de cette
+malheureuse; et là... là, comme autrefois, comme il y a quatre
+ans, je m'épancherai avec vous! Dans ce temps-là vous daigniez
+m'entendre, vous lisiez mes strophes... Alors vous m'appeliez
+votre Falstaff, mais qu'importe? vous avez tant marqué dans ma
+vie!... J'ai maintenant de grandes craintes, de vous seul
+j'attends un conseil, une lumière. Pierre Stépanovitch me traite
+d'une façon effroyable!
+
+Stavroguine l'écoutait avec curiosité et fixait sur lui un regard
+sondeur. Évidemment le capitaine Lébiadkine, quoiqu'il eût cessé
+de s'enivrer, était loin d'avoir recouvré la plénitude de ses
+facultés mentales. Les gens qui se sont adonnés à la boisson
+durant de longues années conservent toujours quelque chose
+d'incohérent, de trouble et de détraqué; du reste, cette sorte de
+folie ne les empêche pas de se montrer rusés au besoin et de
+tromper leur monde presque aussi bien que les autres.
+
+-- Je vois que vous n'avez pas du tout changé, capitaine, depuis
+plus de quatre ans, observa d'un ton un peu plus affable Nicolas
+Vsévolodovitch. -- Cela prouve que la seconde partie de la vie
+humaine se compose exclusivement des habitudes contractées pendant
+la première.
+
+-- Grande parole qui tranche le noeud gordien de la vie! s'écria
+Lébiadkine avec une admiration moitié hypocrite, moitié sincère,
+car il aimait beaucoup les belles sentences. -- Parmi toutes vos
+paroles, Nicolas Vsévolodovitch, il en est une surtout que je me
+rappelle, vous l'avez prononcée à Pétersbourg: «Il faut être un
+grand homme pour savoir résister au bon sens.» Voilà!
+
+-- Un grand homme ou un imbécile.
+
+-- C'est juste, mais vous, pendant toute votre vie, vous avez semé
+l'esprit à pleines mains, tandis qu'eux? Que Lipoutine, que Pierre
+Stépanovitch émettent donc quelque pensée semblable! Oh! comme
+Pierre Stépanovitch a été dur pour moi!...
+
+-- Mais vous-même, capitaine, comment vous êtes-vous conduit?
+
+-- J'étais en état d'ivresse; de plus, j'ai une foule d'ennemis!
+Mais maintenant c'est fini, je vais changer de peau comme le
+serpent. Nicolas Vsévolodovitch, savez-vous que je fais mon
+testament? je l'ai même déjà écrit.
+
+-- C'est curieux. Quel héritage laissez-vous donc et à qui?
+
+-- À la patrie, à l'humanité et aux étudiants. Nicolas
+Vsévolodovitch, j'ai lu dans les journaux la biographie d'un
+Américain. Il a légué toute son immense fortune aux fabriques et
+aux sciences positives, son squelette à l'académie de la ville où
+il résidait, et sa peau pour faire un tambour, à condition que
+nuit et jour on exécuterait sur ce tambour l'hymne national de
+l'Amérique. Hélas! nous sommes des pygmées comparativement aux
+citoyens des États-unis; la Russie est un jeu de la nature et non
+de l'esprit. J'ai eu l'honneur de servir, au début de ma carrière,
+dans le régiment d'infanterie Akmolinsky: si je m'avisais de lui
+léguer ma peau sous forme de tambour à condition que chaque jour
+l'hymne national russe fût exécuté sur ce tambour devant le
+régiment, on verrait là du libéralisme, on interdirait ma peau...
+c'est pourquoi je me suis borné aux étudiants. Je veux léguer mon
+squelette à une académie, mais en stipulant toutefois que sur son
+front sera collé un écriteau sur lequel on lira dans les siècles
+des siècles: «Libre penseur repentant.» Voilà!
+
+Le capitaine avait parlé avec chaleur; bien entendu, il trouvait
+fort beau le testament de l'Américain, mais c'était aussi un fin
+matois, et son principal but avait été de faire rire Nicolas
+Vsévolodovitch, près de qui il avait longtemps tenu l'emploi de
+bouffon. Cet espoir fut trompé. Stavroguine ne sourit même pas.
+
+-- Vous avez sans doute l'intention de faire connaître, de votre
+vivant, vos dispositions testamentaires, afin d'obtenir une
+récompense? demanda-t-il d'un ton quelque peu sévère.
+
+-- Et quand cela serait, Nicolas Vsévolodovitch, quand cela
+serait? répondit Lébiadkine. -- Voyez quelle est ma situation!
+J'ai même cessé de faire des vers, autrefois les productions de ma
+muse vous amusaient, Nicolas Vsévolodovitch, vous vous souvenez de
+certaine pièce sur une bouteille? Mais j'ai déposé la plume. Je
+n'ai écrit qu'une poésie, qui est pour moi le chant du cygne,
+comme l'a été pour Gogol sa _Dernière Nouvelle. _À présent,
+c'est fini.
+
+-- Quelle est donc cette poésie?
+
+-- «Dans le cas où elle se casserait la jambe!»
+
+-- Quo-oi?
+
+C'était ce qu'attendait le capitaine. Il avait la plus grande
+admiration pour ses poésies, mais le poète était chez lui doublé
+d'un parasite; aussi livrait-il volontiers ses vers à la risée de
+Nicolas Vsévolodovitch qui d'ordinaire, à Pétersbourg, ne pouvait
+les entendre sans pouffer. Dans la circonstance présente
+Lébiadkine poursuivait un autre but d'une nature fort délicate. En
+donnant à la conversation cette tournure, il comptait se justifier
+sur un point qui l'inquiétait on ne peut plus, et où il se sentait
+très coupable.
+
+-- «Dans le cas où elle se casserait la jambe», c'est-à-dire dans
+le cas d'une chute de cheval. C'est une fantaisie, Nicolas
+Vsévolodovitch, un délire, mais un délire de poète: un jour, sur
+mon chemin, j'ai rencontré une amazone et je me suis posé la
+question: «Qu'arriverait-il alors?» -- c'est-à-dire dans ce cas.
+La chose est claire: tous les soupirants s'éclipseraient aussitôt,
+seul le poète, le coeur brisé, resterait immuablement fidèle.
+Nicolas Vsévolodovitch, un ver même pourrait être amoureux, les
+lois ne le lui défendent pas. Pourtant la personne s'est offensée
+et de la lettre et des vers. On dit que vous vous êtes fâché
+aussi, c'est désolant, je ne voulais même pas le croire. Voyons, à
+qui pourrai-je faire du tort par une simple imagination? Et puis,
+je le jure sur l'honneur, c'est Lipoutine qui est cause de tout:
+«Envoie donc, envoie, ne cessait-il de me dire, le droit d'écrire
+appartient à tout homme.» Je n'ai fait que suivre ses conseils.
+
+-- Il paraît que vous avez fait une demande en mariage?
+
+-- Mes ennemis, mes ennemis, toujours mes ennemis!...
+
+-- Récitez vos vers! interrompit durement Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- C'est un délire, il ne faut pas considérer la chose autrement.
+
+Néanmoins il se redressa, tendit le bras en avant et commença:
+
+_La beauté des beautés, par un destin fatal,_
+_Las! s'est estropiée en tombant de cheval,_
+_Et son adorateur, depuis qu'elle est boiteuse_
+_A senti redoubler son ardeur amoureuse._
+
+-- Allons, assez, fit Nicolas Vsévolodovitch avec un geste
+d'impatience.
+
+Sans transition, Lébiadkine mit la conversation sur un autre
+sujet.
+
+-- Je rêve de Piter[13], j'aspire à me régénérer... Mon
+bienfaiteur! Puis-je espérer que vous ne me refuserez pas les
+moyens de faire ce voyage? Je vous ai attendu toute cette semaine
+comme un soleil.
+
+-- Non, pardonnez-moi, il ne me reste presque plus d'argent, et,
+d'ailleurs, pourquoi vous en donnerais-je?
+
+Cet appel de fonds semblait avoir irrité soudain Nicolas
+Vsévolodovitch. Sèchement, en peu de mots, il énuméra tous les
+méfaits du capitaine: son ivrognerie, ses sottises, sa conduite à
+l'égard de Marie Timoféievna dont il avait gaspillé la pension et
+qu'il avait fait sortir du couvent; ses tentatives de chantage, sa
+manière d'agir avec Daria Pavlovna, etc., etc. Le capitaine
+s'agitait, gesticulait, essayait de répondre, mais, chaque fois,
+Nicolas Vsévolodovitch lui imposait silence.
+
+-- Permettez-moi d'ajouter un dernier mot, acheva-t-il, -- dans
+toutes vos lettres vous parlez de «déshonneur domestique». Quel
+déshonneur y a-t-il donc pour vous dans le mariage de votre soeur
+avec Stavroguine?
+
+-- Mais ce mariage est ignoré, Nicolas Vsévolodovitch, personne ne
+le connaît, c'est un secret fatal. Je reçois de l'argent de vous,
+et tout à coup on me demande: À quel titre touchez-vous cet
+argent? Je suis lié, je ne veux pas répondre, cela porte préjudice
+à la réputation de ma soeur, à l'honneur de mon nom.
+
+Le capitaine avait élevé le ton: il aimait ce thème dont il
+attendait un effet sûr. Hélas! quelle déception lui était
+réservée! Tranquillement, comme s'il se fût agi de la chose la
+plus simple du monde, Nicolas Vsévolodovitch lui apprit que sous
+peu de jours, peut-être demain ou après-demain, il avait
+l'intention de porter son mariage à la connaissance «de la police
+aussi bien que de la société», ce qui trancherait du même coup et
+la question de l'honneur domestique et celle des subsides. Le
+capitaine écarquillait les yeux; dans le premier moment il ne
+comprit pas, Nicolas Vsévolodovitch dut lui expliquer ses paroles.
+
+-- Mais c'est une... aliénée?
+
+-- Je prendrai mes dispositions en conséquence.
+
+-- Mais... que dira votre mère?
+
+-- Elle dira ce qu'elle voudra.
+
+-- Et vous introduirez votre femme dans votre maison?
+
+-- Oui, peut-être. Du reste, cela ne vous regarde pas.
+
+-- Comment, cela ne me regarde pas? s'écria le capitaine; -- mais
+moi, quelle sera donc ma situation?
+
+-- Eh bien, naturellement, vous n'entrerez pas chez moi.
+
+-- Je suis pourtant un parent.
+
+-- Les parents comme vous, on les fuit. Pourquoi vous donnerais-je
+alors de l'argent? Jugez-en vous-même.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch, Nicolas Vsévolodovitch, c'est
+impossible, vous réfléchirez peut-être encore, vous ne voudrez pas
+attenter... que pensera-t-on, que dira-t-on dans le monde?
+
+-- J'ai bien peur de votre monde. J'ai épousé votre soeur parce
+qu'après un dîner, étant pris de vin, j'avais parié que je
+l'épouserais, et maintenant je le ferai savoir publiquement... si
+cela me plaît.
+
+Il prononça ces mots avec une sorte de colère. Lébiadkine commença
+à croire que c'était sérieux, et l'épouvante s'empara de lui.
+
+-- Mais moi, voyons, le principal ici, c'est moi!... Vous
+plaisantez peut-être, Nicolas Vsévolodovitch!
+
+-- Non, je ne plaisante pas.
+
+-- Vous êtes libre, Nicolas Vsévolodovitch, mais je ne vous crois
+pas... alors je porterai plainte.
+
+-- Vous êtes terriblement bête, capitaine.
+
+-- Soit, mais c'est tout ce qu'il me reste à faire, -- répliqua
+Lébiadkine qui ne savait plus ce qu'il disait; -- autrefois, à
+Pétersbourg, quand elle servait dans les maisons meublées, on nous
+donnait du moins le logement. Mais maintenant que deviendrai-je si
+vous m'abandonnez?
+
+-- Ne voulez-vous donc pas vous rendre à Pétersbourg pour
+commencer une carrière nouvelle? À propos, d'après ce que j'ai
+entendu dire, vous vous proposez d'aller faire des dénonciations,
+dans l'espoir d'obtenir votre pardon en signalant tous les autres?
+
+Le capitaine resta bouche béante, regardant avec de grands yeux
+son interlocuteur.
+
+Nicolas Vsévolodovitch se pencha vers la table.
+
+-- Écoutez, capitaine, reprit-il tout à coup d'un ton extrêmement
+sérieux. Jusqu'alors il avait parlé d'une façon assez équivoque,
+si bien que Lébiadkine habitué au rôle de bouffon avait pu se
+demander si son barine était réellement fâché ou s'il voulait
+rire, s'il songeait pour tout de bon à rendre son mariage public
+ou si c'était seulement une plaisanterie. Maintenant il n'y avait
+plus à s'y méprendre: le visage de Nicolas Vsévolodovitch était
+tellement sévère qu'un frisson parcourut l'épine dorsale du
+capitaine. -- Écoutez et dites la vérité, Lébiadkine: avez-vous
+révélé quelque chose ou ne l'avez-vous pas encore fait? N'êtes-
+vous pas déjà entré dans la voie des dénonciations? N'avez-vous
+point, par bêtise, écrit quelque lettre?
+
+-- Non, je n'ai rien fait encore, et... je ne pensais même pas à
+cela, répondit le capitaine qui tenait toujours ses yeux fixés sur
+Stavroguine.
+
+-- Eh bien, vous mentez quand vous dites que vous ne pensiez pas à
+cela. C'est même dans cette intention que vous voulez aller à
+Pétersbourg. Si vous n'avez pas écrit, n'avez-vous pas lâché un
+mot de trop en causant ici avec quelqu'un? Répondez franchement,
+j'ai entendu parler de quelque chose.
+
+-- J'ai causé avec Lipoutine, étant ivre. Lipoutine est un
+traître. Je lui ai ouvert mon coeur, murmura le capitaine devenu
+pâle.
+
+-- Il n'est pas défendu d'ouvrir son coeur, mais il ne faut pas
+être un sot. Si vous aviez cette idée, vous auriez dû la garder
+pour vous. Aujourd'hui les hommes intelligents se taisent au lieu
+de bavarder.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch! dit en tremblant Lébiadkine; --
+personnellement vous n'avez pris part à rien, je ne vous ai pas...
+
+-- Oh! je sais bien que vous n'oseriez pas dénoncer votre vache à
+lait.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch, jugez, jugez!... Et désespéré, les
+larmes aux yeux, le capitaine fit le récit de sa vie depuis quatre
+ans. C'était la stupide histoire d'un imbécile qui, l'ivrognerie
+et la fainéantise aidant, se fourre dans une affaire pour laquelle
+il n'est pas fait et dont, jusqu'au dernier moment, il comprend à
+peine la gravité. Il raconta qu'à Pétersbourg il s'était laissé
+entraîner d'abord simplement par l'amitié, comme un brave
+étudiant, quoiqu'il ne fût pas étudiant: sans rien savoir, «le
+plus innocemment du monde», il semait divers papiers dans les
+escaliers, les déposait par paquets de dix sous les portes, les
+accrochait aux cordons des sonnettes, les distribuait en guise de
+journaux, les glissait, au théâtre, dans les chapeaux et dans les
+poches des spectateurs. Ensuite on lui avait donné de l'argent
+pour faire cette besogne qu'il avait acceptée «parce qu'il fallait
+vivre!» Dans deux provinces il avait colporté de district en
+district «toutes sortes de vilenies». Ô Nicolas Vsévolodovitch,
+s'écria-t-il, rien ne me révoltait comme ces attaques dirigées
+contre les lois civiles et surtout celles de la patrie. «Prenez
+des fourches, lisait-on dans ces papiers, songez que celui qui, le
+matin, sortira pauvre de chez lui pourra, le soir, y rentrer
+riche.» «Fermez au plus tôt les églises, était-il dit dans une
+proclamation de cinq ou six lignes adressée à toute la Russie,
+anéantissez Dieu, abolissez le mariage, supprimez le droit
+d'hériter, prenez des couteaux.» Le diable sait ce qu'il y avait
+ensuite. Ces horreurs me faisaient frissonner, mais je les
+distribuais tout de même. Un jour il faillit m'en cuire: je fus
+surpris par des officiers au moment où j'essayais d'introduire
+dans une caserne cette proclamation de cinq lignes, heureusement
+ils se contentèrent de me rosser, après quoi ils me laissèrent
+partir: que Dieu les en récompense! Ici, l'an dernier, je fus sur
+le point d'être arrêté quand je remis à Korovaïeff de faux
+assignats fabriqués en France, mais, grâce à Dieu, sur ces
+entrefaites Korovaïeff, étant ivre, se noya dans un étang, et l'on
+ne put rien prouver contre moi. Ici j'ai proclamé chez Virguinsky
+la liberté de la femme sociale. Au mois de juin j'ai de nouveau
+répandu différents papiers dans le district de ***. Il paraît
+qu'on veut encore m'y forcer... Pierre Stépanovitch me donne à
+entendre que je dois obéir. Depuis longtemps déjà il me menace. Et
+comme il m'a traité l'autre dimanche! Nicolas Vsévolodovitch, je
+suis un esclave, je suis un ver, mais non un Dieu, par là
+seulement je me distingue de Derjavine. Vous voyez quelle est ma
+détresse.
+
+Stavroguine l'écouta avec curiosité jusqu'au bout.
+
+-- Je ne savais pas tout cela, dit-il; -- naturellement, à un
+homme comme vous tout peut arriver... Écoutez, poursuivit-il après
+avoir réfléchi un instant, -- si vous voulez, dites-leur, dites à
+qui vous savez, que les propos de Lipoutine sont des contes et que
+vos menaces de dénonciation ne visaient que moi, parce que, me
+croyant compromis aussi, vous comptiez de la sorte m'extorquer
+plus d'argent... Vous comprenez?
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch, mon cher, se peut-il donc que je sois
+exposé à un pareil danger? Il me tardait de vous voir pour vous
+questionner.
+
+Le visiteur sourit.
+
+-- À coup sûr on ne vous laissera pas aller à Pétersbourg, quand
+même je vous donnerais de l'argent pour faire ce voyage... Mais il
+est temps que je voie Marie Timoféievna.
+
+Il se leva.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch, -- et quelles sont vos intentions par
+rapport à Marie Timoféievna?
+
+-- Je vous les ai dites.
+
+-- Est-il possible que ce soit vrai?
+
+-- Vous ne le croyez pas encore?
+
+-- Ainsi vous allez me planter là comme une vieille botte hors
+d'usage?
+
+-- Je verrai, répondit en riant Nicolas Vsévolodovitch, -- allons,
+introduisez-moi.
+
+-- Voulez-vous que j'aille sur le perron?... ici je pourrais, sans
+le faire exprès, entendre votre conversation... parce que les
+chambres sont toutes petites.
+
+-- Soit; allez sur le perron. Prenez le parapluie.
+
+-- Le vôtre? Suis-je digne de m'abriter dessous?
+
+-- Tout le monde est digne d'un parapluie.
+
+-- Vous déterminez du coup le minimum des droits de l'homme.
+
+Mais le capitaine prononça ces mots machinalement: il était
+écrasé, anéanti par les nouvelles qu'il venait d'apprendre. Et
+pourtant, à peine arrivé sur le perron, cet homme aussi roué
+qu'inconsistant se reprit à espérer, l'idée lui revint que Nicolas
+Vsévolodovitch cherchait à lui donner le change par des mensonges;
+s'il en était ainsi, ce n'était pas à lui d'avoir peur, puisqu'on
+le craignait.
+
+-- «S'il ment, s'il ruse, quel est son but?» se demandait
+Lébiadkine. La publication du mariage lui paraissait une
+absurdité: «Il est vrai que de la part d'un tel monstre rien ne
+doit étonner; il ne vit que pour faire du mal aux gens. Mais qui
+sait si lui-même n'a pas peur, depuis l'affront inouï qu'il a reçu
+l'autre jour? Il craint que je ne révèle son mariage, voilà
+pourquoi il s'est empressé de venir me dire qu'il allait lui-même
+le faire connaître. Holà, ne va pas te blouser, Lébiadkine! Et
+pourquoi venir la nuit, en cachette, quand lui-même désire la
+publicité? Mais s'il a peur, évidemment c'est depuis peu, son
+inquiétude doit être toute récente...Eh! gare aux bévues,
+Lébiadkine!...
+
+«Il m'effraye avec Pierre Stépanovitch. Oh! voilà ce qu'il y a de
+terrible! Et pourquoi ai-je fait des confidences à Lipoutine? Le
+diable sait ce que manigancent ces démons, jamais je n'ai pu y
+voir clair. Ils recommencent à s'agiter comme il y a cinq ans. À
+qui, il est vrai, les dénoncerais-je? «N'avez-vous pas écrit à
+quelqu'un par bêtise?» Hum. Ainsi l'on pourrait écrire comme par
+bêtise? N'est-ce pas un conseil qu'il me donne? «Vous allez pour
+cela à Pétersbourg.» Le coquin! cette idée ne m'est pas plutôt
+venue à l'esprit qu'il l'a devinée! On dirait que lui-même, sans
+en avoir l'air, me pousse à aller là-bas. Il n'y a ici que deux
+suppositions possibles: ou bien, je le répète, il a peur, parce
+qu'il s'est mis dans un mauvais cas, ou... ou il ne craint rien
+pour lui, et il m'excite sourdement à les dénoncer tous! Oh! la
+conjoncture est délicate, Lébiadkine, prends garde de faire une
+boulette!...»
+
+Il était si absorbé dans ses réflexions qu'il ne pensa même pas à
+se mettre aux écoutes. Du reste, il lui aurait été difficile
+d'entendre la conversation: la porte était massive et à un seul
+battant; d'autre part, on n'élevait guère la voix; le capitaine ne
+percevait que des sons indistincts. Il lança un jet de salive et
+retourna siffler sur le perron.
+
+III
+
+Deux fois plus grande que la pièce occupée par le capitaine, la
+chambre de Marie Timoféievna ne renfermait pas un mobilier plus
+élégant; mais la table qui faisait face au divan était couverte
+d'une nappe de couleur, sur tout le parquet s'étendait un beau
+tapis, et le lit était masqué par un long rideau vert qui coupait
+la chambre en deux; il y avait en outre près de la table un grand
+et moelleux fauteuil sur lequel pourtant Marie Timoféievna n'était
+pas assise. Ici comme dans le logement de la rue de l'Épiphanie
+une lampe brûlait dans un coin devant une icône, et sur la table
+se retrouvaient aussi les mêmes objets: jeu de cartes, miroir,
+chansonnier, tout jusqu'au petit pain blanc; de plus, on y voyait
+un album de photographies et deux livres avec des gravures
+coloriées: l'un était une relation de voyage arrangée à l'usage de
+la jeunesse, l'autre un recueil d'histoires morales et pour la
+plupart chevaleresques. Ainsi que l'avait dit le capitaine, sans
+doute Marie Timoféievna avait attendu le visiteur, mais quand
+celui-ci entra chez elle, elle dormait, à demi couchée sur le
+divan. Nicolas Vsévolodovitch ferma sans bruit la porte derrière
+lui, et, sans bouger de place, se mit à considérer la dormeuse.
+
+Le capitaine avait menti en disant que sa soeur avait fait
+toilette. Elle portait la robe de couleur sombre que nous lui
+avons vue chez Barbara Pétrovna. Maintenant comme alors son long
+cou décharné était à découvert, et ses cheveux étaient réunis sur
+sa nuque en un chignon minuscule. Le châle noir donné par Barbara
+Pétrovna était plié soigneusement et reposait sur le divan. Cette
+fois encore Marie Timoféievna était grossièrement fardée de blanc
+et de rouge. Moins d'une minute après l'apparition de Nicolas
+Vsévolodovitch, elle se réveilla soudain comme si elle eût senti
+son regard sur elle, ouvrit les yeux et se redressa vivement. Mais
+il est probable que le visiteur éprouvait lui-même une impression
+étrange: toujours debout près de la porte, il ne proférait pas un
+mot et ses yeux restaient obstinément fixés sur le visage de Marie
+Timoféievna. Peut-être avaient-ils quelque chose de
+particulièrement dur, peut-être exprimaient-ils le dégoût, même
+une joie maligne de la frayeur ressentie par la folle, ou bien
+cette dernière, mal éveillée, crut-elle seulement lire cela dans
+le regard de Nicolas Vsévolodovitch? Quoi qu'il en soit, au bout
+d'un moment les traits de la pauvre femme prirent une expression
+de terreur extraordinaire; des convulsions parcoururent son
+visage, elle leva les bras, les agita, et tout à coup fondit en
+larmes comme un enfant épouvanté; encore un instant, et elle
+aurait crié. Mais le visiteur s'arracha à la contemplation, un
+brusque changement s'opéra dans sa physionomie, et ce fut avec le
+sourire le plus gracieux qu'il s'approcha de la table:
+
+-- Pardon, je vous ai fait peur, Marie Timoféievna, dit-il en lui
+tendant la main, -- j'ai eu tort de venir vous surprendre ainsi au
+moment de votre réveil.
+
+L'aménité de ce langage produisit son effet. La frayeur de Marie
+Timoféievna se dissipa, quoiqu'elle continuât à regarder
+Stavroguine avec appréhension, en faisant de visibles efforts pour
+comprendre. Elle tendit craintivement sa main. À la fin, un timide
+sourire se montra sur ses lèvres.
+
+-- Bonjour, prince, dit-elle à voix basse, tout en considérant
+d'un air étrange Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Sans doute vous avez fait un mauvais rêve? reprit-il avec un
+sourire de plus en plus aimable.
+
+-- Mais vous, comment savez-vous que j'ai rêvé _de cela?_...
+
+Et soudain son tremblement de tout à l'heure la ressaisit, elle se
+rejeta en arrière et leva le bras devant elle comme pour se
+protéger, peu s'en fallut qu'elle ne fondit de nouveau en larmes.
+
+-- Remettez-vous, de grâce; pourquoi avoir peur? Est-il possible
+que vous ne me reconnaissiez pas? ne cessait de répéter Nicolas
+Vsévolodovitch, mais, cette fois, il fut longtemps sans pouvoir la
+rassurer; elle le regardait silencieusement, en proie à une
+cruelle incertitude, et l'on voyait qu'elle faisait de pénibles
+efforts pour concentrer sa pauvre intelligence sur une idée.
+Tantôt elle baissait les yeux, tantôt elle les relevait
+brusquement et enveloppait le visiteur d'un regard rapide. À la
+fin, elle parut, sinon se calmer, du moins prendre un parti.
+
+-- Asseyez-vous, je vous prie, à côté de moi, afin que plus tard
+je puisse vous examiner, dit-elle d'une voix assez ferme; il était
+clair qu'une nouvelle pensée venait de se faire jour dans son
+esprit. -- Mais, pour le moment, ne vous inquiétez pas, moi-même
+je ne vous regarderai pas, je tiendrai les yeux baissés. Ne me
+regardez pas non plus jusqu'à ce que je vous le demande. Asseyez-
+vous donc, ajouta-t-elle avec impatience.
+
+Elle était visiblement dominée de plus en plus par une impression
+nouvelle.
+
+Nicolas Vsévolodovitch s'assit et attendit; il y eut un assez long
+silence.
+
+-- Hum! je trouve tout cela étrange, murmura-t-elle tout à coup
+d'un ton presque méprisant; sans doute je fais beaucoup de mauvais
+rêves; seulement pourquoi vous ai-je vu en songe sous ce même
+aspect?
+
+-- Allons, laissons là les rêves, répliqua le visiteur impatienté,
+et, malgré la défense qu'elle lui en avait faite, il se retourna
+vers elle. Peut-être ses yeux avaient-ils la même expression que
+tantôt. À plusieurs reprises il remarqua que Marie Timoféievna
+aurait bien voulu le regarder, qu'elle en avait grande envie, mais
+que, se roidissant contre son désir, elle s'obstinait à contempler
+le parquet.
+
+-- Écoutez, prince, écoutez, dit-elle en élevant soudain la voix,
+-- écoutez, prince...
+
+-- Pourquoi vous êtes-vous détournée? Pourquoi ne me regardez-vous
+pas? À quoi bon cette comédie? interrompit-il violemment.
+
+Mais elle n'eut pas l'air de l'avoir entendu; sa physionomie était
+soucieuse et maussade.
+
+-- Écoutez, prince, répéta-t-elle pour la troisième fois d'un ton
+ferme; -- quand, l'autre jour, dans la voiture vous m'avez dit que
+vous feriez connaître notre mariage, je me suis effrayée à la
+pensée que notre secret serait rendu public. Maintenant je ne sais
+pas, j'ai beaucoup réfléchi, et je vois clairement que je ne suis
+bonne à rien. Je sais m'habiller, à la rigueur je saurais aussi
+recevoir: il n'est pas bien difficile d'offrir une tasse de thé
+aux gens, surtout quand on a des domestiques. Mais, n'importe, on
+me regardera de travers. Dimanche, lors de ma visite dans cette
+maison-là, j'ai observé bien des choses. Cette jolie demoiselle
+m'a examinée tout le temps, surtout à partir du moment où vous
+êtes entré. C'est vous, n'est-ce pas, qui êtes entré alors? Sa
+mère, cette vieille dame du monde, est simplement ridicule. Mon
+Lébiadkine s'est distingué aussi; pour ne pas éclater de rire,
+j'ai toujours regardé le plafond, il est orné de belles peintures.
+Sa mère _à lui _pourrait être supérieure d'un couvent; j'ai peur
+d'elle, quoiqu'elle m'ait fait cadeau d'un châle noir. Toutes ces
+personnes ont dû donner un triste témoignage de moi, je ne leur en
+veux pas, seulement je me disais alors en moi-même: Quelle parente
+suis-je pour elles? Sans doute on n'exige d'une comtesse que les
+qualités morales, -- celles d'une femme de ménage ne lui sont pas
+nécessaires, car elle a une foule de laquais, -- mettons qu'il lui
+faut aussi un peu de coquetterie mondaine pour être en état de
+recevoir les étrangers de distinction, voilà tout! Mais,
+n'importe, dimanche on me regardait d'un air de désolation. Dacha
+seule est un ange. J'ai bien peur qu'on ne l'ait chagrinée en
+_lui_ tenant des propos inconsidérés sur mon compte.
+
+-- N'ayez pas peur et ne vous tourmentez pas, dit Nicolas
+Vsévolodovitch avec un sourire qu'il ne réussit pas à rendre
+agréable.
+
+-- Du reste, quand même il serait un peu honteux de moi, cela ne
+me ferait rien, car il aura toujours plus de compassion que de
+honte; j'en juge, naturellement, d'après le coeur humain. Il sait
+que c'est plutôt à moi de plaindre ces gens-là qu'à eux d'avoir
+pitié de moi.
+
+-- Vous avez été, paraît-il très blessée de leur manière d'être,
+Marie Timoféievna?
+
+-- Qui? Moi? Non, répondit-elle en souriant avec bonhomie. -- Pas
+du tout. Je vous regardais tous alors; vous étiez tous fâchés,
+vous vous disputiez, ils se réunissent et ils ne savent pas rire
+de bon coeur. Tant de richesses et si peu de gaieté, cela me
+paraît horrible. Du reste, à présent je ne plains plus personne,
+je garde pour moi toute ma pitié.
+
+-- J'ai entendu dire qu'avec votre frère vous aviez la vie dure
+avant mon arrivée?
+
+-- Qui est-ce qui vous a dit cela? C'est absurde. Je suis bien
+plus malheureuse à présent. Je fais maintenant de mauvais rêves,
+et c'est parce que vous êtes arrivé. Pourquoi êtes-vous venu?
+dites-le, je vous prie.
+
+-- Mais ne voulez-vous pas retourner au couvent?
+
+-- Allons, je m'en doutais, qu'il allait encore me proposer cela!
+Un beau venez-y voir que votre couvent! Et pourquoi y retournerai-
+je? Avec quoi maintenant y rentrerais-je? Je suis toute seule à
+présent! Il est trop tard pour commencer une troisième vie.
+
+-- Pourquoi vous emportez-vous ainsi? N'avez-vous pas peur que je
+cesse de vous aimer?
+
+-- Je ne m'inquiète pas du tout de vous. Je crains moi-même de ne
+plus guère aimer quelqu'un.
+
+Elle eut un sourire de mépris.
+
+-- Je dois m'être donné envers _lui_ un tort grave, ajouta-t-elle
+soudain comme se parlant à elle-même, -- seulement voilà, je ne
+sais pas en quoi consiste ce tort, et c'est ce qui fait mon
+éternel tourment. Depuis cinq ans je ne cessais de me dire nuit et
+jour que j'avais été coupable à son égard. Je priais, je priais,
+et toujours je pensais à ma grande faute envers lui. Et voilà
+qu'il s'est trouvé que c'était vrai.
+
+-- Mais quoi?
+
+-- Toute ma crainte, c'est qu'_il_ ne soit mêlé à cela,
+poursuivit-elle sans répondre à la question qu'elle n'avait même
+pas entendue. -- Pourtant il ne peut pas s'être associé de nouveau
+à ces petites gens. La comtesse me mangerait volontiers,
+quoiqu'elle m'ait fait asseoir à côté d'elle dans sa voiture. Ils
+ont tous formé un complot -- se peut-il qu'il y soit entré aussi?
+Se peut-il que lui aussi soit un traître? (Un tremblement agita
+ses lèvres et son menton.) Écoutez, vous: avez-vous lu l'histoire
+de Grichka Otrépieff qui a été maudit dans sept cathédrales?
+
+Nicolas Vsévolodovitch garda le silence.
+
+-- Mais, du reste, je vais maintenant me retourner vers vous et
+vous regarder, décida-t-elle subitement -- tournez-vous aussi de
+mon côté et regardez-moi, mais plus fixement. Je veux enfin
+éclaircir mes doutes.
+
+-- Je vous regarde depuis longtemps déjà.
+
+-- Hum, fit Marie Timoféievna en observant attentivement le
+visiteur, -- vous avez beaucoup engraissé...
+
+La folle voulait encore dire quelque chose, mais soudain la
+terreur qu'elle avait éprouvée tantôt se peignit pour la troisième
+fois sur son visage, de nouveau elle recula en projetant le bras
+devant elle.
+
+-- Qu'avez-vous donc? cria avec une sorte de rage Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+Mais la frayeur de Marie Timoféievna ne dura qu'un instant; un
+sourire sceptique et désagréable fit grimacer ses lèvres.
+
+-- Prince, levez-vous, je vous prie, et entrez, dit-elle tout à
+coup d'un ton ferme et impérieux.
+
+-- Comment, entrez? Où voulez-vous que j'entre?
+
+-- Pendant ces cinq années, je n'ai fait que me représenter de
+quelle manière _il_ entrerait. Levez-vous tout de suite et
+retirez-vous derrière la porte, dans l'autre chambre. Je serai
+assise ici comme si je ne m'attendais à rien, j'aurai un livre
+dans les mains, et tout à coup vous apparaîtrez après cinq ans
+d'absence. Je veux voir cette scène.
+
+Nicolas Vsévolodovitch grinçait des dents et grommelait à part soi
+des paroles inintelligibles.
+
+-- Assez, dit-il en frappant sur la table. -- Je vous prie de
+m'écouter, Marie Timoféievna. Tâchez, s'il vous plaît, de me
+prêter toute votre attention. Vous n'êtes pas tout à fait folle!
+laissa-t-il échapper dans un mouvement d'impatience. -- Demain je
+rendrai public notre mariage. Jamais vous n'habiterez un palais,
+détrompez-vous à cet égard. Voulez-vous passer toute votre vie
+avec moi? seulement ce sera fort loin d'ici. Nous irons demeurer
+dans les montagnes de la Suisse, il y a là un endroit... Soyez
+tranquille, je ne vous abandonnerai jamais et ne vous mettrai pas
+dans une maison de santé. J'ai assez d'argent pour vivre sans rien
+demander à personne. Vous aurez une servante; vous ne vous
+occuperez d'aucun travail. Tous vos désirs réalisables seront
+satisfaits. Vous prierez, vous irez où vous voudrez, et vous ferez
+ce que bon vous semblera. Je ne vous toucherai pas. Je ne bougerai
+pas non plus du lieu où nous serons fixés. Si vous voulez, je ne
+vous adresserai jamais la parole. Vous pourrez, si cela vous
+plaît, me raconter chaque soir vos histoires, comme autrefois à
+Pétersbourg. Je vous ferai des lectures si vous le désirez. Mais
+aussi vous devrez passer toute votre vie dans le même endroit, et
+c'est un pays triste. Vous consentez? Vous ne regretterez pas
+votre résolution, vous ne m'infligerez pas le supplice de vos
+malédictions et de vos larmes?
+
+Elle avait écouté avec une attention extraordinaire et réfléchit
+longtemps en silence.
+
+-- Tout cela me paraît invraisemblable, dit-elle enfin d'un ton
+sarcastique. -- Ainsi je passerai peut-être quarante ans dans ces
+montagnes.
+
+Elle se mit à rire.
+
+-- Eh bien, oui, nous y passerons quarante ans, répondit en
+fronçant le sourcil Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Hum... pour rien au monde je n'irai là.
+
+-- Même avec moi?
+
+-- Mais qui êtes-vous donc pour que j'aille avec vous? Quarante
+années durant être perchée sur une montagne avec lui -- il me la
+baille belle! Et quels gens patients nous avons aujourd'hui en
+vérité! Non, il ne se peut pas que le faucon soit devenu un hibou.
+Ce n'est pas là mon prince! déclara-t-elle en relevant fièrement
+la tête.
+
+Le visage de Nicolas Vsévolodovitch s'assombrit.
+
+-- Pourquoi m'appelez-vous prince et... et pour qui me prenez-
+vous? demanda-t-il vivement.
+
+-- Comment? Est-ce que vous n'êtes pas prince?
+
+-- Je ne l'ai même jamais été.
+
+-- Ainsi vous-même, vous avouez carrément devant moi que vous
+n'êtes pas prince!
+
+-- Je vous répète que je ne l'ai jamais été.
+
+Elle frappa ses mains l'une contre l'autre.
+
+-- Seigneur! Je m'attendais à tout de la part de _ses_ ennemis,
+mais je n'aurais jamais cru possible une pareille insolence! Vit-
+il encore? vociféra-t-elle hors d'elle-même en s'élançant sur
+Nicolas Vsévolodovitch, -- tu l'as tué, n'est-ce pas? Avoue!
+
+Stavroguine fit un saut en arrière.
+
+-- Pour qui me prends-tu? dit-il; ses traits étaient affreusement
+altérés, mais il était difficile en ce moment de faire peur à
+Marie Timoféievna, elle poursuivit avec un accent de triomphe:
+
+-- Qui le connaît? Qui sait ce que tu es et d'où tu sors? Mais
+durant ces cinq années mon coeur a pressenti toute l'intrigue! Je
+m'étonnais aussi, je me disais: Qu'est ce que c'est que ce chat-
+huant? Non, mon cher, tu es un mauvais acteur, pire même que
+Lébiadkine. Présente mes hommages à la comtesse et dis-lui que je
+la prie d'envoyer quelqu'un de plus propre. Elle t'a payé, parle!
+Tu es employé comme marmiton chez elle! j'ai percé à jour votre
+imposture, je vous comprends tous, jusqu'au dernier!
+
+Il la saisit avec force par le bras; elle lui rit au nez:
+
+-- Quant à lui ressembler, ça, oui, tu lui ressembles beaucoup, tu
+pourrais même être son parent, -- homme fourbe! Mais le mien est
+un faucon à l'oeil perçant et un prince, tandis que toi tu es une
+chouette et un marchand! Le mien ne se laisse pas marcher sur le
+pied; toi, Chatouchka (il est bien gentil, je l'aime beaucoup!),
+Chatouchka t'a donné un soufflet, mon Lébiadkine me l'a raconté.
+Et pourquoi avais-tu peur, ce jour-là, quand tu es entré? Qui est-
+ce qui t'avait effrayé? Quand j'ai vu ton bas visage, au moment où
+je suis tombée et où tu m'as relevée, j'ai senti comme un ver qui
+se glissait dans mon coeur: Ce n'est pas _lui_, me suis-je dit,
+ce n'est pas _lui!_ Mon faucon n'aurait jamais rougi de moi devant
+une demoiselle du grand monde! Ô Seigneur! Pendant cinq années
+entières, mon seul bonheur a été de penser que mon faucon était
+quelque part, là-bas derrière les montagnes, qu'il vivait, qu'il
+volait en regardant le soleil... Parle, imposteur, as-tu reçu une
+grosse somme pour jouer ce rôle? T'as-t-on payé cher? Moi, je ne
+t'aurais pas donné un groch[14]. Ha, ha, ha! Ha, ha, ha!...
+
+-- Oh! Idiote, fit en grinçant des dents Nicolas Vsévolodovitch
+qui lui serrait toujours le bras.
+
+-- Hors d'ici, imposteur! ordonna-t-elle, je suis la femme de mon
+prince, je n'ai pas peur de ton couteau!
+
+-- De mon couteau?
+
+-- Oui, de ton couteau. Tu as un couteau dans ta poche. Tu pensais
+que je dormais, mais je l'ai vu: quand tu es entré tout à l'heure,
+tu as tiré un couteau!
+
+-- Que dis-tu, malheureuse? De quels rêves es-tu le jouet cria
+Nicolas Vsévolodovitch, et il repoussa Marie Timoféievna d'une
+façon si rude que la tête et les épaules de la folle heurtèrent
+violemment contre le divan. Il s'enfuit, mais elle courut après
+lui et, tout en boitant, le poursuivit jusque sur le perron.
+Lébiadkine, effrayé, la ramena de force dans la maison; toutefois,
+avant que le visiteur eût disparu, elle put encore lui jeter à
+travers les ténèbres cette apostrophe accompagnée d'un rire
+strident:
+
+-- Grichka Ot-rep-ieff, a-na-thème!
+
+IV
+
+-- «Un couteau! un couteau!» répétait Nicolas Vsévolodovitch en
+proie à une indicible colère, tandis qu'il marchait à grands pas
+dans la boue et dans les flaques d'eau sans remarquer où il posait
+ses pieds. Par moments, à la vérité, il éprouvait une violente
+envie de rire bruyamment, furieusement, mais il la refoulait en
+lui. Il ne recouvra un peu de sang-froid que quand il fut arrivé
+sur le pont, à l'endroit même où tantôt il avait fait la rencontre
+de Fedka. Cette fois encore le vagabond l'attendait; en
+l'apercevant, il ôta sa casquette, découvrit gaiement ses
+mâchoires, et avec un joyeux sans gêne engagea la conversation.
+D'abord, Nicolas Vsévolodovitch passa son chemin, et même pendant
+un certain temps il n'entendit point le rôdeur qui s'était mis à
+lui emboîter le pas. Tout à coup il songea avec surprise qu'il
+l'avait complètement oublié, et cela alors même qu'il ne cessait
+de se répéter: «Un couteau! un couteau!» Il saisit le vagabond,
+et, de toute sa force que doublait la colère amassée en lui,
+l'envoya rouler sur le pont. L'idée d'une lutte traversa l'esprit
+de Fedka, mais presque aussitôt il comprit qu'il n'aurait pas le
+dessus, en conséquence il se tint coi et n'essaya même aucune
+résistance. À genoux, le corps incliné vers la terre, les coudes
+saillant derrière le dos, le rusé personnage attendit
+tranquillement l'issue de cette aventure qui ne semblait pas du
+tout l'inquiéter.
+
+L'événement lui donna raison. Le premier mouvement de Nicolas
+Vsévolodovitch avait été d'ôter son cache-nez pour lier les mains
+de son prisonnier, mais il lâcha brusquement ce dernier et le
+repoussa loin de lui. En un clin d'oeil Fedka fut debout, il se
+détourna, et, tout à coup, un couteau à la lame courte mais large
+brilla dans sa main.
+
+-- À bas le couteau, cache-le, cache-le tout de suite, _ordonna
+_avec un geste impatient Nicolas Vsévolodovitch, et le couteau
+disparut aussi vite qu'il s'était montré.
+
+Stavroguine continua sa marche en silence et sans se retourner,
+mais l'obstiné vaurien ne le quitta point; maintenant, il est
+vrai, il ne lui parlait plus et même le suivait respectueusement à
+un pas de distance. Tous deux traversèrent ainsi le pont, puis
+prirent à gauche et s'engagèrent dans un long et obscur péréoulok;
+pour aller dans le centre de la ville, on avait plus court par là
+que par la rue de l'Épiphanie.
+
+-- Dernièrement, dit-on, tu as dévalisé une église ici dans le
+district, est-ce vrai? demanda à brûle-pourpoint Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- C'est-à-dire que j'étais d'abord entré là pour prier, répondit
+le vagabond d'un ton grave et poli, comme si rien ne se fût passé
+entre lui et son interlocuteur; il était même plus que grave, il
+était digne. La familiarité «amicale» de tantôt avait disparu.
+Fedka offrait maintenant tous les dehors d'un homme sérieux,
+injustement offensé, il est vrai, mais sachant oublier une
+offense.
+
+-- Quand le Seigneur m'eut conduit dans cette église, poursuivit-
+il, je me dis: «Eh! c'est un bienfait du Ciel!» Je fus amené à
+cela par ma situation d'orphelin, car dans notre condition on ne
+peut pas se passer de secours. Eh bien, Dieu m'a puni de mes
+péchés: les objets que j'ai pris ne m'ont rapporté en tout que
+douze roubles. J'ai même dû donner par-dessus le marché la
+mentonnière en argent de saint-Nicolas, on m'a dit que c'était du
+faux.
+
+-- Tu as assassiné le gardien?
+
+-- C'est-à-dire que ce gardien et moi, nous avions fait la chose
+ensemble, mais le matin, près de la rivière, nous nous sommes
+disputés sur la question de savoir qui porterait le sac, et, dans
+la discussion, il a reçu un mauvais coup.
+
+-- Continue à tuer et à voler.
+
+-- C'est mot pour mot le conseil que me donne aussi Pierre
+Stépanovitch, parce qu'il est extraordinairement avare et dur à la
+détente. En dehors de cela, il n'a pas pour un groch de foi au
+Créateur céleste qui a fait l'homme avec de la terre, il dit que
+la nature seule a tout organisé, jusqu'à la dernière bête. De
+plus, il ne comprend pas que dans notre position on ne peut se
+passer d'un secours bienfaisant. Vous voulez le lui faire
+comprendre, il vous regarde comme un mouton regarde l'eau. Tenez,
+quand le capitaine Lébiadkine, que vous êtes allé voir tout à
+l'heure, demeurait chez Philippoff, une fois sa porte est restée
+grande ouverte toute une nuit, lui-même était couché par terre
+ivre-mort, et sur le parquet traînait quantité d'argent qu'il
+avait laissé tomber de ses poches. J'ai eu l'occasion de le voir
+de mes yeux parce que, dans notre position, quand on n'est pas
+secouru, il faut pourtant vivre...
+
+-- Comment, de tes yeux? Tu es donc entré chez lui pendant la
+nuit?
+
+-- Peut-être, seulement personne ne le sait.
+
+-- Pourquoi ne l'as-tu pas assassiné?
+
+-- Je m'en suis abstenu par calcul. Pourquoi, me suis-je dit,
+prendre maintenant cent cinquante roubles quand, en attendant un
+peu, je puis en prendre quinze cents? Le capitaine Lébiadkine, en
+effet (je l'ai entendu de mes oreilles), a toujours beaucoup
+compté pour vous: il n'est pas de traktir, pas de cabaret où,
+étant ivre, il ne l'ait déclaré hautement; ce que voyant, j'ai,
+moi aussi, mit tout mon espoir dans Votre Altesse. Je vous parle,
+monsieur, comme à un père ou à un frère, car jamais je ne dirai
+cela ni à Pierre Stépanovitch, ni à personne. Ainsi Votre Altesse
+aura-t-elle la bonté de me donner trois petits roubles? Vous
+devriez bien, monsieur, me fixer, c'est-à-dire me faire connaître
+la vérité vraie, vu que nous ne pouvons nous passer de secours.
+
+Nicolas Vsévolodovitch partit d'un bruyant éclat de rire, et,
+tirant de sa poche son porte-monnaie qui contenait environ
+cinquante roubles en petites coupures, il jeta successivement
+quatre assignats au vagabond. Celui-ci les saisit au vol ou les
+ramassa dans la boue en criant: «Eh! eh!» Nicolas Vsévolodovitch
+finit par lui jeter tout le paquet, et, riant toujours, poursuivit
+son chemin. Cette fois Fedka le laissa aller seul; il se traînait
+sur le sol boueux pour chercher les assignats tombés dans les
+flaques d'eau, et, pendant une heure encore, on put l'entendre
+proférer au milieu de l'obscurité son petit cri: «Eh! eh!»
+
+CHAPITRE III
+
+_LE DUEL._
+
+I
+
+Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, eut lieu le duel
+projeté. Le violent désir qu'Artémii Pétrovitch Gaganoff éprouvait
+de se battre coûte que coûte contribua à la prompte issue de
+l'affaire. Il ne comprenait pas la conduite de son adversaire, et
+il était furieux. Depuis un mois, il l'insultait impunément sans
+pouvoir lui faire perdre patience. Cependant il fallait que la
+provocation vînt de Nicolas Vsévolodovitch, car tout prétexte
+plausible pour envoyer un cartel manquait à Gaganoff. La vraie
+cause de sa haine maladive contre Stavroguine, c'était l'offense
+faite à son père quatre ans auparavant, et lui-même sentait qu'il
+ne pouvait décemment alléguer un pareil motif, surtout après les
+humbles excuses déjà présentées à deux reprises par Nicolas
+Vsévolodovitch. Il considérait ce dernier comme un poltron éhonté
+et trouvait incompréhensible sa longanimité à l'égard de Chatoff;
+c'est pourquoi, de guerre lasse, il se résolut à lui adresser la
+lettre outrageante qui décida enfin Nicolas Vsévolodovitch à
+proposer une rencontre. Après avoir envoyé cette lettre, Artémii
+Pétrovitch passa le reste de la journée à se demander anxieusement
+si elle aurait le résultat souhaité; à tout hasard il se munit le
+soir même d'un témoin et fit choix de Maurice Nikolaïévitch
+Drozdoff, son ancien camarade d'école, qu'il estimait
+particulièrement. Aussi Kiriloff trouva-t-il le terrain tout
+préparé quand, le lendemain, à neuf heures du matin, il se
+présenta comme mandataire de son ami. Gaganoff le laissa à peine
+s'expliquer et repoussa avec une irritation extraordinaire toutes
+les excuses, toutes les concessions de Nicolas Vsévolodovitch.
+Elles étaient pourtant d'une nature telle que Maurice
+Nikolaïévitch en fut stupéfait: il voulut parler dans le sens de
+la conciliation, mais remarquant qu'Artémii Pétrovitch avait
+deviné son intention et s'agitait sur sa chaise, il garda le
+silence. Sans la parole donnée à son ami, il se serait retiré sur
+le champ, et s'il ne renonça pas à sa mission, ce fut seulement
+dans l'espoir qu'au dernier moment son intervention pourrait être
+utile. Kiriloff transmit, au nom de son client, la demande d'une
+réparation par les armes; toutes les conditions de la rencontre,
+telles qu'elles avaient été fixées par Stavroguine furent
+acceptées aussitôt sans le moindre débat. Gaganoff n'y fit qu'une
+addition, destinée, du reste, à rendre le duel plus meurtrier
+encore: il exigea l'échange de trois balles. Kiriloff eut beau
+protester, il se heurta à une résolution inébranlable, et tout ce
+qu'il put obtenir fut qu'en aucun cas le chiffre de trois balles
+ne serait dépassé. La rencontre ainsi réglée eut lieu à deux
+heures de l'après-midi dans le petit bois de Brykovo situé entre
+le domaine de Skvorechniki et la fabrique des Chpigouline. La
+pluie avait complètement cessé, mais le temps était humide, et il
+faisait beaucoup de vent. Dans le ciel froid flottaient de petits
+nuages gris; la cime des arbres s'agitait bruyamment; la journée
+avait quelque chose de lugubre.
+
+Gaganoff et Maurice Nikolaïévitch arrivèrent sur le terrain dans
+un élégant break attelé de deux chevaux et conduit par Artémii
+Pétrovitch; avec eux se trouvait un laquais. Presque au même
+instant parurent trois cavaliers: c'étaient Nicolas Vsévolodovitch
+et Kiriloff accompagnés d'un domestique. Kiriloff, qui montait à
+cheval pour la première fois de sa vie, avait en selle une
+attitude très crâne; il tenait dans sa main droite sa lourde boîte
+de pistolets qu'il n'avait pas voulu confier au domestique et dans
+sa main gauche les rênes de sa monture, mais, par suite de son
+inexpérience, il les tirait sans cesse; aussi le cheval secouait
+la tête et manifestait l'envie de se cabrer, ce qui, du reste,
+n'effrayait nullement l'ingénieur. Ombrageux et facilement
+irritable, Gaganoff vit dans l'arrivée des cavaliers une nouvelle
+insulte pour lui: ses ennemis se croyaient donc bien sûrs du
+succès puisqu'ils avaient même négligé de se munir d'une voiture
+pour ramener le blessé, le cas échéant! Il mit pied à terre,
+livide de rage, et sentit que ses mains tremblaient, ce dont il
+fit l'observation à Maurice Nikolaïévitch. Nicolas Vsévolodovitch
+le salua, il ne lui rendit point son salut et lui tourna le dos.
+Le sort consulté sur le choix des armes décida en faveur des
+pistolets de Kiriloff. Après avoir fixé la barrière, les témoins
+mirent en place les combattants, puis ordonnèrent aux laquais de
+se porter à trois cents pas plus loin avec le break et les
+chevaux. Ensuite on chargea les pistolets et on les remit aux
+adversaires.
+
+Durant tous ces préparatifs, Maurice Nikolaïévitch était sombre et
+soucieux. Par contre, Kiriloff avait l'air parfaitement calme et
+indifférent. Il remplissait les obligations de son mandat avec le
+soin le plus minutieux, mais sans trahir la moindre inquiétude; la
+perspective d'un dénouement fatal ne semblait pas l'émouvoir.
+Nicolas Vsévolodovitch, plus pâle que de coutume, était assez
+légèrement vêtu: il portait un paletot et un chapeau de castor
+blanc. Il paraissait très fatigué, fronçait le sourcil de temps à
+autre, et ne cherchait pas du tout à cacher le sentiment
+désagréable qu'il éprouvait. Mais de tous le plus remarquable en
+ce moment était Artémii Pétrovitch, attendu qu'il n'offrait rien
+de particulier à signaler.
+
+II
+
+Je n'ai pas encore parlé de son extérieur. C'était un homme de
+trente-trois ans, grand et assez gros, «bien nourri», comme dit le
+peuple. Il avait le teint blanc, les cheveux blonds et rares; ses
+traits ne manquaient pas de distinction. Artémii Pétrovitch avait
+quitté la carrière des armes avec le grade de colonel; s'il eût
+continué à servir, il est très possible qu'il serait devenu un de
+nos bons généraux.
+
+La principale cause pour laquelle il avait donné sa démission
+était l'idée fixe que son nom était déshonoré depuis l'insulte que
+Nicolas Vsévolodovitch avait faite à son père. Il croyait
+positivement qu'il ne pouvait plus rester dans l'armée, et que sa
+présence au régiment était une honte pour ses camarades, quoique
+aucun d'eux n'eût connaissance du fait. En ce moment, debout à sa
+place, il était en proie à une inquiétude extrême. Il lui semblait
+toujours que le duel n'aurait pas lieu, le moindre retard
+l'exaspérait. Une sensation maladive se manifesta sur son visage
+lorsque Kiriloff, au lieu de donner le signal du combat, adressa
+aux deux adversaires la question accoutumée:
+
+-- C'est seulement pour la forme; maintenant que les pistolets
+sont en main et qu'on va commander le feu, une dernière fois
+voulez-vous vous réconcilier? J'accomplis mon devoir de témoin.
+
+Maurice Nikolaïévitch saisit la balle au bond: jusqu'alors il
+était resté silencieux, mais, depuis la veille, il s'en voulait de
+sa condescendance.
+
+-- Je m'associe complètement aux paroles de M. Kiriloff... Cette
+idée qu'on ne peut se réconcilier sur le terrain est un préjugé
+bon pour les Français... D'ailleurs, il y a longtemps que je
+voulais le dire, je ne vois point ici de motif à une rencontre...
+Car toutes les excuses sont offertes, n'est-ce pas?
+
+Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur. Il n'avait pas
+l'habitude de parler aussi longtemps, et il était fort agité.
+
+-- Je renouvelle mon offre de présenter toutes les excuses
+possibles, répondit avec un empressement extraordinaire Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- Est-ce que c'est possible? cria Gaganoff furieux (il
+s'adressait à Maurice Nikolaïévitch et trépignait de colère); --
+si vous êtes mon témoin et non mon ennemi, Maurice Nikolaïévitch,
+expliquez à cet homme (il montra avec son pistolet Nicolas
+Vsévolodovitch) -- que de pareilles concessions ne font
+qu'aggraver l'offense! Il se juge au-dessus de mes insultes!...
+Sur le terrain même il ne voit aucun déshonneur à refuser un duel
+avec moi! Pour qui donc me prend-il après cela? je vous le
+demande. Et vous êtes mon témoin! Vous ne faites que m'irriter
+pour que je le manque.
+
+De nouveau il frappa du pied, l'écume blanchissait ses lèvres.
+
+-- Les pourparlers sont terminés. Attention au commandement! cria
+de toute sa force Kiriloff. -- Un! Deux! Trois!
+
+Au mot _trois_, Gaganoff et Stavroguine se dirigèrent l'un vers
+l'autre. Le premier leva aussitôt son pistolet, et, après avoir
+fait cinq ou six pas, tira. Durant une seconde il s'arrêta, puis,
+convaincu que son adversaire n'avait pas été atteint, il
+s'approcha rapidement de la barrière. Nicolas Vsévolodovitch
+s'avança aussi, leva son pistolet, mais fort haut, et tira presque
+sans viser. Ensuite il prit son mouchoir dont il entoura le petit
+doigt de sa main droite. Alors seulement on s'aperçut qu'Artémii
+Pétrovitch n'avait pas tout à fait manqué son ennemi, mais la
+balle ayant simplement frôlé les parties molles du doigt sans
+toucher l'os, il n'en était résulté pour Nicolas Vsévolodovitch
+qu'une égratignure insignifiante. Kiriloff déclara immédiatement
+que si les adversaires n'étaient pas satisfaits, le duel allait
+continuer.
+
+Gaganoff s'adressa à Maurice Nikolaïévitch:
+
+-- Je déclare, fit-il d'une voix rauque (les mots avaient peine à
+sortir de sa gorge desséchée), -- que cet homme (ce disant, il
+montrait encore Stavroguine avec son pistolet) a tiré en l'air
+exprès... de propos délibéré... C'est une nouvelle offense! Il
+veut rendre le duel impossible!
+
+-- J'ai le droit de tirer comme je veux, pourvu que je me conforme
+aux règlements, -- observa d'un ton ferme Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Non, il ne l'a pas! Faites-le-lui comprendre! cria Gaganoff.
+
+-- Je partage tout à fait l'opinion de Nicolas Vsévolodovitch, dit
+à haute voix Kiriloff.
+
+-- Pourquoi m'épargne-t-il? vociféra Artémii Pétrovitch, qui
+n'avait pas écouté l'ingénieur. -- Je méprise sa clémence... Je
+crache dessus... Je...
+
+-- Je vous donne ma parole que je n'ai nullement voulu vous
+offenser, dit avec impatience Stavroguine, -- j'ai tiré en l'air,
+parce que je ne veux plus tuer personne, pas plus vous qu'un
+autre; ma résolution n'a rien qui vous soit personnel. Il est vrai
+que je ne me considère pas comme insulté, et je regrette que cela
+vous fâche. Mais je ne permets à personne de s'immiscer dans mon
+droit.
+
+-- S'il n'a pas peur de verser le sang, demandez-lui pourquoi il
+m'a appelé sur le terrain! cria Gaganoff s'adressant comme
+toujours à Maurice Nikolaïévitch.
+
+Ce fut Kiriloff qui répondit:
+
+-- Il fallait bien qu'il vous y appelât! Vous ne vouliez rien
+entendre, comment donc se serait-il débarrassé de vous?
+
+-- Je me bornerai à une observation, dit Maurice Nikolaïévitch qui
+avait suivi la discussion avec un effort pénible: -- si l'un des
+adversaires déclare d'avance qu'il tirera en l'air, le duel en
+effet ne peut continuer... pour des raisons délicates et...
+faciles à comprendre.
+
+-- Je n'ai nullement déclaré que je tirerais en l'air chaque fois!
+cria Stavroguine poussé à bout. -- Vous ne savez pas du tout
+quelles sont mes intentions, et comment je tirerai tout à
+l'heure... Je n'empêche le duel en aucune façon.
+
+-- S'il en est ainsi, la rencontre peut continuer, dit Maurice
+Nikolaïévitch à Gaganoff.
+
+À la reprise du combat, les mêmes incidents se reproduisirent; la
+balle de Gaganoff s'égara encore, et celle de Stavroguine passa à
+une archine au-dessus du chapeau d'Artémii Pétrovitch. Cette fois,
+pour éviter de nouvelles récriminations, Nicolas Vsévolodovitch,
+bien que décidé à épargner son adversaire, avait feint de le
+viser, mais celui-ci ne s'y trompa point:
+
+-- Encore! hurla-t-il en grinçant des dents; -- n'importe, j'ai
+été provoqué, et j'entends user des avantages de ma position. Je
+réclame l'échange d'une troisième balle.
+
+-- C'est votre droit, déclara Kiriloff.
+
+Maurice Nikolaïévitch ne dit rien. Les combattants se remirent en
+place. Quand le signal fut donné, Gaganoff s'avança jusqu'à la
+barrière et là, c'est-à-dire à douze pas de distance, commença à
+coucher en joue Stavroguine. Ses mains tremblaient trop pour lui
+permettre de bien tirer. Nicolas Vsévolodovitch, le pistolet
+baissé, attendait immobile le feu de son adversaire.
+
+-- C'est trop longtemps viser! cria violemment Kiriloff; -- tirez!
+tirez!
+
+Au même instant une détonation retentit, et le chapeau de castor
+blanc de Nicolas Vsévolodovitch roula à terre. L'ingénieur le
+ramassa et le tendit à son ami. Le coup n'avait pas été mal
+dirigé, la coiffe était percée fort près de la tête, il s'en
+fallait de quatre verchoks que la balle n'eût atteint le crâne.
+Pendant que Stavroguine examinait son chapeau avec Kiriloff, il
+semblait avoir oublié Artémii Pétrovitch.
+
+-- Tirez, ne retenez pas votre adversaire! cria Maurice
+Nikolaïévitch excessivement agité.
+
+Nicolas Vsévolodovitch frissonna, il regarda Gaganoff, se
+détourna, et, cette fois, sans aucune cérémonie, lâcha son coup de
+pistolet dans le bois. Le duel était fini. Gaganoff resta comme
+écrasé. Maurice Nikolaïévitch s'approcha de lui et se mit à lui
+parler; mais Artémii Pétrovitch n'eut pas l'air de comprendre. En
+s'en allant, Kiriloff ôta son chapeau et salua d'un signe de tête
+Maurice Nikolaïévitch. Quant à Stavroguine, il ne se piqua plus de
+courtoisie; après avoir tiré comme je l'ai dit, il ne se retourna
+même pas vers la barrière, rendit son arme à Kiriloff et se
+dirigea à grand pas vers l'endroit où se trouvaient les chevaux.
+Son visage respirait la colère, il gardait le silence, Kiriloff se
+taisait aussi. Tous deux montèrent à cheval et partirent au galop.
+
+III
+
+Au moment où il approchait de sa demeure, Nicolas Vsévolodovitch
+interpella Kiriloff avec impatience:
+
+-- Pourquoi vous taisez-vous?
+
+-- Qu'est-ce qu'il vous faut? répliqua l'ingénieur.
+
+Sa monture se cabrait, et il avait fort à faire pour n'être pas
+désarçonné.
+
+Stavroguine se contint.
+
+-- Je ne voulais pas offenser ce... cet imbécile, et je l'ai
+encore offensé, dit-il en baissant le ton.
+
+-- Oui, vous l'avez encore offensé, répondit Kiriloff; -- et,
+d'ailleurs, ce n'est pas un imbécile.
+
+-- J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu.
+
+-- Non.
+
+-- Qu'est-ce qu'il fallait donc faire?
+
+-- Ne pas le provoquer.
+
+-- Supporter encore un soufflet?
+
+-- Oui.
+
+-- Je commence à n'y rien comprendre! reprit avec colère Nicolas
+Vsévolodovitch, -- pourquoi tous attendent-ils de moi ce qu'ils
+n'attendent pas des autres? Pourquoi souffrirais-je ce que
+personne ne souffre, et me chargerais-je de fardeaux que personne
+ne peut supporter?
+
+-- Je pensais que vous-même cherchiez ces fardeaux?
+
+-- Je les cherche?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous... vous vous en êtes aperçu?
+
+-- Oui.
+
+-- Cela se remarque donc?
+
+-- Oui.
+
+Ils gardèrent le silence pendant une minute. Stavroguine avait
+l'air très préoccupé.
+
+-- Si je n'ai pas tiré sur lui, c'est uniquement parce que je ne
+voulais pas le tuer; je vous assure que je n'ai pas eu une autre
+intention, dit Nicolas Vsévolodovitch avec l'empressement inquiet
+de quelqu'un qui cherche à se justifier.
+
+-- Il ne fallait pas l'offenser.
+
+-- Comment devais-je faire alors?
+
+-- Vous deviez le tuer.
+
+-- Vous regrettez que je ne l'aie pas tué?
+
+-- Je ne regrette rien. Je croyais que vous vouliez le tuer. Vous
+ne savez pas ce que vous cherchez.
+
+-- Je cherche des fardeaux, fit en riant Stavroguine.
+
+-- Puisque vous-même ne vouliez pas verser son sang, pourquoi vous
+êtes-vous mis dans le cas d'être tué par lui.
+
+-- Si je ne l'avais pas provoqué, il m'aurait tué comme un chien.
+
+-- Ce n'est pas votre affaire. Il ne vous aurait peut-être pas
+tué.
+
+-- Il m'aurait seulement battu?
+
+-- Ce n'est pas votre affaire. Portez votre fardeau. Autrement il
+n'y a pas de mérite.
+
+-- Foin de votre mérite! je ne tiens à en acquérir aux yeux de
+personne.
+
+-- Je croyais le contraire, observa froidement Kiriloff.
+
+Les deux cavaliers entrèrent dans la cour de la maison.
+
+-- Voulez-vous venir chez moi? proposa Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Non, je vais rentrer, adieu, dit Kiriloff.
+
+Il descendit de cheval et mit sous son bras la boîte qui contenait
+ses pistolets.
+
+-- Du moins vous n'êtes pas fâché contre moi? reprit Stavroguine
+qui tendit la main à l'ingénieur.
+
+-- Pas du tout! répondit celui-ci en revenant sur ses pas pour
+serrer la main de son ami. -- Si je porte facilement mon fardeau,
+c'est parce que ma nature s'y prête; la vôtre vous rend peut-être
+votre charge plus pénible. Il n'y a pas à rougir de cela.
+
+-- Je sais que je n'ai pas de caractère, aussi je ne me donne pas
+pour un homme fort.
+
+-- Vous faites bien. Allez boire du thé.
+
+Nicolas Vsévolodovitch rentra chez lui fort troublé.
+
+IV
+
+Fort contente d'apprendre que son fils s'était décidé à faire une
+promenade à cheval, Barbara Pétrovna avait elle-même donné l'ordre
+d'atteler, et elle était allée «comme autrefois respirer l'air
+pur»: telle fut la nouvelle qu'Alexis Égorovitch s'empressa de
+communiquer à son barine.
+
+-- Est-elle sortie seule ou avec Daria Pavlovna? demanda aussitôt
+Nicolas Vsévolodovitch.
+
+Sa mine se renfrogna lorsque le domestique répondit que Daria
+Pavlovna se sentant indisposée avait refusé d'accompagner la
+générale et se trouvait maintenant dans sa chambre.
+
+-- Écoute, vieux, commença Stavroguine, comme s'il eût pris une
+résolution subite, -- tiens-toi aux aguets pendant toute cette
+journée et, si tu t'aperçois qu'elle se rend chez moi, empêche-la
+d'entrer; dis-lui que d'ici à quelques jours je ne pourrai la
+recevoir, que je la prie de suspendre ses visites... et que je
+l'appellerai moi-même quand le moment sera venu, tu entends?
+
+-- Je le lui dirai, fit Alexis Égorovitch.
+
+Il baissait les yeux, et son chagrin semblait prouver que cette
+commission ne lui plaisait guère.
+
+-- Mais dans le cas seulement où tu la verrais prête à entrer chez
+moi.
+
+-- Soyez tranquille, il n'y aura pas d'erreur. C'est par mon
+entremise que ses visites ont eu lieu jusqu'à présent; dans ces
+occasions, elle s'est toujours adressée à moi.
+
+-- Je le sais; mais, je le répète, pas avant qu'elle vienne elle-
+même. Apporte-moi vite du thé.
+
+Le vieillard venait à peine de sortir quand la porte se rouvrit;
+sur le seuil se montra Daria Pavlovna. Elle avait le visage pâle,
+quoique son regard fût calme.
+
+-- D'où venez-vous? s'écria Stavroguine.
+
+-- J'étais là, et j'attendais pour entrer qu'Alexis Égorovitch
+vous eût quitté. J'ai entendu ce que vous lui avez dit, et, quand
+il est sorti tout à l'heure, je me suis dissimulée derrière le
+ressaut, il ne m'a pas remarquée.
+
+-- Depuis longtemps je voulais rompre avec vous, Dacha... en
+attendant... ce temps-là. Je n'ai pas pu vous recevoir cette nuit,
+malgré votre lettre. Je voulais moi-même vous répondre, mais je ne
+sais pas écrire, ajouta-t-il avec une colère mêlée de dégoût.
+
+-- J'étais moi-même d'avis qu'il fallait rompre. Barbara Pétrovna
+soupçonne trop nos relations.
+
+-- Libre à elle.
+
+-- Il ne faut pas qu'elle s'inquiète. Ainsi maintenant c'est
+jusqu'à la fin?
+
+-- Vous l'attendez donc toujours?
+
+-- Oui, je suis certaine qu'elle viendra.
+
+-- Dans le monde rien ne finit.
+
+-- Ici il y aura une fin. Alors vous m'appellerez, je viendrai.
+Maintenant, adieu.
+
+-- Et quelle sera la fin? demanda en souriant Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- Vous n'êtes pas blessé et... vous n'avez pas versé le sang?
+demanda à son tour la jeune fille sans répondre à la question qui
+lui était faite.
+
+-- Ç'a été bête; je n'ai tué personne, rassurez-vous. Du reste,
+vous apprendrez tout aujourd'hui même par la voix publique. Je
+suis un peu souffrant.
+
+-- Je m'en vais. Vous ne déclarerez pas votre mariage aujourd'hui!
+ajouta-t-elle avec hésitation.
+
+-- Ni aujourd'hui, ni demain; après-demain, je ne sais pas, peut-
+être que nous serons tous morts, et ce sera tant mieux. Laissez-
+moi, laissez-moi enfin.
+
+-- Vous ne perdrez pas l'autre... folle?
+
+-- Je ne perdrai ni l'une ni l'autre des deux folles, mais celle
+qui est intelligente, je crois que je la perdrai: je suis si lâche
+et si vil, Dacha, que peut-être en effet je vous appellerai quand
+arrivera la «fin», comme vous dites, et malgré votre intelligence
+vous viendrez. Pourquoi vous perdez-vous vous-même?
+
+-- Je sais qu'à la fin je resterai seule avec vous et... j'attends
+ce moment.
+
+-- Mais si alors je ne vous appelle pas, si je vous fuis?
+
+-- C'est impossible, vous m'appellerez.
+
+-- Il y a dans cette conviction beaucoup de mépris pour moi.
+
+-- Vous savez qu'il n'y a pas que du mépris.
+
+-- C'est donc qu'il y en a tout de même?
+
+-- Je n'ai pas dit cela. Dieu m'en est témoin, je souhaiterais on
+ne peut plus que vous n'eussiez jamais besoin de moi.
+
+-- Une phrase en vaut une autre. De mon côté, je désirerais ne
+point vous perdre.
+
+-- Jamais vous ne pourrez me perdre, et vous-même vous le savez
+mieux que personne, se hâta de répondre Daria Pavlovna qui mit
+dans ces paroles une énergie particulière. -- Si je ne reste pas
+avec vous, je me ferai Soeur de la Miséricorde, garde-malade, ou
+colporteuse d'évangiles. J'y suis bien décidée. Je ne puis pas me
+marier pour tomber dans la misère, je ne puis pas non plus vivre
+dans des maisons comme celle-ci. Je ne le veux pas... Vous savez
+tout.
+
+-- Non, je n'ai jamais pu savoir ce que vous voulez; votre
+sympathie pour moi me paraît ressembler à l'intérêt que certaines
+vieilles infirmières portent sans motif à tels ou tels malades
+plutôt qu'aux autres. Ou mieux, vous me rappelez ces vieilles
+dévotes, habituées à assister aux enterrements, qui manifestent
+des préférences pour certains cadavres. Pourquoi me regardez-vous
+d'un air si étrange?
+
+Elle le considéra attentivement.
+
+-- Vous êtes fort malade? demanda-t-elle d'un ton affectueux. --
+Mon Dieu! et cet homme veut se passer de moi!
+
+-- Écoutez, Dacha, maintenant je vois toujours des apparitions.
+Hier, sur le pont, un petit diable m'a offert d'assassiner
+Lébiadkine et Marie Timoféievna, ce qui trancherait la question de
+mon mariage légal. Il m'a demandé trois roubles d'arrhes, mais il
+a laissé clairement entendre que l'opération tout entière ne
+coûterait pas moins de quinze cents roubles. Voilà un diable qui
+sait compter! Un teneur de livres! Ha, ha!
+
+-- Mais vous êtes bien sûr que c'était une apparition?
+
+-- Oh! non, ce n'était pas une apparition! C'était tout bonnement
+Fedka le forçat, un brigand qui s'est évadé du bagne. Mais là
+n'est pas la question; que croyez-vous que j'aie fait? Je lui ai
+donné tout l'argent contenu dans mon porte-monnaie, et il est
+maintenant persuadé qu'il a reçu de moi des arrhes.
+
+-- Vous l'avez rencontré cette nuit, et il vous a fait une
+pareille proposition? Ne voyez-vous pas qu'ils tendent leurs
+filets autour de vous?
+
+-- Eh bien, qu'ils les tendent! Mais, vous savez, il y a une
+question que vous avez envie de me faire, je le vois dans vos
+yeux, dit avec un mauvais sourire Nicolas Vsévolodovitch.
+
+Dacha eut peur.
+
+-- Je ne songe à aucune question et je n'ai aucun doute, vous
+feriez mieux de vous taire! répliqua-t-elle d'une voix inquiète.
+
+-- C'est-à-dire que vous sûre que je ne ferai pas marché avec
+Fedka?
+
+-- Oh! mon Dieu! s'écria la jeune fille en frappant ses mains
+l'une contre l'autre, -- pourquoi me tourmentez-vous ainsi?
+
+-- Allons, pardonnez-moi mon stupide badinage, sans doute je
+prends avec eux de mauvaises manières. Vous savez, depuis la nuit
+dernière j'ai une terrible envie de rire, c'est un besoin
+d'hilarité prolongée, continuelle; je suis comme bourré de rire...
+Chut! Ma mère est revenue; je reconnais le bruit de sa voiture.
+
+Dacha prit la main de Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Que Dieu vous garde de votre démon, et... appelez-moi, appelez-
+moi le plus tôt possible!
+
+-- Mon démon, dites-vous! Ce n'est qu'un pauvre petit diablotin
+scrofuleux, enrhumé, un malchanceux. Eh bien, Dacha, vous n'osez
+toujours pas me faire votre question?
+
+Elle le regarda avec une expression de douloureux reproche et se
+dirigea vers la porte.
+
+Un sourire acerbe parut sur les lèvres de Stavroguine.
+
+-- Écoutez! cria-t-il. -- Si... eh bien, en un mot, _si_... vous
+comprenez, allons, si je traitais avec Fedka et qu'ensuite je vous
+appelasse, viendriez-vous tout de même?
+
+Elle sortit sans se retourner et sans répondre, le visage caché
+dans ses mains.
+
+Stavroguine resta songeur.
+
+-- Elle viendra même après cela! murmura-t-il avec un sentiment de
+dégoût. -- Une garde-malade! Hum!... Du reste, j'en ai peut-être
+besoin.
+
+CHAPITRE IV
+
+_TOUT LE MONDE DANS L'ATTENTE._
+
+I
+
+L'histoire du duel ne tarda pas à se répandre dans la société et y
+produisit une impression tout à l'avantage de Nicolas
+Vsévolodovitch. Nombre de ses anciens ennemis se déclarèrent
+hautement en sa faveur. Quelques mots prononcés au sujet de cette
+affaire par une personne qui jusqu'alors avait réservé son
+jugement ne contribuèrent pas peu à ce revirement inattendu de
+l'esprit public. Voici ce qui arriva: le lendemain de la
+rencontre, toute la ville s'était rendue chez la femme du maréchal
+de la noblesse, dont on célébrait justement la fête ce jour-là.
+Dans l'assistance se remarquait Julie Mikhaïlovna venue avec
+Élisabeth Touchine; la jeune fille était rayonnante de beauté et
+se montrait fort gaie, ce qui dès l'abord parut très louche à
+beaucoup de nos dames. Je dois dire que ses fiançailles avec
+Maurice Nikolaïévitch ne pouvaient plus être mises en doute. En
+réponse à une question badine d'un général retiré du service, mais
+encore important, Élisabeth Nikolaïevna déclara elle-même ce soir-
+là qu'elle était fiancée. Néanmoins pas une de nos dames ne
+voulait le croire. Toutes persistaient à supposer un roman, une
+aventure mystérieuse qui aurait eu lieu en Suisse et à laquelle on
+mêlait obstinément, -- je ne sais pourquoi, -- Julie Mikhaïlovna.
+Dès qu'elle entra, tous les regards se portèrent curieusement vers
+elle. Il est à noter que jusqu'à cette soirée le duel n'était
+l'objet que de commentaires très discrets: l'événement était très
+récent; d'ailleurs on ignorait encore les mesures prises par
+l'autorité. Autant qu'on pouvait le savoir, celle-ci n'avait pas
+inquiété les deux duellistes. Par exemple, il était de notoriété
+publique que le lendemain matin Artémii Pétrovitch avait librement
+regagné son domaine de Doukhovo. Comme de juste, tous attendaient
+avec impatience que quelqu'un se décidât à aborder ouvertement la
+grosse question du jour, et l'on comptait surtout pour cela sur le
+général dont j'ai parlé tout à l'heure.
+
+Ce personnage, un des membres les plus qualifiés de notre club,
+avait, en effet, l'habitude d'attacher le grelot. C'était là, pour
+ainsi dire, sa spécialité dans le monde. Le premier il portait au
+grand jour de la discussion publique les choses dont les autres ne
+s'entretenaient encore qu'à voix basse.
+
+Dans la circonstance présente le général avait une compétence
+particulière. Il était parent éloigné d'Artémii Pétrovitch,
+quoiqu'il fût en querelle et même en procès avec lui; de plus, il
+avait eu lui-même deux affaires d'honneur dans sa jeunesse, et
+l'un de ces duels lui avait valu d'être envoyé comme simple soldat
+au Caucase. Quelqu'un vint à parler de Barbara Pétrovna qui,
+depuis deux jours, s'était remise à sortir, et à ce propos vanta
+son magnifique attelage provenant du haras des Stavroguine. Sur
+quoi le général observa brusquement qu'il avait rencontré dans la
+journée «le jeune Stavroguine» à cheval... Un vif mouvement
+d'attention se produisit aussitôt dans l'assistance. Le général
+poursuivit en tournant entre ses doigts une tabatière en or qui
+lui avait été donnée par le Tzar:
+
+-- Je regrette de ne pas m'être trouvé ici il y a quelques
+années... j'étais alors à Karlsbad... Hum. Ce jeune homme
+m'intéresse fort, j'ai tant entendu parler de lui à cette
+époque... Hum. Est-il vrai qu'il soit fou? Quelqu'un l'a dit
+alors. L'autre jour on me racontait qu'outragé devant sa cousine
+par un étudiant, il s'était fourré sous la table, et, hier, Stépan
+Vysotzky m'apprend que Stavroguine s'est battu en duel avec ce...
+Gaganoff. Il a galamment risqué sa vie, paraît-il, à seule fin de
+mettre un terme aux persécutions de cet enragé. Hum. C'était dans
+les moeurs de la garde il y a cinquante ans. Il fréquente ici chez
+quelqu'un?
+
+Le général se tut comme s'il eût attendu une réponse.
+
+-- Quoi de plus simple? répliqua soudain en élevant la voix Julie
+Mikhaïlovna qui était vexée de voir tous les yeux se tourner vers
+elle comme par l'effet d'un mot d'ordre. -- Peut-on s'étonner que
+Stavroguine se soit battu avec Gaganoff et qu'il ait dédaigné
+l'injure de l'étudiant? Il ne pouvait pas appeler sur le terrain
+un homme qui avait été son serf!
+
+L'idée était claire et simple, mais personne n'y avait encore
+songé. Ces paroles eurent un grand retentissement et retournèrent
+l'opinion de fond en comble. Les scandales, les commérages
+passèrent dès lors à l'arrière-plan. Nicolas Vsévolodovitch
+apparut comme un homme que l'on avait méconnu et qui possédait une
+sévérité de principes presque idéale. Mortellement outragé par un
+étudiant, c'est-à-dire par un individu qui avait reçu de
+l'éducation et qui était émancipé du servage, il méprisait
+l'offense, parce que l'offenseur était un de ses anciens serfs. La
+société frivole tient en mésestime l'homme qui se laisse
+souffleter impunément: il bravait les préjugés d'un monde peu
+éclairé.
+
+On se rappela les relations de Nicolas Vsévolodovitch avec le
+comte K..., et l'on en conclut fort légèrement qu'il était fiancé
+à une des filles de ce haut fonctionnaire. Quant à sa prétendue
+intrigue en Suisse avec Élisabeth Nikolaïevna, les dames elles-
+mêmes cessèrent d'en parler. Prascovie Ivanovna et sa fille
+venaient enfin de se mettre en règle avec l'étiquette provinciale:
+elles avaient fait leurs visites. Tout le monde trouvait que
+mademoiselle Touchine était une jeune fille des plus ordinaires
+qui profitait seulement de ses nerfs malades pour se rendre
+intéressante. Sa syncope, le jour de l'arrivée de Nicolas
+Vsévolodovitch, n'était plus attribuée maintenant qu'à la frayeur
+que la brutale conduite de l'étudiant avait dû lui causer. On
+exagérait même le prosaïsme des circonstances qu'on s'était plu
+d'abord à présenter sous des couleurs si fantastiques. De la
+boiteuse il n'était plus du tout question, un détail si
+insignifiant ne valait pas la peine qu'on en parlât. «Et quand il
+y aurait cent boiteuses? Qui est-ce qui n'a pas été jeune?» On
+s'étendait sur le respect de Nicolas Vsévolodovitch pour sa mère,
+on s'ingéniait à lui découvrir différentes vertus, on vantait
+l'instruction qu'il avait acquise par quatre années d'études dans
+les universités allemandes. La manière d'agir d'Artémii Pétrovitch
+était unanimement considérée comme un manque de tact, et tous
+s'accordaient à reconnaître chez Julie Mikhaïlovna une pénétration
+remarquable.
+
+Aussi, lorsque enfin Nicolas Vsévolodovitch se montra, on
+l'accueillit de l'air le plus naïvement sérieux, et il put lire
+dans tous les yeux avec quelle impatience il était attendu. Il
+n'ouvrit pas la bouche, et son silence le servit mieux que ne
+l'eussent fait les plus belles paroles. En un mot, tout lui
+réussit, il fut à la mode. En province, si quelqu'un est allé une
+fois dans le monde, il est forcé d'y retourner. Nicolas
+Vsévolodovitch se prêta scrupuleusement à tout ce que les
+convenances exigeaient de lui. On ne le trouva pas gai: «C'est un
+homme qui a souffert», dit-on, «un homme qui n'est pas ce que sont
+les autres, il a beaucoup à penser.» On allait maintenant jusqu'à
+lui savoir gré de cette humeur fière et hautaine qui lui avait
+fait tant d'ennemis quatre ans auparavant.
+
+Barbara Pétrovna était radieuse. Je ne puis dire si elle
+regrettait beaucoup l'évanouissement de ses rêves au sujet
+d'Élisabeth Nikolaïevna. Ici sans doute lui vint en aide l'orgueil
+familial. Chose étrange, Barbara Pétrovna croyait fermement que
+Nicolas, en effet, «avait choisi» chez le comte K..., et le plus
+singulier, c'est qu'elle croyait à cela, comme tout le monde, sur
+la foi des bruits parvenus à ses oreilles; elle-même n'osait
+adresser aucune question directe à Nicolas Vsévolodovitch. Deux ou
+trois fois pourtant la curiosité l'emporta sur la crainte, et la
+mère, d'un ton enjoué, reprocha à son fils de faire le cachottier
+avec elle. Le jeune homme sourit et continua à se taire. Son
+silence fut interprété comme une réponse affirmative. Eh bien,
+avec tout cela, Barbara Pétrovna n'oubliait jamais la boiteuse:
+alors même qu'elle rêvait au prochain mariage de son fils avec une
+des filles du comte K..., la pensée de Marie Timoféievna pesait
+toujours sur son coeur comme une pierre, comme un cauchemar, et
+l'inquiétait étrangement pour l'avenir.
+
+Inutile de dire que la générale Stavroguine avait retrouvé dans la
+société la considération et les égards respectueux auxquels elle
+était accoutumée autrefois, mais elle ne profitait guère de cet
+avantage, allant fort peu dans le monde. Elle fit cependant une
+visite solennelle à la gouvernante. Naturellement personne n'avait
+été plus ravi que Barbara Pétrovna du langage tenu par Julie
+Mikhaïlovna chez la maréchale de la noblesse: ces paroles avaient
+ôté de son coeur un gros chagrin et tranché du coup plusieurs des
+questions qui la tourmentaient si fort depuis ce malheureux
+dimanche. «Je ne comprenais pas cette femme!» décida-t-elle, et,
+franchement, avec sa spontanéité ordinaire, elle déclara à Julie
+Mikhaïlovna qu'elle était venue la _remercier_. La gouvernante
+fut flattée, mais se tint sur la réserve. Elle commençait à avoir
+le sentiment de son importance peut-être même l'avait-elle déjà un
+peu trop. Par exemple, elle observa, dans le cours de la
+conversation, qu'elle n'avait jamais entendu parler du mérite
+scientifique de Stépan Trophimovitch.
+
+-- Sans doute je reçois le jeune Verkhovensky et je m'intéresse à
+lui. Il est étourdi, mais on peut passer cela à son âge;
+d'ailleurs il possède un solide savoir, et, après tout, ce n'est
+pas un critique fourbu.
+
+Barbara Pétrovna se hâta de répondre que Stépan Trophimovitch
+n'avait jamais été critique, et qu'au contraire il avait passé
+toute sa vie chez elle. Dans la première partie de sa carrière,
+des circonstances «trop connues de tout le monde» avaient appelé
+l'attention sur lui, et il s'était signalé dans ces derniers temps
+par des travaux sur l'histoire de l'Espagne. À présent, il se
+proposait d'écrire quelque chose sur la situation actuelle des
+universités allemandes, il songeait aussi à faire un article sur
+la Madone de Dresde. Bref, Barbara Pétrovna ne négligea rien pour
+relever Stépan Trophimovitch aux yeux de la gouvernante.
+
+-- Sur la Madone de Dresde? Il s'agit de la Madame Sixtine? Chère
+Barbara Pétrovna, j'ai passé deux heures devant cette toile, et je
+suis partie désenchantée. Je n'y ai rien compris, et j'étais
+stupéfaite. Karmazinoff dit aussi qu'il est difficile d'y
+comprendre quelque chose. À présent tous, Russes et Anglais,
+déclarent ne rien trouver dans ce tableau si admiré de l'ancienne
+génération.
+
+-- C'est une nouvelle mode, alors?
+
+-- Je pense qu'il ne faut pas faire fi de notre jeunesse. On crie
+qu'elle est communiste, mais, à mon avis, on doit l'entourer
+d'égards et de sympathie. À présent, je lis tout, je reçois tous
+les journaux, je vois tout ce qui s'écrit sur l'organisation de la
+commune, les sciences naturelles et le reste, parce qu'il faut
+enfin savoir où l'on vit et à qui l'on a affaire. On ne peut
+passer toute sa vie dans les hautes régions de la fantaisie. Je me
+suis fait une règle d'être aimable avec les jeunes gens pour les
+arrêter sur la pente du précipice. Croyez-le, Barbara Pétrovna,
+c'est nous, la société, qui pouvons seul, par notre bienfaisante
+influence et notamment par des procédés gracieux, les retenir au
+bord de l'abîme où les pousse l'intolérance de toutes ces vieilles
+perruques. Du reste, je suis bien aise que vous m'ayez parlé de
+Stépan Trophimovitch. Vous m'avez donné une idée: il pourra
+prendre part à notre séance littéraire. J'organise, vous savez,
+une fête par souscription au profit des institutrices pauvres de
+notre province. Elles sont dispersées dans toute la Russie; on en
+compte jusqu'à six qui sont originaire de ce district; il y a en
+outre deux télégraphistes, deux étudiantes en médecine et
+plusieurs qui voudraient aussi étudier, mais qui n'en ont pas le
+moyen. Le sort de la femme russe est terrible, Barbara Pétrovna!
+On fait maintenant de cela une question universitaire, et même le
+conseil de l'Empire s'en est occupé dans une de ses séances. Dans
+notre étrange Russie on peut faire tout ce que l'on veut. Aussi,
+je le répète, si la société voulait, elle pourrait, rien que par
+des gentillesses et des procédés aimables, diriger dans la bonne
+voie ce grand mouvement des esprits. Oh! mon Dieu, sont-ce les
+personnalités éclairées qui nous manquent? Assurément non, mais
+elles sont isolées. Unissons-nous donc, et nous serons plus forts.
+En un mot, j'aurai d'abord une matinée littéraire, puis un léger
+déjeuner et le soir un bal. Nous voulions commencer la soirée par
+des tableaux vivants, mais il paraît que cela entraînerait
+beaucoup de frais; aussi, pour le public, il y aura un ou deux
+quadrilles dansés par des masques qui auront des costumes de
+caractère et représenteront certaines tendances de la littérature.
+C'est Karmazinoff qui a suggéré l'idée de ce divertissement; il
+m'est d'un grand secours. Vous savez, il nous lira sa dernière
+production que personne ne connaît encore. Il dépose la plume et
+renonce désormais à écrire; cet article est son adieu au public.
+Une petite chose charmante intitulée «_Merci»_. Un titre français,
+mais il trouve cela plus piquant et même plus fin. Je suis aussi
+de cet avis, et c'est même sur mon conseil qu'il s'est décidé en
+faveur de ce titre. Stépan Trophimovitch pourrait aussi, je pense,
+faire une lecture, s'il a quelque chose de court et... qui ne soit
+pas trop scientifique. Pierre Stépanovitch prendra part également,
+je crois, à la matinée littéraire, et nous aurons peut-être encore
+un autre lecteur. Pierre Stépanovitch passera chez vous pour vous
+communiquer le programme; ou plutôt, si vous voulez bien le
+permettre, je vous l'apporterai moi-même.
+
+-- De mon côté, je vous demande la permission de m'inscrire sur
+votre liste. Je ferai part de votre désir à Stépan Trophimovitch,
+et je tâcherai d'obtenir son consentement.
+
+Barbara Pétrovna revint chez elle définitivement enchantée de
+Julie Mikhaïlovna et -- je ne sais pourquoi -- très fâchée contre
+Stépan Trophimovitch.
+
+-- Je suis amoureuse d'elle, je ne comprends pas comment j'ai pu
+me tromper ainsi sur cette femme, dit-elle à son fils et à Pierre
+Stépanovitch qui vint dans la soirée.
+
+-- Il faut pourtant vous réconcilier avec le vieux, conseilla
+Pierre Stépanovitch, -- il est au désespoir. Sa disgrâce est
+complète. Hier il a rencontré votre voiture, il a salué, et vous
+vous êtes détournée. Vous savez, nous allons le produire, j'ai
+certaines vues sur lui, et il peut encore être utile.
+
+-- Oh! Il lira.
+
+-- Je ne parle pas seulement de cela. Mais je voulais justement
+passer chez lui aujourd'hui. Ainsi je lui ferai la commission?
+
+-- Si vous voulez. Je ne sais pas, du reste, comment vous
+arrangerez cela, dit Barbara Pétrovna avec hésitation. -- Je
+comptais m'expliquer moi-même avec lui, je voulais lui fixer un
+rendez-vous, ajouta-t-elle, et son visage se renfrogna.
+
+-- Ce n'est pas la peine de lui donner un rendez-vous. Je lui
+dirai la chose tout bonnement.
+
+-- Soit, dites-la-lui. Mais ne manquez pas de lui dire aussi que
+je le verrai certainement un de ces jours.
+
+Pierre Stépanovitch sortit en souriant. Autant que je me souviens,
+il était alors d'une humeur massacrante, et presque personne
+n'était à l'abri de ses boutades. Chose étrange, tout le monde les
+lui pardonnait, bien qu'elles passassent souvent toutes les
+bornes. L'idée s'était généralement répandue qu'il ne fallait pas
+le juger comme on aurait jugé un autre. Je noterai que le duel de
+Nicolas Vsévolodovitch l'avait mis dans une colère extrême. Cet
+événement fut pour lui une surprise, et il devint vert quand on le
+lui raconta. C'était peut-être son amour-propre qui souffrait: il
+n'avait appris l'affaire que le lendemain, alors qu'elle était
+déjà connue de toute la ville.
+
+-- Vous n'aviez pas le droit de vous battre, dit-il tout bas à
+Stavroguine qu'il aperçut par hasard au club cinq jours après. Il
+est à remarquer que durant tout ce temps ils ne s'étaient
+rencontrés nulle part, quoique Pierre Stépanovitch fût venu
+presque chaque jour chez Barbara Pétrovna.
+
+Nicolas Vsévolodovitch le regarda silencieusement et d'un air
+distrait, comme s'il n'eût pas compris de quoi il s'agissait, mais
+il ne s'arrêta point et passa dans la grande salle pour se rendre
+au buffet.
+
+Pierre Stépanovitch s'élança à sa suite et, comme par distraction,
+lui saisit l'épaule:
+
+-- Vous êtes allé aussi chez Chatoff... vous voulez rendre public
+votre mariage avec Marie Timoféievna.
+
+Nicolas Vsévolodovitch se dégagea par un mouvement brusque, et, le
+visage menaçant, se retourna soudain vers Pierre Stépanovitch.
+Celui-ci le considéra en souriant d'une façon étrange. Cette scène
+ne dura qu'un instant. Stavroguine s'éloigna.
+
+II
+
+En sortant de chez Barbara Pétrovna, Pierre Stépanovitch alla
+aussitôt voir le «vieux». S'il se pressait tant, c'était
+uniquement parce qu'il avait hâte de se venger d'une injure que
+j'ignorais encore. Dans leur dernière entrevue qui remontait au
+jeudi précédent, le père et le fils s'étaient pris de querelle.
+Après avoir lui-même entamé la dispute, Stépan Trophimovitch la
+termina en s'armant d'un bâton pour mettre Pierre Stépanovitch à
+la porte. Il m'avait caché ce fait, mais au moment où Pétroucha
+entra avec son sourire présomptueux et son regard fureteur, Stépan
+Trophimovitch me fit signe de ne pas quitter la chambre. Je fus
+ainsi édifié sur leurs véritables relations, car j'assistai à tout
+l'entretien qu'ils eurent ensemble.
+
+Stépan Trophimovitch était assis sur une couchette. Depuis la
+dernière visite de son fils, il avait maigri et jauni. Pierre
+Stépanovitch s'assit le plus familièrement du monde à côté de lui,
+croisa ses jambes à la turque sans la moindre cérémonie, et prit
+sur la couchette beaucoup plus de place qu'il n'aurait dû en
+occuper, s'il eût eu quelque souci de ne point gêner son père.
+Celui-ci ne dit rien et se rangea d'un air digne.
+
+Un livre était ouvert sur la table. C'était le roman _Que faire?_
+Hélas! je dois avouer une étrange faiblesse de notre ami. L'idée
+qu'il devait sortir de sa retraite et livrer une suprême bataille
+séduisait de plus en plus son imagination. Je devinais pourquoi il
+s'était procuré l'ouvrage de Tchernychevsky: prévoyant les
+violentes protestations que son langage ne manquerait pas de
+soulever parmi les nihilistes, il étudiait leur catéchisme pour
+pouvoir en faire _devant elle_ une triomphante réfutation. Oh! que
+ce livre le désolait! Parfois il le jetait avec désespoir, se
+levait vivement et arpentait la chambre en proie à une sorte
+d'exaltation:
+
+-- Je reconnais que l'idée fondamentale de l'auteur est vraie, me
+disait-il fiévreusement, -- mais voilà ce qu'il y a de plus
+terrible! Cette idée nous appartient, c'est nous qui les premiers
+l'avons semée et fait éclore; -- d'ailleurs, qu'est-ce qu'ils
+auraient pu dire de nouveau, après nous? Mais, mon Dieu, comme
+tout cela est altéré, faussé, gâté! s'écriait-il en frappant avec
+ses doigts sur le livre. -- Était-ce à de pareilles conclusions
+que nous voulions aboutir? Qui peut reconnaître là l'idée
+primitive?
+
+Pierre Stépanovitch prit le volume et en lut le titre.
+
+-- Tu t'éclaires? fit-il avec un sourire. -- Il est plus que
+temps. Si tu veux, je t'apporterai mieux que cela.
+
+Stépan Trophimovitch resta silencieux et digne. Je m'assis dans un
+coin sur un divan.
+
+Pierre Stépanovitch s'empressa de faire connaître l'objet de sa
+visite. Naturellement, Stépan Trophimovitch l'apprit avec une
+stupéfaction extrême. Pendant que son fils parlait, la frayeur et
+l'indignation se partageaient son âme.
+
+-- Et cette Julie Mikhaïlovna compte que j'irai lire chez elle!
+
+-- C'est-à-dire qu'elle n'a aucun besoin de toi. Au contraire,
+elle n'agit ainsi que par amabilité à ton égard et pour faire une
+lèche à Barbara Pétrovna. Mais il est clair que tu n'oseras pas
+refuser. D'ailleurs toi-même, je pense, tu ne demandes pas mieux
+que de faire cette lecture, ajouta en souriant Pierre
+Stépanovitch, -- vous autres vieux, vous avez tous un amour-propre
+d'enfer. Pourtant, écoute, il ne faut pas que ce soit trop
+ennuyeux. Tu t'occupes de l'histoire de l'Espagne, n'est-ce pas?
+L'avant-veille tu me montreras la chose, j'y jetterai un coup
+d'oeil. Autrement, tu endormiras ton auditoire.
+
+La grossièreté de ces observations était évidemment préméditée.
+Pierre Stépanovitch avait l'air de croire qu'il était impossible
+de parler plus poliment quand on s'adressait à Stépan
+Trophimovitch. Celui-ci feignait toujours de ne point remarquer
+les insolences de son fils, mais il était de plus en plus agité
+par les nouvelles qu'il venait d'apprendre.
+
+-- Et c'est elle, _elle-même, _qui me fait dire cela par...
+_vous?_ demanda-t-il en pâlissant.
+
+-- C'est-à-dire, vois-tu? elle veut te donner un rendez-vous pour
+avoir une explication avec toi, c'est un reste de vos habitudes
+sentimentales. Tu as coqueté avec elle pendant vingt ans, et tu
+l'as accoutumée aux procédés les plus ridicules. Mais sois
+tranquille, maintenant ce n'est plus cela du tout; elle-même
+répète sans cesse que maintenant seulement elle commence à «voir
+clair». Je lui ai nettement fait comprendre que toute votre amitié
+n'était qu'un mutuel épanchement d'eau sale. Elle m'a raconté
+beaucoup de choses, mon ami; fi! quel emploi de laquais tu as
+rempli pendant tout ce temps. J'en ai même rougi pour toi.
+
+-- J'ai rempli un emploi de laquais?
+
+-- Pire que cela. Tu as été un parasite, c'est-à-dire un laquais
+bénévole. Nous sommes paresseux, mais si nous n'aimons pas le
+travail, nous aimons bien l'argent. À présent elle-même comprend
+tout cela; du moins elle m'en a terriblement raconté sur toi. Ce
+que j'ai ri, mon cher, en lisant les lettres que tu lui écrivais!
+C'est vilain sans doute. Mais c'est que vous êtes si corrompus, si
+corrompus! Il y a dans l'aumône quelque chose qui déprave à tout
+jamais, -- tu en es un frappant exemple!
+
+-- Elle t'a montré mes lettres!
+
+-- Toutes. Sans cela, comment donc les aurais-je lues? Oh! combien
+de papier tu as noirci! Je crois que j'ai bien vu là plus de deux
+mille lettres... Mais sais-tu, vieux? Je pense qu'il y a eu un
+moment où elle t'aurait volontiers épousé. Tu as fort bêtement
+laissé échapper l'occasion! Sans doute je parle en me plaçant à
+ton point de vue, mais après tout cela eût encore mieux valu que
+de consentir pour de l'argent à épouser les «péchés d'autrui».
+
+-- Pour de l'argent! Elle-même dit que c'était pour de l'argent!
+fit douloureusement Stépan Trophimovitch.
+
+-- Et pour quoi donc aurait-ce été? En lui disant cela, je t'ai
+défendu, car tu n'as pas d'autre excuse. Elle a compris elle-même
+qu'il te fallait de l'argent comme à tout le monde, et qu'à ce
+point de vue, dame! tu avais raison. Je lui ai prouvé clair comme
+deux et deux font quatre, que vos relations étaient de part et
+d'autre fondées exclusivement sur l'intérêt: tu avais en elle une
+capitaliste, et elle avait en toi un bouffon sentimental. Du
+reste, ce n'est pas pour l'argent qu'elle est fâchée, quoique tu
+l'aies effrontément exploitée. Si elle t'en veut, c'est seulement
+parce que vingt années durant elle a cru en toi, parce que tu l'as
+prise au piège de ta prétendue noblesse et fait mentir pendant si
+longtemps. Elle n'avouera jamais qu'elle-même ait menti, mais tu
+n'en seras pas plus blanc, au contraire...Comment n'as-tu pas
+prévu qu'un jour ou l'autre il te faudrait régler tes comptes? Tu
+n'étais pourtant pas sans quelque intelligence autrefois. Je lui
+ai conseillé hier de te mettre dans un hospice, sois tranquille,
+dans un établissement convenable, cela n'aura rien de blessant; je
+crois qu'elle s'y décidera. Tu te rappelles ta dernière lettre,
+celle que tu m'as écrite il y a trois semaines, quand j'étais dans
+le gouvernement de Kh...?
+
+Stépan Trophimovitch se leva brusquement.
+
+-- Est-il possible que tu la lui aies montrée? demanda-t-il
+épouvanté.
+
+-- Comment donc! certainement; je n'ai rien eu de plus pressé.
+C'est la lettre où tu m'informes qu'elle t'exploite et qu'elle est
+jalouse de ton talent; tu parles aussi là des «péchés d'autrui». À
+propos, mon ami, quel amour-propre tu as pourtant! J'ai joliment
+ri. En général, tes lettres sont fort ennuyeuses, tu as un style
+terrible; souvent je m'abstenais de les lire, il y en a encore une
+qui traîne chez moi et que je n'ai pas décachetée; je te
+l'enverrai demain. Mais celle-là, la dernière, c'est le comble de
+la perfection! Comme j'ai ri! comme j'ai ri!
+
+-- Scélérat! monstre! vociféra le père.
+
+-- Ah! diable, avec toi il n'y a pas moyen de causer. Écoute, tu
+vas encore te fâcher comme jeudi dernier?
+
+Stépan Trophimovitch se redressa d'un air menaçant:
+
+-- Comment oses-tu me tenir un pareil langage?
+
+-- Que reproches-tu à mon langage? N'est-il pas simple et clair?
+
+-- Mais dis-moi donc enfin, monstre, si tu es ou non mon fils?
+
+-- Tu dois savoir cela mieux que moi. Il est vrai que sur ce point
+tout père est porté à s'aveugler...
+
+-- Tais-toi! tais-toi! interrompit tout tremblant Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Vois-tu, tu cries et tu m'invectives, comme jeudi dernier tu as
+voulu lever ta canne, mais j'ai découvert alors un document. Par
+curiosité, j'ai passé toute la soirée à fouiller dans la malle. À
+la vérité, il n'y a rien de précis, tu peux te tranquilliser.
+C'est seulement une lettre de ma mère à ce Polonais. Mais à en
+juger par son caractère...
+
+-- Encore un mot, et je te donne un soufflet.
+
+-- Voilà les gens! observa Pierre Stépanovitch en s'adressant tout
+à coup à moi. -- Vous voyez, ce sont là les rapports que nous
+avons ensemble depuis jeudi. Je suis bien aise qu'aujourd'hui, du
+moins, vous soyez ici, vous pourrez juger en connaissance de
+cause. D'abord il y a un fait: il me reproche la manière dont je
+parle de ma mère, mais n'est-ce pas lui qui m'a poussé à cela? À
+Pétersbourg, quand j'étais encore au gymnase, ne me réveillait-il
+pas deux fois par nuit pour m'embrasser en pleurant comme une
+femme et me raconter quoi? des anecdotes graveleuses sur le compte
+de ma mère. Il est le premier par qui je les ai apprises.
+
+-- Oh! je parlais de cela alors dans un sens élevé! Oh! tu ne m'as
+pas compris, pas du tout!
+
+-- Mais tu en disais beaucoup plus que je n'en dis, conviens-en.
+Vois-tu, si tu veux, cela m'est égal. Je me place à ton point de
+vue; quant à ma manière de voir, sois tranquille: je n'accuse pas
+ma mère; que je sois ton fils ou le fils du Polonais, peu
+m'importe. Ce n'est pas ma faute si vous avez fait un si sot
+ménage à Berlin, mais pouvait-on attendre autre chose de vous? Eh
+bien, n'êtes-vous pas des gens ridicules, après tout? Et ne t'est-
+il pas égal que je sois ou non ton fils? Écoutez, continua-t-il en
+s'adressant de nouveau à moi, -- depuis que j'existe, il n'a pas
+dépensé un rouble pour moi; jusqu'à l'âge de seize ans, j'ai vécu
+sans le connaître; plus tard, il a ici dilapidé mon avoir; et
+maintenant il proteste qu'il m'a toujours porté dans son coeur, il
+joue devant moi la comédie de l'amour paternel. Mais je ne suis
+pas Barbara Pétrovna pour donner dans de pareils godans!
+
+Il se leva et prit son chapeau.
+
+-- Je te maudis! fit en étendant la main au-dessus de son fils
+Stépan Trophimovitch pâle comme la mort.
+
+-- Peut-on être aussi bête que cela! reprit d'un air étonné Pierre
+Stépanovitch; -- allons, adieu, vieux, je ne viendrai plus jamais
+chez toi. Quant à ton article, n'oublie pas de me l'envoyer au
+préalable, et tâche, si faire se peut, d'éviter les fadaises: des
+faits, des faits, des faits, mais surtout sois bref. Adieu.
+
+III
+
+Pierre Stépanovitch avait en effet certaines vues sur son père. Je
+crois qu'il voulait le pousser à bout et l'amener ainsi à faire
+quelque scandale. Il avait besoin de cela pour les buts qu'il
+poursuivait et dont il sera parlé plus loin. Parmi les autres
+personnages que Pierre Stépanovitch entendait faire servir, à leur
+insu, au succès de ses combinaisons, il y en avait un sur qui il
+comptait particulièrement: c'était M. Von Lembke lui-même.
+
+André Antonovitch Von Lembke appartenait à cette bienheureuse race
+germanique qui fournit tant d'employés à la Russie. Quoique assez
+médiocrement apparenté (un de ses oncles était lieutenant-colonel
+du génie et un autre boulanger), il eut la chance de faire son
+éducation dans une de ces écoles aristocratiques dont l'accès
+n'est ouvert qu'aux jeunes gens issus de familles riches ou
+possédant des relations influentes. Presque aussitôt après avoir
+terminé leurs études, les élèves de cet établissement obtenaient,
+dans le service public, des emplois relativement considérables.
+André Antonovitch ne brilla point par ses succès scolaires, mais
+il était d'un caractère gai, et il se fit aimer de tous ses
+camarades. Dans les classes supérieures où bon nombre de jeunes
+gens ont coutume de discuter si ardemment les grosses questions du
+jour, notre futur gouverneur continua à s'adonner aux plus
+innocentes farces d'écolier. Il amusait tout le monde par des
+facéties plus cyniques, il est vrai, que spirituelles. En classe,
+quand le professeur lui adressait une question, il se mouchait
+d'une façon étonnante, ce qui faisait rire tous les élèves et le
+professeur lui-même. Au dortoir, il représentait, au milieu des
+applaudissements universels, quelque tableau vivant d'un genre
+fort risqué. Parfois il exécutait sur le piano, rien qu'avec son
+nez, l'ouverture de _Fra Diavolo_, et il s'en tirait assez
+habilement. Pendant sa dernière année de lycée, il se mit à
+composer des vers russes. Quant à sa langue maternelle, Von
+Lembke, comme beaucoup de ses congénères, n'en avait qu'une
+connaissance fort imparfaite.
+
+Au service, où il eut toujours pour chefs des Allemands, il
+franchit assez vite les premiers échelons de la hiérarchie
+bureaucratique. Du reste, à ses débuts, le jeune employé n'était
+guère ambitieux: il ne rêvait qu'une petite situation officielle
+bien sûre et comportant quelques profits indirects. Dans les
+loisirs que lui laissaient ses fonctions, il fabriquait divers
+ouvrages en papier d'un travail fort ingénieux: tantôt une salle
+de spectacle, tantôt une gare de chemin de fer, etc. Il lui arriva
+aussi d'écrire une nouvelle et de l'envoyer à une revue
+pétersbourgeoise, mais elle ne fut pas insérée.
+
+Il était parvenu à l'âge de trente-huit ans lorsque sa bonne mine
+et sa belle prestance séduisirent Julie Mikhaïlovna qui avait déjà
+giflé la quarantaine. À partir de ce moment, la fortune d'André
+Antonovitch prit un rapide essor. Outre une dot évaluée, suivant
+l'ancienne estimation, à deux cents âmes, Julie Mikhaïlovna
+apportait à son mari une protection puissante. Von Lembke sentit
+qu'à présent l'ambition lui était permise. Peu après son mariage,
+il reçut plusieurs distinctions honorifiques, puis fut nommé
+gouverneur de notre province.
+
+Dès son arrivée chez nous, Julie Mikhaïlovna s'efforça d'agir sur
+son époux. Selon elle, ce n'était pas un homme sans moyens: il
+savait se présenter, faire figure, écouter d'un air profond et
+garder un silence plein de dignité; bien plus, il pouvait au
+besoin prononcer un discours, possédait quelques bribes d'idées,
+et avait acquis ce léger vernis de libéralisme indispensable à un
+administrateur moderne. Mais ce qui désolait la gouvernante,
+c'était de trouver chez son mari si peu de ressort et
+d'initiative: maintenant qu'il était arrivé, il ne semblait plus
+éprouver que le besoin du repos. Tandis qu'elle voulait lui
+infuser son ambition, il s'amusait à confectionner avec du papier
+un intérieur de temple protestant: le pasteur était en chaire, les
+fidèles l'écoutaient les mains jointes, une dame s'essuyait les
+yeux, un vieillard se mouchait, etc. Julie Mikhaïlovna n'eut pas
+plutôt appris l'existence de ce joli travail qu'elle s'empressa de
+le confisquer et de le serrer dans un meuble de son appartement.
+Pour dédommager Von Lembke, elle lui permit d'écrire un roman, à
+condition qu'il s'adonnerait en secret à cette occupation
+littéraire. Dès lors la gouvernante ne compta plus que sur elle-
+même pour imprimer une direction à la province. Quoique la mesure
+fît défaut à son imagination échauffée par un célibat trop
+prolongé, tout alla bien durant les deux ou trois premiers mois,
+mais, avec l'apparition de Pierre Stépanovitch, les choses
+changèrent de face.
+
+Le fait est que tout d'abord le jeune Verkhovensky se montra fort
+irrespectueux à l'égard d'André Antonovitch et prit avec lui les
+libertés les plus étranges; Julie Mikhaïlovna, toujours si jalouse
+du prestige de son mari, ne voulait pas remarquer cela, ou du
+moins n'y attachait pas d'importance. Elle avait fait du nouveau
+venu son favori; il mangeait et buvait dans la maison, on pouvait
+presque dire qu'il y couchait. André Antonovitch essayait de se
+défendre, mais sans succès; c'était en vain que, devant le monde,
+il appelait Verkhovensky «jeune homme», et lui frappait sur
+l'épaule d'un air protecteur: Pierre Stépanovitch semblait
+toujours se moquer de Son Excellence, même quand il affectait de
+parler sérieusement, et il lui tenait en public les propos les
+plus extraordinaires. Un jour, Von Lembke, en rentrant chez lui,
+trouva le jeune homme endormi sur un divan dans son cabinet où il
+avait pénétré sans se faire annoncer. Pierre Stépanovitch expliqua
+qu'il était venu voir le gouverneur et que, celui-ci étant absent,
+il avait «profité de l'occasion pour faire un petit somme». Von
+Lembke, blessé, se plaignit de nouveau à sa femme; celle-ci railla
+la susceptibilité de son mari et observa malignement que sans
+doute lui-même ne savait pas se tenir sur un pied convenable; «Du
+moins avec moi», dit-elle, «ce garçon ne se permet jamais de
+familiarités; c'est du reste une nature franche et naïve à qui
+manque seulement l'usage du monde.» Von Lembke fit la moue. Cette
+fois Julie Mikhaïlovna réconcilia les deux hommes. Pierre
+Stépanovitch ne s'excusa point et se tira d'affaire par une
+grossière plaisanterie qui aurait pu passer pour une nouvelle
+insulte, mais qu'on voulut bien considérer comme l'expression d'un
+regret. Par malheur, André Antonovitch avait dès le début donné
+barre sur lui; il avait commis la faute de confier son roman à
+Pierre Stépanovitch peu de jours après avoir fait la connaissance
+de ce dernier qu'il prenait pour un esprit poétique. Von Lembke,
+depuis longtemps désireux d'avoir un auditeur, s'était empressé de
+lui lire un soir deux chapitres de son ouvrage. Le jeune homme
+écouta sans cacher son ennui, bâilla impoliment et ne loua pas une
+seule fois l'écrivain, mais, au moment de se retirer, il demanda
+la permission d'emporter le manuscrit, voulant, dit-il, le lire
+chez lui à tête reposée pour pouvoir s'en faire une idée plus
+exacte. Von Lembke y consentit. Depuis lors, bien que les visites
+de Pierre Stépanovitch fussent quotidiennes, il oubliait toujours
+de rapporter le roman et se contentait de rire quand on lui en
+demandait des nouvelles; à la fin il déclara l'avoir perdu dans la
+rue le jour même où le gouverneur le lui avait prêté. En apprenant
+cela, Julie Mikhaïlovna se fâcha sérieusement contre son mari.
+
+-- Est-ce que tu ne lui as pas aussi laissé emporter ton temple en
+papier? fit-elle avec une sorte d'inquiétude.
+
+Von Lembke commença à devenir soucieux, ce qui nuisait à sa santé
+et lui était défendu par les médecins. Outre que, comme
+administrateur, il avait de graves sujets de préoccupation, ainsi
+que nous le verrons plus loin, -- comme homme privé, il souffrait
+cruellement: en épousant Julie Mikhaïlovna, il n'avait pas prévu
+que la discorde pût jamais régner dans son intérieur, et il se
+sentait incapable de tenir tête aux orages domestiques. Sa femme
+s'expliqua enfin franchement avec lui.
+
+-- Tu ne peux pas te fâcher pour cela, dit-elle, -- parce que tu
+es trois fois plus raisonnable que lui et infiniment plus haut
+placé sur l'échelle sociale. Ce jeune homme a conservé beaucoup de
+l'ancien bousingot, et, à mon avis, sa façon d'agir est une simple
+gaminerie; mais c'est peu à peu et non tout d'un coup que nous le
+corrigerons. Nous devons traiter notre jeunesse avec
+bienveillance; je la prends par les procédés aimables et je la
+retiens sur le penchant de l'abîme.
+
+-- Mais il dit le diable sait quoi, répliqua Von Lembke. -- Je ne
+puis rester impassible, lorsque devant les gens et en ma présence
+il déclare que le gouvernement encourage l'ivrognerie exprès pour
+abrutir le peuple et l'empêcher de se soulever. Représente-toi mon
+rôle quand je suis forcé d'entendre publiquement tenir ce langage.
+
+En parlant ainsi, le gouverneur songeait à une conversation qu'il
+avait eue récemment avec Pierre Stépanovitch. Depuis 1859, Von
+Lembke, mû, non par une curiosité d'amateur, mais par un intérêt
+politique, avait recueilli toutes les proclamations lancées par
+les révolutionnaires russes tant chez nous qu'à l'étranger. Il
+s'avisa de montrer cette collection à Pierre Stépanovitch, dans
+l'espoir naïf de le désarmer par son libéralisme. Devinant la
+pensée d'André Antonovitch, le jeune homme n'hésita pas à affirmer
+qu'une seule ligne de certaines proclamations renfermait plus de
+bon sens que n'importe quelle chancellerie prise dans son
+ensemble, «je n'excepte pas même la vôtre», ajouta-t-il.
+
+La mine de Lembke s'allongea.
+
+-- Mais nous ne sommes pas encore mûrs pour cela, chez nous c'est
+prématuré, observa-t-il d'une voix presque suppliante en indiquant
+du geste les proclamations.
+
+-- Non, ce n'est pas prématuré, et la preuve, c'est que vous avez
+peur.
+
+-- Mais pourtant, tenez, par exemple, cette invitation à détruire
+les églises?
+
+-- Pourquoi pas? Vous, personnellement, vous êtes un homme
+intelligent et sans doute vous ne croyez pas, mais vous comprenez
+trop bien que la foi vous est nécessaire pour abrutir le peuple.
+La vérité est plus honorable que le mensonge.
+
+-- Je l'admets, je l'admets, je suis tout à fait de votre avis,
+mais chez nous il est encore trop tôt, reprit le gouverneur en
+fronçant le sourcil.
+
+-- S'il n'y a que la question d'opportunité qui nous divise, si, à
+cela près, vous êtes d'avis de brûler les églises et de marcher
+avec des piques sur Pétersbourg, eh bien, quel fonctionnaire du
+gouvernement êtes-vous donc?
+
+Pris à un piège aussi grossier, Lembke éprouva une vive souffrance
+d'amour-propre.
+
+-- Ce n'est pas cela, répondit-il avec animation; -- vous vous
+trompez parce que vous êtes un jeune homme et surtout parce que
+vous n'êtes pas au courant de nos buts. Voyez-vous, très cher
+Pierre Stépanovitch, vous nous appelez fonctionnaires du
+gouvernement: c'est vrai, nous le sommes, mais, permettez, quelle
+est notre tâche? Nous avons une responsabilité, et, au bout du
+compte, nous servons la chose publique aussi bien que vous.
+Seulement nous soutenons ce que vous ébranlez et ce qui sans nous
+tomberait en dissolution. Nous ne sommes pas vos ennemis, pas du
+tout; nous vous disons: Allez de l'avant, ouvrez la voie au
+progrès, ébranlez même, j'entends, ébranlez tout ce qui est
+suranné, tout ce qui appelle une réforme, mais, quand il le
+faudra, nous vous retiendrons dans les limites nécessaires, car,
+sans nous, vous ne feriez que bouleverser la Russie. Pénétrez-vous
+de cette idée que vous, et nous avons besoin les uns des autres.
+En Angleterre, les whigs et les tories se font mutuellement
+contre-poids. Eh bien, nous sommes les tories et vous êtes les
+whigs, c'est ainsi que je comprends la chose.
+
+André Antonovitch s'emballait. Déjà, à Pétersbourg, il aimait à
+parler en homme intelligent et libéral; maintenant il le faisait
+d'autant plus volontiers que personne n'était aux écoutes. Pierre
+Stépanovitch se taisait et paraissait plus sérieux que de coutume.
+Ce fut un nouveau stimulant pour l'orateur.
+
+-- Savez-vous quelle est ma situation à moi «administrateur de la
+province»? poursuivit-il en se promenant dans son cabinet. -- J'ai
+trop d'obligations pour pouvoir en remplir une seule, et en même
+temps je puis dire, avec non moins de vérité, que je n'ai rien à
+faire. Tout le secret, c'est que mon action est entièrement
+subordonnée aux vues du gouvernement. Mettons que par politique,
+ou pour calmer les passions, le gouvernement établisse là-bas la
+république, par exemple, et que, d'un autre côté, parallèlement,
+il accroisse les pouvoirs des gouverneurs; nous autres
+gouverneurs, nous avalerons la république; que dis-je? nous
+avalerons tout ce que vous voudrez, moi, du moins, je me sens
+capable d'avaler n'importe quoi... En un mot, que le gouvernement
+me télégraphie de déployer une activité dévorante, je déploie une
+activité dévorante. J'ai dit ici, ouvertement, devant tout le
+monde: «Messieurs, pour la postérité de toutes les institutions
+provinciales, une chose est nécessaire: l'extension des pouvoirs
+conférés au gouverneur.» Voyez-vous, il faut que toutes ces
+institutions, soit territoriales, soit juridiques, vivent, pour
+ainsi dire, d'une vie double, c'est-à-dire, il faut qu'elles
+existent (j'admets cette nécessité), et il faut d'autre part
+qu'elles n'existent pas. Toujours suivant que le gouvernement le
+juge bon. Tel cas se produit où le besoin des institutions se fait
+sentir, à l'instant les voilà debout dans ma province; cessent-
+elles d'être nécessaires? à l'instant je les fais disparaître, et
+vous n'en trouvez plus trace. Voilà comme je comprends l'activité
+dévorante, mais elle est impossible si l'on n'augmente pas nos
+pouvoirs. Nous causons entre quatre yeux. Vous savez, j'ai déjà
+signalé à Pétersbourg la nécessité pour le gouverneur d'avoir un
+factionnaire particulier à sa porte. J'attends la réponse.
+
+-- Il vous en faut deux, dit Pierre Stépanovitch.
+
+-- Pourquoi deux? demanda Von Lembke en s'arrêtant devant lui.
+
+-- Parce que ce n'est pas assez d'un seul pour vous faire
+respecter. Il vous en faut absolument deux.
+
+André Antonovitch fit une grimace.
+
+-- Vous... Dieu sait ce que vous vous permettez, Pierre
+Stépanovitch. Vous abusez de ma bonté pour me décocher des
+sarcasmes, et vous vous posez en bourru bienfaisant...
+
+-- Allons, c'est possible, murmura entre ses dents Pierre
+Stépanovitch, -- mais avec tout cela vous nous frayez le chemin et
+vous préparez notre succès.
+
+-- «Nous» qui? Et de quel succès parlez-vous? questionna Von
+Lembke en regardant avec étonnement son interlocuteur, mais il
+n'obtint pas de réponse.
+
+Le compte-rendu de cet entretien mit Julie Mikhaïlovna de très
+mauvaise humeur.
+
+André Antonovitch essaya de se justifier:
+
+-- Mais je ne puis le prendre sur un ton d'autorité avec ton
+favori, surtout dans une conversation en tête-à-tête... Je me suis
+peut-être imprudemment épanché... parce que j'ai bon coeur.
+
+-- Trop bon coeur. Je ne te connaissais pas ce recueil de
+proclamations, fais-moi le plaisir de me le montrer.
+
+-- Mais... mais il m'a prié de le lui prêter pour vingt-quatre
+heures.
+
+-- Et vous le lui avez encore laissé emporter! s'écria avec colère
+Julie Mikhaïlovna; -- quel manque de tact!
+
+-- Je vais tout de suite l'envoyer reprendre chez lui.
+
+-- Il ne le rendra pas.
+
+-- Je l'exigerai! répliqua avec force le gouverneur qui se leva
+brusquement. -- Qui est-il pour être si redouté, et qui suis-je
+pour n'oser rien faire?
+
+-- Asseyez-vous et soyez calme, je vais répondre à votre première
+question: il m'est recommandé dans les termes les plus chaleureux,
+il a des moyens et dit parfois des choses extrêmement
+intelligentes. Karmazinoff m'assure qu'il a des relations presque
+partout et qu'il possède une influence extraordinaire sur la
+jeunesse de la capitale. Si, par lui, je les attire et les groupe
+tous autour de moi, je les arracherai à leur perte en montrant une
+nouvelle route à leur ambition. Il m'est entièrement dévoué et
+suit en tout mes conseils.
+
+-- Mais, balbutia Von Lembke, -- pendant qu'on les caresse, ils
+peuvent... le diable sait ce qu'ils peuvent faire. Sans doute
+c'est une idée, mais... tenez, j'apprends qu'il circule des
+proclamations dans le district de ***.
+
+-- Ce bruit courait déjà l'été dernier, on parlait de placards
+séditieux, de faux assignats, que sais-je? pourtant jusqu'à
+présent on n'en a pas trouvé un seul. Qui est-ce qui vous a dit
+cela?
+
+-- Je l'ai su par Von Blumer.
+
+-- Ah! laissez-moi tranquille avec votre Blumer et ne prononcez
+plus jamais son nom devant moi!
+
+La colère obligea Julie Mikhaïlovna à s'interrompre pendant une
+minute. Von Blumer qui servait à la chancellerie du gouverneur
+était la bête noire de la gouvernante.
+
+-- Je t'en prie, ne t'inquiète pas de Verkhovensky, acheva-t-elle;
+-- s'il fomentait des désordres quelconques, il ne parlerait pas
+comme il parle, et à toi, et à tout le monde ici. Les phraseurs ne
+sont pas dangereux. Je dirai plus: s'il arrivait quelque chose,
+j'en serais la première informée par lui. Il m'est fanatiquement
+dévoué, fanatiquement!
+
+Devançant les événements, je remarquerai que sans l'ambition de
+Julie Mikhaïlovna et sa présomptueuse confiance en elle-même, ces
+mauvaises petites gens n'auraient pu faire chez nous tout ce
+qu'ils y ont fait. La gouvernante a ici une grande part de
+responsabilité.
+
+CHAPITRE V
+
+_AVANT LA FÊTE._
+
+I
+
+Plusieurs fois la fête au profit des institutrices de notre
+province fut annoncée pour tel jour, puis renvoyée à une date
+ultérieure. Outre Pierre Stépanovitch, Julie Mikhaïlovna avait en
+permanence autour d'elle le petit employé Liamchine, dont elle
+goûtait le talent musical, Lipoutine désigné pour être le
+rédacteur en chef d'un journal indépendant qu'elle se proposait de
+fonder, quelques dames et demoiselles, enfin Karmazinoff lui-même.
+Ce dernier se remuait moins que les autres, mais il déclarait d'un
+air satisfait qu'il étonnerait agréablement tout le monde quand
+commencerait le quadrille de la littérature. Dons et souscriptions
+affluaient, toute la bonne société s'inscrivait; du reste, on
+acceptait aussi le concours pécuniaire de gens qui étaient loin
+d'appartenir à l'élite sociale. Julie Mikhaïlovna trouvait qu'il
+fallait parfois admettre le mélange des classes; «sans cela,
+disait-elle, comment les éclairerait-on?» Le comité organisateur
+qui se réunissait chez elle avait résolu de donner à la fête un
+caractère démocratique. Le prodigieux succès de la souscription
+était une invite à la dépense; on voulait faire des merveilles, de
+là tous ces ajournements. On n'avait pas encore décidé où aurait
+lieu le bal: serait-il donné chez la maréchale de la noblesse qui
+offrait sa vaste maison, ou chez Barbara Pétrovna, à Skvorechniki?
+Une objection s'élevait contre ce dernier choix: Skvorechniki
+était un peu loin, mais plusieurs membres du comité faisaient
+observer que là on serait «plus libre». Barbara Pétrovna elle-même
+désirait vivement obtenir la préférence pour sa maison. Il serait
+difficile de dire comment cette femme orgueilleuse en était venue
+presque à rechercher les bonnes grâces de Julie Mikhaïlovna.
+Apparemment elle était bien aise de voir que de son côté la
+gouvernante se confondait en politesses vis-à-vis de Nicolas
+Vsévolodovitch et le traitait avec une considération tout à fait
+exceptionnelle. Je le répète encore une fois: grâce aux demi-mots
+sans cesse chuchotés par Pierre Stépanovitch, toute la maison du
+gouverneur était persuadée que le jeune Stavroguine tenait par les
+liens les plus intimes au monde le plus mystérieux, et
+qu'assurément il avait été envoyé chez nous avec quelque mission.
+
+L'état des esprits était alors étrange. Dans la société régnait
+une légèreté extraordinaire, un certain dévergondage d'idées qui
+avait quelque chose de drôle, sans être toujours agréable. Ce
+phénomène s'était produit brusquement. On eût dit qu'un vent de
+frivolité avait tout d'un coup soufflé sur la ville. Plus tard,
+quand tout fut fini, on accusa Julie Mikhaïlovna, son entourage et
+son influence. Mais il est douteux qu'elle ait été la seule
+coupable. Au début, la plupart louaient à l'envi la nouvelle
+gouvernante qui savait réunir les divers éléments sociaux et
+rendait ainsi l'existence plus gaie. Il y eut même quelques faits
+scandaleux dont Julie Mikhaïlovna fut, du reste, complètement
+innocente; loin de s'en émouvoir, le public se contenta d'en rire.
+Les rares personnes qui avaient échappé à la contagion générale,
+si elles n'approuvaient pas, s'abstenaient de protester, du moins
+dans les commencements; quelques-unes souriaient.
+
+Dans la ville arriva une colporteuse de livres qui vendait
+l'Évangile; c'était une femme considérée, quoiqu'elle fût de
+condition bourgeoise. Liamchine s'avisa de lui jouer un tour
+pendable. Il s'entendit avec un séminariste qui battait le pavé en
+attendant une place de professeur dans un collège; puis tous deux
+allèrent trouver la marchande sous prétexte de lui acheter des
+livres, et, sans qu'elle s'en aperçût, ils glissèrent dans son sac
+tout un lot de photographies obscènes que leur avait données
+expressément pour cet objet, comme on le sut plus tard, un vieux
+monsieur très respecté dont je tairai le nom. Ce vieillard, décoré
+d'un ordre des plus honorifiques, aimait, selon son expression,
+«le rire sain et les bonnes farces». Quand la pauvre femme se mit
+en devoir d'exhiber au bazar sa pieuse marchandise, les
+photographies sortirent du sac mêlées aux évangiles. Ce furent
+d'abord des rires, puis des murmures; un rassemblement se forma,
+et aux injures allaient succéder les coups, lorsque la police
+intervint. On emmena la colporteuse au poste, et, le soir
+seulement, elle fut relâchée grâce aux démarches de Maurice
+Nikolaïévitch qui avait appris avec indignation les détails
+intimes de cette vilaine histoire. Julie Mikhaïlovna voulut alors
+interdire à Liamchine l'accès de sa demeure, mais, le même soir,
+toute la bande des nôtres le lui amena et la conjura d'entendre
+une nouvelle fantaisie pour piano que le Juif venait de composer
+sous ce titre: «la Guerre franco-prussienne.» C'était une sorte de
+pot pourri où les motifs patriotiques de la _Marseillaise_
+alternaient avec les notes égrillardes de _Mein lieber Augustin.
+_Cette bouffonnerie obtint un succès de fou rire, et Liamchine
+rentra en faveur auprès de la gouvernante...
+
+S'il faut en croire la voix publique, ce drôle prit part aussi à
+un autre fait non moins révoltant, que ma chronique ne peut passer
+sous silence.
+
+Un matin, la population de notre ville apprit à son réveil qu'une
+odieuse profanation avait été commise chez nous. À l'entrée de
+notre immense marché est située la vieille église de la Nativité
+de la Vierge, l'un des monuments les plus anciens que possède
+notre cité. Dans le mur extérieur, près de la porte, existe une
+niche qui depuis un temps immémorial renferme un grand icône
+représentant la Mère de Dieu. Or, une nuit, quelqu'un pratiqua une
+brèche dans le grillage placé devant la niche, brisa la vitre, et
+enleva plusieurs des perles et des pierres précieuses dont l'icône
+était orné. Avaient-elles une grande valeur? Je l'ignore, mais au
+vol se joignait ici une dérision sacrilège: derrière la vitre
+brisée on trouva, dit-on, le matin, une souris vivante.
+Aujourd'hui, c'est-à-dire quatre mois après l'événement, on a
+acquis la certitude que le voleur fut le galérien Fedka, mais on
+ajoute que Liamchine participa à ce méfait. Alors personne ne
+parla de lui et ne songea à le soupçonner; à présent tout le monde
+assure que c'est lui qui a déposé la souris dans la niche. Je me
+rappelle que sur le moment toutes nos autorités perdirent quelque
+peu la tête. Le peuple se rassembla aussitôt sur les lieux, et
+pendant toute la matinée une centaine d'individus ne cessa de
+stationner en cet endroit; ceux qui s'en allaient était
+immédiatement remplacés par d'autres, les nouveaux venus faisaient
+le signe de la croix, baisaient l'icône, et déposaient une
+offrande sur un plateau près duquel se tenait un moine. Il était
+trois heures de l'après-midi quand l'administration se douta enfin
+qu'on pouvait interdire l'attroupement et obliger les curieux à
+circuler, une fois leur piété satisfaite. Cette malheureuse
+affaire produisit sur Von Lembke l'impression la plus déplorable.
+À ce que dit plus tard Julie Mikhaïlovna, c'est à partir de ce
+jour-là qu'elle commença à remarquer chez son mari cet étrange
+abattement qui ne l'a point quitté jusqu'à présent.
+
+Vers deux heures, je passai sur la place du marché; la foule était
+silencieuse, les visages avaient une expression grave et morne;
+arriva en drojki un marchand gras et jaune; descendu de voiture,
+il se prosterna jusqu'à terre, baisa l'icône et mit un rouble sur
+le plateau; ensuite il remonta en soupirant dans son drojki et
+s'éloigna. Puis je vis s'approcher une calèche où se trouvaient
+deux de nos dames en compagnie de deux de nos polissons. Les
+jeunes gens (dont l'un n'était plus tout jeune) descendirent aussi
+de voiture et s'avancèrent vers l'icône en se frayant avec assez
+de sans-gêne un chemin à travers la cohue. Ni l'un ni l'autre ne
+se découvrit, et l'un d'eux mit son pince-nez. La foule manifesta
+son mécontentement par un sourd murmure. Le jeune homme au pince-
+nez tira de sa poche un porte-monnaie bourré de billets de banque
+et y prit un kopek qu'il jeta sur le plateau; après quoi ces deux
+messieurs, riant et parlant très haut, regagnèrent la calèche.
+Soudain arriva au galop Élisabeth Nikolaïevna qu'escortait Maurice
+Nikolaïévitch. Elle mit pied à terre, jeta les rênes à son
+compagnon resté à cheval sur son ordre, et s'approcha de l'obraz.
+À la vue du don dérisoire que venait de faire le monsieur au
+pince-nez, la jeune fille devint rouge d'indignation; elle ôta son
+chapeau rond et ses gants, s'agenouilla sur le trottoir boueux en
+face de l'image, et à trois reprises se prosterna contre le sol.
+Ensuite elle ouvrit son porte-monnaie; mais comme il ne contenait
+que quelques grivas[15], elle détacha aussitôt ses boucles
+d'oreilles en diamant et les déposa sur le plateau.
+
+-- On le peut, n'est-ce pas? C'est pour la parure de l'icône?
+demanda-t-elle au moine d'une voix agitée.
+
+-- On le peut, tout don est une bonne oeuvre.
+
+La foule muette assista à cette scène sans exprimer ni blâme, ni
+approbation; Élisabeth Nikolaïevna, dont l'amazone était toute
+couverte de boue, remonta à cheval et disparut.
+
+II
+
+Deux jours après, je la rencontrai en nombreuse compagnie: elle
+faisait partie d'une société qui remplissait trois voitures autour
+desquelles galopaient plusieurs cavaliers. Dès qu'elle m'eût
+aperçu, elle m'appela d'un geste, fit arrêter la calèche et exigea
+absolument que j'y prisse place. Ensuite elle me présenta aux
+dames élégantes qui l'accompagnaient, et m'expliqua que leur
+promenade avait un but fort intéressant. Élisabeth Nikolaïevna
+riait et paraissait extrêmement heureuse. Dans ces derniers temps,
+elle était devenue d'une pétulante gaieté. Il s'agissait en effet
+d'une partie de plaisir assez excentrique: tout ce monde se
+rendait de l'autre côté de la rivière, chez le marchant
+Sévostianoff qui, depuis dix ans, donnait l'hospitalité à Sémen
+Iakovlévitch, iourodivii[16] renommé pour sa sainteté et ses
+prophéties non seulement dans notre province, mais dans les
+gouvernements voisins et même dans les deux capitales. Quantité de
+gens allaient se prosterner devant ce fou et tâchaient d'obtenir
+une parole de lui; les visiteurs apportaient avec eux des présents
+souvent considérables. Quand il n'appliquait pas à ses besoins les
+offrandes qu'il recevait, il en faisait don à une église,
+d'ordinaire au monastère de Saint-Euthyme; aussi un moine de ce
+couvent était-il à demeure dans le pavillon occupé par
+l'iourodivii. Tous se promettaient beaucoup d'amusement. Personne
+dans cette société n'avait encore vu Sémen Iakovlévitch; Liamchine
+seul était déjà allé chez lui auparavant: il racontait que le fou
+l'avait fait mettre à la porte à coups de balai et lui avait lancé
+de sa propre main deux grosses pommes de terre bouillies. Parmi
+les cavaliers je remarquai Pierre Stépanovitch; il avait loué un
+cheval de Cosaque et se tenait très mal sur sa monture. Dans la
+cavalcade figurait aussi Stavroguine. Lorsque dans son entourage
+on organisait une partie de plaisir, il consentait parfois à en
+être et avait toujours, en pareil cas, l'air aussi gai que le
+voulaient les convenances, mais, selon son habitude, il parlait
+peu.
+
+Au moment où la caravane arrivait vis-à-vis de l'hôtel qui se
+trouve près du pont, quelqu'un observa brusquement qu'un voyageur
+venait de se tirer un coup de pistolet dans cette maison, et qu'on
+attendait la police. Un autre proposa aussitôt d'aller voir le
+cadavre. Cette idée fut accueillie avec d'autant plus
+d'empressement que nos dames n'avaient jamais vu de suicidé. «On
+s'ennuie tant, dit l'une d'elles, qu'il ne faut pas être difficile
+en fait de distractions.» Deux ou trois seulement restèrent à la
+porte, les autres envahirent toutes ensembles le malpropre
+corridor, et parmi elles je ne fus pas peu surpris de remarquer
+Élisabeth Nikolaïevna elle-même. La chambre où gisait le corps
+était ouverte, et, naturellement, on n'osa pas nous en refuser
+l'entrée. Le défunt était un tout jeune homme, on ne lui aurait
+pas donné plus de dix-neuf ans; avec ses épais cheveux blonds, son
+front pur et l'ovale régulier de son visage il avait dû être très
+beau. Ses membres étaient déjà roides, et sa face blanche semblait
+de marbre. Sur la table se trouvait un billet qu'il avait laissé
+pour qu'on n'accusât personne de sa mort. Il se tuait, écrivait-
+il, parce qu'il avait boulotté (_sic_) quatre cents roubles. Ces
+quelques lignes contenaient quatre fautes de grammaire. Un gros
+propriétaire qui, apparemment, connaissait le suicidé et occupait
+dans l'hôtel une chambre voisine, se penchait sur le cadavre en
+poussant force soupirs. Il nous apprit que ce jeune homme était le
+fils d'une veuve qui habitait la campagne; il avait été envoyé
+dans notre ville par sa famille, c'est-à-dire par sa mère, ses
+tantes et ses soeurs, pour acheter le trousseau d'une de celles-ci
+qui allait se marier prochainement; une parente domiciliée ici
+devait le guider dans ces emplettes. On lui avait confié quatre
+cents roubles, les économies de dix années, et on ne l'avait
+laissé partir qu'après lui avoir prodigué les recommandations et
+avoir passé à son cou toutes sortes d'objets bénits. Jusqu'alors
+il avait toujours été un garçon très rangé.
+
+Arrivé à la ville, au lieu d'aller chez sa parente, le jeune homme
+descendit à l'hôtel, puis se rendit droit au club où il comptait
+trouver quelque étranger qui consentît à tailler une banque avec
+lui. Son espoir ayant été trompé, il revint vers minuit à l'hôtel,
+se fit donner du champagne, des cigares de la Havane, et demanda
+un souper de six ou sept plats. Mais le champagne l'enivra et le
+tabac lui causa des nausées; bref, il ne put toucher au repas
+qu'on lui servit, et il se coucha presque sans connaissance. Le
+lendemain, il se réveilla frais comme une pomme et n'eut rien de
+plus pressé que d'aller chez des tsiganes dont il avait entendu
+parler au club. Pendant deux jours on ne le revit point à l'hôtel.
+Hier seulement, à cinq heures de l'après-midi, il était rentré
+ivre, s'était mis au lit et avait dormi jusqu'à dix heures du
+soir. À son réveil il avait demandé une côtelette, une bouteille
+de château-yquem, du raisin, tout ce qu'il faut pour écrire, enfin
+sa note. Personne n'avait rien remarqué de particulier en lui; il
+était calme, doux et affable. Le suicide avait sans doute eu lieu
+vers minuit, quoique, chose étrange, on n'eût entendu aucune
+détonation d'arme à feu. C'était seulement aujourd'hui, à une
+heure de l'après-midi, que les gens de l'établissement avaient été
+pris d'inquiétude; ils étaient allés frapper chez le voyageur, et,
+ne recevant pas de réponse, avaient enfoncé la porte. La bouteille
+de château-yquem était encore à moitié pleine; il restait aussi
+une demi-assiette de raisin. Le jeune homme s'était servi d'un
+petit revolver à trois coups pour se loger une balle dans le
+coeur. La blessure saignait à peine; les doigts du suicidé avaient
+laissé échapper l'arme qui était tombée sur le tapis. Le corps
+était à demi couché sur un divan. La mort avait dû être
+instantanée. Aucune trace de souffrance n'apparaissait sur le
+visage, dont l'expression était calme, presque heureuse, comme si
+la vie ne l'eût pas quitté. Toute notre société considérait le
+cadavre avec une curiosité avide. Qui que nous soyons, il y a en
+général dans le malheur d'autrui quelque chose qui réjouit nos
+yeux. Les dames regardaient en silence; les messieurs faisaient de
+fines observations qui témoignaient d'une grande liberté d'esprit.
+L'un d'eux remarqua que c'était la meilleure issue, et que le
+jeune homme ne pouvait rien imaginer de plus sage. La conclusion
+d'un autre fut que du moins pendant un moment il avait bien vécu.
+Un troisième se demanda pourquoi les suicides étaient devenus si
+fréquents chez nous; «il semble, dit-il, que le sol manque sous
+nos pieds». Ce raisonneur n'obtint aucun succès. Liamchine qui
+mettait sa gloire à jouer le rôle de bouffon, prit sur l'assiette
+une petite grappe de raisin; un autre l'imita en riant, et un
+troisième avançait le bras vers la bouteille de château-yquem,
+quand survint le maître de police qui fit «évacuer» la chambre.
+Comme nous n'avions plus rien à voir, nous nous retirâmes
+aussitôt, bien que Liamchine essayât de parlementer avec le
+magistrat. La route s'acheva deux fois plus gaiement qu'elle
+n'avait commencé.
+
+Il était juste une heure de l'après-midi lorsque nous arrivâmes à
+la maison du marchand Sévostianoff. On nous dit que Sémen
+Iakovlévitch était en train de dîner, mais qu'il recevrait
+néanmoins. Nous entrâmes tous à la fois. La chambre où le
+bienheureux prenait ses repas et donnait ses audiences était assez
+spacieuse, percée de trois fenêtres et coupée en deux parties
+égales par un treillage en bois qui s'élevait jusqu'à mi-corps. Le
+commun des visiteurs restait en deçà de cette clôture;
+l'iourodivii se tenait de l'autre côté et ne laissait pénétrer
+auprès de lui que certains privilégiés; il les faisait asseoir
+tantôt sur des fauteuils de cuir, tantôt sur un divan; lui-même
+occupait un vieux voltaire dont l'étoffe montrait la corde. Âgé de
+cinquante-cinq ans, Sémen Iakovlévitch était un homme assez grand,
+aux petits yeux étroits, au visage rasé, jaune et bouffi; sa tête
+presque entièrement chauve ne conservait plus que quelques cheveux
+blonds; il avait la joue droite enflée, la bouche un peu déjetée
+et une grosse verrue près de la narine gauche. Sa physionomie
+était calme, sérieuse, presque somnolente. Vêtu, à l'allemande,
+d'une redingote noire, il ne portait ni gilet, ni cravate. Sous
+son vêtement se laissait voir une chemise propre mais d'une toile
+assez grossière. Ses pieds qui paraissaient malades étaient
+chaussés de pantoufles. C'était, disait-on, un ancien
+fonctionnaire, et il possédait un tchin. En ce moment il venait de
+manger une soupe au poisson et attaquait son second plat, -- des
+pommes de terre en robe de chambre. À cela se réduisait
+invariablement sa nourriture, mais il aimait beaucoup le thé et en
+faisait une grande consommation. Autour de lui allaient et
+venaient trois domestiques gagés par le marchand; l'un d'eux était
+en frac, un autre ressemblait à un artelchtchik[17], le troisième
+avait l'air d'un rat d'église; il y avait encore un garçon de
+seize ans qui se remuait beaucoup. Indépendamment des laquais, là
+se trouvait aussi, un tronc dans la main, un moine du couvent de
+Saint-Euthyme, homme à cheveux blancs et d'un extérieur
+respectable, malgré un embonpoint peut-être excessif. Sur une
+table bouillait un énorme samovar, à côté d'un plateau contenant
+environ deux douzaines de grands verres. En face, sur une autre
+table, s'étalaient les offrandes: quelques pains de sucre et
+quelques livres de la même denrée, deux livres de thé, une paire
+de pantoufles brodées, un foulard, une pièce de drap, une pièce de
+toile, etc. Les dons en argent entraient presque tous dans le
+tronc du moine. Il y avait beaucoup de monde dans la chambre, les
+visiteurs seuls se trouvaient au nombre d'une douzaine; deux
+d'entre eux avaient pris place derrière le treillage, près de
+Sémen Iakovlévitch: l'un, vieux pèlerin aux cheveux blancs, était
+à coup sûr un homme du peuple; l'autre, petit et maigre, était un
+religieux de passage dans notre ville; assis modestement, il
+tenait ses yeux baissés. Le reste de l'assistance, debout devant
+le treillage, se composait presque exclusivement de moujiks; on
+remarquait toutefois dans ce public un propriétaire, une vieille
+dame noble et pauvre, enfin un gros marchand venu d'une ville de
+district; ce dernier était porteur d'une grande barbe et habillé à
+la russe, mais on lui connaissait une fortune de cent mille
+roubles. Tous attendaient leur bonheur en silence. Quatre
+individus s'étaient mis à genoux; l'un d'eux occupait une place
+plus en vue que les autres et attirait particulièrement
+l'attention; c'était le propriétaire, gros homme de quarante-cinq
+ans, qui restait pieusement agenouillé tout contre le grillage
+jusqu'à ce qu'il plût à Sémen Iakovlévitch d'honorer d'un regard
+ou d'une parole. Il était là depuis environ une heure, et le
+bienheureux n'avait pas encore semblé s'apercevoir de sa présence.
+
+Nos dames, qui chuchotaient gaiement, allèrent s'entasser contre
+la clôture, obligeant tous les autres visiteurs à s'effacer
+derrière elles; seul le propriétaire ne se laissa pas déloger de
+sa place et même se cramponna des deux mains au treillage. Des
+regards badins se portèrent sur l'iourodivii; les uns
+l'examinèrent avec leur monocle, les autres avec leur pince-nez;
+Liamchine braqua même sur lui une lorgnette de théâtre. Sans
+s'émouvoir de la curiosité dont il était l'objet, Sémen
+Iakovlévitch promena ses petits yeux sur tout notre monde.
+
+-- Charmante société! Charmante société! fit-il d'une voix de
+basse assez forte.
+
+Toute notre bande se mit à rire: «Qu'est-ce que cela veut dire?»
+Mais le bienheureux n'ajouta rien et continua à manger ses pommes
+de terre; quand il eut fini, il s'essuya la bouche, et on lui
+apporta son thé.
+
+D'ordinaire, il ne le prenait pas seul et en offrait aux
+visiteurs, non à tous, il est vrai, mais à ceux qui lui
+paraissaient dignes d'un tel honneur. Ces choix avaient toujours
+beaucoup d'imprévu. Tantôt, négligeant les hauts dignitaires et
+les gens riches, il régalait un moujik ou quelque vieille bonne
+femme; tantôt, au contraire, c'était à un gros marchand qu'il
+donnait la préférence sur les pauvres diables. Il s'en fallait
+aussi que tous fussent servis de la même façon: pour les uns on
+sucrait le thé, à d'autres on donnait un morceau de sucre à sucer,
+d'autres enfin n'avaient de sucre sous aucune forme. Dans la
+circonstance présente, les favorisés furent le religieux étranger
+et le vieux pèlerin. Le premier eut un verre de thé sucré, le
+second n'eut pas de sucre du tout. Le gros moine du couvent de
+Saint-Euthyme, qui jusqu'à ce jour-là n'avait jamais été oublié,
+dut cette fois se contenter de voir boire les autres.
+
+-- Sémen Iakovlévitch, dites-moi quelque chose; je désirais depuis
+longtemps faire votre connaissance, dit avec un sourire et un
+clignement d'yeux la dame élégante qui avait déclaré qu'il ne
+fallait pas être difficile en fait de distractions. L'iourodivii
+ne la regarda même pas. Le propriétaire, agenouillé poussa un
+profond et bruyant soupir.
+
+-- Donnez-lui du thé sucré! dit soudain Sémen Iakovlévitch en
+montrant le riche marchand.
+
+Celui-ci s'approcha et vint se placer à côté du propriétaire.
+
+-- Encore du sucre à lui! ordonna le bienheureux après qu'on eût
+versé le verre de thé. -- On obéit. -- Encore, encore à lui! -- On
+remit du sucre à trois reprises. Le marchand but son sirop sans
+murmurer.
+
+-- Seigneur! chuchota l'assistance en se signant. Le propriétaire
+poussa un second soupir, non moins profond que le premier.
+
+-- Batuchka! Sémen Iakovlévitch! cria tout à coup d'une voix
+dolente mais en même temps très aigre la dame pauvre, que les
+nôtres avaient écartée du treillage. -- Depuis une grande heure,
+mon bon ami, j'attends un mot de toi. Parle-moi, donne un conseil
+à l'orpheline.
+
+-- Interroge-là, dit Sémen Iakovlévitch au rat d'église. Celui-ci
+s'avança vers elle.
+
+-- Avez-vous fait ce que Sémen Iakovlévitch vous a ordonné la
+dernière fois? demanda-t-il à la veuve d'un ton bas et mesuré.
+
+-- Que faire avec eux, Sémen Iakovlévitch? glapit la vieille dame;
+-- ce sont des anthropophages; ils portent plainte contre moi
+devant le tribunal de l'arrondissement; ils me menacent du sénat:
+voilà comme ils traitent leur mère!...
+
+-- Donne-lui! dit l'iourodivii en montrant un pain de sucre.
+
+Le jeune garçon s'élança aussitôt vers l'objet indiqué, le prit et
+l'apporta à la veuve.
+
+-- Oh! batuchka, tu es trop bon! Que ferai-je de tout cela?
+reprit-elle.
+
+-- Encore! encore! ordonna Sémen Iakovlévitch.
+
+Un nouveau pain de sucre fut offert à la veuve.
+
+-- Encore! encore! répéta le bienheureux.
+
+On apporta un troisième et, enfin, un quatrième pain de sucre; la
+visiteuse en avait de tous les côtés. Le moine de notre couvent
+soupira: tout cela aurait pu aller au monastère comme les autres
+fois.
+
+-- C'est beaucoup trop pour moi; qu'ai-je besoin d'en avoir
+autant? observa la veuve, confuse. -- Mais est-ce que ce n'est pas
+une prophétie, batuchka?
+
+-- Si, c'est une prophétie, dit quelqu'un dans la foule.
+
+-- Qu'on lui en donne encore une livre, encore! poursuivit Sémen
+Iakovlévitch.
+
+Il restait encore sur la table un pain de sucre entier; mais le
+bienheureux avait dit de donner une livre, et l'on donna une
+livre.
+
+-- Seigneur! Seigneur! soupiraient les gens du peuple en faisant
+le signe de la croix, c'est une évidente prophétie.
+
+-- Adoucissez d'abord votre coeur par la bonté et la miséricorde,
+et ensuite venez vous plaindre de vos enfants, l'os de vos os,
+voilà probablement ce que signifie cet emblème remarqua à voix
+basse, mais d'un air très satisfait de lui-même le gros moine, à
+qui on avait oublié d'offrir du thé et dont l'amour-propre blessé
+cherchait une consolation.
+
+-- Mais quoi, batuchka! reprit soudain la veuve en colère, --
+quand le feu a pris chez les Verkhichine, ils m'ont passé un noeud
+coulant autour du corps pour me traîner dans les flammes. Ils ont
+fourré un chat mort dans mon coffre. C'est-à-dire qu'ils sont
+capables de toutes les vilenies...
+
+-- Qu'on la mette à la porte! cria Sémen Iakovlévitch en agitant
+les bras.
+
+Le rat d'église et le jeune gars s'élancèrent de l'autre côté du
+grillage. Le premier prit la veuve par le bras; elle ne fit pas de
+résistance, et se laissa conduire vers la porte en se retournant
+pour considérer les pains de sucre que le jeune domestique portait
+derrière elle.
+
+-- Reprends-lui en un! ordonna l'iourodivii à l'artelchtchik resté
+près de lui. Le laquais courut sur les pas de ceux qui venaient de
+sortir, et, quelque temps après, les trois domestiques revinrent,
+rapportant un des pains de sucre qui avaient été donnés à la
+veuve; les trois autres demeurèrent en sa possession.
+
+-- Sémen Iakovlévitch, pourquoi donc ne m'avez-vous rien répondu?
+il y a si longtemps que vous m'intéressez, dit celle de nos dames
+qui avait déjà pris la parole.
+
+Le bienheureux ne l'écouta point, et s'adressa au moine de notre
+monastère:
+
+-- Interroge-le! ordonna-t-il en lui montrant le propriétaire
+agenouillé.
+
+Le moine s'approcha gravement du propriétaire.
+
+-- Quelle faute avez-vous commise? Ne vous avait-on pas ordonné
+quelque chose?
+
+-- De ne pas me battre, de m'abstenir de voies de fait, répondit
+d'une voix enrouée l'interpellé.
+
+-- Avez-vous obéi à cet ordre? reprit le moine.
+
+-- Je ne puis pas; c'est plus fort que moi.
+
+Sémen Iakovlévitch agita les bras.
+
+-- Chasse-le, chasse-le! Mets-le à la porte avec un balai!
+
+Sans attendre que les faits suivissent les paroles, le
+propriétaire s'empressa de détaler.
+
+-- Il a laissé une pièce d'or à l'endroit où il était, dit le
+moine en ramassant sur le parquet une demi-impériale.
+
+-- Voilà à qui il faut la donner, fit Sémen Iakovlévitch; et il
+indiqua du geste le riche marchand, qui n'osa pas refuser ce don.
+
+-- L'eau va toujours à la rivière, ne put s'empêcher d'observer le
+moine.
+
+-- À celui-ci du thé sucré, ordonna brusquement Sémen Iakovlévitch
+en montrant Maurice Nikolaïévitch.
+
+Un domestique remplit un verre et l'offrit par erreur à un élégant
+qui avait un binocle sur le nez.
+
+-- Au grand, au grand! reprit le bienheureux.
+
+Maurice Nikolaïévitch prit le verre, salua, et se mit à boire.
+Tous les nôtres partirent d'un éclat de rire, je ne sais pourquoi.
+
+-- Maurice Nikolaïévitch! dit soudain Élisabeth Nikolaïevna, -- le
+monsieur qui était à genoux là tout à l'heure est parti; mettez-
+vous à genoux à sa place.
+
+Le capitaine d'artillerie la regarda d'un air ahuri.
+
+-- Je vous en prie; vous me ferez un grand plaisir. Écoutez,
+Maurice Nikolaïévitch, poursuivit-elle avec un entêtement
+passionné, -- il faut absolument que vous vous mettiez à genoux;
+je tiens à voir comment vous serez. Si vous refusez, tout est fini
+entre nous. Je le veux absolument, je le veux!...
+
+Je ne sais quelle était son intention, mais elle exigeait d'une
+façon pressante, implacable, on aurait dit qu'elle avait une
+attaque nerveuse. Ces caprices cruels qui depuis quelque temps
+surtout se renouvelaient avec une fréquence particulière, Maurice
+Nikolaïévitch se les expliquait comme des mouvements de haine
+aveugle, et il les attribuait non à la méchanceté, -- il savait
+que la jeune fille avait pour lui de l'estime, de l'affection et
+du respect, -- mais à une sorte d'intimité inconsciente dont par
+moments elle ne pouvait triompher.
+
+Il remit silencieusement son verre à une vieille femme qui se
+trouvait derrière lui, ouvrit la porte du treillage et pénétra,
+sans y être invité, dans la partie de la chambre réservée à Sémen
+Iakovlévitch; puis, en présence de tout le monde, il se mit à
+genoux. Je crois que son âme, simple et délicate, avait été très
+péniblement affectée par la brutale incartade que Lisa venait de
+se permettre en public. Peut-être pensait-il qu'en voyant
+l'humiliation à laquelle elle l'avait condamné, elle aurait honte
+de sa conduite. Certes, il fallait être aussi naïf que Maurice
+Nikolaïévitch pour se flatter de corriger une femme par un tel
+moyen. À genoux, avec son grand corps dégingandé et son visage
+d'un sérieux imperturbable, il était fort drôle; cependant aucun
+de nous ne rit; au contraire, ce spectacle inattendu produisit une
+sensation de malaise. Tous les yeux se tournèrent vers Lisa.
+
+-- Esprit-Saint, Esprit-Saint! murmura Sémen Iakovlévitch.
+
+Lisa pâlit tout à coup, poussa un cri, et s'élança de l'autre côté
+du treillage. Là eut lieu une subite scène d'hystérie: la jeune
+fille saisit Maurice Nikolaïévitch par les avant-bras et le tira
+de toutes ses forces pour le relever.
+
+-- Levez-vous! levez-vous! criait-elle comme hors d'elle-même.
+Levez-vous tout de suite! Comment avez-vous osé vous mettre à
+genoux?
+
+Maurice Nikolaïévitch obéit. Elle lui empoigna les bras au-dessus
+du coude, et le regarda en plein visage avec une expression de
+frayeur.
+
+-- Charmante société! Charmante société! répéta encore une fois le
+fou.
+
+Lisa ramena enfin Maurice Nikolaïévitch dans l'autre partie de la
+chambre. Toute notre société était fort agitée. La dame dont j'ai
+déjà parlé voulut sans doute tenter une diversion, et, pour la
+troisième fois, s'adressa en minaudant à l'iourodivii:
+
+-- Eh bien, Sémen Iakovlévitch, est-ce que vous ne me direz pas
+quelque chose? Je comptais tant sur vous.
+
+-- Va te faire f...! lui répondit le bienheureux.
+
+Ces mots, prononcés très distinctement et avec un accent de
+colère, provoquèrent chez les hommes un rire homérique; quant aux
+dames, elles s'enfuirent en poussant de petits cris effarouchés.
+Ainsi se termina notre visite à Sémen Iakovlévitch.
+
+Si je l'ai racontée avec tant de détails, c'est surtout, je
+l'avoue, à cause d'un incident très énigmatique qui se serait
+produit, dit-on, au moment de la sortie.
+
+Tandis que tous se retiraient précipitamment, Lisa, qui donnait le
+bras à Maurice Nikolaïévitch, se rencontra soudain dans
+l'obscurité du corridor avec Nicolas Vsévolodovitch. Il faut dire
+que, depuis l'évanouissement de la jeune fille, ils s'étaient
+revus plus d'une fois dans le monde, mais sans jamais échanger une
+parole. Je fus témoin de leur rencontre près de la porte; à ce
+qu'il me sembla, ils s'arrêtèrent pendant un instant et se
+regardèrent d'un air étrange. Mais il se peut que la foule m'ait
+empêché de bien voir. On assura, au contraire, qu'en apercevant
+Nicolas Vsévolodovitch, Lisa avait tout à coup levé la main, et
+qu'elle l'aurait certainement souffleté, s'il ne s'était écarté à
+temps. Peut-être avait-elle surpris une expression de moquerie sur
+le visage de Stavroguine, surtout après l'épisode dont Maurice
+Nikolaïévitch avait été le triste héros. J'avoue que moi-même je
+ne remarquai rien; mais, en revanche, tout le monde prétendit
+avoir vu la chose, quoique, en tenant pour vrai le geste attribué
+à Élisabeth Nikolaïevna, peu de personnes seulement, dans la
+confusion du départ, eussent pu en être témoins. Je refusai alors
+d'ajouter foi à ces racontars. Je me rappelle pourtant qu'au
+retour Nicolas Vsévolodovitch fut un peu pâle.
+
+III
+
+Le même jour eut lieu à Skvorechniki l'entrevue que Barbara
+Pétrovna se proposait depuis longtemps d'avoir avec Stépan
+Trophimovitch. La générale arriva fort affairée à sa maison de
+campagne; la veille, on avait définitivement décidé que la fête au
+profit des institutrices pauvres serait donnée chez la maréchale
+de la noblesse. Mais, avec sa promptitude de résolution, Barbara
+Pétrovna s'était dit tout de suite que rien ne l'empêchait, après
+cette fête, d'en donner à son tour une chez elle et d'y inviter
+toute la ville. La société pourrait alors juger en connaissance de
+cause qu'elle était des deux maisons la meilleure, celle où l'on
+savait le mieux recevoir et donner un bal avec le plus de goût.
+Barbara Pétrovna n'était plus à reconnaître. L'altière matrone
+qui, naguère encore, vivait dans une retraite si profonde,
+semblait maintenant passionnée pour les distractions mondaines. Du
+reste, ce changement était peut-être plus apparent que réel.
+
+Son premier soin, en arrivant à Skvorechniki, fut de visiter
+toutes les chambres de la maison en compagnie du fidèle Alexis
+Égorovitch et de Fomouchka, qui était un habile décorateur. Alors
+commencèrent de graves délibérations: quels meubles, quels
+tableaux, quels bibelots ferait-on venir de la maison de ville? Où
+les placerait-on? Comment utiliserait-on le mieux l'orangerie et
+les fleurs? Où poserait-on des tentures neuves? En quel endroit le
+buffet serait-il installé? N'y en aurait-il qu'un ou bien en
+organiserait-on deux? etc., etc. Et voilà qu'au milieu de ces
+préoccupations l'idée vint tout à coup à Barbara Pétrovna
+d'envoyer sa voiture chercher Stépan Trophimovitch.
+
+Celui-ci, depuis longtemps prévenu que son ancienne amie désirait
+lui parler, attendait de jour en jour cette invitation. Lorsqu'il
+monta en voiture, il fit le signe de la croix: son sort allait se
+décider. Il trouva Barbara Pétrovna dans la grande salle; assise
+sur un petit divan, en face d'un guéridon de marbre, elle avait à
+la main un crayon et un papier; Fomouchka mesurait avec un mètre
+la hauteur des fenêtres et de la tribune; la générale inscrivait
+les chiffres et faisait des marques sur le parquet. Sans
+interrompre sa besogne, elle inclina la tête du côté de Stépan
+Trophimovitch, et, quand ce dernier balbutia une formule de
+salutation, elle lui tendit vivement la main; puis, sans le
+regarder, elle lui indiqua une place à côté d'elle.
+
+Je m'assis et j'attendis pendant cinq minutes, «en comprimant les
+battements de mon coeur», me raconta-t-il ensuite. -- J'avais
+devant moi une femme bien différente de celle que j'avais connue
+durant vingt ans. La profonde conviction que tout était fini me
+donna une force dont elle-même fut surprise. Je vous le jure, je
+l'étonnai par mon stoïcisme à cette heure dernière.
+
+Barbara Pétrovna posa soudain son crayon sur la table et se tourna
+brusquement vers le visiteur.
+
+-- Stépan Trophimovitch, nous avons à parler d'affaires. Je suis
+sûre que vous avez préparé toutes vos phrases ronflantes et
+quantité de mots à effet; mais il vaut mieux aller droit au fait,
+n'est-ce pas?
+
+Il se sentit fort mal à l'aise. Un pareil début n'avait rien de
+rassurant.
+
+-- Attendez, taisez-vous, laissez-moi parler; vous parlerez après,
+quoique, à vrai dire, j'ignore ce que vous pourriez me répondre,
+poursuivit rapidement Barbara Pétrovna. -- Je considère comme un
+devoir sacré de vous servir, votre vie durant, vos douze cent
+roubles de pension; quand je dis «devoir sacré», je m'exprime mal;
+disons simplement que c'est une chose convenue entre nous, ce
+langage sera beaucoup plus vrai, n'est-ce pas? Si vous voulez,
+nous mettrons cela par écrit. Des dispositions particulières ont
+été prises pour le cas où je viendrais à mourir. Mais, en sus de
+votre pension, vous recevez actuellement de moi le logement, le
+service et tout l'entretien. Nous convertirons cela en argent, ce
+qui fera quinze cents roubles, n'est-ce pas? Je mets en outre
+trois cents roubles pour les frais imprévus, et vous avez ainsi
+une somme ronde de trois mille roubles. Ce revenu annuel vous
+suffira-t-il? Il me semble que c'est assez pour vivre. Du reste,
+dans le cas de dépenses extraordinaires, j'ajouterai encore
+quelque chose. Eh bien, prenez cet argent, renvoyez-moi mes
+domestiques et allez demeurer où vous voudrez, à Pétersbourg, à
+Moscou, à l'étranger; restez même ici, si bon vous semble, mais
+pas chez moi. Vous entendez?
+
+-- Dernièrement, une autre mise en demeure non moins péremptoire
+et non moins brusque m'a été signifiée par ces mêmes lèvres, dit
+d'une voix lente et triste Stépan Trophimovitch. -- Je me suis
+soumis et... j'ai dansé la cosaque pour vous complaire. -- Oui,
+ajouta-t-il en français, la comparaison peut être permise: c'était
+comme un petit cosaque de Don qui sautait sur sa propre tombe.
+Maintenant...
+
+-- Cessez, Stépan Trophimovitch. Vous êtes terriblement verbeux.
+Vous n'avez pas dansé; vous êtes venu chez moi avec une cravate
+neuve, du linge frais, des gants; vous vous étiez pommadé et
+parfumé. Je vous assure que vous-même aviez grande envie de vous
+marier. Cela se lisait sur votre visage, et, croyez-le, ce n'était
+pas beau à voir. Si je ne vous en ai pas fait alors l'observation,
+ç'a été par pure délicatesse. Mais vous désiriez, vous désiriez
+ardemment vous marier, malgré les ignominies que vous écriviez
+confidentiellement sur moi et sur votre future. À présent, il ne
+s'agit plus de cela. Et que parlez-vous de cosaque du Don sautant
+sur sa tombe? Je ne saisis pas la justesse de cette comparaison.
+Au contraire, ne mourez pas, vivez; vivez le plus longtemps
+possible, j'en serai enchantée.
+
+-- Dans un hospice?
+
+-- Dans un hospice? On ne va pas à l'hospice avec trois mille
+roubles de revenu. Ah! je me rappelle, fit-elle avec un sourire; -
+- en effet, une fois, par manière de plaisanterie, Pierre
+Stépanovitch m'a parlé d'un hospice. Au fait, il s'agit d'un
+hospice particulier qui n'est pas à dédaigner. C'est un
+établissement où ne sont admis que le gens les plus considérés; il
+y a là des colonels, et même en ce moment un général y postule une
+place. Si vous entrez là avec tout votre argent, vous trouverez le
+repos, le confort, un nombreux domestique. Vous pourrez, dans
+cette maison, vous occuper de sciences, et, quand vous voudrez
+jouer aux cartes, les partenaires ne vous feront pas défaut...
+
+-- Passons.
+
+-- Passons! répéta avec une grimace Barbara Pétrovna. -- Mais, en
+ce cas, c'est tout; vous êtes averti, dorénavant nous vivrons
+complètement séparés l'un de l'autre.
+
+-- Et c'est tout, tout ce qui reste de vingt ans? C'est notre
+dernier adieu?
+
+-- Vous êtes fort pour les exclamations, Stépan Trophimovitch.
+Cela est tout à fait passé de mode aujourd'hui. On parle
+grossièrement, mais simplement. Vous en revenez toujours à vos
+vingt ans! ç'a été de part et d'autre vingt années d'amour-propre,
+et rien de plus. Chacune des lettres que vous m'adressiez était
+écrite non pour moi, mais pour la postérité. Vous êtes un styliste
+et non un ami; l'amitié n'est qu'un beau mot pour désigner un
+mutuel épanchement d'eau sale...
+
+-- Mon Dieu, que de paroles qui ne sont pas de vous! Ce sont des
+leçons apprises par coeur! Et déjà ils vous ont fait revêtir leur
+uniforme! Vous aussi, vous êtes dans la joie; vous aussi, vous
+êtes au soleil. Chère, chère, pour quel plat de lentilles vous
+leur avez vendu votre liberté!
+
+-- Je ne suis pas un perroquet pour répéter les paroles d'autrui,
+reprit avec colère Barbara Pétrovna. Soyez sûr que mon langage
+m'appartient. -- Qu'avez-vous fait pour moi durant ces vingt ans?
+Vous me refusiez jusqu'aux livres que je faisais venir pour vous,
+et dont les pages ne seraient pas encore coupées si on ne les
+avait donnés à relier. Quelles lectures me recommandiez-vous,
+quand, dans les premières années, je sollicitais vos conseils?
+Capefigue, toujours Capefigue. Mon développement intellectuel vous
+faisait ombrage, et vous preniez vos mesures en conséquence. Mais
+cependant on rit de vous. Je l'avoue, je ne vous ai jamais
+considéré que comme un critique, pas autre chose. Pendant notre
+voyage à Pétersbourg, quand je vous ai déclaré que je me proposais
+de fonder un recueil périodique et de consacrer toute ma vie à
+cette publication, vous m'avez aussitôt regardée d'un air moqueur
+et vous êtes devenu tout d'un coup très arrogant.
+
+-- Ce n'était pas cela; vous vous êtes méprise... nous craignions
+alors des poursuites...
+
+-- Si, c'était bien cela, car, à Pétersbourg, vous ne pouviez
+craindre aucune poursuite. Plus tard, en février, lorsque se
+répandit le bruit de la prochaine apparition de cet organe, vous
+vîntes me trouver tout effrayé et vous exigeâtes de moi une lettre
+certifiant que vous étiez tout à fait étranger à la publication
+projetée, que les jeunes gens se réunissaient chez moi et non chez
+vous, qu'enfin vous n'étiez qu'un simple précepteur à qui je
+donnais le logement dans ma maison pour lui compléter ses
+honoraires. Est-ce vrai? Vous rappelez-vous cela? Vous vous êtes
+toujours signalé par votre héroïsme, Stépan Trophimovitch.
+
+-- Ce n'a été qu'une minute de pusillanimité, une minute
+d'épanchement en tête-à-tête, gémit le visiteur; -- mais se peut-
+il qu'une rupture complète résulte d'un ressentiment aussi
+mesquin? Est-ce là, vraiment, le seul souvenir que vous aient
+laissé tant d'années passées ensemble?
+
+-- Vous êtes un terrible calculateur; vous voulez toujours me
+faire croire que c'est moi qui reste en dette avec vous. À votre
+retour de l'étranger, vous m'avez regardée du haut de votre
+grandeur, vous ne m'avez pas laissée placer un mot; et quand moi-
+même, après avoir visité l'Europe, j'ai voulu vous parler de
+l'impression que j'avais gardée de la Madone Sixtine, vous ne
+m'avez pas écoutée, vous avez dédaigneusement souri dans votre
+cravate, comme si je ne pouvais pas avoir tout comme vous des
+sensations artistiques.
+
+-- Ce n'était pas cela; vous devez vous être trompée... J'ai
+oublié...
+
+-- Si, c'était bien cela; mais vous n'aviez pas besoin de tant
+vous poser en esthéticien devant moi, car vous ne disiez que de
+pures billevesées. Personne, aujourd'hui, ne perd son temps à
+s'extasier devant la Madone, personne ne l'admire, sauf de vieux
+encroûtés. C'est prouvé.
+
+-- Ah! c'est prouvé?
+
+-- Elle ne sert absolument à rien. Ce gobelet est utile, parce
+qu'on peut y verser de l'eau; ce crayon est utile, parce qu'on
+peut s'en servir pour prendre des notes; mais un visage de femme
+peint ne vaut aucun de ceux qui existent dans la réalité. Essayez
+un peu de dessiner une pomme, et mettez à côté une vraie pomme, --
+laquelle choisirez-vous? Je suis sûre que vous ne vous tromperez
+pas. Voilà comment on juge à présent toutes vos théories; le
+premier rayon de libre examen a suffi pour en montrer la fausseté.
+
+-- Oui, oui.
+
+-- Vous souriez ironiquement. Et que me disiez-vous, par exemple,
+de l'aumône? Pourtant, le plaisir de faire la charité est un
+plaisir orgueilleux et immoral; le riche le tire de sa fortune et
+de la comparaison qu'il établit entre son importance et
+l'insignifiance du pauvre. L'aumône déprave à la fois et le
+bienfaiteur et l'obligé; de plus, elle n'atteint pas son but, car
+elle ne fait que favoriser la mendicité. Les paresseux qui ne
+veulent pas travailler se rassemblent autour des gens charitables
+comme les joueurs qui espèrent gagner se rassemblent autour du
+tapis vert. Et cependant les misérables grochs qu'on leur jette ne
+soulagent pas la centième partie de leur misère. Avez-vous donné
+beaucoup d'argent dans votre vie? Pas plus de huit grivnas,
+souvenez-vous en. Tâchez un peu de vous rappeler la dernière fois
+que vous avez fait l'aumône; c'était il y a deux ans, je me
+trompe, il va y en avoir quatre. Vous criez, et vous faites plus
+de mal que de bien. L'aumône, dans la société moderne, devrait
+même être interdite par la loi. Dans l'organisation nouvelle il
+n'y aura plus du tout de pauvres.
+
+-- Oh! quel flux de paroles recueillies de la bouche d'autrui!
+Ainsi vous en êtes déjà venue à rêver d'une organisation nouvelle!
+Malheureuse, que Dieu vous assiste!
+
+-- Oui, j'en suis venue là, Stépan Trophimovitch; vous me cachiez
+soigneusement toutes les idées nouvelles qui sont maintenant
+tombées dans le domaine public, et vous faisiez cela uniquement
+par jalousie, pour avoir une supériorité sur moi. Maintenant, il
+n'est pas jusqu'à cette Julie qui ne me dépasse de cent verstes.
+Mais, à présent, moi aussi, je vois clair. Je vous ai défendu
+autant que je l'ai pu, Stépan Trophimovitch: décidément tout le
+monde vous condamne.
+
+-- Assez! dit-il en se levant, -- assez! Quels souhaits puis-je
+encore faire pour vous, à moins de vous souhaiter le repentir?
+
+-- Asseyez-vous une minute, Stépan Trophimovitch; j'ai encore une
+question à vous adresser. Vous avez été invité à prendre part à la
+matinée littéraire; cela s'est fait par mon entremise. Dites-moi,
+que comptez-vous lire?
+
+-- Eh bien, justement, quelque chose sur cette reine des reines,
+sur cet idéal de l'humanité, la Madone Sixtine, qui, à vos yeux,
+ne vaut pas un verre ou un crayon.
+
+-- Ainsi vous ne ferez pas une lecture historique? reprit avec un
+pénible étonnement Barbara Pétrovna. -- Mais on ne vous écoutera
+pas. Vous en tenez donc bien pour cette Madone? Allons, pourquoi
+voulez-vous endormir tout votre auditoire? Soyez sûr, Stépan
+Trophimovitch, que je parle uniquement dans votre intérêt. Qu'est-
+ce qui vous empêche d'emprunter au moyen âge ou à l'Espagne une
+petite historiette, courte mais attachante, une anecdote, si vous
+voulez, que vous trufferiez de petits mots spirituels? Il y avait
+là des cours brillantes, de belles dames, des empoisonnements.
+Karmazinoff dit qu'il serait étrange qu'on ne trouvât pas dans
+l'histoire de l'Espagne le sujet d'une lecture intéressante.
+
+-- Karmazinoff, ce sot, ce vidé, cherche des thèmes pour moi!
+
+-- Karmazinoff est presque une intelligence d'homme d'État; vous
+ne surveillez pas assez vos expressions, Stépan Trophimovitch.
+
+-- Votre Karmazinoff est une vieille pie-grièche! Chère, chère,
+depuis quand, ô Dieu! vous ont-ils ainsi transformée?
+
+-- Maintenant encore je ne puis souffrir ses airs importants; mais
+je rends justice à son intelligence. Je le répète, je vous ai
+défendu de toutes mes forces, autant que je l'ai pu. Et pourquoi
+tenir absolument à être ridicule et ennuyeux? Au contraire, montez
+sur l'estrade avec le sourire grave d'un représentant du passé et
+racontez trois anecdotes avec tout votre sel, comme vous seul
+parfois savez raconter. Soit, vous êtes un vieillard, un ci-
+devant, un arriéré; mais vous-même vous commencerez par le
+reconnaître en souriant, et tout le monde verra que vous êtes un
+bon, aimable et spirituel débris... En un mot, un homme
+d'autrefois, mais dont l'esprit est assez ouvert pour comprendre
+toute la laideur des principes qui l'ont inspiré jusqu'à présent.
+Allons, faites-moi ce plaisir, je vous prie.
+
+-- Chère, assez! N'insistez pas, c'est impossible. Je lirai mon
+étude sur la Madone, mais je soulèverai un orage qui crèvera sur
+eux tous, ou dont je serai la seule victime!
+
+-- Cette dernière conjecture est la plus probable, Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Eh bien, que mon destin s'accomplisse! Je flétrirai le lâche
+esclave, le laquais infect et dépravé qui le premier se hissera
+sur un échafaudage pour mutiler avec des ciseaux la face divine du
+grand idéal, au nom de l'égalité, de l'envie et... de la
+digestion. Je ferai entendre une malédiction suprême, quitte
+ensuite à...
+
+-- À entrer dans une maison de fous?
+
+-- Peut-être. Mais, en tout cas, vainqueur ou vaincu, le même soir
+je prendrai ma besace, ma besace de mendiant, j'abandonnerai tout
+ce que je possède, tout ce que je tiens de votre libéralité, je
+renoncerai à toutes vos pensions, à tous les biens promis par
+vous, et je partirai à pied pour achever ma vie comme précepteur
+chez un marchand, ou mourir de faim au pied d'un mur. J'ai dit.
+_Alea jacta est!_
+
+Il se leva de nouveau.
+
+Barbara Pétrovna, les yeux étincelants de colère, se leva aussi.
+
+-- J'en étais sûre! dit-elle; -- depuis des années déjà j'étais
+convaincue que vous gardiez cela en réserve, que, pour finir, vous
+vouliez me déshonorer, moi et ma maison, par la calomnie! Que
+signifie cette résolution d'entrer comme précepteur chez un
+marchand ou d'aller mourir de faim au pied d'un mur? C'est une
+méchanceté, une façon de me noircir, et rien de plus!
+
+-- Vous m'avez toujours méprisé; mais je finirai comme un
+chevalier fidèle à sa dame, car votre estime m'a toujours été plus
+chère que tout le reste. À partir de ce moment je n'accepterai
+plus rien, et mon culte sera désintéressé.
+
+-- Comme c'est bête!
+
+-- Vous ne m'avez jamais estimé. J'ai pu avoir une foule de
+faiblesses. Oui, je vous ai grugée; je parle la langue du
+nihilisme; mais vous gruger n'a jamais été le principe suprême de
+mes actes. Cela est arrivé ainsi, par hasard, je ne sais
+comment... J'ai toujours pensé qu'entre nous il y avait quelque
+chose de plus haut que la nourriture, et jamais, jamais je n'ai
+été un lâche! Eh bien, je pars pour réparer ma faute! Je me mets
+en route tardivement; l'automne est avancé, le brouillard s'étend
+sur les plaines, le givre couvre mon futur chemin et le vent gémit
+sur une tombe qui va bientôt s'ouvrir... Mais en route, en route,
+partons:
+
+_«Plein d'un amour pur,_
+_«Fidèle au doux rêve...»_
+
+-- Oh! adieu, mes rêves! Vingt ans! _Alea jacta est!_
+
+Des larmes jaillirent brusquement de ses yeux et inondèrent son
+visage. Il prit son chapeau.
+
+Je ne comprends pas le latin, dit Barbara Pétrovna, se roidissant
+de toutes ses forces contre elle-même.
+
+-- Qui sait? peut-être avait-elle aussi envie de pleurer; mais
+l'indignation et le caprice l'emportèrent encore une fois sur
+l'attendrissement.
+
+-- Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il n'y a rien de sérieux dans
+tout cela. Jamais vous ne serez capable de mettre à exécution vos
+menaces, dictées par l'égoïsme. Vous n'irez nulle part, chez aucun
+marchand, mais vous continuerez à vivre bien tranquillement à mes
+crochets, recevant une pension et réunissant chez vous, tous les
+mardis, vos amis, qui ne ressemblent à rien. Adieu, Stépan
+Trophimovitch.
+
+--_ Alea jacta est! _répéta-t-il; puis il s'inclina profondément
+et revint chez lui plus mort que vif.
+
+CHAPITRE VI
+
+_PIERRE STEPANOVITCH SE REMUE._
+
+I
+
+Le jour de la fête avait été définitivement fixé, mais Von Lembke
+allait s'assombrissant de plus en plus. Il était rempli de
+pressentiments étranges et sinistres, ce qui inquiétait fort Julie
+Mikhaïlovna. À la vérité, tout ne marchait pas le mieux du monde.
+Notre ancien gouverneur, l'aimable Ivan Osipovitch, avait laissé
+l'administration dans un assez grand désordre; en ce moment on
+redoutait le choléra; la peste bovine faisait de grands ravages
+dans certaines localités; pendant tout l'été les villes et les
+villages avaient été désolés par une foule d'incendies où le
+peuple s'obstinait à voir la main d'une bande noire; le brigandage
+avait pris des proportions vraiment anormales. Mais tout cela,
+bien entendu, était trop ordinaire pour troubler la sérénité
+d'André Antonovitch, s'il n'avait eu d'autres et plus sérieux
+sujets de préoccupation.
+
+Ce qui frappait surtout Julie Mikhaïlovna, c'était la taciturnité
+croissante de son mari, qui, chose singulière, devenait de jour en
+jour plus dissimulé. Pourtant qu'avait-il à cacher? Il est vrai
+qu'il faisait rarement de l'opposition à sa femme, et que la
+plupart du temps il lui obéissait en aveugle. Ce fut, par exemple,
+sur les instances de Julie Mikhaïlovna qu'on prit deux ou trois
+mesures très risquées et presque illégales qui tendaient à
+augmenter le pouvoir du gouverneur. On fit dans le même but
+plusieurs compromis fâcheux. On porta pour des récompenses telles
+gens qui méritaient de passer en jugement et d'être envoyés en
+Sibérie, on décida systématiquement d'écarter certaines plaintes,
+de jeter au panier certaines réclamations. Tous ces faits,
+aujourd'hui connus, furent dus à l'action prédominante de Julie
+Mikhaïlovna. Lembke non seulement signait tout, mais ne discutait
+même pas le droit de sa femme à s'immiscer dans l'exercice de ses
+fonctions. Parfois, en revanche, à propos de «pures bagatelles»,
+il se rebellait d'une façon qui étonnait la gouvernante. Sans
+doute, après des jours de soumission, il sentait le besoin de se
+dédommager par de petits moments de révolte. Malheureusement,
+Julie Mikhaïlovna, malgré toute sa pénétration, ne pouvait
+comprendre ces résistances inattendues. Hélas! elle ne s'en
+inquiétait pas, et il résulta de là bien des malentendus.
+
+Je ne m'étendrai pas sur le chapitre des erreurs administratives,
+tel n'est pas l'objet que je me suis proposé en commençant cette
+chronique, mais il était nécessaire de donner quelques
+éclaircissements à ce sujet pour l'intelligence de ce qui va
+suivre. Je reviens à Julie Mikhaïlovna.
+
+La pauvre dame (je la plains fort) aurait pu atteindre tout ce
+qu'elle poursuivait avec tant d'ardeur (la gloire et le reste),
+sans se livrer aux agissements excentriques par lesquels elle se
+signala dès son arrivée chez nous. Mais, soit surabondance de
+poésie, soit effet des longs et cruels déboires dont avait été
+remplie sa première jeunesse, toujours est-il qu'en changeant de
+fortune elle se crut soudain une mission, elle se figura qu'une
+«langue de feu» brillait sur sa tête. Par malheur, quand une femme
+s'imagine avoir ce rare chignon, il n'est pas de tâche plus
+ingrate que de la détromper, et au contraire rien n'est plus
+facile que de la confirmer dans son illusion. Tout le monde flatta
+à l'envi celle de Julie Mikhaïlovna. La pauvrette se trouva du
+coup le jouet des influences les plus diverses, alors même qu'elle
+pensait être profondément originale. Pendant le peu de temps que
+nous l'eûmes pour gouvernante, nombre d'aigrefins surent exploiter
+sa naïveté au mieux de leurs intérêts. Et, déguisé sous le nom
+d'indépendance, quel incohérent pêle-mêle d'inclinations
+contradictoires! Elle aimait à la fois la grande propriété,
+l'élément aristocratique, l'accroissement des pouvoirs du
+gouverneur, l'élément démocratique, les nouvelles institutions,
+l'ordre, la libre pensée, les idées sociales, l'étiquette sévère
+d'un salon du grand monde et le débraillé des jeunes gens qui
+l'entouraient. Elle rêvait de _donner le bonheur_ et de concilier
+les inconciliables, plus exactement, de réunir tous les partis
+dans la commune adoration de sa personne. Elle avait aussi des
+favoris; Pierre Stépanovitch qui l'accablait des plus grossières
+flatteries était vu par elle d'un très bon oeil. Mais il lui
+plaisait encore pour une autre raison fort bizarre, et ici se
+montrait bien le caractère de la pauvre dame; elle espérait
+toujours qu'il lui révèlerait un vaste complot politique! Quelque
+étrange que cela puisse paraître, il en était ainsi. Il semblait,
+je ne sais pourquoi, à Julie Mikhaïlovna que dans la province se
+tramait une conspiration contre la sûreté de l'État. Pierre
+Stépanovitch, par son silence dans certains cas et par de petits
+mots énigmatiques dans d'autres, contribuait à enraciner chez elle
+cette singulière idée. Elle le supposait en relation avec tous les
+groupes révolutionnaires de la Russie, mais en même temps dévoué à
+sa personne jusqu'au fanatisme. Découvrir un complot, mériter la
+reconnaissance de Pétersbourg, procurer de l'avancement à son
+mari, «caresser» la jeunesse pour la retenir sur le bord de
+l'abîme, telles étaient les chimères dont se berçait l'esprit
+fanatique de la gouvernante. Puisqu'elle avait sauvé et conquis
+Pierre Stépanovitch (à cet égard elle n'avait pas le moindre
+doute), elle sauverait tout aussi bien les autres. Aucun d'eux ne
+périrait, elle les préserverait tous de leur perte, elle les
+remettrait dans la bonne voie, elle appellerait sur eux la
+bienveillance du gouvernement, elle agirait en s'inspirant d'une
+justice supérieure, peut-être même l'histoire et tout le
+libéralisme russe béniraient son nom; et cela n'empêcherait pas le
+complot d'être découvert. Tous les profits à la fois.
+
+Mais il était nécessaire qu'au moment de la fête André Antonovitch
+eût un visage un peu plus riant. Il fallait absolument lui rendre
+le calme et la sérénité. À cette fin, Julie Mikhaïlovna envoya à
+son mari Pierre Stépanovitch, espérant que ce dernier, par quelque
+moyen connu de lui, peut-être même par quelque confidence
+officieuse, saurait triompher de l'abattement de gouverneur. Elle
+avait toute confiance dans l'habileté du jeune homme. Depuis
+longtemps Pierre Stépanovitch n'avait pas mis le pied dans le
+cabinet de Von Lembke. Lorsqu'il y entra, sa victime ordinaire
+était justement de fort mauvaise humeur.
+
+II
+
+Une complication avait surgi qui causait le plus grand embarras à
+M. Von Lembke. Dans un district (celui-là même que Pierre
+Stépanovitch avait visité dernièrement) un sous-lieutenant avait
+reçu devant toute sa compagnie un blâme verbal de son supérieur
+immédiat. L'officier, récemment arrivé de Pétersbourg, était un
+homme jeune encore; toujours silencieux et morose, il ne laissait
+pas d'avoir un aspect assez imposant, quoiqu'il fût petit, gros et
+rougeaud. S'entendant réprimander, il avait poussé un cri qui
+avait stupéfié toute la compagnie, s'était jeté tête baissée sur
+son chef et l'avait furieusement mordu à l'épaule, on n'avait pu
+qu'à grand'peine lui faire lâcher prise. À n'en pas douter, ce
+sous-lieutenant était fou; du moins l'enquête révéla que depuis
+quelques temps il faisait des choses fort étranges. Ainsi il avait
+jeté hors de son logement deux icônes appartenant à son
+propriétaire et brisé l'un d'eux à coups de hache; dans sa chambre
+il avait placé sur trois supports disposés en forme de lutrins les
+ouvrages de Vogt, de Moleschott et de Buchner; devant chacun de
+ces lutrins il brûlait des bougies de cire comme on en allume dans
+les églises. Le nombre des livres trouvés chez lui donnait lieu de
+penser que cet homme lisait énormément. S'il avait eu cinquante
+mille francs, il se serait peut-être embarqué pour les îles
+Marquises, comme ce «cadet» dont M. Hertzen raconte quelque part
+l'histoire avec une verve si humoristique. Quand on l'arrêta, on
+saisit sur lui et dans son logement quantité de proclamations des
+plus subversives.
+
+En soi cette découverte ne signifiait rien, et, à mon avis, elle
+ne méritait guère qu'on s'en préoccupât. Était-ce la première fois
+que nous voyions des écrits séditieux? Ceux-ci, d'ailleurs,
+n'étaient pas nouveaux: c'étaient, comme on le dit plus tard, les
+mêmes qui avaient été répandus récemment dans la province de K...,
+et Lipoutine assurait avoir vu de petites feuilles toutes
+pareilles à celles-là pendant un voyage qu'il avait fait dans un
+gouvernement voisin six semaines auparavant. Mais il se produisit
+une coïncidence dont André Antonovitch fut très frappé: dans le
+même temps en effet l'intendant des Chpigouline apporta à la
+police deux ou trois liasses de proclamations qu'on avait
+introduites de nuit dans la fabrique, et qui étaient identiques
+avec celles du sous-lieutenant. Les paquets n'avaient pas encore
+été défaits, et aucun ouvrier n'en avait pris connaissance. La
+chose était sans importance, néanmoins elle parut louche au
+gouverneur et le rendit très soucieux.
+
+Alors venait de commencer cette «affaire Chpigouline» dont on a
+tant parlé chez nous et que les journaux de la capitale ont
+racontée avec de telles variantes. Trois semaines auparavant, le
+choléra asiatique avait fait invasion parmi les ouvriers de
+l'usine; il y avait eu un décès et plusieurs cas. L'inquiétude
+s'empara de notre ville, car le choléra sévissait déjà dans une
+province voisine. Je ferai remarquer qu'en prévision de l'arrivée
+du fléau notre administration avait pris des mesures
+prophylactiques aussi satisfaisantes que possible. Mais les
+Chpigouline étant millionnaires et possédant de hautes relations,
+on avait négligé d'appliquer à leur fabrique les règlements
+sanitaires. Soudain des plaintes universelles s'élevèrent contre
+cette usine qu'on accusait d'être un foyer d'épidémie: elle était
+si mal tenue, disait-on, les locaux affectés aux ouvriers,
+notamment, étaient si sales, que cette malpropreté devait suffire,
+en l'absence de toute autre cause, pour engendrer le choléra. Des
+ordres furent immédiatement donnés en conséquence, et André
+Antonovitch veilla à ce qu'ils fussent promptement exécutés.
+Pendant trois semaines on nettoya la fabrique, mais les
+Chpigouline, sans qu'on sût pourquoi, y arrêtèrent le travail.
+L'un des deux frères résidait constamment à Pétersbourg; l'autre,
+à la suite des mesures de désinfection prises par l'autorité, se
+rendit à Moscou. L'intendant chargé de régler les comptes vola
+effrontément les ouvriers; ceux-ci commencèrent à murmurer,
+voulurent toucher ce qui leur était dû et allèrent bêtement se
+plaindre à la police; du reste, ils ne criaient pas trop et
+présentaient leurs réclamations avec assez de calme. Ce fut sur
+ces entrefaites qu'on remit au gouvernement les proclamations
+trouvées par l'intendant.
+
+Pierre Stépanovitch ne se fit point annoncer et pénétra dans le
+cabinet d'André Antonovitch avec le sans façon d'un ami, d'un
+intime; d'ailleurs, en ce moment, c'était Julie Mikhaïlovna qui
+l'avait envoyé. En l'apercevant, Von Lembke laissa voir un
+mécontentement très marqué, et, au lieu d'aller au devant de lui,
+s'arrêta près de la table. Avant l'arrivée du visiteur, il se
+promenait dans la chambre, où il s'entretenait en tête-à-tête avec
+un employé de sa chancellerie, un gauche et maussade Allemand du
+nom de Blum, qu'il avait amené de Pétersbourg, malgré la très vive
+opposition de Julie Mikhaïlovna. À l'apparition de Pierre
+Stépanovitch, l'employé se dirigea vers la porte, mais il ne
+sortit pas. Le jeune homme crut même remarquer qu'il échangeait un
+regard d'intelligence avec son supérieur.
+
+-- Oh! oh! je vous y prends, administrateur sournois! cria
+gaiement Pierre Stépanovitch, et il couvrit avec sa main une
+proclamation qui se trouvait sur la table, -- cela va augmenter
+votre collection, hein?
+
+André Antonovitch rougit, et sa physionomie prit une expression de
+mauvaise humeur plus accentuée encore.
+
+-- Laissez, laissez cela tout de suite! cria-t-il tremblant de
+colère, -- et ne vous avisez pas, monsieur...
+
+-- Qu'est-ce que vous avez? On dirait que vous êtes fâché?
+
+-- Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que désormais
+je suis décidé à ne plus tolérer votre sans façon, je vous prie de
+vous en souvenir...
+
+-- Ah! diable, c'est qu'il est fâché en effet!
+
+-- Taisez-vous donc, taisez-vous! vociféra Von Lembke en frappant
+du pied, -- n'ayez pas l'audace...
+
+Dieu sait quelle tournure les choses menaçaient de prendre. Hélas!
+il y avait ici une circonstance ignorée de Pierre Stépanovitch et
+de Julie Mikhaïlovna elle-même. Depuis quelques jours, le
+malheureux André Antonovitch avait l'esprit si dérangé qu'il en
+était venu à soupçonner _in petto_ Pierre Stépanovitch d'être
+l'amant de sa femme. Lorsqu'il se trouvait seul, la nuit surtout,
+cette pensée le faisait cruellement souffrir.
+
+-- Je pensais que quand un homme vous retient deux soirs de suite
+jusqu'après minuit pour vous lire son roman en tête-à-tête, il
+oublie lui-même la distance qui le sépare de vous... Julie
+Mikhaïlovna me reçoit sur un pied d'intimité; comment vous
+déchiffrer? répliqua non sans dignité Pierre Stépanovitch. -- À
+propos, voici votre roman, ajouta-t-il en déposant sur la table un
+gros cahier roulé en forme de cylindre et soigneusement enveloppé
+dans un papier bleu.
+
+Lembke rougit et se troubla.
+
+-- Où donc l'avez-vous trouvé? demanda-t-il aussi froidement qu'il
+le put, mais sa joie était visible malgré tous les efforts qu'il
+faisait pour la cacher.
+
+-- Figurez-vous qu'il avait roulé derrière la commode. Quand je
+suis rentré l'autre jour, je l'aurai jeté trop brusquement sur ce
+meuble. C'est avant-hier seulement qu'on l'a retrouvé, en lavant
+les parquets, mais vous m'avez donné bien de l'ouvrage.
+
+Le gouverneur, voulant conserver un air de sévérité, baissa les
+yeux.
+
+-- Vous êtes cause que depuis deux nuits je n'ai pas dormi. --
+Voilà déjà deux jours que le manuscrit est retrouvé; si je ne vous
+l'ai pas rendu tout de suite, c'est parce que je tenais à le lire
+d'un bout à l'autre, et, comme je n'ai pas le temps pendant la
+journée, j'ai dû y consacrer mes nuits. Eh bien, je suis mécontent
+de ce roman: l'idée ne me plaît pas. Peu importe après tout, je
+n'ai jamais été un critique; d'ailleurs, quoique mécontent,
+batuchka, je n'ai pas pu m'arracher à cette lecture! Les chapitres
+IV et V, c'est... c'est... le diable sait quoi! Et que d'humour
+vous avez fourré là-dedans! j'ai bien ri. Comme vous savez
+pourtant provoquer l'hilarité sans que cela paraisse! Dans les
+chapitres IX et X il n'est question que d'amour, ce n'est pas mon
+affaire, mais cela produit tout de même de l'effet. Pour ce qui
+est de la fin, oh! je vous battrais volontiers. Voyons, quelle est
+votre conclusion? Toujours l'éternelle balançoire, la
+glorification du bonheur domestique: vos personnages se marient,
+ont beaucoup d'enfants et font bien leurs affaires! Vous enchantez
+le lecteur, car moi-même, je le répète, je n'ai pas pu m'arracher
+à votre roman, mais vous n'en êtes que plus coupable. Le public
+est bête, les hommes intelligents devraient l'éclairer, et vous au
+contraire... Allons, assez, adieu. Une autre fois ne vous fâchez
+pas; j'étais venu pour vous dire deux petits mots urgents; mais
+vous êtes si mal disposé...
+
+André Antonovitch, pendant ce temps, avait serré son manuscrit
+dans une bibliothèque en bois de chêne et fait signe à Blum de se
+retirer. L'employé obéit d'un air de chagrin.
+
+-- Je ne suis pas mal disposé, seulement... j'ai toujours des
+ennuis, grommela le gouverneur.
+
+Quoiqu'il eût prononcé ces mots en fronçant les sourcils, sa
+colère avait disparu; il s'assit près de la table.
+
+-- Asseyez-vous, continua-t-il, -- et dites-moi vos deux mots. Je
+ne vous avais pas vu depuis longtemps, Pierre Stépanovitch;
+seulement, à l'avenir, n'entrez plus brusquement comme cela... on
+est quelquefois occupé...
+
+-- C'est une habitude que j'ai...
+
+-- Je le sais et je crois que vous n'y mettez aucune mauvaise
+intention, mais parfois on a des soucis... Asseyez-vous donc.
+
+Pierre Stépanovitch s'assit à la turque sur le divan.
+
+III
+
+-- Ainsi vous avez des soucis; est-il possible que ce soit à cause
+de ces niaiseries? dit-il en montrant la proclamation. -- Je vous
+apporterai de ces petites feuilles autant que vous en voudrez,
+j'ai fait connaissance avec elles dans le gouvernement de Kh...
+
+-- Pendant que vous étiez là?
+
+-- Naturellement, ce n'était pas en mon absence. Elle a aussi une
+vignette, une hache est dessinée au haut de la page. Permettez (il
+prit la proclamation); en effet, la hache y est bien, c'est
+exactement la même.
+
+-- Oui, il y a une hache. Vous voyez la hache.
+
+-- Eh bien, c'est là ce qui vous fait peur?
+
+-- Il ne s'agit pas de la hache... du reste, je n'ai pas peur,
+mais cette affaire... c'est une affaire telle, il y a ici des
+circonstances...
+
+-- Lesquelles? Parce que cela a été apporté à la fabrique? Hé, hé.
+Mais, vous savez, bientôt les ouvriers de cette fabrique
+rédigeront eux-mêmes des proclamations.
+
+-- Comment cela? demanda sévèrement Von Lembke.
+
+-- C'est ainsi. Ayez l'oeil sur eux. Vous êtes un homme trop mou,
+André Antonovitch; vous écrivez des romans. Or, ici, il faudrait
+procéder à l'ancienne manière.
+
+-- Comment, à l'ancienne manière? Que me conseillez-vous? On a
+nettoyé la fabrique, j'ai donné des ordres, et ils ont été
+exécutés.
+
+-- Mais les ouvriers s'agitent. Vous devriez les faire fustiger
+tous, ce serait une affaire finie.
+
+-- Ils s'agitent? C'est une absurdité; j'ai donné des ordres, et
+l'on a désinfecté la fabrique.
+
+-- Eh! André Antonovitch, vous êtes un homme mou!
+
+-- D'abord je suis loin d'être aussi mou que vous le dites, et
+ensuite... répliqua Von Lembke froissé. Il ne se prêtait à cette
+conversation qu'avec répugnance et seulement dans l'espoir que le
+jeune homme lui dirait quelque chose de nouveau.
+
+-- A-ah! encore une vieille connaissance! interrompit Pierre
+Stépanovitch en dirigeant ses regards vers un autre document placé
+sous un presse-papier; c'était une petite feuille qui ressemblait
+aussi à une proclamation et qui avait été évidemment imprimée à
+l'étranger, mais elle était en vers; -- celle-là, je la sais par
+coeur: _Une personnalité éclairée!_ Voyons un peu; en effet, c'est
+la _Personnalité éclairée._ J'étais encore à l'étranger quand j'ai
+fait la connaissance de cette personnalité. Où l'avez-vous
+dénichée?
+
+-- Vous dites que vous l'avez vue à l'étranger? demanda vivement
+Von Lembke.
+
+-- Oui, il y a de cela quatre mois, peut-être même cinq.
+
+-- Que de choses vous avez vues à l'étranger! observa avec un
+regard sondeur André Antonovitch.
+
+Sans l'écouter, le jeune homme déplia le papier et lut tout haut
+la poésie suivante:
+
+_UNE PERSONNALITÉ ÉCLAIRÉE._
+
+_Issu d'une obscure origine,_
+_Au milieu du peuple il grandit;_
+_Sur lui le tyran et le barine_
+_Firent peser leur joug maudit._
+
+_Mais, bravant toutes les menaces_
+_D'un gouvernement détesté,_
+_Cet homme fut parmi les masses_
+_L'apôtre de la liberté._
+
+_Dès le début de sa carrière,_
+_Pour se dérober au bourreau,_
+_Il dut sur la terre étrangère_
+_Aller planter son fier drapeau._
+
+_Et le peuple rempli de haines_
+_Depuis Smolensk jusqu'à Tachkent,_
+_Attendait pour briser ses chaînes_
+_Le retour de l'étudiant._
+
+_La multitude impatiente_
+_N'attendait de lui qu'un appel_
+_Pour engager la lutte ardente,_
+_Renverser le trône et l'autel,_
+
+_Puis, en tout lieu, village ou ville,_
+_Abolir la propriété,_
+_Le mariage et la famille,_
+_Ces fléaux de l'humanité!_
+
+-- Sans doute on a pris cela chez l'officier, hein? demanda Pierre
+Stépanovitch.
+
+-- Vous connaissez aussi cet officier?
+
+-- Certainement. J'ai banqueté avec lui pendant deux jours. Il
+faut qu'il soit devenu fou.
+
+-- Il n'est peut-être pas fou.
+
+-- Comment ne le serait-il pas, puisqu'il s'est mis à mordre?
+
+-- Mais, permettez, si vous avez vu ces vers à l'étranger et
+qu'ensuite on les trouve ici chez cet officier...
+
+-- Eh bien? C'est ingénieux! Il me semble, André Antonovitch, que
+vous me faites subir un interrogatoire? Écoutez, commença soudain
+Pierre Stépanovitch avec une gravité extraordinaire. -- Ce que
+j'ai vu à l'étranger, je l'ai fait connaître à quelqu'un lorsque
+je suis rentré en Russie, et mes explications ont été jugées
+satisfaisantes, autrement votre ville n'aurait pas en ce moment le
+bonheur de me posséder. Je considère que mon passé est liquidé et
+que je n'ai de compte à rendre à personne. Je l'ai liquidé non en
+me faisant dénonciateur, mais en agissant comme ma situation me
+forçait d'agir. Ceux qui ont écrit à Julie Mikhaïlovna connaissent
+la chose, et ils m'ont représenté à elle comme un honnête homme...
+Allons, au diable tout cela! J'étais venu pour vous entretenir
+d'une affaire sérieuse, et vous avez bien fait de renvoyer votre
+ramoneur. L'affaire a de l'importance pour moi, André Antonovitch;
+j'ai une prière instante à vous adresser.
+
+-- Une prière? Hum, parlez, je vous écoute, et, je l'avoue, avec
+curiosité. Et j'ajoute qu'en général vous m'étonnez passablement,
+Pierre Stépanovitch.
+
+Von Lembke était assez agité. Pierre Stépanovitch croisa ses
+jambes l'une sur l'autre.
+
+-- À Pétersbourg, commença-t-il, -- j'ai été franc sur beaucoup de
+choses, mais sur d'autres, celle-ci, par exemple (il frappa avec
+son doigt sur la _Personnalité éclairée), _j'ai gardé le silence,
+d'abord parce que ce n'était pas la peine d'en parler, ensuite
+parce que je me suis borné à donner les éclaircissements qu'on m'a
+demandés. Je n'aime pas, en pareil cas, à aller moi-même au devant
+des questions; c'est, à mes yeux, ce qui fait la différence entre
+le coquin et l'honnête homme obligé de céder aux circonstances...
+Eh bien, en un mot, laissons cela de côté. Mais maintenant...
+maintenant que ces imbéciles... puisque aussi bien cela est
+découvert, qu'ils sont dans vos mains et que, je le vois, rien ne
+saurait vous échapper, -- car vous êtes un homme vigilant, --
+je... je... eh bien, oui, je... en un mot, je suis venu vous
+demander la grâce de l'un d'eux, un imbécile aussi, disons même un
+fou; je vous la demande au nom de sa jeunesse, de ses malheurs, au
+nom de votre humanité... Ce n'est pas seulement dans vos romans
+que vous êtes humain, je suppose! acheva-t-il avec une sorte
+d'impatience brutale.
+
+Bref, le visiteur avait l'air d'un homme franc, mais maladroit,
+inhabile, trop exclusivement dominé par des sentiments généreux et
+par une délicatesse peut-être excessive; surtout il paraissait
+borné: ainsi en jugea tout de suite Von Lembke. Depuis longtemps,
+du reste, c'était l'idée qu'il se faisait de Pierre Stépanovitch,
+et, durant ces derniers huit jours notamment, il s'était maintes
+fois demandé avec colère, dans la solitude de son cabinet, comment
+un garçon si peu intelligent avait pu si bien réussir auprès de
+Julie Mikhaïlovna.
+
+-- Pour qui donc intercédez-vous, et que signifient vos paroles?
+questionna-t-il en prenant un ton majestueux pour cacher la
+curiosité qui le dévorait.
+
+-- C'est... c'est... diable... Ce n'est pas ma faute si j'ai
+confiance en vous! Ai-je tort de vous considérer comme un homme
+plein de noblesse, et surtout sensé... je veux dire capable de
+comprendre... diable...
+
+Le malheureux, évidemment, avait bien de la peine à accoucher.
+
+-- Enfin comprenez, poursuivit-il, -- comprenez qu'en vous le
+nommant, je vous le livre; c'est comme si je le dénonçais, n'est-
+ce pas? N'est-il pas vrai?
+
+-- Mais comment puis-je deviner, si vous ne vous décidez pas à
+parler plus clairement?
+
+-- C'est vrai, vous avez toujours une logique écrasante, diable...
+eh bien, diable ... cette «personnalité éclairée», cet «étudiant»,
+c'est Chatoff... vous savez tout!
+
+-- Chatoff? Comment, Chatoff?
+
+-- Chatoff, c'est l'»étudiant» dont, comme vous voyez, il est
+question dans cette poésie. Il demeure ici; c'est un ancien serf;
+tenez, c'est lui qui a donné un soufflet...
+
+-- Je sais, je sais! fit le gouverneur en clignant les yeux, --
+mais, permettez, de quoi donc, à proprement parler, est-il accusé,
+et quel est l'objet de votre démarche?
+
+-- Eh bien, je vous prie de le sauver, comprenez-vous? Il y a huit
+ans que je le connais, et j'ai peut-être été son ami, répondit
+avec véhémence Pierre Stépanovitch. -- Mais je n'ai pas à vous
+rendre compte de ma vie passée, poursuivit-il en agitant le bras,
+-- tout cela est insignifiant, ils sont au nombre de trois et
+demi, et en y ajoutant ceux de l'étranger, on n'arriverait pas à
+la dizaine. L'essentiel, c'est que j'ai mis mon espoir dans votre
+humanité, dans votre intelligence. Vous comprendrez la chose et
+vous la présenterez sous son vrai jour, comme le sot rêve d'un
+insensé... d'un homme égaré par le malheur, notez, par de longs
+malheurs, et non comme une redoutable conspiration contre la
+sûreté de l'État!...
+
+Il étouffait presque.
+
+-- Hum. Je vois qu'il est coupable des proclamations qui portent
+une hache en frontispice, observa presque majestueusement André
+Antonovitch; -- permettez pourtant, s'il est seul, comment a-t-il
+pu les répandre tant ici que dans les provinces et même dans le
+gouvernement de Kh...? Enfin, ce qui est le point le plus
+important, où se les est-il procurées?
+
+-- Mais je vous dis que, selon toute apparence, ils se réduisent à
+cinq, mettons dix, est-ce que je sais?
+
+-- Vous ne le savez pas?
+
+-- Comment voulez-vous que je le sache, le diable m'emporte?
+
+-- Cependant vous savez que Chatoff est un des conjurés?
+
+-- Eh! fit Pierre Stépanovitch avec un geste de la main comme pour
+détourner le coup droit que lui portait Von Lembke; -- allons,
+écoutez, je vais vous dire toute la vérité: pour ce qui est des
+proclamations, je ne sais rien, c'est-à-dire absolument rien, le
+diable m'emporte, vous comprenez ce qui signifie le mot rien?...
+Eh bien, sans doute, il y a ce sous-lieutenant et un ou deux
+autres... peut-être aussi Chatoff et encore un cinquième, voilà
+tout, c'est une misère... Mais c'est pour Chatoff que je suis venu
+vous implorer, il faut le sauver parce que cette poésie est de
+lui, c'est son oeuvre personnelle, et il l'a fait imprimer à
+l'étranger; voilà ce que je sais de science certaine. Quant aux
+proclamations, je ne sais absolument rien.
+
+-- Si les vers sont de lui, les proclamations en sont certainement
+aussi. Mais sur quelles données vous fondez-vous pour soupçonner
+M. Chatoff?
+
+Comme un homme à bout de patience, Pierre Stépanovitch tira
+vivement de sa poche un portefeuille et y prit une lettre.
+
+-- Voici mes données! cria-t-il en la jetant sur la table.
+
+Le gouverneur la déplia; c'était un simple billet écrit six mois
+auparavant et adressé de Russie à l'étranger; il ne contenait que
+les deux lignes suivantes:
+
+-- «Je ne puis imprimer ici la _Personnalité éclairée, _pas plus
+qu'autre chose; imprimez à l'étranger.
+
+«Iv. Chatoff.»
+
+Von Lembke regarda fixement Pierre Stépanovitch. Barbara Pétrovna
+avait dit vrai: les yeux du gouverneur ressemblaient un peu à ceux
+d'un mouton, dans certains moments surtout.
+
+-- C'est-à-dire qu'il a écrit ces vers ici il y a six mois, se
+hâta d'expliquer Pierre Stépanovitch, -- mais qu'il n'a pu les y
+imprimer clandestinement, voilà pourquoi il demande qu'on les
+imprime à l'étranger... Est-ce clair?
+
+-- Oui, c'est clair, mais à qui demande-t-il cela? Voilà ce qui
+n'est pas encore clair, observa insidieusement Von Lembke.
+
+-- Mais à Kiriloff donc, enfin; la lettre a été adressée à
+Kiriloff à l'étranger... Est-ce que vous ne le saviez pas? Tenez,
+ce qui me vexe, c'est que peut-être vous faites l'ignorant vis-à-
+vis de moi, alors que vous êtes depuis longtemps instruit de tout
+ce qui concerne ces vers! Comment donc se trouvent-ils sur votre
+table? Vous avez bien su vous les procurer! Pourquoi me mettez-
+vous à la question, s'il en est ainsi?
+
+Il essuya convulsivement avec son mouchoir la sueur qui ruisselait
+de son front.
+
+-- Je sais peut-être bien quelque chose... répondit vaguement
+André Antonovitch; -- mais qui donc est ce Kiriloff?
+
+-- Eh bien! mais c'est un ingénieur arrivé depuis peu ici, il a
+servi de témoin à Stavroguine, c'est un maniaque, un fou; dans le
+cas de votre sous-lieutenant il n'y a peut-être, en effet, qu'un
+simple accès de fièvre chaude, mais celui-là, c'est un véritable
+aliéné, je vous le garantis. Eh! André Antonovitch, si le
+gouvernement savait ce que sont ces gens, il ne sévirait pas
+contre eux. Ce sont tous autant d'imbéciles: j'ai eu l'occasion de
+les voir en Suisse et dans les congrès.
+
+-- C'est de là qu'ils dirigent le mouvement qui se produit ici?
+
+-- Mais à qui donc appartient cette direction? Ils sont là trois
+individus et demi. Rien qu'à les voir, l'ennui vous prend. Et
+qu'est-ce que ce mouvement d'ici? Il se réduit à des
+proclamations, n'est-ce pas? Quant à leurs adeptes, quels sont-
+ils? Un sous-lieutenant atteint de _delirium tremens_ et deux ou
+trois étudiants! Vous êtes un homme intelligent, voici une
+question que je vous soumets: Pourquoi ne recrutent-ils pas des
+individualités plus marquantes? Pourquoi sont-ce toujours des
+jeunes gens qui n'ont pas atteint leur vingt-deuxième année? Et
+encore sont-ils nombreux? Je suis sûr qu'on a lancé à leurs
+trousses un million de limiers, or combien en a-t-on découvert?
+Sept. Je vous le dis, c'est ennuyeux.
+
+Lembke écoutait attentivement, mais l'expression de son visage
+pouvait se traduire par ces mots: «On ne nourrit pas un rossignol
+avec des fables.»
+
+-- Permettez, pourtant: vous affirmez que le billet a été envoyé à
+l'étranger, mais il n'y a pas ici d'adresse, comment donc savez-
+vous que le destinataire était M. Kiriloff, que le billet a été
+adressé à l'étranger et... et... qu'il a été écrit en effet par
+M. Chatoff?
+
+-- Vous n'avez qu'à comparer l'écriture de ce billet avec celle de
+M. Chatoff. Quelque signature de lui doit certainement se trouver
+parmi les papiers de votre chancellerie. Quant à ce fait que le
+billet était adressé à Kiriloff, je n'en puis douter, c'est lui-
+même qui me l'a montré.
+
+-- Alors vous-même...
+
+-- Eh! oui, moi-même... On m'a montré bien des choses pendant mon
+séjour là-bas. Pour ce qui est de ces vers, ils sont censés avoir
+été adressés par feu Hertzen à Chatoff, lorsque celui-ci errait à
+l'étranger. Hertzen les aurait écrits soit en mémoire d'une
+rencontre avec lui, soit par manière d'éloge, de recommandations,
+que sais-je? Chatoff lui-même répand ce bruit parmi les jeunes
+gens: Voilà, dit-il, ce que Hertzen pensait de moi.
+
+La lumière se fit enfin dans l'esprit du gouverneur.
+
+-- Te-te-te, je me disais: Des proclamations, cela se comprend,
+mais des vers, pourquoi?
+
+-- Eh! qu'y a-t-il là d'étonnant pour vous? Et le diable sait
+pourquoi je me suis mis à jaser ainsi! Écoutez, accordez-moi la
+grâce de Chatoff, et que le diable emporte tous les autres, y
+compris même Kiriloff qui, maintenant, se tient caché dans la
+maison Philippoff où Chatoff habite aussi. Ils ne s'aiment pas,
+parce que je suis revenu... mais promettez-moi le salut de
+Chatoff, et je vous les servirai tous sur la même assiette. Je
+vous serai utile, André Antonovitch! J'estime que ce misérable
+petit groupe se compose de neuf ou dix individus. Moi-même, je les
+recherche, c'est une enquête que j'ai entreprise de mon propre
+chef. Nous en connaissons déjà trois: Chatoff, Kiriloff et le
+sous-lieutenant. Pour les autres, je n'ai encore que des
+soupçons... du reste, je ne suis pas tout à fait myope. C'est
+comme dans le gouvernement de Kh...: les propagateurs d'écrits
+séditieux qu'on a arrêtés étaient deux étudiants, un collégien,
+deux gentilshommes de douze ans, un professeur de collège, et un
+ancien major, sexagénaire abruti par la boisson; voilà tout, et
+croyez bien qu'il n'y en avait pas d'autres; on s'est même étonné
+qu'ils fussent si peu nombreux... Mais il faut six jours. J'ai
+déjà tout calculé: six jours, pas un de moins. Si vous voulez
+arriver à un résultat, laissez-les tranquilles encore pendant six
+jours, et je vous les livrerai tous dans le même paquet; mais si
+vous bougez avant l'expiration de ce délai, la nichée s'envolera.
+Seulement donnez-moi Chatoff. Je m'intéresse à Chatoff... Le mieux
+serait de le faire venir secrètement ici, dans votre cabinet, et
+d'avoir avec lui un entretien amical; vous l'interrogeriez, vous
+lui déclareriez que vous savez tout... À coup sûr, lui-même se
+jettera à vos pieds en pleurant! C'est un homme nerveux, accablé
+par le malheur; sa femme s'amuse avec Stavroguine. Caressez-le, et
+il vous fera les aveux les plus complets, mais il faut six
+jours... Et surtout, surtout pas une syllabe à Julie Mikhaïlovna.
+Le secret. Pouvez-vous me promettre que vous vous tairez?
+
+-- Comment? fit Von Lembke en ouvrant de grands yeux, -- mais est-
+ce que vous n'avez rien... révélé à Julie Mikhaïlovna?
+
+-- À elle? Dieu m'en préserve! E-eh, André Antonovitch! Voyez-
+vous, j'ai pour elle une grande estime, j'apprécie fort son
+amitié... tout ce que vous voudrez... mais je ne suis pas un
+niais. Je ne la contredis pas, car il est dangereux de la
+contredire, vous le savez vous-même. Je lui ai peut-être dit un
+petit mot, parce qu'elle aime cela; mais quant à m'ouvrir à elle
+comme je m'ouvre maintenant à vous, quant à lui confier les noms
+et les circonstances, pas de danger, batuchka! Pourquoi en ce
+moment m'adressé-je à vous? Parce que, après tout, vous êtes un
+homme, un homme sérieux et possédant une longue expérience du
+service. Vous avez appris à Pétersbourg comment il faut procéder
+dans de pareilles affaires. Mais si, par exemple, je révélais ces
+ceux noms à Julie Mikhaïlovna, elle se mettrait tout de suite à
+battre la grosse caisse... Elle veut esbroufer la capitale. Non,
+elle est trop ardente, voilà!
+
+-- Oui, il y a en elle un peu de cette fougue... murmura non sans
+satisfaction André Antonovitch, mais en même temps il trouvait de
+fort mauvais goût la liberté avec laquelle ce malappris
+s'exprimait sur le compte de Julie Mikhaïlovna. Cependant Pierre
+Stépanovitch jugea sans doute qu'il n'en avait pas encore dit
+assez, et qu'il devait insister davantage sur ce point pour
+achever la conquête de Lembke.
+
+-- Oui, comme vous le dites, elle a trop de fougue, reprit-il; --
+qu'elle soit une femme de génie, une femme littéraire, c'est
+possible, mais elle effraye les moineaux. Elle ne pourrait
+attendre, je ne dis pas six jours, mais six heures. E-eh! André
+Antonovitch, gardez-vous d'imposer à une femme un délai de six
+jours! Voyons, vous me reconnaissez quelque expérience, du moins
+dans ces affaires-là; je sais certaines choses, et vous-même
+n'ignorez pas que je puis les savoir. Si je vous demande six
+jours, ce n'est point par caprice, mais parce que la circonstance
+l'exige.
+
+-- J'ai ouï dire... commença avec hésitation le gouverneur, --
+j'ai ouï dire qu'à votre retour de l'étranger vous aviez témoigné
+à qui de droit... comme un regret de vos agissements passés?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Naturellement, je n'ai pas la prétention de m'immiscer... mais
+il m'a toujours semblé qu'ici vous parliez dans un tout autre
+style, par exemple, sur la religion chrétienne, sur les
+institutions sociales, et, enfin, sur le gouvernement...
+
+-- Eh! j'ai dit bien des choses! Je suis toujours dans les mêmes
+idées, seulement je désapprouve la manière dont ces imbéciles les
+appliquent, voilà tout. Cela a-t-il le sens commun de mordre les
+gens à l'épaule? Réserve faite de la question d'opportunité, vous
+avez reconnu vous-même que j'étais dans le vrai.
+
+-- Ce n'est pas sur ce point proprement dit que je suis tombé
+d'accord avec vous.
+
+-- Vous pesez chacune de vos paroles, hé, hé! Homme circonspect!
+observa gaiement Pierre Stépanovitch. -- Écoutez, mon père, il
+fallait que j'apprisse à vous connaître, eh bien, voilà pourquoi
+je vous ai parlé dans mon style. Ce n'est pas seulement avec vous,
+mais avec bien d'autres que j'en use ainsi. J'avais peut-être
+besoin de connaître votre caractère.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Est-ce que je sais pourquoi? répondit avec un nouveau rire le
+visiteur. -- Voyez-vous, cher et très estimé André Antonovitch,
+vous êtes rusé, mais pas encore assez pour deviner _cela_,
+comprenez-vous? Peut-être que vous comprenez? Quoique, à mon
+retour de l'étranger, j'aie donné des explications à qui de droit
+(et vraiment je ne sais pourquoi un homme dévoué à certaines idées
+ne pourrait pas agir dans l'intérêt de ses convictions...),
+cependant personne _là_ ne m'a encore chargé d'étudier votre
+caractère, et je n'ai encore reçu _de là_ aucune mission
+semblable. Examinez vous-même: au lieu de réserver pour vous la
+primeur de mes révélations, n'aurais-je pas pu les adresser
+directement _là_, c'est-à-dire aux gens à qui j'ai fait mes
+premières déclarations? Certes, si j'avais en vue un profit
+pécuniaire ou autre, ce serait de ma part un bien sot calcul que
+d'agir comme je le fais, car, maintenant, c'est à vous et non à
+moi qu'on saura gré en haut lieu de la découverte du complot. Je
+ne me préoccupe ici que de Chatoff, ajouta noblement Pierre
+Stépanovitch, -- mon seul motif est l'intérêt que m'inspire un
+ancien ami... Mais n'importe, quand vous prendrez la plume pour
+écrire _là_, eh bien, louez-moi, si vous voulez... je ne vous
+contredirai pas, hé, hé! Adieu pourtant, je me suis éternisé chez
+vous, et je n'aurais pas dû tant bavarder, s'excusa-t-il non sans
+grâce.
+
+En achevant ces mots, il se leva.
+
+-- Au contraire, je suis enchanté que l'affaire soit, pour ainsi
+dire, précisée, répondit d'un air non moins aimable Von Lembke qui
+s'était levé aussi; les dernières paroles de son interlocuteur
+l'avaient visiblement rasséréné. -- J'accepte vos services avec
+reconnaissance, et soyez sûr que de mon côté je ne négligerai rien
+pour appeler sur votre zèle l'attention du gouvernement...
+
+-- Six jours, l'essentiel, c'est ce délai de six jours; durant ce
+laps de temps ne bougez pas, voilà ce qu'il me faut.
+
+-- Bien.
+
+-- Naturellement, je ne vous lie pas les mains, je ne me le
+permettrais pas. Vous ne pouvez vous dispenser de faire des
+recherches; seulement n'effrayez pas la nichée avant le moment
+voulu, je compte pour cela sur votre intelligence et votre
+habileté pratique. Mais vous devez avoir un joli stock de
+mouchards et de limiers de toutes sortes, hé, hé! remarqua d'un
+ton badin Pierre Stépanovitch.
+
+-- Pas tant que cela, dit agréablement le gouverneur. -- C'est un
+préjugé chez les jeunes gens de croire que nous en avons une si
+grande quantité... Mais, à propos, permettez-moi une petite
+question: si ce Kiriloff a été le témoin de Stavroguine, alors
+M. Stavroguine se trouve aussi dans le même cas...
+
+-- Pourquoi Stavroguine?
+
+-- Puisqu'ils sont si amis?
+
+-- Eh! non, non, non! Ici vous faites fausse route, tout malin que
+vous êtes. Et même vous m'étonnez. Je pensais que sur celui-là
+vous n'étiez pas sans renseignements... Hum, Stavroguine, c'est
+tout le contraire, je dis: tout le contraire... Avis au lecteur.
+
+-- Vraiment! Est-ce possible? fit Von Lembke d'un ton
+d'incrédulité. -- Julie Mikhaïlovna m'a dit avoir reçu de
+Pétersbourg des informations donnant à croire qu'il a été envoyé
+ici, pour ainsi dire, avec certaines instructions...
+
+-- Je ne sais rien, rien, absolument rien. Adieu. Avis au lecteur!
+
+Sur ce, le jeune homme s'élança vers la porte.
+
+-- Permettez, Pierre Stépanovitch, permettez, cria le gouverneur,
+-- deux mots encore au sujet d'une niaiserie, ensuite je ne vous
+retiens plus.
+
+Il ouvrit un des tiroirs de son bureau et y prit un pli.
+
+-- Voici un petit document qui se rapporte à la même affaire; je
+vous prouve par cela même que j'ai en vous la plus grande
+confiance. Tenez, vous me direz votre opinion.
+
+Ce pli était à l'adresse de Von Lembke qui l'avait reçu la veille,
+et il contenait une lettre anonyme fort étrange. Pierre
+Stépanovitch lut avec une extrême colère ce qui suit:
+
+«Excellence!
+
+«Car votre tchin vous donne droit à ce titre. Par la présente je
+vous informe d'un attentat tramé contre la vie des hauts
+fonctionnaires et de la patrie, car cela y mène directement. Moi-
+même j'en ai distribué pendant une multitude d'années. C'est aussi
+de l'impiété. Un soulèvement se prépare, et il y a plusieurs
+milliers de proclamations, chacune d'elles mettra en mouvement
+cent hommes tirant la langue, si l'autorité ne prend des mesures,
+car on promet une foule de récompenses, et la populace est bête,
+sans compter l'eau-de-vie. Si vous voulez une dénonciation pour le
+salut de la patrie ainsi que des églises et des icônes, seul je
+puis la faire. Mais à condition que seul entre tous je recevrai
+immédiatement de la troisième section mon pardon par le
+télégraphe; quant aux autres, qu'ils soient livrés à la justice.
+Pour signal, mettez chaque soir, à sept heures, une bougie à la
+fenêtre de la loge du suisse. En l'apercevant, j'aurai confiance
+et je viendrai baiser la main miséricordieuse envoyée de la
+capitale, mais à condition que j'obtiendrai une pension, car
+autrement avec quoi vivrai-je? Vous n'aurez pas à vous en
+repentir, vu que le gouvernement vous donnera une plaque. Motus,
+sinon ils me tordront le cou.
+
+«L'homme lige de Votre Excellence, qui baise la trace de vos pas,
+le libre penseur repentant,
+
+«INCOGNITO.»
+
+Von Lembke expliqua que la lettre avait été déposée la veille dans
+la loge en l'absence du suisse.
+
+-- Eh bien, qu'est-ce que vous en pensez? demanda presque
+brutalement Pierre Stépanovitch.
+
+-- J'incline à la considérer comme l'oeuvre d'un mauvais plaisant,
+d'un farceur anonyme.
+
+-- C'est la conjecture la plus vraisemblable. On ne vous monte pas
+le coup.
+
+-- Ce qui me fait croire cela, c'est surtout la bêtise de cette
+lettre.
+
+-- Vous en avez déjà reçu de semblables depuis que vous êtes ici?
+
+-- J'en ai reçu deux, également sans signature.
+
+-- Naturellement, les auteurs de ces facéties ne tiennent pas à se
+faire connaître. D'écritures et de styles différents?
+
+-- Oui.
+
+-- Et bouffonnes comme celles-ci?
+
+-- Oui, bouffonnes, et, vous savez... dégoûtantes.
+
+-- Eh bien, puisque ce n'est pas la première fois qu'on vous
+adresse pareilles pasquinades, cette lettre doit sûrement provenir
+d'une officine analogue.
+
+-- D'autant plus qu'elle est idiote. Ces gens-là sont instruits,
+et, à coup sûr, ils n'écrivent pas aussi bêtement.
+
+-- Sans doute, sans doute.
+
+--Mais si cette lettre émanait en effet de quelqu'un qui offrit
+réellement ses services comme dénonciateur?
+
+-- C'est invraisemblable, répliqua sèchement Pierre Stépanovitch.
+-- Ce pardon que la troisième section doit envoyer par le
+télégraphe, cette demande d'une pension, qu'est-ce que cela
+signifie? La mystification est évidente.
+
+-- Oui, oui, reconnut Von Lembke honteux de la supposition qu'il
+venait d'émettre.
+
+-- Savez-vous ce qu'il faut faire? Laissez-moi cette lettre. Je
+vous en découvrirai certainement l'auteur. Je le trouverai plus
+vite qu'aucun de vos agents.
+
+-- Prenez-là, consentit André Antonovitch, non sans quelque
+hésitation, il est vrai.
+
+-- Vous l'avez montrée à quelqu'un?
+
+-- À personne; comment donc?
+
+-- Pas même à Julie Mikhaïlovna?
+
+-- Ah! Dieu m'en préserve! Et, pour l'amour de Dieu, ne la lui
+montrez pas non plus! s'écria Von Lembke effrayé. -- Elle serait
+si agitée... et elle se fâcherait terriblement contre moi.
+
+-- Oui, vous seriez le premier à avoir sur les doigts, elle dirait
+que si l'on vous écrit ainsi, c'est parce que vous l'avez mérité.
+Nous connaissons la logique des femmes. Allons, adieu. D'ici à
+trois jours peut-être j'aurai découvert votre correspondant
+anonyme. Surtout n'oubliez pas de quoi nous sommes convenus!
+
+IV
+
+Pierre Stépanovitch n'était peut-être pas bête, mais Fedka l'avait
+bien jugé en disant qu'il «se représentait l'homme à sa façon, et
+qu'ensuite il ne démordait plus de son idée». Le jeune homme
+quitta le gouverneur, persuadé qu'il l'avait pleinement mis en
+repos au moins pour six jours, délai dont il avait absolument
+besoin. Or il se trompait, et cela parce que dès l'abord il avait
+décidé une fois pour toutes qu'André Antonovitch était un fieffé
+nigaud.
+
+Comme tous les martyrs du soupçon, André Antonovitch croyait
+toujours volontiers dans le premier moment ce qui semblait de
+nature à fixer ses incertitudes. La nouvelle tournure des choses
+commença par s'offrir à lui sous un aspect assez agréable, malgré
+certaines complications qui ne laissaient pas de le préoccuper. Du
+moins ses anciens doutes s'évanouirent. D'ailleurs, depuis
+quelques jours il était si las, il sentait un tel accablement
+qu'en dépit d'elle-même, son âme avait soif de repos. Mais, hélas!
+il n'était pas encore tranquille. Un long séjour à Pétersbourg
+avait laissé dans son esprit des traces ineffaçables. L'histoire
+officielle et même secrète de la «jeune génération» lui était
+assez connue, -- c'était un homme curieux, et il collectionnait
+les proclamations, -- mais jamais il n'en avait compris le premier
+mot. À présent il était comme dans un bois: tous ses instincts lui
+faisaient pressentir dans les paroles de Pierre Stépanovitch
+quelque chose d'absurde, quelque chose qui était en dehors de
+toutes les formes et de toutes les conventions, -- «pourtant le
+diable sait ce qui peut arriver dans cette «nouvelle génération»,
+et comment s'y font les affaires», se disait-il fort perplexe.
+
+Sur ces entrefaites, Blum qui avait guetté le départ de Pierre
+Stépanovitch rentra dans le cabinet de son patron. Ce Blum
+appartenait à la catégorie, fort restreinte en Russie, des
+Allemands qui n'ont pas de chance. Parent éloigné et ami d'enfance
+de Von Lembke, il lui avait voué un attachement sans bornes. Du
+reste, André Antonovitch était le seul homme au monde qui aimât
+Blum; il l'avait toujours protégé, et, quoique d'ordinaire très
+soumis aux volontés de son épouse, il s'était toujours refusé à
+lui sacrifier cet employé qu'elle détestait. Dans les premiers
+temps de son mariage Julie Mikhaïlovna avait eu beau jeter feu et
+flamme, recourir même à l'évanouissement, Von Lembke était resté
+inébranlable.
+
+Physiquement, Blum était un homme roux, grand, voûté, à la
+physionomie maussade et triste. Il joignait à une extrême humilité
+un entêtement de taureau. Chez nous il vivait fort retiré, ne
+faisait point de visites et ne s'était lié qu'avec un pharmacien
+allemand. Depuis longtemps Von Lembke l'avait mis dans la
+confidence de ses peccadilles littéraires. Durant des six heures
+consécutives le pauvre employé était condamné à entendre la
+lecture du roman de son supérieur, il suait à grosses gouttes,
+luttait de son mieux contre le sommeil et s'efforçait de sourire;
+puis, de retour chez lui, il déplorait avec sa grande perche de
+femme la malheureuse faiblesse de leur bienfaiteur pour la
+littérature russe.
+
+Lorsque Blum entra, André Antonovitch le regarda d'un air de
+souffrance.
+
+-- Je te prie, Blum, de me laisser en repos, se hâta-t-il de lui
+dire, voulant évidemment l'empêcher de reprendre la conversation
+que l'arrivée de Pierre Stépanovitch avait interrompue.
+
+-- Et pourtant cela pourrait se faire de la façon la plus
+discrète, sans attirer aucunement l'attention; vous avez de pleins
+pouvoirs, insista avec une fermeté respectueuse l'employé qui,
+l'échine courbée, s'avançait à petits pas vers le gouverneur.
+
+-- Blum, tu m'es tellement dévoué que ton zèle m'épouvante.
+
+-- Vous dites toujours des choses spirituelles, et, satisfait de
+vos paroles, vous vous endormez tranquillement, mais par cela même
+vous vous nuisez.
+
+-- Blum, je viens de me convaincre que ce n'est pas du tout cela,
+pas du tout.
+
+-- N'est-ce pas d'après les paroles de ce jeune homme fourbe et
+dépravé que vous-même soupçonnez? Il vous a amadoué en faisant
+l'éloge de votre talent littéraire.
+
+-- Blum, tu dérailles; ton projet est une absurdité, te dis-je.
+Nous ne trouverons rien, nous provoquerons un vacarme terrible,
+ensuite on se moquera de nous, et puis Julie Mikhaïlovna...
+
+L'employé, la main droite appuyée sur son coeur, s'approcha d'un
+pas ferme de Von Lembke.
+
+-- Nous trouverons incontestablement tout ce que nous cherchons,
+répondit-il; -- la descente se fera à l'improviste, de grand
+matin; nous aurons tous les ménagements voulus pour la personne,
+et nous respecterons strictement les formes légales. Des jeunes
+gens qui sont allés là plus d'une fois, Liamchine et Téliatnikoff,
+assurent que nous y trouverons tout ce que nous désirons. Personne
+ne s'intéresse à M. Verkhovensky. La générale Stavroguine lui a
+ouvertement retiré sa protection, et tous les honnêtes gens, si
+tant est qu'il en existe dans cette ville de brutes, sont
+convaincus que là s'est toujours cachée la source de l'incrédulité
+et du socialisme. Il a chez lui tous les livres défendus, les
+_Pensées_ de Ryléieff[18], les oeuvres complètes de Hertzen... À
+tout hasard j'ai un catalogue approximatif...
+
+-- Ô mon Dieu, ces livres sont dans toutes les bibliothèques; que
+tu es simple, mon pauvre Blum!
+
+-- Et beaucoup de proclamations, continua l'employé sans écouter
+son supérieur. -- Nous finirons par découvrir infailliblement
+l'origine des écrits séditieux qui circulent maintenant ici. Le
+jeune Verkhovensky me paraît très sujet à caution.
+
+-- Mais tu confonds le père avec le fils. Ils ne s'entendent pas;
+le fils se moque du père au vu et au su de tout le monde.
+
+-- Ce n'est qu'une frime.
+
+-- Blum, tu as juré de me tourmenter! songes-y, c'est un
+personnage en vue ici. Il a été professeur, il est connu, il
+criera, les plaisanteries pleuvront sur nous, et nous manquerons
+tout... pense un peu aussi à l'effet que cela produira sur Julie
+Mikhaïlovna!
+
+Blum ne voulut rien entendre.
+
+-- Il n'a été que _docent, _rien que _docent, _et il a quitté le
+service sans autre titre que celui d'assesseur de collège,
+répliqua-t-il en se frappant la poitrine, -- il ne possède aucune
+distinction honorifique, on l'a relevé de ses fonctions parce
+qu'on le soupçonnait de nourrir des desseins hostiles au
+gouvernement. Il a été sous la surveillance de la police, et il
+est plus que probable qu'il y est encore. En présence des
+désordres qui se produisent aujourd'hui, vous avez
+incontestablement le devoir d'agir. Au contraire, vous manqueriez
+aux obligations de votre charge si vous vous montriez indulgent
+pour le vrai coupable.
+
+-- Julie Mikhaïlovna! Décampe, Blum! cria tout à coup Von Lembke
+qui avait entendu la voix de sa femme dans la pièce voisine.
+
+Blum frissonna, mais il tint bon.
+
+-- Autorisez-moi donc, autorisez-moi, insista-t-il en pressant ses
+deux mains contre sa poitrine.
+
+-- Décampe! répéta en grinçant des dents André Antonovitch, --
+fais ce que tu veux... plus tard... Ô mon Dieu!
+
+La portière se souleva, et Julie Mikhaïlovna parut. Elle s'arrêta
+majestueusement à la vue de Blum qu'elle toisa d'un regard
+dédaigneux et offensé, comme si la seule présence de cet homme en
+pareil lieu eût été une insulte pour elle. Sans rien dire,
+l'employé s'inclina profondément devant la gouvernante; puis, le
+corps plié en deux, il se dirigea vers la porte en marchant sur la
+pointe des pieds et en écartant un peu les bras.
+
+Blum interpréta-t-il comme une autorisation formelle la dernière
+parole échappée à l'impatience de Von Lembke, ou bien ce trop zélé
+serviteur crut-il pouvoir prendre sous sa propre responsabilité
+une mesure qui lui paraissait impérieusement recommandée par
+l'intérêt de son patron? quoi qu'il en soit, comme nous le verrons
+plus loin, de cet entretien du gouverneur avec son subordonné
+résulta une chose fort inattendue qui fit scandale, suscita
+maintes railleries et exaspéra Julie Mikhaïlovna, bref, une chose
+qui eut pour effet de dérouter définitivement André Antonovitch,
+en le jetant, au moment le plus critique, dans la plus lamentable
+irrésolution.
+
+V
+
+Pierre Stépanovitch se donna beaucoup de mouvement durant cette
+journée. À peine eut-il quitté Von Lembke qu'il se mit en devoir
+d'aller rue de l'Épiphanie, mais, en passant rue des Boeufs devant
+la demeure où logeait Karmazinoff, il s'arrêta brusquement, sourit
+et entra dans la maison. On lui répondit qu'il était attendu, ce
+qui l'étonna fort, car il n'avait nullement annoncé sa visite.
+
+Mais le grand écrivain l'attendait en effet et même depuis
+l'avant-veille. Quatre jours auparavant il lui avait confié son
+_Merci_ (le manuscrit qu'il se proposait de lire à la matinée
+littéraire), et cela par pure amabilité, convaincu qu'il flattait
+agréablement l'amour-propre de Pierre Stépanovitch en lui donnant
+la primeur d'une grande chose. Depuis longtemps le jeune homme
+s'était aperçu que ce monsieur vaniteux, gâté par le succès et
+inabordable pour le commun des mortels, cherchait, à force de
+gentillesses, à s'insinuer dans ses bonnes grâces. Il avait fini,
+je crois, par se douter que Karmazinoff le considérait sinon comme
+le principal meneur de la révolution russe, du moins comme une des
+plus fortes têtes du parti et un des guides les plus écoutés de la
+jeunesse. Il n'était pas sans intérêt pour Pierre Stépanovitch de
+savoir ce que pensait «l'homme le plus intelligent de la Russie»,
+mais jusqu'alors, pour certains motifs, il avait évité toute
+explication avec lui.
+
+Le grand écrivain logeait chez sa soeur qui avait épousé un
+chambellan et qui possédait des propriétés dans notre province. Le
+mari et la femme étaient pleins de respect pour leur illustre
+parent, mais, quand il vint leur demander l'hospitalité, tous
+deux, à leur extrême regret, se trouvaient à Moscou, en sorte que
+l'honneur de le recevoir échut à une vieille cousine du
+chambellan, une parente pauvre qui depuis longtemps remplissait
+chez les deux époux l'office de femme de charge. Tout le monde
+dans la maison marchait sur la pointe du pied depuis l'arrivée de
+M. Karmazinoff. Presque chaque jour la vieille écrivait à Moscou
+pour faire savoir comment il avait passé la nuit et ce qu'il avait
+mangé; un fois elle télégraphia qu'après un dîner chez le maire de
+la ville, il avait dû prendre une cuillerée d'un médicament. Elle
+se permettait rarement d'entrer dans la chambre de son hôte, il
+était cependant poli avec elle, mais il lui parlait d'un ton sec
+et seulement dans les cas de nécessité. Lorsque entra Pierre
+Stépanovitch, il était en train de manger sa côtelette du matin
+avec un demi-verre de vin rouge. Le jeune homme était déjà allé
+chez lui plusieurs fois et l'avait toujours trouvé à table, mais
+jamais Karmazinoff ne l'avait invité à partager son repas. Après
+la côtelette, on apporta une toute petite tasse de café. Le
+domestique qui servait avait des gants, un frac et des bottes
+molles dont on n'entendait pas le bruit.
+
+-- A-ah! fit Karmazinoff qui se leva, s'essuya avec sa serviette
+et, de la façon la plus cordiale en apparence, s'apprêta à
+embrasser le visiteur. Mais celui-ci savait par expérience que,
+quand le grand écrivain embrassait quelqu'un, il avait coutume de
+présenter la joue et non les lèvres[19]; aussi lui-même, dans la
+circonstance présente, en usa de cette manière: le baiser se borna
+à une rencontre des deux joues. Sans paraître remarquer cela,
+Karmazinoff reprit sa place sur le divan et indiqua aimablement à
+Pierre Stépanovitch un fauteuil en face de lui. Le jeune homme
+s'assit sur le siège qu'on lui montrait.
+
+-- Vous ne... Vous ne voulez pas déjeuner? demanda le romancier
+contrairement à son habitude, toutefois on voyait bien qu'il
+comptait sur un refus poli. Son attente fut trompée: Pierre
+Stépanovitch s'empressa de répondre affirmativement. L'expression
+d'une surprise désagréable parut sur le visage de Karmazinoff,
+mais elle n'eut que la durée d'un éclair; il sonna violemment, et,
+malgré sa parfaite éducation, ce fut d'un ton bourru qu'il ordonna
+au domestique de dresser un second couvert.
+
+-- Que prendrez-vous: une côtelette ou du café? crut-il devoir
+demander.
+
+-- Une côtelette et du café, faites aussi apporter du vin, j'ai
+une faim canine, répondit Pierre Stépanovitch qui examinait
+tranquillement le costume de son amphitryon. M. Karmazinoff
+portait une sorte de jaquette en ouate à boutons de nacre, mais
+trop courte, ce qui faisait un assez vilain effet, vu la rotondité
+de son ventre. Quoiqu'il fît chaud dans la chambre, sur ses genoux
+était déployé un plaid en laine, d'une étoffe quadrillée, qui
+traînait jusqu'à terre.
+
+-- Vous êtes malade? observa Pierre Stépanovitch.
+
+-- Non, mais j'ai peur de le devenir dans ce climat, répondit
+l'écrivain de sa voix criarde; du reste, il scandait délicatement
+chaque mot et susseyait à la façon des barines; -- je vous
+attendais déjà hier.
+
+-- Pourquoi donc? je ne vous avais pas promis ma visite.
+
+-- C'est vrai, mais vous avez mon manuscrit. Vous... l'avez lu?
+
+-- Un manuscrit? Comment?
+
+Cette question causa le plus grand étonnement à Karmazinoff; son
+inquiétude fut telle qu'il en oublia sa tasse de café.
+
+-- Mais pourtant vous l'avez apporté avec vous? reprit-il en
+regardant Pierre Stépanovitch d'un air épouvanté.
+
+-- Ah! c'est de ce _Bonjour_ que vous parlez, sans doute...
+
+_-- Merci._
+
+-- N'importe. Je l'avais tout à fait oublié et je ne l'ai pas lu,
+je n'ai pas le temps. Vraiment, je ne sais ce que j'en ai fait, il
+n'est pas dans mes poches... je l'aurai laissé sur ma table. Ne
+vous inquiétez pas, il se retrouvera.
+
+-- Non, j'aime mieux envoyer tout de suite chez vous. Il peut se
+perdre ou être volé.
+
+-- Allons donc, qui est-ce qui le volerait? Mais pourquoi êtes-
+vous si inquiet? Julie Mikhaïlovna prétend que vous avez toujours
+plusieurs copies de chaque manuscrit: l'une est déposée chez un
+notaire à l'étranger, une autre est à Pétersbourg, une troisième à
+Moscou; vous envoyez aussi un exemplaire à une banque...
+
+-- Mais Moscou peut brûler, et avec elle mon manuscrit. Non, il
+vaut mieux que je l'envoie chercher tout de suite.
+
+-- Attendez, le voici! dit Pierre Stépanovitch, et il tira d'une
+poche de derrière un rouleau de papier à lettres de petit format,
+-- il est un peu chiffonné. Figurez-vous que depuis le jour où
+vous me l'avez donné, il est resté tout le temps dans ma poche
+avec mon mouchoir; je n'y avais plus pensé du tout.
+
+Karmazinoff saisit d'un geste rapide son manuscrit, l'examina avec
+sollicitude, s'assura qu'il n'y manquait aucune page, puis le
+déposa respectueusement sur une table particulière, mais assez
+près de lui pour l'avoir à chaque instant sous les yeux.
+
+-- À ce qu'il paraît, vous ne lisez pas beaucoup? remarqua-t-il
+d'une voix sifflante.
+
+-- Non, pas beaucoup.
+
+-- Et en fait de littérature russe, -- rien?
+
+-- En fait de littérature russe? Permettez, j'ai lu quelque
+chose... _Le long du chemin... _ou _En chemin... _ou _Au passage,
+_je ne me rappelle plus le titre. Il y a longtemps que j'ai lu
+cela, cinq ans. Je n'ai pas le temps de lire.
+
+La conversation fut momentanément suspendue.
+
+-- À mon arrivée ici, j'ai assuré à tout le monde que vous étiez
+un homme extrêmement intelligent, et maintenant, paraît-il, toute
+la ville raffole de vous.
+
+-- Je vous remercie, répondit froidement le visiteur.
+
+On apporta le déjeuner. Pierre Stépanovitch ne fit qu'une bouchée
+de sa côtelette; quant au vin et au café, il n'en laissa pas une
+goutte.
+
+-- «Sans doute ce malappris a senti toute la finesse du trait que
+je lui ai décoché», se disait Karmazinoff en le regardant de
+travers; «je suis sûr qu'il a dévoré avec avidité mon manuscrit,
+seulement il veut se donner l'air de ne l'avoir pas lu. Mais il se
+peut aussi qu'il ne mente pas, et qu'il soit réellement bête.
+J'aime chez un homme de génie un peu de bêtise. Au fait, parmi eux
+n'est-ce pas un génie? Du reste, que le diable l'emporte!»
+
+Il se leva et commença à se promener d'un bout de la chambre à
+l'autre, exercice hygiénique auquel il se livrait toujours après
+son déjeuner.
+
+Pierre Stépanovitch ne quitta point son fauteuil et alluma une
+cigarette.
+
+-- Vous n'êtes pas ici pour longtemps? demanda-t-il.
+
+-- Je suis venu surtout pour vendre un bien, et maintenant je
+dépends de mon intendant.
+
+-- Il paraît que vous êtes revenu en Russie parce que vous vous
+attendiez à voir là-bas une épidémie succéder à la guerre?
+
+-- N-non, ce n'est pas tout à fait pour cela, répondit placidement
+M. Karmazinoff qui, à chaque nouveau tour dans la chambre,
+brandillait son pied droit d'un air gaillard. -- Le fait est que
+j'ai l'intention de vivre le plus longtemps possible ajouta-t-il
+avec un sourire fielleux. -- Dans la noblesse russe il y a quelque
+chose qui s'use extraordinairement vite sous tous les rapports.
+Mais je veux m'user le plus tard possible, et maintenant je vais
+me fixer pour toujours à l'étranger; le climat y est meilleur et
+l'édifice plus solide. L'Europe durera bien autant que moi, je
+pense. Quel est votre avis?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Hum. Si là-bas, en effet, Babylone s'écroule, sa chute sera un
+grand événement (là-dessus je suis entièrement d'accord avec vous,
+quoique je ne voie pas la chose si prochaine); mais ici, en
+Russie, ce qui nous menace, ce n'est même pas un écroulement,
+c'est une dissolution. La sainte Russie est le pays du monde qui
+offre le moins d'éléments de stabilité. Le populaire reste encore
+plus ou moins attaché au dieu russe, mais, aux dernières
+nouvelles, le dieu russe était bien malade, à peine s'il a pu
+résister à l'affranchissement des paysans, du moins il a été fort
+ébranlé. Et puis les chemins de fer, et puis vous... je ne crois
+plus du tout au dieu russe.
+
+-- Et au dieu européen?
+
+-- Je ne crois à aucun dieu. On m'a calomnié auprès de la jeunesse
+russe. J'ai toujours été sympathique à chacun de ses mouvements.
+On m'a montré les proclamations qui circulent ici. Leur forme
+effraye le public, mais il n'est personne qui, sans oser se
+l'avouer, ne soit convaincu de leur puissance; depuis longtemps la
+société périclite, et depuis longtemps aussi elle sait qu'elle n'a
+aucun moyen de salut. Ce qui me fait croire au succès de cette
+propagande clandestine, c'est que la Russie est maintenant dans le
+monde entier la nation où un soulèvement rencontrerait le moins
+d'obstacles. Je comprends trop bien pourquoi tous les Russes qui
+ont de la fortune filent à l'étranger, et pourquoi cette
+émigration prend d'année en année des proportions plus
+considérables. Il y a là un simple instinct. Quand un navire va
+sombrer, les rats sont les premiers à le quitter. La sainte Russie
+est un pays plein de maisons de bois, de mendiants et... de
+dangers, un pays où les hautes classes se composent de mendiants
+vaniteux et où l'immense majorité de la population crève de faim
+dans des chaumières. Qu'on lui montre n'importe quelle issue, elle
+l'accueillera avec joie, il suffit de la lui faire comprendre.
+Seul le gouvernement veut encore résister, mais il brandit sa
+massue dans les ténèbres et frappe sur les siens. Ici tout est
+condamné. La Russie, telle qu'elle est, n'a pas d'avenir. Je suis
+devenu Allemand, et je m'en fais honneur.
+
+-- Non, mais tout à l'heure vous parliez des proclamations, dites-
+moi ce que vous en pensez.
+
+-- On en a peur, cela prouve leur puissance. Elles déchirent tous
+les voiles et montrent que chez nous on ne peut s'appuyer sur
+rien. Elles parlent haut dans le silence universel. En laissant de
+côté la forme, ce qui doit surtout leur assurer la victoire, c'est
+l'audace, jusqu'ici sans précédent, avec laquelle leurs auteurs
+envisagent en face la vérité. C'est là un trait qui n'appartient
+qu'à la génération contemporaine. Non, en Europe on n'est pas
+encore aussi hardi, l'autorité y est solidement établie, il y a
+encore là des éléments de résistance. Autant que j'en puis juger,
+tout le fond de l'idée révolutionnaire russe consiste dans la
+négation de l'honneur. Je suis bien aise que ce principe soit
+aussi crânement affirmé. En Europe, ils ne comprendront pas encore
+cela, mais chez nous rien ne réussira mieux que cette idée. Pour
+le Russe l'honneur n'est qu'un fardeau superflu, et il en a
+toujours été ainsi à tous les moments de son histoire. Le plus sûr
+moyen de l'entraîner, c'est de revendiquer carrément le droit au
+déshonneur. Moi, je suis un homme de l'ancienne génération, et, je
+l'avoue, je tiens encore pour l'honneur, mais c'est seulement par
+habitude. Je garde un reste d'attachement aux vieilles formes;
+mettons cela, si vous voulez, sur le compte de la pusillanimité; à
+mon âge on ne renonce pas facilement à des préjugés invétérés.
+
+Il s'arrêta tout à coup.
+
+-- «Je parle, je parle», pensa-t-il, «et il écoute toujours sans
+rien dire. J'ai pourtant une question à lui adresser, c'est pour
+cela qu'il est venu. Je vais la lui faire.»
+
+-- Julie Mikhaïlovna m'a prié de vous interroger adroitement afin
+de savoir quelle est la surprise que vous préparez pour le bal
+d'après-demain, fit soudain Pierre Stépanovitch.
+
+-- Oui, ce sera en effet une surprise, et j'étonnerai...; répondit
+Karmazinoff en prenant un air de dignité, -- mais je ne vous dirai
+pas mon secret.
+
+Pierre Stépanovitch n'insista pas.
+
+-- Il y a ici un certain Chatoff, poursuivit le grand écrivain, --
+et, figurez-vous, je ne l'ai pas encore vu.
+
+-- C'est un fort brave homme. Eh bien?
+
+-- Oh! rien; il parle ici de certaines choses. C'est lui qui a
+donné un soufflet à Stavroguine?
+
+-- Oui.
+
+-- Et Stavroguine, qu'est-ce que vous pensez de lui?
+
+-- Je ne sais pas, c'est un viveur.
+
+Karmazinoff haïssait Nicolas Vsévolodovitch, parce que ce dernier
+avait pris l'habitude de ne faire aucune attention à lui.
+
+-- Si ce qu'on prêche dans les proclamations se réalise un jour
+chez nous, observa-t-il en riant, -- ce viveur sera sans doute le
+premier pendu à une branche d'arbre.
+
+-- Peut-être même le sera-t-il avant, dit brusquement Pierre
+Stépanovitch.
+
+-- C'est ce qu'il faudrait, reprit Karmazinoff, non plus en riant,
+mais d'un ton très sérieux.
+
+-- Vous avez déjà dit cela, et, vous savez, je le lui ai répété.
+
+-- Vraiment, vous le lui avez répété? demanda avec un nouveau rire
+Karmazinoff.
+
+-- Il a dit que si on le pendait à un arbre, vous, ce serait assez
+de vous fesser, non pas, il est vrai, pour la forme, mais
+vigoureusement, comme on fesse un moujik.
+
+Pierre Stépanovitch se leva et prit son chapeau. Karmazinoff lui
+tendit ses deux mains.
+
+-- Dites-moi donc, commença-t-il tout à coup d'une voix mielleuse
+et avec une intonation particulière, tandis qu'il tenait les mains
+du visiteur dans les siennes, -- si tout ce qu'on... projette est
+destiné à se réaliser, eh bien... quand cela pourra-t-il avoir
+lieu?
+
+-- Est-ce que je sais? répondit d'un ton un peu brutal Pierre
+Stépanovitch.
+
+Tous deux se regardèrent fixement.
+
+-- Approximativement? À peu près? insista Karmazinoff de plus en
+plus câlin.
+
+-- Vous aurez le temps de vendre votre bien et de filer, grommela
+le jeune homme avec un accent de mépris.
+
+Les deux interlocuteurs attachèrent l'un sur l'autre un regard
+pénétrant. Il y eut une minute de silence.
+
+-- Cela commencera dans les premiers jours de mai, et pour la fête
+de l'Intercession[20] tout sera fini, déclara brusquement Pierre
+Stépanovitch.
+
+-- Je vous remercie sincèrement, dit d'un ton pénétré Karmazinoff
+en serrant les mains du visiteur.
+
+-- «Tu auras le temps de quitter le navire, rat!» pensa Pierre
+Stépanovitch quand il fut dans la rue. «Allons, si cet «homme
+d'État» est si soucieux de connaître le jour et l'heure, si le
+renseignement que je lui ai donné lui a fait autant de plaisir,
+nous ne pouvons plus, après cela, douter de nous. (Il sourit.)
+Hum. Au fait, il compte parmi leurs hommes intelligents, et... il
+ne songe qu'à déguerpir; ce n'est pas lui qui nous dénoncera!»
+
+Il courut à la maison de Philippoff, rue de l'Épiphanie.
+
+VI
+
+Pierre Stépanovitch passa d'abord chez Kiriloff. Celui-ci, seul
+comme de coutume, faisait cette fois de la gymnastique au milieu
+de la chambre, c'est-à-dire qu'il écartait les jambes et tournait
+les bras au-dessus de lui d'une façon particulière. La balle était
+par terre. Le déjeuner n'avait pas encore été desservi, et il
+restait du thé froid sur la table. Avant d'entrer, Pierre
+Stépanovitch s'arrêta un instant sur le seuil.
+
+-- Tout de même vous vous occupez beaucoup de votre santé, dit-il
+d'une voix sonore et gaie en pénétrant dans la chambre; -- quelle
+belle balle! oh! comme elle rebondit! c'est aussi pour faire de la
+gymnastique?
+
+Kiriloff mit sa redingote.
+
+-- Oui, c'est pour ma santé, murmura-t-il d'un ton sec; --
+asseyez-vous.
+
+-- Je ne resterai qu'une minute. Du reste, je vais m'asseoir,
+reprit Pierre Stépanovitch; puis, sans transition, il passa à
+l'objet de sa visite: -- C'est bien de soigner sa santé, mais je
+suis venu vous rappeler notre convention. L'échéance approche «en
+un certain sens».
+
+-- Quelle convention?
+
+-- Comment, quelle convention? fit le visiteur inquiet.
+
+-- Ce n'est ni une convention, ni un engagement, je ne me suis pas
+lié, vous vous trompez.
+
+-- Écoutez, que comptez-vous donc faire? demanda en se levant
+brusquement Pierre Stépanovitch.
+
+-- Ma volonté.
+
+-- Laquelle?
+
+-- L'ancienne.
+
+-- Comment dois-je comprendre vos paroles? C'est-à-dire que vous
+êtes toujours dans les mêmes idées?
+
+-- Oui. Seulement il n'y a pas de convention et il n'y en a jamais
+eu, je ne me suis lié par rien. Maintenant, comme autrefois, je
+n'entends faire que ma volonté.
+
+Kiriloff donna cette explication d'un ton roide et méprisant.
+
+Pierre Stépanovitch se rassit satisfait.
+
+-- Soit, soit, dit-il, -- faites votre volonté, du moment que
+cette volonté n'a pas varié. Vous vous fâchez pour un mot. Vous
+êtes devenu fort irascible depuis quelque temps. C'est pour cela
+que j'évitais de venir vous voir. Du reste, j'étais bien sûr que
+vous ne trahiriez pas.
+
+-- Je suis loin de vous aimer, mais vous pouvez être parfaitement
+tranquille, quoique pourtant je trouve les mots de trahison et de
+non-trahison tout à fait déplacés dans la circonstance.
+
+-- Cependant, répliqua Pierre Stépanovitch de nouveau pris
+d'inquiétude, -- il faudrait préciser pour éviter toute erreur.
+C'est une affaire où l'exactitude est nécessaire, et votre langage
+m'abasourdit positivement. Voulez-vous me permettre de parler?
+
+-- Parlez! répondit l'ingénieur en regardant dans le coin.
+
+-- Depuis longtemps déjà vous avez résolu de vous ôter la vie...
+c'est-à-dire que vous aviez cette idée. Est-ce vrai? N'y a-t-il
+pas d'erreur dans ce que je dis?
+
+-- J'ai toujours la même idée.
+
+-- Très bien. Remarquez, en outre, que personne ne vous y a forcé.
+
+-- Il ne manquerait plus que cela! quelle bêtise vous dites!
+
+-- Soit, soit! Je me suis fort bêtement exprimé. Sans doute il
+aurait été très bête de vous forcer à cela. Je continue: Vous avez
+fait partie de la société dès sa fondation, et vous vous êtes
+ouvert de votre projet à un membre de la société.
+
+-- Je ne me suis pas ouvert, j'ai dit cela tout bonnement. Très
+bien.
+
+-- Non, ce n'est pas très bien, car je n'aime pas à vous voir
+éplucher ainsi mes actions. Je n'ai pas de compte à vous rendre,
+et vous ne pouvez comprendre mes desseins. Je veux m'ôter la vie
+parce que c'est mon idée, parce que je n'admets pas la peur de la
+mort, parce que... vous n'avez pas besoin de savoir pourquoi...
+Qu'est-ce qu'il vous faut? Vous voulez boire du thé? Il est froid.
+Laissez, je vais vous donner un autre verre.
+
+Pierre Stépanovitch avait, en effet, saisi la théière et cherchait
+dans quoi il pourrait se verser à boire. Kiriloff alla à l'armoire
+et en rapporta un verre propre.
+
+-- J'ai déjeuné tout à l'heure chez Karmazinoff, et ses discours
+m'ont fait suer, observa le visiteur; -- ensuite j'ai couru ici,
+ce qui m'a de nouveau mis en sueur, je meurs de soif.
+
+-- Buvez. Le thé froid n'est pas mauvais.
+
+Kiriloff reprit sa place et se remit à regarder dans le coin.
+
+-- La société a pensé, poursuivit-il du même ton, -- que mon
+suicide pourrait être utile, et que, quand vous auriez fait ici
+quelques sottises dont on rechercherait les auteurs, si tout à
+coup je me brûlais la cervelle en laissant une lettre où je me
+déclarerais coupable de tout, cela vous mettrait à l'abri du
+soupçon pendant toute une année.
+
+-- Du moins pendant quelques jours; en pareil cas c'est déjà
+beaucoup que d'avoir vingt-quatre heures devant soi.
+
+-- Bien. On m'a donc demandé si je ne pouvais pas attendre. J'ai
+répondu que j'attendrais aussi longtemps qu'il plairait à la
+société, vu que cela m'était égal.
+
+-- Oui, mais rappelez-vous que vous avez pris l'engagement de
+rédiger de concert avec moi la lettre dont il s'agit, et de vous
+mettre, dès votre arrivée en Russie, à ma... en un mot, à ma
+disposition, bien entendu pour cette affaire seulement, car, pour
+tout le reste, il va de soi que vous êtes libre, ajouta presque
+aimablement Pierre Stépanovitch.
+
+-- Je ne me suis pas engagé, j'ai consenti parce que cela m'était
+égal.
+
+-- Très bien, très bien, je n'ai nullement l'intention de froisser
+votre amour-propre, mais...
+
+-- Il n'est pas question ici d'amour-propre.
+
+-- Mais souvenez-vous qu'on vous a donné cent vingt thalers pour
+votre voyage, par conséquent vous avez reçu de l'argent.
+
+-- Pas du tout, répliqua en rougissant Kiriloff, -- l'argent ne
+m'a pas été donné à cette condition. On n'en reçoit pas pour cela.
+
+-- Quelquefois.
+
+-- Vous mentez. J'ai écrit de Pétersbourg une lettre très
+explicite à cet égard, et à Pétersbourg même je vous ai remboursé
+les cent vingt thalers, je vous les ai remis en mains propres...
+et ils ont reçu cet argent, si toutefois vous ne l'avez pas gardé
+dans votre poche.
+
+-- Bien, bien, je ne conteste rien, je leur ai envoyé l'argent.
+L'essentiel, c'est que vous soyez toujours dans les mêmes
+dispositions qu'auparavant.
+
+-- Mes dispositions n'ont pas changé. Quand vous viendrez me dire:
+«Il est temps», je m'exécuterai. Ce sera bientôt?
+
+-- Le jour n'est plus fort éloigné... Mais rappelez-vous que nous
+devons faire la lettre ensemble la veille au soir.
+
+-- Quand ce serait le jour même? Il faudra que je me déclare
+l'auteur des proclamations?
+
+-- Et de quelques autres choses encore.
+
+-- Je ne prendrai pas tout sur moi.
+
+-- Pourquoi donc? demanda Pierre Stépanovitch alarmé de ce refus.
+
+-- Parce que je ne veux pas; assez. Je ne veux plus parler de
+cela.
+
+Ces mots causèrent une vive irritation à Pierre Stépanovitch, mais
+il se contint et changea la conversation.
+
+-- Ma visite a encore un autre objet, reprit-il, -- vous viendrez
+ce soir chez les nôtres? C'est aujourd'hui la fête de Virguinsky,
+ils se réuniront sous ce prétexte.
+
+-- Je ne veux pas.
+
+-- Je vous en prie, venez. Il le faut. Nous devons imposer et par
+le nombre et par l'aspect... Vous avez une tête... disons le mot,
+une tête fatale.
+
+-- Vous trouvez? dit en riant Kiriloff, -- c'est bien, j'irai;
+mais je ne poserai pas pour la tête. Quand?
+
+-- Oh! de bonne heure, à six heures et demie. Vous savez, vous
+pouvez entrer, vous asseoir et ne parler à personne, quelque
+nombreuse que soit l'assistance. Seulement n'oubliez pas de
+prendre avec vous un crayon et un morceau de papier.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Cela vous est égal, et je vous le demande instamment. Vous
+n'aurez qu'à rester là sans parler à personne, vous écouterez et,
+de temps à autre, vous ferez semblant de prendre des notes; libre
+à vous, d'ailleurs, de crayonner des croquis sur votre papier.
+
+-- Quelle bêtise! À quoi bon?
+
+-- Mais puisque cela vous est égal? Vous ne cessez de dire que
+tout vous est indifférent.
+
+-- Non, je veux savoir pourquoi.
+
+-- Eh bien, voici: le membre de la société qui remplit la fonction
+de réviseur s'est arrêté à Moscou, et j'ai fait espérer sa visite
+à quelques uns des nôtres; ils penseront que vous êtes ce
+réviseur; or, comme vous vous trouvez ici déjà depuis trois
+semaines, l'effet sera encore plus grand.
+
+-- C'est de la farce. Vous n'avez aucun réviseur à Moscou.
+
+-- Allons, soit, nous n'en avons pas, mais qu'est-ce que cela vous
+fait, et comment ce détail peut-il vous arrêter? Vous-même êtes
+membre de la société.
+
+-- Dites-leur que je suis le réviseur; je m'assiérai et je me
+tiendrai coi, mais je ne veux ni papier ni crayon.
+
+-- Mais pourquoi?
+
+-- Je ne veux pas.
+
+Pierre Stépanovitch blêmit de colère; néanmoins cette fois encore
+il se rendit maître de lui, se leva et prit son chapeau.
+
+-- L'_homme _est chez vous? demanda-t-il soudain à demi-voix.
+
+-- Oui.
+
+-- C'est bien. Je ne tarderai pas à vous débarrasser de lui, soyez
+tranquille.
+
+-- Il ne me gêne pas. Je ne l'ai que la nuit. La vieille est à
+l'hôpital, sa belle-fille est morte; depuis deux jours je suis
+seul. Je lui ai montré l'endroit de la cloison où il y a une
+planche facile à déplacer; il s'introduit par là, personne ne le
+voit.
+
+-- Je le retirerai bientôt de chez vous.
+
+-- Il dit qu'il ne manque pas d'endroits où il peut aller coucher.
+
+-- Il ment, on le cherche, et ici, pour le moment, il est en
+sûreté. Est-ce que vous causez avec lui?
+
+-- Oui, tout le temps. Il dit beaucoup de mal de vous. La nuit
+dernière, je lui ai lu l'Apocalypse et lui ai fait boire du thé.
+Il a écouté attentivement, fort attentivement même, toute la nuit.
+
+-- Ah! diable, mais vous allez le convertir à la religion
+chrétienne!
+
+-- Il est déjà chrétien. Ne vous inquiétez pas, il tuera. Qui
+voulez-vous faire assassiner?
+
+-- Non, ce n'est pas pour cela que j'ai besoin de lui... Chatoff
+sait-il que vous donnez l'hospitalité à Fedka?
+
+-- Je ne vois pas Chatoff, et nous n'avons pas de rapports
+ensemble.
+
+-- Vous êtes fâchés l'un contre l'autre?
+
+-- Non, nous ne sommes pas fâchés, mais nous ne nous parlons pas.
+Nous avons couché trop longtemps côte à côte en Amérique.
+
+-- Je passerai chez lui tout à l'heure.
+
+-- Comme vous voudrez.
+
+-- Vers les dix heures, en sortant de chez Virguinsky, je viendrai
+peut-être chez vous avec Stavroguine.
+
+-- Venez.
+
+-- Il faut que j'aie un entretien sérieux avec lui... Vous savez,
+donnez-moi donc votre balle; quel besoin en avez-vous maintenant?
+Je fais aussi de la gymnastique. Si vous voulez, je vous
+l'achèterai.
+
+-- Prenez-là, je vous la donne.
+
+Pierre Stépanovitch mit la balle dans sa poche.
+
+-- Mais je ne vous fournirai rien contre Stavroguine, murmura
+Kiriloff en reconduisant le visiteur, qui le regarda avec
+étonnement et ne répondit pas.
+
+Les dernières paroles de l'ingénieur agitèrent extrêmement Pierre
+Stépanovitch; il y réfléchissait encore en montant l'escalier de
+Chatoff, quand il songea qu'il devait donner à son visage
+mécontent une expression plus avenante. Chatoff se trouvait chez
+lui; un peu souffrant, il était couché, tout habillé, sur son lit.
+
+-- Quel guignon! s'écria en entrant dans la chambre Pierre
+Stépanovitch; -- vous êtes sérieusement malade?
+
+Ses traits avaient tout à coup perdu leur amabilité d'emprunt, un
+éclair sinistre brillait dans ses yeux.
+
+Chatoff sauta brusquement à bas de son lit.
+
+-- Pas du tout, répondit-il d'un air effrayé, -- je ne suis pas
+malade, j'ai seulement un peu mal à la tête...
+
+L'apparition inattendue d'un tel visiteur l'avait positivement
+effrayé.
+
+-- Je viens justement pour une affaire qui n'admet pas la maladie,
+commença d'un ton presque impérieux Pierre Stépanovitch; --
+permettez-moi de m'asseoir (il s'assit), et vous, reprenez place
+sur votre lit, c'est bien. Aujourd'hui une réunion des nôtres aura
+lieu chez Virguinsky sous prétexte de fêter l'anniversaire de sa
+naissance; les mesures sont prises pour qu'il n'y ait pas
+d'intrus. Je viendrai avec Nicolas Stavroguine. Sans doute,
+connaissant vos opinions actuelles, je ne vous inviterais pas à
+assister à cette soirée... non que nous craignions d'être dénoncés
+par vous, mais pour vous épargner un ennui. Cependant votre
+présence est indispensable. Vous rencontrerez là ceux avec qui
+nous déciderons définitivement de quelle façon doit s'opérer votre
+sortie de la société, et entre quelles mains vous aurez à remettre
+ce qui se trouve chez vous. Nous ferons cela sans bruit, je vous
+emmènerai à l'écart, dans quelque coin; l'assistance sera
+nombreuse, et il n'est pas nécessaire d'initier tout le monde à
+ces détails. J'avoue que j'ai eu beaucoup de peine à triompher de
+leur résistance; mais maintenant, paraît-il, ils consentent, à
+condition, bien entendu, que vous vous dessaisirez de l'imprimerie
+et de tous les papiers. Alors vous serez parfaitement libre de vos
+agissements.
+
+Tandis que Pierre Stépanovitch parlait, Chatoff l'écoutait les
+sourcils froncés. Sa frayeur de tantôt avait disparu pour faire
+place à la colère.
+
+-- Je ne me crois aucunement tenu de rendre des comptes le diable
+sait à qui, déclara-t-il tout net; -- je n'ai besoin de l'agrément
+de personne pour reprendre ma liberté.
+
+-- Ce n'est pas tout à fait exact. On vous a confié beaucoup de
+secrets. Vous n'aviez pas le droit de rompre de but en blanc. Et,
+enfin, vous n'avez jamais manifesté nettement l'intention de vous
+retirer, de sorte que vous les avez mis dans une fausse position.
+
+-- Dès mon arrivée ici j'ai fait connaître mes intentions par une
+lettre fort claire.
+
+-- Non, pas fort claire, contesta froidement Pierre Stépanovitch;
+-- par exemple, je vous ai envoyé, pour les imprimer ici, la
+_Personnalité éclairée, _ainsi que deux proclamations. Vous m'avez
+retourné le tout avec une lettre équivoque, ne précisant rien.
+
+-- J'ai carrément refusé d'imprimer.
+
+-- Vous avez refusé, mais pas carrément. Vous avez répondu: «Je ne
+puis pas», sans expliquer pour quel motif. Or «je ne sais pas» n'a
+jamais voulu dire «je ne veux pas». On pouvait supposer que vous
+étiez simplement empêché par des obstacles matériels, et c'est
+ainsi que votre lettre a été comprise. Ils ont cru que vous
+n'aviez pas rompu vos liens avec la société, dès lors ils ont pu
+vous continuer leur confiance et par suite se compromettre. Ici
+l'on croit que vous vous êtes servi avec intention de termes
+vagues: vous vouliez, dit-on, tromper vos coassociés, pour les
+dénoncer quand vous auriez reçu d'eux quelque communication
+importante. Je vous ai défendu de toutes mes forces, et j'ai
+montré comme pièce à l'appui de votre innocence les deux lignes de
+réponse que vous m'avez adressées. Mais j'ai dû moi-même
+reconnaître, après les avoir relues, que ces deux lignes ne sont
+pas claires et peuvent induire en erreur.
+
+-- Vous aviez conservé si soigneusement cette lettre par devers
+vous?
+
+-- Qu'est-ce que cela fait que je l'aie conservée? elle est encore
+chez moi.
+
+-- Peu m'importe! cria Chatoff avec irritation. -- Libre à vos
+imbéciles de croire que je les ai dénoncés, je m'en moque! Je
+voudrais bien voir ce que vous pouvez me faire!
+
+-- On vous noterait, et, au premier succès de la révolution, vous
+seriez pendu.
+
+-- Quand vous aurez conquis le pouvoir suprême et que vous serez
+les maîtres de la Russie?
+
+-- Ne riez pas. Je le répète, j'ai pris votre défense. Quoi qu'il
+en soit, je vous conseille de venir aujourd'hui à la réunion. À
+quoi bon de vaines paroles dictées par un faux orgueil? Ne vaut-il
+pas mieux se séparer amicalement? En tout cas, il faut que vous
+rendiez le matériel typographique, nous aurons aussi à parler de
+cela.
+
+-- J'irai, grommela Chatoff, qui, la tête baissée, semblait
+absorbé dans ses réflexions. Pierre Stépanovitch le considérait
+d'un oeil malveillant.
+
+-- Stavroguine y sera? demanda tout à coup Chatoff en relevant la
+tête.
+
+-- Il y sera certainement.
+
+-- Hé, hé!
+
+Il y eut une minute de silence. Un sourire de colère et de mépris
+flottait sur les lèvres de Chatoff.
+
+-- Et votre misérable _Personnalité éclairée_ dont j'ai refusé
+l'impression ici, elle est imprimée?
+
+-- Oui.
+
+-- On fait croire aux collégiens que Hertzen lui-même a écrit cela
+sur votre album?
+
+-- Oui, c'est Hertzen lui-même.
+
+Ils se turent encore pendant trois minutes. À la fin, Chatoff
+quitta son lit.
+
+-- Allez-vous-en loin de moi, je ne veux pas me trouver avec vous.
+
+Pierre Stépanovitch se leva aussitôt.
+
+-- Je m'en vais, dit-il avec une sorte de gaieté, -- un mot
+seulement: Kiriloff, à ce qu'il paraît, est maintenant tout seul
+dans le pavillon, sans servante?
+
+-- Il est tout seul. Allez-vous-en, je ne puis rester dans la même
+chambre que vous.
+
+-- «Allons, tu es très bien maintenant!» pensa joyeusement Pierre
+Stépanovitch quand il fut hors de la maison; «tu seras aussi très
+bien ce soir, j'ai justement besoin que tu sois comme cela, et je
+ne pourrais rien désirer de mieux! Le dieu russe lui-même me vient
+en aide!»
+
+VII
+
+Il fit beaucoup de courses durant cette journée et sans doute ne
+perdit pas ses peines, car sa figure était rayonnante quand le
+soir, à six heures précises, il se présenta chez Nicolas
+Vsévolodovitch. On ne l'introduisit pas tout de suite: Stavroguine
+se trouvait dans son cabinet en tête-à-tête avec Maurice
+Nikolaïévitch qui venait d'arriver. Cette nouvelle intrigua Pierre
+Stépanovitch. Il s'assit tout près de la porte du cabinet pour
+attendre le départ du visiteur. De l'antichambre on entendait le
+bruit de la conversation, mais sans pouvoir rien saisir des
+paroles prononcées. La visite ne dura pas longtemps; bientôt
+retentit une voix extraordinairement forte et vibrante,
+immédiatement après la porte s'ouvrit, et Maurice Nikolaïévitch
+sortit avec un visage livide. Il ne remarqua pas Pierre
+Stépanovitch et passa rapidement à côté de lui. Le jeune homme
+s'élança aussitôt dans la chambre.
+
+Je me crois obligé de raconter en détail l'entrevue fort courte
+des deux «rivaux», -- entrevue que tout semblait devoir rendre
+impossible, et qui eut lieu néanmoins.
+
+Après son dîner, Nicolas Vsévolodovitch sommeillait sur une
+couchette dans son cabinet, lorsque Alexis Égorovitch lui annonça
+l'arrivée de Maurice Nikolaïévitch. À ce nom, Stavroguine
+tressaillit, il croyait avoir mal entendu. Mais bientôt se montra
+sur ses lèvres un sourire de triomphe hautain en même temps que de
+vague surprise. En entrant, Maurice Nikolaïévitch fut sans doute
+frappé de ce sourire du moins il s'arrêta tout à coup au milieu de
+la chambre et parut se demander s'il ferait un pas de plus en
+avant ou s'il se retirerait sur l'heure. À l'instant même la
+physionomie de Nicolas Vsévolodovitch changea d'expression, d'un
+air sérieux et étonné il s'avança vers le visiteur. Ce dernier ne
+prit pas la main qui lui était tendue, et, sans dire un mot, il
+s'assit avant que le maître de la maison lui en eût donné
+l'exemple ou lui eût offert un siège. Nicolas Vsévolodovitch
+s'assit sur le bord de sa couchette et attendit en silence, les
+yeux fixés sur Maurice Nikolaïévitch.
+
+-- Si vous le pouvez, épousez Élisabeth Nikolaïevna, commença
+brusquement le capitaine d'artillerie, et le plus curieux, c'est
+qu'on n'aurait pu deviner, d'après l'intonation de la voix, si ces
+mots étaient une prière, une recommandation, une concession ou un
+ordre.
+
+Nicolas Vsévolodovitch resta silencieux, mais le visiteur, ayant
+dit évidemment tout ce qu'il avait à dire, le regardait avec
+persistance, dans l'attente d'une réponse.
+
+-- Si je ne me trompe (du reste, ce n'est que trop vrai),
+Élisabeth Nikolaïevna est votre fiancée, observa enfin
+Stavroguine.
+
+-- Oui, elle est ma fiancée, déclara d'un ton ferme le visiteur.
+
+-- Vous... vous êtes brouillés ensemble?... Excusez-moi, Maurice
+Nikolaïévitch.
+
+-- Non, elle m'»aime» et m'»estime», dit-elle. Ses paroles sont on
+ne peut plus précieuses pour moi.
+
+-- Je n'en doute pas.
+
+-- Mais, sachez-le, elle serait sous la couronne et vous
+l'appelleriez, qu'elle me planterait là, moi ou tout autre, pour
+aller à vous.
+
+-- Étant sous la couronne?
+
+-- Et après la couronne.
+
+-- Ne vous trompez-vous pas?
+
+-- Non. Sous la haine incessante, sincère et profonde qu'elle vous
+témoigne, perce à chaque instant un amour insensé, l'amour le plus
+sincère, le plus excessif et... le plus fou! Par contre, sous
+l'amour non moins sincère qu'elle ressent pour moi perce à chaque
+instant la haine la plus violente! Je n'aurais jamais pu imaginer
+auparavant toutes ces... métamorphoses.
+
+-- Mais je m'étonne pourtant que vous veniez m'offrir la main
+d'Élisabeth Nikolaïevna! En avez-vous le droit? Vous y a-t-elle
+autorisé?
+
+Maurice Nikolaïévitch fronça le sourcil et pendant une minute
+baissa la tête.
+
+-- De votre part ce ne sont là que des mots, dit-il brusquement, -
+- des mots où éclate la rancune triomphante; je suis sûr que vous
+savez lire entre les lignes, et se peut-il qu'il y ait place ici
+pour une vanité mesquine? N'êtes-vous pas assez victorieux? Faut-
+il donc que je mette les points sur les i? Soit, je les mettrai,
+si vous tenez tant à m'humilier: j'agis sans droit, je ne suis
+aucunement autorisé; Élisabeth Nikolaïevna ne sait rien, mais son
+fiancé a complètement perdu la raison, il mérite d'être enfermé
+dans une maison de fous, et, pour comble, lui-même vient vous le
+déclarer. Seul dans le monde entier vous pouvez la rendre
+heureuse, et moi je ne puis que faire son malheur. Vous la
+lutinez, vous la pourchassez, mais, -- j'ignore pourquoi, -- vous
+ne l'épousez pas. S'il s'agit d'une querelle d'amoureux née à
+l'étranger, et si, pour y mettre fin, mon sacrifice est
+nécessaire, -- immolez-moi. Elle est trop malheureuse, et je ne
+puis supporter cela. Mes paroles ne sont ni une permission ni une
+injonction, par conséquent elles n'ont rien d'offensant pour votre
+amour-propre. Si vous voulez prendre ma place sous la couronne,
+vous n'avez nul besoin pour cela de mon consentement, et, sans
+doute, il était inutile que je vinsse étaler ma folie à vos yeux.
+D'autant plus qu'après ma démarche actuelle notre mariage est
+impossible. Si à présent je la conduisais à l'autel, je serais un
+misérable. L'acte que j'accomplis en vous la livrant, à vous peut-
+être son plus irréconciliable ennemi, est, à mon point de vue, une
+infamie dont certainement je ne supporterai pas le fardeau.
+
+-- Vous vous brûlerez la cervelle, quand on nous mariera?
+
+-- Non, beaucoup plus tard. À quoi bon mettre une éclaboussure de
+sang sur sa robe nuptiale? Peut-être même ne me brûlerai-je la
+cervelle ni maintenant ni plus tard.
+
+-- Vous dites cela, sans doute, pour me tranquilliser?
+
+-- Vous? Ma mort doit vous être bien indifférente.
+
+Un silence d'une minute suivit ces paroles. Maurice Nikolaïévitch
+était pâle, et ses yeux étincelaient.
+
+-- Pardonnez-moi les questions que je vous ai adressées, dit
+Stavroguine; -- plusieurs d'entre elles étaient fort indiscrètes,
+mais il est une chose que j'ai, je pense, parfaitement le droit de
+vous demander: pour que vous ayez pris sur vous de venir me faire
+une proposition aussi... risquée, il faut que vous soyez bien
+convaincu de mes sentiments à l'égard d'Élisabeth Nikolaïevna; or,
+quelles données vous ont amené à cette conviction?
+
+-- Comment? fit avec un léger frisson Maurice Nikolaïévitch; --
+est-ce que vous n'avez pas prétendu à sa main? N'y prétendez-vous
+pas maintenant encore?
+
+-- En général, je ne puis parler à un tiers de mes sentiments pour
+une femme; excusez-moi, c'est une bizarrerie d'organisation. Mais,
+pour le reste, je vous dirai toute la vérité: je suis marié, il ne
+m'est donc plus possible ni d'épouser Élisabeth Nikolaïevna, ni de
+«prétendre à sa main».
+
+Maurice Nikolaïévitch fut tellement stupéfait qu'il se renversa
+sur le dossier de son fauteuil; pendant un certain temps ses yeux
+ne quittèrent pas le visage de Stavroguine.
+
+-- Figurez-vous que cette idée ne m'était pas venue, balbutia-t-
+il; -- vous avez dit l'autre jour que vous n'étiez pas marié... je
+croyais que vous ne l'étiez pas...
+
+Il pâlit affreusement et soudain déchargea un violent coup de
+poing sur la table.
+
+-- Si, après un tel aveu, vous ne laissez pas tranquille Élisabeth
+Nikolaïevna, si vous la rendez vous-même malheureuse, je vous
+tuerai à coups de bâton comme un chien!
+
+Sur ce, il sortit précipitamment de la chambre. Pierre
+Stépanovitch, qui y entra aussitôt après, trouva le maître du
+logis dans une disposition d'esprit fort inattendue.
+
+-- Ah! c'est vous! fit Stavroguine avec un rire bruyant qui
+semblait n'avoir pour cause que la curiosité empressée de Pierre
+Stépanovitch. -- Vous écoutiez derrière la porte? Attendez,
+pourquoi êtes-vous venu? Je vous avez promis quelque chose... Ah,
+bah! je me rappelle: la visite «aux nôtres»? Partons, je suis
+enchanté, vous ne pouviez rien me proposer de plus agréable en ce
+moment.
+
+Il prit son chapeau, et tous deux sortirent immédiatement.
+
+-- Vous riez d'avance à l'idée de voir «les nôtres»? observa avec
+enjouement Pierre Stépanovitch qui tantôt s'efforçait de marcher à
+côté de son compagnon sur l'étroit trottoir pavé en briques,
+tantôt descendait sur la chaussée et trottait en pleine boue,
+parce que Stavroguine, sans le remarquer, occupait à lui seul
+toute la largeur du trottoir.
+
+-- Je ne ris pas du tout, répondit d'une voix sonore et gaie
+Nicolas Vsévolodovitch; -- au contraire, je suis convaincu que je
+trouverai là les gens les plus sérieux.
+
+-- De «mornes imbéciles», comme vous les avez appelés un jour.
+
+-- Rien n'est parfois plus amusant qu'un morne imbécile.
+
+-- Ah! vous dites cela à propos de Maurice Nikolaïévitch! Je suis
+sûr qu'il est venu tout à l'heure vous offrir sa fiancée, hein?
+Figurez-vous, c'est moi qui l'ai poussé indirectement à faire
+cette démarche. D'ailleurs, s'il ne la cède pas, nous la lui
+prendrons nous-mêmes, pas vrai?
+
+Sans doute Pierre Stépanovitch savait qu'il jouait gros jeu en
+mettant la conversation sur ce sujet; mais lorsque sa curiosité
+était vivement excitée, il aimait mieux tout risquer que de rester
+dans l'incertitude. Nicolas Vsévolodovitch se contenta de sourire.
+
+-- Vous comptez toujours m'aider? demanda-t-il.
+
+-- Si vous faites appel à mon aide. Mais vous savez qu'il n'y a
+qu'un bon moyen.
+
+-- Je connais votre moyen.
+
+-- Non, c'est encore un secret. Seulement rappelez-vous que ce
+secret coûte de l'argent.
+
+-- Je sais même combien il coûte, grommela à part soi Stavroguine.
+
+Pierre Stépanovitch tressaillit.
+
+-- Combien? Qu'est-ce que vous avez dit?
+
+-- J'ai dit: Allez-vous-en au diable avec votre secret! Apprenez-
+moi plutôt qui nous verrons là. Je sais que Virguinsky reçoit à
+l'occasion de sa fête, mais quels sont ses invités?
+
+-- Oh! il y aura là une société des plus variées! Kiriloff lui-
+même y sera.
+
+-- Tous membres de sections?
+
+-- Peste, comme vous y allez! Jusqu'à présent il n'existe pas
+encore ici une seule section organisée.
+
+-- Comment donc avez-vous fait pour répandre tant de
+proclamations?
+
+-- Là où nous allons, il n'y aura en tout que quatre
+sectionnaires. En attendant, les autres s'espionnent à qui mieux
+mieux, et chacun d'eux m'adresse des rapports sur ses camarades.
+Ces gens-là donnent beaucoup d'espérances. Ce sont des matériaux
+qu'il faut organiser. Du reste, vous-même avez rédigé le statut,
+il est inutile de vous expliquer les choses.
+
+-- Eh bien, ça ne marche pas? Il y a du tirage?
+
+-- Ça marche on ne peut mieux. Je vais vous faire rire: le premier
+moyen d'action, c'est l'uniforme. Il n'y a rien de plus puissant
+que la livrée bureaucratique. J'invente exprès des titres et des
+emplois: j'ai des secrétaires, des émissaires secrets, des
+caissiers, des présidents, des registrateurs; ce truc réussit
+admirablement. Vient ensuite, naturellement, la sentimentalité,
+qui chez nous est le plus efficace agent de la propagande
+socialiste. Le malheur, ce sont ces sous-lieutenants qui mordent.
+Et puis il y a les purs coquins; ces derniers sont parfois fort
+utiles, mais avec eux on perd beaucoup de temps, car ils exigent
+une surveillance continuelle. Enfin la principale force, le ciment
+qui relie tout, c'est le respect humain, la peur d'avoir une
+opinion à soi. Oui, c'est justement avec de pareilles gens que le
+succès est possible. Je vous le dis, ils se jetteraient dans le
+feu à ma voix: je n'aurai qu'à leur dire qu'ils manquent de
+libéralisme. Des imbéciles me blâment d'avoir trompé tous mes
+associés d'ici en leur parlant de comité central et de
+«ramifications innombrables». Vous-même vous m'avez une fois
+reproché cela, mais où est la tromperie? Le comité central, c'est
+moi et vous; quant aux ramifications, il y en aura autant qu'on
+voudra.
+
+-- Et toujours de la racaille semblable?
+
+-- Ce sont des matériaux. Ils sont bons tout de même.
+
+-- Vous n'avez pas cessé de compter sur moi?
+
+-- Vous serez le chef, la force dirigeante; moi, je ne serai que
+votre second, votre secrétaire. Vous savez, nous voguerons portés
+sur un esquif aux voiles de soie, aux rames d'érable; à la poupe
+sera assise une belle demoiselle, Élisabeth Nikolaïevna... est-ce
+qu'il n'y a pas une chanson comme cela?...
+
+Stavroguine se mit à rire.
+
+-- Non, je préfère vous donner un bon conseil. Vous venez
+d'énumérer les procédés dont vous vous servez pour cimenter vos
+groupes, ils se réduisent au fonctionnarisme et à la
+sentimentalité, tout cela n'est pas mauvais comme clystère, mais
+il y a quelque chose de meilleur encore: persuadez à quatre
+membres d'une section d'assassiner le cinquième sous prétexte que
+c'est un mouchard, et aussitôt le sang versé les liera tous
+indissolublement à vous. Ils deviendront vos esclaves, ils
+n'oseront ni se mutiner, ni vous demander des comptes. Ha, ha, ha!
+
+-- «Toi pourtant, il faudra que tu me payes cela», pensa à part
+soi Pierre Stépanovitch, «et pas plus tard que ce soir. Tu te
+permets beaucoup trop.»
+
+Voilà ou à peu près ce que dut se dire Pierre Stépanovitch. Du
+reste, ils approchaient déjà de la maison de Virguinsky.
+
+-- Vous m'avez probablement fait passer auprès d'eux pour quelque
+membre arrivé de l'étranger, en rapport avec l'Internationale,
+pour un réviseur? demanda tout à coup Stavroguine.
+
+-- Non, le réviseur, ce sera un autre; vous, vous êtes un des
+membres qui ont fondé la société à l'étranger, et vous connaissez
+les secrets les plus importants -- voilà votre rôle. Vous parlerez
+sans doute?
+
+-- Où avez-vous pris cela?
+
+-- Maintenant vous êtes tenu de parler.
+
+Dans son étonnement, Nicolas Vsévolodovitch s'arrêta au milieu de
+la rue, non loin d'un réverbère. Pierre Stépanovitch soutint avec
+une tranquille assurance le regard de son compagnon. Celui-ci
+lança un jet de salive et se remit en marche.
+
+-- Et vous, est-ce que vous prendrez la parole? demanda-t-il
+brusquement à Pierre Stépanovitch.
+
+-- Non, je vous écouterai.
+
+-- Que le diable vous emporte! Au fait, vous me donnez une idée.
+
+-- Laquelle? fit vivement Pierre Stépanovitch.
+
+-- Soit, je parlerai peut-être là, mais ensuite je vous flanquerai
+une rossée, et, vous savez, une rossée sérieuse.
+
+-- Dites-donc, tantôt j'ai répété à Karmazinoff le propos que vous
+avez tenu sur son compte, à savoir qu'il faudrait le fesser, non
+pas seulement pour la forme, mais vigoureusement, comme on fesse
+un moujik.
+
+-- Mais je n'ai jamais dit cela, ha, ha!
+
+-- N'importe. _Se non è vero..._
+
+-- Eh bien, merci, je vous suis très obligé.
+
+-- Savez-vous ce que dit Karmazinoff? D'après lui, notre doctrine
+est, au fond, la négation de l'honneur, et affirmer franchement le
+droit au déshonneur, c'est le plus sûr moyen d'avoir les Russes
+pour soi.
+
+-- Paroles admirables! Paroles d'or! s'écria Stavroguine; -- il a
+dit le vrai mot! Le droit au déshonneur, -- mais, avec cela, tout
+le monde viendra à nous, il ne restera plus personne dans l'autre
+camp! Écoutez pourtant, Verkhovensky, vous ne faites pas partie de
+la haute police, hein?
+
+-- Celui qui se pose de pareilles questions les garde généralement
+pour lui.
+
+-- Sans doute, mais nous sommes entre nous.
+
+-- Non, jusqu'à présent je ne sers pas dans la haute police.
+Assez, nous voici arrivés. Composez votre physionomie,
+Stavroguine; moi, j'ai toujours soin de me faire une tête quand je
+vais chez eux. Il faut se donner un air un peu sombre, voilà tout;
+ce n'est pas bien malin.
+
+CHAPITRE VII
+
+_CHEZ LES NÔTRES._
+
+I
+
+Virguinsky demeurait rue de la Fourmi, dans une maison à lui, ou
+plutôt à sa femme. C'était une construction en bois, à un seul
+étage, où n'habitaient que l'employé et sa famille. Une quinzaine
+de personnes s'étaient réunies là sous couleur de fêter le maître
+du logis; mais la soirée ne ressemblait pas du tout à celles qu'on
+a coutume de donner en province à l'occasion d'un anniversaire de
+naissance. Dès les premiers temps de leur mariage, les époux
+Virguinsky avaient décidé d'un commun accord, une fois pour
+toutes, que c'était une grande sottise de recevoir en pareille
+circonstance, vu qu'il n'y avait pas là de quoi se réjouir. En
+quelques années ils avaient réussi à s'isoler complètement de la
+société. Quoique Virguinsky ne manquât pas de moyens et fût loin
+d'être ce qu'on appelle un «pauvre homme», il faisait à tout le
+monde l'effet d'un original, aimant la solitude et, de plus,
+parlant «avec hauteur». Quant à madame Virguinsky, son métier de
+sage-femme suffisait pour la placer au plus bas degré de l'échelle
+sociale, au-dessous même d'une femme de pope, nonobstant la
+position que son mari occupait dans le service. Il est vrai que si
+sa profession était humble, on ne pouvait en dire autant de son
+caractère. Depuis sa liaison stupide et affichée effrontément (par
+principe) avec un coquin comme le capitaine Lébiadkine, les plus
+indulgentes de nos dames l'avaient elles-mêmes mise à l'index et
+ne lui cachaient pas leur mépris. Mais tout cela était bien égal à
+madame Virguinsky. Chose à noter, les dames même les plus prudes,
+quand elles se trouvaient dans une position intéressante,
+s'adressaient de préférence à Arina Prokhorovna (madame
+Virguinsky), bien que notre ville possédât trois autres
+accoucheuses. Dans tout le district, les femmes des propriétaires
+ruraux la faisaient demander, tant elle était renommée pour son
+habileté professionnelle. Comme elle aimait beaucoup l'argent,
+elle avait fini par limiter sa clientèle aux personnes les plus
+riches. Se sentant nécessaire, elle ne se gênait pas du tout, et,
+dans les maisons les plus aristocratiques, elle semblait faire
+exprès d'agiter les nerfs délicats de ses clientes par un grossier
+oubli de toutes les convenances ou par des railleries sur les
+choses saintes. Notre chirurgien-major Rosanoff racontait à ce
+propos un fait curieux: un jour qu'une femme en couches invoquait
+avec force gémissements le secours divin, Arina Prokhorovna avait
+tout à coup lâché une grosse impiété qui, en épouvantant la
+malade, avait eu pour effet d'activer puissamment sa délivrance.
+Mais, quoique nihiliste, madame Virguinsky savait fort bien,
+lorsque ses intérêts le lui commandaient, transiger avec les
+préjugés vulgaires. Ainsi, elle ne manquait jamais d'assister au
+baptême des nouveaux-nés dont elle avait facilité la venue au
+monde; dans ces occasions-là, elle se coiffait avec goût et
+mettait une robe de soie verte à traîne, alors qu'en tout autre
+temps sa mise était extrêmement négligée. Pendant la cérémonie
+religieuse, elle conservait «l'air le plus effronté», au point de
+scandaliser les ministres du culte; mais, après le baptême, elle
+offrait toujours du champagne, et il n'aurait pas fallu, en
+prenant un verre de Cliquot, oublier les épingles de
+l'accoucheuse.
+
+La société (presque exclusivement masculine) réunie cette fois
+chez Virguinsky présentait un aspect assez exceptionnel. Il n'y
+avait pas de collation, et l'on ne jouait pas aux cartes. Au
+milieu d'un spacieux salon dont les murs étaient garnis d'une
+vieille tapisserie bleue, se trouvaient deux tables rapprochées
+l'une de l'autre de façon à n'en former qu'une seule; une grande
+nappe, d'ailleurs d'une propreté douteuse, couvrait ces deux
+tables sur lesquelles bouillaient deux samovars; au bout étaient
+placés un vaste plateau chargé de vingt-cinq verres et une
+corbeille contenant du pain blanc coupé par tranches, comme cela
+se pratique dans les pensionnats. Le thé était versé par la soeur
+d'Arina Prokhorovna, une fille de trente ans, blonde et privée de
+sourcils. Cette créature, taciturne et venimeuse, partageait les
+idées nouvelles; Virguinsky lui-même, dans son ménage, avait
+grand'peur d'elle. Trois dames seulement se trouvaient dans la
+chambre: la maîtresse de la maison, sa soeur dont je viens de
+parler, et la soeur de Virguinsky, étudiante nihiliste, tout
+récemment arrivée de Pétersbourg. Arina Prokhorovna, belle femme
+de vingt-sept ans, n'avait pas fait toilette pour la circonstance;
+elle portait une robe de laine d'une nuance verdâtre, et le regard
+hardi qu'elle promenait sur l'assistance semblait dire: «Voyez
+comme je me moque de tout.» On remarquait à côté d'elle sa belle-
+soeur qui n'était pas mal non plus; petite et grassouillette, avec
+des joues très colorées, mademoiselle Virguinsky était encore,
+pour ainsi dire, en tenue de voyage; elle avait à la main un
+rouleau de papier, et ses yeux allaient sans cesse d'un visiteur à
+l'autre. Ce soir-là, Virguinsky se sentait un peu souffrant;
+néanmoins il avait quitté sa chambre, et maintenant il était assis
+sur un fauteuil devant la table autour de laquelle tous ses
+invités avaient pris place sur des chaises dans un ordre qui
+faisait prévoir une séance. En attendant, on causait à haute voix
+de choses indifférentes. Lorsque parurent Stavroguine et
+Verkhovensky, le silence s'établit soudain.
+
+Mais je demande la permission de donner quelques explications
+préalables. Je crois que tous ces messieurs s'étaient réunis dans
+l'espoir d'apprendre quelque chose de particulièrement curieux.
+Ils représentaient la fine fleur du libéralisme local, et
+Virguinsky les avait triés sur le volet en vue de cette «séance».
+Je remarquerai encore que plusieurs d'entre eux (un très petit
+nombre, du reste) n'étaient jamais allés chez lui auparavant. Sans
+doute la plupart ne se rendaient pas un compte bien clair de
+l'objet pour lequel on les avait convoqués. À la vérité, tous
+prenaient alors Pierre Stépanovitch pour un émissaire arrivé de
+l'étranger et muni de pleins pouvoirs; dès le début, cette idée
+s'était enracinée dans leur esprit, et naturellement les flattait.
+Mais, parmi les citoyens rassemblés en ce moment chez Virguinsky
+sous prétexte de fêter l'anniversaire de sa naissance, il s'en
+trouvait quelques uns à qui des ouvertures précises avaient été
+faites. Pierre Stépanovitch avait réussi à créer chez nous un
+«conseil des cinq» à l'instar des quinquévirats déjà organisés par
+lui à Moscou, et (le fait est maintenant prouvé) parmi les
+officiers de notre district. On prétend qu'il en avait aussi
+institué un dans le gouvernement de Kh... Assis à la table
+commune, les quinquévirs mettaient tous leurs soins à dissimuler
+leur importance, en sorte que personne n'aurait pu les
+reconnaître. À présent, leurs noms ne sont plus un mystère:
+c'étaient d'abord Lipoutine, ensuite Virguinsky lui-même, puis
+Chigaleff, le frère de madame Virguinsky, Liamchine, et enfin un
+certain Tolkatchenko. Ce dernier, déjà quadragénaire, passait pour
+connaître à fond le peuple, surtout les filous et les voleurs de
+grand chemin, qu'il allait étudier dans les cabarets (du reste, il
+ne s'y rendait pas que pour cela). Avec sa mise incorrecte, ses
+bottes de roussi, ses clignements d'yeux malicieux et les phrases
+populaires dont il panachait sa conversation, Tolkatchenko était
+un type à part au milieu des nôtres. Une ou deux fois Liamchine
+l'avait mené aux soirées de Stépan Trophimovitch, mais il n'y
+avait pas produit beaucoup d'effet. On le voyait en ville de temps
+à autre, surtout quand il se trouvait sans place; il était employé
+de chemin de fer. Ces cinq hommes d'action avaient constitué leur
+groupe, pleinement convaincus que celui-ci n'était qu'une unité
+parmi des centaines et des milliers d'autres quinquévirats
+semblables disséminés sur toute la surface de la Russie, et
+dépendant d'un mystérieux comité central en rapport lui-même avec
+la révolution européenne universelle. Malheureusement, je dois
+avouer que des froissements avaient déjà commencé à se manifester
+entre eux et Pierre Stépanovitch. Le fait est qu'ils l'avaient
+attendu depuis le printemps, sa prochaine arrivée leur ayant été
+annoncée d'abord par Tolkatchenko et ensuite par Chigaleff; vu la
+haute opinion qu'ils se faisaient de lui, tous s'étaient
+docilement groupés à son premier appel; mais à peine le
+quinquévirat venait-il d'être organisé, que la discorde éclatait
+dans son sein. Je suppose que ces messieurs regrettaient d'avoir
+donné si vite leur adhésion. Bien entendu, ils avaient cédé, dans
+cette circonstance, à un généreux sentiment de honte; ils avaient
+craint qu'on ne les accusât plus tard d'avoir cané. Mais Pierre
+Stépanovitch aurait dû apprécier leur héroïsme et les en
+récompenser par quelque confidence importante. Or, loin de songer
+à satisfaire la légitime curiosité de ses associés, Verkhovensky
+les traitait en général avec une sévérité remarquable, et même
+avec mépris. C'était vexant, on en conviendra; aussi le membre
+Chigaleff poussait ses collègues à «réclamer des comptes», pas
+maintenant, il est vrai, car il y avait en ce moment trop
+d'étrangers chez Virguinsky.
+
+Si je ne me trompe, les quinquévirs déjà nommés soupçonnaient
+vaguement que parmi ces étrangers se trouvaient des membres
+d'autres groupes inconnus d'eux et secrètement organisés dans la
+ville par le même Verkhovensky; aussi tous les visiteurs
+s'observaient-ils les uns les autres d'un air défiant, ce qui
+donnait à la réunion une physionomie fort énigmatique et jusqu'à
+un certain point romanesque. Du reste, il y avait aussi là des
+gens à l'abri de tout soupçon, par exemple, un major, proche
+parent de Virguinsky; cet homme parfaitement inoffensif n'avait
+même pas été invité, mais il était venu de son propre mouvement
+fêter le maître de la maison, en sorte qu'il avait été impossible
+de ne pas le recevoir. Virguinsky savait, d'ailleurs, qu'il n'y
+avait à craindre aucune délation de la part du major, car ce
+dernier, tout bête qu'il était, avait toujours aimé à fréquenter
+les libéraux avancés; sans sympathiser personnellement avec eux,
+il les écoutait très volontiers. Bien plus, lui-même avait été
+compromis: on s'était servi de lui pour répandre des ballots de
+proclamations et de numéros de la _Cloche;_ il n'aurait pas osé
+jeter le moindre coup d'oeil sur ces écrits, mais refuser de les
+distribuer lui eût paru le comble de la lâcheté. Encore à présent
+il ne manque pas en Russie de gens qui ressemblent à ce major. Les
+autres visiteurs offraient le type de l'amour-propre aigri ou de
+l'exaltation juvénile: c'étaient deux ou trois professeurs et un
+nombre égal d'officiers. Parmi les premiers se faisait surtout
+remarquer un boiteux âgé de quarante-cinq ans qui enseignait au
+gymnase; cet homme était extrêmement venimeux et d'une vanité peu
+commune. Dans le groupe des officiers je dois signaler un très
+jeune enseigne d'artillerie sorti récemment de l'école militaire
+et arrivé depuis peu dans notre ville où il ne connaissait encore
+personne. Durant cette soirée il avait un crayon à la main, ne
+prenait presque aucune part à la conversation, et écrivait à
+chaque instant quelque chose sur son carnet. Tout le monde voyait
+cela, mais on feignait de ne pas s'en apercevoir. Au nombre des
+invités de Virguinsky figurait aussi le séminariste désoeuvré qui,
+conjointement avec Liamchine, avait joué un si vilain tour à la
+colporteuse d'évangiles; ce gros garçon, aux manières très
+dégagées, montrait dans toute sa personne la conscience qu'il
+avait de son mérite supérieur. À cette réunion assistait
+également, je ne sais pourquoi, le fils de notre maire, jeune
+homme prématurément usé par le vice, et dont le nom avait déjà été
+mêlé à des aventures scandaleuses. Il ne dit pas un mot de toute
+la soirée. Enfin, je ne puis passer sous silence un collégien de
+dix-huit ans qui paraissait très échauffé; ce morveux, -- on
+l'apprit plus tard avec stupéfaction, -- était à la tête d'un
+groupe de conspirateurs recrutés parmi les _grands_ du gymnase.
+Chatoff dont je n'ai pas encore parlé était assis à un coin de la
+table, un peu en arrière des autres; silencieux, les yeux fixés à
+terre, il refusa de prendre du thé et garda tout le temps sa
+casquette à la main, comme pour montrer qu'il n'était pas venu en
+visiteur, mais pour affaire, et qu'il s'en irait quand il
+voudrait. Non loin de lui avait pris place Kiriloff; muet aussi,
+l'ingénieur tenait son regard terne obstinément attaché sur chacun
+de ceux qui prenaient la parole, et il écoutait tout sans donner
+la moindre marque d'émotion ou d'étonnement. Plusieurs des
+invités, qui ne l'avaient jamais vu auparavant, l'observaient à la
+dérobée d'un air soucieux. Madame Virguinsky connaissait-elle
+l'existence du quinquévirat? Je suppose que son mari ne lui avait
+rien laissé ignorer. L'étudiante, naturellement, était étrangère à
+tout cela, mais elle avait aussi sa tâche; elle comptait ne rester
+chez nous qu'un jour ou deux, ensuite son intention était de se
+rendre successivement dans toutes les villes universitaires pour
+«prendre part aux souffrances des pauvres étudiants et susciter
+chez eux l'esprit de protestation». Dans ce but, elle avait rédigé
+un appel qu'elle avait fait lithographier à quelques centaines
+d'exemplaires. Chose curieuse, le collégien et l'étudiante qui ne
+s'étaient jamais rencontrés jusqu'alors se sentirent, à première
+vue, des plus mal disposés l'un pour l'autre. Le major était
+l'oncle de la jeune fille, et il ne l'avait pas vue depuis dix
+ans. Quand entrèrent Stavroguine et Verkhovensky, mademoiselle
+Virguinsky était rouge comme un coquelicot; elle venait d'avoir
+une violente dispute avec son oncle au sujet de la question des
+femmes.
+
+II
+
+Sans presque dire bonjour à personne, Verkhovensky alla s'asseoir
+fort négligemment au haut bout de la table. Un insolent dédain se
+lisait sur son visage. Stavroguine s'inclina poliment. On
+n'attendait qu'eux; néanmoins, comme si une consigne avait été
+donnée dans ce sens, tout le monde feignait de remarquer à peine
+leur arrivée. Dès que Nicolas Vsévolodovitch se fut assis, la
+maîtresse de la maison s'adressa à lui d'un ton sévère:
+
+-- Stavroguine, voulez-vous du thé?
+
+-- Oui répondit-il.
+
+-- Du thé à Stavroguine, ordonna madame Virguinsky. -- Et vous,
+est-ce que vous en voulez? (Ces derniers mots étaient adressés à
+Verkhovensky.)
+
+-- Sans doute; qui est-ce qui demande cela à ses invités? Mais
+donnez aussi de la crème, ce qu'on sert chez vous sous le nom de
+thé est toujours quelque chose de si infect; et un jour de fête
+encore...
+
+-- Comment, vous aussi vous admettez les fêtes? fit en riant
+l'étudiante; -- on parlait de cela tout à l'heure.
+
+-- Vieillerie! grommela le collégien à l'autre bout de la table.
+
+-- Qu'est-ce qui est une vieillerie? Fouler aux pieds les
+préjugés, fussent-ils les plus innocents, n'est pas une
+vieillerie; au contraire, il faut le dire à notre honte, c'est
+jusqu'à présent une nouveauté, déclara aussitôt la jeune fille
+qui, en parlant, gesticulait avec véhémence. -- D'ailleurs, il n'y
+a pas de préjugés innocents, ajouta-t-elle d'un ton aigre.
+
+-- J'ai seulement voulu dire, répliqua avec agitation le
+collégien, -- que, quoique les préjugés soient sans doute des
+vieilleries et qu'il faille les extirper, cependant, en ce qui
+concerne les anniversaires de naissance, la stupidité de ces fêtes
+est trop universellement reconnue pour perdre un temps précieux et
+déjà sans cela perdu par tout le monde, en sorte qu'on pourrait
+employer son esprit à traiter un sujet plus urgent...
+
+-- Vous n'en finissez plus, on ne comprend rien, cria l'étudiante.
+
+-- Il me semble que chacun a le droit de prendre la parole, et si
+je désire exprimer mon opinion, comme tout autre...
+
+-- Personne ne vous conteste le droit de prendre la parole,
+interrompit sèchement la maîtresse de la maison, -- on vous invite
+seulement à ne pas mâchonner, attendu que personne ne peut vous
+comprendre.
+
+-- Pourtant permettez-moi de vous faire observer que vous me
+témoignez peu d'estime; si je n'ai pas pu achever ma pensée, ce
+n'est pas parce que je n'ai pas d'idées, mais plutôt parce que
+j'en ai trop... balbutia le pauvre jeune homme qui pataugeait de
+plus en plus.
+
+-- Si vous ne savez pas parler, eh bien, taisez-vous, lui envoya
+l'étudiante.
+
+À ces mots, le collégien se leva soudain, comme mû par un ressort.
+
+-- Je voulais seulement dire, vociféra-t-il rouge de honte et sans
+oser regarder autour de lui, -- que si vous êtes tant pressée de
+montrer votre esprit, c'est tout bonnement parce que
+M. Stavroguine vient d'arriver -- voilà!
+
+-- Votre idée est ignoble et immorale, elle prouve combien vous
+êtes peu développé. Je vous prie de ne plus m'adresser la parole,
+repartit violemment la jeune fille.
+
+-- Stavroguine, commença la maîtresse de la maison, -- avant votre
+arrivée, cet officier (elle montra le major, son parent) parlait
+ici des droits de la famille. Sans doute, je ne vous ennuierai pas
+avec une sottise si vieille et depuis longtemps percée à jour.
+Mais, pourtant, où a-t-on pu prendre les droits et les devoirs de
+la famille, entendus dans le sens que le préjugé courant donne à
+ces mots? Voilà la question. Quel est votre avis?
+
+-- Comment, où l'on a pu les prendre? demanda Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- Nous savons, par exemple, que le préjugé de Dieu est venu du
+tonnerre et de l'éclair, s'empressa d'ajouter l'étudiante en
+dardant ses yeux sur Stavroguine; -- personne n'ignore que les
+premiers hommes, effrayés par la foudre, ont divinisé l'ennemi
+invisible devant qui ils sentaient leur faiblesse. Mais d'où est
+né le préjugé de la famille? D'où a pu provenir la famille elle-
+même?
+
+-- Ce n'est pas tout à fait la même chose..., voulut faire
+observer madame Virguinsky.
+
+-- Je suppose que la réponse à une telle question serait
+indécente, dit Stavroguine.
+
+-- Allons donc! protesta l'étudiante.
+
+Dans le groupe des professeurs éclatèrent des rires auxquels
+firent écho, à l'autre bout de la table, Liamchine et le
+collégien; le major pouffait.
+
+-- Vous devriez écrire des vaudevilles, remarqua la maîtresse de
+la maison en s'adressant à Stavroguine.
+
+-- Cette réponse ne vous fait guère honneur; je ne sais comment on
+vous appelle, déclara l'étudiante positivement indignée.
+
+-- Mais, toi, ne saute pas comme cela! cria le major à sa nièce, -
+- tu es une demoiselle, tu devrais avoir un maintien modeste, et
+l'on dirait que tu es assise sur une aiguille.
+
+-- Veuillez vous taire et ne pas m'interpeller avec cette
+familiarité, épargnez-moi vos ignobles comparaisons. Je vous vois
+pour la première fois, et ne veux pas savoir si vous êtes mon
+parent.
+
+-- Mais, voyons, je suis ton oncle; je t'ai portée dans mes bras
+quand tu n'étais encore qu'un enfant à la mamelle!
+
+-- Et quand même vous m'auriez portée dans vos bras, voilà-t-il
+pas une affaire! Je ne vous l'avais pas demandé; si donc vous
+l'avez fait, monsieur l'officier impoli, c'est que cela vous
+plaisait. Et permettez-moi de vous faire observer que vous ne
+devez pas me tutoyer, si ce n'est par civisme; autrement je vous
+le défends une fois pour toutes.
+
+Le major frappa du poing sur la table.
+
+-- Voilà comme elles sont toutes! dit-il à Stavroguine assis en
+face de lui. -- Non, permettez, j'aime le libéralisme et les idées
+modernes, je goûte fort les propos intelligents, mais, entendons-
+nous, ils ne me plaisent que dans la bouche des hommes, et le
+libéralisme en jupons fait mon supplice! Ne te tortille donc pas
+ainsi! cria-t-il à la jeune fille qui se démenait sur sa chaise. -
+- Non, je demande aussi la parole, je suis offensé.
+
+-- Vous ne faites que gêner les autres, et vous-même vous ne savez
+rien dire, bougonna la maîtresse de la maison.
+
+-- Si, je vais m'expliquer, reprit en s'échauffant le major. -- Je
+m'adresse à vous, monsieur Stavroguine, parce que vous venez
+d'arriver, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître. Sans
+les hommes, elles ne peuvent rien, -- voilà mon opinion. Toute
+leur question des femmes n'est qu'un emprunt qu'elles nous ont
+fait; je vous l'assure, c'est nous autres qui la leur avons
+inventée et qui nous sommes bêtement mis cette pierre au cou. Si
+je remercie Dieu d'une chose, c'est d'être resté célibataire! Pas
+le plus petit grain d'originalité; elles ne sont même pas capables
+de créer une façon de robe, il faut que les hommes inventent des
+patrons pour elles! Tenez, celle-ci, je l'ai portée dans mes bras,
+j'ai dansé la mazurka avec elle quand elle avait dix ans;
+aujourd'hui elle arrive de Pétersbourg, naturellement je cours
+l'embrasser, et quelle est la seconde parole qu'elle me dit? «Dieu
+n'existe pas!» Si encore ç'avait été la troisième; mais non, c'est
+la seconde, la langue lui démangeait! Allons, lui dis-je, j'admets
+que les hommes intelligents ne croient pas, cela peut tenir à leur
+intelligence; mais toi, tête vide, qu'est-ce que tu comprends à la
+question de l'existence de Dieu? Tu répètes ce qu'un étudiant t'a
+seriné; s'il t'avait dit d'allumer des lampes devant les icônes,
+tu en allumerais.
+
+-- Vous mentez toujours, vous êtes un fort méchant homme, et tout
+à l'heure je vous ai péremptoirement démontré votre insolvabilité,
+répondit l'étudiante d'un ton dédaigneux, comme si elle trouvait
+au-dessous d'elle d'entrer dans de longues explications avec un
+pareil interlocuteur. -- Tantôt je vous ai dit notamment qu'au
+catéchisme on nous avait à tous enseigné ceci: «Si tu honores ton
+père et tes parents, tu vivras longtemps, et la richesse te sera
+donnée.» C'est dans les dix commandements. Si Dieu a cru
+nécessaire de promettre à l'amour filial une récompense, alors
+votre Dieu est immoral. Voilà dans quels termes je me suis
+exprimée tantôt, et ce n'a pas été ma seconde parole; c'est vous
+qui, en parlant de vos droits, m'avez amenée à vous tenir ce
+langage. À qui la faute si vous êtes bouché et si vous ne
+comprenez pas encore? Cela vous vexe, et vous vous fâchez, --
+Voilà le mot de toute votre génération.
+
+-- Sotte! proféra le major.
+
+-- Vous, vous êtes un imbécile.
+
+-- C'est cela, injurie-moi!
+
+-- Mais permettez, Kapiton Maximovitch, vous m'avez dit vous-même
+que vous ne croyez pas en Dieu, cria du bout de la table
+Lipoutine.
+
+-- Qu'importe que j'aie dit cela? moi, c'est autre chose! Peut-
+être même que je crois, seulement ma foi n'est pas entière. Mais,
+quoique je ne croie pas tout à fait, je ne dis pas qu'il faille
+fusiller Dieu. Déjà, quand je servais dans les hussards, cette
+question me préoccupait fort. Pour tous les poètes il est admis
+que le hussard est un buveur et un noceur. En ce qui me concerne,
+je n'ai peut-être pas fait mentir la légende; mais, le croirez-
+vous? je me relevais la nuit et j'allais m'agenouiller devant un
+icône, demandant à Dieu avec force signes de croix qu'il voulût
+bien m'envoyer la foi, tant j'étais, dès cette époque, tourmenté
+par la question de savoir si, oui ou non, Dieu existe. Le matin
+venu, sans doute, vous avez des distractions, et les sentiments
+religieux s'évanouissent; en général, j'ai remarqué que la foi est
+toujours plus faible pendant la journée.
+
+Pierre Stépanovitch bâillait à se décrocher la mâchoire.
+
+-- Est-ce qu'on ne va pas jouer aux cartes? demanda-t-il à madame
+Virguinsky.
+
+-- Je m'associe entièrement à votre question! déclara l'étudiante
+qui était devenue pourpre d'indignation en entendant les paroles
+du major.
+
+-- On perd un temps précieux à écouter des conversations stupides,
+observa la maîtresse de la maison, et elle regarda sévèrement son
+mari.
+
+-- Je me proposais, dit mademoiselle Virguinsky, -- de signaler à
+la réunion les souffrances et les protestations des étudiants;
+mais, comme le temps se passe en conversations immorales...
+
+-- Rien n'est moral, ni immoral! interrompit avec impatience le
+collégien.
+
+-- Je savais cela, monsieur le gymnasiste, longtemps avant qu'on
+vous l'ait enseigné.
+
+-- Et moi, j'affirme, répliqua l'adolescent irrité, -- que vous
+êtes un enfant venu de la capitale pour nous éclairer tous, alors
+que nous en savons autant que vous. Depuis Biélinsky, nul n'ignore
+en Russie l'immoralité du précepte: «Honore ton père et ta mère»,
+que, par parenthèses, vous avez cité en l'estropiant.
+
+-- Est-ce que cela ne finira pas? dit résolument Arina Prokhorovna
+à son mari.
+
+Comme maîtresse de maison, elle rougissait de ces conversations
+insignifiantes, d'autant plus qu'elle remarquait des sourires et
+même des marques de stupéfaction parmi les invités qui n'étaient
+pas des visiteurs habituels.
+
+Virguinsky éleva soudain la voix:
+
+-- Messieurs, si quelqu'un a une communication à faire ou désire
+traiter un sujet se rattachant plus directement à l'oeuvre
+commune, je l'invite à commencer sans retard.
+
+-- Je prendrai la liberté de faire une question, dit d'une voix
+douce le professeur boiteux, qui jusqu'alors n'avait pas prononcé
+un mot et s'était distingué par sa bonne tenue: -- je désirerais
+savoir si nous sommes ici en séance, ou si nous ne formons qu'une
+réunion de simples mortels venus en visite. Je demande cela plutôt
+pour l'ordre, et afin de ne pas rester dans l'incertitude.
+
+Cette «malicieuse» question produisit son effet; tous se
+regardèrent les uns les autres, chacun paraissant attendre une
+réponse de son voisin; puis, brusquement, comme par un mot
+d'ordre, tous les yeux se fixèrent sur Verkhovensky et sur
+Stavroguine.
+
+-- Je propose simplement de voter sur la question de savoir si
+nous sommes, oui ou non, en séance, déclara madame Virguinsky.
+
+-- J'adhère complètement à la proposition, dit Lipoutine, --
+quoiqu'elle soit un peu indéterminée.
+
+-- Moi aussi, moi aussi, entendit-on de divers côtés.
+
+-- Il me semble en effet que ce sera plus régulier, approuva à son
+tour Virguinsky.
+
+-- Ainsi aux voix! reprit Arina Prokhorovna. -- Liamchine, mettez-
+vous au piano, je vous prie; cela ne vous empêchera pas de voter
+au moment du scrutin.
+
+-- Encore! cria Liamchine; -- j'ai déjà fait assez de tapage comme
+cela.
+
+-- Je vous en prie instamment, jouez; vous ne voulez donc pas être
+utile à l'oeuvre commune?
+
+-- Mais je vous assure, Arina Prokhorovna, que personne n'est aux
+écoutes. C'est seulement une idée que vous avez. D'ailleurs, les
+fenêtres sont hautes, et lors même que quelqu'un chercherait à
+nous entendre, cela lui serait impossible.
+
+-- Nous ne nous entendons pas nous-mêmes, grommela un des
+visiteurs.
+
+-- Et moi, je vous dis que les précautions sont toujours bonnes.
+Pour le cas où il y aurait des espions, expliqua-t-elle à
+Verkhovensky, -- il faut que nous ayons l'air d'être en fête et
+que la musique s'entende de la rue.
+
+-- Eh, diable! murmura Liamchine avec colère, puis il s'assit
+devant le piano, et commença à jouer une valse en frappant sur les
+touches comme s'il eût voulu les briser.
+
+-- J'invite ceux qui désirent qu'il y ait séance à lever la main
+droite, proposa madame Virguinsky.
+
+Les uns firent le mouvement indiqué, les autres s'en abstinrent.
+Il y en eut qui, ayant levé la main, la baissèrent aussitôt après;
+plusieurs qui l'avaient baissée la relevèrent ensuite.
+
+-- Oh! diable! Je n'ai rien compris! cria un officier.
+
+-- Moi non plus, ajouta un autre.
+
+-- Si, moi, je comprends, fit un troisième; -- si c'est _oui, _on
+lève la main.
+
+-- Mais qu'est-ce que signifie _oui?_
+
+-- Cela signifie la séance.
+
+-- Non, cela signifie qu'on n'en veut pas.
+
+-- J'ai voté la séance, cria le collégien à madame Virguinsky.
+
+-- Alors, pourquoi n'avez-vous pas levé la main?
+
+-- Je vous ai regardée tout le temps, vous n'avez pas levé la
+main, je vous ai imitée.
+
+-- Que c'est bête! C'est moi qui ai fait la proposition, par
+conséquent je ne pouvais pas lever la main. Messieurs, je propose
+de recommencer l'épreuve inversement: que ceux qui veulent une
+séance restent immobiles, et que ceux qui n'en veulent pas lèvent
+la main droite.
+
+-- Qui est-ce qui ne veut pas? demanda le collégien.
+
+-- Vous le faites exprès, n'est-ce pas? répliqua avec irritation
+madame Virguinsky.
+
+-- Non, permettez, qui est-ce qui veut et qui est-ce qui ne veut
+pas? Il faut préciser cela un peu mieux, firent deux ou trois
+voix.
+
+-- Celui qui ne veut pas ne veut pas.
+
+-- Eh! oui, mais qu'est-ce qu'il faut faire si l'on ne veut pas?
+Doit-on lever la main ou ne pas la lever? cria un officier.
+
+-- Eh! nous n'avons pas encore l'habitude du régime parlementaire!
+observa le major.
+
+-- Monsieur Liamchine, ne faites pas tant de bruit, s'il vous
+plaît, on ne s'entend pas ici, dit le professeur boiteux.
+
+Liamchine quitta brusquement le piano.
+
+-- En vérité, Arina Prokhorovna, il n'y a aucun espion aux
+écoutes, et je ne veux plus jouer! C'est comme visiteur et non
+comme pianiste que je suis venu chez vous!
+
+-- Messieurs, proposa Virguinsky, -- répondez tous verbalement:
+sommes-nous, oui ou non, en séance?
+
+-- En séance, en séance! cria-t-on de toutes parts.
+
+-- En ce cas, il est inutile de voter, cela suffit. N'est-ce pas
+votre avis, messieurs? Faut-il encore procéder à un vote?
+
+-- Non, non, c'est inutile, on a compris!
+
+-- Peut-être quelqu'un est-il contre la séance?
+
+-- Non, non, nous la voulons tous!
+
+-- Mais qu'est-ce que c'est qu'une séance? cria un des assistants.
+Il n'obtint pas de réponse.
+
+-- Il faut nommer un président, firent un grand nombre de voix.
+
+-- Le maître de la maison, naturellement, le maître de la maison!
+
+Élu par acclamation, Virguinsky prit la parole:
+
+-- Messieurs, puisqu'il en est ainsi, je renouvelle ma proposition
+primitive: si quelqu'un a une communication à faire ou désire
+traiter un sujet se rapportant plus directement à l'oeuvre
+commune, qu'il commence sans perdre de temps.
+
+Silence général. Tous les regards se portèrent de nouveau sur
+Stavroguine et Pierre Stépanovitch.
+
+-- Verkhovensky, vous n'avez rien à déclarer? demanda carrément
+Arina Prokhorovna.
+
+L'interpellé s'étira sur sa chaise.
+
+-- Absolument rien, répondit-il en bâillant. -- Du reste, je
+désirerais un verre de cognac.
+
+-- Et vous, Stavroguine?
+
+-- Je vous remercie, je ne boirai pas.
+
+-- Je vous demande si vous désirez parler, et non si vous voulez
+du cognac.
+
+-- Parler? Sur quoi? Non, je n'y tiens pas.
+
+-- On va vous apporter du cognac, répondit madame Virguinsky à
+Pierre Stépanovitch.
+
+L'étudiante se leva. Depuis longtemps on voyait qu'elle attendait
+avec impatience le moment de placer un discours.
+
+-- Je suis venue faire connaître les souffrances des malheureux
+étudiants et les efforts tentés partout pour éveiller en eux
+l'esprit de protestation...
+
+Force fut à mademoiselle Virguinsky d'en rester là, car à l'autre
+bout de la salle surgit un concurrent qui attira aussitôt
+l'attention générale. Sombre et morne comme toujours, Chigaleff,
+l'homme aux longues oreilles, se leva lentement, et, d'un air
+chagrin, posa sur la table un gros cahier tout couvert d'une
+écriture extrêmement fine. Il ne se rassit point et garda le
+silence. Plusieurs jetaient des regards inquiets sur le volumineux
+manuscrit; au contraire, Lipoutine, Virguinsky et le professeur
+boiteux paraissaient éprouver une certaine satisfaction.
+
+-- Je demande la parole, fit d'une voix mélancolique, mais ferme,
+Chigaleff.
+
+-- Vous l'avez, répondit Virguinsky.
+
+L'orateur s'assit, se recueillit pendant une demi-minute et
+commença gravement:
+
+-- Messieurs...
+
+-- Voilà le cognac! dit d'un ton méprisant la demoiselle sans
+sourcils qui avait servi le thé; en même temps, elle plaçait
+devant Pierre Stépanovitch un carafon de cognac et un verre à
+liqueur qu'elle avait apportés sans plateau ni assiette, se
+contentant de les tenir à la main.
+
+L'orateur interrompu attendit silencieux et digne.
+
+-- Cela ne fait rien, continuez, je n'écoute pas, cria
+Verkhovensky en se versant un verre de cognac.
+
+-- Messieurs, reprit Chigaleff, -- en m'adressant à votre
+attention, et, comme vous le verrez plus loin, en sollicitant le
+secours de vos lumières sur un point d'une importance majeure, je
+dois commencer par une préface...
+
+-- Arina Prokhorovna, n'avez-vous pas des ciseaux? demanda à
+brûle-pourpoint Pierre Stépanovitch.
+
+Madame Virguinsky le regarda avec de grands yeux.
+
+-- Pourquoi vous faut-il des ciseaux? voulu-t-elle savoir.
+
+-- J'ai oublié de me couper les ongles, voilà trois jours que je
+me propose de le faire, répondit-il tranquillement, les yeux fixés
+sur ses ongles longs et sales.
+
+Arina Prokhorovna rougit de colère, mais mademoiselle Virguinsky
+parut goûter ce langage.
+
+-- Je crois en avoir vu tout à l'heure sur la fenêtre, dit-elle;
+ensuite, quittant sa place, elle alla chercher les ciseaux et les
+apporta à Verkhovensky. Sans même accorder un regard à la jeune
+fille, il les prit et commença à se couper les ongles.
+
+Arina Prokhorovna comprit que c'était du réalisme en action, et
+elle eut honte de sa susceptibilité. Les assistants se regardèrent
+en silence. Quant au professeur boiteux, il observait Pierre
+Stépanovitch avec des yeux où se lisaient la malveillance et
+l'envie. Chigaleff poursuivit son discours:
+
+-- Après avoir consacré mon activité à étudier la question de
+savoir comment doit être organisée la société qui remplacera celle
+d'aujourd'hui, je me suis convaincu que tous les créateurs de
+systèmes sociaux, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la
+présente année 187., ont été des rêveurs, des songe-creux, des
+niais, des esprits en contradiction avec eux-mêmes, ne comprenant
+absolument rien ni aux sciences naturelles, ni à cet étrange
+animal qu'on appelle l'homme. Platon, Rousseau, Fourier sont des
+colonnes d'aluminium; leurs théories peuvent être bonnes pour des
+moineaux, mais non pour la société humaine. Or, comme il est
+nécessaire d'être fixé sur la future forme sociale, maintenant
+surtout que tous nous sommes enfin décidés à passer de la
+spéculation à l'action, je propose mon propre système concernant
+l'organisation du monde. Le voici. (Ce disant, il frappa avec un
+doigt sur son cahier). J'aurais voulu le présenter à la réunion
+sous une forme aussi succincte que possible; mais je vois que,
+loin de comporter des abréviations, mon livre exige encore une
+multitude d'éclaircissements oraux; c'est pourquoi l'exposé
+demandera au moins dix soirées, d'après le nombre de chapitres que
+renferme l'ouvrage. (Des rires se firent entendre.) De plus,
+j'avertis que mon système n'est pas achevé. (Nouveaux rires.). Je
+me suis embarrassé dans mes propres données, et ma conclusion est
+en contradiction directe avec mes prémisses. Partant de la liberté
+illimitée, j'aboutis au despotisme illimité. J'ajoute pourtant
+qu'aucune solution du problème social ne peut exister en dehors de
+la mienne.
+
+L'hilarité redoubla, mais les auditeurs qui riaient étaient
+surtout les plus jeunes et, pour ainsi dire, les profanes. Arina
+Prokhorovna, Lipoutine et le professeur boiteux laissaient voir
+sur leurs visages une certaine colère.
+
+-- Si vous-même n'avez pas su coordonner votre système, et si vous
+êtes arrivé au désespoir, qu'est-ce que nous y ferons? se hasarda
+à observer un des militaires.
+
+Chigaleff se tourna brusquement vers l'interrupteur.
+
+-- Vous avez raison, monsieur l'officier, d'autant plus raison que
+vous parlez de désespoir. Oui, je suis arrivé au désespoir.
+Néanmoins, je défie qui que ce soit de remplacer ma solution par
+aucune autre: on aura beau chercher, on ne trouvera rien. C'est
+pourquoi, sans perdre de temps, j'invite toute la société à
+émettre son avis, lorsqu'elle aura écouté durant dix soirées la
+lecture de mon livre. Si les membres refusent de m'entendre, nous
+nous séparerons tout de suite, -- les hommes pour aller à leur
+bureau, les femmes pour retourner à leur cuisine, car, du moment
+que l'on repousse mon système, il faut renoncer à découvrir une
+autre issue, il n'en existe pas!
+
+L'auditoire commençait à devenir tumultueux: «Qu'est-ce que c'est
+que cet homme-là? Un fou, sans doute?» se demandait-on à haute
+voix.
+
+-- En résumé, il ne s'agit que du désespoir de Chigaleff, conclut
+Liamchine, -- toute la question est celle-ci: le désespoir de
+Chigaleff est-il ou non fondé?
+
+-- Le désespoir de Chigaleff est une question personnelle, déclara
+le collégien.
+
+-- Je propose de mettre aux voix la question de savoir jusqu'à
+quel point le désespoir de Chigaleff intéresse l'oeuvre commune;
+le scrutin décidera en même temps si c'est, ou non, la peine de
+l'entendre, opina un loustic dans le groupe des officiers.
+
+-- Il y a ici autre chose, messieurs, intervint le boiteux; un
+sourire équivoque errait sur ses lèvres, en sorte qu'on ne pouvait
+pas trop savoir s'il plaisantait ou s'il parlait sérieusement. --
+Ces lazzis sont déplacés ici. M. Chigaleff a étudié trop
+consciencieusement son sujet et, de plus, il est trop modeste. Je
+connais son livre. Ce qu'il propose comme solution finale de la
+question, c'est le partage de l'espèce humaine en deux groupes
+inégaux. Un dixième seulement de l'humanité possèdera les droits
+de la personnalité et exercera une autorité illimitée sur les neuf
+autres dixièmes. Ceux-ci perdront leur personnalité, deviendront
+comme un troupeau; astreints à l'obéissance passive, ils seront
+ramenés à l'innocence première, et, pour ainsi dire, au paradis
+primitif, où, du reste, ils devront travailler. Les mesures
+proposées par l'auteur pour supprimer le libre arbitre chez les
+neuf dixièmes de l'humanité et transformer cette dernière en
+troupeau par de nouvelles méthodes d'éducation, -- ces mesures
+sont très remarquables, fondées sur les données des sciences
+naturelles, et parfaitement logiques. On peut ne pas admettre
+certaines conclusions, mais il est difficile de contester
+l'intelligence et le savoir de l'écrivain. C'est dommage que les
+circonstances ne nous permettent pas de lui accorder les dix
+soirées qu'il demande, sans cela nous pourrions entendre beaucoup
+de choses curieuses.
+
+Madame Virguinsky s'adressa au boiteux d'un ton qui trahissait une
+certaine inquiétude:
+
+-- Parlez-vous sérieusement? Est-il possible que cet homme, ne
+sachant que faire des neuf dixièmes de l'humanité, les réduise en
+esclavage? Depuis longtemps je le soupçonnais.
+
+-- C'est de votre frère que vous parlez ainsi? demanda le boiteux.
+
+-- La parenté? Vous moquez-vous de moi, oui ou non?
+
+-- D'ailleurs, travailler pour des aristocrates et leur obéir
+comme à des dieux, c'est une lâcheté! observa l'étudiante irritée.
+
+-- Ce que je propose n'est point une lâcheté, j'offre en
+perspective le paradis, un paradis terrestre, et il ne peut pas y
+en avoir un autre sur la terre, répliqua d'un ton d'autorité
+Chigaleff.
+
+-- Moi, cria Liamchine, -- si je ne savais que faire des neuf
+dixièmes de l'humanité, au lieu de leur ouvrir le paradis, je les
+ferais sauter en l'air, et je ne laisserais subsister que le petit
+groupe des hommes éclairés, qui ensuite se mettraient à vivre
+selon la science.
+
+-- Il n'y a qu'un bouffon qui puisse parler ainsi! fit l'étudiante
+pourpre d'indignation.
+
+-- C'est un bouffon, mais il est utile, lui dit tout bas madame
+Virguinsky.
+
+Chigaleff se tourna vers Liamchine.
+
+-- Ce serait peut-être la meilleure solution du problème!
+répondit-il avec chaleur; -- sans doute, vous ne savez pas vous-
+même, monsieur le joyeux personnage, combien ce que vous venez de
+dire est profond. Mais comme votre idée est presque irréalisable,
+il faut se borner au paradis terrestre, puisqu'on a appelé cela
+ainsi.
+
+-- Voilà passablement d'absurdités! laissa, comme par mégarde,
+échapper Verkhovensky. Du reste, il ne leva pas les yeux et
+continua, de l'air le plus indifférent, à se couper les ongles.
+
+Le boiteux semblait n'avoir attendu que ces mots pour _empoigner_
+Pierre Stépanovitch.
+
+-- Pourquoi donc sont-ce des absurdités? demanda-t-il aussitôt. --
+M. Chigaleff est jusqu'à un certain point un fanatique de
+philanthropie; mais rappelez-vous que dans Fourier, dans Cabet
+surtout, et jusque dans Proudhon lui-même, on trouve quantité de
+propositions tyranniques et fantaisistes au plus haut degré.
+M. Chigaleff résout la question d'une façon peut-être beaucoup
+plus raisonnable qu'ils ne le font. Je vous assure qu'en lisant
+son livre il est presque impossible de ne pas admettre certaines
+choses. Il s'est peut-être moins éloigné de la réalité qu'aucun de
+ses prédécesseurs, et son paradis terrestre est presque le vrai,
+celui-là même dont l'humanité regrette la perte, si toutefois il a
+jamais existé.
+
+-- Allons, je savais bien que j'allais m'ennuyer ici, murmura
+Pierre Stépanovitch.
+
+-- Permettez, reprit le boiteux en s'échauffant de plus en plus, -
+- les entretiens et les considérations sur la future organisation
+sociale sont presque un besoin naturel pour tous les hommes
+réfléchis de notre époque. Hertzen ne s'est occupé que de cela
+toute sa vie. Biélinsky, je le tiens de bonne source, passait des
+soirées entières à discuter avec ses amis les détails les plus
+minces, les plus terre-à-terre, pourrait-on dire, du futur ordre
+des choses.
+
+-- Il y a même des gens qui en deviennent fous, observa
+brusquement le major.
+
+-- Après tout, on arrive peut-être encore mieux à un résultat
+quelconque par ces conversations que par un majestueux silence du
+dictateur, glapit Lipoutine osant enfin ouvrir le feu.
+
+-- Le mot d'absurdité ne s'appliquait pas, dans ma pensée, à
+Chigaleff, dit en levant à peine les yeux Pierre Stépanovitch. --
+Voyez-vous, messieurs, continua-t-il négligemment, -- à mon avis,
+tous ces livres, les Fourier, les Cabet, tous ces «droits au
+travail», le _Chigalévisme, _ce ne sont que des romans comme on
+peut en écrire des centaines de mille. C'est un passe-temps
+esthétique. Je comprends que vous vous ennuyiez dans ce méchant
+petit trou, et que, pour vous distraire, vous vous précipitiez sur
+le papier noirci.
+
+-- Permettez, répliqua le boiteux en s'agitant sur sa chaise, --
+quoique nous ne soyons que de pauvres provinciaux, nous savons
+pourtant que jusqu'à présent il ne s'est rien produit de si
+nouveau dans le monde que nous ayons beaucoup à nous plaindre de
+ne l'avoir pas vu. Voici que de petites feuilles clandestines
+imprimées à l'étranger nous invitent à former des groupes ayant
+pour seul programme la destruction universelle, sous prétexte que
+tous les remèdes sont impuissants à guérir le monde, et que le
+plus sûr moyen de franchir le fossé, c'est d'abattre carrément
+cent millions de têtes. Assurément l'idée est belle, mais elle est
+pour le moins aussi incompatible avec la réalité que le
+«chigavélisme» dont vous parliez tout à l'heure en termes si
+méprisants.
+
+-- Eh bien, mais je ne suis pas venu ici pour discuter, lâcha
+immédiatement Verkhovensky, et, sans paraître avoir conscience de
+l'effet que cette parole imprudente pouvait produire, il approcha
+de lui la bougie afin d'y voir plus clair.
+
+-- C'est dommage, grand dommage que vous ne soyez pas venu pour
+discuter, et il est très fâcheux aussi que vous soyez en ce moment
+si occupé de votre toilette.
+
+-- Que vous importe ma toilette?
+
+Lipoutine vint de nouveau à la rescousse du boiteux:
+
+-- Abattre cent millions de têtes n'est pas moins difficile que de
+réformer le monde par la propagande; peut-être même est-ce plus
+difficile encore, surtout en Russie.
+
+-- C'est sur la Russie que l'on compte à présent, déclara un des
+officiers.
+
+-- Nous avons aussi entendu dire que l'on comptait sur elle,
+répondit le professeur. -- Nous savons qu'un doigt mystérieux a
+désigné notre belle patrie comme le pays le plus propice à
+l'accomplissement de la grande oeuvre. Seulement voici une chose:
+si je travaille à résoudre graduellement la question sociale,
+cette tâche me rapporte quelques avantages personnels; j'ai le
+plaisir de bavarder, et je reçois du gouvernement un tchin en
+récompense de mes efforts pour le bien public. Mais si je me
+rallie à la solution rapide, à celle qui réclame cent millions de
+têtes, qu'est-ce que j'y gagne personnellement? Dès que vous vous
+mettez à faire de la propagande, on vous coupe la langue.
+
+-- À vous on la coupera certainement, dit Verkhovensky.
+
+-- Vous voyez. Or, comme, en supposant les conditions les plus
+favorables, un pareil massacre ne sera pas achevé avant cinquante
+ans, n'en mettons que trente si vous voulez (vu que ces gens-là ne
+sont pas des moutons et ne se laisseront pas égorger sans
+résistance), ne vaudrait-il pas mieux prendre toutes ses affaires
+et se transporter dans quelque île de l'océan Pacifique pour y
+finir tranquillement ses jours? Croyez-le, ajouta-t-il en frappant
+du doigt sur la table, -- par une telle propagande vous ne ferez
+que provoquer l'émigration, rien de plus!
+
+Le boiteux prononça ces derniers mots d'un air triomphant. C'était
+une des fortes têtes de la province. Lipoutine souriait
+malicieusement, Virguinsky avait écouté avec une certaine
+tristesse; tous les autres, surtout les dames et les officiers,
+avaient suivi très attentivement la discussion. Chacun comprenait
+que l'homme aux cent millions de têtes était collé au mur, et l'on
+se demandait ce qui allait résulter de là.
+
+-- Au fait, vous avez raison, répondit d'un ton plus indifférent
+que jamais, et même avec une apparence d'ennui, Pierre
+Stépanovitch. -- L'émigration est une bonne idée. Pourtant, si,
+malgré tous les désavantages évidents que vous prévoyez, l'oeuvre
+commune recrute de jour en jour un plus grand nombre de champions,
+elle pourra se passer de votre concours. Ici, batuchka, c'est une
+religion nouvelle qui se substitue à l'ancienne, voilà pourquoi
+les recrues sont si nombreuses, et ce fait a une grande
+importance. Émigrez. Vous savez, je vous conseillerais de vous
+retirer à Dresde plutôt que dans une île de l'océan Pacifique.
+D'abord, c'est une ville qui n'a jamais vu aucune épidémie, et, en
+votre qualité d'homme éclairé, vous avez certainement peur de la
+mort; en second lieu, Dresde n'étant pas loin de la frontière
+russe, on peut recevoir plus vite les revenus envoyés de la chère
+patrie; troisièmement, il y a là ce qu'on appelle des trésors
+artistiques, et vous êtes un esthéticien, un ancien professeur de
+littérature, si je ne me trompe; enfin le paysage environnant est
+une Suisse en miniature qui vous fournira des inspirations
+poétiques, car vous devez faire des vers. En un mot, cette
+résidence vous offrira tous les avantages réunis.
+
+Un mouvement se produisit dans l'assistance, surtout parmi les
+officiers. Un moment encore, et tout le monde aurait parlé à la
+fois. Mais, sous l'influence de l'irritation, le boiteux donna
+tête baissée dans le traquenard qui lui était tendu:
+
+-- Non, dit-il, -- peut-être n'abandonnons-nous pas encore
+l'oeuvre commune, il faut comprendre cela...
+
+-- Comment, est-ce que vous entreriez dans la section, si je vous
+le proposais? répliqua soudain Verkhovensky, et il posa les
+ciseaux sur la table.
+
+Tous eurent comme un frisson. L'homme énigmatique se démasquait
+trop brusquement, il n'avait même pas hésité à prononcer le mot de
+«section».
+
+Le professeur essaya de s'échapper par la tangente.
+
+-- Chacun se sent honnête homme, répondit-il, -- et reste attaché
+à l'oeuvre commune, mais...
+
+-- Non, il ne s'agit pas de _mais_, interrompit d'un ton tranchant
+Pierre Stépanovitch: -- je déclare, messieurs, que j'ai besoin
+d'une réponse franche. Je comprends trop qu'étant venu ici et vous
+ayant moi-même rassemblés, je vous dois des explications (nouvelle
+surprise pour l'auditoire), mais je ne puis en donner aucune avant
+de savoir à quel parti vous vous êtes arrêtés. Laissant de côté
+les conversations, -- car voilà trente ans qu'on bavarde, et il
+est inutile de bavarder encore pendant trente années, -- je vous
+demande ce qui vous agrée le plus: êtes-vous partisans de la
+méthode lente qui consiste à écrire des romans sociaux et à régler
+sur le papier à mille ans de distance les destinées de l'humanité,
+alors que dans l'intervalle, le despotisme avalera les bons
+morceaux qui passeront à portée de votre bouche et que vous
+laisserez échapper? Ou bien préférez-vous la solution prompte qui,
+n'importe comment, mettra enfin l'humanité à même de s'organiser
+socialement non pas sur le papier, mais en réalité? On fait
+beaucoup de bruit à propos des «cent millions de têtes»; ce n'est
+peut-être qu'une métaphore, mais pourquoi reculer devant ce
+programme si, en s'attardant aux rêveries des barbouilleurs de
+papier, on permet au despotisme de dévorer durant quelques cent
+ans non pas cent millions de têtes, mais cinq cents millions?
+Remarquez encore qu'un malade incurable ne peut être guéri,
+quelques remèdes qu'on lui prescrive sur le papier; au contraire,
+si nous n'agissons pas tout de suite, la contagion nous atteindra
+nous-mêmes, elle empoisonnera toutes les forces fraîches sur
+lesquelles on peut encore compter à présent, et enfin c'en sera
+fait de nous tous. Je reconnais qu'il est extrêmement agréable de
+pérorer avec éloquence sur le libéralisme, et qu'en agissant on
+s'expose à recevoir des horions... Du reste, je ne sais pas
+parler, je suis venu ici parce que j'ai des communications à
+faire; en conséquence, je prie l'honorable société, non pas de
+voter, mais de déclarer franchement et simplement ce qu'elle
+préfère: marcher dans le marais avec la lenteur de la tortue, ou
+le traverser à toute vapeur.
+
+-- Je suis positivement d'avis qu'on le traverse à toute vapeur!
+cria le collégien dans un transport d'enthousiasme.
+
+-- Moi aussi, opina Liamchine.
+
+-- Naturellement le choix ne peut être douteux, murmura un
+officier; un autre en dit autant, puis un troisième. L'assemblée,
+dans son ensemble, était surtout frappée de ce fait que
+Verkhovensky avait promis des «communications».
+
+-- Messieurs, je vois que presque tous se décident dans le sens
+des proclamations, dit-il en parcourant des yeux la société.
+
+-- Tous, tous! crièrent la plupart des assistants.
+
+-- J'avoue que je suis plutôt partisan d'une solution humaine,
+déclara le major, -- mais comme l'unanimité est acquise à
+l'opinion contraire, je me range à l'avis de tous.
+
+Pierre Stépanovitch s'adressa au boiteux:
+
+-- Alors, vous non plus, vous ne faites pas d'opposition?
+
+-- Ce n'est pas que je... balbutia en rougissant l'interpellé, --
+mais si j'adhère maintenant à l'opinion qui a rallié tous les
+suffrages, c'est uniquement pour ne pas rompre...
+
+-- Voilà comme vous êtes tous! Des gens qui discuteraient
+volontiers six mois durant pour faire de l'éloquence libérale, et
+qui, en fin de compte, votent avec tout le monde! Messieurs,
+réfléchissez pourtant, est-il vrai que vous soyez tous prêts?
+
+(Prêts à quoi? la question était vague, mais terriblement
+captieuse.)
+
+-- Sans doute, tous...
+
+Du reste, tout en répondant de la sorte, les assistants ne
+laissaient pas de se regarder les uns les autres.
+
+-- Mais peut-être qu'après vous m'en voudrez d'avoir obtenu si
+vite votre consentement? C'est presque toujours ainsi que les
+choses se passent avec vous.
+
+L'assemblée était fort émue, et des courants divers commençaient à
+s'y dessiner. Le boiteux livra un nouvel assaut à Verkhovensky.
+
+-- Permettez-moi, cependant, de vous faire observer que les
+réponses à de semblables questions sont conditionnelles. En
+admettant même que nous ayons donné notre adhésion, remarquez
+pourtant qu'une question posée d'une façon si étrange...
+
+-- Comment, d'une façon étrange?
+
+-- Oui, ce n'est pas ainsi qu'on pose de pareilles questions.
+
+-- Alors, apprenez-moi, s'il vous plaît, comment on les pose.
+Mais, vous savez, j'étais sûr que vous vous rebifferiez en
+premier.
+
+-- Vous avez tiré de nous une réponse attestant que nous sommes
+prêts à une action immédiate. Mais, pour en user ainsi, quels
+droits aviez-vous? Quels pleins pouvoirs vous autorisaient à poser
+de telles questions?
+
+-- Vous auriez dû demander cela plus tôt. Pourquoi donc avez-vous
+répondu? Vous avez consenti, et maintenant vous vous ravisez.
+
+-- La franchise étourdie avec laquelle vous avez posé votre
+principale question me donne à penser que vous n'avez ni droits,
+ni pleins pouvoirs, et que vous avez simplement satisfait une
+curiosité personnelle.
+
+-- Mais qu'est-ce qui vous fait dire cela? Pourquoi parlez-vous
+ainsi? répliqua Pierre Stépanovitch, qui, semblait-il, commençait
+à être fort inquiet.
+
+-- C'est que, quand on pratique des affiliations, quelles qu'elles
+soient, on fait cela du moins en tête-à-tête et non dans une
+société de vingt personnes inconnues les unes aux autres! lâcha
+tout net le professeur. Emporté par la colère, il mettait les
+pieds dans le plat. Verkhovensky, l'inquiétude peinte sur le
+visage, se retourna vivement vers l'assistance:
+
+-- Messieurs, je considère comme un devoir de déclarer à tous que
+ce sont là des sottises, et que notre conversation a dépassé la
+mesure. Je n'ai encore affilié absolument personne, et nul n'a le
+droit de dire que je pratique des affiliations, nous avons
+simplement exprimé des opinions. Est-ce vrai? Mais, n'importe,
+vous m'alarmez, ajouta-t-il en s'adressant au boiteux: -- je ne
+pensais pas qu'ici le tête-à-tête fût nécessaire pour causer de
+choses si innocentes, à vrai dire. Ou bien craignez-vous une
+dénonciation? Se peut-il que parmi nous il y ait en ce moment un
+mouchard?
+
+Une agitation extraordinaire suivit ces paroles; tout le monde se
+mit à parler en même temps.
+
+-- Messieurs, s'il en est ainsi, poursuivit Pierre Stépanovitch, -
+- je me suis plus compromis qu'aucun autre; par conséquent, je
+vous prie de répondre à une question, si vous le voulez bien,
+s'entend. Vous êtes parfaitement libres.
+
+-- Quelle question? quelle question? cria-t-on de toutes parts.
+
+-- Une question après laquelle on saura si nous devons rester
+ensemble ou prendre silencieusement nos chapkas et aller chacun de
+son côté.
+
+-- La question, la question?
+
+-- Si l'un de vous avait connaissance d'un assassinat politique
+projeté, irait-il le dénoncer, prévoyant toutes les conséquences,
+ou bien resterait-il chez lui à attendre les événements? Sur ce
+point les manières de voir peuvent être différentes. La réponse à
+la question dira clairement si nous devons nous séparer ou rester
+ensemble, et pas seulement durant cette soirée. Permettez-moi de
+m'adresser d'abord à vous, dit-il au boiteux.
+
+-- Pourquoi d'abord à moi?
+
+-- Parce que c'est vous qui avez donné lieu à l'incident. Je vous
+en prie, ne biaisez pas, ici les faux-fuyants seraient inutiles.
+Mais, du reste, ce sera comme vous voudrez; vous êtes parfaitement
+libre.
+
+-- Pardonnez-moi, mais une semblable question est offensante.
+
+-- Permettez, ne pourriez-vous pas répondre un peu plus nettement?
+
+-- Je n'ai jamais servi dans la police secrète, dit le boiteux,
+cherchant toujours à éviter une réponse directe.
+
+-- Soyez plus précis, je vous prie, ne me faites pas attendre.
+
+Le boiteux fut si exaspéré qu'il cessa de répondre. Silencieux, il
+regardait avec colère par-dessous ses lunettes le visage de
+l'inquisiteur.
+
+-- Un oui ou un non? Dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas?
+cria Verkhovensky.
+
+-- Naturellement je ne dénoncerais pas! cria deux fois plus fort
+le boiteux.
+
+-- Et personne ne dénoncera, sans doute, personne! firent
+plusieurs voix.
+
+-- Permettez-moi de vous interroger, monsieur le major,
+dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas? poursuivit Pierre
+Stépanovitch. -- Et, remarquez, c'est exprès que je m'adresse à
+vous.
+
+-- Je ne dénoncerais pas.
+
+-- Mais si vous saviez qu'un autre, un simple mortel, fût sur le
+point d'être volé et assassiné par un malfaiteur, vous
+préviendriez la police, vous dénonceriez?
+
+-- Sans doute, parce qu'ici ce serait un crime de droit commun,
+tandis que dans l'autre cas, il s'agirait d'une dénonciation
+politique. Je n'ai jamais été employé dans la police secrète.
+
+-- Et personne ici ne l'a jamais été, déclarèrent nombre de voix.
+-- Inutile de questionner, tous répondront de même. Il n'y a pas
+ici de délateurs!
+
+-- Pourquoi ce monsieur se lève-t-il? cria l'étudiante.
+
+-- C'est Chatoff. Pourquoi vous êtes-vous levé, Chatoff? demanda
+madame Virguinsky.
+
+Chatoff s'était levé en effet, il tenait sa chapka à la main et
+regardait Verkhovensky. On aurait dit qu'il voulait lui parler,
+mais qu'il hésitait. Son visage était pâle et irrité. Il se
+contint toutefois, et, sans proférer un mot, se dirigea vers la
+porte.
+
+-- Cela ne sera pas avantageux pour vous, Chatoff! lui cria Pierre
+Stépanovitch.
+
+Chatoff s'arrêta un instant sur le seuil:
+
+-- En revanche, un lâche et un espion comme toi en fera son
+profit! vociféra-t-il en réponse à cette menace obscure, après
+quoi il sortit.
+
+Ce furent de nouveaux cris et des exclamations.
+
+-- L'épreuve est faite!
+
+-- Elle n'était pas inutile!
+
+-- N'est-elle pas venue trop tard?
+
+-- Qui est-ce qui l'a invité? -- Qui est-ce qui l'a laissé entrer?
+-- Qui est-il? -- Qu'est-ce que ce Chatoff? -- Dénoncera-t-il ou
+ne dénoncera-t-il pas?
+
+On n'entendait que des questions de ce genre.
+
+-- S'il était un dénonciateur, il aurait caché son jeu au lieu de
+s'en aller, comme il l'a fait, en lançant un jet de salive,
+observa quelqu'un.
+
+-- Voilà aussi Stavroguine qui se lève. Stavroguine n'a pas
+répondu non plus à la question, cria l'étudiante.
+
+Effectivement, Stavroguine s'était levé, et aussi Kiriloff, qui se
+trouvait à l'autre bout de la table.
+
+-- Permettez, monsieur Stavroguine, dit d'un ton roide Arina
+Prokhorovna, -- tous ici nous avons répondu à la question, tandis
+que vous vous en allez sans rien dire?
+
+-- Je ne vois pas la nécessité de répondre à la question qui vous
+intéresse, murmura Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Mais nous nous sommes compromis, et vous pas, crièrent quelques
+uns.
+
+-- Et que m'importe que vous vous soyez compromis? répliqua
+Stavroguine en riant, mais ses yeux étincelaient.
+
+-- Comment, que vous importe? Comment, que vous importe?
+s'exclama-t-on autour de lui. Plusieurs se levèrent
+précipitamment.
+
+-- Permettez, messieurs, permettez, dit très haut le boiteux, --
+M. Verkhovensky n'a pas répondu non plus à la question, il s'est
+contenté de la poser.
+
+Cette remarque produisit un effet extraordinaire. Tout le monde se
+regarda. Stavroguine éclata de rire au nez du boiteux et sortit,
+Kiriloff le suivit. Verkhovensky s'élança sur leurs pas et les
+rejoignit dans l'antichambre.
+
+-- Que faites-vous de moi? balbutia-t-il en saisissant la main de
+Nicolas Vsévolodovitch qu'il serra de toutes ses forces.
+Stavroguine ne répondit pas et dégagea sa main.
+
+-- Allez tout de suite chez Kiriloff, j'irai vous y retrouver...
+Il le faut pour moi, il le faut!
+
+-- Pour moi ce n'est pas nécessaire, répliqua Stavroguine.
+
+-- Stavroguine y sera, décida Kiriloff. -- Stavroguine, cela est
+nécessaire pour vous. Je vous le prouverai quand vous serez chez
+moi.
+
+Ils sortirent.
+
+CHAPITRE VIII
+
+_LE TZAREVITCH IVAN._
+
+Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de retourner à la
+«séance» pour y rétablir l'ordre, mais, jugeant que cela n'en
+valait pas la peine, il planta là tout, et, deux minutes après, il
+volait sur les traces de ceux qui venaient de partir. En chemin il
+se rappela un péréoulok qui abrégeait de beaucoup sa route;
+enfonçant dans la boue jusqu'aux genoux, il prit cette petite rue
+et arriva à la maison Philippoff au moment même où Stavroguine et
+Kiriloff pénétraient sous la grand'porte.
+
+-- Vous êtes déjà ici? observa l'ingénieur; -- c'est bien. Entrez.
+
+-- Comment donc disiez-vous que vous viviez seul? demanda
+Stavroguine qui, en passant dans le vestibule, avait remarqué un
+samovar en train de bouillir.
+
+-- Vous verrez tout à l'heure avec qui je vis, murmura Kiriloff, -
+- entrez.
+
+-- Dès qu'ils furent dans la chambre, Verkhovensky tira de sa
+poche la lettre anonyme qu'il avait emportée tantôt de chez
+Lembke, et la mit sous les yeux de Stavroguine. Tous trois
+s'assirent. Nicolas Vsévolodovitch lut silencieusement la lettre.
+
+-- Eh bien? demanda-t-il.
+
+-- Ce que ce gredin écrit, il le fera, expliqua Pierre
+Stépanovitch. -- Puisqu'il est dans votre dépendance, apprenez-lui
+comment il doit se comporter. Je vous assure que demain peut-être
+il ira chez Lembke.
+
+-- Eh bien, qu'il y aille.
+
+-- Comment, qu'il y aille? Il ne faut pas tolérer cela, surtout si
+l'on peut l'empêcher.
+
+-- Vous vous trompez, il ne dépend pas de moi. D'ailleurs, cela
+m'est égal; moi, il ne me menace nullement, c'est vous seul qui
+êtes visé dans sa lettre.
+
+-- Vous l'êtes aussi.
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Mais d'autres peuvent ne pas vous épargner, est-ce que vous ne
+comprenez pas cela? Écoutez, Stavroguine, c'est seulement jouer
+sur les mots. Est-il possible que vous regardiez à la dépense?
+
+-- Est-ce qu'il faut de l'argent?
+
+-- Assurément, deux mille roubles ou, au minimum, quinze cents.
+Donnez-les moi demain ou même aujourd'hui, et demain soir je vous
+l'expédie à Pétersbourg; du reste, il a envie d'y aller. Si vous
+voulez, il partira avec Marie Timoféievna, notez cela.
+
+Pierre Stépanovitch était fort troublé, il ne surveillait plus son
+langage, et des paroles inconsidérées lui échappaient. Stavroguine
+l'observait avec étonnement.
+
+-- Je n'ai pas de raison pour éloigner Marie Timoféievna.
+
+-- Peut-être même ne voulez-vous pas qu'elle s'en aille? dit avec
+un sourire ironique Pierre Stépanovitch.
+
+-- Peut-être que je ne le veux pas.
+
+Verkhovensky perdit patience et se fâcha.
+
+-- En un mot, donnerez-vous l'argent ou ne le donnerez-vous pas?
+demanda-t-il en élevant la voix comme s'il eût parlé à un
+subordonné. Nicolas Vsévolodovitch le regarda sérieusement.
+
+-- Je ne le donnerai pas.
+
+-- Eh! Stavroguine! Vous savez quelque chose, ou vous avez déjà
+donné de l'argent! Vous... vous amusez!
+
+Le visage de Pierre Stépanovitch s'altéra, les coins de sa bouche
+s'agitèrent, et tout à coup il partit d'un grand éclat de rire qui
+n'avait aucune raison d'être.
+
+-- Vous avez reçu de votre père de l'argent pour votre domaine,
+observa avec calme Nicolas Vsévolodovitch. -- Maman vous a versé
+six ou huit mille roubles pour Stépan Trophimovitch. Eh bien,
+payez ces quinze cents roubles de votre poche. Je ne veux plus
+payer pour les autres, j'ai déjà assez déboursé comme cela, c'est
+ennuyeux à la fin... acheva-t-il en souriant lui-même de ses
+paroles.
+
+-- Ah! vous commencez à plaisanter...
+
+Stavroguine se leva, Verkhovensky se dressa d'un bond et
+machinalement se plaça devant la porte comme s'il eût voulu en
+défendre l'approche. Nicolas Vsévolodovitch faisait déjà un geste
+pour l'écarter, quand soudain il s'arrêta.
+
+-- Je ne vous cèderai pas Chatoff, dit-il.
+
+Pierre Stépanovitch frissonna; ils se regardèrent l'un l'autre.
+
+-- Je vous ai dit tantôt pourquoi vous avez besoin du sang de
+Chatoff, poursuivit Stavroguine dont les yeux lançaient des
+flammes. -- C'est le ciment avec lequel vous voulez rendre
+indissoluble l'union de vos groupes. Tout à l'heure vous vous y
+êtes fort bien pris pour expulser Chatoff: vous saviez
+parfaitement qu'il se refuserait à dire: «Je ne dénoncerai pas»,
+et qu'il ne s'abaisserait point à mentir devant nous. Mais moi,
+pour quel objet vous suis-je nécessaire maintenant? Depuis mon
+retour de l'étranger, je n'ai pas cessé d'être en butte à vos
+obsessions. Les explications que jusqu'à présent vous m'avez
+données de votre conduite sont de pures extravagances. En ce
+moment vous insistez pour que je donne quinze cents roubles à
+Lébiadkine, afin de fournir à Fedka l'occasion de l'assassiner. Je
+le sais, vous supposez que je veux en même temps me débarrasser de
+ma femme. En me liant par une solidarité criminelle, vous espérez
+prendre de l'empire sur moi, n'est-ce pas? Vous comptez me
+dominer? Pourquoi y tenez-vous? À quoi, diable, vous suis-je bon?
+Regardez-moi bien une fois pour toutes: est-ce que je suis votre
+homme? Laissez-moi en repos.
+
+-- Fedka lui-même est allé vous trouver? articula avec effort
+Pierre Stépanovitch.
+
+-- Oui, je l'ai vu; son prix est aussi quinze cents roubles...
+Mais, tenez, il va lui-même le confirmer, il est là... dit en
+tendant le bras Nicolas Vsévolodovitch.
+
+Pierre Stépanovitch se retourna vivement. Sur le seuil émergeait
+de l'obscurité une nouvelle figure, celle de Fedka. Le vagabond
+était vêtu d'une demi-pelisse, mais sans chapka, comme un homme
+qui est chez lui; un large rire découvrait ses dents blanches et
+bien rangées; ses yeux noirs à reflet jaune furetaient dans la
+chambre et observaient les «messieurs». Il y avait quelque chose
+qu'il ne comprenait pas; évidemment Kiriloff était allé le
+chercher tout à l'heure; Fedka l'interrogeait du regard et restait
+debout sur le seuil qu'il semblait ne pouvoir se résoudre à
+franchir.
+
+-- Sans doute il ne se trouve pas ici par hasard: vous vouliez
+qu'il nous entendît débattre notre marché, ou même qu'il me vît
+vous remettre l'argent, n'est-ce pas? demanda Stavroguine, et,
+sans attendre la réponse, il sortit. En proie à une sorte de
+folie, Verkhovensky se mit à sa poursuite et le rejoignit sous la
+porte cochère.
+
+-- Halte! Pas un pas! cria-t-il en lui saisissant le coude.
+
+Stavroguine essaya de se dégager par une brusque saccade, mais il
+n'y réussit point. La rage s'empara de lui: avec sa main gauche il
+empoigna Pierre Stépanovitch par les cheveux, le lança de toute sa
+force contre le sol et s'éloigna. Mais il n'avait pas fait trente
+pas que son persécuteur le rattrapait de nouveau.
+
+-- Réconcilions-nous, réconcilions-nous, murmura Pierre
+Stépanovitch d'une voix tremblante.
+
+Nicolas Vsévolodovitch haussa les épaules, mais il continua de
+marcher sans retourner la tête.
+
+-- Écoutez, demain je vous amènerai Élisabeth Nikolaïevna, voulez-
+vous? Non? Pourquoi donc ne répondez-vous pas? Parlez, ce que vous
+voudrez, je le ferai. Écoutez: je vous accorderai la grâce de
+Chatoff, voulez-vous?
+
+-- C'est donc vrai que vous avez résolu de l'assassiner? s'écria
+Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- Eh bien, que vous importe Chatoff? De quel intérêt est-il pour
+vous? répliqua Verkhovensky d'une voix étranglée; il était hors de
+lui, et, probablement sans le remarquer, avait saisi Stavroguine
+par le coude. -- Écoutez, je vous le cèderai, réconcilions-nous.
+Votre compte est fort chargé, mais... réconcilions-nous!
+
+Nicolas Vsévolodovitch le regarda enfin et resta stupéfait.
+Combien Pierre Stépanovitch différait maintenant de ce qu'il avait
+toujours été, de ce qu'il était tout à l'heure encore dans
+l'appartement de Kiriloff! Non seulement son visage n'était plus
+le même, mais sa voix aussi avait changé; il priait, implorait. Il
+ressemblait à un homme qui vient de se voir enlever le bien le
+plus précieux et qui n'a pas encore eu le temps de reprendre ses
+esprits.
+
+-- Mais qu'avez-vous? cria Stavroguine.
+
+Pierre Stépanovitch ne répondit point, et continua à le suivre en
+fixant sur lui son regard suppliant, mais en même temps
+inflexible.
+
+-- Réconcilions-nous! répéta-t-il de nouveau à voix basse. --
+Écoutez, j'ai, comme Fedka, un couteau dans ma botte, mais je veux
+me réconcilier avec vous.
+
+-- Mais pourquoi vous accrochez-vous ainsi à moi, à la fin,
+diable? vociféra Nicolas Vsévolodovitch aussi surpris qu'irrité. -
+- Il y a là quelque secret, n'est-ce pas? Vous avez trouvé en moi
+un talisman?
+
+-- Écoutez, nous susciterons des troubles, murmura rapidement et
+presque comme dans un délire Pierre Stépanovitch. -- Vous ne
+croyez pas que nous en provoquions? Nous produirons une commotion
+qui fera trembler jusque dans ses fondements tout l'ordre de
+choses. Karmazinoff a raison de dire qu'on ne peut s'appuyer sur
+rien. Karmazinoff est fort intelligent. Que j'aie en Russie
+seulement dix sections comme celle-ci, et je suis insaisissable.
+
+-- Ces sections seront toujours composées d'imbéciles comme ceux-
+ci, ne put s'empêcher d'observer Stavroguine.
+
+-- Oh! soyez vous-même un peu plus bête, Stavroguine! Vous savez,
+vous n'êtes pas tellement intelligent qu'il faille vous souhaiter
+cela; vous avez peur, vous ne croyez pas, les dimensions vous
+effrayent. Et pourquoi sont-ils des imbéciles? Ils ne le sont pas
+tant qu'il vous plait de le dire; à présent chacun pense d'après
+autrui, les esprits individuels sont infiniment rares. Virguinsky
+est un homme très pur, dix fois plus pur que les gens comme nous.
+Lipoutine est un coquin, mais je sais par où le prendre. Il n'y a
+pas de coquin qui n'ait son côté faible. Liamchine seul n'en a
+point; en revanche, il est à ma discrétion. Encore quelques
+groupes pareils, et je suis en mesure de me procurer partout des
+passeports et de l'argent; c'est toujours cela. Et des places de
+sûreté qui me rendront imprenable. Brûlé ici, je me réfugie là.
+Nous susciterons des troubles... Croyez-vous, vraiment, que ce ne
+soit pas assez de nous deux?
+
+-- Prenez Chigaleff, et laissez-moi tranquille...
+
+-- Chigaleff est un homme de génie! Savez-vous que c'est un génie
+dans le genre de Fourier, mais plus hardi, plus fort que Fourier?
+Je m'occuperai de lui. Il a inventé l'»égalité»!
+
+Pierre Stépanovitch avait la fièvre et délirait; quelque chose
+d'extraordinaire se passait en lui; Stavroguine le regarda encore
+une fois. Tous deux marchaient sans s'arrêter.
+
+-- Il y a du bon dans son manuscrit, poursuivit Verkhovensky, --
+il y a l'espionnage. Dans son système, chaque membre de la société
+a l'oeil sur autrui, et la délation est un devoir. Chacun
+appartient à tous, et tous à chacun. Tous sont esclaves et égaux
+dans l'esclavage. La calomnie et l'assassinat dans les cas
+extrêmes, mais surtout l'égalité. D'abord abaisser le niveau de la
+culture des sciences et des talents. Un niveau scientifique élevé
+n'est accessible qu'aux intelligences supérieures, et il ne faut
+pas d'intelligences supérieures! Les hommes doués de hautes
+facultés se sont toujours emparés du pouvoir, et ont été des
+despotes. Ils ne peuvent pas ne pas être des despotes, et ils ont
+toujours fait plus de mal que de bien; on les expulse ou on les
+livre au supplice. Couper la langue à Cicéron, crever les yeux à
+Copernic, lapider Shakespeare, voilà le chigalévisme! Des esclaves
+doivent être égaux; sans despotisme il n'y a encore eu ni liberté
+ni égalité, mais dans un troupeau doit régner l'égalité, et voilà
+le chigalévisme! Ha, ha, ha! vous trouvez cela drôle? Je suis pour
+le chigalévisme!
+
+Stavroguine hâtait le pas, voulant rentrer chez lui au plus tôt.
+«Si cet homme est ivre, où donc a-t-il pu s'enivrer?» se
+demandait-il; «serait-ce l'effet du cognac qu'il a bu chez
+Virguinsky?»
+
+-- Écoutez, Stavroguine: aplanir les montagnes est une idée belle,
+et non ridicule. Je suis pour Chigaleff! À bas l'instruction et la
+science! Il y en a assez comme cela pour un millier d'années; mais
+il faut organiser l'obéissance, c'est la seule chose qui fasse
+défaut dans le monde. La soif de l'étude est une soif
+aristocratique. Avec la famille ou l'auteur apparaît le désir de
+la propriété. Nous tuerons ce désir: nous favoriserons
+l'ivrognerie, les cancans, la délation; nous propagerons une
+débauche sans précédents, nous étoufferons les génies dans leur
+berceau. Réduction de tout au même dénominateur, égalité complète.
+«Nous avons appris un métier et nous sommes d'honnêtes gens, il ne
+nous faut rien d'autre», voilà la réponse qu'ont faites
+dernièrement les ouvriers anglais. Le nécessaire seul est
+nécessaire, telle sera désormais la devise du globe terrestre.
+Mais il faut aussi des convulsions; nous pourvoirons à cela, nous
+autres gouvernants. Les esclaves doivent avoir des chefs.
+Obéissance complète, impersonnalité complète, mais, une fois tous
+les trente ans, Chigaleff donnera le signal des convulsions, et
+tous se mettront subitement à se manger les uns les autres,
+jusqu'à un certain point toutefois, à seule fin de ne pas
+s'ennuyer. L'ennui est une sensation aristocratique; dans le
+chigalévisme il n'y aura pas de désirs. Nous nous réserverons le
+désir et la souffrance, les esclaves auront le chigalévisme.
+
+-- Vous vous exceptez? laissa échapper malgré lui Nicolas
+Vsévolodovitch.
+
+-- Et vous aussi. Savez-vous, j'avais pensé à livrer le monde au
+pape. Qu'il sorte pieds nus de son palais, qu'il se montre à la
+populace en disant: «Voilà à quoi l'on m'a réduit!» et tout, même
+l'armée, se prosternera à ses genoux. Le pape en haut, nous autour
+de lui, et au-dessous de nous le chigalévisme. Il suffit que
+l'Internationale s'entende avec le pape, et il en sera ainsi.
+Quant au vieux, il consentira tout de suite; c'est la seule issue
+qui lui reste ouverte. Vous vous rappellerez mes paroles, ha, ha,
+ah! C'est bête? Dites, est-ce bête, oui ou non?
+
+-- Assez, grommela avec colère Stavroguine.
+
+-- Assez! écoutez, j'ai lâché le pape! Au diable le chigalévisme!
+Au diable le pape! Ce qui doit nous occuper, c'est le mal du jour,
+et non le chigalévisme, car ce système est un article de
+bijouterie, un idéal réalisable seulement dans l'avenir. Chigaleff
+est un joaillier et il est bête comme tout philanthrope. Il faut
+faire le gros ouvrage, et Chigaleff le méprise. Écoutez: à
+l'Occident il y aura le pape, et ici, chez nous, il y aura vous!
+
+-- Laissez-moi, homme ivre! murmura Stavroguine, et il pressa le
+pas.
+
+-- Stavroguine, vous êtes beau! s'écria avec une sorte
+d'exaltation Pierre Stépanovitch, -- savez-vous que vous êtes
+beau? Ce qu'il y a surtout d'exquis en vous, c'est que parfois
+vous l'oubliez. Oh! je vous ai bien étudié! Souvent je vous
+observe du coin de l'oeil, à la dérobée! Il y a même en vous de la
+bonhomie. J'aime la beauté. Je suis nihiliste, mais j'aime la
+beauté. Est-ce que les nihilistes ne l'aiment pas? Ce qu'ils
+n'aiment pas, c'est seulement les idoles; eh bien, moi, j'aime les
+idoles; vous êtes la mienne! Vous n'offensez personne, et vous
+êtes universellement détesté; vous considérez tous les hommes
+comme vos égaux, et tous ont peur de vous; c'est bien. Personne
+n'ira vous frapper sur l'épaule. Vous êtes un terrible
+aristocrate, et, quand il vient à la démocratie, l'aristocrate est
+un charmeur! Il vous est également indifférent de sacrifier votre
+vie et celle d'autrui. Vous êtes précisément l'homme qu'il faut.
+C'est de vous que j'ai besoin. En dehors de vous je ne connais
+personne. Vous êtes un chef, un soleil; moi, je ne suis à côté de
+vous qu'un ver de terre...
+
+Tout à coup il baisa la main de Nicolas Vsévolodovitch. Ce dernier
+sentit un froid lui passer dans le dos; effrayé, il retira
+vivement sa main. Les deux hommes s'arrêtèrent.
+
+-- Insensé! fit à voix basse Stavroguine.
+
+-- Je délire peut-être, reprit aussitôt Verkhovensky, -- oui, je
+bats peut-être la campagne, mais j'ai imaginé de faire le premier
+pas. C'est une idée que Chigaleff n'aurait jamais eue. Il ne
+manque pas de Chigaleffs! Mais un homme, un seul homme en Russie
+s'est avisé de faire le premier pas, et il sait comment s'y
+prendre. Cet homme, c'est moi. Pourquoi me regardez-vous? Vous
+m'êtes indispensable; sans vous, je suis un zéro, une mouche, je
+suis une idée dans un flacon, un Colomb sans Amérique.
+
+Stavroguine regardait fixement les yeux égarés de son
+interlocuteur.
+
+-- Écoutez, nous commencerons par fomenter le désordre, poursuivit
+avec une volubilité extraordinaire Pierre Stépanovitch, qui, à
+chaque instant, prenait Nicolas Vsévolodovitch par la manche
+gauche de son vêtement. -- Je vous l'ai déjà dit: nous pénètrerons
+dans le peuple même. Savez-vous que déjà maintenant nous sommes
+terriblement forts? Les nôtres ne sont pas seulement ceux qui
+égorgent, qui incendient, qui font des coups classiques ou qui
+mordent. Ceux-là ne sont qu'un embarras. Je ne comprends rien sans
+discipline. Moi, je suis un coquin et non un socialiste, ha, ha!
+Écoutez, je les ai tous comptés. Le précepteur qui se moque avec
+les enfants de leur dieu et de leur berceau, est des nôtres.
+L'avocat qui défend un assassin bien élevé en prouvant qu'il était
+plus instruit que ses victimes et que, pour se procurer de
+l'argent, il ne pouvait pas ne pas tuer, est des nôtres. Les
+écoliers qui, pour éprouver une sensation, tuent un paysan, sont
+des nôtres. Les jurés qui acquittent systématiquement tous les
+criminels sont des nôtres. Le procureur qui, au tribunal, tremble
+de ne pas se montrer assez libéral, est des nôtres. Parmi les
+administrateurs, parmi les gens de lettres un très grand nombre
+sont des nôtres, et ils ne le savent pas eux-mêmes! D'un côté,
+l'obéissance des écoliers et des imbéciles a atteint son apogée;
+chez les professeurs la vésicule biliaire a crevé; partout une
+vanité démesurée, un appétit bestial, inouï... Savez-vous combien
+nous devrons rien qu'aux théories en vogue? Quand j'ai quitté la
+Russie, la thèse de Littré qui assimile le crime à une folie
+faisait fureur; je reviens, et déjà le crime n'est plus une folie,
+c'est le bon sens même, presque un devoir, à tout le moins une
+noble protestation. «Eh bien, comment un homme éclairé
+n'assassinerait-il pas, s'il a besoin d'argent?» Mais ce n'est
+rien encore. Le dieu russe a cédé la place à la boisson. Le peuple
+est ivre, les mères sont ivres, les enfants sont ivres, les
+églises sont désertes, et, dans les tribunaux, on n'entend que ces
+mots: «Deux cents verges, ou bien paye un védro[21].» Oh! laissez
+croître cette génération! Il est fâcheux que nous ne puissions pas
+attendre, ils seraient encore plus ivres! Ah! quel dommage qu'il
+n'y ait pas de prolétaires! Mais il y en aura, il y en aura, le
+moment approche...
+
+-- C'est dommage aussi que nous soyons devenus stupides, murmura
+Stavroguine, et il se remit en marche.
+
+-- Écoutez, j'ai vu moi-même un enfant de six ans qui ramenait au
+logis sa mère ivre, et elle l'accablait de grossières injures.
+Vous pensez si cela m'a fait plaisir? Quand nous serons les
+maîtres, eh bien, nous les guérirons... si besoin est, nous les
+relèguerons pour quarante ans dans une Thébaïde... Mais maintenant
+la débauche est nécessaire pendant une ou deux générations, -- une
+débauche inouïe, ignoble, sale, voilà ce qu'il faut! Pourquoi
+riez-vous? Je ne suis pas en contradiction avec moi-même, mais
+seulement avec les philanthropes et le chigalévisme. Je suis un
+coquin, et non un socialiste. Ha, ha, ha! C'est seulement dommage
+que le temps nous manque. J'ai promis à Karmazinoff de commencer
+en mai et d'avoir fini pour la fête de l'Intercession. C'est
+bientôt? Ha, ha! Savez-vous ce que je vais vous dire, Stavroguine?
+jusqu'à présent le peuple russe, malgré la grossièreté de son
+vocabulaire injurieux, n'a pas connu le cynisme. Savez-vous que le
+serf se respectait plus que Karmazinoff ne se respecte? Battu, il
+restait fidèle à ses dieux, et Karmazinoff a abandonné les siens.
+
+-- Eh bien, Verkhovensky, c'est la première fois que je vous
+entends, et votre langage me confond, dit Nicolas Vsévolodovitch;
+-- ainsi, réellement, vous n'êtes pas un socialiste, mais un
+politicien quelconque... un ambitieux?
+
+-- Un coquin, un coquin. Vous désirez savoir qui je suis? Je vais
+vous le dire, c'est à cela que je voulais arriver. Ce n'est pas
+pour rien que je vous ai baisé la main. Mais il faut que le peuple
+croie que nous seuls avons conscience de notre but, tandis que le
+gouvernement «agite seulement une massue dans les ténèbres et
+frappe sur les siens». Eh! si nous avions le temps! Le malheur,
+c'est que nous sommes pressés. Nous prêcherons la destruction...
+cette idée est si séduisante! Nous appellerons l'incendie à notre
+aide... Nous mettrons en circulation des légendes... Ces
+«sections» de rogneux auront ici leur utilité. Dès qu'il y aura un
+coup de pistolet à tirer, je vous trouverai dans ces mêmes
+«sections» des hommes de bonne volonté qui même me remercieront de
+les avoir désignés pour cet honneur. Eh bien, le désordre
+commencera! Ce sera un bouleversement comme le monde n'en a pas
+encore vu... La Russie se couvrira de ténèbres, la terre pleurera
+ses anciens dieux... Eh bien, alors nous lancerons... qui?
+
+-- Qui?
+
+-- Le tzarévitch Ivan.
+
+-- Qui?
+
+-- Le tzarévitch Ivan; vous, vous!
+
+Stavroguine réfléchit une minute.
+
+-- Un imposteur? demanda-t-il tout à coup en regardant avec un
+profond étonnement Pierre Stépanovitch. -- Eh! ainsi voilà enfin
+votre plan!
+
+-- Nous dirons qu'il «se cache», susurra d'une voix tendre
+Verkhovensky dont l'aspect était, en effet, celui d'un homme ivre.
+-- Comprenez-vous la puissance de ces trois mots: «il se cache»?
+Mais il apparaîtra, il apparaîtra. Nous créerons une légende qui
+dégotera celle des Skoptzi[22]. Il existe, mais personne ne l'a vu.
+Oh! quelle légende on peut répandre! Et, surtout, ce sera
+l'avènement d'une force nouvelle dont on a besoin, après laquelle
+on soupire. Qu'y a-t-il dans le socialisme? Il a ruiné les
+anciennes forces, mais il ne les a pas remplacées. Ici il y aura
+une force, une force inouïe même! Il nous suffit d'un levier pour
+soulever la terre. Tout se soulèvera!
+
+-- Ainsi c'est sérieusement que vous comptiez sur moi? fit
+Stavroguine avec un méchant sourire.
+
+-- Pourquoi cette amère dérision? Ne m'effrayez pas. En ce moment
+je suis comme un enfant, c'est assez d'un pareil sourire pour me
+causer une frayeur mortelle. Écoutez, je ne vous montrerai à
+personne: il faut que vous soyez invisible. Il existe mais
+personne ne l'a vu, il se cache. Vous savez, vous pourrez vous
+montrer, je suppose, à un individu sur cent mille. «On l'a vu, on
+l'a vu», se répétera-t-on dans tout le pays. Ils ont bien vu «de
+leurs propres yeux» Ivan Philippovitch[23], le dieu Sabaoth, enlevé
+au ciel dans un char. Et vous, vous n'êtes pas Ivan Philippovitch,
+vous êtes un beau jeune homme, fier comme un dieu, ne cherchant
+rien pour lui, paré de l'auréole du sacrifice, «se cachant».
+L'essentiel, c'est la légende! Vous les fascinerez, un regard de
+vous fera leur conquête. Il apporte une vérité nouvelle et «il se
+cache». Nous rendrons deux ou trois jugements de Salomon dont le
+bruit se répandra partout. Avec des sections et des quinquévirats,
+pas besoin de journaux! Si, sur dix mille demandes, nous donnons
+satisfaction à une seule, tout le monde viendra nous solliciter.
+Dans chaque canton, chaque moujik saura qu'il y a quelque part un
+endroit écarté où les suppliques sont bien accueillies. Et la
+terre saluera l'avènement de la «nouvelle loi», de la «justice
+nouvelle», et la mer se soulèvera, et la baraque s'écroulera, et
+alors nous aviserons au moyen d'élever un édifice de pierre, -- le
+premier! c'est _nous_ qui le construirons, _nous, _nous seuls!
+
+-- Frénésie! dit Stavroguine.
+
+-- Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas? Vous avez peur? C'est
+parce que vous ne craignez rien que j'ai jeté les yeux sur vous.
+Mon idée vous paraît absurde, n'est-ce pas? Mais, pour le moment,
+je suis encore un Colomb sans Amérique: est-ce qu'on trouvait
+Colomb raisonnable avant que le succès lui eût donné raison?
+
+Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas. Arrivés à la maison
+Stavroguine, les deux hommes s'arrêtèrent devant le perron.
+
+-- Écoutez, fit Verkhovensky en se penchant à l'oreille de Nicolas
+Vsévolodovitch: -- je vous servirai sans argent: demain j'en
+finirai avec Marie Timoféievna... sans argent, et demain aussi je
+vous amènerai Lisa. Voulez-vous Lisa, demain?
+
+Stavroguine sourit: «Est-ce que réellement il serait devenu fou?»
+pensa-t-il.
+
+Les portes du perron s'ouvrirent.
+
+-- Stavroguine, notre Amérique? dit Verkhovensky en saisissant une
+dernière fois la main de Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- À quoi bon? répliqua sévèrement celui-ci.
+
+-- Vous n'y tenez pas, je m'en doutais! cria Pierre Stépanovitch
+dans un violent transport de colère. -- Vous mentez, aristocrate
+vicieux, je ne vous crois pas, vous avez un appétit de loup!...
+Comprenez donc que votre compte est maintenant trop chargé et que
+je ne puis vous lâcher! Vous n'avez pas votre pareil sur la terre!
+Je vous ai inventé à l'étranger; c'est en vous considérant que
+j'ai songé à ce rôle pour vous. Si je ne vous avais pas vu, rien
+ne me serait venu à l'esprit!...
+
+Nicolas Vsévolodovitch monta l'escalier sans répondre.
+
+-- Stavroguine! lui cria Verkhovensky, -- je vous donne un jour...
+deux... allons, trois; mais je ne puis vous accorder un plus long
+délai, il me faut votre réponse d'ici à trois jours!
+
+CHAPITRE IX[24]
+
+_UNE PERQUISITION CHEZ STEPAN TROPHIMOVITCH._
+
+Sur ces entrefaites se produisit un incident qui m'étonna, et qui
+mit sens dessus dessous Stépan Trophimovitch. À huit heures du
+matin, Nastasia accourut chez moi et m'apprit qu'une perquisition
+avait eu lieu dans le domicile de son maître. D'abord je ne pus
+rien comprendre aux paroles de la servante, sinon que des employés
+étaient venus saisir des papiers, qu'un soldat en avait fait un
+paquet et l'avait «emporté dans une brouette». Je me rendis
+aussitôt chez Stépan Trophimovitch.
+
+Je le trouvai dans un singulier état: il était défait et agité,
+mais en même temps son visage offrait une incontestable expression
+de triomphe. Sur la table, au milieu de la chambre, bouillait le
+samovar à côté d'un verre de thé auquel on n'avait pas encore
+touché. Stépan Trophimovitch allait d'un coin à l'autre sans se
+rendre compte de ses mouvements. Il portait sa camisole rouge
+accoutumée, mais, en m'apercevant, il se hâta de passer son gilet
+et sa redingote, ce qu'il ne faisait jamais quand un de ses
+intimes le surprenait en déshabillé. Il me serra chaleureusement
+la main.
+
+_-- Enfin un ami! _(il soupira profondément.) _Cher, _je n'ai
+envoyé que chez vous, personne ne sait rien. Il faut dire à
+Nastasia de fermer la porte et de ne laisser entrer personne,
+excepté, bien entendu, ces gens-là... _Vous comprenez?_
+
+Il me regarda d'un oeil inquiet, comme s'il eût attendu une
+réponse. Naturellement, je m'empressai de le questionner; son
+récit incohérent, souvent interrompu et rempli de détails
+inutiles, m'apprit tant bien que mal qu'à sept heures du matin
+était «brusquement» arrivé chez lui un employé du gouverneur...
+
+_-- Pardon, j'ai oublié son nom. Il n'est pas du pays, _mais il
+paraît que Lembke l'a amené avec lui; _quelque chose de bête et
+d'allemand dans la physionomie. Il s'appelle Rosenthal._
+
+-- N'est-ce pas Blum?
+
+-- Blum. En effet, c'est ainsi qu'il s'est nommé. _Vous le
+connaissez? Quelque chose d'hébété et de très content dans la
+figure, pourtant très sévère, roide et sérieux. _Un type de
+policier subalterne, _je m'y connais._ Je dormais encore, et,
+figurez-vous, il a demandé à «jeter un coup d'oeil» sur mes livres
+et sur mes manuscrits, _oui, je m'en souviens, il a employé ces
+mots._ Il ne m'a pas arrêté, il s'est borné à saisir des livres...
+_Il se tenait à distance, _et, quand il s'est mis à m'expliquer
+l'objet de sa visite, il paraissait craindre que je... _enfin il
+avait l'air de croire que je tomberais sur lui immédiatement, et
+que je commencerais à le battre comme plâtre. Tous ces gens de bas
+étage sont comme ça, _quand ils ont affaire à un homme comme il
+faut. Il va de soi que j'ai tout compris aussitôt. _Voilà vingt
+ans que je m'y prépare. _Je lui ai ouvert tous mes tiroirs et lui
+ai remis toutes mes clefs; je les lui ai données moi-même, je lui
+ai tout donné. _J'étais digne et calme._ En fait de livres, il a
+pris les ouvrages de Hertzen publiés à l'étranger, un exemplaire
+relié de la «Cloche», quatre copies de mon poème, _et enfin tout
+ça._ Ensuite, des papiers, des lettres, _et quelques unes de mes
+ébauches historiques, critiques et politiques._ Ils se sont
+emparés de tout cela. Nastasia dit que le soldat a chargé sur une
+brouette les objets saisis et qu'on a mis dessus la couverture du
+traîneau; _oui, c'est cela, _la couverture.
+
+C'était une hallucination. Qui pouvait y comprendre quelque chose?
+De nouveau je l'accablai de questions: Blum était-il venu seul ou
+avec d'autres? Au nom de qui avait-il agi? De quel droit? Comment
+s'était-il permis cela? Quelles explications avait-il données?
+
+_-- Il était seul, bien seul; _du reste, il y avait encore
+quelqu'un _dans l'antichambre, oui, je m'en souviens, et puis...
+_Du reste, il me semble qu'il y avait encore quelqu'un, et que
+dans le vestibule se tenait un garde. Il faut demander à Nastasia;
+elle sait tout cela mieux que moi. _J'étais surexcité, voyez-vous.
+Il parlait, parlait... un tas de choses; _du reste, il a très peu
+parlé, et c'est moi qui ai parlé tout le temps... J'ai raconté ma
+vie, naturellement, à ce seul point de vue... _J'étais surexcité,
+mais digne, je vous l'assure. _Cependant je crois avoir pleuré,
+j'en ai peur. La brouette, ils l'ont prise chez un boutiquier,
+ici, à côté.
+
+-- Oh! Seigneur, comment tout cela a-t-il pu se faire! Mais, pour
+l'amour de Dieu, soyez plus précis, Stépan Trophimovitch; voyons,
+c'est un rêve, ce que vous racontez là!
+
+_-- Cher, _je suis moi-même comme dans un rêve... _Savez-vous,
+il a prononcé le nom de Téliatnikoff, _et je pense que celui-là
+était aussi caché dans le vestibule. Oui, je me rappelle, il a
+parlé du procureur et, je crois, de Dmitri Mitritch... _qui me
+doit encore quinze roubles que je lui ai gagnées au jeu, soit dit
+en passant. Enfin je n'ai pas trop compris. _Mais j'ai été plus
+rusé qu'eux, et que m'importe Dmitri Mitritch? Je crois que je
+l'ai instamment prié de ne pas ébruiter l'affaire, je l'ai
+sollicité à plusieurs reprises, je crains même de m'être abaissé,
+_comment croyez-vous? Enfin il a consenti... _Oui, je me rappelle,
+c'est lui-même qui m'a demandé cela: il m'a dit qu'il valait mieux
+tenir la chose secrète, parce qu'il était venu seulement pour
+«jeter un coup d'oeil» _et rien de plus..._et que si l'on ne
+trouvait rien, il n'y aurait rien... Si bien que nous avons tout
+terminé _en amis, je suis tout à fait content._
+
+-- Ainsi, il vous avait offert les garanties d'usage en pareil
+cas, et c'est vous-même qui les avez refusées! m'écriai-je dans un
+accès d'amicale indignation.
+
+-- Oui, l'absence de garanties est préférable. Et pourquoi faire
+du scandale? Jusqu'à présent, nous avons procédé _en amis, _cela
+vaut mieux... Vous savez, si l'on apprend dans notre ville... _mes
+ennemis... et puis à quoi bon ce procureur, ce cochon de notre
+procureur, qui deux fois m'a manqué de politesse et qu'on a rossé
+à plaisir l'autre année chez cette charmante et belle Nathalie
+Pavlovna, quand il se cacha dans son boudoir? Et puis, mon ami,
+_épargnez-moi vos observations et ne me démoralisez pas, je vous
+prie, car, quand un homme est malheureux, il n'y a rien de plus
+insupportable pour lui que de s'entendre dire par cent amis qu'il
+a fait une sottise. Asseyez-vous pourtant, et buvez une tasse de
+thé; j'avoue que je suis fort fatigué... si je me couchais pour un
+moment et si je m'appliquais autour de la tête un linge trempé
+dans du vinaigre, qu'en pensez-vous?
+
+-- Vous ferez très bien, répondis-je, -- vous devriez même vous
+mettre de la glace sur la tête. Vous avez les nerfs très agités,
+vous êtes pâle, et vos mains tremblent. Couchez-vous, reposez-vous
+un peu, vous reprendrez votre récit plus tard. Je resterai près de
+vous en attendant.
+
+Il hésitait à suivre mon conseil, mais j'insistai. Nastasia
+apporta une tasse remplie de vinaigre, je mouillai un essuie-mains
+et j'en entourai la tête de Stépan Trophimovitch. Ensuite Nastasia
+monta sur la table et se mit en devoir d'allumer une lampe dans le
+coin devant l'icône. Le fait m'étonna, car rien de semblable
+n'avait jamais eu lieu dans la maison.
+
+-- J'ai donné cet ordre tantôt, immédiatement après leur départ,
+murmura Stépan Trophimovitch en me regardant d'un air fin: --
+_quand on a de ces choses là dans sa chambre et qu'on vient vous
+arrêter, _cela impose, et ils doivent rapporter ce qu'ils ont
+vu...
+
+Lorsqu'elle eut allumé la lampe, la servante appuya sa main droite
+sur sa joue, et, debout sur le seuil, se mit à considérer son
+maître d'un air attristé...
+
+Il m'appela d'un signe près du divan sur lequel il était couché:
+
+_-- Éloignez-là _sous un prétexte quelconque; je ne puis
+souffrir cette pitié russe, _et puis ça m'embête._
+
+Mais Nastasia se retira sans qu'il fût besoin de l'inviter à
+sortir. Je remarquai qu'il avait toujours les yeux fixés sur la
+porte et qu'il prêtait l'oreille au moindre bruit arrivant de
+l'antichambre.
+
+_-- Il faut être prêt, voyez-vous, _me dit-il avec un regard
+significatif, -- _chaque moment... _on vient, on vous prend, et
+ff...uit -- voilà un homme disparu!
+
+-- Seigneur! Qui est-ce qui viendra? Qui est-ce qui peut vous
+prendre?
+
+_-- Voyez-vous, mon cher, _quand il est parti, je lui ai
+carrément demandé ce qu'on allait faire de moi.
+
+-- Vous auriez mieux fait de lui demander où l'on vous déportera!
+répliquai-je ironiquement.
+
+-- C'est aussi ce qui était sous-entendu dans ma question, mais il
+est parti sans répondre. _Voyez-vous: _en ce qui concerne le
+linge, les effets et surtout les vêtements chauds, c'est comme ils
+veulent: ils peuvent vous les laisser prendre ou vous emballer
+vêtu seulement d'un manteau de soldat. Mais, ajouta-t-il en
+baissant tout à coup la voix et en regardant vers la porte par où
+Nastasia était sortie, -- j'ai glissé secrètement trente-cinq
+roubles dans la doublure de mon gilet, tenez, tâtez... Je pense
+qu'ils ne me feront pas ôter mon gilet; pour la frime j'ai laissé
+sept roubles dans mon porte-monnaie, et il y a là, sur la table,
+de la monnaie de cuivre bien en évidence; ils croiront que c'est
+là tout ce que je possède, et ils ne devineront pas que j'ai caché
+de l'argent. Dieu sait où je coucherai la nuit prochaine.
+
+Je baissai la tête devant une telle folie. Évidemment on ne
+pouvait opérer ni perquisition ni saisie dans des conditions
+semblables, et à coup sûr il battait la campagne. Il est vrai que
+tout cela se passait avant la mise en vigueur de la législation
+actuelle. Il est vrai aussi (lui-même le reconnaissait) qu'on lui
+avait offert de procéder plus régulièrement; mais, «par ruse», il
+avait repoussé cette proposition... Sans doute, il n'y a pas
+encore bien longtemps, le gouverneur avait le droit, dans les cas
+urgents, de recourir à une procédure expéditive... Mais, encore
+une fois, quel cas urgent pouvait-il y avoir ici? Voilà ce qui me
+confondait.
+
+-- On aura certainement reçu un télégramme de Pétersbourg, dit
+soudain Stépan Trophimovitch.
+
+-- Un télégramme? À votre sujet? À cause de votre poème et des
+ouvrages de Hertzen? Vous êtes fou: est-ce que cela peut motiver
+une arrestation?
+
+Je prononçai ces mots avec une véritable colère. Il fit la
+grimace, évidemment je l'avais blessé en lui disant qu'il n'y
+avait pas de raison pour l'arrêter.
+
+-- À notre époque on peut être arrêté sans savoir pourquoi,
+murmura-t-il d'un air mystérieux.
+
+Une supposition saugrenue me vint à l'esprit.
+
+-- Stépan Trophimovitch, parlez-moi comme à un ami, criai-je, --
+comme à un véritable ami, je ne vous trahirai pas: oui ou non,
+appartenez-vous à quelque société secrète?
+
+Grande fut ma surprise en constatant l'embarras dans lequel le
+jeta cette question: il n'était pas bien sûr de ne pas faire
+partie d'une société secrète.
+
+-- Cela dépend du point de vue où l'on se place, _voyez-vous..._
+
+-- Comment, «cela dépend du point de vue»?
+
+-- Quand on appartient de tout son coeur au progrès et... qui peut
+répondre... on croit ne faire partie de rien, et, en y regardant
+bien, on découvre qu'on fait partie de quelque chose.
+
+-- Comment est-ce possible? On est d'une société secrète ou l'on
+n'en est pas!
+
+_-- Cela date de Pétersbourg, _du temps où elle et moi nous
+voulions fonder là une revue. Voilà le point de départ. Alors nous
+leur avons glissé dans les mains, et ils nous ont oubliés; mais
+maintenant ils se souviennent. _Cher, cher, _est-ce que vous ne
+savez pas? s'écria-t-il douloureusement: -- on nous rendra à notre
+tour, on nous fourrera dans une kibitka, et en route pour la
+Sibérie; ou bien on nous oubliera dans une casemate...
+
+Et soudain il fondit en larmes. Portant à ses yeux son foulard
+rouge, il sanglota convulsivement pendant cinq minutes. J'éprouvai
+une sensation pénible. Cet homme, depuis vingt ans notre prophète,
+notre oracle, notre patriarche, ce fier vétéran du libéralisme
+devant qui nous nous étions toujours inclinés avec tant de
+respect, voilà qu'à présent il sanglotait comme un enfant qui
+craint d'être fouetté par son précepteur en punition de quelque
+gaminerie. Il me faisait pitié. Nul doute qu'il ne crût à la
+«kibitka» aussi fermement qu'à ma présence auprès de lui; il
+s'attendait à être transporté ce matin même, dans un instant, et
+tout cela à cause de son poème et des ouvrages de Hertzen! Si
+touchante qu'elle fût, cette phénoménale ignorance de la réalité
+pratique avait quelque chose de crispant.
+
+À la fin il cessa de pleurer, se leva et recommença à se promener
+dans la pièce en s'entretenant avec moi, mais à chaque instant il
+regardait par la fenêtre et tendait l'oreille dans la direction de
+l'antichambre. Nous causions à bâtons rompus. En vain je
+m'évertuais à lui remonter le moral, autant eût valu jeter des
+pois contre un mur. Quoi qu'il ne m'écoutât guère, il avait
+pourtant un besoin extrême de m'entendre lui répéter sans cesse
+des paroles rassurantes. Je voyais qu'en ce moment il ne pouvait
+se passer de moi, et que pour rien au monde il ne m'aurait laissé
+partir. Je prolongeai ma visite, et nous restâmes plus de deux
+heures ensemble. Au cours de la conversation, il se rappela que
+Blum avait emporté deux proclamations trouvées chez lui.
+
+-- Comment, des proclamations? m'écriai-je pris d'une sotte
+inquiétude: -- est-ce que vous...
+
+-- Eh! on m'en a fait parvenir dix, répondit-il d'un ton vexé (son
+langage était tantôt dépité et hautain, tantôt plaintif et humble
+à l'excès), -- mais huit avaient déjà trouvé leur emploi, et Blum
+n'en a saisi que deux...
+
+La rougeur de l'indignation colora tout à coup son visage.
+
+_-- Vous me mettez avec ces gens là? _Pouvez-vous supposer que
+je sois avec ces drôles, avec ces folliculaires, avec mon fils
+Pierre Stépanovitch, _avec ces esprits forts de la lâcheté?_ Ô
+Dieu!
+
+-- Bah, mais ne vous aurait-on pas confondu... Du reste, c'est
+absurde, cela ne peut pas être? observai-je.
+
+_-- Savez-vous, _éclata-t-il brusquement, -- il y a des minutes
+où je sens _que je ferai là-bas quelque esclandre._ Oh! ne vous en
+allez pas, ne me laissez pas seul! _Ma carrière est finie
+aujourd'hui, je le sens._ Vous savez, quand je serai là, je
+m'élancerai peut-être sur quelqu'un et je le mordrai, comme ce
+sous-lieutenant...
+
+Il fixa sur moi un regard étrange où se lisaient à la fois la
+frayeur et le désir d'effrayer. À mesure que le temps s'écoulait
+sans qu'on vît apparaître la «kibitka», son irritation grandissait
+de plus en plus et devenait même de la fureur. Tout à coup un
+bruit se produisit dans l'antichambre: c'était Nastasia qui, par
+mégarde, avait fait tomber un portemanteau. Stépan Trophimovitch
+trembla de tous ses membres et pâlit affreusement; mais, quand il
+sut à quoi se réduisait le fait qui lui avait causé une telle
+épouvante, peu s'en fallut qu'il ne renvoyât brutalement la
+servante à la cuisine. Cinq minutes après il reprit la parole en
+me regardant avec une expression de désespoir.
+
+-- Je suis perdu! gémit-il, et il s'assit soudain à côté de moi;
+_cher, _je ne crains pas la Sibérie, _oh! je vous le jure,
+_ajouta-t-il les larmes aux yeux, -- c'est autre chose qui me fait
+peur...
+
+Je devinai à sa physionomie qu'une confidence d'une nature
+particulièrement pénible allait s'échapper de ses lèvres.
+
+-- Je crains la honte, fit-il à voix basse.
+
+-- Quelle honte? Mais, au contraire, soyez persuadé, Stépan
+Trophimovitch, que tout cela s'éclaircira aujourd'hui même, et que
+cette affaire se terminera à votre avantage...
+
+-- Vous êtes si sûr qu'on me pardonnera?
+
+-- Que vient faire ici le mot «pardonner»? Quelle expression! De
+quoi êtes-vous coupable pour qu'on vous pardonne? Je vous assure
+que vous n'êtes coupable de rien!
+
+_-- Qu'en savez-vous? _Toute ma vie a été..._ cher... _Ils se
+rappelleront tout, et s'ils ne trouvent rien, ce sera encore pire,
+ajouta-t-il brusquement.
+
+-- Comment, encore pire?
+
+-- Oui.
+
+-- Je ne comprends pas.
+
+-- Mon ami, mon ami, qu'on m'envoie en Sibérie, à Arkhangel, qu'on
+me prive de mes droits civils, soit -- s'il faut périr, j'accepte
+ma perte! Mais... c'est autre chose que je crains, acheva-t-il en
+baissant de nouveau la voix.
+
+-- Eh bien, quoi, quoi?
+
+-- On me fouettera, dit-il, et il me considéra d'un air égaré.
+
+-- Qui vous fouettera? Où? Pourquoi? répliquai-je, me demandant
+avec inquiétude s'il n'avait pas perdu l'esprit.
+
+-- Où? Eh bien, là... où cela se fait.
+
+-- Mais où cela se fait-il?
+
+-- Eh! _cher_, répondit-il d'une voix qui s'entendait à peine, --
+une trappe s'ouvre tout à coup sous vos pieds et vous engloutit
+jusqu'au milieu du corps... Tout le monde sait cela.
+
+-- Ce sont des fables! m'écriai-je, -- se peut-il que jusqu'à
+présent vous ayez cru à ces vieux contes?
+
+Je me mis à rire.
+
+-- Des fables! Pourtant il n'y a pas de fumée sans feu; un homme
+qui a été fouetté ne va pas le raconter. Dix mille fois je me suis
+représenté cela en imagination!
+
+-- Mais vous, vous, pourquoi vous fouetterait-on? Vous n'avez rien
+fait.
+
+-- Tant pis, on verra que je n'ai rien fait, et l'on me fouettera.
+
+-- Et vous êtes sûr qu'on vous emmènera ensuite à Pétersbourg?
+
+-- Mon ami, j'ai déjà dit que je ne regrettais rien, _ma carrière
+est finie._ Depuis l'heure où elle m'a dit adieu à Skvorechniki,
+j'ai cessé de tenir à la vie... mais la honte, le déshonneur, _que
+dira-t-elle, _si elle apprend cela?
+
+Le pauvre homme fixa sur moi un regard navré. Je baissai les yeux.
+
+-- Elle n'apprendra rien, parce qu'il ne vous arrivera rien. En
+vérité, je ne vous reconnais plus, Stépan Trophimovitch, tant vous
+m'étonnez ce matin.
+
+-- Mon ami, ce n'est pas la peur. Mais en supposant même qu'on me
+pardonne, qu'on me ramène ici et qu'on ne me fasse rien, -- je
+n'en suis pas moins perdu. _Elle me soupçonnera toute sa vie..._
+moi, moi, le poète, le penseur, l'homme qu'elle a adoré pendant
+vingt-deux ans!
+
+-- Elle n'en aura même pas l'idée.
+
+-- Si, elle en aura l'idée, murmura-t-il avec une conviction
+profonde. -- Elle et moi nous avons parlé de cela plus d'une fois
+à Pétersbourg pendant le grand carême, à la veille de notre
+départ, quand nous craignions tous deux... _Elle me soupçonnera
+toute sa vie..._ et comment la détromper? D'ailleurs, ici, dans
+cette petite ville, qui ajoutera foi à mes paroles? Tout ce que je
+pourrai dire paraîtra invraisemblable... _Et puis les femmes..._
+Cela lui fera plaisir. Elle sera désolée, très sincèrement
+désolée, comme une véritable amie, mais au fond elle sera bien
+aise... Je lui fournirai une arme contre moi pour toute la vie.
+Oh! c'en est fait de mon existence! Vingt ans d'un bonheur si
+complet avec elle... et voilà!
+
+Il couvrit son visage de ses mains.
+
+-- Stépan Trophimovitch, si vous faisiez savoir tout de suite à
+Barbara Pétrovna ce qui s'est passé? conseillai-je.
+
+Il se leva frissonnant.
+
+-- Dieu m'en préserve! Pour rien au monde, jamais, après ce qui a
+été dit au moment des adieux à Skvorechniki, jamais!
+
+Ses yeux étincelaient.
+
+Nous restâmes encore une heure au moins dans l'attente de quelque
+chose. Il se recoucha sur le divan, ferma les yeux, et durant
+vingt minutes ne dit pas un mot; je crus même qu'il s'était
+endormi. Tout à coup il se souleva sur son séant, arracha la
+compresse nouée autour de sa tête et courut à une glace. Ses mains
+tremblaient tandis qu'il mettait sa cravate. Ensuite, d'une voix
+de tonnerre, il cria à Nastasia de lui donner son paletot, son
+chapeau et sa canne.
+
+-- Je ne puis plus y tenir, prononça-t-il d'une voix saccadée, --
+je ne le puis plus, je ne le puis plus!... J'y vais moi-même.
+
+-- Où? demandai-je en me levant aussi.
+
+-- Chez Lembke. _Cher_, je le dois, j'y suis tenu. C'est un
+devoir. Je suis un citoyen, un homme, et non un petit copeau, j'ai
+des droits, je veux mes droits... Pendant vingt ans je n'ai pas
+réclamé mes droits, toute ma vie je les ai criminellement
+oubliés... mais maintenant je les revendique. Il faut qu'il me
+dise tout, tout. Il a reçu un télégramme. Qu'il ne s'avise pas de
+me faire languir dans l'incertitude, qu'il me mette plutôt en état
+d'arrestation, oui, qu'il m'arrête, qu'il m'arrête!
+
+Il frappait du pied tout en proférant ces exclamations.
+
+-- Je vous approuve, dis-je aussi tranquillement que possible,
+quoique son état m'inspirât de vives inquiétudes, -- après tout,
+cela vaut mieux que de rester dans une pareille angoisse, mais je
+n'approuve pas votre surexcitation; voyez un peu à qui vous
+ressemblez et comment vous irez là. _Il faut être digne et calme
+avec Lembke. _Réellement vous êtes capable à présent de vous
+précipiter sur quelqu'un et de le mordre.
+
+-- J'irai me livrer moi-même. Je me jetterai dans la gueule du
+lion.
+
+-- Je vous accompagnerai.
+
+-- Je n'attendais pas moins de vous, j'accepte votre sacrifice, le
+sacrifice d'un véritable ami, mais jusqu'à la maison seulement, je
+ne souffrirai pas que vous alliez plus loin que la porte: vous ne
+devez pas, vous n'avez pas le droit de vous compromettre davantage
+dans ma compagnie. _Oh! croyez-moi, je serai calme! _Je me sens en
+ce moment _à la hauteur de ce qu'il y a de plus sacré..._
+
+-- Peut-être entrerai-je avec vous dans la maison, interrompis-je.
+-- Hier, leur imbécile de comité m'a fait savoir par Vysotzky que
+l'on comptait sur moi et que l'on me priait de prendre part à la
+fête de demain en qualité de commissaire: c'est ainsi qu'on
+appelle les six jeunes gens désignés pour veiller au service des
+consommations, s'occuper des dames et placer les invités; comme
+marque distinctive de leurs fonctions, ils porteront sur l'épaule
+gauche un noeud de rubans blancs et rouges. Mon intention était
+d'abord de refuser, mais maintenant cela me fournit un prétexte
+pour pénétrer dans la maison: je dirai que j'ai à parler à Julie
+Mikhaïlovna... Comme cela, nous entrerons ensemble.
+
+Il m'écouta en inclinant la tête, mais sans paraître rien
+comprendre. Nous nous arrêtâmes sur le seuil.
+
+_-- Cher, _dit-il en me montrant la lampe allumée dans le coin,
+_cher_, je n'ai jamais cru à cela, mais... soit, soit! (Il se
+signa.) _Allons._
+
+-- «Au fait, cela vaut mieux», pensai-je, comme nous nous
+approchions du perron, -- «l'air frais lui fera du bien, il se
+calmera un peu, rentrera chez lui et se couchera...»
+
+Mais je comptais sans mon hôte. En chemin nous arriva une aventure
+qui acheva de bouleverser mon malheureux ami...
+
+CHAPITRE X
+
+_LES FLIBUSTIERS. UNE MATINÉE FATALE._
+
+I
+
+Une heure avant que je sortisse avec Stépan Trophimovitch, on vit
+non sans surprise défiler dans les rues de notre ville une bande
+de soixante-dix ouvriers au moins, appartenant à la fabrique de
+Chpigouline, qui en comptait environ neuf cents. Ils marchaient en
+bon ordre, presque silencieusement. Plus tard on a prétendu que
+ces soixante-dix hommes étaient les mandataires de leurs
+camarades, qu'ils avaient été choisis pour aller trouver le
+gouverneur et lui demander justice contre l'intendant qui, en
+l'absence des patrons, avait fermé l'usine et volé effrontément le
+personnel congédié. D'autres chez nous se refusent à admettre que
+les soixante-dix aient été délégués par l'ensemble des
+travailleurs de la fabrique, ils soutiennent qu'une députation
+comprenant soixante-dix membres n'aurait pas eu le sens commun. À
+en croire les partisans de cette opinion, la bande se composait
+tout bonnement des ouvriers qui avaient le plus à se plaindre de
+l'intendant, et qui s'étaient réunis pour porter au gouverneur
+leurs doléances particulières et non celles de toute l'usine. Dans
+l'hypothèse que je viens d'indiquer, la «révolte» générale de la
+fabrique, dont on a tant parlé depuis, n'aurait été qu'une
+intervention de nouvellistes. Enfin, suivant une troisième
+version, il faudrait voir dans la manifestation ouvrière non le
+fait de simples tapageurs, mais un mouvement politique provoqué
+par des écrits clandestins. Bref, on ne sait pas encore au juste
+si les excitations des nihilistes ont été pour quelque chose dans
+cette affaire. Mon sentiment personnel est que les ouvriers
+n'avaient pas lu les proclamations, et que, les eussent-ils lues,
+ils n'en auraient pas compris un mot, attendu que les rédacteurs
+de ces papiers, nonobstant la crudité de leur style, écrivent
+d'une façon extrêmement obscure. Mais les ouvriers de la fabrique
+se trouvant réellement lésés, et la police à qui ils s'étaient
+adressés d'abord refusant d'intervenir en leur faveur, il est tout
+naturel qu'ils aient songé à se rendre en masse auprès du «général
+lui-même» pour lui exposer respectueusement leurs griefs. Selon
+moi, on n'avait affaire ici ni à des séditieux, ni même à une
+députation élue, mais à des gens qui suivaient une vieille
+tradition russe: de tout temps, en effet, notre peuple a aimé les
+entretiens avec le «général lui-même», bien qu'il n'ait jamais
+retiré aucun avantage de ces colloques.
+
+Des indices sérieux donnent à penser que Pierre Stépanovitch,
+Lipoutine et peut-être encore un autre, sans compter Fedka,
+avaient cherché au préalable à se ménager des intelligences dans
+l'usine; mais je tiens pour certain qu'ils ne s'abouchèrent pas
+avec plus de deux ou trois ouvriers, mettons cinq, si l'on veut,
+et que ces menées n'aboutirent à aucun résultat. La propagande des
+agitateurs ne pouvait guère être comprise dans un pareil milieu.
+Fedka, il est vrai, semble avoir mieux réussi que Pierre
+Stépanovitch. Il est prouvé aujourd'hui que deux hommes de la
+fabrique prirent part, conjointement avec le galérien, à
+l'incendie de la ville survenu trois jours plus tard; un mois
+après, on a aussi arrêté dans le district trois anciens ouvriers
+de l'usine sous l'inculpation d'incendie et de pillage. Mais ces
+cinq individus paraissent être les seuls qui aient prêté l'oreille
+aux instigations de Fedka.
+
+Quoi qu'il en soit, arrivés sur l'esplanade qui s'étend devant la
+maison du gouverneur, les ouvriers se rangèrent silencieusement
+vis-à-vis du perron; ensuite ils attendirent bouche béante. On m'a
+dit qu'à peine en place ils avaient ôté leurs bonnets, et cela
+avant l'apparition de Von Lembke, qui, comme par un fait exprès,
+ne se trouvait pas chez lui en ce moment. La police se montra
+bientôt, d'abord par petites escouades, puis au grand complet.
+Comme toujours, elle commença par sommer les manifestants de se
+disperser. Ils n'en firent rien, et répondirent laconiquement
+qu'ils avaient à parler au «_général_ lui-même»; leur attitude
+dénotait une résolution énergique; le calme dont ils ne se
+départaient point, et qui semblait l'effet d'un mot d'ordre,
+inquiéta l'autorité. Le maître de police crut devoir attendre
+l'arrivée de Von Lembke. Les faits et gestes de ce personnage ont
+été racontés de la façon la plus fantaisiste. Ainsi, il est
+absolument faux qu'il ait fait venir la troupe baïonnette au
+fusil, et qu'il ait télégraphié quelque part pour demander de
+l'artillerie et des Cosaques. Ce sont des fables dont se moquent à
+présent ceux même qui les ont inventées. Non moins absurde est
+l'histoire des pompes à incendie, avec lesquelles on aurait douché
+la foule. Ce qui a pu donner naissance à ce bruit, c'est qu'Ilia
+Ilitch, fort échauffé, criait aux ouvriers: «Pas un de vous ne
+sortira sec de l'eau[25].» De là sans doute la légende des pompes à
+incendie, qui a trouvé un écho dans les correspondances adressées
+aux journaux de la capitale. En réalité, le maître de police se
+borna à faire cerner le rassemblement par tout ce qu'il avait
+d'hommes disponibles, et à dépêcher au gouverneur le commissaire
+du premier arrondissement; celui-ci monta dans le drojki d'Ilia
+Ilitch et partit en tout hâte pour Skvorechniki, sachant qu'une
+demi-heure auparavant Von Lembke s'était mis en route dans cette
+direction...
+
+Mais un point, je l'avoue, reste encore obscur pour moi: comment
+transforma-t-on tout d'abord une paisible réunion de solliciteurs
+en une émeute menaçante pour l'ordre social? Comment Lembke lui-
+même, qui arriva au bout de vingt minutes, adopta-t-il d'emblée
+cette manière de voir? Je présume (mais c'est encore une opinion
+personnelle) qu'Ilia Ilitch, acquis aux intérêts de l'intendant,
+présenta exprès au gouverneur la situation sous un jour faux pour
+l'empêcher d'examiner sérieusement les réclamations des ouvriers.
+L'idée de donner le change à son supérieur fut sans doute suggérée
+au maître de police par André Antonovitch lui-même. La veille et
+l'avant-veille, dans deux entretiens confidentiels que ce dernier
+avait eus avec son subordonné, il s'était montré fort préoccupé
+des proclamations et très disposé à admettre l'existence d'un
+complot tramé par les nihilistes avec les ouvriers de l'usine
+Chpigouline; il semblait même que Son Excellence aurait été
+désolée si l'événement avait donné tort à ses conjectures. «Il
+veut attirer sur lui l'attention du ministère», se dit notre rusé
+Ilia Ilitch en sortant de chez le gouverneur; «eh bien cela tombe
+à merveille.»
+
+Mais je suis persuadé que le pauvre André Antonovitch n'aurait pas
+désiré une émeute, même pour avoir l'occasion de se distinguer.
+C'était un fonctionnaire extrêmement consciencieux, et jusqu'à son
+mariage il avait été irréprochable. Était-ce même sa faute, à cet
+Allemand simple et modeste, si une princesse quadragénaire l'avait
+élevé jusqu'à elle? Je sais à peu près positivement que de cette
+matinée fatale datent les premiers symptômes irrécusables du
+dérangement intellectuel pour lequel l'infortuné Von Lembke suit
+aujourd'hui un traitement dans un établissement psychiatrique de
+la Suisse; mais on peut supposer que, la veille déjà, l'altération
+de ses facultés mentales s'était manifestée par certains signes.
+Je tiens de bonne source que la nuit précédente, à trois heures du
+matin, il se rendit dans l'appartement de sa femme, la réveilla et
+la somma d'entendre «son ultimatum». Il parlait d'un ton si
+impérieux que Julie Mikhaïlovna dut obéir; elle se leva indignée,
+s'assit sur une couchette sans prendre le temps de défaire ses
+papillotes, et s'apprêta à écouter d'un air sarcastique. Alors,
+pour la première fois, elle comprit dans quel état d'esprit se
+trouvait André Antonovitch, et elle s'en effraya à part soi. Mais,
+au lieu de rentrer en elle-même, de s'humaniser, elle affecta de
+se montrer plus intraitable que jamais. Chaque femme a sa manière
+de mettre son mari à la raison. Le procédé de Julie Mikhaïlovna
+consistait dans un dédaigneux silence qu'elle observait pendant
+une heure, deux heures, vingt-quatre heures, parfois durant trois
+jours; André Antonovitch pouvait dire ou faire tout ce qu'il
+voulait, menacer même de se jeter par la fenêtre d'un troisième
+étage, sa femme n'ouvrait pas la bouche, -- pour un homme sensible
+il n'y a rien d'insupportable comme un pareil mutisme! La
+gouvernante était-elle fâchée contre un époux qui, non content
+d'accumuler depuis quelques jours bévues sur bévues, prenait
+ombrage des capacités administratives de sa femme? Avait-elle sur
+le coeur les reproches qu'il lui avait adressés au sujet de sa
+conduite avec les jeunes gens et avec toute notre société, sans
+comprendre les hautes et subtiles considérations politiques dont
+elle s'inspirait? Se sentait-elle offensée de la sotte jalousie
+qu'il témoignait à l'égard de Pierre Stépanovitch? Quoi qu'il en
+soit, maintenant encore Julie Mikhaïlovna résolut de tenir rigueur
+à son mari, nonobstant l'agitation inaccoutumée à laquelle elle le
+voyait en proie.
+
+Tandis qu'il arpentait de long en large le boudoir de sa femme,
+Von Lembke se répandit en récriminations aussi décousues que
+violentes. Il commença par déclarer que tout le monde se moquait
+de lui et le «menait par le nez». -- «Qu'importe la vulgarité de
+l'expression! vociféra-t-il en surprenant un sourire sur les
+lèvres de sa femme, -- le mot n'y fait rien, la vérité est qu'on
+me mène par le nez!...Non, madame, le moment est venu; sachez qu'à
+présent il ne s'agit plus de rire et que les manèges de la
+coquetterie féminine ne sont plus de saison. Nous ne sommes pas
+dans le boudoir d'une petite-maîtresse, nous sommes en quelque
+sorte deux êtres abstraits se rencontrant en ballon pour dire la
+vérité.» (Comme on le voit, le trouble de ses idées se trahissait
+dans l'incohérence de ses images.) «C'est vous, vous, madame, qui
+m'avez fait quitter mon ancien poste: je n'ai accepté cette place
+que pour vous, pour satisfaire votre ambition... Vous souriez
+ironiquement? Ne vous hâtez pas de triompher. Sachez, madame,
+sachez que je pourrais, que je saurais me montrer à la hauteur de
+cette place, que dis-je? de dix places semblables à celle-ci, car
+je ne manque pas de capacités; mais avec vous, madame, c'est
+impossible, attendu que vous me faites perdre tous mes moyens.
+Deux centres ne peuvent coexister, et vous en avez organisé deux:
+l'un chez moi, l'autre dans votre boudoir, -- deux centres de
+pouvoir, madame, mais je ne permets pas cela, je ne le permets
+pas! Dans le service comme dans le ménage l'autorité doit être
+une, elle ne peut se scinder... Comment m'avez-vous récompensé?
+s'écria-t-il ensuite, -- quelle a été notre vie conjugale? Sans
+cesse, à tout heure, vous me démontriez que j'étais un être nul,
+bête et même lâche; moi, j'étais réduit à la nécessité de vous
+démontrer sans cesse, à toute heure, que je n'étais ni une
+nullité, ni un imbécile, et que j'étonnais tout le monde par ma
+noblesse: -- eh bien, n'était-ce pas une situation humiliante de
+part et d'autre?» En prononçant ces mots, il frappait du pied sur
+le tapis. Julie Mikhaïlovna se redressa d'un air de dignité
+hautaine. André Antonovitch se calma aussitôt; mais sa colère fit
+place à un débordement de sensibilité. Pendant cinq minutes
+environ, il sanglota (oui, il sanglota) et se frappa la poitrine:
+le silence obstiné de sa femme le mettait hors de lui. À la fin,
+il s'oublia au point de laisser percer sa jalousie à l'endroit de
+Pierre Stépanovitch; puis, sentant combien il avait été bête, il
+entra dans une violente colère. «Je ne permettrai pas la négation
+de Dieu, cria-t-il, -- je fermerai votre salon aussi antinational
+qu'antireligieux; croire en Dieu est une obligation pour un
+gouverneur, et par conséquent aussi pour sa femme; je ne
+souffrirai plus de jeunes gens autour de vous... Par dignité
+personnelle, vous auriez dû, madame, vous intéresser à votre mari
+et ne pas laisser mettre en doute son intelligence, lors même
+qu'il aurait été un homme de peu de moyens (ce qui n'est pas du
+tout mon cas); or vous êtes cause, au contraire, que tout le monde
+ici me méprise; c'est vous qui avez ainsi disposé l'esprit
+public... Je supprimerai la question des femmes, poursuivit-il
+avec véhémence, -- je purifierai l'atmosphère de ce miasme;
+demain, je vais interdire la sotte fête au profit des
+institutrices (que le diable les emporte!). Gare à la première qui
+se présentera demain matin, je la ferai reconduire à la frontière
+de la province par un Cosaque! Exprès, exprès! Savez-vous, savez-
+vous que vos vauriens fomentent le désordre parmi les ouvriers de
+l'usine, et que je n'ignore pas cela? Savez-vous qu'ils
+distribuent exprès des proclamations, exprès? Savez-vous que je
+connais les noms de quatre de ces vauriens, et que je perds la
+tête; je la perds définitivement, définitivement!!!...»
+
+À ces mots, Julie Mikhaïlovna, sortant soudain de son mutisme,
+déclara sèchement qu'elle-même était depuis longtemps instruite
+des projets de complot, et que c'était une bêtise à laquelle André
+Antonovitch attachait trop d'importance; quant aux polissons, elle
+connaissait non-seulement ces quatre-là, mais tous les autres (en
+parlant ainsi, elle mentait); du reste, elle comptait bien ne pas
+perdre l'esprit à propos de cela; au contraire, elle était plus
+sûre que jamais de son intelligence, et avait le ferme espoir de
+tout terminer heureusement, grâce à l'application de son
+programme: témoigner de l'intérêt aux jeunes gens, leur faire
+entendre raison, les surprendre en leur prouvant tout d'un coup
+qu'on a éventé leurs desseins, et ensuite offrir à leur activité
+un objectif plus sage.
+
+Oh! que devint en ce moment André Antonovitch! Ainsi il avait
+encore été berné par Pierre Stépanovitch; ce dernier s'était
+grossièrement moqué de lui, il n'avait révélé quelque chose au
+gouverneur qu'après avoir fait des confidences beaucoup plus
+détaillées à la gouvernante, et enfin ce même Pierre Stépanovitch
+était peut-être l'âme de la conspiration! Cette pensée exaspéra
+Von Lembke. «Sache, femme insensée mais venimeuse, répliqua-t-il
+avec fureur, -- sache que je vais faire arrêter à l'instant même
+ton indigne amant; je le chargerai de chaînes et je l'enverrai
+dans un ravelin, à moins que... à moins que moi-même, sous tes
+yeux, je ne me jette par la fenêtre!» Julie Mikhaïlovna, blême de
+colère, accueillit cette tirade par un rire sonore et prolongé,
+comme celui qu'on entend au Théâtre-Français, quand une actrice
+parisienne, engagée aux appointements de cent mille roubles pour
+jouer les grandes coquettes, rit au nez du mari qui ose suspecter
+sa fidélité. André Antonovitch fit mine de s'élancer vers la
+fenêtre, mais il s'arrêta soudain comme cloué sur place; une
+pâleur cadavérique couvrit son visage, il croisa ses bras sur sa
+poitrine, et regardant sa femme d'un air sinistre: «Sais-tu, sais-
+tu, Julie... proféra-t-il d'une voix étouffée et suppliante, --
+sais-tu, que dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre?» À
+cette menace, l'hilarité de la gouvernante redoubla, ce que
+voyant, Von Lembke serra les lèvres et s'avança, le poing levé
+vers la rieuse. Mais, au moment de frapper, il sentit ses genoux
+se dérober sous lui, s'enfuit dans son cabinet et se jeta tout
+habillé sur son lit. Pendant deux heures, le malheureux resta
+couché à plat ventre, ne dormant pas, ne réfléchissant à rien,
+hébété par l'écrasant désespoir qui pesait sur son coeur comme une
+pierre. De temps à autre, un tremblement fiévreux secouait tout
+son corps. Des idées incohérentes, tout à fait étrangères à sa
+situation, traversaient son esprit: tantôt il se rappelait la
+vieille pendule qu'il avait à Pétersbourg quinze ans auparavant,
+et dont la grande aiguille était cassée; tantôt il songeait au
+joyeux employé Millebois, avec qui il avait un jour attrapé des
+moineaux dans le parc Alexandrovsky: pendant que les deux
+fonctionnaires s'amusaient de la sorte, ils avaient observé en
+riant que l'un d'eux était assesseur de collège. À sept heures,
+André Antonovitch s'endormit, et des rêves agréables le visitèrent
+durant son sommeil. Il était environ dix heures quand il
+s'éveilla; il sauta brusquement à bas de son lit, se rappela
+soudain tout ce qui s'était passé et se frappa le front avec
+force. On vint lui dire que le déjeuner était servi;
+successivement se présentèrent Blum, le maître de police, et un
+employé chargé d'annoncer à Son Excellence que telle assemblée
+l'attendait. Le gouverneur ne voulut point déjeuner, ne reçut
+personne, et courut comme un fou à l'appartement de sa femme. Là,
+Sophie Antropovna, vieille dame noble, qui depuis longtemps déjà
+demeurait chez Julie Mikhaïlovna, lui apprit que celle-ci, à dix
+heures, était partie en grande compagnie pour Skvorechniki: il
+avait été convenu avec Barbara Pétrovna qu'une seconde fête serait
+donnée dans quinze jours chez cette dame, et l'on était allé
+visiter la maison pour prendre sur les lieux les dispositions
+nécessaires. Cette nouvelle impressionna André Antonovitch; il
+rentra dans son cabinet, et commanda aussitôt sa voiture. À peine
+même put-il attendre que les chevaux fussent attelés. Son âme
+avait soif de Julie Mikhaïlovna; -- s'il pouvait seulement la
+voir, passer cinq minutes auprès d'elle! Peut-être qu'elle lui
+accorderait un regard, qu'elle remarquerait sa présence, lui
+sourirait comme autrefois, lui pardonnerait -- o-oh! «Mais
+pourquoi faire atteler?» Machinalement il ouvrit un gros volume
+placé sur la table (parfois il cherchait des inspirations dans un
+livre en l'ouvrant au hasard, et en lisant les trois premières
+lignes de la page de droite). C'étaient les _Contes_ de Voltaire
+qui se trouvaient sur la table. «Tout est pour le mieux dans le
+meilleur des mondes possibles...» lut le gouverneur. Il lança un
+jet de salive, et se hâta de monter en voiture. «À Skvorechniki!»
+Le cocher raconta que pendant toute la route le barine s'était
+montré fort impatient d'arriver, mais qu'au moment où l'on
+approchait de la maison de Barbara Pétrovna, il avait brusquement
+donné l'ordre de le ramener à la ville. «Plus vite, je te prie,
+plus vite! ne cessait-il de répéter. Nous n'étions plus qu'à une
+petite distance du rempart quand il fit arrêter, descendit et prit
+un chemin à travers champs. Ensuite, il s'arrêta et se mit à
+examiner de petites fleurs. Il les contempla si longtemps que je
+me demandai même ce que cela voulait dire.» Tel fut le récit du
+cocher. Je me rappelle le temps qu'il faisait ce jour-là; c'était
+par une matinée de septembre, froide et claire, mais venteuse;
+devant André Antonovitch s'étendait un paysage d'un aspect sévère;
+la campagne, d'où l'on avait depuis longtemps enlevé les récoltes,
+n'offrait plus que quelques petites fleurs jaunes dont le vent
+agitait les tiges... Le gouverneur comparaît-il mentalement sa
+destinée à celle de ces pauvres plantes flétries par le froid de
+l'automne? Je ne le crois pas. Les objets qu'il avait sous les
+yeux étaient, je suppose, fort loin de son esprit, nonobstant le
+témoignage du cocher et celui du commissaire de police, qui
+déclara plus tard avoir trouvé Son Excellence tenant à la main un
+petit bouquet de fleurs jaunes. Ce commissaire, Basile Ivanovitch
+Flibustiéroff, était arrivé depuis peu chez nous; mais il avait
+déjà su se distinguer par l'intempérance de son zèle. Lorsqu'il
+eut mis pied à terre, il ne douta point, en voyant ce à quoi
+s'occupait le gouverneur, que celui-ci ne fût fou; néanmoins, il
+lui annonça de but en blanc que la ville n'était pas tranquille.
+
+-- Hein? Quoi? fit Von Lembke en tournant vers le commissaire de
+police un visage sévère, mais sans manifester le moindre
+étonnement; il semblait se croire dans son cabinet, et avoir perdu
+tout souvenir de la voiture et du cocher.
+
+-- Le commissaire de police du premier arrondissement,
+Flibustiéroff, Excellence. Il y a une émeute en ville.
+
+-- Des flibustiers? demanda André Antonovitch songeur.
+
+-- Précisément, Excellence. Les ouvriers de la fabrique des
+Chpigouline sont en insurrection.
+
+-- Les ouvriers des Chpigouline!
+
+Ces mots parurent lui rappeler quelque chose. Il frissonna même et
+porta le doigt à son front: «Les ouvriers des Chpigouline!»
+Silencieux, mais toujours songeur, il regagna lentement sa
+calèche, y monta et se fit conduire à la ville. Le commissaire de
+police le suivit en drojki.
+
+J'imagine que nombre de choses fort intéressantes se présentèrent,
+durant la route, à la pensée du gouverneur, toutefois c'est bien
+au plus s'il avait pris une décision quelconque lorsqu'il arriva
+sur la place située devant sa demeure. Mais tout son sang reflua
+vers son coeur dès qu'il eût vu le groupe résolu des «émeutiers»,
+le cordon des sergents de ville, le désarroi (peut-être plus
+apparent que réel) du maître de police, enfin l'attente qui se
+lisait dans tous les regards fixés sur lui. Il était livide en
+descendant de voiture.
+
+-- Découvrez-vous! dit-il d'une voix étranglée et presque
+inintelligible. -- À genoux! ajouta-t-il avec un emportement qui
+fut une surprise pour tout le monde et peut-être pour lui-même.
+Toute sa vie André Antonovitch s'était distingué par l'égalité de
+son caractère, jamais on ne l'avait vu tempêter contre personne,
+mais ces gens calmes sont les plus à craindre, si par hasard
+quelque chose les met hors des gonds. Tout commençait à tourner
+autour de lui.
+
+-- Flibustiers! vociféra-t-il; après avoir proféré cette
+exclamation insensée, il se tut et resta là, ignorant encore ce
+qu'il ferait, mais sachant et sentant dans tout son être qu'il
+allait immédiatement faire quelque chose.
+
+-- «Seigneur!» entendit-on dans la foule. Un gars se signa, trois
+ou quatre hommes voulurent se mettre à genoux, mais tous les
+autres firent trois pas en avant et soudain remplirent l'air de
+leurs cris: «Votre Excellence... on nous a engagés à raison de
+quarante... l'intendant... tu ne peux pas dire...» etc., etc. Il
+était impossible de découvrir un sens à ces clameurs confuses.
+
+D'ailleurs, André Antonovitch n'aurait rien pu y comprendre: le
+malheureux avait toujours les fleurs dans ses mains. L'émeute
+était évidente pour lui comme la kibitka l'avait été tout à
+l'heure pour Stépan Trophimovitch. Et dans la foule des
+«émeutiers» qui le regardaient en ouvrant de grands yeux il
+croyait voir aller et venir le «Boute-en-train» du désordre,
+Pierre Stépanovitch dont la pensée ne l'avait pas quitté un seul
+instant depuis la veille, -- l'exécré Pierre Stépanovitch...
+
+-- Des verges! cria-t-il brusquement.
+
+Ces mots furent suivis d'un silence de mort.
+
+La relation qui a précédé a été écrite d'après les informations
+les plus exactes. Pour la suite, mes renseignements ne sont pas
+aussi précis. Cependant on possède certains faits.
+
+D'abord, les verges firent leur apparition trop vite; évidemment
+elles avaient été tenues en réserve, à tout hasard, par le
+prévoyant maître de police. Du reste, on ne fouetta pas plus de
+deux ou trois ouvriers. J'insiste sur ce point, car le bruit a
+couru que tous les manifestants ou du moins la moitié d'entre eux
+avaient été fustigés. Ce n'est pas le seul canard qui, de notre
+ville, se soit envolé dans les gazettes pétersbourgeoises. On a
+beaucoup parlé chez nous de l'aventure prétendument arrivée à une
+pensionnaire d'un hospice, Avdotia Pétrovna Tarapyguine: cette
+dame, pauvre, mais noble, était sortie, disait-on, pour aller
+faire des visites; en passant sur la place elle se serait écrié
+avec indignation: «Quelle honte!» sur quoi, on l'aurait arrêtée et
+fouettée. Non seulement l'histoire a été mise dans les journaux,
+mais encore on a organisé en ville une souscription au profit de
+la victime pour protester contre les agissements de la police.
+J'ai moi-même souscrit pour vingt kopeks. Eh bien, il est prouvé
+maintenant que cette dame Tarapyguine est un mythe! Je suis allé
+m'informer à l'hospice où elle était censée habiter, et l'on m'a
+répondu que l'établissement n'avait jamais eu aucune pensionnaire
+de ce nom.
+
+Dès que nous fûmes arrivés sur la place, Stépan Trophimovitch
+échappa, je ne sais comment, à ma surveillance. Ne pressentant
+rien de bon, je voulais l'empêcher de traverser la foule, et mon
+intention était de le conduire chez le gouverneur en lui faisant
+faire le tour de la place. Mais, poussé par la curiosité, je
+m'arrêtai une minute pour questionner un badaud, et quand ensuite
+je promenai mes yeux autour de moi, je n'aperçus plus Stépan
+Trophimovitch. Instinctivement je me mis tout de suite à le
+chercher dans l'endroit le plus dangereux; je devinais que lui
+aussi était hors de ses gonds. Je le découvris en effet au beau
+milieu de la bagarre. Je me rappelle que je le saisis par le bras,
+mais il me regarda avec une dignité calme et imposante:
+
+-- Cher, dit-il d'une voix où vibrait une corde prête à se briser,
+-- si, ici, sur la place, devant nous, ils procèdent avec un tel
+sans gêne, qu'attendre de _ce_... dans le cas où il agirait sans
+contrôle?
+
+Et, tremblant d'indignation, il montra avec un geste de défi le
+commissaire de police qui, debout à deux pas, nous faisait de gros
+yeux.
+
+_-- De ce! _s'écria Flibustiéroff, ivre de colère. -- Ce, quoi?
+Et toi, qui es-tu? En prononçant ces mots, il fermait les poings
+et s'avançait vers nous. -- Qui es-tu? répéta-t-il avec rage. (Je
+noterai que le visage de Stépan Trophimovitch était loin de lui
+être inconnu.) Encore un moment, et sans doute il aurait pris au
+collet mon audacieux compagnon; par bonheur, Lembke tourna la tête
+de notre côté en entendant crier le commissaire de police. Le
+gouverneur attacha sur Stépan Trophimovitch un regard indécis,
+mais attentif, comme s'il eût cherché à recueillir ses idées, puis
+il fit tout à coup un geste d'impatience. Flibustiéroff ne dit
+plus mot. J'entraînai Stépan Trophimovitch hors de la foule. Du
+reste, lui-même peut-être avait envie de battre en retraite.
+
+-- Rentrez chez vous, rentrez chez vous, insistai-je, -- si l'on
+ne nous a pas battus, c'est sans doute grâce à Lembke.
+
+-- Allez-vous en, mon ami, je me reproche de vous faire courir des
+dangers. Vous êtes jeune, vous avez de l'avenir; moi, mon heure a
+sonné.
+
+Il monta d'un pas ferme le perron de la maison du gouverneur. Le
+suisse me connaissait, je lui dis que nous nous rendions tous deux
+chez Julie Mikhaïlovna. Nous attendîmes dans le salon de
+réception. Je ne voulais pas abandonner mon ami, mais je jugeais
+inutile de lui faire encore des observations. Il avait l'air d'un
+homme qui se prépare à accomplir le sacrifice de Décius. Nous nous
+assîmes non à côté l'un de l'autre, mais chacun dans un coin
+différent, moi tout près de la porte d'entrée, lui du côté opposé.
+Tenant dans sa main gauche son chapeau à larges bords, il
+inclinait pensivement la tête et appuyait ses deux mains sur la
+pomme de sa canne. Nous restâmes ainsi pendant dix minutes.
+
+II
+
+Tout à coup Lembke accompagné du maître de police entra d'un pas
+rapide; il nous regarda à peine, et, sans faire attention à nous,
+se dirigea vers son cabinet, mais Stépan Trophimovitch se campa
+devant lui pour lui barrer le passage. La haute mine de cet homme
+qui ne ressemblait pas au premier venu produisit son effet: Lembke
+s'arrêta.
+
+-- Qui est-ce? murmura-t-il d'un air étonné; quoique cette
+question parut s'adresser au maître de police, il ne tourna pas la
+tête vers lui et continua d'examiner Stépan Trophimovitch.
+
+-- L'ancien assesseur de collège Stépan Trophimovitch
+Verkhovensky, Excellence, répondit Stépan Trophimovitch en
+s'inclinant avec dignité devant le gouverneur qui ne cessait de
+fixer sur lui un oeil du reste complètement atone.
+
+-- De quoi? fit avec un laconisme autoritaire André Antonovitch,
+et il tendit dédaigneusement l'oreille vers Stépan Trophimovitch
+qu'il avait fini par prendre pour un vulgaire solliciteur.
+
+-- Aujourd'hui un employé agissant au nom de Votre Excellence est
+venu faire une perquisition chez moi; en conséquence je
+désirerais...
+
+À ces mots, la lumière parut se faire dans l'esprit de Von Lembke.
+
+-- Le nom? le nom? demanda-t-il impatiemment.
+
+Stépan Trophimovitch, plus digne que jamais, déclina de nouveau
+ses noms et qualités.
+
+-- A-a-ah! C'est... c'est ce propagateur... Monsieur, vous vous
+êtes signalé d'une façon qui... Vous êtes professeur? Professeur?
+
+-- J'ai eu autrefois l'honneur de faire quelques leçons à la
+jeunesse à l'université de...
+
+-- À la jeunesse! répéta Von Lembke avec une sorte de frisson,
+mais je parierais qu'il n'avait pas encore bien compris de quoi il
+s'agissait, ni même peut-être à qui il avait affaire.
+
+-- Monsieur, je n'admets pas cela, poursuivit-il pris d'une colère
+subite. -- Je n'admets pas la jeunesse. Ce sont toujours des
+proclamations. C'est un assaut livré à la société, monsieur, c'est
+du flibustiérisme... Qu'est-ce que vous sollicitez?
+
+-- C'est, au contraire, votre épouse qui m'a sollicité de faire
+une lecture demain à la fête organisée par elle. Moi, je ne
+sollicite rien, je viens réclamer mes droits...
+
+-- À la fête? Il n'y aura pas de fête! J'interdirai votre fête!
+Des leçons? Des leçons? vociféra furieusement le gouverneur.
+
+-- Je vous prierais, Excellence, de me parler plus poliment, sans
+frapper du pied et sans faire la grosse voix comme si vous vous
+adressiez à un domestique.
+
+-- Savez-vous à qui vous parlez? demanda Von Lembke devenu
+pourpre.
+
+-- Parfaitement, Excellence.
+
+-- Je fais à la société un rempart de mon corps, et vous la battez
+en brèche. Vous la ruinez!... Vous... Du reste, je n'ignore pas
+qui vous êtes: c'est vous qui avez été gouverneur dans la maison
+de la générale Stavroguine?
+
+-- Oui, j'ai été... gouverneur... dans la maison de la générale
+Stavroguine.
+
+-- Et durant vingt ans vous avez propagé les doctrines dont nous
+voyons à présent... les fruits... Je crois vous avoir aperçu tout
+à l'heure sur la place. Craignez pourtant, monsieur, craignez;
+votre manière de penser est connue. Soyez sûr que j'ai l'oeil sur
+vous. Je ne puis pas, monsieur, tolérer vos leçons, je ne le puis
+pas. Ce n'est pas à moi qu'il faut adresser de pareilles demandes.
+
+Pour la seconde fois il voulut passer dans son cabinet.
+
+-- Je répète que vous vous trompez, Excellence. C'est votre épouse
+qui m'a prié de faire non pas une leçon, mais une lecture
+littéraire à la fête de demain. Maintenant, du reste, j'y renonce.
+Je vous prie très humblement de m'expliquer, si c'est possible,
+comment et pourquoi une perquisition a eu lieu aujourd'hui dans
+mon domicile. On m'a pris des livres, des papiers, des lettres
+privées auxquelles je tiens; le tout a été emporté dans une
+brouette...
+
+Lembke tressaillit.
+
+-- Qui a fait la perquisition? demanda-t-il, et, tout rouge, il se
+tourna vivement vers le maître de police. En ce moment parut sur
+le seuil le personnage voûté, long et disgracieux, qui répondait
+au nom de Blum.
+
+-- Tenez, c'est cet employé, reprit Stépan Trophimovitch en le
+montrant. Blum s'approcha avec la mine d'un coupable qui ne se
+repent guère.
+
+-- Vous ne faites que des bêtises, dit d'un ton irrité le
+gouverneur à son âme damnée, et tout à coup un revirement complet
+s'opéra en lui.
+
+-- Excusez-moi... balbutia-t-il confus et rougissant, -- tout
+cela... il n'y a eu dans tout cela qu'un malentendu... un simple
+malentendu.
+
+-- Excellence, repartit Stépan Trophimovitch, -- j'ai été témoin
+dans ma jeunesse d'un fait caractéristique. Un jour, au théâtre,
+deux spectateurs se rencontrèrent dans un couloir, et, devant tout
+le public, l'un d'eux donna à l'autre un retentissant soufflet.
+Aussitôt après, l'auteur de cette voie de fait reconnut qu'il
+avait commis un regrettable quiproquo, mais en homme qui apprécie
+trop la valeur du temps pour le perdre en vaines excuses, il se
+contenta de dire d'un air vexé à sa victime exactement ce que je
+viens d'entendre de la bouche de Votre Excellence: «Je me suis
+trompé... pardonnez-moi, c'est un malentendu, un simple
+malentendu.» Et comme, néanmoins, l'individu giflé continuait à
+récriminer, le gifleur ajouta avec colère: «Voyons, puisque je
+vous dis que c'est un malentendu, pourquoi donc criez-vous
+encore?»
+
+-- C'est... c'est sans doute fort ridicule... répondit Von Lembke
+avec un sourire forcé, -- mais... mais est-il possible que vous en
+voyiez pas combien je suis moi-même malheureux?
+
+Dans cette exclamation inattendue s'exhalait le désespoir d'un
+coeur navré. Qui sait? encore un moment, et peut-être le
+gouverneur aurait éclaté en sanglots. Stépan Trophimovitch le
+considéra d'abord avec stupéfaction; puis il inclina la tête et
+reprit d'un ton profondément pénétré:
+
+-- Excellence, ne vous inquiétez plus de ma sotte plainte; faites-
+moi seulement rendre mes livres et mes lettres...
+
+En ce moment un brouhaha se produisit dans la salle: Julie
+Mikhaïlovna arrivait avec toute sa société.
+
+III
+
+À gauche du perron, une entrée particulière donnait accès aux
+appartements de la gouvernante, mais cette fois toute la bande s'y
+rendit en traversant la salle, sans doute parce que dans cette
+pièce se trouvait Stépan Trophimovitch dont on connaissait déjà
+l'aventure. Le hasard avait voulu que Liamchine n'allât point avec
+les autres chez Barbara Pétrovna. Grâce à cette circonstance, le
+Juif apprit avant tout le monde ce qui s'était passé en ville;
+pressé d'annoncer d'aussi agréables nouvelles, il loua un mauvais
+cheval de Cosaque et partit à la rencontre de la société qui
+revenait de Skvorechniki. Je présume que Julie Mikhaïlovna, malgré
+sa fermeté, se troubla un peu en entendant le récit de Liamchine,
+mais cette impression dut être très fugitive. Par exemple, le côté
+politique de la question ne pouvait guère préoccuper la
+gouvernante: à quatre reprises déjà Pierre Stépanovitch lui avait
+assuré qu'il n'y avait qu'à fustiger en masse tous les tapageurs
+de la fabrique, et depuis quelque temps Pierre Stépanovitch était
+devenu pour elle un véritable oracle. «Mais... n'importe, il me
+payera cela», pensa-t-elle probablement à part soi: _il_, c'était
+à coup sûr son mari. Soit dit en passant, Pierre Stépanovitch ne
+figurait point dans la suite de Julie Mikhaïlovna lors de
+l'excursion à Skvorechniki, et durant cette matinée personne ne le
+vit nulle part. J'ajoute que Barbara Pétrovna, après avoir reçu
+ses visiteurs, retourna avec eux à la ville, voulant absolument
+assister à la dernière séance du comité organisateur de la fête.
+Selon toute apparence, ce ne fut pas sans agitation qu'elle apprit
+les nouvelles communiquées par Liamchine au sujet de Stépan
+Trophimovitch.
+
+Le châtiment d'André Antonovitch ne se fit pas attendre. Dès le
+premier coup d'oeil qu'il jeta sur son excellente épouse, le
+gouverneur sut à quoi s'en tenir. À peine entrée, Julie
+Mikhaïlovna s'approcha avec un ravissant sourire de Stépan
+Trophimovitch, lui tendit une petite main adorablement gantée et
+l'accabla des compliments les plus flatteurs: on aurait dit
+qu'elle était tout entière au bonheur de le voir enfin chez elle.
+Pas une allusion à la perquisition du matin, pas un mot, pas un
+regard à Von Lembke dont elle semblait ne pas remarquer la
+présence. Bien plus, elle confisqua immédiatement Stépan
+Trophimovitch et l'emmena au salon comme s'il n'avait pas eu à
+s'expliquer avec le gouverneur. Je le répète: toute femme de grand
+ton qu'elle était, je trouve que dans cette circonstance Julie
+Mikhaïlovna manqua complètement de tact. Karmazinoff rivalisa avec
+elle (sur la demande de la gouvernante il s'était joint aux
+excursionnistes; tout au plus pouvait-on appeler cela une visite;
+néanmoins cette politesse tardive et indirecte n'avait pas laissé
+de chatouiller délicieusement la petite vanité de Barbara
+Pétrovna). Entré le dernier, il n'eut pas plus tôt aperçu Stépan
+Trophimovitch qu'il poussa un cri et courut à lui les bras ouverts
+en bousculant même Julie Mikhaïlovna.
+
+-- Combien d'étés, combien d'hivers! Enfin... Excellent ami!
+
+Il l'embrassa, c'est-à-dire qu'il lui présenta sa joue. Stépan
+Trophimovitch ahuri dut la baiser.
+
+-- Cher, me dit-il le soir en s'entretenant avec moi des incidents
+de la journée, -- je me demandais dans ce moment-là lequel était
+le plus lâche, de lui qui m'embrassait pour m'humilier, ou de moi,
+qui, tout en le méprisant, baisais sa joue alors que j'aurais pu
+m'en dispenser... pouah!
+
+-- Eh bien, racontez-donc, racontez tout, poursuivit de sa voix
+sifflante Karmazinoff.
+
+Prier un homme de faire au pied levé le récit de toute sa vie
+depuis vingt-cinq ans, c'était absurde, mais cette sottise avait
+bonne grâce.
+
+-- Songez que nous nous sommes vus pour la dernière fois à Moscou,
+au banquet donné en l'honneur de Granovsky, et que depuis lors
+vingt-cinq ans se sont écoulés... commença très sensément (et par
+suite avec fort peu de chic) Stépan Trophimovitch.
+
+-- Ce cher homme! interrompit Karmazinoff en saisissant son
+interlocuteur par l'épaule avec une familiarité qui, pour être
+amicale, n'en était pas moins déplacée, -- mais conduisez-nous
+donc au plus tôt dans votre appartement, Julie Mikhaïlovna, il
+s'assiéra là et racontera tout.
+
+Et pourtant je n'ai jamais été intime avec cette irascible
+femmelette, me fit observer dans la soirée Stépan Trophimovitch
+qui tremblait de colère au souvenir de son entretien avec
+Karmazinoff, -- déjà quand nous étions jeunes tous deux, nous
+n'éprouvions que de l'antipathie l'un pour l'autre...
+
+Le salon de Julie Mikhaïlovna ne tarda pas à se remplir. Barbara
+Pétrovna était dans un état particulier d'excitation, bien qu'elle
+feignît l'indifférence; à deux ou trois reprises je la vis
+regarder Karmazinoff avec malveillance et Stépan Trophimovitch
+avec colère. Cette irritation était prématurée, et elle provenait
+d'un amour inquiet: si, dans cette circonstance, Stépan
+Trophimovitch avait été terne, s'il s'était laissé éclipser devant
+tout le monde par Karmazinoff, je crois que Barbara Pétrovna se
+serait élancée sur lui et l'aurait battu. J'ai oublié de
+mentionner parmi les personnes présentes Élisabeth Nikolaïevna;
+jamais encore je ne l'avais vue plus gaie, plus insouciante, plus
+joyeuse. Avec Lisa se trouvait aussi, naturellement, Maurice
+Nikolaïévitch. Puis, dans la foule des jeunes dames et des jeunes
+gens d'assez mauvais ton qui formaient l'entourage habituel de
+Julie Mikhaïlovna, je remarquai deux ou trois visages nouveaux: un
+Polonais de passage dans notre ville, un médecin allemand,
+vieillard très vert encore, qui riait brusquement à tout propos,
+et enfin un tout jeune prince arrivé de Pétersbourg, figure
+automatique engoncée dans un immense faux col. La gouvernante
+traitait ce dernier visiteur avec une considération visible et
+même paraissait inquiète de l'opinion qu'il pourrait avoir de son
+salon...
+
+-- Cher monsieur Karmazinoff, dit Stépan Trophimovitch qui s'assit
+sur un divan dans une attitude pittoresque et qui se mit soudain à
+susseyer tout comme le grand romancier, -- cher monsieur
+Karmazinoff, la vie d'un homme de notre génération, quand il
+possède certains principes, doit, même pendant une durée de vingt-
+cinq ans, présenter un aspect uniforme...
+
+Croyant sans doute avoir entendu quelque chose de fort drôle,
+l'Allemand partit d'un bruyant éclat de rire. Stépan Trophimovitch
+le considéra d'un air étonné qui, du reste, ne fit aucun effet sur
+le vieux docteur. Le prince se tourna aussi vers ce dernier et
+l'examina nonchalamment avec son pince-nez.
+
+-- ...Doit présenter un aspect uniforme, répéta exprès Stépan
+Trophimovitch en traînant négligemment la voix sur chaque mot. --
+Telle a été ma vie durant tout ce quart de siècle, _et comme on
+trouve partout plus de moines que de raison, _la conséquence a été
+que durant ces vingt-cinq ans je...
+
+-- C'est charmant, les moines, murmura la gouvernante en se
+penchant vers Barbara Pétrovna assise à côté d'elle.
+
+Un regard rayonnant de fierté fut la réponse de la générale
+Stavroguine. Mais Karmazinoff ne put digérer le succès de la
+phrase française, et il se hâta d'interrompre Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Quant à moi, dit-il de sa voix criarde, -- je ne me tracasse
+pas à ce sujet, voilà déjà sept ans que j'ai élu domicile à
+Karlsruhe. Et quand, l'année dernière, le conseil municipal a
+décidé l'établissement d'une nouvelle conduite d'eau, j'ai senti
+que cette question des eaux de Karlsruhe me tenait plus fortement
+au coeur que toutes les questions de ma chère patrie... que toutes
+les prétendues réformes d'ici.
+
+-- On a beau faire, on s'y intéresse malgré soi, soupira Stépan
+Trophimovitch en inclinant la tête d'un air significatif.
+
+Julie Mikhaïlovna était radieuse; la conversation devenait
+profonde et manifestait une «tendance».
+
+-- Un tuyau d'égout? demanda d'une voix sonore le médecin
+allemand.
+
+-- Une conduite d'eau, docteur, et je les ai même aidés alors à
+rédiger le projet.
+
+Le vieillard éclata de rire; son exemple trouva de nombreux
+imitateurs, mais ce fut de lui qu'on rit; du reste, il ne s'en
+aperçut pas, et l'hilarité générale lui fit grand plaisir.
+
+-- Permettez-nous de n'être pas de votre avis, Karmazinoff,
+s'empressa d'observer Julie Mikhaïlovna. -- Il se peut que vous
+aimiez Karlsruhe, mais vous vous plaisez à mystifier les gens, et
+cette fois nous ne vous croyons pas. Quel est parmi les écrivains
+russes celui qui a mis en scène le plus de types contemporains,
+deviné avec la plus lumineuse prescience les questions actuelles?
+C'est vous assurément. Et après cela vous viendrez nous parler de
+votre indifférence à l'endroit de la patrie, vous voudrez nous
+faire croire que vous ne vous intéressez qu'aux eaux de Karlsruhe!
+Ha, ha!
+
+-- Oui, il est vrai, répondit en minaudant Karmazinoff, -- que
+j'ai incarné dans le personnage de Pogojeff tous les défauts des
+slavophiles, et dans celui de Nikodimoff tous les défauts des
+zapadniki[26]...
+
+-- Oh! il en a bien oublié quelques uns! fit à demi-voix
+Liamchine.
+
+-- Mais je ne m'occupe de cela qu'à mes moments perdus, à seule
+fin de tuer le temps et... de donner satisfaction aux importunes
+exigences de mes compatriotes.
+
+-- Vous savez probablement, Stépan Trophimovitch, reprit avec
+enthousiasme Julie Mikhaïlovna, -- que demain nous aurons la joie
+d'entendre un morceau charmant... une des dernières et des plus
+exquises productions de Sémen Égorovitch, -- elle est intitulée
+_Merci_. Il déclare dans cette pièce qu'il n'écrira plus, pour
+rien au monde, lors même qu'un ange du ciel ou, pour mieux dire,
+toute la haute société le supplierait de revenir sur sa
+résolution. En un mot, il dépose la plume pour toujours, et ce
+gracieux _Merci_ est adressé au public dont les ardentes
+sympathies n'ont jamais fait défaut durant tant d'années à Sémen
+Égorovitch.
+
+La gouvernante jubilait.
+
+-- Oui, je ferai mes adieux; je dirai mon _Merci, _et puis j'irai
+m'enterrer là-bas... à Karlsruhe, reprit Karmazinoff dont la
+fatuité s'épanouissait peu à peu. -- Nous autres grands hommes,
+quand nous avons accompli notre oeuvre, nous n'avons plus qu'à
+disparaître, sans chercher de récompense. C'est ce que je ferai.
+
+-- Donnez-moi votre adresse, et j'irai vous voir à Karlsruhe, dans
+votre tombeau, dit en riant à gorge déployée le docteur allemand.
+
+-- À présent on transporte les morts même par les voies ferrées,
+remarqua à brûle-pourpoint un des jeunes gens sans importance.
+
+Toujours facétieux, Liamchine se récria d'admiration. Julie
+Mikhaïlovna fronça le sourcil. Entra Nicolas Stavroguine.
+
+-- Mais on m'avait dit que vous aviez été conduit au poste? fit-il
+à haute voix en s'adressant tout d'abord à Stépan Trophimovitch.
+
+-- Non, répondit gaiement celui-ci, -- ce n'a été qu'un cas
+_particulier_[27]_._
+
+-- Mais j'espère qu'il ne vous empêchera nullement d'accéder à ma
+demande, dit Julie Mikhaïlovna, -- j'espère que vous oublierez ce
+fâcheux désagrément qui est encore inexplicable pour moi; vous ne
+pouvez pas tromper notre plus chère attente et nous priver du
+plaisir d'entendre votre lecture à la matinée littéraire.
+
+-- Je ne sais pas, je... maintenant...
+
+-- Je suis bien malheureuse, vraiment, Barbara Pétrovna...
+figurez-vous, je me faisais un tel bonheur d'entrer
+personnellement en rapport avec un des esprits les plus
+remarquables et les plus indépendants de la Russie, et voilà que
+tout d'un coup Stépan Trophimovitch manifeste l'intention de nous
+fausser compagnie.
+
+-- L'éloge a été prononcé à si haute voix que sans doute je
+n'aurais pas dû l'entendre, observa spirituellement Stépan
+Trophimovitch, -- mais je ne crois pas que ma pauvre personnalité
+soit si nécessaire à votre fête. Du reste, je...
+
+-- Mais vous le gâtez! cria Pierre Stépanovitch entrant comme une
+trombe dans la chambre. -- Moi, je lui tenais la main haute, et
+soudain, dans la même matinée, -- perquisition, saisie, un
+policier le prend au collet, et voilà que maintenant les dames lui
+font des mamours dans le salon du gouverneur de la province! Je
+suis sûr qu'en ce moment il est malade de joie; même en rêve il
+n'avait jamais entrevu pareil bonheur. Et à présent il ira débiner
+les socialistes!
+
+-- C'est impossible, Pierre Stépanovitch. Le socialisme est une
+trop grande idée pour que Stépan Trophimovitch ne l'admette pas,
+répliqua avec énergie Julie Mikhaïlovna.
+
+-- L'idée est grande, mais ceux qui la prêchent ne sont pas
+toujours des géants, et laissons là, mon cher, dit Stépan
+Trophimovitch en s'adressant à son fils.
+
+Alors survint la circonstance la plus imprévue. Depuis quelque
+temps déjà Von Lembke était dans le salon, mais personne ne
+semblait remarquer sa présence, quoique tous l'eussent vu entrer.
+Toujours décidée à punir son mari, Julie Mikhaïlovna ne s'occupait
+pas plus de lui que s'il n'avait pas été là. Assis non loin de la
+porte, le gouverneur écoutait la conversation d'un air sombre et
+sévère. En entendant les allusions aux événements de la matinée,
+il commença à donner des signes d'agitation et fixa ses yeux sur
+le prince; son attention était évidemment attirée par le faux col
+extraordinaire que portait ce visiteur; puis il eut comme un
+frisson soudain lorsqu'il perçut la voix de Pierre Stépanovitch et
+qu'il vit le jeune homme s'élancer dans la chambre. Mais Stépan
+Trophimovitch venait à peine d'achever sa phrase sur les
+socialistes, que Von Lembke s'avançait brusquement vers lui; il
+poussa même Liamchine qui se trouvait sur son passage; le Juif se
+recula vivement, feignit la stupéfaction et se frotta l'épaule,
+comme si on lui avait fait beaucoup de mal.
+
+-- Assez! dit Von Lembke, et, saisissant avec énergie la main de
+Stépan Trophimovitch effrayé, il la serra de toutes ses forces
+dans la sienne. -- Assez, les flibustiers de notre temps sont
+connus. Pas un mot de plus. Les mesures sont prises...
+
+Ces mots prononcés d'une voix vibrante retentirent dans tout le
+salon. L'impression fut pénible. Tout le monde eut le
+pressentiment d'un malheur. Je vis Julie Mikhaïlovna pâlir. Un sot
+accident ajouta encore à l'effet de cette scène. Après avoir
+déclaré que des mesures étaient prises, Von Lembke tourna
+brusquement les talons et se dirigea vers la porte, mais, au
+second pas qu'il fit, son pied s'embarrassa dans le tapis, il
+perdit l'équilibre et faillit tomber. Pendant un instant le
+gouverneur s'arrêta pour considérer l'endroit du parquet où il
+avait bronché: «Il faudra changer cela», observa-t-il tout haut,
+et il sortit. Sa femme se hâta de le suivre. Dès que Julie
+Mikhaïlovna eût quitté la chambre, la société se mit à commenter
+l'incident. «Il a un grain», disaient les uns; les autres
+exprimaient la même idée en portant le doigt à leur front; on se
+racontait à l'oreille diverses particularités concernant
+l'existence domestique de Von Lembke. Personne ne prenait son
+chapeau, tous attendaient. Je ne sais ce que faisait pendant ce
+temps là Julie Mikhaïlovna, mais elle revint au bout de cinq
+minutes; s'efforçant de paraître calme, elle répondit évasivement
+qu'André Antonovitch était un peu agité, mais que ce ne serait
+rien, qu'il était sujet à cela depuis l'enfance et qu'il n'y avait
+pas lieu de s'inquiéter, qu'enfin la fête de demain lui fournirait
+une distraction salutaire. Puis, après avoir encore adressé, mais
+seulement par convenance, quelques mots flatteurs à Stépan
+Trophimovitch, elle invita les membres du comité à ouvrir
+immédiatement la séance. C'était une façon de congédier les
+autres; ils le comprirent et se retirèrent. Toutefois une dernière
+péripétie devait clore cette journée déjà si mouvementée...
+
+Au moment même où Nicolas Vsévolodovitch était entré, j'avais
+remarqué que Lisa avait fixé ses yeux sur lui; elle le considéra
+si longuement que l'insistance de ce regard finit par attirer
+l'attention. Maurice Nikolaïévitch qui se tenait derrière la jeune
+fille se pencha vers elle avec l'intention de lui parler tout bas,
+mais sans doute il changea d'idée, car presque aussitôt il se
+redressa et promena autour de lui le regard d'un coupable. Nicolas
+Vsévolodovitch éveilla aussi la curiosité de l'assistance: son
+visage était plus pâle que de coutume, et son regard
+extraordinairement distrait. Il parut oublier Stépan Trophimovitch
+immédiatement après lui avoir adressé la question qu'on a lue plus
+haut; je crois même qu'il ne pensa pas à aller saluer la maîtresse
+de la maison. Quant à Lisa, il ne la regarda pas une seule fois,
+et ce n'était pas de sa part une indifférence affectée; je suis
+persuadé qu'il n'avait pas remarqué la présence de la jeune fille.
+Et tout à coup, au milieu du silence qui succéda aux dernières
+paroles de Julie Mikhaïlovna, s'éleva la voix sonore d'Élisabeth
+Nikolaïevna interpellant Stavroguine.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch, un certain capitaine, du nom de
+Lébiadkine, se disant votre parent, le frère de votre femme,
+m'écrit toujours des lettres inconvenantes dans lesquelles il se
+plaint de vous, et offre de me révéler divers secrets qui vous
+concernent. S'il est, en effet, votre parent, défendez-lui de
+m'insulter et délivrez-moi de cette persécution.
+
+Le terrible défi contenu dans ces paroles n'échappa à personne.
+Lisa provoquait Stavroguine avec une audace dont elle se serait
+peut-être effrayée elle-même, si elle avait été en état de la
+comprendre. Cela ressemblait à la résolution désespérée d'un homme
+qui se jette, les yeux fermés, du haut d'un toit.
+
+Mais la réponse de Nicolas Vsévolodovitch fut encore plus
+stupéfiante.
+
+C'était déjà une chose étrange que le flegme imperturbable avec
+lequel il avait écouté la jeune fille. Ni confusion, ni colère ne
+se manifesta sur son visage. À la question qui lui était faite, il
+répondit simplement, d'un ton ferme, et même avec une sorte
+d'empressement:
+
+-- Oui, j'ai le malheur d'être le parent de cet homme. Voilà
+bientôt cinq ans que j'ai épousé sa soeur, née Lébiadkine. Soyez
+sûre que je lui ferai part de vos exigences dans le plus bref
+délai, et je vous réponds qu'à l'avenir il vous laissera
+tranquille.
+
+Jamais je n'oublierai la consternation dont la générale
+Stavroguine offrit alors l'image. Ses traits prirent une
+expression d'affolement, elle se leva à demi et étendit le bras
+droit devant elle comme pour se protéger. Nicolas Vsévolodovitch
+regarda à son tour sa mère, Lisa, l'assistance, et tout à coup un
+sourire d'ineffable dédain se montra sur ses lèvres; il se dirigea
+lentement vers la porte. Le premier mouvement d'Élisabeth
+Nikolaïevna fut de courir après lui; au moment où il sortit, tout
+le monde la vit se lever précipitamment, mais elle se ravisa, et,
+au lieu de s'élancer sur les pas du jeune homme, elle se retira
+tranquillement, sans rien dire à personne, sans regarder qui que
+ce fût. Comme de juste, Maurice Nikolaïévitch s'empressa de lui
+offrir son bras...
+
+De retour à sa maison de ville, Barbara Pétrovna fit défendre sa
+porte. Quant à Nicolas Vsévolodovitch, on a dit qu'il s'était
+rendu directement à Skvorechniki, sans voir sa mère. Stépan
+Trophimovitch m'envoya le soir demander pour lui à «cette chère
+amie» la permission de l'aller voir, mais je ne fus pas reçu. Il
+était profondément désolé: «Un pareil mariage! Un pareil mariage!
+Quel malheur pour une famille!» ne cessait-il de répéter les
+larmes aux yeux. Pourtant il n'oubliait pas Karmazinoff, contre
+qui il se répandait en injures. Il était aussi très occupé de la
+lecture qu'il devait faire, et -- nature artistique! -- il s'y
+préparait devant une glace, en repassant dans sa mémoire pour les
+servir le lendemain au public tous les calembours et traits
+d'esprit qu'il avait faits pendant toute sa vie et dont il avait
+soigneusement tenu registre.
+
+-- Mon ami, c'est pour la grande idée, me dit-il en manière de
+justification. -- Mon ami, je sors de la retraite où je vivais
+depuis vingt-cinq ans. Où vais-je? je l'ignore, mais je pars...
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_LA FÊTE -- PREMIÈRE PARTIE._
+
+I
+
+La fête eut lieu nonobstant les inquiétudes qu'avait fait naître
+la journée précédente. Lembke serait mort dans la nuit que rien,
+je crois, n'aurait été changé aux dispositions prises pour le
+lendemain, tant Julie Mikhaïlovna attachait d'importance à sa
+fête. Hélas! jusqu'à la dernière minute elle s'aveugla sur l'état
+des esprits. Vers la fin, tout le monde était persuadé que la
+solennelle journée ne se passerait pas sans orage. «Ce sera le
+dénoûment», disaient quelques uns qui, d'avance, se frottaient les
+mains. Plusieurs, il est vrai, fronçaient le sourcil et
+affectaient des airs soucieux; mais, en général, tout esclandre
+cause un plaisir infini aux Russes. À la vérité, il y avait chez
+nous autre chose encore qu'une simple soif de scandale: il y avait
+de l'agacement, de l'irritation, de la lassitude. Partout régnait
+un cynisme de commande. Le public énervé, dévoyé, ne se
+reconnaissait plus. Au milieu du désarroi universel, les dames
+seules ne perdaient pas la carte, réunies qu'elles étaient dans un
+sentiment commun: la haine de Julie Mikhaïlovna. Et la pauvrette
+ne se doutait de rien; jusqu'à la dernière heure elle resta
+convaincue qu'elle avait groupé toutes les sympathies autour de sa
+personne et qu'on lui était «fanatiquement dévoué».
+
+J'ai déjà signalé l'avènement des petites gens dans notre ville.
+C'est un phénomène qui a coutume de se produire aux époques de
+trouble ou de transition. Je ne fais pas allusion ici aux hommes
+dits «avancés» dont la principale préoccupation en tout temps est
+de devancer les autres: ceux-là ont un but -- souvent fort bête,
+il est vrai, mais plus ou moins défini. Non, je parle seulement de
+la canaille. Dans les moments de crise on voit surgir des bas-
+fonds sociaux un tas d'individus qui n'ont ni but, ni idée
+d'aucune sorte, et ne se distinguent que par l'amour du désordre.
+Presque toujours cette fripouille subit à son insu l'impulsion du
+petit groupe des «avancés», lesquels en font ce qu'ils veulent, à
+moins qu'ils ne soient eux-mêmes de parfaits idiots, ce qui, du
+reste, arrive quelque fois. Maintenant que tout est passé, on
+prétend chez nous que Pierre Stépanovitch était un agent de
+l'Internationale, et l'on accuse Julie Mikhaïlovna d'avoir
+organisé la racaille conformément aux instructions qu'elle
+recevait de Pierre Stépanovitch. Nos fortes têtes s'étonnent à
+présent de n'avoir pas vu plus clair alors dans la situation. Ce
+qui se préparait, je l'ignore et je crois que personne ne le sait,
+sauf peut-être quelques hommes étrangers à notre ville. Quoi qu'il
+en soit, des gens de rien avaient pris une importance soudaine.
+Ils s'étaient mis à critiquer hautement toutes les choses
+respectables, eux qui naguère encore n'osaient pas ouvrir la
+bouche, et les plus qualifiés de nos concitoyens les écoutaient en
+silence, parfois même avec un petit rire approbateur. Des
+Liamchine, des Téliatnikoff, des propriétaires comme Tentetnikoff,
+des morveux comme Radichtcheff, des Juifs au sourire amer, de gais
+voyageurs, des poètes à tendance venus de la capitale, d'autres
+poètes qui, n'ayant ni tendance ni talent, remplaçaient cela par
+une poddevka et des bottes de roussi; des majors et des colonels
+qui méprisaient leur profession et qui, pour gagner un rouble de
+plus, étaient tout prêts à troquer leur épée contre un rond de
+cuir dans un bureau de chemin de fer; des généraux devenus
+avocats; de juges de paix éclairés, des marchands en train de
+s'éclairer, d'innombrables séminaristes, des femmes de réputation
+équivoque, -- voilà ce qui prit tout à coup le dessus chez nous,
+et sur qui donc? Sur le club, sur des fonctionnaires d'un rang
+élevé, sur des généraux à jambes de bois, sur les dames les plus
+estimables de notre société.
+
+Je le répète, au début un petit nombre de gens sérieux avaient
+échappé à la contagion de cette folie et s'étaient même
+claquemurés dans leurs maisons. Mais quelle réclusion peut tenir
+contre une loi naturelle? Dans les familles les plus rigoristes il
+y a, comme ailleurs, des fillettes pour qui la danse est un
+besoin. En fin de compte, ces personnes graves souscrivirent,
+elles aussi, pour la fête au profit des institutrices. Le bal
+promettait d'être si brillant! d'avance on en disait merveille, le
+bruit courait qu'on y verrait des princes étrangers, des
+célébrités politiques de Pétersbourg, dix commissaires choisis
+parmi les plus fringants cavaliers et portant un noeud de rubans
+sur l'épaule gauche. On ajoutait que, pour grossir la recette,
+Karmazinoff avait consenti à lire son _Merci_, déguisé en
+institutrice provinciale. Enfin, dans le «quadrille de la
+littérature», chacun des danseurs serait costumé de façon à
+représenter une tendance. Comment résister à tant d'attractions?
+Tout le monde souscrivit.
+
+II
+
+Les organisateurs de la fête avaient décidé qu'elle se composerait
+de deux parties: une matinée littéraire, de midi à quatre heures,
+et un bal qui commencerait à neuf heures pour durer toute la nuit.
+Mais ce programme même recélait déjà des éléments de désordre. Dès
+le principe le bruit se répandit en ville qu'il y aurait un
+déjeuner aussitôt après la matinée littéraire, ou même que celle-
+ci serait coupée par un entracte pour permettre aux auditeurs de
+se restaurer; naturellement on comptait sur un déjeuner gratuit et
+arrosé de champagne. Le prix énorme du billet (trois roubles)
+semblait autoriser jusqu'à un certain point cette conjecture.
+«Serait-ce la peine de souscrire, pour s'en retourner chez soi le
+ventre creux? Si vous gardez les gens vingt-quatre heures, il faut
+les nourrir. Sinon, on mourra de faim», voilà comment raisonnait
+notre public. Je dois avouer que Julie Mikhaïlovna elle-même
+contribua par son étourderie à accréditer ce bruit fâcheux. Un
+mois auparavant, encore tout enthousiasmée du grand projet qu'elle
+avait conçu, la gouvernante parlait de sa fête au premier venu, et
+elle avait fait annoncer dans une feuille de la capitale que des
+toasts seraient portés à cette occasion. L'idée de ces toasts la
+séduisait tout particulièrement: elle voulait les porter elle-
+même, et, en attendant, elle composait des discours pour la
+circonstance. Ce devait être un moyen d'arborer notre drapeau
+(quel était-il? je parierais que la pauvre femme n'était pas
+encore fixée sur ce point); ces discours seraient insérés sous
+forme de correspondances dans les journaux pétersbourgeois, ils
+rempliraient de joie l'autorité supérieure, ensuite ils se
+répandraient dans toutes les provinces où l'on ne manquerait pas
+d'admirer et d'imiter de telles manifestations. Mais pour les
+toasts il faut du champagne, et, comme on ne boit pas de champagne
+à jeun, le déjeuner s'imposait. Plus tard, quand, grâce aux
+efforts de la gouvernante, un comité eut été formé pour étudier
+les voies et moyens d'exécution, il prouva clair comme le jour à
+Julie Mikhaïlovna que, si l'on donnait un banquet, le produit net
+de la fête se réduirait à fort peu de chose, quelque abondante que
+fût la recette brute. On avait donc le choix entre deux
+alternatives: ou banqueter, toaster et encaisser quatre-vingt-dix
+roubles pour les institutrices, ou réaliser une somme importante
+avec une fête qui, à proprement parler, n'en serait pas une. Du
+reste, en tenant ce langage, le comité n'avait voulu que mettre la
+puce à l'oreille de Julie Mikhaïlovna, lui-même imagina une
+troisième solution qui conciliait tout: on donnerait une fête très
+convenable sous tous les rapports, mais sans champagne, et, de la
+sorte, il resterait, tous frais payés, une somme sérieuse, de
+beaucoup supérieure à quatre-vingt-dix roubles. Ce moyen terme
+était fort raisonnable; malheureusement il ne plut pas à Julie
+Mikhaïlovna, dont le caractère répugnait aux demi-mesures. Dans un
+discours plein de feu elle déclara au comité que si la première
+idée était impraticable, il fallait se rabattre sur la seconde,
+savoir, la réalisation d'une recette colossale qui ferait de notre
+province un objet d'envie pour toutes les autres. «Le public doit
+enfin comprendre», acheva-t-elle, «que l'accomplissement d'un
+dessein humanitaire l'emporte infiniment sur les fugitives
+jouissances du corps, que la fête n'est au fond que la
+proclamation d'une grande idée; il faut donc se contenter du bal
+le plus modeste, le plus économique, si l'on ne peut pas rayer
+absolument du programme un délassement inepte, mais consacré par
+l'usage!» Elle avait soudain pris le bal en horreur. On réussit
+cependant à la calmer. Ce fut alors, par exemple, qu'on inventa le
+«quadrille de la littérature» et les autres choses esthétiques
+destinées à remplacer les jouissances du corps. Ce fut alors aussi
+que Karmazinoff, qui jusqu'à ce moment s'était fait prier,
+consentit définitivement à lire _Merci_ pour étouffer tout
+velléité gastronomique dans l'esprit de notre gourmande
+population; grâce à ces ingénieux expédients, le bal, d'abord très
+compromis, allait redevenir superbe, sous un certain rapport du
+moins. Toutefois, pour ne pas se perdre totalement dans les
+nuages, le comité admit la possibilité de servir quelques
+rafraîchissements: du thé au commencement du bal, de l'orgeat et
+de la limonade au milieu, des glaces à la fin, -- rien de plus.
+Mais il y a des gens qui ont toujours faim et surtout soif: comme
+concession à ces estomacs exigeants, on résolut d'installer dans
+la pièce du fond un buffet spécial dont Prokhoritch (le chef du
+club) s'occuperait sous le contrôle sévère du comité; moyennant
+finance, chacun pourrait là boire et manger ce qu'il voudrait; un
+avis placardé sur la porte de la salle préviendrait le public que
+le buffet était en dehors du programme. De crainte que le bruit
+fait par les consommateurs ne troublât la séance littéraire, on
+décida que le buffet projeté ne serait pas ouvert pendant la
+matinée, quoique cinq pièces le séparassent de la salle blanche où
+Karmazinoff consentait à lire son manuscrit. Il était curieux de
+voir quelle énorme importance le comité, sans en excepter les plus
+pratiques de ses membres, attachait à cet événement, c'est-à-dire
+à la lecture de _Merci_. Quant aux natures poétiques, leur
+enthousiasme tenait du délire; ainsi la maréchale de la noblesse
+déclara à Karmazinoff qu'aussitôt après la lecture elle ferait
+encastrer dans le mur de sa salle blanche une plaque de marbre sur
+laquelle serait gravé en lettres d'or ce qui suit: «Le ... 187.,
+le grand écrivain russe et européen, Sémen Égorovitch Karmazinoff,
+déposant la plume, a lu en ce lieu _Merci_ et a ainsi pris congé,
+pour la première fois, du public russe dans la personne des
+représentants de notre ville.» Au moment du bal, c'est-à-dire cinq
+heures après la lecture, cette plaque commémorative s'offrirait à
+tous les regards. Je tiens de bonne source que Karmazinoff
+s'opposa plus que personne à l'ouverture du buffet pendant la
+matinée; quelques membres du comité eurent beau faire observer que
+ce serait une dérogation à nos usages, le grand écrivain resta
+inflexible.
+
+Les choses avaient été réglées de la sorte, alors qu'en ville on
+croyait encore à un festin de Balthazar, autrement dit, à un
+buffet où les consommations seraient gratuites. Cette illusion
+subsista jusqu'à la dernière heure. Les demoiselles rêvaient de
+friandises extraordinaires. Tout le monde savait que la
+souscription marchait admirablement, qu'on s'arrachait les
+billets, et que le comité était débordé par les demandes qui lui
+arrivaient de tous les coins de la province. On n'ignorait pas non
+plus qu'indépendamment du produit de la souscription, plusieurs
+personnes généreuses étaient largement venues en aide aux
+organisateurs de la fête. Barbara Pétrovna, par exemple, paya son
+billet trois cents roubles et donna toutes les fleurs de son
+orangerie pour l'ornementation de la salle. La maréchale de la
+noblesse, qui faisait partie du comité, prêta sa maison et prit à
+sa charge les frais d'éclairage; le club, non content de fournir
+l'orchestre et les domestiques, céda Prokhoritch pour toute la
+journée. Il y eut encore d'autres dons qui, quoique moins
+considérables, ne laissèrent pas de grossir la recette, si bien
+qu'on pensa à abaisser le prix du billet de trois roubles à deux.
+D'abord, en effet, le comité craignait que le tarif primitivement
+fixé n'écartât les demoiselles; aussi fût-il question un moment de
+créer des billets dits de famille, combinaison grâce à laquelle il
+eût suffi à une demoiselle de prendre un billet de trois roubles
+pour faire entrer gratis à sa suite toutes les jeunes personnes de
+sa famille, quelque nombreuse qu'elles fussent. Mais l'événement
+prouva que les craintes du comité n'étaient pas fondées: la
+présence des demoiselles ne fit pas défaut à la fête. Les employés
+les plus pauvres vinrent accompagnés de leurs filles, et sans
+doute, s'ils n'en avaient pas eu, ils n'auraient même pas songé à
+souscrire. Un tout petit secrétaire amena, outre sa femme, ses
+sept filles et une nièce; chacune de ces personnes avait en main
+son billet de trois roubles. Il ne faut pas demander si les
+couturières eurent de l'ouvrage! La fête comprenant deux parties,
+les dames se trouvaient dans la nécessité d'avoir deux costumes:
+l'un pour la matinée, l'autre pour le bal. Dans la classe moyenne,
+beaucoup de gens, comme on le sut plus tard, mirent en gage chez
+des Juifs leur linge de corps et même leurs draps de lit. Presque
+tous les employés se firent donner leurs appointements d'avance;
+plusieurs propriétaires vendirent du bétail dont ils avaient
+besoin, tout cela pour faire aussi bonne figure que les autres et
+produire leurs filles habillées comme des marquises. Le luxe des
+toilettes dépassa cette fois tout ce qu'il nous avait été donné de
+voir jusqu'alors dans notre localité. Pendant quinze jours on
+n'entendit parler en ville que d'anecdotes empruntées à la vie
+privée de diverses familles; nos plaisantins servaient tout chauds
+ces racontars à Julie Mikhaïlovna et à sa cour. Il circulait aussi
+des caricatures. J'ai vu moi-même dans l'album de la gouvernante
+plusieurs dessins de ce genre. Malheureusement les gens tournés en
+ridicule étaient loin d'ignorer tout cela. Ainsi s'explique, à mon
+sens, la haine implacable que dans tant de maisons on avait vouée
+à Julie Mikhaïlovna. À présent c'est un _tollé_ universel. Mais il
+était clair d'avance que, si le comité donnait la moindre prise
+sur lui, si le bal laissait quelque peu à désirer, l'explosion de
+la colère publique atteindrait des proportions inouïes. Voilà
+pourquoi chacun _in petto_ s'attendait à un scandale; or, du
+moment que le scandale était dans les prévisions de tout le monde,
+comment aurait-il pu ne pas se produire?
+
+À midi précis, une ritournelle d'orchestre annonça l'ouverture de
+la fête. En ma qualité de commissaire, j'ai eu le triste privilège
+d'assister aux premiers incidents de cette honteuse journée. Cela
+commença par une effroyable bousculade à la porte. Comment se
+fait-il que les mesures d'ordre aient été si mal prises? Je
+n'accuse pas le vrai public: les pères de famille attendaient
+patiemment leur tour; si élevé que pût être leur rang dans la
+société, ils ne s'en prévalaient point pour passer avant les
+autres; on dit même qu'en approchant du perron, ils furent
+déconcertés à la vue de la foule tumultueuse qui assiégeait
+l'entrée et se ruait à l'assaut de la maison. C'était un spectacle
+inaccoutumé dans notre ville. Cependant les équipages ne cessaient
+d'arriver; bientôt la circulation devint impossible dans la rue.
+Au moment où j'écris, des données sûres me permettent d'affirmer
+que Liamchine, Lipoutine et peut-être un troisième commissaire
+laissèrent entrer sans billets des gens appartenant à la lie du
+peuple. On constata même la présence d'individus que personne ne
+connaissait et qui étaient venus de districts éloignés. Ces
+messieurs ne furent pas plus tôt entrés que, d'une commune voix
+(comme si on leur avait fait la leçon), ils demandèrent où était
+le buffet; en apprenant qu'il n'y en avait pas, ils se mirent à
+clabauder avec une insolence jusqu'alors sans exemple chez nous.
+Il faut dire que plusieurs d'entre eux se trouvaient en état
+d'ivresse. Quelques uns, en vrais sauvages qu'ils étaient,
+restèrent d'abord ébahis devant la magnificence de la salle; ils
+n'avaient jamais rien vu de pareil, et pendant un moment ils
+regardèrent autour d'eux, bouche béante. Quoique anciennement
+construite et meublée dans le goût de l'Empire, cette grande salle
+blanche était réellement superbe avec ses vastes dimensions, son
+plafond revêtu de peintures, sa tribune, ses trumeaux ornés de
+glaces, ses draperies rouges et blanches, ses statues de marbre,
+son vieux mobilier blanc et or. Au bout de la chambre s'élevait
+une estrade destinée aux littérateurs qu'on allait entendre; des
+rangs de chaises entre lesquels on avait ménagé de larges passages
+occupaient toute la salle et lui donnaient l'aspect d'un parterre
+de théâtre. Mais aux premières minutes d'étonnement succédèrent
+les questions et les déclarations les plus stupides. «Nous ne
+voulons peut-être pas de lecture... Nous avons payé... On s'est
+effrontément joué du public... Les maîtres ici, c'est nous et non
+Lembke!...» Bref, on les aurait laissés entrer exprès pour faire
+du tapage qu'ils ne se seraient pas conduits autrement. Je me
+rappelle en particulier un cas dans lequel se distingua le jeune
+prince à visage de bois que j'avais vu la veille parmi les
+visiteurs de Julie Mikhaïlovna. Cédant aux importunités de la
+gouvernante, il avait consenti à être des nôtres, c'est-à-dire à
+arborer sur son épaule gauche le noeud de rubans blancs et rouges.
+Il se trouva que ce personnage immobile et silencieux comme un
+mannequin savait, sinon parler, du moins agir. À la tête d'une
+bande de voyous, un ancien capitaine, remarquable par sa figure
+grêlée et sa taille gigantesque, le sommait impérieusement de lui
+indiquer le chemin du buffet. Le prince fit signe à un commissaire
+de police; l'ordre fut exécuté immédiatement, et le capitaine qui
+était ivre eut beau crier, on l'expulsa de la salle. Peu à peu
+cependant les gens comme il faut arrivaient; les tapageurs mirent
+une sourdine à leur turbulence, mais le public même le plus choisi
+avait l'air surpris et mécontent; plusieurs dames étaient
+positivement inquiètes.
+
+À la fin, on s'assit; l'orchestre se tut. Tout le monde commença à
+se moucher, à regarder autour de soi. Les visages exprimaient une
+attente trop solennelle, -- ce qui est toujours de mauvais augure.
+Mais «les Lembke» n'apparaissaient pas encore. La soie, le
+velours, les diamants resplendissaient de tous côtés; des senteurs
+exquises embaumaient l'atmosphère. Les hommes étalaient toutes
+leurs décorations, les hauts fonctionnaires étaient venus en
+uniforme. La maréchale de la noblesse arriva avec Lisa, dont la
+beauté rehaussée par une luxueuse toilette était plus éblouissante
+que jamais. L'entrée de la jeune fille fit sensation; tous les
+regards se fixèrent sur elle; on se murmurait à l'oreille qu'elle
+cherchait des yeux Nicolas Vsévolodovitch; mais ni Stavroguine, ni
+Barbara Pétrovna ne se trouvaient dans l'assistance. Je ne
+comprenais rien alors à la physionomie d'Élisabeth Nikolaïevna:
+pourquoi tant de bonheur, de joie, d'énergie, de force se
+reflétait-il sur son visage? En me rappelant ce qui s'était passé
+la veille, je ne savais que penser. Cependant «les Lembke» se
+faisaient toujours désirer. C'était déjà une faute. J'appris plus
+tard que, jusqu'au dernier moment, Julie Mikhaïlovna avait attendu
+Pierre Stépanovitch; depuis quelques temps elle ne pouvait plus se
+passer de lui, et néanmoins jamais elle ne s'avoua l'influence
+qu'il avait prise sur elle. Je note, entre parenthèses, que la
+veille, à la dernière séance du comité, Pierre Stépanovitch avait
+refusé de figurer parmi les commissaires de la fête, ce dont Julie
+Mikhaïlovna avait été désolée au point d'en pleurer. Au grand
+étonnement de la gouvernante, il ne se montra pas de toute la
+matinée, n'assista pas à la solennité littéraire, et resta
+invisible jusqu'au soir. Le public finit par manifester hautement
+son impatience. Personne non plus n'apparaissait sur l'estrade.
+Aux derniers rangs, on se mit à applaudir comme au théâtre. «Les
+Lembke en prennent trop à leur aise», grommelaient, en fronçant le
+sourcil, les hommes d'âge et les dames. Des rumeurs absurdes
+commençaient à circuler, même dans la partie la mieux composée de
+l'assistance: «Il n'y aura pas de fête», chuchotait-on, «Lembke ne
+va pas bien», etc., etc. Enfin, grâce à Dieu, André Antonovitch
+arriva, donnant le bras à sa femme. J'avoue que moi-même ne
+comptais plus guère sur leur présence. À l'apparition du
+gouverneur et de la gouvernante, un soupir de soulagement
+s'échappa de toutes les poitrines. Lembke paraissait en parfaite
+santé; telle fut, je m'en souviens, l'impression générale, car on
+peut s'imaginer combien de regards se portèrent sur lui. Je ferai
+observer que, dans la haute société de notre ville, fort peu de
+gens étaient disposés à admettre le dérangement intellectuel de
+Lembke; on trouvait, au contraire, ses actions tout à fait
+normales, et l'on approuvait même la conduite qu'il avait tenue la
+veille sur la place. «C'est ainsi qu'il aurait fallu s'y prendre
+dès le commencement, déclaraient les gros bonnets. Mais au début
+on veut faire le philanthrope, et ensuite on finit par
+s'apercevoir que les vieux errements sont encore les meilleurs,
+les plus philanthropiques même», -- voilà, du moins, comme on en
+jugeait au club. On ne reprochait au gouverneur que de s'être
+emporté dans cette circonstance: «il aurait dû montrer plus de
+sang-froid, on voit qu'il manque encore d'habitude», disaient les
+connaisseurs.
+
+Julie Mikhaïlovna n'attirait pas moins les regards. Sans doute il
+ne m'appartient pas, et personne ne peut me demander de révéler
+des faits qui n'ont eu pour témoin que l'alcôve conjugale; je sais
+seulement une chose: le soir précédent, Julie Mikhaïlovna était
+allée trouver André Antonovitch dans son cabinet; au cours de
+cette entrevue, qui se prolongea jusque bien après minuit, le
+gouverneur fut pardonné et consolé, une franche réconciliation eut
+lieu entre les époux, tout fut oublié, et quand Von Lembke se mit
+à genoux pour exprimer à sa femme ses profonds regrets de la scène
+qu'il lui avait faite l'avant-dernière nuit, elle l'arrêta dès les
+premiers mots en posant d'abord sa charmante petite main, puis ses
+lèvres sur la bouche du mari repentant...
+
+Aucun nuage n'assombrissait donc les traits de la gouvernante;
+superbement vêtue, elle marchait le front haut, le visage
+rayonnant de bonheur. Il semblait qu'elle n'eût plus rien à
+désirer; la fête, -- but et couronnement de sa politique, -- était
+maintenant une réalité. En se rendant à leurs places vis-à-vis de
+l'estrade, les deux Excellences saluaient à droite et à gauche la
+foule des assistants qui s'inclinaient sur leur passage. La
+maréchale de la noblesse se leva pour leur souhaiter la
+bienvenue... Mais alors se produisit un déplorable malentendu:
+l'orchestre exécuta tout à coup, non une marche quelconque, mais
+une de ces fanfares qui sont d'usage chez nous, au club, quand
+dans un dîner officiel on porte la santé de quelqu'un. Je sais
+maintenant que la responsabilité de cette mauvaise plaisanterie
+appartient à Liamchine; ce fut lui qui, en sa qualité de
+commissaire, ordonna aux musiciens de jouer ce morceau, sous
+prétexte de saluer l'arrivée des «Lembke». Sans doute il pouvait
+toujours mettre la chose sur le compte d'une bévue ou d'un excès
+de zèle... Hélas! je ne savais pas encore que ces gens-là n'en
+étaient plus à chercher des excuses, et qu'ils jouaient leur va-
+tout dans cette journée. Mais la fanfare n'était qu'un prélude:
+tandis que le lapsus des musiciens provoquait dans le public des
+marques d'étonnement et des sourires, au fond de la salle et à la
+tribune retentirent soudain des hourras, toujours sensément pour
+faire honneur aux Lembke. Ces cris n'étaient poussés que par un
+petit nombre de personnes, mais ils durèrent assez longtemps.
+Julie Mikhaïlovna rougit, ses yeux étincelèrent. Arrivé à sa
+place, le gouverneur s'arrêta; puis, se tournant du côté des
+braillards, il promena sur l'assemblée un regard hautain et
+sévère... On se hâta de le faire savoir. Je retrouvai, non sans
+appréhension, sur ses lèvres le sourire que je lui avais vu la
+veille dans le salon de sa femme, lorsqu'il considérait Stépan
+Trophimovitch avant de s'approcher de lui. Maintenant encore sa
+physionomie me paraissait offrir une expression sinistre et, -- ce
+qui était pire, -- légèrement comique: il avait l'air d'un homme
+s'immolant aux visées supérieures de son épouse... Aussitôt Julie
+Mikhaïlovna m'appela du geste: «Allez tout de suite trouver
+Karmazinoff, et suppliez-le de commencer», me dit-elle à voix
+basse. J'avais à peine tourné les talons quand survint un nouvel
+incident beaucoup plus fâcheux que le premier. Sur l'estrade vide
+vers laquelle convergeaient jusqu'à ce moment tous les regards et
+toutes les attentes, sur cette estrade inoccupée où l'on ne voyait
+qu'une chaise et une petite table, apparut soudain le colosse
+Lébiadkine en frac et en cravate blanche. Dans ma stupéfaction, je
+n'en crus pas mes yeux. Le capitaine semblait intimidé; après
+avoir fait un pas sur l'estrade, il s'arrêta. Tout à coup, dans le
+public, retentit un cri: «Lébiadkine! toi?» À ces mots, la sotte
+trogne rouge du capitaine (il était complètement ivre) s'épanouit,
+dilatée par un sourire hébété. Il se frotta le front, branla sa
+tête velue, et, comme décidé à tout, fit deux pas en avant...
+Soudain un rire d'homme heureux, rire non pas bruyant, mais
+prolongé, secoua toute sa massive personne et rétrécit encore ses
+petits yeux. La contagion de cette hilarité gagna la moitié de la
+salle; une vingtaine d'individus applaudirent. Dans le public
+sérieux, on se regardait d'un air sombre. Toutefois, cela ne dura
+pas plus d'une demi-minute. Lipoutine, portant le noeud de rubans,
+insigne de ses fonctions, s'élança brusquement sur l'estrade,
+suivi de deux domestiques. Ces derniers saisirent le capitaine,
+chacun par un bras, sans aucune brutalité, du reste, et Lipoutine
+lui parla à l'oreille. Lébiadkine fronça le sourcil: «Allons,
+puisque c'est ainsi, soit!» murmura-t-il en faisant un geste de
+résignation; puis il tourna au public son dos énorme, et disparut
+avec son escorte. Mais, au bout d'un instant, Lipoutine remonta
+sur l'estrade. Son sourire, d'ordinaire miel et vinaigre, était
+cette fois plus doucereux que de coutume. Tenant à la main une
+feuille de papier à lettres, il s'avança à petits pas jusqu'au
+bord de l'estrade.
+
+-- Messieurs, commença-t-il, -- il s'est produit par inadvertance
+un malentendu comique, qui d'ailleurs est maintenant dissipé; mais
+j'ai pris sur moi de vous transmettre la respectueuse prière d'un
+poète de notre ville... Pénétré de la pensée élevée et
+généreuse... nonobstant son extérieur... de la pensée qui nous a
+tous réunis... essuyer les larmes des jeunes filles de notre
+province que l'instruction ne met pas à l'abri de la misère... ce
+monsieur, je veux dire, ce poète d'ici... tout en désirant garder
+l'incognito... serait très heureux de voir sa poésie lue à
+l'ouverture du bal... je me trompe, je voulais dire, à l'ouverture
+de la séance littéraire. Quoique ce morceau ne figure pas sur le
+programme... car on l'a remis il y a une demi-heure... cependant,
+en raison de la remarquable naïveté de sentiment qui s'y trouve
+jointe à une piquante gaieté, il _nous_ a semblé (nous, qui? Je
+transcris mot pour mot ce _speech_ confus et péniblement débité),
+il nous a semblé que cette poésie pouvait être lue, non pas, il
+est vrai, comme oeuvre sérieuse, mais comme à-propos, pièce de
+circonstance... Bref, à titre d'actualité... D'autant plus que
+certains vers... Et je suis venu solliciter la permission du
+bienveillant public.
+
+-- Lisez! cria quelqu'un au fond de la salle.
+
+-- Ainsi il faut lire?
+
+-- Lisez! lisez! firent plusieurs voix.
+
+-- Je vais lire, puisque le public le permet, reprit Lipoutine
+avec son sourire doucereux. Pourtant il semblait encore indécis,
+et je crus même remarquer chez lui une certaine agitation.
+L'aplomb de ces gens là n'égale pas toujours leur insolence. Sans
+doute, en pareil cas, un séminariste n'aurait pas hésité; mais
+Lipoutine, en dépit de ses opinions avancées, était un homme des
+anciennes couches.
+
+-- Je préviens, pardon, j'ai l'honneur de prévenir qu'il ne s'agit
+pas ici, à proprement parler, d'une ode comme on en composait
+autrefois pour les fêtes; c'est plutôt, en quelque sorte, un
+badinage, mais on y trouve une sensibilité incontestable, relevée
+d'une pointe d'enjouement; j'ajoute que cette pièce offre au plus
+haut degré le cachet de la réalité.
+
+-- Lis, lis!
+
+Il déplia son papier. Qui aurait pu l'en empêcher? N'était-il pas
+dûment autorisé par l'insigne honorifique qu'il portait sur
+l'épaule gauche? D'une voix sonore il lut ce qui suit:
+
+-- Le poète complimente l'institutrice russe de notre province à
+l'occasion de la fête:
+
+_Salut, salut, institutrice!_
+_Réjouis-toi, chante: Évohé!_
+_Radicale ou conservatrice,_
+_N'importe, maintenant ton jour est arrivé!_
+
+-- Mais c'est de Lébiadkine! Oui, c'est de Lébiadkine! observèrent
+à haute voix quelques auditeurs. Des rires se firent entendre, il
+y eut même des applaudissements; ce fut, du reste, l'exception.
+
+_Tout en enseignant la grammaire,_
+_Tu fais de l'oeil soir et matin,_
+_Dans l'espoir décevant de plaire,_
+_Du moins à quelque sacristain._
+
+-- Hourra! Hourra!
+
+_Mais dans ce siècle de lumière,_
+_Le rat d'église est un malin:_
+_Pour l'épouser faut qu'on l'éclaire;_
+_Sans quibus, pas de sacristain!_
+
+-- Justement, justement, voilà du réalisme, sans quibus y a pas de
+mèche!
+
+_Mais maintenant qu'en une fête_
+_Nous avons ramassé de quoi_
+_T'offrir une dot rondelette,_
+_Nos compliments volent vers toi:_
+
+_Radicale ou conservatrice,_
+_N'importe, chante: Évohé!_
+_Avec ta dot, institutrice,_
+_Crache sur tout, ton jour est arrivé!_
+
+J'avoue que je n'en crus pas mes oreilles. L'impudence s'étalait
+là avec un tel cynisme qu'il n'y avait pas moyen d'excuser
+Lipoutine en mettant son fait sur le compte de la bêtise.
+D'ailleurs, Lipoutine n'était pas bête. L'intention était claire,
+pour moi du moins: on avait hâte de provoquer des désordres.
+Certains vers de cette idiote composition, le dernier notamment,
+étaient d'une grossièreté qui devait frapper l'homme le plus
+niais. Son exploit accompli, Lipoutine lui-même parut sentir qu'il
+était allé trop loin: confus de sa propre audace, il ne quitta pas
+l'estrade, et resta là comme s'il eût voulu ajouter quelque chose.
+L'attitude de l'auditoire était évidemment pour lui une déception:
+le groupe même des tapageurs, qui avait applaudi pendant la
+lecture, devint tout à coup silencieux; il semblait que là aussi
+on fût déconcerté. Le plus drôle, c'est que quelques-uns, prenant
+au sérieux la pasquinade de Lébiadkine, y avaient vu l'expression
+consciencieuse de la vérité concernant les institutrices.
+Toutefois, l'excessif mauvais ton de cette poésie finit par leur
+ouvrir les yeux. Quant au vrai public, il n'était pas seulement
+scandalisé, il considérait comme un affront l'incartade de
+Lipoutine. Je ne me trompe pas en signalant cette impression.
+Julie Mikhaïlovna a dit plus tard qu'elle avait été sur le point
+de s'évanouir. Un vieillard des plus respectés invita sa femme à
+se lever, lui offrit son bras, et tous deux sortirent de la salle.
+Leur départ fut très remarqué; qui sait? d'autres désertions
+auraient peut-être suivi, si, à ce moment, Karmazinoff lui-même,
+en frac et en cravate blanche, n'était monté sur l'estrade avec un
+cahier à la main. Julie Mikhaïlovna adressa à son sauveur un
+regard chargé de reconnaissance... Mais déjà j'étais dans les
+coulisses; il me tardait d'avoir une explication avec Lipoutine.
+
+-- Vous l'avez fait exprès? lui dis-je, et dans mon indignation je
+le saisis par le bras.
+
+Il prit aussitôt un air désolé.
+
+-- Je vous assure que je n'y ai mis aucune intention, répondit-il
+hypocritement; -- les vers ont été apportés tout à l'heure, et
+j'ai pensé que, comme amusante plaisanterie...
+
+-- Vous n'avez nullement pensé cela. Se peut-il que cette ordure
+vous paraisse une amusante plaisanterie?
+
+-- Oui, c'est mon avis.
+
+-- Vous mentez, et il est également faux que ces vers vous aient
+été apportés tout à l'heure. C'est vous-même qui les avez composés
+en collaboration avec Lébiadkine pour faire du scandale; peut-être
+étaient-ils écrits depuis hier. Le dernier est certainement de
+vous, j'en dirai autant de ceux où il est question du sacristain.
+Pourquoi Lébiadkine est-il arrivé en frac? Vous vouliez donc qu'il
+lût lui-même cette poésie, s'il n'avait pas été ivre?
+
+Lipoutine me lança un regard froid et venimeux.
+
+-- Qu'est-ce que cela vous fait? demanda-t-il soudain avec un
+calme étrange.
+
+-- Comment, ce que cela me fait? Vous portez aussi ce noeud de
+rubans... Où est Pierre Stépanovitch?
+
+-- Je ne sais pas; il est ici quelque part; pourquoi?
+
+-- Parce qu'à présent je vois clair dans votre jeu. C'est tout
+bonnement un coup monté contre Julie Mikhaïlovna. On veut troubler
+la fête...
+
+De nouveau Lipoutine me regarda d'un air louche.
+
+-- Mais que vous importe? répliqua-t-il avec un sourire, et il
+s'éloigna en haussant les épaules.
+
+Je restai comme anéanti. Tous mes soupçons se trouvaient
+justifiés. Et j'espérais encore me tromper! Que faire? Un instant
+je pensais à consulter Stépan Trophimovitch, mais celui-ci, tout
+entier à la préparation de sa lecture qui devait suivre
+immédiatement celle de Karmazinoff, était en train d'essayer des
+sourires devant une glace: le moment aurait été mal choisi pour
+lui parler. Donner l'éveil à Julie Mikhaïlovna? C'était trop tôt:
+la gouvernante avait besoin d'une leçon beaucoup plus sévère pour
+perdre ses illusions sur les «sympathies universelles» et le
+«dévouement fanatique» dont elle se croyait entourée. Loin
+d'ajouter foi à mes paroles, elle m'aurait considéré comme un
+visionnaire. «Eh! me dis-je, après tout, que m'importe? _Quand
+cela commencera, _j'ôterai mon noeud de rubans et je rentrerai
+chez moi.» Je me rappelle avoir prononcé textuellement ces mots:
+«Quand cela commencera.»
+
+Mais il fallait aller entendre Karmazinoff. En jetant un dernier
+regard autour de moi, je vis circuler dans les coulisses un
+certain nombre de gens qui n'y avaient que faire; parmi ces intrus
+se trouvaient même des femmes. Ces «coulisses» occupaient un
+espace assez étroit qu'un épais rideau dérobait à la vue du
+public; un corridor postérieur les mettait en communication avec
+le reste de la maison. C'était là que nos lecteurs attendaient
+leur tour. Mais en ce moment mon attention fut surtout attirée par
+celui qui devait succéder sur l'estrade à Stépan Trophimovitch.
+Maintenant encore je ne suis pas bien fixé sur sa personnalité,
+j'ai entendu dire que c'était un professeur qui avait quitté
+l'enseignement à la suite de troubles universitaires. Arrivé
+depuis quelques jours seulement dans notre ville où l'avaient
+appelé je ne sais quelle affaire, il avait été présenté à Julie
+Mikhaïlovna; et celle-ci l'avait accueilli comme un visiteur de
+distinction. Je sais maintenant qu'avant la lecture il n'était
+allé qu'une seule fois en soirée chez elle: il garda le silence
+tout le temps de sa visite, se bornant à écouter avec un sourire
+équivoque les plaisanteries risquées qui avaient cours dans
+l'entourage de la gouvernante; le mélange d'arrogance et
+d'ombrageuse susceptibilité qui se manifestait dans ses façons
+produisit sur tout le monde une impression désagréable. Ce fut
+Julie Mikhaïlovna elle-même qui le pria de prêter son concours à
+la solennité littéraire. À présent il se promenait d'un coin à
+l'autre et marmottait à part soi, comme Stépan Trophimovitch;
+seulement, à la différence de ce dernier, il tenait ses yeux fixés
+à terre au lieu de se regarder dans une glace. Lui aussi souriait
+fréquemment, mais ses sourires avaient une expression féroce et ne
+ressemblaient nullement à des risettes préparées pour le public.
+Évidemment je n'aurais rien gagné à m'adresser à lui. Ce
+personnage, convenablement vêtu, paraissait âgé d'une quarantaine
+d'années; il était petit, chauve, et porteur d'une barbe
+grisonnante. Je remarquai surtout qu'à chaque tour qu'il faisait
+dans la chambre, il levait le bras droit en l'air, brandissait son
+poing fermé au-dessus de sa tête, et l'abaissait brusquement comme
+pour assommer un ennemi imaginaire. Il exécutait ce geste à chaque
+instant. Une sensation de malaise commençait à m'envahir; je
+courus entendre Karmazinoff.
+
+III
+
+Dans la salle, les choses semblaient devoir prendre une mauvaise
+tournure. Je le déclare d'avance: je m'incline devant la majesté
+du génie; mais pourquoi donc nos grands hommes, arrivés au terme
+de leur glorieuse carrière, se comportent-ils parfois comme de
+vrais gamins? Pourquoi Karmazinoff se présenta-t-il avec la morgue
+de cinq chambellans? Est-ce qu'on peut tenir, une heure durant, un
+public comme le nôtre attentif à la lecture d'un seul article?
+J'ai remarqué qu'en général, dans les matinées littéraires, un
+écrivain, quel que soit son mérite, joue très gros jeu s'il
+prétend se faire écouter plus de vingt minutes. À la vérité,
+lorsque le grand romancier se montra, il fut très respectueusement
+accueilli: les vieillards mêmes les plus gourmés manifestèrent une
+curiosité sympathique, et chez les dames il y eut comme de
+l'enthousiasme. Toutefois on applaudit peu et sans conviction. En
+revanche, la foule assise aux derniers rangs se tint parfaitement
+tranquille jusqu'au moment où Karmazinoff prit la parole, et, si
+alors une manifestation inconvenante se produisit, elle resta
+isolée. J'ai déjà dit que l'écrivain avait une voix trop criarde,
+un peu féminine même, et que de plus il susseyait d'une façon tout
+aristocratique. À peine venait-il de prononcer quelques mots qu'un
+auditeur, probablement mal élevé et doué d'un caractère gai, se
+permit de rire aux éclats. Du reste, loin de faire chorus avec ce
+malappris, les assistants s'empressèrent de lui imposer le
+silence. Mais voilà que Karmazinoff déclare en minaudant que
+«d'abord il s'était absolument refusé à toute lecture» (il avait
+bien besoin de dire cela!). «Il y a des lignes qui jaillissent des
+plus intimes profondeurs de l'âme et qu'on ne peut sans
+profanation livrer au public» (eh bien, alors pourquoi les lui
+livrait-il?); «mais force lui a été de céder aux instances dont on
+l'a accablé, et comme, de plus, il dépose la plume pour toujours
+et a juré de ne plus rien écrire, eh bien, il a écrit cette
+dernière chose; et comme il a juré de ne plus rien lire en public,
+il lira au public ce dernier article»; et patati et patata.
+
+Mais tout cela aurait encore passé, car qui ne connaît les
+préfaces des auteurs? J'observai pourtant que cet exorde était
+maladroit, alors qu'on s'adressait à un public comme le nôtre,
+c'est-à-dire peu cultivé et en partie composé d'éléments
+turbulents. N'importe, tout aurait été sauvé si Karmazinoff avait
+lu une petite nouvelle, un court récit dans le genre de ceux qu'il
+écrivait autrefois, et où, à côté de beaucoup de manière et
+d'afféterie, on trouvait souvent de l'esprit. Au lieu de cela, il
+nous servit une rapsodie interminable. Mon Dieu, que n'y avait-il
+pas là-dedans? C'était à faire tomber en catalepsie le public même
+de Pétersbourg, à plus forte raison le nôtre. Figurez-vous près de
+deux feuilles d'impression remplies par le bavardage le plus
+prétentieux et le plus inutile; pour comble, ce monsieur avait
+l'air de lire à contre-coeur et comme par grâce, ce qui devait
+nécessairement froisser l'auditoire. Le thème... Mais qui pourrait
+en donner une idée? C'étaient des impressions, des souvenirs.
+Impressions de quoi? Souvenirs de quoi? Nos provinciaux eurent
+beau se torturer l'esprit pendant toute la première partie de la
+lecture, ils n'y comprirent goutte; aussi n'écoutèrent-ils la
+seconde que par politesse. À la vérité, il était beaucoup parlé
+d'amour, de l'amour du génie pour une certaine personne, mais
+j'avoue que cela n'avait pas très bonne grâce. À mon avis, ce
+petit homme bedonnant prêtait un peu au ridicule en racontant
+l'histoire de son premier baiser... Comme de juste, ces amours ne
+ressemblent pas à celles de tout le monde, elles sont encadrées
+dans un paysage tout particulier. Là croissent des genêts.
+(Étaient-ce bien des genêts? En tout cas, c'était une plante qu'il
+fallait chercher dans un livre de botanique.) Le ciel a une teinte
+violette que sans doute aucun mortel n'a jamais vue, c'est-à-dire
+que tous l'ont bien vue, mais sans la remarquer, «tandis que moi»,
+laisse entendre Karmazinoff, «je l'ai observée et je vous la
+décris, à vous autres imbéciles, comme la chose la plus
+ordinaire». L'arbre sous lequel les deux amants sont assis est
+d'une couleur orange. Ils se trouvent quelque part en Allemagne.
+Soudain ils aperçoivent Pompée ou Cassius la veille d'une
+bataille, et le froid de l'extase pénètre l'intéressant couple. On
+entend le chalumeau d'une nymphe cachée dans les buissons. Glück,
+dans les roseaux, se met à jouer du violon. Le morceau qu'il joue
+est nommé en toutes lettres, mais personne ne le connaît, en sorte
+qu'il faut se renseigner à ce sujet dans un dictionnaire de
+musique. Sur ces entrefaites, le brouillard s'épaissit, il
+s'épaissit au point de ressembler plutôt à un million de coussins
+qu'à un brouillard. Tout d'un coup la scène change: le grand génie
+traverse le Volga en hiver au moment du dégel. Deux pages et demie
+de description. La glace cède sous les pas du génie qui disparaît
+dans le fleuve. Vous le croyez noyé? Allons donc! Tandis qu'il est
+en train de boire une tasse, devant lui s'offre un glaçon, un tout
+petit glaçon, pas plus gros qu'un pois, mais pur et transparent
+«comme une larme gelée», dans lequel se reflète l'Allemagne, ou,
+pour mieux dire, le ciel de l'Allemagne. «À cette vue, je me
+rappelai la larme qui, tu t'en souviens, jaillit de tes yeux
+lorsque nous étions assis sous l'arbre d'émeraude et que tu
+t'écriais joyeusement: «Il n'y pas de crime!» -- Oui, dis-je à
+travers mes pleurs, mais s'il en est ainsi, il n'y a pas non plus
+de justes. Nous éclatâmes en sanglots et nous nous séparâmes pour
+toujours.» -- Le glaçon continue sa route vers la mer, le génie
+descend dans des cavernes; après un voyage souterrain de trois
+années, il arrive à Moscou, sous la tour de Soukhareff. Tout à
+coup, dans les entrailles du sol, il aperçoit une lampe, et devant
+la lampe un ascète. Ce dernier est en prière. Le génie se penche
+vers une petite fenêtre grillée, et soudain il entend un soupir.
+Vous pensez que c'est l'ascète qui a soupiré? Il s'agit bien de
+votre ascète! Non, ce soupir rappelle tout simplement au génie le
+premier soupir de la femme aimée, «trente-sept ans auparavant,
+lorsque, tu t'en souviens, en Allemagne, nous étions assis sous
+l'arbre d'agate, et que tu me disais: «À quoi bon aimer? Regarde,
+l'ombre grandit autour de nous, et j'aime, mais l'ombre cessera de
+grandir et je cesserai d'aimer.» Alors le brouillard s'épaissit
+encore. Hoffmann apparaît, une nymphe exécute une mélodie de
+Chopin, et tout à coup à travers le brouillard on aperçoit, au-
+dessus des toits de Rome, Ancus Marcius couronné de lauriers...»Un
+frisson d'extase nous courut dans le dos, et nous nous séparâmes
+pour toujours», etc., etc. En un mot, il se peut que mon compte
+rendu ne soit pas d'une exactitude absolue, mais je suis sûr
+d'avoir reproduit fidèlement le fond de ce bavardage. Et enfin
+quelle passion chez nos grands esprits pour la calembredaine
+pompeuse! Les grands philosophes, les grands savants, les grands
+inventeurs européens, -- tous ces travailleurs intellectuels ne
+sont décidément pour notre grand génie russe que des marmitons
+qu'il emploie dans sa cuisine. Il est le maître dont ils attendent
+les ordres chapeau bas. À la vérité, sa raillerie hautaine
+n'épargne pas non plus son pays, et rien ne lui est plus agréable
+que de proclamer devant les grands esprits de l'Europe la
+banqueroute complète de la Russie, mais quant à lui-même -- non,
+il plane au-dessus de tous ces éminents penseurs européens; ils ne
+sont bons qu'à lui fournir des matériaux pour ses concetti. Il
+prend une idée à l'un d'eux, l'accouple à son contraire et le tour
+est fait. Le crime existe, le crime n'existe pas; il n'y a pas de
+justice, il n'y a pas de justes; l'athéisme, le darwinisme, les
+cloches de Moscou... Mais, hélas! il ne croit plus aux cloches de
+Moscou; Rome, les lauriers... Mais il ne croit même plus aux
+lauriers... Ici l'accès obligé de spleen byronien, une grimace de
+Heine, une boutade Petchorine, -- et la machine repart... «Du
+reste, louez-moi, louez-moi, j'adore les éloges; si je dis que je
+dépose la plume, c'est pure coquetterie de ma part; attendez, je
+vous ennuierai encore trois cents fois, vous vous fatiguerez de me
+lire...»
+
+Comme bien on pense, cette élucubration ne fut pas écoutée
+jusqu'au bout sans murmures, et le pire, c'est que Karmazinoff
+provoqua lui-même les interruptions qui _égayèrent_ la fin de sa
+lecture. Depuis longtemps déjà le public toussait, se mouchait,
+faisait du bruit avec ses pieds, bref, donnait les marques
+d'impatience qui ont coutume de se produire quand, dans une
+matinée littéraire, un lecteur, quel qu'il soit, occupe l'estrade
+plus de vingt minutes. Mais le grand écrivain ne remarquait rien
+de tout cela et continuait le plus tranquillement du monde à
+débiter ses jolies phrases. Tout à coup, au fond de la salle,
+retentit une voix isolée, mais forte:
+
+-- Seigneur, quelles fadaises!
+
+Ces mots furent dits, j'en suis convaincu, sans aucune arrière-
+pensée de manifestation: c'était le cri involontaire d'un auditeur
+excédé. M. Karmazinoff s'arrêta, promena sur l'assistance un
+regard moqueur et demanda du ton d'un chambellan atteint dans sa
+dignité:
+
+-- Il paraît, messieurs, que je ne vous ai pas mal ennuyés?
+
+Parole imprudente au premier chef, car, en interrogeant ainsi le
+public, il donnait par cela même à n'importe quel goujat la
+possibilité et, en quelque sorte, le droit de lui répondre, tandis
+que s'il n'avait rien dit, l'auditoire l'aurait laissé achever sa
+lecture sans encombre, ou, du moins, se serait borné, comme
+précédemment, à de timides protestations. Peut-être espérait-il
+obtenir des applaudissements en réponse à sa question; en ce cas,
+il se serait trompé: la salle resta muette, oppressée qu'elle
+était par un vague sentiment d'inquiétude.
+
+-- Vous n'avez jamais vu Ancus Marcius, tout cela, c'est du style,
+observa soudain quelqu'un d'une voix pleine d'irritation et même
+de douleur.
+
+-- Précisément, se hâta d'ajouter un autre: -- maintenant que l'on
+connaît les sciences naturelles, il n'y a plus d'apparitions.
+Mettez-vous d'accord avec les sciences naturelles.
+
+-- Messieurs, j'étais fort loin de m'attendre à de telles
+critiques, répondit Karmazinoff extrêmement surpris.
+
+Depuis qu'il avait élu domicile à Karlsruhe, le grand génie était
+tout désorienté dans sa patrie.
+
+-- À notre époque, c'est une honte de venir dire que le monde a
+pour support trois poissons, cria tout à coup une demoiselle. --
+Vous, Karmazinoff, vous n'avez pas pu descendre dans la caverne où
+vous prétendez avoir vu votre ermite. D'ailleurs, qui parle des
+ermites à présent?
+
+-- Messieurs, je suis on ne peut plus étonné de vous voir prendre
+cela si sérieusement. Du reste... du reste, vous avez parfaitement
+raison. Personne plus que moi ne respecte la vérité, la réalité...
+
+Bien qu'il sourît ironiquement, il était fort troublé. Sa
+physionomie semblait dire: «Je ne suis pas ce que vous pensez, je
+suis avec vous, seulement louez-moi, louez-moi le plus possible,
+j'adore cela...»
+
+À la fin, piqué au vif, il ajouta:
+
+-- Messieurs, je vois que mon pauvre petit poème n'a pas atteint
+le but. Et moi-même, paraît-il, je n'ai pas été plus heureux.
+
+-- Il visait une corneille, et il a atteint une vache, brailla
+quelqu'un.
+
+Mieux eût valu sans doute ne pas relever cette observation d'un
+imbécile probablement ivre. Il est vrai qu'elle fut suivie de
+rires irrespectueux.
+
+-- Une vache, dites-vous? répliqua aussitôt Karmazinoff dont la
+voix devenait de plus en plus criarde. -- Pour ce qui est des
+corneilles et des vaches, je prends, messieurs, la liberté de
+m'abstenir. Je respecte trop le public, quel qu'il soit, pour me
+permettre des comparaisons, même innocentes; mais je pensais...
+
+-- Pourtant, monsieur, vous ne devriez pas tant... interrompit un
+des auditeurs assis aux derniers rangs.
+
+-- Mais je supposais qu'en déposant la plume et en prenant congé
+du lecteur, je serais écouté...
+
+Au premier rang, quelques-uns osèrent enfin élever la voix:
+
+-- Oui, oui, nous désirons vous entendre, nous le désirons!
+crièrent-ils.
+
+-- Lisez, lisez! firent plusieurs dames enthousiastes, et à la fin
+retentirent quelques maigres applaudissements. Karmazinoff grimaça
+un sourire et se leva à demi.
+
+-- Croyez, Karmazinoff, que tous considèrent comme un honneur...
+ne put s'empêcher de dire la maréchale de la noblesse.
+
+Soudain, au fond de la salle, se fit entendre une voix fraîche et
+juvénile. C'était celle d'un professeur de collège, noble et beau
+jeune homme arrivé récemment dans notre province.
+
+-- Monsieur Karmazinoff, dit-il en se levant à demi, -- si j'étais
+assez heureux pour avoir un amour comme celui que vous nous avez
+dépeint, je me garderais bien d'y faire la moindre allusion dans
+un article destiné à une lecture publique.
+
+Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur.
+
+-- Messieurs, cria Karmazinoff, -- j'ai fini. Je vous fais grâce
+des dernières pages et je me retire. Permettez-moi seulement de
+lire la conclusion: elle n'a que six lignes...
+
+Sur ce, il prit son manuscrit, et, sans se rasseoir, commença:
+
+-- Oui, ami lecteur, adieu! Adieu, lecteur; je n'insiste même pas
+trop pour que nous nous quittions en amis: à quoi bon, en effet,
+t'importuner? Bien plus, injurie-moi, oh! injurie-moi autant que
+tu voudras, si cela peut t'être agréable. Mais le mieux est que
+nous nous oubliions désormais l'un l'autre. Et lors même que vous
+tous, lecteurs, vous auriez la bonté de vous mettre à mes genoux,
+de me supplier avec larmes, de me dire: «Écris, oh! écris pour
+nous, Karmazinoff, pour la patrie, pour la postérité, pour les
+couronnes de laurier», alors encore je vous répondrais, bien
+entendu en vous remerciant avec toute la politesse voulue: «Non,
+nous avons fait assez longtemps route ensemble, chers
+compatriotes, merci! L'heure de la séparation est venue! Merci,
+merci, merci!»
+
+Karmazinoff salua cérémonieusement et, rouge comme un homard,
+rentra dans les coulisses.
+
+-- Personne ne se mettra à ses genoux; voilà une supposition
+bizarre!
+
+-- Quel amour-propre!
+
+-- C'est seulement de l'humour, observa un critique plus
+intelligent.
+
+-- Oh! laissez-nous tranquille avec votre humour!
+
+-- Pourtant c'est de l'insolence, messieurs.
+
+-- Du moins à présent nous en sommes quittes.
+
+-- A-t-il été assez ennuyeux!
+
+Les auditeurs des derniers rangs n'étaient pas les seuls à
+témoigner ainsi leur mauvaise humeur, mais les applaudissements du
+public comme il faut couvrirent la voix de ces malappris. On
+rappela Karmazinoff. Autour de l'estrade se groupèrent plusieurs
+dames ayant à leur tête la gouvernante et la maréchale de la
+noblesse. Julie Mikhaïlovna présenta au grand écrivain, sur un
+coussin de velours blanc, une magnifique couronne de lauriers et
+de roses naturelles.
+
+-- Des lauriers! dit-il avec un sourire fin et un peu caustique; -
+- sans doute, je suis touché et je reçois avec une vive émotion
+cette couronne qui a été préparée d'avance, mais qui n'a pas
+encore eu le temps de se flétrir; toutefois, mesdames, je vous
+l'assure, je suis devenu tout d'un coup réaliste au point de
+croire qu'à notre époque les lauriers font beaucoup mieux dans les
+mains d'un habile cuisinier que dans les miennes...
+
+-- Oui, un cuisinier est plus utile, cria un séminariste, celui-là
+même qui s'était trouvé à la «séance» chez Virguinsky. Il régnait
+une certaine confusion dans la salle. Bon nombre d'individus
+avaient brusquement quitté leurs places pour se rapprocher de
+l'estrade où avait lieu la cérémonie du couronnement.
+
+-- Moi, maintenant, je donnerais bien encore trois roubles pour un
+cuisinier, ajouta un autre qui fit exprès de prononcer ces mots à
+très haute voix.
+
+-- Moi aussi.
+
+-- Moi aussi.
+
+-- Mais se peut-il qu'il n'y ait pas de buffet ici?
+
+-- Messieurs, c'est une vraie flouerie...
+
+Je dois du reste reconnaître que la présence des hauts
+fonctionnaires et du commissaire de police imposait encore aux
+tapageurs. Au bout de dix minutes tout le monde avait repris sa
+place, mais l'ordre n'était pas rétabli. La fermentation des
+esprits faisait prévoir une explosion, quand arriva, comme à point
+nommé, le pauvre Stépan Trophimovitch...
+
+IV
+
+J'allai pourtant le relancer encore une fois dans les coulisses
+pour lui faire part de mes craintes. Au moment où je l'accostai,
+il montait les degrés de l'estrade.
+
+-- Stépan Trophimovitch, lui dis-je vivement, -- dans ma
+conviction un désastre est inévitable; le mieux pour vous est de
+ne pas vous montrer; prétextez une cholérine et retournez chez
+vous à l'instant même: je vais me débarrasser de mon noeud de
+rubans et je vous accompagnerai.
+
+Il s'arrêta brusquement, me toisa des pieds à la tête et répliqua
+d'un ton solennel:
+
+-- Pourquoi donc, monsieur, me croyez-vous capable d'une pareille
+lâcheté?
+
+Je n'insistai pas. J'étais intimement persuadé qu'il allait
+déclencher une épouvantable tempête. Tandis que cette pensée me
+remplissait de tristesse, j'aperçus de nouveau le professeur qui
+devait succéder sur l'estrade à Stépan Trophimovitch. Comme
+tantôt, il se promenait de long en large, absorbé en lui-même et
+monologuant à demi-voix; ses lèvres souriaient avec une expression
+de malignité triomphante. Je l'abordai, presque sans me rendre
+compte de ce que je faisais.
+
+-- Vous savez, l'avertis-je, -- de nombreux exemples prouvent que
+l'attention du public ne résiste pas à une lecture prolongée au-
+delà de vingt minutes. Il n'y a pas de célébrité qui puisse se
+faire écouter pendant une demi-heure...
+
+À ces mots, il interrompit soudain sa marche et tressaillit même
+comme un homme offensé. Une indicible arrogance se peignit sur son
+visage.
+
+-- Ne vous inquiétez pas, grommela-t-il d'un ton méprisant, et il
+s'éloigna. En ce moment retentit la voix de Stépan Trophimovitch.
+
+-- «Eh! que le diable vous emporte tous!» pensai-je, et je rentrai
+précipitamment dans la salle.
+
+L'agitation provoquée par la lecture de Karmazinoff durait encore
+lorsque Stépan Trophimovitch prit possession du fauteuil. Aux
+belles places, les physionomies se refrognèrent sensiblement dès
+qu'il se montra. (Dans ces derniers temps, le club lui battait
+froid.) Du reste, il dut encore s'estimer heureux de n'être pas
+chuté. Depuis la veille, une idée étrange hantait obstinément mon
+esprit: il me semblait toujours que l'apparition de Stépan
+Trophimovitch serait accueillie par une bordée de sifflets. Tout
+d'abord cependant, par suite du trouble qui continuait à régner
+dans la ville, on ne remarqua même pas sa présence. Et que
+pouvait-il espérer, si l'on traitait ainsi Karmazinoff? Il était
+pâle; après une éclipse de dix ans, c'était la première fois qu'il
+reparaissait devant le public. Son émotion et certains indices
+très significatifs pour quelqu'un qui le connaissait bien, me
+prouvèrent qu'en montant sur l'estrade il se préparait à jouer la
+partie suprême de son existence. Voilà ce que je craignais. Cet
+homme m'était cher. Et que devins-je quand il ouvrit la bouche,
+quand j'entendis sa première phrase!
+
+-- Messieurs! commença-t-il de l'air le plus résolu, quoique sa
+voix fût comme étranglée: -- Messieurs! ce matin encore j'avais
+devant moi une de ces petites feuilles clandestines qui depuis peu
+circulent ici, et pour la centième fois je me posais la question:
+«En quoi consiste son secret?»
+
+Instantanément le silence se rétablit dans toute la salle; tous
+les regards se portèrent vers l'orateur, quelques-uns avec
+inquiétude. Il n'y a pas à dire, dès son premier mot il avait su
+conquérir l'attention. On voyait même des têtes émerger des
+coulisses; Lipoutine et Liamchine écoutaient avidement. Sur un
+nouveau signe que me fit la gouvernante, j'accourus auprès d'elle.
+
+-- Faites-le taire, coûte que coûte, arrêtez-le! me dit tout bas
+Julie Mikhaïlovna angoissée.
+
+Je me contentai de hausser les épaules; est-ce qu'on peut faire
+taire un homme décidé à parler? Hélas! je comprenais Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Eh! c'est des proclamations qu'il s'agit! chuchotait-on dans le
+public; l'assistance tout entière était profondément remuée.
+
+-- Messieurs, j'ai découvert le mot de l'énigme: tout le secret de
+l'effet que produisent ces écrits est dans leur bêtise! poursuivit
+Stépan Trophimovitch dont les yeux lançaient des flammes. -- Oui,
+messieurs, si cette bêtise était voulue, simulée par calcul, --
+oh! ce serait du génie! Mais il faut rendre justice aux rédacteurs
+de ces papiers: ils n'y mettent aucune malice. C'est la bêtise
+dans son essence la plus pure, quelque chose comme un simple
+chimique. Si cela était formulé d'une façon un peu plus
+intelligente, tout le monde en reconnaîtrait immédiatement la
+profonde absurdité. Mais maintenant on hésite à se prononcer:
+personne ne croit que cela soit si foncièrement bête. «Il est
+impossible qu'il n'y ait pas quelque chose là-dessous», se dit
+chacun, et l'on cherche un secret, on flaire un sens mystérieux,
+on veut lire entre les lignes, -- l'effet est obtenu! Oh! jamais
+encore la bêtise n'avait reçu une récompense si éclatante, elle
+qui pourtant a si souvent mérité d'être récompensée... Car, soit
+dit entre parenthèses, la bêtise et le génie le plus élevé jouent
+un rôle également utile dans les destinées de l'humanité...
+
+-- Calembredaines de 1840! remarqua quelqu'un.
+
+Quoique faite d'un ton très modeste, cette observation lâcha, pour
+ainsi dire, l'écluse à un déluge d'interruptions; la salle se
+remplit de bruit.
+
+L'exaltation de Stépan Trophimovitch atteignit les dernières
+limites.
+
+-- Messieurs, hourra! Je propose un toast à la bêtise! cria-t-il,
+bravant l'auditoire.
+
+Je m'élançai vers lui sous prétexte de lui verser un verre d'eau.
+
+-- Stépan Trophimovitch, retirez-vous, Julie Mikhaïlovna vous en
+supplie...
+
+-- Non, laissez-moi, jeune homme désoeuvré! me répondit-il d'une
+voix tonnante.
+
+Je m'enfuis.
+
+-- Messieurs! continua-t-il, -- pourquoi cette agitation, pourquoi
+les cris d'indignation que j'entends? je me présente avec le
+rameau d'olivier. J'apporte le dernier mot, car dans cette affaire
+je l'aurai, -- et nous nous réconcilierons.
+
+-- À bas! crièrent les uns.
+
+-- Pas si vite, laissez-le parler, laissez-le s'expliquer, firent
+les autres. Un des plus échauffés était le jeune professeur qui,
+depuis qu'il avait osé prendre la parole, semblait ne plus pouvoir
+s'arrêter.
+
+-- Messieurs, le dernier mot de cette affaire, c'est l'amnistie.
+Moi, vieillard dont la carrière est terminée, je déclare hautement
+que l'esprit de vie souffle comme par le passé, et que la sève
+vitale n'est pas desséchée dans la jeune génération.
+L'enthousiasme de la jeunesse contemporaine est tout aussi pur,
+tout aussi rayonnant que celui qui nous animait. Seulement
+l'objectif n'est plus le même, un culte a été remplacé par un
+autre! Toute la question qui nous divise se réduit à ceci: lequel
+est le plus beau, de Shakespeare ou d'une paire de bottes, de
+Raphaël ou du pétrole?
+
+-- C'est une dénonciation! vociférèrent plusieurs.
+
+-- Ce sont des questions compromettantes!
+
+-- Agent provocateur!
+
+-- Et moi je déclare, reprit avec une véhémence extraordinaire
+Stépan Trophimovitch, -- je déclare que Shakespeare et Raphaël
+sont au-dessus de l'affranchissement des paysans, au-dessus de la
+nationalité, au-dessus du socialisme, au-dessus de la jeune
+génération, au-dessus de la chimie, presque au-dessus du genre
+humain, car ils sont le fruit de toute l'humanité et peut-être le
+plus haut qu'elle puisse produire! Par eux la beauté a été
+réalisée dans sa forme supérieure, et sans elle peut-être ne
+consentirais-je pas à vivre... Ô mon Dieu! s'écria-t-il en
+frappant ses mains l'une contre l'autre, -- ce que je dis ici, je
+l'ai dit à Pétersbourg exactement dans les mêmes termes il y a dix
+ans; alors comme aujourd'hui ils ne m'ont pas compris, ils m'ont
+conspué et réduit au silence; hommes bornés, que vous faut-il pour
+comprendre? savez-vous que l'humanité peut se passer de
+l'Angleterre, qu'elle peut se passer de l'Allemagne, qu'elle peut,
+trop facilement, hélas! se passer de la Russie, qu'à la rigueur
+elle n'a besoin ni de science ni de pain, mais que seule la beauté
+lui est indispensable, car sans la beauté il n'y aurait rien à
+faire dans le monde! Tout le secret, toute l'histoire est là! La
+science même ne subsisterait pas une minute sans la beauté, --
+savez-vous cela, vous qui riez? -- elle se transformerait en une
+routine servile, elle deviendrait incapable d'inventer un clou!...
+Je tiendrai bon! acheva-t-il d'un air d'égarement, et il déchargea
+un violent coup de poing sur la table.
+
+Tandis qu'il divaguait de la sorte, l'effervescence ne faisait
+qu'augmenter dans la salle. Beaucoup quittèrent précipitamment
+leurs places; un flot tumultueux se porta vers l'estrade. Tout
+cela se passa beaucoup plus rapidement que je ne le raconte, et
+l'on n'eut pas le temps de prendre des mesures. Peut-être aussi ne
+le voulut-on pas.
+
+-- Vous l'avez belle, polisson qui êtes défrayé de tout! hurla le
+séminariste. Il s'était campé vis-à-vis de l'orateur, et se
+plaisait à l'invectiver. Stépan Trophimovitch s'en aperçut, et
+s'avança vivement jusqu'au bord de l'estrade.
+
+-- Ne viens-je pas de déclarer que l'enthousiasme de la jeune
+génération est tout aussi pur, tout aussi rayonnant que celui de
+l'ancienne, et qu'il a seulement le tort de se tromper d'objet?
+Cela ne vous suffit pas? Et si celui qui tient ce langage est un
+père outragé, tué, est-il possible, ô hommes bornés, est-il
+possible de donner l'exemple d'une impartialité plus haute,
+d'envisager les choses d'un oeil plus froid et plus
+désintéressé?... Hommes ingrats... injustes... pourquoi, pourquoi
+refusez-vous la réconciliation?
+
+Et tout à coup il se mit à sangloter convulsivement. De ses yeux
+jaillissaient des larmes qu'il essuyait avec ses doigts. Les
+sanglots secouaient ses épaules et sa poitrine. Il avait perdu
+tout souvenir du lieu où il se trouvait.
+
+La plupart des assistants se levèrent épouvantés. Julie
+Mikhaïlovna elle-même se dressa brusquement, saisit André
+Antonovitch par le bras et l'obligea à se lever... Le scandale
+était à son comble.
+
+-- Stépan Trophimovitch! cria joyeusement le séminariste. -- Ici
+en ville et dans les environs rôde à présent un forçat évadé, le
+galérien Fedka. Il ne vit que de brigandage, et, dernièrement
+encore, il a commis un nouvel assassinat. Permettez-moi de vous
+poser une question: si, il y a quinze ans, vous ne l'aviez pas
+fait soldat pour payer une dette de jeu, en d'autres termes, si
+vous ne l'aviez pas joué aux cartes et perdu, dites-moi, serait-il
+allé aux galères? Assassinerait-il les gens, comme il le fait
+aujourd'hui, dans la lutte pour l'existence? Que répondrez-vous,
+monsieur l'esthéticien?
+
+Je renonce à décrire la scène qui suivit. D'abord éclatèrent des
+applaudissements frénétiques. Les claqueurs ne formaient guère que
+le cinquième de l'auditoire, mais ils suppléaient au nombre par
+l'énergie. Tout le reste du public se dirigea en masse vers la
+porte; mais, comme le groupe qui applaudissait ne cessait de
+s'avancer vers l'estrade, il en résulta une cohue extraordinaire.
+Les dames poussaient des cris, plusieurs demoiselles demandaient
+en pleurant qu'on les ramenât chez elles. Debout, à côté de son
+fauteuil, Lembke promenait fréquemment autour de lui des regards
+d'une expression étrange. Julie Mikhaïlovna avait complètement
+perdu la tête, -- pour la première fois depuis son arrivée chez
+nous. Quant à Stépan Trophimovitch, sur le moment il parut
+foudroyé par la virulente apostrophe du séminariste; mais tout à
+coup, élevant ses deux bras en l'air comme pour les étendre au-
+dessus du public, il s'écria:
+
+-- Je secoue la poussière de mes pieds, et je maudis... C'est la
+fin... la fin...
+
+Puis il fit un geste de menace et disparut dans les coulisses.
+
+-- Il a insulté la société!... Verkhovensky! vociférèrent les
+forcenés; ils voulurent même s'élancer à sa poursuite. Le désordre
+ne pouvait déjà plus être réprimé quand, pour l'attiser encore,
+fit tout à coup irruption sur l'estrade le troisième lecteur, ce
+maniaque qui brandissait toujours le poing dans les coulisses.
+
+Son aspect était positivement celui d'un fou. Plein d'un aplomb
+sans bornes, ayant sur les lèvres un large sourire de triomphe, il
+considérait avec un plaisir évident l'agitation de la salle. Un
+autre se fût effrayé d'avoir à parler au milieu d'un tel tumulte;
+lui, au contraire, s'en réjouissait visiblement. Cela était si
+manifeste que l'attention se porta aussitôt sur lui.
+
+-- Qu'est-ce encore que celui-là? entendait-on dans l'assistance,
+-- Qui est-il? Tss! Que va-t-il dire?
+
+-- Messieurs! cria à tue-tête le maniaque debout tout au bord de
+l'estrade (sa voix glapissante ressemblait fort au soprano aigu de
+Karmazinoff, seulement il ne susseyait pas): -- Messieurs! Il y a
+vingt ans, à la veille d'entrer en lutte avec la moitié de
+l'Europe, la Russie réalisait l'idéal aux yeux de nos classes
+dirigeantes. Les gens de lettres remplissaient l'office de
+censeurs; dans les universités, on enseignait la marche au pas;
+l'armée était devenue une succursale du corps de ballet; le peuple
+payait des impôts et se taisait sous le knout du servage. Le
+patriotisme consistait pour les fonctionnaires à pressurer les
+vivants et les morts. Ceux qui s'interdisaient les concussions
+passaient pour des factieux, car ils troublaient l'harmonie. Les
+forêts de bouleaux étaient dévastées pour assurer le maintien de
+l'ordre. L'Europe tremblait... Mais jamais la Russie, durant les
+mille années de sa stupide existence, n'avait encore connue une
+telle honte...
+
+Il leva son poing, l'agita d'un air menaçant au-dessus de sa tête,
+et soudain le fit retomber avec autant de colère que s'il se fut
+agi pour lui de terrasser un ennemi. Des battements de mains, des
+acclamations enthousiastes retentirent de tous côtés. La moitié de
+la salle applaudissait à tout rompre. On était empoigné, et certes
+il y avait de quoi l'être: cet homme traînait la Russie dans la
+boue, comment n'aurait-on pas exulté?
+
+-- Voilà l'affaire! Oui, c'est cela! Hourra! Non, ce n'est plus de
+l'esthétique, cela!
+
+-- Depuis lors, poursuivit l'énergumène, -- vingt ans se sont
+écoulés. On a rouvert les universités, et on les a multipliées. La
+marche au pas n'est plus qu'une légende; il manque des milliers
+d'officiers pour que les cadres soient au complet. Les chemins de
+fer ont dévoré tous les capitaux, et, pareil à une immense toile
+d'araignée, le réseau des voies ferrées s'est étendu sur toute la
+Russie, si bien que dans quinze ans on pourra voyager n'importe
+où. Les ponts ne brûlent que de loin en loin, et quand les villes
+se permettent d'en faire autant, elles respectent du moins l'ordre
+établi: c'est régulièrement, chacune à son tour, dans la saison
+des incendies, qu'elles deviennent la proie des flammes. Les
+tribunaux rendent des jugements dignes de Salomon, et si les jurés
+trafiquent de leur verdict, c'est uniquement parce que le
+_struggle for life _les y oblige, sous peine de mourir de faim.
+Les serfs sont émancipés, et, au lieu d'être fouettés par leurs
+seigneurs, ils se fouettent maintenant les uns les autres. On
+absorbe des océans d'eau-de-vie au grand avantage du Trésor, et,
+comme nous avons déjà derrière nous dix siècles de stupidité, on
+élève à Novgorod un monument colossal en l'honneur de ce
+millénaire. L'Europe fronce les sourcils et recommence à
+s'inquiéter... Quinze ans de réformes! Et pourtant jamais la
+Russie, même aux époques les plus grotesques de sa sotte histoire,
+n'était arrivée...
+
+Les cris de la foule ne me permirent pas d'entendre la fin de la
+phrase. Je vis encore une fois le maniaque lever son bras et
+l'abaisser d'un air triomphant. L'enthousiasme ne connaissait plus
+de bornes: c'étaient des applaudissements, des bravos auxquels
+plusieurs dames ne craignaient pas de mêler leur voix. On aurait
+dit que tous ces gens étaient ivres. L'orateur parcourut des yeux
+le public; la joie qu'il éprouvait de son succès semblait lui
+avoir enlevé la conscience de lui-même. Lembke, en proie à une
+agitation inexprimable, donna un ordre à quelqu'un. Julie
+Mikhaïlovna, toute pâle, dit vivement quelques mots au prince qui
+était accouru auprès d'elle... Tout à coup, six appariteurs
+sortirent des coulisses, saisirent le maniaque et l'arrachèrent de
+l'estrade. Comment réussit-il à se dégager de leurs mains? je ne
+puis le comprendre, toujours est-il qu'on le vit reparaître sur la
+plate-forme, brandissant le poing et criant de toute sa force:
+
+-- Mais jamais la Russie n'était encore arrivée...
+
+De nouveau on s'empara de lui et on l'entraîna. Une quinzaine
+d'individus s'élancèrent dans les coulisses pour le délivrer,
+mais, au lieu d'envahir l'estrade, ils se ruèrent sur la mince
+cloison latérale qui séparait les coulisses de la salle et
+finirent par la jeter bas... Puis je vis sans en croire mes yeux
+l'étudiante (soeur de Virguinsky) escalader brusquement l'estrade:
+elle était là avec son rouleau de papier sous le bras, son costume
+de voyage, son teint coloré et son léger embonpoint; autour d'elle
+se trouvaient deux ou trois femmes et deux ou trois hommes parmi
+lesquels son mortel ennemi, le collégien. Je pus même entendre la
+phrase:
+
+-- «Messieurs, je suis venue pour faire connaître les souffrances
+des malheureux étudiants et susciter partout l'esprit de
+protestation...»
+
+Mais il me tardait d'être dehors. Je fourrai mon noeud de rubans
+dans ma poche et, grâce à ma connaissance des êtres de la maison,
+je m'esquivai par une issue dérobée. Comme bien on pense, mon
+premier mouvement fut de courir chez Stépan Trophimovitch.
+
+CHAPITRE II
+
+_LA FÊTE -- DEUXIÈME PARTIE._
+
+I
+
+Il ne me reçut pas. Il s'était enfermé et écrivait. Comme
+j'insistais pour qu'il m'ouvrît, il me répondit à travers la
+porte:
+
+-- Mon ami, j'ai tout terminé, qui peut exiger plus de moi?
+
+-- Vous n'avez rien terminé du tout, vous n'avez fait qu'aider à
+la déroute générale. Pour l'amour de Dieu, pas de phrases, Stépan
+Trophimovitch; ouvrez. Il faut prendre des mesures; on peut encore
+venir vous insulter chez vous...
+
+Je me croyais autorisé à lui parler sévèrement, et même à lui
+demander des comptes. J'avais peur qu'il n'entreprit quelque chose
+de plus fou encore. Mais, à mon grand étonnement, je rencontrai
+chez lui une fermeté inaccoutumée:
+
+-- Ne m'insultez pas vous-même le premier. Je vous remercie pour
+tout le passé; mais je répète que j'en ai fini avec les hommes,
+aussi bien avec les bons qu'avec les mauvais. J'écris à Daria
+Pavlovna que j'ai eu l'inexcusable tort d'oublier jusqu'à présent.
+Demain, si vous voulez, portez-lui ma lettre, et, maintenant,
+merci.
+
+-- Stépan Trophimovitch, l'affaire, soyez-en sûr, est plus
+sérieuse que vous ne le pensez. Vous croyez avoir remporté là-bas
+une victoire écrasante? Détrompez-vous, vous n'avez écrasé
+personne, et c'est vous-même qui avez été brisé comme verre (oh!
+je fus incivil et grossier; je me le rappelle avec tristesse!)
+Vous n'avez décidément aucune raison pour écrire à Daria
+Pavlovna... Et qu'allez-vous devenir maintenant sans moi? Est-ce
+que vous entendez quelque chose à la vie pratique? Vous avez
+certainement un nouveau projet dans l'esprit? En ce cas, un second
+échec vous attend...
+
+Il se leva et vint tout près de la porte.
+
+-- Quoique vous n'ayez pas longtemps vécu avec eux, vous avez déjà
+pris leur langage et leur ton. Dieu vous pardonne, mon ami, et
+Dieu vous garde! Mais j'ai toujours reconnu en vous l'étoffe d'un
+homme comme il faut: vous viendrez peut-être à résipiscence, --
+avec le temps, bien entendu, comme nous tous en Russie. Quant à
+votre observation concernant mon défaut de sens pratique, je vous
+citerai une remarque faite par moi il y a longtemps: nous avons
+dans notre pays quantité de gens qui critiquent on ne peut plus
+violemment l'absence d'esprit pratique chez les autres, et qui ne
+font grâce de ce reproche qu'à eux-mêmes. Cher, songez que je suis
+agité, et ne me tourmentez pas. Encore une fois, merci pour tout;
+séparons-nous l'un de l'autre, comme Karmazinoff s'est séparé du
+public, c'est-à-dire en nous faisant réciproquement l'aumône d'un
+oubli magnanime. Lui, il jouait une comédie quand il priait si
+instamment ses anciens lecteurs de l'oublier; moi, je n'ai pas
+autant d'amour-propre, et je compte beaucoup sur la jeunesse de
+votre coeur: pourquoi conserveriez-vous le souvenir d'un vieillard
+inutile? «Vivez davantage», mon ami, comme disait Nastasia la
+dernière fois qu'elle m'a adressé ses voeux à l'occasion de ma
+fête (ces pauvres gens ont quelquefois des mots charmants et
+pleins de philosophie). Je ne vous souhaite pas beaucoup de
+bonheur, ce serait fastidieux; je ne vous souhaite pas de mal non
+plus, mais, d'accord avec la philosophie populaire, je me borne à
+vous dire: «Vivez davantage», et tâchez de ne pas trop vous
+ennuyer; ce frivole souhait, je l'ajoute de ma poche. Allons,
+adieu, sérieusement, adieu. Ne restez pas à ma porte, je
+n'ouvrirai pas.
+
+Il s'éloigna, et je n'en pus rien tirer de plus. Malgré son
+«agitation», il parlait coulamment, sans précipitation, et avec
+une gravité qu'il s'efforçait visiblement de rendre imposante.
+Sans doute il était un peu fâché contre moi et, peut-être, me
+punissait d'avoir été, la veille, témoin de ses puériles frayeurs.
+D'un autre côté, il savait aussi que les larmes qu'il avait
+versées le matin devant tout le monde l'avaient placé dans une
+situation assez comique; or personne n'était plus soucieux que
+Stépan Trophimovitch de conserver son prestige intact vis-à-vis de
+ses amis. Oh! je ne le blâme pas! Mais je me rassurai en voyant
+que cette humeur sarcastique et cette petite faiblesse
+subsistaient chez lui en dépit de toutes les secousses morales: un
+homme, en apparence si peu différent de ce qu'il avait toujours
+été, ne devait point être disposé à prendre en ce moment quelque
+résolution désespérée. Voilà comme j'en jugeai alors, et, mon
+Dieu, dans quelle erreur j'étais! Je perdais de vue bien des
+choses...
+
+Anticipant sur les événements, je reproduis les premières lignes
+de la lettre qu'il fit porter le lendemain à Daria Pavlovna:
+
+-- «Mon enfant, ma main tremble, mais j'ai tout fini. Vous n'avez
+pas assisté à mon dernier engagement avec les humains; vous n'êtes
+pas venue à cette «lecture», et vous avez bien fait. Mais on vous
+racontera que dans notre Russie si pauvre en caractères un homme
+courageux s'est levé, et que, sourd aux menaces de mort proférées
+de tous côtés contre lui, il a dit à ces imbéciles leur fait, à
+savoir que ce sont des imbéciles. Oh! ce sont de pauvres petits
+vauriens, et rien de plus, de petits imbéciles, -- voilà le mot!
+Le sort en est jeté! je quitte cette ville pour toujours, et je ne
+sais où j'irai. Tous ceux que j'aimais se sont détournés de moi.
+Mais vous, vous, être si pur et naïf, vous, douce créature dont le
+sort a failli être uni au mien par la volonté d'un coeur
+capricieux et despote; vous qui peut-être m'avez vu avec mépris
+verser mes lâches larmes à la veille de notre mariage projeté;
+vous qui, en tout état de cause, ne pouvez me considérer que comme
+un personnage comique, -- oh! à vous, à vous le dernier cri de mon
+coeur! Envers vous seule j'ai un dernier devoir à remplir! Je ne
+puis vous quitter pour toujours en vous laissant l'impression que
+je suis un ingrat, un sot, un rustre et un égoïste, comme
+probablement vous le répète chaque jour une personne ingrate et
+dure qu'il m'est, hélas! impossible d'oublier...
+
+Etc., etc. Il y avait quatre pages de phrases dans ce goût-là.
+
+En réponse à son «je n'ouvrirai pas», je cognai trois fois à la
+porte. «J'aurai ma revanche», lui criai-je en m'en allant,
+«aujourd'hui même vous m'enverrez chercher trois fois par
+Nastasia, et je ne viendrai pas.» Je courus ensuite chez Julie
+Mikhaïlovna.
+
+II
+
+Là, je fus témoin d'une scène révoltante: on trompait effrontément
+la pauvre femme, et j'étais forcé de me taire. Qu'aurais-je pu lui
+dire, en effet? Revenu à une plus calme appréciation des choses,
+je m'étais aperçu que tout se réduisait pour moi à des
+impressions, à des pressentiments sinistres, et qu'en dehors de
+cela je n'avais aucune preuve. Je trouvai la gouvernante en
+larmes, ses nerfs étaient très agités. Elle se frictionnait avec
+de l'eau de Cologne, et il y avait un verre d'eau à côté d'elle.
+Pierre Stépanovitch, debout devant Julie Mikhaïlovna, parlait sans
+discontinuer; le prince était là aussi, mais il ne disait mot.
+Tout en pleurant, elle reprochait avec vivacité à Pierre
+Stépanovitch ce qu'elle appelait sa «défection»: d'après elle,
+tous les déplorables incidents survenus dans la matinée n'avaient
+eu pour cause que l'absence de Pierre Stépanovitch.
+
+Je remarquai en lui un grand changement: il semblait très
+préoccupé, presque grave. Ordinairement il n'avait pas l'air
+sérieux et riait toujours, même quand il se fâchait, ce qui lui
+arrivait souvent. Oh! maintenant encore Pierre Stépanovitch était
+fâché; il parlait d'un ton brutal, plein d'impatience et de
+colère. Il prétendait avoir été pris d'un mal de tête accompagné
+de nausées pendant une visite qu'il avait faite tout au matin à
+Gaganoff. Hélas! la pauvre femme désirait tant être trompée
+encore! Lorsque j'entrai, la principale question qu'on agitait
+était celle-ci: y aurait-il un bal ou n'y en aurait-il pas? En un
+mot, c'était toute la seconde partie de la fête qui se trouvait
+remise en discussion. Julie Mikhaïlovna déclarait formellement
+qu'elle ne consentirait jamais à assister au bal «après les
+affronts de tantôt»; au fond, elle ne demandait pas mieux que
+d'avoir la main forcée, et forcée précisément par Pierre
+Stépanovitch. Elle le considérait comme un oracle, et s'il l'avait
+tout à coup plantée là, je crois qu'elle en aurait fait une
+maladie. Mais il n'avait pas envie de s'en aller: il insistait de
+toutes ses forces pour que le bal eût lieu, et surtout pour que la
+gouvernante s'y montrât...
+
+-- Allons, pourquoi pleurer? Vous tenez donc bien à faire une
+scène? Il faut absolument que vous passiez votre colère sur
+quelqu'un? Soit, passez-là sur moi; seulement dépêchez-vous, car
+le temps presse, et il est urgent de prendre une décision. La
+séance littéraire a été un _four, _le bal réparera cela. Tenez,
+c'est aussi l'avis du prince. Tout de même, sans le prince, je ne
+sais pas comment l'affaire se serait terminée.
+
+Au commencement, le prince s'était prononcé contre le bal (c'est-
+à-dire qu'il n'était pas d'avis que Julie Mikhaïlovna y parût;
+quant au bal même, on ne pouvait en aucun cas le contremander);
+mais Pierre Stépanovitch ayant plusieurs fois fait mine de s'en
+référer à son opinion, il changea peu à peu de sentiment.
+
+Le ton impoli de Pierre Stépanovitch était aussi trop
+extraordinaire pour ne pas m'étonner. Oh! j'oppose un démenti
+indigné aux bruits répandus plus tard concernant de prétendues
+relations intimes qui auraient existé entre Julie Mikhaïlovna et
+Pierre Stépanovitch. Ce sont là de pures calomnies. Non, l'empire
+que le jeune homme exerçait sur la gouvernante, il le devait
+exclusivement aux basses flagorneries dont il s'était mis à
+l'accabler dès le début: la voyant désireuse de jouer un grand
+rôle politique et social, il avait flatté sa manie, il avait feint
+de s'associer à ses rêves et d'en poursuivre la réalisation
+conjointement avec elle; enfin il s'y était si bien pris pour
+l'entortiller, que maintenant elle ne pensait plus que par lui.
+
+Lorsqu'elle m'aperçut, un éclair s'alluma dans ses yeux.
+
+-- Tenez, interrogez-le! s'écria-t-elle: -- lui aussi est resté
+tout le temps près de moi, comme le prince. Dites, n'est-il pas
+évident que tout cela est un coup monté, un coup bassement,
+perfidement monté pour me faire à moi et à André Antonovitch tout
+le mal possible? Oh! ils s'étaient concertés, ils avaient leur
+plan. C'est une cabale organisée de longue main.
+
+-- Vous exagérez, selon votre habitude. Vous avez toujours un
+poème dans la tête. Du reste, je suis bien aise de voir
+monsieur... (il fit semblant de ne pas se rappeler mon nom), il
+vous dira son opinion.
+
+-- Mon opinion, répondis-je aussitôt, -- est de tout point
+conforme à celle de Julie Mikhaïlovna. Le complot n'est que trop
+évident. Je vous rapporte cette rosette, Julie Mikhaïlovna. Que le
+bal ait lieu ou non, ce n'est pas mon affaire, car je n'y puis
+rien, mais mon rôle en tant que commissaire de la fête est
+terminé. Excusez ma vivacité, mais je ne puis agir au mépris du
+bon sens et de ma conviction.
+
+-- Vous entendez, vous entendez! fit-elle en frappant ses mains
+l'une contre l'autre.
+
+-- J'entends, et voici ce que je vous dirai, reprit en s'adressant
+à moi Pierre Stépanovitch, -- je suppose que vous avez tous mangé
+quelque chose qui vous a fait perdre l'esprit. Selon moi, il ne
+s'est rien passé, absolument rien, qu'on n'ait déjà vu et qu'on
+n'ait pu toujours voir dans cette ville. Que parlez-vous de ce
+complot? Cela a été fort laid, honteusement bête, mais où donc y
+a-t-il un complot? Comment, ils auraient comploté contre Julie
+Mikhaïlovna qui les protège, qui les gâte, qui leur pardonne avec
+une indulgence inépuisable toutes leurs polissonneries? Julie
+Mikhaïlovna! Que vous ai-je répété à satiété depuis un mois? De
+quoi vous ai-je prévenue? Allons, quel besoin aviez-vous de tous
+ces gens-là? Vous teniez donc bien à vous encanailler? Pourquoi?
+Dans quel but? Pour fusionner les divers éléments sociaux? Eh
+bien, elle est jolie, votre fusion!
+
+-- Quand donc m'avez-vous prévenue? Au contraire, vous
+m'approuviez, vous exigiez même que j'agisse ainsi... Votre
+langage, je l'avoue, m'étonne à un tel point... Vous m'avez vous-
+même amené plusieurs fois d'étranges gens...
+
+-- Au contraire, loin de vous approuver, je disputais avec vous.
+Je reconnais que je vous ai présenté d'étranges gens, mais je ne
+l'ai fait que tout récemment, après avoir vu vos salons envahis
+déjà par des douzaines d'individus semblables; je vous ai amené
+des danseurs pour le «quadrille de la littérature», et l'on
+n'aurait pas pu les recruter dans la bonne société. Du reste, je
+parie qu'à la séance littéraire d'aujourd'hui on a laissé entrer
+sans billets bien d'autres crapules.
+
+-- Certainement, confirmai-je.
+
+-- Vous voyez, vous en convenez. Vous rappelez-vous le ton qui
+régnait ici en ville dans ces derniers temps? C'était
+l'effronterie la plus impudente, le cynisme le plus scandaleux. Et
+qui encourageait cela? Qui couvrait cela de son patronage? Qui a
+dévoyé l'esprit public? Qui a jeté tout le fretin hors des gonds?
+Est-ce que les secrets de toutes les familles ne s'étalent pas
+dans votre album? Ne combliez-vous pas de caresses vos poètes et
+vos dessinateurs? Ne donniez-vous pas votre main à baiser à
+Liamchine? Un séminariste n'a-t-il pas, en votre présence, insulté
+un conseiller d'État actuel venu chez vous avec sa fille, et n'a-
+t-il pas gâté la robe de celle-ci en essuyant dessus ses grosses
+bottes goudronnées? Pourquoi donc vous étonnez-vous que le public
+vous soit hostile?
+
+-- Mais tout cela, c'est votre oeuvre, je n'ai fait que suivre vos
+conseils! Ô mon Dieu!
+
+-- Non, je vous ai avertie, je vous ai engagée à vous tenir sur
+vos gardes, nous avons eu des discussions ensemble à ce sujet,
+nous nous sommes querellés!
+
+-- Vous mentez effrontément.
+
+-- Allons, sans doute il est inutile de vous parler de cela.
+Maintenant vous êtes fâchée, il vous faut une victime; eh bien, je
+le répète, passez votre colère sur moi. Mieux vaut que je
+m'adresse à vous, monsieur... (il feignait toujours d'avoir oublié
+mon nom): en laissant de côté Lipoutine, j'affirme qu'il n'y a eu
+aucun complot, au-cun! Je le prouverai, mais examinons d'abord le
+cas de Lipoutine. Il est venu lire les vers de l'imbécile
+Lébiadkine, et c'est cela que vous appelez un complot? Mais savez-
+vous que Lipoutine a très bien pu trouver la chose spirituelle?
+Sérieusement, sérieusement spirituelle. En faisant cette lecture,
+il comptait amuser la société, égayer tout le monde, à commencer
+par sa protectrice Julie Mikhaïlovna, voilà tout. Vous ne le
+croyez pas? Eh bien, cette facétie n'est-elle pas dans le goût de
+tout ce qui s'est fait ici depuis un mois? Voulez-vous que je vous
+dise toute ma pensée? Je suis sûr que dans un autre moment cela
+aurait passé comme une lettre à la poste; on n'y aurait vu qu'une
+plaisanterie risquée, grossière peut-être, mais amusante.
+
+-- Comment! Vous trouvez spirituelle l'action de Lipoutine?
+s'écria dans un transport d'indignation Julie Mikhaïlovna; -- vous
+osez appeler ainsi une pareille sottise, une pareille
+inconvenance, un acte si bas, si lâche, si perfide? Je vois bien
+maintenant que vous-même êtes du complot!
+
+-- Sans aucun doute, c'est moi qui, invisible et présent, faisais
+mouvoir tous les fils. Mais, voyons, si je prenais part à un
+complot, -- comprenez du moins cela! -- ce serait pour aboutir à
+autre chose qu'à la lecture de quelques vers ridicules! Pourquoi
+ne pas dire tout de suite que j'avais donné le mot à papa pour
+qu'il causât un pareil scandale? À qui la faute si vous avez
+laissé papa s'exhiber en public? Qui est-ce qui, hier, vous avait
+déconseillé cela, hier encore, hier?
+
+-- Oh! hier il avait tant d'esprit, je comptais tant sur lui; il
+a, en outre, de si belles manières; je me disais: lui et
+Karmazinoff... et voilà!
+
+-- Oui: et voilà. Mais, avec tout son esprit, papa s'est conduit
+bêtement. Je savais d'avance qu'il ferait des bêtises; si donc
+j'étais entré dans une conspiration ourdie contre votre fête, est-
+ce que je vous aurais engagée à ne pas lâcher l'âne dans le
+potager? Non, sans doute. Eh bien, hier je vous ai vivement
+sollicitée d'interdire la parole à papa, car je pressentais ce qui
+devait arriver. Naturellement il était impossible de tout prévoir,
+et lui-même, pour sûr, ne savait pas, une minute avant de monter
+sur l'estrade, quel brûlot il allait allumer. Est-ce que ces
+vieillards nerveux ressemblaient à des hommes? Mais le mal n'est
+pas sans remède: pour donner satisfaction au public, demain ou
+même aujourd'hui envoyez chez lui par mesure administrative deux
+médecins chargés d'examiner son état mental, et ensuite fourrez-le
+dans un asile d'aliénés. Tout le monde rira et comprendra qu'il
+n'y a pas lieu de se sentir offensé. En ma qualité de fils,
+j'annoncerai la nouvelle ce soir au bal. Karmazinoff, c'est une
+autre affaire: l'animal a mis son auditoire de mauvaise humeur en
+lisant pendant une heure entière. En voilà encore un qui, à coup
+sûr, s'entendait avec moi! Il avait été convenu entre nous qu'il
+ferait des sottises afin de nuire à Julie Mikhaïlovna!
+
+-- Oh! Karmazinoff, quelle honte! J'en ai rougi pour notre public!
+
+-- Eh bien, moi, je n'aurais pas rougi, mais j'aurais étrillé
+d'importance le lecteur lui-même. C'est le public qui avait
+raison. Et, pour ce qui est de Karmazinoff, à qui la faute encore?
+Est-ce moi qui l'ai jeté à votre tête? Ai-je jamais été de ses
+adorateurs? Allons, que le diable l'emporte! Reste le troisième,
+la maniaque politique; celui-là, c'est autre chose. Ici tout le
+monde a fait une boulette, et l'on ne peut pas mettre
+exclusivement en cause mes machinations.
+
+-- Ah! taisez-vous, c'est terrible, terrible! Sur ce point, c'est
+moi, moi seule qui suis coupable!
+
+-- Assurément, mais ici je vous excuse. Eh! qui se défie de ces
+francs parleurs? À Pétersbourg même on ne prend pas garde à eux.
+Il vous avait été recommandé, et dans quels termes encore! Ainsi
+convenez que maintenant vous êtes même obligée de vous montrer au
+bal. La chose est grave, car c'est vous-même qui avez fait monter
+cet homme-là sur l'estrade. À présent vous devez donc décliner
+publiquement toute solidarité avec lui, dire que le gaillard est
+entre les mains de la police et que vous avez été trompée d'une
+façon inexplicable. Vous déclarerez avec indignation que vous avez
+été victime d'un fou, car c'est un fou et rien de plus. Voilà
+comme il faut présenter le fait. Moi, je ne puis pas souffrir ces
+furieux. Il m'arrive parfois à moi-même d'en dire de plus roides
+encore, mais ce n'est pas _ex cathedra._ Et justement voici qu'on
+parle d'un sénateur.
+
+-- De quel sénateur? Qui est-ce qui en parle?
+
+-- Voyez-vous, moi-même je n'y comprends rien. Est-ce que vous
+n'avez point été avisée, Julie Mikhaïlovna, de la prochaine
+arrivée d'un sénateur?
+
+-- D'un sénateur?
+
+-- Voyez-vous, on est convaincu qu'un sénateur a reçu mission de
+se rendre ici, et que le gouvernement va vous destituer. Cela
+m'est revenu de plusieurs côtés.
+
+-- Je l'ai entendu dire aussi, observai-je.
+
+-- Qui a parlé de cela? demanda la gouvernante toute rouge.
+
+-- Vous voulez dire: qui en a parlé le premier? Je n'en sais rien.
+Toujours est-il qu'on en parle, et même beaucoup. Le public ne
+s'est pas entretenu d'autre chose dans la journée d'hier. Tout le
+monde est très sérieux, quoiqu'on n'ait encore aucune donnée
+positive. Sans doute les personnes plus intelligentes, les gens
+plus compétents se taisent, mais parmi ceux-ci plusieurs ne
+laissent pas d'écouter.
+
+-- Quelle bassesse! Et... quelle bêtise!
+
+-- Eh bien, vous voyez, il faut maintenant que vous vous montriez
+pour fermer la bouche à ces imbéciles.
+
+-- Je l'avoue, je sens moi-même que je ne puis faire autrement,
+mais... si une nouvelle humiliation m'était réservée? Si j'allais
+me trouver seule à ce bal? Car personne ne viendra, personne,
+personne!
+
+-- Quelle idée? On n'ira pas au bal! Et les robes qu'on a fait
+faire, et les toilettes des demoiselles? Vraiment, après cela, je
+nie que vous soyez une femme! Voilà comme vous connaissez votre
+sexe!
+
+-- La maréchale de la noblesse n'y sera pas!
+
+-- Mais enfin, qu'est-ce qui est arrivé? Pourquoi n'ira-t-on pas
+au bal? cria-t-il impatienté.
+
+-- Une ignominie, une honte, -- voilà ce qui est arrivé. Qu'y a-t-
+il au fond de tout cela? Je l'ignore, mais, après une telle
+affaire, je ne puis pas me montrer au bal...
+
+-- Pourquoi? Mais, au bout du compte, quels sont vos torts? De
+quoi êtes-vous coupable? La faute n'est-elle pas plutôt au public,
+à vos hommes respectables, à vos pères de famille? C'était à eux
+d'imposer silence aux vauriens et aux imbéciles, -- car parmi les
+tapageurs il n'y avait que des imbéciles et des vauriens. Nulle
+part, dans aucune société, l'autorité ne maintient l'ordre à elle
+toute seule. Chez nous chacun, en entrant quelque part, exige
+qu'on détache un commissaire de police pour veiller à sa sûreté
+personnelle. On ne comprend pas que la société doit se protéger
+elle-même. Et que font en pareille circonstance vos pères de
+famille, vos hauts fonctionnaires, vos femmes mariées, vos jeunes
+filles? Tous ces gens-là se taisent et boudent. Le public n'a pas
+même assez d'initiative pour mettre les braillards à la raison.
+
+-- Ah! que cela est vrai! Ils se taisent, boudent et... regardent
+autour d'eux.
+
+-- Eh bien, si cela est vrai, vous devez le déclarer hautement,
+fièrement, sévèrement. Il faut montrer que vous n'êtes pas brisée,
+et le montrer précisément à ces vieillards, à ces mères de
+famille. Oh! vous saurez: vous ne manquez pas d'éloquence, lorsque
+votre tête est lucide. Vous les réunirez autour de vous et vous
+leur ferez un discours qui sera ensuite envoyé au _Golos _et à la
+_Gazette de la Bourse._ Attendez, je vais moi-même me mettre à
+l'oeuvre, je me charge de tout organiser. Naturellement les
+mesures d'ordre devront être mieux prises; il faudra surveiller le
+buffet, prier le prince, prier monsieur... Vous ne pouvez pas nous
+laisser en plan, monsieur, alors que tout est à recommencer. Et
+enfin vous ferez votre entrée au bras d'André Antonovitch. Comment
+va-t-il?
+
+-- Oh! quels jugements faux, injustes, outrageants vous avez
+toujours portés sur cet homme angélique! s'écria avec un subit
+attendrissement Julie Mikhaïlovna, et peu s'en fallut qu'elle ne
+fondît en larmes. Sur le moment Pierre Stépanovitch déconcerté ne
+sut que balbutier:
+
+-- Allons donc, je... mais quoi? J'ai toujours...
+
+-- Jamais, jamais! vous ne lui avez jamais rendu justice!
+
+-- Il faut renoncer à comprendre la femme! grommela Pierre
+Stépanovitch en grimaçant un sourire.
+
+-- C'est l'homme le plus droit, le plus délicat, le plus
+angélique! L'homme le meilleur!
+
+-- Pour ce qui est de sa bonté, je l'ai toujours hautement
+reconnue...
+
+-- Jamais. Du reste, laissons cela. Je l'ai défendu fort
+maladroitement. Tantôt la sournoise maréchale de la noblesse a
+fait plusieurs allusions sarcastiques à ce qui s'est passé hier.
+
+-- Oh! maintenant elle ne parlera plus de la journée d'hier, celle
+d'aujourd'hui doit la préoccuper bien davantage. Et pourquoi
+l'idée qu'elle n'assistera pas au bal vous trouble-t-elle à ce
+point? Certainement elle n'y viendra pas, après la part qu'elle a
+eue à un tel scandale! Ce n'est peut-être pas sa faute, mais sa
+réputation n'en souffre pas moins, elle a de la boue sur les
+mains.
+
+-- Qu'est-ce que c'est? je ne comprends pas: pourquoi a-t-elle de
+la boue sur les mains? demanda Julie Mikhaïlovna en regardant
+Pierre Stépanovitch d'un air étonné.
+
+-- Je n'affirme rien, mais en ville le bruit court qu'elle leur a
+servi d'entremetteuse.
+
+-- Comment? À qui a-t-elle servi d'entremetteuse?
+
+-- Eh! mais est-ce que vous ne savez pas encore la chose? s'écria-
+t-il avec une surprise admirablement jouée, -- eh bien, à
+Stavroguine et à Élisabeth Nikolaïevna!
+
+Nous n'eûmes tous qu'un même cri:
+
+-- Comment? Quoi?
+
+-- Vrai, on dirait que vous n'êtes encore au courant de rien! Eh
+bien, il s'agit d'un événement tragico-romanesque: en plein jour
+Élisabeth Nikolaïevna a quitté la voiture de la maréchale de la
+noblesse pour monter dans celle de Stavroguine, et elle a filé
+avec «ce dernier» à Skvorechniki. Il y a de cela une heure tout au
+plus.
+
+Ces paroles nous plongèrent dans une stupéfaction facile à
+comprendre. Naturellement, nous avions hâte d'en savoir davantage,
+et nous nous mîmes à interroger Pierre Stépanovitch. Mais,
+circonstance singulière, quoiqu'il eût été, «par hasard», témoin
+du fait, il ne put nous en donner qu'un récit très sommaire.
+Voici, d'après lui, comment la chose s'était passée: après la
+matinée littéraire, la maréchale de la noblesse avait ramené dans
+sa voiture Lisa et Maurice Nikolaïévitch à la demeure de la
+générale Drozdoff (celle-ci avait toujours les jambes malades); au
+moment où l'équipage venait de s'arrêter devant le perron, Lisa,
+sautant à terre, s'était élancée vers une autre voiture qui
+stationnait à vingt-cinq pas de là, la portière s'était ouverte et
+refermée: «Épargnez-moi!» avait crié la jeune fille à Maurice
+Nikolaïévitch, et la voiture était partie à fond de train dans la
+direction de Skvorechniki. En réponse aux questions qui jaillirent
+spontanément de nos lèvres: Y a-t-il eu entente préalable? Qui
+est-ce qui était dans la voiture? -- Pierre Stépanovitch déclara
+qu'il ne savait rien, que sans doute cette fugue avait été
+concertée à l'avance entre les deux jeunes gens, mais qu'il
+n'avait pas aperçu Stavroguine lui-même dans la voiture où peut-
+être se trouvait le vieux valet de chambre, Alexis Egoritch.
+
+-- Comment dont vous-même étiez-vous là? lui demandâmes-nous, --
+et comment savez-vous de science certaine qu'elle est allée à
+Skvorechniki?
+
+-- Je passais en cet endroit par hasard, répondit-il, -- et, en
+apercevant Lisa, j'ai couru vers la voiture.
+
+Et pourtant, lui si curieux, il n'avait pas remarqué qui était
+dans cette voiture!
+
+-- Quant à Maurice Nikolaïévitch, acheva le narrateur, -- non
+seulement il ne s'est pas mis à la poursuite de la jeune fille,
+mais il n'a même pas essayé de la retenir, et il a fait taire la
+maréchale de la noblesse qui s'époumonait à crier: «Elle va chez
+Stavroguine! Elle va chez Stavroguine!»
+
+Je ne pus me contenir plus longtemps:
+
+-- C'est toi, scélérat, qui as tout organisé! vociférai-je avec
+rage. -- Voilà à quoi tu as employé ta matinée! Tu as été le
+complice de Stavroguine, c'est toi qui étais dans la voiture et
+qui y a fait monter Lisa... toi, toi, toi! Julie Mikhaïlovna, cet
+homme est votre ennemi, il vous perdra aussi! Prenez garde!
+
+Et je sortis précipitamment de la maison.
+
+J'en suis encore à me demander aujourd'hui comment j'ai pu alors
+lancer une accusation si nette à la face de Pierre Stépanovitch.
+Mais j'avais deviné juste: on découvrit plus tard que les choses
+s'étaient passées à très peu près comme je l'avais dit. En premier
+lieu, j'avais trouvé fort louche la façon dont il s'y était pris
+pour entrer en matière. Une nouvelle aussi renversante, il aurait
+dû, ce semble, la raconter de prime abord, dès son arrivée dans la
+maison; au lieu de cela, il avait fait mine de croire que nous la
+savions déjà, ce qui était impossible, vu le peu de temps écoulé
+depuis l'événement. Pour la même raison, il ne pouvait non plus
+avoir déjà entendu dire partout que la maréchale de la noblesse
+avec servi d'entremetteuse. En outre, pendant qu'il parlait,
+j'avais deux fois surpris sur ses lèvres le sourire malicieux du
+fourbe qui s'imagine en conter à des jobards. Mais peu m'importait
+Pierre Stépanovitch; le fait principal n'était pas douteux à mes
+yeux, et, en sortant de chez Julie Mikhaïlovna, je ne me
+connaissais plus. Cette catastrophe m'atteignait à l'endroit le
+plus sensible du coeur; j'avais envie de fondre en larmes et il se
+put même que j'aie pleuré. Je ne savais à quoi me décider. Je
+courus chez Stépan Trophimovitch, mais l'irritant personnage
+refusa encore de me recevoir. Nastasia eut beau m'assurer à voix
+basse qu'il était couché, je n'en crus rien. Chez Lisa,
+j'interrogeai les domestiques: ils me confirmèrent la fuite de
+leur jeune maîtresse, mais eux-mêmes n'en savaient pas plus que
+moi. La consternation régnait dans cette demeure; Prascovie
+Ivanovna avait déjà eu plusieurs syncopes, Maurice Nikolaïévitch
+se trouvait auprès d'elle; je ne jugeai pas à propos de le
+demander. En réponse à mes questions, les gens de la maison
+m'apprirent que dans ces derniers temps Pierre Stépanovitch était
+venu très souvent chez eux: il lui arrivait parfois de faire
+jusqu'à deux visites dans la même journée. Les domestiques étaient
+tristes et parlaient de Lisa avec un respect particulier; ils
+l'aimaient. Qu'elle fût perdue, irrévocablement perdue, -- je n'en
+doutais pas, mais le côté psychologique de l'affaire restait
+incompréhensible pour moi, surtout après la scène que la jeune
+fille avait eue la veille avec Stavroguine. Courir la ville en
+quête de renseignements, m'informer auprès de personnes
+malveillantes que cette lamentable aventure devait réjouir, cela
+me répugnait, et, d'ailleurs, par égard pour Lisa, je ne l'aurais
+point voulu faire. Mais ce qui m'étonne, c'est que je sois allé
+chez Daria Pavlovna, où, du reste, je ne fus pas reçu (depuis la
+veille, la porte de la maison Stavroguine ne s'ouvrait pour aucun
+visiteur); je ne sais ce que j'aurais pu lui dire et quel motif
+m'avait déterminé à cette démarche. De chez Dacha, je me rendis au
+domicile de son frère. Je trouvai Chatoff plus sombre que jamais.
+Pensif et morne, il semblait faire un effort sur lui-même pour
+m'écouter; tandis que je parlais, il se promenait silencieusement
+dans sa chambrette, et je pus à peine lui arracher une parole.
+J'étais déjà en bas de l'escalier quand il me cria du carré:
+«Passez chez Lipoutine, là vous saurez tout.» Mais je n'allais pas
+chez Lipoutine, et je revins plus tard chez Chatoff. Je me
+contentai d'entre-bâiller sa porte: «N'irez-vous pas aujourd'hui
+chez Marie Timoféievna?» lui dis-je sans entrer. Il me répondit
+par des injures, et je me retirai. Je note, pour ne pas l'oublier,
+que, le même soir, il se rendit exprès tout au bout de la ville
+chez Marie Timoféievna qu'il n'avait pas vue depuis assez
+longtemps. Il la trouva aussi bien que possible, physiquement et
+moralement; Lébiadkine ivre-mort dormait sur un divan dans la
+première pièce. Il était alors dix heures juste. Chatoff lui-même
+me fit part de ces détails le lendemain, en me rencontrant par
+hasard dans la rue. À neuf heures passées, je me décidai à me
+rendre au bal. Je ne devais plus y assister en qualité de
+commissaire, car j'avais laissé ma rosette chez Julie Mikhaïlovna,
+mais j'étais curieux de savoir ce qu'on disait en ville de tous
+ces événements. De plus, je voulais avoir l'oeil sur la
+gouvernante, ne dussé-je la voir que de loin. Je me reprochais
+fort la précipitation avec laquelle je l'avais quittée tantôt.
+
+III
+
+Toute cette nuit avec ces incidents absurdes aboutissant à une
+épouvantable catastrophe me fait encore aujourd'hui l'effet d'un
+affreux cauchemar, et c'est ici que ma tâche de chroniqueur
+devient particulièrement pénible. Il était plus de dix heures
+quand j'arrivai chez la maréchale de la noblesse. Malgré le peu de
+temps dont on disposait, la vaste salle où s'était donnée la
+séance littéraire avait été convertie en salle de danse, et l'on
+espérait y voir toute la ville. Pour moi, depuis la matinée, je ne
+me faisais aucune illusion à cet égard, mais l'événement dépassa
+mes prévisions les plus pessimistes. Pas une famille de la haute
+société ne vint au bal, et tous les fonctionnaires de quelque
+importance firent également défaut. L'abstention presque générale
+du public féminin donna un démenti au pronostic de Pierre
+Stépanovitch (sans doute celui-ci avait sciemment trompé la
+gouvernante): il y avait tout au plus une dame pour quatre
+cavaliers, et encore quelles dames! Des femmes d'officiers
+subalternes, d'employés de la poste et de petits bureaucrates,
+trois doctoresses accompagnées de leurs filles, deux ou trois
+représentantes de la petite propriété, les sept filles et la nièce
+du secrétaire dont j'ai parlé plus haut, des boutiquières, --
+était-ce cela qu'attendait Julie Mikhaïlovna? La moitié des
+marchands même restèrent chez eux. Du côté des hommes, quoique le
+gratin tout entier brillât par son absence, la quantité, du moins,
+suppléait en un certain sens à la qualité, mais l'aspect de cette
+foule n'avait rien de rassurant. Çà et là on apercevait bien
+quelques officiers fort tranquilles, venus avec leurs femmes, et
+plusieurs pères de famille dont la condition et les manières
+étaient également modestes. Tous ces humbles se trouvaient au bal
+en quelque sorte «par nécessité», comme disait l'un d'eux. Mais,
+par contre, les mauvaises têtes et les gens entrés sans billets
+étaient en nombre plus considérable encore que le matin; tout, à
+peine arrivés, se dirigeaient vers le buffet; on aurait dit que
+quelqu'un leur avait assigné d'avance cet endroit comme lieu de
+réunion. Telle fut du moins l'impression que j'éprouvai.
+Prokhoritch s'était installé avec tout le matériel culinaire du
+club dans une vaste pièce située tout au bout d'une enfilade de
+chambres. Je remarquai là des gens fort débraillés, des pochards
+encore sous l'influence d'un reste d'ivresse, des individus sortis
+Dieu sait d'où, des hommes étrangers à notre ville. Sans doute je
+n'ignorais pas que Julie Mikhaïlovna s'était proposé de donner au
+bal le caractère le plus démocratique: «On recevra même les
+bourgeois, avait-elle dit, s'il en est qui veuillent prendre un
+billet.» La gouvernante l'avait belle à parler ainsi dans son
+comité, car elle était bien sûre, vu l'extrême misère de tous nos
+bourgeois, que l'idée de faire la dépense d'un billet ne viendrait
+à l'esprit d'aucun d'eux. N'importe, tout en tenant compte des
+intentions démocratiques du comité, je ne pouvais comprendre
+comment des toilettes si négligées n'avaient pas été refusées au
+contrôle. Qui donc les avait laissées entrer, et dans quel but
+s'était-on montré si tolérant? Lipoutine et Liamchine avaient été
+relevés de leurs fonctions de commissaires (ils se trouvaient
+cependant au bal, devant figurer dans le «quadrille de la
+littérature»), mais, à mon grand étonnement, la rosette du premier
+ornait maintenant l'épaule du séminariste qui, en prenant
+violemment à partie Stépan Trophimovitch, avait plus que personne
+contribué au scandale de la matinée. Quant au commissaire nommé en
+remplacement de Liamchine, c'était Pierre Stépanovitch lui-même. À
+quoi ne pouvait-on pas s'attendre dans de pareilles conditions?
+
+Je me mis à écouter ce qui se disait. Certaines idées avaient un
+cachet d'excentricité tout à fait singulier. Par exemple, on
+assurait dans un groupe que l'histoire de Lisa avec Nicolas
+Vsévolodovitch était l'oeuvre de Julie Mikhaïlovna qui avait reçu
+pour cela de l'argent de Stavroguine, on allait jusqu'à spécifier
+la somme. La fête même, affirmait-on, n'avait pas eu d'autre but
+dans la pensée de la gouvernante; ainsi s'expliquait, au dire de
+ces gens bien informés, l'abstention de la moitié de la ville: on
+n'avait pas voulu venir au bal quand on avait su de quoi il
+retournait, et Lembke lui-même en avait été frappé au point de
+perdre la raison; à présent c'était un fou que sa femme
+«conduisait». J'entendis force rires étranges, gutturaux,
+sournois. Tout le monde faisait aussi d'amères critiques du bal et
+s'exprimait dans les termes les plus injurieux sur le compte de
+Julie Mikhaïlovna. En général, les conversations étaient si
+décousues, si confuses, si incohérentes, qu'on pouvait
+difficilement en dégager quelque chose de net.
+
+Il y avait aussi au buffet des gens franchement gais, et parmi eux
+plusieurs dames fort aimables, de celles qui ne s'étonnent et ne
+s'effrayent de rien. C'étaient, pour la plupart, des femmes
+d'officiers, venues en compagnie de leurs maris. Chaque société
+s'asseyait à une table particulière où elle buvait gaiement du
+thé. À un moment donné, près de la moitié du public se trouva
+réunie au buffet.
+
+Sur ces entrefaites, grâce aux soins du prince, trois pauvres
+petits quadrilles avaient été tant bien que mal organisés dans la
+salle blanche. Les demoiselles dansaient, et leurs parents les
+contemplaient avec bonheur. Mais, malgré le plaisir qu'ils
+éprouvaient à voir leurs filles s'amuser, beaucoup de ces gens
+respectables étaient décidés à filer en temps utile, c'est-à-dire
+avant l'ouverture du «chahut».
+
+La conviction qu'il y aurait du chahut était dans tous les
+esprits. Quant aux sentiments de Julie Mikhaïlovna elle-même, il
+me serait difficile de les décrire. Je ne lui parlais pas, quoique
+je fusse assez rapproché d'elle. Je l'avais saluée en entrant, et
+elle ne m'avait pas remarqué (je suis persuadé que, de sa part, ce
+n'était pas une feinte). Son visage était maladif; son regard,
+bien que hautain et méprisant, errait de tous côtés avec une
+expression inquiète. Par un effort visiblement douloureux elle se
+roidissait contre elle-même, -- pourquoi et pour qui? Elle aurait
+dû se retirer, surtout emmener son mari, et elle restait!
+
+Il suffisait de la voir en ce moment pour deviner que ses yeux
+«s'étaient ouverts», et qu'elle ne nourrissait plus aucune
+illusion. Elle n'appelait même pas auprès d'elle Pierre
+Stépanovitch (celui-ci, de son côté, semblait aussi l'éviter; je
+l'aperçus au buffet, il était excessivement gai). Pourtant elle
+restait au bal et ne souffrait point qu'André Antonovitch fit un
+seul pas sans elle. Oh! le matin encore, comme elle eût reçu
+l'imprudent qui se fût permis d'émettre en sa présence le moindre
+doute sur la santé intellectuelle de son époux! Mais maintenant
+force lui était de se rendre à l'évidence. Pour moi, à première
+vue, l'état d'André Antonovitch me parut empiré depuis tantôt. Le
+gouverneur semblait inconscient, on aurait dit qu'il n'avait
+aucune idée du lieu où il était. Parfois il regardait tout à coup
+autour de lui avec une sévérité inattendue; c'est ainsi qu'à deux
+reprises ses yeux se fixèrent sur moi. Une fois il ouvrit la
+bouche, prononça quelques mots d'une voix forte et n'acheva pas sa
+phrase; un vieil employé, personnage fort humble, qui se trouvait
+par hasard à côté de lui, eut presque peur en l'entendant parler.
+Mais le public de la salle blanche lui-même, ce public composé en
+grande majorité de subalternes, s'écartait d'un air sombre et
+inquiet à l'approche de Julie Mikhaïlovna; en même temps, ces gens
+d'ordinaire si timides vis-à-vis de leurs supérieurs tenaient
+leurs regards attachés sur Von Lembke avec une insistance d'autant
+plus étrange qu'ils n'essayaient nullement de la cacher.
+
+-- J'ai été saisie en remarquant cela, et c'est alors que l'état
+d'André Antonovitch m'a été révélé tout à coup, -- m'avoua plus
+tard Julie Mikhaïlovna.
+
+Oui, elle avait commis une nouvelle faute! Tantôt, après avoir
+promis à Pierre Stépanovitch d'aller au bal, elle s'était, selon
+toute probabilité, rendue dans le cabinet d'André Antonovitch déjà
+complètement détraqué à la suite de la matinée littéraire, et,
+mettant en oeuvre toutes ses séductions féminines, elle avait
+décidé le malheureux homme à l'accompagner. Mais combien elle
+devait souffrir à présent! Et pourtant elle ne voulait pas s'en
+aller! Était-ce par fierté qu'elle s'imposait ce supplice, ou bien
+avait-elle simplement perdu la tête? -- Je n'en sais rien.
+Nonobstant son orgueil, on la voyait aborder certaines dames
+humblement, le sourire aux lèvres, et ces avances étaient en pure
+perte. Julie Mikhaïlovna n'obtenait pour toute réponse qu'un oui
+ou un non, tant les femmes à qui elle adressait la parole avaient
+hâte de s'éloigner d'elle.
+
+Parmi nos personnages de marque, un seul assistait au bal: c'était
+le général en retraite que le lecteur a déjà rencontré chez la
+maréchale de la noblesse. Toujours digne, comme le jour où il
+pérorait sur le duel de Stavroguine avec Gaganoff, le vieux débris
+circulait dans les salons, ouvrant l'oeil, tendant l'oreille, et
+cherchant à se donner toutes les apparences d'un homme venu là
+pour étudier les moeurs plutôt que pour s'amuser. À la fin, il
+s'empara de la gouvernante et ne la lâcha plus. Évidemment il
+voulait la réconforter par sa présence et ses paroles. C'était à
+coup sûr un fort bon homme, très distingué de manières, et trop
+âgé pour que sa pitié même pût offenser. Il était néanmoins
+extrêmement pénible à Julie Mikhaïlovna de se dire que cette
+vieille baderne osait avoir compassion d'elle et se constituait en
+quelque sorte son protecteur. Cependant le général bavardait sans
+interruption.
+
+-- Une ville ne peut subsister, dit-on, que si elle possède sept
+justes... je crois que c'est sept, je ne me rappelle pas
+positivement le chiffre. Parmi les sept justes avérés que renferme
+notre ville, combien ont l'honneur de se trouver à votre bal? je
+l'ignore, mais, malgré leur présence, je commence à me sentir un
+peu inquiet. Vous me pardonnerez, charmante dame, n'est-ce pas? Je
+parle al-lé-go-ri-quement, mais je suis allé au buffet, et, ma
+foi! je trouve que notre excellent Prokhoritch n'est pas là à sa
+place: il pourrait bien être razzié d'ici à demain matin. Du
+reste, je plaisante. J'attends seulement le «quadrille de la
+littérature», je tiens à savoir ce que ce sera, ensuite j'irai me
+coucher. Pardonnez à un vieux podagre, je me couche de bonne
+heure, et je vous conseillerais aussi d'aller «faire dodo», comme
+on dit aux enfants. Je suis venu pour les jeunes beautés... que
+votre bal m'offrait une occasion unique de voir en aussi grand
+nombre... Elles habitent toutes de l'autre côté de l'eau, et je ne
+vais jamais par là. La femme d'un officier... de chasseurs,
+paraît-il... elle n'est pas mal du tout et... ces fillettes sont
+fraîches aussi, mais voilà tout; elles n'ont pour elles que la
+fraîcheur. Du reste, leur vue n'est pas désagréable. Ce sont des
+fleurs en boutons; malheureusement les lèvres sont grosses. En
+général, chez les femmes russes, la beauté du visage laisse à
+désirer sous le rapport de la correction... Tant que dure la
+première jeunesse, pendant deux ans, même trois, ces petits minois
+sont ravissants, mais ensuite ils se fanent, d'où chez les maris
+ce triste indifférentisme qui contribue tant au développement de
+la question des femmes... si toutefois je comprends bien cette
+question... Hum. La salle est belle; les chambres ne sont pas mal
+meublées. Cela pourrait être pire. La musique pourrait être
+beaucoup moins bonne... je ne dis pas qu'elle devrait l'être. Le
+coup d'oeil n'est pas joli: cela manque de femmes. Quant aux
+toilettes, je n'en parle pas. Je trouve mauvais que ce monsieur en
+pantalon gris se permette de cancaner avec un tel sans gêne. Je
+lui pardonne, si c'est la joie qui lui fait oublier les
+convenances; d'ailleurs, comme il est pharmacien ici... n'importe,
+danser le cancan avant onze heures, c'est commencer un peu tôt,
+même pour un pharmacien... Là-bas, au buffet, deux hommes se sont
+battus à coups de poing, et on ne les a pas mis à la porte. Avant
+onze heures, on doit expulser les querelleurs, quelles que soient
+les moeurs du public... passé deux heures du matin, je ne dis pas:
+il y aura lieu alors de faire des concessions aux habitudes
+régnantes, -- à supposer que ce bal dure jusqu'à deux heures du
+matin. Barbara Pétrovna avait promis d'envoyer des fleurs, et elle
+n'a pas tenu parole. Hum, il s'agit bien de fleurs pour elle
+maintenant, pauvre mère! Et la pauvre Lisa, vous avez entendu
+parler de la chose? C'est, dit-on, une histoire mystérieuse et...
+et voilà encore Stavroguine sur la cimaise... Hum. J'irais
+volontiers me coucher, je n'en puis plus. À quand donc ce
+«quadrille de la littérature»?
+
+Satisfaction fut enfin donnée au désir impatient du vieux
+guerrier. Dans ces derniers temps, quand on s'entretenait, en
+ville, du bal projeté, on ne manquait jamais de questionner au
+sujet de ce «quadrille de la littérature», et, comme personne ne
+pouvait s'imaginer ce que c'était, il avait éveillé une curiosité
+extraordinaire. Combien l'attente générale allait être déçue!
+
+Une porte latérale jusqu'alors fermée s'ouvrit, et soudain
+parurent quelques masques. Aussitôt le public fit cercle autour
+d'eux. Tout le buffet se déversa instantanément dans la salle
+blanche. Les masques se mirent en place pour la danse. Ayant
+réussi à me faufiler au premier plan, je me trouvai juste derrière
+le groupe formé par Julie Mikhaïlovna, Von Lembke et le général.
+Pierre Stépanovitch, qui jusqu'à ce moment ne s'était pas montré,
+accourut alors auprès de la gouvernante.
+
+-- Je suis toujours en surveillance au buffet, lui dit-il à voix
+basse; pour l'irriter encore plus, il avait pris, en prononçant
+ces mots, la mine d'un écolier fautif. Julie Mikhaïlovna rougit de
+colère.
+
+-- À présent, du moins, vous devriez renoncer à vos mensonges,
+homme effronté! répliqua-t-elle.
+
+Cette réponse fut faite assez haut pour que le public l'entendît.
+Pierre Stépanovitch s'esquiva tout content.
+
+Il serait difficile de concevoir une allégorie plus plate, plus
+fade, plus misérable que ce «quadrille de la littérature». On
+n'aurait rien pu imaginer qui fût moins approprié à l'esprit de
+nos provinciaux; et pourtant la paternité de cette invention
+appartenait, disait-on, à Karmazinoff. Le divertissement, il est
+vrai, avait été réglé par Lipoutine aidé du professeur boiteux que
+nous avons vu chez Virguinsky. Mais l'idée venait de Karmazinoff,
+et l'on prétend même que le grand écrivain avait voulu figurer en
+costume parmi les danseurs. Ceux-ci étaient répartis en six
+couples et pouvaient à peine être appelés des masques, attendu que
+leur mise ne les distinguait pas des autres personnes présentes.
+Ainsi, par exemple, il y avait un vieux monsieur de petite taille
+qui était en habit comme tout le monde et dont le déguisement se
+réduisait à une barbe blanche postiche. Ce personnage remuait
+continuellement les pieds sans presque bouger de place et
+conservait toujours un air sérieux en dansant. Il proférait
+certains sons d'une voix de basse enrouée, histoire de représenter
+par cet enrouement un journal connu. À ce masque faisaient vis-à-
+vis deux géants: KH et Z, ces lettres étaient cousues sur leurs
+fracs, mais que signifiaient-elles? -- on n'en savait rien.
+L'»honnête pensée russe» était personnifiée par un monsieur entre
+deux âges qui portait des lunettes, un frac, des gants et -- des
+chaînes (de vraies chaînes). Cette pensée avait sous le bras un
+portefeuille contenant une sorte de «dossier». De la poche
+émergeait une lettre décachetée: c'était un certificat que
+quelqu'un avait envoyé de l'étranger pour attester à tous les
+sceptiques l'honnêteté de l'»honnête pensée russe». Tout cela
+était expliqué de vive voix par les commissaires du bal, car il
+n'y avait pas moyen de déchiffrer le bout de lettre qui sortait de
+la poche. Dans sa main droite levée en l'air, l'»honnête pensée
+russe» tenait une coupe, comme si elle eût voulu porter un toast.
+À sa droite et à sa gauche se trouvaient deux jeunes filles
+nihilistes, coiffées à la Titus, qui piétinaient sur place, et
+vis-à-vis dansait un autre vieux monsieur en habit, mais celui-ci
+était porteur d'une pesante massue, pour figurer le rédacteur en
+chef d'un terrible organe moscovite. «Numérote tes abatis», avait
+l'air de dire ce matamore. Toutefois, il avait beau être armé
+d'une massue, il ne pouvait soutenir le regard que l'»honnête
+pensée russe» dirigeait obstinément sur lui à travers ses
+lunettes; il détournait les yeux, et, en esquissant un pas de
+deux, s'agitait, se tortillait, ne savait où se fourrer, -- tant
+le tourmentait, évidemment, sa conscience... Du reste, je ne me
+rappelle pas toutes ces charges; elles n'étaient pas plus
+spirituelles les unes que les autres, si bien qu'à la fin je me
+sentis honteux d'assister à un pareil spectacle. Cette même
+impression de honte se reflétait sur tous les visages, sans en
+excepter ceux des individus hétéroclites qui étaient venus du
+buffet. Pendant un certain temps le public resta silencieux, se
+demandant avec irritation ce que cela voulait dire. Peu à peu les
+langues se délièrent.
+
+-- Qu'est-ce que c'est que cela? grommelait dans un groupe un
+sommelier.
+
+-- C'est une bêtise.
+
+-- C'est de la littérature. Ils blaguent le _Golas._
+
+-- Mais qu'est-ce que ça me fait, à moi?
+
+Ailleurs, j'entendis le dialogue suivant:
+
+-- Ce sont des ânes!
+
+-- Non, les ânes, ce n'est pas eux, mais nous.
+
+-- Pourquoi es-tu un âne?
+
+-- Je ne suis pas un âne.
+
+-- Eh bien, si tu n'es pas un âne, à plus forte raison je n'en
+suis pas un.
+
+Dans un troisième groupe:
+
+-- On devrait leur flanquer à tous le pied au derrière!
+
+-- Chambarder toute la salle!
+
+Dans un quatrième:
+
+-- Comment les Lembke n'ont-ils pas honte de regarder cela?
+
+-- Pourquoi s'en priveraient-ils? Tu le regardes bien, toi!
+
+-- Ce n'est pas ce que je fais de mieux, mais, après tout, moi, je
+ne suis pas gouverneur.
+
+-- Non, tu es un cochon.
+
+-- Jamais de ma vie je n'ai vu un bal aussi vulgaire, observa d'un
+ton aigre et avec le désir évident d'être entendue une dame qui se
+trouvait près de Julie Mikhaïlovna. C'était une robuste femme de
+quarante ans; elle avait le visage fardé et portait une robe de
+soie d'une couleur criarde; en ville presque tout le monde la
+connaissait, mais personne ne la recevait. Veuve d'un conseiller
+d'État qui ne lui avait laissé qu'une maison de bois et une maigre
+pension, elle vivait bien et avait équipage. Deux mois auparavant
+Julie Mikhaïlovna était allée lui faire visite, mais n'avait pas
+été reçue.
+
+-- Du reste, c'était facile à prévoir, ajouta-t-elle en regardant
+effrontément la gouvernante.
+
+Celle-ci n'y tint plus.
+
+-- Si vous pouviez le prévoir, pourquoi êtes-vous venue? demanda-
+t-elle.
+
+-- C'est le tort que j'ai eu, répliqua insolemment la dame qui ne
+cherchait qu'une dispute, mais le général intervint.
+
+-- Chère dame, en vérité, vous devriez vous retirer, dit-il en se
+penchant à l'oreille de Julie Mikhaïlovna. -- Nous ne faisons que
+les gêner, et, sans nous, ils s'amuseront à merveille. Vous avez
+rempli toutes vos obligations, vous avez ouvert le bal; eh bien, à
+présent, laissez-les en repos... D'ailleurs, André Antonovitch ne
+paraît pas dans un état très satisfaisant... Pourvu qu'il n'arrive
+pas de malheur!
+
+Mais il était déjà trop tard.
+
+Depuis que le quadrille était commencé, André Antonovitch
+considérait les danseurs avec un ahurissement mêlé d'irritation;
+en entendant les premières remarques faites par le public, il se
+mit à regarder autour de lui d'un air inquiet. Alors, pour la
+première fois, ses yeux rencontrèrent certains hommes du buffet,
+et un étonnement extraordinaire se manifesta dans son regard. Tout
+à coup éclatèrent des rires bruyants parmi les spectateurs du
+quadrille: à la dernière figure, le rédacteur en chef du «terrible
+organe moscovite», voyant toujours braquées sur lui les lunettes
+de l'»honnête pensée russe» et ne sachant comment se dérober au
+regard qui le poursuivait, s'avisait soudain d'aller, les pieds en
+l'air, à la rencontre de son ennemie, manière ingénieuse
+d'exprimer que tout était sens dessus dessous dans l'esprit du
+terrible publiciste. Comme Liamchine seul savait faire le poirier,
+il s'était chargé de représenter le journaliste à la massue. Julie
+Mikhaïlovna ignorait complètement qu'on devait marcher les pieds
+en l'air. «Ils m'avaient caché cela, ils me l'avaient caché», me
+répétait-elle plus tard avec indignation. La facétie de Liamchine
+obtint un grand succès de rire; à coup sûr le public se souciait
+fort peu de l'allégorie, mais il trouvait drôle ce monsieur en
+habit noir qui marchait sur les mains. Lembke frémit de colère.
+
+-- Le vaurien! cria-t-il en montrant Liamchine, -- qu'on empoigne
+ce garnement, qu'on le remette... qu'on le remette sur ses
+pieds... la tête... la tête en haut... en haut!
+
+Liamchine reprit instantanément sa position normale. L'hilarité
+redoubla.
+
+-- Qu'on expulse tous les garnements qui rient! ordonna
+brusquement Lembke.
+
+Des murmures commencèrent à se faire entendre.
+
+-- Cela n'est pas permis, Excellence.
+
+-- Il n'est pas permis d'insulter le public.
+
+-- Lui-même est un imbécile! fit une voix dans un coin de la
+salle.
+
+-- Flibustiers! cria-t-on d'un autre coin.
+
+Le gouverneur se tourna aussitôt vers l'endroit d'où ce cri était
+parti, et il devint tout pâle. Un vague sourire se montra sur ses
+lèvres, comme s'il s'était soudain rappelé quelque chose.
+
+Julie Mikhaïlovna se mit en devoir de l'emmener.
+
+-- Messieurs, dit-elle en s'adressant à la foule qui se pressait
+vers elle et son mari, -- messieurs, excusez André Antonovitch.
+André Antonovitch est souffrant... excusez... pardonnez-lui,
+messieurs!
+
+J'ai entendu le mot «pardonnez» sortir de sa bouche. La scène ne
+dura que quelques instants. Mais je me souviens très bien qu'en ce
+moment même, c'est-à-dire après les paroles de Julie Mikhaïlovna,
+une partie du public, en proie à une sorte d'épouvante, gagna
+précipitamment la porte. Je me rappelle même qu'une femme cria
+avec des larmes dans la voix:
+
+-- Ah! encore comme tantôt!
+
+Elle ne croyait pas si bien dire; de fait, alors qu'on se
+bousculait déjà pour sortir au plus vite, une bombe éclata soudain
+au milieu de la cohue, «encore comme tantôt»:
+
+-- Au feu! Tout le Zariétchié[28] brûle!
+
+Je ne saurais dire si ce cri fut tout d'abord poussé dans les
+salons, ou si quelque nouvel arrivant le jeta de l'antichambre;
+quoi qu'il en soit, il produisit aussitôt une panique dont ma
+plume est impuissante à donner une idée. Plus de la moitié des
+personnes venues au bal habitaient le Zariétchié, soit comme
+propriétaires, soit comme locataires des maisons de bois qui
+abondent dans ce quartier. Courir aux fenêtres, écarter les
+rideaux, arracher les stores, fut l'affaire d'un instant. Tout le
+Zariétchié était en flammes. À la vérité, l'incendie venait
+seulement de commencer, mais on le voyait sévir dans trois
+endroits parfaitement distincts, et c'était là une circonstance
+alarmante.
+
+-- Le feu a été mis volontairement! Ce sont les ouvriers des
+Chpigouline qui ont fait le coup! vociférait-on dans la foule.
+
+Je me rappelle quelques exclamations très caractéristiques:
+
+-- Mon coeur me l'avait dit, qu'on mettrait le feu; tous ces
+jours-ci j'en avais le pressentiment!
+
+-- Ce sont les ouvriers de Chpigouline, il n'y a pas à chercher
+les coupables ailleurs.
+
+-- On nous a réunis ici exprès pour pouvoir allumer l'incendie là-
+bas!
+
+Cette dernière parole, la plus étrange de toutes, fut proférée par
+une femme, une Korobotchka sans doute, qu'affolait la perspective
+de sa ruine. Le public tout entier s'élança vers la porte. Je ne
+décrirai pas l'encombrement de l'antichambre pendant que les
+hommes prenaient leurs paletots, les dames leurs mantilles et
+leurs mouchoirs; je passerai également sous silence les cris des
+femmes effrayées, les larmes des jeunes filles. Longtemps après on
+a raconté en ville que plusieurs vols avaient été commis dans
+cette occasion. Le fait me semble peu croyable, mais il ne faut
+pas s'étonner si, au milieu d'une confusion pareille, quelques-uns
+durent s'en aller sans avoir retrouvé leur pelisse. Sur le seuil,
+la presse était telle que Lembke et Julie Mikhaïlovna faillirent
+être écrasés.
+
+-- Qu'on arrête tout le monde! Qu'on ne laisse sortir personne!
+tonna le gouverneur en étendant le bras pour empêcher la foule
+d'avancer, -- qu'on les fouille tous minutieusement les uns après
+les autres, tout de suite!
+
+Des clameurs injurieuses accueillirent ces paroles.
+
+-- André Antonovitch! André Antonovitch! s'écria Julie Mikhaïlovna
+au comble du désespoir.
+
+-- Qu'on l'arrête la première! poursuivit-il en désignant sa femme
+d'un geste menaçant. -- Qu'on la visite la première! Le bal
+n'était qu'un moyen destiné à faciliter l'incendie...
+
+Elle poussa un cri et tomba évanouie (oh! certes, ce n'était pas
+un évanouissement pour rire). Le prince, le général et moi, nous
+courûmes à son secours; d'autres personnes, des dames même, nous
+vinrent en aide dans ce moment critique. Nous emportâmes la
+malheureuse hors de cet enfer et la mîmes en voiture, mais elle ne
+reprit ses sens qu'en arrivant à sa demeure, et son premier cri
+fut encore pour André Antonovitch. Après l'écroulement de tous ses
+châteaux en Espagne, il ne restait plus devant elle que son mari.
+On envoya chercher un médecin. En l'attendant, le prince et moi,
+nous demeurâmes pendant une heure entière auprès de Julie
+Mikhaïlovna. Dans un élan de générosité le général (quoique fort
+effrayé lui-même) avait déclaré qu'il passerait toute la nuit au
+chevet de l'»infortunée», mais, au bout de dix minutes, il
+s'endormit sur un fauteuil dans la salle, et nous le laissâmes là.
+
+À la première nouvelle de l'incendie, le maître de police s'était
+empressé de quitter le bal; il réussit à faire sortir André
+Antonovitch aussitôt après nous, et voulut le décider à prendre
+place dans la voiture à côté de Julie Mikhaïlovna, répétant sur
+tous les tons que Son Excellence avait besoin de repos. Je ne
+comprends pas qu'il n'ait point insisté davantage encore. Sans
+doute André Antonovitch ne voulait pas entendre parler de repos et
+tenait à se rendre au plus tôt sur le lieu du sinistre, mais ce
+n'était pas une raison. En fin de compte, Ilia Ilitch le laissa
+monter dans son drojki et partit avec lui pour le Zariétchié. Il
+raconta ensuite que pendant toute la route le gouverneur n'avait
+fait que gesticuler en donnant des ordres trop extraordinaires
+pour pouvoir être exécutés. On sut plus tard que le saisissement
+avait provoqué chez Von Lembke un accès de _delirium tremens._
+
+Pas n'est besoin de raconter comment finit le bal. Quelques
+dizaines de joyeux noceurs et avec eux plusieurs dames restèrent
+dans les salons que la police avait complètement évacués. Ils
+prétendirent garder les musiciens, et ceux-ci persistant à vouloir
+s'en aller, ils les accablèrent de coups. Prokhoritch fut
+«razzié», comme l'avait prédit le général; on but toutes les
+bouteilles du buffet, on se livra aux fantaisies chorégraphiques
+les plus risquées, on salit les chambres, et ce fut seulement à
+l'aurore qu'une partie des pochards quitta la maison pour aller
+recommencer au Zariétchié de nouvelles saturnales... Les autres,
+couchés par terre ou sur les divans de velours maculés par
+l'orgie, cuvèrent ainsi leur vin jusqu'au matin. Ensuite les
+domestiques les prirent par les pieds et les poussèrent dans la
+rue. Voilà comment se termina la fête au profit des institutrices
+de notre province.
+
+IV
+
+Notre public d'au-delà de la rivière s'était surtout ému de cette
+circonstance que l'incendie avait été évidemment allumé par des
+mains criminelles. Chose remarquable, le premier cri «Au feu!»
+venait à peine d'être proféré que tout le monde accusait les
+ouvriers des Chpigouline. Maintenant on sait trop bien qu'en effet
+trois d'entre eux participèrent à l'incendie, mais tous les autres
+ont été reconnus innocents aussi bien par les tribunaux que par
+l'opinion publique. La culpabilité du forçat Fedka n'est pas moins
+bien établie que celle des trois gredins dont je viens de parler.
+Voilà toutes les données positives qu'on a recueillies jusqu'à
+présent concernant l'origine de l'incendie. Mais quel but se
+proposaient ces trois drôles? Ont-ils agi de leur propre
+initiative ou à l'instigation de quelqu'un? ce sont là des
+questions auxquelles maintenant encore il est impossible de
+répondre autrement que par des conjectures.
+
+Allumé sur trois points et favorisé par un vent violent, le feu se
+propagea avec d'autant plus de rapidité que, dans cette partie de
+la ville, la plupart des maisons sont construites en bois (du
+reste, un des trois foyers de l'incendie fut éteint presque
+aussitôt, comme on le verra plus bas). On a cependant exagéré
+notre malheur dans les correspondances envoyées aux journaux de la
+capitale: un quart du Zariétchié, tout au plus, fut dévoré par les
+flammes. Notre corps de pompiers, quoique peu considérable eu
+égard à l'étendue et à la population de la ville, montra un
+courage et un dévouement au-dessus de tout éloge, mais ses
+efforts, même secondés, comme ils le furent, par ceux des
+habitants, n'auraient pas servi à grand'chose, si aux premières
+lueurs de l'aurore le vent n'était tombé tout à coup. Quand, une
+heure après avoir quitté le bal, j'arrivai sur les lieux, je
+trouvai l'incendie dans toute sa force. La rue parallèle à la
+rivière n'était qu'un immense brasier. Il faisait clair comme en
+plein jour. Inutile de retracer les divers détails d'un tableau
+que tout lecteur russe a eu bien des fois sous les yeux. Dans les
+péréouloks voisins de la rue en proie aux flammes régnait une
+agitation extraordinaire. Directement menacés par les progrès du
+feu, les habitants de ces ruelles se hâtaient d'opérer leur
+déménagement; toutefois ils ne s'éloignaient pas encore de leurs
+logis; après avoir transporté hors de chez eux leurs coffres et
+leurs lits de plume, ils s'asseyaient dessus en attendant. Une
+partie de la population mâle était occupée à un travail pénible:
+elle abattait à coups de hache les clôtures en planches et même
+les cabanes qui se trouvaient à proximité de l'endroit où
+l'incendie exerçait ses ravages. Les petits enfants réveillés en
+sursaut poussaient des cris auxquels se joignaient ceux des femmes
+qui avaient déjà réussi à déménager leurs meubles; quant aux
+autres, elles procédaient silencieusement, mais avec la plus
+grande activité, au sauvetage de leur mobilier. Au loin volaient
+des étincelles et des flammèches, on les éteignait autant que
+possible. Sur le théâtre même du sinistre s'étaient groupés
+quantité de gens accourus de tous les coins de la ville; les uns
+aidaient à combattre le feu, les autres contemplaient ce spectacle
+en amateurs.
+
+Emboîtant le pas à la foule curieuse, j'arrivai, sans questionner
+personne, à l'endroit le plus dangereux, et là j'aperçus enfin
+André Antonovitch à la recherche de qui m'avait envoyé Julie
+Mikhaïlovna elle-même. Le gouverneur était debout sur un monceau
+de planches provenant d'une clôture abattue. À sa gauche, à trente
+pas de distance, se dressait le noir squelette d'une maison de
+bois presque entièrement consumée déjà: aux deux étages les
+fenêtres étaient remplacées par des trous béants, la toiture
+s'effondrait, et des flammes serpentaient encore çà et là le long
+des solives carbonisées. Au fond d'une cour, à vingt pas de la
+maison incendiée, un pavillon composé aussi de deux étages
+commençait à brûler et on le disputait aux flammes du mieux que
+l'on pouvait. À droite, des pompiers et des gens du peuple
+s'efforçaient de préserver un assez grand bâtiment en bois que le
+feu n'avait pas encore atteint, mais qui courait un danger
+imminent. Le visage tourné vers le pavillon, Lembke criait,
+gesticulait et donnait des ordres qui n'étaient exécutés par
+personne. Je crus remarquer que tout le monde le délaissait.
+Autour de lui, la foule comprenait les éléments les plus divers: à
+côté de la populace il y avait des messieurs, entre autres
+l'archiprêtre de la cathédrale. On écoutait André Antonovitch avec
+surprise, mais personne ne lui adressait la parole et n'essayait
+de l'emmener ailleurs. Pâle, les yeux étincelants, Von Lembke
+disait les choses les plus stupéfiantes; pour comble, il était nu-
+tête, ayant depuis longtemps perdu son chapeau.
+
+-- L'incendie est toujours dû à la malveillance! C'est le
+nihilisme! Si quelque chose brûle, c'est le nihilisme! entendis-je
+avec une sorte d'épouvante, quoique ce langage ne fût plus une
+révélation pour moi.
+
+-- Excellence, observa un commissaire de police qui se trouvait
+près du gouverneur, -- si vous consentiez à retourner chez vous et
+à prendre du repos... Il y a même danger pour Votre Excellence à
+rester ici...
+
+Comme je l'appris plus tard, ce commissaire de police avait été
+laissé par Ilia Ilitch auprès de Von Lembke avec mission expresse
+de veiller sur sa personne et de ne rien négliger pour le ramener
+chez lui; en cas de besoin urgent, il devait même employer la
+force, mais comment aurait-il fait pour exécuter un pareil ordre?
+
+-- Ils essuieront les larmes des sinistrés, mais ils brûleront la
+ville. Ce sont toujours les quatre coquins, les quatre coquins et
+demi. Qu'on arrête le vaurien! Il s'introduit comme un ver dans
+l'honneur des familles. Pour brûler les maisons, on s'est servi
+des institutrices. C'est une lâcheté, une lâcheté! Ah! qu'est-ce
+qu'il fait? cria André Antonovitch apercevant tout à coup sur le
+toit en partie consumé du pavillon un pompier que les flammes
+entouraient, -- qu'on le fasse descendre, qu'on l'arrache de là!
+La toiture va s'effondrer sous lui, et il tombera dans le feu,
+éteignez-le... Qu'est-ce qu'il fait là?
+
+-- Il travaille à éteindre l'incendie, Excellence.
+
+-- C'est invraisemblable. L'incendie est dans les esprits, et non
+sur les toits des maisons. Tirez-le de là et ne vous occupez plus
+de rien! C'est le mieux, c'est le mieux! Que les choses
+s'arrangent comme elles pourront! Ah! qui est-ce qui pleure
+encore? Une vieille femme! Cette vieille crie, pourquoi l'a-t-on
+oubliée?
+
+En effet, au rez-de-chaussée du pavillon se faisaient entendre les
+cris d'une vieille femme de quatre-vingts ans, parente du maréchal
+à qui appartenait l'immeuble en proie aux flammes. Mais on ne
+l'avait pas oubliée: elle-même, avant que l'accès de la maison
+soit devenu impossible, avait fait la folie d'y rentrer pour
+sauver un lit de plume qui se trouvait dans une petite chambre
+jusqu'alors épargnée par l'incendie. Sur ces entrefaites, le feu
+avait aussi envahi cette pièce. À demi asphyxiée par la fumée,
+sentant une chaleur insupportable, la malheureuse poussait des
+cris de terreur, tout en s'efforçant de faire passer son lit par
+la fenêtre. Lembke courut à son secours. Tout le monde le vit
+s'élancer vers la croisée, saisir le lit par un bout et le tirer à
+lui de toutes ses forces. Mais, dans ce moment même, une planche
+se détachant du toit atteignit le gouverneur au cou, et le
+renversa, privé de connaissance, sur le sol.
+
+L'aube parut enfin, maussade et sombre. L'incendie perdit de sa
+violence; le vent cessa de souffler et fut remplacé par une petite
+pluie fine. J'étais déjà dans un autre endroit du Zariétchié, très
+éloigné de celui où avait eu lieu l'accident survenu à Lembke. Là,
+dans la foule, j'entendis des conversations fort étranges: on
+avait constaté un fait singulier. Tout à l'extrémité du quartier,
+il y avait dans un terrain vague, derrière des jardins potagers,
+une maisonnette en bois, récemment construite, qui se trouvait
+bien à cinquante pas des autres habitations, et c'était dans cette
+maison écartée que le feu avait pris en premier lieu. Vu sa
+situation tout à fait excentrique, elle aurait pu brûler
+entièrement sans mettre en danger aucune autre construction, de
+même qu'elle aurait été seule épargnée par un incendie dévorant
+tout le Zariétchié. Évidemment il s'agissait ici d'un cas isolé,
+d'une tentative criminelle, et non d'un accident imputable aux
+circonstances. Mais voici où l'affaire se corsait: la maison avait
+pu être sauvée, et, quand on y était entré au lever du jour, on
+avait eu sous les yeux le spectacle le plus inattendu. Le
+propriétaire de cet immeuble était un bourgeois qui habitait non
+loin de là, dans le faubourg; il avait couru en toute hâte à sa
+nouvelle maison dès qu'il y avait aperçu un commencement
+d'incendie, et, avec l'aide de quelques voisins, il était parvenu
+à éteindre le feu. Dans cette demeure logeaient un capitaine connu
+en ville, sa soeur et une vieille servante; or, durant la nuit,
+tous trois avaient été assassinés, et, selon toute évidence,
+dévalisés. (Le maître de police était en train de visiter le lieu
+du crime au moment où Lembke entreprenait le sauvetage du lit de
+plume.) Le matin, la nouvelle se répandit, et la curiosité attira
+bientôt aux abords de la maisonnette une multitude d'individus de
+toute condition, parmi lesquels se trouvaient même plusieurs des
+incendiés du Zariétchié. Il était difficile de se frayer un
+passage à travers une foule si compacte. On me raconta qu'on avait
+trouvé le capitaine couché tout habillé sur un banc avec la gorge
+coupée; il était sans doute plongé dans le sommeil de l'ivresse
+lorsque le meurtrier l'avait frappé; Lébiadkine, ajoutait-on,
+avait saigné «comme un boeuf»; le corps de Marie Timoféievna était
+tout criblé de coups de couteau et gisait sur le seuil, ce qui
+prouvait qu'une lutte avait eu lieu entre elle et l'assassin; la
+servante, dont la tête n'était qu'une plaie, devait aussi être
+éveillée au moment du crime. Au dire du propriétaire, Lébiadkine
+avait passé chez lui dans la matinée de la veille; étant en état
+d'ivresse, il s'était vanté de posséder beaucoup d'argent et avait
+montré jusqu'à deux cents roubles. Son vieux portefeuille vert
+avait été retrouvé vide sur le parquet, mais on n'avait touché ni
+à ses vêtements, ni au coffre de Marie Timoféievna, pas plus qu'on
+n'avait enlevé la garniture en argent de l'icône. Évidemment le
+voleur s'était dépêché; de plus, ce devait être un homme au
+courant des affaires du capitaine; il n'en voulait qu'à l'argent,
+et il savait où le trouver. Si le propriétaire n'était pas arrivé
+à temps pour éteindre l'incendie, les cadavres auraient été
+réduits en cendres, et dès lors il eût été fort difficile de
+découvrir la vérité.
+
+Tels furent les renseignements qu'on me donna. J'appris aussi que
+M. Stavroguine était venu lui-même louer ce logement pour le
+capitaine et sa soeur. Le propriétaire ne voulait pas d'abord
+entendre parler de location, parce qu'il songeait à faire de sa
+maison un cabaret; mais Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas regardé
+au prix, et il avait payé six mois d'avance.
+
+-- Ce n'est pas par hasard que le feu a pris, entendait-on dans la
+foule.
+
+Mais la plupart restaient silencieux, et les visages étaient
+plutôt sombres qu'irrités. Cependant autour de moi on continuait à
+s'entretenir de Nicolas Vsévolodovitch: la femme tuée était son
+épouse; la veille il avait attiré chez lui «dans des vues
+déshonnêtes» une jeune personne appartenant à la plus haute
+société, la fille de la générale Drozdoff; on allait porter
+plainte contre lui à Pétersbourg; si sa femme avait été
+assassinée, c'était évidemment pour qu'il pût épouser mademoiselle
+Drozdoff. Comme Skvorechniki n'était qu'à deux verstes et demie de
+là, je pensai un instant à aller y porter la nouvelle. À dire
+vrai, je ne vis personne exciter la foule, quoique j'eusse reconnu
+parmi les individus présents deux ou trois figures patibulaires
+rencontrées au buffet. Je dois seulement signaler un jeune homme
+dont l'attitude me frappa. Grand, maigre, anémique, il avait des
+cheveux crépus, et une épaisse couche de suie couvrait son visage.
+C'était, ainsi que je le sus plus tard, un bourgeois exerçant la
+profession de serrurier. Quoiqu'il ne fût pas ivre, son agitation
+contrastait avec la tranquillité morne de ceux qui l'entouraient.
+Il s'adressait sans cesse au peuple en faisant de grands gestes,
+mais tout ce que je pouvais saisir de ses paroles se réduisait à
+des phrases comme ceci: «Mes amis, qu'est-ce que c'est? Est-il
+possible que cela se passe ainsi?»
+
+CHAPITRE III[29]
+
+_LA FIN D'UN ROMAN._
+
+I
+
+Dans la grande salle de Skvorechniki (la même où avait eu lieu la
+dernière entrevue de Barbara Pétrovna avec Stépan Trophimovitch),
+on embrassait d'un coup d'oeil tout l'incendie. Il était plus de
+cinq heures, le jour naissait; debout près de la dernière fenêtre
+à droite, Lisa contemplait la rougeur mourante du ciel. La jeune
+fille était seule dans la chambre. Elle avait encore la magnifique
+robe vert tendre garnie de dentelles qu'elle portait la veille à
+la matinée littéraire, mais ce vêtement était maintenant fripé, on
+voyait qu'il avait été mis au plus vite et sans soin. Remarquant
+tout à coup que son corsage n'était pas bien agrafé, Lisa rougit,
+se rajusta en toute hâte et passa à son cou un mouchoir rouge que
+la veille, en arrivant, elle avait jeté sur un fauteuil. Les
+boucles défaites de son opulente chevelure sortaient de dessous le
+mouchoir et flottaient sur l'épaule droite. Son visage était las
+et soucieux, mais les yeux brillaient sous les sourcils froncés.
+Elle revint près de la fenêtre et appuya son front brûlant contre
+la vitre froide. La porte s'ouvrit, entra Nicolas Vsévolodovitch.
+
+-- J'ai envoyé un exprès qui est parti à bride abattue, dit-il, --
+dans dix minutes nous saurons tout; en attendant, les gens disent
+que la partie du Zariétchié qui a brûlé est celle qui avoisine le
+quai, à droite du pont. L'incendie s'est déclaré entre onze heures
+et minuit; à présent c'est la fin.
+
+Il ne s'approcha pas de la fenêtre et s'arrêta à trois pas
+derrière la jeune fille; mais elle ne se retourna pas vers lui.
+
+-- D'après le calendrier, on devrait voir clair depuis une heure,
+et il fait presque aussi noir qu'en pleine nuit, observa-t-elle
+d'un ton vexé.
+
+-- Tous les calendriers mentent, répondit avec un sourire aimable
+Nicolas Vsévolodovitch, mais, honteux d'avoir émis une observation
+aussi banale, il se hâta d'ajouter: -- Il est ennuyeux de vivre
+d'après le calendrier, Lisa.
+
+Et, s'avouant avec colère qu'il venait de dire une nouvelle
+platitude, il garda définitivement le silence. Lisa eut un sourire
+amer.
+
+-- Vous êtes dans une disposition d'esprit si chagrine que vous ne
+trouvez même rien à me dire. Mais rassurez-vous, votre remarque ne
+manquait pas d'à-propos: je vis toujours selon le calendrier,
+c'est lui qui règle chacune de mes actions. Vous vous étonnez de
+m'entendre parler ainsi?
+
+Elle quitta brusquement la fenêtre et prit place sur un fauteuil.
+
+-- Asseyez-vous aussi, je vous prie. Nous n'avons pas longtemps à
+être ensemble, et je veux dire tout ce qu'il me plaît... Pourquoi
+n'en feriez-vous pas autant?
+
+Nicolas Vsévolodovitch s'assit à côté de la jeune fille et
+doucement, presque craintivement, la prit par la main.
+
+-- Que signifie ce langage, Lisa? Quelle peut en être la cause
+subite? Pourquoi dire que «nous n'avons pas longtemps à être
+ensemble»? Voilà déjà la seconde phrase énigmatique qui sort de ta
+bouche depuis une demi-heure que tu es éveillée.
+
+-- Vous vous mettez à compter mes phrases énigmatiques? reprit-
+elle en riant. -- Mais vous rappelez-vous quel a été mon premier
+mot hier, en arrivant ici? Je vous ai dit que c'était un cadavre
+qui venait chez vous. Voilà ce que vous avez cru nécessaire
+d'oublier. Vous l'avez oublié, ou vous n'y avez pas fait
+attention.
+
+-- Je ne m'en souviens pas, Lisa. Pourquoi un cadavre? Il faut
+vivre...
+
+-- Et c'est tout? Vous avez perdu toute votre éloquence. J'ai eu
+mon heure de vie, c'est assez. Vous vous souvenez de Christophore
+Ivanovitch?
+
+-- Non, je n'ai aucun souvenir de lui, répondit Nicolas
+Vsévolodovitch en fronçant le sourcil.
+
+-- Christophore Ivanovitch, dont nous avons fait la connaissance à
+Lausanne? Vous le trouviez insupportable. En ouvrant la porte, il
+ne manquait jamais de dire: «Je viens pour une petite minute», et
+il restait toute la journée. Je ne veux pas ressembler à
+Christophore Ivanovitch et rester toute la journée.
+
+Une impression de souffrance se manifesta sur le visage de
+Stavroguine.
+
+-- Lisa, s'écria-t-il, -- je te le jure, je t'aime maintenant plus
+qu'hier quand tu es entrée chez moi!
+
+-- Quelle étrange déclaration! Pourquoi prendre hier comme mesure
+et le mettre en comparaison avec aujourd'hui?
+
+-- Tu ne me quitteras pas, poursuivit Stavroguine avec une sorte
+de désespoir, -- nous partirons ensemble, aujourd'hui même, n'est-
+ce pas? N'est-ce pas?
+
+-- Aïe! ne me serrez pas si fort le bras, vous me faites mal! Où
+aller ensemble aujourd'hui même? Commencer quelque part une «vie
+nouvelle»? Non, voilà déjà assez d'essais... d'ailleurs, c'est
+trop long pour moi, j'en suis incapable, je ne suis pas à la
+hauteur. Où j'irais volontiers, c'est à Moscou, pour y faire des
+visites et en recevoir, -- tel est mon idéal, vous le savez; déjà
+en Suisse, je vous ai révélé mon caractère. Comme vous êtes marié,
+il nous est impossible d'aller à Moscou et d'y faire des visites;
+inutile, par conséquent, de parler de cela.
+
+-- Lisa, qu'est-ce qu'il y a donc eu hier?
+
+-- Il y a eu ce qu'il y a eu.
+
+-- Cela ne se peut pas! C'est cruel!
+
+-- Qu'importe? Si c'est cruel, supportez-le.
+
+-- Vous vous vengez sur moi de votre fantaisie d'hier... grommela
+Nicolas Vsévolodovitch avec un méchant sourire. La jeune fille
+rougit.
+
+-- Quelle basse pensée!
+
+-- Alors, pourquoi donc m'avez-vous donné... «tant de bonheur»?
+Ai-je le droit de le savoir?
+
+-- Non, interrogez-moi sans demander si vous en avez le droit;
+n'ajoutez pas une sottise à la bassesse de votre supposition. Vous
+n'êtes guère bien inspiré aujourd'hui. À propos, ne craignez-vous
+pas aussi l'opinion publique, et n'êtes-vous pas troublé par la
+pensée que ce «bonheur» vous attirera une condamnation? Oh! s'il
+en est ainsi, pour l'amour de Dieu, bannissez toute inquiétude.
+Vous n'êtes ici coupable de rien et n'avez de comptes à rendre à
+personne. Quand j'ai ouvert votre porte hier, vous ne saviez pas
+même qui allait entrer. Il n'y a eu là qu'une fantaisie de ma
+part, comme vous le disiez tout à l'heure, -- rien de plus. Vous
+pouvez hardiment lever les yeux et regarder tout le monde en face!
+
+-- Tes paroles, cet enjouement factice qui dure déjà depuis une
+heure, me glacent d'épouvante. Ce «bonheur» dont tu parles avec
+tant d'irritation, me coûte... tout. Est-ce que je puis maintenant
+te perdre? Je le jure, je t'aimais moins hier. Pourquoi donc
+m'ôtes-tu tout aujourd'hui? Sais-tu ce qu'elle m'a coûté, cette
+nouvelle espérance? Je l'ai payée d'une vie.
+
+-- De la vôtre ou d'une autre?
+
+Il tressaillit.
+
+-- Que veux-tu dire? questionna-t-il en regardant fixement son
+interlocutrice.
+
+-- Je voulais vous demander si vous l'aviez payée de votre vie ou
+de la mienne. Est-ce qu'à présent vous ne comprenez plus rien?
+répliqua en rougissant la jeune fille. -- Pourquoi avez-vous fait
+ce brusque mouvement? Pourquoi me regardez-vous avec cet air-là?
+Vous m'effrayez. De quoi avez-vous toujours peur? Voilà déjà
+longtemps que je m'en aperçois, vous avez peur, maintenant
+surtout... Seigneur, que vous êtes pâle!
+
+-- Si tu sais quelque chose, Lisa, je te jure que je ne sais
+rien... ce n'est nullement _de cela_ que je parlais tout à
+l'heure, en disant que j'avais payé d'une vie...
+
+-- Je ne vous comprends pas du tout, répondit-elle avec un
+tremblement dans la voix.
+
+À la fin, un sourire lent, pensif, se montra sur les lèvres de
+Nicolas Vsévolodovitch. Il s'assit sans bruit, posa ses coudes sur
+ses genoux et mit son visage dans ses mains.
+
+-- C'est un mauvais rêve et un délire... Nous parlions de deux
+choses différentes.
+
+-- Je ne sais pas du tout de quoi vous parliez... Pouviez-vous ne
+pas savoir hier que je vous quitterais aujourd'hui? Le saviez-
+vous, oui ou non? Ne mentez pas, le saviez-vous, oui ou non?
+
+-- Je le savais... fit-il à voix basse.
+
+-- Eh bien, alors, de quoi vous plaignez-vous? vous le saviez et
+vous avez mis l'»instant» à profit. Quelle déception y a-t-il ici
+pour vous?
+
+-- Dis-moi toute la vérité, cria Stavroguine avec l'accent d'une
+profonde souffrance: -- hier, quand tu as ouvert ma porte, savais-
+tu toi-même que tu n'entrais chez moi que pour une heure?
+
+Elle fixa sur lui un regard haineux.
+
+-- C'est vrai que l'homme le plus sérieux peut poser les questions
+les plus étonnantes. Et pourquoi tant vous inquiéter de cela? Vous
+sentiriez-vous atteint dans votre amour-propre parce qu'une femme
+vous a quitté la première, au lieu d'attendre que vous lui donniez
+son congé? Vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, je me suis
+convaincue, entre autres choses, de votre extrême magnanimité à
+mon égard, et, tenez, je ne puis pas souffrir cela chez vous.
+
+Il se leva et fit quelques pas dans la chambre.
+
+-- C'est bien, j'admets que cela doive finir ainsi, soit... Mais
+comment tout cela a-t-il pu arriver?
+
+-- Voilà ce qui vous intrigue! Et le plus fort, c'est que vous
+êtes parfaitement édifié là-dessus, que vous comprenez la chose
+mieux que personne, et que vous-même l'aviez prévue. Je suis une
+demoiselle, mon coeur a fait son éducation à l'Opéra, tel a été le
+point de départ, tout est venu de là...
+
+-- Non.
+
+-- Il n'y a rien ici qui soit de nature à froisser votre amour-
+propre, et c'est l'exacte vérité. Cela a commencé par un beau
+moment qui a été plus fort que moi. Avant-hier, en rentrant chez
+moi après votre réponse si chevaleresque à l'insulte publique que
+je vous avais faite, j'ai deviné tout de suite que si vous me
+fuyiez, c'était parce que vous étiez marié, et nullement parce que
+vous me méprisiez, chose dont j'avais surtout peur en ma qualité
+de jeune fille mondaine. J'ai compris qu'en m'évitant vous me
+protégiez contre ma propre imprudence. Vous voyez comme j'apprécie
+votre grandeur d'âme. Alors est arrivé Pierre Stépanovitch, qui
+m'a tout expliqué. Il m'a révélé que vous étiez agité par une
+grande idée devant laquelle nous n'étions, lui et moi, absolument
+rien, mais que néanmoins j'étais un obstacle sur votre chemin. Il
+m'a dit qu'il était votre associé dans cette entreprise et m'a
+instamment priée de me joindre à vous deux; son langage était tout
+à fait fantastique, il citait des vers d'une chanson russe où il
+est question d'un navire aux rames d'érable. Je l'ai complimenté
+sur son imagination poétique, et il a pris mes paroles pour des
+propos sans conséquence. Mais sachant depuis longtemps que mes
+résolutions ne durent pas plus d'une minute, je me suis décidée
+tout de suite. Eh bien, voilà tout, ces explications suffisent,
+n'est-ce pas? Je vous en prie, restons-en là; autrement, qui sait?
+nous nous fâcherions encore. N'ayez peur de personne, je prends
+tout sur moi. Je suis mauvaise, capricieuse, j'ai été séduite par
+un navire d'opéra, je suis une demoiselle... Et, vous savez, je
+croyais toujours que vous m'aimiez éperdument. Toute sotte que je
+suis, ne me méprisez pas et ne riez pas de cette petite larme que
+j'ai laissée couler tout à l'heure. J'aime énormément à pleurer,
+je m'apitoie volontiers sur moi. Allons, assez, assez. Je ne suis
+capable de rien, ni vous non plus; chacun de nous a son pied de
+nez, que ce soit notre consolation. Au moins l'amour-propre est
+sauf.
+
+-- C'est un mensonge et un délire! s'écria Nicolas Vsévolodovitch
+qui marchait à grands pas dans la chambre en se tordant les mains.
+-- Lisa, pauvre Lisa, qu'as-tu fait?
+
+-- Je me suis brûlée à la chandelle, rien de plus. Tiens, on
+dirait que vous pleurez aussi? Soyez plus convenable, moins
+sensible...
+
+-- Pourquoi, pourquoi es-tu venue chez moi?
+
+-- Mais ne comprendrez-vous pas enfin dans quelle situation
+comique vous vous placez aux yeux du monde par de pareilles
+questions?
+
+-- Pourquoi t'es-tu si monstrueusement, si bêtement perdue? Que
+faire maintenant?
+
+-- Et c'est là Stavroguine, le «buveur de sang Stavroguine», comme
+vous appelle une dame d'ici qui est amoureuse de vous! Écoutez, je
+vous l'ai déjà dit: j'ai mis ma vie dans une heure et je suis
+tranquille. Faites de même... ou plutôt, non, pour vous c'est
+inutile; vous aurez encore tant d'»heures» et de «moments»
+divers...
+
+-- Autant que toi; je t'en donne ma parole d'honneur la plus
+sacrée, pas une heure de plus que toi!
+
+Il continuait à se promener dans la chambre sans voir les regards
+pénétrants que Lisa attachait sur lui. Dans les yeux de la jeune
+fille brilla soudain comme un rayon d'espérance, mais il
+s'éteignit au même instant.
+
+-- Si tu savais le prix de mon _impossible_ sincérité en ce
+moment, Lisa, si seulement je pouvais te révéler...
+
+-- Révéler? Vous voulez me révéler quelque chose? Dieu me préserve
+de vos révélations! interrompit-elle avec une sorte d'effroi.
+
+Il s'arrêta et attendit inquiet.
+
+-- Je dois vous l'avouer, en Suisse déjà je m'étais persuadée que
+vous aviez je ne sais quoi d'horrible sur la conscience: un
+mélange de boue et de sang, et... et en même temps quelque chose
+de profondément ridicule. Si je ne me suis pas trompée, gardez-
+vous de me faire votre confession, elle n'exciterait que ma risée.
+Toute votre vie je me moquerais de vous... Ah! vous pâlissez
+encore? Allons, c'est fini, je vais partir.
+
+Et elle se leva soudain en faisant un geste de mépris.
+
+-- Tourmente-moi, supplicie-moi, assouvis sur moi ta colère! cria
+Nicolas Vsévolodovitch désespéré. -- Tu en as pleinement le droit!
+Je savais que je ne t'aimais pas, et je t'ai perdue. Oui, «j'ai
+mis l'instant à profit»; j'ai eu un espoir... il y a déjà
+longtemps... un dernier espoir... Je n'ai pas pu tenir contre la
+lumière qui a illuminé mon coeur quand hier tu es entrée chez moi
+spontanément, seule, la première. J'ai cru tout à coup... peut-
+être même que je crois encore maintenant.
+
+-- Une si noble franchise mérite d'être payée de retour: je ne
+veux pas être une soeur de charité pour vous. Il se peut qu'après
+tout je me fasse garde-malade, si je n'ai pas l'heureuse chance de
+mourir aujourd'hui; mais lors même que je me vouerais au service
+des infirmes, ce n'est pas à vous que je donnerais mes soins,
+quoique, sans doute, vous valiez bien un manchot ou un cul-de-
+jatte quelconque. Je me suis toujours figuré que vous m'emmèneriez
+dans quelque endroit habité par une gigantesque araignée de la
+grandeur d'un homme et méchante en proportion de sa taille; nous
+passerions là toute notre vie à regarder cette bête en tremblant,
+et c'est ainsi que nous filerions ensemble le parfait amour.
+Adressez-vous à Dachenka; celle-là vous suivra où vous voudrez.
+
+-- Ne pouviez-vous pas vous dispenser de prononcer son nom dans la
+circonstance présente?
+
+-- Pauvre chienne! Faites-lui mes compliments. Sait-elle qu'en
+Suisse déjà vous vous l'étiez réservée comme un en cas pour votre
+vieillesse? Quelle prévoyance! quel esprit pratique! Ah! qui est
+là?
+
+Au fond de la salle la porte s'était entrebâillée, laissant voir
+une tête qui disparut presque au même instant.
+
+-- C'est toi, Alexis Egoritch? demanda Stavroguine.
+
+-- Non, ce n'est que moi, répondit Pierre Stépanovitch passant de
+nouveau sa tête et la moitié de son corps par l'ouverture de la
+porte. -- Bonjour, Élisabeth Nikolaïevna; en tout cas, bon matin.
+Je savais bien que je vous trouverai tous les deux dans cette
+salle. Je ne viens que pour un instant, Nicolas Vsévolodovitch, --
+il faut, à tout prix, que je vous dise deux mots... c'est
+absolument nécessaire... deux petits mots, pas davantage!
+
+Stavroguine se dirigea vers la porte, mais, après avoir fait trois
+pas, il revint vers Lisa.
+
+-- Si tout à l'heure tu entends quelque chose, Lisa, sache-le: je
+suis coupable!
+
+Elle frissonna et le regarda d'un air effrayé, mais il sortit au
+plus vite.
+
+II
+
+La pièce dont Pierre Stépanovitch venait d'entrouvrir la porte
+était une grande antichambre de forme ovale. Alexis Egoritch s'y
+trouvait avant l'arrivée du visiteur, mais celui-ci l'avait fait
+sortir. Nicolas Vsévolodovitch, après avoir fermé sur lui la porte
+donnant accès à la salle, attendit ce qu'on avait à lui
+communiquer. Pierre Stépanovitch jeta sur lui un regard sondeur.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Si vous savez déjà les choses, répondit précipitamment Pierre
+Stépanovitch dont les yeux semblaient vouloir lire dans l'âme de
+Stavroguine, -- je vous dirai que la faute n'est, bien entendu, à
+aucun de nous, et que vous êtes moins coupable que personne,
+attendu qu'il y a eu là un tel concours... une telle coïncidence
+d'événements... bref, au point de vue juridique, vous êtes tout à
+fait hors de cause, j'avais hâte de vous en informer.
+
+-- Ils ont été brûlés? Assassinés?
+
+-- Assassinés, mais pas brûlés, et c'est ce qu'il y a de vexant.
+Du reste, je vous donne ma parole d'honneur que moi non plus je ne
+suis pour rien dans l'affaire, quels que soient vos soupçons à mon
+endroit, -- car peut-être vous me soupçonnez, hein? Voulez-vous
+que je vous dise toute la vérité? Voyez-vous, cette idée s'est
+bien offerte un instant à mon esprit, -- vous-même me l'aviez
+suggérée, sans y attacher d'importance, il est vrai, et seulement
+pour me taquiner (car vous ne me l'auriez pas suggérée
+sérieusement), -- mais je n'y ai pas donné suite, et je ne
+l'aurais voulu faire à aucun prix, pas même pour cent roubles, --
+d'autant plus que l'intérêt était nul, pour moi, entendons-nous,
+pour moi... (Tout ce discours était débité avec une volubilité
+extraordinaire.) Mais voyez comme les circonstances se sont
+rencontrées: j'ai de ma poche (vous entendez: de ma poche, pas un
+rouble n'est venu de vous, et vous-même le savez), j'ai de ma
+poche donné à l'imbécile Lébiadkine deux cent trente roubles dans
+la soirée d'avant-hier, -- vous entendez, avant-hier, et non pas
+hier après la matinée littéraire, notez cela: j'appelle votre
+attention sur ce point parce qu'alors je ne savais pas encore
+qu'Élisabeth Nikolaïevna irait chez vous; j'ai tiré cet argent de
+ma propre bourse, uniquement parce qu'avant-hier vous vous étiez
+distingué, la fantaisie vous était venue de révéler votre secret à
+tout le monde. Allons, je ne m'immisce pas là-dedans... c'est
+votre affaire... vous êtes un chevalier... j'avoue pourtant qu'un
+coup de massue sur le front ne m'aurait pas étourdi davantage.
+Mais comme ces tragédies m'ennuyaient fort, enfin comme tout cela
+nuisait à mes plans, je me suis juré d'expédier coûte que coûte et
+à votre insu les Lébiadkine à Pétersbourg, d'autant plus que le
+capitaine lui-même ne demandait qu'à y aller. Seulement je me suis
+trompé; j'ai donné l'argent en votre nom; est-ce ou non une
+erreur? Ce n'en est peut-être pas une, hein? Écoutez maintenant,
+écoutez quelle a été la conséquence de tout cela...
+
+Dans le feu de la conversation, il se rapprocha de Stavroguine et
+le saisit par le revers de la redingote (peut-être le fit-il
+exprès), mais un coup violemment appliqué sur son bras l'obligea à
+lâcher prise.
+
+-- Eh bien, qu'est-ce que vous faites?... Prenez garde, vous allez
+me casser le bras... Le principal ici, c'est la façon dont cela a
+tourné, -- reprit Pierre Stépanovitch sans s'émouvoir aucunement
+du coup qu'il avait reçu. -- Je remets l'argent dans la soirée en
+stipulant que le frère et la soeur partiront le lendemain à la
+première heure; je confie à ce coquin de Lipoutine le soin de les
+mettre lui-même en wagon. Mais le vaurien tenait absolument à
+faire en public une farce d'écolier, -- vous en avez peut-être
+entendu parler? À la matinée littéraire? Écoutez donc, écoutez:
+tous deux boivent ensemble et composent des vers. Lipoutine, qui
+en a écrit la moitié, fait endosser un frac au capitaine, et, tout
+en m'assurant qu'il l'a conduit le matin à la gare, il le tient
+sous sa main dans une petite chambre du fond, pour le pousser sur
+l'estrade au moment voulu. Mais l'autre s'enivre inopinément.
+Alors a lieu le scandale que l'on sait. Ensuite Lébiadkine est
+ramené chez lui ivre-mort, et Lipoutine lui subtilise deux cents
+roubles, ne laissant que la menue monnaie dans la poche du
+capitaine. Par malheur, celui-ci, le matin s'était vanté d'avoir
+le gousset bien garni, et il avait eu l'imprudence d'exhiber ces
+deux cents roubles dans les cabarets fréquentés par une clientèle
+suspecte. Or, comme Fedka attendait justement cela et qu'il avait
+entendu certains mots chez Kiriloff (vous vous rappelez ce que
+vous avez dit?), il s'est décidé à profiter de l'occasion. Voilà
+toute la vérité. Je suis bien aise du moins que Fedka n'ait pas
+trouvé d'argent: le drôle comptait sur une recette de mille
+roubles! Il s'est dépêché, et, parait-il, lui-même a eu peur de
+l'incendie... Soyez-en persuadé, cet incendie a été pour moi comme
+un coup de bûche que j'aurais reçu sur la tête. Non, c'est le
+diable sait quoi! C'est une telle insubordination... Tenez, à vous
+de qui j'attends de si grandes choses, je n'ai rien à cacher: eh
+bien, oui, depuis longtemps je songeais à recourir au feu, car
+cette idée est fort populaire, profondément nationale; mais je
+tenais ce moyen en réserve pour l'heure critique, pour le moment
+décisif où nous nous lèverons tous et... Et voilà que tout à coup,
+sans ordre, de leur propre initiative, ils s'avisent de faire cela
+au moment où précisément il faudrait rester coi et retenir son
+souffle! Non, c'est une telle indiscipline!... en un mot, je ne
+sais rien encore, on parle ici de deux ouvriers de l'usine
+Chpigouline... mais si les _nôtres_ sont aussi pour quelque chose
+là-dedans, si l'un d'eux a pris une part quelconque à cet
+incendie, -- malheur à lui! Voyez ce que c'est que de les
+abandonner un seul instant à eux-mêmes! Non, il n'y a rien à faire
+avec cette fripouille démocratique et ses quinquévirats; ce qu'il
+faut, c'est une volonté puissante, despotique, ayant son point
+d'appui en dehors des sections et aveuglément obéie par celles-
+ci... Mais en tout cas on a beau maintenant trompeter partout que
+la ville a brûlé parce que Stavroguine avait besoin de l'incendie
+pour se débarrasser de sa femme, au bout du compte...
+
+-- Ah! on trompette cela partout?
+
+-- C'est-à-dire qu'on ne le trompette pas encore, j'avoue que rien
+de semblable n'est arrivé à mes oreilles, mais vous savez comment
+raisonne la foule, surtout quand elle vient d'être éprouvée par un
+sinistre. On a bientôt fait de mettre en circulation le bruit le
+plus idiot. Au fond, du reste, vous n'avez absolument rien à
+craindre. Vis-à-vis de la loi vous êtes complètement innocent,
+vis-à-vis de la conscience aussi, -- vous ne vouliez pas cela,
+n'est-ce pas? Vous ne le vouliez pas? Il n'y a pas de preuves, il
+n'y a qu'une coïncidence... À moins que Fedka ne se rappelle les
+paroles imprudentes prononcées par vous l'autre jour chez Kiriloff
+(quel besoin aviez-vous de parler ainsi?), mais cela ne prouve
+rien du tout, et, d'ailleurs, nous ferons taire Fedka. Je me
+charge de lui couper la langue aujourd'hui même...
+
+-- Les cadavres n'ont pas été brûlés?
+
+-- Pas le moins du monde; cette canaille n'a rien su faire
+convenablement. Mais du moins je me réjouis de vous voir si
+tranquille... car, bien que ce ne soit nullement votre faute et
+que vous n'ayez pas même une pensée à vous reprocher, n'importe...
+Avouez pourtant que tout cela arrange admirablement vos affaires:
+vous êtes, du coup, libre, veuf, en mesure d'épouser, quand vous
+voudrez, une belle et riche demoiselle, qui, par surcroît de
+veine, se trouve déjà dans vos mains. Voilà ce que peut faire un
+pur hasard, un concours fortuit de circonstances, -- hein?
+
+-- Vous me menacez, imbécile?
+
+-- Allons, c'est cela, traitez-moi tout de suite d'imbécile, et
+quel ton! Vous devriez être enchanté, et vous... Je suis accouru
+tout exprès pour vous apprendre au plus tôt... Et pourquoi vous
+menacerais-je? Je me soucie bien d'obtenir quelque chose de vous
+par l'intimidation! Il me faut votre libre consentement, je ne
+veux point d'une adhésion forcée. Vous êtes une lumière, un
+soleil... C'est moi qui vous crains de toute mon âme, et non vous
+qui me craignez! Je ne suis pas Maurice Nikolaïévitch... Figurez-
+vous qu'au moment où j'arrivais ici à bride abattue, j'ai trouvé
+Maurice Nikolaïévitch près de la grille de votre jardin... il a dû
+passer là toute la nuit, son manteau était tout trempé! C'est
+prodigieux! Comment un homme peut-il être fou à ce point là?
+
+-- Maurice Nikolaïévitch? C'est vrai?
+
+-- C'est l'exacte vérité. Il est devant la grille du jardin. À
+trois cents pas d'ici, si je ne me trompe. J'ai passé à côté de
+lui aussi rapidement que possible, mais il m'a vu. Vous ne le
+saviez pas? En ce cas je suis bien aise d'avoir pensé à vous le
+dire. Tenez, celui-là est plus à craindre que personne, s'il a un
+revolver sur lui, et enfin la nuit, le mauvais temps, une
+irritation bien légitime, -- car le voilà dans une drôle de
+situation, ha, ha! Qu'est-ce qu'il fait là selon vous?
+
+-- Il attend Élisabeth Nikolaïevna, naturellement.
+
+-- Bah! Mais pourquoi irait-elle le retrouver? Et... par une telle
+pluie... voilà un imbécile!
+
+-- Elle va le rejoindre tout de suite.
+
+-- Vraiment! Voilà une nouvelle! Ainsi... Mais écoutez, à présent
+la position d'Élisabeth Nikolaïevna est changée du tout au tout:
+que lui importe maintenant Maurice Nikolaïévitch? Rendu libre par
+le veuvage, vous pouvez l'épouser dès demain, n'est-ce pas? Elle
+ne le sait pas encore, -- laissez-moi faire, et dans un instant
+j'aurai tout arrangé. Où est-elle? Ce qu'elle va être contente en
+apprenant cela!
+
+-- Contente?
+
+-- Je crois bien, allons lui porter la nouvelle.
+
+-- Et vous pensez que ces cadavres n'éveilleront chez elle aucun
+soupçon? demanda Nicolas Vsévolodovitch avec un singulier
+clignement d'yeux.
+
+-- Non, certes, ils n'en éveilleront pas, répondit plaisamment
+Pierre Stépanovitch, -- car au point de vue juridique... Eh!
+quelle idée! Et quand même elle se douterait de quelque chose! Les
+femmes glissent si facilement là-dessus, vous ne connaissez pas
+encore les femmes! D'abord, maintenant c'est tout profit pour elle
+de vous épouser, attendue qu'elle s'est perdue de réputation;
+ensuite, je lui ai parlé du «navire» et j'ai remarqué qu'elle y
+mordait, voilà de quel calibre est cette demoiselle. N'ayez pas
+peur, elle enjambera ces petits cadavres avec aisance et facilité,
+d'autant plus que vous êtes tout à fait, tout à fait innocent,
+n'est-ce pas? Seulement elle aura soin de conserver ces petits
+cadavres pour vous les servir plus tard, après un an de mariage.
+Toute femme, en allant ceindre la couronne nuptiale, cherche ainsi
+des armes dans le passé de son mari, mais d'ici là... qu'y aura-t-
+il dans un an? Ha, ha, ha!
+
+-- Si vous avez un drojki, conduisez-la tout de suite auprès de
+Maurice Nikolaïévitch. Elle m'a déclaré tout à l'heure qu'elle ne
+pouvait pas me souffrir et qu'elle allait me quitter; assurément
+elle ne me permettrait pas de lui offrir une voiture.
+
+-- Ba-ah! Est-ce que, réellement, elle veut s'en aller? D'où cela
+pourrait-il venir? demanda Pierre Stépanovitch en regardant
+Stavroguine d'un air stupide.
+
+-- Elle s'est aperçue cette nuit que je ne l'aimais pas du tout...
+ce que, sans doute, elle a toujours su.
+
+-- Mais est-ce que vous ne l'aimez pas? répliqua le visiteur qui
+paraissait prodigieusement étonné; -- s'il en est ainsi, pourquoi
+donc hier, quand elle est entrée, l'avez-vous gardée chez vous au
+lieu de la prévenir loyalement dès l'abord que vous ne l'aimiez
+pas? Vous avez commis une lâcheté épouvantable; et quel rôle
+ignoble je me trouve, par votre fait, avoir joué auprès d'elle!
+
+Stavroguine eut un brusque accès d'hilarité.
+
+-- Je ris de mon singe, se hâta-t-il d'expliquer.
+
+-- Ah! vous avez deviné que je faisais le paillasse, reprit en
+riant aussi Pierre Stépanovitch; -- c'était pour vous égayer!
+Figurez-vous, au moment où vous êtes entré ici, votre visage m'a
+appris que vous aviez du «malheur». Peut-être même est-ce une
+déveine complète, hein? Tenez, je parie, poursuivit-il en élevant
+gaiement la voix, -- que pendant toute la nuit vous êtes resté
+assis à côté l'un de l'autre dans la salle, et que vous avez perdu
+un temps précieux à faire assaut de noblesse... Allons, pardonnez-
+moi, pardonnez-moi; cela m'est bien égal après tout: hier déjà
+j'étais sûr que le dénouement serait bête. Je vous l'ai amenée à
+seule fin de vous procurer un peu d'amusement, et pour vous
+prouver qu'avec moi vous ne vous ennuierez pas; je suis fort utile
+sous ce rapport; en général j'aime à faire plaisir aux gens. Si
+maintenant vous n'avez plus besoin d'elle, ce que je présumais en
+venant chez vous, eh bien...»
+
+-- Ainsi ce n'est que pour mon amusement que vous l'avez amenée?
+
+-- Pourquoi donc aurait-ce été?
+
+-- Ce n'était pas pour me décider à tuer ma femme?
+
+-- En voilà une! Mais est-ce que vous l'avez tuée? Quel homme
+tragique!
+
+--Vous l'avez tuée, cela revient au même.
+
+-- Mais est-ce que je l'ai tuée? Je vous répète que je ne suis
+absolument pour rien dans cette affaire-là. Pourtant vous
+commencez à m'inquiéter...
+
+-- Continuez, vous disiez: «Si maintenant vous n'avez plus besoin
+d'elle, eh bien...»
+
+-- Eh bien, je vous prierai de me la rendre, naturellement! Je la
+marierai à Maurice Nikolaïévitch; soit dit en passant, ce n'est
+nullement moi qui l'ai mis en faction devant la grille de votre
+jardin, n'allez pas encore vous fourrer cela dans la tête! Voyez-
+vous, j'ai peur de lui en ce moment. Vous parliez de drojki, mais
+j'avais beau rouler à toute vitesse, je n'étais pas rassuré tantôt
+en passant à côté de lui. «S'il était armé d'un revolver?...» me
+disais-je. Heureusement que j'ai pris le mien. Le voici (il tira
+de sa poche un revolver qu'il s'empressa d'y remettre aussitôt
+après l'avoir montré à Stavroguine), -- je m'en suis muni à cause
+de la longueur de la route... Pour ce qui est d'Élisabeth
+Nikolaïevna, je vous aurai tout dit en deux mots: son petit coeur
+souffre maintenant à la pensée de Maurice... du moins il doit
+souffrir... et vous savez -- vraiment, elle n'est pas sans
+m'inspirer quelque pitié! Je vais la colloquer à Maurice, et
+aussitôt elle commencera à se souvenir de vous, à lui chanter vos
+louanges, à l'insulter en face, -- tel est le coeur de la femme!
+Eh bien, voilà que vous riez encore? Je suis fort heureux que vous
+soyez redevenu gai. Allons la trouver. Je mettrai tout d'abord
+Maurice sur le tapis. Quant à ceux... qui ont été tués... peut-
+être vaut-il mieux ne pas lui en parler maintenant? Elle apprendra
+toujours cela assez tôt.
+
+-- Qu'est-ce qu'elle apprendra? Qui a été tué? Qu'avez-vous dit de
+Maurice Nikolaïévitch? demanda Lisa ouvrant tout à coup la porte.
+
+-- Ah! vous étiez aux écoutes?
+
+-- Que venez-vous de dire au sujet de Maurice Nikolaïévitch? Il
+est tué?
+
+-- Ah! cette question prouve que vous n'avez pas bien entendu!
+Tranquillisez-vous, Maurice Nikolaïévitch est vivant et en
+parfaite santé, ce dont vous allez pouvoir vous assurer à
+l'instant même, car il est ici, près de la grille du jardin... et
+je crois qu'il a passé là toute la nuit; son manteau est tout
+trempé... Quand je suis arrivé, il m'a vu.
+
+-- Ce n'est pas vrai. Vous avez prononcé le mot «tué»... Qui est
+tué? insista la jeune fille en proie à une douloureuse angoisse.
+
+-- Il n'y a de tué que ma femme, son frère Lébiadkine et leur
+servante, déclara d'un ton ferme Stavroguine.
+
+Lisa frissonna et devint affreusement pâle.
+
+-- C'est un étrange cas de férocité, Élisabeth Nikolaïevna, un
+stupide cas de meurtre ayant eu le vol pour mobile, se hâta
+d'expliquer Pierre Stépanovitch, -- un malfaiteur a profité de
+l'incendie, voilà tout! Le coupable est le galérien Fedka, et il a
+été aidé par la sottise de Lébiadkine, lequel avait eu le tort de
+montrer son argent à tout le monde... Je me suis empressé
+d'apporter cette nouvelle à Stavroguine, et elle a produit sur lui
+l'effet d'un coup de foudre. Nous étions en train de nous demander
+s'il fallait vous apprendre cela tout de suite, ou s'il ne valait
+pas mieux remettre cette communication à plus tard.
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch, dit-il la vérité? articula péniblement
+Lisa.
+
+-- Non, il ne dit pas la vérité.
+
+Pierre Stépanovitch eut un frisson.
+
+-- Comment, je ne dis pas la vérité! vociféra-t-il, -- qu'est-ce
+encore que cela?
+
+-- Seigneur, je vais perdre la tête! s'écria Lisa.
+
+-- Mais comprenez donc au moins qu'en ce moment il est fou! cria
+de toute sa force Pierre Stépanovitch, -- cela n'a rien
+d'étonnant, après tout: sa femme a été assassinée. Voyez comme il
+est pâle... Il a passé toute la nuit avec vous, il ne vous a pas
+quitté une minute, comment donc le soupçonner?
+
+-- Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant
+Dieu: êtes-vous coupable, oui ou non? Je le jure, je croirai à
+votre parole comme à celle de Dieu et je vous accompagnerai au
+bout du monde, oh! oui, j'irai partout avec vous! Je vous suivrai
+comme un chien...
+
+-- Pourquoi donc la tourmentez-vous, tête fantastique que vous
+êtes? fit Pierre Stépanovitch exaspéré. -- Élisabeth Nikolaïevna,
+pilez-moi dans un mortier, je dirai encore la même chose: il n'est
+pas coupable, loin de là, lui-même est tué, vous voyez bien qu'il
+a le délire. On ne peut rien lui reprocher, rien, pas même une
+pensée!... Le crime a été commis par des brigands qui, pour sûr,
+d'ici à huit jours, seront découverts et recevront le fouet... Les
+coupables ici sont le galérien Fedka et des ouvriers de l'usine
+Chpigouline, toute la ville le dit, je vous répète le bruit qui
+court.
+
+-- C'est vrai? C'est vrai? questionna Lisa tremblante comme si
+elle avait attendu son arrêt de mort.
+
+-- Je ne les ai pas tués et j'étais opposé à ce crime, mais je
+savais qu'on devait les assassiner et j'ai laissé faire les
+assassins. Allez-vous en loin de moi, Lisa, dit Nicolas
+Vsévolodovitch, et il rentra dans la salle.
+
+La jeune fille couvrit son visage de ses mains et sortit de la
+maison. Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de courir
+après elle, mais, se ravisant tout à coup, il alla retrouver
+Stavroguine.
+
+-- Ainsi vous... Ainsi vous... Ainsi vous n'avez peur de rien?
+hurla-t-il, l'écume aux lèvres; sa fureur était telle qu'il
+pouvait à peine parler.
+
+Debout au milieu de la salle, Nicolas Vsévolodovitch ne répondit
+pas un mot. Il avait pris dans sa main gauche une touffe de ses
+cheveux et souriait d'un air égaré. Pierre Stépanovitch le tira
+violemment par la manche.
+
+-- Vous vous dérobez, n'est-ce pas? Ainsi voilà ce que vous avez
+en vue? Vous dénoncerez tout le monde, après quoi vous entrerez
+dans un monastère ou vous irez au diable... Mais je saurai bien
+vous escoffier tout de même, quoique vous ne me craigniez pas!
+
+À la fin, Stavroguine remarqua la présence de Pierre Stépanovitch.
+
+-- Ah! c'est vous qui faites ce bruit? observa-t-il, et, la
+mémoire lui revenant soudain, il ajouta: -- Courez, courez donc!
+Reconduisez-la jusque chez elle, que personne ne sache... et
+qu'elle n'aille pas là-bas... voir les corps... les corps...
+Mettez-la de force en voiture... Alexis Egoritch! Alexis Egoritch!
+
+-- Attendez, ne criez pas! À présent elle est déjà dans les bras
+de Maurice... Maurice ne montera pas dans votre voiture...
+Attendez donc! Il s'agit bien de voiture en ce moment!
+
+Il sortit de nouveau son revolver de sa poche; Stavroguine le
+regarda sérieusement.
+
+-- Eh bien, tuez-moi! dit-il à voix basse et d'un ton résigné.
+
+-- Ah! diable, de quel mensonge un homme peut charger sa
+conscience! reprit vivement Pierre Stépanovitch. -- Vous voulez
+qu'on vous tue, n'est-ce pas? Elle aurait dû, vraiment, vous
+cracher au visage!... Vous, un «navire»! Vous n'êtes qu'une
+vieille barque trouée, bonne à débiter comme bois de chauffage...
+Allons, que du moins la colère vous réveille! E-eh! Cela devrait
+vous être égal, puisque vous-même demandez qu'on vous loge une
+balle dans le front?
+
+Stavroguine eut un sourire étrange.
+
+-- Si vous n'étiez pas un bouffon, peut-être qu'à présent je
+dirais: oui... Si seulement la chose était un tant soit peu plus
+intelligente...
+
+-- Je suis un bouffon, mais je ne veux pas que vous, la meilleure
+partie de moi-même, vous en soyez un! Vous me comprenez?
+
+Nicolas Vsévolodovitch comprit ce langage qui aurait peut-être été
+incompréhensible pour tout autre. Chatoff avait été fort étonné en
+entendant Stavroguine lui dire qu'il y avait de l'enthousiasme
+chez Pierre Stépanovitch.
+
+-- Pour le moment laissez-moi et allez-vous-en au diable, mais
+d'ici à demain j'aurai pris une résolution. Venez demain.
+
+-- Oui? C'est: oui?
+
+-- Est-ce que je sais?... Allez au diable, au diable!
+
+Et il sortit de la salle.
+
+-- Après tout, cela vaut peut-être encore mieux, murmura à part
+soi Pierre Stépanovitch en remettant son revolver dans sa poche.
+
+III
+
+Il n'eut pas de peine à rattraper Élisabeth Nikolaïevna, qui
+n'était encore qu'à quelques mètres de la maison. Alexis
+Égorovitch, en frac et sans chapeau, la suivait à un pas de
+distance. Il avait pris une attitude respectueuse et suppliait
+instamment la jeune fille d'attendre la voiture; le vieillard
+était fort ému, il pleurait presque.
+
+-- Va-t-en, ton maître demande du thé, il n'y a personne pour le
+servir, dit Pierre Stépanovitch au domestique, et, après l'avoir
+ainsi renvoyé, il prit sans façon le bras d'Élisabeth Nikolaïevna.
+
+Celle-ci le laissa faire, mais elle ne semblait pas en possession
+de toute sa raison, la présence d'esprit ne lui était pas encore
+revenue.
+
+-- D'abord, vous ne devez pas aller de ce côté, commença Pierre
+Stépanovitch, -- c'est par ici qu'il faut prendre, au lieu de
+passer devant le jardin. Secondement, il est impossible, en tout
+cas, que vous fassiez la route à pied, il y a trois verstes d'ici
+chez vous, et vous êtes à peine vêtue. Si vous attendiez une
+minute? Mon cheval est à l'écurie, je vais le faire atteler tout
+de suite, vous monterez dans mon drojki, et je vous ramènerai chez
+vous sans que personne vous voie.
+
+-- Que vous êtes bon... dit avec sentiment Lisa.
+
+-- Laissez donc; à ma place tout homme humain en ferait autant...
+
+Lisa regarda son interlocuteur, et ses traits prirent une
+expression d'étonnement.
+
+-- Ah! mon Dieu, je pensais que ce vieillard était toujours là!
+
+-- Écoutez, je suis bien aise que vous preniez la chose de cette
+façon, parce qu'il n'y a là qu'un préjugé stupide; puisqu'il en
+est ainsi, ne vaut-il pas mieux que j'ordonne tout de suite à ce
+vieillard de préparer la voiture? C'est l'affaire de dix minutes,
+nous rebrousserions chemin et nous attendrions devant le perron,
+hein?
+
+-- Je veux auparavant... où sont ces gens qu'on a tués?
+
+-- Allons, voilà encore une fantaisie! C'est ce que je
+craignais... Non, trêve de fadaises; vous n'avez pas besoin
+d'aller voir cela.
+
+-- Je sais où ils sont, je connais cette maison.
+
+-- Eh bien, qu'importe que vous la connaissiez? Voyez donc, il
+pleut, il fait du brouillard (voilà, pourtant, j'ai assumé un
+devoir sacré!)... Écoutez, Élisabeth Nikolaïevna, de deux choses
+l'une: ou vous acceptez une place dans mon drojki, alors attendez
+et ne bougez pas d'ici, car si nous faisons encore vingt pas,
+Maurice Nikolaïévitch ne manquera pas de nous apercevoir...
+
+-- Maurice Nikolaïévitch! Où? Où?
+
+-- Eh bien, si vous voulez l'aller retrouver, soit, je vous
+accompagnerai encore un moment et je vous montrerai où il est,
+mais ensuite je vous tirerai ma révérence; je ne tiens pas du tout
+à m'approcher de lui pour le quart d'heure.
+
+-- Il m'attend, Dieu! s'écria Lisa; elle s'arrêta soudain, et une
+vive rougeur colora son visage.
+
+-- Mais qu'est-ce que cela fait, du moment que c'est un homme sans
+préjugés? Vous savez, Élisabeth Nikolaïevna, tout cela n'est pas
+mon affaire, je suis tout à fait désintéressé dans la question, et
+vous le savez vous-même; mais en somme je vous porte de
+l'intérêt... Si nous nous sommes trompés sur le compte de notre
+«navire», s'il se trouve n'être qu'une vieille barque pourrie,
+bonne à démolir...
+
+-- Ah! parfait! cria Lisa.
+
+-- Parfait, dit-elle, et elle pleure. Il faut ici de la virilité.
+Il faut ne le céder en rien à un homme. Dans notre siècle, quand
+une femme... fi, diable (Pierre Stépanovitch avait peine à se
+débarrasser de sa pituite)! Mais surtout il ne faut rien
+regretter: l'affaire peut encore s'arranger admirablement. Maurice
+Nikolaïévitch est un homme... en un mot, c'est un homme sensible,
+quoique peu communicatif, ce qui, du reste, est bon aussi, bien
+entendu à condition qu'il soit sans préjugés...
+
+-- À merveille, à merveille! répéta la jeune fille avec un rire
+nerveux.
+
+-- Allons, diable... Élisabeth Nikolaïevna, reprit Pierre
+Stépanovitch d'un ton piqué, -- moi, ce que je vous en dis, c'est
+uniquement dans votre intérêt... Qu'est-ce que cela peut me faire,
+à moi?... Je vous ai rendu service hier, j'ai déféré à votre
+désir, et aujourd'hui... Eh bien, tenez, d'ici l'on aperçoit
+Maurice Nikolaïévitch, le voilà, là-bas, il ne vous voit pas. Vous
+savez, Élisabeth Nikolaïevna, avez-vous lu _Pauline Sax?_
+
+-- Qu'est-ce que c'est?
+
+-- C'est une nouvelle; je l'ai lue quand j'étais étudiant... Le
+héros est un certain Sax, un riche employé qui surprend sa femme
+en flagrant délit d'adultère à la campagne... Allons, diable, il
+faut cracher là-dessus. Vous verrez qu'avant de vous avoir ramenée
+chez vous, Maurice Nikolaïévitch vous aura déjà adressé une
+demande en mariage. Il ne vous voit pas encore.
+
+-- Ah! qu'il ne me voie point! cria tout à coup Lisa comme
+affolée; -- allons-nous-en, allons-nous-en! Dans le bois, dans la
+plaine!
+
+Et elle rebroussa chemin en courant.
+
+-- Pierre Stépanovitch s'élança à sa poursuite.
+
+-- Élisabeth Nikolaïevna, quelle pusillanimité! Et pourquoi ne
+voulez-vous pas qu'il vous voie? Au contraire, regardez-le en
+face, carrément, fièrement... Si vous êtes honteuse parce que vous
+avez perdu votre... virginité... c'est un préjugé si arriéré...
+Mais où allez-vous donc, où allez-vous donc? Eh! comme elle
+trotte! Retournons plutôt chez Stavroguine, nous monterons dans
+mon drojki... Mais où allez-vous donc? Par là ce sont les champs,
+allons, la voilà qui tombe!...
+
+Il s'arrêta. Lisa volait comme un oiseau, sans savoir où elle
+allait; déjà une distance de cinquante pas la séparait de Pierre
+Stépanovitch, quand elle choppa contre un petit monceau de terre
+et tomba. Au même instant un cri terrible retentit derrière elle.
+Ce cri avait été poussé par Maurice Nikolaïévitch qui, ayant vu la
+jeune fille s'enfuir à toutes jambes, puis tomber, courait après
+elle à travers champs. Aussitôt Pierre Stépanovitch battit en
+retraite vers la maison de Stavroguine pour monter au plus vite
+dans son drojki.
+
+Mais Maurice Nikolaïévitch fort effrayé se trouvait déjà près de
+Lisa qui venait de se relever; il s'était penché sur elle et lui
+avait pris la main, qu'il tenait dans les siennes. Cette rencontre
+se produisant dans des conditions si invraisemblables avait
+ébranlé la raison du capitaine d'artillerie, et des larmes
+coulaient sur ses joues. Il voyait celle qu'il aimait d'un amour
+si respectueux courir comme une folle à travers champs, à une
+pareille heure, par un temps pareil, n'ayant d'autre vêtement que
+sa robe, cette superbe robe de la veille, maintenant fripée et
+couverte de boue... Sans proférer un mot, car il n'en aurait pas
+eu la force, il ôta son manteau et le posa en tremblant sur les
+épaules de Lisa. Tout à coup un cri lui échappa: il avait senti
+sur sa main les lèvres de la jeune fille.
+
+-- Lisa, je ne sais rien, mais ne me repoussez pas loin de vous!
+
+-- Oh! oui, allons-nous-en bien vite, ne m'abandonnez pas!
+
+Et, le prenant elle-même par le bras, elle l'entraîna à sa suite.
+Puis elle baissa soudain la voix et ajouta d'un ton craintif:
+
+-- Maurice Nikolaïévitch, jusqu'à présent je m'étais toujours
+piquée de bravoure, mais ici j'ai peur de la mort. Je mourrai, je
+mourrai bientôt, mais j'ai peur, j'ai peur de mourir...
+
+Et, tout en murmurant ces paroles, elle serrait avec force le bras
+de son compagnon.
+
+-- Oh! s'il passait quelqu'un! soupira Maurice Nikolaïévitch, qui
+promenait autour de lui des regards désespérés, -- si nous
+pouvions rencontrer une voiture! Vous vous mouillez les pieds,
+vous... perdez la raison!
+
+-- Non, non, ce n'est rien, reprit-elle, -- là, comme cela, près
+de vous j'ai moins peur, tenez-moi par la main, conduisez-moi...
+Où allons-nous maintenant? À la maison? Non, je veux d'abord voir
+les victimes. Ils ont, dit-on, égorgé sa femme, et il déclare que
+c'est lui-même qui l'a assassinée; ce n'est pas vrai, n'est-ce
+pas? ce n'est pas vrai? Je veux voir moi-même ceux qui ont été
+tués... à cause de moi... c'est en songeant à eux que, cette nuit,
+il a cessé de m'aimer... Je verrai et je saurai tout. Vite, vite,
+je connais cette maison... il y a là un incendie... Maurice
+Nikolaïévitch, mon ami, ne me pardonnez pas, je suis déshonorée!
+Pourquoi me pardonner? Pourquoi pleurez-vous? Donnez-moi un
+soufflet et tuez-moi ici dans la campagne comme un chien!
+
+-- Il n'appartient à personne de vous juger maintenant, répondit
+d'un ton ferme Maurice Nikolaïévitch, -- que Dieu vous pardonne!
+Moins que tout autre je puis être votre juge!
+
+Mais leur conversation serait trop étrange à rapporter. Pendant ce
+temps, tous deux, la main dans la main, cheminaient d'un pas
+rapide, on les aurait pris pour des aliénés. Ils marchaient dans
+la direction de l'incendie. Maurice Nikolaïévitch n'avait pas
+encore perdu l'espoir de rencontrer à tout le moins quelque
+charrette, mais on n'apercevait personne. Une petite pluie fine ne
+cessait de tomber, obscurcissant tout le paysage et noyant tous
+les objets dans une même teinte plombée qui ne permettait pas de
+les distinguer les uns des autres. Quoiqu'il fît jour depuis
+longtemps, il semblait que l'aube n'eût point encore paru. Et,
+soudain, de ce froid brouillard se détacha une figure étrange,
+falote, qui marchait à la rencontre des deux jeunes gens. Quand je
+me représente maintenant cette scène, je pense que je n'en aurais
+pas cru mes yeux si j'avais été à la place d'Élisabeth
+Nikolaïevna; pourtant elle poussa un cri de joie et reconnut tout
+de suite l'homme qui s'avançait vers elle. C'était Stépan
+Trophimovitch. Par quel hasard se trouvait-il là? Comment sa folle
+idée de fuite avait-elle pu se réaliser? -- on le verra plus loin.
+Je noterai seulement que, ce matin là, il avait déjà la fièvre,
+mais la maladie n'était pas un obstacle pour lui: il foulait d'un
+pas ferme le sol humide; évidemment il avait combiné son
+entreprise du mieux qu'il avait pu, dans son isolement et avec
+toute son inexpérience d'homme de cabinet. Il était en «tenue de
+voyage», c'est-à-dire qu'il portait un manteau à manches, une
+large ceinture de cuir verni serrée autour de ses reins par une
+boucle, et de grandes bottes neuves dans lesquelles il avait fait
+rentrer son pantalon. Sans doute depuis fort longtemps déjà il
+s'était imaginé ainsi le type du voyageur; la ceinture et les
+grandes bottes à la hussarde, qui gênaient considérablement sa
+marche, il avait dû se les procurer plusieurs jours à l'avance. Un
+chapeau à larges bords et une écharpe en poil de chameau enroulée
+autour du cou complétaient le costume de Stépan Trophimovitch. Il
+tenait dans sa main droite une canne et un parapluie ouvert, dans
+sa main gauche un sac de voyage fort petit, mais plein comme un
+oeuf. Ces trois objets, -- la canne, le parapluie et le sac de
+voyage, étaient devenus, au bout d'une verste, très fatigants à
+porter.
+
+À la joie irréfléchie du premier moment avait succédé chez Lisa un
+étonnement pénible.
+
+-- Est-il possible que ce soit bien vous? s'écria-t-elle en
+considérant le vieillard avec tristesse.
+
+En proie à une sorte d'exaltation délirante, il s'élança vers
+elle:
+
+_-- Lise! Chère, chère, _se peut-il aussi que ce soit vous... au
+milieu d'un pareil brouillard? Voyez: les lueurs de l'incendie
+rougissent le ciel! _Vous êtes malheureuse, n'est-ce pas? _Je le
+vois, je le vois, ne me racontez rien, mais ne m'interrogez pas
+non plus. _Nous sommes tous malheureux, mais il faut les pardonner
+tous. Pardonnons, Lise, _et nous serons libres à jamais. Pour en
+finir avec le monde et devenir pleinement libre, -- _il faut
+pardonner, pardonner et pardonner!_
+
+-- Mais pourquoi vous mettez-vous à genoux?
+
+-- Parce qu'en prenant congé du monde je veux dire adieu, dans
+votre personne, à tout mon passé! -- Il fondit en larmes, et
+prenant les deux mains de la jeune fille, il les posa sur ses yeux
+humides: -- Je m'agenouille devant tout ce qu'il y a eu de beau
+dans mon existence, je l'embrasse et je le remercie! Maintenant
+mon être est brisé en deux: -- là, c'est un insensé qui a rêvé
+d'escalader le ciel, _vingt-deux ans! _Ici, c'est un vieillard
+tué, glacé, précepteur... _chez un marchand, s'il existe pourtant,
+ce marchand... _Mais comme vous êtes trempée, _Lise!_ s'écria-t-
+il, et il se releva soudain, sentant que l'humidité du sol se
+communiquait à ses genoux, -- et comment se fait-il que je vous
+rencontre ainsi vêtue... à pied, dans cette plaine?... Vous
+pleurez? _Vous êtes malheureuse? _Bah! j'ai entendu parler de
+quelque chose... Mais d'où venez-vous donc maintenant? demanda-t-
+il d'un air inquiet; en même temps il regardait avec une profonde
+surprise Maurice Nikolaïévitch; -- _mais savez-vous l'heure qu'il
+est?_
+
+-- Stépan Trophimovitch, avez-vous entendu parler là-bas de gens
+assassinés?... C'est vrai? C'est vrai?
+
+-- Ces gens! Toute la nuit j'ai vu l'incendie allumé par eux. Ils
+ne pouvaient pas finir autrement... (ses yeux étincelèrent de
+nouveau). Je m'arrache à un songe enfanté par la fièvre chaude, je
+cours à la recherche de la Russie, _existe-t-elle, la Russie? Bah!
+c'est vous, cher capitaine! _Je n'ai jamais douté que je vous
+rencontrerais dans l'accomplissement de quelque grande action...
+Mais prenez mon parapluie et -- pourquoi donc allez-vous à pied?
+Pour l'amour de Dieu, prenez du moins ce parapluie; moi, je n'en
+ai pas besoin, je trouverai une voiture quelque part. Voyez-vous,
+je suis parti à pied parce que si _Stasie_ (c'est-à-dire Nastasia)
+avait eu vent de mon dessein, ses cris auraient ameuté toute la
+rue; je me suis donc esquivé aussi _incognito_ que possible. Je ne
+sais pas, on ne lit dans le _Golos_ que des récits d'attaques à
+main armée sur les grands chemins; pourtant il n'est pas
+présumable qu'à peine en route je rencontre un brigand? _Chère
+Lise, _vous disiez, je crois, qu'on avait tué quelqu'un? _Ô mon
+Dieu, _vous vous trouvez mal!
+
+-- Allons-nous-en, allons-nous-en! cria comme dans un accès
+nerveux Élisabeth Nikolaïevna, entraînant encore à sa suite
+Maurice Nikolaïévitch; puis elle revint brusquement sur ses pas. -
+- Attendez, Stépan Trophimovitch, attendez, pauvre homme, laissez-
+moi faire sur vous le signe de la croix. Peut-être faudrait-il
+plutôt vous lier, mais j'aime mieux faire le signe de la croix sur
+vous. Priez, vous aussi, pour la pauvre Lisa, -- un peu, pas
+beaucoup, pour autant que cela ne vous gênera pas. Maurice
+Nikolaïévitch, rendez à cet enfant son parapluie, rendez-le-lui
+tout de suite. Là, c'est bien... Partons donc, partons!
+
+Lorsqu'ils arrivèrent à la maison fatale, la foule considérable
+réunie en cet endroit avait déjà beaucoup entendu parler de
+Stavroguine et de l'intérêt qu'il était censé avoir à l'assassinat
+de sa femme. Cependant, je le répète, l'immense majorité
+continuait à écouter silencieuse et calme. Les quelques individus
+qui donnaient des signes d'agitation étaient, ou des gens ivres,
+ou des esprits très impressionnables comme le bourgeois dont j'ai
+parlé plus haut. Tout le monde le connaissait pour un homme plutôt
+doux que violent, mais sous le coup d'une émotion subite il
+perdait soudain tout sang-froid. Je ne vis pas arriver les deux
+jeunes gens. Quand, à mon extrême stupéfaction, j'aperçus
+Élisabeth Nikolaïevna, elle avait déjà pénétré fort avant dans la
+foule et se trouvait à une grande distance de moi; je ne remarquai
+pas tout d'abord la présence de Maurice Nikolaïévitch: il est
+probable qu'à un certain moment la cohue l'avait séparé de sa
+compagne. Celle-ci, qui, semblable à une hypnotisée, traversait le
+rassemblement sans rien voir autour d'elle, ne tarda pas, comme
+bien on pense, à attirer l'attention. Sur son passage retentirent
+bientôt des vociférations menaçantes. «C'est la maîtresse de
+Stavroguine!» cria quelqu'un. «Il ne leur suffit pas de tuer, ils
+viennent contempler leurs victimes!» ajouta un autre. Tout à coup
+je vis un bras se lever derrière Lisa et s'abattre sur sa tête;
+elle tomba. Poussant un cri terrible, Maurice Nikolaïévitch se
+précipita au secours de la malheureuse et frappa de toutes ses
+forces un homme qui l'empêchait d'arriver jusqu'à elle, mais au
+même instant le bourgeois, qui se trouvait derrière lui, le saisit
+à bras-le-corps. Durant quelques minutes il y eut une telle
+confusion que je ne pus rien distinguer nettement. Lisa se releva,
+paraît-il, mais un second coup la renversa de nouveau à terre. La
+foule s'écarta aussitôt, laissant un petit espace vide autour de
+la jeune fille étendue sur le sol. Debout au-dessus de son amie,
+Maurice Nikolaïévitch affolé, couvert de sang, criait, pleurait,
+se tordait les mains. Je ne me rappelle pas bien ce qui se passa
+ensuite, je me souviens seulement que tout à coup on emporta Lisa.
+Je courus me joindre au lugubre cortège; l'infortunée respirait
+encore et n'avait peut-être pas perdu connaissance. On arrêta dans
+la foule le bourgeois et trois autres individus. Ces derniers
+jusqu'à présent protestent de leur innocence: à les en croire,
+leur arrestation serait une erreur de la police; c'est bien
+possible. Quant au bourgeois, bien que sa culpabilité soit
+évidente, il était alors dans un tel état de surexcitation qu'il
+n'a pu encore fournir un récit détaillé de l'événement. Appelé à
+déposer comme témoin au cours de l'instruction judiciaire, j'ai
+déclaré que, selon moi, ce crime n'avait été nullement prémédité,
+et qu'il fallait y voir le résultat d'un entraînement tout à fait
+accidentel. C'est ce que je pense aujourd'hui encore.
+
+CHAPITRE IV
+
+_DERNIÈRE RÉSOLUTION._
+
+I
+
+Durant cette matinée, beaucoup de personnes virent Pierre
+Stépanovitch; elles racontèrent plus tard qu'elles avaient
+remarqué chez lui une animation extraordinaire. À deux heures de
+l'après-midi, il se rendit chez Gaganoff, qui était arrivé la
+veille de la campagne. Une nombreuse société se trouvait réunie
+dans cette maison, et, bien entendu, chacun disait son mot sur les
+derniers événements. Pierre Stépanovitch tint le dé de la
+conversation et se fit écouter. Chez nous on l'avait toujours
+considéré comme «un étudiant bavard et un peu fêlé», mais cette
+fois le sujet qu'il traitait était intéressant, car il parlait de
+Julie Mikhaïlovna. Ayant été le confident intime de la
+gouvernante, il donna sur elle force détails très nouveaux et très
+inattendus; comme par inadvertance, il révéla plusieurs propos
+piquants qu'elle avait tenus sur des personnalités connues de
+toute la ville. L'attitude du narrateur, pendant qu'il commettait
+ces indiscrétions, était celle d'un homme exempt de malice, mais
+obligé par son honnêteté d'éclaircir tout à coup une foule de
+malentendus, et en même temps si naïf, si maladroit, qu'il ne sait
+ni par où commencer, ni par où finir. Toujours sans avoir l'air de
+le faire exprès, il glissa dans la conversation que Julie
+Mikhaïlovna connaissait parfaitement le secret de Stavroguine et
+qu'elle avait mené tout l'intrigue. Il avait été, lui, Pierre
+Stépanovitch, mystifié par la gouvernante, car lui-même était
+amoureux de cette malheureuse Lisa, et pourtant on s'y était pris
+de telle sorte qu'il avait _presque_ conduit la jeune fille chez
+Stavroguine. «Oui, oui, vous pouvez rire, messieurs», acheva-t-il,
+«mais si seulement j'avais su, si j'avais su comment cela
+finirait!» On l'interrogea avec la plus vive curiosité au sujet de
+Stavroguine: il répondit carrément que, selon lui, la tragique
+aventure de Lébiadkine était un pur accident provoqué par
+l'imprudence de Lébiadkine lui-même, qui avait eu le tort de
+montrer son argent. Il donna à cet égard des explications très
+satisfaisantes. Un des auditeurs lui fit observer qu'il avait
+assez mauvaise grâce à venir maintenant débiner Julie Mikhaïlovna,
+après avoir mangé et bu, si pas couché, dans sa maison. Mais
+Pierre Stépanovitch trouva aussitôt une réplique victorieuse:
+
+-- Si j'ai mangé et bu chez elle, ce n'est pas parce que j'étais
+sans argent, et ce n'est pas ma faute si elle m'invitait à dîner.
+Permettez-moi d'apprécier moi-même dans quelle mesure j'en dois
+être reconnaissant.
+
+En général, l'impression produite par ces paroles lui fut
+favorable: «Sans doute ce garçon-là est un écervelé», se disait-
+on, «mais est-ce qu'il en peut si Julie Mikhaïlovna a fait des
+sottises? Au contraire, il a toujours cherché à la retenir...»
+
+Vers deux heures, le bruit se répandit soudain que Stavroguine,
+dont on parlait tant, était parti à l'improviste pour Pétersbourg
+par le train de midi. Cette nouvelle fit sensation; plusieurs
+froncèrent le sourcil. À ce qu'on raconte, Pierre Stépanovitch fut
+si consterné qu'il changea de visage; sa stupeur se traduisit même
+par une exclamation étrange: «Mais qui donc a pu le laisser
+partir?» Il quitta immédiatement la demeure de Gaganoff. Pourtant,
+on le vit encore dans deux ou trois maisons.
+
+À la chute du jour, il trouva moyen de pénétrer jusqu'à Julie
+Mikhaïlovna, non sans difficulté toutefois, car elle ne voulait
+pas le recevoir. Je n'eus connaissance du fait que trois semaines
+plus tard; Julie Mikhaïlovna me l'apprit elle-même, à la veille de
+partir pour Pétersbourg. Elle n'entra dans aucun détail et se
+borna à me dire en frissonnant qu'il «l'avait alors étonnée au-
+delà de toute mesure». Je suppose qu'il la menaça simplement de la
+présenter comme sa complice, au cas où elle s'aviserait de
+«parler». Pierre Stépanovitch était obligé d'effrayer la
+gouvernante pour assurer l'exécution de ses projets, que,
+naturellement, elle ignorait, et ce fut seulement cinq jours après
+qu'elle comprit pourquoi il avait tant douté de son silence, et
+tant craint de sa part quelque nouvel élan d'indignation...
+
+Entre sept et huit heures du soir, alors que déjà il faisait très
+sombre, les _nôtres_ se réunirent au grand complet, c'est-à-dire
+tous les cinq, chez l'enseigne Erkel qui demeurait au bout de la
+ville, dans une petite maison borgne de la rue Saint-Thomas.
+Pierre Stépanovitch lui-même leur avait donné rendez-vous en cet
+endroit, mais il fut fort inexact, et l'on dut attendre pendant
+une heure. L'enseigne Erkel était cet officier qui, à la soirée
+chez Virguinsky, avait tout le temps fait mine de prendre des
+notes sur un agenda. Arrivé depuis peu dans notre ville, il vivait
+très retiré, logeant dans une impasse chez deux soeurs, deux
+vieilles bourgeoises, et il devait bientôt partir; en se
+réunissant chez lui on ne risquait pas d'attirer l'attention. Ce
+garçon étrange se distinguait par une taciturnité remarquable. Il
+pouvait passer dix soirées consécutives au milieu d'une société
+bruyante et entendre les conversations les plus extraordinaires,
+sans proférer lui-même un seul mot: dans ces occasions, il se
+contentait d'écouter de toutes ses oreilles, en fixant ses yeux
+enfantins sur ceux qui parlaient. Sa figure était agréable et
+paraissait même indiquer de l'intelligence. Il n'appartenait pas
+au quinquévirat; les nôtres supposaient qu'il avait reçu d'un
+certain endroit des instructions spéciales et qu'il était purement
+un homme d'exécution. On sait maintenant qu'il n'avait
+d'instruction d'aucune sorte, et c'est tout au plus si lui-même se
+rendait bien compte de sa position. Il n'était que le séide
+fanatique de Pierre Stépanovitch, dont il avait fait la
+connaissance peu de temps auparavant. S'il avait rencontré quelque
+monstre prématurément perverti, et que celui-ci lui eût demandé,
+comme un service à rendre à la cause sociale, d'organiser une
+bande de brigands et d'assassiner le premier moujik venu, Erkel se
+fût exécuté sans désemparer. Il avait quelque part une mère malade
+à qui il envoyait la moitié de sa maigre solde, -- et comme, sans
+doute, la pauvre femme embrassait cette petite tête blonde, comme
+elle tremblait, comme elle priait pour sa conservation!
+
+Une grande agitation régnait parmi les nôtres. Les événements de
+la nuit précédente les avaient stupéfiés, et ils se sentaient
+inquiets. À quelles conséquences inattendues avait abouti le
+scandale systématiquement organisé par eux, mais qui, dans leur
+pensée, ne devait pas dépasser les proportions d'un simple boucan!
+L'incendie du Zariétchié, l'assassinat des Lébiadkine, le meurtre
+de Lisa, c'étaient là autant de surprises qu'ils n'avaient pas
+prévues dans leur programme. Ils accusaient hautement de
+despotisme et de dissimulation la main qui les avait fait mouvoir.
+Bref, en attendant Pierre Stépanovitch, tous s'excitaient
+mutuellement à réclamer de lui une explication catégorique; si
+cette fois encore ils ne pouvaient l'obtenir, eh bien, ils se
+dissoudraient, sauf à remplacer le quinquévirat par une nouvelle
+société secrète, fondée, celle-ci, sur des principes égalitaires
+et démocratiques. Lipoutine, Chigaleff et l'homme versé dans la
+connaissance du peuple se montraient surtout partisans de cette
+idée; Liamchine, silencieux, semblait approuver tacitement.
+Virguinsky hésitait; sur sa proposition, on convint d'entendre
+d'abord Pierre Stépanovitch; mais celui-ci n'apparaissait toujours
+pas, et ce sans gêne contribuait encore à irriter les esprits.
+Erkel servait ses hôtes sans proférer une parole; pour plus de
+sûreté, l'enseigne était allé lui-même chercher le thé chez ses
+logeuses au lieu de le faire monter par la servante.
+
+Pierre Stépanovitch n'arriva qu'à huit heures et demie. D'un pas
+rapide il s'avança vers la table ronde qui faisait face au divan
+sur lequel la compagnie avait pris place; il garda à la main son
+bonnet fourré et refusa le thé qu'on lui offrit. Sa physionomie
+était courroucée, dure et hautaine. Sans doute, il lui avait suffi
+de jeter les yeux sur les nôtres pour deviner la révolte qui
+grondait au fond de leurs âmes.
+
+-- Avant que j'ouvre la bouche, dites ce que vous avez sur le
+coeur, commença-t-il en regardant autour de lui avec un sourire
+fielleux.
+
+Lipoutine prit la parole au nom de tous, et, d'une voix tremblante
+de colère, il déclara que «si l'on continuait ainsi, on se
+briserait le front». Oh! ils ne redoutaient nullement cette
+éventualité, ils étaient même tout prêts à l'affronter, mais
+seulement pour l'oeuvre commune (mouvement et approbation). En
+conséquence, on devait être franc avec eux et leur dire toujours
+d'avance où on les conduisait, «autrement, qu'arriverait-il?»
+(Nouveau mouvement, quelques sons gutturaux.) Une pareille manière
+de procéder était pour eux aussi humiliante que dangereuse... «Ce
+n'est pas du tout que nous ayons peur, acheva l'orateur, -- mais
+si un seul agit et fait manoeuvrer les autres comme de simples
+pions, les erreurs d'un seul causeront la perte de tous.» (Cris:
+Oui, oui! Assentiment général.)
+
+-- Le diable m'emporte, qu'est-ce qu'il vous faut donc?
+
+-- Et quel rapport les petites intrigues de monsieur Stavroguine
+ont-elles avec l'oeuvre commune? répliqua violemment Lipoutine. --
+Qu'il appartienne d'une façon occulte au centre, si tant est que
+ce centre fantastique existe réellement, c'est possible, mais nous
+ne voulons pas savoir cela. Le fait est qu'un assassinat a été
+commis et que l'éveil est donné à la police; en suivant le fil on
+arrivera jusqu'à notre groupe.
+
+-- Vous vous perdrez avec Stavroguine, et nous nous perdrons avec
+vous, ajouta l'homme qui connaissait le peuple.
+
+-- Et sans aucune utilité pour l'oeuvre commune, observa
+tristement Virguinsky.
+
+-- Quelle absurdité! L'assassinat est un pur accident, Fedka a tué
+pour voler.
+
+-- Hum! Pourtant il y a là une coïncidence étrange, remarqua
+aigrement Lipoutine.
+
+-- Eh bien, si vous voulez que je vous le dise, c'est par votre
+propre fait que cela est arrivé.
+
+-- Comment, par notre fait?
+
+-- D'abord vous, Lipoutine, avez vous-même pris part à cette
+intrigue, ensuite et surtout on vous avait ordonné d'expédier
+Lébiadkine à Pétersbourg, et l'on vous avait remis de l'argent à
+cet effet; or, qu'avez-vous fait? Si vous vous étiez acquitté de
+votre tâche, cela n'aurait pas eu lieu.
+
+-- Mais n'avez-vous pas vous-même émis l'idée qu'il serait bon de
+laisser Lébiadkine lire ses vers?
+
+-- Une idée n'est pas un ordre. L'ordre, c'était de le faire
+partir.
+
+-- L'ordre! Voilà un mot assez étrange... Au contraire, s'il n'est
+pas parti, c'est précisément en vertu d'un contrordre que vous
+avez donné.
+
+-- Vous vous êtes trompé et vous avez fait une sottise en même
+temps qu'un acte d'indiscipline. Quant au meurtre, c'est l'oeuvre
+de Fedka, et il a agi seul, dans un but de pillage. Vous avez
+entendu raconter des histoires et vous les avez crues. La peur
+vous a pris. Stavroguine n'est pas si bête, et la preuve, c'est
+qu'il est parti à midi, après avoir vu le vice-gouverneur; si les
+bruits qui courent avaient le moindre fondement, on ne l'aurait
+pas laissé partir en plein jour pour la capitale.
+
+-- Mais nous sommes loin d'affirmer que monsieur Stavroguine
+personnellement ait assassiné, reprit d'un ton caustique
+Lipoutine, -- il a pu même ignorer la chose, tout comme moi; vous
+savez fort bien vous-même que je n'étais au courant de rien,
+quoique je me sois fourré là dedans comme un mouton dans la
+marmite.
+
+-- Qui donc accusez-vous? demanda Pierre Stépanovitch en le
+regardant d'un air sombre.
+
+-- Ceux qui ont besoin de brûler les villes.
+
+-- Le pire, c'est que vous vous esquivez par la tangente. Du
+reste, voulez-vous lire ceci et le montrer aux autres? C'est
+seulement pour votre édification.
+
+Il tira de sa poche la lettre anonyme que Lébiadkine avait écrite
+à Lembke et la tendit à Lipoutine. Celui-ci la lut avec un
+étonnement visible, et, pensif, la donna à son voisin; la lettre
+eut bientôt fait le tour de la société.
+
+-- Est-ce, en effet, l'écriture de Lébiadkine? questionna
+Chigaleff.
+
+-- Oui, c'est son écriture, déclarèrent Lipoutine et Tolkatchenko
+(celui qui connaissait le peuple).
+
+-- J'ai seulement voulu vous édifier, voyant combien vous étiez
+sensible au sort de Lébiadkine, répéta Pierre Stépanovitch; --
+ainsi, messieurs, continua-t-il après avoir repris la lettre, --
+un Fedka, sans s'en douter, nous débarrasse d'un homme dangereux.
+Voilà ce que fait parfois le hasard! N'est-ce pas que c'est
+instructif?
+
+Les membres échangèrent entre eux un rapide regard.
+
+-- Et maintenant, messieurs, c'est à mon tour de vous interroger,
+poursuivit avec dignité Pierre Stépanovitch. -- Puis-je savoir
+pourquoi vous avez cru devoir brûler la ville sans y être
+autorisés?
+
+-- Comment? Quoi? C'est nous, nous qui avons brûlé la ville? Voilà
+une idée de fou! s'écrièrent les interpellés.
+
+-- Je comprends que vous ayez voulu vous amuser, continua sans
+s'émouvoir Pierre Stépanovitch, -- mais il ne s'agit pas, dans
+l'espèce, des petits scandales qui ont égayé la fête de Julie
+Mikhaïlovna. Je vous ai convoqués ici pour vous révéler la gravité
+du danger que vous avez si bêtement attiré sur vous et qui menace
+bien autre chose encore que vos personnes.
+
+Virguinsky, resté jusqu'alors silencieux, prit la parole d'un ton
+presque indigné:
+
+-- Permettez, nous avions, nous, l'intention de vous déclarer
+qu'une mesure si grave et en même temps si étrange, prise en
+dehors des membres, est le fait d'un despotisme qui ne tient aucun
+compte de nos droits.
+
+-- Ainsi vous niez? Eh bien, moi, j'affirme que c'est vous, vous
+seuls, qui avez brûlé la ville. Messieurs, ne mentez pas, j'ai des
+renseignements précis. Par votre indiscipline vous avez mis en
+danger l'oeuvre commune elle-même. Vous n'êtes qu'une des mailles
+d'un réseau immense, et vous devez obéir aveuglément au centre.
+Cependant trois d'entre vous, sans avoir reçu les moindres
+instructions à cet égard, ont poussé les ouvriers de l'usine à
+mettre le feu, et l'incendie a eu lieu.
+
+-- Quels sont ces trois? Nommez-les!
+
+-- Avant-hier, entre trois et quatre heures, vous, Tolkatchenko,
+vous avez tenu des propos incendiaires à Fomka Zavialoff au
+_Myosotis._
+
+L'homme qui connaissait le peuple bondit d'étonnement:
+
+-- Allons donc, je lui ai à peine dit un mot, et encore sans
+intention, je n'attachais à cela aucune importance; il avait été
+fouetté le matin, voilà pourquoi je lui ai parlé ainsi; du reste,
+je l'ai quitté tout de suite, il était trop ivre. Si vous ne
+m'aviez pas rappelé la chose, je ne m'en serais pas souvenu. Ce
+n'est pas un simple mot qui a pu occasionner l'incendie.
+
+-- Vous ressemblez à un homme qui s'étonnerait en voyant une
+petite étincelle provoquer l'explosion d'une poudrière.
+
+-- Fomka et moi, nous étions dans un coin, et je lui ai parlé tout
+bas dans le tuyau de l'oreille; comment avez-vous pu savoir ce que
+je lui ai dit? s'avisa brusquement de demander Tolkatchenko.
+
+-- J'étais là, sous la table. Soyez tranquilles, messieurs, je
+n'ignore aucune de vos actions. Vous souriez malignement, monsieur
+Lipoutine? Mais je sais, par exemple, qu'il y a trois jours, dans
+votre chambre à coucher, au moment de vous mettre au lit, vous
+avez arraché les cheveux à votre femme.
+
+Lipoutine resta bouche béante et pâlit.
+
+(On sut plus tard comment ce détail était arrivé à la connaissance
+de Pierre Stépanovitch: il le tenait d'Agafia, la servante de
+Lipoutine, qu'il avait embauchée comme espionne.)
+
+Chigaleff se leva soudain.
+
+-- Puis-je constater un fait? demanda-t-il.
+
+-- Constatez.
+
+Chigaleff se rassit.
+
+-- Si j'ai bien compris, et il était impossible de ne pas
+comprendre, commença-t-il, -- vous-même nous avez fait à plusieurs
+reprises un tableau éloquent, -- quoique trop théorique, -- de la
+Russie enserrée dans un filet aux mailles innombrables. Chacune
+des sections, recrutant des prosélytes et se ramifiant à l'infini,
+a pour tâche de miner sans cesse par une propagande systématique
+le prestige de l'autorité locale; elle doit semer le trouble dans
+les esprits, mettre le cynisme à la mode, faire naître des
+scandales, propager la négation de toutes les croyances, éveiller
+la soif des améliorations, enfin, si besoin est, recourir à
+l'incendie, comme à un procédé éminemment national, pour qu'au
+moment voulu le désespoir s'empare des populations. Je me suis
+efforcé de vous citer textuellement: reconnaissez-vous vos paroles
+dans cet exposé? Est-ce bien là le programme d'action que vous
+nous avez communiqué, comme fondé de pouvoirs d'un comité central,
+du reste complètement inconnu de nous jusqu'à présent et presque
+fantastique à nos yeux?
+
+-- C'est exact, seulement vous êtes bien long.
+
+-- Chacun a le droit de parler comme il veut. En nous donnant à
+croire que les mailles du réseau qui couvre la Russie se comptent
+déjà par centaines, et en nous faisant espérer que si chacun
+s'acquitte avec succès de sa tâche, toute la Russie à l'époque
+fixée, lorsque le signal sera donné...
+
+-- Ah! le diable m'emporte, vous nous faites perdre un temps
+précieux! interrompit Pierre Stépanovitch en s'agitant sur son
+fauteuil.
+
+-- Soit, j'abrège et je me borne, pour finir, à une question: nous
+avons déjà vu des scandales, nous avons vu le mécontentement des
+populations, nous avons assisté à la chute de l'administration
+provinciale et nous y avons aidé, enfin nous avons été témoins
+d'un incendie. De quoi donc vous plaignez-vous? N'est-ce pas votre
+programme. Que pouvez-vous nous reprocher?
+
+-- Votre indiscipline! répliqua avec colère Pierre Stépanovitch. -
+- Tant que je suis ici, vous ne pouvez pas agir sans ma
+permission. Assez. Une dénonciation est imminente, et demain peut-
+être ou même cette nuit on vous arrêtera. Voilà ce que j'avais à
+vous dire. Tenez cette nouvelle pour sûre.
+
+Ces mots causèrent une stupeur générale.
+
+-- On vous arrêtera non seulement comme instigateurs de
+l'incendie, mais encore comme membres d'une société secrète. Le
+dénonciateur connaît toute notre mystérieuse organisation. Voilà
+le résultat de vos incartades!
+
+-- C'est assurément Stavroguine! cria Lipoutine.
+
+-- Comment... pourquoi Stavroguine? reprit Pierre Stépanovitch
+qui, dans le premier moment, parut troublé. -- Eh! diable, c'est
+Chatoff! ajouta-t-il se remettant aussitôt. -- Maintenant, je
+crois, vous savez tous que, dans son temps, Chatoff a pris part à
+notre oeuvre. Je dois vous le déclarer, en le faisant espionner
+par des gens qu'il ne soupçonne pas, j'ai appris non sans surprise
+que le secret du réseau n'en était plus un pour lui et... en un
+mot, qu'il savait tout. Pour se faire pardonner son passé, il va
+dénoncer tous ses anciens camarades. Jusqu'à présent il hésitait
+encore, aussi je l'épargnais. Maintenant, par cet incendie, vous
+avez levé ses derniers scrupules, il est très impressionné et il
+n'hésitera plus. Demain donc nous serons arrêtés et comme
+incendiaires et comme criminels politiques.
+
+-- Est-ce sûr? Comment Chatoff sait-il?
+
+Les membres étaient en proie à une agitation indescriptible.
+
+-- Tout est parfaitement sûr. Je n'ai pas le droit de vous révéler
+mes sources d'information, mais voici ce que je puis faire pour
+vous provisoirement: par l'intermédiaire d'une tierce personne je
+puis agir sur Chatoff à son insu et l'amener à retarder de vingt-
+quatre heures sa dénonciation, de vingt-quatre heures seulement.
+Il m'est impossible d'obtenir un plus long sursis. Vous n'avez
+donc rien à craindre jusqu'à après-demain.
+
+Tous gardèrent le silence.
+
+-- Il faut l'expédier au diable, à la fin! cria le premier
+Tolkatchenko.
+
+-- C'est ce qu'on aurait dû faire depuis longtemps! ajouta avec
+colère Liamchine en frappant du poing sur la table.
+
+-- Mais comment s'y prendre? murmura Lipoutine.
+
+En réponse à cette question, Pierre Stépanovitch se hâta d'exposer
+son plan: sous prétexte de prendre livraison de l'imprimerie
+clandestine qui se trouvait entre les mains de Chatoff, on
+attirerait ce dernier demain à la tombée de la nuit dans l'endroit
+solitaire où le matériel typographique était enfoui et -- «là on
+lui ferait son affaire». Le jeune homme donna tous les
+éclaircissements nécessaires et renseigna ses auditeurs sur la
+position équivoque que Chatoff avait prise vis-à-vis de la société
+centrale. Ces détails étant déjà connus du lecteur, je n'y reviens
+plus.
+
+-- Oui, observa avec hésitation Lipoutine, -- mais après ce qui
+vient de se passer... une nouvelle aventure du même genre donnera
+l'éveil à l'opinion publique.
+
+-- Sans doute, reconnut Pierre Stépanovitch, -- mais les mesures
+sont prises en conséquence. Il y a un moyen d'écarter tout
+soupçon.
+
+Alors il raconta comme quoi Kiriloff décidé à se brûler la
+cervelle avait promis de remettre l'exécution de son dessein au
+moment qui lui serait fixé; avant de mourir, l'ingénieur devait
+écrire une lettre qu'on lui dicterait et où il s'avouerait
+coupable de tout.
+
+-- Sa ferme résolution de se donner la mort, -- résolution
+philosophique, mais selon moi insensée, -- est arrivée à _leur_
+connaissance, poursuivit Pierre Stépanovitch. -- _Là _on ne laisse
+rien perdre, tout est utilisé pour l'oeuvre commune. Prévoyant la
+possibilité de mettre à profit le suicide de Kiriloff, et
+convaincu que son projet est tout à fait sérieux, _ils _lui ont
+offert de l'argent pour revenir en Russie (il tenait absolument,
+je ne sais pourquoi, à mourir dans son pays), ils lui ont confié
+une mission qu'il s'est chargé de remplir (et il l'a remplie);
+enfin, comme je vous l'ai dit, ils lui ont fait promettre de ne se
+tuer que quand on le jugerait opportun. Il a pris tous les
+engagements qu'on lui a demandés. Notez qu'il appartient dans une
+certaine mesure à notre société et qu'il désire être utile; je ne
+puis être plus explicite. Demain, _après Chatoff, _je lui dicterai
+une lettre dans laquelle il se déclarera l'auteur du meurtre. Ce
+sera très vraisemblable: ils ont été amis et sont allés ensemble
+en Amérique, là ils se sont brouillés, tout cela sera expliqué
+dans la lettre... et... suivant la tournure que prendront les
+circonstances, on pourra encore dicter à Kiriloff quelque autre
+chose, par exemple au sujet des proclamations ou même de
+l'incendie. Du reste, j'y penserai. Soyez tranquilles, c'est un
+homme sans préjugés; il signera tout ce qu'on voudra.
+
+Des marques d'incrédulité accueillirent ce récit qui paraissait
+fantastique. Du reste, tous avaient plus ou moins entendu parler
+de Kiriloff, et Lipoutine le connaissait un peu personnellement.
+
+-- Il changera d'idée tout d'un coup et il ne voudra plus, dit
+Chigaleff; -- au bout du compte, c'est un fou; par conséquent il
+n'y a pas à faire fond sur ses résolutions.
+
+-- Ne vous inquiétez pas, messieurs, il voudra, répondit Pierre
+Stépanovitch. -- D'après nos conventions, je dois le prévenir la
+veille, c'est-à-dire aujourd'hui même. J'invite Lipoutine à venir
+immédiatement chez lui avec moi, et, au retour, messieurs, il
+pourra vous certifier la vérité de mes paroles. Du reste, ajouta-
+t-il avec une irritation soudaine, comme s'il eût brusquement
+senti qu'il faisait à de pareilles gens beaucoup trop d'honneur en
+s'évertuant ainsi à les convaincre, -- du reste, agissez comme il
+vous plaira. Si vous ne vous décidez pas, notre association est
+dissoute, -- mais seulement par le fait de votre désobéissance et
+de votre trahison. Alors nous devons nous séparer à partir de ce
+moment. Sachez toutefois qu'en ce cas, sans parler des
+conséquences désagréables que peut avoir pour vous la dénonciation
+de Chatoff, vous vous attirerez un autre petit désagrément au
+sujet duquel on s'est nettement expliqué lors de la création du
+groupe. Quant à moi, messieurs, je ne vous crains guère... Ne
+croyez pas que ma cause soit tellement liée à la vôtre... Du
+reste, tout cela est indifférent.
+
+-- Non, nous sommes décidés, déclara Liamchine.
+
+-- Il n'y a pas d'autre parti à prendre, murmura Tolkatchenko, --
+et si Lipoutine nous donne toutes les assurances désirables en ce
+qui concerne Kiriloff, alors...
+
+-- Je suis d'un avis contraire; je proteste de toutes les forces
+de mon âme contre une décision si sanguinaire! dit Virguinsky en
+se levant.
+
+-- Mais? questionna Pierre Stépanovitch.
+
+-- Comment, _mais?_
+
+-- Vous avez dit _mais_... et j'attends.
+
+-- Je ne croyais pas avoir prononcé ce mot... J'ai seulement voulu
+dire que si l'on était décidé, eh bien...
+
+-- Eh bien?
+
+Virguinsky n'acheva pas sa phrase.
+
+-- On peut, je crois, négliger le soin de sa sécurité personnelle,
+observa soudain Erkel, -- mais j'estime que cette négligence n'est
+plus permise, lorsqu'elle risque de compromettre l'oeuvre
+commune...
+
+Il se troubla et rougit. Nonobstant les réflexions qui occupaient
+l'esprit de chacun, tous regardèrent l'enseigne avec surprise,
+tant ils s'attendaient peu à le voir donner aussi son avis.
+
+-- Je suis pour l'oeuvre commune, fit brusquement Virguinsky.
+
+Tous les membres se levèrent. Pierre Stépanovitch fit connaître
+l'endroit où le matériel typographique était enfoui, il distribua
+les rôles entre ses affidés, et, accompagné de Lipoutine, se
+rendit chez Kiriloff.
+
+II
+
+Le projet de dénonciation prêté à Chatoff ne faisait doute pour
+aucun des nôtres, mais ils croyaient non moins fermement que
+Pierre Stépanovitch jouait avec eux comme avec des pions. De plus,
+ils savaient que le lendemain ils se trouveraient tous à l'endroit
+convenu et que le sort de Chatoff était décidé. Ils se sentaient
+pris comme des mouches dans la toile d'une énorme araignée, et
+leur irritation n'avait d'égale que leur frayeur.
+
+Pierre Stépanovitch s'était incontestablement donné des torts
+envers eux. Si, du moins, par égard pour des scrupules délicats,
+il avait quelque peu gazé l'entreprise à laquelle il les conviait,
+s'il la leur avait représentée comme un acte de civisme à la
+Brutus! Mais non, il s'était tout bonnement adressé au grossier
+sentiment de la peur, il les avait fait trembler pour leur peau,
+ce qui était fort impoli. Sans doute, il n'y a pas d'autre
+principe que la lutte pour l'existence, tout le monde sait cela,
+cependant...
+
+Mais il s'agissait bien pour Pierre Stépanovitch de dorer la
+pilule aux nôtres! Lui-même était déraillé. La fuite de
+Stavroguine lui avait porté un coup terrible. Il avait menti en
+disant qu'avant de quitter notre ville Nicolas Vsévolodovitch
+avait vu le vice-gouverneur; en réalité, le jeune homme était
+parti sans voir personne, pas même sa mère, et l'on pouvait à bon
+endroit s'étonner qu'il n'eût pas été inquiété. (Plus tard les
+autorités furent mises en demeure de s'expliquer sur ce point.)
+Pendant toute la journée, Pierre Stépanovitch était allé aux
+renseignements, mais sans succès, et jamais il n'avait été aussi
+alarmé. Pouvait-il ainsi tout d'un coup faire son deuil de
+Stavroguine? Voilà pourquoi il lui était impossible d'être fort
+aimable avec les nôtres. D'ailleurs, ils lui liaient les mains:
+son désir était de se mettre au plus tôt à la poursuite de
+Stavroguine, et Chatoff le retenait. Il fallait, à tout hasard,
+cimenter l'union des cinq de façon à la rendre indissoluble. «Ce
+serait absurde de les lâcher, ils peuvent être utiles.» Tel devait
+être, si je ne me trompe, son raisonnement.
+
+Quant à Chatoff, il le tenait positivement pour un délateur. Ce
+qu'il avait dit aux nôtres de la dénonciation était un mensonge:
+jamais il ne l'avait vue, et jamais il n'en avait entendu parler,
+mais il croyait à son existence comme il croyait que deux et deux
+font quatre. Il lui semblait que les événements qui venaient de
+s'accomplir, -- la mort de Lisa, la mort de Marie Timoféievna, --
+mettraient nécessairement fin aux dernières hésitations de l'ex-
+révolutionnaire. Qui sait? peut-être certaines donnés
+l'autorisaient à penser de la sorte. De plus, on n'ignore pas
+qu'il détestait personnellement Chatoff. Ils avaient eu autrefois
+ensemble une violente altercation, et Pierre Stépanovitch ne
+pardonnait jamais une injure. Je suis même persuadé que ce fut là
+son motif déterminant.
+
+Chez nous, les trottoirs, qu'ils soient en briques ou en planches,
+sont fort étroits. Pierre Stépanovitch marchait au milieu du
+trottoir et l'occupait tout entier, sans faire la moindre
+attention à Lipoutine, qui, faute de pouvoir trouver place à ses
+côtés, était obligé, ou de lui emboîter le pas, ou de trotter sur
+le pavé boueux. Soudain Pierre Stépanovitch se rappela que, peu
+auparavant, il avait ainsi pataugé dans la boue, tandis que
+Stavroguine, comme lui-même maintenant, cheminait au milieu du
+trottoir et en occupait toute la largeur. Au souvenir de cette
+scène, la colère faillit l'étrangler.
+
+Lipoutine, lui aussi, étouffait de rage en se voyant traiter si
+cavalièrement. Passe encore si Pierre Stépanovitch s'était
+contenté d'être incivil avec les autres sectionnaires, mais en
+user ainsi avec lui! Il _en savait_ plus que tous ses collègues,
+il était plus intimement associé à l'affaire qu'aucun d'eux, et
+jusqu'à ce moment il y avait participé d'une façon constante,
+quoique indirecte. Oh! il n'ignorait pas que maintenant même
+Pierre Stépanovitch pouvait le perdre; mais depuis longtemps il le
+détestait, moins encore comme un homme dangereux que comme un
+insolent personnage. À présent qu'il fallait se résoudre à une
+pareille chose, il était plus irrité que tous les autres pris
+ensemble. Hélas! il savait que «comme un esclave» il serait demain
+le premier au rendez-vous, que même il y amènerait les autres, et
+si, avant cette fatale journée, il avait pu, d'une façon
+quelconque, faire périr Pierre Stépanovitch, -- sans se perdre
+lui-même, bien entendu, -- il l'aurait certainement tué.
+
+Absorbé dans ses réflexions, il se taisait et suivait timidement
+son bourreau. Ce dernier semblait avoir oublié sa présence; de
+temps à autre seulement il le poussait du coude avec le sans gêne
+le plus grossier. Dans la plus belle rue de la ville, Pierre
+Stépanovitch interrompit brusquement sa marche et entra dans un
+restaurant.
+
+--Où allez-vous donc? demanda vivement Lipoutine; -- mais c'est un
+traktir.
+
+-- Je veux manger un beefsteak.
+
+-- Vous n'y pensez pas! cet établissement est toujours plein de
+monde.
+
+-- Eh bien, qu'est-ce que cela fait?
+
+-- Mais... cela va nous mettre en retard. Il est déjà dix heures.
+
+-- Où nous allons, on n'arrive jamais trop tard.
+
+-- Mais c'est moi qui serai en retard. Ils m'attendent, je dois
+retourner auprès d'eux après cette visite.
+
+-- Qu'importe? Pourquoi retourner auprès d'eux? Ce sera une bêtise
+de votre part. Avec l'embarras que vous m'avez donné, je n'ai pas
+dîné aujourd'hui. Mais, chez Kiriloff, plus tard on se présente,
+mieux cela vaut.
+
+Pierre Stépanovitch se fit servir dans un cabinet particulier.
+Lipoutine, toujours fâché, s'assit sur un fauteuil un peu à
+l'écart et regarda manger son compagnon. Plus d'une demi-heure se
+passa ainsi. Pierre Stépanovitch ne se pressait pas et dînait de
+bon appétit; il sonna pour demander une autre moutarde, ensuite il
+se fit apporter de la bière, et toujours sans dire un seul mot à
+son acolyte. Il était fort préoccupé, mais chez lui les soucis de
+l'homme politique ne faisaient aucun tort aux jouissances du
+gastronome. Lipoutine finit par le haïr au point de ne plus
+pouvoir détacher de lui ses regards. C'était quelque chose comme
+un accès nerveux. Il comptait toutes les bouchées de beefsteak que
+Pierre Stépanovitch mangeait, il s'irritait en le voyant ouvrir la
+bouche, mâcher la viande et l'humecter de salive, il en vint à
+prendre en haine le beefsteak lui-même. À la fin, une sorte de
+brouillard se répandit sur ses yeux, la tête commençait à lui
+tourner, des sensations de chaleur brûlante et de froid glacial
+parcouraient alternativement son dos.
+
+-- Puisque vous ne faites rien, lisez cela, dit soudain Pierre
+Stépanovitch en lui jetant une petite feuille de papier.
+
+Lipoutine s'approcha de la lumière et se mit en devoir de
+déchiffrer ce papier qui était couvert d'une écriture horriblement
+fine, avec des ratures à chaque ligne. Quand il en eut achevé la
+lecture, Pierre Stépanovitch régla son addition et sortit. Sur le
+trottoir, Lipoutine voulut lui rendre le papier.
+
+-- Gardez-le; je vous dirai ensuite pourquoi. Eh bien, qu'est-ce
+que vous en pensez?
+
+Lipoutine trembla de tout son corps.
+
+-- À mon avis... une pareille proclamation... n'est qu'une
+absurdité ridicule.
+
+Sa colère ne pouvait plus se contenir.
+
+-- Si nous nous décidons à répandre de pareils écrits, poursuivit-
+il tout frémissant, -- nous nous ferons mépriser: on dira que nous
+sommes des sots et que nous n'entendons rien à l'affaire.
+
+-- Hum! Ce n'est pas mon avis, dit Pierre Stépanovitch, qui
+marchait à grands pas sur le trottoir.
+
+-- Moi, c'est le mien; est-il possible que ce soit vous-même qui
+ayez rédigé cela?
+
+-- Ce n'est pas votre affaire.
+
+-- Je pense aussi que les vers de la _Personnalité éclairée _sont
+les plus mauvais que l'on puisse lire, et que jamais ils n'ont pu
+être écrits par Hertzen.
+
+-- Vous ne savez pas ce que vous dites; ces vers-là sont fort
+bons.
+
+-- Par exemple, il y a encore une chose qui m'étonne, reprit
+Lipoutine, qui s'essoufflait à suivre Pierre Stépanovitch, --
+c'est qu'on nous propose de travailler à la destruction
+universelle. En Europe, il est naturel de désirer un effondrement
+général, parce que là le prolétariat existe, mais ici nous ne
+sommes que des amateurs et, à mon avis, nous ne faisons que de la
+poussière.
+
+-- Je vous croyais fouriériste.
+
+-- Il n'y a rien de pareil dans Fourier.
+
+-- Je sais qu'il ne s'y trouve que des sottises.
+
+-- Non, il n'y a pas de sottises dans Fourier... Excusez-moi, je
+ne puis pas croire à un soulèvement pour le mois de mai.
+
+Lipoutine avait si chaud qu'il dut déboutonner son vêtement.
+
+-- Allons, assez, dit Pierre Stépanovitch avec un sang-froid
+terrible. -- Maintenant, pour ne pas l'oublier, vous aurez à
+composer et à imprimer de vos propres mains cette proclamation.
+Nous allons déterrer la typographie de Chatoff, et demain vous la
+recevrez. Vous composerez la feuille le plus promptement possible,
+vous en tirerez autant d'exemplaires que vous pourrez, et ensuite
+vous les répandrez pendant tout l'hiver. Les moyens vous seront
+indiqués. Il faut un très grand nombre d'exemplaires, parce qu'on
+vous en demandera de différents côtés.
+
+-- Non, pardonnez-moi, je ne puis pas me charger d'une telle... je
+refuse.
+
+-- Il faudra pourtant bien que vous vous en chargiez.
+
+-- J'agis en vertu des instructions du comité central, et vous
+devez obéir.
+
+-- Eh bien, j'estime que nos centres organisés à l'étranger ont
+oublié la réalité russe et rompu tout lien avec la patrie, voilà
+pourquoi ils ne font qu'extravaguer... Je crois même que les
+quelques centaines de sections, censément éparpillées sur toute la
+surface de la Russie, se réduisent en définitive à une seule: la
+nôtre, et que le prétendu réseau est un mythe, répliqua Lipoutine,
+suffoqué de colère.
+
+-- Votre conduite n'en est que plus vile si vous vous êtes mis au
+service d'une oeuvre à laquelle vous ne croyez pas... maintenant
+encore, vous courez derrière moi comme un chien couchant.
+
+-- Non, je ne cours pas. Nous avons pleinement le droit de nous
+retirer et de fonder une nouvelle société.
+
+-- Imbécile! fit soudain d'une voix tonnante Pierre Stépanovitch
+en lançant un regard foudroyant à son interlocuteur.
+
+Pendant quelque temps, tous deux s'arrêtèrent en face l'un de
+l'autre. Pierre Stépanovitch tourna sur ses talons et se remit en
+marche avec une assurance imperturbable.
+
+Une idée traversa comme un éclair le cerveau de Lipoutine: «Je
+vais rebrousser chemin, c'est le moment ou jamais de prendre cette
+détermination.» Il fit dix pas en songeant à cela, mais, au
+onzième, une idée nouvelle, désespérée, surgit dans son esprit: il
+ne revint pas en arrière.
+
+Avant d'arriver à la maison Philippoff, ils prirent un péréoulok
+ou, pour mieux dire, une étroite ruelle qui longeait le mur de
+l'immeuble. À l'angle le plus sombre de la clôture, Pierre
+Stépanovitch détacha une planche: une ouverture se forma, par
+laquelle il se glissa aussitôt. Cette manière de s'introduire dans
+la maison étonna Lipoutine, néanmoins il imita l'exemple de son
+compagnon; ensuite, ils bouchèrent l'ouverture en remettant la
+planche à son ancienne place. C'était par cette entrée secrète que
+Fedka avait pénétré chez Kiriloff.
+
+-- Chatoff ne doit pas savoir que nous sommes ici, murmura d'un
+ton sévère Pierre Stépanovitch à l'oreille de Lipoutine.
+
+III
+
+Comme toujours à cette heure-là, Kiriloff était assis sur son
+divan de cuir et buvait du thé à l'arrivée des visiteurs, il ne se
+leva point, mais il eut une sorte de tressaillement et regarda
+d'un air effaré ceux qui entraient chez lui.
+
+-- Vous ne vous êtes pas trompé, dit Pierre Stépanovitch, -- c'est
+pour cela même que je viens.
+
+-- Aujourd'hui?
+
+-- Non, non, demain... vers cette heure-ci.
+
+Et il se hâta de s'asseoir près de la table tout en observant avec
+une certaine inquiétude Kiriloff, dont le trouble ne lui avait pas
+échappé. Du reste, l'ingénieur ne tarda pas à se remettre et à
+reprendre sa physionomie accoutumée.
+
+-- Voyez-vous, ils ne veulent pas le croire. Vous n'êtes pas fâché
+que j'aie amené Lipoutine?
+
+-- Aujourd'hui je ne me fâcherai pas, mais demain je veux être
+seul.
+
+-- Mais auparavant il faut que j'aille chez vous, par conséquent
+je serai là.
+
+-- J'aimerais mieux me passer de votre présence.
+
+-- Vous vous rappelez que vous avez promis d'écrire et de signer
+tout ce que je vous dicterais.
+
+-- Cela m'est égal. Et maintenant serez-vous longtemps?
+
+-- J'ai à voir quelqu'un avec qui je dois passer une demi-heure;
+ainsi, faites comme vous voudrez, je resterai une demi-heure.
+
+Kiriloff ne répondit pas. Pendant ce temps, Lipoutine s'était
+assis un peu à l'écart, au-dessous du portrait de l'évêque. La
+pensée désespérée qui lui était venue tantôt s'emparait de plus en
+plus de son esprit. Kiriloff l'avait à peine remarqué. Lipoutine
+connaissait depuis longtemps déjà la théorie de l'ingénieur, et il
+s'était toujours moqué de ce dernier, mais maintenant il se
+taisait et regardait autour de lui d'un air sombre.
+
+-- J'accepterais bien du thé, dit Pierre Stépanovitch, -- je viens
+de manger un beefsteak, et je comptais trouver du thé chez vous.
+
+-- Soit, buvez.
+
+-- Auparavant vous n'attendiez pas que je vous en demandasse pour
+m'en offrir, observa quelque peu aigrement Pierre Stépanovitch.
+
+-- Cela ne fait rien. Que Lipoutine boive aussi.
+
+-- Non, je... je ne peux pas.
+
+-- Je ne veux pas ou je ne peux pas? questionna Pierre
+Stépanovitch en se tournant brusquement vers lui.
+
+-- Je ne prendrai rien chez lui, répondit Lipoutine d'un ton
+significatif.
+
+Pierre Stépanovitch fronça le sourcil.
+
+-- Cela sent le mysticisme; le diable sait quelles gens vous êtes
+tous!
+
+Personne ne releva cette observation; le silence régna pendant une
+minute.
+
+-- Mais je sais une chose, ajouta d'un ton impérieux Pierre
+Stépanovitch, -- c'est qu'en dépit de tous les préjugés chacun de
+nous accomplira son devoir.
+
+-- Stavroguine est parti? demanda Kiriloff.
+
+-- Oui.
+
+-- Il a bien fait.
+
+Une flamme brilla dans les yeux de Pierre Stépanovitch, mais il se
+contint.
+
+-- Peu m'importe votre manière de voir, pourvu que chacun tienne
+sa parole.
+
+-- Je tiendrai ma parole.
+
+-- Du reste, j'ai toujours été convaincu que vous accompliriez
+votre devoir comme un homme indépendant et progressiste.
+
+-- Vous êtes plaisant.
+
+-- Tant mieux, je suis bien aise de vous amuser. Je me réjouis
+toujours quand il m'est donné d'égayer les gens.
+
+-- Vous tenez beaucoup à ce que je me brûle la cervelle, et vous
+avez peur que je ne revienne sur ma résolution.
+
+-- Voyez-vous, c'est vous-même qui avez associé votre projet à nos
+agissements. Comptant que vous accompliriez votre dessein, nous
+avons entrepris quelque chose, en sorte qu'à présent un refus de
+votre part équivaudrait à une trahison.
+
+-- Vous n'avez aucun droit.
+
+-- Je comprends, je comprends, vous êtes parfaitement libre, et
+nous ne sommes rien; tout ce que nous vous demandons, c'est
+d'accomplir votre volonté.
+
+-- Et je devrai prendre à mon compte toutes vos infamies?
+
+-- Écoutez, Kiriloff, vous ne canez pas? Si vous voulez vous
+dédire, déclarez-le tout de suite.
+
+-- Je ne cane pas.
+
+-- Je dis cela parce que vous faites beaucoup de questions.
+
+-- Partirez-vous bientôt?
+
+-- Vous voilà encore à demander cela?
+
+Kiriloff le considéra avec mépris.
+
+-- Voyez-vous, poursuivit Pierre Stépanovitch, qui, de plus en
+plus irrité et inquiet, ne trouvait pas le ton convenable, -- vous
+voulez que je m'en aille et que je vous laisse à vos réflexions;
+mais tout cela, c'est mauvais signe pour vous-même, pour vous le
+premier. Vous voulez trop méditer. À mon avis, il vaudrait mieux
+faire tout cela d'un coup, sans réfléchir. Et vraiment vous
+m'inquiétez.
+
+-- Il n'y a qu'une chose qui me répugne, c'est d'avoir à ce
+moment-là une canaille comme vous à côté de moi.
+
+-- Eh bien, qu'à cela ne tienne, je sortirai quand il le faudra et
+j'attendrai sur le perron. Si vous vous donnez la mort et que vous
+soyez si peu indifférent... tout cela est fort dangereux. Je me
+retirerai sur le perron, vous serez libre de supposer que je ne
+comprends rien et que je suis un homme infiniment au-dessous de
+vous.
+
+-- Non, vous n'êtes pas infiniment au-dessous de moi; vous avez
+des moyens, mais il y a beaucoup de choses que vous ne comprenez
+pas, parce que vous êtes un homme bas.
+
+-- Enchanté, enchanté. Je vous ai déjà dit que j'étais bien aise
+de vous procurer une distraction... dans un pareil moment.
+
+-- Vous ne comprenez rien.
+
+-- C'est-à-dire que je... en tout cas je vous écoute avec respect.
+
+-- Vous ne pouvez rien; maintenant même vous ne pouvez pas cacher
+votre mesquine colère, quoiqu'il soit désavantageux pour vous de
+la laisser voir. Vous allez me fâcher, et je m'accorderai six mois
+de répit.
+
+Pierre Stépanovitch regarda sa montre.
+
+-- Je n'ai jamais rien compris à votre théorie, mais je sais que,
+ne l'ayant pas inventée pour nous, vous la mettrez en pratique,
+que nous vous demandions ou non de le faire. Je sais aussi que ce
+n'est pas vous qui avez absorbé l'idée, mais que c'est l'idée qui
+vous a absorbé, par conséquent vous ne remettrez pas à plus tard
+l'exécution de votre dessein.
+
+-- Comment? L'idée m'a absorbé?
+
+-- Oui.
+
+-- Et ce n'est pas moi qui ai absorbé l'idée? C'est bien. Vous
+avez un petit esprit. Mais vous ne savez que taquiner, et moi,
+j'ai de l'orgueil.
+
+-- Très bien, très bien. C'est précisément ce qu'il faut.
+
+-- Assez; vous avez bu, allez-vous-en.
+
+-- Le diable m'emporte, il faut s'en aller, dit Pierre
+Stépanovitch en se levant à demi. -- Pourtant il est encore trop
+tôt. Écoutez, Kiriloff, trouverai-je cet homme-là chez la
+bouchère, vous comprenez? Ou bien est-ce qu'elle a menti?
+
+-- Vous ne l'y trouverez pas, car il est ici et non là.
+
+-- Comment, ici? Le diable m'emporte, où donc?
+
+-- Il est à la cuisine, il mange et boit.
+
+-- Mais comment a-t-il osé?... cria Pierre Stépanovitch rouge de
+colère. -- Il devait attendre... c'est absurde! Il n'a ni
+passeport, ni argent!
+
+-- Je ne sais pas. Il est venu en costume de voyage me faire ses
+adieux. Il part sans esprit de retour. Il dit que vous êtes un
+coquin et qu'il ne veut pas attendre votre argent.
+
+-- A-ah! Il a peur que je... Eh bien, mais je puis maintenant
+encore le..., si... Où est-il? À la cuisine?
+
+Kiriloff ouvrit une porte latérale donnant accès à une chambre
+toute petite et plongée dans l'obscurité. En descendant un
+escalier de trois marches, on passait de ce réduit dans la partie
+de la cuisine où couchait habituellement la cuisinière, et qu'une
+cloison séparait du reste de la pièce. Là, dans un coin, au-
+dessous des icônes, Fedka était attablé devant une demi-bouteille,
+une assiette de pain, un morceau de boeuf froid et des pommes de
+terre. L'ex-forçat, déjà à moitié ivre, portait une pelisse de
+mouton et semblait tout prêt à se mettre en route. Derrière la
+cloison un samovar bouillait, mais non à l'intention de Fedka;
+c'était ce dernier qui, connaissant les habitudes d'Alexis
+Nilitch, avait l'obligeance de lui préparer du thé chaque nuit,
+depuis une semaine au moins. Quant au boeuf et aux pommes de
+terre, je suis très disposé à croire que Kiriloff, n'ayant pas de
+cuisinière, les avait fait cuire lui-même pour son hôte dans la
+matinée.
+
+-- Qu'est-ce que tu as imaginé? cria Pierre Stépanovitch en
+faisant irruption dans la cuisine. -- Pourquoi n'as-tu pas attendu
+à l'endroit où l'on t'avait ordonné de te trouver?
+
+Et il déchargea un violent coup de poing sur la table.
+
+Fedka prit un air digne.
+
+-- Une minute, Pierre Stépanovitch, une minute! commença-t-il en
+détachant chaque mot avec une netteté qui visait à l'effet, -- ton
+premier devoir est de comprendre que tu as l'honneur d'être en
+visite ici chez M. Kiriloff, Alexis Nilitch, dont tu pourras
+toujours nettoyer les bottes, car c'est une intelligence cultivée,
+tandis que toi... pouah!
+
+Là-dessus, il lança un jet de salive. Le ton arrogant et résolu du
+galérien était de nature à inquiéter Pierre Stépanovitch, si
+celui-ci avait eu assez de liberté d'esprit pour remarquer le
+danger qui le menaçait. Mais il était dérouté, abasourdi par les
+malencontreux événements de la journée... Debout sur l'escalier,
+Lipoutine regardait avec curiosité dans la cuisine.
+
+-- Veux-tu ou ne veux-tu pas avoir un passeport et de l'argent
+pour aller où l'on t'a dit? Oui ou non?
+
+-- Vois-tu Pierre Stépanovitch, depuis le premier moment tu n'as
+pas cessé de me tromper; aussi je te considère comme un vrai
+coquin. Tu es à mes yeux un païen, une vermine humaine, -- voilà
+mon opinion sur ton compte. Pour m'amener à verser le sang
+innocent, tu m'as promis une grosse somme et tu m'as juré que
+M. Stavroguine était dans l'affaire, bien que ce fût un impudent
+mensonge. Au lieu des quinze cents roubles que tu m'avais fait
+espérer, je n'ai rien eu du tout, et tantôt M. Stavroguine t'a
+souffleté sur les deux joues, ce qui est déjà arrivé à notre
+connaissance. Maintenant tu recommences à me menacer et tu me
+promets de l'argent sans me dire ce que tu attends de moi. Mais je
+devine de quoi il s'agit: comptant sur ma crédulité, tu veux
+m'envoyer à Pétersbourg pour assassiner M. Stavroguine, Nicolas
+Vsévolodovitch, dont tu as juré de tirer vengeance. Par
+conséquent, tu es, tout le premier, un assassin. Et sais-tu de
+quoi tu t'es rendu digne par ce seul fait que, dans ta
+dépravation, tu as cessé de croire en Dieu, le vrai Créateur? Tu
+t'es placé sur la même ligne qu'un idolâtre, qu'un Tatare ou un
+Morduan. Alexis Nilitch, qui est un philosophe, t'a plusieurs fois
+expliqué le vrai Dieu, l'auteur de toutes choses; il t'a parlé de
+la création du monde, ainsi que des destinées futures et de la
+transfiguration de toute créature et de toute bête d'après le
+livre de l'Apocalypse. Mais tu restes sourd et muet comme une
+idole stupide, et, semblable à ce pervers tentateur qu'on appelle
+athée, tu as fait partager tes erreurs à l'enseigne Ertéleff...
+
+-- Ah! quelle caboche d'ivrogne! Il dépouille les icônes et il
+prêche sur l'existence de Dieu!
+
+-- Vois-tu, Pierre Stépanovitch, c'est vrai que j'ai volé comme tu
+le dis, mais je me suis contenté de prendre des perles, et puis,
+qu'en sais-tu? peut-être en ce moment même mes larmes m'ont obtenu
+le pardon du Très-Haut pour un péché auquel j'étais poussé par la
+misère, car je suis un orphelin sans asile. Sais-tu que, jadis,
+dans les temps anciens, il s'est passé un fait du même genre? Un
+marchand fondant en larmes et poussant de gros soupirs déroba une
+des perles du nimbe qui entourait la tête de la très sainte mère
+de Dieu; plus tard il vint s'agenouiller publiquement devant
+l'image et déposa toute la somme sur le tapis; alors, à la vue de
+tout le monde, la sainte Vierge le bénit en le couvrant de son
+voile. Ce miracle a été consigné dans les archives de l'État par
+ordre du gouvernement. Mais toi, tu as glissé une souris dans la
+niche de l'icône, c'est-à-dire que tu t'es moqué du doigt divin
+lui-même. Et si tu n'étais pas mon barine, si je ne t'avais pas
+porté dans mes bras autrefois, j'en finirais avec toi tout
+maintenant, sans sortir d'ici.
+
+Pierre Stépanovitch entra en fureur.
+
+-- Parle, as-tu vu aujourd'hui Stavroguine?
+
+-- Ne te permets jamais de me demander cela. M. Stavroguine est on
+ne peut plus étonné de tes inventions: non seulement il n'a pas
+organisé la chose et n'y a point contribué pécuniairement, mais il
+ne désirait même pas qu'elle eût lieu. Tu t'es joué de moi.
+
+-- Je vais te donner de l'argent, et, quand tu seras à
+Pétersbourg, je t'enverrai en une seule fois deux mille roubles,
+sans parler de ce que tu recevras encore après.
+
+-- Tu mens, mon très cher, et cela m'amuse de voir les illusions
+que tu te fais. M. Stavroguine est vis-à-vis de toi comme sur une
+échelle du haut de laquelle il te crache dessus, tandis que toi,
+en bas, tu aboies après lui, pareil à un chien stupide.
+
+-- Sais-tu, vaurien cria Pierre Stépanovitch exaspéré, -- que je
+ne te laisserai pas sortir d'ici et que je vais incontinent te
+livrer à la police?
+
+Fedka se dressa d'un bond, une lueur sinistre brillait dans ses
+yeux. Pierre Stépanovitch prit son revolver dans sa poche. La
+scène qui suivit fut aussi rapide que répugnante. Avant que Pierre
+Stépanovitch eût pu faire usage de son arme, Fedka se pencha
+vivement de côté, et de toute sa force le frappa au visage. Dans
+le même instant retentit un second coup non moins terrible que le
+premier, puis un troisième et un quatrième, tous assénés sur la
+joue. Étourdi par la violence de cette attaque, Pierre
+Stépanovitch ouvrit de grands yeux, grommela quelques mots
+inintelligibles et soudain s'abattit de tout son long sur le
+parquet.
+
+-- Voilà, prenez-le! cria Fedka triomphant; en un clin d'oeil il
+saisit sa casquette, ramassa son paquet qui se trouvait sous un
+banc et détala. Des sons rauques sortaient de la poitrine de
+Pierre Stépanovitch; il avait perdu connaissance, et Lipoutine
+croyait même que c'en était fait de lui. Kiriloff accourut
+précipitamment à la cuisine.
+
+-- Il faut lui jeter de l'eau au visage! dit vivement l'ingénieur,
+et, puisant de l'eau dans un seau avec une jatte de fer, il la
+versa sur la tête de Pierre Stépanovitch. Celui-ci tressaillit et
+releva un peu la tête, puis il se mit sur son séant et regarda
+devant lui d'un air hébété.
+
+-- Eh bien, comment vous sentez-vous? demanda Kiriloff.
+
+Pierre Stépanovitch n'avait pas encore recouvré l'usage de ses
+sens, il considéra longuement celui qui parlait. Mais, à la vue de
+Lipoutine, un sourire venimeux lui vint aux lèvres. Il se leva
+brusquement, ramassa son revolver resté sur le parquet et, blême
+de rage, s'élança sur Kiriloff.
+
+-- Si demain vous vous avisez de déguerpir, comme ce coquin de
+Stavroguine, articula-t-il d'une voix convulsive, -- j'irai vous
+chercher à l'autre bout de la terre... je vous écraserai comme une
+mouche... vous comprenez!
+
+Et il braqua son revolver sur le front de Kiriloff; mais, presque
+aussitôt, reprenant enfin possession de lui-même, il remit l'arme
+dans sa poche et s'esquiva sans ajouter un mot. Lipoutine se
+retira aussi. Tous deux se glissèrent hors de la maison par
+l'issue secrète que nous connaissons déjà. Une fois dans la rue,
+Pierre Stépanovitch commença à marcher d'un pas si rapide que son
+compagnon eut peine à le suivre. Arrivé au premier carrefour, il
+s'arrêta tout à coup.
+
+-- Eh bien? fit-il d'un ton de défi en se retournant vers
+Lipoutine.
+
+Celui-ci songeait au revolver, et le souvenir de la scène
+précédente le faisait encore trembler de tous ses membres; mais la
+réponse jaillit de ses lèvres, pour ainsi dire, spontanément:
+
+-- Je pense... je pense que «de Smolensk à Tachkent on n'attend
+plus l'étudiant avec tant d'impatience».
+
+-- Et avez-vous vu ce que Fedka buvait à la cuisine?
+
+-- Ce qu'il buvait? c'était de la vodka.
+
+-- Eh bien, sachez qu'il a bu de la vodka pour la dernière fois de
+sa vie. Je vous prie de vous rappeler cela pour votre gouverne. Et
+maintenant allez-vous-en au diable, je n'ai plus besoin de vous
+d'ici à demain... Mais prenez garde à vous: pas de bêtise!
+
+Lipoutine revint chez lui en toute hâte.
+
+IV
+
+Depuis longtemps il s'était muni d'un faux passeport. Chose qu'on
+aura peine à s'expliquer, cet homme aux instincts bourgeois, ce
+petit tyran domestique resté fonctionnaire nonobstant son
+fouriérisme, enfin ce capitaliste adonné à l'usure avait prévu de
+longue date qu'il pourrait avoir besoin de ce passeport pour filer
+à l'étranger, si... Il admettait la possibilité de ce _si_,
+quoique, bien entendu, il l'eût toujours fait suivre mentalement
+d'une ligne de points...
+
+Mais maintenant l'énigmatique particule prenait soudain un sens
+précis. Une idée désespérée, ai-je dit, était venue à Lipoutine
+pendant qu'il se rendait chez Kiriloff, après s'être entendu
+traiter d'imbécile par Pierre Stépanovitch: cette idée, c'était de
+planter là tout et de partir pour l'étranger le lendemain à la
+première heure! Celui qui, en lisant ces lignes, serait tenté de
+crier à l'exagération, n'a qu'à consulter la biographie de tous
+les réfugiés russes: pas un n'a émigré dans des conditions moins
+fantastiques.
+
+De retour chez lui, il commença par s'enfermer dans sa chambre,
+ensuite il procéda fiévreusement à ses préparatifs de départ. Sa
+principale préoccupation, c'était la somme d'argent à emporter.
+Quant au voyage, il n'était pas encore fixé sur la manière dont il
+l'entreprendrait, il songeait vaguement à aller prendre le train à
+la seconde ou à la troisième station avant notre ville, dût-il
+faire la route à pied jusque-là. Tout en roulant ces pensées dans
+sa tête, il empaquetait machinalement ses effets, quand soudain il
+interrompit sa besogne, poussa un profond soupir et s'étendit sur
+le divan.
+
+Il sentait tout à coup, il s'avouait clairement que sans doute il
+prendrait la fuite, mais qu'il ne lui appartenait plus de décider
+si ce serait _avant _ou _après _l'affaire de Chatoff; qu'il était
+maintenant un corps brut, une masse inerte mue par une force
+étrangère; qu'enfin, bien qu'ayant toute facilité de s'enfuir
+avant le meurtre de Chatoff, il ne partirait qu'_après_. Jusqu'au
+lendemain matin il resta en proie à une angoisse insupportable,
+tremblant, gémissant, ne se comprenant pas lui-même. À onze
+heures, lorsqu'il quitta son appartement, les gens de la maison
+lui firent part d'une nouvelle qui courait déjà toute la ville: le
+fameux Fedka, la terreur de la contrée, le forçat évadé que la
+police recherchait en vain depuis si longtemps, avait été trouvé
+assassiné le matin à sept verstes de la ville, au point de
+jonction de la grande route avec le chemin conduisant à Zakharino.
+Avide d'en savoir davantage, Lipoutine sortit immédiatement de
+chez lui et alla aux informations; il apprit bientôt que Fedka
+avait été trouvé avec la tête fracassée, et que tous les indices
+donnaient à penser qu'on l'avait dévalisé; d'après les
+renseignements recueillis par la police, le meurtrier devait être
+un ouvrier de l'usine Chpigouline, un certain Femka qui avait pris
+part conjointement avec le galérien à l'incendie de la demeure des
+Lébiadkine et à l'assassinat de ceux-ci: sans doute une querelle
+s'était élevée entre les deux scélérats pour le partage du
+butin... Lipoutine courut au logement de Pierre Stépanovitch et
+questionna les gens de service; ils lui dirent que leur maître,
+rentré chez lui à une heure du matin, avait dormi fort
+paisiblement jusqu'à huit heures. Certes, rien ne pouvait paraître
+extraordinaire dans la mort de Fedka, c'était en quelque sorte le
+dénouement naturel d'une existence de brigand. Mais, la veille,
+Pierre Stépanovitch avait dit «Fedka a bu de la vodka pour la
+dernière fois de sa vie»: comment ne pas rapprocher cette parole
+de l'événement qui l'avait suivie de si près? Frappé d'une telle
+coïncidence, Lipoutine n'hésita plus. Rentré chez lui, il poussa
+du pied son sac de voyage sous son lit, et, le soir, à l'heure
+fixée, il se trouva le premier à l'endroit où l'on devait se
+rencontrer avec Chatoff: à la vérité, il avait toujours son
+passeport dans sa poche...
+
+CHAPITRE V
+
+_LA VOYAGEUSE._
+
+I
+
+Le malheur de Lisa et la mort de Marie Timoféievna terrifièrent
+Chatoff. J'ai déjà dit que je l'avais rencontré ce matin-là; il me
+parut bouleversé. Entre autres choses, il m'apprit que la veille,
+à neuf heures du soir (c'est-à-dire trois heures avant
+l'incendie), il s'était rendu chez Marie Timoféievna. Il alla dans
+la matinée visiter les cadavres, mais, d'après ce que je puis
+savoir, il ne fit part de ses soupçons à personne. Cependant, vers
+la fin de la journée, une violente tempête éclata dans son âme
+et... et je crois pouvoir l'affirmer, à la tombée de la nuit il y
+eut un moment où il voulut se lever, se rendre à la police et
+révéler tout. Ce qu'était ce _tout_, -- lui-même ne le savait.
+Naturellement cette démarche n'eût eu d'autre résultat que de le
+faire arrêter comme conspirateur. Il n'avait aucune preuve contre
+ceux à qui il imputait les crimes récemment commis, il n'avait que
+de vagues conjectures qui, pour lui seul, équivalaient à une
+certitude. Mais, ainsi qu'il le disait lui-même, il était prêt à
+se perdre pourvu qu'il pût «écraser les coquins». En prévoyant
+chez Chatoff cette explosion de colère, Pierre Stépanovitch avait
+donc deviné juste, et il n'ignorait pas qu'il risquait gros à
+différer d'un jour l'exécution de son terrible dessein. Sans
+doute, en cette circonstance comme toujours, il obéit aux
+inspirations de sa présomptueuse confiance en soi et de son mépris
+pour toutes ces «petites gens», notamment pour Chatoff dont, à
+l'étranger déjà, il raillait l'»idiotisme pleurnicheur». Un homme
+aussi dénué de malice paraissait évidemment à Pierre Stépanovitch
+un adversaire fort peu redoutable. Et pourtant, si les «coquins»
+échappèrent à une dénonciation, ils ne le durent qu'à un incident
+tout à fait inattendu...
+
+Entre sept et huit heures du soir (au moment même où les «nôtres»
+réunis chez Erkel attendaient avec colère l'arrivée de Pierre
+Stépanovitch), Chatoff, souffrant d'une migraine accompagnée de
+légers frissons, était couché sur son lit au milieu de
+l'obscurité; aucune bougie n'éclairait sa chambre. Il ne savait à
+quoi se décider, et cette irrésolution était pour lui un cruel
+supplice. Peu à peu il s'endormit, et durant son court sommeil il
+eut une sorte de cauchemar: il lui semblait qu'il était garrotté
+sur son lit, incapable de mouvoir un membre; sur ces entrefaites,
+un bruit terrible faisait trembler toute la maison: des coups
+violents étaient frappés contre le mur, contre la grand'porte; on
+cognait aussi chez Chatoff et chez Kiriloff; en même temps le
+dormeur s'entendait appeler avec un accent plaintif par une voix
+lointaine qui lui était connue, mais dont le son l'affectait
+douloureusement. Il s'éveilla en sursaut, se souleva un peu sur
+son lit, et s'aperçut avec étonnement que l'on continuait de
+cogner à la grand'porte; sans être à beaucoup près aussi forts
+qu'ils le lui avaient paru en rêve, les coups étaient fréquents et
+obstinés; en bas, sous la porte cochère, retentissait toujours la
+voix étrange et «douloureuse»; à la vérité, elle n'était pas du
+tout plaintive, mais au contraire impatiente et irritée; par
+intervalles se faisait entendre une autre voix plus contenue et
+plus ordinaire. Chatoff sauta à bas de son lit, alla ouvrir le
+vasistas et passa sa tête en dehors.
+
+-- Qui est là? cria-t-il, littéralement glacé d'effroi.
+
+-- Si vous êtes Chatoff, fit-on d'en bas, -- veuillez répondre
+franchement et honnêtement: consentez-vous, oui ou non, à me
+recevoir chez vous?
+
+La voix était ferme, coupante; il la reconnut!
+
+-- Marie!... C'est toi?
+
+-- Oui, c'est moi, Marie Chatoff, et je vous assure que je ne puis
+garder mon cocher une minute de plus.
+
+-- Tout de suite... le temps d'allumer une bougie... put à peine
+articuler Chatoff, qui se hâta de chercher des allumettes. Comme
+il arrive le plus souvent en pareil cas, il n'en trouva point et
+laissa choir par terre le chandelier avec la bougie. En bas
+retentirent de nouveaux cris d'impatience. Il abandonna tout,
+descendit l'escalier quatre à quatre et courut ouvrir la porte.
+
+-- Faites-moi le plaisir de tenir cela un instant, pendant que je
+réglerai avec cette brute, dit madame Marie Chatoff à son mari en
+lui tendant un sac à main assez léger; c'était un de ces articles
+de peu de valeur qu'on fabrique à Dresde avec de la toile à
+voiles.
+
+-- J'ose vous assurer que vous demandez plus qu'il ne vous est dû,
+poursuivit-elle avec véhémence en s'adressant au cocher. -- Si
+depuis une heure vous me promenez dans les sales rues d'ici, c'est
+votre faute, parce que vous ne saviez pas trouver cette sotte rue
+et cette stupide maison. Prenez vos trente kopeks et soyez sûr que
+vous n'aurez pas davantage.
+
+-- Eh! madame, tu m'as toi-même indiqué la rue de l'Ascension,
+tandis que tu voulais aller rue de l'Épiphanie. Le péréoulok de
+l'Ascension, c'est fort loin d'ici; cette course-là a éreinté mon
+cheval.
+
+-- Ascension, Épiphanie, -- toutes ces sottes dénominations
+doivent vous être plus familières qu'à moi, vu que vous êtes de la
+ville. D'ailleurs, vous n'êtes pas juste: j'ai commencé par vous
+dire de me conduire à la maison Philippoff, et vous m'avez assuré
+que vous connaissiez cette maison. En tout cas, vous pourrez
+demain m'appeler devant le juge de paix, mais maintenant je vous
+prie de me laisser en repos.
+
+-- Tenez, voilà encore cinq kopeks! intervint Chatoff, qui se hâta
+de prendre un piatak dans sa poche et le donna au cocher.
+
+-- Ne vous avisez pas de faire cela, je vous prie! protesta la
+voyageuse, mais l'automédon fouetta son cheval, et Chatoff,
+prenant sa femme par la main, l'introduisit dans la maison.
+
+-- Vite, Marie, vite... tout cela ne signifie rien et -- comme tu
+es trempée! Prends garde, il y a ici un escalier, -- quel dommage
+qu'on ne voit pas clair! -- l'escalier est roide, tiens-toi à la
+rampe, tiens-toi bien; voilà ma chambrette. Excuse-moi, je n'ai
+pas de feu... Tout de suite!
+
+Il ramassa le chandelier, mais cette fois encore les allumettes
+furent longues à trouver. Silencieuse et immobile, madame Chatoff
+attendait debout au milieu de la chambre.
+
+-- Grâce à Dieu, enfin! s'écria-t-il joyeusement quand il eut
+allumé la bougie. Marie Chatoff parcourut le local d'un rapide
+regard.
+
+-- J'avais bien entendu dire que vous viviez dans un taudis,
+pourtant je ne m'attendais pas à vous trouver ainsi logé, observa-
+t-elle d'un air de dégoût, et elle s'avança vers le lit.
+
+-- Oh! je n'en puis plus! poursuivit la jeune femme en se laissant
+tomber avec accablement sur la dure couche de Chatoff. --
+Débarrassez-vous de ce sac, je vous prie, et prenez une chaise. Du
+reste, faites comme vous voulez. Je suis venue vous demander un
+asile provisoire, en attendant que je me sois procuré du travail,
+parce que je ne connais rien ici et que je n'ai pas d'argent.
+Mais, si je vous gêne, veuillez, s'il vous plaît, le déclarer tout
+de suite, comme c'est même votre devoir de le faire, si vous êtes
+un honnête homme. J'ai quelques objets que je puis vendre demain,
+cela me permettra de me loger en garni quelque part; vous aurez la
+bonté de me conduire dans un hôtel... Oh! mais que je suis
+fatiguée!
+
+Chatoff était tout tremblant.
+
+-- Tu n'as pas besoin d'aller à l'hôtel, Marie! Pourquoi? À quoi
+bon? supplia-t-il les mains jointes.
+
+-- Eh bien, si l'on peut se passer d'aller à l'hôtel, il faut
+pourtant expliquer la situation. Vous vous rappelez, Chatoff, que
+nous avons vécu maritalement ensemble à Genève pendant un peu plus
+de quinze jours; voilà trois ans que nous nous sommes séparés, à
+l'amiable du reste. Mais ne croyez pas que je sois revenue pour
+recommencer les sottises d'autrefois. Mon seul but est de chercher
+du travail, et si je me suis rendue directement dans cette ville,
+c'est parce que cela m'était égal. Ce n'est nullement le repentir
+qui me ramène auprès de vous, je vous prie de ne pas vous fourrer
+cette bêtise là dans la tête.
+
+-- Oh! Marie! C'est inutile, tout à fait inutile! murmura Chatoff.
+
+Que voulait-il dire par ces mots?
+
+-- Eh bien, puisqu'il en est ainsi, puisque vous êtes assez
+développé pour comprendre cela, je me permettrai d'ajouter que si
+maintenant je m'adresse tout d'abord à vous, si je viens vous
+demander l'hospitalité, c'est en partie parce que je ne vous ai
+jamais considéré comme un drôle; loin de là, j'ai toujours pensé
+que vous valiez peut-être beaucoup mieux qu'un tas de...
+coquins!...
+
+Ses yeux étincelèrent. Sans doute elle avait eu grandement à se
+plaindre de certains «coquins».
+
+-- Et veuillez être persuadé qu'en parlant de votre bonté je ne me
+moque nullement de vous. Je dis les choses carrément, sans y
+mettre d'éloquence; d'ailleurs, je ne puis pas souffrir les
+phrases. Mais tout cela est absurde. Je vous ai toujours supposé
+assez d'esprit pour ne pas trouver mauvais... Oh! assez, je n'en
+puis plus!
+
+Et elle le regarda longuement, d'un air las. Debout à cinq pas
+d'elle, Chatoff l'avait écoutée timidement, mais il était comme
+rajeuni, son visage rayonnait d'un éclat inaccoutumé. Cet homme
+fort, rude, toujours hérissé, sentait son âme s'ouvrir tout à coup
+à la tendresse. En lui vibrait une corde nouvelle. Trois années de
+séparation n'avaient rien arraché de son coeur. Et peut-être
+chaque jour durant ces trois ans il avait rêvé à elle, à la chère
+créature qui lui avait dit autrefois: «Je t'aime.» Tel que j'ai
+connu Chatoff, je ne crois pas me tromper en affirmant que
+s'entendre adresser par une femme une parole d'amour devait lui
+paraître une impossibilité. Chaste et pudique jusqu'à la
+sauvagerie, il se considérait comme un jeu de la nature, détestait
+sa figure et son caractère, se faisait l'effet d'un de ces
+monstres que l'on promène dans les foires. En conséquence de tout
+cela, il n'estimait rien à l'égal de l'honnêteté, poussait
+jusqu'au fanatisme l'attachement à ses convictions, se montrait
+sombre, fier, irascible et peu communicatif. Mais voilà que cette
+créature unique qui pendant deux semaines l'avait aimé (il le crut
+toute sa vie!), -- cet être dont il était loin d'ignorer les
+fautes et que néanmoins il avait toujours placé infiniment au-
+dessus de lui, cette femme à qui il pouvait _tout_ pardonner (que
+dis-je? il lui semblait que lui-même avait tous les torts vis-à-
+vis d'elle), cette Marie Chatoff rentrait soudain chez lui, dans
+sa maison... c'était presque impossible à comprendre! Il n'en
+revenait pas; un tel événement lui paraissait si heureux qu'il
+n'osait y croire et que, le prenant pour un rêve, il avait peur de
+s'éveiller. Mais, lorsqu'elle le regarda avec cette expression de
+lassitude, il devina aussitôt que la bien-aimée créature
+souffrait, qu'elle était offensée peut-être. Le coeur défaillant,
+il se mit à l'examiner. Quoique le visage fatigué de Marie Chatoff
+eût depuis longtemps perdu la fraîcheur de la première jeunesse,
+elle était encore fort bien de sa personne, -- son mari la trouva
+aussi belle qu'autrefois. C'était une femme de vingt-cinq ans,
+d'une complexion assez robuste et d'une taille au-dessus de la
+moyenne (elle était plus grande que Chatoff); son opulente
+chevelure châtain foncé faisait ressortir la pâleur de son visage
+ovale; ses grands yeux sombres brillaient maintenant d'un éclat
+fiévreux. Mais cet intrépidité étourdie, naïve et ingénue que son
+époux lui avait connue jadis était remplacée à présent par une
+irritabilité morose; désenchantée de tout, elle affectait une
+sorte de cynisme qui lui pesait à elle-même parce qu'elle n'en
+avait pas encore l'habitude. Ce qui surtout se remarquait en elle,
+c'était un état maladif. Chatoff en fut frappé. Malgré la crainte
+qu'il éprouvait en présence de sa femme, il se rapprocha
+brusquement d'elle et lui saisit les deux mains:
+
+-- Marie... tu sais... tu es peut-être très fatiguée, pour l'amour
+de Dieu ne te fâche pas... si tu consentais, par exemple, à
+prendre du thé, hein? Le thé fortifie, hein? Si tu consentais!...
+
+-- Pourquoi demander si je consens? Cela va sans dire; vous êtes
+aussi enfant que jamais. Si vous pouvez me donner du thé, donnez-
+m'en. Que c'est petit chez vous! Comme il fait froid ici!
+
+-- Oh! je vais tout de suite chercher du bois, j'en ai!... reprit
+Chatoff fort affairé; -- du bois... c'est-à-dire, mais... du
+reste, il va aussi y avoir du thé tout de suite, ajouta-t-il avec
+un geste indiquant une résolution désespérée, et il prit vivement
+sa casquette.
+
+-- Où allez-vous donc? Ainsi vous n'avez pas de thé chez vous?
+
+-- Il y en aura, il y en aura, il y en aura, tout va être prêt
+tout de suite... je...
+
+Il prit son revolver sur le rayon.
+
+-- Je vais à l'instant vendre ce revolver... ou le mettre en
+gage...
+
+-- Quelles bêtises, et comme ce sera long! Tenez, voilà mon porte-
+monnaie, puisque vous n'avez rien chez vous; il y a là huit
+grivnas, je crois; c'est tout ce que j'ai. On dirait qu'on est ici
+dans une maison de fous.
+
+-- C'est inutile, je n'ai pas besoin de ton argent, je reviens
+tout de suite, dans une seconde; je puis même me dispenser de
+vendre le revolver...
+
+Et il courut tout droit chez Kiriloff. Cette visite eut lieu deux
+heures avant celle de Pierre Stépanovitch et de Lipoutine que j'ai
+racontée plus haut. Quoique habitant la même maison, Chatoff et
+Kiriloff ne se voyaient pas; quand ils se rencontraient dans la
+cour, ils n'échangeaient ni une parole ni même un salut: ils
+avaient trop longtemps couché ensemble en Amérique.
+
+-- Kiriloff, vous avez toujours du thé; y a-t-il chez vous du thé
+et un samovar?
+
+L'ingénieur se promenait de long en large dans sa chambre, comme
+il avait l'habitude de le faire chaque nuit; il s'arrêta soudain
+et regarda fixement Chatoff, sans du reste témoigner trop de
+surprise.
+
+-- Il y a du thé, du sucre et un samovar. Mais vous n'avez pas
+besoin de samovar, le thé est chaud. Mettez-vous à table et buvez.
+
+-- Kiriloff, nous avons vécu ensemble en Amérique... Ma femme est
+arrivée chez moi... Je... Donnez-moi du thé... il faut un samovar.
+
+-- Si c'est pour votre femme, il faut un samovar. Mais le samovar
+après. J'en ai deux. Maintenant prenez la théière qui est sur la
+table. Le thé chaud, le plus chaud. Prenez du sucre, tout le
+sucre. Du pain... Beaucoup de pain; tout. Il y a du veau. Un
+rouble d'argent.
+
+-- Donne, ami, je te le rendrai demain! Ah! Kiriloff!
+
+-- C'est votre femme qui était en Suisse? C'est bien. Et vous avez
+bien fait aussi d'accourir chez moi.
+
+-- Kiriloff! s'écria Chatoff qui tenait la théière sous son bras
+tandis qu'il avait dans les mains le pain et le sucre, --
+Kiriloff! si... si vous pouviez renoncer à vos épouvantables
+fantaisies et vous défaire de votre athéisme... oh! quel homme
+vous seriez, Kiriloff!
+
+-- On voit que vous aimez votre femme après la Suisse. C'est bien
+de l'aimer après la Suisse. Quand il faudra du thé, venez encore.
+Venez toute la nuit, je ne me coucherai pas. Il y aura un samovar.
+Tenez, prenez ce rouble. Allez auprès de votre femme, je resterai
+et je penserai à vous et à votre femme.
+
+Marie Chatoff parut fort contente en voyant le thé arriver si
+vite, et elle se jeta avidement sur ce breuvage, mais on n'eut pas
+besoin d'aller chercher le samovar: la voyageuse ne but qu'une
+demi-tasse et ne mangea qu'un tout petit morceau de pain. Elle
+repoussa le veau avec un dégoût mêlé de colère.
+
+-- Tu es malade, Marie; tout cela est chez toi l'effet de la
+maladie... observa timidement Chatoff, qui, d'un air craintif,
+s'empressait autour d'elle.
+
+-- Certainement je suis malade. Asseyez-vous, je vous prie. Où
+avez-vous pris ce thé, si vous n'en aviez pas?
+
+Il dit quelques mots de Kiriloff. Elle avait déjà entendu parler
+de lui.
+
+-- Je sais que c'est un fou; de grâce, assez là-dessus; les
+imbéciles ne sont pas une rareté, n'est-ce pas? Ainsi vous avez
+été en Amérique? Je l'ai entendu dire, vous avez écrit.
+
+-- Oui, je... j'ai écrit à Paris.
+
+-- Assez, parlons d'autre chose, s'il vous plaît. Vous appartenez
+à l'opinion slavophile?
+
+-- Je... ce n'est pas que je... Faute de pouvoir être Russe, je
+suis devenu slavophile, répondit Chatoff avec le sourire forcé de
+l'homme qui plaisante à contre-temps et sans en avoir envie.
+
+-- Ah! vous n'êtes pas Russe?
+
+-- Non, je ne suis pas Russe.
+
+-- Eh bien, tout cela, ce sont des bêtises. Pour la dernière fois,
+asseyez-vous. Pourquoi vous trémoussez-vous toujours ainsi? Vous
+pensez que j'ai le délire? Peut-être bien. Vous n'êtes que deux,
+dites-vous, dans la maison?
+
+-- Oui... Au rez-de-chaussée...
+
+-- Et, pour l'intelligence, les deux font la paire. Qu'est-ce
+qu'il y a au rez-de-chaussée? Vous avez dit: au rez-de-chaussée...
+
+-- Non, rien.
+
+-- Quoi, rien? Je veux savoir.
+
+-- Je voulais dire seulement qu'autrefois les Lébiadkine
+demeuraient au rez-de-chaussée...
+
+Marie Chatoff fit un brusque mouvement.
+
+-- Celle qu'on a assassinée la nuit dernière? J'ai entendu parler
+de cela. C'est la première nouvelle que j'ai apprise en arrivant
+ici. Il y a eu un incendie chez vous?
+
+Chatoff se leva soudain.
+
+-- Oui, Marie, oui, et je commets peut-être une infamie
+épouvantable en ce moment où je pardonne à des infâmes...
+
+Il marchait à grands pas dans la chambre en levant les bras en
+l'air et en donnant les signes d'une violente agitation.
+
+Mais Marie ne comprenait pas du tout ce qui se passait en lui.
+Elle était distraite pendant qu'il parlait; elle questionnait et
+n'écoutait pas les réponses.
+
+-- On en fait de belles chez vous. Oh! quelles gredineries
+partout! Quel monde de vauriens! Mais asseyez-vous donc enfin, oh!
+que vous m'agacez! répliqua la jeune femme qui, vaincue par la
+fatigue, laissa tomber sa tête sur l'oreiller.
+
+-- Marie, je t'obéis... Tu te coucherais peut-être volontiers,
+Marie?
+
+Elle ne répondit pas, et, à bout de forces, ferma ses paupières.
+Son visage pâle ressemblait à celui d'une morte. Elle s'endormit
+presque instantanément. Chatoff promena ses yeux autour de lui,
+raviva la flamme de la bougie, et, après avoir jeté encore une
+fois un regard inquiet sur sa femme, après avoir joins ses mains
+devant elle, il sortit tout doucement de la chambre. Quand il fut
+sur le palier, il se fourra dans un coin, où il resta pendant dix
+minutes sans bouger, sans faire le moindre bruit. Tout à coup des
+pas légers et discrets retentirent dans l'escalier. Quelqu'un
+montait. Chatoff se rappela qu'il avait oublié de fermer la porte
+de la maison.
+
+-- Qui est là? demanda-t-il à voix basse.
+
+Le visiteur ne répondit pas et continua de monter sans se presser.
+Arrivé sur le carré, il s'arrêta; l'obscurité ne permettait pas de
+distinguer ses traits.
+
+-- Ivan Chatoff? fit-il mystérieusement.
+
+Le maître du logis se nomma, mais en même temps il étendit le bras
+pour écarter l'inconnu; ce dernier lui saisit la main, et Chatoff
+frissonna comme au contact d'un reptile.
+
+-- Restez ici, murmura-t-il rapidement, -- n'entrez pas, je ne
+puis vous recevoir maintenant. Ma femme est revenue chez moi. Je
+vais chercher de la lumière.
+
+Quand il reparut avec la bougie, il aperçut devant lui un officier
+tout jeune dont il ignorait le nom, mais qu'il se souvenait
+d'avoir rencontré quelque part.
+
+Le visiteur se fit connaître:
+
+-- Erkel. Vous m'avez vu chez Virguinsky.
+
+-- Je me rappelle; vous étiez assis et vous écriviez, reprit
+Chatoff; ce disant, il s'avança vers le jeune homme, puis, avec
+une fureur subite, mais toujours sans élever la voix, il
+poursuivit: -- Écoutez, vous m'avez fait tout à l'heure un signe
+de reconnaissance quand vous m'avez pris la main. Mais sachez que
+je crache sur tous ces signes! Je les repousse... je n'en veux
+pas... je puis à l'instant vous jeter en bas de l'escalier, savez-
+vous cela?
+
+-- Non, je n'en sais rien et j'ignore complètement pourquoi vous
+êtes si fâché, répondit l'enseigne dont le ton calme ne témoignait
+d'aucune irritation. -- Je suis seulement chargé d'une commission
+pour vous, et j'ai voulu m'en acquitter sans perdre de temps. Vous
+avez entre les mains une presse qui ne vous appartient pas et dont
+vous êtes tenu de rendre compte, ainsi que vous le savez vous-
+même. Suivant l'ordre que j'ai reçu, je dois vous demander de la
+remettre à Lipoutine demain à sept heures précises du soir. En
+outre, il m'est enjoint de vous déclarer qu'à l'avenir on
+n'exigera plus rien de vous.
+
+-- Rien?
+
+-- Absolument rien. Votre demande a été prise en considération, et
+désormais vous ne faites plus partie de la société. J'ai été
+positivement chargé de vous l'apprendre.
+
+-- Qui vous a chargé de cela?
+
+-- Ceux qui m'ont révélé le signe de reconnaissance.
+
+-- Vous arrivez de l'étranger?
+
+-- Cela... cela, je crois, doit vous être indifférent.
+
+-- Eh! diable! Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt, si
+l'on vous a donné cet ordre?
+
+-- Je me conformais à certaines instructions et je n'étais pas
+seul.
+
+-- Je comprends, je comprends que vous n'étiez pas seul. Eh...
+diable! Mais pourquoi Lipoutine n'est-il pas venu lui-même?
+
+-- Ainsi, je viendrai vous prendre demain à six heures précises du
+soir, et nous irons là à pied. Il n'y aura que nous trois.
+
+-- Verkhovensky y sera?
+
+-- Non, il n'y sera pas. Verkhovensky part d'ici demain à onze
+heures du matin.
+
+-- Je m'en doutais, fit Chatoff d'une voix sourde et irritée; --
+il s'est sauvé, le misérable! ajouta-t-il en frappant du poing sur
+sa cuisse.
+
+Des pensées tumultueuses l'agitaient. Erkel le regardait fixement
+et attendait sa réponse en silence.
+
+-- Comment donc ferez-vous? Une presse n'est pas un objet si
+facile à emporter.
+
+-- Il ne sera pas nécessaire de la prendre. Vous nous indiquerez
+seulement l'endroit, et nous nous bornerons à nous assurer qu'elle
+s'y trouve en effet. Nous savons où elle est enterrée, sans
+connaître exactement la place. Vous ne l'avez révélée à personne
+encore?
+
+Les yeux de Chatoff se fixèrent sur l'enseigne.
+
+-- Comment un blanc-bec comme vous s'est-il aussi fourré là
+dedans? Eh! mais il leur en faut aussi de pareils? Allons,
+retirez-vous! E-eh! Ce coquin-là vous a tous trompés et a pris la
+fuite.
+
+Erkel considérait son interlocuteur avec un calme imperturbable,
+mais il ne paraissait pas comprendre.
+
+-- Verkhovensky s'est enfui, Verkhovensky! poursuivit Chatoff en
+grinçant des dents.
+
+-- Mais non, il est encore ici, il n'est pas parti. C'est
+seulement demain qu'il s'en va, observa Erkel d'un ton doux et
+persuasif. -- Je tenais tout particulièrement à ce qu'il se
+trouvât là comme témoin; mes instructions l'exigeaient (il parlait
+avec l'abandon d'un jouvenceau sans expérience). Mais il a refusé,
+sous prétexte qu'il devait partir, et le fait est qu'il est très
+pressé de s'en aller.
+
+Le regard de Chatoff se porta de nouveau avec une expression de
+pitié sur le visage du nigaud, puis soudain il agita le bras comme
+pour chasser ce sentiment.
+
+-- Bien, j'irai, déclara-t-il brusquement, -- et maintenant
+décampez!
+
+-- Je passerai donc chez vous à six heures précises, répondit
+Erkel, qui, après un salut poli, se retira tranquillement.
+
+-- Petit imbécile! ne put s'empêcher de lui crier Chatoff du haut
+de l'escalier.
+
+-- Quoi? demanda l'enseigne, déjà arrivé en bas.
+
+-- Rien, allez-vous-en.
+
+-- Je croyais que vous aviez dit quelque chose.
+
+II
+
+Erkel était un «petit imbécile» en ce sens qu'il se laissait
+influencer par la pensée d'autrui, mais, comme agent subalterne,
+comme homme d'exécution, il ne manquait pas d'intelligence, ni
+même d'astuce. Fanatiquement dévoué à «l'oeuvre commune», c'est-à-
+dire, au fond, à Pierre Stépanovitch, il agissait suivant les
+instructions qu'il avait reçues de celui-ci à la séance où les
+rôles avaient été distribués aux _nôtres_ pour le lendemain. Entre
+autres recommandations, il avait été enjoint à l'enseigne de bien
+observer, pendant qu'il accomplirait son mandat, dans quelle
+conditions se trouvait Chatoff, et lorsque ce dernier, en causant
+sur le carré, s'échappa à dire que sa femme était revenue chez
+lui, Erkel, avec un machiavélisme instinctif, ne témoigna aucun
+désir d'en savoir davantage, bien qu'il comprit que ce fait
+contribuerait puissamment à la réussite de leur entreprise.
+
+Ce fut, en effet, ce qui arriva: cette circonstance seule sauva
+les «coquins» de la dénonciation qui les menaçait, et leur permit
+de se débarrasser de leur ennemi. Le retour de Marie, en changeant
+le cours des préoccupations de Chatoff, lui ôta sa sagacité et sa
+prudence accoutumées. Il eut dès lors bien autre chose en tête que
+l'idée de sa sécurité personnelle. Quand Erkel lui dit que Pierre
+Stépanovitch partait le lendemain, il n'hésita pas à le croire;
+cela d'ailleurs s'accordait si bien avec ses propres conjectures!
+Rentrés dans la chambre, il s'assit dans un coin, appuya ses
+coudes sur ses genoux et couvrit son visage de ses mains. D'amères
+pensées le tourmentaient...
+
+Tout à coup il releva la tête, s'approcha du lit en marchant sur
+le pointe du pied et se mit à contempler sa femme: «Seigneur! Mais
+demain matin elle se réveillera avec la fièvre, peut-être même
+l'a-t-elle déjà! Elle aura sans doute pris un refroidissement.
+Elle n'est pas habituée à cet affreux climat, et voyager dans un
+compartiment de troisième classe, subir le vent, la pluie, quand
+on n'a sur soi qu'un méchant burnous... Et la laisser là,
+l'abandonner sans secours! Quel petit sac! qu'il est léger! Il ne
+pèse pas plus de dix livres! La pauvrette, comme ses traits sont
+altérés! combien elle a souffert! Elle est fière, c'est pour cela
+qu'elle ne se plaint pas. Mais elle est irritable, fort irritable!
+C'est la maladie qui en est cause: un ange même, s'il tombait
+malade, deviendrait irascible. Que son front est sec! Il doit être
+brûlant. Elle a un cercle bistré au-dessous des yeux et... et
+pourtant que ce visage est beau! quelle magnifique chevelure!
+quel...
+
+Il s'arracha brusquement à cette contemplation et alla aussitôt se
+rasseoir dans son coin; il était comme effrayé à la seule idée de
+voir dans Marie autre chose qu'une créature malheureuse,
+souffrante, ayant besoin de secours. -- Quoi! je concevrais en ce
+moment des _espérances! _Oh! quel homme bas et vil je suis! pensa-
+t-il, le visage caché dans ses mains, et de nouveau des rêves, des
+souvenirs revinrent hanter son esprit... et puis encore des
+espérances.
+
+Il se rappela l'exclamation: «Oh! je n'en puis plus», que sa femme
+avait proférée à plusieurs reprises d'une voix faible, râlante.
+«Seigneur! L'abandonner maintenant, quand elle ne possède que huit
+grivnas; elle m'a tendu son vieux porte-monnaie! Elle est venue
+chercher du travail, -- mais qu'est-ce qu'elle entend à cela?
+qu'est-ce qu'ils comprennent à la Russie? Ils n'ont pas plus de
+raison que des enfants, les fantaisies créées par leur imagination
+sont tout pour eux, et ils se fâchent, les pauvres gens, parce que
+la Russie ne ressemble pas aux chimères dont ils rêvaient à
+l'étranger. Ô malheureux, ô innocents!... Tout de même il ne fait
+pas chaud ici...»
+
+Il se souvint qu'elle s'était plainte du froid, qu'il avait promis
+d'allumer le poêle. «Il y a ici du bois, on peut en aller
+chercher, seulement il ne faudrait pas l'éveiller. Du reste, cela
+n'est pas impossible. Mais que faire du veau? Quand elle se
+lèvera, elle voudra peut-être manger... Eh bien, nous verrons plus
+tard; Kiriloff ne se couchera pas de la nuit. Il faudrait la
+couvrir avec quelque chose, elle dort d'un profond sommeil, mais
+elle a certainement froid; ah! qu'il fait froid!»
+
+Et, encore une fois, il s'approcha d'elle pour l'examiner; la robe
+avait un peu remonté, la jambe droite était découverte jusqu'au
+genou. Il se détourna par un mouvement brusque, presque effrayé;
+puis il ôta le chaud paletot qu'il portait par-dessus sa vieille
+redingote, et, s'efforçant de ne pas regarder, il étendit ce
+vêtement sur la place nue.
+
+Tandis qu'il faisait du feu, contemplait la dormeuse ou rêvait
+dans un coin, deux ou trois heures s'écoulèrent, et ce fut pendant
+ce temps que Kiriloff reçut la visite de Verkhovensky et de
+Lipoutine. À la fin, Chatoff s'endormit aussi dans son coin. Il
+venait à peine de fermer les yeux, quand un gémissement se fit
+entendre; Marie s'était éveillée et appelait son époux. Il
+s'élança vers elle, troublé comme un coupable.
+
+-- Marie! Je m'étais endormi... Ah! quel vaurien je suis, Marie!
+
+Elle se souleva un peu, promena un regard étonné autour de la
+chambre, comme si elle n'eût pas reconnu l'endroit où elle se
+trouvait, et tout à coup la colère, l'indignation s'empara d'elle:
+
+-- J'ai occupé votre lit, je tombais de fatigue et je me suis
+endormie sans le vouloir; pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?
+Comment avez-vous osé croire que j'aie l'intention de vous être à
+charge?
+
+-- Comment aurais-je pu t'éveiller, Marie?
+
+-- Vous le pouviez; vous le deviez! Vous n'avez pas d'autre lit
+que celui-ci, et je l'ai occupé. Vous ne deviez pas me mettre dans
+une fausse position. Ou bien, pensez-vous que je sois venue ici
+pour recevoir vos bienfaits? Veuillez reprendre votre lit tout de
+suite, je coucherai dans un coin sur des chaises.
+
+-- Marie, il n'y a pas assez de chaises, et, d'ailleurs, je n'ai
+rien à mettre dessus.
+
+-- Eh bien, alors je coucherai par terre tout simplement. Je ne
+puis pas vous priver de votre lit. Je vais coucher sur le
+plancher, tout de suite, tout de suite!
+
+Elle se leva, voulut marcher, mais soudain une douleur spasmodique
+des plus violentes lui ôta toute force, toute résolution; un
+gémissement profond sortit de sa poitrine, et elle retomba sur le
+lit. Chatoff s'approché vivement; la jeune femme, enfonçant son
+visage dans l'oreiller, saisit la main de son mari et la serra à
+lui faire mal. Une minute se passa ainsi.
+
+-- Marie, ma chère, s'il le faut, il y a ici un médecin que je
+connais, le docteur Frenzel... je puis courir chez lui.
+
+-- C'est absurde!
+
+-- Comment, absurde? Dis-moi ce que tu as, Marie! On pourrait te
+mettre un cataplasme... sur le ventre, par exemple... Je puis
+faire cela sans médecin... Ou bien des sinapismes.
+
+-- Qu'est-ce que c'est que cela? reprit-elle en relevant la tête
+et en regardant son mari d'un air effrayé.
+
+Chatoff chercha en vain le sens de cette étrange question.
+
+-- De quoi parles-tu, Marie? À quel propos demandes-tu cela? Ô mon
+Dieu, je m'y perds! Pardonne-moi, Marie, mais je ne comprends pas
+du tout ce que tu veux dire.
+
+-- Eh! laissez donc, ce n'est pas votre affaire de comprendre. Et
+même cela serait fort drôle... répondit-elle avec un sourire amer.
+-- Dites-moi quelque chose. Promenez-vous dans la chambre et
+parlez. Ne restez pas près de moi et ne me regardez pas, je vous
+en prie pour la centième fois!
+
+Chatoff se mit à marcher dans la chambre en tenant ses yeux
+baissés et en faisant tous ses efforts pour ne pas les tourner
+vers sa femme.
+
+-- Il y a ici, -- ne te fâche pas, Marie, je t'en supplie, -- il y
+a ici du veau et du thé... Tu as si peu mangé tantôt...
+
+Elle fit avec la main un geste de violente répugnance. Chatoff au
+désespoir se mordit la langue.
+
+-- Écoutez, j'ai l'intention de monter ici un atelier de reliure,
+cet établissement serait fondé sur les principes relationnels de
+l'association. Comme vous habitez la ville, qu'en pensez-vous? Ai-
+je des chances de succès?
+
+-- Eh! Marie, chez nous on ne lit pas; il n'y a même pas de
+livres. Et il en ferait relier?
+
+-- Qui? il:
+
+-- Le lecteur d'ici, l'habitant de la ville en général, Marie.
+
+-- Eh bien, alors exprimez-vous plus clairement, au lieu de dire:
+_il_, on ne sait pas à qui se rapporte ce pronom. Vous ne
+connaissez pas la grammaire.
+
+-- C'est dans l'esprit de la langue, Marie, balbutia Chatoff.
+
+-- Ah! laissez-moi tranquille avec votre esprit, vous m'ennuyez.
+Pourquoi le lecteur ou l'habitant de la ville ne fera-t-il pas
+relier ses livres?
+
+-- Parce que lire un livre et le faire relier sont deux opérations
+qui correspondent à deux degrés de civilisation très différents.
+D'abord, il s'habitue peu à peu à lire, ce qui, bien entendu,
+demande des siècles; mais il n'a aucun soin du livre, le
+considérant comme un objet sans importance. Le fait de donner un
+livre à relier suppose déjà le respect du livre; cela indique que
+non seulement, il a pris goût à la lecture, mais encore qu'il la
+tient en estime. L'Europe depuis longtemps fait relier ses livres,
+la Russie n'en est pas encore là.
+
+-- Quoique dit d'une façon pédantesque, cela, du moins, n'est pas
+bête et me reporte à trois ans en arrière; vous aviez parfois
+assez d'esprit il y a trois ans.
+
+Elle prononça ces mots du même ton dédaigneux que toutes les
+phrases précédentes.
+
+-- Marie, Marie, reprit avec émotion Chatoff, -- Ô Marie! Si tu
+savais tout ce qui s'est passé durant ces trois ans! J'ai entendu
+dire que tu me méprisais à cause du changement survenu dans mes
+opinions. Qui donc ai-je quitté? Des ennemis de la vraie vie, des
+libérâtres arriérés, craignant leur propre indépendance; des
+laquais de la pensée, hostiles à la personnalité et à la liberté;
+des prédicateurs décrépits de la charogne et de la pourriture!
+Qu'y a-t-il chez eux? La sénilité, la médiocrité dorée,
+l'incapacité la plus bourgeoise et la plus plate, une égalité
+envieuse, une égalité sans mérite personnel, l'égalité comme
+l'entend un laquais ou comme la comprenait un Français de 93...
+Mais le pire, c'est qu'ils sont tous des coquins!
+
+-- Oui, il y a beaucoup de coquins, observa Marie d'une voix
+entrecoupée et avec un accent de souffrance. Couchée un peu sur le
+côté, immobile comme si elle eût craint de faire le moindre
+mouvement, elle avait la tête renversée sur l'oreiller et fixait
+le plafond d'un regard fatigué, mais ardent. Son visage était
+pâle, ses lèvres desséchées.
+
+-- Tu en conviens, Marie, tu en conviens! s'écria Chatoff.
+
+Elle allait faire de la tête un signe négatif quand soudain une
+nouvelle crampe la saisit. Cette fois encore elle cacha son visage
+dans l'oreiller et pendant toute une minute serra, presque à la
+briser, la main de son mari qui, fou de terreur, s'était élancé
+vers elle.
+
+-- Marie, Marie! Mais ce que tu as est peut-être très grave,
+Marie!
+
+-- Taisez-vous... Je ne veux pas, je ne veux pas, répliqua-t-elle
+violemment, en reprenant sa position primitive; -- ne vous
+permettez pas de me regarder avec cet air de compassion! Promenez-
+vous dans la chambre, dites quelque chose, parlez...
+
+Chatoff qui avait à peu près perdu la tête, commença à marmotter
+je ne sais quoi.
+
+Sa femme l'interrompit avec impatience:
+
+-- Quelle est votre occupation ici?
+
+-- Je tiens les livres chez un marchand. Si je voulais, Marie, je
+pourrais gagner ici pas mal d'argent.
+
+-- Tant mieux pour vous...
+
+-- Ah! ne va rien t'imaginer, Marie, j'ai dit cela comme j'aurai
+dit autre chose...
+
+-- Et qu'est-ce que vous faites encore? Que prêchez-vous? Car il
+est impossible que vous ne prêchiez pas, c'est dans votre
+caractère.
+
+-- Je prêche Dieu, Marie.
+
+-- Sans y croire vous-même. Je n'ai jamais pu comprendre cette
+idée.
+
+-- Pour le moment laissons cela, Marie.
+
+-- Qu'était-ce que cette Marie Timoféievna qu'on a tuée?
+
+-- Nous parlerons aussi de cela plus tard, Marie.
+
+-- Ne vous avisez pas de me faire de pareilles observations! Est-
+ce vrai qu'on peut attribuer sa mort à la scélératesse de... de
+ces gens-là?
+
+-- Certainement, répondit Chatoff avec un grincement de dents.
+
+Marie leva brusquement la tête et cria d'une voix douloureuse:
+
+-- Ne me parlez plus de cela, ne m'en parlez jamais, jamais!
+
+Et elle retomba sur le lit, en proie à de nouvelles convulsions.
+Durant ce troisième accès, la souffrance arracha à la malade non
+plus des gémissements, mais de véritables cris.
+
+-- Oh! homme insupportable! Oh! homme insupportable! répétait-elle
+en se tordant et en repoussant Chatoff, qui s'était penché sur
+elle.
+
+-- Marie, je ferai ce que tu m'as ordonné... je vais me promener,
+parler...
+
+-- Mais ne voyez-vous pas que ça a commencé?
+
+-- Qu'est-ce qui a commencé, Marie?
+
+-- Et qu'en sais-je? Est-ce que j'y connais quelque chose?... Oh!
+maudite! Oh! que tout soit maudit d'avance!
+
+-- Marie, si tu disais ce qui commence, alors je... mais, sans
+cela, comment veux-tu que je comprenne?
+
+-- Vous êtes un homme abstrait, un bavard inutile. Oh! malédiction
+sur tout!
+
+-- Marie, Marie!
+
+Il croyait sérieusement que sa femme devenait folle.
+
+Elle se souleva sur le lit, et tournant vers Chatoff un visage
+livide de colère:
+
+-- Mais est-ce que vous ne voyez pas, enfin, vociféra-t-elle, --
+que je suis dans les douleurs de l'enfantement? Oh! qu'il soit
+maudit avant de naître, cet enfant!
+
+-- Marie! s'écria Chatoff comprenant enfin la situation, --
+Marie... Mais que ne le disais-tu plus tôt? ajouta-t-il
+brusquement, et, prompt comme l'éclair, il saisit sa casquette.
+
+-- Est-ce que je savais cela en entrant ici? Serais-je venue chez
+vous si je l'avais su? On m'avait dit que j'en avais encore pour
+dix jours! Où allez-vous donc? Où allez-vous donc? Voulez-vous
+bien ne pas sortir!
+
+-- Je vais chercher une accoucheuse! Je vendrai le revolver;
+maintenant c'est de l'argent qu'il faut avant tout.
+
+-- Gardez-vous bien de faire venir une accoucheuse, il ne me faut
+qu'une bonne femme, une vieille quelconque; j'ai huit grivnas dans
+mon porte-monnaie... À la campagne les paysannes accouchent sans
+le secours d'une sage-femme... Et si je crève, eh bien, ce sera
+tant mieux...
+
+-- Tu auras une bonne femme, et une vieille. Mais comment te
+laisser seule, Marie?
+
+Pourtant, s'il ne la quittait pas maintenant, elle serait privée
+des soins d'une accoucheuse quand viendrait le moment critique.
+Cette considération l'emporta dans l'esprit de Chatoff sur tout le
+reste, et, sourd aux gémissements comme aux cris de colère de
+Marie, il descendit l'escalier de toute la vitesse de ses jambes.
+
+III
+
+En premier lieu il passa chez Kiriloff. Il pouvait être alors une
+heure du matin. L'ingénieur était debout au milieu de la chambre.
+
+-- Kiriloff, ma femme accouche!
+
+-- C'est-à-dire... comment?
+
+-- Elle accouche, elle va avoir un enfant.
+
+-- Vous... vous ne vous trompez pas?
+
+-- Oh! non, non, elle est dans les douleurs!... Il faut une femme,
+une vieille quelconque; cela presse... Pouvez-vous m'en procurer
+une maintenant? Vous aviez chez vous plusieurs vieilles...
+
+-- C'est grand dommage que je ne sache pas enfanter, répondit d'un
+air songeur Kiriloff, -- c'est-à-dire, je ne regrette pas de ne
+pas savoir enfanter, mais de ne pas savoir comment il faut faire
+pour... Non, l'expression ne me vient pas.
+
+-- Vous voulez dire que vous ne sauriez pas vous-même assister une
+femme en couches, mais ce n'est pas cela que je vous demande, je
+vous prie seulement d'envoyer chez moi une bonne vieille, une
+garde-malade, une servante.
+
+-- Vous aurez une vieille, mais ce ne sera peut-être pas tout de
+suite. Si vous voulez, je puis, en attendant...
+
+-- Oh! c'est impossible; je vais de ce pas chez madame Virguinsky,
+l'accoucheuse.
+
+-- Une coquine!
+
+-- Oh! oui, Kiriloff, mais c'est la meilleure sage-femme de la
+ville! Oh! oui, tout cela se passera sans joie, sans piété; ce
+grand mystère, la venue au monde d'une créature nouvelle, ne sera
+saluée que par des paroles de dégoût et de colère, par des
+blasphèmes!... Oh! elle maudit déjà son enfant!...
+
+-- Si vous voulez, je...
+
+-- Non, non, mais en mon absence (oh! de gré ou de force je
+ramènerai madame Virguinsky!), venez de temps en temps près de mon
+escalier et prêtez l'oreille sans faire de bruit, seulement ne
+pénétrez pas dans la chambre, vous l'effrayeriez, gardez-vous bien
+d'entrer, bornez-vous à écouter... dans le cas où il arriverait un
+accident. Pourtant, s'il survenait quelque chose de grave, alors
+vous entreriez.
+
+-- Je comprends. J'ai encore un rouble d'argent. Tenez. Je voulais
+demain une poule, mais maintenant je ne veux plus. Allez vite,
+dépêchez-vous. J'aurai du thé toute la nuit.
+
+Kiriloff n'avait aucune connaissance des projets formés contre
+Chatoff, il savait seulement que son voisin avait de vieux comptes
+à régler avec «ces gens-là». Lui-même s'était trouvé mêlé en
+partie à cette affaire par suite des instructions qui lui avaient
+été données à l'étranger (instructions, d'ailleurs très
+superficielles, car il n'appartenait qu'indirectement à la
+société), mais depuis quelque temps il avait abandonné toute
+occupation, à commencer par «l'oeuvre commune», et il menait une
+vie exclusivement contemplative. Quoique Pierre Verkhovensky eût,
+au cours de la séance, invité Lipoutine à venir avec lui chez
+Kiriloff pour se convaincre qu'au moment voulu l'ingénieur
+endosserait l'»affaire Chatoff», il n'avait cependant pas soufflé
+mot de ce dernier dans sa conversation avec Kiriloff. Jugeant sans
+doute imprudent de révéler ses desseins à un homme dont il n'était
+pas sûr, il avait cru plus sage de ne les lui faire connaître
+qu'après leur mise à exécution, c'est-à-dire le lendemain: quand
+ce sera chose faite, pensait Pierre Stépanovitch, Kiriloff prendra
+cela avec son indifférence accoutumée. Lipoutine avait fort bien
+remarqué le silence gardé par son compagnon sur l'objet même qui
+motivait leur visite chez l'ingénieur, mais il était trop troublé
+pour faire aucune observation à ce sujet.
+
+Chatoff courut tout d'une haleine rue de la Fourmi; il maudissait
+la distance, et il lui semblait qu'il n'arriverait jamais.
+
+Il dut cogner longtemps chez Virguinsky: tout le monde dans la
+maison était couché depuis quelques heures. Mais Chatoff n'y alla
+pas de main morte et frappa à coups redoublés contre le volet. Le
+chien de garde enchaîné dans la cour fit entendre de furieux
+aboiements auxquels répondirent ceux de tous les chiens du
+voisinage; ce fut un vacarme dans toute la rue.
+
+À la fin le volet s'entr'ouvrit, puis la fenêtre, et Virguinsky
+lui-même prit la parole:
+
+-- Pourquoi faites-vous ce bruit? Que voulez-vous? demanda-t-il
+doucement à l'inconnu qui troublait le repos de sa maison.
+
+-- Qui est-là? Quel est ce drôle? ajouta avec colère une voix
+féminine.
+
+La personne qui venait de prononcer ces mots était la vieille
+demoiselle, parente de Virguinsky.
+
+-- C'est moi, Chatoff; ma femme est revenue chez moi, et elle va
+accoucher d'un moment à l'autre.
+
+-- Eh bien, qu'elle accouche! Fichez le camp!
+
+-- Je suis venu chercher Arina Prokhorovna, et je ne m'en irai pas
+sans elle!
+
+-- Elle ne peut pas aller chez tout le monde. Elle ne visite la
+nuit qu'une clientèle particulière. Adressez-vous à madame
+Makchéeff et laissez-nous tranquilles! reprit la voix féminine
+toujours irritée.
+
+De la rue on entendait Virguinsky parlementer avec la vieille
+fille pour lui faire quitter la place, mais elle ne voulait pas se
+retirer.
+
+-- Je ne m'en irai pas! répliqua Chatoff.
+
+-- Attendez, attendez donc! cria Virguinsky, après avoir enfin
+réussi à éloigner sa parente, -- je vous demande cinq minutes,
+Chatoff, le temps d'aller réveiller Arina Prokhorovna, mais, je
+vous en prie, cessez de cogner et de crier ainsi... Oh! que tout
+cela est terrible!
+
+Au bout de cinq minutes, -- cinq siècles! -- madame Virguinsky se
+montra à la fenêtre.
+
+-- Votre femme est revenue chez vous? questionna-t-elle d'un ton
+qui, au grand étonnement de Chatoff, ne trahissait aucune colère
+et n'était qu'impérieux; mais Arina Prokhorovna avait
+naturellement le verbe haut, en sorte qu'il lui était impossible
+de parler autrement.
+
+-- Oui, ma femme est revenue, et elle va accoucher.
+
+-- Marie Ignatievna?
+
+-- Oui, Marie Ignatievna. Ce ne peut être que Marie Ignatievna!
+
+Il y eut un silence. Chatoff attendait. Dans la maison l'on
+causait à voix basse.
+
+-- Quand est-elle arrivée? demanda ensuite madame Virguinsky.
+
+-- Ce soir, à huit heures. Vite, je vous prie.
+
+Nouveaux chuchotements; il semblait qu'on délibérât.
+
+-- Écoutez, vous ne vous trompez pas? C'est elle-même qui vous a
+envoyé chez moi?
+
+-- Non, ce n'est pas elle qui m'a envoyé chez vous: pour
+m'occasionner moins de frais, elle voudrait n'être assistée que
+par une bonne femme quelconque, mais ne vous inquiétez pas, je
+vous payerai.
+
+-- C'est bien, j'irai, que vous me payiez ou non. J'ai toujours
+apprécié les sentiments indépendants de Marie Ignatievna, quoique
+peut-être elle ne se souvienne plus de moi. Avez-vous ce qu'il
+faut chez vous?
+
+-- Je n'ai rien, mais tout se trouvera, tout sera prêt, tout...
+
+-- «Il y a donc de la générosité même chez ces gens-là!» pensait
+Chatoff en se dirigeant vers la demeure de Liamchine. «Les
+opinions et l'homme sont, paraît-il, deux choses fort différentes.
+J'ai peut-être bien des torts envers eux!... Tout le monde a des
+torts, tout le monde, et... si chacun était convaincu de cela!...»
+
+Chez Liamchine il n'eut pas à frapper longtemps. Le Juif sauta
+immédiatement à bas de son lit, et, pieds nus, en chemise, courut
+ouvrir le vasistas, au risque d'attraper un rhume, lui qui était
+toujours très soucieux de sa santé. Mais il y avait une cause
+particulière à cet empressement si étrange: pendant toute la
+soirée Liamchine n'avait fait que trembler, et jusqu'à ce moment
+il lui avait été impossible de s'endormir, tant il était inquiet
+depuis la séance; sans cesse il croyait voir arriver certains
+visiteurs dont l'apparition ne fait jamais plaisir. La nouvelle
+que Chatoff allait dénoncer les nôtres l'avait mis au supplice...
+Et voilà qu'il entendait frapper violemment à la fenêtre!...
+
+Il fut si effrayé en apercevant Chatoff qu'il ferma aussitôt le
+vasistas et regagna précipitamment son lit. Le visiteur se mit à
+cogner et à crier de toutes ses forces.
+
+-- Comment osez-vous faire un pareil tapage au milieu de la nuit?
+gronda le maître du logis, mais, quoiqu'il essayât de prendre un
+ton menaçant, Liamchine se mourait de peur: il avait attendu deux
+minutes au moins avant de rouvrir le vasistas, et il ne s'y était
+enfin décidé qu'après avoir acquis la certitude que Chatoff était
+venu seul.
+
+-- Voilà le revolver que vous m'avez vendu; reprenez-le et donnez-
+moi quinze roubles.
+
+-- Qu'est-ce que c'est? Vous êtes ivre? C'est du brigandage; vous
+êtes cause que je vais prendre un refroidissement. Attendez, je
+vais m'envelopper dans un plaid.
+
+-- Donnez-moi tout de suite quinze roubles. Si vous refusez, je
+cognerai et je crierai jusqu'à l'aurore; je briserai votre
+châssis.
+
+-- J'appellerai la garde, et l'on vous conduira au poste.
+
+-- Et moi, je suis un muet, vous croyez? Je n'appellerai pas la
+garde? Lequel de nous deux doit la craindre, vous ou moi?
+
+-- Et vous pouvez avoir des principes si bas... Je sais à quoi
+vous faites allusion... Attendez, attendez, pour l'amour de Dieu,
+tenez-vous tranquille! Voyons, qui est-ce qui a de l'argent la
+nuit? Eh bien, pourquoi vous faut-il de l'argent, si vous n'êtes
+pas ivre?
+
+-- Ma femme est revenue chez moi. Je vous fais un rabais de dix
+roubles; je ne me suis pas servi une seule fois de ce revolver,
+reprenez-le tout de suite.
+
+Machinalement Liamchine tendit la main par le vasistas et prit
+l'arme; il attendit un moment, puis soudain, comme ne se
+connaissant plus, il passa sa tête en dehors de la fenêtre et
+balbutia, tandis qu'un frisson lui parcourait l'épine dorsale:
+
+-- Vous mentez, votre femme n'est pas du tout revenue chez vous.
+C'est... c'est-à-dire que vous voulez tout bonnement vous sauver.
+
+-- Imbécile que vous êtes, où voulez-vous que je me sauve? C'est
+bon pour votre Pierre Stépanovitch de prendre la fuite; moi, je ne
+fais pas cela. J'ai été tout à l'heure trouver madame Virguinsky,
+la sage-femme, et elle a immédiatement consenti à venir chez moi.
+Vous pouvez vous informer. Ma femme est dans les douleurs, il me
+faut de l'argent; donnez-moi de l'argent!
+
+Il se produisit comme une illumination subite dans l'esprit de
+Liamchine; les choses prenaient soudain une autre tournure,
+toutefois sa crainte était encore trop vive pour lui permettre de
+raisonner.
+
+-- Mais comment donc... vous ne vivez pas avec votre femme?
+
+-- Je vous casserai la tête pour de pareilles questions.
+
+-- Ah! mon Dieu, pardonnez-moi, je comprends, seulement j'ai été
+si abasourdi... Mais je comprends, je comprends. Mais... mais est-
+il possible qu'Arina Prokhorovna aille chez vous? Tout à l'heure
+vous disiez qu'elle y était allée? Vous savez, ce n'est pas vrai.
+Voyez, voyez, voyez comme vous mentez à chaque instant.
+
+-- Pour sûr elle est maintenant près de ma femme, ne me faites pas
+languir, ce n'est pas ma faute si vous êtes bête.
+
+-- Ce n'est pas vrai, je ne suis pas bête. Excusez-moi, il m'est
+tout à fait impossible...
+
+Le Juif avait complètement perdu la tête, et, pour la troisième
+fois, il ferma la fenêtre, mais Chatoff se mit à pousser de tels
+cris qu'il la rouvrit presque aussitôt.
+
+-- Mais c'est un véritable attentat à la personnalité! Qu'exigez-
+vous de moi? allons, voyons, précisez. Et remarquez que vous venez
+me faire cette scène en pleine nuit!
+
+-- J'exige quinze roubles, tête de mouton!
+
+-- Mais je n'ai peut-être pas envie de reprendre ce revolver. Vous
+n'avez pas le droit de m'y forcer. Vous avez acheté l'objet --
+c'est fini, vous ne pouvez pas m'obliger à le reprendre. Je ne
+saurais pas, la nuit, vous donner une pareille somme; où voulez-
+vous que je la prenne?
+
+-- Tu as toujours de l'argent chez toi. Je t'ai payé ce revolver
+vingt-cinq roubles et je te le recède pour quinze, mais je sais
+bien que j'ai affaire à un Juif.
+
+-- Venez après-demain, -- écoutez, après-demain matin, à midi
+précis, et je vous donnerai toute la somme; n'est-ce pas, c'est
+entendu?
+
+Pour la troisième fois Chatoff cogna avec violence contre le
+châssis.
+
+-- Donne dix roubles maintenant, et cinq demain à la première
+heure.
+
+-- Non, cinq après-demain matin; demain je ne pourrais pas, je
+vous l'assure. Vous ferez mieux de ne pas venir.
+
+-- Donne dix roubles; oh! misérable!
+
+-- Pourquoi donc m'injuriez-vous comme cela? Attendez, il faut y
+voir clair; tenez, vous avez cassé un carreau... Qui est-ce qui
+injurie ainsi les gens pendant la nuit? Voilà!
+
+Chatoff prit le papier que Liamchine lui tendait par la fenêtre;
+c'était un assignat de cinq roubles.
+
+-- En vérité, je ne puis pas vous donner davantage; quand vous me
+mettriez le couteau sous la gorge, je ne le pourrais pas; après-
+demain, oui, mais maintenant c'est impossible.
+
+-- Je ne m'en irai pas! hurla Chatoff.
+
+-- Allons, tenez, en voilà encore un, et encore un, mais c'est
+tout ce que je donnerai. À présent criez tant que vous voudrez, je
+ne donnerai plus rien; quoiqu'il advienne, vous n'aurez plus rien,
+plus rien, plus rien!
+
+Il était furieux, désespéré, ruisselant de sueur. Les deux
+assignats qu'il venait encore de donner étaient des billets d'un
+rouble chacun. Chatoff se trouvait donc n'avoir obtenu en tout que
+sept roubles.
+
+-- Allons, que le diable t'emporte, je viendrai demain. Je
+t'assommerai, Liamchine, si tu ne me complètes pas la somme.
+
+«Demain, je ne serai pas chez moi, imbécile!» pensa à part soi le
+Juif.
+
+-- Arrêtez! arrêtez! cria-t-il comme déjà Chatoff s'éloignait au
+plus vite. -- Arrêtez, revenez. Dites-moi, je vous prie, c'est
+bien vrai que votre femme est revenue chez vous?
+
+-- Imbécile! répondit Chatoff en lançant un jet de salive, et il
+raccourut chez lui aussi promptement que possible.
+
+IV
+
+Arina Prokhorovna ne savait rien des dispositions arrêtées à la
+séance de la veille. Rentré chez lui fort troublé, fort abattu,
+Virguinsky n'avait pas osé confier à sa femme la résolution prise
+par les _nôtres, _mais il n'avait pu s'empêcher de lui répéter les
+paroles de Verkhovensky au sujet de Chatoff, tout en ajoutant
+qu'il ne croyait pas le moins du monde à ce prétendu projet de
+délation. Grande fut l'inquiétude d' Arina Prokhorovna. Voilà
+pourquoi, lorsque Chatoff vint solliciter ses services, elle
+n'hésita pas à se rendre immédiatement chez lui, quoiqu'elle fût
+très fatiguée, un accouchement laborieux l'ayant tenue sur pied
+pendant toute la nuit précédente. Madame Virguinsky avait toujours
+été convaincue qu'»une drogue comme Chatoff était capable d'une
+lâcheté civique»; mais l'arrivée de Marie Ignatievna présentait
+les choses sous un nouveau point de vue. L'émoi de Chatoff, ses
+supplications désespérées dénotaient un revirement dans les
+sentiments du traître: un homme décidé à se livrer pour perdre les
+autres n'aurait eu, semblait-il, ni cet air, ni ce ton. Bref,
+Arina Prokhorovna résolut de tout voir par ses propres yeux. Cette
+détermination fit grand plaisir à Virguinsky, -- ce fut comme si
+on lui eût ôté de dessus la poitrine un poids de cinq pouds! Il se
+prit même à espérer: l'aspect du prétendu dénonciateur lui
+paraissait s'accorder aussi peu que possible avec les soupçons de
+Verkhovensky.
+
+Chatoff ne s'était pas trompé; lorsqu'il rentra dans ses pénates,
+Arina Prokhorovna était déjà près de Marie. Le premier soin de la
+sage-femme en arrivant avait été de chasser avec mépris Kiriloff
+qui faisait le guet au bas de l'escalier; ensuite elle s'était
+nommée à Marie, celle-ci ne semblant pas la reconnaître. Elle
+trouva la malade dans «une très vilaine position», c'est-à-dire
+irritable, agitée, et «en proie au désespoir le plus pusillanime».
+Mais dans l'espace de cinq minutes madame Virguinsky réfuta
+victorieusement toutes les objections de sa cliente.
+
+-- Pourquoi toujours rabâcher que vous ne voulez pas d'une
+accoucheuse chère? disait-elle au moment où entra Chatoff, --
+c'est une pure sottise, ce sont des idées fausses résultant de
+votre situation anormale. Avec une sage-femme inexpérimentée, une
+bonne vieille quelconque, vous avez cinquante chances d'accident,
+et, en ce cas, ce sera bien plus d'embarras, bien plus de dépenses
+que si vous aviez pris une accoucheuse chère. Comment savez-vous
+que je prends cher? Vous payerez plus tard, je ne salerai pas ma
+note, et je réponds du succès; avec moi vous ne mourrez pas, je ne
+connais pas cela. Quant à l'enfant, dès demain je l'enverrai dans
+un asile, ensuite à la campagne, et ce sera une affaire finie.
+Vous recouvrerez la santé, vous vous mettrez à un travail
+rationnel, et d'ici à très peu de temps vous indemniserez Chatoff
+de son hospitalité et de ses débours, lesquels d'ailleurs ne
+seront pas si considérables...
+
+-- Il ne s'agit pas de cela... Je n'ai pas le droit de déranger...
+
+-- Ce sont là des sentiments rationnels et civiques, mais soyez
+sûre que Chatoff ne dépensera presque rien si, au lieu d'être un
+monsieur fantastique, il veut se montrer quelque peu raisonnable.
+Il suffit qu'il ne fasse pas de bêtises, qu'il n'aille pas
+tambouriner à la porte des maisons et qu'il ne coure pas comme un
+perdu par toute la ville. Si on ne le retenait pas, il irait
+éveiller tous les médecins de la localité; quand il est venu me
+trouver, il a mis en émoi tous les chiens de la rue. Pas n'est
+besoin de médecins, j'ai déjà dit que je répondais de tout. À la
+rigueur on peut appeler une vieille femme, une garde-malade, cela
+ne coûte rien. Du reste, Chatoff lui-même est en mesure de rendre
+quelques services, il peut faire autre chose encore que des
+bêtises. Il a des bras et des jambes, il courra chez le
+pharmacien, sans que vous voyiez là un bienfait pénible pour votre
+délicatesse. En vérité, voilà un fameux bienfait! Si vous êtes
+dans cette situation, n'est-ce pas lui qui en est la cause? Est-ce
+que, dans le but égoïste de vous épouser, il ne vous a pas
+brouillée avec la famille qui vous avait engagée comme
+institutrice?... Nous avons entendu parler de cela... Du reste,
+lui-même tout à l'heure est accouru comme un insensé et a rempli
+toute la rue de ses cris. Je ne m'impose à personne, je suis venue
+uniquement pour vous, par principe, parce que tous les nôtres sont
+tenus de s'entraider; je le lui ai déclaré avant même de sortir de
+chez moi. Si vous jugez ma présence inutile, eh bien, adieu!
+Puissiez-vous seulement n'avoir pas à vous repentir de votre
+résolution!
+
+Et elle se leva pour s'en aller.
+
+Marie était si brisée, si souffrante, et, pour dire la vérité,
+l'issue de cette crise lui causait une telle appréhension, qu'elle
+n'eût pas le courage de renvoyer la sage-femme. Mais madame
+Virguinsky lui devint tout à coup odieuse: son langage était
+absolument déplacé et ne répondait en aucune façon aux sentiments
+de Marie. Toutefois la crainte de mourir entre les mains d'une
+accoucheuse inexpérimentée triompha des répugnances de la malade.
+Elle passa sa mauvaise humeur sur Chatoff qu'elle tourmenta plus
+impitoyablement que jamais par ses caprices et ses exigences. Elle
+en vint jusqu'à lui défendre non seulement de la regarder, mais
+même de tourner la tête de son côté. À mesure que les douleurs
+prenaient un caractère plus aigu, Marie se répandait en
+imprécations et en injures de plus en plus violentes.
+
+-- Eh! mais nous allons le faire sortir, observa Arina
+Prokhorovna, -- il a l'air tout bouleversé, et, avec sa pâleur
+cadavérique, il n'est bon qu'à vous effrayer! Qu'est-ce que vous
+avez, dites-moi, plaisant original? Voilà une comédie!
+
+Chatoff ne répondit pas; il avait résolu de garder le silence.
+
+-- J'ai vu des pères bêtes en pareil cas, ils perdaient aussi
+l'esprit, mais ceux-là du moins...
+
+-- Taisez-vous ou allez-vous-en, j'aime mieux crever! Ne dites
+plus un mot, je ne veux pas, je ne veux pas! cria Marie.
+
+-- Il est impossible de ne pas dire un mot, vous le comprendriez
+si vous n'étiez pas vous-même privée de raison. Il faut au moins
+parler de l'affaire: dites, avez-vous quelque chose de prêt?
+Répondez, vous, Chatoff, elle ne s'occupe pas de cela.
+
+-- Que faut-il, dites-moi?
+
+-- Alors, c'est que rien n'a été préparé.
+
+Elle indiqua tout ce dont on avait besoin, et je dois ici rendre
+cette justice qu'elle se limita aux choses les plus
+indispensables. Quelques-unes se trouvaient dans la chambre. Marie
+tendit sa clef à son mari pour qu'il fouillât dans son sac de
+voyage. Comme les mains de Chatoff tremblaient, il mit beaucoup de
+temps à ouvrir la serrure. La malade se fâcha, mais Arina
+Prokhorovna s'étant vivement avancée vers Chatoff pour lui prendre
+la clef, Marie ne voulut pas permettre à la sage-femme de visiter
+son sac, elle insista en criant et en pleurant pour que son époux
+seul se chargeât de ce soin.
+
+Il fallut aller chercher certains objets chez Kiriloff. Chatoff
+n'eut pas plus tôt quitté la chambre que sa femme le rappela à
+grands cris; il ne put la calmer qu'en lui disant pourquoi il
+sortait, et en lui jurant que son absence ne durerait pas plus
+d'une minute.
+
+-- Eh bien, vous êtes difficile à contenter, madame, ricana
+l'accoucheuse: -- tout à l'heure la consigne était: tourne-toi du
+côté du mur et ne te permets pas de me regarder; à présent, c'est
+autre chose: ne t'avise pas de me quitter un seul instant, et vous
+vous mettez à pleurer. Pour sûr, il va penser quelque chose.
+Allons, allons, ne vous fâchez pas, je plaisante.
+
+-- Il n'osera rien penser.
+
+-- Ta-ta-ta, s'il n'était pas amoureux de vous comme un bélier, il
+n'aurait pas couru les rues à perdre haleine et fait aboyer tous
+les chiens de la ville. Il a brisé un châssis chez moi.
+
+V
+
+Chatoff trouva Kiriloff se promenant encore d'un coin de la
+chambre à l'autre, et tellement absorbé qu'il avait même oublié
+l'arrivée de Marie Ignatievna; il écoutait sans comprendre.
+
+-- Ah! oui, fit-il soudain, comme s'arrachant avec effort et pour
+un instant seulement à une idée qui le fascinait, -- oui, ... la
+vieille... Votre femme ou la vieille? Attendez; votre femme et la
+vieille n'est-ce pas? Je me rappelle; j'ai passé chez elle; la
+vieille viendra, seulement ce ne sera pas tout de suite. Prenez le
+coussin. Quoi encore? Oui... Attendez, avez-vous quelquefois,
+Chatoff, la sensation de l'harmonie éternelle?
+
+-- Vous savez, Kiriloff, vous ne pouvez plus passer les nuits sans
+dormir.
+
+L'ingénieur revint à lui, et, chose étrange, se mit à parler d'une
+façon beaucoup plus coulante qu'il n'avait coutume de le faire;
+évidemment, les idées qu'il exprimait étaient depuis longtemps
+formulées dans son esprit, et il les avait peut-être couchées par
+écrit:
+
+-- Il y a des moments, -- et cela ne dure que cinq ou six secondes
+de suite, où vous sentez soudain la présence de l'harmonie
+éternelle. Ce phénomène n'est ni terrestre, ni céleste, mais c'est
+quelque chose que l'homme, sous son enveloppe terrestre, ne peut
+supporter. Il faut se transformer physiquement ou mourir. C'est un
+sentiment clair et indiscutable. Il vous semble tout à coup être
+en contact avec toute la nature, et vous dites: Oui, cela est
+vrai. Quand Dieu a créé le monde, il a dit à la fin de chaque jour
+de la création: «Oui, cela est vrai, cela est bon.» C'est... ce
+n'est pas de l'attendrissement, c'est de la joie. Vous ne
+pardonnez rien, parce qu'il n'y a plus rien à pardonner. Vous
+n'aimez pas non plus, oh! ce sentiment est supérieur à l'amour! Le
+plus terrible, c'est l'effrayante netteté avec laquelle il
+s'accuse, et la joie dont il vous remplit. Si cet état dure plus
+de cinq secondes, l'âme ne peut y résister et doit disparaître.
+Durant ces cinq secondes, je vis toute une existence humaine, et
+pour elles je donnerais toute ma vie, car ce ne serait pas les
+payer trop cher. Pour supporter cela pendant dix secondes, il faut
+se transformer physiquement. Je crois que l'homme doit cesser
+d'engendrer. Pourquoi des enfants, pourquoi le développement si le
+but est atteint? Il est dit dans l'Évangile qu'après la
+résurrection on n'engendrera plus, mais qu'on sera comme les anges
+de Dieu. C'est une figure. Votre femme accouche?
+
+-- Kiriloff, est-ce que ça vous prend souvent?
+
+-- Une fois tous les trois jours, une fois par semaine.
+
+-- Vous n'êtes pas épileptique?
+
+-- Non.
+
+-- Alors vous le deviendrez. Prenez garde, Kiriloff, j'ai entendu
+dire que c'est précisément ainsi que cela commence. Un homme sujet
+à cette maladie m'a fait la description détaillée de la sensation
+qui précède l'accès, et, en vous écoutant, je croyais l'entendre.
+Lui aussi m'a parlé des cinq secondes, et m'a dit qu'il était
+impossible de supporter plus longtemps cet état. Rappelez-vous la
+cruche de Mahomet: pendant qu'elle se vidait, le prophète
+chevauchait dans le paradis. La cruche, ce sont les cinq secondes;
+le paradis, c'est votre harmonie, et Mahomet était épileptique.
+Prenez garde de le devenir aussi, Kiriloff!
+
+-- Je n'en aurai pas le temps, répondit l'ingénieur avec un
+sourire tranquille.
+
+VI
+
+La nuit se passa. On renvoyait Chatoff, on l'injuriait, on
+l'appelait. Marie en vint à concevoir les plus grandes craintes
+pour sa vie. Elle criait qu'elle voulait vivre «absolument,
+absolument!» et qu'elle avait peur de mourir: «Il ne faut pas, il
+ne faut pas!» répétait-elle. Sans Arina Prokhorovna les choses
+auraient été fort mal. Peu à peu, elle se rendit complètement
+maîtresse de sa cliente, qui finit par lui obéir avec la docilité
+d'un enfant. La sage-femme procédait par la sévérité et non par
+les caresses; en revanche elle entendait admirablement son métier.
+L'aurore commençait à poindre. Arina Prokhorovna imagina tout à
+coup que Chatoff était allé prier Dieu sur le palier, et elle se
+mit à rire. La malade rit aussi, d'un rire méchant, amer, qui
+paraissait la soulager. À la fin, le mari fut expulsé pour tout de
+bon. La matinée était humide et froide. Debout sur le carré, le
+visage tourné contre le mur, Chatoff se trouvait exactement dans
+la même position que la veille, au moment de la visite d'Erkel. Il
+tremblait comme une feuille et n'osait penser; des rêves
+incohérents, aussi vite interrompus qu'ébauchés, occupaient son
+esprit. De la chambre arrivèrent enfin jusqu'à lui non plus des
+gémissements, mais des hurlements affreux, inexprimables,
+impossibles. En vain il voulut se boucher les oreilles, il ne put
+que tomber à genoux en répétant sans savoir ce qu'il disait:
+«Marie, Marie!» Et voilà que soudain retentit un cri nouveau,
+faible, inarticulé, -- un vagissement. Chatoff frissonnant se
+releva d'un bond, fit le signe de la croix et s'élança dans la
+chambre. Entre les bras d'Arina Prokhorovna s'agitait un nouveau-
+né, un petit être rouge, ridé, sans défense, à la merci du moindre
+souffle, mais qui criait comme pour attester son droit à la vie...
+Étendue sur le lit, Marie semblait privée de sentiment; toutefois,
+au bout d'une minute, elle ouvrit les yeux et regarda son mari
+d'une façon étrange: jusqu'alors, jamais il ne lui avait vu ce
+regard, et il ne pouvait le comprendre.
+
+-- Un garçon? Un garçon? demanda-t-elle d'une voix brisée à
+l'accoucheuse.
+
+-- Oui, répondit celle-ci en train d'emmailloter le baby.
+
+Pendant un instant elle le donna à tenir à Chatoff, tandis qu'elle
+se disposait à le mettre sur le lit, entre deux oreillers. La
+malade fit à son mari un petit signe à la dérobée, comme si elle
+eût craint d'être vue par Arina Prokhorovna. Il comprit tout de
+suite et vint lui montrer l'enfant.
+
+La mère sourit.
+
+-- Qu'il est... joli... murmura-t-elle faiblement.
+
+Madame Virguinsky était triomphante.
+
+-- Oh! comme il le regarde! fit-elle avec un rire gai en
+considérant le visage de Chatoff; -- voyez donc cette tête!
+
+-- Égayez-vous, Arina Prokhorovna... C'est une grande joie...
+balbutia-t-il d'un air de béatitude idiote; il était radieux
+depuis les quelques mots prononcés par Marie au sujet de l'enfant.
+
+-- Quelle si grande joie y a-t-il là pour vous? répliqua en riant
+Arina Prokhorovna, qui n'épargnait pas sa peine et travaillait
+comme une esclave.
+
+-- Le secret de l'apparition d'un nouvel être, un grand, un
+inexplicable mystère, Arina Prokhorovna, et quel dommage que vous
+ne compreniez pas cela!
+
+Dans son exaltation Chatoff bégayait des paroles confuses qui
+semblaient jaillir de son âme en dépit de lui-même; on aurait dit
+que quelque chose était détraqué dans son cerveau.
+
+-- Il y avait deux êtres humains, et en voici tout à coup un
+troisième, un nouvel esprit, entier, achevé, comme ne le sont pas
+les oeuvres sortant des mains de l'homme; une nouvelle pensée et
+un nouvel amour, c'est même effrayant... Et il n'y a rien au monde
+qui soit au-dessus de cela!
+
+La sage-femme partit d'un franc éclat de rire.
+
+-- Eh! qu'est-ce qu'il jabote! C'est tout simplement le
+développement ultérieur de l'organisme, et il n'y a là rien de
+mystérieux. Alors n'importe quelle mouche serait un mystère. Mais
+voici une chose: les gens qui sont de trop ne devraient pas venir
+au monde. Commencez par vous arranger de façon qu'ils ne soient
+pas de trop, et ensuite engendrez-les. Autrement, qu'arrive-t-il?
+Celui-ci, par exemple, après-demain on devra l'envoyer dans un
+asile... Du reste, il faut cela aussi.
+
+-- Je ne souffrirai jamais qu'il soit envoyé dans un asile! dit
+d'un ton ferme Chatoff qui regardait fixement le plancher.
+
+-- Vous l'adopterez?
+
+-- Il est déjà mon fils.
+
+-- Sans doute c'est un Chatoff; aux yeux de la loi vous êtes son
+père, et vous n'avez pas lieu de vous poser en bienfaiteur du
+genre humain. Il faut toujours qu'ils fassent des phrases. Allons,
+allons, c'est bien, seulement, messieurs, il est temps que je m'en
+aille, dit madame Virguinsky quand elle eut fini tous ses
+arrangements. -- Je viendrai encore dans la matinée, et, si besoin
+est, je passerai ce soir, mais maintenant, comme tout est terminé
+à souhait, je dois courir chez d'autres qui m'attendent depuis
+longtemps. Vous avez une vieille qui demeure dans votre maison,
+Chatoff; autant elle qu'une autre, mais ne quittez pas pour cela
+votre femme, cher mari; restez près d'elle, vous pourrez peut-être
+vous rendre utile; je crois que Marie Ignatievna ne vous chassera
+pas... allons, allons, je ris...
+
+Chatoff reconduisit Arina Prokhorovna jusqu'à la grand'porte.
+Avant de sortir, elle lui dit:
+
+-- Vous m'avez amusée pour toute ma vie, je ne vous demanderai pas
+d'argent; je rirai encore en rêve. Je n'ai jamais rien vu de plus
+drôle que vous cette nuit.
+
+Elle s'en alla très contente. La manière d'être et le langage de
+Chatoff lui avaient prouvé clair comme le jour qu'une pareille
+«lavette», un homme chez qui la bosse de la paternité était si
+développée, ne pouvait pas être un dénonciateur. Quoiqu'elle eût
+une cliente à visiter dans le voisinage de la rue de l'Épiphanie,
+Arina Prokhorovna retourna directement chez elle, pressée qu'elle
+était de faire part de ses impressions à son mari.
+
+-- Marie, elle t'a ordonné de dormir pendant un certain temps,
+bien que ce soit fort difficile, je le vois... commença timidement
+Chatoff. -- Je vais me mettre là près de la fenêtre et je
+veillerai sur toi, n'est-ce pas?
+
+Il s'assit près de la fenêtre, derrière le divan, de sorte qu'elle
+ne pouvait pas le voir. Mais moins d'une minute après elle
+l'appela et, d'un ton dédaigneux, le pria d'arranger l'oreiller.
+Il obéit. Elle regardait le mur avec colère.
+
+-- Pas ainsi, oh! pas ainsi... Quel maladroit!
+
+Chatoff se remit à l'oeuvre.
+
+La malade eut une fantaisie étrange:
+
+-- Baissez-vous vers moi, dit-elle soudain à son mari en faisant
+tous ses efforts pour ne pas le regarder.
+
+Il eut un frisson, néanmoins il se pencha vers elle.
+
+-- Encore... pas comme cela, plus près...
+
+Elle passa brusquement son bras gauche autour du cou de Chatoff,
+et il sentit sur son front le baiser brûlant de la jeune femme.
+
+-- Marie!
+
+Elle avait les lèvres tremblantes et se roidissait contre elle-
+même, mais tout à coup elle se souleva un peu, ses yeux
+étincelèrent:
+
+-- Nicolas Stavroguine est un misérable! s'écria-t-elle.
+
+Puis elle retomba sans force sur le lit, cacha son visage dans
+l'oreiller et se mit à sangloter, tout en tenant la main de
+Chatoff étroitement serrée dans la sienne.
+
+À partir de ce moment elle ne le laissa plus s'éloigner, elle
+voulut qu'il restât assis à son chevet. Elle ne pouvait pas parler
+beaucoup, mais elle ne cessait de le contempler avec un sourire de
+bienheureuse. Il semblait qu'elle fût devenue une petite sotte.
+C'était, pour ainsi dire, une renaissance complète. Quant à
+Chatoff, tantôt il pleurait comme un petit enfant, tantôt il
+disait Dieu sait quelles extravagances en baisant les mains de
+Marie. Elle écoutait avec ivresse, peut-être sans comprendre,
+tandis que ses doigts alanguis lissaient et caressaient
+amoureusement les cheveux de son époux. Il parlait de Kiriloff, de
+la vie nouvelle qui allait maintenant commencer pour eux, de
+l'existence de Dieu, de la bonté de tous les hommes... Ensuite,
+d'un oeil ravi, ils se remirent à considérer le baby.
+
+-- Marie! cria Chatoff, qui tenait l'enfant dans ses bras, -- nous
+en avons fini, n'est-ce pas, avec l'ancienne démence, avec
+l'infamie et la charogne? Laisse-moi faire, et nous entrerons à
+trois dans une nouvelle route, oui, oui!... Ah! mais comment donc
+l'appellerons-nous, Marie?
+
+-- Lui? Comment nous l'appellerons? fit-elle avec étonnement, et
+soudain ses traits prirent une expression d'affreuse souffrance.
+
+Elle frappa dans ses mains, jeta à Chatoff un regard de reproche
+et enfouit sa tête dans l'oreiller.
+
+-- Marie, qu'est-ce que tu as? demanda-t-il épouvanté.
+
+-- Et vous avez pu, vous avez pu... Oh! Ingrat!
+
+-- Marie, pardonne, Marie... je désirais seulement savoir comment
+on le nommerait. Je ne sais pas...
+
+-- Ivan, Ivan, répondit-elle avec feu en relevant son visage
+trempé de larmes; -- vraiment, avez-vous pu soupçonner qu'on lui
+donnerait quelque autre nom, un nom _odieux?_
+
+-- Marie, calme-toi, oh! que tu es nerveuse!
+
+-- Encore une grossièreté; pourquoi attribuez-vous cela aux nerfs?
+Je parie que si j'avais dit de l'appeler de ce nom odieux, vous
+auriez consenti tout de suite, vous n'y auriez même pas fait
+attention! Oh! les ingrats, les hommes bas! Tous, tous!
+
+Inutile de dire qu'un instant après ils se réconcilièrent. Chatoff
+persuada à Marie de prendre du repos. Elle s'endormit, mais
+toujours sans lâcher la main de son mari; de temps à autre elle
+s'éveillait, le regardait comme si elle avait peur qu'il ne s'en
+allât, puis fermait de nouveau les yeux.
+
+Kiriloff envoya la vieille présenter ses «félicitations»; elle
+apporta en outre, de la part de l'ingénieur, du thé chaud, des
+côtelettes qui venaient d'être grillées, et du pain blanc avec du
+bouillon pour «Marie Ignatievna». La malade but avidement le
+bouillon et obligea son mari à manger une côtelette. La vieille
+s'occupa de l'enfant.
+
+Le temps se passait. Vaincu par la fatigue, Chatoff s'endormit
+lui-même sur la chaise et laissa tomber sa tête sur l'oreiller de
+Marie. Arina Prokhorovna, fidèle à sa promesse, arriva sur ces
+entrefaites. Elle éveilla gaiement les époux, fit à Marie les
+recommandations nécessaires, examina l'enfant et défendit encore à
+Chatoff de s'éloigner. La sage-femme décocha ensuite à l'»heureux
+couple» quelques traits moqueurs; après quoi elle se retira aussi
+contente que tantôt.
+
+L'obscurité était venue quand Chatoff s'éveilla. Il se hâta
+d'allumer une bougie et courut chercher la vieille; mais il
+s'était à peine mis en devoir de descendre l'escalier qu'il
+entendit, non sans stupeur, quelqu'un gravir les marches d'un pas
+léger et tranquille. Le visiteur était Erkel.
+
+-- N'entrez pas! dit Chatoff à voix basse, et, prenant vivement le
+jeune homme par le bras, il lui fit rebrousser chemin jusqu'à la
+grand'porte. -- Attendez ici, je vais sortir tout de suite, je
+vous avais complètement oublié! Oh! comme vous savez vous rappeler
+à l'attention!
+
+Il était si pressé qu'il ne passa même pas chez Kiriloff et se
+contenta d'appeler la vieille. Marie fut au désespoir, s'indigna:
+comment pouvait-il seulement avoir l'idée de la quitter?
+
+-- Mais c'est pour en finir! criait-il avec exaltation; -- après
+cela nous entrerons dans une nouvelle voie, et plus jamais, plus
+jamais nous ne songerons aux horreurs d'autrefois!
+
+Tant bien que mal il parvint à lui faire entendre raison,
+promettant d'être de retour à neuf heures précises; il l'embrassa
+tendrement, il embrassa le baby et courut retrouver Erkel.
+
+Tous deux devaient se rendre dans le parc des Stavroguine à
+Skvorechniki, où, dix-huit mois auparavant, Chatoff avait enterré
+la presse remise entre ses mains. Situé assez loin de
+l'habitation, le lieu était sauvage, solitaire et des mieux
+choisis pour servir de cachette. De la maison Philippoff à cet
+endroit on pouvait compter trois verstes et demie, peut-être même
+quatre.
+
+-- Est-il possible que nous fassions toute la route à pied? Je
+vais prendre une voiture.
+
+-- N'en faites rien, je vous prie, répondit Erkel, -- ils ont
+formellement insisté là-dessus. Un cocher est un témoin.
+
+-- Allons... diable! Peu importe, le tout est d'en finir!
+
+Ils se mirent en marche d'un pas rapide.
+
+-- Erkel, vous êtes encore tout jeune! cria Chatoff: -- avez-vous
+jamais été heureux?
+
+-- Vous, il paraît qu'à présent vous l'êtes fort, observa
+l'enseigne intrigué.
+
+CHAPITRE VI
+
+_UNE NUIT LABORIEUSE._
+
+I
+
+Dans la journée, Virguinsky passa deux heures à courir chez tous
+les _nôtres:_ il voulait leur dire que Chatoff ne dénoncerait
+certainement pas, attendu que sa femme était revenue chez lui,
+qu'un enfant lui était né, et que, «connaissant le coeur humain»,
+on ne pouvait pas en ce moment le considérer comme un homme
+dangereux. Mais, à son extrême regret, il trouva buisson creux
+presque partout; seuls Erkel et Liamchine étaient chez eux. Le
+premier fixa ses yeux clairs sur le visiteur et l'écouta en
+silence. Lorsque Virguinsky lui demanda nettement s'il irait au
+rendez-vous à six heures, il répondit avec le plus franc sourire
+que cela ne pouvait faire aucun doute.
+
+Liamchine était couché et paraissait très sérieusement malade; il
+avait tiré la couverture sur sa tête. L'arrivée de Virguinsky
+l'épouvanta; dès que celui-ci eut pris la parole, le Juif sortit
+brusquement ses bras du lit et se mit à les agiter en suppliant
+qu'on le laissât en repos. Néanmoins il écouta jusqu'au bout tout
+ce qu'on lui dit de Chatoff, et la nouvelle que Virguinsky avait
+vainement cherché à voir les _nôtres_ produisit sur lui une
+impression extraordinaire. Il savait déjà (par Lipoutine) la mort
+de Fedka, et il en parla avec agitation au visiteur qui, à son
+tour, fut très frappé de cet événement. À la question: «Faut-il ou
+non aller là?» Liamchine répondit, en remuant de nouveau les bras,
+qu'il était en dehors de tout, qu'il ne savait rien, et qu'on
+devait le laisser tranquille.
+
+Virguinsky revint chez lui fort oppressé, fort inquiet; il lui en
+coûtait aussi de ne pouvoir se confier à sa famille, car il avait
+coutume de tout dire à sa femme, et si en ce moment une nouvelle
+idée, un nouveau moyen d'arranger les choses à l'amiable ne
+s'était fait jour dans son cerveau échauffé, il se serait peut-
+être mis au lit comme Liamchine. Mais la pensée qui venait de
+s'offrir à son esprit lui donna des forces, et même, dans son
+impatience de mettre ce projet à exécution, il partit avant
+l'heure pour le lieu du rendez-vous.
+
+C'était un endroit très sombre situé à l'extrémité de l'immense
+parc des Stavroguine. Plus tard je suis allé exprès le visiter;
+qu'il devait paraître morne par cette humide soirée d'automne! Là
+commençait un ancien bois de réserve; les énormes pins séculaires
+formaient des tâches noires dans l'obscurité. Celle-ci était telle
+qu'à deux pas on pouvait à peine se voir, mais Pierre Stépanovitch
+et Lipoutine arrivèrent avec des lanternes; ensuite Erkel en
+apporta une aussi. À une époque fort reculée et pour un motif que
+j'ignore, on avait construit dans ce lieu, avec des pierres de
+roche non équarries, une grotte d'un aspect assez bizarre. La
+table et les petits bancs qui se trouvaient dans l'intérieur de
+cette grotte étaient depuis longtemps en proie à la pourriture. À
+deux cents pas à droite finissait le troisième étang du parc. Les
+trois pièces d'eau se faisaient suite: entre la première qui
+commençait tout près de l'habitation et la dernière qui se
+terminait tout au bout du parc il y avait plus d'une verste de
+distance. Il n'était pas à présumer qu'un bruit quelconque, un cri
+ou même un coup de feu pût parvenir aux oreilles des quelques
+personnes résidant encore dans la maison Stavroguine. Depuis le
+départ de Nicolas Vsévolodovitch et celui d'Alexis Egoritch, il ne
+restait plus là que cinq ou six individus, des domestiques
+invalides, pour ainsi dire. En tout cas, à supposer même que ces
+gens entendissent des cris, des appels désespérés, on pouvait être
+presque sûr que pas un ne quitterait son poêle pour courir au
+secours.
+
+À six heures vingt, tous se trouvèrent réunis, à l'exception
+d'Erkel, qui avait été chargé d'aller chercher Chatoff. Cette
+fois, Pierre Stépanovitch ne se fit pas attendre; il vint
+accompagné de Tolkatchenko. Ce dernier était fort soucieux; sa
+résolution de parade, sa jactance effrontée avaient complètement
+disparu. Il ne quittait pas Pierre Stépanovitch, à qui tout d'un
+coup il s'était mis à témoigner un dévouement sans bornes: à
+chaque instant il s'approchait de lui d'un air affairé et lui
+parlait à voix basse, mais l'autre ne répondait pas ou grommelait
+d'un ton fâché quelques mots pour se débarrasser de son
+interlocuteur.
+
+Chigaleff et Virguinsky arrivèrent plusieurs minutes avant Pierre
+Stépanovitch, et, dès que celui-ci parut, ils se retirèrent un peu
+à l'écart sans proférer un seul mot; ce silence était évidemment
+prémédité. Verkhovensky leva sa lanterne et alla les regarder sous
+le nez avec un sans façon insultant. «Ils veulent parler», pensa-
+t-il.
+
+-- Liamchine n'est pas là? demanda ensuite Pierre Stépanovitch à
+Virguinsky. -- Qui est-ce qui a dit qu'il était malade?
+
+Liamchine, qui se tenait caché derrière un arbre, se montra
+soudain.
+
+-- Présent! fit-il.
+
+Le Juif avait revêtu un paletot d'hiver, et un plaid l'enveloppait
+des pieds à la tête, en sorte que, même avec une lanterne, il
+n'était pas facile de distinguer ses traits.
+
+-- Alors il ne manque que Lipoutine?
+
+À ces mots, Lipoutine sortit silencieusement de la grotte. Pierre
+Stépanovitch leva de nouveau sa lanterne.
+
+-- Pourquoi vous étiez-vous fourré là? Pourquoi ne sortiez-vous
+pas?
+
+-- Je suppose que nous conservons tous la liberté... de nos
+mouvements, murmura Lipoutine qui, du reste, ne se rendait pas
+bien compte de ce qu'il voulait dire.
+
+-- Messieurs, commença Pierre Stépanovitch en élevant la voix, ce
+qui fit sensation, car jusqu'alors tous avaient parlé bas; -- vous
+comprenez bien, je pense, que l'heure des délibérations est
+passée. Tout a été dit, réglé, arrêté dans la séance d'hier. Mais
+peut-être, si j'en juge par les physionomies, quelqu'un de vous
+désire prendre la parole; en ce cas je le prie de se dépêcher. Le
+diable m'emporte, nous n'avons pas beaucoup de temps, et Erkel
+peut l'amener d'un moment à l'autre...
+
+-- Il l'amènera certainement, observa Tolkatchenko.
+
+-- Si je ne me trompe, tout d'abord devra avoir lieu la remise de
+la typographie? demanda Lipoutine sans bien savoir pourquoi il
+posait cette question.
+
+-- Eh bien, naturellement, on ne laisse pas perdre ses affaires,
+répondit Pierre Stépanovitch en dirigeant un jet de lumière sur le
+visage de Lipoutine. -- Mais hier il a été décidé d'un commun
+accord qu'on n'emporterait pas la presse aujourd'hui. Qu'il vous
+indique seulement l'endroit où il l'a enterrée; plus tard nous
+l'exhumerons nous-mêmes. Je sais qu'elle est enfouie ici quelque
+part, à dix pas d'un des coins de cette grotte... Mais, le diable
+m'emporte, comment donc avez-vous oublié cela, Lipoutine? Il a été
+convenu que vous iriez seul à sa rencontre et qu'ensuite nous
+sortirions... Il est étrange que vous fassiez cette question, ou
+bien est-ce que vous parlez pour ne rien dire?
+
+La figure de Lipoutine s'assombrit, mais il ne répliqua pas. Tous
+se turent. Le vent agitait les cimes des pins.
+
+-- J'espère pourtant, messieurs, que chacun accomplira son devoir,
+déclara impatiemment Pierre Stépanovitch.
+
+-- Je sais que la femme de Chatoff est arrivée chez lui et qu'elle
+vient d'avoir un enfant, dit soudain Virguinsky, dont l'émotion
+était telle qu'il pouvait à peine parler. -- Connaissant le coeur
+humain... on peut être sûr qu'à présent il ne dénoncera pas... car
+il est heureux... En sorte que tantôt je suis allé chez tout le
+monde, mais je n'ai trouvé personne... en sorte que maintenant il
+n'y a peut-être plus rien à faire...
+
+La respiration lui manquant, il dut s'arrêter.
+
+Pierre Stépanovitch s'avança vivement vers lui.
+
+-- Si vous, monsieur Virguinsky, vous deveniez heureux tout d'un
+coup, renonceriez-vous, -- je ne dis pas à dénoncer, il ne peut
+être question de cela, -- mais à accomplir un dangereux acte de
+civisme dont vous auriez conçu l'idée avant d'être heureux, et que
+vous considèreriez comme un devoir, comme une obligation pour
+vous, quelques risques qu'il dût faire courir à votre bonheur?
+
+-- Non, je n'y renoncerais pas! Pour rien au monde je n'y
+renoncerais! répondit avec une chaleur fort maladroite Virguinsky.
+
+-- Plutôt que d'être un lâche, vous préfèreriez redevenir
+malheureux?
+
+-- Oui, oui... Et même tout au contraire... je voudrais être un
+parfait lâche... c'est-à-dire non... pas un lâche, mais au
+contraire être tout à fait malheureux plutôt que lâche.
+
+-- Eh bien, sachez que Chatoff considère cette dénonciation comme
+un exploit civique, comme un acte impérieusement exigé par ses
+principes, et la preuve, c'est que lui-même se met dans un assez
+mauvais cas vis-à-vis du gouvernement, quoique sans doute, comme
+délateur, il doive s'attendre à beaucoup d'indulgence. Un pareil
+homme ne renoncera pour rien au monde à son dessein. Il n'y a pas
+de bonheur qui puisse le fléchir; d'ici à vingt-quatre heures il
+rentrera en lui-même, s'accablera de reproches et exécutera ce
+qu'il a projeté. D'ailleurs je ne vois pas que Chatoff ait lieu
+d'être si heureux parce que sa femme, après trois ans de
+séparation, est venue chez lui accoucher d'un enfant dont
+Stavroguine est le père.
+
+-- Mais personne n'a vu la dénonciation, objecta d'un ton ferme
+Chigaleff.
+
+-- Je l'ai vue, moi, cria Pierre Stépanovitch, -- elle existe, et
+tout cela est terriblement bête, messieurs!
+
+-- Et moi, fit Virguinsky s'échauffant tout à coup, -- je
+proteste... je proteste de toutes mes forces... Je veux... Voici
+ce que je veux: quand il arrivera, je veux que nous allions tous
+au-devant de lui et que nous l'interrogions: si c'est vrai, on
+l'en fera repentir, et s'il donne sa parole d'honneur, on le
+laissera aller. En tout cas, qu'on le juge, qu'on observe les
+formes juridiques. Il ne faut pas de guet-apens.
+
+-- Risquer l'oeuvre commune sur une parole d'honneur, c'est le
+comble de la bêtise! Le diable m'emporte, que c'est bête,
+messieurs, à présent! Et quel rôle vous assumez au moment du
+danger!
+
+-- Je proteste, je proteste, ne cessait de répéter Virguinsky.
+
+-- Du moins, ne criez pas, nous n'entendrons pas le signal.
+Chatoff, messieurs... (Le diable m'emporte, comme c'est bête à
+présent!) Je vous ai déjà dit que Chatoff est un slavophile,
+c'est-à-dire un des hommes les plus bêtes... Du reste, cela ne
+signifie rien, vous êtes cause que je perds le fil de mes
+idées!... Chatoff, messieurs, était un homme aigri, et comme,
+après tout, il appartenait à la société, j'ai voulu jusqu'à la
+dernière minute espérer qu'on pourrait utiliser ses ressentiments
+dans l'intérêt de l'oeuvre commune. Je l'ai épargné, je lui ai
+fait grâce, nonobstant les instructions les plus formelles... J'ai
+eu pour lui cent fois plus d'indulgence qu'il n'en méritait! Mais
+il a fini par dénoncer, eh bien, tant pis pour lui!... Et
+maintenant essayez un peu de lâcher! Pas un de vous n'a le droit
+d'abandonner l'oeuvre! Vous pouvez embrasser Chatoff, si vous
+voulez, mais vous n'avez pas le droit de livrer l'oeuvre commune à
+la merci d'une parole d'honneur! Ce sont les cochons et les gens
+vendus au gouvernement qui agissent de la sorte!
+
+-- Qui donc ici est vendu au gouvernement? demanda Lipoutine.
+
+-- Vous peut-être. Vous feriez mieux de vous taire, Lipoutine,
+vous ne parlez que pour parler, selon votre habitude. J'appelle
+vendus, messieurs, tous ceux qui canent à l'heure du danger. Il se
+trouve toujours au dernier moment un imbécile, qui saisi de
+frayeur, accourt en criant: «Ah! pardonnez-moi, et je les livrerai
+tous!» Mais sachez, messieurs, que maintenant il n'y a plus de
+dénonciation qui puisse vous valoir votre grâce. Si même on
+abaisse la peine de deux degrés, c'est toujours la Sibérie pour
+chacun, sans parler d'une autre punition à laquelle vous
+n'échapperez pas. Il y a un glaive plus acéré que celui du
+gouvernement.
+
+Pierre Stépanovitch était furieux et la colère lui faisait dire
+beaucoup de paroles inutiles. Chigaleff s'avança hardiment vers
+lui.
+
+-- Depuis hier, j'ai réfléchi à l'affaire, commença-t-il sur un
+ton froid, méthodique et assuré qui lui était habituel (la terre
+se serait entr'ouverte sous ses pieds qu'il n'aurait pas, je
+crois, haussé la voix d'une seule note, ni changé un iota à son
+discours); après avoir réfléchi à l'affaire, je me suis convaincu
+que non seulement le meurtre projeté fera perdre un temps précieux
+qui pourrait être employé d'une façon plus pratique, mais encore
+qu'il constitue une funeste déviation de la voie normale,
+déviation qui a toujours nui considérablement à l'oeuvre et qui en
+a retardé le succès de plusieurs dizaines d'années, en substituant
+à l'influence des purs socialistes celle des hommes légers et des
+politiciens. Mon seul but en venant ici était de protester, pour
+l'édification commune, contre l'entreprise projetée, et ensuite de
+refuser mon concours dans le moment présent que vous appelez, je
+ne sais pourquoi, le moment de votre danger. Je me retire -- non
+par crainte de ce danger, non par sympathie pour Chatoff; que je
+ne veux nullement embrasser, mais uniquement parce que toute cette
+affaire est d'un bout à l'autre en contradiction formelle avec mon
+programme. Quant à être un délateur, un homme vendu au
+gouvernement, je ne le suis pas, et vous pouvez être parfaitement
+tranquilles en ce qui me concerne: je ne vous dénoncerai pas.
+
+Il fit volte-face et s'éloigna.
+
+-- Le diable m'emporte, il va les rencontrer et il avertira
+Chatoff! s'écria Pierre Stépanovitch; en même temps il prit son
+revolver et l'arma. À ce bruit, Chigaleff se retourna.
+
+-- Vous pouvez être sûr que, si je rencontre Chatoff en chemin, je
+le saluerai peut-être, mais je ne l'avertirai pas.
+
+-- Savez-vous qu'on pourrait vous faire payer cela, monsieur
+Fourier?
+
+-- Je vous prie de remarquer que je ne suis pas Fourier. En me
+confondant avec ce fade abstracteur de quintessence, vous prouvez
+seulement que mon manuscrit vous est totalement inconnu, quoique
+vous l'ayez eu entre les mains. Pour ce qui est de votre
+vengeance, je vous dirai que vous avez eu tort d'armer votre
+revolver; en ce moment cela ne peut que vous être tout à fait
+nuisible. Si vous comptez réaliser votre menace demain ou après-
+demain, ce sera la même chose; en me brûlant la cervelle vous ne
+ferez que vous attirer des embarras inutiles; vous me tuerez, mais
+tôt ou tard vous arriverez à mon système. Adieu.
+
+Soudain on entendit siffler à deux cents pas de là, dans le parc,
+du côté de l'étang. Suivant ce qui avait été convenu la veille,
+Lipoutine répondit aussitôt à ce signal (ayant la bouche assez
+dégarnie de dents, il avait le matin même acheté dans un bazar un
+petit sifflet d'un kopek comme ceux dont les enfants se servent).
+En chemin, Erkel avait prévenu Chatoff que des coups de sifflet
+seraient échangés, en sorte que celui-ci ne conçut aucun soupçon.
+
+-- Ne vous inquiétez pas, à leur approche je me rangerai sur le
+côté et ils ne m'apercevront pas, dit à voix basse Chigaleff, puis
+tranquillement, sans se presser, il retourna chez lui en
+traversant le parc plongé dans l'obscurité.
+
+On connaît maintenant jusqu'aux moindres détails de cet affreux
+drame. Les deux arrivants trouvèrent tout près de la grotte
+Lipoutine venu au-devant d'eux: sans le saluer, sans lui tendre la
+main, Chatoff entra brusquement en matière.
+
+-- Eh bien! où est donc votre bêche, fit-il d'une voix forte, --
+et n'avez-vous pas une autre lanterne encore? Mais n'ayez pas
+peur, nous sommes absolument seuls, et un coup de canon tiré ici
+et maintenant ne serait pas entendu à Skvorechniki. Tenez, c'est
+ici, voyez-vous, à cette place même.
+
+L'endroit qu'il indiquait en frappant du pied se trouvait en effet
+à dix pas d'un des coins de la grotte, du côté du bois. Au même
+instant Tolkatchenko, jusqu'alors masqué par un arbre, fondit sur
+lui, et Erkel lui empoigna les bras; tandis que ceux-ci le
+saisissaient par derrière, Lipoutine l'assaillit par devant. En un
+clin d'oeil Chatoff fut terrassé, et ses trois ennemis le tinrent
+renversé contre le sol. Alors s'élança Pierre Stépanovitch, le
+revolver au poing. On raconte que Chatoff eut le temps de tourner
+la tête vers lui et put encore le reconnaître. Trois lanternes
+éclairaient cette scène. Le malheureux poussa un cri désespéré,
+mais on le fit taire aussitôt: d'une main ferme Pierre
+Stépanovitch lui appliqua sur le front le canon de son revolver et
+pressa la détente. Sans doute la détonation ne fut pas très forte,
+car à Skvorechniki on n'entendit rien. Chigaleff ne se trouvait
+encore qu'à trois cents pas de là: naturellement il entendit et le
+cri de Chatoff et le coup de feu, mais, comme lui-même le déclara
+plus tard, il ne se retourna pas et continua son chemin. La mort
+fut presque instantanée. Seul Pierre Stépanovitch conserva la
+plénitude de sa présence d'esprit, sinon de son sang-froid; il
+s'accroupit sur sa victime et se mit à la fouiller; il accomplit
+cette besogne précipitamment, mais sans trembler. Le défunt
+n'avait pas d'argent sur lui (le porte-monnaie était resté sous
+l'oreiller de Marie Ignatievna): la perquisition opérée dans ses
+vêtements n'amena que la découverte de trois insignifiants
+chiffons de papier: une note de comptabilité, le titre d'un livre,
+enfin une vieille addition de restaurant qui datait du séjour de
+Chatoff à l'étranger, et qu'il conservait depuis deux ans, Dieu
+sait pourquoi. Pierre Stépanovitch fourra ces papiers dans sa
+poche, puis, remarquant l'inaction de ses complices qui, groupés
+autour du cadavre, le contemplaient sans rien faire, il entra en
+fureur et les invectiva grossièrement. Tolkatchenko et Erkel,
+rappelés à eux-mêmes, coururent chercher dans la grotte deux
+pierres pesant chacune vingt livres, qu'ils y avaient déposées le
+matin toutes préparées, c'est-à-dire solidement entourées de
+cordes. Comme il avait été décidé d'avance qu'on jetterait le
+corps dans l'étang le plus proche (le troisième), il s'agissait
+maintenant d'attacher ces pierres, l'une aux pieds, l'autre au cou
+du cadavre. Ce fut Pierre Stépanovitch qui se chargea de ce soin;
+Tolkatchenko et Erkel se bornèrent à tenir les pierres et à les
+lui passer. Tout en maugréant, Verkhovensky lia d'abord avec une
+corde les pieds de la victime, ensuite il y attacha la pierre que
+lui présenta Erkel. Cette opération fut assez longue, et, tant
+qu'elle dura, Tolkatchenko n'eut pas même une seule fois l'idée de
+déposer son fardeau à terre: respectueusement incliné, il tenait
+toujours sa pierre dans ses mains afin de pouvoir la donner à la
+première réquisition. Quand enfin tout fut terminé et que Pierre
+Stépanovitch se releva pour observer les physionomies des
+assistants, alors se produisit soudain un fait complètement
+inattendu, dont l'étrangeté stupéfia presque tout le monde.
+
+Ainsi que le lecteur l'a remarqué, seuls parmi les _nôtres,
+_Tolkatchenko et Erkel avaient aidé Pierre Stépanovitch dans sa
+besogne. Au moment où tous s'étaient élancés vers Chatoff,
+Virguinsky avait fait comme les autres, mais il s'était abstenu de
+toute agression. Quant à Liamchine, on ne l'avait vu qu'après le
+coup de revolver. Ensuite, pendant les dix minutes environ que
+dura le travail de Pierre Stépanovitch et de ses deux auxiliaires,
+on aurait dit que les trois autres étaient devenus en partie
+inconscients. Aucun trouble, aucune inquiétude ne les agitait
+encore: ils ne semblaient éprouver qu'un sentiment de surprise.
+Lipoutine se tenait en avant de ses compagnons, tout près du
+cadavre. Debout derrière lui, Virguinsky regardait par-dessus son
+épaule avec une curiosité de badaud, il se haussait même sur la
+pointe des pieds pour mieux voir. Liamchine était caché derrière
+Virguinsky, de temps à autre seulement il levait la tête et jetait
+un coup d'oeil furtif, après quoi il se dérobait vivement. Mais
+lorsque les pierres eurent été attachées et que Verkhovensky se
+fut relevé, Virguinsky se mit soudain à trembler de tous ses
+membres. Il frappa ses mains l'une contre l'autre et d'une voix
+retentissante s'écria douloureusement:
+
+-- Ce n'est pas cela, pas cela! Non, ce n'est pas cela du tout!
+
+Il aurait peut-être ajouté quelque chose à cette exclamation si
+tardive, mais Liamchine ne lui en laissa pas le temps: le Juif,
+qui se trouvait derrière lui, le prit soudain à bras-le-corps, et,
+le serrant de toutes ses forces, commença à proférer des cris
+véritablement inouïs. Il y a des moments de grande frayeur, par
+exemple, quand on entend tout à coup un homme crier d'une voix qui
+n'est pas la sienne et qu'on n'aurait jamais pu lui soupçonner
+auparavant. La voix de Liamchine n'avait rien d'humain et semblait
+appartenir à une bête fauve. Tandis qu'il étreignait Virguinsky de
+plus en plus fort, il ne cessait de trembler, regardant tout le
+monde avec de grands yeux, ouvrant démesurément la bouche et
+trépignant des pieds. Virguinsky fut tellement épouvanté que lui-
+même se mit à crier comme un insensé; en même temps, avec une
+colère qu'on n'aurait pas attendue d'un homme aussi doux, il
+s'efforçait de se dégager en frappant et en égratignant Liamchine
+autant qu'il pouvait le faire, ce dernier se trouvant derrière
+lui. Erkel vint à son aide et donna au Juif une forte secousse qui
+l'obligea à lâcher prise; dans son effroi Virguinsky courut se
+réfugier dix pas plus loin. Mais alors Liamchine aperçut tout à
+coup Verkhovensky et s'élança vers lui en criant de nouveau. Son
+pied s'étant heurté contre le cadavre, il tomba sur Pierre
+Stépanovitch, le saisit dans ses bras, et lui appuya sa tête sur
+la poitrine avec une force contre laquelle, dans le premier
+moment, ni Pierre Stépanovitch, ni Tolkatchenko, ni Lipoutine ne
+purent rien. Le premier poussait des cris, vomissait des injures
+et accablait de coups de poing la tête obstinément appuyée contre
+sa poitrine; ayant enfin réussi à se dégager quelque peu, il prit
+son revolver et le braqua sur la bouche toujours ouverte de
+Liamchine; déjà Tolkatchenko, Erkel et Lipoutine avaient saisi
+celui-ci par les bras, mais il continuait de crier, malgré le
+revolver qui le menaçait. Il fallut pour le réduire au silence
+qu'Erkel fit de son foulard une sorte de tampon et le lui fourrât
+dans la bouche. Quand le Juif eut été ainsi bâillonné,
+Tolkatchenko lui lia les mains avec le restant de la corde.
+
+-- C'est fort étrange, dit Pierre Stépanovitch en considérant le
+fou avec un étonnement mêlé d'inquiétude.
+
+Sa stupéfaction était visible.
+
+-- J'avais de lui une opinion tout autre, ajouta-t-il d'un air
+songeur.
+
+On confia pour le moment Liamchine à la garde d'Erkel. Force était
+d'en finir au plus tôt avec le cadavre, car les cris avaient été
+si perçants et si prolongés qu'on pouvait les avoir entendus
+quelque part. Tolkatchenko et Pierre Stépanovitch, s'étant munis
+de lanternes, prirent le corps par la tête; Lipoutine et
+Virguinsky saisirent les pieds; puis tout le monde se mit en
+marche. Les deux pierres rendaient le fardeau pesant, et la
+distance à parcourir était de deux cents pas. Tolkatchenko était
+le plus fort des quatre. Il proposa d'aller au pas, mais personne
+ne lui répondit, et chacun marcha à sa façon. Pierre Stépanovitch,
+presque plié en deux, portait sur son épaule la tête du mort, et
+avec sa main gauche tenait la pierre par en bas. Comme pendant la
+moitié du chemin Tolkatchenko n'avait pas pensé à l'aider dans
+cette partie de sa tâche, Pierre Stépanovitch finit par éclater en
+injures contre lui. Les autres porteurs gardèrent le silence, et
+ce fut seulement quand on arriva au bord de l'étang que
+Virguinsky, qui paraissait exténué, répéta soudain d'une voix
+désolée son exclamation précédente:
+
+-- Ce n'est pas cela, non, non, ce n'est pas cela du tout!
+
+L'endroit où finissait cette pièce d'eau était l'un des plus
+solitaires et des moins visités du parc, surtout à cette époque de
+l'année. On déposa les lanternes à terre, et après avoir donné un
+branle au cadavre, on le lança dans l'étang. Un bruit sourd et
+prolongé se fit entendre. Pierre Stépanovitch reprit sa lanterne;
+tous s'avancèrent curieusement, mais le corps, entraîné par les
+deux pierres, avait déjà disparu au fond de l'eau, et ils ne
+virent rien. L'affaire était terminée.
+
+-- Messieurs, dit Pierre Stépanovitch, -- nous allons maintenant
+nous séparer. Sans doute, vous devez sentir cette libre fierté qui
+est inséparable de l'accomplissement d'un libre devoir. Si, par
+malheur, vous êtes trop agités en ce moment pour éprouver un
+sentiment semblable, à coup sûr vous l'éprouverez demain: il
+serait honteux qu'il en fût autrement. Je veux bien considérer
+l'indigne effarement de Liamchine comme un cas de fièvre chaude,
+d'autant plus qu'il est, dit-on, réellement malade depuis ce
+matin. Pour vous, Virguinsky, une minute seulement de libre
+réflexion vous montrera qu'on ne pouvait, sans compromettre
+l'oeuvre commune, se contenter d'une parole d'honneur, et que nous
+avons fait précisément ce qu'il fallait faire. Vous verrez par la
+suite que la dénonciation existait. Je consens à oublier vos
+exclamations. Quant au danger, il n'y en a pas à prévoir. L'idée
+de soupçonner quelqu'un d'entre nous ne viendra à personne,
+surtout si vous-mêmes savez vous conduire; le principal dépend
+donc de vous et de la pleine conviction dans laquelle, je
+l'espère, vous vous affermirez dès demain. Si vous vous êtes
+réunis en groupe, c'est, entre autres choses, pour vous infuser
+réciproquement de l'énergie à un moment donné et, au besoin, pour
+vous surveiller les uns les autres. Chacun de vous a une lourde
+responsabilité. Vous êtes appelés à reconstruire sur de nouveaux
+fondements un édifice décrépit et vermoulu; ayez toujours cela
+sous les yeux pour stimuler votre vaillance. Actuellement votre
+action ne doit tendre qu'à tout détruire: et l'État et sa
+moralité. Nous resterons seuls, nous qui nous serons préparés
+d'avance à prendre le pouvoir: nous nous adjoindrons les hommes
+intelligents et nous passerons sur le ventre des imbéciles. Cela
+ne doit pas vous déconcerter. Il faut refaire l'éducation de la
+génération présente pour la rendre digne de la liberté. Les
+Chatoff se comptent encore par milliers. Nous nous organisons pour
+prendre en main la direction des esprits: ce qui est vacant, ce
+qui s'offre de soi-même à nous, il serait honteux de ne pas le
+saisir. Je vais de ce pas chez Kiriloff; demain matin on trouvera
+sur sa table la déclaration qu'il doit écrire avant de se tuer et
+par laquelle il prendra tout sur lui. Cette combinaison a pour
+elle toutes les vraisemblances. D'abord, il était mal avec
+Chatoff; ils ont vécu ensemble en Amérique, par suite ils ont eu
+le temps de se brouiller. En second lieu, on sait que Chatoff a
+changé d'opinion: on trouvera donc tout naturel que Kiriloff ait
+assassiné un homme qu'il devait détester comme renégat, et par qui
+il pouvait craindre d'être dénoncé. D'ailleurs tout cela sera
+indiqué dans la lettre; enfin elle révèlera aussi que Fedka a logé
+dans l'appartement de Kiriloff. Ainsi voilà qui écartera de vous
+jusqu'au moindre soupçon, car toutes ces têtes de mouton seront
+complètement déroutées. Demain, messieurs, nous ne nous verrons
+pas; je dois faire un voyage -- très court, du reste, -- dans le
+district. Mais après demain vous aurez de mes nouvelles. Je vous
+conseillerais de passer la journée de demain chez vous. À présent
+nous allons retourner à la ville en suivant des routes
+différentes. Je vous prie, Tolkatchenko, de vous occuper de
+Liamchine et de le ramener à son logis. Vous pouvez agir sur lui
+et surtout lui remontrer qu'il sera la première victime de sa
+pusillanimité. Monsieur Virguinsky, je ne veux pas plus douter de
+votre parent Chigaleff que de vous-même: il ne dénoncera pas. On
+doit assurément déplorer sa conduite; mais, comme il n'a pas
+encore manifesté l'intention de quitter la société, il est trop
+tôt pour l'enterrer. Allons, du leste, messieurs; quoique nous
+ayons affaire à des têtes de mouton, la prudence ne nuit jamais...
+
+Virguinsky partit avec Erkel. L'enseigne, après avoir remis
+Liamchine entre les mains de Tolkatchenko, déclara à Pierre
+Stépanovitch que l'insensé avait repris ses esprits, qu'il se
+repentait, qu'il demandait pardon et ne se rappelait même pas ce
+qu'il avait fait. Pierre Stépanovitch s'en alla seul et fit un
+détour qui allongeait de beaucoup sa route. À mi-chemin de la
+ville, il ne fut pas peu surpris de se voir rejoint par Lipoutine.
+
+-- Pierre Stépanovitch, mais Liamchine dénoncera!
+
+-- Non, il réfléchira et il comprendra qu'en dénonçant il se
+ferait envoyer le tout premier en Sibérie. Maintenant personne ne
+dénoncera, pas même vous.
+
+-- Et vous?
+
+-- Bien entendu, je vous ferai coffrer tous, pour peu que vous
+vous avisiez de trahir, et vous le savez. Mais vous ne trahirez
+pas. C'est pour me dire cela que vous avez fait deux verstes à ma
+poursuite?
+
+-- Pierre Stépanovitch, Pierre Stépanovitch, nous ne nous
+reverrons peut-être jamais!
+
+-- Où avez-vous pris cela?
+
+-- Dites-moi seulement une chose.
+
+-- Eh bien, quoi? Du reste, je désire que vous décampiez.
+
+-- Une seule réponse, mais véridique: sommes-nous le seul
+quinquévirat en Russie, ou y en a-t-il réellement plusieurs
+centaines? J'attache à cette question la plus haute importance,
+Pierre Stépanovitch.
+
+-- Votre agitation me le prouve. Savez-vous, Lipoutine, que vous
+êtes plus dangereux que Liamchine?
+
+-- Je le sais, je le sais, mais -- une réponse, votre réponse!
+
+-- Vous êtes un homme stupide! Voyons, qu'il n'y ait qu'un
+quinquévirat ou qu'il y en ait mille, ce devrait être pour vous la
+même chose à présent, me semble-t-il.
+
+-- Alors il n'y en a qu'un! Je m'en doutais! s'écria Lipoutine. --
+J'avais toujours pensé qu'en effet nous étions le seul...
+
+Sans attendre une autre réponse, il rebroussa chemin et se perdit
+bientôt dans l'obscurité.
+
+Pierre Stépanovitch resta un moment pensif.
+
+-- Non, personne ne dénoncera, dit-il résolument, -- mais le
+groupe doit conserver son organisation et obéir, ou je les...
+Quelle drogue tout de même que ces gens-là!
+
+II
+
+Il passa d'abord chez lui et, méthodiquement, sans se presser, fit
+sa malle. Un train express partait le lendemain à six heures du
+matin. C'était un essai que faisait depuis peu l'administration du
+chemin de fer, et elle n'organisait encore ce train matinal qu'une
+fois par semaine. Quoique Pierre Stépanovitch eût dit aux _nôtres_
+qu'il allait se rendre pour quelque temps dans le district, tout
+autres étaient ses intentions, comme l'événement le montra. Ses
+préparatifs de départ terminés, il régla sa logeuse déjà prévenue
+par lui, prit un fiacre et se fit conduire chez Erkel qui
+demeurait dans le voisinage de la gare. Ensuite, vers une heure du
+matin, il alla chez Kiriloff, dans le domicile de qui il
+s'introduisit de la même façon clandestine que lors de sa
+précédente visite.
+
+Pierre Stépanovitch était de très mauvaise humeur. Sans parler
+d'autres contrariétés qui lui étaient extrêmement sensibles (il
+n'avait encore rien pu apprendre concernant Stavroguine), dans le
+courant de la journée, paraît-il -- car je ne puis rien affirmer
+positivement -- il avait été secrètement avisé qu'un danger
+prochain le menaçait. (D'où avait-il reçu cette communication? Il
+est probable que c'était de Pétersbourg.) Aujourd'hui sans doute
+il circule dans notre ville une foule de légendes au sujet de ce
+temps-là; mais si quelqu'un possède des données certaines, ce ne
+peut être que l'autorité judiciaire. Mon opinion personnelle est
+que Pierre Stépanovitch pouvait avoir entrepris quelque chose
+ailleurs encore que chez nous, et que, par suite, des
+avertissements ont pu lui venir de là. Je suis même persuadé, quoi
+qu'en ai dit Lipoutine dans son désespoir, qu'indépendamment du
+quinquévirat organisé chez nous, il existait deux ou trois autres
+groupes créés par l'agitateur, par exemple dans les capitales; si
+ce n'étaient pas des quinquévirats proprement dits, cela devait y
+ressembler. Trois jours après le départ de Pierre Stépanovitch,
+l'ordre de l'arrêter immédiatement fut envoyé de Pétersbourg aux
+autorités de notre ville. Cette mesure avait-elle été prise à
+raison des faits survenus chez nous ou bien pour d'autres causes?
+Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, il n'en fallut pas plus pour
+mettre le comble à la terreur presque superstitieuse qui pesait
+sur tous les esprits depuis qu'un nouveau crime, le mystérieux
+assassinat de l'étudiant Chatoff, était venu s'ajouter à tant
+d'autres encore inexpliqués. Mais l'ordre arriva trop tard: Pierre
+Stépanovitch se trouvait déjà à Pétersbourg; il y vécut quelque
+temps sous un faux nom, et, à la première occasion favorable, fila
+à l'étranger... Du reste, n'anticipons pas.
+
+Il semblait irrité lorsqu'il entra chez Kiriloff. On aurait dit
+qu'en outre du principal objet de sa visite, il avait un besoin de
+vengeance à satisfaire. L'ingénieur parut bien aise de le voir;
+évidemment il l'attendait depuis fort longtemps et avec une
+impatience pénible. Son visage était plus pâle que de coutume, le
+regard de ses yeux noirs avait une fixité lourde. Assis sur un
+coin du divan, il ne bougea pas de sa place à l'apparition du
+visiteur.
+
+-- Je pensais que vous ne viendriez pas, articula-t-il pesamment.
+
+Pierre Stépanovitch alla se camper devant lui et l'observa
+attentivement avant de prononcer un seul mot.
+
+-- Alors c'est que tout va bien et que nous persistons dans notre
+dessein; à la bonne heure, vous êtes un brave! répondit-il avec un
+sourire protecteur et par conséquent outrageant. -- Allons,
+qu'est-ce que cela fait? ajouta-t-il d'un ton enjoué, -- si je
+suis en retard, vous n'avez pas à vous en plaindre: je vous ai
+fait cadeau de trois heures.
+
+-- Je n'entends pas tenir ces heures de votre générosité, et tu ne
+peux pas m'en faire cadeau... imbécile!
+
+-- Comment? reprit Pierre Stépanovitch tremblant de colère, mais
+il se contint aussitôt, -- voilà de la susceptibilité! Eh! mais
+nous sommes fâchés? poursuivit-il avec une froide arrogance, --
+dans un pareil moment il faudrait plutôt du calme. Ce que vous
+avez de mieux à faire maintenant, c'est de voir en vous un Colomb
+et de me considérer comme une souris dont les faits et gestes ne
+peuvent vous offenser. Je vous l'ai recommandé hier.
+
+-- Je ne veux pas te considérer comme une souris.
+
+-- Est-ce un compliment? Du reste, le thé même est froid, -- c'est
+donc que tout est sens dessus dessous. Non, il y a ici quelque
+chose d'inquiétant. Bah! Mais qu'est-ce que j'aperçois là sur la
+fenêtre, sur une assiette? (Il s'approcha de la fenêtre.) O-oh!
+une poule au riz!... Mais pourquoi n'a-t-elle pas été entamée?
+Ainsi nous nous sommes trouvés dans une disposition d'esprit telle
+que même une poule...
+
+-- J'ai mangé, et ce n'est pas votre affaire; taisez-vous!
+
+-- Oh! sans doute, et d'ailleurs cela n'a pas d'importance. Je me
+trompe, cela en a pour moi en ce moment: figurez-vous que j'ai à
+peine dîné; si donc, comme je le suppose, cette poule vous est
+inutile à présent... hein?
+
+-- Mangez, si vous pouvez.
+
+-- Je vous remercie; ensuite je vous demanderai du thé.
+
+Il s'assit aussitôt à l'autre bout du divan, en face de la table,
+et se mit à manger avec un appétit extraordinaire, mais en même
+temps il ne perdait pas de vue sa victime. Kiriloff ne cessait de
+le regarder avec une expression de haine et de dégoût; il semblait
+ne pouvoir détacher ses yeux du visage de Pierre Stépanovitch.
+
+-- Pourtant, il faut parler de notre affaire, dit brusquement
+celui-ci, sans interrompre son repas. -- Ainsi nous persistons
+dans notre résolution, hein? Et le petit papier?
+
+-- J'ai décidé cette nuit que cela m'était égal. J'écrirai. Au
+sujet des proclamations?
+
+-- Oui, il faudra aussi parler des proclamations. Du reste, je
+dicterai. Cela vous est égal. Se peut-il que dans un pareil moment
+vous vous inquiétiez du contenu de cette lettre?
+
+-- Ce n'est pas ton affaire.
+
+-- Sans doute, cela ne me regarde pas. Du reste, quelques lignes
+suffiront: vous écrirez que conjointement avec Chatoff vous avez
+répandu des proclamations, et que, à cet effet, vous vous serviez
+notamment de Fedka, lequel avait trouvé un refuge chez vous. Ce
+dernier point, celui qui concerne Fedka et son séjour dans votre
+logis, est très important, le plus important même. Voyez, je suis
+on ne peut plus franc avec vous.
+
+-- Chatoff? Pourquoi Chatoff? Pour rien au monde je ne parlerai de
+Chatoff.
+
+-- Vous voilà encore! Qu'est-ce que cela vous fait? Vous ne pouvez
+plus lui nuire.
+
+-- Sa femme est revenue chez lui. Elle s'est éveillée et a envoyé
+chez moi pour savoir où il est.
+
+-- Elle vous a fait demander où il est? Hum! voilà qui ne vaut
+rien. Elle est dans le cas d'envoyer de nouveau; personne ne doit
+savoir que je suis ici...
+
+L'inquiétude s'était emparée de Pierre Stépanovitch.
+
+-- Elle ne le saura pas, elle s'est rendormie; Arina Prokhorovna,
+la sage-femme, est chez elle.
+
+-- Et... elle n'entendra pas, je pense? Vous savez, il faudrait
+fermer en bas.
+
+-- Elle n'entendra rien. Et, si Chatoff vient, je vous cacherai
+dans l'autre chambre.
+
+-- Chatoff ne viendra pas; vous écrirez qu'à cause de sa trahison
+et de sa dénonciation, vous avez eu une querelle avec lui... ce
+soir... et que vous êtes l'auteur de sa mort.
+
+-- Il est mort! s'écria Kiriloff bondissant de surprise.
+
+-- Aujourd'hui, vers huit heures du soir, ou plutôt hier, car il
+est maintenant une heure du matin.
+
+-- C'est toi qui l'as tué!... Hier déjà je prévoyais cela!
+
+-- Comme c'était difficile à prévoir! Tenez, c'est avec ce
+revolver (il sortit l'arme de sa poche comme pour la montrer, mais
+il ne l'y remit plus et continua à la tenir dans sa main droite).
+Vous êtes étrange pourtant, Kiriloff, vous saviez bien vous-même
+qu'il fallait en finir ainsi avec cet homme stupide. Qu'y avait-il
+donc à prévoir là? Je vous ai plus d'une fois mis les points sur
+les i. Chatoff se préparait à dénoncer, j'avais l'oeil sur lui, on
+ne pouvait pas le laisser faire. Vous étiez aussi chargé de le
+surveiller, vous me l'avez dit vous-même, il y a trois semaines...
+
+-- Tais-toi! Tu l'as assassiné, parce qu'à Genève il t'a craché au
+visage!
+
+-- Et pour cela, et pour autre chose encore. Pour bien autre
+chose; du reste, sans aucune animosité. Pourquoi donc sauter en
+l'air? Pourquoi ces grimaces? O-oh! Ainsi, voilà comme nous
+sommes!...
+
+Il se leva brusquement et se couvrit avec son revolver. Le fait
+est que Kiriloff avait tout à coup saisi le sien chargé depuis le
+matin et posé sur l'appui de la fenêtre. Pierre Stépanovitch se
+mit en position et braqua son arme sur Kiriloff. Celui-ci eut un
+sourire haineux.
+
+-- Avoue, lâche, que tu as pris ton revolver parce que tu croyais
+que j'allais te brûler la cervelle... Mais je ne te tuerai pas...
+quoique... quoique...
+
+Et de nouveau il fit mine de coucher en joue Pierre Stépanovitch;
+se figurer qu'il allait tirer sur son ennemi était un plaisir
+auquel il semblait n'avoir pas la force de renoncer. Toujours en
+position, Pierre Stépanovitch attendit jusqu'au dernier moment,
+sans presser la détente de son revolver, malgré le risque qu'il
+courait de recevoir lui-même auparavant une balle dans le front:
+de la part d'un «maniaque» on pouvait tout craindre. Mais à la fin
+le «maniaque» haletant, tremblant, hors d'état de proférer une
+parole, laissa retomber son bras.
+
+À son tour, Pierre Stépanovitch abaissa son arme.
+
+-- Vous vous êtes un peu amusé, en voilà assez, dit-il. -- Je
+savais bien que c'était un jeu; seulement, il n'était pas sans
+danger pour vous: j'aurais pu presser la détente.
+
+Là-dessus, il se rassit assez tranquillement et, d'une main un peu
+tremblante, il est vrai, se versa du thé. Kiriloff, après avoir
+déposé son revolver sur la table, commença à se promener de long
+en large.
+
+-- Je n'écrirai pas que j'ai tué Chatoff, et... à présent je
+n'écrirai rien. Il n'y aura pas de papier!
+
+-- Il n'y en aura pas?
+
+-- Non!
+
+-- Quelle lâcheté et quelle bêtise! s'écria Pierre Stépanovitch
+blême de colère. -- D'ailleurs, je le pressentais. Sachez que vous
+ne me surprenez pas. Comme vous voudrez, pourtant. Si je pouvais
+employer la force, je l'emploierais. Mais vous êtes un drôle,
+poursuivit-il avec une fureur croissante. -- Jadis, vous nous avez
+demandé de l'argent, vous nous avez fait toutes sortes de
+promesses... seulement, je ne m'en irai pas d'ici sans avoir
+obtenu un résultat quelconque, je verrai du moins comment vous
+vous ferez sauter la cervelle.
+
+-- Je veux que tu sortes tout de suite, dit Kiriloff allant se
+placer résolument vis-à-vis du visiteur.
+
+-- Non, je ne sortirai pas, répondit ce dernier qui saisit de
+nouveau son revolver, -- maintenant peut-être, par colère et par
+poltronnerie, vous voulez différer l'accomplissement de votre
+projet, et demain vous irez nous dénoncer pour vous procurer
+encore un peu d'argent, car cette délation vous sera payée. Le
+diable m'emporte, les petites gens comme vous sont capables de
+tout! Seulement, soyez tranquille, j'ai tout prévu: si vous canez,
+si vous n'exécutez pas immédiatement votre résolution, je ne m'en
+irai pas d'ici sans vous avoir troué le crâne avec ce revolver,
+comme je l'ai fait au misérable Chatoff, que le diable vous
+écorche!
+
+-- Tu veux donc à toute force voir aussi mon sang?
+
+-- Ce n'est pas par haine, comprenez-le bien; personnellement, je
+n'y tiens pas. Je veux seulement sauvegarder notre oeuvre. On ne
+peut pas compter sur l'homme, vous le voyez vous-même. Votre idée
+de vous donner la mort est une fantaisie à laquelle je ne
+comprends rien. Ce n'est pas moi qui vous l'ai fourrée dans la
+tête, vous aviez déjà formé ce projet avant d'entrer en rapport
+avec moi et, quand vous en avez parlé pour la première fois, ce
+n'est pas à moi, mais à nos coreligionnaires politiques réfugiés à
+l'étranger. Remarquez en outre qu'aucun d'eux n'a rien fait pour
+provoquer de votre part une semblable confidence; aucun d'eux même
+ne vous connaissait. C'est vous-même qui, de votre propre
+mouvement, êtes allé leur faire part de la chose. Eh bien, que
+faire, si, prenant en considération votre offre spontanée, on a
+alors fondé là-dessus, avec votre consentement, -- notez ce point!
+-- un certain plan d'action qu'il n'y a plus moyen maintenant de
+modifier? La position que vous avez prise vis-à-vis de nous vous a
+mis en mesure d'apprendre beaucoup de nos secrets. Si vous vous
+dédisez, et que demain vous alliez nous dénoncer, il nous en
+cuira, qu'en pensez-vous? Non, vous vous êtes engagé, vous avez
+donné votre parole, vous avez reçu de l'argent. Il vous est
+impossible de nier cela...
+
+Pierre Stépanovitch parlait avec beaucoup de véhémence, mais
+depuis longtemps déjà Kiriloff ne l'écoutait plus. Il était devenu
+rêveur et marchait à grands pas dans la chambre.
+
+-- Je plains Chatoff, dit-il en s'arrêtant de nouveau en face de
+Pierre Stépanovitch.
+
+-- Eh bien, moi aussi, je le plains, est-il possible que...
+
+-- Tais-toi, infâme! hurla l'ingénieur avec un geste dont la
+terrible signification n'était pas douteuse, -- je vais te tuer!
+
+Pierre Stépanovitch recula par un mouvement brusque en même temps
+qu'il avançait le bras pour se protéger.
+
+-- Allons, allons, j'ai menti, j'en conviens, je ne le plains pas
+du tout; allons, assez donc, assez!
+
+Kiriloff se calma soudain et reprit sa promenade dans la chambre.
+
+-- Je ne remettrai pas à plus tard; c'est maintenant même que je
+veux me donner la mort: tous les hommes sont des coquins!
+
+-- Eh bien! voilà, c'est une idée: sans doute tous les hommes sont
+des coquins, et comme il répugne à un honnête homme de vivre dans
+un pareil milieu, alors...
+
+-- Imbécile, je suis un coquin comme toi, comme tout le monde, et
+non un honnête homme. Il n'y a d'honnêtes gens nulle part.
+
+-- Enfin il s'en est douté? Est-il possible, Kiriloff, qu'avec
+votre esprit vous ayez attendu si longtemps pour comprendre que
+tous les hommes sont les mêmes, que les différences qui les
+distinguent tiennent non au plus ou moins d'honnêteté, mais
+seulement au plus ou moins d'intelligence, et que si tous sont des
+coquins (ce qui, du reste, ne signifie rien), il est impossible,
+par conséquent, de n'être pas soi-même un coquin?
+
+-- Ah! mais est-ce que tu ne plaisantes pas? demanda Kiriloff en
+regardant son interlocuteur avec une certaine surprise. -- Tu
+t'échauffes, tu as l'air de parler sérieusement... Se peut-il que
+des gens comme toi aient des convictions?
+
+-- Kiriloff, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi vous voulez
+vous tuer. Je sais seulement que c'est par principe... par suite
+d'une conviction très arrêtée. Mais si vous éprouvez le besoin,
+pour ainsi dire, de vous épancher, je suis à votre disposition...
+Seulement il ne faut pas oublier que le temps passe...
+
+-- Quelle heure est-il?
+
+-- Juste deux heures, répondit Pierre Stépanovitch après avoir
+regardé sa montre, et il alluma une cigarette.
+
+«On peut encore s'entendre, je crois», pensait-il à part soi.
+
+-- Je n'ai rien à te dire, grommela Kiriloff.
+
+-- Je me rappelle qu'une fois vous m'avez expliqué quelque chose à
+propos de Dieu; deux fois même. Si vous voulez vous brûler la
+cervelle, vous deviendrez dieu, c'est cela, je crois?
+
+-- Oui, je deviendrai dieu.
+
+Pierre Stépanovitch ne sourit même pas; il attendait un
+éclaircissement. Kiriloff fixa sur lui un regard fin.
+
+-- Vous êtes un fourbe et un intrigant politique, votre but en
+m'attirant sur le terrain de la philosophie est de dissiper ma
+colère, d'amener une réconciliation entre nous et d'obtenir de
+moi, quand je mourrai, une lettre attestant que j'ai tué Chatoff.
+
+-- Eh bien, mettons que j'aie cette pensée canaille, répondit
+Pierre Stépanovitch avec une bonhomie qui ne semblait guère
+feinte, -- qu'est-ce que tout cela peut vous faire à vos derniers
+moments, Kiriloff? Voyons, pourquoi nous disputons-nous, dites-le
+moi, je vous prie? Chacun de nous est ce qu'il est: eh bien,
+après? De plus, nous sommes tous deux...
+
+-- Des vauriens.
+
+-- Oui, soit, des vauriens. Vous savez que ce ne sont là que des
+mots.
+
+-- Toute ma vie j'ai voulu que ce ne fussent pas seulement des
+mots. C'est pour cela que j'ai vécu. Et maintenant encore je
+désire chaque jour que ce ne soient pas des mots.
+
+-- Eh bien, quoi? chacun cherche à être le mieux possible. Le
+poisson... je veux dire que chacun cherche le confort à sa façon;
+voilà tout. C'est archiconnu depuis longtemps.
+
+-- Le confort, dis-tu?
+
+-- Allons, ce n'est pas la peine de discuter sur les mots.
+
+-- Non, tu as bien dit; va pour le confort. Dieu est nécessaire et
+par conséquent doit exister.
+
+-- Allons, très bien.
+
+-- Mais je sais qu'il n'existe pas et ne peut exister.
+
+-- C'est encore plus vrai.
+
+-- Comment ne comprends-tu pas qu'avec ces deux idées-là il est
+impossible à l'homme de continuer à vivre?
+
+-- Il doit se brûler la cervelle, n'est-ce pas?
+
+-- Comment ne comprends-tu pas que c'est là une raison suffisante
+pour se tuer? Tu ne comprends pas que parmi des milliers de
+millions d'hommes il puisse s'en rencontrer un seul qui ne veuille
+pas, qui soit incapable de supporter cela?
+
+-- Tout ce que je comprends, c'est que vous hésitez, me semble-t-
+il... C'est ignoble.
+
+Kiriloff ne parut pas avoir entendu ces mots.
+
+-- L'idée a aussi dévoré Stavroguine, observa-t-il d'un air morne
+en marchant dans la chambre.
+
+Pierre Stépanovitch dressa l'oreille.
+
+-- Comment? Quelle idée? Il vous a lui-même dit quelque chose?
+
+-- Non, mais je l'ai deviné. Si Stavroguine croit, il ne croit pas
+qu'il croie. S'il ne croit pas, il ne croit pas qu'il ne croie
+pas.
+
+-- Il y a autre chose encore chez Stavroguine, quelque chose d'un
+peu plus intelligent que cela... bougonna Pierre Stépanovitch
+inquiet du tour qu'avait pris la conversation et de la pâleur de
+Kiriloff.
+
+«Le diable m'emporte, il ne se tuera pas», songeait-il, «je
+l'avais toujours pressenti; c'est une extravagance cérébrale et
+rien de plus; quelles fripouilles que ces gens-là!»
+
+-- Tu es le dernier qui sers avec moi: je désire que nous ne nous
+séparions pas en mauvais termes, fit Kiriloff avec une sensibilité
+soudaine.
+
+Pierre Stépanovitch ne répondit pas tout de suite. «Le diable
+m'emporte, qu'est-ce encore que cela?» se dit-il.
+
+-- Croyez, Kiriloff, que je n'ai rien contre vous comme homme
+privé, et que toujours...
+
+-- Tu es un vaurien et un esprit faux. Mais je suis tel que toi et
+je me tuerai, tandis que toi, tu continueras à vivre.
+
+-- Vous voulez dire que j'ai trop peu de coeur pour me donner la
+mort?
+
+Était-il avantageux ou nuisible de continuer dans un pareil moment
+une conversation semblable? Pierre Stépanovitch n'avait pas encore
+pu décider cette question, et il avait résolu de «s'en remettre
+aux circonstances». Mais le ton de supériorité pris par Kiriloff
+et le mépris nullement dissimulé avec lequel l'ingénieur ne
+cessait de lui parler l'irritaient maintenant plus encore qu'au
+début de leur entretien. Peut-être un homme qui n'avait plus
+qu'une heure à vivre (ainsi en jugeait, malgré tout, Pierre
+Stépanovitch) lui apparaissait-il déjà comme un demi cadavre dont
+il était impossible de tolérer plus longtemps les impertinences.
+
+-- À ce qu'il me semble, vous prétendez m'écraser de votre
+supériorité parce que vous allez vous tuer?
+
+Kiriloff n'entendit pas cette observation.
+
+-- Ce qui m'a toujours étonné, c'est que tous les hommes
+consentent à vivre.
+
+-- Hum, soit, c'est une idée, mais...
+
+-- Singe, tu acquiesces à mes paroles pour m'amadouer. Tais-toi,
+tu ne comprendras rien. Si Dieu n'existe pas, je suis dieu.
+
+-- Vous m'avez déjà dit cela, mais je n'ai jamais pu le
+comprendre: pourquoi êtes-vous dieu?
+
+-- Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne puis rien en
+dehors de sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et je
+suis tenu d'affirmer mon indépendance.
+
+-- Votre indépendance? Et pourquoi êtes-vous tenu de l'affirmer?
+
+-- Parce que je suis devenu entièrement libre. Se peut-il que, sur
+toute l'étendue de la planète, personne, après avoir supprimé Dieu
+et acquis la certitude de son indépendance, n'ose se montrer
+indépendant dans le sens le plus complet du mot? C'est comme si un
+pauvre, ayant fait un héritage, n'osait s'approcher du sac et
+craignait d'être trop faible pour l'emporter. Je veux manifester
+mon indépendance. Dussé-je être le seul, je le ferai.
+
+-- Eh bien, faites-le.
+
+-- Je suis tenu de me brûler la cervelle, parce que c'est en me
+tuant que j'affirmerai mon indépendance de la façon la plus
+complète.
+
+-- Mais vous ne serez pas le premier qui se sera tué; bien des
+gens se sont suicidés.
+
+-- Ils avaient des raisons. Mais d'hommes qui se soient tués sans
+aucun motif et uniquement pour attester leur indépendance, il n'y
+en a pas encore eu: je serai le premier.
+
+«Il ne se tuera pas», pensa de nouveau Pierre Stépanovitch.
+
+-- Savez-vous une chose? observa-t-il d'un ton agacé, -- à votre
+place, pour manifester mon indépendance, je tuerais un autre que
+moi. Vous pourriez de la sorte vous rendre utile. Je vous
+indiquerai quelqu'un, si vous n'avez pas peur. Alors, soit, ne
+vous brûlez pas la cervelle aujourd'hui. Il y a moyen de
+s'arranger.
+
+-- Tuer un autre, ce serait manifester mon indépendance sous la
+forme la plus basse, et tu es là tout entier. Je ne te ressemble
+pas: je veux atteindre le point culminant de l'indépendance et je
+me tuerai.
+
+«Il a trouvé ça tout seul», grommela avec colère Pierre
+Stépanovitch.
+
+-- Je suis tenu d'affirmer mon incrédulité, poursuivit Kiriloff en
+marchant à grands pas dans la chambre. -- À mes yeux, il n'y a pas
+de plus haute idée que la négation de Dieu. J'ai pour moi
+l'histoire de l'humanité. L'homme n'a fait qu'inventer Dieu, pour
+vivre sans se tuer: voilà le résumé de l'histoire universelle
+jusqu'à ce moment. Le premier, dans l'histoire du monde, j'ai
+repoussé la fiction de l'existence de Dieu. Qu'on le sache une
+fois pour toutes.
+
+«Il ne se tuera pas», se dit Pierre Stépanovitch angoissé.
+
+-- Qui est-ce qui saura cela? demanda-t-il avec une nuance
+d'ironie. -- Il n'y a ici que vous et moi; peut-être voulez-vous
+parler de Lipoutine?
+
+-- Tous le sauront. Il n'y a pas de secret qui ne se découvre.
+_Celui-là _l'a dit.
+
+Et, dans un transport fébrile, il montra l'image du Sauveur,
+devant laquelle brûlait une lampe. Pierre Stépanovitch se fâcha
+pour tout de bon.
+
+-- Vous croyez donc toujours en Lui, et vous avez allumé une
+lampe; «à tout hasard», sans doute?
+
+L'ingénieur ne répondit pas.
+
+-- Savez-vous que, selon moi, vous croyez encore plus qu'un pope?
+
+-- En qui? En _Lui? _Écoute, dit en s'arrêtant Kiriloff dont les
+yeux immobiles regardaient devant lui avec une expression
+extatique. -- Écoute une grande idée: il y a eu un jour où trois
+croix se sont dressées au milieu de la terre. L'un des crucifiés
+avait une telle foi qu'il dit à l'autre: «Tu seras aujourd'hui
+avec moi dans le paradis.» La journée finit, tous deux moururent,
+et ils ne trouvèrent ni paradis, ni résurrection. La prophétie ne
+se réalisa pas. Écoute: cet homme était le plus grand de toute la
+terre, elle lui doit ce qui la fait vivre. La planète tout
+entière, avec tout ce qui la couvre, -- sans cet homme, -- n'est
+que folie. Ni avant, ni après lui, son pareil ne s'est jamais
+rencontré, et cela même tient du prodige. Oui, c'est un miracle
+que l'existence unique de cet homme dans la suite des siècles.
+S'il en est ainsi, si les lois de la nature n'ont même pas épargné
+_Celui-là_, si elles n'ont pas même eu pitié de leur chef-
+d'oeuvre, mais l'ont fait vivre lui aussi au milieu du mensonge et
+mourir pour un mensonge, c'est donc que la planète est un mensonge
+et repose sur un mensonge, sur une sotte dérision. Par conséquent
+les lois de la nature sont elles-mêmes une imposture et une farce
+diabolique. Pourquoi donc vivre, réponds, si tu es un homme?
+
+-- C'est un autre point de vue. Il me semble que vous confondez
+ici deux causes différentes, et c'est très fâcheux. Mais
+permettez, eh bien, mais si vous êtes dieu? Si vous êtes détrompé,
+vous avez compris que toute l'erreur est dans la croyance à
+l'ancien dieu.
+
+-- Enfin tu as compris! s'écria Kiriloff enthousiasmé. -- On peut
+donc comprendre, si même un homme comme toi a compris! Tu
+comprends maintenant que le salut pour l'humanité consiste à lui
+prouver cette pensée. Qui la prouvera? Moi! Je ne comprends pas
+comment jusqu'à présent l'athée a pu savoir qu'il n'y a point de
+Dieu et ne pas se tuer tout de suite! Sentir que Dieu n'existe
+pas, et ne pas sentir du même coup qu'on est soi-même devenu dieu,
+c'est une absurdité, autrement on ne manquerait pas de se tuer. Si
+tu sens cela, tu es un tzar, et, loin de te tuer, tu vivras au
+comble de la gloire. Mais celui-là seul, qui est le premier, doit
+absolument se tuer; sans cela, qui donc commencera et le prouvera?
+C'est moi qui me tuerai absolument, pour commencer et prouver. Je
+ne suis encore dieu que par force et je suis malheureux, car je
+suis _obligé_ d'affirmer ma liberté. Tous sont malheureux parce
+que tous ont peur d'affirmer leur liberté. Si l'homme jusqu'à
+présent a été si malheureux et si pauvre, c'est parce qu'il
+n'osait pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot,
+et qu'il se contentait d'une insubordination d'écolier. Je suis
+terriblement malheureux, car j'ai terriblement peur. La crainte
+est la malédiction de l'homme... Mais je manifesterai mon
+indépendance, je suis tenu de croire que je ne crois pas. Je
+commencerai, je finirai, et j'ouvrirai la porte. Et je sauverai.
+Cela seul sauvera tous les hommes et transformera physiquement la
+génération suivante; car, autant que j'en puis juger, sous sa
+forme physique actuelle il est impossible à l'homme de se passer
+de l'ancien dieu. J'ai cherché pendant trois ans l'attribut de ma
+divinité et je l'ai trouvé: l'attribut de ma divinité, c'est
+l'indépendance! C'est tout ce par quoi je puis montrer au plus
+haut degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté.
+Car elle est terrible. Je me tuerai pour affirmer mon
+insubordination, ma nouvelle et terrible liberté.
+
+Son visage était d'une pâleur étrange, et son regard avait une
+fixité impossible à supporter. Il semblait être dans un accès de
+fièvre chaude. Pierre Stépanovitch crut qu'il allait s'abattre sur
+le parquet.
+
+Dans cet état d'exaltation, Kiriloff prit soudain la résolution la
+plus inattendue.
+
+-- Donne une plume! cria-t-il; -- dicte, je signerai tout.
+J'écrirai même que j'ai tué Chatoff. Dicte pendant que cela
+m'amuse. Je ne crains pas les pensées d'esclaves arrogants! Tu
+verras toi-même que tout le mystère se découvrira! Et tu seras
+écrasé... Je crois! Je crois!
+
+Pierre Stépanovitch, qui tremblait pour le succès de son
+entreprise, saisit l'occasion aux cheveux; quittant aussitôt sa
+place, il alla chercher de l'encre et du papier, puis se mit à
+dicter:
+
+«Je soussigné, Alexis Kiriloff, déclare...»
+
+-- Attends! Je ne veux pas! À qui est-ce que je déclare?
+
+Une sorte de frisson fiévreux agitait les membres de Kiriloff. Il
+était absorbé tout entier par cette déclaration et par une idée
+subite qui, au moment de l'écrire, venait de s'offrir à lui:
+c'était comme une issue vers laquelle s'élançait, pour un instant
+du moins, son esprit harassé.
+
+-- À qui est-ce que je déclare? Je veux savoir à qui!
+
+-- À personne, à tout le monde, au premier qui lira cela. À quoi
+bon préciser? À l'univers entier!
+
+--À l'univers entier? Bravo! Et qu'il n'y ait pas de repentir. Je
+ne veux pas faire amende honorable; je ne veux pas m'adresser à
+l'autorité!
+
+-- Mais non, non, il ne s'agit pas de cela, au diable l'autorité!
+Eh bien, écrivez donc, si votre résolution est sérieuse!...
+répliqua vivement Pierre Stépanovitch impatienté.
+
+-- Arrête! Je veux dessiner d'abord une tête qui leur tire la
+langue.
+
+-- Eh! quelle niaiserie! Pas besoin de dessin, on peut exprimer
+tout cela rien que par le ton.
+
+-- Par le ton? C'est bien. Oui, par le ton, par le ton! Dicte par
+le ton!
+
+«Je soussigné, Alexis Kiriloff, -- commença d'une voix ferme et
+impérieuse Pierre Stépanovitch; en même temps, penché sur l'épaule
+de l'ingénieur, il suivait des yeux chaque lettre que celui-ci
+traçait d'une main frémissante, -- je soussigné, Alexis Kiriloff,
+déclare qu'aujourd'hui, -- octobre, entre sept et huit heures du
+soir, j'ai assassiné dans le parc l'étudiant Chatoff comme traître
+et auteur d'une dénonciation au sujet des proclamations et de
+Fedka, lequel a logé pendant dix jours chez nous, dans la maison
+Philippoff. Moi-même aujourd'hui je me brûle la cervelle, non que
+je me repente ou que j'aie peur de vous, mais parce que, déjà à
+l'étranger, j'avais formé le dessein de mettre fin à mes jours.»
+
+-- Rien que cela? s'écria Kiriloff étonné, indigné même.
+
+-- Pas un mot de plus! répondit Pierre Stépanovitch, et il voulut
+lui arracher le document.
+
+-- Attends! reprit l'ingénieur, appuyant avec force sa main sur le
+papier. -- Attends! c'est absurde! Je veux dire avec qui j'ai tué.
+Pourquoi Fedka? Et l'incendie? Je veux tout, et j'ai envie de les
+insulter encore par le ton, par le ton!
+
+-- C'est assez, Kiriloff, je vous assure que cela suffit! dit
+d'une voix presque suppliante Pierre Stépanovitch tremblant que
+l'ingénieur ne déchirât le papier: -- pour qu'ils ajoutent foi à
+la déclaration, elle doit être conçue en termes aussi vagues et
+aussi obscurs que possible. Il ne faut montrer qu'un petit coin de
+la vérité, juste assez pour mettre leur imagination en campagne.
+Ils se tromperont toujours mieux eux-mêmes que nous ne pourrions
+les tromper, et, naturellement, ils croiront plus à leurs erreurs
+qu'à nos mensonges. C'est pourquoi ceci est on ne peut mieux, on
+ne peut mieux! Donnez! Il n'y a rien à ajouter, c'est admirable
+ainsi; donnez, donnez!
+
+Il fit une nouvelle tentative pour prendre le papier. Kiriloff
+écoutait en écarquillant ses yeux; il avait l'air d'un homme qui
+tend tous les ressorts de son esprit, mais qui n'est plus en état
+de comprendre.
+
+-- Eh! diable! fit avec une irritation soudaine Pierre
+Stépanovitch, -- mais il n'a pas encore signé! Qu'est-ce que vous
+avez à me regarder ainsi? Signez!
+
+-- Je veux les injurier... grommela Kiriloff, pourtant il prit la
+plume et signa.
+
+-- Mettez au-dessous: Vive la République! cela suffira.
+
+-- Bravo! s'écria l'ingénieur enthousiasmé. -- Vive la République
+démocratique, sociale et universelle, ou la mort!... Non, non, pas
+cela. -- Liberté, égalité, fraternité, ou la mort! Voilà, c'est
+mieux, c'est mieux.
+
+Et il écrivit joyeusement cette devise au-dessous de sa signature.
+
+-- Assez, assez, ne cessait de répéter Pierre Stépanovitch.
+
+-- Attends, encore quelque chose... Tu sais, je vais signer une
+seconde fois, en français: «de Kiriloff, gentilhomme russe et
+citoyen du monde» Ha, ha, ha! Non, non, non, attends! poursuivit-
+il quand son hilarité se fut calmée, -- j'ai trouvé mieux que
+cela, _eurêka:_ «Gentilhomme séminariste russe et citoyen du monde
+civilisé!» Voilà qui vaut mieux que tout le reste...
+
+Puis, quittant tout à coup le divan sur lequel il était assis, il
+courut prendre son revolver sur la fenêtre et s'élança dans la
+chambre voisine où il s'enferma. Pierre Stépanovitch, les yeux
+fixés sur la porte de cette pièce, resta songeur pendant une
+minute.
+
+«Dans l'instant présent il peut se tuer, mais s'il se met à
+penser, c'est fini, il ne se tuera pas.»
+
+En attendant, il prit un siège et examina le papier. Cette lecture
+faite à tête reposée le confirma dans l'idée que la rédaction du
+document était très satisfaisante:
+
+-- «Qu'est-ce qu'il faut pour le moment? Il faut les dérouter, les
+lancer sur une fausse piste. Le parc? Il n'y en a pas dans la
+ville; ils finiront par se douter qu'il s'agit du parc de
+Skvorechniki, mais il se passera du temps avant qu'ils arrivent à
+cette conclusion. Les recherches prendront aussi du temps. Voilà
+qu'ils découvrent le cadavre: c'est la preuve que la déclaration
+ne mentait pas. Mais si elle est vraie pour Chatoff, elle doit
+l'être aussi pour Fedka. Et qu'est-ce que Fedka? Fedka, c'est
+l'incendie, c'est l'assassinat des Lébiadkine; donc, tout est
+sorti d'ici, de la maison Philippoff, et ils ne s'étaient aperçus
+de rien, tout leur avait échappé -- voilà qui va leur donner le
+vertige! Ils ne penseront même pas aux _nôtres;_ ils ne verront
+que Chatoff, Kiriloff, Fedka et Lébiadkine. Et pourquoi tous ces
+gens là se sont-ils tués les uns les autres? -- encore une petite
+question que je leur dédie. Eh! diable, mais on n'entend pas de
+détonation!...»
+
+Tout en lisant, tout en admirant la beauté de son travail
+littéraire, il ne cessait d'écouter, en proie à des transes
+cruelles, et -- tout à coup la colère s'empara de lui. Dévoré
+d'inquiétude, il regarda l'heure à sa montre: il se faisait tard;
+dix minutes s'étaient écoulées depuis que Kiriloff avait quitté la
+chambre... Il prit la bougie et se dirigea vers la porte de la
+pièce où l'ingénieur s'était enfermé. Au moment où il s'en
+approchait, l'idée lui vint que la bougie tirait à sa fin, que
+dans vingt minutes elle serait entièrement consumée, et qu'il n'y
+en avait pas d'autre. Il colla tout doucement son oreille à la
+serrure et ne perçut pas le moindre bruit. Tout à coup il ouvrit
+la porte et haussa un peu la bougie: quelqu'un s'élança vers lui
+en poussant une sorte de rugissement. Il claqua la porte de toute
+sa force et se remit aux écoutes, mais il n'entendit plus rien --
+de nouveau régnait un silence de mort.
+
+Il resta longtemps dans cette position, ne sachant à quoi se
+résoudre et tenant toujours le chandelier à la main. La porte
+n'avait été ouverte que durant une seconde, aussi n'avait-il
+presque rien vu; pourtant le visage de Kiriloff qui se tenait
+debout au fond de la chambre, près de la fenêtre, et la fureur de
+bête fauve avec laquelle ce dernier avait bondi vers lui, -- cela,
+Pierre Stépanovitch avait pu le remarquer. Un frisson le saisit,
+il déposa en toute hâte la bougie sur la table, prépara son
+revolver, et, marchant sur la pointe des pieds, alla vivement se
+poster dans le coin opposé, de façon à n'être pas surpris par
+Kiriloff, mais au contraire à le prévenir, si celui-ci, animé de
+sentiments hostiles, faisait brusquement irruption dans la
+chambre.
+
+Quant au suicide, Pierre Stépanovitch à présent n'y croyait plus
+du tout! «Il était au milieu de la chambre et réfléchissait»,
+pensait-il. «D'ailleurs, cette pièce sombre, terrible... il a
+poussé un cri féroce et s'est précipité vers moi -- cela peut
+s'expliquer de deux manières: ou bien je l'ai dérangé au moment où
+il allait presser la détente, ou... ou bien il était en train de
+se demander comment il me tuerait. Oui, c'est cela, voilà à quoi
+il songeait. Il sait que je ne m'en irai pas d'ici avant de lui
+avoir fait son affaire, si lui-même n'a pas le courage de se
+brûler la cervelle, -- donc, pour ne pas être tué par moi, il faut
+qu'il me tue auparavant... Et le silence qui règne toujours là!
+C'est même effrayant: il ouvrira tout d'un coup la porte... Ce
+qu'il y a de dégoûtant, c'est qu'il croit en Dieu plus qu'un
+pope... Jamais de la vie il ne se suicidera!... Il y a beaucoup de
+ces esprits-là maintenant. Fripouille! Ah! diable, la bougie, la
+bougie! dans un quart d'heure elle sera entièrement consumée... Il
+faut en finir; coûte que coûte, il faut en finir... Eh bien, à
+présent je peux le tuer... Avec ce papier, on ne me soupçonnera
+jamais de l'avoir assassiné: je pourrai disposer convenablement le
+cadavre, l'étendre sur le parquet, lui mettre dans la main un
+revolver déchargé; tout le monde croira qu'il s'est lui-même...
+Ah! diable, comment donc le tuer? Quand j'ouvrirai la porte, il
+s'élancera encore et me tirera dessus avant que j'aie pu faire
+usage de mon arme. Eh, diable, il me manquera, cela va s'en dire!»
+
+Sa situation était atroce, car il ne pouvait se résoudre à prendre
+un parti dont l'urgence, l'inéluctable nécessité s'imposait à son
+esprit. À la fin pourtant il saisit la bougie et de nouveau
+s'approcha de la porte, le revolver au poing. Sa main gauche se
+posa sur le bouton de la serrure; cette main tenait le chandelier;
+le bouton rendit un son aigre. «Il va tirer!» pensa Pierre
+Stépanovitch. Il poussa la porte d'un violent coup de pied, leva
+la bougie et tendit son revolver devant lui; mais ni détonation,
+ni cri... Il n'y avait personne dans la chambre.
+
+Il frissonna. La pièce ne communiquait avec aucune autre, toute
+évasion était impossible. Il haussa davantage la bougie et regarda
+attentivement: personne. «Kiriloff!» fit-il, d'abord à demi-voix,
+puis plus haut; cet appel resta sans réponse.
+
+«Est-ce qu'il se serait sauvé par la fenêtre?»
+
+Le fait est qu'un vasistas était ouvert. «C'est absurde, il n'a
+pas pu s'esquiver par là.» Il traversa toute la chambre, alla
+jusqu'à la fenêtre: «Non, c'est impossible.» Il se retourna
+brusquement, et un spectacle inattendu le fit tressaillir.
+
+Contre le mur opposé aux fenêtres, à droite de la porte, il y
+avait une armoire. À droite de cette armoire, dans l'angle qu'elle
+formait avec le mur se tenait debout Kiriloff, et son attitude
+était des plus étranges: roide, immobile, il avait les mains sur
+la couture du pantalon, la tête un peu relevée, la nuque collée au
+mur; on aurait dit qu'il voulait s'effacer, se dissimuler tout
+entier dans ce coin. D'après tous les indices, il se cachait, mais
+il n'était guère possible de s'en assurer. Se trouvant un peu sur
+le côté, Pierre Stépanovitch ne pouvait distinguer nettement que
+les parties saillantes de la figure. Il hésitait encore à
+s'approcher pour mieux examiner l'ingénieur et découvrir le mot de
+cette énigme. Son coeur battait avec force... Tout à coup à la
+stupeur succéda chez lui une véritable rage: il s'arracha de sa
+place, se mit à crier et courut furieux vers l'effrayante vision.
+
+Mais quand il fut arrivé auprès d'elle, il s'arrêta plus terrifié
+encore que tout à l'heure. Une circonstance surtout l'épouvantait:
+il avait crié, il s'était élancé ivre de colère vers Kiriloff, et,
+malgré cela, ce dernier n'avait pas bougé, n'avait pas remué un
+seul membre, -- une figure de cire n'aurait pas gardé une
+immobilité plus complète. La tête était d'une pâleur
+invraisemblable, les yeux noirs regardaient fixement un point dans
+l'espace. Baissant et relevant tour à tour la bougie, Pierre
+Stépanovitch promena la lumière sur le visage tout entier; soudain
+il s'aperçut que Kiriloff, tout en regardant devant lui, le voyait
+du coin de l'oeil, peut-être même l'observait. Alors l'idée lui
+vint d'approcher la flamme de la frimousse du «coquin» et de le
+brûler pour voir ce qu'il ferait. Tout à coup il lui sembla que le
+menton de Kiriloff s'agitait et qu'un sourire moqueur glissait sur
+ses lèvres, comme si l'ingénieur avait deviné la pensée de son
+ennemi. Tremblant, ne se connaissant plus, celui-ci empoigna avec
+force l'épaule de Kiriloff.
+
+La scène suivante fut si affreuse et se passa si rapidement
+qu'elle ne laissa qu'un souvenir confus et incertain dans l'esprit
+de Pierre Stépanovitch. Il n'avait pas plus tôt touché Kiriloff
+que l'ingénieur, se baissant par un mouvement brusque, lui
+appliqua sur les mains un coup de tête qui l'obligea à lâcher la
+bougie. Le chandelier tomba avec bruit sur le parquet, et la
+lumière s'éteignit. Au même instant un cri terrible fut poussé par
+Pierre Stépanovitch qui sentait une atroce douleur au petit doigt
+de sa main gauche. Hors de lui, il se servit de son revolver comme
+d'une massue et de toute sa force en asséna trois coups sur la
+tête de Kiriloff qui s'était serré contre lui et lui mordait le
+doigt. Voilà tout ce que put se rappeler plus tard le héros de
+cette aventure. À la fin, il dégagea son doigt et s'enfuit comme
+un perdu en cherchant à tâtons son chemin dans l'obscurité. Tandis
+qu'il se sauvait, de la chambre arrivaient à ses oreilles des cris
+effrayants:
+
+-- Tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite!...
+
+Dix fois cette exclamation retentit, mais Pierre Stépanovitch
+courait toujours, et il était déjà dans le vestibule quand éclata
+une détonation formidable. Alors il s'arrêta, réfléchit pendant
+cinq minutes, puis rentra dans l'appartement. Il fallait en
+premier lieu se procurer de la lumière. Retrouver le chandelier
+n'était pas le difficile, il n'y avait qu'à chercher par terre, à
+droite de l'armoire; mais avec quoi rallumer le bout de bougie? Un
+vague souvenir s'offrit tout à coup à l'esprit de Pierre
+Stépanovitch: il se rappela que la veille, lorsqu'il s'était
+précipité dans la cuisine pour s'expliquer avec Fedka, il lui
+semblait avoir aperçu une grosse boîte d'allumettes chimiques
+placée sur une tablette dans un coin. S'orientant de son mieux à
+travers les ténèbres, il finit par trouver l'escalier qui
+conduisait à la cuisine. Sa mémoire ne l'avait pas trompé: la
+boîte d'allumettes était juste à l'endroit où il croyait l'avoir
+vue la veille; elle n'avait pas encore été entamée, il la
+découvrit en tâtonnant. Sans prendre le temps de s'éclairer, il
+remonta en toute hâte. Quand il fut de nouveau près de l'armoire,
+à la place même où il avait frappé Kiriloff avec son revolver pour
+lui faire lâcher prise, alors seulement il se rappela son doigt
+mordu, et au même instant il y sentit une douleur presque
+intolérable. Serrant les dents, il ralluma tant bien que mal le
+bout de bougie, le remit dans le chandelier et promena ses regards
+autour de lui: près du vasistas ouvert, les pieds tournés vers le
+coin droit de la chambre, gisait le cadavre de Kiriloff.
+L'ingénieur s'était tiré un coup de revolver dans la tempe droite,
+la balle avait traversé le crâne, et elle était sortie au-dessus
+de la tempe gauche. Ça et là on voyait des éclaboussures de sang
+et de cervelle. L'arme était restée dans la main du suicidé. La
+mort avait dû être instantanée. Quand il eût tout examiné avec le
+plus grand soin, Pierre Stépanovitch sortit sur la pointe des
+pieds, ferma la porte et, de retour dans la première pièce, déposa
+la bougie sur la table. Après réflexion, il se dit qu'elle ne
+pouvait causer d'incendie, et il se décida à ne pas la souffler.
+Une dernière fois il jeta les yeux sur la déclaration du défunt,
+et un sourire machinal lui vient aux lèvres. Ensuite, marchant
+toujours sur la pointe des pieds, il quitta l'appartement et se
+glissa hors de la maison par l'issue dérobée.
+
+III
+
+À six heures moins dix, Pierre Stépanovitch et Erkel se
+promenaient sur le quai de la gare bordé en ce moment par une
+assez longue suite de wagons. Verkhovensky allait partir, et Erkel
+était venu lui dire adieu. Le voyageur avait fait enregistrer ses
+bagages et choisi son coin dans un compartiment de seconde classe
+où il avait déposé son sac. La sonnette avait déjà retenti une
+fois, on attendait le second coup. Pierre Stépanovitch regardait
+ostensiblement de côté et d'autre, observant les individus qui
+montaient dans le train. Presque tous lui étaient inconnus; il
+n'eut à saluer que deux personnes: un marchand qu'il connaissait
+vaguement et un jeune prêtre de campagne qui retournait à sa
+paroisse. Dans ces dernières minutes, Erkel aurait voulu
+évidemment s'entretenir avec son ami de quelque objet important,
+bien que peut-être lui-même ne sût pas au juste de quoi; mais il
+n'osait pas entrer en matière. Il lui semblait toujours que Pierre
+Stépanovitch avait hâte d'être débarrassé de lui et attendait avec
+impatience le second coup de sonnette.
+
+-- Vous regardez bien hardiment tout le monde, observa-t-il d'une
+voix un peu timide et comme en manière d'avis.
+
+-- Pourquoi pas? Je n'ai pas encore lieu de me cacher, il est trop
+tôt. Ne vous inquiétez pas. Tout ce que je crains, c'est que le
+diable n'envoie ici Lipoutine; s'il se doute de quelque chose,
+nous allons le voir accourir.
+
+-- Pierre Stépanovitch, il n'y a pas à compter sur eux, n'hésita
+point à faire remarquer Erkel.
+
+-- Sur Lipoutine?
+
+-- Sur personne, Pierre Stépanovitch.
+
+-- Quelle niaiserie! À présent ils sont tous liés par ce qui s'est
+fait hier. Pas un ne trahira. Qui donc va au-devant d'une perte
+certaine, à moins d'avoir perdu la tête?
+
+-- Pierre Stépanovitch, mais c'est qu'ils perdront la tête.
+
+Cette crainte était déjà venue évidemment à l'esprit de Pierre
+Stépanovitch lui-même, de là son mécontentement lorsqu'il en
+retrouva l'expression dans la bouche de l'enseigne.
+
+-- Est-ce que vous auriez peur aussi, Erkel? J'ai plus de
+confiance en vous qu'en aucun d'eux. Je vois maintenant ce que
+chacun vaut. Transmettez-leur tout de vive voix aujourd'hui même,
+je les remets entre vos mains. Passez chez eux dans la matinée.
+Quant à mon instruction écrite, vous la leur lirez demain ou
+après-demain, vous les réunirez pour leur en donner connaissance
+lorsqu'ils seront devenus capables de l'entendre... mais soyez sûr
+que vous n'aurez pas à attendre plus tard que demain, car la
+frayeur les rendra obéissants comme la cire... Surtout, vous, ne
+vous laissez pas abattre.
+
+-- Ah! Pierre Stépanovitch, vous feriez mieux de ne pas vous en
+aller!
+
+-- Mais je ne pars que pour quelques jours, mon absence sera très
+courte.
+
+-- Et quand même vous iriez à Pétersbourg! répliqua Erkel d'un ton
+mesuré mais ferme. -- Est-ce que je ne sais pas que vous agissez
+exclusivement dans l'intérêt de l'oeuvre commune?
+
+-- Je n'attendais pas moins de vous, Erkel. Si vous avez deviné
+que je vais à Pétersbourg, vous avez dû comprendre aussi que je ne
+pouvais le leur dire hier; dans un pareil moment ils auraient été
+épouvantés d'apprendre que j'allais me rendre si loin. Vous avez
+vu vous-même dans quel état ils se trouvaient. Mais vous comprenez
+que des motifs de la plus haute importance, que l'intérêt même de
+l'oeuvre commune nécessitent mon départ, et qu'il n'est nullement
+une fuite, comme pourrait le supposer un Lipoutine.
+
+-- Pierre Stépanovitch, mais, voyons, lors même que vous iriez à
+l'étranger, je le comprendrais; je trouve parfaitement juste que
+vous mettiez votre personne en sûreté, attendu que vous êtes tout,
+et que nous ne sommes rien. Je comprends très bien cela, Pierre
+Stépanovitch.
+
+En parlant ainsi, le pauvre garçon était si ému que sa voix
+tremblait.
+
+-- Je vous remercie, Erkel... Aïe, vous avez oublié que j'ai mal
+au doigt. (Erkel venait de serrer avec une chaleur maladroite la
+main de Pierre Stépanovitch; le doigt mordu était proprement
+entouré d'un morceau de taffetas noir.) -- Mais je vous le répète
+encore une fois, je ne vais à Pétersbourg que pour prendre le
+vent, peut-être même n'y resterai-je que vingt-quatre heures. De
+retour ici, j'irai, pour la forme, demeurer dans la maison de
+campagne de Gaganoff. S'ils se croient menacés d'un danger
+quelconque, je serai le premier à venir le partager avec eux. Dans
+le cas où, par impossible, mon séjour à Pétersbourg devrait se
+prolonger au-delà de mes prévisions, je vous en informerais tout
+de suite... par la voie que vous savez, et vous leur en donneriez
+avis.
+
+Le second coup de sonnette se fit entendre.
+
+-- Ah! le train va partir dans cinq minutes. Vous savez, je ne
+voudrais pas que le groupe formé ici vint à se dissoudre. Je n'ai
+pas peur, ne vous inquiétez pas de moi: le réseau est déjà
+suffisamment étendu, une maille de plus ou de moins n'est pas une
+affaire, mais on n'en a jamais trop. Du reste, je ne crains rien
+pour vous, quoique je vous laisse presque seul avec ces monstres:
+soyez tranquille, ils ne dénonceront pas, ils n'oseront pas... A-
+ah! vous partez aussi aujourd'hui? cria-t-il soudain du ton le
+plus gai à un tout jeune homme qui s'approchait pour lui dire
+bonjour: -- je ne savais pas que vous preniez aussi l'express. Où
+allez-vous? Vous retournez chez votre maman?
+
+La maman en question était une dame fort riche, qui possédait des
+propriétés dans un gouvernement voisin; le jeune homme, parent
+éloigné de Julie Mikhaïlovna, venait de passer environ quinze
+jours dans notre ville.
+
+-- Non, je vais un peu plus loin, à R... C'est un voyage de huit
+heures. Et vous, vous allez à Pétersbourg? fit en riant le jeune
+homme.
+
+-- Qu'est-ce qui vous fait supposer que je vais à Pétersbourg?
+demanda de plus en plus gaiement Pierre Stépanovitch.
+
+Le jeune homme leva en signe de menace le petit doigt de sa main
+finement gantée.
+
+-- Eh bien! oui, vous avez deviné juste, répondit d'un ton
+confidentiel Pierre Stépanovitch, -- j'emporte des lettres de
+Julie Mikhaïlovna et je suis chargé d'aller voir là-bas trois ou
+quatre personnages, vous savez qui; pour dire la vérité, je les
+enverrais volontiers au diable. Fichue commission!
+
+-- Mais, dites-moi, de quoi a-t-elle donc peur? reprit le jeune
+homme en baissant aussi la voix: -- je n'ai même pas été reçu hier
+par elle; à mon avis, elle n'a pas à être inquiète pour son mari;
+au contraire, il s'est si bien montré lors de l'incendie, on peut
+même dire qu'il a risqué sa vie.
+
+Pierre Stépanovitch se mit à rire.
+
+-- Eh! il s'agit bien de cela! Vous n'y êtes pas! Voyez-vous, elle
+craint qu'on n'ait déjà écrit d'ici... Je veux parler de certains
+messieurs... En un mot, c'est surtout Stavroguine; c'est-à-dire le
+prince K... Eh! il y a ici toute une histoire; en route je vous
+raconterai peut-être quelque chose -- autant, du moins, que les
+lois de la chevalerie le permettent... C'est mon parent,
+l'enseigne Erkel, qui habite dans le district...
+
+Le jeune homme accorda à peine un regard à Erkel, il se contenta
+de porter la main à son chapeau sans se découvrir; l'enseigne
+s'inclina.
+
+-- Mais vous savez, Verkhovensky, huit heures à passer en wagon,
+c'est terrible. Nous avons là, dans notre compartiment de
+première, Bérestoff, un colonel fort drôle, mon voisin de
+campagne; il a épousé une demoiselle Garine, et, vous savez, c'est
+un homme comme il faut. Il a même des idées. Il n'est resté que
+quarante-huit heures ici. C'est un amateur enragé du whist; si
+nous organisions une petite partie, hein? J'ai déjà trouvé le
+quatrième -- Pripoukhloff, un marchant de T..., barbu comme il
+sied à un homme de sa condition. C'est un millionnaire, j'entends
+un vrai millionnaire... Je vous ferai faire sa connaissance, il
+est très intéressant, ce sac d'écus, nous rirons.
+
+-- J'aime beaucoup à jouer au whist en voyage, mais j'ai pris un
+billet de seconde.
+
+-- Eh! qu'est-ce que cela fait? Montez donc avec nous. Je vais
+tout de suite faire changer votre billet. Le chef du train n'a
+rien à me refuser. Qu'est-ce que vous avez? Un sac? Un plaid?
+
+-- Allons-y gaiement!
+
+Pierre Stépanovitch prit son sac, son plaid, un livre, et se
+transporta aussitôt en première classe. Erkel l'aida à installer
+ses affaires dans le compartiment.
+
+La sonnette se fit entendre pour la troisième fois.
+
+-- Eh bien, Erkel, dit Pierre Stépanovitch tendant la main à
+l'enseigne par la portière du wagon, -- vous voyez, je vais jouer
+avec eux.
+
+-- Mais à quoi bon me donner des explications, Pierre
+Stépanovitch? Je comprends, je comprends tout, Pierre
+Stépanovitch.
+
+-- Allons, au plaisir... dit celui-ci.
+
+Il se détourna brusquement, car le jeune homme l'appelait pour le
+présenter à leurs compagnons de route. Et Erkel ne vit plus son
+Pierre Stépanovitch!
+
+L'enseigne retourna chez lui fort triste. Certes l'idée ne pouvait
+lui venir que Pierre Stépanovitch fût un lâcheur, mais... mais il
+lui avait si vite tourné le dos dès que ce jeune élégant l'avait
+appelé et... il aurait pu lui dire autre chose que ce «au
+plaisir...» ou... ou du moins lui serrer la main un peu plus fort.
+
+Autre chose aussi commençait à déchirer le pauvre coeur d'Erkel,
+et, sans qu'il le comprît encore lui-même, l'événement de la
+soirée précédente n'était pas étranger à cette souffrance.
+
+CHAPITRE VII
+
+_LE DERNIER VOYAGE DE STEPAN TROPHIMOVITCH_[30].
+
+I
+
+Je suis convaincu que Stépan Trophimovitch eut grand'peur en
+voyant arriver le moment qu'il avait fixé pour l'exécution de sa
+folle entreprise. Je suis sûr qu'il fut malade de frayeur, surtout
+dans la nuit qui précéda sa fuite. Nastenka a raconté depuis qu'il
+s'était couché tard et qu'il avait dormi. Mais cela ne prouve
+rien; les condamnés à mort dorment, dit-on, d'un sommeil très
+profond la veille même de leur supplice. Quoiqu'il fît déjà clair
+quand il partit et que le grand jour remonte un peu le moral des
+gens nerveux (témoin le major, parent de Virguinsky, dont la
+religion s'évanouissait aux premiers rayons de l'aurore), je suis
+néanmoins persuadé que jamais auparavant il n'aurait pu se
+représenter sans épouvante la situation qui était maintenant la
+sienne. Sans doute, surexcité comme il l'était, il est probable
+qu'il ne sentit pas dès l'abord toute l'horreur de l'isolement
+auquel il se condamnait en quittant _Stasie_ et la maison où il
+avait vécu au chaud durant vingt ans. Mais n'importe, lors même
+qu'il aurait eu la plus nette conscience de toutes les terreurs
+qui l'attendaient, il n'en aurait pas moins persisté dans sa
+résolution. Elle avait quelque chose de fier qui, malgré tout, le
+séduisait. Oh! il aurait pu accepter les brillantes propositions
+de Barbara Pétrovna et rester à ses crochets «comme un simple
+parasite», mais non! Dédaigneux d'une aumône, il fuyait les
+bienfaits de la générale, il arborait «le drapeau d'une grande
+idée» et, pour ce drapeau, il s'en allait mourir sur un grand
+chemin! Tels durent être les sentiments de Stépan Trophimovitch;
+c'est à coup sûr sous cet aspect que lui apparut sa conduite.
+
+Il y a encore une question que je me suis posée plus d'une fois:
+pourquoi s'enfuit-il à pied au lieu de partir en voiture, ce qui
+eût été beaucoup plus simple? À l'origine, je m'expliquais le fait
+par la fantastique tournure d'esprit de ce vieil idéaliste. Il est
+à supposer, me disais-je, que l'idée de prendre des chevaux de
+poste lui aura semblé trop banale et trop prosaïque: il a dû
+trouver beaucoup plus beau de voyager pédestrement comme un
+pèlerin. Mais maintenant je crois qu'il ne faut pas chercher si
+loin l'explication. La première raison qui empêcha Stépan
+Trophimovitch de prendre une voiture fut la crainte de donner
+l'éveil à Barbara Pétrovna: instruite de son dessein, elle
+l'aurait certainement retenu de force; lui, de son côté, se serait
+certainement soumis, et, dès lors, c'en eût été fait de la grande
+idée. Ensuite, pour prendre des chevaux de poste, il faut au moins
+savoir où l'on va. Or, la question du lieu où il allait
+constituait en ce moment la principale souffrance de notre
+voyageur. Pour rien au monde, il n'eût pu se résoudre à indiquer
+une localité quelconque, car s'il s'y était décidé, l'absurdité de
+son entreprise lui aurait immédiatement sauté aux yeux, et il
+pressentait très bien cela. Pourquoi en effet se rendre dans telle
+ville plutôt que dans telle autre? Pour chercher _ce marchand?
+_Mais quel _marchand? _C'était là le second point qui inquiétait
+Stépan Trophimovitch. Au fond, il n'y avait rien de plus terrible
+pour lui que _ce marchand _à la recherche de qui il courait ainsi,
+tête baissée, et que, bien entendu, il avait une peur atroce de
+découvrir. Non, mieux valait marcher tout droit devant soi,
+prendre la grande route et la suivre sans penser à rien, aussi
+longtemps du moins qu'on pourrait ne pas penser. La grande route,
+c'est quelque chose de si long, si long qu'on n'en voit pas le
+bout -- comme la vie humaine, comme le rêve humain. Dans la grande
+route il y a une idée, mais dans un passeport de poste quelle idée
+y a-t-il?... _Vive la grande route! _advienne que pourra.
+
+Après sa rencontre imprévue avec Élisabeth Nikolaïevna, Stépan
+Trophimovitch poursuivit son chemin en s'oubliant de plus en plus
+lui-même. La grande route passait à une demi-verste de
+Skvorechniki, et, chose étrange, il la prit sans s'en douter.
+Réfléchir, se rendre un compte quelque peu net de ses actions lui
+était insupportable en ce moment. La pluie tantôt cessait, tantôt
+recommençait, mais il ne la remarquait pas. Ce fut aussi par un
+geste machinal qu'il mit son sac sur son épaule, et il ne
+s'aperçut pas que de la sorte il marchait plus légèrement. Quand
+il eut fait une verste ou une verste et demie, il s'arrêta tout à
+coup et promena ses regards autour de lui. Devant ses yeux
+s'allongeait à perte de vue, comme un immense fil, la route noire,
+creusée d'ornières et bordée de saules blancs; à droite
+s'étendaient des terrains nus; la moisson avait été fauchée depuis
+longtemps; à gauche c'étaient des buissons et au-delà un petit
+bois. Dans le lointain l'on devinait plutôt qu'on ne distinguait
+le chemin de fer, qui faisait un coude en cet endroit; une légère
+fumée au-dessus de la voie indiquait le passage d'un train, mais
+la distance ne permettait pas d'entendre le bruit. Durant un
+instant, le courage de Stépan Trophimovitch faillit l'abandonner.
+Il soupira vaguement, posa son sac à terre et s'assit afin de
+reprendre haleine. Au moment où il s'asseyait, il se sentit
+frissonner et s'enveloppa dans son plaid; alors aussi il s'aperçut
+qu'il pleuvait et déploya son parapluie au-dessus de lui. Pendant
+assez longtemps il resta dans cette position, remuant les lèvres
+de loin en loin, tandis que sa main serrait avec force le manche
+du parapluie. Diverses images, effet de la fièvre, flottaient dans
+son esprit, bientôt remplacées par d'autres. «_Lise, lise,
+_songeait-il, et avec elle ce _Maurice..._Étranges gens... Eh
+bien, mais cet incendie, n'était-il pas étrange aussi? Et de quoi
+parlaient-ils? Quelles sont ces victimes?... Je suppose que
+_Stasie _ignore encore mon départ et m'attend avec le café... En
+jouant aux cartes? Est-ce que j'ai perdu des gens aux cartes?
+Hum... chez nous en Russie, à l'époque du servage... Ah! mon Dieu,
+et Fedka?»
+
+Il frémit de tout son corps et regarda autour de lui: «Si ce Fedka
+était caché là quelque part, derrière un buisson? On dit qu'il est
+à la tête d'une bande de brigands qui infestent la grande route.
+Oh! mon Dieu, alors je... alors je lui avouerai toute la vérité,
+je lui dirai que je suis coupable... que pendant dix ans son
+souvenir a déchiré mon coeur et m'a rendu plus malheureux qu'il ne
+l'a été au service et... et je lui donnerai mon porte-monnaie.
+Hum, _j'ai en tout quarante roubles; il prendra les roubles et il
+me tuera tout de même!»_
+
+Dans sa frayeur il ferma, je ne sais pourquoi, son parapluie et le
+posa à côté de lui. Au loin sur la route se montrait un chariot
+venant de la ville; Stépan Trophimovitch se mit à l'examiner avec
+inquiétude:
+
+«_Grâce à Dieu, _c'est un chariot, et -- il va au pas; cela ne
+peut être dangereux. Ces rosses efflanquées d'ici... J'ai toujours
+parlé de la race... Non, c'était Pierre Ilitch qui en parlait au
+club, et je lui ai alors fait faire la remise, _et puis, _mais il
+y a quelque chose derrière et... on dirait qu'une femme se trouve
+dans le chariot. Une paysanne et un moujik, -- _cela commence à
+être rassurant. _La femme est sur le derrière et l'homme sur le
+devant, -- _c'est très rassurant. _Une vache est attachée par les
+cornes derrière le chariot, _c'est rassurant au plus haut degré._»
+
+À côté de lui passa le chariot, une télègue de paysan assez
+solidement construite et d'un aspect convenable. Un sac bourré à
+crever servait de siège à la femme, et l'homme était assis, les
+jambes pendantes, sur le rebord du véhicule, faisant face à Stépan
+Trophimovitch. À leur suite se traînait, en effet, une vache
+rousse attachée par les cornes. Le moujik et la paysanne
+regardèrent avec de grands yeux le voyageur qui leur rendit la
+pareille, mais, quand ils furent à vingt pas de lui, il se leva
+brusquement et se mit en marche pour les rejoindre. Il lui
+semblait qu'il serait plus en sûreté près d'un chariot. Toutefois,
+dès qu'il eût rattrapé la télègue, il oublia encore tout et
+retomba dans ses rêveries. Il marchait à grands pas, sans
+soupçonner assurément que, pour les deux villageois, il était
+l'objet le plus bizarre et le plus énigmatique que l'on pût
+rencontrer sur une grande route. À la fin, la femme ne fut plus
+maîtresse de sa curiosité.
+
+-- Qui êtes-vous, s'il n'est pas impoli de vous demander cela?
+commença-t-elle soudain, au moment où Stépan Trophimovitch la
+regardait d'un air distrait. C'était une robuste paysanne de
+vingt-sept ans, aux sourcils noirs et au teint vermeil; ses lèvres
+rouges entr'ouvertes par un sourire gracieux laissaient voir des
+dents blanches et bien rangées.
+
+-- Vous... c'est à moi que vous vous adressez? murmura le voyageur
+désagréablement étonné.
+
+-- Vous devez être un marchand, dit avec assurance le moujik; ce
+dernier âgé de quarante ans, était un homme de haute taille,
+porteur d'une barbe épaisse et rougeâtre; sa large figure ne
+dénotait pas la bêtise.
+
+-- Non, ce n'est pas que je sois un marchand, je... je... _moi,
+c'est autre chose, _fit entre ses dents Stépan Trophimovitch qui,
+à tout hasard, laissa passer le chariot devant lui et se mit à
+marcher derrière côte à côte avec la vache.
+
+Les mots étrangers que le paysan venaient d'entendre furent pour
+lui un trait de lumière.
+
+-- Vous êtes sans doute un seigneur, reprit-il, et il activa la
+marche de sa rosse.
+
+-- Vous êtes en promenade? questionna de nouveau la femme.
+
+-- C'est... c'est moi que vous interrogez?
+
+-- Le chemin de fer amène chez nous des voyageurs étrangers; à en
+juger d'après vos bottes, vous ne devez pas être de ce pays-ci...
+
+-- Ce sont des bottes de militaire, déclara sans hésiter le
+moujik.
+
+-- Non, ce n'est pas que je sois militaire, je...
+
+«Quelle curieuse commère! maugréait à part soi Stépan
+Trophimovitch, et comme ils me regardent... _mais enfin_... En un
+mot, c'est étrange, on dirait que j'ai des comptes à leur rendre,
+et pourtant il n'en est rien.»
+
+La femme s'entretenait tout bas avec le paysan.
+
+-- Si cela peut vous être agréable, nous vous conduirons.
+
+La mauvaise humeur de Stépan Trophimovitch disparut aussitôt.
+
+-- Oui, oui, mes amis, j'accepte avec grand plaisir, car je suis
+bien fatigué, seulement comment vais-je m'introduire là?
+
+«Que c'est singulier! se disait-il, je marche depuis si longtemps
+côte à côte avec cette vache, et l'idée ne m'était pas venue de
+leur demander une place dans leur chariot... Cette «vie réelle» a
+quelque chose de très caractéristique...»
+
+Pourtant le moujik n'arrêtait pas son cheval.
+
+-- Mais où? questionna-t-il avec une certaine défiance.
+
+Stépan Trophimovitch ne comprit pas tout de suite.
+
+-- Vous allez sans doute jusqu'à Khatovo?
+
+-- À Khatovo? Non, ce n'est pas que j'aille à Khatovo... Je ne
+connais même pas du tout cet endroit; j'en ai entendu parler
+cependant.
+
+-- Khatovo est un village, à neuf verstes d'ici.
+
+-- Un village? _C'est charmant, _je crois bien en avoir entendu
+parler...
+
+Stépan Trophimovitch marchait toujours, et les paysans ne se
+pressaient pas de le prendre dans leur chariot. Une heureuse
+inspiration lui vint tout à coup.
+
+-- Vous pensez peut-être que je... J'ai mon passeport et je suis
+professeur, c'est-à-dire, si vous voulez, précepteur... mais
+principal. Je suis précepteur principal. _Oui, c'est comme ça
+qu'on peut traduire. _Je voudrais bien m'asseoir à côté de vous et
+je vous payerais... je vous payerais pour cela une demi-bouteille
+d'eau-de-vie.
+
+-- Donnez-nous cinquante kopeks, monsieur, le chemin est
+difficile.
+
+-- Nous ne pouvons pas vous demander moins sans nous faire tort,
+ajouta la femme.
+
+-- Cinquante kopeks! Allons, va pour cinquante kopeks. _C'est
+encore mieux, j'ai en tout quarante roubles, mais..._
+
+Le moujik s'arrêta; aidé par les deux paysans, Stépan
+Trophimovitch parvint à grimper dans le chariot et s'assit sur le
+sac, à côté de la femme. Sa pensée continuait à vagabonder.
+Parfois lui-même s'apercevait avec étonnement qu'il était fort
+distrait et que ses idées manquaient totalement d'à-propos. Cette
+conscience de sa maladive faiblesse d'esprit lui était, par
+moments, très pénible et même le fâchait.
+
+-- Comment donc cette vache est-elle ainsi attachée par derrière?
+demanda-t-il à la paysanne.
+
+-- On dirait que vous n'avez jamais vu cela, monsieur, fit-elle en
+riant.
+
+-- Nous avions acheté nos bêtes à cornes à la ville, observa
+l'homme, -- et, va te promener, au printemps le typhus s'est
+déclaré parmi elles, et presque toutes ont succombé, il n'en est
+pas resté la moitié.
+
+En achevant ces mots, il fouetta de nouveau son cheval qui avait
+mis le pied dans une ornière.
+
+-- Oui, cela arrive chez nous en Russie... et, en général, nous
+autres Russes... eh bien, oui, il arrive...
+
+Stépan Trophimovitch ne finit pas sa phrase.
+
+-- Si vous êtes précepteur, qu'est-ce qui vous appelle à Khatovo?
+Vous allez peut-être plus loin?
+
+-- Je... c'est-à-dire, ce n'est pas que j'aille plus loin... Je
+vais chez un marchand.
+
+-- Alors c'est à Spassoff que vous allez?
+
+-- Oui, oui, justement, à Spassoff. Du reste, cela m'est égal.
+
+-- Si vous allez à pied à Spassoff avec vos bottes, vous mettrez
+huit jours pour y arriver, remarqua en riant la femme.
+
+-- Oui, oui, et cela m'est égal, _mes amis, _cela m'est égal,
+reprit impatiemment Stépan Trophimovitch.
+
+«Ces gens-là sont terriblement curieux; la femme, du reste, parle
+mieux que le mari: je remarque que depuis le 19 février leur style
+s'est un peu modifié et... qu'importe que j'aille à Spassoff ou
+ailleurs? Du reste, je les payerai, pourquoi donc me persécutent-
+ils ainsi?»
+
+-- Si vous allez à Spassoff, il faut prendre le bateau à vapeur,
+dit le moujik.
+
+-- Certainement, ajouta avec animation la paysanne: -- en prenant
+une voiture et en suivant la rive, vous allongeriez votre route de
+trente verstes.
+
+-- De quarante.
+
+-- Demain, à deux heures, vous trouverez le bateau à Oustiévo,
+reprit la femme.
+
+Mais Stépan Trophimovitch s'obstina à ne pas répondre, et ses
+compagnons finirent par le laisser tranquille. Le moujik était
+occupé avec son cheval de nouveau engagé dans une ornière; de loin
+en loin les deux époux échangeaient de courtes observations. Le
+voyageur commençait à sommeiller. Il fut fort étonné quand la
+paysanne le poussa en riant et qu'il se vit dans un assez gros
+village; le chariot était arrêté devant une izba à trois fenêtres.
+
+-- Vous dormiez, monsieur?
+
+-- Qu'est-ce que c'est? Où suis-je? Ah! Allons! Allons... cela
+m'est égal, soupira Stépan Trophimovitch, et il mit pied à terre.
+
+Il regarda tristement autour de lui, se sentant tout désorienté
+dans ce milieu nouveau.
+
+-- Mais je vous dois cinquante kopeks, je n'y pensais plus! dit-il
+au paysan vers lequel il s'avança avec un empressement
+extraordinaire; évidemment, il n'osait plus se séparer de ses
+compagnons de route.
+
+-- Vous règlerez dans la chambre, entrez, répondit le moujik.
+
+-- Oui, c'est cela, approuva la femme.
+
+Stépan Trophimovitch monta un petit perron aux marches branlantes.
+
+«Mais comment cela est-il possible?» murmurait-il non moins
+inquiet que surpris, pourtant il entra dans la maison. «_Elle l'a
+voulu»_, se dit-il avec un déchirement de coeur, et soudain il
+oublia encore tout, même le lieu où il se trouvait.
+
+C'était une cabane de paysan, claire, assez propre, et comprenant
+deux chambres. Elle ne méritait pas, à proprement parler, le nom
+d'auberge, mais les voyageurs connus des gens de la maison avaient
+depuis longtemps l'habitude d'y descendre. Sans penser à saluer
+personne, Stépan Trophimovitch alla délibérément s'asseoir dans le
+coin de devant, puis il s'abandonna à ses réflexions. Toutefois il
+ne laissa pas d'éprouver l'influence bienfaisante de la chaleur
+succédant à l'humidité dont il avait souffert pendant ses trois
+heures de voyage. Comme il arrive toujours aux hommes nerveux
+quand ils ont la fièvre, en passant brusquement du froid au chaud
+Stépan Trophimovitch sentit un léger frisson lui courir le long de
+l'épine dorsale, mais cette sensation même était accompagnée d'un
+étrange plaisir. Il leva la tête, et une délicieuse odeur
+chatouilla son nerf olfactif: la maîtresse du logis était en train
+de faire des blines. Il s'approcha d'elle avec un sourire d'enfant
+et se mit tout à coup à balbutier:
+
+-- Qu'est-ce que c'est? Ce sont des blines? _Mais... c'est
+charmant._
+
+-- En désirez-vous, monsieur? demanda poliment la femme.
+
+-- Oui, justement, j'en désire, et... je vous prierais aussi de me
+donner du thé, répondit avec empressement Stépan Trophimovitch.
+
+-- Vous voulez un samovar? Très volontiers.
+
+On servit les blines sur une grande assiette ornée de dessins
+bleus. Ces savoureuses galettes de village qu'on fait avec de la
+farine de froment et qu'on arrose de beurre frais furent trouvées
+exquises par Stépan Trophimovitch.
+
+-- Que c'est bon! Que c'est onctueux! Si seulement on pouvait
+avoir _un doigt d'eau-de-vie?_
+
+-- Ne désirez-vous pas un peu de vodka, monsieur?
+
+-- Justement, justement, une larme, _un tout petit rien._
+
+-- Pour cinq kopeks alors?
+
+-- Pour cinq, pour cinq, pour cinq, pour cinq, _un tout petit
+rien, _acquiesça avec un sourire de béatitude Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Demandez à un homme du peuple de faire quelque chose pour vous:
+s'il le peut et le veut, il vous servira de très bonne grâce. Mais
+priez-le d'aller vous chercher de l'eau-de-vie, et à l'instant sa
+placide serviabilité accoutumée fera place à une sorte
+d'empressement joyeux: un parent ne montrerait pas plus de zèle
+pour vous être agréable. En allant chercher la vodka, il sait fort
+bien que c'est vous qui la boirez et non lui, -- n'importe, il
+semble prendre sa part de votre futur plaisir. Au bout de trois ou
+quatre minutes (il y avait un cabaret à deux pas de la maison) le
+flacon demandé se trouva sur la table, ainsi qu'un grand verre à
+patte.
+
+-- Et c'est tout pour moi! s'exclama d'étonnement Stépan
+Trophimovitch -- j'ai toujours eu de l'eau-de-vie chez moi, mais
+j'ignorais encore qu'on pouvait en avoir tant que cela pour cinq
+kopeks.
+
+Il remplit le verre, se leva et se dirigea avec une certaine
+solennité vers l'autre coin de la chambre, où était assise sa
+compagne de voyage, la femme aux noirs sourcils, dont les
+questions l'avaient excédé pendant la route. Confuse, la paysanne
+commença par refuser, mais, après ce tribut payé aux convenances,
+elle se leva, but l'eau-de-vie à petits coups, comme boivent les
+femmes, et, tandis que son visage prenait une expression de
+souffrance extraordinaire, elle rendit le verre en faisant une
+révérence à Stépan Trophimovitch. Celui-ci, à son tour, la salua
+gravement et retourna non sans fierté à sa place.
+
+Il avait agi ainsi par une sorte d'inspiration subite: une seconde
+auparavant il ne savait pas encore lui-même qu'il allait régaler
+la paysanne.
+
+«Je sais à merveille comment il faut en user avec le peuple»,
+pensait-il tout en se versant le reste de l'eau-de-vie; il n'y en
+avait plus un verre, néanmoins la liqueur le réchauffa et l'entêta
+même un peu.
+
+«_Je suis malade tout à fait, mais ce n'est pas trop mauvais
+d'être malade._»
+
+-- Voulez-vous acheter?... fit près de lui une douce voix de
+femme.
+
+Levant les yeux, il aperçut avec surprise devant lui une dame --
+_une dame, et elle en avait l'air _-- déjà dans la trentaine et
+dont l'extérieur était fort modeste. Vêtue comme à la ville, elle
+portait une robe de couleur foncée, et un grand mouchoir gris
+couvrait ses épaules. Sa physionomie avait quelque chose de très
+affable qui plut immédiatement à Stépan Trophimovitch. Elle venait
+de rentrer dans l'izba où ses affaires étaient restées sur un
+banc, près de la place occupée par le voyageur. Ce dernier se
+rappela que tout à l'heure, en pénétrant dans la chambre, il avait
+remarqué là, entre autres objets, un portefeuille et un sac en
+toile cirée. La jeune femme tira de ce sac deux petits livres
+élégamment reliés, avec des croix en relief sur les couvertures,
+et les offrit à Stépan Trophimovitch.
+
+-- Eh... _mais je crois que c'est l'Évangile; _avec le plus grand
+plaisir... Ah! maintenant je comprends... _Vous êtes ce qu'on
+appelle _une colporteuse de livres; j'ai lu à différentes
+reprises... C'est cinquante kopeks?
+
+-- Trente-cinq, répondit la colporteuse.
+
+-- Avec le plus grand plaisir. _Je n'ai rien contre l'Évangile,
+et..._ Depuis longtemps je me proposais de le relire...
+
+Il songea soudain que depuis trente ans au moins il n'avait pas lu
+l'Évangile et qu'une seule fois, sept ans auparavant, il avait eu
+un vague souvenir de ce livre, en lisant la _Vie de Jésus_ de
+Renan. Comme il était sans monnaie, il prit dans sa poche ses
+quatre billets de dix roubles -- tout son avoir. Naturellement, la
+maîtresse de la maison se chargea de les lui changer; alors
+seulement il s'aperçut, en jetant un coup d'oeil dans l'izba,
+qu'il s'y trouvait un assez grand nombre de gens, lesquels depuis
+quelque temps déjà l'observaient et paraissaient s'entretenir de
+lui. Ils causaient aussi de l'incendie du Zariétchié; le
+propriétaire du chariot et de la vache, arrivant de la ville,
+parlait plus qu'aucun autre. On disait que le sinistre était dû à
+la malveillance, que les incendiaires étaient des ouvriers de
+l'usine Chpigouline.
+
+«C'est singulier», pensa Stépan Trophimovitch, «il ne m'a pas
+soufflé un mot de l'incendie pendant la route, et il a parlé de
+tout.»
+
+-- Batuchka, Stépan Trophimovitch, est-ce vous que je vois,
+monsieur? Voilà une surprise!... Est-ce que vous ne me
+reconnaissez pas? s'écria un homme âgé qui rappelait le type du
+domestique serf d'autrefois; il avait le visage rasé et portait un
+manteau à long collet. Stépan Trophimovitch eut peur en entendant
+prononcer son nom.
+
+-- Excusez-moi, balbutia-t-il, -- je ne vous remets pas du tout...
+
+-- Vous ne vous souvenez pas de moi? Mais je suis Anisim Ivanoff.
+J'étais au service de feu M. Gaganoff, et que de fois, monsieur,
+je vous ai vu avec Barbara Pétrovna chez la défunte Avdotia
+Serguievna! Elle m'envoyait vous porter des livres, et deux fois
+je vous ai remis de sa part des bonbons de Pétersbourg...
+
+-- Ah! oui, je te reconnais, Anisim, fit en souriant Stépan
+Trophimovitch. -- Tu demeures donc ici?
+
+-- Dans le voisinage de Spassoff, près du monastère de V..., chez
+Marfa Serguievna, la soeur d'Avdotia Serguievna, vous ne l'avez
+peut-être pas oubliée; elle s'est cassé la jambe en sautant à bas
+de sa voiture un jour qu'elle se rendait au bal. Maintenant elle
+habite près du monastère, et je reste chez elle. Voyez-vous, si je
+me trouve ici en ce moment, c'est que je suis venu voir des
+proches...
+
+-- Eh bien, oui, eh bien, oui.
+
+-- Je suis bien aise de vous rencontrer, vous étiez gentil pour
+moi, poursuivit avec un joyeux sourire Anisim. -- Mais où donc
+allez-vous ainsi tout seul, monsieur?... Il me semble que vous ne
+sortiez jamais seul?
+
+Stépan Trophimovitch regarda son interlocuteur d'un air craintif.
+
+-- Ne comptez-vous pas venir nous voir à Spassoff?
+
+-- Oui, je vais à Spassoff. _Il me semble que tout le monde va à
+Spassoff..._
+
+-- Et n'irez-vous pas chez Fédor Matviévitch? Il sera charmé de
+votre visite. En quelle estime il vous tenait autrefois!
+Maintenant encore il parle souvent de vous...
+
+-- Oui, oui, j'irai aussi chez Fédor Matviévitch.
+
+-- Il faut y aller absolument. Il y a ici des moujiks qui
+s'étonnent: à les en croire, monsieur, on vous aurait rencontré
+sur la grande route voyageant à pied. Ce sont de sottes gens.
+
+-- Je... c'est que je... Tu sais, Anisim, j'avais parié, comme
+font les Anglais, que j'irais à pied, et je...
+
+La sueur perlait sur son front et sur ses tempes.
+
+-- Sans doute, sans doute, ... allait continuer l'impitoyable
+Anisim; Stépan Trophimovitch ne put supporter plus longtemps ce
+supplice. Sa confusion était telle qu'il voulut se lever et
+quitter l'izba. Mais on apporta le samovar, et au même instant la
+colporteuse, qui était sortie, rentra dans la chambre. Voyant en
+elle une suprême ressource, Stépan Trophimovitch s'empressa de lui
+offrir du thé. Anisim se retira.
+
+Le fait est que les paysans étaient fort intrigués. «Qu'est-ce que
+c'est que cet homme-là?» se demandaient-ils, «on l'a trouvé
+faisant route à pied, il se dit précepteur, il est vêtu comme un
+étranger, et son intelligence ne paraît pas plus développée que
+celle d'un petit enfant; il répond d'une façon si louche qu'on le
+prendrait pour un fugitif, et il a de l'argent!» On pensait déjà à
+prévenir la police -- «attendu qu'avec tout cela la ville était
+loin d'être tranquille». Mais Anisim ne tarda pas à calmer les
+esprits. En arrivant dans le vestibule, il raconta à qui voulut
+l'entendre que Stépan Trophimovitch n'était pas, à vrai dire, un
+précepteur, mais «un grand savant, adonné aux hautes sciences et
+en même temps propriétaire dans le pays; depuis vingt-deux ans il
+demeurait chez la grosse générale Stavroguine dont il était
+l'homme de confiance, et tout le monde en ville avait pour lui une
+considération extraordinaire; au club de la noblesse, il lui
+arrivait de perdre en une soirée des centaines de roubles; son
+rang dans le tchin était celui de secrétaire, titre correspondant
+au grade de lieutenant-colonel dans l'armée. Ce n'était pas
+étonnant qu'il eût de l'argent, car la grosse générale Stavroguine
+ne comptait pas avec lui», etc., etc.
+
+«_Mais c'est une dame, et très comme il faut_», se disait Stépan
+Trophimovitch à peine remis du trouble que lui avait causé la
+rencontre d'Anisim, et il considérait d'un oeil charmé sa voisine
+la colporteuse, qui pourtant avait sucré son thé à la façon des
+gens du peuple. «_Ce petit morceau de sucre, ce n'est rien... _Il
+y a en elle quelque chose de noble, d'indépendant et, en même
+temps, de doux. _Le comme il faut tout pur, _seulement avec une
+nuance _sui generis._»
+
+Elle lui apprit qu'elle s'appelait Sophie Matvievna Oulitine et
+qu'elle avait son domicile à K..., où habitait sa soeur, une veuve
+appartenant à la classe bourgeoise; elle-même était veuve aussi:
+son mari, ancien sergent-major promu sous-lieutenant, avait été
+tué à Sébastopol.
+
+-- Mais vous êtes encore si jeune, _vous n'avez pas trente ans._
+
+-- J'en ai trente-quatre, répondit en souriant Sophie Matvievna.
+
+-- Comment, vous comprenez le français?
+
+-- Un peu; après la mort de mon mari, j'ai passé quatre ans dans
+une maison noble, et là j'ai appris quelques mots de français en
+causant avec les enfants.
+
+Elle raconta que, restée veuve à l'âge de dix-huit ans, elle avait
+été quelque temps ambulancière à Sébastopol, qu'ensuite elle avait
+vécu dans différents endroits, et que maintenant elle allait çà et
+là vendre l'Évangile.
+
+_-- Mais, mon Dieu, _ce n'est pas à vous qu'est arrivée dans
+notre ville une histoire étrange, fort étrange même?
+
+Elle rougit; c'était elle, en effet, qui avait été la triste
+héroïne de l'aventure à laquelle Stépan Trophimovitch faisait
+allusion.
+
+_-- Ces vauriens, ces malheureux!..._commença-t-il d'une voix
+tremblante d'indignation; cet odieux souvenir avait rouvert une
+plaie dans son âme. Pendant une minute il resta songeur.
+
+«Tiens, mais elle est encore partie», fit-il à part soi en
+s'apercevant que Sophie Matvievna n'était plus à côté de lui.
+«Elle sort souvent, et quelque chose la préoccupe: je remarque
+qu'elle est même inquiète... _Bah! je deviens égoïste!_»
+
+Il leva les yeux et aperçut de nouveau Anisim, mais cette fois la
+situation offrait l'aspect le plus critique. Toute l'izba était
+remplie de paysans qu'Anisim évidemment traînait à sa suite. Il y
+avait là le maître du logis, le propriétaire du chariot, deux
+autres moujiks (des cochers), et enfin un petit homme à moitié
+ivre qui parlait plus que personne; ce dernier, vêtu comme un
+paysan, mais rasé, semblait être un bourgeois ruiné par
+l'ivrognerie. Et tous s'entretenaient de Stépan Trophimovitch. Le
+propriétaire du chariot persistait dans son dire, à savoir qu'en
+suivant le rivage on allongeait la route de quarante verstes et
+qu'il fallait absolument prendre le bateau à vapeur. Le bourgeois
+à moitié ivre et le maître de la maison répliquaient avec
+vivacité:
+
+-- Sans doute, mon ami, Sa Haute Noblesse aurait plus court à
+traverser le lac à bord du bateau, mais maintenant le service de
+la navigation est suspendu.
+
+-- Non, le bateau fera encore son service pendant huit jours!
+criait Anisim plus échauffé qu'aucun autre.
+
+-- C'est possible, mais à cette saison-ci il n'arrive pas
+exactement, quelquefois on est obligé de l'attendre pendant trois
+jours à Oustiévo.
+
+-- Il viendra demain, il arrivera demain à deux heures précises.
+Vous serez rendu à Spassoff avant le soir, monsieur! vociféra
+Anisim hors de lui.
+
+_-- Mais qu'est-ce qu'il a cet homme? _gémit Stépan
+Trophimovitch qui tremblait de frayeur en attendant que son sort
+de décidât.
+
+Ensuite les cochers prirent aussi la parole: pour conduire le
+voyageur jusqu'à Oustiévo, ils demandaient trois roubles. Les
+autres criaient que ce prix n'avait rien d'exagéré, et que pendant
+tout l'été tel était le tarif en vigueur pour ce parcours.
+
+-- Mais... il fait bon ici aussi... Et je ne veux pas... articula
+faiblement Stépan Trophimovitch.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, il fait bon maintenant chez nous à
+Spassoff, et Fédor Matviévitch sera si content de vous voir!
+
+_-- Mon Dieu, mes amis, _tout cela est si inattendu pour moi!
+
+À la fin, Sophie Matvievna reparut, mais, quand elle revint
+s'asseoir sur le banc, son visage exprimait la désolation la plus
+profonde.
+
+-- Je ne puis pas aller à Spassoff! dit-elle à la maîtresse du
+logis.
+
+Stépan Trophimovitch tressaillit.
+
+-- Comment, est-ce que vous deviez aussi aller à Spassoff?
+demanda-t-il.
+
+La colporteuse raconta que la veille une propriétaire, Nadejda
+Egorovna Svietlitzine, lui avait donné rendez-vous à Khatovo,
+promettant de la conduire de là à Spassoff. Et voilà que cette
+dame n'était pas venue!
+
+-- Que ferai-je maintenant? répéta Sophie Matvievna.
+
+_-- Mais, ma chère et nouvelle amie, _voyez-vous, je viens de
+louer une voiture pour me rendre à ce village -- comment
+l'appelle-t-on donc? je puis vous y conduire tout aussi bien que
+la propriétaire, et demain, -- eh bien, demain nous partirons
+ensemble pour Spassoff.
+
+-- Mais est-ce que vous allez aussi à Spassoff?
+
+_-- Mais que faire? Et je suis enchanté!_ Je vous conduirai avec
+la plus grande joie; voyez-vous, ils veulent... j'ai déjà loué...
+J'ai fait prix avec l'un de vous, ajouta Stépan Trophimovitch qui
+maintenant brûlait d'aller à Spassoff.
+
+Un quart d'heure après, tous deux prenaient place dans une
+britchka couverte, lui très animé et très content, elle à côté de
+lui avec son sac et un reconnaissant sourire. Anisim les aida à
+monter en voiture.
+
+-- Bon voyage, monsieur, cria l'empressé personnage; -- combien
+j'ai été heureux de vous rencontrer!
+
+-- Adieu, adieu, mon ami, adieu.
+
+-- Vous irez voir Fédor Matviévitch, monsieur...
+
+-- Oui, mon ami, oui... Fédor Matviévitch... seulement, adieu.
+
+II
+
+-- Voyez-vous, mon amie, vous me permettez de m'appeler votre ami,
+_n'est-ce pas?_ commença précipitamment le voyageur, dès que la
+voiture se fut mise en marche. -- Voyez-vous, je... _J'aime le
+peuple, c'est indispensable, mais il me semble que je ne l'avais
+jamais vu de près. Stasie... cela va sans dire qu'elle est aussi
+du peuple... mais le vrai peuple, _j'entends celui qu'on rencontre
+sur la grande route, celui-là n'a, à ce qu'il paraît, d'autre
+souci que de savoir où je vais... Mais, trêve de récriminations.
+Je divague un peu, dirait-on; cela tient sans doute à ce que je
+parle vite.
+
+Sophie Matvievna fixa sur son interlocuteur un regard pénétrant,
+quoique respectueux.
+
+-- Vous êtes souffrant, je crois, observa-t-elle.
+
+-- Non, non, je n'ai qu'à m'emmitoufler; le vent est frais, il est
+même très frais, mais laissons cela. _Chère et incomparable amie,
+_il me semble que je suis presque heureux, et la faute en est à
+vous. Le bonheur ne me vaut rien, parce que je me sens
+immédiatement porté à pardonner à tous mes ennemis...
+
+-- Eh bien! c'est ce qu'il faut.
+
+-- Pas toujours, _chère innocente. L'Évangile... Voyez-vous,
+désormais nous le prêcherons ensemble, _et je vendrai avec plaisir
+vos beaux livres. Oui, je sens que c'est une idée, _quelque chose
+de très nouveau dans ce genre. _Le peuple est religieux, _c'est
+admis, _mais il ne connaît pas encore l'Évangile. Je le lui ferai
+connaître... Dans une exposition orale on peut corriger les
+erreurs de ce livre remarquable que je suis disposé, bien entendu,
+à traiter avec un respect extraordinaire. Je serai utile même sur
+la grande route. J'ai toujours été utile, je le leur ai toujours
+dit, _à eux et à cette chère ingrate..._Oh! pardonnons,
+pardonnons, avant tout pardonnons à tous et toujours... Nous
+pourrons espérer que l'on nous pardonnera aussi. Oui, car nous
+sommes tous coupables les uns envers les autres. Nous sommes tous
+coupables!...
+
+-- Tenez, ce que vous venez de dire est fort bien, me semble-t-il.
+
+-- Oui, oui... Je sens que je parle très bien. Je leur parlerai
+très bien, mais, mais que voulais-je donc dire d'important? Je
+perds toujours le fil et je ne me rappelle plus... Me permettez-
+vous de ne pas vous quitter? Je sens que votre regard et...
+j'admire même vos façons: vous êtes naïve, votre langage est
+ingénu, et vous versez votre thé dans la soucoupe... avec ce
+vilain petit morceau de sucre; mais il y a en vous quelque chose
+de charmant, et je vois à vos traits... Oh! ne rougissez et n'ayez
+pas peur de moi parce que je suis un homme. _Chère et
+incomparable, pour moi une femme, c'est tout. _Il faut absolument
+que je vive à côté d'une femme, mais seulement à côté... Je sors
+complètement du sujet... Je ne sais plus du tout ce que je voulais
+dire. Oh! heureux celui à qui Dieu envoie toujours une femme et...
+je crois que je suis comme en extase. Dans la grande route même il
+y a une haute pensée! Voilà, voilà ce que je voulais dire, voilà
+l'idée que je cherchais et que je ne retrouvais plus. Et pourquoi
+nous ont-ils emmenés plus loin? Là aussi l'on était bien, ici
+_cela devient trop froid. À propos, j'ai en tout quarante roubles,
+et voilà cet argent, _prenez, prenez, je ne saurais pas le garder,
+je le perdrais, ou l'on me le volerait, et... Il me semble que
+j'ai envie de dormir, il y a quelque chose qui tourne dans ma
+tête. Oui, ça tourne, ça tourne, ça tourne. Oh! que vous êtes
+bonne! Avec quoi me couvrez-vous ainsi?
+
+-- Vous avez une forte fièvre, et j'ai mis sur vous ma couverture,
+mais, pour ce qui est de l'argent, je ne...
+
+-- Oh! de grâce, _n'en parlons plus, parce que cela me fait mal;
+_oh! que vous êtes bonne!
+
+À ce flux de paroles succéda tout à coup un sommeil fiévreux,
+accompagné de frissons. Les voyageurs firent ces dix-sept verstes
+sur un chemin raboteux où la voiture cahotait fort. Stépan
+Trophimovitch s'éveillait souvent, il se soulevait brusquement de
+dessus le petit coussin que Sophie Matvievna lui avait placé sous
+la tête, saisissait la main de sa compagne et lui demandait: «Vous
+êtes ici?» comme s'il craignait qu'elle ne l'eût quitté. Il lui
+assurait aussi qu'il voyait en songe une mâchoire ouverte, et que
+cela l'impressionnait très désagréablement. Son état inquiétait
+fort la colporteuse.
+
+Les voituriers arrêtèrent devant une grande izba à quatre
+fenêtres, flanquée de bâtiments logeables. S'étant réveillé,
+Stépan Trophimovitch se hâta d'entrer et alla droit à la seconde
+pièce, la plus grande et la plus belle de la maison. Son visage
+ensommeillé avait pris une expression très soucieuse. La maîtresse
+du logis était une grande et robuste paysanne de quarante ans, qui
+avait des cheveux très noirs et un soupçon de moustache. Le
+voyageur lui déclara incontinent qu'il voulait avoir pour lui
+toute la chambre. «Fermez la porte», ajouta-t-il, «et ne laissez
+plus entrer personne ici, _parce que nous avons à parler. Oui,
+j'ai beaucoup à vous dire, chère amie. _Je vous payerai, je
+payerai!» acheva-t-il en s'adressant à la logeuse avec un geste de
+la main.
+
+Quoiqu'il parlât précipitamment, il paraissait avoir quelque peine
+à remuer la langue. La femme l'écouta d'un air peu aimable; elle
+ne fit aucune objection, mais son acquiescement muet était gros de
+menaces. Stépan Trophimovitch ne le remarqua pas et, du ton le
+plus pressant, demanda qu'on lui servît tout de suite à dîner.
+
+Cette fois la maîtresse de la maison rompit le silence.
+
+-- Vous n'êtes pas ici à l'auberge, monsieur, nous ne donnons pas
+à dîner aux voyageurs. On peut vous cuire des écrevisses ou vous
+faire du thé, mais c'est tout ce que nous avons. Il n'y aura pas
+de poisson frais avant demain.
+
+Mais Stépan Trophimovitch ne voulut rien entendre. «Je payerai,
+seulement dépêchez-vous, dépêchez-vous!» répétait-il en
+gesticulant avec colère. Il demanda une soupe au poisson et une
+poule rôtie. La femme assura que dans tout le village il était
+impossible de se procurer une poule; elle consentit néanmoins à
+aller voir si elle n'en trouverait pas une, mais sa mine montrait
+qu'elle croyait par là faire preuve d'une complaisance
+extraordinaire.
+
+Dès qu'elle fut sortie, Stépan Trophimovitch s'assit sur le divan
+et invita Sophie Matvievna à prendre place auprès de lui. Il y
+avait dans la chambre un divan et des fauteuils, mais ces meubles
+étaient en fort mauvais état. La pièce, assez spacieuse, était
+coupée en deux par une cloison derrière laquelle se trouvait un
+lit. Une vieille tapisserie jaune, très délabrée, couvrait les
+murs. Avec son mobilier acheté d'occasion, ses affreuses
+lithographies mythologiques et ses icônes rangés dans le coin de
+devant, cette chambre offrait un disgracieux mélange de la ville
+et de la campagne. Mais Stépan Trophimovitch ne donna pas un coup
+d'oeil à tout cela et n'alla même pas à la fenêtre pour contempler
+l'immense lac qui commençait à dix sagènes de l'izba.
+
+-- Enfin nous voici seuls, et nous ne laisserons entrer personne!
+Je veux vous raconter tout, tout depuis le commencement...
+
+Sophie Matvievna, qui paraissait fort inquiète, se hâta de
+l'interrompre:
+
+-- Savez-vous, Stépan Trophimovitch...
+
+_-- Comment, vous savez déjà mon nom?_ fit-il avec un joyeux
+sourire.
+
+-- Tantôt j'ai entendu Anisim Ivanovitch vous nommer, pendant que
+vous causiez avec lui.
+
+Et, après avoir regardé vers la porte pour s'assurer qu'elle était
+fermée et que personne ne pouvait entendre, la colporteuse,
+baissant soudain la voix, apprit à son interlocuteur quel danger
+l'on courait dans ce village. «Quoique, dit-elle, tous les paysans
+d'ici soient pêcheurs et vivent principalement de ce métier, cela
+ne les empêche pas chaque été de rançonner abominablement les
+voyageurs. Cette localité n'est pas un lieu de passage, on n'y
+vient que parce que le bateau à vapeur s'y arrête, mais celui-ci
+fait très irrégulièrement son service: pour peu que le temps soit
+mauvais, on est obligé d'attendre plusieurs jours l'arrivée du
+bateau; pendant ce temps-là le village se remplit de monde, toutes
+les maisons sont pleines, et les habitants profitent de la
+circonstance pour vendre chaque objet le triple de sa valeur.»
+
+Tandis que Sophie Matvievna parlait avec une animation extrême,
+quelque chose comme un reproche se lisait dans le regard que
+Stépan Trophimovitch fixait sur elle; plusieurs fois il essaya de
+la faire taire, mais la jeune femme n'en poursuivait pas moins le
+cours de ses récriminations contre l'avidité des gens d'Oustiévo:
+déjà précédemment elle était venue dans ce village avec une «dame
+très noble», elles y avaient logé pendant deux jours en attendant
+l'arrivée du bateau à vapeur, et ce qu'on les avait écorchées!
+C'était même terrible de se rappeler cela... «Voyez-vous, Stépan
+Trophimovitch, vous avez demandé cette chambre pour vous seul...
+moi, ce que je vous en dis, c'est uniquement pour vous prévenir...
+Là, dans l'autre pièce, il y a déjà des voyageurs: un vieillard,
+un jeune homme, une dame avec des enfants; mais demain l'izba sera
+pleine jusqu'à deux heures, parce que le bateau à vapeur n'étant
+pas venu depuis deux jours arrivera certainement demain. Eh bien,
+pour la chambre particulière que vous avez louée et pour le dîner
+que vous avez commandé, ils vous demanderont un prix qui serait
+inouï même dans une capitale...»
+
+Mais ce langage le faisait souffrir, il était vraiment affligé:
+
+_-- Assez, mon enfant, _je vous en supplie; _nous avons notre
+argent et après -- et après le bon Dieu._ Je m'étonne même que
+vous, avec votre élévation d'idées... _Assez, assez, vous me
+tourmentez, _dit-il, pris d'une sorte d'impatience hystérique: --
+l'avenir est grand ouvert devant nous, et vous... vous m'inquiétez
+pour l'avenir...
+
+Il se mit aussitôt à raconter toute son histoire, parlant si vite
+qu'au commencement il était même difficile de le comprendre. Ce
+récit dura fort longtemps. On servit la soupe au poisson, on
+servit la poule, on apporta enfin le samovar, et Stépan
+Trophimovitch parlait toujours... Cette étrange loquacité avait
+quelque chose de morbide, et, en effet, le pauvre homme était
+malade. En l'écoutant, Sophie Matvievna prévoyait avec angoisse
+qu'à cette brusque tension des forces intellectuelles succéderait
+immédiatement un affaiblissement extraordinaire de l'organisme. Il
+narra d'abord ses premières années, ses «courses enfantines dans
+la campagne»; au bout d'une heure seulement, il arriva à ses deux
+mariages et à son séjour à Berlin. Du reste, je ne me permets pas
+de rire. Il y avait là réellement pour lui un intérêt supérieur en
+jeu, et, comme on dit aujourd'hui, presque une lutte pour
+l'existence. Il voyait devant lui celle dont il rêvait déjà de
+faire la compagne de sa route future, et il était pressé de
+l'initier, si l'on peut s'exprimer ainsi. Le génie de Stépan
+Trophimovitch ne devait plus être un secret pour Sophie Matvievna.
+Peut-être se faisait-il d'elle une opinion fort exagérée, toujours
+est-il qu'il l'avait choisie. Il ne pouvait se passer de femme. En
+considérant le visage de la colporteuse, force lui fut de s'avouer
+que nombre de ses paroles, des plus importantes même, restaient
+lettre close pour elle.
+
+«_Ce n'est rien, nous attendrons; _maintenant déjà elle peut
+comprendre par la divination du sentiment.»
+
+-- Mon amie! fit-il avec élan, -- il ne me faut que votre coeur,
+et, tenez, ce charmant, cet adorable regard que vous fixez sur moi
+en ce moment! Oh! ne rougissez pas! Je vous ai déjà dit...
+
+Ce qui parut surtout obscur à la pauvre Sophie Matvievna, ce fut
+une longue dissertation destinée à prouver que personne n'avait
+jamais compris Stépan Trophimovitch et que «chez nous, en Russie,
+les talents sont étouffés». «C'était bien trop fort pour moi»,
+disait-elle plus tard avec tristesse. Elle écoutait d'un air de
+compassion profonde, en écarquillant un peu les yeux. Lorsqu'il se
+répandit en mots piquants à l'adresse de nos «hommes d'avant-
+garde», elle essaya à deux reprises de sourire, mais son visage
+exprimait un tel chagrin que cela finit par déconcerter Stépan
+Trophimovitch. Changeant de thème, il tomba violemment sur les
+nihilistes et les «hommes nouveaux». Alors son emportement effraya
+la colporteuse, et elle ne respira un peu que quand le narrateur
+aborda le chapitre de ses amours. La femme, fût-elle nonne, est
+toujours femme. Sophie Matvievna souriait, hochait la tête;
+parfois elle rougissait et baissait les yeux, ce qui réjouissait
+Stépan Trophimovitch, si bien qu'il ajouta à son histoire force
+enjolivements romanesques. Dans son récit, Barbara Pétrovna devint
+une délicieuse brune («fort admirée à Pétersbourg et dans
+plusieurs capitales de l'Europe»), dont le mari «s'était fait tuer
+à Sébastopol», uniquement parce que, se sentant indigne de l'amour
+d'une telle femme, il voulait la laisser à son rival, lequel, bien
+entendu, n'était autre que Stépan Trophimovitch... «Ne vous
+scandalisez pas, ma douce chrétienne!» s'écria-t-il presque dupe
+lui-même de ses propres inventions, -- «c'était quelque chose
+d'élevé, quelque chose de si platonique que pas une seule fois,
+durant toute notre vie, nous ne nous sommes avoué nos sentiments
+l'un à l'autre.» Comme la suite l'apprenait, la cause d'un pareil
+état de choses était une blonde (s'il ne s'agissait pas ici de
+Daria Pavlovna, -- je ne sais à qui Stépan Trophimovitch faisait
+allusion). Cette blonde devait tout à la brune, qui, en qualité de
+parente éloignée, l'avait élevée chez elle. La brune, remarquant
+enfin l'amour de la blonde pour Stépan Trophimovitch, avait imposé
+silence à son coeur. La blonde, de son côté, en avait fait autant
+lorsque, à son tour, elle s'était aperçue qu'elle avait une rivale
+dans la brune. Et ces trois êtres, victimes chacun de sa
+magnanimité, s'étaient tus ainsi pendant vingt années, renfermant
+tout en eux-mêmes. «Oh! quelle passion c'était! quelle passion
+c'était!» sanglota-t-il, très sincèrement ému. -- «Je la voyais
+(la brune) dans le plein épanouissement de ses charmes; cachant ma
+blessure au fond de moi-même, je la voyais chaque jour passer à
+côté de moi, comme honteuse de sa beauté.» (Une fois il lui
+échappa de dire: «comme honteuse de son embonpoint.») À la fin, il
+avait pris la fuite, s'arrachant à ce rêve, à ce délire qui avait
+duré vingt ans. -- _Vingt ans! _Et voilà que maintenant, sur la
+grande route... Puis, en proie à une sorte de surexcitation
+cérébrale, il entreprit d'expliquer à Sophie Matvievna ce que
+devait signifier leur rencontre d'aujourd'hui, «cette rencontre si
+imprévue et si fatidique». Extrêmement agitée, la colporteuse
+finit par se lever; il voulut se jeter à ses genoux, elle fondit
+en larmes. Les ténèbres s'épaississaient; tous deux avaient déjà
+passé plusieurs heures enfermés ensemble...
+
+-- Non, il vaut mieux que je loge dans cette pièce-là, balbutia-t-
+elle, -- autrement, qu'est-ce que les gens penseraient?
+
+Elle réussit enfin à s'échapper; il la laissa partir après lui
+avoir juré qu'il se coucherait tout de suite. En lui disant adieu,
+il se plaignit d'un violent mal de tête. Sophie Matvievna avait
+laissé son sac et ses affaires dans la première chambre; elle
+comptait passer la nuit là avec les maîtres de la maison, mais il
+lui fut impossible de reposer un instant.
+
+À peine au lit, Stépan Trophimovitch eut une de ces cholérines que
+tous ses amis et moi nous connaissions si bien; ainsi que le
+lecteur le sait, cet accident se produisait presque régulièrement
+chez lui à la suite de toute tension nerveuse, de toute secousse
+morale. La pauvre Sophie Matvievna fut sur pied toute la nuit.
+Comme, pour donner ses soins au malade, elle était obligée de
+traverser assez souvent la pièce voisine où couchaient les
+voyageurs et les maîtres de l'izba, ceux-ci, troublés dans leur
+sommeil par ces allées et venues, manifestaient tout haut leur
+mécontentement; ils en vinrent même aux injures lorsque, vers le
+matin, la colporteuse s'avisa de faire chauffer du thé. Pendant
+toute la durée de son accès, Stépan Trophimovitch resta dans un
+état de demi-inconscience; parfois il lui semblait qu'on mettait
+le samovar sur le feu, qu'on lui faisait boire quelque chose (du
+sirop de framboises), qu'on lui frictionnait le ventre, la
+poitrine. Mais, presque à chaque instant, il sentait qu'_elle_
+était là, près de lui; que c'était elle qui entrait et qui
+sortait, elle qui l'aidait à se lever et ensuite à se recoucher. À
+trois heures du matin le malade se trouva mieux; il quitta son
+lit, et, par un mouvement tout spontané, se prosterna sur le
+parquet devant Sophie Matvievna. Ce n'était plus la génuflexion de
+tout à l'heure; il était tombé aux pieds de la colporteuse et il
+baisait le bas de sa robe.
+
+-- Cessez, je ne mérite pas tout cela, bégayait-elle, et en même
+temps elle s'efforçait d'obtenir de lui qu'il regagnât son lit.
+
+-- Vous êtes mon salut, dit-il en joignant pieusement les mains
+devant elle; -- _vous êtes noble comme une marquise!_ Moi, je suis
+un vaurien! oh! toute ma vie j'ai été un malhonnête homme!
+
+-- Calmez-vous, suppliait Sophie Matvievna.
+
+-- Tantôt je ne vous ai dit que des mensonges, -- pour la
+gloriole, pour le chic, pour le désoeuvrement, -- tout est faux,
+tout jusqu'au dernier mot, oh! vaurien, vaurien!
+
+Comme on le voit, après la cholérine, Stépan Trophimovitch
+éprouvait un besoin hystérique de se condamner lui-même. J'ai déjà
+mentionné ce phénomène en parlant de ses lettres à Barbara
+Pétrovna. Il se souvint tout à coup de _Lise, _de sa rencontre
+avec elle le matin précédent: «C'était si terrible et _--
+_sûrement il y a eu là un malheur, mais je ne l'ai pas
+questionnée, je ne me suis pas informé! Je ne pensais qu'à moi!
+Oh! qu'est ce qui lui est arrivé? Vous ne le savez pas?»
+demandait-il d'un ton suppliant à Sophie Matvievna.
+
+Ensuite il jura qu'»il n'était pas un infidèle», qu'il reviendrait
+_à elle _(c'est-à-dire à Barbara Pétrovna). «Nous nous
+approcherons chaque jour de son perron (Sophie Matvievna était
+comprise dans ce «nous»); nous viendrons à l'heure où elle monte
+en voiture pour sa promenade du matin, et nous regarderons sans
+faire de bruit... Oh! je veux qu'elle me frappe sur l'autre joue;
+je le veux passionnément! Je lui tendrai mon autre joue _comme
+dans votre livre!_ Maintenant, maintenant seulement j'ai compris
+ce que signifient ces mots: «tendre l'autre joue.» Jusqu'à ce
+moment je ne les avais jamais compris!»
+
+Cette journée et la suivante comptent parmi les plus cruelles que
+Sophie Matvievna ait connues dans sa vie; à présent encore elle ne
+se les rappelle qu'en frissonnant. Stépan Trophimovitch était trop
+souffrant pour pouvoir prendre le bateau à vapeur qui, cette fois,
+arriva exactement à deux heures de l'après-midi. La colporteuse
+n'eut pas le courage de le laisser seul, et elle n'alla pas non
+plus à Spassoff. D'après ce qu'elle a raconté, le malade témoigna
+une grande joie quand il apprit que le bateau était parti:
+
+-- Allons, c'est parfait; allons, très bien, murmura-t-il couché
+dans son lit; -- j'avais toujours peur que nous ne nous en
+allassions. On est si bien ici, on est mieux ici que n'importe
+où... Vous ne me quitterez pas? Oh! vous ne m'avez pas quitté!
+
+Pourtant on était loin d'être si bien «ici». Stépan Trophimovitch
+ne voulait rien savoir des embarras de sa compagne; sa tête
+n'était pleine que de chimères. Quant à sa maladie, il la
+regardait comme une petite indisposition sans conséquence et il
+n'y songeait pas du tout. Sa seule idée, c'était d'aller vendre
+«ces petits livres» avec la colporteuse. Il la pria de lui lire
+l'Évangile:
+
+Il y a longtemps que je l'ai lu... dans l'original. Si par hasard
+on me questionnait, je pourrais me tromper; il faut se mettre en
+mesure de répondre.
+
+Elle s'assit à côté de lui et ouvrit le livre.
+
+Il l'interrompit dès la première ligne:
+
+-- Vous lisez très bien. Je vois, je vois, que je ne me suis pas
+trompé! ajouta-t-il. Ces derniers mots, obscurs en eux-mêmes,
+furent prononcés d'un ton enthousiaste. Du reste, l'exaltation
+était en ce moment la caractéristique de Stépan Trophimovitch.
+
+Sophie Matvievna lut le sermon sur la montagne.
+
+-- _Assez, assez, mon enfant, _assez!... Pouvez-vous penser que
+_cela _ne suffit pas?
+
+Et il ferma les yeux avec accablement. Il était très faible, mais
+n'avait pas encore perdu connaissance. La colporteuse allait se
+lever, supposant qu'il avait envie de dormir; il la retint:
+
+-- Mon amie, j'ai menti toute ma vie. Même quand je disais des
+choses vraies. Je n'ai jamais parlé pour la vérité, mais pour moi;
+je le savais déjà autrefois, maintenant seulement je le vois...
+Oh! où sont les amis que, toute ma vie, j'ai blessés par mon
+amitié? Et tous, tous! _Savez-vous_, je mens peut-être encore
+maintenant; oui, à coup sûr, je mens encore. Le pire, c'est que
+moi-même je suis dupe de mes paroles quand je mens. Dans la vie il
+n'y a rien de plus difficile que de vivre sans mentir... et... et
+sans croire à son propre mensonge, oui, oui, justement! Mais
+attendez, nous parlerons de tout cela plus tard... Nous sommes
+ensemble, ensemble! acheva-t-il avec enthousiasme.
+
+-- Stépan Trophimovitch, demanda timidement Sophie Matvievna, --
+ne faudrait-il pas envoyer chercher un médecin au chef-lieu?
+
+Ces mots firent sur lui une impression terrible.
+
+-- Pourquoi? _Est-ce que je suis si malade? Mais rien de sérieux.
+_Et quel besoin avons-nous des étrangers? On me reconnaîtra encore
+et -- qu'arrivera-t-il alors? Non, non, pas d'étrangers, nous
+sommes ensemble, ensemble!
+
+-- Vous savez, dit-il après un silence, -- lisez-moi encore
+quelque chose, n'importe quoi, ce qui vous tombera sous les yeux.
+
+Sophie Matvievna ouvrit le livre et se mit en devoir de lire.
+
+-- Au hasard, le premier passage venu, répéta-t-il.
+
+-- «Écris aussi à l'ange de l'église de Laodicée...»
+
+-- Qu'est-ce que c'est? Quoi? Où cela se trouve-t-il?
+
+-- C'est dans l'Apocalypse.
+
+_-- Oh! je m'en souviens, oui, l'Apocalypse. Lisez, lisez, _je
+conjecturerai notre avenir d'après ce livre, je veux savoir ce
+qu'il en dit; lisez à partir de l'ange, à partir de l'ange...
+
+-- «Écris aussi à l'ange de l'église de Laodicée: voici ce que dit
+celui qui est la vérité même, le témoin fidèle et véritable, le
+principe des oeuvres de Dieu. Je sais quelles sont tes oeuvres; tu
+n'es ni froid ni chaud; oh! si tu étais froid ou chaud! Mais parce
+que tu es tiède et que tu n'es ni froid ni chaud, je te vomirai de
+ma bouche. Car tu dis: Je suis riche, je suis comblé de biens et
+je n'ai besoin de rien, et tu ne sais pas que tu es malheureux et
+misérable, et pauvre, et aveugle, et nu.»
+
+Stépan Trophimovitch se souleva sur son oreiller, ses yeux
+étincelaient.
+
+-- C'est... et c'est dans votre livre? s'écria-t-il; -- je ne
+connaissais pas encore ce beau passage! Ecoutez: plutôt froid,
+oui, froid que tiède, que _seulement_ tiède. Oh! je prouverai:
+seulement ne me quittez pas, ne me laissez pas seul! Nous
+prouverons, nous prouverons!
+
+-- Mais je ne vous quitterai pas, Stépan Trophimovitch, je ne vous
+abandonnerai jamais! répondit Sophie Matvievna.
+
+Elle lui prit les mains, les serra dans les siennes et les posa
+sur son coeur en le regardant avec des yeux pleins de larmes. «Il
+me faisait vraiment pitié en ce moment-là!» a-t-elle raconté plus
+tard.
+
+Un tremblement convulsif agita les lèvres du malade.
+
+-- Pourtant, Stépan Trophimovitch, qu'est-ce que nous allons
+faire? Si l'on prévenait quelqu'un de vos amis ou de vos proches?
+
+Mais il fut si effrayé que la colporteuse regretta de lui avoir
+parlé de la sorte. Il la supplia en tremblant de n'appeler
+personne, de ne rien entreprendre; il exigea d'elle une promesse
+formelle à cet égard. «Personne, personne! répétait-il, -- nous
+deux, rien que nous deux! _Nous partirons ensemble_.»
+
+Pour comble de disgrâce, les logeurs commençaient aussi à
+s'inquiéter; ils bougonnaient, harcelaient de leurs réclamations
+Sophie Matvievna. Elle les paya et s'arrangea de façon à leur
+prouver qu'elle avait de l'argent, ce qui lui procura un peu de
+répit. Toutefois le maître de l'izba demanda à voir les «papiers»
+de Stépan Trophimovitch. Avec un sourire hautain celui-ci indiqua
+du geste son petit sac où se trouvait un document qui lui avait
+toujours tenu lieu de passeport: c'était un certificat constatant
+sa sortie du service. Sophie Matvievna montra cette pièce au
+logeur, mais il ne s'humanisa guère: «Il faut, dit-il, transporter
+le malade ailleurs, car notre maison n'est pas un hôpital, et s'il
+venait à mourir ici, cela nous attirerait beaucoup de
+désagréments.» Sophie Matvievna lui parla aussi d'envoyer chercher
+un médecin au chef-lieu, mais c'eût été une trop grosse dépense,
+et force fut de renoncer à cette idée. La colporteuse angoissée
+revint auprès de Stépan Trophimovitch. Ce dernier s'affaiblissait
+à vue d'oeil.
+
+-- Maintenant lisez-moi encore quelque chose... l'endroit où il
+est question des cochons, dit-il tout à coup.
+
+-- Quoi? fit avec épouvante Sophie Matvievna.
+
+-- L'endroit où l'on parle des cochons... C'est aussi dans votre
+livre... _ces cochons_... je me rappelle, des diables entrèrent
+dans des cochons, et tous se noyèrent. Lisez-moi cela, j'y tiens
+absolument; je vous dirai ensuite pourquoi. Je veux me remettre en
+mémoire le texte même.
+
+Sophie Matvievna connaissait bien les évangiles; elle n'eut pas de
+peine à trouver dans celui de saint Luc le passage qui sert
+d'épigraphe à ma chronique. Je le transcris de nouveau ici:
+
+-- «Or il y avait là un grand troupeau de pourceaux qui paissaient
+sur une montagne, et les démons Le priaient qu'_Il_ leur permit
+d'entrer dans ces pourceaux, et il le leur permit. Les démons
+étant donc sortis de cet homme entrèrent dans les pourceaux, et le
+troupeau se précipita de la montagne dans le lac, et y fut noyé.
+Et ceux qui les paissaient, voyant ce qui était arrivé,
+s'enfuirent et le racontèrent dans la ville et à la campagne.
+Alors les gens sortirent pour voir ce qui s'était passé, et, étant
+venus vers Jésus, ils trouvèrent l'homme, duquel les démons
+étaient sortis, assis aux pieds de Jésus, habillé et dans son bon
+sens, et ils furent saisis de frayeur. Et ceux qui avaient vu la
+chose leur racontèrent comment le démoniaque avait été délivré.»
+
+-- Mon amie, dit Stépan Trophimovitch fort agité, -- _savez-vous_,
+ce passage merveilleux et... extraordinaire a été pour moi toute
+ma vie une pierre d'achoppement... aussi en avais-je gardé le
+souvenir depuis l'enfance. Mais maintenant il m'est venu une idée;
+_une comparaison._ J'ai à présent une quantité effrayante d'idées:
+voyez-vous, c'est trait pour trait l'image de notre Russie. Ces
+démons qui sortent du malade et qui entrent dans des cochons -- ce
+sont tous les poisons, tous les miasmes, toutes les impuretés,
+tous les diables accumulés depuis des siècles dans notre grande et
+chère malade, dans notre Russie! _Oui, cette Russie, que j'aimais
+toujours._ Mais sur elle, comme sur ce démoniaque insensé, veille
+d'en haut une grande pensée, une grande volonté qui expulsera tous
+ces démons, toutes ces impuretés, toute cette corruption suppurant
+à la surface... et eux-mêmes demanderont à entrer dans des
+cochons. Que dis-je! peut-être y sont-ils déjà entrés! C'est nous,
+nous et eux, et Pétroucha... _et les autres avec lui, _et moi
+peut-être le premier: affolés, furieux, nous nous précipiterons du
+rocher dans la mer, nous nous noierons tous, et ce sera bien fait,
+car nous ne méritons que cela. Mais la malade sera sauvée, et
+«elle s'assiéra aux pieds de Jésus...» et tous la contempleront
+avec étonnement... Chère, _vous comprendrez après, _maintenant
+cela m'agite trop... _Vous comprendrez après... Nous comprendrons
+ensemble._
+
+Le délire s'empara de lui, et à la fin il perdit connaissance.
+Toute la journée suivante se passa de même. Sophie Matvievna
+pleurait, assise auprès du malade; depuis trois nuits elle avait à
+peine pris un instant de repos, et elle évitait la présence des
+logeurs qui, elle le pressentait, songeaient déjà à les mettre
+tous deux à la porte. La délivrance n'arriva que le troisième
+jour. Le matin, Stépan Trophimovitch revint à lui, reconnut la
+colporteuse et lui tendit la main. Elle fit le signe de la croix
+avec confiance. Il voulut regarder par la fenêtre: «_Tiens, un
+lac, _dit-il; ah! mon Dieu, je ne l'avais pas encore vu...» En ce
+moment un équipage s'arrêta devant le perron de l'izba, et dans la
+maison se produisit un remue-ménage extraordinaire.
+
+III
+
+C'était Barbara Pétrovna elle-même qui arrivait dans une voiture à
+quatre places, avec Daria Pavlovna et deux laquais. Cette
+apparition inattendue s'expliquait le plus naturellement du monde:
+Anisim, qui se mourait de curiosité, était allé chez la générale
+dès le lendemain de son arrivée à la ville et avait raconté aux
+domestiques qu'il avait rencontré Stépan Trophimovitch seul dans
+un village, que des paysans l'avaient vu voyageant seul à pied sur
+la grande route, qu'enfin il était parti en compagnie de Sophie
+Matvievna pour Oustiévo, d'où il devait se rendre à Spassoff.
+Comme, de son côté, Barbara Pétrovna était déjà fort inquiète et
+cherchait de son mieux le fugitif, on l'avertit immédiatement de
+la présence d'Anisim. Après que celui-ci l'eût mise au courant des
+faits rapportés plus haut, elle donna ordre d'atteler et partit en
+toute hâte pour Oustiévo. Quant à la maladie de son ami, elle n'en
+avait encore aucune connaissance.
+
+Sa voix dure et impérieuse intimida les logeurs eux-mêmes. Elle ne
+s'était arrêtée que pour demander des renseignements, persuadée
+que Stépan Trophimovitch se trouvait depuis longtemps déjà à
+Spassoff; mais, en apprenant qu'il n'avait pas quitté la maison et
+qu'il était malade, elle entra fort agitée dans l'izba.
+
+-- Eh bien, où est-il? Ah! c'est toi! cria-t-elle à la vue de
+Sophie Matvievna, qui justement se montrait sur le seuil de la
+seconde pièce; -- à ton air effronté, j'ai deviné que c'était toi!
+Arrière, coquine! Qu'elle ne reste pas une minute de plus ici!
+Chasse-la, ma mère, sinon je te ferai mettre en prison pour toute
+ta vie! Qu'on la garde pour le moment dans une autre maison! À la
+ville, elle a déjà été emprisonnée et elle le sera encore. Je te
+prie, logeur, de ne laisser entrer personne ici, tant que j'y
+serai. Je suis la générale Stavroguine, et je prends pour moi
+toute la maison. Mais toi, ma chère, tu me rendras compte de tout.
+
+Le son de cette voix qu'il connaissait bien effraya Stépan
+Trophimovitch. Il se mit à trembler. Mais déjà Barbara Pétrovna
+était dans la chambre. Ses yeux lançaient des flammes; avec son
+pied elle attira à elle une chaise, se renversa sur le dossier et
+interpella violemment Daria Pavlovna:
+
+-- Retire-toi pour le moment, reste avec les logeurs. Qu'est-ce
+que cette curiosité? Aie soin de bien fermer la porte en t'en
+allant.
+
+Pendant quelque temps elle garda le silence et attacha sur le
+visage effaré du malade un regard d'oiseau de proie.
+
+-- Eh bien, comment vous portez-vous, Stépan Trophimovitch? Vous
+faisiez un petit tour de promenade? commença-t-elle soudain avec
+une ironie pleine de colère.
+
+_-- Chère, _balbutia-t-il dans son émoi, -- j'étudiais la vraie
+vie russe... _et je prêcherais l'Évangile..._
+
+-- Ô homme effronté, ingrat! vociféra-t-elle tout à coup en
+frappant ses mains l'une contre l'autre. -- Ce n'était pas assez
+pour vous de me couvrir de honte, vous vous êtes lié... Oh! vieux
+libertin, homme sans vergogne!
+
+_-- Chère..._
+
+La voix lui manqua, tandis qu'il considérait la générale avec des
+yeux dilatés par la frayeur.
+
+--Qui est-_elle?_
+
+_-- C'est un ange... c'était plus qu'un ange pour moi, toute la
+nuit elle... Oh! _ne criez pas, ne lui faites pas peur, _chère,
+chère..._
+
+Barbara Pétrovna se dressa brusquement sur ses pieds: «De l'eau,
+de l'eau!» fit-elle d'un ton d'épouvante; quoique Stépan
+Trophimovitch eût repris ses sens, elle continuait à regarder,
+pâle et tremblante, son visage défait; maintenant seulement elle
+se doutait de la gravité de sa maladie.
+
+-- Daria, dit-elle tout bas à la jeune fille, -- il faut faire
+venir immédiatement le docteur Zaltzfisch; qu'Alexis Égorovitch
+parte tout de suite; il prendra des chevaux ici, et il ramènera de
+la ville une autre voiture. Il faut que le docteur soit ici ce
+soir.
+
+Dacha courut transmettre l'ordre de la générale. Le regard de
+Stépan Trophimovitch avait toujours la même expression d'effroi,
+ses lèvres blanches frémissaient, Barbara Pétrovna lui parlait
+comme à un enfant:
+
+-- Attends, Stépan Trophimovitch, attends, mon chéri! Eh bien,
+attends donc, attends, Daria Pavlovna va revenir et... Ah! mon
+Dieu, ajouta-t-elle, -- logeuse, logeuse, mais viens donc, toi du
+moins, matouchka!
+
+Dans son impatience, elle alla elle-même trouver la maîtresse de
+la maison.
+
+-- Fais revenir _celle-là _tout de suite, à l'instant. Ramène-la,
+ramène-la!
+
+Par bonheur, Sophie Matvievna n'était pas encore sortie de la
+maison; elle allait franchir le seuil de la porte avec son sac et
+son petit paquet, quand on lui fit rebrousser chemin. Sa frayeur
+fut telle qu'elle se mit à trembler de tous ses membres. Barbara
+Pétrovna la saisit par le bras comme un milan fond sur un poulet,
+et, d'un mouvement impétueux, l'entraîna auprès de Stépan
+Trophimovitch.
+
+-- Eh bien, tenez, la voilà. Je ne l'ai pas mangée. Vous pensiez
+que je l'avais mangée.
+
+Stépan Trophimovitch prit la main de Barbara Pétrovna, la porta à
+ses yeux, puis, dans un accès d'attendrissement maladif, commença
+à pleurer et à sangloter.
+
+-- Allons, calme-toi, calme-toi, allons, mon cher, allons,
+batuchka! Ah! mon Dieu, mais calmez-vous donc! cria avec colère la
+générale. -- Oh! bourreau, mon éternel bourreau!
+
+-- Chère, balbutia enfin Stépan Trophimovitch en s'adressant à
+Sophie Matvievna, -- restez-là, chère, j'ai quelque chose à dire
+ici...
+
+Sophie Matvievna se retira aussitôt.
+
+_-- Chérie... chérie..._ fit il d'une voix haletante.
+
+-- Ne parlez pas maintenant, Stépan Trophimovitch, attendez un
+peu, reposez-vous auparavant. Voici de l'eau. Mais attendez donc!
+
+Barbara Pétrovna se rassit sur la chaise. Le malade lui serrait la
+main avec force. Pendant longtemps elle l'empêcha de parler. Il se
+mit à baiser la main de la générale tandis que celle-ci, les
+lèvres serrées, regardait dans le coin.
+
+_-- Je vous aimais! _laissa-t-il échapper à la fin. Jamais
+encore Barbara Pétrovna ne l'avait entendu proférer une telle
+parole.
+
+-- Hum, grommela-t-elle.
+
+_--Je vous aimais toute ma vie... vingt ans!_
+
+Elle se taisait toujours. Deux minutes, trois minutes s'écoulèrent
+ainsi.
+
+-- Et comme il s'était fait beau pour Dacha, comme il s'était
+parfumé!... dit-elle tout à coup d'une voix sourde mais menaçante,
+qui stupéfia Stépan Trophimovitch.
+
+-- Il avait mis une cravate neuve...
+
+Il y eut de nouveau un silence pendant deux minutes.
+
+-- Vous vous rappelez le cigare?
+
+-- Mon amie, bégaya-t-il terrifié.
+
+-- Le cigare, le soir, près de la fenêtre... au clair de la
+lune... après notre entrevue sous la charmille... à Skvorechniki?
+T'en souviens-tu? T'en souviens-tu?
+
+En même temps, Barbara Pétrovna se levait d'un bond, saisissait
+l'oreiller par les deux coins et le secouait sans égards pour la
+tête qui reposait dessus.
+
+-- T'en souviens-tu, homme vain, homme sans gloire, homme
+pusillanime, être éternellement futile? poursuivit-elle d'un ton
+bas, mais où perçait l'irritation la plus violente. À la fin elle
+lâcha l'oreiller, se laissa tomber sur sa chaise et couvrit son
+visage de ses mains. -- Assez! acheva-t-elle en se redressant. --
+Ces vingt ans sont passés, ils ne reviendront plus; moi aussi je
+suis une sotte.
+
+_-- Je vous aimais_, répéta en joignant les mains Stépan
+Trophimovitch.
+
+De nouveau, la générale se leva brusquement.
+
+-- «_Je vous aimais... je vous aimais..._» pourquoi me chanter
+toujours cette antienne? Assez! répliqua-t-elle. -- Et maintenant
+si vous ne vous endormez pas tout de suite, je... Vous avez besoin
+de repos; dormez, dormez tout de suite, fermez les yeux. Ah! mon
+Dieu, il veut peut-être déjeuner! Qu'est-ce que vous mangez?
+Qu'est-ce qu'il mange? Ah! mon Dieu, où est-elle celle-là? Où est-
+elle?
+
+Elle allait se mettre en quête de Sophie Matvievna, quand Stépan
+Trophimovitch balbutia d'une voix à peine distincte qu'il
+dormirait en effet _une heure_, et ensuite -- _un bouillon, un
+thé... enfin il est si heureux!_ Il s'endormit, comme il l'avait
+dit, ou plutôt il feignit de dormir. Après avoir attendu un
+moment, Barbara Pétrovna sortit sur la pointe du pied.
+
+Elle s'installa dans la chambre des logeurs, mit ces derniers à la
+porte et ordonna à Dacha d'aller lui chercher _celle-là_. Alors
+commença un interrogatoire sérieux.
+
+-- À présent, matouchka, raconte-moi tout en détail; assieds-toi
+près de moi, c'est cela. Eh bien?
+
+-- J'ai rencontré Stépan Trophimovitch...
+
+-- Un instant, tais-toi. Je t'avertis que si tu me mens ou si tu
+caches quelque chose, tu auras beau ensuite te réfugier dans les
+entrailles de la terre, tu n'échapperas pas à ma vengeance. Eh
+bien?
+
+-- J'ai rencontré Stépan Trophimovitch... dès mon arrivée à
+Khatovo... déclara Sophie Matvievna presque suffoquée par
+l'émotion...
+
+-- Attends un peu, une minute, pourquoi te presses-tu ainsi?
+D'abord, toi-même, quelle espèce d'oiseau es-tu?
+
+La colporteuse donna, du reste, aussi brièvement que possible,
+quelques renseignements sur sa vie passée, à partir de son séjour
+à Sébastopol. Barbara Pétrovna écouta en silence, se redressant
+sur sa chaise et tenant ses yeux fixés avec une expression sévère
+sur le visage de la jeune femme.
+
+-- Pourquoi es-tu si effrayée? Pourquoi regardes-tu à terre?
+J'aime les gens qui me regardent en face et qui disputent avec
+moi. Continue.
+
+Sophie Matvievna fit le récit détaillé de la rencontre, parla des
+livres, raconta comme quoi Stépan Trophimovitch Stépan
+Trophimovitch avait offert de l'eau-de-vie à une paysanne...
+
+-- Bien, bien, approuva Barbara Pétrovna, -- n'omets pas le
+moindre détail.
+
+-- Quand nous sommes arrivés ici, poursuivit la colporteuse, -- il
+était déjà très malade et parlait toujours; il m'a raconté toute
+sa vie depuis le commencement, cela a duré plusieurs heures.
+
+-- Raconte-moi ce qu'il t'a dit de sa vie.
+
+Cette exigence mit Sophie Matvievna dans un grand embarras.
+
+-- Je ne saurais pas reproduire ce récit, fit-elle les larmes aux
+yeux, -- je n'y ai presque rien compris.
+
+-- Tu mens; il est impossible que tu n'y aies pas compris quelque
+chose.
+
+-- Il m'a longuement parlé d'une dame de la haute société, qui
+avait les cheveux noirs, reprit Sophie Matvievna, rouge comme une
+pivoine; du reste, elle avait remarqué que Barbara Pétrovna était
+blonde et n'offrait aucune ressemblance avec la «brune».
+
+-- Une dame qui avait les cheveux noirs? -- Qu'est-ce que c'est
+bien que cela? Allons, parle!
+
+-- Il m'a dit que cette dame l'avait passionnément aimé pendant
+toute sa vie, pendant vingt années entières; mais que jamais elle
+n'avait osé lui avouer son amour et qu'elle se sentait honteuse
+devant lui, parce qu'elle était trop grosse...
+
+-- L'imbécile! déclara sèchement Barbara Pétrovna qui cependant
+paraissait songeuse.
+
+Sophie Matvievna n'était plus en état de retenir ses larmes.
+
+-- Je ne saurais pas bien raconter, car, pendant qu'il parlait,
+j'étais moi-même fort inquiète pour lui, et puis je ne pouvais pas
+comprendre, parce que c'est un homme si spirituel...
+
+-- Ce n'est pas une corneille comme toi qui peut juger de son
+esprit. Il t'a offert sa main?
+
+La narratrice se mit à trembler.
+
+-- Il s'est amouraché de toi? -- Parle! Il t'a proposé le mariage?
+cria Barbara Pétrovna.
+
+-- À peu près, répondit en pleurant Sophie Matvievna. -- Mais j'ai
+pris tout cela pour l'effet de la maladie et n'y ai attaché aucune
+importance, ajouta-t-elle en relevant hardiment les yeux.
+
+-- Comment t'appelle-t-on: ton prénom et ta dénomination
+patronymique?
+
+-- Sophie Matvievna.
+
+-- Eh bien, sache, Sophie Matvievna, que c'est l'homme le plus
+vain, le plus mauvais... Seigneur! Seigneur! Me prends-tu pour une
+vaurienne?
+
+La colporteuse ouvrit de grands yeux.
+
+-- Pour une vaurienne, pour un tyran? Crois-tu que j'aie fait le
+malheur de sa vie?
+
+-- Comment cela serait-il possible, alors que vous-même pleurez?
+
+Des larmes mouillaient, en effet, les paupières de Barbara
+Pétrovna.
+
+-- Eh bien, assieds-toi, assieds-toi, n'aie pas peur. -- Regarde-
+moi encore une fois en face, entre les deux yeux; pourquoi rougis-
+tu? Dacha, viens ici, regarde-la: qu'en penses-tu? son coeur est
+pur...
+
+Et soudain la générale tapota la joue de Sophie Matvievna, chose
+qui effraya celle-ci plus encore peut-être qu'elle ne l'étonna.
+
+-- C'est dommage seulement que tu sois sotte. -- On n'est pas
+sotte comme cela à ton âge. C'est bien, ma chère, je m'occuperai
+de toi. Je vois que tout cela ne signifie rien. Pour le moment
+reste ici, je me charge de ton logement et de ta nourriture; tu
+seras défrayée de tout... en attendant, je prendrai des
+informations.
+
+La colporteuse fit remarquer timidement qu'elle était forcée de
+partir au plus tôt.
+
+-- Rien ne te force à partir. -- J'achète en bloc tous tes livres,
+mais je veux que tu restes ici. Tais-toi, je n'admets aucune
+observation. Voyons, si je n'étais pas venue, tu ne l'aurais pas
+quitté, n'est-ce pas?
+
+-- Pour rien au monde je ne l'aurais quitté, répondit d'une voix
+douce, mais ferme, Sophie Matvievna qui s'essuyait les yeux.
+
+Le docteur Zaltzfisch n'arriva qu'à une heure avancée de la nuit.
+C'était un vieillard qui jouissait d'une grande considération, et
+un praticien expérimenté. Peu de temps auparavant, une disgrâce
+administrative lui avait valu la perte de sa position dans le
+service, et, depuis lors, Barbara Pétrovna s'était mise à le
+«protéger» de tout son pouvoir. Il examina longuement Stépan
+Trophimovitch, questionna, puis déclara avec ménagement à la
+générale que, par suite d'une complication survenue dans l'état du
+malade, celui-ci se trouvait en grand danger: «Il faut, dit-il,
+s'attendre au pire.» Durant ces vingt ans Barbara Pétrovna avait
+insensiblement perdu l'habitude de prendre au sérieux quoi que ce
+fût qui concernât Stépan Trophimovitch; les paroles du médecin la
+bouleversèrent.
+
+-- Se peut-il qu'il n'y ait plus aucun espoir? demanda-t-elle en
+pâlissant.
+
+-- Il n'en reste plus guère, mais...
+
+Elle ne se coucha pas de la nuit et attendit impatiemment le lever
+du jour. Dès que le malade eut ouvert les yeux (il avait toujours
+sa connaissance, quoiqu'il s'affaiblît d'heure en heure), elle
+l'interpella du ton le plus résolu:
+
+-- Stépan Trophimovitch, il faut tout prévoir. -- J'ai envoyé
+chercher un prêtre. Vous êtes tenu d'accomplir le devoir...
+
+Connaissant les convictions de celui à qui elle s'adressait, la
+général craignait fort que sa demande ne fût repoussée. Il la
+regarda d'un air surpris.
+
+-- C'est absurde, c'est absurde! vociféra-t-elle, croyant déjà à
+un refus; -- à présent il ne s'agit plus de jouer à l'esprit fort,
+le temps de ces gamineries est passé.
+
+-- Mais... est-ce que je suis malade?
+
+Il devint pensif et consentit. Je fus fort étonné quand plus tard
+Barbara Pétrovna m'apprit que la mort ne l'avait nullement
+effrayé. Peut-être ne la croyait-il pas si prochaine, et
+continuait-il à regarder sa maladie comme une bagatelle.
+
+Il se confessa et communia de très bonne grâce. Tout le monde, y
+compris Sophie Matvievna et les domestiques eux-mêmes, vint le
+féliciter d'avoir reçu les sacrements. Tous, jusqu'au dernier,
+avaient peine à retenir leurs larmes en voyant le visage décharné,
+les lèvres blêmes et tremblantes du moribond.
+
+_-- Oui, mes amis, _et je m'étonne seulement que vous soyez
+si... préoccupés. Demain sans doute je me lèverai, et nous...
+partirons... _Toute cette cérémonie... _que je considère, cela va
+sans dire, avec tout le respect voulu... était...
+
+Le pope s'était déjà dépouillé de ses ornements sacerdotaux,
+Barbara Pétrovna le retint:
+
+-- Je vous prie instamment, batuchka, de rester avec le malade; on
+va servir le thé; parlez-lui, s'il vous plaît, des choses divines
+pour l'affermir dans la foi.
+
+L'ecclésiastique prit la parole; tous étaient assis ou debout
+autour du lit de Stépan Trophimovitch.
+
+-- À notre époque de péché, commença le pope en tenant à la main
+sa tasse de thé, -- la foi au Très Haut est l'unique refuge du
+genre humain dans toutes les épreuves et tribulations de la vie,
+aussi bien que dans l'espoir du bonheur éternel promis aux
+justes...
+
+Stépan Trophimovitch parut tout ranimé; un fin sourire glissa sur
+ses lèvres.
+
+_-- Mon père, je vous remercie, et vous êtes bien bon, mais..._
+
+-- Pas de _mais, _pas de _mais!_ s'écria Barbara Pétrovna
+bondissant de dessus son siège. -- Batuchka, dit-elle au pope, --
+c'est un homme qui... dans une heure il faudra encore le
+confesser! Voilà l'homme qu'il est!
+
+Le malade eut un sourire contenu.
+
+-- Mes amis, déclara-t-il, -- Dieu m'est nécessaire, parce que
+c'est le seul être qu'on puisse aimer éternellement...
+
+Croyait-il réellement, ou bien l'imposante solennité du sacrement
+qui venait de lui être administré agissait-elle sur sa nature
+artistique? Quoi qu'il en soit, il prononça d'une voix ferme et,
+dit-on, avec beaucoup de sentiment quelques mots qui étaient la
+négation formelle de ses anciens principes.
+
+-- Mon immortalité est nécessaire, parce que Dieu ne voudrait pas
+commettre une iniquité, éteindre à tout jamais la flamme de
+l'amour divin, une fois qu'elle s'est allumée dans mon coeur. Et
+qu'y a-t-il de plus précieux que l'amour? L'amour est supérieur à
+l'existence, l'amour est la couronne de la vie, et comment se
+pourrait-il que la vie ne lui fût pas soumise? Si j'ai aimé Dieu,
+si je me suis réjoui de mon amour, est-il possible qu'il nous
+éteigne, moi et ma joie, qu'il nous fasse rentrer l'un et l'autre
+dans le néant? Si Dieu existe, je suis immortel! _Voilà ma
+profession de foi._
+
+-- Dieu existe, Stépan Trophimovitch, je vous assure qu'il existe,
+fit d'un ton suppliant Barbara Pétrovna, -- rétractez-vous,
+renoncez à toutes vos sottises au moins une fois dans votre vie!
+(Évidemment elle n'avait pas du tout compris la «profession de
+foi» du malade.)
+
+-- Mon amie, reprit-il avec une animation croissante, quoique sa
+voix s'arrêtât souvent dans son gosier, -- mon amie, quand j'ai
+compris... cette joue tendue... alors aussi j'ai compris plusieurs
+autres choses... _J'ai menti toute ma vie, _toute, toute ma vie!
+Je voudrais... du reste demain... Demain nous partirons tous.
+
+Barbara Pétrovna fondit en larmes. Stépan Trophimovitch cherchait
+des yeux quelqu'un.
+
+-- La voilà, elle est ici, dit la générale qui, prenant Sophie
+Matvievna par la main, l'amena auprès du lit. Le malade eut un
+sourire attendri.
+
+-- Oh! je voudrais vivre encore! s'écria-t-il avec une énergie
+extraordinaire. -- Chaque minute, chaque instant de la vie doit
+être un bonheur pour l'homme... oui, cela doit être! C'est le
+devoir de l'homme même d'organiser ainsi son existence; c'est sa
+loi -- loi cachée, mais qui n'en existe pas moins... Oh! je
+voudrais voir Pétroucha... et tous les autres... et Chatoff!
+
+Je note que ni Daria Pavlovna, ni Barbara Pétrovna, ni même
+Zaltzfisch, arrivé le dernier de la ville ne savaient encore rien
+au sujet de Chatoff.
+
+L'agitation fébrile de Stépan Trophimovitch allait toujours en
+augmentant et achevait d'épuiser ses forces.
+
+-- La seule pensée qu'il existe un être infiniment plus juste,
+infiniment plus heureux que moi, me remplit tout entier d'un
+attendrissement immense, et, qui que je sois, quoi que j'aie fait,
+cette idée me rend glorieux! Son propre bonheur est pour l'homme
+un besoin bien moindre que celui de savoir, de croire à chaque
+instant qu'il y a quelque part un bonheur parfait et calme, pour
+tous et pour tout. Toute la loi de l'existence humaine consiste à
+toujours pouvoir s'incliner devant l'infiniment grand. Ôtez aux
+hommes la grandeur infinie, ils cesseront de vivre et mourront
+dans le désespoir. L'immense, l'infini est aussi nécessaire à
+l'homme que la petite planète sur laquelle il habite... Mes amis,
+tous, tous: vive la Grande Pensée! L'immense, l'éternelle Pensée!
+Tout homme, quel qu'il soit, a besoin de s'incliner devant elle.
+Quelque chose de grand est nécessaire même à l'homme le plus bête.
+Pétroucha... Oh! que je voudrais les voir tous encore une fois!
+Ils ne savent pas, ils ne savent pas qu'en eux aussi réside cette
+grande, cette éternelle Pensée!
+
+Le docteur Zaltzfisch qui n'avait pas assisté à la cérémonie entra
+à l'improviste et fut épouvanté de trouver là tant de monde. Il
+mit aussitôt cette foule à la porte, insistant pour qu'on épargnât
+toute agitation au malade.
+
+Stépan Trophimovitch expira trois jours après, mais la
+connaissance l'avait déjà complètement abandonné lorsqu'il mourut.
+Il s'éteignit doucement, comme une bougie consumée. Barbara
+Pétrovna fit célébrer un service funèbre à Oustiévo, puis elle
+ramena à Skvorechniki les restes de son pauvre ami. Le défunt
+repose maintenant dans le cimetière qui avoisine l'église; une
+dalle de marbre a déjà été placée sur sa tombe; au printemps
+prochain, on mettra une inscription et un grillage.
+
+L'absence de Barbara Pétrovna dura huit jours. La générale revint
+ensuite à la ville, ramenant dans sa voiture Sophie Matvievna qui,
+sans doute, restera désormais chez elle. Détail à noter, dès que
+Stépan Trophimovitch eut perdu l'usage de ses sens, Barbara
+Pétrovna ordonna de nouveau à la colporteuse de quitter l'izba et
+demeura seule auprès du malade pour lui donner des soins. Mais
+sitôt qu'il eût rendu le dernier soupir, elle se hâta de rappeler
+Sophie Matvievna et lui proposa ou plutôt la somma de venir se
+fixer à Skvorechniki. En vain la jeune femme effrayée balbutia un
+timide refus, la générale ne voulut rien entendre.
+
+-- Tout cela ne signifie rien! J'irai moi-même vendre l'Évangile
+avec toi. Maintenant, je n'ai plus personne sur la terre.
+
+-- Pourtant vous avez un fils, observa Zaltzfisch.
+
+-- Je n'ai plus de fils, répondit Barbara Pétrovna.
+
+L'événement allait bientôt lui donner raison.
+
+CHAPITRE VIII
+
+_CONCLUSION._
+
+Toute les vilenies et tous les crimes dont on a lu le récit se
+découvrirent fort vite, beaucoup plus vite que ne l'avait prévu
+Pierre Stépanovitch. La nuit où son mari fut assassiné, la
+malheureuse Marie Ignatievna s'éveilla avant l'aurore, le chercha
+à ses côtés, et, ne le trouvant pas, fut prise d'une inquiétude
+indicible. Dans la chambre couchait la garde envoyée par Arina
+Prokhorovna. Elle essaya vainement de calmer la jeune femme, et,
+dès qu'il commença à faire jour, elle courut chercher
+l'accoucheuse après avoir assuré à la malade que madame Virguinsky
+savait où était son mari et quand il reviendrait. En ce moment,
+Arina Prokhorovna était elle-même fort soucieuse, car elle venait
+d'apprendre de la bouche de son mari ce qui s'était passé cette
+nuit-là à Skvorechniki. Il était rentré chez lui entre dix et onze
+heures du soir dans un état d'agitation effrayant. Se tordant les
+mains, il s'était jeté à plat ventre sur son lit et ne cessait de
+répéter à travers les sanglots qui secouaient convulsivement tout
+son corps: «Ce n'est pas cela, pas cela; ce n'est pas du tout
+cela!» À la fin, naturellement, pressé de questions par sa femme,
+il lui avoua tout, mais il ne révéla rien à aucune personne de la
+maison. Lorsque Arina Prokhorovna eut décidé son mari à se mettre
+au lit, elle le quitta en lui disant d'un ton sévère: «Si tu veux
+braire, brais du moins dans ton oreiller pour qu'on ne t'entende
+pas, et demain, si tu n'es pas un imbécile, ne fais semblant de
+rien». Puis, en prévision d'une descente de police, elle cacha ou
+détruisit tout ce qui pouvait être compromettant: des papiers, des
+livres, des proclamations peut-être. Cela fait, madame Virguinsky
+se dit que personnellement elle n'avait pas grand chose à
+craindre, pas plus que sa soeur, sa tante, l'étudiante et peut-
+être aussi son frère, l'homme aux longues oreilles. Le matin,
+quand la garde malade vint la trouver, elle ne se fit pas prier
+pour aller voir Marie Ignatievna. D'ailleurs, un motif particulier
+la décida à se rendre à la maison Philippoff: la veille son mari
+lui avait parlé des calculs fondés par Pierre Stépanovitch sur le
+suicide de Kiriloff; or, n'ajoutant qu'une foi médiocre aux propos
+d'un homme que la terreur semblait avoir affolé, elle était
+pressée de s'assurer s'il y avait là autre chose que les rêves
+d'un esprit en délire.
+
+Mais quand elle arriva chez Marie Ignatievna, il était trop tard:
+après le départ de la garde malade, la jeune femme restée seule
+n'avait pu y tenir, elle avait quitté son lit, avait jeté sur
+elles les premières nippes venues, -- des vêtements fort légers
+pour la saison, -- et s'était rendue au pavillon de Kiriloff,
+pensant que l'ingénieur pouvait mieux que personne lui donner des
+nouvelles de son mari.
+
+Il est facile de se représenter l'effet que produisit sur
+l'accouchée le spectacle qui s'offrit à ses yeux. Chose à
+remarquer, elle ne lut pas la lettre laissée en évidence sur la
+table par le suicidé, sans doute son trouble ne lui permit pas de
+l'apercevoir. Elle revint en courant à sa chambrette, prit
+l'enfant et sortit de la maison. La matinée était humide, il
+faisait du brouillard. Dans cette rue écartée, on ne rencontrait
+aucun passant. Marie Ignatievna s'essoufflait à courir dans la
+boue froide; à la fin elle alla frapper de porte en porte; la
+première resta inexorablement fermée; la seconde tardant à
+s'ouvrir, l'impatience la prit, et elle s'en fut cogner à la
+suivante. Là demeurait notre marchand Titoff. Les lamentations
+incohérentes de Marie Ignatievna jetèrent l'émoi dans cette
+maison; elle assurait qu'»on avait tué son mari», mais sans
+fournir aucun détail précis à ce sujet. Les Titoff connaissaient
+un peu Chatoff et son histoire: ils furent saisis à la vue de
+cette femme accouchée, disait-elle, depuis vingt-quatre heures
+seulement, qui, par un froid pareil, courait les rues à peine
+vêtue, avec un baby presque nu sur les bras. Leur première idée
+fut qu'elle avait le délire, d'autant plus qu'ils ne pouvaient
+s'expliquer, d'après ses paroles, qui avait été tué: si c'était
+son mari ou Kiriloff. S'apercevant qu'ils ne la croyaient pas,
+elle voulut s'en aller, mais ils la retinrent de force; elle cria,
+dit-on, et se débattit d'une façon terrible. On se rendit à la
+maison Philippoff; au bout de deux heures le suicide de Kiriloff
+et son écrit posthume furent connus de toute la ville. La police
+interrogea l'accouchée, qui n'avait pas encore perdu l'usage de
+ses sens; ses réponses prouvèrent qu'elle n'avait pas lu la lettre
+de Kiriloff, mais alors d'où concluait-elle que son mari était tué
+aussi? -- À cet égard, on ne put tirer d'elle aucun
+éclaircissement. Elle ne savait que répéter: «Puisque celui-là est
+tué, mon mari doit l'être aussi; ils étaient ensemble!» Vers midi
+elle eut une syncope et ne recouvra plus sa connaissance, trois
+jours après elle expira. L'enfant, victime du froid, était mort
+avant sa mère. Ne trouvant plus à la maison Philippoff ni Marie
+Ignatievna, ni le baby, Arina Prokhorovna comprit que c'était
+mauvais signe et songea à retourner chez elle au plus vite; mais,
+avant de s'éloigner, elle envoya la garde malade «demander au
+monsieur du pavillon si Marie Ignatievna était chez lui et s'il
+savait quelque chose d'elle». Cette femme revint en poussant des
+cris épouvantables. Après lui avoir demandé de se taire au moyen
+du fameux argument: «On vous appellera devant la justice», madame
+Virguinsky s'esquiva sans bruit.
+
+Il va de soi que ce matin même elle fut invitée à fournir des
+renseignements, comme ayant donné des soins à l'accouchée; mais sa
+déposition se réduisit à fort peu de chose; elle raconta très
+nettement et avec beaucoup de sang-froid tout ce qu'elle-même
+avait vu et entendu chez Chatoff; quant au reste, elle déclara
+n'en avoir aucune connaissance et n'y rien comprendre.
+
+On peut se figurer quel vacarme ce fut dans la ville. Une nouvelle
+«histoire», encore un meurtre! Mais ici il y avait autre chose: on
+commençait à s'apercevoir qu'il existait réellement une société
+secrète d'assassins, de boute-feu révolutionnaires, d'émeutiers.
+La mort terrible de Lisa, l'assassinat de la femme Stavroguine, la
+fuite de Stavroguine lui-même, l'incendie, le bal au profit des
+institutrices, la licence qui régnait dans l'entourage de Julie
+Mikhaïlovna... Il n'y eut pas jusqu'à la disparition de Stépan
+Trophimovitch où l'on ne voulût absolument voir une énigme. Dans
+les propos qu'on échangeait à voix basse, le nom de Nicolas
+Vsévolodovitch revenait sans cesse. À la fin de la journée, on
+apprit aussi le départ de Pierre Stépanovitch et, chose
+singulière, ce fut de lui qu'on parla le moins. En revanche on
+s'entretint beaucoup, ce jour-là, du «sénateur». Pendant presque
+toute la matinée, une foule nombreuse stationna devant la maison
+Philippoff. La lettre de Kiriloff trompa effectivement l'autorité.
+On crut et à l'assassinat de Chatoff par l'ingénieur, et au
+suicide de l'»assassin». Toutefois l'erreur ne fut pas de longue
+durée. Par exemple, le «parc» dont il était parlé en termes si
+vagues dans la lettre de Kiriloff ne dérouta personne,
+contrairement aux prévisions de Pierre Stépanovitch. La police se
+transporta aussitôt à Skvorechniki. Outre qu'il n'y avait pas
+d'autre parc que celui-là dans nos environs, une sorte d'instinct
+fit diriger les investigations de ce côté: Skvorechniki était, en
+effet, mêlé directement ou indirectement à toutes les horreurs des
+derniers jours. C'est ainsi, du moins, que je m'explique le fait.
+(Je note que, dès le matin, Barbara Pétrovna ne sachant rien
+encore était partie à la recherche de Stépan Trophimovitch.) Grâce
+à certains indices, le soir du même jour, le corps fut découvert
+dans l'étang; on avait trouvé sur le lieu du crime la casquette de
+Chatoff, oubliée avec une étourderie singulière par les assassins.
+L'examen médical du cadavre et différentes présomptions donnèrent
+à penser, dès le premier moment, que Kiriloff devait avoir eu des
+complices. Il était hors de doute que Chatoff et Kiriloff avaient
+fait partie d'une société secrète non étrangère aux proclamations.
+Mais quels étaient ces complices? Personne, ce jour-là, ne songea
+à soupçonner quelqu'un des _nôtres _On savait que Kiriloff vivait
+en reclus et dans une solitude telle que, comme le disait la
+lettre, Fedka, si activement recherché partout, avait pu loger
+chez lui pendant dix jours... Ce qui surtout énervait l'esprit
+public, c'était l'impossibilité de tirer au clair ce sinistre
+imbroglio. Il serait difficile d'imaginer à quelles conclusions
+fantastiques serait arrivée notre société en proie à l'affolement
+de la peur, si tout ne s'était brusquement expliqué le lendemain,
+grâce à Liamchine.
+
+Il ne put y tenir et donna raison au pressentiment qui, dans les
+derniers temps, avait fini par inquiéter Pierre Stépanovitch lui-
+même. Placé sous la surveillance de Tolkatchenko, le Juif passa
+dans son lit toute la journée qui suivit le crime et, en
+apparence, il fut très calme: le visage tourné du côté du mur, il
+ne disait pas un mot et répondait à peine, si on lui adressait la
+parole. De la sorte, il ne sut rien de ce qui avait eu lieu ce
+jour-là en ville. Mais ces événements parvinrent à la connaissance
+de Tolkatchenko; en conséquence, le soir venu, il renonça au rôle
+que Pierre Stépanovitch lui avait confié auprès de Liamchine, et
+quitta la ville pour se rendre dans le district; autrement dit, il
+prit la fuite. Comme l'avait prédit Erkel, tous perdirent la tête.
+Je note en passant que, dans l'après-midi de ce même jour,
+Lipoutine disparut aussi. Toutefois, le départ de celui-ci ne fut
+connu de l'autorité que le lendemain soir; on alla interroger sa
+famille qui, fort inquiète de cette fugue, n'avait pas osé en
+parler dans la crainte de le compromettre.
+
+Mais je reviens à Liamchine. À peine eut-il été laissé seul qu'il
+s'élança hors de chez lui et, naturellement, ne tarda pas à
+apprendre l'état des choses. Sans même repasser à son domicile, il
+se mit à fuir en courant tout droit devant lui. Mais l'obscurité
+était si épaisse et l'entreprise offrait tant de difficultés,
+qu'après avoir enfilé successivement deux ou trois rues, il
+regagna sa demeure, où il s'enferma pour la nuit. Le matin,
+paraît-il, il essaya de se tuer, mais cette tentative ne réussit
+pas. Jusqu'à midi il resta chez lui, portes closes; puis tout d'un
+coup il alla se dénoncer. Ce fut, dit-on, en se traînant sur ses
+genoux qu'il se présenta à la police; il sanglotait, poussait des
+cris, baisait le parquet et se déclarait indigne même de baiser
+les bottes des hauts fonctionnaires qu'il avait devant lui. On le
+calma, on fit plus, on lui prodigua des caresses. Son
+interrogatoire dura trois heures. Il avoua tout, révéla le dessous
+des événements, ne cacha rien de ce qu'il savait, devançant les
+questions et entrant même dans des détails inutiles. Bref, sa
+déposition montra les choses sous leur vrai jour: le meurtre de
+Chatoff, le suicide de Kiriloff, l'incendie, la mort des
+Lébiadkine, etc., passèrent au second plan, tandis qu'au premier
+apparurent Pierre Stépanovitch, la société secrète,
+l'organisation, le réseau. Quand on demanda à Liamchine quel avait
+été le mobile de tant d'assassinats, de scandales et
+d'abominations, il s'empressa de répondre que «le but était
+l'ébranlement systématique des bases, la décomposition sociale, la
+ruine de tous les principes: quand on aurait semé l'inquiétude
+dans les esprits, jeté le trouble partout, amené la société
+vacillante et sceptique à un état de malaise, d'affaiblissement et
+d'impuissance qui lui fit désirer de toute ses forces une idée
+dirigeante, alors on devait lever l'étendard de la révolte en
+s'appuyant sur l'ensemble des sections déjà instruites de tous les
+points faibles sur lesquels il y avait lieu de porter l'attaque».
+Il acheva en disant que Pierre Stépanovitch n'avait fait dans
+notre ville qu'un essai de ce désordre systématique et comme une
+_répétition_ d'un programme d'action ultérieure, c'était son
+opinion personnelle (à lui, Liamchine), et il priait qu'on lui
+tînt compte de la franchise de ses déclarations: elle prouvait
+qu'il pouvait rendre dans l'avenir des services à l'autorité. À la
+question: Y a-t-il beaucoup de sections? il répondit qu'il y en
+avait une multitude innombrable, que leur réseau couvrait toute la
+Russie, et, quoiqu'il ne fournît aucune preuve à l'appui de son
+dire, je pense qu'il parlait en toute sincérité. Seulement il ne
+faisait que citer le programme de la société imprimé à l'étranger
+et le projet d'action ultérieure dont Pierre Stépanovitch avait
+rédigé le brouillon. Le passage de la déposition de Liamchine
+concernant «l'ébranlement des bases» était emprunté mot pour mot à
+cet écrit, quoique le Juif prétendit n'émettre que des
+considérations personnelles. Sans attendre qu'on l'interrogeât au
+sujet de Julie Mikhaïlovna, il déclara avec un empressement
+comique «qu'elle était innocente et qu'on s'était seulement joué
+d'elle». Mais il est à noter qu'il ne négligea rien pour disculper
+Nicolas Vsévolodovitch de toute participation à la société
+secrète, de toute entente avec Pierre Stépanovitch. (Les
+mystérieuse et fort ridicules espérances que ce dernier avait
+fondées sur Stavroguine, Liamchine était bien loin de les
+soupçonner.) À l'en croire, Pierre Stépanovitch seul avait fait
+périr les Lébiadkine, dans le but machiavélique d'asseoir sa
+domination sur Nicolas Vsévolodovitch en le mêlant à un crime.
+Mais, au lieu de la reconnaissance sur laquelle il comptait,
+Pierre Stépanovitch n'avait provoqué que l'indignation et même le
+désespoir dans l'âme du «noble» Nicolas Vsévolodovitch. Toujours
+sans qu'on le questionnât, Liamchine laissa entendre, évidemment à
+dessein, que Stavroguine était probablement un oiseau de très
+haute volée, mais qu'il y avait là un secret; «il a vécu chez
+nous, pour ainsi dire, incognito», observa le Juif, «et il est
+fort possible qu'il vienne encore de Pétersbourg ici (Liamchine
+était sûr que Stavroguine se trouvait à Pétersbourg), seulement ce
+sera dans de tout autres conditions et à la suite de personnages
+dont on entendra peut-être bientôt parler chez nous». Il ajouta
+qu'il tenait ces renseignements de Pierre Stépanovitch, «l'ennemi
+secret de Nicolas Vsévolodovitch».
+
+(N.B. Deux mois après, Liamchine avoua que c'était en vue de
+s'assurer la protection de Stavroguine qu'il avait mis tous ses
+soins à le disculper: il espérait qu'à Pétersbourg Nicolas
+Vsévolodovitch lui obtiendrait une commutation de peine, et qu'il
+ne le laisserait pas partir pour la Sibérie sans lui donner de
+l'argent et des lettres de recommandation. On voit par là combien
+Liamchine s'exagérait l'importance de Stavroguine.)
+
+Le même jour, naturellement, on arrêta Virguinsky et avec lui
+toutes les personnes de sa famille. (Arina Prokhorovna, sa soeur,
+sa tante et l'étudiante ont été mises en liberté depuis longtemps;
+on dit même que Chigaleff ne tardera pas à être relâché, lui
+aussi, attendu qu'aucun des chefs d'accusation ne le vise; du
+reste, ce n'est encore qu'un bruit.) Virguinsky fit immédiatement
+les aveux les plus complets; il était au lit avec la fièvre
+lorsque la police pénétra dans son domicile, et on prétend qu'il
+la vit arriver avec une sorte de plaisir: «Cela me soulage le
+coeur», aurait-il dit. Dans les interrogatoires, il paraît qu'il
+répond franchement et non sans une certaine dignité. Il ne renonce
+à aucune de ses «lumineuses espérances», tout en maudissant le
+fatal «concours de circonstances», qui lui a fait déserter la voie
+du socialisme pour celle de la politique. L'enquête semble
+démontrer qu'il n'a pris au crime qu'une part fort restreinte,
+aussi peut-il s'attendre à une condamnation relativement légère.
+Voilà du moins ce qu'on assure chez nous.
+
+Quant à Erkel, il est peu probable que le bénéfice des
+circonstances atténuantes lui soit accordé. Depuis son
+arrestation, il se renferme dans un mutisme absolu, ou ne parle
+que pour altérer la vérité. Jusqu'à présent on n'a pas pu obtenir
+de lui un seul mot de repentir. Et pourtant il inspire une
+certaine sympathie même aux magistrats les plus sévères; sans
+parler de l'intérêt qu'éveillent sa jeunesse et son malheur, on
+sait qu'il n'a été que la victime d'un suborneur politique. Mais
+c'est surtout sa piété filiale, aujourd'hui connue, qui dispose
+les esprits en sa faveur. Sa mère est maintenant dans notre ville.
+C'est une femme faible, malade, vieillie avant l'âge; elle pleure
+et se roule littéralement aux pieds des juges en implorant la
+pitié pour son fils. Il en adviendra ce qu'il pourra, mais chez
+nous beaucoup de gens plaignent Erkel.
+
+Lipoutine séjournait depuis deux semaines à ¨Pétersbourg, quand il
+y fut arrêté. Sa conduite est difficile à expliquer. Il s'était
+muni, dit-on, d'un faux passeport et d'une somme d'argent
+considérable; rien ne lui aurait été plus aisé que de filer à
+l'étranger. Cependant il resta à Pétersbourg. Après avoir cherché
+pendant quelque temps Stavroguine et Pierre Stépanovitch, il
+s'adonna soudain à la débauche la plus effrénée, comme un homme
+qui a perdu tout bon sens et n'a plus aucune idée de sa situation.
+On l'arrêta dans une maison de tolérance, où il fut trouvé en état
+d'ivresse. Maintenant s'il faut en croire les on dit, Lipoutine
+n'est nullement abattu. Il prodigue les mensonges dans ses
+interrogatoires, et se prépare avec une certaine solennité à
+passer en jugement; l'issue du procès ne paraît pas l'inquiéter;
+il a l'intention de prendre la parole au cours des débats.
+Infiniment plus convenable est l'attitude de Tolkatchenko, qui a
+été arrêté dans le district dix jours après son départ de notre
+ville: il ne ment pas, ne biaise pas, dit tout ce qu'il sait, ne
+cherche pas à se justifier et reconnaît ses torts en toute
+humilité. Seulement il aime aussi à poser pour l'orateur, il parle
+beaucoup et s'écoute parler; sa grande prétention est de connaître
+le peuple et les éléments révolutionnaires (?) qu'il contient; sur
+ce chapitre il est intarissable; lui aussi compte, dit-on,
+prononcer un discours à l'audience. De même que Lipoutine,
+Tolkatchenko semble espérer un acquittement, et cela ne laisse pas
+d'être étrange.
+
+Je le répète, cette affaire n'est pas encore finie. Maintenant que
+trois mois se sont écoulés, notre société, remise de ses alarmes,
+envisage les choses avec beaucoup plus de sang-froid. C'est à ce
+point qu'aujourd'hui plusieurs considèrent Pierre Stépanovitch
+sinon tout à fait comme un génie, du moins comme un homme «doué de
+facultés géniales». «Une organisation!» disent-ils au club, en
+levant le doigt en l'air. Du reste, tout cela est fortement
+innocent, et ceux qui parlent ainsi sont le petit nombre. Au
+contraire, les autres, sans nier l'intelligence de Pierre
+Stépanovitch, voient en lui un esprit totalement ignorant de la
+réalité, féru d'abstractions, développé dans un sens exclusif et,
+par suite, extrêmement léger.
+
+Je ne sais vraiment de qui parler encore pour n'oublier personne.
+Maurice Nikolaïévitch nous a quittés définitivement. La vieille
+générale Drozdoff est tombée en enfance... Mais il me reste à
+raconter une histoire très sombre. Je m'en tiendrai aux faits.
+
+En arrivant d'Oustiévo, Barbara Pétrovna descendit à sa maison de
+ville. Elle apprit brusquement tout ce qui s'était passé chez nous
+en son absence, et ces nouvelles la bouleversèrent. Elle s'enferma
+seule dans sa chambre. Il était tard, tout le monde était fatigué,
+on alla bientôt se coucher.
+
+Le lendemain matin, la femme de chambre remit d'un air mystérieux
+à Daria Pavlovna une lettre qui, dit-elle, était arrivée dans la
+soirée de la veille, mais, comme mademoiselle était déjà couchée,
+elle n'avait pas osé l'éveiller. Cette lettre n'était pas venue
+par la poste, un inconnu l'avait apportée à Skvorechniki et donnée
+à Alexis Egoritch; celui-ci s'était aussitôt rendu à la ville,
+avait remis le pli à la femme de chambre, et immédiatement après
+était retourné à Skvorechniki.
+
+Daria Pavlovna, dont le coeur battait avec force, regarda
+longtemps la lettre sans pouvoir se résoudre à la décacheter. Elle
+en avait deviné l'expéditeur: c'était Nicolas Stavroguine. Sur
+l'enveloppe la jeune fille lut l'adresse suivante: «À Alexis
+Egoritch, pour remettre en secret à Daria Pavlovna».
+
+Voici cette lettre:
+
+«Chère Daria Pavlovna,
+
+«Jadis vous vouliez être ma «garde-malade», et vous m'avez fait
+promettre que je vous appellerais quand il le faudrait. Je pars
+dans deux jours et je ne reviendrai plus. Voulez-vous venir avec
+moi?
+
+«L'an dernier, comme Hertzen, je me suis fait naturaliser citoyen
+du canton d'Uri, et personne ne le sait. J'ai acheté dans ce pays
+une petite maison. Je possède encore douze mille roubles; nous
+nous transporterons là-bas et nous y resterons éternellement. Je
+ne veux plus aller nulle part désormais.
+
+«Le lieu est fort ennuyeux; c'est un vallon resserré entre des
+montagnes qui gênent la vue et la pensée; il y fait fort sombre.
+Je me suis décidé pour cet endroit parce qu'il s'y trouvait une
+maisonnette à vendre. Si elle ne vous plaît pas, je m'en déferai
+et j'en achèterai une autre ailleurs.
+
+«Je ne me porte pas bien, mais j'espère que l'air de la Suisse me
+guérira de mes hallucinations. Voilà pour le physique; quant au
+moral, vous savez tout; seulement, est-ce bien tout?
+
+«Je vous ai raconté beaucoup de ma vie, mais pas tout. Même à vous
+je n'ai pas tout dit! À propos, je vous certifie qu'en conscience
+je suis coupable de la mort de ma femme. Je ne vous ai pas vue
+depuis lors, c'est pourquoi je vous déclare cela. Du reste, j'ai
+été coupable aussi envers Élisabeth Nikolaïevna, mais sur ce point
+je n'ai rien à vous apprendre; tout ce qui est arrivé, vous
+l'aviez en quelque sorte prédit.
+
+«Il vaut mieux que vous ne veniez pas. C'est une terrible bassesse
+que je fais en vous appelant auprès de moi. Et pourquoi
+enseveliriez-vous votre vie dans ma tombe? Vous êtes gentille pour
+moi et, dans mes accès d'hypocondrie, j'étais bien aise de vous
+avoir à mes côtés: devant vous, devant vous seule je pouvais
+parler tout haut de moi-même. Mais ce n'est pas une raison. Vous
+vous êtes définie vous-même une «garde-malade», -- tel est le mot
+dont vous vous êtes servie; pourquoi vous immoler ainsi? Remarquez
+encore qu'il faut n'avoir pas pitié de vous pour vous appeler, et
+ne pas vous estimer pour vous attendre. Cependant je vous appelle
+et je vous attends. En tout cas il me tarde d'avoir votre réponse,
+car je dois partir très prochainement. Si vous ne me répondez pas,
+je partirai seul.
+
+«Je n'espère rien de l'Uri; je m'en vais tout bonnement. Je n'ai
+pas choisi exprès un site maussade. Rien ne m'attache à la Russie
+où, comme partout, je suis un étranger. À la vérité, ici plus
+qu'en un autre endroit j'ai trouvé la vie insupportable; mais,
+même ici, je n'ai rien pu détester!
+
+«J'ai mis partout ma force à l'épreuve. Vous m'aviez conseillé de
+faire cela, «pour apprendre à me connaître». Dans ces expériences,
+comme dans toute ma vie précédente, je me suis révélé immensément
+fort. Vous m'avez vu recevoir impassible le soufflet de votre
+frère; j'ai rendu mon mariage public. Mais à quoi bon appliquer
+cette force, -- voilà ce que je n'ai jamais vu, ce que je ne vois
+pas encore, malgré les encouragements que vous m'avez donnés en
+Suisse et auxquels j'ai prêté l'oreille. Je puis, comme je l'ai
+toujours pu, éprouver le désir de faire une bonne action et j'en
+ressens du plaisir; à côté de cela je désire aussi faire du mal et
+j'en ressens également de la satisfaction. Mais ces impressions,
+quand elles se produisent, ce qui arrive fort rarement, sont,
+comme toujours, très légères. Mes désirs n'ont pas assez de force
+pour me diriger. On peut traverser une rivière sur une poutre et
+non sur un copeau. Ceci pour que vous ne croyiez pas que j'aille
+dans l'Uri avec des espérances quelconques.
+
+«Selon ma coutume, je n'accuse personne. J'ai expérimenté la
+débauche sur une grande échelle et j'y ai épuisé mes forces, mais
+je ne l'aime pas et elle n'était pas mon but. Vous m'avez suivi
+dans ces derniers temps. Savez-vous que j'avais pris en grippe nos
+négateurs eux-mêmes, jaloux que j'étais de leurs espérances? Mais
+vous vous alarmiez à tort: ne partageant aucune de leurs idées, je
+ne pouvais être leur associé. Une autre raison encore m'empêchait
+de me joindre à eux, ce n'était pas la peur du ridicule, -- je
+suis au-dessus de cela, -- mais la haine et le mépris qu'ils
+m'inspiraient; j'ai, malgré tout, les habitudes d'un homme comme
+il faut, et leur commerce me répugnait. Mais si j'avais éprouvé à
+leur égard plus de haine et de jalousie, peut-être me serais-je
+mis avec eux. Jugez si j'en ai pris à mon aise!
+
+«Chère amie, créature tendre et magnanime que j'ai devinée! Peut-
+être attendez-vous de votre amour un miracle, peut-être vous
+flattez-vous qu'à force de répandre sur moi les trésors de votre
+belle âme, vous finirez par devenir vous-même le but qui manque à
+ma vie? Non, mieux vaut ne pas vous bercer de cette illusion: mon
+amour sera aussi mesquin que je le suis moi-même, et vous n'avez
+pas de chance. Quand on n'a plus d'attache à son pays, m'a dit
+votre frère, on n'a plus de dieux, c'est-à-dire plus de but dans
+l'existence. On peut discuter indéfiniment sur tout, mais de moi
+il n'est sorti qu'une négation sans grandeur et sans force. Encore
+me vanté-je en parlant ainsi. Tout est toujours faible et mou. Le
+magnanime Kiriloff a été vaincu par une idée, et -- il s'est brûlé
+la cervelle; mais je vois sa magnanimité dans ce fait qu'il a
+perdu la tête. Jamais je ne pourrai en faire autant. Jamais je ne
+pourrai croire aussi passionnément à une idée. Bien plus, il m'est
+impossible de m'occuper d'idées à un tel point. Jamais, jamais je
+ne pourrai me brûler la cervelle!
+
+«Je sais que je devrais me tuer, me balayer de la surface de la
+terre comme un misérable insecte; mais j'ai peur du suicide, car
+je crains de montrer de la grandeur d'âme. Je vois que ce serait
+encore une tromperie, -- un dernier mensonge venant s'ajouter à
+une infinité d'autres. Quel avantage y a-t-il donc à se tromper
+soi-même, uniquement pour jouer à l'homme magnanime? Devant
+toujours rester étranger à l'indignation et à la honte, jamais non
+plus je ne pourrai connaître le désespoir.
+
+«Pardonnez-moi de vous écrire si longuement. Dix lignes
+suffisaient pour appeler ma «garde-malade».
+
+«Après avoir pris le train l'autre jour, je suis descendu à la
+sixième station, et j'habite là incognito chez un employé dont
+j'ai fait la connaissance il y a cinq ans, au temps de mes folies
+pétersbourgeoises. Écrivez-moi à l'adresse de mon hôte, vous la
+trouverez ci-jointe.
+
+«Nicolas Stavroguine.»
+
+Daria Pavlovna alla aussitôt montrer cette lettre à Barbara
+Pétrovna. La générale en prit connaissance et, voulant être seule
+pour la relire, pria Dacha de se retirer, mais un instant après
+elle rappela la jeune fille.
+
+-- Tu pars? demanda-t-elle presque timidement.
+
+-- Oui.
+
+-- Va tout préparer pour le voyage, nous partons ensemble!
+
+Dacha regarda avec étonnement sa bienfaitrice.
+
+-- Mais que ferais-je ici maintenant? N'est-ce pas la même chose?
+Je vais aussi élire domicile dans le canton d'Uri et habiter au
+milieu de ces montagnes... Sois tranquille, je ne serai pas
+gênante.
+
+On se mit à hâter les préparatifs de départ afin d'être prêts pour
+le train de midi. Mais une demi-heure ne s'était pas encore
+écoulée, quand parut Alexis Egoritch. Le domestique venait de
+Skvorechniki, où, dit-il, Nicolas Vsévolodovitch était arrivé
+«brusquement» par un train du matin; le barine avait un air qui ne
+donnait pas envie de l'interroger, il avait tout de suite passé
+dans son appartement, où il s'était enfermé.
+
+-- Quoiqu'il ne m'en ait pas donné l'ordre, j'ai cru devoir vous
+informer de la chose, ajouta Alexis Egoritch, dont le visage était
+très sérieux.
+
+Sa maîtresse s'abstint de le questionner et se contenta de fixer
+sur lui un regard pénétrant. En un clin d'oeil la voiture fut
+attelée. Barbara Pétrovna partit avec Dacha. Pendant la route,
+elle fit souvent, dit-on, le signe de la croix.
+
+On eut beau chercher Nicolas Vsévolodovitch dans toutes les pièces
+de son appartement, on ne le trouva nulle part.
+
+-- Est-ce qu'il ne serait pas dans la mezzanine? observa avec
+réserve Fomouchka.
+
+Il est à noter que plusieurs domestiques avaient pénétré à la
+suite de Barbara Pétrovna dans l'appartement de son fils; les
+autres attendaient dans la salle. Jamais auparavant ils ne se
+seraient permis une telle violation de l'étiquette. La générale
+voyait cela et ne disait rien.
+
+On monta à la mezzanine; il y avait là trois chambres, on ne
+trouva personne dans aucune.
+
+-- Mais est-ce qu'il n'est pas allé là? hasarda quelqu'un en
+montrant la porte d'une petite pièce au haut d'un escalier de bois
+long, étroit et excessivement roide. Le fait est que cette porte
+toujours fermée était maintenant grande ouverte.
+
+-- Je n'irai pas là. Pourquoi aurait-il grimpé là-haut? dit
+Barbara Pétrovna, qui, affreusement pâle, semblait interroger des
+yeux les domestiques. Ceux-ci la considéraient en silence. Dacha
+tremblait.
+
+Barbara Pétrovna monta vivement l'escalier; Dacha la suivit, mais
+la générale ne fut pas plutôt entrée dans la chambre qu'elle
+poussa un cri et tomba sans connaissance.
+
+Le citoyen du canton d'Uri était pendu derrière la porte. Sur la
+table se trouvait un petit bout de papier contenant ces mots
+écrits au crayon: «Qu'on n'accuse personne de ma mort, c'est moi
+qui me suis tué». À côté de ce billet il y avait un marteau, un
+morceau de savon et un gros clou, dont sans doute le défunt
+s'était muni pour être prêt à tout événement. Le solide lacet de
+soie, évidemment choisi d'avance, que Nicolas Vsévolodovitch
+s'était passé au cou, avait été au préalable savonné avec soin.
+Tout indiquait que la préméditation et la conscience avaient
+présidé jusqu'à la dernière minute à l'accomplissement du suicide.
+
+Après l'autopsie du cadavre, nos médecins ont complètement écarté
+l'hypothèse de l'aliénation mentale.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Les mots en italique sont en français dans le texte.
+ [2] C'est Tourguéneff que Dostoïevsky a voulu
+représenter ici sous le nom de Karmazinoff. Il est à peine
+besoin de faire remarquer que ce prétendu portrait n'est
+qu'une injurieuse caricature.
+ [3] Ce nom, emprunté au célèbre ouvrage de
+Larmontoff: _le Héros de notre temps_, est devenu en Russie
+synonyme de Don Juan.
+ [4] Le poud équivaut à peu près à 20 kilogrammes.
+ [5] Un mètre 82 centimètres.
+ [6] En Russie, une couronne _(viénetz_) est posée sur la
+tête des jeunes époux pendant la cérémonie nuptiale.
+ [7] Nom donné en Russie aux insurgés du 14/26
+décembre 1825.
+ [8] Les _zemstros_ sont des assemblées provinciales qui
+correspondent à peu près à nos conseils généraux.
+ [9] Gardien d'un enfant.
+ [10] Fils de gentilhomme.
+ [11] « _Rassie_ » pour « Russie », « _Aglois_ » pour
+« Anglais » et plus bas « _astrolome_ » pour « astronome »,
+etc... traduisent un défaut de prononciation de Fedka le
+forçat. (Note de E-books Libres et Gratuits).
+ [12] Proverbe russe qui correspond à notre proverbe
+français: _Il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints_.
+ [13] Nom donné par les gens du peuple à Pétersbourg.
+ [14] Pièce de deux kopeks.
+ [15] Pièces de dix kopeks.
+ [16] Fou religieux.
+ [17] Membre d'une association d'ouvriers ou d'employés.
+ [18] Un des cinq conjurés qui furent pendus après
+l'insurrection du 14 décembre 1825.
+ [19] On sait que les Russes ont l'habitude de s'embrasser
+sur la bouche.
+ [20] 1/13 octobre.
+ [21] Mesure de capacité pour les liquides qui équivaut à
+12 l. 2.
+ [22] Les Skoptzi (Eunuques) prétendent avoir pour
+grand-prêtre le tzar Pierre III, toujours vivant et présent au
+milieu d'eux.
+ [23] Ivan Sousloff, paysan de Vladimir, fut adopté par
+Daniel Philippovitch, fondateur de la secte des Flagellants, et
+contribua puissamment aux progrès de cette hérésie.
+ [24] Toutes les phrases en italiques dans ce chapitre sont
+en français dans le texte.
+ [25] Locution proverbiale qui revient à dire: « Pas un de
+vous ne sortira blanc de cette affaire. »
+ [26] Partisans de la civilisation occidentale.
+ [27] Il y a ici un calembour intraduisible: l'auteur joue
+sur les mots _tchast _(poste de police) et _tchastni_
+(particulier).
+ [28] Quartier situé au-delà de la rivière.
+ [29] Les phrases en italiques dans ce chapitre sont en
+français dans le texte.
+ [30] Les mots en italiques dans ce chapitre sont en
+français dans le texte.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les possédés, by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES POSSÉDÉS ***
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits (Richard, Mireille,
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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