diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 16824-8.txt | 31278 | ||||
| -rw-r--r-- | 16824-8.zip | bin | 0 -> 570213 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 16824-r.zip | bin | 0 -> 565760 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
6 files changed, 31294 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/16824-8.txt b/16824-8.txt new file mode 100644 index 0000000..065e816 --- /dev/null +++ b/16824-8.txt @@ -0,0 +1,31278 @@ +Project Gutenberg's Les possédés, by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les possédés + +Author: Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski + +Translator: Victor Derély + +Release Date: October 8, 2005 [EBook #16824] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES POSSÉDÉS *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Richard, Mireille, +Coolmicro and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski + +LES POSSÉDÉS + +Publication en 1872 +Traduit du russe par Victor Derély en 1886. + + + +Table des matières + +PREMIÈRE PARTIE +CHAPITRE PREMIER _EN GUISE +D'INTRODUCTION: QUELQUES DÉTAILS +BIOGRAPHIQUES CONCERNANT LE TRÈS +HONORABLE STÉPAN TROPHIMOVITCH +VERKHOVENSKY._ +CHAPITRE II _LE PRINCE HARRY. -- UNE +DEMANDE EN MARIAGE._ +CHAPITRE III _LES PÉCHÉS D'AUTRUI._ +CHAPITRE IV _LA BOITEUSE._ +CHAPITRE V _LE TRÈS SAGE SERPENT._ +DEUXIÈME PARTIE +CHAPITRE PREMIER _LA NUIT._ +CHAPITRE II _LA NUIT (suite)._ +CHAPITRE III _LE DUEL._ +CHAPITRE IV _TOUT LE MONDE DANS +L'ATTENTE._ +CHAPITRE V _AVANT LA FÊTE._ +CHAPITRE VI _PIERRE STEPANOVITCH SE +REMUE._ +CHAPITRE VII _CHEZ LES NÔTRES._ +CHAPITRE VIII _LE TZAREVITCH IVAN._ +CHAPITRE IX _UNE PERQUISITION CHEZ +STEPAN TROPHIMOVITCH._ +CHAPITRE X _LES FLIBUSTIERS. UNE +MATINÉE FATALE._ +TROISIÈME PARTIE +CHAPITRE PREMIER _LA FÊTE -- PREMIÈRE +PARTIE._ +CHAPITRE II _LA FÊTE -- DEUXIÈME +PARTIE._ +CHAPITRE III _LA FIN D'UN ROMAN._ +CHAPITRE IV _DERNIÈRE RÉSOLUTION._ +CHAPITRE V _LA VOYAGEUSE._ +CHAPITRE VI _UNE NUIT LABORIEUSE._ +CHAPITRE VII _LE DERNIER VOYAGE DE +STEPAN TROPHIMOVITCH_. +CHAPITRE VIII _CONCLUSION._ + + + + +_Quand vous me tueriez, je ne vois nulle trace;_ +_Nous nous sommes égarés, qu'allons-nous faire?_ +_Le démon nous pousse sans doute à travers les champs_ +_Et nous fait tourner en divers sens._ + +_Combien sont-ils? Où les chasse-t-on?_ +_Pourquoi chantent-ils si lugubrement?_ +_Enterrent-ils un farfadet,_ +_Ou marient-ils une sorcière?_ + +A. POUCHKINE. + + + +Or, il y avait là un grand troupeau de pourceaux qui paissaient +sur la montagne; et les démons Le priaient qu'Il leur permit +d'entrer dans ces pourceaux, et Il le leur permit. Les démons, +étant donc sortis de cet homme, entrèrent dans les pourceaux, et +le troupeau se précipita de ce lieu escarpé dans le lac, et fut +noyé. Et ceux qui les paissaient, voyant ce qui était arrivé, +s'enfuirent et le racontèrent dans la ville et à la campagne. +Alors les gens sortirent pour voir ce qui s'était passé; et étant +venu vers Jésus, ils trouvèrent l'homme duquel les démons étaient +sortis, assis aux pieds de Jésus, habillé et dans son bon sens; et +ils furent saisis de frayeur. Et ceux qui avaient vu ces choses +leur racontèrent comment le démoniaque avait été délivré. + +(_Évangile selon saint Luc_, ch. VIII, 32-27.) + +PREMIÈRE PARTIE + +CHAPITRE PREMIER + +_EN GUISE D'INTRODUCTION: QUELQUES DÉTAILS BIOGRAPHIQUES +CONCERNANT LE TRÈS HONORABLE STÉPAN TROPHIMOVITCH VERKHOVENSKY._ + +I + +Pour raconter les événements si étranges survenus dernièrement +dans notre ville, je suis obligé de remonter un peu plus haut et +de donner au préalable quelques renseignements biographiques sur +une personnalité distinguée: le très-honorable Stépan +Trophimovitch Verkhovensky. Ces détails serviront d'introduction à +la chronique que je me propose d'écrire. + +Je le dirai franchement: Stépan Trophimovitch a toujours tenu +parmi nous, si l'on peut ainsi parler, l'emploi de citoyen; il +aimait ce rôle à la passion, je crois même qu'il serait mort +plutôt que d'y renoncer. Ce n'est pas que je l'assimile à un +comédien de profession: Dieu m'en préserve, d'autant plus que, +personnellement, je l'estime. Tout, dans son cas, pouvait être +l'effet de l'habitude, ou mieux, d'une noble tendance qui, dès ses +premières années, avait constamment poussé à rêver une belle +situation civique. Par exemple, sa position de «persécuté» et +d'»exilé» lui plaisait au plus haut point. Le prestige classique +de ces deux petits mots l'avait séduit une fois pour toutes; en se +les appliquant, il se grandissait à ses propres yeux, si bien +qu'il finit à la longue par se hisser sur une sorte de piédestal +fort agréable à la vanité. + +Je crois bien que, vers la fin, tout le monde l'avait oublié, mais +il y aurait injustice à dire qu'il fut toujours inconnu. Les +hommes de la dernière génération entendirent parler de lui comme +d'un des coryphées du libéralisme. Durant un moment, -- une toute +petite minute, -- son nom eut, dans certains milieux, à peu près +le même retentissement que ceux de Tchaadaïeff, de Biélinsky, de +Granovsky et de Hertzen qui débutait alors à l'étranger. +Malheureusement, à peine commencée, la carrière active de Stépan +Trophimovitch s'interrompit, brisée qu'elle fût, disait-il par le +«tourbillon des circonstances». À cet égard, il se trompait. Ces +jours-ci seulement j'ai appris avec une extrême surprise, -- mais +force m'a été de me rendre à l'évidence, -- que, loin d'être en +exil dans notre province, comme chacun le pensait chez nous, +Stépan Trophimovitch n'avait même jamais été sous la surveillance +de la police. Ce que c'est pourtant que la puissance de +l'imagination! Lui-même crut toute sa vie qu'on avait peur de lui +en haut lieu, que tous ses pas étaient comptés, toutes ses +démarches épiées, et que tout nouveau gouverneur envoyé dans notre +province arrivait de Pétersbourg avec des instructions précises +concernant sa personne. Si l'on avait démontré clair comme le jour +au très-honorable Stépan Trophimovitch qu'il n'avait absolument +rien à craindre, il en aurait été blessé à coup sûr. Et cependant +c'était un homme fort intelligent... + +Revenu de l'étranger, il occupa brillamment vers 1850 une chaire +de l'enseignement supérieur, mais il ne fit que quelques leçons, - +- sur les Arabes, si je ne me trompe. De plus, il soutint avec +éclat une thèse sur l'importance civique et hanséatique qu'aurait +pu avoir la petite ville allemande de Hanau dans la période +comprise entre les années 1413 et 1428, et sur les causes obscures +qui l'avaient empêchée d'acquérir ladite importance. Cette +dissertation était remplie de traits piquants à l'adresse des +slavophiles d'alors; aussi devint-il du coup leur bête noire. Plus +tard, -- ce fut, du reste, après sa destitution et pour montrer +quel homme l'Université avait perdu en lui, -- il fit paraître, +dans une revue mensuelle et progressiste, le commencement d'une +étude très savante sur les causes de l'extraordinaire noblesse +morale de certains chevaliers à certaine époque. On a dit, depuis, +que la suite de cette publication avait été interdite par la +censure. C'est bien possible, vu l'arbitraire effréné qui régnait +en ce temps-là. Mais, dans l'espèce, le plus probable est que +seule la paresse de l'auteur l'empêcha de finir son travail. Quant +à ses leçons sur les Arabes, voici l'incident qui y mit un terme: +une lettre compromettante, écrite par Stépan Trophimovitch à un de +ses amis, tomba entre les mains d'un tiers, un rétrograde sans +doute; celui-ci s'empressa de la communiquer à l'autorité, et +l'imprudent professeur fut invité à fournir des explications. Sur +ces entrefaites, justement, on saisit à Moscou, chez deux ou trois +étudiants, quelques copies d'un poème que Stépan Trophimovitch +avait écrit à Berlin six ans auparavant, c'est-à-dire au temps de +sa première jeunesse. En ce moment même j'ai sur ma table l'oeuvre +en question: pas plus tard que l'an dernier, Stépan Trophimovitch +m'en a donné un exemplaire autographe, orné d'une dédicace, et +magnifiquement relié en maroquin rouge. Ce poème n'est pas +dépourvu de mérite littéraire, mais il me serait difficile d'en +raconter le sujet, attendu que je n'y comprends rien. C'est une +allégorie dont la forme lyrico-dramatique rappelle la seconde +partie de _Faust._ L'an passé, je proposai à Stépan +Trophimovitch de publier cette production de sa jeunesse, en lui +faisant observer qu'elle avait perdu tout caractère dangereux. Il +refusa avec un mécontentement visible. L'idée que son poème était +complètement inoffensif lui avait déplu, et c'est même à cela que +j'attribue la froideur qu'il me témoigna pendant deux mois. Eh +bien, cet ouvrage qu'il n'avait pas voulu me laisser publier ici, +on l'inséra peu après dans un recueil révolutionnaire édité à +l'étranger, et, naturellement, sans en demander la permission à +l'auteur. Cette nouvelle inquiéta d'abord Stépan Trophimovitch: il +courut chez le gouverneur et écrivit à Pétersbourg une très noble +lettre justificative qu'il me lut deux fois, mais qu'il n'envoya +point, faute de savoir à qui l'adresser. Bref, durant tout un +mois, il fut en proie à une vive agitation. J'ai néanmoins la +conviction que, dans l'intime de son être, il était profondément +flatté. Il avait réussi à se procurer un exemplaire du recueil, et +ce volume ne le quittait pas, -- du moins, la nuit; pendant le +jour Stépan Trophimovitch le cachait sous un matelas, et il +défendait même à sa servante de refaire son lit. Quoiqu'il +s'attendît d'instant en instant à voir arriver un télégramme, +l'amour-propre satisfait perçait dans toute sa manière d'être. +Aucun télégramme ne vint. Alors il se réconcilia avec moi, ce qui +atteste l'extraordinaire bonté de son coeur doux et sans rancune. + +II + +Je ne nie absolument pas son martyre. Seulement, je suis convaincu +aujourd'hui qu'il aurait pu, en donnant les explications +nécessaires, continuer tout à son aise ses leçons sur les Arabes. +Mais l'ambition de jouer un rôle le tenta, et il mit un +empressement particulier à se persuader une fois pour toutes que +sa carrière était désormais brisée par le «tourbillon des +circonstances». Au fond, la vraie raison pour laquelle il +abandonna l'enseignement public fut une proposition que lui fit à +deux reprises et en termes fort délicats Barbara Pétrovna, femme +du lieutenant général Stavroguine: cette dame, puissamment riche, +pria Stépan Trophimovitch de vouloir bien diriger en qualité de +haut pédagogue et d'ami le développement intellectuel de son fils +unique. Inutile de dire qu'à cette place étaient attachés de +brillants honoraires. Quand il reçut pour la première fois ces +ouvertures, Stépan Trophimovitch était encore à Berlin, et venait +justement de perdre sa première femme. Celle-ci était une +demoiselle de notre province, jolie, mais fort légère, qu'il avait +épousée avec l'irréflexion de la jeunesse. L'insuffisance de +ressources pour subvenir aux besoins du ménage, et d'autres causes +d'une nature plus intime, rendirent cette union très malheureuse. +Les deux conjoints se séparèrent, et, trois ans après, madame +Verkhovensky mourut à Paris, laissant à son époux un fils de cinq +ans, «fruit d'un premier amour joyeux et sans nuages encore», +comme s'exprimait un jour devant moi Stépan Trophimovitch. On se +hâta d'expédier le baby en Russie, où il fut élevé par des tantes +dans un coin perdu du pays. Cette fois Verkhovensky déclina les +offres de Barbara Pétrovna, et, moins d'un an après avoir enterré +sa première femme, il épousa en secondes noces une taciturne +Allemande de Berlin. D'ailleurs, un autre motif encore le décida à +refuser l'emploi de précepteur: la renommée d'un professeur très +célèbre alors l'empêchait de dormir, et il aspirait à entrer au +plus tôt en possession d'une chaire d'où il pût, lui aussi, +prendre son vol vers la gloire. Et voilà que maintenant ses ailes +étaient coupées! À ce déboire s'ajouta la mort prématurée de sa +seconde femme. Il n'avait plus alors aucune raison pour se dérober +aux insistances de Barbara Pétrovna, d'autant plus que cette dame +lui portait des sentiments vraiment affectueux. Disons le +franchement, Barbara Pétrovna lui ouvrait les bras, il s'y +précipita. Qu'on n'aille point toutefois donner à mes paroles un +sens bien éloigné de ma pensée: pendant les vingt ans que dura la +liaison de ces deux êtres si remarquables, ils ne furent unis que +par le lien le plus fin et le plus délicat. + +D'autres considérations encore agirent sur l'esprit de Stépan +Trophimovitch pour lui faire accepter la place de précepteur. +D'abord, le très-petit bien laissé par sa première femme était +situé tout à côté du superbe domaine de Skvorechniki que les +Stavroguine possédaient aux environs de notre ville. Et puis, dans +le silence du cabinet, n'ayant pas à compter avec les mille +assujettissements de l'existence universitaire, il pourrait +toujours se consacrer à la science, enrichir de profondes +recherches la littérature nationale. S'il ne réalisa pas cette +partie de son programme, par contre il put, pendant tout le reste +de sa vie, être, selon l'expression du poète, le «reproche +incarné». Cette attitude, Stépan Trophimovitch la conservait même +au club, en s'asseyant devant une table de jeu. Il était à peindre +alors. Toute sa personne semblait dire: «Eh bien, oui, je joue aux +cartes! À qui la faute? Qui est-ce qui m'a réduit à cela? Qui est- +ce qui a brisé ma carrière? Allons, périsse la Russie!» Et +noblement il coupait avec du coeur. + +La vérité, c'est qu'il adorait le tapis vert. Dans les derniers +temps surtout, cette passion lui attira fréquemment des scènes +désagréables avec Barbara Pétrovna, d'autant plus qu'il perdait +toujours. Du reste, j'aurai l'occasion de revenir là-dessus. Je +remarquerai seulement ici que Stépan Trophimovitch avait de la +conscience (du moins quelquefois), aussi était-il souvent triste. +Trois ou quatre fois par an il lui prenait des accès de «chagrin +civique», c'est-à-dire tout bonnement d'hypocondrie, cependant +nous usions entre nous de la première dénomination qui plaisait +davantage à la générale Stavroguine Plus tard, outre cela, il +s'adonna aussi au champagne; toutefois Barbara Pétrovna sut +toujours le préserver des inclinations vers tout penchant trivial. +Assurément, il avait besoin d'une tutelle, car il était parfois +très étrange. Au milieu de la plus noble tristesse, il se mettait +tout à coup à rire de la façon la plus vulgaire. À de certains +moments, il s'exprimait sur son propre compte en termes +humoristiques, ce qui contrariait vivement Barbara Pétrovna, femme +imbue des traditions classiques et constamment guidée dans son +mécénatisme par des vues d'ordre supérieur. Cette grande dame eut +durant vingt ans une influence capitale sur son pauvre ami. Il +faudrait parler un peu d'elle, c'est ce que je vais faire. + +III + +Il y a des amitiés bizarres. Deux amis voudraient presque s'entre- +dévorer, et ils passent toute leur vie ainsi sans pouvoir se +séparer l'un de l'autre. Bien plus, celui des deux qui romprait la +chaîne en deviendrait malade tout le premier et peut-être en +mourrait. Plus d'une fois, et souvent à la suite d'un entretien +intime avec Barbara Pétrovna, Stépan Trophimovitch, bondissant de +dessus son divan, se mit à frapper le mur à coups de poing. + +Je n'exagère rien: un jour même, dans un de ces transports +furieux, il déplâtra la muraille. On me demandera peut-être +comment un semblable détail est parvenu à ma connaissance. Je +pourrais répondre que la chose s'est passée sous mes yeux, je +pourrais dire que, nombre de fois, Stépan Trophimovitch a sangloté +sur mon épaule, tandis qu'avec de vives couleurs il me peignait +tous les dessous de son existence. Mais voici ce qui arrivait +d'ordinaire après ces sanglots: le lendemain il se fût volontiers +crucifié de ses propres mains pour expier son ingratitude; il se +hâtait de me faire appeler ou accourait lui-même chez moi, à seule +fin de m'apprendre que Barbara Pétrovna était «un ange d'honneur +et de délicatesse, et lui tout opposé». Non content de verser ces +confidences dans mon sein, il en faisait part à l'intéressée elle- +même, et ce dans des épîtres fort éloquentes signées de son nom en +toutes lettres. «Pas plus tard qu'hier, confessait-il, j'ai +raconté à un étranger que vous me gardiez par vanité, que vous +étiez jalouse de mon savoir et de mes talents, que vous me +haïssiez, mais que vous n'osiez manifester ouvertement cette haine +de peur d'être quittée par moi, ce qui nuirait à votre réputation +littéraire. En conséquence, je me méprise, et j'ai résolu de me +donner la mort; j'attends de vous un dernier mot qui décidera de +tout», etc., etc. On peut se figurer, d'après cela, où en arrivait +parfois dans ses accès de nervosisme ce quinquagénaire d'une +innocence enfantine. Je lus moi-même un jour une de ces lettres. +Il l'avait écrite à la suite d'une querelle fort vive, quoique née +d'une cause futile. Je fus épouvanté et je le conjurai de ne pas +envoyer ce pli. + +-- Il le faut... c'est plus honnête... c'est un devoir... je +mourrai, si je ne lui avoue pas tout, tout! répondit-il avec +exaltation, et il resta sourd à toutes mes instances. + +La différence entre Barbara Pétrovna et lui, c'est que la générale +n'aurait jamais envoyé une pareille lettre. Il est vrai que Stépan +Trophimovitch aimait passionnément à noircir du papier. Alors +qu'elle et lui habitaient la même maison, il lui écrivait jusqu'à +deux fois par jour dans ses crises nerveuses. Je sais de bonne +source qu'elle lisait toujours ces lettres avec la plus grande +attention, même quand elle en recevait deux en vingt-quatre +heures. Ensuite, elle les serrait dans une cassette spéciale; de +plus, elle en prenait note dans sa mémoire. Puis, après avoir +laissé son ami sans réponse pendant tout un jour, lorsque Barbara +Pétrovna le revoyait, elle lui montrait le visage le plus +tranquille, comme s'il ne s'était rien passé de particulier entre +eux. Peu à peu elle le dressa si bien, que lui-même n'osait plus +parler de l'incident de la veille, il se bornait à la regarder +furtivement dans les yeux. Mais elle n'oubliait rien, tandis que +Stépan Trophimovitch, rassuré par le calme de la générale, +oubliait parfois trop vite. Souvent, le même jour, s'il arrivait +des amis et qu'on bût du champagne, il riait, folâtrait comme un +écolier. Quel regard venimeux elle dardait probablement sur lui +dans ces moments-là! Et il ne s'en apercevait pas! Au bout de huit +jours, d'un mois, de six mois, elle lui rappelait à brûle- +pourpoint telle expression de telle lettre, puis la lettre tout +entière, avec toutes les circonstances. Aussitôt il rougissait de +honte, et son trouble se traduisait ordinairement par une légère +attaque de cholérine. + +En effet, Barbara Pétrovna se prenait très souvent à le haïr. +Mais, chose qu'il ne remarqua jamais, elle avait fini par le +regarder comme son enfant, sa création, on pourrait même dire son +acquisition; il était devenu la chair de sa chair, et si elle le +gardait, l'entretenait, ce n'était pas seulement parce qu'elle +était «jalouse de ses talents». Oh! combien devaient la blesser de +telles suppositions! Un amour intense se mêlait en elle à la +haine, à la jalousie et au mépris qu'elle éprouvait sans cesse à +l'égard de Stépan Trophimovitch. Pendant vingt-deux ans elle +l'entoura de soins, veilla sur lui avec la sollicitude la plus +infatigable. Dès que se trouvait en jeu la réputation littéraire, +scientifique ou civique de son ami, Barbara Pétrovna perdait le +sommeil. Elle l'avait inventé, et elle croyait elle-même la +première à son invention. Il était pour elle quelque chose comme +un rêve. Mais, en revanche, elle exigeait beaucoup de lui, parfois +même elle le traitait en esclave. Elle était rancunière à un degré +incroyable... + +IV + +Au mois de mai 1855, on apprit à Skvorechniki le décès du +lieutenant général Stavroguine. Sans doute Barbara Pétrovna ne +pouvait pas regretter beaucoup le défunt, car, depuis quatre ans, +les deux époux vivaient séparés l'un de l'autre pour cause +d'incompatibilité d'humeur, et la femme servait une pension au +mari. (En dehors de son traitement, le lieutenant général ne +possédait que cent cinquante âmes; toute la fortune, y compris le +domaine de Skvorechniki, appartenait à Barbara Pétrovna, fille +unique d'un riche fermier des boissons.) Néanmoins, elle reçut une +forte secousse de cet événement imprévu et se retira tout à fait +du monde. Naturellement, Stépan Trophimovitch fut en permanence +auprès d'elle. + +Le printemps déployait toutes ses magnificences; les putiets +fleuris remplissaient l'air de leur parfum; les dernières heures +du jour prêtaient à la nature un charme particulièrement poétique. +Chaque soir les deux amis se retrouvaient au jardin, et, jusqu'à +la tombée de la nuit, assis sous une charmille, ils se confiaient +leurs sentiments et leurs idées. Sous l'impression du changement +intervenu dans sa destinée, Barbara Pétrovna parlait plus que de +coutume; son coeur semblait chercher celui de son ami. Ainsi se +passèrent plusieurs soirées. Une supposition étrange se présenta +tout à coup à l'esprit de Stépan Trophimovitch: «Cette veuve +inconsolable n'a-t-elle pas des vues sur moi? N'attend-elle pas de +moi une demande en mariage à l'expiration de son deuil?» Pensée +cynique, mais plus on est cultivé, plus on est enclin aux pensées +de ce genre, par cela seul que le développement de l'intelligence +permet d'embrasser une plus grande variété de points de vue. En +examinant cette conjecture, il la trouva assez vraisemblable et +devint songeur: «Certes, la fortune est immense, mais...» Le fait +est que Barbara Pétrovna n'avait rien d'une beauté: c'était une +femme grande, jaune, osseuse, dont le visage démesurément allongé +offrait quelque analogie avec une tête de cheval. Stépan +Trophimovitch hésitait de plus en plus et souffrait cruellement de +ne pouvoir prendre un parti. Deux fois même son irrésolution lui +arracha des larmes (il pleurait assez facilement). Le soir, sous +la charmille, son visage exprimait, comme malgré lui, un mélange +de tendresse, de moquerie, de fatuité et d'arrogance. Ces jeux de +physionomie sont indépendants de la volonté, et ils se remarquent +d'autant mieux que l'homme est plus noble. Dieu sait ce qu'il en +était au fond, mais il est probable que Stépan Trophimovitch se +faisait quelque illusion sur la nature du sentiment né dans l'âme +de Barbara Pétrovna. Elle n'aurait pas échangé son nom de +Stavroguine contre celui de Verkhovensky, quelque glorieux que fût +ce dernier. Peut-être n'était-ce de sa part qu'un amusement +féminin, peut-être obéissait-elle tout bonnement à ce besoin de +flirter, si naturel aux dames dans certains cas. + +Il est à supposer que la veuve ne tarda pas à lire dans le coeur +de son ami. Elle ne manquait pas de pénétration, et il était +quelquefois fort ingénu. Quoi qu'il en soit, les soirées se +passaient comme de coutume, les causeries étaient toujours aussi +poétiques et aussi intéressantes. Un jour, à l'approche de la +nuit, après un entretien plein d'animation et de charme, la +générale et le précepteur, échangeant une chaleureuse poignée de +main se séparèrent à l'entrée du pavillon où logeait Stépan +Trophimovitch. Chaque été, il transportait ses pénates dans ce +petit bâtiment qui faisait presque partie du jardin. Rentré chez +lui, il se mit à la fenêtre pour fumer un cigare, mais à peine +s'était-il approché de la croisée qu'un léger bruit le fit soudain +tressaillir. Il retourna la tête et aperçut devant lui Barbara +Pétrovna. Il n'y avait pas cinq minutes qu'ils s'étaient quittés. +Le visage jaune de la générale avait pris une teinte bleuâtre, un +frémissement presque imperceptible agitait ses lèvres serrées. +Pendant dix seconde elle garda le silence, fixant sur Stépan +Trophimovitch un regard d'une dureté implacable, puis de sa bouche +sortirent ces quelques mots murmurés rapidement: + +-- Jamais je ne vous pardonnerai cela! + +Dix ans plus tard, quand il me raconta cette histoire à voix basse +et après avoir d'abord fermé les portes, il me dit qu'il était +resté pétrifié de stupeur; il avait tellement perdu l'usage de ses +sens qu'il ne vit ni n'entendit Barbara Pétrovna quitter la +chambre. Comme jamais dans la suite elle ne fit la moindre +allusion à cet incident, il fut toujours porté à croire qu'il +avait été le jouet d'une hallucination due à un état morbide. +Supposition d'autant plus admissible que, cette nuit même, il +tomba malade et fut souffrant pendant quinze jours, ce qui mit +fort à propos un terme aux entrevues dans le jardin. + +V + +Le costume que Stépan Trophimovitch porta toute sa vie, était une +invention de Barbara Pétrovna. Cette tenue élégante et +caractéristique mérite d'être mentionnée: redingote noire à longs +pans, boutonnée presque jusqu'en haut; chapeau mou à larges bords +(en été c'était un chapeau de paille); cravate de batiste blanche +à grand noeud et à bouts flottants; canne à pomme d'argent. Stépan +Trophimovitch se rasait la barbe et les moustaches, il laissait +tomber sur ses épaules ses cheveux châtains qui ne commencèrent à +blanchir un peu que dans les derniers temps. Jeune, il était, dit- +on, extrêmement beau. Dans sa vieillesse il avait encore, à mon +avis, un air assez imposant avec sa haute taille, sa maigreur et +sa chevelure mérovingienne. À la vérité, un homme de cinquante- +trois ans ne peut pas s'appeler un vieillard. Mais, par une sorte +de coquetterie civique, loin de chercher à se rajeunir, il aurait +plus volontiers posé pour le patriarche. + +Dans les premières années, ou, pour mieux dire, durant la première +moitié de son existence chez Barbara Pétrovna, Stépan +Trophimovitch pensait toujours à composer un ouvrage. Plus tard +nous l'entendîmes souvent répéter: «Mon travail est prêt, mes +matériaux sont réunis, et je ne fais rien! Je ne puis me mettre à +l'oeuvre!» En prononçant ces mots, il inclinait douloureusement sa +tête sur sa poitrine. Un tel aveu de son impuissance devait +ajouter encore à notre respect pour ce martyr chez qui la +persécution avait tout tué! + +Vers 1860, Barbara Pétrovna, voulant produire son ami sur un +théâtre digne de lui, l'emmena à Pétersbourg. Elle-même d'ailleurs +désirait se rappeler à l'attention du grand monde où elle avait +vécu autrefois. Ils passèrent un hiver presque entier dans la +capitale, mais sans atteindre aucun des résultats espérés. Les +anciennes connaissances avec qui Barbara Pétrovna essaya de +renouer des relations accueillirent très froidement ses avances, +ou même ne les accueillirent pas du tout. De dépit, la générale se +jeta dans les «idées nouvelles», elle songea à fonder une revue et +donna des soirées auxquelles elle invita les gens de lettres. En +même temps elle organisa des séances littéraires destinées à +mettre en évidence le talent de Stépan Trophimovitch. Mais, hélas! +le libéral de 1840 n'était plus dans le mouvement. En vain, pour +complaire à la jeune génération, reconnut-il que la religion était +un mal et l'idée de patrie une absurdité ridicule, ces concessions +ne le préservèrent pas d'un fiasco lamentable. Le malheureux +conférencier ayant eu l'audace de déclarer qu'il préférait de +beaucoup Pouchkine à une paire de bottes, il n'en fallut pas plus +pour déchaîner contre lui une véritable tempête de sifflets et de +clameurs injurieuses. Bref, on le conspua comme le plus vil des +rétrogrades. Sa douleur fut telle en se voyant traiter de la +sorte, qu'il fondit en larmes avant même d'être descendu de +l'estrade. + +Décidément il n'y avait rien à faire à Pétersbourg. La générale et +son ami revinrent à Skvorechniki. + +VI + +Peu après Barbara Pétrovna envoya Stépan Trophimovitch «se +reposer» à l'étranger. Il partit avec joie. «Là je vais +ressusciter!» s'écriait-il, «là je me reprendrai enfin à la +science!» Mais dès ses premières lettres reparut la note désolée. +«Mon coeur est brisé», écrivait-il à Barbara Pétrovna, «je ne puis +rien oublier! Ici, à Berlin, tout me rappelle mon passé, mes +premières ivresses et mes premiers tourments. Où est-elle? Où +sont-elles maintenant toutes deux? Qu'êtes-vous devenus, anges +dont je ne fus jamais digne? Où est mon fils, mon fils bien-aimé? +Enfin, moi-même, où suis-je? Que suis-je devenu, moi jadis fort +comme l'acier, inébranlable comme un roc, pour qu'un Andréieff +puisse briser mon existence en deux?» etc., etc. Depuis la +naissance de son fils bien-aimé, Stépan Trophimovitch ne l'avait +vu qu'une seule fois, c'était pendant son dernier séjour à +Pétersbourg où l'enfant, devenu un jeune homme, se préparait à +entrer à l'Université. Pierre Stépanovitch, comme je l'ai dit, +avait été élevé chez ses tantes dans le gouvernement de O..., à +sept cents verstes de Skvorechniki (Barbara Pétrovna faisait les +frais de son entretien). Quant à Andréieff, c'était un marchand de +notre ville; il devait encore quatre cents roubles à Stépan +Trophimovitch, qui lui avait vendu le droit de faire des coupes de +bois dans son bien sur une étendue de quelques dessiatines. +Quoique Barbara Pétrovna n'eût pas plaint les subsides à son ami +en l'envoyant à Berlin, celui-ci comptait bien toucher ces quatre +cents roubles avant son départ: il en avait sans doute besoin pour +quelques dépenses secrètes, et peu s'en fallut qu'il ne pleurât, +lorsque Andréieff le pria d'attendre un mois. D'ailleurs le +marchand était parfaitement fondé à demander un répit, car, sur le +désir de Stépan Trophimovitch qui n'osait avouer certain découvert +à la générale, il avait fait le premier versement six mois avant +l'échéance obligatoire. + +Dans la seconde lettre reçue de Berlin le thème s'était modifié: +«Je travaille douze heures par jour (s'il travaillait seulement +onze heures! grommela en lisant ces mots Barbara Pétrovna), je +fouille les bibliothèques, je compulse, je prends des notes, je +fais des courses: je suis allé voir des professeurs. J'ai +renouvelé connaissance avec l'excellente famille Doundasoff. Que +Nadejda Nikolaïevna est charmante encore à présent! Elle vous +salue. Son jeune mari et ses trois neveux sont à Berlin. Je passe +les soirées avec la jeunesse, nous causons jusqu'au lever du jour. +Ce sont presque des soirées athéniennes, mais seulement au point +de vue de la délicatesse et de l'élégance. Tout y est noble: on +fait de la musique, on rêve la rénovation de l'humanité, on +s'entretient de la beauté éternelle...» etc., etc. + +-- Ce ne sont que des contes à dormir debout! décida Barbara +Pétrovna en serrant cette lettre dans sa cassette, -- si les +soirées athéniennes se prolongent jusqu'au lever du jour, il ne +donne pas douze heures au travail. Était-il ivre quand il a écrit +cela? Et cette Doundasoff, comment ose-t-elle m'envoyer des +saluts? Du reste, qu'il se promène! + +Mais il ne se promena pas longtemps; au bout de quatre mois il n'y +tint plus et raccourut en toute hâte à Skvorechniki. Certains +hommes sont aussi attachés à leur niche que les chiens +d'appartement. + +VII + +Dès lors commença une période d'accalmie qui dura près de neuf +années consécutives. Les explosions nerveuses et les sanglots sur +mon épaule se reproduisaient à intervalles réguliers sans altérer +notre bonheur. Je m'étonne que Stépan Trophimovitch n'ait pas pris +du ventre à cette époque. Son nez seulement rougit un peu, ce qui +ajouta à la débonnaireté de sa physionomie. Peu à peu se forma +autour de lui un cercle d'amis qui, du reste, ne fut jamais bien +nombreux. Quoique Barbara Pétrovna ne s'occupât guère de nous, +néanmoins nous la reconnaissions tous pour notre patronne. Après +la leçon reçue à Pétersbourg, elle s'était fixée définitivement en +province; l'hiver elle habitait sa maison de ville, l'été son +domaine suburbain. Jamais elle ne jouit d'une influence aussi +grande que durant ces sept dernières années, c'est-à-dire jusqu'à +l'avènement du gouverneur actuel. Le prédécesseur de celui-ci, +notre inoubliable Ivan Osipovitch, était le proche parent de la +générale Stavroguine, qui lui avait autrefois rendu de grands +services. La gouvernante sa femme tremblait à la seule pensée de +perdre les bonnes grâces de Barbara Pétrovna. À l'instar de +l'auguste couple, toute la société provinciale témoignait la plus +haute considération à la châtelaine de Skvorechniki. +Naturellement, Stépan Trophimovitch bénéficiait, par ricochet, de +cette brillante situation. Au club où il était beau joueur et +perdait galamment, il avait su s'attirer l'estime de tous, quoique +beaucoup ne le regardassent que comme un «savant». Plus tard, +lorsque Barbara Pétrovna lui eut permis de quitter sa maison, nous +fûmes encore plus libres. Nous nous réunissions chez lui deux fois +la semaine, cela ne manquait pas d'agrément, surtout quand il +offrait du champagne. Le vin était fourni par Andréieff dont j'ai +parlé plus haut. Barbara Pétrovna réglait la note tous les six +mois, et d'ordinaire les jours de payement étaient des jours de +cholérine. + +Le plus ancien membre de notre petit cercle était un employé +provincial nommé Lipoutine, grand libéral, qui passait en ville +pour athée. Cet homme n'était plus jeune; il avait épousé en +secondes noces une jolie personne passablement dotée; de plus, il +avait trois filles déjà grandelettes. Toute sa famille était +maintenue par lui dans la crainte de Dieu, et gouvernée +despotiquement. D'une avarice extrême, il avait pu, sur ses +économies d'employé, s'acheter une petite maison et mettre encore +de l'argent de côté. Son caractère inquiet et l'insignifiance de +sa situation bureaucratique étaient cause qu'on avait peu de +considération pour lui; la haute société ne le recevait pas. En +outre, Lipoutine était très cancanier, ce qui, plus d'une fois, +lui avait valu de sévères corrections. Mais, dans notre groupe, on +appréciait son esprit aiguisé, son amour de la science et sa +gaieté maligne. Quoique Barbara Pétrovna ne l'aimât point, il +trouvait pourtant moyen de capter sa bienveillance. + +Elle n'aimait pas non plus Chatoff, qui ne fit partie de notre +cercle que dans la dernière année. Chatoff était un ancien +étudiant, exclu de l'Université à la suite d'une «manifestation». +Dans son enfance, il avait été l'élève de Stépan Trophimovitch. La +naissance l'avait fait serf de Barbara Pétrovna; il était en effet +le fils d'un valet de chambre de la générale Stavroguine, et +celle-ci l'avait comblé de bontés. Elle ne l'aimait pas à cause de +sa fierté et de son ingratitude; ce qu'elle ne pouvait lui +pardonner, c'était de n'être pas venu la trouver aussitôt après +son expulsion de l'Université. Elle lui écrivit alors et n'obtint +pas même une réponse. Plutôt que de s'adresser à Barbara Pétrovna, +il préféra accepter un préceptorat chez un marchand civilisé, et +il accompagna à l'étranger la famille de cet homme. À vrai dire, +sa position était moins celle d'un précepteur que d'un menin, +mais, à cette époque, Chatoff avait un très vif désir de visiter +l'Europe. Les enfants avaient aussi une gouvernante: c'était une +intrépide demoiselle russe, qui était entrée dans la maison à la +veille même du voyage; on l'avait engagée sans doute parce qu'elle +ne demandait pas cher. Au bout de deux mois, le marchand la mit à +la porte à cause se de ses «idées indépendantes». Chatoff suivit +la gouvernante et, peu après, l'épousa à Genève. Ils vécurent +ensemble pendant trois semaines, puis ils se quittèrent comme des +gens qui n'attachent aucune importance au lien conjugal; +d'ailleurs, la pauvreté des deux époux dut être pour quelque chose +dans cette prompte séparation. Demeuré seul, Chatoff erra +longtemps en Europe, vivant Dieu sait de quoi. On dit qu'il +décrotta les bottes sur la voie publique, et que, dans un port de +mer, il fut employé comme homme de peine. Il y a un an, nous le +vîmes enfin revenir dans notre ville. Il se mit en ménage avec une +vieille tante qu'il enterra un mois après. Sa soeur Dacha, élevée +comme lui par les soins de Barbara Pétrovna, continuait à habiter +la maison de la générale qui la traitait presque en fille +adoptive; il avait fort peu de rapports avec elle. Dans notre +cercle, il gardait le plus souvent un morne silence, mais, de +temps à autre, quand on touchait à ses principes, il éprouvait une +irritation maladive qui lui faisait perdre toute retenue de +langage. «Si l'on veut discuter avec Chatoff, il faut commencer +par le lier», disait parfois, en plaisantant, Stépan +Trophimovitch, qui cependant l'aimait. À l'étranger, les anciennes +convictions socialistes de Chatoff s'étaient radicalement +modifiées sur plusieurs points, et il avait donné aussitôt dans +l'excès contraire. Il était de ces Russes qu'une idée forte +quelconque frappe soudain, annihilant du même coup chez eux toute +faculté de résistance. Jamais ils ne parviennent à réagir contre +elle, ils y croient passionnément et passent le reste de leur vie +comme haletants sous une pierre qui leur écrase la poitrine. +L'extérieur rébarbatif de Chatoff répondait tout à fait à ses +convictions: c'était un homme de vingt-sept ou vingt-huit ans, +petit, blond, velu, avec des épaules larges, de grosses lèvres, un +front ridé, des sourcils blancs et très touffus. Ses yeux avaient +une expression farouche, et il les tenait toujours baissés comme +si un sentiment de honte l'eût empêché de les lever. Sur sa tête +se dressait un épi de cheveux rebelle à tous les efforts du +peigne. «Je ne m'étonne plus que sa femme l'ait lâché» dit un jour +Barbara Pétrovna, après l'avoir considéré attentivement. Malgré +son excessive pauvreté, il s'habillait le plus proprement +possible. Ne voulant point recourir à son ancienne bienfaitrice, +il vivait de ce que Dieu lui envoyait, et travaillait chez des +marchands quand il en trouvait l'occasion. Une fois, il fut sur le +point de partir en voyage pour le compte d'une maison de commerce, +mais il tomba malade au moment de se mettre en route. On +imaginerait difficilement l'excès de misère que cet homme était +capable de supporter sans même y penser. Lorsqu'il fut rétabli, +Barbara Pétrovna lui envoya cent roubles sous le voile de +l'anonyme. Chatoff découvrit néanmoins d'où lui venait cet argent; +après réflexion, il se décida à l'accepter, et alla remercier la +générale. Elle fit un accueil très cordial au visiteur qui, +malheureusement, s'en montra fort peu digne. Muet, les yeux fixés +à terre, un sourire stupide sur les lèvres, il écouta pendant cinq +minutes ce que Barbara Pétrovna lui disait; puis, sans même la +laisser achever, il se leva brusquement, salua d'un air gauche et +tourna les talons. La démarche qu'il venait d'accomplir était, à +ses yeux, le comble de l'humiliation. Dans son trouble, il heurta +par mégarde un meuble de prix, une petite table à ouvrage en +marqueterie, qu'il fit choir et qui se brisa sur le parquet. Cette +circonstance s'ajouta encore à la confusion de Chatoff, et il +était plus mort que vif lorsqu'il sortit de la maison. Plus tard, +Lipoutine lui reprocha amèrement de n'avoir pas repoussé avec +mépris ces cent roubles, et, -- chose pire, -- d'être allé +remercier l'insolente aristocrate qui les lui avait envoyés. +C'était au bout de la ville que demeurait Chatoff; il vivait seul, +et les visites lui déplaisaient, même quand le visiteur était l'un +des nôtres. Il était très assidu aux soirées de Stépan +Trophimovitch, qui lui prêtait des journaux et des livres. + +À ces réunions assistait aussi un certain Virguinsky, jeune homme +d'une trentaine d'années, marié comme Chatoff; mais à cela +s'arrêtait la ressemblance entre eux. Virguinsky était d'un +caractère extrêmement doux, et possédait une sérieuse instruction +qu'il devait en grande partie à lui-même. Pauvre employé, il avait +à sa charge la tante et la soeur de sa femme; ces dames étaient +toutes trois fort entichées des principes nouveaux; du reste, il +suffisait qu'une idée quelconque fût admise dans les cercles +progressistes de la capitale, pour qu'elles l'adoptassent aussitôt +sans plus ample examen. Madame Virguinsky exerçait dans notre +ville la profession de sage-femme; jeune fille, elle avait +longtemps habité Pétersbourg. Quant à son mari, c'était un homme +d'une pureté de coeur peu commune, et j'ai rarement rencontré chez +quelqu'un une plus honnête chaleur d'âme. «Jamais, jamais je ne +renoncerai à ces sereines espérances», me disait-il avec des yeux +rayonnants. Lorsque Virguinsky vous parlait des «sereines +espérances», il baissait toujours la voix, comme s'il vous eût +confié quelque secret. Son extérieur était fort chétif: assez +grand mais très fluet, il avait les épaules étroites, les cheveux +extrêmement clairsemés et d'une nuance roussâtre. Quand Stépan +Trophimovitch raillait certaines de ses idées, il prenait très +bien ces plaisanteries et trouvait souvent des réponses dont la +solidité embarrassait son contradicteur. + +Au sujet de Virguinsky courait un bruit malheureusement trop +fondé. À ce qu'on racontait, moins d'un an après son mariage sa +femme lui avait brusquement déclaré qu'elle le mettait à la +retraite et qu'elle le remplaçait par Lébiadkine. Ce dernier, +arrivé depuis peu dans notre ville où il se donnait faussement +pour un ancien capitaine d'état-major, était, comme on le vit par +la suite, un personnage fort sujet à caution. Il ne savait que +friser ses moustaches, boire, et débiter toutes les sottises qui +lui passaient par la tête. Cet homme eut l'indélicatesse d'aller +s'installer chez les Virguinsky, et, non content de se faire +donner par eux le vivre et le couvert, il en vint même à regarder +du haut de sa grandeur le maître de la maison. On prétendait qu'en +apprenant son remplacement, Virguinsky avait dit à sa femme: «Ma +chère, jusqu'à présent je n'avais eu pour toi que de l'amour, +maintenant je t'estime», mais il est douteux que cette parole +romaine ait été réellement prononcée; suivant une autre version +plus croyable, le malheureux époux aurait, au contraire, pleuré à +chaudes larmes. Quinze jours après le remplacement, toute la +famille alla, avec des connaissances, prendre le thé dans un bois +voisin de la ville. On organisa un petit bal champêtre; Virguinsky +manifestait une gaieté fiévreuse, il prit part aux danses, mais +tout à coup, sans querelle préalable, au moment où son successeur +exécutait une fantaisie cavalier seul, il le saisit des deux mains +par les cheveux et se mit à lui secouer violemment la tête; en +même temps, il pleurait et poussait des cris furieux. Le géant +Lébiadkine eut si peur qu'il ne se défendit même pas et se laissa +houspiller sans presque souffler mot. Mais lorsque son ennemi eut +lâché prise, il montra toute la susceptibilité d'un galant homme +qui vient de subir un traitement indigne. Virguinsky passa la nuit +suivante aux genoux de sa femme, lui demandant un pardon qu'il +n'obtint point, parce qu'il ne consentit pas à aller faire des +excuses à Lébiadkine. Le capitaine d'état-major disparut peu +après, et ne revint chez nous que dans les derniers temps, +ramenant avec lui sa soeur. J'aurai à parler plus loin des visées +qu'il se mit dès lors à poursuivre. On comprend que le pauvre +Virguinsky ait cherché une distraction dans notre société. Jamais, +du reste, il ne causait avec nous de ses affaires domestiques. Une +fois seulement, comme lui et moi revenions ensemble de chez Stépan +Trophimovitch, il laissa échapper une vague allusion à son +infortune conjugale, mais pour s'écrier aussitôt après en me +saisissant la main: + +Ce n'est rien, c'est seulement un cas particulier, cela ne gêne en +rien l'«oeuvre commune»! + +Notre petit cercle recevait aussi des visiteurs d'occasion, tels +que le capitaine Kartouzoff et le Juif Liamchine. Ce dernier était +employé à la poste, il possédait un grand talent de pianiste; en +outre, il imitait à merveille le bruit du tonnerre, les +grognements du cochon, les cris d'une femme en couche et les +vagissements d'un nouveau-né. Sa présence était un élément de +gaieté dans nos réunions. + +CHAPITRE II + +_LE PRINCE HARRY. -- UNE DEMANDE EN MARIAGE._ + +I + +Il existait sur la terre un être à qui Barbara Pétrovna n'était +pas moins attachée qu'à Stépan Trophimovitch: c'était son fils +unique, Nicolas Vsévolodovitch Stavroguine. Il avait huit ans +lorsque sa mère le confia aux soins d'un précepteur. Rendons +justice à Stépan Trophimovitch: il sut se faire aimer de son +élève. Tout son secret consistait en ce que lui-même était un +enfant. Il ne me connaissait pas encore à cette époque; or, comme +toute sa vie il eut besoin d'un confident, il n'hésita pas à +investir de ce rôle le petit garçon, dès que celui-ci eût atteint +sa dixième ou sa onzième année. La plus franche intimité s'établit +entre eux, nonobstant la différence des âges et des situations. +Plus d'une fois, Stépan Trophimovitch éveilla son jeune ami, à +seule fin de lui révéler, avec des larmes dans les yeux, les +amertumes dont il était abreuvé, ou bien encore il lui découvrait +quelque secret domestique sans songer que cette manière d'agir +était très blâmable. Ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre +et pleuraient. L'enfant savait que sa mère l'aimait beaucoup; la +payait-il de retour? j'en doute. Elle lui parlait peu et ne le +contrariait guère, mais elle le suivait constamment des yeux, et +il éprouvait toujours une sorte de malaise en sentant ce regard +attaché sur lui. Pour tout ce qui concernait l'instruction et +l'éducation de son fils, Barbara Pétrovna s'en remettait +pleinement à Stépan Trophimovitch, car, dans ce temps-là, elle le +voyait encore à travers ses illusions. Il est à croire que le +maître détraqua plus ou moins le système nerveux de son élève. +Quand, à l'âge se seize ans, Nicolas Vsévolodovitch fut envoyé au +lycée, c'était un adolescent débile et pâle dont la douceur et +l'humeur rêveuse avaient quelque chose d'étrange. (Plus tard il se +distingua par une force physique extraordinaire.) En tout cas, on +fit bien de séparer les deux amis; peut-être même aurait-on dû +prendre cette mesure plus tôt. + +Pendant les deux premières années de son séjour au lycée, le jeune +homme revint passer ses vacances à Skvorechniki. Lorsque Barbara +Pétrovna se fut rendue à Pétersbourg avec Stépan Trophimovitch, il +assista à quelques unes des soirées littéraires qui avaient lieu +chez elle. Parlant peu, tranquille et timide comme autrefois, il +se bornait à écouter et à observer. Son ancienne affection pour +Stépan Trophimovitch ne semblait pas refroidie, mais elle était +devenue moins expansive. Après avoir terminé ses études, il entra +au service militaire, sur le désir de Barbara Pétrovna. Bientôt on +le fit passer dans un des plus brillants régiments de la garde à +cheval. Il n'alla point montrer son uniforme à sa mère, et ne lui +écrivit que rarement. Barbara Pétrovna ne lésinait point sur les +envois d'argent, bien que l'abolition du servage eût tout d'abord +réduit de moitié son revenu. Du reste, les économies faites par +elle depuis de longues années avaient fini par former un capital +assez rondelet. Elle s'intéressait vivement aux succès de son fils +dans la haute société pétersbourgeoise. C'était en quelque sorte +la revanche de ses ambitions déçues. Elle était heureuse de se +dire que les portes dont elle n'avait pu franchir le seuil +s'ouvraient toutes grandes devant ce jeune officier riche et plein +d'avenir. Mais des bruits assez étranges ne tardèrent pas à +arriver aux oreilles de Barbara Pétrovna: à en croire ces récits, +Nicolas Vsévolodovitch avait brusquement commencé une existence de +folies. Ce n'était pas qu'il jouât ou s'adonnât outre mesure à la +boisson; non, on signalait seulement chez lui des excentricités +sauvages, on parlait de gens écrasés par ses chevaux; on lui +reprochait un procédé féroce à l'égard d'une dame de la bonne +société qu'il avait outragée publiquement après avoir eu des +relations intimes avec elle. Il y avait même quelque chose de +particulièrement ignoble dans cette affaire. De plus, on le +dépeignait comme un bretteur cherchant noise à tout le monde, +insultant les gens pour le plaisir de les insulter. L'inquiétude +s'empara de la générale. Stépan Trophimovitch lui assura qu'une +organisation trop riche devait nécessairement jeter sa gourme, que +la mer avait ses orages, et que tout cela ressemblait à la +jeunesse du prince Harry que Shakespeare nous représente faisant +la noce en compagnie de Falstaff, de Poins et de mistress Quickly. +Cette fois, loin de traiter de «sornettes» les paroles de son ami, +comme elle avait coutume de le faire depuis quelque temps, Barbara +Pétrovna, au contraire, les écouta très volontiers; elle se les +fit expliquer avec plus de détails et lut même très attentivement +l'immortel ouvrage du tragique anglais. Mais cette lecture ne lui +procura aucun apaisement: les analogies signalées par Stépan +Trophimovitch ne la frappèrent point. Voulant être fixée sur la +conduite de son fils, elle écrivit à Pétersbourg, et attendit +fiévreusement la réponse à ses lettres. Le courrier lui apporta +bientôt les plus fâcheuses nouvelles: le prince Harry avait eu, +presque coup sur coup, deux duels dans lesquels tous les torts se +trouvaient de son côté; il avait tué roide l'un de ses +adversaires, blessé l'autre grièvement, et, à raison de ces faits, +il allait passer en conseil de guerre. L'affaire se termina par sa +dégradation et son envoi comme simple soldat dans un régiment +d'infanterie; encore usa-t-on d'indulgence à son égard. + +En 1863, ayant eu l'occasion de se distinguer, Nicolas +Vsévolodovitch fut décoré et promu sous-officier; peu après on lui +rendit même l'épaulette. Durant tout ce temps, Barbara Pétrovna +expédia à la capitale peut-être cent lettres, pleines de +supplications et d'humbles prières: le cas était trop exceptionnel +pour qu'elle ne rabattît pas un peu de son orgueil. À peine +réintégré dans son grade, le jeune homme s'empressa de donner sa +démission, mais il ne revint pas à Skvorechniki, et cessa +complètement d'écrire à sa mère. On apprit enfin, par voie +indirecte, qu'il était encore à Pétersbourg, seulement il ne +voyait plus du tout la société qu'il fréquentait autrefois; on +aurait dit qu'il se cachait. À force de recherches, on découvrit +qu'il vivait dans un monde étrange; il s'était acoquiné au rebut +de la population pétersbourgeoise, à des employés faméliques, à +d'anciens militaires toujours ivres et n'ayant d'autre ressource +qu'une mendicité plus ou moins déguisée; il visitait les +misérables familles de ces gens là, passait les jours et les nuits +dans d'obscurs taudis, et ne prenait plus aucun soin de sa +personne; apparemment cette existence lui plaisait. Sa mère ne +recevait de lui aucune demande d'argent; il vivait sur le revenu +du petit bien que son père lui avait laissé et que, disait-on, il +avait affermé à un Allemand de la Saxe. Finalement, Barbara +Pétrovna le supplia de revenir auprès d'elle, et le prince Harry +fit son apparition dans notre ville. C'est alors que je le vis +pour la première fois, auparavant je ne le connaissais que de +réputation. + +C'était un fort beau jeune homme de vingt-cinq ans, et j'avoue que +son extérieur ne répondit nullement à mon attente. Je m'étais +figuré Nicolas Vsévolodovitch comme une sorte de bohème débraillé, +aux traits flétris par le vice et les excès alcooliques. Je +trouvai au contraire en lui le gentleman le plus correct que +j'eusse jamais rencontré; sa mise ne laissait absolument rien à +désirer, et ses façons étaient celles d'un monsieur habitué à +vivre dans le meilleur monde. Il n'y eut pas que moi de surpris, +la ville entière partagea mon étonnement, car chacun chez nous +connaissait déjà toute la biographie de M. Stavroguine. Son +arrivée mit en révolution tous les coeurs féminins; il eut parmi +nos dames des admiratrices et des ennemies, mais les unes et les +autres raffolèrent de lui. Il plaisait à celles-ci parce qu'il y +avait peut-être un affreux secret dans son existence, et à celles- +là parce qu'il avait positivement tué quelqu'un. De plus, on le +trouvait fort instruit; à la vérité, il n'était pas nécessaire de +posséder un grand savoir pour exciter notre admiration, mais, +outre cela, il jugeait avec un bon sens remarquable les diverses +questions courantes. Je note ce point comme une particularité +curieuse: presque dès le premier jour, tous chez nous +s'accordèrent à reconnaître en lui un homme extrêmement sensé. Il +était peu causeur, élégant sans recherche, et d'une modestie +étonnante, ce qui ne l'empêchait pas d'être plus hardi et plus sûr +de soi que personne. Nos fashionables lui portaient envie et +s'effaçaient devant lui. Son visage me frappa aussi: il avait des +cheveux très noirs, des yeux clairs d'une sérénité et d'un calme +peu communs, un teint blanc et délicat, des dents semblables à des +perles, et des lèvres qui rivalisaient avec le corail. Cette tête +faisait l'effet d'un beau portrait, et cependant il y avait en +elle un je ne sais quoi de repoussant. On disait qu'elle avait +l'air d'un masque. D'une taille assez élevée, Nicolas +Vsévolodovitch passait pour un homme exceptionnellement vigoureux. +Barbara Pétrovna le considérait avec orgueil, mais à ce sentiment +se mêlait toujours de l'inquiétude. Pendant un semestre, il vécut +tranquillement chez nous; strict observateur des lois de +l'étiquette provinciale, il allait dans le monde où il ne +paraissait guère s'amuser; il avait ses grandes et ses petites +entrées chez le gouverneur, qui était son parent du côté paternel. +Mais, au bout de six mois, le fauve se révéla tout à coup. + +Affable et hospitalier, notre cher Ivan Osipovitch était plutôt +fait pour être maréchal de la noblesse au bon vieux temps, que +gouverneur à une époque comme la nôtre. On avait coutume de dire +que ce n'était pas lui qui gouvernait la province, mais Barbara +Pétrovna. Mot plus méchant que juste, car, malgré la considération +dont toute la société l'entourait, la générale avait depuis +plusieurs années abdiqué toute action sur la marche des affaires +publiques, et maintenant elle ne s'occupait plus que de ses +intérêts privés. Deux ou trois ans lui suffirent pour faire rendre +à son domaine à peu près ce qu'il rapportait avant l'émancipation +des paysans. Le besoin d'amasser, de thésauriser, avait remplacé +chez elle les aspirations poétiques de jadis. Elle éloigna même +Stépan Trophimovitch de sa personne en lui permettant de louer un +appartement dans une autre maison (depuis longtemps lui-même +sollicitait cette permission sous divers prétextes). + +Nous tous qui avions nos habitudes chez la générale, nous +comprenions que son fils lui apparaissait maintenant comme une +nouvelle espérance, comme un nouveau rêve. Sa passion pour lui +datait de l'époque où le jeune homme avait obtenu ses premiers +succès dans la société pétersbourgeoise, et elle était devenue +plus ardente encore à partir du moment où il avait été cassé de +son grade. Mais en même temps Barbara Pétrovna avait évidemment +peur de Nicolas Vsévolodovitch, et, devant lui, son attitude était +presque celle d'une esclave. Ce qu'elle craignait, elle-même +n'aurait pu le préciser, c'était quelque chose d'indéterminé et de +mystérieux. Souvent elle regardait Nicolas à la dérobée, comme si +elle eût cherché sur son visage une réponse à des questions qui la +tourmentaient... et tout à coup la bête féroce sortit ses griffes. + +II + +Brusquement, sans rime ni raison, notre prince fit à diverses +personnes deux ou trois insolences inouïes. Cela ne ressemblait à +rien, ne s'expliquait par aucun motif, et dépassait de beaucoup +les gamineries ordinaires que peut se permettre un jeune écervelé. +Un des doyens les plus considérés de notre club, Pierre Pavlovitch +Gaganoff, homme âgé et ancien fonctionnaire, avait contracté +l'innocente habitude de dire à tout propos d'un ton de colère: +«Non, on ne me mène pas par le nez!» Un jour, au club, dans un +groupe composé de gens qui n'étaient pas non plus les derniers +venus, il lui arriva de répéter sa phrase favorite. Au même +instant, Nicolas Vsévolodovitch qui se trouvait un peu à l'écart +et à qui personne ne s'adressait, s'approcha du vieillard, le +saisit par le nez, et, le tirant avec force, l'obligea à faire +ainsi deux ou trois pas à sa suite. Il n'avait aucune raison d'en +vouloir à M. Gaganoff. On aurait pu ne voir là qu'une simple +espièglerie d'écolier, espièglerie impardonnable, il est vrai; +cependant les témoins de cette scène racontèrent plus tard qu'au +cours de l'opération la physionomie du jeune homme était rêveuse, +«comme s'il avait perdu l'esprit». Mais ce fut longtemps après que +cette circonstance revint à la mémoire, et donna à réfléchir. Sur +le moment, on ne remarqua que l'attitude de Nicolas Vsévolodovitch +dans l'instant qui suivit l'offense faite par lui à Pierre +Pavlovitch: il comprenait très bien l'acte qu'il venait de +commettre, et, loin d'en éprouver aucune confusion, il souriait +avec une gaieté maligne, rien en lui n'indiquait le moindre +repentir. L'incident provoqua un vacarme indescriptible. Un +cercle, d'où partaient des exclamations indignées, s'était formé +autour du coupable. Celui-ci, sans répondre à personne, se +contentait d'observer tous ces visages dont les bouches +s'ouvraient pour proférer des cris. À la fin, fronçant le sourcil, +il s'avança d'un pas ferme vers Gaganoff: + +-- Vous m'excuserez, naturellement... Je ne sais pas, en vérité, +comment cette idée m'est venue tout à coup... une bêtise... +murmura-t-il à la hâte d'un air vexé. + +Cette façon cavalière de s'excuser équivalait à une nouvelle +insulte. Les vociférations redoublèrent. Nicolas Vsévolodovitch +haussa les épaules et sortit. + +Tout cela était fort bête en même temps que de la dernière +inconvenance. Calculé et prémédité, comme à première vue il +semblait l'être, l'insolent procédé dont Pierre Pavlovitch avait +été victime était un outrage rejaillissant sur toute notre +société. Ainsi en jugea l'opinion publique. Le club commença par +rejeter de son sein M. Stavroguine, dont l'exclusion fut votée à +l'unanimité; ensuite, on se décida à adresser une plainte au +gouverneur: Son Excellence était priée, -- en attendant le +dénouement que cette affaire pourrait recevoir devant les +tribunaux, -- d'user immédiatement des pouvoirs administratifs à +elle confiés, pour mettre à la raison un querelleur et un bretteur +de la capitale, dont les agissements brutaux compromettaient la +tranquillité de tous les gens comme il faut de notre ville. On +ajoutait avec une pointe de causticité que M. Stavroguine lui-même +n'était peut-être pas au-dessus des lois. Cette phrase était une +allusion maligne à l'influence présumée de Barbara Pétrovna sur le +gouverneur. Celui-ci se trouvait alors absent, mais on savait +qu'il reviendrait bientôt: il était allé dans une localité voisine +tenir sur les fonts baptismaux l'enfant d'une jeune et jolie +veuve, que son mari, en mourant, avait laissée dans une situation +intéressante. En attendant, on fit à l'offensé Pierre Pavlovitch +une véritable ovation: on lui prodigua les poignées de mains et +les embrassades, toute la ville l'alla voir; on songea même à lui +offrir un banquet par souscription, et l'on ne renonça à cette +idée que sur ses instantes prières; peut-être aussi les +organisateurs de la manifestation finirent-ils par comprendre +qu'après tout il n'y avait pas lieu de tant glorifier un homme +parce qu'on l'avait mené par le nez. + +Et pourtant comment cela était-il arrivé? Comment cela avait-il pu +arriver? Chose digne de remarque, personne chez nous n'attribuait +à la folie l'acte étrange de Nicolas Vsévolodovitch. Donc, on +croyait que, même en possession de sa raison, il était capable de +se conduire ainsi. De mon côté, aujourd'hui encore je ne sais +comment expliquer le fait, bien qu'un événement survenu peu après +ait paru en fournir une explication satisfaisante. J'ajouterai +que, quatre ans plus tard, Nicolas Vsévolodovitch, discrètement +questionné par moi à ce sujet, répondit en fronçant le sourcil: +«Oui, je n'étais pas très bien à cette époque.» Mais n'anticipons +pas. + +Je ne fus pas peu étonné non plus du débordement de haine qui +alors se produisit partout contre «le querelleur et bretteur de la +capitale». On voulait absolument voir dans son cas un affront fait +de propos délibéré à la société tout entière. Évidemment cet homme +n'avait rallié autour de lui aucune sympathie, et s'était au +contraire aliéné tout le monde, mais comment cela? Jusqu'à +l'affaire du club, il n'avait eu de querelle avec personne, +n'avait offensé âme qui vive, s'était toujours montré d'une +politesse irréprochable. Je suppose qu'on le haïssait à cause de +son orgueil. Nos dames elles-mêmes, qui avaient commencé par +l'adorer, criaient maintenant contre lui encore plus que les +hommes. + +Barbara Pétrovna était consternée. Elle avoua plus tard à Stépan +Trophimovitch qu'elle avait prévu cela longtemps en avance, que +chaque jour, depuis six mois, elle s'attendait précisément à +quelque incartade de ce genre. Aveu remarquable dans la bouche +d'une mère. --»Voilà le commencement!» pensait-elle frissonnante. +Le lendemain de l'incident survenu au club, elle décida qu'elle +aurait un entretien avec son fils, mais, malgré son caractère +résolu, la pauvre femme ne pouvait s'empêcher de trembler. Après +une nuit sans sommeil, elle alla tout au matin conférer avec +Stépan Trophimovitch, et pleura chez lui, elle qui n'avait jamais +pleuré devant personne. Elle voulait que Nicolas lui dit au moins +quelque chose, daignât s'expliquer. Nicolas, toujours si poli et +si respectueux avec sa mère, l'écouta pendant quelque temps d'un +air maussade, mais très sérieusement; tout à coup il se leva, lui +baisa la main et sortit sans répondre un mot. Comme par un fait +exprès, le soir de ce même jour eut lieu un nouveau scandale, qui, +sans avoir à beaucoup près la gravité du premier, accrut encore +l'irritation d'un public déjà très mal disposé. + +Cette fois ce fut notre ami Lipoutine qui écopa. Il arriva chez +Nicolas Vsévolodovitch au moment où celui-ci venait d'avoir son +explication avec sa mère: ce jour-là l'employé donnait une petite +soirée pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sa femme, +et il venait prier M. Stavroguine de lui faire l'honneur d'y +assister. Depuis longtemps, Barbara Pétrovna était désolée de voir +que son fils aimait surtout à fréquenter les gens de bas étage, +mais elle n'osait lui adresser aucune observation à ce sujet. Il +n'était pas encore allé chez Lipoutine, quoiqu'il se fût déjà +rencontré avec lui. Dans la circonstance présente, il n'eut pas de +peine à deviner pourquoi on lui faisait la politesse d'une +invitation: en sa qualité de libéral, Lipoutine était enchanté du +scandale de la veille, et il estimait qu'il fallait procéder ainsi +à l'égard des notabilités du club. Nicolas Vsévolodovitch sourit +et promit d'aller chez l'employé. + +Il trouva là une société nombreuse et peu choisie, mais pleine +d'entrain. Lipoutine, qui ne recevait que deux fois par an, ne +regardait pas à la dépense dans ces rares occasions. Stépan +Trophimovitch, le plus considérable des invités, n'avait pu venir +parce qu'il était malade. Le thé, l'eau-de-vie et les +rafraîchissements d'usage figuraient en aussi grande abondance +qu'on pouvait le désirer; les joueurs occupaient trois tables, et +la jeunesse dansait au piano en attendant le souper. Nicolas +Vsévolodovitch engagea la maîtresse de la maison, charmante petite +dame que cet honneur intimida fort; ils firent deux tours +ensemble; puis le jeune homme s'assit à côté de madame Lipoutine, +se mit à causer avec elle et l'égaya par sa conversation. +Remarquant enfin combien elle était jolie quand elle riait, il la +saisit tout à coup par la taille, et, à trois reprises, devant +tout le monde, la baisa amoureusement sur les lèvres. Épouvantée, +la pauvre femme s'évanouit. Nicolas Vsévolodovitch prit son +chapeau et s'approcha du mari qui avait perdu la tête au milieu de +la confusion générale; en le regardant, lui-même se troubla. «Ne +vous fâchez pas», murmura-t-il rapidement, et il sortit. Lipoutine +courut après lui, le rejoignit dans l'antichambre, lui donna sa +pelisse et le reconduisit cérémonieusement jusqu'au bas de +l'escalier. Mais cette histoire, au fond relativement innocente, +eut le lendemain un épilogue assez drôle qui, par la suite, valut +à Lipoutine la réputation d'un homme très perspicace. + +À dix heures du matin, sa servante Agafia arriva à la maison de +Barbara Pétrovna. C'était une fille de trente ans, au visage +vermeil et aux allures très décidées. Elle demanda instamment à +voir Nicolas Vsévolodovitch en personne, disant que son maître +l'avait chargé d'une commission pour lui. Quoique le jeune homme +eût fort mal à la tête, il ne laissa pas de la recevoir. Le hasard +fit que la générale assista à l'entretien. + +-- Serge Vasilitch, commença bravement Agafia, m'a chargée de +vous remettre ses salutations et de m'informer de votre santé: il +désire savoir si vous avez bien dormi et comment vous vous trouvez +depuis la soirée d'hier. + +Nicolas Vsévolodovitch sourit. + +-- Tu présenteras mes saluts et mes remerciements à ton maître; +tu lui diras aussi de ma part, Agafia, qu'il est l'homme le plus +intelligent de toute la ville. + +-- Quant à cela, reprit plus hardiment encore la servante, il m'a +ordonné de vous répondre qu'il n'a pas besoin que vous le lui +appreniez, et qu'il vous souhaite la même chose. + +-- Bah! Mais comment a-t-il pu savoir ce que je te dirais? + +-- Je ne sais pas de quelle manière il l'a deviné, mais j'étais +déjà loin de la maison quand il a couru après moi tête nue: +«Agafiouchka, me dit-il, si par hasard on t'ordonne de dire à ton +maître qu'il est l'homme le plus intelligent de toute la ville, ne +manque pas de répondre aussitôt: Nous le savons très bien nous- +mêmes, et nous vous souhaitons la même chose...» + +III + +Enfin eut lieu aussi une explication avec le gouverneur. À peine +de retour de la ville, notre cher Ivan Osipovitch dut prendre +connaissance de la plainte déposée au nom du club. Sans doute il +fallait faire quelque chose, mais quoi? Notre aimable vieillard se +trouvait assez embarrassé, car lui-même n'était pas sans avoir une +certaine peur de son jeune parent. À la fin pourtant, il s'arrêta +à la combinaison suivante: agir sur Nicolas Vsévolodovitch pour le +décider à présenter au club ainsi qu'à l'offensé des excuses +satisfaisantes, écrites même, au besoin, puis lui insinuer en +douceur qu'il ferait bien de nous quitter, d'entreprendre, par +exemple, un voyage d'agrément en Italie ou dans tout autre pays de +l'Europe. Le jeune homme qui, comme membre de la famille, avait +accès dans toute la maison, fut cette fois reçu à la salle. Un +employé de confiance, Alexis Téliatnikoff, était assis devant une +table, dans un coin, et décachetait les dépêches. Dans la pièce +suivante, près de la fenêtre la plus rapprochée de la porte de la +salle, se trouvait un colonel gros et bien portant qui, de passage +dans notre ville, était venu faire visite à son ami et ancien +camarade Ivan Osipovitch. Ce militaire tournait le dos à la salle +et lisait le _Golos: _évidemment il ne s'occupait pas de ce qui se +passait derrière lui. Le gouverneur commença à voix basse un +discours hésitant et quelque peu confus. Nicolas, assis près du +vieillard, l'écoutait avec une physionomie qui n'avait rien +d'aimable; pâle, les yeux baissés, il fronçait les sourcils comme +un homme qui lutte contre une violente souffrance. + +-- Votre coeur, Nicolas, est bon et noble, dit entre autres choses +le gouverneur, -- vous êtes un homme fort instruit, vous avez vécu +dans la haute société, et, ici même, jusqu'à présent, votre +conduite pouvait être citée en exemple; vous faisiez le bonheur +d'une mère que nous aimons tous... Et voici que maintenant tout +prend un aspect énigmatique et inquiétant pour tout le monde! Je +vous parle comme un ami de votre famille, comme un vieillard qui +vous porte un sincère intérêt, comme un parent dont le langage ne +peut offenser... Dites-moi, qu'est-ce qui vous pousse à commettre +ces excentricités en dehors de toutes les règles et de toutes les +conventions sociales? Que peuvent dénoter ces frasques, pareilles +à des actes de démence? + +Nicolas écoutait avec colère et impatience. Soudain une expression +narquoise passa dans ses yeux. + +-- Soit, je vais vous le dire, répondit-il d'un air maussade, et, +après avoir jeté un regard derrière lui, il se pencha à l'oreille +du gouverneur. Alexis Téliatnikoff fit trois pas vers la fenêtre, +et le colonel toussa derrière son journal. Le pauvre Ivan +Osipovitch sans défiance se hâta de tendre l'oreille; il était +extrêmement curieux. Et alors se produisit quelque chose +d'impossible, mais dont, malheureusement, il n'y avait pas moyen +de douter. Au moment où le vieillard s'attendait à recevoir la +confidence d'un secret intéressant, il sentit tout à coup la +partie supérieure de son oreille happée par les dents de Nicolas +et serrée avec assez de force entre les mâchoires du jeune homme. +Il se mit à trembler, le souffle s'arrêta dans son gosier. + +-- Nicolas, qu'est-ce que cette plaisanterie? gémit-il +machinalement, d'une voix qui n'était plus sa voix naturelle. + +Alexis et le colonel n'avaient encore eu le temps de rien +comprendre, d'ailleurs ils ne voyaient pas bien ce qui se passait, +et jusqu'à la fin ils crurent à une conversation confidentielle +entre les deux hommes. Cependant le visage désespéré du gouverneur +les inquiéta. Ils se regardèrent l'un l'autre avec de grands yeux, +ne sachant s'ils devaient s'élancer au secours du vieillard, comme +cela était convenu, ou s'il fallait attendre encore un peu. +Nicolas remarqua peut-être leur hésitation, et ses dents serrèrent +plus fort que jamais l'oreille d'Ivan Osipovitch. + +-- Nicolas, Nicolas! gémit de nouveau celui-ci, -- allons... la +plaisanterie a assez duré... + +Encore un moment, et sans doute le pauvre homme serait mort de +peur; mais le scélérat eut pitié de sa victime et lâcha prise. Le +vieillard qui avait été dans des transes mortelles pendant toute +une longue minute eut une attaque à la suite de cette scène. Une +demi-heure après, Nicolas fut arrêté, emmené au corps de garde et +enfermé dans une cellule spéciale, à la porte de laquelle on plaça +un factionnaire muni d'instructions très rigoureuses. Cette mesure +sévère contrastait avec la douceur habituelle de notre aimable +gouverneur, mais il était si fâché qu'il ne craignit pas d'en +assumer la responsabilité, au risque d'exaspérer Barbara Pétrovna. +À la nouvelle de l'arrestation de son fils, cette dame entra dans +une violente colère et se rendit aussitôt chez Ivan Osipovitch, +décidée à réclamer de lui des explications immédiates. +L'étonnement fut grand en ville, quand on apprit que le gouverneur +avait refusé de la recevoir; elle-même croyait rêver. + +Et enfin tout s'expliqua! À deux heures de l'après-midi, le +prisonnier, qui jusqu'alors était resté fort calme et même avait +dormi, commença soudain à faire du tapage; il asséna de furieux +coups de poing contre la porte, arracha par un effort presque +surhumain le grillage en fer placé devant l'étroite fenêtre de sa +cellule, brisa la vitre et se mit les mains en sang. L'officier de +garde accourut avec ses hommes pour maîtriser le forcené, mais, en +pénétrant dans la casemate, on s'aperçut qu'il était en proie à un +accès de _delirium tremens_ des mieux caractérisés, et on le +transporta chez sa mère. Cet événement fut une révélation. Les +trois médecins de notre ville émirent l'avis que les facultés +mentales du malade étaient peut-être altérées depuis trois jours +déjà, et que, durant ce laps de temps, ses actes, tout en offrant +l'apparence de l'intentionnalité et même de la ruse, avaient pu +être accomplis en dehors de la volonté et du jugement; les faits, +du reste, confirmaient cette manière de voir. La conclusion qui +ressortait de là, c'est que Lipoutine avait montré plus de +sagacité que tout le monde. Ivan Osipovitch, homme délicat et +sensible, fut fort confus, mais sa conduite prouvait que lui aussi +avait cru Nicolas Vsévolodovitch capable de commettre en état de +raison les actes les plus insensés. Au club, on eut honte de +s'être si fort échauffé contre un irresponsable, et l'on s'étonna +que nul n'ait songé à la seule explication possible de toutes ces +étrangetés. Naturellement, il y eut aussi des sceptiques, mais ils +ne tardèrent pas à être débordés par le courant de l'opinion +générale. + +Nicolas garda le lit pendant plus de deux mois. Un célèbre médecin +de Moscou fut appelé en consultation; toute la ville alla voir +Barbara Pétrovna. Elle pardonna. Au printemps, comme son fils +était tout à fait rétabli, elle lui proposa de partir pour +l'Italie, ce à quoi il consentit sans soulever la moindre +objection. Le jeune homme montra la même docilité lorsque sa mère +l'engagea à aller dire adieu à ses connaissances et à profiter de +cette occasion pour présenter des excuses là où il y avait lieu de +le faire. Sur ce point encore, il céda de très bonne grâce. On sut +au club que chez Pierre Pavlovitch Gaganoff, il s'était expliqué +dans les termes les plus délicats avec ce dernier et l'avait +laissé entièrement satisfait. Durant cette tournée de visites, +Nicolas fut très sérieux et même un peu sombre. Partout on le +reçut avec toutes les apparences de l'intérêt, mais partout aussi +on se sentait gêné et l'on était bien aise de savoir qu'il allait +en Italie. Lorsqu'il vint prendre congé d'Ivan Osipovitch, le +vieillard versa des larmes, mais ne put se résoudre à l'embrasser, +même au moment des derniers adieux. À la vérité, plusieurs chez +nous restaient convaincus que le vaurien s'était simplement moqué +de toute notre population et que sa maladie n'avait été qu'une +frime. Nicolas passa également chez Lipoutine. + +-- Dites-moi, lui demanda-t-il, -- comment avez-vous pu deviner à +l'avance ce que je dirais de votre intelligence et charger Agafia +d'une réponse _ad hoc?_ + +-- Parce que je vous considère, moi aussi, comme un homme +intelligent, fit en riant Lipoutine, -- je pouvais par conséquent +prévoir votre réponse. + +-- La coïncidence n'en est pas moins remarquable. Mais pourtant +permettez: ainsi vous me considériez comme un homme intelligent, +et non comme un fou, quand vous avez envoyé Agafia? + +-- Comme un homme très intelligent et très sensé; seulement, j'ai +fait semblant de croire que vous n'aviez pas votre bon sens... +Vous-même alors vous avez immédiatement pénétré ma pensée et vous +m'avez fait remettre par Agafia une patente d'homme d'esprit. + +-- Eh bien, ici vous vous trompez un peu; le fait est que... je ne +me portais pas bien... balbutia Nicolas Vsévolodovitch en fronçant +le sourcil, -- bah! s'écria-t-il, pouvez-vous croire en réalité +que, possédant toute ma raison, je sois capable de me jeter sur +les gens? Mais pourquoi donc ferais-je cela? + +Lipoutine ne sut que répondre, mais sa physionomie répondit pour +lui. Nicolas pâlit légèrement, du moins l'employé crut le voir +pâlir. + +-- En tout cas, vous avez une tournure d'esprit fort amusante, +poursuivit le jeune homme, -- mais, quant à la visite d'Agafia, je +comprends, naturellement, que c'était un affront que vous me +faisiez. + +-- Aurait-il fallu vous appeler sur le terrain? + +-- Hum! j'ai entendu dire que vous n'êtes pas partisan du duel... + +-- C'est une traduction du français! répliqua Lipoutine avec moue +désagréable. + +-- Vous tenez pour la nationalité? + +L'expression de la mauvaise humeur s'accentua sur le visage de +Lipoutine. + +-- Bah, bah! Que vois-je? s'exclama Nicolas remarquant tout à coup +un volume de Considérant bien en vue sur la table, -- est-ce que +vous seriez fouriériste? J'en ai peur! Eh bien, et cela, ajouta-t- +il avec un rire, tandis que ses doigts tambourinaient sur le +livre, -- est-ce que ce n'est pas aussi une traduction du +français? + +-- Non, ce n'est pas une traduction du français! reprit avec une +sorte d'emportement Lipoutine, -- ce sera une traduction de la +langue humaine universelle et pas seulement du français! De la +langue de la république sociale humanitaire et de l'harmonie +cosmopolite, voilà! Mais pas du français seulement!... + +-- Diable! mais cette langue-là n'existe pas! répondit le jeune +homme avec un nouveau rire. + +Parfois une niaiserie même nous frappe et retient longtemps notre +attention. De toutes les impressions que son séjour dans notre +ville laissa à Nicolas Vsévolodovitch, aucune ne se grava dans son +esprit en traits aussi ineffaçables que le souvenir de cet +entretien avec Lipoutine. Qu'un petit employé provincial, un tyran +domestique, un usurier de bas étage, un ladre enfermant sous clef +les restes du dîner et les bouts de chandelle, qu'un Lipoutine +enfin rêvât Dieu sait quelle future république sociale et quelle +harmonie cosmopolite, -- décidément cela passait la compréhension +de Nicolas. + +IV + +Notre prince voyagea pendant plus de trois ans, si bien qu'en +ville on finit par l'oublier ou à peu près. Nous sûmes par Stépan +Trophimovitch qu'après avoir visité toute l'Europe, il était allé +en Égypte et à Jérusalem. Ensuite il prit part à une expédition +scientifique en Islande. On nous apprit aussi que, durant un +hiver, il avait suivi des cours dans une université d'Allemagne. +Il écrivait à sa mère de six mois en six mois, et même quelquefois +à intervalles plus éloignés. Recevant si rarement des nouvelles de +son fils, Barbara Pétrovna ne lui en voulait point pour cela; +puisque leurs relations étaient établies sur ce pied, elle +acceptait la chose sans murmures; mais, dans son for intérieur, et +quoiqu'elle n'en dit rien à personne, elle ne cessait de songer à +son Nicolas, dont l'absence la faisait beaucoup souffrir. Elle +élaborait à part soi divers plans et semblait devenue plus avare +encore que par le passé. À mesure qu'elle se montrait plus +soucieuse d'amasser, elle témoignait aussi plus de colère à Stépan +Trophimovitch quand ce dernier perdait au jeu. + +Enfin, au mois d'avril de la présente année, Barbara Pétrovna +reçut de Paris une lettre à elle écrite par la générale Prascovie +Ivanovna Drozdoff, son amie d'enfance. Depuis huit ans les deux +dames ne s'étaient pas vues et n'avaient eu aucune correspondance +ensemble. «Les meilleurs rapports existent entre Nicolas +Vsévolodovitch et nous», écrivait Prascovie Ivanovna, «il a lié +amitié avec ma Lisa et se propose de nous accompagner en Suisse, à +Vernex-Montreux, où nous irons cet été. Ce sera de sa part un +sacrifice méritoire, car il est reçu comme un fils chez le comte +K... en ce moment à Paris, et l'on peut presque dire qu'il a son +domicile dans cette maison...» (Le comte K... était un personnage +très influent à Pétersbourg.) La lettre était courte et révélait +clairement son but, quoiqu'elle se bornât à exposer des faits sans +en tirer aucune conclusion. Les réflexions de Barbara Pétrovna ne +furent pas longues, en un instant son parti fut pris: elle fit ses +préparatifs de départ, et, au milieu d'avril, se rendit à Paris, +emmenant avec elle sa protégée Dacha (la soeur de Chatoff). +Ensuite elle alla en Suisse et revint en Russie au mois de +juillet. Elle avait laissé Dacha chez les dames Drozdoff, qui +elles-mêmes promettaient d'arriver chez nous à la fin d'août. + +La famille Drozdoff était propriétaire d'un fort beau domaine dans +notre province, mais le service du général Ivan Ivanovitch l'avait +toujours mise dans l'impossibilité d'y séjourner. Le général étant +mort l'année précédente, l'inconsolable Prascovie Ivanovna se +rendit avec sa fille à l'étranger. Ce voyage était motivé par +diverses raisons: la générale voulait notamment faire une cure de +raisin à Vernex-Montreux, pendant la seconde moitié de l'été. +Après son retour en Russie, elle comptait se fixer définitivement +parmi nous. Elle possédait en ville une grande maison qu'on +n'avait pas habitée depuis de longues années et dont les volets +restaient fermés. Les Drozdoff étaient des gens riches. Prascovie +Ivanovna, mariée en premières noces au capitaine de cavalerie +Touchine, était, comme son amie de pension Barbara Pétrovna, la +fille d'un opulent fermier qui lui avait constitué une grosse dot +en la donnant pour femme à M. Touchine. Ce dernier n'était pas non +plus sans ressource, et, quand il mourut, il laissa un joli +capital à sa fille unique Lisa, alors âgée de sept ans. Maintenant +qu'Élisabeth Nikolaïevna approchait de sa vingt-deuxième année, on +pouvait hardiment évaluer sa fortune personnelle à deux cents +mille roubles, sans parler de l'héritage qui devait lui revenir +après la mort de sa mère, celle-ci n'ayant pas eu d'enfant de son +second mariage. + +Barbara Pétrovna rentra dans ses foyers, enchantée du résultat de +son voyage. Elle s'applaudissait d'avoir réussi à s'entendre avec +Prascovie Ivanovna; aussi, à peine arrivée, se hâta-t-elle de tout +raconter à Stépan Trophimovitch; elle se montra même fort +expansive avec lui, ce qu'elle n'était plus guère depuis quelque +temps. + +-- Hurrah! s'écria-t-il en faisant claquer ses doigts. + +Il était ravi, et cela d'autant plus que jusqu'au retour de son +amie il avait été fort abattu. En partant pour l'étranger, elle ne +lui avait même pas fait des adieux convenables et ne lui avait +rien confié de ses projets, peut-être par crainte qu'il ne commît +quelque indiscrétion. La générale était alors fâchée contre lui +parce qu'il venait d'attraper une forte culotte au club. Mais, +avant même de quitter la Suisse, elle avait senti qu'elle ne +devait plus lui battre froid à son retour, et, de fait, la +punition durait depuis assez longtemps. Déjà fort affligé d'un +départ si brusque et si mystérieux, Stépan Trophimovitch avait +encore eu bien d'autres contrariétés. Son grand tourment était un +engagement pécuniaire considérable auquel il ne pouvait faire face +sans recourir à Barbara Pétrovna. De plus, au mois de mai, s'était +produit un événement grave: notre bon gouverneur Ivan Osipovitch +avait été relevé de ses fonctions, et l'arrivée de son successeur, +André Antonovitch Von Lembke, commençait à modifier sensiblement +les dispositions de presque toute la société provinciale à l'égard +de la générale Stavroguine, et, par suite, de Stépan +Trophimovitch. Du moins, celui-ci avait déjà recueilli plusieurs +observations désagréables, quoique précieuses, et son inquiétude +était grande. Ne l'avait-on pas dénoncé au nouveau gouverneur +comme un homme dangereux? Il tenait de bonne source que certaines +de nos dames étaient décidées à ne plus voir Barbara Pétrovna. +Quant à la future gouvernante (qu'on n'attendait pas avant +l'automne), on répétait, pour l'avoir entendu dire, qu'elle était +fière, mais on ajoutait qu'en revanche elle appartenait à la +véritable aristocratie, et non à la noblesse de pacotille «comme +notre pauvre Barbara Pétrovna». À en croire les bruits répandus +partout, les deux dames s'étaient autrefois rencontrées dans le +monde, et il y avait eu entre elles de tels froissements que +madame Stavroguine ne pouvait plus entendre parler de madame Von +Lembke sans éprouver une sensation maladive. L'air triomphant de +Barbara Pétrovna et l'indifférence méprisante avec laquelle elle +apprit le revirement de l'opinion publique à son égard remontèrent +le moral du craintif Stépan Trophimovitch. Subitement ragaillardi, +il se mit à raconter sur le mode humoristique l'arrivée du nouveau +gouverneur. + +-- Vous savez sans aucun doute, excellente amie, commença-t-il en +traînant les mots avec une intonation coquette, -- ce que c'est +qu'un administrateur russe en général, et en particulier un +administrateur russe nouvellement installé. Mais c'est bien au +plus si vous avez pu apprendre pratiquement ce que c'est que +l'ivresse administrative... + +-- L'ivresse administrative? Je ne sais pas ce que cela veut dire. + +-- C'est... Vous savez, chez nous... En un mot, prenez la dernière +nullité, préposez-la à la vente des billets dans une gare de +chemin de fer, et aussitôt cette nullité, pour vous montrer son +pouvoir, se croira en droit de trancher du Jupiter avec vous quand +vous irez prendre un billet. «Sache que tu es sous ma coupe!» a-t- +elle l'air de dire. Eh bien, c'est un effet de l'ivresse +administrative... + +-- Abrégez, si vous pouvez, Stépan Trophimovitch. + +-- M. Von Lembke est maintenant en tournée dans la province. En un +mot, cet André Antonovitch, quoique Allemand, appartient, je le +reconnais, à la religion orthodoxe; je conviens encore que c'est +un fort bel homme, de quarante ans... + +-- Où avez-vous pris que c'est un bel homme? Il a des yeux de +mouton. + +-- Parfaitement exact. Mais je me suis fait ici l'écho de nos +dames... + +-- Dispensez-moi de ces détails, Stépan Trophimovitch, je vous en +prie! À propos, vous portez des cravates rouges, depuis quand? + +-- C'est... c'est aujourd'hui seulement que je... + +-- Et faites-vous de l'exercice? vous devez abattre vos six +verstes tous les jours, est-ce que vous vous conformez à +l'ordonnance du médecin? + +-- Non... pas toujours. + +-- Je m'en doutais! En Suisse déjà je l'avais pressenti! cria +d'une voix irritée Barbara Pétrovna, -- à présent ce n'est pas six +verstes que vous ferez, c'est dix verstes! vous vous affaissez +terriblement, terriblement! Vous êtes, je ne dirai pas vieilli, +mais décrépit... tantôt, quand je vous ai aperçu, cela m'a +frappée, en dépit de votre cravate rouge... Quelle idée rouge! +Continuez votre récit, si vous avez réellement quelque chose à me +dire au sujet de Von Lembke, et dépêchez-vous, je vous en prie; je +suis fatiguée. + +-- En un mot, je voulais seulement dire que c'est un de ces +administrateurs qui débutent à quarante ans, après avoir végété +dans l'obscurité jusqu'à cet âge, un de ces hommes sortis tout à +coup du néant, grâce à un mariage ou à quelque autre moyen non +moins désespéré... Il est maintenant parti... je veux dire qu'on +s'est empressé de me dépeindre à lui comme un corrupteur de la +jeunesse, un prédicateur de l'athéisme... Aussitôt il est allé aux +informations... + +-- Mais est-ce vrai? + +-- J'ai même pris mes mesures. Quand on lui a «rapporté» que vous +«gouverniez la province», vous savez, -- il s'est permis de +répondre qu'»il n'y aurait plus rien de semblable». + +-- Il a dit cela? + +-- Oui, et avec cette morgue... Sa femme, Julie Mikhaïlovna, nous +la verrons ici à la fin d'août, elle arrivera directement de +Pétersbourg. + +-- De l'étranger. Nous nous y sommes rencontrés. + +-- Vraiment? + +-- À Paris et en Suisse. C'est une parente des Drozdoff. + +-- Une parente? Quelle singulière coïncidence! On la dit +ambitieuse, et... elle a, paraît-il, des relations influentes? + +-- Allons donc! Des relations de rien du tout! N'ayant pas un +kopek, elle est restée fille jusqu'à quarante ans. Maintenant +qu'elle a agrippé son Von Lembke, elle ne pense plus qu'à le +pousser. Ce sont deux intrigants. + +-- Et elle a, dit-on, deux ans de plus que lui? + +-- Cinq ans. À Moscou, sa mère balayait mon seuil avec la traîne +de sa robe; elle mendiait des invitations à mes bals, du temps de +Vsévolod Nikolaïévitch. Quant à Julie Mikhaïlovna, elle passait +toute la nuit seule, assise dans un coin, avec sa mouche en +turquoise sur le front; personne ne la faisait danser, si bien que +vers trois heures, par pitié, je lui envoyais un cavalier. Elle +avait alors vingt-cinq ans, et l'on continuait à la mener dans le +monde vêtue d'une robe courte, comme une petite fille. Il devenait +indécent de recevoir chez soi ces gens-là. + +-- Il me semble que je vois cette mouche. + +-- Je vous le dis, en arrivant je suis tombée au milieu d'une +intrigue. Vous avez lu la lettre de Prascovie Ivanovna, que +pouvait-il y avoir de plus clair? Eh bien, qu'est-ce que je +trouve? Cette même imbécile de Prascovie, -- elle n'a jamais été +qu'une imbécile, -- me regarde avec ébahissement: elle a l'air de +me demander pourquoi je suis venue. Vous pouvez vous figurer +combien j'ai été surprise. Je promène mes yeux autour de moi: je +vois cette Lembke qui ourdit ses trames et, à côté d'elle, ce +cousin, un neveu du vieux Drozdoff, -- tout s'explique! +Naturellement, en un clin d'oeil j'ai rétabli la situation, et +Prascovie fait de nouveau cause commune avec moi, mais une +intrigue, une intrigue! + +-- Que vous avez pourtant déjouée. Oh! vous êtes un Bismarck! + +-- Sans être un Bismarck, je suis cependant capable de discerner +la fausseté et la bêtise où je les rencontre. Lembke, c'est la +fausseté, et Prascovie la bêtise. J'ai rarement rencontré une +femme plus affaiblie, sans compter qu'elle a les jambes enflées et +qu'avec cela elle est bonne. Que peut-il y avoir de plus bête que +la bêtise d'une bonne personne? + +-- Celle d'un méchant, ma chère amie: un sot méchant est encore +plus bête, observa noblement Stépan Trophimovitch. + +-- Vous avez peut-être raison. Vous souvenez-vous de Lisa? + +-- Charmante enfant! + +-- Maintenant ce n'est plus une enfant, mais une femme, et une +femme de caractère. Une nature noble et ardente. Ce que j'aime en +elle, c'est qu'elle ne se laisse pas dominer par sa mère, cette +créature imbécile. Il a failli y avoir une histoire à propos du +cousin. + +-- Bah! mais, au fait, entre lui et Élisabeth Nikolaïevna la +parenté n'existe pas... Est-ce qu'il a des vues? + +-- Voyez-vous, c'est un jeune officier qui parle fort peu, qui est +même modeste. Je tiens à être toujours juste. Il me semble que, +personnellement, il est opposé à cette intrigue et qu'il ne désire +rien; je ne vois dans cette machination que l'oeuvre de la Lembke. +Il avait beaucoup de considération pour Nicolas. Vous comprenez, +toute l'affaire dépend de Lisa, mais je l'ai laissée dans les +meilleurs termes avec Nicolas, et lui-même m'a formellement promis +sa visite en novembre. Il n'y a donc en cause ici que la rouerie +de la Lembke et l'aveuglement de Prascovie. Cette dernière m'a dit +que tous mes soupçons n'étaient que de la fantaisie; je lui ai +répondu en la traitant d'imbécile. Je suis prête à l'affirmer au +jugement dernier. Et si Nicolas ne m'avait priée d'attendre +encore, je ne serais pas partie sans avoir démasqué cette créature +artificieuse. Elle cherchait à s'insinuer, par l'entremise de +Nicolas, dans les bonnes grâces du comte K..., elle voulait +brouiller le fils avec la mère. Mais Lisa est de notre côté, et je +me suis entendue avec Prascovie. Vous savez, Karmazinoff est mon +parent? + +-- Comment! il est parent de madame Von Lembke? + +-- Oui. Parent éloigné. + +-- Karmazinoff, le romancier? + +-- Eh! oui, l'écrivain, qu'est-ce qui vous étonne? Sans doute il +se prend pour un grand homme. C'est un être bouffi de vanité! Elle +arrivera avec lui, actuellement ils sont ensemble à l'étranger. +Elle a l'intention de fonder quelque chose dans notre ville, +d'organiser des réunions littéraires. Il viendra passer un mois +chez nous, il veut vendre le dernier bien qu'il possède ici. J'ai +failli le rencontrer en Suisse, et je n'y tenais guère. Du reste, +j'espère qu'il daignera me reconnaître. Dans le temps il +m'écrivait et venait chez moi. Je voudrais vous voir soigner un +peu plus votre mise, Stépan Trophimovitch; de jour en jour vous la +négligez davantage... Oh! quel chagrin vous me faites! Qu'est-ce +que vous lisez maintenant? + +-- Je... Je... + +-- Je comprends. Toujours les amis, toujours la boisson, le club, +les cartes et la réputation d'athée. Cette réputation ne me plaît +pas, Stépan Trophimovitch. Je n'aime pas qu'on vous appelle athée, +surtout à présent. Je ne l'aimais pas non plus autrefois, parce +que tout cela n'est que du pur bavardage. Il faut bien le dire à +la fin. + +-- Mais, ma chère... + +-- Écoutez, Stépan Trophimovitch, en matière scientifique, sans +doute, je ne suis vis-à-vis de vous qu'une ignorante, mais j'ai +beaucoup pensé à vous pendant que je faisais route vers la Russie. +Je suis arrivée à une conviction. + +-- Laquelle? + +-- C'est que nous ne sommes pas, à nous deux, plus intelligents +que tout le reste du monde, et qu'il y a plus intelligent que +nous... + +-- Votre observation est très juste. Il y a plus intelligent que +nous, par conséquent on peut avoir plus raison que nous, par +conséquent nous pouvons nous tromper, n'est-ce pas? Mais, ma bonne +amie, mettons que je me trompe, après tout ma liberté de +conscience est un droit humain, éternel, supérieur! J'ai le droit +de ne pas être un fanatique et un bigot, si je le veux, et à cause +de cela naturellement je serai haï de divers messieurs jusqu'à la +consommation des siècles. Et puis, comme on trouve toujours plus +de moines que de raisons, et que je suis tout à fait de cet +avis... + +-- Comment? Qu'est-ce que vous avez dit? + +-- J'ai dit: on trouve toujours plus de moines que de raisons, et +comme je suis tout à fait de cet... + +-- Cela n'est certainement pas de vous; vous avez dû prendre ce +mot-là quelque part. + +-- C'est Pascal qui l'a dit. + +-- Je me doutai bien que ce n'était pas vous! Pourquoi vous-même +ne parlez-vous jamais ainsi? Pourquoi, au lieu de vous exprimer +avec cette spirituelle précision, êtes-vous toujours si +filandreux? Cela est bien mieux dit que toutes vos paroles de +tantôt sur l'ivresse administrative... + +-- Ma foi, chère, pourquoi?... D'abord, apparemment, parce que je +ne suis pas Pascal, et puis... en second lieu, nous autres Russes, +nous ne savons rien dire dans notre langue... Du moins, jusqu'à +présent on n'a encore rien dit... + +-- Hum! ce n'est peut-être pas vrai. Du moins, vous devriez +prendre note de tels mots et les retenir pour les glisser, au +besoin, dans la conversation... Ah! Stépan Trophimovitch, je +voulais vous parler sérieusement! + +-- Chère, chère amie! + +-- Maintenant que tous ces Lembke, tous ces Karmazinoff... Oh! mon +Dieu, comme vous vous galvaudez! Oh! que vous me désolez!... Je +désirerais que ces gens-là ressentent de l'estime pour vous, parce +qu'ils ne valent pas votre petit doigt, et comment vous tenez- +vous? Que verront-ils? Que leur montrerai-je? Au lieu d'être par +la noblesse de votre attitude une leçon vivante, un exemple, vous +vous entourez d'un tas de fripouilles, vous avez contracté des +habitudes pas possibles, vous vous abrutissez, les cartes et le +vin sont devenus indispensable à votre existence, vous ne lisez +que Paul de Kock et vous n'écrivez rien, tandis que là-bas ils +écrivent tous; tout votre temps se dépense en bavardage. Peut-on, +est-il permis de se lier avec une canaille comme votre inséparable +Lipoutine? + +-- Pourquoi donc l'appelez-vous _mon inséparable?_ protesta +timidement Stépan Trophimovitch. + +-- Où est-il maintenant? demanda d'un ton sec Barbara Pétrovna. + +-- Il... il vous respecte infiniment, et il est allé à S... pour +recueillir l'héritage de sa mère. + +-- Il ne fait, paraît-il, que toucher de l'argent. Et Chatoff? +Toujours le même? + +-- Irascible, mais bon. + +-- Je ne puis souffrir votre Chatoff; il est méchant, et a une +trop haute opinion de lui-même. + +-- Comment se porte Daria Pavlovna? + +-- C'est de Dacha que vous parlez? Quelle idée vous prend? +répondit Barbara Pétrovna en fixant sur lui un regard curieux. -- +Elle va bien, je l'ai laissée chez les Drozdoff... En Suisse, j'ai +entendu parler de votre fils, on n'en dit pas de bien, au +contraire. + +-- Oh! c'est une histoire bien bête! Je vous attendais, ma bonne +amie, pour vous raconter... + +-- Assez, Stépan Trophimovitch, laissez-moi la paix, je n'en puis +plus. Nous avons le temps de causer, surtout de pareilles choses. +Vous commencez à envoyer des jets de salive quand vous riez, c'est +un signe de sénilité! Et quel rire étrange vous avez +maintenant!... Mon Dieu, que de mauvaises habitudes vous avez +prises! Allons, assez, assez, je tombe de fatigue! On peut bien +avoir enfin pitié d'une créature humaine! + +Stépan Trophimovitch»eut pitié de la créature humaine», mais il se +retira tout chagrin. + +V + +Dans les derniers jours d'août, les dames Drozdoff revinrent +enfin, elles aussi. Leur arrivée, qui précéda de peu celle de +notre nouvelle gouvernante, fit en général sensation dans la +société. Mais je parlerai de cela plus tard; je me bornerai à +dire, pour le moment, que Prascovie Ivanovna, attendue avec tant +d'impatience par Barbara Pétrovna, lui apporta une nouvelle des +plus étranges: Nicolas avait quitté les dames Drozdoff dès le mois +de juillet; ensuite, ayant rencontré le comte K... sur les bords +du Rhin, il était parti pour Pétersbourg avec ce personnage et sa +famille. (_N. B_. Le comte avait trois filles à marier.) + +-- Je n'ai rien pu tirer d'Élisabeth, trop fière et trop entêtée +pour répondre à mes questions, acheva Prascovie Ivanovna, -- mais +j'ai vu de mes yeux qu'il y avait quelque chose entre elle et +Nicolas Vsévolodovitch. Je ne connais pas les causes de la +brouille; vous pouvez, je crois, ma chère Barbara Pétrovna, les +demander à votre Daria Pavlovna. Selon moi, elle n'y est pas +étrangère. Je suis positivement enchantée de vous ramener enfin +votre favorite et de la remettre entre vos mains, c'est un fardeau +de moins sur mes épaules. + +Ces mots venimeux furent prononcés d'un ton plein d'amertume. On +voyait que la «femme affaiblie» les avait préparés à l'avance et +qu'elle en attendait un grand effet. Mais, avec Barbara Pétrovna, +les allusions voilées et les réticences énigmatiques manquaient +leur but. Elle somma carrément son interlocutrice de mettre les +points sur les _i_. Prascovie Ivanovna changea aussitôt de +langage: aux paroles fielleuses succédèrent les larmes et les +épanchements du coeur. Comme Stépan Trophimovitch, cette dame +irascible, mais sentimentale, avait toujours besoin d'une amitié +sincère, et ce qu'elle reprochait surtout à sa fille Élisabeth +Nikolaïevna, c'était de ne pas être pour elle une amie. + +Mais de toutes ses explications et de tous ses épanchements il ne +ressortait avec netteté qu'un seul point: Lisa et Nicolas +s'étaient brouillés; du reste, Prascovie Ivanovna ne se rendait +évidemment aucun compte précis de ce qui avait amené cette +brouille. Quant aux accusations portées contre Daria Pavlovna, non +seulement elle ne les maintint pas, mais elle pria instamment +Barbara Pétrovna de n'attacher aucune importance à ses paroles de +tantôt, parce qu'elle les avait prononcées «dans un moment de +colère». Bref, tout prenait un aspect fort obscur et même louche. +Au dire de la générale Drozdoff, la rupture était due à l'esprit +obstiné et moqueur de Lisa; quoique fort amoureux, Nicolas +Vsévolodovitch s'était senti blessé dans son amour-propre par les +railleries de la jeune fille, et il lui avait riposté sur le même +ton. + +-- Peu après, ajouta Prascovie Ivanovna, nous avons fait la +connaissance d'un jeune homme qui doit être le neveu de votre +«professeur», du moins, il porte le même nom... + +-- C'est son fils et non pas son neveu, rectifia Barbara Pétrovna. + +Prascovie Ivanovna ne pouvait jamais retenir le nom de Stépan +Trophimovitch, et, en parlant de lui, l'appelait toujours «le +professeur». + +-- Eh bien, va pour son fils; moi, cela m'est égal. C'est un jeune +homme comme les autres, très vif et très dégourdi, mais voilà +tout. Ici, Lisa elle-même agit mal: elle se mit en frais +d'amabilité pour le jeune homme afin d'éveiller la jalousie chez +Nicolas Vsévolodovitch. Je ne la blâme pas trop d'avoir eu recours +à un procédé que les jeunes filles ont coutume d'employer et qui +est même assez gentil. Seulement, loin de devenir jaloux, Nicolas +Vsévolodovitch se lia d'amitié avec son rival; on aurait dit qu'il +ne remarquait rien ou que tout cela lui était indifférent. Lisa en +fut irritée. Le jeune homme partit brusquement, comme si une +affaire urgente l'eût obligé de nous quitter sans retard. Dès que +la moindre occasion s'en présentait, Lisa cherchait noise à +Nicolas Vsévolodovitch. Elle s'aperçut que celui-ci causait +quelquefois avec Dacha, ce qui la rendit furieuse. Pour moi, +matouchka, je ne vivais plus. Les médecins m'ont défendu les +émotions violentes, et ce lac si vanté avait fini par m'exaspérer: +je n'y avais gagné qu'un mal de dents et un rhumatisme. J'ai lu, +imprimé quelque part, que le lac de Genève fait du tort aux dents: +c'est une propriété qu'il a. Sur ces entrefaites, Nicolas +Vsévolodovitch reçut une lettre de la comtesse, et, le même jour, +prit congé de nous. Ma fille et lui se séparèrent en amis. Pendant +qu'elle le conduisait à la gare, Lisa fut fort gaie, fort +insouciante, et rit beaucoup, seulement, c'était une gaieté +d'emprunt. Lorsqu'il fut parti, elle devint très soucieuse, mais +ne prononça plus un seul mot à son sujet. Je vous conseillerais +même pour le moment, chère Barbara Pétrovna, de ne pas +entreprendre Lisa sur ce chapitre, vous ne feriez que nuire à +l'affaire. Si vous vous taisez, c'est elle qui vous parlera la +première, et alors vous en saurez davantage. À mon avis, l'accord +se rétablira entre eux, si toutefois Nicolas Vsévolodovitch ne +tarde pas à arriver comme il l'a promis. + +-- Je vais lui écrire tout de suite. Si les choses se sont passées +ainsi, cette brouille ne signifie rien! D'ailleurs, pour ce qui +est de Daria, je la connais trop bien; cela n'a pas d'importance. + +-- J'ai eu tort, je le confirme, de vous parler de Dachenka comme +je l'ai fait. Elle n'a eu avec Nicolas Vsévolodovitch que des +conversations banales à haute voix. Mais alors tout cela m'avait +tellement énervée... Lisa elle-même n'a pas tardé à lui rendre ses +bonnes grâces... + +Barbara Pétrovna écrivit le même jour à Nicolas et le supplia +d'avancer son retour, ne fût-ce que d'un mois. Cependant cette +affaire continuait à l'intriguer. Elle passa toute la soirée et +toute la nuit à réfléchir. L'opinion de Prascovie Ivanovna lui +semblait pécher par un excès de naïveté et de sentimentalisme. +«Prascovie a toujours eu l'esprit romanesque», se disait-elle, «en +pension elle était déjà comme cela. Nicolas n'est pas homme à +battre en retraite devant les plaisanteries d'une fillette. La +brouille, si réellement brouille il y a, doit avoir une autre +cause. Cet officier pourtant est ici, elles l'ont amené avec +elles, et il loge dans leur maison, comme un parent. Et puis, en +ce qui concerne Daria, Prascovie s'est rétractée trop vite: elle a +certainement gardé par devers soi quelque chose qu'elle n'a pas +voulu dire...» + +Le lendemain matin, Barbara Pétrovna avait arrêté un projet +destiné à trancher l'une au moins des questions qui la +préoccupaient. Ce projet brillait surtout par l'imprévu. Au moment +où elle l'élaborait, qu'y avait-il dans son coeur? il serait +difficile de le dire, et je ne me charge pas d'accorder les +contradictions nombreuses dont il fourmillait. En ma qualité de +chroniqueur, je me borne à relater les faits exactement comme ils +se sont produits, ce n'est pas ma faute s'ils paraissent +invraisemblables. Je dois pourtant déclarer que le matin, il ne +restait à la générale aucun soupçon concernant Dacha; à la vérité, +elle n'en avait jamais conçu, ayant toute confiance dans sa +protégée. Elle ne pouvait même admettre que son Nicolas eût été +entraîné par sa Daria. Quand toutes deux se mirent à table pour +prendre le thé, Barbara Pétrovna fixa sur la jeune fille un regard +attentif et prolongé, après quoi, pour la vingtième fois peut-être +depuis la veille, elle se répéta avec assurance: + +-- C'est absurde! + +La générale remarqua seulement que Dacha avait l'air fatiguée et +qu'elle était plus tranquille et plus apathique encore qu'à +l'ordinaire. Après le thé, suivant leur habitude invariable, les +deux femmes s'occupèrent d'un ouvrage de main. Barbara Pétrovna +exigea un compte rendu détaillé des impressions que Dacha avait +rapportées de son voyage à l'étranger; elle la questionna sur la +nature, les villes, les populations, les moeurs, les arts, +l'industrie, etc., laissant absolument de côté les Drozdoff et +l'existence que Dacha avait menée chez eux. Assise près de sa +bienfaitrice, devant une table à ouvrage, la jeune fille parla +pendant une demi-heure d'une voix coulante, monotone et un peu +faible. + +-- Daria, interrompit tout à coup Barbara Pétrovna, -- tu n'as +rien de particulier à me communiquer? + +Daria réfléchit durant une seconde. + +-- Non, rien, répondit-elle en levant ses yeux limpides sur +Barbara Pétrovna. + +-- Tu n'as rien sur le coeur, sur la conscience? + +-- Rien. + +Ce mot fut prononcé d'un ton bas, mais avec une sorte de fermeté +morne. + +-- J'en étais sûre! Sache, Daria, que je ne douterai jamais de +toi. À présent, assieds-toi et écoute. Mets-toi sur cette chaise, +assieds-toi en face de moi, je veux te voir tout entière. Là, +c'est bien. Écoute, -- veux-tu te marier? + +Un long regard interrogateur, point trop étonné, du reste, fut la +réponse de Dacha. + +-- Attends, tais-toi. D'abord, il y a une différence d'âge, une +différence très grande; mais, mieux que personne, tu sais combien +cela est insignifiant. Tu es raisonnable, et il ne doit pas y +avoir d'erreur dans ta vie. D'ailleurs, c'est encore un bel homme. +En un mot, c'est Stépan Trophimovitch que tu as toujours estimé. +Eh bien? + +Cette fois la physionomie de Dacha exprima plus que de la +surprise, une vive rougeur colora son visage. + +-- Attends, tais-toi, ne te presse pas! Sans doute, je ne +t'oublierai pas dans mon testament, mais si je meurs, que +deviendras-tu, même avec de l'argent? On te trompera, on te volera +ton argent, et tu seras perdue. Mariée à Stépan Trophimovitch, tu +seras la femme d'un homme connu. Maintenant, envisage l'autre face +de la question: si je viens à mourir, même en lui laissant de quoi +vivre, -- que deviendra-t-il? C'est sur toi que je compte. +Attends, je n'ai pas fini; il est frivole, veule, dur, égoïste, il +a des habitudes basses, mais apprécie-le tout de même, d'abord +parce qu'il y a beaucoup pire que lui. Voyons, t'imagines-tu que +je voudrais te donner à un vaurien? Ensuite et surtout tu +l'apprécieras parce que c'est mon désir, fit-elle avec une +irritation subite, -- entends-tu? Pourquoi t'obstines-tu à ne pas +répondre? + +Dacha se taisait toujours et écoutait. + +-- Attends encore, je n'ai pas tout dit. C'est une femmelette, -- +mais cela n'en vaut que mieux pour toi. Une pitoyable femmelette, +à vrai dire; ce ne serait pas la peine de l'aimer pour lui-même, +mais il mérite d'être aimé parce qu'il a besoin de protection, +aime-le pour ce motif. Tu me comprends? Comprends-tu? + +Dacha fit de la tête un signe affirmatif. + +J'en étais sûre, je n'attendais pas moins de toi. Il t'aimera +parce qu'il le doit, il le doit; il est tenu de t'adorer! vociféra +avec une véhémence particulière Barbara Pétrovna, -- du reste, +même en écartant cette considération, il s'amourachera de toi, je +le sais. Et puis, moi-même je serai là. Ne t'inquiète pas, je +serai toujours là. Il se plaindra de toi, il te calomniera, il +racontera au premier venu tes prétendus torts envers lui, il +geindra continuellement; habitant la même maison que toi, il +t'écrira des lettres, parfois deux dans la même journée, mais il +ne pourra se passer de toi, et c'est l'essentiel. Fais-toi obéir; +si tu ne sais pas lui imposer ta volonté, tu seras une imbécile. +Il menacera de se pendre, ne fais pas attention à cela: dans sa +bouche de telles menaces ne signifient rien. Mais, sans les +prendre au sérieux, ne laisse pas cependant d'ouvrir l'oeil. À un +moment donné il pourrait se pendre en effet: de pareilles gens se +suicident, non parce qu'ils sont forts, mais parce qu'ils sont +faibles. Aussi ne le pousse jamais à bout, c'est la première règle +dans un ménage. Rappelle-toi en outre que Stépan Trophimovitch est +un poète. Écoute, Dacha: il n'y a pas de bonheur qui l'emporte sur +le sacrifice de soi-même. Et puis tu me feras un grand plaisir, et +c'est là l'important. Ne prends pas ce mot pour une naïveté que +j'aurais laissé échapper par mégarde; je comprends ce que je dis. +Je suis égoïste, sois-le aussi. Je ne te force pas, tout dépend de +toi, il sera fait comme tu l'auras décidé. Eh bien, parle! + +-- Cela m'est égal, Barbara Pétrovna, s'il faut absolument que je +me marie, répondit Dacha d'un ton ferme. + +-- Absolument? À quoi fais-tu allusion? demanda la générale en +attachant sur elle un regard sévère. + +La jeune fille resta silencieuse. + +-- Quoique tu sois intelligente, tu viens de dire une sottise. Il +est vrai, en effet, que je tiens absolument à te marier, mais ce +n'est pas par nécessité, c'est seulement parce que cette idée +m'est venue, et je ne veux te faire épouser que Stépan +Trophimovitch. Si je n'avais pas ce parti en vue pour toi, je ne +penserais pas à te marier tout de suite, quoique tu aies déjà +vingt ans... Eh bien? + +-- Je ferai ce qu'il vous plaira, Barbara Pétrovna. + +-- Alors tu consens! Attends, tais-toi, où vas-tu donc? je n'ai +pas fini. Tu étais inscrite sur mon testament pour quinze mille +roubles, tu les recevras dès maintenant, -- après la cérémonie +nuptiale. Là-dessus, tu lui donneras huit mille roubles, c'est-à- +dire pas à lui, mais à moi. Il a une dette de huit mille roubles; +je la payerai, mais il faut qu'il sache que c'est avec ton argent. +Il te restera sept mille roubles, ne lui en donne jamais un seul. +Ne paye jamais ses dettes. Si tu le fais une fois, ce sera +toujours à recommencer. Du reste, je serai là. Vous recevrez +annuellement de moi douze cents roubles, et, en cas de besoins +extraordinaires, quinze cents, indépendamment du logement et de la +table qui seront aussi à ma charge; je vous défrayerai sous ce +rapport, comme je le défraye déjà. Vous n'aurez à payer que le +service. Vous toucherez en une seule fois tout le montant de la +pension annuelle que je vous fais. C'est à toi, entre tes mains +que je remettrai l'argent. Mais aussi sois bonne; donne-lui +quelque chose de temps en temps et permets-lui de recevoir ses +amis une fois par semaine; s'ils viennent plus souvent, mets-les à +la porte. Mais je serai là. Si je viens à mourir, votre pension +continuera à vous être servie jusqu'à son décès, tu entends, +jusqu'à _son_ décès seulement, parce que cette pension, ce n'est +pas à toi que je la fais, mais à lui. Quant à toi, en dehors des +sept mille roubles dont j'ai parlé tout à l'heure et que tu +conserveras intégralement si tu n'es pas une bête, je te laisserai +encore huit mille roubles par testament. Tu n'auras pas davantage +de moi, il faut que tu le saches. Eh bien, tu consens? Répondras- +tu, à la fin? + +-- J'ai déjà répondu, Barbara Pétrovna. + +-- N'oublie pas que tu es parfaitement libre: il sera fait comme +tu l'as voulu. + +-- Permettez-moi seulement une question, Barbara Pétrovna: est-ce +que Stépan Trophimovitch vous a déjà dit quelque chose? + +-- Non, il n'a rien dit, il ne sait rien encore, mais... il va +parler tout de suite. + +Elle quitta vivement sa place et jeta sur ses épaules son châle +noir. Une légère rougeur se montra de nouveau sur les joues de +Dacha, qui suivit la générale d'un regard interrogateur. Barbara +Pétrovna se retourna soudain vers elle, le visage enflammé de +colère: + +-- Tu es une sotte! Une sotte et une ingrate! Qu'as-tu dans +l'esprit? Peux-tu supposer que je veuille te mettre dans une +position fausse? Mais il viendra lui-même demander ta main à +genoux, il doit mourir de bonheur, voilà comment la chose se fera! +Voyons, tu sais bien que je ne t'exposerais pas à un affront! Ou +bien crois-tu qu'il t'épousera pour ces huit mille roubles, et que +j'aie hâte maintenant d'aller te vendre? Sotte, sotte, vous êtes +toutes des sottes et des ingrates! Donne-moi un parapluie! + +Et elle courut à pied chez Stépan Trophimovitch, bravant +l'humidité des trottoirs de brique et des passerelles de bois. + +VI + +C'était vrai qu'elle n'aurait pas exposé Daria à un affront en ce +moment même, elle croyait lui rendre un signalé service. +L'indignation la plus noble et la plus légitime s'était allumée +dans son âme quand, en mettant son châle, elle avait surpris, +attaché sur elle, le regard inquiet et défiant de sa protégée. +Daria Pavlovna était bien, comme l'avait dit la générale Drozdoff, +la favorite de Barbara Pétrovna qui l'avait prise en affection +quand elle n'était encore qu'une enfant. Depuis longtemps, madame +Stavroguine avait décidé, une fois pour toutes, que le caractère +de Daria ne ressemblait pas à celui de son frère (Ivan Chatoff), +qu'elle était douce, tranquille, capable d'une grande abnégation, +pleine de dévouement, de modestie, de bon sens et surtout de +reconnaissance. Jusqu'à présent, Dacha paraissait avoir +complètement répondu à l'attente de sa bienfaitrice. «Il n'y aura +pas d'erreurs dans cette vie», avait dit Barbara Pétrovna, lorsque +la fillette n'était âgée que de douze ans, et, comme elle avait +pour habitude de s'attacher passionnément à ses idées, elle +résolut sur le champ de donner à Dacha l'éducation qu'elle aurait +donnée à sa propre fille. Elle confia l'enfant aux soins d'une +gouvernante anglaise, miss Kreegs; cette personne resta dans la +maison jusqu'à ce que son élève eût seize ans, puis on se priva +brusquement de ses services. On fit venir des professeurs du +gymnase, entre autres un Français authentique, ce dernier était +chargé d'enseigner la langue française à Dacha, mais il se vit, +lui aussi, brusquement congédié presque chassé. On engagea comme +maîtresse de piano une dame noble, veuve et sans fortune. +Toutefois le principal percepteur fut Stépan Trophimovitch. À vrai +dire, il avait le premier découvert Dacha; cette enfant tranquille +l'avait intéressé, et il s'était mis à lui donner des leçons, +avant que Barbara Pétrovna s'occupât d'elle. Je le répète, il +exerçait sur les babies une séduction étonnante. De huit à onze +ans, Élisabeth Nikolaïevna Touchine étudia sous sa direction (bien +entendu, il l'instruisait gratuitement, et, pour rien au monde, il +n'aurait consenti à accepter de l'argent des Drozdoff). Mais lui- +même s'était épris de la charmante enfant et lui racontait toutes +sortes de poèmes sur l'origine de l'univers, la formation de la +terre, l'histoire de l'humanité. Les leçons concernant les +premiers peuples et l'homme primitif étaient plus attachantes que +des contes arabes. Lisa se pâmait à ces récits, et, chez elle, +imitait son professeur de la façon la plus comique. Stépan +Trophimovitch le sut; il la guetta, et un jour la surprit en +flagrant délit de parodie. Lisa confuse se jeta dans ses bras en +pleurant; il pleura aussi -- de tendresse. Mais bientôt Lisa +quitta le pays, et Dacha resta seule. Quand celle-ci eut pour +maîtres des professeurs du gymnase, Stépan Trophimovitch ne +s'occupa plus de son éducation, et, peu à peu, cessa de faire +attention à elle. Longtemps plus tard, un jour qu'il dînait chez +Barbara Pétrovna, l'extérieur agréable de son ancienne élève le +frappa tout à coup; Dacha avait alors dix-sept ans. Il engagea la +conversation avec elle, fut satisfait de ses réponses, et finit +par proposer de lui faire un cours d'histoire de la littérature +russe. Barbara Pétrovna le remercia de cette idée qu'elle trouvait +fort louable. La jeune fille fut enchantée. La première leçon eut +lieu en présence de la générale. Elle avait été préparée avec le +plus grand soin, et le professeur réussit à intéresser vivement +ses auditrices. Mais quand, ayant terminé, il annonça le sujet +qu'il traiterait la fois prochaine, Barbara Pétrovna se leva +brusquement et déclara qu'il n'y aurait plus de leçons. La mine de +Stépan Trophimovitch s'allongea, toutefois il ne répondit rien. +Dacha rougit. Ainsi prit fin le cours d'histoire de la littérature +russe. Ce fut juste trois ans après que vint à l'esprit de Barbara +Pétrovna l'étrange fantaisie matrimoniale dont il est question en +ce moment. + +Le pauvre Stépan Trophimovitch était seul dans son logis et ne se +doutait de rien. En proie à la mélancolie, il regardait de temps à +autre par la fenêtre, espérant voir arriver quelqu'une de ses +connaissances. Mais il n'apercevait personne. Au dehors, il +bruinait, le froid commençait à se faire sentir; il fallait +chauffer le poêle; Stépan Trophimovitch soupira. Soudain une +vision terrible s'offrit à ses yeux: par un temps pareil, à une +heure aussi indue, Barbara Pétrovna venait chez lui! Et à pied! +Dans sa stupeur, il oublia même de changer de costume et la reçut +vêtu de la camisole rose ouatée qu'il portait habituellement. + +-- Ma bonne amie!... s'exclama-t-il d'une voix faible, en voyant +entrer la générale. + +-- Vous êtes seul, j'en suis bien aise; je ne puis pas souffrir +vos amis! Comme vous fumez toujours! Seigneur, quelle atmosphère! +Vous n'avez pas encore fini de prendre votre thé, et il est plus +de midi! Vous trouvez votre bonheur dans le désordre, vous vous +complaisez dans la saleté! Qu'est-ce que c'est que ces papiers +déchirés qui jonchent le parquet? Nastasia, Nastasia! Que fait +votre Nastasia? matouchka, ouvre les fenêtres, les vasistas, les +portes, il faut aérer ici. Nous allons passer dans la salle; je +suis venue chez vous pour affaire. Donne au moins un coup de balai +dans ta vie, matouchka! + +-- Il salit tant! grommela la servante. + +-- Mais toi, balaye, balaye quinze fois par jour! Votre salle est +affreuse, ajouta Barbara Pétrovna quand ils furent entrés dans +cette pièce. -- Fermez mieux la porte, elle pourrait se mettre aux +écoutes et nous entendre. Il faut absolument que vous changiez ce +papier. Je vous ai envoyé un tapissier avec des échantillons, +pourquoi n'avez-vous rien choisi? Asseyez-vous et écoutez. +Asseyez-vous donc enfin, je vous prie. Où allez-vous donc? Où +allez-vous donc? + +-- Je suis à vous tout de suite! cria de la chambre voisine Stépan +Trophimovitch, -- me revoici! + +-- Ah! vous êtes allé faire toilette! dit-elle en le considérant +d'un air moqueur. (Il avait passé une redingote par-dessus sa +camisole.) En effet, cette tenue est plus en situation... étant +donné l'objet de notre entretien. Asseyez-vous donc, je vous prie. + +Elle lui exposa ses intentions, carrément, sans ambages, en femme +sûre d'être obéie. Elle fit allusion aux huit mille roubles dont +il avait un besoin urgent, et entra dans des explications +détaillées au sujet de la dot. Tremblant, ouvrant de grands yeux, +Stépan Trophimovitch écoutait tout, mais sans se faire une idée +nette de ce qu'il entendait. Chaque fois qu'il voulait parler, la +voix lui manquait. Il savait seulement que la volonté de Barbara +Pétrovna s'accomplirait, qu'il aurait beau répliquer, refuser son +consentement, il était à partir de ce moment un homme marié. + +-- Mais, ma bonne amie, pour la troisième fois et à mon âge... et +avec une pareille enfant! objecta-t-il enfin. -- Mais c'est une +enfant! + +-- Une enfant qui a vingt ans, grâce à Dieu! Ne tournez pas ainsi +vos prunelles, je vous prie, vous n'êtes pas un acteur de +mélodrame. Vous êtes fort intelligent et fort instruit, mais vous +ne comprenez rien à la vie, vous avez besoin qu'on s'occupe +continuellement de vous. Si je meurs, que deviendrez-vous? Elle +sera pour vous une excellente niania; c'est une jeune fille +modeste, sensée, d'un caractère ferme; d'ailleurs, moi-même je +serai là, je ne vais pas mourir tout de suite. C'est une femme de +foyer, un ange de douceur. J'étais encore en Suisse quand cette +heureuse idée m'est venue. Comprenez-vous, quand je vous dis moi- +même qu'elle est un ange de douceur! s'écria la générale dans un +brusque mouvement de colère. -- Vous vivez dans la saleté, elle +fera régner la propreté chez vous, tout sera en ordre, on pourra +se mirer dans vos meubles... Eh! vous vous figurez peut-être qu'en +vous offrant un trésor pareil, je dois encore vous supplier à +mains jointes de l'accepter! Mais c'est vous qui devriez tomber à +mes genoux!... Oh! homme vain et pusillanime! + +-- Mais... je suis déjà un vieillard. + +-- Vous avez cinquante-trois ans, la belle affaire! Cinquante ans, +ce n'est pas la fin, mais le milieu de la vie. Vous êtes un bel +homme, et vous le savez vous-même. Vous savez aussi combien elle +vous estime. Que je vienne à mourir, qu'adviendra-t-il d'elle? +Avec vous elle sera tranquille, et ce sera également une sécurité +pour moi. Vous avez une signification, un nom, un coeur aimant; +vous toucherez une pension que je me ferai un devoir de vous +servir. Peut-être sauverez-vous cette jeune fille! En tout cas, +vous serez pour elle un porte-respect. Vous la formerez à la vie, +vous développerez son coeur, vous dirigerez ses pensées. Combien +se perdent aujourd'hui par suite d'une mauvaise direction +intellectuelle! Votre ouvrage sera prêt pour ce temps-là, et, du +même coup, vous vous rappellerez à l'attention publique. + +-- Justement, je me dispose à écrire mes _Récits de l'histoire +d'Espagne, _murmura Stépan Trophimovitch sensible à l'adroite +flatterie de Barbara Pétrovna. + +-- Eh bien, vous voyez, cela tombe à merveille. + +-- Mais... elle? Vous lui avez parlé? + +-- Ne vous inquiétez pas d'elle; vous n'avez pas à vous enquérir +de cela. Sans doute, vous devez vous-même demander sa main, la +supplier de vous faire cet honneur, vous comprenez? Mais soyez +tranquille, je serai là. D'ailleurs, vous l'aimez... + +Le vertige commençait à saisir Stépan Trophimovitch; les murs +tournaient autour de lui. Il ne pouvait s'arracher à l'obsession +d'une idée terrible. + +-- Excellente amie, fit-il tout à coup d'une voix tremblante, -- +je... je ne me serais jamais imaginé que vous vous décideriez à me +marier... à une autre... femme! + +-- Vous n'êtes pas une demoiselle, Stépan Trophimovitch; on ne +marie que les demoiselles, vous vous marierez vous-même, répliqua +d'un ton sarcastique Barbara Pétrovna. + +-- Oui, j'ai pris un mot pour un autre. Mais... c'est égal, dit-il +en la regardant d'un air égaré. + +-- Je vois que c'est égal, répondit-elle avec mépris. -- Seigneur! +il s'évanouit! Nastasia, Nastasia! De l'eau! + +Mais l'eau ne fut pas nécessaire. Il ne tarda pas à revenir à lui. +Barbara Pétrovna prit son parapluie. + +-- Je vois qu'il n'y a pas moyen de causer avec vous maintenant... + +-- Oui, oui, je suis incapable... + +-- Mais vous réfléchirez d'ici à demain. Restez chez vous, s'il +arrive quelque chose, faites-le moi savoir, fût-ce de nuit. Ne +m'écrivez pas, je ne lirais pas vos lettres. Demain, à cette +heure-ci, je viendrai moi-même, seule, chercher votre réponse +définitive, et j'espère qu'elle sera satisfaisante. Faites en +sorte qu'il n'y ait personne, et que votre logement soit propre. +Cela, à quoi ça ressemble-t-il? Nastasia! Nastasia! + +Naturellement, le lendemain il consentit. D'ailleurs, il ne +pouvait pas faire autrement. Il y avait ici une circonstance +particulière... + +VII + +Ce qu'on appelait chez nous le bien de Stépan Trophimovitch (un +domaine de cinquante âmes attenant à Skvorechniki) n'était pas à +lui mais avait appartenu à sa première femme, et, comme tel, se +trouvait être maintenant la propriété de leur fils, Pierre +Stépanovitch Verkhovensky. Stépan Trophimovitch n'en avait que +l'administration, d'abord comme tuteur de son fils, puis comme +fondé de pouvoirs de celui-ci, qui, devenu majeur, avait donné +procuration à son père pour gérer sa fortune. L'arrangement était +fort avantageux pour le jeune homme: chaque année il recevait de +son père mille roubles comme revenu d'un bien qui, depuis +l'abolition du servage, en rapportait à peine cinq cents. Dieu +sait comment avaient été établies de pareilles conventions. Du +reste, ces mille roubles, c'est Barbara Pétrovna qui les envoyait, +sans que Stépan Trophimovitch y fût pour un kopek. Bien plus, non +content de garder dans sa poche tout le revenu de la propriété, il +finit par la dévaster en l'affermant à un industriel et en +vendant, à diverses reprises, à l'insu de Barbara Pétrovna, le +droit de faire des coupes dans un bois qui constituait la +principale valeur du domaine. Il retira ainsi quatre mille roubles +de futaies qui en valaient au moins huit mille. Mais force lui +était de battre monnaie d'une façon quelconque, lorsque la fortune +l'avait trop maltraité au club et qu'il n'osait recourir à la +bourse de la générale. Celle-ci grinça des dents quand enfin elle +apprit tout. Or, maintenant, Pierre Stépanovitch annonçait qu'il +allait venir vendre lui-même ses propriétés et chargeait son père +de s'occuper sans retard de cette vente. Comme bien on pense, le +noble et désintéressé Stépan Trophimovitch se sentait des torts +envers «ce cher enfant» (leur dernière rencontre remontait à neuf +ans: il s'étaient vus à Pétersbourg au moment où le jeune homme +venait d'entrer à l'Université). Primitivement, le domaine avait +pu valoir treize ou quatorze mille roubles, à présent on devait +s'estimer heureux s'il trouvait acquéreur pour cinq mille. Sans +doute Stépan Trophimovitch, muni qu'il était d'une procuration en +bonne forme, avait parfaitement le droit de vendre le bois; +d'autre part, il pouvait alléguer à sa décharge cet impossible +revenu de mille roubles que, depuis tant d'années, il envoyait à +son fils. Mais Stépan Trophimovitch était un homme doué de +sentiments nobles et généreux. Dans sa tête germa une idée grande: +quand Pétroucha arriverait, déposer soudain sur la table le prix +maximum du domaine, c'est-à-dire quinze mille roubles, sans faire +la moindre allusion aux sommes expédiées jusqu'alors, puis, les +larmes aux yeux, serrer fortement ce «cher fils» contre sa +poitrine et terminer ainsi tous les comptes. Avec beaucoup de +précaution il déroula ce petit tableau devant Barbara Pétrovna; il +lui fit entendre que cela donnerait même comme un cachet +particulier de noblesse à leur amicale liaison... à leur «idée». +Cela montrerait combien l'ancienne génération l'emportait en +grandeur d'âme et en désintéressement sur la mesquine jeunesse +contemporaine. Il invoqua encore plusieurs autres considérations; +Barbara Pétrovna l'écouta en silence; finalement elle lui déclara +d'un ton sec qu'elle consentait à acheter le domaine, et qu'elle +le payerait au prix le plus élevé, c'est-à-dire six ou sept mille +roubles (on aurait même pu l'avoir pour cinq), mais elle ne dit +pas un mot au sujet des huit mille roubles qu'il aurait fallu pour +indemniser Pétroucha de la destruction du bois. + +Cet entretien qui eut lieu un mois avant la demande en mariage +laissa Stépan Trophimovitch soucieux. Naguère on pouvait encore +espérer que son fils ne se montrerait jamais dans nos parages. En +m'exprimant ainsi, je me place au point de vue d'un étranger, car, +comme père, Stépan Trophimovitch aurait repoussé avec indignation +l'idée même d'un pareil espoir. Quoi qu'il en soit, précédemment +des bruits étranges s'étaient répandus chez nous en ce qui +concernait Pétroucha. Il avait terminé ses études depuis six ans +et, au sortir de l'Université, avait mené une existence désoeuvrée +sur le pavé de Pétersbourg. Tout à coup nous apprîmes qu'il avait +pris part à la rédaction d'un placard séditieux, puis qu'il avait +quitté la Russie, qu'il se trouvait en Suisse, à Genève: on avait +donc lieu de le croire en fuite. + +Cela m'étonne, nous disait alors Stépan Trophimovitch fort +contrarié de cette nouvelle, -- Pétroucha, c'est une si pauvre +tête; il est bon, noble, très sensible, et, à Pétersbourg, j'étais +fier de lui en le comparant à la jeunesse moderne, mais c'est un +pauvre sire tout de même... Et, vous savez, cela provient toujours +de ce défaut de maturité, de ce sentimentalisme! Ce qui les +fascine, ce n'est pas le réalisme, mais le côté idéaliste, +mystique, pour ainsi dire, du socialisme... Et pour moi, pour moi +quelle affaire! J'ai ici tant d'ennemis, _là-bas_ j'en ai encore +plus, ils attribueront à l'influence du père... Mon Dieu! +Pétroucha un agitateur! Dans quel temps nous vivons! + +Du reste, Pétroucha ne tarda pas à envoyer de Suisse son adresse +exacte, afin de continuer à recevoir ses fonds: donc il n'était +pas tout à fait un réfugié. Et voici que, maintenant, après un +séjour de quatre ans à l'étranger, il reparaissait dans sa patrie, +et annonçait sa prochaine arrivée chez nous: donc, il n'était +inculpé de rien. Bien plus, il semblait même que quelqu'un +s'intéressât à lui et le protégeât. Sa lettre venait du sud de la +Russie, où il se trouvait alors chargé d'une mission qui, pour +n'avoir rien d'officiel, ne laissait pas d'être importante. Tout +cela était très bien, mais où prendre les sept à huit mille +roubles destinés à parfaire le prix maximum du domaine? Et s'il +surgissait des contestations, si, au lieu d'un touchant tableau de +famille, c'était un procès qu'on allait avoir? Quelque chose +disait à Stépan Trophimovitch que le sensible Pétroucha défendrait +ses intérêts mordicus. «J'ai remarqué», me faisait-il observer un +jour, «que tous ces socialistes fanatiques, tous ces communistes +enragés sont en même temps les individus les plus avares, les +propriétaires les plus durs à la détente; on peut même affirmer +que plus un homme est socialiste, plus il tient à ce qu'il a. D'où +cela vient-il? Serait-ce encore une conséquence du +sentimentalisme?» J'ignore si cette observation est juste; tout ce +que je puis dire, c'est que Pétroucha avait eu quelque +connaissance de la vente du bois, etc., et que Stépan +Trophimovitch le savait. Il m'arriva aussi de lire des lettres de +Pétroucha à son père: il écrivait fort rarement, une fois par an +tout au plus. Dernièrement, néanmoins, ayant à annoncer sa +prochaine arrivée, il avait envoyé deux missives presque coup sur +coup. Courtes et sèches, toutes les lettres du jeune homme +traitaient exclusivement d'affaires, et comme, à Pétersbourg, le +père et le fils avaient adopté entre eux le tutoiement à la mode, +la correspondance de Pétroucha rappelait à s'y méprendre les +instructions que les propriétaires du temps passé adressaient de +la capitale aux serfs chargés d'administrer leurs biens. Et +maintenant, la somme indispensable pour sauver la situation, voici +que Barbara Pétrovna l'offrait avec la main de Dacha, donnant +clairement à entendre qu'on n'obtiendrait jamais l'une si l'on +n'acceptait pas l'autre. Naturellement, Stépan +Trophimovitch s'exécuta. + +Dès que la générale l'eût quitté, il m'envoya chercher et consigna +tous les autres à sa porte pour toute la journée. Comme on le +devine, il pleura un peu, dit beaucoup de belles choses, divagua +aussi passablement, fit par hasard un calembour et en fut +enchanté, puis eut une légère cholérine, -- bref, tout se passa +dans l'ordre accoutumé. Après quoi, il détacha du mur le portrait +de son Allemande décédée depuis vingt ans, et l'interpella d'un +ton plaintif: «Me pardonnes-tu?» En général, il ne semblait pas +dans son assiette. Pour noyer son chagrin, il se mit à boire avec +moi. Du reste, il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil paisible. +Le lendemain matin, il s'habilla avec soin, noua artistement sa +cravate blanche, et alla à plusieurs reprises se regarder dans la +glace. Il parfuma même son mouchoir, mais il se hâta de le fourrer +sous un coussin et d'en prendre un autre, aussitôt qu'il eût +aperçu par la fenêtre Barbara Pétrovna. + +-- C'est très bien! dit-elle en apprenant qu'il consentait. -- +D'abord, vous avez pris là une noble résolution, et ensuite vous +avez prêté l'oreille à la voix de la raison que vous écoutez si +rarement dans vos affaires privées. Du reste, rien ne presse, +ajouta-t-elle après avoir remarqué le superbe noeud de cravate de +Stépan Trophimovitch, -- pour le moment, taisez-vous, je me tairai +aussi. C'est bientôt l'anniversaire de votre naissance, j'irai +chez vous avec elle. Vous donnerez une soirée, mais, je vous prie, +point de liqueurs, ni de victuailles, rien que du thé. Du reste, +j'organiserai tout moi-même. Vous inviterez vos amis, -- nous +ferons ensemble un choix parmi eux. La veille vous confèrerez avec +elle, si c'est nécessaire. Votre soirée ne sera pas précisément +une soirée de fiançailles, nous nous bornerons à annoncer le +mariage, sans aucune solennité. Et quinze jours après, la noce +sera célébrée avec le moins de fracas possible. Vous pourriez +même, à l'issue de la cérémonie nuptiale, partir tous deux en +voyage, aller à Moscou, par exemple. Je vous accompagnerai peut- +être... Mais l'essentiel, c'est que, d'ici là, vous vous taisiez. + +Ce langage étonna Stépan Trophimovitch. Il balbutia que cela +n'était pas possible, qu'il fallait bien au préalable s'entretenir +avec sa future, mais Barbara Pétrovna lui répliqua avec +irritation: + +-- Pourquoi cela? D'abord, il se peut encore que la chose ne se +fasse pas. + +-- Comment, il se peut qu'elle ne se fasse pas? murmura le futur +complètement abasourdi. + +-- Oui, il faut encore que je voie... Mais, du reste, tout aura +lieu comme je l'ai dit, ne vous inquiétez pas, je la préparerai +moi-même. Votre intervention est absolument inutile. Tout le +nécessaire sera dit et fait, vous n'avez aucun besoin de vous +mêler de cela. À quoi bon? Quel serait votre rôle? Ne venez pas, +n'écrivez pas non plus. Et pas un mot à personne, je vous prie. Je +me tairai aussi. + +Elle refusa décidément de s'expliquer, et se retira en proie à une +agitation visible. Elle avait été frappée, semblait-il, de +l'excessif empressement de Stépan Trophimovitch. Hélas! celui-ci +était loin de comprendre sa situation, et n'avait pas encore +envisagé la question sous toutes ses faces. Il se mit à faire le +rodomont: + +-- Cela me plaît! s'écria-t-il en s'arrêtant devant moi et en +écartant les bras, -- vous l'avez entendue? Elle fera si bien, +qu'à la fin je ne voudrai plus. C'est que je puis aussi perdre +patience, et... ne plus vouloir! «Restez chez vous, vous n'avez +pas besoin de venir», mais pourquoi, au bout du compte, faut-il +absolument que je me marie? Parce qu'une fantaisie ridicule lui a +passé par la tête? Mais je suis un homme sérieux, et je puis +refuser de me soumettre aux caprices baroques d'une écervelée! +J'ai des devoirs envers mon fils et... envers moi-même! Je fais un +sacrifice, -- comprend-elle cela? Si j'ai consenti, c'est peut- +être parce que la vie m'ennuie, et que tout m'est égal. Mais elle +peut me pousser à bout, et alors tout ne me sera plus égal: je me +fâcherai, et je retirerai mon consentement. Et enfin, le +ridicule... Que dira-t-on au club? Que dira... Lipoutine? «Il se +peut encore que la chose ne se fasse pas», -- en voilà une, celle- +là! ça, c'est le comble! _Je suis un forçat, un Badinguet[1]_, un +homme collé au mur!... + +À travers ces doléances perçait une sorte de fatuité et +d'enjouement. Du reste, nous nous remîmes à boire. + +CHAPITRE III + +_LES PÉCHÉS D'AUTRUI._ + +I + +Huit jours s'écoulèrent, et la situation commença à s'éclaircir un +peu. + +Je noterai en passant que, durant cette malheureuse semaine, j'eus +beaucoup d'ennui, car ma qualité de confident m'obligea à rester, +pour ainsi dire, en permanence auprès de mon pauvre ami. Ce qui le +faisait le plus souffrir, c'était la honte, et pourtant il n'avait +à rougir devant personne, attendu que, pendant ces huit jours, +notre tête-à-tête ne fut troublé par aucune visite. Mais en ma +présence même il se sentait honteux, et cela à tel point que plus +il s'ouvrait à moi, plus ensuite il m'en voulait d'avoir reçu ses +aveux. Par suite de son humeur soupçonneuse, il se figurait que la +ville entière savait déjà tout; aussi n'osait-il plus se montrer +ni au club, ni même dans son petit cercle. Bien plus, il attendait +la tombée de la nuit pour faire la promenade nécessaire à sa +santé. + +Au bout de huit jours, il ignorait encore s'il était ou non +fiancé, et toutes ses démarches pour être fixé à ce sujet étaient +restées infructueuses. Il n'avait pas encore vu sa future, et il +ne savait même pas s'il était autorisé à lui donner ce nom; bref, +il en était à se demander s'il y avait quelque chose de sérieux +dans tout cela! Barbara Pétrovna refusait absolument de le +recevoir. À une de ses premières lettres (il lui en écrivit une +foule) elle répondit net en le priant de la dispenser +momentanément de tous rapports avec lui, parce qu'elle était +occupée. «J'ai moi-même», ajoutait-elle, «plusieurs choses fort +importantes à vous communiquer, j'attends pour cela un moment où +je sois plus libre qu'à présent: je vous ferai savoir moi-même, en +temps utile, quand vous pourrez venir chez moi.» Elle promettait +de renvoyer à l'avenir, non décachetées, les lettres de Stépan +Trophimovitch, attendu que ce n'était que de la «polissonnerie». +Je lus moi-même ce billet, il me le montra. + +Et pourtant toutes ces grossièretés, toutes ces incertitudes +n'étaient rien en comparaison du principal souci qui le +tourmentait. Cette inquiétude le harcelait sans relâche, le +démoralisait, le faisait dépérir, c'était quelque chose dont il se +sentait plus honteux que de tout le reste, et dont il ne pouvait +se résoudre à me parler; loin de là, à l'occasion, il mentait et +cherchait à m'abuser par des faux-fuyants dignes d'un petit +écolier; cependant lui-même me faisait appeler tous les jours, il +ne pouvait rester deux heures sans me voir, je lui étais devenu +aussi nécessaire que l'air ou l'eau. + +Une telle conduite blessait un peu mon amour-propre. Il va sans +dire que depuis longtemps j'avais deviné ce grand secret. Dans la +profonde conviction où j'étais alors, la révélation du souci qui +tourmentait tant Stépan Trophimovitch ne lui aurait pas fait +honneur; c'est pourquoi, jeune comme je l'étais, j'éprouvais +quelque indignation devant la grossièreté de ses sentiments et la +vilenie de certains de ses soupçons. Peut-être le condamnais-je +trop sévèrement, sous l'influence de l'ennui que me causait mon +rôle de confident forcé. J'avais la cruauté de vouloir lui +arracher des aveux complets, tout en admettant, du reste, qu'il +était difficile d'avouer certaines choses. Lui aussi m'avait +compris: il voyait clairement que j'avais deviné son secret, et +même que j'étais fâché contre lui; à son tour, il ne poupouvait me +pardonner ni ma perspicacité, ni mon mécontentement. Certes, dans +le cas présent, mon irritation était fort bête mais l'amitié la +plus vive ne résiste guère à un tête-à-tête indéfiniment prolongé. +Sous plusieurs rapports, Stépan Trophimovitch se rendait un compte +exact de sa situation, et même il en précisait très finement les +côtés sur lesquels il ne croyait pas nécessaire de garder le +silence. + +-- Oh! est-ce qu'elle était ainsi dans le temps? me disait-il +quelquefois en parlant de Barbara Pétrovna. -- Est-ce qu'elle +était ainsi, jadis, quand nous causions ensemble... Savez-vous +qu'alors elle savait encore causer? Pourrez-vous le croire? elle +avait alors des idées, des idées à elle. Maintenant elle n'est +plus à reconnaître! Elle dit que tout cela n'était que du +bavardage! Elle méprise le passé... À présent, elle est devenue +une sorte de commis, d'économe, une créature endurcie, et elle se +fâche toujours... + +-- Pourquoi donc se fâcherait-elle maintenant que vous avez déféré +à son désir? répliquai-je. + +Il me regarda d'un air fin. + +-- Cher ami, si j'avais refusé, elle aurait été furieuse, fu-ri- +euse! Moins toutefois qu'elle ne l'est maintenant que j'ai +consenti. + +Sa phrase lui parut joliment tournée, et nous bûmes ce soir-là une +petite bouteille. Mais cette accalmie ne dura guère; le lendemain, +il fut plus maussade et plus insupportable que jamais. + +Je lui reprochais surtout de ne pouvoir se résoudre à aller faire +visite aux dames Drozdoff; elles-mêmes, nous le savions, +désiraient renouer connaissance avec lui, car, depuis leur +arrivée, elles avaient plus d'une fois demandé de ses nouvelles, +et, et, de son côté, il mourait d'envie de les voir. Il parlait +d'Élisabeth Nikolaïevna avec un enthousiasme incompréhensible pour +moi. Sans doute il se rappelait en elle l'enfant qu'il avait tant +aimée jadis; mais, en dehors de cela, il s'imaginait, je ne sais +pourquoi, qu'auprès d'elle il trouverait tout de suite un +soulagement à ses peines présentes, et même une réponse aux graves +points d'interrogation posés devant lui. Élisabeth Nikolaïevna lui +faisait, par avance, l'effet d'une créature extraordinaire. Et +pourtant il n'allait pas chez elle, quoique chaque jour il en +formât le projet. Pour dire toute la vérité, j'étais moi-même très +désireux alors d'être présenté à cette jeune fille, et je ne +voyais que Stépan Trophimovitch qui pût me servir d'introducteur +auprès d'elle. Je l'avais plus d'une fois aperçue se promenant à +cheval en compagnie du bel officier, qui passait pour son cousin +(le neveu du feu général Drozdoff), et elle avait produit sur moi +une impression extraordinaire. Mon aveuglement fut de fort courte +durée; je reconnus vite combien ce rêve était irréalisable, mais +avant qu'il se dissipât, on comprend la colère que je dus souvent +éprouver en voyant mon pauvre ami s'obstiner dans son existence +d'ermite. + +Dès le début, tous les nôtres avaient été officiellement informés +que les réceptions de Stépan Trophimovitch étaient momentanément +suspendues. Quoi que je fisse pour l'en dissuader, il tint à leur +notifier la chose. Sur sa demande, je passai donc chez toutes nos +connaissances, je leur dis que Barbara Pétrovna avait confié un +travail extraordinaire à notre «vieux» (c'était ainsi que nous +appelions entre nous Stépan Trophimovitch), qu'il avait à mettre +en ordre une correspondance embrassant plusieurs années, qu'il +s'était enfermé, que je l'aidais dans sa besogne, etc., etc. +Lipoutine était le seul chez qui je ne fusse pas encore allé, je +remettais toujours cette visite, et, à dire vrai, je n'osais pas +la faire. «Il ne croira pas un mot de ce que je lui raconterai», +me disais-je, «il ne manquera pas de s'imaginer qu'il y a là un +secret qu'on veut lui cacher, à lui surtout, et, dès que je +l'aurai quitté, il courra toute la ville pour recueillir des +informations et répandre des cancans.» Tandis que je me faisais +ces réflexions, je le rencontrai par hasard dans la rue. Les +nôtres, que je venais de prévenir, l'avaient déjà mis au courant. +Mais, chose étrange, loin de me questionner et de témoigner aucune +curiosité à l'endroit de Stépan Trophimovitch, il m'interrompit +dès que je voulus m'excuser de n'être pas encore allé chez lui, et +aborda aussitôt un autre sujet de conversation. À la vérité, ce +n'était pas la matière qui lui manquait, il avait une grande envie +de causer et était enchanté d'avoir trouvé en moi un auditeur. Il +commença à parler des nouvelles de la ville, de l'arrivée de la +gouvernante, de l'opposition qui se formait déjà au club, etc., +etc. Bref, il bavarda pendant un quart d'heure et d'une façon si +amusante que je ne me lassais pas de l'entendre. Quoique je ne +pusse le souffrir, j'avoue qu'il avait le talent de se faire +écouter, surtout quand il pestait contre quelque chose. Cet homme, +à mon avis, était né espion. Il savait toujours les dernières +nouvelles et connaissait toute la chronique secrète de la ville, +particulièrement les vilenies; on ne pouvait que s'étonner en +voyant combien il prenait à coeur des choses qui, parfois, ne le +concernaient pas du tout. Il m'a toujours semblé que le trait +dominant de son caractère était l'envie. Le même soir, je fis part +à Stépan Trophimovitch de ma rencontre avec Lipoutine et de +l'entretien que nous avions eu ensemble. À ma grande surprise, il +parut extrêmement agité et me posa cette étrange question: +«Lipoutine sait-il ou non?» J'essayai de lui démontrer que, dans +un temps si court, Lipoutine n'avait rien pu apprendre; +d'ailleurs, par qui aurait-il été mis au fait? mais Stépan +Trophimovitch ne se rendit point à mes raisonnements. + +-- Croyez-le ou non, finit-il par me dire, -- moi, je suis +persuadé que non seulement il connaît _notre_ situation dans tous +ses détails, mais que, de plus, il sait encore quelque chose que +ni vous ni moi ne savons, quelque chose que nous ne saurons peut- +être jamais, ou que nous apprendrons quand il sera trop tard, +quand il n'y aura plus moyen de revenir en arrière!... + +Je ne répondis rien, mais ces paroles donnaient fort à penser. +Durant les cinq jours qui suivirent, il ne fut plus du tout +question de Lipoutine entre nous. Je voyais très bien que Stépan +Trophimovitch regrettait vivement de n'avoir pas su retenir sa +langue et d'avoir manifesté de tels soupçons devant moi. + +II + +Sept ou huit jours après le consentement donné par Stépan +Trophimovitch à son mariage, tandis que je me rendais, selon mon +habitude, vers onze heures du matin chez le pauvre fiancé, il +m'arriva une aventure en chemin. + +Je rencontrai Karmazinoff[2], «le grand écrivain», comme l'appelait +Lipoutine. Ses romans sont connus de toute la dernière génération +et même de la nôtre; dès l'enfance, je les avais lus et j'en avais +été enthousiasmé; ils avaient fait la joie de mes jeunes années. +Plus tard, je me refroidis un peu pour les productions de sa +plume. Les ouvrages à tendance de sa seconde manière me plurent +moins que les premiers où il y avait tant de poésie spontanée; les +derniers me déplurent tout à fait. + +À en croire la renommée, il n'était rien que Karmazinoff mît au- +dessus de ses relations avec les hommes puissants et avec la haute +société. On racontait qu'il vous faisait l'accueil le plus +charmant, vous comblait d'amabilités, vous séduisait par sa +bonhomie, surtout s'il avait besoin de vous, et si, bien entendu, +vous lui aviez été présenté au préalable. Mais, à l'arrivée du +premier prince, de la première comtesse, du premier personnage +dont il avait peur, il s'empressait de vous oublier avec le dédain +le plus insultant, comme un copeau, comme une mouche, et cela +avant même que vous fussiez sorti de chez lui; cette manière +d'agir lui paraissait le suprême du bon ton. Malgré une +connaissance parfaite du savoir-vivre, il était, disait-on, si +follement vaniteux qu'il ne pouvait cacher son irascibilité +d'écrivain même dans les milieux sociaux où l'on ne s'occupe guère +de littérature. Si quelqu'un semblait se soucier peu de ses +ouvrages, il en était mortellement blessé et ne respirait que +vengeance. + +Dès que s'était répandu chez nous le bruit de la prochaine arrivée +de Karmazinoff, j'avais conçu un vif désir de le voir, et, si +c'était possible, de faire sa connaissance. Je savais que je +pourrais y arriver par Stépan Trophimovitch qui avait été son ami +autrefois. Et voilà que, tout à coup, je le rencontre dans un +carrefour. Je le reconnus tout de suite. Trois jours auparavant, +on me l'avait montré se promenant en calèche avec sa gouvernante. + +C'était un petit homme aux airs pincés, qu'on aurait pris pour un +vieillard, quoiqu'il n'eût pas plus de cinquante ans; d'épaisses +boucles de cheveux blancs sortaient de dessous son chapeau à haute +forme et s'enroulaient autour d'oreilles petites et rosées. Son +visage assez vermeil n'était pas fort beau; il avait un nez un peu +gros, de petits yeux vifs et spirituels, des lèvres longues et +minces dont le pli dénotait l'astuce. Sur ses épaules était +négligemment jeté un manteau comme on en aurait porté à cette +saison en Suisse ou dans l'Italie septentrionale. Mais, du moins, +tous les menus accessoires de son costume: boutons de manchettes, +lorgnon, bague, etc., étaient d'un goût irréprochable. Je suis sûr +qu'en été il doit porter des bottines de prunelle à boutons de +nacre. Quand nous nous rencontrâmes, il était arrêté au coin d'une +rue et cherchait à s'orienter. S'apercevant que je le regardais +avec curiosité, il m'adressa la parole d'une petite voix +mielleuse, quoiqu'un peu criarde: + +-- Permettez-moi de vous demander le plus court chemin pour aller +rue des Boeufs. + +-- Rue des Boeufs? Mais c'est ici tout près, m'écriai-je en proie +à une agitation extraordinaire. -- Vous n'avez qu'à suivre cette +rue et prendre ensuite la deuxième à gauche. + +-- Je vous suis bien reconnaissant. + +Minute maudite! je crois que j'étais intimidé et que ma +physionomie avait une expression servile. Il remarqua tout cela en +un clin d'oeil, et, à l'instant sans doute, comprit tout, c'est-à- +dire, que je savais qui il était, que je l'avais lu, que je +l'admirais depuis mon enfance, et qu'en ce moment je me sentais +troublé devant lui. Il sourit, inclina encore une fois la tête, et +se mit en marche dans la direction que je lui avais indiquée. +J'ignore comment il se fit qu'au lieu de continuer ma route, je le +suivis à quelques pas de distance. Tout à coup il s'arrêta de +nouveau. + +-- Ne pourriez-vous pas me dire où je trouverais une station de +fiacres? me cria-t-il. + +Vilain cri! vilaine voix! + +-- Une station de fiacres? Mais il y en a une à deux pas d'ici... +près de la cathédrale; c'est toujours là que les cochers se +tiennent, répondis-je, et peu s'en fallut que je ne courusse +chercher une voiture à Karmazinoff. Je présume qu'il attendait +justement cela de moi. Bien entendu, je me ravisai à l'instant +même et n'en fis rien, mais mon mouvement ne lui échappa point, et +l'odieux sourire de tout à l'heure reparut sur ses lèvres. Alors +se produisit un incident que je n'oublierai jamais. + +Il laissa soudain tomber un sac minuscule qu'il tenait dans sa +main gauche. Du reste, ce n'était pas, à proprement parler, un +sac, mais une petite boîte, ou plutôt un petit portefeuille, ou, +mieux encore, un ridicule dans le genre de ceux que les dames +portaient autrefois. Enfin, je ne sais pas ce que c'était; tout ce +que je sais, c'est que je me précipitai pour ramasser cet objet. + +Je suis parfaitement convaincu que je ne le ramassai pas, mais le +premier mouvement fait par moi était incontestable, il n'y avait +plus moyen de le cacher, et je rougis comme un imbécile. Le malin +personnage tira aussitôt de la circonstance tout ce qu'il lui +était possible d'en tirer. + +-- Ne vous donnez pas la peine, je le ramasserai moi-même, me dit- +il avec une grâce exquise quand il fut bien sûr que je ne lui +rendrais pas ce service. Puis il ramassa son ridicule en ayant +l'air de prévenir ma politesse, et s'éloigna, après m'avoir une +dernière fois salué d'un signe de tête. Je restai tout sot. +C'était exactement comme si j'avais moi-même ramassé son sac. +Pendant cinq minutes, je me figurais que j'étais un homme +déshonoré. Ensuite je partis d'un éclat de rire. Cette rencontre +me parut si drôle que je résolus de la raconter à Stépan +Trophimovitch pour l'égayer un peu. + +III + +Cette fois je constatai, non sans surprise, un changement +extraordinaire en lui. Dès que je fus entré, il s'avança vers moi +avec un empressement particulier et se mit à m'écouter; seulement +il avait l'air si distrait qu'il ne comprit évidemment pas les +premiers mots de mon récit. Mais à peine eus-je prononcé le nom de +Karmazinoff que je le vis perdre tout sang-froid. + +-- Ne me parlez plus, taisez-vous! s'écria-t-il avec une sorte de +rage, -- voilà, voilà, regardez, lisez! lisez! + +Il prit dans un tiroir et jeta sur la table trois petits morceaux +de papier, sur lesquels Barbara Pétrovna avait griffonné à la hâte +quelques lignes au crayon. Le premier billet remontait à l'avant- +veille, le second avait été écrit la veille, et le dernier était +arrivé depuis une heure. Tous trois, fort insignifiants, avaient +trait à Karmazinoff, et dénotaient chez Barbara Pétrovna la +crainte puérile que le grand écrivain n'oubliât de lui faire +visite. + +Premier billet: + +«S'il daigne enfin vous aller voir aujourd'hui, je vous prie de ne +pas lui parler de moi. Pas le moindre mot. Ne me rappelez d'aucune +manière à son attention. + +«B. S.» + +Deuxième billet: + +«S'il se décide enfin à vous faire visite ce matin, vous agirez, +je crois, plus noblement en refusant de le recevoir. Voilà mon +avis, je ne sais comment vous en jugerez. + +«B. S.» + +Troisième et dernier billet: + +«Je suis sûre qu'il y a chez vous une pleine charretée d'ordures, +et que la fumée de tabac empoisonne votre logement. Je vous +enverrai Marie et Thomas; dans l'espace d'une demi-heure, ils +mettront tout en ordre. Mais ne les gênez pas, et restez dans +votre cuisine, pendant qu'ils nettoieront. Je vous envoie un tapis +de Boukharie et deux vases chinois; depuis longtemps je me +proposais de vous les offrir; j'y joins mon Téniers (que je vous +prête). On peut placer les vases sur une fenêtre; quant au +Téniers, pendez-le à droite sous le portrait de Goethe, là il sera +plus en vue. S'il se montre enfin, recevez-le avec une politesse +raffinée, mais tâchez de mettre la conversation sur des riens, sur +quelque sujet scientifique, faites comme si vous retrouviez un ami +que vous auriez quitté hier. Pas un mot de moi. Peut-être +passerai-je chez vous dans la soirée. + +«B. S.» + +«_P. S._ S'il ne vient pas aujourd'hui, il ne viendra jamais.» + +Après avoir pris connaissance de ces billets, je m'étonnai de +l'agitation que de pareilles niaiseries causaient à Stépan +Trophimovitch. En l'observant d'un oeil anxieux, je remarquai tout +à coup que, pendant ma lecture, il avait remplacé sa cravate +blanche accoutumée par une cravate rouge. Son chapeau et sa canne +se trouvaient sur la table. Il était pâle, et ses mains +tremblaient. + +-- Je ne veux pas connaître ses préoccupations! cria-t-il avec +colère en réponse au regard interrogateur que je fixais sur lui. - +- Je m'en fiche! Elle a le courage de s'inquiéter de Karmazinoff, +et elle ne répond pas à mes lettres! Tenez, voilà la lettre +qu'elle m'a renvoyée hier, non décachetée; elle est là, sur la +table, sous le livre, sous l'_Homme qui rit._ Que m'importent ses +tracas au sujet de Ni-ko-lenka! Je m'en fiche, et je proclame ma +liberté. Au diable le Karmazinoff! Au diable la Lembke! Les vases, +je les ai cachés dans l'antichambre; le Téniers, je l'ai fourré +dans une commode, et je l'ai sommée de me recevoir à l'instant +même. Vous entendez, je l'ai sommée! J'ai fait comme elle, j'ai +écrit quelques mots au crayon sur un chiffon de papier, je n'ai +même pas cacheté ce billet, et je l'ai fait porter par Nastasia, +maintenant j'attends. Je veux que Daria Pavlovna elle-même +s'explique avec moi à la face du ciel, ou, du moins, devant vous. +Vous me seconderez, n'est-ce pas? comme ami et témoin. Je ne veux +pas rougir, je ne veux pas mentir, je ne veux pas de secrets, je +n'en admets pas dans cette affaire! Qu'on m'avoue tout, +franchement, ingénument, noblement, et alors ... alors peut-être +étonnerai-je toute la génération par ma magnanimité!... Suis-je un +lâche, oui ou non, monsieur? acheva-t-il tout à coup en me +regardant d'un air de menace comme si je l'avais pris pour un +lâche. + +Je l'engageai à boire de l'eau; je ne l'avais pas encore vu dans +un pareil état. Tout en parlant, il courait d'un coin de la +chambre à l'autre, mais, soudain, il se campa devant moi dans une +attitude extraordinaire. + +-- Pouvez-vous penser, reprit-il en me toisant des pieds à la +tête, -- pouvez-vous supposer que moi, Stépan Verkhovensky, je ne +trouverai pas en moi assez de force morale pour prendre ma besace, +-- ma besace de mendiant! -- pour en charger mes faibles épaules +et pour m'éloigner à jamais d'ici, quand l'exigeront l'honneur et +le grand principe de l'indépendance? Ce ne sera pas la première +fois que Stépan Verkhovensky aura opposé la grandeur d'âme au +despotisme, fût-ce le despotisme d'une femme insensée, c'est-à- +dire le despotisme le plus insolent et le plus cruel qui puisse +exister au monde, en dépit du sourire que mes paroles viennent, je +crois, d'amener sur vos lèvres, monsieur! Oh! vous ne croyez pas +que je puisse trouver en moi assez de grandeur d'âme pour savoir +finir mes jours en qualité de précepteur chez un marchand, ou +mourir de faim au pied d'un mur! Répondez, répondez sur le champ: +le croyez-vous ou ne le croyez-vous pas? + +Je me tus, comme un homme qui craint d'offenser son interlocuteur +par une réponse négative, mais qui ne peut en conscience lui +répondre affirmativement. Dans toute cette irritation il y avait +quelque chose dont j'étais décidément blessé, et pas pour moi, oh! +non! Mais... je m'expliquerai plus tard. + +Il pâlit. + +-- Peut-être vous vous ennuyez avec moi, G...ff (c'est mon nom), +et vous désireriez... mettre fin à vos visites? dit-il de ce ton +glacé qui précède d'ordinaire les grandes explosions. Inquiet, je +m'élançai vers lui; au même instant entra Nastasia. Elle tendit +silencieusement un petit papier à Stépan Trophimovitch. Il le +regarda, puis me le jeta. C'était la réponse de Barbara Pétrovna, +trois mots écrits au crayon: «Restez chez vous». + +Stépan Trophimovitch prit son chapeau et sa canne, sans proférer +une parole, et sortit vivement de la chambre; machinalement, je le +suivis. Tout à coup un bruit de voix et de pas pressés se fit +entendre dans le corridor. Il s'arrêta comme frappé d'un coup de +foudre. + +-- C'est Lipoutine, je suis perdu! murmura-t-il en me saisissant +la main. + +Comme il achevait ces mots, Lipoutine entra dans la chambre. + +IV + +Pourquoi était-il perdu par le fait de l'arrivée de Lipoutine? je +l'ignorais, et, d'ailleurs, je n'attachais aucune importance à +cette parole; je mettais tout sur le compte des nerfs. Mais sa +frayeur ne laissait pas d'être étrange, et je me promis d'observer +attentivement ce qui allait suivre. + +À première vue, la physionomie de Lipoutine montrait que, cette +fois, il avait un droit particulier d'entrer, en dépit de toutes +les consignes. Il était accompagné d'un monsieur inconnu de nous, +et sans doute étranger à notre ville. En réponse au regard hébété +de Stépan Trophimovitch que la stupeur avait cloué sur place, il +s'écria aussitôt d'une voix retentissante: + +-- Je vous amène un visiteur, et pas le premier venu! Je me +permets de troubler votre solitude. M. Kiriloff, ingénieur et +architecte très remarquable. Mais le principal, c'est qu'il +connaît votre fils, le très estimé Pierre Stépanovitch; il le +connaît tout particulièrement, et il a été chargé par lui d'une +commission pour vous. Il vient seulement d'arriver. + +-- La commission, c'est vous qui l'avez inventée, observa d'un ton +roide le visiteur, -- je ne suis chargé d'aucune commission, mais +je connais en effet Verkhovensky. Je l'ai laissé, il y a dix +jours, dans le gouvernement de Kh... + +Stépan Trophimovitch lui tendit machinalement la main et l'invita +du geste à s'asseoir; puis il me regarda, regarda Lipoutine, et, +comme rappelé soudain au sentiment de la réalité, il se hâta de +s'asseoir lui-même; mais, sans le remarquer, il tenait toujours à +la main sa canne et son chapeau. + +-- Bah! mais vous vous disposiez à sortir! On m'avait pourtant dit +que vos occupations vous avaient rendu malade. + +-- Oui, je suis souffrant, c'est pour cela que je voulais +maintenant faire une promenade, je... + +Stépan Trophimovitch s'interrompit, se débarrassa brusquement de +sa canne et de son chapeau, et -- rougit. + +Pendant ce temps j'examinais le visiteur. C'était un jeune homme +brun, de vingt-sept ans environ, convenablement vêtu, svelte et +bien fait de sa personne. Son visage pâle avait une nuance un peu +terreuse; ses yeux étaient noirs et sans éclat. Il semblait +légèrement distrait et rêveur; sa parole était saccadée et +incorrecte au point de vue grammatical; s'il avait à construire +une phrase de quelque longueur, il avait peine à s'en tirer et +transposait singulièrement les mots. Lipoutine remarqua très bien +l'extrême frayeur de Stépan Trophimovitch et en éprouva une +satisfaction visible. Il s'assit sur une chaise de jonc qu'il +plaça presque au milieu de la chambre, de façon à se trouver à +égale distance du maître de la maison et de M. Kiriloff, lesquels +s'étaient assis en face l'un de l'autre sur deux divans opposés. +Ses yeux perçants furetaient dans tous les coins. + +-- Je... je n'ai pas vu Pétroucha depuis longtemps... C'est à +l'étranger que vous vous êtes rencontrés? balbutia Stépan +Trophimovitch en s'adressant au visiteur. + +-- Et ici et à l'étranger. + +-- Alexis Nilitch est lui-même tout fraîchement arrivé de +l'étranger où il a séjourné quatre ans, intervint Lipoutine; -- il +y était allé pour se perfectionner dans sa spécialité, et il est +venu chez nous parce qu'il a lieu d'espérer qu'on l'emploiera à la +construction du pont de notre chemin de fer: en ce moment il +attend une réponse. Il a fait, par l'entremise de Pierre +Stépanovitch, la connaissance de la famille Drozdoff et +d'Élisabeth Nikolaïevna. + +L'ingénieur écoutait avec une impatience mal dissimulée. Il me +faisait l'effet d'un homme vexé. + +-- Il connaît aussi Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Vous connaissez aussi Nicolas Vsévolodovitch? demanda Stépan +Trophimovitch. + +-- Oui. + +-- Je... il y a un temps infini que je n'ai vu Pétroucha, et... je +me sens si peu en droit de m'appeler son père... c'est le mot; +je... comment donc l'avez-vous laissé? + +-- Mais je l'ai laissé comme à l'ordinaire... il viendra lui-même, +répondit M. Kiriloff qui semblait pressé de couper court à ces +questions. Décidément il était de mauvaise humeur. + +-- Il viendra! Enfin je... voyez-vous, il y a trop longtemps que +je n'ai vu Pétroucha! reprit Stépan Trophimovitch empêtré dans +cette phrase; -- maintenant j'attends mon pauvre garçon envers +qui... oh! envers qui je suis si coupable! Je veux dire que, dans +le temps, quand je l'ai quitté à Pétersbourg, je le considérais +comme un zéro. Vous savez, un garçon nerveux, très sensible et... +poltron. Au moment de se coucher, il se prosternait jusqu'à terre +devant l'icône, et faisait le signe de la croix sur son oreiller +pour ne pas mourir dans la nuit... je m'en souviens. Enfin, aucun +sentiment du beau, rien d'élevé, par le moindre germe d'une idée +future... c'était comme un petit idiot. Du reste, moi-même je dois +avoir l'air d'un ahuri, excusez-moi, je... vous m'avez trouvé... + +-- Vous parlez sérieusement quand vous dites qu'il faisait le +signe de la croix sur son oreiller? demanda brusquement +l'ingénieur que ce détail paraissait intéresser. + +-- Oui, il faisait le signe de la croix... + +-- Cela m'étonne de sa part; continuez. + +Stépan Trophimovitch interrogea des yeux Lipoutine. + +-- Je vous suis bien reconnaissant de votre visite, mais, je +l'avoue, maintenant je... je ne suis pas en état... Permettez-moi +pourtant de vous demander où vous habitez. + +-- Rue de l'Épiphanie, maison Philippoff. + +-- Ah! c'est là où demeure Chatoff, fis-je involontairement. + +-- Justement, c'est dans la même maison, s'écria Lipoutine, -- +seulement Chatoff habite en haut, dans la mezzanine tandis +qu'Alexis Nilitch s'est installé en bas, chez le capitaine +Lébiadkine. Il connaît aussi Chatoff et la femme de Chatoff. Il +s'est trouvé en rapports très intimes avec elle pendant son séjour +à l'étranger. + +-- Comment! Se peut-il que vous sachiez quelque chose concernant +le malheureux mariage de ce pauvre ami et que vous connaissiez +cette femme? s'écria avec une émotion soudaine Stépan +Trophimovitch, -- vous êtes le premier que je rencontre l'ayant +connue personnellement; et si toutefois... + +-- Quelle bêtise! répliqua l'ingénieur dont le visage s'empourpra, +-- comme vous brodez, Lipoutine! Jamais je n'ai été en rapports +intimes avec la femme de Chatoff; une fois, il m'est arrivé de +l'apercevoir de loin, voilà tout... Chatoff, je le connais. +Pourquoi donc inventez-vous toujours des histoires? + +Il se tourna tout d'une pièce sur le divan et prit son chapeau, +puis il s'en débarrassa et se rassit à sa première place. En même +temps ses yeux noirs étincelaient, fixés sur Stépan Trophimovitch +avec une expression de défi. Je ne pouvais comprendre une +irritation si étrange. + +-- Excusez-moi, reprit d'un ton digne Stépan Trophimovitch, -- je +comprends que cette affaire est peut-être fort délicate... + +-- Il n'y a ici aucune affaire délicate, répondit M. Kiriloff, -- +et quand j'ai crié: «Quelle bêtise!» ce n'est pas à vous que j'en +avais, mais à Lipoutine, parce qu'il invente toujours. Pardonnez- +moi, si vous avez pris cela pour vous. Je connais Chatoff, mais je +ne connais pas du tout sa femme... pas du tout! + +-- J'ai compris, j'ai compris; si j'insistais, c'est seulement +parce que j'aime beaucoup notre pauvre ami, notre irascible ami, +et parce que je me suis toujours intéressé... Cet homme a eu tort, +selon moi, de renoncer si complètement à ses anciennes idées, qui +péchaient peut-être par un excès de jeunesse, mais qui ne +laissaient pas d'être justes au fond. À présent, il divague à un +tel point sur «notre sainte Russie», que j'attribue cette lésion +de son organisme, -- je ne veux pas appeler la chose autrement, -- +à quelque forte secousse domestique, et notamment à son malheureux +mariage. Moi qui ai étudié à fond notre pauvre Russie, et consacré +toute ma vie au peuple russe, je puis vous assurer qu'il ne le +connaît pas, et que de plus... + +-- Moi non plus je ne connais nullement le peuple russe, et... je +n'ai pas le temps de l'étudier! fit brusquement l'ingénieur +interrompant Stépan Trophimovitch au beau milieu de sa phrase. + +-- Il l'étudie, il l'étudie, remarqua Lipoutine, -- il a déjà +commencé à l'étudier, il est en train d'écrire un article très +curieux sur les causes qui multiplient les cas de suicide en +Russie, et, d'une façon générale, sur les influences auxquelles +est due l'augmentation ou la diminution des suicides dans la +société. Il est arrivé à des résultats étonnants. + +L'ingénieur se fâcha. + +-- Vous n'avez aucunement le droit de dire cela, grommela-t-il +avec colère, -- je ne fais pas du tout d'article. Je ne donne pas +dans ces stupidités. Je vous ai demandé quelques renseignements en +confidence et tout à fait par hasard. Il n'est pas question +d'article; je ne publie rien, et vous n'avez pas le droit... + +Cette irritation semblait faire le bonheur de Lipoutine. + +-- Pardon, j'ai pu me tromper en donnant le nom d'article à votre +travail littéraire. Alexis Nilitch se borne à recueillir des +observations et ne touche pas du tout au fond de la question, à ce +qu'on pourrait appeler son côté moral; bien plus, il repousse +absolument la morale elle-même et tient pour le principe moderne +de la destruction universelle comme préface à la réforme sociale. +Il réclame plus de cent millions de têtes pour établir en Europe +le règne du bon sens: c'est beaucoup plus qu'on n'en a demandé au +dernier congrès de la paix. En ce sens, Alexis Nilitch va plus +loin que personne. + +L'ingénieur écoutait, un pâle et méprisant sourire sur les lèvres. +Pendant une demi-minute, tout le monde se tut. + +-- Tout cela est bête, Lipoutine, dit enfin avec une certaine +dignité M. Kiriloff. -- Si je vous avais exposé ma manière de +voir, vous seriez libre de la critiquer. Mais vous n'avez pas ce +droit-là, parce que je ne parle jamais à personne. Je dédaigne de +parler... Si j'ai telle ou telle conviction, c'est que cela est +clair pour moi... et le langage que vous venez de tenir est bête. +Je ne disserte pas sur les points qui sont tranchés pour moi. Je +ne puis souffrir la discussion, je ne veux jamais raisonner... + +-- Et peut-être vous faites bien, ne put s'empêcher d'observer +Stépan Trophimovitch. + +-- Je vous demande pardon, mais ici je ne suis fâché contre +personne, poursuivit avec vivacité le visiteur; -- depuis quatre +ans, j'ai vu peu de monde; pendant ces quatre années j'ai peu +causé; j'évitais les rapports avec les gens parce que cela était +sans utilité pour mes buts. Lipoutine a découvert cela, et il en +rit. Je le comprends et je n'y fais pas attention, je suis +seulement vexé de la liberté qu'il prend. Mais si je ne vous +expose pas mes idées, acheva-t-il à l'improviste en nous +enveloppant tous d'un regard assuré, ce n'est pas du tout que je +craigne d'être dénoncé par vous au gouvernement; non; je vous en +prie, n'allez pas vous figurer des bêtises pareilles... + +Personne ne répondit à ces mots; nous nous contentâmes de nous +regarder les uns les autres. Lipoutine lui-même cessa de rire. + +-- Messieurs, je suis désolé, dit Stépan Trophimovitch se levant +avec résolution, -- mais je ne me sens pas bien. Excusez-moi. + +-- Ah! il faut s'en aller, remarqua M. Kiriloff en prenant son +chapeau, -- vous avez bien fait de le dire, sans cela je n'y aurai +pas pensé. + +Il se leva et avec beaucoup de bonhomie s'avança, la main tendue, +vers le maître de la maison. + +-- Je regrette d'être venu vous déranger alors que vous êtes +souffrant. + +-- Je vous souhaite chez vous tout le succès possible, répondit +Stépan Trophimovitch en lui serrant cordialement la main, -- Si, +comme vous le dites, vous avez vécu si longtemps à l'étranger, si +vous avez, dans l'intérêt de vos buts, évité le commerce des gens +et oublié la Russie, je comprends que vous vous trouviez un peu +dépaysé au milieu de nous autres, Russes primitifs. Mais cela se +passera. Il y a seulement une chose qui me chiffonne: vous voulez +construire notre pont et en même temps vous vous déclarez partisan +de la destruction universelle. On ne vous confiera pas la +construction de notre pont! + +-- Comment! que dites-vous?... Ah diable! s'écria Kiriloff frappé +de cette observation, et il se mit à rire avec la plus franche +gaieté. Durant un instant son visage prit une expression tout à +fait enfantine qui, me sembla-t-il, lui allait très bien. +Lipoutine se frottait les mains, enchanté du mot spirituel de +Stépan Trophimovitch. Et moi je ne cessais de me demander pourquoi +ce dernier avait eu si peur de Lipoutine, pourquoi, en entendant +sa voix, il s'était écrié: «Je suis perdu!» + +V + +Nous nous arrêtâmes tous sur le seuil de la porte. C'était le +moment où maîtres de maison et visiteurs échangent les dernières +civilités avant de se séparer. + +-- S'il est de mauvaise humeur aujourd'hui, dit brusquement +Lipoutine, -- c'est parce qu'il a eu tantôt une prise de bec avec +le capitaine Lébiadkine à propos de la soeur de celui-ci. Elle est +folle, et chaque jour le capitaine Lébiadkine lui donne le fouet. +Il la fustige matin et soir avec une vraie nagaïka de Cosaque. +Alexis Nilitch s'est même transféré dans un pavillon attenant à la +maison pour ne plus être témoin de ces scènes. Allons, au revoir. + +-- Une soeur? Malade? Avec une nagaïka? s'écria Stépan +Trophimovitch, comme si on l'avait lui-même cinglé d'un coup de +fouet. -- Quelle soeur? Quel Lébiadkine? + +Sa frayeur de tantôt l'avait ressaisi instantanément. + +-- Lébiadkine! Mais c'est un capitaine en retraite; auparavant il +s'intitulait seulement capitaine d'état-major... + +-- Eh! que m'importe son grade? Quelle soeur? Mon Dieu... +Lébiadkine, dites-vous? Mais nous avons eu ici un Lébiadkine... + +-- C'est celui-là même, c'est _notre_ Lébiadkine, celui de +Virguinsky, vous vous rappelez? + +-- Mais celui-là a été pris faisant circuler de faux assignats? + +-- Eh bien, il est revenu, il y a à peu près trois semaines, et +dans des circonstances très particulières. + +-- Mais c'est un vaurien? + +-- Comme s'il ne pouvait pas y avoir de vauriens chez nous! fit +brusquement Lipoutine; il souriait, et ses petits yeux malins +semblaient vouloir fouiller dans l'âme de Stépan Trophimovitch. + +-- Ah! mon Dieu, ce n'est pas du tout de cela que je... quoique, +du reste, je sois parfaitement d'accord avec vous sur ce point. +Mais la suite, la suite! Que vouliez-vous dire par là? Voyons, +vous vouliez certainement dire quelque chose! + +-- Tout cela n'a aucune importance... D'après toutes les +apparences, ce n'est pas une affaire de faux billets qui a motivé, +dans le temps, le départ de ce capitaine; il a quitté notre ville +simplement pour se mettre en quête de sa soeur; celle-ci, paraît- +il, s'était réfugiée dans un endroit inconnu, espérant se dérober +à ses recherches; eh bien, il vient de la ramener ici, voilà toute +l'histoire! on dirait que vous avez peur, Stépan Trophimovitch; +pourquoi cela? Du reste, je ne fais que répéter ici les propos +qu'il tient sous l'influence de la boisson; quand il n'est pas +ivre, il se tait là-dessus. C'est un homme irascible, et, pour +ainsi dire, un militaire frotté d'esthétique, mais de mauvais +goût. Quant à sa soeur, elle est non seulement folle, mais encore +boiteuse. Il paraît qu'elle a été séduite par quelqu'un, et que, +depuis plusieurs années déjà, M. Lébiadkine reçoit du séducteur un +tribut annuel en réparation du préjudice causé à l'honneur de sa +famille; du moins, voilà ce qui ressort de ses bavardages; mais, à +mon avis, ce ne sont que des paroles d'ivrogne et pures hâbleries. +Les lovelaces s'en tirent à bien meilleur marché. Quoi qu'il en +soit, une chose certaine, c'est qu'il a de l'argent. Il y a une +douzaine de jours, il allait pieds nus, et, maintenant, je l'ai vu +moi-même, il a des centaines de roubles à sa disposition. Sa soeur +a tous les jours des accès durant lesquels elle pousse des cris, +et il la morigène à coups de nagaïka. «C'est ainsi, dit-il, qu'il +faut inculquer le respect à la femme.» Je ne comprends pas comment +Chatoff qui demeure au-dessus d'eux n'a pas encore déménagé. +Alexis Nilitch n'a pas pu y tenir; il avait fait leur connaissance +à Pétersbourg, mais il n'est resté que trois jours chez eux; à +présent, pou être tranquille, il s'est installé dans le pavillon. + +-- Tout cela est vrai? demanda Stépan Trophimovitch à l'ingénieur. + +-- Vous êtes fort bavard, Lipoutine, murmura d'un ton fâché +M. Kiriloff. + +-- Des mystères, des secrets! Comment se fait-il qu'il y ait tout +à coup chez nous tant de secrets et de mystères! s'écria Stépan +Trophimovitch incapable de se contenir. + +L'ingénieur fronça le sourcil, rougit, et, avec un haussement +d'épaules, sortit de la chambre. + +-- Alexis Nilitch lui a même arraché son fouet qu'il a brisé et +jeté par la fenêtre; ils ont eu une vive altercation ensemble, +ajouta Lipoutine. + +-- À quoi bon ces bavardages, Lipoutine? C'est bête, à quoi bon? +dit Alexis Nilitch en faisant un pas en arrière. + +-- Pourquoi donc cacher, par modestie, les nobles mouvements de +son âme, c'est-à-dire de votre âme? je ne parle pas de la mienne. + +-- Comme c'est bête... et cela ne sert à rien... Lébiadkine est +bête et absolument futile... inutile pour l'action et... tout à +fait nuisible. Pourquoi racontez-vous toutes ces choses-là? Je +m'en vais. + +-- Ah! quel dommage! s'écria en souriant Lipoutine, -- sans cela, +Stépan Trophimovitch, je vous aurais encore amusé avec une petite +anecdote. J'étais même venu dans l'intention de vous la raconter, +quoique, du reste, vous la connaissiez déjà, j'en suis sûr. +Allons, ce sera pour une autre fois, Alexis Nilitch est si +pressé... Au revoir. Il s'agit, dans cette anecdote, de Barbara +Pétrovna, elle m'a fait rire avant-hier! elle m'a envoyé chercher +exprès, c'est à se tordre, positivement. Au revoir. + +Mais Stépan Trophimovitch le saisit violemment par l'épaule, le +ramena de force dans la chambre et le fit asseoir sur une chaise. +Lipoutine eut même peur. + +-- Mais comment donc? commença-t-il de lui-même, tandis qu'il +observait avec une attention inquiète le visage de Stépan +Trophimovitch, -- elle me fait venir tout à coup chez elle et me +demande «confidentiellement» mon opinion personnelle sur l'état +mental de Nicolas Vsévolodovitch. N'est-ce pas renversant? + +-- Vous avez perdu l'esprit, grommela Stépan Trophimovitch, et, +soudain, comme hors de lui, il ajouta: + +-- Lipoutine, vous le savez trop bien, vous n'êtes venu que pour +me communiquer quelque vilenie de ce genre et... pire encore! + +Je me rappelai immédiatement ce qu'il m'avait dit peu de jours +auparavant: «Non seulement Lipoutine connaît notre position mieux +que nous, mais il sait encore quelque chose que nous-mêmes ne +saurons jamais.» + +-- Allons donc, Stépan Trophimovitch! balbutia Lipoutine qui +paraissait fort effrayé, -- allons donc!... + +-- Trêve de dénégations! Commencez! Je vous prie instamment, +monsieur Kiriloff, de rentrer aussi dans la chambre, je désire que +vous soyez présent! Asseyez-vous. Et vous, Lipoutine, commencez +votre récit franchement, simplement... n'essayez pas de recourir à +des échappatoires! + +-- Si j'avais su que cela vous ferait tant d'effet, je n'aurais +rien dit... Mais je pensais que Barbara Pétrovna elle-même vous +avait déjà mis au courant. + +-- Vous ne pensiez pas cela du tout! Commencez, commencez donc, +vous dit-on! + +-- Mais, vous aussi, asseyez-vous, je vous prie. Je ne pourrai pas +parler si vous continuez à vous agiter ainsi devant moi. + +Dominant son émotion, Stépan Trophimovitch s'assit avec dignité +sur un fauteuil. L'ingénieur regardait le plancher d'un air +sombre. Lipoutine le considéra avec une joie maligne. + +-- Mais je ne sais comment entrer en matière... vous m'avez +tellement troublé... + +VI + +-- Tout à coup, avant-hier, elle m'envoie un de ses domestiques +avec prière de l'aller voir le lendemain à midi. Pouvez-vous vous +imaginer cela? Toute affaire cessante, hier, à midi précis, je me +rends chez elle. On m'introduit immédiatement au salon, où je n'ai +à attendre qu'une minute: elle entre, m'offre un siège, et +s'assied en face de moi. J'osais à peine y croire; vous savez +vous-même quelle a toujours été sa manière d'être à mon égard! +Elle aborde la question sans préambule, selon sa coutume. «Vous +vous rappelez», me dit-elle, «qu'il y a quatre ans, Nicolas +Vsévolodovitch, étant malade, a commis quelques actes étranges, +dont personne en ville ne savait que penser, jusqu'au moment où +tout s'est éclairci. Vous avez vous-même été atteint par un de ses +actes. Nicolas Vsévolodovitch, après son retour à la santé, est +allé chez vous, sur le désir que je lui en ai témoigné. Je sais +aussi qu'auparavant il avait déjà causé plusieurs fois avec vous. +Dites-moi franchement et sans détours comment vous... (à cet +endroit de son discours sa parole devint hésitante) -- comment +vous avez trouvé alors Nicolas Vsévolodovitch... Quel effet a-t-il +produit sur vous... quelle opinion avez-vous pu vous faire de lui, +et... avez-vous maintenant?...» Ici, son embarras fut tel qu'elle +dut s'interrompre pendant une minute, et qu'elle rougit tout à +coup. J'étais inquiet. Elle reprit d'un ton non pas ému -- +l'émotion ne lui va pas -- mais fort imposant: «Je désire que vous +me compreniez bien. Je vous ai envoyé chercher parce que je vous +considère comme un homme plein de pénétration et de finesse, +capable, par conséquent, de faire des observations exactes. +(Comment trouvez-vous ces compliments?) Vous comprendrez aussi +sans doute que c'est une mère qui vous parle... Nicolas +Vsévolodovitch a éprouvé dans la vie certains malheurs, et +traversé plusieurs vicissitudes. Tout cela a pu influer sur l'état +de son esprit. Bien entendu, il n'est pas question ici, il ne +saurait être question d'aliénation mentale! (Ces mots furent +prononcés d'un ton ferme et hautain) Mais il a pu résulter de là +quelque chose d'étrange, de particulier, un certain tour d'idées, +une disposition à voir les choses sous un jour spécial.» Ce sont +ses expressions textuelles, et j'admirais, Stépan Trophimovitch, +avec quelle précision Barbara Pétrovna savait s'expliquer. C'est +une dame d'une haute intelligence! «Du moins», continua-t-elle, +«j'ai moi-même remarqué chez lui une sorte d'inquiétude constante +et une tendance à des inclinations particulières. Mais je suis +mère, et vous, vous êtes un étranger; par suite, vous êtes en +mesure, avec votre intelligence, de vous former une opinion plus +indépendante. Je vous supplie enfin (c'est ainsi qu'elle s'est +exprimée: je vous supplie) de me dire toute la vérité, sans aucune +réticence, et si, en outre, vous me promettez de ne jamais oublier +le caractère confidentiel de cet entretien, vous pouvez compter +qu'à l'avenir je ne négligerai aucune occasion de vous témoigner +ma reconnaissance». Eh bien, qu'est-ce que vous en dites? + +-- Vous... vous m'avez tellement stupéfié... bégaya Stépan +Trophimovitch, -- que je ne vous crois pas... + +Lipoutine n'eut pas l'air de l'avoir entendu. + +-- Non, notez encore ceci, poursuivit-il, il fallait qu'elle fût +joliment inquiète et agitée pour avoir adressé, elle si grande +dame, une pareille question à un homme comme moi, et pour s'être +abaissée même jusqu'à me demander le secret. Qu'est-ce qu'il y a +donc? Aurait-on appris quelque nouvelle inattendue concernant +Nicolas Vsévolodovitch? + +-- Je ne sais... aucune nouvelle... je n'ai pas vu Barbara +Pétrovna depuis plusieurs jours... balbutia Stépan Trophimovitch, +qui évidemment avait peine à renouer le fil des ses idées, -- mais +je vous ferai observer, Lipoutine... je vous ferai observer que, +si l'on vous a parlé en confidence, et qu'à présent devant tout le +monde vous... + +-- Tout à fait en confidence! Que la foudre me frappe si je mens! +Voilà si je... Mais puisque c'est ici... eh bien, qu'est-ce que +cela fait? Voyons, nous tous, ici présents, y compris même Alexis +Nilitch, est-ce que nous sommes des étrangers? + +-- Je ne partage pas cette manière de voir; sans doute, nous +sommes ici trois qui garderons le silence, mais pour ce qui est de +vous, je ne crois pas du tout à votre discrétion. + +-- Que dites-vous donc? Je suis plus intéressé que personne à me +taire, puisqu'on m'a promis une reconnaissance éternelle! Et, +tenez, je voulais justement, à ce propos, vous signaler un cas +extrêmement étrange, plutôt psychologique, pour ainsi dire, que +simplement étrange. Hier soir, encore tout remué par mon entretien +avec Barbara Pétrovna (vous pouvez vous figurer vous-même quelle +impression il a produite sur moi), je questionnai Alexis Nilitch: +Vous avez connu, lui dis-je, Nicolas Vsévolodovitch tant à +l'étranger qu'à Pétersbourg, comment le trouvez-vous sous le +rapport de l'esprit et des facultés? Il me répond laconiquement, à +sa manière, que c'est un homme d'un esprit fin et d'un jugement +sain. Mais, reprends-je, n'avez-vous jamais remarqué chez lui une +certaine déviation d'idées, un tour d'esprit particulier, comme +qui dirait une sorte de folie? Bref, je répète la question que +m'avait posée Barbara Pétrovna elle-même. Alors, figurez-vous, je +vois Alexis Nilitch devenir tout à coup pensif et faire une mine +renfrognée, tenez, tout à fait comme à présent. «Oui, dit-il, +quelque chose m'a parfois paru étrange.» Or, pour qu'une chose +paraisse étrange à Alexis Nilitch, il ne faut pas demander si elle +doit l'être, n'est-ce pas? + +-- C'est vrai? fit Stépan Trophimovitch en s'adressant à +l'ingénieur. + +Celui-ci releva brusquement la tête, ses yeux étincelaient. + +-- Je désirerais ne pas parler de cela, répondit-il, -- je veux +contester votre droit, Lipoutine. Vous n'avez nullement le droit +d'invoquer mon témoignage. Je suis loin de vous avoir dit toute ma +pensée. J'ai fait la connaissance de Nicolas Vsévolodovitch à +Pétersbourg, mais il y a longtemps de cela, et, quoique je l'aie +revu depuis, je le connais fort peu. Je vous prie de me laisser en +dehors de vos cancans. + +Lipoutine écarta les bras comme un innocent injustement accusé. + +-- Moi un cancanier! Pourquoi pas tout de suite un espion? Vous +l'avez belle, Alexis Nilitch, à critiquer les autres quand vous +vous tenez en dehors de tout. Voilà le capitaine Lébiadkine, vous +ne sauriez croire, Stépan Trophimovitch, à quel point il est bête, +on n'ose même pas le dire; il y a en russe une comparaison qui +exprime ce degré de bêtise. Il croit, lui aussi, avoir à se +plaindre de Nicolas Vsévolodovitch, dont il reconnaît cependant la +supériorité intellectuelle. «Cet homme m'étonne, dit-il, c'est un +très sage serpent.» Telle sont ses propres paroles. Hier, je +l'interroge à son tour (j'étais toujours sous l'influence de ma +conversation avec Barbara Pétrovna, et je songeais aussi à ce que +m'avait dit Alexis Nilitch). «Eh bien, capitaine, lui dis-je, +qu'est-ce que vous pensez de votre très sage serpent? Est-il fou, +ou non?» À ces mots, le croiriez-vous? il sursauta comme si je lui +avais soudain asséné, sans sa permission, un coup de fouet par +derrière. «Oui, répondit-il, oui, seulement cela ne peut +influer...» sur quoi? il ne l'a pas dit, mais ensuite il est tombé +dans une rêverie si profonde et si sombre que son ivresse s'est +dissipée. Nous étions alors attablés au traktin Philipoff. Une +demi-heure se passa ainsi, puis, brusquement, il déchargea un coup +de poing sur la table. «Oui, dit-il, il est fou, seulement cela ne +peut pas influer...» Et de nouveau il laissa sa phrase inachevée. +Naturellement, je ne vous donne qu'un extrait de notre +conversation, la pensée est facile à comprendre: interrogez qui +vous voulez vous retrouvez chez tous la même idée, et pourtant, +autrefois, cette idée-là n'était venue à l'idée de personne: «Oui +dit-on, il est fou; c'est un homme fort intelligent, mais il peut +être fou tout de même.» + +Stépan Trophimovitch restait soucieux. + +-- Et comment Lébiadkine connaît-il Nicolas Vsévolodovitch? + +-- Vous pourriez le demander à Alexis Nilitch, qui tout à l'heure, +ici, m'a traité d'espion. Moi, je suis un espion et je ne sais +rien, mais Alexis Nilitch connaît le fond des choses et se tait. + +-- Je ne sais rien ou presque rien, répliqua avec irritation +l'ingénieur, -- vous payez à boire à Lébiadkine pour lui tirer les +vers du nez. Vous m'avez amené ici pour me faire parler. Donc vous +êtes un espion! + +-- Je ne lui ai pas encore payé à boire, j'estime que le jeu n'en +vaudrait pas la chandelle; j'ignore quelle importance ses secrets +ont pour vous, mais pour moi ils n'en ont aucune. Au contraire, +c'est lui qui me régale de champagne et non moi qui lui en paye. +Il y a une douzaine de jours, il est venu me demander quinze +kopeks, et maintenant il jette l'argent par les fenêtres. Mais +vous me donnez une idée et, s'il le faut, je lui payerai à boire, +précisément pour arriver à connaître tous vos petits secrets... +répondit aigrement Lipoutine. + +Stépan Trophimovitch considérait avec étonnement ces deux +visiteurs qui le rendaient témoin de leur dispute. Je me doutais +que Lipoutine nous avait amené cet Alexis Nilitch exprès pour lui +faire arracher par un tiers ce que lui-même avait envie de savoir; +c'était sa manoeuvre favorite. + +-- Alexis Nilitch connaît très bien Nicolas Vsévolodovitch, +poursuivit-il avec colère, seulement il est cachottier. Quant au +capitaine Lébiadkine au sujet de qui vous m'interrogiez, il l'a +connu avant nous tous; leurs relations remontent à cinq ou six +ans; il se sont rencontrés à Pétersbourg à l'époque où Nicolas +Vsévolodovitch menait une existence peu connue et ne pensait pas +encore à nous favoriser de sa visite. Il faut supposer que notre +prince choisissait assez singulièrement sa société dans ce temps- +là. C'est aussi alors, paraît-il, qu'il a fait la connaissance +d'Alexis Nilitch. + +-- Prenez garde, Lipoutine, je vous avertis que Nicolas +Vsévolodovitch va bientôt venir ici et qu'il ne fait pas bon se +frotter à lui. + +-- Qu'est-ce que je dis? Je suis le premier à proclamer que c'est +un homme d'un esprit très fin et très distingué; j'ai donné hier à +Barbara Pétrovna les assurances les plus complètes sous ce +rapport. «Par exemple, ai-je ajouté, je ne puis répondre de son +caractère» Lébiadkine m'a parlé hier dans le même sens: «J'ai +souffert de son caractère», m'a-t-il dit. Eh! Stépan +Trophimovitch, vous avez bonne grâce à me traiter de cancanier et +d'espion quand c'est vous-même, remarquez-le, qui m'avez forcé à +vous raconter tout cela. Voyez-vous, hier, Barbara Pétrovna a +touché le vrai point: «Vous avez été personnellement intéressé +dans l'affaire, m'a-t-elle dit, voilà pourquoi je m'adresse à +vous.» En effet, c'est bien le moins que je puisse m'occuper de +Nicolas Vsévolodovitch après avoir dévoré une insulte personnelle +qu'il m'a faite devant toute la société. Dans ces conditions, il +me semble que, sans être cancanier, j'ai bien le droit de +m'intéresser à ses faits et gestes. Aujourd'hui il vous serre la +main, et demain, sans rime ni raison, en remerciement de votre +hospitalité, il vous soufflette sur les deux joues devant toute +l'honorable société, pour peu que la fantaisie lui en vienne. +C'est un homme gâté par la fortune! Mais surtout c'est un enragé +coureur, un Petchorine[3]! Vous qui n'êtes pas marié, Stépan +Trophimovitch, vous l'avez belle à me traiter de cancanier parce +que je m'exprime ainsi sur le compte de Son Excellence. Mais si +jamais vous épousiez une jeune et jolie femme, -- vous êtes encore +assez vert pour cela, -- je vous conseillerais de bien fermer +votre porte à notre prince, et de vous barricader dans votre +maison. Tenez, cette demoiselle Lébiadkine à qui l'on donne le +fouet, n'était qu'elle est folle et bancale, je croirais vraiment +qu'elle a été aussi victime des passions de notre général, et que +le capitaine fait allusion à cela quand il dit qu'il a été blessé +«dans son honneur de famille.» À la vérité, cette conjecture +s'accorde peu avec le goût délicat de Nicolas Vsévolodovitch, mais +ce n'est pas une raison pour l'écarter _a priori:_ quand ces +gens-là ont faim, ils mangent le premier fruit que le hasard met à +leur portée. Vous allez encore dire que je fais des cancans, mais +est-ce que je crie cela? C'est le bruit public, je me borne à +écouter ce que crie toute la ville et à dire oui: il n'est pas +défendu de dire oui. + +-- La ville crie? À propos de quoi? + +-- C'est-à-dire que c'est le capitaine Lébiadkine qui va crier par +toute la ville quand il est ivre, mais n'est-ce pas la même chose +que si toute la place criait? En quoi suis-je coupable? Je ne +m'entretiens de cela qu'avec des amis, car, ici, je crois me +trouver avec des amis, ajouta Lipoutine en nous regardant d'un air +innocent. -- Voici le cas qui vient de se produire: Son Excellence +étant en Suisse a, paraît-il, fait parvenir trois cents roubles au +capitaine Lébiadkine par l'entremise d'une demoiselle très comme +il faut, d'une modeste orpheline, pour ainsi dire, que j'ai +l'honneur de connaître. Or, peu de temps après, Lébiadkine a +appris d'un monsieur que je ne veux pas nommer, mais qui est aussi +très comme il faut et partant très digne de foi, que la somme +envoyée s'élevait à mille roubles et non à trois cents!... +Maintenant donc Lébiadkine crie partout que cette demoiselle lui a +volé sept cents roubles, et il va la traîner devant les tribunaux, +du moins il menace de le faire, il clabaude dans toute la ville. + +-- C'est une infamie, une infamie de votre part! vociféra +l'ingénieur qui se leva brusquement. + +-- Mais, voyons, vous-même êtes ce monsieur très comme il faut à +qui je faisais allusion. C'est vous qui avez affirmé à Lébiadkine, +au nom de Nicolas Vsévolodovitch, que ce dernier lui avait expédié +non pas trois cents roubles, mais mille. Le capitaine lui-même me +l'a raconté étant ivre. + +-- C'est... c'est un déplorable malentendu. Quelqu'un s'est +trompé, et il est arrivé que... Cela ne signifie rien, et vous +commettez une infamie!... + +-- Oui, je veux croire que cela ne signifie rien; pourtant, vous +aurez beau dire, le fait n'en est pas moins triste, car voilà une +demoiselle très comme il faut, qui est d'une part accusée d'un vol +de sept cents roubles, et d'autre part convaincue de relations +intimes avec Nicolas Vsévolodovitch. Mais qu'est-ce qu'il en coûte +à Son Excellence de compromettre une jeune fille ou de perdre de +réputation une femme mariée, comme le cas s'est produit pour moi +autrefois? On a sous la main un homme plein de magnanimité, et on +lui fait couvrir de son nom honorable les péchés d'autrui. Tel est +le rôle que j'ai joué; c'est de moi que je parle... + +Stépan Trophimovitch pâlissant se souleva de dessus son fauteuil. + +-- Prenez garde, Lipoutine, fit-il. + +-- Ne le croyez pas, ne le croyez pas! Quelqu'un s'est trompé, et +Lébiadkine est un ivrogne... s'écria l'ingénieur en proie à une +agitation inexprimable, tout s'expliquera, mais je ne puis plus... +et je considère comme une bassesse... assez, assez! + +Il sortit précipitamment. + +-- Qu'est-ce qui vous prend? Je vais avec vous! cria Lipoutine +inquiet, et il s'élança hors de la chambre à la suite d'Alexis +Nilitch. + +VII + +Stépan Trophimovitch resta indécis pendant une minute et me +regarda, probablement sans me voir; puis, prenant sa canne et son +chapeau, il sortit sans bruit de la chambre. Je le suivis comme +tantôt. En mettant le pied dans la rue, il m'aperçut à côté de lui +et me dit: + +-- Ah! oui, vous pouvez être témoin... de l'accident. Vous +m'accompagnerez, n'est-ce pas? + +-- Stépan Trophimovitch, est-il possible que vous retourniez +encore là? songez-y, que peut-il résulter de cette démarche? + +Il s'arrêta un instant, et, avec un sourire navré dans lequel il y +avait de la honte et du désespoir, mais aussi une sorte +d'exaltation étrange, il me dit à voix basse: + +-- Je ne puis pas épouser «les péchés d'autrui»! + +C'était le mot que j'attendais. Enfin lui échappait, après toute +une semaine de tergiversations et de grimaces, le secret dont il +avait tant tenu à me dérober à la connaissance. Je ne pus me +contenir. + +-- Et une pensée si honteuse, si... basse, a pu trouver accès chez +vous, Stépan Trophimovitch, dans votre esprit éclairé dans votre +brave coeur, et cela... avant même la visite de Lipoutine? + +Il me regarda sans répondre et poursuivit son chemin. Je ne +voulais pas en rester là. Je voulais porter témoignage contre lui +devant Barbara Pétrovna. + +Qu'avec sa facilité à croire le mal il eût simplement ajouté foi +aux propos d'une mauvaise langue, je le lui aurais encore +pardonné, mais non, il était clair maintenant que lui-même avait +eu cette idée longtemps avant l'arrivée de Lipoutine: ce dernier +n'avait fait que confirmer des soupçons antérieurs et verser de +l'huile sur le feu. Dès le premier jour, sans motif aucun, avant +même les prétendues raisons fournies par Lipoutine, Stépan +Trophimovitch n'avait pas hésité à incriminer _in petto_ la +conduite de Dacha. Il ne s'expliquait les agissements despotiques +de Barbara Pétrovna que par son désir ardent d'effacer au plus tôt +les peccadilles aristocratiques de son inappréciable Nicolas en +mariant la jeune fille à un homme respectable! Je voulais +absolument qu'il fût puni d'une telle supposition. + +-- Ô Dieu qui est si grand et si bon! Oh! qui me rendra la +tranquillité? soupira-t-il en s'arrêtant tout à coup après avoir +fait une centaine de pas. + +-- Rentrez immédiatement chez vous, et je vous expliquerai tout! +criai-je en lui faisant faire demi-tour dans la direction de sa +demeure. + +-- C'est lui! Stépan Trophimovitch, c'est vous? Vous? + +Fraîche, vibrante, juvénile, la voix qui prononçait ces mots +résonnait à nos oreilles comme une musique. + +Nous ne voyions rien, mais soudain apparut à côté de nous une +amazone, c'était Élisabeth Nikolaïevna accompagnée de son cavalier +habituel. Elle arrêta sa monture. + +-- Venez, venez vite! cria-t-elle gaiement, -- je ne l'avais pas +vu depuis douze ans et je l'ai reconnu, tandis que lui... Est-il +possible que vous ne me reconnaissiez pas? + +Stépan Trophimovitch prit la main qu'elle lui tendait et la baisa +pieusement. Il regarda la jeune fille avec une expression +extatique, sans pouvoir proférer un mot. + +-- Il m'a reconnu et il est content! Maurice Nikolaïévitch, il est +enchanté de me voir! Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu durant ces +quinze jours? Tante assurait que vous étiez malade et qu'on ne +pouvait pas aller vous déranger; mais je savais bien que ce +n'était pas vrai. Je frappais du pied, je vous donnais tous les +noms possibles, mais je voulais absolument que vous vinssiez vous- +même le premier, c'est pourquoi je n'ai pas même envoyé chez vous. +Mon Dieu, mais il n'est pas du tout changé! ajouta-t-elle en se +penchant sur sa selle pour examiner Stépan Trophimovitch, c'est +ridicule à quel point il est peu changé! Ah! si fait pourtant, il +y a de petites rides, beaucoup de petites rides autour des yeux et +sur les tempes; il y a aussi des cheveux blancs, mais les yeux +sont restés les mêmes! Et moi, suis-je changée? Suis-je changée? +Pourquoi donc vous taisez-vous toujours? + +Je me rappelai en ce moment qu'il m'avait raconté comme quoi elle +avait pensé être malade quand, à l'âge de onze ans, on l'avait +emmenée à Pétersbourg: elle pleurait et demandait sans cesse +Stépan Trophimovitch. + +-- Vous... je... bégaya-t-il dans l'excès de sa joie, -- je venais +de m'écrier: «Qui me rendra la tranquillité?» lorsque j'ai entendu +votre voix... Je considère cela comme un miracle et je commence à +croire. + +-- En Dieu? En Dieu qui est là-haut et qui est si grand et si bon? +Voyez-vous, j'ai retenu par coeur toutes vos leçons. Maurice +Nikolaïévitch, quelle foi il me prêchait alors en Dieu, qui est si +grand et si bon! Et vous rappelez-vous quand vous me parliez de la +découverte de l'Amérique, des matelots de Colomb qui criaient: +Terre! terre! Mon ancienne bonne Aléna Frolovna dit que la nuit +suivante j'ai rêvé et qu'en dormant je criais: Terre! terre! Vous +rappelez-vous que vous m'avez raconté l'histoire du prince Hamlet? +Et comme vous me décriviez le voyage des pauvres émigrants +européens qui vont en Amérique! Vous en souvenez-vous? Il n'y +avait pas un mot de vrai dans tout cela, j'ai pu m'en assurer plus +tard, mais si vous saviez, Maurice Nikolaïévitch, quelles belles +choses il inventait! C'était presque mieux que la vérité! Pourquoi +regardez-vous ainsi Maurice Nikolaïévitch? C'est l'homme le +meilleur et le plus sûr qu'il y ait sur le globe terrestre, et il +faut absolument que vous l'aimiez comme vous m'aimez! Il fait tout +ce que je veux. Mais, cher Stépan Trophimovitch, vous êtes donc +encore malheureux pour crier au milieu de la rue: «Qui me rendra +la tranquillité?» Vous êtes malheureux, n'est-ce pas? Oui? + +-- À présent je suis heureux... + +-- Tante vous fait des misères? -- continua-t-elle sans l'écouter, +-- elle est toujours aussi méchante et aussi injuste, cette +inappréciable tante! Vous rappelez-vous le jour où vous vous êtes +jeté dans mes bras au jardin et où je vous ai consolé en +pleurant?... Mais n'ayez donc pas peur de Maurice Nikolaïévitch, +il sait depuis longtemps tout ce qui vous concerne, tout; vous +pourrez pleurer tant que vous voudrez sur son épaule, il vous la +prêtera fort complaisamment!... Ôtez votre chapeau pour une +minute, levez la tête, dressez-vous sur la pointe des pieds, je +veux vous embrasser sur le front, comme je vous ai embrassé pour +la dernière fois, quand nous nous sommes dit adieu. Voyez, cette +demoiselle nous regarde par la fenêtre... Allons, plus haut, plus +haut; mon Dieu, comme il a blanchi! + +Et, se courbant sur sa selle, elle le baisa au front. + +-- Allons, maintenant retournez chez vous! Je sais où vous +demeurez. J'irai vous voir d'ici à une minute. C'est moi qui vous +ferai visite la première, entêté que vous êtes! Mais ensuite je +veux vous avoir chez moi pour toute une journée. Allez donc vous +préparer à me recevoir. + +Sur ce, elle piqua des deux, suivie de son cavalier. Nous +rebroussâmes chemin. De retour chez lui, Stépan Trophimovitch +s'assit sur un divan et fondit en larmes. + +-- Dieu! Dieu! s'écria-t-il, enfin une minute de bonheur! + +Moins d'un quart d'heure après, Élisabeth Nikolaïevna arriva selon +sa promesse, escortée de son Maurice Nikolaïévitch. + +-- Vous et le bonheur, vous arrivez en même temps! dit Stépan +Trophimovitch en se levant pour aller au-devant de la visiteuse. + +-- Voici un bouquet pour vous, je viens de chez madame Chevalier, +elle aura des fleurs tout l'hiver. Voici également Maurice +Nikolaïévitch, je vous prie de faire connaissance avec lui. +J'aurais voulu vous apporter un pâté plutôt qu'un bouquet, mais +Maurice Nikolaïévitch prétend que c'est contraire à l'usage russe. + +Le capitaine d'artillerie qu'elle appelait Maurice Nikolaïévitch +était un grand et bel homme de trente-cinq ans; il avait un +extérieur très comme il faut, et sa physionomie imposante +paraissait même sévère à première vue. Cependant on ne pouvait +l'approcher sans deviner presque aussitôt en lui une bonté +étonnante et des plus délicates. Fort taciturne, il semblait très +flegmatique et d'un caractère peu liant. Chez nous, dans la suite, +on parla de lui comme d'un esprit borné, ce qui n'était pas tout à +fait juste. + +Je ne décrirai pas la beauté d'Élisabeth Nikolaïevna. Déjà elle +avait arraché un cri d'admiration à toute la ville, quoique +certaines de nos dames et de nos demoiselles protestassent avec +indignation contre un pareil enthousiasme. Plusieurs parmi elles +avaient déjà pris en grippe Élisabeth Nikolaïevna, surtout à cause +de sa fierté. Les dames Drozdoff n'avaient encore fait, pour ainsi +dire, aucune visite, et, quoique ce retard fût dû en réalité à +l'état maladif de Prascovie Ivanovna, on ne laissait pas d'en être +mécontent. Un autre grief qu'on avait contre la jeune fille, +c'était sa parenté avec la gouvernante; enfin on lui reprochait de +monter à cheval tous les jours. On n'avait pas encore vu +d'amazones dans notre ville; la société devait naturellement +trouver mauvais qu'Élisabeth Nikolaïevna se promenât à cheval +avant même d'avoir fait les visites exigées par l'étiquette +provinciale. Tout le monde savait, d'ailleurs, que ces promenades +lui avaient été ordonnées par les médecins, et, à ce propos, on +parlait malignement de son défaut de santé. Elle ne se portait pas +bien en effet. Ce qui se remarquait en elle à première vue, +c'était une inquiétude maladive et nerveuse, une incessante +fébrilité. Hélas! l'infortunée souffrait beaucoup, et tout +s'expliqua plus tard. En évoquant aujourd'hui mes souvenirs, je ne +dis plus qu'elle était une beauté, bien qu'elle me parût telle +alors. Peut-être son physique laissait-il à désirer sur plus d'un +point. Grande, mince, mais souple et forte, elle frappait par +l'irrégularité de ses traits. Ses yeux étaient disposés un peu +obliquement, à la kalmouke; les pommettes de ses joues +s'accusaient avec un relief particulier sur son visage maigre et +pâle, de la pâleur propre aux brunes; mais il y avait dans ce +visage un charme dominateur et attirant. Une sorte de puissance se +révélait dans le regard brûlant de ces yeux sombres! Élisabeth +Nikolaïevna apparaissait «comme une victorieuse et pour vaincre». +Elle semblait fière, parfois même insolente. J'ignore si la bonté +était dans sa nature, je sais seulement qu'elle faisait sur elle- +même les plus grands efforts pour être bonne. Sans doute il y +avait en elle beaucoup de tendances nobles et d'aspirations +élevées, mais l'équilibre manquait à son tempérament moral, et les +divers éléments qui le composaient, faute de pouvoir trouver leur +assiette, formaient un véritable chaos toujours en ébullition. + +Elle s'assit sur un divan et promena ses yeux autour de la +chambre. + +-- D'où vient que, dans de pareils moments, je suis toujours +triste? expliquez-moi cela, savant homme! Dieu sait combien je +m'attendais à être heureuse lorsqu'il me serait donné de vous +revoir, et voilà qu'à présent je n'éprouve guère de joie malgré +toute mon affection pour vous... Ah! Dieu, il a mon portrait! +Donnez-le-moi, que je voie comment j'étais dans ce temps-là! + +Neuf ans auparavant, les Drozdoff avaient envoyé de Pétersbourg à +l'ancien précepteur de leur fille une ravissante petite aquarelle +représentant Lisa à l'âge de douze ans. Depuis lors ce portrait +était toujours resté accroché à un mur chez Stépan Trophimovitch. + +-- Est-ce que vraiment j'étais si jolie que cela, étant enfant? +Est-ce là mon visage? + +Elle se leva, et, tenant le portrait à la main, alla se regarder +dans une glace. + +-- Vite, reprenez-le! s'écria-t-elle en rendant l'aquarelle, -- ne +le remettez pas à sa place maintenant, vous le rependrez plus +tard, je ne veux plus l'avoir sous les yeux. -- Elle se rassit sur +le divan. -- Une vie a fini, une autre lui a succédé qui à son +tour s'est écoulée comme la première, pour être remplacée par une +troisième, et toujours ainsi, et chaque fin est une amputation. +Voyez quelles banalités je débite, mais pourtant que cela est +vrai! + +Elle me regarda en souriant; plusieurs fois déjà elle avait jeté +les yeux sur moi, mais Stépan Trophimovitch, dans son agitation, +avait oublié sa promesse de me présenter. + +-- Pourquoi donc mon portrait est-il pendu chez vous sous des +poignards? Et pourquoi avez-vous tant d'armes blanches? + +Le fait est que Stépan Trophimovitch avait, je ne sais pourquoi, +orné son mur d'une petite panoplie consistant en deux poignards +croisés l'un contre l'autre au-dessous d'un sabre tcherkesse. +Tandis qu'Élisabeth Nikolaïevna posait cette question, son regard +était si franchement dirigé sur moi que je faillis répondre; +néanmoins, je gardai le silence. À la fin, Stépan Trophimovitch +comprit mon embarras et me présenta à la jeune fille. + +-- Je sais, je sais, dit-elle, -- je suis enchantée. Maman a aussi +beaucoup entendu parler de vous. Je vous prierai également de +faire connaissance avec Maurice Nikolaïévitch, c'est un excellent +homme. Je m'étais déjà fait de vous une idée ridicule: vous êtes +le confident de Stépan Trophimovitch, n'est-ce pas? + +Je rougis. + +-- Ah! pardonnez-moi, je vous prie, je ne voulais pas dire cela, +j'ai pris un mot pour un autre; ce n'est pas ridicule du tout, +mais... (elle rougit et se troubla). -- Du reste, pourquoi donc +rougiriez-vous d'être un brave homme? Allons, il est temps de +partir, Maurice Nikolaïévitch! Stépan Trophimovitch, il faut que +vous soyez chez vous dans une demi-heure! Mon Dieu, que de choses +nous nous dirons! Dès maintenant, je suis votre confidente, et +vous me raconterez _tout_, vous entendez? + +À ces mots, l'inquiétude se manifesta sur le visage de Stépan +Trophimovitch. + +-- Oh! Maurice Nikolaïévitch sait tout, sa présence ne doit pas +vous gêner. + +-- Que sait-il donc? + +-- Mais qu'est-ce que vous avez? fit avec étonnement Élisabeth +Nikolaïevna. -- Bah! c'est donc vrai qu'on le cache? Je ne voulais +pas le croire. On cache aussi Dacha. Tante m'a empêchée d'aller +voir Dacha, sous prétexte qu'elle avait mal à la tête. + +-- Mais... mais comment avez-vous appris...? + +-- Ah! mon Dieu, comme tout le monde. Cela n'était pas bien malin! + +-- Mais est-ce que tout le monde...? + +-- Eh! comment donc? Maman, à la vérité, a d'abord su la chose par +Aléna Frolovna, ma bonne, à qui votre Nastasia avait couru tout +raconter. Vous en avez parlé à Nastasia? Elle dit tenir tout cela +de vous-même. + +-- Je... je lui en ai parlé une fois... balbutia Stépan +Trophimovitch devenu tout rouge, -- mais... je me suis exprimé en +termes vagues... j'étais si nerveux, si malade, et puis... + +Elle se mit à rire. + +-- Et puis, vous n'aviez pas de confident sous la main, et +Nastasia s'est trouvée là pour en tenir lieu, -- allons, cela se +comprend! Mais Nastasia est en rapport avec tout un monde de +commères! Eh bien, après tout, quel mal y a-t-il à ce qu'on sache +cela? c'est même préférable. Ne tardez pas à arriver, nous dînons +de bonne heure... Ah! J'oubliais... ajouta-t-elle en se rasseyant, +dites-moi, qu'est-ce que c'est que Chatoff? + +-- Chatoff? C'est le frère de Daria Pavlovna... + +-- Cela, je le sais bien; que vous êtes drôle, vraiment! +interrompit-elle avec impatience. Je vous demande quelle espèce +d'homme c'est. + +-- C'est un songe-creux d'ici. C'est le meilleur et le plus +irascible des hommes. + +-- J'ai moi-même entendu parler de lui comme d'un type un peu +étrange. Du reste, il ne s'agit pas de cela. Il sait, m'a-t-on +dit, trois langues, notamment l'anglais, et il peut s'occuper d'un +travail littéraire. En ce cas, j'aurai beaucoup de besogne pour +lui; il me faut un collaborateur, et plus tôt je l'aurai, mieux +cela vaudra. Acceptera-t-il ce travail? On me l'a recommandé... + +-- Oh! certainement, et vous ferez une bonne action... + +-- Ce n'est nullement pour faire une bonne action, c'est parce que +j'ai besoin de quelqu'un. + +-- Je connais assez bien Chatoff, et, si vous avez quelque chose à +lui faire dire, je vais me rendre chez lui à l'instant même, +proposai-je. + +-- Dites-lui de venir chez nous demain à midi. Voilà qui est +parfait! Je vous remercie. Maurice Nikolaïévitch, vous êtes prêt? + +Ils sortirent. Naturellement, je n'eus rien de plus pressé que de +courir chez Chatoff. Stépan Trophimovitch s'élança à ma suite et +me rejoignit sur le perron. + +-- Mon ami, me dit-il, -- ne manquez pas de passer chez moi à dix +heures ou à onze, quand je serai rentré. Oh! j'ai trop de torts +envers vous et... envers tous, envers tous. + +VIII + +Je ne trouvai pas Chatoff chez lui; je revins deux heures après et +ne fus pas plus heureux. Enfin, vers huit heures, je fis une +dernière tentative, décidé, si je ne le rencontrais pas, à lui +laisser un mot; cette fois encore, il était absent. Sa porte était +fermée, et il vivait seul, sans domestique. Je pensai à frapper en +bas et à m'informer de Chatoff chez le capitaine Lébiadkine; mais +le logement de ce dernier était fermé aussi, et paraissait vide: +on n'y apercevait aucune lumière, on n'y entendait aucun bruit. En +passant devant la porte du capitaine, j'éprouvai une certaine +curiosité, car les récits de Lipoutine me revinrent alors à +l'esprit. Je résolus de repasser le lendemain de grand matin. +Connaissant l'entêtement et la timidité de Chatoff, je ne comptais +pas trop, à vrai dire, sur l'effet de mon billet. Au moment où, +maudissant ma malchance, je sortais de la maison, je rencontrai +tout à coup M. Kiriloff qui y entrait. Il me reconnut le premier. +En réponse à ses questions, je lui appris sommairement le motif +qui m'avait amené, et lui parlai de ma lettre. + +-- Venez avec moi, dit-il, -- je ferai tout. + +Je me rappelai ce qu'avait raconté Lipoutine: en effet, +l'ingénieur avait loué depuis le matin un pavillon en bois dans la +cour. Ce logement, trop vaste pour un homme seul, il le partageait +avec une vieille femme sourde qui faisait son ménage. Le +propriétaire de l'immeuble possédait dans une autre rue une maison +neuve dont il avait fait un traktir, et il avait laissé cette +vieille, -- sans doute une de ses parentes, -- pour le remplacer +dans sa maison de la rue de l'Épiphanie. Les chambres du pavillon +étaient assez propres, mais la tapisserie était sale. La pièce où +nous entrâmes ne contenait que des meubles de rebut achetés +d'occasion: deux tables de jeu, une commode en bois d'aune, une +grande table en bois blanc, provenant sans doute d'une izba ou +d'une cuisine quelconque, des chaises et un divan avec des +dossiers à claire-voie, et de durs coussins de cuir. Dans un coin +se trouvait un icône devant lequel la femme, avant notre arrivée, +avait allumé une lampe. Aux murs étaient pendus deux grands +portraits à l'huile; ces toiles enfumées représentaient, l'une +l'empereur Nicolas Pavlovitch, l'autre je ne sais quel évêque. + +En entrant, M. Kiriloff alluma une bougie; sa malle, qu'il n'avait +pas encore défaite, était dans un coin; il y alla prendre un bâton +de cire à cacheter, une enveloppe et un cachet en cristal. + +-- Cachetez votre lettre et mettez l'adresse. + +Je répliquai que ce n'était pas nécessaire, mais il insista. Après +avoir écrit l'adresse sur l'enveloppe, je pris ma casquette. + +-- Mais je pensais que vous prendriez du thé, dit-il, -- j'ai +acheté du thé, en voulez-vous? + +Je ne refusai pas. La femme ne tarda point à arriver, apportant +une énorme théière pleine d'eau chaude, une petite pleine de thé, +deux grandes tasses de grès grossièrement peinturlurées, du pain +blanc et une assiette couverte de morceaux de sucre. + +-- J'aime le thé, dit M. Kiriloff, -- j'en bois la nuit en me +promenant jusqu'à l'aurore. À l'étranger, il n'est pas facile +d'avoir du thé la nuit. + +-- Vous vous couchez à l'aurore? + +-- Toujours, depuis longtemps. Je mange peu, c'est toujours du thé +que je prends. Lipoutine est rusé, mais impatient. + +Je remarquai avec surprise qu'il avait envie de causer; je résolus +de profiter de l'occasion. + +-- Il s'est produit tantôt de fâcheux malentendus, observai-je. + +Son visage se renfrogna. + +-- C'est une bêtise, ce sont de purs riens. Tout cela n'a aucune +importance, attendu que Lébiadkine est un ivrogne. Je n'ai pas +parlé à Lipoutine, je ne lui ai dit que des choses insignifiantes; +c'est là-dessus qu'il a brodé toute une histoire. Lipoutine a +beaucoup d'imagination: avec des riens il a fait des montagnes. +Hier, je croyais à Lipoutine. + +-- Et aujourd'hui, à moi? fis-je en riant. + +-- Mais vous savez tout depuis tantôt. Lipoutine est ou faible, ou +impatient, ou nuisible, ou... envieux. + +Ce dernier mot me frappa. + +-- Du reste, vous établissez tant de catégories qu'il doit +probablement rentrer dans l'une d'elles. + +-- Ou dans toutes à la fois. + +-- C'est encore possible. Lipoutine est un chaos. C'est vrai qu'il +a blagué, tantôt, quand il a parlé d'un ouvrage que vous seriez en +train d'écrire? + +L'ingénieur fronça de nouveau les sourcils et se mit à considérer +le parquet. + +-- Pourquoi donc a-t-il blagué? + +Je m'excusai et me défendis de toute curiosité indiscrète. +M. Kiriloff rougit. + +-- Il a dit la vérité; j'écris. Mais tout cela est indifférent. + +Nous nous tûmes pendant une minute. Tout à coup je vis reparaître +sur son visage le sourire enfantin que j'avais déjà observé chez +lui. + +-- Il a mal compris. Je cherche seulement les causes pour +lesquelles les hommes n'osent pas se tuer; voilà tout. Du reste, +cela aussi est indifférent. + +-- Comment, ils n'osent pas se tuer? Vous trouvez qu'il y a peu de +suicides? + +-- Fort peu. + +-- Vraiment, c'est votre avis? + +Sans répondre, il se leva et, rêveur, commença à se promener de +long en large dans la chambre. + +-- Qu'est-ce donc qui, selon vous, empêche les gens de se +suicider? demandai-je. + +Il me regarda d'un air distrait comme s'il cherchait à se rappeler +de quoi nous parlions. + +-- Je... je ne le sais pas encore bien... deux préjugés les +arrêtent, deux choses; il n'y en a que deux, l'une est fort +insignifiante, l'autre très sérieuse. Mais la première ne laisse +pas elle-même d'avoir beaucoup d'importance. + +-- Quelle est-elle? + +-- La souffrance. + +-- La souffrance? Est-il possible qu'elle joue un si grand rôle... +dans ce cas? + +-- Le plus grand. Il faut distinguer: il y a des gens qui se tuent +sous l'influence d'un grand chagrin, ou par colère ou parce qu'ils +sont fous, ou parce que tout leur est égal. Ceux-là se donnent la +mort brusquement et ne pensent guère à la souffrance. Mais ceux +qui se suicident par raison y pensent beaucoup. + +-- Est-ce qu'il y a des gens qui se suicident par raison? + +-- En très grand nombre. N'étaient les préjugés, il y en aurait +encore plus: ce serait la majorité, ce serait tout le monde. + +-- Allons donc, tout le monde? + +L'ingénieur ne releva pas cette observation. + +-- Mais n'y a-t-il pas des moyens de se donner la mort sans +souffrir? + +-- Représentez-vous, dit-il en s'arrêtant devant moi, une pierre +de la grosseur d'une maison de six étages, supposez-la suspendue +au-dessus de vous: si elle vous tombe sur la tête, aurez-vous mal? + +-- Une pierre grosse comme une maison? sans doute c'est effrayant. + +-- Je ne parle pas de frayeur; aurez-vous mal? + +-- Une pierre de la grosseur d'une montagne? une pierre d'un +million de pouds[4]? naturellement je ne souffrirai pas. + +-- Mais tant qu'elle restera suspendue au-dessus de vous vous +aurez grand'peur qu'elle ne vous fasse mal. Personne pas même +l'homme le plus savant ne pourra se défendre de cette impression. +Chacun saura que la chute de la pierre n'est pas douloureuse, et +chacun la craindra comme une souffrance extrême. + +-- Eh bien, et la seconde cause, celle que vous avez déclarée +sérieuse? + +-- C'est l'autre monde. + +-- C'est-à-dire la punition? + +-- Cela, ce n'est rien. L'autre monde tout simplement. + +-- Est-ce qu'il n'y a pas des athées qui ne croient pas du tout à +l'autre monde? + +M. Kiriloff ne répondit pas. + +-- Vous jugez peut-être d'après vous? + +-- On ne peut jamais juger que d'après soi, dit-il en rougissant. +-- La liberté complète existera quand il sera indifférent de vivre +ou de ne pas vivre. Voilà le but de tout. + +-- Le but? Mais alors personne ne pourra et ne voudra vivre? + +-- Personne, reconnut-il sans hésitation. + +-- L'homme a peur de la mort parce qu'il aime la vie, voilà comme +je comprends la chose, observai-je, et la nature l'a voulu ainsi. + +-- C'est une lâcheté greffée sur une imposture! répliqua-t-il avec +un regard flamboyant. -- La vie est une souffrance, la vie est une +crainte, et l'homme est un malheureux. Maintenant il n'y a que +souffrance et crainte. Maintenant l'homme aime la vie parce qu'il +aime la souffrance et la crainte. C'est ainsi qu'on l'a fait. On +donne maintenant la vie pour une souffrance et une crainte, ce qui +est un mensonge. L'homme d'à présent n'est pas encore ce qu'il +doit être. Il viendra un homme nouveau, heureux et fier. Celui à +qui il sera égal de vivre ou ne pas vivre, celui-là sera l'homme +nouveau. Celui qui vaincra la souffrance et la crainte, celui-là +sera dieu. Et l'autre Dieu n'existera plus. + +-- Alors, vous croyez à son existence? + +-- Il existe sans exister. Dans la pierre il n'y a pas de +souffrance, mais il y en a une dans la crainte de la pierre. Dieu +est la souffrance que cause la crainte de la mort. Qui triomphera +de la souffrance et de la crainte deviendra lui-même dieu. Alors +commencera une nouvelle vie, un nouvel homme, une rénovation +universelle...Alors on partagera l'histoire en deux périodes: +depuis le gorille jusqu'à l'anéantissement de Dieu, et depuis +l'anéantissement de Dieu jusqu'au... + +-- Jusqu'au gorille? + +-- Jusqu'au changement physique de l'homme et de la terre. L'homme +sera dieu et changera physiquement. Une transformation s'opèrera +dans le monde, dans les pensées, les sentiments, les actions. +Croyez-vous qu'alors l'homme ne subira pas un changement physique? + +-- S'il devient indifférent de vivre ou de ne pas vivre, tout le +monde se tuera, et voilà peut-être en quoi consistera le +changement. + +-- Cela ne fait rien. On tuera le mensonge. Quiconque aspire à la +principale liberté ne doit pas craindre de se tuer. Qui ose se +tuer a découvert où gît l'erreur. Il n'y a pas de liberté qui +dépasse cela; tout est là, et au-delà il n'y a rien. Qui ose se +tuer est dieu. À présent chacun peut faire qu'il n'y ait plus ni +Dieu, ni rien. Mais personne ne l'a encore fait. + +-- Il y a eu des millions de suicidés. + +-- Mais jamais ils ne se sont inspirés de ce motif; toujours ils +se sont donné la mort avec crainte et non pour tuer la crainte. +Celui qui se tuera pour tuer la crainte, celui-là deviendra dieu +aussitôt. + +-- Il n'en aura peut-être pas le temps, remarquai-je. + +-- Cela ne fait rien, répondit M. Kiriloff avec une fierté +tranquille et presque dédaigneuse. -- Je regrette que vous ayez +l'air de rire, ajouta-t-il une demi-minute après. + +-- Et moi, je m'étonne que vous, si irascible tantôt, vous soyez +maintenant si calme, nonobstant la chaleur avec laquelle vous +parlez. + +-- Tantôt? Tantôt c'était ridicule, reprit-il avec un sourire; -- +je n'aime pas à quereller et je ne me le permets jamais, ajouta-t- +il d'un ton chagrin. + +-- Elles ne sont pas gaies, les nuits que vous passez à boire du +thé. + +Ce disant, je me levai et pris ma casquette. + +-- Vous croyez? fit l'ingénieur en souriant d'un air un peu +étonné, pourquoi donc? Non, je... je ne sais comment font les +autres, mais je sens que je ne puis leur ressembler. Chacun pense +successivement à diverses choses; moi, j'ai toujours la même idée +dans l'esprit, et il m'est impossible de penser à une autre. Dieu +m'a tourmenté toute ma vie, acheva-t-il avec une subite et +singulière expansion. + +-- Permettez-moi de vous demander pourquoi vous parlez si mal le +russe. Se peut-il qu'un séjour de cinq ans à l'étranger vous ai +fait oublier à ce point votre langue maternelle? + +-- Est-ce que je parle mal? Je n'en sais rien. Non, ce n'est pas +parce que j'ai vécu à l'étranger. J'ai parlé ainsi toute ma vie... +Cela m'est égal. + +-- Encore une question, celle-ci est plus délicate: je suis +persuadé que vous disiez vrai quand vous déclariez avoir peu de +goût pour la conversation. Dès lors, pourquoi vous êtes-vous mis à +causer avec moi? + +-- Avec vous? Vous avez eu tantôt une attitude fort convenable, et +vous... du reste, tout cela est indifférent... vous ressemblez +beaucoup à mon frère, la ressemblance est frappante, dit-il en +rougissant; il est mort il y a sept ans, il était beaucoup plus +âgé que moi. + +-- Il a dû avoir une grande influence sur la tournure de vos +idées. + +-- N-non, il parlait peu; il ne disait rien. Je remettrai votre +lettre. + +Il m'accompagna avec une lanterne jusqu'à la porte de la maison +pour la fermer quand je serais parti. «Assurément il est fou», +décidai-je à part moi. Au moment de sortir, je fis une nouvelle +rencontre. + +IX + +Comme j'allais franchir le seuil, je me sentis empoigné tout à +coup en pleine poitrine par une main vigoureuse; en même temps +quelqu'un criait: + +-- Qui es-tu? Ami ou ennemi? Réponds! + +-- C'est un des nôtres, un des nôtres! fit la voix glapissante de +Lipoutine, -- c'est M. G...ff, un jeune homme qui a fait des +études classiques et qui est en relation avec la plus haute +société. + +-- J'aime qu'on soit en relation avec la société... classique... +par conséquent très instruit... le capitaine en retraite Ignace +Lébiadkine, à la disposition du monde et des amis... s'ils sont +vrais, les coquins! + +Le capitaine Lébiadkine, dont la taille mesurait deux archines dix +verchoks[5], était un gros homme à la tête crépue et au visage +rouge; en ce moment, il était tellement ivre qu'il avait peine à +se tenir sur ses jambes et parlait avec beaucoup de difficulté. Du +reste, j'avais déjà eu auparavant l'occasion de l'apercevoir de +loin. + +-- Ah! encore celui-ci! vociféra-t-il de nouveau à la vue de +Kiriloff qui était encore là avec sa lanterne; il leva le poing, +mais s'en tint à ce geste. + +-- Je pardonne en considération du savoir! Ignace Lébiadkine est +un homme cultivé... + +_L'obus d'un amour aussi brûlant que fol_ +_Avait éclaté dans le coeur d'Ignace,_ +_Et tristement séchait sur place_ +_Le manchot de Sébastopol._ + +-- À la vérité, je n'ai pas été à Sébastopol et je ne suis même +pas manchot, mais quels vers! dit-il en avançant vers moi sa +trogne enluminée. + +-- Il n'a pas le temps, il est pressé, il faut qu'il rentre chez +lui, fit observer Lipoutine au capitaine, -- demain il dira cela à +Élisabeth Nikolaïevna. + +-- À Élisabeth!... reprit Lébiadkine, -- attends, ne t'en va pas! +Variante: + +_Passe au trot d'un cheval fringant_ +_Une étoile que l'on admire;_ +_Elle m'adresse un doux sourire,_ +_L'a-ris-to-cra-tique enfant._ + +_«À une étoile-amazone.»_ + +-- Mais, voyons, c'est un hymne! C'est un hymne, si tu n'es pas un +âne! Ils ne comprennent rien! Attends! fit-il en se cramponnant à +mon paletot malgré mes efforts pour me dégager, -- dis-lui que je +suis un chevalier d'honneur, mais que Dachka... Dachka, avec mes +deux doigts je la... c'est une serve, et elle n'osera pas... + +Grâce à une violente secousse qui le jeta par terre, je réussis à +m'arracher de ses mains et je m'élançai dans la rue. Lipoutine +s'accrocha à moi. + +-- Alexis Nilitch le relèvera. Savez-vous ce que le capitaine +Lébiadkine vient de m'apprendre? me dit-il précipitamment, -- vous +avez entendu ses vers? Eh bien, cette même poésie dédiée à une +«étoile-amazone», il l'a signée, mise sous enveloppe, et demain il +l'enverra à Élisabeth Nikolaïevna. Quel homme! + +-- Je parierais qu'il a fait cela à votre instigation. + +-- Vous perdriez! répondit en riant Lipoutine, -- il est amoureux +comme un matou. Et figurez-vous que cette passion a commencé par +la haine. D'abord il détestait Élisabeth Nikolaïevna parce qu'elle +s'adonne à l'équitation; il la haïssait au point de l'invectiver à +haute voix dans la rue; avant-hier encore, au moment où elle +passait à cheval, il lui a lancé une bordée d'injures; -- par +bonheur, elle ne les a pas entendues, et tout à coup aujourd'hui +des vers! Savez-vous qu'il veut risquer une demande en mariage? +Sérieusement, sérieusement! + +-- Je vous admire, Lipoutine: partout où se manigance quelque +vilenie de ce genre, on est sûr de retrouver votre main! dis-je +avec colère. + +-- Vous allez un peu loin, monsieur G...ff; n'est-ce pas la peur +d'un rival qui agite votre petit coeur? + +-- Quoi? criai-je en m'arrêtant. + +-- Pour vous punir, je ne dirai rien de plus! Vous voudriez bien +en apprendre davantage, n'est-ce pas? Allons, sachez encore une +chose: cet imbécile n'est plus maintenant un simple capitaine, +mais un propriétaire de notre province, et même un propriétaire +assez important, attendu que dernièrement, Nicolas Vsévolodovitch +lui a vendu tout son bien évalué, suivant l'ancienne estimation, à +deux cents âmes. Dieu est témoin que je ne vous mens pas! J'ai eu +tout à l'heure seulement connaissance du fait, mais je le tiens de +très bonne source. Maintenant à vous de découvrir le reste, je +n'ajoute plus un mot; au revoir! + +X + +Stépan Trophimovitch m'attendait avec une impatience +extraordinaire. Il était de retour depuis une heure. Je le trouvai +comme en état d'ivresse; du moins pendant les cinq premières +minutes je le crus ivre. Hélas! sa visite aux dames Drozdoff +l'avait mis sens dessus dessous. + +-- Mon ami, j'ai complètement perdu le fil... J'aime Lisa et je +continue à vénérer cet ange comme autrefois; mais il me semble +qu'elle et sa mère désiraient me voir uniquement pour me faire +parler, c'est-à-dire pour m'extirper des renseignements; je pense +qu'elles n'avaient pas d'autre but en m'invitant à aller chez +elles... C'est ainsi. + +-- Comment n'êtes-vous pas honteux de dire cela? répliquai-je +violemment. + +-- Mon ami, je suis maintenant tout seul. Enfin, c'est ridicule. +Figurez-vous qu'il y a là tout un monde de mystères. Ce qu'elles +m'ont questionné à propos de ces nez, de ces oreilles et de divers +incidents obscurs survenus à Pétersbourg! Elles n'ont appris que +depuis leur arrivée dans notre ville les farces que Nicolas a +faites chez nous il y a quatre ans: «Vous étiez ici, vous l'avez +vu, est-il vrai qu'il soit fou?» Je ne comprends pas d'où cette +idée leur est venue. Pourquoi Prascovie Ivanovna veut-elle +absolument que Nicolas soit fou? C'est qu'elle y tient, cette +femme, elle y tient! Ce Maurice Nikolaïévitch est un brave homme +tout de même, mais est-ce qu'elle travaillerait pour lui, après +qu'elle-même a écrit la première de Paris à cette pauvre amie?... +Enfin cette Prascovie est un type, elle me rappelle Korobotchka, +l'inoubliable création de Gogol; seulement c'est une Korobotchka +en grand, en beaucoup plus grand... + +-- Allons donc, est-ce possible? + +-- Si vous voulez, je dirai: en plus petit, cela m'est égal, mais +ne m'interrompez pas, vous achèveriez de me dérouter. Elles sont +maintenant à couteaux tirés; je ne parle pas de Lise qui est +toujours fort bien avec «tante», comme elle dit. Lise est une +rusée, et il y a encore quelque chose là. Des secrets. Mais avec +la vieille la rupture est complète. Cette pauvre «tante», il est +vrai, tyrannise tout le monde... et puis la gouvernante, +l'irrévérence de la société, l'»irrévérence» de Karmazinoff, +l'idée que son fils est peut-être fou, ce Lipoutine, ce que je ne +comprends pas, -- bref, elle a dû, dit-on, s'appliquer sur la tête +une compresse imbibée de vinaigre. Et c'est alors que nous venons +l'assassiner de nos plaintes et de nos lettres... Oh! combien je +l'ai fait souffrir, et dans quel moment! Je suis un ingrat! +Imaginez-vous qu'en rentrant j'ai trouvé une lettre d'elle, lisez, +lisez! Oh! quelle a été mon ingratitude! + +Il me tendit la lettre qu'il venait de recevoir de Barbara +Pétrovna. La générale, regrettant sans doute son: «Restez chez +vous» du matin, avait cette fois écrit un billet poli, mais +néanmoins ferme et laconique. Elle priait Stépan Trophimovitch de +venir chez elle après-demain dimanche à midi précis, et lui +conseillait d'amener avec lui quelqu'un de ses amis (mon nom était +mis entre parenthèses). De son côté elle promettait d'inviter +Chatoff, comme frère de Daria Pavlovna. «Vous pourrez recevoir +d'elle une réponse définitive: cela vous suffira-t-il? Est-ce +cette formalité que vous aviez tant à coeur?» + +-- Remarquez l'agacement qui perce dans la phrase finale. Pauvre, +pauvre amie de toute ma vie! J'avoue que cette décision +_inopinée_ de mon sort m'a, pour ainsi dire, écrasé... +Jusqu'alors j'espérais toujours, mais maintenant tout est dit, je +sais que c'est fini; c'est terrible. Oh! si ce dimanche pouvait ne +pas arriver, si les choses pouvaient suivre leur train-train +accoutumé... + +-- Tous ces ignobles commérages de Lipoutine vous ont mis l'esprit +à l'envers. + +-- Vous venez de poser votre doigt d'ami sur un autre endroit +douloureux. Ces doigts d'amis sont en général impitoyables, et +parfois insensés; pardon, mais, le croirez-vous? J'avais presque +oublié tout cela, toutes ces vilenies; c'est-à-dire que je ne les +avais pas oubliées du tout, seulement, bête comme je le suis, +pendant tout le temps de ma visite chez Lise, j'ai tâché d'être +heureux et je me suis persuadé que je l'étais. Mais maintenant... +oh! maintenant je songe à cette femme magnanime, humaine, +indulgente pour mes misérables défauts, -- je me trompe, elle +n'est pas indulgente du tout, mais moi-même, que suis-je avec mon +vain et détestable caractère? Un gamin, un être qui a tout +l'égoïsme d'un enfant sans en avoir l'innocence. Pendant vingt ans +elle a eu soin de moi comme une niania, cette pauvre tante, ainsi +que l'appelle gracieusement Lise... Tout à coup, au bout de vingt +ans, l'enfant a voulu se marier: eh bien, va, marie-toi. Il écrit, +elle répond -- avec sa tête dans le vinaigre, et... et voilà que +dimanche l'enfant sera un homme marié... Pourquoi moi-même ai-je +insisté? Pourquoi ai-je écrit ces lettres? Oui, j'oubliais: Lise +adore Daria Pavlovna, elle l'assure du moins. «C'est un ange, dit- +elle en parlant d'elle, seulement elle est un peu dissimulée.» +Elle et sa mère m'ont conseillé... c'est-à-dire que Prascovie ne +m'a rien conseillé. Oh! que de venin il y a dans cette +Korobotchka! Et même Lise, ce n'est pas précisément un conseil +qu'elle m'a donné. «À quoi bon vous marier? m'a-t-elle dit, c'est +assez pour vous des joies de la science.» Là-dessus elle s'est +mise à rire. Je le lui ai pardonné, parce qu'elle a aussi sa +grosse part de chagrin. Pourtant, m'ont-elles dit, vous ne pouvez +pas vous passer de femme. Les infirmités vont venir, il vous faut +quelqu'un qui s'occupe de votre santé... Ma foi, moi-même, tout le +temps que je suis resté enfermé avec vous, je me disais _in +petto_ que la Providence m'envoyait Daria Pavlovna au déclin de +mes jours orageux, qu'elle s'occuperait de ma santé, qu'elle +mettrait de l'ordre dans mon ménage... Il fait si sale chez moi! +regardez, tout est en déroute, tantôt j'ai ordonné de ranger, eh +bien, voilà encore un livre qui traîne sur le plancher. La pauvre +amie se fâchait toujours en voyant la malpropreté de mon +logement... Oh! maintenant sa voix ne se fera plus entendre! Vingt +ans! Elle reçoit, paraît-il, des lettres anonymes; figurez-vous, +Nicolas aurait vendu son bien à Lébiadkine. C'est un monstre; et +enfin qu'est-ce que c'est que Lébiadkine? Lise écoute, écoute, oh! +il faut la voir écouter! Je lui ai pardonné son rire en remarquant +quelle attention elle prêtait à cela, et ce Maurice... je ne +voudrais pas être à sa place en ce moment; c'est un brave homme +tout de même, mais un peu timide; du reste, que Dieu l'assiste! + +La fatigue l'obligea à s'arrêter, d'ailleurs ses idées se +troublaient de plus en plus; il baissa la tête, et, immobile, se +mit à regarder le plancher d'un air las. Je profitai de son +silence pour raconter ma visite à la maison Philippoff; à ce +propos, j'émis froidement l'opinion qu'en effet la soeur de +Lébiadkine (que je n'avais pas vue) pouvait avoir été victime de +Nicolas, à l'époque où celui-ci menait, suivant l'expression de +Lipoutine, une existence énigmatique; dès lors, il était fort +possible que Lébiadkine reçût de l'argent de Nicolas, mais c'était +tout. Quant aux racontars concernant Daria Pavlovna, je les +traitai de viles calomnies, en m'autorisant du témoignage d'Alexis +Nilitch, dont il n'y avait pas lieu de mettre en doute la +véracité. Stépan Trophimovitch m'écouta d'un air distrait, comme +si la chose ne l'eût aucunement intéressé. Je lui fis part aussi +de ma conversation avec Kiriloff, et j'ajoutai que ce dernier +était peut-être fou. + +-- Il n'est pas fou, mais c'est un homme à idées courtes, -- +répondit-il avec une sorte d'ennui. Ces gens-là supposent la +nature et la société humaine autres que Dieu ne les a faites, et +qu'elles ne sont réellement. On coquette avec eux, mais du moins +ce n'est pas Stépan Trophimovitch. Je les ai vus dans le temps à +Pétersbourg, avec cette chère amie (oh! combien je l'ai offensée +alors!), et je n'ai eu peur ni de leurs injures, ni même de leurs +éloges. Je ne les crains pas davantage maintenant, mais parlons +d'autre chose... Je crois que j'ai fait de terribles sottises; +imaginez-vous que j'ai écrit hier à Daria Pavlovna, et... combien +je m'en repens! + +-- Qu'est-ce que vous lui avez donc écrit? + +-- Oh! mon ami, soyez sûr que j'ai obéi à un sentiment très noble. +Je l'ai informée que j'avais écrit cinq jours auparavant à +Nicolas; la délicatesse m'avait aussi inspiré cette démarche. + +-- À présent, je comprends, fis-je avec véhémence, -- de quel +droit vous êtes-vous permis de les mettre ainsi tous les deux sur +la sellette? + +-- Mais, mon cher, n'achevez pas de m'écraser, épargnez-moi vos +cris; je suis déjà aplati comme... comme une blatte, et enfin je +trouve que ma conduite a été pleine de noblesse. Supposez qu'il y +ait eu en effet quelque chose... en Suisse... ou un commencement. +Je dois, au préalable, interroger leurs coeurs, pour... enfin, +pour ne pas me jeter à la traverse de leurs amours, pour ne pas +être un obstacle sur leur chemin... Tout ce que j'en ai fait, ç'a +été par noblesse d'âme. + +-- Oh! mon Dieu, que vous avez agi bêtement! ne pus-je m'empêcher +de m'écrier. + +-- Bêtement! bêtement! répéta-t-il avec une sorte de jouissance; +jamais vous n'avez rien dit de plus sage, c'était bête, mais que +faire? tout est dit. De toute façon, je me marie, dussé-je épouser +les «péchés d'autrui», dès lors quel besoin avais-je d'écrire? +N'est-il pas vrai? + +-- Vous revenez encore là-dessus! + +-- Oh! à présent faites-moi grâce de vos reproches, vous n'avez +plus maintenant devant vous l'ancien Stépan Verkhovensky; celui-là +est enterré; enfin tout est dit. D'ailleurs, pourquoi criez-vous? +Uniquement parce que vous-même ne vous mariez pas, et que vous +n'êtes point dans le cas de porter sur la tête certain ornement. +Vous froncez encore le sourcil? Mon pauvre ami, vous ne connaissez +pas la femme, et moi je n'ai fait que l'étudier. «Si tu veux +vaincre le monde, commence par te vaincre», c'est la seule belle +parole qu'ait jamais dite un autre romantique comme vous, Chatoff, +mon futur beau-frère. Je lui emprunte volontiers son aphorisme. Eh +bien, voilà, je suis prêt à me vaincre, je vais me marier, et +pourtant je ne vois pas quelle espèce de victoire je remporterai, +sans même parler de celle sur le monde! Ô mon ami, le mariage, +c'est la mort morale de toute âme fière, de toute indépendance. La +vie conjugale me pervertira, m'enlèvera mon énergie, mon courage +pour le service de la cause; j'aurai des enfants, et, qui pis est, +des enfants dont je ne serai pas le père; le sage ne craint pas de +regarder la vérité en face... Lipoutine me conseillait tantôt de +me barricader pour me mettre à l'abri de Nicolas; il est bête, +Lipoutine. La femme trompe même l'oeil qui voit tout. Le bon Dieu, +en créant la femme, savait sans doute à quoi il s'exposait, mais +je suis convaincu qu'elle-même lui a imposé ses idées, qu'elle l'a +forcé à la créer avec telle forme et... tels attributs; autrement, +qui donc aurait voulu s'attirer tant d'ennuis sans aucune +compensation? + +-- Il n'aurait pas été lui-même, s'il n'avait pas lâché quelqu'une +de ces faciles plaisanteries voltairiennes, qui étaient si à la +mode au temps de sa jeunesse, mais, après s'être ainsi égayé +durant une minute, il recommença à broyer du noir. + +-- Oh! pourquoi faut-il que cette journée d'après-demain arrive! +s'écria-t-il tout à coup avec un accent désespéré, -- pourquoi n'y +aurait-il pas une semaine sans dimanche, si le miracle existe? +Voyons, qu'est-ce qu'il en coûterait à la Providence de biffer un +dimanche du calendrier, ne fût-ce que pour prouver son pouvoir à +un athée? Oh! que je l'ai aimée! Vingt années! Vingt années +entières, et jamais elle ne m'a compris! + +-- Mais de qui parlez-vous? Je ne vous comprends pas non plus! +demandai-je avec étonnement. + +-- Vingt ans! Et pas une seule fois elle ne m'a compris oh! c'est +dur! Et se peut-il qu'elle croie que je me marie par crainte, par +besoin? Oh! honte! Tante, tante, c'est pour toi que je le fais!... +Oh! qu'elle sache, cette tante, qu'elle est la seule femme dont +j'aie été épris pendant vingt ans! Elle doit le savoir, sinon cela +ne se fera pas, sinon il faudra employer la force pour me traîner +sous ce qu'on appelle la viénetz[6]! + +C'était la première fois que j'entendais cet aveu qu'il formulait +si énergiquement. Je ne cacherai pas que j'eus une terrible envie +de rire. Elle était fort déplacée. + +Soudain une pensée nouvelle s'offrit à l'esprit de Stépan +Trophimovitch. + +-- À présent je n'ai plus que lui, il est ma seule espérance! +s'écria-t-il en frappant tout à coup ses mains l'une contre +l'autre, -- seul, maintenant, mon pauvre garçon me sauvera, et... +Oh! pourquoi donc n'arrive-t-il pas? Ô mon fils! Ô mon +Petroucha!... Sans doute, je suis indigne du nom de père, je +mériterais plutôt celui de tigre, mais... laissez-moi, mon ami, je +vais me mettre un moment au lit pour recueillir mes idées. Je suis +si fatigué, si fatigué, et vous-même, il est temps que vous alliez +vous coucher, voyez-vous, il est minuit... + +CHAPITRE IV + +_LA BOITEUSE._ + +I + +Chatoff ne fit pas la mauvaise tête, et, conformément à ce que je +lui avais écrit, alla à midi chez Élisabeth Nikolaïevna. Nous +arrivâmes presque en même temps lui et moi; c'était aussi la +première fois que je me rendais chez les dames Drozdoff. Elles se +trouvaient dans la grande salle avec Maurice Nikolaïévitch, et une +discussion avait lieu entre ces trois personnes au moment où nous +entrâmes. Prascovie Ivanovna avait prié sa fille de lui jouer une +certaine valse, et Lisa s'était empressée de se mettre au piano; +mais la mère prétendait que la valse jouée n'était pas celle +qu'elle avait demandée. Maurice Nikolaïévitch avait pris parti +pour la jeune fille avec sa simplicité accoutumée, et soutenait +que Prascovie Ivanovna se trompait; la vieille dame pleurait de +colère. Elle était souffrante et marchait même avec difficulté. +Ses pieds étaient enflés, ce qui la rendait grincheuse; aussi +depuis quelques jours ne cessait-elle de chercher noise à tout son +entourage, bien qu'elle eût toujours une certaine peur de Lisa. On +fut content de nous voir. Élisabeth Nikolaïevna rougit de plaisir, +et, après m'avoir dit merci, sans doute parce que je lui avais +amené Chatoff, elle avança vers ce dernier en l'examinant d'un +oeil curieux. + +Il était resté sur le seuil, fort embarrassé de sa personne. Elle +le remercia d'être venu, puis le présenta à sa mère. + +-- C'est M. Chatoff, dont je vous ai parlé, et voici M. G...ff, un +grand ami à moi et à Stépan Trophimovitch. Maurice Nikolaïévitch a +aussi fait sa connaissance hier. + +-- Lequel est professeur? + +-- Mais ni l'un ni l'autre, maman. + +-- Si fait, tu m'as dit toi-même qu'il viendrait un professeur; ce +doit être celui-ci, fit Prascovie Ivanovna et montrant Chatoff +avec un air de mépris. + +-- Je ne vous ai jamais annoncé la visite d'un professeur. +M. G...ff est au service, et M. Chatoff est un ancien étudiant. + +-- Étudiant, professeur, c'est toujours de l'Université. Il faut +que tu aies bien envie de me contredire pour chicaner là-dessus. +Mais celui que nous avons vu en Suisse avait des moustaches et une +barbiche. + +-- Maman veut parler du fils de Stépan Trophimovitch, elle lui +donne toujours le nom de professeur, dit Lisa qui emmena Chatoff à +l'autre bout de la salle et l'invita à s'asseoir sur un divan. + +-- Quand ses pieds enflent, elle est toujours ainsi, vous +comprenez, elle est malade, ajouta à voix basse la jeune fille en +continuant à observer avec une extrême curiosité le visiteur, dont +l'épi de cheveux attirait surtout son attention. + +-- Vous êtes militaire? me demanda la vieille dame avec qui Lisa +avait eu la cruauté de me laisser en tête-à-tête. + +-- Non, je sers... + +-- M. G...ff est un grand ami de Stépan Trophimovitch, se hâta de +lui expliquer sa fille. + +-- Vous servez chez Stépan Trophimovitch? Mais il est aussi +professeur? + +-- Ah! maman, vous n'avez que des professeurs dans l'esprit, je +suis sûre que vous en voyez même en rêve, cria Lisa impatientée. + +-- C'est bien assez d'en voir quand on est éveillé. Mais toi, tu +ne sais que faire de l'opposition à ta mère. Vous étiez ici il y a +quatre ans, quand Nicolas Vsévolodovitch est revenu de +Pétersbourg? + +Je répondis affirmativement. + +-- Il y avait un anglais ici parmi vous? + +-- Non, il n'y en avait pas. + +Lisa se mit à rire. + +-- Tu vois bien qu'il n'y avait pas du tout d'Anglais, par +conséquent ce sont des mensonges. Barbara Pétrovna et Stépan +Trophimovitch mentent tous les deux. Du reste, tout le monde ment. + +-- Ma tante et Stépan Trophimovitch ont trouvé chez Nicolas +Vsévolodovitch de la ressemblance avec le prince Harry mis en +scène dans le _Henri IV _de Shakespeare, et maman objecte qu'il +n'y avait pas d'Anglais, nous expliqua Lisa. + +-- Puisqu'il n'y avait pas de Harry, il n'y avait pas d'Anglais. +Seul Nicolas Vsévolodovitch a fait des fredaines. + +-- Je vous assure que maman le fait exprès, crut devoir observer +la jeune fille en s'adressant à Chatoff, elle connaît fort bien +Shakespeare. Je lui ai lu moi-même le premier acte d'_Othello_, +mais maintenant elle souffre beaucoup. Maman, entendez-vous? Midi +sonne, il est temps de prendre votre médicament. + +-- Le docteur est arrivé, vint annoncer une femme de chambre. + +-- Zémirka, Zémirka, viens avec moi! cria Prascovie Ivanovna en se +levant à demi. + +Au lieu d'accourir à la voix de sa maîtresse, Zémirka, vieille et +laide petite chienne, alla se fourrer sous le divan sur lequel +était assise Élisabeth Nikolaïevna. + +-- Tu ne veux pas? Eh bien, reste là. Adieu, batuchka, je ne +connais ni votre prénom, ni votre dénomination patronymique, me +dit la vieille dame. + +-- Antoine Lavrentiévitch... + +-- Peu importe, ça m'entre par une oreille et ça sort par l'autre. +Ne m'accompagnez pas, Maurice Nikolaïévitch, je n'ai appelé que +Zémirka. Grâce à Dieu, je sais encore marcher seule, et demain +j'irai me promener. + +Elle s'en alla fâchée. + +-- Antoine Lavrentiévitch, vous causerez pendant ce temps-là avec +Maurice Nikolaïévitch; je vous assure que vous gagnerez tous les +deux à faire plus intimement connaissance ensemble, dit Lisa, et +elle adressa un sourire amical au capitaine d'artillerie qui +devint rayonnant lorsque le regard de la jeune fille se fixa sur +lui. Faute de mieux, force me fut de dialoguer avec Maurice +Nikolaïévitch. + +II + +À ma grande surprise, l'affaire qu'Élisabeth Nikolaïevna avait à +traiter avec Chatoff était, en effet, exclusivement littéraire. Je +ne sais pourquoi, mais je m'étais toujours figuré qu'elle l'avait +fait venir pour quelque autre chose. Comme ils ne se cachaient pas +de nous et causaient très haut, nous nous mîmes, Maurice +Nikolaïévitch et moi, à écouter leur conversation, ensuite ils +nous invitèrent à y prendre part. Il s'agissait d'un livre +qu'Élisabeth Nikolaïevna jugeait utile, et que, depuis longtemps, +elle se proposait de publier, mais, vu sa complète inexpérience, +elle avait besoin d'un collaborateur. Je fus même frappé du +sérieux avec lequel elle exposa son plan à Chatoff. «Sans doute +elle est dans les idées nouvelles, pensai-je, ce n'est pas pour +rien qu'elle a séjourné en Suisse.» Chatoff écoutait +attentivement, les yeux fixés à terre, et ne remarquait pas du +tout combien le projet dont on l'entretenait était peu en rapport +avec les occupations ordinaires d'une jeune fille de la haute +société. + +Voici de quel genre était cette entreprise littéraire. Il paraît +chez nous, tant dans la capitale qu'en province, une foule de +gazettes et de revues qui, chaque jour, donnent connaissance d'une +quantité d'événements. L'année se passe, les journaux sont +entassés dans les armoires, ou bien on les salit, on les déchire, +on les fait servir à toutes sortes d'usages. Beaucoup des +incidents rendus publics par la presse produisent une certaine +impression et restent dans la mémoire du lecteur, mais avec le +temps ils s'oublient. Bien des gens plus tard voudraient se +renseigner, mais quel travail pour trouver ce que l'on cherche +dans cet océan de papier imprimé, d'autant plus que, souvent, on +ne sait ni le jour, ni le lieu, ni même l'année où l'événement +s'est passé? Si pour toute une année on rassemblait ces divers +faits dans un livre, d'après un certain plan et une certaine idée, +en mettant des tables, des index, en groupant les matières par +mois et par jour, un pareil recueil pourrait, dans son ensemble, +donner la caractéristique de la vie russe durant toute une année, +bien que les événements livrés à la publicité soient infiniment +peu nombreux en comparaison de tous ceux qui arrivent. + +-- Au lieu d'une multitude de feuilles, on aura quelques gros +volumes, voilà tout, observa Chatoff. + +Mais Élisabeth Nikolaïevna défendit son projet avec chaleur, +nonobstant la difficulté qu'elle avait à s'exprimer. L'ouvrage, +assurait-elle, ne devait pas former plus d'un volume, et même il +ne fallait pas que ce volume fût très gros. Si pourtant on était +obligé de le faire gros, du moins il devait être clair; aussi +l'essentiel était-il le plan et la manière de présenter les faits. +Bien entendu, il ne s'agissait pas de tout recueillir. Les ukases, +les actes du gouvernement, les règlements locaux, les lois, tous +ces faits, malgré leur importance, ne rentraient pas dans le cadre +de la publication projetée. On pouvait laisser de côté bien des +choses et se borner à choisir les événements exprimant plus ou +moins la vie morale de la nation, la personnalité du peuple russe +à un moment donné. Sans doute rien n'était systématiquement exclu +du livre, tout y avait sa place: les anecdotes curieuses, les +incendies, les dons charitables ou patriotiques, les bonnes ou les +mauvaises actions, les paroles et les discours, à la rigueur même +le compte rendu des inondations et certains édits du gouvernement, +pourvu qu'on prît seulement dans tout cela ce qui peignait +l'époque; le tout serait classé dans un certain ordre, avec une +intention, une idée éclairant l'ensemble du recueil. Enfin le +livre devait être intéressant et d'une lecture facile, +indépendamment de son utilité comme répertoire. Ce serait, pour +ainsi dire, le tableau de la vie intellectuelle, morale, +intérieure de la Russie pendant toute une année. «Il faut, acheva +Lisa, que tout le monde achète cet ouvrage, qu'il se trouve sur +toutes les tables. Je comprends que la grande affaire ici, c'est +le plan; voilà pourquoi je m'adresse à vous.» Elle s'animait fort, +et quoique ses explications manquassent souvent de netteté et de +précision, Chatoff comprenait. + +-- Alors ce sera une oeuvre de tendance, les faits seront groupés +suivant une certaine idée préconçue, murmura-t-il sans relever la +tête. + +-- Pas du tout; le groupement des faits ne doit accuser aucune +tendance, il ne faut tendre qu'à l'impartialité. + +-- Mais la tendance n'est pas un mal, reprit Chatoff; d'ailleurs, +il n'y a pas moyen de l'éviter du moment qu'on fait un choix. La +manière dont les faits seront recueillis et distribués impliquera +déjà une appréciation. Votre idée n'est pas mauvaise. + +-- Ainsi vous croyez qu'un pareil livre est possible? demanda Lisa +toute contente. + +-- Il faut voir et réfléchir. C'est une très grosse affaire. On ne +trouve rien du premier coup, et l'expérience est indispensable. +Quand nous publierons le livre, c'est tout au plus si nous saurons +comment il faut s'y prendre. On ne réussit qu'après plusieurs +tâtonnements, mais il y a là une idée, une idée utile. + +Lorsque enfin il releva la tête, ses yeux rayonnaient, tant était +vif l'intérêt qu'il prenait à cette conversation. + +-- C'est vous-même qui avez imaginé cela? demanda-t-il à Lisa +d'une voix caressante et un peu timide. + +Elle sourit. + +-- Imaginer n'est pas difficile, le tout est d'exécuter. Je +n'entends presque rien à ces choses-là et ne suis pas fort +intelligente; je poursuis seulement ce qui est clair pour moi... + +-- Vous poursuivez? + +-- Ce n'est probablement pas le mot? questionna vivement la jeune +fille. + +-- N'importe, ce mot-là est bon tout de même. + +-- Pendant que j'étais à l'étranger, je me suis figuré que je +pouvais moi aussi rendre quelques services. J'ai de l'argent dont +je ne sais que faire, pourquoi donc ne travaillerais-je pas comme +les autres à l'oeuvre commune? L'idée que je viens de vous exposer +s'est offerte tout à coup à mon esprit, je ne l'avais pas cherchée +du tout et j'ai été enchanté de l'avoir, mais j'ai reconnu +aussitôt que je ne pouvais me passer d'un collaborateur, attendu +que moi-même je ne sais rien. Naturellement ce collaborateur sera +aussi mon associé dans la publication de l'ouvrage. Nous y serons +chacun pour moitié: vous vous chargerez du plan et du travail, moi +je fournirai, outre l'idée première, les capitaux que nécessite +l'entreprise. Le livre couvrira les frais! + +-- Il se vendra, si nous parvenons à trouver un bon plan. + +-- Je vous préviens que ce n'est pas pour moi une affaire de +lucre, mais je désire beaucoup que l'ouvrage ait du succès, et je +serai fière s'il fait de l'argent. + +-- Eh bien, mais quel sera mon rôle dans cette combinaison? + +-- Je vous invite à être mon collaborateur... pour moitié. Vous +trouverez le plan. + +-- Comment savez-vous si je suis capable de trouver un plan? + +-- On m'a parlé de vous, et j'ai entendu dire ici... je sais que +vous êtes fort intelligent... que vous vous occupez de _l'affaire_ +et que vous pensez beaucoup. Pierre Stépanovitch Verkhovensky m'a +parlé de vous en Suisse, ajouta-t-elle précipitamment. -- C'est un +homme très intelligent, n'est-il pas vrai? + +Chatoff jeta sur elle un regard rapide, puis il baissa les yeux. + +-- Nicolas Vsévolodovitch m'a aussi beaucoup parlé de vous... + +Chatoff rougit tout à coup. + +-- Du reste, voici les journaux, dit la jeune fille qui se hâta de +prendre sur une chaise un paquet de journaux noués avec une +ficelle, -- j'ai essayé de noter ici les faits qu'on pourrait +choisir et j'ai mis des numéros... vous verrez. + +Le visiteur prit le paquet. + +-- Emportez cela chez vous, jetez-y un coup d'oeil, où demeurez- +vous? + +-- Rue de l'Épiphanie, maison Philipoff. + +-- Je sais. C'est là aussi, dit-on, qu'habite un certain capitaine +Lébiadkine? reprit vivement Lisa. + +Pendant toute une minute, Chatoff resta sans répondre, les yeux +attachés sur le paquet. + +-- Pour ces choses-là vous feriez mieux d'en choisir un autre, moi +je ne vous serai bon à rien, dit-il enfin d'un ton extrêmement +bas. + +Lisa rougit. + +-- De quelles choses parlez-vous? Maurice Nikolaïévitch! cria-t- +elle, donnez-moi la lettre qui est arrivée ici tantôt. + +Maurice Nikolaïévitch s'approcha de la table, je le suivis. + +-- Regardez cela, me dit-elle brusquement en dépliant la lettre +avec agitation. Avez-vous jamais rien vu de pareil? Lisez tout +haut, je vous prie; je tiens à ce que M. Chatoff entende. + +Je lus à haute voix ce qui suit: + +À LA PERFECTION DE MADEMOISELLE TOUCHINE + +_Mademoiselle Élisabeth Nikolaïevna_ + +Ah! combien est charmante Élisabeth Touchine, +Quand, à côté de son parent, +D'un rapide coursier elle presse l'échine +Et que sa chevelure ondoie au gré du vent, +Ou quand avec sa mère on la voit au saint temple +Courber devant l'autel son visage pieux! +En rêvant à l'hymen alors je la contemple, +Et d'un regard mouillé je les suis toutes deux! + +«Composé par un ignorant au cours d'une discussion. + +«MADEMOISELLE, + +-- Je regrette on ne peut plus de n'avoir pas perdu un bras pour +la gloire à Sébastopol, mais j'ai fait toute la campagne dans le +service des vivres, ce que je considère comme une bassesse. Vous +êtes une déesse de l'antiquité; moi, je ne suis rien, mais en vous +voyant j'ai deviné l'infini. Ne regardez cela que comme des vers +et rien de plus, car les vers ne signifient rien, seulement ils +permettent de dire ce qui en prose passerait pour une +impertinence. Le soleil peut-il se fâcher contre l'infusoire, si, +dans la goutte d'eau où il se compte par milliers, celui-ci +compose une poésie en son honneur? Même la Société protectrice des +animaux, qui siège à Pétersbourg et qui s'intéresse au chien et au +cheval, méprise l'humble infusoire, elle le dédaigne parce qu'il +n'a pas atteint son développement. Moi aussi je suis resté à +l'état embryonnaire. L'idée de m'épouser pourrait vous paraître +bouffonne, mais j'aurai bientôt une propriété de deux cents âmes, +actuellement possédée par un misanthrope, méprisez-le. Je puis +révéler bien des choses et, grâce aux documents que j'ai en main, +je me charge d'envoyer quelqu'un en Sibérie. Ne méprisez pas ma +proposition. La lettre de l'infusoire, naturellement, est en vers. + +Le capitaine Lébiadkine, votre très obéissant ami, qui a des +loisirs.» + +-- Cela a été écrit par un homme en état d'ivresse et par un +vaurien! m'écriai-je indigné, -- je le connais! + +-- J'ai reçu cette lettre hier, nous expliqua en rougissant Lisa, +-- j'ai compris tout de suite qu'elle venait d'un imbécile, et je +ne l'ai pas montrée à maman, pour ne pas l'agiter davantage. Mais, +s'il revient à la charge, je ne sais comment faire. Maurice +Nikolaïévitch veut aller le mettre à la raison. Vous considérant +comme mon collaborateur, dit-elle ensuite à Chatoff. -- et sachant +que vous demeurez dans la même maison que cet homme, je désirerais +vous questionner à son sujet, pour être édifiée sur ce que je puis +attendre de lui. + +-- C'est un ivrogne et un vaurien, fit en rechignant Chatoff. + +-- Est-ce qu'il est toujours aussi bête? + +-- Non, quand il n'a pas bu, il n'est pas absolument bête. + +-- J'ai connu un général qui faisait des vers tout pareils à ceux- +là, observai-je en riant. + +-- Cette lettre même prouve qu'il n'est pas un niais, déclara +soudain Maurice Nikolaïévitch qui jusqu'alors était resté +silencieux. + +-- Il a, dit-on, une soeur avec qui il habite? demanda Lisa. + +-- Oui, il habite avec sa soeur. + +-- On dit qu'il la tyrannise, c'est vrai? + +Chatoff jeta de nouveau sur la jeune fille un regard sondeur, +quoique rapide. + +-- Est-ce que je m'occupe de cela? grommela-t-il en fronçant le +sourcil, et il se dirigea vers la porte. + +-- Ah! attendez un peu! cria Lisa inquiète, -- où allez-vous donc? +Nous avons encore tant de points à examiner ensemble... + +-- De quoi parlerions-nous? Demain, je vous ferai savoir... + +-- Mais de la chose principale, de l'impression! Croyez bien que +je ne plaisante pas, et que je veux sérieusement entreprendre +cette affaire, assura Lisa dont l'inquiétude ne faisait que +s'accroître. -- Si nous nous décidons à publier l'ouvrage, où +l'imprimerons-nous? C'est la question la plus importante, car nous +n'irons pas à Moscou pour cela, et il est impossible de confier un +tel travail à l'imprimerie d'ici. Depuis longtemps j'ai résolu de +fonder un établissement typographique qui sera à votre nom, si +vous y consentez. À cette condition, maman, je le sais, me +laissera carte blanche... + +-- Pourquoi donc me supposez-vous capable d'être imprimeur? +répliqua Chatoff d'un ton maussade. + +-- Pendant que j'étais en Suisse, Pierre Stépanovitch vous a +désigné à moi comme un homme connaissant le métier d'imprimeur, et +en état de diriger un établissement typographique. Il m'avait même +donné un mot pour vous, mais je ne sais pas ce que j'en ai fait. + +Chatoff, je me le rappelle maintenant, changea de visage. Au bout +de quelques secondes, il sortit brusquement de la chambre. + +Lisa se sentit prise de colère. + +-- Est-ce qu'il en va toujours ainsi? me demanda-t-elle. Je +haussai les épaules; tout à coup Chatoff rentra, et alla droit à +la table, sur laquelle il déposa le paquet de journaux qu'il avait +pris avec lui: + +-- Je ne serai pas votre collaborateur, je n'ai pas le temps... + +-- Pourquoi donc? Pourquoi donc? Vous avez l'air fâché? fit Lisa +d'un ton affligé et suppliant. + +Le son de cette voix parut produire une certaine impression sur +Chatoff; pendant quelques instants, il regarda fixement la jeune +fille, comme s'il eût voulu pénétrer jusqu'au fond de son âme. + +-- N'importe, murmura-t-il presque tout bas, -- je ne veux pas... + +Et il se retira cette fois pour tout de bon. Lisa resta +positivement consternée; je ne comprenais même pas qu'un incident +semblable pût l'affecter à ce point. + +-- C'est un homme singulièrement étrange! observa d'une voix forte +Maurice Nikolaïévitch. + +III + +Certes, oui, il était «étrange», mais dans tout cela il y avait +bien du louche, bien des sous-entendus. Décidément, je ne croyais +pas à la publication projetée; ensuite la lettre du capitaine +Lébiadkine, toute stupide qu'elle était, ne laissait pas de +contenir une allusion trop claire à certaine dénonciation +possible, appuyée sur des «documents»; personne pourtant n'avait +relevé ce passage, on avait parlé de toute autre chose. Enfin +cette imprimerie et le brusque départ de Chatoff dès les premiers +mots prononcés à ce sujet? Toutes ces circonstances m'amenèrent à +penser qu'avant mon arrivée il s'était passé là quelque chose dont +on ne m'avait pas donné connaissance; que, par conséquent, j'étais +de trop et que toutes ces affaires ne me regardaient pas. +D'ailleurs, il était temps de partir, pour une première visite +j'étais resté assez longtemps. Je me mis donc en devoir de prendre +congé. + +Elisabeth Nikolaïevna semblait avoir oublié ma présence dans la +chambre. Toujours debout à la même place, près de la table, elle +réfléchissait profondément, et, la tête baissée, tenait ses yeux +fixés sur un point du tapis. + +-- Ah! vous vous en allez aussi, au revoir, fit-elle avec son +affabilité accoutumée. -- Remettez mes salutations à Stépan +Trophimovitch, et engagez-le à venir me voir bientôt. Maurice +Nikolaïévitch, Antoine Lavrentiévitch s'en va. Excusez maman, elle +ne peut pas venir vous dire adieu... + +Je sortis, et j'étais déjà en bas de l'escalier, quand un +domestique me rejoignit sur le perron. + +-- Madame vous prie instamment de remonter... + +-- Madame, ou Élisabeth Nikolaïevna? + +-- Élisabeth Nikolaïevna. + +Je trouvai Lisa non plus dans la grande salle où nous étions tout +à l'heure, mais dans une pièce voisine. La porte donnant accès à +cette salle, où il n'y avait plus maintenant que Maurice +Nikolaïévitch, était fermée hermétiquement. + +Lisa me sourit, mais elle était pâle. Debout au milieu de la +chambre, elle semblait hésitante, travaillée par une lutte +intérieure; tout à coup elle me prit par le bras, et, sans +proférer un mot, m'emmena vivement près de la fenêtre. + +-- Je veux _la _voir sans délai, murmura-t-elle en fixant sur moi +un regard ardent, impérieux, n'admettant pas l'ombre d'une +réplique; -- je dois _la _voir de mes propres yeux, et je +sollicite votre aide. + +Elle était dans un état d'exaltation qui rend capable de tous les +coups de tête. + +-- Qui désirez-vous voir, Élisabeth Nikolaïevna? demandai-je +effrayé. + +-- Cette demoiselle Lébiadkine, cette boiteuse... C'est vrai +qu'elle est boiteuse? + +Je restai stupéfait. + +-- Je ne l'ai jamais vue, mais j'ai entendu dire qu'elle l'est, on +me l'a encore dit hier, balbutiai-je rapidement et à voix basse. + +-- Il faut absolument que je la voie. Pourriez-vous me ménager une +entrevue avec elle aujourd'hui même? + +Elle m'inspirait une profonde pitié. + +-- C'est impossible, et même je ne vois pas du tout comment je +pourrais m'y prendre, répondis-je, -- je passerai chez Chatoff... + +-- Si vous n'arrangez pas cela pour demain, j'irai moi-même chez +elle, je m'y rendrai seule parce que Maurice Nikolaïévitch a +refusé de m'accompagner. Je n'espère qu'en vous, je ne puis plus +compter sur aucun autre; j'ai parlé bêtement à Chatoff... Je suis +sûre que vous êtes un très honnête homme, peut-être m'êtes-vous +dévoué, tâchez d'arranger cela. + +J'éprouvais le plus vif désir de lui venir en aide par tous les +moyens en mon pouvoir. + +-- Voici ce que je ferai, dis-je après un instant de réflexion, -- +je vais aller là-bas, et aujourd'hui _pour sûr_, je la verrai! Je +ferai en sorte de la voir, je vous en donne ma parole d'honneur; +seulement permettez-moi de mettre Chatoff dans la confidence de +votre dessein. + +-- Dites-lui que j'ai ce désir et que je ne puis plus attendre, +mais que je ne l'ai pas trompé tout à l'heure. S'il est parti, +c'est peut-être parce qu'il est très honnête et qu'il a cru que je +voulais le prendre pour dupe. Je lui ai dit la vérité; mon +intention est, en effet, de publier un livre et de fonder une +imprimerie. + +-- Il est honnête, fort honnête, confirmai-je avec chaleur. + +-- Du reste, si la chose n'est pas arrangée pour demain, j'irai +moi-même, quoi qu'il advienne, dût toute la ville le savoir. + +-- Je ne pourrai pas être chez vous demain avant trois heures, +observai-je. + +-- Eh bien, je vous attendrai à trois heures. Ainsi je ne m'étais +pas trompée hier chez Stépan Trophimovitch en supposant que vous +m'étiez quelque peu dévoué? ajouta-t-elle avec un sourire, puis +elle me serra la main, et courut retrouver Maurice Nikolaïévitch. + +Je sortis fort préoccupé de ma promesse; je ne comprenais rien à +ce qui se passait. J'avais vu une femme au désespoir qui ne +craignait pas de se compromettre en se confiant à un homme qu'elle +connaissait à peine. Son sourire féminin dans un moment si +difficile pour elle, et cette allusion aux sentiments qu'elle +avait remarqués en moi la veille, avaient fait leur trouée dans +mon coeur comme des coups de poignard, mais ce que j'éprouvais +était de la pitié et rien de plus! Les secrets d'Élisabeth +Nikolaïevna avaient pris soudain à mes yeux un caractère sacré, et +si, en ce moment, on avait entrepris de me les révéler, je crois +que je me serais bouché les oreilles pour ne pas en savoir +davantage. Je pressentais seulement quelque chose... Avec tout +cela je n'avais pas la moindre idée de la manière dont +j'arrangerais cette entrevue. Tout mon espoir était dans Chatoff, +bien que je pusse prévoir qu'il ne me serait d'aucune utilité. +Néanmoins je courus chez lui. + +IV + +Je ne pus le trouver à son domicile que le soir vers huit heures. +Chose qui m'étonna, il avait du monde: Alexis Nilitch et un autre +monsieur que je connaissais un peu, un certain Chigaleff, frère de +madame Virguinsky. + +Ce Chigaleff était depuis deux mois l'hôte de notre ville; je ne +sais d'où il venait; j'ai seulement entendu dire qu'il avait +publié un article dans une revue progressiste de Pétersbourg. +Virguinsky nous avait présentés l'un à l'autre par hasard, dans la +rue. Je n'avais jamais vue de physionomie aussi sombre, aussi +renfrognée, aussi maussade que celle de cet homme. Il avait l'air +d'attendre la fin du monde pour demain à dix heures vingt-cinq. +Dans la circonstance que je rappelle, nous nous parlâmes à peine +et nous bornâmes à échanger une poignée de main avec la mine de +deux conspirateurs. Chigaleff me frappa surtout par l'étrangeté de +ses oreilles longues, larges, épaisses et très écartées de la +tête. Ses mouvements étaient lents et disgracieux. Si Lipoutine +rêvait pour un temps plus ou moins éloigné l'établissement d'un +phalanstère dans notre province, celui-ci savait de science +certaine le jour et l'heure où cet événement s'accomplirait. Il +produisit sur moi une impression sinistre. Dans le cas présent, je +fus d'autant plus étonné de le rencontrer chez Chatoff que ce +dernier, en général, n'aimait pas les visites. + +De l'escalier j'entendis le bruit de leur conversation; ils +parlaient tous trois à la fois, et probablement se disputaient; +mais à mon apparition ils se turent. Pendant la discussion ils +s'étaient levés; lorsque j'entrai, tous s'assirent brusquement, si +bien que je dus m'asseoir aussi. Durant trois minutes régna un +silence bête. Quoique Chigaleff m'eût reconnu, il fit semblant de +ne m'avoir jamais vu, -- non par hostilité à mon égard, mais +c'était son genre. Alexis Nilitch et moi, nous nous saluâmes sans +nous rien dire et sans nous tendre la main. Chigaleff, fronçant le +sourcil, se mit à me regarder d'un oeil sévère, naïvement +convaincu que j'allais décamper aussitôt. Enfin Chatoff se souleva +légèrement sur son siège, les visiteurs se levèrent alors et +sortirent sans prendre congé. Toutefois, sur le seuil, Chigaleff +dit à Chatoff qui le reconduisait: + +-- Rappelez-vous que vous avez des comptes à rendre. + +-- Je me moque de vos comptes et je n'en rendrai à aucun diable, +répondit Chatoff, après quoi il ferma la porte au crochet. + +-- Bécasseaux! fit-il en me regardant avec un sourire désagréable. + +Son visage exprimait la colère, et je remarquai non sans +étonnement qu'il prenait le premier la parole. Presque toujours, +quand j'allais chez lui (ce qui, du reste, arrivait très +rarement), il restait maussade dans un coin et répondait d'un ton +fâché; à la longue seulement il s'animait et trouvait du plaisir à +causer. En revanche, au moment des adieux, sa mine redevenait +invariablement grincheuse, et, en vous reconduisant, il avait +l'air de mettre à la porte un ennemi personnel. + +-- J'ai bu du thé hier chez cet Alexis Nilitch, observai-je; -- il +paraît avoir la toquade de l'athéisme. + +-- L'athéisme russe n'a jamais dépassé le calembour, grommela +Chatoff en remplaçant par une bougie neuve le lumignon qui se +trouvait dans le chandelier. + +-- Celui-là ne m'a pas fait l'effet d'un calembouriste, à peine +sait-il parler le langage le plus simple. + +-- Ce sont des hommes de papier; tout cela vient du servilisme de +la pensée, reprit Chatoff qui s'était assis sur une chaise dans un +coin et tenait ses mains appuyées sur ses genoux. + +-- Il y a là aussi de la haine, poursuivit-il après une minute de +silence; -- ils seraient les premiers horriblement malheureux si, +tout d'un coup, la Russie se transformait, même dans un sens +conforme à leurs vues; si, de façon ou d'autre, elle devenait +extrêmement riche et heureuse. Ils n'auraient plus personne à +haïr, plus rien à conspuer! Il n'y a là qu'une haine bestiale, +immense, pour la Russie, une haine qui s'est infiltrée dans +l'organisme... Et c'est une sottise de chercher, sous le rire +visible, des larmes invisibles au monde! La phrase concernant ces +prétendues larmes invisibles est la plus mensongère qui ait encore +été dite chez nous! vociféra-t-il avec une sorte de fureur. + +-- Allons, vous voilà parti! fis-je en riant. + +Chatoff sourit à son tour. + +-- C'est vrai, vous êtes un «libéral modéré». Vous savez, j'ai +peut-être eu tort de parler du «servilisme de la pensée», car vous +allez sûrement me répondre: «Parle pour toi qui es né d'un +laquais, moi je ne suis pas un domestique.» + +-- Je ne songeais pas du tout à vous répondre cela, comment +pouvez-vous supposer une chose pareille? + +-- Ne vous excusez pas, je n'ai pas peur de ce que vous pouvez +dire. Autrefois je n'étais que le fils d'un laquais, à présent je +suis devenu moi-même un laquais, tout comme vous. Le libéral russe +est avant tout un laquais, il ne pense qu'à cirer les bottes de +quelqu'un. + +-- Comment, les bottes? Qu'est-ce que c'est que cette figure? + +-- Il n'y a point là de figure. Vous riez, je le vois... Stépan +Trophimovitch ne s'est pas trompé en me représentant comme un +homme écrasé sous une pierre dont il s'efforce de secouer le +poids; la comparaison est très juste. + +-- Stépan Trophimovitch assure que l'Allemagne vous a rendu fou, +dis-je en riant, -- nous avons toujours emprunté quelque chose aux +Allemands. + +-- Ils nous ont prêté vingt kopeks, et nous leur avons rendu cent +roubles. + +Nous nous tûmes pendant une minute. + +-- Lui, c'est en Amérique qu'il a gagné son mal. + +-- Qui? + +-- Je parle de Kiriloff. Là-bas, pendant quatre mois, nous avons +tous les deux couché par terre dans une cabane. + +-- Mais est-ce que vous êtes allé en Amérique? demandai-je avec +étonnement; -- vous n'en avez jamais rien dit. + +-- À quoi bon parler de cela? Il y a deux ans, nous sommes partis +à trois pour les États-Unis, à bord d'un steamer chargé +d'émigrants; nous avons sacrifié nos dernières ressources pour +faire ce voyage: nous voulions mener la vie de l'ouvrier américain +et connaître ainsi, par notre expérience _personnelle_, l'état de +l'homme dans la condition sociale la plus pénible. Voilà quel +était notre but. + +Je me mis à rire. + +-- Vous n'aviez pas besoin de traverser la mer pour faire cette +expérience, vous n'aviez qu'à aller dans n'importe quel endroit de +notre province à l'époque des travaux champêtres. + +-- Arrivés en Amérique, nous louâmes nos services à un +entrepreneur: nous étions là six Russes: des étudiants, et même +des propriétaires et des officiers, tous se proposant le même but +grandiose. Eh bien, nous travaillâmes comme des nègres, nous +souffrîmes le martyre; à la fin, Kiriloff et moi n'y pûmes tenir, +nous étions rendus, à bout de forces, malades. En nous réglant, +l'entrepreneur nous retint une partie de notre salaire; il nous +devait trente dollars, je n'en reçus que huit et Kiriloff quinze; +on nous avait aussi battus plus d'une fois. Après cela, nous +restâmes quatre mois sans travail dans une méchante petite ville; +Kiriloff et moi, nous couchions côte à côte, par terre, lui +pensant à une chose et moi à une autre. + +-- Se peut-il que votre patron vous ait battus, et cela en +Amérique? Vous avez dû joliment le rabrouer! + +-- Pas du tout. Loin de là, dès le début, nous avions posé en +principe, Kiriloff et moi, que nous autres Russes, nous étions +vis-à-vis des Américains comme de petits enfants, et qu'il fallait +être né en Amérique ou du moins y avoir vécu de longues années +pour se trouver au niveau de ce peuple. Que vous dirai-je? quand, +pour un objet d'un kopek, on nous demandait un dollar, nous +payions non seulement avec plaisir, mais même avec enthousiasme. +Nous admirions tout: le spiritisme, la loi de Lynch, les +revolvers, les vagabonds. Une fois, pendant un voyage que nous +faisions, un quidam introduisit sa main dans ma poche, prit mon +peigne et commença à se peigner avec. Nous nous contentâmes, +Kiriloff et moi, d'échanger un coup d'oeil, et nous décidâmes que +cette façon d'agir était la bonne... + +-- Il est étrange que, chez nous, non seulement on ait de +pareilles idées, mais qu'on les mette à exécution, observai-je. + +-- Des hommes de papier, répéta Chatoff. + +-- Tout de même, s'embarquer comme émigrant, se rendre dans un +pays qu'on ne connaît pas, à seule fin d'»apprendre par une +expérience personnelle», etc., -- cela dénote une force d'âme peu +commune... Et comment avez-vous quitté l'Amérique? + +-- J'ai écrit à un homme en Europe, et il m'a envoyé cent roubles. + +Jusqu'alors, Chatoff avait parlé en tenant ses yeux fixés à terre +selon son habitude; tout à coup il releva la tête: + +-- Voulez-vous savoir le nom de cet homme? + +-- Qui est-ce? + +-- Nicolas Stavroguine. + +Il se leva brusquement, s'approcha de son bureau en bois de +tilleul, et se mit à y chercher quelque chose. Le bruit s'était +répandu chez nous que sa femme avait été pendant quelque temps, à +Paris, la maîtresse de Nicolas Stavroguine; il y avait deux ans de +cela; par conséquent, c'était à l'époque où Chatoff se trouvait en +Amérique; -- il est vrai que, depuis longtemps, une séparation +avait eu lieu à Genève entre les deux époux. «S'il en est ainsi, +pensai-je, pourquoi donc a-t-il tant tenu à me dire le nom de son +bienfaiteur?» + +Il se tourna soudain vers moi: + +-- Je ne lui ai pas encore remboursé cette somme, continua-t-il, +puis, me regardant fixement, il se rassit à sa première place, +dans le coin, et me demanda d'une voix saccadée qui jurait +singulièrement avec le ton de la conversation précédente: + +-- Vous êtes sans doute venu pour quelque chose; qu'est-ce qu'il +vous faut? + +Je racontai tout de point en point, j'ajoutai que, tout en +comprenant maintenant combien je m'étais imprudemment avancé, je +n'en éprouvais que plus d'embarras: je sentais que l'entrevue +souhaitée par Élisabeth Nikolaïevna était fort importante pour +elle, j'avais le plus vif désir de lui venir en aide, +malheureusement je ne savais comment faire pour tenir ma promesse. +Ensuite j'affirmai solennellement à Chatoff qu'Élisabeth +Nikolaïevna n'avait jamais songé à le tromper, qu'il y avait eu là +un malentendu, et que son brusque départ avait causé un grand +chagrin à la jeune fille. + +Il m'écouta très attentivement jusqu'au bout. + +-- Peut-être qu'en effet, selon mon habitude, j'ai fait une bêtise +tantôt... Eh bien, si elle n'a pas compris pourquoi je suis parti +ainsi, tant mieux pour elle. + +Il se leva, alla ouvrir la porte, et se mit aux écoutes sur le +carré. + +-- Vous désirez vous-même voir cette personne? + +-- Il le faut, mais comment faire? répondis-je. + +-- Il n'y a qu'à aller la trouver pendant qu'elle est seule. +Lorsqu'il reviendra, il la battra s'il apprend que nous sommes +venus. Je vais souvent la voir en cachette. Tantôt j'ai dû +employer la force pour l'empêcher de la battre. + +-- Bah! Vraiment? + +-- Oui, pendant qu'il la rossait, je l'ai empoigné par les +cheveux; alors, il a voulu me battre à mon tour, mais je lui ai +fait peur, et cela a fini ainsi. Quand il reviendra ivre, je +crains qu'il ne se venge sur elle, s'il se rappelle la scène que +nous avons eue ensemble. + +Nous descendîmes au rez-de-chaussée. + +V + +La porte des Lébiadkine n'était pas fermée à clef, nous n'eûmes +donc pas de peine à entrer. Tout leur logement consistait en deux +vilaines petites chambres, dont les murs enfumés étaient garnis +d'une tapisserie sale et délabrée. Ces deux pièces avaient jadis +fait partie de la gargote de Philippoff, avant que celui-ci eût +transféré son établissement dans une maison neuve; sauf un vieux +fauteuil auquel manquait un bras, le mobilier se composait de +bancs grossiers et de tables en bois blanc. Dans un coin de la +seconde chambre se trouvait un lit couvert d'une courte-pointe +d'indienne; c'était là que couchait mademoiselle Lébiadkine; quant +au capitaine, qui chaque nuit rentrait ivre, il cuvait son vin sur +le plancher. Partout régnaient le désordre et la malpropreté; une +grande loque toute mouillée traînait au milieu de la pièce, à côté +d'une vieille savate. Il était évident que personne, là, ne +s'occupait de rien; on n'allumait pas les poêles, on ne faisait +pas la cuisine. Les Lébiadkine, à ce que m'apprit Chatoff, ne +possédaient même pas de samovar. Quand le capitaine était arrivé +avec sa soeur, il tirait le diable par la queue, et, comme l'avait +dit Lipoutine, il avait commencé par aller mendier dans les +maisons; depuis qu'il avait le gousset garni, il s'adonnait à la +boisson, et l'ivrognerie lui faisait négliger complètement le soin +de son intérieur. + +Mademoiselle Lébiadkine, que je désirais tant voir, était +tranquillement assise sur un banc dans un coin de la chambre, +devant une table de cuisine. Lorsque nous ouvrîmes la porte, elle +ne proféra pas un mot et ne bougea même pas de sa place. Chatoff +me dit que l'appartement n'était jamais fermé, et qu'une fois elle +avait passé toute la nuit dans le vestibule avec la porte grande +ouverte. À la faible clarté d'une mince bougie fichée dans un +chandelier de fer, j'aperçus une femme qui pouvait avoir une +trentaine d'années, et qui était d'une maigreur maladive. Elle +portait une vieille robe d'indienne de couleur sombre; son long +cou était entièrement à découvert; ses rares cheveux, d'une nuance +foncée, étaient réunis sur sa nuque en un chignon gros comme le +poing d'un enfant de deux ans. Elle nous regarda d'un air assez +gai; outre le chandelier, il y avait devant elle sur la table une +petite glace entourée d'un cadre de bois, un vieux jeu de cartes, +un recueil de chansons et un petit pain blanc déjà un peu entamé. +On voyait que mademoiselle Lébiadkine se mettait du fard et se +colorait les lèvres. Elle se teignait aussi les sourcils, qu'elle +avait d'ailleurs longs, fins et noirs. Nonobstant son maquillage, +trois longues rides apparaissaient assez nettement sur son front +étroit et élevé. Je savais déjà qu'elle était boiteuse, autrement +je ne me serais pas douté de son infirmité, car elle ne se leva ni +ne marcha en notre présence. Jadis, dans la première jeunesse, ce +visage émacié n'avait peut-être pas été laid; les yeux gris, doux +et tranquilles, étaient restés remarquables; leur regard paisible, +presque joyeux, avait quelque chose de rêveur et de sincère. Cette +joie calme, qui se manifestait aussi dans le sourire de la pauvre +femme, m'étonna après tout ce que j'avais entendu dire des mauvais +traitements auxquels elle était en butte de la part de son frère. +Loin d'éprouver la sensation de dégoût et même de crainte qui +s'éveille d'ordinaire à la vue de ces malheureuses créatures +frappées par la colère de Dieu, dans le premier moment je +considérai mademoiselle Lébiadkine avec une sorte de plaisir, et, +ensuite, l'impression qu'elle produisit sur moi fut de la pitié, +mais nullement du dégoût. + +-- Elle passe ainsi les journées entières, toute seule, sans +bouger: elle se tire les cartes ou se regarde dans la glace, dit +Chatoff en me la montrant du seuil, -- il ne la nourrit même pas. +La vieille du pavillon lui apporte de temps en temps quelque chose +pour l'amour du Christ. Comment la laisse-t-on ainsi seule avec +une bougie? + +J'étais étonné d'entendre Chatoff prononcer ces mots à haute voix +comme si elle n'avait pas été dans la chambre. + +-- Bonjour, Chatouchka! dit d'un ton affable mademoiselle +Lébiadkine. + +-- Je t'amène un visiteur, Marie Timoféievna, répondit Chatoff. + +-- Eh bien, on lui fera honneur. Je ne sais qui tu m'amènes, je ne +me rappelle pas l'avoir jamais vu, reprit-elle en me regardant +attentivement à la lueur de la bougie; puis elle se remit à causer +avec Chatoff, et pendant toute la durée de la conversation elle ne +fit pas plus d'attention à moi que si je ne m'étais pas trouvé à +côté d'elle. + +-- Cela t'ennuyait, n'est-ce pas? de te promener tout seul dans ta +chambrette? demanda-t-elle avec un rire qui découvrit deux rangées +de dents admirables. + +-- Oui, c'est pourquoi je suis venu te voir. + +Chatoff approcha un escabeau de la table, s'assit et m'invita à en +faire autant. + +-- J'aime toujours à causer, seulement je te trouve drôle, +Chatouchka, tu es comme un moine. Quand t'es-tu peigné? Donne-moi +encore ta tête, dit-elle en tirant un peigne de sa poche, -- je +suis sûre que tu n'as pas touché à ta chevelure depuis que je t'ai +peigné? + +-- Mais je n'ai pas de peigne, répondit en riant Chatoff. + +-- Vraiment? Eh bien, je t'en donnerai un, pas celui-ci, un autre; +seulement n'oublie pas de t'en servir. + +Elle commença à le peigner de l'air le plus sérieux, lui fit même +une raie sur le côté, puis, après s'être un peu rejetée en arrière +pour contempler son ouvrage et s'assurer qu'il ne laissait rien à +désirer, elle remit son peigne dans sa poche. + +-- Sais-tu une chose, Chatouchka? dit-elle en hochant la tête, -- +tu es un homme de sens, et pourtant tu t'ennuies. Vous m'étonnez +tous quand je vous regarde. Je ne comprends pas que des gens +s'ennuient. Moi, je m'amuse. + +-- Tu t'amuses avec ton frère? + +-- Tu parles de Lébiadkine? C'est mon laquais. Il m'est absolument +égal qu'il soit ici ou qu'il n'y soit pas. Je lui crie: +Lébiadkine, apporte-moi de l'eau; Lébiadkine, donne-moi mes +souliers, il court me les chercher; quelquefois il se trompe, et +je me moque de lui. + +-- C'est la vérité, me fit observer Chatoff parlant cette fois +encore à haute voix sans s'inquiéter aucunement de la présence de +Marie Timoféievna; -- elle le traite tout à fait comme un laquais; +je l'ai moi-même entendue crier: «Lébiadkine, apporte-moi de +l'eau», et elle riait en lui donnant cet ordre; seulement, au lieu +d'obéir, il la bat, mais elle n'a pas du tout peur de lui. Elle +est sujette à des attaques nerveuses qui se renouvellent presque +chaque jour et lui enlèvent la mémoire; à la suite de ces accès, +elle oublie tout ce qui vient de se passer et perd toute notion du +temps. Vous croyez qu'elle se rappelle comment nous sommes entrés? +c'est possible, mais à coup sûr elle a déjà tout arrangé à sa +façon et nous prend maintenant Dieu sait pour qui, bien qu'elle +n'oublie pas que je suis Chatouchka. Cela ne fait rien que je +parle tout haut; elle cesse au bout d'un instant d'écouter ceux +qui causent avec elle, et se met à rêver à part soi. En ce moment, +son esprit bat la campagne. Elle est extraordinairement distraite. +Durant huit heures consécutives, durant une journée entière, elle +reste assise à la même place. Vous voyez ce pain sur la table: +elle n'en a peut-être mangé qu'une bouchée, depuis ce matin, et +elle l'achèvera demain. Tenez, à présent elle se tire les +cartes... + +-- Oui, Chatouchka, je me tire les cartes, mais cela ne sert à +rien, dit brusquement Marie Timoféievna qui avait entendu la +dernière parole de Chatoff, et elle tendit sa main gauche vers le +pain, sans, du reste, le regarder (son attention avait sans doute +été attirée aussi par la phrase où il en était question). À la +fin, elle prit le pain, mais, entraînée par le plaisir de causer, +elle le remit inconsciemment sur la table après l'avoir gardé +pendant quelques temps dans sa main gauche sans y mordre une seule +fois. + +-- Ce sont toujours les mêmes réponses: un voyage, un méchant +homme, la perfidie de quelqu'un, un lit de mort, une lettre qui +arrivera de quelque part, une nouvelle inattendue, -- je considère +tout cela comme des mensonges, et toi, Chatouchka, qu'en penses- +tu? Si les hommes mentent, pourquoi les cartes ne mentiraient- +elles pas? ajouta-t-elle en brouillant tout à coup le jeu? -- +C'est ce que j'ai dit un jour à la Mère Prascovie, une femme +respectable, qui venait sans cesse me trouver dans ma cellule, à +l'insu de la Mère supérieure, pour me prier de lui tirer les +cartes. Et elle ne venait pas seule. Toutes ces religieuses +étaient là, poussant des exclamations, hochant la tête, faisant +des commentaires. «Voyons, Mère Prascovie, dis-je en riant, +comment recevriez-vous une lettre, quand il ne vous en ait pas +venu depuis douze ans?» Elle avait une fille mariée à quelqu'un +qui l'avait emmenée en Turquie, et, depuis douze ans, elle était +sans nouvelles d'elle. Le lendemain soir, je pris le thé chez la +Mère supérieure (elle appartient à une famille princière). Il y +avait là deux personnes étrangères: une dame très rêveuse et un +moine du mont Athos, homme assez drôle à mon avis. Eh bien, +Chatouchka, dans la matinée, ce même moine avait apporté de +Turquie à la Mère Prascovie une lettre de sa fille! Pendant que +nous buvions du thé, le religieux du mont Athos dit à la Mère +supérieure: «Révérende Mère igoumène, il faut que votre couvent +soit particulièrement béni de Dieu, pour posséder un trésor aussi +précieux.» -- «Quel trésor?» demanda la supérieure. -- «Mais la +bienheureuse Mère Élisabeth.» Cette bienheureuse Élisabeth occupe +une niche longue d'une sagène et haute de deux archines, pratiquée +dans le mur d'enceinte du couvent; elle est là depuis dix-sept ans +derrière un grillage; hiver et été elle ne porte qu'une chemise de +chanvre dont elle se fait un cilice en fourrant des fétus de +paille dans la toile; elle ne dit rien, ne se peigne pas, ne se +lave pas depuis dix-sept ans. En hiver, on lui passe une peau de +mouton par l'ouverture de sa niche, c'est aussi comme cela qu'on +lui donne chaque jour une pinte d'eau et une croûte de pain. Les +pèlerins la contemplent avec vénération, et, après l'avoir vue, +font une offrande au monastère. «Un fameux trésor! répond avec +colère la supérieure qui ne pouvait souffrir Élisabeth, elle ne +reste là que par entêtement; c'est une hypocrite.» Ces mots me +déplurent, car moi-même je voulais alors adopter le genre de vie +des recluses. «Selon moi, dis-je, Dieu et la nature, c'est tout +un.» -- «En voilà une, celle-là!» s'écrièrent-ils tous d'une +commune voix. La supérieure se mit à rire, puis elle parla tout +bas à la dame, m'appela auprès d'elle et me fit des caresses; la +dame me donna un petit noeud de ruban rose, veux-tu que je te le +montre? Quant au moine, il commença aussitôt à me faire un sermon, +me parla fort doucement, fort gentiment, et, sans doute, avec +beaucoup d'esprit; je l'écoutai sans rien dire. «As-tu compris?» +me demanda-t-il. -- «Non, répondis-je, je n'ai rien compris, +laissez-moi en repos.» Depuis ce moment, Chatouchka, on me laissa +parfaitement tranquille. Et, un jour, une de nos religieuses, qui +était en pénitence dans le couvent parce qu'elle faisait des +prophéties, me dit tout bas au sortir de l'église: «La Mère de +Dieu, qu'est-ce que c'est, à ton avis?» -- «La grande mère, +répondis-je, c'est l'espérance du genre humain.» -- «Oui, reprit- +elle, la Mère de Dieu, la grande Mère, c'est la terre, et il y a +dans cette pensée une grande joie pour l'homme. Tout chagrin +terrestre, toute larme terrestre est une jouissance pour nous. +Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu lui en feras +présent, la tristesse s'évanouira aussitôt, et tu seras toute +consolée: c'est une prophétie.» Ces paroles firent une profonde +impression sur moi. Depuis, quand, en priant, je me prosterne +contre le sol, je ne manque jamais de baiser la terre chaque fois, +je la baise en pleurant. Et, vois-tu, Chatouchka, il n'y a rien de +pénible dans ces larmes; quoiqu'on n'ait aucun chagrin, on pleure +tout de même, mais c'est de joie. Un jour, je vais sur les bords +du lac: notre monastère est situé d'un côté, de l'autre s'élève +une montagne escarpée qu'on appelle le mont Aigu. Je gravis cette +montagne, je tourne mon visage vers l'orient, je me prosterne +contre le sol et je pleure, je pleure je ne sais combien de temps. +Ensuite je me relève, je rebrousse chemin, et le soleil se couche, +si grand, si splendide, -- aimes-tu à regarder le soleil, +Chatouchka? C'est beau, mais c'est triste. Je me retourne de +nouveau vers l'orient, et l'ombre de notre montagne court comme un +flèche au loin sur le lac, elle est étroite et longue, longue de +plus d'une verste, elle s'étend jusqu'à l'île même qui est dans le +lac, là elle se coupe en deux parties égales. Le soleil a +complètement disparu, tout est soudain plongé dans l'obscurité. +Alors je commence à m'inquiéter, la mémoire me revient +brusquement, j'ai peur des ténèbres, Chatouchka. Quand il fait +noir, je pleure toujours davantage mon petit enfant... + +-- Est-ce que tu as eu un enfant? dit Chatoff en me poussant du +coude; il n'avait cessé de prêter la plus grande attention aux +paroles de Marie Timoféievna. + +-- Comment donc! Un joli baby rose avec de si petits ongles... +tout mon chagrin est de ne pouvoir me rappeler si c'était un +garçon ou une fille. Après sa naissance, je l'ai enveloppé dans de +la batiste et de la dentelle, j'ai noué de petits rubans roses +tout autour, je l'ai couvert de fleurs, je l'ai bien pomponné; +puis j'ai dit une prière au-dessus de lui et je l'ai emporté non +baptisé à travers une forêt. J'ai peur dans les bois, et ce qui +m'épouvante le plus, ce qui me fait surtout pleurer, c'est que +j'ai eu un enfant sans connaître d'homme. + +-- Mais peut-être que tu as été mariée? hasarda Chatoff. + +-- Tu m'amuses, Chatouchka, avec ta supposition. Peut-être bien +qu'en effet j'ai eu un mari, mais qu'importe, si c'est exactement +comme si je n'en avais pas eu? Tiens, voilà une énigme qui n'est +pas difficile, devine-là! répondit-elle en riant. + +-- Où donc as-tu porté ton enfant? + +-- Je suis allée le jeter dans un étang, soupira-t-elle. + +Chatoff me donna encore un coup de coude. + +-- Mais si, par hasard, tu n'avais jamais eu d'enfant, si tout +cela n'était que l'effet du délire? Hein? + +En entendant émettre cette conjecture, mademoiselle Lébiadkine ne +témoigna aucun étonnement. + +-- Tu me poses une question difficile, Chatouchka, reprit-elle +d'un air pensif; -- je ne te dirai rien à ce sujet, peut-être bien +n'ai-je pas eu d'enfant; à mon avis, cela n'intéresse que ta +curiosité, pour moi peu importe, je ne cesserai pas de le pleurer: +ne l'ai-je pas vu en songe? Et de grosses larmes se montrèrent +dans ses yeux. -- Chatouchka, Chatouchka, est-ce vrai que ta femme +t'a abandonné? continua-t-elle en lui mettant brusquement ses deux +mains sur les épaules et en le considérant avec une expression de +pitié. Ne te fâche pas, j'ai aussi mes peines. Sais-tu, +Chatouchka? j'ai fait un rêve: il revient vers moi, il m'appelle +de la voix et du geste: «Ma petite chatte, dit-il, viens près de +moi!» J'ai été on ne peut plus contente en l'entendant me nommer +sa «petite chatte»: il m'aime, je crois. + +-- Peut-être qu'il viendra aussi en réalité, murmura à demi-voix +Chatoff. + +-- Non, Chatouchka, cela peut arriver en songe, mais pas en +réalité. Tu connais la chanson: + +_Je n'ai pas besoin d'un palais,_ +_Je resterai dans cette humble retraite,_ +_Où je ne cesserai jamais_ +_D'appeler les faveurs du Très-Haut sur ta tête._ + +-- Oh! Chatouchka, Chatouchka, mon cher, pourquoi ne me demandes- +tu jamais rien? + +-- Parce que tu ne répondrais pas, voilà pourquoi je m'abstiens de +t'interroger. + +-- Je ne parlerai pas, je ne parlerai pas, me mit-on le couteau +sur la gorge, je ne dirai rien, reprit vivement Marie Timoféievna. +-- On peut me brûler vive, on peut me faire souffrir tous les +tourments, je me tairai, les gens ne sauront rien! + +-- Tu vois bien; à chacun ses affaires, observa Chatoff d'un ton +plus bas encore. + +-- Pourtant, si tu me le demandais, peut-être que je parlerais, +oui, peut-être! répéta-t-elle avec exaltation. -- Pourquoi ne +m'interroges-tu pas? Questionne-moi, questionne-moi gentiment, +Chatouchka, peut-être que je te répondrai; supplie-moi, +Chatouchka, afin que je consente... Chatouchka, Chatouchka! + +Peine perdue, Chatouchka resta muet. Pendant une minute le silence +régna dans la chambre. Des larmes coulaient sur les joues fardées +de Marie Timoféievna; elle avait oublié ses mains sur les épaules +de Chatoff, mais elle ne le regardait plus. + +Il se leva brusquement. + +-- Eh! qu'ai-je besoin de savoir tes affaires? Levez-vous donc! +ajouta-t-il en s'adressant à moi, puis il tira violemment +l'escabeau sur lequel j'étais assis et alla le reporter à son +ancienne place. + +-- Quand il reviendra, il ne faut pas qu'il se doute de notre +visite; maintenant il est temps de partir. + +-- Ah! tu parles encore de mon laquais! fit avec un rire subit +mademoiselle Lébiadkine, -- tu as peur! Eh bien, adieu, bons +visiteurs; mais écoute une minute ce que je vais te dire. Tantôt +ce Nilitch est arrivé ici avec Philippoff, le propriétaire, qui a +une barbe rousse; mon laquais était en train de me maltraiter. Le +propriétaire l'a saisi par les cheveux et l'a traîné ainsi à +travers la chambre. Le pauvre homme criait: «Ce n'est pas ma +faute, je souffre pour la faute d'un autre!» Tu ne saurais croire +combien nous avons tous ri!... + +-- Eh! Timoféievna, ce n'est pas un homme à barbe rousse, c'est +moi qui tantôt ai pris ton frère par les cheveux pour l'empêcher +de te battre; quant au propriétaire, il est venu faire une scène +chez vous avant-hier, tu as confondu. + +-- Attends un peu, en effet, j'ai confondu, c'est peut-être bien +toi. Allons, à quoi bon discuter sur des vétilles? que ce soit +celui-ci ou celui-là qui l'ait tiré par les cheveux, pour lui +n'est-ce pas la même chose? dit-elle en riant. + +-- Partons, dit Chatoff qui me saisit soudain le bras, -- la +grand'porte vient de s'ouvrir; s'il nous trouve ici, il la +rossera. + +Nous n'avions pas encore eu le temps de monter l'escalier que, +sous la porte cochère, se fit entendre un cri d'ivrogne, suivi de +mille imprécations. Chatoff me poussa dans son logement, dont il +ferma la porte. + +-- Il faut que vous restiez ici une minute, si vous ne voulez pas +qu'il y ait une histoire. Il crie comme un cochon de lait, sans +doute il aura encore bronché sur le seuil; chaque fois il pique un +plat ventre. + +Pourtant les choses ne se passèrent pas sans «histoire». + +VI + +Debout près de sa porte fermée, Chatoff prêtait l'oreille; tout à +coup il fit un saut en arrière. + +-- Il vient ici, je m'en doutais! murmura-t-il avec rage, -- à +présent nous n'en serons pas débarrassé avant minuit. + +Bientôt retentirent plusieurs coups de poing assénés contre la +porte. + +-- Chatoff, Chatoff, ouvre! commença à crier le capitaine, -- +Chatoff, mon ami!... + +_Je suis venu te saluer,_ +_Te r-raconter que le soleil est levé,_ +_Que sous sa br-r-rûlante lumière_ +_Le... bois... commence à tr-r-rssaillir;_ +_Te raconter que je me suis éveillé, le diable t'emporte!_ +_Que je me suis éveillé sous la feuillée..._ + +-- Chatoff, comprends-tu qu'il fait bon vivre en ce bas monde? + +Ne répondez pas, me dit tout bas Chatoff. + +-- Ouvre donc! comprends-tu qu'il y a quelque chose au-dessus +d'une rixe... parmi les humains? il y a les moments d'un noble +personnage... Chatoff, je suis bon, je te pardonne... Chatoff, au +diable les proclamations, hein? + +Silence. + +-- Comprends-tu, âne, que je suis amoureux? J'ai acheté un frac, +regarde un peu ce frac de l'amour, il a coûté quinze roubles; +l'amour d'un capitaine doit se plier aux convenances mondaines... +Ouvre! beugla tout à coup Lébiadkine, et de nouveau il cogna +furieusement à la porte. + +-- Va-t'en au diable! cria brusquement Chatoff. + +-- Esclave! serf! Ta soeur aussi est une esclave et une serve... +une voleuse! + +-- Et toi, tu as vendu ta soeur. + +-- Tu mens! Je subis une accusation calomnieuse quand je puis d'un +seul mot... comprends-tu qui elle est? + +-- Qui est-elle? demanda Chatoff, et, curieux, il s'approcha de la +porte. + +-- Le comprends-tu? + +-- Je le comprendrai quand tu me l'auras dit. + +-- J'oserai le dire! J'ose toujours tout dire en public!... + +-- C'est bien au plus si tu l'oseras, reprit Chatoff, qui espérait +le faire parler en irritant son amour-propre, et il me fit signe +d'écouter. + +-- Je n'oserai pas? + +-- Je ne le crois pas. + +-- Je n'oserai pas? + +-- Eh bien, parle, si tu ne crains pas les verges d'un barine... +Tu es un poltron, tout capitaine que tu es! + +-- Je... je... elle... elle est... balbutia Lébiadkine d'une voix +agitée et tremblante. + +-- Allons? dit Chatoff tendant l'oreille. + +Il y eut au moins une demi-minute de silence. + +-- Gr-r-redin! vociféra enfin le capitaine derrière la porte, puis +nous l'entendîmes descendre l'escalier; il soufflait comme un +samovar et trébuchait contre chaque marche. + +-- Non, c'est un malin, même en état d'ivresse il sait se taire, +observa Chatoff en s'éloignant de la porte. + +-- Qu'est-ce qu'il y a donc? demandai-je. + +Chatoff fit un geste d'impatience; il ouvrit la porte, se mit à +écouter sur le palier et descendit même quelques marches tout +doucement; après avoir longtemps prêté l'oreille, il finit par +rentrer. + +-- On n'entend rien, il a laissé sa soeur tranquille; à peine +arrivé chez lui, il sera sans doute tombé comme une masse sur le +plancher, et, maintenant, il dort. Vous pouvez vous en aller. + +-- Écoutez, Chatoff, que dois-je à présent conclure de tout cela? + +-- Eh! concluez ce que vous voudrez! me répondit-il d'une voix qui +exprimait la lassitude et l'ennui, ensuite il s'assit devant son +bureau. + +Je me retirai. Dans mon esprit se fortifiait de plus en plus une +idée invraisemblable. Je songeais avec inquiétude à la journée du +lendemain... + +VII + +Cette journée du lendemain, -- c'est-à-dire ce même dimanche où le +sort de Stépan Trophimovitch devait être irrévocablement décidé, - +- est une des plus importantes que j'aie à mentionner dans ma +chronique. Ce fut une journée pleine d'imprévu, qui dissipa les +ténèbres sur plusieurs points et les épaissit sur d'autres, qui +dénoua certaines complications et en fit naître de nouvelles. Dans +la matinée, le lecteur le sait déjà, j'étais tenu d'accompagner +mon ami chez Barbara Pétrovna, qui, elle-même, avait exigé ma +présence, et, à trois heures de l'après-midi, je devais être chez +Élisabeth Nikolaïevna pour lui raconter -- je ne savais quoi, et +l'aider -- je ne savais comment. Toutes ces questions furent +tranchées comme personne ne se serait attendu à ce qu'elles le +fussent. En un mot, le hasard amena, durant cette journée, les +rencontres et les événements les plus étranges. + +Pour commencer, lorsque nous arrivâmes, Stépan Trophimovitch et +moi, chez Barbara Pétrovna à midi précis, heure qu'elle nous avait +fixée, nous ne la trouvâmes pas; elle n'était pas encore revenue +de la messe. Mon pauvre ami était dans un tel état d'esprit que +cette circonstance l'atterra; presque défaillant, il se laissa +tomber sur un fauteuil du salon. Je l'engageai à boire un verre +d'eau; mais, nonobstant sa pâleur et le tremblement de ses mains, +il refusa avec dignité. Je ferai remarquer en passant que son +costume se distinguait cette fois par une élégance extraordinaire: +sa chemise de batiste brodée était presque une chemise de bal; il +avait une cravate blanche, un chapeau neuf qu'il tenait à la main, +des gants jaune paille, et il s'était tant soit peu parfumé. À +peine fûmes-nous assis que parut Chatoff, introduit par le valet +de chambre; il était clair que lui aussi avait reçu de Barbara +Pétrovna une invitation en règle. Stépan Trophimovitch se leva à +demi pour lui tendre la main, mais Chatoff, après nous avoir +examinés attentivement tous les deux, alla s'asseoir dans un coin, +sans même nous faire un signe de tête. Stépan Trophimovitch me +regarda de nouveau d'un air inquiet. + +Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi dans un profond silence. +Stépan Trophimovitch se mit soudain à murmurer quelques mots à mon +oreille, mais il parlait si bas et si vite que je ne pouvais rien +comprendre à ses paroles; du reste, son agitation ne lui permit +pas de continuer. Le valet de chambre entra encore une fois sous +couleur d'arranger quelque chose sur la table, mais en réalité, je +crois, pour jeter un coup d'oeil sur nous. Brusquement Chatoff +l'interpella d'une voix forte: + +-- Alexis Égoritch, savez-vous si Daria Pavlona est allée +avec elle? + +-- Barbara Pétrovna est allée seule à la cathédrale, Daria +Pavlona est restée dans sa chambre, elle ne se porte pas +très-bien, répondit Alexis Égoritch avec la gravité +compassée d'un domestique bien stylé. + +Mon pauvre ami me lança encore un regard anxieux, cela finit par +m'ennuyer à un tel point que je me tournai d'un autre côté. +Soudain retentit le bruit d'une voiture s'approchant du perron, et +un certain mouvement dans la maison nous avertit que la générale +était de retour. Nous nous levâmes tous précipitamment, mais une +nouvelle surprise nous était réservée: les pas nombreux que nous +entendîmes prouvaient que Barbara Pétrovna n'était pas rentrée +seule, et cela était déjà assez étrange, attendu qu'elle-même nous +avait indiqué cette heure-là. Enfin nous perçûmes le bruit d'une +marche extrêmement rapide, d'une sorte de course qui n'était +nullement dans les habitudes de Barbara Pétrovna. Et tout à coup +celle-ci, essoufflée, en proie à une agitation extraordinaire, fit +irruption dans la chambre. Quelques instants après entra beaucoup +plus tranquillement Élisabeth Nikolaïevna, tenant par la main -- +Marie Timoféievna Lébiadkine! Si j'avais vu la chose en +rêve, je n'y aurais pas cru. + +Pour expliquer un fait si bizarre, il faut que je raconte une +aventure singulière survenue une heure auparavant à Barbara +Pétrovna, pendant qu'elle était à la cathédrale. + +Je dois d'abord noter que presque toute la ville était à la messe; +quand je dis toute la ville, j'entends, comme bien on pense, les +couches supérieures de notre société. On savait que la gouvernante +s'y montrerait pour la première fois depuis son arrivée chez nous. +Soit dit en passant, le bruit courait déjà qu'elle était libre +penseuse et imbue des «nouveaux principes». Nos dames n'ignoraient +pas non plus que Julie Mikhaïlovna serait vêtue avec un luxe et +une élégance extraordinaires; aussi elles-mêmes faisaient-elles +assaut de toilettes luxueuses et élégantes. Seule, Barbara +Pétrovna était mise simplement, comme de coutume; depuis quatre +ans, elle s'habillait toujours en noir. Arrivée à la cathédrale, +elle alla occuper sa place habituelle au premier rang à gauche, et +un laquais en livrée déposa devant elle un coussin en velours pour +les génuflexions. Bref, tout se passa comme à l'ordinaire. Mais on +remarqua aussi que, cette fois, elle pria pendant tout l'office +avec une ferveur inaccoutumée; plus tard, quand on se rappela +tout, on prétendit même avoir vu des larmes dans ses yeux. À +l'issus de la cérémonie, notre archiprêtre, le père Paul, monta en +chaire. Ses sermons étaient très-goûtés chez nous, et on +l'engageait souvent à les faire imprimer, mais il ne pouvait s'y +résoudre. Dans la circonstance présente, il parla fort longuement. + +Pendant qu'il prêchait, une dame arriva à la cathédrale dans une +légère voiture de louage, un de ces drochkis du temps passé où les +dames ne pouvaient s'asseoir que de côté en se tenant à la +ceinture du cocher, ce qui, du reste, ne les empêchait pas d'être +secouées comme l'herbe au souffle du vent. Ces véhicules +incommodes se rencontrent encore aujourd'hui dans notre ville. Le +drochki s'arrêta au coin de la cathédrale, car devant la porte +stationnaient une foule d'équipages et même des gendarmes. La dame +descendit et offrit quatre kopecks au cocher. + +-- Eh bien! tu trouves que ce n'est pas assez, Vanka? +s'écria-t-elle en voyant qu'il faisait la grimace, et elle +ajouta d'une voix plaintive: -- C'est tout ce que j'ai. + +-- Allons, que Dieu t'assiste! je t'ai chargée sans +convenir du prix, répondit avec un geste de résignation +Vanka dont le regard semblait dire: «Toi, ce serait péché de +te faire de la peine.» Ensuite il serra dans son sein sa bourse de +cuir, fouetta son cheval et s'éloigna poursuivi par les lazzi des +autres cochers. Les railleries et les marques d'étonnement +accompagnèrent aussi la dame pendant tout le temps qu'elle mit à +se frayer un passage à travers les équipages et les valets qui +encombraient les abords de la cathédrale. Le fait est qu'il y +avait quelque chose d'étrange dans l'apparition soudaine d'une +semblable personne au milieu de la foule. D'une maigreur maladive, +elle boitait un peu et avait le visage excessivement fardé de +rouge et de blanc. Quoique le temps fût froid et venteux, elle +allait le col nu, la tête nue, sans mouchoir, sans bournous, +n'ayant pour tout vêtement qu'une vielle robe de couleur sombre. +Dans son chignon était piquée une de ces roses artificielles dont +on couronne les chérubins le dimanche des Rameaux. Justement la +veille, lors de ma visite chez Marie Timoféievna, j'avais remarqué +dans un coin, au-dessous des icônes, un de ces chérubins dont le +chef était ainsi orné de roses en papier. Pour comble, bien que la +dame baissât modestement les yeux, elle ne laissait pas d'avoir +sur les lèvres un gai et malicieux sourire. Si elle avait encore +tardé un instant à pénétrer dans la cathédrale, on lui en aurait +peut-être interdit l'entrée; elle réussit néanmoins à s'y glisser, +et, une fois dans le temple, continua sa marche à travers la foule +des fidèles qui remplissaient le saint lieu. + +Le prédicateur était au milieu de son sermon, et tout le monde +l'écoutait avec l'attention la plus recueillie; cependant quelques +regards curieux se portèrent furtivement vers la nouvelle venue. +Elle se prosterna jusqu'à terre, inclina son visage fardé sur le +pavement de la cathédrale et resta longtemps dans cette position; +on aurait dit qu'elle pleurait. Ensuite elle se releva et ne tarda +pas à recouvrer sa bonne humeur. Gaiement, avec tous les signes +d'une extrême satisfaction, elle commença à promener ses yeux +autour d'elle, contemplant les murs de l'église, examinant les +figures des assistants, parfois même se haussant sur la pointe des +pieds pour mieux voir certaines dames; à deux reprises elle eut +un petit rire étrange. Le sermon fini, la croix fut offerte à la +vénération des fidèles. La gouvernante s'approcha la première pour +la baiser, mais elle n'avait pas fait deux pas qu'elle s'arrêta +avec l'intention évidente de laisser passer Barbara Pétrovna, qui, +de son côté, s'avançait bravement sans paraître remarquer qu'il y +avait quelqu'un devant elle. Sans doute l'excessive politesse de +Julie Mikhaïlovna cachait une arrière-pensée maligne; personne ne +s'y trompa, la générale Stavroguine pas plus que les autres; +néanmoins son assurance ne se démentit point: imperturbable, elle +s'approcha de la croix, et, après l'avoir baisée, se dirigea vers +la sortie. Son laquais en livrée la précédait pour lui ouvrir un +chemin, ce qui, du reste, était inutile, car tous s'écartaient +respectueusement devant elle. Mais, arrivée sur le parvis, Barbara +Pétrovna dut s'arrêter un instant en face d'un épais rassemblement +qui lui barrait le passage. Soudain une créature d'un aspect +bizarre, une femme portant sur la tête une rose artificielle, +fendit la foule et vint s'agenouiller devant la générale. Celle- +ci, qui ne perdait pas facilement sa présence d'esprit, surtout en +public, la regarda d'un air sévère et imposant. + +Il faut noter que, tout en étant devenue dans ces dernières années +fort économe et même avare, Barbara Pétrovna ne laissait pas, à +l'occasion de faire l'aumône d'une façon très large. Elle était +membre d'une société de bienfaisance établie dans la capitale, et, +récemment, lors d'une famine, elle avait envoyé à Pétersbourg cinq +cents roubles pour les indigents. Enfin, tout dernièrement, avant +la nomination du nouveau gouverneur, elle avait entrepris de créer +chez nous un comité de dames charitables, afin de venir en aide +aux femmes en couches les plus nécessiteuses de la ville et de la +province. Notre société lui reprochait de faire le bien avec trop +d'ostentation, mais la fougue de son caractère, jointe à une rare +opiniâtreté, avaient presque triomphé de tous les obstacles; le +comité était à peu près organisé, et l'idée primitive prenait des +proportions de plus en plus vaste dans l'esprit enthousiasmé de la +fondatrice; déjà elle rêvait d'établir une société semblable à +Moscou et d'en étendre l'action dans toute la Russie. Les choses +en étaient là, quand tout à coup, Von Lembke fut nommé gouverneur +en remplacement d'Ivan Osipovitch. La nouvelle gouvernante ne +tarda pas, dit-on, à s'exprimer en termes moqueurs au sujet des +visées philanthropiques de Barbara Pétrovna, qui n'étaient, +suivant elle, que d'ambitieuses chimères. Ces propos, +considérablement amplifiés, comme il arrive toujours, furent +rapportés à Barbara Pétrovna. Dieu seul connaît le fond des +coeurs, mais je suppose que dans la circonstance présente, la +générale était bien aise d'être ainsi arrêtée à la porte de la +cathédrale sachant que la gouvernante passerait tout à l'heure à +côté d'elle. «Tant mieux! devait-elle se dire, que tout le monde +voie, qu'elle voie elle-même combien me sont indifférentes ses +critiques sur ma façon de faire la charité!» + +-- Eh bien, ma chère, que demandez-vous? commença Barbara +Pétrovna après avoir examiné plus attentivement la femme +agenouillée devant elle. + +Troublée, confuse, la solliciteuse regarda timidement celle qui +lui parlait, puis tout à coup partit d'un éclat de rire. + +-- Qu'est-ce qu'elle a? Qui est-elle? fit la générale en +promenant un regard interrogateur sur le groupe qui l'entourait. + +Personne ne répondit. + +-- Vous êtes malheureuse? Vous avez besoin d'un secours? + +-- J'ai besoin... je suis venue... balbutia la «malheureuse» +d'une voix entrecoupée. Je suis venue seulement pour vous baiser +la main... Et elle se remit à rire. Avec le regard câlin des +enfants qui veulent obtenir quelque chose, elle tendit le bras +pour saisir la main de Barbara Pétrovna; ensuite, comme effrayée, +elle ramena brusquement son bras en arrière. + +-- Vous n'êtes venue que pour cela? dit avec un sourire de +compassion Barbara Pétrovna, et, tirant de son porte-monnaie de +nacre un assignat de dix roubles, elle l'offrit à l'inconnue. +Celle-ci le prit. Cette rencontre intriguait fort la générale, +qui, évidemment, se doutait bien qu'elle n'avait pas affaire à une +mendiante de profession. + +-- Eh! voyez donc, elle lui a donné dix roubles, remarqua +quelqu'un dans la foule. + +-- Donnez-moi votre main, reprit d'une voix hésitante l'étrange +créature qui serrait avec force entre les doigts de sa main gauche +le billet qu'elle venait de recevoir. Comme elle ne le tenait que +par un coin, l'assignat flottait au vent. + +Barbara Pétrovna fronça le sourcil, et, d'un air sérieux, presque +sévère, tendit sa main. La «malheureuse» la baisa avec le plus +profond respect, tandis qu'une reconnaissance exaltée mettait une +flamme dans ses yeux. Sur ces entrefaites s'approcha la +gouvernante accompagnée d'un grand nombre de dames et de hauts +fonctionnaires. Force fut à Julie Mikhaïlovna de s'arrêter durant +une minute, tant était compact le groupe qui encombrait le parvis +de la cathédrale. + +-- Vous tremblez, vous avez froid? observa soudain Barbara +Pétrovna; puis se débarrassant de son bournous que le laquais +saisit au vol, elle ôta de dessus ses épaules un châle noir d'un +assez grand prix, et en enveloppa elle-même la solliciteuse +toujours agenouillée. + +-- Mais levez-vous donc, levez-vous, je vous prie! + +L'inconnue obéit. + +-- Où demeurez-vous? Se peut-il que personne ne sache où elle +demeure? fit impatiemment la générale en promenant de nouveau ses +yeux autour d'elle. Mais le rassemblement n'était plus composé des +mêmes personnes que tout à l'heure; c'étaient maintenant des +connaissances de Barbara Pétrovna, des gens du monde qui +contemplaient cette scène, les uns d'un air aussi étonné que +sévère, les autres avec une curiosité narquoise et l'espoir d'un +petit scandale; plusieurs même commençaient à rire. + +Parmi les assistants se trouvait notre respectable marchand +Andréieff; il était là en costume russe, avec ses lunettes, sa +barbe blanche et un chapeau rond qu'il tenait à la main. + +-- Je crois que cette personne est une Lébiadkine, dit enfin le +brave homme en réponse à la question de Barbara Pétrovna; -- elle +habite dans la maison Philippoff, rue de l'Épiphanie. + +-- Lébiadkine? la maison Philippoff? J'en ai entendu parler... je +vous remercie, Nikon Séménitch, mais qu'est-ce que c'est que +Lébiadkine? + +-- Il se donne pour capitaine, c'est un homme inconsidéré, on +peut le dire. Cette femme est certainement sa soeur; il faut +croire qu'elle a réussi à tromper sa surveillance, reprit Nikon +Séménitch en baissant la voix, et il adressa à Barbara Pétrovna un +regard qui complétait sa pensée. + +-- Je vous comprends; merci, Nikon Séménitch. Ma chère, vous êtes +madame Lébiadkine? + +-- Non, je ne suis pas madame Lébiadkine. + +-- Alors, c'est peut-être votre frère qui s'appelle Lébiadkine? + +-- Oui. + +-- Voici ce que je vais faire, je vais vous ramener chez moi, ma +chère, et ensuite ma voiture vous remettra à votre domicile; vous +voulez bien venir avec moi? + +-- Oh! oui, acquiesça Marie Timoféievna en frappant ses mains +l'une contre l'autre. + +-- Tante, tante! Ramenez-moi aussi avec vous! cria Élisabeth +Nikolaïevna. + +Elle avait accompagné la gouvernante à la messe, tandis que sa +mère, sur l'ordre du médecin, faisait une promenade en voiture et +avait pris avec elle, pour se distraire, Maurice Nikolaïévitch. +Lisa quitta brusquement Julie Mikhaïlovna et courut à Barbara +Pétrovna. + +-- Ma chère, tu sais que je suis toujours bien aise de t'avoir, +mais que dira ta mère? observa avec dignité la générale +Stavroguine, qui toutefois se troubla soudain en voyant l'extrême +agitation de Lisa. + +-- Tante, tante, il faut absolument que j'aille avec vous, +supplia la jeune fille en embrassant Barbara Pétrovna. + +-- Mais qu'avez-vous donc, Lise? demanda en français la +gouvernante étonnée. + +Lisa revint rapidement auprès d'elle. + +-- Ah! pardonnez-moi, chère cousine, je vais chez ma tante. + +Ce disant, Élisabeth Nikolaïevna embrassa par deux fois sa «chère +cousine», désagréablement surprise. + +-- Dites aussi à maman de venir me chercher dans un instant chez +ma tante; maman voulait absolument venir, elle me l'a dit elle- +même tantôt, j'ai oublié de vous en parler, poursuivit +précipitamment Lisa, -- pardon, ne vous fâchez pas, Julie... chère +cousine... tante, je suis à vous! + +-- Si vous ne m'emmenez pas, tante, je courrai derrière votre +voiture en criant tout le temps, murmura-t-elle avec un accent +désespéré à l'oreille de Barbara Pétrovna. Ce fut encore heureux +que personne ne l'entendît. Barbara Pétrovna recula d'un pas. +Après un regard pénétrant jeté sur la folle jeune fille, elle se +décida à emmener Lisa. + +-- Il faut mettre fin à cela, laissa-t-elle échapper. -- Bien, je +te prendrai volontiers avec moi, Lisa, ajouta-t-elle à haute voix, +-- naturellement, si Julie Mikhaïlovna le permet, acheva-t-elle se +tournant d'un air plein de dignité vers la gouvernante. + +-- Oh! sans doute, je ne veux pas la priver de ce plaisir, +d'autant plus que moi-même... répondit très aimablement celle-ci, +-- moi-même... je sais bien quelle petite tête fantasque et +volontaire nous avons sur nos épaules (Julie Mikhaïlovna prononça +ces mots avec un charmant sourire)... + +-- Je vous suis on ne peut plus reconnaissante, dit Barbara +Pétrovna en s'inclinant avec une politesse de grande dame. + +-- Cela m'est d'autant plus agréable, balbutia Julie Mikhaïlovna +sous l'influence d'une sorte de transport joyeux qui faisait même +monter le rouge à ses joues, -- qu'en dehors du plaisir d'aller +chez vous, Lisa est en ce moment entraînée par un sentiment si +beau, si élevé, puis-je dire... la pitié... (elle montra des yeux +la «malheureuse»)... et... et sur le parvis même du temple... + +-- Cette manière de voir vous fait honneur, approuva +majestueusement Barbara Pétrovna. La gouvernante tendit sa main +avec élan. La générale Stavroguine ne se montra pas moins +empressée à lui donner la sienne. L'impression produite fut +excellente, plusieurs des assistants rayonnaient de satisfaction, +des sourires courtisanesques apparaissaient sur quelques visages. + +Bref, toute la ville découvrit soudain que ce n'était pas Julie +Mikhaïlovna qui avait dédaigné jusqu'à présent de faire visite à +Barbara Pétrovna, mais que c'était au contraire la seconde qui +avait tenu la première à distance. Quand on fut convaincu que, +sans la crainte d'être mise à la porte, la gouvernante serait +allée chez la générale Stavroguine, le prestige de cette dernière +se releva d'une façon incroyable. + +-- Prenez place, ma chère, dit Barbara Pétrovna à mademoiselle +Lébiadkine en lui montrant la calèche qui s'était approchée; la +«malheureuse» s'avança joyeusement vers la portière, et un laquais +l'aida à monter. + +-- Comment! vous boitez! s'écria la générale épouvantée et elle +pâlit. (Tous le remarquèrent alors, mais sans comprendre...) + +La voiture partit. De la cathédrale à la maison de Barbara +Pétrovna la distance était fort courte. À ce que me raconta plus +tard Élisabeth Nikolaïevna, mademoiselle Lébiadkine ne cessa de +rire nerveusement pendant les trois minutes que dura le trajet. +Quant à Barbara Pétrovna, elle était «comme plongée dans un +sommeil magnétique», suivant l'expression même de Lisa. + +CHAPITRE V + +_LE TRÈS SAGE SERPENT._ + +I + +Barbara Pétrovna sonna et se laissa tomber sur un fauteuil près de +la fenêtre. + +-- Asseyez-vous ici, ma chère, dit-elle à Marie Timoféievna en lui +indiquant une place au milieu de la chambre, devant la grande +table ronde; -- Stépan Trophimovitch, qu'est-ce que c'est? Tenez, +regardez cette femme, qu'est-ce que c'est? + +-- Je... je... commença péniblement Stépan Trophimovitch. + +Entra un laquais. + +-- Une tasse de café, tout de suite, le plus tôt possible. Qu'on +ne dételle pas. + +-- _Mais, chère et excellente amie, dans quelle inquiétude_... +gémit d'une voix défaillante Stépan Trophimovitch. + +-- Ah! du français, du français! On voit tout de suite qu'on est +ici dans le grand monde! s'écria en battant des mains Marie +Timoféievna qui, d'avance, se faisait une joie d'assister à une +conversation en français. Barbara Pétrovna la regarda presque avec +effroi. + +Nous attendions tous en silence le mot de l'énigme. Chatoff ne +levait pas la tête, Stépan Trophimovitch était consterné comme +s'il eût eu tous les torts; la sueur ruisselait sur ses tempes. +J'observai Lisa (elle était assise dans un coin à très peu de +distance de Chatoff). Le regard perçant de la jeune fille allait +sans cesse de Barbara Pétrovna à la boiteuse et _vice versa;_ un +mauvais sourire tordait ses lèvres. Barbara Pétrovna le remarqua. +Pendant ce temps, Marie Timoféievna s'amusait fort bien. Nullement +intimidée, elle prenait un vif plaisir à contempler le beau salon +de la générale, -- le mobilier, les tapis, les tableaux, les +peintures du plafond, le grand crucifix de bronze pendu dans un +coin, la lampe de porcelaine, les albums et le bibelot placés sur +la table. + +-- Tu es donc ici aussi, Chatouchka? dit-elle tout à coup; -- +figure-toi, je te vois depuis longtemps, mais je me disais: Ce +n'est pas lui! Par quel hasard serait-il ici? Et elle se mit à +rire gaiement. + +-- Vous connaissez cette femme? demanda aussitôt Barbara Pétrovna +à Chatoff. + +-- Je la connais, murmura-t-il; en faisant cette réponse il fut +sur le point de se lever, mais il resta assis. + +-- Que savez-vous d'elle? Parlez vite, je vous prie! + +-- Eh bien, quoi?... répondit-il avec un sourire assez peu en +situation, -- vous le voyez vous-même. + +-- Qu'est-ce que je vois? Allons, dites quelque chose! + +-- Elle demeure dans la même maison que moi... avec son frère... +un officier. + +-- Eh bien? + +-- Ce n'est pas la peine d'en parler... grommela-t-il, et il se +tut. + +-- De vous, naturellement, il n'y a rien à attendre! reprit avec +colère Barbara Pétrovna. + +Elle voyait maintenant que tout le monde savait quelque chose, +mais qu'on n'osait pas répondre à ses questions, qu'on voulait la +laisser dans l'ignorance. + +Le laquais revint, apportant sur un petit plateau d'argent la +tasse de café demandée; il la présenta d'abord à sa maîtresse, qui +lui fit signe de l'offrir à Marie Timoféievna. + +-- Ma chère, vous avez été transie de froid tantôt, buvez vite, +cela vous réchauffera. + +Marie Timoféievna prit la tasse et dit en français «merci» au +domestique; puis elle se mit à rire à la pensée de l'inadvertance +qu'elle venait de commettre, mais, rencontrant le regard sévère de +Barbara Pétrovna, elle se troubla et posa la tasse sur la table. + +-- Tante, vous n'êtes pas fâchée? murmura-t-elle d'un ton enjoué. + +Ces mots firent bondir sur son siège Barbara Pétrovna. + +-- Quoi? cria-t-elle en prenant son air hautain, -- est-ce que je +suis votre tante? Que voulez-vous dire par là? + +Marie Timoféievna ne s'attendait pas à ce langage courroucé; un +tremblement convulsif agita tout son corps, et elle se recula dans +le fond de son fauteuil. + +-- Je... je pensais qu'il fallait vous appeler ainsi, balbutia-t- +elle en regardant avec de grands yeux Barbara Pétrovna, -- j'ai +entendu Lisa vous donner ce nom. + +-- Comment? Quelle Lisa? + +-- Eh bien, cette demoiselle, répondit Marie Timoféievna en +montrant du doigt Élisabeth Nikolaïevna. + +-- Ainsi, pour vous elle est déjà devenue Lisa? + +-- C'est vous-même qui tantôt l'avez appelée ainsi, reprit avec un +peu plus d'assurance Marie Timoféievna. -- Il me semble avoir vu +en songe cette charmante personne, ajouta-t-elle tout à coup en +souriant. + +À la réflexion, Barbara Pétrovna se calma un peu; la dernière +parole de mademoiselle Lébiadkine amena même un léger sourire sur +ses lèvres. La folle s'en aperçut, se leva et de son pas boiteux +s'avança timidement vers la générale. + +-- Prenez-le, j'avais oublié de vous le rendre, ne vous fâchez pas +de mon impolitesse, dit-elle en se dépouillant soudain du châle +noir que Barbara Pétrovna lui avait mis sur les épaules peu +auparavant. + +-- Remettez-le tout de suite et gardez-le. Allez vous asseoir, +buvez votre café, et, je vous en prie, n'ayez pas peur de moi, ma +chère, rassurez-vous. Je commence à vous comprendre. + +Stépan Trophimovitch voulut de nouveau prendre la parole: + +-- Chère amie... + +-- Oh! faites-nous grâce de vos discours, Stépan Trophimovitch; +nous sommes déjà assez déroutés comme cela; si vous vous en mêlez, +ce sera complet... Tirez, je vous en prie, le cordon de sonnette +que vous avez près de vous, il communique avec la chambre des +servantes. + +Il y eut un silence. La maîtresse de la maison promenait sur +chacun de nous un regard soupçonneux et irrité. Entra Agacha, sa +femme de chambre favorite. + +-- Donne-moi le mouchoir à carreaux que j'ai acheté à Genève. Que +fait Daria Pavlovna? + +-- Elle n'est pas très bien portante. + +-- Va la chercher. Dis-lui que je la prie instamment de venir +malgré son état de santé. + +En ce moment, des pièces voisines arriva à nos oreilles un bruit +de pas et de voix semblable à celui de tout à l'heure, et soudain +parut sur le seuil Prascovie Ivanovna. Elle était agitée et hors +d'haleine; Maurice Nikolaïévitch lui donnait le bras. + +-- Oh! Seigneur, ce que j'ai eu de peine à me traîner jusqu'ici! +Lisa, tu es folle d'en user ainsi avec ta mère! gronda-t-elle, +mettant dans ce reproche une forte dose d'acrimonie, selon +l'habitude des personnes faibles, mais irascibles. + +-- Matouchka, Barbara Pétrovna, je viens chercher ma fille chez +vous! + +La générale Stavroguine la regarda de travers, se leva à demi, et, +d'un ton où perçait une colère mal contenue: + +-- Bonjour, Prascovie Ivanovna, dit-elle, fais-moi le plaisir de +t'asseoir. J'étais sûre que tu viendrais. + +II + +Un pareil accueil n'avait rien qui pût surprendre Prascovie +Ivanovna. Depuis l'enfance, Barbara Pétrovna avait toujours traité +despotiquement son ancienne camarade de pension, et, sous prétexte +d'amitié, elle lui témoignait un véritable mépris. Mais, +actuellement, les deux dames se trouvaient vis-à-vis l'une de +l'autre dans une situation particulière: elles étaient +complètement brouillées depuis quelques jours. Barbara Pétrovna +ignorait encore les causes de cette rupture qui, par suite, n'en +était que plus offensante pour elle. D'ailleurs, avant même que +les choses en vinssent là, Prascovie Ivanovna avait, contre sa +coutume, pris une attitude fort hautaine à l'égard de son amie. +Comme bien on pense, cela avait profondément ulcéré Barbara +Pétrovna. D'un autre côté, il était arrivé jusqu'à elle certains +bruits étranges qui l'irritaient surtout par leur caractère vague. +Nature franche et droite, la générale Stavroguine ne pouvait +souffrir les accusations sourdes et mystérieuses; elle leur +préférait toujours la guerre ouverte. Quoi qu'il en soit, depuis +cinq jours les deux dames avaient cessé de se voir. La dernière +visite avait été faite par Barbara Pétrovna, qui était revenue de +chez «la Drozdoff», cruellement blessée. Je crois pouvoir le dire +sans crainte de me tromper, en ce moment Prascovie Ivanovna venait +chez son amie, naïvement convaincue que celle-ci devait trembler +devant elle; cela se voyait sur son visage. Or, Barbara Pétrovna +devenait un démon d'orgueil dès qu'elle pouvait soupçonner que +quelqu'un pensait la tenir à sa merci. Quant à Prascovie Ivanovna, +comme beaucoup de personnes faibles qui se sont longtemps laissé +fouler aux pieds sans mot dire, elle s'emportait avec une violence +inouïe sitôt que les circonstances lui fournissaient l'occasion de +prendre sa revanche. À présent, il est vrai, elle était +souffrante, et la maladie la rendait toujours plus irritable. +J'ajouterai enfin que notre présence dans le salon n'était pas +faite pour imposer beaucoup de réserve aux deux camarades +d'enfance et les empêcher de donner un libre cours à leurs +ressentiments; nous étions tous plus ou moins des clients, des +inférieurs devant qui elles n'avaient pas à se gêner. Stépan +Trophimovitch, resté debout depuis l'arrivée de Barbara Pétrovna, +s'affaissa sur un siège en entendant crier Prascovie Ivanovna et +me jeta un regard désespéré. Chatoff fit brusquement demi-tour sur +sa chaise et bougonna à part soi. Je crois qu'il avait envie de +s'en aller. Lise se leva à demi, mais se rassit aussitôt, sans +même écouter comme elle l'aurait dû la semonce maternelle. +Évidemment, ce n'était pas le fait d'un «caractère obstiné», mais +d'une préoccupation exclusive sous l'influence de laquelle elle se +trouvait alors. La jeune fille regardait vaguement en l'air et +avait même cessé de faire attention à Marie Timoféievna. + +III + +-- Aïe, ici! fit Prascovie Ivanovna en indiquant un fauteuil près +de la table, puis elle s'assit péniblement avec le secours de +Maurice Nikolaïévitch; sans ses jambes, matouchka, je ne +m'assiérais pas chez vous! ajouta-t-elle d'un ton fielleux. + +Barbara Pétrovna leva un peu la tête, sa physionomie exprimait la +souffrance; elle appliqua les doigts de sa main droite contre sa +tempe, où elle sentait évidemment un tic douloureux. + +-- Qu'est-ce que tu dis, Prascovie Ivanovna? Pourquoi ne +t'assiérais-tu pas chez moi? Ton défunt mari m'a témoigné toute sa +vie une sincère amitié; toi et moi, à la pension, nous avons joué +ensemble à la poupée, étant gamines. + +Prascovie Ivanovna se mit à agiter les bras. + +-- J'en étais sûre! La pension vous sert toujours d'entrée en +matière quand vous vous préparez à me dire des choses +désagréables, c'est votre truc. + +-- Décidément, tu es mal disposée aujourd'hui; comment vont tes +jambes? On va t'apporter du café, bois-en une tasse, je t'en prie, +et ne te fâche pas. + +-- Matouchka, Barbara Pétrovna, vous me traitez tout à fait comme +une petite fille. Je ne veux pas de café, voilà! + +Et, quand le domestique s'approcha d'elle pour la servir, elle le +repoussa d'un geste brutal. (Du reste, sauf Maurice Nikolaïévitch +et moi, tout le monde refusa de prendre du café. Stépan +Trophimovitch, qui en avait d'abord accepté, laissa sa tasse sur +la table; Marie Timoféievna aurait bien voulu en avoir encore, +déjà même elle tendait la main, mais le sentiment des convenances +lui revint, et elle refusa, visiblement satisfaite de cette +victoire sur elle-même.) + +Un sourire venimeux plissa les lèvres de Barbara Pétrovna. + +-- Sais-tu une chose, ma chère Prascovie Ivanovna? Tu es sûrement +venue ici avec une idée que tu t'es encore mise dans la tête. +Toute ta vie tu n'as vécu que par l'imagination. Tout à l'heure, +quand j'ai parlé de la pension, tu t'es fâchée, mais te rappelles- +tu le jour où tu es venue raconter à toute la classe que le +hussard Chablykine t'avait demandée en mariage? Madame Lefébure +t'a alors convaincue de mensonge, et pourtant tu ne mentais pas, +tu t'étais simplement fourré dans l'esprit une chimère qui te +faisait plaisir. Eh bien, parle, qu'est-ce que tu as maintenant? +Qu'as-tu encore imaginé pour être si mécontente? + +-- Et vous, à la pension, vous vous êtes amourachée du pope qui +enseignait la loi divine, vous devez vous souvenir de cela aussi, +puisque vous avez si bonne mémoire! ha, ha, ha! + +Elle eut un rire sardonique auquel succéda un accès de toux. + +-- Ah! tu n'as pas oublié le pope... reprit Barbara Pétrovna en +lançant à son interlocutrice un regard haineux. + +Son visage était devenu vert. Prascovie Ivanovna prit tout à coup +un air de dignité. + +-- Maintenant, matouchka, je n'ai pas envie de rire, je désire +savoir pourquoi devant toute la ville vous avez mêlé ma fille à +votre scandale, voilà pourquoi je suis venue. + +Barbara Pétrovna se redressa brusquement. + +-- À mon scandale? fit-elle d'une voix menaçante. + +-- Maman, je vous prie de veiller davantage sur vos expressions, +observa soudain Élisabeth Nikolaïevna. + +-- Comment as-tu dit? répliqua la mère, qui allait de nouveau +commencer une mercuriale, mais qui s'arrêta court devant le regard +étincelant de sa fille. + +-- Comment avez-vous pu, maman, parler de scandale? continua en +rougissant Lisa; -- je suis venue ici de moi-même, avec la +permission de Julie Mikhaïlovna, parce que je voulais connaître +l'histoire de cette malheureuse, pour lui être utile. + +-- «L'histoire de cette malheureuse!» répéta ironiquement +Prascovie Ivanovna; -- quel besoin as-tu de t'immiscer dans de +pareilles «histoires»? Oh! matouchka! Nous en avons assez, de +votre despotisme, poursuivit-elle avec rage en se tournant vers +Barbara Pétrovna. -- On dit, à tort ou à raison, que vous teniez +toute cette ville sous votre joug, mais il paraît que vos beaux +jours sont passés! + +Barbara Pétrovna était comme une flèche prête à partir. Immobile, +elle regarda sévèrement pendant dix secondes Prascovie Ivanovna. + +-- Allons, prie Dieu, Prascovie, pour que toutes les personnes ici +présentes soient des gens sûrs, dit-elle enfin avec une +tranquillité sinistre, -- tu as beaucoup trop parlé. + +-- Moi, ma mère, je n'ai pas si peur que d'autres de l'opinion +publique; c'est vous qui, nonobstant vos airs hautains, tremblez +devant le jugement du monde. Et si les personnes ici présentes +sont des gens sûrs, tant mieux pour vous. + +-- Tu es devenue intelligente cette semaine? + +-- Non, mais cette semaine la vérité s'est fait jour. + +-- Quelle vérité s'est fait jour cette semaine? Écoute, Prascovie +Ivanovna, ne m'irrite pas, explique-toi à l'instant, je t'adjure +de parler: quelle vérité s'est fait jour, et que veux-tu dire par +ces mots? + +Prascovie Ivanovna se trouvait dans un état d'esprit où l'homme, +tout au désir de frapper un grand coup, ne s'inquiète plus des +conséquences. + +-- Mais la voilà, toute la vérité! elle est assise là! répondit- +elle en montrant du doigt Marie Timoféievna. Celle-ci, qui n'avait +cessé de considérer Prascovie Ivanovna avec une curiosité enjouée, +se mit à rire en se voyant ainsi désignée par la visiteuse +irritée, et s'agita gaiement sur son fauteuil. + +-- Seigneur Jésus-Christ, ils sont tous fous! s'écria Barbara +Pétrovna, qui blêmit et se renversa sur le dossier de son siège. + +Sa pâleur nous alarma. Stépan Trophimovitch s'élança le premier +vers elle; je m'approchai aussi; Lisa elle-même se leva, sans, du +reste, s'éloigner de son fauteuil; mais nul ne manifesta autant +d'inquiétude que Prascovie Ivanovna; elle se leva du mieux qu'elle +put et se mit à crier d'une voix dolente: + +-- Matouchka, Barbara Pétrovna, pardonnez-moi ma sottise et ma +méchanceté! Mais que quelqu'un lui donne au moins de l'eau! + +-- Ne pleurniche pas, je te prie, Prascovie Ivanovna; et vous, +messieurs, écartez-vous, s'il vous plaît, je n'ai pas besoin +d'eau! dit avec fermeté Barbara Pétrovna, quoique la parole eût +encore peine à sortir de ses lèvres décolorées. + +-- Matouchka! reprit Prascovie Ivanovna un peu tranquillisée, -- +ma chère Barbara Pétrovna, sans doute j'ai eu tort de vous tenir +un langage inconsidéré, mais toutes ces lettres anonymes dont me +bombardent de petites gens m'avaient poussée à bout; si encore ils +vous les adressaient, puisque c'est à propos de vous qu'ils les +écrivent! moi, matouchka, j'ai une fille! + +Les yeux tout grands ouverts, Barbara Pétrovna la regardait en +silence et l'écoutait avec étonnement. Sur ces entrefaites, une +porte latérale s'ouvrit sans bruit, et Daria Pavlovna fit son +apparition. Elle s'arrêta un instant sur le seuil pour promener +ses yeux autour d'elle; notre agitation la frappa. Il est probable +qu'elle ne remarqua pas tout de suite Marie Timoféievna, dont +personne ne lui avait annoncé la présence. Stépan Trophimovitch +aperçut le premier la jeune fille; il fit un mouvement brusque et +s'écria en rougissant: «Daria Pavlovna!» À ces mots, tous les +regards se portèrent vers la nouvelle venue. + +-- Comment, ainsi c'est là votre Daria Pavlovna! s'exclama Marie +Timoféievna; -- eh bien, matouchka, ta soeur ne te ressemble pas! +Comment donc mon laquais peut-il dire: «la serve, la fille de +Dachka», en parlant de cette charmante personne! + +Daria Pavlovna s'était déjà rapprochée de Barbara Pétrovna, mais +l'exclamation de mademoiselle Lébiadkine lui fit brusquement +retourner la tête, et elle resta debout devant sa chaise, les yeux +attachés sur la folle. + +-- Assieds-toi, Dacha, dit Barbara Pétrovna avec un calme +effrayant; plus près, là, c'est bien; tu peux voir cette femme, +tout en étant assise. Tu la connais? + +-- Je ne l'ai jamais vue, répondit tranquillement Dacha, et, après +un silence, elle ajouta: -- C'est sans doute la soeur malade d'un +M. Lébiadkine. + +-- Moi aussi, mon âme, je vous voie aujourd'hui pour la première +fois, mais depuis longtemps déjà je désirais faire votre +connaissance, parce que chacun de vos geste témoigne de votre +éducation, fit avec élan Marie Timoféievna. -- Quant aux +criailleries de mon laquais, est-il possible, en vérité, que vous +lui ayez pris de l'argent, vous si bien élevée et si gentille? Car +vous êtes gentille, gentille, gentille, je vous le dis +sincèrement! acheva-t-elle enthousiasmée. + +-- Comprends-tu quelque chose? demanda avec une dignité hautaine +Barbara Pétrovna. + +-- Je comprends tout... + +-- De quel argent parle-t-elle? + +-- Il s'agit sans doute de l'argent que, sur la demande de Nicolas +Vsévolodovitch, je me suis chargée d'apporter de Suisse à ce +M. Lébiadkine, le frère de cette femme. + +Un silence suivit ces mots. + +-- Nicolas Vsévolodovitch lui-même t'a priée de faire cette +commission? + +-- Il tenait beaucoup à envoyer cet argent, une somme de trois +cents roubles, à M. Lébiadkine. Mais il ignorait son adresse, il +savait seulement que ce monsieur devait venir dans notre ville, +c'est pourquoi il m'a chargée de lui remettre cette somme à son +arrivée ici. + +-- Quel argent a donc été... perdu? À quoi cette femme vient-elle +de faire allusion? + +-- Je n'en sais rien; j'ai entendu dire aussi que M. Lébiadkine +m'accusait d'avoir détourné une partie de la somme, mais je ne +comprends pas ces paroles. On m'avait donné trois cents roubles, +j'ai remis trois cents roubles. + +Daria Pavlovna avait presque entièrement recouvré son calme. En +général il était difficile de troubler longtemps cette jeune fille +et de lui ôter sa présence d'esprit, quelque émotion qu'elle +éprouvât dans son for intérieur. Toutes les réponses qu'on a lues +plus haut, elle les donna posément, sans hésitation, sans +embarras, d'une voix nette, égale et tranquille. Rien en elle ne +laissait soupçonner la conscience d'aucune faute. Tant que dura +cet interrogatoire, Barbara Pétrovna ne quitta pas des yeux sa +protégée, ensuite elle réfléchit pendant une minute. + +-- Si, dit-elle avec force (tout en ne regardant que Dacha, elle +s'adressait évidemment à toute l'assistance), -- si Nicolas +Vsévolodovitch, au lieu de me confier cette commission, t'en a +chargée, c'est sans doute qu'il avait des raisons d'agir ainsi. Je +ne me crois pas le droit de les rechercher, du moment qu'on me les +cache; d'ailleurs le seul fait de ta participation à cette affaire +me rassure pleinement à leur égard, sache cela, Daria. Mais vois- +tu, ma chère, quand on ne connaît pas le monde, on peut, avec les +intentions les plus pures, commettre un acte inconsidéré, et c'est +ce que tu as fait en acceptant d'entrer en rapports avec ce +coquin. Les bruits répandus par ce drôle prouvent que tu as manqué +de tact. Mais je prendrai des renseignements sur lui, et, comme +c'est à moi qu'il appartient de te défendre, je saurai le faire. +Maintenant il faut en finir avec tout cela. + +-- Quand il viendra chez vous, le mieux sera de l'envoyer à +l'antichambre, observa tout à coup Marie Timoféievna en se +penchant en dehors de son fauteuil. -- Là il jouera aux cartes sur +le coffre avec les laquais, tandis qu'ici nous boirons du café. +Vous pourrez tout de même lui en faire porter une petite tasse, +mais je le méprise profondément, acheva-t-elle avec un geste +expressif. + +-- Il faut en finir, répéta Barbara Pétrovna qui avait écouté +attentivement mademoiselle Lébiadkine, sonnez, je vous prie, +Stépan Trophimovitch. + +Celui-ci obéit et brusquement s'avança tout agité vers la +maîtresse de la maison. + +-- Si... si je... bégaya-t-il en rougissant, -- si j'ai aussi +entendu raconter la nouvelle ou, pour mieux dire, la calomnie la +plus odieuse, c'est avec la plus grande indignation... enfin cet +homme est un misérable et quelque chose comme un forçat évadé... + +Il ne put achever; Barbara Pétrovna l'examina des pieds à la tête +en clignant les yeux. Entra le correct valet de chambre Alexis +Égorovitch. + +-- La voiture, ordonna la générale Stavroguine, -- et toi, Alexis +Égorovitch, prépare-toi à ramener mademoiselle Lébiadkine chez +elle, elle t'indiquera elle-même où elle demeure. + +-- M. Lébiadkine l'attend lui-même en bas depuis un certain temps, +et il a vivement insisté pour être annoncé. + +-- Cela ne se peut pas, Barbara Pétrovna, fit aussitôt d'un air +inquiet Maurice Nikolaïévitch, qui jusqu'alors avait observé un +silence absolu: -- permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas un +homme qu'on puisse recevoir, c'est... c'est... c'est... un homme +impossible, Barbara Pétrovna. + +-- Qu'il attende un peu, répondit cette dernière à Alexis +Égorovitch. + +Le valet de chambre se retira. + +-- C'est un homme malhonnête, et je crois même que c'est un forçat +évadé ou quelque chose dans ce genre, murmura de nouveau, le rouge +au visage, Stépan Trophimovitch. + +Prascovie Ivanovna se leva. + +-- Lisa, il est temps de partir, dit-elle d'un ton rogue. + +Elle semblait déjà regretter de s'être traitée elle-même de sotte +tantôt dans un moment d'émoi. C'était avec un pli dédaigneux sur +les lèvres qu'elle avait écouté tout à l'heure les explications de +Daria Pavlovna. Mais rien ne me frappa autant que la physionomie +d'Élisabeth Nikolaïevna depuis l'entrée de Dacha: la haine et le +mépris se lisaient dans ses yeux flamboyants. + +-- Attends encore une minute, je te prie, Prascovie Ivanovna, fit, +toujours avec le même calme extraordinaire, Barbara Pétrovna, -- +aie la bonté de te rasseoir, je suis décidée à tout dire, et tu as +mal aux jambes. Là, c'est bien, je te remercie. Tantôt je ne me +connaissais plus, et je t'ai adressé quelques paroles trop vives. +Pardonne-moi, je te prie, j'ai agi bêtement, et je suis la +première à le confesser, parce qu'en tout j'aime la justice. Sans +doute, toi aussi tu étais hors de toi tout à l'heure, quand tu as +parlé de lettres anonymes. Toute communication non signée ne +mérite que le mépris. Si tu as une autre manière de voir, je ne te +l'envie pas. En tout cas, à ta place, j'aurais cru me salir en +relevant de pareilles vilenies. Mais puisque tu as commencé, je te +dirai que moi-même, il y a six jours, j'ai aussi reçu une lettre +anonyme, une chose bouffonne. Dans cette lettre, un drôle +quelconque m'assure que Nicolas Vsévolodovitch est devenu fou, et +que je dois craindre une boiteuse qui «jouera un rôle +extraordinaire dans ma destinée»: je me rappelle l'expression. +Sachant que mon fils a une foule d'ennemis, j'ai aussitôt fait +venir ici celui qui le hait secrètement de la haine la plus basse +et la plus implacable; en causant avec cet homme, j'ai découvert +tout de suite de quelle méprisable officine est sortie la lettre +anonyme. Si toi aussi, ma pauvre Prascovie Ivanovna, on t'a +inquiétée _à cause de moi_, et, comme tu dis, «bombardée» de ces +misérables écrits, sans doute je suis la première à regretter d'en +avoir été innocemment la cause. Voilà tout ce que je voulais te +dire comme explication. Je vois avec peine que tu n'en peux plus, +et qu'en ce moment tu n'es pas dans ton assiette. En outre, je +suis bien décidée, non pas à _recevoir_, mais à _laisser entrer_ +(ce qui n'est pas la même chose) l'équivoque personnage dont il +était question tout à l'heure. La présence de Lisa en particulier +est inutile ici. Viens près de moi, Lisa, ma chère, et laisse-moi +t'embrasser encore une fois. + +Lisa traversa la chambre et s'arrêta en silence devant Barbara +Pétrovna. Celle-ci l'embrassa, lui prit les mains et, l'écartant +un peu de sa personne, la considéra avec émotion, puis elle fit le +signe de la croix sur la jeune fille et se remit à l'embrasser. + +-- Allons, adieu, Lisa (il y avait comme des larmes dans la voix +de Barbara Pétrovna), crois que je ne cesserai pas de t'aimer, +quoi que te réserve désormais la destinée... Que Dieu t'assiste. +J'ai toujours béni sa sainte volonté. + +Elle voulait encore ajouter quelque chose, mais, faisant un effort +sur elle-même, elle se tut. Lisa retournait à sa place, toujours +silencieuse et pensive, quand, soudain, elle s'arrêta devant sa +mère. + +-- Maman, je ne pars pas tout de suite, je vais encore rester un +moment chez ma tante, dit-elle d'une voix douce, mais dénotant +néanmoins une résolution indomptable. + +-- Mon Dieu, qu'est-ce que c'est? cria, en frappant ses mains +l'une contre l'autre, Prascovie Ivanovna. + +Lisa, sans répondre, sans même paraître entendre, alla se rasseoir +dans son coin et regarda de nouveau en l'air. + +Une expression de triomphe se montra sur le visage de Barbara +Pétrovna. + +-- Maurice Nikolaïévitch, j'ai un grand service à vous demander: +ayez la bonté d'aller en bas jeter un coup d'oeil sur cet homme, +et, s'il y a quelque possibilité de le _laisser entrer_, amenez-le +ici. + +Maurice Nikolaïévitch s'inclina et sortit. Une minute après, il +revint avec M. Lébiadkine. + +IV + +J'ai déjà esquissé le portrait du capitaine: c'était un grand et +gros gaillard de quarante ans, portant barbe et moustaches; il +avait des cheveux crépus, un visage rouge et un peu bouffi, des +joues flasques qui tremblaient à chaque mouvement de sa tête, et +de petits yeux injectés, parfois assez malins. La pomme d'Adam +était, chez lui, très saillante, ce qui ne l'avantageait pas. +Mais, dans la circonstance présente, je remarquai surtout son frac +et son linge propre. «Il y a des gens à qui le linge propre ne va +pas», comme disait Lipoutine, un jour que Stépan Trophimovitch lui +reprochait sa malpropreté. Le capitaine avait aussi des gants +noirs; il était parvenu, non sans peine, à mettre à demi celui de +la main gauche; quant à l'autre, il le tenait dans sa main droite, +ainsi qu'un superbe chapeau rond qui, assurément, servait pour la +première fois. Je pus donc me convaincre que le «frac de l'amour» +dont il avait parlé la veille à Chatoff était bel et bien une +réalité. Habit et linge avaient été achetés (je le sus plus tard) +sur le conseil de Lipoutine, en vue de certains projets +mystérieux. Il n'y avait pas à douter non plus que la visite +actuelle de Lébiadkine ne fût due également à une inspiration +étrangère; seul, il n'aurait pu ni en concevoir l'idée, ni la +mettre à exécution dans l'espace de trois quarts d'heure, à +supposer même qu'il eût été immédiatement instruit de la scène qui +s'était passée sur le parvis de la cathédrale. Il n'était pas +ivre, mais se trouvait dans cet état de pesanteur et +d'abrutissement où vous laisse une orgie prolongée durant +plusieurs jours consécutifs. + +Au moment où il entrait comme une trombe dans le salon, il +trébucha dès le seuil sur le tapis. Marie Timoféievna éclata de +rire. Le capitaine lui lança un regard féroce et s'avança +rapidement vers Barbara Pétrovna. + +-- Je suis venu, madame... commença-t-il d'une voix tonnante. + +-- Faites-moi le plaisir, monsieur, dit Barbara Pétrovna en se +redressant, de vous asseoir là, sur cette chaise. Je vous +entendrai fort bien de là, et je pourrai mieux vous voir. + +Le capitaine s'arrêta, regarda devant lui d'un air hébété, mais +revint sur ses pas et s'assit à la place indiquée, c'est-à-dire +tout près de la porte. Sa physionomie était celle d'un homme qui +joint à une grande défiance de lui-même une forte dose d'impudence +et d'irascibilité. Il ne se sentait pas à son aise, cela était +évident, mais, d'un autre côté, son amour-propre souffrait, et +l'on pouvait prévoir que, le cas échéant, l'orgueil blessé ferait +un effronté de ce timide. Conscient de sa gaucherie, il osait à +peine bouger. Comme tout le monde l'a remarqué, la principale +souffrance des messieurs de ce genre, quand par grand hasard ils +apparaissent dans un salon, c'est de ne savoir que faire de leurs +mains. Le capitaine, tenant dans les siennes son chapeau et ses +gants, restait les yeux fixés sur le visage sévère de Barbara +Pétrovna. Il aurait peut-être voulu regarder plus attentivement +autour de lui, mais il ne pouvait encore s'y résoudre. Marie +Timoféievna partit d'un nouvel éclat de rire, trouvant sans doute +fort ridicule la contenance embarrassée de son frère. Celui-ci ne +remua pas. Barbara Pétrovna eut l'inhumanité de le laisser ainsi +sur les épines pendant toute une minute. + +-- D'abord, permettez-moi d'apprendre de vous-même votre nom, dit- +elle enfin d'un ton glacial, après avoir longuement examiné le +visiteur. + +-- Le capitaine Lébiadkine, répondit ce dernier de sa voix sonore; +je suis venu, madame... + +-- Permettez! interrompit de nouveau Barbara Pétrovna, -- cette +malheureuse personne qui m'a tant intéressée est en effet votre +soeur? + +-- Oui, madame; elle a échappé à ma surveillance, car elle est +dans une position... + +Il rougit soudain et commença à patauger. + +-- Entendez-moi bien, madame, un frère ne salira pas... dans une +position, cela ne veut pas dire dans une position... qui entache +la réputation... depuis quelques temps... + +Il s'arrêta tout à coup. + +-- Monsieur! fit la maîtresse de la maison en relevant la tête. + +-- Voici dans quelle position elle est, acheva brusquement le +visiteur, et il appliqua son doigt sur son front. + +Il y eut un silence. + +-- Et depuis quand souffre-t-elle de cela? demanda négligemment +Barbara Pétrovna. + +-- Madame, je suis venu vous remercier de la générosité dont vous +avez fait preuve sur le parvis, je suis venu vous remercier à la +russe, fraternellement... + +-- Fraternellement? + +-- C'est-à-dire, pas fraternellement, mais en ce sens seulement +que je suis le frère de ma soeur, madame, et croyez, madame, +poursuivit-il précipitamment, tandis que son visage devenait +cramoisi, -- croyez que je ne suis pas aussi mal élevé que je puis +le paraître à première vue dans votre salon. Ma soeur et moi, nous +ne sommes rien, madame, comparativement au luxe que nous +remarquons ici. Ayant, de plus, des calomniateurs... Mais +Lébiadkine tient à sa réputation, madame, et... et... je suis venu +vous remercier... Voilà l'argent, madame! + +Sur ce, il tira de sa poche un portefeuille et y prit une liasse +de petites coupures qu'il se mit à compter. Mais l'impatience +faisait trembler ses doigts, d'ailleurs lui-même sentait qu'il +avait l'air encore plus bête avec cet argent dans les mains. Aussi +se troubla-t-il définitivement; pour l'achever un billet de banque +vert s'échappa du portefeuille et s'envola sur le tapis. + +-- Vingt roubles, madame, dit le capitaine dont le visage +ruisselait de sueur, et, sa liasse de papier-monnaie à la main, il +s'avança vivement vers la maîtresse de la maison. Apercevant le +billet de banque tombé par terre, il se baissa d'abord pour le +ramasser, puis il rougit de ce premier mouvement et, avec un geste +d'indifférence: + +-- Ce sera pour vos gens, madame, dit-il, -- pour le laquais qui +le ramassera; il se souviendra de Lébiadkine. + +-- Je ne puis permettre cela, se hâta de répondre Barbara Pétrovna +un peu inquiète. + +-- En ce cas... + +Il ramassa l'assignat, devint pourpre, et, s'approchant +brusquement de son interlocutrice, lui tendit l'argent qu'il +venait de compter. + +-- Qu'est-ce que c'est? s'écria-t-elle positivement effrayée cette +fois, et elle se recula même dans son fauteuil. Maurice +Nikolaïévitch, Stépan Trophimovitch et moi, nous nous avançâmes +aussitôt vers elle. + +-- Calmez-vous, calmez-vous, je ne suis pas fou, je vous assure +que je ne suis pas fou! répétait à tout le monde le capitaine fort +agité. + +-- Si, monsieur, vous avez perdu l'esprit. + +-- Madame, tout cela n'est pas ce que vous pensez! Sans doute je +suis un insignifiant chaînon... Oh! madame, somptueuse est votre +demeure, tandis que bien pauvre est celle de Marie l'Inconnue, ma +soeur, née Lébiadkine, mais que nous appellerons pour le moment +Marie l'Inconnue, en attendant, madame, _en attendant _seulement, +car Dieu ne permettra pas qu'il en soit toujours ainsi! Madame, +vous lui avez donné dix roubles, et elle les a reçus, mais parce +qu'ils venaient de _vous_, madame! Écoutez, madame! De personne +au monde cette Marie l'Inconnue n'acceptera rien, autrement +frémirait dans la tombe l'officier d'état-major, son grand-père, +qui a été tué au Caucase sous les yeux même d'Ermoloff, mais de +vous, madame, de vous elle acceptera tout. Seulement, si d'une +main elle reçoit, de l'autre elle vous offre vingt roubles sous +forme de don à l'un des comités philanthropiques dont vous êtes +membre, madame... car vous-même, madame, avez fait insérer dans la +_Gazette de Moscou_ un avis comme quoi l'on peut souscrire ici +chez vous au profit d'une société de bienfaisance... + +Le capitaine s'interrompit tout à coup; il respirait péniblement, +comme après l'accomplissement d'une tâche laborieuse. La phrase +sur la société de bienfaisance avait été probablement préparée +d'avance, peut-être dictée par Lipoutine. Le visiteur était en +nage. Barbara Pétrovna fixa sur lui un regard pénétrant. + +-- Le livre se trouve toujours en bas chez mon concierge, +répondit-elle sévèrement, -- vous pouvez y inscrire votre +offrande, si vous voulez. En conséquence, je vous prie maintenant +de serrer votre argent et de ne pas le brandir en l'air. C'est +cela. Je vous prie aussi de reprendre votre place. C'est cela. Je +regrette fort, monsieur, de m'être trompée sur le compte de votre +soeur et de lui avoir fait l'aumône, alors qu'elle est si riche. +Il y a seulement un point que je ne comprends pas: pourquoi de moi +seule peut-elle accepter quelque chose, tandis qu'elle ne voudrait +rien recevoir des autres? Vous avez tellement insisté là-dessus +que je désire une explication tout à fait nette. + +-- Madame, c'est un secret qui ne peut être enseveli que dans la +tombe! reprit le capitaine. + +-- Pourquoi donc? demanda Barbara Pétrovna d'un ton qui semblait +déjà un peu moins ferme. + +-- Madame, madame!... + +S'enfermant dans un sombre silence, il regardait à terre, la main +droite appuyée sur son coeur. Barbara Pétrovna attendait, sans le +quitter des yeux. + +-- Madame, cria-t-il tout à coup, -- me permettez-vous de vous +faire une question, une seule, mais franchement, ouvertement, à la +russe? + +-- Parlez. + +-- Avez-vous souffert dans votre vie, madame? + +-- Vous voulez dire simplement que vous avez souffert ou que vous +souffrez par le fait de quelqu'un? + +-- Madame, madame! Dieu lui-même, au jugement dernier, s'étonnera +de tout ce qui a bouillonné dans ce coeur! répliqua le capitaine +en se frappant la poitrine. + +-- Hum, c'est beaucoup dire. + +-- Madame, je me sers peut-être d'expressions trop vives... + +-- Ne vous inquiétez pas, je saurai vous arrêter moi-même quand il +le faudra. + +-- Puis-je vous soumettre encore une question, madame? + +-- Voyons? + +-- Peut-on mourir par le seul fait de la noblesse de son âme? + +-- Je n'en sais rien, je ne me suis jamais posé cette question. + +-- Vous n'en savez rien! Vous ne vous êtes jamais posé cette +question! cria Lébiadkine avec une douloureuse ironie; -- eh bien, +puisqu'il en est ainsi, puisqu'il en est ainsi, -- + +_Tais-toi, coeur sans espoir!_ + +Et il s'allongea un violent coup de poing dans la poitrine. + +Ensuite il commença à se promener dans la chambre. Le trait +caractéristique de ces gens-là est une complète impuissance à +refouler en soi leurs désirs: ceux-ci à peine conçus tendent +irrésistiblement à se manifester, et souvent au mépris de toutes +les convenances. Hors de son milieu, un monsieur de ce genre +commencera d'ordinaire par se sentir gêné, mais, pour peu que vous +lui lâchiez la bride, il deviendra tout de suite insolent. Le +capitaine fort échauffé allait çà et là en gesticulant, il +n'écoutait pas ce qu'on lui disait, et parlait avec une telle +rapidité que parfois il bredouillait; alors, sans achever sa +phrase, il en commençait une autre. À la vérité, il était peut- +être en partie sous l'influence d'une sorte d'ivresse: dans le +salon se trouvait Élisabeth Nikolaïevna qu'il ne regardait pas, +mais dont la présence devait suffire pour lui tourner la tête. Du +reste, ce n'est là qu'une supposition de ma part. Sans doute +Barbara Pétrovna avait ses raisons pour triompher de son dégoût et +consentir à entendre un pareil homme. Prascovie Ivanovna était +toute tremblante, bien que, à vrai dire, elle ne parût pas savoir +au juste de quoi il s'agissait. Stépan Trophimovitch tremblait +aussi, mais lui c'était, au contraire, parce qu'il croyait trop +bien comprendre. Maurice Nikolaïévitch semblait être là comme un +ange tutélaire; Lisa était pâle, et ses yeux grands ouverts ne +pouvaient se détacher de l'étrange capitaine. Chatoff avait +toujours la même attitude; mais, chose plus surprenante que tout +le reste, la gaieté de Marie Timoféievna avait fait place à la +tristesse; le coude droit appuyé sur la table, la folle, pendant +que son frère pérorait, ne cessait de le considérer d'un air +chagrin. Seule, Daria Pavlovna me parut calme. + +À la fin, Barbara Pétrovna se fâcha: + +-- Toutes ces allégories ne signifient rien, vous n'avez pas +répondu à ma question: «Pourquoi?» J'attends impatiemment une +réponse. + +-- Je n'ai pas répondu au «pourquoi?» Vous attendez une réponse au +«pourquoi?» reprit le capitaine avec un clignement d'yeux; -- ce +petit mot «pourquoi?» est répandu dans tout l'univers depuis la +naissance du monde, madame; à chaque instant toute la nature crie +à son créateur «pourquoi?» et voilà sept mille ans qu'elle attend +en vain une réponse. Se peut-il que le capitaine Lébiadkine seul +réponde à cette question et que sa réponse soit juste, madame? + +-- Tout cela est absurde et ne rime à rien! répliqua Barbara +Pétrovna irritée, -- ce sont des allégories; de plus, vous parlez +trop pompeusement, monsieur, ce que je considère comme une +impertinence. + +-- Madame, poursuivit le capitaine sans l'écouter, -- je +désirerais peut-être m'appeler Ernest, et pourtant je suis +condamné à porter le vulgaire nom d'Ignace, -- pourquoi cela, +selon vous? Je voudrais pouvoir m'intituler prince de Montbar, et +je ne suis que Lébiadkine tout court, -- pourquoi cela? Je suis +poète, madame, poète dans l'âme, je pourrais recevoir mille +roubles d'un éditeur, et cependant je suis forcé de vivre dans un +taudis, pourquoi? pourquoi? Madame, à mon avis, la Russie est un +jeu de la nature, rien de plus! + +-- Décidément vous ne pouvez rien dire de plus précis? + +-- Je puis vous réciter une poésie, le _Cancrelas, _madame! + +-- Quoi? + +-- Madame, je ne suis pas encore fou! Je le deviendrai +certainement, mais je ne le suis pas encore! Madame, un de mes +amis, un homme très noble, a écrit une fable de Kryloff, intitulée +le _Cancrelas_, puis-je vous en donner connaissance? + +-- Vous voulez réciter une fable de Kryloff? + +-- Non, ce n'est pas une fable de Kryloff que je veux réciter, +mais une fable de moi, de ma composition. Croyez-le bien, madame, +je ne suis ni assez inculte, ni assez abruti pour ne pas +comprendre que la Russie possède dans Kryloff un grand fabuliste à +qui le ministre de l'instruction publique a érigé un monument dans +le Jardin d'Été. Tenez, madame, vous demandez: «pourquoi?» La +réponse est au fond de cette fable, en lettres de feu! + +-- Récitez votre fable! + +_Il existait sur la terre_ +_Un modeste cancrelas;_ +_Un jour le pauvret, hélas!_ +_Se laissa choir dans un verre_ +_Or, ce verre était rempli_ +_D'un aliment pour les mouches..._ + +-- Seigneur, qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Barbara Pétrovna. + +-- En été, quand on veut prendre des mouches, on met dans un verre +un aliment dont elles sont friandes, se hâta d'expliquer le +capitaine avec la mauvaise humeur d'un auteur troublé dans sa +lecture, -- n'importe quel imbécile comprendra, n'interrompez pas, +n'interrompez pas, vous verrez, vous verrez... + +_À cette vue, un grand cri,_ +_S'adressant à Jupiter,_ +_Sort aussitôt de leurs bouches_ +_«Ne peux-tu donc pas ôter_ +_«Ces intrus de votre verre?»_ +_Arrive un vieillard sévère,_ +_Le très noble Nikifor._ + +-- Je n'ai pas encore fini, mais cela ne fait rien, je vais vous +raconter le reste en prose: Nikifor prend le verre, et, sans +s'inquiéter des cris, jette les mouches, le cancrelas et tout le +tremblement dans le bac aux ordures, ce qu'il aurait fallu faire +depuis longtemps. Mais remarquez, remarquez, madame, que le +cancrelas ne murmure pas! Voilà la réponse à votre question, +ajouta le capitaine en élevant la voix avec un accent de triomphe: +«le cancrelas ne murmure pas!» -- Quant à Nikifor, il représente +la nature, acheva-t-il rapidement, et, enchanté de lui-même, il +reprit sa promenade dans la chambre. + +-- Permettez-moi de vous demander, dit Barbara Pétrovna outrée de +colère, -- comment vous avez osé accuser une personne appartenant +à ma maison d'avoir détourné une partie de l'argent à vous envoyé +par Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Calomnie! vociféra Lébiadkine avec un geste tragique. + +-- Non, ce n'est pas une calomnie. + +-- Madame, dans certaines circonstances on se résigne à subir un +déshonneur domestique, plutôt que de proclamer hautement la +vérité. Lébiadkine se taira, madame! + +Sentant sa position très forte, il était comme grisé par la +conscience de ses avantages sur son interlocutrice; il éprouvait +un besoin de blesser, de salir, de montrer sa puissance. + +-- Sonnez, s'il vous plait, Stépan Trophimovitch, dit Barbara +Pétrovna. + +-- Lébiadkine n'est pas un niais, madame! continua le capitaine en +clignant de l'oeil avec un vilain sourire, -- c'est un malin, mais +chez lui aussi un vestibule est ouvert aux passions! Et ce +vestibule, c'est la vieille bouteille du hussard, chantée par +Denis Davydoff. Voilà, quand il est dans ce vestibule, madame, il +lui arrive d'envoyer une lettre en vers, lettre très noble, mais +qu'il voudrait ensuite n'avoir pas écrite; oui, il donnerait, pour +la ravoir, les larmes de toute sa vie, car le sentiment du beau y +est blessé. Malheureusement, lorsque l'oiseau a pris son vol, on +ne peut pas le saisir par la queue! Eh bien, dans ce vestibule, +madame, sous le coup de la généreuse indignation éveillée en lui +par les affronts dont il est abreuvé, Lébiadkine a pu aussi +s'exprimer en termes inconsidérés sur le compte d'une noble +demoiselle, et ses calomniateurs en ont profité. Mais Lébiadkine +est rusé, madame! En vain un loup sinistre l'obsède +continuellement et ne cesse de lui verser à boire, espérant le +faire parler: Lébiadkine se tait, et, au fond de la bouteille, ce +qui chaque fois se rencontre au lieu du mot attendu, c'est -- la +ruse de Lébiadkine! Mais assez, oh! assez! Madame, votre +somptueuse habitation pourrait appartenir au plus noble des êtres, +mais le cancrelas ne murmure pas! Remarquez donc, remarquez enfin +qu'il ne murmure pas, et reconnaissez sa grandeur d'âme! + +En bas, dans la loge du concierge, se fit entendre un coup de +sonnette, et presque au même instant se montra Alexis Égoritch que +Stépan Trophimovitch avait sonné tout à l'heure. Le vieux +domestique aux allures si correctes était en proie à une agitation +extraordinaire. + +-- Nicolas Vsévolodovitch vient d'arriver, et il sera ici dans un +moment, déclara-t-il en réponse au regard interrogateur de sa +maîtresse. + +Je me rappelle très bien comment Barbara Pétrovna accueillit cette +nouvelle: d'abord elle pâlit, mais soudain ses yeux étincelèrent. +Elle se redressa sur son fauteuil, et son visage prit une +expression d'énergie qui frappa tout le monde. Outre que l'arrivée +de Nicolas Vsévolodovitch était complètement imprévue, puisqu'on +ne l'attendait pas avant un mois, cet événement, dans les +conjonctures présentes, semblait un véritable coup de la fatalité. +Le capitaine lui-même s'arrêta, comme pétrifié, au milieu de la +chambre, et resta bouche béante, regardant la porte d'un air +extrêmement bête. + +Dans la pièce voisine retentirent des pas légers et rapides, puis +quelqu'un fit brusquement irruption dans le salon, mais ce n'était +pas Nicolas Vsévolodovitch. + +V + +Je demande la permission de décrire en quelques mots ce visiteur +inattendu. C'était un jeune homme de vingt-sept ans environ, d'une +taille un peu au-dessus de la moyenne, aux cheveux blonds, +clairsemés et assez longs, avec un soupçon de moustaches et de +barbiche. Il était vêtu proprement et même à la mode, mais sans +recherche. À première vue, il paraissait voûté et lent dans ses +mouvements, quoiqu'il ne fût ni l'un ni l'autre. Il avait aussi un +faux air d'excentrique; pourtant, quand on le connut chez nous, on +fut unanime à trouver ses manières très convenables et son langage +des plus sérieux. + +Personne ne le disait laid, mais sa figure ne plaisait à personne. +Sa tête était allongée vers la nuque et comme aplatie sur les +côtés, disposition qui prêtait à son visage quelque chose +d'anguleux. Il avait le front haut et étroit, l'oeil perçant, le +nez petit et pointu, les lèvres longues et minces. Avec le pli sec +qui se remarquait sur ses joues et autour de ses pommettes, il +donnait l'impression d'un convalescent à peine remis d'une maladie +grave, mais ce n'était qu'une apparence: en réalité, il se portait +à merveille et n'avait même jamais été malade. + +Sans être pressé, il marchait précipitamment. Il semblait que rien +ne pût le troubler. Dans quelques circonstances, dans quelque +société qu'il se trouvât, il conservait une assurance +imperturbable. À son insu, il possédait une dose énorme de +présomption. + +Extraordinairement disert, il parlait avec une volubilité qui ne +nuisait, d'ailleurs, ni à la netteté, ni à la distinction de son +débit. Sa parole abondante était en même temps d'une clarté, d'une +précision et d'une justesse remarquables. D'abord on l'écoutait +avec plaisir, mais ensuite cette élocution facile et toujours +prête éveillait des idées désagréables dans l'esprit de +l'auditeur: on se demandait quelle conformation étrange devait +avoir la langue d'un monsieur si loquace. + +Dès son entrée dans le salon, ce jeune homme donna cours à sa +faconde, je crois même qu'il entra en continuant un _speech_ +commencé dans la pièce voisine. En un clin d'oeil il fut devant +Barbara Pétrovna et se mit à dégoiser: + +-- Figurez-vous, Barbara Pétrovna, j'entre croyant le trouver ici +depuis un quart-d'heure déjà; il y a une heure et demie qu'il est +arrivé, nous avons été ensemble chez Kiriloff; voilà une demi- +heure qu'il l'a quitté pour venir directement ici où il m'avait +donné rendez-vous dans un quart d'heure... + +-- Mais qui? demanda Barbara Pétrovna, -- qui vous a donné rendez- +vous ici? + +-- Eh bien, Nicolas Vsévolodovitch! se peut-il que vous ignoriez +encore son arrivée? Son bagage, du moins, doit être ici depuis +longtemps, comment donc ne vous a-t-on rien dit? Alors, je suis le +premier à vous donner cette nouvelle. On pourrait l'envoyer +chercher, mais, du reste, il va venir lui-même tout à l'heure, il +viendra à coup sûr, et, autant que j'en puis juger, le moment sera +des mieux choisis, ajouta le visiteur, tandis que ses yeux +parcouraient la chambre et s'arrêtaient avec une attention +particulière sur le capitaine. + +-- Ah! Élisabeth Nikolaïevna, que je suis aise de vous rencontrer +dès mon premier pas! Enchanté de vous serrer la main! Et il +s'élança vers Lisa pour saisir la main que la jeune fille lui +tendait avec un gai sourire. -- À ce qu'il me semble, la très +honorée Prascovie Ivanovna n'a pas oublié non plus son +«professeur», et même elle n'est pas fâchée contre lui, comme elle +l'était toujours en Suisse. Mais ici comment vont vos jambes, +Prascovie Ivanovna? Les médecins suisses ont-ils eu raison de vous +ordonner l'air natal?... Comment? Des épithèmes liquides? Ce doit +être fort bon. Mais combien j'ai regretté, Barbara Pétrovna, +poursuivit-il en s'adressant de nouveau à la maîtresse de la +maison, -- combien j'ai regretté de n'avoir pu me rencontrer avec +vous à l'étranger pour vous offrir personnellement l'hommage de +mon respect! De plus, j'avais tant de choses à vous communiquer... +J'ai bien écrit à mon vieux, mais sans doute, selon son habitude, +il... + +-- Pétroucha! s'écria Stépan Trophimovitch qui, sortant soudain de +sa stupeur, frappa ses mains l'une contre l'autre et courut à son +fils. -- Pierre, mon enfant, je ne te reconnaissais pas! + +Il le serrait dans ses bras, et des larmes coulaient de ses yeux. + +-- Allons, ne fais pas de sottises, ces gestes sont inutiles; +allons, assez, assez, je te prie, murmurait Pétroucha en cherchant +à se dégager. + +-- Toujours, toujours j'ai été coupable envers toi! + +-- Allons, assez; nous parlerons de cela plus tard. Je m'en +doutais, que tu ferais des enfantillages. Allons, sois un peu plus +raisonnable, je te prie. + +-- Mais je ne t'ai pas vu depuis dix ans! + +-- C'est une raison pour être moins démonstratif... + +-- Mon enfant! + +-- Eh bien, je crois à ton affection, j'y crois, mais ôte tes +mains. Tu vois bien que tu gênes les autres... Ah! voilà Nicolas +Vsévolodovitch; tâche donc de te tenir tranquille à la fin, je te +prie! + +Nicolas Vsévolodovitch venait, en effet, d'arriver; il entra sans +bruit, et, avant de pénétrer dans la chambre, promena un regard +tranquille sur toute la société. + +Comme quatre ans auparavant, lors de ma première rencontre avec +lui, en ce moment encore son aspect me frappa. Certes, je ne +l'avais pas oublié, mais il y a, je crois, des physionomies qui, à +chaque apparition nouvelle, offrent toujours, si l'on peut ainsi +parler, quelque chose d'inédit, quelque chose que vous n'avez pas +encore remarqué en elles, les eussiez-vous déjà vues cent fois. En +apparence, Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas changé depuis quatre +ans: son extérieur était aussi distingué, sa démarche aussi +imposante qu'à cette époque; il semblait même être resté presque +aussi jeune. Je retrouvai dans son léger sourire la même +affabilité de commande, dans son regard la même expression sévère, +pensive et distraite qu'au temps où il m'était apparu pour la +première fois. Mais un détail me surprit. Jadis, quoiqu'on le +considérât déjà comme un bel homme, son visage en effet «avait +l'air d'un masque», ainsi que le faisaient observer certaines +mauvaises langues féminines. À présent, autant que j'en pouvais +juger, on ne pouvait plus dire cela, et Nicolas Vsévolodovitch +avait acquis, à mon sens, une beauté qui défiait tout critique. +Était-ce parce qu'il était un peu plus pâle qu'autrefois et +semblait légèrement maigri? Ou parce qu'une pensée nouvelle +mettait maintenant une flamme dans ses yeux? + +Barbara Pétrovna n'alla pas au-devant de lui, elle se redressa sur +son fauteuil, et, arrêtant son fils d'un geste impérieux, lui +cria: + +-- Nicolas Vsévolodovitch, attends une minute! + +Pour expliquer la terrible question qui suivit tout à coup ce +geste et cette parole, -- question dont l'audace me stupéfia même +chez une femme comme Barbara Pétrovna, je prie le lecteur de se +rappeler que, dans certains cas extraordinaires, cette dame, +nonobstant sa force d'âme, son jugement et son tact pratique, +s'abandonnait sans réserve à toute l'impétuosité de son caractère. +Peut-être le moment était-il pour elle un de ceux où se concentre +brusquement comme en un foyer le fond de toute sa vie, -- passée, +présente et future. + +Je signalerai aussi la lettre anonyme qu'elle avait reçue et dont +elle avait parlé tout à l'heure en termes si irrités à Prascovie +Ivanovna, mais sans en citer le passage principal. Dans cette +lettre se trouvait peut-être l'explication de la hardiesse avec +laquelle la mère interpella soudain son fils. + +-- Nicolas Vsévolodovitch, répéta-t-elle en détachant chaque +syllabe d'une voix forte où perçait un menaçant défi, -- avant de +quitter votre place, dites-moi, je vous prie: est-il vrai que +cette pauvre créature, cette boiteuse... tenez, regardez-là! Est- +il vrai qu'elle soit... votre femme légitime? + +Je me rappelle très bien ce moment: le jeune homme ne sourcilla +pas; il regarda fixement sa mère, et pas un muscle de son visage +ne tressaillit. À la fin, une sorte de sourire indulgent lui vint +aux lèvres; sans répondre un mot, il s'approcha doucement de +Barbara Pétrovna, lui prit la main et la baisa avec respect. Dans +cette circonstance même la générale subissait à un tel point +l'ascendant de son fils qu'elle n'osa pas lui refuser sa main. +Elle se borna à attacher ses yeux sur Nicolas Vsévolodovitch, +mettant dans ce regard l'interrogation la plus pressante. + +Mais il resta silencieux. Après avoir baisé la main de sa mère, il +examina de nouveau les personnes qui l'entouraient, puis, sans se +hâter, alla droit à Marie Timoféievna. Il est des minutes dans la +vie des gens où leur physionomie est fort difficile à décrire. Par +exemple, je me souviens qu'à l'approche de Nicolas Vsévolodovitch, +Marie Timoféievna, saisie de frayeur, se leva et joignit les mains +comme pour le supplier; mais en même temps, je me le rappelle +aussi, dans son regard brillait une joie insensée qui altérait +presque ses traits, une de ces joies immenses que l'homme est +souvent incapable de supporter... Je ne me charge pas d'expliquer +cette coexistence de sentiments contraires, toujours est-il que, +me trouvant alors à peu de distance de mademoiselle Lébiadkine, je +m'avançai vivement vers elle: je croyais qu'elle allait +s'évanouir. + +-- Votre place n'est pas ici, -- lui dit Nicolas Vsévolodovitch +d'une voix caressante et mélodique, tandis que ses yeux avaient +une expression extraordinaire de tendresse. Il était debout devant +elle, dans l'attitude la plus respectueuse, lui parlant comme on +parle à la femme que l'on considère le plus. Marie Timoféievna +haletante balbutia sourdement quelques mots entrecoupés: + +-- Est-ce que je puis... tout maintenant... me mettre à genoux +devant vous? + +-- Non, vous ne le pouvez pas, répondit-il avec un beau sourire +qui fit rayonner le visage de la malheureuse; puis, du ton grave +et doux qu'on prend pour faire entendre raison à un enfant, il +ajouta: + +-- Songez que vous êtes une jeune fille et que, tout en étant +votre ami le plus dévoué, je ne suis cependant qu'un étranger pour +vous: je ne suis ni un mari, ni un père, ni un fiancé. Donnez-moi +votre bras et allons-nous en; je vais vous mettre en voiture, et, +si vous le permettez, je vous ramènerai moi-même chez vous. + +Marie Timoféievna l'écouta jusqu'au bout et inclina la tête d'un +air pensif. + +-- Allons-nous en, dit-elle avec un soupir, et elle lui donna son +bras. + +Mais alors il arriva un petit malheur à la pauvre femme. Au moment +où elle se retournait, un faux mouvement de sa jambe boiteuse lui +fit perdre l'équilibre, et elle serait tombée par terre si un +fauteuil ne se fût trouvé là pour l'arrêter dans sa chute. Nicolas +Vsévolodovitch la saisit aussitôt et la soutint solidement contre +son bras. Cette mésaventure affligea vivement Marie Timoféievna; +confuse, rouge de honte, elle se retira en silence et les yeux +baissés, accompagnée de son cavalier qui la conduisait avec des +précautions infinies. Lorsqu'ils se dirigèrent vers la porte, je +vis Lisa se lever brusquement. Elle les suivit du regard jusqu'à +ce qu'ils eussent disparu, puis elle se rassit sans mot dire, mais +un mouvement convulsif agitait son visage comme si elle avait +touché un reptile. Durant toute cette scène entre Nicolas +Vsévolodovitch et Marie Timoféievna, la stupéfaction nous avait +tous rendus muets; on aurait entendu une mouche voler dans la +chambre; mais à peine furent-ils sortis que s'engagea une +conversation fort animée. + +VI + +Du reste, on proférait des cris plutôt que des paroles suivies, et +les propos échangés étaient si incohérents qu'il m'est impossible +d'en donner un compte rendu. Stépan Trophimovitch lâcha une +exclamation en français et frappa ses mains l'une contre l'autre, +mais Barbara Pétrovna ne fit pas la moindre attention à lui. +Maurice Nikolaïévitch lui-même murmura précipitamment quelques +mots. Le plus échauffé de tous était Pierre Stépanovitch; à grand +renfort de gestes, il s'efforçait de persuader quelque chose à +Barbara Pétrovna, mais je fus longtemps sans pouvoir comprendre ce +qu'il lui disait. Il s'adressait aussi à Prascovie Ivanovna et à +Élisabeth Nikolaïevna, une fois même il cria je ne sais quoi à son +père. Bref, il s'agitait extrêmement. Barbara Pétrovna, toute +rouge, quitta brusquement sa place: «As-tu entendu, as-tu entendu +ce qu'il lui a dit ici tout à l'heure?» cria-t-elle à Prascovie +Ivanovna. Celle-ci, pour toute réponse, remua le bras en +grommelant quelques paroles inintelligibles. La pauvre femme avait +bien du souci: à chaque instant elle tournait la tête vers Lisa +qu'elle regardait d'un air inquiet, mais elle n'osait pas se +lever, avant que sa fille eût donné le signal du départ. Pendant +ce temps, le capitaine, je m'en aperçus, essaya d'esquiver. Depuis +l'apparition de Nicolas Vsévolodovitch, il était en proie à une +frayeur incontestable, mais Pierre Stépanovitch le saisit par le +bras et lui coupa la retraite. + +-- C'est nécessaire, il le faut, -- ne cessait de dire le jeune +homme debout devant le fauteuil sur lequel Barbara Pétrovna +s'était rassise; elle l'écoutait avidement; il avait réussi à +captiver toute l'attention de son interlocutrice. + +-- C'est nécessaire. Vous voyez vous-même, Barbara Pétrovna, qu'il +y a ici un malentendu et que l'affaire paraît fort étrange, +pourtant elle est claire comme une chandelle et simple comme le +doigt. Je comprends très bien que personne ne m'a chargé de +parler, et que j'ai l'air passablement ridicule quand je me mets +ainsi en avant. Mais d'abord Nicolas Vsévolodovitch lui-même +n'attache aucune importance à la chose, et enfin il y a des cas où +l'intéressé se résout malaisément à donner une explication +personnelle, il est plus facile à un tiers de raconter certaines +particularités délicates. Croyez-le bien, Barbara Pétrovna, +Nicolas Vsévolodovitch n'a aucun tort, quoiqu'il n'ait pas répondu +à la question que vous lui avez adressée tout à l'heure. J'étais à +Pétersbourg quand l'affaire s'est passée, il n'y a pas là de quoi +fouetter un chat. Bien plus, toute cette aventure ne peut que +faire honneur à Nicolas Vsévolodovitch, s'il faut absolument +employer un terme aussi vague que le mot «honneur»... + +-- Vous voulez dire que vous avez été témoin du fait qui a donné +naissance à ce... malentendu? demanda Barbara Pétrovna. + +-- J'en ai été témoin et j'y ai pris part, se hâta de répondre +Pierre Stépanovitch. + +-- Si vous me donnez votre parole que cela ne blessera pas Nicolas +Vsévolodovitch dans la délicatesse de ses sentiments pour moi à +qui il ne cache rien... et si, en outre, vous êtes convaincu que +par là vous lui ferez même plaisir... + +-- Certainement, et c'est pour cela que je tiens à parler. Je suis +sûr que lui-même m'en prierait. + +Ce monsieur tombé du ciel qui, de but en blanc, manifestait un si +vif désir de raconter les affaires d'autrui, pouvait paraître +assez étrange; en tout cas, sa manière d'agir choquait les usages +reçus. Mais il avait touché un endroit fort sensible, et Barbara +Pétrovna était comme prise à l'hameçon. Je ne connaissais pas +encore bien le caractère de cet homme, à plus forte raison +ignorais-je ses desseins. + +-- On vous écoute, dit d'un ton plein de réserve Barbara Pétrovna +qui s'en voulait un peu de sa condescendance. + +-- L'histoire n'est pas longue; si vous voulez, ce n'est même pas, +à proprement parler, une anecdote, commença Pierre Stépanovitch. - +- Du reste, un romancier désoeuvré pourrait en tirer un roman. +C'est une petite affaire assez intéressante, Prascovie Ivanovna, +et je suis sûr qu'Élisabeth Nikolaïevna en écoutera le récit avec +curiosité, parce qu'il s'y trouve plus d'un détail, je ne dis pas +bizarre, mais très bizarre. Il y a cinq ans, à Pétersbourg, +Nicolas Vsévolodovitch a connu ce monsieur, -- tenez, ce même +M. Lébiadkine qui est là bouche béante et qui tout à l'heure +paraissait désireux de nous fausser compagnie. Excusez-moi, +Barbara Pétrovna. Du reste, je ne vous conseille pas de lever le +pied, monsieur l'ex-employé aux subsistances (vous voyez que je me +rappelle qui vous êtes). Nicolas Vsévolodovitch et moi savons trop +bien les agissements auxquels vous vous êtes livré ici, n'oubliez +pas que vous devrez en rendre compte. Encore une fois, je vous +demande pardon Barbara Pétrovna. Nicolas Vsévolodovitch appelait +alors ce monsieur son Falstaff: ce nom doit servir à désigner un +personnage burlesque dont tout le monde se moque et qui se laisse +tourner en ridicule, pourvu qu'on lui donne de l'argent. Nicolas +Vsévolodovitch menait dans ce temps-là à Pétersbourg une vie +«ironique», si l'on peut ainsi parler, -- je ne trouve pas d'autre +terme pour la définir; il ne faisait rien et se moquait de tout. +Ce que je dis ne s'applique pas qu'au passé, Barbara Pétrovna. Ce +Lébiadkine avait une soeur, -- c'est cette même personne qui tout +à l'heure était assise là. Le frère et la soeur, n'ayant ni feu ni +lieu, logeaient un peu partout. Le premier, toujours vêtu de son +ancien uniforme, errait sous les arcades de Gostinoï Dvor, +demandait l'aumône aux passants qui avaient l'air plus ou moins +cossu, et buvait l'argent recueilli de la sorte. La seconde se +nourrissait comme l'oiseau du ciel; elle rendait quelques services +dans les garnis où l'on consentait à la recevoir. Je ne raconterai +pas en détail l'existence que, par originalité, Nicolas +Vsévolodovitch menait alors dans les bas-fonds pétersbourgeois. Je +parle seulement d'alors, Barbara Pétrovna; quant au mot +«originalité», c'est une expression que je lui emprunte à lui- +même. Il n'a pas grand'chose de caché pour moi. Mademoiselle +Lébiadkine qui, pendant un temps, eut trop souvent l'occasion de +rencontrer Nicolas Vsévolodovitch, fut frappée de son extérieur. +C'était, pour cette pauvre fille, comme un diamant tombé dans le +fond vaseux de son existence. L'analyse des sentiments n'est pas +mon fait; aussi laisserai-je cela de côté; quoi qu'il en soit, de +vilaines petites gens en firent aussitôt des gorges chaudes, ce +qui affligea vivement mademoiselle Lébiadkine. En général, on +avait l'habitude de se moquer d'elle, mais auparavant elle ne le +remarquait pas. À cette époque, elle avait déjà le cerveau +détraqué, bien que ce ne fût pas encore comme maintenant. Il y a +lieu de supposer que, dans son enfance, elle a reçu quelque +éducation grâce à une bienfaitrice. Nicolas Vsévolodovitch ne +faisait jamais la moindre attention à elle; la plupart du temps, +il jouait aux cartes avec des employés, à quatre kopeks la partie. +Mais un jour qu'on l'avait chagrinée, il saisit au collet un de +ces individus, et, sans lui demander d'explication, le jeta par la +fenêtre d'un deuxième étage. Il ne faut nullement voir là +l'indignation d'une âme chevaleresque prenant parti pour +l'innocence opprimée: l'exécution de l'insolent s'accomplit au +milieu d'un rire général, et celui qui rit le plus fut Nicolas +Vsévolodovitch lui-même; l'affaire n'ayant eu aucune suite +fâcheuse, on se réconcilia et l'on se mit à boire du punch. Mais +l'innocence opprimée n'oublia pas la chose. Naturellement, il en +résulta chez elle un ébranlement définitif des facultés mentales. +Je le répète, je ne suis pas fort sur l'analyse des sentiments; +tout ce que je puis dire, c'est que le rêve tient ici la plus +grande place. Et, comme s'il l'eût fait exprès, Nicolas +Vsévolodovitch contribua encore par sa manière d'être à exciter +cette imagination malade: au lieu de rire, il commença dès lors à +témoigner une considération toute particulière à mademoiselle +Lébiadkine. Kiriloff était alors à Pétersbourg (c'est un +excentrique numéro un, Barbara Pétrovna; vous le verrez peut-être +quelque jour, il est maintenant ici); eh bien, ce Kiriloff, qui, +d'ordinaire, n'ouvre pas la bouche, se fâcha soudain, et, je m'en +souviens, fit observer à Nicolas Vsévolodovitch qu'en traitant +cette dame comme une marquise, il portait le dernier coup à sa +raison. J'ajoute que Nicolas Vsévolodovitch avait une certaine +estime pour ce Kiriloff. Imaginez-vous ce qu'il lui a répondu: +«Vous supposez, monsieur Kiriloff, que je me moque d'elle; +détrompez-vous, je la respecte en effet, parce qu'elle vaut mieux +que nous tous.» Et si vous saviez de quel ton sérieux cette +réponse a été faite! Pourtant, durant ces deux ou trois mois, il +n'adressa jamais la parole à mademoiselle Lébiadkine que pour lui +dire _bonjour_ et _adieu_. Moi qui étais là, je me rappelle très +bien qu'elle en vint à le considérer comme un amoureux qui n'osait +pas l'»enlever», uniquement parce qu'il avait beaucoup d'ennemis +et qu'il rencontrait des obstacles dans sa famille. Ce que l'on +riait! Enfin, lorsque Nicolas Vsévolodovitch dut se rendre ici, il +voulut, avant son départ, assurer le sort de cette malheureuse et +lui fit une pension annuelle assez importante: trois cents +roubles, si pas plus. Bref, mettons que tout cela n'ait été de sa +part qu'un caprice, un amusement d'homme blasé, ou même, comme le +disait Kiriloff, une étude d'un genre bizarre entreprise par un +désoeuvré pour savoir jusqu'où l'on peut mener une femme folle et +impotente. Soit, tout cela est possible, mais, au bout du compte, +en quoi un homme est-il responsable des fantaisies d'une toquée, +surtout, notez-le bien, quand il a tout au plus échangé deux +phrases avec elle? Il est des choses, Barbara Pétrovna, dont on ne +peut parler sensément, et c'est même une sottise de les mettre sur +le tapis. Enfin l'on peut voir là de l'originalité, si l'on veut, +mais on n'y peut voir que cela, et pourtant on a bâti là-dessus +une histoire... Je ne suis pas sans connaître un peu, Barbara +Pétrovna, ce qui se passe ici. + +Le narrateur s'interrompit brusquement et se tourna vers +Lébiadkine, mais, au moment où il allait interpeller le capitaine, +Barbara Pétrovna l'arrêta; ce qu'elle venait d'entendre l'avait +fort exaltée. + +-- Vous avez fini? demanda-t-elle. + +-- Pas encore; pour compléter mon récit, il me faudrait, si vous +le permettiez, adresser quelques questions à ce monsieur... Vous +verrez tout de suite de quoi il s'agit, Barbara Pétrovna. + +-- Assez, plus tard, reposez-vous une minute, je vous prie. Oh! +que j'ai bien fait de vous laisser parler! + +-- Eh bien! Barbara Pétrovna, reprit Pierre Stépanovitch, -- est- +ce que Nicolas Vsévolodovitch pourrait lui-même vous expliquer +tout cela tantôt, en réponse à votre question, -- peut-être trop +catégorique? + +-- Oh! oui, elle l'était trop! + +-- Et n'avais-je pas raison de vous dire que, dans certains cas, +un tiers peut fournir des explications beaucoup plus facilement +que l'intéressé lui-même? + +-- Oui, oui... Mais vous vous êtes trompé sur un point, et je vois +avec peine que vous persistez dans votre erreur. + +-- Vraiment! En quoi me suis-je trompé? + +-- Voyez-vous... Mais si vous vous asseyiez, Pierre +Stépanovitch... + +--Oh! comme il vous plaira, le fait est que je suis fatigué, je +vous remercie. + +Il prit aussitôt un fauteuil et le plaça de façon à se trouver +entre Barbara Pétrovna d'un côté et Prascovie Ivanovna de l'autre. +Dans cette position il faisait face à M. Lébiadkine, qu'il ne +quittait pas des yeux une minute. + +-- Vous vous trompez en appelant cela «originalité»... + +-- Oh! si ce n'est que cela... + +-- Non, non, non, attendez, interrompit Barbara Pétrovna dont +l'enthousiasme éprouvait évidemment le besoin de s'épancher dans +un long discours. À peine Pierre Stépanovitch s'en fut-il aperçu +qu'il devint tout attention. + +-- Non, il y avait là quelque chose de plus que de l'originalité, +j'oserai dire quelque chose de sacré! Mon fils est un homme fier, +dont l'orgueil a été prématurément blessé, et qui en est venu à +mener cette vie si justement qualifiée par vous d'ironique; -- en +un mot, c'est un prince Harry, comme l'appelait alors Stépan +Trophimovitch; cette comparaison serait tout à fait exacte, s'il +ne ressemblait plus encore à Hamlet, du moins à mon avis. + +-- Et vous avez raison, observa avec sentiment Stépan +Trophimovitch. + +-- Je vous remercie, Stépan Trophimovitch, je vous remercie +surtout d'avoir toujours eu foi en Nicolas, d'avoir toujours cru à +l'élévation de son âme et à la grandeur de sa mission. Cette foi, +vous l'avez même soutenue en moi aux heures de doute et de +découragement. + +-- Chère, chère... commença Stépan Trophimovitch. + +Il fit un pas en avant, puis s'arrêta, jugeant qu'il serait +dangereux d'interrompre. + +-- Et si Nicolas, poursuivit Barbara Pétrovna d'un ton un peu +déclamatoire, -- si Nicolas avait toujours eu auprès de lui un +Horatio tranquille, grand dans son humilité, -- autre belle +expression de vous, Stépan Trophimovitch, -- peut-être depuis +longtemps aurait-il échappé à ce triste «démon de l'ironie» qui a +désolé toute son existence. (Le «démon de l'ironie» est encore un +beau mot que je vous restitue, Stépan Trophimovitch.) Mais Nicolas +n'a jamais eu ni Horatio, ni Ophélie. Il n'a eu que sa mère, et +que peut faire une mère seule et dans des conditions pareilles? +Vous savez, Pierre Stépanovitch, je comprends à merveille qu'un +être comme Nicolas ait pu fréquenter les bas-fonds fangeux dont +vous avez parlé. Je me représente si bien maintenant cette vie +«ironique» (comme vous l'avez appelée avec tant de justesse), +cette soif inextinguible de contraste, ce sombre fond de tableau, +sur lequel il se détache comme un diamant, pour me servir encore +de votre comparaison, Pierre Stépanovitch! Et voilà qu'il +rencontre là une créature maltraitée par tout le monde, une +infirme à demi-folle qui, en même temps, possède peut-être les +sentiments les plus nobles!... + +-- Hum! oui, c'est possible. + +-- Et après cela vous vous étonnez qu'il ne se moque pas d'elle +comme les autres! Oh! les gens! Vous ne comprenez pas qu'il la +défende contre ses insulteurs, qu'il l'entoure de respect «comme +une marquise» (ce Kiriloff doit avoir une profonde connaissance +des hommes, bien qu'il n'ait pas compris Nicolas)! Si vous voulez, +c'est justement ce contraste qui a fait le mal; si la malheureuse +s'était trouvée dans d'autres conditions, peut-être n'en serait- +elle pas venue à imaginer un tel rêve. Une femme, une femme seule +peut comprendre cela, Pierre Stépanovitch, et quel dommage que +vous... c'est-à-dire, non pas que vous ne soyez pas une femme, +mais du moins pour cette fois, pour comprendre! + +-- Je vous comprends, Barbara Pétrovna, soyez tranquille. + +-- Dites-moi, Nicolas devait-il, vraiment pour étouffer le rêve +dans l'organisme de l'infortunée (pourquoi Barbara Pétrovna se +servait-elle ici du mot organisme? je me le demande), devait-il +lui-même se moquer d'elle et la traiter comme le faisaient les +employés? Se peut-il que vous méconnaissiez la pitié supérieure +qui a inspiré la réponse de Nicolas à Kiriloff: «Je ne me moque +pas d'elle.» Grande, sainte réponse! + +-- _Sublime!_ murmura en français Stépan Trophimovitch. + +-- Et remarquez qu'il est loin d'être aussi riche que vous le +pensez; je suis riche, moi, mais lui pas, et alors il ne recevait +presque rien de moi. + +-- Je comprends, je comprends tout cela, Barbara Pétrovna, +répondit avec un peu d'impatience Pierre Stépanovitch. + +-- Oh! c'est mon caractère! Je me reconnais dans Nicolas. Je me +retrouve dans cette jeunesse susceptible de fougues violentes, +d'élans orageux... Et si un jour nous nous lions davantage +ensemble, Pierre Stépanovitch, ce que pour mon compte je désire +très sincèrement, surtout après les obligations que je vous ai, +vous comprendrez peut-être alors... + +-- Oh! croyez bien que je le désire aussi de mon côté, s'empressa +de dire Pierre Stépanovitch. + +-- Vous comprendrez alors cette cécité d'un coeur ardent et noble, +qui lui fait brusquement choisir un homme indigne de lui sous tous +les rapports, un homme dont il est profondément méconnu, et qui en +toute occasion l'abreuvera de chagrin; malgré tout, on incarne +dans un tel homme son idéal, son rêve, toutes ses espérances; on +s'incline devant lui, on l'aime toute sa vie, sans savoir pourquoi +-- peut-être justement parce qu'il est indigne de cet amour... Oh! +que j'ai souffert toute ma vie, Pierre Stépanovitch! + +Stépan Trophimovitch, dont le visage avait pris une expression +pénible, cherchait mon regard, mais je détournai à temps les yeux. + +-- ... Et dernièrement encore, dernièrement, -- oh! que j'ai des +torts envers Nicolas!... Vous ne le croirez pas, ils m'ont +persécutée de toutes parts, tous, tous, les ennemis, les petites +gens et les amis; ces derniers peut-être plus que les ennemis. +Quand j'ai reçu la première lettre anonyme, Pierre Stépanovitch, +vous ne pourrez pas le croire, je n'ai pas eu la force de répondre +par le mépris à cette infamie... Jamais, jamais je ne me +pardonnerai ma lâcheté! + +-- J'ai déjà quelque peu entendu parler de ces lettres anonymes, +fit avec une animation soudaine Pierre Stépanovitch, -- et je +saurai vous en découvrir les auteurs, soyez tranquille. + +-- Mais vous ne pouvez vous imaginer quelles intrigues ont été +ourdies ici! -- on a même tourmenté notre pauvre Prascovie +Ivanovna, -- et elle, pour quel motif, je vous le demande? J'ai +peut-être été bien coupable envers toi aujourd'hui, ma chère +Prascovie Ivanovna, ajouta-t-elle dans un magnanime transport dont +l'attendrissement n'excluait pas une certaine pointe d'ironie +triomphante. + +-- Laissez donc, matouchka, murmura d'un ton de mauvaise humeur la +générale Drozdoff, -- à mon sens, il faudrait en finir avec tout +cela; on a trop parlé... Et de nouveau elle regarda timidement +Lisa, mais celle-ci avait les yeux fixés sur Pierre Stépanovitch. + +-- Et cette pauvre, cette malheureuse créature, cette folle qui a +tout perdu et n'a conservé qu'un coeur, j'ai maintenant +l'intention de l'adopter, s'écria tout à coup Barbara Pétrovna, -- +c'est un devoir que je suis décidée à remplir saintement. À partir +d'aujourd'hui, je la prends sous ma protection. + +-- Et ce sera même très bien en un certain sens, approuva +chaleureusement Pierre Stépanovitch. -- Excusez-moi, je n'ai pas +fini tantôt. J'en étais au chapitre de la protection. Figurez-vous +qu'après le départ de Nicolas Vsévolodovitch (je reprends mon +récit juste à l'endroit où je l'ai interrompu, Barbara Pétrovna), +ce monsieur, ce même M. Lébiadkine ici présent, se crut aussitôt +en droit de s'approprier la pension allouée à sa soeur et se +l'appropria toute entière. Je ne sais pas exactement de quelle +façon les choses avaient été réglées alors par Nicolas +Vsévolodovitch, mais un an après, étant à l'étranger, il apprit ce +qui se passait et dut prendre d'autres dispositions. Ici encore je +ne connais pas les détails, il vous les dira lui-même, je sais +seulement qu'on plaça l'intéressante personne dans un monastère +éloigné; elle vivait là dans les meilleures conditions de +confortable, mais sous une surveillance amicale, vous comprenez? +Devinez ce que fit alors M. Lébiadkine! Il mit tout en oeuvre pour +découvrir le lieu où était cachée sa poule aux oeufs d'or, +autrement dit, sa soeur. C'est depuis peu seulement qu'il a +atteint son but. S'autorisant de sa qualité de frère, il a fait +sortir la pauvre femme du couvent et l'a amenée ici. Maintenant +qu'ils habitent ensemble, il la laisse sans nourriture, la bat, la +tyrannise. Il reçoit enfin de Nicolas Vsévolodovitch, par une voie +quelconque, une somme importante, et aussitôt il s'adonne à la +boisson; au lieu de remercier, il en vient à provoquer insolemment +Nicolas Vsévolodovitch, à lui adresser des sommations stupides, à +le menacer d'un procès si, désormais, le payement de la pension +n'est pas effectué entre ses mains. Ainsi il considère comme un +tribut le don volontaire de Nicolas Vsévolodovitch, -- pouvez-vous +imaginer cela? Monsieur Lébiadkine, est-ce vrai, tout ce que je +viens de dire ici? + +Le capitaine, qui jusqu'alors était resté silencieux et tenait ses +yeux fixés à terre, fit soudain deux pas en avant; il était tout +rouge. + +-- Pierre Stépanovitch, vous m'avez traité durement, articula-t-il +avec effort. + +-- Durement? Comment cela et pourquoi? Mais permettez, nous +parlerons plus tard de la dureté ou de la douceur, maintenant je +vous prie seulement de répondre à cette question: _Tout _ce qu +j'ai dit est-il vrai, oui ou non? Si vous y trouvez quelque chose +de faux, vous pouvez immédiatement le déclarer. + +-- Je... vous savez vous-même, Pierre Stépanovitch... balbutia le +capitaine, et il ne put en dire davantage. + +Je dois noter que Pierre Stépanovitch était assis dans un +fauteuil, les jambes croisées l'une sur l'autre, tandis que le +capitaine se tenait debout devant lui dans l'attitude la plus +respectueuse. + +Les hésitations de M. Lébiadkine parurent déplaire vivement à son +interlocuteur: dans l'irritation qu'éprouvait Pierre Stépanovitch, +les muscles de son visage se contractèrent. + +-- Au fait, voulez-vous déclarer quelque chose? reprit-il en +observant le capitaine d'un oeil cauteleux; -- en ce cas, parlez, +on vous attend. + +-- Vous savez vous-même, Pierre Stépanovitch, que je ne puis rien +déclarer. + +-- Non, je ne sais pas cela, c'est même la première nouvelle que +j'en ai; pourquoi donc ne pouvez-vous rien déclarer? + +Le capitaine garda le silence et baissa les yeux. + +-- Permettez-moi de me retirer, Pierre Stépanovitch, dit-il +résolument. + +-- Pas avant que vous n'ayez fait une réponse quelconque à ma +première question: _Tout_ ce que j'ai dit est-il vrai? + +-- Oui, fit d'une voix sourde Lébiadkine, et il leva les yeux sur +son bourreau. La sueur ruisselait de ses tempes. + +_-- Tout _est vrai? + +-- Tout est vrai. + +-- Ne trouvez-vous rien à ajouter, à faire observer? Si vous vous +sentez victime d'une injustice, déclarez-le; protestez, révélez +hautement vos griefs. + +-- Non, je ne trouve rien. + +-- Vous avez menacé dernièrement Nicolas Vsévolodovitch. + +-- C'était... c'était surtout l'effet du vin, Pierre Stépanovitch. +(Il releva brusquement la tête.) Pierre Stépanovitch, est-il +possible qu'on soit coupable si, parmi les hommes s'élève le cri +de l'honneur domestique et d'une honte imméritée? vociféra-t-il, +s'oubliant tout à coup. + +-- N'êtes-vous pas pris de boisson en ce moment, monsieur +Lébiadkine? répliqua Pierre Stépanovitch en attachant sur le +capitaine un regard sondeur. + +-- Non. + +-- Alors que signifient ces mots d'honneur domestique et de honte +imméritée? + +-- Je n'ai parlé de personne, je n'ai voulu désigner personne. +C'est de moi qu'il s'agit... balbutia le capitaine de nouveau +intimidé. + +-- Vous avez été très blessé, paraît-il, des expressions dont je +me suis servi en parlant de vous et de votre conduite? Vous êtes +fort irascible, monsieur Lébiadkine. Mais permettez, je n'ai pas +encore commencé à montrer votre conduite sous son vrai jour. +Jusqu'ici j'ai réservé ce sujet d'entretien: il peut fort bien +arriver que je l'aborde, mais je ne l'ai pas encore fait. + +Le capitaine frissonna et regarda son interlocuteur d'un air +étrange. + +-- Pierre Stépanovitch, maintenant seulement je commence à me +réveiller! + +-- Hum! et c'est moi qui vous ai éveillé? + +-- Oui, c'est vous qui m'avez éveillé, Pierre Stépanovitch; +pendant quatre ans j'ai dormi sous un nuage. Puis-je enfin m'en +aller, Pierre Stépanovitch? + +-- À présent vous le pouvez, si toutefois Barbara Pétrovna elle- +même ne croit pas nécessaire... + +Mais d'un geste dédaigneux elle congédia le capitaine. + +Lébiadkine s'inclina, fit deux pas pour se retirer, puis s'arrêta +brusquement; il mit la main sur son coeur, voulut dire quelque +chose, ne le dit pas et gagna la porte en toute hâte, mais sur le +seuil il rencontra Nicolas Vsévolodovitch; celui-ci se rangea pour +le laisser passer; le capitaine se fit soudain tout petit devant +lui et resta cloué sur place, fasciné à la vue du jeune homme, +comme un lapin par le regard d'un boa. Après avoir attendu un +moment, Nicolas Vsévolodovitch l'écarta doucement et entra dans le +salon. + +VII + +Il était gai et tranquille. Peut-être venait-il de lui arriver +quelque chose de très heureux que nous ignorions encore; quoi +qu'il en soit, il semblait éprouver une satisfaction particulière. + +À son approche, Barbara Pétrovna se leva vivement. + +-- Me pardonnes-tu, Nicolas? se hâta-t-elle de lui dire. + +Il se mit à rire. + +-- C'en est fait! s'écria-t-il plaisamment, -- je vois que vous +savez tout. Après être sorti d'ici, je songeais à part moi dans la +voiture: «Il aurait fallu au moins raconter une anecdote, on ne +s'en va pas ainsi!» Mais je me suis souvenu que Pierre +Stépanovitch était resté chez vous, et cela m'a rassuré. + +Tandis qu'il prononçait ces mots, il promenait ses yeux autour de +lui. + +-- Pierre Stépanovitch, reprit solennellement Barbara Pétrovna, -- +nous a raconté une aventure qu'eut jadis à Pétersbourg un homme +fantasque, capricieux, insensé, mais toujours noble dans ses +sentiments, toujours d'une générosité chevaleresque... + +-- Chevaleresque? C'est aller un peu loin, répondit en riant +Nicolas. -- Du reste, je suis très reconnaissant à Pierre +Stépanovitch de sa précipitation dans cette circonstance (en même +temps il échangeait un rapide coup d'oeil avec celui dont il +parlait). Il faut vous dire, maman, que Pierre Stépanovitch est un +réconciliateur universel; c'est là son rôle, sa maladie, son dada, +et je vous le recommande particulièrement à ce point de vue. Je +devine le beau récit qu'il a dû vous faire; quand il raconte, +c'est comme s'il écrivait; il a toute une chancellerie dans sa +tête. Notez qu'en sa qualité de réaliste il ne peut pas mentir, et +que la vérité lui est plus chère que le succès... bien entendu en +dehors des cas particuliers où le succès lui est plus cher que la +vérité. (Tout en parlant, il continuait à regarder autour de lui.) +Ainsi vous voyez, maman que vous n'avez pas à me demander pardon, +et que si une folie a été faite, c'est sans doute par moi. Au bout +du compte, voilà une nouvelle preuve que je suis fou, -- il faut +bien soutenir la réputation dont je jouis ici. + +Sur ce, il embrassa tendrement sa mère. + +-- En tout cas, cette affaire est maintenant finie, elle a été +racontée, on peut par conséquent parler d'autre chose. + +Ces derniers mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch d'un ton +qui avait quelque chose de sec et de décidé. Barbara Pétrovna le +remarqua, mais son exaltation ne tomba point, au contraire. + +-- Je ne t'attendais pas avant un mois, Nicolas! + +-- Bien entendu, maman, je vous expliquerai tout, mais +maintenant... + +Et il s'approcha de Prascovie Ivanovna. + +Elle tourna à peine la tête de son côté, bien qu'une demi-heure +auparavant la première apparition du jeune homme l'eût fort +intriguée. Mais en ce moment la générale Drozdoff avait de nouveau +soucis: lorsque le capitaine avait rencontré sur le seuil Nicolas +Vsévolodovitch, Élisabeth Nikolaïevna, jusqu'alors fort sombre, +s'était brusquement mise à rire, et cette hilarité, loin de cesser +avec l'incident qui y avait donné lieu, devenait d'instant en +instant plus bruyante. La jeune fille était toute rouge. Pendant +l'entretien de Nicolas Vsévolodovitch avec Barbara Pétrovna, elle +appela deux fois Maurice Nikolaïévitch auprès d'elle comme pour +lui parler à voix basse; mais sitôt que celui-ci se penchait vers +elle, Lisa partait d'un éclat de rire; on aurait pu en conclure +qu'elle se moquait du pauvre Maurice Nikolaïévitch. Du reste, elle +s'efforçait visiblement de reprendre son sérieux et appliquait un +mouchoir contre ses lèvres. Nicolas Vsévolodovitch lui présenta +ses civilités de l'air le plus innocent et le plus ingénu. + +-- Excusez-moi, je vous prie, répondit-elle précipitamment, +vous... vous avez vu sans doute Maurice Nikolaïévitch... Mon Dieu, +il n'est pas permis d'être grand comme vous l'êtes, Maurice +Nikolaïévitch! + +Nouveau rire. Le capitaine d'artillerie était grand, mais pas au +point d'en être ridicule. + +-- Vous... vous êtes arrivé depuis longtemps? murmura-t-elle en +essayant de se contenir; elle était même confuse, mais ses yeux +étincelaient. + +-- Depuis plus de deux heures, répondit Nicolas qui l'observait +attentivement. + +Il était très convenable et très poli, mais avec cela il avait +l'air fort indifférent, ennuyé même. + +-- Et où habiterez-vous? + +-- Ici. + +Barbara Pétrovna considérait aussi Lisa avec attention, mais une +idée la frappa tout à coup. + +-- Où donc as-tu été pendant tout ce temps, Nicolas? demanda-t- +elle en s'approchant de son fils; -- le train arrive à dix heures. + +-- J'ai d'abord mené Pierre Stépanovitch chez Kiriloff; je l'avais +rencontré à la station de Matvéiévo (la troisième avant d'arriver +ici), et nous avions fait ensemble le reste du voyage. + +-- J'attendais à Matvéiévo depuis l'aube, dit Pierre Stépanovitch, +-- les dernières voitures de notre train ont déraillé pendant la +nuit, et nous avons failli avoir les jambes cassées! + +-- Que le Seigneur ait pitié de nous! fit en se signant Prascovie +Ivanovna. + +-- Maman, maman, chère maman, ne vous effrayez pas si par hasard +je me casse en effet les deux jambes; cela peut fort bien +m'arriver, vous dites vous-même que j'ai tort de lancer mon cheval +au grand galop comme je le fais chaque matin. Maurice +Nikolaïévitch, vous me conduirez, quand je serai boiteuse? ajouta +la jeune fille en se mettant de nouveau à rire. -- Si cela arrive, +je ne me laisserai conduire par aucun autre que vous, comptez-y +hardiment. Eh bien, mettons que je ne me casse qu'une jambe... +Allons, soyez donc aimable, dites que ce sera un bonheur pour +vous. + +-- Pourquoi voulez-vous que je sois heureux si vous vous cassez +une jambe? demanda sérieusement Maurice Nikolaïévitch dont la mine +se renfrogna. + +-- Parce que seul vous aurez le privilège de me conduire, je ne +veux personne d'autre! + +-- Même alors, c'est vous qui me conduirez, Élisabeth Nikolaïevna, +grommela Maurice Nikolaïévitch devenu encore plus sérieux. + +-- Mon Dieu, mais il a voulu faire un calembour! s'écria Lisa avec +une sorte de frayeur. -- Maurice Nikolaïévitch, ne vous avisez +jamais de vous lancer dans cette voie! Mais que vous êtes égoïste +pourtant! J'aime à croire, pour votre honneur, qu'en ce moment +vous vous calomniez; au contraire, du matin au soir vous ne +cesserez alors de me répéter que, privée d'une jambe, je suis +devenue plus intéressante! Par malheur, vous êtes démesurément +grand, et moi, avec une jambe de moins, je serai toute petite: +comment donc ferez-vous pour me donner le bras? ce ne sera pas +commode! + +En achevant ces mots, elle eut un rire nerveux. Ses plaisanteries +étaient fort plates, mais évidemment elle ne visait pas au bel +esprit. + +-- C'est une crise d'hystérie! me dit à voix basse Pierre +Stépanovitch. -- Il faudrait lui donner tout de suite un verre +d'eau. + +Il avait deviné juste; un instant après on s'empressa autour de +Lisa, on lui apporta de l'eau. Elle embrassa chaleureusement sa +mère et pleura sur l'épaule de la vieille; puis, se rejetant en +arrière, elle la regarda en pleine figure et éclata de rire. À la +fin, Prascovie Ivanovna se mit elle-même à pleurer. Barbara +Pétrovna se hâta de les conduire toutes deux dans sa chambre. Les +trois dames sortirent par cette même porte qui tantôt s'était +ouverte pour livrer passage à Daria Pavlovna. Mais leur absence ne +dura pas plus de quatre minutes... + +Je tâche de n'oublier aucune des particularités qui signalèrent +les derniers moments de cette mémorable matinée. Quand les dames +se furent retirées (Daria Pavlovna seule ne bougea pas de sa +place), je me souviens que Nicolas Vsévolodovitch s'approcha +successivement de chacun de nous pour lui souhaiter le bonjour; +toutefois il s'abstint d'aborder Chatoff toujours assis dans son +coin et de plus en plus morose. Stépan Trophimovitch voulut dire +quelque chose de très spirituel à son ancien élève; celui-ci +néanmoins le quitta dès les premiers mots pour se diriger vers +Daria Pavlovna. Il avait compté sans Pierre Stépanovitch, qui le +saisit au passage et l'emmena presque de force dans l'embrasure +d'une fenêtre, où il commença à lui parler tout bas. Il s'agissait +sans doute d'une communication très importante, à en juger par les +gestes de Pierre Stépanovitch et par l'expression de son visage. +Cependant Nicolas Vsévolodovitch, son sourire officiel sur les +lèvres, ne prêtait aux propos de son interlocuteur qu'une oreille +fort distraite, à la fin même l'impatience de s'en aller devint +visible chez lui. Il s'éloigna de la croisée juste au moment où +les dames rentrèrent. Barbara Pétrovna força Lisa à reprendre son +ancienne place, lui assurant qu'elle devait rester encore, ne fût- +ce qu'une dizaine de minutes, pour donner à ses nerfs malades le +temps de se calmer un peu avant d'affronter le grand air. Elle +témoignait le plus vif intérêt à la jeune fille et s'assit elle- +même à ses côtés. Pierre Stépanovitch accourut aussitôt auprès des +deux dames, avec qui il se mit à causer d'une façon fort gaie et +fort animée. Sans se presser, selon son habitude, Nicolas +Vsévolodovitch s'avança alors vers Daria Pavlovna; en le voyant +s'approcher d'elle, Dacha fut fort émue, elle fit un brusque +mouvement sur sa chaise, tandis que ses joues se couvraient de +rougeur. + +-- Il paraît qu'on peut vous féliciter... ou bien est-il encore +trop tôt? dit le jeune homme dont la physionomie avait pris une +expression particulière. + +La réponse de Dacha n'arriva pas jusqu'à moi. + +-- Pardonnez-moi mon indiscrétion, reprit en élevant la voix +Nicolas Vsévolodovitch, -- mais j'avais reçu un avis spécial. +Savez-vous cela? + +-- Oui, je sais que vous avez été spécialement avisé. + +-- J'espère pourtant n'avoir rien gâté par mes félicitations, dit- +il en riant, -- et si Stépan Trophimovitch... + +À ces mots, accourut Pierre Stépanovitch. + +-- À propos de quoi des félicitations? demanda-t-il, -- de quoi +faut-il vous féliciter, Daria Pavlovna? Bah! mais n'est-ce pas de +cela même? L'incarnat qui colore votre visage prouve que je ne me +suis pas trompé. Au fait, de quoi donc féliciter nos belles et +vertueuses demoiselles, et quelles sont les félicitations qui les +font le plus rougir? Allons, recevez aussi les miennes, si j'ai +deviné juste, et payez votre part: vous vous rappelez, en Suisse +vous aviez parié avec moi que vous ne vous marieriez jamais... Ah! +mais à propos de la Suisse, -- où avais-je donc la tête? Figurez- +vous, c'est moitié pour cela que je suis venu, et un peu plus +j'allais oublier: dis donc, ajouta-t-il tout à coup en s'adressant +à son père, -- quand vas-tu en Suisse? + +-- Moi... en Suisse? fit Stépan Trophimovitch interloqué. + +-- Comment? est-ce que tu n'y vas pas? Mais voyons, tu te maries +aussi... tu me l'as écrit? + +-- Pierre! s'écria Stépan Trophimovitch. + +-- Quoi, Pierre... Vois-tu, si cela peut te faire plaisir, je suis +venu par grande vitesse te déclarer que je n'ai absolument aucune +objection contre, puisque tu tenais tant à avoir mon avis le plus +tôt possible; mais s'il faut te «sauver», comme tu m'en supplies +dans cette même lettre, eh bien, je suis encore à ta disposition. +Est-ce vrai qu'il se marie, Barbara Pétrovna? demanda-t-il +brusquement à la maîtresse de la maison. -- J'espère que je ne +commets pas d'indiscrétion; lui-même m'écrit que toute la ville le +sait et que tout le monde le félicite, à ce point que, pour +échapper aux compliments, il ne sort plus que la nuit. J'ai la +lettre dans ma poche. Mais croirez-vous, Barbara Pétrovna que je +n'y comprends rien! Dis-moi seulement une chose, Stépan +Trophimovitch: faut-il te féliciter ou te «sauver»? Figurez-vous +qu'à côté de lignes ne respirant que le bonheur il s'en trouve de +tout à fait désespérées. D'abord, il me demande pardon; passe pour +cela, c'est dans son caractère... Pourtant, il faut bien le dire, +la chose est drôle tout de même: voilà un homme qui m'a vu deux +fois dans sa vie, et comme par hasard; or, maintenant, à la veille +de convoler en troisièmes noces, il s'imagine tout à coup que ce +mariage est une infraction à je ne sais quels devoirs paternels, +il m'envoie à mille verstes de distance une lettre dans laquelle +il me supplie de ne pas me fâcher et sollicite mon autorisation! +Je t'en prie, ne t'offense pas de mes paroles, Stépan +Trophimovitch, tu es l'homme de ton temps, je me place à un point +de vue large et je ne te condamne pas; si tu veux, je dirai même +que cela te fait honneur, etc., etc. Mais il y a un autre point +que je ne comprends pas et qui a plus d'importance. Il me parle de +«péchés commis en Suisse». Je me marie, dit-il, pour les péchés ou +à cause des péchés d'un autre. Bref, il est question de péchés +dans sa lettre. «La jeune fille, écrit-il, est une perle, un +diamant», et, bien entendu, «il est indigne d'elle» -- c'est son +style; mais, par suite de certains péchés commis là-bas ou de +certaines circonstances, «il est forcé de subir le conjungo et +d'aller en Suisse»; puis la conclusion: «Plante-là tout et vient +me sauver.» Comprenez-vous quelque chose à tout cela? Mais, du +reste, poursuivit Pierre Stépanovitch qui, la lettre à la main, +considérait avec un innocent sourire les personnes présentes, -- +je m'aperçois, à l'expression des visages, que, selon mon +habitude, je viens encore de faire une gaffe... c'est la faute de +ma stupide franchise, ou, comme dit Nicolas Vsévolodovitch, de ma +précipitation. Je pensais que nous étions ici entre nous, je veux +dire, qu'il n'y avait ici que des amis, j'entends des amis à toi, +Stépan Trophimovitch, car moi, je suis au fond un étranger, et je +vois... je vois que tout le monde sait quelque chose dont moi +j'ignore le premier mot. + +Il regardait toujours l'assistance. + +Livide, les traits altérés, les lèvres tremblantes, Barbara +Pétrovna s'avança vers lui. + +-- Ainsi, demanda-t-elle, -- Stépan Trophimovitch vous a écrit +qu'il épousait «les péchés commis en Suisse par un autre» et il +vous a prié de venir le «sauver», ce sont là ses expressions? + +-- Voyez-vous, répondit d'un air effrayé Pierre Stépanovitch, -- +s'il y a là quelque chose que je n'ai pas compris, c'est sa faute, +naturellement: pourquoi écrit-il ainsi? Vous savez, Barbara +Pétrovna, il barbouille du papier à la toise, dans ces deux ou +trois derniers mois je recevais de lui lettres sur lettres, et, je +l'avoue, j'avais fini par ne plus les lire jusqu'au bout. +Pardonne-moi, Stépan Trophimovitch, un aveu aussi bête, mais, tu +dois en convenir, tes lettres, bien qu'elles me fussent adressées, +étaient plutôt écrites pour la postérité; par conséquent peut +t'importait que je les lusse... Allons, allons, ne te fâche pas; +toi et moi nous sommes toujours parents! Mais cette lettre, +Barbara Pétrovna, cette lettre, je l'ai lue tout entière. Ces +«péchés» -- ces «péchés d'un autre», ce sont pour sûr, nos petits +péchés à nous, et il y a gros à parier qu'ils sont les plus +innocents du monde, mais nous avons imaginé de bâtir là-dessus une +histoire terrible pour nous donner un vernis de noblesse, pas pour +autre chose. C'est que, voyez-vous, nos comptes boitent un peu, il +faut bien l'avouer enfin. Vous savez, nous avons la passion des +cartes... du reste, ce sont là des paroles superflues, absolument +superflues, pardon, je suis trop bavard, mais je vous assure, +Barbara Pétrovna, qu'il m'avait positivement effrayé et que +j'étais accouru en partie pour le «sauver». Enfin, c'est pour moi- +même une affaire de conscience. Est-ce que je viens lui mettre le +couteau sur la gorge? Est-ce que je suis un créancier impitoyable? +Il m'écrit quelque chose au sujet de la dot... Du reste, tu te +maries, n'est-ce pas, Stépan Trophimovitch? Eh bien, alors, trêve +de vaines paroles, c'est bavarder uniquement pour faire du +style... Ah! Barbara Pétrovna, tenez, je suis sûr qu'à présent +vous me condamnez, et justement parce que j'ai aussi fait du +style... + +-- Au contraire, au contraire, je vois que vous êtes à bout de +patience, et sans doute vous avez vos raisons pour cela, répondit +d'un ton irrité Barbara Pétrovna. + +Elle avait écouté avec un malin plaisir Pierre Stépanovitch +témoignant ses regrets d'avoir bavardé de la sorte. Évidemment il +venait de jouer un rôle, -- lequel? je l'ignorais encore, mais il +était visible que sa prétendue «gaffe» avait été préméditée. + +-- Au contraire, continua Barbara Pétrovna, -- je vous suis très +reconnaissante d'avoir parlé; sans vous je ne saurais rien encore. +Pour la première fois depuis vingt ans j'ouvre les yeux. Nicolas +Vsévolodovitch, vous avez dit tout à l'heure que vous aviez été +informé spécialement: Stépan Trophimovitch vous aurait-il écrit +aussi quelque chose dans le même genre? + +-- J'ai reçu de lui une lettre très innocente et... et... très +noble. + +-- Vous êtes embarrassé, vous cherchez vos mots, -- assez! Stépan +Trophimovitch, j'attends de vous un dernier service, ajouta-t-elle +tout à coup en regardant mon malheureux ami avec des yeux +enflammés de colère, -- faites-moi le plaisir de nous quitter à +l'instant même, et ne franchissez plus jamais le seuil de ma +maison. + +Je prie le lecteur de se rappeler que la générale Stavroguine se +trouvait encore dans un état particulier d'»exaltation». À la +vérité, ce n'était pas la faute de Stépan Trophimovitch! Mais ce +qui m'étonna au plus haut point, ce fut l'admirable fermeté de son +attitude aussi bien devant les «accusations» de Pétroucha qu'il ne +songea pas à interrompre, que devant la «malédiction» de Barbara +Pétrovna. Où avait-il puisé tant de force d'âme? Je savais +seulement que, tantôt, lors de sa première rencontre avec +Pétroucha, il avait été atteint au plus profond de son être par la +froideur insultante de son fils. De même qu'un _vrai_ chagrin +donne parfois de l'intelligence aux imbéciles, il peut aussi, -- +momentanément du moins, -- faire un stoïque de l'homme le plus +pusillanime. + +Stépan Trophimovitch salua avec dignité Barbara Pétrovna et ne +prononça pas un mot (il est vrai qu'il ne lui restait plus rien à +dire). Il voulait se retirer sur le champ, mais malgré lui il +s'approcha de Daria Pavlovna. C'était sans doute ce qu'avait prévu +la jeune fille, qui, inquiète, se hâta de prendre la parole: + +-- Je vous en prie, Stépan Trophimovitch, pour l'amour de Dieu, ne +dites rien, commença-t-elle d'une voix agitée tandis que sa +physionomie trahissait une sensation de malaise. -- Soyez sûr, +poursuivit-elle en lui tendant la main, -- que je vous apprécie +toujours autant... que j'ai toujours pour vous la même estime... +et pensez aussi du bien de moi, Stépan Trophimovitch, +j'apprécierai extrêmement cela... + +Il s'inclina fort bas devant elle. + +-- Tu es libre, Daria Pavlovna, tu sais que dans toute cette +affaire une liberté complète t'a été laissée! Tu l'as eue, tu l'as +et tu l'auras toujours, dit gravement Barbara Pétrovna. + +-- Bah! Mais maintenant je comprends tout! s'écria en se frappant +le front Pierre Stépanovitch. -- Eh bien, dans quelle situation +ai-je été placé? Daria Pavlovna, je vous en prie, pardonnez- +moi!... Voilà les sottises que tu me fais faire! ajouta-t-il en +s'adressant à son père. + +-- Pierre, tu pourrais bien prendre un autre ton avec moi, n'est- +ce pas, mon ami? observa avec la plus grande douceur Stépan +Trophimovitch. + +-- Ne crie pas, je te prie, répliqua Pierre en agitant le bras, -- +sois bien persuadé que tout cela, c'est l'effet de nerfs vieux et +malades, et qu'il ne sert à rien de crier. Réponds à ma question: +tu devais bien supposer qu'à peine arrivé ici, je parlerais de +cela: pourquoi donc ne m'as-tu pas prévenu? + +Stépan Trophimovitch attacha sur son fils un regard pénétrant. + +-- Pierre, se peut-il que toi, si au courant de ce qui se passe +ici, tu n'aies réellement rien su de cette affaire, rien entendu +dire? + +-- Quo-o-i! Voilà les gens! Ainsi ce n'est pas assez pour nous +d'être un vieil enfant, nous sommes, qui plus est, un enfant +méchant? Barbara Pétrovna avez-vous entendu ce qu'il a dit? + +Le salon se remplissait de bruit; mais alors se produisit soudain +un incident auquel personne ne pouvait s'attendre. + +VIII + +Avant tout, je signalerai l'agitation nouvelle qui se manifestait +chez Élisabeth Nikolaïevna depuis deux ou trois minutes; la jeune +fille parlait rapidement à l'oreille de sa mère et de Maurice +Nikolaïévitch penché vers elle. Son visage était inquiet, mais en +même temps respirait l'énergie. À la fin elle se leva, visiblement +pressée de partir et d'emmener sa mère; de son côté celle-ci se +mit en devoir de quitter son fauteuil avec le secours de Maurice +Nikolaïévitch. Mais il était écrit que les dames Drozdoff ne s'en +iraient pas avant d'avoir tout vu. + +Chatoff était toujours assis dans son coin (non loin d'Élisabeth +Nikolaïevna); tout le monde avait complètement oublié sa présence, +et lui-même ne paraissait pas savoir pourquoi il restait là au +lieu de s'en aller; tout à coup il se leva, et, les yeux fixés sur +le visage de Nicolas Vsévolodovitch, se dirigea vers ce dernier en +traversant toute la chambre d'un pas lent, mais ferme. À son +approche, Nicolas Vsévolodovitch sourit légèrement, mais, quand il +le vit tout près de lui, il cessa de sourire. + +Au moment où les deux hommes se trouvèrent vis-à-vis l'un de +l'autre, le silence se fit dans le salon, celui qui se tut le +dernier fut Pierre Stépanovitch; Lisa et sa mère s'arrêtèrent au +milieu de la chambre. Ainsi s'écoulèrent cinq secondes; sans dire +un mot, Chatoff regardait en face Nicolas Vsévolodovitch; celui- +ci, dont la physionomie n'avait d'abord exprimé qu'une surprise +insolente, fronça le sourcil avec colère, et soudain... + +Soudain le bras long et lourd de Chatoff s'éleva en l'air, puis +s'abattit de toute sa force sur la figure de Nicolas +Vsévolodovitch, qui faillit être terrassé. + +Au lieu de frapper avec le plat de la main comme il est reçu de +donner des soufflets (si toutefois on peut s'exprimer ainsi), +Chatoff avait frappé avec le poing, un gros poing pesant, osseux, +couvert de poils roux et de lentilles. Si le coup avait atteint le +nez, il l'aurait brisé. Mais il tomba sur la joue, frôlant le côté +gauche de la lèvre et de la mâchoire supérieure, d'où le sang +jaillit aussitôt. + +Au même instant retentit, je crois, un cri, poussé peut-être par +Barbara Pétrovna; du reste, je n'affirme rien, car immédiatement +tout retomba dans le silence. Cette scène ne dura guère plus d'une +dizaine de secondes. + +Néanmoins pendant un si court laps de temps bien des choses se +passèrent. + +Je rappellerai de nouveau au lecteur que Nicolas Vsévolodovitch +avait un tempérament inaccessible à la peur. Dans un duel il +pouvait attendre de sang-froid le coup de feu de son adversaire, +viser lui-même ce dernier, et le tuer le plus tranquillement du +monde. Souffleté, il était homme, non pas à appeler son insulteur +sur le terrain, mais à le tuer sur place, et cela sans +emportement, avec la pleine conscience de son acte. Je crois même +qu'il n'a jamais connu ces aveugles transports de fureur qui +suppriment la faculté de raisonner. Au plus fort de la colère, il +restait toujours maître de lui-même et pouvait, par conséquent, +comprendre quelle différence existe au point de vue juridique +entre le duel et l'assassinat; néanmoins il aurait sans aucune +hésitation assassiné un insulteur. + +Plus tard j'ai beaucoup étudié Nicolas Vsévolodovitch, et je sais +nombre d'anecdotes sur son compte. Je le comparerais volontiers à +certains personnages d'autrefois dont le souvenir s'est conservé à +l'état de légende dans notre société. Le dékabriste[7] L...ine, par +exemple, a, dit-on, cherché toute sa vie le danger; la sensation +du péril l'enivrait et était devenue un besoin de sa nature; +jeune, il se battait en duel à propos de bottes; en Sibérie, il +allait chasser l'ours, n'ayant pour toute arme qu'un couteau; il +aimait à rencontrer dans les bois les forçats évadés qui, soit dit +en passant, sont plus à craindre que les ours. Assurément ces +braves légendaires étaient susceptibles d'éprouver, et peut-être +même à un haut degré, le sentiment de la peur; autrement ils +auraient été beaucoup plus calmes et n'auraient pas transformé la +sensation du danger en un besoin de leur nature. Mais vaincre en +eux la poltronnerie, avoir conscience de cette victoire et penser +que rien ne pouvait les faire reculer, -- voilà, sans doute, ce +qui les séduisait. Avant d'être envoyé en Sibérie, ce L...ine +avait, durant un certain temps, lutté contre la faim et gagné sa +vie par un travail pénible; il appartenait cependant à une famille +riche, mais il s'était résigné à la misère plutôt que de se +soumettre à la volonté paternelle qu'il jugeait injuste. Donc il +comprenait la lutte sous toutes les formes; ce n'était pas +seulement dans la chasse à l'ours et dans les duels qu'il +appréciait chez lui le stoïcisme et la force de caractère. + +Mais le nervosisme de la génération actuelle n'admet même plus le +besoin de ces sensations franches et immédiates que recherchaient +avec une telle ardeur certaines personnalités inquiètes du bon +vieux temps. Nicolas Vsévolodovitch aurait peut-être méprisé +L...ine comme un fanfaron et une bravache, -- à la vérité, il ne +le lui aurait pas dit en face. Sur le terrain, il était tout aussi +courageux que le célèbre dékabriste, et, le cas échéant, il aurait +déployé la même intrépidité que lui vis-à-vis d'un ours ou d'un +brigand rencontré dans un bois. Seulement, il n'aurait trouvé +aucun plaisir dans cette lutte, il l'eût acceptée avec indolence +et ennui, comme on subit une nécessité désagréable. Pour la +colère, ni L...ine, ni même Lermontoff ne pouvaient être comparés +à Nicolas Vsévolodovitch; la colère de celui-ci était froide, +calme, _raisonnable, _si l'on peut ainsi parler, -- par conséquent +plus terrible qu'aucun autre. Je le répète: tel que je l'ai connu, +il était homme à égorger incontinent l'individu de qui il aurait +reçu un soufflet ou quelque offense analogue. + +Et néanmoins, dans la circonstance présente, il en fut tout +autrement. + +La violence du coup l'avait fait chanceler. Dès qu'il eut recouvré +l'équilibre, son premier mouvement fut de saisir Chatoff par les +épaules, mais, presque au même instant, il retira ses mains, les +croisa derrière son dos, et, pâle comme un linge, regarda +silencieusement Chatoff. Chose étrange, il n'y avait aucune flamme +dans son regard. Au bout de dix secondes, -- je suis sûr de ne pas +mentir, -- ses yeux étaient devenus froids et calmes. Seulement sa +pâleur était effrayante. J'ignore, naturellement ce qui se passait +au-dedans de lui; je me borne à rapporter le spectacle dont je fus +témoin. Un homme qui saisirait une barre de fer rougie au feu et +la tiendrait dans sa main durant dix secondes pour essayer sa +force d'âme, -- cet homme là aurait, je crois, une impression +pareille à celle qu'éprouvait alors Nicolas Vsévolodovitch. + +Le premier des deux qui baissa les yeux fut Chatoff, évidemment il +fut forcé de les baisser. Ensuite il tourna lentement sur ses +talons et se retira, mais sa démarche n'était plus la même que +tantôt, quand il s'était approché de Nicolas Vsévolodovitch. Il +sortit sans bruit, la tête inclinée vers le plancher, tandis qu'un +mouvement particulièrement disgracieux soulevait ses épaules. +Chemin faisant, il semblait raisonner à part soi et dialoguer avec +lui-même. Après avoir traversé le salon en prenant ses précautions +pour ne rien culbuter sur son passage, il entrebâilla la porte et +se glissa presque de côté dans l'étroite ouverture. + +Saisissant sa mère par l'épaule et Maurice Nikolaïévitch par le +bras, Élisabeth Nikolaïevna se mit en devoir de les entraîner à sa +suite hors de la chambre, mais tout à coup elle poussa un cri +effrayant et tomba évanouie sur le parquet. En ce moment je crois +encore entendre le bruit que fit le choc de sa nuque contre le +tapis. + +DEUXIÈME PARTIE + +CHAPITRE PREMIER + +_LA NUIT._ + +I + +Huit jours s'écoulèrent. Maintenant que tout cela est passé et que +j'en écris la chronique, nous savons de quoi il s'agissait; mais +alors nous en étions réduits aux conjectures, et naturellement +nous faisions les suppositions les plus étranges. Pendant les +premiers temps, Stépan Trophimovitch et moi, nous restâmes +enfermés, attendant avec inquiétude ce qui allait arriver. À vrai +dire, je sortais encore un peu, et je rapportais à mon malheureux +compagnon les nouvelles sans lesquelles il lui aurait été +impossible de vivre. + +Comme bien on pense, la ville n'avait pas tardé à apprendre le +soufflet donné à Nicolas Vsévolodovitch, l'évanouissement +d'Élisabeth Nikolaïevna, et les autres incidents survenus dans la +journée du dimanche. Mais une chose nous intriguait: par qui tous +ces faits avaient-ils pu être portés si vite et si exactement à la +connaissance du public? Aucune des personnes qui en avaient été +témoins n'avait, semblait-il, le moindre intérêt à les ébruiter. +Quant aux domestiques, pas un ne s'était trouvé à cette scène. +Lébiadkine seul aurait pu jaser, plutôt parce qu'il ne savait pas +retenir sa langue que par esprit de vengeance, car il était sorti +alors en proie à une frayeur extrême, et la peur paralyse la +rancune. Mais, le lendemain même, Lébiadkine avait brusquement +quitté avec sa soeur la maison Philippoff, et l'on ne savait pas +ce qu'ils étaient devenus. Chatoff, à qui je voulais demander des +nouvelles de Marie Timoféievna, s'était enfermé chez lui, et, +pendant ces huit jours, il ne bougea pas de son logement, laissant +même en souffrance ses occupations au dehors. Je me rendis à son +domicile le mardi et frappai à sa porte. Je n'obtins pas de +réponse, mais convaincu, d'après des indices certains, qu'il était +chez lui, je cognai une seconde fois. Alors, à ce que je crus +remarquer, il sauta en bas de son lit, puis il s'approcha vivement +de la porte et me cria de sa voix la plus sonore: «Chatoff est +absent!» Là-dessus je m'en allai. + +Tout en craignant de porter un jugement téméraire, Stépan +Trophimovitch et moi nous nous arrêtâmes finalement à l'idée que +le seul auteur des indiscrétions commises devait être Pierre +Stépanovitch; pourtant ce dernier, dans un entretien qu'il eut peu +après avec son père, lui assura qu'il avait trouvé l'histoire dans +toutes les bouches, notamment au club et que la gouvernante et son +mari la connaissaient déjà jusque dans ses moindres détails. Voici +encore un point à noter: le lundi, c'est-à-dire le lendemain, je +rencontrai dans la soirée Lipoutine, et il était déjà parfaitement +instruit de tout ce qui s'était passé la veille chez Barbara +Pétrovna: donc il avait été informé un des premiers. + +Nombre de dames (et des plus mondaines) témoignaient aussi quelque +curiosité à l'endroit de l'»énigmatique boiteuse», comme on +appelait Marie Timoféievna. Plusieurs même désiraient vivement la +voir et entrer en rapports avec elle; les messieurs qui s'étaient +hâtés de faire disparaître les Lébiadkine avaient donc agi avec un +à-propos incontestable. Mais ce qui tenait le premier rang dans +les préoccupations publiques, c'était l'évanouissement d'Élisabeth +Nikolaïevna; tout le monde s'y intéressait par cela seul que cette +affaire touchait directement Julie Mikhaïlovna en tant que parente +et protectrice de mademoiselle Touchine. Et que ne racontait-on +pas? Le mystère même faisait la partie belle au bavardage: les +deux maisons ne s'ouvraient plus pour personne; Élisabeth +Nikolaïevna, assurait-on, était au lit, en proie à un accès de +_delirium tremens;_ on en disait autant de Nicolas Vsévolodovitch, +on ajoutait qu'il avait eu une dent cassée et que sa joue était +gonflée par suite d'une fluxion. Bien plus, il se chuchotait dans +les coins qu'un assassinat serait peut-être commis chez nous, que +Stavroguine n'était pas homme à laisser impuni un tel outrage, et +qu'il tuerait Chatoff, mais secrètement, à la façon corse. Cette +idée rencontrait beaucoup de faveur; cependant la majorité de +notre jeunesse dorée écoutait tout cela avec mépris et d'un air de +profonde indifférence; bien entendu, c'était une pose. En général, +l'opinion, depuis longtemps hostile à Nicolas Vsévolodovitch, se +prononçait vivement contre lui. Les gens de poids eux-mêmes +inclinaient à le condamner, sans, du reste, savoir pourquoi. De +sourdes rumeurs l'accusaient d'avoir déshonoré Élisabeth +Nikolaïevna: on prétendait qu'ils avaient eu ensemble une intrigue +en Suisse. Sans doute les hommes sérieux se taisaient, mais ils ne +laissaient pas de prêter avidement l'oreille à ce concert de +diffamations. Dans un milieu plus restreint circulaient d'autres +bruits d'une nature fort étrange: à en croire quelques personnes +qui parlaient de cela en fronçant le sourcil, et Dieu sait sur +quel fondement, Nicolas Vsévolodovitch remplissait dans notre +province une mission particulière, le comte K... l'avait mis en +relation à Pétersbourg avec plusieurs sommités du monde politique, +et peut-être on l'avait envoyé chez nous comme fonctionnaire en +lui donnant certaines instructions spéciales. Les gens +raisonnables souriaient, ils faisaient judicieusement remarquer +qu'un homme dont la vie n'avait été qu'une suite de scandales, et +qui, pour ses débuts chez nous, avait reçu un soufflet, ne +répondait guère à l'idée qu'on se fait généralement d'un employé +de l'État. À quoi l'on répliquait que la mission de Nicolas +Vsévolodovitch n'avait pas, à proprement parler, de caractère +officiel, et que, pour un agent secret, le mieux était de +ressembler le moins possible à un fonctionnaire public. Cette +observation paraissait assez plausible; on savait dans notre ville +que le zemstvo[8] de la province était à Pétersbourg l'objet d'une +attention particulière. Plusieurs des bruits que je viens de +mentionner avaient leur origine dans certains propos obscurs, mais +malveillants, tenus au club par Artémi Pétrovitch Gaganoff, ancien +capitaine de la garde revenu depuis peu de la capitale. Cet Artémi +Pétrovitch, un des plus grands propriétaires de notre province en +même temps qu'un des hommes les plus répandus dans la société +pétersbourgeoise, était le fils de feu Pierre Pavlovitch Gaganoff, +ce respectable vieillard que Nicolas Vsévolodovitch avait si +grossièrement insulté quatre ans auparavant. + +Il fut bientôt de notoriété publique que Julie Mikhaïlovna avait +fait une visite extraordinaire à Barbara Pétrovna, et que, sur le +perron de la maison, on lui avait déclaré que la générale +Stavroguine «étant malade ne pouvait la recevoir». On sut aussi +que, deux jours après, Julie Mikhaïlovna avait envoyé demander des +nouvelles de la santé de Barbara Pétrovna. Finalement on la vit +«défendre» partout cette dernière. Faisait-on devant elle quelque +allusion à l'histoire du dimanche, sa mine devenait froide et +sévère, si bien que, les jours suivants, personne n'osa plus +mettre, en sa présence, la conversation sur ce sujet. Ainsi +s'accrédita partout l'idée que non seulement Julie Mikhaïlovna +n'ignorait rien de cette mystérieuse affaire, mais qu'elle en +connaissait aussi le sens caché et qu'elle-même était pour quelque +chose là dedans. Je noterai à ce propos que la gouvernante +commençait à acquérir chez nous cette haute influence, but de tous +ses efforts, et que déjà elle se voyait «entourée». Dans le monde +beaucoup de gens lui trouvaient de l'esprit pratique et du tact. +Par sa protection s'expliquaient pour nous jusqu'à un certain +point les rapides succès de Pierre Stépanovitch dans notre +société, -- succès dont Stépan Trophimovitch était alors très +frappé. + +Peut-être nous trompions-nous un peu, lui et moi. Quatre jours +après son apparition dans notre ville, Pierre Stépanovitch y +connaissait déjà à peu près tout le monde. Il était arrivé le +dimanche, et le mardi je le rencontrai se promenant en calèche +avec Artémi Pétrovitch Gaganoff, homme fier, irascible et d'un +commerce assez difficile nonobstant ses façons mondaines. Pierre +Stépanovitch était aussi reçu dans la maison du gouverneur, où sa +position fut tout de suite celle d'un intime; presque chaque jour +il dînait à la table de Julie Mikhaïlovna. Il avait fait en Suisse +la connaissance de cette dame, mais il n'en était pas moins +singulier qu'un homme considéré naguère, à tort ou à raison, comme +un réfugié politique, eût si vite réussi à se faufiler dans +l'entourage de Son Excellence. À l'étranger, Pierre Stépanovitch +avait pris part à des publications et à des congrès socialistes, +«ce qu'on pouvait même prouver par les journaux», comme me le +disait avec irritation Alexis Téliatnikoff, ce jeune favori d'Ivan +Osipovitch qui, après le départ de son protecteur, avait dû, +hélas! quitter le service. Quoi qu'il en soit, une chose était +certaine: de retour dans sa chère patrie, l'ancien +révolutionnaire, loin d'être inquiété, avait au contraire trouvé +en haut lieu des sympathies et des encouragements: donc on s'était +peut-être trop pressé de voir en lui un conspirateur ayant des +comptes à régler avec la troisième section. Un jour, Lipoutine me +parla tout bas d'un bruit qui courait au sujet de Pierre +Stépanovitch: rentré en Russie, il avait, disait-on, fait amende +honorable de ses erreurs passées, et acheté la faveur du +gouvernement en dénonçant plusieurs de ses coreligionnaires +politiques. Je rapportai ce vilain propos à Stépan Trophimovitch, +et il en fut très préoccupé, bien qu'il ne se trouvât guère alors +en état de réfléchir. On découvrit plus tard que Pierre +Stépanovitch était arrivé chez nous muni des meilleures +références. Du moins, la lettre de recommandation qu'il remit à la +gouvernante émanait d'une vieille dame dont le mari comptait parmi +les hommes les plus influents de la capitale. Cette vieille dame, +marraine de Julie Mikhaïlovna, lui écrivait que le comte K... +avait fait, par l'entremise de Nicolas Vsévolodovitch, la +connaissance de Pierre Stépanovitch, et qu'il le tenait pour «un +jeune homme de mérite malgré ses anciens égarements». Julie +Mikhaïlovna mettait tous ses soins à conserver le peu de relations +qu'elle avait dans la société dirigeante de Pétersbourg, elle +accueillit donc avec une extrême affabilité le nouveau venu +recommandé par sa marraine. Je noterai encore, pour mémoire, que +le grand écrivain se montra fort aimable à l'égard de Pierre +Stépanovitch et lui adressa tout de suite une invitation. Un tel +empressement chez un homme aussi infatué de lui-même étonna au +plus haut point Stépan Trophimovitch, mais je m'expliquai +facilement le fait. Ignorant l'état vrai des choses, +M. Karmazinoff croyait l'avenir de la Russie entre les mains de la +jeunesse révolutionnaire, et il s'aplatissait d'autant plus devant +les nihilistes que ceux-ci ne faisaient aucune attention à lui. + +II + +Pierre Stépanovitch passa aussi deux fois chez son père, et, +malheureusement pour moi, je me trouvai là chaque fois. Sa +première visite eut lieu le mercredi, c'est-à-dire quatre jours +seulement après leur première rencontre, encore vînt-il pour +affaire. Les comptes entre le père et le fils au sujet du bien de +ce dernier se réglèrent sans tapage, grâce à l'intervention de +Barbara Pétrovna qui se chargea de tous les frais et désintéressa +Pierre Stépanovitch, bien entendu en acquérant le domaine. Elle se +contenta d'informer Stépan Trophimovitch que tout était terminé et +de lui envoyer par son valet de chambre un papier à signer, ce +qu'il fit en silence et avec une extrême dignité. Durant ces +jours, j'avais peine à reconnaître notre «vieux», tant il était +digne, silencieux et calme. Il n'écrivait même pas à Barbara +Pétrovna, chose que j'aurais volontiers considérée comme un +prodige. Évidemment il avait trouvé quelque idée qui lui procurait +une sorte de sérénité, et il s'affermissait dans cette idée. Du +reste, au commencement, il fut malade, surtout le lundi: il eut +une cholérine. Il ne pouvait pas non plus se passer de nouvelles, +mais c'étaient seulement les faits qui l'intéressaient, et, dès +que j'abordais le chapitre des conjectures, il me faisait signe de +me taire. Ses deux entrevues avec son fils l'affectèrent +douloureusement, sans toutefois ébranler sa fermeté. À la suite de +chacune d'elles, il passa le reste de la journée couché sur un +divan, ayant autour de la tête une compresse imbibée de vinaigre. + +Parfois cependant il me laissait parler. Je croyais aussi +remarquer de temps en temps que sa mystérieuse résolution semblait +l'abandonner, et qu'il commençait à lutter contre la séduction +d'une idée nouvelle. Je soupçonnais qu'il aurait bien voulu se +rappeler à l'attention, sortir de sa retraite, livrer une dernière +bataille. + +-- Cher, je les écraserais! laissa-t-il échapper le jeudi soir, +après la seconde visite de Pierre Stépanovitch, tandis qu'il était +étendu sur un divan, la tête entourée d'un essuie-mains. + +C'était la première parole qu'il m'adressait depuis le +commencement de la journée. + +-- «Fils, fils chéri», etc., je conviens que toutes ces +expressions sont absurdes et empruntées au lexique des +cuisinières, je vois même à présent qu'il y a lieu de les laisser +de côté. Je ne lui ai donné ni le manger ni le boire; avant même +qu'il soit sevré, je l'ai expédié, comme un colis postal, de +Berlin dans le gouvernement de ***; allons, oui, je reconnais tout +cela... «Tu ne m'as pas nourri, dit-il, tu t'es débarrassé de moi +en m'envoyant au loin comme un colis postal, et, qui plus est, ici +tu m'as volé.» «Tu parles de colis postal, répliqué-je, mais, +malheureux, toute ma vie j'ai eu le coeur malade en pensant à +toi!» Il rit. Allons, je conviens qu'il a raison... va pour colis +postal! acheva-t-il comme en délire. + +-- Passons, reprit-il au bout de cinq minutes. -- Je ne comprends +pas Tourguénieff. Son Bazaroff est un personnage fictif, dépourvu +de toute réalité; eux-mêmes, dans le temps, ont été les premiers à +le désavouer, comme ne ressemblant à rien. Ce Bazaroff est un +mélange obscur de Nozdreff et de Byron, c'est le mot! Observez-les +attentivement: ils gambadent et poussent des cris de joie comme +les chiens au soleil, ils sont heureux, ils sont vainqueurs! Où y +a-t-il là du byronisme?... Et avec cela quelle agitation! Quelle +misérable irritabilité d'amour-propre! quelle banale manie de +faire du bruit autour de son nom, sans songer que son nom... Ô +caricature! «Voyons, lui crié-je, tel que tu es, se peut-il que tu +veuilles t'offrir aux hommes pour remplacer le Christ?» Il rit. Il +rit beaucoup, il rit trop, son sourire est étrange, sa mère ne +souriait pas ainsi. Il rit toujours. + +Il y eut de nouveau un silence. + +-- Ils sont rusés; dimanche ils s'étaient concertés, lâcha-t-il +tout à coup. + +-- Oh! sans doute, répondis-je en dressant l'oreille, -- tout cela +n'était qu'une comédie arrangée d'avance, comédie fort mal jouée +et dont les ficelles sautaient aux yeux. + +-- Je ne parle pas de cela. Savez-vous qu'ils ont fait exprès de +ne pas cacher ces ficelles, pour qu'elles fussent remarquées de +ceux... qui devaient les voir? Comprenez-vous? + +-- Non, je ne comprends pas. + +-- Tant mieux. Passons. Je suis fort agacé aujourd'hui. + +-- Mais pourquoi donc avez-vous disputé avec lui, Stépan +Trophimovitch? demandai-je d'un ton de reproche. + +-- Je voulais le convertir. Oui, vous pouvez rire, en effet. Cette +pauvre tante, elle entendra de belles choses! Oh! mon ami, le +croirez-vous? tantôt j'ai reconnu en moi un patriote! Du reste, je +me suis toujours senti Russe... un vrai Russe, d'ailleurs, ne peut +pas être autrement que vous et moi. Il y a là dedans quelque chose +d'aveugle et de louche. + +-- Certainement, répondis-je. + +-- Mon ami, la vérité vraie est toujours invraisemblable, savez- +vous cela? Pour rendre la vérité vraisemblable, il faut absolument +l'additionner de mensonge. C'est ce que les hommes ont toujours +fait. Il y a peut-être ici quelque chose que nous ne comprenons +pas. Qu'en pensez-vous? y a-t-il quelque chose d'incompris pour +nous dans ce cri de triomphe? Je le voudrais. + +Je gardai le silence. Il se tut aussi pendant fort longtemps. + +-- C'est, dit-on, l'esprit français... fit-il soudain avec +véhémence, -- mensonge! il en a toujours été ainsi. Pourquoi +calomnier l'esprit français? Il n'y a ici que la paresse russe, +notre humiliante impuissance à produire une idée, notre dégoûtant +parasitisme. Ils sont tout simplement des paresseux, et l'esprit +français n'a rien à voir là dedans. Oh! les Russes devraient être +exterminés pour le bien de l'humanité comme de malfaisants +parasites! Ce n'étaient nullement là nos aspirations; je n'y +comprends rien. J'ai cessé de comprendre! «Si chez vous, lui crié- +je, on met la guillotine au premier plan, c'est uniquement parce +qu'il n'y a rien de plus facile que de couper des têtes, et rien +de plus difficile que d'avoir une idée! Vous êtes des paresseux! +votre drapeau est une guenille, une impuissance! Ces charrettes +qui apportent du blé aux hommes sont, dit-on, plus utiles que la +Madone Sixtine. Mais comprends donc que le malheur est tout aussi +nécessaire à l'homme que le bonheur!» Il rit. «Toi, dit-il, tu es +là à faire des phrases pendant que tu reposes tes membres (il +s'est servi d'un terme beaucoup plus cru) sur un confortable divan +de velours...» Et remarquez où l'on en arrive avec ce tutoiement +que les pères et les fils ont adopté entre eux, c'est très bien +quand ils sont d'accord, mais s'ils s'injurient? + +La conversation resta de nouveau suspendue durant une minute, puis +Stépan Trophimovitch se souleva à demi par un brusque mouvement. + +-- Cher, acheva-t-il, -- savez-vous que cela finira nécessairement +par quelque chose? + +-- Sans doute, dis-je. + +-- Vous ne comprenez pas. Passons. Mais... d'ordinaire dans le +monde rien ne finit, mais ici il y aura nécessairement une fin, +nécessairement! + +Il se leva, se promena dans la chambre comme un homme très agité, +puis, à bout de forces, se recoucha sur le divan. + +Le vendredi matin, Pierre Stépanovitch alla quelque part dans le +district, et resta absent jusqu'au lundi. J'appris son départ de +la bouche de Lipoutine qui, au cours de la conversation, me dit +aussi que les Lébiadkine s'étaient transportés de l'autre côté de +la rivière, dans le faubourg de la Poterie. «J'ai moi-même fait +leur déménagement», ajouta Lipoutine; ensuite, sans transition, il +m'annonça qu'Élisabeth Nikolaïevna allait épouser Maurice +Nikolaïévitch; les bans n'étaient pas encore publiés, mais les +promesses de mariage avaient été échangées, et c'était une affaire +finie. Le lendemain, je rencontrai Élisabeth Nikolaïevna qui se +promenait à cheval, escortée de Maurice Nikolaïévitch; c'était la +première sortie de la jeune fille depuis sa maladie. Elle tourna +vers moi des yeux brillants, se mit à rire et me fit de la tête un +salut très amical. Je racontai tout cela à Stépan Trophimovitch; +il n'accorda une certaine attention qu'à la nouvelle concernant +les Lébiadkine. + +Maintenant que j'ai décrit notre situation énigmatique durant ces +huit jours où nous ne savions encore rien, je passe au récit des +événements ultérieurs; je les rapporterai tels qu'ils nous +apparaissent aujourd'hui, à la lumière des révélations qui ont +surgi dernièrement. + +À partir du lundi commença, à proprement parler, une «nouvelle +histoire». + +III + +Il était sept heures du soir. Nicolas Vsévolodovitch se trouvait +seul dans son cabinet; cette chambre qui lui avait toujours plu +particulièrement était haute de plafond; des meubles assez lourds, +d'ancien style, la garnissaient; des tapis couvraient le plancher. +Assis sur le coin d'un divan, le jeune homme était habillé comme +s'il avait eu à sortir, quoiqu'il ne se proposât d'aller nulle +part. Sur la table en face de lui était posée une lampe munie d'un +abat-jour. Les côtés et les coins de la vaste pièce restaient dans +l'ombre. Le regard de Nicolas Vsévolodovitch avait une expression +pensive, concentrée et un peu inquiète; son visage était fatigué +et légèrement amaigri. Il souffrait, en effet, d'une fluxion; pour +le surplus, la voix publique avait exagéré. La dent prétendument +cassée n'avait été qu'ébranlée, et maintenant elle s'était +raffermie; la lèvre supérieure avait été fendue intérieurement, +mais la plaie s'était cicatrisée. Quant à la fluxion, si elle +subsistait encore au bout de huit jours, la faute en était au +malade qui se refusait à voir un médecin et préférait attendre du +temps seul sa guérison. Non content de repousser les secours de la +science, il souffrait à peine que sa mère lui fit chaque jour une +visite d'une minute; quand il la laissait entrer dans sa chambre, +c'était toujours à l'approche de la nuit et avant qu'on eût +apporté la lampe. Il ne recevait pas non plus Pierre Stépanovitch, +qui, pourtant, avant son départ, venait deux et trois fois par +jour chez Barbara Pétrovna. Le lundi matin, après trois jours +d'absence, Pierre Stépanovitch reparut chez nous; il courut toute +la ville, dîna chez Julie Mikhaïlovna, et, le soir, se rendit chez +Barbara Pétrovna qui l'attendait avec impatience. La consigne fut +levée, Nicolas Vsévolodovitch consentit à recevoir le visiteur. La +générale conduisit elle-même ce dernier jusqu'à la porte du +cabinet de son fils; depuis longtemps elle désirait cette +entrevue, et Pierre Stépanovitch lui avait donné sa parole qu'en +sortant de chez Nicolas il viendrait la lui raconter. Barbara +Pétrovna frappa timidement, et, ne recevant pas de réponse, se +permit d'entre-bâiller la porte. + +--Nicolas, puis-je introduire Pierre Stépanovitch? demanda-t-elle +d'un ton bas en cherchant des yeux le visage de son fils que la +lampe lui masquait. + +Pierre Stépanovitch fit lui-même la réponse: + +-- On le peut, on le peut, sans doute! cria-t-il gaiement, et, +ouvrant la porte, il entra. + +Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas entendu cogner à la porte, +l'apparition du visiteur le surprit avant qu'il eût pu répondre à +la timide question de sa mère. Devant lui se trouvait une lettre +qu'il venait de lire et qui l'avait rendu songeur. La voix de +Pierre Stépanovitch le fit tressaillir, et il se hâta de fourrer +la lettre sous un presse-papier, mais il ne réussit pas à la +cacher entièrement: un des coins et presque toute l'enveloppe +restaient à découvert. + +-- J'ai crié exprès le plus haut possible, pour vous donner le +temps de prendre vos précautions, fit tout bas Pierre +Stépanovitch. + +Son premier mouvement avait été de courir vers la table, et il +avait tout de suite aperçu le presse papier et le bout de lettre. + +-- Et sans doute vous avez déjà remarqué qu'à votre arrivée j'ai +caché sous un presse-papier une lettre que je venais de recevoir, +dit tranquillement Nicolas Vsévolodovitch, sans bouger de sa +place. + +-- Une lettre? Grand bien vous fasse, que m'importe, à moi? +s'écria le visiteur, mais... le principal, ajouta-t-il en +sourdine, tandis qu'il se tournait du côté de la porte et faisait +un signe de tête dans cette direction. + +-- Elle n'écoute jamais à la porte, observa froidement Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- C'est pour le cas où elle écouterait! reprit Pierre +Stépanovitch en élevant gaiement la voix, et il s'assit sur un +fauteuil. -- Je ne blâme pas cela, seulement je suis venu pour +causer avec vous en tête à tête... Allons, enfin j'ai pu arriver +jusqu'à vous! Avant tout, comment va votre santé? Je vois que vous +allez bien, et que demain peut-être vous sortirez, hein? + +-- Peut-être. + +-- Faites enfin cesser ma corvée! s'écria-t-il avec une +gesticulation bouffonne. -- Si vous saviez ce que j'ai dû leur +débiter de sottises! Mais, du reste, vous le savez. + +Il se mit à rire. + +-- Je ne sais pas tout. Ma mère m'a seulement dit que vous vous +étiez beaucoup... remué. + +-- C'est-à-dire que je n'ai rien précisé, se hâta de répondre +Pierre Stépanovitch, comme s'il eût eu à se défendre contre une +terrible accusation, -- vous savez, j'ai mis en avant la femme de +Chatoff, ou, du moins, les bruits concernant vos relations avec +elle à Paris, cela expliquait sans doute l'incident de dimanche... +Vous n'êtes pas fâché? + +-- Je suis sûr que vous avez fait tous vos efforts. + +-- Allons, voilà ce que je craignais. Qu'est-ce que cela signifie: +«vous avez fait tous vos efforts»? C'est un reproche. Du reste, +vous y allez carrément. Ma grande crainte en venant ici était que +vous ne pussiez vous résoudre à poser franchement la question. + +-- Je ne mérite pas l'éloge que vous m'adressez, dit Nicolas +Vsévolodovitch avec une certaine irritation, mais aussitôt après +il sourit. + +-- Je ne parle pas de cela, je ne parle pas de cela, comprenez-moi +bien, il n'en est pas question, reprit en agitant les bras Pierre +Stépanovitch qui s'amusait du mécontentement de son interlocuteur. +-- Je ne vous ennuierai pas avec _notre_ affaire, surtout dans +votre situation présente. Ma visite se rapporte uniquement à +l'histoire de dimanche, et encore je ne veux vous en parler que +dans la mesure la plus strictement indispensable. Il faut que nous +ayons ensemble l'explication la plus franche, c'est surtout moi +qui en ai besoin et non vous, -- ceci soit dit pour rassurer votre +amour-propre, et d'ailleurs c'est la vérité. Je suis venu pour +être désormais franc. + +-- Alors vous ne l'étiez pas auparavant? + +-- Vous le savez vous-même. J'ai rusé plus d'une fois... Vous avez +souri, je suis enchanté de ce sourire qui me fournit l'occasion de +vous donner un éclaircissement: c'est exprès que je me suis vanté +de ma «ruse», je voulais vous mettre en colère. Vous voyez comme +je suis devenu sincère à présent! Eh bien, vous plaît-il de +m'entendre? + +Bien que, par l'effronterie de ses naïvetés préparées d'avance et +intentionnellement grossières, le visiteur eût évidemment pris à +tâche d'irriter Nicolas Vsévolodovitch, celui-ci l'avait +jusqu'alors écouté avec un flegme dédaigneux et même moqueur; à la +fin pourtant une curiosité un peu inquiète se manifesta sur son +visage. + +-- Écoutez donc, poursuivit Pierre Stépanovitch en s'agitant de +plus en plus: -- quand je me suis rendu ici, c'est-à-dire dans +cette ville, il y a dix jours, mon intention, sans doute, était de +jouer un rôle. Le mieux serait de n'en prendre aucun et d'être +soi, n'est-ce pas? Être naturel, c'est le moyen de tromper tout le +monde, parce que personne ne croit que vous l'êtes. J'avoue que je +voulais d'abord me poser en imbécile, attendu que ce personnage +est plus facile à jouer que le mien propre. Mais l'imbécillité est +un extrême, et les extrêmes éveillent la curiosité; cette +considération m'a décidé en fin de compte à rester moi. Or que +suis-je? l'_aurea mediocritas, _un homme ni bête ni intelligent, +passablement incapable, et tombé de la lune, comme disent ici les +gens sages, n'est-il pas vrai? + +-- Peut-être bien, fit avec un léger sourire Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- Ah! vous l'admettez -- enchanté! Je savais d'avance que c'était +votre opinion... Ne vous inquiétez pas, ne vous inquiétez pas, je +ne suis pas fâché, et si tout à l'heure je me suis défini de la +sorte, ce n'était nullement pour provoquer de votre part une +protestation flatteuse, pour vous faire dire: «Allons donc, vous +n'êtes pas incapable, vous êtes intelligent...» Ah! vous souriez +encore!... Je n'ai pas rencontré juste. Vous n'auriez pas dit: +«vous êtes intelligent», allons, soit, je ne me formalise de rien. +Passons, comme dit papa. Entre parenthèses, soyez indulgent pour +ma prolixité. Je suis diffus, parce que je ne sais pas parler. +Ceux qui savent bien parler sont laconiques. Cela prouve encore +mon incapacité, pourquoi n'en pas profiter artificiellement? J'en +profite. À la vérité, en venant ici, je pensais d'abord me taire, +mais le silence est un grand talent, par conséquent il aurait été +déplacé chez moi; de plus, on se défie d'un homme silencieux. J'ai +donc jugé décidément que le mieux pour moi était de parler, mais +de parler en incapable, c'est-à-dire de bavarder à jet continu, de +démontrer et de toujours m'embrouiller à la fin dans mes propres +démonstrations, bref de fatiguer la patience de mes auditeurs. Il +résulte de là trois avantages: vous faites croire à votre +bonhomie, vous assommez votre monde, et vous n'êtes pas compris! +Qui donc, après cela, vous soupçonnera de desseins secrets? Si +quelqu'un vous en attribuait, il se ferait conspuer. En outre, +j'amuse quelque fois les gens, et c'est précieux. À présent ils me +pardonnent tout, par cela seul que l'habile agitateur de là-bas +s'est montré ici plus bête qu'eux-mêmes. N'est-ce pas vrai? Je +vois à votre sourire que vous m'approuvez. + +Nicolas Vsévolodovitch ne souriait pas du tout; loin de là, il +écoutait d'un air maussade et légèrement impatienté. + +-- Hein? Quoi? Vous avez dit, je crois: «Cela m'est égal»? reprit +Pierre Stépanovitch. (Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas prononcé +un mot.) -- Sans doute, sans doute; ce que j'en dis, je vous +l'assure n'est nullement pour vous compromettre dans mes +agissements. Mais vous êtes aujourd'hui terriblement ombrageux, je +venais chez vous pour causer gaiement, à coeur ouvert, et vous +cherchez des arrière-pensées sous mes moindres paroles. Je vous +jure qu'aujourd'hui je laisse de côté tout sujet délicat et que je +souscris d'avance à toutes vos conditions! + +Nicolas Vsévolodovitch gardait un silence obstiné. + +-- Hein? Quoi? Vous avez dit quelque chose? Je vois que j'ai +encore donné une entorse à la vérité, vous n'avez pas posé de +conditions et vous n'en poserez pas, je le crois, je le crois, +allons, calmez-vous; je sais moi-même que ce n'est pas la peine +d'en poser, n'est-ce pas? Je réponds pour vous, et c'est sans +doute encore l'effet de mon incapacité; que voulez-vous? quand on +est incapable... Vous riez? Hein? Quoi? + +-- Rien, répondit Nicolas Vsévolodovitch qui finit par sourire, -- +je viens de me rappeler qu'en effet je vous ai traité d'incapable, +mais ce n'était pas en votre présence; on vous a donc rapporté ce +propos... Je vous prierais d'arriver un peu plus vite à la +question. + +-- Mais j'y suis en plein, il s'agit précisément de l'affaire de +dimanche! Comment me suis-je montré ce jour-là, selon vous? Avec +ma précipitation d'incapable, je me suis emparé de la conversation +d'une façon fort sotte, de force, pour ainsi dire. Mais on m'a +tout pardonné, d'abord parce que je suis un échappé de la lune, +c'est maintenant l'opinion universellement admise ici, ensuite +parce que j'ai raconté une gentille petite histoire et tiré tout +le monde d'embarras, n'est-ce pas? + +-- C'est-à-dire que votre récit était fait pour donner l'idée +d'une entente préalable, d'une connivence entre nous, tandis qu'il +n'en existait aucune et que je ne vous avais nullement prié +d'intervenir. + +-- Justement, justement! reprit, comme transporté de joie, Pierre +Stépanovitch. -- J'ai fait exprès de vous laisser voir tout ce +ressort; c'est surtout pour vous que je me suis tant remué: je +vous tendais un piège et voulais vous compromettre. Je tenais +principalement à savoir jusqu'à quel point vous aviez peur. + +-- Je serais curieux d'apprendre pourquoi maintenant vous +démasquez ainsi vos batteries! + +-- Ne vous fâchez pas, ne vous fâchez pas, ne me regardez pas avec +des yeux flamboyants... Du reste, vos yeux ne flamboient pas. Vous +êtes curieux de savoir pourquoi j'ai ainsi démasqué mes batteries? +Mais justement parce que maintenant tout est changé, tout est +fini, mort et enterré. J'ai tout d'un coup changé d'idée sur votre +compte. À présent j'ai complètement renoncé à l'ancien procédé, je +ne vous compromettrai plus jamais par ce moyen, il en faut un +nouveau. + +-- Vous avez modifié votre tactique? + +-- Il n'y a pas de tactique. Maintenant vous êtes en tout +parfaitement libre, c'est-à-dire que vous pouvez à votre gré dire +_oui_ ou _non_. Quant à _notre_ affaire, je n'en soufflerai pas +mot avant que vous-même me l'ordonniez. Vous riez? À votre aise; +je ris aussi. Mais maintenant je parle sérieusement, très +sérieusement, quoique celui qui se presse ainsi soit sans doute un +incapable, n'est-il pas vrai? N'importe, va pour incapable, mais +je parle sérieusement. + +En effet, son ton était devenu tout autre, et une agitation +particulière se remarquait en lui; Nicolas Vsévolodovitch le +regarda avec curiosité. + +-- Vous dites que vous avez changé d'idée sur moi? demanda-t-il. + +-- J'ai changé d'idée sur vous à l'instant où, ayant reçu un +soufflet de Chatoff, vous vous êtes croisé les mains derrière le +dos. Assez, assez, je vous prie, ne m'interrogez pas, je ne dirai +rien de plus. + +Le visiteur se leva vivement en agitant les bras comme pour +repousser les questions qu'il prévoyait, mais Nicolas +Vsévolodovitch ne lui en fit aucune. Alors Pierre Stépanovitch, +qui n'avait aucune raison pour s'en aller, se rassit sur son +fauteuil et se calma un peu. + +-- À propos, dit-il précipitamment, -- il y a ici des gens qui +disent que vous le tuerez, ils en font le pari, si bien que Lembke +pensait à mettre la police en mouvement, mais Julie Mikhaïlovna +l'en a empêché... Assez, assez là-dessus, c'était seulement pour +vous prévenir. Ah! encore une chose: ce jour-là même j'ai fait +passer l'eau aux Lébiadkine, vous le savez; vous avec reçu le +billet dans lequel je vous donnais leur adresse? + +-- Oui. + +-- Ce que j'en ai fait, ce n'est pas par «incapacité», mais par +zèle, par un zèle sincère. Il se peut que j'aie été incapable, du +moins j'ai agi sincèrement. + +-- Oui, peut-être qu'il le fallait... dit d'un air pensif Nicolas +Vsévolodovitch; -- seulement ne m'écrivez plus de lettres, je vous +prie. + +-- Cette fois il n'y avait pas moyen de faire autrement. + +-- Alors Lipoutine sait? + +-- Il était impossible de lui cacher la chose; mais Lipoutine, +vous le savez vous-même, n'osera pas... À propos, il faudrait +aller chez les nôtres, chez eux, veux-je dire, car _les nôtres_, +c'est une expression que vous n'aimez pas. Mais soyez tranquille, +il n'est pas question d'y aller tout de suite, rien ne presse. Il +va pleuvoir. Je les avertirai, ils se réuniront, et nous nous +rendrons là un soir. Ils attendent la bouche ouverte, comme une +nichée de choucas, le cadeau que nous allons leur faire. Ce sont +des gens pleins d'ardeur, ils se préparent à discuter. Virguinsky +est un humanitaire, Lipoutine un fouriériste avec un penchant +marqué pour les besognes policières; je vous le dis, c'est un +homme précieux sous un rapport, mais qui, sous tous les autres, +demande à être sévèrement tenu en bride. Enfin, il y a cet homme +aux longues oreilles qui donnera lecture d'un système de son +invention. Et, vous savez, ils sont froissés parce que je ne me +gêne pas avec eux, hé, hé! Mais il faut absolument leur faire +visite. + +-- Vous m'avez donné là comme un chef? fit d'un ton aussi +indifférent que possible Nicolas Vsévolodovitch. + +Pierre Stépanovitch jeta sur son interlocuteur un regard rapide. + +-- À propos, se hâta-t-il de reprendre sans paraître avoir entendu +la question qui lui était adressée, -- j'ai passé deux ou trois +fois chez la très honorée Barbara Pétrovna, et j'ai dû aussi +beaucoup parler. + +-- Je me figure cela. + +-- Non, ne vous figurez rien, j'ai seulement dit que vous ne +tueriez pas Chatoff, et j'ai ajouté d'autres bonnes paroles. +Imaginez-vous: le lendemain elle savait déjà que j'avais fait +passer la rivière à Marie Timoféievna; c'est vous qui le lui avez +dit? + +-- Je n'y ai même pas pensé. + +-- Je me doutais bien que ce n'était pas vous, mais alors qui donc +a pu le lui dire? C'est curieux. + +-- Lipoutine, naturellement. + +-- N-non, ce n'est pas Lipoutine, murmura en fronçant le sourcil +Pierre Stépanovitch; -- je saurai qui. M'est avis qu'il y a du +Chatoff là dedans... Du reste, c'est insignifiant, laissons cela! +Si, pourtant, c'est une chose fort importante... À propos, je +croyais toujours que votre mère allait tout d'un coup me poser la +question principale... Ah! oui, les autres fois elle était très +sombre, et aujourd'hui, en arrivant, je l'ai trouvée rayonnante. +D'où vient cela? + +-- C'est que je lui ai donné aujourd'hui ma parole que dans cinq +jours je demanderais la main d'Élisabeth Nikolaïevna, répondit +avec une franchise inattendue Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Ah! eh bien... oui, sans doute, balbutia d'un air hésitant +Pierre Stépanovitch, le bruit court qu'elle est fiancée; -- vous +savez? Elle l'est certainement. Mais vous avez raison, elle serait +sous la couronne qu'elle accourrait au premier appel de vous. Vous +n'êtes pas fâché que je parle ainsi? + +-- Non, je ne suis pas fâché. + +-- Je remarque qu'aujourd'hui il est extrêmement difficile de vous +mettre en colère, et je commence à avoir peur de vous. Je suis +bien curieux de voir comment vous vous présenterez demain. Pour +sûr, vous avez préparé plus d'un tour. Ce que je vous dis ne vous +fâche pas? + +Nicolas Vsévolodovitch ne répondit rien, ce qui agaça au plus haut +point son interlocuteur. + +-- À propos, c'est sérieux, ce que vous avez dit à votre maman au +sujet d'Élisabeth Nikolaïevna? demanda-t-il. + +L'interpellé attacha sur Pierre Stépanovitch un regard froid et +pénétrant. + +-- Ah! Je comprends, vous lui avez dit cela à seule fin de la +tranquilliser; allons, oui. + +-- Et si c'était sérieux? fit d'une voix ferme Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- Eh bien, à la grâce de Dieu, comme on dit en pareil cas; cela +ne nuira pas à l'affaire (vous voyez, je n'ai pas dit: à notre +affaire, _notre_ est un mot qui vous déplaît), et moi... moi, je +suis à votre service, vous le savez vous-même. + +-- Vous pensez? + +-- Je ne pense rien, reprit en riant Pierre Stépanovitch -- car je +sais que vous avez d'avance réfléchi à vos affaires et que votre +parti est pris. Je me borne à vous dire sérieusement que je suis à +votre disposition, toujours, partout, et en toute circonstance, en +toute, vous comprenez? + +Nicolas Vsévolodovitch bâilla. + +-- Vous en avez assez de moi, dit le visiteur qui se leva +brusquement et prit son chapeau rond tout neuf, comme s'il eût +voulu sortir; toutefois il ne s'en alla point et continua à +parler, tantôt se tenant debout devant son interlocuteur, tantôt +se promenant dans la chambre; quand sa parole s'animait, il +frappait sur son genou avec son chapeau. + +-- Je comptais vous amuser encore un peu en vous parlant des +Lembke, dit-il gaiement. + +-- Non, plus tard. Pourtant comment va la santé de Julie +Mikhaïlovna? + +-- Quel genre mondain vous avez tous! Vous vous souciez de sa +santé tout juste autant que de celle d'un chat gris, et cependant +vous en demandez des nouvelles. Cela me plaît. Julie Mikhaïlovna +va bien, et elle a pour vous une considération que j'appellerai +superstitieuse, elle attend beaucoup de choses de vous. Pour ce +qui est de l'affaire de dimanche, elle n'en dit rien et elle est +sûre que vous n'aurez qu'à paraître pour vaincre. Elle s'imagine, +vraiment, que vous pouvez Dieu sait quoi. Du reste, vous êtes +maintenant plus que jamais un personnage énigmatique et +romanesque, -- position extrêmement avantageuse. Vous avez mis ici +tous les esprits en éveil; ils étaient déjà fort échauffés quand +je suis parti, mais je les ai retrouvés bien plus excités encore. +À propos, je vous remercie de nouveau pour la lettre. Ils ont tous +peur du comte K... Vous savez, ils vous considèrent, paraît-il, +comme un mouchard. Je les confirme dans cette opinion. Vous n'êtes +pas fâché? + +-- Non. + +-- C'est sans importance, et plus tard cela aura son utilité. Ils +ont ici leurs façons de voir. Moi, naturellement, j'abonde dans +leur sens, je hurle avec les loups, avec Julie Mikhaïlovna +d'abord, et ensuite avec Gaganoff... Vous riez? Mais c'est une +tactique de ma part: je débite force inepties, et tout à coup je +fais entendre une parole sensée. Ils m'entourent, et je recommence +à dire des sottises. Tous désespèrent déjà de faire quelque chose +de moi: «Il y a des moyens, disent-ils, mais il est tombé de la +lune.» Lembke m'engage à entrer au service pour me réformer. Vous +savez, j'en use abominablement avec lui, c'est-à-dire que je le +compromets, et il me regarde alors avec de grands yeux. Julie +Mikhaïlovna me soutient. Ah! dites donc, Gaganoff vous en veut +horriblement. Hier, à Doukhovo, il m'a parlé de vous dans les +termes les plus injurieux. Aussitôt je lui ai dit toute la vérité +-- plus ou moins bien entendu. J'ai passé une journée entière chez +lui à Doukhovo. Il a une belle maison, une propriété magnifique. + +Nicolas Vsévolodovitch fit un brusque mouvement en avant. + +-- Est-ce qu'il est maintenant encore à Doukhovo? demanda-t-il. + +-- Non, il m'a ramené ici ce matin, nous sommes revenus ensemble, +répondit Pierre Stépanovitch sans paraître remarquer aucunement +l'agitation subite de son interlocuteur. -- Tiens, j'ai fait +tomber un livre, ajouta-t-il en se baissant pour ramasser un +keepsake qu'il venait de renverser. -- Les femmes de Balzac, avec +des gravures. Je n'ai pas lu cela. Lembke aussi écrit des romans. + +-- Oui? fit Nicolas Vsévolodovitch avec une apparence d'intérêt. + +-- Il écrit des romans russes, en secret, bien entendu. Julie +Mikhaïlovna le sait et le lui permet. C'est un niais; du reste, il +a de la tenue, des manières parfaites, une irréprochable +correction d'attitude. Voilà ce qu'il nous faudrait. + +-- Vous faites l'éloge de l'administration? + +-- Certainement! Il n'y a que cela de réussi en Russie... Allons, +je me tais, adieu; vous avez mauvaise mine. + +-- J'ai la fièvre. + +-- On s'en aperçoit, couchez-vous. À propos, il y a des skoptzi +ici dans le district, ce sont des gens curieux... Du reste, nous +en reparlerons plus tard. Allons, qu'est-ce que je vous dirai +encore? La fabrique des Chpigouline est intéressante; elle occupe, +comme vous le savez, cinq cents personnes; il y a quinze ans qu'on +ne l'a nettoyée, c'est un foyer d'épidémies. Les patrons sont +millionnaires, et ils exploitent atrocement leurs ouvriers. Je +vous assure que parmi ceux-ci plusieurs ont une idée de +l'Internationale. Quoi? Vous souriez? Vous verrez vous-même, +seulement donnez-moi un peu de temps, je ne vous en demande pas +beaucoup pour vous montrer... pardon, je ne dirai plus rien, ne +faites pas la moue. Allons, adieu. Tiens, mais j'oubliais le +principal, ajouta Pierre Stépanovitch en revenant tout à coup sur +ses pas, -- on m'a dit tout à l'heure que notre malle était +arrivée de Pétersbourg. + +-- Eh bien? fit Nicolas Vsévolodovitch qui le regarda sans +comprendre. + +-- Je veux dire votre malle, vos effets. C'est vrai? + +-- Oui, on me l'a dit tantôt. + +-- Ah! alors ne pourrais-je pas tout de suite... + +-- Demandez à Alexis. + +-- Allons, ce sera pour demain. Avec vos affaires se trouvent là +mon veston, mon frac, et les trois pantalons que Charmer m'a faits +sur votre recommandation, vous vous rappelez? + +-- À ce que j'ai entendu dire, vous posez ici pour le gentleman, +observa en souriant Nicolas Vsévolodovitch. -- Est-ce vrai que +vous voulez apprendre à monter à cheval? + +Un sourire ou plutôt une grimace désagréable se montra sur les +lèvres de Pierre Stépanovitch. + +-- Vous savez, répliqua-t-il d'une voix tremblante et saccadée, -- +vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, nous laisserons de côté, une +fois pour toutes, les personnalités, n'est-ce pas? Libre à vous, +sans doute, de me mépriser tant qu'il vous plaira si vous trouvez +ma conduite si ridicule, mais pour le moment vous pourriez bien, +n'est-ce pas, m'épargner vos moqueries? + +-- Bien, je ne le ferai plus, dit Nicolas Vsévolodovitch. + +Le visiteur sourit, frappa avec son chapeau sur son genou, et ses +traits recouvrèrent leur sérénité. + +-- Ici plusieurs me considèrent même comme votre rival auprès +d'Élisabeth Nikolaïevna, comment donc ne soignerais-je pas mon +extérieur? fit-il en riant. -- Qui pourtant vous a ainsi parlé de +moi? Hum. Il est juste huit heures; allons, en route: j'avais +promis à Barbara Pétrovna de passer chez elle, mais je lui ferai +faux bond. Vous, couchez-vous, et demain vous serez plus dispos. +Il pleut et il fait sombre, du reste j'ai pris une voiture parce +qu'ici les rues ne sont pas sûres la nuit... Ah! à propos, dans la +ville et aux environs rôde à présent un forçat évadé de Sibérie, +un certain Fedka; figurez-vous que cet homme est un de mes anciens +serfs; il y a quinze ans, papa l'a mis, moyennant finances, à la +disposition du ministre de la guerre. C'est une personnalité très +remarquable. + +Nicolas Vsévolodovitch fixa soudain ses yeux sur Pierre +Stépanovitch. + +-- Vous... lui avez parlé? demanda-t-il. + +-- Oui. Il ne se cache pas de moi. C'est une personnalité prête à +tout; pour de l'argent, bien entendu. Du reste, il a aussi des +principes, à sa façon, il est vrai. Ah! oui, dites donc, si vous +avez parlé sérieusement tantôt, vous vous rappelez au sujet +d'Élisabeth Nikolaïevna, je vous répète encore une fois que je +suis moi aussi une personnalité prête à tout, dans tous les genres +qu'il vous plaira, et entièrement à votre service... Eh bien, vous +prenez votre canne? Ah! non, vous ne la prenez pas. Figurez-vous, +il m'avait semblé que vous cherchiez une canne. + +Nicolas Vsévolodovitch ne cherchait rien et ne disait mot, mais il +s'était brusquement levé à demi, et son visage avait pris une +expression étrange. + +-- Si, en ce qui concerne M. Gaganoff, vous avez aussi besoin de +quelque chose, lâcha tout à coup Pierre Stépanovitch en montrant +d'un signe de tête le presse-papier, -- naturellement je puis tout +arranger et je suis convaincu que vous ne me tromperez pas. + +Il sortit sans laisser à Nicolas Vsévolodovitch le temps de lui +répondre; mais avant de s'éloigner définitivement, il entrebâilla +la porte et cria par l'ouverture: + +-- Je dis cela, parce que Chatoff, par exemple, n'avait pas non +plus le droit de risquer sa vie le dimanche où il s'est porté à +une voie de fait sur vous, n'est-il pas vrai? Je désirerais +appeler votre attention là-dessus. + +Il disparut sans attendre la réponse à ces paroles. + +IV + +Peut-être pensait-il que Nicolas Vsévolodovitch, laissé seul, +allait frapper le mur à coups de poing, et sans doute il aurait +été bien aise de s'en assurer si cela avait été possible; mais son +attente aurait été trompée: Nicolas Vsévolodovitch conserva son +calme. Pendant deux minutes il garda la position qu'il occupait +tout à l'heure debout devant la table et parut très songeur; mais +bientôt un vague et froid sourire se montra sur ses lèvres. Il +reprit lentement son ancienne place sur le coin du divan et ferma +les yeux comme par l'effet de la fatigue. Une partie de la lettre, +incomplètement cachée sous le presse-papier, était toujours en +évidence; il ne fit rien pour la dérober à la vue. + +Le sommeil ne tarda pas à s'emparer de lui. Après le départ de +Pierre Stépanovitch qui, contrairement à sa promesse, s'était +retiré sans voir Barbara Pétrovna, celle-ci, fort tourmentée +depuis quelques jours, ne put y tenir et prit sur elle de se +rendre auprès de son fils, bien qu'elle ne fût pas autorisée à +pénétrer en ce moment dans la chambre du jeune homme. «Ne me dira- +t-il pas enfin quelque chose de définitif?» se demandait-elle. +Comme tantôt, elle frappa doucement à la porte et, ne recevant pas +de réponse, se hasarda à ouvrir. À la vue de Nicolas assis et +absolument immobile, elle s'approcha avec précaution du divan. Son +coeur battait très fort. C'était pour Barbara Pétrovna une chose +surprenante que son fils eût pu s'endormir si vite et d'un sommeil +si profond dans une position à demi verticale. Sa respiration +était presque imperceptible; son visage était pâle et sévère, mais +complètement inanimé; ses sourcils étaient quelque peu froncés; +dans cet état il ressemblait tout à fait à une figure de cire. La +générale, retenant son souffle, resta penchée au-dessus de lui +pendant trois minutes; puis, saisie de peur, elle s'éloigna sur la +pointe des pieds; avant de quitter la chambre, elle fit le signe +de la croix sur le dormeur, et se retira sans avoir été remarquée, +emportant de ce spectacle une nouvelle sensation d'angoisse. + +Pendant longtemps, pendant plus d'une heure, Nicolas +Vsévolodovitch demeura plongé dans ce lourd sommeil; pas un muscle +de son visage ne remuait, pas le moindre trace d'activité motrice +ne se manifestait dans toute sa personne, ses sourcils étaient +toujours rapprochés, donnant ainsi à sa figure une expression de +dureté. Si Barbara Pétrovna était restée encore trois minutes, il +est probable qu'elle n'aurait pu supporter la terrifiante +impression de cette immobilité léthargique et qu'elle aurait +réveillé son fils. Tout à coup celui-ci ouvrit les yeux, mais +durant dix minutes il ne fit aucun mouvement; il semblait +considérer avec une curiosité obstinée un objet placé dans un coin +de la chambre, quoiqu'il n'y eût là rien de nouveau, rien qui dût +attirer particulièrement son attention. + +À la fin retentit le timbre d'une horloge sonnant un coup. Nicolas +Vsévolodovitch tourna la tête avec une certaine inquiétude pour +regarder l'heure au cadran, mais presque aussitôt s'ouvrit la +porte de derrière, qui donnait accès dans le corridor, et le valet +de chambre Alexis Égorovitch se montra. Il tenait d'une main un +paletot chaud, une écharpe et un chapeau, de l'autre une petite +assiette d'argent sur laquelle se trouvait une lettre. + +-- Il est neuf heures et demie, dit-il à voix basse, et, après +avoir déposé sur une chaise dans un coin les vêtements qu'il avait +apportés, il présenta l'assiette à son maître. La lettre n'était +pas cachetée et ne contenait que deux lignes écrites au crayon. +Quand Nicolas Vsévolodovitch les eut lues, il prit aussi un crayon +sur la table, écrivit deux mots au bas du billet et replaça celui- +ci sur l'assiette. + +-- Tu remettras cela dès que je serai sorti, habille-moi, dit-il +et il se leva. + +Remarquant qu'il avait sur lui un léger veston de velours, il +réfléchit un instant et se fit donner une redingote de drap, +vêtement plus convenable pour les visites du soir. Lorsque sa +toilette fut entièrement terminée, il ferma la porte par laquelle +était entrée Barbara Pétrovna, prit la lettre cachetée sous le +presse-papier, et, sans mot dire, passa dans le corridor en +compagnie d'Alexis Égorovitch. Puis tous deux descendirent +l'étroit escalier de derrière et débouchèrent dans le vestibule +conduisant au jardin. Une petite lanterne et un grand parapluie +avaient été déposés d'avance dans un coin de ce vestibule. + +-- Avec cette pluie, la boue rend les rues impraticables, observa +le domestique. + +C'était une dernière et timide tentative qu'il faisait pour +décider son barine à ne pas sortir. Mais, ouvrant le parapluie, +Nicolas Vsévolodovitch pénétra silencieusement dans le vieux +jardin alors humide et noir comme une cave. Le vent mugissait et +secouait les cimes des arbres à demi dépouillés, les petits +chemins sablés étaient fangeux et glissants. Alexis Égorovitch, en +habit et sans chapeau, précédait son maître à la distance de trois +pas pour l'éclairer avec la lanterne. + +-- Ne remarquera-t-on rien? demanda brusquement Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- Des fenêtres on ne verra rien, d'ailleurs toutes les +précautions ont été prises d'avance, répondit d'un ton bas et +mesuré le domestique. + +-- Ma mère est couchée? + +-- Elle s'est retirée dans sa chambre à neuf heures précises, +selon son habitude depuis quelques jours, et il lui est impossible +maintenant de rien savoir. À quelle heure faut-il vous attendre? +se permit-il ensuite de demander. + +-- Je rentrerai à une heure ou une heure et demie, en tout cas +avant deux heures. + +-- Bien. + +S'engageant dans des sentiers sinueux, ils firent le tour du +jardin que tous deux connaissaient très bien, et arrivèrent à +l'angle du mur d'enceinte où se trouvait une petite porte donnant +issue dans une étroite ruelle. Cette porte était presque toujours +fermée, mais Alexis Égorovitch en avait maintenant la clef dans +ses mains. + +-- Ne va-t-elle pas crier quand on l'ouvrira? observa Nicolas +Vsévolodovitch. + +Le valet de chambre répondit que, la veille encore, il y avait mis +de l'huile «de même qu'aujourd'hui». Il était déjà tout trempé. +Après avoir ouvert la porte, il tendit la clef à son maître. + +-- Si vous allez loin, je dois vous prévenir que je n'ai aucune +confiance dans la populace d'ici; c'est dans les impasses en +particulier que les mauvaises rencontres sont à craindre, surtout +de l'autre côté de l'eau, ne put s'empêcher de faire remarquer +Alexis Égorovitch. + +C'était un vieux serviteur qui avait été jadis le diadka[9] de +Nicolas Vsévolodovitch; homme sérieux et rigide, il aimait à +entendre et à lire la parole de Dieu. + +-- Ne t'inquiète pas, Alexis Égorovitch. + +-- Dieu vous bénisse, monsieur, si toutefois vous ne projetez que +de bonnes actions. + +-- Comment? fit en s'arrêtant Nicolas Vsévolodovitch qui était +déjà sorti du jardin. + +Alexis Égorovitch renouvela d'une voix ferme le souhait qu'il +venait de formuler. Jamais auparavant il ne se serait permis de +tenir un tel langage devant son maître. + +Nicolas Vsévolodovitch ferma la porte, mit la clef dans sa poche +et s'engagea dans le péréoulok, où, à chaque pas, il enfonçait +dans la boue jusqu'au-dessus de la cheville. À la fin il arriva à +une rue pavée, longue et déserte. Il connaissait la ville comme +ses cinq doigts, mais la rue de l'Épiphanie était encore loin. Il +était plus de dix heures quand il s'arrêta devant la porte fermée +de la vieille et sombre maison Philippoff. Au rez-de-chaussée, où +plus personne n'habitait depuis le départ des Lébiadkine, les +fenêtres étaient condamnées, mais on apercevait de la lumière dans +la mezzanine, chez Chatoff. Comme il n'y avait pas de sonnette, +Nicolas Vsévolodovitch frappa à la porte. Une petite fenêtre +s'ouvrit, et Chatoff se pencha à la croisée pour regarder dans la +rue. L'obscurité était telle que, pendant une minute, il ne put +rien distinguer. + +-- C'est vous? demanda-t-il tout à coup. + +-- Oui, répondit le visiteur. + +Chatoff ferma la fenêtre et alla ouvrir la grand'porte. Nicolas +Vsévolodovitch franchit le seuil, et, sans dire un mot, se dirigea +vers le pavillon occupé par Kiriloff. + +V + +Là, tout était ouvert. L'obscurité régnait dans le vestibule et +dans les deux premières pièces, mais la dernière, où Kiriloff +buvait son thé, était éclairée, des rires et des cris étranges s'y +faisaient entendre. Nicolas Vsévolodovitch alla du côté où il +apercevait la lumière; toutefois, avant d'entrer, il s'arrêta sur +le seuil. Le thé se trouvait sur la table. La parente du +propriétaire était debout au milieu de la chambre. Tête nue, sans +bas à ses pieds chaussés de savates, la vieille n'avait pour tout +vêtement qu'un jupon et une sorte de mantelet en peau de lièvre. +Elle tenait dans ses bras un enfant de dix-huit mois. Le baby, en +chemise et les pieds nus, venait d'être retiré de son berceau. Il +avait les joues très colorées, et ses petits cheveux blancs +étaient ébouriffés. Sans doute il avait pleuré un peu auparavant, +car on voyait encore des traces de larmes au-dessous de ses yeux, +mais en ce moment il tendait ses petits bras, frappait ses mains +l'une contre l'autre et riait avec des sanglots comme cela arrive +aux enfants de cet âge. Devant lui Kiriloff jetait par terre une +grosse balle élastique qui rebondissait jusqu'au plafond pour +retomber ensuite sur le plancher, le baby criait: «Balle, balle!» +Kiriloff rattrapait la balle et la lui donnait, alors l'enfant la +lançait lui-même avec ses petites mains maladroites, et de nouveau +Kiriloff courait la ramasser. À la fin, la balle alla rouler sous +une armoire. «Balle, balle!» cria le moutard. Kiriloff se baissant +jusqu'à terre étendit le bras sous l'armoire pour tâcher de +trouver la balle. Nicolas Vsévolodovitch entra dans la chambre. À +la vue du visiteur, l'enfant se mit à pousser des cris et se serra +contre la vieille qui se hâta de l'emporter. + +Kiriloff se releva, la balle en main. + +-- Stavroguine? dit-il sans paraître aucunement surpris de cette +visite inattendue. -- Voulez-vous du thé? + +-- Je ne refuse pas, s'il est chaud, répondit Nicolas +Vsévolodovitch; -- Je suis tout trempé. + +-- Il est chaud, bouillant même, reprit avec satisfaction +Kiriloff, -- asseyez-vous; vous êtes sale, cela ne fait rien; tout +à l'heure je mouillerai un torchon et je laverai le parquet. + +Nicolas Vsévolodovitch s'assit et vida presque d'un seul trait la +tasse de thé que lui avait versée l'ingénieur. + +-- Encore? demanda celui-ci. + +-- Merci. + +Kiriloff, qui jusqu'alors était resté debout, s'assit en face du +visiteur. + +-- Qu'est-ce qui vous amène? voulut-il savoir. + +-- Je suis venu pour affaire. Tenez, lisez cette lettre que j'ai +reçue de Gaganoff; vous vous rappelez, je vous ai parlé de lui à +Pétersbourg. + +Kiriloff prit la lettre, la lut, puis la posa sur la table et +regarda son interlocuteur comme un homme qui attend une +explication. + +-- Ainsi que vous le savez, commença Nicolas Vsévolodovitch, -- +j'ai rencontré il y a un mois à Pétersbourg ce Gaganoff que je +n'avais jamais vu de ma vie. Trois fois le hasard nous a mis dans +le monde en présence l'un de l'autre. Sans entrer en rapport avec +moi, sans m'adresser la parole, il a trouvé moyen d'être très +insolent. Je vous l'ai dit alors; mais voici ce que vous ignorez: +à la veille de quitter Pétersbourg d'où il est parti avant moi, il +m'a tout à coup écrit une lettre, moins grossière que celle-ci, +mais cependant des plus inconvenantes, et ce qu'il y a d'étrange, +c'est que, dans cette lettre, il ne m'expliquait nullement à quel +propos il m'écrivait ainsi. Je lui ai sur le champ répondu, par +écrit aussi, et avec la plus grande franchise: je lui déclarais +que, sans doute, il m'en voulait de ma manière d'agir à l'égard de +son père ici, au club, il y a quatre ans, et que, de mon côté, +j'étais prêt à lui faire toutes les excuses possibles pour un acte +non prémédité et commis dans un état de maladie. Je le priais de +prendre mes excuses en considération. Il n'a pas répondu et est +parti; mais voici que maintenant je le retrouve ici absolument +enragé. On m'a rapporté certains propos tout à fait injurieux +qu'il a publiquement tenus sur mon compte en les accompagnant +d'accusations étonnantes. Enfin aujourd'hui arrive cette lettre. +Assurément personne n'en a jamais reçu une pareille. Elle contient +des grossièretés ignobles, il se sert d'expressions comme «votre +tête à claques». Je suis venu dans l'espoir que vous ne refuserez +pas d'être mon témoin. + +-- Vous avez dit que personne n'avait jamais reçu une pareille +lettre, observa Kiriloff: -- cela est arrivé plus d'une fois. +Quand on est furieux, que n'écrit-on pas? Vous connaissez la +lettre de Pouchkine à Heeckeren. C'est bien. J'irai. Donnez-moi +vos instructions. + +Nicolas Vsévolodovitch dit à l'ingénieur qu'il désirait terminer +cette affaire dans les vingt-quatre heures; pour commencer, il +voulait absolument renouveler ses excuses et même s'engager à +écrire une seconde lettre dans ce sens; mais, de son côté, +Gaganoff promettrait de ne plus lui adresser de lettres; quant à +celle qu'il avait écrite, elle serait considérée comme non avenue. + +-- C'est beaucoup trop de concessions, et elles ne le satisferont +pas, répondit Kiriloff. + +-- Avant tout j'étais venu vous demander si vous consentiriez à +lui porter ces conditions. + +-- Je les lui porterai. C'est votre affaire. Mais il ne les +acceptera pas. + +-- Je le sais bien. + +-- Il veut se battre. Dites-moi comment vous entendez que le duel +ait lieu. + +-- Je tiens beaucoup à ce que tout soit fini demain. Allez chez +lui à neuf heures. Vous lui ferez part de mes propositions, il les +repoussera et vous abouchera avec son témoin, -- il sera alors +onze heures, je suppose. Vous confèrerez avec ce témoin, et, à une +heure ou à deux heures, tout le monde pourra se trouver sur le +terrain. Je vous en prie, tâchez d'arranger les choses de la +sorte. L'arme sera, naturellement, le pistolet. Les deux barrières +seront séparées par un espace de dix pas, vous placerez chacun de +nous à dix pas de sa barrière, et, au signal donné, nous +marcherons l'un contre l'autre. Chacun devra nécessairement +s'avancer jusqu'à sa barrière, mais il pourra tirer avant d'y être +arrivé. Voilà tout, je pense. + +-- Dix pas entre les deux barrières, c'est une bien petite +distance, objecta Kiriloff. + +-- Allons, mettons-en douze, mais pas plus, vous comprenez qu'il +veut un duel sérieux. Vous savez charger un pistolet? + +-- Oui. J'ai des pistolets; je donnerai ma parole que vous ne vous +en êtes pas servi. Son témoin en fera autant pour ceux qu'il aura +apportés, et le sort décidera avec quelle paire de pistolets on se +battra. + +-- Très bien. + +-- Voulez-vous voir mes pistolets? + +-- Soit. + +La malle de Kiriloff était dans un coin, il ne l'avait pas encore +défaite, mais il en retirait ses affaires au fur et à mesure qu'il +en avait besoin. + +L'ingénieur y prit une boîte en bois de palmier, capitonnée de +velours à l'intérieur, et contenant une paire de pistolets +superbes. + +-- Tout est là: poudre, balles, cartouches. J'ai aussi un +revolver; attendez. + +Il fouilla de nouveau dans sa malle et en sortit une autre boîte +qui renfermait un revolver américain à six coups. + +-- Vous n'avez pas mal d'armes, et elles sont d'une grande valeur. + +-- D'une grande valeur. + +Pauvre, presque indigent, Kiriloff, qui, du reste, ne s'apercevait +jamais de sa misère, était évidemment bien aise d'exhiber aux yeux +du visiteur ces armes de luxe dont l'achat avait sans doute +entraîné pour lui bien des sacrifices. + +-- Vous êtes toujours dans les mêmes idées? demanda Stavroguine +après une minute de silence. + +Nonobstant le vague de cette question, au ton dont elle était +faite l'ingénieur devina immédiatement à quoi elle se rapportait. + +-- Oui, répondit-il laconiquement tandis qu'il serrait les armes +étalées sur la table. + +-- Quand donc? reprit en termes plus vagues encore Nicolas +Vsévolodovitch après un nouveau silence. + +Pendant ce temps, Kiriloff avait remis les deux boîtes dans la +malle et s'était rassis à son ancienne place. + +-- Cela ne dépend pas de moi, comme vous savez; quand on me le +dira, marmotta-t-il entre ses dents; cette question semblait le +contrarier un peu, mais en même temps il paraissait disposé à +répondre à toutes les autres. Ses yeux noirs et ternes restaient +figés sur le visage de Stavroguine, leur regard tranquille était +bon et affable. + +Nicolas Vsévolodovitch se tut pendant trois minutes. + +-- Sans doute je comprends qu'on se brûle la cervelle, commença-t- +il ensuite en fronçant légèrement les sourcils, -- parfois moi- +même j'ai songé à cela, et il m'est venu une idée nouvelle: si +l'on commet un crime, ou pire encore, un acte honteux, déshonorant +et... ridicule, un acte destiné à vous couvrir de mépris pendant +mille ans, on peut se dire: «Un coup de pistolet dans la tempe, et +plus rien de tout cela n'existera.» Qu'importent alors les +jugements des hommes et leur mépris durant mille ans, n'est-il pas +vrai? + +-- Vous appelez cela une idée nouvelle? demanda Kiriloff +songeur... + +-- Je... je ne l'appelle pas ainsi... mais une fois, en y pensant, +je l'ai sentie toute nouvelle. + +-- Vous l'avez «sentie»? reprit l'ingénieur, -- c'est bien dire. +Il y a beaucoup d'idées qu'on a toujours eues, et qui, à un moment +donné, paraissent tout d'un coup nouvelles. C'est vrai. À présent +je vois bien des choses comme pour la première fois. + +Sans l'écouter, Stavroguine poursuivit le développement de sa +pensée: + +-- Mettons que vous ayez vécu dans la lune, c'est là, je suppose, +que vous avez commis toutes ces vilenies ridicules... Ici vous +savez, à n'en pas douter, que là on se moquera de vous pendant +mille ans, que pendant toute l'éternité toute la lune crachera sur +votre mémoire. Mais maintenant vous êtes ici, et c'est de la terre +que vous regardez la lune: peu vous importent, n'est-ce pas, les +sottises que vous avez faites dans cet astre, et il vous est +parfaitement égal d'être pendant un millier d'années en butte au +mépris de ses habitants? + +-- Je ne sais pas, répondit Kiriloff, -- je n'ai pas été dans la +lune, ajouta-t-il sans ironie, simplement pour constater un fait. + +-- À qui est cet enfant que j'ai vu ici tout à l'heure? + +-- La belle-mère de la vieille est arrivée; c'est-à-dire, non, sa +belle-fille... cela ne fait rien. Il y a trois jours. Elle est +malade, avec un enfant; la nuit il crie beaucoup, il a mal au +ventre. La mère dort, et la vieille apporte l'enfant ici; je +l'amuse avec une balle. Cette balle vient de Hambourg. Je l'y ai +achetée, pour la lancer et la rattraper; cela fortifie le dos. +C'est une petite fille. + +-- Vous aimez les enfants? + +-- Je les aime, dit Kiriloff d'un ton assez indifférent, du reste. + +--Alors vous aimez aussi la vie? + +--Oui, j'aime aussi la vie, cela vous étonne? + +-- Mais vous êtes décidé à vous brûler la cervelle? + +-- Eh bien? Pourquoi mêler deux choses qui sont distinctes l'une +de l'autre? La vie existe et la mort n'existe pas. + +-- Vous croyez maintenant à la vie éternelle dans l'autre monde? + +-- Non, mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments, +vous arrivez à des moments où le temps s'arrête tout d'un coup +pour faire place à l'éternité. + +-- Vous espérez arriver à un tel moment? + +-- Oui. + +-- Je doute que dans notre temps ce soit possible. + +Ces mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch sans aucune +intention ironique; il les prononça lentement et d'un air pensif. + +-- Dans l'Apocalypse, l'ange jure qu'il n'y aura plus de temps, +observa-t-il ensuite. + +-- Je le sais. C'est très vrai. Quand tout homme aura atteint le +bonheur, il n'y aura plus de temps parce qu'il ne sera plus +nécessaire. C'est une pensée très juste. + +-- Où donc le mettra-t-on? + +-- On ne le mettra nulle part. Le temps n'est pas un objet, mais +une idée. Cette idée s'effacera de l'esprit. + +-- Ce sont de vieilles rengaines philosophiques, toujours les +mêmes depuis le commencement des siècles, grommela Stavroguine +avec une pitié méprisante. + +-- Oui, les mêmes depuis le commencement des siècles, et il n'y en +aura jamais d'autres! reprit l'ingénieur dont les yeux +s'illuminèrent comme si l'affirmation de cette idée eût été pour +lui une sorte de victoire. + +-- Vous paraissez fort heureux, Kiriloff? + +-- Je suis fort heureux, en effet, reconnut celui-ci du même ton +dont il eût fait la réponse la plus ordinaire. + +-- Mais, il n'y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise +humeur, vous vous êtes fâché contre Lipoutine? + +-- Hum, à présent, je ne gronde plus. Alors je ne savais pas +encore que j'étais heureux. Avez-vous quelquefois vu une feuille, +une feuille d'arbre? + +-- Oui. + +-- Dernièrement j'en ai vu une: elle était jaune, mais conservait +encore en quelques endroits sa couleur verte, les bords étaient +pourris. Le vent l'emportait. Quand j'avais dix ans, il m'arrivait +en hiver de fermer les yeux exprès et de me représenter une +feuille verte aux veines nettement dessinées, un soleil brillant. +J'ouvrais les yeux et je croyais rêver, tant c'était beau, je les +refermais encore. + +-- Qu'est-ce que cela signifie? C'est une figure? + +-- N-non... pourquoi? Je ne fais point d'allégorie. Je parle +seulement de la feuille. La feuille est belle. Tout est bien. + +-- Tout? + +-- Oui. L'homme est malheureux parce qu'il ne connaît pas son +bonheur, uniquement pour cela. C'est tout, tout! Celui qui saura +qu'il est heureux le deviendra tout de suite, à l'instant même. +Cette belle-mère mourra et la petite fille restera. Tout est bien. +J'ai découvert cela brusquement. + +-- Et si l'on meurt de faim, et si l'on viole une petite fille, -- +c'est bien aussi? + +-- Oui. Tout est bien pour quiconque sait que tout est tel. Si les +hommes savaient qu'ils sont heureux, ils le seraient, mais, tant +qu'ils ne le sauront pas, ils seront malheureux. Voilà toute +l'idée, il n'y en a pas d'autre! + +-- Quand donc avez-vous eu connaissance de votre bonheur? + +-- Mardi dernier, ou plutôt mercredi, dans la nuit du mardi au +mercredi. + +-- À quelle occasion? + +-- Je ne me le rappelle pas; c'est arrivé par hasard. Je me +promenais dans ma chambre... cela ne fait rien. J'ai arrêté la +pendule, il était deux heures trente-sept. + +-- Une façon emblématique d'exprimer que le temps doit s'arrêter? + +Kiriloff ne releva pas cette observation. + +-- Ils ne sont pas bons, reprit-il tout à coup, -- parce qu'ils ne +savent pas qu'ils le sont. Quand ils l'auront appris, ils ne +violeront plus de petites filles. Il faut qu'ils sachent qu'ils +sont bons, et instantanément ils le deviendront tous jusqu'aux +dernier. + +-- Ainsi vous qui savez cela, vous êtes bon? + +-- Oui. + +-- Là-dessus, du reste, je suis de votre avis, murmura en fronçant +les sourcils Stavroguine. + +-- Celui qui apprendra aux hommes qu'ils sont bons, celui-là +finira le monde. + +-- Celui qui le leur a appris, ils l'ont crucifié. + +-- Il viendra, et son nom sera: l'homme-dieu. + +-- Le dieu-homme? + +-- L'homme-dieu, il y a une différence. + +-- C'est vous qui avez allumé la lampe devant l'icône? + +-- Oui. + +-- Vous êtes devenu croyant? + +-- La vieille aime à allumer cette lampe... mais aujourd'hui elle +n'a pas eu le temps, murmura Kiriloff. + +-- Mais vous-même, vous ne priez pas encore? + +-- Je prie tout. Vous voyez cette araignée qui se promène sur le +mur, je la regarde et lui suis reconnaissant de se promener ainsi. + +Ses yeux brillèrent de nouveau; ils étaient obstinément fixés sur +le visage de Stavroguine. Ce dernier semblait considérer son +interlocuteur avec une sorte de dégoût, mais son regard n'avait +aucune expression moqueuse. + +Il se leva et prit son chapeau. + +-- Je parie, dit-il, que quand je reviendrai, vous croirez en +Dieu. + +-- Pourquoi? demanda l'ingénieur en se levant à demi. + +-- Si vous saviez que vous croyez en Dieu, vous y croiriez, mais +comme vous ne savez pas encore que vous croyez en Dieu, vous n'y +croyez pas, répondit en souriant Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Ce n'est pas cela, reprit Kiriloff pensif, -- vous avez parodié +mon idée. C'est une plaisanterie d'homme du monde. Rappelez-vous +que vous avez marqué dans ma vie, Stavroguine. + +-- Adieu, Kiriloff. + +-- Venez la nuit; quand? + +-- Mais n'avez-vous pas oublié notre affaire de demain? + +-- Ah! je l'avais oubliée, soyez tranquille, je serai levé à +temps; à neuf heures je serai là. Je sais m'éveiller quand je +veux. En me couchant, je dis: à sept heures, et je m'éveille à +sept heures, à dix heures -- et je m'éveille à dix heures. + +-- Vous possédez des qualités remarquables, dit Nicolas +Vsévolodovitch en examinant le visage pâle de Kiriloff. + +-- Je vais aller vous ouvrir la porte. + +-- Ne vous dérangez pas, Chatoff me l'ouvrira. + +-- Ah! Chatoff. Bien, adieu! + +VI + +Le perron de la maison vide où logeait Chatoff était ouvert, mais +quand Stavroguine en eut monté les degrés, un vestibule +complètement sombre s'offrit à lui, et il dut chercher à tâtons +l'escalier conduisant à la mezzanine. Soudain en haut s'ouvrit une +porte, et il vit briller de la lumière; Chatoff n'alla pas lui- +même au devant du visiteur, il se contenta d'ouvrir sa porte. +Lorsque Nicolas Vsévolodovitch se trouva sur le seuil, il aperçut +dans un coin le maître du logis qui l'attendait debout près d'une +table. + +-- Je viens chez vous pour affaire, voulez-vous me recevoir? +demanda Stavroguine avant de pénétrer dans la chambre. + +-- Entrez et asseyez-vous, répondit Chatoff, -- fermez la porte; +non, laissez, je ferai cela moi-même. + +Il ferma la porte à la clef, revint près de la table et s'assit en +face de Nicolas Vsévolodovitch. Durant cette semaine il avait +maigri, et en ce moment il semblait être dans un état fiévreux. + +-- Vous m'avez beaucoup tourmenté, dit-il à voix basse et sans +lever les yeux, -- je me demandais toujours pourquoi vous ne +veniez pas. + +-- Vous étiez donc bien sûr que je viendrais? + +-- Oui, attendez, j'ai rêvé... je rêve peut-être encore +maintenant... Attendez. + +Il se leva à demi, et sur le plus haut des trois rayons qui lui +servaient de bibliothèque, il prit quelque chose, c'était un +revolver. + +-- Une nuit j'ai rêvé que vous viendriez me tuer, et le lendemain +matin j'ai dépensé tout ce qui me restait d'argent pour acheter un +revolver à ce coquin de Liamchine; je voulais vendre chèrement ma +vie. Ensuite j'ai recouvré le bon sens... Je n'ai ni poudre, ni +balles; depuis ce temps l'arme est toujours restée sur ce rayon. +Attendez... + +En parlant ainsi, il se disposait à ouvrir le vasistas; Nicolas +Vsévolodovitch l'en empêcha. + +-- Ne le jetez pas, à quoi bon? il coûte de l'argent, et demain +les gens diront qu'on trouve des revolvers traînant sous la +fenêtre de Chatoff. Remettez-le en place; là, c'est bien, asseyez- +vous. Dites-moi, pourquoi me racontez-vous, comme un pénitent à +confesse, que vous m'avez supposé l'intention de venir vous tuer? +En ce moment même je ne viens pas me réconcilier avec vous, mais +vous parler de choses urgentes. D'abord, j'ai une explication à +vous demander, ce n'est pas à cause de ma liaison avec votre femme +que vous m'avez frappé? + +-- Vous savez bien que ce n'est pas pour cela, répondit Chatoff, +les yeux toujours baissés. + +-- Ni parce que vous avez cru à la stupide histoire concernant +Daria Pavlovna? + +-- Non, non, assurément non! C'est une stupidité! Dès le +commencement ma soeur me l'a dit... répliqua Chatoff avec +impatience et même en frappant légèrement du pied. + +-- Alors j'avais deviné et vous avez deviné aussi, poursuivit d'un +ton calme Stavroguine, -- vous ne vous êtes pas trompé: Marie +Timoféievna Lébiadkine est ma femme légitime, je l'ai épousée à +Pétersbourg il y a quatre ans et demi. C'est pour cela que vous +m'avez donné un soufflet, n'est-ce pas? + +Chatoff stupéfait écoutait en silence. + +-- Je l'avais deviné, mais je ne voulais pas le croire, balbutia- +t-il enfin en regardant Stavroguine d'un air étrange. + +-- Et pourtant vous m'avez frappé? + +Chatoff rougit et bégaya quelques mots presque incohérents: + +-- C'était pour votre chute... pour votre mensonge. En m'avançant +vers vous, je n'avais pas l'intention de vous punir; au moment où +je me suis approché, je ne savais pas que je frapperais... J'ai +fait cela parce que vous avez compté pour beaucoup dans ma vie... +Je... + +-- Je comprends, je comprends, épargnez les paroles. Je regrette +que vous soyez si agité; l'affaire qui m'amène est des plus +urgentes. + +-- Je vous ai attendu trop longtemps, reprit Chatoff qui tremblait +de tout son corps, et il se leva à demi; -- dites votre affaire, +je parlerai aussi... après... + +Il se rassit. + +-- Cette affaire est d'un autre genre, commença Nicolas +Vsévolodovitch en considérant son interlocuteur avec curiosité; -- +certaines circonstances m'ont forcé à choisir ce jour et cette +heure pour me rendre chez vous; je viens vous avertir que peut- +être on vous tuera. + +Chatoff le regarda d'un air intrigué. + +-- Je sais qu'un danger peut me menacer, dit-il posément, -- mais +vous, vous, comment pouvez-vous savoir cela? + +-- Parce que, comme vous, je leur appartiens, comme vous, je fais +partie de leur société. + +-- Vous... vous êtes membre de la société? + +-- Je vois à vos yeux que vous attendiez tout de moi, excepté +cela, fit avec un léger sourire Nicolas Vsévolodovitch, -- mais +permettez, ainsi vous saviez déjà qu'on doit attenter à vos jours? + +-- Je me refusais à le croire. Et maintenant encore, malgré vos +paroles, je ne le crois pas, pourtant... pourtant qui donc, avec +ces imbéciles-là, peut répondre de quelque chose! vociféra-t-il +furieux en frappant du poing sur la table. -- Je ne les crains +pas! J'ai rompu avec eux. Cet homme est passé quatre fois chez +moi, et il m'a dit que je le pouvais... mais, ajouta-t-il en +fixant les yeux sur Stavroguine, que savez-vous au juste? + +-- Soyez tranquille, je ne vous tromperai pas, reprit assez +froidement Nicolas Vsévolodovitch, comme un homme qui accomplit +seulement un devoir. -- Vous me demandez ce que je sais? Je sais +que vous êtes entré dans cette société à l'étranger, il y a quatre +ans, avant qu'elle eût été reconstituée sur de nouvelles bases; +vous étiez alors à la veille de partir pour les États-Unis, et +nous venions, je crois, d'avoir ensemble notre dernière +conversation, celle dont il est si longuement question dans la +lettre que vous m'avez écrite d'Amérique. À propos, pardonnez-moi +de ne vous avoir pas répondu et de m'être borné... + +-- À un envoi d'argent, attendez, interrompit Chatoff qui prit +vivement dans le tiroir de sa table un billet de banque couleur +d'arc-en-ciel; -- tenez, voilà les cent roubles que vous m'avez +envoyés; sans vous je serai mort là-bas. Je ne vous aurais pas +remboursé de sitôt, si votre mère ne m'était venue en aide. C'est +elle qui m'a donné ces cent roubles il y a neuf mois pour soulager +ma misère au moment où je relevais de maladie. Mais continuez, je +vous prie... + +Il étouffait. + +-- En Amérique, vos idées se sont modifiées, et, revenu en Suisse, +vous avez voulu vous retirer de la société. Ils ne vous ont pas +répondu, mais vous ont chargé de recevoir ici, en Russie, des +mains de quelqu'un, un matériel typographique, et de le garder +jusqu'au jour où un tiers viendrait chez vous de leur part pour en +prendre livraison. Vous avez consenti, espérant ou ayant mis pour +condition que ce serait leur dernière exigence, et qu'à l'avenir +ils vous laisseraient tranquille. Tout cela, vrai ou faux, ce +n'est pas d'eux que je le tiens, le hasard seul me l'a appris. +Mais voici une chose que, je crois, vous ignorez encore: ces +messieurs n'entendent nullement se séparer de vous. + +-- C'est absurde! cria Chatoff, -- j'ai loyalement déclaré que +j'étais en désaccord avec eux sur tous les points! C'est mon +droit, le droit de la conscience et de la pensée... Je ne +souffrirai pas cela! Il n'y a pas de force qui puisse... + +-- Vous savez, ne criez pas, observa très sérieusement Nicolas +Vsévolodovitch, -- ce Verkhovensky est un gaillard capable de nous +entendre en ce moment; qui sait s'il n'a pas dans votre vestibule +son oreille ou celle d'un de ses affidés? Il se peut que cet +ivrogne de Lébiadkine ait été lui-même chargé de vous surveiller, +comme peut-être vous l'aviez sous votre surveillance, n'est-ce +pas? Dites-moi plutôt ceci: est-ce que Verkhovensky s'est rendu à +vos raisons? + +-- Il s'y est rendu, il a reconnu que je pouvais me retirer, que +j'en avais le droit... + +-- Eh bien, alors il vous trompe. Je sais que Kiriloff lui-même, +qui est à peine des leurs, a fourni sur vous des renseignements; +ils ont beaucoup d'agents, et, parmi ceux-ci, plusieurs les +servent sans le savoir. On a toujours eu l'oeil sur vous; +Verkhovensky, notamment, est venu ici pour régler votre affaire, +et il a de pleins pouvoirs pour cela: on veut, à la première +occasion favorable, se débarrasser de vous parce que vous savez +trop de choses et que vous pouvez faire des révélations. Je vous +répète que c'est certain; permettez-moi de vous le dire, ils sont +absolument convaincus que vous êtes un espion et que, si vous ne +les avez pas encore dénoncés, vous comptez le faire. Est-ce vrai? + +À cette question qui lui était adressée du ton le plus ordinaire, +Chatoff fit une grimace. + +-- Quand même je serais un espion, à qui les dénoncerais-je? +répliqua-t-il avec colère, sans répondre directement. -- Non, +laissez-moi, que le diable m'emporte! s'écria-t-il, revenant +soudain à sa première idée qui, évidemment, le préoccupait cent +fois plus que la nouvelle de son propre danger: -- Vous, vous, +Stavroguine, comment avez-vous pu vous fourvoyer dans cette sotte +et effrontée compagnie de laquais? Vous êtes entré dans leur +société! Est-ce là un exploit digne de Nicolas Stavroguine? + +Il prononça ces mots avec une sorte de désespoir, en frappant ses +mains l'une contre l'autre; rien, semblait-il ne pouvait lui +causer un plus cruel chagrin qu'une révélation pareille. + +-- Pardon, fit Stavroguine étonné, -- mais vous avez l'air de me +considérer comme un soleil auprès duquel vous ne seriez, vous, +qu'un petit scarabée. J'ai déjà remarqué cela dans la lettre que +vous m'avez écrite d'Amérique. + +-- Vous... vous savez... Ah! ne parlons plus de moi, plus du tout! +reprit vivement Chatoff. -- Si vous pouvez me donner quelque +explication en ce qui vous concerne, expliquez-vous... Répondez à +ma question! ajouta-t-il avec véhémence. + +-- Volontiers. Vous me demandez comment j'ai pu me fourvoyer dans +un pareil milieu? Après la communication que je vous ai faite, je +me crois tenu de vous répondre sur ce point avec une certaine +franchise. Voyez-vous, dans le sens strict du mot, je n'appartiens +point à cette société, et je suis beaucoup plus que vous en droit +de la quitter, attendu que je n'y suis pas entré. J'ai même eu +soin de leur déclarer dès le début que je n'étais pas leur +associé, et que si je leur rendais par hasard quelque service, +c'était seulement pour tuer le temps. J'ai pris une certaine part +à la réorganisation de la société sur un plan nouveau, voilà tout. +Mais maintenant ils se sont ravisés et ont décidé à part eux qu'il +était dangereux de me rendre ma liberté; bref, je suis aussi +condamné, paraît-il. + +-- Oh! les condamnations à mort ne leur coûtent rien à prononcer, +ils sont là trois hommes et demi qui ont vite fait de libeller des +sentences capitales sur des papiers revêtus de cachets. Et vous +croyez qu'ils sont capables de les mettre à exécution! + +-- Il y a du vrai et du faux dans votre manière de voir répondit +Nicolas Vsévolodovitch sans se départir de son ton flegmatique et +indifférent. -- Certes, la fantaisie joue ici un grand rôle comme +dans tous les cas semblables: le groupe exagère son importance. Si +vous voulez, je dirai même qu'à mon avis il tient tout entier dans +la personne de Pierre Verkhovensky. Ce dernier est vraiment trop +bon de ne se considérer que comme l'agent de sa société. Du reste, +l'idée fondamentale n'est pas plus bête que les autres du même +genre. Ils sont en relation avec l'Internationale, ils ont réussi +à recruter des adeptes en Russie, et ils ont même trouvé une +manière assez originale... mais, bien entendu, c'est seulement +théorique. Quant à ce qu'ils veulent faire ici, le mouvement de +notre organisation russe est une chose si obscure et presque +toujours si inattendue que, chez nous, on peut en effet tout +entreprendre. Remarquez que Verkhovensky est un homme opiniâtre. + +-- Cette punaise, cet ignorant, ce sot qui ne comprend rien à la +Russie! protesta avec irritation Chatoff. + +-- Vous ne le connaissez pas bien. C'est vrai que tous, en +général, ils ne comprennent guère la Russie, mais sous ce rapport, +vous et moi, nous sommes à peine un peu plus intelligents qu'eux; +en outre Verkhovensky est un enthousiaste. + +-- Verkhovensky un enthousiaste? + +-- Oh! oui. Il y a un point où il cesse d'être un bouffon pour +devenir un... demi-fou. Je vous prie de vous rappeler une de vos +propres paroles: «Savez-vous comment un seul homme peut être +fort?» Ne riez pas, s'il vous plaît, il est très capable de +presser la détente d'un pistolet. Ils sont persuadés que je suis +aussi un mouchard. Comme ils ne savent pas mener leur affaire, ils +ont une tendance à voir partout des espions. + +-- Mais vous n'avez pas peur? + +-- N-non... Je n'ai pas fort peur... Mais votre cas est bien +différent du mien. Je vous ai prévenu pour que vous vous teniez +sur vos gardes. Selon moi, vous auriez tort de mépriser le danger, +sous prétexte que ce sont des imbéciles; il ne s'agit pas ici de +leur intelligence, et, du reste, leur main s'est déjà levée sur +d'autres gens que vous et moi. Mais il est onze heures et quart, +ajouta-t-il en regardant sa montre et en se levant; -- je +désirerais vous adresser une question qui n'a aucunement trait à +ce sujet. + +-- Pour l'amour de Dieu! s'écria Chatoff, et il quitta +précipitamment sa place. + +-- C'est-à-dire? demanda le visiteur en interrogeant des yeux le +maître du logis. + +-- Faites, faites votre question, pour l'amour de Dieu, répéta +Chatoff en proie à une agitation indicible, -- mais vous me +permettrez de vous en faire une à mon tour. Je vous en supplie... +je ne puis... faites votre question. + +Après un moment de silence, Stavroguine commença: + +-- J'ai entendu dire que vous aviez ici une certaine influence sur +Marie Timoféievna, qu'elle vous voyait et vous écoutait +volontiers. Est-ce vrai? + +-- Oui... elle m'écoutait... répondit Chatoff un peu troublé. + +-- Je compte d'ici à quelques jours rendre public mon mariage avec +elle. + +-- Est-ce possible? murmura Chatoff, la consternation peinte sur +le visage. + +-- Dans quel sens l'entendez-vous? Cette affaire ne souffrira +aucune difficulté; les témoins du mariage sont ici. Tout cela +s'est fait à Pétersbourg dans les formes les plus régulières et +les plus légales; si la chose n'a pas été connue jusqu'à présent, +c'est uniquement parce que les deux seuls témoins du mariage, +Kiriloff et Pierre Verkhovensky, et enfin Lébiadkine lui-même +(dont j'ai maintenant la satisfaction d'être le beau-frère), +s'étaient engagés sur l'honneur à garder le silence. + +-- Je ne parlais pas de cela... Vous vous exprimez avec un tel +calme... mais continuez! Écoutez, est-ce qu'on ne vous a pas forcé +à contracter ce mariage? + +-- Non, personne ne m'a forcé, répondit Nicolas Vsévolodovitch que +la supposition de Chatoff fit sourire. + +-- Mais elle prétend qu'elle a eu un enfant? reprit avec vivacité +Chatoff. + +-- Elle prétend qu'elle a eu un enfant? Bah! Je ne le savais pas, +c'est vous qui me l'apprenez. Elle n'a pas eu d'enfant et n'a pu +en avoir. Marie Timoféievna est vierge. + +-- Ah! C'est aussi ce que je pensais! Écoutez! + +-- Qu'est-ce que vous avez, Chatoff? + +Chatoff couvrit son visage de ses mains et se détourna, mais tout +à coup il saisit avec force Stavroguine par l'épaule. + +-- Savez-vous, savez-vous, du moins, cria-t-il, -- pourquoi vous +avez fait tout cela, et pourquoi vous vous infligez maintenant une +telle punition? + +-- Laissons cela... nous en parlerons plus tard, attendez un peu; +parlons de l'essentiel, de la question principale: je vous ai +attendu pendant deux ans. + +-- Oui? + +-- Je vous ai attendu trop longtemps, je pensais sans cesse à +vous. Vous êtes le seul homme qui puisse... Déjà je vous ai écrit +d'Amérique à ce sujet. + +-- Je me souviens très bien de votre longue lettre. + +-- Trop longue pour être lue entièrement? J'en conviens; six +feuilles de papier de poste. Taisez-vous, taisez-vous! Dites-moi: +pouvez-vous m'accorder encore dix minutes, mais maintenant, tout +de suite... Je vous ai attendu trop longtemps. + +-- Soit, je vous accorderai une demi-heure, mais pas plus, si cela +ne vous gêne pas. + +-- Et vous prendrez aussi un autre ton, répliqua avec irritation +Chatoff. -- Écoutez, j'exige quand je devrais prier... Comprenez- +vous ce que c'est qu'exiger alors qu'on devrait recourir à la +prière? + +-- Je comprends que de la sorte vous vous mettez au-dessus de tous +les usages, en vue de buts plus élevés, -- répondit avec une +nuance de raillerie Nicolas Vsévolodovitch; -- Je vois aussi avec +peine que vous avez la fièvre. + +-- Je vous prie de me respecter! cria Chatoff, -- j'exige votre +respect! Je le réclame non pour ma personnalité, -- je m'en moque! +-- mais pour autre chose, durant les quelques instants que durera +notre entretien... Nous sommes deux êtres qui se sont rencontrés +dans l'infini... qui se voient pour la dernière fois. Laissez ce +ton et prenez celui d'un homme! Parlez au moins une fois dans +votre vie un langage humain. Ce n'est pas pour moi, c'est pour +vous que je vous demande cela. Comprenez-vous que vous devez me +pardonner ce coup de poing qui vous a fourni l'occasion de +connaître votre immense force... Voilà encore sur vos lèvres ce +dédaigneux sourire de l'homme du monde. Oh! quand me comprendrez- +vous? Dépouillez donc le baritch[10]! Comprenez donc que j'exige +cela, je l'exige, sinon je me tais, je ne parlerai pour rien au +monde! + +Son exaltation touchait aux limites du délire. Nicolas +Vsévolodovitch fronça le sourcil et devint plus sérieux. + +-- Si j'ai consenti à rester encore une demi-heure chez vous alors +que le temps est si précieux pour moi, dit-il gravement, -- croyez +que j'ai l'intention de vous écouter à tout le moins avec intérêt +et... et je suis sûr d'entendre sortir de votre bouche beaucoup de +choses nouvelles. + +Il s'assit sur une chaise. + +-- Asseyez-vous! cria Chatoff qui lui-même prit brusquement un +siège. + +-- Permettez-moi pourtant de vous rappeler, reprit Stavroguine, -- +que j'avais commencé à vous parler de Marie Timoféievna, je +voulais vous adresser, à son sujet, une demande qui, pour elle du +moins, est fort importante... + +-- Eh bien? fit Chatoff avec une mauvaise humeur subite; il avait +l'air d'un homme qu'on a interrompu tout à coup à l'endroit le +plus intéressant de son discours, et qui, tout en tenant ses yeux +fixés sur vous, n'a pas encore eu le temps de comprendre votre +question. + +-- Vous ne m'avez pas laissé achever, répondit en souriant Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- Eh! cela ne signifie rien, plus tard! répliqua Chatoff avec un +geste méprisant, et il aborda aussitôt le thème qui pour lui était +le principal. + +VII + +Le corps penché en avant, l'index de la main droite levé en l'air +par un mouvement évidemment machinal, Chatoff dont les yeux +étincelaient commença d'une voix presque menaçante: + +-- Savez-vous quel est à présent dans l'univers entier le seul +peuple «déifère», appelé à renouveler le monde et à le sauver par +le nom d'un Dieu nouveau, le seul qui possède les clefs de la vie +et de la parole nouvelle... Savez-vous quel est ce peuple et +comment il se nomme? + +-- D'après la manière dont vous posez la question, je dois +forcément conclure et, je crois, le plus vite possible, que c'est +le peuple russe... + +-- Et vous riez, ô quelle engeance! vociféra Chatoff. + +-- Calmez-vous, je vous prie; au contraire, j'attendais +précisément quelque chose dans ce genre. + +-- Vous attendiez quelque chose dans ce genre? Mais vous-même ne +connaissez-vous pas ces paroles? + +-- Je les connais très bien; je ne vois que trop où vous voulez en +venir. Toute votre phrase, y compris le mot de peuple «déifère», +n'est que la conclusion de l'entretien que nous avons eu ensemble +à l'étranger il y a plus de deux ans, un peu avant votre départ +pour l'Amérique... autant du moins que je puis m'en souvenir à +présent. + +-- Cette phrase est tout entière de vous et non de moi. Ce que +vous appelez «notre» entretien n'en était pas un. Il y avait en +face l'un de l'autre un maître prononçant de graves paroles et un +disciple ressuscité d'entre les morts. J'étais ce disciple, vous +étiez le maître. + +-- Mais, si je me rappelle bien, vous êtes entré dans cette +société précisément après avoir entendu mes paroles, et c'est +ensuite seulement que vous êtes allé en Amérique. + +-- Oui, et je vous ai écrit d'Amérique à ce propos; je vous ai +tout raconté. Oui, je n'ai pas pu me détacher immédiatement des +convictions qui s'étaient enracinées en moi depuis mon enfance... +Il est difficile de changer de dieux. Je ne vous ai pas cru alors, +parce que je n'ai pas voulu vous croire, et je me suis enfoncé une +dernière fois dans ce cloaque... Mais la semence est restée et +elle a germé. Sérieusement, répondez-moi la vérité, vous n'avez +pas lu jusqu'au bout la lettre que je vous ai adressée d'Amérique? +Peut-être n'en avez-vous pas lu une ligne? + +-- J'en ai lu trois pages, les deux premières et la dernière, de +plus j'ai jeté un rapide coup d'oeil sur le milieu. Du reste, je +me proposais toujours... + +-- Eh! qu'importe? laissez-là ma lettre, qu'elle aille au diable! +répliqua Chatoff en agitant la main. -- Si vous rétractez +aujourd'hui ce que vous disiez alors du peuple, comment avez-vous +pu tenir alors ce langage?... Voilà ce qui m'oppresse maintenant. + +-- Je ne vous ai pas mystifié à cette époque-là; en essayant de +vous persuader, peut-être cherchais-je plus encore à me convaincre +moi-même, répondit évasivement Stavroguine. + +-- Vous ne m'avez pas mystifié! En Amérique j'ai couché durant +trois mois sur la paille, côte à côte avec un... malheureux, et +j'ai appris de lui que dans le temps même où vous implantiez les +idées de Dieu et de patrie dans mon coeur, vous empoisonniez l'âme +de cet infortuné, de ce maniaque, de Kiriloff... Vous avez +fortifié en lui l'erreur et le mensonge, vous avez exalté son +intelligence jusqu'au délire... Regardez-le maintenant, c'est +votre oeuvre... Du reste, vous l'avez vu. + +-- D'abord je vous ferai remarquer que Kiriloff lui-même vient de +me dire tout à l'heure qu'il est heureux et qu'il est bon. Vous ne +vous êtes guère trompé en supposant que tout cela a eu lieu dans +un seul et même temps, mais que concluez-vous de cette +simultanéité? Je le répète, je ne me suis joué ni de vous ni de +lui. + +-- Vous êtes athée maintenant? + +-- Oui. + +-- Et alors? + +-- C'était exactement la même chose. + +-- Ce n'est pas pour moi que je vous ai demandé du respect au +début de cet entretien; avec votre intelligence vous auriez pu le +comprendre, grommela Chatoff indigné. + +-- Je ne me suis pas levé dès votre premier mot, je n'ai pas coupé +court à la conversation, je ne me suis pas retiré; au contraire, +je reste là, je réponds avec douceur à vos questions et... à vos +cris, par conséquent je ne vous ai pas encore manqué de respect. + +Chatoff fit avec le bras un geste violent. + +-- Vous rappelez-vous vos expressions: «Un athée ne peut pas être +Russe», «un athée cesse à l'instant même d'être Russe», vous en +souvenez-vous? + +-- J'ai dit cela? questionna Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Vous le demandez? Vous l'avez oublié? Pourtant vous signaliez +là avec une extrême justesse un des traits les plus +caractéristiques de l'esprit russe. Il est impossible que vous +ayez oublié cela! Je vous citerai d'autres de vos paroles, -- vous +disiez aussi dans ce temps-là: «Celui qui n'est pas orthodoxe ne +peut pas être Russe.» + +-- Je suppose que c'est une idée slavophile. + +-- Non, les slavophiles actuels la répudient. Ils sont devenus des +gens éclairés. Mais vous alliez plus loin encore: vous croyiez que +le catholicisme romain n'était plus le christianisme. Selon vous, +Rome prêchait un Christ qui avait cédé à la troisième tentation du +diable. En déclarant au monde entier que le Christ ne peut se +passer d'un royaume terrestre, le catholicisme, disiez-vous, a par +cela même proclamé l'Antéchrist et perdu tout l'Occident. Si la +France souffre, ajoutiez-vous, la faute en est uniquement au +catholicisme, car elle a repoussé l'infect dieu de Rome sans en +chercher un nouveau. Voilà ce que vous avez pu dire alors! Je me +rappelle vos conversations. + +-- Si je croyais, sans doute je répèterais encore cela +aujourd'hui; je ne mentais pas quand je tenais le langage d'un +croyant, reprit très sérieusement Nicolas Vsévolodovitch. -- Mais +je vous assure qu'il m'est fort désagréable de m'entendre rappeler +mes idées d'autrefois. Ne pourriez-vous pas cesser? + +-- Si vous croyiez? vociféra Chatoff sans s'inquiéter aucunement +du désir exprimé par son interlocuteur. -- Mais ne m'avez-vous pas +dit que si l'on vous prouvait mathématiquement que la vérité est +en dehors du Christ, vous consentiriez plutôt à rester avec le +Christ qu'avec la vérité? M'avez-vous dit cela? L'avez-vous dit? + +-- Permettez-moi à la fin de vous demander, répliquant Stavroguine +en élevant la voix, -- à quoi tend tout cet interrogatoire +passionné et... malveillant? + +-- Cet interrogatoire n'est qu'un accident fugitif qui passera +sans laisser aucune trace dans votre souvenir. + +-- Vous insistez toujours sur cette idée que nous sommes en dehors +de l'espace et du temps... + +-- Taisez-vous! cria soudain Chatoff, -- je suis gauche et bête, +mais que mon nom sombre dans le ridicule! Me permettez-vous de +reproduire devant vous ce qui était alors votre principale +théorie... Oh! rien que dix lignes, la conclusion seulement. + +-- Soit, si c'est seulement la conclusion... + +Stavroguine voulut regarder l'heure à sa montre, mais il se +retint. + +De nouveau Chatoff se pencha en avant et leva le doigt en l'air... + +-- Pas une nation, commença-t-il, comme s'il eût lu dans un livre, +et en même temps il continuait à regarder son interlocuteur d'un +air menaçant, -- pas une nation ne s'est encore organisée sur les +principes de la science et de la raison; le fait ne s'est jamais +produit, sauf momentanément dans une minute de stupidité. Le +socialisme, au fond, doit être l'athéisme, car dès le premier +article de son programme, il s'annonce comme faisant abstraction +de la divinité, et il n'entend reposer que sur des bases +scientifiques et rationnelles. De tout temps la science et la +raison n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la vie des peuples, +et il en sera ainsi jusqu'à la fin des siècles. Les nations se +forment et se meuvent en vertu d'une force maîtresse dont +l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le désir +insatiable d'arriver au terme, et en même temps elle nie le terme. +C'est chez un peuple l'affirmation constante infatigable de son +existence et la négation de la mort. «L'esprit de vie», comme dit +l'Écriture, les «courants d'eau vive» dont l'Apocalypse prophétise +le dessèchement, le principe esthétique ou moral des philosophes, +la «recherche de Dieu», pour employer le mot le plus simple. Chez +chaque peuple, à chaque période de son existence, le but de tout +le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un +Dieu à lui, à qui il croie comme au seul véritable. Dieu est la +personnalité synthétique de tout un peuple, considéré depuis ses +origines jusqu'à sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou +beaucoup d'entre eux se réunir dans l'adoration commune d'un même +Dieu, toujours chacun a eu sa divinité propre. Quand les cultes +commencent à se généraliser, la destruction des nationalités est +proche. Quand les dieux perdent leur caractère indigène, ils +meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus +son dieu est distinct des autres. Il ne s'est encore jamais +rencontré de peuple sans religion, c'est-à-dire sans la notion du +bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots à sa manière. Les +idées de bien et de mal viennent-elles à être comprises de même +chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la différence même +entre le mal et le bien commence à s'effacer et à disparaître. +Jamais la raison n'a pu définir le mal et le bien, ni même les +distinguer, ne fût-ce qu'approximativement, l'un de l'autre; +toujours au contraire elle les a honteusement confondus; la +science a conclu en faveur de la force brutale. Par là surtout +s'est distinguée la demi-science, ce fléau inconnu à l'humanité +avant notre siècle et plus terrible pour elle que la mer, la +famine et la guerre. La demi-science est un despote comme on n'en +avait jamais vu jusqu'à notre temps, un despote qui a ses prêtres +et ses esclaves, un despote devant lequel tout s'incline avec un +respect idolâtrique, tout, jusqu'à la vraie science elle-même qui +lui fait bassement la cour. Voilà vos propres paroles, +Stavroguine, sauf les mots concernant la demi-science qui sont de +moi, car je ne suis moi-même que demi-science, c'est pourquoi je +la hais particulièrement. Mais vos pensées et même vos +expressions, je les ai reproduites fidèlement, sans y changer un +iota. + +-- J'en doute, observa Stavroguine; -- vous avez accueilli mes +idées avec passion, et, par suite, vous les avez modifiées à votre +insu. Déjà ce seul fait que pour vous Dieu se réduit à un simple +attribut de la nationalité... + +Il se mit à examiner Chatoff avec un redoublement d'attention, +frappé moins de son langage que de sa physionomie en ce moment. + +-- Je rabaisse Dieu en le considérant comme un attribut de la +nationalité? cria Chatoff, -- au contraire j'élève le peuple +jusqu'à Dieu. Et quand en a-t-il été autrement? Le peuple, c'est +le corps de Dieu. Une nation ne mérite ce nom qu'aussi longtemps +qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinément +tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte avec son dieu +vaincre et chasser du monde toutes les divinités étrangères. Telle +a été depuis le commencement des siècles la croyance de tous les +grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqué dans +l'histoire, de tous ceux qui ont été à la tête de l'humanité. Il +n'y a pas à aller contre un fait. Les Juifs n'ont vécu que pour +attendre le vrai Dieu, et ils ont laissé le vrai Dieu au monde. +Les Grecs ont divinisé la nature, et ils ont légué au monde leur +religion, c'est-à-dire la philosophie de l'art. Rome a divinisé le +peuple dans l'État, et elle a légué l'État aux nations modernes. +La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait +qu'incarner et développer en elle l'idée de son dieu romain; si à +la fin elle a précipité dans l'abîme son dieu romain, si elle a +versé dans l'athéisme qui s'appelle actuellement chez elle le +socialisme, c'est seulement parce que, après tout, l'athéisme est +encore plus sain que le catholicisme de Rome. Si un grand peuple +ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vérité, s'il ne se croit +pas seul appelé à ressusciter et à sauver l'univers par sa vérité, +il cesse immédiatement d'être un grand peuple pour devenir une +matière ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se +contenter d'un rôle secondaire dans l'humanité, un rôle même +important ne lui suffit pas, il lui faut absolument le premier. La +nation qui renonce à cette conviction renonce à l'existence. Mais +la vérité est une, par conséquent un seul peuple peut posséder le +vrai Dieu. Le seul peuple «déifère», c'est le peuple russe et... +et... se peut-il que vous me croyiez assez bête, Stavroguine, fit- +il soudain d'une voix tonnante, -- pour rabâcher simplement une +rengaine du slavophilisme moscovite?... Que m'importe votre rire +en ce moment? Qu'est-ce que cela me fait d'être absolument +incompris de vous? Oh! que je méprise vos airs dédaigneux et +moqueurs. + +Il se leva brusquement, l'écume aux lèvres. + +-- Au contraire, Chatoff, au contraire, reprit du ton le plus +sérieux Nicolas Vsévolodovitch qui était resté assis, -- vos +ardentes paroles ont réveillé en moi plusieurs souvenirs très +puissants. Pendant que vous parliez, je reconnaissais la +disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais il y a deux ans, +et maintenant je ne vous dirai plus, comme tout à l'heure, que +vous avez exagéré mes idées d'alors. Il me semble même qu'elles +étaient encore plus exclusives, encore plus absolues, et je vous +assure pour la troisième fois que je désirerais vivement confirmer +d'un bout à l'autre tout ce que vous venez de dire, mais... + +-- Mais il vous faut un lièvre? + +-- Quo-oi? + +Chatoff se rassit. + +-- Je fais allusion, répondit-il avec un rire amer, -- à la phrase +ignoble que vous avez prononcée, dit-on, à Pétersbourg: «Pour +faire un civet de lièvre, il faut un lièvre; pour croire en Dieu, +il faut un dieu.» + +-- À propos, permettez-moi, à mon tour, de vous adresser une +question, d'autant plus qu'à présent, me semble-t-il, j'en ai bien +le droit. Dites-moi: votre lièvre est-il pris ou court-il encore? + +-- N'ayez pas l'audace de m'interroger dans de pareils termes, +exprimez-vous autrement! répliqua Chatoff tremblant de colère. + +-- Soit, je vais m'exprimer autrement, poursuivit Nicolas +Vsévolodovitch en fixant un oeil sévère sur son interlocuteur; -- +je voulais seulement vous demander ceci: vous-même, croyez-vous en +Dieu, oui ou non? + +-- Je crois à la Russie, je crois à son orthodoxie... Je crois au +corps du Christ... Je crois qu'un nouvel avènement messianique +aura lieu en Russie... Je crois... balbutia Chatoff qui dans son +exaltation ne pouvait proférer que des paroles entrecoupées. + +-- Mais en Dieu? En Dieu? + +-- Je... je croirai en Dieu. + +Stavroguine resta impassible. Chatoff le regarda avec une +expression de défi, ses yeux lançaient des flammes. + +-- Je ne vous ai donc pas dit que je ne crois pas tout à fait! +s'écria-t-il enfin; je ne suis qu'un pauvre et ennuyeux livre, +rien de plus, pour le moment, pour le moment... Mais périsse mon +nom! Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Moi, je suis +un homme sans talent, pas autre chose; comme tel, je ne puis +donner que mon sang; eh bien, qu'il soit versé! Je parle de vous, +je vous ai attendu ici deux ans... Voilà une demi-heure que je +danse tout nu pour vous. Vous, vous seul pourriez lever ce +drapeau!... + +Il n'acheva pas; comme pris de désespoir, il s'accouda contre la +table et laissa tomber sa tête entre ses mains. + +-- C'est une chose étrange, observa tout à coup Stavroguine, -- +que tout le monde me presse de lever un drapeau quelconque! +D'après les paroles qu'on m'a rapportées de lui, Pierre +Stépanovitch est persuadé que je pourrais «lever le leur». Il +s'est mis dans la tête que je tiendrais avec succès chez eux le +rôle de Stenka Razine, grâce à ce qu'il appelle mes «rares +dispositions pour le crime». + +-- Comment? demanda Chatoff, -- «grâce à vos rares dispositions +pour le crime»? + +-- Précisément. + +-- Hum! Est-il vrai que le marquis de Sade aurait pu être votre +élève? Est-il vrai que vous séduisiez et débauchiez des enfants? +Parlez, ne mentez pas, cria-t-il hors de lui, -- Nicolas +Stavroguine ne peut pas mentir devant Chatoff qui l'a frappé au +visage! Dites tout, et, si c'est vrai, je vous tuerai sur place à +l'instant même! + +-- J'ai dit ces paroles, mais je n'ai pas outragé d'enfants, +déclara Nicolas Vsévolodovitch, seulement cette réponse ne vint +qu'après un trop long silence. Il était pâle, et ses yeux jetaient +des flammes. + +-- Mais vous l'avez dit! poursuivit d'un ton de maître Chatoff qui +fixait toujours sur lui un regard brûlant. -- Est-il vrai que vous +assuriez ne voir aucune différence de beauté entre la farce la +plus grossièrement sensuelle et l'action la plus héroïque, fût-ce +celle de sacrifier sa vie pour l'humanité? Est-il vrai que vous +trouviez dans les deux extrémités une beauté et une jouissance +égales? + +-- Il est impossible de répondre à de pareilles questions... Je +refuse de répondre, murmura Stavroguine; il aurait fort bien pu se +lever et sortir, mais il n'en fit rien. + +-- Moi non plus je ne sais pas pourquoi le mal est laid et +pourquoi le bien est beau, continua Chatoff tout tremblant, -- +mais je sais pourquoi le sentiment de cette différence se perd +chez les Stavroguine. Savez-vous pourquoi vous avez fait un +mariage si honteux et si lâche? Justement parce que la honte et la +stupidité de cet acte vous paraissent être du génie! Oh! vous ne +flânez pas au bord de l'abîme, vous vous y jetez hardiment la tête +la première!... Il y avait là un audacieux défi au sens commun, +c'est ce qui vous a séduit! Stavroguine épousant une mendiante +boiteuse et idiote! Quand vous avez mordu l'oreille du gouverneur, +avez-vous senti une jouissance? En avez-vous senti? Petit +aristocrate désoeuvré, en avez-vous senti? + +-- Vous êtes un psychologue, -- répondit Stavroguine de plus en +plus pâle, -- quoique vous vous soyez mépris en partie sur les +causes de mon mariage... Qui, du reste, peut vous avoir donné tous +ces renseignements? ajouta-t-il avec un sourire forcé, -- serait- +ce Kiriloff? Mais il ne prenait point part... + +-- Vous pâlissez? + +-- Que voulez-vous donc? répliqua Nicolas Vsévolodovitch élevant +enfin la voix, -- depuis une demi-heure je subis votre knout, et +vous pourriez au moins me congédier poliment... si en effet vous +n'avez aucun motif raisonnable pour en user ainsi avec moi. + +-- Aucun motif raisonnable? + +-- Sans doute. À tout le moins vous deviez m'expliquer enfin votre +but. J'attendais toujours que vous le fissiez, mais au lieu de +l'explication espérée, je n'ai trouvé chez vous qu'une colère +folle. Ouvrez-moi la porte, je vous prie. + +Il se leva pour sortir. Chatoff furieux s'élança sur ses pas. + +-- Baisez la terre, arrosez-la de vos larmes, demandez pardon! +cria-t-il en saisissant le visiteur par l'épaule. + +-- Pourtant je ne vous ai pas tué... ce matin-là... j'ai retiré +mes mains qui vous avaient déjà empoigné... fit presque +douloureusement Stavroguine en baissant les yeux. + +-- Achevez, achevez! vous êtes venu m'informer du danger que je +cours, vous m'avez laissé parler, vous voulez demain rendre public +votre mariage!... Est-ce que je ne lis pas sur votre visage que +vous êtes vaincu par une nouvelle et terrible pensée?... +Stavroguine, pourquoi suis-je condamné à toujours croire en vous? +Est-ce que j'aurais pu parler ainsi à un autre? J'ai de la pudeur +et je n'ai pas craint de me mettre tout nu, parce que je parlais à +Stavroguine. Je n'ai pas eu peur de ridiculiser, en me +l'appropriant, une grande idée, parce que Stavroguine +m'entendait... Est-ce que je ne baiserai pas la trace de vos +pieds, quand vous serez parti? Je ne puis vous arracher de mon +coeur, Nicolas Stavroguine! + +-- Je regrette de ne pouvoir vous aimer, Chatoff, dit froidement +Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Je sais que cela vous est impossible, vous ne mentez pas. +Écoutez, je puis remédier à tout: je vous procurerai le lièvre! + +Stavroguine garda le silence. + +-- Vous êtes athée, parce que vous êtes un baritch, le dernier +baritch. Vous avez perdu la distinction du bien et du mal, vous +avez cessé de connaître votre peuple... Il viendra une nouvelle +génération, sortie directement des entrailles du peuple, et vous +ne la reconnaîtrez pas, ni vous, ni les Verkhovensky, père et +fils, ni moi, car je suis aussi un baritch, quoique fils de votre +serf, le laquais Pachka... Écoutez, cherchez Dieu par le travail; +tout est là; sinon, vous disparaîtrez comme une vile pourriture; +cherchez Dieu par le travail. + +-- Par quel travail? + +-- Celui du moujik. Allez, abandonnez vos richesses... Ah! vous +riez, vous trouvez le moyen un peu roide? + +Mais Stavroguine ne riait pas. + +-- Vous supposez qu'on peut trouver Dieu par le travail et, en +particulier, le travail du moujik? demanda-t-il en réfléchissant, +comme si en effet cette idée lui eût paru valoir la peine d'être +examinée. -- À propos, continua-t-il, -- savez-vous que je ne suis +pas riche du tout, de sorte que je n'aurai rien à abandonner? J'ai +à peine le moyen d'assurer l'existence de Marie Timoféievna... +Voici encore une chose: j'étais venu vous prier de conserver, si +cela vous est possible, votre intérêt à Marie Timoféievna, attendu +que vous seul pouvez avoir une certaine influence sur son pauvre +esprit... Je dis cela à tout hasard. + +Chatoff qui, d'une main, tenait une bougie agita l'autre en signe +d'impatience. + +-- Bien, bien, vous parlez de Marie Timoféievna, bien, plus +tard... Écoutez, allez voir Tikhon. + +-- Qui? + +-- Tikhon. C'est un ancien évêque, il a du quitter ses fonctions +pour cause de maladie, et il habite ici en ville, au monastère de +Saint-Euthyme. + +-- À quoi cela ressemblera-t-il? + +-- Laissez-donc, c'est la chose la plus simple du monde. Allez-y, +qu'est-ce que cela vous fait? + +-- C'est la première fois que j'entends parler de lui et... je +n'ai encore jamais fréquenté cette sorte de gens. Je vous +remercie, j'irai. + +Chatoff éclaira le visiteur dans l'escalier et ouvrit la porte de +la rue. + +-- Je ne viendrai plus chez vous, Chatoff, dit à voix basse +Stavroguine au moment où il mettait le pied dehors. + +L'obscurité était toujours aussi épaisse, et la pluie n'avait rien +perdu de sa violence. + +CHAPITRE II + +_LA NUIT (suite)._ + +I + +Il suivit toute la rue de l'Épiphanie et atteignit enfin le bas de +la montagne. Il trottait dans la boue, soudain s'offrit à lui +comme un espace large et vide, à demi caché par le brouillard, -- +c'était la rivière. Les maisons n'étaient plus que des masures, la +rue faisait mille tours et détours parmi lesquels il était +difficile de se reconnaître. Néanmoins Nicolas Vsévolodovitch +trouvait son chemin sans presque y songer. De tout autres pensées +l'occupaient, et il ne fut pas peu surpris quand, sortant de sa +rêverie et levant les yeux, il se vit tout à coup au milieu du +pont. Pas une âme ne se montrait aux alentours. Grand fut donc +l'étonnement de Stavroguine lorsqu'il s'entendit interpeller avec +une familiarité polie par une voix qui semblait venir de dessous +son coude. La voix, assez agréable du reste, avait ces inflexions +douces qu'affectent chez nous les bourgeois trop civilisés et les +élégants commis de magasin. + +-- Voulez-vous me permettre, monsieur, de profiter de votre +parapluie? + +En effet, une forme humaine se glissait ou faisait semblant de se +glisser sous le parapluie de Nicolas Vsévolodovitch. Celui-ci +ralentit le pas et se pencha pour examiner, autant que l'obscurité +le permettait, le promeneur nocturne qui s'était mis à marcher +côte à côte avec lui. Cet homme était de taille peu élevée et +avait l'air d'un petit bourgeois, il n'était ni chaudement ni +élégamment vêtu. Une casquette de drap toute mouillée que la +visière menaçait d'abandonner bientôt coiffait sa tête noire et +crépue. Ce devait être un individu de quarante ans, brun, maigre, +robuste; ses grands yeux noirs et brillants avaient un reflet +jaune pareil à celui qu'on remarque chez les Tziganes. Il ne +paraissait pas ivre. + +-- Tu me connais? demanda Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Monsieur Stavroguine, Nicolas Vsévolodovitch: il y a eu +dimanche huit jours on vous a montré à moi à la station, aussitôt +que le train s'est arrêté. D'ailleurs, j'avais déjà beaucoup +entendu parles de vous. + +-- Par Pierre Stépanovitch? Tu... tu es Fedka le forçat? + +-- On m'a baptisé Fédor Fédorovitch; j'ai encore ma mère qui +habite dans ce pays-ci; la bonne femme prie pour moi jour et nuit +afin de ne pas perdre son temps sur le poêle où elle est +continuellement couchée. + +-- Tu t'es évadé du bagne? + +-- J'ai changé de carrière. J'ai renoncé aux affaires +ecclésiastiques, parce qu'on en attrape pour trop longtemps quand +on est placé; j'avais déjà pris cette résolution étant au bagne. + +-- Qu'est-ce que tu fais ici? + +-- Vous voyez, je me promène nuit et jour. Mon oncle est mort la +semaine dernière dans la prison de la ville, il avait été arrêté +comme faux-monnayeur; voulant faire dire une messe à son +intention, j'ai jeté une vingtaine de pierres à des chiens: voilà +toute mon occupation pour le moment. En dehors de cela, Pierre +Stépanovitch doit me procurer un passeport de marchand que me +permettra de voyager dans toute la _Rassie_, j'attends cet effet +de sa bonté. Autrefois, dit-il, papa t'a risqué comme enjeu d'une +parte de cartes au Club _Aglois_[11] et t'a perdu; je trouve sa +manière d'agir injuste et inhumaine. Vous devriez bien, monsieur, +me donner trois roubles pour que je puisse me réchauffer avec un +peu de thé. + +-- Ainsi tu t'étais posté sur ce pont pour m'attendre, je n'aime +pas cela. Qui te l'avait ordonné? + +-- Personne, seulement je connaissais votre générosité que nul +n'ignore. Dans notre métier, vous le savez vous-même, il y a des +hauts et des bas. Tenez, vendredi, je me suis fourré du pâté +jusque-là, mais depuis trois jours je me brosse le ventre... Votre +Grâce ne me fera-t-elle pas quelque largesse? Justement j'ai, pas +loin d'ici, une commère qui m'attend, seulement on ne peut pas se +présenter chez elle quand on n'a pas de roubles. + +-- Pierre Stépanovitch t'a promis quelque chose de ma part? + +-- Ce n'est pas qu'il m'ait promis quelque chose, il m'a dit que +dans tel cas donné je pourrais être utile à Votre Grâce, mais de +quoi s'agit-il au juste? Il ne me l'a pas expliqué nettement, car +Pierre Stépanovitch n'a aucune confiance en moi. + +-- Pourquoi donc? + +-- Pierre Stépanovitch est _astrolome_ et il connaît toutes les +_planèdes _de Dieu, mais cela ne l'empêche pas d'avoir aussi ses +défauts. Je vous le dis franchement, monsieur, parce que j'ai +beaucoup entendu parler de vous, et je sais que vous et Pierre +Stépanovitch, ça fait deux. Lui, quand il a dit de quelqu'un: +C'est un lâche, il ne sait plus rien de cet homme sinon que c'est +un lâche. A-t-il décidé qu'un tel est un imbécile, il ne veut plus +voir en lui que l'imbécillité. Mais je puis n'être un imbécile que +le mardi et le mercredi, tandis que le jeudi je serai peut-être +plus intelligent que lui-même. Par exemple, il sait qu'en ce +moment je soupire après un passeport, -- vu qu'en _Rassie_ il faut +absolument en avoir un, -- et il croit par là me tenir tout à fait +entre ses mains. Pierre Stépanovitch, je vous le dis, monsieur, se +la coule fort douce, parce qu'il se représente l'homme à sa façon +et ensuite ne démord plus de son idée. Avec cela, il est +terriblement avare. Il pense que je n'oserai pas vous déranger +avant qu'il m'en ait donné l'ordre, eh bien, vrai comme devant +Dieu, monsieur, voilà déjà la quatrième nuit que j'attends Votre +Grâce sur ce pont, car je n'ai pas besoin de Pierre Stépanovitch +pour trouver mon chemin. Il vaut mieux, me suis-je dit, saluer une +botte qu'une chaussure de tille[12]. + +-- Mais qui t'a dit que je passerais nuitamment sur ce pont? + +-- Je l'ai appris indirectement, surtout grâce à la bêtise du +capitaine Lébiadkine qui ne sait rien garder pour lui... Ainsi +Votre Grâce me donnera, par exemple, trois roubles pour les trois +jours et les trois nuits que je me suis morfondu à l'attendre. Je +ne parle pas de mes vêtements qui ont été tout trempés par la +pluie, c'est un détail que je laisse de côté par délicatesse. + +-- Je vais à gauche et toi à droite, nous voici arrivés au bout du +pont. Écoute, Fédor, j'aime que l'on comprenne mes paroles une +fois pour toutes: je ne te donnerai pas un kopek, à l'avenir que +je ne te rencontre plus ici ni ailleurs, je n'ai pas besoin de toi +et n'en aurai jamais besoin. Si tu ne tiens pas compte de cet +avertissement, je te garrotterai et te livrerai à la police. +Décampe! + +-- Eh! donnez-moi au moins quelque chose pour vous avoir tenu +compagnie, j'ai égayé votre promenade. + +-- File! + +-- Mais connaissez-vous votre chemin par ici? Il y a tant de +ruelles qui s'entrecroisent... Je pourrais vous guider, car cette +ville, on dirait vraiment que le diable la portait dans un panier +et qu'il l'a éparpillée ensuite sur le sol. + +-- Attends, je vais te garrotter! dit Nicolas Vsévolodovitch en se +retournant vers Fedka d'un air menaçant. + +-- Oh! monsieur, vous n'aurez pas le courage de faire du mal à un +orphelin. + +-- Tu parais compter beaucoup sur toi! + +-- Ce n'est pas sur moi que je compte, monsieur, c'est sur vous. + +-- Je n'ai aucun besoin de toi, te dis-je! + +-- Mais moi, monsieur, j'ai besoin de vous, voilà! Vous me +retrouverez quand vous repasserez, je vous attendrai. + +-- Je te donne ma parole d'honneur que, si je te rencontre, je te +garrotterai. + +-- Eh bien! en ce cas, j'aurai soin de me munir d'une courroie. +Bon voyage, monsieur; en somme, vous avez abrité l'orphelin sous +votre parapluie, rien que pour cela je vous serai reconnaissant +jusqu'au tombeau. + +Il s'éloigna. Nicolas Vsévolodovitch poursuivit son chemin en +s'abandonnant à ses réflexions. Cet homme tombé du ciel avait la +conviction qu'il lui était nécessaire, et il s'était empressé de +le lui déclarer sans y mettre aucunes formes. En général, on ne se +gênait guère avec lui. Mais peut-être tout n'était-il pas +mensonges dans les paroles du vagabond, peut-être en effet avait- +il offert ses services de lui-même et à l'insu de Pierre +Stépanovitch; en ce cas, la chose était encore plus étrange. + +II + +La maison où se rendait Nicolas Vsévolodovitch était située dans +un coin perdu, tout à l'extrémité de la ville; complètement +isolée, elle n'avait dans son voisinage que des jardins potagers. +C'était une petite maisonnette en bois qui venait à peine d'être +construite et n'avait pas encore son revêtement extérieur. À l'une +des fenêtres on avait laissé exprès les volets ouverts, et sur +l'appui de la croisée était placée une bougie évidemment destinée +à guider le visiteur attendu à cette heure tardive. Nicolas +Vsévolodovitch se trouvait encore à trente pas de la maison quand +il aperçut, debout sur le perron, un homme de haute taille, sans +doute le maître du logis, qui était sorti pour jeter un coup +d'oeil sur le chemin. + +-- C'est vous? Vous! cria ce personnage avec un mélange +d'impatience et de timidité. + +Nicolas Vsévolodovitch ne répondit que quand il fut tout près du +perron. + +-- C'est moi, fit-il tandis qu'il fermait son parapluie. + +-- Enfin! reprit en s'empressant autour du visiteur le maître de +la maison qui n'était autre que le capitaine Lébiadkine; donnez- +moi votre parapluie; il est tout mouillé, je vais l'étendre ici +sur le parquet dans un coin; entrez, je vous prie, entrez. + +La porte du vestibule, grande ouverte, donnait accès dans une +chambre éclairée par deux bougies. + +-- J'avais votre parole, sans cela, j'aurais désespéré de votre +visite. + +Nicolas Vsévolodovitch regarda sa montre. + +-- Minuit trois quarts, dit-il en pénétrant dans la chambre. + +-- Et puis la pluie, la distance qui est si longue... Je n'ai pas +de montre, et de la fenêtre on n'aperçoit que des jardins, de +sorte que... on est en retard sur les événements... mais je ne +murmure pas, je ne voudrais pas me permettre; seulement, depuis +huit jours, je suis dévoré d'impatience, il me tarde d'arriver +enfin... à une solution. + +-- Comment? + +-- D'entendre l'arrêt qui décidera de mon sort, Nicolas +Vsévolodovitch. Je vous en prie... + +Il s'inclina en indiquant un siège à Stavroguine. + +Ce dernier parcourut des yeux la chambre; petite et basse, elle ne +contenait en fait de meubles que le strict nécessaire: des chaises +et un divan en bois, tout nouvellement fabriqués, sans garnitures +et sans coussins; deux petites tables de tilleul, l'une près du +divan, l'autre dans un coin; celle-ci, couverte d'une nappe, était +chargée de choses sur lesquelles on avait étendu une serviette +fort propre. Du reste, toute la chambre paraissait tenue très +proprement. Depuis huit jours la capitaine ne s'était pas enivré; +il avait le visage enflé et jaune; son regard était inquiet, +curieux et évidemment indécis; on voyait que Lébiadkine ne savait +pas encore quel ton il devait prendre et quelle attitude servirait +le mieux ses intérêts. + +-- Voilà, dit-il en promenant le bras autour de lui, -- je vis +comme un Zosime. Sobriété, solitude et pauvreté: les trois voeux +des anciens chevaliers. + +-- Vous supposez que les anciens chevaliers faisaient de tels +voeux? + +-- Je me suis peut-être trompé! Hélas, je n'ai pas d'instruction! +J'ai tout perdu! Le croirez-vous, Nicolas Vsévolodovitch? ici, +pour la première fois, j'ai secoué le joug des passions honteuses +-- pas un petit verre, pas une goutte! J'ai un gîte, et depuis six +jours je goûte les joies de la conscience. Ces murs mêmes ont une +bonne odeur de résine qui rappelle la nature. Mais qu'étais-je? +Qu'étais-je? + +_«N'ayant point d'abri pour la nuit,_ +_pendant le jour tirant la langue»,_ + +selon l'expression du poète! Mais... vous êtes tout trempé... +Voulez-vous prendre du thé? + +-- Ne vous dérangez pas. + +-- Le samovar bouillait avant huit heures, mais... il est +refroidi... comme tout dans le monde. Le soleil même, dit-on se +refroidira à son tour... Du reste, s'il le faut, je vais donner +des ordres à Agafia, elle n'est pas encore couchée. + +-- Dites-moi, Marie Timoféievna... + +-- Elle est ici, elle est ici, répondit aussitôt à voix basse +Lébiadkine, -- voulez-vous la voir? ajouta-t-il en montrant une +porte à demi fermée. + +-- Elle ne dort pas? + +-- Oh! non, non, est-ce possible? Au contraire, elle vous attend +depuis le commencement de la soirée, et, dès qu'elle a su que vous +deviez venir, elle s'est empressée de faire toilette, reprit le +capitaine; en même temps il voulut esquisser un sourire jovial, +mais il s'en tint à l'intention. + +-- Comment est-elle en général? demanda Nicolas Vsévolodovitch +dont les sourcils se froncèrent. + +Le capitaine leva les épaules en signe de compassion. + +-- En général? vous le savez vous-même, mais maintenant... +maintenant elle se tire les cartes. + +-- Bien, plus tard; d'abord il faut en finir avec vous. + +Nicolas Vsévolodovitch s'assit sur une chaise. + +Le capitaine n'osa pas s'asseoir sur le divan, il se hâta de +prendre une autre chaise, et, anxieux, se prépara à entendre ce +que Stavroguine avait à lui dire. + +Soudain l'attention de celui-ci fut attirée par la table placée +dans le coin. + +-- Qu'est-ce qu'il y a sous cette nappe? demanda-t-il. + +-- Cela? fit Lébiadkine en se retournant vers l'objet indiqué, -- +cela provient de vos libéralités: je voulais, pour ainsi dire, +pendre ma crémaillère, et l'idée m'était venue aussi qu'après une +si longue course vous auriez besoin de vous restaurer, acheva-t-il +avec un petit rire; puis il se leva, s'approcha tout doucement de +la table et enleva la nappe avec précaution. Alors apparut une +collation très proprement servie et offrant un coup d'oeil fort +agréable: il y avait là du jambon, du veau, des sardines, du +fromage, un petit carafon verdâtre et une longue bouteille de +bordeaux. + +-- C'est vous qui vous êtes occupé de cela? + +-- Oui. Depuis hier je n'ai rien négligé pour faire honneur... Sur +ce chapitre, vous le savez vous-même, Marie Timoféievna est fort +indifférente. Mais, je le répète, tout cela provient de vos +libéralités, tout cela est à vous, car vous êtes ici le maître, et +moi, je ne suis en quelque sorte que votre employé; néanmoins, +Nicolas Vsévolodovitch, néanmoins, d'esprit je suis indépendant! +Ne m'enlevez pas ce dernier bien, le seul qui me reste! ajouta-t- +il d'un ton pathétique. + +-- Hum!... vous devriez vous asseoir. + +-- Re-con-nais-sant, reconnaissant et indépendant! (Il s'assit.) +Ah! Nicolas Vsévolodovitch, ce coeur est si plein que je me +demandais s'il n'éclaterait pas avant votre arrivée! Voilà que +maintenant vous allez décider mon sort et... celui de cette +malheureuse; et là... là, comme autrefois, comme il y a quatre +ans, je m'épancherai avec vous! Dans ce temps-là vous daigniez +m'entendre, vous lisiez mes strophes... Alors vous m'appeliez +votre Falstaff, mais qu'importe? vous avez tant marqué dans ma +vie!... J'ai maintenant de grandes craintes, de vous seul +j'attends un conseil, une lumière. Pierre Stépanovitch me traite +d'une façon effroyable! + +Stavroguine l'écoutait avec curiosité et fixait sur lui un regard +sondeur. Évidemment le capitaine Lébiadkine, quoiqu'il eût cessé +de s'enivrer, était loin d'avoir recouvré la plénitude de ses +facultés mentales. Les gens qui se sont adonnés à la boisson +durant de longues années conservent toujours quelque chose +d'incohérent, de trouble et de détraqué; du reste, cette sorte de +folie ne les empêche pas de se montrer rusés au besoin et de +tromper leur monde presque aussi bien que les autres. + +-- Je vois que vous n'avez pas du tout changé, capitaine, depuis +plus de quatre ans, observa d'un ton un peu plus affable Nicolas +Vsévolodovitch. -- Cela prouve que la seconde partie de la vie +humaine se compose exclusivement des habitudes contractées pendant +la première. + +-- Grande parole qui tranche le noeud gordien de la vie! s'écria +Lébiadkine avec une admiration moitié hypocrite, moitié sincère, +car il aimait beaucoup les belles sentences. -- Parmi toutes vos +paroles, Nicolas Vsévolodovitch, il en est une surtout que je me +rappelle, vous l'avez prononcée à Pétersbourg: «Il faut être un +grand homme pour savoir résister au bon sens.» Voilà! + +-- Un grand homme ou un imbécile. + +-- C'est juste, mais vous, pendant toute votre vie, vous avez semé +l'esprit à pleines mains, tandis qu'eux? Que Lipoutine, que Pierre +Stépanovitch émettent donc quelque pensée semblable! Oh! comme +Pierre Stépanovitch a été dur pour moi!... + +-- Mais vous-même, capitaine, comment vous êtes-vous conduit? + +-- J'étais en état d'ivresse; de plus, j'ai une foule d'ennemis! +Mais maintenant c'est fini, je vais changer de peau comme le +serpent. Nicolas Vsévolodovitch, savez-vous que je fais mon +testament? je l'ai même déjà écrit. + +-- C'est curieux. Quel héritage laissez-vous donc et à qui? + +-- À la patrie, à l'humanité et aux étudiants. Nicolas +Vsévolodovitch, j'ai lu dans les journaux la biographie d'un +Américain. Il a légué toute son immense fortune aux fabriques et +aux sciences positives, son squelette à l'académie de la ville où +il résidait, et sa peau pour faire un tambour, à condition que +nuit et jour on exécuterait sur ce tambour l'hymne national de +l'Amérique. Hélas! nous sommes des pygmées comparativement aux +citoyens des États-unis; la Russie est un jeu de la nature et non +de l'esprit. J'ai eu l'honneur de servir, au début de ma carrière, +dans le régiment d'infanterie Akmolinsky: si je m'avisais de lui +léguer ma peau sous forme de tambour à condition que chaque jour +l'hymne national russe fût exécuté sur ce tambour devant le +régiment, on verrait là du libéralisme, on interdirait ma peau... +c'est pourquoi je me suis borné aux étudiants. Je veux léguer mon +squelette à une académie, mais en stipulant toutefois que sur son +front sera collé un écriteau sur lequel on lira dans les siècles +des siècles: «Libre penseur repentant.» Voilà! + +Le capitaine avait parlé avec chaleur; bien entendu, il trouvait +fort beau le testament de l'Américain, mais c'était aussi un fin +matois, et son principal but avait été de faire rire Nicolas +Vsévolodovitch, près de qui il avait longtemps tenu l'emploi de +bouffon. Cet espoir fut trompé. Stavroguine ne sourit même pas. + +-- Vous avez sans doute l'intention de faire connaître, de votre +vivant, vos dispositions testamentaires, afin d'obtenir une +récompense? demanda-t-il d'un ton quelque peu sévère. + +-- Et quand cela serait, Nicolas Vsévolodovitch, quand cela +serait? répondit Lébiadkine. -- Voyez quelle est ma situation! +J'ai même cessé de faire des vers, autrefois les productions de ma +muse vous amusaient, Nicolas Vsévolodovitch, vous vous souvenez de +certaine pièce sur une bouteille? Mais j'ai déposé la plume. Je +n'ai écrit qu'une poésie, qui est pour moi le chant du cygne, +comme l'a été pour Gogol sa _Dernière Nouvelle. _À présent, +c'est fini. + +-- Quelle est donc cette poésie? + +-- «Dans le cas où elle se casserait la jambe!» + +-- Quo-oi? + +C'était ce qu'attendait le capitaine. Il avait la plus grande +admiration pour ses poésies, mais le poète était chez lui doublé +d'un parasite; aussi livrait-il volontiers ses vers à la risée de +Nicolas Vsévolodovitch qui d'ordinaire, à Pétersbourg, ne pouvait +les entendre sans pouffer. Dans la circonstance présente +Lébiadkine poursuivait un autre but d'une nature fort délicate. En +donnant à la conversation cette tournure, il comptait se justifier +sur un point qui l'inquiétait on ne peut plus, et où il se sentait +très coupable. + +-- «Dans le cas où elle se casserait la jambe», c'est-à-dire dans +le cas d'une chute de cheval. C'est une fantaisie, Nicolas +Vsévolodovitch, un délire, mais un délire de poète: un jour, sur +mon chemin, j'ai rencontré une amazone et je me suis posé la +question: «Qu'arriverait-il alors?» -- c'est-à-dire dans ce cas. +La chose est claire: tous les soupirants s'éclipseraient aussitôt, +seul le poète, le coeur brisé, resterait immuablement fidèle. +Nicolas Vsévolodovitch, un ver même pourrait être amoureux, les +lois ne le lui défendent pas. Pourtant la personne s'est offensée +et de la lettre et des vers. On dit que vous vous êtes fâché +aussi, c'est désolant, je ne voulais même pas le croire. Voyons, à +qui pourrai-je faire du tort par une simple imagination? Et puis, +je le jure sur l'honneur, c'est Lipoutine qui est cause de tout: +«Envoie donc, envoie, ne cessait-il de me dire, le droit d'écrire +appartient à tout homme.» Je n'ai fait que suivre ses conseils. + +-- Il paraît que vous avez fait une demande en mariage? + +-- Mes ennemis, mes ennemis, toujours mes ennemis!... + +-- Récitez vos vers! interrompit durement Nicolas Vsévolodovitch. + +-- C'est un délire, il ne faut pas considérer la chose autrement. + +Néanmoins il se redressa, tendit le bras en avant et commença: + +_La beauté des beautés, par un destin fatal,_ +_Las! s'est estropiée en tombant de cheval,_ +_Et son adorateur, depuis qu'elle est boiteuse_ +_A senti redoubler son ardeur amoureuse._ + +-- Allons, assez, fit Nicolas Vsévolodovitch avec un geste +d'impatience. + +Sans transition, Lébiadkine mit la conversation sur un autre +sujet. + +-- Je rêve de Piter[13], j'aspire à me régénérer... Mon +bienfaiteur! Puis-je espérer que vous ne me refuserez pas les +moyens de faire ce voyage? Je vous ai attendu toute cette semaine +comme un soleil. + +-- Non, pardonnez-moi, il ne me reste presque plus d'argent, et, +d'ailleurs, pourquoi vous en donnerais-je? + +Cet appel de fonds semblait avoir irrité soudain Nicolas +Vsévolodovitch. Sèchement, en peu de mots, il énuméra tous les +méfaits du capitaine: son ivrognerie, ses sottises, sa conduite à +l'égard de Marie Timoféievna dont il avait gaspillé la pension et +qu'il avait fait sortir du couvent; ses tentatives de chantage, sa +manière d'agir avec Daria Pavlovna, etc., etc. Le capitaine +s'agitait, gesticulait, essayait de répondre, mais, chaque fois, +Nicolas Vsévolodovitch lui imposait silence. + +-- Permettez-moi d'ajouter un dernier mot, acheva-t-il, -- dans +toutes vos lettres vous parlez de «déshonneur domestique». Quel +déshonneur y a-t-il donc pour vous dans le mariage de votre soeur +avec Stavroguine? + +-- Mais ce mariage est ignoré, Nicolas Vsévolodovitch, personne ne +le connaît, c'est un secret fatal. Je reçois de l'argent de vous, +et tout à coup on me demande: À quel titre touchez-vous cet +argent? Je suis lié, je ne veux pas répondre, cela porte préjudice +à la réputation de ma soeur, à l'honneur de mon nom. + +Le capitaine avait élevé le ton: il aimait ce thème dont il +attendait un effet sûr. Hélas! quelle déception lui était +réservée! Tranquillement, comme s'il se fût agi de la chose la +plus simple du monde, Nicolas Vsévolodovitch lui apprit que sous +peu de jours, peut-être demain ou après-demain, il avait +l'intention de porter son mariage à la connaissance «de la police +aussi bien que de la société», ce qui trancherait du même coup et +la question de l'honneur domestique et celle des subsides. Le +capitaine écarquillait les yeux; dans le premier moment il ne +comprit pas, Nicolas Vsévolodovitch dut lui expliquer ses paroles. + +-- Mais c'est une... aliénée? + +-- Je prendrai mes dispositions en conséquence. + +-- Mais... que dira votre mère? + +-- Elle dira ce qu'elle voudra. + +-- Et vous introduirez votre femme dans votre maison? + +-- Oui, peut-être. Du reste, cela ne vous regarde pas. + +-- Comment, cela ne me regarde pas? s'écria le capitaine; -- mais +moi, quelle sera donc ma situation? + +-- Eh bien, naturellement, vous n'entrerez pas chez moi. + +-- Je suis pourtant un parent. + +-- Les parents comme vous, on les fuit. Pourquoi vous donnerais-je +alors de l'argent? Jugez-en vous-même. + +-- Nicolas Vsévolodovitch, Nicolas Vsévolodovitch, c'est +impossible, vous réfléchirez peut-être encore, vous ne voudrez pas +attenter... que pensera-t-on, que dira-t-on dans le monde? + +-- J'ai bien peur de votre monde. J'ai épousé votre soeur parce +qu'après un dîner, étant pris de vin, j'avais parié que je +l'épouserais, et maintenant je le ferai savoir publiquement... si +cela me plaît. + +Il prononça ces mots avec une sorte de colère. Lébiadkine commença +à croire que c'était sérieux, et l'épouvante s'empara de lui. + +-- Mais moi, voyons, le principal ici, c'est moi!... Vous +plaisantez peut-être, Nicolas Vsévolodovitch! + +-- Non, je ne plaisante pas. + +-- Vous êtes libre, Nicolas Vsévolodovitch, mais je ne vous crois +pas... alors je porterai plainte. + +-- Vous êtes terriblement bête, capitaine. + +-- Soit, mais c'est tout ce qu'il me reste à faire, -- répliqua +Lébiadkine qui ne savait plus ce qu'il disait; -- autrefois, à +Pétersbourg, quand elle servait dans les maisons meublées, on nous +donnait du moins le logement. Mais maintenant que deviendrai-je si +vous m'abandonnez? + +-- Ne voulez-vous donc pas vous rendre à Pétersbourg pour +commencer une carrière nouvelle? À propos, d'après ce que j'ai +entendu dire, vous vous proposez d'aller faire des dénonciations, +dans l'espoir d'obtenir votre pardon en signalant tous les autres? + +Le capitaine resta bouche béante, regardant avec de grands yeux +son interlocuteur. + +Nicolas Vsévolodovitch se pencha vers la table. + +-- Écoutez, capitaine, reprit-il tout à coup d'un ton extrêmement +sérieux. Jusqu'alors il avait parlé d'une façon assez équivoque, +si bien que Lébiadkine habitué au rôle de bouffon avait pu se +demander si son barine était réellement fâché ou s'il voulait +rire, s'il songeait pour tout de bon à rendre son mariage public +ou si c'était seulement une plaisanterie. Maintenant il n'y avait +plus à s'y méprendre: le visage de Nicolas Vsévolodovitch était +tellement sévère qu'un frisson parcourut l'épine dorsale du +capitaine. -- Écoutez et dites la vérité, Lébiadkine: avez-vous +révélé quelque chose ou ne l'avez-vous pas encore fait? N'êtes- +vous pas déjà entré dans la voie des dénonciations? N'avez-vous +point, par bêtise, écrit quelque lettre? + +-- Non, je n'ai rien fait encore, et... je ne pensais même pas à +cela, répondit le capitaine qui tenait toujours ses yeux fixés sur +Stavroguine. + +-- Eh bien, vous mentez quand vous dites que vous ne pensiez pas à +cela. C'est même dans cette intention que vous voulez aller à +Pétersbourg. Si vous n'avez pas écrit, n'avez-vous pas lâché un +mot de trop en causant ici avec quelqu'un? Répondez franchement, +j'ai entendu parler de quelque chose. + +-- J'ai causé avec Lipoutine, étant ivre. Lipoutine est un +traître. Je lui ai ouvert mon coeur, murmura le capitaine devenu +pâle. + +-- Il n'est pas défendu d'ouvrir son coeur, mais il ne faut pas +être un sot. Si vous aviez cette idée, vous auriez dû la garder +pour vous. Aujourd'hui les hommes intelligents se taisent au lieu +de bavarder. + +-- Nicolas Vsévolodovitch! dit en tremblant Lébiadkine; -- +personnellement vous n'avez pris part à rien, je ne vous ai pas... + +-- Oh! je sais bien que vous n'oseriez pas dénoncer votre vache à +lait. + +-- Nicolas Vsévolodovitch, jugez, jugez!... Et désespéré, les +larmes aux yeux, le capitaine fit le récit de sa vie depuis quatre +ans. C'était la stupide histoire d'un imbécile qui, l'ivrognerie +et la fainéantise aidant, se fourre dans une affaire pour laquelle +il n'est pas fait et dont, jusqu'au dernier moment, il comprend à +peine la gravité. Il raconta qu'à Pétersbourg il s'était laissé +entraîner d'abord simplement par l'amitié, comme un brave +étudiant, quoiqu'il ne fût pas étudiant: sans rien savoir, «le +plus innocemment du monde», il semait divers papiers dans les +escaliers, les déposait par paquets de dix sous les portes, les +accrochait aux cordons des sonnettes, les distribuait en guise de +journaux, les glissait, au théâtre, dans les chapeaux et dans les +poches des spectateurs. Ensuite on lui avait donné de l'argent +pour faire cette besogne qu'il avait acceptée «parce qu'il fallait +vivre!» Dans deux provinces il avait colporté de district en +district «toutes sortes de vilenies». Ô Nicolas Vsévolodovitch, +s'écria-t-il, rien ne me révoltait comme ces attaques dirigées +contre les lois civiles et surtout celles de la patrie. «Prenez +des fourches, lisait-on dans ces papiers, songez que celui qui, le +matin, sortira pauvre de chez lui pourra, le soir, y rentrer +riche.» «Fermez au plus tôt les églises, était-il dit dans une +proclamation de cinq ou six lignes adressée à toute la Russie, +anéantissez Dieu, abolissez le mariage, supprimez le droit +d'hériter, prenez des couteaux.» Le diable sait ce qu'il y avait +ensuite. Ces horreurs me faisaient frissonner, mais je les +distribuais tout de même. Un jour il faillit m'en cuire: je fus +surpris par des officiers au moment où j'essayais d'introduire +dans une caserne cette proclamation de cinq lignes, heureusement +ils se contentèrent de me rosser, après quoi ils me laissèrent +partir: que Dieu les en récompense! Ici, l'an dernier, je fus sur +le point d'être arrêté quand je remis à Korovaïeff de faux +assignats fabriqués en France, mais, grâce à Dieu, sur ces +entrefaites Korovaïeff, étant ivre, se noya dans un étang, et l'on +ne put rien prouver contre moi. Ici j'ai proclamé chez Virguinsky +la liberté de la femme sociale. Au mois de juin j'ai de nouveau +répandu différents papiers dans le district de ***. Il paraît +qu'on veut encore m'y forcer... Pierre Stépanovitch me donne à +entendre que je dois obéir. Depuis longtemps déjà il me menace. Et +comme il m'a traité l'autre dimanche! Nicolas Vsévolodovitch, je +suis un esclave, je suis un ver, mais non un Dieu, par là +seulement je me distingue de Derjavine. Vous voyez quelle est ma +détresse. + +Stavroguine l'écouta avec curiosité jusqu'au bout. + +-- Je ne savais pas tout cela, dit-il; -- naturellement, à un +homme comme vous tout peut arriver... Écoutez, poursuivit-il après +avoir réfléchi un instant, -- si vous voulez, dites-leur, dites à +qui vous savez, que les propos de Lipoutine sont des contes et que +vos menaces de dénonciation ne visaient que moi, parce que, me +croyant compromis aussi, vous comptiez de la sorte m'extorquer +plus d'argent... Vous comprenez? + +-- Nicolas Vsévolodovitch, mon cher, se peut-il donc que je sois +exposé à un pareil danger? Il me tardait de vous voir pour vous +questionner. + +Le visiteur sourit. + +-- À coup sûr on ne vous laissera pas aller à Pétersbourg, quand +même je vous donnerais de l'argent pour faire ce voyage... Mais il +est temps que je voie Marie Timoféievna. + +Il se leva. + +-- Nicolas Vsévolodovitch, -- et quelles sont vos intentions par +rapport à Marie Timoféievna? + +-- Je vous les ai dites. + +-- Est-il possible que ce soit vrai? + +-- Vous ne le croyez pas encore? + +-- Ainsi vous allez me planter là comme une vieille botte hors +d'usage? + +-- Je verrai, répondit en riant Nicolas Vsévolodovitch, -- allons, +introduisez-moi. + +-- Voulez-vous que j'aille sur le perron?... ici je pourrais, sans +le faire exprès, entendre votre conversation... parce que les +chambres sont toutes petites. + +-- Soit; allez sur le perron. Prenez le parapluie. + +-- Le vôtre? Suis-je digne de m'abriter dessous? + +-- Tout le monde est digne d'un parapluie. + +-- Vous déterminez du coup le minimum des droits de l'homme. + +Mais le capitaine prononça ces mots machinalement: il était +écrasé, anéanti par les nouvelles qu'il venait d'apprendre. Et +pourtant, à peine arrivé sur le perron, cet homme aussi roué +qu'inconsistant se reprit à espérer, l'idée lui revint que Nicolas +Vsévolodovitch cherchait à lui donner le change par des mensonges; +s'il en était ainsi, ce n'était pas à lui d'avoir peur, puisqu'on +le craignait. + +-- «S'il ment, s'il ruse, quel est son but?» se demandait +Lébiadkine. La publication du mariage lui paraissait une +absurdité: «Il est vrai que de la part d'un tel monstre rien ne +doit étonner; il ne vit que pour faire du mal aux gens. Mais qui +sait si lui-même n'a pas peur, depuis l'affront inouï qu'il a reçu +l'autre jour? Il craint que je ne révèle son mariage, voilà +pourquoi il s'est empressé de venir me dire qu'il allait lui-même +le faire connaître. Holà, ne va pas te blouser, Lébiadkine! Et +pourquoi venir la nuit, en cachette, quand lui-même désire la +publicité? Mais s'il a peur, évidemment c'est depuis peu, son +inquiétude doit être toute récente...Eh! gare aux bévues, +Lébiadkine!... + +«Il m'effraye avec Pierre Stépanovitch. Oh! voilà ce qu'il y a de +terrible! Et pourquoi ai-je fait des confidences à Lipoutine? Le +diable sait ce que manigancent ces démons, jamais je n'ai pu y +voir clair. Ils recommencent à s'agiter comme il y a cinq ans. À +qui, il est vrai, les dénoncerais-je? «N'avez-vous pas écrit à +quelqu'un par bêtise?» Hum. Ainsi l'on pourrait écrire comme par +bêtise? N'est-ce pas un conseil qu'il me donne? «Vous allez pour +cela à Pétersbourg.» Le coquin! cette idée ne m'est pas plutôt +venue à l'esprit qu'il l'a devinée! On dirait que lui-même, sans +en avoir l'air, me pousse à aller là-bas. Il n'y a ici que deux +suppositions possibles: ou bien, je le répète, il a peur, parce +qu'il s'est mis dans un mauvais cas, ou... ou il ne craint rien +pour lui, et il m'excite sourdement à les dénoncer tous! Oh! la +conjoncture est délicate, Lébiadkine, prends garde de faire une +boulette!...» + +Il était si absorbé dans ses réflexions qu'il ne pensa même pas à +se mettre aux écoutes. Du reste, il lui aurait été difficile +d'entendre la conversation: la porte était massive et à un seul +battant; d'autre part, on n'élevait guère la voix; le capitaine ne +percevait que des sons indistincts. Il lança un jet de salive et +retourna siffler sur le perron. + +III + +Deux fois plus grande que la pièce occupée par le capitaine, la +chambre de Marie Timoféievna ne renfermait pas un mobilier plus +élégant; mais la table qui faisait face au divan était couverte +d'une nappe de couleur, sur tout le parquet s'étendait un beau +tapis, et le lit était masqué par un long rideau vert qui coupait +la chambre en deux; il y avait en outre près de la table un grand +et moelleux fauteuil sur lequel pourtant Marie Timoféievna n'était +pas assise. Ici comme dans le logement de la rue de l'Épiphanie +une lampe brûlait dans un coin devant une icône, et sur la table +se retrouvaient aussi les mêmes objets: jeu de cartes, miroir, +chansonnier, tout jusqu'au petit pain blanc; de plus, on y voyait +un album de photographies et deux livres avec des gravures +coloriées: l'un était une relation de voyage arrangée à l'usage de +la jeunesse, l'autre un recueil d'histoires morales et pour la +plupart chevaleresques. Ainsi que l'avait dit le capitaine, sans +doute Marie Timoféievna avait attendu le visiteur, mais quand +celui-ci entra chez elle, elle dormait, à demi couchée sur le +divan. Nicolas Vsévolodovitch ferma sans bruit la porte derrière +lui, et, sans bouger de place, se mit à considérer la dormeuse. + +Le capitaine avait menti en disant que sa soeur avait fait +toilette. Elle portait la robe de couleur sombre que nous lui +avons vue chez Barbara Pétrovna. Maintenant comme alors son long +cou décharné était à découvert, et ses cheveux étaient réunis sur +sa nuque en un chignon minuscule. Le châle noir donné par Barbara +Pétrovna était plié soigneusement et reposait sur le divan. Cette +fois encore Marie Timoféievna était grossièrement fardée de blanc +et de rouge. Moins d'une minute après l'apparition de Nicolas +Vsévolodovitch, elle se réveilla soudain comme si elle eût senti +son regard sur elle, ouvrit les yeux et se redressa vivement. Mais +il est probable que le visiteur éprouvait lui-même une impression +étrange: toujours debout près de la porte, il ne proférait pas un +mot et ses yeux restaient obstinément fixés sur le visage de Marie +Timoféievna. Peut-être avaient-ils quelque chose de +particulièrement dur, peut-être exprimaient-ils le dégoût, même +une joie maligne de la frayeur ressentie par la folle, ou bien +cette dernière, mal éveillée, crut-elle seulement lire cela dans +le regard de Nicolas Vsévolodovitch? Quoi qu'il en soit, au bout +d'un moment les traits de la pauvre femme prirent une expression +de terreur extraordinaire; des convulsions parcoururent son +visage, elle leva les bras, les agita, et tout à coup fondit en +larmes comme un enfant épouvanté; encore un instant, et elle +aurait crié. Mais le visiteur s'arracha à la contemplation, un +brusque changement s'opéra dans sa physionomie, et ce fut avec le +sourire le plus gracieux qu'il s'approcha de la table: + +-- Pardon, je vous ai fait peur, Marie Timoféievna, dit-il en lui +tendant la main, -- j'ai eu tort de venir vous surprendre ainsi au +moment de votre réveil. + +L'aménité de ce langage produisit son effet. La frayeur de Marie +Timoféievna se dissipa, quoiqu'elle continuât à regarder +Stavroguine avec appréhension, en faisant de visibles efforts pour +comprendre. Elle tendit craintivement sa main. À la fin, un timide +sourire se montra sur ses lèvres. + +-- Bonjour, prince, dit-elle à voix basse, tout en considérant +d'un air étrange Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Sans doute vous avez fait un mauvais rêve? reprit-il avec un +sourire de plus en plus aimable. + +-- Mais vous, comment savez-vous que j'ai rêvé _de cela?_... + +Et soudain son tremblement de tout à l'heure la ressaisit, elle se +rejeta en arrière et leva le bras devant elle comme pour se +protéger, peu s'en fallut qu'elle ne fondit de nouveau en larmes. + +-- Remettez-vous, de grâce; pourquoi avoir peur? Est-il possible +que vous ne me reconnaissiez pas? ne cessait de répéter Nicolas +Vsévolodovitch, mais, cette fois, il fut longtemps sans pouvoir la +rassurer; elle le regardait silencieusement, en proie à une +cruelle incertitude, et l'on voyait qu'elle faisait de pénibles +efforts pour concentrer sa pauvre intelligence sur une idée. +Tantôt elle baissait les yeux, tantôt elle les relevait +brusquement et enveloppait le visiteur d'un regard rapide. À la +fin, elle parut, sinon se calmer, du moins prendre un parti. + +-- Asseyez-vous, je vous prie, à côté de moi, afin que plus tard +je puisse vous examiner, dit-elle d'une voix assez ferme; il était +clair qu'une nouvelle pensée venait de se faire jour dans son +esprit. -- Mais, pour le moment, ne vous inquiétez pas, moi-même +je ne vous regarderai pas, je tiendrai les yeux baissés. Ne me +regardez pas non plus jusqu'à ce que je vous le demande. Asseyez- +vous donc, ajouta-t-elle avec impatience. + +Elle était visiblement dominée de plus en plus par une impression +nouvelle. + +Nicolas Vsévolodovitch s'assit et attendit; il y eut un assez long +silence. + +-- Hum! je trouve tout cela étrange, murmura-t-elle tout à coup +d'un ton presque méprisant; sans doute je fais beaucoup de mauvais +rêves; seulement pourquoi vous ai-je vu en songe sous ce même +aspect? + +-- Allons, laissons là les rêves, répliqua le visiteur impatienté, +et, malgré la défense qu'elle lui en avait faite, il se retourna +vers elle. Peut-être ses yeux avaient-ils la même expression que +tantôt. À plusieurs reprises il remarqua que Marie Timoféievna +aurait bien voulu le regarder, qu'elle en avait grande envie, mais +que, se roidissant contre son désir, elle s'obstinait à contempler +le parquet. + +-- Écoutez, prince, écoutez, dit-elle en élevant soudain la voix, +-- écoutez, prince... + +-- Pourquoi vous êtes-vous détournée? Pourquoi ne me regardez-vous +pas? À quoi bon cette comédie? interrompit-il violemment. + +Mais elle n'eut pas l'air de l'avoir entendu; sa physionomie était +soucieuse et maussade. + +-- Écoutez, prince, répéta-t-elle pour la troisième fois d'un ton +ferme; -- quand, l'autre jour, dans la voiture vous m'avez dit que +vous feriez connaître notre mariage, je me suis effrayée à la +pensée que notre secret serait rendu public. Maintenant je ne sais +pas, j'ai beaucoup réfléchi, et je vois clairement que je ne suis +bonne à rien. Je sais m'habiller, à la rigueur je saurais aussi +recevoir: il n'est pas bien difficile d'offrir une tasse de thé +aux gens, surtout quand on a des domestiques. Mais, n'importe, on +me regardera de travers. Dimanche, lors de ma visite dans cette +maison-là, j'ai observé bien des choses. Cette jolie demoiselle +m'a examinée tout le temps, surtout à partir du moment où vous +êtes entré. C'est vous, n'est-ce pas, qui êtes entré alors? Sa +mère, cette vieille dame du monde, est simplement ridicule. Mon +Lébiadkine s'est distingué aussi; pour ne pas éclater de rire, +j'ai toujours regardé le plafond, il est orné de belles peintures. +Sa mère _à lui _pourrait être supérieure d'un couvent; j'ai peur +d'elle, quoiqu'elle m'ait fait cadeau d'un châle noir. Toutes ces +personnes ont dû donner un triste témoignage de moi, je ne leur en +veux pas, seulement je me disais alors en moi-même: Quelle parente +suis-je pour elles? Sans doute on n'exige d'une comtesse que les +qualités morales, -- celles d'une femme de ménage ne lui sont pas +nécessaires, car elle a une foule de laquais, -- mettons qu'il lui +faut aussi un peu de coquetterie mondaine pour être en état de +recevoir les étrangers de distinction, voilà tout! Mais, +n'importe, dimanche on me regardait d'un air de désolation. Dacha +seule est un ange. J'ai bien peur qu'on ne l'ait chagrinée en +_lui_ tenant des propos inconsidérés sur mon compte. + +-- N'ayez pas peur et ne vous tourmentez pas, dit Nicolas +Vsévolodovitch avec un sourire qu'il ne réussit pas à rendre +agréable. + +-- Du reste, quand même il serait un peu honteux de moi, cela ne +me ferait rien, car il aura toujours plus de compassion que de +honte; j'en juge, naturellement, d'après le coeur humain. Il sait +que c'est plutôt à moi de plaindre ces gens-là qu'à eux d'avoir +pitié de moi. + +-- Vous avez été, paraît-il très blessée de leur manière d'être, +Marie Timoféievna? + +-- Qui? Moi? Non, répondit-elle en souriant avec bonhomie. -- Pas +du tout. Je vous regardais tous alors; vous étiez tous fâchés, +vous vous disputiez, ils se réunissent et ils ne savent pas rire +de bon coeur. Tant de richesses et si peu de gaieté, cela me +paraît horrible. Du reste, à présent je ne plains plus personne, +je garde pour moi toute ma pitié. + +-- J'ai entendu dire qu'avec votre frère vous aviez la vie dure +avant mon arrivée? + +-- Qui est-ce qui vous a dit cela? C'est absurde. Je suis bien +plus malheureuse à présent. Je fais maintenant de mauvais rêves, +et c'est parce que vous êtes arrivé. Pourquoi êtes-vous venu? +dites-le, je vous prie. + +-- Mais ne voulez-vous pas retourner au couvent? + +-- Allons, je m'en doutais, qu'il allait encore me proposer cela! +Un beau venez-y voir que votre couvent! Et pourquoi y retournerai- +je? Avec quoi maintenant y rentrerais-je? Je suis toute seule à +présent! Il est trop tard pour commencer une troisième vie. + +-- Pourquoi vous emportez-vous ainsi? N'avez-vous pas peur que je +cesse de vous aimer? + +-- Je ne m'inquiète pas du tout de vous. Je crains moi-même de ne +plus guère aimer quelqu'un. + +Elle eut un sourire de mépris. + +-- Je dois m'être donné envers _lui_ un tort grave, ajouta-t-elle +soudain comme se parlant à elle-même, -- seulement voilà, je ne +sais pas en quoi consiste ce tort, et c'est ce qui fait mon +éternel tourment. Depuis cinq ans je ne cessais de me dire nuit et +jour que j'avais été coupable à son égard. Je priais, je priais, +et toujours je pensais à ma grande faute envers lui. Et voilà +qu'il s'est trouvé que c'était vrai. + +-- Mais quoi? + +-- Toute ma crainte, c'est qu'_il_ ne soit mêlé à cela, +poursuivit-elle sans répondre à la question qu'elle n'avait même +pas entendue. -- Pourtant il ne peut pas s'être associé de nouveau +à ces petites gens. La comtesse me mangerait volontiers, +quoiqu'elle m'ait fait asseoir à côté d'elle dans sa voiture. Ils +ont tous formé un complot -- se peut-il qu'il y soit entré aussi? +Se peut-il que lui aussi soit un traître? (Un tremblement agita +ses lèvres et son menton.) Écoutez, vous: avez-vous lu l'histoire +de Grichka Otrépieff qui a été maudit dans sept cathédrales? + +Nicolas Vsévolodovitch garda le silence. + +-- Mais, du reste, je vais maintenant me retourner vers vous et +vous regarder, décida-t-elle subitement -- tournez-vous aussi de +mon côté et regardez-moi, mais plus fixement. Je veux enfin +éclaircir mes doutes. + +-- Je vous regarde depuis longtemps déjà. + +-- Hum, fit Marie Timoféievna en observant attentivement le +visiteur, -- vous avez beaucoup engraissé... + +La folle voulait encore dire quelque chose, mais soudain la +terreur qu'elle avait éprouvée tantôt se peignit pour la troisième +fois sur son visage, de nouveau elle recula en projetant le bras +devant elle. + +-- Qu'avez-vous donc? cria avec une sorte de rage Nicolas +Vsévolodovitch. + +Mais la frayeur de Marie Timoféievna ne dura qu'un instant; un +sourire sceptique et désagréable fit grimacer ses lèvres. + +-- Prince, levez-vous, je vous prie, et entrez, dit-elle tout à +coup d'un ton ferme et impérieux. + +-- Comment, entrez? Où voulez-vous que j'entre? + +-- Pendant ces cinq années, je n'ai fait que me représenter de +quelle manière _il_ entrerait. Levez-vous tout de suite et +retirez-vous derrière la porte, dans l'autre chambre. Je serai +assise ici comme si je ne m'attendais à rien, j'aurai un livre +dans les mains, et tout à coup vous apparaîtrez après cinq ans +d'absence. Je veux voir cette scène. + +Nicolas Vsévolodovitch grinçait des dents et grommelait à part soi +des paroles inintelligibles. + +-- Assez, dit-il en frappant sur la table. -- Je vous prie de +m'écouter, Marie Timoféievna. Tâchez, s'il vous plaît, de me +prêter toute votre attention. Vous n'êtes pas tout à fait folle! +laissa-t-il échapper dans un mouvement d'impatience. -- Demain je +rendrai public notre mariage. Jamais vous n'habiterez un palais, +détrompez-vous à cet égard. Voulez-vous passer toute votre vie +avec moi? seulement ce sera fort loin d'ici. Nous irons demeurer +dans les montagnes de la Suisse, il y a là un endroit... Soyez +tranquille, je ne vous abandonnerai jamais et ne vous mettrai pas +dans une maison de santé. J'ai assez d'argent pour vivre sans rien +demander à personne. Vous aurez une servante; vous ne vous +occuperez d'aucun travail. Tous vos désirs réalisables seront +satisfaits. Vous prierez, vous irez où vous voudrez, et vous ferez +ce que bon vous semblera. Je ne vous toucherai pas. Je ne bougerai +pas non plus du lieu où nous serons fixés. Si vous voulez, je ne +vous adresserai jamais la parole. Vous pourrez, si cela vous +plaît, me raconter chaque soir vos histoires, comme autrefois à +Pétersbourg. Je vous ferai des lectures si vous le désirez. Mais +aussi vous devrez passer toute votre vie dans le même endroit, et +c'est un pays triste. Vous consentez? Vous ne regretterez pas +votre résolution, vous ne m'infligerez pas le supplice de vos +malédictions et de vos larmes? + +Elle avait écouté avec une attention extraordinaire et réfléchit +longtemps en silence. + +-- Tout cela me paraît invraisemblable, dit-elle enfin d'un ton +sarcastique. -- Ainsi je passerai peut-être quarante ans dans ces +montagnes. + +Elle se mit à rire. + +-- Eh bien, oui, nous y passerons quarante ans, répondit en +fronçant le sourcil Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Hum... pour rien au monde je n'irai là. + +-- Même avec moi? + +-- Mais qui êtes-vous donc pour que j'aille avec vous? Quarante +années durant être perchée sur une montagne avec lui -- il me la +baille belle! Et quels gens patients nous avons aujourd'hui en +vérité! Non, il ne se peut pas que le faucon soit devenu un hibou. +Ce n'est pas là mon prince! déclara-t-elle en relevant fièrement +la tête. + +Le visage de Nicolas Vsévolodovitch s'assombrit. + +-- Pourquoi m'appelez-vous prince et... et pour qui me prenez- +vous? demanda-t-il vivement. + +-- Comment? Est-ce que vous n'êtes pas prince? + +-- Je ne l'ai même jamais été. + +-- Ainsi vous-même, vous avouez carrément devant moi que vous +n'êtes pas prince! + +-- Je vous répète que je ne l'ai jamais été. + +Elle frappa ses mains l'une contre l'autre. + +-- Seigneur! Je m'attendais à tout de la part de _ses_ ennemis, +mais je n'aurais jamais cru possible une pareille insolence! Vit- +il encore? vociféra-t-elle hors d'elle-même en s'élançant sur +Nicolas Vsévolodovitch, -- tu l'as tué, n'est-ce pas? Avoue! + +Stavroguine fit un saut en arrière. + +-- Pour qui me prends-tu? dit-il; ses traits étaient affreusement +altérés, mais il était difficile en ce moment de faire peur à +Marie Timoféievna, elle poursuivit avec un accent de triomphe: + +-- Qui le connaît? Qui sait ce que tu es et d'où tu sors? Mais +durant ces cinq années mon coeur a pressenti toute l'intrigue! Je +m'étonnais aussi, je me disais: Qu'est ce que c'est que ce chat- +huant? Non, mon cher, tu es un mauvais acteur, pire même que +Lébiadkine. Présente mes hommages à la comtesse et dis-lui que je +la prie d'envoyer quelqu'un de plus propre. Elle t'a payé, parle! +Tu es employé comme marmiton chez elle! j'ai percé à jour votre +imposture, je vous comprends tous, jusqu'au dernier! + +Il la saisit avec force par le bras; elle lui rit au nez: + +-- Quant à lui ressembler, ça, oui, tu lui ressembles beaucoup, tu +pourrais même être son parent, -- homme fourbe! Mais le mien est +un faucon à l'oeil perçant et un prince, tandis que toi tu es une +chouette et un marchand! Le mien ne se laisse pas marcher sur le +pied; toi, Chatouchka (il est bien gentil, je l'aime beaucoup!), +Chatouchka t'a donné un soufflet, mon Lébiadkine me l'a raconté. +Et pourquoi avais-tu peur, ce jour-là, quand tu es entré? Qui est- +ce qui t'avait effrayé? Quand j'ai vu ton bas visage, au moment où +je suis tombée et où tu m'as relevée, j'ai senti comme un ver qui +se glissait dans mon coeur: Ce n'est pas _lui_, me suis-je dit, +ce n'est pas _lui!_ Mon faucon n'aurait jamais rougi de moi devant +une demoiselle du grand monde! Ô Seigneur! Pendant cinq années +entières, mon seul bonheur a été de penser que mon faucon était +quelque part, là-bas derrière les montagnes, qu'il vivait, qu'il +volait en regardant le soleil... Parle, imposteur, as-tu reçu une +grosse somme pour jouer ce rôle? T'as-t-on payé cher? Moi, je ne +t'aurais pas donné un groch[14]. Ha, ha, ha! Ha, ha, ha!... + +-- Oh! Idiote, fit en grinçant des dents Nicolas Vsévolodovitch +qui lui serrait toujours le bras. + +-- Hors d'ici, imposteur! ordonna-t-elle, je suis la femme de mon +prince, je n'ai pas peur de ton couteau! + +-- De mon couteau? + +-- Oui, de ton couteau. Tu as un couteau dans ta poche. Tu pensais +que je dormais, mais je l'ai vu: quand tu es entré tout à l'heure, +tu as tiré un couteau! + +-- Que dis-tu, malheureuse? De quels rêves es-tu le jouet cria +Nicolas Vsévolodovitch, et il repoussa Marie Timoféievna d'une +façon si rude que la tête et les épaules de la folle heurtèrent +violemment contre le divan. Il s'enfuit, mais elle courut après +lui et, tout en boitant, le poursuivit jusque sur le perron. +Lébiadkine, effrayé, la ramena de force dans la maison; toutefois, +avant que le visiteur eût disparu, elle put encore lui jeter à +travers les ténèbres cette apostrophe accompagnée d'un rire +strident: + +-- Grichka Ot-rep-ieff, a-na-thème! + +IV + +-- «Un couteau! un couteau!» répétait Nicolas Vsévolodovitch en +proie à une indicible colère, tandis qu'il marchait à grands pas +dans la boue et dans les flaques d'eau sans remarquer où il posait +ses pieds. Par moments, à la vérité, il éprouvait une violente +envie de rire bruyamment, furieusement, mais il la refoulait en +lui. Il ne recouvra un peu de sang-froid que quand il fut arrivé +sur le pont, à l'endroit même où tantôt il avait fait la rencontre +de Fedka. Cette fois encore le vagabond l'attendait; en +l'apercevant, il ôta sa casquette, découvrit gaiement ses +mâchoires, et avec un joyeux sans gêne engagea la conversation. +D'abord, Nicolas Vsévolodovitch passa son chemin, et même pendant +un certain temps il n'entendit point le rôdeur qui s'était mis à +lui emboîter le pas. Tout à coup il songea avec surprise qu'il +l'avait complètement oublié, et cela alors même qu'il ne cessait +de se répéter: «Un couteau! un couteau!» Il saisit le vagabond, +et, de toute sa force que doublait la colère amassée en lui, +l'envoya rouler sur le pont. L'idée d'une lutte traversa l'esprit +de Fedka, mais presque aussitôt il comprit qu'il n'aurait pas le +dessus, en conséquence il se tint coi et n'essaya même aucune +résistance. À genoux, le corps incliné vers la terre, les coudes +saillant derrière le dos, le rusé personnage attendit +tranquillement l'issue de cette aventure qui ne semblait pas du +tout l'inquiéter. + +L'événement lui donna raison. Le premier mouvement de Nicolas +Vsévolodovitch avait été d'ôter son cache-nez pour lier les mains +de son prisonnier, mais il lâcha brusquement ce dernier et le +repoussa loin de lui. En un clin d'oeil Fedka fut debout, il se +détourna, et, tout à coup, un couteau à la lame courte mais large +brilla dans sa main. + +-- À bas le couteau, cache-le, cache-le tout de suite, _ordonna +_avec un geste impatient Nicolas Vsévolodovitch, et le couteau +disparut aussi vite qu'il s'était montré. + +Stavroguine continua sa marche en silence et sans se retourner, +mais l'obstiné vaurien ne le quitta point; maintenant, il est +vrai, il ne lui parlait plus et même le suivait respectueusement à +un pas de distance. Tous deux traversèrent ainsi le pont, puis +prirent à gauche et s'engagèrent dans un long et obscur péréoulok; +pour aller dans le centre de la ville, on avait plus court par là +que par la rue de l'Épiphanie. + +-- Dernièrement, dit-on, tu as dévalisé une église ici dans le +district, est-ce vrai? demanda à brûle-pourpoint Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- C'est-à-dire que j'étais d'abord entré là pour prier, répondit +le vagabond d'un ton grave et poli, comme si rien ne se fût passé +entre lui et son interlocuteur; il était même plus que grave, il +était digne. La familiarité «amicale» de tantôt avait disparu. +Fedka offrait maintenant tous les dehors d'un homme sérieux, +injustement offensé, il est vrai, mais sachant oublier une +offense. + +-- Quand le Seigneur m'eut conduit dans cette église, poursuivit- +il, je me dis: «Eh! c'est un bienfait du Ciel!» Je fus amené à +cela par ma situation d'orphelin, car dans notre condition on ne +peut pas se passer de secours. Eh bien, Dieu m'a puni de mes +péchés: les objets que j'ai pris ne m'ont rapporté en tout que +douze roubles. J'ai même dû donner par-dessus le marché la +mentonnière en argent de saint-Nicolas, on m'a dit que c'était du +faux. + +-- Tu as assassiné le gardien? + +-- C'est-à-dire que ce gardien et moi, nous avions fait la chose +ensemble, mais le matin, près de la rivière, nous nous sommes +disputés sur la question de savoir qui porterait le sac, et, dans +la discussion, il a reçu un mauvais coup. + +-- Continue à tuer et à voler. + +-- C'est mot pour mot le conseil que me donne aussi Pierre +Stépanovitch, parce qu'il est extraordinairement avare et dur à la +détente. En dehors de cela, il n'a pas pour un groch de foi au +Créateur céleste qui a fait l'homme avec de la terre, il dit que +la nature seule a tout organisé, jusqu'à la dernière bête. De +plus, il ne comprend pas que dans notre position on ne peut se +passer d'un secours bienfaisant. Vous voulez le lui faire +comprendre, il vous regarde comme un mouton regarde l'eau. Tenez, +quand le capitaine Lébiadkine, que vous êtes allé voir tout à +l'heure, demeurait chez Philippoff, une fois sa porte est restée +grande ouverte toute une nuit, lui-même était couché par terre +ivre-mort, et sur le parquet traînait quantité d'argent qu'il +avait laissé tomber de ses poches. J'ai eu l'occasion de le voir +de mes yeux parce que, dans notre position, quand on n'est pas +secouru, il faut pourtant vivre... + +-- Comment, de tes yeux? Tu es donc entré chez lui pendant la +nuit? + +-- Peut-être, seulement personne ne le sait. + +-- Pourquoi ne l'as-tu pas assassiné? + +-- Je m'en suis abstenu par calcul. Pourquoi, me suis-je dit, +prendre maintenant cent cinquante roubles quand, en attendant un +peu, je puis en prendre quinze cents? Le capitaine Lébiadkine, en +effet (je l'ai entendu de mes oreilles), a toujours beaucoup +compté pour vous: il n'est pas de traktir, pas de cabaret où, +étant ivre, il ne l'ait déclaré hautement; ce que voyant, j'ai, +moi aussi, mit tout mon espoir dans Votre Altesse. Je vous parle, +monsieur, comme à un père ou à un frère, car jamais je ne dirai +cela ni à Pierre Stépanovitch, ni à personne. Ainsi Votre Altesse +aura-t-elle la bonté de me donner trois petits roubles? Vous +devriez bien, monsieur, me fixer, c'est-à-dire me faire connaître +la vérité vraie, vu que nous ne pouvons nous passer de secours. + +Nicolas Vsévolodovitch partit d'un bruyant éclat de rire, et, +tirant de sa poche son porte-monnaie qui contenait environ +cinquante roubles en petites coupures, il jeta successivement +quatre assignats au vagabond. Celui-ci les saisit au vol ou les +ramassa dans la boue en criant: «Eh! eh!» Nicolas Vsévolodovitch +finit par lui jeter tout le paquet, et, riant toujours, poursuivit +son chemin. Cette fois Fedka le laissa aller seul; il se traînait +sur le sol boueux pour chercher les assignats tombés dans les +flaques d'eau, et, pendant une heure encore, on put l'entendre +proférer au milieu de l'obscurité son petit cri: «Eh! eh!» + +CHAPITRE III + +_LE DUEL._ + +I + +Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, eut lieu le duel +projeté. Le violent désir qu'Artémii Pétrovitch Gaganoff éprouvait +de se battre coûte que coûte contribua à la prompte issue de +l'affaire. Il ne comprenait pas la conduite de son adversaire, et +il était furieux. Depuis un mois, il l'insultait impunément sans +pouvoir lui faire perdre patience. Cependant il fallait que la +provocation vînt de Nicolas Vsévolodovitch, car tout prétexte +plausible pour envoyer un cartel manquait à Gaganoff. La vraie +cause de sa haine maladive contre Stavroguine, c'était l'offense +faite à son père quatre ans auparavant, et lui-même sentait qu'il +ne pouvait décemment alléguer un pareil motif, surtout après les +humbles excuses déjà présentées à deux reprises par Nicolas +Vsévolodovitch. Il considérait ce dernier comme un poltron éhonté +et trouvait incompréhensible sa longanimité à l'égard de Chatoff; +c'est pourquoi, de guerre lasse, il se résolut à lui adresser la +lettre outrageante qui décida enfin Nicolas Vsévolodovitch à +proposer une rencontre. Après avoir envoyé cette lettre, Artémii +Pétrovitch passa le reste de la journée à se demander anxieusement +si elle aurait le résultat souhaité; à tout hasard il se munit le +soir même d'un témoin et fit choix de Maurice Nikolaïévitch +Drozdoff, son ancien camarade d'école, qu'il estimait +particulièrement. Aussi Kiriloff trouva-t-il le terrain tout +préparé quand, le lendemain, à neuf heures du matin, il se +présenta comme mandataire de son ami. Gaganoff le laissa à peine +s'expliquer et repoussa avec une irritation extraordinaire toutes +les excuses, toutes les concessions de Nicolas Vsévolodovitch. +Elles étaient pourtant d'une nature telle que Maurice +Nikolaïévitch en fut stupéfait: il voulut parler dans le sens de +la conciliation, mais remarquant qu'Artémii Pétrovitch avait +deviné son intention et s'agitait sur sa chaise, il garda le +silence. Sans la parole donnée à son ami, il se serait retiré sur +le champ, et s'il ne renonça pas à sa mission, ce fut seulement +dans l'espoir qu'au dernier moment son intervention pourrait être +utile. Kiriloff transmit, au nom de son client, la demande d'une +réparation par les armes; toutes les conditions de la rencontre, +telles qu'elles avaient été fixées par Stavroguine furent +acceptées aussitôt sans le moindre débat. Gaganoff n'y fit qu'une +addition, destinée, du reste, à rendre le duel plus meurtrier +encore: il exigea l'échange de trois balles. Kiriloff eut beau +protester, il se heurta à une résolution inébranlable, et tout ce +qu'il put obtenir fut qu'en aucun cas le chiffre de trois balles +ne serait dépassé. La rencontre ainsi réglée eut lieu à deux +heures de l'après-midi dans le petit bois de Brykovo situé entre +le domaine de Skvorechniki et la fabrique des Chpigouline. La +pluie avait complètement cessé, mais le temps était humide, et il +faisait beaucoup de vent. Dans le ciel froid flottaient de petits +nuages gris; la cime des arbres s'agitait bruyamment; la journée +avait quelque chose de lugubre. + +Gaganoff et Maurice Nikolaïévitch arrivèrent sur le terrain dans +un élégant break attelé de deux chevaux et conduit par Artémii +Pétrovitch; avec eux se trouvait un laquais. Presque au même +instant parurent trois cavaliers: c'étaient Nicolas Vsévolodovitch +et Kiriloff accompagnés d'un domestique. Kiriloff, qui montait à +cheval pour la première fois de sa vie, avait en selle une +attitude très crâne; il tenait dans sa main droite sa lourde boîte +de pistolets qu'il n'avait pas voulu confier au domestique et dans +sa main gauche les rênes de sa monture, mais, par suite de son +inexpérience, il les tirait sans cesse; aussi le cheval secouait +la tête et manifestait l'envie de se cabrer, ce qui, du reste, +n'effrayait nullement l'ingénieur. Ombrageux et facilement +irritable, Gaganoff vit dans l'arrivée des cavaliers une nouvelle +insulte pour lui: ses ennemis se croyaient donc bien sûrs du +succès puisqu'ils avaient même négligé de se munir d'une voiture +pour ramener le blessé, le cas échéant! Il mit pied à terre, +livide de rage, et sentit que ses mains tremblaient, ce dont il +fit l'observation à Maurice Nikolaïévitch. Nicolas Vsévolodovitch +le salua, il ne lui rendit point son salut et lui tourna le dos. +Le sort consulté sur le choix des armes décida en faveur des +pistolets de Kiriloff. Après avoir fixé la barrière, les témoins +mirent en place les combattants, puis ordonnèrent aux laquais de +se porter à trois cents pas plus loin avec le break et les +chevaux. Ensuite on chargea les pistolets et on les remit aux +adversaires. + +Durant tous ces préparatifs, Maurice Nikolaïévitch était sombre et +soucieux. Par contre, Kiriloff avait l'air parfaitement calme et +indifférent. Il remplissait les obligations de son mandat avec le +soin le plus minutieux, mais sans trahir la moindre inquiétude; la +perspective d'un dénouement fatal ne semblait pas l'émouvoir. +Nicolas Vsévolodovitch, plus pâle que de coutume, était assez +légèrement vêtu: il portait un paletot et un chapeau de castor +blanc. Il paraissait très fatigué, fronçait le sourcil de temps à +autre, et ne cherchait pas du tout à cacher le sentiment +désagréable qu'il éprouvait. Mais de tous le plus remarquable en +ce moment était Artémii Pétrovitch, attendu qu'il n'offrait rien +de particulier à signaler. + +II + +Je n'ai pas encore parlé de son extérieur. C'était un homme de +trente-trois ans, grand et assez gros, «bien nourri», comme dit le +peuple. Il avait le teint blanc, les cheveux blonds et rares; ses +traits ne manquaient pas de distinction. Artémii Pétrovitch avait +quitté la carrière des armes avec le grade de colonel; s'il eût +continué à servir, il est très possible qu'il serait devenu un de +nos bons généraux. + +La principale cause pour laquelle il avait donné sa démission +était l'idée fixe que son nom était déshonoré depuis l'insulte que +Nicolas Vsévolodovitch avait faite à son père. Il croyait +positivement qu'il ne pouvait plus rester dans l'armée, et que sa +présence au régiment était une honte pour ses camarades, quoique +aucun d'eux n'eût connaissance du fait. En ce moment, debout à sa +place, il était en proie à une inquiétude extrême. Il lui semblait +toujours que le duel n'aurait pas lieu, le moindre retard +l'exaspérait. Une sensation maladive se manifesta sur son visage +lorsque Kiriloff, au lieu de donner le signal du combat, adressa +aux deux adversaires la question accoutumée: + +-- C'est seulement pour la forme; maintenant que les pistolets +sont en main et qu'on va commander le feu, une dernière fois +voulez-vous vous réconcilier? J'accomplis mon devoir de témoin. + +Maurice Nikolaïévitch saisit la balle au bond: jusqu'alors il +était resté silencieux, mais, depuis la veille, il s'en voulait de +sa condescendance. + +-- Je m'associe complètement aux paroles de M. Kiriloff... Cette +idée qu'on ne peut se réconcilier sur le terrain est un préjugé +bon pour les Français... D'ailleurs, il y a longtemps que je +voulais le dire, je ne vois point ici de motif à une rencontre... +Car toutes les excuses sont offertes, n'est-ce pas? + +Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur. Il n'avait pas +l'habitude de parler aussi longtemps, et il était fort agité. + +-- Je renouvelle mon offre de présenter toutes les excuses +possibles, répondit avec un empressement extraordinaire Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- Est-ce que c'est possible? cria Gaganoff furieux (il +s'adressait à Maurice Nikolaïévitch et trépignait de colère); -- +si vous êtes mon témoin et non mon ennemi, Maurice Nikolaïévitch, +expliquez à cet homme (il montra avec son pistolet Nicolas +Vsévolodovitch) -- que de pareilles concessions ne font +qu'aggraver l'offense! Il se juge au-dessus de mes insultes!... +Sur le terrain même il ne voit aucun déshonneur à refuser un duel +avec moi! Pour qui donc me prend-il après cela? je vous le +demande. Et vous êtes mon témoin! Vous ne faites que m'irriter +pour que je le manque. + +De nouveau il frappa du pied, l'écume blanchissait ses lèvres. + +-- Les pourparlers sont terminés. Attention au commandement! cria +de toute sa force Kiriloff. -- Un! Deux! Trois! + +Au mot _trois_, Gaganoff et Stavroguine se dirigèrent l'un vers +l'autre. Le premier leva aussitôt son pistolet, et, après avoir +fait cinq ou six pas, tira. Durant une seconde il s'arrêta, puis, +convaincu que son adversaire n'avait pas été atteint, il +s'approcha rapidement de la barrière. Nicolas Vsévolodovitch +s'avança aussi, leva son pistolet, mais fort haut, et tira presque +sans viser. Ensuite il prit son mouchoir dont il entoura le petit +doigt de sa main droite. Alors seulement on s'aperçut qu'Artémii +Pétrovitch n'avait pas tout à fait manqué son ennemi, mais la +balle ayant simplement frôlé les parties molles du doigt sans +toucher l'os, il n'en était résulté pour Nicolas Vsévolodovitch +qu'une égratignure insignifiante. Kiriloff déclara immédiatement +que si les adversaires n'étaient pas satisfaits, le duel allait +continuer. + +Gaganoff s'adressa à Maurice Nikolaïévitch: + +-- Je déclare, fit-il d'une voix rauque (les mots avaient peine à +sortir de sa gorge desséchée), -- que cet homme (ce disant, il +montrait encore Stavroguine avec son pistolet) a tiré en l'air +exprès... de propos délibéré... C'est une nouvelle offense! Il +veut rendre le duel impossible! + +-- J'ai le droit de tirer comme je veux, pourvu que je me conforme +aux règlements, -- observa d'un ton ferme Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Non, il ne l'a pas! Faites-le-lui comprendre! cria Gaganoff. + +-- Je partage tout à fait l'opinion de Nicolas Vsévolodovitch, dit +à haute voix Kiriloff. + +-- Pourquoi m'épargne-t-il? vociféra Artémii Pétrovitch, qui +n'avait pas écouté l'ingénieur. -- Je méprise sa clémence... Je +crache dessus... Je... + +-- Je vous donne ma parole que je n'ai nullement voulu vous +offenser, dit avec impatience Stavroguine, -- j'ai tiré en l'air, +parce que je ne veux plus tuer personne, pas plus vous qu'un +autre; ma résolution n'a rien qui vous soit personnel. Il est vrai +que je ne me considère pas comme insulté, et je regrette que cela +vous fâche. Mais je ne permets à personne de s'immiscer dans mon +droit. + +-- S'il n'a pas peur de verser le sang, demandez-lui pourquoi il +m'a appelé sur le terrain! cria Gaganoff s'adressant comme +toujours à Maurice Nikolaïévitch. + +Ce fut Kiriloff qui répondit: + +-- Il fallait bien qu'il vous y appelât! Vous ne vouliez rien +entendre, comment donc se serait-il débarrassé de vous? + +-- Je me bornerai à une observation, dit Maurice Nikolaïévitch qui +avait suivi la discussion avec un effort pénible: -- si l'un des +adversaires déclare d'avance qu'il tirera en l'air, le duel en +effet ne peut continuer... pour des raisons délicates et... +faciles à comprendre. + +-- Je n'ai nullement déclaré que je tirerais en l'air chaque fois! +cria Stavroguine poussé à bout. -- Vous ne savez pas du tout +quelles sont mes intentions, et comment je tirerai tout à +l'heure... Je n'empêche le duel en aucune façon. + +-- S'il en est ainsi, la rencontre peut continuer, dit Maurice +Nikolaïévitch à Gaganoff. + +À la reprise du combat, les mêmes incidents se reproduisirent; la +balle de Gaganoff s'égara encore, et celle de Stavroguine passa à +une archine au-dessus du chapeau d'Artémii Pétrovitch. Cette fois, +pour éviter de nouvelles récriminations, Nicolas Vsévolodovitch, +bien que décidé à épargner son adversaire, avait feint de le +viser, mais celui-ci ne s'y trompa point: + +-- Encore! hurla-t-il en grinçant des dents; -- n'importe, j'ai +été provoqué, et j'entends user des avantages de ma position. Je +réclame l'échange d'une troisième balle. + +-- C'est votre droit, déclara Kiriloff. + +Maurice Nikolaïévitch ne dit rien. Les combattants se remirent en +place. Quand le signal fut donné, Gaganoff s'avança jusqu'à la +barrière et là, c'est-à-dire à douze pas de distance, commença à +coucher en joue Stavroguine. Ses mains tremblaient trop pour lui +permettre de bien tirer. Nicolas Vsévolodovitch, le pistolet +baissé, attendait immobile le feu de son adversaire. + +-- C'est trop longtemps viser! cria violemment Kiriloff; -- tirez! +tirez! + +Au même instant une détonation retentit, et le chapeau de castor +blanc de Nicolas Vsévolodovitch roula à terre. L'ingénieur le +ramassa et le tendit à son ami. Le coup n'avait pas été mal +dirigé, la coiffe était percée fort près de la tête, il s'en +fallait de quatre verchoks que la balle n'eût atteint le crâne. +Pendant que Stavroguine examinait son chapeau avec Kiriloff, il +semblait avoir oublié Artémii Pétrovitch. + +-- Tirez, ne retenez pas votre adversaire! cria Maurice +Nikolaïévitch excessivement agité. + +Nicolas Vsévolodovitch frissonna, il regarda Gaganoff, se +détourna, et, cette fois, sans aucune cérémonie, lâcha son coup de +pistolet dans le bois. Le duel était fini. Gaganoff resta comme +écrasé. Maurice Nikolaïévitch s'approcha de lui et se mit à lui +parler; mais Artémii Pétrovitch n'eut pas l'air de comprendre. En +s'en allant, Kiriloff ôta son chapeau et salua d'un signe de tête +Maurice Nikolaïévitch. Quant à Stavroguine, il ne se piqua plus de +courtoisie; après avoir tiré comme je l'ai dit, il ne se retourna +même pas vers la barrière, rendit son arme à Kiriloff et se +dirigea à grand pas vers l'endroit où se trouvaient les chevaux. +Son visage respirait la colère, il gardait le silence, Kiriloff se +taisait aussi. Tous deux montèrent à cheval et partirent au galop. + +III + +Au moment où il approchait de sa demeure, Nicolas Vsévolodovitch +interpella Kiriloff avec impatience: + +-- Pourquoi vous taisez-vous? + +-- Qu'est-ce qu'il vous faut? répliqua l'ingénieur. + +Sa monture se cabrait, et il avait fort à faire pour n'être pas +désarçonné. + +Stavroguine se contint. + +-- Je ne voulais pas offenser ce... cet imbécile, et je l'ai +encore offensé, dit-il en baissant le ton. + +-- Oui, vous l'avez encore offensé, répondit Kiriloff; -- et, +d'ailleurs, ce n'est pas un imbécile. + +-- J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu. + +-- Non. + +-- Qu'est-ce qu'il fallait donc faire? + +-- Ne pas le provoquer. + +-- Supporter encore un soufflet? + +-- Oui. + +-- Je commence à n'y rien comprendre! reprit avec colère Nicolas +Vsévolodovitch, -- pourquoi tous attendent-ils de moi ce qu'ils +n'attendent pas des autres? Pourquoi souffrirais-je ce que +personne ne souffre, et me chargerais-je de fardeaux que personne +ne peut supporter? + +-- Je pensais que vous-même cherchiez ces fardeaux? + +-- Je les cherche? + +-- Oui. + +-- Vous... vous vous en êtes aperçu? + +-- Oui. + +-- Cela se remarque donc? + +-- Oui. + +Ils gardèrent le silence pendant une minute. Stavroguine avait +l'air très préoccupé. + +-- Si je n'ai pas tiré sur lui, c'est uniquement parce que je ne +voulais pas le tuer; je vous assure que je n'ai pas eu une autre +intention, dit Nicolas Vsévolodovitch avec l'empressement inquiet +de quelqu'un qui cherche à se justifier. + +-- Il ne fallait pas l'offenser. + +-- Comment devais-je faire alors? + +-- Vous deviez le tuer. + +-- Vous regrettez que je ne l'aie pas tué? + +-- Je ne regrette rien. Je croyais que vous vouliez le tuer. Vous +ne savez pas ce que vous cherchez. + +-- Je cherche des fardeaux, fit en riant Stavroguine. + +-- Puisque vous-même ne vouliez pas verser son sang, pourquoi vous +êtes-vous mis dans le cas d'être tué par lui. + +-- Si je ne l'avais pas provoqué, il m'aurait tué comme un chien. + +-- Ce n'est pas votre affaire. Il ne vous aurait peut-être pas +tué. + +-- Il m'aurait seulement battu? + +-- Ce n'est pas votre affaire. Portez votre fardeau. Autrement il +n'y a pas de mérite. + +-- Foin de votre mérite! je ne tiens à en acquérir aux yeux de +personne. + +-- Je croyais le contraire, observa froidement Kiriloff. + +Les deux cavaliers entrèrent dans la cour de la maison. + +-- Voulez-vous venir chez moi? proposa Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Non, je vais rentrer, adieu, dit Kiriloff. + +Il descendit de cheval et mit sous son bras la boîte qui contenait +ses pistolets. + +-- Du moins vous n'êtes pas fâché contre moi? reprit Stavroguine +qui tendit la main à l'ingénieur. + +-- Pas du tout! répondit celui-ci en revenant sur ses pas pour +serrer la main de son ami. -- Si je porte facilement mon fardeau, +c'est parce que ma nature s'y prête; la vôtre vous rend peut-être +votre charge plus pénible. Il n'y a pas à rougir de cela. + +-- Je sais que je n'ai pas de caractère, aussi je ne me donne pas +pour un homme fort. + +-- Vous faites bien. Allez boire du thé. + +Nicolas Vsévolodovitch rentra chez lui fort troublé. + +IV + +Fort contente d'apprendre que son fils s'était décidé à faire une +promenade à cheval, Barbara Pétrovna avait elle-même donné l'ordre +d'atteler, et elle était allée «comme autrefois respirer l'air +pur»: telle fut la nouvelle qu'Alexis Égorovitch s'empressa de +communiquer à son barine. + +-- Est-elle sortie seule ou avec Daria Pavlovna? demanda aussitôt +Nicolas Vsévolodovitch. + +Sa mine se renfrogna lorsque le domestique répondit que Daria +Pavlovna se sentant indisposée avait refusé d'accompagner la +générale et se trouvait maintenant dans sa chambre. + +-- Écoute, vieux, commença Stavroguine, comme s'il eût pris une +résolution subite, -- tiens-toi aux aguets pendant toute cette +journée et, si tu t'aperçois qu'elle se rend chez moi, empêche-la +d'entrer; dis-lui que d'ici à quelques jours je ne pourrai la +recevoir, que je la prie de suspendre ses visites... et que je +l'appellerai moi-même quand le moment sera venu, tu entends? + +-- Je le lui dirai, fit Alexis Égorovitch. + +Il baissait les yeux, et son chagrin semblait prouver que cette +commission ne lui plaisait guère. + +-- Mais dans le cas seulement où tu la verrais prête à entrer chez +moi. + +-- Soyez tranquille, il n'y aura pas d'erreur. C'est par mon +entremise que ses visites ont eu lieu jusqu'à présent; dans ces +occasions, elle s'est toujours adressée à moi. + +-- Je le sais; mais, je le répète, pas avant qu'elle vienne elle- +même. Apporte-moi vite du thé. + +Le vieillard venait à peine de sortir quand la porte se rouvrit; +sur le seuil se montra Daria Pavlovna. Elle avait le visage pâle, +quoique son regard fût calme. + +-- D'où venez-vous? s'écria Stavroguine. + +-- J'étais là, et j'attendais pour entrer qu'Alexis Égorovitch +vous eût quitté. J'ai entendu ce que vous lui avez dit, et, quand +il est sorti tout à l'heure, je me suis dissimulée derrière le +ressaut, il ne m'a pas remarquée. + +-- Depuis longtemps je voulais rompre avec vous, Dacha... en +attendant... ce temps-là. Je n'ai pas pu vous recevoir cette nuit, +malgré votre lettre. Je voulais moi-même vous répondre, mais je ne +sais pas écrire, ajouta-t-il avec une colère mêlée de dégoût. + +-- J'étais moi-même d'avis qu'il fallait rompre. Barbara Pétrovna +soupçonne trop nos relations. + +-- Libre à elle. + +-- Il ne faut pas qu'elle s'inquiète. Ainsi maintenant c'est +jusqu'à la fin? + +-- Vous l'attendez donc toujours? + +-- Oui, je suis certaine qu'elle viendra. + +-- Dans le monde rien ne finit. + +-- Ici il y aura une fin. Alors vous m'appellerez, je viendrai. +Maintenant, adieu. + +-- Et quelle sera la fin? demanda en souriant Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- Vous n'êtes pas blessé et... vous n'avez pas versé le sang? +demanda à son tour la jeune fille sans répondre à la question qui +lui était faite. + +-- Ç'a été bête; je n'ai tué personne, rassurez-vous. Du reste, +vous apprendrez tout aujourd'hui même par la voix publique. Je +suis un peu souffrant. + +-- Je m'en vais. Vous ne déclarerez pas votre mariage aujourd'hui! +ajouta-t-elle avec hésitation. + +-- Ni aujourd'hui, ni demain; après-demain, je ne sais pas, peut- +être que nous serons tous morts, et ce sera tant mieux. Laissez- +moi, laissez-moi enfin. + +-- Vous ne perdrez pas l'autre... folle? + +-- Je ne perdrai ni l'une ni l'autre des deux folles, mais celle +qui est intelligente, je crois que je la perdrai: je suis si lâche +et si vil, Dacha, que peut-être en effet je vous appellerai quand +arrivera la «fin», comme vous dites, et malgré votre intelligence +vous viendrez. Pourquoi vous perdez-vous vous-même? + +-- Je sais qu'à la fin je resterai seule avec vous et... j'attends +ce moment. + +-- Mais si alors je ne vous appelle pas, si je vous fuis? + +-- C'est impossible, vous m'appellerez. + +-- Il y a dans cette conviction beaucoup de mépris pour moi. + +-- Vous savez qu'il n'y a pas que du mépris. + +-- C'est donc qu'il y en a tout de même? + +-- Je n'ai pas dit cela. Dieu m'en est témoin, je souhaiterais on +ne peut plus que vous n'eussiez jamais besoin de moi. + +-- Une phrase en vaut une autre. De mon côté, je désirerais ne +point vous perdre. + +-- Jamais vous ne pourrez me perdre, et vous-même vous le savez +mieux que personne, se hâta de répondre Daria Pavlovna qui mit +dans ces paroles une énergie particulière. -- Si je ne reste pas +avec vous, je me ferai Soeur de la Miséricorde, garde-malade, ou +colporteuse d'évangiles. J'y suis bien décidée. Je ne puis pas me +marier pour tomber dans la misère, je ne puis pas non plus vivre +dans des maisons comme celle-ci. Je ne le veux pas... Vous savez +tout. + +-- Non, je n'ai jamais pu savoir ce que vous voulez; votre +sympathie pour moi me paraît ressembler à l'intérêt que certaines +vieilles infirmières portent sans motif à tels ou tels malades +plutôt qu'aux autres. Ou mieux, vous me rappelez ces vieilles +dévotes, habituées à assister aux enterrements, qui manifestent +des préférences pour certains cadavres. Pourquoi me regardez-vous +d'un air si étrange? + +Elle le considéra attentivement. + +-- Vous êtes fort malade? demanda-t-elle d'un ton affectueux. -- +Mon Dieu! et cet homme veut se passer de moi! + +-- Écoutez, Dacha, maintenant je vois toujours des apparitions. +Hier, sur le pont, un petit diable m'a offert d'assassiner +Lébiadkine et Marie Timoféievna, ce qui trancherait la question de +mon mariage légal. Il m'a demandé trois roubles d'arrhes, mais il +a laissé clairement entendre que l'opération tout entière ne +coûterait pas moins de quinze cents roubles. Voilà un diable qui +sait compter! Un teneur de livres! Ha, ha! + +-- Mais vous êtes bien sûr que c'était une apparition? + +-- Oh! non, ce n'était pas une apparition! C'était tout bonnement +Fedka le forçat, un brigand qui s'est évadé du bagne. Mais là +n'est pas la question; que croyez-vous que j'aie fait? Je lui ai +donné tout l'argent contenu dans mon porte-monnaie, et il est +maintenant persuadé qu'il a reçu de moi des arrhes. + +-- Vous l'avez rencontré cette nuit, et il vous a fait une +pareille proposition? Ne voyez-vous pas qu'ils tendent leurs +filets autour de vous? + +-- Eh bien, qu'ils les tendent! Mais, vous savez, il y a une +question que vous avez envie de me faire, je le vois dans vos +yeux, dit avec un mauvais sourire Nicolas Vsévolodovitch. + +Dacha eut peur. + +-- Je ne songe à aucune question et je n'ai aucun doute, vous +feriez mieux de vous taire! répliqua-t-elle d'une voix inquiète. + +-- C'est-à-dire que vous sûre que je ne ferai pas marché avec +Fedka? + +-- Oh! mon Dieu! s'écria la jeune fille en frappant ses mains +l'une contre l'autre, -- pourquoi me tourmentez-vous ainsi? + +-- Allons, pardonnez-moi mon stupide badinage, sans doute je +prends avec eux de mauvaises manières. Vous savez, depuis la nuit +dernière j'ai une terrible envie de rire, c'est un besoin +d'hilarité prolongée, continuelle; je suis comme bourré de rire... +Chut! Ma mère est revenue; je reconnais le bruit de sa voiture. + +Dacha prit la main de Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Que Dieu vous garde de votre démon, et... appelez-moi, appelez- +moi le plus tôt possible! + +-- Mon démon, dites-vous! Ce n'est qu'un pauvre petit diablotin +scrofuleux, enrhumé, un malchanceux. Eh bien, Dacha, vous n'osez +toujours pas me faire votre question? + +Elle le regarda avec une expression de douloureux reproche et se +dirigea vers la porte. + +Un sourire acerbe parut sur les lèvres de Stavroguine. + +-- Écoutez! cria-t-il. -- Si... eh bien, en un mot, _si_... vous +comprenez, allons, si je traitais avec Fedka et qu'ensuite je vous +appelasse, viendriez-vous tout de même? + +Elle sortit sans se retourner et sans répondre, le visage caché +dans ses mains. + +Stavroguine resta songeur. + +-- Elle viendra même après cela! murmura-t-il avec un sentiment de +dégoût. -- Une garde-malade! Hum!... Du reste, j'en ai peut-être +besoin. + +CHAPITRE IV + +_TOUT LE MONDE DANS L'ATTENTE._ + +I + +L'histoire du duel ne tarda pas à se répandre dans la société et y +produisit une impression tout à l'avantage de Nicolas +Vsévolodovitch. Nombre de ses anciens ennemis se déclarèrent +hautement en sa faveur. Quelques mots prononcés au sujet de cette +affaire par une personne qui jusqu'alors avait réservé son +jugement ne contribuèrent pas peu à ce revirement inattendu de +l'esprit public. Voici ce qui arriva: le lendemain de la +rencontre, toute la ville s'était rendue chez la femme du maréchal +de la noblesse, dont on célébrait justement la fête ce jour-là. +Dans l'assistance se remarquait Julie Mikhaïlovna venue avec +Élisabeth Touchine; la jeune fille était rayonnante de beauté et +se montrait fort gaie, ce qui dès l'abord parut très louche à +beaucoup de nos dames. Je dois dire que ses fiançailles avec +Maurice Nikolaïévitch ne pouvaient plus être mises en doute. En +réponse à une question badine d'un général retiré du service, mais +encore important, Élisabeth Nikolaïevna déclara elle-même ce soir- +là qu'elle était fiancée. Néanmoins pas une de nos dames ne +voulait le croire. Toutes persistaient à supposer un roman, une +aventure mystérieuse qui aurait eu lieu en Suisse et à laquelle on +mêlait obstinément, -- je ne sais pourquoi, -- Julie Mikhaïlovna. +Dès qu'elle entra, tous les regards se portèrent curieusement vers +elle. Il est à noter que jusqu'à cette soirée le duel n'était +l'objet que de commentaires très discrets: l'événement était très +récent; d'ailleurs on ignorait encore les mesures prises par +l'autorité. Autant qu'on pouvait le savoir, celle-ci n'avait pas +inquiété les deux duellistes. Par exemple, il était de notoriété +publique que le lendemain matin Artémii Pétrovitch avait librement +regagné son domaine de Doukhovo. Comme de juste, tous attendaient +avec impatience que quelqu'un se décidât à aborder ouvertement la +grosse question du jour, et l'on comptait surtout pour cela sur le +général dont j'ai parlé tout à l'heure. + +Ce personnage, un des membres les plus qualifiés de notre club, +avait, en effet, l'habitude d'attacher le grelot. C'était là, pour +ainsi dire, sa spécialité dans le monde. Le premier il portait au +grand jour de la discussion publique les choses dont les autres ne +s'entretenaient encore qu'à voix basse. + +Dans la circonstance présente le général avait une compétence +particulière. Il était parent éloigné d'Artémii Pétrovitch, +quoiqu'il fût en querelle et même en procès avec lui; de plus, il +avait eu lui-même deux affaires d'honneur dans sa jeunesse, et +l'un de ces duels lui avait valu d'être envoyé comme simple soldat +au Caucase. Quelqu'un vint à parler de Barbara Pétrovna qui, +depuis deux jours, s'était remise à sortir, et à ce propos vanta +son magnifique attelage provenant du haras des Stavroguine. Sur +quoi le général observa brusquement qu'il avait rencontré dans la +journée «le jeune Stavroguine» à cheval... Un vif mouvement +d'attention se produisit aussitôt dans l'assistance. Le général +poursuivit en tournant entre ses doigts une tabatière en or qui +lui avait été donnée par le Tzar: + +-- Je regrette de ne pas m'être trouvé ici il y a quelques +années... j'étais alors à Karlsbad... Hum. Ce jeune homme +m'intéresse fort, j'ai tant entendu parler de lui à cette +époque... Hum. Est-il vrai qu'il soit fou? Quelqu'un l'a dit +alors. L'autre jour on me racontait qu'outragé devant sa cousine +par un étudiant, il s'était fourré sous la table, et, hier, Stépan +Vysotzky m'apprend que Stavroguine s'est battu en duel avec ce... +Gaganoff. Il a galamment risqué sa vie, paraît-il, à seule fin de +mettre un terme aux persécutions de cet enragé. Hum. C'était dans +les moeurs de la garde il y a cinquante ans. Il fréquente ici chez +quelqu'un? + +Le général se tut comme s'il eût attendu une réponse. + +-- Quoi de plus simple? répliqua soudain en élevant la voix Julie +Mikhaïlovna qui était vexée de voir tous les yeux se tourner vers +elle comme par l'effet d'un mot d'ordre. -- Peut-on s'étonner que +Stavroguine se soit battu avec Gaganoff et qu'il ait dédaigné +l'injure de l'étudiant? Il ne pouvait pas appeler sur le terrain +un homme qui avait été son serf! + +L'idée était claire et simple, mais personne n'y avait encore +songé. Ces paroles eurent un grand retentissement et retournèrent +l'opinion de fond en comble. Les scandales, les commérages +passèrent dès lors à l'arrière-plan. Nicolas Vsévolodovitch +apparut comme un homme que l'on avait méconnu et qui possédait une +sévérité de principes presque idéale. Mortellement outragé par un +étudiant, c'est-à-dire par un individu qui avait reçu de +l'éducation et qui était émancipé du servage, il méprisait +l'offense, parce que l'offenseur était un de ses anciens serfs. La +société frivole tient en mésestime l'homme qui se laisse +souffleter impunément: il bravait les préjugés d'un monde peu +éclairé. + +On se rappela les relations de Nicolas Vsévolodovitch avec le +comte K..., et l'on en conclut fort légèrement qu'il était fiancé +à une des filles de ce haut fonctionnaire. Quant à sa prétendue +intrigue en Suisse avec Élisabeth Nikolaïevna, les dames elles- +mêmes cessèrent d'en parler. Prascovie Ivanovna et sa fille +venaient enfin de se mettre en règle avec l'étiquette provinciale: +elles avaient fait leurs visites. Tout le monde trouvait que +mademoiselle Touchine était une jeune fille des plus ordinaires +qui profitait seulement de ses nerfs malades pour se rendre +intéressante. Sa syncope, le jour de l'arrivée de Nicolas +Vsévolodovitch, n'était plus attribuée maintenant qu'à la frayeur +que la brutale conduite de l'étudiant avait dû lui causer. On +exagérait même le prosaïsme des circonstances qu'on s'était plu +d'abord à présenter sous des couleurs si fantastiques. De la +boiteuse il n'était plus du tout question, un détail si +insignifiant ne valait pas la peine qu'on en parlât. «Et quand il +y aurait cent boiteuses? Qui est-ce qui n'a pas été jeune?» On +s'étendait sur le respect de Nicolas Vsévolodovitch pour sa mère, +on s'ingéniait à lui découvrir différentes vertus, on vantait +l'instruction qu'il avait acquise par quatre années d'études dans +les universités allemandes. La manière d'agir d'Artémii Pétrovitch +était unanimement considérée comme un manque de tact, et tous +s'accordaient à reconnaître chez Julie Mikhaïlovna une pénétration +remarquable. + +Aussi, lorsque enfin Nicolas Vsévolodovitch se montra, on +l'accueillit de l'air le plus naïvement sérieux, et il put lire +dans tous les yeux avec quelle impatience il était attendu. Il +n'ouvrit pas la bouche, et son silence le servit mieux que ne +l'eussent fait les plus belles paroles. En un mot, tout lui +réussit, il fut à la mode. En province, si quelqu'un est allé une +fois dans le monde, il est forcé d'y retourner. Nicolas +Vsévolodovitch se prêta scrupuleusement à tout ce que les +convenances exigeaient de lui. On ne le trouva pas gai: «C'est un +homme qui a souffert», dit-on, «un homme qui n'est pas ce que sont +les autres, il a beaucoup à penser.» On allait maintenant jusqu'à +lui savoir gré de cette humeur fière et hautaine qui lui avait +fait tant d'ennemis quatre ans auparavant. + +Barbara Pétrovna était radieuse. Je ne puis dire si elle +regrettait beaucoup l'évanouissement de ses rêves au sujet +d'Élisabeth Nikolaïevna. Ici sans doute lui vint en aide l'orgueil +familial. Chose étrange, Barbara Pétrovna croyait fermement que +Nicolas, en effet, «avait choisi» chez le comte K..., et le plus +singulier, c'est qu'elle croyait à cela, comme tout le monde, sur +la foi des bruits parvenus à ses oreilles; elle-même n'osait +adresser aucune question directe à Nicolas Vsévolodovitch. Deux ou +trois fois pourtant la curiosité l'emporta sur la crainte, et la +mère, d'un ton enjoué, reprocha à son fils de faire le cachottier +avec elle. Le jeune homme sourit et continua à se taire. Son +silence fut interprété comme une réponse affirmative. Eh bien, +avec tout cela, Barbara Pétrovna n'oubliait jamais la boiteuse: +alors même qu'elle rêvait au prochain mariage de son fils avec une +des filles du comte K..., la pensée de Marie Timoféievna pesait +toujours sur son coeur comme une pierre, comme un cauchemar, et +l'inquiétait étrangement pour l'avenir. + +Inutile de dire que la générale Stavroguine avait retrouvé dans la +société la considération et les égards respectueux auxquels elle +était accoutumée autrefois, mais elle ne profitait guère de cet +avantage, allant fort peu dans le monde. Elle fit cependant une +visite solennelle à la gouvernante. Naturellement personne n'avait +été plus ravi que Barbara Pétrovna du langage tenu par Julie +Mikhaïlovna chez la maréchale de la noblesse: ces paroles avaient +ôté de son coeur un gros chagrin et tranché du coup plusieurs des +questions qui la tourmentaient si fort depuis ce malheureux +dimanche. «Je ne comprenais pas cette femme!» décida-t-elle, et, +franchement, avec sa spontanéité ordinaire, elle déclara à Julie +Mikhaïlovna qu'elle était venue la _remercier_. La gouvernante +fut flattée, mais se tint sur la réserve. Elle commençait à avoir +le sentiment de son importance peut-être même l'avait-elle déjà un +peu trop. Par exemple, elle observa, dans le cours de la +conversation, qu'elle n'avait jamais entendu parler du mérite +scientifique de Stépan Trophimovitch. + +-- Sans doute je reçois le jeune Verkhovensky et je m'intéresse à +lui. Il est étourdi, mais on peut passer cela à son âge; +d'ailleurs il possède un solide savoir, et, après tout, ce n'est +pas un critique fourbu. + +Barbara Pétrovna se hâta de répondre que Stépan Trophimovitch +n'avait jamais été critique, et qu'au contraire il avait passé +toute sa vie chez elle. Dans la première partie de sa carrière, +des circonstances «trop connues de tout le monde» avaient appelé +l'attention sur lui, et il s'était signalé dans ces derniers temps +par des travaux sur l'histoire de l'Espagne. À présent, il se +proposait d'écrire quelque chose sur la situation actuelle des +universités allemandes, il songeait aussi à faire un article sur +la Madone de Dresde. Bref, Barbara Pétrovna ne négligea rien pour +relever Stépan Trophimovitch aux yeux de la gouvernante. + +-- Sur la Madone de Dresde? Il s'agit de la Madame Sixtine? Chère +Barbara Pétrovna, j'ai passé deux heures devant cette toile, et je +suis partie désenchantée. Je n'y ai rien compris, et j'étais +stupéfaite. Karmazinoff dit aussi qu'il est difficile d'y +comprendre quelque chose. À présent tous, Russes et Anglais, +déclarent ne rien trouver dans ce tableau si admiré de l'ancienne +génération. + +-- C'est une nouvelle mode, alors? + +-- Je pense qu'il ne faut pas faire fi de notre jeunesse. On crie +qu'elle est communiste, mais, à mon avis, on doit l'entourer +d'égards et de sympathie. À présent, je lis tout, je reçois tous +les journaux, je vois tout ce qui s'écrit sur l'organisation de la +commune, les sciences naturelles et le reste, parce qu'il faut +enfin savoir où l'on vit et à qui l'on a affaire. On ne peut +passer toute sa vie dans les hautes régions de la fantaisie. Je me +suis fait une règle d'être aimable avec les jeunes gens pour les +arrêter sur la pente du précipice. Croyez-le, Barbara Pétrovna, +c'est nous, la société, qui pouvons seul, par notre bienfaisante +influence et notamment par des procédés gracieux, les retenir au +bord de l'abîme où les pousse l'intolérance de toutes ces vieilles +perruques. Du reste, je suis bien aise que vous m'ayez parlé de +Stépan Trophimovitch. Vous m'avez donné une idée: il pourra +prendre part à notre séance littéraire. J'organise, vous savez, +une fête par souscription au profit des institutrices pauvres de +notre province. Elles sont dispersées dans toute la Russie; on en +compte jusqu'à six qui sont originaire de ce district; il y a en +outre deux télégraphistes, deux étudiantes en médecine et +plusieurs qui voudraient aussi étudier, mais qui n'en ont pas le +moyen. Le sort de la femme russe est terrible, Barbara Pétrovna! +On fait maintenant de cela une question universitaire, et même le +conseil de l'Empire s'en est occupé dans une de ses séances. Dans +notre étrange Russie on peut faire tout ce que l'on veut. Aussi, +je le répète, si la société voulait, elle pourrait, rien que par +des gentillesses et des procédés aimables, diriger dans la bonne +voie ce grand mouvement des esprits. Oh! mon Dieu, sont-ce les +personnalités éclairées qui nous manquent? Assurément non, mais +elles sont isolées. Unissons-nous donc, et nous serons plus forts. +En un mot, j'aurai d'abord une matinée littéraire, puis un léger +déjeuner et le soir un bal. Nous voulions commencer la soirée par +des tableaux vivants, mais il paraît que cela entraînerait +beaucoup de frais; aussi, pour le public, il y aura un ou deux +quadrilles dansés par des masques qui auront des costumes de +caractère et représenteront certaines tendances de la littérature. +C'est Karmazinoff qui a suggéré l'idée de ce divertissement; il +m'est d'un grand secours. Vous savez, il nous lira sa dernière +production que personne ne connaît encore. Il dépose la plume et +renonce désormais à écrire; cet article est son adieu au public. +Une petite chose charmante intitulée «_Merci»_. Un titre français, +mais il trouve cela plus piquant et même plus fin. Je suis aussi +de cet avis, et c'est même sur mon conseil qu'il s'est décidé en +faveur de ce titre. Stépan Trophimovitch pourrait aussi, je pense, +faire une lecture, s'il a quelque chose de court et... qui ne soit +pas trop scientifique. Pierre Stépanovitch prendra part également, +je crois, à la matinée littéraire, et nous aurons peut-être encore +un autre lecteur. Pierre Stépanovitch passera chez vous pour vous +communiquer le programme; ou plutôt, si vous voulez bien le +permettre, je vous l'apporterai moi-même. + +-- De mon côté, je vous demande la permission de m'inscrire sur +votre liste. Je ferai part de votre désir à Stépan Trophimovitch, +et je tâcherai d'obtenir son consentement. + +Barbara Pétrovna revint chez elle définitivement enchantée de +Julie Mikhaïlovna et -- je ne sais pourquoi -- très fâchée contre +Stépan Trophimovitch. + +-- Je suis amoureuse d'elle, je ne comprends pas comment j'ai pu +me tromper ainsi sur cette femme, dit-elle à son fils et à Pierre +Stépanovitch qui vint dans la soirée. + +-- Il faut pourtant vous réconcilier avec le vieux, conseilla +Pierre Stépanovitch, -- il est au désespoir. Sa disgrâce est +complète. Hier il a rencontré votre voiture, il a salué, et vous +vous êtes détournée. Vous savez, nous allons le produire, j'ai +certaines vues sur lui, et il peut encore être utile. + +-- Oh! Il lira. + +-- Je ne parle pas seulement de cela. Mais je voulais justement +passer chez lui aujourd'hui. Ainsi je lui ferai la commission? + +-- Si vous voulez. Je ne sais pas, du reste, comment vous +arrangerez cela, dit Barbara Pétrovna avec hésitation. -- Je +comptais m'expliquer moi-même avec lui, je voulais lui fixer un +rendez-vous, ajouta-t-elle, et son visage se renfrogna. + +-- Ce n'est pas la peine de lui donner un rendez-vous. Je lui +dirai la chose tout bonnement. + +-- Soit, dites-la-lui. Mais ne manquez pas de lui dire aussi que +je le verrai certainement un de ces jours. + +Pierre Stépanovitch sortit en souriant. Autant que je me souviens, +il était alors d'une humeur massacrante, et presque personne +n'était à l'abri de ses boutades. Chose étrange, tout le monde les +lui pardonnait, bien qu'elles passassent souvent toutes les +bornes. L'idée s'était généralement répandue qu'il ne fallait pas +le juger comme on aurait jugé un autre. Je noterai que le duel de +Nicolas Vsévolodovitch l'avait mis dans une colère extrême. Cet +événement fut pour lui une surprise, et il devint vert quand on le +lui raconta. C'était peut-être son amour-propre qui souffrait: il +n'avait appris l'affaire que le lendemain, alors qu'elle était +déjà connue de toute la ville. + +-- Vous n'aviez pas le droit de vous battre, dit-il tout bas à +Stavroguine qu'il aperçut par hasard au club cinq jours après. Il +est à remarquer que durant tout ce temps ils ne s'étaient +rencontrés nulle part, quoique Pierre Stépanovitch fût venu +presque chaque jour chez Barbara Pétrovna. + +Nicolas Vsévolodovitch le regarda silencieusement et d'un air +distrait, comme s'il n'eût pas compris de quoi il s'agissait, mais +il ne s'arrêta point et passa dans la grande salle pour se rendre +au buffet. + +Pierre Stépanovitch s'élança à sa suite et, comme par distraction, +lui saisit l'épaule: + +-- Vous êtes allé aussi chez Chatoff... vous voulez rendre public +votre mariage avec Marie Timoféievna. + +Nicolas Vsévolodovitch se dégagea par un mouvement brusque, et, le +visage menaçant, se retourna soudain vers Pierre Stépanovitch. +Celui-ci le considéra en souriant d'une façon étrange. Cette scène +ne dura qu'un instant. Stavroguine s'éloigna. + +II + +En sortant de chez Barbara Pétrovna, Pierre Stépanovitch alla +aussitôt voir le «vieux». S'il se pressait tant, c'était +uniquement parce qu'il avait hâte de se venger d'une injure que +j'ignorais encore. Dans leur dernière entrevue qui remontait au +jeudi précédent, le père et le fils s'étaient pris de querelle. +Après avoir lui-même entamé la dispute, Stépan Trophimovitch la +termina en s'armant d'un bâton pour mettre Pierre Stépanovitch à +la porte. Il m'avait caché ce fait, mais au moment où Pétroucha +entra avec son sourire présomptueux et son regard fureteur, Stépan +Trophimovitch me fit signe de ne pas quitter la chambre. Je fus +ainsi édifié sur leurs véritables relations, car j'assistai à tout +l'entretien qu'ils eurent ensemble. + +Stépan Trophimovitch était assis sur une couchette. Depuis la +dernière visite de son fils, il avait maigri et jauni. Pierre +Stépanovitch s'assit le plus familièrement du monde à côté de lui, +croisa ses jambes à la turque sans la moindre cérémonie, et prit +sur la couchette beaucoup plus de place qu'il n'aurait dû en +occuper, s'il eût eu quelque souci de ne point gêner son père. +Celui-ci ne dit rien et se rangea d'un air digne. + +Un livre était ouvert sur la table. C'était le roman _Que faire?_ +Hélas! je dois avouer une étrange faiblesse de notre ami. L'idée +qu'il devait sortir de sa retraite et livrer une suprême bataille +séduisait de plus en plus son imagination. Je devinais pourquoi il +s'était procuré l'ouvrage de Tchernychevsky: prévoyant les +violentes protestations que son langage ne manquerait pas de +soulever parmi les nihilistes, il étudiait leur catéchisme pour +pouvoir en faire _devant elle_ une triomphante réfutation. Oh! que +ce livre le désolait! Parfois il le jetait avec désespoir, se +levait vivement et arpentait la chambre en proie à une sorte +d'exaltation: + +-- Je reconnais que l'idée fondamentale de l'auteur est vraie, me +disait-il fiévreusement, -- mais voilà ce qu'il y a de plus +terrible! Cette idée nous appartient, c'est nous qui les premiers +l'avons semée et fait éclore; -- d'ailleurs, qu'est-ce qu'ils +auraient pu dire de nouveau, après nous? Mais, mon Dieu, comme +tout cela est altéré, faussé, gâté! s'écriait-il en frappant avec +ses doigts sur le livre. -- Était-ce à de pareilles conclusions +que nous voulions aboutir? Qui peut reconnaître là l'idée +primitive? + +Pierre Stépanovitch prit le volume et en lut le titre. + +-- Tu t'éclaires? fit-il avec un sourire. -- Il est plus que +temps. Si tu veux, je t'apporterai mieux que cela. + +Stépan Trophimovitch resta silencieux et digne. Je m'assis dans un +coin sur un divan. + +Pierre Stépanovitch s'empressa de faire connaître l'objet de sa +visite. Naturellement, Stépan Trophimovitch l'apprit avec une +stupéfaction extrême. Pendant que son fils parlait, la frayeur et +l'indignation se partageaient son âme. + +-- Et cette Julie Mikhaïlovna compte que j'irai lire chez elle! + +-- C'est-à-dire qu'elle n'a aucun besoin de toi. Au contraire, +elle n'agit ainsi que par amabilité à ton égard et pour faire une +lèche à Barbara Pétrovna. Mais il est clair que tu n'oseras pas +refuser. D'ailleurs toi-même, je pense, tu ne demandes pas mieux +que de faire cette lecture, ajouta en souriant Pierre +Stépanovitch, -- vous autres vieux, vous avez tous un amour-propre +d'enfer. Pourtant, écoute, il ne faut pas que ce soit trop +ennuyeux. Tu t'occupes de l'histoire de l'Espagne, n'est-ce pas? +L'avant-veille tu me montreras la chose, j'y jetterai un coup +d'oeil. Autrement, tu endormiras ton auditoire. + +La grossièreté de ces observations était évidemment préméditée. +Pierre Stépanovitch avait l'air de croire qu'il était impossible +de parler plus poliment quand on s'adressait à Stépan +Trophimovitch. Celui-ci feignait toujours de ne point remarquer +les insolences de son fils, mais il était de plus en plus agité +par les nouvelles qu'il venait d'apprendre. + +-- Et c'est elle, _elle-même, _qui me fait dire cela par... +_vous?_ demanda-t-il en pâlissant. + +-- C'est-à-dire, vois-tu? elle veut te donner un rendez-vous pour +avoir une explication avec toi, c'est un reste de vos habitudes +sentimentales. Tu as coqueté avec elle pendant vingt ans, et tu +l'as accoutumée aux procédés les plus ridicules. Mais sois +tranquille, maintenant ce n'est plus cela du tout; elle-même +répète sans cesse que maintenant seulement elle commence à «voir +clair». Je lui ai nettement fait comprendre que toute votre amitié +n'était qu'un mutuel épanchement d'eau sale. Elle m'a raconté +beaucoup de choses, mon ami; fi! quel emploi de laquais tu as +rempli pendant tout ce temps. J'en ai même rougi pour toi. + +-- J'ai rempli un emploi de laquais? + +-- Pire que cela. Tu as été un parasite, c'est-à-dire un laquais +bénévole. Nous sommes paresseux, mais si nous n'aimons pas le +travail, nous aimons bien l'argent. À présent elle-même comprend +tout cela; du moins elle m'en a terriblement raconté sur toi. Ce +que j'ai ri, mon cher, en lisant les lettres que tu lui écrivais! +C'est vilain sans doute. Mais c'est que vous êtes si corrompus, si +corrompus! Il y a dans l'aumône quelque chose qui déprave à tout +jamais, -- tu en es un frappant exemple! + +-- Elle t'a montré mes lettres! + +-- Toutes. Sans cela, comment donc les aurais-je lues? Oh! combien +de papier tu as noirci! Je crois que j'ai bien vu là plus de deux +mille lettres... Mais sais-tu, vieux? Je pense qu'il y a eu un +moment où elle t'aurait volontiers épousé. Tu as fort bêtement +laissé échapper l'occasion! Sans doute je parle en me plaçant à +ton point de vue, mais après tout cela eût encore mieux valu que +de consentir pour de l'argent à épouser les «péchés d'autrui». + +-- Pour de l'argent! Elle-même dit que c'était pour de l'argent! +fit douloureusement Stépan Trophimovitch. + +-- Et pour quoi donc aurait-ce été? En lui disant cela, je t'ai +défendu, car tu n'as pas d'autre excuse. Elle a compris elle-même +qu'il te fallait de l'argent comme à tout le monde, et qu'à ce +point de vue, dame! tu avais raison. Je lui ai prouvé clair comme +deux et deux font quatre, que vos relations étaient de part et +d'autre fondées exclusivement sur l'intérêt: tu avais en elle une +capitaliste, et elle avait en toi un bouffon sentimental. Du +reste, ce n'est pas pour l'argent qu'elle est fâchée, quoique tu +l'aies effrontément exploitée. Si elle t'en veut, c'est seulement +parce que vingt années durant elle a cru en toi, parce que tu l'as +prise au piège de ta prétendue noblesse et fait mentir pendant si +longtemps. Elle n'avouera jamais qu'elle-même ait menti, mais tu +n'en seras pas plus blanc, au contraire...Comment n'as-tu pas +prévu qu'un jour ou l'autre il te faudrait régler tes comptes? Tu +n'étais pourtant pas sans quelque intelligence autrefois. Je lui +ai conseillé hier de te mettre dans un hospice, sois tranquille, +dans un établissement convenable, cela n'aura rien de blessant; je +crois qu'elle s'y décidera. Tu te rappelles ta dernière lettre, +celle que tu m'as écrite il y a trois semaines, quand j'étais dans +le gouvernement de Kh...? + +Stépan Trophimovitch se leva brusquement. + +-- Est-il possible que tu la lui aies montrée? demanda-t-il +épouvanté. + +-- Comment donc! certainement; je n'ai rien eu de plus pressé. +C'est la lettre où tu m'informes qu'elle t'exploite et qu'elle est +jalouse de ton talent; tu parles aussi là des «péchés d'autrui». À +propos, mon ami, quel amour-propre tu as pourtant! J'ai joliment +ri. En général, tes lettres sont fort ennuyeuses, tu as un style +terrible; souvent je m'abstenais de les lire, il y en a encore une +qui traîne chez moi et que je n'ai pas décachetée; je te +l'enverrai demain. Mais celle-là, la dernière, c'est le comble de +la perfection! Comme j'ai ri! comme j'ai ri! + +-- Scélérat! monstre! vociféra le père. + +-- Ah! diable, avec toi il n'y a pas moyen de causer. Écoute, tu +vas encore te fâcher comme jeudi dernier? + +Stépan Trophimovitch se redressa d'un air menaçant: + +-- Comment oses-tu me tenir un pareil langage? + +-- Que reproches-tu à mon langage? N'est-il pas simple et clair? + +-- Mais dis-moi donc enfin, monstre, si tu es ou non mon fils? + +-- Tu dois savoir cela mieux que moi. Il est vrai que sur ce point +tout père est porté à s'aveugler... + +-- Tais-toi! tais-toi! interrompit tout tremblant Stépan +Trophimovitch. + +-- Vois-tu, tu cries et tu m'invectives, comme jeudi dernier tu as +voulu lever ta canne, mais j'ai découvert alors un document. Par +curiosité, j'ai passé toute la soirée à fouiller dans la malle. À +la vérité, il n'y a rien de précis, tu peux te tranquilliser. +C'est seulement une lettre de ma mère à ce Polonais. Mais à en +juger par son caractère... + +-- Encore un mot, et je te donne un soufflet. + +-- Voilà les gens! observa Pierre Stépanovitch en s'adressant tout +à coup à moi. -- Vous voyez, ce sont là les rapports que nous +avons ensemble depuis jeudi. Je suis bien aise qu'aujourd'hui, du +moins, vous soyez ici, vous pourrez juger en connaissance de +cause. D'abord il y a un fait: il me reproche la manière dont je +parle de ma mère, mais n'est-ce pas lui qui m'a poussé à cela? À +Pétersbourg, quand j'étais encore au gymnase, ne me réveillait-il +pas deux fois par nuit pour m'embrasser en pleurant comme une +femme et me raconter quoi? des anecdotes graveleuses sur le compte +de ma mère. Il est le premier par qui je les ai apprises. + +-- Oh! je parlais de cela alors dans un sens élevé! Oh! tu ne m'as +pas compris, pas du tout! + +-- Mais tu en disais beaucoup plus que je n'en dis, conviens-en. +Vois-tu, si tu veux, cela m'est égal. Je me place à ton point de +vue; quant à ma manière de voir, sois tranquille: je n'accuse pas +ma mère; que je sois ton fils ou le fils du Polonais, peu +m'importe. Ce n'est pas ma faute si vous avez fait un si sot +ménage à Berlin, mais pouvait-on attendre autre chose de vous? Eh +bien, n'êtes-vous pas des gens ridicules, après tout? Et ne t'est- +il pas égal que je sois ou non ton fils? Écoutez, continua-t-il en +s'adressant de nouveau à moi, -- depuis que j'existe, il n'a pas +dépensé un rouble pour moi; jusqu'à l'âge de seize ans, j'ai vécu +sans le connaître; plus tard, il a ici dilapidé mon avoir; et +maintenant il proteste qu'il m'a toujours porté dans son coeur, il +joue devant moi la comédie de l'amour paternel. Mais je ne suis +pas Barbara Pétrovna pour donner dans de pareils godans! + +Il se leva et prit son chapeau. + +-- Je te maudis! fit en étendant la main au-dessus de son fils +Stépan Trophimovitch pâle comme la mort. + +-- Peut-on être aussi bête que cela! reprit d'un air étonné Pierre +Stépanovitch; -- allons, adieu, vieux, je ne viendrai plus jamais +chez toi. Quant à ton article, n'oublie pas de me l'envoyer au +préalable, et tâche, si faire se peut, d'éviter les fadaises: des +faits, des faits, des faits, mais surtout sois bref. Adieu. + +III + +Pierre Stépanovitch avait en effet certaines vues sur son père. Je +crois qu'il voulait le pousser à bout et l'amener ainsi à faire +quelque scandale. Il avait besoin de cela pour les buts qu'il +poursuivait et dont il sera parlé plus loin. Parmi les autres +personnages que Pierre Stépanovitch entendait faire servir, à leur +insu, au succès de ses combinaisons, il y en avait un sur qui il +comptait particulièrement: c'était M. Von Lembke lui-même. + +André Antonovitch Von Lembke appartenait à cette bienheureuse race +germanique qui fournit tant d'employés à la Russie. Quoique assez +médiocrement apparenté (un de ses oncles était lieutenant-colonel +du génie et un autre boulanger), il eut la chance de faire son +éducation dans une de ces écoles aristocratiques dont l'accès +n'est ouvert qu'aux jeunes gens issus de familles riches ou +possédant des relations influentes. Presque aussitôt après avoir +terminé leurs études, les élèves de cet établissement obtenaient, +dans le service public, des emplois relativement considérables. +André Antonovitch ne brilla point par ses succès scolaires, mais +il était d'un caractère gai, et il se fit aimer de tous ses +camarades. Dans les classes supérieures où bon nombre de jeunes +gens ont coutume de discuter si ardemment les grosses questions du +jour, notre futur gouverneur continua à s'adonner aux plus +innocentes farces d'écolier. Il amusait tout le monde par des +facéties plus cyniques, il est vrai, que spirituelles. En classe, +quand le professeur lui adressait une question, il se mouchait +d'une façon étonnante, ce qui faisait rire tous les élèves et le +professeur lui-même. Au dortoir, il représentait, au milieu des +applaudissements universels, quelque tableau vivant d'un genre +fort risqué. Parfois il exécutait sur le piano, rien qu'avec son +nez, l'ouverture de _Fra Diavolo_, et il s'en tirait assez +habilement. Pendant sa dernière année de lycée, il se mit à +composer des vers russes. Quant à sa langue maternelle, Von +Lembke, comme beaucoup de ses congénères, n'en avait qu'une +connaissance fort imparfaite. + +Au service, où il eut toujours pour chefs des Allemands, il +franchit assez vite les premiers échelons de la hiérarchie +bureaucratique. Du reste, à ses débuts, le jeune employé n'était +guère ambitieux: il ne rêvait qu'une petite situation officielle +bien sûre et comportant quelques profits indirects. Dans les +loisirs que lui laissaient ses fonctions, il fabriquait divers +ouvrages en papier d'un travail fort ingénieux: tantôt une salle +de spectacle, tantôt une gare de chemin de fer, etc. Il lui arriva +aussi d'écrire une nouvelle et de l'envoyer à une revue +pétersbourgeoise, mais elle ne fut pas insérée. + +Il était parvenu à l'âge de trente-huit ans lorsque sa bonne mine +et sa belle prestance séduisirent Julie Mikhaïlovna qui avait déjà +giflé la quarantaine. À partir de ce moment, la fortune d'André +Antonovitch prit un rapide essor. Outre une dot évaluée, suivant +l'ancienne estimation, à deux cents âmes, Julie Mikhaïlovna +apportait à son mari une protection puissante. Von Lembke sentit +qu'à présent l'ambition lui était permise. Peu après son mariage, +il reçut plusieurs distinctions honorifiques, puis fut nommé +gouverneur de notre province. + +Dès son arrivée chez nous, Julie Mikhaïlovna s'efforça d'agir sur +son époux. Selon elle, ce n'était pas un homme sans moyens: il +savait se présenter, faire figure, écouter d'un air profond et +garder un silence plein de dignité; bien plus, il pouvait au +besoin prononcer un discours, possédait quelques bribes d'idées, +et avait acquis ce léger vernis de libéralisme indispensable à un +administrateur moderne. Mais ce qui désolait la gouvernante, +c'était de trouver chez son mari si peu de ressort et +d'initiative: maintenant qu'il était arrivé, il ne semblait plus +éprouver que le besoin du repos. Tandis qu'elle voulait lui +infuser son ambition, il s'amusait à confectionner avec du papier +un intérieur de temple protestant: le pasteur était en chaire, les +fidèles l'écoutaient les mains jointes, une dame s'essuyait les +yeux, un vieillard se mouchait, etc. Julie Mikhaïlovna n'eut pas +plutôt appris l'existence de ce joli travail qu'elle s'empressa de +le confisquer et de le serrer dans un meuble de son appartement. +Pour dédommager Von Lembke, elle lui permit d'écrire un roman, à +condition qu'il s'adonnerait en secret à cette occupation +littéraire. Dès lors la gouvernante ne compta plus que sur elle- +même pour imprimer une direction à la province. Quoique la mesure +fît défaut à son imagination échauffée par un célibat trop +prolongé, tout alla bien durant les deux ou trois premiers mois, +mais, avec l'apparition de Pierre Stépanovitch, les choses +changèrent de face. + +Le fait est que tout d'abord le jeune Verkhovensky se montra fort +irrespectueux à l'égard d'André Antonovitch et prit avec lui les +libertés les plus étranges; Julie Mikhaïlovna, toujours si jalouse +du prestige de son mari, ne voulait pas remarquer cela, ou du +moins n'y attachait pas d'importance. Elle avait fait du nouveau +venu son favori; il mangeait et buvait dans la maison, on pouvait +presque dire qu'il y couchait. André Antonovitch essayait de se +défendre, mais sans succès; c'était en vain que, devant le monde, +il appelait Verkhovensky «jeune homme», et lui frappait sur +l'épaule d'un air protecteur: Pierre Stépanovitch semblait +toujours se moquer de Son Excellence, même quand il affectait de +parler sérieusement, et il lui tenait en public les propos les +plus extraordinaires. Un jour, Von Lembke, en rentrant chez lui, +trouva le jeune homme endormi sur un divan dans son cabinet où il +avait pénétré sans se faire annoncer. Pierre Stépanovitch expliqua +qu'il était venu voir le gouverneur et que, celui-ci étant absent, +il avait «profité de l'occasion pour faire un petit somme». Von +Lembke, blessé, se plaignit de nouveau à sa femme; celle-ci railla +la susceptibilité de son mari et observa malignement que sans +doute lui-même ne savait pas se tenir sur un pied convenable; «Du +moins avec moi», dit-elle, «ce garçon ne se permet jamais de +familiarités; c'est du reste une nature franche et naïve à qui +manque seulement l'usage du monde.» Von Lembke fit la moue. Cette +fois Julie Mikhaïlovna réconcilia les deux hommes. Pierre +Stépanovitch ne s'excusa point et se tira d'affaire par une +grossière plaisanterie qui aurait pu passer pour une nouvelle +insulte, mais qu'on voulut bien considérer comme l'expression d'un +regret. Par malheur, André Antonovitch avait dès le début donné +barre sur lui; il avait commis la faute de confier son roman à +Pierre Stépanovitch peu de jours après avoir fait la connaissance +de ce dernier qu'il prenait pour un esprit poétique. Von Lembke, +depuis longtemps désireux d'avoir un auditeur, s'était empressé de +lui lire un soir deux chapitres de son ouvrage. Le jeune homme +écouta sans cacher son ennui, bâilla impoliment et ne loua pas une +seule fois l'écrivain, mais, au moment de se retirer, il demanda +la permission d'emporter le manuscrit, voulant, dit-il, le lire +chez lui à tête reposée pour pouvoir s'en faire une idée plus +exacte. Von Lembke y consentit. Depuis lors, bien que les visites +de Pierre Stépanovitch fussent quotidiennes, il oubliait toujours +de rapporter le roman et se contentait de rire quand on lui en +demandait des nouvelles; à la fin il déclara l'avoir perdu dans la +rue le jour même où le gouverneur le lui avait prêté. En apprenant +cela, Julie Mikhaïlovna se fâcha sérieusement contre son mari. + +-- Est-ce que tu ne lui as pas aussi laissé emporter ton temple en +papier? fit-elle avec une sorte d'inquiétude. + +Von Lembke commença à devenir soucieux, ce qui nuisait à sa santé +et lui était défendu par les médecins. Outre que, comme +administrateur, il avait de graves sujets de préoccupation, ainsi +que nous le verrons plus loin, -- comme homme privé, il souffrait +cruellement: en épousant Julie Mikhaïlovna, il n'avait pas prévu +que la discorde pût jamais régner dans son intérieur, et il se +sentait incapable de tenir tête aux orages domestiques. Sa femme +s'expliqua enfin franchement avec lui. + +-- Tu ne peux pas te fâcher pour cela, dit-elle, -- parce que tu +es trois fois plus raisonnable que lui et infiniment plus haut +placé sur l'échelle sociale. Ce jeune homme a conservé beaucoup de +l'ancien bousingot, et, à mon avis, sa façon d'agir est une simple +gaminerie; mais c'est peu à peu et non tout d'un coup que nous le +corrigerons. Nous devons traiter notre jeunesse avec +bienveillance; je la prends par les procédés aimables et je la +retiens sur le penchant de l'abîme. + +-- Mais il dit le diable sait quoi, répliqua Von Lembke. -- Je ne +puis rester impassible, lorsque devant les gens et en ma présence +il déclare que le gouvernement encourage l'ivrognerie exprès pour +abrutir le peuple et l'empêcher de se soulever. Représente-toi mon +rôle quand je suis forcé d'entendre publiquement tenir ce langage. + +En parlant ainsi, le gouverneur songeait à une conversation qu'il +avait eue récemment avec Pierre Stépanovitch. Depuis 1859, Von +Lembke, mû, non par une curiosité d'amateur, mais par un intérêt +politique, avait recueilli toutes les proclamations lancées par +les révolutionnaires russes tant chez nous qu'à l'étranger. Il +s'avisa de montrer cette collection à Pierre Stépanovitch, dans +l'espoir naïf de le désarmer par son libéralisme. Devinant la +pensée d'André Antonovitch, le jeune homme n'hésita pas à affirmer +qu'une seule ligne de certaines proclamations renfermait plus de +bon sens que n'importe quelle chancellerie prise dans son +ensemble, «je n'excepte pas même la vôtre», ajouta-t-il. + +La mine de Lembke s'allongea. + +-- Mais nous ne sommes pas encore mûrs pour cela, chez nous c'est +prématuré, observa-t-il d'une voix presque suppliante en indiquant +du geste les proclamations. + +-- Non, ce n'est pas prématuré, et la preuve, c'est que vous avez +peur. + +-- Mais pourtant, tenez, par exemple, cette invitation à détruire +les églises? + +-- Pourquoi pas? Vous, personnellement, vous êtes un homme +intelligent et sans doute vous ne croyez pas, mais vous comprenez +trop bien que la foi vous est nécessaire pour abrutir le peuple. +La vérité est plus honorable que le mensonge. + +-- Je l'admets, je l'admets, je suis tout à fait de votre avis, +mais chez nous il est encore trop tôt, reprit le gouverneur en +fronçant le sourcil. + +-- S'il n'y a que la question d'opportunité qui nous divise, si, à +cela près, vous êtes d'avis de brûler les églises et de marcher +avec des piques sur Pétersbourg, eh bien, quel fonctionnaire du +gouvernement êtes-vous donc? + +Pris à un piège aussi grossier, Lembke éprouva une vive souffrance +d'amour-propre. + +-- Ce n'est pas cela, répondit-il avec animation; -- vous vous +trompez parce que vous êtes un jeune homme et surtout parce que +vous n'êtes pas au courant de nos buts. Voyez-vous, très cher +Pierre Stépanovitch, vous nous appelez fonctionnaires du +gouvernement: c'est vrai, nous le sommes, mais, permettez, quelle +est notre tâche? Nous avons une responsabilité, et, au bout du +compte, nous servons la chose publique aussi bien que vous. +Seulement nous soutenons ce que vous ébranlez et ce qui sans nous +tomberait en dissolution. Nous ne sommes pas vos ennemis, pas du +tout; nous vous disons: Allez de l'avant, ouvrez la voie au +progrès, ébranlez même, j'entends, ébranlez tout ce qui est +suranné, tout ce qui appelle une réforme, mais, quand il le +faudra, nous vous retiendrons dans les limites nécessaires, car, +sans nous, vous ne feriez que bouleverser la Russie. Pénétrez-vous +de cette idée que vous, et nous avons besoin les uns des autres. +En Angleterre, les whigs et les tories se font mutuellement +contre-poids. Eh bien, nous sommes les tories et vous êtes les +whigs, c'est ainsi que je comprends la chose. + +André Antonovitch s'emballait. Déjà, à Pétersbourg, il aimait à +parler en homme intelligent et libéral; maintenant il le faisait +d'autant plus volontiers que personne n'était aux écoutes. Pierre +Stépanovitch se taisait et paraissait plus sérieux que de coutume. +Ce fut un nouveau stimulant pour l'orateur. + +-- Savez-vous quelle est ma situation à moi «administrateur de la +province»? poursuivit-il en se promenant dans son cabinet. -- J'ai +trop d'obligations pour pouvoir en remplir une seule, et en même +temps je puis dire, avec non moins de vérité, que je n'ai rien à +faire. Tout le secret, c'est que mon action est entièrement +subordonnée aux vues du gouvernement. Mettons que par politique, +ou pour calmer les passions, le gouvernement établisse là-bas la +république, par exemple, et que, d'un autre côté, parallèlement, +il accroisse les pouvoirs des gouverneurs; nous autres +gouverneurs, nous avalerons la république; que dis-je? nous +avalerons tout ce que vous voudrez, moi, du moins, je me sens +capable d'avaler n'importe quoi... En un mot, que le gouvernement +me télégraphie de déployer une activité dévorante, je déploie une +activité dévorante. J'ai dit ici, ouvertement, devant tout le +monde: «Messieurs, pour la postérité de toutes les institutions +provinciales, une chose est nécessaire: l'extension des pouvoirs +conférés au gouverneur.» Voyez-vous, il faut que toutes ces +institutions, soit territoriales, soit juridiques, vivent, pour +ainsi dire, d'une vie double, c'est-à-dire, il faut qu'elles +existent (j'admets cette nécessité), et il faut d'autre part +qu'elles n'existent pas. Toujours suivant que le gouvernement le +juge bon. Tel cas se produit où le besoin des institutions se fait +sentir, à l'instant les voilà debout dans ma province; cessent- +elles d'être nécessaires? à l'instant je les fais disparaître, et +vous n'en trouvez plus trace. Voilà comme je comprends l'activité +dévorante, mais elle est impossible si l'on n'augmente pas nos +pouvoirs. Nous causons entre quatre yeux. Vous savez, j'ai déjà +signalé à Pétersbourg la nécessité pour le gouverneur d'avoir un +factionnaire particulier à sa porte. J'attends la réponse. + +-- Il vous en faut deux, dit Pierre Stépanovitch. + +-- Pourquoi deux? demanda Von Lembke en s'arrêtant devant lui. + +-- Parce que ce n'est pas assez d'un seul pour vous faire +respecter. Il vous en faut absolument deux. + +André Antonovitch fit une grimace. + +-- Vous... Dieu sait ce que vous vous permettez, Pierre +Stépanovitch. Vous abusez de ma bonté pour me décocher des +sarcasmes, et vous vous posez en bourru bienfaisant... + +-- Allons, c'est possible, murmura entre ses dents Pierre +Stépanovitch, -- mais avec tout cela vous nous frayez le chemin et +vous préparez notre succès. + +-- «Nous» qui? Et de quel succès parlez-vous? questionna Von +Lembke en regardant avec étonnement son interlocuteur, mais il +n'obtint pas de réponse. + +Le compte-rendu de cet entretien mit Julie Mikhaïlovna de très +mauvaise humeur. + +André Antonovitch essaya de se justifier: + +-- Mais je ne puis le prendre sur un ton d'autorité avec ton +favori, surtout dans une conversation en tête-à-tête... Je me suis +peut-être imprudemment épanché... parce que j'ai bon coeur. + +-- Trop bon coeur. Je ne te connaissais pas ce recueil de +proclamations, fais-moi le plaisir de me le montrer. + +-- Mais... mais il m'a prié de le lui prêter pour vingt-quatre +heures. + +-- Et vous le lui avez encore laissé emporter! s'écria avec colère +Julie Mikhaïlovna; -- quel manque de tact! + +-- Je vais tout de suite l'envoyer reprendre chez lui. + +-- Il ne le rendra pas. + +-- Je l'exigerai! répliqua avec force le gouverneur qui se leva +brusquement. -- Qui est-il pour être si redouté, et qui suis-je +pour n'oser rien faire? + +-- Asseyez-vous et soyez calme, je vais répondre à votre première +question: il m'est recommandé dans les termes les plus chaleureux, +il a des moyens et dit parfois des choses extrêmement +intelligentes. Karmazinoff m'assure qu'il a des relations presque +partout et qu'il possède une influence extraordinaire sur la +jeunesse de la capitale. Si, par lui, je les attire et les groupe +tous autour de moi, je les arracherai à leur perte en montrant une +nouvelle route à leur ambition. Il m'est entièrement dévoué et +suit en tout mes conseils. + +-- Mais, balbutia Von Lembke, -- pendant qu'on les caresse, ils +peuvent... le diable sait ce qu'ils peuvent faire. Sans doute +c'est une idée, mais... tenez, j'apprends qu'il circule des +proclamations dans le district de ***. + +-- Ce bruit courait déjà l'été dernier, on parlait de placards +séditieux, de faux assignats, que sais-je? pourtant jusqu'à +présent on n'en a pas trouvé un seul. Qui est-ce qui vous a dit +cela? + +-- Je l'ai su par Von Blumer. + +-- Ah! laissez-moi tranquille avec votre Blumer et ne prononcez +plus jamais son nom devant moi! + +La colère obligea Julie Mikhaïlovna à s'interrompre pendant une +minute. Von Blumer qui servait à la chancellerie du gouverneur +était la bête noire de la gouvernante. + +-- Je t'en prie, ne t'inquiète pas de Verkhovensky, acheva-t-elle; +-- s'il fomentait des désordres quelconques, il ne parlerait pas +comme il parle, et à toi, et à tout le monde ici. Les phraseurs ne +sont pas dangereux. Je dirai plus: s'il arrivait quelque chose, +j'en serais la première informée par lui. Il m'est fanatiquement +dévoué, fanatiquement! + +Devançant les événements, je remarquerai que sans l'ambition de +Julie Mikhaïlovna et sa présomptueuse confiance en elle-même, ces +mauvaises petites gens n'auraient pu faire chez nous tout ce +qu'ils y ont fait. La gouvernante a ici une grande part de +responsabilité. + +CHAPITRE V + +_AVANT LA FÊTE._ + +I + +Plusieurs fois la fête au profit des institutrices de notre +province fut annoncée pour tel jour, puis renvoyée à une date +ultérieure. Outre Pierre Stépanovitch, Julie Mikhaïlovna avait en +permanence autour d'elle le petit employé Liamchine, dont elle +goûtait le talent musical, Lipoutine désigné pour être le +rédacteur en chef d'un journal indépendant qu'elle se proposait de +fonder, quelques dames et demoiselles, enfin Karmazinoff lui-même. +Ce dernier se remuait moins que les autres, mais il déclarait d'un +air satisfait qu'il étonnerait agréablement tout le monde quand +commencerait le quadrille de la littérature. Dons et souscriptions +affluaient, toute la bonne société s'inscrivait; du reste, on +acceptait aussi le concours pécuniaire de gens qui étaient loin +d'appartenir à l'élite sociale. Julie Mikhaïlovna trouvait qu'il +fallait parfois admettre le mélange des classes; «sans cela, +disait-elle, comment les éclairerait-on?» Le comité organisateur +qui se réunissait chez elle avait résolu de donner à la fête un +caractère démocratique. Le prodigieux succès de la souscription +était une invite à la dépense; on voulait faire des merveilles, de +là tous ces ajournements. On n'avait pas encore décidé où aurait +lieu le bal: serait-il donné chez la maréchale de la noblesse qui +offrait sa vaste maison, ou chez Barbara Pétrovna, à Skvorechniki? +Une objection s'élevait contre ce dernier choix: Skvorechniki +était un peu loin, mais plusieurs membres du comité faisaient +observer que là on serait «plus libre». Barbara Pétrovna elle-même +désirait vivement obtenir la préférence pour sa maison. Il serait +difficile de dire comment cette femme orgueilleuse en était venue +presque à rechercher les bonnes grâces de Julie Mikhaïlovna. +Apparemment elle était bien aise de voir que de son côté la +gouvernante se confondait en politesses vis-à-vis de Nicolas +Vsévolodovitch et le traitait avec une considération tout à fait +exceptionnelle. Je le répète encore une fois: grâce aux demi-mots +sans cesse chuchotés par Pierre Stépanovitch, toute la maison du +gouverneur était persuadée que le jeune Stavroguine tenait par les +liens les plus intimes au monde le plus mystérieux, et +qu'assurément il avait été envoyé chez nous avec quelque mission. + +L'état des esprits était alors étrange. Dans la société régnait +une légèreté extraordinaire, un certain dévergondage d'idées qui +avait quelque chose de drôle, sans être toujours agréable. Ce +phénomène s'était produit brusquement. On eût dit qu'un vent de +frivolité avait tout d'un coup soufflé sur la ville. Plus tard, +quand tout fut fini, on accusa Julie Mikhaïlovna, son entourage et +son influence. Mais il est douteux qu'elle ait été la seule +coupable. Au début, la plupart louaient à l'envi la nouvelle +gouvernante qui savait réunir les divers éléments sociaux et +rendait ainsi l'existence plus gaie. Il y eut même quelques faits +scandaleux dont Julie Mikhaïlovna fut, du reste, complètement +innocente; loin de s'en émouvoir, le public se contenta d'en rire. +Les rares personnes qui avaient échappé à la contagion générale, +si elles n'approuvaient pas, s'abstenaient de protester, du moins +dans les commencements; quelques-unes souriaient. + +Dans la ville arriva une colporteuse de livres qui vendait +l'Évangile; c'était une femme considérée, quoiqu'elle fût de +condition bourgeoise. Liamchine s'avisa de lui jouer un tour +pendable. Il s'entendit avec un séminariste qui battait le pavé en +attendant une place de professeur dans un collège; puis tous deux +allèrent trouver la marchande sous prétexte de lui acheter des +livres, et, sans qu'elle s'en aperçût, ils glissèrent dans son sac +tout un lot de photographies obscènes que leur avait données +expressément pour cet objet, comme on le sut plus tard, un vieux +monsieur très respecté dont je tairai le nom. Ce vieillard, décoré +d'un ordre des plus honorifiques, aimait, selon son expression, +«le rire sain et les bonnes farces». Quand la pauvre femme se mit +en devoir d'exhiber au bazar sa pieuse marchandise, les +photographies sortirent du sac mêlées aux évangiles. Ce furent +d'abord des rires, puis des murmures; un rassemblement se forma, +et aux injures allaient succéder les coups, lorsque la police +intervint. On emmena la colporteuse au poste, et, le soir +seulement, elle fut relâchée grâce aux démarches de Maurice +Nikolaïévitch qui avait appris avec indignation les détails +intimes de cette vilaine histoire. Julie Mikhaïlovna voulut alors +interdire à Liamchine l'accès de sa demeure, mais, le même soir, +toute la bande des nôtres le lui amena et la conjura d'entendre +une nouvelle fantaisie pour piano que le Juif venait de composer +sous ce titre: «la Guerre franco-prussienne.» C'était une sorte de +pot pourri où les motifs patriotiques de la _Marseillaise_ +alternaient avec les notes égrillardes de _Mein lieber Augustin. +_Cette bouffonnerie obtint un succès de fou rire, et Liamchine +rentra en faveur auprès de la gouvernante... + +S'il faut en croire la voix publique, ce drôle prit part aussi à +un autre fait non moins révoltant, que ma chronique ne peut passer +sous silence. + +Un matin, la population de notre ville apprit à son réveil qu'une +odieuse profanation avait été commise chez nous. À l'entrée de +notre immense marché est située la vieille église de la Nativité +de la Vierge, l'un des monuments les plus anciens que possède +notre cité. Dans le mur extérieur, près de la porte, existe une +niche qui depuis un temps immémorial renferme un grand icône +représentant la Mère de Dieu. Or, une nuit, quelqu'un pratiqua une +brèche dans le grillage placé devant la niche, brisa la vitre, et +enleva plusieurs des perles et des pierres précieuses dont l'icône +était orné. Avaient-elles une grande valeur? Je l'ignore, mais au +vol se joignait ici une dérision sacrilège: derrière la vitre +brisée on trouva, dit-on, le matin, une souris vivante. +Aujourd'hui, c'est-à-dire quatre mois après l'événement, on a +acquis la certitude que le voleur fut le galérien Fedka, mais on +ajoute que Liamchine participa à ce méfait. Alors personne ne +parla de lui et ne songea à le soupçonner; à présent tout le monde +assure que c'est lui qui a déposé la souris dans la niche. Je me +rappelle que sur le moment toutes nos autorités perdirent quelque +peu la tête. Le peuple se rassembla aussitôt sur les lieux, et +pendant toute la matinée une centaine d'individus ne cessa de +stationner en cet endroit; ceux qui s'en allaient était +immédiatement remplacés par d'autres, les nouveaux venus faisaient +le signe de la croix, baisaient l'icône, et déposaient une +offrande sur un plateau près duquel se tenait un moine. Il était +trois heures de l'après-midi quand l'administration se douta enfin +qu'on pouvait interdire l'attroupement et obliger les curieux à +circuler, une fois leur piété satisfaite. Cette malheureuse +affaire produisit sur Von Lembke l'impression la plus déplorable. +À ce que dit plus tard Julie Mikhaïlovna, c'est à partir de ce +jour-là qu'elle commença à remarquer chez son mari cet étrange +abattement qui ne l'a point quitté jusqu'à présent. + +Vers deux heures, je passai sur la place du marché; la foule était +silencieuse, les visages avaient une expression grave et morne; +arriva en drojki un marchand gras et jaune; descendu de voiture, +il se prosterna jusqu'à terre, baisa l'icône et mit un rouble sur +le plateau; ensuite il remonta en soupirant dans son drojki et +s'éloigna. Puis je vis s'approcher une calèche où se trouvaient +deux de nos dames en compagnie de deux de nos polissons. Les +jeunes gens (dont l'un n'était plus tout jeune) descendirent aussi +de voiture et s'avancèrent vers l'icône en se frayant avec assez +de sans-gêne un chemin à travers la cohue. Ni l'un ni l'autre ne +se découvrit, et l'un d'eux mit son pince-nez. La foule manifesta +son mécontentement par un sourd murmure. Le jeune homme au pince- +nez tira de sa poche un porte-monnaie bourré de billets de banque +et y prit un kopek qu'il jeta sur le plateau; après quoi ces deux +messieurs, riant et parlant très haut, regagnèrent la calèche. +Soudain arriva au galop Élisabeth Nikolaïevna qu'escortait Maurice +Nikolaïévitch. Elle mit pied à terre, jeta les rênes à son +compagnon resté à cheval sur son ordre, et s'approcha de l'obraz. +À la vue du don dérisoire que venait de faire le monsieur au +pince-nez, la jeune fille devint rouge d'indignation; elle ôta son +chapeau rond et ses gants, s'agenouilla sur le trottoir boueux en +face de l'image, et à trois reprises se prosterna contre le sol. +Ensuite elle ouvrit son porte-monnaie; mais comme il ne contenait +que quelques grivas[15], elle détacha aussitôt ses boucles +d'oreilles en diamant et les déposa sur le plateau. + +-- On le peut, n'est-ce pas? C'est pour la parure de l'icône? +demanda-t-elle au moine d'une voix agitée. + +-- On le peut, tout don est une bonne oeuvre. + +La foule muette assista à cette scène sans exprimer ni blâme, ni +approbation; Élisabeth Nikolaïevna, dont l'amazone était toute +couverte de boue, remonta à cheval et disparut. + +II + +Deux jours après, je la rencontrai en nombreuse compagnie: elle +faisait partie d'une société qui remplissait trois voitures autour +desquelles galopaient plusieurs cavaliers. Dès qu'elle m'eût +aperçu, elle m'appela d'un geste, fit arrêter la calèche et exigea +absolument que j'y prisse place. Ensuite elle me présenta aux +dames élégantes qui l'accompagnaient, et m'expliqua que leur +promenade avait un but fort intéressant. Élisabeth Nikolaïevna +riait et paraissait extrêmement heureuse. Dans ces derniers temps, +elle était devenue d'une pétulante gaieté. Il s'agissait en effet +d'une partie de plaisir assez excentrique: tout ce monde se +rendait de l'autre côté de la rivière, chez le marchant +Sévostianoff qui, depuis dix ans, donnait l'hospitalité à Sémen +Iakovlévitch, iourodivii[16] renommé pour sa sainteté et ses +prophéties non seulement dans notre province, mais dans les +gouvernements voisins et même dans les deux capitales. Quantité de +gens allaient se prosterner devant ce fou et tâchaient d'obtenir +une parole de lui; les visiteurs apportaient avec eux des présents +souvent considérables. Quand il n'appliquait pas à ses besoins les +offrandes qu'il recevait, il en faisait don à une église, +d'ordinaire au monastère de Saint-Euthyme; aussi un moine de ce +couvent était-il à demeure dans le pavillon occupé par +l'iourodivii. Tous se promettaient beaucoup d'amusement. Personne +dans cette société n'avait encore vu Sémen Iakovlévitch; Liamchine +seul était déjà allé chez lui auparavant: il racontait que le fou +l'avait fait mettre à la porte à coups de balai et lui avait lancé +de sa propre main deux grosses pommes de terre bouillies. Parmi +les cavaliers je remarquai Pierre Stépanovitch; il avait loué un +cheval de Cosaque et se tenait très mal sur sa monture. Dans la +cavalcade figurait aussi Stavroguine. Lorsque dans son entourage +on organisait une partie de plaisir, il consentait parfois à en +être et avait toujours, en pareil cas, l'air aussi gai que le +voulaient les convenances, mais, selon son habitude, il parlait +peu. + +Au moment où la caravane arrivait vis-à-vis de l'hôtel qui se +trouve près du pont, quelqu'un observa brusquement qu'un voyageur +venait de se tirer un coup de pistolet dans cette maison, et qu'on +attendait la police. Un autre proposa aussitôt d'aller voir le +cadavre. Cette idée fut accueillie avec d'autant plus +d'empressement que nos dames n'avaient jamais vu de suicidé. «On +s'ennuie tant, dit l'une d'elles, qu'il ne faut pas être difficile +en fait de distractions.» Deux ou trois seulement restèrent à la +porte, les autres envahirent toutes ensembles le malpropre +corridor, et parmi elles je ne fus pas peu surpris de remarquer +Élisabeth Nikolaïevna elle-même. La chambre où gisait le corps +était ouverte, et, naturellement, on n'osa pas nous en refuser +l'entrée. Le défunt était un tout jeune homme, on ne lui aurait +pas donné plus de dix-neuf ans; avec ses épais cheveux blonds, son +front pur et l'ovale régulier de son visage il avait dû être très +beau. Ses membres étaient déjà roides, et sa face blanche semblait +de marbre. Sur la table se trouvait un billet qu'il avait laissé +pour qu'on n'accusât personne de sa mort. Il se tuait, écrivait- +il, parce qu'il avait boulotté (_sic_) quatre cents roubles. Ces +quelques lignes contenaient quatre fautes de grammaire. Un gros +propriétaire qui, apparemment, connaissait le suicidé et occupait +dans l'hôtel une chambre voisine, se penchait sur le cadavre en +poussant force soupirs. Il nous apprit que ce jeune homme était le +fils d'une veuve qui habitait la campagne; il avait été envoyé +dans notre ville par sa famille, c'est-à-dire par sa mère, ses +tantes et ses soeurs, pour acheter le trousseau d'une de celles-ci +qui allait se marier prochainement; une parente domiciliée ici +devait le guider dans ces emplettes. On lui avait confié quatre +cents roubles, les économies de dix années, et on ne l'avait +laissé partir qu'après lui avoir prodigué les recommandations et +avoir passé à son cou toutes sortes d'objets bénits. Jusqu'alors +il avait toujours été un garçon très rangé. + +Arrivé à la ville, au lieu d'aller chez sa parente, le jeune homme +descendit à l'hôtel, puis se rendit droit au club où il comptait +trouver quelque étranger qui consentît à tailler une banque avec +lui. Son espoir ayant été trompé, il revint vers minuit à l'hôtel, +se fit donner du champagne, des cigares de la Havane, et demanda +un souper de six ou sept plats. Mais le champagne l'enivra et le +tabac lui causa des nausées; bref, il ne put toucher au repas +qu'on lui servit, et il se coucha presque sans connaissance. Le +lendemain, il se réveilla frais comme une pomme et n'eut rien de +plus pressé que d'aller chez des tsiganes dont il avait entendu +parler au club. Pendant deux jours on ne le revit point à l'hôtel. +Hier seulement, à cinq heures de l'après-midi, il était rentré +ivre, s'était mis au lit et avait dormi jusqu'à dix heures du +soir. À son réveil il avait demandé une côtelette, une bouteille +de château-yquem, du raisin, tout ce qu'il faut pour écrire, enfin +sa note. Personne n'avait rien remarqué de particulier en lui; il +était calme, doux et affable. Le suicide avait sans doute eu lieu +vers minuit, quoique, chose étrange, on n'eût entendu aucune +détonation d'arme à feu. C'était seulement aujourd'hui, à une +heure de l'après-midi, que les gens de l'établissement avaient été +pris d'inquiétude; ils étaient allés frapper chez le voyageur, et, +ne recevant pas de réponse, avaient enfoncé la porte. La bouteille +de château-yquem était encore à moitié pleine; il restait aussi +une demi-assiette de raisin. Le jeune homme s'était servi d'un +petit revolver à trois coups pour se loger une balle dans le +coeur. La blessure saignait à peine; les doigts du suicidé avaient +laissé échapper l'arme qui était tombée sur le tapis. Le corps +était à demi couché sur un divan. La mort avait dû être +instantanée. Aucune trace de souffrance n'apparaissait sur le +visage, dont l'expression était calme, presque heureuse, comme si +la vie ne l'eût pas quitté. Toute notre société considérait le +cadavre avec une curiosité avide. Qui que nous soyons, il y a en +général dans le malheur d'autrui quelque chose qui réjouit nos +yeux. Les dames regardaient en silence; les messieurs faisaient de +fines observations qui témoignaient d'une grande liberté d'esprit. +L'un d'eux remarqua que c'était la meilleure issue, et que le +jeune homme ne pouvait rien imaginer de plus sage. La conclusion +d'un autre fut que du moins pendant un moment il avait bien vécu. +Un troisième se demanda pourquoi les suicides étaient devenus si +fréquents chez nous; «il semble, dit-il, que le sol manque sous +nos pieds». Ce raisonneur n'obtint aucun succès. Liamchine qui +mettait sa gloire à jouer le rôle de bouffon, prit sur l'assiette +une petite grappe de raisin; un autre l'imita en riant, et un +troisième avançait le bras vers la bouteille de château-yquem, +quand survint le maître de police qui fit «évacuer» la chambre. +Comme nous n'avions plus rien à voir, nous nous retirâmes +aussitôt, bien que Liamchine essayât de parlementer avec le +magistrat. La route s'acheva deux fois plus gaiement qu'elle +n'avait commencé. + +Il était juste une heure de l'après-midi lorsque nous arrivâmes à +la maison du marchand Sévostianoff. On nous dit que Sémen +Iakovlévitch était en train de dîner, mais qu'il recevrait +néanmoins. Nous entrâmes tous à la fois. La chambre où le +bienheureux prenait ses repas et donnait ses audiences était assez +spacieuse, percée de trois fenêtres et coupée en deux parties +égales par un treillage en bois qui s'élevait jusqu'à mi-corps. Le +commun des visiteurs restait en deçà de cette clôture; +l'iourodivii se tenait de l'autre côté et ne laissait pénétrer +auprès de lui que certains privilégiés; il les faisait asseoir +tantôt sur des fauteuils de cuir, tantôt sur un divan; lui-même +occupait un vieux voltaire dont l'étoffe montrait la corde. Âgé de +cinquante-cinq ans, Sémen Iakovlévitch était un homme assez grand, +aux petits yeux étroits, au visage rasé, jaune et bouffi; sa tête +presque entièrement chauve ne conservait plus que quelques cheveux +blonds; il avait la joue droite enflée, la bouche un peu déjetée +et une grosse verrue près de la narine gauche. Sa physionomie +était calme, sérieuse, presque somnolente. Vêtu, à l'allemande, +d'une redingote noire, il ne portait ni gilet, ni cravate. Sous +son vêtement se laissait voir une chemise propre mais d'une toile +assez grossière. Ses pieds qui paraissaient malades étaient +chaussés de pantoufles. C'était, disait-on, un ancien +fonctionnaire, et il possédait un tchin. En ce moment il venait de +manger une soupe au poisson et attaquait son second plat, -- des +pommes de terre en robe de chambre. À cela se réduisait +invariablement sa nourriture, mais il aimait beaucoup le thé et en +faisait une grande consommation. Autour de lui allaient et +venaient trois domestiques gagés par le marchand; l'un d'eux était +en frac, un autre ressemblait à un artelchtchik[17], le troisième +avait l'air d'un rat d'église; il y avait encore un garçon de +seize ans qui se remuait beaucoup. Indépendamment des laquais, là +se trouvait aussi, un tronc dans la main, un moine du couvent de +Saint-Euthyme, homme à cheveux blancs et d'un extérieur +respectable, malgré un embonpoint peut-être excessif. Sur une +table bouillait un énorme samovar, à côté d'un plateau contenant +environ deux douzaines de grands verres. En face, sur une autre +table, s'étalaient les offrandes: quelques pains de sucre et +quelques livres de la même denrée, deux livres de thé, une paire +de pantoufles brodées, un foulard, une pièce de drap, une pièce de +toile, etc. Les dons en argent entraient presque tous dans le +tronc du moine. Il y avait beaucoup de monde dans la chambre, les +visiteurs seuls se trouvaient au nombre d'une douzaine; deux +d'entre eux avaient pris place derrière le treillage, près de +Sémen Iakovlévitch: l'un, vieux pèlerin aux cheveux blancs, était +à coup sûr un homme du peuple; l'autre, petit et maigre, était un +religieux de passage dans notre ville; assis modestement, il +tenait ses yeux baissés. Le reste de l'assistance, debout devant +le treillage, se composait presque exclusivement de moujiks; on +remarquait toutefois dans ce public un propriétaire, une vieille +dame noble et pauvre, enfin un gros marchand venu d'une ville de +district; ce dernier était porteur d'une grande barbe et habillé à +la russe, mais on lui connaissait une fortune de cent mille +roubles. Tous attendaient leur bonheur en silence. Quatre +individus s'étaient mis à genoux; l'un d'eux occupait une place +plus en vue que les autres et attirait particulièrement +l'attention; c'était le propriétaire, gros homme de quarante-cinq +ans, qui restait pieusement agenouillé tout contre le grillage +jusqu'à ce qu'il plût à Sémen Iakovlévitch d'honorer d'un regard +ou d'une parole. Il était là depuis environ une heure, et le +bienheureux n'avait pas encore semblé s'apercevoir de sa présence. + +Nos dames, qui chuchotaient gaiement, allèrent s'entasser contre +la clôture, obligeant tous les autres visiteurs à s'effacer +derrière elles; seul le propriétaire ne se laissa pas déloger de +sa place et même se cramponna des deux mains au treillage. Des +regards badins se portèrent sur l'iourodivii; les uns +l'examinèrent avec leur monocle, les autres avec leur pince-nez; +Liamchine braqua même sur lui une lorgnette de théâtre. Sans +s'émouvoir de la curiosité dont il était l'objet, Sémen +Iakovlévitch promena ses petits yeux sur tout notre monde. + +-- Charmante société! Charmante société! fit-il d'une voix de +basse assez forte. + +Toute notre bande se mit à rire: «Qu'est-ce que cela veut dire?» +Mais le bienheureux n'ajouta rien et continua à manger ses pommes +de terre; quand il eut fini, il s'essuya la bouche, et on lui +apporta son thé. + +D'ordinaire, il ne le prenait pas seul et en offrait aux +visiteurs, non à tous, il est vrai, mais à ceux qui lui +paraissaient dignes d'un tel honneur. Ces choix avaient toujours +beaucoup d'imprévu. Tantôt, négligeant les hauts dignitaires et +les gens riches, il régalait un moujik ou quelque vieille bonne +femme; tantôt, au contraire, c'était à un gros marchand qu'il +donnait la préférence sur les pauvres diables. Il s'en fallait +aussi que tous fussent servis de la même façon: pour les uns on +sucrait le thé, à d'autres on donnait un morceau de sucre à sucer, +d'autres enfin n'avaient de sucre sous aucune forme. Dans la +circonstance présente, les favorisés furent le religieux étranger +et le vieux pèlerin. Le premier eut un verre de thé sucré, le +second n'eut pas de sucre du tout. Le gros moine du couvent de +Saint-Euthyme, qui jusqu'à ce jour-là n'avait jamais été oublié, +dut cette fois se contenter de voir boire les autres. + +-- Sémen Iakovlévitch, dites-moi quelque chose; je désirais depuis +longtemps faire votre connaissance, dit avec un sourire et un +clignement d'yeux la dame élégante qui avait déclaré qu'il ne +fallait pas être difficile en fait de distractions. L'iourodivii +ne la regarda même pas. Le propriétaire, agenouillé poussa un +profond et bruyant soupir. + +-- Donnez-lui du thé sucré! dit soudain Sémen Iakovlévitch en +montrant le riche marchand. + +Celui-ci s'approcha et vint se placer à côté du propriétaire. + +-- Encore du sucre à lui! ordonna le bienheureux après qu'on eût +versé le verre de thé. -- On obéit. -- Encore, encore à lui! -- On +remit du sucre à trois reprises. Le marchand but son sirop sans +murmurer. + +-- Seigneur! chuchota l'assistance en se signant. Le propriétaire +poussa un second soupir, non moins profond que le premier. + +-- Batuchka! Sémen Iakovlévitch! cria tout à coup d'une voix +dolente mais en même temps très aigre la dame pauvre, que les +nôtres avaient écartée du treillage. -- Depuis une grande heure, +mon bon ami, j'attends un mot de toi. Parle-moi, donne un conseil +à l'orpheline. + +-- Interroge-là, dit Sémen Iakovlévitch au rat d'église. Celui-ci +s'avança vers elle. + +-- Avez-vous fait ce que Sémen Iakovlévitch vous a ordonné la +dernière fois? demanda-t-il à la veuve d'un ton bas et mesuré. + +-- Que faire avec eux, Sémen Iakovlévitch? glapit la vieille dame; +-- ce sont des anthropophages; ils portent plainte contre moi +devant le tribunal de l'arrondissement; ils me menacent du sénat: +voilà comme ils traitent leur mère!... + +-- Donne-lui! dit l'iourodivii en montrant un pain de sucre. + +Le jeune garçon s'élança aussitôt vers l'objet indiqué, le prit et +l'apporta à la veuve. + +-- Oh! batuchka, tu es trop bon! Que ferai-je de tout cela? +reprit-elle. + +-- Encore! encore! ordonna Sémen Iakovlévitch. + +Un nouveau pain de sucre fut offert à la veuve. + +-- Encore! encore! répéta le bienheureux. + +On apporta un troisième et, enfin, un quatrième pain de sucre; la +visiteuse en avait de tous les côtés. Le moine de notre couvent +soupira: tout cela aurait pu aller au monastère comme les autres +fois. + +-- C'est beaucoup trop pour moi; qu'ai-je besoin d'en avoir +autant? observa la veuve, confuse. -- Mais est-ce que ce n'est pas +une prophétie, batuchka? + +-- Si, c'est une prophétie, dit quelqu'un dans la foule. + +-- Qu'on lui en donne encore une livre, encore! poursuivit Sémen +Iakovlévitch. + +Il restait encore sur la table un pain de sucre entier; mais le +bienheureux avait dit de donner une livre, et l'on donna une +livre. + +-- Seigneur! Seigneur! soupiraient les gens du peuple en faisant +le signe de la croix, c'est une évidente prophétie. + +-- Adoucissez d'abord votre coeur par la bonté et la miséricorde, +et ensuite venez vous plaindre de vos enfants, l'os de vos os, +voilà probablement ce que signifie cet emblème remarqua à voix +basse, mais d'un air très satisfait de lui-même le gros moine, à +qui on avait oublié d'offrir du thé et dont l'amour-propre blessé +cherchait une consolation. + +-- Mais quoi, batuchka! reprit soudain la veuve en colère, -- +quand le feu a pris chez les Verkhichine, ils m'ont passé un noeud +coulant autour du corps pour me traîner dans les flammes. Ils ont +fourré un chat mort dans mon coffre. C'est-à-dire qu'ils sont +capables de toutes les vilenies... + +-- Qu'on la mette à la porte! cria Sémen Iakovlévitch en agitant +les bras. + +Le rat d'église et le jeune gars s'élancèrent de l'autre côté du +grillage. Le premier prit la veuve par le bras; elle ne fit pas de +résistance, et se laissa conduire vers la porte en se retournant +pour considérer les pains de sucre que le jeune domestique portait +derrière elle. + +-- Reprends-lui en un! ordonna l'iourodivii à l'artelchtchik resté +près de lui. Le laquais courut sur les pas de ceux qui venaient de +sortir, et, quelque temps après, les trois domestiques revinrent, +rapportant un des pains de sucre qui avaient été donnés à la +veuve; les trois autres demeurèrent en sa possession. + +-- Sémen Iakovlévitch, pourquoi donc ne m'avez-vous rien répondu? +il y a si longtemps que vous m'intéressez, dit celle de nos dames +qui avait déjà pris la parole. + +Le bienheureux ne l'écouta point, et s'adressa au moine de notre +monastère: + +-- Interroge-le! ordonna-t-il en lui montrant le propriétaire +agenouillé. + +Le moine s'approcha gravement du propriétaire. + +-- Quelle faute avez-vous commise? Ne vous avait-on pas ordonné +quelque chose? + +-- De ne pas me battre, de m'abstenir de voies de fait, répondit +d'une voix enrouée l'interpellé. + +-- Avez-vous obéi à cet ordre? reprit le moine. + +-- Je ne puis pas; c'est plus fort que moi. + +Sémen Iakovlévitch agita les bras. + +-- Chasse-le, chasse-le! Mets-le à la porte avec un balai! + +Sans attendre que les faits suivissent les paroles, le +propriétaire s'empressa de détaler. + +-- Il a laissé une pièce d'or à l'endroit où il était, dit le +moine en ramassant sur le parquet une demi-impériale. + +-- Voilà à qui il faut la donner, fit Sémen Iakovlévitch; et il +indiqua du geste le riche marchand, qui n'osa pas refuser ce don. + +-- L'eau va toujours à la rivière, ne put s'empêcher d'observer le +moine. + +-- À celui-ci du thé sucré, ordonna brusquement Sémen Iakovlévitch +en montrant Maurice Nikolaïévitch. + +Un domestique remplit un verre et l'offrit par erreur à un élégant +qui avait un binocle sur le nez. + +-- Au grand, au grand! reprit le bienheureux. + +Maurice Nikolaïévitch prit le verre, salua, et se mit à boire. +Tous les nôtres partirent d'un éclat de rire, je ne sais pourquoi. + +-- Maurice Nikolaïévitch! dit soudain Élisabeth Nikolaïevna, -- le +monsieur qui était à genoux là tout à l'heure est parti; mettez- +vous à genoux à sa place. + +Le capitaine d'artillerie la regarda d'un air ahuri. + +-- Je vous en prie; vous me ferez un grand plaisir. Écoutez, +Maurice Nikolaïévitch, poursuivit-elle avec un entêtement +passionné, -- il faut absolument que vous vous mettiez à genoux; +je tiens à voir comment vous serez. Si vous refusez, tout est fini +entre nous. Je le veux absolument, je le veux!... + +Je ne sais quelle était son intention, mais elle exigeait d'une +façon pressante, implacable, on aurait dit qu'elle avait une +attaque nerveuse. Ces caprices cruels qui depuis quelque temps +surtout se renouvelaient avec une fréquence particulière, Maurice +Nikolaïévitch se les expliquait comme des mouvements de haine +aveugle, et il les attribuait non à la méchanceté, -- il savait +que la jeune fille avait pour lui de l'estime, de l'affection et +du respect, -- mais à une sorte d'intimité inconsciente dont par +moments elle ne pouvait triompher. + +Il remit silencieusement son verre à une vieille femme qui se +trouvait derrière lui, ouvrit la porte du treillage et pénétra, +sans y être invité, dans la partie de la chambre réservée à Sémen +Iakovlévitch; puis, en présence de tout le monde, il se mit à +genoux. Je crois que son âme, simple et délicate, avait été très +péniblement affectée par la brutale incartade que Lisa venait de +se permettre en public. Peut-être pensait-il qu'en voyant +l'humiliation à laquelle elle l'avait condamné, elle aurait honte +de sa conduite. Certes, il fallait être aussi naïf que Maurice +Nikolaïévitch pour se flatter de corriger une femme par un tel +moyen. À genoux, avec son grand corps dégingandé et son visage +d'un sérieux imperturbable, il était fort drôle; cependant aucun +de nous ne rit; au contraire, ce spectacle inattendu produisit une +sensation de malaise. Tous les yeux se tournèrent vers Lisa. + +-- Esprit-Saint, Esprit-Saint! murmura Sémen Iakovlévitch. + +Lisa pâlit tout à coup, poussa un cri, et s'élança de l'autre côté +du treillage. Là eut lieu une subite scène d'hystérie: la jeune +fille saisit Maurice Nikolaïévitch par les avant-bras et le tira +de toutes ses forces pour le relever. + +-- Levez-vous! levez-vous! criait-elle comme hors d'elle-même. +Levez-vous tout de suite! Comment avez-vous osé vous mettre à +genoux? + +Maurice Nikolaïévitch obéit. Elle lui empoigna les bras au-dessus +du coude, et le regarda en plein visage avec une expression de +frayeur. + +-- Charmante société! Charmante société! répéta encore une fois le +fou. + +Lisa ramena enfin Maurice Nikolaïévitch dans l'autre partie de la +chambre. Toute notre société était fort agitée. La dame dont j'ai +déjà parlé voulut sans doute tenter une diversion, et, pour la +troisième fois, s'adressa en minaudant à l'iourodivii: + +-- Eh bien, Sémen Iakovlévitch, est-ce que vous ne me direz pas +quelque chose? Je comptais tant sur vous. + +-- Va te faire f...! lui répondit le bienheureux. + +Ces mots, prononcés très distinctement et avec un accent de +colère, provoquèrent chez les hommes un rire homérique; quant aux +dames, elles s'enfuirent en poussant de petits cris effarouchés. +Ainsi se termina notre visite à Sémen Iakovlévitch. + +Si je l'ai racontée avec tant de détails, c'est surtout, je +l'avoue, à cause d'un incident très énigmatique qui se serait +produit, dit-on, au moment de la sortie. + +Tandis que tous se retiraient précipitamment, Lisa, qui donnait le +bras à Maurice Nikolaïévitch, se rencontra soudain dans +l'obscurité du corridor avec Nicolas Vsévolodovitch. Il faut dire +que, depuis l'évanouissement de la jeune fille, ils s'étaient +revus plus d'une fois dans le monde, mais sans jamais échanger une +parole. Je fus témoin de leur rencontre près de la porte; à ce +qu'il me sembla, ils s'arrêtèrent pendant un instant et se +regardèrent d'un air étrange. Mais il se peut que la foule m'ait +empêché de bien voir. On assura, au contraire, qu'en apercevant +Nicolas Vsévolodovitch, Lisa avait tout à coup levé la main, et +qu'elle l'aurait certainement souffleté, s'il ne s'était écarté à +temps. Peut-être avait-elle surpris une expression de moquerie sur +le visage de Stavroguine, surtout après l'épisode dont Maurice +Nikolaïévitch avait été le triste héros. J'avoue que moi-même je +ne remarquai rien; mais, en revanche, tout le monde prétendit +avoir vu la chose, quoique, en tenant pour vrai le geste attribué +à Élisabeth Nikolaïevna, peu de personnes seulement, dans la +confusion du départ, eussent pu en être témoins. Je refusai alors +d'ajouter foi à ces racontars. Je me rappelle pourtant qu'au +retour Nicolas Vsévolodovitch fut un peu pâle. + +III + +Le même jour eut lieu à Skvorechniki l'entrevue que Barbara +Pétrovna se proposait depuis longtemps d'avoir avec Stépan +Trophimovitch. La générale arriva fort affairée à sa maison de +campagne; la veille, on avait définitivement décidé que la fête au +profit des institutrices pauvres serait donnée chez la maréchale +de la noblesse. Mais, avec sa promptitude de résolution, Barbara +Pétrovna s'était dit tout de suite que rien ne l'empêchait, après +cette fête, d'en donner à son tour une chez elle et d'y inviter +toute la ville. La société pourrait alors juger en connaissance de +cause qu'elle était des deux maisons la meilleure, celle où l'on +savait le mieux recevoir et donner un bal avec le plus de goût. +Barbara Pétrovna n'était plus à reconnaître. L'altière matrone +qui, naguère encore, vivait dans une retraite si profonde, +semblait maintenant passionnée pour les distractions mondaines. Du +reste, ce changement était peut-être plus apparent que réel. + +Son premier soin, en arrivant à Skvorechniki, fut de visiter +toutes les chambres de la maison en compagnie du fidèle Alexis +Égorovitch et de Fomouchka, qui était un habile décorateur. Alors +commencèrent de graves délibérations: quels meubles, quels +tableaux, quels bibelots ferait-on venir de la maison de ville? Où +les placerait-on? Comment utiliserait-on le mieux l'orangerie et +les fleurs? Où poserait-on des tentures neuves? En quel endroit le +buffet serait-il installé? N'y en aurait-il qu'un ou bien en +organiserait-on deux? etc., etc. Et voilà qu'au milieu de ces +préoccupations l'idée vint tout à coup à Barbara Pétrovna +d'envoyer sa voiture chercher Stépan Trophimovitch. + +Celui-ci, depuis longtemps prévenu que son ancienne amie désirait +lui parler, attendait de jour en jour cette invitation. Lorsqu'il +monta en voiture, il fit le signe de la croix: son sort allait se +décider. Il trouva Barbara Pétrovna dans la grande salle; assise +sur un petit divan, en face d'un guéridon de marbre, elle avait à +la main un crayon et un papier; Fomouchka mesurait avec un mètre +la hauteur des fenêtres et de la tribune; la générale inscrivait +les chiffres et faisait des marques sur le parquet. Sans +interrompre sa besogne, elle inclina la tête du côté de Stépan +Trophimovitch, et, quand ce dernier balbutia une formule de +salutation, elle lui tendit vivement la main; puis, sans le +regarder, elle lui indiqua une place à côté d'elle. + +Je m'assis et j'attendis pendant cinq minutes, «en comprimant les +battements de mon coeur», me raconta-t-il ensuite. -- J'avais +devant moi une femme bien différente de celle que j'avais connue +durant vingt ans. La profonde conviction que tout était fini me +donna une force dont elle-même fut surprise. Je vous le jure, je +l'étonnai par mon stoïcisme à cette heure dernière. + +Barbara Pétrovna posa soudain son crayon sur la table et se tourna +brusquement vers le visiteur. + +-- Stépan Trophimovitch, nous avons à parler d'affaires. Je suis +sûre que vous avez préparé toutes vos phrases ronflantes et +quantité de mots à effet; mais il vaut mieux aller droit au fait, +n'est-ce pas? + +Il se sentit fort mal à l'aise. Un pareil début n'avait rien de +rassurant. + +-- Attendez, taisez-vous, laissez-moi parler; vous parlerez après, +quoique, à vrai dire, j'ignore ce que vous pourriez me répondre, +poursuivit rapidement Barbara Pétrovna. -- Je considère comme un +devoir sacré de vous servir, votre vie durant, vos douze cent +roubles de pension; quand je dis «devoir sacré», je m'exprime mal; +disons simplement que c'est une chose convenue entre nous, ce +langage sera beaucoup plus vrai, n'est-ce pas? Si vous voulez, +nous mettrons cela par écrit. Des dispositions particulières ont +été prises pour le cas où je viendrais à mourir. Mais, en sus de +votre pension, vous recevez actuellement de moi le logement, le +service et tout l'entretien. Nous convertirons cela en argent, ce +qui fera quinze cents roubles, n'est-ce pas? Je mets en outre +trois cents roubles pour les frais imprévus, et vous avez ainsi +une somme ronde de trois mille roubles. Ce revenu annuel vous +suffira-t-il? Il me semble que c'est assez pour vivre. Du reste, +dans le cas de dépenses extraordinaires, j'ajouterai encore +quelque chose. Eh bien, prenez cet argent, renvoyez-moi mes +domestiques et allez demeurer où vous voudrez, à Pétersbourg, à +Moscou, à l'étranger; restez même ici, si bon vous semble, mais +pas chez moi. Vous entendez? + +-- Dernièrement, une autre mise en demeure non moins péremptoire +et non moins brusque m'a été signifiée par ces mêmes lèvres, dit +d'une voix lente et triste Stépan Trophimovitch. -- Je me suis +soumis et... j'ai dansé la cosaque pour vous complaire. -- Oui, +ajouta-t-il en français, la comparaison peut être permise: c'était +comme un petit cosaque de Don qui sautait sur sa propre tombe. +Maintenant... + +-- Cessez, Stépan Trophimovitch. Vous êtes terriblement verbeux. +Vous n'avez pas dansé; vous êtes venu chez moi avec une cravate +neuve, du linge frais, des gants; vous vous étiez pommadé et +parfumé. Je vous assure que vous-même aviez grande envie de vous +marier. Cela se lisait sur votre visage, et, croyez-le, ce n'était +pas beau à voir. Si je ne vous en ai pas fait alors l'observation, +ç'a été par pure délicatesse. Mais vous désiriez, vous désiriez +ardemment vous marier, malgré les ignominies que vous écriviez +confidentiellement sur moi et sur votre future. À présent, il ne +s'agit plus de cela. Et que parlez-vous de cosaque du Don sautant +sur sa tombe? Je ne saisis pas la justesse de cette comparaison. +Au contraire, ne mourez pas, vivez; vivez le plus longtemps +possible, j'en serai enchantée. + +-- Dans un hospice? + +-- Dans un hospice? On ne va pas à l'hospice avec trois mille +roubles de revenu. Ah! je me rappelle, fit-elle avec un sourire; - +- en effet, une fois, par manière de plaisanterie, Pierre +Stépanovitch m'a parlé d'un hospice. Au fait, il s'agit d'un +hospice particulier qui n'est pas à dédaigner. C'est un +établissement où ne sont admis que le gens les plus considérés; il +y a là des colonels, et même en ce moment un général y postule une +place. Si vous entrez là avec tout votre argent, vous trouverez le +repos, le confort, un nombreux domestique. Vous pourrez, dans +cette maison, vous occuper de sciences, et, quand vous voudrez +jouer aux cartes, les partenaires ne vous feront pas défaut... + +-- Passons. + +-- Passons! répéta avec une grimace Barbara Pétrovna. -- Mais, en +ce cas, c'est tout; vous êtes averti, dorénavant nous vivrons +complètement séparés l'un de l'autre. + +-- Et c'est tout, tout ce qui reste de vingt ans? C'est notre +dernier adieu? + +-- Vous êtes fort pour les exclamations, Stépan Trophimovitch. +Cela est tout à fait passé de mode aujourd'hui. On parle +grossièrement, mais simplement. Vous en revenez toujours à vos +vingt ans! ç'a été de part et d'autre vingt années d'amour-propre, +et rien de plus. Chacune des lettres que vous m'adressiez était +écrite non pour moi, mais pour la postérité. Vous êtes un styliste +et non un ami; l'amitié n'est qu'un beau mot pour désigner un +mutuel épanchement d'eau sale... + +-- Mon Dieu, que de paroles qui ne sont pas de vous! Ce sont des +leçons apprises par coeur! Et déjà ils vous ont fait revêtir leur +uniforme! Vous aussi, vous êtes dans la joie; vous aussi, vous +êtes au soleil. Chère, chère, pour quel plat de lentilles vous +leur avez vendu votre liberté! + +-- Je ne suis pas un perroquet pour répéter les paroles d'autrui, +reprit avec colère Barbara Pétrovna. Soyez sûr que mon langage +m'appartient. -- Qu'avez-vous fait pour moi durant ces vingt ans? +Vous me refusiez jusqu'aux livres que je faisais venir pour vous, +et dont les pages ne seraient pas encore coupées si on ne les +avait donnés à relier. Quelles lectures me recommandiez-vous, +quand, dans les premières années, je sollicitais vos conseils? +Capefigue, toujours Capefigue. Mon développement intellectuel vous +faisait ombrage, et vous preniez vos mesures en conséquence. Mais +cependant on rit de vous. Je l'avoue, je ne vous ai jamais +considéré que comme un critique, pas autre chose. Pendant notre +voyage à Pétersbourg, quand je vous ai déclaré que je me proposais +de fonder un recueil périodique et de consacrer toute ma vie à +cette publication, vous m'avez aussitôt regardée d'un air moqueur +et vous êtes devenu tout d'un coup très arrogant. + +-- Ce n'était pas cela; vous vous êtes méprise... nous craignions +alors des poursuites... + +-- Si, c'était bien cela, car, à Pétersbourg, vous ne pouviez +craindre aucune poursuite. Plus tard, en février, lorsque se +répandit le bruit de la prochaine apparition de cet organe, vous +vîntes me trouver tout effrayé et vous exigeâtes de moi une lettre +certifiant que vous étiez tout à fait étranger à la publication +projetée, que les jeunes gens se réunissaient chez moi et non chez +vous, qu'enfin vous n'étiez qu'un simple précepteur à qui je +donnais le logement dans ma maison pour lui compléter ses +honoraires. Est-ce vrai? Vous rappelez-vous cela? Vous vous êtes +toujours signalé par votre héroïsme, Stépan Trophimovitch. + +-- Ce n'a été qu'une minute de pusillanimité, une minute +d'épanchement en tête-à-tête, gémit le visiteur; -- mais se peut- +il qu'une rupture complète résulte d'un ressentiment aussi +mesquin? Est-ce là, vraiment, le seul souvenir que vous aient +laissé tant d'années passées ensemble? + +-- Vous êtes un terrible calculateur; vous voulez toujours me +faire croire que c'est moi qui reste en dette avec vous. À votre +retour de l'étranger, vous m'avez regardée du haut de votre +grandeur, vous ne m'avez pas laissée placer un mot; et quand moi- +même, après avoir visité l'Europe, j'ai voulu vous parler de +l'impression que j'avais gardée de la Madone Sixtine, vous ne +m'avez pas écoutée, vous avez dédaigneusement souri dans votre +cravate, comme si je ne pouvais pas avoir tout comme vous des +sensations artistiques. + +-- Ce n'était pas cela; vous devez vous être trompée... J'ai +oublié... + +-- Si, c'était bien cela; mais vous n'aviez pas besoin de tant +vous poser en esthéticien devant moi, car vous ne disiez que de +pures billevesées. Personne, aujourd'hui, ne perd son temps à +s'extasier devant la Madone, personne ne l'admire, sauf de vieux +encroûtés. C'est prouvé. + +-- Ah! c'est prouvé? + +-- Elle ne sert absolument à rien. Ce gobelet est utile, parce +qu'on peut y verser de l'eau; ce crayon est utile, parce qu'on +peut s'en servir pour prendre des notes; mais un visage de femme +peint ne vaut aucun de ceux qui existent dans la réalité. Essayez +un peu de dessiner une pomme, et mettez à côté une vraie pomme, -- +laquelle choisirez-vous? Je suis sûre que vous ne vous tromperez +pas. Voilà comment on juge à présent toutes vos théories; le +premier rayon de libre examen a suffi pour en montrer la fausseté. + +-- Oui, oui. + +-- Vous souriez ironiquement. Et que me disiez-vous, par exemple, +de l'aumône? Pourtant, le plaisir de faire la charité est un +plaisir orgueilleux et immoral; le riche le tire de sa fortune et +de la comparaison qu'il établit entre son importance et +l'insignifiance du pauvre. L'aumône déprave à la fois et le +bienfaiteur et l'obligé; de plus, elle n'atteint pas son but, car +elle ne fait que favoriser la mendicité. Les paresseux qui ne +veulent pas travailler se rassemblent autour des gens charitables +comme les joueurs qui espèrent gagner se rassemblent autour du +tapis vert. Et cependant les misérables grochs qu'on leur jette ne +soulagent pas la centième partie de leur misère. Avez-vous donné +beaucoup d'argent dans votre vie? Pas plus de huit grivnas, +souvenez-vous en. Tâchez un peu de vous rappeler la dernière fois +que vous avez fait l'aumône; c'était il y a deux ans, je me +trompe, il va y en avoir quatre. Vous criez, et vous faites plus +de mal que de bien. L'aumône, dans la société moderne, devrait +même être interdite par la loi. Dans l'organisation nouvelle il +n'y aura plus du tout de pauvres. + +-- Oh! quel flux de paroles recueillies de la bouche d'autrui! +Ainsi vous en êtes déjà venue à rêver d'une organisation nouvelle! +Malheureuse, que Dieu vous assiste! + +-- Oui, j'en suis venue là, Stépan Trophimovitch; vous me cachiez +soigneusement toutes les idées nouvelles qui sont maintenant +tombées dans le domaine public, et vous faisiez cela uniquement +par jalousie, pour avoir une supériorité sur moi. Maintenant, il +n'est pas jusqu'à cette Julie qui ne me dépasse de cent verstes. +Mais, à présent, moi aussi, je vois clair. Je vous ai défendu +autant que je l'ai pu, Stépan Trophimovitch: décidément tout le +monde vous condamne. + +-- Assez! dit-il en se levant, -- assez! Quels souhaits puis-je +encore faire pour vous, à moins de vous souhaiter le repentir? + +-- Asseyez-vous une minute, Stépan Trophimovitch; j'ai encore une +question à vous adresser. Vous avez été invité à prendre part à la +matinée littéraire; cela s'est fait par mon entremise. Dites-moi, +que comptez-vous lire? + +-- Eh bien, justement, quelque chose sur cette reine des reines, +sur cet idéal de l'humanité, la Madone Sixtine, qui, à vos yeux, +ne vaut pas un verre ou un crayon. + +-- Ainsi vous ne ferez pas une lecture historique? reprit avec un +pénible étonnement Barbara Pétrovna. -- Mais on ne vous écoutera +pas. Vous en tenez donc bien pour cette Madone? Allons, pourquoi +voulez-vous endormir tout votre auditoire? Soyez sûr, Stépan +Trophimovitch, que je parle uniquement dans votre intérêt. Qu'est- +ce qui vous empêche d'emprunter au moyen âge ou à l'Espagne une +petite historiette, courte mais attachante, une anecdote, si vous +voulez, que vous trufferiez de petits mots spirituels? Il y avait +là des cours brillantes, de belles dames, des empoisonnements. +Karmazinoff dit qu'il serait étrange qu'on ne trouvât pas dans +l'histoire de l'Espagne le sujet d'une lecture intéressante. + +-- Karmazinoff, ce sot, ce vidé, cherche des thèmes pour moi! + +-- Karmazinoff est presque une intelligence d'homme d'État; vous +ne surveillez pas assez vos expressions, Stépan Trophimovitch. + +-- Votre Karmazinoff est une vieille pie-grièche! Chère, chère, +depuis quand, ô Dieu! vous ont-ils ainsi transformée? + +-- Maintenant encore je ne puis souffrir ses airs importants; mais +je rends justice à son intelligence. Je le répète, je vous ai +défendu de toutes mes forces, autant que je l'ai pu. Et pourquoi +tenir absolument à être ridicule et ennuyeux? Au contraire, montez +sur l'estrade avec le sourire grave d'un représentant du passé et +racontez trois anecdotes avec tout votre sel, comme vous seul +parfois savez raconter. Soit, vous êtes un vieillard, un ci- +devant, un arriéré; mais vous-même vous commencerez par le +reconnaître en souriant, et tout le monde verra que vous êtes un +bon, aimable et spirituel débris... En un mot, un homme +d'autrefois, mais dont l'esprit est assez ouvert pour comprendre +toute la laideur des principes qui l'ont inspiré jusqu'à présent. +Allons, faites-moi ce plaisir, je vous prie. + +-- Chère, assez! N'insistez pas, c'est impossible. Je lirai mon +étude sur la Madone, mais je soulèverai un orage qui crèvera sur +eux tous, ou dont je serai la seule victime! + +-- Cette dernière conjecture est la plus probable, Stépan +Trophimovitch. + +-- Eh bien, que mon destin s'accomplisse! Je flétrirai le lâche +esclave, le laquais infect et dépravé qui le premier se hissera +sur un échafaudage pour mutiler avec des ciseaux la face divine du +grand idéal, au nom de l'égalité, de l'envie et... de la +digestion. Je ferai entendre une malédiction suprême, quitte +ensuite à... + +-- À entrer dans une maison de fous? + +-- Peut-être. Mais, en tout cas, vainqueur ou vaincu, le même soir +je prendrai ma besace, ma besace de mendiant, j'abandonnerai tout +ce que je possède, tout ce que je tiens de votre libéralité, je +renoncerai à toutes vos pensions, à tous les biens promis par +vous, et je partirai à pied pour achever ma vie comme précepteur +chez un marchand, ou mourir de faim au pied d'un mur. J'ai dit. +_Alea jacta est!_ + +Il se leva de nouveau. + +Barbara Pétrovna, les yeux étincelants de colère, se leva aussi. + +-- J'en étais sûre! dit-elle; -- depuis des années déjà j'étais +convaincue que vous gardiez cela en réserve, que, pour finir, vous +vouliez me déshonorer, moi et ma maison, par la calomnie! Que +signifie cette résolution d'entrer comme précepteur chez un +marchand ou d'aller mourir de faim au pied d'un mur? C'est une +méchanceté, une façon de me noircir, et rien de plus! + +-- Vous m'avez toujours méprisé; mais je finirai comme un +chevalier fidèle à sa dame, car votre estime m'a toujours été plus +chère que tout le reste. À partir de ce moment je n'accepterai +plus rien, et mon culte sera désintéressé. + +-- Comme c'est bête! + +-- Vous ne m'avez jamais estimé. J'ai pu avoir une foule de +faiblesses. Oui, je vous ai grugée; je parle la langue du +nihilisme; mais vous gruger n'a jamais été le principe suprême de +mes actes. Cela est arrivé ainsi, par hasard, je ne sais +comment... J'ai toujours pensé qu'entre nous il y avait quelque +chose de plus haut que la nourriture, et jamais, jamais je n'ai +été un lâche! Eh bien, je pars pour réparer ma faute! Je me mets +en route tardivement; l'automne est avancé, le brouillard s'étend +sur les plaines, le givre couvre mon futur chemin et le vent gémit +sur une tombe qui va bientôt s'ouvrir... Mais en route, en route, +partons: + +_«Plein d'un amour pur,_ +_«Fidèle au doux rêve...»_ + +-- Oh! adieu, mes rêves! Vingt ans! _Alea jacta est!_ + +Des larmes jaillirent brusquement de ses yeux et inondèrent son +visage. Il prit son chapeau. + +Je ne comprends pas le latin, dit Barbara Pétrovna, se roidissant +de toutes ses forces contre elle-même. + +-- Qui sait? peut-être avait-elle aussi envie de pleurer; mais +l'indignation et le caprice l'emportèrent encore une fois sur +l'attendrissement. + +-- Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il n'y a rien de sérieux dans +tout cela. Jamais vous ne serez capable de mettre à exécution vos +menaces, dictées par l'égoïsme. Vous n'irez nulle part, chez aucun +marchand, mais vous continuerez à vivre bien tranquillement à mes +crochets, recevant une pension et réunissant chez vous, tous les +mardis, vos amis, qui ne ressemblent à rien. Adieu, Stépan +Trophimovitch. + +--_ Alea jacta est! _répéta-t-il; puis il s'inclina profondément +et revint chez lui plus mort que vif. + +CHAPITRE VI + +_PIERRE STEPANOVITCH SE REMUE._ + +I + +Le jour de la fête avait été définitivement fixé, mais Von Lembke +allait s'assombrissant de plus en plus. Il était rempli de +pressentiments étranges et sinistres, ce qui inquiétait fort Julie +Mikhaïlovna. À la vérité, tout ne marchait pas le mieux du monde. +Notre ancien gouverneur, l'aimable Ivan Osipovitch, avait laissé +l'administration dans un assez grand désordre; en ce moment on +redoutait le choléra; la peste bovine faisait de grands ravages +dans certaines localités; pendant tout l'été les villes et les +villages avaient été désolés par une foule d'incendies où le +peuple s'obstinait à voir la main d'une bande noire; le brigandage +avait pris des proportions vraiment anormales. Mais tout cela, +bien entendu, était trop ordinaire pour troubler la sérénité +d'André Antonovitch, s'il n'avait eu d'autres et plus sérieux +sujets de préoccupation. + +Ce qui frappait surtout Julie Mikhaïlovna, c'était la taciturnité +croissante de son mari, qui, chose singulière, devenait de jour en +jour plus dissimulé. Pourtant qu'avait-il à cacher? Il est vrai +qu'il faisait rarement de l'opposition à sa femme, et que la +plupart du temps il lui obéissait en aveugle. Ce fut, par exemple, +sur les instances de Julie Mikhaïlovna qu'on prit deux ou trois +mesures très risquées et presque illégales qui tendaient à +augmenter le pouvoir du gouverneur. On fit dans le même but +plusieurs compromis fâcheux. On porta pour des récompenses telles +gens qui méritaient de passer en jugement et d'être envoyés en +Sibérie, on décida systématiquement d'écarter certaines plaintes, +de jeter au panier certaines réclamations. Tous ces faits, +aujourd'hui connus, furent dus à l'action prédominante de Julie +Mikhaïlovna. Lembke non seulement signait tout, mais ne discutait +même pas le droit de sa femme à s'immiscer dans l'exercice de ses +fonctions. Parfois, en revanche, à propos de «pures bagatelles», +il se rebellait d'une façon qui étonnait la gouvernante. Sans +doute, après des jours de soumission, il sentait le besoin de se +dédommager par de petits moments de révolte. Malheureusement, +Julie Mikhaïlovna, malgré toute sa pénétration, ne pouvait +comprendre ces résistances inattendues. Hélas! elle ne s'en +inquiétait pas, et il résulta de là bien des malentendus. + +Je ne m'étendrai pas sur le chapitre des erreurs administratives, +tel n'est pas l'objet que je me suis proposé en commençant cette +chronique, mais il était nécessaire de donner quelques +éclaircissements à ce sujet pour l'intelligence de ce qui va +suivre. Je reviens à Julie Mikhaïlovna. + +La pauvre dame (je la plains fort) aurait pu atteindre tout ce +qu'elle poursuivait avec tant d'ardeur (la gloire et le reste), +sans se livrer aux agissements excentriques par lesquels elle se +signala dès son arrivée chez nous. Mais, soit surabondance de +poésie, soit effet des longs et cruels déboires dont avait été +remplie sa première jeunesse, toujours est-il qu'en changeant de +fortune elle se crut soudain une mission, elle se figura qu'une +«langue de feu» brillait sur sa tête. Par malheur, quand une femme +s'imagine avoir ce rare chignon, il n'est pas de tâche plus +ingrate que de la détromper, et au contraire rien n'est plus +facile que de la confirmer dans son illusion. Tout le monde flatta +à l'envi celle de Julie Mikhaïlovna. La pauvrette se trouva du +coup le jouet des influences les plus diverses, alors même qu'elle +pensait être profondément originale. Pendant le peu de temps que +nous l'eûmes pour gouvernante, nombre d'aigrefins surent exploiter +sa naïveté au mieux de leurs intérêts. Et, déguisé sous le nom +d'indépendance, quel incohérent pêle-mêle d'inclinations +contradictoires! Elle aimait à la fois la grande propriété, +l'élément aristocratique, l'accroissement des pouvoirs du +gouverneur, l'élément démocratique, les nouvelles institutions, +l'ordre, la libre pensée, les idées sociales, l'étiquette sévère +d'un salon du grand monde et le débraillé des jeunes gens qui +l'entouraient. Elle rêvait de _donner le bonheur_ et de concilier +les inconciliables, plus exactement, de réunir tous les partis +dans la commune adoration de sa personne. Elle avait aussi des +favoris; Pierre Stépanovitch qui l'accablait des plus grossières +flatteries était vu par elle d'un très bon oeil. Mais il lui +plaisait encore pour une autre raison fort bizarre, et ici se +montrait bien le caractère de la pauvre dame; elle espérait +toujours qu'il lui révèlerait un vaste complot politique! Quelque +étrange que cela puisse paraître, il en était ainsi. Il semblait, +je ne sais pourquoi, à Julie Mikhaïlovna que dans la province se +tramait une conspiration contre la sûreté de l'État. Pierre +Stépanovitch, par son silence dans certains cas et par de petits +mots énigmatiques dans d'autres, contribuait à enraciner chez elle +cette singulière idée. Elle le supposait en relation avec tous les +groupes révolutionnaires de la Russie, mais en même temps dévoué à +sa personne jusqu'au fanatisme. Découvrir un complot, mériter la +reconnaissance de Pétersbourg, procurer de l'avancement à son +mari, «caresser» la jeunesse pour la retenir sur le bord de +l'abîme, telles étaient les chimères dont se berçait l'esprit +fanatique de la gouvernante. Puisqu'elle avait sauvé et conquis +Pierre Stépanovitch (à cet égard elle n'avait pas le moindre +doute), elle sauverait tout aussi bien les autres. Aucun d'eux ne +périrait, elle les préserverait tous de leur perte, elle les +remettrait dans la bonne voie, elle appellerait sur eux la +bienveillance du gouvernement, elle agirait en s'inspirant d'une +justice supérieure, peut-être même l'histoire et tout le +libéralisme russe béniraient son nom; et cela n'empêcherait pas le +complot d'être découvert. Tous les profits à la fois. + +Mais il était nécessaire qu'au moment de la fête André Antonovitch +eût un visage un peu plus riant. Il fallait absolument lui rendre +le calme et la sérénité. À cette fin, Julie Mikhaïlovna envoya à +son mari Pierre Stépanovitch, espérant que ce dernier, par quelque +moyen connu de lui, peut-être même par quelque confidence +officieuse, saurait triompher de l'abattement de gouverneur. Elle +avait toute confiance dans l'habileté du jeune homme. Depuis +longtemps Pierre Stépanovitch n'avait pas mis le pied dans le +cabinet de Von Lembke. Lorsqu'il y entra, sa victime ordinaire +était justement de fort mauvaise humeur. + +II + +Une complication avait surgi qui causait le plus grand embarras à +M. Von Lembke. Dans un district (celui-là même que Pierre +Stépanovitch avait visité dernièrement) un sous-lieutenant avait +reçu devant toute sa compagnie un blâme verbal de son supérieur +immédiat. L'officier, récemment arrivé de Pétersbourg, était un +homme jeune encore; toujours silencieux et morose, il ne laissait +pas d'avoir un aspect assez imposant, quoiqu'il fût petit, gros et +rougeaud. S'entendant réprimander, il avait poussé un cri qui +avait stupéfié toute la compagnie, s'était jeté tête baissée sur +son chef et l'avait furieusement mordu à l'épaule, on n'avait pu +qu'à grand'peine lui faire lâcher prise. À n'en pas douter, ce +sous-lieutenant était fou; du moins l'enquête révéla que depuis +quelques temps il faisait des choses fort étranges. Ainsi il avait +jeté hors de son logement deux icônes appartenant à son +propriétaire et brisé l'un d'eux à coups de hache; dans sa chambre +il avait placé sur trois supports disposés en forme de lutrins les +ouvrages de Vogt, de Moleschott et de Buchner; devant chacun de +ces lutrins il brûlait des bougies de cire comme on en allume dans +les églises. Le nombre des livres trouvés chez lui donnait lieu de +penser que cet homme lisait énormément. S'il avait eu cinquante +mille francs, il se serait peut-être embarqué pour les îles +Marquises, comme ce «cadet» dont M. Hertzen raconte quelque part +l'histoire avec une verve si humoristique. Quand on l'arrêta, on +saisit sur lui et dans son logement quantité de proclamations des +plus subversives. + +En soi cette découverte ne signifiait rien, et, à mon avis, elle +ne méritait guère qu'on s'en préoccupât. Était-ce la première fois +que nous voyions des écrits séditieux? Ceux-ci, d'ailleurs, +n'étaient pas nouveaux: c'étaient, comme on le dit plus tard, les +mêmes qui avaient été répandus récemment dans la province de K..., +et Lipoutine assurait avoir vu de petites feuilles toutes +pareilles à celles-là pendant un voyage qu'il avait fait dans un +gouvernement voisin six semaines auparavant. Mais il se produisit +une coïncidence dont André Antonovitch fut très frappé: dans le +même temps en effet l'intendant des Chpigouline apporta à la +police deux ou trois liasses de proclamations qu'on avait +introduites de nuit dans la fabrique, et qui étaient identiques +avec celles du sous-lieutenant. Les paquets n'avaient pas encore +été défaits, et aucun ouvrier n'en avait pris connaissance. La +chose était sans importance, néanmoins elle parut louche au +gouverneur et le rendit très soucieux. + +Alors venait de commencer cette «affaire Chpigouline» dont on a +tant parlé chez nous et que les journaux de la capitale ont +racontée avec de telles variantes. Trois semaines auparavant, le +choléra asiatique avait fait invasion parmi les ouvriers de +l'usine; il y avait eu un décès et plusieurs cas. L'inquiétude +s'empara de notre ville, car le choléra sévissait déjà dans une +province voisine. Je ferai remarquer qu'en prévision de l'arrivée +du fléau notre administration avait pris des mesures +prophylactiques aussi satisfaisantes que possible. Mais les +Chpigouline étant millionnaires et possédant de hautes relations, +on avait négligé d'appliquer à leur fabrique les règlements +sanitaires. Soudain des plaintes universelles s'élevèrent contre +cette usine qu'on accusait d'être un foyer d'épidémie: elle était +si mal tenue, disait-on, les locaux affectés aux ouvriers, +notamment, étaient si sales, que cette malpropreté devait suffire, +en l'absence de toute autre cause, pour engendrer le choléra. Des +ordres furent immédiatement donnés en conséquence, et André +Antonovitch veilla à ce qu'ils fussent promptement exécutés. +Pendant trois semaines on nettoya la fabrique, mais les +Chpigouline, sans qu'on sût pourquoi, y arrêtèrent le travail. +L'un des deux frères résidait constamment à Pétersbourg; l'autre, +à la suite des mesures de désinfection prises par l'autorité, se +rendit à Moscou. L'intendant chargé de régler les comptes vola +effrontément les ouvriers; ceux-ci commencèrent à murmurer, +voulurent toucher ce qui leur était dû et allèrent bêtement se +plaindre à la police; du reste, ils ne criaient pas trop et +présentaient leurs réclamations avec assez de calme. Ce fut sur +ces entrefaites qu'on remit au gouvernement les proclamations +trouvées par l'intendant. + +Pierre Stépanovitch ne se fit point annoncer et pénétra dans le +cabinet d'André Antonovitch avec le sans façon d'un ami, d'un +intime; d'ailleurs, en ce moment, c'était Julie Mikhaïlovna qui +l'avait envoyé. En l'apercevant, Von Lembke laissa voir un +mécontentement très marqué, et, au lieu d'aller au devant de lui, +s'arrêta près de la table. Avant l'arrivée du visiteur, il se +promenait dans la chambre, où il s'entretenait en tête-à-tête avec +un employé de sa chancellerie, un gauche et maussade Allemand du +nom de Blum, qu'il avait amené de Pétersbourg, malgré la très vive +opposition de Julie Mikhaïlovna. À l'apparition de Pierre +Stépanovitch, l'employé se dirigea vers la porte, mais il ne +sortit pas. Le jeune homme crut même remarquer qu'il échangeait un +regard d'intelligence avec son supérieur. + +-- Oh! oh! je vous y prends, administrateur sournois! cria +gaiement Pierre Stépanovitch, et il couvrit avec sa main une +proclamation qui se trouvait sur la table, -- cela va augmenter +votre collection, hein? + +André Antonovitch rougit, et sa physionomie prit une expression de +mauvaise humeur plus accentuée encore. + +-- Laissez, laissez cela tout de suite! cria-t-il tremblant de +colère, -- et ne vous avisez pas, monsieur... + +-- Qu'est-ce que vous avez? On dirait que vous êtes fâché? + +-- Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que désormais +je suis décidé à ne plus tolérer votre sans façon, je vous prie de +vous en souvenir... + +-- Ah! diable, c'est qu'il est fâché en effet! + +-- Taisez-vous donc, taisez-vous! vociféra Von Lembke en frappant +du pied, -- n'ayez pas l'audace... + +Dieu sait quelle tournure les choses menaçaient de prendre. Hélas! +il y avait ici une circonstance ignorée de Pierre Stépanovitch et +de Julie Mikhaïlovna elle-même. Depuis quelques jours, le +malheureux André Antonovitch avait l'esprit si dérangé qu'il en +était venu à soupçonner _in petto_ Pierre Stépanovitch d'être +l'amant de sa femme. Lorsqu'il se trouvait seul, la nuit surtout, +cette pensée le faisait cruellement souffrir. + +-- Je pensais que quand un homme vous retient deux soirs de suite +jusqu'après minuit pour vous lire son roman en tête-à-tête, il +oublie lui-même la distance qui le sépare de vous... Julie +Mikhaïlovna me reçoit sur un pied d'intimité; comment vous +déchiffrer? répliqua non sans dignité Pierre Stépanovitch. -- À +propos, voici votre roman, ajouta-t-il en déposant sur la table un +gros cahier roulé en forme de cylindre et soigneusement enveloppé +dans un papier bleu. + +Lembke rougit et se troubla. + +-- Où donc l'avez-vous trouvé? demanda-t-il aussi froidement qu'il +le put, mais sa joie était visible malgré tous les efforts qu'il +faisait pour la cacher. + +-- Figurez-vous qu'il avait roulé derrière la commode. Quand je +suis rentré l'autre jour, je l'aurai jeté trop brusquement sur ce +meuble. C'est avant-hier seulement qu'on l'a retrouvé, en lavant +les parquets, mais vous m'avez donné bien de l'ouvrage. + +Le gouverneur, voulant conserver un air de sévérité, baissa les +yeux. + +-- Vous êtes cause que depuis deux nuits je n'ai pas dormi. -- +Voilà déjà deux jours que le manuscrit est retrouvé; si je ne vous +l'ai pas rendu tout de suite, c'est parce que je tenais à le lire +d'un bout à l'autre, et, comme je n'ai pas le temps pendant la +journée, j'ai dû y consacrer mes nuits. Eh bien, je suis mécontent +de ce roman: l'idée ne me plaît pas. Peu importe après tout, je +n'ai jamais été un critique; d'ailleurs, quoique mécontent, +batuchka, je n'ai pas pu m'arracher à cette lecture! Les chapitres +IV et V, c'est... c'est... le diable sait quoi! Et que d'humour +vous avez fourré là-dedans! j'ai bien ri. Comme vous savez +pourtant provoquer l'hilarité sans que cela paraisse! Dans les +chapitres IX et X il n'est question que d'amour, ce n'est pas mon +affaire, mais cela produit tout de même de l'effet. Pour ce qui +est de la fin, oh! je vous battrais volontiers. Voyons, quelle est +votre conclusion? Toujours l'éternelle balançoire, la +glorification du bonheur domestique: vos personnages se marient, +ont beaucoup d'enfants et font bien leurs affaires! Vous enchantez +le lecteur, car moi-même, je le répète, je n'ai pas pu m'arracher +à votre roman, mais vous n'en êtes que plus coupable. Le public +est bête, les hommes intelligents devraient l'éclairer, et vous au +contraire... Allons, assez, adieu. Une autre fois ne vous fâchez +pas; j'étais venu pour vous dire deux petits mots urgents; mais +vous êtes si mal disposé... + +André Antonovitch, pendant ce temps, avait serré son manuscrit +dans une bibliothèque en bois de chêne et fait signe à Blum de se +retirer. L'employé obéit d'un air de chagrin. + +-- Je ne suis pas mal disposé, seulement... j'ai toujours des +ennuis, grommela le gouverneur. + +Quoiqu'il eût prononcé ces mots en fronçant les sourcils, sa +colère avait disparu; il s'assit près de la table. + +-- Asseyez-vous, continua-t-il, -- et dites-moi vos deux mots. Je +ne vous avais pas vu depuis longtemps, Pierre Stépanovitch; +seulement, à l'avenir, n'entrez plus brusquement comme cela... on +est quelquefois occupé... + +-- C'est une habitude que j'ai... + +-- Je le sais et je crois que vous n'y mettez aucune mauvaise +intention, mais parfois on a des soucis... Asseyez-vous donc. + +Pierre Stépanovitch s'assit à la turque sur le divan. + +III + +-- Ainsi vous avez des soucis; est-il possible que ce soit à cause +de ces niaiseries? dit-il en montrant la proclamation. -- Je vous +apporterai de ces petites feuilles autant que vous en voudrez, +j'ai fait connaissance avec elles dans le gouvernement de Kh... + +-- Pendant que vous étiez là? + +-- Naturellement, ce n'était pas en mon absence. Elle a aussi une +vignette, une hache est dessinée au haut de la page. Permettez (il +prit la proclamation); en effet, la hache y est bien, c'est +exactement la même. + +-- Oui, il y a une hache. Vous voyez la hache. + +-- Eh bien, c'est là ce qui vous fait peur? + +-- Il ne s'agit pas de la hache... du reste, je n'ai pas peur, +mais cette affaire... c'est une affaire telle, il y a ici des +circonstances... + +-- Lesquelles? Parce que cela a été apporté à la fabrique? Hé, hé. +Mais, vous savez, bientôt les ouvriers de cette fabrique +rédigeront eux-mêmes des proclamations. + +-- Comment cela? demanda sévèrement Von Lembke. + +-- C'est ainsi. Ayez l'oeil sur eux. Vous êtes un homme trop mou, +André Antonovitch; vous écrivez des romans. Or, ici, il faudrait +procéder à l'ancienne manière. + +-- Comment, à l'ancienne manière? Que me conseillez-vous? On a +nettoyé la fabrique, j'ai donné des ordres, et ils ont été +exécutés. + +-- Mais les ouvriers s'agitent. Vous devriez les faire fustiger +tous, ce serait une affaire finie. + +-- Ils s'agitent? C'est une absurdité; j'ai donné des ordres, et +l'on a désinfecté la fabrique. + +-- Eh! André Antonovitch, vous êtes un homme mou! + +-- D'abord je suis loin d'être aussi mou que vous le dites, et +ensuite... répliqua Von Lembke froissé. Il ne se prêtait à cette +conversation qu'avec répugnance et seulement dans l'espoir que le +jeune homme lui dirait quelque chose de nouveau. + +-- A-ah! encore une vieille connaissance! interrompit Pierre +Stépanovitch en dirigeant ses regards vers un autre document placé +sous un presse-papier; c'était une petite feuille qui ressemblait +aussi à une proclamation et qui avait été évidemment imprimée à +l'étranger, mais elle était en vers; -- celle-là, je la sais par +coeur: _Une personnalité éclairée!_ Voyons un peu; en effet, c'est +la _Personnalité éclairée._ J'étais encore à l'étranger quand j'ai +fait la connaissance de cette personnalité. Où l'avez-vous +dénichée? + +-- Vous dites que vous l'avez vue à l'étranger? demanda vivement +Von Lembke. + +-- Oui, il y a de cela quatre mois, peut-être même cinq. + +-- Que de choses vous avez vues à l'étranger! observa avec un +regard sondeur André Antonovitch. + +Sans l'écouter, le jeune homme déplia le papier et lut tout haut +la poésie suivante: + +_UNE PERSONNALITÉ ÉCLAIRÉE._ + +_Issu d'une obscure origine,_ +_Au milieu du peuple il grandit;_ +_Sur lui le tyran et le barine_ +_Firent peser leur joug maudit._ + +_Mais, bravant toutes les menaces_ +_D'un gouvernement détesté,_ +_Cet homme fut parmi les masses_ +_L'apôtre de la liberté._ + +_Dès le début de sa carrière,_ +_Pour se dérober au bourreau,_ +_Il dut sur la terre étrangère_ +_Aller planter son fier drapeau._ + +_Et le peuple rempli de haines_ +_Depuis Smolensk jusqu'à Tachkent,_ +_Attendait pour briser ses chaînes_ +_Le retour de l'étudiant._ + +_La multitude impatiente_ +_N'attendait de lui qu'un appel_ +_Pour engager la lutte ardente,_ +_Renverser le trône et l'autel,_ + +_Puis, en tout lieu, village ou ville,_ +_Abolir la propriété,_ +_Le mariage et la famille,_ +_Ces fléaux de l'humanité!_ + +-- Sans doute on a pris cela chez l'officier, hein? demanda Pierre +Stépanovitch. + +-- Vous connaissez aussi cet officier? + +-- Certainement. J'ai banqueté avec lui pendant deux jours. Il +faut qu'il soit devenu fou. + +-- Il n'est peut-être pas fou. + +-- Comment ne le serait-il pas, puisqu'il s'est mis à mordre? + +-- Mais, permettez, si vous avez vu ces vers à l'étranger et +qu'ensuite on les trouve ici chez cet officier... + +-- Eh bien? C'est ingénieux! Il me semble, André Antonovitch, que +vous me faites subir un interrogatoire? Écoutez, commença soudain +Pierre Stépanovitch avec une gravité extraordinaire. -- Ce que +j'ai vu à l'étranger, je l'ai fait connaître à quelqu'un lorsque +je suis rentré en Russie, et mes explications ont été jugées +satisfaisantes, autrement votre ville n'aurait pas en ce moment le +bonheur de me posséder. Je considère que mon passé est liquidé et +que je n'ai de compte à rendre à personne. Je l'ai liquidé non en +me faisant dénonciateur, mais en agissant comme ma situation me +forçait d'agir. Ceux qui ont écrit à Julie Mikhaïlovna connaissent +la chose, et ils m'ont représenté à elle comme un honnête homme... +Allons, au diable tout cela! J'étais venu pour vous entretenir +d'une affaire sérieuse, et vous avez bien fait de renvoyer votre +ramoneur. L'affaire a de l'importance pour moi, André Antonovitch; +j'ai une prière instante à vous adresser. + +-- Une prière? Hum, parlez, je vous écoute, et, je l'avoue, avec +curiosité. Et j'ajoute qu'en général vous m'étonnez passablement, +Pierre Stépanovitch. + +Von Lembke était assez agité. Pierre Stépanovitch croisa ses +jambes l'une sur l'autre. + +-- À Pétersbourg, commença-t-il, -- j'ai été franc sur beaucoup de +choses, mais sur d'autres, celle-ci, par exemple (il frappa avec +son doigt sur la _Personnalité éclairée), _j'ai gardé le silence, +d'abord parce que ce n'était pas la peine d'en parler, ensuite +parce que je me suis borné à donner les éclaircissements qu'on m'a +demandés. Je n'aime pas, en pareil cas, à aller moi-même au devant +des questions; c'est, à mes yeux, ce qui fait la différence entre +le coquin et l'honnête homme obligé de céder aux circonstances... +Eh bien, en un mot, laissons cela de côté. Mais maintenant... +maintenant que ces imbéciles... puisque aussi bien cela est +découvert, qu'ils sont dans vos mains et que, je le vois, rien ne +saurait vous échapper, -- car vous êtes un homme vigilant, -- +je... je... eh bien, oui, je... en un mot, je suis venu vous +demander la grâce de l'un d'eux, un imbécile aussi, disons même un +fou; je vous la demande au nom de sa jeunesse, de ses malheurs, au +nom de votre humanité... Ce n'est pas seulement dans vos romans +que vous êtes humain, je suppose! acheva-t-il avec une sorte +d'impatience brutale. + +Bref, le visiteur avait l'air d'un homme franc, mais maladroit, +inhabile, trop exclusivement dominé par des sentiments généreux et +par une délicatesse peut-être excessive; surtout il paraissait +borné: ainsi en jugea tout de suite Von Lembke. Depuis longtemps, +du reste, c'était l'idée qu'il se faisait de Pierre Stépanovitch, +et, durant ces derniers huit jours notamment, il s'était maintes +fois demandé avec colère, dans la solitude de son cabinet, comment +un garçon si peu intelligent avait pu si bien réussir auprès de +Julie Mikhaïlovna. + +-- Pour qui donc intercédez-vous, et que signifient vos paroles? +questionna-t-il en prenant un ton majestueux pour cacher la +curiosité qui le dévorait. + +-- C'est... c'est... diable... Ce n'est pas ma faute si j'ai +confiance en vous! Ai-je tort de vous considérer comme un homme +plein de noblesse, et surtout sensé... je veux dire capable de +comprendre... diable... + +Le malheureux, évidemment, avait bien de la peine à accoucher. + +-- Enfin comprenez, poursuivit-il, -- comprenez qu'en vous le +nommant, je vous le livre; c'est comme si je le dénonçais, n'est- +ce pas? N'est-il pas vrai? + +-- Mais comment puis-je deviner, si vous ne vous décidez pas à +parler plus clairement? + +-- C'est vrai, vous avez toujours une logique écrasante, diable... +eh bien, diable ... cette «personnalité éclairée», cet «étudiant», +c'est Chatoff... vous savez tout! + +-- Chatoff? Comment, Chatoff? + +-- Chatoff, c'est l'»étudiant» dont, comme vous voyez, il est +question dans cette poésie. Il demeure ici; c'est un ancien serf; +tenez, c'est lui qui a donné un soufflet... + +-- Je sais, je sais! fit le gouverneur en clignant les yeux, -- +mais, permettez, de quoi donc, à proprement parler, est-il accusé, +et quel est l'objet de votre démarche? + +-- Eh bien, je vous prie de le sauver, comprenez-vous? Il y a huit +ans que je le connais, et j'ai peut-être été son ami, répondit +avec véhémence Pierre Stépanovitch. -- Mais je n'ai pas à vous +rendre compte de ma vie passée, poursuivit-il en agitant le bras, +-- tout cela est insignifiant, ils sont au nombre de trois et +demi, et en y ajoutant ceux de l'étranger, on n'arriverait pas à +la dizaine. L'essentiel, c'est que j'ai mis mon espoir dans votre +humanité, dans votre intelligence. Vous comprendrez la chose et +vous la présenterez sous son vrai jour, comme le sot rêve d'un +insensé... d'un homme égaré par le malheur, notez, par de longs +malheurs, et non comme une redoutable conspiration contre la +sûreté de l'État!... + +Il étouffait presque. + +-- Hum. Je vois qu'il est coupable des proclamations qui portent +une hache en frontispice, observa presque majestueusement André +Antonovitch; -- permettez pourtant, s'il est seul, comment a-t-il +pu les répandre tant ici que dans les provinces et même dans le +gouvernement de Kh...? Enfin, ce qui est le point le plus +important, où se les est-il procurées? + +-- Mais je vous dis que, selon toute apparence, ils se réduisent à +cinq, mettons dix, est-ce que je sais? + +-- Vous ne le savez pas? + +-- Comment voulez-vous que je le sache, le diable m'emporte? + +-- Cependant vous savez que Chatoff est un des conjurés? + +-- Eh! fit Pierre Stépanovitch avec un geste de la main comme pour +détourner le coup droit que lui portait Von Lembke; -- allons, +écoutez, je vais vous dire toute la vérité: pour ce qui est des +proclamations, je ne sais rien, c'est-à-dire absolument rien, le +diable m'emporte, vous comprenez ce qui signifie le mot rien?... +Eh bien, sans doute, il y a ce sous-lieutenant et un ou deux +autres... peut-être aussi Chatoff et encore un cinquième, voilà +tout, c'est une misère... Mais c'est pour Chatoff que je suis venu +vous implorer, il faut le sauver parce que cette poésie est de +lui, c'est son oeuvre personnelle, et il l'a fait imprimer à +l'étranger; voilà ce que je sais de science certaine. Quant aux +proclamations, je ne sais absolument rien. + +-- Si les vers sont de lui, les proclamations en sont certainement +aussi. Mais sur quelles données vous fondez-vous pour soupçonner +M. Chatoff? + +Comme un homme à bout de patience, Pierre Stépanovitch tira +vivement de sa poche un portefeuille et y prit une lettre. + +-- Voici mes données! cria-t-il en la jetant sur la table. + +Le gouverneur la déplia; c'était un simple billet écrit six mois +auparavant et adressé de Russie à l'étranger; il ne contenait que +les deux lignes suivantes: + +-- «Je ne puis imprimer ici la _Personnalité éclairée, _pas plus +qu'autre chose; imprimez à l'étranger. + +«Iv. Chatoff.» + +Von Lembke regarda fixement Pierre Stépanovitch. Barbara Pétrovna +avait dit vrai: les yeux du gouverneur ressemblaient un peu à ceux +d'un mouton, dans certains moments surtout. + +-- C'est-à-dire qu'il a écrit ces vers ici il y a six mois, se +hâta d'expliquer Pierre Stépanovitch, -- mais qu'il n'a pu les y +imprimer clandestinement, voilà pourquoi il demande qu'on les +imprime à l'étranger... Est-ce clair? + +-- Oui, c'est clair, mais à qui demande-t-il cela? Voilà ce qui +n'est pas encore clair, observa insidieusement Von Lembke. + +-- Mais à Kiriloff donc, enfin; la lettre a été adressée à +Kiriloff à l'étranger... Est-ce que vous ne le saviez pas? Tenez, +ce qui me vexe, c'est que peut-être vous faites l'ignorant vis-à- +vis de moi, alors que vous êtes depuis longtemps instruit de tout +ce qui concerne ces vers! Comment donc se trouvent-ils sur votre +table? Vous avez bien su vous les procurer! Pourquoi me mettez- +vous à la question, s'il en est ainsi? + +Il essuya convulsivement avec son mouchoir la sueur qui ruisselait +de son front. + +-- Je sais peut-être bien quelque chose... répondit vaguement +André Antonovitch; -- mais qui donc est ce Kiriloff? + +-- Eh bien! mais c'est un ingénieur arrivé depuis peu ici, il a +servi de témoin à Stavroguine, c'est un maniaque, un fou; dans le +cas de votre sous-lieutenant il n'y a peut-être, en effet, qu'un +simple accès de fièvre chaude, mais celui-là, c'est un véritable +aliéné, je vous le garantis. Eh! André Antonovitch, si le +gouvernement savait ce que sont ces gens, il ne sévirait pas +contre eux. Ce sont tous autant d'imbéciles: j'ai eu l'occasion de +les voir en Suisse et dans les congrès. + +-- C'est de là qu'ils dirigent le mouvement qui se produit ici? + +-- Mais à qui donc appartient cette direction? Ils sont là trois +individus et demi. Rien qu'à les voir, l'ennui vous prend. Et +qu'est-ce que ce mouvement d'ici? Il se réduit à des +proclamations, n'est-ce pas? Quant à leurs adeptes, quels sont- +ils? Un sous-lieutenant atteint de _delirium tremens_ et deux ou +trois étudiants! Vous êtes un homme intelligent, voici une +question que je vous soumets: Pourquoi ne recrutent-ils pas des +individualités plus marquantes? Pourquoi sont-ce toujours des +jeunes gens qui n'ont pas atteint leur vingt-deuxième année? Et +encore sont-ils nombreux? Je suis sûr qu'on a lancé à leurs +trousses un million de limiers, or combien en a-t-on découvert? +Sept. Je vous le dis, c'est ennuyeux. + +Lembke écoutait attentivement, mais l'expression de son visage +pouvait se traduire par ces mots: «On ne nourrit pas un rossignol +avec des fables.» + +-- Permettez, pourtant: vous affirmez que le billet a été envoyé à +l'étranger, mais il n'y a pas ici d'adresse, comment donc savez- +vous que le destinataire était M. Kiriloff, que le billet a été +adressé à l'étranger et... et... qu'il a été écrit en effet par +M. Chatoff? + +-- Vous n'avez qu'à comparer l'écriture de ce billet avec celle de +M. Chatoff. Quelque signature de lui doit certainement se trouver +parmi les papiers de votre chancellerie. Quant à ce fait que le +billet était adressé à Kiriloff, je n'en puis douter, c'est lui- +même qui me l'a montré. + +-- Alors vous-même... + +-- Eh! oui, moi-même... On m'a montré bien des choses pendant mon +séjour là-bas. Pour ce qui est de ces vers, ils sont censés avoir +été adressés par feu Hertzen à Chatoff, lorsque celui-ci errait à +l'étranger. Hertzen les aurait écrits soit en mémoire d'une +rencontre avec lui, soit par manière d'éloge, de recommandations, +que sais-je? Chatoff lui-même répand ce bruit parmi les jeunes +gens: Voilà, dit-il, ce que Hertzen pensait de moi. + +La lumière se fit enfin dans l'esprit du gouverneur. + +-- Te-te-te, je me disais: Des proclamations, cela se comprend, +mais des vers, pourquoi? + +-- Eh! qu'y a-t-il là d'étonnant pour vous? Et le diable sait +pourquoi je me suis mis à jaser ainsi! Écoutez, accordez-moi la +grâce de Chatoff, et que le diable emporte tous les autres, y +compris même Kiriloff qui, maintenant, se tient caché dans la +maison Philippoff où Chatoff habite aussi. Ils ne s'aiment pas, +parce que je suis revenu... mais promettez-moi le salut de +Chatoff, et je vous les servirai tous sur la même assiette. Je +vous serai utile, André Antonovitch! J'estime que ce misérable +petit groupe se compose de neuf ou dix individus. Moi-même, je les +recherche, c'est une enquête que j'ai entreprise de mon propre +chef. Nous en connaissons déjà trois: Chatoff, Kiriloff et le +sous-lieutenant. Pour les autres, je n'ai encore que des +soupçons... du reste, je ne suis pas tout à fait myope. C'est +comme dans le gouvernement de Kh...: les propagateurs d'écrits +séditieux qu'on a arrêtés étaient deux étudiants, un collégien, +deux gentilshommes de douze ans, un professeur de collège, et un +ancien major, sexagénaire abruti par la boisson; voilà tout, et +croyez bien qu'il n'y en avait pas d'autres; on s'est même étonné +qu'ils fussent si peu nombreux... Mais il faut six jours. J'ai +déjà tout calculé: six jours, pas un de moins. Si vous voulez +arriver à un résultat, laissez-les tranquilles encore pendant six +jours, et je vous les livrerai tous dans le même paquet; mais si +vous bougez avant l'expiration de ce délai, la nichée s'envolera. +Seulement donnez-moi Chatoff. Je m'intéresse à Chatoff... Le mieux +serait de le faire venir secrètement ici, dans votre cabinet, et +d'avoir avec lui un entretien amical; vous l'interrogeriez, vous +lui déclareriez que vous savez tout... À coup sûr, lui-même se +jettera à vos pieds en pleurant! C'est un homme nerveux, accablé +par le malheur; sa femme s'amuse avec Stavroguine. Caressez-le, et +il vous fera les aveux les plus complets, mais il faut six +jours... Et surtout, surtout pas une syllabe à Julie Mikhaïlovna. +Le secret. Pouvez-vous me promettre que vous vous tairez? + +-- Comment? fit Von Lembke en ouvrant de grands yeux, -- mais est- +ce que vous n'avez rien... révélé à Julie Mikhaïlovna? + +-- À elle? Dieu m'en préserve! E-eh, André Antonovitch! Voyez- +vous, j'ai pour elle une grande estime, j'apprécie fort son +amitié... tout ce que vous voudrez... mais je ne suis pas un +niais. Je ne la contredis pas, car il est dangereux de la +contredire, vous le savez vous-même. Je lui ai peut-être dit un +petit mot, parce qu'elle aime cela; mais quant à m'ouvrir à elle +comme je m'ouvre maintenant à vous, quant à lui confier les noms +et les circonstances, pas de danger, batuchka! Pourquoi en ce +moment m'adressé-je à vous? Parce que, après tout, vous êtes un +homme, un homme sérieux et possédant une longue expérience du +service. Vous avez appris à Pétersbourg comment il faut procéder +dans de pareilles affaires. Mais si, par exemple, je révélais ces +ceux noms à Julie Mikhaïlovna, elle se mettrait tout de suite à +battre la grosse caisse... Elle veut esbroufer la capitale. Non, +elle est trop ardente, voilà! + +-- Oui, il y a en elle un peu de cette fougue... murmura non sans +satisfaction André Antonovitch, mais en même temps il trouvait de +fort mauvais goût la liberté avec laquelle ce malappris +s'exprimait sur le compte de Julie Mikhaïlovna. Cependant Pierre +Stépanovitch jugea sans doute qu'il n'en avait pas encore dit +assez, et qu'il devait insister davantage sur ce point pour +achever la conquête de Lembke. + +-- Oui, comme vous le dites, elle a trop de fougue, reprit-il; -- +qu'elle soit une femme de génie, une femme littéraire, c'est +possible, mais elle effraye les moineaux. Elle ne pourrait +attendre, je ne dis pas six jours, mais six heures. E-eh! André +Antonovitch, gardez-vous d'imposer à une femme un délai de six +jours! Voyons, vous me reconnaissez quelque expérience, du moins +dans ces affaires-là; je sais certaines choses, et vous-même +n'ignorez pas que je puis les savoir. Si je vous demande six +jours, ce n'est point par caprice, mais parce que la circonstance +l'exige. + +-- J'ai ouï dire... commença avec hésitation le gouverneur, -- +j'ai ouï dire qu'à votre retour de l'étranger vous aviez témoigné +à qui de droit... comme un regret de vos agissements passés? + +-- Eh bien? + +-- Naturellement, je n'ai pas la prétention de m'immiscer... mais +il m'a toujours semblé qu'ici vous parliez dans un tout autre +style, par exemple, sur la religion chrétienne, sur les +institutions sociales, et, enfin, sur le gouvernement... + +-- Eh! j'ai dit bien des choses! Je suis toujours dans les mêmes +idées, seulement je désapprouve la manière dont ces imbéciles les +appliquent, voilà tout. Cela a-t-il le sens commun de mordre les +gens à l'épaule? Réserve faite de la question d'opportunité, vous +avez reconnu vous-même que j'étais dans le vrai. + +-- Ce n'est pas sur ce point proprement dit que je suis tombé +d'accord avec vous. + +-- Vous pesez chacune de vos paroles, hé, hé! Homme circonspect! +observa gaiement Pierre Stépanovitch. -- Écoutez, mon père, il +fallait que j'apprisse à vous connaître, eh bien, voilà pourquoi +je vous ai parlé dans mon style. Ce n'est pas seulement avec vous, +mais avec bien d'autres que j'en use ainsi. J'avais peut-être +besoin de connaître votre caractère. + +-- Pourquoi? + +-- Est-ce que je sais pourquoi? répondit avec un nouveau rire le +visiteur. -- Voyez-vous, cher et très estimé André Antonovitch, +vous êtes rusé, mais pas encore assez pour deviner _cela_, +comprenez-vous? Peut-être que vous comprenez? Quoique, à mon +retour de l'étranger, j'aie donné des explications à qui de droit +(et vraiment je ne sais pourquoi un homme dévoué à certaines idées +ne pourrait pas agir dans l'intérêt de ses convictions...), +cependant personne _là_ ne m'a encore chargé d'étudier votre +caractère, et je n'ai encore reçu _de là_ aucune mission +semblable. Examinez vous-même: au lieu de réserver pour vous la +primeur de mes révélations, n'aurais-je pas pu les adresser +directement _là_, c'est-à-dire aux gens à qui j'ai fait mes +premières déclarations? Certes, si j'avais en vue un profit +pécuniaire ou autre, ce serait de ma part un bien sot calcul que +d'agir comme je le fais, car, maintenant, c'est à vous et non à +moi qu'on saura gré en haut lieu de la découverte du complot. Je +ne me préoccupe ici que de Chatoff, ajouta noblement Pierre +Stépanovitch, -- mon seul motif est l'intérêt que m'inspire un +ancien ami... Mais n'importe, quand vous prendrez la plume pour +écrire _là_, eh bien, louez-moi, si vous voulez... je ne vous +contredirai pas, hé, hé! Adieu pourtant, je me suis éternisé chez +vous, et je n'aurais pas dû tant bavarder, s'excusa-t-il non sans +grâce. + +En achevant ces mots, il se leva. + +-- Au contraire, je suis enchanté que l'affaire soit, pour ainsi +dire, précisée, répondit d'un air non moins aimable Von Lembke qui +s'était levé aussi; les dernières paroles de son interlocuteur +l'avaient visiblement rasséréné. -- J'accepte vos services avec +reconnaissance, et soyez sûr que de mon côté je ne négligerai rien +pour appeler sur votre zèle l'attention du gouvernement... + +-- Six jours, l'essentiel, c'est ce délai de six jours; durant ce +laps de temps ne bougez pas, voilà ce qu'il me faut. + +-- Bien. + +-- Naturellement, je ne vous lie pas les mains, je ne me le +permettrais pas. Vous ne pouvez vous dispenser de faire des +recherches; seulement n'effrayez pas la nichée avant le moment +voulu, je compte pour cela sur votre intelligence et votre +habileté pratique. Mais vous devez avoir un joli stock de +mouchards et de limiers de toutes sortes, hé, hé! remarqua d'un +ton badin Pierre Stépanovitch. + +-- Pas tant que cela, dit agréablement le gouverneur. -- C'est un +préjugé chez les jeunes gens de croire que nous en avons une si +grande quantité... Mais, à propos, permettez-moi une petite +question: si ce Kiriloff a été le témoin de Stavroguine, alors +M. Stavroguine se trouve aussi dans le même cas... + +-- Pourquoi Stavroguine? + +-- Puisqu'ils sont si amis? + +-- Eh! non, non, non! Ici vous faites fausse route, tout malin que +vous êtes. Et même vous m'étonnez. Je pensais que sur celui-là +vous n'étiez pas sans renseignements... Hum, Stavroguine, c'est +tout le contraire, je dis: tout le contraire... Avis au lecteur. + +-- Vraiment! Est-ce possible? fit Von Lembke d'un ton +d'incrédulité. -- Julie Mikhaïlovna m'a dit avoir reçu de +Pétersbourg des informations donnant à croire qu'il a été envoyé +ici, pour ainsi dire, avec certaines instructions... + +-- Je ne sais rien, rien, absolument rien. Adieu. Avis au lecteur! + +Sur ce, le jeune homme s'élança vers la porte. + +-- Permettez, Pierre Stépanovitch, permettez, cria le gouverneur, +-- deux mots encore au sujet d'une niaiserie, ensuite je ne vous +retiens plus. + +Il ouvrit un des tiroirs de son bureau et y prit un pli. + +-- Voici un petit document qui se rapporte à la même affaire; je +vous prouve par cela même que j'ai en vous la plus grande +confiance. Tenez, vous me direz votre opinion. + +Ce pli était à l'adresse de Von Lembke qui l'avait reçu la veille, +et il contenait une lettre anonyme fort étrange. Pierre +Stépanovitch lut avec une extrême colère ce qui suit: + +«Excellence! + +«Car votre tchin vous donne droit à ce titre. Par la présente je +vous informe d'un attentat tramé contre la vie des hauts +fonctionnaires et de la patrie, car cela y mène directement. Moi- +même j'en ai distribué pendant une multitude d'années. C'est aussi +de l'impiété. Un soulèvement se prépare, et il y a plusieurs +milliers de proclamations, chacune d'elles mettra en mouvement +cent hommes tirant la langue, si l'autorité ne prend des mesures, +car on promet une foule de récompenses, et la populace est bête, +sans compter l'eau-de-vie. Si vous voulez une dénonciation pour le +salut de la patrie ainsi que des églises et des icônes, seul je +puis la faire. Mais à condition que seul entre tous je recevrai +immédiatement de la troisième section mon pardon par le +télégraphe; quant aux autres, qu'ils soient livrés à la justice. +Pour signal, mettez chaque soir, à sept heures, une bougie à la +fenêtre de la loge du suisse. En l'apercevant, j'aurai confiance +et je viendrai baiser la main miséricordieuse envoyée de la +capitale, mais à condition que j'obtiendrai une pension, car +autrement avec quoi vivrai-je? Vous n'aurez pas à vous en +repentir, vu que le gouvernement vous donnera une plaque. Motus, +sinon ils me tordront le cou. + +«L'homme lige de Votre Excellence, qui baise la trace de vos pas, +le libre penseur repentant, + +«INCOGNITO.» + +Von Lembke expliqua que la lettre avait été déposée la veille dans +la loge en l'absence du suisse. + +-- Eh bien, qu'est-ce que vous en pensez? demanda presque +brutalement Pierre Stépanovitch. + +-- J'incline à la considérer comme l'oeuvre d'un mauvais plaisant, +d'un farceur anonyme. + +-- C'est la conjecture la plus vraisemblable. On ne vous monte pas +le coup. + +-- Ce qui me fait croire cela, c'est surtout la bêtise de cette +lettre. + +-- Vous en avez déjà reçu de semblables depuis que vous êtes ici? + +-- J'en ai reçu deux, également sans signature. + +-- Naturellement, les auteurs de ces facéties ne tiennent pas à se +faire connaître. D'écritures et de styles différents? + +-- Oui. + +-- Et bouffonnes comme celles-ci? + +-- Oui, bouffonnes, et, vous savez... dégoûtantes. + +-- Eh bien, puisque ce n'est pas la première fois qu'on vous +adresse pareilles pasquinades, cette lettre doit sûrement provenir +d'une officine analogue. + +-- D'autant plus qu'elle est idiote. Ces gens-là sont instruits, +et, à coup sûr, ils n'écrivent pas aussi bêtement. + +-- Sans doute, sans doute. + +--Mais si cette lettre émanait en effet de quelqu'un qui offrit +réellement ses services comme dénonciateur? + +-- C'est invraisemblable, répliqua sèchement Pierre Stépanovitch. +-- Ce pardon que la troisième section doit envoyer par le +télégraphe, cette demande d'une pension, qu'est-ce que cela +signifie? La mystification est évidente. + +-- Oui, oui, reconnut Von Lembke honteux de la supposition qu'il +venait d'émettre. + +-- Savez-vous ce qu'il faut faire? Laissez-moi cette lettre. Je +vous en découvrirai certainement l'auteur. Je le trouverai plus +vite qu'aucun de vos agents. + +-- Prenez-là, consentit André Antonovitch, non sans quelque +hésitation, il est vrai. + +-- Vous l'avez montrée à quelqu'un? + +-- À personne; comment donc? + +-- Pas même à Julie Mikhaïlovna? + +-- Ah! Dieu m'en préserve! Et, pour l'amour de Dieu, ne la lui +montrez pas non plus! s'écria Von Lembke effrayé. -- Elle serait +si agitée... et elle se fâcherait terriblement contre moi. + +-- Oui, vous seriez le premier à avoir sur les doigts, elle dirait +que si l'on vous écrit ainsi, c'est parce que vous l'avez mérité. +Nous connaissons la logique des femmes. Allons, adieu. D'ici à +trois jours peut-être j'aurai découvert votre correspondant +anonyme. Surtout n'oubliez pas de quoi nous sommes convenus! + +IV + +Pierre Stépanovitch n'était peut-être pas bête, mais Fedka l'avait +bien jugé en disant qu'il «se représentait l'homme à sa façon, et +qu'ensuite il ne démordait plus de son idée». Le jeune homme +quitta le gouverneur, persuadé qu'il l'avait pleinement mis en +repos au moins pour six jours, délai dont il avait absolument +besoin. Or il se trompait, et cela parce que dès l'abord il avait +décidé une fois pour toutes qu'André Antonovitch était un fieffé +nigaud. + +Comme tous les martyrs du soupçon, André Antonovitch croyait +toujours volontiers dans le premier moment ce qui semblait de +nature à fixer ses incertitudes. La nouvelle tournure des choses +commença par s'offrir à lui sous un aspect assez agréable, malgré +certaines complications qui ne laissaient pas de le préoccuper. Du +moins ses anciens doutes s'évanouirent. D'ailleurs, depuis +quelques jours il était si las, il sentait un tel accablement +qu'en dépit d'elle-même, son âme avait soif de repos. Mais, hélas! +il n'était pas encore tranquille. Un long séjour à Pétersbourg +avait laissé dans son esprit des traces ineffaçables. L'histoire +officielle et même secrète de la «jeune génération» lui était +assez connue, -- c'était un homme curieux, et il collectionnait +les proclamations, -- mais jamais il n'en avait compris le premier +mot. À présent il était comme dans un bois: tous ses instincts lui +faisaient pressentir dans les paroles de Pierre Stépanovitch +quelque chose d'absurde, quelque chose qui était en dehors de +toutes les formes et de toutes les conventions, -- «pourtant le +diable sait ce qui peut arriver dans cette «nouvelle génération», +et comment s'y font les affaires», se disait-il fort perplexe. + +Sur ces entrefaites, Blum qui avait guetté le départ de Pierre +Stépanovitch rentra dans le cabinet de son patron. Ce Blum +appartenait à la catégorie, fort restreinte en Russie, des +Allemands qui n'ont pas de chance. Parent éloigné et ami d'enfance +de Von Lembke, il lui avait voué un attachement sans bornes. Du +reste, André Antonovitch était le seul homme au monde qui aimât +Blum; il l'avait toujours protégé, et, quoique d'ordinaire très +soumis aux volontés de son épouse, il s'était toujours refusé à +lui sacrifier cet employé qu'elle détestait. Dans les premiers +temps de son mariage Julie Mikhaïlovna avait eu beau jeter feu et +flamme, recourir même à l'évanouissement, Von Lembke était resté +inébranlable. + +Physiquement, Blum était un homme roux, grand, voûté, à la +physionomie maussade et triste. Il joignait à une extrême humilité +un entêtement de taureau. Chez nous il vivait fort retiré, ne +faisait point de visites et ne s'était lié qu'avec un pharmacien +allemand. Depuis longtemps Von Lembke l'avait mis dans la +confidence de ses peccadilles littéraires. Durant des six heures +consécutives le pauvre employé était condamné à entendre la +lecture du roman de son supérieur, il suait à grosses gouttes, +luttait de son mieux contre le sommeil et s'efforçait de sourire; +puis, de retour chez lui, il déplorait avec sa grande perche de +femme la malheureuse faiblesse de leur bienfaiteur pour la +littérature russe. + +Lorsque Blum entra, André Antonovitch le regarda d'un air de +souffrance. + +-- Je te prie, Blum, de me laisser en repos, se hâta-t-il de lui +dire, voulant évidemment l'empêcher de reprendre la conversation +que l'arrivée de Pierre Stépanovitch avait interrompue. + +-- Et pourtant cela pourrait se faire de la façon la plus +discrète, sans attirer aucunement l'attention; vous avez de pleins +pouvoirs, insista avec une fermeté respectueuse l'employé qui, +l'échine courbée, s'avançait à petits pas vers le gouverneur. + +-- Blum, tu m'es tellement dévoué que ton zèle m'épouvante. + +-- Vous dites toujours des choses spirituelles, et, satisfait de +vos paroles, vous vous endormez tranquillement, mais par cela même +vous vous nuisez. + +-- Blum, je viens de me convaincre que ce n'est pas du tout cela, +pas du tout. + +-- N'est-ce pas d'après les paroles de ce jeune homme fourbe et +dépravé que vous-même soupçonnez? Il vous a amadoué en faisant +l'éloge de votre talent littéraire. + +-- Blum, tu dérailles; ton projet est une absurdité, te dis-je. +Nous ne trouverons rien, nous provoquerons un vacarme terrible, +ensuite on se moquera de nous, et puis Julie Mikhaïlovna... + +L'employé, la main droite appuyée sur son coeur, s'approcha d'un +pas ferme de Von Lembke. + +-- Nous trouverons incontestablement tout ce que nous cherchons, +répondit-il; -- la descente se fera à l'improviste, de grand +matin; nous aurons tous les ménagements voulus pour la personne, +et nous respecterons strictement les formes légales. Des jeunes +gens qui sont allés là plus d'une fois, Liamchine et Téliatnikoff, +assurent que nous y trouverons tout ce que nous désirons. Personne +ne s'intéresse à M. Verkhovensky. La générale Stavroguine lui a +ouvertement retiré sa protection, et tous les honnêtes gens, si +tant est qu'il en existe dans cette ville de brutes, sont +convaincus que là s'est toujours cachée la source de l'incrédulité +et du socialisme. Il a chez lui tous les livres défendus, les +_Pensées_ de Ryléieff[18], les oeuvres complètes de Hertzen... À +tout hasard j'ai un catalogue approximatif... + +-- Ô mon Dieu, ces livres sont dans toutes les bibliothèques; que +tu es simple, mon pauvre Blum! + +-- Et beaucoup de proclamations, continua l'employé sans écouter +son supérieur. -- Nous finirons par découvrir infailliblement +l'origine des écrits séditieux qui circulent maintenant ici. Le +jeune Verkhovensky me paraît très sujet à caution. + +-- Mais tu confonds le père avec le fils. Ils ne s'entendent pas; +le fils se moque du père au vu et au su de tout le monde. + +-- Ce n'est qu'une frime. + +-- Blum, tu as juré de me tourmenter! songes-y, c'est un +personnage en vue ici. Il a été professeur, il est connu, il +criera, les plaisanteries pleuvront sur nous, et nous manquerons +tout... pense un peu aussi à l'effet que cela produira sur Julie +Mikhaïlovna! + +Blum ne voulut rien entendre. + +-- Il n'a été que _docent, _rien que _docent, _et il a quitté le +service sans autre titre que celui d'assesseur de collège, +répliqua-t-il en se frappant la poitrine, -- il ne possède aucune +distinction honorifique, on l'a relevé de ses fonctions parce +qu'on le soupçonnait de nourrir des desseins hostiles au +gouvernement. Il a été sous la surveillance de la police, et il +est plus que probable qu'il y est encore. En présence des +désordres qui se produisent aujourd'hui, vous avez +incontestablement le devoir d'agir. Au contraire, vous manqueriez +aux obligations de votre charge si vous vous montriez indulgent +pour le vrai coupable. + +-- Julie Mikhaïlovna! Décampe, Blum! cria tout à coup Von Lembke +qui avait entendu la voix de sa femme dans la pièce voisine. + +Blum frissonna, mais il tint bon. + +-- Autorisez-moi donc, autorisez-moi, insista-t-il en pressant ses +deux mains contre sa poitrine. + +-- Décampe! répéta en grinçant des dents André Antonovitch, -- +fais ce que tu veux... plus tard... Ô mon Dieu! + +La portière se souleva, et Julie Mikhaïlovna parut. Elle s'arrêta +majestueusement à la vue de Blum qu'elle toisa d'un regard +dédaigneux et offensé, comme si la seule présence de cet homme en +pareil lieu eût été une insulte pour elle. Sans rien dire, +l'employé s'inclina profondément devant la gouvernante; puis, le +corps plié en deux, il se dirigea vers la porte en marchant sur la +pointe des pieds et en écartant un peu les bras. + +Blum interpréta-t-il comme une autorisation formelle la dernière +parole échappée à l'impatience de Von Lembke, ou bien ce trop zélé +serviteur crut-il pouvoir prendre sous sa propre responsabilité +une mesure qui lui paraissait impérieusement recommandée par +l'intérêt de son patron? quoi qu'il en soit, comme nous le verrons +plus loin, de cet entretien du gouverneur avec son subordonné +résulta une chose fort inattendue qui fit scandale, suscita +maintes railleries et exaspéra Julie Mikhaïlovna, bref, une chose +qui eut pour effet de dérouter définitivement André Antonovitch, +en le jetant, au moment le plus critique, dans la plus lamentable +irrésolution. + +V + +Pierre Stépanovitch se donna beaucoup de mouvement durant cette +journée. À peine eut-il quitté Von Lembke qu'il se mit en devoir +d'aller rue de l'Épiphanie, mais, en passant rue des Boeufs devant +la demeure où logeait Karmazinoff, il s'arrêta brusquement, sourit +et entra dans la maison. On lui répondit qu'il était attendu, ce +qui l'étonna fort, car il n'avait nullement annoncé sa visite. + +Mais le grand écrivain l'attendait en effet et même depuis +l'avant-veille. Quatre jours auparavant il lui avait confié son +_Merci_ (le manuscrit qu'il se proposait de lire à la matinée +littéraire), et cela par pure amabilité, convaincu qu'il flattait +agréablement l'amour-propre de Pierre Stépanovitch en lui donnant +la primeur d'une grande chose. Depuis longtemps le jeune homme +s'était aperçu que ce monsieur vaniteux, gâté par le succès et +inabordable pour le commun des mortels, cherchait, à force de +gentillesses, à s'insinuer dans ses bonnes grâces. Il avait fini, +je crois, par se douter que Karmazinoff le considérait sinon comme +le principal meneur de la révolution russe, du moins comme une des +plus fortes têtes du parti et un des guides les plus écoutés de la +jeunesse. Il n'était pas sans intérêt pour Pierre Stépanovitch de +savoir ce que pensait «l'homme le plus intelligent de la Russie», +mais jusqu'alors, pour certains motifs, il avait évité toute +explication avec lui. + +Le grand écrivain logeait chez sa soeur qui avait épousé un +chambellan et qui possédait des propriétés dans notre province. Le +mari et la femme étaient pleins de respect pour leur illustre +parent, mais, quand il vint leur demander l'hospitalité, tous +deux, à leur extrême regret, se trouvaient à Moscou, en sorte que +l'honneur de le recevoir échut à une vieille cousine du +chambellan, une parente pauvre qui depuis longtemps remplissait +chez les deux époux l'office de femme de charge. Tout le monde +dans la maison marchait sur la pointe du pied depuis l'arrivée de +M. Karmazinoff. Presque chaque jour la vieille écrivait à Moscou +pour faire savoir comment il avait passé la nuit et ce qu'il avait +mangé; un fois elle télégraphia qu'après un dîner chez le maire de +la ville, il avait dû prendre une cuillerée d'un médicament. Elle +se permettait rarement d'entrer dans la chambre de son hôte, il +était cependant poli avec elle, mais il lui parlait d'un ton sec +et seulement dans les cas de nécessité. Lorsque entra Pierre +Stépanovitch, il était en train de manger sa côtelette du matin +avec un demi-verre de vin rouge. Le jeune homme était déjà allé +chez lui plusieurs fois et l'avait toujours trouvé à table, mais +jamais Karmazinoff ne l'avait invité à partager son repas. Après +la côtelette, on apporta une toute petite tasse de café. Le +domestique qui servait avait des gants, un frac et des bottes +molles dont on n'entendait pas le bruit. + +-- A-ah! fit Karmazinoff qui se leva, s'essuya avec sa serviette +et, de la façon la plus cordiale en apparence, s'apprêta à +embrasser le visiteur. Mais celui-ci savait par expérience que, +quand le grand écrivain embrassait quelqu'un, il avait coutume de +présenter la joue et non les lèvres[19]; aussi lui-même, dans la +circonstance présente, en usa de cette manière: le baiser se borna +à une rencontre des deux joues. Sans paraître remarquer cela, +Karmazinoff reprit sa place sur le divan et indiqua aimablement à +Pierre Stépanovitch un fauteuil en face de lui. Le jeune homme +s'assit sur le siège qu'on lui montrait. + +-- Vous ne... Vous ne voulez pas déjeuner? demanda le romancier +contrairement à son habitude, toutefois on voyait bien qu'il +comptait sur un refus poli. Son attente fut trompée: Pierre +Stépanovitch s'empressa de répondre affirmativement. L'expression +d'une surprise désagréable parut sur le visage de Karmazinoff, +mais elle n'eut que la durée d'un éclair; il sonna violemment, et, +malgré sa parfaite éducation, ce fut d'un ton bourru qu'il ordonna +au domestique de dresser un second couvert. + +-- Que prendrez-vous: une côtelette ou du café? crut-il devoir +demander. + +-- Une côtelette et du café, faites aussi apporter du vin, j'ai +une faim canine, répondit Pierre Stépanovitch qui examinait +tranquillement le costume de son amphitryon. M. Karmazinoff +portait une sorte de jaquette en ouate à boutons de nacre, mais +trop courte, ce qui faisait un assez vilain effet, vu la rotondité +de son ventre. Quoiqu'il fît chaud dans la chambre, sur ses genoux +était déployé un plaid en laine, d'une étoffe quadrillée, qui +traînait jusqu'à terre. + +-- Vous êtes malade? observa Pierre Stépanovitch. + +-- Non, mais j'ai peur de le devenir dans ce climat, répondit +l'écrivain de sa voix criarde; du reste, il scandait délicatement +chaque mot et susseyait à la façon des barines; -- je vous +attendais déjà hier. + +-- Pourquoi donc? je ne vous avais pas promis ma visite. + +-- C'est vrai, mais vous avez mon manuscrit. Vous... l'avez lu? + +-- Un manuscrit? Comment? + +Cette question causa le plus grand étonnement à Karmazinoff; son +inquiétude fut telle qu'il en oublia sa tasse de café. + +-- Mais pourtant vous l'avez apporté avec vous? reprit-il en +regardant Pierre Stépanovitch d'un air épouvanté. + +-- Ah! c'est de ce _Bonjour_ que vous parlez, sans doute... + +_-- Merci._ + +-- N'importe. Je l'avais tout à fait oublié et je ne l'ai pas lu, +je n'ai pas le temps. Vraiment, je ne sais ce que j'en ai fait, il +n'est pas dans mes poches... je l'aurai laissé sur ma table. Ne +vous inquiétez pas, il se retrouvera. + +-- Non, j'aime mieux envoyer tout de suite chez vous. Il peut se +perdre ou être volé. + +-- Allons donc, qui est-ce qui le volerait? Mais pourquoi êtes- +vous si inquiet? Julie Mikhaïlovna prétend que vous avez toujours +plusieurs copies de chaque manuscrit: l'une est déposée chez un +notaire à l'étranger, une autre est à Pétersbourg, une troisième à +Moscou; vous envoyez aussi un exemplaire à une banque... + +-- Mais Moscou peut brûler, et avec elle mon manuscrit. Non, il +vaut mieux que je l'envoie chercher tout de suite. + +-- Attendez, le voici! dit Pierre Stépanovitch, et il tira d'une +poche de derrière un rouleau de papier à lettres de petit format, +-- il est un peu chiffonné. Figurez-vous que depuis le jour où +vous me l'avez donné, il est resté tout le temps dans ma poche +avec mon mouchoir; je n'y avais plus pensé du tout. + +Karmazinoff saisit d'un geste rapide son manuscrit, l'examina avec +sollicitude, s'assura qu'il n'y manquait aucune page, puis le +déposa respectueusement sur une table particulière, mais assez +près de lui pour l'avoir à chaque instant sous les yeux. + +-- À ce qu'il paraît, vous ne lisez pas beaucoup? remarqua-t-il +d'une voix sifflante. + +-- Non, pas beaucoup. + +-- Et en fait de littérature russe, -- rien? + +-- En fait de littérature russe? Permettez, j'ai lu quelque +chose... _Le long du chemin... _ou _En chemin... _ou _Au passage, +_je ne me rappelle plus le titre. Il y a longtemps que j'ai lu +cela, cinq ans. Je n'ai pas le temps de lire. + +La conversation fut momentanément suspendue. + +-- À mon arrivée ici, j'ai assuré à tout le monde que vous étiez +un homme extrêmement intelligent, et maintenant, paraît-il, toute +la ville raffole de vous. + +-- Je vous remercie, répondit froidement le visiteur. + +On apporta le déjeuner. Pierre Stépanovitch ne fit qu'une bouchée +de sa côtelette; quant au vin et au café, il n'en laissa pas une +goutte. + +-- «Sans doute ce malappris a senti toute la finesse du trait que +je lui ai décoché», se disait Karmazinoff en le regardant de +travers; «je suis sûr qu'il a dévoré avec avidité mon manuscrit, +seulement il veut se donner l'air de ne l'avoir pas lu. Mais il se +peut aussi qu'il ne mente pas, et qu'il soit réellement bête. +J'aime chez un homme de génie un peu de bêtise. Au fait, parmi eux +n'est-ce pas un génie? Du reste, que le diable l'emporte!» + +Il se leva et commença à se promener d'un bout de la chambre à +l'autre, exercice hygiénique auquel il se livrait toujours après +son déjeuner. + +Pierre Stépanovitch ne quitta point son fauteuil et alluma une +cigarette. + +-- Vous n'êtes pas ici pour longtemps? demanda-t-il. + +-- Je suis venu surtout pour vendre un bien, et maintenant je +dépends de mon intendant. + +-- Il paraît que vous êtes revenu en Russie parce que vous vous +attendiez à voir là-bas une épidémie succéder à la guerre? + +-- N-non, ce n'est pas tout à fait pour cela, répondit placidement +M. Karmazinoff qui, à chaque nouveau tour dans la chambre, +brandillait son pied droit d'un air gaillard. -- Le fait est que +j'ai l'intention de vivre le plus longtemps possible ajouta-t-il +avec un sourire fielleux. -- Dans la noblesse russe il y a quelque +chose qui s'use extraordinairement vite sous tous les rapports. +Mais je veux m'user le plus tard possible, et maintenant je vais +me fixer pour toujours à l'étranger; le climat y est meilleur et +l'édifice plus solide. L'Europe durera bien autant que moi, je +pense. Quel est votre avis? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Hum. Si là-bas, en effet, Babylone s'écroule, sa chute sera un +grand événement (là-dessus je suis entièrement d'accord avec vous, +quoique je ne voie pas la chose si prochaine); mais ici, en +Russie, ce qui nous menace, ce n'est même pas un écroulement, +c'est une dissolution. La sainte Russie est le pays du monde qui +offre le moins d'éléments de stabilité. Le populaire reste encore +plus ou moins attaché au dieu russe, mais, aux dernières +nouvelles, le dieu russe était bien malade, à peine s'il a pu +résister à l'affranchissement des paysans, du moins il a été fort +ébranlé. Et puis les chemins de fer, et puis vous... je ne crois +plus du tout au dieu russe. + +-- Et au dieu européen? + +-- Je ne crois à aucun dieu. On m'a calomnié auprès de la jeunesse +russe. J'ai toujours été sympathique à chacun de ses mouvements. +On m'a montré les proclamations qui circulent ici. Leur forme +effraye le public, mais il n'est personne qui, sans oser se +l'avouer, ne soit convaincu de leur puissance; depuis longtemps la +société périclite, et depuis longtemps aussi elle sait qu'elle n'a +aucun moyen de salut. Ce qui me fait croire au succès de cette +propagande clandestine, c'est que la Russie est maintenant dans le +monde entier la nation où un soulèvement rencontrerait le moins +d'obstacles. Je comprends trop bien pourquoi tous les Russes qui +ont de la fortune filent à l'étranger, et pourquoi cette +émigration prend d'année en année des proportions plus +considérables. Il y a là un simple instinct. Quand un navire va +sombrer, les rats sont les premiers à le quitter. La sainte Russie +est un pays plein de maisons de bois, de mendiants et... de +dangers, un pays où les hautes classes se composent de mendiants +vaniteux et où l'immense majorité de la population crève de faim +dans des chaumières. Qu'on lui montre n'importe quelle issue, elle +l'accueillera avec joie, il suffit de la lui faire comprendre. +Seul le gouvernement veut encore résister, mais il brandit sa +massue dans les ténèbres et frappe sur les siens. Ici tout est +condamné. La Russie, telle qu'elle est, n'a pas d'avenir. Je suis +devenu Allemand, et je m'en fais honneur. + +-- Non, mais tout à l'heure vous parliez des proclamations, dites- +moi ce que vous en pensez. + +-- On en a peur, cela prouve leur puissance. Elles déchirent tous +les voiles et montrent que chez nous on ne peut s'appuyer sur +rien. Elles parlent haut dans le silence universel. En laissant de +côté la forme, ce qui doit surtout leur assurer la victoire, c'est +l'audace, jusqu'ici sans précédent, avec laquelle leurs auteurs +envisagent en face la vérité. C'est là un trait qui n'appartient +qu'à la génération contemporaine. Non, en Europe on n'est pas +encore aussi hardi, l'autorité y est solidement établie, il y a +encore là des éléments de résistance. Autant que j'en puis juger, +tout le fond de l'idée révolutionnaire russe consiste dans la +négation de l'honneur. Je suis bien aise que ce principe soit +aussi crânement affirmé. En Europe, ils ne comprendront pas encore +cela, mais chez nous rien ne réussira mieux que cette idée. Pour +le Russe l'honneur n'est qu'un fardeau superflu, et il en a +toujours été ainsi à tous les moments de son histoire. Le plus sûr +moyen de l'entraîner, c'est de revendiquer carrément le droit au +déshonneur. Moi, je suis un homme de l'ancienne génération, et, je +l'avoue, je tiens encore pour l'honneur, mais c'est seulement par +habitude. Je garde un reste d'attachement aux vieilles formes; +mettons cela, si vous voulez, sur le compte de la pusillanimité; à +mon âge on ne renonce pas facilement à des préjugés invétérés. + +Il s'arrêta tout à coup. + +-- «Je parle, je parle», pensa-t-il, «et il écoute toujours sans +rien dire. J'ai pourtant une question à lui adresser, c'est pour +cela qu'il est venu. Je vais la lui faire.» + +-- Julie Mikhaïlovna m'a prié de vous interroger adroitement afin +de savoir quelle est la surprise que vous préparez pour le bal +d'après-demain, fit soudain Pierre Stépanovitch. + +-- Oui, ce sera en effet une surprise, et j'étonnerai...; répondit +Karmazinoff en prenant un air de dignité, -- mais je ne vous dirai +pas mon secret. + +Pierre Stépanovitch n'insista pas. + +-- Il y a ici un certain Chatoff, poursuivit le grand écrivain, -- +et, figurez-vous, je ne l'ai pas encore vu. + +-- C'est un fort brave homme. Eh bien? + +-- Oh! rien; il parle ici de certaines choses. C'est lui qui a +donné un soufflet à Stavroguine? + +-- Oui. + +-- Et Stavroguine, qu'est-ce que vous pensez de lui? + +-- Je ne sais pas, c'est un viveur. + +Karmazinoff haïssait Nicolas Vsévolodovitch, parce que ce dernier +avait pris l'habitude de ne faire aucune attention à lui. + +-- Si ce qu'on prêche dans les proclamations se réalise un jour +chez nous, observa-t-il en riant, -- ce viveur sera sans doute le +premier pendu à une branche d'arbre. + +-- Peut-être même le sera-t-il avant, dit brusquement Pierre +Stépanovitch. + +-- C'est ce qu'il faudrait, reprit Karmazinoff, non plus en riant, +mais d'un ton très sérieux. + +-- Vous avez déjà dit cela, et, vous savez, je le lui ai répété. + +-- Vraiment, vous le lui avez répété? demanda avec un nouveau rire +Karmazinoff. + +-- Il a dit que si on le pendait à un arbre, vous, ce serait assez +de vous fesser, non pas, il est vrai, pour la forme, mais +vigoureusement, comme on fesse un moujik. + +Pierre Stépanovitch se leva et prit son chapeau. Karmazinoff lui +tendit ses deux mains. + +-- Dites-moi donc, commença-t-il tout à coup d'une voix mielleuse +et avec une intonation particulière, tandis qu'il tenait les mains +du visiteur dans les siennes, -- si tout ce qu'on... projette est +destiné à se réaliser, eh bien... quand cela pourra-t-il avoir +lieu? + +-- Est-ce que je sais? répondit d'un ton un peu brutal Pierre +Stépanovitch. + +Tous deux se regardèrent fixement. + +-- Approximativement? À peu près? insista Karmazinoff de plus en +plus câlin. + +-- Vous aurez le temps de vendre votre bien et de filer, grommela +le jeune homme avec un accent de mépris. + +Les deux interlocuteurs attachèrent l'un sur l'autre un regard +pénétrant. Il y eut une minute de silence. + +-- Cela commencera dans les premiers jours de mai, et pour la fête +de l'Intercession[20] tout sera fini, déclara brusquement Pierre +Stépanovitch. + +-- Je vous remercie sincèrement, dit d'un ton pénétré Karmazinoff +en serrant les mains du visiteur. + +-- «Tu auras le temps de quitter le navire, rat!» pensa Pierre +Stépanovitch quand il fut dans la rue. «Allons, si cet «homme +d'État» est si soucieux de connaître le jour et l'heure, si le +renseignement que je lui ai donné lui a fait autant de plaisir, +nous ne pouvons plus, après cela, douter de nous. (Il sourit.) +Hum. Au fait, il compte parmi leurs hommes intelligents, et... il +ne songe qu'à déguerpir; ce n'est pas lui qui nous dénoncera!» + +Il courut à la maison de Philippoff, rue de l'Épiphanie. + +VI + +Pierre Stépanovitch passa d'abord chez Kiriloff. Celui-ci, seul +comme de coutume, faisait cette fois de la gymnastique au milieu +de la chambre, c'est-à-dire qu'il écartait les jambes et tournait +les bras au-dessus de lui d'une façon particulière. La balle était +par terre. Le déjeuner n'avait pas encore été desservi, et il +restait du thé froid sur la table. Avant d'entrer, Pierre +Stépanovitch s'arrêta un instant sur le seuil. + +-- Tout de même vous vous occupez beaucoup de votre santé, dit-il +d'une voix sonore et gaie en pénétrant dans la chambre; -- quelle +belle balle! oh! comme elle rebondit! c'est aussi pour faire de la +gymnastique? + +Kiriloff mit sa redingote. + +-- Oui, c'est pour ma santé, murmura-t-il d'un ton sec; -- +asseyez-vous. + +-- Je ne resterai qu'une minute. Du reste, je vais m'asseoir, +reprit Pierre Stépanovitch; puis, sans transition, il passa à +l'objet de sa visite: -- C'est bien de soigner sa santé, mais je +suis venu vous rappeler notre convention. L'échéance approche «en +un certain sens». + +-- Quelle convention? + +-- Comment, quelle convention? fit le visiteur inquiet. + +-- Ce n'est ni une convention, ni un engagement, je ne me suis pas +lié, vous vous trompez. + +-- Écoutez, que comptez-vous donc faire? demanda en se levant +brusquement Pierre Stépanovitch. + +-- Ma volonté. + +-- Laquelle? + +-- L'ancienne. + +-- Comment dois-je comprendre vos paroles? C'est-à-dire que vous +êtes toujours dans les mêmes idées? + +-- Oui. Seulement il n'y a pas de convention et il n'y en a jamais +eu, je ne me suis lié par rien. Maintenant, comme autrefois, je +n'entends faire que ma volonté. + +Kiriloff donna cette explication d'un ton roide et méprisant. + +Pierre Stépanovitch se rassit satisfait. + +-- Soit, soit, dit-il, -- faites votre volonté, du moment que +cette volonté n'a pas varié. Vous vous fâchez pour un mot. Vous +êtes devenu fort irascible depuis quelque temps. C'est pour cela +que j'évitais de venir vous voir. Du reste, j'étais bien sûr que +vous ne trahiriez pas. + +-- Je suis loin de vous aimer, mais vous pouvez être parfaitement +tranquille, quoique pourtant je trouve les mots de trahison et de +non-trahison tout à fait déplacés dans la circonstance. + +-- Cependant, répliqua Pierre Stépanovitch de nouveau pris +d'inquiétude, -- il faudrait préciser pour éviter toute erreur. +C'est une affaire où l'exactitude est nécessaire, et votre langage +m'abasourdit positivement. Voulez-vous me permettre de parler? + +-- Parlez! répondit l'ingénieur en regardant dans le coin. + +-- Depuis longtemps déjà vous avez résolu de vous ôter la vie... +c'est-à-dire que vous aviez cette idée. Est-ce vrai? N'y a-t-il +pas d'erreur dans ce que je dis? + +-- J'ai toujours la même idée. + +-- Très bien. Remarquez, en outre, que personne ne vous y a forcé. + +-- Il ne manquerait plus que cela! quelle bêtise vous dites! + +-- Soit, soit! Je me suis fort bêtement exprimé. Sans doute il +aurait été très bête de vous forcer à cela. Je continue: Vous avez +fait partie de la société dès sa fondation, et vous vous êtes +ouvert de votre projet à un membre de la société. + +-- Je ne me suis pas ouvert, j'ai dit cela tout bonnement. Très +bien. + +-- Non, ce n'est pas très bien, car je n'aime pas à vous voir +éplucher ainsi mes actions. Je n'ai pas de compte à vous rendre, +et vous ne pouvez comprendre mes desseins. Je veux m'ôter la vie +parce que c'est mon idée, parce que je n'admets pas la peur de la +mort, parce que... vous n'avez pas besoin de savoir pourquoi... +Qu'est-ce qu'il vous faut? Vous voulez boire du thé? Il est froid. +Laissez, je vais vous donner un autre verre. + +Pierre Stépanovitch avait, en effet, saisi la théière et cherchait +dans quoi il pourrait se verser à boire. Kiriloff alla à l'armoire +et en rapporta un verre propre. + +-- J'ai déjeuné tout à l'heure chez Karmazinoff, et ses discours +m'ont fait suer, observa le visiteur; -- ensuite j'ai couru ici, +ce qui m'a de nouveau mis en sueur, je meurs de soif. + +-- Buvez. Le thé froid n'est pas mauvais. + +Kiriloff reprit sa place et se remit à regarder dans le coin. + +-- La société a pensé, poursuivit-il du même ton, -- que mon +suicide pourrait être utile, et que, quand vous auriez fait ici +quelques sottises dont on rechercherait les auteurs, si tout à +coup je me brûlais la cervelle en laissant une lettre où je me +déclarerais coupable de tout, cela vous mettrait à l'abri du +soupçon pendant toute une année. + +-- Du moins pendant quelques jours; en pareil cas c'est déjà +beaucoup que d'avoir vingt-quatre heures devant soi. + +-- Bien. On m'a donc demandé si je ne pouvais pas attendre. J'ai +répondu que j'attendrais aussi longtemps qu'il plairait à la +société, vu que cela m'était égal. + +-- Oui, mais rappelez-vous que vous avez pris l'engagement de +rédiger de concert avec moi la lettre dont il s'agit, et de vous +mettre, dès votre arrivée en Russie, à ma... en un mot, à ma +disposition, bien entendu pour cette affaire seulement, car, pour +tout le reste, il va de soi que vous êtes libre, ajouta presque +aimablement Pierre Stépanovitch. + +-- Je ne me suis pas engagé, j'ai consenti parce que cela m'était +égal. + +-- Très bien, très bien, je n'ai nullement l'intention de froisser +votre amour-propre, mais... + +-- Il n'est pas question ici d'amour-propre. + +-- Mais souvenez-vous qu'on vous a donné cent vingt thalers pour +votre voyage, par conséquent vous avez reçu de l'argent. + +-- Pas du tout, répliqua en rougissant Kiriloff, -- l'argent ne +m'a pas été donné à cette condition. On n'en reçoit pas pour cela. + +-- Quelquefois. + +-- Vous mentez. J'ai écrit de Pétersbourg une lettre très +explicite à cet égard, et à Pétersbourg même je vous ai remboursé +les cent vingt thalers, je vous les ai remis en mains propres... +et ils ont reçu cet argent, si toutefois vous ne l'avez pas gardé +dans votre poche. + +-- Bien, bien, je ne conteste rien, je leur ai envoyé l'argent. +L'essentiel, c'est que vous soyez toujours dans les mêmes +dispositions qu'auparavant. + +-- Mes dispositions n'ont pas changé. Quand vous viendrez me dire: +«Il est temps», je m'exécuterai. Ce sera bientôt? + +-- Le jour n'est plus fort éloigné... Mais rappelez-vous que nous +devons faire la lettre ensemble la veille au soir. + +-- Quand ce serait le jour même? Il faudra que je me déclare +l'auteur des proclamations? + +-- Et de quelques autres choses encore. + +-- Je ne prendrai pas tout sur moi. + +-- Pourquoi donc? demanda Pierre Stépanovitch alarmé de ce refus. + +-- Parce que je ne veux pas; assez. Je ne veux plus parler de +cela. + +Ces mots causèrent une vive irritation à Pierre Stépanovitch, mais +il se contint et changea la conversation. + +-- Ma visite a encore un autre objet, reprit-il, -- vous viendrez +ce soir chez les nôtres? C'est aujourd'hui la fête de Virguinsky, +ils se réuniront sous ce prétexte. + +-- Je ne veux pas. + +-- Je vous en prie, venez. Il le faut. Nous devons imposer et par +le nombre et par l'aspect... Vous avez une tête... disons le mot, +une tête fatale. + +-- Vous trouvez? dit en riant Kiriloff, -- c'est bien, j'irai; +mais je ne poserai pas pour la tête. Quand? + +-- Oh! de bonne heure, à six heures et demie. Vous savez, vous +pouvez entrer, vous asseoir et ne parler à personne, quelque +nombreuse que soit l'assistance. Seulement n'oubliez pas de +prendre avec vous un crayon et un morceau de papier. + +-- Pourquoi? + +-- Cela vous est égal, et je vous le demande instamment. Vous +n'aurez qu'à rester là sans parler à personne, vous écouterez et, +de temps à autre, vous ferez semblant de prendre des notes; libre +à vous, d'ailleurs, de crayonner des croquis sur votre papier. + +-- Quelle bêtise! À quoi bon? + +-- Mais puisque cela vous est égal? Vous ne cessez de dire que +tout vous est indifférent. + +-- Non, je veux savoir pourquoi. + +-- Eh bien, voici: le membre de la société qui remplit la fonction +de réviseur s'est arrêté à Moscou, et j'ai fait espérer sa visite +à quelques uns des nôtres; ils penseront que vous êtes ce +réviseur; or, comme vous vous trouvez ici déjà depuis trois +semaines, l'effet sera encore plus grand. + +-- C'est de la farce. Vous n'avez aucun réviseur à Moscou. + +-- Allons, soit, nous n'en avons pas, mais qu'est-ce que cela vous +fait, et comment ce détail peut-il vous arrêter? Vous-même êtes +membre de la société. + +-- Dites-leur que je suis le réviseur; je m'assiérai et je me +tiendrai coi, mais je ne veux ni papier ni crayon. + +-- Mais pourquoi? + +-- Je ne veux pas. + +Pierre Stépanovitch blêmit de colère; néanmoins cette fois encore +il se rendit maître de lui, se leva et prit son chapeau. + +-- L'_homme _est chez vous? demanda-t-il soudain à demi-voix. + +-- Oui. + +-- C'est bien. Je ne tarderai pas à vous débarrasser de lui, soyez +tranquille. + +-- Il ne me gêne pas. Je ne l'ai que la nuit. La vieille est à +l'hôpital, sa belle-fille est morte; depuis deux jours je suis +seul. Je lui ai montré l'endroit de la cloison où il y a une +planche facile à déplacer; il s'introduit par là, personne ne le +voit. + +-- Je le retirerai bientôt de chez vous. + +-- Il dit qu'il ne manque pas d'endroits où il peut aller coucher. + +-- Il ment, on le cherche, et ici, pour le moment, il est en +sûreté. Est-ce que vous causez avec lui? + +-- Oui, tout le temps. Il dit beaucoup de mal de vous. La nuit +dernière, je lui ai lu l'Apocalypse et lui ai fait boire du thé. +Il a écouté attentivement, fort attentivement même, toute la nuit. + +-- Ah! diable, mais vous allez le convertir à la religion +chrétienne! + +-- Il est déjà chrétien. Ne vous inquiétez pas, il tuera. Qui +voulez-vous faire assassiner? + +-- Non, ce n'est pas pour cela que j'ai besoin de lui... Chatoff +sait-il que vous donnez l'hospitalité à Fedka? + +-- Je ne vois pas Chatoff, et nous n'avons pas de rapports +ensemble. + +-- Vous êtes fâchés l'un contre l'autre? + +-- Non, nous ne sommes pas fâchés, mais nous ne nous parlons pas. +Nous avons couché trop longtemps côte à côte en Amérique. + +-- Je passerai chez lui tout à l'heure. + +-- Comme vous voudrez. + +-- Vers les dix heures, en sortant de chez Virguinsky, je viendrai +peut-être chez vous avec Stavroguine. + +-- Venez. + +-- Il faut que j'aie un entretien sérieux avec lui... Vous savez, +donnez-moi donc votre balle; quel besoin en avez-vous maintenant? +Je fais aussi de la gymnastique. Si vous voulez, je vous +l'achèterai. + +-- Prenez-là, je vous la donne. + +Pierre Stépanovitch mit la balle dans sa poche. + +-- Mais je ne vous fournirai rien contre Stavroguine, murmura +Kiriloff en reconduisant le visiteur, qui le regarda avec +étonnement et ne répondit pas. + +Les dernières paroles de l'ingénieur agitèrent extrêmement Pierre +Stépanovitch; il y réfléchissait encore en montant l'escalier de +Chatoff, quand il songea qu'il devait donner à son visage +mécontent une expression plus avenante. Chatoff se trouvait chez +lui; un peu souffrant, il était couché, tout habillé, sur son lit. + +-- Quel guignon! s'écria en entrant dans la chambre Pierre +Stépanovitch; -- vous êtes sérieusement malade? + +Ses traits avaient tout à coup perdu leur amabilité d'emprunt, un +éclair sinistre brillait dans ses yeux. + +Chatoff sauta brusquement à bas de son lit. + +-- Pas du tout, répondit-il d'un air effrayé, -- je ne suis pas +malade, j'ai seulement un peu mal à la tête... + +L'apparition inattendue d'un tel visiteur l'avait positivement +effrayé. + +-- Je viens justement pour une affaire qui n'admet pas la maladie, +commença d'un ton presque impérieux Pierre Stépanovitch; -- +permettez-moi de m'asseoir (il s'assit), et vous, reprenez place +sur votre lit, c'est bien. Aujourd'hui une réunion des nôtres aura +lieu chez Virguinsky sous prétexte de fêter l'anniversaire de sa +naissance; les mesures sont prises pour qu'il n'y ait pas +d'intrus. Je viendrai avec Nicolas Stavroguine. Sans doute, +connaissant vos opinions actuelles, je ne vous inviterais pas à +assister à cette soirée... non que nous craignions d'être dénoncés +par vous, mais pour vous épargner un ennui. Cependant votre +présence est indispensable. Vous rencontrerez là ceux avec qui +nous déciderons définitivement de quelle façon doit s'opérer votre +sortie de la société, et entre quelles mains vous aurez à remettre +ce qui se trouve chez vous. Nous ferons cela sans bruit, je vous +emmènerai à l'écart, dans quelque coin; l'assistance sera +nombreuse, et il n'est pas nécessaire d'initier tout le monde à +ces détails. J'avoue que j'ai eu beaucoup de peine à triompher de +leur résistance; mais maintenant, paraît-il, ils consentent, à +condition, bien entendu, que vous vous dessaisirez de l'imprimerie +et de tous les papiers. Alors vous serez parfaitement libre de vos +agissements. + +Tandis que Pierre Stépanovitch parlait, Chatoff l'écoutait les +sourcils froncés. Sa frayeur de tantôt avait disparu pour faire +place à la colère. + +-- Je ne me crois aucunement tenu de rendre des comptes le diable +sait à qui, déclara-t-il tout net; -- je n'ai besoin de l'agrément +de personne pour reprendre ma liberté. + +-- Ce n'est pas tout à fait exact. On vous a confié beaucoup de +secrets. Vous n'aviez pas le droit de rompre de but en blanc. Et, +enfin, vous n'avez jamais manifesté nettement l'intention de vous +retirer, de sorte que vous les avez mis dans une fausse position. + +-- Dès mon arrivée ici j'ai fait connaître mes intentions par une +lettre fort claire. + +-- Non, pas fort claire, contesta froidement Pierre Stépanovitch; +-- par exemple, je vous ai envoyé, pour les imprimer ici, la +_Personnalité éclairée, _ainsi que deux proclamations. Vous m'avez +retourné le tout avec une lettre équivoque, ne précisant rien. + +-- J'ai carrément refusé d'imprimer. + +-- Vous avez refusé, mais pas carrément. Vous avez répondu: «Je ne +puis pas», sans expliquer pour quel motif. Or «je ne sais pas» n'a +jamais voulu dire «je ne veux pas». On pouvait supposer que vous +étiez simplement empêché par des obstacles matériels, et c'est +ainsi que votre lettre a été comprise. Ils ont cru que vous +n'aviez pas rompu vos liens avec la société, dès lors ils ont pu +vous continuer leur confiance et par suite se compromettre. Ici +l'on croit que vous vous êtes servi avec intention de termes +vagues: vous vouliez, dit-on, tromper vos coassociés, pour les +dénoncer quand vous auriez reçu d'eux quelque communication +importante. Je vous ai défendu de toutes mes forces, et j'ai +montré comme pièce à l'appui de votre innocence les deux lignes de +réponse que vous m'avez adressées. Mais j'ai dû moi-même +reconnaître, après les avoir relues, que ces deux lignes ne sont +pas claires et peuvent induire en erreur. + +-- Vous aviez conservé si soigneusement cette lettre par devers +vous? + +-- Qu'est-ce que cela fait que je l'aie conservée? elle est encore +chez moi. + +-- Peu m'importe! cria Chatoff avec irritation. -- Libre à vos +imbéciles de croire que je les ai dénoncés, je m'en moque! Je +voudrais bien voir ce que vous pouvez me faire! + +-- On vous noterait, et, au premier succès de la révolution, vous +seriez pendu. + +-- Quand vous aurez conquis le pouvoir suprême et que vous serez +les maîtres de la Russie? + +-- Ne riez pas. Je le répète, j'ai pris votre défense. Quoi qu'il +en soit, je vous conseille de venir aujourd'hui à la réunion. À +quoi bon de vaines paroles dictées par un faux orgueil? Ne vaut-il +pas mieux se séparer amicalement? En tout cas, il faut que vous +rendiez le matériel typographique, nous aurons aussi à parler de +cela. + +-- J'irai, grommela Chatoff, qui, la tête baissée, semblait +absorbé dans ses réflexions. Pierre Stépanovitch le considérait +d'un oeil malveillant. + +-- Stavroguine y sera? demanda tout à coup Chatoff en relevant la +tête. + +-- Il y sera certainement. + +-- Hé, hé! + +Il y eut une minute de silence. Un sourire de colère et de mépris +flottait sur les lèvres de Chatoff. + +-- Et votre misérable _Personnalité éclairée_ dont j'ai refusé +l'impression ici, elle est imprimée? + +-- Oui. + +-- On fait croire aux collégiens que Hertzen lui-même a écrit cela +sur votre album? + +-- Oui, c'est Hertzen lui-même. + +Ils se turent encore pendant trois minutes. À la fin, Chatoff +quitta son lit. + +-- Allez-vous-en loin de moi, je ne veux pas me trouver avec vous. + +Pierre Stépanovitch se leva aussitôt. + +-- Je m'en vais, dit-il avec une sorte de gaieté, -- un mot +seulement: Kiriloff, à ce qu'il paraît, est maintenant tout seul +dans le pavillon, sans servante? + +-- Il est tout seul. Allez-vous-en, je ne puis rester dans la même +chambre que vous. + +-- «Allons, tu es très bien maintenant!» pensa joyeusement Pierre +Stépanovitch quand il fut hors de la maison; «tu seras aussi très +bien ce soir, j'ai justement besoin que tu sois comme cela, et je +ne pourrais rien désirer de mieux! Le dieu russe lui-même me vient +en aide!» + +VII + +Il fit beaucoup de courses durant cette journée et sans doute ne +perdit pas ses peines, car sa figure était rayonnante quand le +soir, à six heures précises, il se présenta chez Nicolas +Vsévolodovitch. On ne l'introduisit pas tout de suite: Stavroguine +se trouvait dans son cabinet en tête-à-tête avec Maurice +Nikolaïévitch qui venait d'arriver. Cette nouvelle intrigua Pierre +Stépanovitch. Il s'assit tout près de la porte du cabinet pour +attendre le départ du visiteur. De l'antichambre on entendait le +bruit de la conversation, mais sans pouvoir rien saisir des +paroles prononcées. La visite ne dura pas longtemps; bientôt +retentit une voix extraordinairement forte et vibrante, +immédiatement après la porte s'ouvrit, et Maurice Nikolaïévitch +sortit avec un visage livide. Il ne remarqua pas Pierre +Stépanovitch et passa rapidement à côté de lui. Le jeune homme +s'élança aussitôt dans la chambre. + +Je me crois obligé de raconter en détail l'entrevue fort courte +des deux «rivaux», -- entrevue que tout semblait devoir rendre +impossible, et qui eut lieu néanmoins. + +Après son dîner, Nicolas Vsévolodovitch sommeillait sur une +couchette dans son cabinet, lorsque Alexis Égorovitch lui annonça +l'arrivée de Maurice Nikolaïévitch. À ce nom, Stavroguine +tressaillit, il croyait avoir mal entendu. Mais bientôt se montra +sur ses lèvres un sourire de triomphe hautain en même temps que de +vague surprise. En entrant, Maurice Nikolaïévitch fut sans doute +frappé de ce sourire du moins il s'arrêta tout à coup au milieu de +la chambre et parut se demander s'il ferait un pas de plus en +avant ou s'il se retirerait sur l'heure. À l'instant même la +physionomie de Nicolas Vsévolodovitch changea d'expression, d'un +air sérieux et étonné il s'avança vers le visiteur. Ce dernier ne +prit pas la main qui lui était tendue, et, sans dire un mot, il +s'assit avant que le maître de la maison lui en eût donné +l'exemple ou lui eût offert un siège. Nicolas Vsévolodovitch +s'assit sur le bord de sa couchette et attendit en silence, les +yeux fixés sur Maurice Nikolaïévitch. + +-- Si vous le pouvez, épousez Élisabeth Nikolaïevna, commença +brusquement le capitaine d'artillerie, et le plus curieux, c'est +qu'on n'aurait pu deviner, d'après l'intonation de la voix, si ces +mots étaient une prière, une recommandation, une concession ou un +ordre. + +Nicolas Vsévolodovitch resta silencieux, mais le visiteur, ayant +dit évidemment tout ce qu'il avait à dire, le regardait avec +persistance, dans l'attente d'une réponse. + +-- Si je ne me trompe (du reste, ce n'est que trop vrai), +Élisabeth Nikolaïevna est votre fiancée, observa enfin +Stavroguine. + +-- Oui, elle est ma fiancée, déclara d'un ton ferme le visiteur. + +-- Vous... vous êtes brouillés ensemble?... Excusez-moi, Maurice +Nikolaïévitch. + +-- Non, elle m'»aime» et m'»estime», dit-elle. Ses paroles sont on +ne peut plus précieuses pour moi. + +-- Je n'en doute pas. + +-- Mais, sachez-le, elle serait sous la couronne et vous +l'appelleriez, qu'elle me planterait là, moi ou tout autre, pour +aller à vous. + +-- Étant sous la couronne? + +-- Et après la couronne. + +-- Ne vous trompez-vous pas? + +-- Non. Sous la haine incessante, sincère et profonde qu'elle vous +témoigne, perce à chaque instant un amour insensé, l'amour le plus +sincère, le plus excessif et... le plus fou! Par contre, sous +l'amour non moins sincère qu'elle ressent pour moi perce à chaque +instant la haine la plus violente! Je n'aurais jamais pu imaginer +auparavant toutes ces... métamorphoses. + +-- Mais je m'étonne pourtant que vous veniez m'offrir la main +d'Élisabeth Nikolaïevna! En avez-vous le droit? Vous y a-t-elle +autorisé? + +Maurice Nikolaïévitch fronça le sourcil et pendant une minute +baissa la tête. + +-- De votre part ce ne sont là que des mots, dit-il brusquement, - +- des mots où éclate la rancune triomphante; je suis sûr que vous +savez lire entre les lignes, et se peut-il qu'il y ait place ici +pour une vanité mesquine? N'êtes-vous pas assez victorieux? Faut- +il donc que je mette les points sur les i? Soit, je les mettrai, +si vous tenez tant à m'humilier: j'agis sans droit, je ne suis +aucunement autorisé; Élisabeth Nikolaïevna ne sait rien, mais son +fiancé a complètement perdu la raison, il mérite d'être enfermé +dans une maison de fous, et, pour comble, lui-même vient vous le +déclarer. Seul dans le monde entier vous pouvez la rendre +heureuse, et moi je ne puis que faire son malheur. Vous la +lutinez, vous la pourchassez, mais, -- j'ignore pourquoi, -- vous +ne l'épousez pas. S'il s'agit d'une querelle d'amoureux née à +l'étranger, et si, pour y mettre fin, mon sacrifice est +nécessaire, -- immolez-moi. Elle est trop malheureuse, et je ne +puis supporter cela. Mes paroles ne sont ni une permission ni une +injonction, par conséquent elles n'ont rien d'offensant pour votre +amour-propre. Si vous voulez prendre ma place sous la couronne, +vous n'avez nul besoin pour cela de mon consentement, et, sans +doute, il était inutile que je vinsse étaler ma folie à vos yeux. +D'autant plus qu'après ma démarche actuelle notre mariage est +impossible. Si à présent je la conduisais à l'autel, je serais un +misérable. L'acte que j'accomplis en vous la livrant, à vous peut- +être son plus irréconciliable ennemi, est, à mon point de vue, une +infamie dont certainement je ne supporterai pas le fardeau. + +-- Vous vous brûlerez la cervelle, quand on nous mariera? + +-- Non, beaucoup plus tard. À quoi bon mettre une éclaboussure de +sang sur sa robe nuptiale? Peut-être même ne me brûlerai-je la +cervelle ni maintenant ni plus tard. + +-- Vous dites cela, sans doute, pour me tranquilliser? + +-- Vous? Ma mort doit vous être bien indifférente. + +Un silence d'une minute suivit ces paroles. Maurice Nikolaïévitch +était pâle, et ses yeux étincelaient. + +-- Pardonnez-moi les questions que je vous ai adressées, dit +Stavroguine; -- plusieurs d'entre elles étaient fort indiscrètes, +mais il est une chose que j'ai, je pense, parfaitement le droit de +vous demander: pour que vous ayez pris sur vous de venir me faire +une proposition aussi... risquée, il faut que vous soyez bien +convaincu de mes sentiments à l'égard d'Élisabeth Nikolaïevna; or, +quelles données vous ont amené à cette conviction? + +-- Comment? fit avec un léger frisson Maurice Nikolaïévitch; -- +est-ce que vous n'avez pas prétendu à sa main? N'y prétendez-vous +pas maintenant encore? + +-- En général, je ne puis parler à un tiers de mes sentiments pour +une femme; excusez-moi, c'est une bizarrerie d'organisation. Mais, +pour le reste, je vous dirai toute la vérité: je suis marié, il ne +m'est donc plus possible ni d'épouser Élisabeth Nikolaïevna, ni de +«prétendre à sa main». + +Maurice Nikolaïévitch fut tellement stupéfait qu'il se renversa +sur le dossier de son fauteuil; pendant un certain temps ses yeux +ne quittèrent pas le visage de Stavroguine. + +-- Figurez-vous que cette idée ne m'était pas venue, balbutia-t- +il; -- vous avez dit l'autre jour que vous n'étiez pas marié... je +croyais que vous ne l'étiez pas... + +Il pâlit affreusement et soudain déchargea un violent coup de +poing sur la table. + +-- Si, après un tel aveu, vous ne laissez pas tranquille Élisabeth +Nikolaïevna, si vous la rendez vous-même malheureuse, je vous +tuerai à coups de bâton comme un chien! + +Sur ce, il sortit précipitamment de la chambre. Pierre +Stépanovitch, qui y entra aussitôt après, trouva le maître du +logis dans une disposition d'esprit fort inattendue. + +-- Ah! c'est vous! fit Stavroguine avec un rire bruyant qui +semblait n'avoir pour cause que la curiosité empressée de Pierre +Stépanovitch. -- Vous écoutiez derrière la porte? Attendez, +pourquoi êtes-vous venu? Je vous avez promis quelque chose... Ah, +bah! je me rappelle: la visite «aux nôtres»? Partons, je suis +enchanté, vous ne pouviez rien me proposer de plus agréable en ce +moment. + +Il prit son chapeau, et tous deux sortirent immédiatement. + +-- Vous riez d'avance à l'idée de voir «les nôtres»? observa avec +enjouement Pierre Stépanovitch qui tantôt s'efforçait de marcher à +côté de son compagnon sur l'étroit trottoir pavé en briques, +tantôt descendait sur la chaussée et trottait en pleine boue, +parce que Stavroguine, sans le remarquer, occupait à lui seul +toute la largeur du trottoir. + +-- Je ne ris pas du tout, répondit d'une voix sonore et gaie +Nicolas Vsévolodovitch; -- au contraire, je suis convaincu que je +trouverai là les gens les plus sérieux. + +-- De «mornes imbéciles», comme vous les avez appelés un jour. + +-- Rien n'est parfois plus amusant qu'un morne imbécile. + +-- Ah! vous dites cela à propos de Maurice Nikolaïévitch! Je suis +sûr qu'il est venu tout à l'heure vous offrir sa fiancée, hein? +Figurez-vous, c'est moi qui l'ai poussé indirectement à faire +cette démarche. D'ailleurs, s'il ne la cède pas, nous la lui +prendrons nous-mêmes, pas vrai? + +Sans doute Pierre Stépanovitch savait qu'il jouait gros jeu en +mettant la conversation sur ce sujet; mais lorsque sa curiosité +était vivement excitée, il aimait mieux tout risquer que de rester +dans l'incertitude. Nicolas Vsévolodovitch se contenta de sourire. + +-- Vous comptez toujours m'aider? demanda-t-il. + +-- Si vous faites appel à mon aide. Mais vous savez qu'il n'y a +qu'un bon moyen. + +-- Je connais votre moyen. + +-- Non, c'est encore un secret. Seulement rappelez-vous que ce +secret coûte de l'argent. + +-- Je sais même combien il coûte, grommela à part soi Stavroguine. + +Pierre Stépanovitch tressaillit. + +-- Combien? Qu'est-ce que vous avez dit? + +-- J'ai dit: Allez-vous-en au diable avec votre secret! Apprenez- +moi plutôt qui nous verrons là. Je sais que Virguinsky reçoit à +l'occasion de sa fête, mais quels sont ses invités? + +-- Oh! il y aura là une société des plus variées! Kiriloff lui- +même y sera. + +-- Tous membres de sections? + +-- Peste, comme vous y allez! Jusqu'à présent il n'existe pas +encore ici une seule section organisée. + +-- Comment donc avez-vous fait pour répandre tant de +proclamations? + +-- Là où nous allons, il n'y aura en tout que quatre +sectionnaires. En attendant, les autres s'espionnent à qui mieux +mieux, et chacun d'eux m'adresse des rapports sur ses camarades. +Ces gens-là donnent beaucoup d'espérances. Ce sont des matériaux +qu'il faut organiser. Du reste, vous-même avez rédigé le statut, +il est inutile de vous expliquer les choses. + +-- Eh bien, ça ne marche pas? Il y a du tirage? + +-- Ça marche on ne peut mieux. Je vais vous faire rire: le premier +moyen d'action, c'est l'uniforme. Il n'y a rien de plus puissant +que la livrée bureaucratique. J'invente exprès des titres et des +emplois: j'ai des secrétaires, des émissaires secrets, des +caissiers, des présidents, des registrateurs; ce truc réussit +admirablement. Vient ensuite, naturellement, la sentimentalité, +qui chez nous est le plus efficace agent de la propagande +socialiste. Le malheur, ce sont ces sous-lieutenants qui mordent. +Et puis il y a les purs coquins; ces derniers sont parfois fort +utiles, mais avec eux on perd beaucoup de temps, car ils exigent +une surveillance continuelle. Enfin la principale force, le ciment +qui relie tout, c'est le respect humain, la peur d'avoir une +opinion à soi. Oui, c'est justement avec de pareilles gens que le +succès est possible. Je vous le dis, ils se jetteraient dans le +feu à ma voix: je n'aurai qu'à leur dire qu'ils manquent de +libéralisme. Des imbéciles me blâment d'avoir trompé tous mes +associés d'ici en leur parlant de comité central et de +«ramifications innombrables». Vous-même vous m'avez une fois +reproché cela, mais où est la tromperie? Le comité central, c'est +moi et vous; quant aux ramifications, il y en aura autant qu'on +voudra. + +-- Et toujours de la racaille semblable? + +-- Ce sont des matériaux. Ils sont bons tout de même. + +-- Vous n'avez pas cessé de compter sur moi? + +-- Vous serez le chef, la force dirigeante; moi, je ne serai que +votre second, votre secrétaire. Vous savez, nous voguerons portés +sur un esquif aux voiles de soie, aux rames d'érable; à la poupe +sera assise une belle demoiselle, Élisabeth Nikolaïevna... est-ce +qu'il n'y a pas une chanson comme cela?... + +Stavroguine se mit à rire. + +-- Non, je préfère vous donner un bon conseil. Vous venez +d'énumérer les procédés dont vous vous servez pour cimenter vos +groupes, ils se réduisent au fonctionnarisme et à la +sentimentalité, tout cela n'est pas mauvais comme clystère, mais +il y a quelque chose de meilleur encore: persuadez à quatre +membres d'une section d'assassiner le cinquième sous prétexte que +c'est un mouchard, et aussitôt le sang versé les liera tous +indissolublement à vous. Ils deviendront vos esclaves, ils +n'oseront ni se mutiner, ni vous demander des comptes. Ha, ha, ha! + +-- «Toi pourtant, il faudra que tu me payes cela», pensa à part +soi Pierre Stépanovitch, «et pas plus tard que ce soir. Tu te +permets beaucoup trop.» + +Voilà ou à peu près ce que dut se dire Pierre Stépanovitch. Du +reste, ils approchaient déjà de la maison de Virguinsky. + +-- Vous m'avez probablement fait passer auprès d'eux pour quelque +membre arrivé de l'étranger, en rapport avec l'Internationale, +pour un réviseur? demanda tout à coup Stavroguine. + +-- Non, le réviseur, ce sera un autre; vous, vous êtes un des +membres qui ont fondé la société à l'étranger, et vous connaissez +les secrets les plus importants -- voilà votre rôle. Vous parlerez +sans doute? + +-- Où avez-vous pris cela? + +-- Maintenant vous êtes tenu de parler. + +Dans son étonnement, Nicolas Vsévolodovitch s'arrêta au milieu de +la rue, non loin d'un réverbère. Pierre Stépanovitch soutint avec +une tranquille assurance le regard de son compagnon. Celui-ci +lança un jet de salive et se remit en marche. + +-- Et vous, est-ce que vous prendrez la parole? demanda-t-il +brusquement à Pierre Stépanovitch. + +-- Non, je vous écouterai. + +-- Que le diable vous emporte! Au fait, vous me donnez une idée. + +-- Laquelle? fit vivement Pierre Stépanovitch. + +-- Soit, je parlerai peut-être là, mais ensuite je vous flanquerai +une rossée, et, vous savez, une rossée sérieuse. + +-- Dites-donc, tantôt j'ai répété à Karmazinoff le propos que vous +avez tenu sur son compte, à savoir qu'il faudrait le fesser, non +pas seulement pour la forme, mais vigoureusement, comme on fesse +un moujik. + +-- Mais je n'ai jamais dit cela, ha, ha! + +-- N'importe. _Se non è vero..._ + +-- Eh bien, merci, je vous suis très obligé. + +-- Savez-vous ce que dit Karmazinoff? D'après lui, notre doctrine +est, au fond, la négation de l'honneur, et affirmer franchement le +droit au déshonneur, c'est le plus sûr moyen d'avoir les Russes +pour soi. + +-- Paroles admirables! Paroles d'or! s'écria Stavroguine; -- il a +dit le vrai mot! Le droit au déshonneur, -- mais, avec cela, tout +le monde viendra à nous, il ne restera plus personne dans l'autre +camp! Écoutez pourtant, Verkhovensky, vous ne faites pas partie de +la haute police, hein? + +-- Celui qui se pose de pareilles questions les garde généralement +pour lui. + +-- Sans doute, mais nous sommes entre nous. + +-- Non, jusqu'à présent je ne sers pas dans la haute police. +Assez, nous voici arrivés. Composez votre physionomie, +Stavroguine; moi, j'ai toujours soin de me faire une tête quand je +vais chez eux. Il faut se donner un air un peu sombre, voilà tout; +ce n'est pas bien malin. + +CHAPITRE VII + +_CHEZ LES NÔTRES._ + +I + +Virguinsky demeurait rue de la Fourmi, dans une maison à lui, ou +plutôt à sa femme. C'était une construction en bois, à un seul +étage, où n'habitaient que l'employé et sa famille. Une quinzaine +de personnes s'étaient réunies là sous couleur de fêter le maître +du logis; mais la soirée ne ressemblait pas du tout à celles qu'on +a coutume de donner en province à l'occasion d'un anniversaire de +naissance. Dès les premiers temps de leur mariage, les époux +Virguinsky avaient décidé d'un commun accord, une fois pour +toutes, que c'était une grande sottise de recevoir en pareille +circonstance, vu qu'il n'y avait pas là de quoi se réjouir. En +quelques années ils avaient réussi à s'isoler complètement de la +société. Quoique Virguinsky ne manquât pas de moyens et fût loin +d'être ce qu'on appelle un «pauvre homme», il faisait à tout le +monde l'effet d'un original, aimant la solitude et, de plus, +parlant «avec hauteur». Quant à madame Virguinsky, son métier de +sage-femme suffisait pour la placer au plus bas degré de l'échelle +sociale, au-dessous même d'une femme de pope, nonobstant la +position que son mari occupait dans le service. Il est vrai que si +sa profession était humble, on ne pouvait en dire autant de son +caractère. Depuis sa liaison stupide et affichée effrontément (par +principe) avec un coquin comme le capitaine Lébiadkine, les plus +indulgentes de nos dames l'avaient elles-mêmes mise à l'index et +ne lui cachaient pas leur mépris. Mais tout cela était bien égal à +madame Virguinsky. Chose à noter, les dames même les plus prudes, +quand elles se trouvaient dans une position intéressante, +s'adressaient de préférence à Arina Prokhorovna (madame +Virguinsky), bien que notre ville possédât trois autres +accoucheuses. Dans tout le district, les femmes des propriétaires +ruraux la faisaient demander, tant elle était renommée pour son +habileté professionnelle. Comme elle aimait beaucoup l'argent, +elle avait fini par limiter sa clientèle aux personnes les plus +riches. Se sentant nécessaire, elle ne se gênait pas du tout, et, +dans les maisons les plus aristocratiques, elle semblait faire +exprès d'agiter les nerfs délicats de ses clientes par un grossier +oubli de toutes les convenances ou par des railleries sur les +choses saintes. Notre chirurgien-major Rosanoff racontait à ce +propos un fait curieux: un jour qu'une femme en couches invoquait +avec force gémissements le secours divin, Arina Prokhorovna avait +tout à coup lâché une grosse impiété qui, en épouvantant la +malade, avait eu pour effet d'activer puissamment sa délivrance. +Mais, quoique nihiliste, madame Virguinsky savait fort bien, +lorsque ses intérêts le lui commandaient, transiger avec les +préjugés vulgaires. Ainsi, elle ne manquait jamais d'assister au +baptême des nouveaux-nés dont elle avait facilité la venue au +monde; dans ces occasions-là, elle se coiffait avec goût et +mettait une robe de soie verte à traîne, alors qu'en tout autre +temps sa mise était extrêmement négligée. Pendant la cérémonie +religieuse, elle conservait «l'air le plus effronté», au point de +scandaliser les ministres du culte; mais, après le baptême, elle +offrait toujours du champagne, et il n'aurait pas fallu, en +prenant un verre de Cliquot, oublier les épingles de +l'accoucheuse. + +La société (presque exclusivement masculine) réunie cette fois +chez Virguinsky présentait un aspect assez exceptionnel. Il n'y +avait pas de collation, et l'on ne jouait pas aux cartes. Au +milieu d'un spacieux salon dont les murs étaient garnis d'une +vieille tapisserie bleue, se trouvaient deux tables rapprochées +l'une de l'autre de façon à n'en former qu'une seule; une grande +nappe, d'ailleurs d'une propreté douteuse, couvrait ces deux +tables sur lesquelles bouillaient deux samovars; au bout étaient +placés un vaste plateau chargé de vingt-cinq verres et une +corbeille contenant du pain blanc coupé par tranches, comme cela +se pratique dans les pensionnats. Le thé était versé par la soeur +d'Arina Prokhorovna, une fille de trente ans, blonde et privée de +sourcils. Cette créature, taciturne et venimeuse, partageait les +idées nouvelles; Virguinsky lui-même, dans son ménage, avait +grand'peur d'elle. Trois dames seulement se trouvaient dans la +chambre: la maîtresse de la maison, sa soeur dont je viens de +parler, et la soeur de Virguinsky, étudiante nihiliste, tout +récemment arrivée de Pétersbourg. Arina Prokhorovna, belle femme +de vingt-sept ans, n'avait pas fait toilette pour la circonstance; +elle portait une robe de laine d'une nuance verdâtre, et le regard +hardi qu'elle promenait sur l'assistance semblait dire: «Voyez +comme je me moque de tout.» On remarquait à côté d'elle sa belle- +soeur qui n'était pas mal non plus; petite et grassouillette, avec +des joues très colorées, mademoiselle Virguinsky était encore, +pour ainsi dire, en tenue de voyage; elle avait à la main un +rouleau de papier, et ses yeux allaient sans cesse d'un visiteur à +l'autre. Ce soir-là, Virguinsky se sentait un peu souffrant; +néanmoins il avait quitté sa chambre, et maintenant il était assis +sur un fauteuil devant la table autour de laquelle tous ses +invités avaient pris place sur des chaises dans un ordre qui +faisait prévoir une séance. En attendant, on causait à haute voix +de choses indifférentes. Lorsque parurent Stavroguine et +Verkhovensky, le silence s'établit soudain. + +Mais je demande la permission de donner quelques explications +préalables. Je crois que tous ces messieurs s'étaient réunis dans +l'espoir d'apprendre quelque chose de particulièrement curieux. +Ils représentaient la fine fleur du libéralisme local, et +Virguinsky les avait triés sur le volet en vue de cette «séance». +Je remarquerai encore que plusieurs d'entre eux (un très petit +nombre, du reste) n'étaient jamais allés chez lui auparavant. Sans +doute la plupart ne se rendaient pas un compte bien clair de +l'objet pour lequel on les avait convoqués. À la vérité, tous +prenaient alors Pierre Stépanovitch pour un émissaire arrivé de +l'étranger et muni de pleins pouvoirs; dès le début, cette idée +s'était enracinée dans leur esprit, et naturellement les flattait. +Mais, parmi les citoyens rassemblés en ce moment chez Virguinsky +sous prétexte de fêter l'anniversaire de sa naissance, il s'en +trouvait quelques uns à qui des ouvertures précises avaient été +faites. Pierre Stépanovitch avait réussi à créer chez nous un +«conseil des cinq» à l'instar des quinquévirats déjà organisés par +lui à Moscou, et (le fait est maintenant prouvé) parmi les +officiers de notre district. On prétend qu'il en avait aussi +institué un dans le gouvernement de Kh... Assis à la table +commune, les quinquévirs mettaient tous leurs soins à dissimuler +leur importance, en sorte que personne n'aurait pu les +reconnaître. À présent, leurs noms ne sont plus un mystère: +c'étaient d'abord Lipoutine, ensuite Virguinsky lui-même, puis +Chigaleff, le frère de madame Virguinsky, Liamchine, et enfin un +certain Tolkatchenko. Ce dernier, déjà quadragénaire, passait pour +connaître à fond le peuple, surtout les filous et les voleurs de +grand chemin, qu'il allait étudier dans les cabarets (du reste, il +ne s'y rendait pas que pour cela). Avec sa mise incorrecte, ses +bottes de roussi, ses clignements d'yeux malicieux et les phrases +populaires dont il panachait sa conversation, Tolkatchenko était +un type à part au milieu des nôtres. Une ou deux fois Liamchine +l'avait mené aux soirées de Stépan Trophimovitch, mais il n'y +avait pas produit beaucoup d'effet. On le voyait en ville de temps +à autre, surtout quand il se trouvait sans place; il était employé +de chemin de fer. Ces cinq hommes d'action avaient constitué leur +groupe, pleinement convaincus que celui-ci n'était qu'une unité +parmi des centaines et des milliers d'autres quinquévirats +semblables disséminés sur toute la surface de la Russie, et +dépendant d'un mystérieux comité central en rapport lui-même avec +la révolution européenne universelle. Malheureusement, je dois +avouer que des froissements avaient déjà commencé à se manifester +entre eux et Pierre Stépanovitch. Le fait est qu'ils l'avaient +attendu depuis le printemps, sa prochaine arrivée leur ayant été +annoncée d'abord par Tolkatchenko et ensuite par Chigaleff; vu la +haute opinion qu'ils se faisaient de lui, tous s'étaient +docilement groupés à son premier appel; mais à peine le +quinquévirat venait-il d'être organisé, que la discorde éclatait +dans son sein. Je suppose que ces messieurs regrettaient d'avoir +donné si vite leur adhésion. Bien entendu, ils avaient cédé, dans +cette circonstance, à un généreux sentiment de honte; ils avaient +craint qu'on ne les accusât plus tard d'avoir cané. Mais Pierre +Stépanovitch aurait dû apprécier leur héroïsme et les en +récompenser par quelque confidence importante. Or, loin de songer +à satisfaire la légitime curiosité de ses associés, Verkhovensky +les traitait en général avec une sévérité remarquable, et même +avec mépris. C'était vexant, on en conviendra; aussi le membre +Chigaleff poussait ses collègues à «réclamer des comptes», pas +maintenant, il est vrai, car il y avait en ce moment trop +d'étrangers chez Virguinsky. + +Si je ne me trompe, les quinquévirs déjà nommés soupçonnaient +vaguement que parmi ces étrangers se trouvaient des membres +d'autres groupes inconnus d'eux et secrètement organisés dans la +ville par le même Verkhovensky; aussi tous les visiteurs +s'observaient-ils les uns les autres d'un air défiant, ce qui +donnait à la réunion une physionomie fort énigmatique et jusqu'à +un certain point romanesque. Du reste, il y avait aussi là des +gens à l'abri de tout soupçon, par exemple, un major, proche +parent de Virguinsky; cet homme parfaitement inoffensif n'avait +même pas été invité, mais il était venu de son propre mouvement +fêter le maître de la maison, en sorte qu'il avait été impossible +de ne pas le recevoir. Virguinsky savait, d'ailleurs, qu'il n'y +avait à craindre aucune délation de la part du major, car ce +dernier, tout bête qu'il était, avait toujours aimé à fréquenter +les libéraux avancés; sans sympathiser personnellement avec eux, +il les écoutait très volontiers. Bien plus, lui-même avait été +compromis: on s'était servi de lui pour répandre des ballots de +proclamations et de numéros de la _Cloche;_ il n'aurait pas osé +jeter le moindre coup d'oeil sur ces écrits, mais refuser de les +distribuer lui eût paru le comble de la lâcheté. Encore à présent +il ne manque pas en Russie de gens qui ressemblent à ce major. Les +autres visiteurs offraient le type de l'amour-propre aigri ou de +l'exaltation juvénile: c'étaient deux ou trois professeurs et un +nombre égal d'officiers. Parmi les premiers se faisait surtout +remarquer un boiteux âgé de quarante-cinq ans qui enseignait au +gymnase; cet homme était extrêmement venimeux et d'une vanité peu +commune. Dans le groupe des officiers je dois signaler un très +jeune enseigne d'artillerie sorti récemment de l'école militaire +et arrivé depuis peu dans notre ville où il ne connaissait encore +personne. Durant cette soirée il avait un crayon à la main, ne +prenait presque aucune part à la conversation, et écrivait à +chaque instant quelque chose sur son carnet. Tout le monde voyait +cela, mais on feignait de ne pas s'en apercevoir. Au nombre des +invités de Virguinsky figurait aussi le séminariste désoeuvré qui, +conjointement avec Liamchine, avait joué un si vilain tour à la +colporteuse d'évangiles; ce gros garçon, aux manières très +dégagées, montrait dans toute sa personne la conscience qu'il +avait de son mérite supérieur. À cette réunion assistait +également, je ne sais pourquoi, le fils de notre maire, jeune +homme prématurément usé par le vice, et dont le nom avait déjà été +mêlé à des aventures scandaleuses. Il ne dit pas un mot de toute +la soirée. Enfin, je ne puis passer sous silence un collégien de +dix-huit ans qui paraissait très échauffé; ce morveux, -- on +l'apprit plus tard avec stupéfaction, -- était à la tête d'un +groupe de conspirateurs recrutés parmi les _grands_ du gymnase. +Chatoff dont je n'ai pas encore parlé était assis à un coin de la +table, un peu en arrière des autres; silencieux, les yeux fixés à +terre, il refusa de prendre du thé et garda tout le temps sa +casquette à la main, comme pour montrer qu'il n'était pas venu en +visiteur, mais pour affaire, et qu'il s'en irait quand il +voudrait. Non loin de lui avait pris place Kiriloff; muet aussi, +l'ingénieur tenait son regard terne obstinément attaché sur chacun +de ceux qui prenaient la parole, et il écoutait tout sans donner +la moindre marque d'émotion ou d'étonnement. Plusieurs des +invités, qui ne l'avaient jamais vu auparavant, l'observaient à la +dérobée d'un air soucieux. Madame Virguinsky connaissait-elle +l'existence du quinquévirat? Je suppose que son mari ne lui avait +rien laissé ignorer. L'étudiante, naturellement, était étrangère à +tout cela, mais elle avait aussi sa tâche; elle comptait ne rester +chez nous qu'un jour ou deux, ensuite son intention était de se +rendre successivement dans toutes les villes universitaires pour +«prendre part aux souffrances des pauvres étudiants et susciter +chez eux l'esprit de protestation». Dans ce but, elle avait rédigé +un appel qu'elle avait fait lithographier à quelques centaines +d'exemplaires. Chose curieuse, le collégien et l'étudiante qui ne +s'étaient jamais rencontrés jusqu'alors se sentirent, à première +vue, des plus mal disposés l'un pour l'autre. Le major était +l'oncle de la jeune fille, et il ne l'avait pas vue depuis dix +ans. Quand entrèrent Stavroguine et Verkhovensky, mademoiselle +Virguinsky était rouge comme un coquelicot; elle venait d'avoir +une violente dispute avec son oncle au sujet de la question des +femmes. + +II + +Sans presque dire bonjour à personne, Verkhovensky alla s'asseoir +fort négligemment au haut bout de la table. Un insolent dédain se +lisait sur son visage. Stavroguine s'inclina poliment. On +n'attendait qu'eux; néanmoins, comme si une consigne avait été +donnée dans ce sens, tout le monde feignait de remarquer à peine +leur arrivée. Dès que Nicolas Vsévolodovitch se fut assis, la +maîtresse de la maison s'adressa à lui d'un ton sévère: + +-- Stavroguine, voulez-vous du thé? + +-- Oui répondit-il. + +-- Du thé à Stavroguine, ordonna madame Virguinsky. -- Et vous, +est-ce que vous en voulez? (Ces derniers mots étaient adressés à +Verkhovensky.) + +-- Sans doute; qui est-ce qui demande cela à ses invités? Mais +donnez aussi de la crème, ce qu'on sert chez vous sous le nom de +thé est toujours quelque chose de si infect; et un jour de fête +encore... + +-- Comment, vous aussi vous admettez les fêtes? fit en riant +l'étudiante; -- on parlait de cela tout à l'heure. + +-- Vieillerie! grommela le collégien à l'autre bout de la table. + +-- Qu'est-ce qui est une vieillerie? Fouler aux pieds les +préjugés, fussent-ils les plus innocents, n'est pas une +vieillerie; au contraire, il faut le dire à notre honte, c'est +jusqu'à présent une nouveauté, déclara aussitôt la jeune fille +qui, en parlant, gesticulait avec véhémence. -- D'ailleurs, il n'y +a pas de préjugés innocents, ajouta-t-elle d'un ton aigre. + +-- J'ai seulement voulu dire, répliqua avec agitation le +collégien, -- que, quoique les préjugés soient sans doute des +vieilleries et qu'il faille les extirper, cependant, en ce qui +concerne les anniversaires de naissance, la stupidité de ces fêtes +est trop universellement reconnue pour perdre un temps précieux et +déjà sans cela perdu par tout le monde, en sorte qu'on pourrait +employer son esprit à traiter un sujet plus urgent... + +-- Vous n'en finissez plus, on ne comprend rien, cria l'étudiante. + +-- Il me semble que chacun a le droit de prendre la parole, et si +je désire exprimer mon opinion, comme tout autre... + +-- Personne ne vous conteste le droit de prendre la parole, +interrompit sèchement la maîtresse de la maison, -- on vous invite +seulement à ne pas mâchonner, attendu que personne ne peut vous +comprendre. + +-- Pourtant permettez-moi de vous faire observer que vous me +témoignez peu d'estime; si je n'ai pas pu achever ma pensée, ce +n'est pas parce que je n'ai pas d'idées, mais plutôt parce que +j'en ai trop... balbutia le pauvre jeune homme qui pataugeait de +plus en plus. + +-- Si vous ne savez pas parler, eh bien, taisez-vous, lui envoya +l'étudiante. + +À ces mots, le collégien se leva soudain, comme mû par un ressort. + +-- Je voulais seulement dire, vociféra-t-il rouge de honte et sans +oser regarder autour de lui, -- que si vous êtes tant pressée de +montrer votre esprit, c'est tout bonnement parce que +M. Stavroguine vient d'arriver -- voilà! + +-- Votre idée est ignoble et immorale, elle prouve combien vous +êtes peu développé. Je vous prie de ne plus m'adresser la parole, +repartit violemment la jeune fille. + +-- Stavroguine, commença la maîtresse de la maison, -- avant votre +arrivée, cet officier (elle montra le major, son parent) parlait +ici des droits de la famille. Sans doute, je ne vous ennuierai pas +avec une sottise si vieille et depuis longtemps percée à jour. +Mais, pourtant, où a-t-on pu prendre les droits et les devoirs de +la famille, entendus dans le sens que le préjugé courant donne à +ces mots? Voilà la question. Quel est votre avis? + +-- Comment, où l'on a pu les prendre? demanda Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- Nous savons, par exemple, que le préjugé de Dieu est venu du +tonnerre et de l'éclair, s'empressa d'ajouter l'étudiante en +dardant ses yeux sur Stavroguine; -- personne n'ignore que les +premiers hommes, effrayés par la foudre, ont divinisé l'ennemi +invisible devant qui ils sentaient leur faiblesse. Mais d'où est +né le préjugé de la famille? D'où a pu provenir la famille elle- +même? + +-- Ce n'est pas tout à fait la même chose..., voulut faire +observer madame Virguinsky. + +-- Je suppose que la réponse à une telle question serait +indécente, dit Stavroguine. + +-- Allons donc! protesta l'étudiante. + +Dans le groupe des professeurs éclatèrent des rires auxquels +firent écho, à l'autre bout de la table, Liamchine et le +collégien; le major pouffait. + +-- Vous devriez écrire des vaudevilles, remarqua la maîtresse de +la maison en s'adressant à Stavroguine. + +-- Cette réponse ne vous fait guère honneur; je ne sais comment on +vous appelle, déclara l'étudiante positivement indignée. + +-- Mais, toi, ne saute pas comme cela! cria le major à sa nièce, - +- tu es une demoiselle, tu devrais avoir un maintien modeste, et +l'on dirait que tu es assise sur une aiguille. + +-- Veuillez vous taire et ne pas m'interpeller avec cette +familiarité, épargnez-moi vos ignobles comparaisons. Je vous vois +pour la première fois, et ne veux pas savoir si vous êtes mon +parent. + +-- Mais, voyons, je suis ton oncle; je t'ai portée dans mes bras +quand tu n'étais encore qu'un enfant à la mamelle! + +-- Et quand même vous m'auriez portée dans vos bras, voilà-t-il +pas une affaire! Je ne vous l'avais pas demandé; si donc vous +l'avez fait, monsieur l'officier impoli, c'est que cela vous +plaisait. Et permettez-moi de vous faire observer que vous ne +devez pas me tutoyer, si ce n'est par civisme; autrement je vous +le défends une fois pour toutes. + +Le major frappa du poing sur la table. + +-- Voilà comme elles sont toutes! dit-il à Stavroguine assis en +face de lui. -- Non, permettez, j'aime le libéralisme et les idées +modernes, je goûte fort les propos intelligents, mais, entendons- +nous, ils ne me plaisent que dans la bouche des hommes, et le +libéralisme en jupons fait mon supplice! Ne te tortille donc pas +ainsi! cria-t-il à la jeune fille qui se démenait sur sa chaise. - +- Non, je demande aussi la parole, je suis offensé. + +-- Vous ne faites que gêner les autres, et vous-même vous ne savez +rien dire, bougonna la maîtresse de la maison. + +-- Si, je vais m'expliquer, reprit en s'échauffant le major. -- Je +m'adresse à vous, monsieur Stavroguine, parce que vous venez +d'arriver, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître. Sans +les hommes, elles ne peuvent rien, -- voilà mon opinion. Toute +leur question des femmes n'est qu'un emprunt qu'elles nous ont +fait; je vous l'assure, c'est nous autres qui la leur avons +inventée et qui nous sommes bêtement mis cette pierre au cou. Si +je remercie Dieu d'une chose, c'est d'être resté célibataire! Pas +le plus petit grain d'originalité; elles ne sont même pas capables +de créer une façon de robe, il faut que les hommes inventent des +patrons pour elles! Tenez, celle-ci, je l'ai portée dans mes bras, +j'ai dansé la mazurka avec elle quand elle avait dix ans; +aujourd'hui elle arrive de Pétersbourg, naturellement je cours +l'embrasser, et quelle est la seconde parole qu'elle me dit? «Dieu +n'existe pas!» Si encore ç'avait été la troisième; mais non, c'est +la seconde, la langue lui démangeait! Allons, lui dis-je, j'admets +que les hommes intelligents ne croient pas, cela peut tenir à leur +intelligence; mais toi, tête vide, qu'est-ce que tu comprends à la +question de l'existence de Dieu? Tu répètes ce qu'un étudiant t'a +seriné; s'il t'avait dit d'allumer des lampes devant les icônes, +tu en allumerais. + +-- Vous mentez toujours, vous êtes un fort méchant homme, et tout +à l'heure je vous ai péremptoirement démontré votre insolvabilité, +répondit l'étudiante d'un ton dédaigneux, comme si elle trouvait +au-dessous d'elle d'entrer dans de longues explications avec un +pareil interlocuteur. -- Tantôt je vous ai dit notamment qu'au +catéchisme on nous avait à tous enseigné ceci: «Si tu honores ton +père et tes parents, tu vivras longtemps, et la richesse te sera +donnée.» C'est dans les dix commandements. Si Dieu a cru +nécessaire de promettre à l'amour filial une récompense, alors +votre Dieu est immoral. Voilà dans quels termes je me suis +exprimée tantôt, et ce n'a pas été ma seconde parole; c'est vous +qui, en parlant de vos droits, m'avez amenée à vous tenir ce +langage. À qui la faute si vous êtes bouché et si vous ne +comprenez pas encore? Cela vous vexe, et vous vous fâchez, -- +Voilà le mot de toute votre génération. + +-- Sotte! proféra le major. + +-- Vous, vous êtes un imbécile. + +-- C'est cela, injurie-moi! + +-- Mais permettez, Kapiton Maximovitch, vous m'avez dit vous-même +que vous ne croyez pas en Dieu, cria du bout de la table +Lipoutine. + +-- Qu'importe que j'aie dit cela? moi, c'est autre chose! Peut- +être même que je crois, seulement ma foi n'est pas entière. Mais, +quoique je ne croie pas tout à fait, je ne dis pas qu'il faille +fusiller Dieu. Déjà, quand je servais dans les hussards, cette +question me préoccupait fort. Pour tous les poètes il est admis +que le hussard est un buveur et un noceur. En ce qui me concerne, +je n'ai peut-être pas fait mentir la légende; mais, le croirez- +vous? je me relevais la nuit et j'allais m'agenouiller devant un +icône, demandant à Dieu avec force signes de croix qu'il voulût +bien m'envoyer la foi, tant j'étais, dès cette époque, tourmenté +par la question de savoir si, oui ou non, Dieu existe. Le matin +venu, sans doute, vous avez des distractions, et les sentiments +religieux s'évanouissent; en général, j'ai remarqué que la foi est +toujours plus faible pendant la journée. + +Pierre Stépanovitch bâillait à se décrocher la mâchoire. + +-- Est-ce qu'on ne va pas jouer aux cartes? demanda-t-il à madame +Virguinsky. + +-- Je m'associe entièrement à votre question! déclara l'étudiante +qui était devenue pourpre d'indignation en entendant les paroles +du major. + +-- On perd un temps précieux à écouter des conversations stupides, +observa la maîtresse de la maison, et elle regarda sévèrement son +mari. + +-- Je me proposais, dit mademoiselle Virguinsky, -- de signaler à +la réunion les souffrances et les protestations des étudiants; +mais, comme le temps se passe en conversations immorales... + +-- Rien n'est moral, ni immoral! interrompit avec impatience le +collégien. + +-- Je savais cela, monsieur le gymnasiste, longtemps avant qu'on +vous l'ait enseigné. + +-- Et moi, j'affirme, répliqua l'adolescent irrité, -- que vous +êtes un enfant venu de la capitale pour nous éclairer tous, alors +que nous en savons autant que vous. Depuis Biélinsky, nul n'ignore +en Russie l'immoralité du précepte: «Honore ton père et ta mère», +que, par parenthèses, vous avez cité en l'estropiant. + +-- Est-ce que cela ne finira pas? dit résolument Arina Prokhorovna +à son mari. + +Comme maîtresse de maison, elle rougissait de ces conversations +insignifiantes, d'autant plus qu'elle remarquait des sourires et +même des marques de stupéfaction parmi les invités qui n'étaient +pas des visiteurs habituels. + +Virguinsky éleva soudain la voix: + +-- Messieurs, si quelqu'un a une communication à faire ou désire +traiter un sujet se rattachant plus directement à l'oeuvre +commune, je l'invite à commencer sans retard. + +-- Je prendrai la liberté de faire une question, dit d'une voix +douce le professeur boiteux, qui jusqu'alors n'avait pas prononcé +un mot et s'était distingué par sa bonne tenue: -- je désirerais +savoir si nous sommes ici en séance, ou si nous ne formons qu'une +réunion de simples mortels venus en visite. Je demande cela plutôt +pour l'ordre, et afin de ne pas rester dans l'incertitude. + +Cette «malicieuse» question produisit son effet; tous se +regardèrent les uns les autres, chacun paraissant attendre une +réponse de son voisin; puis, brusquement, comme par un mot +d'ordre, tous les yeux se fixèrent sur Verkhovensky et sur +Stavroguine. + +-- Je propose simplement de voter sur la question de savoir si +nous sommes, oui ou non, en séance, déclara madame Virguinsky. + +-- J'adhère complètement à la proposition, dit Lipoutine, -- +quoiqu'elle soit un peu indéterminée. + +-- Moi aussi, moi aussi, entendit-on de divers côtés. + +-- Il me semble en effet que ce sera plus régulier, approuva à son +tour Virguinsky. + +-- Ainsi aux voix! reprit Arina Prokhorovna. -- Liamchine, mettez- +vous au piano, je vous prie; cela ne vous empêchera pas de voter +au moment du scrutin. + +-- Encore! cria Liamchine; -- j'ai déjà fait assez de tapage comme +cela. + +-- Je vous en prie instamment, jouez; vous ne voulez donc pas être +utile à l'oeuvre commune? + +-- Mais je vous assure, Arina Prokhorovna, que personne n'est aux +écoutes. C'est seulement une idée que vous avez. D'ailleurs, les +fenêtres sont hautes, et lors même que quelqu'un chercherait à +nous entendre, cela lui serait impossible. + +-- Nous ne nous entendons pas nous-mêmes, grommela un des +visiteurs. + +-- Et moi, je vous dis que les précautions sont toujours bonnes. +Pour le cas où il y aurait des espions, expliqua-t-elle à +Verkhovensky, -- il faut que nous ayons l'air d'être en fête et +que la musique s'entende de la rue. + +-- Eh, diable! murmura Liamchine avec colère, puis il s'assit +devant le piano, et commença à jouer une valse en frappant sur les +touches comme s'il eût voulu les briser. + +-- J'invite ceux qui désirent qu'il y ait séance à lever la main +droite, proposa madame Virguinsky. + +Les uns firent le mouvement indiqué, les autres s'en abstinrent. +Il y en eut qui, ayant levé la main, la baissèrent aussitôt après; +plusieurs qui l'avaient baissée la relevèrent ensuite. + +-- Oh! diable! Je n'ai rien compris! cria un officier. + +-- Moi non plus, ajouta un autre. + +-- Si, moi, je comprends, fit un troisième; -- si c'est _oui, _on +lève la main. + +-- Mais qu'est-ce que signifie _oui?_ + +-- Cela signifie la séance. + +-- Non, cela signifie qu'on n'en veut pas. + +-- J'ai voté la séance, cria le collégien à madame Virguinsky. + +-- Alors, pourquoi n'avez-vous pas levé la main? + +-- Je vous ai regardée tout le temps, vous n'avez pas levé la +main, je vous ai imitée. + +-- Que c'est bête! C'est moi qui ai fait la proposition, par +conséquent je ne pouvais pas lever la main. Messieurs, je propose +de recommencer l'épreuve inversement: que ceux qui veulent une +séance restent immobiles, et que ceux qui n'en veulent pas lèvent +la main droite. + +-- Qui est-ce qui ne veut pas? demanda le collégien. + +-- Vous le faites exprès, n'est-ce pas? répliqua avec irritation +madame Virguinsky. + +-- Non, permettez, qui est-ce qui veut et qui est-ce qui ne veut +pas? Il faut préciser cela un peu mieux, firent deux ou trois +voix. + +-- Celui qui ne veut pas ne veut pas. + +-- Eh! oui, mais qu'est-ce qu'il faut faire si l'on ne veut pas? +Doit-on lever la main ou ne pas la lever? cria un officier. + +-- Eh! nous n'avons pas encore l'habitude du régime parlementaire! +observa le major. + +-- Monsieur Liamchine, ne faites pas tant de bruit, s'il vous +plaît, on ne s'entend pas ici, dit le professeur boiteux. + +Liamchine quitta brusquement le piano. + +-- En vérité, Arina Prokhorovna, il n'y a aucun espion aux +écoutes, et je ne veux plus jouer! C'est comme visiteur et non +comme pianiste que je suis venu chez vous! + +-- Messieurs, proposa Virguinsky, -- répondez tous verbalement: +sommes-nous, oui ou non, en séance? + +-- En séance, en séance! cria-t-on de toutes parts. + +-- En ce cas, il est inutile de voter, cela suffit. N'est-ce pas +votre avis, messieurs? Faut-il encore procéder à un vote? + +-- Non, non, c'est inutile, on a compris! + +-- Peut-être quelqu'un est-il contre la séance? + +-- Non, non, nous la voulons tous! + +-- Mais qu'est-ce que c'est qu'une séance? cria un des assistants. +Il n'obtint pas de réponse. + +-- Il faut nommer un président, firent un grand nombre de voix. + +-- Le maître de la maison, naturellement, le maître de la maison! + +Élu par acclamation, Virguinsky prit la parole: + +-- Messieurs, puisqu'il en est ainsi, je renouvelle ma proposition +primitive: si quelqu'un a une communication à faire ou désire +traiter un sujet se rapportant plus directement à l'oeuvre +commune, qu'il commence sans perdre de temps. + +Silence général. Tous les regards se portèrent de nouveau sur +Stavroguine et Pierre Stépanovitch. + +-- Verkhovensky, vous n'avez rien à déclarer? demanda carrément +Arina Prokhorovna. + +L'interpellé s'étira sur sa chaise. + +-- Absolument rien, répondit-il en bâillant. -- Du reste, je +désirerais un verre de cognac. + +-- Et vous, Stavroguine? + +-- Je vous remercie, je ne boirai pas. + +-- Je vous demande si vous désirez parler, et non si vous voulez +du cognac. + +-- Parler? Sur quoi? Non, je n'y tiens pas. + +-- On va vous apporter du cognac, répondit madame Virguinsky à +Pierre Stépanovitch. + +L'étudiante se leva. Depuis longtemps on voyait qu'elle attendait +avec impatience le moment de placer un discours. + +-- Je suis venue faire connaître les souffrances des malheureux +étudiants et les efforts tentés partout pour éveiller en eux +l'esprit de protestation... + +Force fut à mademoiselle Virguinsky d'en rester là, car à l'autre +bout de la salle surgit un concurrent qui attira aussitôt +l'attention générale. Sombre et morne comme toujours, Chigaleff, +l'homme aux longues oreilles, se leva lentement, et, d'un air +chagrin, posa sur la table un gros cahier tout couvert d'une +écriture extrêmement fine. Il ne se rassit point et garda le +silence. Plusieurs jetaient des regards inquiets sur le volumineux +manuscrit; au contraire, Lipoutine, Virguinsky et le professeur +boiteux paraissaient éprouver une certaine satisfaction. + +-- Je demande la parole, fit d'une voix mélancolique, mais ferme, +Chigaleff. + +-- Vous l'avez, répondit Virguinsky. + +L'orateur s'assit, se recueillit pendant une demi-minute et +commença gravement: + +-- Messieurs... + +-- Voilà le cognac! dit d'un ton méprisant la demoiselle sans +sourcils qui avait servi le thé; en même temps, elle plaçait +devant Pierre Stépanovitch un carafon de cognac et un verre à +liqueur qu'elle avait apportés sans plateau ni assiette, se +contentant de les tenir à la main. + +L'orateur interrompu attendit silencieux et digne. + +-- Cela ne fait rien, continuez, je n'écoute pas, cria +Verkhovensky en se versant un verre de cognac. + +-- Messieurs, reprit Chigaleff, -- en m'adressant à votre +attention, et, comme vous le verrez plus loin, en sollicitant le +secours de vos lumières sur un point d'une importance majeure, je +dois commencer par une préface... + +-- Arina Prokhorovna, n'avez-vous pas des ciseaux? demanda à +brûle-pourpoint Pierre Stépanovitch. + +Madame Virguinsky le regarda avec de grands yeux. + +-- Pourquoi vous faut-il des ciseaux? voulu-t-elle savoir. + +-- J'ai oublié de me couper les ongles, voilà trois jours que je +me propose de le faire, répondit-il tranquillement, les yeux fixés +sur ses ongles longs et sales. + +Arina Prokhorovna rougit de colère, mais mademoiselle Virguinsky +parut goûter ce langage. + +-- Je crois en avoir vu tout à l'heure sur la fenêtre, dit-elle; +ensuite, quittant sa place, elle alla chercher les ciseaux et les +apporta à Verkhovensky. Sans même accorder un regard à la jeune +fille, il les prit et commença à se couper les ongles. + +Arina Prokhorovna comprit que c'était du réalisme en action, et +elle eut honte de sa susceptibilité. Les assistants se regardèrent +en silence. Quant au professeur boiteux, il observait Pierre +Stépanovitch avec des yeux où se lisaient la malveillance et +l'envie. Chigaleff poursuivit son discours: + +-- Après avoir consacré mon activité à étudier la question de +savoir comment doit être organisée la société qui remplacera celle +d'aujourd'hui, je me suis convaincu que tous les créateurs de +systèmes sociaux, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la +présente année 187., ont été des rêveurs, des songe-creux, des +niais, des esprits en contradiction avec eux-mêmes, ne comprenant +absolument rien ni aux sciences naturelles, ni à cet étrange +animal qu'on appelle l'homme. Platon, Rousseau, Fourier sont des +colonnes d'aluminium; leurs théories peuvent être bonnes pour des +moineaux, mais non pour la société humaine. Or, comme il est +nécessaire d'être fixé sur la future forme sociale, maintenant +surtout que tous nous sommes enfin décidés à passer de la +spéculation à l'action, je propose mon propre système concernant +l'organisation du monde. Le voici. (Ce disant, il frappa avec un +doigt sur son cahier). J'aurais voulu le présenter à la réunion +sous une forme aussi succincte que possible; mais je vois que, +loin de comporter des abréviations, mon livre exige encore une +multitude d'éclaircissements oraux; c'est pourquoi l'exposé +demandera au moins dix soirées, d'après le nombre de chapitres que +renferme l'ouvrage. (Des rires se firent entendre.) De plus, +j'avertis que mon système n'est pas achevé. (Nouveaux rires.). Je +me suis embarrassé dans mes propres données, et ma conclusion est +en contradiction directe avec mes prémisses. Partant de la liberté +illimitée, j'aboutis au despotisme illimité. J'ajoute pourtant +qu'aucune solution du problème social ne peut exister en dehors de +la mienne. + +L'hilarité redoubla, mais les auditeurs qui riaient étaient +surtout les plus jeunes et, pour ainsi dire, les profanes. Arina +Prokhorovna, Lipoutine et le professeur boiteux laissaient voir +sur leurs visages une certaine colère. + +-- Si vous-même n'avez pas su coordonner votre système, et si vous +êtes arrivé au désespoir, qu'est-ce que nous y ferons? se hasarda +à observer un des militaires. + +Chigaleff se tourna brusquement vers l'interrupteur. + +-- Vous avez raison, monsieur l'officier, d'autant plus raison que +vous parlez de désespoir. Oui, je suis arrivé au désespoir. +Néanmoins, je défie qui que ce soit de remplacer ma solution par +aucune autre: on aura beau chercher, on ne trouvera rien. C'est +pourquoi, sans perdre de temps, j'invite toute la société à +émettre son avis, lorsqu'elle aura écouté durant dix soirées la +lecture de mon livre. Si les membres refusent de m'entendre, nous +nous séparerons tout de suite, -- les hommes pour aller à leur +bureau, les femmes pour retourner à leur cuisine, car, du moment +que l'on repousse mon système, il faut renoncer à découvrir une +autre issue, il n'en existe pas! + +L'auditoire commençait à devenir tumultueux: «Qu'est-ce que c'est +que cet homme-là? Un fou, sans doute?» se demandait-on à haute +voix. + +-- En résumé, il ne s'agit que du désespoir de Chigaleff, conclut +Liamchine, -- toute la question est celle-ci: le désespoir de +Chigaleff est-il ou non fondé? + +-- Le désespoir de Chigaleff est une question personnelle, déclara +le collégien. + +-- Je propose de mettre aux voix la question de savoir jusqu'à +quel point le désespoir de Chigaleff intéresse l'oeuvre commune; +le scrutin décidera en même temps si c'est, ou non, la peine de +l'entendre, opina un loustic dans le groupe des officiers. + +-- Il y a ici autre chose, messieurs, intervint le boiteux; un +sourire équivoque errait sur ses lèvres, en sorte qu'on ne pouvait +pas trop savoir s'il plaisantait ou s'il parlait sérieusement. -- +Ces lazzis sont déplacés ici. M. Chigaleff a étudié trop +consciencieusement son sujet et, de plus, il est trop modeste. Je +connais son livre. Ce qu'il propose comme solution finale de la +question, c'est le partage de l'espèce humaine en deux groupes +inégaux. Un dixième seulement de l'humanité possèdera les droits +de la personnalité et exercera une autorité illimitée sur les neuf +autres dixièmes. Ceux-ci perdront leur personnalité, deviendront +comme un troupeau; astreints à l'obéissance passive, ils seront +ramenés à l'innocence première, et, pour ainsi dire, au paradis +primitif, où, du reste, ils devront travailler. Les mesures +proposées par l'auteur pour supprimer le libre arbitre chez les +neuf dixièmes de l'humanité et transformer cette dernière en +troupeau par de nouvelles méthodes d'éducation, -- ces mesures +sont très remarquables, fondées sur les données des sciences +naturelles, et parfaitement logiques. On peut ne pas admettre +certaines conclusions, mais il est difficile de contester +l'intelligence et le savoir de l'écrivain. C'est dommage que les +circonstances ne nous permettent pas de lui accorder les dix +soirées qu'il demande, sans cela nous pourrions entendre beaucoup +de choses curieuses. + +Madame Virguinsky s'adressa au boiteux d'un ton qui trahissait une +certaine inquiétude: + +-- Parlez-vous sérieusement? Est-il possible que cet homme, ne +sachant que faire des neuf dixièmes de l'humanité, les réduise en +esclavage? Depuis longtemps je le soupçonnais. + +-- C'est de votre frère que vous parlez ainsi? demanda le boiteux. + +-- La parenté? Vous moquez-vous de moi, oui ou non? + +-- D'ailleurs, travailler pour des aristocrates et leur obéir +comme à des dieux, c'est une lâcheté! observa l'étudiante irritée. + +-- Ce que je propose n'est point une lâcheté, j'offre en +perspective le paradis, un paradis terrestre, et il ne peut pas y +en avoir un autre sur la terre, répliqua d'un ton d'autorité +Chigaleff. + +-- Moi, cria Liamchine, -- si je ne savais que faire des neuf +dixièmes de l'humanité, au lieu de leur ouvrir le paradis, je les +ferais sauter en l'air, et je ne laisserais subsister que le petit +groupe des hommes éclairés, qui ensuite se mettraient à vivre +selon la science. + +-- Il n'y a qu'un bouffon qui puisse parler ainsi! fit l'étudiante +pourpre d'indignation. + +-- C'est un bouffon, mais il est utile, lui dit tout bas madame +Virguinsky. + +Chigaleff se tourna vers Liamchine. + +-- Ce serait peut-être la meilleure solution du problème! +répondit-il avec chaleur; -- sans doute, vous ne savez pas vous- +même, monsieur le joyeux personnage, combien ce que vous venez de +dire est profond. Mais comme votre idée est presque irréalisable, +il faut se borner au paradis terrestre, puisqu'on a appelé cela +ainsi. + +-- Voilà passablement d'absurdités! laissa, comme par mégarde, +échapper Verkhovensky. Du reste, il ne leva pas les yeux et +continua, de l'air le plus indifférent, à se couper les ongles. + +Le boiteux semblait n'avoir attendu que ces mots pour _empoigner_ +Pierre Stépanovitch. + +-- Pourquoi donc sont-ce des absurdités? demanda-t-il aussitôt. -- +M. Chigaleff est jusqu'à un certain point un fanatique de +philanthropie; mais rappelez-vous que dans Fourier, dans Cabet +surtout, et jusque dans Proudhon lui-même, on trouve quantité de +propositions tyranniques et fantaisistes au plus haut degré. +M. Chigaleff résout la question d'une façon peut-être beaucoup +plus raisonnable qu'ils ne le font. Je vous assure qu'en lisant +son livre il est presque impossible de ne pas admettre certaines +choses. Il s'est peut-être moins éloigné de la réalité qu'aucun de +ses prédécesseurs, et son paradis terrestre est presque le vrai, +celui-là même dont l'humanité regrette la perte, si toutefois il a +jamais existé. + +-- Allons, je savais bien que j'allais m'ennuyer ici, murmura +Pierre Stépanovitch. + +-- Permettez, reprit le boiteux en s'échauffant de plus en plus, - +- les entretiens et les considérations sur la future organisation +sociale sont presque un besoin naturel pour tous les hommes +réfléchis de notre époque. Hertzen ne s'est occupé que de cela +toute sa vie. Biélinsky, je le tiens de bonne source, passait des +soirées entières à discuter avec ses amis les détails les plus +minces, les plus terre-à-terre, pourrait-on dire, du futur ordre +des choses. + +-- Il y a même des gens qui en deviennent fous, observa +brusquement le major. + +-- Après tout, on arrive peut-être encore mieux à un résultat +quelconque par ces conversations que par un majestueux silence du +dictateur, glapit Lipoutine osant enfin ouvrir le feu. + +-- Le mot d'absurdité ne s'appliquait pas, dans ma pensée, à +Chigaleff, dit en levant à peine les yeux Pierre Stépanovitch. -- +Voyez-vous, messieurs, continua-t-il négligemment, -- à mon avis, +tous ces livres, les Fourier, les Cabet, tous ces «droits au +travail», le _Chigalévisme, _ce ne sont que des romans comme on +peut en écrire des centaines de mille. C'est un passe-temps +esthétique. Je comprends que vous vous ennuyiez dans ce méchant +petit trou, et que, pour vous distraire, vous vous précipitiez sur +le papier noirci. + +-- Permettez, répliqua le boiteux en s'agitant sur sa chaise, -- +quoique nous ne soyons que de pauvres provinciaux, nous savons +pourtant que jusqu'à présent il ne s'est rien produit de si +nouveau dans le monde que nous ayons beaucoup à nous plaindre de +ne l'avoir pas vu. Voici que de petites feuilles clandestines +imprimées à l'étranger nous invitent à former des groupes ayant +pour seul programme la destruction universelle, sous prétexte que +tous les remèdes sont impuissants à guérir le monde, et que le +plus sûr moyen de franchir le fossé, c'est d'abattre carrément +cent millions de têtes. Assurément l'idée est belle, mais elle est +pour le moins aussi incompatible avec la réalité que le +«chigavélisme» dont vous parliez tout à l'heure en termes si +méprisants. + +-- Eh bien, mais je ne suis pas venu ici pour discuter, lâcha +immédiatement Verkhovensky, et, sans paraître avoir conscience de +l'effet que cette parole imprudente pouvait produire, il approcha +de lui la bougie afin d'y voir plus clair. + +-- C'est dommage, grand dommage que vous ne soyez pas venu pour +discuter, et il est très fâcheux aussi que vous soyez en ce moment +si occupé de votre toilette. + +-- Que vous importe ma toilette? + +Lipoutine vint de nouveau à la rescousse du boiteux: + +-- Abattre cent millions de têtes n'est pas moins difficile que de +réformer le monde par la propagande; peut-être même est-ce plus +difficile encore, surtout en Russie. + +-- C'est sur la Russie que l'on compte à présent, déclara un des +officiers. + +-- Nous avons aussi entendu dire que l'on comptait sur elle, +répondit le professeur. -- Nous savons qu'un doigt mystérieux a +désigné notre belle patrie comme le pays le plus propice à +l'accomplissement de la grande oeuvre. Seulement voici une chose: +si je travaille à résoudre graduellement la question sociale, +cette tâche me rapporte quelques avantages personnels; j'ai le +plaisir de bavarder, et je reçois du gouvernement un tchin en +récompense de mes efforts pour le bien public. Mais si je me +rallie à la solution rapide, à celle qui réclame cent millions de +têtes, qu'est-ce que j'y gagne personnellement? Dès que vous vous +mettez à faire de la propagande, on vous coupe la langue. + +-- À vous on la coupera certainement, dit Verkhovensky. + +-- Vous voyez. Or, comme, en supposant les conditions les plus +favorables, un pareil massacre ne sera pas achevé avant cinquante +ans, n'en mettons que trente si vous voulez (vu que ces gens-là ne +sont pas des moutons et ne se laisseront pas égorger sans +résistance), ne vaudrait-il pas mieux prendre toutes ses affaires +et se transporter dans quelque île de l'océan Pacifique pour y +finir tranquillement ses jours? Croyez-le, ajouta-t-il en frappant +du doigt sur la table, -- par une telle propagande vous ne ferez +que provoquer l'émigration, rien de plus! + +Le boiteux prononça ces derniers mots d'un air triomphant. C'était +une des fortes têtes de la province. Lipoutine souriait +malicieusement, Virguinsky avait écouté avec une certaine +tristesse; tous les autres, surtout les dames et les officiers, +avaient suivi très attentivement la discussion. Chacun comprenait +que l'homme aux cent millions de têtes était collé au mur, et l'on +se demandait ce qui allait résulter de là. + +-- Au fait, vous avez raison, répondit d'un ton plus indifférent +que jamais, et même avec une apparence d'ennui, Pierre +Stépanovitch. -- L'émigration est une bonne idée. Pourtant, si, +malgré tous les désavantages évidents que vous prévoyez, l'oeuvre +commune recrute de jour en jour un plus grand nombre de champions, +elle pourra se passer de votre concours. Ici, batuchka, c'est une +religion nouvelle qui se substitue à l'ancienne, voilà pourquoi +les recrues sont si nombreuses, et ce fait a une grande +importance. Émigrez. Vous savez, je vous conseillerais de vous +retirer à Dresde plutôt que dans une île de l'océan Pacifique. +D'abord, c'est une ville qui n'a jamais vu aucune épidémie, et, en +votre qualité d'homme éclairé, vous avez certainement peur de la +mort; en second lieu, Dresde n'étant pas loin de la frontière +russe, on peut recevoir plus vite les revenus envoyés de la chère +patrie; troisièmement, il y a là ce qu'on appelle des trésors +artistiques, et vous êtes un esthéticien, un ancien professeur de +littérature, si je ne me trompe; enfin le paysage environnant est +une Suisse en miniature qui vous fournira des inspirations +poétiques, car vous devez faire des vers. En un mot, cette +résidence vous offrira tous les avantages réunis. + +Un mouvement se produisit dans l'assistance, surtout parmi les +officiers. Un moment encore, et tout le monde aurait parlé à la +fois. Mais, sous l'influence de l'irritation, le boiteux donna +tête baissée dans le traquenard qui lui était tendu: + +-- Non, dit-il, -- peut-être n'abandonnons-nous pas encore +l'oeuvre commune, il faut comprendre cela... + +-- Comment, est-ce que vous entreriez dans la section, si je vous +le proposais? répliqua soudain Verkhovensky, et il posa les +ciseaux sur la table. + +Tous eurent comme un frisson. L'homme énigmatique se démasquait +trop brusquement, il n'avait même pas hésité à prononcer le mot de +«section». + +Le professeur essaya de s'échapper par la tangente. + +-- Chacun se sent honnête homme, répondit-il, -- et reste attaché +à l'oeuvre commune, mais... + +-- Non, il ne s'agit pas de _mais_, interrompit d'un ton tranchant +Pierre Stépanovitch: -- je déclare, messieurs, que j'ai besoin +d'une réponse franche. Je comprends trop qu'étant venu ici et vous +ayant moi-même rassemblés, je vous dois des explications (nouvelle +surprise pour l'auditoire), mais je ne puis en donner aucune avant +de savoir à quel parti vous vous êtes arrêtés. Laissant de côté +les conversations, -- car voilà trente ans qu'on bavarde, et il +est inutile de bavarder encore pendant trente années, -- je vous +demande ce qui vous agrée le plus: êtes-vous partisans de la +méthode lente qui consiste à écrire des romans sociaux et à régler +sur le papier à mille ans de distance les destinées de l'humanité, +alors que dans l'intervalle, le despotisme avalera les bons +morceaux qui passeront à portée de votre bouche et que vous +laisserez échapper? Ou bien préférez-vous la solution prompte qui, +n'importe comment, mettra enfin l'humanité à même de s'organiser +socialement non pas sur le papier, mais en réalité? On fait +beaucoup de bruit à propos des «cent millions de têtes»; ce n'est +peut-être qu'une métaphore, mais pourquoi reculer devant ce +programme si, en s'attardant aux rêveries des barbouilleurs de +papier, on permet au despotisme de dévorer durant quelques cent +ans non pas cent millions de têtes, mais cinq cents millions? +Remarquez encore qu'un malade incurable ne peut être guéri, +quelques remèdes qu'on lui prescrive sur le papier; au contraire, +si nous n'agissons pas tout de suite, la contagion nous atteindra +nous-mêmes, elle empoisonnera toutes les forces fraîches sur +lesquelles on peut encore compter à présent, et enfin c'en sera +fait de nous tous. Je reconnais qu'il est extrêmement agréable de +pérorer avec éloquence sur le libéralisme, et qu'en agissant on +s'expose à recevoir des horions... Du reste, je ne sais pas +parler, je suis venu ici parce que j'ai des communications à +faire; en conséquence, je prie l'honorable société, non pas de +voter, mais de déclarer franchement et simplement ce qu'elle +préfère: marcher dans le marais avec la lenteur de la tortue, ou +le traverser à toute vapeur. + +-- Je suis positivement d'avis qu'on le traverse à toute vapeur! +cria le collégien dans un transport d'enthousiasme. + +-- Moi aussi, opina Liamchine. + +-- Naturellement le choix ne peut être douteux, murmura un +officier; un autre en dit autant, puis un troisième. L'assemblée, +dans son ensemble, était surtout frappée de ce fait que +Verkhovensky avait promis des «communications». + +-- Messieurs, je vois que presque tous se décident dans le sens +des proclamations, dit-il en parcourant des yeux la société. + +-- Tous, tous! crièrent la plupart des assistants. + +-- J'avoue que je suis plutôt partisan d'une solution humaine, +déclara le major, -- mais comme l'unanimité est acquise à +l'opinion contraire, je me range à l'avis de tous. + +Pierre Stépanovitch s'adressa au boiteux: + +-- Alors, vous non plus, vous ne faites pas d'opposition? + +-- Ce n'est pas que je... balbutia en rougissant l'interpellé, -- +mais si j'adhère maintenant à l'opinion qui a rallié tous les +suffrages, c'est uniquement pour ne pas rompre... + +-- Voilà comme vous êtes tous! Des gens qui discuteraient +volontiers six mois durant pour faire de l'éloquence libérale, et +qui, en fin de compte, votent avec tout le monde! Messieurs, +réfléchissez pourtant, est-il vrai que vous soyez tous prêts? + +(Prêts à quoi? la question était vague, mais terriblement +captieuse.) + +-- Sans doute, tous... + +Du reste, tout en répondant de la sorte, les assistants ne +laissaient pas de se regarder les uns les autres. + +-- Mais peut-être qu'après vous m'en voudrez d'avoir obtenu si +vite votre consentement? C'est presque toujours ainsi que les +choses se passent avec vous. + +L'assemblée était fort émue, et des courants divers commençaient à +s'y dessiner. Le boiteux livra un nouvel assaut à Verkhovensky. + +-- Permettez-moi, cependant, de vous faire observer que les +réponses à de semblables questions sont conditionnelles. En +admettant même que nous ayons donné notre adhésion, remarquez +pourtant qu'une question posée d'une façon si étrange... + +-- Comment, d'une façon étrange? + +-- Oui, ce n'est pas ainsi qu'on pose de pareilles questions. + +-- Alors, apprenez-moi, s'il vous plaît, comment on les pose. +Mais, vous savez, j'étais sûr que vous vous rebifferiez en +premier. + +-- Vous avez tiré de nous une réponse attestant que nous sommes +prêts à une action immédiate. Mais, pour en user ainsi, quels +droits aviez-vous? Quels pleins pouvoirs vous autorisaient à poser +de telles questions? + +-- Vous auriez dû demander cela plus tôt. Pourquoi donc avez-vous +répondu? Vous avez consenti, et maintenant vous vous ravisez. + +-- La franchise étourdie avec laquelle vous avez posé votre +principale question me donne à penser que vous n'avez ni droits, +ni pleins pouvoirs, et que vous avez simplement satisfait une +curiosité personnelle. + +-- Mais qu'est-ce qui vous fait dire cela? Pourquoi parlez-vous +ainsi? répliqua Pierre Stépanovitch, qui, semblait-il, commençait +à être fort inquiet. + +-- C'est que, quand on pratique des affiliations, quelles qu'elles +soient, on fait cela du moins en tête-à-tête et non dans une +société de vingt personnes inconnues les unes aux autres! lâcha +tout net le professeur. Emporté par la colère, il mettait les +pieds dans le plat. Verkhovensky, l'inquiétude peinte sur le +visage, se retourna vivement vers l'assistance: + +-- Messieurs, je considère comme un devoir de déclarer à tous que +ce sont là des sottises, et que notre conversation a dépassé la +mesure. Je n'ai encore affilié absolument personne, et nul n'a le +droit de dire que je pratique des affiliations, nous avons +simplement exprimé des opinions. Est-ce vrai? Mais, n'importe, +vous m'alarmez, ajouta-t-il en s'adressant au boiteux: -- je ne +pensais pas qu'ici le tête-à-tête fût nécessaire pour causer de +choses si innocentes, à vrai dire. Ou bien craignez-vous une +dénonciation? Se peut-il que parmi nous il y ait en ce moment un +mouchard? + +Une agitation extraordinaire suivit ces paroles; tout le monde se +mit à parler en même temps. + +-- Messieurs, s'il en est ainsi, poursuivit Pierre Stépanovitch, - +- je me suis plus compromis qu'aucun autre; par conséquent, je +vous prie de répondre à une question, si vous le voulez bien, +s'entend. Vous êtes parfaitement libres. + +-- Quelle question? quelle question? cria-t-on de toutes parts. + +-- Une question après laquelle on saura si nous devons rester +ensemble ou prendre silencieusement nos chapkas et aller chacun de +son côté. + +-- La question, la question? + +-- Si l'un de vous avait connaissance d'un assassinat politique +projeté, irait-il le dénoncer, prévoyant toutes les conséquences, +ou bien resterait-il chez lui à attendre les événements? Sur ce +point les manières de voir peuvent être différentes. La réponse à +la question dira clairement si nous devons nous séparer ou rester +ensemble, et pas seulement durant cette soirée. Permettez-moi de +m'adresser d'abord à vous, dit-il au boiteux. + +-- Pourquoi d'abord à moi? + +-- Parce que c'est vous qui avez donné lieu à l'incident. Je vous +en prie, ne biaisez pas, ici les faux-fuyants seraient inutiles. +Mais, du reste, ce sera comme vous voudrez; vous êtes parfaitement +libre. + +-- Pardonnez-moi, mais une semblable question est offensante. + +-- Permettez, ne pourriez-vous pas répondre un peu plus nettement? + +-- Je n'ai jamais servi dans la police secrète, dit le boiteux, +cherchant toujours à éviter une réponse directe. + +-- Soyez plus précis, je vous prie, ne me faites pas attendre. + +Le boiteux fut si exaspéré qu'il cessa de répondre. Silencieux, il +regardait avec colère par-dessous ses lunettes le visage de +l'inquisiteur. + +-- Un oui ou un non? Dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas? +cria Verkhovensky. + +-- Naturellement je ne dénoncerais pas! cria deux fois plus fort +le boiteux. + +-- Et personne ne dénoncera, sans doute, personne! firent +plusieurs voix. + +-- Permettez-moi de vous interroger, monsieur le major, +dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas? poursuivit Pierre +Stépanovitch. -- Et, remarquez, c'est exprès que je m'adresse à +vous. + +-- Je ne dénoncerais pas. + +-- Mais si vous saviez qu'un autre, un simple mortel, fût sur le +point d'être volé et assassiné par un malfaiteur, vous +préviendriez la police, vous dénonceriez? + +-- Sans doute, parce qu'ici ce serait un crime de droit commun, +tandis que dans l'autre cas, il s'agirait d'une dénonciation +politique. Je n'ai jamais été employé dans la police secrète. + +-- Et personne ici ne l'a jamais été, déclarèrent nombre de voix. +-- Inutile de questionner, tous répondront de même. Il n'y a pas +ici de délateurs! + +-- Pourquoi ce monsieur se lève-t-il? cria l'étudiante. + +-- C'est Chatoff. Pourquoi vous êtes-vous levé, Chatoff? demanda +madame Virguinsky. + +Chatoff s'était levé en effet, il tenait sa chapka à la main et +regardait Verkhovensky. On aurait dit qu'il voulait lui parler, +mais qu'il hésitait. Son visage était pâle et irrité. Il se +contint toutefois, et, sans proférer un mot, se dirigea vers la +porte. + +-- Cela ne sera pas avantageux pour vous, Chatoff! lui cria Pierre +Stépanovitch. + +Chatoff s'arrêta un instant sur le seuil: + +-- En revanche, un lâche et un espion comme toi en fera son +profit! vociféra-t-il en réponse à cette menace obscure, après +quoi il sortit. + +Ce furent de nouveaux cris et des exclamations. + +-- L'épreuve est faite! + +-- Elle n'était pas inutile! + +-- N'est-elle pas venue trop tard? + +-- Qui est-ce qui l'a invité? -- Qui est-ce qui l'a laissé entrer? +-- Qui est-il? -- Qu'est-ce que ce Chatoff? -- Dénoncera-t-il ou +ne dénoncera-t-il pas? + +On n'entendait que des questions de ce genre. + +-- S'il était un dénonciateur, il aurait caché son jeu au lieu de +s'en aller, comme il l'a fait, en lançant un jet de salive, +observa quelqu'un. + +-- Voilà aussi Stavroguine qui se lève. Stavroguine n'a pas +répondu non plus à la question, cria l'étudiante. + +Effectivement, Stavroguine s'était levé, et aussi Kiriloff, qui se +trouvait à l'autre bout de la table. + +-- Permettez, monsieur Stavroguine, dit d'un ton roide Arina +Prokhorovna, -- tous ici nous avons répondu à la question, tandis +que vous vous en allez sans rien dire? + +-- Je ne vois pas la nécessité de répondre à la question qui vous +intéresse, murmura Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Mais nous nous sommes compromis, et vous pas, crièrent quelques +uns. + +-- Et que m'importe que vous vous soyez compromis? répliqua +Stavroguine en riant, mais ses yeux étincelaient. + +-- Comment, que vous importe? Comment, que vous importe? +s'exclama-t-on autour de lui. Plusieurs se levèrent +précipitamment. + +-- Permettez, messieurs, permettez, dit très haut le boiteux, -- +M. Verkhovensky n'a pas répondu non plus à la question, il s'est +contenté de la poser. + +Cette remarque produisit un effet extraordinaire. Tout le monde se +regarda. Stavroguine éclata de rire au nez du boiteux et sortit, +Kiriloff le suivit. Verkhovensky s'élança sur leurs pas et les +rejoignit dans l'antichambre. + +-- Que faites-vous de moi? balbutia-t-il en saisissant la main de +Nicolas Vsévolodovitch qu'il serra de toutes ses forces. +Stavroguine ne répondit pas et dégagea sa main. + +-- Allez tout de suite chez Kiriloff, j'irai vous y retrouver... +Il le faut pour moi, il le faut! + +-- Pour moi ce n'est pas nécessaire, répliqua Stavroguine. + +-- Stavroguine y sera, décida Kiriloff. -- Stavroguine, cela est +nécessaire pour vous. Je vous le prouverai quand vous serez chez +moi. + +Ils sortirent. + +CHAPITRE VIII + +_LE TZAREVITCH IVAN._ + +Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de retourner à la +«séance» pour y rétablir l'ordre, mais, jugeant que cela n'en +valait pas la peine, il planta là tout, et, deux minutes après, il +volait sur les traces de ceux qui venaient de partir. En chemin il +se rappela un péréoulok qui abrégeait de beaucoup sa route; +enfonçant dans la boue jusqu'aux genoux, il prit cette petite rue +et arriva à la maison Philippoff au moment même où Stavroguine et +Kiriloff pénétraient sous la grand'porte. + +-- Vous êtes déjà ici? observa l'ingénieur; -- c'est bien. Entrez. + +-- Comment donc disiez-vous que vous viviez seul? demanda +Stavroguine qui, en passant dans le vestibule, avait remarqué un +samovar en train de bouillir. + +-- Vous verrez tout à l'heure avec qui je vis, murmura Kiriloff, - +- entrez. + +-- Dès qu'ils furent dans la chambre, Verkhovensky tira de sa +poche la lettre anonyme qu'il avait emportée tantôt de chez +Lembke, et la mit sous les yeux de Stavroguine. Tous trois +s'assirent. Nicolas Vsévolodovitch lut silencieusement la lettre. + +-- Eh bien? demanda-t-il. + +-- Ce que ce gredin écrit, il le fera, expliqua Pierre +Stépanovitch. -- Puisqu'il est dans votre dépendance, apprenez-lui +comment il doit se comporter. Je vous assure que demain peut-être +il ira chez Lembke. + +-- Eh bien, qu'il y aille. + +-- Comment, qu'il y aille? Il ne faut pas tolérer cela, surtout si +l'on peut l'empêcher. + +-- Vous vous trompez, il ne dépend pas de moi. D'ailleurs, cela +m'est égal; moi, il ne me menace nullement, c'est vous seul qui +êtes visé dans sa lettre. + +-- Vous l'êtes aussi. + +-- Je ne crois pas. + +-- Mais d'autres peuvent ne pas vous épargner, est-ce que vous ne +comprenez pas cela? Écoutez, Stavroguine, c'est seulement jouer +sur les mots. Est-il possible que vous regardiez à la dépense? + +-- Est-ce qu'il faut de l'argent? + +-- Assurément, deux mille roubles ou, au minimum, quinze cents. +Donnez-les moi demain ou même aujourd'hui, et demain soir je vous +l'expédie à Pétersbourg; du reste, il a envie d'y aller. Si vous +voulez, il partira avec Marie Timoféievna, notez cela. + +Pierre Stépanovitch était fort troublé, il ne surveillait plus son +langage, et des paroles inconsidérées lui échappaient. Stavroguine +l'observait avec étonnement. + +-- Je n'ai pas de raison pour éloigner Marie Timoféievna. + +-- Peut-être même ne voulez-vous pas qu'elle s'en aille? dit avec +un sourire ironique Pierre Stépanovitch. + +-- Peut-être que je ne le veux pas. + +Verkhovensky perdit patience et se fâcha. + +-- En un mot, donnerez-vous l'argent ou ne le donnerez-vous pas? +demanda-t-il en élevant la voix comme s'il eût parlé à un +subordonné. Nicolas Vsévolodovitch le regarda sérieusement. + +-- Je ne le donnerai pas. + +-- Eh! Stavroguine! Vous savez quelque chose, ou vous avez déjà +donné de l'argent! Vous... vous amusez! + +Le visage de Pierre Stépanovitch s'altéra, les coins de sa bouche +s'agitèrent, et tout à coup il partit d'un grand éclat de rire qui +n'avait aucune raison d'être. + +-- Vous avez reçu de votre père de l'argent pour votre domaine, +observa avec calme Nicolas Vsévolodovitch. -- Maman vous a versé +six ou huit mille roubles pour Stépan Trophimovitch. Eh bien, +payez ces quinze cents roubles de votre poche. Je ne veux plus +payer pour les autres, j'ai déjà assez déboursé comme cela, c'est +ennuyeux à la fin... acheva-t-il en souriant lui-même de ses +paroles. + +-- Ah! vous commencez à plaisanter... + +Stavroguine se leva, Verkhovensky se dressa d'un bond et +machinalement se plaça devant la porte comme s'il eût voulu en +défendre l'approche. Nicolas Vsévolodovitch faisait déjà un geste +pour l'écarter, quand soudain il s'arrêta. + +-- Je ne vous cèderai pas Chatoff, dit-il. + +Pierre Stépanovitch frissonna; ils se regardèrent l'un l'autre. + +-- Je vous ai dit tantôt pourquoi vous avez besoin du sang de +Chatoff, poursuivit Stavroguine dont les yeux lançaient des +flammes. -- C'est le ciment avec lequel vous voulez rendre +indissoluble l'union de vos groupes. Tout à l'heure vous vous y +êtes fort bien pris pour expulser Chatoff: vous saviez +parfaitement qu'il se refuserait à dire: «Je ne dénoncerai pas», +et qu'il ne s'abaisserait point à mentir devant nous. Mais moi, +pour quel objet vous suis-je nécessaire maintenant? Depuis mon +retour de l'étranger, je n'ai pas cessé d'être en butte à vos +obsessions. Les explications que jusqu'à présent vous m'avez +données de votre conduite sont de pures extravagances. En ce +moment vous insistez pour que je donne quinze cents roubles à +Lébiadkine, afin de fournir à Fedka l'occasion de l'assassiner. Je +le sais, vous supposez que je veux en même temps me débarrasser de +ma femme. En me liant par une solidarité criminelle, vous espérez +prendre de l'empire sur moi, n'est-ce pas? Vous comptez me +dominer? Pourquoi y tenez-vous? À quoi, diable, vous suis-je bon? +Regardez-moi bien une fois pour toutes: est-ce que je suis votre +homme? Laissez-moi en repos. + +-- Fedka lui-même est allé vous trouver? articula avec effort +Pierre Stépanovitch. + +-- Oui, je l'ai vu; son prix est aussi quinze cents roubles... +Mais, tenez, il va lui-même le confirmer, il est là... dit en +tendant le bras Nicolas Vsévolodovitch. + +Pierre Stépanovitch se retourna vivement. Sur le seuil émergeait +de l'obscurité une nouvelle figure, celle de Fedka. Le vagabond +était vêtu d'une demi-pelisse, mais sans chapka, comme un homme +qui est chez lui; un large rire découvrait ses dents blanches et +bien rangées; ses yeux noirs à reflet jaune furetaient dans la +chambre et observaient les «messieurs». Il y avait quelque chose +qu'il ne comprenait pas; évidemment Kiriloff était allé le +chercher tout à l'heure; Fedka l'interrogeait du regard et restait +debout sur le seuil qu'il semblait ne pouvoir se résoudre à +franchir. + +-- Sans doute il ne se trouve pas ici par hasard: vous vouliez +qu'il nous entendît débattre notre marché, ou même qu'il me vît +vous remettre l'argent, n'est-ce pas? demanda Stavroguine, et, +sans attendre la réponse, il sortit. En proie à une sorte de +folie, Verkhovensky se mit à sa poursuite et le rejoignit sous la +porte cochère. + +-- Halte! Pas un pas! cria-t-il en lui saisissant le coude. + +Stavroguine essaya de se dégager par une brusque saccade, mais il +n'y réussit point. La rage s'empara de lui: avec sa main gauche il +empoigna Pierre Stépanovitch par les cheveux, le lança de toute sa +force contre le sol et s'éloigna. Mais il n'avait pas fait trente +pas que son persécuteur le rattrapait de nouveau. + +-- Réconcilions-nous, réconcilions-nous, murmura Pierre +Stépanovitch d'une voix tremblante. + +Nicolas Vsévolodovitch haussa les épaules, mais il continua de +marcher sans retourner la tête. + +-- Écoutez, demain je vous amènerai Élisabeth Nikolaïevna, voulez- +vous? Non? Pourquoi donc ne répondez-vous pas? Parlez, ce que vous +voudrez, je le ferai. Écoutez: je vous accorderai la grâce de +Chatoff, voulez-vous? + +-- C'est donc vrai que vous avez résolu de l'assassiner? s'écria +Nicolas Vsévolodovitch. + +-- Eh bien, que vous importe Chatoff? De quel intérêt est-il pour +vous? répliqua Verkhovensky d'une voix étranglée; il était hors de +lui, et, probablement sans le remarquer, avait saisi Stavroguine +par le coude. -- Écoutez, je vous le cèderai, réconcilions-nous. +Votre compte est fort chargé, mais... réconcilions-nous! + +Nicolas Vsévolodovitch le regarda enfin et resta stupéfait. +Combien Pierre Stépanovitch différait maintenant de ce qu'il avait +toujours été, de ce qu'il était tout à l'heure encore dans +l'appartement de Kiriloff! Non seulement son visage n'était plus +le même, mais sa voix aussi avait changé; il priait, implorait. Il +ressemblait à un homme qui vient de se voir enlever le bien le +plus précieux et qui n'a pas encore eu le temps de reprendre ses +esprits. + +-- Mais qu'avez-vous? cria Stavroguine. + +Pierre Stépanovitch ne répondit point, et continua à le suivre en +fixant sur lui son regard suppliant, mais en même temps +inflexible. + +-- Réconcilions-nous! répéta-t-il de nouveau à voix basse. -- +Écoutez, j'ai, comme Fedka, un couteau dans ma botte, mais je veux +me réconcilier avec vous. + +-- Mais pourquoi vous accrochez-vous ainsi à moi, à la fin, +diable? vociféra Nicolas Vsévolodovitch aussi surpris qu'irrité. - +- Il y a là quelque secret, n'est-ce pas? Vous avez trouvé en moi +un talisman? + +-- Écoutez, nous susciterons des troubles, murmura rapidement et +presque comme dans un délire Pierre Stépanovitch. -- Vous ne +croyez pas que nous en provoquions? Nous produirons une commotion +qui fera trembler jusque dans ses fondements tout l'ordre de +choses. Karmazinoff a raison de dire qu'on ne peut s'appuyer sur +rien. Karmazinoff est fort intelligent. Que j'aie en Russie +seulement dix sections comme celle-ci, et je suis insaisissable. + +-- Ces sections seront toujours composées d'imbéciles comme ceux- +ci, ne put s'empêcher d'observer Stavroguine. + +-- Oh! soyez vous-même un peu plus bête, Stavroguine! Vous savez, +vous n'êtes pas tellement intelligent qu'il faille vous souhaiter +cela; vous avez peur, vous ne croyez pas, les dimensions vous +effrayent. Et pourquoi sont-ils des imbéciles? Ils ne le sont pas +tant qu'il vous plait de le dire; à présent chacun pense d'après +autrui, les esprits individuels sont infiniment rares. Virguinsky +est un homme très pur, dix fois plus pur que les gens comme nous. +Lipoutine est un coquin, mais je sais par où le prendre. Il n'y a +pas de coquin qui n'ait son côté faible. Liamchine seul n'en a +point; en revanche, il est à ma discrétion. Encore quelques +groupes pareils, et je suis en mesure de me procurer partout des +passeports et de l'argent; c'est toujours cela. Et des places de +sûreté qui me rendront imprenable. Brûlé ici, je me réfugie là. +Nous susciterons des troubles... Croyez-vous, vraiment, que ce ne +soit pas assez de nous deux? + +-- Prenez Chigaleff, et laissez-moi tranquille... + +-- Chigaleff est un homme de génie! Savez-vous que c'est un génie +dans le genre de Fourier, mais plus hardi, plus fort que Fourier? +Je m'occuperai de lui. Il a inventé l'»égalité»! + +Pierre Stépanovitch avait la fièvre et délirait; quelque chose +d'extraordinaire se passait en lui; Stavroguine le regarda encore +une fois. Tous deux marchaient sans s'arrêter. + +-- Il y a du bon dans son manuscrit, poursuivit Verkhovensky, -- +il y a l'espionnage. Dans son système, chaque membre de la société +a l'oeil sur autrui, et la délation est un devoir. Chacun +appartient à tous, et tous à chacun. Tous sont esclaves et égaux +dans l'esclavage. La calomnie et l'assassinat dans les cas +extrêmes, mais surtout l'égalité. D'abord abaisser le niveau de la +culture des sciences et des talents. Un niveau scientifique élevé +n'est accessible qu'aux intelligences supérieures, et il ne faut +pas d'intelligences supérieures! Les hommes doués de hautes +facultés se sont toujours emparés du pouvoir, et ont été des +despotes. Ils ne peuvent pas ne pas être des despotes, et ils ont +toujours fait plus de mal que de bien; on les expulse ou on les +livre au supplice. Couper la langue à Cicéron, crever les yeux à +Copernic, lapider Shakespeare, voilà le chigalévisme! Des esclaves +doivent être égaux; sans despotisme il n'y a encore eu ni liberté +ni égalité, mais dans un troupeau doit régner l'égalité, et voilà +le chigalévisme! Ha, ha, ha! vous trouvez cela drôle? Je suis pour +le chigalévisme! + +Stavroguine hâtait le pas, voulant rentrer chez lui au plus tôt. +«Si cet homme est ivre, où donc a-t-il pu s'enivrer?» se +demandait-il; «serait-ce l'effet du cognac qu'il a bu chez +Virguinsky?» + +-- Écoutez, Stavroguine: aplanir les montagnes est une idée belle, +et non ridicule. Je suis pour Chigaleff! À bas l'instruction et la +science! Il y en a assez comme cela pour un millier d'années; mais +il faut organiser l'obéissance, c'est la seule chose qui fasse +défaut dans le monde. La soif de l'étude est une soif +aristocratique. Avec la famille ou l'auteur apparaît le désir de +la propriété. Nous tuerons ce désir: nous favoriserons +l'ivrognerie, les cancans, la délation; nous propagerons une +débauche sans précédents, nous étoufferons les génies dans leur +berceau. Réduction de tout au même dénominateur, égalité complète. +«Nous avons appris un métier et nous sommes d'honnêtes gens, il ne +nous faut rien d'autre», voilà la réponse qu'ont faites +dernièrement les ouvriers anglais. Le nécessaire seul est +nécessaire, telle sera désormais la devise du globe terrestre. +Mais il faut aussi des convulsions; nous pourvoirons à cela, nous +autres gouvernants. Les esclaves doivent avoir des chefs. +Obéissance complète, impersonnalité complète, mais, une fois tous +les trente ans, Chigaleff donnera le signal des convulsions, et +tous se mettront subitement à se manger les uns les autres, +jusqu'à un certain point toutefois, à seule fin de ne pas +s'ennuyer. L'ennui est une sensation aristocratique; dans le +chigalévisme il n'y aura pas de désirs. Nous nous réserverons le +désir et la souffrance, les esclaves auront le chigalévisme. + +-- Vous vous exceptez? laissa échapper malgré lui Nicolas +Vsévolodovitch. + +-- Et vous aussi. Savez-vous, j'avais pensé à livrer le monde au +pape. Qu'il sorte pieds nus de son palais, qu'il se montre à la +populace en disant: «Voilà à quoi l'on m'a réduit!» et tout, même +l'armée, se prosternera à ses genoux. Le pape en haut, nous autour +de lui, et au-dessous de nous le chigalévisme. Il suffit que +l'Internationale s'entende avec le pape, et il en sera ainsi. +Quant au vieux, il consentira tout de suite; c'est la seule issue +qui lui reste ouverte. Vous vous rappellerez mes paroles, ha, ha, +ah! C'est bête? Dites, est-ce bête, oui ou non? + +-- Assez, grommela avec colère Stavroguine. + +-- Assez! écoutez, j'ai lâché le pape! Au diable le chigalévisme! +Au diable le pape! Ce qui doit nous occuper, c'est le mal du jour, +et non le chigalévisme, car ce système est un article de +bijouterie, un idéal réalisable seulement dans l'avenir. Chigaleff +est un joaillier et il est bête comme tout philanthrope. Il faut +faire le gros ouvrage, et Chigaleff le méprise. Écoutez: à +l'Occident il y aura le pape, et ici, chez nous, il y aura vous! + +-- Laissez-moi, homme ivre! murmura Stavroguine, et il pressa le +pas. + +-- Stavroguine, vous êtes beau! s'écria avec une sorte +d'exaltation Pierre Stépanovitch, -- savez-vous que vous êtes +beau? Ce qu'il y a surtout d'exquis en vous, c'est que parfois +vous l'oubliez. Oh! je vous ai bien étudié! Souvent je vous +observe du coin de l'oeil, à la dérobée! Il y a même en vous de la +bonhomie. J'aime la beauté. Je suis nihiliste, mais j'aime la +beauté. Est-ce que les nihilistes ne l'aiment pas? Ce qu'ils +n'aiment pas, c'est seulement les idoles; eh bien, moi, j'aime les +idoles; vous êtes la mienne! Vous n'offensez personne, et vous +êtes universellement détesté; vous considérez tous les hommes +comme vos égaux, et tous ont peur de vous; c'est bien. Personne +n'ira vous frapper sur l'épaule. Vous êtes un terrible +aristocrate, et, quand il vient à la démocratie, l'aristocrate est +un charmeur! Il vous est également indifférent de sacrifier votre +vie et celle d'autrui. Vous êtes précisément l'homme qu'il faut. +C'est de vous que j'ai besoin. En dehors de vous je ne connais +personne. Vous êtes un chef, un soleil; moi, je ne suis à côté de +vous qu'un ver de terre... + +Tout à coup il baisa la main de Nicolas Vsévolodovitch. Ce dernier +sentit un froid lui passer dans le dos; effrayé, il retira +vivement sa main. Les deux hommes s'arrêtèrent. + +-- Insensé! fit à voix basse Stavroguine. + +-- Je délire peut-être, reprit aussitôt Verkhovensky, -- oui, je +bats peut-être la campagne, mais j'ai imaginé de faire le premier +pas. C'est une idée que Chigaleff n'aurait jamais eue. Il ne +manque pas de Chigaleffs! Mais un homme, un seul homme en Russie +s'est avisé de faire le premier pas, et il sait comment s'y +prendre. Cet homme, c'est moi. Pourquoi me regardez-vous? Vous +m'êtes indispensable; sans vous, je suis un zéro, une mouche, je +suis une idée dans un flacon, un Colomb sans Amérique. + +Stavroguine regardait fixement les yeux égarés de son +interlocuteur. + +-- Écoutez, nous commencerons par fomenter le désordre, poursuivit +avec une volubilité extraordinaire Pierre Stépanovitch, qui, à +chaque instant, prenait Nicolas Vsévolodovitch par la manche +gauche de son vêtement. -- Je vous l'ai déjà dit: nous pénètrerons +dans le peuple même. Savez-vous que déjà maintenant nous sommes +terriblement forts? Les nôtres ne sont pas seulement ceux qui +égorgent, qui incendient, qui font des coups classiques ou qui +mordent. Ceux-là ne sont qu'un embarras. Je ne comprends rien sans +discipline. Moi, je suis un coquin et non un socialiste, ha, ha! +Écoutez, je les ai tous comptés. Le précepteur qui se moque avec +les enfants de leur dieu et de leur berceau, est des nôtres. +L'avocat qui défend un assassin bien élevé en prouvant qu'il était +plus instruit que ses victimes et que, pour se procurer de +l'argent, il ne pouvait pas ne pas tuer, est des nôtres. Les +écoliers qui, pour éprouver une sensation, tuent un paysan, sont +des nôtres. Les jurés qui acquittent systématiquement tous les +criminels sont des nôtres. Le procureur qui, au tribunal, tremble +de ne pas se montrer assez libéral, est des nôtres. Parmi les +administrateurs, parmi les gens de lettres un très grand nombre +sont des nôtres, et ils ne le savent pas eux-mêmes! D'un côté, +l'obéissance des écoliers et des imbéciles a atteint son apogée; +chez les professeurs la vésicule biliaire a crevé; partout une +vanité démesurée, un appétit bestial, inouï... Savez-vous combien +nous devrons rien qu'aux théories en vogue? Quand j'ai quitté la +Russie, la thèse de Littré qui assimile le crime à une folie +faisait fureur; je reviens, et déjà le crime n'est plus une folie, +c'est le bon sens même, presque un devoir, à tout le moins une +noble protestation. «Eh bien, comment un homme éclairé +n'assassinerait-il pas, s'il a besoin d'argent?» Mais ce n'est +rien encore. Le dieu russe a cédé la place à la boisson. Le peuple +est ivre, les mères sont ivres, les enfants sont ivres, les +églises sont désertes, et, dans les tribunaux, on n'entend que ces +mots: «Deux cents verges, ou bien paye un védro[21].» Oh! laissez +croître cette génération! Il est fâcheux que nous ne puissions pas +attendre, ils seraient encore plus ivres! Ah! quel dommage qu'il +n'y ait pas de prolétaires! Mais il y en aura, il y en aura, le +moment approche... + +-- C'est dommage aussi que nous soyons devenus stupides, murmura +Stavroguine, et il se remit en marche. + +-- Écoutez, j'ai vu moi-même un enfant de six ans qui ramenait au +logis sa mère ivre, et elle l'accablait de grossières injures. +Vous pensez si cela m'a fait plaisir? Quand nous serons les +maîtres, eh bien, nous les guérirons... si besoin est, nous les +relèguerons pour quarante ans dans une Thébaïde... Mais maintenant +la débauche est nécessaire pendant une ou deux générations, -- une +débauche inouïe, ignoble, sale, voilà ce qu'il faut! Pourquoi +riez-vous? Je ne suis pas en contradiction avec moi-même, mais +seulement avec les philanthropes et le chigalévisme. Je suis un +coquin, et non un socialiste. Ha, ha, ha! C'est seulement dommage +que le temps nous manque. J'ai promis à Karmazinoff de commencer +en mai et d'avoir fini pour la fête de l'Intercession. C'est +bientôt? Ha, ha! Savez-vous ce que je vais vous dire, Stavroguine? +jusqu'à présent le peuple russe, malgré la grossièreté de son +vocabulaire injurieux, n'a pas connu le cynisme. Savez-vous que le +serf se respectait plus que Karmazinoff ne se respecte? Battu, il +restait fidèle à ses dieux, et Karmazinoff a abandonné les siens. + +-- Eh bien, Verkhovensky, c'est la première fois que je vous +entends, et votre langage me confond, dit Nicolas Vsévolodovitch; +-- ainsi, réellement, vous n'êtes pas un socialiste, mais un +politicien quelconque... un ambitieux? + +-- Un coquin, un coquin. Vous désirez savoir qui je suis? Je vais +vous le dire, c'est à cela que je voulais arriver. Ce n'est pas +pour rien que je vous ai baisé la main. Mais il faut que le peuple +croie que nous seuls avons conscience de notre but, tandis que le +gouvernement «agite seulement une massue dans les ténèbres et +frappe sur les siens». Eh! si nous avions le temps! Le malheur, +c'est que nous sommes pressés. Nous prêcherons la destruction... +cette idée est si séduisante! Nous appellerons l'incendie à notre +aide... Nous mettrons en circulation des légendes... Ces +«sections» de rogneux auront ici leur utilité. Dès qu'il y aura un +coup de pistolet à tirer, je vous trouverai dans ces mêmes +«sections» des hommes de bonne volonté qui même me remercieront de +les avoir désignés pour cet honneur. Eh bien, le désordre +commencera! Ce sera un bouleversement comme le monde n'en a pas +encore vu... La Russie se couvrira de ténèbres, la terre pleurera +ses anciens dieux... Eh bien, alors nous lancerons... qui? + +-- Qui? + +-- Le tzarévitch Ivan. + +-- Qui? + +-- Le tzarévitch Ivan; vous, vous! + +Stavroguine réfléchit une minute. + +-- Un imposteur? demanda-t-il tout à coup en regardant avec un +profond étonnement Pierre Stépanovitch. -- Eh! ainsi voilà enfin +votre plan! + +-- Nous dirons qu'il «se cache», susurra d'une voix tendre +Verkhovensky dont l'aspect était, en effet, celui d'un homme ivre. +-- Comprenez-vous la puissance de ces trois mots: «il se cache»? +Mais il apparaîtra, il apparaîtra. Nous créerons une légende qui +dégotera celle des Skoptzi[22]. Il existe, mais personne ne l'a vu. +Oh! quelle légende on peut répandre! Et, surtout, ce sera +l'avènement d'une force nouvelle dont on a besoin, après laquelle +on soupire. Qu'y a-t-il dans le socialisme? Il a ruiné les +anciennes forces, mais il ne les a pas remplacées. Ici il y aura +une force, une force inouïe même! Il nous suffit d'un levier pour +soulever la terre. Tout se soulèvera! + +-- Ainsi c'est sérieusement que vous comptiez sur moi? fit +Stavroguine avec un méchant sourire. + +-- Pourquoi cette amère dérision? Ne m'effrayez pas. En ce moment +je suis comme un enfant, c'est assez d'un pareil sourire pour me +causer une frayeur mortelle. Écoutez, je ne vous montrerai à +personne: il faut que vous soyez invisible. Il existe mais +personne ne l'a vu, il se cache. Vous savez, vous pourrez vous +montrer, je suppose, à un individu sur cent mille. «On l'a vu, on +l'a vu», se répétera-t-on dans tout le pays. Ils ont bien vu «de +leurs propres yeux» Ivan Philippovitch[23], le dieu Sabaoth, enlevé +au ciel dans un char. Et vous, vous n'êtes pas Ivan Philippovitch, +vous êtes un beau jeune homme, fier comme un dieu, ne cherchant +rien pour lui, paré de l'auréole du sacrifice, «se cachant». +L'essentiel, c'est la légende! Vous les fascinerez, un regard de +vous fera leur conquête. Il apporte une vérité nouvelle et «il se +cache». Nous rendrons deux ou trois jugements de Salomon dont le +bruit se répandra partout. Avec des sections et des quinquévirats, +pas besoin de journaux! Si, sur dix mille demandes, nous donnons +satisfaction à une seule, tout le monde viendra nous solliciter. +Dans chaque canton, chaque moujik saura qu'il y a quelque part un +endroit écarté où les suppliques sont bien accueillies. Et la +terre saluera l'avènement de la «nouvelle loi», de la «justice +nouvelle», et la mer se soulèvera, et la baraque s'écroulera, et +alors nous aviserons au moyen d'élever un édifice de pierre, -- le +premier! c'est _nous_ qui le construirons, _nous, _nous seuls! + +-- Frénésie! dit Stavroguine. + +-- Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas? Vous avez peur? C'est +parce que vous ne craignez rien que j'ai jeté les yeux sur vous. +Mon idée vous paraît absurde, n'est-ce pas? Mais, pour le moment, +je suis encore un Colomb sans Amérique: est-ce qu'on trouvait +Colomb raisonnable avant que le succès lui eût donné raison? + +Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas. Arrivés à la maison +Stavroguine, les deux hommes s'arrêtèrent devant le perron. + +-- Écoutez, fit Verkhovensky en se penchant à l'oreille de Nicolas +Vsévolodovitch: -- je vous servirai sans argent: demain j'en +finirai avec Marie Timoféievna... sans argent, et demain aussi je +vous amènerai Lisa. Voulez-vous Lisa, demain? + +Stavroguine sourit: «Est-ce que réellement il serait devenu fou?» +pensa-t-il. + +Les portes du perron s'ouvrirent. + +-- Stavroguine, notre Amérique? dit Verkhovensky en saisissant une +dernière fois la main de Nicolas Vsévolodovitch. + +-- À quoi bon? répliqua sévèrement celui-ci. + +-- Vous n'y tenez pas, je m'en doutais! cria Pierre Stépanovitch +dans un violent transport de colère. -- Vous mentez, aristocrate +vicieux, je ne vous crois pas, vous avez un appétit de loup!... +Comprenez donc que votre compte est maintenant trop chargé et que +je ne puis vous lâcher! Vous n'avez pas votre pareil sur la terre! +Je vous ai inventé à l'étranger; c'est en vous considérant que +j'ai songé à ce rôle pour vous. Si je ne vous avais pas vu, rien +ne me serait venu à l'esprit!... + +Nicolas Vsévolodovitch monta l'escalier sans répondre. + +-- Stavroguine! lui cria Verkhovensky, -- je vous donne un jour... +deux... allons, trois; mais je ne puis vous accorder un plus long +délai, il me faut votre réponse d'ici à trois jours! + +CHAPITRE IX[24] + +_UNE PERQUISITION CHEZ STEPAN TROPHIMOVITCH._ + +Sur ces entrefaites se produisit un incident qui m'étonna, et qui +mit sens dessus dessous Stépan Trophimovitch. À huit heures du +matin, Nastasia accourut chez moi et m'apprit qu'une perquisition +avait eu lieu dans le domicile de son maître. D'abord je ne pus +rien comprendre aux paroles de la servante, sinon que des employés +étaient venus saisir des papiers, qu'un soldat en avait fait un +paquet et l'avait «emporté dans une brouette». Je me rendis +aussitôt chez Stépan Trophimovitch. + +Je le trouvai dans un singulier état: il était défait et agité, +mais en même temps son visage offrait une incontestable expression +de triomphe. Sur la table, au milieu de la chambre, bouillait le +samovar à côté d'un verre de thé auquel on n'avait pas encore +touché. Stépan Trophimovitch allait d'un coin à l'autre sans se +rendre compte de ses mouvements. Il portait sa camisole rouge +accoutumée, mais, en m'apercevant, il se hâta de passer son gilet +et sa redingote, ce qu'il ne faisait jamais quand un de ses +intimes le surprenait en déshabillé. Il me serra chaleureusement +la main. + +_-- Enfin un ami! _(il soupira profondément.) _Cher, _je n'ai +envoyé que chez vous, personne ne sait rien. Il faut dire à +Nastasia de fermer la porte et de ne laisser entrer personne, +excepté, bien entendu, ces gens-là... _Vous comprenez?_ + +Il me regarda d'un oeil inquiet, comme s'il eût attendu une +réponse. Naturellement, je m'empressai de le questionner; son +récit incohérent, souvent interrompu et rempli de détails +inutiles, m'apprit tant bien que mal qu'à sept heures du matin +était «brusquement» arrivé chez lui un employé du gouverneur... + +_-- Pardon, j'ai oublié son nom. Il n'est pas du pays, _mais il +paraît que Lembke l'a amené avec lui; _quelque chose de bête et +d'allemand dans la physionomie. Il s'appelle Rosenthal._ + +-- N'est-ce pas Blum? + +-- Blum. En effet, c'est ainsi qu'il s'est nommé. _Vous le +connaissez? Quelque chose d'hébété et de très content dans la +figure, pourtant très sévère, roide et sérieux. _Un type de +policier subalterne, _je m'y connais._ Je dormais encore, et, +figurez-vous, il a demandé à «jeter un coup d'oeil» sur mes livres +et sur mes manuscrits, _oui, je m'en souviens, il a employé ces +mots._ Il ne m'a pas arrêté, il s'est borné à saisir des livres... +_Il se tenait à distance, _et, quand il s'est mis à m'expliquer +l'objet de sa visite, il paraissait craindre que je... _enfin il +avait l'air de croire que je tomberais sur lui immédiatement, et +que je commencerais à le battre comme plâtre. Tous ces gens de bas +étage sont comme ça, _quand ils ont affaire à un homme comme il +faut. Il va de soi que j'ai tout compris aussitôt. _Voilà vingt +ans que je m'y prépare. _Je lui ai ouvert tous mes tiroirs et lui +ai remis toutes mes clefs; je les lui ai données moi-même, je lui +ai tout donné. _J'étais digne et calme._ En fait de livres, il a +pris les ouvrages de Hertzen publiés à l'étranger, un exemplaire +relié de la «Cloche», quatre copies de mon poème, _et enfin tout +ça._ Ensuite, des papiers, des lettres, _et quelques unes de mes +ébauches historiques, critiques et politiques._ Ils se sont +emparés de tout cela. Nastasia dit que le soldat a chargé sur une +brouette les objets saisis et qu'on a mis dessus la couverture du +traîneau; _oui, c'est cela, _la couverture. + +C'était une hallucination. Qui pouvait y comprendre quelque chose? +De nouveau je l'accablai de questions: Blum était-il venu seul ou +avec d'autres? Au nom de qui avait-il agi? De quel droit? Comment +s'était-il permis cela? Quelles explications avait-il données? + +_-- Il était seul, bien seul; _du reste, il y avait encore +quelqu'un _dans l'antichambre, oui, je m'en souviens, et puis... +_Du reste, il me semble qu'il y avait encore quelqu'un, et que +dans le vestibule se tenait un garde. Il faut demander à Nastasia; +elle sait tout cela mieux que moi. _J'étais surexcité, voyez-vous. +Il parlait, parlait... un tas de choses; _du reste, il a très peu +parlé, et c'est moi qui ai parlé tout le temps... J'ai raconté ma +vie, naturellement, à ce seul point de vue... _J'étais surexcité, +mais digne, je vous l'assure. _Cependant je crois avoir pleuré, +j'en ai peur. La brouette, ils l'ont prise chez un boutiquier, +ici, à côté. + +-- Oh! Seigneur, comment tout cela a-t-il pu se faire! Mais, pour +l'amour de Dieu, soyez plus précis, Stépan Trophimovitch; voyons, +c'est un rêve, ce que vous racontez là! + +_-- Cher, _je suis moi-même comme dans un rêve... _Savez-vous, +il a prononcé le nom de Téliatnikoff, _et je pense que celui-là +était aussi caché dans le vestibule. Oui, je me rappelle, il a +parlé du procureur et, je crois, de Dmitri Mitritch... _qui me +doit encore quinze roubles que je lui ai gagnées au jeu, soit dit +en passant. Enfin je n'ai pas trop compris. _Mais j'ai été plus +rusé qu'eux, et que m'importe Dmitri Mitritch? Je crois que je +l'ai instamment prié de ne pas ébruiter l'affaire, je l'ai +sollicité à plusieurs reprises, je crains même de m'être abaissé, +_comment croyez-vous? Enfin il a consenti... _Oui, je me rappelle, +c'est lui-même qui m'a demandé cela: il m'a dit qu'il valait mieux +tenir la chose secrète, parce qu'il était venu seulement pour +«jeter un coup d'oeil» _et rien de plus..._et que si l'on ne +trouvait rien, il n'y aurait rien... Si bien que nous avons tout +terminé _en amis, je suis tout à fait content._ + +-- Ainsi, il vous avait offert les garanties d'usage en pareil +cas, et c'est vous-même qui les avez refusées! m'écriai-je dans un +accès d'amicale indignation. + +-- Oui, l'absence de garanties est préférable. Et pourquoi faire +du scandale? Jusqu'à présent, nous avons procédé _en amis, _cela +vaut mieux... Vous savez, si l'on apprend dans notre ville... _mes +ennemis... et puis à quoi bon ce procureur, ce cochon de notre +procureur, qui deux fois m'a manqué de politesse et qu'on a rossé +à plaisir l'autre année chez cette charmante et belle Nathalie +Pavlovna, quand il se cacha dans son boudoir? Et puis, mon ami, +_épargnez-moi vos observations et ne me démoralisez pas, je vous +prie, car, quand un homme est malheureux, il n'y a rien de plus +insupportable pour lui que de s'entendre dire par cent amis qu'il +a fait une sottise. Asseyez-vous pourtant, et buvez une tasse de +thé; j'avoue que je suis fort fatigué... si je me couchais pour un +moment et si je m'appliquais autour de la tête un linge trempé +dans du vinaigre, qu'en pensez-vous? + +-- Vous ferez très bien, répondis-je, -- vous devriez même vous +mettre de la glace sur la tête. Vous avez les nerfs très agités, +vous êtes pâle, et vos mains tremblent. Couchez-vous, reposez-vous +un peu, vous reprendrez votre récit plus tard. Je resterai près de +vous en attendant. + +Il hésitait à suivre mon conseil, mais j'insistai. Nastasia +apporta une tasse remplie de vinaigre, je mouillai un essuie-mains +et j'en entourai la tête de Stépan Trophimovitch. Ensuite Nastasia +monta sur la table et se mit en devoir d'allumer une lampe dans le +coin devant l'icône. Le fait m'étonna, car rien de semblable +n'avait jamais eu lieu dans la maison. + +-- J'ai donné cet ordre tantôt, immédiatement après leur départ, +murmura Stépan Trophimovitch en me regardant d'un air fin: -- +_quand on a de ces choses là dans sa chambre et qu'on vient vous +arrêter, _cela impose, et ils doivent rapporter ce qu'ils ont +vu... + +Lorsqu'elle eut allumé la lampe, la servante appuya sa main droite +sur sa joue, et, debout sur le seuil, se mit à considérer son +maître d'un air attristé... + +Il m'appela d'un signe près du divan sur lequel il était couché: + +_-- Éloignez-là _sous un prétexte quelconque; je ne puis +souffrir cette pitié russe, _et puis ça m'embête._ + +Mais Nastasia se retira sans qu'il fût besoin de l'inviter à +sortir. Je remarquai qu'il avait toujours les yeux fixés sur la +porte et qu'il prêtait l'oreille au moindre bruit arrivant de +l'antichambre. + +_-- Il faut être prêt, voyez-vous, _me dit-il avec un regard +significatif, -- _chaque moment... _on vient, on vous prend, et +ff...uit -- voilà un homme disparu! + +-- Seigneur! Qui est-ce qui viendra? Qui est-ce qui peut vous +prendre? + +_-- Voyez-vous, mon cher, _quand il est parti, je lui ai +carrément demandé ce qu'on allait faire de moi. + +-- Vous auriez mieux fait de lui demander où l'on vous déportera! +répliquai-je ironiquement. + +-- C'est aussi ce qui était sous-entendu dans ma question, mais il +est parti sans répondre. _Voyez-vous: _en ce qui concerne le +linge, les effets et surtout les vêtements chauds, c'est comme ils +veulent: ils peuvent vous les laisser prendre ou vous emballer +vêtu seulement d'un manteau de soldat. Mais, ajouta-t-il en +baissant tout à coup la voix et en regardant vers la porte par où +Nastasia était sortie, -- j'ai glissé secrètement trente-cinq +roubles dans la doublure de mon gilet, tenez, tâtez... Je pense +qu'ils ne me feront pas ôter mon gilet; pour la frime j'ai laissé +sept roubles dans mon porte-monnaie, et il y a là, sur la table, +de la monnaie de cuivre bien en évidence; ils croiront que c'est +là tout ce que je possède, et ils ne devineront pas que j'ai caché +de l'argent. Dieu sait où je coucherai la nuit prochaine. + +Je baissai la tête devant une telle folie. Évidemment on ne +pouvait opérer ni perquisition ni saisie dans des conditions +semblables, et à coup sûr il battait la campagne. Il est vrai que +tout cela se passait avant la mise en vigueur de la législation +actuelle. Il est vrai aussi (lui-même le reconnaissait) qu'on lui +avait offert de procéder plus régulièrement; mais, «par ruse», il +avait repoussé cette proposition... Sans doute, il n'y a pas +encore bien longtemps, le gouverneur avait le droit, dans les cas +urgents, de recourir à une procédure expéditive... Mais, encore +une fois, quel cas urgent pouvait-il y avoir ici? Voilà ce qui me +confondait. + +-- On aura certainement reçu un télégramme de Pétersbourg, dit +soudain Stépan Trophimovitch. + +-- Un télégramme? À votre sujet? À cause de votre poème et des +ouvrages de Hertzen? Vous êtes fou: est-ce que cela peut motiver +une arrestation? + +Je prononçai ces mots avec une véritable colère. Il fit la +grimace, évidemment je l'avais blessé en lui disant qu'il n'y +avait pas de raison pour l'arrêter. + +-- À notre époque on peut être arrêté sans savoir pourquoi, +murmura-t-il d'un air mystérieux. + +Une supposition saugrenue me vint à l'esprit. + +-- Stépan Trophimovitch, parlez-moi comme à un ami, criai-je, -- +comme à un véritable ami, je ne vous trahirai pas: oui ou non, +appartenez-vous à quelque société secrète? + +Grande fut ma surprise en constatant l'embarras dans lequel le +jeta cette question: il n'était pas bien sûr de ne pas faire +partie d'une société secrète. + +-- Cela dépend du point de vue où l'on se place, _voyez-vous..._ + +-- Comment, «cela dépend du point de vue»? + +-- Quand on appartient de tout son coeur au progrès et... qui peut +répondre... on croit ne faire partie de rien, et, en y regardant +bien, on découvre qu'on fait partie de quelque chose. + +-- Comment est-ce possible? On est d'une société secrète ou l'on +n'en est pas! + +_-- Cela date de Pétersbourg, _du temps où elle et moi nous +voulions fonder là une revue. Voilà le point de départ. Alors nous +leur avons glissé dans les mains, et ils nous ont oubliés; mais +maintenant ils se souviennent. _Cher, cher, _est-ce que vous ne +savez pas? s'écria-t-il douloureusement: -- on nous rendra à notre +tour, on nous fourrera dans une kibitka, et en route pour la +Sibérie; ou bien on nous oubliera dans une casemate... + +Et soudain il fondit en larmes. Portant à ses yeux son foulard +rouge, il sanglota convulsivement pendant cinq minutes. J'éprouvai +une sensation pénible. Cet homme, depuis vingt ans notre prophète, +notre oracle, notre patriarche, ce fier vétéran du libéralisme +devant qui nous nous étions toujours inclinés avec tant de +respect, voilà qu'à présent il sanglotait comme un enfant qui +craint d'être fouetté par son précepteur en punition de quelque +gaminerie. Il me faisait pitié. Nul doute qu'il ne crût à la +«kibitka» aussi fermement qu'à ma présence auprès de lui; il +s'attendait à être transporté ce matin même, dans un instant, et +tout cela à cause de son poème et des ouvrages de Hertzen! Si +touchante qu'elle fût, cette phénoménale ignorance de la réalité +pratique avait quelque chose de crispant. + +À la fin il cessa de pleurer, se leva et recommença à se promener +dans la pièce en s'entretenant avec moi, mais à chaque instant il +regardait par la fenêtre et tendait l'oreille dans la direction de +l'antichambre. Nous causions à bâtons rompus. En vain je +m'évertuais à lui remonter le moral, autant eût valu jeter des +pois contre un mur. Quoi qu'il ne m'écoutât guère, il avait +pourtant un besoin extrême de m'entendre lui répéter sans cesse +des paroles rassurantes. Je voyais qu'en ce moment il ne pouvait +se passer de moi, et que pour rien au monde il ne m'aurait laissé +partir. Je prolongeai ma visite, et nous restâmes plus de deux +heures ensemble. Au cours de la conversation, il se rappela que +Blum avait emporté deux proclamations trouvées chez lui. + +-- Comment, des proclamations? m'écriai-je pris d'une sotte +inquiétude: -- est-ce que vous... + +-- Eh! on m'en a fait parvenir dix, répondit-il d'un ton vexé (son +langage était tantôt dépité et hautain, tantôt plaintif et humble +à l'excès), -- mais huit avaient déjà trouvé leur emploi, et Blum +n'en a saisi que deux... + +La rougeur de l'indignation colora tout à coup son visage. + +_-- Vous me mettez avec ces gens là? _Pouvez-vous supposer que +je sois avec ces drôles, avec ces folliculaires, avec mon fils +Pierre Stépanovitch, _avec ces esprits forts de la lâcheté?_ Ô +Dieu! + +-- Bah, mais ne vous aurait-on pas confondu... Du reste, c'est +absurde, cela ne peut pas être? observai-je. + +_-- Savez-vous, _éclata-t-il brusquement, -- il y a des minutes +où je sens _que je ferai là-bas quelque esclandre._ Oh! ne vous en +allez pas, ne me laissez pas seul! _Ma carrière est finie +aujourd'hui, je le sens._ Vous savez, quand je serai là, je +m'élancerai peut-être sur quelqu'un et je le mordrai, comme ce +sous-lieutenant... + +Il fixa sur moi un regard étrange où se lisaient à la fois la +frayeur et le désir d'effrayer. À mesure que le temps s'écoulait +sans qu'on vît apparaître la «kibitka», son irritation grandissait +de plus en plus et devenait même de la fureur. Tout à coup un +bruit se produisit dans l'antichambre: c'était Nastasia qui, par +mégarde, avait fait tomber un portemanteau. Stépan Trophimovitch +trembla de tous ses membres et pâlit affreusement; mais, quand il +sut à quoi se réduisait le fait qui lui avait causé une telle +épouvante, peu s'en fallut qu'il ne renvoyât brutalement la +servante à la cuisine. Cinq minutes après il reprit la parole en +me regardant avec une expression de désespoir. + +-- Je suis perdu! gémit-il, et il s'assit soudain à côté de moi; +_cher, _je ne crains pas la Sibérie, _oh! je vous le jure, +_ajouta-t-il les larmes aux yeux, -- c'est autre chose qui me fait +peur... + +Je devinai à sa physionomie qu'une confidence d'une nature +particulièrement pénible allait s'échapper de ses lèvres. + +-- Je crains la honte, fit-il à voix basse. + +-- Quelle honte? Mais, au contraire, soyez persuadé, Stépan +Trophimovitch, que tout cela s'éclaircira aujourd'hui même, et que +cette affaire se terminera à votre avantage... + +-- Vous êtes si sûr qu'on me pardonnera? + +-- Que vient faire ici le mot «pardonner»? Quelle expression! De +quoi êtes-vous coupable pour qu'on vous pardonne? Je vous assure +que vous n'êtes coupable de rien! + +_-- Qu'en savez-vous? _Toute ma vie a été..._ cher... _Ils se +rappelleront tout, et s'ils ne trouvent rien, ce sera encore pire, +ajouta-t-il brusquement. + +-- Comment, encore pire? + +-- Oui. + +-- Je ne comprends pas. + +-- Mon ami, mon ami, qu'on m'envoie en Sibérie, à Arkhangel, qu'on +me prive de mes droits civils, soit -- s'il faut périr, j'accepte +ma perte! Mais... c'est autre chose que je crains, acheva-t-il en +baissant de nouveau la voix. + +-- Eh bien, quoi, quoi? + +-- On me fouettera, dit-il, et il me considéra d'un air égaré. + +-- Qui vous fouettera? Où? Pourquoi? répliquai-je, me demandant +avec inquiétude s'il n'avait pas perdu l'esprit. + +-- Où? Eh bien, là... où cela se fait. + +-- Mais où cela se fait-il? + +-- Eh! _cher_, répondit-il d'une voix qui s'entendait à peine, -- +une trappe s'ouvre tout à coup sous vos pieds et vous engloutit +jusqu'au milieu du corps... Tout le monde sait cela. + +-- Ce sont des fables! m'écriai-je, -- se peut-il que jusqu'à +présent vous ayez cru à ces vieux contes? + +Je me mis à rire. + +-- Des fables! Pourtant il n'y a pas de fumée sans feu; un homme +qui a été fouetté ne va pas le raconter. Dix mille fois je me suis +représenté cela en imagination! + +-- Mais vous, vous, pourquoi vous fouetterait-on? Vous n'avez rien +fait. + +-- Tant pis, on verra que je n'ai rien fait, et l'on me fouettera. + +-- Et vous êtes sûr qu'on vous emmènera ensuite à Pétersbourg? + +-- Mon ami, j'ai déjà dit que je ne regrettais rien, _ma carrière +est finie._ Depuis l'heure où elle m'a dit adieu à Skvorechniki, +j'ai cessé de tenir à la vie... mais la honte, le déshonneur, _que +dira-t-elle, _si elle apprend cela? + +Le pauvre homme fixa sur moi un regard navré. Je baissai les yeux. + +-- Elle n'apprendra rien, parce qu'il ne vous arrivera rien. En +vérité, je ne vous reconnais plus, Stépan Trophimovitch, tant vous +m'étonnez ce matin. + +-- Mon ami, ce n'est pas la peur. Mais en supposant même qu'on me +pardonne, qu'on me ramène ici et qu'on ne me fasse rien, -- je +n'en suis pas moins perdu. _Elle me soupçonnera toute sa vie..._ +moi, moi, le poète, le penseur, l'homme qu'elle a adoré pendant +vingt-deux ans! + +-- Elle n'en aura même pas l'idée. + +-- Si, elle en aura l'idée, murmura-t-il avec une conviction +profonde. -- Elle et moi nous avons parlé de cela plus d'une fois +à Pétersbourg pendant le grand carême, à la veille de notre +départ, quand nous craignions tous deux... _Elle me soupçonnera +toute sa vie..._ et comment la détromper? D'ailleurs, ici, dans +cette petite ville, qui ajoutera foi à mes paroles? Tout ce que je +pourrai dire paraîtra invraisemblable... _Et puis les femmes..._ +Cela lui fera plaisir. Elle sera désolée, très sincèrement +désolée, comme une véritable amie, mais au fond elle sera bien +aise... Je lui fournirai une arme contre moi pour toute la vie. +Oh! c'en est fait de mon existence! Vingt ans d'un bonheur si +complet avec elle... et voilà! + +Il couvrit son visage de ses mains. + +-- Stépan Trophimovitch, si vous faisiez savoir tout de suite à +Barbara Pétrovna ce qui s'est passé? conseillai-je. + +Il se leva frissonnant. + +-- Dieu m'en préserve! Pour rien au monde, jamais, après ce qui a +été dit au moment des adieux à Skvorechniki, jamais! + +Ses yeux étincelaient. + +Nous restâmes encore une heure au moins dans l'attente de quelque +chose. Il se recoucha sur le divan, ferma les yeux, et durant +vingt minutes ne dit pas un mot; je crus même qu'il s'était +endormi. Tout à coup il se souleva sur son séant, arracha la +compresse nouée autour de sa tête et courut à une glace. Ses mains +tremblaient tandis qu'il mettait sa cravate. Ensuite, d'une voix +de tonnerre, il cria à Nastasia de lui donner son paletot, son +chapeau et sa canne. + +-- Je ne puis plus y tenir, prononça-t-il d'une voix saccadée, -- +je ne le puis plus, je ne le puis plus!... J'y vais moi-même. + +-- Où? demandai-je en me levant aussi. + +-- Chez Lembke. _Cher_, je le dois, j'y suis tenu. C'est un +devoir. Je suis un citoyen, un homme, et non un petit copeau, j'ai +des droits, je veux mes droits... Pendant vingt ans je n'ai pas +réclamé mes droits, toute ma vie je les ai criminellement +oubliés... mais maintenant je les revendique. Il faut qu'il me +dise tout, tout. Il a reçu un télégramme. Qu'il ne s'avise pas de +me faire languir dans l'incertitude, qu'il me mette plutôt en état +d'arrestation, oui, qu'il m'arrête, qu'il m'arrête! + +Il frappait du pied tout en proférant ces exclamations. + +-- Je vous approuve, dis-je aussi tranquillement que possible, +quoique son état m'inspirât de vives inquiétudes, -- après tout, +cela vaut mieux que de rester dans une pareille angoisse, mais je +n'approuve pas votre surexcitation; voyez un peu à qui vous +ressemblez et comment vous irez là. _Il faut être digne et calme +avec Lembke. _Réellement vous êtes capable à présent de vous +précipiter sur quelqu'un et de le mordre. + +-- J'irai me livrer moi-même. Je me jetterai dans la gueule du +lion. + +-- Je vous accompagnerai. + +-- Je n'attendais pas moins de vous, j'accepte votre sacrifice, le +sacrifice d'un véritable ami, mais jusqu'à la maison seulement, je +ne souffrirai pas que vous alliez plus loin que la porte: vous ne +devez pas, vous n'avez pas le droit de vous compromettre davantage +dans ma compagnie. _Oh! croyez-moi, je serai calme! _Je me sens en +ce moment _à la hauteur de ce qu'il y a de plus sacré..._ + +-- Peut-être entrerai-je avec vous dans la maison, interrompis-je. +-- Hier, leur imbécile de comité m'a fait savoir par Vysotzky que +l'on comptait sur moi et que l'on me priait de prendre part à la +fête de demain en qualité de commissaire: c'est ainsi qu'on +appelle les six jeunes gens désignés pour veiller au service des +consommations, s'occuper des dames et placer les invités; comme +marque distinctive de leurs fonctions, ils porteront sur l'épaule +gauche un noeud de rubans blancs et rouges. Mon intention était +d'abord de refuser, mais maintenant cela me fournit un prétexte +pour pénétrer dans la maison: je dirai que j'ai à parler à Julie +Mikhaïlovna... Comme cela, nous entrerons ensemble. + +Il m'écouta en inclinant la tête, mais sans paraître rien +comprendre. Nous nous arrêtâmes sur le seuil. + +_-- Cher, _dit-il en me montrant la lampe allumée dans le coin, +_cher_, je n'ai jamais cru à cela, mais... soit, soit! (Il se +signa.) _Allons._ + +-- «Au fait, cela vaut mieux», pensai-je, comme nous nous +approchions du perron, -- «l'air frais lui fera du bien, il se +calmera un peu, rentrera chez lui et se couchera...» + +Mais je comptais sans mon hôte. En chemin nous arriva une aventure +qui acheva de bouleverser mon malheureux ami... + +CHAPITRE X + +_LES FLIBUSTIERS. UNE MATINÉE FATALE._ + +I + +Une heure avant que je sortisse avec Stépan Trophimovitch, on vit +non sans surprise défiler dans les rues de notre ville une bande +de soixante-dix ouvriers au moins, appartenant à la fabrique de +Chpigouline, qui en comptait environ neuf cents. Ils marchaient en +bon ordre, presque silencieusement. Plus tard on a prétendu que +ces soixante-dix hommes étaient les mandataires de leurs +camarades, qu'ils avaient été choisis pour aller trouver le +gouverneur et lui demander justice contre l'intendant qui, en +l'absence des patrons, avait fermé l'usine et volé effrontément le +personnel congédié. D'autres chez nous se refusent à admettre que +les soixante-dix aient été délégués par l'ensemble des +travailleurs de la fabrique, ils soutiennent qu'une députation +comprenant soixante-dix membres n'aurait pas eu le sens commun. À +en croire les partisans de cette opinion, la bande se composait +tout bonnement des ouvriers qui avaient le plus à se plaindre de +l'intendant, et qui s'étaient réunis pour porter au gouverneur +leurs doléances particulières et non celles de toute l'usine. Dans +l'hypothèse que je viens d'indiquer, la «révolte» générale de la +fabrique, dont on a tant parlé depuis, n'aurait été qu'une +intervention de nouvellistes. Enfin, suivant une troisième +version, il faudrait voir dans la manifestation ouvrière non le +fait de simples tapageurs, mais un mouvement politique provoqué +par des écrits clandestins. Bref, on ne sait pas encore au juste +si les excitations des nihilistes ont été pour quelque chose dans +cette affaire. Mon sentiment personnel est que les ouvriers +n'avaient pas lu les proclamations, et que, les eussent-ils lues, +ils n'en auraient pas compris un mot, attendu que les rédacteurs +de ces papiers, nonobstant la crudité de leur style, écrivent +d'une façon extrêmement obscure. Mais les ouvriers de la fabrique +se trouvant réellement lésés, et la police à qui ils s'étaient +adressés d'abord refusant d'intervenir en leur faveur, il est tout +naturel qu'ils aient songé à se rendre en masse auprès du «général +lui-même» pour lui exposer respectueusement leurs griefs. Selon +moi, on n'avait affaire ici ni à des séditieux, ni même à une +députation élue, mais à des gens qui suivaient une vieille +tradition russe: de tout temps, en effet, notre peuple a aimé les +entretiens avec le «général lui-même», bien qu'il n'ait jamais +retiré aucun avantage de ces colloques. + +Des indices sérieux donnent à penser que Pierre Stépanovitch, +Lipoutine et peut-être encore un autre, sans compter Fedka, +avaient cherché au préalable à se ménager des intelligences dans +l'usine; mais je tiens pour certain qu'ils ne s'abouchèrent pas +avec plus de deux ou trois ouvriers, mettons cinq, si l'on veut, +et que ces menées n'aboutirent à aucun résultat. La propagande des +agitateurs ne pouvait guère être comprise dans un pareil milieu. +Fedka, il est vrai, semble avoir mieux réussi que Pierre +Stépanovitch. Il est prouvé aujourd'hui que deux hommes de la +fabrique prirent part, conjointement avec le galérien, à +l'incendie de la ville survenu trois jours plus tard; un mois +après, on a aussi arrêté dans le district trois anciens ouvriers +de l'usine sous l'inculpation d'incendie et de pillage. Mais ces +cinq individus paraissent être les seuls qui aient prêté l'oreille +aux instigations de Fedka. + +Quoi qu'il en soit, arrivés sur l'esplanade qui s'étend devant la +maison du gouverneur, les ouvriers se rangèrent silencieusement +vis-à-vis du perron; ensuite ils attendirent bouche béante. On m'a +dit qu'à peine en place ils avaient ôté leurs bonnets, et cela +avant l'apparition de Von Lembke, qui, comme par un fait exprès, +ne se trouvait pas chez lui en ce moment. La police se montra +bientôt, d'abord par petites escouades, puis au grand complet. +Comme toujours, elle commença par sommer les manifestants de se +disperser. Ils n'en firent rien, et répondirent laconiquement +qu'ils avaient à parler au «_général_ lui-même»; leur attitude +dénotait une résolution énergique; le calme dont ils ne se +départaient point, et qui semblait l'effet d'un mot d'ordre, +inquiéta l'autorité. Le maître de police crut devoir attendre +l'arrivée de Von Lembke. Les faits et gestes de ce personnage ont +été racontés de la façon la plus fantaisiste. Ainsi, il est +absolument faux qu'il ait fait venir la troupe baïonnette au +fusil, et qu'il ait télégraphié quelque part pour demander de +l'artillerie et des Cosaques. Ce sont des fables dont se moquent à +présent ceux même qui les ont inventées. Non moins absurde est +l'histoire des pompes à incendie, avec lesquelles on aurait douché +la foule. Ce qui a pu donner naissance à ce bruit, c'est qu'Ilia +Ilitch, fort échauffé, criait aux ouvriers: «Pas un de vous ne +sortira sec de l'eau[25].» De là sans doute la légende des pompes à +incendie, qui a trouvé un écho dans les correspondances adressées +aux journaux de la capitale. En réalité, le maître de police se +borna à faire cerner le rassemblement par tout ce qu'il avait +d'hommes disponibles, et à dépêcher au gouverneur le commissaire +du premier arrondissement; celui-ci monta dans le drojki d'Ilia +Ilitch et partit en tout hâte pour Skvorechniki, sachant qu'une +demi-heure auparavant Von Lembke s'était mis en route dans cette +direction... + +Mais un point, je l'avoue, reste encore obscur pour moi: comment +transforma-t-on tout d'abord une paisible réunion de solliciteurs +en une émeute menaçante pour l'ordre social? Comment Lembke lui- +même, qui arriva au bout de vingt minutes, adopta-t-il d'emblée +cette manière de voir? Je présume (mais c'est encore une opinion +personnelle) qu'Ilia Ilitch, acquis aux intérêts de l'intendant, +présenta exprès au gouverneur la situation sous un jour faux pour +l'empêcher d'examiner sérieusement les réclamations des ouvriers. +L'idée de donner le change à son supérieur fut sans doute suggérée +au maître de police par André Antonovitch lui-même. La veille et +l'avant-veille, dans deux entretiens confidentiels que ce dernier +avait eus avec son subordonné, il s'était montré fort préoccupé +des proclamations et très disposé à admettre l'existence d'un +complot tramé par les nihilistes avec les ouvriers de l'usine +Chpigouline; il semblait même que Son Excellence aurait été +désolée si l'événement avait donné tort à ses conjectures. «Il +veut attirer sur lui l'attention du ministère», se dit notre rusé +Ilia Ilitch en sortant de chez le gouverneur; «eh bien cela tombe +à merveille.» + +Mais je suis persuadé que le pauvre André Antonovitch n'aurait pas +désiré une émeute, même pour avoir l'occasion de se distinguer. +C'était un fonctionnaire extrêmement consciencieux, et jusqu'à son +mariage il avait été irréprochable. Était-ce même sa faute, à cet +Allemand simple et modeste, si une princesse quadragénaire l'avait +élevé jusqu'à elle? Je sais à peu près positivement que de cette +matinée fatale datent les premiers symptômes irrécusables du +dérangement intellectuel pour lequel l'infortuné Von Lembke suit +aujourd'hui un traitement dans un établissement psychiatrique de +la Suisse; mais on peut supposer que, la veille déjà, l'altération +de ses facultés mentales s'était manifestée par certains signes. +Je tiens de bonne source que la nuit précédente, à trois heures du +matin, il se rendit dans l'appartement de sa femme, la réveilla et +la somma d'entendre «son ultimatum». Il parlait d'un ton si +impérieux que Julie Mikhaïlovna dut obéir; elle se leva indignée, +s'assit sur une couchette sans prendre le temps de défaire ses +papillotes, et s'apprêta à écouter d'un air sarcastique. Alors, +pour la première fois, elle comprit dans quel état d'esprit se +trouvait André Antonovitch, et elle s'en effraya à part soi. Mais, +au lieu de rentrer en elle-même, de s'humaniser, elle affecta de +se montrer plus intraitable que jamais. Chaque femme a sa manière +de mettre son mari à la raison. Le procédé de Julie Mikhaïlovna +consistait dans un dédaigneux silence qu'elle observait pendant +une heure, deux heures, vingt-quatre heures, parfois durant trois +jours; André Antonovitch pouvait dire ou faire tout ce qu'il +voulait, menacer même de se jeter par la fenêtre d'un troisième +étage, sa femme n'ouvrait pas la bouche, -- pour un homme sensible +il n'y a rien d'insupportable comme un pareil mutisme! La +gouvernante était-elle fâchée contre un époux qui, non content +d'accumuler depuis quelques jours bévues sur bévues, prenait +ombrage des capacités administratives de sa femme? Avait-elle sur +le coeur les reproches qu'il lui avait adressés au sujet de sa +conduite avec les jeunes gens et avec toute notre société, sans +comprendre les hautes et subtiles considérations politiques dont +elle s'inspirait? Se sentait-elle offensée de la sotte jalousie +qu'il témoignait à l'égard de Pierre Stépanovitch? Quoi qu'il en +soit, maintenant encore Julie Mikhaïlovna résolut de tenir rigueur +à son mari, nonobstant l'agitation inaccoutumée à laquelle elle le +voyait en proie. + +Tandis qu'il arpentait de long en large le boudoir de sa femme, +Von Lembke se répandit en récriminations aussi décousues que +violentes. Il commença par déclarer que tout le monde se moquait +de lui et le «menait par le nez». -- «Qu'importe la vulgarité de +l'expression! vociféra-t-il en surprenant un sourire sur les +lèvres de sa femme, -- le mot n'y fait rien, la vérité est qu'on +me mène par le nez!...Non, madame, le moment est venu; sachez qu'à +présent il ne s'agit plus de rire et que les manèges de la +coquetterie féminine ne sont plus de saison. Nous ne sommes pas +dans le boudoir d'une petite-maîtresse, nous sommes en quelque +sorte deux êtres abstraits se rencontrant en ballon pour dire la +vérité.» (Comme on le voit, le trouble de ses idées se trahissait +dans l'incohérence de ses images.) «C'est vous, vous, madame, qui +m'avez fait quitter mon ancien poste: je n'ai accepté cette place +que pour vous, pour satisfaire votre ambition... Vous souriez +ironiquement? Ne vous hâtez pas de triompher. Sachez, madame, +sachez que je pourrais, que je saurais me montrer à la hauteur de +cette place, que dis-je? de dix places semblables à celle-ci, car +je ne manque pas de capacités; mais avec vous, madame, c'est +impossible, attendu que vous me faites perdre tous mes moyens. +Deux centres ne peuvent coexister, et vous en avez organisé deux: +l'un chez moi, l'autre dans votre boudoir, -- deux centres de +pouvoir, madame, mais je ne permets pas cela, je ne le permets +pas! Dans le service comme dans le ménage l'autorité doit être +une, elle ne peut se scinder... Comment m'avez-vous récompensé? +s'écria-t-il ensuite, -- quelle a été notre vie conjugale? Sans +cesse, à tout heure, vous me démontriez que j'étais un être nul, +bête et même lâche; moi, j'étais réduit à la nécessité de vous +démontrer sans cesse, à toute heure, que je n'étais ni une +nullité, ni un imbécile, et que j'étonnais tout le monde par ma +noblesse: -- eh bien, n'était-ce pas une situation humiliante de +part et d'autre?» En prononçant ces mots, il frappait du pied sur +le tapis. Julie Mikhaïlovna se redressa d'un air de dignité +hautaine. André Antonovitch se calma aussitôt; mais sa colère fit +place à un débordement de sensibilité. Pendant cinq minutes +environ, il sanglota (oui, il sanglota) et se frappa la poitrine: +le silence obstiné de sa femme le mettait hors de lui. À la fin, +il s'oublia au point de laisser percer sa jalousie à l'endroit de +Pierre Stépanovitch; puis, sentant combien il avait été bête, il +entra dans une violente colère. «Je ne permettrai pas la négation +de Dieu, cria-t-il, -- je fermerai votre salon aussi antinational +qu'antireligieux; croire en Dieu est une obligation pour un +gouverneur, et par conséquent aussi pour sa femme; je ne +souffrirai plus de jeunes gens autour de vous... Par dignité +personnelle, vous auriez dû, madame, vous intéresser à votre mari +et ne pas laisser mettre en doute son intelligence, lors même +qu'il aurait été un homme de peu de moyens (ce qui n'est pas du +tout mon cas); or vous êtes cause, au contraire, que tout le monde +ici me méprise; c'est vous qui avez ainsi disposé l'esprit +public... Je supprimerai la question des femmes, poursuivit-il +avec véhémence, -- je purifierai l'atmosphère de ce miasme; +demain, je vais interdire la sotte fête au profit des +institutrices (que le diable les emporte!). Gare à la première qui +se présentera demain matin, je la ferai reconduire à la frontière +de la province par un Cosaque! Exprès, exprès! Savez-vous, savez- +vous que vos vauriens fomentent le désordre parmi les ouvriers de +l'usine, et que je n'ignore pas cela? Savez-vous qu'ils +distribuent exprès des proclamations, exprès? Savez-vous que je +connais les noms de quatre de ces vauriens, et que je perds la +tête; je la perds définitivement, définitivement!!!...» + +À ces mots, Julie Mikhaïlovna, sortant soudain de son mutisme, +déclara sèchement qu'elle-même était depuis longtemps instruite +des projets de complot, et que c'était une bêtise à laquelle André +Antonovitch attachait trop d'importance; quant aux polissons, elle +connaissait non-seulement ces quatre-là, mais tous les autres (en +parlant ainsi, elle mentait); du reste, elle comptait bien ne pas +perdre l'esprit à propos de cela; au contraire, elle était plus +sûre que jamais de son intelligence, et avait le ferme espoir de +tout terminer heureusement, grâce à l'application de son +programme: témoigner de l'intérêt aux jeunes gens, leur faire +entendre raison, les surprendre en leur prouvant tout d'un coup +qu'on a éventé leurs desseins, et ensuite offrir à leur activité +un objectif plus sage. + +Oh! que devint en ce moment André Antonovitch! Ainsi il avait +encore été berné par Pierre Stépanovitch; ce dernier s'était +grossièrement moqué de lui, il n'avait révélé quelque chose au +gouverneur qu'après avoir fait des confidences beaucoup plus +détaillées à la gouvernante, et enfin ce même Pierre Stépanovitch +était peut-être l'âme de la conspiration! Cette pensée exaspéra +Von Lembke. «Sache, femme insensée mais venimeuse, répliqua-t-il +avec fureur, -- sache que je vais faire arrêter à l'instant même +ton indigne amant; je le chargerai de chaînes et je l'enverrai +dans un ravelin, à moins que... à moins que moi-même, sous tes +yeux, je ne me jette par la fenêtre!» Julie Mikhaïlovna, blême de +colère, accueillit cette tirade par un rire sonore et prolongé, +comme celui qu'on entend au Théâtre-Français, quand une actrice +parisienne, engagée aux appointements de cent mille roubles pour +jouer les grandes coquettes, rit au nez du mari qui ose suspecter +sa fidélité. André Antonovitch fit mine de s'élancer vers la +fenêtre, mais il s'arrêta soudain comme cloué sur place; une +pâleur cadavérique couvrit son visage, il croisa ses bras sur sa +poitrine, et regardant sa femme d'un air sinistre: «Sais-tu, sais- +tu, Julie... proféra-t-il d'une voix étouffée et suppliante, -- +sais-tu, que dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre?» À +cette menace, l'hilarité de la gouvernante redoubla, ce que +voyant, Von Lembke serra les lèvres et s'avança, le poing levé +vers la rieuse. Mais, au moment de frapper, il sentit ses genoux +se dérober sous lui, s'enfuit dans son cabinet et se jeta tout +habillé sur son lit. Pendant deux heures, le malheureux resta +couché à plat ventre, ne dormant pas, ne réfléchissant à rien, +hébété par l'écrasant désespoir qui pesait sur son coeur comme une +pierre. De temps à autre, un tremblement fiévreux secouait tout +son corps. Des idées incohérentes, tout à fait étrangères à sa +situation, traversaient son esprit: tantôt il se rappelait la +vieille pendule qu'il avait à Pétersbourg quinze ans auparavant, +et dont la grande aiguille était cassée; tantôt il songeait au +joyeux employé Millebois, avec qui il avait un jour attrapé des +moineaux dans le parc Alexandrovsky: pendant que les deux +fonctionnaires s'amusaient de la sorte, ils avaient observé en +riant que l'un d'eux était assesseur de collège. À sept heures, +André Antonovitch s'endormit, et des rêves agréables le visitèrent +durant son sommeil. Il était environ dix heures quand il +s'éveilla; il sauta brusquement à bas de son lit, se rappela +soudain tout ce qui s'était passé et se frappa le front avec +force. On vint lui dire que le déjeuner était servi; +successivement se présentèrent Blum, le maître de police, et un +employé chargé d'annoncer à Son Excellence que telle assemblée +l'attendait. Le gouverneur ne voulut point déjeuner, ne reçut +personne, et courut comme un fou à l'appartement de sa femme. Là, +Sophie Antropovna, vieille dame noble, qui depuis longtemps déjà +demeurait chez Julie Mikhaïlovna, lui apprit que celle-ci, à dix +heures, était partie en grande compagnie pour Skvorechniki: il +avait été convenu avec Barbara Pétrovna qu'une seconde fête serait +donnée dans quinze jours chez cette dame, et l'on était allé +visiter la maison pour prendre sur les lieux les dispositions +nécessaires. Cette nouvelle impressionna André Antonovitch; il +rentra dans son cabinet, et commanda aussitôt sa voiture. À peine +même put-il attendre que les chevaux fussent attelés. Son âme +avait soif de Julie Mikhaïlovna; -- s'il pouvait seulement la +voir, passer cinq minutes auprès d'elle! Peut-être qu'elle lui +accorderait un regard, qu'elle remarquerait sa présence, lui +sourirait comme autrefois, lui pardonnerait -- o-oh! «Mais +pourquoi faire atteler?» Machinalement il ouvrit un gros volume +placé sur la table (parfois il cherchait des inspirations dans un +livre en l'ouvrant au hasard, et en lisant les trois premières +lignes de la page de droite). C'étaient les _Contes_ de Voltaire +qui se trouvaient sur la table. «Tout est pour le mieux dans le +meilleur des mondes possibles...» lut le gouverneur. Il lança un +jet de salive, et se hâta de monter en voiture. «À Skvorechniki!» +Le cocher raconta que pendant toute la route le barine s'était +montré fort impatient d'arriver, mais qu'au moment où l'on +approchait de la maison de Barbara Pétrovna, il avait brusquement +donné l'ordre de le ramener à la ville. «Plus vite, je te prie, +plus vite! ne cessait-il de répéter. Nous n'étions plus qu'à une +petite distance du rempart quand il fit arrêter, descendit et prit +un chemin à travers champs. Ensuite, il s'arrêta et se mit à +examiner de petites fleurs. Il les contempla si longtemps que je +me demandai même ce que cela voulait dire.» Tel fut le récit du +cocher. Je me rappelle le temps qu'il faisait ce jour-là; c'était +par une matinée de septembre, froide et claire, mais venteuse; +devant André Antonovitch s'étendait un paysage d'un aspect sévère; +la campagne, d'où l'on avait depuis longtemps enlevé les récoltes, +n'offrait plus que quelques petites fleurs jaunes dont le vent +agitait les tiges... Le gouverneur comparaît-il mentalement sa +destinée à celle de ces pauvres plantes flétries par le froid de +l'automne? Je ne le crois pas. Les objets qu'il avait sous les +yeux étaient, je suppose, fort loin de son esprit, nonobstant le +témoignage du cocher et celui du commissaire de police, qui +déclara plus tard avoir trouvé Son Excellence tenant à la main un +petit bouquet de fleurs jaunes. Ce commissaire, Basile Ivanovitch +Flibustiéroff, était arrivé depuis peu chez nous; mais il avait +déjà su se distinguer par l'intempérance de son zèle. Lorsqu'il +eut mis pied à terre, il ne douta point, en voyant ce à quoi +s'occupait le gouverneur, que celui-ci ne fût fou; néanmoins, il +lui annonça de but en blanc que la ville n'était pas tranquille. + +-- Hein? Quoi? fit Von Lembke en tournant vers le commissaire de +police un visage sévère, mais sans manifester le moindre +étonnement; il semblait se croire dans son cabinet, et avoir perdu +tout souvenir de la voiture et du cocher. + +-- Le commissaire de police du premier arrondissement, +Flibustiéroff, Excellence. Il y a une émeute en ville. + +-- Des flibustiers? demanda André Antonovitch songeur. + +-- Précisément, Excellence. Les ouvriers de la fabrique des +Chpigouline sont en insurrection. + +-- Les ouvriers des Chpigouline! + +Ces mots parurent lui rappeler quelque chose. Il frissonna même et +porta le doigt à son front: «Les ouvriers des Chpigouline!» +Silencieux, mais toujours songeur, il regagna lentement sa +calèche, y monta et se fit conduire à la ville. Le commissaire de +police le suivit en drojki. + +J'imagine que nombre de choses fort intéressantes se présentèrent, +durant la route, à la pensée du gouverneur, toutefois c'est bien +au plus s'il avait pris une décision quelconque lorsqu'il arriva +sur la place située devant sa demeure. Mais tout son sang reflua +vers son coeur dès qu'il eût vu le groupe résolu des «émeutiers», +le cordon des sergents de ville, le désarroi (peut-être plus +apparent que réel) du maître de police, enfin l'attente qui se +lisait dans tous les regards fixés sur lui. Il était livide en +descendant de voiture. + +-- Découvrez-vous! dit-il d'une voix étranglée et presque +inintelligible. -- À genoux! ajouta-t-il avec un emportement qui +fut une surprise pour tout le monde et peut-être pour lui-même. +Toute sa vie André Antonovitch s'était distingué par l'égalité de +son caractère, jamais on ne l'avait vu tempêter contre personne, +mais ces gens calmes sont les plus à craindre, si par hasard +quelque chose les met hors des gonds. Tout commençait à tourner +autour de lui. + +-- Flibustiers! vociféra-t-il; après avoir proféré cette +exclamation insensée, il se tut et resta là, ignorant encore ce +qu'il ferait, mais sachant et sentant dans tout son être qu'il +allait immédiatement faire quelque chose. + +-- «Seigneur!» entendit-on dans la foule. Un gars se signa, trois +ou quatre hommes voulurent se mettre à genoux, mais tous les +autres firent trois pas en avant et soudain remplirent l'air de +leurs cris: «Votre Excellence... on nous a engagés à raison de +quarante... l'intendant... tu ne peux pas dire...» etc., etc. Il +était impossible de découvrir un sens à ces clameurs confuses. + +D'ailleurs, André Antonovitch n'aurait rien pu y comprendre: le +malheureux avait toujours les fleurs dans ses mains. L'émeute +était évidente pour lui comme la kibitka l'avait été tout à +l'heure pour Stépan Trophimovitch. Et dans la foule des +«émeutiers» qui le regardaient en ouvrant de grands yeux il +croyait voir aller et venir le «Boute-en-train» du désordre, +Pierre Stépanovitch dont la pensée ne l'avait pas quitté un seul +instant depuis la veille, -- l'exécré Pierre Stépanovitch... + +-- Des verges! cria-t-il brusquement. + +Ces mots furent suivis d'un silence de mort. + +La relation qui a précédé a été écrite d'après les informations +les plus exactes. Pour la suite, mes renseignements ne sont pas +aussi précis. Cependant on possède certains faits. + +D'abord, les verges firent leur apparition trop vite; évidemment +elles avaient été tenues en réserve, à tout hasard, par le +prévoyant maître de police. Du reste, on ne fouetta pas plus de +deux ou trois ouvriers. J'insiste sur ce point, car le bruit a +couru que tous les manifestants ou du moins la moitié d'entre eux +avaient été fustigés. Ce n'est pas le seul canard qui, de notre +ville, se soit envolé dans les gazettes pétersbourgeoises. On a +beaucoup parlé chez nous de l'aventure prétendument arrivée à une +pensionnaire d'un hospice, Avdotia Pétrovna Tarapyguine: cette +dame, pauvre, mais noble, était sortie, disait-on, pour aller +faire des visites; en passant sur la place elle se serait écrié +avec indignation: «Quelle honte!» sur quoi, on l'aurait arrêtée et +fouettée. Non seulement l'histoire a été mise dans les journaux, +mais encore on a organisé en ville une souscription au profit de +la victime pour protester contre les agissements de la police. +J'ai moi-même souscrit pour vingt kopeks. Eh bien, il est prouvé +maintenant que cette dame Tarapyguine est un mythe! Je suis allé +m'informer à l'hospice où elle était censée habiter, et l'on m'a +répondu que l'établissement n'avait jamais eu aucune pensionnaire +de ce nom. + +Dès que nous fûmes arrivés sur la place, Stépan Trophimovitch +échappa, je ne sais comment, à ma surveillance. Ne pressentant +rien de bon, je voulais l'empêcher de traverser la foule, et mon +intention était de le conduire chez le gouverneur en lui faisant +faire le tour de la place. Mais, poussé par la curiosité, je +m'arrêtai une minute pour questionner un badaud, et quand ensuite +je promenai mes yeux autour de moi, je n'aperçus plus Stépan +Trophimovitch. Instinctivement je me mis tout de suite à le +chercher dans l'endroit le plus dangereux; je devinais que lui +aussi était hors de ses gonds. Je le découvris en effet au beau +milieu de la bagarre. Je me rappelle que je le saisis par le bras, +mais il me regarda avec une dignité calme et imposante: + +-- Cher, dit-il d'une voix où vibrait une corde prête à se briser, +-- si, ici, sur la place, devant nous, ils procèdent avec un tel +sans gêne, qu'attendre de _ce_... dans le cas où il agirait sans +contrôle? + +Et, tremblant d'indignation, il montra avec un geste de défi le +commissaire de police qui, debout à deux pas, nous faisait de gros +yeux. + +_-- De ce! _s'écria Flibustiéroff, ivre de colère. -- Ce, quoi? +Et toi, qui es-tu? En prononçant ces mots, il fermait les poings +et s'avançait vers nous. -- Qui es-tu? répéta-t-il avec rage. (Je +noterai que le visage de Stépan Trophimovitch était loin de lui +être inconnu.) Encore un moment, et sans doute il aurait pris au +collet mon audacieux compagnon; par bonheur, Lembke tourna la tête +de notre côté en entendant crier le commissaire de police. Le +gouverneur attacha sur Stépan Trophimovitch un regard indécis, +mais attentif, comme s'il eût cherché à recueillir ses idées, puis +il fit tout à coup un geste d'impatience. Flibustiéroff ne dit +plus mot. J'entraînai Stépan Trophimovitch hors de la foule. Du +reste, lui-même peut-être avait envie de battre en retraite. + +-- Rentrez chez vous, rentrez chez vous, insistai-je, -- si l'on +ne nous a pas battus, c'est sans doute grâce à Lembke. + +-- Allez-vous en, mon ami, je me reproche de vous faire courir des +dangers. Vous êtes jeune, vous avez de l'avenir; moi, mon heure a +sonné. + +Il monta d'un pas ferme le perron de la maison du gouverneur. Le +suisse me connaissait, je lui dis que nous nous rendions tous deux +chez Julie Mikhaïlovna. Nous attendîmes dans le salon de +réception. Je ne voulais pas abandonner mon ami, mais je jugeais +inutile de lui faire encore des observations. Il avait l'air d'un +homme qui se prépare à accomplir le sacrifice de Décius. Nous nous +assîmes non à côté l'un de l'autre, mais chacun dans un coin +différent, moi tout près de la porte d'entrée, lui du côté opposé. +Tenant dans sa main gauche son chapeau à larges bords, il +inclinait pensivement la tête et appuyait ses deux mains sur la +pomme de sa canne. Nous restâmes ainsi pendant dix minutes. + +II + +Tout à coup Lembke accompagné du maître de police entra d'un pas +rapide; il nous regarda à peine, et, sans faire attention à nous, +se dirigea vers son cabinet, mais Stépan Trophimovitch se campa +devant lui pour lui barrer le passage. La haute mine de cet homme +qui ne ressemblait pas au premier venu produisit son effet: Lembke +s'arrêta. + +-- Qui est-ce? murmura-t-il d'un air étonné; quoique cette +question parut s'adresser au maître de police, il ne tourna pas la +tête vers lui et continua d'examiner Stépan Trophimovitch. + +-- L'ancien assesseur de collège Stépan Trophimovitch +Verkhovensky, Excellence, répondit Stépan Trophimovitch en +s'inclinant avec dignité devant le gouverneur qui ne cessait de +fixer sur lui un oeil du reste complètement atone. + +-- De quoi? fit avec un laconisme autoritaire André Antonovitch, +et il tendit dédaigneusement l'oreille vers Stépan Trophimovitch +qu'il avait fini par prendre pour un vulgaire solliciteur. + +-- Aujourd'hui un employé agissant au nom de Votre Excellence est +venu faire une perquisition chez moi; en conséquence je +désirerais... + +À ces mots, la lumière parut se faire dans l'esprit de Von Lembke. + +-- Le nom? le nom? demanda-t-il impatiemment. + +Stépan Trophimovitch, plus digne que jamais, déclina de nouveau +ses noms et qualités. + +-- A-a-ah! C'est... c'est ce propagateur... Monsieur, vous vous +êtes signalé d'une façon qui... Vous êtes professeur? Professeur? + +-- J'ai eu autrefois l'honneur de faire quelques leçons à la +jeunesse à l'université de... + +-- À la jeunesse! répéta Von Lembke avec une sorte de frisson, +mais je parierais qu'il n'avait pas encore bien compris de quoi il +s'agissait, ni même peut-être à qui il avait affaire. + +-- Monsieur, je n'admets pas cela, poursuivit-il pris d'une colère +subite. -- Je n'admets pas la jeunesse. Ce sont toujours des +proclamations. C'est un assaut livré à la société, monsieur, c'est +du flibustiérisme... Qu'est-ce que vous sollicitez? + +-- C'est, au contraire, votre épouse qui m'a sollicité de faire +une lecture demain à la fête organisée par elle. Moi, je ne +sollicite rien, je viens réclamer mes droits... + +-- À la fête? Il n'y aura pas de fête! J'interdirai votre fête! +Des leçons? Des leçons? vociféra furieusement le gouverneur. + +-- Je vous prierais, Excellence, de me parler plus poliment, sans +frapper du pied et sans faire la grosse voix comme si vous vous +adressiez à un domestique. + +-- Savez-vous à qui vous parlez? demanda Von Lembke devenu +pourpre. + +-- Parfaitement, Excellence. + +-- Je fais à la société un rempart de mon corps, et vous la battez +en brèche. Vous la ruinez!... Vous... Du reste, je n'ignore pas +qui vous êtes: c'est vous qui avez été gouverneur dans la maison +de la générale Stavroguine? + +-- Oui, j'ai été... gouverneur... dans la maison de la générale +Stavroguine. + +-- Et durant vingt ans vous avez propagé les doctrines dont nous +voyons à présent... les fruits... Je crois vous avoir aperçu tout +à l'heure sur la place. Craignez pourtant, monsieur, craignez; +votre manière de penser est connue. Soyez sûr que j'ai l'oeil sur +vous. Je ne puis pas, monsieur, tolérer vos leçons, je ne le puis +pas. Ce n'est pas à moi qu'il faut adresser de pareilles demandes. + +Pour la seconde fois il voulut passer dans son cabinet. + +-- Je répète que vous vous trompez, Excellence. C'est votre épouse +qui m'a prié de faire non pas une leçon, mais une lecture +littéraire à la fête de demain. Maintenant, du reste, j'y renonce. +Je vous prie très humblement de m'expliquer, si c'est possible, +comment et pourquoi une perquisition a eu lieu aujourd'hui dans +mon domicile. On m'a pris des livres, des papiers, des lettres +privées auxquelles je tiens; le tout a été emporté dans une +brouette... + +Lembke tressaillit. + +-- Qui a fait la perquisition? demanda-t-il, et, tout rouge, il se +tourna vivement vers le maître de police. En ce moment parut sur +le seuil le personnage voûté, long et disgracieux, qui répondait +au nom de Blum. + +-- Tenez, c'est cet employé, reprit Stépan Trophimovitch en le +montrant. Blum s'approcha avec la mine d'un coupable qui ne se +repent guère. + +-- Vous ne faites que des bêtises, dit d'un ton irrité le +gouverneur à son âme damnée, et tout à coup un revirement complet +s'opéra en lui. + +-- Excusez-moi... balbutia-t-il confus et rougissant, -- tout +cela... il n'y a eu dans tout cela qu'un malentendu... un simple +malentendu. + +-- Excellence, repartit Stépan Trophimovitch, -- j'ai été témoin +dans ma jeunesse d'un fait caractéristique. Un jour, au théâtre, +deux spectateurs se rencontrèrent dans un couloir, et, devant tout +le public, l'un d'eux donna à l'autre un retentissant soufflet. +Aussitôt après, l'auteur de cette voie de fait reconnut qu'il +avait commis un regrettable quiproquo, mais en homme qui apprécie +trop la valeur du temps pour le perdre en vaines excuses, il se +contenta de dire d'un air vexé à sa victime exactement ce que je +viens d'entendre de la bouche de Votre Excellence: «Je me suis +trompé... pardonnez-moi, c'est un malentendu, un simple +malentendu.» Et comme, néanmoins, l'individu giflé continuait à +récriminer, le gifleur ajouta avec colère: «Voyons, puisque je +vous dis que c'est un malentendu, pourquoi donc criez-vous +encore?» + +-- C'est... c'est sans doute fort ridicule... répondit Von Lembke +avec un sourire forcé, -- mais... mais est-il possible que vous en +voyiez pas combien je suis moi-même malheureux? + +Dans cette exclamation inattendue s'exhalait le désespoir d'un +coeur navré. Qui sait? encore un moment, et peut-être le +gouverneur aurait éclaté en sanglots. Stépan Trophimovitch le +considéra d'abord avec stupéfaction; puis il inclina la tête et +reprit d'un ton profondément pénétré: + +-- Excellence, ne vous inquiétez plus de ma sotte plainte; faites- +moi seulement rendre mes livres et mes lettres... + +En ce moment un brouhaha se produisit dans la salle: Julie +Mikhaïlovna arrivait avec toute sa société. + +III + +À gauche du perron, une entrée particulière donnait accès aux +appartements de la gouvernante, mais cette fois toute la bande s'y +rendit en traversant la salle, sans doute parce que dans cette +pièce se trouvait Stépan Trophimovitch dont on connaissait déjà +l'aventure. Le hasard avait voulu que Liamchine n'allât point avec +les autres chez Barbara Pétrovna. Grâce à cette circonstance, le +Juif apprit avant tout le monde ce qui s'était passé en ville; +pressé d'annoncer d'aussi agréables nouvelles, il loua un mauvais +cheval de Cosaque et partit à la rencontre de la société qui +revenait de Skvorechniki. Je présume que Julie Mikhaïlovna, malgré +sa fermeté, se troubla un peu en entendant le récit de Liamchine, +mais cette impression dut être très fugitive. Par exemple, le côté +politique de la question ne pouvait guère préoccuper la +gouvernante: à quatre reprises déjà Pierre Stépanovitch lui avait +assuré qu'il n'y avait qu'à fustiger en masse tous les tapageurs +de la fabrique, et depuis quelque temps Pierre Stépanovitch était +devenu pour elle un véritable oracle. «Mais... n'importe, il me +payera cela», pensa-t-elle probablement à part soi: _il_, c'était +à coup sûr son mari. Soit dit en passant, Pierre Stépanovitch ne +figurait point dans la suite de Julie Mikhaïlovna lors de +l'excursion à Skvorechniki, et durant cette matinée personne ne le +vit nulle part. J'ajoute que Barbara Pétrovna, après avoir reçu +ses visiteurs, retourna avec eux à la ville, voulant absolument +assister à la dernière séance du comité organisateur de la fête. +Selon toute apparence, ce ne fut pas sans agitation qu'elle apprit +les nouvelles communiquées par Liamchine au sujet de Stépan +Trophimovitch. + +Le châtiment d'André Antonovitch ne se fit pas attendre. Dès le +premier coup d'oeil qu'il jeta sur son excellente épouse, le +gouverneur sut à quoi s'en tenir. À peine entrée, Julie +Mikhaïlovna s'approcha avec un ravissant sourire de Stépan +Trophimovitch, lui tendit une petite main adorablement gantée et +l'accabla des compliments les plus flatteurs: on aurait dit +qu'elle était tout entière au bonheur de le voir enfin chez elle. +Pas une allusion à la perquisition du matin, pas un mot, pas un +regard à Von Lembke dont elle semblait ne pas remarquer la +présence. Bien plus, elle confisqua immédiatement Stépan +Trophimovitch et l'emmena au salon comme s'il n'avait pas eu à +s'expliquer avec le gouverneur. Je le répète: toute femme de grand +ton qu'elle était, je trouve que dans cette circonstance Julie +Mikhaïlovna manqua complètement de tact. Karmazinoff rivalisa avec +elle (sur la demande de la gouvernante il s'était joint aux +excursionnistes; tout au plus pouvait-on appeler cela une visite; +néanmoins cette politesse tardive et indirecte n'avait pas laissé +de chatouiller délicieusement la petite vanité de Barbara +Pétrovna). Entré le dernier, il n'eut pas plus tôt aperçu Stépan +Trophimovitch qu'il poussa un cri et courut à lui les bras ouverts +en bousculant même Julie Mikhaïlovna. + +-- Combien d'étés, combien d'hivers! Enfin... Excellent ami! + +Il l'embrassa, c'est-à-dire qu'il lui présenta sa joue. Stépan +Trophimovitch ahuri dut la baiser. + +-- Cher, me dit-il le soir en s'entretenant avec moi des incidents +de la journée, -- je me demandais dans ce moment-là lequel était +le plus lâche, de lui qui m'embrassait pour m'humilier, ou de moi, +qui, tout en le méprisant, baisais sa joue alors que j'aurais pu +m'en dispenser... pouah! + +-- Eh bien, racontez-donc, racontez tout, poursuivit de sa voix +sifflante Karmazinoff. + +Prier un homme de faire au pied levé le récit de toute sa vie +depuis vingt-cinq ans, c'était absurde, mais cette sottise avait +bonne grâce. + +-- Songez que nous nous sommes vus pour la dernière fois à Moscou, +au banquet donné en l'honneur de Granovsky, et que depuis lors +vingt-cinq ans se sont écoulés... commença très sensément (et par +suite avec fort peu de chic) Stépan Trophimovitch. + +-- Ce cher homme! interrompit Karmazinoff en saisissant son +interlocuteur par l'épaule avec une familiarité qui, pour être +amicale, n'en était pas moins déplacée, -- mais conduisez-nous +donc au plus tôt dans votre appartement, Julie Mikhaïlovna, il +s'assiéra là et racontera tout. + +Et pourtant je n'ai jamais été intime avec cette irascible +femmelette, me fit observer dans la soirée Stépan Trophimovitch +qui tremblait de colère au souvenir de son entretien avec +Karmazinoff, -- déjà quand nous étions jeunes tous deux, nous +n'éprouvions que de l'antipathie l'un pour l'autre... + +Le salon de Julie Mikhaïlovna ne tarda pas à se remplir. Barbara +Pétrovna était dans un état particulier d'excitation, bien qu'elle +feignît l'indifférence; à deux ou trois reprises je la vis +regarder Karmazinoff avec malveillance et Stépan Trophimovitch +avec colère. Cette irritation était prématurée, et elle provenait +d'un amour inquiet: si, dans cette circonstance, Stépan +Trophimovitch avait été terne, s'il s'était laissé éclipser devant +tout le monde par Karmazinoff, je crois que Barbara Pétrovna se +serait élancée sur lui et l'aurait battu. J'ai oublié de +mentionner parmi les personnes présentes Élisabeth Nikolaïevna; +jamais encore je ne l'avais vue plus gaie, plus insouciante, plus +joyeuse. Avec Lisa se trouvait aussi, naturellement, Maurice +Nikolaïévitch. Puis, dans la foule des jeunes dames et des jeunes +gens d'assez mauvais ton qui formaient l'entourage habituel de +Julie Mikhaïlovna, je remarquai deux ou trois visages nouveaux: un +Polonais de passage dans notre ville, un médecin allemand, +vieillard très vert encore, qui riait brusquement à tout propos, +et enfin un tout jeune prince arrivé de Pétersbourg, figure +automatique engoncée dans un immense faux col. La gouvernante +traitait ce dernier visiteur avec une considération visible et +même paraissait inquiète de l'opinion qu'il pourrait avoir de son +salon... + +-- Cher monsieur Karmazinoff, dit Stépan Trophimovitch qui s'assit +sur un divan dans une attitude pittoresque et qui se mit soudain à +susseyer tout comme le grand romancier, -- cher monsieur +Karmazinoff, la vie d'un homme de notre génération, quand il +possède certains principes, doit, même pendant une durée de vingt- +cinq ans, présenter un aspect uniforme... + +Croyant sans doute avoir entendu quelque chose de fort drôle, +l'Allemand partit d'un bruyant éclat de rire. Stépan Trophimovitch +le considéra d'un air étonné qui, du reste, ne fit aucun effet sur +le vieux docteur. Le prince se tourna aussi vers ce dernier et +l'examina nonchalamment avec son pince-nez. + +-- ...Doit présenter un aspect uniforme, répéta exprès Stépan +Trophimovitch en traînant négligemment la voix sur chaque mot. -- +Telle a été ma vie durant tout ce quart de siècle, _et comme on +trouve partout plus de moines que de raison, _la conséquence a été +que durant ces vingt-cinq ans je... + +-- C'est charmant, les moines, murmura la gouvernante en se +penchant vers Barbara Pétrovna assise à côté d'elle. + +Un regard rayonnant de fierté fut la réponse de la générale +Stavroguine. Mais Karmazinoff ne put digérer le succès de la +phrase française, et il se hâta d'interrompre Stépan +Trophimovitch. + +-- Quant à moi, dit-il de sa voix criarde, -- je ne me tracasse +pas à ce sujet, voilà déjà sept ans que j'ai élu domicile à +Karlsruhe. Et quand, l'année dernière, le conseil municipal a +décidé l'établissement d'une nouvelle conduite d'eau, j'ai senti +que cette question des eaux de Karlsruhe me tenait plus fortement +au coeur que toutes les questions de ma chère patrie... que toutes +les prétendues réformes d'ici. + +-- On a beau faire, on s'y intéresse malgré soi, soupira Stépan +Trophimovitch en inclinant la tête d'un air significatif. + +Julie Mikhaïlovna était radieuse; la conversation devenait +profonde et manifestait une «tendance». + +-- Un tuyau d'égout? demanda d'une voix sonore le médecin +allemand. + +-- Une conduite d'eau, docteur, et je les ai même aidés alors à +rédiger le projet. + +Le vieillard éclata de rire; son exemple trouva de nombreux +imitateurs, mais ce fut de lui qu'on rit; du reste, il ne s'en +aperçut pas, et l'hilarité générale lui fit grand plaisir. + +-- Permettez-nous de n'être pas de votre avis, Karmazinoff, +s'empressa d'observer Julie Mikhaïlovna. -- Il se peut que vous +aimiez Karlsruhe, mais vous vous plaisez à mystifier les gens, et +cette fois nous ne vous croyons pas. Quel est parmi les écrivains +russes celui qui a mis en scène le plus de types contemporains, +deviné avec la plus lumineuse prescience les questions actuelles? +C'est vous assurément. Et après cela vous viendrez nous parler de +votre indifférence à l'endroit de la patrie, vous voudrez nous +faire croire que vous ne vous intéressez qu'aux eaux de Karlsruhe! +Ha, ha! + +-- Oui, il est vrai, répondit en minaudant Karmazinoff, -- que +j'ai incarné dans le personnage de Pogojeff tous les défauts des +slavophiles, et dans celui de Nikodimoff tous les défauts des +zapadniki[26]... + +-- Oh! il en a bien oublié quelques uns! fit à demi-voix +Liamchine. + +-- Mais je ne m'occupe de cela qu'à mes moments perdus, à seule +fin de tuer le temps et... de donner satisfaction aux importunes +exigences de mes compatriotes. + +-- Vous savez probablement, Stépan Trophimovitch, reprit avec +enthousiasme Julie Mikhaïlovna, -- que demain nous aurons la joie +d'entendre un morceau charmant... une des dernières et des plus +exquises productions de Sémen Égorovitch, -- elle est intitulée +_Merci_. Il déclare dans cette pièce qu'il n'écrira plus, pour +rien au monde, lors même qu'un ange du ciel ou, pour mieux dire, +toute la haute société le supplierait de revenir sur sa +résolution. En un mot, il dépose la plume pour toujours, et ce +gracieux _Merci_ est adressé au public dont les ardentes +sympathies n'ont jamais fait défaut durant tant d'années à Sémen +Égorovitch. + +La gouvernante jubilait. + +-- Oui, je ferai mes adieux; je dirai mon _Merci, _et puis j'irai +m'enterrer là-bas... à Karlsruhe, reprit Karmazinoff dont la +fatuité s'épanouissait peu à peu. -- Nous autres grands hommes, +quand nous avons accompli notre oeuvre, nous n'avons plus qu'à +disparaître, sans chercher de récompense. C'est ce que je ferai. + +-- Donnez-moi votre adresse, et j'irai vous voir à Karlsruhe, dans +votre tombeau, dit en riant à gorge déployée le docteur allemand. + +-- À présent on transporte les morts même par les voies ferrées, +remarqua à brûle-pourpoint un des jeunes gens sans importance. + +Toujours facétieux, Liamchine se récria d'admiration. Julie +Mikhaïlovna fronça le sourcil. Entra Nicolas Stavroguine. + +-- Mais on m'avait dit que vous aviez été conduit au poste? fit-il +à haute voix en s'adressant tout d'abord à Stépan Trophimovitch. + +-- Non, répondit gaiement celui-ci, -- ce n'a été qu'un cas +_particulier_[27]_._ + +-- Mais j'espère qu'il ne vous empêchera nullement d'accéder à ma +demande, dit Julie Mikhaïlovna, -- j'espère que vous oublierez ce +fâcheux désagrément qui est encore inexplicable pour moi; vous ne +pouvez pas tromper notre plus chère attente et nous priver du +plaisir d'entendre votre lecture à la matinée littéraire. + +-- Je ne sais pas, je... maintenant... + +-- Je suis bien malheureuse, vraiment, Barbara Pétrovna... +figurez-vous, je me faisais un tel bonheur d'entrer +personnellement en rapport avec un des esprits les plus +remarquables et les plus indépendants de la Russie, et voilà que +tout d'un coup Stépan Trophimovitch manifeste l'intention de nous +fausser compagnie. + +-- L'éloge a été prononcé à si haute voix que sans doute je +n'aurais pas dû l'entendre, observa spirituellement Stépan +Trophimovitch, -- mais je ne crois pas que ma pauvre personnalité +soit si nécessaire à votre fête. Du reste, je... + +-- Mais vous le gâtez! cria Pierre Stépanovitch entrant comme une +trombe dans la chambre. -- Moi, je lui tenais la main haute, et +soudain, dans la même matinée, -- perquisition, saisie, un +policier le prend au collet, et voilà que maintenant les dames lui +font des mamours dans le salon du gouverneur de la province! Je +suis sûr qu'en ce moment il est malade de joie; même en rêve il +n'avait jamais entrevu pareil bonheur. Et à présent il ira débiner +les socialistes! + +-- C'est impossible, Pierre Stépanovitch. Le socialisme est une +trop grande idée pour que Stépan Trophimovitch ne l'admette pas, +répliqua avec énergie Julie Mikhaïlovna. + +-- L'idée est grande, mais ceux qui la prêchent ne sont pas +toujours des géants, et laissons là, mon cher, dit Stépan +Trophimovitch en s'adressant à son fils. + +Alors survint la circonstance la plus imprévue. Depuis quelque +temps déjà Von Lembke était dans le salon, mais personne ne +semblait remarquer sa présence, quoique tous l'eussent vu entrer. +Toujours décidée à punir son mari, Julie Mikhaïlovna ne s'occupait +pas plus de lui que s'il n'avait pas été là. Assis non loin de la +porte, le gouverneur écoutait la conversation d'un air sombre et +sévère. En entendant les allusions aux événements de la matinée, +il commença à donner des signes d'agitation et fixa ses yeux sur +le prince; son attention était évidemment attirée par le faux col +extraordinaire que portait ce visiteur; puis il eut comme un +frisson soudain lorsqu'il perçut la voix de Pierre Stépanovitch et +qu'il vit le jeune homme s'élancer dans la chambre. Mais Stépan +Trophimovitch venait à peine d'achever sa phrase sur les +socialistes, que Von Lembke s'avançait brusquement vers lui; il +poussa même Liamchine qui se trouvait sur son passage; le Juif se +recula vivement, feignit la stupéfaction et se frotta l'épaule, +comme si on lui avait fait beaucoup de mal. + +-- Assez! dit Von Lembke, et, saisissant avec énergie la main de +Stépan Trophimovitch effrayé, il la serra de toutes ses forces +dans la sienne. -- Assez, les flibustiers de notre temps sont +connus. Pas un mot de plus. Les mesures sont prises... + +Ces mots prononcés d'une voix vibrante retentirent dans tout le +salon. L'impression fut pénible. Tout le monde eut le +pressentiment d'un malheur. Je vis Julie Mikhaïlovna pâlir. Un sot +accident ajouta encore à l'effet de cette scène. Après avoir +déclaré que des mesures étaient prises, Von Lembke tourna +brusquement les talons et se dirigea vers la porte, mais, au +second pas qu'il fit, son pied s'embarrassa dans le tapis, il +perdit l'équilibre et faillit tomber. Pendant un instant le +gouverneur s'arrêta pour considérer l'endroit du parquet où il +avait bronché: «Il faudra changer cela», observa-t-il tout haut, +et il sortit. Sa femme se hâta de le suivre. Dès que Julie +Mikhaïlovna eût quitté la chambre, la société se mit à commenter +l'incident. «Il a un grain», disaient les uns; les autres +exprimaient la même idée en portant le doigt à leur front; on se +racontait à l'oreille diverses particularités concernant +l'existence domestique de Von Lembke. Personne ne prenait son +chapeau, tous attendaient. Je ne sais ce que faisait pendant ce +temps là Julie Mikhaïlovna, mais elle revint au bout de cinq +minutes; s'efforçant de paraître calme, elle répondit évasivement +qu'André Antonovitch était un peu agité, mais que ce ne serait +rien, qu'il était sujet à cela depuis l'enfance et qu'il n'y avait +pas lieu de s'inquiéter, qu'enfin la fête de demain lui fournirait +une distraction salutaire. Puis, après avoir encore adressé, mais +seulement par convenance, quelques mots flatteurs à Stépan +Trophimovitch, elle invita les membres du comité à ouvrir +immédiatement la séance. C'était une façon de congédier les +autres; ils le comprirent et se retirèrent. Toutefois une dernière +péripétie devait clore cette journée déjà si mouvementée... + +Au moment même où Nicolas Vsévolodovitch était entré, j'avais +remarqué que Lisa avait fixé ses yeux sur lui; elle le considéra +si longuement que l'insistance de ce regard finit par attirer +l'attention. Maurice Nikolaïévitch qui se tenait derrière la jeune +fille se pencha vers elle avec l'intention de lui parler tout bas, +mais sans doute il changea d'idée, car presque aussitôt il se +redressa et promena autour de lui le regard d'un coupable. Nicolas +Vsévolodovitch éveilla aussi la curiosité de l'assistance: son +visage était plus pâle que de coutume, et son regard +extraordinairement distrait. Il parut oublier Stépan Trophimovitch +immédiatement après lui avoir adressé la question qu'on a lue plus +haut; je crois même qu'il ne pensa pas à aller saluer la maîtresse +de la maison. Quant à Lisa, il ne la regarda pas une seule fois, +et ce n'était pas de sa part une indifférence affectée; je suis +persuadé qu'il n'avait pas remarqué la présence de la jeune fille. +Et tout à coup, au milieu du silence qui succéda aux dernières +paroles de Julie Mikhaïlovna, s'éleva la voix sonore d'Élisabeth +Nikolaïevna interpellant Stavroguine. + +-- Nicolas Vsévolodovitch, un certain capitaine, du nom de +Lébiadkine, se disant votre parent, le frère de votre femme, +m'écrit toujours des lettres inconvenantes dans lesquelles il se +plaint de vous, et offre de me révéler divers secrets qui vous +concernent. S'il est, en effet, votre parent, défendez-lui de +m'insulter et délivrez-moi de cette persécution. + +Le terrible défi contenu dans ces paroles n'échappa à personne. +Lisa provoquait Stavroguine avec une audace dont elle se serait +peut-être effrayée elle-même, si elle avait été en état de la +comprendre. Cela ressemblait à la résolution désespérée d'un homme +qui se jette, les yeux fermés, du haut d'un toit. + +Mais la réponse de Nicolas Vsévolodovitch fut encore plus +stupéfiante. + +C'était déjà une chose étrange que le flegme imperturbable avec +lequel il avait écouté la jeune fille. Ni confusion, ni colère ne +se manifesta sur son visage. À la question qui lui était faite, il +répondit simplement, d'un ton ferme, et même avec une sorte +d'empressement: + +-- Oui, j'ai le malheur d'être le parent de cet homme. Voilà +bientôt cinq ans que j'ai épousé sa soeur, née Lébiadkine. Soyez +sûre que je lui ferai part de vos exigences dans le plus bref +délai, et je vous réponds qu'à l'avenir il vous laissera +tranquille. + +Jamais je n'oublierai la consternation dont la générale +Stavroguine offrit alors l'image. Ses traits prirent une +expression d'affolement, elle se leva à demi et étendit le bras +droit devant elle comme pour se protéger. Nicolas Vsévolodovitch +regarda à son tour sa mère, Lisa, l'assistance, et tout à coup un +sourire d'ineffable dédain se montra sur ses lèvres; il se dirigea +lentement vers la porte. Le premier mouvement d'Élisabeth +Nikolaïevna fut de courir après lui; au moment où il sortit, tout +le monde la vit se lever précipitamment, mais elle se ravisa, et, +au lieu de s'élancer sur les pas du jeune homme, elle se retira +tranquillement, sans rien dire à personne, sans regarder qui que +ce fût. Comme de juste, Maurice Nikolaïévitch s'empressa de lui +offrir son bras... + +De retour à sa maison de ville, Barbara Pétrovna fit défendre sa +porte. Quant à Nicolas Vsévolodovitch, on a dit qu'il s'était +rendu directement à Skvorechniki, sans voir sa mère. Stépan +Trophimovitch m'envoya le soir demander pour lui à «cette chère +amie» la permission de l'aller voir, mais je ne fus pas reçu. Il +était profondément désolé: «Un pareil mariage! Un pareil mariage! +Quel malheur pour une famille!» ne cessait-il de répéter les +larmes aux yeux. Pourtant il n'oubliait pas Karmazinoff, contre +qui il se répandait en injures. Il était aussi très occupé de la +lecture qu'il devait faire, et -- nature artistique! -- il s'y +préparait devant une glace, en repassant dans sa mémoire pour les +servir le lendemain au public tous les calembours et traits +d'esprit qu'il avait faits pendant toute sa vie et dont il avait +soigneusement tenu registre. + +-- Mon ami, c'est pour la grande idée, me dit-il en manière de +justification. -- Mon ami, je sors de la retraite où je vivais +depuis vingt-cinq ans. Où vais-je? je l'ignore, mais je pars... + +TROISIÈME PARTIE + +CHAPITRE PREMIER + +_LA FÊTE -- PREMIÈRE PARTIE._ + +I + +La fête eut lieu nonobstant les inquiétudes qu'avait fait naître +la journée précédente. Lembke serait mort dans la nuit que rien, +je crois, n'aurait été changé aux dispositions prises pour le +lendemain, tant Julie Mikhaïlovna attachait d'importance à sa +fête. Hélas! jusqu'à la dernière minute elle s'aveugla sur l'état +des esprits. Vers la fin, tout le monde était persuadé que la +solennelle journée ne se passerait pas sans orage. «Ce sera le +dénoûment», disaient quelques uns qui, d'avance, se frottaient les +mains. Plusieurs, il est vrai, fronçaient le sourcil et +affectaient des airs soucieux; mais, en général, tout esclandre +cause un plaisir infini aux Russes. À la vérité, il y avait chez +nous autre chose encore qu'une simple soif de scandale: il y avait +de l'agacement, de l'irritation, de la lassitude. Partout régnait +un cynisme de commande. Le public énervé, dévoyé, ne se +reconnaissait plus. Au milieu du désarroi universel, les dames +seules ne perdaient pas la carte, réunies qu'elles étaient dans un +sentiment commun: la haine de Julie Mikhaïlovna. Et la pauvrette +ne se doutait de rien; jusqu'à la dernière heure elle resta +convaincue qu'elle avait groupé toutes les sympathies autour de sa +personne et qu'on lui était «fanatiquement dévoué». + +J'ai déjà signalé l'avènement des petites gens dans notre ville. +C'est un phénomène qui a coutume de se produire aux époques de +trouble ou de transition. Je ne fais pas allusion ici aux hommes +dits «avancés» dont la principale préoccupation en tout temps est +de devancer les autres: ceux-là ont un but -- souvent fort bête, +il est vrai, mais plus ou moins défini. Non, je parle seulement de +la canaille. Dans les moments de crise on voit surgir des bas- +fonds sociaux un tas d'individus qui n'ont ni but, ni idée +d'aucune sorte, et ne se distinguent que par l'amour du désordre. +Presque toujours cette fripouille subit à son insu l'impulsion du +petit groupe des «avancés», lesquels en font ce qu'ils veulent, à +moins qu'ils ne soient eux-mêmes de parfaits idiots, ce qui, du +reste, arrive quelque fois. Maintenant que tout est passé, on +prétend chez nous que Pierre Stépanovitch était un agent de +l'Internationale, et l'on accuse Julie Mikhaïlovna d'avoir +organisé la racaille conformément aux instructions qu'elle +recevait de Pierre Stépanovitch. Nos fortes têtes s'étonnent à +présent de n'avoir pas vu plus clair alors dans la situation. Ce +qui se préparait, je l'ignore et je crois que personne ne le sait, +sauf peut-être quelques hommes étrangers à notre ville. Quoi qu'il +en soit, des gens de rien avaient pris une importance soudaine. +Ils s'étaient mis à critiquer hautement toutes les choses +respectables, eux qui naguère encore n'osaient pas ouvrir la +bouche, et les plus qualifiés de nos concitoyens les écoutaient en +silence, parfois même avec un petit rire approbateur. Des +Liamchine, des Téliatnikoff, des propriétaires comme Tentetnikoff, +des morveux comme Radichtcheff, des Juifs au sourire amer, de gais +voyageurs, des poètes à tendance venus de la capitale, d'autres +poètes qui, n'ayant ni tendance ni talent, remplaçaient cela par +une poddevka et des bottes de roussi; des majors et des colonels +qui méprisaient leur profession et qui, pour gagner un rouble de +plus, étaient tout prêts à troquer leur épée contre un rond de +cuir dans un bureau de chemin de fer; des généraux devenus +avocats; de juges de paix éclairés, des marchands en train de +s'éclairer, d'innombrables séminaristes, des femmes de réputation +équivoque, -- voilà ce qui prit tout à coup le dessus chez nous, +et sur qui donc? Sur le club, sur des fonctionnaires d'un rang +élevé, sur des généraux à jambes de bois, sur les dames les plus +estimables de notre société. + +Je le répète, au début un petit nombre de gens sérieux avaient +échappé à la contagion de cette folie et s'étaient même +claquemurés dans leurs maisons. Mais quelle réclusion peut tenir +contre une loi naturelle? Dans les familles les plus rigoristes il +y a, comme ailleurs, des fillettes pour qui la danse est un +besoin. En fin de compte, ces personnes graves souscrivirent, +elles aussi, pour la fête au profit des institutrices. Le bal +promettait d'être si brillant! d'avance on en disait merveille, le +bruit courait qu'on y verrait des princes étrangers, des +célébrités politiques de Pétersbourg, dix commissaires choisis +parmi les plus fringants cavaliers et portant un noeud de rubans +sur l'épaule gauche. On ajoutait que, pour grossir la recette, +Karmazinoff avait consenti à lire son _Merci_, déguisé en +institutrice provinciale. Enfin, dans le «quadrille de la +littérature», chacun des danseurs serait costumé de façon à +représenter une tendance. Comment résister à tant d'attractions? +Tout le monde souscrivit. + +II + +Les organisateurs de la fête avaient décidé qu'elle se composerait +de deux parties: une matinée littéraire, de midi à quatre heures, +et un bal qui commencerait à neuf heures pour durer toute la nuit. +Mais ce programme même recélait déjà des éléments de désordre. Dès +le principe le bruit se répandit en ville qu'il y aurait un +déjeuner aussitôt après la matinée littéraire, ou même que celle- +ci serait coupée par un entracte pour permettre aux auditeurs de +se restaurer; naturellement on comptait sur un déjeuner gratuit et +arrosé de champagne. Le prix énorme du billet (trois roubles) +semblait autoriser jusqu'à un certain point cette conjecture. +«Serait-ce la peine de souscrire, pour s'en retourner chez soi le +ventre creux? Si vous gardez les gens vingt-quatre heures, il faut +les nourrir. Sinon, on mourra de faim», voilà comment raisonnait +notre public. Je dois avouer que Julie Mikhaïlovna elle-même +contribua par son étourderie à accréditer ce bruit fâcheux. Un +mois auparavant, encore tout enthousiasmée du grand projet qu'elle +avait conçu, la gouvernante parlait de sa fête au premier venu, et +elle avait fait annoncer dans une feuille de la capitale que des +toasts seraient portés à cette occasion. L'idée de ces toasts la +séduisait tout particulièrement: elle voulait les porter elle- +même, et, en attendant, elle composait des discours pour la +circonstance. Ce devait être un moyen d'arborer notre drapeau +(quel était-il? je parierais que la pauvre femme n'était pas +encore fixée sur ce point); ces discours seraient insérés sous +forme de correspondances dans les journaux pétersbourgeois, ils +rempliraient de joie l'autorité supérieure, ensuite ils se +répandraient dans toutes les provinces où l'on ne manquerait pas +d'admirer et d'imiter de telles manifestations. Mais pour les +toasts il faut du champagne, et, comme on ne boit pas de champagne +à jeun, le déjeuner s'imposait. Plus tard, quand, grâce aux +efforts de la gouvernante, un comité eut été formé pour étudier +les voies et moyens d'exécution, il prouva clair comme le jour à +Julie Mikhaïlovna que, si l'on donnait un banquet, le produit net +de la fête se réduirait à fort peu de chose, quelque abondante que +fût la recette brute. On avait donc le choix entre deux +alternatives: ou banqueter, toaster et encaisser quatre-vingt-dix +roubles pour les institutrices, ou réaliser une somme importante +avec une fête qui, à proprement parler, n'en serait pas une. Du +reste, en tenant ce langage, le comité n'avait voulu que mettre la +puce à l'oreille de Julie Mikhaïlovna, lui-même imagina une +troisième solution qui conciliait tout: on donnerait une fête très +convenable sous tous les rapports, mais sans champagne, et, de la +sorte, il resterait, tous frais payés, une somme sérieuse, de +beaucoup supérieure à quatre-vingt-dix roubles. Ce moyen terme +était fort raisonnable; malheureusement il ne plut pas à Julie +Mikhaïlovna, dont le caractère répugnait aux demi-mesures. Dans un +discours plein de feu elle déclara au comité que si la première +idée était impraticable, il fallait se rabattre sur la seconde, +savoir, la réalisation d'une recette colossale qui ferait de notre +province un objet d'envie pour toutes les autres. «Le public doit +enfin comprendre», acheva-t-elle, «que l'accomplissement d'un +dessein humanitaire l'emporte infiniment sur les fugitives +jouissances du corps, que la fête n'est au fond que la +proclamation d'une grande idée; il faut donc se contenter du bal +le plus modeste, le plus économique, si l'on ne peut pas rayer +absolument du programme un délassement inepte, mais consacré par +l'usage!» Elle avait soudain pris le bal en horreur. On réussit +cependant à la calmer. Ce fut alors, par exemple, qu'on inventa le +«quadrille de la littérature» et les autres choses esthétiques +destinées à remplacer les jouissances du corps. Ce fut alors aussi +que Karmazinoff, qui jusqu'à ce moment s'était fait prier, +consentit définitivement à lire _Merci_ pour étouffer tout +velléité gastronomique dans l'esprit de notre gourmande +population; grâce à ces ingénieux expédients, le bal, d'abord très +compromis, allait redevenir superbe, sous un certain rapport du +moins. Toutefois, pour ne pas se perdre totalement dans les +nuages, le comité admit la possibilité de servir quelques +rafraîchissements: du thé au commencement du bal, de l'orgeat et +de la limonade au milieu, des glaces à la fin, -- rien de plus. +Mais il y a des gens qui ont toujours faim et surtout soif: comme +concession à ces estomacs exigeants, on résolut d'installer dans +la pièce du fond un buffet spécial dont Prokhoritch (le chef du +club) s'occuperait sous le contrôle sévère du comité; moyennant +finance, chacun pourrait là boire et manger ce qu'il voudrait; un +avis placardé sur la porte de la salle préviendrait le public que +le buffet était en dehors du programme. De crainte que le bruit +fait par les consommateurs ne troublât la séance littéraire, on +décida que le buffet projeté ne serait pas ouvert pendant la +matinée, quoique cinq pièces le séparassent de la salle blanche où +Karmazinoff consentait à lire son manuscrit. Il était curieux de +voir quelle énorme importance le comité, sans en excepter les plus +pratiques de ses membres, attachait à cet événement, c'est-à-dire +à la lecture de _Merci_. Quant aux natures poétiques, leur +enthousiasme tenait du délire; ainsi la maréchale de la noblesse +déclara à Karmazinoff qu'aussitôt après la lecture elle ferait +encastrer dans le mur de sa salle blanche une plaque de marbre sur +laquelle serait gravé en lettres d'or ce qui suit: «Le ... 187., +le grand écrivain russe et européen, Sémen Égorovitch Karmazinoff, +déposant la plume, a lu en ce lieu _Merci_ et a ainsi pris congé, +pour la première fois, du public russe dans la personne des +représentants de notre ville.» Au moment du bal, c'est-à-dire cinq +heures après la lecture, cette plaque commémorative s'offrirait à +tous les regards. Je tiens de bonne source que Karmazinoff +s'opposa plus que personne à l'ouverture du buffet pendant la +matinée; quelques membres du comité eurent beau faire observer que +ce serait une dérogation à nos usages, le grand écrivain resta +inflexible. + +Les choses avaient été réglées de la sorte, alors qu'en ville on +croyait encore à un festin de Balthazar, autrement dit, à un +buffet où les consommations seraient gratuites. Cette illusion +subsista jusqu'à la dernière heure. Les demoiselles rêvaient de +friandises extraordinaires. Tout le monde savait que la +souscription marchait admirablement, qu'on s'arrachait les +billets, et que le comité était débordé par les demandes qui lui +arrivaient de tous les coins de la province. On n'ignorait pas non +plus qu'indépendamment du produit de la souscription, plusieurs +personnes généreuses étaient largement venues en aide aux +organisateurs de la fête. Barbara Pétrovna, par exemple, paya son +billet trois cents roubles et donna toutes les fleurs de son +orangerie pour l'ornementation de la salle. La maréchale de la +noblesse, qui faisait partie du comité, prêta sa maison et prit à +sa charge les frais d'éclairage; le club, non content de fournir +l'orchestre et les domestiques, céda Prokhoritch pour toute la +journée. Il y eut encore d'autres dons qui, quoique moins +considérables, ne laissèrent pas de grossir la recette, si bien +qu'on pensa à abaisser le prix du billet de trois roubles à deux. +D'abord, en effet, le comité craignait que le tarif primitivement +fixé n'écartât les demoiselles; aussi fût-il question un moment de +créer des billets dits de famille, combinaison grâce à laquelle il +eût suffi à une demoiselle de prendre un billet de trois roubles +pour faire entrer gratis à sa suite toutes les jeunes personnes de +sa famille, quelque nombreuse qu'elles fussent. Mais l'événement +prouva que les craintes du comité n'étaient pas fondées: la +présence des demoiselles ne fit pas défaut à la fête. Les employés +les plus pauvres vinrent accompagnés de leurs filles, et sans +doute, s'ils n'en avaient pas eu, ils n'auraient même pas songé à +souscrire. Un tout petit secrétaire amena, outre sa femme, ses +sept filles et une nièce; chacune de ces personnes avait en main +son billet de trois roubles. Il ne faut pas demander si les +couturières eurent de l'ouvrage! La fête comprenant deux parties, +les dames se trouvaient dans la nécessité d'avoir deux costumes: +l'un pour la matinée, l'autre pour le bal. Dans la classe moyenne, +beaucoup de gens, comme on le sut plus tard, mirent en gage chez +des Juifs leur linge de corps et même leurs draps de lit. Presque +tous les employés se firent donner leurs appointements d'avance; +plusieurs propriétaires vendirent du bétail dont ils avaient +besoin, tout cela pour faire aussi bonne figure que les autres et +produire leurs filles habillées comme des marquises. Le luxe des +toilettes dépassa cette fois tout ce qu'il nous avait été donné de +voir jusqu'alors dans notre localité. Pendant quinze jours on +n'entendit parler en ville que d'anecdotes empruntées à la vie +privée de diverses familles; nos plaisantins servaient tout chauds +ces racontars à Julie Mikhaïlovna et à sa cour. Il circulait aussi +des caricatures. J'ai vu moi-même dans l'album de la gouvernante +plusieurs dessins de ce genre. Malheureusement les gens tournés en +ridicule étaient loin d'ignorer tout cela. Ainsi s'explique, à mon +sens, la haine implacable que dans tant de maisons on avait vouée +à Julie Mikhaïlovna. À présent c'est un _tollé_ universel. Mais il +était clair d'avance que, si le comité donnait la moindre prise +sur lui, si le bal laissait quelque peu à désirer, l'explosion de +la colère publique atteindrait des proportions inouïes. Voilà +pourquoi chacun _in petto_ s'attendait à un scandale; or, du +moment que le scandale était dans les prévisions de tout le monde, +comment aurait-il pu ne pas se produire? + +À midi précis, une ritournelle d'orchestre annonça l'ouverture de +la fête. En ma qualité de commissaire, j'ai eu le triste privilège +d'assister aux premiers incidents de cette honteuse journée. Cela +commença par une effroyable bousculade à la porte. Comment se +fait-il que les mesures d'ordre aient été si mal prises? Je +n'accuse pas le vrai public: les pères de famille attendaient +patiemment leur tour; si élevé que pût être leur rang dans la +société, ils ne s'en prévalaient point pour passer avant les +autres; on dit même qu'en approchant du perron, ils furent +déconcertés à la vue de la foule tumultueuse qui assiégeait +l'entrée et se ruait à l'assaut de la maison. C'était un spectacle +inaccoutumé dans notre ville. Cependant les équipages ne cessaient +d'arriver; bientôt la circulation devint impossible dans la rue. +Au moment où j'écris, des données sûres me permettent d'affirmer +que Liamchine, Lipoutine et peut-être un troisième commissaire +laissèrent entrer sans billets des gens appartenant à la lie du +peuple. On constata même la présence d'individus que personne ne +connaissait et qui étaient venus de districts éloignés. Ces +messieurs ne furent pas plus tôt entrés que, d'une commune voix +(comme si on leur avait fait la leçon), ils demandèrent où était +le buffet; en apprenant qu'il n'y en avait pas, ils se mirent à +clabauder avec une insolence jusqu'alors sans exemple chez nous. +Il faut dire que plusieurs d'entre eux se trouvaient en état +d'ivresse. Quelques uns, en vrais sauvages qu'ils étaient, +restèrent d'abord ébahis devant la magnificence de la salle; ils +n'avaient jamais rien vu de pareil, et pendant un moment ils +regardèrent autour d'eux, bouche béante. Quoique anciennement +construite et meublée dans le goût de l'Empire, cette grande salle +blanche était réellement superbe avec ses vastes dimensions, son +plafond revêtu de peintures, sa tribune, ses trumeaux ornés de +glaces, ses draperies rouges et blanches, ses statues de marbre, +son vieux mobilier blanc et or. Au bout de la chambre s'élevait +une estrade destinée aux littérateurs qu'on allait entendre; des +rangs de chaises entre lesquels on avait ménagé de larges passages +occupaient toute la salle et lui donnaient l'aspect d'un parterre +de théâtre. Mais aux premières minutes d'étonnement succédèrent +les questions et les déclarations les plus stupides. «Nous ne +voulons peut-être pas de lecture... Nous avons payé... On s'est +effrontément joué du public... Les maîtres ici, c'est nous et non +Lembke!...» Bref, on les aurait laissés entrer exprès pour faire +du tapage qu'ils ne se seraient pas conduits autrement. Je me +rappelle en particulier un cas dans lequel se distingua le jeune +prince à visage de bois que j'avais vu la veille parmi les +visiteurs de Julie Mikhaïlovna. Cédant aux importunités de la +gouvernante, il avait consenti à être des nôtres, c'est-à-dire à +arborer sur son épaule gauche le noeud de rubans blancs et rouges. +Il se trouva que ce personnage immobile et silencieux comme un +mannequin savait, sinon parler, du moins agir. À la tête d'une +bande de voyous, un ancien capitaine, remarquable par sa figure +grêlée et sa taille gigantesque, le sommait impérieusement de lui +indiquer le chemin du buffet. Le prince fit signe à un commissaire +de police; l'ordre fut exécuté immédiatement, et le capitaine qui +était ivre eut beau crier, on l'expulsa de la salle. Peu à peu +cependant les gens comme il faut arrivaient; les tapageurs mirent +une sourdine à leur turbulence, mais le public même le plus choisi +avait l'air surpris et mécontent; plusieurs dames étaient +positivement inquiètes. + +À la fin, on s'assit; l'orchestre se tut. Tout le monde commença à +se moucher, à regarder autour de soi. Les visages exprimaient une +attente trop solennelle, -- ce qui est toujours de mauvais augure. +Mais «les Lembke» n'apparaissaient pas encore. La soie, le +velours, les diamants resplendissaient de tous côtés; des senteurs +exquises embaumaient l'atmosphère. Les hommes étalaient toutes +leurs décorations, les hauts fonctionnaires étaient venus en +uniforme. La maréchale de la noblesse arriva avec Lisa, dont la +beauté rehaussée par une luxueuse toilette était plus éblouissante +que jamais. L'entrée de la jeune fille fit sensation; tous les +regards se fixèrent sur elle; on se murmurait à l'oreille qu'elle +cherchait des yeux Nicolas Vsévolodovitch; mais ni Stavroguine, ni +Barbara Pétrovna ne se trouvaient dans l'assistance. Je ne +comprenais rien alors à la physionomie d'Élisabeth Nikolaïevna: +pourquoi tant de bonheur, de joie, d'énergie, de force se +reflétait-il sur son visage? En me rappelant ce qui s'était passé +la veille, je ne savais que penser. Cependant «les Lembke» se +faisaient toujours désirer. C'était déjà une faute. J'appris plus +tard que, jusqu'au dernier moment, Julie Mikhaïlovna avait attendu +Pierre Stépanovitch; depuis quelques temps elle ne pouvait plus se +passer de lui, et néanmoins jamais elle ne s'avoua l'influence +qu'il avait prise sur elle. Je note, entre parenthèses, que la +veille, à la dernière séance du comité, Pierre Stépanovitch avait +refusé de figurer parmi les commissaires de la fête, ce dont Julie +Mikhaïlovna avait été désolée au point d'en pleurer. Au grand +étonnement de la gouvernante, il ne se montra pas de toute la +matinée, n'assista pas à la solennité littéraire, et resta +invisible jusqu'au soir. Le public finit par manifester hautement +son impatience. Personne non plus n'apparaissait sur l'estrade. +Aux derniers rangs, on se mit à applaudir comme au théâtre. «Les +Lembke en prennent trop à leur aise», grommelaient, en fronçant le +sourcil, les hommes d'âge et les dames. Des rumeurs absurdes +commençaient à circuler, même dans la partie la mieux composée de +l'assistance: «Il n'y aura pas de fête», chuchotait-on, «Lembke ne +va pas bien», etc., etc. Enfin, grâce à Dieu, André Antonovitch +arriva, donnant le bras à sa femme. J'avoue que moi-même ne +comptais plus guère sur leur présence. À l'apparition du +gouverneur et de la gouvernante, un soupir de soulagement +s'échappa de toutes les poitrines. Lembke paraissait en parfaite +santé; telle fut, je m'en souviens, l'impression générale, car on +peut s'imaginer combien de regards se portèrent sur lui. Je ferai +observer que, dans la haute société de notre ville, fort peu de +gens étaient disposés à admettre le dérangement intellectuel de +Lembke; on trouvait, au contraire, ses actions tout à fait +normales, et l'on approuvait même la conduite qu'il avait tenue la +veille sur la place. «C'est ainsi qu'il aurait fallu s'y prendre +dès le commencement, déclaraient les gros bonnets. Mais au début +on veut faire le philanthrope, et ensuite on finit par +s'apercevoir que les vieux errements sont encore les meilleurs, +les plus philanthropiques même», -- voilà, du moins, comme on en +jugeait au club. On ne reprochait au gouverneur que de s'être +emporté dans cette circonstance: «il aurait dû montrer plus de +sang-froid, on voit qu'il manque encore d'habitude», disaient les +connaisseurs. + +Julie Mikhaïlovna n'attirait pas moins les regards. Sans doute il +ne m'appartient pas, et personne ne peut me demander de révéler +des faits qui n'ont eu pour témoin que l'alcôve conjugale; je sais +seulement une chose: le soir précédent, Julie Mikhaïlovna était +allée trouver André Antonovitch dans son cabinet; au cours de +cette entrevue, qui se prolongea jusque bien après minuit, le +gouverneur fut pardonné et consolé, une franche réconciliation eut +lieu entre les époux, tout fut oublié, et quand Von Lembke se mit +à genoux pour exprimer à sa femme ses profonds regrets de la scène +qu'il lui avait faite l'avant-dernière nuit, elle l'arrêta dès les +premiers mots en posant d'abord sa charmante petite main, puis ses +lèvres sur la bouche du mari repentant... + +Aucun nuage n'assombrissait donc les traits de la gouvernante; +superbement vêtue, elle marchait le front haut, le visage +rayonnant de bonheur. Il semblait qu'elle n'eût plus rien à +désirer; la fête, -- but et couronnement de sa politique, -- était +maintenant une réalité. En se rendant à leurs places vis-à-vis de +l'estrade, les deux Excellences saluaient à droite et à gauche la +foule des assistants qui s'inclinaient sur leur passage. La +maréchale de la noblesse se leva pour leur souhaiter la +bienvenue... Mais alors se produisit un déplorable malentendu: +l'orchestre exécuta tout à coup, non une marche quelconque, mais +une de ces fanfares qui sont d'usage chez nous, au club, quand +dans un dîner officiel on porte la santé de quelqu'un. Je sais +maintenant que la responsabilité de cette mauvaise plaisanterie +appartient à Liamchine; ce fut lui qui, en sa qualité de +commissaire, ordonna aux musiciens de jouer ce morceau, sous +prétexte de saluer l'arrivée des «Lembke». Sans doute il pouvait +toujours mettre la chose sur le compte d'une bévue ou d'un excès +de zèle... Hélas! je ne savais pas encore que ces gens-là n'en +étaient plus à chercher des excuses, et qu'ils jouaient leur va- +tout dans cette journée. Mais la fanfare n'était qu'un prélude: +tandis que le lapsus des musiciens provoquait dans le public des +marques d'étonnement et des sourires, au fond de la salle et à la +tribune retentirent soudain des hourras, toujours sensément pour +faire honneur aux Lembke. Ces cris n'étaient poussés que par un +petit nombre de personnes, mais ils durèrent assez longtemps. +Julie Mikhaïlovna rougit, ses yeux étincelèrent. Arrivé à sa +place, le gouverneur s'arrêta; puis, se tournant du côté des +braillards, il promena sur l'assemblée un regard hautain et +sévère... On se hâta de le faire savoir. Je retrouvai, non sans +appréhension, sur ses lèvres le sourire que je lui avais vu la +veille dans le salon de sa femme, lorsqu'il considérait Stépan +Trophimovitch avant de s'approcher de lui. Maintenant encore sa +physionomie me paraissait offrir une expression sinistre et, -- ce +qui était pire, -- légèrement comique: il avait l'air d'un homme +s'immolant aux visées supérieures de son épouse... Aussitôt Julie +Mikhaïlovna m'appela du geste: «Allez tout de suite trouver +Karmazinoff, et suppliez-le de commencer», me dit-elle à voix +basse. J'avais à peine tourné les talons quand survint un nouvel +incident beaucoup plus fâcheux que le premier. Sur l'estrade vide +vers laquelle convergeaient jusqu'à ce moment tous les regards et +toutes les attentes, sur cette estrade inoccupée où l'on ne voyait +qu'une chaise et une petite table, apparut soudain le colosse +Lébiadkine en frac et en cravate blanche. Dans ma stupéfaction, je +n'en crus pas mes yeux. Le capitaine semblait intimidé; après +avoir fait un pas sur l'estrade, il s'arrêta. Tout à coup, dans le +public, retentit un cri: «Lébiadkine! toi?» À ces mots, la sotte +trogne rouge du capitaine (il était complètement ivre) s'épanouit, +dilatée par un sourire hébété. Il se frotta le front, branla sa +tête velue, et, comme décidé à tout, fit deux pas en avant... +Soudain un rire d'homme heureux, rire non pas bruyant, mais +prolongé, secoua toute sa massive personne et rétrécit encore ses +petits yeux. La contagion de cette hilarité gagna la moitié de la +salle; une vingtaine d'individus applaudirent. Dans le public +sérieux, on se regardait d'un air sombre. Toutefois, cela ne dura +pas plus d'une demi-minute. Lipoutine, portant le noeud de rubans, +insigne de ses fonctions, s'élança brusquement sur l'estrade, +suivi de deux domestiques. Ces derniers saisirent le capitaine, +chacun par un bras, sans aucune brutalité, du reste, et Lipoutine +lui parla à l'oreille. Lébiadkine fronça le sourcil: «Allons, +puisque c'est ainsi, soit!» murmura-t-il en faisant un geste de +résignation; puis il tourna au public son dos énorme, et disparut +avec son escorte. Mais, au bout d'un instant, Lipoutine remonta +sur l'estrade. Son sourire, d'ordinaire miel et vinaigre, était +cette fois plus doucereux que de coutume. Tenant à la main une +feuille de papier à lettres, il s'avança à petits pas jusqu'au +bord de l'estrade. + +-- Messieurs, commença-t-il, -- il s'est produit par inadvertance +un malentendu comique, qui d'ailleurs est maintenant dissipé; mais +j'ai pris sur moi de vous transmettre la respectueuse prière d'un +poète de notre ville... Pénétré de la pensée élevée et +généreuse... nonobstant son extérieur... de la pensée qui nous a +tous réunis... essuyer les larmes des jeunes filles de notre +province que l'instruction ne met pas à l'abri de la misère... ce +monsieur, je veux dire, ce poète d'ici... tout en désirant garder +l'incognito... serait très heureux de voir sa poésie lue à +l'ouverture du bal... je me trompe, je voulais dire, à l'ouverture +de la séance littéraire. Quoique ce morceau ne figure pas sur le +programme... car on l'a remis il y a une demi-heure... cependant, +en raison de la remarquable naïveté de sentiment qui s'y trouve +jointe à une piquante gaieté, il _nous_ a semblé (nous, qui? Je +transcris mot pour mot ce _speech_ confus et péniblement débité), +il nous a semblé que cette poésie pouvait être lue, non pas, il +est vrai, comme oeuvre sérieuse, mais comme à-propos, pièce de +circonstance... Bref, à titre d'actualité... D'autant plus que +certains vers... Et je suis venu solliciter la permission du +bienveillant public. + +-- Lisez! cria quelqu'un au fond de la salle. + +-- Ainsi il faut lire? + +-- Lisez! lisez! firent plusieurs voix. + +-- Je vais lire, puisque le public le permet, reprit Lipoutine +avec son sourire doucereux. Pourtant il semblait encore indécis, +et je crus même remarquer chez lui une certaine agitation. +L'aplomb de ces gens là n'égale pas toujours leur insolence. Sans +doute, en pareil cas, un séminariste n'aurait pas hésité; mais +Lipoutine, en dépit de ses opinions avancées, était un homme des +anciennes couches. + +-- Je préviens, pardon, j'ai l'honneur de prévenir qu'il ne s'agit +pas ici, à proprement parler, d'une ode comme on en composait +autrefois pour les fêtes; c'est plutôt, en quelque sorte, un +badinage, mais on y trouve une sensibilité incontestable, relevée +d'une pointe d'enjouement; j'ajoute que cette pièce offre au plus +haut degré le cachet de la réalité. + +-- Lis, lis! + +Il déplia son papier. Qui aurait pu l'en empêcher? N'était-il pas +dûment autorisé par l'insigne honorifique qu'il portait sur +l'épaule gauche? D'une voix sonore il lut ce qui suit: + +-- Le poète complimente l'institutrice russe de notre province à +l'occasion de la fête: + +_Salut, salut, institutrice!_ +_Réjouis-toi, chante: Évohé!_ +_Radicale ou conservatrice,_ +_N'importe, maintenant ton jour est arrivé!_ + +-- Mais c'est de Lébiadkine! Oui, c'est de Lébiadkine! observèrent +à haute voix quelques auditeurs. Des rires se firent entendre, il +y eut même des applaudissements; ce fut, du reste, l'exception. + +_Tout en enseignant la grammaire,_ +_Tu fais de l'oeil soir et matin,_ +_Dans l'espoir décevant de plaire,_ +_Du moins à quelque sacristain._ + +-- Hourra! Hourra! + +_Mais dans ce siècle de lumière,_ +_Le rat d'église est un malin:_ +_Pour l'épouser faut qu'on l'éclaire;_ +_Sans quibus, pas de sacristain!_ + +-- Justement, justement, voilà du réalisme, sans quibus y a pas de +mèche! + +_Mais maintenant qu'en une fête_ +_Nous avons ramassé de quoi_ +_T'offrir une dot rondelette,_ +_Nos compliments volent vers toi:_ + +_Radicale ou conservatrice,_ +_N'importe, chante: Évohé!_ +_Avec ta dot, institutrice,_ +_Crache sur tout, ton jour est arrivé!_ + +J'avoue que je n'en crus pas mes oreilles. L'impudence s'étalait +là avec un tel cynisme qu'il n'y avait pas moyen d'excuser +Lipoutine en mettant son fait sur le compte de la bêtise. +D'ailleurs, Lipoutine n'était pas bête. L'intention était claire, +pour moi du moins: on avait hâte de provoquer des désordres. +Certains vers de cette idiote composition, le dernier notamment, +étaient d'une grossièreté qui devait frapper l'homme le plus +niais. Son exploit accompli, Lipoutine lui-même parut sentir qu'il +était allé trop loin: confus de sa propre audace, il ne quitta pas +l'estrade, et resta là comme s'il eût voulu ajouter quelque chose. +L'attitude de l'auditoire était évidemment pour lui une déception: +le groupe même des tapageurs, qui avait applaudi pendant la +lecture, devint tout à coup silencieux; il semblait que là aussi +on fût déconcerté. Le plus drôle, c'est que quelques-uns, prenant +au sérieux la pasquinade de Lébiadkine, y avaient vu l'expression +consciencieuse de la vérité concernant les institutrices. +Toutefois, l'excessif mauvais ton de cette poésie finit par leur +ouvrir les yeux. Quant au vrai public, il n'était pas seulement +scandalisé, il considérait comme un affront l'incartade de +Lipoutine. Je ne me trompe pas en signalant cette impression. +Julie Mikhaïlovna a dit plus tard qu'elle avait été sur le point +de s'évanouir. Un vieillard des plus respectés invita sa femme à +se lever, lui offrit son bras, et tous deux sortirent de la salle. +Leur départ fut très remarqué; qui sait? d'autres désertions +auraient peut-être suivi, si, à ce moment, Karmazinoff lui-même, +en frac et en cravate blanche, n'était monté sur l'estrade avec un +cahier à la main. Julie Mikhaïlovna adressa à son sauveur un +regard chargé de reconnaissance... Mais déjà j'étais dans les +coulisses; il me tardait d'avoir une explication avec Lipoutine. + +-- Vous l'avez fait exprès? lui dis-je, et dans mon indignation je +le saisis par le bras. + +Il prit aussitôt un air désolé. + +-- Je vous assure que je n'y ai mis aucune intention, répondit-il +hypocritement; -- les vers ont été apportés tout à l'heure, et +j'ai pensé que, comme amusante plaisanterie... + +-- Vous n'avez nullement pensé cela. Se peut-il que cette ordure +vous paraisse une amusante plaisanterie? + +-- Oui, c'est mon avis. + +-- Vous mentez, et il est également faux que ces vers vous aient +été apportés tout à l'heure. C'est vous-même qui les avez composés +en collaboration avec Lébiadkine pour faire du scandale; peut-être +étaient-ils écrits depuis hier. Le dernier est certainement de +vous, j'en dirai autant de ceux où il est question du sacristain. +Pourquoi Lébiadkine est-il arrivé en frac? Vous vouliez donc qu'il +lût lui-même cette poésie, s'il n'avait pas été ivre? + +Lipoutine me lança un regard froid et venimeux. + +-- Qu'est-ce que cela vous fait? demanda-t-il soudain avec un +calme étrange. + +-- Comment, ce que cela me fait? Vous portez aussi ce noeud de +rubans... Où est Pierre Stépanovitch? + +-- Je ne sais pas; il est ici quelque part; pourquoi? + +-- Parce qu'à présent je vois clair dans votre jeu. C'est tout +bonnement un coup monté contre Julie Mikhaïlovna. On veut troubler +la fête... + +De nouveau Lipoutine me regarda d'un air louche. + +-- Mais que vous importe? répliqua-t-il avec un sourire, et il +s'éloigna en haussant les épaules. + +Je restai comme anéanti. Tous mes soupçons se trouvaient +justifiés. Et j'espérais encore me tromper! Que faire? Un instant +je pensais à consulter Stépan Trophimovitch, mais celui-ci, tout +entier à la préparation de sa lecture qui devait suivre +immédiatement celle de Karmazinoff, était en train d'essayer des +sourires devant une glace: le moment aurait été mal choisi pour +lui parler. Donner l'éveil à Julie Mikhaïlovna? C'était trop tôt: +la gouvernante avait besoin d'une leçon beaucoup plus sévère pour +perdre ses illusions sur les «sympathies universelles» et le +«dévouement fanatique» dont elle se croyait entourée. Loin +d'ajouter foi à mes paroles, elle m'aurait considéré comme un +visionnaire. «Eh! me dis-je, après tout, que m'importe? _Quand +cela commencera, _j'ôterai mon noeud de rubans et je rentrerai +chez moi.» Je me rappelle avoir prononcé textuellement ces mots: +«Quand cela commencera.» + +Mais il fallait aller entendre Karmazinoff. En jetant un dernier +regard autour de moi, je vis circuler dans les coulisses un +certain nombre de gens qui n'y avaient que faire; parmi ces intrus +se trouvaient même des femmes. Ces «coulisses» occupaient un +espace assez étroit qu'un épais rideau dérobait à la vue du +public; un corridor postérieur les mettait en communication avec +le reste de la maison. C'était là que nos lecteurs attendaient +leur tour. Mais en ce moment mon attention fut surtout attirée par +celui qui devait succéder sur l'estrade à Stépan Trophimovitch. +Maintenant encore je ne suis pas bien fixé sur sa personnalité, +j'ai entendu dire que c'était un professeur qui avait quitté +l'enseignement à la suite de troubles universitaires. Arrivé +depuis quelques jours seulement dans notre ville où l'avaient +appelé je ne sais quelle affaire, il avait été présenté à Julie +Mikhaïlovna; et celle-ci l'avait accueilli comme un visiteur de +distinction. Je sais maintenant qu'avant la lecture il n'était +allé qu'une seule fois en soirée chez elle: il garda le silence +tout le temps de sa visite, se bornant à écouter avec un sourire +équivoque les plaisanteries risquées qui avaient cours dans +l'entourage de la gouvernante; le mélange d'arrogance et +d'ombrageuse susceptibilité qui se manifestait dans ses façons +produisit sur tout le monde une impression désagréable. Ce fut +Julie Mikhaïlovna elle-même qui le pria de prêter son concours à +la solennité littéraire. À présent il se promenait d'un coin à +l'autre et marmottait à part soi, comme Stépan Trophimovitch; +seulement, à la différence de ce dernier, il tenait ses yeux fixés +à terre au lieu de se regarder dans une glace. Lui aussi souriait +fréquemment, mais ses sourires avaient une expression féroce et ne +ressemblaient nullement à des risettes préparées pour le public. +Évidemment je n'aurais rien gagné à m'adresser à lui. Ce +personnage, convenablement vêtu, paraissait âgé d'une quarantaine +d'années; il était petit, chauve, et porteur d'une barbe +grisonnante. Je remarquai surtout qu'à chaque tour qu'il faisait +dans la chambre, il levait le bras droit en l'air, brandissait son +poing fermé au-dessus de sa tête, et l'abaissait brusquement comme +pour assommer un ennemi imaginaire. Il exécutait ce geste à chaque +instant. Une sensation de malaise commençait à m'envahir; je +courus entendre Karmazinoff. + +III + +Dans la salle, les choses semblaient devoir prendre une mauvaise +tournure. Je le déclare d'avance: je m'incline devant la majesté +du génie; mais pourquoi donc nos grands hommes, arrivés au terme +de leur glorieuse carrière, se comportent-ils parfois comme de +vrais gamins? Pourquoi Karmazinoff se présenta-t-il avec la morgue +de cinq chambellans? Est-ce qu'on peut tenir, une heure durant, un +public comme le nôtre attentif à la lecture d'un seul article? +J'ai remarqué qu'en général, dans les matinées littéraires, un +écrivain, quel que soit son mérite, joue très gros jeu s'il +prétend se faire écouter plus de vingt minutes. À la vérité, +lorsque le grand romancier se montra, il fut très respectueusement +accueilli: les vieillards mêmes les plus gourmés manifestèrent une +curiosité sympathique, et chez les dames il y eut comme de +l'enthousiasme. Toutefois on applaudit peu et sans conviction. En +revanche, la foule assise aux derniers rangs se tint parfaitement +tranquille jusqu'au moment où Karmazinoff prit la parole, et, si +alors une manifestation inconvenante se produisit, elle resta +isolée. J'ai déjà dit que l'écrivain avait une voix trop criarde, +un peu féminine même, et que de plus il susseyait d'une façon tout +aristocratique. À peine venait-il de prononcer quelques mots qu'un +auditeur, probablement mal élevé et doué d'un caractère gai, se +permit de rire aux éclats. Du reste, loin de faire chorus avec ce +malappris, les assistants s'empressèrent de lui imposer le +silence. Mais voilà que Karmazinoff déclare en minaudant que +«d'abord il s'était absolument refusé à toute lecture» (il avait +bien besoin de dire cela!). «Il y a des lignes qui jaillissent des +plus intimes profondeurs de l'âme et qu'on ne peut sans +profanation livrer au public» (eh bien, alors pourquoi les lui +livrait-il?); «mais force lui a été de céder aux instances dont on +l'a accablé, et comme, de plus, il dépose la plume pour toujours +et a juré de ne plus rien écrire, eh bien, il a écrit cette +dernière chose; et comme il a juré de ne plus rien lire en public, +il lira au public ce dernier article»; et patati et patata. + +Mais tout cela aurait encore passé, car qui ne connaît les +préfaces des auteurs? J'observai pourtant que cet exorde était +maladroit, alors qu'on s'adressait à un public comme le nôtre, +c'est-à-dire peu cultivé et en partie composé d'éléments +turbulents. N'importe, tout aurait été sauvé si Karmazinoff avait +lu une petite nouvelle, un court récit dans le genre de ceux qu'il +écrivait autrefois, et où, à côté de beaucoup de manière et +d'afféterie, on trouvait souvent de l'esprit. Au lieu de cela, il +nous servit une rapsodie interminable. Mon Dieu, que n'y avait-il +pas là-dedans? C'était à faire tomber en catalepsie le public même +de Pétersbourg, à plus forte raison le nôtre. Figurez-vous près de +deux feuilles d'impression remplies par le bavardage le plus +prétentieux et le plus inutile; pour comble, ce monsieur avait +l'air de lire à contre-coeur et comme par grâce, ce qui devait +nécessairement froisser l'auditoire. Le thème... Mais qui pourrait +en donner une idée? C'étaient des impressions, des souvenirs. +Impressions de quoi? Souvenirs de quoi? Nos provinciaux eurent +beau se torturer l'esprit pendant toute la première partie de la +lecture, ils n'y comprirent goutte; aussi n'écoutèrent-ils la +seconde que par politesse. À la vérité, il était beaucoup parlé +d'amour, de l'amour du génie pour une certaine personne, mais +j'avoue que cela n'avait pas très bonne grâce. À mon avis, ce +petit homme bedonnant prêtait un peu au ridicule en racontant +l'histoire de son premier baiser... Comme de juste, ces amours ne +ressemblent pas à celles de tout le monde, elles sont encadrées +dans un paysage tout particulier. Là croissent des genêts. +(Étaient-ce bien des genêts? En tout cas, c'était une plante qu'il +fallait chercher dans un livre de botanique.) Le ciel a une teinte +violette que sans doute aucun mortel n'a jamais vue, c'est-à-dire +que tous l'ont bien vue, mais sans la remarquer, «tandis que moi», +laisse entendre Karmazinoff, «je l'ai observée et je vous la +décris, à vous autres imbéciles, comme la chose la plus +ordinaire». L'arbre sous lequel les deux amants sont assis est +d'une couleur orange. Ils se trouvent quelque part en Allemagne. +Soudain ils aperçoivent Pompée ou Cassius la veille d'une +bataille, et le froid de l'extase pénètre l'intéressant couple. On +entend le chalumeau d'une nymphe cachée dans les buissons. Glück, +dans les roseaux, se met à jouer du violon. Le morceau qu'il joue +est nommé en toutes lettres, mais personne ne le connaît, en sorte +qu'il faut se renseigner à ce sujet dans un dictionnaire de +musique. Sur ces entrefaites, le brouillard s'épaissit, il +s'épaissit au point de ressembler plutôt à un million de coussins +qu'à un brouillard. Tout d'un coup la scène change: le grand génie +traverse le Volga en hiver au moment du dégel. Deux pages et demie +de description. La glace cède sous les pas du génie qui disparaît +dans le fleuve. Vous le croyez noyé? Allons donc! Tandis qu'il est +en train de boire une tasse, devant lui s'offre un glaçon, un tout +petit glaçon, pas plus gros qu'un pois, mais pur et transparent +«comme une larme gelée», dans lequel se reflète l'Allemagne, ou, +pour mieux dire, le ciel de l'Allemagne. «À cette vue, je me +rappelai la larme qui, tu t'en souviens, jaillit de tes yeux +lorsque nous étions assis sous l'arbre d'émeraude et que tu +t'écriais joyeusement: «Il n'y pas de crime!» -- Oui, dis-je à +travers mes pleurs, mais s'il en est ainsi, il n'y a pas non plus +de justes. Nous éclatâmes en sanglots et nous nous séparâmes pour +toujours.» -- Le glaçon continue sa route vers la mer, le génie +descend dans des cavernes; après un voyage souterrain de trois +années, il arrive à Moscou, sous la tour de Soukhareff. Tout à +coup, dans les entrailles du sol, il aperçoit une lampe, et devant +la lampe un ascète. Ce dernier est en prière. Le génie se penche +vers une petite fenêtre grillée, et soudain il entend un soupir. +Vous pensez que c'est l'ascète qui a soupiré? Il s'agit bien de +votre ascète! Non, ce soupir rappelle tout simplement au génie le +premier soupir de la femme aimée, «trente-sept ans auparavant, +lorsque, tu t'en souviens, en Allemagne, nous étions assis sous +l'arbre d'agate, et que tu me disais: «À quoi bon aimer? Regarde, +l'ombre grandit autour de nous, et j'aime, mais l'ombre cessera de +grandir et je cesserai d'aimer.» Alors le brouillard s'épaissit +encore. Hoffmann apparaît, une nymphe exécute une mélodie de +Chopin, et tout à coup à travers le brouillard on aperçoit, au- +dessus des toits de Rome, Ancus Marcius couronné de lauriers...»Un +frisson d'extase nous courut dans le dos, et nous nous séparâmes +pour toujours», etc., etc. En un mot, il se peut que mon compte +rendu ne soit pas d'une exactitude absolue, mais je suis sûr +d'avoir reproduit fidèlement le fond de ce bavardage. Et enfin +quelle passion chez nos grands esprits pour la calembredaine +pompeuse! Les grands philosophes, les grands savants, les grands +inventeurs européens, -- tous ces travailleurs intellectuels ne +sont décidément pour notre grand génie russe que des marmitons +qu'il emploie dans sa cuisine. Il est le maître dont ils attendent +les ordres chapeau bas. À la vérité, sa raillerie hautaine +n'épargne pas non plus son pays, et rien ne lui est plus agréable +que de proclamer devant les grands esprits de l'Europe la +banqueroute complète de la Russie, mais quant à lui-même -- non, +il plane au-dessus de tous ces éminents penseurs européens; ils ne +sont bons qu'à lui fournir des matériaux pour ses concetti. Il +prend une idée à l'un d'eux, l'accouple à son contraire et le tour +est fait. Le crime existe, le crime n'existe pas; il n'y a pas de +justice, il n'y a pas de justes; l'athéisme, le darwinisme, les +cloches de Moscou... Mais, hélas! il ne croit plus aux cloches de +Moscou; Rome, les lauriers... Mais il ne croit même plus aux +lauriers... Ici l'accès obligé de spleen byronien, une grimace de +Heine, une boutade Petchorine, -- et la machine repart... «Du +reste, louez-moi, louez-moi, j'adore les éloges; si je dis que je +dépose la plume, c'est pure coquetterie de ma part; attendez, je +vous ennuierai encore trois cents fois, vous vous fatiguerez de me +lire...» + +Comme bien on pense, cette élucubration ne fut pas écoutée +jusqu'au bout sans murmures, et le pire, c'est que Karmazinoff +provoqua lui-même les interruptions qui _égayèrent_ la fin de sa +lecture. Depuis longtemps déjà le public toussait, se mouchait, +faisait du bruit avec ses pieds, bref, donnait les marques +d'impatience qui ont coutume de se produire quand, dans une +matinée littéraire, un lecteur, quel qu'il soit, occupe l'estrade +plus de vingt minutes. Mais le grand écrivain ne remarquait rien +de tout cela et continuait le plus tranquillement du monde à +débiter ses jolies phrases. Tout à coup, au fond de la salle, +retentit une voix isolée, mais forte: + +-- Seigneur, quelles fadaises! + +Ces mots furent dits, j'en suis convaincu, sans aucune arrière- +pensée de manifestation: c'était le cri involontaire d'un auditeur +excédé. M. Karmazinoff s'arrêta, promena sur l'assistance un +regard moqueur et demanda du ton d'un chambellan atteint dans sa +dignité: + +-- Il paraît, messieurs, que je ne vous ai pas mal ennuyés? + +Parole imprudente au premier chef, car, en interrogeant ainsi le +public, il donnait par cela même à n'importe quel goujat la +possibilité et, en quelque sorte, le droit de lui répondre, tandis +que s'il n'avait rien dit, l'auditoire l'aurait laissé achever sa +lecture sans encombre, ou, du moins, se serait borné, comme +précédemment, à de timides protestations. Peut-être espérait-il +obtenir des applaudissements en réponse à sa question; en ce cas, +il se serait trompé: la salle resta muette, oppressée qu'elle +était par un vague sentiment d'inquiétude. + +-- Vous n'avez jamais vu Ancus Marcius, tout cela, c'est du style, +observa soudain quelqu'un d'une voix pleine d'irritation et même +de douleur. + +-- Précisément, se hâta d'ajouter un autre: -- maintenant que l'on +connaît les sciences naturelles, il n'y a plus d'apparitions. +Mettez-vous d'accord avec les sciences naturelles. + +-- Messieurs, j'étais fort loin de m'attendre à de telles +critiques, répondit Karmazinoff extrêmement surpris. + +Depuis qu'il avait élu domicile à Karlsruhe, le grand génie était +tout désorienté dans sa patrie. + +-- À notre époque, c'est une honte de venir dire que le monde a +pour support trois poissons, cria tout à coup une demoiselle. -- +Vous, Karmazinoff, vous n'avez pas pu descendre dans la caverne où +vous prétendez avoir vu votre ermite. D'ailleurs, qui parle des +ermites à présent? + +-- Messieurs, je suis on ne peut plus étonné de vous voir prendre +cela si sérieusement. Du reste... du reste, vous avez parfaitement +raison. Personne plus que moi ne respecte la vérité, la réalité... + +Bien qu'il sourît ironiquement, il était fort troublé. Sa +physionomie semblait dire: «Je ne suis pas ce que vous pensez, je +suis avec vous, seulement louez-moi, louez-moi le plus possible, +j'adore cela...» + +À la fin, piqué au vif, il ajouta: + +-- Messieurs, je vois que mon pauvre petit poème n'a pas atteint +le but. Et moi-même, paraît-il, je n'ai pas été plus heureux. + +-- Il visait une corneille, et il a atteint une vache, brailla +quelqu'un. + +Mieux eût valu sans doute ne pas relever cette observation d'un +imbécile probablement ivre. Il est vrai qu'elle fut suivie de +rires irrespectueux. + +-- Une vache, dites-vous? répliqua aussitôt Karmazinoff dont la +voix devenait de plus en plus criarde. -- Pour ce qui est des +corneilles et des vaches, je prends, messieurs, la liberté de +m'abstenir. Je respecte trop le public, quel qu'il soit, pour me +permettre des comparaisons, même innocentes; mais je pensais... + +-- Pourtant, monsieur, vous ne devriez pas tant... interrompit un +des auditeurs assis aux derniers rangs. + +-- Mais je supposais qu'en déposant la plume et en prenant congé +du lecteur, je serais écouté... + +Au premier rang, quelques-uns osèrent enfin élever la voix: + +-- Oui, oui, nous désirons vous entendre, nous le désirons! +crièrent-ils. + +-- Lisez, lisez! firent plusieurs dames enthousiastes, et à la fin +retentirent quelques maigres applaudissements. Karmazinoff grimaça +un sourire et se leva à demi. + +-- Croyez, Karmazinoff, que tous considèrent comme un honneur... +ne put s'empêcher de dire la maréchale de la noblesse. + +Soudain, au fond de la salle, se fit entendre une voix fraîche et +juvénile. C'était celle d'un professeur de collège, noble et beau +jeune homme arrivé récemment dans notre province. + +-- Monsieur Karmazinoff, dit-il en se levant à demi, -- si j'étais +assez heureux pour avoir un amour comme celui que vous nous avez +dépeint, je me garderais bien d'y faire la moindre allusion dans +un article destiné à une lecture publique. + +Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur. + +-- Messieurs, cria Karmazinoff, -- j'ai fini. Je vous fais grâce +des dernières pages et je me retire. Permettez-moi seulement de +lire la conclusion: elle n'a que six lignes... + +Sur ce, il prit son manuscrit, et, sans se rasseoir, commença: + +-- Oui, ami lecteur, adieu! Adieu, lecteur; je n'insiste même pas +trop pour que nous nous quittions en amis: à quoi bon, en effet, +t'importuner? Bien plus, injurie-moi, oh! injurie-moi autant que +tu voudras, si cela peut t'être agréable. Mais le mieux est que +nous nous oubliions désormais l'un l'autre. Et lors même que vous +tous, lecteurs, vous auriez la bonté de vous mettre à mes genoux, +de me supplier avec larmes, de me dire: «Écris, oh! écris pour +nous, Karmazinoff, pour la patrie, pour la postérité, pour les +couronnes de laurier», alors encore je vous répondrais, bien +entendu en vous remerciant avec toute la politesse voulue: «Non, +nous avons fait assez longtemps route ensemble, chers +compatriotes, merci! L'heure de la séparation est venue! Merci, +merci, merci!» + +Karmazinoff salua cérémonieusement et, rouge comme un homard, +rentra dans les coulisses. + +-- Personne ne se mettra à ses genoux; voilà une supposition +bizarre! + +-- Quel amour-propre! + +-- C'est seulement de l'humour, observa un critique plus +intelligent. + +-- Oh! laissez-nous tranquille avec votre humour! + +-- Pourtant c'est de l'insolence, messieurs. + +-- Du moins à présent nous en sommes quittes. + +-- A-t-il été assez ennuyeux! + +Les auditeurs des derniers rangs n'étaient pas les seuls à +témoigner ainsi leur mauvaise humeur, mais les applaudissements du +public comme il faut couvrirent la voix de ces malappris. On +rappela Karmazinoff. Autour de l'estrade se groupèrent plusieurs +dames ayant à leur tête la gouvernante et la maréchale de la +noblesse. Julie Mikhaïlovna présenta au grand écrivain, sur un +coussin de velours blanc, une magnifique couronne de lauriers et +de roses naturelles. + +-- Des lauriers! dit-il avec un sourire fin et un peu caustique; - +- sans doute, je suis touché et je reçois avec une vive émotion +cette couronne qui a été préparée d'avance, mais qui n'a pas +encore eu le temps de se flétrir; toutefois, mesdames, je vous +l'assure, je suis devenu tout d'un coup réaliste au point de +croire qu'à notre époque les lauriers font beaucoup mieux dans les +mains d'un habile cuisinier que dans les miennes... + +-- Oui, un cuisinier est plus utile, cria un séminariste, celui-là +même qui s'était trouvé à la «séance» chez Virguinsky. Il régnait +une certaine confusion dans la salle. Bon nombre d'individus +avaient brusquement quitté leurs places pour se rapprocher de +l'estrade où avait lieu la cérémonie du couronnement. + +-- Moi, maintenant, je donnerais bien encore trois roubles pour un +cuisinier, ajouta un autre qui fit exprès de prononcer ces mots à +très haute voix. + +-- Moi aussi. + +-- Moi aussi. + +-- Mais se peut-il qu'il n'y ait pas de buffet ici? + +-- Messieurs, c'est une vraie flouerie... + +Je dois du reste reconnaître que la présence des hauts +fonctionnaires et du commissaire de police imposait encore aux +tapageurs. Au bout de dix minutes tout le monde avait repris sa +place, mais l'ordre n'était pas rétabli. La fermentation des +esprits faisait prévoir une explosion, quand arriva, comme à point +nommé, le pauvre Stépan Trophimovitch... + +IV + +J'allai pourtant le relancer encore une fois dans les coulisses +pour lui faire part de mes craintes. Au moment où je l'accostai, +il montait les degrés de l'estrade. + +-- Stépan Trophimovitch, lui dis-je vivement, -- dans ma +conviction un désastre est inévitable; le mieux pour vous est de +ne pas vous montrer; prétextez une cholérine et retournez chez +vous à l'instant même: je vais me débarrasser de mon noeud de +rubans et je vous accompagnerai. + +Il s'arrêta brusquement, me toisa des pieds à la tête et répliqua +d'un ton solennel: + +-- Pourquoi donc, monsieur, me croyez-vous capable d'une pareille +lâcheté? + +Je n'insistai pas. J'étais intimement persuadé qu'il allait +déclencher une épouvantable tempête. Tandis que cette pensée me +remplissait de tristesse, j'aperçus de nouveau le professeur qui +devait succéder sur l'estrade à Stépan Trophimovitch. Comme +tantôt, il se promenait de long en large, absorbé en lui-même et +monologuant à demi-voix; ses lèvres souriaient avec une expression +de malignité triomphante. Je l'abordai, presque sans me rendre +compte de ce que je faisais. + +-- Vous savez, l'avertis-je, -- de nombreux exemples prouvent que +l'attention du public ne résiste pas à une lecture prolongée au- +delà de vingt minutes. Il n'y a pas de célébrité qui puisse se +faire écouter pendant une demi-heure... + +À ces mots, il interrompit soudain sa marche et tressaillit même +comme un homme offensé. Une indicible arrogance se peignit sur son +visage. + +-- Ne vous inquiétez pas, grommela-t-il d'un ton méprisant, et il +s'éloigna. En ce moment retentit la voix de Stépan Trophimovitch. + +-- «Eh! que le diable vous emporte tous!» pensai-je, et je rentrai +précipitamment dans la salle. + +L'agitation provoquée par la lecture de Karmazinoff durait encore +lorsque Stépan Trophimovitch prit possession du fauteuil. Aux +belles places, les physionomies se refrognèrent sensiblement dès +qu'il se montra. (Dans ces derniers temps, le club lui battait +froid.) Du reste, il dut encore s'estimer heureux de n'être pas +chuté. Depuis la veille, une idée étrange hantait obstinément mon +esprit: il me semblait toujours que l'apparition de Stépan +Trophimovitch serait accueillie par une bordée de sifflets. Tout +d'abord cependant, par suite du trouble qui continuait à régner +dans la ville, on ne remarqua même pas sa présence. Et que +pouvait-il espérer, si l'on traitait ainsi Karmazinoff? Il était +pâle; après une éclipse de dix ans, c'était la première fois qu'il +reparaissait devant le public. Son émotion et certains indices +très significatifs pour quelqu'un qui le connaissait bien, me +prouvèrent qu'en montant sur l'estrade il se préparait à jouer la +partie suprême de son existence. Voilà ce que je craignais. Cet +homme m'était cher. Et que devins-je quand il ouvrit la bouche, +quand j'entendis sa première phrase! + +-- Messieurs! commença-t-il de l'air le plus résolu, quoique sa +voix fût comme étranglée: -- Messieurs! ce matin encore j'avais +devant moi une de ces petites feuilles clandestines qui depuis peu +circulent ici, et pour la centième fois je me posais la question: +«En quoi consiste son secret?» + +Instantanément le silence se rétablit dans toute la salle; tous +les regards se portèrent vers l'orateur, quelques-uns avec +inquiétude. Il n'y a pas à dire, dès son premier mot il avait su +conquérir l'attention. On voyait même des têtes émerger des +coulisses; Lipoutine et Liamchine écoutaient avidement. Sur un +nouveau signe que me fit la gouvernante, j'accourus auprès d'elle. + +-- Faites-le taire, coûte que coûte, arrêtez-le! me dit tout bas +Julie Mikhaïlovna angoissée. + +Je me contentai de hausser les épaules; est-ce qu'on peut faire +taire un homme décidé à parler? Hélas! je comprenais Stépan +Trophimovitch. + +-- Eh! c'est des proclamations qu'il s'agit! chuchotait-on dans le +public; l'assistance tout entière était profondément remuée. + +-- Messieurs, j'ai découvert le mot de l'énigme: tout le secret de +l'effet que produisent ces écrits est dans leur bêtise! poursuivit +Stépan Trophimovitch dont les yeux lançaient des flammes. -- Oui, +messieurs, si cette bêtise était voulue, simulée par calcul, -- +oh! ce serait du génie! Mais il faut rendre justice aux rédacteurs +de ces papiers: ils n'y mettent aucune malice. C'est la bêtise +dans son essence la plus pure, quelque chose comme un simple +chimique. Si cela était formulé d'une façon un peu plus +intelligente, tout le monde en reconnaîtrait immédiatement la +profonde absurdité. Mais maintenant on hésite à se prononcer: +personne ne croit que cela soit si foncièrement bête. «Il est +impossible qu'il n'y ait pas quelque chose là-dessous», se dit +chacun, et l'on cherche un secret, on flaire un sens mystérieux, +on veut lire entre les lignes, -- l'effet est obtenu! Oh! jamais +encore la bêtise n'avait reçu une récompense si éclatante, elle +qui pourtant a si souvent mérité d'être récompensée... Car, soit +dit entre parenthèses, la bêtise et le génie le plus élevé jouent +un rôle également utile dans les destinées de l'humanité... + +-- Calembredaines de 1840! remarqua quelqu'un. + +Quoique faite d'un ton très modeste, cette observation lâcha, pour +ainsi dire, l'écluse à un déluge d'interruptions; la salle se +remplit de bruit. + +L'exaltation de Stépan Trophimovitch atteignit les dernières +limites. + +-- Messieurs, hourra! Je propose un toast à la bêtise! cria-t-il, +bravant l'auditoire. + +Je m'élançai vers lui sous prétexte de lui verser un verre d'eau. + +-- Stépan Trophimovitch, retirez-vous, Julie Mikhaïlovna vous en +supplie... + +-- Non, laissez-moi, jeune homme désoeuvré! me répondit-il d'une +voix tonnante. + +Je m'enfuis. + +-- Messieurs! continua-t-il, -- pourquoi cette agitation, pourquoi +les cris d'indignation que j'entends? je me présente avec le +rameau d'olivier. J'apporte le dernier mot, car dans cette affaire +je l'aurai, -- et nous nous réconcilierons. + +-- À bas! crièrent les uns. + +-- Pas si vite, laissez-le parler, laissez-le s'expliquer, firent +les autres. Un des plus échauffés était le jeune professeur qui, +depuis qu'il avait osé prendre la parole, semblait ne plus pouvoir +s'arrêter. + +-- Messieurs, le dernier mot de cette affaire, c'est l'amnistie. +Moi, vieillard dont la carrière est terminée, je déclare hautement +que l'esprit de vie souffle comme par le passé, et que la sève +vitale n'est pas desséchée dans la jeune génération. +L'enthousiasme de la jeunesse contemporaine est tout aussi pur, +tout aussi rayonnant que celui qui nous animait. Seulement +l'objectif n'est plus le même, un culte a été remplacé par un +autre! Toute la question qui nous divise se réduit à ceci: lequel +est le plus beau, de Shakespeare ou d'une paire de bottes, de +Raphaël ou du pétrole? + +-- C'est une dénonciation! vociférèrent plusieurs. + +-- Ce sont des questions compromettantes! + +-- Agent provocateur! + +-- Et moi je déclare, reprit avec une véhémence extraordinaire +Stépan Trophimovitch, -- je déclare que Shakespeare et Raphaël +sont au-dessus de l'affranchissement des paysans, au-dessus de la +nationalité, au-dessus du socialisme, au-dessus de la jeune +génération, au-dessus de la chimie, presque au-dessus du genre +humain, car ils sont le fruit de toute l'humanité et peut-être le +plus haut qu'elle puisse produire! Par eux la beauté a été +réalisée dans sa forme supérieure, et sans elle peut-être ne +consentirais-je pas à vivre... Ô mon Dieu! s'écria-t-il en +frappant ses mains l'une contre l'autre, -- ce que je dis ici, je +l'ai dit à Pétersbourg exactement dans les mêmes termes il y a dix +ans; alors comme aujourd'hui ils ne m'ont pas compris, ils m'ont +conspué et réduit au silence; hommes bornés, que vous faut-il pour +comprendre? savez-vous que l'humanité peut se passer de +l'Angleterre, qu'elle peut se passer de l'Allemagne, qu'elle peut, +trop facilement, hélas! se passer de la Russie, qu'à la rigueur +elle n'a besoin ni de science ni de pain, mais que seule la beauté +lui est indispensable, car sans la beauté il n'y aurait rien à +faire dans le monde! Tout le secret, toute l'histoire est là! La +science même ne subsisterait pas une minute sans la beauté, -- +savez-vous cela, vous qui riez? -- elle se transformerait en une +routine servile, elle deviendrait incapable d'inventer un clou!... +Je tiendrai bon! acheva-t-il d'un air d'égarement, et il déchargea +un violent coup de poing sur la table. + +Tandis qu'il divaguait de la sorte, l'effervescence ne faisait +qu'augmenter dans la salle. Beaucoup quittèrent précipitamment +leurs places; un flot tumultueux se porta vers l'estrade. Tout +cela se passa beaucoup plus rapidement que je ne le raconte, et +l'on n'eut pas le temps de prendre des mesures. Peut-être aussi ne +le voulut-on pas. + +-- Vous l'avez belle, polisson qui êtes défrayé de tout! hurla le +séminariste. Il s'était campé vis-à-vis de l'orateur, et se +plaisait à l'invectiver. Stépan Trophimovitch s'en aperçut, et +s'avança vivement jusqu'au bord de l'estrade. + +-- Ne viens-je pas de déclarer que l'enthousiasme de la jeune +génération est tout aussi pur, tout aussi rayonnant que celui de +l'ancienne, et qu'il a seulement le tort de se tromper d'objet? +Cela ne vous suffit pas? Et si celui qui tient ce langage est un +père outragé, tué, est-il possible, ô hommes bornés, est-il +possible de donner l'exemple d'une impartialité plus haute, +d'envisager les choses d'un oeil plus froid et plus +désintéressé?... Hommes ingrats... injustes... pourquoi, pourquoi +refusez-vous la réconciliation? + +Et tout à coup il se mit à sangloter convulsivement. De ses yeux +jaillissaient des larmes qu'il essuyait avec ses doigts. Les +sanglots secouaient ses épaules et sa poitrine. Il avait perdu +tout souvenir du lieu où il se trouvait. + +La plupart des assistants se levèrent épouvantés. Julie +Mikhaïlovna elle-même se dressa brusquement, saisit André +Antonovitch par le bras et l'obligea à se lever... Le scandale +était à son comble. + +-- Stépan Trophimovitch! cria joyeusement le séminariste. -- Ici +en ville et dans les environs rôde à présent un forçat évadé, le +galérien Fedka. Il ne vit que de brigandage, et, dernièrement +encore, il a commis un nouvel assassinat. Permettez-moi de vous +poser une question: si, il y a quinze ans, vous ne l'aviez pas +fait soldat pour payer une dette de jeu, en d'autres termes, si +vous ne l'aviez pas joué aux cartes et perdu, dites-moi, serait-il +allé aux galères? Assassinerait-il les gens, comme il le fait +aujourd'hui, dans la lutte pour l'existence? Que répondrez-vous, +monsieur l'esthéticien? + +Je renonce à décrire la scène qui suivit. D'abord éclatèrent des +applaudissements frénétiques. Les claqueurs ne formaient guère que +le cinquième de l'auditoire, mais ils suppléaient au nombre par +l'énergie. Tout le reste du public se dirigea en masse vers la +porte; mais, comme le groupe qui applaudissait ne cessait de +s'avancer vers l'estrade, il en résulta une cohue extraordinaire. +Les dames poussaient des cris, plusieurs demoiselles demandaient +en pleurant qu'on les ramenât chez elles. Debout, à côté de son +fauteuil, Lembke promenait fréquemment autour de lui des regards +d'une expression étrange. Julie Mikhaïlovna avait complètement +perdu la tête, -- pour la première fois depuis son arrivée chez +nous. Quant à Stépan Trophimovitch, sur le moment il parut +foudroyé par la virulente apostrophe du séminariste; mais tout à +coup, élevant ses deux bras en l'air comme pour les étendre au- +dessus du public, il s'écria: + +-- Je secoue la poussière de mes pieds, et je maudis... C'est la +fin... la fin... + +Puis il fit un geste de menace et disparut dans les coulisses. + +-- Il a insulté la société!... Verkhovensky! vociférèrent les +forcenés; ils voulurent même s'élancer à sa poursuite. Le désordre +ne pouvait déjà plus être réprimé quand, pour l'attiser encore, +fit tout à coup irruption sur l'estrade le troisième lecteur, ce +maniaque qui brandissait toujours le poing dans les coulisses. + +Son aspect était positivement celui d'un fou. Plein d'un aplomb +sans bornes, ayant sur les lèvres un large sourire de triomphe, il +considérait avec un plaisir évident l'agitation de la salle. Un +autre se fût effrayé d'avoir à parler au milieu d'un tel tumulte; +lui, au contraire, s'en réjouissait visiblement. Cela était si +manifeste que l'attention se porta aussitôt sur lui. + +-- Qu'est-ce encore que celui-là? entendait-on dans l'assistance, +-- Qui est-il? Tss! Que va-t-il dire? + +-- Messieurs! cria à tue-tête le maniaque debout tout au bord de +l'estrade (sa voix glapissante ressemblait fort au soprano aigu de +Karmazinoff, seulement il ne susseyait pas): -- Messieurs! Il y a +vingt ans, à la veille d'entrer en lutte avec la moitié de +l'Europe, la Russie réalisait l'idéal aux yeux de nos classes +dirigeantes. Les gens de lettres remplissaient l'office de +censeurs; dans les universités, on enseignait la marche au pas; +l'armée était devenue une succursale du corps de ballet; le peuple +payait des impôts et se taisait sous le knout du servage. Le +patriotisme consistait pour les fonctionnaires à pressurer les +vivants et les morts. Ceux qui s'interdisaient les concussions +passaient pour des factieux, car ils troublaient l'harmonie. Les +forêts de bouleaux étaient dévastées pour assurer le maintien de +l'ordre. L'Europe tremblait... Mais jamais la Russie, durant les +mille années de sa stupide existence, n'avait encore connue une +telle honte... + +Il leva son poing, l'agita d'un air menaçant au-dessus de sa tête, +et soudain le fit retomber avec autant de colère que s'il se fut +agi pour lui de terrasser un ennemi. Des battements de mains, des +acclamations enthousiastes retentirent de tous côtés. La moitié de +la salle applaudissait à tout rompre. On était empoigné, et certes +il y avait de quoi l'être: cet homme traînait la Russie dans la +boue, comment n'aurait-on pas exulté? + +-- Voilà l'affaire! Oui, c'est cela! Hourra! Non, ce n'est plus de +l'esthétique, cela! + +-- Depuis lors, poursuivit l'énergumène, -- vingt ans se sont +écoulés. On a rouvert les universités, et on les a multipliées. La +marche au pas n'est plus qu'une légende; il manque des milliers +d'officiers pour que les cadres soient au complet. Les chemins de +fer ont dévoré tous les capitaux, et, pareil à une immense toile +d'araignée, le réseau des voies ferrées s'est étendu sur toute la +Russie, si bien que dans quinze ans on pourra voyager n'importe +où. Les ponts ne brûlent que de loin en loin, et quand les villes +se permettent d'en faire autant, elles respectent du moins l'ordre +établi: c'est régulièrement, chacune à son tour, dans la saison +des incendies, qu'elles deviennent la proie des flammes. Les +tribunaux rendent des jugements dignes de Salomon, et si les jurés +trafiquent de leur verdict, c'est uniquement parce que le +_struggle for life _les y oblige, sous peine de mourir de faim. +Les serfs sont émancipés, et, au lieu d'être fouettés par leurs +seigneurs, ils se fouettent maintenant les uns les autres. On +absorbe des océans d'eau-de-vie au grand avantage du Trésor, et, +comme nous avons déjà derrière nous dix siècles de stupidité, on +élève à Novgorod un monument colossal en l'honneur de ce +millénaire. L'Europe fronce les sourcils et recommence à +s'inquiéter... Quinze ans de réformes! Et pourtant jamais la +Russie, même aux époques les plus grotesques de sa sotte histoire, +n'était arrivée... + +Les cris de la foule ne me permirent pas d'entendre la fin de la +phrase. Je vis encore une fois le maniaque lever son bras et +l'abaisser d'un air triomphant. L'enthousiasme ne connaissait plus +de bornes: c'étaient des applaudissements, des bravos auxquels +plusieurs dames ne craignaient pas de mêler leur voix. On aurait +dit que tous ces gens étaient ivres. L'orateur parcourut des yeux +le public; la joie qu'il éprouvait de son succès semblait lui +avoir enlevé la conscience de lui-même. Lembke, en proie à une +agitation inexprimable, donna un ordre à quelqu'un. Julie +Mikhaïlovna, toute pâle, dit vivement quelques mots au prince qui +était accouru auprès d'elle... Tout à coup, six appariteurs +sortirent des coulisses, saisirent le maniaque et l'arrachèrent de +l'estrade. Comment réussit-il à se dégager de leurs mains? je ne +puis le comprendre, toujours est-il qu'on le vit reparaître sur la +plate-forme, brandissant le poing et criant de toute sa force: + +-- Mais jamais la Russie n'était encore arrivée... + +De nouveau on s'empara de lui et on l'entraîna. Une quinzaine +d'individus s'élancèrent dans les coulisses pour le délivrer, +mais, au lieu d'envahir l'estrade, ils se ruèrent sur la mince +cloison latérale qui séparait les coulisses de la salle et +finirent par la jeter bas... Puis je vis sans en croire mes yeux +l'étudiante (soeur de Virguinsky) escalader brusquement l'estrade: +elle était là avec son rouleau de papier sous le bras, son costume +de voyage, son teint coloré et son léger embonpoint; autour d'elle +se trouvaient deux ou trois femmes et deux ou trois hommes parmi +lesquels son mortel ennemi, le collégien. Je pus même entendre la +phrase: + +-- «Messieurs, je suis venue pour faire connaître les souffrances +des malheureux étudiants et susciter partout l'esprit de +protestation...» + +Mais il me tardait d'être dehors. Je fourrai mon noeud de rubans +dans ma poche et, grâce à ma connaissance des êtres de la maison, +je m'esquivai par une issue dérobée. Comme bien on pense, mon +premier mouvement fut de courir chez Stépan Trophimovitch. + +CHAPITRE II + +_LA FÊTE -- DEUXIÈME PARTIE._ + +I + +Il ne me reçut pas. Il s'était enfermé et écrivait. Comme +j'insistais pour qu'il m'ouvrît, il me répondit à travers la +porte: + +-- Mon ami, j'ai tout terminé, qui peut exiger plus de moi? + +-- Vous n'avez rien terminé du tout, vous n'avez fait qu'aider à +la déroute générale. Pour l'amour de Dieu, pas de phrases, Stépan +Trophimovitch; ouvrez. Il faut prendre des mesures; on peut encore +venir vous insulter chez vous... + +Je me croyais autorisé à lui parler sévèrement, et même à lui +demander des comptes. J'avais peur qu'il n'entreprit quelque chose +de plus fou encore. Mais, à mon grand étonnement, je rencontrai +chez lui une fermeté inaccoutumée: + +-- Ne m'insultez pas vous-même le premier. Je vous remercie pour +tout le passé; mais je répète que j'en ai fini avec les hommes, +aussi bien avec les bons qu'avec les mauvais. J'écris à Daria +Pavlovna que j'ai eu l'inexcusable tort d'oublier jusqu'à présent. +Demain, si vous voulez, portez-lui ma lettre, et, maintenant, +merci. + +-- Stépan Trophimovitch, l'affaire, soyez-en sûr, est plus +sérieuse que vous ne le pensez. Vous croyez avoir remporté là-bas +une victoire écrasante? Détrompez-vous, vous n'avez écrasé +personne, et c'est vous-même qui avez été brisé comme verre (oh! +je fus incivil et grossier; je me le rappelle avec tristesse!) +Vous n'avez décidément aucune raison pour écrire à Daria +Pavlovna... Et qu'allez-vous devenir maintenant sans moi? Est-ce +que vous entendez quelque chose à la vie pratique? Vous avez +certainement un nouveau projet dans l'esprit? En ce cas, un second +échec vous attend... + +Il se leva et vint tout près de la porte. + +-- Quoique vous n'ayez pas longtemps vécu avec eux, vous avez déjà +pris leur langage et leur ton. Dieu vous pardonne, mon ami, et +Dieu vous garde! Mais j'ai toujours reconnu en vous l'étoffe d'un +homme comme il faut: vous viendrez peut-être à résipiscence, -- +avec le temps, bien entendu, comme nous tous en Russie. Quant à +votre observation concernant mon défaut de sens pratique, je vous +citerai une remarque faite par moi il y a longtemps: nous avons +dans notre pays quantité de gens qui critiquent on ne peut plus +violemment l'absence d'esprit pratique chez les autres, et qui ne +font grâce de ce reproche qu'à eux-mêmes. Cher, songez que je suis +agité, et ne me tourmentez pas. Encore une fois, merci pour tout; +séparons-nous l'un de l'autre, comme Karmazinoff s'est séparé du +public, c'est-à-dire en nous faisant réciproquement l'aumône d'un +oubli magnanime. Lui, il jouait une comédie quand il priait si +instamment ses anciens lecteurs de l'oublier; moi, je n'ai pas +autant d'amour-propre, et je compte beaucoup sur la jeunesse de +votre coeur: pourquoi conserveriez-vous le souvenir d'un vieillard +inutile? «Vivez davantage», mon ami, comme disait Nastasia la +dernière fois qu'elle m'a adressé ses voeux à l'occasion de ma +fête (ces pauvres gens ont quelquefois des mots charmants et +pleins de philosophie). Je ne vous souhaite pas beaucoup de +bonheur, ce serait fastidieux; je ne vous souhaite pas de mal non +plus, mais, d'accord avec la philosophie populaire, je me borne à +vous dire: «Vivez davantage», et tâchez de ne pas trop vous +ennuyer; ce frivole souhait, je l'ajoute de ma poche. Allons, +adieu, sérieusement, adieu. Ne restez pas à ma porte, je +n'ouvrirai pas. + +Il s'éloigna, et je n'en pus rien tirer de plus. Malgré son +«agitation», il parlait coulamment, sans précipitation, et avec +une gravité qu'il s'efforçait visiblement de rendre imposante. +Sans doute il était un peu fâché contre moi et, peut-être, me +punissait d'avoir été, la veille, témoin de ses puériles frayeurs. +D'un autre côté, il savait aussi que les larmes qu'il avait +versées le matin devant tout le monde l'avaient placé dans une +situation assez comique; or personne n'était plus soucieux que +Stépan Trophimovitch de conserver son prestige intact vis-à-vis de +ses amis. Oh! je ne le blâme pas! Mais je me rassurai en voyant +que cette humeur sarcastique et cette petite faiblesse +subsistaient chez lui en dépit de toutes les secousses morales: un +homme, en apparence si peu différent de ce qu'il avait toujours +été, ne devait point être disposé à prendre en ce moment quelque +résolution désespérée. Voilà comme j'en jugeai alors, et, mon +Dieu, dans quelle erreur j'étais! Je perdais de vue bien des +choses... + +Anticipant sur les événements, je reproduis les premières lignes +de la lettre qu'il fit porter le lendemain à Daria Pavlovna: + +-- «Mon enfant, ma main tremble, mais j'ai tout fini. Vous n'avez +pas assisté à mon dernier engagement avec les humains; vous n'êtes +pas venue à cette «lecture», et vous avez bien fait. Mais on vous +racontera que dans notre Russie si pauvre en caractères un homme +courageux s'est levé, et que, sourd aux menaces de mort proférées +de tous côtés contre lui, il a dit à ces imbéciles leur fait, à +savoir que ce sont des imbéciles. Oh! ce sont de pauvres petits +vauriens, et rien de plus, de petits imbéciles, -- voilà le mot! +Le sort en est jeté! je quitte cette ville pour toujours, et je ne +sais où j'irai. Tous ceux que j'aimais se sont détournés de moi. +Mais vous, vous, être si pur et naïf, vous, douce créature dont le +sort a failli être uni au mien par la volonté d'un coeur +capricieux et despote; vous qui peut-être m'avez vu avec mépris +verser mes lâches larmes à la veille de notre mariage projeté; +vous qui, en tout état de cause, ne pouvez me considérer que comme +un personnage comique, -- oh! à vous, à vous le dernier cri de mon +coeur! Envers vous seule j'ai un dernier devoir à remplir! Je ne +puis vous quitter pour toujours en vous laissant l'impression que +je suis un ingrat, un sot, un rustre et un égoïste, comme +probablement vous le répète chaque jour une personne ingrate et +dure qu'il m'est, hélas! impossible d'oublier... + +Etc., etc. Il y avait quatre pages de phrases dans ce goût-là. + +En réponse à son «je n'ouvrirai pas», je cognai trois fois à la +porte. «J'aurai ma revanche», lui criai-je en m'en allant, +«aujourd'hui même vous m'enverrez chercher trois fois par +Nastasia, et je ne viendrai pas.» Je courus ensuite chez Julie +Mikhaïlovna. + +II + +Là, je fus témoin d'une scène révoltante: on trompait effrontément +la pauvre femme, et j'étais forcé de me taire. Qu'aurais-je pu lui +dire, en effet? Revenu à une plus calme appréciation des choses, +je m'étais aperçu que tout se réduisait pour moi à des +impressions, à des pressentiments sinistres, et qu'en dehors de +cela je n'avais aucune preuve. Je trouvai la gouvernante en +larmes, ses nerfs étaient très agités. Elle se frictionnait avec +de l'eau de Cologne, et il y avait un verre d'eau à côté d'elle. +Pierre Stépanovitch, debout devant Julie Mikhaïlovna, parlait sans +discontinuer; le prince était là aussi, mais il ne disait mot. +Tout en pleurant, elle reprochait avec vivacité à Pierre +Stépanovitch ce qu'elle appelait sa «défection»: d'après elle, +tous les déplorables incidents survenus dans la matinée n'avaient +eu pour cause que l'absence de Pierre Stépanovitch. + +Je remarquai en lui un grand changement: il semblait très +préoccupé, presque grave. Ordinairement il n'avait pas l'air +sérieux et riait toujours, même quand il se fâchait, ce qui lui +arrivait souvent. Oh! maintenant encore Pierre Stépanovitch était +fâché; il parlait d'un ton brutal, plein d'impatience et de +colère. Il prétendait avoir été pris d'un mal de tête accompagné +de nausées pendant une visite qu'il avait faite tout au matin à +Gaganoff. Hélas! la pauvre femme désirait tant être trompée +encore! Lorsque j'entrai, la principale question qu'on agitait +était celle-ci: y aurait-il un bal ou n'y en aurait-il pas? En un +mot, c'était toute la seconde partie de la fête qui se trouvait +remise en discussion. Julie Mikhaïlovna déclarait formellement +qu'elle ne consentirait jamais à assister au bal «après les +affronts de tantôt»; au fond, elle ne demandait pas mieux que +d'avoir la main forcée, et forcée précisément par Pierre +Stépanovitch. Elle le considérait comme un oracle, et s'il l'avait +tout à coup plantée là, je crois qu'elle en aurait fait une +maladie. Mais il n'avait pas envie de s'en aller: il insistait de +toutes ses forces pour que le bal eût lieu, et surtout pour que la +gouvernante s'y montrât... + +-- Allons, pourquoi pleurer? Vous tenez donc bien à faire une +scène? Il faut absolument que vous passiez votre colère sur +quelqu'un? Soit, passez-là sur moi; seulement dépêchez-vous, car +le temps presse, et il est urgent de prendre une décision. La +séance littéraire a été un _four, _le bal réparera cela. Tenez, +c'est aussi l'avis du prince. Tout de même, sans le prince, je ne +sais pas comment l'affaire se serait terminée. + +Au commencement, le prince s'était prononcé contre le bal (c'est- +à-dire qu'il n'était pas d'avis que Julie Mikhaïlovna y parût; +quant au bal même, on ne pouvait en aucun cas le contremander); +mais Pierre Stépanovitch ayant plusieurs fois fait mine de s'en +référer à son opinion, il changea peu à peu de sentiment. + +Le ton impoli de Pierre Stépanovitch était aussi trop +extraordinaire pour ne pas m'étonner. Oh! j'oppose un démenti +indigné aux bruits répandus plus tard concernant de prétendues +relations intimes qui auraient existé entre Julie Mikhaïlovna et +Pierre Stépanovitch. Ce sont là de pures calomnies. Non, l'empire +que le jeune homme exerçait sur la gouvernante, il le devait +exclusivement aux basses flagorneries dont il s'était mis à +l'accabler dès le début: la voyant désireuse de jouer un grand +rôle politique et social, il avait flatté sa manie, il avait feint +de s'associer à ses rêves et d'en poursuivre la réalisation +conjointement avec elle; enfin il s'y était si bien pris pour +l'entortiller, que maintenant elle ne pensait plus que par lui. + +Lorsqu'elle m'aperçut, un éclair s'alluma dans ses yeux. + +-- Tenez, interrogez-le! s'écria-t-elle: -- lui aussi est resté +tout le temps près de moi, comme le prince. Dites, n'est-il pas +évident que tout cela est un coup monté, un coup bassement, +perfidement monté pour me faire à moi et à André Antonovitch tout +le mal possible? Oh! ils s'étaient concertés, ils avaient leur +plan. C'est une cabale organisée de longue main. + +-- Vous exagérez, selon votre habitude. Vous avez toujours un +poème dans la tête. Du reste, je suis bien aise de voir +monsieur... (il fit semblant de ne pas se rappeler mon nom), il +vous dira son opinion. + +-- Mon opinion, répondis-je aussitôt, -- est de tout point +conforme à celle de Julie Mikhaïlovna. Le complot n'est que trop +évident. Je vous rapporte cette rosette, Julie Mikhaïlovna. Que le +bal ait lieu ou non, ce n'est pas mon affaire, car je n'y puis +rien, mais mon rôle en tant que commissaire de la fête est +terminé. Excusez ma vivacité, mais je ne puis agir au mépris du +bon sens et de ma conviction. + +-- Vous entendez, vous entendez! fit-elle en frappant ses mains +l'une contre l'autre. + +-- J'entends, et voici ce que je vous dirai, reprit en s'adressant +à moi Pierre Stépanovitch, -- je suppose que vous avez tous mangé +quelque chose qui vous a fait perdre l'esprit. Selon moi, il ne +s'est rien passé, absolument rien, qu'on n'ait déjà vu et qu'on +n'ait pu toujours voir dans cette ville. Que parlez-vous de ce +complot? Cela a été fort laid, honteusement bête, mais où donc y +a-t-il un complot? Comment, ils auraient comploté contre Julie +Mikhaïlovna qui les protège, qui les gâte, qui leur pardonne avec +une indulgence inépuisable toutes leurs polissonneries? Julie +Mikhaïlovna! Que vous ai-je répété à satiété depuis un mois? De +quoi vous ai-je prévenue? Allons, quel besoin aviez-vous de tous +ces gens-là? Vous teniez donc bien à vous encanailler? Pourquoi? +Dans quel but? Pour fusionner les divers éléments sociaux? Eh +bien, elle est jolie, votre fusion! + +-- Quand donc m'avez-vous prévenue? Au contraire, vous +m'approuviez, vous exigiez même que j'agisse ainsi... Votre +langage, je l'avoue, m'étonne à un tel point... Vous m'avez vous- +même amené plusieurs fois d'étranges gens... + +-- Au contraire, loin de vous approuver, je disputais avec vous. +Je reconnais que je vous ai présenté d'étranges gens, mais je ne +l'ai fait que tout récemment, après avoir vu vos salons envahis +déjà par des douzaines d'individus semblables; je vous ai amené +des danseurs pour le «quadrille de la littérature», et l'on +n'aurait pas pu les recruter dans la bonne société. Du reste, je +parie qu'à la séance littéraire d'aujourd'hui on a laissé entrer +sans billets bien d'autres crapules. + +-- Certainement, confirmai-je. + +-- Vous voyez, vous en convenez. Vous rappelez-vous le ton qui +régnait ici en ville dans ces derniers temps? C'était +l'effronterie la plus impudente, le cynisme le plus scandaleux. Et +qui encourageait cela? Qui couvrait cela de son patronage? Qui a +dévoyé l'esprit public? Qui a jeté tout le fretin hors des gonds? +Est-ce que les secrets de toutes les familles ne s'étalent pas +dans votre album? Ne combliez-vous pas de caresses vos poètes et +vos dessinateurs? Ne donniez-vous pas votre main à baiser à +Liamchine? Un séminariste n'a-t-il pas, en votre présence, insulté +un conseiller d'État actuel venu chez vous avec sa fille, et n'a- +t-il pas gâté la robe de celle-ci en essuyant dessus ses grosses +bottes goudronnées? Pourquoi donc vous étonnez-vous que le public +vous soit hostile? + +-- Mais tout cela, c'est votre oeuvre, je n'ai fait que suivre vos +conseils! Ô mon Dieu! + +-- Non, je vous ai avertie, je vous ai engagée à vous tenir sur +vos gardes, nous avons eu des discussions ensemble à ce sujet, +nous nous sommes querellés! + +-- Vous mentez effrontément. + +-- Allons, sans doute il est inutile de vous parler de cela. +Maintenant vous êtes fâchée, il vous faut une victime; eh bien, je +le répète, passez votre colère sur moi. Mieux vaut que je +m'adresse à vous, monsieur... (il feignait toujours d'avoir oublié +mon nom): en laissant de côté Lipoutine, j'affirme qu'il n'y a eu +aucun complot, au-cun! Je le prouverai, mais examinons d'abord le +cas de Lipoutine. Il est venu lire les vers de l'imbécile +Lébiadkine, et c'est cela que vous appelez un complot? Mais savez- +vous que Lipoutine a très bien pu trouver la chose spirituelle? +Sérieusement, sérieusement spirituelle. En faisant cette lecture, +il comptait amuser la société, égayer tout le monde, à commencer +par sa protectrice Julie Mikhaïlovna, voilà tout. Vous ne le +croyez pas? Eh bien, cette facétie n'est-elle pas dans le goût de +tout ce qui s'est fait ici depuis un mois? Voulez-vous que je vous +dise toute ma pensée? Je suis sûr que dans un autre moment cela +aurait passé comme une lettre à la poste; on n'y aurait vu qu'une +plaisanterie risquée, grossière peut-être, mais amusante. + +-- Comment! Vous trouvez spirituelle l'action de Lipoutine? +s'écria dans un transport d'indignation Julie Mikhaïlovna; -- vous +osez appeler ainsi une pareille sottise, une pareille +inconvenance, un acte si bas, si lâche, si perfide? Je vois bien +maintenant que vous-même êtes du complot! + +-- Sans aucun doute, c'est moi qui, invisible et présent, faisais +mouvoir tous les fils. Mais, voyons, si je prenais part à un +complot, -- comprenez du moins cela! -- ce serait pour aboutir à +autre chose qu'à la lecture de quelques vers ridicules! Pourquoi +ne pas dire tout de suite que j'avais donné le mot à papa pour +qu'il causât un pareil scandale? À qui la faute si vous avez +laissé papa s'exhiber en public? Qui est-ce qui, hier, vous avait +déconseillé cela, hier encore, hier? + +-- Oh! hier il avait tant d'esprit, je comptais tant sur lui; il +a, en outre, de si belles manières; je me disais: lui et +Karmazinoff... et voilà! + +-- Oui: et voilà. Mais, avec tout son esprit, papa s'est conduit +bêtement. Je savais d'avance qu'il ferait des bêtises; si donc +j'étais entré dans une conspiration ourdie contre votre fête, est- +ce que je vous aurais engagée à ne pas lâcher l'âne dans le +potager? Non, sans doute. Eh bien, hier je vous ai vivement +sollicitée d'interdire la parole à papa, car je pressentais ce qui +devait arriver. Naturellement il était impossible de tout prévoir, +et lui-même, pour sûr, ne savait pas, une minute avant de monter +sur l'estrade, quel brûlot il allait allumer. Est-ce que ces +vieillards nerveux ressemblaient à des hommes? Mais le mal n'est +pas sans remède: pour donner satisfaction au public, demain ou +même aujourd'hui envoyez chez lui par mesure administrative deux +médecins chargés d'examiner son état mental, et ensuite fourrez-le +dans un asile d'aliénés. Tout le monde rira et comprendra qu'il +n'y a pas lieu de se sentir offensé. En ma qualité de fils, +j'annoncerai la nouvelle ce soir au bal. Karmazinoff, c'est une +autre affaire: l'animal a mis son auditoire de mauvaise humeur en +lisant pendant une heure entière. En voilà encore un qui, à coup +sûr, s'entendait avec moi! Il avait été convenu entre nous qu'il +ferait des sottises afin de nuire à Julie Mikhaïlovna! + +-- Oh! Karmazinoff, quelle honte! J'en ai rougi pour notre public! + +-- Eh bien, moi, je n'aurais pas rougi, mais j'aurais étrillé +d'importance le lecteur lui-même. C'est le public qui avait +raison. Et, pour ce qui est de Karmazinoff, à qui la faute encore? +Est-ce moi qui l'ai jeté à votre tête? Ai-je jamais été de ses +adorateurs? Allons, que le diable l'emporte! Reste le troisième, +la maniaque politique; celui-là, c'est autre chose. Ici tout le +monde a fait une boulette, et l'on ne peut pas mettre +exclusivement en cause mes machinations. + +-- Ah! taisez-vous, c'est terrible, terrible! Sur ce point, c'est +moi, moi seule qui suis coupable! + +-- Assurément, mais ici je vous excuse. Eh! qui se défie de ces +francs parleurs? À Pétersbourg même on ne prend pas garde à eux. +Il vous avait été recommandé, et dans quels termes encore! Ainsi +convenez que maintenant vous êtes même obligée de vous montrer au +bal. La chose est grave, car c'est vous-même qui avez fait monter +cet homme-là sur l'estrade. À présent vous devez donc décliner +publiquement toute solidarité avec lui, dire que le gaillard est +entre les mains de la police et que vous avez été trompée d'une +façon inexplicable. Vous déclarerez avec indignation que vous avez +été victime d'un fou, car c'est un fou et rien de plus. Voilà +comme il faut présenter le fait. Moi, je ne puis pas souffrir ces +furieux. Il m'arrive parfois à moi-même d'en dire de plus roides +encore, mais ce n'est pas _ex cathedra._ Et justement voici qu'on +parle d'un sénateur. + +-- De quel sénateur? Qui est-ce qui en parle? + +-- Voyez-vous, moi-même je n'y comprends rien. Est-ce que vous +n'avez point été avisée, Julie Mikhaïlovna, de la prochaine +arrivée d'un sénateur? + +-- D'un sénateur? + +-- Voyez-vous, on est convaincu qu'un sénateur a reçu mission de +se rendre ici, et que le gouvernement va vous destituer. Cela +m'est revenu de plusieurs côtés. + +-- Je l'ai entendu dire aussi, observai-je. + +-- Qui a parlé de cela? demanda la gouvernante toute rouge. + +-- Vous voulez dire: qui en a parlé le premier? Je n'en sais rien. +Toujours est-il qu'on en parle, et même beaucoup. Le public ne +s'est pas entretenu d'autre chose dans la journée d'hier. Tout le +monde est très sérieux, quoiqu'on n'ait encore aucune donnée +positive. Sans doute les personnes plus intelligentes, les gens +plus compétents se taisent, mais parmi ceux-ci plusieurs ne +laissent pas d'écouter. + +-- Quelle bassesse! Et... quelle bêtise! + +-- Eh bien, vous voyez, il faut maintenant que vous vous montriez +pour fermer la bouche à ces imbéciles. + +-- Je l'avoue, je sens moi-même que je ne puis faire autrement, +mais... si une nouvelle humiliation m'était réservée? Si j'allais +me trouver seule à ce bal? Car personne ne viendra, personne, +personne! + +-- Quelle idée? On n'ira pas au bal! Et les robes qu'on a fait +faire, et les toilettes des demoiselles? Vraiment, après cela, je +nie que vous soyez une femme! Voilà comme vous connaissez votre +sexe! + +-- La maréchale de la noblesse n'y sera pas! + +-- Mais enfin, qu'est-ce qui est arrivé? Pourquoi n'ira-t-on pas +au bal? cria-t-il impatienté. + +-- Une ignominie, une honte, -- voilà ce qui est arrivé. Qu'y a-t- +il au fond de tout cela? Je l'ignore, mais, après une telle +affaire, je ne puis pas me montrer au bal... + +-- Pourquoi? Mais, au bout du compte, quels sont vos torts? De +quoi êtes-vous coupable? La faute n'est-elle pas plutôt au public, +à vos hommes respectables, à vos pères de famille? C'était à eux +d'imposer silence aux vauriens et aux imbéciles, -- car parmi les +tapageurs il n'y avait que des imbéciles et des vauriens. Nulle +part, dans aucune société, l'autorité ne maintient l'ordre à elle +toute seule. Chez nous chacun, en entrant quelque part, exige +qu'on détache un commissaire de police pour veiller à sa sûreté +personnelle. On ne comprend pas que la société doit se protéger +elle-même. Et que font en pareille circonstance vos pères de +famille, vos hauts fonctionnaires, vos femmes mariées, vos jeunes +filles? Tous ces gens-là se taisent et boudent. Le public n'a pas +même assez d'initiative pour mettre les braillards à la raison. + +-- Ah! que cela est vrai! Ils se taisent, boudent et... regardent +autour d'eux. + +-- Eh bien, si cela est vrai, vous devez le déclarer hautement, +fièrement, sévèrement. Il faut montrer que vous n'êtes pas brisée, +et le montrer précisément à ces vieillards, à ces mères de +famille. Oh! vous saurez: vous ne manquez pas d'éloquence, lorsque +votre tête est lucide. Vous les réunirez autour de vous et vous +leur ferez un discours qui sera ensuite envoyé au _Golos _et à la +_Gazette de la Bourse._ Attendez, je vais moi-même me mettre à +l'oeuvre, je me charge de tout organiser. Naturellement les +mesures d'ordre devront être mieux prises; il faudra surveiller le +buffet, prier le prince, prier monsieur... Vous ne pouvez pas nous +laisser en plan, monsieur, alors que tout est à recommencer. Et +enfin vous ferez votre entrée au bras d'André Antonovitch. Comment +va-t-il? + +-- Oh! quels jugements faux, injustes, outrageants vous avez +toujours portés sur cet homme angélique! s'écria avec un subit +attendrissement Julie Mikhaïlovna, et peu s'en fallut qu'elle ne +fondît en larmes. Sur le moment Pierre Stépanovitch déconcerté ne +sut que balbutier: + +-- Allons donc, je... mais quoi? J'ai toujours... + +-- Jamais, jamais! vous ne lui avez jamais rendu justice! + +-- Il faut renoncer à comprendre la femme! grommela Pierre +Stépanovitch en grimaçant un sourire. + +-- C'est l'homme le plus droit, le plus délicat, le plus +angélique! L'homme le meilleur! + +-- Pour ce qui est de sa bonté, je l'ai toujours hautement +reconnue... + +-- Jamais. Du reste, laissons cela. Je l'ai défendu fort +maladroitement. Tantôt la sournoise maréchale de la noblesse a +fait plusieurs allusions sarcastiques à ce qui s'est passé hier. + +-- Oh! maintenant elle ne parlera plus de la journée d'hier, celle +d'aujourd'hui doit la préoccuper bien davantage. Et pourquoi +l'idée qu'elle n'assistera pas au bal vous trouble-t-elle à ce +point? Certainement elle n'y viendra pas, après la part qu'elle a +eue à un tel scandale! Ce n'est peut-être pas sa faute, mais sa +réputation n'en souffre pas moins, elle a de la boue sur les +mains. + +-- Qu'est-ce que c'est? je ne comprends pas: pourquoi a-t-elle de +la boue sur les mains? demanda Julie Mikhaïlovna en regardant +Pierre Stépanovitch d'un air étonné. + +-- Je n'affirme rien, mais en ville le bruit court qu'elle leur a +servi d'entremetteuse. + +-- Comment? À qui a-t-elle servi d'entremetteuse? + +-- Eh! mais est-ce que vous ne savez pas encore la chose? s'écria- +t-il avec une surprise admirablement jouée, -- eh bien, à +Stavroguine et à Élisabeth Nikolaïevna! + +Nous n'eûmes tous qu'un même cri: + +-- Comment? Quoi? + +-- Vrai, on dirait que vous n'êtes encore au courant de rien! Eh +bien, il s'agit d'un événement tragico-romanesque: en plein jour +Élisabeth Nikolaïevna a quitté la voiture de la maréchale de la +noblesse pour monter dans celle de Stavroguine, et elle a filé +avec «ce dernier» à Skvorechniki. Il y a de cela une heure tout au +plus. + +Ces paroles nous plongèrent dans une stupéfaction facile à +comprendre. Naturellement, nous avions hâte d'en savoir davantage, +et nous nous mîmes à interroger Pierre Stépanovitch. Mais, +circonstance singulière, quoiqu'il eût été, «par hasard», témoin +du fait, il ne put nous en donner qu'un récit très sommaire. +Voici, d'après lui, comment la chose s'était passée: après la +matinée littéraire, la maréchale de la noblesse avait ramené dans +sa voiture Lisa et Maurice Nikolaïévitch à la demeure de la +générale Drozdoff (celle-ci avait toujours les jambes malades); au +moment où l'équipage venait de s'arrêter devant le perron, Lisa, +sautant à terre, s'était élancée vers une autre voiture qui +stationnait à vingt-cinq pas de là, la portière s'était ouverte et +refermée: «Épargnez-moi!» avait crié la jeune fille à Maurice +Nikolaïévitch, et la voiture était partie à fond de train dans la +direction de Skvorechniki. En réponse aux questions qui jaillirent +spontanément de nos lèvres: Y a-t-il eu entente préalable? Qui +est-ce qui était dans la voiture? -- Pierre Stépanovitch déclara +qu'il ne savait rien, que sans doute cette fugue avait été +concertée à l'avance entre les deux jeunes gens, mais qu'il +n'avait pas aperçu Stavroguine lui-même dans la voiture où peut- +être se trouvait le vieux valet de chambre, Alexis Egoritch. + +-- Comment dont vous-même étiez-vous là? lui demandâmes-nous, -- +et comment savez-vous de science certaine qu'elle est allée à +Skvorechniki? + +-- Je passais en cet endroit par hasard, répondit-il, -- et, en +apercevant Lisa, j'ai couru vers la voiture. + +Et pourtant, lui si curieux, il n'avait pas remarqué qui était +dans cette voiture! + +-- Quant à Maurice Nikolaïévitch, acheva le narrateur, -- non +seulement il ne s'est pas mis à la poursuite de la jeune fille, +mais il n'a même pas essayé de la retenir, et il a fait taire la +maréchale de la noblesse qui s'époumonait à crier: «Elle va chez +Stavroguine! Elle va chez Stavroguine!» + +Je ne pus me contenir plus longtemps: + +-- C'est toi, scélérat, qui as tout organisé! vociférai-je avec +rage. -- Voilà à quoi tu as employé ta matinée! Tu as été le +complice de Stavroguine, c'est toi qui étais dans la voiture et +qui y a fait monter Lisa... toi, toi, toi! Julie Mikhaïlovna, cet +homme est votre ennemi, il vous perdra aussi! Prenez garde! + +Et je sortis précipitamment de la maison. + +J'en suis encore à me demander aujourd'hui comment j'ai pu alors +lancer une accusation si nette à la face de Pierre Stépanovitch. +Mais j'avais deviné juste: on découvrit plus tard que les choses +s'étaient passées à très peu près comme je l'avais dit. En premier +lieu, j'avais trouvé fort louche la façon dont il s'y était pris +pour entrer en matière. Une nouvelle aussi renversante, il aurait +dû, ce semble, la raconter de prime abord, dès son arrivée dans la +maison; au lieu de cela, il avait fait mine de croire que nous la +savions déjà, ce qui était impossible, vu le peu de temps écoulé +depuis l'événement. Pour la même raison, il ne pouvait non plus +avoir déjà entendu dire partout que la maréchale de la noblesse +avec servi d'entremetteuse. En outre, pendant qu'il parlait, +j'avais deux fois surpris sur ses lèvres le sourire malicieux du +fourbe qui s'imagine en conter à des jobards. Mais peu m'importait +Pierre Stépanovitch; le fait principal n'était pas douteux à mes +yeux, et, en sortant de chez Julie Mikhaïlovna, je ne me +connaissais plus. Cette catastrophe m'atteignait à l'endroit le +plus sensible du coeur; j'avais envie de fondre en larmes et il se +put même que j'aie pleuré. Je ne savais à quoi me décider. Je +courus chez Stépan Trophimovitch, mais l'irritant personnage +refusa encore de me recevoir. Nastasia eut beau m'assurer à voix +basse qu'il était couché, je n'en crus rien. Chez Lisa, +j'interrogeai les domestiques: ils me confirmèrent la fuite de +leur jeune maîtresse, mais eux-mêmes n'en savaient pas plus que +moi. La consternation régnait dans cette demeure; Prascovie +Ivanovna avait déjà eu plusieurs syncopes, Maurice Nikolaïévitch +se trouvait auprès d'elle; je ne jugeai pas à propos de le +demander. En réponse à mes questions, les gens de la maison +m'apprirent que dans ces derniers temps Pierre Stépanovitch était +venu très souvent chez eux: il lui arrivait parfois de faire +jusqu'à deux visites dans la même journée. Les domestiques étaient +tristes et parlaient de Lisa avec un respect particulier; ils +l'aimaient. Qu'elle fût perdue, irrévocablement perdue, -- je n'en +doutais pas, mais le côté psychologique de l'affaire restait +incompréhensible pour moi, surtout après la scène que la jeune +fille avait eue la veille avec Stavroguine. Courir la ville en +quête de renseignements, m'informer auprès de personnes +malveillantes que cette lamentable aventure devait réjouir, cela +me répugnait, et, d'ailleurs, par égard pour Lisa, je ne l'aurais +point voulu faire. Mais ce qui m'étonne, c'est que je sois allé +chez Daria Pavlovna, où, du reste, je ne fus pas reçu (depuis la +veille, la porte de la maison Stavroguine ne s'ouvrait pour aucun +visiteur); je ne sais ce que j'aurais pu lui dire et quel motif +m'avait déterminé à cette démarche. De chez Dacha, je me rendis au +domicile de son frère. Je trouvai Chatoff plus sombre que jamais. +Pensif et morne, il semblait faire un effort sur lui-même pour +m'écouter; tandis que je parlais, il se promenait silencieusement +dans sa chambrette, et je pus à peine lui arracher une parole. +J'étais déjà en bas de l'escalier quand il me cria du carré: +«Passez chez Lipoutine, là vous saurez tout.» Mais je n'allais pas +chez Lipoutine, et je revins plus tard chez Chatoff. Je me +contentai d'entre-bâiller sa porte: «N'irez-vous pas aujourd'hui +chez Marie Timoféievna?» lui dis-je sans entrer. Il me répondit +par des injures, et je me retirai. Je note, pour ne pas l'oublier, +que, le même soir, il se rendit exprès tout au bout de la ville +chez Marie Timoféievna qu'il n'avait pas vue depuis assez +longtemps. Il la trouva aussi bien que possible, physiquement et +moralement; Lébiadkine ivre-mort dormait sur un divan dans la +première pièce. Il était alors dix heures juste. Chatoff lui-même +me fit part de ces détails le lendemain, en me rencontrant par +hasard dans la rue. À neuf heures passées, je me décidai à me +rendre au bal. Je ne devais plus y assister en qualité de +commissaire, car j'avais laissé ma rosette chez Julie Mikhaïlovna, +mais j'étais curieux de savoir ce qu'on disait en ville de tous +ces événements. De plus, je voulais avoir l'oeil sur la +gouvernante, ne dussé-je la voir que de loin. Je me reprochais +fort la précipitation avec laquelle je l'avais quittée tantôt. + +III + +Toute cette nuit avec ces incidents absurdes aboutissant à une +épouvantable catastrophe me fait encore aujourd'hui l'effet d'un +affreux cauchemar, et c'est ici que ma tâche de chroniqueur +devient particulièrement pénible. Il était plus de dix heures +quand j'arrivai chez la maréchale de la noblesse. Malgré le peu de +temps dont on disposait, la vaste salle où s'était donnée la +séance littéraire avait été convertie en salle de danse, et l'on +espérait y voir toute la ville. Pour moi, depuis la matinée, je ne +me faisais aucune illusion à cet égard, mais l'événement dépassa +mes prévisions les plus pessimistes. Pas une famille de la haute +société ne vint au bal, et tous les fonctionnaires de quelque +importance firent également défaut. L'abstention presque générale +du public féminin donna un démenti au pronostic de Pierre +Stépanovitch (sans doute celui-ci avait sciemment trompé la +gouvernante): il y avait tout au plus une dame pour quatre +cavaliers, et encore quelles dames! Des femmes d'officiers +subalternes, d'employés de la poste et de petits bureaucrates, +trois doctoresses accompagnées de leurs filles, deux ou trois +représentantes de la petite propriété, les sept filles et la nièce +du secrétaire dont j'ai parlé plus haut, des boutiquières, -- +était-ce cela qu'attendait Julie Mikhaïlovna? La moitié des +marchands même restèrent chez eux. Du côté des hommes, quoique le +gratin tout entier brillât par son absence, la quantité, du moins, +suppléait en un certain sens à la qualité, mais l'aspect de cette +foule n'avait rien de rassurant. Çà et là on apercevait bien +quelques officiers fort tranquilles, venus avec leurs femmes, et +plusieurs pères de famille dont la condition et les manières +étaient également modestes. Tous ces humbles se trouvaient au bal +en quelque sorte «par nécessité», comme disait l'un d'eux. Mais, +par contre, les mauvaises têtes et les gens entrés sans billets +étaient en nombre plus considérable encore que le matin; tout, à +peine arrivés, se dirigeaient vers le buffet; on aurait dit que +quelqu'un leur avait assigné d'avance cet endroit comme lieu de +réunion. Telle fut du moins l'impression que j'éprouvai. +Prokhoritch s'était installé avec tout le matériel culinaire du +club dans une vaste pièce située tout au bout d'une enfilade de +chambres. Je remarquai là des gens fort débraillés, des pochards +encore sous l'influence d'un reste d'ivresse, des individus sortis +Dieu sait d'où, des hommes étrangers à notre ville. Sans doute je +n'ignorais pas que Julie Mikhaïlovna s'était proposé de donner au +bal le caractère le plus démocratique: «On recevra même les +bourgeois, avait-elle dit, s'il en est qui veuillent prendre un +billet.» La gouvernante l'avait belle à parler ainsi dans son +comité, car elle était bien sûre, vu l'extrême misère de tous nos +bourgeois, que l'idée de faire la dépense d'un billet ne viendrait +à l'esprit d'aucun d'eux. N'importe, tout en tenant compte des +intentions démocratiques du comité, je ne pouvais comprendre +comment des toilettes si négligées n'avaient pas été refusées au +contrôle. Qui donc les avait laissées entrer, et dans quel but +s'était-on montré si tolérant? Lipoutine et Liamchine avaient été +relevés de leurs fonctions de commissaires (ils se trouvaient +cependant au bal, devant figurer dans le «quadrille de la +littérature»), mais, à mon grand étonnement, la rosette du premier +ornait maintenant l'épaule du séminariste qui, en prenant +violemment à partie Stépan Trophimovitch, avait plus que personne +contribué au scandale de la matinée. Quant au commissaire nommé en +remplacement de Liamchine, c'était Pierre Stépanovitch lui-même. À +quoi ne pouvait-on pas s'attendre dans de pareilles conditions? + +Je me mis à écouter ce qui se disait. Certaines idées avaient un +cachet d'excentricité tout à fait singulier. Par exemple, on +assurait dans un groupe que l'histoire de Lisa avec Nicolas +Vsévolodovitch était l'oeuvre de Julie Mikhaïlovna qui avait reçu +pour cela de l'argent de Stavroguine, on allait jusqu'à spécifier +la somme. La fête même, affirmait-on, n'avait pas eu d'autre but +dans la pensée de la gouvernante; ainsi s'expliquait, au dire de +ces gens bien informés, l'abstention de la moitié de la ville: on +n'avait pas voulu venir au bal quand on avait su de quoi il +retournait, et Lembke lui-même en avait été frappé au point de +perdre la raison; à présent c'était un fou que sa femme +«conduisait». J'entendis force rires étranges, gutturaux, +sournois. Tout le monde faisait aussi d'amères critiques du bal et +s'exprimait dans les termes les plus injurieux sur le compte de +Julie Mikhaïlovna. En général, les conversations étaient si +décousues, si confuses, si incohérentes, qu'on pouvait +difficilement en dégager quelque chose de net. + +Il y avait aussi au buffet des gens franchement gais, et parmi eux +plusieurs dames fort aimables, de celles qui ne s'étonnent et ne +s'effrayent de rien. C'étaient, pour la plupart, des femmes +d'officiers, venues en compagnie de leurs maris. Chaque société +s'asseyait à une table particulière où elle buvait gaiement du +thé. À un moment donné, près de la moitié du public se trouva +réunie au buffet. + +Sur ces entrefaites, grâce aux soins du prince, trois pauvres +petits quadrilles avaient été tant bien que mal organisés dans la +salle blanche. Les demoiselles dansaient, et leurs parents les +contemplaient avec bonheur. Mais, malgré le plaisir qu'ils +éprouvaient à voir leurs filles s'amuser, beaucoup de ces gens +respectables étaient décidés à filer en temps utile, c'est-à-dire +avant l'ouverture du «chahut». + +La conviction qu'il y aurait du chahut était dans tous les +esprits. Quant aux sentiments de Julie Mikhaïlovna elle-même, il +me serait difficile de les décrire. Je ne lui parlais pas, quoique +je fusse assez rapproché d'elle. Je l'avais saluée en entrant, et +elle ne m'avait pas remarqué (je suis persuadé que, de sa part, ce +n'était pas une feinte). Son visage était maladif; son regard, +bien que hautain et méprisant, errait de tous côtés avec une +expression inquiète. Par un effort visiblement douloureux elle se +roidissait contre elle-même, -- pourquoi et pour qui? Elle aurait +dû se retirer, surtout emmener son mari, et elle restait! + +Il suffisait de la voir en ce moment pour deviner que ses yeux +«s'étaient ouverts», et qu'elle ne nourrissait plus aucune +illusion. Elle n'appelait même pas auprès d'elle Pierre +Stépanovitch (celui-ci, de son côté, semblait aussi l'éviter; je +l'aperçus au buffet, il était excessivement gai). Pourtant elle +restait au bal et ne souffrait point qu'André Antonovitch fit un +seul pas sans elle. Oh! le matin encore, comme elle eût reçu +l'imprudent qui se fût permis d'émettre en sa présence le moindre +doute sur la santé intellectuelle de son époux! Mais maintenant +force lui était de se rendre à l'évidence. Pour moi, à première +vue, l'état d'André Antonovitch me parut empiré depuis tantôt. Le +gouverneur semblait inconscient, on aurait dit qu'il n'avait +aucune idée du lieu où il était. Parfois il regardait tout à coup +autour de lui avec une sévérité inattendue; c'est ainsi qu'à deux +reprises ses yeux se fixèrent sur moi. Une fois il ouvrit la +bouche, prononça quelques mots d'une voix forte et n'acheva pas sa +phrase; un vieil employé, personnage fort humble, qui se trouvait +par hasard à côté de lui, eut presque peur en l'entendant parler. +Mais le public de la salle blanche lui-même, ce public composé en +grande majorité de subalternes, s'écartait d'un air sombre et +inquiet à l'approche de Julie Mikhaïlovna; en même temps, ces gens +d'ordinaire si timides vis-à-vis de leurs supérieurs tenaient +leurs regards attachés sur Von Lembke avec une insistance d'autant +plus étrange qu'ils n'essayaient nullement de la cacher. + +-- J'ai été saisie en remarquant cela, et c'est alors que l'état +d'André Antonovitch m'a été révélé tout à coup, -- m'avoua plus +tard Julie Mikhaïlovna. + +Oui, elle avait commis une nouvelle faute! Tantôt, après avoir +promis à Pierre Stépanovitch d'aller au bal, elle s'était, selon +toute probabilité, rendue dans le cabinet d'André Antonovitch déjà +complètement détraqué à la suite de la matinée littéraire, et, +mettant en oeuvre toutes ses séductions féminines, elle avait +décidé le malheureux homme à l'accompagner. Mais combien elle +devait souffrir à présent! Et pourtant elle ne voulait pas s'en +aller! Était-ce par fierté qu'elle s'imposait ce supplice, ou bien +avait-elle simplement perdu la tête? -- Je n'en sais rien. +Nonobstant son orgueil, on la voyait aborder certaines dames +humblement, le sourire aux lèvres, et ces avances étaient en pure +perte. Julie Mikhaïlovna n'obtenait pour toute réponse qu'un oui +ou un non, tant les femmes à qui elle adressait la parole avaient +hâte de s'éloigner d'elle. + +Parmi nos personnages de marque, un seul assistait au bal: c'était +le général en retraite que le lecteur a déjà rencontré chez la +maréchale de la noblesse. Toujours digne, comme le jour où il +pérorait sur le duel de Stavroguine avec Gaganoff, le vieux débris +circulait dans les salons, ouvrant l'oeil, tendant l'oreille, et +cherchant à se donner toutes les apparences d'un homme venu là +pour étudier les moeurs plutôt que pour s'amuser. À la fin, il +s'empara de la gouvernante et ne la lâcha plus. Évidemment il +voulait la réconforter par sa présence et ses paroles. C'était à +coup sûr un fort bon homme, très distingué de manières, et trop +âgé pour que sa pitié même pût offenser. Il était néanmoins +extrêmement pénible à Julie Mikhaïlovna de se dire que cette +vieille baderne osait avoir compassion d'elle et se constituait en +quelque sorte son protecteur. Cependant le général bavardait sans +interruption. + +-- Une ville ne peut subsister, dit-on, que si elle possède sept +justes... je crois que c'est sept, je ne me rappelle pas +positivement le chiffre. Parmi les sept justes avérés que renferme +notre ville, combien ont l'honneur de se trouver à votre bal? je +l'ignore, mais, malgré leur présence, je commence à me sentir un +peu inquiet. Vous me pardonnerez, charmante dame, n'est-ce pas? Je +parle al-lé-go-ri-quement, mais je suis allé au buffet, et, ma +foi! je trouve que notre excellent Prokhoritch n'est pas là à sa +place: il pourrait bien être razzié d'ici à demain matin. Du +reste, je plaisante. J'attends seulement le «quadrille de la +littérature», je tiens à savoir ce que ce sera, ensuite j'irai me +coucher. Pardonnez à un vieux podagre, je me couche de bonne +heure, et je vous conseillerais aussi d'aller «faire dodo», comme +on dit aux enfants. Je suis venu pour les jeunes beautés... que +votre bal m'offrait une occasion unique de voir en aussi grand +nombre... Elles habitent toutes de l'autre côté de l'eau, et je ne +vais jamais par là. La femme d'un officier... de chasseurs, +paraît-il... elle n'est pas mal du tout et... ces fillettes sont +fraîches aussi, mais voilà tout; elles n'ont pour elles que la +fraîcheur. Du reste, leur vue n'est pas désagréable. Ce sont des +fleurs en boutons; malheureusement les lèvres sont grosses. En +général, chez les femmes russes, la beauté du visage laisse à +désirer sous le rapport de la correction... Tant que dure la +première jeunesse, pendant deux ans, même trois, ces petits minois +sont ravissants, mais ensuite ils se fanent, d'où chez les maris +ce triste indifférentisme qui contribue tant au développement de +la question des femmes... si toutefois je comprends bien cette +question... Hum. La salle est belle; les chambres ne sont pas mal +meublées. Cela pourrait être pire. La musique pourrait être +beaucoup moins bonne... je ne dis pas qu'elle devrait l'être. Le +coup d'oeil n'est pas joli: cela manque de femmes. Quant aux +toilettes, je n'en parle pas. Je trouve mauvais que ce monsieur en +pantalon gris se permette de cancaner avec un tel sans gêne. Je +lui pardonne, si c'est la joie qui lui fait oublier les +convenances; d'ailleurs, comme il est pharmacien ici... n'importe, +danser le cancan avant onze heures, c'est commencer un peu tôt, +même pour un pharmacien... Là-bas, au buffet, deux hommes se sont +battus à coups de poing, et on ne les a pas mis à la porte. Avant +onze heures, on doit expulser les querelleurs, quelles que soient +les moeurs du public... passé deux heures du matin, je ne dis pas: +il y aura lieu alors de faire des concessions aux habitudes +régnantes, -- à supposer que ce bal dure jusqu'à deux heures du +matin. Barbara Pétrovna avait promis d'envoyer des fleurs, et elle +n'a pas tenu parole. Hum, il s'agit bien de fleurs pour elle +maintenant, pauvre mère! Et la pauvre Lisa, vous avez entendu +parler de la chose? C'est, dit-on, une histoire mystérieuse et... +et voilà encore Stavroguine sur la cimaise... Hum. J'irais +volontiers me coucher, je n'en puis plus. À quand donc ce +«quadrille de la littérature»? + +Satisfaction fut enfin donnée au désir impatient du vieux +guerrier. Dans ces derniers temps, quand on s'entretenait, en +ville, du bal projeté, on ne manquait jamais de questionner au +sujet de ce «quadrille de la littérature», et, comme personne ne +pouvait s'imaginer ce que c'était, il avait éveillé une curiosité +extraordinaire. Combien l'attente générale allait être déçue! + +Une porte latérale jusqu'alors fermée s'ouvrit, et soudain +parurent quelques masques. Aussitôt le public fit cercle autour +d'eux. Tout le buffet se déversa instantanément dans la salle +blanche. Les masques se mirent en place pour la danse. Ayant +réussi à me faufiler au premier plan, je me trouvai juste derrière +le groupe formé par Julie Mikhaïlovna, Von Lembke et le général. +Pierre Stépanovitch, qui jusqu'à ce moment ne s'était pas montré, +accourut alors auprès de la gouvernante. + +-- Je suis toujours en surveillance au buffet, lui dit-il à voix +basse; pour l'irriter encore plus, il avait pris, en prononçant +ces mots, la mine d'un écolier fautif. Julie Mikhaïlovna rougit de +colère. + +-- À présent, du moins, vous devriez renoncer à vos mensonges, +homme effronté! répliqua-t-elle. + +Cette réponse fut faite assez haut pour que le public l'entendît. +Pierre Stépanovitch s'esquiva tout content. + +Il serait difficile de concevoir une allégorie plus plate, plus +fade, plus misérable que ce «quadrille de la littérature». On +n'aurait rien pu imaginer qui fût moins approprié à l'esprit de +nos provinciaux; et pourtant la paternité de cette invention +appartenait, disait-on, à Karmazinoff. Le divertissement, il est +vrai, avait été réglé par Lipoutine aidé du professeur boiteux que +nous avons vu chez Virguinsky. Mais l'idée venait de Karmazinoff, +et l'on prétend même que le grand écrivain avait voulu figurer en +costume parmi les danseurs. Ceux-ci étaient répartis en six +couples et pouvaient à peine être appelés des masques, attendu que +leur mise ne les distinguait pas des autres personnes présentes. +Ainsi, par exemple, il y avait un vieux monsieur de petite taille +qui était en habit comme tout le monde et dont le déguisement se +réduisait à une barbe blanche postiche. Ce personnage remuait +continuellement les pieds sans presque bouger de place et +conservait toujours un air sérieux en dansant. Il proférait +certains sons d'une voix de basse enrouée, histoire de représenter +par cet enrouement un journal connu. À ce masque faisaient vis-à- +vis deux géants: KH et Z, ces lettres étaient cousues sur leurs +fracs, mais que signifiaient-elles? -- on n'en savait rien. +L'»honnête pensée russe» était personnifiée par un monsieur entre +deux âges qui portait des lunettes, un frac, des gants et -- des +chaînes (de vraies chaînes). Cette pensée avait sous le bras un +portefeuille contenant une sorte de «dossier». De la poche +émergeait une lettre décachetée: c'était un certificat que +quelqu'un avait envoyé de l'étranger pour attester à tous les +sceptiques l'honnêteté de l'»honnête pensée russe». Tout cela +était expliqué de vive voix par les commissaires du bal, car il +n'y avait pas moyen de déchiffrer le bout de lettre qui sortait de +la poche. Dans sa main droite levée en l'air, l'»honnête pensée +russe» tenait une coupe, comme si elle eût voulu porter un toast. +À sa droite et à sa gauche se trouvaient deux jeunes filles +nihilistes, coiffées à la Titus, qui piétinaient sur place, et +vis-à-vis dansait un autre vieux monsieur en habit, mais celui-ci +était porteur d'une pesante massue, pour figurer le rédacteur en +chef d'un terrible organe moscovite. «Numérote tes abatis», avait +l'air de dire ce matamore. Toutefois, il avait beau être armé +d'une massue, il ne pouvait soutenir le regard que l'»honnête +pensée russe» dirigeait obstinément sur lui à travers ses +lunettes; il détournait les yeux, et, en esquissant un pas de +deux, s'agitait, se tortillait, ne savait où se fourrer, -- tant +le tourmentait, évidemment, sa conscience... Du reste, je ne me +rappelle pas toutes ces charges; elles n'étaient pas plus +spirituelles les unes que les autres, si bien qu'à la fin je me +sentis honteux d'assister à un pareil spectacle. Cette même +impression de honte se reflétait sur tous les visages, sans en +excepter ceux des individus hétéroclites qui étaient venus du +buffet. Pendant un certain temps le public resta silencieux, se +demandant avec irritation ce que cela voulait dire. Peu à peu les +langues se délièrent. + +-- Qu'est-ce que c'est que cela? grommelait dans un groupe un +sommelier. + +-- C'est une bêtise. + +-- C'est de la littérature. Ils blaguent le _Golas._ + +-- Mais qu'est-ce que ça me fait, à moi? + +Ailleurs, j'entendis le dialogue suivant: + +-- Ce sont des ânes! + +-- Non, les ânes, ce n'est pas eux, mais nous. + +-- Pourquoi es-tu un âne? + +-- Je ne suis pas un âne. + +-- Eh bien, si tu n'es pas un âne, à plus forte raison je n'en +suis pas un. + +Dans un troisième groupe: + +-- On devrait leur flanquer à tous le pied au derrière! + +-- Chambarder toute la salle! + +Dans un quatrième: + +-- Comment les Lembke n'ont-ils pas honte de regarder cela? + +-- Pourquoi s'en priveraient-ils? Tu le regardes bien, toi! + +-- Ce n'est pas ce que je fais de mieux, mais, après tout, moi, je +ne suis pas gouverneur. + +-- Non, tu es un cochon. + +-- Jamais de ma vie je n'ai vu un bal aussi vulgaire, observa d'un +ton aigre et avec le désir évident d'être entendue une dame qui se +trouvait près de Julie Mikhaïlovna. C'était une robuste femme de +quarante ans; elle avait le visage fardé et portait une robe de +soie d'une couleur criarde; en ville presque tout le monde la +connaissait, mais personne ne la recevait. Veuve d'un conseiller +d'État qui ne lui avait laissé qu'une maison de bois et une maigre +pension, elle vivait bien et avait équipage. Deux mois auparavant +Julie Mikhaïlovna était allée lui faire visite, mais n'avait pas +été reçue. + +-- Du reste, c'était facile à prévoir, ajouta-t-elle en regardant +effrontément la gouvernante. + +Celle-ci n'y tint plus. + +-- Si vous pouviez le prévoir, pourquoi êtes-vous venue? demanda- +t-elle. + +-- C'est le tort que j'ai eu, répliqua insolemment la dame qui ne +cherchait qu'une dispute, mais le général intervint. + +-- Chère dame, en vérité, vous devriez vous retirer, dit-il en se +penchant à l'oreille de Julie Mikhaïlovna. -- Nous ne faisons que +les gêner, et, sans nous, ils s'amuseront à merveille. Vous avez +rempli toutes vos obligations, vous avez ouvert le bal; eh bien, à +présent, laissez-les en repos... D'ailleurs, André Antonovitch ne +paraît pas dans un état très satisfaisant... Pourvu qu'il n'arrive +pas de malheur! + +Mais il était déjà trop tard. + +Depuis que le quadrille était commencé, André Antonovitch +considérait les danseurs avec un ahurissement mêlé d'irritation; +en entendant les premières remarques faites par le public, il se +mit à regarder autour de lui d'un air inquiet. Alors, pour la +première fois, ses yeux rencontrèrent certains hommes du buffet, +et un étonnement extraordinaire se manifesta dans son regard. Tout +à coup éclatèrent des rires bruyants parmi les spectateurs du +quadrille: à la dernière figure, le rédacteur en chef du «terrible +organe moscovite», voyant toujours braquées sur lui les lunettes +de l'»honnête pensée russe» et ne sachant comment se dérober au +regard qui le poursuivait, s'avisait soudain d'aller, les pieds en +l'air, à la rencontre de son ennemie, manière ingénieuse +d'exprimer que tout était sens dessus dessous dans l'esprit du +terrible publiciste. Comme Liamchine seul savait faire le poirier, +il s'était chargé de représenter le journaliste à la massue. Julie +Mikhaïlovna ignorait complètement qu'on devait marcher les pieds +en l'air. «Ils m'avaient caché cela, ils me l'avaient caché», me +répétait-elle plus tard avec indignation. La facétie de Liamchine +obtint un grand succès de rire; à coup sûr le public se souciait +fort peu de l'allégorie, mais il trouvait drôle ce monsieur en +habit noir qui marchait sur les mains. Lembke frémit de colère. + +-- Le vaurien! cria-t-il en montrant Liamchine, -- qu'on empoigne +ce garnement, qu'on le remette... qu'on le remette sur ses +pieds... la tête... la tête en haut... en haut! + +Liamchine reprit instantanément sa position normale. L'hilarité +redoubla. + +-- Qu'on expulse tous les garnements qui rient! ordonna +brusquement Lembke. + +Des murmures commencèrent à se faire entendre. + +-- Cela n'est pas permis, Excellence. + +-- Il n'est pas permis d'insulter le public. + +-- Lui-même est un imbécile! fit une voix dans un coin de la +salle. + +-- Flibustiers! cria-t-on d'un autre coin. + +Le gouverneur se tourna aussitôt vers l'endroit d'où ce cri était +parti, et il devint tout pâle. Un vague sourire se montra sur ses +lèvres, comme s'il s'était soudain rappelé quelque chose. + +Julie Mikhaïlovna se mit en devoir de l'emmener. + +-- Messieurs, dit-elle en s'adressant à la foule qui se pressait +vers elle et son mari, -- messieurs, excusez André Antonovitch. +André Antonovitch est souffrant... excusez... pardonnez-lui, +messieurs! + +J'ai entendu le mot «pardonnez» sortir de sa bouche. La scène ne +dura que quelques instants. Mais je me souviens très bien qu'en ce +moment même, c'est-à-dire après les paroles de Julie Mikhaïlovna, +une partie du public, en proie à une sorte d'épouvante, gagna +précipitamment la porte. Je me rappelle même qu'une femme cria +avec des larmes dans la voix: + +-- Ah! encore comme tantôt! + +Elle ne croyait pas si bien dire; de fait, alors qu'on se +bousculait déjà pour sortir au plus vite, une bombe éclata soudain +au milieu de la cohue, «encore comme tantôt»: + +-- Au feu! Tout le Zariétchié[28] brûle! + +Je ne saurais dire si ce cri fut tout d'abord poussé dans les +salons, ou si quelque nouvel arrivant le jeta de l'antichambre; +quoi qu'il en soit, il produisit aussitôt une panique dont ma +plume est impuissante à donner une idée. Plus de la moitié des +personnes venues au bal habitaient le Zariétchié, soit comme +propriétaires, soit comme locataires des maisons de bois qui +abondent dans ce quartier. Courir aux fenêtres, écarter les +rideaux, arracher les stores, fut l'affaire d'un instant. Tout le +Zariétchié était en flammes. À la vérité, l'incendie venait +seulement de commencer, mais on le voyait sévir dans trois +endroits parfaitement distincts, et c'était là une circonstance +alarmante. + +-- Le feu a été mis volontairement! Ce sont les ouvriers des +Chpigouline qui ont fait le coup! vociférait-on dans la foule. + +Je me rappelle quelques exclamations très caractéristiques: + +-- Mon coeur me l'avait dit, qu'on mettrait le feu; tous ces +jours-ci j'en avais le pressentiment! + +-- Ce sont les ouvriers de Chpigouline, il n'y a pas à chercher +les coupables ailleurs. + +-- On nous a réunis ici exprès pour pouvoir allumer l'incendie là- +bas! + +Cette dernière parole, la plus étrange de toutes, fut proférée par +une femme, une Korobotchka sans doute, qu'affolait la perspective +de sa ruine. Le public tout entier s'élança vers la porte. Je ne +décrirai pas l'encombrement de l'antichambre pendant que les +hommes prenaient leurs paletots, les dames leurs mantilles et +leurs mouchoirs; je passerai également sous silence les cris des +femmes effrayées, les larmes des jeunes filles. Longtemps après on +a raconté en ville que plusieurs vols avaient été commis dans +cette occasion. Le fait me semble peu croyable, mais il ne faut +pas s'étonner si, au milieu d'une confusion pareille, quelques-uns +durent s'en aller sans avoir retrouvé leur pelisse. Sur le seuil, +la presse était telle que Lembke et Julie Mikhaïlovna faillirent +être écrasés. + +-- Qu'on arrête tout le monde! Qu'on ne laisse sortir personne! +tonna le gouverneur en étendant le bras pour empêcher la foule +d'avancer, -- qu'on les fouille tous minutieusement les uns après +les autres, tout de suite! + +Des clameurs injurieuses accueillirent ces paroles. + +-- André Antonovitch! André Antonovitch! s'écria Julie Mikhaïlovna +au comble du désespoir. + +-- Qu'on l'arrête la première! poursuivit-il en désignant sa femme +d'un geste menaçant. -- Qu'on la visite la première! Le bal +n'était qu'un moyen destiné à faciliter l'incendie... + +Elle poussa un cri et tomba évanouie (oh! certes, ce n'était pas +un évanouissement pour rire). Le prince, le général et moi, nous +courûmes à son secours; d'autres personnes, des dames même, nous +vinrent en aide dans ce moment critique. Nous emportâmes la +malheureuse hors de cet enfer et la mîmes en voiture, mais elle ne +reprit ses sens qu'en arrivant à sa demeure, et son premier cri +fut encore pour André Antonovitch. Après l'écroulement de tous ses +châteaux en Espagne, il ne restait plus devant elle que son mari. +On envoya chercher un médecin. En l'attendant, le prince et moi, +nous demeurâmes pendant une heure entière auprès de Julie +Mikhaïlovna. Dans un élan de générosité le général (quoique fort +effrayé lui-même) avait déclaré qu'il passerait toute la nuit au +chevet de l'»infortunée», mais, au bout de dix minutes, il +s'endormit sur un fauteuil dans la salle, et nous le laissâmes là. + +À la première nouvelle de l'incendie, le maître de police s'était +empressé de quitter le bal; il réussit à faire sortir André +Antonovitch aussitôt après nous, et voulut le décider à prendre +place dans la voiture à côté de Julie Mikhaïlovna, répétant sur +tous les tons que Son Excellence avait besoin de repos. Je ne +comprends pas qu'il n'ait point insisté davantage encore. Sans +doute André Antonovitch ne voulait pas entendre parler de repos et +tenait à se rendre au plus tôt sur le lieu du sinistre, mais ce +n'était pas une raison. En fin de compte, Ilia Ilitch le laissa +monter dans son drojki et partit avec lui pour le Zariétchié. Il +raconta ensuite que pendant toute la route le gouverneur n'avait +fait que gesticuler en donnant des ordres trop extraordinaires +pour pouvoir être exécutés. On sut plus tard que le saisissement +avait provoqué chez Von Lembke un accès de _delirium tremens._ + +Pas n'est besoin de raconter comment finit le bal. Quelques +dizaines de joyeux noceurs et avec eux plusieurs dames restèrent +dans les salons que la police avait complètement évacués. Ils +prétendirent garder les musiciens, et ceux-ci persistant à vouloir +s'en aller, ils les accablèrent de coups. Prokhoritch fut +«razzié», comme l'avait prédit le général; on but toutes les +bouteilles du buffet, on se livra aux fantaisies chorégraphiques +les plus risquées, on salit les chambres, et ce fut seulement à +l'aurore qu'une partie des pochards quitta la maison pour aller +recommencer au Zariétchié de nouvelles saturnales... Les autres, +couchés par terre ou sur les divans de velours maculés par +l'orgie, cuvèrent ainsi leur vin jusqu'au matin. Ensuite les +domestiques les prirent par les pieds et les poussèrent dans la +rue. Voilà comment se termina la fête au profit des institutrices +de notre province. + +IV + +Notre public d'au-delà de la rivière s'était surtout ému de cette +circonstance que l'incendie avait été évidemment allumé par des +mains criminelles. Chose remarquable, le premier cri «Au feu!» +venait à peine d'être proféré que tout le monde accusait les +ouvriers des Chpigouline. Maintenant on sait trop bien qu'en effet +trois d'entre eux participèrent à l'incendie, mais tous les autres +ont été reconnus innocents aussi bien par les tribunaux que par +l'opinion publique. La culpabilité du forçat Fedka n'est pas moins +bien établie que celle des trois gredins dont je viens de parler. +Voilà toutes les données positives qu'on a recueillies jusqu'à +présent concernant l'origine de l'incendie. Mais quel but se +proposaient ces trois drôles? Ont-ils agi de leur propre +initiative ou à l'instigation de quelqu'un? ce sont là des +questions auxquelles maintenant encore il est impossible de +répondre autrement que par des conjectures. + +Allumé sur trois points et favorisé par un vent violent, le feu se +propagea avec d'autant plus de rapidité que, dans cette partie de +la ville, la plupart des maisons sont construites en bois (du +reste, un des trois foyers de l'incendie fut éteint presque +aussitôt, comme on le verra plus bas). On a cependant exagéré +notre malheur dans les correspondances envoyées aux journaux de la +capitale: un quart du Zariétchié, tout au plus, fut dévoré par les +flammes. Notre corps de pompiers, quoique peu considérable eu +égard à l'étendue et à la population de la ville, montra un +courage et un dévouement au-dessus de tout éloge, mais ses +efforts, même secondés, comme ils le furent, par ceux des +habitants, n'auraient pas servi à grand'chose, si aux premières +lueurs de l'aurore le vent n'était tombé tout à coup. Quand, une +heure après avoir quitté le bal, j'arrivai sur les lieux, je +trouvai l'incendie dans toute sa force. La rue parallèle à la +rivière n'était qu'un immense brasier. Il faisait clair comme en +plein jour. Inutile de retracer les divers détails d'un tableau +que tout lecteur russe a eu bien des fois sous les yeux. Dans les +péréouloks voisins de la rue en proie aux flammes régnait une +agitation extraordinaire. Directement menacés par les progrès du +feu, les habitants de ces ruelles se hâtaient d'opérer leur +déménagement; toutefois ils ne s'éloignaient pas encore de leurs +logis; après avoir transporté hors de chez eux leurs coffres et +leurs lits de plume, ils s'asseyaient dessus en attendant. Une +partie de la population mâle était occupée à un travail pénible: +elle abattait à coups de hache les clôtures en planches et même +les cabanes qui se trouvaient à proximité de l'endroit où +l'incendie exerçait ses ravages. Les petits enfants réveillés en +sursaut poussaient des cris auxquels se joignaient ceux des femmes +qui avaient déjà réussi à déménager leurs meubles; quant aux +autres, elles procédaient silencieusement, mais avec la plus +grande activité, au sauvetage de leur mobilier. Au loin volaient +des étincelles et des flammèches, on les éteignait autant que +possible. Sur le théâtre même du sinistre s'étaient groupés +quantité de gens accourus de tous les coins de la ville; les uns +aidaient à combattre le feu, les autres contemplaient ce spectacle +en amateurs. + +Emboîtant le pas à la foule curieuse, j'arrivai, sans questionner +personne, à l'endroit le plus dangereux, et là j'aperçus enfin +André Antonovitch à la recherche de qui m'avait envoyé Julie +Mikhaïlovna elle-même. Le gouverneur était debout sur un monceau +de planches provenant d'une clôture abattue. À sa gauche, à trente +pas de distance, se dressait le noir squelette d'une maison de +bois presque entièrement consumée déjà: aux deux étages les +fenêtres étaient remplacées par des trous béants, la toiture +s'effondrait, et des flammes serpentaient encore çà et là le long +des solives carbonisées. Au fond d'une cour, à vingt pas de la +maison incendiée, un pavillon composé aussi de deux étages +commençait à brûler et on le disputait aux flammes du mieux que +l'on pouvait. À droite, des pompiers et des gens du peuple +s'efforçaient de préserver un assez grand bâtiment en bois que le +feu n'avait pas encore atteint, mais qui courait un danger +imminent. Le visage tourné vers le pavillon, Lembke criait, +gesticulait et donnait des ordres qui n'étaient exécutés par +personne. Je crus remarquer que tout le monde le délaissait. +Autour de lui, la foule comprenait les éléments les plus divers: à +côté de la populace il y avait des messieurs, entre autres +l'archiprêtre de la cathédrale. On écoutait André Antonovitch avec +surprise, mais personne ne lui adressait la parole et n'essayait +de l'emmener ailleurs. Pâle, les yeux étincelants, Von Lembke +disait les choses les plus stupéfiantes; pour comble, il était nu- +tête, ayant depuis longtemps perdu son chapeau. + +-- L'incendie est toujours dû à la malveillance! C'est le +nihilisme! Si quelque chose brûle, c'est le nihilisme! entendis-je +avec une sorte d'épouvante, quoique ce langage ne fût plus une +révélation pour moi. + +-- Excellence, observa un commissaire de police qui se trouvait +près du gouverneur, -- si vous consentiez à retourner chez vous et +à prendre du repos... Il y a même danger pour Votre Excellence à +rester ici... + +Comme je l'appris plus tard, ce commissaire de police avait été +laissé par Ilia Ilitch auprès de Von Lembke avec mission expresse +de veiller sur sa personne et de ne rien négliger pour le ramener +chez lui; en cas de besoin urgent, il devait même employer la +force, mais comment aurait-il fait pour exécuter un pareil ordre? + +-- Ils essuieront les larmes des sinistrés, mais ils brûleront la +ville. Ce sont toujours les quatre coquins, les quatre coquins et +demi. Qu'on arrête le vaurien! Il s'introduit comme un ver dans +l'honneur des familles. Pour brûler les maisons, on s'est servi +des institutrices. C'est une lâcheté, une lâcheté! Ah! qu'est-ce +qu'il fait? cria André Antonovitch apercevant tout à coup sur le +toit en partie consumé du pavillon un pompier que les flammes +entouraient, -- qu'on le fasse descendre, qu'on l'arrache de là! +La toiture va s'effondrer sous lui, et il tombera dans le feu, +éteignez-le... Qu'est-ce qu'il fait là? + +-- Il travaille à éteindre l'incendie, Excellence. + +-- C'est invraisemblable. L'incendie est dans les esprits, et non +sur les toits des maisons. Tirez-le de là et ne vous occupez plus +de rien! C'est le mieux, c'est le mieux! Que les choses +s'arrangent comme elles pourront! Ah! qui est-ce qui pleure +encore? Une vieille femme! Cette vieille crie, pourquoi l'a-t-on +oubliée? + +En effet, au rez-de-chaussée du pavillon se faisaient entendre les +cris d'une vieille femme de quatre-vingts ans, parente du maréchal +à qui appartenait l'immeuble en proie aux flammes. Mais on ne +l'avait pas oubliée: elle-même, avant que l'accès de la maison +soit devenu impossible, avait fait la folie d'y rentrer pour +sauver un lit de plume qui se trouvait dans une petite chambre +jusqu'alors épargnée par l'incendie. Sur ces entrefaites, le feu +avait aussi envahi cette pièce. À demi asphyxiée par la fumée, +sentant une chaleur insupportable, la malheureuse poussait des +cris de terreur, tout en s'efforçant de faire passer son lit par +la fenêtre. Lembke courut à son secours. Tout le monde le vit +s'élancer vers la croisée, saisir le lit par un bout et le tirer à +lui de toutes ses forces. Mais, dans ce moment même, une planche +se détachant du toit atteignit le gouverneur au cou, et le +renversa, privé de connaissance, sur le sol. + +L'aube parut enfin, maussade et sombre. L'incendie perdit de sa +violence; le vent cessa de souffler et fut remplacé par une petite +pluie fine. J'étais déjà dans un autre endroit du Zariétchié, très +éloigné de celui où avait eu lieu l'accident survenu à Lembke. Là, +dans la foule, j'entendis des conversations fort étranges: on +avait constaté un fait singulier. Tout à l'extrémité du quartier, +il y avait dans un terrain vague, derrière des jardins potagers, +une maisonnette en bois, récemment construite, qui se trouvait +bien à cinquante pas des autres habitations, et c'était dans cette +maison écartée que le feu avait pris en premier lieu. Vu sa +situation tout à fait excentrique, elle aurait pu brûler +entièrement sans mettre en danger aucune autre construction, de +même qu'elle aurait été seule épargnée par un incendie dévorant +tout le Zariétchié. Évidemment il s'agissait ici d'un cas isolé, +d'une tentative criminelle, et non d'un accident imputable aux +circonstances. Mais voici où l'affaire se corsait: la maison avait +pu être sauvée, et, quand on y était entré au lever du jour, on +avait eu sous les yeux le spectacle le plus inattendu. Le +propriétaire de cet immeuble était un bourgeois qui habitait non +loin de là, dans le faubourg; il avait couru en toute hâte à sa +nouvelle maison dès qu'il y avait aperçu un commencement +d'incendie, et, avec l'aide de quelques voisins, il était parvenu +à éteindre le feu. Dans cette demeure logeaient un capitaine connu +en ville, sa soeur et une vieille servante; or, durant la nuit, +tous trois avaient été assassinés, et, selon toute évidence, +dévalisés. (Le maître de police était en train de visiter le lieu +du crime au moment où Lembke entreprenait le sauvetage du lit de +plume.) Le matin, la nouvelle se répandit, et la curiosité attira +bientôt aux abords de la maisonnette une multitude d'individus de +toute condition, parmi lesquels se trouvaient même plusieurs des +incendiés du Zariétchié. Il était difficile de se frayer un +passage à travers une foule si compacte. On me raconta qu'on avait +trouvé le capitaine couché tout habillé sur un banc avec la gorge +coupée; il était sans doute plongé dans le sommeil de l'ivresse +lorsque le meurtrier l'avait frappé; Lébiadkine, ajoutait-on, +avait saigné «comme un boeuf»; le corps de Marie Timoféievna était +tout criblé de coups de couteau et gisait sur le seuil, ce qui +prouvait qu'une lutte avait eu lieu entre elle et l'assassin; la +servante, dont la tête n'était qu'une plaie, devait aussi être +éveillée au moment du crime. Au dire du propriétaire, Lébiadkine +avait passé chez lui dans la matinée de la veille; étant en état +d'ivresse, il s'était vanté de posséder beaucoup d'argent et avait +montré jusqu'à deux cents roubles. Son vieux portefeuille vert +avait été retrouvé vide sur le parquet, mais on n'avait touché ni +à ses vêtements, ni au coffre de Marie Timoféievna, pas plus qu'on +n'avait enlevé la garniture en argent de l'icône. Évidemment le +voleur s'était dépêché; de plus, ce devait être un homme au +courant des affaires du capitaine; il n'en voulait qu'à l'argent, +et il savait où le trouver. Si le propriétaire n'était pas arrivé +à temps pour éteindre l'incendie, les cadavres auraient été +réduits en cendres, et dès lors il eût été fort difficile de +découvrir la vérité. + +Tels furent les renseignements qu'on me donna. J'appris aussi que +M. Stavroguine était venu lui-même louer ce logement pour le +capitaine et sa soeur. Le propriétaire ne voulait pas d'abord +entendre parler de location, parce qu'il songeait à faire de sa +maison un cabaret; mais Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas regardé +au prix, et il avait payé six mois d'avance. + +-- Ce n'est pas par hasard que le feu a pris, entendait-on dans la +foule. + +Mais la plupart restaient silencieux, et les visages étaient +plutôt sombres qu'irrités. Cependant autour de moi on continuait à +s'entretenir de Nicolas Vsévolodovitch: la femme tuée était son +épouse; la veille il avait attiré chez lui «dans des vues +déshonnêtes» une jeune personne appartenant à la plus haute +société, la fille de la générale Drozdoff; on allait porter +plainte contre lui à Pétersbourg; si sa femme avait été +assassinée, c'était évidemment pour qu'il pût épouser mademoiselle +Drozdoff. Comme Skvorechniki n'était qu'à deux verstes et demie de +là, je pensai un instant à aller y porter la nouvelle. À dire +vrai, je ne vis personne exciter la foule, quoique j'eusse reconnu +parmi les individus présents deux ou trois figures patibulaires +rencontrées au buffet. Je dois seulement signaler un jeune homme +dont l'attitude me frappa. Grand, maigre, anémique, il avait des +cheveux crépus, et une épaisse couche de suie couvrait son visage. +C'était, ainsi que je le sus plus tard, un bourgeois exerçant la +profession de serrurier. Quoiqu'il ne fût pas ivre, son agitation +contrastait avec la tranquillité morne de ceux qui l'entouraient. +Il s'adressait sans cesse au peuple en faisant de grands gestes, +mais tout ce que je pouvais saisir de ses paroles se réduisait à +des phrases comme ceci: «Mes amis, qu'est-ce que c'est? Est-il +possible que cela se passe ainsi?» + +CHAPITRE III[29] + +_LA FIN D'UN ROMAN._ + +I + +Dans la grande salle de Skvorechniki (la même où avait eu lieu la +dernière entrevue de Barbara Pétrovna avec Stépan Trophimovitch), +on embrassait d'un coup d'oeil tout l'incendie. Il était plus de +cinq heures, le jour naissait; debout près de la dernière fenêtre +à droite, Lisa contemplait la rougeur mourante du ciel. La jeune +fille était seule dans la chambre. Elle avait encore la magnifique +robe vert tendre garnie de dentelles qu'elle portait la veille à +la matinée littéraire, mais ce vêtement était maintenant fripé, on +voyait qu'il avait été mis au plus vite et sans soin. Remarquant +tout à coup que son corsage n'était pas bien agrafé, Lisa rougit, +se rajusta en toute hâte et passa à son cou un mouchoir rouge que +la veille, en arrivant, elle avait jeté sur un fauteuil. Les +boucles défaites de son opulente chevelure sortaient de dessous le +mouchoir et flottaient sur l'épaule droite. Son visage était las +et soucieux, mais les yeux brillaient sous les sourcils froncés. +Elle revint près de la fenêtre et appuya son front brûlant contre +la vitre froide. La porte s'ouvrit, entra Nicolas Vsévolodovitch. + +-- J'ai envoyé un exprès qui est parti à bride abattue, dit-il, -- +dans dix minutes nous saurons tout; en attendant, les gens disent +que la partie du Zariétchié qui a brûlé est celle qui avoisine le +quai, à droite du pont. L'incendie s'est déclaré entre onze heures +et minuit; à présent c'est la fin. + +Il ne s'approcha pas de la fenêtre et s'arrêta à trois pas +derrière la jeune fille; mais elle ne se retourna pas vers lui. + +-- D'après le calendrier, on devrait voir clair depuis une heure, +et il fait presque aussi noir qu'en pleine nuit, observa-t-elle +d'un ton vexé. + +-- Tous les calendriers mentent, répondit avec un sourire aimable +Nicolas Vsévolodovitch, mais, honteux d'avoir émis une observation +aussi banale, il se hâta d'ajouter: -- Il est ennuyeux de vivre +d'après le calendrier, Lisa. + +Et, s'avouant avec colère qu'il venait de dire une nouvelle +platitude, il garda définitivement le silence. Lisa eut un sourire +amer. + +-- Vous êtes dans une disposition d'esprit si chagrine que vous ne +trouvez même rien à me dire. Mais rassurez-vous, votre remarque ne +manquait pas d'à-propos: je vis toujours selon le calendrier, +c'est lui qui règle chacune de mes actions. Vous vous étonnez de +m'entendre parler ainsi? + +Elle quitta brusquement la fenêtre et prit place sur un fauteuil. + +-- Asseyez-vous aussi, je vous prie. Nous n'avons pas longtemps à +être ensemble, et je veux dire tout ce qu'il me plaît... Pourquoi +n'en feriez-vous pas autant? + +Nicolas Vsévolodovitch s'assit à côté de la jeune fille et +doucement, presque craintivement, la prit par la main. + +-- Que signifie ce langage, Lisa? Quelle peut en être la cause +subite? Pourquoi dire que «nous n'avons pas longtemps à être +ensemble»? Voilà déjà la seconde phrase énigmatique qui sort de ta +bouche depuis une demi-heure que tu es éveillée. + +-- Vous vous mettez à compter mes phrases énigmatiques? reprit- +elle en riant. -- Mais vous rappelez-vous quel a été mon premier +mot hier, en arrivant ici? Je vous ai dit que c'était un cadavre +qui venait chez vous. Voilà ce que vous avez cru nécessaire +d'oublier. Vous l'avez oublié, ou vous n'y avez pas fait +attention. + +-- Je ne m'en souviens pas, Lisa. Pourquoi un cadavre? Il faut +vivre... + +-- Et c'est tout? Vous avez perdu toute votre éloquence. J'ai eu +mon heure de vie, c'est assez. Vous vous souvenez de Christophore +Ivanovitch? + +-- Non, je n'ai aucun souvenir de lui, répondit Nicolas +Vsévolodovitch en fronçant le sourcil. + +-- Christophore Ivanovitch, dont nous avons fait la connaissance à +Lausanne? Vous le trouviez insupportable. En ouvrant la porte, il +ne manquait jamais de dire: «Je viens pour une petite minute», et +il restait toute la journée. Je ne veux pas ressembler à +Christophore Ivanovitch et rester toute la journée. + +Une impression de souffrance se manifesta sur le visage de +Stavroguine. + +-- Lisa, s'écria-t-il, -- je te le jure, je t'aime maintenant plus +qu'hier quand tu es entrée chez moi! + +-- Quelle étrange déclaration! Pourquoi prendre hier comme mesure +et le mettre en comparaison avec aujourd'hui? + +-- Tu ne me quitteras pas, poursuivit Stavroguine avec une sorte +de désespoir, -- nous partirons ensemble, aujourd'hui même, n'est- +ce pas? N'est-ce pas? + +-- Aïe! ne me serrez pas si fort le bras, vous me faites mal! Où +aller ensemble aujourd'hui même? Commencer quelque part une «vie +nouvelle»? Non, voilà déjà assez d'essais... d'ailleurs, c'est +trop long pour moi, j'en suis incapable, je ne suis pas à la +hauteur. Où j'irais volontiers, c'est à Moscou, pour y faire des +visites et en recevoir, -- tel est mon idéal, vous le savez; déjà +en Suisse, je vous ai révélé mon caractère. Comme vous êtes marié, +il nous est impossible d'aller à Moscou et d'y faire des visites; +inutile, par conséquent, de parler de cela. + +-- Lisa, qu'est-ce qu'il y a donc eu hier? + +-- Il y a eu ce qu'il y a eu. + +-- Cela ne se peut pas! C'est cruel! + +-- Qu'importe? Si c'est cruel, supportez-le. + +-- Vous vous vengez sur moi de votre fantaisie d'hier... grommela +Nicolas Vsévolodovitch avec un méchant sourire. La jeune fille +rougit. + +-- Quelle basse pensée! + +-- Alors, pourquoi donc m'avez-vous donné... «tant de bonheur»? +Ai-je le droit de le savoir? + +-- Non, interrogez-moi sans demander si vous en avez le droit; +n'ajoutez pas une sottise à la bassesse de votre supposition. Vous +n'êtes guère bien inspiré aujourd'hui. À propos, ne craignez-vous +pas aussi l'opinion publique, et n'êtes-vous pas troublé par la +pensée que ce «bonheur» vous attirera une condamnation? Oh! s'il +en est ainsi, pour l'amour de Dieu, bannissez toute inquiétude. +Vous n'êtes ici coupable de rien et n'avez de comptes à rendre à +personne. Quand j'ai ouvert votre porte hier, vous ne saviez pas +même qui allait entrer. Il n'y a eu là qu'une fantaisie de ma +part, comme vous le disiez tout à l'heure, -- rien de plus. Vous +pouvez hardiment lever les yeux et regarder tout le monde en face! + +-- Tes paroles, cet enjouement factice qui dure déjà depuis une +heure, me glacent d'épouvante. Ce «bonheur» dont tu parles avec +tant d'irritation, me coûte... tout. Est-ce que je puis maintenant +te perdre? Je le jure, je t'aimais moins hier. Pourquoi donc +m'ôtes-tu tout aujourd'hui? Sais-tu ce qu'elle m'a coûté, cette +nouvelle espérance? Je l'ai payée d'une vie. + +-- De la vôtre ou d'une autre? + +Il tressaillit. + +-- Que veux-tu dire? questionna-t-il en regardant fixement son +interlocutrice. + +-- Je voulais vous demander si vous l'aviez payée de votre vie ou +de la mienne. Est-ce qu'à présent vous ne comprenez plus rien? +répliqua en rougissant la jeune fille. -- Pourquoi avez-vous fait +ce brusque mouvement? Pourquoi me regardez-vous avec cet air-là? +Vous m'effrayez. De quoi avez-vous toujours peur? Voilà déjà +longtemps que je m'en aperçois, vous avez peur, maintenant +surtout... Seigneur, que vous êtes pâle! + +-- Si tu sais quelque chose, Lisa, je te jure que je ne sais +rien... ce n'est nullement _de cela_ que je parlais tout à +l'heure, en disant que j'avais payé d'une vie... + +-- Je ne vous comprends pas du tout, répondit-elle avec un +tremblement dans la voix. + +À la fin, un sourire lent, pensif, se montra sur les lèvres de +Nicolas Vsévolodovitch. Il s'assit sans bruit, posa ses coudes sur +ses genoux et mit son visage dans ses mains. + +-- C'est un mauvais rêve et un délire... Nous parlions de deux +choses différentes. + +-- Je ne sais pas du tout de quoi vous parliez... Pouviez-vous ne +pas savoir hier que je vous quitterais aujourd'hui? Le saviez- +vous, oui ou non? Ne mentez pas, le saviez-vous, oui ou non? + +-- Je le savais... fit-il à voix basse. + +-- Eh bien, alors, de quoi vous plaignez-vous? vous le saviez et +vous avez mis l'»instant» à profit. Quelle déception y a-t-il ici +pour vous? + +-- Dis-moi toute la vérité, cria Stavroguine avec l'accent d'une +profonde souffrance: -- hier, quand tu as ouvert ma porte, savais- +tu toi-même que tu n'entrais chez moi que pour une heure? + +Elle fixa sur lui un regard haineux. + +-- C'est vrai que l'homme le plus sérieux peut poser les questions +les plus étonnantes. Et pourquoi tant vous inquiéter de cela? Vous +sentiriez-vous atteint dans votre amour-propre parce qu'une femme +vous a quitté la première, au lieu d'attendre que vous lui donniez +son congé? Vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, je me suis +convaincue, entre autres choses, de votre extrême magnanimité à +mon égard, et, tenez, je ne puis pas souffrir cela chez vous. + +Il se leva et fit quelques pas dans la chambre. + +-- C'est bien, j'admets que cela doive finir ainsi, soit... Mais +comment tout cela a-t-il pu arriver? + +-- Voilà ce qui vous intrigue! Et le plus fort, c'est que vous +êtes parfaitement édifié là-dessus, que vous comprenez la chose +mieux que personne, et que vous-même l'aviez prévue. Je suis une +demoiselle, mon coeur a fait son éducation à l'Opéra, tel a été le +point de départ, tout est venu de là... + +-- Non. + +-- Il n'y a rien ici qui soit de nature à froisser votre amour- +propre, et c'est l'exacte vérité. Cela a commencé par un beau +moment qui a été plus fort que moi. Avant-hier, en rentrant chez +moi après votre réponse si chevaleresque à l'insulte publique que +je vous avais faite, j'ai deviné tout de suite que si vous me +fuyiez, c'était parce que vous étiez marié, et nullement parce que +vous me méprisiez, chose dont j'avais surtout peur en ma qualité +de jeune fille mondaine. J'ai compris qu'en m'évitant vous me +protégiez contre ma propre imprudence. Vous voyez comme j'apprécie +votre grandeur d'âme. Alors est arrivé Pierre Stépanovitch, qui +m'a tout expliqué. Il m'a révélé que vous étiez agité par une +grande idée devant laquelle nous n'étions, lui et moi, absolument +rien, mais que néanmoins j'étais un obstacle sur votre chemin. Il +m'a dit qu'il était votre associé dans cette entreprise et m'a +instamment priée de me joindre à vous deux; son langage était tout +à fait fantastique, il citait des vers d'une chanson russe où il +est question d'un navire aux rames d'érable. Je l'ai complimenté +sur son imagination poétique, et il a pris mes paroles pour des +propos sans conséquence. Mais sachant depuis longtemps que mes +résolutions ne durent pas plus d'une minute, je me suis décidée +tout de suite. Eh bien, voilà tout, ces explications suffisent, +n'est-ce pas? Je vous en prie, restons-en là; autrement, qui sait? +nous nous fâcherions encore. N'ayez peur de personne, je prends +tout sur moi. Je suis mauvaise, capricieuse, j'ai été séduite par +un navire d'opéra, je suis une demoiselle... Et, vous savez, je +croyais toujours que vous m'aimiez éperdument. Toute sotte que je +suis, ne me méprisez pas et ne riez pas de cette petite larme que +j'ai laissée couler tout à l'heure. J'aime énormément à pleurer, +je m'apitoie volontiers sur moi. Allons, assez, assez. Je ne suis +capable de rien, ni vous non plus; chacun de nous a son pied de +nez, que ce soit notre consolation. Au moins l'amour-propre est +sauf. + +-- C'est un mensonge et un délire! s'écria Nicolas Vsévolodovitch +qui marchait à grands pas dans la chambre en se tordant les mains. +-- Lisa, pauvre Lisa, qu'as-tu fait? + +-- Je me suis brûlée à la chandelle, rien de plus. Tiens, on +dirait que vous pleurez aussi? Soyez plus convenable, moins +sensible... + +-- Pourquoi, pourquoi es-tu venue chez moi? + +-- Mais ne comprendrez-vous pas enfin dans quelle situation +comique vous vous placez aux yeux du monde par de pareilles +questions? + +-- Pourquoi t'es-tu si monstrueusement, si bêtement perdue? Que +faire maintenant? + +-- Et c'est là Stavroguine, le «buveur de sang Stavroguine», comme +vous appelle une dame d'ici qui est amoureuse de vous! Écoutez, je +vous l'ai déjà dit: j'ai mis ma vie dans une heure et je suis +tranquille. Faites de même... ou plutôt, non, pour vous c'est +inutile; vous aurez encore tant d'»heures» et de «moments» +divers... + +-- Autant que toi; je t'en donne ma parole d'honneur la plus +sacrée, pas une heure de plus que toi! + +Il continuait à se promener dans la chambre sans voir les regards +pénétrants que Lisa attachait sur lui. Dans les yeux de la jeune +fille brilla soudain comme un rayon d'espérance, mais il +s'éteignit au même instant. + +-- Si tu savais le prix de mon _impossible_ sincérité en ce +moment, Lisa, si seulement je pouvais te révéler... + +-- Révéler? Vous voulez me révéler quelque chose? Dieu me préserve +de vos révélations! interrompit-elle avec une sorte d'effroi. + +Il s'arrêta et attendit inquiet. + +-- Je dois vous l'avouer, en Suisse déjà je m'étais persuadée que +vous aviez je ne sais quoi d'horrible sur la conscience: un +mélange de boue et de sang, et... et en même temps quelque chose +de profondément ridicule. Si je ne me suis pas trompée, gardez- +vous de me faire votre confession, elle n'exciterait que ma risée. +Toute votre vie je me moquerais de vous... Ah! vous pâlissez +encore? Allons, c'est fini, je vais partir. + +Et elle se leva soudain en faisant un geste de mépris. + +-- Tourmente-moi, supplicie-moi, assouvis sur moi ta colère! cria +Nicolas Vsévolodovitch désespéré. -- Tu en as pleinement le droit! +Je savais que je ne t'aimais pas, et je t'ai perdue. Oui, «j'ai +mis l'instant à profit»; j'ai eu un espoir... il y a déjà +longtemps... un dernier espoir... Je n'ai pas pu tenir contre la +lumière qui a illuminé mon coeur quand hier tu es entrée chez moi +spontanément, seule, la première. J'ai cru tout à coup... peut- +être même que je crois encore maintenant. + +-- Une si noble franchise mérite d'être payée de retour: je ne +veux pas être une soeur de charité pour vous. Il se peut qu'après +tout je me fasse garde-malade, si je n'ai pas l'heureuse chance de +mourir aujourd'hui; mais lors même que je me vouerais au service +des infirmes, ce n'est pas à vous que je donnerais mes soins, +quoique, sans doute, vous valiez bien un manchot ou un cul-de- +jatte quelconque. Je me suis toujours figuré que vous m'emmèneriez +dans quelque endroit habité par une gigantesque araignée de la +grandeur d'un homme et méchante en proportion de sa taille; nous +passerions là toute notre vie à regarder cette bête en tremblant, +et c'est ainsi que nous filerions ensemble le parfait amour. +Adressez-vous à Dachenka; celle-là vous suivra où vous voudrez. + +-- Ne pouviez-vous pas vous dispenser de prononcer son nom dans la +circonstance présente? + +-- Pauvre chienne! Faites-lui mes compliments. Sait-elle qu'en +Suisse déjà vous vous l'étiez réservée comme un en cas pour votre +vieillesse? Quelle prévoyance! quel esprit pratique! Ah! qui est +là? + +Au fond de la salle la porte s'était entrebâillée, laissant voir +une tête qui disparut presque au même instant. + +-- C'est toi, Alexis Egoritch? demanda Stavroguine. + +-- Non, ce n'est que moi, répondit Pierre Stépanovitch passant de +nouveau sa tête et la moitié de son corps par l'ouverture de la +porte. -- Bonjour, Élisabeth Nikolaïevna; en tout cas, bon matin. +Je savais bien que je vous trouverai tous les deux dans cette +salle. Je ne viens que pour un instant, Nicolas Vsévolodovitch, -- +il faut, à tout prix, que je vous dise deux mots... c'est +absolument nécessaire... deux petits mots, pas davantage! + +Stavroguine se dirigea vers la porte, mais, après avoir fait trois +pas, il revint vers Lisa. + +-- Si tout à l'heure tu entends quelque chose, Lisa, sache-le: je +suis coupable! + +Elle frissonna et le regarda d'un air effrayé, mais il sortit au +plus vite. + +II + +La pièce dont Pierre Stépanovitch venait d'entrouvrir la porte +était une grande antichambre de forme ovale. Alexis Egoritch s'y +trouvait avant l'arrivée du visiteur, mais celui-ci l'avait fait +sortir. Nicolas Vsévolodovitch, après avoir fermé sur lui la porte +donnant accès à la salle, attendit ce qu'on avait à lui +communiquer. Pierre Stépanovitch jeta sur lui un regard sondeur. + +-- Eh bien? + +-- Si vous savez déjà les choses, répondit précipitamment Pierre +Stépanovitch dont les yeux semblaient vouloir lire dans l'âme de +Stavroguine, -- je vous dirai que la faute n'est, bien entendu, à +aucun de nous, et que vous êtes moins coupable que personne, +attendu qu'il y a eu là un tel concours... une telle coïncidence +d'événements... bref, au point de vue juridique, vous êtes tout à +fait hors de cause, j'avais hâte de vous en informer. + +-- Ils ont été brûlés? Assassinés? + +-- Assassinés, mais pas brûlés, et c'est ce qu'il y a de vexant. +Du reste, je vous donne ma parole d'honneur que moi non plus je ne +suis pour rien dans l'affaire, quels que soient vos soupçons à mon +endroit, -- car peut-être vous me soupçonnez, hein? Voulez-vous +que je vous dise toute la vérité? Voyez-vous, cette idée s'est +bien offerte un instant à mon esprit, -- vous-même me l'aviez +suggérée, sans y attacher d'importance, il est vrai, et seulement +pour me taquiner (car vous ne me l'auriez pas suggérée +sérieusement), -- mais je n'y ai pas donné suite, et je ne +l'aurais voulu faire à aucun prix, pas même pour cent roubles, -- +d'autant plus que l'intérêt était nul, pour moi, entendons-nous, +pour moi... (Tout ce discours était débité avec une volubilité +extraordinaire.) Mais voyez comme les circonstances se sont +rencontrées: j'ai de ma poche (vous entendez: de ma poche, pas un +rouble n'est venu de vous, et vous-même le savez), j'ai de ma +poche donné à l'imbécile Lébiadkine deux cent trente roubles dans +la soirée d'avant-hier, -- vous entendez, avant-hier, et non pas +hier après la matinée littéraire, notez cela: j'appelle votre +attention sur ce point parce qu'alors je ne savais pas encore +qu'Élisabeth Nikolaïevna irait chez vous; j'ai tiré cet argent de +ma propre bourse, uniquement parce qu'avant-hier vous vous étiez +distingué, la fantaisie vous était venue de révéler votre secret à +tout le monde. Allons, je ne m'immisce pas là-dedans... c'est +votre affaire... vous êtes un chevalier... j'avoue pourtant qu'un +coup de massue sur le front ne m'aurait pas étourdi davantage. +Mais comme ces tragédies m'ennuyaient fort, enfin comme tout cela +nuisait à mes plans, je me suis juré d'expédier coûte que coûte et +à votre insu les Lébiadkine à Pétersbourg, d'autant plus que le +capitaine lui-même ne demandait qu'à y aller. Seulement je me suis +trompé; j'ai donné l'argent en votre nom; est-ce ou non une +erreur? Ce n'en est peut-être pas une, hein? Écoutez maintenant, +écoutez quelle a été la conséquence de tout cela... + +Dans le feu de la conversation, il se rapprocha de Stavroguine et +le saisit par le revers de la redingote (peut-être le fit-il +exprès), mais un coup violemment appliqué sur son bras l'obligea à +lâcher prise. + +-- Eh bien, qu'est-ce que vous faites?... Prenez garde, vous allez +me casser le bras... Le principal ici, c'est la façon dont cela a +tourné, -- reprit Pierre Stépanovitch sans s'émouvoir aucunement +du coup qu'il avait reçu. -- Je remets l'argent dans la soirée en +stipulant que le frère et la soeur partiront le lendemain à la +première heure; je confie à ce coquin de Lipoutine le soin de les +mettre lui-même en wagon. Mais le vaurien tenait absolument à +faire en public une farce d'écolier, -- vous en avez peut-être +entendu parler? À la matinée littéraire? Écoutez donc, écoutez: +tous deux boivent ensemble et composent des vers. Lipoutine, qui +en a écrit la moitié, fait endosser un frac au capitaine, et, tout +en m'assurant qu'il l'a conduit le matin à la gare, il le tient +sous sa main dans une petite chambre du fond, pour le pousser sur +l'estrade au moment voulu. Mais l'autre s'enivre inopinément. +Alors a lieu le scandale que l'on sait. Ensuite Lébiadkine est +ramené chez lui ivre-mort, et Lipoutine lui subtilise deux cents +roubles, ne laissant que la menue monnaie dans la poche du +capitaine. Par malheur, celui-ci, le matin s'était vanté d'avoir +le gousset bien garni, et il avait eu l'imprudence d'exhiber ces +deux cents roubles dans les cabarets fréquentés par une clientèle +suspecte. Or, comme Fedka attendait justement cela et qu'il avait +entendu certains mots chez Kiriloff (vous vous rappelez ce que +vous avez dit?), il s'est décidé à profiter de l'occasion. Voilà +toute la vérité. Je suis bien aise du moins que Fedka n'ait pas +trouvé d'argent: le drôle comptait sur une recette de mille +roubles! Il s'est dépêché, et, parait-il, lui-même a eu peur de +l'incendie... Soyez-en persuadé, cet incendie a été pour moi comme +un coup de bûche que j'aurais reçu sur la tête. Non, c'est le +diable sait quoi! C'est une telle insubordination... Tenez, à vous +de qui j'attends de si grandes choses, je n'ai rien à cacher: eh +bien, oui, depuis longtemps je songeais à recourir au feu, car +cette idée est fort populaire, profondément nationale; mais je +tenais ce moyen en réserve pour l'heure critique, pour le moment +décisif où nous nous lèverons tous et... Et voilà que tout à coup, +sans ordre, de leur propre initiative, ils s'avisent de faire cela +au moment où précisément il faudrait rester coi et retenir son +souffle! Non, c'est une telle indiscipline!... en un mot, je ne +sais rien encore, on parle ici de deux ouvriers de l'usine +Chpigouline... mais si les _nôtres_ sont aussi pour quelque chose +là-dedans, si l'un d'eux a pris une part quelconque à cet +incendie, -- malheur à lui! Voyez ce que c'est que de les +abandonner un seul instant à eux-mêmes! Non, il n'y a rien à faire +avec cette fripouille démocratique et ses quinquévirats; ce qu'il +faut, c'est une volonté puissante, despotique, ayant son point +d'appui en dehors des sections et aveuglément obéie par celles- +ci... Mais en tout cas on a beau maintenant trompeter partout que +la ville a brûlé parce que Stavroguine avait besoin de l'incendie +pour se débarrasser de sa femme, au bout du compte... + +-- Ah! on trompette cela partout? + +-- C'est-à-dire qu'on ne le trompette pas encore, j'avoue que rien +de semblable n'est arrivé à mes oreilles, mais vous savez comment +raisonne la foule, surtout quand elle vient d'être éprouvée par un +sinistre. On a bientôt fait de mettre en circulation le bruit le +plus idiot. Au fond, du reste, vous n'avez absolument rien à +craindre. Vis-à-vis de la loi vous êtes complètement innocent, +vis-à-vis de la conscience aussi, -- vous ne vouliez pas cela, +n'est-ce pas? Vous ne le vouliez pas? Il n'y a pas de preuves, il +n'y a qu'une coïncidence... À moins que Fedka ne se rappelle les +paroles imprudentes prononcées par vous l'autre jour chez Kiriloff +(quel besoin aviez-vous de parler ainsi?), mais cela ne prouve +rien du tout, et, d'ailleurs, nous ferons taire Fedka. Je me +charge de lui couper la langue aujourd'hui même... + +-- Les cadavres n'ont pas été brûlés? + +-- Pas le moins du monde; cette canaille n'a rien su faire +convenablement. Mais du moins je me réjouis de vous voir si +tranquille... car, bien que ce ne soit nullement votre faute et +que vous n'ayez pas même une pensée à vous reprocher, n'importe... +Avouez pourtant que tout cela arrange admirablement vos affaires: +vous êtes, du coup, libre, veuf, en mesure d'épouser, quand vous +voudrez, une belle et riche demoiselle, qui, par surcroît de +veine, se trouve déjà dans vos mains. Voilà ce que peut faire un +pur hasard, un concours fortuit de circonstances, -- hein? + +-- Vous me menacez, imbécile? + +-- Allons, c'est cela, traitez-moi tout de suite d'imbécile, et +quel ton! Vous devriez être enchanté, et vous... Je suis accouru +tout exprès pour vous apprendre au plus tôt... Et pourquoi vous +menacerais-je? Je me soucie bien d'obtenir quelque chose de vous +par l'intimidation! Il me faut votre libre consentement, je ne +veux point d'une adhésion forcée. Vous êtes une lumière, un +soleil... C'est moi qui vous crains de toute mon âme, et non vous +qui me craignez! Je ne suis pas Maurice Nikolaïévitch... Figurez- +vous qu'au moment où j'arrivais ici à bride abattue, j'ai trouvé +Maurice Nikolaïévitch près de la grille de votre jardin... il a dû +passer là toute la nuit, son manteau était tout trempé! C'est +prodigieux! Comment un homme peut-il être fou à ce point là? + +-- Maurice Nikolaïévitch? C'est vrai? + +-- C'est l'exacte vérité. Il est devant la grille du jardin. À +trois cents pas d'ici, si je ne me trompe. J'ai passé à côté de +lui aussi rapidement que possible, mais il m'a vu. Vous ne le +saviez pas? En ce cas je suis bien aise d'avoir pensé à vous le +dire. Tenez, celui-là est plus à craindre que personne, s'il a un +revolver sur lui, et enfin la nuit, le mauvais temps, une +irritation bien légitime, -- car le voilà dans une drôle de +situation, ha, ha! Qu'est-ce qu'il fait là selon vous? + +-- Il attend Élisabeth Nikolaïevna, naturellement. + +-- Bah! Mais pourquoi irait-elle le retrouver? Et... par une telle +pluie... voilà un imbécile! + +-- Elle va le rejoindre tout de suite. + +-- Vraiment! Voilà une nouvelle! Ainsi... Mais écoutez, à présent +la position d'Élisabeth Nikolaïevna est changée du tout au tout: +que lui importe maintenant Maurice Nikolaïévitch? Rendu libre par +le veuvage, vous pouvez l'épouser dès demain, n'est-ce pas? Elle +ne le sait pas encore, -- laissez-moi faire, et dans un instant +j'aurai tout arrangé. Où est-elle? Ce qu'elle va être contente en +apprenant cela! + +-- Contente? + +-- Je crois bien, allons lui porter la nouvelle. + +-- Et vous pensez que ces cadavres n'éveilleront chez elle aucun +soupçon? demanda Nicolas Vsévolodovitch avec un singulier +clignement d'yeux. + +-- Non, certes, ils n'en éveilleront pas, répondit plaisamment +Pierre Stépanovitch, -- car au point de vue juridique... Eh! +quelle idée! Et quand même elle se douterait de quelque chose! Les +femmes glissent si facilement là-dessus, vous ne connaissez pas +encore les femmes! D'abord, maintenant c'est tout profit pour elle +de vous épouser, attendue qu'elle s'est perdue de réputation; +ensuite, je lui ai parlé du «navire» et j'ai remarqué qu'elle y +mordait, voilà de quel calibre est cette demoiselle. N'ayez pas +peur, elle enjambera ces petits cadavres avec aisance et facilité, +d'autant plus que vous êtes tout à fait, tout à fait innocent, +n'est-ce pas? Seulement elle aura soin de conserver ces petits +cadavres pour vous les servir plus tard, après un an de mariage. +Toute femme, en allant ceindre la couronne nuptiale, cherche ainsi +des armes dans le passé de son mari, mais d'ici là... qu'y aura-t- +il dans un an? Ha, ha, ha! + +-- Si vous avez un drojki, conduisez-la tout de suite auprès de +Maurice Nikolaïévitch. Elle m'a déclaré tout à l'heure qu'elle ne +pouvait pas me souffrir et qu'elle allait me quitter; assurément +elle ne me permettrait pas de lui offrir une voiture. + +-- Ba-ah! Est-ce que, réellement, elle veut s'en aller? D'où cela +pourrait-il venir? demanda Pierre Stépanovitch en regardant +Stavroguine d'un air stupide. + +-- Elle s'est aperçue cette nuit que je ne l'aimais pas du tout... +ce que, sans doute, elle a toujours su. + +-- Mais est-ce que vous ne l'aimez pas? répliqua le visiteur qui +paraissait prodigieusement étonné; -- s'il en est ainsi, pourquoi +donc hier, quand elle est entrée, l'avez-vous gardée chez vous au +lieu de la prévenir loyalement dès l'abord que vous ne l'aimiez +pas? Vous avez commis une lâcheté épouvantable; et quel rôle +ignoble je me trouve, par votre fait, avoir joué auprès d'elle! + +Stavroguine eut un brusque accès d'hilarité. + +-- Je ris de mon singe, se hâta-t-il d'expliquer. + +-- Ah! vous avez deviné que je faisais le paillasse, reprit en +riant aussi Pierre Stépanovitch; -- c'était pour vous égayer! +Figurez-vous, au moment où vous êtes entré ici, votre visage m'a +appris que vous aviez du «malheur». Peut-être même est-ce une +déveine complète, hein? Tenez, je parie, poursuivit-il en élevant +gaiement la voix, -- que pendant toute la nuit vous êtes resté +assis à côté l'un de l'autre dans la salle, et que vous avez perdu +un temps précieux à faire assaut de noblesse... Allons, pardonnez- +moi, pardonnez-moi; cela m'est bien égal après tout: hier déjà +j'étais sûr que le dénouement serait bête. Je vous l'ai amenée à +seule fin de vous procurer un peu d'amusement, et pour vous +prouver qu'avec moi vous ne vous ennuierez pas; je suis fort utile +sous ce rapport; en général j'aime à faire plaisir aux gens. Si +maintenant vous n'avez plus besoin d'elle, ce que je présumais en +venant chez vous, eh bien...» + +-- Ainsi ce n'est que pour mon amusement que vous l'avez amenée? + +-- Pourquoi donc aurait-ce été? + +-- Ce n'était pas pour me décider à tuer ma femme? + +-- En voilà une! Mais est-ce que vous l'avez tuée? Quel homme +tragique! + +--Vous l'avez tuée, cela revient au même. + +-- Mais est-ce que je l'ai tuée? Je vous répète que je ne suis +absolument pour rien dans cette affaire-là. Pourtant vous +commencez à m'inquiéter... + +-- Continuez, vous disiez: «Si maintenant vous n'avez plus besoin +d'elle, eh bien...» + +-- Eh bien, je vous prierai de me la rendre, naturellement! Je la +marierai à Maurice Nikolaïévitch; soit dit en passant, ce n'est +nullement moi qui l'ai mis en faction devant la grille de votre +jardin, n'allez pas encore vous fourrer cela dans la tête! Voyez- +vous, j'ai peur de lui en ce moment. Vous parliez de drojki, mais +j'avais beau rouler à toute vitesse, je n'étais pas rassuré tantôt +en passant à côté de lui. «S'il était armé d'un revolver?...» me +disais-je. Heureusement que j'ai pris le mien. Le voici (il tira +de sa poche un revolver qu'il s'empressa d'y remettre aussitôt +après l'avoir montré à Stavroguine), -- je m'en suis muni à cause +de la longueur de la route... Pour ce qui est d'Élisabeth +Nikolaïevna, je vous aurai tout dit en deux mots: son petit coeur +souffre maintenant à la pensée de Maurice... du moins il doit +souffrir... et vous savez -- vraiment, elle n'est pas sans +m'inspirer quelque pitié! Je vais la colloquer à Maurice, et +aussitôt elle commencera à se souvenir de vous, à lui chanter vos +louanges, à l'insulter en face, -- tel est le coeur de la femme! +Eh bien, voilà que vous riez encore? Je suis fort heureux que vous +soyez redevenu gai. Allons la trouver. Je mettrai tout d'abord +Maurice sur le tapis. Quant à ceux... qui ont été tués... peut- +être vaut-il mieux ne pas lui en parler maintenant? Elle apprendra +toujours cela assez tôt. + +-- Qu'est-ce qu'elle apprendra? Qui a été tué? Qu'avez-vous dit de +Maurice Nikolaïévitch? demanda Lisa ouvrant tout à coup la porte. + +-- Ah! vous étiez aux écoutes? + +-- Que venez-vous de dire au sujet de Maurice Nikolaïévitch? Il +est tué? + +-- Ah! cette question prouve que vous n'avez pas bien entendu! +Tranquillisez-vous, Maurice Nikolaïévitch est vivant et en +parfaite santé, ce dont vous allez pouvoir vous assurer à +l'instant même, car il est ici, près de la grille du jardin... et +je crois qu'il a passé là toute la nuit; son manteau est tout +trempé... Quand je suis arrivé, il m'a vu. + +-- Ce n'est pas vrai. Vous avez prononcé le mot «tué»... Qui est +tué? insista la jeune fille en proie à une douloureuse angoisse. + +-- Il n'y a de tué que ma femme, son frère Lébiadkine et leur +servante, déclara d'un ton ferme Stavroguine. + +Lisa frissonna et devint affreusement pâle. + +-- C'est un étrange cas de férocité, Élisabeth Nikolaïevna, un +stupide cas de meurtre ayant eu le vol pour mobile, se hâta +d'expliquer Pierre Stépanovitch, -- un malfaiteur a profité de +l'incendie, voilà tout! Le coupable est le galérien Fedka, et il a +été aidé par la sottise de Lébiadkine, lequel avait eu le tort de +montrer son argent à tout le monde... Je me suis empressé +d'apporter cette nouvelle à Stavroguine, et elle a produit sur lui +l'effet d'un coup de foudre. Nous étions en train de nous demander +s'il fallait vous apprendre cela tout de suite, ou s'il ne valait +pas mieux remettre cette communication à plus tard. + +-- Nicolas Vsévolodovitch, dit-il la vérité? articula péniblement +Lisa. + +-- Non, il ne dit pas la vérité. + +Pierre Stépanovitch eut un frisson. + +-- Comment, je ne dis pas la vérité! vociféra-t-il, -- qu'est-ce +encore que cela? + +-- Seigneur, je vais perdre la tête! s'écria Lisa. + +-- Mais comprenez donc au moins qu'en ce moment il est fou! cria +de toute sa force Pierre Stépanovitch, -- cela n'a rien +d'étonnant, après tout: sa femme a été assassinée. Voyez comme il +est pâle... Il a passé toute la nuit avec vous, il ne vous a pas +quitté une minute, comment donc le soupçonner? + +-- Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant +Dieu: êtes-vous coupable, oui ou non? Je le jure, je croirai à +votre parole comme à celle de Dieu et je vous accompagnerai au +bout du monde, oh! oui, j'irai partout avec vous! Je vous suivrai +comme un chien... + +-- Pourquoi donc la tourmentez-vous, tête fantastique que vous +êtes? fit Pierre Stépanovitch exaspéré. -- Élisabeth Nikolaïevna, +pilez-moi dans un mortier, je dirai encore la même chose: il n'est +pas coupable, loin de là, lui-même est tué, vous voyez bien qu'il +a le délire. On ne peut rien lui reprocher, rien, pas même une +pensée!... Le crime a été commis par des brigands qui, pour sûr, +d'ici à huit jours, seront découverts et recevront le fouet... Les +coupables ici sont le galérien Fedka et des ouvriers de l'usine +Chpigouline, toute la ville le dit, je vous répète le bruit qui +court. + +-- C'est vrai? C'est vrai? questionna Lisa tremblante comme si +elle avait attendu son arrêt de mort. + +-- Je ne les ai pas tués et j'étais opposé à ce crime, mais je +savais qu'on devait les assassiner et j'ai laissé faire les +assassins. Allez-vous en loin de moi, Lisa, dit Nicolas +Vsévolodovitch, et il rentra dans la salle. + +La jeune fille couvrit son visage de ses mains et sortit de la +maison. Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de courir +après elle, mais, se ravisant tout à coup, il alla retrouver +Stavroguine. + +-- Ainsi vous... Ainsi vous... Ainsi vous n'avez peur de rien? +hurla-t-il, l'écume aux lèvres; sa fureur était telle qu'il +pouvait à peine parler. + +Debout au milieu de la salle, Nicolas Vsévolodovitch ne répondit +pas un mot. Il avait pris dans sa main gauche une touffe de ses +cheveux et souriait d'un air égaré. Pierre Stépanovitch le tira +violemment par la manche. + +-- Vous vous dérobez, n'est-ce pas? Ainsi voilà ce que vous avez +en vue? Vous dénoncerez tout le monde, après quoi vous entrerez +dans un monastère ou vous irez au diable... Mais je saurai bien +vous escoffier tout de même, quoique vous ne me craigniez pas! + +À la fin, Stavroguine remarqua la présence de Pierre Stépanovitch. + +-- Ah! c'est vous qui faites ce bruit? observa-t-il, et, la +mémoire lui revenant soudain, il ajouta: -- Courez, courez donc! +Reconduisez-la jusque chez elle, que personne ne sache... et +qu'elle n'aille pas là-bas... voir les corps... les corps... +Mettez-la de force en voiture... Alexis Egoritch! Alexis Egoritch! + +-- Attendez, ne criez pas! À présent elle est déjà dans les bras +de Maurice... Maurice ne montera pas dans votre voiture... +Attendez donc! Il s'agit bien de voiture en ce moment! + +Il sortit de nouveau son revolver de sa poche; Stavroguine le +regarda sérieusement. + +-- Eh bien, tuez-moi! dit-il à voix basse et d'un ton résigné. + +-- Ah! diable, de quel mensonge un homme peut charger sa +conscience! reprit vivement Pierre Stépanovitch. -- Vous voulez +qu'on vous tue, n'est-ce pas? Elle aurait dû, vraiment, vous +cracher au visage!... Vous, un «navire»! Vous n'êtes qu'une +vieille barque trouée, bonne à débiter comme bois de chauffage... +Allons, que du moins la colère vous réveille! E-eh! Cela devrait +vous être égal, puisque vous-même demandez qu'on vous loge une +balle dans le front? + +Stavroguine eut un sourire étrange. + +-- Si vous n'étiez pas un bouffon, peut-être qu'à présent je +dirais: oui... Si seulement la chose était un tant soit peu plus +intelligente... + +-- Je suis un bouffon, mais je ne veux pas que vous, la meilleure +partie de moi-même, vous en soyez un! Vous me comprenez? + +Nicolas Vsévolodovitch comprit ce langage qui aurait peut-être été +incompréhensible pour tout autre. Chatoff avait été fort étonné en +entendant Stavroguine lui dire qu'il y avait de l'enthousiasme +chez Pierre Stépanovitch. + +-- Pour le moment laissez-moi et allez-vous-en au diable, mais +d'ici à demain j'aurai pris une résolution. Venez demain. + +-- Oui? C'est: oui? + +-- Est-ce que je sais?... Allez au diable, au diable! + +Et il sortit de la salle. + +-- Après tout, cela vaut peut-être encore mieux, murmura à part +soi Pierre Stépanovitch en remettant son revolver dans sa poche. + +III + +Il n'eut pas de peine à rattraper Élisabeth Nikolaïevna, qui +n'était encore qu'à quelques mètres de la maison. Alexis +Égorovitch, en frac et sans chapeau, la suivait à un pas de +distance. Il avait pris une attitude respectueuse et suppliait +instamment la jeune fille d'attendre la voiture; le vieillard +était fort ému, il pleurait presque. + +-- Va-t-en, ton maître demande du thé, il n'y a personne pour le +servir, dit Pierre Stépanovitch au domestique, et, après l'avoir +ainsi renvoyé, il prit sans façon le bras d'Élisabeth Nikolaïevna. + +Celle-ci le laissa faire, mais elle ne semblait pas en possession +de toute sa raison, la présence d'esprit ne lui était pas encore +revenue. + +-- D'abord, vous ne devez pas aller de ce côté, commença Pierre +Stépanovitch, -- c'est par ici qu'il faut prendre, au lieu de +passer devant le jardin. Secondement, il est impossible, en tout +cas, que vous fassiez la route à pied, il y a trois verstes d'ici +chez vous, et vous êtes à peine vêtue. Si vous attendiez une +minute? Mon cheval est à l'écurie, je vais le faire atteler tout +de suite, vous monterez dans mon drojki, et je vous ramènerai chez +vous sans que personne vous voie. + +-- Que vous êtes bon... dit avec sentiment Lisa. + +-- Laissez donc; à ma place tout homme humain en ferait autant... + +Lisa regarda son interlocuteur, et ses traits prirent une +expression d'étonnement. + +-- Ah! mon Dieu, je pensais que ce vieillard était toujours là! + +-- Écoutez, je suis bien aise que vous preniez la chose de cette +façon, parce qu'il n'y a là qu'un préjugé stupide; puisqu'il en +est ainsi, ne vaut-il pas mieux que j'ordonne tout de suite à ce +vieillard de préparer la voiture? C'est l'affaire de dix minutes, +nous rebrousserions chemin et nous attendrions devant le perron, +hein? + +-- Je veux auparavant... où sont ces gens qu'on a tués? + +-- Allons, voilà encore une fantaisie! C'est ce que je +craignais... Non, trêve de fadaises; vous n'avez pas besoin +d'aller voir cela. + +-- Je sais où ils sont, je connais cette maison. + +-- Eh bien, qu'importe que vous la connaissiez? Voyez donc, il +pleut, il fait du brouillard (voilà, pourtant, j'ai assumé un +devoir sacré!)... Écoutez, Élisabeth Nikolaïevna, de deux choses +l'une: ou vous acceptez une place dans mon drojki, alors attendez +et ne bougez pas d'ici, car si nous faisons encore vingt pas, +Maurice Nikolaïévitch ne manquera pas de nous apercevoir... + +-- Maurice Nikolaïévitch! Où? Où? + +-- Eh bien, si vous voulez l'aller retrouver, soit, je vous +accompagnerai encore un moment et je vous montrerai où il est, +mais ensuite je vous tirerai ma révérence; je ne tiens pas du tout +à m'approcher de lui pour le quart d'heure. + +-- Il m'attend, Dieu! s'écria Lisa; elle s'arrêta soudain, et une +vive rougeur colora son visage. + +-- Mais qu'est-ce que cela fait, du moment que c'est un homme sans +préjugés? Vous savez, Élisabeth Nikolaïevna, tout cela n'est pas +mon affaire, je suis tout à fait désintéressé dans la question, et +vous le savez vous-même; mais en somme je vous porte de +l'intérêt... Si nous nous sommes trompés sur le compte de notre +«navire», s'il se trouve n'être qu'une vieille barque pourrie, +bonne à démolir... + +-- Ah! parfait! cria Lisa. + +-- Parfait, dit-elle, et elle pleure. Il faut ici de la virilité. +Il faut ne le céder en rien à un homme. Dans notre siècle, quand +une femme... fi, diable (Pierre Stépanovitch avait peine à se +débarrasser de sa pituite)! Mais surtout il ne faut rien +regretter: l'affaire peut encore s'arranger admirablement. Maurice +Nikolaïévitch est un homme... en un mot, c'est un homme sensible, +quoique peu communicatif, ce qui, du reste, est bon aussi, bien +entendu à condition qu'il soit sans préjugés... + +-- À merveille, à merveille! répéta la jeune fille avec un rire +nerveux. + +-- Allons, diable... Élisabeth Nikolaïevna, reprit Pierre +Stépanovitch d'un ton piqué, -- moi, ce que je vous en dis, c'est +uniquement dans votre intérêt... Qu'est-ce que cela peut me faire, +à moi?... Je vous ai rendu service hier, j'ai déféré à votre +désir, et aujourd'hui... Eh bien, tenez, d'ici l'on aperçoit +Maurice Nikolaïévitch, le voilà, là-bas, il ne vous voit pas. Vous +savez, Élisabeth Nikolaïevna, avez-vous lu _Pauline Sax?_ + +-- Qu'est-ce que c'est? + +-- C'est une nouvelle; je l'ai lue quand j'étais étudiant... Le +héros est un certain Sax, un riche employé qui surprend sa femme +en flagrant délit d'adultère à la campagne... Allons, diable, il +faut cracher là-dessus. Vous verrez qu'avant de vous avoir ramenée +chez vous, Maurice Nikolaïévitch vous aura déjà adressé une +demande en mariage. Il ne vous voit pas encore. + +-- Ah! qu'il ne me voie point! cria tout à coup Lisa comme +affolée; -- allons-nous-en, allons-nous-en! Dans le bois, dans la +plaine! + +Et elle rebroussa chemin en courant. + +-- Pierre Stépanovitch s'élança à sa poursuite. + +-- Élisabeth Nikolaïevna, quelle pusillanimité! Et pourquoi ne +voulez-vous pas qu'il vous voie? Au contraire, regardez-le en +face, carrément, fièrement... Si vous êtes honteuse parce que vous +avez perdu votre... virginité... c'est un préjugé si arriéré... +Mais où allez-vous donc, où allez-vous donc? Eh! comme elle +trotte! Retournons plutôt chez Stavroguine, nous monterons dans +mon drojki... Mais où allez-vous donc? Par là ce sont les champs, +allons, la voilà qui tombe!... + +Il s'arrêta. Lisa volait comme un oiseau, sans savoir où elle +allait; déjà une distance de cinquante pas la séparait de Pierre +Stépanovitch, quand elle choppa contre un petit monceau de terre +et tomba. Au même instant un cri terrible retentit derrière elle. +Ce cri avait été poussé par Maurice Nikolaïévitch qui, ayant vu la +jeune fille s'enfuir à toutes jambes, puis tomber, courait après +elle à travers champs. Aussitôt Pierre Stépanovitch battit en +retraite vers la maison de Stavroguine pour monter au plus vite +dans son drojki. + +Mais Maurice Nikolaïévitch fort effrayé se trouvait déjà près de +Lisa qui venait de se relever; il s'était penché sur elle et lui +avait pris la main, qu'il tenait dans les siennes. Cette rencontre +se produisant dans des conditions si invraisemblables avait +ébranlé la raison du capitaine d'artillerie, et des larmes +coulaient sur ses joues. Il voyait celle qu'il aimait d'un amour +si respectueux courir comme une folle à travers champs, à une +pareille heure, par un temps pareil, n'ayant d'autre vêtement que +sa robe, cette superbe robe de la veille, maintenant fripée et +couverte de boue... Sans proférer un mot, car il n'en aurait pas +eu la force, il ôta son manteau et le posa en tremblant sur les +épaules de Lisa. Tout à coup un cri lui échappa: il avait senti +sur sa main les lèvres de la jeune fille. + +-- Lisa, je ne sais rien, mais ne me repoussez pas loin de vous! + +-- Oh! oui, allons-nous-en bien vite, ne m'abandonnez pas! + +Et, le prenant elle-même par le bras, elle l'entraîna à sa suite. +Puis elle baissa soudain la voix et ajouta d'un ton craintif: + +-- Maurice Nikolaïévitch, jusqu'à présent je m'étais toujours +piquée de bravoure, mais ici j'ai peur de la mort. Je mourrai, je +mourrai bientôt, mais j'ai peur, j'ai peur de mourir... + +Et, tout en murmurant ces paroles, elle serrait avec force le bras +de son compagnon. + +-- Oh! s'il passait quelqu'un! soupira Maurice Nikolaïévitch, qui +promenait autour de lui des regards désespérés, -- si nous +pouvions rencontrer une voiture! Vous vous mouillez les pieds, +vous... perdez la raison! + +-- Non, non, ce n'est rien, reprit-elle, -- là, comme cela, près +de vous j'ai moins peur, tenez-moi par la main, conduisez-moi... +Où allons-nous maintenant? À la maison? Non, je veux d'abord voir +les victimes. Ils ont, dit-on, égorgé sa femme, et il déclare que +c'est lui-même qui l'a assassinée; ce n'est pas vrai, n'est-ce +pas? ce n'est pas vrai? Je veux voir moi-même ceux qui ont été +tués... à cause de moi... c'est en songeant à eux que, cette nuit, +il a cessé de m'aimer... Je verrai et je saurai tout. Vite, vite, +je connais cette maison... il y a là un incendie... Maurice +Nikolaïévitch, mon ami, ne me pardonnez pas, je suis déshonorée! +Pourquoi me pardonner? Pourquoi pleurez-vous? Donnez-moi un +soufflet et tuez-moi ici dans la campagne comme un chien! + +-- Il n'appartient à personne de vous juger maintenant, répondit +d'un ton ferme Maurice Nikolaïévitch, -- que Dieu vous pardonne! +Moins que tout autre je puis être votre juge! + +Mais leur conversation serait trop étrange à rapporter. Pendant ce +temps, tous deux, la main dans la main, cheminaient d'un pas +rapide, on les aurait pris pour des aliénés. Ils marchaient dans +la direction de l'incendie. Maurice Nikolaïévitch n'avait pas +encore perdu l'espoir de rencontrer à tout le moins quelque +charrette, mais on n'apercevait personne. Une petite pluie fine ne +cessait de tomber, obscurcissant tout le paysage et noyant tous +les objets dans une même teinte plombée qui ne permettait pas de +les distinguer les uns des autres. Quoiqu'il fît jour depuis +longtemps, il semblait que l'aube n'eût point encore paru. Et, +soudain, de ce froid brouillard se détacha une figure étrange, +falote, qui marchait à la rencontre des deux jeunes gens. Quand je +me représente maintenant cette scène, je pense que je n'en aurais +pas cru mes yeux si j'avais été à la place d'Élisabeth +Nikolaïevna; pourtant elle poussa un cri de joie et reconnut tout +de suite l'homme qui s'avançait vers elle. C'était Stépan +Trophimovitch. Par quel hasard se trouvait-il là? Comment sa folle +idée de fuite avait-elle pu se réaliser? -- on le verra plus loin. +Je noterai seulement que, ce matin là, il avait déjà la fièvre, +mais la maladie n'était pas un obstacle pour lui: il foulait d'un +pas ferme le sol humide; évidemment il avait combiné son +entreprise du mieux qu'il avait pu, dans son isolement et avec +toute son inexpérience d'homme de cabinet. Il était en «tenue de +voyage», c'est-à-dire qu'il portait un manteau à manches, une +large ceinture de cuir verni serrée autour de ses reins par une +boucle, et de grandes bottes neuves dans lesquelles il avait fait +rentrer son pantalon. Sans doute depuis fort longtemps déjà il +s'était imaginé ainsi le type du voyageur; la ceinture et les +grandes bottes à la hussarde, qui gênaient considérablement sa +marche, il avait dû se les procurer plusieurs jours à l'avance. Un +chapeau à larges bords et une écharpe en poil de chameau enroulée +autour du cou complétaient le costume de Stépan Trophimovitch. Il +tenait dans sa main droite une canne et un parapluie ouvert, dans +sa main gauche un sac de voyage fort petit, mais plein comme un +oeuf. Ces trois objets, -- la canne, le parapluie et le sac de +voyage, étaient devenus, au bout d'une verste, très fatigants à +porter. + +À la joie irréfléchie du premier moment avait succédé chez Lisa un +étonnement pénible. + +-- Est-il possible que ce soit bien vous? s'écria-t-elle en +considérant le vieillard avec tristesse. + +En proie à une sorte d'exaltation délirante, il s'élança vers +elle: + +_-- Lise! Chère, chère, _se peut-il aussi que ce soit vous... au +milieu d'un pareil brouillard? Voyez: les lueurs de l'incendie +rougissent le ciel! _Vous êtes malheureuse, n'est-ce pas? _Je le +vois, je le vois, ne me racontez rien, mais ne m'interrogez pas +non plus. _Nous sommes tous malheureux, mais il faut les pardonner +tous. Pardonnons, Lise, _et nous serons libres à jamais. Pour en +finir avec le monde et devenir pleinement libre, -- _il faut +pardonner, pardonner et pardonner!_ + +-- Mais pourquoi vous mettez-vous à genoux? + +-- Parce qu'en prenant congé du monde je veux dire adieu, dans +votre personne, à tout mon passé! -- Il fondit en larmes, et +prenant les deux mains de la jeune fille, il les posa sur ses yeux +humides: -- Je m'agenouille devant tout ce qu'il y a eu de beau +dans mon existence, je l'embrasse et je le remercie! Maintenant +mon être est brisé en deux: -- là, c'est un insensé qui a rêvé +d'escalader le ciel, _vingt-deux ans! _Ici, c'est un vieillard +tué, glacé, précepteur... _chez un marchand, s'il existe pourtant, +ce marchand... _Mais comme vous êtes trempée, _Lise!_ s'écria-t- +il, et il se releva soudain, sentant que l'humidité du sol se +communiquait à ses genoux, -- et comment se fait-il que je vous +rencontre ainsi vêtue... à pied, dans cette plaine?... Vous +pleurez? _Vous êtes malheureuse? _Bah! j'ai entendu parler de +quelque chose... Mais d'où venez-vous donc maintenant? demanda-t- +il d'un air inquiet; en même temps il regardait avec une profonde +surprise Maurice Nikolaïévitch; -- _mais savez-vous l'heure qu'il +est?_ + +-- Stépan Trophimovitch, avez-vous entendu parler là-bas de gens +assassinés?... C'est vrai? C'est vrai? + +-- Ces gens! Toute la nuit j'ai vu l'incendie allumé par eux. Ils +ne pouvaient pas finir autrement... (ses yeux étincelèrent de +nouveau). Je m'arrache à un songe enfanté par la fièvre chaude, je +cours à la recherche de la Russie, _existe-t-elle, la Russie? Bah! +c'est vous, cher capitaine! _Je n'ai jamais douté que je vous +rencontrerais dans l'accomplissement de quelque grande action... +Mais prenez mon parapluie et -- pourquoi donc allez-vous à pied? +Pour l'amour de Dieu, prenez du moins ce parapluie; moi, je n'en +ai pas besoin, je trouverai une voiture quelque part. Voyez-vous, +je suis parti à pied parce que si _Stasie_ (c'est-à-dire Nastasia) +avait eu vent de mon dessein, ses cris auraient ameuté toute la +rue; je me suis donc esquivé aussi _incognito_ que possible. Je ne +sais pas, on ne lit dans le _Golos_ que des récits d'attaques à +main armée sur les grands chemins; pourtant il n'est pas +présumable qu'à peine en route je rencontre un brigand? _Chère +Lise, _vous disiez, je crois, qu'on avait tué quelqu'un? _Ô mon +Dieu, _vous vous trouvez mal! + +-- Allons-nous-en, allons-nous-en! cria comme dans un accès +nerveux Élisabeth Nikolaïevna, entraînant encore à sa suite +Maurice Nikolaïévitch; puis elle revint brusquement sur ses pas. - +- Attendez, Stépan Trophimovitch, attendez, pauvre homme, laissez- +moi faire sur vous le signe de la croix. Peut-être faudrait-il +plutôt vous lier, mais j'aime mieux faire le signe de la croix sur +vous. Priez, vous aussi, pour la pauvre Lisa, -- un peu, pas +beaucoup, pour autant que cela ne vous gênera pas. Maurice +Nikolaïévitch, rendez à cet enfant son parapluie, rendez-le-lui +tout de suite. Là, c'est bien... Partons donc, partons! + +Lorsqu'ils arrivèrent à la maison fatale, la foule considérable +réunie en cet endroit avait déjà beaucoup entendu parler de +Stavroguine et de l'intérêt qu'il était censé avoir à l'assassinat +de sa femme. Cependant, je le répète, l'immense majorité +continuait à écouter silencieuse et calme. Les quelques individus +qui donnaient des signes d'agitation étaient, ou des gens ivres, +ou des esprits très impressionnables comme le bourgeois dont j'ai +parlé plus haut. Tout le monde le connaissait pour un homme plutôt +doux que violent, mais sous le coup d'une émotion subite il +perdait soudain tout sang-froid. Je ne vis pas arriver les deux +jeunes gens. Quand, à mon extrême stupéfaction, j'aperçus +Élisabeth Nikolaïevna, elle avait déjà pénétré fort avant dans la +foule et se trouvait à une grande distance de moi; je ne remarquai +pas tout d'abord la présence de Maurice Nikolaïévitch: il est +probable qu'à un certain moment la cohue l'avait séparé de sa +compagne. Celle-ci, qui, semblable à une hypnotisée, traversait le +rassemblement sans rien voir autour d'elle, ne tarda pas, comme +bien on pense, à attirer l'attention. Sur son passage retentirent +bientôt des vociférations menaçantes. «C'est la maîtresse de +Stavroguine!» cria quelqu'un. «Il ne leur suffit pas de tuer, ils +viennent contempler leurs victimes!» ajouta un autre. Tout à coup +je vis un bras se lever derrière Lisa et s'abattre sur sa tête; +elle tomba. Poussant un cri terrible, Maurice Nikolaïévitch se +précipita au secours de la malheureuse et frappa de toutes ses +forces un homme qui l'empêchait d'arriver jusqu'à elle, mais au +même instant le bourgeois, qui se trouvait derrière lui, le saisit +à bras-le-corps. Durant quelques minutes il y eut une telle +confusion que je ne pus rien distinguer nettement. Lisa se releva, +paraît-il, mais un second coup la renversa de nouveau à terre. La +foule s'écarta aussitôt, laissant un petit espace vide autour de +la jeune fille étendue sur le sol. Debout au-dessus de son amie, +Maurice Nikolaïévitch affolé, couvert de sang, criait, pleurait, +se tordait les mains. Je ne me rappelle pas bien ce qui se passa +ensuite, je me souviens seulement que tout à coup on emporta Lisa. +Je courus me joindre au lugubre cortège; l'infortunée respirait +encore et n'avait peut-être pas perdu connaissance. On arrêta dans +la foule le bourgeois et trois autres individus. Ces derniers +jusqu'à présent protestent de leur innocence: à les en croire, +leur arrestation serait une erreur de la police; c'est bien +possible. Quant au bourgeois, bien que sa culpabilité soit +évidente, il était alors dans un tel état de surexcitation qu'il +n'a pu encore fournir un récit détaillé de l'événement. Appelé à +déposer comme témoin au cours de l'instruction judiciaire, j'ai +déclaré que, selon moi, ce crime n'avait été nullement prémédité, +et qu'il fallait y voir le résultat d'un entraînement tout à fait +accidentel. C'est ce que je pense aujourd'hui encore. + +CHAPITRE IV + +_DERNIÈRE RÉSOLUTION._ + +I + +Durant cette matinée, beaucoup de personnes virent Pierre +Stépanovitch; elles racontèrent plus tard qu'elles avaient +remarqué chez lui une animation extraordinaire. À deux heures de +l'après-midi, il se rendit chez Gaganoff, qui était arrivé la +veille de la campagne. Une nombreuse société se trouvait réunie +dans cette maison, et, bien entendu, chacun disait son mot sur les +derniers événements. Pierre Stépanovitch tint le dé de la +conversation et se fit écouter. Chez nous on l'avait toujours +considéré comme «un étudiant bavard et un peu fêlé», mais cette +fois le sujet qu'il traitait était intéressant, car il parlait de +Julie Mikhaïlovna. Ayant été le confident intime de la +gouvernante, il donna sur elle force détails très nouveaux et très +inattendus; comme par inadvertance, il révéla plusieurs propos +piquants qu'elle avait tenus sur des personnalités connues de +toute la ville. L'attitude du narrateur, pendant qu'il commettait +ces indiscrétions, était celle d'un homme exempt de malice, mais +obligé par son honnêteté d'éclaircir tout à coup une foule de +malentendus, et en même temps si naïf, si maladroit, qu'il ne sait +ni par où commencer, ni par où finir. Toujours sans avoir l'air de +le faire exprès, il glissa dans la conversation que Julie +Mikhaïlovna connaissait parfaitement le secret de Stavroguine et +qu'elle avait mené tout l'intrigue. Il avait été, lui, Pierre +Stépanovitch, mystifié par la gouvernante, car lui-même était +amoureux de cette malheureuse Lisa, et pourtant on s'y était pris +de telle sorte qu'il avait _presque_ conduit la jeune fille chez +Stavroguine. «Oui, oui, vous pouvez rire, messieurs», acheva-t-il, +«mais si seulement j'avais su, si j'avais su comment cela +finirait!» On l'interrogea avec la plus vive curiosité au sujet de +Stavroguine: il répondit carrément que, selon lui, la tragique +aventure de Lébiadkine était un pur accident provoqué par +l'imprudence de Lébiadkine lui-même, qui avait eu le tort de +montrer son argent. Il donna à cet égard des explications très +satisfaisantes. Un des auditeurs lui fit observer qu'il avait +assez mauvaise grâce à venir maintenant débiner Julie Mikhaïlovna, +après avoir mangé et bu, si pas couché, dans sa maison. Mais +Pierre Stépanovitch trouva aussitôt une réplique victorieuse: + +-- Si j'ai mangé et bu chez elle, ce n'est pas parce que j'étais +sans argent, et ce n'est pas ma faute si elle m'invitait à dîner. +Permettez-moi d'apprécier moi-même dans quelle mesure j'en dois +être reconnaissant. + +En général, l'impression produite par ces paroles lui fut +favorable: «Sans doute ce garçon-là est un écervelé», se disait- +on, «mais est-ce qu'il en peut si Julie Mikhaïlovna a fait des +sottises? Au contraire, il a toujours cherché à la retenir...» + +Vers deux heures, le bruit se répandit soudain que Stavroguine, +dont on parlait tant, était parti à l'improviste pour Pétersbourg +par le train de midi. Cette nouvelle fit sensation; plusieurs +froncèrent le sourcil. À ce qu'on raconte, Pierre Stépanovitch fut +si consterné qu'il changea de visage; sa stupeur se traduisit même +par une exclamation étrange: «Mais qui donc a pu le laisser +partir?» Il quitta immédiatement la demeure de Gaganoff. Pourtant, +on le vit encore dans deux ou trois maisons. + +À la chute du jour, il trouva moyen de pénétrer jusqu'à Julie +Mikhaïlovna, non sans difficulté toutefois, car elle ne voulait +pas le recevoir. Je n'eus connaissance du fait que trois semaines +plus tard; Julie Mikhaïlovna me l'apprit elle-même, à la veille de +partir pour Pétersbourg. Elle n'entra dans aucun détail et se +borna à me dire en frissonnant qu'il «l'avait alors étonnée au- +delà de toute mesure». Je suppose qu'il la menaça simplement de la +présenter comme sa complice, au cas où elle s'aviserait de +«parler». Pierre Stépanovitch était obligé d'effrayer la +gouvernante pour assurer l'exécution de ses projets, que, +naturellement, elle ignorait, et ce fut seulement cinq jours après +qu'elle comprit pourquoi il avait tant douté de son silence, et +tant craint de sa part quelque nouvel élan d'indignation... + +Entre sept et huit heures du soir, alors que déjà il faisait très +sombre, les _nôtres_ se réunirent au grand complet, c'est-à-dire +tous les cinq, chez l'enseigne Erkel qui demeurait au bout de la +ville, dans une petite maison borgne de la rue Saint-Thomas. +Pierre Stépanovitch lui-même leur avait donné rendez-vous en cet +endroit, mais il fut fort inexact, et l'on dut attendre pendant +une heure. L'enseigne Erkel était cet officier qui, à la soirée +chez Virguinsky, avait tout le temps fait mine de prendre des +notes sur un agenda. Arrivé depuis peu dans notre ville, il vivait +très retiré, logeant dans une impasse chez deux soeurs, deux +vieilles bourgeoises, et il devait bientôt partir; en se +réunissant chez lui on ne risquait pas d'attirer l'attention. Ce +garçon étrange se distinguait par une taciturnité remarquable. Il +pouvait passer dix soirées consécutives au milieu d'une société +bruyante et entendre les conversations les plus extraordinaires, +sans proférer lui-même un seul mot: dans ces occasions, il se +contentait d'écouter de toutes ses oreilles, en fixant ses yeux +enfantins sur ceux qui parlaient. Sa figure était agréable et +paraissait même indiquer de l'intelligence. Il n'appartenait pas +au quinquévirat; les nôtres supposaient qu'il avait reçu d'un +certain endroit des instructions spéciales et qu'il était purement +un homme d'exécution. On sait maintenant qu'il n'avait +d'instruction d'aucune sorte, et c'est tout au plus si lui-même se +rendait bien compte de sa position. Il n'était que le séide +fanatique de Pierre Stépanovitch, dont il avait fait la +connaissance peu de temps auparavant. S'il avait rencontré quelque +monstre prématurément perverti, et que celui-ci lui eût demandé, +comme un service à rendre à la cause sociale, d'organiser une +bande de brigands et d'assassiner le premier moujik venu, Erkel se +fût exécuté sans désemparer. Il avait quelque part une mère malade +à qui il envoyait la moitié de sa maigre solde, -- et comme, sans +doute, la pauvre femme embrassait cette petite tête blonde, comme +elle tremblait, comme elle priait pour sa conservation! + +Une grande agitation régnait parmi les nôtres. Les événements de +la nuit précédente les avaient stupéfiés, et ils se sentaient +inquiets. À quelles conséquences inattendues avait abouti le +scandale systématiquement organisé par eux, mais qui, dans leur +pensée, ne devait pas dépasser les proportions d'un simple boucan! +L'incendie du Zariétchié, l'assassinat des Lébiadkine, le meurtre +de Lisa, c'étaient là autant de surprises qu'ils n'avaient pas +prévues dans leur programme. Ils accusaient hautement de +despotisme et de dissimulation la main qui les avait fait mouvoir. +Bref, en attendant Pierre Stépanovitch, tous s'excitaient +mutuellement à réclamer de lui une explication catégorique; si +cette fois encore ils ne pouvaient l'obtenir, eh bien, ils se +dissoudraient, sauf à remplacer le quinquévirat par une nouvelle +société secrète, fondée, celle-ci, sur des principes égalitaires +et démocratiques. Lipoutine, Chigaleff et l'homme versé dans la +connaissance du peuple se montraient surtout partisans de cette +idée; Liamchine, silencieux, semblait approuver tacitement. +Virguinsky hésitait; sur sa proposition, on convint d'entendre +d'abord Pierre Stépanovitch; mais celui-ci n'apparaissait toujours +pas, et ce sans gêne contribuait encore à irriter les esprits. +Erkel servait ses hôtes sans proférer une parole; pour plus de +sûreté, l'enseigne était allé lui-même chercher le thé chez ses +logeuses au lieu de le faire monter par la servante. + +Pierre Stépanovitch n'arriva qu'à huit heures et demie. D'un pas +rapide il s'avança vers la table ronde qui faisait face au divan +sur lequel la compagnie avait pris place; il garda à la main son +bonnet fourré et refusa le thé qu'on lui offrit. Sa physionomie +était courroucée, dure et hautaine. Sans doute, il lui avait suffi +de jeter les yeux sur les nôtres pour deviner la révolte qui +grondait au fond de leurs âmes. + +-- Avant que j'ouvre la bouche, dites ce que vous avez sur le +coeur, commença-t-il en regardant autour de lui avec un sourire +fielleux. + +Lipoutine prit la parole au nom de tous, et, d'une voix tremblante +de colère, il déclara que «si l'on continuait ainsi, on se +briserait le front». Oh! ils ne redoutaient nullement cette +éventualité, ils étaient même tout prêts à l'affronter, mais +seulement pour l'oeuvre commune (mouvement et approbation). En +conséquence, on devait être franc avec eux et leur dire toujours +d'avance où on les conduisait, «autrement, qu'arriverait-il?» +(Nouveau mouvement, quelques sons gutturaux.) Une pareille manière +de procéder était pour eux aussi humiliante que dangereuse... «Ce +n'est pas du tout que nous ayons peur, acheva l'orateur, -- mais +si un seul agit et fait manoeuvrer les autres comme de simples +pions, les erreurs d'un seul causeront la perte de tous.» (Cris: +Oui, oui! Assentiment général.) + +-- Le diable m'emporte, qu'est-ce qu'il vous faut donc? + +-- Et quel rapport les petites intrigues de monsieur Stavroguine +ont-elles avec l'oeuvre commune? répliqua violemment Lipoutine. -- +Qu'il appartienne d'une façon occulte au centre, si tant est que +ce centre fantastique existe réellement, c'est possible, mais nous +ne voulons pas savoir cela. Le fait est qu'un assassinat a été +commis et que l'éveil est donné à la police; en suivant le fil on +arrivera jusqu'à notre groupe. + +-- Vous vous perdrez avec Stavroguine, et nous nous perdrons avec +vous, ajouta l'homme qui connaissait le peuple. + +-- Et sans aucune utilité pour l'oeuvre commune, observa +tristement Virguinsky. + +-- Quelle absurdité! L'assassinat est un pur accident, Fedka a tué +pour voler. + +-- Hum! Pourtant il y a là une coïncidence étrange, remarqua +aigrement Lipoutine. + +-- Eh bien, si vous voulez que je vous le dise, c'est par votre +propre fait que cela est arrivé. + +-- Comment, par notre fait? + +-- D'abord vous, Lipoutine, avez vous-même pris part à cette +intrigue, ensuite et surtout on vous avait ordonné d'expédier +Lébiadkine à Pétersbourg, et l'on vous avait remis de l'argent à +cet effet; or, qu'avez-vous fait? Si vous vous étiez acquitté de +votre tâche, cela n'aurait pas eu lieu. + +-- Mais n'avez-vous pas vous-même émis l'idée qu'il serait bon de +laisser Lébiadkine lire ses vers? + +-- Une idée n'est pas un ordre. L'ordre, c'était de le faire +partir. + +-- L'ordre! Voilà un mot assez étrange... Au contraire, s'il n'est +pas parti, c'est précisément en vertu d'un contrordre que vous +avez donné. + +-- Vous vous êtes trompé et vous avez fait une sottise en même +temps qu'un acte d'indiscipline. Quant au meurtre, c'est l'oeuvre +de Fedka, et il a agi seul, dans un but de pillage. Vous avez +entendu raconter des histoires et vous les avez crues. La peur +vous a pris. Stavroguine n'est pas si bête, et la preuve, c'est +qu'il est parti à midi, après avoir vu le vice-gouverneur; si les +bruits qui courent avaient le moindre fondement, on ne l'aurait +pas laissé partir en plein jour pour la capitale. + +-- Mais nous sommes loin d'affirmer que monsieur Stavroguine +personnellement ait assassiné, reprit d'un ton caustique +Lipoutine, -- il a pu même ignorer la chose, tout comme moi; vous +savez fort bien vous-même que je n'étais au courant de rien, +quoique je me sois fourré là dedans comme un mouton dans la +marmite. + +-- Qui donc accusez-vous? demanda Pierre Stépanovitch en le +regardant d'un air sombre. + +-- Ceux qui ont besoin de brûler les villes. + +-- Le pire, c'est que vous vous esquivez par la tangente. Du +reste, voulez-vous lire ceci et le montrer aux autres? C'est +seulement pour votre édification. + +Il tira de sa poche la lettre anonyme que Lébiadkine avait écrite +à Lembke et la tendit à Lipoutine. Celui-ci la lut avec un +étonnement visible, et, pensif, la donna à son voisin; la lettre +eut bientôt fait le tour de la société. + +-- Est-ce, en effet, l'écriture de Lébiadkine? questionna +Chigaleff. + +-- Oui, c'est son écriture, déclarèrent Lipoutine et Tolkatchenko +(celui qui connaissait le peuple). + +-- J'ai seulement voulu vous édifier, voyant combien vous étiez +sensible au sort de Lébiadkine, répéta Pierre Stépanovitch; -- +ainsi, messieurs, continua-t-il après avoir repris la lettre, -- +un Fedka, sans s'en douter, nous débarrasse d'un homme dangereux. +Voilà ce que fait parfois le hasard! N'est-ce pas que c'est +instructif? + +Les membres échangèrent entre eux un rapide regard. + +-- Et maintenant, messieurs, c'est à mon tour de vous interroger, +poursuivit avec dignité Pierre Stépanovitch. -- Puis-je savoir +pourquoi vous avez cru devoir brûler la ville sans y être +autorisés? + +-- Comment? Quoi? C'est nous, nous qui avons brûlé la ville? Voilà +une idée de fou! s'écrièrent les interpellés. + +-- Je comprends que vous ayez voulu vous amuser, continua sans +s'émouvoir Pierre Stépanovitch, -- mais il ne s'agit pas, dans +l'espèce, des petits scandales qui ont égayé la fête de Julie +Mikhaïlovna. Je vous ai convoqués ici pour vous révéler la gravité +du danger que vous avez si bêtement attiré sur vous et qui menace +bien autre chose encore que vos personnes. + +Virguinsky, resté jusqu'alors silencieux, prit la parole d'un ton +presque indigné: + +-- Permettez, nous avions, nous, l'intention de vous déclarer +qu'une mesure si grave et en même temps si étrange, prise en +dehors des membres, est le fait d'un despotisme qui ne tient aucun +compte de nos droits. + +-- Ainsi vous niez? Eh bien, moi, j'affirme que c'est vous, vous +seuls, qui avez brûlé la ville. Messieurs, ne mentez pas, j'ai des +renseignements précis. Par votre indiscipline vous avez mis en +danger l'oeuvre commune elle-même. Vous n'êtes qu'une des mailles +d'un réseau immense, et vous devez obéir aveuglément au centre. +Cependant trois d'entre vous, sans avoir reçu les moindres +instructions à cet égard, ont poussé les ouvriers de l'usine à +mettre le feu, et l'incendie a eu lieu. + +-- Quels sont ces trois? Nommez-les! + +-- Avant-hier, entre trois et quatre heures, vous, Tolkatchenko, +vous avez tenu des propos incendiaires à Fomka Zavialoff au +_Myosotis._ + +L'homme qui connaissait le peuple bondit d'étonnement: + +-- Allons donc, je lui ai à peine dit un mot, et encore sans +intention, je n'attachais à cela aucune importance; il avait été +fouetté le matin, voilà pourquoi je lui ai parlé ainsi; du reste, +je l'ai quitté tout de suite, il était trop ivre. Si vous ne +m'aviez pas rappelé la chose, je ne m'en serais pas souvenu. Ce +n'est pas un simple mot qui a pu occasionner l'incendie. + +-- Vous ressemblez à un homme qui s'étonnerait en voyant une +petite étincelle provoquer l'explosion d'une poudrière. + +-- Fomka et moi, nous étions dans un coin, et je lui ai parlé tout +bas dans le tuyau de l'oreille; comment avez-vous pu savoir ce que +je lui ai dit? s'avisa brusquement de demander Tolkatchenko. + +-- J'étais là, sous la table. Soyez tranquilles, messieurs, je +n'ignore aucune de vos actions. Vous souriez malignement, monsieur +Lipoutine? Mais je sais, par exemple, qu'il y a trois jours, dans +votre chambre à coucher, au moment de vous mettre au lit, vous +avez arraché les cheveux à votre femme. + +Lipoutine resta bouche béante et pâlit. + +(On sut plus tard comment ce détail était arrivé à la connaissance +de Pierre Stépanovitch: il le tenait d'Agafia, la servante de +Lipoutine, qu'il avait embauchée comme espionne.) + +Chigaleff se leva soudain. + +-- Puis-je constater un fait? demanda-t-il. + +-- Constatez. + +Chigaleff se rassit. + +-- Si j'ai bien compris, et il était impossible de ne pas +comprendre, commença-t-il, -- vous-même nous avez fait à plusieurs +reprises un tableau éloquent, -- quoique trop théorique, -- de la +Russie enserrée dans un filet aux mailles innombrables. Chacune +des sections, recrutant des prosélytes et se ramifiant à l'infini, +a pour tâche de miner sans cesse par une propagande systématique +le prestige de l'autorité locale; elle doit semer le trouble dans +les esprits, mettre le cynisme à la mode, faire naître des +scandales, propager la négation de toutes les croyances, éveiller +la soif des améliorations, enfin, si besoin est, recourir à +l'incendie, comme à un procédé éminemment national, pour qu'au +moment voulu le désespoir s'empare des populations. Je me suis +efforcé de vous citer textuellement: reconnaissez-vous vos paroles +dans cet exposé? Est-ce bien là le programme d'action que vous +nous avez communiqué, comme fondé de pouvoirs d'un comité central, +du reste complètement inconnu de nous jusqu'à présent et presque +fantastique à nos yeux? + +-- C'est exact, seulement vous êtes bien long. + +-- Chacun a le droit de parler comme il veut. En nous donnant à +croire que les mailles du réseau qui couvre la Russie se comptent +déjà par centaines, et en nous faisant espérer que si chacun +s'acquitte avec succès de sa tâche, toute la Russie à l'époque +fixée, lorsque le signal sera donné... + +-- Ah! le diable m'emporte, vous nous faites perdre un temps +précieux! interrompit Pierre Stépanovitch en s'agitant sur son +fauteuil. + +-- Soit, j'abrège et je me borne, pour finir, à une question: nous +avons déjà vu des scandales, nous avons vu le mécontentement des +populations, nous avons assisté à la chute de l'administration +provinciale et nous y avons aidé, enfin nous avons été témoins +d'un incendie. De quoi donc vous plaignez-vous? N'est-ce pas votre +programme. Que pouvez-vous nous reprocher? + +-- Votre indiscipline! répliqua avec colère Pierre Stépanovitch. - +- Tant que je suis ici, vous ne pouvez pas agir sans ma +permission. Assez. Une dénonciation est imminente, et demain peut- +être ou même cette nuit on vous arrêtera. Voilà ce que j'avais à +vous dire. Tenez cette nouvelle pour sûre. + +Ces mots causèrent une stupeur générale. + +-- On vous arrêtera non seulement comme instigateurs de +l'incendie, mais encore comme membres d'une société secrète. Le +dénonciateur connaît toute notre mystérieuse organisation. Voilà +le résultat de vos incartades! + +-- C'est assurément Stavroguine! cria Lipoutine. + +-- Comment... pourquoi Stavroguine? reprit Pierre Stépanovitch +qui, dans le premier moment, parut troublé. -- Eh! diable, c'est +Chatoff! ajouta-t-il se remettant aussitôt. -- Maintenant, je +crois, vous savez tous que, dans son temps, Chatoff a pris part à +notre oeuvre. Je dois vous le déclarer, en le faisant espionner +par des gens qu'il ne soupçonne pas, j'ai appris non sans surprise +que le secret du réseau n'en était plus un pour lui et... en un +mot, qu'il savait tout. Pour se faire pardonner son passé, il va +dénoncer tous ses anciens camarades. Jusqu'à présent il hésitait +encore, aussi je l'épargnais. Maintenant, par cet incendie, vous +avez levé ses derniers scrupules, il est très impressionné et il +n'hésitera plus. Demain donc nous serons arrêtés et comme +incendiaires et comme criminels politiques. + +-- Est-ce sûr? Comment Chatoff sait-il? + +Les membres étaient en proie à une agitation indescriptible. + +-- Tout est parfaitement sûr. Je n'ai pas le droit de vous révéler +mes sources d'information, mais voici ce que je puis faire pour +vous provisoirement: par l'intermédiaire d'une tierce personne je +puis agir sur Chatoff à son insu et l'amener à retarder de vingt- +quatre heures sa dénonciation, de vingt-quatre heures seulement. +Il m'est impossible d'obtenir un plus long sursis. Vous n'avez +donc rien à craindre jusqu'à après-demain. + +Tous gardèrent le silence. + +-- Il faut l'expédier au diable, à la fin! cria le premier +Tolkatchenko. + +-- C'est ce qu'on aurait dû faire depuis longtemps! ajouta avec +colère Liamchine en frappant du poing sur la table. + +-- Mais comment s'y prendre? murmura Lipoutine. + +En réponse à cette question, Pierre Stépanovitch se hâta d'exposer +son plan: sous prétexte de prendre livraison de l'imprimerie +clandestine qui se trouvait entre les mains de Chatoff, on +attirerait ce dernier demain à la tombée de la nuit dans l'endroit +solitaire où le matériel typographique était enfoui et -- «là on +lui ferait son affaire». Le jeune homme donna tous les +éclaircissements nécessaires et renseigna ses auditeurs sur la +position équivoque que Chatoff avait prise vis-à-vis de la société +centrale. Ces détails étant déjà connus du lecteur, je n'y reviens +plus. + +-- Oui, observa avec hésitation Lipoutine, -- mais après ce qui +vient de se passer... une nouvelle aventure du même genre donnera +l'éveil à l'opinion publique. + +-- Sans doute, reconnut Pierre Stépanovitch, -- mais les mesures +sont prises en conséquence. Il y a un moyen d'écarter tout +soupçon. + +Alors il raconta comme quoi Kiriloff décidé à se brûler la +cervelle avait promis de remettre l'exécution de son dessein au +moment qui lui serait fixé; avant de mourir, l'ingénieur devait +écrire une lettre qu'on lui dicterait et où il s'avouerait +coupable de tout. + +-- Sa ferme résolution de se donner la mort, -- résolution +philosophique, mais selon moi insensée, -- est arrivée à _leur_ +connaissance, poursuivit Pierre Stépanovitch. -- _Là _on ne laisse +rien perdre, tout est utilisé pour l'oeuvre commune. Prévoyant la +possibilité de mettre à profit le suicide de Kiriloff, et +convaincu que son projet est tout à fait sérieux, _ils _lui ont +offert de l'argent pour revenir en Russie (il tenait absolument, +je ne sais pourquoi, à mourir dans son pays), ils lui ont confié +une mission qu'il s'est chargé de remplir (et il l'a remplie); +enfin, comme je vous l'ai dit, ils lui ont fait promettre de ne se +tuer que quand on le jugerait opportun. Il a pris tous les +engagements qu'on lui a demandés. Notez qu'il appartient dans une +certaine mesure à notre société et qu'il désire être utile; je ne +puis être plus explicite. Demain, _après Chatoff, _je lui dicterai +une lettre dans laquelle il se déclarera l'auteur du meurtre. Ce +sera très vraisemblable: ils ont été amis et sont allés ensemble +en Amérique, là ils se sont brouillés, tout cela sera expliqué +dans la lettre... et... suivant la tournure que prendront les +circonstances, on pourra encore dicter à Kiriloff quelque autre +chose, par exemple au sujet des proclamations ou même de +l'incendie. Du reste, j'y penserai. Soyez tranquilles, c'est un +homme sans préjugés; il signera tout ce qu'on voudra. + +Des marques d'incrédulité accueillirent ce récit qui paraissait +fantastique. Du reste, tous avaient plus ou moins entendu parler +de Kiriloff, et Lipoutine le connaissait un peu personnellement. + +-- Il changera d'idée tout d'un coup et il ne voudra plus, dit +Chigaleff; -- au bout du compte, c'est un fou; par conséquent il +n'y a pas à faire fond sur ses résolutions. + +-- Ne vous inquiétez pas, messieurs, il voudra, répondit Pierre +Stépanovitch. -- D'après nos conventions, je dois le prévenir la +veille, c'est-à-dire aujourd'hui même. J'invite Lipoutine à venir +immédiatement chez lui avec moi, et, au retour, messieurs, il +pourra vous certifier la vérité de mes paroles. Du reste, ajouta- +t-il avec une irritation soudaine, comme s'il eût brusquement +senti qu'il faisait à de pareilles gens beaucoup trop d'honneur en +s'évertuant ainsi à les convaincre, -- du reste, agissez comme il +vous plaira. Si vous ne vous décidez pas, notre association est +dissoute, -- mais seulement par le fait de votre désobéissance et +de votre trahison. Alors nous devons nous séparer à partir de ce +moment. Sachez toutefois qu'en ce cas, sans parler des +conséquences désagréables que peut avoir pour vous la dénonciation +de Chatoff, vous vous attirerez un autre petit désagrément au +sujet duquel on s'est nettement expliqué lors de la création du +groupe. Quant à moi, messieurs, je ne vous crains guère... Ne +croyez pas que ma cause soit tellement liée à la vôtre... Du +reste, tout cela est indifférent. + +-- Non, nous sommes décidés, déclara Liamchine. + +-- Il n'y a pas d'autre parti à prendre, murmura Tolkatchenko, -- +et si Lipoutine nous donne toutes les assurances désirables en ce +qui concerne Kiriloff, alors... + +-- Je suis d'un avis contraire; je proteste de toutes les forces +de mon âme contre une décision si sanguinaire! dit Virguinsky en +se levant. + +-- Mais? questionna Pierre Stépanovitch. + +-- Comment, _mais?_ + +-- Vous avez dit _mais_... et j'attends. + +-- Je ne croyais pas avoir prononcé ce mot... J'ai seulement voulu +dire que si l'on était décidé, eh bien... + +-- Eh bien? + +Virguinsky n'acheva pas sa phrase. + +-- On peut, je crois, négliger le soin de sa sécurité personnelle, +observa soudain Erkel, -- mais j'estime que cette négligence n'est +plus permise, lorsqu'elle risque de compromettre l'oeuvre +commune... + +Il se troubla et rougit. Nonobstant les réflexions qui occupaient +l'esprit de chacun, tous regardèrent l'enseigne avec surprise, +tant ils s'attendaient peu à le voir donner aussi son avis. + +-- Je suis pour l'oeuvre commune, fit brusquement Virguinsky. + +Tous les membres se levèrent. Pierre Stépanovitch fit connaître +l'endroit où le matériel typographique était enfoui, il distribua +les rôles entre ses affidés, et, accompagné de Lipoutine, se +rendit chez Kiriloff. + +II + +Le projet de dénonciation prêté à Chatoff ne faisait doute pour +aucun des nôtres, mais ils croyaient non moins fermement que +Pierre Stépanovitch jouait avec eux comme avec des pions. De plus, +ils savaient que le lendemain ils se trouveraient tous à l'endroit +convenu et que le sort de Chatoff était décidé. Ils se sentaient +pris comme des mouches dans la toile d'une énorme araignée, et +leur irritation n'avait d'égale que leur frayeur. + +Pierre Stépanovitch s'était incontestablement donné des torts +envers eux. Si, du moins, par égard pour des scrupules délicats, +il avait quelque peu gazé l'entreprise à laquelle il les conviait, +s'il la leur avait représentée comme un acte de civisme à la +Brutus! Mais non, il s'était tout bonnement adressé au grossier +sentiment de la peur, il les avait fait trembler pour leur peau, +ce qui était fort impoli. Sans doute, il n'y a pas d'autre +principe que la lutte pour l'existence, tout le monde sait cela, +cependant... + +Mais il s'agissait bien pour Pierre Stépanovitch de dorer la +pilule aux nôtres! Lui-même était déraillé. La fuite de +Stavroguine lui avait porté un coup terrible. Il avait menti en +disant qu'avant de quitter notre ville Nicolas Vsévolodovitch +avait vu le vice-gouverneur; en réalité, le jeune homme était +parti sans voir personne, pas même sa mère, et l'on pouvait à bon +endroit s'étonner qu'il n'eût pas été inquiété. (Plus tard les +autorités furent mises en demeure de s'expliquer sur ce point.) +Pendant toute la journée, Pierre Stépanovitch était allé aux +renseignements, mais sans succès, et jamais il n'avait été aussi +alarmé. Pouvait-il ainsi tout d'un coup faire son deuil de +Stavroguine? Voilà pourquoi il lui était impossible d'être fort +aimable avec les nôtres. D'ailleurs, ils lui liaient les mains: +son désir était de se mettre au plus tôt à la poursuite de +Stavroguine, et Chatoff le retenait. Il fallait, à tout hasard, +cimenter l'union des cinq de façon à la rendre indissoluble. «Ce +serait absurde de les lâcher, ils peuvent être utiles.» Tel devait +être, si je ne me trompe, son raisonnement. + +Quant à Chatoff, il le tenait positivement pour un délateur. Ce +qu'il avait dit aux nôtres de la dénonciation était un mensonge: +jamais il ne l'avait vue, et jamais il n'en avait entendu parler, +mais il croyait à son existence comme il croyait que deux et deux +font quatre. Il lui semblait que les événements qui venaient de +s'accomplir, -- la mort de Lisa, la mort de Marie Timoféievna, -- +mettraient nécessairement fin aux dernières hésitations de l'ex- +révolutionnaire. Qui sait? peut-être certaines donnés +l'autorisaient à penser de la sorte. De plus, on n'ignore pas +qu'il détestait personnellement Chatoff. Ils avaient eu autrefois +ensemble une violente altercation, et Pierre Stépanovitch ne +pardonnait jamais une injure. Je suis même persuadé que ce fut là +son motif déterminant. + +Chez nous, les trottoirs, qu'ils soient en briques ou en planches, +sont fort étroits. Pierre Stépanovitch marchait au milieu du +trottoir et l'occupait tout entier, sans faire la moindre +attention à Lipoutine, qui, faute de pouvoir trouver place à ses +côtés, était obligé, ou de lui emboîter le pas, ou de trotter sur +le pavé boueux. Soudain Pierre Stépanovitch se rappela que, peu +auparavant, il avait ainsi pataugé dans la boue, tandis que +Stavroguine, comme lui-même maintenant, cheminait au milieu du +trottoir et en occupait toute la largeur. Au souvenir de cette +scène, la colère faillit l'étrangler. + +Lipoutine, lui aussi, étouffait de rage en se voyant traiter si +cavalièrement. Passe encore si Pierre Stépanovitch s'était +contenté d'être incivil avec les autres sectionnaires, mais en +user ainsi avec lui! Il _en savait_ plus que tous ses collègues, +il était plus intimement associé à l'affaire qu'aucun d'eux, et +jusqu'à ce moment il y avait participé d'une façon constante, +quoique indirecte. Oh! il n'ignorait pas que maintenant même +Pierre Stépanovitch pouvait le perdre; mais depuis longtemps il le +détestait, moins encore comme un homme dangereux que comme un +insolent personnage. À présent qu'il fallait se résoudre à une +pareille chose, il était plus irrité que tous les autres pris +ensemble. Hélas! il savait que «comme un esclave» il serait demain +le premier au rendez-vous, que même il y amènerait les autres, et +si, avant cette fatale journée, il avait pu, d'une façon +quelconque, faire périr Pierre Stépanovitch, -- sans se perdre +lui-même, bien entendu, -- il l'aurait certainement tué. + +Absorbé dans ses réflexions, il se taisait et suivait timidement +son bourreau. Ce dernier semblait avoir oublié sa présence; de +temps à autre seulement il le poussait du coude avec le sans gêne +le plus grossier. Dans la plus belle rue de la ville, Pierre +Stépanovitch interrompit brusquement sa marche et entra dans un +restaurant. + +--Où allez-vous donc? demanda vivement Lipoutine; -- mais c'est un +traktir. + +-- Je veux manger un beefsteak. + +-- Vous n'y pensez pas! cet établissement est toujours plein de +monde. + +-- Eh bien, qu'est-ce que cela fait? + +-- Mais... cela va nous mettre en retard. Il est déjà dix heures. + +-- Où nous allons, on n'arrive jamais trop tard. + +-- Mais c'est moi qui serai en retard. Ils m'attendent, je dois +retourner auprès d'eux après cette visite. + +-- Qu'importe? Pourquoi retourner auprès d'eux? Ce sera une bêtise +de votre part. Avec l'embarras que vous m'avez donné, je n'ai pas +dîné aujourd'hui. Mais, chez Kiriloff, plus tard on se présente, +mieux cela vaut. + +Pierre Stépanovitch se fit servir dans un cabinet particulier. +Lipoutine, toujours fâché, s'assit sur un fauteuil un peu à +l'écart et regarda manger son compagnon. Plus d'une demi-heure se +passa ainsi. Pierre Stépanovitch ne se pressait pas et dînait de +bon appétit; il sonna pour demander une autre moutarde, ensuite il +se fit apporter de la bière, et toujours sans dire un seul mot à +son acolyte. Il était fort préoccupé, mais chez lui les soucis de +l'homme politique ne faisaient aucun tort aux jouissances du +gastronome. Lipoutine finit par le haïr au point de ne plus +pouvoir détacher de lui ses regards. C'était quelque chose comme +un accès nerveux. Il comptait toutes les bouchées de beefsteak que +Pierre Stépanovitch mangeait, il s'irritait en le voyant ouvrir la +bouche, mâcher la viande et l'humecter de salive, il en vint à +prendre en haine le beefsteak lui-même. À la fin, une sorte de +brouillard se répandit sur ses yeux, la tête commençait à lui +tourner, des sensations de chaleur brûlante et de froid glacial +parcouraient alternativement son dos. + +-- Puisque vous ne faites rien, lisez cela, dit soudain Pierre +Stépanovitch en lui jetant une petite feuille de papier. + +Lipoutine s'approcha de la lumière et se mit en devoir de +déchiffrer ce papier qui était couvert d'une écriture horriblement +fine, avec des ratures à chaque ligne. Quand il en eut achevé la +lecture, Pierre Stépanovitch régla son addition et sortit. Sur le +trottoir, Lipoutine voulut lui rendre le papier. + +-- Gardez-le; je vous dirai ensuite pourquoi. Eh bien, qu'est-ce +que vous en pensez? + +Lipoutine trembla de tout son corps. + +-- À mon avis... une pareille proclamation... n'est qu'une +absurdité ridicule. + +Sa colère ne pouvait plus se contenir. + +-- Si nous nous décidons à répandre de pareils écrits, poursuivit- +il tout frémissant, -- nous nous ferons mépriser: on dira que nous +sommes des sots et que nous n'entendons rien à l'affaire. + +-- Hum! Ce n'est pas mon avis, dit Pierre Stépanovitch, qui +marchait à grands pas sur le trottoir. + +-- Moi, c'est le mien; est-il possible que ce soit vous-même qui +ayez rédigé cela? + +-- Ce n'est pas votre affaire. + +-- Je pense aussi que les vers de la _Personnalité éclairée _sont +les plus mauvais que l'on puisse lire, et que jamais ils n'ont pu +être écrits par Hertzen. + +-- Vous ne savez pas ce que vous dites; ces vers-là sont fort +bons. + +-- Par exemple, il y a encore une chose qui m'étonne, reprit +Lipoutine, qui s'essoufflait à suivre Pierre Stépanovitch, -- +c'est qu'on nous propose de travailler à la destruction +universelle. En Europe, il est naturel de désirer un effondrement +général, parce que là le prolétariat existe, mais ici nous ne +sommes que des amateurs et, à mon avis, nous ne faisons que de la +poussière. + +-- Je vous croyais fouriériste. + +-- Il n'y a rien de pareil dans Fourier. + +-- Je sais qu'il ne s'y trouve que des sottises. + +-- Non, il n'y a pas de sottises dans Fourier... Excusez-moi, je +ne puis pas croire à un soulèvement pour le mois de mai. + +Lipoutine avait si chaud qu'il dut déboutonner son vêtement. + +-- Allons, assez, dit Pierre Stépanovitch avec un sang-froid +terrible. -- Maintenant, pour ne pas l'oublier, vous aurez à +composer et à imprimer de vos propres mains cette proclamation. +Nous allons déterrer la typographie de Chatoff, et demain vous la +recevrez. Vous composerez la feuille le plus promptement possible, +vous en tirerez autant d'exemplaires que vous pourrez, et ensuite +vous les répandrez pendant tout l'hiver. Les moyens vous seront +indiqués. Il faut un très grand nombre d'exemplaires, parce qu'on +vous en demandera de différents côtés. + +-- Non, pardonnez-moi, je ne puis pas me charger d'une telle... je +refuse. + +-- Il faudra pourtant bien que vous vous en chargiez. + +-- J'agis en vertu des instructions du comité central, et vous +devez obéir. + +-- Eh bien, j'estime que nos centres organisés à l'étranger ont +oublié la réalité russe et rompu tout lien avec la patrie, voilà +pourquoi ils ne font qu'extravaguer... Je crois même que les +quelques centaines de sections, censément éparpillées sur toute la +surface de la Russie, se réduisent en définitive à une seule: la +nôtre, et que le prétendu réseau est un mythe, répliqua Lipoutine, +suffoqué de colère. + +-- Votre conduite n'en est que plus vile si vous vous êtes mis au +service d'une oeuvre à laquelle vous ne croyez pas... maintenant +encore, vous courez derrière moi comme un chien couchant. + +-- Non, je ne cours pas. Nous avons pleinement le droit de nous +retirer et de fonder une nouvelle société. + +-- Imbécile! fit soudain d'une voix tonnante Pierre Stépanovitch +en lançant un regard foudroyant à son interlocuteur. + +Pendant quelque temps, tous deux s'arrêtèrent en face l'un de +l'autre. Pierre Stépanovitch tourna sur ses talons et se remit en +marche avec une assurance imperturbable. + +Une idée traversa comme un éclair le cerveau de Lipoutine: «Je +vais rebrousser chemin, c'est le moment ou jamais de prendre cette +détermination.» Il fit dix pas en songeant à cela, mais, au +onzième, une idée nouvelle, désespérée, surgit dans son esprit: il +ne revint pas en arrière. + +Avant d'arriver à la maison Philippoff, ils prirent un péréoulok +ou, pour mieux dire, une étroite ruelle qui longeait le mur de +l'immeuble. À l'angle le plus sombre de la clôture, Pierre +Stépanovitch détacha une planche: une ouverture se forma, par +laquelle il se glissa aussitôt. Cette manière de s'introduire dans +la maison étonna Lipoutine, néanmoins il imita l'exemple de son +compagnon; ensuite, ils bouchèrent l'ouverture en remettant la +planche à son ancienne place. C'était par cette entrée secrète que +Fedka avait pénétré chez Kiriloff. + +-- Chatoff ne doit pas savoir que nous sommes ici, murmura d'un +ton sévère Pierre Stépanovitch à l'oreille de Lipoutine. + +III + +Comme toujours à cette heure-là, Kiriloff était assis sur son +divan de cuir et buvait du thé à l'arrivée des visiteurs, il ne se +leva point, mais il eut une sorte de tressaillement et regarda +d'un air effaré ceux qui entraient chez lui. + +-- Vous ne vous êtes pas trompé, dit Pierre Stépanovitch, -- c'est +pour cela même que je viens. + +-- Aujourd'hui? + +-- Non, non, demain... vers cette heure-ci. + +Et il se hâta de s'asseoir près de la table tout en observant avec +une certaine inquiétude Kiriloff, dont le trouble ne lui avait pas +échappé. Du reste, l'ingénieur ne tarda pas à se remettre et à +reprendre sa physionomie accoutumée. + +-- Voyez-vous, ils ne veulent pas le croire. Vous n'êtes pas fâché +que j'aie amené Lipoutine? + +-- Aujourd'hui je ne me fâcherai pas, mais demain je veux être +seul. + +-- Mais auparavant il faut que j'aille chez vous, par conséquent +je serai là. + +-- J'aimerais mieux me passer de votre présence. + +-- Vous vous rappelez que vous avez promis d'écrire et de signer +tout ce que je vous dicterais. + +-- Cela m'est égal. Et maintenant serez-vous longtemps? + +-- J'ai à voir quelqu'un avec qui je dois passer une demi-heure; +ainsi, faites comme vous voudrez, je resterai une demi-heure. + +Kiriloff ne répondit pas. Pendant ce temps, Lipoutine s'était +assis un peu à l'écart, au-dessous du portrait de l'évêque. La +pensée désespérée qui lui était venue tantôt s'emparait de plus en +plus de son esprit. Kiriloff l'avait à peine remarqué. Lipoutine +connaissait depuis longtemps déjà la théorie de l'ingénieur, et il +s'était toujours moqué de ce dernier, mais maintenant il se +taisait et regardait autour de lui d'un air sombre. + +-- J'accepterais bien du thé, dit Pierre Stépanovitch, -- je viens +de manger un beefsteak, et je comptais trouver du thé chez vous. + +-- Soit, buvez. + +-- Auparavant vous n'attendiez pas que je vous en demandasse pour +m'en offrir, observa quelque peu aigrement Pierre Stépanovitch. + +-- Cela ne fait rien. Que Lipoutine boive aussi. + +-- Non, je... je ne peux pas. + +-- Je ne veux pas ou je ne peux pas? questionna Pierre +Stépanovitch en se tournant brusquement vers lui. + +-- Je ne prendrai rien chez lui, répondit Lipoutine d'un ton +significatif. + +Pierre Stépanovitch fronça le sourcil. + +-- Cela sent le mysticisme; le diable sait quelles gens vous êtes +tous! + +Personne ne releva cette observation; le silence régna pendant une +minute. + +-- Mais je sais une chose, ajouta d'un ton impérieux Pierre +Stépanovitch, -- c'est qu'en dépit de tous les préjugés chacun de +nous accomplira son devoir. + +-- Stavroguine est parti? demanda Kiriloff. + +-- Oui. + +-- Il a bien fait. + +Une flamme brilla dans les yeux de Pierre Stépanovitch, mais il se +contint. + +-- Peu m'importe votre manière de voir, pourvu que chacun tienne +sa parole. + +-- Je tiendrai ma parole. + +-- Du reste, j'ai toujours été convaincu que vous accompliriez +votre devoir comme un homme indépendant et progressiste. + +-- Vous êtes plaisant. + +-- Tant mieux, je suis bien aise de vous amuser. Je me réjouis +toujours quand il m'est donné d'égayer les gens. + +-- Vous tenez beaucoup à ce que je me brûle la cervelle, et vous +avez peur que je ne revienne sur ma résolution. + +-- Voyez-vous, c'est vous-même qui avez associé votre projet à nos +agissements. Comptant que vous accompliriez votre dessein, nous +avons entrepris quelque chose, en sorte qu'à présent un refus de +votre part équivaudrait à une trahison. + +-- Vous n'avez aucun droit. + +-- Je comprends, je comprends, vous êtes parfaitement libre, et +nous ne sommes rien; tout ce que nous vous demandons, c'est +d'accomplir votre volonté. + +-- Et je devrai prendre à mon compte toutes vos infamies? + +-- Écoutez, Kiriloff, vous ne canez pas? Si vous voulez vous +dédire, déclarez-le tout de suite. + +-- Je ne cane pas. + +-- Je dis cela parce que vous faites beaucoup de questions. + +-- Partirez-vous bientôt? + +-- Vous voilà encore à demander cela? + +Kiriloff le considéra avec mépris. + +-- Voyez-vous, poursuivit Pierre Stépanovitch, qui, de plus en +plus irrité et inquiet, ne trouvait pas le ton convenable, -- vous +voulez que je m'en aille et que je vous laisse à vos réflexions; +mais tout cela, c'est mauvais signe pour vous-même, pour vous le +premier. Vous voulez trop méditer. À mon avis, il vaudrait mieux +faire tout cela d'un coup, sans réfléchir. Et vraiment vous +m'inquiétez. + +-- Il n'y a qu'une chose qui me répugne, c'est d'avoir à ce +moment-là une canaille comme vous à côté de moi. + +-- Eh bien, qu'à cela ne tienne, je sortirai quand il le faudra et +j'attendrai sur le perron. Si vous vous donnez la mort et que vous +soyez si peu indifférent... tout cela est fort dangereux. Je me +retirerai sur le perron, vous serez libre de supposer que je ne +comprends rien et que je suis un homme infiniment au-dessous de +vous. + +-- Non, vous n'êtes pas infiniment au-dessous de moi; vous avez +des moyens, mais il y a beaucoup de choses que vous ne comprenez +pas, parce que vous êtes un homme bas. + +-- Enchanté, enchanté. Je vous ai déjà dit que j'étais bien aise +de vous procurer une distraction... dans un pareil moment. + +-- Vous ne comprenez rien. + +-- C'est-à-dire que je... en tout cas je vous écoute avec respect. + +-- Vous ne pouvez rien; maintenant même vous ne pouvez pas cacher +votre mesquine colère, quoiqu'il soit désavantageux pour vous de +la laisser voir. Vous allez me fâcher, et je m'accorderai six mois +de répit. + +Pierre Stépanovitch regarda sa montre. + +-- Je n'ai jamais rien compris à votre théorie, mais je sais que, +ne l'ayant pas inventée pour nous, vous la mettrez en pratique, +que nous vous demandions ou non de le faire. Je sais aussi que ce +n'est pas vous qui avez absorbé l'idée, mais que c'est l'idée qui +vous a absorbé, par conséquent vous ne remettrez pas à plus tard +l'exécution de votre dessein. + +-- Comment? L'idée m'a absorbé? + +-- Oui. + +-- Et ce n'est pas moi qui ai absorbé l'idée? C'est bien. Vous +avez un petit esprit. Mais vous ne savez que taquiner, et moi, +j'ai de l'orgueil. + +-- Très bien, très bien. C'est précisément ce qu'il faut. + +-- Assez; vous avez bu, allez-vous-en. + +-- Le diable m'emporte, il faut s'en aller, dit Pierre +Stépanovitch en se levant à demi. -- Pourtant il est encore trop +tôt. Écoutez, Kiriloff, trouverai-je cet homme-là chez la +bouchère, vous comprenez? Ou bien est-ce qu'elle a menti? + +-- Vous ne l'y trouverez pas, car il est ici et non là. + +-- Comment, ici? Le diable m'emporte, où donc? + +-- Il est à la cuisine, il mange et boit. + +-- Mais comment a-t-il osé?... cria Pierre Stépanovitch rouge de +colère. -- Il devait attendre... c'est absurde! Il n'a ni +passeport, ni argent! + +-- Je ne sais pas. Il est venu en costume de voyage me faire ses +adieux. Il part sans esprit de retour. Il dit que vous êtes un +coquin et qu'il ne veut pas attendre votre argent. + +-- A-ah! Il a peur que je... Eh bien, mais je puis maintenant +encore le..., si... Où est-il? À la cuisine? + +Kiriloff ouvrit une porte latérale donnant accès à une chambre +toute petite et plongée dans l'obscurité. En descendant un +escalier de trois marches, on passait de ce réduit dans la partie +de la cuisine où couchait habituellement la cuisinière, et qu'une +cloison séparait du reste de la pièce. Là, dans un coin, au- +dessous des icônes, Fedka était attablé devant une demi-bouteille, +une assiette de pain, un morceau de boeuf froid et des pommes de +terre. L'ex-forçat, déjà à moitié ivre, portait une pelisse de +mouton et semblait tout prêt à se mettre en route. Derrière la +cloison un samovar bouillait, mais non à l'intention de Fedka; +c'était ce dernier qui, connaissant les habitudes d'Alexis +Nilitch, avait l'obligeance de lui préparer du thé chaque nuit, +depuis une semaine au moins. Quant au boeuf et aux pommes de +terre, je suis très disposé à croire que Kiriloff, n'ayant pas de +cuisinière, les avait fait cuire lui-même pour son hôte dans la +matinée. + +-- Qu'est-ce que tu as imaginé? cria Pierre Stépanovitch en +faisant irruption dans la cuisine. -- Pourquoi n'as-tu pas attendu +à l'endroit où l'on t'avait ordonné de te trouver? + +Et il déchargea un violent coup de poing sur la table. + +Fedka prit un air digne. + +-- Une minute, Pierre Stépanovitch, une minute! commença-t-il en +détachant chaque mot avec une netteté qui visait à l'effet, -- ton +premier devoir est de comprendre que tu as l'honneur d'être en +visite ici chez M. Kiriloff, Alexis Nilitch, dont tu pourras +toujours nettoyer les bottes, car c'est une intelligence cultivée, +tandis que toi... pouah! + +Là-dessus, il lança un jet de salive. Le ton arrogant et résolu du +galérien était de nature à inquiéter Pierre Stépanovitch, si +celui-ci avait eu assez de liberté d'esprit pour remarquer le +danger qui le menaçait. Mais il était dérouté, abasourdi par les +malencontreux événements de la journée... Debout sur l'escalier, +Lipoutine regardait avec curiosité dans la cuisine. + +-- Veux-tu ou ne veux-tu pas avoir un passeport et de l'argent +pour aller où l'on t'a dit? Oui ou non? + +-- Vois-tu Pierre Stépanovitch, depuis le premier moment tu n'as +pas cessé de me tromper; aussi je te considère comme un vrai +coquin. Tu es à mes yeux un païen, une vermine humaine, -- voilà +mon opinion sur ton compte. Pour m'amener à verser le sang +innocent, tu m'as promis une grosse somme et tu m'as juré que +M. Stavroguine était dans l'affaire, bien que ce fût un impudent +mensonge. Au lieu des quinze cents roubles que tu m'avais fait +espérer, je n'ai rien eu du tout, et tantôt M. Stavroguine t'a +souffleté sur les deux joues, ce qui est déjà arrivé à notre +connaissance. Maintenant tu recommences à me menacer et tu me +promets de l'argent sans me dire ce que tu attends de moi. Mais je +devine de quoi il s'agit: comptant sur ma crédulité, tu veux +m'envoyer à Pétersbourg pour assassiner M. Stavroguine, Nicolas +Vsévolodovitch, dont tu as juré de tirer vengeance. Par +conséquent, tu es, tout le premier, un assassin. Et sais-tu de +quoi tu t'es rendu digne par ce seul fait que, dans ta +dépravation, tu as cessé de croire en Dieu, le vrai Créateur? Tu +t'es placé sur la même ligne qu'un idolâtre, qu'un Tatare ou un +Morduan. Alexis Nilitch, qui est un philosophe, t'a plusieurs fois +expliqué le vrai Dieu, l'auteur de toutes choses; il t'a parlé de +la création du monde, ainsi que des destinées futures et de la +transfiguration de toute créature et de toute bête d'après le +livre de l'Apocalypse. Mais tu restes sourd et muet comme une +idole stupide, et, semblable à ce pervers tentateur qu'on appelle +athée, tu as fait partager tes erreurs à l'enseigne Ertéleff... + +-- Ah! quelle caboche d'ivrogne! Il dépouille les icônes et il +prêche sur l'existence de Dieu! + +-- Vois-tu, Pierre Stépanovitch, c'est vrai que j'ai volé comme tu +le dis, mais je me suis contenté de prendre des perles, et puis, +qu'en sais-tu? peut-être en ce moment même mes larmes m'ont obtenu +le pardon du Très-Haut pour un péché auquel j'étais poussé par la +misère, car je suis un orphelin sans asile. Sais-tu que, jadis, +dans les temps anciens, il s'est passé un fait du même genre? Un +marchand fondant en larmes et poussant de gros soupirs déroba une +des perles du nimbe qui entourait la tête de la très sainte mère +de Dieu; plus tard il vint s'agenouiller publiquement devant +l'image et déposa toute la somme sur le tapis; alors, à la vue de +tout le monde, la sainte Vierge le bénit en le couvrant de son +voile. Ce miracle a été consigné dans les archives de l'État par +ordre du gouvernement. Mais toi, tu as glissé une souris dans la +niche de l'icône, c'est-à-dire que tu t'es moqué du doigt divin +lui-même. Et si tu n'étais pas mon barine, si je ne t'avais pas +porté dans mes bras autrefois, j'en finirais avec toi tout +maintenant, sans sortir d'ici. + +Pierre Stépanovitch entra en fureur. + +-- Parle, as-tu vu aujourd'hui Stavroguine? + +-- Ne te permets jamais de me demander cela. M. Stavroguine est on +ne peut plus étonné de tes inventions: non seulement il n'a pas +organisé la chose et n'y a point contribué pécuniairement, mais il +ne désirait même pas qu'elle eût lieu. Tu t'es joué de moi. + +-- Je vais te donner de l'argent, et, quand tu seras à +Pétersbourg, je t'enverrai en une seule fois deux mille roubles, +sans parler de ce que tu recevras encore après. + +-- Tu mens, mon très cher, et cela m'amuse de voir les illusions +que tu te fais. M. Stavroguine est vis-à-vis de toi comme sur une +échelle du haut de laquelle il te crache dessus, tandis que toi, +en bas, tu aboies après lui, pareil à un chien stupide. + +-- Sais-tu, vaurien cria Pierre Stépanovitch exaspéré, -- que je +ne te laisserai pas sortir d'ici et que je vais incontinent te +livrer à la police? + +Fedka se dressa d'un bond, une lueur sinistre brillait dans ses +yeux. Pierre Stépanovitch prit son revolver dans sa poche. La +scène qui suivit fut aussi rapide que répugnante. Avant que Pierre +Stépanovitch eût pu faire usage de son arme, Fedka se pencha +vivement de côté, et de toute sa force le frappa au visage. Dans +le même instant retentit un second coup non moins terrible que le +premier, puis un troisième et un quatrième, tous assénés sur la +joue. Étourdi par la violence de cette attaque, Pierre +Stépanovitch ouvrit de grands yeux, grommela quelques mots +inintelligibles et soudain s'abattit de tout son long sur le +parquet. + +-- Voilà, prenez-le! cria Fedka triomphant; en un clin d'oeil il +saisit sa casquette, ramassa son paquet qui se trouvait sous un +banc et détala. Des sons rauques sortaient de la poitrine de +Pierre Stépanovitch; il avait perdu connaissance, et Lipoutine +croyait même que c'en était fait de lui. Kiriloff accourut +précipitamment à la cuisine. + +-- Il faut lui jeter de l'eau au visage! dit vivement l'ingénieur, +et, puisant de l'eau dans un seau avec une jatte de fer, il la +versa sur la tête de Pierre Stépanovitch. Celui-ci tressaillit et +releva un peu la tête, puis il se mit sur son séant et regarda +devant lui d'un air hébété. + +-- Eh bien, comment vous sentez-vous? demanda Kiriloff. + +Pierre Stépanovitch n'avait pas encore recouvré l'usage de ses +sens, il considéra longuement celui qui parlait. Mais, à la vue de +Lipoutine, un sourire venimeux lui vint aux lèvres. Il se leva +brusquement, ramassa son revolver resté sur le parquet et, blême +de rage, s'élança sur Kiriloff. + +-- Si demain vous vous avisez de déguerpir, comme ce coquin de +Stavroguine, articula-t-il d'une voix convulsive, -- j'irai vous +chercher à l'autre bout de la terre... je vous écraserai comme une +mouche... vous comprenez! + +Et il braqua son revolver sur le front de Kiriloff; mais, presque +aussitôt, reprenant enfin possession de lui-même, il remit l'arme +dans sa poche et s'esquiva sans ajouter un mot. Lipoutine se +retira aussi. Tous deux se glissèrent hors de la maison par +l'issue secrète que nous connaissons déjà. Une fois dans la rue, +Pierre Stépanovitch commença à marcher d'un pas si rapide que son +compagnon eut peine à le suivre. Arrivé au premier carrefour, il +s'arrêta tout à coup. + +-- Eh bien? fit-il d'un ton de défi en se retournant vers +Lipoutine. + +Celui-ci songeait au revolver, et le souvenir de la scène +précédente le faisait encore trembler de tous ses membres; mais la +réponse jaillit de ses lèvres, pour ainsi dire, spontanément: + +-- Je pense... je pense que «de Smolensk à Tachkent on n'attend +plus l'étudiant avec tant d'impatience». + +-- Et avez-vous vu ce que Fedka buvait à la cuisine? + +-- Ce qu'il buvait? c'était de la vodka. + +-- Eh bien, sachez qu'il a bu de la vodka pour la dernière fois de +sa vie. Je vous prie de vous rappeler cela pour votre gouverne. Et +maintenant allez-vous-en au diable, je n'ai plus besoin de vous +d'ici à demain... Mais prenez garde à vous: pas de bêtise! + +Lipoutine revint chez lui en toute hâte. + +IV + +Depuis longtemps il s'était muni d'un faux passeport. Chose qu'on +aura peine à s'expliquer, cet homme aux instincts bourgeois, ce +petit tyran domestique resté fonctionnaire nonobstant son +fouriérisme, enfin ce capitaliste adonné à l'usure avait prévu de +longue date qu'il pourrait avoir besoin de ce passeport pour filer +à l'étranger, si... Il admettait la possibilité de ce _si_, +quoique, bien entendu, il l'eût toujours fait suivre mentalement +d'une ligne de points... + +Mais maintenant l'énigmatique particule prenait soudain un sens +précis. Une idée désespérée, ai-je dit, était venue à Lipoutine +pendant qu'il se rendait chez Kiriloff, après s'être entendu +traiter d'imbécile par Pierre Stépanovitch: cette idée, c'était de +planter là tout et de partir pour l'étranger le lendemain à la +première heure! Celui qui, en lisant ces lignes, serait tenté de +crier à l'exagération, n'a qu'à consulter la biographie de tous +les réfugiés russes: pas un n'a émigré dans des conditions moins +fantastiques. + +De retour chez lui, il commença par s'enfermer dans sa chambre, +ensuite il procéda fiévreusement à ses préparatifs de départ. Sa +principale préoccupation, c'était la somme d'argent à emporter. +Quant au voyage, il n'était pas encore fixé sur la manière dont il +l'entreprendrait, il songeait vaguement à aller prendre le train à +la seconde ou à la troisième station avant notre ville, dût-il +faire la route à pied jusque-là. Tout en roulant ces pensées dans +sa tête, il empaquetait machinalement ses effets, quand soudain il +interrompit sa besogne, poussa un profond soupir et s'étendit sur +le divan. + +Il sentait tout à coup, il s'avouait clairement que sans doute il +prendrait la fuite, mais qu'il ne lui appartenait plus de décider +si ce serait _avant _ou _après _l'affaire de Chatoff; qu'il était +maintenant un corps brut, une masse inerte mue par une force +étrangère; qu'enfin, bien qu'ayant toute facilité de s'enfuir +avant le meurtre de Chatoff, il ne partirait qu'_après_. Jusqu'au +lendemain matin il resta en proie à une angoisse insupportable, +tremblant, gémissant, ne se comprenant pas lui-même. À onze +heures, lorsqu'il quitta son appartement, les gens de la maison +lui firent part d'une nouvelle qui courait déjà toute la ville: le +fameux Fedka, la terreur de la contrée, le forçat évadé que la +police recherchait en vain depuis si longtemps, avait été trouvé +assassiné le matin à sept verstes de la ville, au point de +jonction de la grande route avec le chemin conduisant à Zakharino. +Avide d'en savoir davantage, Lipoutine sortit immédiatement de +chez lui et alla aux informations; il apprit bientôt que Fedka +avait été trouvé avec la tête fracassée, et que tous les indices +donnaient à penser qu'on l'avait dévalisé; d'après les +renseignements recueillis par la police, le meurtrier devait être +un ouvrier de l'usine Chpigouline, un certain Femka qui avait pris +part conjointement avec le galérien à l'incendie de la demeure des +Lébiadkine et à l'assassinat de ceux-ci: sans doute une querelle +s'était élevée entre les deux scélérats pour le partage du +butin... Lipoutine courut au logement de Pierre Stépanovitch et +questionna les gens de service; ils lui dirent que leur maître, +rentré chez lui à une heure du matin, avait dormi fort +paisiblement jusqu'à huit heures. Certes, rien ne pouvait paraître +extraordinaire dans la mort de Fedka, c'était en quelque sorte le +dénouement naturel d'une existence de brigand. Mais, la veille, +Pierre Stépanovitch avait dit «Fedka a bu de la vodka pour la +dernière fois de sa vie»: comment ne pas rapprocher cette parole +de l'événement qui l'avait suivie de si près? Frappé d'une telle +coïncidence, Lipoutine n'hésita plus. Rentré chez lui, il poussa +du pied son sac de voyage sous son lit, et, le soir, à l'heure +fixée, il se trouva le premier à l'endroit où l'on devait se +rencontrer avec Chatoff: à la vérité, il avait toujours son +passeport dans sa poche... + +CHAPITRE V + +_LA VOYAGEUSE._ + +I + +Le malheur de Lisa et la mort de Marie Timoféievna terrifièrent +Chatoff. J'ai déjà dit que je l'avais rencontré ce matin-là; il me +parut bouleversé. Entre autres choses, il m'apprit que la veille, +à neuf heures du soir (c'est-à-dire trois heures avant +l'incendie), il s'était rendu chez Marie Timoféievna. Il alla dans +la matinée visiter les cadavres, mais, d'après ce que je puis +savoir, il ne fit part de ses soupçons à personne. Cependant, vers +la fin de la journée, une violente tempête éclata dans son âme +et... et je crois pouvoir l'affirmer, à la tombée de la nuit il y +eut un moment où il voulut se lever, se rendre à la police et +révéler tout. Ce qu'était ce _tout_, -- lui-même ne le savait. +Naturellement cette démarche n'eût eu d'autre résultat que de le +faire arrêter comme conspirateur. Il n'avait aucune preuve contre +ceux à qui il imputait les crimes récemment commis, il n'avait que +de vagues conjectures qui, pour lui seul, équivalaient à une +certitude. Mais, ainsi qu'il le disait lui-même, il était prêt à +se perdre pourvu qu'il pût «écraser les coquins». En prévoyant +chez Chatoff cette explosion de colère, Pierre Stépanovitch avait +donc deviné juste, et il n'ignorait pas qu'il risquait gros à +différer d'un jour l'exécution de son terrible dessein. Sans +doute, en cette circonstance comme toujours, il obéit aux +inspirations de sa présomptueuse confiance en soi et de son mépris +pour toutes ces «petites gens», notamment pour Chatoff dont, à +l'étranger déjà, il raillait l'»idiotisme pleurnicheur». Un homme +aussi dénué de malice paraissait évidemment à Pierre Stépanovitch +un adversaire fort peu redoutable. Et pourtant, si les «coquins» +échappèrent à une dénonciation, ils ne le durent qu'à un incident +tout à fait inattendu... + +Entre sept et huit heures du soir (au moment même où les «nôtres» +réunis chez Erkel attendaient avec colère l'arrivée de Pierre +Stépanovitch), Chatoff, souffrant d'une migraine accompagnée de +légers frissons, était couché sur son lit au milieu de +l'obscurité; aucune bougie n'éclairait sa chambre. Il ne savait à +quoi se décider, et cette irrésolution était pour lui un cruel +supplice. Peu à peu il s'endormit, et durant son court sommeil il +eut une sorte de cauchemar: il lui semblait qu'il était garrotté +sur son lit, incapable de mouvoir un membre; sur ces entrefaites, +un bruit terrible faisait trembler toute la maison: des coups +violents étaient frappés contre le mur, contre la grand'porte; on +cognait aussi chez Chatoff et chez Kiriloff; en même temps le +dormeur s'entendait appeler avec un accent plaintif par une voix +lointaine qui lui était connue, mais dont le son l'affectait +douloureusement. Il s'éveilla en sursaut, se souleva un peu sur +son lit, et s'aperçut avec étonnement que l'on continuait de +cogner à la grand'porte; sans être à beaucoup près aussi forts +qu'ils le lui avaient paru en rêve, les coups étaient fréquents et +obstinés; en bas, sous la porte cochère, retentissait toujours la +voix étrange et «douloureuse»; à la vérité, elle n'était pas du +tout plaintive, mais au contraire impatiente et irritée; par +intervalles se faisait entendre une autre voix plus contenue et +plus ordinaire. Chatoff sauta à bas de son lit, alla ouvrir le +vasistas et passa sa tête en dehors. + +-- Qui est là? cria-t-il, littéralement glacé d'effroi. + +-- Si vous êtes Chatoff, fit-on d'en bas, -- veuillez répondre +franchement et honnêtement: consentez-vous, oui ou non, à me +recevoir chez vous? + +La voix était ferme, coupante; il la reconnut! + +-- Marie!... C'est toi? + +-- Oui, c'est moi, Marie Chatoff, et je vous assure que je ne puis +garder mon cocher une minute de plus. + +-- Tout de suite... le temps d'allumer une bougie... put à peine +articuler Chatoff, qui se hâta de chercher des allumettes. Comme +il arrive le plus souvent en pareil cas, il n'en trouva point et +laissa choir par terre le chandelier avec la bougie. En bas +retentirent de nouveaux cris d'impatience. Il abandonna tout, +descendit l'escalier quatre à quatre et courut ouvrir la porte. + +-- Faites-moi le plaisir de tenir cela un instant, pendant que je +réglerai avec cette brute, dit madame Marie Chatoff à son mari en +lui tendant un sac à main assez léger; c'était un de ces articles +de peu de valeur qu'on fabrique à Dresde avec de la toile à +voiles. + +-- J'ose vous assurer que vous demandez plus qu'il ne vous est dû, +poursuivit-elle avec véhémence en s'adressant au cocher. -- Si +depuis une heure vous me promenez dans les sales rues d'ici, c'est +votre faute, parce que vous ne saviez pas trouver cette sotte rue +et cette stupide maison. Prenez vos trente kopeks et soyez sûr que +vous n'aurez pas davantage. + +-- Eh! madame, tu m'as toi-même indiqué la rue de l'Ascension, +tandis que tu voulais aller rue de l'Épiphanie. Le péréoulok de +l'Ascension, c'est fort loin d'ici; cette course-là a éreinté mon +cheval. + +-- Ascension, Épiphanie, -- toutes ces sottes dénominations +doivent vous être plus familières qu'à moi, vu que vous êtes de la +ville. D'ailleurs, vous n'êtes pas juste: j'ai commencé par vous +dire de me conduire à la maison Philippoff, et vous m'avez assuré +que vous connaissiez cette maison. En tout cas, vous pourrez +demain m'appeler devant le juge de paix, mais maintenant je vous +prie de me laisser en repos. + +-- Tenez, voilà encore cinq kopeks! intervint Chatoff, qui se hâta +de prendre un piatak dans sa poche et le donna au cocher. + +-- Ne vous avisez pas de faire cela, je vous prie! protesta la +voyageuse, mais l'automédon fouetta son cheval, et Chatoff, +prenant sa femme par la main, l'introduisit dans la maison. + +-- Vite, Marie, vite... tout cela ne signifie rien et -- comme tu +es trempée! Prends garde, il y a ici un escalier, -- quel dommage +qu'on ne voit pas clair! -- l'escalier est roide, tiens-toi à la +rampe, tiens-toi bien; voilà ma chambrette. Excuse-moi, je n'ai +pas de feu... Tout de suite! + +Il ramassa le chandelier, mais cette fois encore les allumettes +furent longues à trouver. Silencieuse et immobile, madame Chatoff +attendait debout au milieu de la chambre. + +-- Grâce à Dieu, enfin! s'écria-t-il joyeusement quand il eut +allumé la bougie. Marie Chatoff parcourut le local d'un rapide +regard. + +-- J'avais bien entendu dire que vous viviez dans un taudis, +pourtant je ne m'attendais pas à vous trouver ainsi logé, observa- +t-elle d'un air de dégoût, et elle s'avança vers le lit. + +-- Oh! je n'en puis plus! poursuivit la jeune femme en se laissant +tomber avec accablement sur la dure couche de Chatoff. -- +Débarrassez-vous de ce sac, je vous prie, et prenez une chaise. Du +reste, faites comme vous voulez. Je suis venue vous demander un +asile provisoire, en attendant que je me sois procuré du travail, +parce que je ne connais rien ici et que je n'ai pas d'argent. +Mais, si je vous gêne, veuillez, s'il vous plaît, le déclarer tout +de suite, comme c'est même votre devoir de le faire, si vous êtes +un honnête homme. J'ai quelques objets que je puis vendre demain, +cela me permettra de me loger en garni quelque part; vous aurez la +bonté de me conduire dans un hôtel... Oh! mais que je suis +fatiguée! + +Chatoff était tout tremblant. + +-- Tu n'as pas besoin d'aller à l'hôtel, Marie! Pourquoi? À quoi +bon? supplia-t-il les mains jointes. + +-- Eh bien, si l'on peut se passer d'aller à l'hôtel, il faut +pourtant expliquer la situation. Vous vous rappelez, Chatoff, que +nous avons vécu maritalement ensemble à Genève pendant un peu plus +de quinze jours; voilà trois ans que nous nous sommes séparés, à +l'amiable du reste. Mais ne croyez pas que je sois revenue pour +recommencer les sottises d'autrefois. Mon seul but est de chercher +du travail, et si je me suis rendue directement dans cette ville, +c'est parce que cela m'était égal. Ce n'est nullement le repentir +qui me ramène auprès de vous, je vous prie de ne pas vous fourrer +cette bêtise là dans la tête. + +-- Oh! Marie! C'est inutile, tout à fait inutile! murmura Chatoff. + +Que voulait-il dire par ces mots? + +-- Eh bien, puisqu'il en est ainsi, puisque vous êtes assez +développé pour comprendre cela, je me permettrai d'ajouter que si +maintenant je m'adresse tout d'abord à vous, si je viens vous +demander l'hospitalité, c'est en partie parce que je ne vous ai +jamais considéré comme un drôle; loin de là, j'ai toujours pensé +que vous valiez peut-être beaucoup mieux qu'un tas de... +coquins!... + +Ses yeux étincelèrent. Sans doute elle avait eu grandement à se +plaindre de certains «coquins». + +-- Et veuillez être persuadé qu'en parlant de votre bonté je ne me +moque nullement de vous. Je dis les choses carrément, sans y +mettre d'éloquence; d'ailleurs, je ne puis pas souffrir les +phrases. Mais tout cela est absurde. Je vous ai toujours supposé +assez d'esprit pour ne pas trouver mauvais... Oh! assez, je n'en +puis plus! + +Et elle le regarda longuement, d'un air las. Debout à cinq pas +d'elle, Chatoff l'avait écoutée timidement, mais il était comme +rajeuni, son visage rayonnait d'un éclat inaccoutumé. Cet homme +fort, rude, toujours hérissé, sentait son âme s'ouvrir tout à coup +à la tendresse. En lui vibrait une corde nouvelle. Trois années de +séparation n'avaient rien arraché de son coeur. Et peut-être +chaque jour durant ces trois ans il avait rêvé à elle, à la chère +créature qui lui avait dit autrefois: «Je t'aime.» Tel que j'ai +connu Chatoff, je ne crois pas me tromper en affirmant que +s'entendre adresser par une femme une parole d'amour devait lui +paraître une impossibilité. Chaste et pudique jusqu'à la +sauvagerie, il se considérait comme un jeu de la nature, détestait +sa figure et son caractère, se faisait l'effet d'un de ces +monstres que l'on promène dans les foires. En conséquence de tout +cela, il n'estimait rien à l'égal de l'honnêteté, poussait +jusqu'au fanatisme l'attachement à ses convictions, se montrait +sombre, fier, irascible et peu communicatif. Mais voilà que cette +créature unique qui pendant deux semaines l'avait aimé (il le crut +toute sa vie!), -- cet être dont il était loin d'ignorer les +fautes et que néanmoins il avait toujours placé infiniment au- +dessus de lui, cette femme à qui il pouvait _tout_ pardonner (que +dis-je? il lui semblait que lui-même avait tous les torts vis-à- +vis d'elle), cette Marie Chatoff rentrait soudain chez lui, dans +sa maison... c'était presque impossible à comprendre! Il n'en +revenait pas; un tel événement lui paraissait si heureux qu'il +n'osait y croire et que, le prenant pour un rêve, il avait peur de +s'éveiller. Mais, lorsqu'elle le regarda avec cette expression de +lassitude, il devina aussitôt que la bien-aimée créature +souffrait, qu'elle était offensée peut-être. Le coeur défaillant, +il se mit à l'examiner. Quoique le visage fatigué de Marie Chatoff +eût depuis longtemps perdu la fraîcheur de la première jeunesse, +elle était encore fort bien de sa personne, -- son mari la trouva +aussi belle qu'autrefois. C'était une femme de vingt-cinq ans, +d'une complexion assez robuste et d'une taille au-dessus de la +moyenne (elle était plus grande que Chatoff); son opulente +chevelure châtain foncé faisait ressortir la pâleur de son visage +ovale; ses grands yeux sombres brillaient maintenant d'un éclat +fiévreux. Mais cet intrépidité étourdie, naïve et ingénue que son +époux lui avait connue jadis était remplacée à présent par une +irritabilité morose; désenchantée de tout, elle affectait une +sorte de cynisme qui lui pesait à elle-même parce qu'elle n'en +avait pas encore l'habitude. Ce qui surtout se remarquait en elle, +c'était un état maladif. Chatoff en fut frappé. Malgré la crainte +qu'il éprouvait en présence de sa femme, il se rapprocha +brusquement d'elle et lui saisit les deux mains: + +-- Marie... tu sais... tu es peut-être très fatiguée, pour l'amour +de Dieu ne te fâche pas... si tu consentais, par exemple, à +prendre du thé, hein? Le thé fortifie, hein? Si tu consentais!... + +-- Pourquoi demander si je consens? Cela va sans dire; vous êtes +aussi enfant que jamais. Si vous pouvez me donner du thé, donnez- +m'en. Que c'est petit chez vous! Comme il fait froid ici! + +-- Oh! je vais tout de suite chercher du bois, j'en ai!... reprit +Chatoff fort affairé; -- du bois... c'est-à-dire, mais... du +reste, il va aussi y avoir du thé tout de suite, ajouta-t-il avec +un geste indiquant une résolution désespérée, et il prit vivement +sa casquette. + +-- Où allez-vous donc? Ainsi vous n'avez pas de thé chez vous? + +-- Il y en aura, il y en aura, il y en aura, tout va être prêt +tout de suite... je... + +Il prit son revolver sur le rayon. + +-- Je vais à l'instant vendre ce revolver... ou le mettre en +gage... + +-- Quelles bêtises, et comme ce sera long! Tenez, voilà mon porte- +monnaie, puisque vous n'avez rien chez vous; il y a là huit +grivnas, je crois; c'est tout ce que j'ai. On dirait qu'on est ici +dans une maison de fous. + +-- C'est inutile, je n'ai pas besoin de ton argent, je reviens +tout de suite, dans une seconde; je puis même me dispenser de +vendre le revolver... + +Et il courut tout droit chez Kiriloff. Cette visite eut lieu deux +heures avant celle de Pierre Stépanovitch et de Lipoutine que j'ai +racontée plus haut. Quoique habitant la même maison, Chatoff et +Kiriloff ne se voyaient pas; quand ils se rencontraient dans la +cour, ils n'échangeaient ni une parole ni même un salut: ils +avaient trop longtemps couché ensemble en Amérique. + +-- Kiriloff, vous avez toujours du thé; y a-t-il chez vous du thé +et un samovar? + +L'ingénieur se promenait de long en large dans sa chambre, comme +il avait l'habitude de le faire chaque nuit; il s'arrêta soudain +et regarda fixement Chatoff, sans du reste témoigner trop de +surprise. + +-- Il y a du thé, du sucre et un samovar. Mais vous n'avez pas +besoin de samovar, le thé est chaud. Mettez-vous à table et buvez. + +-- Kiriloff, nous avons vécu ensemble en Amérique... Ma femme est +arrivée chez moi... Je... Donnez-moi du thé... il faut un samovar. + +-- Si c'est pour votre femme, il faut un samovar. Mais le samovar +après. J'en ai deux. Maintenant prenez la théière qui est sur la +table. Le thé chaud, le plus chaud. Prenez du sucre, tout le +sucre. Du pain... Beaucoup de pain; tout. Il y a du veau. Un +rouble d'argent. + +-- Donne, ami, je te le rendrai demain! Ah! Kiriloff! + +-- C'est votre femme qui était en Suisse? C'est bien. Et vous avez +bien fait aussi d'accourir chez moi. + +-- Kiriloff! s'écria Chatoff qui tenait la théière sous son bras +tandis qu'il avait dans les mains le pain et le sucre, -- +Kiriloff! si... si vous pouviez renoncer à vos épouvantables +fantaisies et vous défaire de votre athéisme... oh! quel homme +vous seriez, Kiriloff! + +-- On voit que vous aimez votre femme après la Suisse. C'est bien +de l'aimer après la Suisse. Quand il faudra du thé, venez encore. +Venez toute la nuit, je ne me coucherai pas. Il y aura un samovar. +Tenez, prenez ce rouble. Allez auprès de votre femme, je resterai +et je penserai à vous et à votre femme. + +Marie Chatoff parut fort contente en voyant le thé arriver si +vite, et elle se jeta avidement sur ce breuvage, mais on n'eut pas +besoin d'aller chercher le samovar: la voyageuse ne but qu'une +demi-tasse et ne mangea qu'un tout petit morceau de pain. Elle +repoussa le veau avec un dégoût mêlé de colère. + +-- Tu es malade, Marie; tout cela est chez toi l'effet de la +maladie... observa timidement Chatoff, qui, d'un air craintif, +s'empressait autour d'elle. + +-- Certainement je suis malade. Asseyez-vous, je vous prie. Où +avez-vous pris ce thé, si vous n'en aviez pas? + +Il dit quelques mots de Kiriloff. Elle avait déjà entendu parler +de lui. + +-- Je sais que c'est un fou; de grâce, assez là-dessus; les +imbéciles ne sont pas une rareté, n'est-ce pas? Ainsi vous avez +été en Amérique? Je l'ai entendu dire, vous avez écrit. + +-- Oui, je... j'ai écrit à Paris. + +-- Assez, parlons d'autre chose, s'il vous plaît. Vous appartenez +à l'opinion slavophile? + +-- Je... ce n'est pas que je... Faute de pouvoir être Russe, je +suis devenu slavophile, répondit Chatoff avec le sourire forcé de +l'homme qui plaisante à contre-temps et sans en avoir envie. + +-- Ah! vous n'êtes pas Russe? + +-- Non, je ne suis pas Russe. + +-- Eh bien, tout cela, ce sont des bêtises. Pour la dernière fois, +asseyez-vous. Pourquoi vous trémoussez-vous toujours ainsi? Vous +pensez que j'ai le délire? Peut-être bien. Vous n'êtes que deux, +dites-vous, dans la maison? + +-- Oui... Au rez-de-chaussée... + +-- Et, pour l'intelligence, les deux font la paire. Qu'est-ce +qu'il y a au rez-de-chaussée? Vous avez dit: au rez-de-chaussée... + +-- Non, rien. + +-- Quoi, rien? Je veux savoir. + +-- Je voulais dire seulement qu'autrefois les Lébiadkine +demeuraient au rez-de-chaussée... + +Marie Chatoff fit un brusque mouvement. + +-- Celle qu'on a assassinée la nuit dernière? J'ai entendu parler +de cela. C'est la première nouvelle que j'ai apprise en arrivant +ici. Il y a eu un incendie chez vous? + +Chatoff se leva soudain. + +-- Oui, Marie, oui, et je commets peut-être une infamie +épouvantable en ce moment où je pardonne à des infâmes... + +Il marchait à grands pas dans la chambre en levant les bras en +l'air et en donnant les signes d'une violente agitation. + +Mais Marie ne comprenait pas du tout ce qui se passait en lui. +Elle était distraite pendant qu'il parlait; elle questionnait et +n'écoutait pas les réponses. + +-- On en fait de belles chez vous. Oh! quelles gredineries +partout! Quel monde de vauriens! Mais asseyez-vous donc enfin, oh! +que vous m'agacez! répliqua la jeune femme qui, vaincue par la +fatigue, laissa tomber sa tête sur l'oreiller. + +-- Marie, je t'obéis... Tu te coucherais peut-être volontiers, +Marie? + +Elle ne répondit pas, et, à bout de forces, ferma ses paupières. +Son visage pâle ressemblait à celui d'une morte. Elle s'endormit +presque instantanément. Chatoff promena ses yeux autour de lui, +raviva la flamme de la bougie, et, après avoir jeté encore une +fois un regard inquiet sur sa femme, après avoir joins ses mains +devant elle, il sortit tout doucement de la chambre. Quand il fut +sur le palier, il se fourra dans un coin, où il resta pendant dix +minutes sans bouger, sans faire le moindre bruit. Tout à coup des +pas légers et discrets retentirent dans l'escalier. Quelqu'un +montait. Chatoff se rappela qu'il avait oublié de fermer la porte +de la maison. + +-- Qui est là? demanda-t-il à voix basse. + +Le visiteur ne répondit pas et continua de monter sans se presser. +Arrivé sur le carré, il s'arrêta; l'obscurité ne permettait pas de +distinguer ses traits. + +-- Ivan Chatoff? fit-il mystérieusement. + +Le maître du logis se nomma, mais en même temps il étendit le bras +pour écarter l'inconnu; ce dernier lui saisit la main, et Chatoff +frissonna comme au contact d'un reptile. + +-- Restez ici, murmura-t-il rapidement, -- n'entrez pas, je ne +puis vous recevoir maintenant. Ma femme est revenue chez moi. Je +vais chercher de la lumière. + +Quand il reparut avec la bougie, il aperçut devant lui un officier +tout jeune dont il ignorait le nom, mais qu'il se souvenait +d'avoir rencontré quelque part. + +Le visiteur se fit connaître: + +-- Erkel. Vous m'avez vu chez Virguinsky. + +-- Je me rappelle; vous étiez assis et vous écriviez, reprit +Chatoff; ce disant, il s'avança vers le jeune homme, puis, avec +une fureur subite, mais toujours sans élever la voix, il +poursuivit: -- Écoutez, vous m'avez fait tout à l'heure un signe +de reconnaissance quand vous m'avez pris la main. Mais sachez que +je crache sur tous ces signes! Je les repousse... je n'en veux +pas... je puis à l'instant vous jeter en bas de l'escalier, savez- +vous cela? + +-- Non, je n'en sais rien et j'ignore complètement pourquoi vous +êtes si fâché, répondit l'enseigne dont le ton calme ne témoignait +d'aucune irritation. -- Je suis seulement chargé d'une commission +pour vous, et j'ai voulu m'en acquitter sans perdre de temps. Vous +avez entre les mains une presse qui ne vous appartient pas et dont +vous êtes tenu de rendre compte, ainsi que vous le savez vous- +même. Suivant l'ordre que j'ai reçu, je dois vous demander de la +remettre à Lipoutine demain à sept heures précises du soir. En +outre, il m'est enjoint de vous déclarer qu'à l'avenir on +n'exigera plus rien de vous. + +-- Rien? + +-- Absolument rien. Votre demande a été prise en considération, et +désormais vous ne faites plus partie de la société. J'ai été +positivement chargé de vous l'apprendre. + +-- Qui vous a chargé de cela? + +-- Ceux qui m'ont révélé le signe de reconnaissance. + +-- Vous arrivez de l'étranger? + +-- Cela... cela, je crois, doit vous être indifférent. + +-- Eh! diable! Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt, si +l'on vous a donné cet ordre? + +-- Je me conformais à certaines instructions et je n'étais pas +seul. + +-- Je comprends, je comprends que vous n'étiez pas seul. Eh... +diable! Mais pourquoi Lipoutine n'est-il pas venu lui-même? + +-- Ainsi, je viendrai vous prendre demain à six heures précises du +soir, et nous irons là à pied. Il n'y aura que nous trois. + +-- Verkhovensky y sera? + +-- Non, il n'y sera pas. Verkhovensky part d'ici demain à onze +heures du matin. + +-- Je m'en doutais, fit Chatoff d'une voix sourde et irritée; -- +il s'est sauvé, le misérable! ajouta-t-il en frappant du poing sur +sa cuisse. + +Des pensées tumultueuses l'agitaient. Erkel le regardait fixement +et attendait sa réponse en silence. + +-- Comment donc ferez-vous? Une presse n'est pas un objet si +facile à emporter. + +-- Il ne sera pas nécessaire de la prendre. Vous nous indiquerez +seulement l'endroit, et nous nous bornerons à nous assurer qu'elle +s'y trouve en effet. Nous savons où elle est enterrée, sans +connaître exactement la place. Vous ne l'avez révélée à personne +encore? + +Les yeux de Chatoff se fixèrent sur l'enseigne. + +-- Comment un blanc-bec comme vous s'est-il aussi fourré là +dedans? Eh! mais il leur en faut aussi de pareils? Allons, +retirez-vous! E-eh! Ce coquin-là vous a tous trompés et a pris la +fuite. + +Erkel considérait son interlocuteur avec un calme imperturbable, +mais il ne paraissait pas comprendre. + +-- Verkhovensky s'est enfui, Verkhovensky! poursuivit Chatoff en +grinçant des dents. + +-- Mais non, il est encore ici, il n'est pas parti. C'est +seulement demain qu'il s'en va, observa Erkel d'un ton doux et +persuasif. -- Je tenais tout particulièrement à ce qu'il se +trouvât là comme témoin; mes instructions l'exigeaient (il parlait +avec l'abandon d'un jouvenceau sans expérience). Mais il a refusé, +sous prétexte qu'il devait partir, et le fait est qu'il est très +pressé de s'en aller. + +Le regard de Chatoff se porta de nouveau avec une expression de +pitié sur le visage du nigaud, puis soudain il agita le bras comme +pour chasser ce sentiment. + +-- Bien, j'irai, déclara-t-il brusquement, -- et maintenant +décampez! + +-- Je passerai donc chez vous à six heures précises, répondit +Erkel, qui, après un salut poli, se retira tranquillement. + +-- Petit imbécile! ne put s'empêcher de lui crier Chatoff du haut +de l'escalier. + +-- Quoi? demanda l'enseigne, déjà arrivé en bas. + +-- Rien, allez-vous-en. + +-- Je croyais que vous aviez dit quelque chose. + +II + +Erkel était un «petit imbécile» en ce sens qu'il se laissait +influencer par la pensée d'autrui, mais, comme agent subalterne, +comme homme d'exécution, il ne manquait pas d'intelligence, ni +même d'astuce. Fanatiquement dévoué à «l'oeuvre commune», c'est-à- +dire, au fond, à Pierre Stépanovitch, il agissait suivant les +instructions qu'il avait reçues de celui-ci à la séance où les +rôles avaient été distribués aux _nôtres_ pour le lendemain. Entre +autres recommandations, il avait été enjoint à l'enseigne de bien +observer, pendant qu'il accomplirait son mandat, dans quelle +conditions se trouvait Chatoff, et lorsque ce dernier, en causant +sur le carré, s'échappa à dire que sa femme était revenue chez +lui, Erkel, avec un machiavélisme instinctif, ne témoigna aucun +désir d'en savoir davantage, bien qu'il comprit que ce fait +contribuerait puissamment à la réussite de leur entreprise. + +Ce fut, en effet, ce qui arriva: cette circonstance seule sauva +les «coquins» de la dénonciation qui les menaçait, et leur permit +de se débarrasser de leur ennemi. Le retour de Marie, en changeant +le cours des préoccupations de Chatoff, lui ôta sa sagacité et sa +prudence accoutumées. Il eut dès lors bien autre chose en tête que +l'idée de sa sécurité personnelle. Quand Erkel lui dit que Pierre +Stépanovitch partait le lendemain, il n'hésita pas à le croire; +cela d'ailleurs s'accordait si bien avec ses propres conjectures! +Rentrés dans la chambre, il s'assit dans un coin, appuya ses +coudes sur ses genoux et couvrit son visage de ses mains. D'amères +pensées le tourmentaient... + +Tout à coup il releva la tête, s'approcha du lit en marchant sur +le pointe du pied et se mit à contempler sa femme: «Seigneur! Mais +demain matin elle se réveillera avec la fièvre, peut-être même +l'a-t-elle déjà! Elle aura sans doute pris un refroidissement. +Elle n'est pas habituée à cet affreux climat, et voyager dans un +compartiment de troisième classe, subir le vent, la pluie, quand +on n'a sur soi qu'un méchant burnous... Et la laisser là, +l'abandonner sans secours! Quel petit sac! qu'il est léger! Il ne +pèse pas plus de dix livres! La pauvrette, comme ses traits sont +altérés! combien elle a souffert! Elle est fière, c'est pour cela +qu'elle ne se plaint pas. Mais elle est irritable, fort irritable! +C'est la maladie qui en est cause: un ange même, s'il tombait +malade, deviendrait irascible. Que son front est sec! Il doit être +brûlant. Elle a un cercle bistré au-dessous des yeux et... et +pourtant que ce visage est beau! quelle magnifique chevelure! +quel... + +Il s'arracha brusquement à cette contemplation et alla aussitôt se +rasseoir dans son coin; il était comme effrayé à la seule idée de +voir dans Marie autre chose qu'une créature malheureuse, +souffrante, ayant besoin de secours. -- Quoi! je concevrais en ce +moment des _espérances! _Oh! quel homme bas et vil je suis! pensa- +t-il, le visage caché dans ses mains, et de nouveau des rêves, des +souvenirs revinrent hanter son esprit... et puis encore des +espérances. + +Il se rappela l'exclamation: «Oh! je n'en puis plus», que sa femme +avait proférée à plusieurs reprises d'une voix faible, râlante. +«Seigneur! L'abandonner maintenant, quand elle ne possède que huit +grivnas; elle m'a tendu son vieux porte-monnaie! Elle est venue +chercher du travail, -- mais qu'est-ce qu'elle entend à cela? +qu'est-ce qu'ils comprennent à la Russie? Ils n'ont pas plus de +raison que des enfants, les fantaisies créées par leur imagination +sont tout pour eux, et ils se fâchent, les pauvres gens, parce que +la Russie ne ressemble pas aux chimères dont ils rêvaient à +l'étranger. Ô malheureux, ô innocents!... Tout de même il ne fait +pas chaud ici...» + +Il se souvint qu'elle s'était plainte du froid, qu'il avait promis +d'allumer le poêle. «Il y a ici du bois, on peut en aller +chercher, seulement il ne faudrait pas l'éveiller. Du reste, cela +n'est pas impossible. Mais que faire du veau? Quand elle se +lèvera, elle voudra peut-être manger... Eh bien, nous verrons plus +tard; Kiriloff ne se couchera pas de la nuit. Il faudrait la +couvrir avec quelque chose, elle dort d'un profond sommeil, mais +elle a certainement froid; ah! qu'il fait froid!» + +Et, encore une fois, il s'approcha d'elle pour l'examiner; la robe +avait un peu remonté, la jambe droite était découverte jusqu'au +genou. Il se détourna par un mouvement brusque, presque effrayé; +puis il ôta le chaud paletot qu'il portait par-dessus sa vieille +redingote, et, s'efforçant de ne pas regarder, il étendit ce +vêtement sur la place nue. + +Tandis qu'il faisait du feu, contemplait la dormeuse ou rêvait +dans un coin, deux ou trois heures s'écoulèrent, et ce fut pendant +ce temps que Kiriloff reçut la visite de Verkhovensky et de +Lipoutine. À la fin, Chatoff s'endormit aussi dans son coin. Il +venait à peine de fermer les yeux, quand un gémissement se fit +entendre; Marie s'était éveillée et appelait son époux. Il +s'élança vers elle, troublé comme un coupable. + +-- Marie! Je m'étais endormi... Ah! quel vaurien je suis, Marie! + +Elle se souleva un peu, promena un regard étonné autour de la +chambre, comme si elle n'eût pas reconnu l'endroit où elle se +trouvait, et tout à coup la colère, l'indignation s'empara d'elle: + +-- J'ai occupé votre lit, je tombais de fatigue et je me suis +endormie sans le vouloir; pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée? +Comment avez-vous osé croire que j'aie l'intention de vous être à +charge? + +-- Comment aurais-je pu t'éveiller, Marie? + +-- Vous le pouviez; vous le deviez! Vous n'avez pas d'autre lit +que celui-ci, et je l'ai occupé. Vous ne deviez pas me mettre dans +une fausse position. Ou bien, pensez-vous que je sois venue ici +pour recevoir vos bienfaits? Veuillez reprendre votre lit tout de +suite, je coucherai dans un coin sur des chaises. + +-- Marie, il n'y a pas assez de chaises, et, d'ailleurs, je n'ai +rien à mettre dessus. + +-- Eh bien, alors je coucherai par terre tout simplement. Je ne +puis pas vous priver de votre lit. Je vais coucher sur le +plancher, tout de suite, tout de suite! + +Elle se leva, voulut marcher, mais soudain une douleur spasmodique +des plus violentes lui ôta toute force, toute résolution; un +gémissement profond sortit de sa poitrine, et elle retomba sur le +lit. Chatoff s'approché vivement; la jeune femme, enfonçant son +visage dans l'oreiller, saisit la main de son mari et la serra à +lui faire mal. Une minute se passa ainsi. + +-- Marie, ma chère, s'il le faut, il y a ici un médecin que je +connais, le docteur Frenzel... je puis courir chez lui. + +-- C'est absurde! + +-- Comment, absurde? Dis-moi ce que tu as, Marie! On pourrait te +mettre un cataplasme... sur le ventre, par exemple... Je puis +faire cela sans médecin... Ou bien des sinapismes. + +-- Qu'est-ce que c'est que cela? reprit-elle en relevant la tête +et en regardant son mari d'un air effrayé. + +Chatoff chercha en vain le sens de cette étrange question. + +-- De quoi parles-tu, Marie? À quel propos demandes-tu cela? Ô mon +Dieu, je m'y perds! Pardonne-moi, Marie, mais je ne comprends pas +du tout ce que tu veux dire. + +-- Eh! laissez donc, ce n'est pas votre affaire de comprendre. Et +même cela serait fort drôle... répondit-elle avec un sourire amer. +-- Dites-moi quelque chose. Promenez-vous dans la chambre et +parlez. Ne restez pas près de moi et ne me regardez pas, je vous +en prie pour la centième fois! + +Chatoff se mit à marcher dans la chambre en tenant ses yeux +baissés et en faisant tous ses efforts pour ne pas les tourner +vers sa femme. + +-- Il y a ici, -- ne te fâche pas, Marie, je t'en supplie, -- il y +a ici du veau et du thé... Tu as si peu mangé tantôt... + +Elle fit avec la main un geste de violente répugnance. Chatoff au +désespoir se mordit la langue. + +-- Écoutez, j'ai l'intention de monter ici un atelier de reliure, +cet établissement serait fondé sur les principes relationnels de +l'association. Comme vous habitez la ville, qu'en pensez-vous? Ai- +je des chances de succès? + +-- Eh! Marie, chez nous on ne lit pas; il n'y a même pas de +livres. Et il en ferait relier? + +-- Qui? il: + +-- Le lecteur d'ici, l'habitant de la ville en général, Marie. + +-- Eh bien, alors exprimez-vous plus clairement, au lieu de dire: +_il_, on ne sait pas à qui se rapporte ce pronom. Vous ne +connaissez pas la grammaire. + +-- C'est dans l'esprit de la langue, Marie, balbutia Chatoff. + +-- Ah! laissez-moi tranquille avec votre esprit, vous m'ennuyez. +Pourquoi le lecteur ou l'habitant de la ville ne fera-t-il pas +relier ses livres? + +-- Parce que lire un livre et le faire relier sont deux opérations +qui correspondent à deux degrés de civilisation très différents. +D'abord, il s'habitue peu à peu à lire, ce qui, bien entendu, +demande des siècles; mais il n'a aucun soin du livre, le +considérant comme un objet sans importance. Le fait de donner un +livre à relier suppose déjà le respect du livre; cela indique que +non seulement, il a pris goût à la lecture, mais encore qu'il la +tient en estime. L'Europe depuis longtemps fait relier ses livres, +la Russie n'en est pas encore là. + +-- Quoique dit d'une façon pédantesque, cela, du moins, n'est pas +bête et me reporte à trois ans en arrière; vous aviez parfois +assez d'esprit il y a trois ans. + +Elle prononça ces mots du même ton dédaigneux que toutes les +phrases précédentes. + +-- Marie, Marie, reprit avec émotion Chatoff, -- Ô Marie! Si tu +savais tout ce qui s'est passé durant ces trois ans! J'ai entendu +dire que tu me méprisais à cause du changement survenu dans mes +opinions. Qui donc ai-je quitté? Des ennemis de la vraie vie, des +libérâtres arriérés, craignant leur propre indépendance; des +laquais de la pensée, hostiles à la personnalité et à la liberté; +des prédicateurs décrépits de la charogne et de la pourriture! +Qu'y a-t-il chez eux? La sénilité, la médiocrité dorée, +l'incapacité la plus bourgeoise et la plus plate, une égalité +envieuse, une égalité sans mérite personnel, l'égalité comme +l'entend un laquais ou comme la comprenait un Français de 93... +Mais le pire, c'est qu'ils sont tous des coquins! + +-- Oui, il y a beaucoup de coquins, observa Marie d'une voix +entrecoupée et avec un accent de souffrance. Couchée un peu sur le +côté, immobile comme si elle eût craint de faire le moindre +mouvement, elle avait la tête renversée sur l'oreiller et fixait +le plafond d'un regard fatigué, mais ardent. Son visage était +pâle, ses lèvres desséchées. + +-- Tu en conviens, Marie, tu en conviens! s'écria Chatoff. + +Elle allait faire de la tête un signe négatif quand soudain une +nouvelle crampe la saisit. Cette fois encore elle cacha son visage +dans l'oreiller et pendant toute une minute serra, presque à la +briser, la main de son mari qui, fou de terreur, s'était élancé +vers elle. + +-- Marie, Marie! Mais ce que tu as est peut-être très grave, +Marie! + +-- Taisez-vous... Je ne veux pas, je ne veux pas, répliqua-t-elle +violemment, en reprenant sa position primitive; -- ne vous +permettez pas de me regarder avec cet air de compassion! Promenez- +vous dans la chambre, dites quelque chose, parlez... + +Chatoff qui avait à peu près perdu la tête, commença à marmotter +je ne sais quoi. + +Sa femme l'interrompit avec impatience: + +-- Quelle est votre occupation ici? + +-- Je tiens les livres chez un marchand. Si je voulais, Marie, je +pourrais gagner ici pas mal d'argent. + +-- Tant mieux pour vous... + +-- Ah! ne va rien t'imaginer, Marie, j'ai dit cela comme j'aurai +dit autre chose... + +-- Et qu'est-ce que vous faites encore? Que prêchez-vous? Car il +est impossible que vous ne prêchiez pas, c'est dans votre +caractère. + +-- Je prêche Dieu, Marie. + +-- Sans y croire vous-même. Je n'ai jamais pu comprendre cette +idée. + +-- Pour le moment laissons cela, Marie. + +-- Qu'était-ce que cette Marie Timoféievna qu'on a tuée? + +-- Nous parlerons aussi de cela plus tard, Marie. + +-- Ne vous avisez pas de me faire de pareilles observations! Est- +ce vrai qu'on peut attribuer sa mort à la scélératesse de... de +ces gens-là? + +-- Certainement, répondit Chatoff avec un grincement de dents. + +Marie leva brusquement la tête et cria d'une voix douloureuse: + +-- Ne me parlez plus de cela, ne m'en parlez jamais, jamais! + +Et elle retomba sur le lit, en proie à de nouvelles convulsions. +Durant ce troisième accès, la souffrance arracha à la malade non +plus des gémissements, mais de véritables cris. + +-- Oh! homme insupportable! Oh! homme insupportable! répétait-elle +en se tordant et en repoussant Chatoff, qui s'était penché sur +elle. + +-- Marie, je ferai ce que tu m'as ordonné... je vais me promener, +parler... + +-- Mais ne voyez-vous pas que ça a commencé? + +-- Qu'est-ce qui a commencé, Marie? + +-- Et qu'en sais-je? Est-ce que j'y connais quelque chose?... Oh! +maudite! Oh! que tout soit maudit d'avance! + +-- Marie, si tu disais ce qui commence, alors je... mais, sans +cela, comment veux-tu que je comprenne? + +-- Vous êtes un homme abstrait, un bavard inutile. Oh! malédiction +sur tout! + +-- Marie, Marie! + +Il croyait sérieusement que sa femme devenait folle. + +Elle se souleva sur le lit, et tournant vers Chatoff un visage +livide de colère: + +-- Mais est-ce que vous ne voyez pas, enfin, vociféra-t-elle, -- +que je suis dans les douleurs de l'enfantement? Oh! qu'il soit +maudit avant de naître, cet enfant! + +-- Marie! s'écria Chatoff comprenant enfin la situation, -- +Marie... Mais que ne le disais-tu plus tôt? ajouta-t-il +brusquement, et, prompt comme l'éclair, il saisit sa casquette. + +-- Est-ce que je savais cela en entrant ici? Serais-je venue chez +vous si je l'avais su? On m'avait dit que j'en avais encore pour +dix jours! Où allez-vous donc? Où allez-vous donc? Voulez-vous +bien ne pas sortir! + +-- Je vais chercher une accoucheuse! Je vendrai le revolver; +maintenant c'est de l'argent qu'il faut avant tout. + +-- Gardez-vous bien de faire venir une accoucheuse, il ne me faut +qu'une bonne femme, une vieille quelconque; j'ai huit grivnas dans +mon porte-monnaie... À la campagne les paysannes accouchent sans +le secours d'une sage-femme... Et si je crève, eh bien, ce sera +tant mieux... + +-- Tu auras une bonne femme, et une vieille. Mais comment te +laisser seule, Marie? + +Pourtant, s'il ne la quittait pas maintenant, elle serait privée +des soins d'une accoucheuse quand viendrait le moment critique. +Cette considération l'emporta dans l'esprit de Chatoff sur tout le +reste, et, sourd aux gémissements comme aux cris de colère de +Marie, il descendit l'escalier de toute la vitesse de ses jambes. + +III + +En premier lieu il passa chez Kiriloff. Il pouvait être alors une +heure du matin. L'ingénieur était debout au milieu de la chambre. + +-- Kiriloff, ma femme accouche! + +-- C'est-à-dire... comment? + +-- Elle accouche, elle va avoir un enfant. + +-- Vous... vous ne vous trompez pas? + +-- Oh! non, non, elle est dans les douleurs!... Il faut une femme, +une vieille quelconque; cela presse... Pouvez-vous m'en procurer +une maintenant? Vous aviez chez vous plusieurs vieilles... + +-- C'est grand dommage que je ne sache pas enfanter, répondit d'un +air songeur Kiriloff, -- c'est-à-dire, je ne regrette pas de ne +pas savoir enfanter, mais de ne pas savoir comment il faut faire +pour... Non, l'expression ne me vient pas. + +-- Vous voulez dire que vous ne sauriez pas vous-même assister une +femme en couches, mais ce n'est pas cela que je vous demande, je +vous prie seulement d'envoyer chez moi une bonne vieille, une +garde-malade, une servante. + +-- Vous aurez une vieille, mais ce ne sera peut-être pas tout de +suite. Si vous voulez, je puis, en attendant... + +-- Oh! c'est impossible; je vais de ce pas chez madame Virguinsky, +l'accoucheuse. + +-- Une coquine! + +-- Oh! oui, Kiriloff, mais c'est la meilleure sage-femme de la +ville! Oh! oui, tout cela se passera sans joie, sans piété; ce +grand mystère, la venue au monde d'une créature nouvelle, ne sera +saluée que par des paroles de dégoût et de colère, par des +blasphèmes!... Oh! elle maudit déjà son enfant!... + +-- Si vous voulez, je... + +-- Non, non, mais en mon absence (oh! de gré ou de force je +ramènerai madame Virguinsky!), venez de temps en temps près de mon +escalier et prêtez l'oreille sans faire de bruit, seulement ne +pénétrez pas dans la chambre, vous l'effrayeriez, gardez-vous bien +d'entrer, bornez-vous à écouter... dans le cas où il arriverait un +accident. Pourtant, s'il survenait quelque chose de grave, alors +vous entreriez. + +-- Je comprends. J'ai encore un rouble d'argent. Tenez. Je voulais +demain une poule, mais maintenant je ne veux plus. Allez vite, +dépêchez-vous. J'aurai du thé toute la nuit. + +Kiriloff n'avait aucune connaissance des projets formés contre +Chatoff, il savait seulement que son voisin avait de vieux comptes +à régler avec «ces gens-là». Lui-même s'était trouvé mêlé en +partie à cette affaire par suite des instructions qui lui avaient +été données à l'étranger (instructions, d'ailleurs très +superficielles, car il n'appartenait qu'indirectement à la +société), mais depuis quelque temps il avait abandonné toute +occupation, à commencer par «l'oeuvre commune», et il menait une +vie exclusivement contemplative. Quoique Pierre Verkhovensky eût, +au cours de la séance, invité Lipoutine à venir avec lui chez +Kiriloff pour se convaincre qu'au moment voulu l'ingénieur +endosserait l'»affaire Chatoff», il n'avait cependant pas soufflé +mot de ce dernier dans sa conversation avec Kiriloff. Jugeant sans +doute imprudent de révéler ses desseins à un homme dont il n'était +pas sûr, il avait cru plus sage de ne les lui faire connaître +qu'après leur mise à exécution, c'est-à-dire le lendemain: quand +ce sera chose faite, pensait Pierre Stépanovitch, Kiriloff prendra +cela avec son indifférence accoutumée. Lipoutine avait fort bien +remarqué le silence gardé par son compagnon sur l'objet même qui +motivait leur visite chez l'ingénieur, mais il était trop troublé +pour faire aucune observation à ce sujet. + +Chatoff courut tout d'une haleine rue de la Fourmi; il maudissait +la distance, et il lui semblait qu'il n'arriverait jamais. + +Il dut cogner longtemps chez Virguinsky: tout le monde dans la +maison était couché depuis quelques heures. Mais Chatoff n'y alla +pas de main morte et frappa à coups redoublés contre le volet. Le +chien de garde enchaîné dans la cour fit entendre de furieux +aboiements auxquels répondirent ceux de tous les chiens du +voisinage; ce fut un vacarme dans toute la rue. + +À la fin le volet s'entr'ouvrit, puis la fenêtre, et Virguinsky +lui-même prit la parole: + +-- Pourquoi faites-vous ce bruit? Que voulez-vous? demanda-t-il +doucement à l'inconnu qui troublait le repos de sa maison. + +-- Qui est-là? Quel est ce drôle? ajouta avec colère une voix +féminine. + +La personne qui venait de prononcer ces mots était la vieille +demoiselle, parente de Virguinsky. + +-- C'est moi, Chatoff; ma femme est revenue chez moi, et elle va +accoucher d'un moment à l'autre. + +-- Eh bien, qu'elle accouche! Fichez le camp! + +-- Je suis venu chercher Arina Prokhorovna, et je ne m'en irai pas +sans elle! + +-- Elle ne peut pas aller chez tout le monde. Elle ne visite la +nuit qu'une clientèle particulière. Adressez-vous à madame +Makchéeff et laissez-nous tranquilles! reprit la voix féminine +toujours irritée. + +De la rue on entendait Virguinsky parlementer avec la vieille +fille pour lui faire quitter la place, mais elle ne voulait pas se +retirer. + +-- Je ne m'en irai pas! répliqua Chatoff. + +-- Attendez, attendez donc! cria Virguinsky, après avoir enfin +réussi à éloigner sa parente, -- je vous demande cinq minutes, +Chatoff, le temps d'aller réveiller Arina Prokhorovna, mais, je +vous en prie, cessez de cogner et de crier ainsi... Oh! que tout +cela est terrible! + +Au bout de cinq minutes, -- cinq siècles! -- madame Virguinsky se +montra à la fenêtre. + +-- Votre femme est revenue chez vous? questionna-t-elle d'un ton +qui, au grand étonnement de Chatoff, ne trahissait aucune colère +et n'était qu'impérieux; mais Arina Prokhorovna avait +naturellement le verbe haut, en sorte qu'il lui était impossible +de parler autrement. + +-- Oui, ma femme est revenue, et elle va accoucher. + +-- Marie Ignatievna? + +-- Oui, Marie Ignatievna. Ce ne peut être que Marie Ignatievna! + +Il y eut un silence. Chatoff attendait. Dans la maison l'on +causait à voix basse. + +-- Quand est-elle arrivée? demanda ensuite madame Virguinsky. + +-- Ce soir, à huit heures. Vite, je vous prie. + +Nouveaux chuchotements; il semblait qu'on délibérât. + +-- Écoutez, vous ne vous trompez pas? C'est elle-même qui vous a +envoyé chez moi? + +-- Non, ce n'est pas elle qui m'a envoyé chez vous: pour +m'occasionner moins de frais, elle voudrait n'être assistée que +par une bonne femme quelconque, mais ne vous inquiétez pas, je +vous payerai. + +-- C'est bien, j'irai, que vous me payiez ou non. J'ai toujours +apprécié les sentiments indépendants de Marie Ignatievna, quoique +peut-être elle ne se souvienne plus de moi. Avez-vous ce qu'il +faut chez vous? + +-- Je n'ai rien, mais tout se trouvera, tout sera prêt, tout... + +-- «Il y a donc de la générosité même chez ces gens-là!» pensait +Chatoff en se dirigeant vers la demeure de Liamchine. «Les +opinions et l'homme sont, paraît-il, deux choses fort différentes. +J'ai peut-être bien des torts envers eux!... Tout le monde a des +torts, tout le monde, et... si chacun était convaincu de cela!...» + +Chez Liamchine il n'eut pas à frapper longtemps. Le Juif sauta +immédiatement à bas de son lit, et, pieds nus, en chemise, courut +ouvrir le vasistas, au risque d'attraper un rhume, lui qui était +toujours très soucieux de sa santé. Mais il y avait une cause +particulière à cet empressement si étrange: pendant toute la +soirée Liamchine n'avait fait que trembler, et jusqu'à ce moment +il lui avait été impossible de s'endormir, tant il était inquiet +depuis la séance; sans cesse il croyait voir arriver certains +visiteurs dont l'apparition ne fait jamais plaisir. La nouvelle +que Chatoff allait dénoncer les nôtres l'avait mis au supplice... +Et voilà qu'il entendait frapper violemment à la fenêtre!... + +Il fut si effrayé en apercevant Chatoff qu'il ferma aussitôt le +vasistas et regagna précipitamment son lit. Le visiteur se mit à +cogner et à crier de toutes ses forces. + +-- Comment osez-vous faire un pareil tapage au milieu de la nuit? +gronda le maître du logis, mais, quoiqu'il essayât de prendre un +ton menaçant, Liamchine se mourait de peur: il avait attendu deux +minutes au moins avant de rouvrir le vasistas, et il ne s'y était +enfin décidé qu'après avoir acquis la certitude que Chatoff était +venu seul. + +-- Voilà le revolver que vous m'avez vendu; reprenez-le et donnez- +moi quinze roubles. + +-- Qu'est-ce que c'est? Vous êtes ivre? C'est du brigandage; vous +êtes cause que je vais prendre un refroidissement. Attendez, je +vais m'envelopper dans un plaid. + +-- Donnez-moi tout de suite quinze roubles. Si vous refusez, je +cognerai et je crierai jusqu'à l'aurore; je briserai votre +châssis. + +-- J'appellerai la garde, et l'on vous conduira au poste. + +-- Et moi, je suis un muet, vous croyez? Je n'appellerai pas la +garde? Lequel de nous deux doit la craindre, vous ou moi? + +-- Et vous pouvez avoir des principes si bas... Je sais à quoi +vous faites allusion... Attendez, attendez, pour l'amour de Dieu, +tenez-vous tranquille! Voyons, qui est-ce qui a de l'argent la +nuit? Eh bien, pourquoi vous faut-il de l'argent, si vous n'êtes +pas ivre? + +-- Ma femme est revenue chez moi. Je vous fais un rabais de dix +roubles; je ne me suis pas servi une seule fois de ce revolver, +reprenez-le tout de suite. + +Machinalement Liamchine tendit la main par le vasistas et prit +l'arme; il attendit un moment, puis soudain, comme ne se +connaissant plus, il passa sa tête en dehors de la fenêtre et +balbutia, tandis qu'un frisson lui parcourait l'épine dorsale: + +-- Vous mentez, votre femme n'est pas du tout revenue chez vous. +C'est... c'est-à-dire que vous voulez tout bonnement vous sauver. + +-- Imbécile que vous êtes, où voulez-vous que je me sauve? C'est +bon pour votre Pierre Stépanovitch de prendre la fuite; moi, je ne +fais pas cela. J'ai été tout à l'heure trouver madame Virguinsky, +la sage-femme, et elle a immédiatement consenti à venir chez moi. +Vous pouvez vous informer. Ma femme est dans les douleurs, il me +faut de l'argent; donnez-moi de l'argent! + +Il se produisit comme une illumination subite dans l'esprit de +Liamchine; les choses prenaient soudain une autre tournure, +toutefois sa crainte était encore trop vive pour lui permettre de +raisonner. + +-- Mais comment donc... vous ne vivez pas avec votre femme? + +-- Je vous casserai la tête pour de pareilles questions. + +-- Ah! mon Dieu, pardonnez-moi, je comprends, seulement j'ai été +si abasourdi... Mais je comprends, je comprends. Mais... mais est- +il possible qu'Arina Prokhorovna aille chez vous? Tout à l'heure +vous disiez qu'elle y était allée? Vous savez, ce n'est pas vrai. +Voyez, voyez, voyez comme vous mentez à chaque instant. + +-- Pour sûr elle est maintenant près de ma femme, ne me faites pas +languir, ce n'est pas ma faute si vous êtes bête. + +-- Ce n'est pas vrai, je ne suis pas bête. Excusez-moi, il m'est +tout à fait impossible... + +Le Juif avait complètement perdu la tête, et, pour la troisième +fois, il ferma la fenêtre, mais Chatoff se mit à pousser de tels +cris qu'il la rouvrit presque aussitôt. + +-- Mais c'est un véritable attentat à la personnalité! Qu'exigez- +vous de moi? allons, voyons, précisez. Et remarquez que vous venez +me faire cette scène en pleine nuit! + +-- J'exige quinze roubles, tête de mouton! + +-- Mais je n'ai peut-être pas envie de reprendre ce revolver. Vous +n'avez pas le droit de m'y forcer. Vous avez acheté l'objet -- +c'est fini, vous ne pouvez pas m'obliger à le reprendre. Je ne +saurais pas, la nuit, vous donner une pareille somme; où voulez- +vous que je la prenne? + +-- Tu as toujours de l'argent chez toi. Je t'ai payé ce revolver +vingt-cinq roubles et je te le recède pour quinze, mais je sais +bien que j'ai affaire à un Juif. + +-- Venez après-demain, -- écoutez, après-demain matin, à midi +précis, et je vous donnerai toute la somme; n'est-ce pas, c'est +entendu? + +Pour la troisième fois Chatoff cogna avec violence contre le +châssis. + +-- Donne dix roubles maintenant, et cinq demain à la première +heure. + +-- Non, cinq après-demain matin; demain je ne pourrais pas, je +vous l'assure. Vous ferez mieux de ne pas venir. + +-- Donne dix roubles; oh! misérable! + +-- Pourquoi donc m'injuriez-vous comme cela? Attendez, il faut y +voir clair; tenez, vous avez cassé un carreau... Qui est-ce qui +injurie ainsi les gens pendant la nuit? Voilà! + +Chatoff prit le papier que Liamchine lui tendait par la fenêtre; +c'était un assignat de cinq roubles. + +-- En vérité, je ne puis pas vous donner davantage; quand vous me +mettriez le couteau sous la gorge, je ne le pourrais pas; après- +demain, oui, mais maintenant c'est impossible. + +-- Je ne m'en irai pas! hurla Chatoff. + +-- Allons, tenez, en voilà encore un, et encore un, mais c'est +tout ce que je donnerai. À présent criez tant que vous voudrez, je +ne donnerai plus rien; quoiqu'il advienne, vous n'aurez plus rien, +plus rien, plus rien! + +Il était furieux, désespéré, ruisselant de sueur. Les deux +assignats qu'il venait encore de donner étaient des billets d'un +rouble chacun. Chatoff se trouvait donc n'avoir obtenu en tout que +sept roubles. + +-- Allons, que le diable t'emporte, je viendrai demain. Je +t'assommerai, Liamchine, si tu ne me complètes pas la somme. + +«Demain, je ne serai pas chez moi, imbécile!» pensa à part soi le +Juif. + +-- Arrêtez! arrêtez! cria-t-il comme déjà Chatoff s'éloignait au +plus vite. -- Arrêtez, revenez. Dites-moi, je vous prie, c'est +bien vrai que votre femme est revenue chez vous? + +-- Imbécile! répondit Chatoff en lançant un jet de salive, et il +raccourut chez lui aussi promptement que possible. + +IV + +Arina Prokhorovna ne savait rien des dispositions arrêtées à la +séance de la veille. Rentré chez lui fort troublé, fort abattu, +Virguinsky n'avait pas osé confier à sa femme la résolution prise +par les _nôtres, _mais il n'avait pu s'empêcher de lui répéter les +paroles de Verkhovensky au sujet de Chatoff, tout en ajoutant +qu'il ne croyait pas le moins du monde à ce prétendu projet de +délation. Grande fut l'inquiétude d' Arina Prokhorovna. Voilà +pourquoi, lorsque Chatoff vint solliciter ses services, elle +n'hésita pas à se rendre immédiatement chez lui, quoiqu'elle fût +très fatiguée, un accouchement laborieux l'ayant tenue sur pied +pendant toute la nuit précédente. Madame Virguinsky avait toujours +été convaincue qu'»une drogue comme Chatoff était capable d'une +lâcheté civique»; mais l'arrivée de Marie Ignatievna présentait +les choses sous un nouveau point de vue. L'émoi de Chatoff, ses +supplications désespérées dénotaient un revirement dans les +sentiments du traître: un homme décidé à se livrer pour perdre les +autres n'aurait eu, semblait-il, ni cet air, ni ce ton. Bref, +Arina Prokhorovna résolut de tout voir par ses propres yeux. Cette +détermination fit grand plaisir à Virguinsky, -- ce fut comme si +on lui eût ôté de dessus la poitrine un poids de cinq pouds! Il se +prit même à espérer: l'aspect du prétendu dénonciateur lui +paraissait s'accorder aussi peu que possible avec les soupçons de +Verkhovensky. + +Chatoff ne s'était pas trompé; lorsqu'il rentra dans ses pénates, +Arina Prokhorovna était déjà près de Marie. Le premier soin de la +sage-femme en arrivant avait été de chasser avec mépris Kiriloff +qui faisait le guet au bas de l'escalier; ensuite elle s'était +nommée à Marie, celle-ci ne semblant pas la reconnaître. Elle +trouva la malade dans «une très vilaine position», c'est-à-dire +irritable, agitée, et «en proie au désespoir le plus pusillanime». +Mais dans l'espace de cinq minutes madame Virguinsky réfuta +victorieusement toutes les objections de sa cliente. + +-- Pourquoi toujours rabâcher que vous ne voulez pas d'une +accoucheuse chère? disait-elle au moment où entra Chatoff, -- +c'est une pure sottise, ce sont des idées fausses résultant de +votre situation anormale. Avec une sage-femme inexpérimentée, une +bonne vieille quelconque, vous avez cinquante chances d'accident, +et, en ce cas, ce sera bien plus d'embarras, bien plus de dépenses +que si vous aviez pris une accoucheuse chère. Comment savez-vous +que je prends cher? Vous payerez plus tard, je ne salerai pas ma +note, et je réponds du succès; avec moi vous ne mourrez pas, je ne +connais pas cela. Quant à l'enfant, dès demain je l'enverrai dans +un asile, ensuite à la campagne, et ce sera une affaire finie. +Vous recouvrerez la santé, vous vous mettrez à un travail +rationnel, et d'ici à très peu de temps vous indemniserez Chatoff +de son hospitalité et de ses débours, lesquels d'ailleurs ne +seront pas si considérables... + +-- Il ne s'agit pas de cela... Je n'ai pas le droit de déranger... + +-- Ce sont là des sentiments rationnels et civiques, mais soyez +sûre que Chatoff ne dépensera presque rien si, au lieu d'être un +monsieur fantastique, il veut se montrer quelque peu raisonnable. +Il suffit qu'il ne fasse pas de bêtises, qu'il n'aille pas +tambouriner à la porte des maisons et qu'il ne coure pas comme un +perdu par toute la ville. Si on ne le retenait pas, il irait +éveiller tous les médecins de la localité; quand il est venu me +trouver, il a mis en émoi tous les chiens de la rue. Pas n'est +besoin de médecins, j'ai déjà dit que je répondais de tout. À la +rigueur on peut appeler une vieille femme, une garde-malade, cela +ne coûte rien. Du reste, Chatoff lui-même est en mesure de rendre +quelques services, il peut faire autre chose encore que des +bêtises. Il a des bras et des jambes, il courra chez le +pharmacien, sans que vous voyiez là un bienfait pénible pour votre +délicatesse. En vérité, voilà un fameux bienfait! Si vous êtes +dans cette situation, n'est-ce pas lui qui en est la cause? Est-ce +que, dans le but égoïste de vous épouser, il ne vous a pas +brouillée avec la famille qui vous avait engagée comme +institutrice?... Nous avons entendu parler de cela... Du reste, +lui-même tout à l'heure est accouru comme un insensé et a rempli +toute la rue de ses cris. Je ne m'impose à personne, je suis venue +uniquement pour vous, par principe, parce que tous les nôtres sont +tenus de s'entraider; je le lui ai déclaré avant même de sortir de +chez moi. Si vous jugez ma présence inutile, eh bien, adieu! +Puissiez-vous seulement n'avoir pas à vous repentir de votre +résolution! + +Et elle se leva pour s'en aller. + +Marie était si brisée, si souffrante, et, pour dire la vérité, +l'issue de cette crise lui causait une telle appréhension, qu'elle +n'eût pas le courage de renvoyer la sage-femme. Mais madame +Virguinsky lui devint tout à coup odieuse: son langage était +absolument déplacé et ne répondait en aucune façon aux sentiments +de Marie. Toutefois la crainte de mourir entre les mains d'une +accoucheuse inexpérimentée triompha des répugnances de la malade. +Elle passa sa mauvaise humeur sur Chatoff qu'elle tourmenta plus +impitoyablement que jamais par ses caprices et ses exigences. Elle +en vint jusqu'à lui défendre non seulement de la regarder, mais +même de tourner la tête de son côté. À mesure que les douleurs +prenaient un caractère plus aigu, Marie se répandait en +imprécations et en injures de plus en plus violentes. + +-- Eh! mais nous allons le faire sortir, observa Arina +Prokhorovna, -- il a l'air tout bouleversé, et, avec sa pâleur +cadavérique, il n'est bon qu'à vous effrayer! Qu'est-ce que vous +avez, dites-moi, plaisant original? Voilà une comédie! + +Chatoff ne répondit pas; il avait résolu de garder le silence. + +-- J'ai vu des pères bêtes en pareil cas, ils perdaient aussi +l'esprit, mais ceux-là du moins... + +-- Taisez-vous ou allez-vous-en, j'aime mieux crever! Ne dites +plus un mot, je ne veux pas, je ne veux pas! cria Marie. + +-- Il est impossible de ne pas dire un mot, vous le comprendriez +si vous n'étiez pas vous-même privée de raison. Il faut au moins +parler de l'affaire: dites, avez-vous quelque chose de prêt? +Répondez, vous, Chatoff, elle ne s'occupe pas de cela. + +-- Que faut-il, dites-moi? + +-- Alors, c'est que rien n'a été préparé. + +Elle indiqua tout ce dont on avait besoin, et je dois ici rendre +cette justice qu'elle se limita aux choses les plus +indispensables. Quelques-unes se trouvaient dans la chambre. Marie +tendit sa clef à son mari pour qu'il fouillât dans son sac de +voyage. Comme les mains de Chatoff tremblaient, il mit beaucoup de +temps à ouvrir la serrure. La malade se fâcha, mais Arina +Prokhorovna s'étant vivement avancée vers Chatoff pour lui prendre +la clef, Marie ne voulut pas permettre à la sage-femme de visiter +son sac, elle insista en criant et en pleurant pour que son époux +seul se chargeât de ce soin. + +Il fallut aller chercher certains objets chez Kiriloff. Chatoff +n'eut pas plus tôt quitté la chambre que sa femme le rappela à +grands cris; il ne put la calmer qu'en lui disant pourquoi il +sortait, et en lui jurant que son absence ne durerait pas plus +d'une minute. + +-- Eh bien, vous êtes difficile à contenter, madame, ricana +l'accoucheuse: -- tout à l'heure la consigne était: tourne-toi du +côté du mur et ne te permets pas de me regarder; à présent, c'est +autre chose: ne t'avise pas de me quitter un seul instant, et vous +vous mettez à pleurer. Pour sûr, il va penser quelque chose. +Allons, allons, ne vous fâchez pas, je plaisante. + +-- Il n'osera rien penser. + +-- Ta-ta-ta, s'il n'était pas amoureux de vous comme un bélier, il +n'aurait pas couru les rues à perdre haleine et fait aboyer tous +les chiens de la ville. Il a brisé un châssis chez moi. + +V + +Chatoff trouva Kiriloff se promenant encore d'un coin de la +chambre à l'autre, et tellement absorbé qu'il avait même oublié +l'arrivée de Marie Ignatievna; il écoutait sans comprendre. + +-- Ah! oui, fit-il soudain, comme s'arrachant avec effort et pour +un instant seulement à une idée qui le fascinait, -- oui, ... la +vieille... Votre femme ou la vieille? Attendez; votre femme et la +vieille n'est-ce pas? Je me rappelle; j'ai passé chez elle; la +vieille viendra, seulement ce ne sera pas tout de suite. Prenez le +coussin. Quoi encore? Oui... Attendez, avez-vous quelquefois, +Chatoff, la sensation de l'harmonie éternelle? + +-- Vous savez, Kiriloff, vous ne pouvez plus passer les nuits sans +dormir. + +L'ingénieur revint à lui, et, chose étrange, se mit à parler d'une +façon beaucoup plus coulante qu'il n'avait coutume de le faire; +évidemment, les idées qu'il exprimait étaient depuis longtemps +formulées dans son esprit, et il les avait peut-être couchées par +écrit: + +-- Il y a des moments, -- et cela ne dure que cinq ou six secondes +de suite, où vous sentez soudain la présence de l'harmonie +éternelle. Ce phénomène n'est ni terrestre, ni céleste, mais c'est +quelque chose que l'homme, sous son enveloppe terrestre, ne peut +supporter. Il faut se transformer physiquement ou mourir. C'est un +sentiment clair et indiscutable. Il vous semble tout à coup être +en contact avec toute la nature, et vous dites: Oui, cela est +vrai. Quand Dieu a créé le monde, il a dit à la fin de chaque jour +de la création: «Oui, cela est vrai, cela est bon.» C'est... ce +n'est pas de l'attendrissement, c'est de la joie. Vous ne +pardonnez rien, parce qu'il n'y a plus rien à pardonner. Vous +n'aimez pas non plus, oh! ce sentiment est supérieur à l'amour! Le +plus terrible, c'est l'effrayante netteté avec laquelle il +s'accuse, et la joie dont il vous remplit. Si cet état dure plus +de cinq secondes, l'âme ne peut y résister et doit disparaître. +Durant ces cinq secondes, je vis toute une existence humaine, et +pour elles je donnerais toute ma vie, car ce ne serait pas les +payer trop cher. Pour supporter cela pendant dix secondes, il faut +se transformer physiquement. Je crois que l'homme doit cesser +d'engendrer. Pourquoi des enfants, pourquoi le développement si le +but est atteint? Il est dit dans l'Évangile qu'après la +résurrection on n'engendrera plus, mais qu'on sera comme les anges +de Dieu. C'est une figure. Votre femme accouche? + +-- Kiriloff, est-ce que ça vous prend souvent? + +-- Une fois tous les trois jours, une fois par semaine. + +-- Vous n'êtes pas épileptique? + +-- Non. + +-- Alors vous le deviendrez. Prenez garde, Kiriloff, j'ai entendu +dire que c'est précisément ainsi que cela commence. Un homme sujet +à cette maladie m'a fait la description détaillée de la sensation +qui précède l'accès, et, en vous écoutant, je croyais l'entendre. +Lui aussi m'a parlé des cinq secondes, et m'a dit qu'il était +impossible de supporter plus longtemps cet état. Rappelez-vous la +cruche de Mahomet: pendant qu'elle se vidait, le prophète +chevauchait dans le paradis. La cruche, ce sont les cinq secondes; +le paradis, c'est votre harmonie, et Mahomet était épileptique. +Prenez garde de le devenir aussi, Kiriloff! + +-- Je n'en aurai pas le temps, répondit l'ingénieur avec un +sourire tranquille. + +VI + +La nuit se passa. On renvoyait Chatoff, on l'injuriait, on +l'appelait. Marie en vint à concevoir les plus grandes craintes +pour sa vie. Elle criait qu'elle voulait vivre «absolument, +absolument!» et qu'elle avait peur de mourir: «Il ne faut pas, il +ne faut pas!» répétait-elle. Sans Arina Prokhorovna les choses +auraient été fort mal. Peu à peu, elle se rendit complètement +maîtresse de sa cliente, qui finit par lui obéir avec la docilité +d'un enfant. La sage-femme procédait par la sévérité et non par +les caresses; en revanche elle entendait admirablement son métier. +L'aurore commençait à poindre. Arina Prokhorovna imagina tout à +coup que Chatoff était allé prier Dieu sur le palier, et elle se +mit à rire. La malade rit aussi, d'un rire méchant, amer, qui +paraissait la soulager. À la fin, le mari fut expulsé pour tout de +bon. La matinée était humide et froide. Debout sur le carré, le +visage tourné contre le mur, Chatoff se trouvait exactement dans +la même position que la veille, au moment de la visite d'Erkel. Il +tremblait comme une feuille et n'osait penser; des rêves +incohérents, aussi vite interrompus qu'ébauchés, occupaient son +esprit. De la chambre arrivèrent enfin jusqu'à lui non plus des +gémissements, mais des hurlements affreux, inexprimables, +impossibles. En vain il voulut se boucher les oreilles, il ne put +que tomber à genoux en répétant sans savoir ce qu'il disait: +«Marie, Marie!» Et voilà que soudain retentit un cri nouveau, +faible, inarticulé, -- un vagissement. Chatoff frissonnant se +releva d'un bond, fit le signe de la croix et s'élança dans la +chambre. Entre les bras d'Arina Prokhorovna s'agitait un nouveau- +né, un petit être rouge, ridé, sans défense, à la merci du moindre +souffle, mais qui criait comme pour attester son droit à la vie... +Étendue sur le lit, Marie semblait privée de sentiment; toutefois, +au bout d'une minute, elle ouvrit les yeux et regarda son mari +d'une façon étrange: jusqu'alors, jamais il ne lui avait vu ce +regard, et il ne pouvait le comprendre. + +-- Un garçon? Un garçon? demanda-t-elle d'une voix brisée à +l'accoucheuse. + +-- Oui, répondit celle-ci en train d'emmailloter le baby. + +Pendant un instant elle le donna à tenir à Chatoff, tandis qu'elle +se disposait à le mettre sur le lit, entre deux oreillers. La +malade fit à son mari un petit signe à la dérobée, comme si elle +eût craint d'être vue par Arina Prokhorovna. Il comprit tout de +suite et vint lui montrer l'enfant. + +La mère sourit. + +-- Qu'il est... joli... murmura-t-elle faiblement. + +Madame Virguinsky était triomphante. + +-- Oh! comme il le regarde! fit-elle avec un rire gai en +considérant le visage de Chatoff; -- voyez donc cette tête! + +-- Égayez-vous, Arina Prokhorovna... C'est une grande joie... +balbutia-t-il d'un air de béatitude idiote; il était radieux +depuis les quelques mots prononcés par Marie au sujet de l'enfant. + +-- Quelle si grande joie y a-t-il là pour vous? répliqua en riant +Arina Prokhorovna, qui n'épargnait pas sa peine et travaillait +comme une esclave. + +-- Le secret de l'apparition d'un nouvel être, un grand, un +inexplicable mystère, Arina Prokhorovna, et quel dommage que vous +ne compreniez pas cela! + +Dans son exaltation Chatoff bégayait des paroles confuses qui +semblaient jaillir de son âme en dépit de lui-même; on aurait dit +que quelque chose était détraqué dans son cerveau. + +-- Il y avait deux êtres humains, et en voici tout à coup un +troisième, un nouvel esprit, entier, achevé, comme ne le sont pas +les oeuvres sortant des mains de l'homme; une nouvelle pensée et +un nouvel amour, c'est même effrayant... Et il n'y a rien au monde +qui soit au-dessus de cela! + +La sage-femme partit d'un franc éclat de rire. + +-- Eh! qu'est-ce qu'il jabote! C'est tout simplement le +développement ultérieur de l'organisme, et il n'y a là rien de +mystérieux. Alors n'importe quelle mouche serait un mystère. Mais +voici une chose: les gens qui sont de trop ne devraient pas venir +au monde. Commencez par vous arranger de façon qu'ils ne soient +pas de trop, et ensuite engendrez-les. Autrement, qu'arrive-t-il? +Celui-ci, par exemple, après-demain on devra l'envoyer dans un +asile... Du reste, il faut cela aussi. + +-- Je ne souffrirai jamais qu'il soit envoyé dans un asile! dit +d'un ton ferme Chatoff qui regardait fixement le plancher. + +-- Vous l'adopterez? + +-- Il est déjà mon fils. + +-- Sans doute c'est un Chatoff; aux yeux de la loi vous êtes son +père, et vous n'avez pas lieu de vous poser en bienfaiteur du +genre humain. Il faut toujours qu'ils fassent des phrases. Allons, +allons, c'est bien, seulement, messieurs, il est temps que je m'en +aille, dit madame Virguinsky quand elle eut fini tous ses +arrangements. -- Je viendrai encore dans la matinée, et, si besoin +est, je passerai ce soir, mais maintenant, comme tout est terminé +à souhait, je dois courir chez d'autres qui m'attendent depuis +longtemps. Vous avez une vieille qui demeure dans votre maison, +Chatoff; autant elle qu'une autre, mais ne quittez pas pour cela +votre femme, cher mari; restez près d'elle, vous pourrez peut-être +vous rendre utile; je crois que Marie Ignatievna ne vous chassera +pas... allons, allons, je ris... + +Chatoff reconduisit Arina Prokhorovna jusqu'à la grand'porte. +Avant de sortir, elle lui dit: + +-- Vous m'avez amusée pour toute ma vie, je ne vous demanderai pas +d'argent; je rirai encore en rêve. Je n'ai jamais rien vu de plus +drôle que vous cette nuit. + +Elle s'en alla très contente. La manière d'être et le langage de +Chatoff lui avaient prouvé clair comme le jour qu'une pareille +«lavette», un homme chez qui la bosse de la paternité était si +développée, ne pouvait pas être un dénonciateur. Quoiqu'elle eût +une cliente à visiter dans le voisinage de la rue de l'Épiphanie, +Arina Prokhorovna retourna directement chez elle, pressée qu'elle +était de faire part de ses impressions à son mari. + +-- Marie, elle t'a ordonné de dormir pendant un certain temps, +bien que ce soit fort difficile, je le vois... commença timidement +Chatoff. -- Je vais me mettre là près de la fenêtre et je +veillerai sur toi, n'est-ce pas? + +Il s'assit près de la fenêtre, derrière le divan, de sorte qu'elle +ne pouvait pas le voir. Mais moins d'une minute après elle +l'appela et, d'un ton dédaigneux, le pria d'arranger l'oreiller. +Il obéit. Elle regardait le mur avec colère. + +-- Pas ainsi, oh! pas ainsi... Quel maladroit! + +Chatoff se remit à l'oeuvre. + +La malade eut une fantaisie étrange: + +-- Baissez-vous vers moi, dit-elle soudain à son mari en faisant +tous ses efforts pour ne pas le regarder. + +Il eut un frisson, néanmoins il se pencha vers elle. + +-- Encore... pas comme cela, plus près... + +Elle passa brusquement son bras gauche autour du cou de Chatoff, +et il sentit sur son front le baiser brûlant de la jeune femme. + +-- Marie! + +Elle avait les lèvres tremblantes et se roidissait contre elle- +même, mais tout à coup elle se souleva un peu, ses yeux +étincelèrent: + +-- Nicolas Stavroguine est un misérable! s'écria-t-elle. + +Puis elle retomba sans force sur le lit, cacha son visage dans +l'oreiller et se mit à sangloter, tout en tenant la main de +Chatoff étroitement serrée dans la sienne. + +À partir de ce moment elle ne le laissa plus s'éloigner, elle +voulut qu'il restât assis à son chevet. Elle ne pouvait pas parler +beaucoup, mais elle ne cessait de le contempler avec un sourire de +bienheureuse. Il semblait qu'elle fût devenue une petite sotte. +C'était, pour ainsi dire, une renaissance complète. Quant à +Chatoff, tantôt il pleurait comme un petit enfant, tantôt il +disait Dieu sait quelles extravagances en baisant les mains de +Marie. Elle écoutait avec ivresse, peut-être sans comprendre, +tandis que ses doigts alanguis lissaient et caressaient +amoureusement les cheveux de son époux. Il parlait de Kiriloff, de +la vie nouvelle qui allait maintenant commencer pour eux, de +l'existence de Dieu, de la bonté de tous les hommes... Ensuite, +d'un oeil ravi, ils se remirent à considérer le baby. + +-- Marie! cria Chatoff, qui tenait l'enfant dans ses bras, -- nous +en avons fini, n'est-ce pas, avec l'ancienne démence, avec +l'infamie et la charogne? Laisse-moi faire, et nous entrerons à +trois dans une nouvelle route, oui, oui!... Ah! mais comment donc +l'appellerons-nous, Marie? + +-- Lui? Comment nous l'appellerons? fit-elle avec étonnement, et +soudain ses traits prirent une expression d'affreuse souffrance. + +Elle frappa dans ses mains, jeta à Chatoff un regard de reproche +et enfouit sa tête dans l'oreiller. + +-- Marie, qu'est-ce que tu as? demanda-t-il épouvanté. + +-- Et vous avez pu, vous avez pu... Oh! Ingrat! + +-- Marie, pardonne, Marie... je désirais seulement savoir comment +on le nommerait. Je ne sais pas... + +-- Ivan, Ivan, répondit-elle avec feu en relevant son visage +trempé de larmes; -- vraiment, avez-vous pu soupçonner qu'on lui +donnerait quelque autre nom, un nom _odieux?_ + +-- Marie, calme-toi, oh! que tu es nerveuse! + +-- Encore une grossièreté; pourquoi attribuez-vous cela aux nerfs? +Je parie que si j'avais dit de l'appeler de ce nom odieux, vous +auriez consenti tout de suite, vous n'y auriez même pas fait +attention! Oh! les ingrats, les hommes bas! Tous, tous! + +Inutile de dire qu'un instant après ils se réconcilièrent. Chatoff +persuada à Marie de prendre du repos. Elle s'endormit, mais +toujours sans lâcher la main de son mari; de temps à autre elle +s'éveillait, le regardait comme si elle avait peur qu'il ne s'en +allât, puis fermait de nouveau les yeux. + +Kiriloff envoya la vieille présenter ses «félicitations»; elle +apporta en outre, de la part de l'ingénieur, du thé chaud, des +côtelettes qui venaient d'être grillées, et du pain blanc avec du +bouillon pour «Marie Ignatievna». La malade but avidement le +bouillon et obligea son mari à manger une côtelette. La vieille +s'occupa de l'enfant. + +Le temps se passait. Vaincu par la fatigue, Chatoff s'endormit +lui-même sur la chaise et laissa tomber sa tête sur l'oreiller de +Marie. Arina Prokhorovna, fidèle à sa promesse, arriva sur ces +entrefaites. Elle éveilla gaiement les époux, fit à Marie les +recommandations nécessaires, examina l'enfant et défendit encore à +Chatoff de s'éloigner. La sage-femme décocha ensuite à l'»heureux +couple» quelques traits moqueurs; après quoi elle se retira aussi +contente que tantôt. + +L'obscurité était venue quand Chatoff s'éveilla. Il se hâta +d'allumer une bougie et courut chercher la vieille; mais il +s'était à peine mis en devoir de descendre l'escalier qu'il +entendit, non sans stupeur, quelqu'un gravir les marches d'un pas +léger et tranquille. Le visiteur était Erkel. + +-- N'entrez pas! dit Chatoff à voix basse, et, prenant vivement le +jeune homme par le bras, il lui fit rebrousser chemin jusqu'à la +grand'porte. -- Attendez ici, je vais sortir tout de suite, je +vous avais complètement oublié! Oh! comme vous savez vous rappeler +à l'attention! + +Il était si pressé qu'il ne passa même pas chez Kiriloff et se +contenta d'appeler la vieille. Marie fut au désespoir, s'indigna: +comment pouvait-il seulement avoir l'idée de la quitter? + +-- Mais c'est pour en finir! criait-il avec exaltation; -- après +cela nous entrerons dans une nouvelle voie, et plus jamais, plus +jamais nous ne songerons aux horreurs d'autrefois! + +Tant bien que mal il parvint à lui faire entendre raison, +promettant d'être de retour à neuf heures précises; il l'embrassa +tendrement, il embrassa le baby et courut retrouver Erkel. + +Tous deux devaient se rendre dans le parc des Stavroguine à +Skvorechniki, où, dix-huit mois auparavant, Chatoff avait enterré +la presse remise entre ses mains. Situé assez loin de +l'habitation, le lieu était sauvage, solitaire et des mieux +choisis pour servir de cachette. De la maison Philippoff à cet +endroit on pouvait compter trois verstes et demie, peut-être même +quatre. + +-- Est-il possible que nous fassions toute la route à pied? Je +vais prendre une voiture. + +-- N'en faites rien, je vous prie, répondit Erkel, -- ils ont +formellement insisté là-dessus. Un cocher est un témoin. + +-- Allons... diable! Peu importe, le tout est d'en finir! + +Ils se mirent en marche d'un pas rapide. + +-- Erkel, vous êtes encore tout jeune! cria Chatoff: -- avez-vous +jamais été heureux? + +-- Vous, il paraît qu'à présent vous l'êtes fort, observa +l'enseigne intrigué. + +CHAPITRE VI + +_UNE NUIT LABORIEUSE._ + +I + +Dans la journée, Virguinsky passa deux heures à courir chez tous +les _nôtres:_ il voulait leur dire que Chatoff ne dénoncerait +certainement pas, attendu que sa femme était revenue chez lui, +qu'un enfant lui était né, et que, «connaissant le coeur humain», +on ne pouvait pas en ce moment le considérer comme un homme +dangereux. Mais, à son extrême regret, il trouva buisson creux +presque partout; seuls Erkel et Liamchine étaient chez eux. Le +premier fixa ses yeux clairs sur le visiteur et l'écouta en +silence. Lorsque Virguinsky lui demanda nettement s'il irait au +rendez-vous à six heures, il répondit avec le plus franc sourire +que cela ne pouvait faire aucun doute. + +Liamchine était couché et paraissait très sérieusement malade; il +avait tiré la couverture sur sa tête. L'arrivée de Virguinsky +l'épouvanta; dès que celui-ci eut pris la parole, le Juif sortit +brusquement ses bras du lit et se mit à les agiter en suppliant +qu'on le laissât en repos. Néanmoins il écouta jusqu'au bout tout +ce qu'on lui dit de Chatoff, et la nouvelle que Virguinsky avait +vainement cherché à voir les _nôtres_ produisit sur lui une +impression extraordinaire. Il savait déjà (par Lipoutine) la mort +de Fedka, et il en parla avec agitation au visiteur qui, à son +tour, fut très frappé de cet événement. À la question: «Faut-il ou +non aller là?» Liamchine répondit, en remuant de nouveau les bras, +qu'il était en dehors de tout, qu'il ne savait rien, et qu'on +devait le laisser tranquille. + +Virguinsky revint chez lui fort oppressé, fort inquiet; il lui en +coûtait aussi de ne pouvoir se confier à sa famille, car il avait +coutume de tout dire à sa femme, et si en ce moment une nouvelle +idée, un nouveau moyen d'arranger les choses à l'amiable ne +s'était fait jour dans son cerveau échauffé, il se serait peut- +être mis au lit comme Liamchine. Mais la pensée qui venait de +s'offrir à son esprit lui donna des forces, et même, dans son +impatience de mettre ce projet à exécution, il partit avant +l'heure pour le lieu du rendez-vous. + +C'était un endroit très sombre situé à l'extrémité de l'immense +parc des Stavroguine. Plus tard je suis allé exprès le visiter; +qu'il devait paraître morne par cette humide soirée d'automne! Là +commençait un ancien bois de réserve; les énormes pins séculaires +formaient des tâches noires dans l'obscurité. Celle-ci était telle +qu'à deux pas on pouvait à peine se voir, mais Pierre Stépanovitch +et Lipoutine arrivèrent avec des lanternes; ensuite Erkel en +apporta une aussi. À une époque fort reculée et pour un motif que +j'ignore, on avait construit dans ce lieu, avec des pierres de +roche non équarries, une grotte d'un aspect assez bizarre. La +table et les petits bancs qui se trouvaient dans l'intérieur de +cette grotte étaient depuis longtemps en proie à la pourriture. À +deux cents pas à droite finissait le troisième étang du parc. Les +trois pièces d'eau se faisaient suite: entre la première qui +commençait tout près de l'habitation et la dernière qui se +terminait tout au bout du parc il y avait plus d'une verste de +distance. Il n'était pas à présumer qu'un bruit quelconque, un cri +ou même un coup de feu pût parvenir aux oreilles des quelques +personnes résidant encore dans la maison Stavroguine. Depuis le +départ de Nicolas Vsévolodovitch et celui d'Alexis Egoritch, il ne +restait plus là que cinq ou six individus, des domestiques +invalides, pour ainsi dire. En tout cas, à supposer même que ces +gens entendissent des cris, des appels désespérés, on pouvait être +presque sûr que pas un ne quitterait son poêle pour courir au +secours. + +À six heures vingt, tous se trouvèrent réunis, à l'exception +d'Erkel, qui avait été chargé d'aller chercher Chatoff. Cette +fois, Pierre Stépanovitch ne se fit pas attendre; il vint +accompagné de Tolkatchenko. Ce dernier était fort soucieux; sa +résolution de parade, sa jactance effrontée avaient complètement +disparu. Il ne quittait pas Pierre Stépanovitch, à qui tout d'un +coup il s'était mis à témoigner un dévouement sans bornes: à +chaque instant il s'approchait de lui d'un air affairé et lui +parlait à voix basse, mais l'autre ne répondait pas ou grommelait +d'un ton fâché quelques mots pour se débarrasser de son +interlocuteur. + +Chigaleff et Virguinsky arrivèrent plusieurs minutes avant Pierre +Stépanovitch, et, dès que celui-ci parut, ils se retirèrent un peu +à l'écart sans proférer un seul mot; ce silence était évidemment +prémédité. Verkhovensky leva sa lanterne et alla les regarder sous +le nez avec un sans façon insultant. «Ils veulent parler», pensa- +t-il. + +-- Liamchine n'est pas là? demanda ensuite Pierre Stépanovitch à +Virguinsky. -- Qui est-ce qui a dit qu'il était malade? + +Liamchine, qui se tenait caché derrière un arbre, se montra +soudain. + +-- Présent! fit-il. + +Le Juif avait revêtu un paletot d'hiver, et un plaid l'enveloppait +des pieds à la tête, en sorte que, même avec une lanterne, il +n'était pas facile de distinguer ses traits. + +-- Alors il ne manque que Lipoutine? + +À ces mots, Lipoutine sortit silencieusement de la grotte. Pierre +Stépanovitch leva de nouveau sa lanterne. + +-- Pourquoi vous étiez-vous fourré là? Pourquoi ne sortiez-vous +pas? + +-- Je suppose que nous conservons tous la liberté... de nos +mouvements, murmura Lipoutine qui, du reste, ne se rendait pas +bien compte de ce qu'il voulait dire. + +-- Messieurs, commença Pierre Stépanovitch en élevant la voix, ce +qui fit sensation, car jusqu'alors tous avaient parlé bas; -- vous +comprenez bien, je pense, que l'heure des délibérations est +passée. Tout a été dit, réglé, arrêté dans la séance d'hier. Mais +peut-être, si j'en juge par les physionomies, quelqu'un de vous +désire prendre la parole; en ce cas je le prie de se dépêcher. Le +diable m'emporte, nous n'avons pas beaucoup de temps, et Erkel +peut l'amener d'un moment à l'autre... + +-- Il l'amènera certainement, observa Tolkatchenko. + +-- Si je ne me trompe, tout d'abord devra avoir lieu la remise de +la typographie? demanda Lipoutine sans bien savoir pourquoi il +posait cette question. + +-- Eh bien, naturellement, on ne laisse pas perdre ses affaires, +répondit Pierre Stépanovitch en dirigeant un jet de lumière sur le +visage de Lipoutine. -- Mais hier il a été décidé d'un commun +accord qu'on n'emporterait pas la presse aujourd'hui. Qu'il vous +indique seulement l'endroit où il l'a enterrée; plus tard nous +l'exhumerons nous-mêmes. Je sais qu'elle est enfouie ici quelque +part, à dix pas d'un des coins de cette grotte... Mais, le diable +m'emporte, comment donc avez-vous oublié cela, Lipoutine? Il a été +convenu que vous iriez seul à sa rencontre et qu'ensuite nous +sortirions... Il est étrange que vous fassiez cette question, ou +bien est-ce que vous parlez pour ne rien dire? + +La figure de Lipoutine s'assombrit, mais il ne répliqua pas. Tous +se turent. Le vent agitait les cimes des pins. + +-- J'espère pourtant, messieurs, que chacun accomplira son devoir, +déclara impatiemment Pierre Stépanovitch. + +-- Je sais que la femme de Chatoff est arrivée chez lui et qu'elle +vient d'avoir un enfant, dit soudain Virguinsky, dont l'émotion +était telle qu'il pouvait à peine parler. -- Connaissant le coeur +humain... on peut être sûr qu'à présent il ne dénoncera pas... car +il est heureux... En sorte que tantôt je suis allé chez tout le +monde, mais je n'ai trouvé personne... en sorte que maintenant il +n'y a peut-être plus rien à faire... + +La respiration lui manquant, il dut s'arrêter. + +Pierre Stépanovitch s'avança vivement vers lui. + +-- Si vous, monsieur Virguinsky, vous deveniez heureux tout d'un +coup, renonceriez-vous, -- je ne dis pas à dénoncer, il ne peut +être question de cela, -- mais à accomplir un dangereux acte de +civisme dont vous auriez conçu l'idée avant d'être heureux, et que +vous considèreriez comme un devoir, comme une obligation pour +vous, quelques risques qu'il dût faire courir à votre bonheur? + +-- Non, je n'y renoncerais pas! Pour rien au monde je n'y +renoncerais! répondit avec une chaleur fort maladroite Virguinsky. + +-- Plutôt que d'être un lâche, vous préfèreriez redevenir +malheureux? + +-- Oui, oui... Et même tout au contraire... je voudrais être un +parfait lâche... c'est-à-dire non... pas un lâche, mais au +contraire être tout à fait malheureux plutôt que lâche. + +-- Eh bien, sachez que Chatoff considère cette dénonciation comme +un exploit civique, comme un acte impérieusement exigé par ses +principes, et la preuve, c'est que lui-même se met dans un assez +mauvais cas vis-à-vis du gouvernement, quoique sans doute, comme +délateur, il doive s'attendre à beaucoup d'indulgence. Un pareil +homme ne renoncera pour rien au monde à son dessein. Il n'y a pas +de bonheur qui puisse le fléchir; d'ici à vingt-quatre heures il +rentrera en lui-même, s'accablera de reproches et exécutera ce +qu'il a projeté. D'ailleurs je ne vois pas que Chatoff ait lieu +d'être si heureux parce que sa femme, après trois ans de +séparation, est venue chez lui accoucher d'un enfant dont +Stavroguine est le père. + +-- Mais personne n'a vu la dénonciation, objecta d'un ton ferme +Chigaleff. + +-- Je l'ai vue, moi, cria Pierre Stépanovitch, -- elle existe, et +tout cela est terriblement bête, messieurs! + +-- Et moi, fit Virguinsky s'échauffant tout à coup, -- je +proteste... je proteste de toutes mes forces... Je veux... Voici +ce que je veux: quand il arrivera, je veux que nous allions tous +au-devant de lui et que nous l'interrogions: si c'est vrai, on +l'en fera repentir, et s'il donne sa parole d'honneur, on le +laissera aller. En tout cas, qu'on le juge, qu'on observe les +formes juridiques. Il ne faut pas de guet-apens. + +-- Risquer l'oeuvre commune sur une parole d'honneur, c'est le +comble de la bêtise! Le diable m'emporte, que c'est bête, +messieurs, à présent! Et quel rôle vous assumez au moment du +danger! + +-- Je proteste, je proteste, ne cessait de répéter Virguinsky. + +-- Du moins, ne criez pas, nous n'entendrons pas le signal. +Chatoff, messieurs... (Le diable m'emporte, comme c'est bête à +présent!) Je vous ai déjà dit que Chatoff est un slavophile, +c'est-à-dire un des hommes les plus bêtes... Du reste, cela ne +signifie rien, vous êtes cause que je perds le fil de mes +idées!... Chatoff, messieurs, était un homme aigri, et comme, +après tout, il appartenait à la société, j'ai voulu jusqu'à la +dernière minute espérer qu'on pourrait utiliser ses ressentiments +dans l'intérêt de l'oeuvre commune. Je l'ai épargné, je lui ai +fait grâce, nonobstant les instructions les plus formelles... J'ai +eu pour lui cent fois plus d'indulgence qu'il n'en méritait! Mais +il a fini par dénoncer, eh bien, tant pis pour lui!... Et +maintenant essayez un peu de lâcher! Pas un de vous n'a le droit +d'abandonner l'oeuvre! Vous pouvez embrasser Chatoff, si vous +voulez, mais vous n'avez pas le droit de livrer l'oeuvre commune à +la merci d'une parole d'honneur! Ce sont les cochons et les gens +vendus au gouvernement qui agissent de la sorte! + +-- Qui donc ici est vendu au gouvernement? demanda Lipoutine. + +-- Vous peut-être. Vous feriez mieux de vous taire, Lipoutine, +vous ne parlez que pour parler, selon votre habitude. J'appelle +vendus, messieurs, tous ceux qui canent à l'heure du danger. Il se +trouve toujours au dernier moment un imbécile, qui saisi de +frayeur, accourt en criant: «Ah! pardonnez-moi, et je les livrerai +tous!» Mais sachez, messieurs, que maintenant il n'y a plus de +dénonciation qui puisse vous valoir votre grâce. Si même on +abaisse la peine de deux degrés, c'est toujours la Sibérie pour +chacun, sans parler d'une autre punition à laquelle vous +n'échapperez pas. Il y a un glaive plus acéré que celui du +gouvernement. + +Pierre Stépanovitch était furieux et la colère lui faisait dire +beaucoup de paroles inutiles. Chigaleff s'avança hardiment vers +lui. + +-- Depuis hier, j'ai réfléchi à l'affaire, commença-t-il sur un +ton froid, méthodique et assuré qui lui était habituel (la terre +se serait entr'ouverte sous ses pieds qu'il n'aurait pas, je +crois, haussé la voix d'une seule note, ni changé un iota à son +discours); après avoir réfléchi à l'affaire, je me suis convaincu +que non seulement le meurtre projeté fera perdre un temps précieux +qui pourrait être employé d'une façon plus pratique, mais encore +qu'il constitue une funeste déviation de la voie normale, +déviation qui a toujours nui considérablement à l'oeuvre et qui en +a retardé le succès de plusieurs dizaines d'années, en substituant +à l'influence des purs socialistes celle des hommes légers et des +politiciens. Mon seul but en venant ici était de protester, pour +l'édification commune, contre l'entreprise projetée, et ensuite de +refuser mon concours dans le moment présent que vous appelez, je +ne sais pourquoi, le moment de votre danger. Je me retire -- non +par crainte de ce danger, non par sympathie pour Chatoff; que je +ne veux nullement embrasser, mais uniquement parce que toute cette +affaire est d'un bout à l'autre en contradiction formelle avec mon +programme. Quant à être un délateur, un homme vendu au +gouvernement, je ne le suis pas, et vous pouvez être parfaitement +tranquilles en ce qui me concerne: je ne vous dénoncerai pas. + +Il fit volte-face et s'éloigna. + +-- Le diable m'emporte, il va les rencontrer et il avertira +Chatoff! s'écria Pierre Stépanovitch; en même temps il prit son +revolver et l'arma. À ce bruit, Chigaleff se retourna. + +-- Vous pouvez être sûr que, si je rencontre Chatoff en chemin, je +le saluerai peut-être, mais je ne l'avertirai pas. + +-- Savez-vous qu'on pourrait vous faire payer cela, monsieur +Fourier? + +-- Je vous prie de remarquer que je ne suis pas Fourier. En me +confondant avec ce fade abstracteur de quintessence, vous prouvez +seulement que mon manuscrit vous est totalement inconnu, quoique +vous l'ayez eu entre les mains. Pour ce qui est de votre +vengeance, je vous dirai que vous avez eu tort d'armer votre +revolver; en ce moment cela ne peut que vous être tout à fait +nuisible. Si vous comptez réaliser votre menace demain ou après- +demain, ce sera la même chose; en me brûlant la cervelle vous ne +ferez que vous attirer des embarras inutiles; vous me tuerez, mais +tôt ou tard vous arriverez à mon système. Adieu. + +Soudain on entendit siffler à deux cents pas de là, dans le parc, +du côté de l'étang. Suivant ce qui avait été convenu la veille, +Lipoutine répondit aussitôt à ce signal (ayant la bouche assez +dégarnie de dents, il avait le matin même acheté dans un bazar un +petit sifflet d'un kopek comme ceux dont les enfants se servent). +En chemin, Erkel avait prévenu Chatoff que des coups de sifflet +seraient échangés, en sorte que celui-ci ne conçut aucun soupçon. + +-- Ne vous inquiétez pas, à leur approche je me rangerai sur le +côté et ils ne m'apercevront pas, dit à voix basse Chigaleff, puis +tranquillement, sans se presser, il retourna chez lui en +traversant le parc plongé dans l'obscurité. + +On connaît maintenant jusqu'aux moindres détails de cet affreux +drame. Les deux arrivants trouvèrent tout près de la grotte +Lipoutine venu au-devant d'eux: sans le saluer, sans lui tendre la +main, Chatoff entra brusquement en matière. + +-- Eh bien! où est donc votre bêche, fit-il d'une voix forte, -- +et n'avez-vous pas une autre lanterne encore? Mais n'ayez pas +peur, nous sommes absolument seuls, et un coup de canon tiré ici +et maintenant ne serait pas entendu à Skvorechniki. Tenez, c'est +ici, voyez-vous, à cette place même. + +L'endroit qu'il indiquait en frappant du pied se trouvait en effet +à dix pas d'un des coins de la grotte, du côté du bois. Au même +instant Tolkatchenko, jusqu'alors masqué par un arbre, fondit sur +lui, et Erkel lui empoigna les bras; tandis que ceux-ci le +saisissaient par derrière, Lipoutine l'assaillit par devant. En un +clin d'oeil Chatoff fut terrassé, et ses trois ennemis le tinrent +renversé contre le sol. Alors s'élança Pierre Stépanovitch, le +revolver au poing. On raconte que Chatoff eut le temps de tourner +la tête vers lui et put encore le reconnaître. Trois lanternes +éclairaient cette scène. Le malheureux poussa un cri désespéré, +mais on le fit taire aussitôt: d'une main ferme Pierre +Stépanovitch lui appliqua sur le front le canon de son revolver et +pressa la détente. Sans doute la détonation ne fut pas très forte, +car à Skvorechniki on n'entendit rien. Chigaleff ne se trouvait +encore qu'à trois cents pas de là: naturellement il entendit et le +cri de Chatoff et le coup de feu, mais, comme lui-même le déclara +plus tard, il ne se retourna pas et continua son chemin. La mort +fut presque instantanée. Seul Pierre Stépanovitch conserva la +plénitude de sa présence d'esprit, sinon de son sang-froid; il +s'accroupit sur sa victime et se mit à la fouiller; il accomplit +cette besogne précipitamment, mais sans trembler. Le défunt +n'avait pas d'argent sur lui (le porte-monnaie était resté sous +l'oreiller de Marie Ignatievna): la perquisition opérée dans ses +vêtements n'amena que la découverte de trois insignifiants +chiffons de papier: une note de comptabilité, le titre d'un livre, +enfin une vieille addition de restaurant qui datait du séjour de +Chatoff à l'étranger, et qu'il conservait depuis deux ans, Dieu +sait pourquoi. Pierre Stépanovitch fourra ces papiers dans sa +poche, puis, remarquant l'inaction de ses complices qui, groupés +autour du cadavre, le contemplaient sans rien faire, il entra en +fureur et les invectiva grossièrement. Tolkatchenko et Erkel, +rappelés à eux-mêmes, coururent chercher dans la grotte deux +pierres pesant chacune vingt livres, qu'ils y avaient déposées le +matin toutes préparées, c'est-à-dire solidement entourées de +cordes. Comme il avait été décidé d'avance qu'on jetterait le +corps dans l'étang le plus proche (le troisième), il s'agissait +maintenant d'attacher ces pierres, l'une aux pieds, l'autre au cou +du cadavre. Ce fut Pierre Stépanovitch qui se chargea de ce soin; +Tolkatchenko et Erkel se bornèrent à tenir les pierres et à les +lui passer. Tout en maugréant, Verkhovensky lia d'abord avec une +corde les pieds de la victime, ensuite il y attacha la pierre que +lui présenta Erkel. Cette opération fut assez longue, et, tant +qu'elle dura, Tolkatchenko n'eut pas même une seule fois l'idée de +déposer son fardeau à terre: respectueusement incliné, il tenait +toujours sa pierre dans ses mains afin de pouvoir la donner à la +première réquisition. Quand enfin tout fut terminé et que Pierre +Stépanovitch se releva pour observer les physionomies des +assistants, alors se produisit soudain un fait complètement +inattendu, dont l'étrangeté stupéfia presque tout le monde. + +Ainsi que le lecteur l'a remarqué, seuls parmi les _nôtres, +_Tolkatchenko et Erkel avaient aidé Pierre Stépanovitch dans sa +besogne. Au moment où tous s'étaient élancés vers Chatoff, +Virguinsky avait fait comme les autres, mais il s'était abstenu de +toute agression. Quant à Liamchine, on ne l'avait vu qu'après le +coup de revolver. Ensuite, pendant les dix minutes environ que +dura le travail de Pierre Stépanovitch et de ses deux auxiliaires, +on aurait dit que les trois autres étaient devenus en partie +inconscients. Aucun trouble, aucune inquiétude ne les agitait +encore: ils ne semblaient éprouver qu'un sentiment de surprise. +Lipoutine se tenait en avant de ses compagnons, tout près du +cadavre. Debout derrière lui, Virguinsky regardait par-dessus son +épaule avec une curiosité de badaud, il se haussait même sur la +pointe des pieds pour mieux voir. Liamchine était caché derrière +Virguinsky, de temps à autre seulement il levait la tête et jetait +un coup d'oeil furtif, après quoi il se dérobait vivement. Mais +lorsque les pierres eurent été attachées et que Verkhovensky se +fut relevé, Virguinsky se mit soudain à trembler de tous ses +membres. Il frappa ses mains l'une contre l'autre et d'une voix +retentissante s'écria douloureusement: + +-- Ce n'est pas cela, pas cela! Non, ce n'est pas cela du tout! + +Il aurait peut-être ajouté quelque chose à cette exclamation si +tardive, mais Liamchine ne lui en laissa pas le temps: le Juif, +qui se trouvait derrière lui, le prit soudain à bras-le-corps, et, +le serrant de toutes ses forces, commença à proférer des cris +véritablement inouïs. Il y a des moments de grande frayeur, par +exemple, quand on entend tout à coup un homme crier d'une voix qui +n'est pas la sienne et qu'on n'aurait jamais pu lui soupçonner +auparavant. La voix de Liamchine n'avait rien d'humain et semblait +appartenir à une bête fauve. Tandis qu'il étreignait Virguinsky de +plus en plus fort, il ne cessait de trembler, regardant tout le +monde avec de grands yeux, ouvrant démesurément la bouche et +trépignant des pieds. Virguinsky fut tellement épouvanté que lui- +même se mit à crier comme un insensé; en même temps, avec une +colère qu'on n'aurait pas attendue d'un homme aussi doux, il +s'efforçait de se dégager en frappant et en égratignant Liamchine +autant qu'il pouvait le faire, ce dernier se trouvant derrière +lui. Erkel vint à son aide et donna au Juif une forte secousse qui +l'obligea à lâcher prise; dans son effroi Virguinsky courut se +réfugier dix pas plus loin. Mais alors Liamchine aperçut tout à +coup Verkhovensky et s'élança vers lui en criant de nouveau. Son +pied s'étant heurté contre le cadavre, il tomba sur Pierre +Stépanovitch, le saisit dans ses bras, et lui appuya sa tête sur +la poitrine avec une force contre laquelle, dans le premier +moment, ni Pierre Stépanovitch, ni Tolkatchenko, ni Lipoutine ne +purent rien. Le premier poussait des cris, vomissait des injures +et accablait de coups de poing la tête obstinément appuyée contre +sa poitrine; ayant enfin réussi à se dégager quelque peu, il prit +son revolver et le braqua sur la bouche toujours ouverte de +Liamchine; déjà Tolkatchenko, Erkel et Lipoutine avaient saisi +celui-ci par les bras, mais il continuait de crier, malgré le +revolver qui le menaçait. Il fallut pour le réduire au silence +qu'Erkel fit de son foulard une sorte de tampon et le lui fourrât +dans la bouche. Quand le Juif eut été ainsi bâillonné, +Tolkatchenko lui lia les mains avec le restant de la corde. + +-- C'est fort étrange, dit Pierre Stépanovitch en considérant le +fou avec un étonnement mêlé d'inquiétude. + +Sa stupéfaction était visible. + +-- J'avais de lui une opinion tout autre, ajouta-t-il d'un air +songeur. + +On confia pour le moment Liamchine à la garde d'Erkel. Force était +d'en finir au plus tôt avec le cadavre, car les cris avaient été +si perçants et si prolongés qu'on pouvait les avoir entendus +quelque part. Tolkatchenko et Pierre Stépanovitch, s'étant munis +de lanternes, prirent le corps par la tête; Lipoutine et +Virguinsky saisirent les pieds; puis tout le monde se mit en +marche. Les deux pierres rendaient le fardeau pesant, et la +distance à parcourir était de deux cents pas. Tolkatchenko était +le plus fort des quatre. Il proposa d'aller au pas, mais personne +ne lui répondit, et chacun marcha à sa façon. Pierre Stépanovitch, +presque plié en deux, portait sur son épaule la tête du mort, et +avec sa main gauche tenait la pierre par en bas. Comme pendant la +moitié du chemin Tolkatchenko n'avait pas pensé à l'aider dans +cette partie de sa tâche, Pierre Stépanovitch finit par éclater en +injures contre lui. Les autres porteurs gardèrent le silence, et +ce fut seulement quand on arriva au bord de l'étang que +Virguinsky, qui paraissait exténué, répéta soudain d'une voix +désolée son exclamation précédente: + +-- Ce n'est pas cela, non, non, ce n'est pas cela du tout! + +L'endroit où finissait cette pièce d'eau était l'un des plus +solitaires et des moins visités du parc, surtout à cette époque de +l'année. On déposa les lanternes à terre, et après avoir donné un +branle au cadavre, on le lança dans l'étang. Un bruit sourd et +prolongé se fit entendre. Pierre Stépanovitch reprit sa lanterne; +tous s'avancèrent curieusement, mais le corps, entraîné par les +deux pierres, avait déjà disparu au fond de l'eau, et ils ne +virent rien. L'affaire était terminée. + +-- Messieurs, dit Pierre Stépanovitch, -- nous allons maintenant +nous séparer. Sans doute, vous devez sentir cette libre fierté qui +est inséparable de l'accomplissement d'un libre devoir. Si, par +malheur, vous êtes trop agités en ce moment pour éprouver un +sentiment semblable, à coup sûr vous l'éprouverez demain: il +serait honteux qu'il en fût autrement. Je veux bien considérer +l'indigne effarement de Liamchine comme un cas de fièvre chaude, +d'autant plus qu'il est, dit-on, réellement malade depuis ce +matin. Pour vous, Virguinsky, une minute seulement de libre +réflexion vous montrera qu'on ne pouvait, sans compromettre +l'oeuvre commune, se contenter d'une parole d'honneur, et que nous +avons fait précisément ce qu'il fallait faire. Vous verrez par la +suite que la dénonciation existait. Je consens à oublier vos +exclamations. Quant au danger, il n'y en a pas à prévoir. L'idée +de soupçonner quelqu'un d'entre nous ne viendra à personne, +surtout si vous-mêmes savez vous conduire; le principal dépend +donc de vous et de la pleine conviction dans laquelle, je +l'espère, vous vous affermirez dès demain. Si vous vous êtes +réunis en groupe, c'est, entre autres choses, pour vous infuser +réciproquement de l'énergie à un moment donné et, au besoin, pour +vous surveiller les uns les autres. Chacun de vous a une lourde +responsabilité. Vous êtes appelés à reconstruire sur de nouveaux +fondements un édifice décrépit et vermoulu; ayez toujours cela +sous les yeux pour stimuler votre vaillance. Actuellement votre +action ne doit tendre qu'à tout détruire: et l'État et sa +moralité. Nous resterons seuls, nous qui nous serons préparés +d'avance à prendre le pouvoir: nous nous adjoindrons les hommes +intelligents et nous passerons sur le ventre des imbéciles. Cela +ne doit pas vous déconcerter. Il faut refaire l'éducation de la +génération présente pour la rendre digne de la liberté. Les +Chatoff se comptent encore par milliers. Nous nous organisons pour +prendre en main la direction des esprits: ce qui est vacant, ce +qui s'offre de soi-même à nous, il serait honteux de ne pas le +saisir. Je vais de ce pas chez Kiriloff; demain matin on trouvera +sur sa table la déclaration qu'il doit écrire avant de se tuer et +par laquelle il prendra tout sur lui. Cette combinaison a pour +elle toutes les vraisemblances. D'abord, il était mal avec +Chatoff; ils ont vécu ensemble en Amérique, par suite ils ont eu +le temps de se brouiller. En second lieu, on sait que Chatoff a +changé d'opinion: on trouvera donc tout naturel que Kiriloff ait +assassiné un homme qu'il devait détester comme renégat, et par qui +il pouvait craindre d'être dénoncé. D'ailleurs tout cela sera +indiqué dans la lettre; enfin elle révèlera aussi que Fedka a logé +dans l'appartement de Kiriloff. Ainsi voilà qui écartera de vous +jusqu'au moindre soupçon, car toutes ces têtes de mouton seront +complètement déroutées. Demain, messieurs, nous ne nous verrons +pas; je dois faire un voyage -- très court, du reste, -- dans le +district. Mais après demain vous aurez de mes nouvelles. Je vous +conseillerais de passer la journée de demain chez vous. À présent +nous allons retourner à la ville en suivant des routes +différentes. Je vous prie, Tolkatchenko, de vous occuper de +Liamchine et de le ramener à son logis. Vous pouvez agir sur lui +et surtout lui remontrer qu'il sera la première victime de sa +pusillanimité. Monsieur Virguinsky, je ne veux pas plus douter de +votre parent Chigaleff que de vous-même: il ne dénoncera pas. On +doit assurément déplorer sa conduite; mais, comme il n'a pas +encore manifesté l'intention de quitter la société, il est trop +tôt pour l'enterrer. Allons, du leste, messieurs; quoique nous +ayons affaire à des têtes de mouton, la prudence ne nuit jamais... + +Virguinsky partit avec Erkel. L'enseigne, après avoir remis +Liamchine entre les mains de Tolkatchenko, déclara à Pierre +Stépanovitch que l'insensé avait repris ses esprits, qu'il se +repentait, qu'il demandait pardon et ne se rappelait même pas ce +qu'il avait fait. Pierre Stépanovitch s'en alla seul et fit un +détour qui allongeait de beaucoup sa route. À mi-chemin de la +ville, il ne fut pas peu surpris de se voir rejoint par Lipoutine. + +-- Pierre Stépanovitch, mais Liamchine dénoncera! + +-- Non, il réfléchira et il comprendra qu'en dénonçant il se +ferait envoyer le tout premier en Sibérie. Maintenant personne ne +dénoncera, pas même vous. + +-- Et vous? + +-- Bien entendu, je vous ferai coffrer tous, pour peu que vous +vous avisiez de trahir, et vous le savez. Mais vous ne trahirez +pas. C'est pour me dire cela que vous avez fait deux verstes à ma +poursuite? + +-- Pierre Stépanovitch, Pierre Stépanovitch, nous ne nous +reverrons peut-être jamais! + +-- Où avez-vous pris cela? + +-- Dites-moi seulement une chose. + +-- Eh bien, quoi? Du reste, je désire que vous décampiez. + +-- Une seule réponse, mais véridique: sommes-nous le seul +quinquévirat en Russie, ou y en a-t-il réellement plusieurs +centaines? J'attache à cette question la plus haute importance, +Pierre Stépanovitch. + +-- Votre agitation me le prouve. Savez-vous, Lipoutine, que vous +êtes plus dangereux que Liamchine? + +-- Je le sais, je le sais, mais -- une réponse, votre réponse! + +-- Vous êtes un homme stupide! Voyons, qu'il n'y ait qu'un +quinquévirat ou qu'il y en ait mille, ce devrait être pour vous la +même chose à présent, me semble-t-il. + +-- Alors il n'y en a qu'un! Je m'en doutais! s'écria Lipoutine. -- +J'avais toujours pensé qu'en effet nous étions le seul... + +Sans attendre une autre réponse, il rebroussa chemin et se perdit +bientôt dans l'obscurité. + +Pierre Stépanovitch resta un moment pensif. + +-- Non, personne ne dénoncera, dit-il résolument, -- mais le +groupe doit conserver son organisation et obéir, ou je les... +Quelle drogue tout de même que ces gens-là! + +II + +Il passa d'abord chez lui et, méthodiquement, sans se presser, fit +sa malle. Un train express partait le lendemain à six heures du +matin. C'était un essai que faisait depuis peu l'administration du +chemin de fer, et elle n'organisait encore ce train matinal qu'une +fois par semaine. Quoique Pierre Stépanovitch eût dit aux _nôtres_ +qu'il allait se rendre pour quelque temps dans le district, tout +autres étaient ses intentions, comme l'événement le montra. Ses +préparatifs de départ terminés, il régla sa logeuse déjà prévenue +par lui, prit un fiacre et se fit conduire chez Erkel qui +demeurait dans le voisinage de la gare. Ensuite, vers une heure du +matin, il alla chez Kiriloff, dans le domicile de qui il +s'introduisit de la même façon clandestine que lors de sa +précédente visite. + +Pierre Stépanovitch était de très mauvaise humeur. Sans parler +d'autres contrariétés qui lui étaient extrêmement sensibles (il +n'avait encore rien pu apprendre concernant Stavroguine), dans le +courant de la journée, paraît-il -- car je ne puis rien affirmer +positivement -- il avait été secrètement avisé qu'un danger +prochain le menaçait. (D'où avait-il reçu cette communication? Il +est probable que c'était de Pétersbourg.) Aujourd'hui sans doute +il circule dans notre ville une foule de légendes au sujet de ce +temps-là; mais si quelqu'un possède des données certaines, ce ne +peut être que l'autorité judiciaire. Mon opinion personnelle est +que Pierre Stépanovitch pouvait avoir entrepris quelque chose +ailleurs encore que chez nous, et que, par suite, des +avertissements ont pu lui venir de là. Je suis même persuadé, quoi +qu'en ai dit Lipoutine dans son désespoir, qu'indépendamment du +quinquévirat organisé chez nous, il existait deux ou trois autres +groupes créés par l'agitateur, par exemple dans les capitales; si +ce n'étaient pas des quinquévirats proprement dits, cela devait y +ressembler. Trois jours après le départ de Pierre Stépanovitch, +l'ordre de l'arrêter immédiatement fut envoyé de Pétersbourg aux +autorités de notre ville. Cette mesure avait-elle été prise à +raison des faits survenus chez nous ou bien pour d'autres causes? +Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, il n'en fallut pas plus pour +mettre le comble à la terreur presque superstitieuse qui pesait +sur tous les esprits depuis qu'un nouveau crime, le mystérieux +assassinat de l'étudiant Chatoff, était venu s'ajouter à tant +d'autres encore inexpliqués. Mais l'ordre arriva trop tard: Pierre +Stépanovitch se trouvait déjà à Pétersbourg; il y vécut quelque +temps sous un faux nom, et, à la première occasion favorable, fila +à l'étranger... Du reste, n'anticipons pas. + +Il semblait irrité lorsqu'il entra chez Kiriloff. On aurait dit +qu'en outre du principal objet de sa visite, il avait un besoin de +vengeance à satisfaire. L'ingénieur parut bien aise de le voir; +évidemment il l'attendait depuis fort longtemps et avec une +impatience pénible. Son visage était plus pâle que de coutume, le +regard de ses yeux noirs avait une fixité lourde. Assis sur un +coin du divan, il ne bougea pas de sa place à l'apparition du +visiteur. + +-- Je pensais que vous ne viendriez pas, articula-t-il pesamment. + +Pierre Stépanovitch alla se camper devant lui et l'observa +attentivement avant de prononcer un seul mot. + +-- Alors c'est que tout va bien et que nous persistons dans notre +dessein; à la bonne heure, vous êtes un brave! répondit-il avec un +sourire protecteur et par conséquent outrageant. -- Allons, +qu'est-ce que cela fait? ajouta-t-il d'un ton enjoué, -- si je +suis en retard, vous n'avez pas à vous en plaindre: je vous ai +fait cadeau de trois heures. + +-- Je n'entends pas tenir ces heures de votre générosité, et tu ne +peux pas m'en faire cadeau... imbécile! + +-- Comment? reprit Pierre Stépanovitch tremblant de colère, mais +il se contint aussitôt, -- voilà de la susceptibilité! Eh! mais +nous sommes fâchés? poursuivit-il avec une froide arrogance, -- +dans un pareil moment il faudrait plutôt du calme. Ce que vous +avez de mieux à faire maintenant, c'est de voir en vous un Colomb +et de me considérer comme une souris dont les faits et gestes ne +peuvent vous offenser. Je vous l'ai recommandé hier. + +-- Je ne veux pas te considérer comme une souris. + +-- Est-ce un compliment? Du reste, le thé même est froid, -- c'est +donc que tout est sens dessus dessous. Non, il y a ici quelque +chose d'inquiétant. Bah! Mais qu'est-ce que j'aperçois là sur la +fenêtre, sur une assiette? (Il s'approcha de la fenêtre.) O-oh! +une poule au riz!... Mais pourquoi n'a-t-elle pas été entamée? +Ainsi nous nous sommes trouvés dans une disposition d'esprit telle +que même une poule... + +-- J'ai mangé, et ce n'est pas votre affaire; taisez-vous! + +-- Oh! sans doute, et d'ailleurs cela n'a pas d'importance. Je me +trompe, cela en a pour moi en ce moment: figurez-vous que j'ai à +peine dîné; si donc, comme je le suppose, cette poule vous est +inutile à présent... hein? + +-- Mangez, si vous pouvez. + +-- Je vous remercie; ensuite je vous demanderai du thé. + +Il s'assit aussitôt à l'autre bout du divan, en face de la table, +et se mit à manger avec un appétit extraordinaire, mais en même +temps il ne perdait pas de vue sa victime. Kiriloff ne cessait de +le regarder avec une expression de haine et de dégoût; il semblait +ne pouvoir détacher ses yeux du visage de Pierre Stépanovitch. + +-- Pourtant, il faut parler de notre affaire, dit brusquement +celui-ci, sans interrompre son repas. -- Ainsi nous persistons +dans notre résolution, hein? Et le petit papier? + +-- J'ai décidé cette nuit que cela m'était égal. J'écrirai. Au +sujet des proclamations? + +-- Oui, il faudra aussi parler des proclamations. Du reste, je +dicterai. Cela vous est égal. Se peut-il que dans un pareil moment +vous vous inquiétiez du contenu de cette lettre? + +-- Ce n'est pas ton affaire. + +-- Sans doute, cela ne me regarde pas. Du reste, quelques lignes +suffiront: vous écrirez que conjointement avec Chatoff vous avez +répandu des proclamations, et que, à cet effet, vous vous serviez +notamment de Fedka, lequel avait trouvé un refuge chez vous. Ce +dernier point, celui qui concerne Fedka et son séjour dans votre +logis, est très important, le plus important même. Voyez, je suis +on ne peut plus franc avec vous. + +-- Chatoff? Pourquoi Chatoff? Pour rien au monde je ne parlerai de +Chatoff. + +-- Vous voilà encore! Qu'est-ce que cela vous fait? Vous ne pouvez +plus lui nuire. + +-- Sa femme est revenue chez lui. Elle s'est éveillée et a envoyé +chez moi pour savoir où il est. + +-- Elle vous a fait demander où il est? Hum! voilà qui ne vaut +rien. Elle est dans le cas d'envoyer de nouveau; personne ne doit +savoir que je suis ici... + +L'inquiétude s'était emparée de Pierre Stépanovitch. + +-- Elle ne le saura pas, elle s'est rendormie; Arina Prokhorovna, +la sage-femme, est chez elle. + +-- Et... elle n'entendra pas, je pense? Vous savez, il faudrait +fermer en bas. + +-- Elle n'entendra rien. Et, si Chatoff vient, je vous cacherai +dans l'autre chambre. + +-- Chatoff ne viendra pas; vous écrirez qu'à cause de sa trahison +et de sa dénonciation, vous avez eu une querelle avec lui... ce +soir... et que vous êtes l'auteur de sa mort. + +-- Il est mort! s'écria Kiriloff bondissant de surprise. + +-- Aujourd'hui, vers huit heures du soir, ou plutôt hier, car il +est maintenant une heure du matin. + +-- C'est toi qui l'as tué!... Hier déjà je prévoyais cela! + +-- Comme c'était difficile à prévoir! Tenez, c'est avec ce +revolver (il sortit l'arme de sa poche comme pour la montrer, mais +il ne l'y remit plus et continua à la tenir dans sa main droite). +Vous êtes étrange pourtant, Kiriloff, vous saviez bien vous-même +qu'il fallait en finir ainsi avec cet homme stupide. Qu'y avait-il +donc à prévoir là? Je vous ai plus d'une fois mis les points sur +les i. Chatoff se préparait à dénoncer, j'avais l'oeil sur lui, on +ne pouvait pas le laisser faire. Vous étiez aussi chargé de le +surveiller, vous me l'avez dit vous-même, il y a trois semaines... + +-- Tais-toi! Tu l'as assassiné, parce qu'à Genève il t'a craché au +visage! + +-- Et pour cela, et pour autre chose encore. Pour bien autre +chose; du reste, sans aucune animosité. Pourquoi donc sauter en +l'air? Pourquoi ces grimaces? O-oh! Ainsi, voilà comme nous +sommes!... + +Il se leva brusquement et se couvrit avec son revolver. Le fait +est que Kiriloff avait tout à coup saisi le sien chargé depuis le +matin et posé sur l'appui de la fenêtre. Pierre Stépanovitch se +mit en position et braqua son arme sur Kiriloff. Celui-ci eut un +sourire haineux. + +-- Avoue, lâche, que tu as pris ton revolver parce que tu croyais +que j'allais te brûler la cervelle... Mais je ne te tuerai pas... +quoique... quoique... + +Et de nouveau il fit mine de coucher en joue Pierre Stépanovitch; +se figurer qu'il allait tirer sur son ennemi était un plaisir +auquel il semblait n'avoir pas la force de renoncer. Toujours en +position, Pierre Stépanovitch attendit jusqu'au dernier moment, +sans presser la détente de son revolver, malgré le risque qu'il +courait de recevoir lui-même auparavant une balle dans le front: +de la part d'un «maniaque» on pouvait tout craindre. Mais à la fin +le «maniaque» haletant, tremblant, hors d'état de proférer une +parole, laissa retomber son bras. + +À son tour, Pierre Stépanovitch abaissa son arme. + +-- Vous vous êtes un peu amusé, en voilà assez, dit-il. -- Je +savais bien que c'était un jeu; seulement, il n'était pas sans +danger pour vous: j'aurais pu presser la détente. + +Là-dessus, il se rassit assez tranquillement et, d'une main un peu +tremblante, il est vrai, se versa du thé. Kiriloff, après avoir +déposé son revolver sur la table, commença à se promener de long +en large. + +-- Je n'écrirai pas que j'ai tué Chatoff, et... à présent je +n'écrirai rien. Il n'y aura pas de papier! + +-- Il n'y en aura pas? + +-- Non! + +-- Quelle lâcheté et quelle bêtise! s'écria Pierre Stépanovitch +blême de colère. -- D'ailleurs, je le pressentais. Sachez que vous +ne me surprenez pas. Comme vous voudrez, pourtant. Si je pouvais +employer la force, je l'emploierais. Mais vous êtes un drôle, +poursuivit-il avec une fureur croissante. -- Jadis, vous nous avez +demandé de l'argent, vous nous avez fait toutes sortes de +promesses... seulement, je ne m'en irai pas d'ici sans avoir +obtenu un résultat quelconque, je verrai du moins comment vous +vous ferez sauter la cervelle. + +-- Je veux que tu sortes tout de suite, dit Kiriloff allant se +placer résolument vis-à-vis du visiteur. + +-- Non, je ne sortirai pas, répondit ce dernier qui saisit de +nouveau son revolver, -- maintenant peut-être, par colère et par +poltronnerie, vous voulez différer l'accomplissement de votre +projet, et demain vous irez nous dénoncer pour vous procurer +encore un peu d'argent, car cette délation vous sera payée. Le +diable m'emporte, les petites gens comme vous sont capables de +tout! Seulement, soyez tranquille, j'ai tout prévu: si vous canez, +si vous n'exécutez pas immédiatement votre résolution, je ne m'en +irai pas d'ici sans vous avoir troué le crâne avec ce revolver, +comme je l'ai fait au misérable Chatoff, que le diable vous +écorche! + +-- Tu veux donc à toute force voir aussi mon sang? + +-- Ce n'est pas par haine, comprenez-le bien; personnellement, je +n'y tiens pas. Je veux seulement sauvegarder notre oeuvre. On ne +peut pas compter sur l'homme, vous le voyez vous-même. Votre idée +de vous donner la mort est une fantaisie à laquelle je ne +comprends rien. Ce n'est pas moi qui vous l'ai fourrée dans la +tête, vous aviez déjà formé ce projet avant d'entrer en rapport +avec moi et, quand vous en avez parlé pour la première fois, ce +n'est pas à moi, mais à nos coreligionnaires politiques réfugiés à +l'étranger. Remarquez en outre qu'aucun d'eux n'a rien fait pour +provoquer de votre part une semblable confidence; aucun d'eux même +ne vous connaissait. C'est vous-même qui, de votre propre +mouvement, êtes allé leur faire part de la chose. Eh bien, que +faire, si, prenant en considération votre offre spontanée, on a +alors fondé là-dessus, avec votre consentement, -- notez ce point! +-- un certain plan d'action qu'il n'y a plus moyen maintenant de +modifier? La position que vous avez prise vis-à-vis de nous vous a +mis en mesure d'apprendre beaucoup de nos secrets. Si vous vous +dédisez, et que demain vous alliez nous dénoncer, il nous en +cuira, qu'en pensez-vous? Non, vous vous êtes engagé, vous avez +donné votre parole, vous avez reçu de l'argent. Il vous est +impossible de nier cela... + +Pierre Stépanovitch parlait avec beaucoup de véhémence, mais +depuis longtemps déjà Kiriloff ne l'écoutait plus. Il était devenu +rêveur et marchait à grands pas dans la chambre. + +-- Je plains Chatoff, dit-il en s'arrêtant de nouveau en face de +Pierre Stépanovitch. + +-- Eh bien, moi aussi, je le plains, est-il possible que... + +-- Tais-toi, infâme! hurla l'ingénieur avec un geste dont la +terrible signification n'était pas douteuse, -- je vais te tuer! + +Pierre Stépanovitch recula par un mouvement brusque en même temps +qu'il avançait le bras pour se protéger. + +-- Allons, allons, j'ai menti, j'en conviens, je ne le plains pas +du tout; allons, assez donc, assez! + +Kiriloff se calma soudain et reprit sa promenade dans la chambre. + +-- Je ne remettrai pas à plus tard; c'est maintenant même que je +veux me donner la mort: tous les hommes sont des coquins! + +-- Eh bien! voilà, c'est une idée: sans doute tous les hommes sont +des coquins, et comme il répugne à un honnête homme de vivre dans +un pareil milieu, alors... + +-- Imbécile, je suis un coquin comme toi, comme tout le monde, et +non un honnête homme. Il n'y a d'honnêtes gens nulle part. + +-- Enfin il s'en est douté? Est-il possible, Kiriloff, qu'avec +votre esprit vous ayez attendu si longtemps pour comprendre que +tous les hommes sont les mêmes, que les différences qui les +distinguent tiennent non au plus ou moins d'honnêteté, mais +seulement au plus ou moins d'intelligence, et que si tous sont des +coquins (ce qui, du reste, ne signifie rien), il est impossible, +par conséquent, de n'être pas soi-même un coquin? + +-- Ah! mais est-ce que tu ne plaisantes pas? demanda Kiriloff en +regardant son interlocuteur avec une certaine surprise. -- Tu +t'échauffes, tu as l'air de parler sérieusement... Se peut-il que +des gens comme toi aient des convictions? + +-- Kiriloff, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi vous voulez +vous tuer. Je sais seulement que c'est par principe... par suite +d'une conviction très arrêtée. Mais si vous éprouvez le besoin, +pour ainsi dire, de vous épancher, je suis à votre disposition... +Seulement il ne faut pas oublier que le temps passe... + +-- Quelle heure est-il? + +-- Juste deux heures, répondit Pierre Stépanovitch après avoir +regardé sa montre, et il alluma une cigarette. + +«On peut encore s'entendre, je crois», pensait-il à part soi. + +-- Je n'ai rien à te dire, grommela Kiriloff. + +-- Je me rappelle qu'une fois vous m'avez expliqué quelque chose à +propos de Dieu; deux fois même. Si vous voulez vous brûler la +cervelle, vous deviendrez dieu, c'est cela, je crois? + +-- Oui, je deviendrai dieu. + +Pierre Stépanovitch ne sourit même pas; il attendait un +éclaircissement. Kiriloff fixa sur lui un regard fin. + +-- Vous êtes un fourbe et un intrigant politique, votre but en +m'attirant sur le terrain de la philosophie est de dissiper ma +colère, d'amener une réconciliation entre nous et d'obtenir de +moi, quand je mourrai, une lettre attestant que j'ai tué Chatoff. + +-- Eh bien, mettons que j'aie cette pensée canaille, répondit +Pierre Stépanovitch avec une bonhomie qui ne semblait guère +feinte, -- qu'est-ce que tout cela peut vous faire à vos derniers +moments, Kiriloff? Voyons, pourquoi nous disputons-nous, dites-le +moi, je vous prie? Chacun de nous est ce qu'il est: eh bien, +après? De plus, nous sommes tous deux... + +-- Des vauriens. + +-- Oui, soit, des vauriens. Vous savez que ce ne sont là que des +mots. + +-- Toute ma vie j'ai voulu que ce ne fussent pas seulement des +mots. C'est pour cela que j'ai vécu. Et maintenant encore je +désire chaque jour que ce ne soient pas des mots. + +-- Eh bien, quoi? chacun cherche à être le mieux possible. Le +poisson... je veux dire que chacun cherche le confort à sa façon; +voilà tout. C'est archiconnu depuis longtemps. + +-- Le confort, dis-tu? + +-- Allons, ce n'est pas la peine de discuter sur les mots. + +-- Non, tu as bien dit; va pour le confort. Dieu est nécessaire et +par conséquent doit exister. + +-- Allons, très bien. + +-- Mais je sais qu'il n'existe pas et ne peut exister. + +-- C'est encore plus vrai. + +-- Comment ne comprends-tu pas qu'avec ces deux idées-là il est +impossible à l'homme de continuer à vivre? + +-- Il doit se brûler la cervelle, n'est-ce pas? + +-- Comment ne comprends-tu pas que c'est là une raison suffisante +pour se tuer? Tu ne comprends pas que parmi des milliers de +millions d'hommes il puisse s'en rencontrer un seul qui ne veuille +pas, qui soit incapable de supporter cela? + +-- Tout ce que je comprends, c'est que vous hésitez, me semble-t- +il... C'est ignoble. + +Kiriloff ne parut pas avoir entendu ces mots. + +-- L'idée a aussi dévoré Stavroguine, observa-t-il d'un air morne +en marchant dans la chambre. + +Pierre Stépanovitch dressa l'oreille. + +-- Comment? Quelle idée? Il vous a lui-même dit quelque chose? + +-- Non, mais je l'ai deviné. Si Stavroguine croit, il ne croit pas +qu'il croie. S'il ne croit pas, il ne croit pas qu'il ne croie +pas. + +-- Il y a autre chose encore chez Stavroguine, quelque chose d'un +peu plus intelligent que cela... bougonna Pierre Stépanovitch +inquiet du tour qu'avait pris la conversation et de la pâleur de +Kiriloff. + +«Le diable m'emporte, il ne se tuera pas», songeait-il, «je +l'avais toujours pressenti; c'est une extravagance cérébrale et +rien de plus; quelles fripouilles que ces gens-là!» + +-- Tu es le dernier qui sers avec moi: je désire que nous ne nous +séparions pas en mauvais termes, fit Kiriloff avec une sensibilité +soudaine. + +Pierre Stépanovitch ne répondit pas tout de suite. «Le diable +m'emporte, qu'est-ce encore que cela?» se dit-il. + +-- Croyez, Kiriloff, que je n'ai rien contre vous comme homme +privé, et que toujours... + +-- Tu es un vaurien et un esprit faux. Mais je suis tel que toi et +je me tuerai, tandis que toi, tu continueras à vivre. + +-- Vous voulez dire que j'ai trop peu de coeur pour me donner la +mort? + +Était-il avantageux ou nuisible de continuer dans un pareil moment +une conversation semblable? Pierre Stépanovitch n'avait pas encore +pu décider cette question, et il avait résolu de «s'en remettre +aux circonstances». Mais le ton de supériorité pris par Kiriloff +et le mépris nullement dissimulé avec lequel l'ingénieur ne +cessait de lui parler l'irritaient maintenant plus encore qu'au +début de leur entretien. Peut-être un homme qui n'avait plus +qu'une heure à vivre (ainsi en jugeait, malgré tout, Pierre +Stépanovitch) lui apparaissait-il déjà comme un demi cadavre dont +il était impossible de tolérer plus longtemps les impertinences. + +-- À ce qu'il me semble, vous prétendez m'écraser de votre +supériorité parce que vous allez vous tuer? + +Kiriloff n'entendit pas cette observation. + +-- Ce qui m'a toujours étonné, c'est que tous les hommes +consentent à vivre. + +-- Hum, soit, c'est une idée, mais... + +-- Singe, tu acquiesces à mes paroles pour m'amadouer. Tais-toi, +tu ne comprendras rien. Si Dieu n'existe pas, je suis dieu. + +-- Vous m'avez déjà dit cela, mais je n'ai jamais pu le +comprendre: pourquoi êtes-vous dieu? + +-- Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne puis rien en +dehors de sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et je +suis tenu d'affirmer mon indépendance. + +-- Votre indépendance? Et pourquoi êtes-vous tenu de l'affirmer? + +-- Parce que je suis devenu entièrement libre. Se peut-il que, sur +toute l'étendue de la planète, personne, après avoir supprimé Dieu +et acquis la certitude de son indépendance, n'ose se montrer +indépendant dans le sens le plus complet du mot? C'est comme si un +pauvre, ayant fait un héritage, n'osait s'approcher du sac et +craignait d'être trop faible pour l'emporter. Je veux manifester +mon indépendance. Dussé-je être le seul, je le ferai. + +-- Eh bien, faites-le. + +-- Je suis tenu de me brûler la cervelle, parce que c'est en me +tuant que j'affirmerai mon indépendance de la façon la plus +complète. + +-- Mais vous ne serez pas le premier qui se sera tué; bien des +gens se sont suicidés. + +-- Ils avaient des raisons. Mais d'hommes qui se soient tués sans +aucun motif et uniquement pour attester leur indépendance, il n'y +en a pas encore eu: je serai le premier. + +«Il ne se tuera pas», pensa de nouveau Pierre Stépanovitch. + +-- Savez-vous une chose? observa-t-il d'un ton agacé, -- à votre +place, pour manifester mon indépendance, je tuerais un autre que +moi. Vous pourriez de la sorte vous rendre utile. Je vous +indiquerai quelqu'un, si vous n'avez pas peur. Alors, soit, ne +vous brûlez pas la cervelle aujourd'hui. Il y a moyen de +s'arranger. + +-- Tuer un autre, ce serait manifester mon indépendance sous la +forme la plus basse, et tu es là tout entier. Je ne te ressemble +pas: je veux atteindre le point culminant de l'indépendance et je +me tuerai. + +«Il a trouvé ça tout seul», grommela avec colère Pierre +Stépanovitch. + +-- Je suis tenu d'affirmer mon incrédulité, poursuivit Kiriloff en +marchant à grands pas dans la chambre. -- À mes yeux, il n'y a pas +de plus haute idée que la négation de Dieu. J'ai pour moi +l'histoire de l'humanité. L'homme n'a fait qu'inventer Dieu, pour +vivre sans se tuer: voilà le résumé de l'histoire universelle +jusqu'à ce moment. Le premier, dans l'histoire du monde, j'ai +repoussé la fiction de l'existence de Dieu. Qu'on le sache une +fois pour toutes. + +«Il ne se tuera pas», se dit Pierre Stépanovitch angoissé. + +-- Qui est-ce qui saura cela? demanda-t-il avec une nuance +d'ironie. -- Il n'y a ici que vous et moi; peut-être voulez-vous +parler de Lipoutine? + +-- Tous le sauront. Il n'y a pas de secret qui ne se découvre. +_Celui-là _l'a dit. + +Et, dans un transport fébrile, il montra l'image du Sauveur, +devant laquelle brûlait une lampe. Pierre Stépanovitch se fâcha +pour tout de bon. + +-- Vous croyez donc toujours en Lui, et vous avez allumé une +lampe; «à tout hasard», sans doute? + +L'ingénieur ne répondit pas. + +-- Savez-vous que, selon moi, vous croyez encore plus qu'un pope? + +-- En qui? En _Lui? _Écoute, dit en s'arrêtant Kiriloff dont les +yeux immobiles regardaient devant lui avec une expression +extatique. -- Écoute une grande idée: il y a eu un jour où trois +croix se sont dressées au milieu de la terre. L'un des crucifiés +avait une telle foi qu'il dit à l'autre: «Tu seras aujourd'hui +avec moi dans le paradis.» La journée finit, tous deux moururent, +et ils ne trouvèrent ni paradis, ni résurrection. La prophétie ne +se réalisa pas. Écoute: cet homme était le plus grand de toute la +terre, elle lui doit ce qui la fait vivre. La planète tout +entière, avec tout ce qui la couvre, -- sans cet homme, -- n'est +que folie. Ni avant, ni après lui, son pareil ne s'est jamais +rencontré, et cela même tient du prodige. Oui, c'est un miracle +que l'existence unique de cet homme dans la suite des siècles. +S'il en est ainsi, si les lois de la nature n'ont même pas épargné +_Celui-là_, si elles n'ont pas même eu pitié de leur chef- +d'oeuvre, mais l'ont fait vivre lui aussi au milieu du mensonge et +mourir pour un mensonge, c'est donc que la planète est un mensonge +et repose sur un mensonge, sur une sotte dérision. Par conséquent +les lois de la nature sont elles-mêmes une imposture et une farce +diabolique. Pourquoi donc vivre, réponds, si tu es un homme? + +-- C'est un autre point de vue. Il me semble que vous confondez +ici deux causes différentes, et c'est très fâcheux. Mais +permettez, eh bien, mais si vous êtes dieu? Si vous êtes détrompé, +vous avez compris que toute l'erreur est dans la croyance à +l'ancien dieu. + +-- Enfin tu as compris! s'écria Kiriloff enthousiasmé. -- On peut +donc comprendre, si même un homme comme toi a compris! Tu +comprends maintenant que le salut pour l'humanité consiste à lui +prouver cette pensée. Qui la prouvera? Moi! Je ne comprends pas +comment jusqu'à présent l'athée a pu savoir qu'il n'y a point de +Dieu et ne pas se tuer tout de suite! Sentir que Dieu n'existe +pas, et ne pas sentir du même coup qu'on est soi-même devenu dieu, +c'est une absurdité, autrement on ne manquerait pas de se tuer. Si +tu sens cela, tu es un tzar, et, loin de te tuer, tu vivras au +comble de la gloire. Mais celui-là seul, qui est le premier, doit +absolument se tuer; sans cela, qui donc commencera et le prouvera? +C'est moi qui me tuerai absolument, pour commencer et prouver. Je +ne suis encore dieu que par force et je suis malheureux, car je +suis _obligé_ d'affirmer ma liberté. Tous sont malheureux parce +que tous ont peur d'affirmer leur liberté. Si l'homme jusqu'à +présent a été si malheureux et si pauvre, c'est parce qu'il +n'osait pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot, +et qu'il se contentait d'une insubordination d'écolier. Je suis +terriblement malheureux, car j'ai terriblement peur. La crainte +est la malédiction de l'homme... Mais je manifesterai mon +indépendance, je suis tenu de croire que je ne crois pas. Je +commencerai, je finirai, et j'ouvrirai la porte. Et je sauverai. +Cela seul sauvera tous les hommes et transformera physiquement la +génération suivante; car, autant que j'en puis juger, sous sa +forme physique actuelle il est impossible à l'homme de se passer +de l'ancien dieu. J'ai cherché pendant trois ans l'attribut de ma +divinité et je l'ai trouvé: l'attribut de ma divinité, c'est +l'indépendance! C'est tout ce par quoi je puis montrer au plus +haut degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. +Car elle est terrible. Je me tuerai pour affirmer mon +insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. + +Son visage était d'une pâleur étrange, et son regard avait une +fixité impossible à supporter. Il semblait être dans un accès de +fièvre chaude. Pierre Stépanovitch crut qu'il allait s'abattre sur +le parquet. + +Dans cet état d'exaltation, Kiriloff prit soudain la résolution la +plus inattendue. + +-- Donne une plume! cria-t-il; -- dicte, je signerai tout. +J'écrirai même que j'ai tué Chatoff. Dicte pendant que cela +m'amuse. Je ne crains pas les pensées d'esclaves arrogants! Tu +verras toi-même que tout le mystère se découvrira! Et tu seras +écrasé... Je crois! Je crois! + +Pierre Stépanovitch, qui tremblait pour le succès de son +entreprise, saisit l'occasion aux cheveux; quittant aussitôt sa +place, il alla chercher de l'encre et du papier, puis se mit à +dicter: + +«Je soussigné, Alexis Kiriloff, déclare...» + +-- Attends! Je ne veux pas! À qui est-ce que je déclare? + +Une sorte de frisson fiévreux agitait les membres de Kiriloff. Il +était absorbé tout entier par cette déclaration et par une idée +subite qui, au moment de l'écrire, venait de s'offrir à lui: +c'était comme une issue vers laquelle s'élançait, pour un instant +du moins, son esprit harassé. + +-- À qui est-ce que je déclare? Je veux savoir à qui! + +-- À personne, à tout le monde, au premier qui lira cela. À quoi +bon préciser? À l'univers entier! + +--À l'univers entier? Bravo! Et qu'il n'y ait pas de repentir. Je +ne veux pas faire amende honorable; je ne veux pas m'adresser à +l'autorité! + +-- Mais non, non, il ne s'agit pas de cela, au diable l'autorité! +Eh bien, écrivez donc, si votre résolution est sérieuse!... +répliqua vivement Pierre Stépanovitch impatienté. + +-- Arrête! Je veux dessiner d'abord une tête qui leur tire la +langue. + +-- Eh! quelle niaiserie! Pas besoin de dessin, on peut exprimer +tout cela rien que par le ton. + +-- Par le ton? C'est bien. Oui, par le ton, par le ton! Dicte par +le ton! + +«Je soussigné, Alexis Kiriloff, -- commença d'une voix ferme et +impérieuse Pierre Stépanovitch; en même temps, penché sur l'épaule +de l'ingénieur, il suivait des yeux chaque lettre que celui-ci +traçait d'une main frémissante, -- je soussigné, Alexis Kiriloff, +déclare qu'aujourd'hui, -- octobre, entre sept et huit heures du +soir, j'ai assassiné dans le parc l'étudiant Chatoff comme traître +et auteur d'une dénonciation au sujet des proclamations et de +Fedka, lequel a logé pendant dix jours chez nous, dans la maison +Philippoff. Moi-même aujourd'hui je me brûle la cervelle, non que +je me repente ou que j'aie peur de vous, mais parce que, déjà à +l'étranger, j'avais formé le dessein de mettre fin à mes jours.» + +-- Rien que cela? s'écria Kiriloff étonné, indigné même. + +-- Pas un mot de plus! répondit Pierre Stépanovitch, et il voulut +lui arracher le document. + +-- Attends! reprit l'ingénieur, appuyant avec force sa main sur le +papier. -- Attends! c'est absurde! Je veux dire avec qui j'ai tué. +Pourquoi Fedka? Et l'incendie? Je veux tout, et j'ai envie de les +insulter encore par le ton, par le ton! + +-- C'est assez, Kiriloff, je vous assure que cela suffit! dit +d'une voix presque suppliante Pierre Stépanovitch tremblant que +l'ingénieur ne déchirât le papier: -- pour qu'ils ajoutent foi à +la déclaration, elle doit être conçue en termes aussi vagues et +aussi obscurs que possible. Il ne faut montrer qu'un petit coin de +la vérité, juste assez pour mettre leur imagination en campagne. +Ils se tromperont toujours mieux eux-mêmes que nous ne pourrions +les tromper, et, naturellement, ils croiront plus à leurs erreurs +qu'à nos mensonges. C'est pourquoi ceci est on ne peut mieux, on +ne peut mieux! Donnez! Il n'y a rien à ajouter, c'est admirable +ainsi; donnez, donnez! + +Il fit une nouvelle tentative pour prendre le papier. Kiriloff +écoutait en écarquillant ses yeux; il avait l'air d'un homme qui +tend tous les ressorts de son esprit, mais qui n'est plus en état +de comprendre. + +-- Eh! diable! fit avec une irritation soudaine Pierre +Stépanovitch, -- mais il n'a pas encore signé! Qu'est-ce que vous +avez à me regarder ainsi? Signez! + +-- Je veux les injurier... grommela Kiriloff, pourtant il prit la +plume et signa. + +-- Mettez au-dessous: Vive la République! cela suffira. + +-- Bravo! s'écria l'ingénieur enthousiasmé. -- Vive la République +démocratique, sociale et universelle, ou la mort!... Non, non, pas +cela. -- Liberté, égalité, fraternité, ou la mort! Voilà, c'est +mieux, c'est mieux. + +Et il écrivit joyeusement cette devise au-dessous de sa signature. + +-- Assez, assez, ne cessait de répéter Pierre Stépanovitch. + +-- Attends, encore quelque chose... Tu sais, je vais signer une +seconde fois, en français: «de Kiriloff, gentilhomme russe et +citoyen du monde» Ha, ha, ha! Non, non, non, attends! poursuivit- +il quand son hilarité se fut calmée, -- j'ai trouvé mieux que +cela, _eurêka:_ «Gentilhomme séminariste russe et citoyen du monde +civilisé!» Voilà qui vaut mieux que tout le reste... + +Puis, quittant tout à coup le divan sur lequel il était assis, il +courut prendre son revolver sur la fenêtre et s'élança dans la +chambre voisine où il s'enferma. Pierre Stépanovitch, les yeux +fixés sur la porte de cette pièce, resta songeur pendant une +minute. + +«Dans l'instant présent il peut se tuer, mais s'il se met à +penser, c'est fini, il ne se tuera pas.» + +En attendant, il prit un siège et examina le papier. Cette lecture +faite à tête reposée le confirma dans l'idée que la rédaction du +document était très satisfaisante: + +-- «Qu'est-ce qu'il faut pour le moment? Il faut les dérouter, les +lancer sur une fausse piste. Le parc? Il n'y en a pas dans la +ville; ils finiront par se douter qu'il s'agit du parc de +Skvorechniki, mais il se passera du temps avant qu'ils arrivent à +cette conclusion. Les recherches prendront aussi du temps. Voilà +qu'ils découvrent le cadavre: c'est la preuve que la déclaration +ne mentait pas. Mais si elle est vraie pour Chatoff, elle doit +l'être aussi pour Fedka. Et qu'est-ce que Fedka? Fedka, c'est +l'incendie, c'est l'assassinat des Lébiadkine; donc, tout est +sorti d'ici, de la maison Philippoff, et ils ne s'étaient aperçus +de rien, tout leur avait échappé -- voilà qui va leur donner le +vertige! Ils ne penseront même pas aux _nôtres;_ ils ne verront +que Chatoff, Kiriloff, Fedka et Lébiadkine. Et pourquoi tous ces +gens là se sont-ils tués les uns les autres? -- encore une petite +question que je leur dédie. Eh! diable, mais on n'entend pas de +détonation!...» + +Tout en lisant, tout en admirant la beauté de son travail +littéraire, il ne cessait d'écouter, en proie à des transes +cruelles, et -- tout à coup la colère s'empara de lui. Dévoré +d'inquiétude, il regarda l'heure à sa montre: il se faisait tard; +dix minutes s'étaient écoulées depuis que Kiriloff avait quitté la +chambre... Il prit la bougie et se dirigea vers la porte de la +pièce où l'ingénieur s'était enfermé. Au moment où il s'en +approchait, l'idée lui vint que la bougie tirait à sa fin, que +dans vingt minutes elle serait entièrement consumée, et qu'il n'y +en avait pas d'autre. Il colla tout doucement son oreille à la +serrure et ne perçut pas le moindre bruit. Tout à coup il ouvrit +la porte et haussa un peu la bougie: quelqu'un s'élança vers lui +en poussant une sorte de rugissement. Il claqua la porte de toute +sa force et se remit aux écoutes, mais il n'entendit plus rien -- +de nouveau régnait un silence de mort. + +Il resta longtemps dans cette position, ne sachant à quoi se +résoudre et tenant toujours le chandelier à la main. La porte +n'avait été ouverte que durant une seconde, aussi n'avait-il +presque rien vu; pourtant le visage de Kiriloff qui se tenait +debout au fond de la chambre, près de la fenêtre, et la fureur de +bête fauve avec laquelle ce dernier avait bondi vers lui, -- cela, +Pierre Stépanovitch avait pu le remarquer. Un frisson le saisit, +il déposa en toute hâte la bougie sur la table, prépara son +revolver, et, marchant sur la pointe des pieds, alla vivement se +poster dans le coin opposé, de façon à n'être pas surpris par +Kiriloff, mais au contraire à le prévenir, si celui-ci, animé de +sentiments hostiles, faisait brusquement irruption dans la +chambre. + +Quant au suicide, Pierre Stépanovitch à présent n'y croyait plus +du tout! «Il était au milieu de la chambre et réfléchissait», +pensait-il. «D'ailleurs, cette pièce sombre, terrible... il a +poussé un cri féroce et s'est précipité vers moi -- cela peut +s'expliquer de deux manières: ou bien je l'ai dérangé au moment où +il allait presser la détente, ou... ou bien il était en train de +se demander comment il me tuerait. Oui, c'est cela, voilà à quoi +il songeait. Il sait que je ne m'en irai pas d'ici avant de lui +avoir fait son affaire, si lui-même n'a pas le courage de se +brûler la cervelle, -- donc, pour ne pas être tué par moi, il faut +qu'il me tue auparavant... Et le silence qui règne toujours là! +C'est même effrayant: il ouvrira tout d'un coup la porte... Ce +qu'il y a de dégoûtant, c'est qu'il croit en Dieu plus qu'un +pope... Jamais de la vie il ne se suicidera!... Il y a beaucoup de +ces esprits-là maintenant. Fripouille! Ah! diable, la bougie, la +bougie! dans un quart d'heure elle sera entièrement consumée... Il +faut en finir; coûte que coûte, il faut en finir... Eh bien, à +présent je peux le tuer... Avec ce papier, on ne me soupçonnera +jamais de l'avoir assassiné: je pourrai disposer convenablement le +cadavre, l'étendre sur le parquet, lui mettre dans la main un +revolver déchargé; tout le monde croira qu'il s'est lui-même... +Ah! diable, comment donc le tuer? Quand j'ouvrirai la porte, il +s'élancera encore et me tirera dessus avant que j'aie pu faire +usage de mon arme. Eh, diable, il me manquera, cela va s'en dire!» + +Sa situation était atroce, car il ne pouvait se résoudre à prendre +un parti dont l'urgence, l'inéluctable nécessité s'imposait à son +esprit. À la fin pourtant il saisit la bougie et de nouveau +s'approcha de la porte, le revolver au poing. Sa main gauche se +posa sur le bouton de la serrure; cette main tenait le chandelier; +le bouton rendit un son aigre. «Il va tirer!» pensa Pierre +Stépanovitch. Il poussa la porte d'un violent coup de pied, leva +la bougie et tendit son revolver devant lui; mais ni détonation, +ni cri... Il n'y avait personne dans la chambre. + +Il frissonna. La pièce ne communiquait avec aucune autre, toute +évasion était impossible. Il haussa davantage la bougie et regarda +attentivement: personne. «Kiriloff!» fit-il, d'abord à demi-voix, +puis plus haut; cet appel resta sans réponse. + +«Est-ce qu'il se serait sauvé par la fenêtre?» + +Le fait est qu'un vasistas était ouvert. «C'est absurde, il n'a +pas pu s'esquiver par là.» Il traversa toute la chambre, alla +jusqu'à la fenêtre: «Non, c'est impossible.» Il se retourna +brusquement, et un spectacle inattendu le fit tressaillir. + +Contre le mur opposé aux fenêtres, à droite de la porte, il y +avait une armoire. À droite de cette armoire, dans l'angle qu'elle +formait avec le mur se tenait debout Kiriloff, et son attitude +était des plus étranges: roide, immobile, il avait les mains sur +la couture du pantalon, la tête un peu relevée, la nuque collée au +mur; on aurait dit qu'il voulait s'effacer, se dissimuler tout +entier dans ce coin. D'après tous les indices, il se cachait, mais +il n'était guère possible de s'en assurer. Se trouvant un peu sur +le côté, Pierre Stépanovitch ne pouvait distinguer nettement que +les parties saillantes de la figure. Il hésitait encore à +s'approcher pour mieux examiner l'ingénieur et découvrir le mot de +cette énigme. Son coeur battait avec force... Tout à coup à la +stupeur succéda chez lui une véritable rage: il s'arracha de sa +place, se mit à crier et courut furieux vers l'effrayante vision. + +Mais quand il fut arrivé auprès d'elle, il s'arrêta plus terrifié +encore que tout à l'heure. Une circonstance surtout l'épouvantait: +il avait crié, il s'était élancé ivre de colère vers Kiriloff, et, +malgré cela, ce dernier n'avait pas bougé, n'avait pas remué un +seul membre, -- une figure de cire n'aurait pas gardé une +immobilité plus complète. La tête était d'une pâleur +invraisemblable, les yeux noirs regardaient fixement un point dans +l'espace. Baissant et relevant tour à tour la bougie, Pierre +Stépanovitch promena la lumière sur le visage tout entier; soudain +il s'aperçut que Kiriloff, tout en regardant devant lui, le voyait +du coin de l'oeil, peut-être même l'observait. Alors l'idée lui +vint d'approcher la flamme de la frimousse du «coquin» et de le +brûler pour voir ce qu'il ferait. Tout à coup il lui sembla que le +menton de Kiriloff s'agitait et qu'un sourire moqueur glissait sur +ses lèvres, comme si l'ingénieur avait deviné la pensée de son +ennemi. Tremblant, ne se connaissant plus, celui-ci empoigna avec +force l'épaule de Kiriloff. + +La scène suivante fut si affreuse et se passa si rapidement +qu'elle ne laissa qu'un souvenir confus et incertain dans l'esprit +de Pierre Stépanovitch. Il n'avait pas plus tôt touché Kiriloff +que l'ingénieur, se baissant par un mouvement brusque, lui +appliqua sur les mains un coup de tête qui l'obligea à lâcher la +bougie. Le chandelier tomba avec bruit sur le parquet, et la +lumière s'éteignit. Au même instant un cri terrible fut poussé par +Pierre Stépanovitch qui sentait une atroce douleur au petit doigt +de sa main gauche. Hors de lui, il se servit de son revolver comme +d'une massue et de toute sa force en asséna trois coups sur la +tête de Kiriloff qui s'était serré contre lui et lui mordait le +doigt. Voilà tout ce que put se rappeler plus tard le héros de +cette aventure. À la fin, il dégagea son doigt et s'enfuit comme +un perdu en cherchant à tâtons son chemin dans l'obscurité. Tandis +qu'il se sauvait, de la chambre arrivaient à ses oreilles des cris +effrayants: + +-- Tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite!... + +Dix fois cette exclamation retentit, mais Pierre Stépanovitch +courait toujours, et il était déjà dans le vestibule quand éclata +une détonation formidable. Alors il s'arrêta, réfléchit pendant +cinq minutes, puis rentra dans l'appartement. Il fallait en +premier lieu se procurer de la lumière. Retrouver le chandelier +n'était pas le difficile, il n'y avait qu'à chercher par terre, à +droite de l'armoire; mais avec quoi rallumer le bout de bougie? Un +vague souvenir s'offrit tout à coup à l'esprit de Pierre +Stépanovitch: il se rappela que la veille, lorsqu'il s'était +précipité dans la cuisine pour s'expliquer avec Fedka, il lui +semblait avoir aperçu une grosse boîte d'allumettes chimiques +placée sur une tablette dans un coin. S'orientant de son mieux à +travers les ténèbres, il finit par trouver l'escalier qui +conduisait à la cuisine. Sa mémoire ne l'avait pas trompé: la +boîte d'allumettes était juste à l'endroit où il croyait l'avoir +vue la veille; elle n'avait pas encore été entamée, il la +découvrit en tâtonnant. Sans prendre le temps de s'éclairer, il +remonta en toute hâte. Quand il fut de nouveau près de l'armoire, +à la place même où il avait frappé Kiriloff avec son revolver pour +lui faire lâcher prise, alors seulement il se rappela son doigt +mordu, et au même instant il y sentit une douleur presque +intolérable. Serrant les dents, il ralluma tant bien que mal le +bout de bougie, le remit dans le chandelier et promena ses regards +autour de lui: près du vasistas ouvert, les pieds tournés vers le +coin droit de la chambre, gisait le cadavre de Kiriloff. +L'ingénieur s'était tiré un coup de revolver dans la tempe droite, +la balle avait traversé le crâne, et elle était sortie au-dessus +de la tempe gauche. Ça et là on voyait des éclaboussures de sang +et de cervelle. L'arme était restée dans la main du suicidé. La +mort avait dû être instantanée. Quand il eût tout examiné avec le +plus grand soin, Pierre Stépanovitch sortit sur la pointe des +pieds, ferma la porte et, de retour dans la première pièce, déposa +la bougie sur la table. Après réflexion, il se dit qu'elle ne +pouvait causer d'incendie, et il se décida à ne pas la souffler. +Une dernière fois il jeta les yeux sur la déclaration du défunt, +et un sourire machinal lui vient aux lèvres. Ensuite, marchant +toujours sur la pointe des pieds, il quitta l'appartement et se +glissa hors de la maison par l'issue dérobée. + +III + +À six heures moins dix, Pierre Stépanovitch et Erkel se +promenaient sur le quai de la gare bordé en ce moment par une +assez longue suite de wagons. Verkhovensky allait partir, et Erkel +était venu lui dire adieu. Le voyageur avait fait enregistrer ses +bagages et choisi son coin dans un compartiment de seconde classe +où il avait déposé son sac. La sonnette avait déjà retenti une +fois, on attendait le second coup. Pierre Stépanovitch regardait +ostensiblement de côté et d'autre, observant les individus qui +montaient dans le train. Presque tous lui étaient inconnus; il +n'eut à saluer que deux personnes: un marchand qu'il connaissait +vaguement et un jeune prêtre de campagne qui retournait à sa +paroisse. Dans ces dernières minutes, Erkel aurait voulu +évidemment s'entretenir avec son ami de quelque objet important, +bien que peut-être lui-même ne sût pas au juste de quoi; mais il +n'osait pas entrer en matière. Il lui semblait toujours que Pierre +Stépanovitch avait hâte d'être débarrassé de lui et attendait avec +impatience le second coup de sonnette. + +-- Vous regardez bien hardiment tout le monde, observa-t-il d'une +voix un peu timide et comme en manière d'avis. + +-- Pourquoi pas? Je n'ai pas encore lieu de me cacher, il est trop +tôt. Ne vous inquiétez pas. Tout ce que je crains, c'est que le +diable n'envoie ici Lipoutine; s'il se doute de quelque chose, +nous allons le voir accourir. + +-- Pierre Stépanovitch, il n'y a pas à compter sur eux, n'hésita +point à faire remarquer Erkel. + +-- Sur Lipoutine? + +-- Sur personne, Pierre Stépanovitch. + +-- Quelle niaiserie! À présent ils sont tous liés par ce qui s'est +fait hier. Pas un ne trahira. Qui donc va au-devant d'une perte +certaine, à moins d'avoir perdu la tête? + +-- Pierre Stépanovitch, mais c'est qu'ils perdront la tête. + +Cette crainte était déjà venue évidemment à l'esprit de Pierre +Stépanovitch lui-même, de là son mécontentement lorsqu'il en +retrouva l'expression dans la bouche de l'enseigne. + +-- Est-ce que vous auriez peur aussi, Erkel? J'ai plus de +confiance en vous qu'en aucun d'eux. Je vois maintenant ce que +chacun vaut. Transmettez-leur tout de vive voix aujourd'hui même, +je les remets entre vos mains. Passez chez eux dans la matinée. +Quant à mon instruction écrite, vous la leur lirez demain ou +après-demain, vous les réunirez pour leur en donner connaissance +lorsqu'ils seront devenus capables de l'entendre... mais soyez sûr +que vous n'aurez pas à attendre plus tard que demain, car la +frayeur les rendra obéissants comme la cire... Surtout, vous, ne +vous laissez pas abattre. + +-- Ah! Pierre Stépanovitch, vous feriez mieux de ne pas vous en +aller! + +-- Mais je ne pars que pour quelques jours, mon absence sera très +courte. + +-- Et quand même vous iriez à Pétersbourg! répliqua Erkel d'un ton +mesuré mais ferme. -- Est-ce que je ne sais pas que vous agissez +exclusivement dans l'intérêt de l'oeuvre commune? + +-- Je n'attendais pas moins de vous, Erkel. Si vous avez deviné +que je vais à Pétersbourg, vous avez dû comprendre aussi que je ne +pouvais le leur dire hier; dans un pareil moment ils auraient été +épouvantés d'apprendre que j'allais me rendre si loin. Vous avez +vu vous-même dans quel état ils se trouvaient. Mais vous comprenez +que des motifs de la plus haute importance, que l'intérêt même de +l'oeuvre commune nécessitent mon départ, et qu'il n'est nullement +une fuite, comme pourrait le supposer un Lipoutine. + +-- Pierre Stépanovitch, mais, voyons, lors même que vous iriez à +l'étranger, je le comprendrais; je trouve parfaitement juste que +vous mettiez votre personne en sûreté, attendu que vous êtes tout, +et que nous ne sommes rien. Je comprends très bien cela, Pierre +Stépanovitch. + +En parlant ainsi, le pauvre garçon était si ému que sa voix +tremblait. + +-- Je vous remercie, Erkel... Aïe, vous avez oublié que j'ai mal +au doigt. (Erkel venait de serrer avec une chaleur maladroite la +main de Pierre Stépanovitch; le doigt mordu était proprement +entouré d'un morceau de taffetas noir.) -- Mais je vous le répète +encore une fois, je ne vais à Pétersbourg que pour prendre le +vent, peut-être même n'y resterai-je que vingt-quatre heures. De +retour ici, j'irai, pour la forme, demeurer dans la maison de +campagne de Gaganoff. S'ils se croient menacés d'un danger +quelconque, je serai le premier à venir le partager avec eux. Dans +le cas où, par impossible, mon séjour à Pétersbourg devrait se +prolonger au-delà de mes prévisions, je vous en informerais tout +de suite... par la voie que vous savez, et vous leur en donneriez +avis. + +Le second coup de sonnette se fit entendre. + +-- Ah! le train va partir dans cinq minutes. Vous savez, je ne +voudrais pas que le groupe formé ici vint à se dissoudre. Je n'ai +pas peur, ne vous inquiétez pas de moi: le réseau est déjà +suffisamment étendu, une maille de plus ou de moins n'est pas une +affaire, mais on n'en a jamais trop. Du reste, je ne crains rien +pour vous, quoique je vous laisse presque seul avec ces monstres: +soyez tranquille, ils ne dénonceront pas, ils n'oseront pas... A- +ah! vous partez aussi aujourd'hui? cria-t-il soudain du ton le +plus gai à un tout jeune homme qui s'approchait pour lui dire +bonjour: -- je ne savais pas que vous preniez aussi l'express. Où +allez-vous? Vous retournez chez votre maman? + +La maman en question était une dame fort riche, qui possédait des +propriétés dans un gouvernement voisin; le jeune homme, parent +éloigné de Julie Mikhaïlovna, venait de passer environ quinze +jours dans notre ville. + +-- Non, je vais un peu plus loin, à R... C'est un voyage de huit +heures. Et vous, vous allez à Pétersbourg? fit en riant le jeune +homme. + +-- Qu'est-ce qui vous fait supposer que je vais à Pétersbourg? +demanda de plus en plus gaiement Pierre Stépanovitch. + +Le jeune homme leva en signe de menace le petit doigt de sa main +finement gantée. + +-- Eh bien! oui, vous avez deviné juste, répondit d'un ton +confidentiel Pierre Stépanovitch, -- j'emporte des lettres de +Julie Mikhaïlovna et je suis chargé d'aller voir là-bas trois ou +quatre personnages, vous savez qui; pour dire la vérité, je les +enverrais volontiers au diable. Fichue commission! + +-- Mais, dites-moi, de quoi a-t-elle donc peur? reprit le jeune +homme en baissant aussi la voix: -- je n'ai même pas été reçu hier +par elle; à mon avis, elle n'a pas à être inquiète pour son mari; +au contraire, il s'est si bien montré lors de l'incendie, on peut +même dire qu'il a risqué sa vie. + +Pierre Stépanovitch se mit à rire. + +-- Eh! il s'agit bien de cela! Vous n'y êtes pas! Voyez-vous, elle +craint qu'on n'ait déjà écrit d'ici... Je veux parler de certains +messieurs... En un mot, c'est surtout Stavroguine; c'est-à-dire le +prince K... Eh! il y a ici toute une histoire; en route je vous +raconterai peut-être quelque chose -- autant, du moins, que les +lois de la chevalerie le permettent... C'est mon parent, +l'enseigne Erkel, qui habite dans le district... + +Le jeune homme accorda à peine un regard à Erkel, il se contenta +de porter la main à son chapeau sans se découvrir; l'enseigne +s'inclina. + +-- Mais vous savez, Verkhovensky, huit heures à passer en wagon, +c'est terrible. Nous avons là, dans notre compartiment de +première, Bérestoff, un colonel fort drôle, mon voisin de +campagne; il a épousé une demoiselle Garine, et, vous savez, c'est +un homme comme il faut. Il a même des idées. Il n'est resté que +quarante-huit heures ici. C'est un amateur enragé du whist; si +nous organisions une petite partie, hein? J'ai déjà trouvé le +quatrième -- Pripoukhloff, un marchant de T..., barbu comme il +sied à un homme de sa condition. C'est un millionnaire, j'entends +un vrai millionnaire... Je vous ferai faire sa connaissance, il +est très intéressant, ce sac d'écus, nous rirons. + +-- J'aime beaucoup à jouer au whist en voyage, mais j'ai pris un +billet de seconde. + +-- Eh! qu'est-ce que cela fait? Montez donc avec nous. Je vais +tout de suite faire changer votre billet. Le chef du train n'a +rien à me refuser. Qu'est-ce que vous avez? Un sac? Un plaid? + +-- Allons-y gaiement! + +Pierre Stépanovitch prit son sac, son plaid, un livre, et se +transporta aussitôt en première classe. Erkel l'aida à installer +ses affaires dans le compartiment. + +La sonnette se fit entendre pour la troisième fois. + +-- Eh bien, Erkel, dit Pierre Stépanovitch tendant la main à +l'enseigne par la portière du wagon, -- vous voyez, je vais jouer +avec eux. + +-- Mais à quoi bon me donner des explications, Pierre +Stépanovitch? Je comprends, je comprends tout, Pierre +Stépanovitch. + +-- Allons, au plaisir... dit celui-ci. + +Il se détourna brusquement, car le jeune homme l'appelait pour le +présenter à leurs compagnons de route. Et Erkel ne vit plus son +Pierre Stépanovitch! + +L'enseigne retourna chez lui fort triste. Certes l'idée ne pouvait +lui venir que Pierre Stépanovitch fût un lâcheur, mais... mais il +lui avait si vite tourné le dos dès que ce jeune élégant l'avait +appelé et... il aurait pu lui dire autre chose que ce «au +plaisir...» ou... ou du moins lui serrer la main un peu plus fort. + +Autre chose aussi commençait à déchirer le pauvre coeur d'Erkel, +et, sans qu'il le comprît encore lui-même, l'événement de la +soirée précédente n'était pas étranger à cette souffrance. + +CHAPITRE VII + +_LE DERNIER VOYAGE DE STEPAN TROPHIMOVITCH_[30]. + +I + +Je suis convaincu que Stépan Trophimovitch eut grand'peur en +voyant arriver le moment qu'il avait fixé pour l'exécution de sa +folle entreprise. Je suis sûr qu'il fut malade de frayeur, surtout +dans la nuit qui précéda sa fuite. Nastenka a raconté depuis qu'il +s'était couché tard et qu'il avait dormi. Mais cela ne prouve +rien; les condamnés à mort dorment, dit-on, d'un sommeil très +profond la veille même de leur supplice. Quoiqu'il fît déjà clair +quand il partit et que le grand jour remonte un peu le moral des +gens nerveux (témoin le major, parent de Virguinsky, dont la +religion s'évanouissait aux premiers rayons de l'aurore), je suis +néanmoins persuadé que jamais auparavant il n'aurait pu se +représenter sans épouvante la situation qui était maintenant la +sienne. Sans doute, surexcité comme il l'était, il est probable +qu'il ne sentit pas dès l'abord toute l'horreur de l'isolement +auquel il se condamnait en quittant _Stasie_ et la maison où il +avait vécu au chaud durant vingt ans. Mais n'importe, lors même +qu'il aurait eu la plus nette conscience de toutes les terreurs +qui l'attendaient, il n'en aurait pas moins persisté dans sa +résolution. Elle avait quelque chose de fier qui, malgré tout, le +séduisait. Oh! il aurait pu accepter les brillantes propositions +de Barbara Pétrovna et rester à ses crochets «comme un simple +parasite», mais non! Dédaigneux d'une aumône, il fuyait les +bienfaits de la générale, il arborait «le drapeau d'une grande +idée» et, pour ce drapeau, il s'en allait mourir sur un grand +chemin! Tels durent être les sentiments de Stépan Trophimovitch; +c'est à coup sûr sous cet aspect que lui apparut sa conduite. + +Il y a encore une question que je me suis posée plus d'une fois: +pourquoi s'enfuit-il à pied au lieu de partir en voiture, ce qui +eût été beaucoup plus simple? À l'origine, je m'expliquais le fait +par la fantastique tournure d'esprit de ce vieil idéaliste. Il est +à supposer, me disais-je, que l'idée de prendre des chevaux de +poste lui aura semblé trop banale et trop prosaïque: il a dû +trouver beaucoup plus beau de voyager pédestrement comme un +pèlerin. Mais maintenant je crois qu'il ne faut pas chercher si +loin l'explication. La première raison qui empêcha Stépan +Trophimovitch de prendre une voiture fut la crainte de donner +l'éveil à Barbara Pétrovna: instruite de son dessein, elle +l'aurait certainement retenu de force; lui, de son côté, se serait +certainement soumis, et, dès lors, c'en eût été fait de la grande +idée. Ensuite, pour prendre des chevaux de poste, il faut au moins +savoir où l'on va. Or, la question du lieu où il allait +constituait en ce moment la principale souffrance de notre +voyageur. Pour rien au monde, il n'eût pu se résoudre à indiquer +une localité quelconque, car s'il s'y était décidé, l'absurdité de +son entreprise lui aurait immédiatement sauté aux yeux, et il +pressentait très bien cela. Pourquoi en effet se rendre dans telle +ville plutôt que dans telle autre? Pour chercher _ce marchand? +_Mais quel _marchand? _C'était là le second point qui inquiétait +Stépan Trophimovitch. Au fond, il n'y avait rien de plus terrible +pour lui que _ce marchand _à la recherche de qui il courait ainsi, +tête baissée, et que, bien entendu, il avait une peur atroce de +découvrir. Non, mieux valait marcher tout droit devant soi, +prendre la grande route et la suivre sans penser à rien, aussi +longtemps du moins qu'on pourrait ne pas penser. La grande route, +c'est quelque chose de si long, si long qu'on n'en voit pas le +bout -- comme la vie humaine, comme le rêve humain. Dans la grande +route il y a une idée, mais dans un passeport de poste quelle idée +y a-t-il?... _Vive la grande route! _advienne que pourra. + +Après sa rencontre imprévue avec Élisabeth Nikolaïevna, Stépan +Trophimovitch poursuivit son chemin en s'oubliant de plus en plus +lui-même. La grande route passait à une demi-verste de +Skvorechniki, et, chose étrange, il la prit sans s'en douter. +Réfléchir, se rendre un compte quelque peu net de ses actions lui +était insupportable en ce moment. La pluie tantôt cessait, tantôt +recommençait, mais il ne la remarquait pas. Ce fut aussi par un +geste machinal qu'il mit son sac sur son épaule, et il ne +s'aperçut pas que de la sorte il marchait plus légèrement. Quand +il eut fait une verste ou une verste et demie, il s'arrêta tout à +coup et promena ses regards autour de lui. Devant ses yeux +s'allongeait à perte de vue, comme un immense fil, la route noire, +creusée d'ornières et bordée de saules blancs; à droite +s'étendaient des terrains nus; la moisson avait été fauchée depuis +longtemps; à gauche c'étaient des buissons et au-delà un petit +bois. Dans le lointain l'on devinait plutôt qu'on ne distinguait +le chemin de fer, qui faisait un coude en cet endroit; une légère +fumée au-dessus de la voie indiquait le passage d'un train, mais +la distance ne permettait pas d'entendre le bruit. Durant un +instant, le courage de Stépan Trophimovitch faillit l'abandonner. +Il soupira vaguement, posa son sac à terre et s'assit afin de +reprendre haleine. Au moment où il s'asseyait, il se sentit +frissonner et s'enveloppa dans son plaid; alors aussi il s'aperçut +qu'il pleuvait et déploya son parapluie au-dessus de lui. Pendant +assez longtemps il resta dans cette position, remuant les lèvres +de loin en loin, tandis que sa main serrait avec force le manche +du parapluie. Diverses images, effet de la fièvre, flottaient dans +son esprit, bientôt remplacées par d'autres. «_Lise, lise, +_songeait-il, et avec elle ce _Maurice..._Étranges gens... Eh +bien, mais cet incendie, n'était-il pas étrange aussi? Et de quoi +parlaient-ils? Quelles sont ces victimes?... Je suppose que +_Stasie _ignore encore mon départ et m'attend avec le café... En +jouant aux cartes? Est-ce que j'ai perdu des gens aux cartes? +Hum... chez nous en Russie, à l'époque du servage... Ah! mon Dieu, +et Fedka?» + +Il frémit de tout son corps et regarda autour de lui: «Si ce Fedka +était caché là quelque part, derrière un buisson? On dit qu'il est +à la tête d'une bande de brigands qui infestent la grande route. +Oh! mon Dieu, alors je... alors je lui avouerai toute la vérité, +je lui dirai que je suis coupable... que pendant dix ans son +souvenir a déchiré mon coeur et m'a rendu plus malheureux qu'il ne +l'a été au service et... et je lui donnerai mon porte-monnaie. +Hum, _j'ai en tout quarante roubles; il prendra les roubles et il +me tuera tout de même!»_ + +Dans sa frayeur il ferma, je ne sais pourquoi, son parapluie et le +posa à côté de lui. Au loin sur la route se montrait un chariot +venant de la ville; Stépan Trophimovitch se mit à l'examiner avec +inquiétude: + +«_Grâce à Dieu, _c'est un chariot, et -- il va au pas; cela ne +peut être dangereux. Ces rosses efflanquées d'ici... J'ai toujours +parlé de la race... Non, c'était Pierre Ilitch qui en parlait au +club, et je lui ai alors fait faire la remise, _et puis, _mais il +y a quelque chose derrière et... on dirait qu'une femme se trouve +dans le chariot. Une paysanne et un moujik, -- _cela commence à +être rassurant. _La femme est sur le derrière et l'homme sur le +devant, -- _c'est très rassurant. _Une vache est attachée par les +cornes derrière le chariot, _c'est rassurant au plus haut degré._» + +À côté de lui passa le chariot, une télègue de paysan assez +solidement construite et d'un aspect convenable. Un sac bourré à +crever servait de siège à la femme, et l'homme était assis, les +jambes pendantes, sur le rebord du véhicule, faisant face à Stépan +Trophimovitch. À leur suite se traînait, en effet, une vache +rousse attachée par les cornes. Le moujik et la paysanne +regardèrent avec de grands yeux le voyageur qui leur rendit la +pareille, mais, quand ils furent à vingt pas de lui, il se leva +brusquement et se mit en marche pour les rejoindre. Il lui +semblait qu'il serait plus en sûreté près d'un chariot. Toutefois, +dès qu'il eût rattrapé la télègue, il oublia encore tout et +retomba dans ses rêveries. Il marchait à grands pas, sans +soupçonner assurément que, pour les deux villageois, il était +l'objet le plus bizarre et le plus énigmatique que l'on pût +rencontrer sur une grande route. À la fin, la femme ne fut plus +maîtresse de sa curiosité. + +-- Qui êtes-vous, s'il n'est pas impoli de vous demander cela? +commença-t-elle soudain, au moment où Stépan Trophimovitch la +regardait d'un air distrait. C'était une robuste paysanne de +vingt-sept ans, aux sourcils noirs et au teint vermeil; ses lèvres +rouges entr'ouvertes par un sourire gracieux laissaient voir des +dents blanches et bien rangées. + +-- Vous... c'est à moi que vous vous adressez? murmura le voyageur +désagréablement étonné. + +-- Vous devez être un marchand, dit avec assurance le moujik; ce +dernier âgé de quarante ans, était un homme de haute taille, +porteur d'une barbe épaisse et rougeâtre; sa large figure ne +dénotait pas la bêtise. + +-- Non, ce n'est pas que je sois un marchand, je... je... _moi, +c'est autre chose, _fit entre ses dents Stépan Trophimovitch qui, +à tout hasard, laissa passer le chariot devant lui et se mit à +marcher derrière côte à côte avec la vache. + +Les mots étrangers que le paysan venaient d'entendre furent pour +lui un trait de lumière. + +-- Vous êtes sans doute un seigneur, reprit-il, et il activa la +marche de sa rosse. + +-- Vous êtes en promenade? questionna de nouveau la femme. + +-- C'est... c'est moi que vous interrogez? + +-- Le chemin de fer amène chez nous des voyageurs étrangers; à en +juger d'après vos bottes, vous ne devez pas être de ce pays-ci... + +-- Ce sont des bottes de militaire, déclara sans hésiter le +moujik. + +-- Non, ce n'est pas que je sois militaire, je... + +«Quelle curieuse commère! maugréait à part soi Stépan +Trophimovitch, et comme ils me regardent... _mais enfin_... En un +mot, c'est étrange, on dirait que j'ai des comptes à leur rendre, +et pourtant il n'en est rien.» + +La femme s'entretenait tout bas avec le paysan. + +-- Si cela peut vous être agréable, nous vous conduirons. + +La mauvaise humeur de Stépan Trophimovitch disparut aussitôt. + +-- Oui, oui, mes amis, j'accepte avec grand plaisir, car je suis +bien fatigué, seulement comment vais-je m'introduire là? + +«Que c'est singulier! se disait-il, je marche depuis si longtemps +côte à côte avec cette vache, et l'idée ne m'était pas venue de +leur demander une place dans leur chariot... Cette «vie réelle» a +quelque chose de très caractéristique...» + +Pourtant le moujik n'arrêtait pas son cheval. + +-- Mais où? questionna-t-il avec une certaine défiance. + +Stépan Trophimovitch ne comprit pas tout de suite. + +-- Vous allez sans doute jusqu'à Khatovo? + +-- À Khatovo? Non, ce n'est pas que j'aille à Khatovo... Je ne +connais même pas du tout cet endroit; j'en ai entendu parler +cependant. + +-- Khatovo est un village, à neuf verstes d'ici. + +-- Un village? _C'est charmant, _je crois bien en avoir entendu +parler... + +Stépan Trophimovitch marchait toujours, et les paysans ne se +pressaient pas de le prendre dans leur chariot. Une heureuse +inspiration lui vint tout à coup. + +-- Vous pensez peut-être que je... J'ai mon passeport et je suis +professeur, c'est-à-dire, si vous voulez, précepteur... mais +principal. Je suis précepteur principal. _Oui, c'est comme ça +qu'on peut traduire. _Je voudrais bien m'asseoir à côté de vous et +je vous payerais... je vous payerais pour cela une demi-bouteille +d'eau-de-vie. + +-- Donnez-nous cinquante kopeks, monsieur, le chemin est +difficile. + +-- Nous ne pouvons pas vous demander moins sans nous faire tort, +ajouta la femme. + +-- Cinquante kopeks! Allons, va pour cinquante kopeks. _C'est +encore mieux, j'ai en tout quarante roubles, mais..._ + +Le moujik s'arrêta; aidé par les deux paysans, Stépan +Trophimovitch parvint à grimper dans le chariot et s'assit sur le +sac, à côté de la femme. Sa pensée continuait à vagabonder. +Parfois lui-même s'apercevait avec étonnement qu'il était fort +distrait et que ses idées manquaient totalement d'à-propos. Cette +conscience de sa maladive faiblesse d'esprit lui était, par +moments, très pénible et même le fâchait. + +-- Comment donc cette vache est-elle ainsi attachée par derrière? +demanda-t-il à la paysanne. + +-- On dirait que vous n'avez jamais vu cela, monsieur, fit-elle en +riant. + +-- Nous avions acheté nos bêtes à cornes à la ville, observa +l'homme, -- et, va te promener, au printemps le typhus s'est +déclaré parmi elles, et presque toutes ont succombé, il n'en est +pas resté la moitié. + +En achevant ces mots, il fouetta de nouveau son cheval qui avait +mis le pied dans une ornière. + +-- Oui, cela arrive chez nous en Russie... et, en général, nous +autres Russes... eh bien, oui, il arrive... + +Stépan Trophimovitch ne finit pas sa phrase. + +-- Si vous êtes précepteur, qu'est-ce qui vous appelle à Khatovo? +Vous allez peut-être plus loin? + +-- Je... c'est-à-dire, ce n'est pas que j'aille plus loin... Je +vais chez un marchand. + +-- Alors c'est à Spassoff que vous allez? + +-- Oui, oui, justement, à Spassoff. Du reste, cela m'est égal. + +-- Si vous allez à pied à Spassoff avec vos bottes, vous mettrez +huit jours pour y arriver, remarqua en riant la femme. + +-- Oui, oui, et cela m'est égal, _mes amis, _cela m'est égal, +reprit impatiemment Stépan Trophimovitch. + +«Ces gens-là sont terriblement curieux; la femme, du reste, parle +mieux que le mari: je remarque que depuis le 19 février leur style +s'est un peu modifié et... qu'importe que j'aille à Spassoff ou +ailleurs? Du reste, je les payerai, pourquoi donc me persécutent- +ils ainsi?» + +-- Si vous allez à Spassoff, il faut prendre le bateau à vapeur, +dit le moujik. + +-- Certainement, ajouta avec animation la paysanne: -- en prenant +une voiture et en suivant la rive, vous allongeriez votre route de +trente verstes. + +-- De quarante. + +-- Demain, à deux heures, vous trouverez le bateau à Oustiévo, +reprit la femme. + +Mais Stépan Trophimovitch s'obstina à ne pas répondre, et ses +compagnons finirent par le laisser tranquille. Le moujik était +occupé avec son cheval de nouveau engagé dans une ornière; de loin +en loin les deux époux échangeaient de courtes observations. Le +voyageur commençait à sommeiller. Il fut fort étonné quand la +paysanne le poussa en riant et qu'il se vit dans un assez gros +village; le chariot était arrêté devant une izba à trois fenêtres. + +-- Vous dormiez, monsieur? + +-- Qu'est-ce que c'est? Où suis-je? Ah! Allons! Allons... cela +m'est égal, soupira Stépan Trophimovitch, et il mit pied à terre. + +Il regarda tristement autour de lui, se sentant tout désorienté +dans ce milieu nouveau. + +-- Mais je vous dois cinquante kopeks, je n'y pensais plus! dit-il +au paysan vers lequel il s'avança avec un empressement +extraordinaire; évidemment, il n'osait plus se séparer de ses +compagnons de route. + +-- Vous règlerez dans la chambre, entrez, répondit le moujik. + +-- Oui, c'est cela, approuva la femme. + +Stépan Trophimovitch monta un petit perron aux marches branlantes. + +«Mais comment cela est-il possible?» murmurait-il non moins +inquiet que surpris, pourtant il entra dans la maison. «_Elle l'a +voulu»_, se dit-il avec un déchirement de coeur, et soudain il +oublia encore tout, même le lieu où il se trouvait. + +C'était une cabane de paysan, claire, assez propre, et comprenant +deux chambres. Elle ne méritait pas, à proprement parler, le nom +d'auberge, mais les voyageurs connus des gens de la maison avaient +depuis longtemps l'habitude d'y descendre. Sans penser à saluer +personne, Stépan Trophimovitch alla délibérément s'asseoir dans le +coin de devant, puis il s'abandonna à ses réflexions. Toutefois il +ne laissa pas d'éprouver l'influence bienfaisante de la chaleur +succédant à l'humidité dont il avait souffert pendant ses trois +heures de voyage. Comme il arrive toujours aux hommes nerveux +quand ils ont la fièvre, en passant brusquement du froid au chaud +Stépan Trophimovitch sentit un léger frisson lui courir le long de +l'épine dorsale, mais cette sensation même était accompagnée d'un +étrange plaisir. Il leva la tête, et une délicieuse odeur +chatouilla son nerf olfactif: la maîtresse du logis était en train +de faire des blines. Il s'approcha d'elle avec un sourire d'enfant +et se mit tout à coup à balbutier: + +-- Qu'est-ce que c'est? Ce sont des blines? _Mais... c'est +charmant._ + +-- En désirez-vous, monsieur? demanda poliment la femme. + +-- Oui, justement, j'en désire, et... je vous prierais aussi de me +donner du thé, répondit avec empressement Stépan Trophimovitch. + +-- Vous voulez un samovar? Très volontiers. + +On servit les blines sur une grande assiette ornée de dessins +bleus. Ces savoureuses galettes de village qu'on fait avec de la +farine de froment et qu'on arrose de beurre frais furent trouvées +exquises par Stépan Trophimovitch. + +-- Que c'est bon! Que c'est onctueux! Si seulement on pouvait +avoir _un doigt d'eau-de-vie?_ + +-- Ne désirez-vous pas un peu de vodka, monsieur? + +-- Justement, justement, une larme, _un tout petit rien._ + +-- Pour cinq kopeks alors? + +-- Pour cinq, pour cinq, pour cinq, pour cinq, _un tout petit +rien, _acquiesça avec un sourire de béatitude Stépan +Trophimovitch. + +-- Demandez à un homme du peuple de faire quelque chose pour vous: +s'il le peut et le veut, il vous servira de très bonne grâce. Mais +priez-le d'aller vous chercher de l'eau-de-vie, et à l'instant sa +placide serviabilité accoutumée fera place à une sorte +d'empressement joyeux: un parent ne montrerait pas plus de zèle +pour vous être agréable. En allant chercher la vodka, il sait fort +bien que c'est vous qui la boirez et non lui, -- n'importe, il +semble prendre sa part de votre futur plaisir. Au bout de trois ou +quatre minutes (il y avait un cabaret à deux pas de la maison) le +flacon demandé se trouva sur la table, ainsi qu'un grand verre à +patte. + +-- Et c'est tout pour moi! s'exclama d'étonnement Stépan +Trophimovitch -- j'ai toujours eu de l'eau-de-vie chez moi, mais +j'ignorais encore qu'on pouvait en avoir tant que cela pour cinq +kopeks. + +Il remplit le verre, se leva et se dirigea avec une certaine +solennité vers l'autre coin de la chambre, où était assise sa +compagne de voyage, la femme aux noirs sourcils, dont les +questions l'avaient excédé pendant la route. Confuse, la paysanne +commença par refuser, mais, après ce tribut payé aux convenances, +elle se leva, but l'eau-de-vie à petits coups, comme boivent les +femmes, et, tandis que son visage prenait une expression de +souffrance extraordinaire, elle rendit le verre en faisant une +révérence à Stépan Trophimovitch. Celui-ci, à son tour, la salua +gravement et retourna non sans fierté à sa place. + +Il avait agi ainsi par une sorte d'inspiration subite: une seconde +auparavant il ne savait pas encore lui-même qu'il allait régaler +la paysanne. + +«Je sais à merveille comment il faut en user avec le peuple», +pensait-il tout en se versant le reste de l'eau-de-vie; il n'y en +avait plus un verre, néanmoins la liqueur le réchauffa et l'entêta +même un peu. + +«_Je suis malade tout à fait, mais ce n'est pas trop mauvais +d'être malade._» + +-- Voulez-vous acheter?... fit près de lui une douce voix de +femme. + +Levant les yeux, il aperçut avec surprise devant lui une dame -- +_une dame, et elle en avait l'air _-- déjà dans la trentaine et +dont l'extérieur était fort modeste. Vêtue comme à la ville, elle +portait une robe de couleur foncée, et un grand mouchoir gris +couvrait ses épaules. Sa physionomie avait quelque chose de très +affable qui plut immédiatement à Stépan Trophimovitch. Elle venait +de rentrer dans l'izba où ses affaires étaient restées sur un +banc, près de la place occupée par le voyageur. Ce dernier se +rappela que tout à l'heure, en pénétrant dans la chambre, il avait +remarqué là, entre autres objets, un portefeuille et un sac en +toile cirée. La jeune femme tira de ce sac deux petits livres +élégamment reliés, avec des croix en relief sur les couvertures, +et les offrit à Stépan Trophimovitch. + +-- Eh... _mais je crois que c'est l'Évangile; _avec le plus grand +plaisir... Ah! maintenant je comprends... _Vous êtes ce qu'on +appelle _une colporteuse de livres; j'ai lu à différentes +reprises... C'est cinquante kopeks? + +-- Trente-cinq, répondit la colporteuse. + +-- Avec le plus grand plaisir. _Je n'ai rien contre l'Évangile, +et..._ Depuis longtemps je me proposais de le relire... + +Il songea soudain que depuis trente ans au moins il n'avait pas lu +l'Évangile et qu'une seule fois, sept ans auparavant, il avait eu +un vague souvenir de ce livre, en lisant la _Vie de Jésus_ de +Renan. Comme il était sans monnaie, il prit dans sa poche ses +quatre billets de dix roubles -- tout son avoir. Naturellement, la +maîtresse de la maison se chargea de les lui changer; alors +seulement il s'aperçut, en jetant un coup d'oeil dans l'izba, +qu'il s'y trouvait un assez grand nombre de gens, lesquels depuis +quelque temps déjà l'observaient et paraissaient s'entretenir de +lui. Ils causaient aussi de l'incendie du Zariétchié; le +propriétaire du chariot et de la vache, arrivant de la ville, +parlait plus qu'aucun autre. On disait que le sinistre était dû à +la malveillance, que les incendiaires étaient des ouvriers de +l'usine Chpigouline. + +«C'est singulier», pensa Stépan Trophimovitch, «il ne m'a pas +soufflé un mot de l'incendie pendant la route, et il a parlé de +tout.» + +-- Batuchka, Stépan Trophimovitch, est-ce vous que je vois, +monsieur? Voilà une surprise!... Est-ce que vous ne me +reconnaissez pas? s'écria un homme âgé qui rappelait le type du +domestique serf d'autrefois; il avait le visage rasé et portait un +manteau à long collet. Stépan Trophimovitch eut peur en entendant +prononcer son nom. + +-- Excusez-moi, balbutia-t-il, -- je ne vous remets pas du tout... + +-- Vous ne vous souvenez pas de moi? Mais je suis Anisim Ivanoff. +J'étais au service de feu M. Gaganoff, et que de fois, monsieur, +je vous ai vu avec Barbara Pétrovna chez la défunte Avdotia +Serguievna! Elle m'envoyait vous porter des livres, et deux fois +je vous ai remis de sa part des bonbons de Pétersbourg... + +-- Ah! oui, je te reconnais, Anisim, fit en souriant Stépan +Trophimovitch. -- Tu demeures donc ici? + +-- Dans le voisinage de Spassoff, près du monastère de V..., chez +Marfa Serguievna, la soeur d'Avdotia Serguievna, vous ne l'avez +peut-être pas oubliée; elle s'est cassé la jambe en sautant à bas +de sa voiture un jour qu'elle se rendait au bal. Maintenant elle +habite près du monastère, et je reste chez elle. Voyez-vous, si je +me trouve ici en ce moment, c'est que je suis venu voir des +proches... + +-- Eh bien, oui, eh bien, oui. + +-- Je suis bien aise de vous rencontrer, vous étiez gentil pour +moi, poursuivit avec un joyeux sourire Anisim. -- Mais où donc +allez-vous ainsi tout seul, monsieur?... Il me semble que vous ne +sortiez jamais seul? + +Stépan Trophimovitch regarda son interlocuteur d'un air craintif. + +-- Ne comptez-vous pas venir nous voir à Spassoff? + +-- Oui, je vais à Spassoff. _Il me semble que tout le monde va à +Spassoff..._ + +-- Et n'irez-vous pas chez Fédor Matviévitch? Il sera charmé de +votre visite. En quelle estime il vous tenait autrefois! +Maintenant encore il parle souvent de vous... + +-- Oui, oui, j'irai aussi chez Fédor Matviévitch. + +-- Il faut y aller absolument. Il y a ici des moujiks qui +s'étonnent: à les en croire, monsieur, on vous aurait rencontré +sur la grande route voyageant à pied. Ce sont de sottes gens. + +-- Je... c'est que je... Tu sais, Anisim, j'avais parié, comme +font les Anglais, que j'irais à pied, et je... + +La sueur perlait sur son front et sur ses tempes. + +-- Sans doute, sans doute, ... allait continuer l'impitoyable +Anisim; Stépan Trophimovitch ne put supporter plus longtemps ce +supplice. Sa confusion était telle qu'il voulut se lever et +quitter l'izba. Mais on apporta le samovar, et au même instant la +colporteuse, qui était sortie, rentra dans la chambre. Voyant en +elle une suprême ressource, Stépan Trophimovitch s'empressa de lui +offrir du thé. Anisim se retira. + +Le fait est que les paysans étaient fort intrigués. «Qu'est-ce que +c'est que cet homme-là?» se demandaient-ils, «on l'a trouvé +faisant route à pied, il se dit précepteur, il est vêtu comme un +étranger, et son intelligence ne paraît pas plus développée que +celle d'un petit enfant; il répond d'une façon si louche qu'on le +prendrait pour un fugitif, et il a de l'argent!» On pensait déjà à +prévenir la police -- «attendu qu'avec tout cela la ville était +loin d'être tranquille». Mais Anisim ne tarda pas à calmer les +esprits. En arrivant dans le vestibule, il raconta à qui voulut +l'entendre que Stépan Trophimovitch n'était pas, à vrai dire, un +précepteur, mais «un grand savant, adonné aux hautes sciences et +en même temps propriétaire dans le pays; depuis vingt-deux ans il +demeurait chez la grosse générale Stavroguine dont il était +l'homme de confiance, et tout le monde en ville avait pour lui une +considération extraordinaire; au club de la noblesse, il lui +arrivait de perdre en une soirée des centaines de roubles; son +rang dans le tchin était celui de secrétaire, titre correspondant +au grade de lieutenant-colonel dans l'armée. Ce n'était pas +étonnant qu'il eût de l'argent, car la grosse générale Stavroguine +ne comptait pas avec lui», etc., etc. + +«_Mais c'est une dame, et très comme il faut_», se disait Stépan +Trophimovitch à peine remis du trouble que lui avait causé la +rencontre d'Anisim, et il considérait d'un oeil charmé sa voisine +la colporteuse, qui pourtant avait sucré son thé à la façon des +gens du peuple. «_Ce petit morceau de sucre, ce n'est rien... _Il +y a en elle quelque chose de noble, d'indépendant et, en même +temps, de doux. _Le comme il faut tout pur, _seulement avec une +nuance _sui generis._» + +Elle lui apprit qu'elle s'appelait Sophie Matvievna Oulitine et +qu'elle avait son domicile à K..., où habitait sa soeur, une veuve +appartenant à la classe bourgeoise; elle-même était veuve aussi: +son mari, ancien sergent-major promu sous-lieutenant, avait été +tué à Sébastopol. + +-- Mais vous êtes encore si jeune, _vous n'avez pas trente ans._ + +-- J'en ai trente-quatre, répondit en souriant Sophie Matvievna. + +-- Comment, vous comprenez le français? + +-- Un peu; après la mort de mon mari, j'ai passé quatre ans dans +une maison noble, et là j'ai appris quelques mots de français en +causant avec les enfants. + +Elle raconta que, restée veuve à l'âge de dix-huit ans, elle avait +été quelque temps ambulancière à Sébastopol, qu'ensuite elle avait +vécu dans différents endroits, et que maintenant elle allait çà et +là vendre l'Évangile. + +_-- Mais, mon Dieu, _ce n'est pas à vous qu'est arrivée dans +notre ville une histoire étrange, fort étrange même? + +Elle rougit; c'était elle, en effet, qui avait été la triste +héroïne de l'aventure à laquelle Stépan Trophimovitch faisait +allusion. + +_-- Ces vauriens, ces malheureux!..._commença-t-il d'une voix +tremblante d'indignation; cet odieux souvenir avait rouvert une +plaie dans son âme. Pendant une minute il resta songeur. + +«Tiens, mais elle est encore partie», fit-il à part soi en +s'apercevant que Sophie Matvievna n'était plus à côté de lui. +«Elle sort souvent, et quelque chose la préoccupe: je remarque +qu'elle est même inquiète... _Bah! je deviens égoïste!_» + +Il leva les yeux et aperçut de nouveau Anisim, mais cette fois la +situation offrait l'aspect le plus critique. Toute l'izba était +remplie de paysans qu'Anisim évidemment traînait à sa suite. Il y +avait là le maître du logis, le propriétaire du chariot, deux +autres moujiks (des cochers), et enfin un petit homme à moitié +ivre qui parlait plus que personne; ce dernier, vêtu comme un +paysan, mais rasé, semblait être un bourgeois ruiné par +l'ivrognerie. Et tous s'entretenaient de Stépan Trophimovitch. Le +propriétaire du chariot persistait dans son dire, à savoir qu'en +suivant le rivage on allongeait la route de quarante verstes et +qu'il fallait absolument prendre le bateau à vapeur. Le bourgeois +à moitié ivre et le maître de la maison répliquaient avec +vivacité: + +-- Sans doute, mon ami, Sa Haute Noblesse aurait plus court à +traverser le lac à bord du bateau, mais maintenant le service de +la navigation est suspendu. + +-- Non, le bateau fera encore son service pendant huit jours! +criait Anisim plus échauffé qu'aucun autre. + +-- C'est possible, mais à cette saison-ci il n'arrive pas +exactement, quelquefois on est obligé de l'attendre pendant trois +jours à Oustiévo. + +-- Il viendra demain, il arrivera demain à deux heures précises. +Vous serez rendu à Spassoff avant le soir, monsieur! vociféra +Anisim hors de lui. + +_-- Mais qu'est-ce qu'il a cet homme? _gémit Stépan +Trophimovitch qui tremblait de frayeur en attendant que son sort +de décidât. + +Ensuite les cochers prirent aussi la parole: pour conduire le +voyageur jusqu'à Oustiévo, ils demandaient trois roubles. Les +autres criaient que ce prix n'avait rien d'exagéré, et que pendant +tout l'été tel était le tarif en vigueur pour ce parcours. + +-- Mais... il fait bon ici aussi... Et je ne veux pas... articula +faiblement Stépan Trophimovitch. + +-- Vous avez raison, monsieur, il fait bon maintenant chez nous à +Spassoff, et Fédor Matviévitch sera si content de vous voir! + +_-- Mon Dieu, mes amis, _tout cela est si inattendu pour moi! + +À la fin, Sophie Matvievna reparut, mais, quand elle revint +s'asseoir sur le banc, son visage exprimait la désolation la plus +profonde. + +-- Je ne puis pas aller à Spassoff! dit-elle à la maîtresse du +logis. + +Stépan Trophimovitch tressaillit. + +-- Comment, est-ce que vous deviez aussi aller à Spassoff? +demanda-t-il. + +La colporteuse raconta que la veille une propriétaire, Nadejda +Egorovna Svietlitzine, lui avait donné rendez-vous à Khatovo, +promettant de la conduire de là à Spassoff. Et voilà que cette +dame n'était pas venue! + +-- Que ferai-je maintenant? répéta Sophie Matvievna. + +_-- Mais, ma chère et nouvelle amie, _voyez-vous, je viens de +louer une voiture pour me rendre à ce village -- comment +l'appelle-t-on donc? je puis vous y conduire tout aussi bien que +la propriétaire, et demain, -- eh bien, demain nous partirons +ensemble pour Spassoff. + +-- Mais est-ce que vous allez aussi à Spassoff? + +_-- Mais que faire? Et je suis enchanté!_ Je vous conduirai avec +la plus grande joie; voyez-vous, ils veulent... j'ai déjà loué... +J'ai fait prix avec l'un de vous, ajouta Stépan Trophimovitch qui +maintenant brûlait d'aller à Spassoff. + +Un quart d'heure après, tous deux prenaient place dans une +britchka couverte, lui très animé et très content, elle à côté de +lui avec son sac et un reconnaissant sourire. Anisim les aida à +monter en voiture. + +-- Bon voyage, monsieur, cria l'empressé personnage; -- combien +j'ai été heureux de vous rencontrer! + +-- Adieu, adieu, mon ami, adieu. + +-- Vous irez voir Fédor Matviévitch, monsieur... + +-- Oui, mon ami, oui... Fédor Matviévitch... seulement, adieu. + +II + +-- Voyez-vous, mon amie, vous me permettez de m'appeler votre ami, +_n'est-ce pas?_ commença précipitamment le voyageur, dès que la +voiture se fut mise en marche. -- Voyez-vous, je... _J'aime le +peuple, c'est indispensable, mais il me semble que je ne l'avais +jamais vu de près. Stasie... cela va sans dire qu'elle est aussi +du peuple... mais le vrai peuple, _j'entends celui qu'on rencontre +sur la grande route, celui-là n'a, à ce qu'il paraît, d'autre +souci que de savoir où je vais... Mais, trêve de récriminations. +Je divague un peu, dirait-on; cela tient sans doute à ce que je +parle vite. + +Sophie Matvievna fixa sur son interlocuteur un regard pénétrant, +quoique respectueux. + +-- Vous êtes souffrant, je crois, observa-t-elle. + +-- Non, non, je n'ai qu'à m'emmitoufler; le vent est frais, il est +même très frais, mais laissons cela. _Chère et incomparable amie, +_il me semble que je suis presque heureux, et la faute en est à +vous. Le bonheur ne me vaut rien, parce que je me sens +immédiatement porté à pardonner à tous mes ennemis... + +-- Eh bien! c'est ce qu'il faut. + +-- Pas toujours, _chère innocente. L'Évangile... Voyez-vous, +désormais nous le prêcherons ensemble, _et je vendrai avec plaisir +vos beaux livres. Oui, je sens que c'est une idée, _quelque chose +de très nouveau dans ce genre. _Le peuple est religieux, _c'est +admis, _mais il ne connaît pas encore l'Évangile. Je le lui ferai +connaître... Dans une exposition orale on peut corriger les +erreurs de ce livre remarquable que je suis disposé, bien entendu, +à traiter avec un respect extraordinaire. Je serai utile même sur +la grande route. J'ai toujours été utile, je le leur ai toujours +dit, _à eux et à cette chère ingrate..._Oh! pardonnons, +pardonnons, avant tout pardonnons à tous et toujours... Nous +pourrons espérer que l'on nous pardonnera aussi. Oui, car nous +sommes tous coupables les uns envers les autres. Nous sommes tous +coupables!... + +-- Tenez, ce que vous venez de dire est fort bien, me semble-t-il. + +-- Oui, oui... Je sens que je parle très bien. Je leur parlerai +très bien, mais, mais que voulais-je donc dire d'important? Je +perds toujours le fil et je ne me rappelle plus... Me permettez- +vous de ne pas vous quitter? Je sens que votre regard et... +j'admire même vos façons: vous êtes naïve, votre langage est +ingénu, et vous versez votre thé dans la soucoupe... avec ce +vilain petit morceau de sucre; mais il y a en vous quelque chose +de charmant, et je vois à vos traits... Oh! ne rougissez et n'ayez +pas peur de moi parce que je suis un homme. _Chère et +incomparable, pour moi une femme, c'est tout. _Il faut absolument +que je vive à côté d'une femme, mais seulement à côté... Je sors +complètement du sujet... Je ne sais plus du tout ce que je voulais +dire. Oh! heureux celui à qui Dieu envoie toujours une femme et... +je crois que je suis comme en extase. Dans la grande route même il +y a une haute pensée! Voilà, voilà ce que je voulais dire, voilà +l'idée que je cherchais et que je ne retrouvais plus. Et pourquoi +nous ont-ils emmenés plus loin? Là aussi l'on était bien, ici +_cela devient trop froid. À propos, j'ai en tout quarante roubles, +et voilà cet argent, _prenez, prenez, je ne saurais pas le garder, +je le perdrais, ou l'on me le volerait, et... Il me semble que +j'ai envie de dormir, il y a quelque chose qui tourne dans ma +tête. Oui, ça tourne, ça tourne, ça tourne. Oh! que vous êtes +bonne! Avec quoi me couvrez-vous ainsi? + +-- Vous avez une forte fièvre, et j'ai mis sur vous ma couverture, +mais, pour ce qui est de l'argent, je ne... + +-- Oh! de grâce, _n'en parlons plus, parce que cela me fait mal; +_oh! que vous êtes bonne! + +À ce flux de paroles succéda tout à coup un sommeil fiévreux, +accompagné de frissons. Les voyageurs firent ces dix-sept verstes +sur un chemin raboteux où la voiture cahotait fort. Stépan +Trophimovitch s'éveillait souvent, il se soulevait brusquement de +dessus le petit coussin que Sophie Matvievna lui avait placé sous +la tête, saisissait la main de sa compagne et lui demandait: «Vous +êtes ici?» comme s'il craignait qu'elle ne l'eût quitté. Il lui +assurait aussi qu'il voyait en songe une mâchoire ouverte, et que +cela l'impressionnait très désagréablement. Son état inquiétait +fort la colporteuse. + +Les voituriers arrêtèrent devant une grande izba à quatre +fenêtres, flanquée de bâtiments logeables. S'étant réveillé, +Stépan Trophimovitch se hâta d'entrer et alla droit à la seconde +pièce, la plus grande et la plus belle de la maison. Son visage +ensommeillé avait pris une expression très soucieuse. La maîtresse +du logis était une grande et robuste paysanne de quarante ans, qui +avait des cheveux très noirs et un soupçon de moustache. Le +voyageur lui déclara incontinent qu'il voulait avoir pour lui +toute la chambre. «Fermez la porte», ajouta-t-il, «et ne laissez +plus entrer personne ici, _parce que nous avons à parler. Oui, +j'ai beaucoup à vous dire, chère amie. _Je vous payerai, je +payerai!» acheva-t-il en s'adressant à la logeuse avec un geste de +la main. + +Quoiqu'il parlât précipitamment, il paraissait avoir quelque peine +à remuer la langue. La femme l'écouta d'un air peu aimable; elle +ne fit aucune objection, mais son acquiescement muet était gros de +menaces. Stépan Trophimovitch ne le remarqua pas et, du ton le +plus pressant, demanda qu'on lui servît tout de suite à dîner. + +Cette fois la maîtresse de la maison rompit le silence. + +-- Vous n'êtes pas ici à l'auberge, monsieur, nous ne donnons pas +à dîner aux voyageurs. On peut vous cuire des écrevisses ou vous +faire du thé, mais c'est tout ce que nous avons. Il n'y aura pas +de poisson frais avant demain. + +Mais Stépan Trophimovitch ne voulut rien entendre. «Je payerai, +seulement dépêchez-vous, dépêchez-vous!» répétait-il en +gesticulant avec colère. Il demanda une soupe au poisson et une +poule rôtie. La femme assura que dans tout le village il était +impossible de se procurer une poule; elle consentit néanmoins à +aller voir si elle n'en trouverait pas une, mais sa mine montrait +qu'elle croyait par là faire preuve d'une complaisance +extraordinaire. + +Dès qu'elle fut sortie, Stépan Trophimovitch s'assit sur le divan +et invita Sophie Matvievna à prendre place auprès de lui. Il y +avait dans la chambre un divan et des fauteuils, mais ces meubles +étaient en fort mauvais état. La pièce, assez spacieuse, était +coupée en deux par une cloison derrière laquelle se trouvait un +lit. Une vieille tapisserie jaune, très délabrée, couvrait les +murs. Avec son mobilier acheté d'occasion, ses affreuses +lithographies mythologiques et ses icônes rangés dans le coin de +devant, cette chambre offrait un disgracieux mélange de la ville +et de la campagne. Mais Stépan Trophimovitch ne donna pas un coup +d'oeil à tout cela et n'alla même pas à la fenêtre pour contempler +l'immense lac qui commençait à dix sagènes de l'izba. + +-- Enfin nous voici seuls, et nous ne laisserons entrer personne! +Je veux vous raconter tout, tout depuis le commencement... + +Sophie Matvievna, qui paraissait fort inquiète, se hâta de +l'interrompre: + +-- Savez-vous, Stépan Trophimovitch... + +_-- Comment, vous savez déjà mon nom?_ fit-il avec un joyeux +sourire. + +-- Tantôt j'ai entendu Anisim Ivanovitch vous nommer, pendant que +vous causiez avec lui. + +Et, après avoir regardé vers la porte pour s'assurer qu'elle était +fermée et que personne ne pouvait entendre, la colporteuse, +baissant soudain la voix, apprit à son interlocuteur quel danger +l'on courait dans ce village. «Quoique, dit-elle, tous les paysans +d'ici soient pêcheurs et vivent principalement de ce métier, cela +ne les empêche pas chaque été de rançonner abominablement les +voyageurs. Cette localité n'est pas un lieu de passage, on n'y +vient que parce que le bateau à vapeur s'y arrête, mais celui-ci +fait très irrégulièrement son service: pour peu que le temps soit +mauvais, on est obligé d'attendre plusieurs jours l'arrivée du +bateau; pendant ce temps-là le village se remplit de monde, toutes +les maisons sont pleines, et les habitants profitent de la +circonstance pour vendre chaque objet le triple de sa valeur.» + +Tandis que Sophie Matvievna parlait avec une animation extrême, +quelque chose comme un reproche se lisait dans le regard que +Stépan Trophimovitch fixait sur elle; plusieurs fois il essaya de +la faire taire, mais la jeune femme n'en poursuivait pas moins le +cours de ses récriminations contre l'avidité des gens d'Oustiévo: +déjà précédemment elle était venue dans ce village avec une «dame +très noble», elles y avaient logé pendant deux jours en attendant +l'arrivée du bateau à vapeur, et ce qu'on les avait écorchées! +C'était même terrible de se rappeler cela... «Voyez-vous, Stépan +Trophimovitch, vous avez demandé cette chambre pour vous seul... +moi, ce que je vous en dis, c'est uniquement pour vous prévenir... +Là, dans l'autre pièce, il y a déjà des voyageurs: un vieillard, +un jeune homme, une dame avec des enfants; mais demain l'izba sera +pleine jusqu'à deux heures, parce que le bateau à vapeur n'étant +pas venu depuis deux jours arrivera certainement demain. Eh bien, +pour la chambre particulière que vous avez louée et pour le dîner +que vous avez commandé, ils vous demanderont un prix qui serait +inouï même dans une capitale...» + +Mais ce langage le faisait souffrir, il était vraiment affligé: + +_-- Assez, mon enfant, _je vous en supplie; _nous avons notre +argent et après -- et après le bon Dieu._ Je m'étonne même que +vous, avec votre élévation d'idées... _Assez, assez, vous me +tourmentez, _dit-il, pris d'une sorte d'impatience hystérique: -- +l'avenir est grand ouvert devant nous, et vous... vous m'inquiétez +pour l'avenir... + +Il se mit aussitôt à raconter toute son histoire, parlant si vite +qu'au commencement il était même difficile de le comprendre. Ce +récit dura fort longtemps. On servit la soupe au poisson, on +servit la poule, on apporta enfin le samovar, et Stépan +Trophimovitch parlait toujours... Cette étrange loquacité avait +quelque chose de morbide, et, en effet, le pauvre homme était +malade. En l'écoutant, Sophie Matvievna prévoyait avec angoisse +qu'à cette brusque tension des forces intellectuelles succéderait +immédiatement un affaiblissement extraordinaire de l'organisme. Il +narra d'abord ses premières années, ses «courses enfantines dans +la campagne»; au bout d'une heure seulement, il arriva à ses deux +mariages et à son séjour à Berlin. Du reste, je ne me permets pas +de rire. Il y avait là réellement pour lui un intérêt supérieur en +jeu, et, comme on dit aujourd'hui, presque une lutte pour +l'existence. Il voyait devant lui celle dont il rêvait déjà de +faire la compagne de sa route future, et il était pressé de +l'initier, si l'on peut s'exprimer ainsi. Le génie de Stépan +Trophimovitch ne devait plus être un secret pour Sophie Matvievna. +Peut-être se faisait-il d'elle une opinion fort exagérée, toujours +est-il qu'il l'avait choisie. Il ne pouvait se passer de femme. En +considérant le visage de la colporteuse, force lui fut de s'avouer +que nombre de ses paroles, des plus importantes même, restaient +lettre close pour elle. + +«_Ce n'est rien, nous attendrons; _maintenant déjà elle peut +comprendre par la divination du sentiment.» + +-- Mon amie! fit-il avec élan, -- il ne me faut que votre coeur, +et, tenez, ce charmant, cet adorable regard que vous fixez sur moi +en ce moment! Oh! ne rougissez pas! Je vous ai déjà dit... + +Ce qui parut surtout obscur à la pauvre Sophie Matvievna, ce fut +une longue dissertation destinée à prouver que personne n'avait +jamais compris Stépan Trophimovitch et que «chez nous, en Russie, +les talents sont étouffés». «C'était bien trop fort pour moi», +disait-elle plus tard avec tristesse. Elle écoutait d'un air de +compassion profonde, en écarquillant un peu les yeux. Lorsqu'il se +répandit en mots piquants à l'adresse de nos «hommes d'avant- +garde», elle essaya à deux reprises de sourire, mais son visage +exprimait un tel chagrin que cela finit par déconcerter Stépan +Trophimovitch. Changeant de thème, il tomba violemment sur les +nihilistes et les «hommes nouveaux». Alors son emportement effraya +la colporteuse, et elle ne respira un peu que quand le narrateur +aborda le chapitre de ses amours. La femme, fût-elle nonne, est +toujours femme. Sophie Matvievna souriait, hochait la tête; +parfois elle rougissait et baissait les yeux, ce qui réjouissait +Stépan Trophimovitch, si bien qu'il ajouta à son histoire force +enjolivements romanesques. Dans son récit, Barbara Pétrovna devint +une délicieuse brune («fort admirée à Pétersbourg et dans +plusieurs capitales de l'Europe»), dont le mari «s'était fait tuer +à Sébastopol», uniquement parce que, se sentant indigne de l'amour +d'une telle femme, il voulait la laisser à son rival, lequel, bien +entendu, n'était autre que Stépan Trophimovitch... «Ne vous +scandalisez pas, ma douce chrétienne!» s'écria-t-il presque dupe +lui-même de ses propres inventions, -- «c'était quelque chose +d'élevé, quelque chose de si platonique que pas une seule fois, +durant toute notre vie, nous ne nous sommes avoué nos sentiments +l'un à l'autre.» Comme la suite l'apprenait, la cause d'un pareil +état de choses était une blonde (s'il ne s'agissait pas ici de +Daria Pavlovna, -- je ne sais à qui Stépan Trophimovitch faisait +allusion). Cette blonde devait tout à la brune, qui, en qualité de +parente éloignée, l'avait élevée chez elle. La brune, remarquant +enfin l'amour de la blonde pour Stépan Trophimovitch, avait imposé +silence à son coeur. La blonde, de son côté, en avait fait autant +lorsque, à son tour, elle s'était aperçue qu'elle avait une rivale +dans la brune. Et ces trois êtres, victimes chacun de sa +magnanimité, s'étaient tus ainsi pendant vingt années, renfermant +tout en eux-mêmes. «Oh! quelle passion c'était! quelle passion +c'était!» sanglota-t-il, très sincèrement ému. -- «Je la voyais +(la brune) dans le plein épanouissement de ses charmes; cachant ma +blessure au fond de moi-même, je la voyais chaque jour passer à +côté de moi, comme honteuse de sa beauté.» (Une fois il lui +échappa de dire: «comme honteuse de son embonpoint.») À la fin, il +avait pris la fuite, s'arrachant à ce rêve, à ce délire qui avait +duré vingt ans. -- _Vingt ans! _Et voilà que maintenant, sur la +grande route... Puis, en proie à une sorte de surexcitation +cérébrale, il entreprit d'expliquer à Sophie Matvievna ce que +devait signifier leur rencontre d'aujourd'hui, «cette rencontre si +imprévue et si fatidique». Extrêmement agitée, la colporteuse +finit par se lever; il voulut se jeter à ses genoux, elle fondit +en larmes. Les ténèbres s'épaississaient; tous deux avaient déjà +passé plusieurs heures enfermés ensemble... + +-- Non, il vaut mieux que je loge dans cette pièce-là, balbutia-t- +elle, -- autrement, qu'est-ce que les gens penseraient? + +Elle réussit enfin à s'échapper; il la laissa partir après lui +avoir juré qu'il se coucherait tout de suite. En lui disant adieu, +il se plaignit d'un violent mal de tête. Sophie Matvievna avait +laissé son sac et ses affaires dans la première chambre; elle +comptait passer la nuit là avec les maîtres de la maison, mais il +lui fut impossible de reposer un instant. + +À peine au lit, Stépan Trophimovitch eut une de ces cholérines que +tous ses amis et moi nous connaissions si bien; ainsi que le +lecteur le sait, cet accident se produisait presque régulièrement +chez lui à la suite de toute tension nerveuse, de toute secousse +morale. La pauvre Sophie Matvievna fut sur pied toute la nuit. +Comme, pour donner ses soins au malade, elle était obligée de +traverser assez souvent la pièce voisine où couchaient les +voyageurs et les maîtres de l'izba, ceux-ci, troublés dans leur +sommeil par ces allées et venues, manifestaient tout haut leur +mécontentement; ils en vinrent même aux injures lorsque, vers le +matin, la colporteuse s'avisa de faire chauffer du thé. Pendant +toute la durée de son accès, Stépan Trophimovitch resta dans un +état de demi-inconscience; parfois il lui semblait qu'on mettait +le samovar sur le feu, qu'on lui faisait boire quelque chose (du +sirop de framboises), qu'on lui frictionnait le ventre, la +poitrine. Mais, presque à chaque instant, il sentait qu'_elle_ +était là, près de lui; que c'était elle qui entrait et qui +sortait, elle qui l'aidait à se lever et ensuite à se recoucher. À +trois heures du matin le malade se trouva mieux; il quitta son +lit, et, par un mouvement tout spontané, se prosterna sur le +parquet devant Sophie Matvievna. Ce n'était plus la génuflexion de +tout à l'heure; il était tombé aux pieds de la colporteuse et il +baisait le bas de sa robe. + +-- Cessez, je ne mérite pas tout cela, bégayait-elle, et en même +temps elle s'efforçait d'obtenir de lui qu'il regagnât son lit. + +-- Vous êtes mon salut, dit-il en joignant pieusement les mains +devant elle; -- _vous êtes noble comme une marquise!_ Moi, je suis +un vaurien! oh! toute ma vie j'ai été un malhonnête homme! + +-- Calmez-vous, suppliait Sophie Matvievna. + +-- Tantôt je ne vous ai dit que des mensonges, -- pour la +gloriole, pour le chic, pour le désoeuvrement, -- tout est faux, +tout jusqu'au dernier mot, oh! vaurien, vaurien! + +Comme on le voit, après la cholérine, Stépan Trophimovitch +éprouvait un besoin hystérique de se condamner lui-même. J'ai déjà +mentionné ce phénomène en parlant de ses lettres à Barbara +Pétrovna. Il se souvint tout à coup de _Lise, _de sa rencontre +avec elle le matin précédent: «C'était si terrible et _-- +_sûrement il y a eu là un malheur, mais je ne l'ai pas +questionnée, je ne me suis pas informé! Je ne pensais qu'à moi! +Oh! qu'est ce qui lui est arrivé? Vous ne le savez pas?» +demandait-il d'un ton suppliant à Sophie Matvievna. + +Ensuite il jura qu'»il n'était pas un infidèle», qu'il reviendrait +_à elle _(c'est-à-dire à Barbara Pétrovna). «Nous nous +approcherons chaque jour de son perron (Sophie Matvievna était +comprise dans ce «nous»); nous viendrons à l'heure où elle monte +en voiture pour sa promenade du matin, et nous regarderons sans +faire de bruit... Oh! je veux qu'elle me frappe sur l'autre joue; +je le veux passionnément! Je lui tendrai mon autre joue _comme +dans votre livre!_ Maintenant, maintenant seulement j'ai compris +ce que signifient ces mots: «tendre l'autre joue.» Jusqu'à ce +moment je ne les avais jamais compris!» + +Cette journée et la suivante comptent parmi les plus cruelles que +Sophie Matvievna ait connues dans sa vie; à présent encore elle ne +se les rappelle qu'en frissonnant. Stépan Trophimovitch était trop +souffrant pour pouvoir prendre le bateau à vapeur qui, cette fois, +arriva exactement à deux heures de l'après-midi. La colporteuse +n'eut pas le courage de le laisser seul, et elle n'alla pas non +plus à Spassoff. D'après ce qu'elle a raconté, le malade témoigna +une grande joie quand il apprit que le bateau était parti: + +-- Allons, c'est parfait; allons, très bien, murmura-t-il couché +dans son lit; -- j'avais toujours peur que nous ne nous en +allassions. On est si bien ici, on est mieux ici que n'importe +où... Vous ne me quitterez pas? Oh! vous ne m'avez pas quitté! + +Pourtant on était loin d'être si bien «ici». Stépan Trophimovitch +ne voulait rien savoir des embarras de sa compagne; sa tête +n'était pleine que de chimères. Quant à sa maladie, il la +regardait comme une petite indisposition sans conséquence et il +n'y songeait pas du tout. Sa seule idée, c'était d'aller vendre +«ces petits livres» avec la colporteuse. Il la pria de lui lire +l'Évangile: + +Il y a longtemps que je l'ai lu... dans l'original. Si par hasard +on me questionnait, je pourrais me tromper; il faut se mettre en +mesure de répondre. + +Elle s'assit à côté de lui et ouvrit le livre. + +Il l'interrompit dès la première ligne: + +-- Vous lisez très bien. Je vois, je vois, que je ne me suis pas +trompé! ajouta-t-il. Ces derniers mots, obscurs en eux-mêmes, +furent prononcés d'un ton enthousiaste. Du reste, l'exaltation +était en ce moment la caractéristique de Stépan Trophimovitch. + +Sophie Matvievna lut le sermon sur la montagne. + +-- _Assez, assez, mon enfant, _assez!... Pouvez-vous penser que +_cela _ne suffit pas? + +Et il ferma les yeux avec accablement. Il était très faible, mais +n'avait pas encore perdu connaissance. La colporteuse allait se +lever, supposant qu'il avait envie de dormir; il la retint: + +-- Mon amie, j'ai menti toute ma vie. Même quand je disais des +choses vraies. Je n'ai jamais parlé pour la vérité, mais pour moi; +je le savais déjà autrefois, maintenant seulement je le vois... +Oh! où sont les amis que, toute ma vie, j'ai blessés par mon +amitié? Et tous, tous! _Savez-vous_, je mens peut-être encore +maintenant; oui, à coup sûr, je mens encore. Le pire, c'est que +moi-même je suis dupe de mes paroles quand je mens. Dans la vie il +n'y a rien de plus difficile que de vivre sans mentir... et... et +sans croire à son propre mensonge, oui, oui, justement! Mais +attendez, nous parlerons de tout cela plus tard... Nous sommes +ensemble, ensemble! acheva-t-il avec enthousiasme. + +-- Stépan Trophimovitch, demanda timidement Sophie Matvievna, -- +ne faudrait-il pas envoyer chercher un médecin au chef-lieu? + +Ces mots firent sur lui une impression terrible. + +-- Pourquoi? _Est-ce que je suis si malade? Mais rien de sérieux. +_Et quel besoin avons-nous des étrangers? On me reconnaîtra encore +et -- qu'arrivera-t-il alors? Non, non, pas d'étrangers, nous +sommes ensemble, ensemble! + +-- Vous savez, dit-il après un silence, -- lisez-moi encore +quelque chose, n'importe quoi, ce qui vous tombera sous les yeux. + +Sophie Matvievna ouvrit le livre et se mit en devoir de lire. + +-- Au hasard, le premier passage venu, répéta-t-il. + +-- «Écris aussi à l'ange de l'église de Laodicée...» + +-- Qu'est-ce que c'est? Quoi? Où cela se trouve-t-il? + +-- C'est dans l'Apocalypse. + +_-- Oh! je m'en souviens, oui, l'Apocalypse. Lisez, lisez, _je +conjecturerai notre avenir d'après ce livre, je veux savoir ce +qu'il en dit; lisez à partir de l'ange, à partir de l'ange... + +-- «Écris aussi à l'ange de l'église de Laodicée: voici ce que dit +celui qui est la vérité même, le témoin fidèle et véritable, le +principe des oeuvres de Dieu. Je sais quelles sont tes oeuvres; tu +n'es ni froid ni chaud; oh! si tu étais froid ou chaud! Mais parce +que tu es tiède et que tu n'es ni froid ni chaud, je te vomirai de +ma bouche. Car tu dis: Je suis riche, je suis comblé de biens et +je n'ai besoin de rien, et tu ne sais pas que tu es malheureux et +misérable, et pauvre, et aveugle, et nu.» + +Stépan Trophimovitch se souleva sur son oreiller, ses yeux +étincelaient. + +-- C'est... et c'est dans votre livre? s'écria-t-il; -- je ne +connaissais pas encore ce beau passage! Ecoutez: plutôt froid, +oui, froid que tiède, que _seulement_ tiède. Oh! je prouverai: +seulement ne me quittez pas, ne me laissez pas seul! Nous +prouverons, nous prouverons! + +-- Mais je ne vous quitterai pas, Stépan Trophimovitch, je ne vous +abandonnerai jamais! répondit Sophie Matvievna. + +Elle lui prit les mains, les serra dans les siennes et les posa +sur son coeur en le regardant avec des yeux pleins de larmes. «Il +me faisait vraiment pitié en ce moment-là!» a-t-elle raconté plus +tard. + +Un tremblement convulsif agita les lèvres du malade. + +-- Pourtant, Stépan Trophimovitch, qu'est-ce que nous allons +faire? Si l'on prévenait quelqu'un de vos amis ou de vos proches? + +Mais il fut si effrayé que la colporteuse regretta de lui avoir +parlé de la sorte. Il la supplia en tremblant de n'appeler +personne, de ne rien entreprendre; il exigea d'elle une promesse +formelle à cet égard. «Personne, personne! répétait-il, -- nous +deux, rien que nous deux! _Nous partirons ensemble_.» + +Pour comble de disgrâce, les logeurs commençaient aussi à +s'inquiéter; ils bougonnaient, harcelaient de leurs réclamations +Sophie Matvievna. Elle les paya et s'arrangea de façon à leur +prouver qu'elle avait de l'argent, ce qui lui procura un peu de +répit. Toutefois le maître de l'izba demanda à voir les «papiers» +de Stépan Trophimovitch. Avec un sourire hautain celui-ci indiqua +du geste son petit sac où se trouvait un document qui lui avait +toujours tenu lieu de passeport: c'était un certificat constatant +sa sortie du service. Sophie Matvievna montra cette pièce au +logeur, mais il ne s'humanisa guère: «Il faut, dit-il, transporter +le malade ailleurs, car notre maison n'est pas un hôpital, et s'il +venait à mourir ici, cela nous attirerait beaucoup de +désagréments.» Sophie Matvievna lui parla aussi d'envoyer chercher +un médecin au chef-lieu, mais c'eût été une trop grosse dépense, +et force fut de renoncer à cette idée. La colporteuse angoissée +revint auprès de Stépan Trophimovitch. Ce dernier s'affaiblissait +à vue d'oeil. + +-- Maintenant lisez-moi encore quelque chose... l'endroit où il +est question des cochons, dit-il tout à coup. + +-- Quoi? fit avec épouvante Sophie Matvievna. + +-- L'endroit où l'on parle des cochons... C'est aussi dans votre +livre... _ces cochons_... je me rappelle, des diables entrèrent +dans des cochons, et tous se noyèrent. Lisez-moi cela, j'y tiens +absolument; je vous dirai ensuite pourquoi. Je veux me remettre en +mémoire le texte même. + +Sophie Matvievna connaissait bien les évangiles; elle n'eut pas de +peine à trouver dans celui de saint Luc le passage qui sert +d'épigraphe à ma chronique. Je le transcris de nouveau ici: + +-- «Or il y avait là un grand troupeau de pourceaux qui paissaient +sur une montagne, et les démons Le priaient qu'_Il_ leur permit +d'entrer dans ces pourceaux, et il le leur permit. Les démons +étant donc sortis de cet homme entrèrent dans les pourceaux, et le +troupeau se précipita de la montagne dans le lac, et y fut noyé. +Et ceux qui les paissaient, voyant ce qui était arrivé, +s'enfuirent et le racontèrent dans la ville et à la campagne. +Alors les gens sortirent pour voir ce qui s'était passé, et, étant +venus vers Jésus, ils trouvèrent l'homme, duquel les démons +étaient sortis, assis aux pieds de Jésus, habillé et dans son bon +sens, et ils furent saisis de frayeur. Et ceux qui avaient vu la +chose leur racontèrent comment le démoniaque avait été délivré.» + +-- Mon amie, dit Stépan Trophimovitch fort agité, -- _savez-vous_, +ce passage merveilleux et... extraordinaire a été pour moi toute +ma vie une pierre d'achoppement... aussi en avais-je gardé le +souvenir depuis l'enfance. Mais maintenant il m'est venu une idée; +_une comparaison._ J'ai à présent une quantité effrayante d'idées: +voyez-vous, c'est trait pour trait l'image de notre Russie. Ces +démons qui sortent du malade et qui entrent dans des cochons -- ce +sont tous les poisons, tous les miasmes, toutes les impuretés, +tous les diables accumulés depuis des siècles dans notre grande et +chère malade, dans notre Russie! _Oui, cette Russie, que j'aimais +toujours._ Mais sur elle, comme sur ce démoniaque insensé, veille +d'en haut une grande pensée, une grande volonté qui expulsera tous +ces démons, toutes ces impuretés, toute cette corruption suppurant +à la surface... et eux-mêmes demanderont à entrer dans des +cochons. Que dis-je! peut-être y sont-ils déjà entrés! C'est nous, +nous et eux, et Pétroucha... _et les autres avec lui, _et moi +peut-être le premier: affolés, furieux, nous nous précipiterons du +rocher dans la mer, nous nous noierons tous, et ce sera bien fait, +car nous ne méritons que cela. Mais la malade sera sauvée, et +«elle s'assiéra aux pieds de Jésus...» et tous la contempleront +avec étonnement... Chère, _vous comprendrez après, _maintenant +cela m'agite trop... _Vous comprendrez après... Nous comprendrons +ensemble._ + +Le délire s'empara de lui, et à la fin il perdit connaissance. +Toute la journée suivante se passa de même. Sophie Matvievna +pleurait, assise auprès du malade; depuis trois nuits elle avait à +peine pris un instant de repos, et elle évitait la présence des +logeurs qui, elle le pressentait, songeaient déjà à les mettre +tous deux à la porte. La délivrance n'arriva que le troisième +jour. Le matin, Stépan Trophimovitch revint à lui, reconnut la +colporteuse et lui tendit la main. Elle fit le signe de la croix +avec confiance. Il voulut regarder par la fenêtre: «_Tiens, un +lac, _dit-il; ah! mon Dieu, je ne l'avais pas encore vu...» En ce +moment un équipage s'arrêta devant le perron de l'izba, et dans la +maison se produisit un remue-ménage extraordinaire. + +III + +C'était Barbara Pétrovna elle-même qui arrivait dans une voiture à +quatre places, avec Daria Pavlovna et deux laquais. Cette +apparition inattendue s'expliquait le plus naturellement du monde: +Anisim, qui se mourait de curiosité, était allé chez la générale +dès le lendemain de son arrivée à la ville et avait raconté aux +domestiques qu'il avait rencontré Stépan Trophimovitch seul dans +un village, que des paysans l'avaient vu voyageant seul à pied sur +la grande route, qu'enfin il était parti en compagnie de Sophie +Matvievna pour Oustiévo, d'où il devait se rendre à Spassoff. +Comme, de son côté, Barbara Pétrovna était déjà fort inquiète et +cherchait de son mieux le fugitif, on l'avertit immédiatement de +la présence d'Anisim. Après que celui-ci l'eût mise au courant des +faits rapportés plus haut, elle donna ordre d'atteler et partit en +toute hâte pour Oustiévo. Quant à la maladie de son ami, elle n'en +avait encore aucune connaissance. + +Sa voix dure et impérieuse intimida les logeurs eux-mêmes. Elle ne +s'était arrêtée que pour demander des renseignements, persuadée +que Stépan Trophimovitch se trouvait depuis longtemps déjà à +Spassoff; mais, en apprenant qu'il n'avait pas quitté la maison et +qu'il était malade, elle entra fort agitée dans l'izba. + +-- Eh bien, où est-il? Ah! c'est toi! cria-t-elle à la vue de +Sophie Matvievna, qui justement se montrait sur le seuil de la +seconde pièce; -- à ton air effronté, j'ai deviné que c'était toi! +Arrière, coquine! Qu'elle ne reste pas une minute de plus ici! +Chasse-la, ma mère, sinon je te ferai mettre en prison pour toute +ta vie! Qu'on la garde pour le moment dans une autre maison! À la +ville, elle a déjà été emprisonnée et elle le sera encore. Je te +prie, logeur, de ne laisser entrer personne ici, tant que j'y +serai. Je suis la générale Stavroguine, et je prends pour moi +toute la maison. Mais toi, ma chère, tu me rendras compte de tout. + +Le son de cette voix qu'il connaissait bien effraya Stépan +Trophimovitch. Il se mit à trembler. Mais déjà Barbara Pétrovna +était dans la chambre. Ses yeux lançaient des flammes; avec son +pied elle attira à elle une chaise, se renversa sur le dossier et +interpella violemment Daria Pavlovna: + +-- Retire-toi pour le moment, reste avec les logeurs. Qu'est-ce +que cette curiosité? Aie soin de bien fermer la porte en t'en +allant. + +Pendant quelque temps elle garda le silence et attacha sur le +visage effaré du malade un regard d'oiseau de proie. + +-- Eh bien, comment vous portez-vous, Stépan Trophimovitch? Vous +faisiez un petit tour de promenade? commença-t-elle soudain avec +une ironie pleine de colère. + +_-- Chère, _balbutia-t-il dans son émoi, -- j'étudiais la vraie +vie russe... _et je prêcherais l'Évangile..._ + +-- Ô homme effronté, ingrat! vociféra-t-elle tout à coup en +frappant ses mains l'une contre l'autre. -- Ce n'était pas assez +pour vous de me couvrir de honte, vous vous êtes lié... Oh! vieux +libertin, homme sans vergogne! + +_-- Chère..._ + +La voix lui manqua, tandis qu'il considérait la générale avec des +yeux dilatés par la frayeur. + +--Qui est-_elle?_ + +_-- C'est un ange... c'était plus qu'un ange pour moi, toute la +nuit elle... Oh! _ne criez pas, ne lui faites pas peur, _chère, +chère..._ + +Barbara Pétrovna se dressa brusquement sur ses pieds: «De l'eau, +de l'eau!» fit-elle d'un ton d'épouvante; quoique Stépan +Trophimovitch eût repris ses sens, elle continuait à regarder, +pâle et tremblante, son visage défait; maintenant seulement elle +se doutait de la gravité de sa maladie. + +-- Daria, dit-elle tout bas à la jeune fille, -- il faut faire +venir immédiatement le docteur Zaltzfisch; qu'Alexis Égorovitch +parte tout de suite; il prendra des chevaux ici, et il ramènera de +la ville une autre voiture. Il faut que le docteur soit ici ce +soir. + +Dacha courut transmettre l'ordre de la générale. Le regard de +Stépan Trophimovitch avait toujours la même expression d'effroi, +ses lèvres blanches frémissaient, Barbara Pétrovna lui parlait +comme à un enfant: + +-- Attends, Stépan Trophimovitch, attends, mon chéri! Eh bien, +attends donc, attends, Daria Pavlovna va revenir et... Ah! mon +Dieu, ajouta-t-elle, -- logeuse, logeuse, mais viens donc, toi du +moins, matouchka! + +Dans son impatience, elle alla elle-même trouver la maîtresse de +la maison. + +-- Fais revenir _celle-là _tout de suite, à l'instant. Ramène-la, +ramène-la! + +Par bonheur, Sophie Matvievna n'était pas encore sortie de la +maison; elle allait franchir le seuil de la porte avec son sac et +son petit paquet, quand on lui fit rebrousser chemin. Sa frayeur +fut telle qu'elle se mit à trembler de tous ses membres. Barbara +Pétrovna la saisit par le bras comme un milan fond sur un poulet, +et, d'un mouvement impétueux, l'entraîna auprès de Stépan +Trophimovitch. + +-- Eh bien, tenez, la voilà. Je ne l'ai pas mangée. Vous pensiez +que je l'avais mangée. + +Stépan Trophimovitch prit la main de Barbara Pétrovna, la porta à +ses yeux, puis, dans un accès d'attendrissement maladif, commença +à pleurer et à sangloter. + +-- Allons, calme-toi, calme-toi, allons, mon cher, allons, +batuchka! Ah! mon Dieu, mais calmez-vous donc! cria avec colère la +générale. -- Oh! bourreau, mon éternel bourreau! + +-- Chère, balbutia enfin Stépan Trophimovitch en s'adressant à +Sophie Matvievna, -- restez-là, chère, j'ai quelque chose à dire +ici... + +Sophie Matvievna se retira aussitôt. + +_-- Chérie... chérie..._ fit il d'une voix haletante. + +-- Ne parlez pas maintenant, Stépan Trophimovitch, attendez un +peu, reposez-vous auparavant. Voici de l'eau. Mais attendez donc! + +Barbara Pétrovna se rassit sur la chaise. Le malade lui serrait la +main avec force. Pendant longtemps elle l'empêcha de parler. Il se +mit à baiser la main de la générale tandis que celle-ci, les +lèvres serrées, regardait dans le coin. + +_-- Je vous aimais! _laissa-t-il échapper à la fin. Jamais +encore Barbara Pétrovna ne l'avait entendu proférer une telle +parole. + +-- Hum, grommela-t-elle. + +_--Je vous aimais toute ma vie... vingt ans!_ + +Elle se taisait toujours. Deux minutes, trois minutes s'écoulèrent +ainsi. + +-- Et comme il s'était fait beau pour Dacha, comme il s'était +parfumé!... dit-elle tout à coup d'une voix sourde mais menaçante, +qui stupéfia Stépan Trophimovitch. + +-- Il avait mis une cravate neuve... + +Il y eut de nouveau un silence pendant deux minutes. + +-- Vous vous rappelez le cigare? + +-- Mon amie, bégaya-t-il terrifié. + +-- Le cigare, le soir, près de la fenêtre... au clair de la +lune... après notre entrevue sous la charmille... à Skvorechniki? +T'en souviens-tu? T'en souviens-tu? + +En même temps, Barbara Pétrovna se levait d'un bond, saisissait +l'oreiller par les deux coins et le secouait sans égards pour la +tête qui reposait dessus. + +-- T'en souviens-tu, homme vain, homme sans gloire, homme +pusillanime, être éternellement futile? poursuivit-elle d'un ton +bas, mais où perçait l'irritation la plus violente. À la fin elle +lâcha l'oreiller, se laissa tomber sur sa chaise et couvrit son +visage de ses mains. -- Assez! acheva-t-elle en se redressant. -- +Ces vingt ans sont passés, ils ne reviendront plus; moi aussi je +suis une sotte. + +_-- Je vous aimais_, répéta en joignant les mains Stépan +Trophimovitch. + +De nouveau, la générale se leva brusquement. + +-- «_Je vous aimais... je vous aimais..._» pourquoi me chanter +toujours cette antienne? Assez! répliqua-t-elle. -- Et maintenant +si vous ne vous endormez pas tout de suite, je... Vous avez besoin +de repos; dormez, dormez tout de suite, fermez les yeux. Ah! mon +Dieu, il veut peut-être déjeuner! Qu'est-ce que vous mangez? +Qu'est-ce qu'il mange? Ah! mon Dieu, où est-elle celle-là? Où est- +elle? + +Elle allait se mettre en quête de Sophie Matvievna, quand Stépan +Trophimovitch balbutia d'une voix à peine distincte qu'il +dormirait en effet _une heure_, et ensuite -- _un bouillon, un +thé... enfin il est si heureux!_ Il s'endormit, comme il l'avait +dit, ou plutôt il feignit de dormir. Après avoir attendu un +moment, Barbara Pétrovna sortit sur la pointe du pied. + +Elle s'installa dans la chambre des logeurs, mit ces derniers à la +porte et ordonna à Dacha d'aller lui chercher _celle-là_. Alors +commença un interrogatoire sérieux. + +-- À présent, matouchka, raconte-moi tout en détail; assieds-toi +près de moi, c'est cela. Eh bien? + +-- J'ai rencontré Stépan Trophimovitch... + +-- Un instant, tais-toi. Je t'avertis que si tu me mens ou si tu +caches quelque chose, tu auras beau ensuite te réfugier dans les +entrailles de la terre, tu n'échapperas pas à ma vengeance. Eh +bien? + +-- J'ai rencontré Stépan Trophimovitch... dès mon arrivée à +Khatovo... déclara Sophie Matvievna presque suffoquée par +l'émotion... + +-- Attends un peu, une minute, pourquoi te presses-tu ainsi? +D'abord, toi-même, quelle espèce d'oiseau es-tu? + +La colporteuse donna, du reste, aussi brièvement que possible, +quelques renseignements sur sa vie passée, à partir de son séjour +à Sébastopol. Barbara Pétrovna écouta en silence, se redressant +sur sa chaise et tenant ses yeux fixés avec une expression sévère +sur le visage de la jeune femme. + +-- Pourquoi es-tu si effrayée? Pourquoi regardes-tu à terre? +J'aime les gens qui me regardent en face et qui disputent avec +moi. Continue. + +Sophie Matvievna fit le récit détaillé de la rencontre, parla des +livres, raconta comme quoi Stépan Trophimovitch Stépan +Trophimovitch avait offert de l'eau-de-vie à une paysanne... + +-- Bien, bien, approuva Barbara Pétrovna, -- n'omets pas le +moindre détail. + +-- Quand nous sommes arrivés ici, poursuivit la colporteuse, -- il +était déjà très malade et parlait toujours; il m'a raconté toute +sa vie depuis le commencement, cela a duré plusieurs heures. + +-- Raconte-moi ce qu'il t'a dit de sa vie. + +Cette exigence mit Sophie Matvievna dans un grand embarras. + +-- Je ne saurais pas reproduire ce récit, fit-elle les larmes aux +yeux, -- je n'y ai presque rien compris. + +-- Tu mens; il est impossible que tu n'y aies pas compris quelque +chose. + +-- Il m'a longuement parlé d'une dame de la haute société, qui +avait les cheveux noirs, reprit Sophie Matvievna, rouge comme une +pivoine; du reste, elle avait remarqué que Barbara Pétrovna était +blonde et n'offrait aucune ressemblance avec la «brune». + +-- Une dame qui avait les cheveux noirs? -- Qu'est-ce que c'est +bien que cela? Allons, parle! + +-- Il m'a dit que cette dame l'avait passionnément aimé pendant +toute sa vie, pendant vingt années entières; mais que jamais elle +n'avait osé lui avouer son amour et qu'elle se sentait honteuse +devant lui, parce qu'elle était trop grosse... + +-- L'imbécile! déclara sèchement Barbara Pétrovna qui cependant +paraissait songeuse. + +Sophie Matvievna n'était plus en état de retenir ses larmes. + +-- Je ne saurais pas bien raconter, car, pendant qu'il parlait, +j'étais moi-même fort inquiète pour lui, et puis je ne pouvais pas +comprendre, parce que c'est un homme si spirituel... + +-- Ce n'est pas une corneille comme toi qui peut juger de son +esprit. Il t'a offert sa main? + +La narratrice se mit à trembler. + +-- Il s'est amouraché de toi? -- Parle! Il t'a proposé le mariage? +cria Barbara Pétrovna. + +-- À peu près, répondit en pleurant Sophie Matvievna. -- Mais j'ai +pris tout cela pour l'effet de la maladie et n'y ai attaché aucune +importance, ajouta-t-elle en relevant hardiment les yeux. + +-- Comment t'appelle-t-on: ton prénom et ta dénomination +patronymique? + +-- Sophie Matvievna. + +-- Eh bien, sache, Sophie Matvievna, que c'est l'homme le plus +vain, le plus mauvais... Seigneur! Seigneur! Me prends-tu pour une +vaurienne? + +La colporteuse ouvrit de grands yeux. + +-- Pour une vaurienne, pour un tyran? Crois-tu que j'aie fait le +malheur de sa vie? + +-- Comment cela serait-il possible, alors que vous-même pleurez? + +Des larmes mouillaient, en effet, les paupières de Barbara +Pétrovna. + +-- Eh bien, assieds-toi, assieds-toi, n'aie pas peur. -- Regarde- +moi encore une fois en face, entre les deux yeux; pourquoi rougis- +tu? Dacha, viens ici, regarde-la: qu'en penses-tu? son coeur est +pur... + +Et soudain la générale tapota la joue de Sophie Matvievna, chose +qui effraya celle-ci plus encore peut-être qu'elle ne l'étonna. + +-- C'est dommage seulement que tu sois sotte. -- On n'est pas +sotte comme cela à ton âge. C'est bien, ma chère, je m'occuperai +de toi. Je vois que tout cela ne signifie rien. Pour le moment +reste ici, je me charge de ton logement et de ta nourriture; tu +seras défrayée de tout... en attendant, je prendrai des +informations. + +La colporteuse fit remarquer timidement qu'elle était forcée de +partir au plus tôt. + +-- Rien ne te force à partir. -- J'achète en bloc tous tes livres, +mais je veux que tu restes ici. Tais-toi, je n'admets aucune +observation. Voyons, si je n'étais pas venue, tu ne l'aurais pas +quitté, n'est-ce pas? + +-- Pour rien au monde je ne l'aurais quitté, répondit d'une voix +douce, mais ferme, Sophie Matvievna qui s'essuyait les yeux. + +Le docteur Zaltzfisch n'arriva qu'à une heure avancée de la nuit. +C'était un vieillard qui jouissait d'une grande considération, et +un praticien expérimenté. Peu de temps auparavant, une disgrâce +administrative lui avait valu la perte de sa position dans le +service, et, depuis lors, Barbara Pétrovna s'était mise à le +«protéger» de tout son pouvoir. Il examina longuement Stépan +Trophimovitch, questionna, puis déclara avec ménagement à la +générale que, par suite d'une complication survenue dans l'état du +malade, celui-ci se trouvait en grand danger: «Il faut, dit-il, +s'attendre au pire.» Durant ces vingt ans Barbara Pétrovna avait +insensiblement perdu l'habitude de prendre au sérieux quoi que ce +fût qui concernât Stépan Trophimovitch; les paroles du médecin la +bouleversèrent. + +-- Se peut-il qu'il n'y ait plus aucun espoir? demanda-t-elle en +pâlissant. + +-- Il n'en reste plus guère, mais... + +Elle ne se coucha pas de la nuit et attendit impatiemment le lever +du jour. Dès que le malade eut ouvert les yeux (il avait toujours +sa connaissance, quoiqu'il s'affaiblît d'heure en heure), elle +l'interpella du ton le plus résolu: + +-- Stépan Trophimovitch, il faut tout prévoir. -- J'ai envoyé +chercher un prêtre. Vous êtes tenu d'accomplir le devoir... + +Connaissant les convictions de celui à qui elle s'adressait, la +général craignait fort que sa demande ne fût repoussée. Il la +regarda d'un air surpris. + +-- C'est absurde, c'est absurde! vociféra-t-elle, croyant déjà à +un refus; -- à présent il ne s'agit plus de jouer à l'esprit fort, +le temps de ces gamineries est passé. + +-- Mais... est-ce que je suis malade? + +Il devint pensif et consentit. Je fus fort étonné quand plus tard +Barbara Pétrovna m'apprit que la mort ne l'avait nullement +effrayé. Peut-être ne la croyait-il pas si prochaine, et +continuait-il à regarder sa maladie comme une bagatelle. + +Il se confessa et communia de très bonne grâce. Tout le monde, y +compris Sophie Matvievna et les domestiques eux-mêmes, vint le +féliciter d'avoir reçu les sacrements. Tous, jusqu'au dernier, +avaient peine à retenir leurs larmes en voyant le visage décharné, +les lèvres blêmes et tremblantes du moribond. + +_-- Oui, mes amis, _et je m'étonne seulement que vous soyez +si... préoccupés. Demain sans doute je me lèverai, et nous... +partirons... _Toute cette cérémonie... _que je considère, cela va +sans dire, avec tout le respect voulu... était... + +Le pope s'était déjà dépouillé de ses ornements sacerdotaux, +Barbara Pétrovna le retint: + +-- Je vous prie instamment, batuchka, de rester avec le malade; on +va servir le thé; parlez-lui, s'il vous plaît, des choses divines +pour l'affermir dans la foi. + +L'ecclésiastique prit la parole; tous étaient assis ou debout +autour du lit de Stépan Trophimovitch. + +-- À notre époque de péché, commença le pope en tenant à la main +sa tasse de thé, -- la foi au Très Haut est l'unique refuge du +genre humain dans toutes les épreuves et tribulations de la vie, +aussi bien que dans l'espoir du bonheur éternel promis aux +justes... + +Stépan Trophimovitch parut tout ranimé; un fin sourire glissa sur +ses lèvres. + +_-- Mon père, je vous remercie, et vous êtes bien bon, mais..._ + +-- Pas de _mais, _pas de _mais!_ s'écria Barbara Pétrovna +bondissant de dessus son siège. -- Batuchka, dit-elle au pope, -- +c'est un homme qui... dans une heure il faudra encore le +confesser! Voilà l'homme qu'il est! + +Le malade eut un sourire contenu. + +-- Mes amis, déclara-t-il, -- Dieu m'est nécessaire, parce que +c'est le seul être qu'on puisse aimer éternellement... + +Croyait-il réellement, ou bien l'imposante solennité du sacrement +qui venait de lui être administré agissait-elle sur sa nature +artistique? Quoi qu'il en soit, il prononça d'une voix ferme et, +dit-on, avec beaucoup de sentiment quelques mots qui étaient la +négation formelle de ses anciens principes. + +-- Mon immortalité est nécessaire, parce que Dieu ne voudrait pas +commettre une iniquité, éteindre à tout jamais la flamme de +l'amour divin, une fois qu'elle s'est allumée dans mon coeur. Et +qu'y a-t-il de plus précieux que l'amour? L'amour est supérieur à +l'existence, l'amour est la couronne de la vie, et comment se +pourrait-il que la vie ne lui fût pas soumise? Si j'ai aimé Dieu, +si je me suis réjoui de mon amour, est-il possible qu'il nous +éteigne, moi et ma joie, qu'il nous fasse rentrer l'un et l'autre +dans le néant? Si Dieu existe, je suis immortel! _Voilà ma +profession de foi._ + +-- Dieu existe, Stépan Trophimovitch, je vous assure qu'il existe, +fit d'un ton suppliant Barbara Pétrovna, -- rétractez-vous, +renoncez à toutes vos sottises au moins une fois dans votre vie! +(Évidemment elle n'avait pas du tout compris la «profession de +foi» du malade.) + +-- Mon amie, reprit-il avec une animation croissante, quoique sa +voix s'arrêtât souvent dans son gosier, -- mon amie, quand j'ai +compris... cette joue tendue... alors aussi j'ai compris plusieurs +autres choses... _J'ai menti toute ma vie, _toute, toute ma vie! +Je voudrais... du reste demain... Demain nous partirons tous. + +Barbara Pétrovna fondit en larmes. Stépan Trophimovitch cherchait +des yeux quelqu'un. + +-- La voilà, elle est ici, dit la générale qui, prenant Sophie +Matvievna par la main, l'amena auprès du lit. Le malade eut un +sourire attendri. + +-- Oh! je voudrais vivre encore! s'écria-t-il avec une énergie +extraordinaire. -- Chaque minute, chaque instant de la vie doit +être un bonheur pour l'homme... oui, cela doit être! C'est le +devoir de l'homme même d'organiser ainsi son existence; c'est sa +loi -- loi cachée, mais qui n'en existe pas moins... Oh! je +voudrais voir Pétroucha... et tous les autres... et Chatoff! + +Je note que ni Daria Pavlovna, ni Barbara Pétrovna, ni même +Zaltzfisch, arrivé le dernier de la ville ne savaient encore rien +au sujet de Chatoff. + +L'agitation fébrile de Stépan Trophimovitch allait toujours en +augmentant et achevait d'épuiser ses forces. + +-- La seule pensée qu'il existe un être infiniment plus juste, +infiniment plus heureux que moi, me remplit tout entier d'un +attendrissement immense, et, qui que je sois, quoi que j'aie fait, +cette idée me rend glorieux! Son propre bonheur est pour l'homme +un besoin bien moindre que celui de savoir, de croire à chaque +instant qu'il y a quelque part un bonheur parfait et calme, pour +tous et pour tout. Toute la loi de l'existence humaine consiste à +toujours pouvoir s'incliner devant l'infiniment grand. Ôtez aux +hommes la grandeur infinie, ils cesseront de vivre et mourront +dans le désespoir. L'immense, l'infini est aussi nécessaire à +l'homme que la petite planète sur laquelle il habite... Mes amis, +tous, tous: vive la Grande Pensée! L'immense, l'éternelle Pensée! +Tout homme, quel qu'il soit, a besoin de s'incliner devant elle. +Quelque chose de grand est nécessaire même à l'homme le plus bête. +Pétroucha... Oh! que je voudrais les voir tous encore une fois! +Ils ne savent pas, ils ne savent pas qu'en eux aussi réside cette +grande, cette éternelle Pensée! + +Le docteur Zaltzfisch qui n'avait pas assisté à la cérémonie entra +à l'improviste et fut épouvanté de trouver là tant de monde. Il +mit aussitôt cette foule à la porte, insistant pour qu'on épargnât +toute agitation au malade. + +Stépan Trophimovitch expira trois jours après, mais la +connaissance l'avait déjà complètement abandonné lorsqu'il mourut. +Il s'éteignit doucement, comme une bougie consumée. Barbara +Pétrovna fit célébrer un service funèbre à Oustiévo, puis elle +ramena à Skvorechniki les restes de son pauvre ami. Le défunt +repose maintenant dans le cimetière qui avoisine l'église; une +dalle de marbre a déjà été placée sur sa tombe; au printemps +prochain, on mettra une inscription et un grillage. + +L'absence de Barbara Pétrovna dura huit jours. La générale revint +ensuite à la ville, ramenant dans sa voiture Sophie Matvievna qui, +sans doute, restera désormais chez elle. Détail à noter, dès que +Stépan Trophimovitch eut perdu l'usage de ses sens, Barbara +Pétrovna ordonna de nouveau à la colporteuse de quitter l'izba et +demeura seule auprès du malade pour lui donner des soins. Mais +sitôt qu'il eût rendu le dernier soupir, elle se hâta de rappeler +Sophie Matvievna et lui proposa ou plutôt la somma de venir se +fixer à Skvorechniki. En vain la jeune femme effrayée balbutia un +timide refus, la générale ne voulut rien entendre. + +-- Tout cela ne signifie rien! J'irai moi-même vendre l'Évangile +avec toi. Maintenant, je n'ai plus personne sur la terre. + +-- Pourtant vous avez un fils, observa Zaltzfisch. + +-- Je n'ai plus de fils, répondit Barbara Pétrovna. + +L'événement allait bientôt lui donner raison. + +CHAPITRE VIII + +_CONCLUSION._ + +Toute les vilenies et tous les crimes dont on a lu le récit se +découvrirent fort vite, beaucoup plus vite que ne l'avait prévu +Pierre Stépanovitch. La nuit où son mari fut assassiné, la +malheureuse Marie Ignatievna s'éveilla avant l'aurore, le chercha +à ses côtés, et, ne le trouvant pas, fut prise d'une inquiétude +indicible. Dans la chambre couchait la garde envoyée par Arina +Prokhorovna. Elle essaya vainement de calmer la jeune femme, et, +dès qu'il commença à faire jour, elle courut chercher +l'accoucheuse après avoir assuré à la malade que madame Virguinsky +savait où était son mari et quand il reviendrait. En ce moment, +Arina Prokhorovna était elle-même fort soucieuse, car elle venait +d'apprendre de la bouche de son mari ce qui s'était passé cette +nuit-là à Skvorechniki. Il était rentré chez lui entre dix et onze +heures du soir dans un état d'agitation effrayant. Se tordant les +mains, il s'était jeté à plat ventre sur son lit et ne cessait de +répéter à travers les sanglots qui secouaient convulsivement tout +son corps: «Ce n'est pas cela, pas cela; ce n'est pas du tout +cela!» À la fin, naturellement, pressé de questions par sa femme, +il lui avoua tout, mais il ne révéla rien à aucune personne de la +maison. Lorsque Arina Prokhorovna eut décidé son mari à se mettre +au lit, elle le quitta en lui disant d'un ton sévère: «Si tu veux +braire, brais du moins dans ton oreiller pour qu'on ne t'entende +pas, et demain, si tu n'es pas un imbécile, ne fais semblant de +rien». Puis, en prévision d'une descente de police, elle cacha ou +détruisit tout ce qui pouvait être compromettant: des papiers, des +livres, des proclamations peut-être. Cela fait, madame Virguinsky +se dit que personnellement elle n'avait pas grand chose à +craindre, pas plus que sa soeur, sa tante, l'étudiante et peut- +être aussi son frère, l'homme aux longues oreilles. Le matin, +quand la garde malade vint la trouver, elle ne se fit pas prier +pour aller voir Marie Ignatievna. D'ailleurs, un motif particulier +la décida à se rendre à la maison Philippoff: la veille son mari +lui avait parlé des calculs fondés par Pierre Stépanovitch sur le +suicide de Kiriloff; or, n'ajoutant qu'une foi médiocre aux propos +d'un homme que la terreur semblait avoir affolé, elle était +pressée de s'assurer s'il y avait là autre chose que les rêves +d'un esprit en délire. + +Mais quand elle arriva chez Marie Ignatievna, il était trop tard: +après le départ de la garde malade, la jeune femme restée seule +n'avait pu y tenir, elle avait quitté son lit, avait jeté sur +elles les premières nippes venues, -- des vêtements fort légers +pour la saison, -- et s'était rendue au pavillon de Kiriloff, +pensant que l'ingénieur pouvait mieux que personne lui donner des +nouvelles de son mari. + +Il est facile de se représenter l'effet que produisit sur +l'accouchée le spectacle qui s'offrit à ses yeux. Chose à +remarquer, elle ne lut pas la lettre laissée en évidence sur la +table par le suicidé, sans doute son trouble ne lui permit pas de +l'apercevoir. Elle revint en courant à sa chambrette, prit +l'enfant et sortit de la maison. La matinée était humide, il +faisait du brouillard. Dans cette rue écartée, on ne rencontrait +aucun passant. Marie Ignatievna s'essoufflait à courir dans la +boue froide; à la fin elle alla frapper de porte en porte; la +première resta inexorablement fermée; la seconde tardant à +s'ouvrir, l'impatience la prit, et elle s'en fut cogner à la +suivante. Là demeurait notre marchand Titoff. Les lamentations +incohérentes de Marie Ignatievna jetèrent l'émoi dans cette +maison; elle assurait qu'»on avait tué son mari», mais sans +fournir aucun détail précis à ce sujet. Les Titoff connaissaient +un peu Chatoff et son histoire: ils furent saisis à la vue de +cette femme accouchée, disait-elle, depuis vingt-quatre heures +seulement, qui, par un froid pareil, courait les rues à peine +vêtue, avec un baby presque nu sur les bras. Leur première idée +fut qu'elle avait le délire, d'autant plus qu'ils ne pouvaient +s'expliquer, d'après ses paroles, qui avait été tué: si c'était +son mari ou Kiriloff. S'apercevant qu'ils ne la croyaient pas, +elle voulut s'en aller, mais ils la retinrent de force; elle cria, +dit-on, et se débattit d'une façon terrible. On se rendit à la +maison Philippoff; au bout de deux heures le suicide de Kiriloff +et son écrit posthume furent connus de toute la ville. La police +interrogea l'accouchée, qui n'avait pas encore perdu l'usage de +ses sens; ses réponses prouvèrent qu'elle n'avait pas lu la lettre +de Kiriloff, mais alors d'où concluait-elle que son mari était tué +aussi? -- À cet égard, on ne put tirer d'elle aucun +éclaircissement. Elle ne savait que répéter: «Puisque celui-là est +tué, mon mari doit l'être aussi; ils étaient ensemble!» Vers midi +elle eut une syncope et ne recouvra plus sa connaissance, trois +jours après elle expira. L'enfant, victime du froid, était mort +avant sa mère. Ne trouvant plus à la maison Philippoff ni Marie +Ignatievna, ni le baby, Arina Prokhorovna comprit que c'était +mauvais signe et songea à retourner chez elle au plus vite; mais, +avant de s'éloigner, elle envoya la garde malade «demander au +monsieur du pavillon si Marie Ignatievna était chez lui et s'il +savait quelque chose d'elle». Cette femme revint en poussant des +cris épouvantables. Après lui avoir demandé de se taire au moyen +du fameux argument: «On vous appellera devant la justice», madame +Virguinsky s'esquiva sans bruit. + +Il va de soi que ce matin même elle fut invitée à fournir des +renseignements, comme ayant donné des soins à l'accouchée; mais sa +déposition se réduisit à fort peu de chose; elle raconta très +nettement et avec beaucoup de sang-froid tout ce qu'elle-même +avait vu et entendu chez Chatoff; quant au reste, elle déclara +n'en avoir aucune connaissance et n'y rien comprendre. + +On peut se figurer quel vacarme ce fut dans la ville. Une nouvelle +«histoire», encore un meurtre! Mais ici il y avait autre chose: on +commençait à s'apercevoir qu'il existait réellement une société +secrète d'assassins, de boute-feu révolutionnaires, d'émeutiers. +La mort terrible de Lisa, l'assassinat de la femme Stavroguine, la +fuite de Stavroguine lui-même, l'incendie, le bal au profit des +institutrices, la licence qui régnait dans l'entourage de Julie +Mikhaïlovna... Il n'y eut pas jusqu'à la disparition de Stépan +Trophimovitch où l'on ne voulût absolument voir une énigme. Dans +les propos qu'on échangeait à voix basse, le nom de Nicolas +Vsévolodovitch revenait sans cesse. À la fin de la journée, on +apprit aussi le départ de Pierre Stépanovitch et, chose +singulière, ce fut de lui qu'on parla le moins. En revanche on +s'entretint beaucoup, ce jour-là, du «sénateur». Pendant presque +toute la matinée, une foule nombreuse stationna devant la maison +Philippoff. La lettre de Kiriloff trompa effectivement l'autorité. +On crut et à l'assassinat de Chatoff par l'ingénieur, et au +suicide de l'»assassin». Toutefois l'erreur ne fut pas de longue +durée. Par exemple, le «parc» dont il était parlé en termes si +vagues dans la lettre de Kiriloff ne dérouta personne, +contrairement aux prévisions de Pierre Stépanovitch. La police se +transporta aussitôt à Skvorechniki. Outre qu'il n'y avait pas +d'autre parc que celui-là dans nos environs, une sorte d'instinct +fit diriger les investigations de ce côté: Skvorechniki était, en +effet, mêlé directement ou indirectement à toutes les horreurs des +derniers jours. C'est ainsi, du moins, que je m'explique le fait. +(Je note que, dès le matin, Barbara Pétrovna ne sachant rien +encore était partie à la recherche de Stépan Trophimovitch.) Grâce +à certains indices, le soir du même jour, le corps fut découvert +dans l'étang; on avait trouvé sur le lieu du crime la casquette de +Chatoff, oubliée avec une étourderie singulière par les assassins. +L'examen médical du cadavre et différentes présomptions donnèrent +à penser, dès le premier moment, que Kiriloff devait avoir eu des +complices. Il était hors de doute que Chatoff et Kiriloff avaient +fait partie d'une société secrète non étrangère aux proclamations. +Mais quels étaient ces complices? Personne, ce jour-là, ne songea +à soupçonner quelqu'un des _nôtres _On savait que Kiriloff vivait +en reclus et dans une solitude telle que, comme le disait la +lettre, Fedka, si activement recherché partout, avait pu loger +chez lui pendant dix jours... Ce qui surtout énervait l'esprit +public, c'était l'impossibilité de tirer au clair ce sinistre +imbroglio. Il serait difficile d'imaginer à quelles conclusions +fantastiques serait arrivée notre société en proie à l'affolement +de la peur, si tout ne s'était brusquement expliqué le lendemain, +grâce à Liamchine. + +Il ne put y tenir et donna raison au pressentiment qui, dans les +derniers temps, avait fini par inquiéter Pierre Stépanovitch lui- +même. Placé sous la surveillance de Tolkatchenko, le Juif passa +dans son lit toute la journée qui suivit le crime et, en +apparence, il fut très calme: le visage tourné du côté du mur, il +ne disait pas un mot et répondait à peine, si on lui adressait la +parole. De la sorte, il ne sut rien de ce qui avait eu lieu ce +jour-là en ville. Mais ces événements parvinrent à la connaissance +de Tolkatchenko; en conséquence, le soir venu, il renonça au rôle +que Pierre Stépanovitch lui avait confié auprès de Liamchine, et +quitta la ville pour se rendre dans le district; autrement dit, il +prit la fuite. Comme l'avait prédit Erkel, tous perdirent la tête. +Je note en passant que, dans l'après-midi de ce même jour, +Lipoutine disparut aussi. Toutefois, le départ de celui-ci ne fut +connu de l'autorité que le lendemain soir; on alla interroger sa +famille qui, fort inquiète de cette fugue, n'avait pas osé en +parler dans la crainte de le compromettre. + +Mais je reviens à Liamchine. À peine eut-il été laissé seul qu'il +s'élança hors de chez lui et, naturellement, ne tarda pas à +apprendre l'état des choses. Sans même repasser à son domicile, il +se mit à fuir en courant tout droit devant lui. Mais l'obscurité +était si épaisse et l'entreprise offrait tant de difficultés, +qu'après avoir enfilé successivement deux ou trois rues, il +regagna sa demeure, où il s'enferma pour la nuit. Le matin, +paraît-il, il essaya de se tuer, mais cette tentative ne réussit +pas. Jusqu'à midi il resta chez lui, portes closes; puis tout d'un +coup il alla se dénoncer. Ce fut, dit-on, en se traînant sur ses +genoux qu'il se présenta à la police; il sanglotait, poussait des +cris, baisait le parquet et se déclarait indigne même de baiser +les bottes des hauts fonctionnaires qu'il avait devant lui. On le +calma, on fit plus, on lui prodigua des caresses. Son +interrogatoire dura trois heures. Il avoua tout, révéla le dessous +des événements, ne cacha rien de ce qu'il savait, devançant les +questions et entrant même dans des détails inutiles. Bref, sa +déposition montra les choses sous leur vrai jour: le meurtre de +Chatoff, le suicide de Kiriloff, l'incendie, la mort des +Lébiadkine, etc., passèrent au second plan, tandis qu'au premier +apparurent Pierre Stépanovitch, la société secrète, +l'organisation, le réseau. Quand on demanda à Liamchine quel avait +été le mobile de tant d'assassinats, de scandales et +d'abominations, il s'empressa de répondre que «le but était +l'ébranlement systématique des bases, la décomposition sociale, la +ruine de tous les principes: quand on aurait semé l'inquiétude +dans les esprits, jeté le trouble partout, amené la société +vacillante et sceptique à un état de malaise, d'affaiblissement et +d'impuissance qui lui fit désirer de toute ses forces une idée +dirigeante, alors on devait lever l'étendard de la révolte en +s'appuyant sur l'ensemble des sections déjà instruites de tous les +points faibles sur lesquels il y avait lieu de porter l'attaque». +Il acheva en disant que Pierre Stépanovitch n'avait fait dans +notre ville qu'un essai de ce désordre systématique et comme une +_répétition_ d'un programme d'action ultérieure, c'était son +opinion personnelle (à lui, Liamchine), et il priait qu'on lui +tînt compte de la franchise de ses déclarations: elle prouvait +qu'il pouvait rendre dans l'avenir des services à l'autorité. À la +question: Y a-t-il beaucoup de sections? il répondit qu'il y en +avait une multitude innombrable, que leur réseau couvrait toute la +Russie, et, quoiqu'il ne fournît aucune preuve à l'appui de son +dire, je pense qu'il parlait en toute sincérité. Seulement il ne +faisait que citer le programme de la société imprimé à l'étranger +et le projet d'action ultérieure dont Pierre Stépanovitch avait +rédigé le brouillon. Le passage de la déposition de Liamchine +concernant «l'ébranlement des bases» était emprunté mot pour mot à +cet écrit, quoique le Juif prétendit n'émettre que des +considérations personnelles. Sans attendre qu'on l'interrogeât au +sujet de Julie Mikhaïlovna, il déclara avec un empressement +comique «qu'elle était innocente et qu'on s'était seulement joué +d'elle». Mais il est à noter qu'il ne négligea rien pour disculper +Nicolas Vsévolodovitch de toute participation à la société +secrète, de toute entente avec Pierre Stépanovitch. (Les +mystérieuse et fort ridicules espérances que ce dernier avait +fondées sur Stavroguine, Liamchine était bien loin de les +soupçonner.) À l'en croire, Pierre Stépanovitch seul avait fait +périr les Lébiadkine, dans le but machiavélique d'asseoir sa +domination sur Nicolas Vsévolodovitch en le mêlant à un crime. +Mais, au lieu de la reconnaissance sur laquelle il comptait, +Pierre Stépanovitch n'avait provoqué que l'indignation et même le +désespoir dans l'âme du «noble» Nicolas Vsévolodovitch. Toujours +sans qu'on le questionnât, Liamchine laissa entendre, évidemment à +dessein, que Stavroguine était probablement un oiseau de très +haute volée, mais qu'il y avait là un secret; «il a vécu chez +nous, pour ainsi dire, incognito», observa le Juif, «et il est +fort possible qu'il vienne encore de Pétersbourg ici (Liamchine +était sûr que Stavroguine se trouvait à Pétersbourg), seulement ce +sera dans de tout autres conditions et à la suite de personnages +dont on entendra peut-être bientôt parler chez nous». Il ajouta +qu'il tenait ces renseignements de Pierre Stépanovitch, «l'ennemi +secret de Nicolas Vsévolodovitch». + +(N.B. Deux mois après, Liamchine avoua que c'était en vue de +s'assurer la protection de Stavroguine qu'il avait mis tous ses +soins à le disculper: il espérait qu'à Pétersbourg Nicolas +Vsévolodovitch lui obtiendrait une commutation de peine, et qu'il +ne le laisserait pas partir pour la Sibérie sans lui donner de +l'argent et des lettres de recommandation. On voit par là combien +Liamchine s'exagérait l'importance de Stavroguine.) + +Le même jour, naturellement, on arrêta Virguinsky et avec lui +toutes les personnes de sa famille. (Arina Prokhorovna, sa soeur, +sa tante et l'étudiante ont été mises en liberté depuis longtemps; +on dit même que Chigaleff ne tardera pas à être relâché, lui +aussi, attendu qu'aucun des chefs d'accusation ne le vise; du +reste, ce n'est encore qu'un bruit.) Virguinsky fit immédiatement +les aveux les plus complets; il était au lit avec la fièvre +lorsque la police pénétra dans son domicile, et on prétend qu'il +la vit arriver avec une sorte de plaisir: «Cela me soulage le +coeur», aurait-il dit. Dans les interrogatoires, il paraît qu'il +répond franchement et non sans une certaine dignité. Il ne renonce +à aucune de ses «lumineuses espérances», tout en maudissant le +fatal «concours de circonstances», qui lui a fait déserter la voie +du socialisme pour celle de la politique. L'enquête semble +démontrer qu'il n'a pris au crime qu'une part fort restreinte, +aussi peut-il s'attendre à une condamnation relativement légère. +Voilà du moins ce qu'on assure chez nous. + +Quant à Erkel, il est peu probable que le bénéfice des +circonstances atténuantes lui soit accordé. Depuis son +arrestation, il se renferme dans un mutisme absolu, ou ne parle +que pour altérer la vérité. Jusqu'à présent on n'a pas pu obtenir +de lui un seul mot de repentir. Et pourtant il inspire une +certaine sympathie même aux magistrats les plus sévères; sans +parler de l'intérêt qu'éveillent sa jeunesse et son malheur, on +sait qu'il n'a été que la victime d'un suborneur politique. Mais +c'est surtout sa piété filiale, aujourd'hui connue, qui dispose +les esprits en sa faveur. Sa mère est maintenant dans notre ville. +C'est une femme faible, malade, vieillie avant l'âge; elle pleure +et se roule littéralement aux pieds des juges en implorant la +pitié pour son fils. Il en adviendra ce qu'il pourra, mais chez +nous beaucoup de gens plaignent Erkel. + +Lipoutine séjournait depuis deux semaines à ¨Pétersbourg, quand il +y fut arrêté. Sa conduite est difficile à expliquer. Il s'était +muni, dit-on, d'un faux passeport et d'une somme d'argent +considérable; rien ne lui aurait été plus aisé que de filer à +l'étranger. Cependant il resta à Pétersbourg. Après avoir cherché +pendant quelque temps Stavroguine et Pierre Stépanovitch, il +s'adonna soudain à la débauche la plus effrénée, comme un homme +qui a perdu tout bon sens et n'a plus aucune idée de sa situation. +On l'arrêta dans une maison de tolérance, où il fut trouvé en état +d'ivresse. Maintenant s'il faut en croire les on dit, Lipoutine +n'est nullement abattu. Il prodigue les mensonges dans ses +interrogatoires, et se prépare avec une certaine solennité à +passer en jugement; l'issue du procès ne paraît pas l'inquiéter; +il a l'intention de prendre la parole au cours des débats. +Infiniment plus convenable est l'attitude de Tolkatchenko, qui a +été arrêté dans le district dix jours après son départ de notre +ville: il ne ment pas, ne biaise pas, dit tout ce qu'il sait, ne +cherche pas à se justifier et reconnaît ses torts en toute +humilité. Seulement il aime aussi à poser pour l'orateur, il parle +beaucoup et s'écoute parler; sa grande prétention est de connaître +le peuple et les éléments révolutionnaires (?) qu'il contient; sur +ce chapitre il est intarissable; lui aussi compte, dit-on, +prononcer un discours à l'audience. De même que Lipoutine, +Tolkatchenko semble espérer un acquittement, et cela ne laisse pas +d'être étrange. + +Je le répète, cette affaire n'est pas encore finie. Maintenant que +trois mois se sont écoulés, notre société, remise de ses alarmes, +envisage les choses avec beaucoup plus de sang-froid. C'est à ce +point qu'aujourd'hui plusieurs considèrent Pierre Stépanovitch +sinon tout à fait comme un génie, du moins comme un homme «doué de +facultés géniales». «Une organisation!» disent-ils au club, en +levant le doigt en l'air. Du reste, tout cela est fortement +innocent, et ceux qui parlent ainsi sont le petit nombre. Au +contraire, les autres, sans nier l'intelligence de Pierre +Stépanovitch, voient en lui un esprit totalement ignorant de la +réalité, féru d'abstractions, développé dans un sens exclusif et, +par suite, extrêmement léger. + +Je ne sais vraiment de qui parler encore pour n'oublier personne. +Maurice Nikolaïévitch nous a quittés définitivement. La vieille +générale Drozdoff est tombée en enfance... Mais il me reste à +raconter une histoire très sombre. Je m'en tiendrai aux faits. + +En arrivant d'Oustiévo, Barbara Pétrovna descendit à sa maison de +ville. Elle apprit brusquement tout ce qui s'était passé chez nous +en son absence, et ces nouvelles la bouleversèrent. Elle s'enferma +seule dans sa chambre. Il était tard, tout le monde était fatigué, +on alla bientôt se coucher. + +Le lendemain matin, la femme de chambre remit d'un air mystérieux +à Daria Pavlovna une lettre qui, dit-elle, était arrivée dans la +soirée de la veille, mais, comme mademoiselle était déjà couchée, +elle n'avait pas osé l'éveiller. Cette lettre n'était pas venue +par la poste, un inconnu l'avait apportée à Skvorechniki et donnée +à Alexis Egoritch; celui-ci s'était aussitôt rendu à la ville, +avait remis le pli à la femme de chambre, et immédiatement après +était retourné à Skvorechniki. + +Daria Pavlovna, dont le coeur battait avec force, regarda +longtemps la lettre sans pouvoir se résoudre à la décacheter. Elle +en avait deviné l'expéditeur: c'était Nicolas Stavroguine. Sur +l'enveloppe la jeune fille lut l'adresse suivante: «À Alexis +Egoritch, pour remettre en secret à Daria Pavlovna». + +Voici cette lettre: + +«Chère Daria Pavlovna, + +«Jadis vous vouliez être ma «garde-malade», et vous m'avez fait +promettre que je vous appellerais quand il le faudrait. Je pars +dans deux jours et je ne reviendrai plus. Voulez-vous venir avec +moi? + +«L'an dernier, comme Hertzen, je me suis fait naturaliser citoyen +du canton d'Uri, et personne ne le sait. J'ai acheté dans ce pays +une petite maison. Je possède encore douze mille roubles; nous +nous transporterons là-bas et nous y resterons éternellement. Je +ne veux plus aller nulle part désormais. + +«Le lieu est fort ennuyeux; c'est un vallon resserré entre des +montagnes qui gênent la vue et la pensée; il y fait fort sombre. +Je me suis décidé pour cet endroit parce qu'il s'y trouvait une +maisonnette à vendre. Si elle ne vous plaît pas, je m'en déferai +et j'en achèterai une autre ailleurs. + +«Je ne me porte pas bien, mais j'espère que l'air de la Suisse me +guérira de mes hallucinations. Voilà pour le physique; quant au +moral, vous savez tout; seulement, est-ce bien tout? + +«Je vous ai raconté beaucoup de ma vie, mais pas tout. Même à vous +je n'ai pas tout dit! À propos, je vous certifie qu'en conscience +je suis coupable de la mort de ma femme. Je ne vous ai pas vue +depuis lors, c'est pourquoi je vous déclare cela. Du reste, j'ai +été coupable aussi envers Élisabeth Nikolaïevna, mais sur ce point +je n'ai rien à vous apprendre; tout ce qui est arrivé, vous +l'aviez en quelque sorte prédit. + +«Il vaut mieux que vous ne veniez pas. C'est une terrible bassesse +que je fais en vous appelant auprès de moi. Et pourquoi +enseveliriez-vous votre vie dans ma tombe? Vous êtes gentille pour +moi et, dans mes accès d'hypocondrie, j'étais bien aise de vous +avoir à mes côtés: devant vous, devant vous seule je pouvais +parler tout haut de moi-même. Mais ce n'est pas une raison. Vous +vous êtes définie vous-même une «garde-malade», -- tel est le mot +dont vous vous êtes servie; pourquoi vous immoler ainsi? Remarquez +encore qu'il faut n'avoir pas pitié de vous pour vous appeler, et +ne pas vous estimer pour vous attendre. Cependant je vous appelle +et je vous attends. En tout cas il me tarde d'avoir votre réponse, +car je dois partir très prochainement. Si vous ne me répondez pas, +je partirai seul. + +«Je n'espère rien de l'Uri; je m'en vais tout bonnement. Je n'ai +pas choisi exprès un site maussade. Rien ne m'attache à la Russie +où, comme partout, je suis un étranger. À la vérité, ici plus +qu'en un autre endroit j'ai trouvé la vie insupportable; mais, +même ici, je n'ai rien pu détester! + +«J'ai mis partout ma force à l'épreuve. Vous m'aviez conseillé de +faire cela, «pour apprendre à me connaître». Dans ces expériences, +comme dans toute ma vie précédente, je me suis révélé immensément +fort. Vous m'avez vu recevoir impassible le soufflet de votre +frère; j'ai rendu mon mariage public. Mais à quoi bon appliquer +cette force, -- voilà ce que je n'ai jamais vu, ce que je ne vois +pas encore, malgré les encouragements que vous m'avez donnés en +Suisse et auxquels j'ai prêté l'oreille. Je puis, comme je l'ai +toujours pu, éprouver le désir de faire une bonne action et j'en +ressens du plaisir; à côté de cela je désire aussi faire du mal et +j'en ressens également de la satisfaction. Mais ces impressions, +quand elles se produisent, ce qui arrive fort rarement, sont, +comme toujours, très légères. Mes désirs n'ont pas assez de force +pour me diriger. On peut traverser une rivière sur une poutre et +non sur un copeau. Ceci pour que vous ne croyiez pas que j'aille +dans l'Uri avec des espérances quelconques. + +«Selon ma coutume, je n'accuse personne. J'ai expérimenté la +débauche sur une grande échelle et j'y ai épuisé mes forces, mais +je ne l'aime pas et elle n'était pas mon but. Vous m'avez suivi +dans ces derniers temps. Savez-vous que j'avais pris en grippe nos +négateurs eux-mêmes, jaloux que j'étais de leurs espérances? Mais +vous vous alarmiez à tort: ne partageant aucune de leurs idées, je +ne pouvais être leur associé. Une autre raison encore m'empêchait +de me joindre à eux, ce n'était pas la peur du ridicule, -- je +suis au-dessus de cela, -- mais la haine et le mépris qu'ils +m'inspiraient; j'ai, malgré tout, les habitudes d'un homme comme +il faut, et leur commerce me répugnait. Mais si j'avais éprouvé à +leur égard plus de haine et de jalousie, peut-être me serais-je +mis avec eux. Jugez si j'en ai pris à mon aise! + +«Chère amie, créature tendre et magnanime que j'ai devinée! Peut- +être attendez-vous de votre amour un miracle, peut-être vous +flattez-vous qu'à force de répandre sur moi les trésors de votre +belle âme, vous finirez par devenir vous-même le but qui manque à +ma vie? Non, mieux vaut ne pas vous bercer de cette illusion: mon +amour sera aussi mesquin que je le suis moi-même, et vous n'avez +pas de chance. Quand on n'a plus d'attache à son pays, m'a dit +votre frère, on n'a plus de dieux, c'est-à-dire plus de but dans +l'existence. On peut discuter indéfiniment sur tout, mais de moi +il n'est sorti qu'une négation sans grandeur et sans force. Encore +me vanté-je en parlant ainsi. Tout est toujours faible et mou. Le +magnanime Kiriloff a été vaincu par une idée, et -- il s'est brûlé +la cervelle; mais je vois sa magnanimité dans ce fait qu'il a +perdu la tête. Jamais je ne pourrai en faire autant. Jamais je ne +pourrai croire aussi passionnément à une idée. Bien plus, il m'est +impossible de m'occuper d'idées à un tel point. Jamais, jamais je +ne pourrai me brûler la cervelle! + +«Je sais que je devrais me tuer, me balayer de la surface de la +terre comme un misérable insecte; mais j'ai peur du suicide, car +je crains de montrer de la grandeur d'âme. Je vois que ce serait +encore une tromperie, -- un dernier mensonge venant s'ajouter à +une infinité d'autres. Quel avantage y a-t-il donc à se tromper +soi-même, uniquement pour jouer à l'homme magnanime? Devant +toujours rester étranger à l'indignation et à la honte, jamais non +plus je ne pourrai connaître le désespoir. + +«Pardonnez-moi de vous écrire si longuement. Dix lignes +suffisaient pour appeler ma «garde-malade». + +«Après avoir pris le train l'autre jour, je suis descendu à la +sixième station, et j'habite là incognito chez un employé dont +j'ai fait la connaissance il y a cinq ans, au temps de mes folies +pétersbourgeoises. Écrivez-moi à l'adresse de mon hôte, vous la +trouverez ci-jointe. + +«Nicolas Stavroguine.» + +Daria Pavlovna alla aussitôt montrer cette lettre à Barbara +Pétrovna. La générale en prit connaissance et, voulant être seule +pour la relire, pria Dacha de se retirer, mais un instant après +elle rappela la jeune fille. + +-- Tu pars? demanda-t-elle presque timidement. + +-- Oui. + +-- Va tout préparer pour le voyage, nous partons ensemble! + +Dacha regarda avec étonnement sa bienfaitrice. + +-- Mais que ferais-je ici maintenant? N'est-ce pas la même chose? +Je vais aussi élire domicile dans le canton d'Uri et habiter au +milieu de ces montagnes... Sois tranquille, je ne serai pas +gênante. + +On se mit à hâter les préparatifs de départ afin d'être prêts pour +le train de midi. Mais une demi-heure ne s'était pas encore +écoulée, quand parut Alexis Egoritch. Le domestique venait de +Skvorechniki, où, dit-il, Nicolas Vsévolodovitch était arrivé +«brusquement» par un train du matin; le barine avait un air qui ne +donnait pas envie de l'interroger, il avait tout de suite passé +dans son appartement, où il s'était enfermé. + +-- Quoiqu'il ne m'en ait pas donné l'ordre, j'ai cru devoir vous +informer de la chose, ajouta Alexis Egoritch, dont le visage était +très sérieux. + +Sa maîtresse s'abstint de le questionner et se contenta de fixer +sur lui un regard pénétrant. En un clin d'oeil la voiture fut +attelée. Barbara Pétrovna partit avec Dacha. Pendant la route, +elle fit souvent, dit-on, le signe de la croix. + +On eut beau chercher Nicolas Vsévolodovitch dans toutes les pièces +de son appartement, on ne le trouva nulle part. + +-- Est-ce qu'il ne serait pas dans la mezzanine? observa avec +réserve Fomouchka. + +Il est à noter que plusieurs domestiques avaient pénétré à la +suite de Barbara Pétrovna dans l'appartement de son fils; les +autres attendaient dans la salle. Jamais auparavant ils ne se +seraient permis une telle violation de l'étiquette. La générale +voyait cela et ne disait rien. + +On monta à la mezzanine; il y avait là trois chambres, on ne +trouva personne dans aucune. + +-- Mais est-ce qu'il n'est pas allé là? hasarda quelqu'un en +montrant la porte d'une petite pièce au haut d'un escalier de bois +long, étroit et excessivement roide. Le fait est que cette porte +toujours fermée était maintenant grande ouverte. + +-- Je n'irai pas là. Pourquoi aurait-il grimpé là-haut? dit +Barbara Pétrovna, qui, affreusement pâle, semblait interroger des +yeux les domestiques. Ceux-ci la considéraient en silence. Dacha +tremblait. + +Barbara Pétrovna monta vivement l'escalier; Dacha la suivit, mais +la générale ne fut pas plutôt entrée dans la chambre qu'elle +poussa un cri et tomba sans connaissance. + +Le citoyen du canton d'Uri était pendu derrière la porte. Sur la +table se trouvait un petit bout de papier contenant ces mots +écrits au crayon: «Qu'on n'accuse personne de ma mort, c'est moi +qui me suis tué». À côté de ce billet il y avait un marteau, un +morceau de savon et un gros clou, dont sans doute le défunt +s'était muni pour être prêt à tout événement. Le solide lacet de +soie, évidemment choisi d'avance, que Nicolas Vsévolodovitch +s'était passé au cou, avait été au préalable savonné avec soin. +Tout indiquait que la préméditation et la conscience avaient +présidé jusqu'à la dernière minute à l'accomplissement du suicide. + +Après l'autopsie du cadavre, nos médecins ont complètement écarté +l'hypothèse de l'aliénation mentale. + +FIN + + + + [1] Les mots en italique sont en français dans le texte. + [2] C'est Tourguéneff que Dostoïevsky a voulu +représenter ici sous le nom de Karmazinoff. Il est à peine +besoin de faire remarquer que ce prétendu portrait n'est +qu'une injurieuse caricature. + [3] Ce nom, emprunté au célèbre ouvrage de +Larmontoff: _le Héros de notre temps_, est devenu en Russie +synonyme de Don Juan. + [4] Le poud équivaut à peu près à 20 kilogrammes. + [5] Un mètre 82 centimètres. + [6] En Russie, une couronne _(viénetz_) est posée sur la +tête des jeunes époux pendant la cérémonie nuptiale. + [7] Nom donné en Russie aux insurgés du 14/26 +décembre 1825. + [8] Les _zemstros_ sont des assemblées provinciales qui +correspondent à peu près à nos conseils généraux. + [9] Gardien d'un enfant. + [10] Fils de gentilhomme. + [11] « _Rassie_ » pour « Russie », « _Aglois_ » pour +« Anglais » et plus bas « _astrolome_ » pour « astronome », +etc... traduisent un défaut de prononciation de Fedka le +forçat. (Note de E-books Libres et Gratuits). + [12] Proverbe russe qui correspond à notre proverbe +français: _Il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints_. + [13] Nom donné par les gens du peuple à Pétersbourg. + [14] Pièce de deux kopeks. + [15] Pièces de dix kopeks. + [16] Fou religieux. + [17] Membre d'une association d'ouvriers ou d'employés. + [18] Un des cinq conjurés qui furent pendus après +l'insurrection du 14 décembre 1825. + [19] On sait que les Russes ont l'habitude de s'embrasser +sur la bouche. + [20] 1/13 octobre. + [21] Mesure de capacité pour les liquides qui équivaut à +12 l. 2. + [22] Les Skoptzi (Eunuques) prétendent avoir pour +grand-prêtre le tzar Pierre III, toujours vivant et présent au +milieu d'eux. + [23] Ivan Sousloff, paysan de Vladimir, fut adopté par +Daniel Philippovitch, fondateur de la secte des Flagellants, et +contribua puissamment aux progrès de cette hérésie. + [24] Toutes les phrases en italiques dans ce chapitre sont +en français dans le texte. + [25] Locution proverbiale qui revient à dire: « Pas un de +vous ne sortira blanc de cette affaire. » + [26] Partisans de la civilisation occidentale. + [27] Il y a ici un calembour intraduisible: l'auteur joue +sur les mots _tchast _(poste de police) et _tchastni_ +(particulier). + [28] Quartier situé au-delà de la rivière. + [29] Les phrases en italiques dans ce chapitre sont en +français dans le texte. + [30] Les mots en italiques dans ce chapitre sont en +français dans le texte. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les possédés, by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES POSSÉDÉS *** + +***** This file should be named 16824-8.txt or 16824-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/2/16824/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Richard, Mireille, +Coolmicro and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16824-8.zip b/16824-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4e0cedb --- /dev/null +++ b/16824-8.zip diff --git a/16824-r.zip b/16824-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6cdb96b --- /dev/null +++ b/16824-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..2f4973c --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #16824 (https://www.gutenberg.org/ebooks/16824) |
