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diff --git a/16819-h/16819-h.htm b/16819-h/16819-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5777a25 --- /dev/null +++ b/16819-h/16819-h.htm @@ -0,0 +1,16173 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Les tribulations de Shoking</title> + <meta name="author" content="Ponson du Terrail"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misères de Londres + 4. Les tribulations de Shoking + +Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16819] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h2>LES MISÈRES<br> + +DE LONDRES</h2> + + + +<h2>IV</h2> +<br><br> + +<h1>LES TRIBULATIONS DE SHOKING</h1> + + + + + +<h4>PAR</h4> +<br> + +<h2>PONSON DU TERRAIL</h2> +<br><br><br> + + +<h3>UN DRAME DANS LE SOUTHWARK</h3> + + + +<br><br><br> +<h3>I</h3> +<br> + + +<p>Le lendemain du jour où miss Ellen s'en allait +chez le révérend Peters Town; tandis que +l'homme gris s'esquivait, au beau milieu de +White Hall, et à deux pas de Scotland Yard, le +quartier général de la police, une scène toute +différente se passait sur la Tamise.</p> + +<p>Un homme descendait au long de la gare de +Charing cross, dans ce chemin creux formé +avec des planches et qui conduit à l'un des embarcadères +des bateaux à vapeur, vers neuf heures +du soir.</p> + +<p>Cet homme n'était autre que Shoking; mais +Shoking fort bien vêtu et que tout le monde eût +pris sinon pour un lord, au moins pour un gentleman.</p> + +<p>Les bateaux à vapeur marchent assez avant +dans la soirée, jusqu'à dix ou onze heures; il +n'y a que ceux qui descendent jusqu'à Greenwich +qui cessent leur service dès sept heures en +été et dès cinq heures en hiver.</p> + +<p>Cependant, comme la nuit était froide, les +voyageurs étaient peu nombreux sur le ponton +d'embarquement.</p> + +<p>Deux femmes et un homme s'y trouvaient +seuls lorsque Shoking arriva.</p> + +<p>On entendait siffler le penny-boat qui était +encore de l'autre côte de Westminster, et dont +on apercevait le panache noir à travers le brouillard.</p> + +<p>Shoking était chaudement enveloppé dans un +waterproof tout neuf.</p> + +<p>Néanmoins, il soufflait dans ses doigts et +poussait de temps en temps des <i>brrr</i>! pleins d'énergie.</p> + +<p>Une des deux femmes qui se trouvaient sur +le ponton, et qui paraissait assez misérable, disait +en même temps à sa compagne:</p> + +<p>—Pourvu qu'il y ait de la place tout auprès +de la chaudière et que nous puissions nous chauffer +un peu!</p> + +<p>Shoking n'avait jamais trop aimé la solitude, +il était même bavard à ses heures.</p> + +<p>Il entendit donc le voeu émis par la femme et, +s'approchant d'elle:</p> + +<p>—Vous pouvez vous rassurer, ma chère, dit-il, +il n'y a jamais grand monde à bord, à cette +heure et par ce temps-ci.</p> + +<p>—C'est que j'ai bien froid, dit-elle.</p> + +<p>Shoking regarda les vêtements qui couvraient +cette femme.</p> + +<p>Une méchante robe de laine et un lambeau +de châle: c'était tout.</p> + +<p>Pas de bas aux pieds, une loque de chapeau +sur la tête et un pauvre fichu croisé sur le cou +et dissimulant sans doute l'absence de linge.</p> + +<p>—Allez-vous loin? demanda Shoking.</p> + +<p>—A Rotherithe, au-dessous du pont de +Londres. Je serais bien allée à pied, car voici +près d'un quart d'heure que j'attends le penny-boat, +continua cette femme; mais je suis tout +à fait lasse. J'ai marché tout le jour, aujourd'hui.</p> + +<p>—Ah! vraiment? fit Shoking qui ne demandait +pas mieux que de causer.</p> + +<p>—Je suis allée trois ou quatre fois depuis +ce matin du Southwark, qui est mon quartier, à +la Cité.</p> + +<p>—Quatre bonnes trottes, dit Shoking; cela +fait au moins huit ou neuf milles, en comptant +l'aller et le retour.</p> + +<p>—A peu près, dit la femme.</p> + +<p>Puis elle ajouta avec un soupir:</p> + +<p>—Et tout cela pour rien.</p> + +<p>Le penny-boat arrivait en ce moment, et il +accosta le ponton.</p> + +<p>Shoking n'eut donc pas le temps de questionner +la femme sur le but de ces quatre voyages +accomplis en un jour.</p> + +<p>Il sauta du ponton sur le petit bateau à +vapeur où il y avait à peine une dizaine de +personnes, ce qui permit à la femme qui se plaignait +du froid d'aller s'asseoir tout auprès de +la chaudière.</p> + +<p>Ce que voyant, Shoking s'assit auprès d'elle +et recommença la conversation.</p> + +<p>—Ah! dit-il, vous êtes allée quatre fois dans +la Cité?</p> + +<p>—Oui, monsieur et pour rien.</p> + +<p>Shoking attendit qu'elle s'expliquât.</p> + +<p>Sans doute cette femme ne demandait pas +mieux, car elle reprit sur-le-champ:</p> + +<p>—Je suis allée à White cross.</p> + +<p>—La prison pour dettes?</p> + +<p>—Justement. Mon mari y est.</p> + +<p>—Pauvre homme! dit Shoking. Est-ce pour +beaucoup d'argent?</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, et une personne charitable, +qui m'est venue voir hier, m'a remis la +somme nécessaire à le libérer.</p> + +<p>—Alors vous l'avez fait sortir?</p> + +<p>—Jusqu'à présent je n'ai pas pu, monsieur.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oh! c'est tout une histoire, et vous allez +voir combien les pauvres gens sont quelquefois +malheureux et poursuivis par une malchance +énorme.</p> + +<p>—Je vous écoute, dit Shoking, tandis que le +bateau à vapeur descendait rapidement la +Tamise.</p> + +<p>—Mon mari se nomme Paddy, poursuivit-elle. +Il a été en prison à la requête d'un certain +Pussex, boulanger, qui a demeuré longtemps dans +notre quartier et qui est maintenant à Rotherithe, +où il est retiré des affaires. C'est chez lui que je +vais en désespoir de cause.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, je croyais qu'on n'avait +qu'à se présenter à la prison pour dettes, avec +l'argent, pour que le prisonnier soit mis en liberté +sur-le-champ.</p> + +<p>—Je le croyais aussi, dit la femme. C'est +hier soir qu'on m'a donné l'argent. Je me suis +donc levée de grand matin, et il était à peine +jour quand je me suis présentée.</p> + +<p>Le portier-consigne, M. Golmish, m'a refermé le +guichet sur le nez en me disant:</p> + +<p>—Il est trop matin. Venez à midi.</p> + +<p>—Je m'en suis retournée, parce que j'ai deux +enfants et que j'appréhende toujours de les laisser +seuls trop longtemps.</p> + +<p>—Et vous êtes revenue à midi?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Cette fois on m'a laissée entrer +et j'ai pu voir mon mari. Mais quand j'ai +voulu payer, on m'a dit que M. Cooman seul, le +gouverneur, pouvait recevoir mon argent, et +que M. Cooman, qui ne s'absentait jamais, se +trouvait, par extraordinaire, ce jour-là, hors de +White cross, parce qu'il déjeunait chez le lord-mayor +avec les aldermen, dans la grande salle +du Guild'hall.</p> + +<p>On m'a dit qu'il ne rentrerait qu'à deux heures, +et j'ai été encore obligée de m'en aller.</p> + +<p>—Pauvre femme! dit Shoking.</p> + +<p>—A deux heures je suis revenue.</p> + +<p>—Et vous avez trouvé sir Cooman?</p> + +<p>—Oui, monsieur; mais quand je lui ai montré +mon argent, il m'a dit que ce n'était pas le +compte; et la vérité, c'est qu'on a mis un zéro de +trop et qu'au lieu de dix guinées, c'est cent.</p> + +<p>J'ai eu beau soutenir que Son Honneur se +trompait.</p> + +<p>Son Honneur était un peu ému des suites du +déjeuner et il m'a mise à la porte.</p> + +<p>C'était la troisième fois que je m'en retournais +sans mon mari.</p> + +<p>—Et vous êtes revenue une fois encore?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Je me souvenais parfaitement +de l'homme qui a accosté mon mari; c'est +un recors du nom de Calmiche qui loge précisément +tout à côté de chez nous, dans Adam's +street.</p> + +<p>Je suis donc revenue dans le Southwark, et j'ai +trouvé Calmiche, à qui j'ai conté la chose.</p> + +<p>Il est convenu que j'avais raison, qu'on avait +fait erreur sur les livres, et il m'a offert de +m'accompagner.</p> + +<p>Le recors a eu beau démontrer à Son Honneur, +sir Cooman, qu'il était impossible qu'un +pauvre diable comme mon mari eût jamais dû +cent livres.</p> + +<p>Son Honneur a répondu:</p> + +<p>—Et bien! que le créancier donne quittance +pour dix, et il sortira.</p> + +<p>—C'est ce qui fait que vous allez à Rotherithe?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Tandis que Shoking causait avec cette femme, +laquelle, on le devine, n'était autre que celle +chez qui miss Ellen s'était présentée la veille, le +penny-boat avait dépassé le pont de Londres et +allait bientôt atteindre le ponton de Rotherithe.</p> + +<p>L'homme qui s'était embarqué à Charing cross +en même temps que Shoking et les deux femmes +s'était, jusque-là, tenu à l'avant.</p> + +<p>Mais, en ce moment, il s'approcha et regarda +attentivement Shoking:</p> + +<p>—Hé! par saint George, patron de la libre +Angleterre, dit-il tout à coup, je ne me trompe +pas, c'est bien lord Wilmot!</p> + +<p>A ce nom Shoking tressaillit et fronça légèrement +le sourcil.</p> + +<p>—Vous me connaissez?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>Et John, le rough, car c'était lui, vint se placer +sous le rayon de lumière que projetait la lanterne +suspendue au-dessus de la machine du +bateau.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + + +<p>Shoking ne manquait pas absolument de mémoire, +mais il était distrait, et puis il connaissait +tant de monde qu'il se demanda tout d'abord, +en regardant le rough, où il avait vu cet homme +qui le saluait du titre de lord.</p> + +<p>Cependant Shoking avait lu cet article du +<i>Times</i> qui racontait le merveilleux sauvetage de +John Colden, article dans lequel un rough, qui +avait servi de complice à l'homme gris, figurait +comme ayant fait des révélations à la police.</p> + +<p>Mais Shoking ne pensa point tout d'abord +qu'il avait devant lui le personnage que l'homme +gris avait employé pour pénétrer dans la maison +de Calcraff.</p> + +<p>Ce dernier s'aperçut tout de suite que Shoking +ne le reconnaissait pas.</p> + +<p>—Vraiment; mon ami, dit Shoking, qui prit +un ton paternel et protecteur, vous savez qui je +suis?</p> + +<p>—Oui, vous vous nommez lord Wilmot.</p> + +<p>—C'est bien possible.</p> + +<p>—Vous êtes un lord philanthrope.</p> + +<p>—J'aime mes semblables, dit modestement +Shoking.</p> + +<p>—Et, continua le rough, vous tenez le parlement, +où vous siégez, au courant des misères du +peuple anglais.</p> + +<p>—Afin de les soulager, dit Shoking, qui n'était +pas fâché de rentrer un peu dans son rôle de lord +Wilmot.</p> + +<p>En ce moment, le penny-boat aborda le ponton +de Rotherithe.</p> + +<p>Shoking se tourna vers la femme de Paddy:</p> + +<p>—Ma chère, dit-il, j'espère que votre créancier +sera de bonne foi et que votre mari sera mis +en liberté.</p> + +<p>Néanmoins, puisque l'indiscrétion de ce garçon +vous a appris mon nom, sachez que je suis +un homme puissant et que je puis vous être +utile.</p> + +<p>Donnez-moi votre nom et votre adresse, et +j'enverrai demain un de mes gens savoir où en +est l'affaire. S'il est besoin que j'intervienne, +j'interviendrai.</p> + +<p>—Ah! mylord, répondit la femme avec émotion, +c'est le bon Dieu qui m'a mise sur votre +chemin. Mon mari se nomme Paddy et nous +demeurons dans Adam's street, quartier du +Southwark.</p> + +<p>Shoking tira un carnet de sa poche, prit un +crayon et inscrivit le nom de Paddy et celui +d'Adam's street.</p> + +<p>Puis il sauta du bateau sur le ponton et se +mit à gravir d'un pas leste l'escalier qui montait +sur le quai.</p> + +<p>En face de cet escalier, il y avait une ruelle, +que Shoking enfila.</p> + +<p>Où allait-il?</p> + +<p>Sans doute chez le landlord de cette taverne +qui faisait face au cimetière dans lequel s'étaient +réunis l'homme, les chefs fenians et l'abbé Samuel, +la veille de l'exécution de John Colden.</p> + +<p>Shoking avait marché si vite, qu'il croyait +avoir laissé assez loin derrière lui les voyageurs +du penny-boat.</p> + +<p>Cependant, il entendit tout à coup derrière +lui un pas d'homme et, se retournant, il reconnut +le rough.</p> + +<p>—Ah! c'est toi? dit-il.</p> + +<p>—Oui, mylord.</p> + +<p>—Tu vas donc à Rotherithe?</p> + +<p>—Comme vous voyez.</p> + +<p>—Est-ce ton quartier?</p> + +<p>—Non. Je descendais plus bas; mais quand +je vous ai vu vous arrêter ici, j'ai débarqué pareillement.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Shoking.</p> + +<p>—Mais parce que j'étais bien aise de causer +un brin avec vous.</p> + +<p>—Hein? fit Shoking.</p> + +<p>Le rough était déguenillé; de plus, il était de +haute taille, paraissait robuste, et la ruelle était +déserte.</p> + +<p>—Eh! eh! pensa le bon Shoking, je ne serais +vraiment pas de force avec lui, dans le cas où il +lui plairait de me dévaliser. Soyons diplomate.</p> + +<p>—Oh! oh! reprit-il, vous voulez causer un +brin avec moi?</p> + +<p>—Oui, mylord.</p> + +<p>—Puis-je t'être utile?</p> + +<p>—Je le crois, mylord.</p> + +<p>—Voyons, parle, je t'écoute.</p> + +<p>Et Shoking ralentit le pas.</p> + +<p>Le rough le plaça à côte de lui.</p> + +<p>—C'est singulier, dit-il, que Votre Honneur +ne me reconnaisse pas.</p> + +<p>—Je t'ai déjà vu quelque part, mais où? je +ne sais pas.</p> + +<p>—Dans une foule de tavernes, autrefois.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Et il y a quinze jours, à la porte de Jefferies, +le valet de Calcraff.</p> + +<p>Ceci fut un trait de lumière pour Shoking.</p> + +<p>—Ah! dit-il, c'est à toi que j'ai donné une +poignée de couronnes?</p> + +<p>Oui, mylord.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Shoking, parle: que puis-je +faire pour toi?</p> + +<p>—Me rendre un grand service.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Figurez-vous, dit le rough, que je suis allé +quelques jours après notre dernière rencontre, +chez maman Brandy, au <i>Black Horse</i>.</p> + +<p>—Fort bien! je connais la maison.</p> + +<p>—J'ai soutenu que vous étiez un lord.</p> + +<p>—Et on s'est mis à rire?</p> + +<p>—Oui. Mais un homme qui s'appelle l'homme +gris...</p> + +<p>Shoking tressaillit.</p> + +<p>—Après? fit-il.</p> + +<p>—L'homme gris me dit que j'avais raison et +que vous étiez un lord: et nous nous sommes +en allés, lui, moi et une femme du nom de +Betsy.</p> + +<p>Shoking fit alors un pas en arrière.</p> + +<p>—Mais, alors, misérable, dit-il, c'est toi qui +as volé la clef de Betsy!</p> + +<p>—Oui, mylord.</p> + +<p>—Qui as accompagné l'homme gris chez +elle?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Et qui as ensuite fait des révélations à la +police?</p> + +<p>—C'est moi, dit froidement le rough, et c'est +pour cela que je vous ai suivi ce soir.</p> + +<p>—Mais que me veux-tu donc, drôle? dit Shoking, +essayant de reprendre les grands airs de +lord Wilmot.</p> + +<p>—Là! ne vous fâchez pas, dit le rough, et +écoutez-moi.</p> + +<p>Shoking avait bonne envie de prendre la fuite +mais le rough ne lui en donna pas le temps.</p> + +<p>Il passa son bras sous le sien et, le maintenant +ainsi, il poursuivit:</p> + +<p>—Je ne suis pas méchant homme, dit-il, et je +ne trahis pas les camarades pour le plaisir de les +trahir. Si Betsy ne m'avait pas dénoncé, je n'aurais +jamais rien dit; mais Betsy ayant parlé, la police +a mis la main sur moi.</p> + +<p>Alors j'ai dit ce que je savais.</p> + +<p>La police s'est mise à rire, lorsque j'ai soutenu +que vous vous appeliez lord Wilmot.</p> + +<p>—Ah! vraiment? fit Shoking en se mordant +les lèvres.</p> + +<p>—Elle a fait des recherches...</p> + +<p>—Par exemple!</p> + +<p>—Et elle a reconnu qu'aucun lord de ce nom +n'existait au parlement.</p> + +<p>—Après? fit dédaigneusement Shoking.</p> + +<p>—Alors, reprit le rough, elle m'a donné une +mission.</p> + +<p>—A toi?</p> + +<p>—A moi. Et la mission sera bien payée. J'aurai +cent livres, si je réussis.</p> + +<p>—Que dois-tu donc faire?</p> + +<p>—Découvrir le prétendu lord Wilmot.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Et le conduire à Scotland Yard, où il faudra +bien qu'il donne des renseignements...</p> + +<p>—Sur qui?</p> + +<p>—Sur l'homme gris qu'on cherche et qu'on ne +trouve pas...</p> + +<p>—Mon ami, dit Shoking essayant de payer +d'audace, c'est un vilain métier que tu ferais-là.</p> + +<p>—Un métier qui rapporte cent livres est toujours +un bon métier.</p> + +<p>—J'en connais un meilleur, dit Shoking.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Ce serait de venir chez moi demain, à +Hampsteadt. Au lieu de cent livres, tu en aurais +deux cents.</p> + +<p>—Il vaut mieux tenir que courir, demain n'est +pas aujourd'hui, répondit le rough.</p> + +<p>Et il donna un croc en jambe à Shoking, qui +jeta un cri et tomba.</p> + +<p>—Maintenant, mon bonhomme, dit-il en se +jetant sur lui, nous allons bien voir si tu es ou +non lord Wilmot.</p> + +<p>En même temps il appuya deux doigts sur ses +lèvres et fit entendre un coup de sifflet.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> +<br> + + +<p>Shoking essaya de se débattre, poussant des +cris étouffés.</p> + +<p>Mais le rough était robuste, et il le maintint +sous son genou.</p> + +<p>Puis, tirant un couteau de sa poche, il en +appuya la pointe sur la gorge de Shoking, lui +disant:</p> + +<p>—Tout lord que tu peux être, si tu cries, je +te tue!</p> + +<p>Au temps de sa grande misère et dans les +plus mauvais jours de son existence problématique, +Shoking avait déjà la faiblesse de tenir à +la vie.</p> + +<p>Qu'on juge donc si maintenant qu'il était dans +l'aisance, jouait parfois le rôle de lord, portait +de beaux habits et avait toujours quelques guinées +dans sa poche, il se souciait de mourir.</p> + +<p>Shoking était d'ailleurs de la famille des philosophes, +et il savait que la résistance à une +force supérieure est non-seulement inutile, mais +encore ridicule, sinon dangereuse.</p> + +<p>Il se tint donc pour averti et cessa de crier.</p> + +<p>Alors le rough siffla une seconde fois.</p> + +<p>Puis il dit en ricanant:</p> + +<p>—Attendons un moment, les camarades vont +venir.</p> + +<p>A Londres, les voleurs ont coutume de s'avertir, +à de certaines heures périlleuses, par un +coup de sifflet.</p> + +<p>John savait cela.</p> + +<p>Il n'avait à Rotherithe, où le hasard l'avait +amené sur les pas de Shoking, ni complices, +ni gens qui lui dussent obéir, mais il avait fait +ce calcul fort simple que partout il y a des policemen, +et que très-certainement, il en verrait +accourir que ces deux coups de sifflet auraient +mis en éveil.</p> + +<p>John ne se trompait pas.</p> + +<p>Bientôt des pas précipités retentirent à l'extrémité +opposée de la ruelle et deux policemen +accoururent au pas de course.</p> + +<p>Ils virent Shoking à terre, et John se tenant +sur lui.</p> + +<p>A première vue, Shoking qui était bien vêtu, +était un gentleman victime d'un rough, car John +était couvert de haillons.</p> + +<p>Ils se jetèrent donc sur ce dernier, et le prirent +à la gorge et lui arrachèrent son couteau.</p> + +<p>Shoking se crut sauvé.</p> + +<p>John n'avait opposé aucune résistance.</p> + +<p>Cependant, comme Shoking se relevait et remerciait +déjà les policemen comme ses libérateurs, +John se mit à rire:</p> + +<p>—Hé! pardon, camarades, dit-il, connaissez-vous +cela?</p> + +<p>En même temps, il tira de sa poche une petite +plaque de cuivre garnie d'une courroie et la +passa à son bras gauche.</p> + +<p>Les policemen, à la vue de cette plaque, tombèrent +stupéfaits.</p> + +<p>Cette plaque était l'insigne d'un brigadier de +policemen, par conséquent d'un chef.</p> + +<p>Lorsque, à Scotland Yard, on avait interrogé +John, il s'était fait fort de retrouver le prétendu +lord Wilmot et de l'arrêter; mais il avait demandé +pour cela qu'on lui donnât des pleins +pouvoirs.</p> + +<p>Alors on lui avait remis cette plaque, qu'il +n'aurait qu'à exhiber pour acquérir l'assistance +d'un ou de plusieurs policemen, aussitôt qu'il +en aurait besoin.</p> + +<p>Et ceux-ci, dès-lors, s'inclinèrent, tout en +trouvant quelque peu étrange d'avoir à obéir à +un chef en guenilles.</p> + +<p>—Eh! dit John en souriant, vous avez cru +que je dévalisais Son Honneur?</p> + +<p>Et il montrait en souriant d'un air moqueur +Shoking stupéfait.</p> + +<p>—En effet, balbutièrent les deux policemen.</p> + +<p>—Son Honneur que vous voyez là, dit John, +est un homme excessivement dangereux, que j'ai +été chargé d'arrêter.</p> + +<p>—Ne croyez pas un mot de cela! s'écria +Shoking, cet homme est un imposteur!</p> + +<p>—Bah! dit John, c'est ce que nous verrons à +Scotland Yard.</p> + +<p>Et, s'adressant aux policemen:</p> + +<p>—Allons, vous autres, dit-il, donnez-moi un +coup de main.</p> + +<p>—Que voulez-vous faire? demanda l'un des +agents.</p> + +<p>—Je veux que vous m'aidiez à reconduire +monsieur.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—A Scotland Yard.</p> + +<p>Shoking se débattait comme un beau diable.</p> + +<p>—Mes amis, disait-il aux policemen, ne +croyez pas cet homme, qui est un voleur et un +misérable; cette plaque qu'il vous montre, il l'a +volée.</p> + +<p>—La preuve que je ne suis pas un voleur, +dit John, c'est que vous pouvez fouiller Son +Honneur et vous verrez que je ne lui ai rien pris.</p> + +<p>—Parce que tu n'as pas eu le temps, misérable, +répondit Shoking.</p> + +<p>Notre héros avait su trouver un accent d'autorité +qui intimida quelque peu les policemen.</p> + +<p>—Allons à Scotland Yard, disait John, et +vous verrez que j'ai le droit de faire ce que j'ai +fait.</p> + +<p>Les policemen se regardaient, hésitant.</p> + +<p>Enfin, l'un d'eux parut avoir trouvé la solution +de cette question épineuse et embarrassante.</p> + +<p>Il dit à John:</p> + +<p>—Vous prétendez être un agent supérieur de +la police?</p> + +<p>—Voyez ma plaque.</p> + +<p>—Et vous, continua le policeman s'adressant +à Shoking, vous dites être un gentleman paisible +que cet homme a voulu dévaliser.</p> + +<p>—Je le jure, dit Shoking.</p> + +<p>—D'où veniez-vous?</p> + +<p>—De Charing cross.</p> + +<p>—Ou alliez-vous?</p> + +<p>—A Rotherithe où nous sommes.</p> + +<p>—Alors, vous connaissez du monde, ici? dit +encore le policeman, et il ne vous sera pas difficile +de vous mettre en présence de gens qui +affirmeront votre identité.</p> + +<p>Mais Shoking avait sans doute de bonnes +raisons pour ne pas dire ce qu'il venait faire à +Rotherithe et qui il allait visiter, car il répondit:</p> + +<p>—Vous vous trompez, je ne connais personne +à Rotherithe.</p> + +<p>—Alors qu'y venez-vous faire?</p> + +<p>—Me promener.</p> + +<p>—En pleine nuit?</p> + +<p>—Je suis un gentleman excentrique, dit +froidement Shoking.</p> + +<p>Mais cette raison, qui eût satisfait sans doute +bon nombre d'Anglais, ne satisfit point le policeman.</p> + +<p>—Écoutez, dit-il, ce n'est pas à cette heure-ci +qu'il se trouvera du monde à Scotland Yard +pour dire si vous avez raison ou si cet homme +dit la vérité. Les chefs de police sont couchés, +et il faudra attendre demain pour que tout s'éclaircisse.</p> + +<p>—Nous attendrons demain, dit John.</p> + +<p>—Aussi, reprit le policeman, ce n'est pas à +Scotland Yard que nous allons vous conduire.</p> + +<p>—Et où cela? demanda John.</p> + +<p>—Vous allez voir. Allons, suivez-nous!</p> + +<p>Il fit signe à son compagnon de prendre John +par le bras, et il passa en même temps, le sien +sous celui de Shoking.</p> + +<p>—Mais où voulez-vous me conduire? demanda +pareillement celui-ci.</p> + +<p>—Vous le verrez.</p> + +<p>Et les deux policemen firent redescendre +Shoking et le rough vers le ponton d'embarquement.</p> + +<p>On entendit, en ce moment, siffler la machine +d'un petit bateau à vapeur qui remontait la Tamise.</p> + +<p>—Voilà notre affaire, dit l'un des policemen. +Et il secoua la corde de la cloche du ponton. +A ce bruit, le petit bateau à vapeur, qui aurait +passé sans doute devant le ponton sans s'arrêter, +se mit à stopper et s'approcha peu à peu.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> +<br> + + +<p>John, le rough, se serait laissé mener au bout +du monde, pourvu qu'on ne le séparât point de +Shoking.</p> + +<p>Il était bien certain qu'à un moment donné il +lui serait facile de se faire reconnaître, et que, +par conséquent, il toucherait la prime qui lui +avait été promise pour la capture du prétendu +lord Wilmot.</p> + +<p>Le petit bateau à vapeur, qui passait au large +juste au moment où l'un des policemen avait +sonné la cloche, s'était donc rapproché tout aussitôt +du ponton d'embarquement.</p> + +<p>Alors Shoking commença à comprendre.</p> + +<p>Le bateau n'était pas destiné à transporter des +voyageurs, il servait de chaloupe au bateau-prison.</p> + +<p>Car il y a sur la Tamise, auprès de Temple +Bar, un vieux navire démâté, rasé comme un +ponton, éternellement à l'ancre, et qui sert de +violon à tous les maraudeurs du fleuve.</p> + +<p>Ce navire s'appelle le <i>Royaliste</i>.</p> + +<p>Il est commandé par un vieil officier invalide, +qui a sous ses ordres, non des matelots, mais des +guichetiers.</p> + +<p>A l'intérieur, le <i>Royaliste</i> est aménagé comme +une vraie prison.</p> + +<p>Il a trois chaloupes qu'il met à l'eau chaque +soir.</p> + +<p>Ces chaloupes sont pourvues d'une petite machine +à vapeur.</p> + +<p>Mais la plupart du temps, elle ne fonctionne +pas et est remplacée par quatre matelots, qui +manoeuvrent la chaloupe à l'aviron.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p>C'est que ces chaloupes font ce qu'on appelle +des rondes de nuit.</p> + +<p>La Tamise est immense de largeur, au-dessous +du pont de Londres surtout; et c'est un joli champ +de déprédations.</p> + +<p>Les docks sont gardés; chaque barque, chaque +magasin ouvrant sur le fleuve est surveillé; +néanmoins les vols sont nombreux; le <i>voleur +d'eau</i>, comme on l'appelle, s'attaque à tout, depuis +les vieux cordages jusqu'aux planches pourries.</p> + +<p>Véritable chiffonnier aquatique, le <i>ravageur</i> +emporte tout ce qui lui tombe sous la main.</p> + +<p>Il est bon nageur; il plonge à merveille quand +il est poursuivi; il se glisse comme un poisson +entre les coques de deux navires, ou leste comme +un gabier de misaine, il se réfugie dans la mâture +de quelque brick dont l'équipage est à terre.</p> + +<p>C'est pour donner la chasse à ces malfaiteurs +nocturnes, que l'amirauté a créé le service de +nuit, qui a son état-major sur le <i>Royaliste</i>.</p> + +<p>Et c'était précisément une des trois chaloupes, +la <i>Louisiane</i>, dont les policemen avaient reconnu +la machine à vapeur.</p> + +<p>Au coup de cloche, les hommes qui la montaient +avaient manoeuvré vers le ponton.</p> + +<p>—Avez-vous du monde à nous donner? demanda +le chef.</p> + +<p>—Oui, répondit le policeman.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Vous allez voir.</p> + +<p>Le mécanicien renversa la vapeur et la chaloupe +accosta le ponton.</p> + +<p>En même temps, le chef de l'équipe sauta dessus +et aborda les deux policemen et leurs prisonniers.</p> + +<p>—Bon! dit-il, je vois ce que c'est; ce gentleman +a été dévalisé par ce rough.</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas, camarade, répondit John +d'un ton moqueur.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Voici ce dont il est question, reprit un des policemen. +Cet homme que voilà,—et il désignait +John,—prétend qu'il a une mission de la police.</p> + +<p>—Et j'ai quelque raison de le prétendre, répondit +John, qui montra sa plaque.</p> + +<p>—Ce gentleman, poursuivit le policeman, qu'il +dit avoir mission d'arrêter, persiste à dire qu'il +ne le connaît pas. Tout cela me paraît assez louche, +et je crois que vous ferez bien de les emmener +tous les deux à bord du <i>Royaliste</i>.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux, dit John, pourvu +que demain on avise à Scotland Yard.</p> + +<p>—On avisera, dit le commandant de la chaloupe.</p> + +<p>—Mais je proteste! s'écria Shoking, je proteste, +comme tout Anglais libre a le droit de le faire. +On ne peut pas arrêter un gentleman sur la dénonciation +de ce misérable.</p> + +<p>—Protestez, dit John; si on vous a causé des +dommages, vous le ferez valoir demain.</p> + +<p>—Allons! en route! cria le matelot qui commandait +la chaloupe.</p> + +<p>Et il poussa Shoking qui, à son grand déplaisir, +fut obligé de quitter le ponton et de s'embarquer.</p> + +<p>—Je vous les confie, dit le policeman.</p> + +<p>—Ils seront entre bonnes mains, répondit le +matelot.</p> + +<p>John s'était embarqué sans résistance.</p> + +<p>—Bah! disait-il, je ferai valoir la mauvaise +nuit que je vais passer. Son Honneur, sir Richardman, +ajoutera bien cinq livres à la prime.</p> + +<p>—Misérable! hurlait Shoking, tu seras puni +de ton insolence!</p> + +<p>La chaloupe vira de bord et remonta vers le pont +Londres, tandis que les policemen regagnaient les +ruelles étroites de Rotherithe.</p> + +<p>Il y avait déjà deux prisonniers à bord; deux +ravageurs qu'on avait surpris, volant du cordage +dans un magasin, au bord de l'eau.</p> + +<p>On leur avait mis les fers aux pieds et aux +mains, et ils étaient couchés au fond de la barque, +comme du bétail.</p> + +<p>L'un leva les yeux sur Shoking qui continuait +à se lamenter et à protester contre les violences +dont il était l'objet.</p> + +<p>—Tiens, dit-il, il me semble que je te connais, +toi.</p> + +<p>—Vous vous trompez, dit Shoking.</p> + +<p>—C'est un lord, ricana John le rough, tu ne +dois pas connaître des lords, toi.</p> + +<p>—Bah! un lord! c'est Shoking... reprit le +prisonnier.</p> + +<p>—Du tout, fit Shoking... je me nomme lord +Wilmot.</p> + +<p>—La! dit John en s'adressant au commandant +de la chaloupe, vous avec entendu, capitaine?</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Que ce gentleman a dit qu'il se nommait +lord Wilmot?</p> + +<p>—Je l'ai entendu, en effet.</p> + +<p>—Et vous en témoignerez au besoin?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>Shoking se mordit les lèvres et s'adressa ce +court monologue:</p> + +<p>—Shoking, mon ami, vous êtes un parfait imbécile. +Vous n'avez plus qu'une chose à faire +pour compléter votre oeuvre, dénoncer la retraite +de l'homme gris, votre bienfaiteur, et dire ce que +vous alliez faire à Rotherithe.</p> + +<p>S'étant ainsi admonesté, Shoking ne parla plus, +ne réclama plus.</p> + +<p>Seulement il n'eut désormais qu'une idée fixe, +échapper à ses gardiens.</p> + +<p>Et comme la chaloupe marchait bon train, et +qu'on avait négligé d'attacher mons. Shoking, +l'ex-mendiant eut une inspiration:</p> + +<p>—L'eau est froide, se dit-il, mais je suis bon nageur... +et si nous passions en certain endroit, je +n'hésiterais pas à faire un plongeon.</p> + +<p>Mais pour que Shoking mît à exécution son +projet, il fallait que la chaloupe passât en <i>certain +endroit</i>.</p> + +<p>Et Shoking attendit, tout en s'asseyant sans +affectation à l'avant de la chaloupe, qui soulevait, +une écume blanche et remontait le courant.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> +<br> + + +<p>L'endroit où Shoking aurait voulu passer était +en effet admirablement propice à ses projets.</p> + +<p>Auprès du pont de Londres, sous la troisième +arche, se trouvent amarrés une dizaine de petits +bateaux à divers propriétaires.</p> + +<p>La Tamise, on le sait, n'a pas de quais. Les +dernières maisons de la Cité plongent dans l'eau, +et ceux qui passent au large, peuvent, du milieu +du fleuve, apercevoir de grands magasins ouverts +à fleur d'eau.</p> + +<p>Les barques amarrées sous le pont de Londres, +appartiennent donc à des marchands ou à des +armateurs de la cité qui ont journellement affaire +dans les docks, et trouvent plus commode de +s'y rendre par eau que par terre.</p> + +<p>Les arches du pont de Londres sont gigantesques; +mais c'est sous la troisième que, par +les temps de brouillard, il est le plus prudent de +passer.</p> + +<p>Le penny-boat, le steamer ou la simple chaloupe +qui suivent le chemin en remontant, passent +alors au milieu d'une véritable petite flottille. +Le courant est moins dur à couper, et on +n'y risque pas d'être rejeté contre une des piles +du pont.</p> + +<p>Shoking savait tout cela et Shoking s'était +dit:</p> + +<p>—John est plus fort que moi, et à la boxe c'est +un homme dangereux; tout à l'heure il m'a renversé +sous lui comme il eût fait d'un enfant; +mais si nous étions à la nage tous les deux, je +ne le craindrais plus... ni lui, ni les matelots +de la chaloupe qui, parce que je suis un gentleman, +ont négligé de me mettre les fers aux mains +et aux pieds.</p> + +<p>La chaloupe montait vers London-Bridge à +toute vapeur.</p> + +<p>Même en été, le brouillard pèse la nuit sur le +fleuve jaune.</p> + +<p>Par conséquent, par une nuit d'hiver comme +celle-là, il était assez opaque pour ne permettre +d'apercevoir le pont qu'à une faible distance.</p> + +<p>A cent mètres à peine, les arches noires estompèrent +la brume, et le matelot commandant +cria:</p> + +<p>—Nous gouvernons droit sur une des piles du +pont: pare à virer.</p> + +<p>Celui qui était à la barre donna un vigoureux +coup de gouvernail, et Shoking, plongé jusque là +dans l'anxiété, eut un battemement de coeur.</p> + +<p>La chaloupe, changeant brusquement de direction, +se dirigeait maintenant en droite ligne vers +la troisième arche.</p> + +<p>Or ce que voulait Shoking, c'était passer par là +où il était à peu près sûr de son affaire, et voici +comment:</p> + +<p>En supposant que Shoking se fût brusquement +jeté à l'eau en pleine Tamise, un cri se faisait +entendre, on stoppait sur-le-champ, la chaloupe +prenait la dérive et, gouvernée à l'aviron, donnait +la chasse au fugitif, qui n'avait pas le temps de +faire dix brasses et était repêché sur-le-champ.</p> + +<p>Mais si, au contraire, la chaloupe passait au +milieu de la flottille de petites barques, elle ne +pouvait stopper que difficilement sur-le-champ, +car elle courait risque de briser les embarcations +à droite et à gauche, et pour peu que Shoking +fût plongeur, il avait toutes les chances possibles +de s'échapper.</p> + +<p>Dès lors, Shoking eut donc un léger battement +de coeur, en voyant la chaloupe gouverner droit +sur la troisième arche du pont.</p> + +<p>Shoking avait toujours passé, au Wapping et +dans tous les public-houses où on le rencontrait +autrefois, pour un homme doux, timide et pas +du tout aventureux.</p> + +<p>John le rough, assis à l'avant de la chaloupe, +était si content de sa prise, que l'idée que cette +prise pouvait lui échapper désormais ne lui vint +même pas.</p> + +<p>D'ailleurs, il faisait froid, l'eau de la Tamise +devait être glacée, et John se fût lui-même traité +de fou s'il eût supposé un seul instant que +Shoking était homme à braver une pareille température.</p> + +<p>Shoking, cependant, était résolu.</p> + +<p>Shoking se disait:</p> + +<p>—L'eau est froide; mais, outre qu'il ne fera, +pas chaud, cette nuit à bord du <i>Royaliste</i>, demain +matin je passerai très-certainement un fort vilain +quart d'heure en comparaissant devant le chef de +la police, qui ne manquera pas de m'envoyer +à Cold-Bath fields, savoir si un lord comme moi +ne peut pas tourner le moulin.</p> + +<p>La chaloupe, nous l'avons dit, était montée +par quatre hommes, un matelot commandant, un +pilote, un mécanicien et un chauffeur, qui, la +vapeur renversée, redevenaient de simples matelots +et reprenaient l'aviron.</p> + +<p>Les deux prisonniers étaient couchés sur le +dos; le matelot commandant s'enveloppait le +plus possible dans son manteau, et John le rough +supputait le nombre de jours heureux, qu'il aurait +à vivre sans rien faire, quand il aurait touché le +prix de sa trahison.</p> + +<p>Le pont se dessinait maintenant dans le brouillard +avec une grande netteté, et, par un effet de +mirage, il paraissait prêt à se renverser sur la +chaloupe.</p> + +<p>Shoking profita de l'obscurité complète qui se +fit tout à coup pour se rapprocher du bord, et +comme la chaloupe entrait à toute vapeur sous +l'arche, le matelot commandant tressaillit tout à +coup, car il entendit un bruit sourd et quelque +chose comme un clapotement.</p> + +<p>—Un homme à l'eau! cria-t-il.</p> + +<p>Mais un nouveau bruit, identique au premier, +se fit, suivi d'un juron.</p> + +<p>C'était John le rough qui, lui aussi, s'était jeté +dans la Tamise à la poursuite de son prisonnier.</p> + +<p>—Stoppe! cria le matelot commandant.</p> + +<p>Mais celui qui était à la barre répondit:</p> + +<p>—C'est impossible ici; au delà du pont...</p> + +<br> + +<p>Et en effet, la chaloupe passa sous l'arche et +pendant ce temps, Shoking plongeant sous la +barque, nageait entre deux eaux, profitait de +l'obscurité et faisait le moins de bruit possible.</p> + +<p>Mais John le rough le suivait de près.</p> + +<p>Lui aussi était bon nageur, et il tenait trop à +son prisonnier pour renoncer ainsi à sa poursuite.</p> + +<p>Alors, dans les ténèbres opaques qui régnaient +sous l'arche, commença une lutte vraiment fantastique.</p> + +<p>Shoking nageait rapidement, mais le rough le +suivait de près.</p> + +<p>Ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, mais ils se +devinaient au clapotement de l'eau qu'ils soulevaient.</p> + +<p>—Je finirai bien par t'atteindre! criait John: à +moi de la chaloupe, à moi!</p> + +<p>La chaloupe avait fini par s'arrêter.</p> + +<p>Mais Shoking passait comme une anguille à +travers les barques, et tout à coup John n'entendit +plus rien.</p> + +<p>C'est que Shoking était parvenu à se hisser +dans un bateau et à s'y tenir immobile.</p> + +<p>—Ah! brigand! ah! coquin de lord! hurlait +John que le froid saisissait, je le rattraperai!...</p> + +<p>La chaloupe avait allumé son fanal de poupe; +elle manoeuvrait en arrière et redescendait maintenant +vers le pont.</p> + +<p>Soudain les rayons du fanal percèrent les ténèbres +qui régnaient sous l'arche, et John jeta un +cri.</p> + +<p>Il avait aperçu Shoking debout dans une +barque.</p> + +<p>—Ah! je te tiens! s'écria-t-il.</p> + +<p>Et, en deux brassées, il eut atteint le bateau et +se cramponna au bordage.</p> + +<p>Mais Shoking avait saisi un aviron qui se trouvait +au fond de la barque et comme le rough se +soulevait hors de l'eau, il jeta un cri terrible.</p> + +<p>Shoking lui avait appliqué sur la tête un vigoureux +coup d'aviron, et le flot noir de la Tamise s'était +refermé aussitôt sur John le rough...</p> + +<p>La chaloupe arrivait en ce moment.</p> + +<p>Mais déjà Shoking avait disparu.</p> + +<p>Il s'était rejeté à l'eau, et nageait vigoureusement +vers le bord, que la chaloupe était encore +engagée au milieu des petites barques qui gênaient +de plus en plus la manoeuvre.</p> + +<p>Shoking était sauvé!</p> + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> +<br> + + +<p>Shoking n'avait peur que d'un homme, le +rough.</p> + +<p>Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il +était probable que s'il n'était pas mort du coup +d'aviron, du moins il s'était noyé.</p> + +<p>Dès lors, Shoking n'avait plus peur.</p> + +<p>Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque +autorité que Wilmot et Shoking ne faisaient +qu'un, et, par conséquent, faire arrêter +Shoking comme complice de l'homme gris, +que la police recherchait.</p> + +<p>Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking +s'en moquait.</p> + +<p>Bien avant qu'elle ne se fût débrouillée au milieu +des petits bateaux, Shoking avait touché le +bord, et il s'était retrouvé dans les ténèbres.</p> + +<p>La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais, +et elle baigne le pied des maisons.</p> + +<p>Celle auprès de laquelle Shoking aborda +était un magasin d'huile de foi de morue, dont +les portes, qui donnaient sur la rivière, demeuraient +ouvertes, une température humide et +basse convenant à cette sorte de marchandise.</p> + +<p>Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin, +où Shoking se glissa.</p> + +<p>Mais ce gardien valait une patrouille entière.</p> + +<p>C'était un de ces gros chiens de Terre-Neuve, +chiches de voix, qui dédaignent d'aboyer, mais +sautent à la gorge d'un homme et l'étranglent +tout net.</p> + +<p>Shoking entendit un sourd grognement, puis +il vit luire dans l'obscurité deux points lumineux.</p> + +<p>Mais il était dit que cette nuit-là Shoking se +tirerait à son honneur des plus grands périls.</p> + +<p>Il avait échappé au rough, il s'était sauvé des +mains de ceux qui faisaient la police de la Tamise; +sa mémoire devait lui rendre clémente la +terrible mâchoire du chien.</p> + +<p>Shoking était un enfant de la cité de Londres; +il savait tout ou à peu près; il avait mendié, +couché, travaillé même, à peu près partout.</p> + +<p>On l'avait employé dans les docks à porter +des fardeaux, et sur les navires à décharger des +gueuses de lest.</p> + +<p>Seulement, le plus beau temps de sa misère +avait été aussi le plus bel âge de sa paresse, et +quand Shoking avait touché le salaire de trois +jours de travail, il avait huit jours de fainéantise +sur la planche.</p> + +<p>Or donc, le grognement et les deux points +lumineux fixés sur lui firent surgir dans sa mémoire, +avec la spontanéité de l'éclair, un double +souvenir.</p> + +<p>Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il +avait travaillé pour le compte d'un marchand +d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson, +qui avait un magasin sur la Tamise, avait un +chien du nom de Sultan.</p> + +<p>Aussitôt, et comme les deux points lumineux +s'agitaient dans l'espace, semblables à des +étoiles filantes, et que le terrible gardien s'élançait +sur lui, Shoking cria:</p> + +<p>—Paix donc, Sultan!</p> + +<p>Les deux points lumineux s'arrêtèrent et le +grognement s'éteignit aussitôt.</p> + +<p>—Hé! mon petit Sultan, dit Shoking d'une +voix caressante, tu ne reconnais pas les amis?</p> + +<p>Évidemment flatté de s'entendre appeler par +son nom, le chien s'était calmé subitement.</p> + +<p>—Mon petit Sultan! répéta Shoking avec +câlinerie.</p> + +<p>Alors le chien s'approcha, non plus menaçant +et la gueule ouverte, mais en chien intelligent +qui veut savoir à qui il a affaire.</p> + +<p>Shoking étendit hardiment la main et se mit +à caresser le terre-neuve.</p> + +<p>Cependant celui-ci ne se fût pas laissé prendre +peut-être à ces amabilités, si Shoking n'eût +été ruisselant de cette eau noire, limoneuse et +salée de la Tamise.</p> + +<p>Or, la spécialité première d'un terre-neuve +étant de sauver les gens qui se noient, il était +évident que la sympathie de Sultan était acquise +à Shoking, du moment où celui-ci sortait de +l'eau.</p> + +<p>Et comme si le chien eût su comprendre textuellement +ses paroles, Shoking lui dit encore:</p> + +<p>—Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan, +et tu n'as rien à craindre pour ton huile, pouah! +mais j'ai failli me noyer...</p> + +<p>Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer: +mais il se frotta contre Shoking avec un +grognement d'amitié, et dès lors, Shoking fut +chez lui.</p> + +<p>A l'abri dans le magasin, sûr que, si on le +venait poursuivre jusque-là, le chien ferait son +métier de gardien, Shoking attendit.</p> + +<p>Il attendit que la chaloupe eût exploré la Tamise +dans tous les sens, en amont et en aval +du pont de Londres.</p> + +<p>Comme le brouillard est sonore, il entendit +même retentir au loin la voix du matelot commandant +qui disait:</p> + +<p>—Après ça, camarades, ça ne nous regarde +qu'à moitié. Nous n'avons rien de commun avec +les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise +qui nous regarde. On nous confie deux +hommes, ils se sauvent... nous ne pouvons pas +les rattraper... bonsoir!...</p> + +<p>Et Shoking aperçut dans le brouillard le fanal +de la chaloupe qui virait de bord et qui remontait +vers le pont de Londres, sous lequel elle disparut +de nouveau.</p> + +<p>Alors il se dit:</p> + +<p>—Je suis déjà bien mouillé, je ne risque pas +grand' chose à me rejeter à l'eau, d'autant mieux +que j'ai de l'argent dans ma poche et que je +connais un fripier dans le Borough, de l'autre +côté de la Tamise, qui me louera des habits +secs pour une demi-couronne.</p> + +<p>Sur cette réflexion, Shoking caressa une seconde +fois le chien et lui dit:</p> + +<p>—Adieu, Sultan... tu es un chien fidèle... et je +le dirai à ton maître quand je le verrai...</p> + +<p>Puis il piqua résolument une tête dans la +Tamise.</p> + +<p>Jamais un homme ne se jette impunément à +l'eau, en présence d'un terre-neuve.</p> + +<p>Sultan n'était peut-être pas fâché, du reste, +d'avoir un prétexte pour quitter son poste.</p> + +<p>A peine Shoking commençait-il à nager vigoureusement, +qu'il entendit l'eau clapoter auprès +de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude +haleine du chien.</p> + +<p>Sultan nageait côte à côte avec Shoking.</p> + +<p>—Oh! oh! fit celui-ci, pas de bêtises, mon +ami, ne va pas t'imaginer que je me noie au +moins. Tu me ferais boire plus qu'à ma soif, en +croyant me sauver.</p> + +<p>Mais Shoking avait mal jugé Sultan.</p> + +<p>Sultan était un chien intelligent, qui avait +tout aussitôt apprécié le mérite de Shoking, comme +nageur, et c'était simplement pour lui faire la +conduite qu'il s'était mis à l'eau.</p> + +<p>Il se contenta donc de nager auprès de lui, +comme un camarade, et il se paya le plaisir +d'aborder de l'autre côté de la Tamise, à cent +mètres au-dessous du pont de Londres, tout +auprès de Shoking.</p> + +<p>Shoking était haletant, néanmoins il crut poli +de faire ses compliments à Sultan.</p> + +<p>—Tu es un bon chien, répéta-t-il, je le dirai à +ton maître. Adieu, Sultan.</p> + +<p>Et il le caressa.</p> + +<p>Le chien eut un grognement amical; puis il +pensa que Shoking n'avait plus besoin de lui, et +il se remit tranquillement à l'eau pour regagner +le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait +une des ruelles étroites du Borough.</p> + +<p>Hélas! Shoking ne se doutait pas que Sultan, +ami si intelligent jusque-là, allait commettre à +son préjudice la plus déplorable des bévues.</p> + +<p>En effet, comme il était déjà au milieu de la +Tamise, le chien heurta son poitrail à quelque +chose de mou et de flasque qui flottait sur +l'eau.</p> + +<p>Il flaira et reconnut un homme.</p> + +<p>Cet homme n'était autre que John le rough, +évanoui à la suite du coup d'aviron.</p> + +<p>Et le chien, obéissant à son instinct de sauveteur, +prit les haillons du rough à pleines dents, +et se mit à tirer l'homme évanoui après lui, nageant +vigoureusement dans la direction du magasin.</p> + +<p>Apres s'être montré l'ami de Shoking, Sultan +commettait la déplorable action de sauver son +ennemi mortel.</p> + +<p>Ah! si Shoking l'avait su, comme il eût retiré +sur-le-champ son estime et son amitié au terre-neuve.</p> + +<p>Mais Shoking, en ce moment, était à la recherche +du fripier qui lui pourrait louer des habits +secs et lui faire prendre un air de feu devant +le poêle.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> +<br> + + +<p>Le Borough est le quartier situé sur la rive +droite de la Tamise, qu'on trouve au bout du +pont de Londres.</p> + +<p>A l'ouest s'étend le Southwark; à l'est, toujours +sur la même rive, Rotherithe.</p> + +<p>Très-bruyant le jour, ce quartier est noir et +silencieux la nuit.</p> + +<p>Au delà des larges voies qui rayonnent à l'entour +de la gare de London-Bridge, on trouve des +ruelles étroites et sombres dans lesquelles vit une +population industrieuse et interlope.</p> + +<p>Il y a une rue, dont les maisons sont hautes +et noires, qui est pleine de fripiers.</p> + +<p>Le fripier ferme sa boutique fort tard; cela +tient peut-être à ce que les gens qui ont recours +à lui, et que retient une certaine honte, préfèrent +s'aller affubler la nuit des habits d'occasion +dont ils ont besoin.</p> + +<p>Shoking, par exemple, n'avait pas de tels +préjugés, et s'il eût eu besoin de se vêtir en +gentleman, il serait tout aussi bien entré chez +son ami Sam en plein jour et au grand soleil.</p> + +<p>Donc, si Shoking entra dans la rue des fripiers +à dix heures du soir et alla frapper à la +porte de Sam, c'est que ses vêtements étaient +ruisselants et qu'il avait absolument besoin d'en +changer.</p> + +<p>Sam est l'abréviation familière de Samuel.</p> + +<p>Celui qui portait ce nom était un petit juif +entre deux âges qui faisait plus d'un métier.</p> + +<p>Il était fripier, prêteur d'argent, expert en +matières d'or et d'argent, et il avait inventé un +outil pour percer les perles.</p> + +<p>Avec tout cela, il n'était pas riche, en dépit +des commérages du quartier, qui le croyait millionnaire, +et le plus clair de son bien était une +jolie fille du nom de Katt, qui trônait dans sa +boutique depuis le matin jusqu'au soir.</p> + +<p>Katt était la fille unique de Sam, qui était veuf +depuis longues années.</p> + +<p>Elle savait attirer les chalands, retenir les indécis +et les décider à acheter, pousser à la dépense +ceux dont la bourse paraissait bien garnie, +et le vieux juif avait coutume de dire que +Katt était sa meilleure marchandise.</p> + +<p>Ce fut donc à la porte de Sam que s'en alla +frapper Shoking.</p> + +<p>Sam était absent; il s'en était allé dans Hay-Markett +acheter la défroque d'un gentleman qui +partait pour les Indes.</p> + +<p>Katt était seule.</p> + +<p>Elle connaissait Shoking pour l'avoir vu, tout +dernièrement, s'habiller des pieds à la tête avec +l'argent de lord Palmure.</p> + +<p>—Bonjour, gentleman, lui dit-elle.</p> + +<p>Shoking fut évidemment flatté de l'appellation +et il répondit:</p> + +<p>—Bonsoir, miss Katt, vous êtes vraiment +aussi jolie que la fille d'un lord de Belgrave +square.</p> + +<p>Puis il s'approcha du comptoir, sur lequel brûlait +une petite lampe à esprit de vin, dont les +rayons tombèrent sur ses habits ruisselants et +couverts de boue en maint endroit.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! fit la jeune fille, que vous +arrive-t-il donc, monsieur Shoking?</p> + +<p>—Hélas! un malheur, comme vous voyez. Je +suis tombé dans la Tamise et j'ai failli me +noyer.</p> + +<p>—Vous êtes tombé dans la Tamise?</p> + +<p>—Oui. J'avais peut-être trop bien dîné et je +ne marchais pas très-droit en sortant de la taverne +de la Tempérance, qui est bien celle de +Londres où on se grise le plus facilement. J'ai +traversé la Cité, je suis descendu par Sermon +lane pour gagner le bateau-ponton et attendre +le penny-boat. Il faisait très-noir et, dame! au +lieu de mettre le pied sur le ponton...</p> + +<p>—Vous l'avez mis à côté?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Et vous êtes tombé à l'eau?</p> + +<p>—Comme vous le dites, ma jolie Katt. C'est +pourquoi vous me voyez ici à pareille heure. +Vous pensez bien que je ne puis rester ainsi.</p> + +<p>—Oh! certainement non.</p> + +<p>Et, tout en écoutant Shoking, Katt jetait un +coup d'oeil sur la coupe de ses habits et se +disait:</p> + +<p>—Voilà qui ne sort pas de notre boutique. +Il parait qu'il a fait fortune, ce bon Shoking.</p> + +<p>Puis tout haut et avec quelque embarras:</p> + +<p>—Je ne sais vraiment, monsieur Shoking, +si j'aurai des habits assez convenables pour +vous.</p> + +<p>Shoking sourit:</p> + +<p>—Écoutez, ma petite Katt, dit-il, je puis +bien me confier à vous. Je vais à Rotherithe +voir des parents qui ne sont pas riches et que +j'aime autant ne pas humilier, car il faut vous +dire que j'ai fait un petit héritage et que je suis +à mon aise.</p> + +<p>—Ah! vraiment? fit Katt.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, dit Shoking, j'ai quelque +chose, à présent, comme trois cents livres de +revenu.</p> + +<p>—Un joli denier, murmura Katt.</p> + +<p>—Par conséquent, je vais vous demander la +permission de décrocher cette vareuse, ce chapeau +goudronné et ce pantalon bleu, et d'aller +passer le tout dans votre arrière-boutique.</p> + +<p>Katt prit une perche munie d'un crochet et +enleva au râtelier qui régnait tout le long des +murs de la boutique, les objets que lui désignait +Shoking.</p> + +<p>Après quoi elle poussa une porte, qui laissa +voir une chambre au milieu de laquelle ronflait +un poêle de faïence.</p> + +<p>—Voulez-vous une chemise? dit-elle encore.</p> + +<p>—Une chemise et des bas, dit Shoking.</p> + +<p>Et il passa dans cette seconde chambre, qui +servait à l'essayage, comme on dit, et dans laquelle +il y avait une grande glace qui permettait +aux clients de se voir de la tête aux pieds.</p> + +<p>Shoking referma la porte.</p> + +<p>Puis, en un tour de main, il se fut débarrassé +de ses habits mouillés, se roula ensuite dans +une couverture de laine, afin de se sécher, et +demeura quelques minutes auprès du poêle.</p> + +<p>Après quoi il fit sa toilette nouvelle et posa +crânement, en arrière de sa tête, le chapeau +goudronné.</p> + +<p>—J'ai l'air d'un vrai matelot de Sa Majesté, +se dit-il alors, et, si je rencontre les deux policemen +qui voulaient m'envoyer coucher sur le +Royaliste, ils ne me reconnaîtront pas.</p> + +<p>En effet, Shoking était tout à fait métamorphosé.</p> + +<p>Il reprit sa bourse dans la poche du pantalon +qu'il venait de quitter, et repassa dans la boutique.</p> + +<p>—Vous devez être plus à votre aise ainsi? lui +dit Katt en souriant.</p> + +<p>—Ah! cela est vrai, fit-il.</p> + +<p>En même temps il ouvrit sa bourse et posa +une demi-guinée sur le comptoir.</p> + +<p>—Mais pourquoi payez-vous maintenant? +monsieur Shoking, dit Katt, puisque vous me +laissez vos autres habits.</p> + +<p>—C'est que je ne suis pas sur de revenir moi-même +les chercher.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—J'enverrai peut-être mon domestique, +ajouta le bon Shoking avec une naïve emphase.</p> + +<p>Et comme Katt s'apprêtait à prendre sur la +demi-guinée un modeste salaire et à lui rendre +la monnaie, il lui dit:</p> + +<p>—Gardez tout, ma chère.</p> + +<p>Katt fut littéralement éblouie et son étonnement +durait encore que Shoking était déjà +loin.</p> + +<p>Shoking avait besoin de rattraper le temps +perdu.</p> + +<p>—L'homme gris ne doit pas savoir ce que je +suis devenu, pensait-il, et je dois pourtant lui +porter des nouvelles de John Colden.</p> + +<p>Ce disant, Shoking arpentait Troley street, +arrivait dans Élisabeth street et s'engageait +dans le dédale de petites ruelles qui séparent le +Borough de Rotherithe.</p> + +<p>Une demi-heure après, il arrivait en face de la +chapelle dans le cimetière de laquelle, la +veille de l'exécution de John Colden, s'étaient +assemblés les chefs fenians, l'abbé Samuel et +l'homme gris.</p> + +<p>Mais Shoking n'entra point dans le cimetière.</p> + +<p>Il s'en alla, au contraire, au public-house qui +se trouvait en face.</p> + +<p>Le public-house ne renfermait que deux buveurs +et le landlord.</p> + +<p>Celui-ci cligna imperceptiblement de l'oeil en +voyant Shoking s'attabler.</p> + +<p>Puis il quitta son comptoir, puisa une chope +de stout et la porta à Shoking, auquel il dit tout +bas:</p> + +<p>—Ces gens-là vont s'en aller. Attendez.</p> + +<p>—Qui, fit Shoking d'un signe de tête.</p> + +<p>Le landlord ne se trompait pas. Les deux +hommes, qui étaient des ouvriers du port, achevèrent +leur pinte d'ale, jetèrent six pence sur la +table et s'en allèrent.</p> + +<p>Alors Shoking s'approcha du comptoir:</p> + +<p>—Comment va-t-il? dit-il tout bas.</p> + +<p>—Assez bien ce soir, et la fièvre se dissipe.</p> + +<p>—Peut-on le voir?</p> + +<p>—Oui, mais attendez que je ferme. Depuis +hier, il y a des figures sinistres dans le quartier, +et je me méfie.</p> + +<p>Shoking tressaillit.</p> + +<p>—Serions-nous donc découverts? dit-il.</p> + +<p>—Je ne sais pas... mais j'ai peur... murmura +le landlord.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> +<br> + + +<p>Le land lord alla donc poser les volets à la devanture +du public-house, éteignit le bec de gaz +qui brûlait au-dessus du comptoir et ne laissa +allumée qu'une petite lampe à schiste.</p> + +<p>Puis il revint s'asseoir auprès de Shoking:</p> + +<p>—Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que +depuis hier soir, on voit dans Rotherithe une +foule de visages inconnus. Les uns font le tour +de la chapelle et du cimetière, les autres viennent +ici boire et regardent partout.</p> + +<p>—Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont +des gens de police?</p> + +<p>—Je le crains; seulement, jusqu'à présent, une +chose me rassure, reprit le landlord.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Je crois bien qu'ils ont vent que le condamné +enlevé sur l'échafaud par les fenians est dans +Rotherithe, mais ils ne savent pas où.</p> + +<p>—Ah! vous croyez?</p> + +<p>—Oh! j'en suis sûr; je crois même que le dernier +endroit qu'ils soupçonnent, c'est ma maison.</p> + +<p>—Dieu vous entende! murmura Shoking avec +émotion.</p> + +<p>—Malheureusement, poursuivit le landlord, +John est hors d'état de quitter le lit. Il a éprouvé +une si grande émotion sur l'échafaud que, vous le +savez, il a été fou pendant quarante-huit heures.</p> + +<p>—Oui, certes, je le sais, dit Shoking.</p> + +<p>—Maintenant, il a retrouvé sa raison, mais le +médecin qui le voit, dit qu'il ne pourra pas +quitter le lit avant huit jours; et d'ici là, je tremblerai +à toute minute.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put +s'en aller tout de suite, où irait-il?</p> + +<p>—Je ne sais pas. Londres est si grand!...</p> + +<p>—Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il +se rétablisse. Nous ne pouvons pas avoir fait +pour rien un si grand effort. Puis-je le voir?</p> + +<p>—Oui, nous allons descendre.</p> + +<p>Le landlord s'en retourna vers la porte, et +l'entre-bâilla.</p> + +<p>Puis il jeta un regard furtif sur les abords du +public-house.</p> + +<p>—Personne! dit-il.</p> + +<p>Il ferma la porte, revint auprès de Shoking et +prit la petite lampe à schiste.</p> + +<p>Après quoi, il souleva la trappe de la cave qui +se trouvait auprès du comptoir.</p> + +<p>On descendait dans la cave, non par un escalier, +mais par une de ces échelles à degrés larges +et plats qu'on appelle <i>échelles de meunier</i>.</p> + +<p>Le landlord passa le premier et Shoking le +suivit.</p> + +<p>La cave du public-house ressemblait à toutes +les caves.</p> + +<p>Elle était carrée et ne paraissait pas avoir +d'autre issue.</p> + +<p>Des tonneaux de plusieurs dimensions étaient +rangés tout à l'entour, et l'un de ces tonneaux +était haut de près de deux mètres.</p> + +<p>Le landlord s'en approcha, tourna le robinet +placé au centre et tout aussitôt le fond s'ouvrit, +tournant, comme une porte, sur des gonds invisibles.</p> + +<p>Alors Shoking vit un passage dans lequel, en +se baissant un peu, deux hommes pouvaient marcher +de front.</p> + +<p>C'était le chemin de la cachette où était John +Colden, le condamné à mort.</p> + +<p>Une fois entrés dans le tonneau, le landlord, +qui avait toujours la petite lampe à la main, +pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa +place accoutumée, de telle façon que si alors on +était descendu dans la cave, on n'aurait pas remarqué +cette futaille plus que les autres.</p> + +<p>John Colden était, couché dans une sorte de +salle basse à l'extrémité de ce corridor auquel le +tonneau servait d'entrée.</p> + +<p>Cette salle prenait de l'air par un trou percé +dans une voûte au-dessus de laquelle passait un +des nombreux égouts dont la ville de Londres +est sillonnée; et elle n'était pas éclairée par la +lumière du jour.</p> + +<p>Auprès d'un lit de camp était une lampe qui +brûlait sur une petite table.</p> + +<p>Assis devant cette table, Shoking aperçut un +homme de haute taille, au front basané, qui +n'était autre que celui des quatre chefs fenians +qui venait d'Amérique.</p> + +<p>John n'avait plus ni la fièvre ni le délire, sa +raison lui était revenue, et il reconnut Shoking.</p> + +<p>—Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit +Shoking en lui prenant la main.</p> + +<p>—Je ne souffre pas, dit John, mais je suis +anéanti, je n'ai aucune force, et il me semble que +je ne pourrais pas me tenir debout.</p> + +<p>—La force te reviendra, dit Shoking.</p> + +<p>John Colden eut un sourire mélancolique.</p> + +<p>—Vous vous êtes tous donné bien du mal +pour me sauver, dit-il.</p> + +<p>—C'était notre devoir, dit Shoking, tous pour +un, un pour tous.</p> + +<p>—Il n'est arrivé malheur à personne? demanda +encore John Colden.</p> + +<p>—A personne, jusqu'à présent...</p> + +<p>—L'homme gris?...</p> + +<p>—Il est aussi bien caché que toi.</p> + +<p>—L'enfant?...</p> + +<p>—A l'abri de toute poursuite derrière les murs +de Christ's hospital.</p> + +<p>—Et toi?...</p> + +<p>—Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai +échappé belle cette nuit.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Tu vas voir...</p> + +<p>Et Shoking raconta à John Colden ses aventures +de la soirée.</p> + +<p>—Vois-tu, dit gravement John Colden, ce +n'est ni la police ni les ennemis naturels de l'Irlande +qu'il nous faut craindre, ce sont les traîtres!</p> + +<p>—Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est +pas celui-là qui nous gênera désormais.</p> + +<p>Il faisait allusion à John le rough.</p> + +<p>—Tu es sûr de l'avoir tué?</p> + +<p>—Dame! répondit naïvement Shoking, je l'ai +étourdi suffisamment pour qu'il se noie, dans +tous les cas.</p> + +<p>John essaya de se soulever, mais les forces lui +manquèrent.</p> + +<p>—Voilà qui est bizarre, fit-il en souriant; je +n'avais pas peur de la mort, je marchais à l'échafaud, +résigné et d'un pas ferme... on me sauve +et la peur me prend... à telle enseigne que j'ai +manqué en mourir.</p> + +<p>—L'homme gris, répondit Shoking, m'a expliqué +cela; mais je ne suis pas un savant comme +lui, et je ne me rappelle par les mots baroques +dont il s'est servi.</p> + +<p>En parlant ainsi, Shoking tira sa montre.</p> + +<p>Car il avait une montre maintenant, le mendiant +Shoking, dont le rêve, jadis, était d'être un +<i>pauvre présenté</i> à la Workhouse de <i>Mile end +road</i>.</p> + +<p>—Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui +ne m'a pas vu depuis deux jours, doit me croire +mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais lui +porter de tes nouvelles.</p> + +<p>Sur ces mots, Shoking serra la main du malade +et reprit avec le landlord le chemin du +tonneau.</p> + +<p>Cinq minutes après, il quittait le public-house, +dont les abords étaient toujours déserts.</p> + +<p>Cependant comme il longeait le cimetière, un +bruit confus et presque imperceptible arriva à +son oreille.</p> + +<p>La nuit était noire et le brouillard épais.</p> + +<p>Shoking s'arrêta.</p> + +<p>Alors le bruit lui parut plus distinct.</p> + +<p>C'étaient deux voix d'hommes causant tout bas +dans le cimetière.</p> + +<p>A force de regarder, Shoking finit par distinguer +deux ombres noires au-dessus d'une tombe, +et il ne douta plus que ce ne fussent les deux +personnes qu'il entendait causer.</p> + +<p>Alors Shoking se coucha à plat-ventre et colla +son oreille au sol.</p> + +<p>La terre, comme on le sait, est toujours sonore, +en hiver surtout, et le procédé qu'employait +Shoking est connu de toute éternité.</p> + +<p>L'Indien dans la savane, l'Arabe au désert, le +chasseur au fond des bois, quand ils veulent entendre +à une grande distance, se couchent et appliquent +leur oreille sur le sol.</p> + +<p>Shoking, demeuré debout, n'eût saisi que par +lambeaux la conversation de ces hôtes nocturnes +du cimetière.</p> + +<p>Son oreille collée à terre, il entendit fort distinctement +ce qu'ils disaient.</p> + +<p>Et il se prit à écouter avec attention.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> +<br> + + +<p>Ce que ces hommes, dont la voix, était du +reste parfaitement inconnue à Shoking, disaient +entre eux, pouvait être tout à fait insignifiant +pour lui et ne se rapporter ni à John Colden, ni +à l'homme gris, ni même à lui, Shoking.</p> + +<p>A Londres, il y a toujours une certaine quantité +de vagabonds qui se trouvent sans gîte.</p> + +<p>Comme on les traque dans les rues, et que les +policemen les conduisent aux postes de police, +les uns se réfugient dans les paras et couchent sur +une branche d'arbre; les autres ne dédaignent pas +d'enjamber la clôture d'un cimetière et d'aller +chercher un asile parmi les morts.</p> + +<p>Ces deux hommes qui causaient tout bas pouvaient +donc appartenir à cette catégorie de gens +sans aveu qui ne trouvent ni feu ni abri, la nuit +venue.</p> + +<p>Cependant, aux premiers mots qu'il entendit, +Shoking, s'applaudit d'avoir prêté l'oreille.</p> + +<p>L'un de ces deux hommes disait:</p> + +<p>—Vois-tu, je suis sûr de ce que j'avance.</p> + +<p>—Tu crois qu'on l'a caché dans Rotherithe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais comment peux-tu le savoir?</p> + +<p>—J'étais devant Newgate la nuit même de +l'exécution, et je vais te dire comment j'y étais...</p> + +<p>—Voyons?</p> + +<p>—Je n'ai jamais manqué d'aller voir pendre +depuis dix ans.</p> + +<p>Par conséquent, je m'étais mis en route dès +six heures du soir.</p> + +<p>Voilà que, dans Farringdon road, je trouve +tant de monde, mais tant de monde, que je me +doute qu'il y a quelque chose d'extraordinaire. +Puis j'entends parler le patois des côtes d'Irlande, +que je comprends et que je parle moi-même très-bien, +attendu que lorsque j'étais matelot, je suis +resté deux ans à Cork.</p> + +<p>La foule marchait et je me laissais entraîner +par elle; un homme m'adressa la parole en irlandais +et me dit:</p> + +<p>—A-t-on donné le signal?</p> + +<p>Je réponds à tout hasard et dans la même +langue:</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>Mon interlocuteur reprend:</p> + +<p>—C'est du haut de Saint-Paul, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je crois que oui.</p> + +<p>Emporté par la foule, je me trouve dans Old +Bailey.</p> + +<p>—Ça fait que tu as tout vu?</p> + +<p>—Tout, et j'ai suivi la foule quand elle s'est +retirée, emportant le pendu qui avait perdu connaissance. +Je crois bien qu'il n'y avait que moi +d'Anglais dans tout ce monde.</p> + +<p>—Mais comment sais-tu?...</p> + +<p>—Attends donc! Les policemen bousculés, les +Irlandais sont descendus au pas de course vers la +Tamise; comme j'étais au milieu d'eux, j'ai été +porté par le flot, et j'ai pu voir quatre grands +gaillards sauter dans une barque, y coucher le +pendu et pousser au large.</p> + +<p>—Ça ne prouve encore rien.</p> + +<p>—Mais si, car la barque a pris la dérive et je +l'ai suivie des yeux.</p> + +<p>—Dans la direction de Rotherithe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais qui te dit qu'elle s'y est arrêtée?</p> + +<p>—Attends encore... Le lendemain, je descends +à Charring cross et je prends le penny-boat pour +m'en aller à Greenwich. Nous touchons à London-Bridge, +et voilà que, parmi les passagers qui +montent à bord, je reconnais un des quatre hommes +qui avaient emporté le pendu dans la barque.</p> + +<p>Quand le penny-boat a touché à Rotherithe, cet +homme est descendu.</p> + +<p>—Et tu n'a pas eu l'idée de le suivre?</p> + +<p>—Non, parce que je n'avais pas encore lu +dans les journaux qu'il y avait une prime de +cent livres pour qui découvrirait l'endroit où on +a caché le condamné.</p> + +<p>Mais quand j'ai su cela, je me suis dit que le +pendu devait être à Rotherithe et qu'un jour ou +l'autre je retrouverais mon grand Irlandais, que +je le suivrais alors... et que je finirais bien par +découvrir la retraite de John Colden.</p> + +<p>—Et c'est pour cela que nous passons ici les +nuits et les jours?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Jusqu'à présent nous n'avons rien vu... rien +trouvé...</p> + +<p>—Patience! cela viendra.</p> + +<p>Shoking n'en entendit pas davantage: il était +fixé.</p> + +<p>Il se releva donc sans bruit et s'éloigna sur la +pointe du pied.</p> + +<p>—Voilà deux gaillards qu'il faudra surveiller, +se dit-il; mais le mal n'est pas aussi grand que je +le supposais. Ce n'est pas la police de Scotland +Yard qui est sur nos trousses, c'est une police +particulière, née de la spéculation privée. On assommera +les deux drôles, et tout sera dit.</p> + +<p>Cette réflexion faite, Shoking reprit le chemin +du Borough, en prenant ses jambes à son cou.</p> + +<p>Il y a plus d'une lieue de Rotherithe au Southwark, +mais Shoking n'avait jamais été plus alerte +et plus jeune.</p> + +<p>Il regagna donc le Borough, puis le Southwark +et arriva enfin dans la cathédrale des catholiques, +Saint-George church.</p> + +<p>Les alentours de l'église étaient déserts, et un +silence profond régnait sur la place qui sert de +ceinture au cimetière.</p> + +<p>La flèche du clocher se perdait dans le brouillard. +Cependant, tout en haut, on voyait une petite +lumière, qui ressemblait à une étoile perdue dans +ce ciel nuageux.</p> + +<p>Shoking regarda cette lumière et il eut un battement +de coeur.</p> + +<p>—Allons, se dit-il, le maître a été sage, il n'est +pas sorti ce matin.</p> + +<p>Et Shoking se mit à suivre la grille qui entourait +le cimetière et arriva à cette porte que le +sacristain ouvrait au petit jour et par laquelle la +malheureuse mère de Dick Harrisson s'introduisait +dans le champ du repos, pour venir prier sur la +tombe de son enfant.</p> + +<p>Cette grille était entre-bâillée.</p> + +<p>Shoking la poussa et pénétra dans le cimetière.</p> + +<p>Maintenant il ne tremblait plus, comme cette +nuit où il était venu, en compagnie de l'homme +gris, déterrer la bière de Dick Harrisson.</p> + +<p>Shoking n'avait plus peur des morts, Shoking +était devenu philosophe et esprit-fort en la société +de l'homme gris.</p> + +<p>Ce fut donc d'un pas assuré qu'il s'achemina, +au travers des tombes, vers cette petite porte qui +se trouvait derrière l'église.</p> + +<p>Puis il frappa doucement.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, mais aucune lumière n'apparut, +et Shoking entra dans l'église, qui était +plongée dans les ténèbres.</p> + +<p>—Est-ce vous? dit une voix.</p> + +<p>—C'est moi, répondit Shoking.</p> + +<p>Alors une main prit la sienne et la voix, ajouta:</p> + +<p>—Venez... il est là-haut... il vient de rentrer...</p> + +<p>—Comment! dit Shoking, il a osé sortir ce +soir encore!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quelle imprudence!</p> + +<p>Le vieux sacristain, car c'était lui à qui avait +affaire Shoking, le conduisit jusqu'à l'entrée du +clocher et lui fit poser le pied sur la première +marche.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, vous savez le chemin?</p> + +<p>—Oui. C'est tout en haut.</p> + +<p>—Moi, je reste ici et je veille, dit le vieillard.</p> + +<p>Shoking monta jusqu'à cette petite salle que +nous connaissons et dans laquelle Jenny l'Irlandaise +et son fils s'étaient cachés pendant deux +jours et deux nuits.</p> + +<p>Cette salle servait maintenant d'asile à l'homme +gris qui avait, depuis le sauvetage de John Colden, +toute la police de Londres à ses trousses. +Shoking le trouva assis devant une petite table +couverte de papiers et de livres.</p> + +<p>Il lisait et fumait.</p> + +<p>—Ah! te voilà, dit-il en regardant Shoking. +D'où viens-tu donc?</p> + +<p>Shoking raconta succinctement toutes ses aventures +de la soirée.</p> + +<p>L'homme gris fronça légèrement le sourcil +quand Shoking en arriva à cette conversation +qu'il avait entendue dans le cimetière de Rotherithe.</p> + +<p>—Il est certain, dit-il enfin, que John ne peut +rester éternellement à Rotherithe.</p> + +<p>—Mais s'il sort et qu'on le prenne?... observa +Shoking.</p> + +<p>—Tu dis qu'il a retrouvé la raison?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'il n'a plus la fièvre?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors, je puis agir.</p> + +<p>Et, comme Shoking paraissait ne pas comprendre, +l'homme gris ajouta:</p> + +<p>—J'ai le moyen de rendre John méconnaissable, +et, de blanc et blond qu'il est, le faire mulâtre +avec des cheveux noirs et crépus.</p> + +<p>Alors, tu comprends que Calcraff lui-même ne +le reconnaîtrait pas.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, pourquoi n'avoir pas usé +de ce moyen tout de suite?</p> + +<p>—Parce que son état de fièvre ne le permettait +pas, dit l'homme gris. Je l'aurais tué...</p> + +<p>—Et... maintenant?</p> + +<p>—S'il n'a plus la fièvre, je répondis de lui.</p> + +<p>A ces dernières paroles, Shoking se gratta +l'oreille, et l'homme gris se prit à sourire.</p> + +<p>—Je gage que tu as quelque chose à me dire? +fit-il.</p> + +<p>—Oui, dit Shoking.</p> + +<p>—Eh bien! va, je t'écoute...</p> + +<p>Et l'homme gris roula avec flegme une cigarette +entre ses doigts...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>X</h3> +<br> + + +<p>Shoking s'était gratté l'oreille; mais il ne faudrait +pas en conclure qu'il fût excessivement +embarrassé.</p> + +<p>En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le +peuple est convié aux meetings; il entend parler, +il apprend à parler, il sait parler au besoin.</p> + +<p>L'éducation politique est universelle; et par +conséquent chacun sait exprimer sa pensée.</p> + +<p>Les uns vont droit au but; les autres préfèrent +le chemin fleuri des circonlocutions et savent +tourner les difficultés.</p> + +<p>Shoking appartenait à cette dernière école, la +pensée de son discours n'était jamais que dans +le post-scriptum.</p> + +<p>—Maître, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si +grand besoin d'être dirigée.</p> + +<p>—Tu crois? fit l'homme gris.</p> + +<p>—La lutte existait dans l'ombre, poursuivit +Shoking. L'Angleterre savait bien que l'Irlande +conspirait, mais elle méprisait l'Irlande.</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Aujourd'hui, reprit Shoking, encouragé par +cette petite phraséologie qui avait son mérite relatif, +l'Irlande est sortie des ténèbres.</p> + +<p>—Ah! ah!</p> + +<p>—Elle a jeté le masque, elle a défié sa vieille +ennemie, elle a amené la lutte au soleil.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—L'Irlande a osé ravir un condamné à l'échafaud, +poursuivit Shoking, qui le prenait de plus +en plus au sérieux.</p> + +<p>L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur.</p> + +<p>—Continue, continue, dit l'homme gris en +souriant; tu parles comme feu O'Connell.</p> + +<p>—Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking, +usant des oppositions familières aux grands +orateurs.</p> + +<p>—Explique-toi.</p> + +<p>—Elle était forte hier, car elle avait un chef +qui la dirigeait, qui la conseillait, qui pouvait...</p> + +<p>—Et ce chef, interrompit l'homme gris, où +est-il donc maintenant?</p> + +<p>—Il se cache, dit Shoking.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Et c'était précisément à cela que j'en voulais +venir. Pourquoi ce chef se cache-t-il?</p> + +<p>—Parce que la police est à ses trousses, et +que s'il était pris...</p> + +<p>—Si John Colden était pris, se hâta de dire +Shoking, on le pendrait de nouveau.</p> + +<p>—Et si le chef dont tu parles était pris, dit +l'homme gris, on le pendrait également.</p> + +<p>C'était là que Shoking attendait l'homme gris, +comme le chasseur attend le gibier au coin d'un +bois.</p> + +<p>—Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Ou si on le prend, on ne le reconnaîtra pas.</p> + +<p>-Eh bien?</p> + +<p>—John Colden est donc plus heureux que ce +chef dont je parle, et qui peut être reconnu au +premier jour.</p> + +<p>—Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant, +tu penses bien que je ne t'ai pas écouté si +longtemps, sans deviner dès les premiers mots où +tu voulais en venir?</p> + +<p>A son tour, Shoking, qui jusque-là avait parlé +les yeux baissés, regarda l'homme gris.</p> + +<p>—Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du +moment où je puis rendre John Colden méconnaissable +et le soustraire, par conséquent, à toute +poursuite, je pourrais bien en faire autant pour +moi-même.</p> + +<p>—C'est la vérité pure, dit Shoking.</p> + +<p>—Oui, et tu as raison en apparence, reprit +l'homme gris.</p> + +<p>—N'est-ce pas? fit naïvement Shoking.</p> + +<p>—Mais tu as tort, en réalité.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—A ton tour, suis donc mon raisonnement.</p> + +<p>—Voyons? dit Shoking.</p> + +<p>—Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre +diable d'Irlandais, qui était cordonnier de son +état, qui n'a jamais été beau et qui ne perdra pas +grand'chose à troquer ses cheveux roux contre +des cheveux crépus.</p> + +<p>—Ça, c'est vrai, fit Shoking.</p> + +<p>—Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans, +regarde-moi...</p> + +<p>—Oh! vous êtes beau, fit naïvement le mendiant.</p> + +<p>—Et j'ai besoin de mon physique, ajouta +l'homme gris, car je veux être aimé.</p> + +<p>Shoking tressaillit.</p> + +<p>—Il y a par le monde une femme, une jeune +fille, continua cet homme étrange, qui s'est déclarée +ma mortelle ennemie.</p> + +<p>—La fille de lord Palmure, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien? fit Shoking haletant.</p> + +<p>—Eh bien! j'ai mis dans ma tête qu'elle m'aimerait, +comprends-tu?</p> + +<p>—Mais... pourquoi?...</p> + +<p>Un nouveau sourire glissa sur les lèvres de +l'homme gris.</p> + +<p>—Vous l'aimez donc, vous? demanda naïvement +Shoking.</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>—Alors...</p> + +<p>—Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande +triomphera. Tu vois donc bien que j'ai besoin de +mon physique.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il +était, ne désertait pas facilement la discussion, +cette jeune fille est votre ennemie.</p> + +<p>—Mortelle.</p> + +<p>—Et comment donc pourrait-elle vous aimer?</p> + +<p>—Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris, +parce que le chemin le plus sûr pour arriver à +l'amour s'appelle la haine.</p> + +<p>Shoking se courba ébloui.</p> + +<p>—O maître! maître! dit-il, qui donc êtes-vous?</p> + +<p>—Je suis un ange déchu, répondit-il, à qui +Dieu a donné le repentir et laissé la force et la +volonté.</p> + +<p>Puis tout s'éteignit.</p> + +<p>Cette auréole, qui avait un moment couronné +ce front large et scintillant d'intelligence, disparut, +et l'homme gris redevint cet homme triste et +doux que Shoking avait rencontré pour la première +fois dans la taverne du Blak horse.</p> + +<p>—Donc, reprit-il après un silence, écoute-moi +bien.</p> + +<p>—Parlez, maître.</p> + +<p>—Occupons-nous de John Colden.</p> + +<p>—Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il +faut qu'il puisse aller et venir librement dans +Londres; et qu'il continue à servir notre cause.</p> + +<p>—Bon! fit Shoking, d'un signe de tête.</p> + +<p>L'homme gris tira de sa poche un carnet dont +il arracha un feuillet et, sur ce feuillet, il écrivit +quelques mots au crayon.</p> + +<p>—Demain matin, dit-il, tu iras chez un <i>chemist +dispensary</i>.</p> + +<p>—Oui, maître.</p> + +<p>—Et tu le prieras de te composer la potion +que j'indique là-dessus. Puis tu retourneras à +Rotherithe, et tu feras avaler cette potion à John +Colden, en deux fois à deux heures d'intervalle.</p> + +<p>—Et il deviendra mulâtre?</p> + +<p>—En une heure.</p> + +<p>—Mais... les cheveux?</p> + +<p>—Tu laisseras quelques gouttes de la potion +au fond du vase, et tu les verseras ensuite sur ta +main, après quoi tu en frotteras les cheveux de +John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront +noirs.</p> + +<p>—Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas +un seul instant du résultat.</p> + +<p>—Comment va la fille de Jefferies? demanda +encore l'homme gris.</p> + +<p>—Elle se lève et se promène dans le jardin.</p> + +<p>—C'est bien: j'irai la voir demain.</p> + +<p>—Vous oserez donc sortir?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais s'il vous arrive malheur?</p> + +<p>—Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort +est loin encore...</p> + +<p>Adieu, Shoking; exécute fidèlement mes ordres +et ne te mets plus martel en tête.</p> + +<p>Et sur ces derniers mots, l'homme gris congédia +Shoking d'un geste.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> +<br> + + +<p>Cependant la femme que Shoking avait rencontrée +sur le penny-boat et qui, disait-elle, +était allée quatre fois de suite à White cross +sans pouvoir faire mettre son mari en liberté, +bien qu'elle se présentât avec l'argent, cette +femme avait dit la vérité.</p> + +<p>Notre ancienne connaissance, sir Cooman, s'était +entêté et Paddy avait dû coucher ce soir-là +encore à White cross.</p> + +<p>Il est vrai que la femme de Paddy était allée +à Rotherithe, et qu'elle avait fini par trouver le +créancier impitoyable qui avait fait mettre son +mari en prison pour la misérable somme de dix +livres.</p> + +<p>Le créancier était dur, mais il était loyal; +d'ailleurs il avait trop grande envie de toucher +son argent pour hésiter à reconnaître que c'étaient +dix livres et non pas cent qui lui étaient +dues.</p> + +<p>—Rentrez chez vous, ma chère, avait-il dit +à la femme de Paddy, et venez demain à six +heures à White cross. J'y serai et tout s'arrangera.</p> + +<p>La femme de Paddy qui se nommait Lisbeth +s'en était donc retournée dans le Southwark, en +se disant:</p> + +<p>—Miss Ellen attendra vainement Paddy cette +nuit, mais je n'y puis rien.</p> + +<p>Elle avait donné à souper à ses enfants, les +avait couchés ensuite et s'était mise au lit à son +tour; mais elle n'avait pas dormi, tant son impatience +était grande.</p> + +<p>Le lendemain tout était allé comme sur des +roulettes.</p> + +<p>Sir Cooman avait reconnu son erreur et gratifié +Paddy d'une demi-couronne à titre de dommages-intérêts, +et Paddy s'en était allé triomphant +au bras de sa femme.</p> + +<p>C'est un dur séjour pour un pauvre diable en +guenilles que White cross; le créancier consigne +le moins d'aliments possible, loge son débiteur +en un taudis, et si pauvre que le prisonnier ait +jamais été quand il était libre, il regrette ce +temps-là.</p> + +<p>Paddy avait donc éprouvé une si grande joie +qu'il avait oublié de demander à sa femme quel +était le bienfaiteur généreux qui lui rendait la +liberté.</p> + +<p>Ce ne fut que dans la rue qu'il lui fit cette +question.</p> + +<p>—Mais c'est miss Ellen, dit-elle.</p> + +<p>Paddy fit un mouvement de surprise et presque +de crainte.</p> + +<p>—Ah! dit-il ensuite, elle a donc bien besoin +de moi!</p> + +<p>—Oui, et elle t'attendait hier soir.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—A la porte de son jardin.</p> + +<p>Paddy demeura silencieux un moment:</p> + +<p>—Femme, dit-il enfin, écoute-moi bien.</p> + +<p>—Parle.</p> + +<p>—Miss Ellen, si belle, si noble, si riche, est +une méchante créature.</p> + +<p>—Je le sais, dit froidement Lisbeth, mais du +moment où elle a besoin de nous, elle payera +bien.</p> + +<p>—Et si elle nous fait commettre une mauvaise +action?</p> + +<p>Lisbeth haussa les épaules:</p> + +<p>—Quand on est pauvre comme nous, et qu'on +a deux enfants à nourrir, dit-elle, on ne doit +pas se montrer difficile sur le choix de la besogne.</p> + +<p>—Femme, dit encore Paddy, je regrette presque +d'être sorti de White cross.</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas, dit Lisbeth avec +humeur, tu as toujours été fainéant.</p> + +<p>Ce reproche piqua Paddy au vif.</p> + +<p>—Écoute bien, femme, reprit-il. Tu sais que +je finis toujours par faire ce que tu veux.</p> + +<p>—Il le faut bien.</p> + +<p>—Pour que miss Ellen, qui n'a pas eu pitié +de notre détresse, revienne, il faut qu'elle médite +quelque chose d'abominable. Si tu le veux, +je lui servirai d'instrument, mais s'il m'arrive +malheur et que je finisse un jour ou l'autre au +bout d'une corde, à la porte de Newgate, tu ne +te plaindras pas?</p> + +<p>—Non, dit Lisbeth d'un air sombre.</p> + +<p>—Alors, c'est bien, dit Paddy, et tu as raison. +Les pauvres gens comme nous ne sauraient +choisir leur besogne.</p> + +<p>Et, dès ce moment, Paddy fut résigné à obéir +aveuglément à miss Ellen.</p> + +<p>Il revint donc dans le Southwark et rentra +dans la maison.</p> + +<p>Ses enfants lui sautèrent au cou, et le malheureux +se dit:</p> + +<p>—Il faut bien vivre... en attendant que la +mort vous prenne.</p> + +<p>Lisbeth lui dit alors:</p> + +<p>—Miss Ellen t'attendait hier soir, mais il est +probable qu'elle t'attendra ce soir encore.</p> + +<p>—J'irai, dit Paddy.</p> + +<p>Il se mit à table avec ses enfants. Grâce aux +libéralités de miss Ellen, il y avait presque +l'abondance dans la maison.</p> + +<p>Lisbeth alla chercher deux tranches de roastbeef, +des pommes de terre, un morceau de pudding +et de la bière brune.</p> + +<p>Paddy demeura à table jusqu'au coucher du +soleil.</p> + +<p>Puis il sortit.</p> + +<p>—Je vais aller voir les camarades du quartier, +dit-il.</p> + +<p>Cela signifiait:</p> + +<p>—Je vais parcourir tous les public-houses +des environs.</p> + +<p>—Souviens-toi qu'<i>elle</i> t'attend, lui cria Lisbeth +comme il franchissait le seuil de la +maison.</p> + +<p>—Oui, oui, dit Paddy.</p> + +<p>Et il s'en alla.</p> + +<p>Ce fut précisément dans le public-house devant +lequel, l'avant-veille, miss Ellen avait été +insultée par deux hommes du peuple, et où +l'homme gris était intervenu tout à coup et l'avait +sauvée de ce mauvais pas, que Paddy entra.</p> + +<p>Il n'y avait pas grand monde à cette heure-là +dans l'établissement.</p> + +<p>Deux roughs buvaient de la petite ale mélangée +de gin, et se trouvaient debout devant le comptoir. +Mais l'un d'eux connaissait Paddy.</p> + +<p>—Tiens, dit-il en lui tendant la main, te voilà? +d'où sors-tu donc?</p> + +<p>—Je viens de Greenwich, où j'ai travaillé +deux mois, dit Paddy qui ne se souciait pas d'avouer +qu'il sortait de White cross.</p> + +<p>—As-tu gagné de l'argent?</p> + +<p>—Pas beaucoup. On paye mal partout, maintenant.</p> + +<p>Les deux roughs se regardèrent et parurent +se consulter tacitement.</p> + +<p>—Toi, dit enfin celui qui avait le premier +adressé la parole à Paddy, tu es un solide gaillard, +il me semble, et je crois me rappeler que +tu as un coup de poing qui vous jette un homme +par terre comme la massue d'un boucher.</p> + +<p>—Hum! hum! fit modestement Paddy, qui +en effet était taillé en hercule.</p> + +<p>—Nous avons envie de t'associer, dit cet +homme.</p> + +<p>—A quoi?</p> + +<p>A une besogne qui rapporte plus d'argent +qu'un an de travail dans les docks ou les arsenaux.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? fit Paddy.</p> + +<p>—Avale ton verre de genièvre et sortons. On +cause toujours mieux en plein air.</p> + +<p>Paddy ne se le fit pas répéter deux fois; il +vida son verre d'un trait, jeta deux pence sur +le comptoir et sortit.</p> + +<p>—Tu sais ce qui s'est passé il y a quelques +jours? dit le rough.</p> + +<p>On a enlevé un condamné sur l'échafaud.</p> + +<p>—Je le sais, dit Paddy; car à White cross on +était assez bien au courant des nouvelles.</p> + +<p>—La police a offert une prime de cent livres +à qui lui ferait retrouver le condamné.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Puis, ce matin, les journaux ont annoncé +que la police doublait la somme. Est-tu pour les +Irlandais, toi?</p> + +<p>—Non, dit Paddy.</p> + +<p>—Alors, tu travailleras avec nous?</p> + +<p>—Mais à quoi?</p> + +<p>—Je suis sur la trace du condamné. Veux-tu +en être? Nous passons toutes les nuits dans +Rotherithe où nous soupçonnons qu'on le cache. +Si nous le trouvons, il faudra jouer des poings +et peut-être même du couteau, mais deux cents +livres de prime, c'est un joli salaire, hein?</p> + +<p>—Je ne dis ni oui ni non, dit Paddy.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que j'ai affaire ce soir.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Dans Belgrave square.</p> + +<p>—Tu as tort de ne pas venir avec nous.</p> + +<p>—Mais je puis aller vous rejoindre.</p> + +<p>—A Rotherithe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A quelle heure?</p> + +<p>—Vers minuit.</p> + +<p>—Eh bien! dit le rough, aussi vrai que je +me nomme Nichols, et que je suis bon Anglais, +si tu viens, tu seras bien reçu.</p> + +<p>—Où vous trouverai-je?</p> + +<p>—Près de la chapelle; peut-être serons-nous +dans le cimetière.</p> + +<p>—J'irai, dit Paddy.</p> + +<p>Et il leur serra la main à tous deux et prit le +chemin du pont de Westminster, se disant:</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que miss Ellen attend de +moi, mais j'aimerais encore mieux donner un +coup de main à ceux-là, bien que ce soit une +vilaine besogne qu'ils me proposent.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XII</h3> +<br> + + +<p>Pénétrons, à présent, dans l'hôtel Palmure, +traversons le vaste jardin qui en dépend et entrons +dans un petit pavillon qui s'élève à l'angle +nord-ouest.</p> + +<p>C'est là que miss Ellen travaille le soir depuis +deux jours.</p> + +<p>Après avoir soupé en tête à tête avec son +père, qui la quitte pour aller au parlement, +miss Ellen s'installe dans ce pavillon qui lui +sert de salon de lecture, en été, et dans lequel, +elle a fait allumer un grand feu.</p> + +<p>Les domestiques ont reçu l'ordre de ne pas +venir la déranger.</p> + +<p>Miss Ellen a passé la soirée précédente dans +ce pavillon.</p> + +<p>Cependant elle sortait de temps à autre et +allait entre-bâiller la petite porte qui donne sur +une ruelle, et par laquelle Paddy, qu'elle attendait, +devait entrer.</p> + +<p>Mais Paddy n'est point venu.</p> + +<p>Miss Ellen a attendu toute la nuit; le brouillard +commençait à refléter les premiers rayons de +l'aube, lorsqu'elle s'est décidée à rentrer dans +ses appartements.</p> + +<p>Pendant la journée qui a suivi, elle s'est informée +plusieurs fois au suisse de l'hôtel, pour +savoir si un homme du peuple ne s'était pas +présenté.</p> + +<p>Mais le suisse n'avait vu personne.</p> + +<p>La journée écoulée, le soir venu, miss Ellen +est retournée dans le pavillon.</p> + +<p>Il est dix heures du soir.</p> + +<p>Celui qui s'approcherait du pavillon entendrait +un chuchotement de voix, et s'il appliquait son +oeil contre les persiennes du rez-de-chaussée, il +apercevrait miss Ellen causant avec un homme +vêtu de noir, grand, maigre, de mine austère et +les cheveux grisonnants.</p> + +<p>C'est le révérend Peters Town.</p> + +<p>Le révérend s'est introduit par la porte du +jardin que miss Ellen est allée lui ouvrir, car ce +rendez-vous était pris de l'avant-veille.</p> + +<p>Tous deux parlent bas: de temps en temps, +miss Ellen se lève, va à la fenêtre et écoute.</p> + +<p>—Vous attendez donc quelqu'un, miss Ellen? +demande le révérend.</p> + +<p>—J'attends cet homme dont je vous ai parlé, +qui devait venir hier soir...</p> + +<p>—Et qui n'est pas venu?</p> + +<p>—Ce qui m'étonne très-fort, car j'ai donné à +sa femme la somme nécessaire pour le faire sortir +de White cross.</p> + +<p>—Et quelle somme devait-il?</p> + +<p>—Dix guinées.</p> + +<p>—Alors, dit le révérend, rassurez-vous; il +viendra ce soir, très-certainement, mais il n'aurait +pu venir hier.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il était encore en prison.</p> + +<p>Et le révérend raconta, en souriant, qu'étant +allé lui-même le matin à White cross pour faire +élargir le sacristain de Saint-Paul qui s'était +laissé emprisonner, on lui a raconté que sir +Cooman le gouverneur, avait trop déjeuné la +veille et qu'il avait pris un zéro pour deux, ce +qui signifiait qu'il avait vu double.</p> + +<p>—Alors, reprit miss Ellen, tout est pour le +mieux. Cet homme peut nous être d'une grande +utilité.</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Je vous ai dit que sa femme avait vécu des +charités d'un prêtre catholique.</p> + +<p>—L'abbé Samuel, le chef occulte des fenians.</p> + +<p>—Un des chefs, oui, mais pas le chef suprême.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Par cet homme nous pourrons suivre l'abbé +Samuel, et par l'abbé Samuel, découvrir la retraite +de l'homme gris.</p> + +<p>—Fort bien, dit le révérend d'un signe de +tête. Mais, convenez, miss Ellen, que sur cette +libre terre d'Angleterre, la légalité nous tue.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—L'abbé Samuel est l'âme du clergé catholique +à Londres.</p> + +<p>—Bien. Après?</p> + +<p>—Personne n'en doute; il est un des chefs +du parti irlandais.</p> + +<p>—J'en suis convaincue.</p> + +<p>—Il savait qu'on délivrerait John Colden.</p> + +<p>—Sans aucun doute.</p> + +<p>—Peut-être même l'avait-il préparé à cet +événement, car il a obtenu la permission de +passer avec le condamné cette nuit qui devait +être la dernière.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Dans un autre pays, la police n'en demanderait +pas davantage.</p> + +<p>Elle ferait arrêter l'abbé Samuel, le mettrait +en prison, et confierait à un juge habile le soin +de lui arracher des aveux.</p> + +<p>—Cela est vrai, dit miss Ellen, mais l'Angleterre +est le pays de la légalité; il lui faut constater +le flagrant délit pour priver un homme +de sa liberté.</p> + +<p>—Cela est d'autant plus vrai que nous n'avons +pu, nous, poursuivit le révérend Peters Town, +mettre en prison l'un des sacristains de Saint-Paul.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Vous avez lu dans les journaux que la +veille du jour où John Colden devait être pendu, +à six heures du soir, un rayon gigantesque de +lumière électrique avait couronné la coupole de +Saint-Paul?</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—C'était le signal qui devait pousser des +quatre coins de Londres les fenians vers Newgate.</p> + +<p>—Qui donc avait allumé le rayon?</p> + +<p>—On s'est livré à une enquête qui a amené +des preuves morales, mais pas une preuve matérielle.</p> + +<p>—Et les preuves morales?...</p> + +<p>—Sont accablantes pour le sacristain. Il y +en a deux à Saint-Paul. A huit heures du soir, +on ferme les portes de l'église et eux seuls y +demeurent.</p> + +<p>Or, le matin même, l'un des deux avait été +arrêté pour une dette assez importante et conduit +à White cross.</p> + +<p>L'autre était donc seul, ce soir-là.</p> + +<p>On l'a questionné le lendemain, et il a répondu +qu'il ne savait pas ce qu'on voulait dire, et +qu'il n'avait pas vu de lumière électrique.</p> + +<p>On a fouillé par toute l'église, depuis la coupole, +où une porte qui se ferme produit le fracas +d'un coup de canon, jusques aux caveaux qui +renferment les tombeaux de Nelson et du duc +de Wellington; on n'a rien retrouvé.</p> + +<p>—Cependant pour produire de la lumière électrique, +il est besoin d'un appareil, observa miss +Ellen.</p> + +<p>—Enfin, dit encore le révérend Peters Town, +il a été prouvé que le créancier qui a fait arrêter +l'autre sacristain est précisément le beau-père +de celui-ci.</p> + +<p>Eh bien! il a fallu se contenter de congédier +cet homme qui, nous n'en pouvons douter, est +affilié aux Irlandais...</p> + +<p>—Chut! fit tout à coup miss Ellen, écoutez!...</p> + +<p>Et elle se leva et s'approcha de la croisée, +qu'elle ouvrit.</p> + +<p>On venait de frapper trois coups à la petite +porte du jardin.</p> + +<p>—C'est l'homme que nous attendons, dit la +jeune fille, je vais lui ouvrir.</p> + +<p>Elle quitta le pavillon et courut à la petite +porte.</p> + +<p>C'était Paddy, en effet.</p> + +<p>—Suis-moi, lui dit miss Ellen, qui reprit le +chemin du pavillon.</p> + +<p>Il parut surpris à la vue du révérend Peters +Town; mais Ellen lui dit:</p> + +<p>—Monsieur est un ami à moi devant qui tu +peux parler.</p> + +<p>Paddy, je puis faire ta fortune.</p> + +<p>Paddy s'inclina.</p> + +<p>—J'espère bien, en effet, dit-il, que milady +me donnera de l'ouvrage, car j'ai refusé tout à +l'heure une besogne assez lucrative.</p> + +<p>—Ah! fit miss Ellen, et en quoi consistait-elle +cette besogne?</p> + +<p>—Il paraît que la police promet une prime +de deux cents livres à qui retrouvera John +Colden.</p> + +<p>Le prêtre et la jeune fille tressaillirent.</p> + +<p>—Eh bien? fit cette dernière.</p> + +<p>—Et deux camarades du quartier qui croient +être sur les traces du condamné, m'ont proposé +de les aider.</p> + +<p>—Ah! vraiment! fit miss Ellen.</p> + +<p>Et un rayon de joie brilla dans ses yeux...</p> + +<p>Quant au révérend Peters Town, son visage +pâle s'était légèrement coloré.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> +<br> + + +<p>Que se passa-t-il dès lors entre le révérend +Peters Town, miss Ellen et Paddy?</p> + +<p>C'est ce que les deux premiers ne dirent pas; +mais, en s'en allant, environ une heure après, +Paddy murmura:</p> + +<p>—Cette fois, j'ai bien vendu mon âme à ces +deux démons.</p> + +<p>On a beau vouloir être honnête, quand on +est misérable et dans les mains des riches, il +faut toujours finir par être criminel.</p> + +<p>Et Paddy, ayant étouffé un soupir, sortit à +grands pas de Belgrave square et regagna le pont +de Westminster.</p> + +<p>Ce pont est comme la limite naturelle qui sépare +le beau du laid, l'opulence de la misère, +les palais des maisons noires, enfumées, fétides +où grouille une population chétive et sans cesse +aux prises avec la faim.</p> + +<p>Paddy s'arrêta au milieu du pont dont les +nombreux réverbères reflétaient leurs rayonnements +sur les eaux noires de la Tamise.</p> + +<p>Un vent violent qui soufflait du nord-ouest +avait déchiré le brouillard, et on apercevait en +haut les étoiles, en bas les fauves reflets de l'eau +dans laquelle se miraient les becs de gaz.</p> + +<p>Paddy s'arrêta au milieu du pont, s'accouda +au parapet et promena ses regards tour à tour +de la rive gauche où tout était splendeur, à la +rive droite où régnaient l'ombre et la souffrance.</p> + +<p>Le Parlement, qui baigne ses assises dans le +fleuve, flamboyait comme un phare gigantesque.</p> + +<p>C'était l'heure où les législateurs forgent des +lois nouvelles et s'occupent de gouverner le +monde.</p> + +<p>De l'autre côté du pont, le Southwark était +plongé dans les ténèbres.</p> + +<p>Çà et là, cependant, une lumière tremblotante +apparaissait au haut de quelque édifice.</p> + +<p>Une surtout attira l'attention de Paddy.</p> + +<p>Celle-là paraissait comme suspendue entre la +terre et le ciel, et tout autre qu'un homme du +quartier s'y serait trompé peut-être.</p> + +<p>Mais Paddy avait presque toujours vécu dans +le Southwark, et il reconnut le clocher de Saint-George, +la cathédrale des catholiques, et dans +cette lumière qui brillait, la lampe nocturne du +vieux gardien qui couchait dans le clocher.</p> + +<p>—Ma parole d'Anglais, murmura-t-il enfin, +la vue de Saint-George me fait penser à une +chose, c'est que Nichols et son compagnon +pourraient bien faire fausse route.</p> + +<p>Paddy s'assit sur le parapet du pont, à peu +près à égale distance des deux rives, tantôt +contemplant la façade illuminée du Parlement, +car les nobles lords ne siègent que le soir, +tantôt reportant son regard sur les maisons +tristes du Southwark, et fixant de nouveau +cette petite lampe nocturne qui avait tout d'abord +attiré son attention.</p> + +<p>Puis il se tint le discours suivant:</p> + +<p>—Rotherithe est un quartier protestant; il ne +s'y trouve que fort peu de catholiques, et les +Irlandais qui travaillent dans les docks préfèrent +loger sur la rive gauche, dans le Wapping.</p> + +<p>Nichols pourrait donc bien s'être trompé en +prenant Rotherithe pour le centre de ses investigations.</p> + +<p>Le condamné qu'on a enlevé se nommait John +Colden, il était catholique; par conséquent il est +probable que ses sauveurs sont catholiques pareillement: +d'où je conclus qu'il est plutôt dans +le Southwark qu'à Rotherithe.</p> + +<p>Et Paddy, fixant une dernière fois la lumière +qui brillait dans le clocher de Saint-George, ne +put s'empêcher de tressaillir.</p> + +<p>—J'ai mon idée, moi aussi, murmura-t-il.</p> + +<p>Alors il se remit en marche, passa le pont et +s'enfonça dans les ruelles obscures du Southwark, +se dirigeant vers Adam's street.</p> + +<p>Une demi-heure après, il arrivait chez lui.</p> + +<p>Les deux enfants dormaient, mais la femme +veillait.</p> + +<p>Lisbeth, assise auprès du poêle dans lequel +brûlait un reste de coke, prêtait l'oreille au +moindre bruit qui lui venait du dehors.</p> + +<p>Vingt fois elle avait tressailli, croyant entendre +le pas de son mari.</p> + +<p>Enfin Paddy entra.</p> + +<p>Il était pâle, mais résolu.</p> + +<p>—Bonsoir, femme! dit-il.</p> + +<p>Il regarda les deux enfants, couchés côte à côte +sur le grabat qui leur servait de lit.</p> + +<p>—On voit qu'ils ont bien soupé aujourd'hui, +fit-il avec un accent d'amère ironie.</p> + +<p>—Grâce à miss Ellen, notre bienfaitrice, dit +Lisbeth.</p> + +<p>Paddy haussa imperceptiblement les épaules.</p> + +<p>—As-tu vu miss Ellen? demanda-elle.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Paddy s'assit auprès du poêle et tira de sa +poche une pipe qu'il bourra.</p> + +<p>Puis il se mit à fumer silencieusement.</p> + +<p>—Paddy, fit Lisbeth avec inquiétude, tu n'as +pas l'air content.</p> + +<p>—Peuh! dit-il, il y a des jours où on n'est +pas en belle humeur.</p> + +<p>—Miss Ellen t'a-t-elle mal reçu?</p> + +<p>—Au contraire.</p> + +<p>—T'a-t-elle donné de la besogne?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Et il continua de fumer.</p> + +<p>Puis après un nouveau silence, que la femme +n'avait osé interrompre:</p> + +<p>—Quel jour vient l'abbé Samuel ici?</p> + +<p>—Demain. Tu sais bien que je t'ai dit qu'il +nous venait visiter tous les dimanches.</p> + +<p>—Ah! c'est juste. C'est un brave homme, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Il nous a donné du pain, dit Lisbeth.</p> + +<p>Un sourire cruel qui ressemblait au ricanement +d'un damné passa sur les lèvres de +Paddy.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, nous le trahirons, cependant.</p> + +<p>Lisbeth tressaillit.</p> + +<p>—Nous le trahirons, parce que miss Ellen le +veut ainsi.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Et ne dis-tu pas qu'il faut vivre, que de +pauvres gens comme nous n'ont pas le choix de +leur besogne, qu'il sont forcément les esclaves +de qui les paye?...</p> + +<p>—C'est vrai, soupira Lisbeth.</p> + +<p>—Eh bien! le bon plaisir de miss Ellen est +que nous trahissions l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Mais comment?</p> + +<p>—Tu verras... tu verras... Maintenant, laisse-moi +te dire quel est le prix de la trahison.</p> + +<p>—Parle, dit Lisbeth, dont l'oeil eut un éclair +de sombre convoitise.</p> + +<p>—Quand j'aurai livré l'abbé Samuel à ses +ennemis, ou plutôt un homme dont l'abbé Samuel +est l'ami, et dont miss Ellen est l'ennemie +mortelle, nous quitterons Londres.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Et nous irons habiter dans le comté de +Lancastre une maison, entourée de terres et de +prairies, que nous donnera la généreuse miss +Ellen.</p> + +<p>—Et je serai fermière? dit Lisbeth.</p> + +<p>—Oui, fit tristement Paddy. Eh bien! femme, +veux-tu que nous renoncions à tout cela, veux-tu +que nous soyons honnêtes?</p> + +<p>—Et tes enfants? dit Lisbeth.</p> + +<p>Paddy jeta un sombre regard sur les deux +petits qui continuaient à dormir d'un sommeil +paisible.</p> + +<p>—Tu as raison, dit-il.</p> + +<p>Il baissa la tête, garda de nouveau un silence +farouche, puis tressaillit au son d'une cloche qui +se fit entendre.</p> + +<p>—Voici le quart après onze heures qui sonne, +dit-il en se levant.</p> + +<p>—Où vas-tu? demanda Lisbeth.</p> + +<p>—A Rotherithe.</p> + +<p>—Quoi faire?</p> + +<p>—Exécuter les ordres de miss Ellen, répondit +Paddy. Nichols doit m'attendre dans le cimetière.</p> + +<p>Bonsoir, femme.</p> + +<p>Et Paddy s'en alla, après avoir laissé tomber +un regard de tendresse sur ses deux enfants endormis.</p> + +<p>Et comme le bruit de ses pas s'éteignait dans +l'éloignement, Lisbeth murmura:</p> + +<p>—Après tout, cet abbé Samuel n'est qu'un +Irlandais, et trahir un Irlandais, c'est bien mériter +de la libre Angleterre!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> +<br> + + + +<p>Paddy s'en alla donc à Rotherithe.</p> + +<p>Il marchait d'un pas rapide et, tout en cheminant, +il se disait:</p> + +<p>—Nichols ne se doute pas, j'en suis bien +certain, que je gagnerai dix fois plus que lui à +retrouver le condamné à mort. La police paye +bien, mais miss Ellen paye encore mieux.</p> + +<p>Pour cette première besogne-là, se dit-il encore, +je n'ai pas grande répugnance.</p> + +<p>Après tout, je ne connais pas cet homme, +et il n'y a pas grand inconvénient à le rendre à +Calcraff; ce n'est pas un Irlandais de plus ou de +moins qui empêchera la terre de tourner.</p> + +<p>Mais l'autre... ce prêtre qui a donné du pain +à mes enfants!... Ah! vraiment! je suis un grand +misérable!</p> + +<p>Mais c'est Lisbeth qui le veut... Ah! ah! ah!</p> + +<p>Et il ricanait comme un damné, le pauvre +diable que la misère étreignait et que sa femme +dominait au point de le courber sous sa volonté +de fer.</p> + +<p>Nichols, on s'en souvient, lui avait donné +rendez-vous dans le cimetière.</p> + +<p>C'était là que, depuis deux nuits, il avait établi +son quartier général.</p> + +<p>Nichols était un véritable enfant des quartiers +populeux de Londres, un rough d'aussi pure +race que John, l'ennemi de Shoking.</p> + +<p>Nichols avait fait un peu tous les métiers, y +compris celui de voleur, attendu qu'il avait +tourné le moulin pendant deux ans.</p> + +<p>Il savait tout, avait tout vu, et certes il était +bien homme à gagner la prime offerte par la police.</p> + +<p>Partout ailleurs qu'en Angleterre, Nichols se +serait bien gardé de prendre des associés, son +flair et son instinct lui auraient suffi.</p> + +<p>Mais partout ailleurs aussi, il lui aurait suffi de +découvrir la retraite du condamné et d'aller +ensuite avertir la police, qui aurait fait son affaire +de l'arrestation.</p> + +<p>En Angleterre les choses ne se passent point +ainsi.</p> + +<p>Le domicile est inviolable, et la police ne pénètre +dans les maisons qu'avec un ordre formel +du parlement, ce qui n'arrive pas deux fois en un +siècle.</p> + +<p>Ce qu'il fallait donc, c'était d'abord que Nichols +découvrit l'endroit où était caché le condamné; +qu'ensuite, il pénétrât dans cet endroit; +qu'avec de hardis compagnons, il s'en emparât +de gré ou de force et qu'il le portât dans la rue.</p> + +<p>Là seulement, la police était chez elle et pourrait +s'en emparer.</p> + +<p>C'était donc pour cela que Nichols qui s'était +adjoint déjà un premier associé, n'avait point dédaigné +de proposer un tiers dans l'affaire à Paddy, +et avait fait cette sage réflexion que si John Colden +avait eu dix mille hommes pour l'arracher +à l'échafaud, il devait nécessairement avoir conservé +des gardes du corps.</p> + +<p>Par conséquent, ils ne seraient pas trop de +trois hardis et robustes compagnons pour enlever +John Colden.</p> + +<p>Celui que Nichols avait pris comme premier +associé, était un vigoureux Écossais de la halle +aux poissons qu'on appelait Macferson.</p> + +<p>Il avait de larges épaules, un cou de taureau +et dans les rixes du Wapping, son coup de poing +était estimé l'égal de celui du matelot Williams.</p> + +<p>Mais, en revanche, Macferson était une véritable +brute inintelligente, comme on en pourra juger par +la conversation qu'il avait avec Nichols, au moment +où Paddy les rejoignit.</p> + +<p>Ils s'étaient couchés dans le cimetière qui était +plein de hautes herbes et ils causaient à voix +basse.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, disait Macferson, que +tu aies dit à Paddy de venir nous rejoindre.</p> + +<p>—Nous aurons besoin de lui, répondait Nichols.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Nous ne serons pas trop de trois.</p> + +<p>—Oh! moi, j'assommerais bien une dizaine +d'Irlandais à coups de poing.</p> + +<p>—C'est possible, mais il se peut qu'il y en +ait vingt-quatre, et moi je ne me sens pas ta +force.</p> + +<p>—Et puis, continua l'Écossais, pourquoi passons-nous +la nuit ici?</p> + +<p>—Tu ne l'as pas compris?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Nous partons cependant de ce principe que +John Colden est caché à Rotherithe.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Quel est le point central de Rotherithe? +c'est l'église et le cimetière, pas vrai?</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Nous avons donc plus de chance ici que +partout ailleurs d'avoir des nouvelles du gibier que +nous chassons.</p> + +<p>—Si on veut, dit l'Écossais, mais moi j'ai +une autre idée?</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Rotherithe n'est pas bien grand.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Nous allons frapper à toutes les portes, j'enfonce +d'un coup d'épaule celles qui ne s'ouvrent +pas, et nous finissons bien par trouver John +Colden.</p> + +<p>—Tu es une brute, dit Nichols, mais silence!</p> + +<p>Et Nichols qui avait entendu un léger bruit, se +souleva à demi et prêta l'oreille.</p> + +<p>Un pas se faisait entendre dans l'éloignement +et se rapprochait peu à peu du cimetière.</p> + +<p>Enfin, Nichols aperçut une forme noire qui +s'approchait du mur.</p> + +<p>—Ce doit être Paddy, fit-il tout bas.</p> + +<p>La forme noire enjamba le mur et sauta dans +le cimetière.</p> + +<p>C'était Paddy, en effet.</p> + +<p>Nichols le reconnut à sa haute stature.</p> + +<p>—Là, par ici! fit-il à mi-voix.</p> + +<p>Paddy s'approcha.</p> + +<p>—Ah! ah! continua Nichols, je savais bien +que tu viendrais nous rejoindre.</p> + +<p>—Les temps sont assez durs, répondit Paddy, +pour qu'on ne fasse pas fi de l'argent du gouvernement.</p> + +<p>Et il vint s'asseoir dans l'herbe du cimetière, +auprès de ses compagnons.</p> + +<p>—Ah ca! dit-il alors, vous croyez donc que le +condamné à mort est à Rotherithe?</p> + +<p>—C'est mon idée, fit Nichols.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Mais parce que ce n'est ni dans le Wapping +où tout le monde se connaît, ni dans le +quartier Saint-Gilles, qu'on aurait osé le cacher.</p> + +<p>—Oui, mais ce peut être dans le Southwark.</p> + +<p>Nichols tressaillit.</p> + +<p>—Aux environs de Saint-George, continua +Paddy.</p> + +<p>—Non, dit Nichols; il est ici, j'en suis sûr.</p> + +<p>Une seconde fois Nichols se dressa subitement +et imposa silence de la main à ses deux compagnons.</p> + +<p>—Un pas se faisait entendre de l'autre côté du +mur du cimetière.</p> + +<p>Mais un pas furtif, inégal, et qui trahissait sinon +une hésitation, du moins une certaine prudence.</p> + +<p>Nichols enjamba le mur et sauta hors du cimetière.</p> + +<p>Il vit alors un homme qui cherchait à se dissimuler +dans l'ombre de la porte d'une maison +voisine.</p> + +<p>Il courut à lui et le prit à la gorge.</p> + +<p>Mais l'homme résista.</p> + +<p>—Eh! dit-il, si vous êtes pick-pocket, mon +camarade, vous en serez pour vos peines. Je n'ai +pas un penny et je me mouche avec mes doigts, +faute de mouchoir.</p> + +<p>—John! exclama Nichols.</p> + +<p>—Tiens, c'est Nichols! dit John le rough, car +c'était bien lui que Shoking avait assommé la +veille d'un coup d'aviron et que Sultan, le chien +terre-neuve, obéissant à son instinct de sauvetage, +avait tiré sur la berge de la Tamise, assez à temps +pour l'empêcher de se noyer.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XV</h3> +<br> + + +<p>Revenons maintenant à Shoking que nous +avons vu, la veille de ce même jour où Paddy rejoignait +Nicolas et l'Écossais Macferson, quitter +l'homme gris qu'il laissait dans le clocher de +Saint-George, et s'en aller, muni de cette ordonnance +mystérieuse au moyen de laquelle John +Colden devait changer de peau et de couleur.</p> + +<p>Il était trop tard ce soir-là pour trouver un +chemin ouvert.</p> + +<p>D'ailleurs, d'après la conversation qu'il avait +entendue, Shoking pensa qu'il n'y avait pas absolument +péril en la demeure et qu'il pouvait attendre +au lendemain.</p> + +<p>Il s'éloigna donc de Saint-George, gagna la +Tamise et le pont de Westminster, de l'autre côté +duquel il était à peu près sûr de trouver, sinon +une station de voitures, au moins quelque cab errant +à vide.</p> + +<p>En effet, il en vit un qui débouchait en ce moment +devant l'église, par l'avenue Victoria.</p> + +<p>Shoking héla le cocher, monta dans la voiture +et se fit conduire à Hampsteadt.</p> + +<p>Depuis que l'homme gris se cachait, c'est-à-dire +depuis l'enlèvement de John Colden, Shoking +seul prenait soin de la fille de Jefferies.</p> + +<p>Parfaitement au courant du traitement imaginé +par l'homme gris, Shoking faisait aspirer deux +fois par jour à la jeune fille les émanations de +phénol et de goudron mélangés qui devaient +guérir ses poumons.</p> + +<p>Jérémiah revenait promptement à la vie; elle +commençait même à quitter son lit, et, sur l'ordre +de Shoking, si vers midi un furtif rayon de soleil +traversait le brouillard, les domestiques la portaient +auprès de la fenêtre.</p> + +<p>Chaque matin et chaque soir Jefferies venait; +mais il ne venait plus seulement pour voir sa +fille; il venait encore pour savoir si l'homme gris +était toujours bien caché.</p> + +<p>Shoking s'en retourna donc à Hampsteadt.</p> + +<p>Au milieu de ses perplexités et de ses terreurs, +Shoking n'avait pu rester cependant indifférent +aux agréments et aux avantages de sa nouvelle +position.</p> + +<p>Les domestiques continuaient à l'appeler mylord; +il était bien logé, bien nourri, et son valet +de chambre ne le laissait jamais sortir sans mettre +de l'or dans ses poches.</p> + +<p>Enfin, ce soir-là, sa dernière inquiétude venait +de disparaître. Il s'était débarrassé de John le +rough.</p> + +<p>Du moment où il était établi que Shoking était +un lord excentrique, il était tout naturel qu'il +changeât de costume et revînt souvent à ses premiers +habits.</p> + +<p>Chez la jolie fille du fripier Sam, il avait troqué +ses vêtements mouillés contre un costume de matelot.</p> + +<p>Le cocher du cab n'avait fait aucune difficulté +de le prendre, car il savait que le marin qui a +reçu sa paye est généreux et ne marchande pas.</p> + +<p>Shoking ne le fit pas repentir de sa confiance, +il lui donna une belle demi-couronne toute neuve +et une autre pièce de six pence.</p> + +<p>Puis il tira de sa poche la clef de la grille et entra +dans le jardin.</p> + +<p>Tout le monde était couché au cottage, à l'exception +du valet de chambre qui avait ordre de +toujours attendre mylord.</p> + +<p>Shoking ne daigna pas donner à ce valet la +moindre explication sur son changement de costume; +il se borna à demander des nouvelles de +Jérémiah auprès de qui Jefferies avait passé la +soirée, et il gagna sa chambre et se coucha après +avoir vidé un petit verre de sherry.</p> + +<p>Puis il dormit huit heures de suite et ne s'éveilla +que pour déjeuner.</p> + +<p>Hampsteadt, nous l'avons déjà dit, est à peu +près désert en hiver.</p> + +<p>Cependant, au coin du Heath Mount, on trouve +un pharmacien chimiste.</p> + +<p>Comme c'était chez cet industriel patenté que +Shoking avait déjà commandé plusieurs remèdes +pour Jérémiah, ce fut dans cette officine qu'il +porta la nouvelle ordonnance de l'homme gris.</p> + +<p>Le chemist dispensary savait que lord Wilmot +avait chez lui une jeune fille malade et que le +médecin qui la soignait était un docteur français.</p> + +<p>Plusieurs fois il avait témoigné quelque étonnement +à la vue des ordonnances que Shoking lui +apportait.</p> + +<p>Mais en pharmacien qui a le plus grand respect +du médecin, son chef direct dans l'échelle +scientifique, il avait toujours préparé les drogues +demandées.</p> + +<p>Ce jour-là cependant il ne put s'empêcher de +manifester une véritable surprise.</p> + +<p>—Excentrique! murmura-t-il en relisant deux +fois l'ordonnance, très-excentrique!</p> + +<p>—Ah! vraiment? fit Shoking.</p> + +<p>—Est-ce encore pour la jeune fille?</p> + +<p>—Oui, répondit Shoking. Faut-il longtemps +pour préparer cela?</p> + +<p>—Quatre heures.</p> + +<p>—Soit, dit Shoking. Je reviendrai ce soir.</p> + +<p>Et il retourna au cottage.</p> + +<p>La journée s'écoula, la nuit vint. Shoking retourna +chez le chemist, qui lui remit une petit +fiole de trois pouces de long sur un pouce de diamètre, +et lui demanda en échange deux livres +sterling.</p> + +<p>—Ah ça, pensa le naïf lord Wilmot, c'est donc +du diamant dissous qu'on me donne là?</p> + +<p>Et il emporta la fiole.</p> + +<p>Mais il était beaucoup trop tôt encore pour aller +à Rotherithe.</p> + +<p>Avec la nuit, la peur reprenait Shoking.</p> + +<p>John le rough était mort, il en avait la conviction; +mais les deux policemen qui l'avaient remis, +lui Shoking, aux mains des matelots du <i>Royalist</i>, +mais ces derniers aussi étaient peut-être de service, +et Shoking ne voulait pas se trouver de +nouveau face à face avec eux.</p> + +<p>—Pourvu que j'aille à Rotherithe vers minuit, +c'est tout ce qu'il faut, se dit-il.</p> + +<p>Il retourna au cottage et y changea de nouveau +de vêtements, reprenant ainsi la vareuse, le pantalon +flottant et le chapeau ciré du matelot que la +jolie fille du fripier Sam lui avait loué la veille. +Shoking ne songea pas à prendre le bateau à vapeur. +Il monta dans un cab et se fit conduire au +pont de Londres, sur la rive gauche.</p> + +<p>Il y a là, un public-house qui demeure ouvert +toute la nuit et qui est fréquenté surtout par de +gros marchands de poissons du quartier. Shoking +y passa le reste de la soirée, avalant des verres +de gin et des sandwiches. Ce ne fut que lorsque +minuit sonna qu'il se décida à quitter l'établissement. +Il traversa le pont de Londres, s'enfonça +dans l'est de Borough et gagna Rotherithe, toujours +silencieux et désert à pareille heure. Il arriva +ainsi jusqu'auprès du cimetière, lorgnant du coin +de l'oeil le public-house dans la cave duquel était +caché John Colden.</p> + +<p>Soudain quatre hommes qui paraissaient sortir +de dessous terre surgirent autour de lui, l'un d'eux +le prit à la gorge et s'écria:</p> + +<p>—Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas!</p> + +<p>Shoking sentit ses cheveux se hérisser, car dans +cet homme il venait de reconnaître John le rough, +qu'il croyait mort et la proie des poissons grands +et petits qui grouillent dans les flots bourbeux de +la Tamise.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVI</h3> +<br> + + +<p>Pour comprendre la scène qui allait suivre +cette arrestation de Shoking il est nécessaire de +nous reporter au moment où Nichols et John le +rough s'étaient reconnus sous un bec de gaz. +L'explication n'avait pas été longue.</p> + +<p>—Tiens, avait dit Nichols, tu restes donc à +Rotherithe maintenant?</p> + +<p>—Non, mais j'y viens pour mes affaires.</p> + +<p>Il n'y a pourtant pas grand'chose à faire à Rotherithe? +C'est un pauvre quartier... Et les gens +qui courent après six pence sont plus communs +que ceux qui ont une guinée en poche.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, fit le rough. Mais s'il n'y +a rien à faire pour moi ici, comment peut-il y +avoir de la besogne pour toi?</p> + +<p>—Oh! moi, c'est différent... Et je suis ici...</p> + +<p>—Peut-être pour la même affaire que moi.</p> + +<p>—Là-dessus les deux, roughs s'étaient regardés +dans le blanc des yeux.</p> + +<p>—Tu cherches quelque chose, hein! fit Nichols. +Moi aussi. C'est une belle somme, hein?</p> + +<p>—La prime.</p> + +<p>—Bon! fit Nichols, nous y sommes; mais la +place est déjà prise, mon garçon.</p> + +<p>—Eh bien! part à deux.</p> + +<p>—Ce n'est plus à deux, c'est à quatre.</p> + +<p>—Oh! oh! pourquoi donc çà?</p> + +<p>—Parce que nous sommes déjà trois, ce qui +fait que c'est beaucoup trop.</p> + +<p>—Bon! dit froidement le rough, alors cherchons +chacun de notre côté. Seulement... Peut-être +moi tout seul ferai-je de meilleure besogne +que vous trois.</p> + +<p>—Et pourquoi donc?</p> + +<p>—Mais, parce que j'ai des renseignements.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, dit-il, cherchons ensemble. +John parut réfléchir une minute. Écoute, dit-il +enfin, hier je n'aurais pas accepté; mais, aujourd'hui +ce n'est plus seulement l'appât de la prime +qui me tient.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—C'est le désir de me venger.</p> + +<p>Et John raconta à Nichols ses aventures de la +nuit précédente, jusques et y compris le coup +d'aviron qu'il avait reçu sur la tête.</p> + +<p>—A partir de ce moment, continua-t-il, je ne +sais pas trop ce qui s'est passé. Je suis allé au +fond de l'eau. Comment ne me suis-je pas noyé? +Je n'en sais rien. J'étais évanoui. Quand je suis +revenu à moi, je n'étais plus dans la Tamise. Je +me trouvais couché sur le dos, étendu sur un lit de +gravier. Quelque chose de chaud était auprès de +moi et j'avais comme une haleine brûlante sur le +visage. Le jour commençait à poindre et j'ai pu +me rendre compte de ma situation. J'étais sur le +sable au bord de l'eau. A demi courbé sur moi, +un gros chien me réchauffait de son corps, et sa +gueule ouverte au-dessus de mon visage laissait +passer un souffle qui avait fini par me ranimer. Je +me suis levé, j'ai caressé le chien, et je me suis +mis à me promener un moment, cherchant à me +souvenir de ce qui s'était passé. J'ai d'abord eu +l'espoir que les matelots de la chaloupe avaient +repris le prétendu lord Wilmot, et je me suis dit:</p> + +<p>—Évidemment, quand ils me verront revenir, +ils verront bien que j'étais un homme de la police +et ils me laisseront emmener le prisonnier à +Scotland yard. C'était logique, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, fit Nichols, mais les matelots ne l'avaient +pas rattrapé?</p> + +<p>—Hélas! non. Seulement, je me suis fait un +autre raisonnement que je t'engage à suivre bien +attentivement.—Puisque tu es comme moi à la +recherche du condamné John Colden, tu dois savoir +comment il a été sauvé?</p> + +<p>—On a coupé la corde avec un fusil à vent.</p> + +<p>—Et celui qui l'a coupée est un homme que +nous avons connu au Black horse et qu'on appelait +l'homme gris.</p> + +<p>—Shoking était son ami, donc Shoking, que +j'ai trouvé hier ici, venait pour voir John Colden; +donc John Colden est caché par ici.</p> + +<p>—Tout cela s'enchaîne à merveille, dit Nichols.</p> + +<p>—Quand on a flanqué un coup d'aviron sur la +tête d'un homme et qu'on l'a vu couler à pic dans +l'eau, on a toutes les raisons du monde de le +croire mort, poursuivit John.</p> + +<p>Donc Shoking me croit mort et il reviendra ici, +s'il n'est déjà revenu.</p> + +<p>—Alors nous le suivrons?</p> + +<p>—Non pas: nous nous emparerons de lui, et +nous le forcerons de parler.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Cela me regarde. Qu'il te suffise de savoir +que du <i>Royalist</i> je suis allé à Scotland yard, où +on m'a donné des pouvoirs plus étendus encore.</p> + +<p>Voilà comment John le rough était entré dans +l'association déjà formée entre Nichols, Macferson +et Paddy pour gagner la prime offerte, et comment, +s'étant blottis auprès du mur du cimetière, +tous les quatre avaient arrêté Shoking qui s'en allait, +sans défiance, porter à John Colden le moyen +de changer de physionomie et presque de peau.</p> + +<p>—Ah! s'était alors écrié John, je te tiens, +cette fois, et nous sommes en nombre: tu ne nous +échapperas pas.</p> + +<p>Shoking était devenu pâle comme la mort.</p> + +<p>Il n'essaya même pas de se défendre, il ne +songea pas à crier. John lui donna un croc-en-jambe +et le jeta par terre. En même temps Paddy +prit son mouchoir et le bâillonna, tandis que +Nichols et l'Écossais Macferson tiraient un paquet +de cordes de leur poche et lui liaient les bras et +les jambes.</p> + +<p>—Maintenant, dit Nichols, qu'allons-nous en +faire?</p> + +<p>John regarda l'Écossais:—Tu es solide, toi, +dit-il.</p> + +<p>—Assez, fit modestement Macferson.</p> + +<p>—Eh bien! charge-le sur ton épaule.</p> + +<p>—C'est fait, dit l'Écossais, qui enleva Shoking +de terre aussi facilement qu'un paquet de plumes.</p> + +<p>—Et où allons-nous? demanda Nichols.</p> + +<p>—A la Tamise, répondit John.</p> + +<p>Shoking frissonna jusqu'à la moelle des os.</p> + +<p>Évidemment on allait le jeter à l'eau tout garrotté, +et cette fois Sultan, le bon terre-neuve, ne +serait plus là pour l'empêcher de se noyer.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> +<br> + + +<p>La Tamise, dans son trajet à travers Londres, +ressemble bien plus à un port qu'à un fleuve.</p> + +<p>Pendant le jour, on a peine à compter les bateaux +à vapeur; la nuit, on aperçoit à gauche et +à droite, en amont et en aval, des forêts de mâts +et des quantités d'embarcations grandes et petites, +à l'ancre.</p> + +<p>En descendant de Rotherithe au bord de l'eau, +si on tourne à gauche, au lieu de prendre à droite, +pour aller rejoindre le ponton d'embarquement +du penny-boat, on trouve amarrée tout au bord, +une grosse barque pontée, à la proue arrondie, +ressemblant à ces lourdes péniches hollandaises +qui remontent les canaux à l'intérieur des terres, +après avoir bravement tenu la mer.</p> + +<p>Cette barque n'a pas de mâts. On dirait une +maison plutôt qu'un navire. Que fait-elle là? Sert-elle +de magasin ou d'arsenal? A sa première vue il +serait difficile de le dire. Un nom est écrit en lettres +blanches sur la proue: MANNING. Qu'est-ce que +Manning?</p> + +<p>Un marchand de chevaux célèbre par toute +l'Angleterre, qui fait des explois considérables sur +tout le continent. Une fois par mois, la grosse +embarcation, remorquée par un petit bateau à vapeur, +quitte Rotherithe et descend la Tamise jusqu'à +la mer.</p> + +<p>Elle a quelquefois cent chevaux à son bord.</p> + +<p>A l'intérieur, elle est emménagée comme une +immense écurie; et chaque cheval, soutenu par +des sangles, a son box particulier.</p> + +<p>Ce fut vers cette barque singulière que John, +qui précédait ses trois compagnons, dont l'un +portait Shoking sur ses épaules, dirigea la petite +troupe nocturne.</p> + +<p>Il n'est pas un vagabond sans feu ni lieu qui +n'ait couché une fois dans Manning house, +comme on appelle la barque pontée.</p> + +<p>Il suffit de se hisser à bord et de descendre du +pont à l'intérieur par le panneau, qu'on ne songe +jamais à fermer, attendu qu'il n'y a absolument +rien à voler.</p> + +<p>M. Manning n'habite pas Londres; il a ses écuries +à sept ou huit lieues, sur la route de Manchester, +et sa barque, dont on ne saurait que +faire, quand elle est revenue à Rotherithe, n'est +gardée par personne.</p> + +<p>—Ici, dit John qui grimpa le premier sur le +pont, nous serons tout à fait chez nous, et nous +pourrons causer avec Sa Seigneurie lord Wilmot.</p> + +<p>Shoking, voyant qu'on ne le jetait pas à l'eau +sur-le-champ, commençait à respirer un peu et +rassemblait tout ce qu'il avait de courage et de +présence d'esprit.</p> + +<p>Les quatre roughs montèrent donc à bord du +Manning house avec leur prisonnier. Puis ils descendirent +à l'intérieur par l'échelle du grand panneau. +La nuit était sombre, et le dedans de la péniche +était plongé dans une obscurité profonde. +John tira de sa poche un briquet phosphorique +et alluma une petite mèche de cire jaune repliée +sur elle-même comme un écheveau de fil.</p> + +<p>Alors les reflets de la mèche éclairèrent l'intérieur +de la barque, disposée, nous l'avons dit, +comme une écurie. Mais il y avait une cale asez +profonde au-dessous du plancher des chevaux et +dans laquelle on pénétrait par une ouverture pratiquée +au milieu même de l'écurie.</p> + +<p>—C'est en bas que nous serons à l'aise, dit +John, qui descendit encore le premier.</p> + +<p>L'Écossais le suivit, portant toujours Shoking +dans ses bras. Personne ne savait ce que voulait +faire John; mais Shoking avait les plus affreux +pressentiments. La calle était à peu près vide. Cependant +quelques bribes de fumier et une brassée +de paille se trouvaient dans un coin.</p> + +<p>—Mes enfants, dit alors John le rough, nous +sommes ici au-dessous du niveau de l'eau; d'ailleurs +la calle n'a pas de sabords. Je vais fermer +le grand panneau et nous serons chez nous. S'il +plaît à Sa Seigneurie de crier, elle le fera tout à +son aise; je ne pense pas que ses cris soient entendus.</p> + +<p>—Les misérables! pensait Shoking, dont le +coeur ne battait plus, ils vont peut-être m'écorcher +vif.</p> + +<p>John prit une poignée de paille, la porta au milieu +de la calle et y mit le feu.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit Macferson qui +avait déposé son fardeau sur le plancher.</p> + +<p>Shoking non plus ne comprenait pas.</p> + +<p>Mais il fut bientôt fixé, lorsqu'il vit John lui +délier les jambes et lui ôter ses chaussures.</p> + +<p>—Mylord, dit alors le rough avec un ton +d'ironie parfaite, nous allons avoir l'honneur de +vous interroger et nous aurons la douleur de nous +porter à certaines extrémités, si vous n'êtes pas +gentil. Et il lui ôta son bâillon.</p> + +<p>—Misérables! dit Shoking qui retrouva alors +l'usage de la parole, et à qui la peur donna du +courage; vous serez tous pendus, un jour ou l'autre, +si vous me faites le moindre mal.</p> + +<p>—Cela dépend de Votre Seigneurie, dit John. +Puis il ajouta après un moment de silence:</p> + +<p>—Votre Seigneurie ne demeure pas à Rotherithe, +je suppose?</p> + +<p>—Non, dit Shoking.</p> + +<p>—Cependant elle y est venue hier.</p> + +<p>—Que vous importe!</p> + +<p>—Elle y est revenue aujourd'hui... nous désirerions +savoir pourquoi; vous le voyez, mylord, je +suis un homme sans rancune, ricana John. Je ne +vous demande nullement compte du coup d'aviron +que vous m'avez flanqué sur la tête, hier.</p> + +<p>Nous ne sommes ni des gens méchants, ni des +malfaiteurs, mylord, poursuivit John; nous sommes +d'honnêtes industriels, à la recherche d'un +homme en échange duquel la police de Scotland +yard nous comptera de belles guinées toutes +neuves. Puisque vous venez à Rotherithe, c'est +que vous savez bien certainement où se trouve +John Colden.</p> + +<p>—J'ignore ce que vous voulez dire, répondit +Shoking d'une voix étranglée.</p> + +<p>John se tourna vers Macferson l'Écossais.—As-tu +compris maintenant? lui dit-il.</p> + +<p>Eh bien, toi qui es fort...</p> + +<p>L'Écossais prit dans ses robustes bras les deux +bras de Shoking et les tira en arrière, ce qui fit +casser la corde qui les liait.</p> + +<p>En même temps John s'empara des jambes et, +tirant à lui de son côté, il approcha la plante des +pieds de la paille qui flambait. Shoking poussa un +cri de douleur au contact de la flamme.</p> + +<p>—Voilà qui délie singulièrement la langue la +plus paresseuse, dit John en ricanant.</p> + +<p>Shoking poussa un véritable hurlement. La +flamme caressait toujours ses pieds nus.</p> + +<p>Mais Shoking se disait, au milieu des souffrances +inouïes qu'il endurait:</p> + +<p>—Mieux vaut mourir mille fois que de trahir +l'homme gris.</p> + +<p>Cependant John le vit, une seconde après, faire +de la main un signe désespéré.</p> + +<p>—Ah! ah! fit-il.</p> + +<p>—Retirez-moi du feu, s'écria Shoking et je +parlerai!</p> + +<p>—A la bonne heure? dit John.</p> + +<p>Et il poussa du pied les débris de paille enflammée.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVIII</h3> +<br> + + +<p>Shoking n'était pourtant pas un traître; il fût +mort au milieu des plus affreux supplices, plutôt +que de vendre l'homme gris.</p> + +<p>Comment donc pouvait-il consentir à parler?</p> + +<p>Au milieu de ses souffrances, Shoking n'avait +pas complétement perdu la tête.</p> + +<p>Il lui était même venu une fort belle idée qu'il +songeait à mettre à exécution; et s'il parlait de +révéler la retraite de John Colden, c'est qu'il voulait +à tout prix gagner du temps.</p> + +<p>—Eh bien! Votre Seigneurie, dit John le rough, +qui acheva d'éteindre la paille sous ses pieds, +nous vous écoutons.</p> + +<p>Shoking avait préparé son petit roman.</p> + +<p>—Ah! mon pauvre John, c'est pourtant l'orgueil +qui m'a perdu. J'ai consenti, pour le vain +plaisir de faire quelques heures le rôle de lord, +à un esclavage qui met ma vie en danger.</p> + +<p>—Il est certain, dit John toujours railleur, +que Votre Seigneurie aurait été rôtie à petit feu, +si elle n'était redevenue raisonnable.</p> + +<p>—Mon bon John, poursuivit Shoking, j'ai +encore moins peur de toi et des tiens que d'<i>eux</i>.</p> + +<p>Et il souligna ce mot d'un geste d'effroi. S'ils +savent que je les ai trahis, ils me tueront; je crois +même qu'ils me couperont par morceaux.</p> + +<p>—Et nous, si tu ne parles pas, nous te mettrons +une pierre au cou et nous t'enverrons au +fond de la Tamise deviser avec les poissons.</p> + +<p>—Je parlerai, dit Shoking.—Mais il faut que +vous me fassiez la promesse, de me protéger, +de me défendre. Oh! il me vient une idée, acheva +Shoking en se frappant le front.</p> + +<p>—Voyons? fit John.</p> + +<p>—Veux-tu me conduire tout de suite à Scotland +yard? tu toucheras la prime... et moi je +serai bien tranquille en prison. Les autres ne +pourront pas venir m'assassiner à Newgate ou à +Mil-bank.</p> + +<p>—Je te conduirai à Scotland yard quand tu +nous auras conduits à la maison où est John +Colden.</p> + +<p>—C'est impossible! dit Shoking.</p> + +<p>—Alors je vais rallumer la paille, dit froidement +le rough.</p> + +<p>—Mais attend donc, reprit Shoking, et tu vas +voir que tu n'as pas besoin de moi. Je vais vous +indiquer la rue, la maison, vous donner le mot de +passe à l'aide duquel vous entrerez et serez considérés +comme des amis.</p> + +<p>—Et pendant que nous nous embarquerons +avec les prétendues indications que tu nous donneras, +tu prendras la fuite?</p> + +<p>—Oh! non, dit John, nous ne sommes pas simples +à ce point.</p> + +<p>—Vous vous trompez, dit Shoking, et la +preuve, c'est que je veux bien rester ici prisonnier, +sous la surveillance de deux d'entre vous, +pendant que les deux autres iront s'assurer que je +vous ai dit la vérité.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne veux-tu pas venir avec +nous?</p> + +<p>—Parce que j'ai peur. D'<i>eux</i>, et, mourir pour +mourir, j'aime autant que ce soit de votre main.</p> + +<p>Shoking avait prononcé ces mots avec cet accent, +d'entêtement auquel John ne se trompa point.</p> + +<p>Les Anglais sont peut-être le peuple le plus têtu +de la terre. Quand un fils de John Bull a dit une +chose d'une certaine façon, rien ne saurait le faire +changer d'avis.</p> + +<p>—Eh bien! répondit John après un moment +de silence, je veux bien consentir à ce que tu me +demandes, mais à une condition: si tu nous as +trompés, ce que nous saurons dans une heure, +nous t'étranglerons, et tu iras passer la nuit au +fond de la Tamise.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'intention de vous tromper, dit +Shoking avec un accent de franchise dont John +fut la dupe.</p> + +<p>—Maintenant, parle.</p> + +<p>Shoking avait son idée, car sans cela, il n'eût +point menti avec tant de calme.</p> + +<p>—Vous perdez votre temps à tourner autour +de la chapelle de Rotherithe et à errer dans le cimetière, +dit-il.</p> + +<p>—C'est pourtant à Rotherithe que se cache +John Colden, dit John.</p> + +<p>—Oui, mais pas où vous croyez.</p> + +<p>—Où est-il donc?</p> + +<p>—Dans Love lane, au numéro dix-neuf. Vous +verrez une maison noire à trois étages. Avec une +porte basse et un judas percé dans le milieu.</p> + +<p>—Vous frapperez au judas et vous direz à la +personne qui viendra vous ouvrir: <i>La Mersey +charrie ses glaçons!</i></p> + +<p>—Pourquoi ces paroles?</p> + +<p>—C'est le mot de passe.</p> + +<p>—Et on nous ouvrira?</p> + +<p>—Oui, et on vous fera ce signe-ci.</p> + +<p>Et Shoking eut un geste de fantaisie que John +répéta sur-le-champ.</p> + +<p>—Et que répondrons-nous?</p> + +<p>—Vous répondrez par celui-là.</p> + +<p>Et Shoking eut un autre geste.</p> + +<p>—Alors, poursuivit-il, vous passerez pour des +amis de l'Irlande et vous serez admis à voir John +Colden, qui passe, parmi les Irlandais, pour +avoir le don de guérir les malades, depuis qu'il a +miraculeusement échappé à la corde de Calcraff.</p> + +<p>Shoking avait su imprimer à sa voix un accent +de sincérité, à son visage une expression de franchise +telles que John en fut dupe.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il en se tournant vers Nichols +et Paddy, qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Je pense qu'il faut faire ainsi. Mais que +deux de nous doivent rester ici et garder Shoking +jusqu'à notre retour.</p> + +<p>—Oh! fit l'Écossais Macferson, vous pouvez +bien vous en aller tous les trois.</p> + +<p>—Je suffirai bien, ajouta-t-il, à garder notre +homme.</p> + +<p>—Dans la calle?</p> + +<p>—Oui, et tenez, dit Macferson, pour plus de +sûreté, quand vous serez remontés, fermez le +panneau.</p> + +<p>—C'est ce que nous comptions faire, dit +John.</p> + +<p>Et tous trois remontèrent l'échelle, et quand +ils furent dans l'entre-pont, John laissa retomber +le panneau. Macferson l'entendit pousser la clavette +qui servait de fermeture.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, nous sommes prisonniers +tous les deux.</p> + +<p>—Prisonniers et dans les ténèbres, fit Shoking.</p> + +<p>—Ça m'est égal, fit encore l'Écossais, je n'ai +pas peur de la nuit.</p> + +<p>La paille avait, en brûlant, dégagé une fumée +épaisse qui était montée dans l'entre-pont et devait +sortir par les écoutilles de la barque. Shoking +avait fait cette réflexion, pleine de sagesse, que +cette fumée serait peut-être signalée par la police +de la Tamise, et qu'une chaloupe du <i>Royalist</i>, venant +à passer par là, s'imaginerait que le feu était +à bord et viendrait le délivrer avant le retour de +John. Mais Shoking avait encore une autre corde à +son arc.</p> + +<p>—J'ai gardé l'ordonnance de l'homme gris, se +dit-il, et il y a encore des pharmaciens dans +Londres.</p> + +<p>Sur ces mots, qu'il s'adressa <i>in petto</i>, Shoking, +favorisé par l'obscurité, tira de sa poche le flacon +destiné à convertir John Colden en nègre, le déboucha +sans bruit et, le portant à ses lèvres, avala +les deux tiers de son contenu.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIX</h3> +<br> + + +<p>A peine eut-il bu que Shoking éprouva une +bizarre sensation de froid. On eût dit qu'on le prenait +par les cheveux et qu'on le plongeait sous +la glace. Puis à cette impression en succéda une +autre tout à fait opposée. Après avoir eu froid, +Shoking eut trop chaud. Cependant il ne perdit +ni sa présence d'esprit, ni son sang-froid.</p> + +<p>—C'est la drogue qui agit, pensa-t-il.</p> + +<p>En ce moment, Shoking ne pensait qu'à une +chose, devenir méconnaisable pour John, à ce +point que le rough ne pût jamais le reconnaître.</p> + +<p>Depuis une heure que cette merveilleuse idée +lui était venue, de se servir pour lui-même de +cette fiole qu'il portait à John Colden quand il +était tombé aux mains de ses ennemis, Shoking +n'avait nullement songé à son physique, lequel, +si l'homme gris avait dit vrai, serait singulièrement +modifié et probablement d'une façon peu +avantageuse.</p> + +<p>D'ailleurs Shoking était revenu des enthousiasmes +de la jeunesse et de l'amour, et il estimait +qu'un morceau de roastbeef, un pot de bière et +une bonne pipe auprès d'un poèle bien chaud, +valent mieux que toutes les femmes du monde. +Donc, au premier abord, Shoking n'avait vu aucun +inconvénient à devenir noir.</p> + +<p>La sensation de chaleur ayant succédé à la sensation +de froid, Shoking se rappela que l'homme +gris lui avait dit qu'il suffirait à John Golden de +frotter sa barbe et ses cheveux avec le reste de +la mystérieuse liqueur pour en changer la +couleur. Il versa donc dans le creux de sa main +le reste du liquide contenu dans le flacon et se +frotta la tête en tous sens. Shoking n'avait pas +de barbe, en outre il commençait à devenir chauve.</p> + +<p>Il avait accompli tout cela dans les ténèbres +les plus profondes, n'entendant auprès de lui +que le souffle bruyant de l'Écossais, son gardien.</p> + +<p>De temps en temps ce dernier allongeait la main +et touchait Shoking. Shoking n'avait rien dit tout +d'abord, mais quand il pensa que sa métamorphose +était opérée, il s'écria:</p> + +<p>—Ah ça! qu'est-ce que tu me veux, camarade?</p> + +<p>—Rien, dit Macferson. Je m'assure que tu es +toujours là.</p> + +<p>—Je suis là parce que ça me plaît, dit Shoking.</p> + +<p>—Et que je te garde, dit Macferson.</p> + +<p>Shoking partit d'un éclat de rire. Si je voulais +m'en aller, dit-il, je m'en irais.</p> + +<p>—Voilà ce que je voudrais voir pour le croire, +dit l'Écossais.</p> + +<p>—Sais-tu qui je suis? reprit Shoking.</p> + +<p>—Oui, tu t'appelles Shoking et tu te fais +passer pour lord.</p> + +<p>—Aujourd'hui, je suis Shoking en effet, demain +je serai lord, et après demain autre chose, +si ça me plaît, attendu, fit gravement Shoking, +que je ne suis pas un homme.</p> + +<p>—Bah! ricana l'Écossais.</p> + +<p>—Je suis le diable, ajouta Shoking.</p> + +<p>Macferson, nous l'avons dit, n'était pas précisément +un homme intelligent. C'était un de ces +épais montagnards d'Écosse qui viennent à Londres, +comme les Auvergnats viennent à Paris. +L'Écossais est superstitieux, le diable joue un +assez grand rôle dans ses récits d'hiver, sous +le toit de sa chaumière. Les fées, les willis et les +nains ne sont pas étrangers à son éducation. Macferson, +dans son enfance, avait beaucoup entendu +parler du diable. S'il ne l'avait pas vu réellement, +il croyait néanmoins s'être trouvé avec lui, +par une froide nuit de brouillard, dans un vallon +des monts Cheviot, alors qu'il était berger.</p> + +<p>Cependant Shoking, en disant être le diable, ne +le convainquit point.</p> + +<p>—Tu te moques de moi, lui dit il.</p> + +<p>—Alors tu penses que je suis un homme?</p> + +<p>—En chair et en os: la preuve en est que je +te touche.</p> + +<p>Sur ces mots, Macferson serra le bras de Shoking +à le lui broyer. Shoking continuait à ricaner, +et son rire avait quelque chose de diabolique qui +ne laissait pas que d'émouvoir l'Écossais.</p> + +<p>—As-tu des allumettes sur toi? dit Shoking.</p> + +<p>—Toujours.</p> + +<p>—Eh bien! je vais te prouver que je suis le +diable.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—Tout à l'heure, quand la paille flambait et +que je me moquais de vous en poussant des cris, +car le feu ne me fait pas peur, tu m'as bien regardé, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Comment suis-je? demanda Shoking.</p> + +<p>—Mais tu es un homme comme un autre.</p> + +<p>—Bon! et mes cheveux de quelle couleur sont-ils?</p> + +<p>—Ils sont roux.</p> + +<p>—Et ma peau?</p> + +<p>—Elle est blanche.</p> + +<p>—Tu te trompes, dit Shoking, ma peau est +noire.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Mes cheveux sont blancs.</p> + +<p>L'Écossais serra les poings.</p> + +<p>—Si tu continues à te moquer de moi, fit-il, je +t'assomme.</p> + +<p>—Je ne me moque pas, répondit Shoking. Puisque +tu as des allumettes sur toi, frottes en une +par terre, et tu vas voir si je n'ai pas changé de +peau.</p> + +<p>L'Écossais qu'une sorte de terreur superstitieuse +commençait à envahir, prit dans sa poche +un briquet qui renfermait de ces allumettes bougies +qui éclairent près de deux minutes. La +bougie frottée sur le briquet crépita et la flamme +jaillit.</p> + +<p>—Mais regarde donc! dit Shoking.</p> + +<p>Il ne s'était pas vu encore mais il avait tellement +foi dans la prédiction de l'homme gris, +qu'il ne doutait pas un seul instant que la métamorphose +annoncée ne se fût opérée.</p> + +<p>Soudain l'Écossais jeta un cri. La clarté répandue +par l'allumette s'était projetée sur son compagnon +et l'Écossais épouvanté venait d'apercevoir un +homme tout noir avec des cheveux blancs comme +neige.</p> + +<p>—Tu vois bien que je suis le diable, répéta Shoking +avec un éclat de rire strident.</p> + +<p>Mais le rustre en doutait maintenant si peu +qu'il se mit à pousser des cris affreux et se réfugia +tout en haut de l'échelle qui conduisait à l'entre-pont.</p> + +<p>Alors Shoking s'écria:</p> + +<p>—Je suis le diable! crains ma vengeance!</p> + +<p>Et il se leva et posa un pied sur l'échelle.</p> + +<p>L'allumette venait de s'éteindre et tout était +rentré dans les ténèbres.</p> + +<p>Mais Shoking, lui aussi, avait un briquet; et +l'Écossais, qui faisait de vains efforts pour soulever +le panneau de l'entre-pont, revit tout à coup +la cale éclairée et Shoking, noir comme le plus +noir démon, mettant le feu au reste de paille qui +était dans un coin.</p> + +<p>Alors l'épouvante de l'Écossais tripla ses forces. +Il s'arc-bouta sur l'échelle, fit un levier de ses +deux épaules et donna une si violente secousse +que la clavette du panneau se brisa et que le panneau +s'ouvrit. Et Macferson, éperdu, les cheveux +hérissés, se sauva dans l'entre-pont d'abord, +puis sur le pont. Shoking s'était fait un brandon +avec de la paille enflammée et il poursuivait l'Écossais.</p> + +<p>—Ah! tu as osé garder le diable! disait-il. Attends... +tu vas voir!...</p> + +<p>Et il monta sur le pont à son tour.</p> + +<p>Alors Macferson se mit à courir en poussant +des cris et, arrivé à la muraille du pont, sentant +déjà sur lui la flamme que brandissait Shoking, il +n'hésita plus et sauta dans la Tamise.</p> + +<p>—Tu vas te noyer! lui cria encore Shoking; +cela t'apprendra à braver le diable!</p> + +<p>Et, tandis que l'Écossais, fou de terreur, fendait +l'eau glacée, Shoking, libre et méconnaissable, +s'assit sur le pont et se dit:—Maintenant, je ne +serai pas fâché de voir revenir John le rough.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XX</h3> +<br> + + +<p><i>Love Lane</i>, c'est-à-dire la ruelle de l'Amour, +dans Rotherithe est une petite rue assez triste, +habitée par des gens paisibles et qui n'ont jamais +connu les orages et les grandes passions.</p> + +<p>Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison +de nuit, le moindre public-house mal famé, et +on y chercherait vainement un échantillon de ce +fleuve de nudités qui se répand chaque soir, dans +le beau quartier, sous les arcades de Regent street, +et dans Hay-markett.</p> + +<p>Love Lane, à neuf heures du soir, est désert; et +le watchman évite d'y passer, de peur de réveiller +les habitants, en criant les heures de la nuit.</p> + +<p>Ce fut pourtant dans cette rue que John le +rough, Nichols et Paddy arrivèrent un quart +d'heure après avoir laissé Shoking dans la péniche, +sous la garde de Macferson l'Écossais.</p> + +<p>—Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi +cet animal de Shoking a eu si grand'peur de +venir avec nous. Les rues sont désertes, et je ne +vois pas le moindre Irlandais sur pied.</p> + +<p>—Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne idée. Je +crois qu'il a été plus malin que nous, et que la +maison qu'il nous indique pourrait bien être une +souricière où nous tomberions tous les trois.</p> + +<p>—Puisque nous avons le mot de passe...</p> + +<p>Nichols haussa les épaules.</p> + +<p>—Nous allons bien voir, dit John: si la figure +qui viendra nous ouvrir ne nous revient qu'à +moitié, nous n'entrerons pas.</p> + +<p>—Il faut pourtant, observa Paddy, que nous +retrouvions John Colden, mais moi j'ai une autre +idée...—Je crois que ce Shoking s'est moqué de +nous et que le condamné n'est pas à Rotherithe.</p> + +<p>—Où serait-il donc, selon toi?</p> + +<p>—Dans le Southwark.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant, +frappons ici.</p> + +<p>Et il s'arrêta devant la maison qui portait le +numéro dix-neuf, et qui était bien celle désignée +par Shoking. Une première déception les attendait. +La porte n'avait pas de judas grillé. Néanmoins +John sonna. Aucun bruit ne se fit à l'intérieur. +John sonna une seconde fois, puis une troisième. +Enfin une fenêtre s'ouvrit au premier étage +et une voix chevrotante dit:</p> + +<p>—Si vous venez chercher monsieur le curé, +vous venez trop tard. Il est parti depuis une +heure pour aller assister un malade auprès de la +chapelle.</p> + +<p>John et Paddy se regardèrent avec stupeur. +La porte à laquelle ils sonnaient était celle d'un +clergyman. Néanmoins John ne se tint pas pour +battu. Il voulut faire usage du prétendu mot de +passe que lui avait donné Shoking:</p> + +<p>—La Mersey est prise, dit-il.</p> + +<p>—Cela m'est bien égal, répondit la voix chevrotante. +Et le sacristain referma la fenêtre.</p> + +<p>—Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking +s'est moqué de nous.</p> + +<p>—Il nous le payera, dit John furieux, et tout +de suite, encore.</p> + +<p>Et John prit sa course, remonta Love Lane et +ne voulut rien entendre. Nichols et Paddy prirent +le parti de le suivre. La colère donnait à John +des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes +à regagner le bord de la Tamise. Ses deux +compagnons avaient peine à le suivre. Cependant, +au moment où il s'accrochait à la corde qui servait +d'échelle pour monter sur le pont du bateau-écurie, +Nichols l'arrêta.</p> + +<p>—Voyons, dit-il, calme-toi et pas de bêtises. +Que vas-tu faire?</p> + +<p>—Étrangler Shoking.</p> + +<p>—Ce à quoi je m'oppose, dit Nichols. La police +ne t'a-t-elle pas promis une prime si tu lui, +amenais le prétendu lord Wilmot?</p> + +<p>—Oui, certes.</p> + +<p>—Eh bien! nous voulons notre part de cette +prime, comme tu auras celle de l'autre. Par conséquent, +au lieu de noyer ou d'étrangler Shoking, +il faut le conduire à Scotland yard.</p> + +<p>John soupira; il lui en coûtait de ne pas se +venger tout de suite. Néanmoins, comme il était +Anglais, et que tout Anglais est un homme pratique, +il se résigna, pensant que les guinées de +sir Richardson valaient mieux que le stupide plaisir +de tordre le cou à Shoking.</p> + +<p>—Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez.</p> + +<p>Et il monta le premier. Paddy et Nichols le +suivirent. La nuit était toujours noire, et John +traversa tout l'avant de la péniche, sans rien +voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une +ombre noire, immobile et adossée à la muraille du +pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa +le pied sur l'échelle, tira un briquet de sa poche +et se procura de la lumière. Mais soudain un cri +d'étonnement lui échappa. Le panneau de la cale +qui se trouvait au bas de l'échelle et qu'il avait +pris soin de fermer eu s'en allant, était grand'ouvert...</p> + +<p>—Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce +que cela veut dire?</p> + +<p>Il sauta à pieds joints dans la cale. La cale +était vide. Macferson et Shoking avaient disparu. +Paddy et Nichols répétèrent ce cri d'étonnement +qu'avait poussé John.</p> + +<p>—Macferson n'est pourtant pas un traître! +disait Nichols.</p> + +<p>John furieux remonta sur le pont et, tout à coup, +il aperçut l'ombre noire. Il courut à elle et le +rayonnement de la bougie qu'il portait tomba sur +un homme entièrement noir et à demi-nu.</p> + +<p>—Un nègre! exclama Nichols.</p> + +<p>—Joli moricaud! dit Paddy.</p> + +<p>Le nègre riait de ce rire moitié hébété et moitié +craintif qui est familier aux fils du Congo. John +le prit par le bras et le secoua:</p> + +<p>—Où sont-ils? lui dit-il, faisant allusion à Macferson +et à Shoking.</p> + +<p>—Massa, pardon, li Neptune, bon nègre, aimé +les blancs, répondit le noir avec un accent guttural +et empreint d'un certain grasseyement.</p> + +<p>—Je ne te demande pas si tu aimes les blancs, +dit John. Je te demande où <i>ils</i> sont.</p> + +<p>—Massa, pardon, répondit encore le nègre. +Neptune li pas savoir ce que mossié blanc veut +dire. Neptune sauvé a bord d'un navire, parce +que maître à li battait Neptune bien fort. Neptune +venir en Angleterre, promener dans Londres... +toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir +grand faim...</p> + +<p>—Que le diable t'emporte! s'écria John, ce +n'est pas là ce que je veux savoir. Il y avait deux +hommes ici?</p> + +<p>—Oh! non... Neptune les avoir pas vus... +Neptune tout seul... pas savoir où li coucher. Li +venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon +nègre, Neptune... aimé les blancs, si blancs pas +maltraiter li....</p> + +<p>—Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien +de cet homme. C'est un nègre à moitié idiot, tu le +vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans doute.... Il +est venu ici et n'a vu personne....</p> + +<p>—Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy.</p> + +<p>—Oh! répondit Nichols, c'est impossible.</p> + +<p>—Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura +donné.</p> + +<p>—C'est la vérité pure, cela! s'écria John, qui +se souvint avoir vu le le prétendu lord Wilmot +jeter des poignées de guinées. Nous sommes +mystifiés comme des enfants.</p> + +<p>—En ce moment, on entendit sur le fleuve le +sifflement d'une machine à vapeur.</p> + +<p>—Hé! dit Nichols, voici une des chaloupes du +<i>Royalist</i>. Il ne fait pas bon ici, filons!</p> + +<p>—Filons! répéta John qui, pour calmer sa +fureur, donna un violent coup de pied au nègre.</p> + +<p>—Blancs toujours méchants, massa, toujours +maltraite Neptune... pauvre!...</p> + +<p>Et Shoking, car c'était bien toujours lui, vit +John et ses deux compagnons, gagner en toute +hâte la corde de tribord et disparaître.</p> + +<p>—Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sûr +que John ne me reconnaîtra jamais.</p> + +<p>Il se coucha sur le pont et ne bougea.</p> + +<p>La chaloupe du <i>Royalist</i> passa auprès de la péniche +et ne s'arrêta point. Alors Shoking monta +sur la muraille du bord et piqua une tête dans +la Tamise, préférant s'en aller par ce chemin, plutôt +que de descendre une seconde fois à Rotherithe, +théâtre de toutes ses mésaventures.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXI</h3> +<br> + + +<p>Il était plus de deux heures du matin, lorsque, +cette même nuit, le révérend Peters Town avait +quitté miss Ellen.</p> + +<p>Quel plan ténébreux avaient-ils conçu tous +deux, le clergyman haineux et fanatique et la +patricienne orgueilleuse et cruelle?</p> + +<p>Nul n'aurait pu le dire.</p> + +<p>Mais, après le départ du révérend, miss Ellen +quitta le pavillon du fond du jardin et regagna +l'hôtel d'un pas leste, la tête fièrement rejetée en +arrière, et les lèvres frémissantes d'une âpre joie.</p> + +<p>Jamais peut-être elle ne s'était senti au coeur +plus de haine que cette nuit-là; jamais la perspective +d'une vengeance terrible et prochaine ne lui +était apparue aussi nettement.</p> + +<p>Les jeunes filles anglaises sont élevées avec une +telle liberté que les domestiques eux-mêmes trouvent +naturelles, de leur part, les démarches les +plus excentriques.</p> + +<p>Miss Ellen rentrait à toute heure du jour et de +la nuit, et la valetaille ne s'en inquiétait pas.</p> + +<p>Ses femmes de chambre l'avaient attendue jusqu'à +minuit, puis elles s'étaient allées coucher, +obéissant ainsi à miss Ellen, qui leur avait enjoint +de ne pas demeurer, passé ce temp-là, dans +son appartement.</p> + +<p>Arrivée dans le vestibule, miss Ellen, qui avait +traversé le jardin sans lumière, alluma une lampe +qu'elle avait laissée en bas de l'escalier; puis +elle s'apprêtait à monter chez elle lorsqu'elle +aperçut une clarté dans la cour.</p> + +<p>Cette clarté était la réverbération des croisées +du premier étage sur le mur de clôture, et ces +croisées-là étaient précisément celle du cabinet de +travail de lord Palmure.</p> + +<p>Le parlement, nous l'avons déjà dit, siége la +nuit. A l'issue de chaque séance, lord Palmure +avait coutume d'aller à son club et il en sortait +rarement avant l'aube.</p> + +<p>Miss Ellen fut donc peu étonnée de voir de la +lumière dans son cabinet.</p> + +<p>Le noble lord était-il déjà rentré?</p> + +<p>Miss Ellen gagna son appartement, se déshabilla +toute seule, comme une fille de bourgeois, +s'enveloppa ensuite dans une robe de chambre, et +ouvrit une porte qui, du fond de sa chambre, +donnait sur une galerie qui séparait son appartement +de l'appartement de son père.</p> + +<p>Puis, un bougeoir à la main, elle traversa +cette galerie et arriva à la porte du cabinet.</p> + +<p>Elle frappa deux coup discrets. On ne lui répondit +pas. Elle frappa une seconde fois, même silence. +Pensant que son père s'était endormi en +travaillant, elle appliqua son oeil au trou de la +serrure.</p> + +<p>La grande table chargée de journaux, de livres +et de papiers était placée en face de la porte. +Devant cette table, un homme était assis, tournant +le dos à miss Ellen et paraissant absorbé dans +une méditation profonde.</p> + +<p>Miss Ellen reconnut la robe de chambre de velours +gris et la calotte de soie qui constituaient +le costume d'intérieur de lord Palmure.</p> + +<p>Alors elle tourna la clef qui était dans la serrure, +ouvrit la porte et entra. Le rêveur ne bougea +point. Un sourire vint aux lèvres de miss Ellen.</p> + +<p>—En ce moment, pensa-t-elle, mon père, qui +se croit un grand politique, s'imagine qu'il tient +dans ses mains les destinées du monde.</p> + +<p>Et miss Ellen fit un pas encore.</p> + +<p>Mais soudain la robe de chambre se dressa, +l'homme se retourna et miss Ellen recula épouvantée +et muette. L'homme qui était enveloppé +dans la robe de chambre de lord Palmure et assis +devant sa table, ce n'était pas lui!... C'était +l'homme gris!... Et d'un bond, cet homme fut à la +porte dont miss Ellen venait de franchir le seuil, +et il la ferma.</p> + +<p>Miss Ellen voulut crier, mais sa gorge aride ne +rendit aucun son. Elle voulut fuir, mais ses jambes +se trouvèrent rivées au parquet. L'homme +gris souriait.</p> + +<p>—Miss Ellen, dit-il, je vous avais promis une +visite, je tiens ma promesse. Et il lui prit la main.</p> + +<p>A ce contact, miss Ellen sentit le charme se +briser; elle retrouva sa voix, elle retrouva son +énergie physique.—Ah! misérable, dit-elle, vous +ne sortirez pas d'ici! Et se dégageant, elle courut +à la cheminée, aux deux côtés de laquelle pendaient +des cordons de sonnette. Mais l'homme gris +y arriva avant elle, et saisissant le cordon il le +releva assez haut pour qu'elle ne put l'atteindre.</p> + +<p>—Miss Ellen, dit-il tout bas, je ne veux ni +vous assassiner, ni vous manquer de respect, et +je vous jure que je n'opposerai aucune résistance +à vos gens, que vous serez libre d'appeler, après +m'avoir entendu.</p> + +<p>—Vous! vous encore! disait miss Ellen avec +un accent plein de fureur.</p> + +<p>L'homme gris ne perdit rien de son calme.</p> + +<p>—Écoutez-moi, dit-il, et puis vous ferez ce +que vous voudrez.</p> + +<p>Et, une fois encore, il laissa peser sur elle ce +regard plein de mystérieux engourdissements qui +l'avait déjà fascinée.</p> + +<p>—Miss Ellen, votre père est au club, où il joue +le whist avec deux de ses amis qui sont les miens. +La partie durera jusqu'à quatre heures du matin.</p> + +<p>Si, à ce moment-là, j'ai fait mon apparition au +club, votre père aura échappé à un grand danger.</p> + +<p>—Deux hommes sont apostés au coin de Chester +street. Ils ont ordre de poignarder lord Palmure, +si, quand il sortira du club, je ne les ai point +relevés de leur faction. Comprenez-vous? Maintenant, +acheva-t-il en laissant retomber le cordon +de sonnette, appelez vos gens, si vous l'osez.</p> + +<p>Miss Ellen, tandis qu'il parlait, avait eu le +temps de maîtriser son épouvante et de reconquérir +son sang-froid. A son tour elle le regarda +et soutint l'éclat de ses yeux.</p> + +<p>—Allons, dit l'homme gris, j'aime mieux cela; +vous êtes une ennemie avec laquelle il faut compter. +La nature de la femme n'est pas maîtresse +d'un premier effroi, mais vous avez l'âme d'un +homme, et cette âme a bientôt réagi. Causons +donc, nous avons une heure devant nous.</p> + +<p>Et il la prit de nouveau par la main. Cette fois +elle ne se dégagea point et se laissa conduire +vers le canapé qui faisait face à la cheminée. +L'homme gris demeura debout devant elle.</p> + +<p>—Miss Ellen, vous me haïssez, soyez franche.</p> + +<p>—Oui, répondit-elle je vous hais... et je vous +brave!</p> + +<p>—Vous avez juré ma perte. Et ce sera un beau +jour pour vous celui où je pendrai les pieds dans +le vide, devant la porte de Newgate.</p> + +<p>—Oh! oui! fit-elle en affrontant de nouveau +son regard; et tenez, je veux être une ennemie +loyale. Aujourd'hui encore, je suis en votre pouvoir +et vous pouvez m'assassiner. Faites-le donc +ou vous aurez tort.</p> + +<p>—Non, dit-il en souriant.</p> + +<p>—Ah! reprit-elle, je sais bien que vous possédez +des lettres qui peuvent me déshonorer, et +cette possession est, dans votre esprit, la meilleure +des sauvegardes. Eh bien! vous vous trompez, +une femme comme moi sacrifie, au besoin, +sa réputation à sa haine.</p> + +<p>L'homme gris ouvrit alors la robe de chambre +qu'il avait croisée sur sa poitrine, et il apparut +à miss Ellen en toilette de ville, frac noir et +cravate blanche. Puis il tira un portefeuille de sa +poche.</p> + +<p>—Tenez, dit-il, vos lettres sont là, elles y sont +toutes, comptez-les, vérifiez-les et jetez-les au feu.</p> + +<p>Miss Ellen étouffa un cri.—Prenez garde! dit-elle +en étendant vers le portefeuille une main frémissante... prenez +garde!</p> + +<p>—Je ne vous crains pas, répondit-il.</p> + +<p>Miss Ellen était pâle de fureur:—Oh! dit-elle +en saisissant le portefeuille, vous vous croyez donc +bien fort?</p> + +<p>—Assez, répondit-il. Et un nouveau sourire +glissa sur ses lèvres.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXII</h3> +<br> + + +<p>Miss Ellen eut un élan de générosité, alors.</p> + +<p>Elle avait pris le portefeuille dans ses mains +convulsives. Au lieu de le jeter au feu, elle le +posa sur la table.</p> + +<p>—Non, dit-elle, vous vous méprenez sur moi, +à votre tour, et je ne veux pas frapper un ennemi +désarmé. Reprenez ces lettres, la lutte engagée +entre nous n'en sera que plus ardente et plus +acharnée.</p> + +<p>L'homme gris souriait toujours.</p> + +<p>—Écoutez-moi encore, dit-il. Tout à l'heure, +je vous ai dit que si je ne reparaissais pas au +club de votre père avant quatre heures du matin, +lord Palmure, en sortant, serait poignardé.</p> + +<p>—Oui, vous m'avez dit cela.</p> + +<p>—Eh bien, je mentais. Je n'ai pas vu votre +père, je ne sais pas s'il est au club, je n'ai donné +aucun ordre et il ne court pas le moindre danger.</p> + +<p>—Enfin, vous le voyez, je suis sans armes. +Donc, vous avez vos lettres, vous ne craignez pas +pour la vie de votre père, et rien ne vous empêche +de sonner vos gens, de me faire arrêter par +eux et d'avertir Scotland-yard que vous tenez enfin +cet homme après qui toute la police de Londres +court inutilement depuis huit jours.</p> + +<p>Et toujours calme, toujours souriant, l'homme +gris avait croisé ses bras sur sa poitrine et regardait +miss Ellen.</p> + +<p>Miss Ellen avait les narines frémissantes, l'oeil +en feu, et tout son corps était agité d'un tremblement +convulsif.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-elle, vous êtes bien hardi +ou bien imprudent de me parler ainsi.</p> + +<p>—Vous trouvez?</p> + +<p>—J'ai juré de vous livrer à la justice anglaise, +vous le savez, et vous venez vous mettre à ma +discrétion.</p> + +<p>—Oui, fit-il d'un signe de tête.</p> + +<p>—Eh bien! oui, dit-elle, vous avez raison, +après tout. Je veux votre perte, mais je ne la +veux pas par une trahison. Vous avez eu raison +de vous désarmer devant moi, car je ne vous +frapperai pas. Emportez mes lettres, si bon vous +semble, allez-vous en librement dans tous les cas; +ce n'est pas sous le toit de lord Palmure que les +policemen viendront vous arrêter.</p> + +<p>Le sourire abandonna les lèvres de l'homme +gris.—Miss Ellen, dit-il, vous n'êtes pas encore +la femme que je rêve, mais vous avez déjà fait +un pas vers mon but.</p> + +<p>—En vérité! fit-elle avec ironie.</p> + +<p>—Votre haine devient plus loyale.</p> + +<p>—Oui, dit-elle, mais cette haine est féroce.</p> + +<p>—Soit, mais elle sert mes projets dans l'avenir.</p> + +<p>—Vraiment, vous avez des projets qui me concernent? +fit la patricienne avec un accent de dédain +suprême.</p> + +<p>—Peut-on les connaître?</p> + +<p>Je suis venu ici pour vous en parler.</p> + +<p>—Eh bien! je vous écoute...</p> + +<p>Et une fois encore elle supporta son regard.</p> + +<p>Cela tenait peut-être, du reste, à ce que cet +homme étrange chargeait plus ou moins ce regard +de ce fluide électrique et fascinateur qui +était en son pouvoir. Elle était assise en face de +la cheminée et l'homme gris, qui s'y était adossé, +demeurait debout. N'eût été l'heure avancée de la +nuit, on eût pu croire que miss Ellen recevait +la visite d'un gentleman, son parent, son ami ou +son fiancé.</p> + +<p>—Miss Ellen, reprit-il avec cet accent de courtoisie +parfaite et cette aisance de manières qui +faisaient de lui, à l'occasion, un gentilhomme accompli, +vous êtes jeune, vous êtes belle, vous +êtes douée d'une haute intelligence et d'une rare +énergie; vous serez une des plus riches héritières +du Royaume-Uni. La cause que vous servirez +triomphera.</p> + +<p>—Je l'espère.</p> + +<p>—Pardon, vous vous méprenez. Ce n'est pas +celle que vous servez maintenant, mais celle que +vous servirez plus tard.</p> + +<p>—Et qu'elle est cette cause? dit-elle.</p> + +<p>—Celle de l'Irlande.</p> + +<p>Un nouvel éclat de rire, plein de mépris, mit à +nu ses dents éblouissantes.</p> + +<p>—Votre père avait un frère qui est mort pour +elle, poursuivit-il gravement.</p> + +<p>—Ce frère était un rebelle et un traître.</p> + +<p>—Miss Ellen, un jour viendra où le traître, à +vos yeux, ne sera pas sir Edmund, mais...</p> + +<p>—N'achevez pas! dit-elle avec un geste de +colère superbe, vous allez parler de mon père, je +crois!</p> + +<p>—Donc, reprit-il, un jour viendra, et ce jour +n'est pas loin, où votre jeunesse, votre beauté, +votre fortune, votre intelligence seront au service +de l'Irlande, le berceau de vos aïeux.</p> + +<p>L'assurance avec laquelle parlait l'homme +gris, avait fini par troubler profondément miss +Ellen.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, allez-vous-en, monsieur... allez-vous-en!</p> + +<p>—Pas avant de vous avoir dit comment s'opérera +la métamorphose que je prédis.—Elle se résume +en deux mots.</p> + +<p>—Vous m'aimerez!</p> + +<p>Miss Ellen étouffa un cri. Le rouge lui monta +au visage, tout son sang patricien se révolta.—Mais +sortez donc! dit-elle, sortez donc! ou je perds +la tête et j'appelle à mon aide... sortez, monsieur!</p> + +<p>L'homme gris, en parlant, s'était éloigné de la +cheminée et il avait gagné peu à peu un angle +de cette vaste pièce qui servait de cabinet de travail +à lord Palmure, et dont les murs étaient couverts +d'une boiserie à panneaux.</p> + +<p>Tout à coup et comme miss Ellen répétait pour +la troisième fois, en lui montrant la porte:—Mais +sortez donc!</p> + +<p>L'homme gris poussa un ressort derrière lui, +un des panneaux s'entr'ouvrit, et miss Ellen se +trouva seule. Son étrange visiteur avait disparu. +Non par la porte, mais par une issue secrète que +miss Ellen ne connaissait pas, que lord Palmure +ignorait aussi peut-être, bien qu'ils fussent chez +eux. Ainsi donc, l'homme gris pouvait pénétrer +chez lord Palmure sans que personne le vît, et +il en pouvait sortir de la même manière... Miss +Ellen était comme pétrifiée.</p> + +<p>Enfin, elle fit un effort suprême, elle secoua +la torpeur léthargique qui s'était emparée d'elle, +elle courut à cet angle, dans lequel une porte +s'était ouverte. D'une main elle tenait un flambeau, +de l'autre elle cherchait ce ressort mystérieux +qu'avait pressé l'homme gris. Mais elle ne +trouva rien.</p> + +<p>En vain, sonda-t-elle les moulures du panneau; +il n'offrait ni fente ni rainure. Elle frappa dessus à +poing fermé: le panneau rendit un son mat. Alors +elle reposa le flambeau sur la cheminée et se dit: +—Suis-je folle? ou bien fais-je un rêve?</p> + +<p>Le portefeuille laissé par l'homme gris était +là pour lui répondre: Elle s'en saisit avidement, +elle l'ouvrit et les lettres qu'elle avait écrites à +Dick Harrisson s'en échappèrent. Alors elle se +mit à les compter, car elle en savait le nombre, et +soudain, elle pâlit. Il en manquait une, et c'était +celle précisément qui établissait clairement qu'elle +avait succombé à la séduction.</p> + +<p>Alors miss Ellen se redressa, échevelée; on eût +dit une furie.—Oh! le misérable! s'écria-t-elle, il +m'a donc encore jouée!... Et elle jeta les lettres +au feu, et avec elles le portefeuille, ajoutant:—Cette +fois je serai sans pitié.</p> + +<p>Tandis que la dernière lettre flambait, le bruit +de la porte de l'hôtel se refermant arriva jusqu'à +elle. C'était lord Palmure qui rentrait.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXIII</h3> +<br> + + +<p>Miss Ellen hésita un instant. Attendrait-elle son +père dans le cabinet, ou bien rentrerait-elle chez +elle par la galerie? Si l'homme gris se fût en allé +par la porte, peut-être eût-elle jugé inutile de +rien dire à son père. Mais après cette sortie bizarre, +cette évasion plutôt, de son ennemi, miss +Ellen avait besoin de lord Palmure, ne fût ce que +pour savoir s'il connaissait ce passage mystérieux.</p> + +<p>Ellen resta donc dans le cabinet et attendit.</p> + +<p>Lord Palmure entra et s'arrêta ébahi sur le +seuil.—Que faites-vous donc ici, Ellen, lui dit-il, +et à pareille heure?</p> + +<p>—Mon père, dit froidement la jeune fille, vous +savez nos conditions.</p> + +<p>—Oui, je dois être le bras qui agit et vous +la tête qui dirige, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Vous devez être aussi le père qui conseille, +et qui apprend à sa fille les choses qu'elle ignore.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, Ellen?</p> + +<p>—Mon père, avant de vous expliquer ma présence +ici, laissez-moi vous questionner, et ne +vous étonnez pas de mes questions.</p> + +<p>—Cette maison que nous habitons est-elle à +nous?</p> + +<p>—Sans doute. Je la tiens de mon père. Pourquoi?</p> + +<p>—Attendez, dit encore miss Ellen. Les boiseries +de cette salle sont-elles anciennes?</p> + +<p>—Oui, je les ai toujours vues.</p> + +<p>—Et cette salle n'a que deux portes?</p> + +<p>—Vous le voyez bien.</p> + +<p>—Mon père, vous vous trompez. Il y a ici +une troisième porte.</p> + +<p>Elle reprit le flambeau et dit:—Venez avec +moi.</p> + +<p>Lord Palmure la suivit dans cet angle où elle +avait fait de vaines recherches.</p> + +<p>—Cette porte doit être là, dit-elle.</p> + +<p>Lord Palmure prit le flambeau à son tour et le +promena tout près de la boiserie, en haut et en +bas, en long et en large.—Où diable voyez-vous +une porte? dit-il.</p> + +<p>—Je ne la vois pas, mais je suis sûre qu'elle +existe.—Il y a mieux, dit miss Ellen avec un +accent de conviction qui acheva de stupéfier lord +Palmure, je l'ai vu fonctionner. Elle s'est ouverte...</p> + +<p>—Il y a vingt minutes,—devant un homme +qui était ici il y a une heure.</p> + +<p>Lord Palmure fit un pas en arrière.</p> + +<p>—Il était ici, revêtu de votre robe de chambre, +coiffé de votre calotte de soie, assis devant +votre table et tournant le dos à cette porte qui donne +dans la galerie et par laquelle je suis entrée.</p> + +<p>Lord Palmure regarda sa fille et parut se demander +si elle n'avait pas perdu la raison. Mais +elle lui montra du doigt la robe de chambre que +l'homme gris avait jetée sur un siége.</p> + +<p>—Enfin, s'écria lord Palmure, cet homme?</p> + +<p>—C'est <i>lui</i>.</p> + +<p>Et dans ce mot, il eut un tel accent de haine +que lord Palmure ne s'y trompa point.</p> + +<p><i>Lui</i>! c'était cet homme qui avait osé braver sa +fille, cet homme qui était l'âme et la tête des Irlandais +qui conspiraient, c'était cet homme gris, +enfin, que la police traquait et qui, au mépris de +la police, osait pénétrer de nuit dans la maison +d'un pair d'Angleterre et rechercher un tête-à-tête +avec sa fille! C'était encore ce même homme qui +avait eu l'audace de lui couvrir le visage d'un +masque de poix et de le jeter garrotté dans un +coin du jardin de mistress Fanoche. Tant d'audace +confondait le noble pair.</p> + +<p>—Ellen, dit-il, je vais vous donner un conseil.</p> + +<p>—Ne vous obstinez point à lutter contre cet +homme. Nous allons quitter l'Angleterre, nous +voyagerons, nous...</p> + +<p>—Ah! mon père! s'écria la jeune fille, vous +manquez donc de courage pour la lutte!</p> + +<p>—Non, mais j'ai peur pour toi...</p> + +<p>Mon père! le dernier jour de triomphe a lui +pour ce misérable, et je le terrasserai.</p> + +<p>Lord Palmure cherchait toujours avec les mains +une fente quelconque: à ce panneau qui, au dire +de sa fille, s'était entr'ouvert.</p> + +<p>—Rien, rien, disait-il. Cela tient de la magie... +à moins que vous n'ayez eu une hallucination.</p> + +<p>Mais Ellen ne répondit pas. Elle courut à la fenêtre, +l'ouvrit et prêta l'oreille...</p> + +<p>Un coup de sifflet avait traversé l'espace.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda lord Palmure.</p> + +<p>—Attendez-moi ici, mon père, répliqua-t-elle.</p> + +<p>Elle courut vers la porte de la galerie et disparut.</p> + +<p>Au bout de cette galerie, il y avait un petit escalier +tournant qui descendait dans le jardin. Il était +alors quatre heures du matin et le jour était loin +encore. Miss Ellen traversa le jardin et alla ouvrir +la petite porte. Ce coup de sifflet qu'elle venait +d'entendre, c'était le signal convenu entre elle et +Paddy. Celui-ci, en la quittant pour aller rejoindre +Nichols et Macferson, lui avait promis de revenir, +s'il surgissait quelque chose de nouveau.</p> + +<p>—Eh bien? lui dit miss Ellen.</p> + +<p>Paddy lui raconta de point en point les événements +qui avaient précédé l'arrestation de Shoking +et ce qui s'en était suivi. Puis ce récit achevé, il +ajouta:</p> + +<p>—Moi, j'ai une toute autre idée et je crois +savoir où est le condamné à mort.</p> + +<p>—Ah! fit miss Ellen, que la capture de John +Colden n'intéressait que médiocrement.</p> + +<p>—Vous êtes venue plusieurs fois dans le Southwark, +n'est-ce pas, milady?</p> + +<p>—Alors vous savez où est l'église Saint-George?</p> + +<p>Miss Ellen tressaillit en pensant que c'était dans +le cimetière que Dick Harrisson était enterré.</p> + +<p>—Eh bien! il y a de la lumière toute la nuit +dans le clocher, et John Colden serait caché là +que ça ne m'étonnerait pas.</p> + +<p>—Et tu as fait part, sans doute, de cette observation +à tes compagnons de cette nuit? demanda +miss Ellen avec anxiété.</p> + +<p>—Non, milady. J'ai réfléchi qu'il valait mieux +vous en parler auparavant.</p> + +<p>—Eh bien! dit vivement miss Ellen, si tu +tiens à nos conventions, souviens-toi de ce que +je vais te dire.—Garde pour toi cette découverte. +Nous n'avons plus besoin d'eux.</p> + +<p>Et miss Ellen se disait à part elle:</p> + +<p>—Ce n'est point John Colden qui est dans le +clocher, je le sens au battement de mon coeur: +c'est <i>lui</i>. Puis elle dit tout haut:—Viens avec +moi.</p> + +<p>Et lorsque Paddy fut entrée dans le jardin, elle +referma la porte. Paddy la suivait docilement. +Elle le conduisit au pavillon, dans un coin duquel +le jardinier serrait ses outils, et, lui montrant une +pioche, un marteau et un ciseau à froid:—Prends +cela et suis-moi, dit-elle.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXIV</h3> +<br> + + +<p>Paddy ne savait pas trop ce que miss Ellen +attendait de lui. Mais il avait fait le sacrifice de +sa volonté, du moment où il s'était remis dans les +mains de cette femme dont il connaissait tous les +instincts pervers. Paddy pensait, du reste, ce que +pensent beaucoup de gens du peuple, à qui l'éducation +a fait défaut, et dans l'esprit desquels il +n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Il était +si pauvre, il avait femme et enfants, il n'avait +donc pas le moyen d'être honnête. Dès l'instant +qu'il vendait sa conscience, il devait observer +scrupuleusement les conditions du marché.</p> + +<p>Miss Ellen le conduisit à travers le jardin jusqu'à +l'hôtel, lui fit gravir le petit escalier, traversa +la galerie et l'introduisit dans le cabinet de +lord Palmure. Celui-ci, qui n'était pas encore revenu +de la stupéfaction que lui avait fait éprouver +le récit de sa fille, fronça le sourcil en voyant +entrer Paddy.</p> + +<p>—Quel est cet homme déguenillé? dit-il.</p> + +<p>—Un homme que j'emploie.</p> + +<p>—Mais, pourquoi ces outils?</p> + +<p>—Mon père, dit la jeune fille, je n'ai pas été +le jouet d'une hallucination; il y a là une porte +secrète, un passage, et il faut savoir où ils conduisent.</p> + +<p>Sur ces mots, elle prit un flambeau et se dirigea +vers l'angle du cabinet où son père et elle s'étaient +vainement livrés aux plus minutieuses +investigations. Une dernière fois elle promena le +flambeau sur tous les points du panneau de boiserie, +et toujours avec le même insuccès. Alors +elle dit à Paddy:</p> + +<p>—Prends le ciseau et le marteau, et pratique-moi +un trou là-dedans.</p> + +<p>Lord Palmure, cédant à l'ascendant que sa +fille exerçait sur lui, ne s'opposa point à ce travail. +Docile comme un esclave, Paddy se mit donc +à l'ouvrage; il enfonça le ciseau à froid dans le +milieu du panneau, à coups de marteau.</p> + +<p>—Mais, observa lord Palmure, nous allons +réveiller toute la maison, et mettre nos gens dans +le secret.</p> + +<p>—Fermez la porte au verrou, dit tranquillement +miss Ellen.</p> + +<p>Paddy continuait sa tâche. Le ciseau traversa +la boiserie dans toute son épaisseur, mais alors +il rencontra un corps dur.</p> + +<p>—C'est la muraille, dit lord, Palmure.</p> + +<p>—Non, répondit Paddy, c'est comme une plaque +de tôle.</p> + +<p>—Eh bien? il faut arracher le morceau, ordonna +encore miss Ellen. La besogne était facile. +Attaqué adroitement en plusieurs endroits, le +panneau fut soulevé avec la pince et se brisa. +Alors miss Ellen eut un cri de triomphe. Le panneau +recouvrait une porte de fer sur laquelle on +avait appliqué un enduit couleur de plâtre. On +n'apercevait ni gonds ni serrures, mais un petit +bouton de cuivre se trouvait dans un angle, et un +coup de marteau fut donné dessus par le rough. +Soudain la porte s'ouvrit toute grande, et une +bouffée d'air humide vint frapper au visage lord +Palmure et sa fille. La porte ouverte laissait voir +un étroit corridor pratiqué dans l'épaisseur du +mur, et plongé dans l'obscurité.</p> + +<p>—Allons, mon père, dit miss Ellen il faut +avoir le coeur net de tout cela.</p> + +<p>—C'est mon avis. Mais avant de se mettre en +route, il alla prendre deux revolvers qui se trouvaient +sur sa cheminée, et il en tendit un à sa fille.</p> + +<p>Miss Ellen s'en empara. Puis elle remit le +flambeau à Paddy et lui dit: Passe le premier.</p> + +<p>Paddy serait allé en enfer, du moment où miss +Ellen ordonnait. Le couloir n'avait que quatre ou +cinq pas de longueur. Au bout du couloir, il y +avait un escalier. Paddy s'y engagea. Il élevait le +flambeau au-dessus de sa tête afin de guider les +pas de miss Ellen, qui venait derrière lui, et de +lord Palmure, qui fermait la marche.</p> + +<p>L'escalier, également pratiqué dans l'épaisseur +du mur, tournait sur lui-même avec une raideur +extrême. Il y régnait un air humide et fétide. A la +trentième marche, Paddy s'arrêta.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda miss Ellen.</p> + +<p>—J'entends du bruit.</p> + +<p>Miss Ellen prêta l'oreille. Un mouvement +sourd assez semblable au bruit lointain de la mer +se brisant sur des rochers arriva jusqu'à elle.</p> + +<p>—Si tu as peur, dit-elle, donne moi le flambeau, +je passerai la première.</p> + +<p>—Non, milady, répondit Paddy, je n'ai jamais +peur.</p> + +<p>Et il continua à descendre.</p> + +<p>Un changement de température s'opérait peu +à peu; l'air devenait plus vif et il était plus pur.</p> + +<p>Miss Ellen en conclut qu'ils avaient dépassé le +niveau de la maison et qu'ils s'enfonçaient sous +terre.</p> + +<p>Enfin l'escalier eut un terme. Paddy foula tout +à coup une terre fine, humide, presque boueuse +et tous trois se trouvèrent dans une espèce de +cave de forme ronde, au fond de laquelle s'ouvrait +un boyau souterrain qui paraissait s'éloigner horizontalement. +Ce boyau était assez large; cependant, +avant de s'y engager, miss Ellen se tourna +vers son père:</p> + +<p>—Ainsi, dit-elle, vous n'avez jamais eu connaissance, +ni de ce souterrain, ni de cet escalier?</p> + +<p>Tous deux doivent exister depuis plusieurs +siècles. Regardez ces pierres de voûte, ces murailles, +comme tout cela est noir.</p> + +<p>—C'est vrai. Puis, tout à coup, et comme ce +murmure sourd qu'ils avaient déjà entendu paraissait +grandir, lord Palmure se frappa le front.</p> + +<p>—Attendez donc, je crois me rappeler à présent. +Nous devons être tout près de White-Hall.</p> + +<p>Ce souterrain a dû être creusé au temps de la +captivité du roi Charles 1er que ses partisans essayèrent +de délivrer.</p> + +<p>Et si je ne me trompe, il aboutit à la Tamise, +presque au niveau du pont de Westminster, +et ce que nous entendons, c'est le bruit de l'eau +qui se brise contre les piles, car, vous le savez, +la Tamise fait un coude assez brusque en cet endroit. +—Eh bien! allons, dit miss Ellen. Et prenant +le flambeau des mains de Paddy, elle s'engagea +la première dans le souterrain, s'adressant mentalement +cette question: Comment l'homme gris +a-t-il découvert ce passage?</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXV</h3> +<br> + + +<p>Lord Palmure avait raison sans doute en disant +que ce souterrain avait dû être creusé par les partisans +du malheureux roi Charles Ier.</p> + +<p>En de certains endroits, à mesure que miss +Ellen et ses deux compagnons avançaient, ils +remarquaient des éboulements déjà anciens, et, +n'eût été, sur le sol, qui était naturellement humide, +une trace de pas toute fraîche, on aurait +pu croire que depuis deux siècles aucun être humain +n'avait passé par là. Ces traces devaient être +celles de l'homme gris. Miss Ellen continuait à +marcher la première. A mesure qu'ils avançaient, +ce bruit sourd, ce clapottement, qui annonçait le +voisinage de la Tamise, devenait plus strident.</p> + +<p>Bientôt la flamme des flambeaux oscilla sous +l'effort du vent qui s'engouffrait dans le boyau +souterrain. Miss Ellen l'abrita de sa main, avançant +toujours. Mais tout à coup le vent survint si +violent que le flambeau s'éteignit, et que les trois +voyageurs nocturnes se trouvèrent dans l'obscurité. +Miss Ellen eut une exclamation de rage. Elle +n'avait emporté ni allumettes ni briquet. Heureusement +Paddy avait sur lui une de ces boîtes d'allumettes +anglaises, à l'usage des fumeurs, qui ne +flambent pas, mais qui pétillent quelques instants, +et deviennent toutes rouges.</p> + +<p>—En voilà assez, dit-il, pour battre en retraite.</p> + +<p>—Battre en retraite? fit miss Ellen.</p> + +<p>—Sans doute, fit lord Palmure.</p> + +<p>—Non pas, dit miss Ellen: devrais-je marcher +dans les ténèbres, j'irai jusqu'au bout. Et elle +continua à marcher dans une demi-obscurité, +car les allumettes de Paddy ne projetaient que +des lueurs douteuses et qui s'éteignaient presque +aussitôt. Comme le vent avait soufflé la bougie, +miss Ellen ne s'était pas aperçue que le souterrain +formait un coude assez prononcé, et c'était ce coude +qui avait permis au vent d'arriver plus violent et +plus direct. Mais la jeune fille, en revanche, sentit +que le sol devenait de plus en plus humide sous +ses pieds, et bientôt elle marcha dans l'eau. Une +seconde fois, lord Palmure proposa de revenir en +arrière, miss Ellen s'y opposa. Tout à coup une +lueur vint la frapper au visage. C'était un point +rougeâtre qui brillait dans l'éloignement. On +eût dit une lampe suspendue à la voûte du souterrain.</p> + +<p>—Nous n'avons plus besoin des allumettes de +Paddy, dit alors miss Ellen. Et, bien qu'elle eût +de l'eau jusqu'à la cheville, elle doubla le pas.</p> + +<p>Lord Palmure allait toujours, le doigt sur la +détente de son revolver, prêt à faire feu si quelque +danger venait à surgir et menaçait sa fille. Miss +Ellen avait pris la lumière pour guide. Chose assez +étrange! tandis que cette lueur paraissait lointaine +encore, le bruit devenait assourdissant, si +bien qu'on aurait pu croire que le fleuve roulait +au milieu du souterrain et le traversait. Le souterrain +aboutissait à la Tamise et cette lumière +qu'elle voyait, c'était un bec de gaz qui était placé +de l'autre côté, sur l'eau, juste en face de l'orifice. +Tous trois atteignirent l'extrémité du souterrain, +qui se terminait par une ouverture pratiquée +dans la digue du fleuve à deux pieds au-dessus +de l'eau. Miss Ellen, arrivée la première, put se +rendre compte alors du chemin qu'avait suivi +l'homme gris. Un anneau de fer scellé dans une +pierre attestait qu'on y avait amarré un bateau. +Ainsi l'homme gris était venu en barque et s'en +était allé de même.</p> + +<p>—Eh bien! dit lord Palmure, à quoi a servi +cette exploration?</p> + +<p>—A me donner une idée, dit miss Ellen.</p> + +<p>—Ah! laquelle.</p> + +<p>—C'est mon secret pour le moment, mon père. +Vous savez nos conditions. Eh bien! permettez-moi +de les maintenir. A présent, revenons sur +nos pas. Nous n'avons pas le moindre danger à +courir, car le souterrain n'a ni bifurcation ni +irrigation, et Paddy fera bien de ménager ses +allumettes pour l'escalier.</p> + +<p>Ils s'en retournèrent donc dans les ténèbres, +tâtant avec la main, les parois humides du souterrain. +Lorsque ces parois s'élargirent tout à +coup, miss Ellen, qui avait continué à marcher +la première, comprit qu'ils étaient dans la salle +ronde. Alors Paddy fit usage des allumettes, sans +la lueur desquelles ils eussent tâtonné longtemps +avant de retrouver l'escalier; et un quart d'heure +après, tous trois étaient de retour dans le cabinet +de lord Palmure. Miss Ellen mit alors une bourse +dans la main de Paddy:</p> + +<p>—Voilà, dit-elle, pour t'encourager à garder +le silence. C'est une gratification en dehors de +tout ce que je t'ai promis.</p> + +<p>Paddy prit la bourse sans joie, en baissant la +tête, comme un homme résigné à tout.</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin d'acheter mon silence, +milady, dit-il: du moment où j'ai accepté +le rôle d'esclave, je vous appartiens.</p> + +<p>Miss Ellen haussa imperceptiblement les épaules, +puis, s'adressant à son père:</p> + +<p>—Les ouvriers habiles ne manquent pas dans +Londres.</p> + +<p>Ce panneau brisé, cette porte enfoncée, il faut que +tout soit réparé aujourd'hui même, car l'homme +gris peut revenir et il faut qu'il ne s'aperçoive de +rien.</p> + +<p>Sur ces mots, miss Ellen fit signe à Paddy de +le suivre. Les premiers rayons de l'aube glissaient +au travers de ce brouillard jaune qui pèse sur +Londres six mois de l'année. Conduit par la jeune +fille, le rough traversa de nouveau la galerie, +descendit par l'escalier de service et arriva dans le +jardin. Quand ils furent à la petite porte, Paddy +parut attendre de nouveaux ordres.</p> + +<p>—C'est aujourd'hui dimanche, c'est aujourd'hui +par conséquent, que l'abbé Samuel viendra visiter +ta femme et tes enfants.</p> + +<p>Tu m'as parlé, d'une lumière dans le clocher +de Saint-George? et tu crois que c'est John Colden +qui s'y trouve caché?</p> + +<p>—Je le jurerais.</p> + +<p>—Eh bien! tu diras à l'abbé Samuel ceci: +il y a trois hommes à la recherche du condamné +à mort, et tu nommeras les hommes dont tu +m'as parlé;—ces hommes ont formé le projet +d'entrer dans l'église la nuit prochaine et de s'emparer +de celui qui se cache dans le clocher.</p> + +<p>—Mais, si je préviens l'abbé, qui est Irlandais...</p> + +<p>Un sourire passa sur les lèvres de miss Ellen.</p> + +<p>—Fais ce que je dis, et ne cherche pas à comprendre.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXVI</h3> +<br> + + +<p>Miss Ellen avait parfaitement deviné le moyen +employé par l'homme gris pour quitter le souterrain +et retourner dans le Southwark.</p> + +<p>A Londres, où la Tamise est cinq ou six fois +plus large que la Seine, il y a des milliers de +barques sur le fleuve.</p> + +<p>L'absence de quais force les négociants à avoir +leurs magasins ouverts sur le fleuve: de là pour +eux, la nécessité d'avoir une barque.</p> + +<p>De distance en distance une rue étroite descend +jusqu'à la rivière. C'est presque toujours en face +de cette rue qu'on amarre les bateaux.</p> + +<p>La nuit, le premier venu est libre de détacher +un bateau, et de s'aller promener sur la Tamise +à ses risques et périls, par exemple, car il peut +manoeuvrer maladroitement son embarcation et +chavirer; ou bien encore rencontrer les gens de +police du <i>Royalist</i> et ne pas leur donner des explications +suffisantes pour qu'ils lui laissent +continuer sa promenade.</p> + +<p>Ces deux chances à courir n'avaient probablement +pas beaucoup ému l'homme gris, car il avait +traversé la première fois la Tamise dans un étroit +bateau, et avait amarré cette petite embarcation +à l'anneau de fer remarqué par miss Ellen.</p> + +<p>Le bateau, solidement attaché, n'avait été vu +par personne sans doute, car l'homme gris, après +sa brusque et mystérieuse sortie du cabinet de +lord Palmure, regagnant la Tamise par le souterrain, +le trouva à la place où il l'avait laissé.</p> + +<p>Il remonta dedans, prit l'unique aviron qui +s'embossait à la poupe dans une entaille et se +mit à <i>godiller</i>, pour nous servir du terme consacré.</p> + +<p>En moins d'un quart d'heure, l'homme gris eut +traversé la Tamise. Il atteignit le Southwark, laissa +la barque où il l'avait prise et s'enfonça dans le +dédale de petites rues noires qui environnent +Saint-George. Les abords de l'église étaient plongés +dans le brouillard et le silence.</p> + +<p>La lampe s'était éteinte en haut du clocher, +et il ne passait personne au long du cimetière +dont la grille, au lieu d'être fermée, avait été +poussée tout contre, de façon que l'homme gris +pût rentrer quand bon lui semblerait.</p> + +<p>Cependant, comme il arrivait à cette grille, il lui +sembla qu'il entendait une sorte de gémissement.</p> + +<p>Il entra dans le cimetière et prit le sentier qui +conduisait à la petite porte du choeur.</p> + +<p>Alors il entendit plus distinctement les gémissements, +et, ayant fait quelques pas encore, il vit +une forme noire accroupie sur le seuil de la porte. +Cette forme noire était un homme, et cet homme +tenait son front dans ses mains.</p> + +<p>Comme la nuit était sombre et le brouillard +épais, il eût été difficile à l'homme gris de voir le +visage de cet homme. Aussi s'arrêta-t-il brusquement +et s'écria-t-il: Qui est là?</p> + +<p>La forme noire se dressa et une voix lamentable +répondit: C'est moi... moi, Shoking....</p> + +<p>—Ah! c'est toi, dit l'homme gris, dont Shoking +avait pareillement reconnu la voix.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as donc? on dirait que tu +pleures. Que t'est-il donc arrivé?</p> + +<p>—Un grand malheur. Tout à fait personnel, +maître; cela ne regarde que moi.</p> + +<p>L'homme gris tira une petite clé de sa poche, +ouvrit la porte du choeur, et introduisit Shoking +dans l'église.</p> + +<p>L'obscurité était plus grande encore à l'intérieur +qu'au dehors.</p> + +<p>—Ne fais pas de bruit, dit l'homme gris en +prenant Shoking par la main et en l'entraînant +vers l'escalier du clocher, il ne faut pas réveiller +le vieux sacristain.</p> + +<p>Shoking monta, sans souffler mot de son malheur; +mais il poussa des soupirs à fendre l'âme, +et l'homme gris disait:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il peut donc bien avoir, l'ami +Shoking.</p> + +<p>Après être arrivé dans la chambrette qu'il habitait +en reclus, l'homme gris, qui s'était procuré +de la lumière, devina, sinon la vérité tout entière, +au moins une partie de la vérité. L'homme qu'il +avait devant lui avait bien la voix de Shoking, +mais plus rien que la voix.</p> + +<p>Ce n'étaient plus les cheveux roux de Shoking, +la peau blanche de Shoking.</p> + +<p>L'homme gris avait devant lui un vieux nègre +à cheveux blancs, lequel pleurait comme s'il avait +reçu des centaines de coup de fouet.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! dit-il, qu'as-tu donc fait? +est-ce que tu as bu, par hasard, la potion préparée +pour John Colden?</p> + +<p>—Hélas! oui, dit Shoking en levant au plafond +des yeux pleins de larmes.</p> + +<p>—Mais pourquoi?</p> + +<p>—Pour sauver ma vie.</p> + +<p>Et Shoking, appelant à lui tout son courage, +raconta comment il était tombé dans les mains de +John le rough et de ses associés et s'était trouvé +dans la cruelle alternative de devenir nègre ou +d'aller servir, au fond de la Tamise, de nourriture +aux poissons.</p> + +<p>Cependant il ne put s'empêcher de sourire à +travers ses larmes, quand il fit le récit de son entrevue +sur le pont de la péniche avec John, qui +ne le reconnaissait pas et l'avait pris pour un +véritable nègre.</p> + +<p>—Eh! bien dit alors l'homme gris, pourquoi te +désoles-tu. Parce que tu crains de rester nègre? +Tu tenais donc bien à ton physique? As-tu donc +une maîtresse? Es-tu amoureux?</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, je suis trop vieux.</p> + +<p>—Eh bien! alors qu'est-ce que cela peut te +faire d'être noir ou blanc?</p> + +<p>—Mais, maître, comment, à présent, pourrai-je +redevenir lord Wilmot?</p> + +<p>L'homme gris partit d'un éclat de rire.</p> + +<p>D'un mot, Shoking avait éclairé la situation.</p> + +<p>Une fois hors de danger, le vaniteux mendiant +s'était pris à songer que jamais on n'avait vu un +nègre devenir lord, et il avait déjà joué le rôle +de lord Wilmot assez souvent pour y tenir.</p> + +<p>De là ce désespoir auquel il était en proie.</p> + +<p>Ce que regrettait Shoking désormais, c'était la +ruine de ses espérances vaniteuses. Mais l'homme +gris se hâta de lui dire: Console-toi, tout peut +s'arranger. Tu ne t'appelleras plus lord Wilmot, +mais tu peux: devenir le marquis de Valdemar-y +Mendoza-y-Perez.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? dit Shoking ébloui par +un titre pompeux.</p> + +<p>—Un Brésilien fort riche, un mulâtre héritier +d'un seigneur portugais et qui remue des millions +et des pierreries. Et puisque je t'avais crée lord, +rien ne m'empêche de te faire marquis. Il y a +mieux, tu seras d'autant plus sérieusement marquis +que personne, désormais, ne pourra plus +reconnaître le mendiant Shoking.</p> + +<p>Et Shoking, qui ne pleurait plus, finit par sourire, +et l'homme gris murmura:</p> + +<p>—O vanité! tu seras donc toujours la reine de +ce bétail méprisable qu'on appelle les hommes.</p> + +<p>Shoking n'entendit point ces paroles. Shoking +songeait que les Brésiliens sont bardés de décorations, +et que le grand cordon d'un ordre de l'Éléphant +blanc ou noir, lui irait à ravir. Shoking +était consolé.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXVII</h3> +<br> + + +<p>Revenons à présent à un personnage de notre +récit que nous avons un peu perdu de vue.</p> + +<p>Nous voulons parler de l'abbé Samuel, ce +jeune et ardent apôtre, que le peuple du Wapping, +du Southwark et de Rotherithe adorait.</p> + +<p>On était au dimanche matin. L'abbé Samuel +avait célébré la messe dans la pauvre église de +Saint-Gilles, devant une assistance de fidèles agenouillés +sur les dalles, car les catholiques de +Londres sont trop indigents pour payer des bancs +et des chaises. Il était monté en chaire, et son +sermon, d'une éloquente simplicité, avait eu pour +thème: la charité. Il disait: Donnez, vous qui +êtes pauvres, l'obole du publicain est plus agréable +au Seigneur que les richesses du pharisien. +Donnez la moitié du morceau de pain noir que +vous avez à ceux qui ont faim, et Dieu tiendra +cette aumône pour agréable.</p> + +<p>Puis il avait parlé du peuple d'Israël, poursuivant +à travers le désert sa marche vers la terre +promise, et il avait comparé l'Église d'Irlande à +ces antiques serviteurs de Dieu que les Égyptiens +avaient bannis.</p> + +<p>Et tandis qu'il parlait, ni lui, ni aucun des +fidèles n'avait remarqué deux hommes vêtus de +noir, qui se trouvaient derrière un pilier, écoutant +attentivement ses paroles.</p> + +<p>Quand il descendit de la tribune sacrée pour +reprendre l'office, ces deux hommes se glissèrent +hors de l'église, s'éloignèrent d'un pas rapide +dans la direction de Soho square et ne s'arrêtèrent +que sur la petite place de <i>Craven chapel</i>. Alors +ces deux hommes, dont l'un était vieux et l'autre +jeune encore se regardèrent.—Eh bien! dit le +dernier, que pensez-vous de cet homme?</p> + +<p>—Je pense, répondit le vieux, qui n'était autre +que le clergyman Peters Town, je pense que +si de tels hommes étaient nombreux dans le +clergé catholique, la moitié du Royaume-Uni +finirait par se convertir à leur foi.</p> + +<p>—Heureusement qu'il est presque seul à Londres.</p> + +<p>—Oui, mais il a su se créer de nombreux disciples. +Il est un des deux hommes que nous redoutons. +L'autre est ce personnage introuvable +qui met la police sur les dents, et qu'on appelle +du singulier nom de l'<i>homme gris</i>.</p> + +<p>—N'avez-vous pas reçu un billet de miss Ellen +Palmure, ce matin?</p> + +<p>—Oui. Elle me dit que dans trois jours, cet +homme sera en notre pouvoir. Mais c'est celui-là +que je voudrais avoir, ajouta le révérend Peters +Town, faisant allusion à l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Hélas! dit le jeune clergyman, c'est impossible. +La liberté anglaise tolère le culte catholique, +et aucune preuve n'existe de la complicité +de l'abbé Samuel avec les rebelles Irlandais.</p> + +<p>—Écoutez, mon jeune ami, reprit le révérend +Peters Town, tandis qu'il débitait son sermon, +j'ai beaucoup réfléchi. Cet homme est peut-être +ambitieux... et peut-être pourrions-nous le gagner...</p> + +<p>—Pas en lui offrant des richesses toujours; il +a distribué son patrimoine en aumônes.</p> + +<p>—Les honneurs le séduiraient peut-être, et je +donnerais beaucoup à la seule fin de causer une +heure avec lui.</p> + +<p>—Quelle singulière idée!</p> + +<p>—J'ai formé un projet.</p> + +<p>—C'est d'avoir avec lui une entrevue.</p> + +<p>—Et vous lui demanderiez cette entrevue?</p> + +<p>—Non pas moi, mais vous.</p> + +<p>Le jeune clergyman était stupéfait et regardait +le révérend Peters Town d'un oeil effaré.</p> + +<p>—Comment, seigneur, dit-il, vous le plus haut +personnage occulte de notre Église, vous qui +dictez secrètement des lois à l'archevêque de Cantorbéry, +vous daigneriez?...</p> + +<p>—Tous les moyens sont bons quand on veut +atteindre son but, dit sévèrement Peters Town.</p> + +<p>Écoutez mes instructions et suivez-les de point +en point.</p> + +<p>—Il y a dans le Southwark, auprès de Saint-George, +une rue qui se nomme Adams' street.</p> + +<p>—Je la connais.</p> + +<p>—Dans cette rue, il y a un passage, et dans ce +passage loge un homme du nom de Paddy. Il +a une femme et deux enfants, et bien qu'ils +soient de notre religion, ils sont si misérables +qu'ils acceptent les aumônes de l'abbé Samuel.</p> + +<p>Ce prêtre se rendra chez eux entre dix et +onze heures, ce matin. Je suis renseigné.</p> + +<p>—Bien, fit le jeune clergyman.</p> + +<p>—Vous vous trouverez, comme par hasard, +dans le passage, et lorsqu'il sortira de chez ses +protégés, vous l'aborderez. Vous lui direz ceci: +il y a un homme qui se meurt. Cet homme est catholique, +bien qu'il ait toujours caché avec soin +sa communion, afin de ne pas perdre son emploi +de gardien de Saint-Paul. Cet homme, qui va +mourir, réclame le secours de votre ministère.</p> + +<p>—Et vous pensez qu'il me suivra?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Mais y a-t-il vraiment à Saint-Paul un +homme en cet état?</p> + +<p>—Oui: c'est lui qui a donné le signal, avec +une gerbe de lumière électrique, aux fenians qui +ont délivré le condamné John Colden.</p> + +<p>—Mais cet homme a été chassé.</p> + +<p>—Je lui ai rendu son emploi ce matin, et il a +juré de me servir.</p> + +<p>Le clergyman s'inclina et se sépara du révérend +Peters Town pour aller exécuter ses ordres.</p> + +<p>Une heure après, il était dans le Southwark, et +quelques minutes plus tard, l'abbé Samuel arrivait +à son tour dans Adam's street.</p> + +<p>Il allait faire sa visite hebdomadaire à la femme +et aux enfants de Paddy. L'abbé Samuel avait +passé sans faire attention au clergyman effacé sous +une porte.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXVIII</h3> +<br> + + +<p>L'abbé Samuel frappa doucement à la porte de +ce misérable rez-de-chaussée où grouillait toute +la famille.—Entrez! dit une voix d'homme.</p> + +<p>Le jeune prêtre eut un battement de coeur. +Cette voix était celle du malheureux prisonnier +pour dettes? La porte ouverte, le prêtre aperçut +Paddy.</p> + +<p>—Comment! dit-il en allant à lui et lui tendant +la main, c'est vous?</p> + +<p>—Oui, mon révérend, dit Paddy qui baisa la +main du prêtre avec une vive émotion.</p> + +<p>—Et libre! Vous ne vous êtes pas échappé?</p> + +<p>—Non, on a payé pour moi.</p> + +<p>—Allons! dit l'abbé Samuel avec un soupir +de satisfaction, il y a toujours de nobles coeurs; +même dans cette nouvelle Babylone qu'on appelle +Londres.</p> + +<p>—Ne me félicitez point, mon révérend, dit +Paddy en courbant la tête, si vous saviez de qui +je tiens ma liberté. Et se tournant vers sa femme +et ses enfants qui étaient venus baiser, eux aussi, +les mains de leur bienfaiteur:—Allez vous-en, +dit-il durement: toi, femme, va acheter du pain, +et vous autres, allez jouer; il faut que je reste +seul avec notre révérend.</p> + +<p>La femme et les enfants sortirent sur-le-champ +et sans faire la moindre observation.</p> + +<p>L'abbé Samuel était étonné et inquiet de l'attitude +morne et presque désolée de Paddy. Qu'était-il +donc arrivé et qu'allait lui dire cet homme? +Paddy baissait la tête.</p> + +<p>Enfin, quand le bruit de la porte se refermant +lui apprit qu'ils étaient seuls, il dit:</p> + +<p>—Je suis Anglais et de la religion anglicane; +mais sans les Irlandais et vous, qui êtes un prêtre +catholique, ma femme et mes enfants seraient +morts de faim. Je ne veux donc pas faire de tort +à l'Irlande et à vous, mon révérend, qui êtes notre +bienfaiteur.</p> + +<p>J'étais donc en prison pour la somme de dix +guinées. Ce n'est rien pour beaucoup de gens, +mais pour des gens comme nous, cela équivaut à +tous les trésors de l'Angleterre.</p> + +<p>Hier soir, comme on allait fermer les portes de +White-cross, nous entendons la cloche du dehors.</p> + +<p>Les hommes ne sont pas bons naturellement, +mais le malheur les rend tout à fait méchants. Il +y avait autour de moi des prisonniers endurcis +qui me raillaient d'un bout à l'autre du jour, +parce que je pleurais en songeant à ma femme et +à mes enfants.</p> + +<p>—Tiens, dit l'un, voici ta femme qui vient +payer ta rançon. Et tous de rire, et moi de me remettre +à pleurer. Ce n'était pas ma femme qui venait, +mais c'était bien pour moi qu'on avait sonné.</p> + +<p>Le père Goldmish m'appelle; je me lève étonné.</p> + +<p>—On vient de payer pour vous, me dit-il.</p> + +<p>Je croyais qu'il se moquait de moi. Mais il a +bien fallu me rendre à l'évidence, quand j'ai vu +arriver Nichols.</p> + +<p>—Qu'est-ce que Nichols? demanda l'abbé.</p> + +<p>—Nichols, c'est un mauvais sujet, un homme +d'affaires, un organisateur de chantage. Quand on +est misérable, il faut vivre, et souvent j'ai accepté +de la besogne que me donnait Nichols. D'abord +je n'ai pensé qu'à la joie de revoir ma femme et +mes enfants; et puis, quand j'ai été dehors, je lui +ai dit:</p> + +<p>—Tu es donc riche, et tu as donc bien besoin +de moi, que tu viens de payer ma liberté au prix +de dix guinées?</p> + +<p>—On m'a avancé de l'argent pour une affaire, +me répondit-il, et il y a un joli denier à toucher +pour chacun si la chose réussit. Nous sommes +quatre: toi, moi, Macferson et John le rough.</p> + +<p>Ce dernier nom fit tressaillir l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Nichols ne voulut pas s'expliquer plus clairement. +Il me quitta au pont de Waterloo en me +disant: Va voir ta femme et tes enfants, et trouve-toi +ici à minuit.</p> + +<p>—Et vous y êtes allé? demanda l'abbé Samuel. +De quoi s'agissait-il?</p> + +<p>—De nous mettre à la recherche du condamné +à mort que les Irlandais ont sauvé.</p> + +<p>—Mon ami, dit l'abbé Samuel, je comprends +vos scrupules; mais je crois que vous pouvez +vous rassurer. Personne ne trouvera John Colden.</p> + +<p>—Hélas! monsieur, répondit Paddy, si j'avais +cette idée-là, je ne vous aurais parlé de rien, mais +il faut bien vous dire que Nichols sait où il est. +Et la nuit prochaine, nous devons nous introduire +dans l'église Saint-George, garrotter le +vieux gardien, monter dans le clocher et nous +emparer de John.</p> + +<p>L'abbé Samuel était devenu pâle tout à coup.</p> + +<p>Ce n'était pas John, c'était l'homme gris qui +était dans le clocher; mais mieux eût valu, peut-être, +que ce fût John.</p> + +<p>Paddy poursuivit:</p> + +<p>—La police est prévenue. Elle attendra dans +la rue, car elle ne veut pas entrer dans l'église.</p> + +<p>Ici Paddy eut un profond soupir et il se jeta +aux pieds de l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Mon révérend, dit-il, je ne trahirai pas ceux +qui ont donné du pain à mes enfants. Je vous +attendais... Vous avez tout le jour devant vous... +sauvez John...</p> + +<p>—Vous êtes un brave homme, Paddy, fit +l'abbé Samuel, et vous serez récompensé. A combien +se serait élevée votre part de prime?</p> + +<p>—A cent livres.</p> + +<p>—L'Irlande est pauvre, mais elle sait reconnaître +les services rendus. Dimanche prochain, +Paddy, je vous apporterai les cent livres.</p> + +<p>En même temps le prêtre voulut poser une +guinée sur la table. Mais Paddy refusa.</p> + +<p>—Non, pas aujourd'hui, monsieur l'abbé, +dit-il. Nous avons de l'argent. Nichols m'a donné +deux couronnes. C'est de quoi vivre quinze jours, +et il y a de plus malheureux que nous à qui ce +que vous nous offrez fera grande joie.</p> + +<p>L'abbé reprit la guinée, mais il tendit les bras +à Paddy et l'embrassa avec effusion, en répétant:</p> + +<p>—Vous êtes un brave homme, Paddy, et Dieu +vous tiendra compte de ce que vous avez fait.</p> + +<p>Et l'abbé sortit, visiblement ému.</p> + +<br> + +<p>Quand le prêtre fut parti, la femme de Paddy +rentra. Paddy avait des larmes dans les yeux.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? fit la mégère. Le prêtre a +gobé ce que tu lui as dit? Miss Ellen sera contente, +alors?</p> + +<p>Paddy serra les poings!—Ah! misérable que +je suis! Mais sa femme eut un éclat de rire.—Tu +me fais pitié, dit-elle. Quand on est de pauvres +gens comme nous, on sert qui nous paye!...</p> + +<p>Paddy ne répondit point, mais il sortit et s'en +alla du côté de la Tamise. Il avait besoin du +grand air. Sa trahison lui remontait à la gorge et +l'étouffait. Car évidemment cet avis charitable +qu'il venait de donner à l'abbé Samuel était une +trahison, puisque miss Ellen l'avait inspiré!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXIX</h3> +<br> + + +<p>Comme on le pense bien, l'abbé Samuel était +sorti de chez Paddy en proie à une vive agitation. +La retraite de l'homme gris était découverte. +Il est vrai qu'on le prenait pour John Colden, +mais il pouvait arriver que les misérables qui +recherchaient le condamné à mort le prissent pour +lui et le livrassent à la police, qui le reconnaîtrait +et le déclarerait de bonne prise. L'abbé Samuel +savait, du reste, une chose, c'est qu'en Angleterre +l'industrie privée est toujours plus intelligente +et plus hardie que les institutions publiques.</p> + +<p>La police, rouage municipal, recherchait +l'homme gris et John Colden. Le danger était réel, +mais on pouvait le conjurer. Mais quatre hommes +se réunissaient et, en vue de partager la prime +offerte, entreprenaient la même besogne, le danger +était mille fois plus grand. L'Anglais qui +veut gagner de l'argent fait des prodiges. Donc +l'abbé Samuel, en sortant de chez Paddy, n'hésita +pas un moment; il prit le chemin de l'église +Saint-George qui, d'ailleurs, était à deux pas.</p> + +<p>Le jeune clergyman qui l'avait suivit et s'était +effacé sous une porte pour le laisser entrer dans +la maison de Paddy, s'apprêtait à l'aborder, mais +il avait, pour cela, compté sur deux choses, la +première, que le prêtre irlandais aurait, en sortant, +le visage calme de tout à l'heure, la seconde, +qu'il reprendrait le même chemin.</p> + +<p>L'abbé était si agité que le clergyman hésita; +puis, au lieu de revenir dans Adams street, il se +dirigea vers l'autre bout du passage, gagnant +Saint-George par un dédale de <i>courts</i> et de ruelles.</p> + +<p>Le clergyman avait peine à le suivre; mais il +hâta le pas, hésitant toujours à l'aborder.</p> + +<p>L'abbé, dans son trouble, ne remarqua point +qu'un pas retentissait régulièrement derrière le +sien et qu'un homme le suivait.</p> + +<p>Le clergyman le voyant entrer dans l'église +s'arrêta.—Il finira bien par sortir, pensa-t-il.</p> + +<p>En effet, l'abbé Samuel n'avait nullement l'intention +de rester longtemps à Saint-George; il +se disait que très-certainement les misérables +qui voulaient arrêter John Colden avaient établi +une surveillance aux abords de l'église, et que +par ce seul fait qu'il avait assisté le condamné +sur l'échafaud, avant l'enlèvement, il était probable +qu'ils le soupçonnaient de connaître la retraite +de John Colden et que, par conséquent, +entrer dans Saint-George, c'était le trahir.</p> + +<p>Il est vrai que c'était dimanche, que les fidèles +se pressaient dans l'église, et que cela expliquait +jusqu'à un certain point la présence de l'abbé +bien qu'il fût de la paroisse de Saint-Gilles.</p> + +<p>Un prédicateur était en chaire et on l'écoutait +avec attention, cela permit à l'abbé Samuel d'entrer +sans attirer les regards et de se glisser jusqu'à +la porte du clocher qui demeurait ouverte.</p> + +<p>Alors il gravit rapidement l'escalier et arriva +dans cette chambre du gardien où l'homme gris +s'était constitué prisonnier volontaire. L'homme +gris dormait. Il avait été sur pied une partie de +la nuit et n'était rentré que fort tard. Il dormait +d'un sommeil calme, régulier, qui laissait à sa +physionomie son expression de douceur mélancolique. +Le prêtre, en présence de cette tranquillité, +sentit ses angoisses redoubler.</p> + +<p>—Peut-être aurait-il dormi ainsi, la nuit prochaine, +quand les misérables seraient venus. Et +il le toucha du doigt à l'épaule. L'homme gris +ouvrit les yeux. Il est certaines natures privilégiées +qui passent du sommeil le plus profond au +réveil, sans transition aucune et n'éprouvent, ni +ces hésitations, ni ces absences de mémoire que +subissent ordinairement ceux qu'on éveille en +sursaut. L'homme gris était du nombre. Il ne se +frotta pas même les yeux, et souriant à l'abbé Samuel, +il lui dit:—Je ne m'attendais pas à votre +visite ce matin. Pardonnez-moi donc de m'avoir +trouvé endormi.</p> + +<p>Le prêtre était fort pâle et son visage trahissait +les perplexités de son âme.</p> + +<p>—Qu'arrive-t-il donc, que je vous vois ainsi +bouleversé? poursuivit-il, sans se départir de sa +tranquillité.</p> + +<p>—Votre retraite est découverte!...</p> + +<p>—Cela devait arriver. Et l'homme gris se leva +sans précipitation aucune.—Parlez, monsieur +l'abbé, dit-il froidement.</p> + +<p>L'abbé Samuel lui raconta alors ce qu'il avait +appris de Paddy.</p> + +<p>—Je le savais; Shoking est tombé cette nuit +dans les mains de ces gens-là, et parmi eux il y +avait ce Paddy dont vous me parlez.</p> + +<p>Le prêtre eut un mouvement de surprise.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, reprit l'homme gris, ne +m'avez-vous pas dit tout à l'heure que cet homme +était sorti de White-cross hier soir?</p> + +<p>—Du moins c'est ce qu'il m'a dit.</p> + +<p>—Eh bien! il vous a menti: voici deux jours +qu'il est dehors. Quel est son but en vous disant +cela? Pourquoi trahit-il ses associés à mon profit? +Voilà ce que je ne sais pas aujourd'hui, mais ce +que je saurai demain. Le calme de l'homme gris +stupéfiait l'abbé.</p> + +<p>—Mais, dit-il, vous n'allez pas rester ici?</p> + +<p>—Je ne suis pas John Colden.</p> + +<p>—Mais on vous cherche aussi.</p> + +<p>—Oh! moi, c'est différent. Quand ils viendront, +je leur prouverai que je ne suis pas plus +l'homme gris que John Colden.</p> + +<p>L'abbé Samuel leva les yeux au ciel:—Mon +Dieu! dit-il, que va-t-il advenir de tout cela?</p> + +<p>L'homme gris était devenu pensif tout à coup.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, dit-il enfin, je vous ai dit +que je resterais ici: je veux dire que je reviendrais +ce soir; mais, pour le moment, je vais +sortir. J'ai un rendez-vous à Hyde-Park.</p> + +<p>—Un rendez-vous?</p> + +<p>—C'est-à-dire, j'espère y rencontrer miss Ellen; +ce qui est absolument la même chose.</p> + +<p>—La fille de lord Palmure, votre implacable +ennemie?</p> + +<p>—J'en veux faire une servante fidèle de la +cause irlandaise. Ayant ainsi parlé, il ouvrit une +grande malle qui se trouvait dans un coin.</p> + +<p>—Pour peu que vous demeuriez en bas, dans +l'église, ajouta-t-il, vous me verrez sortir, et vous +ne me reconnaîtrez pas. De cette façon vous serez +rassuré sur mon compte.</p> + +<p>La tranquillité parfaite de l'homme gris avait +fini par gagner l'abbé Samuel. Il descendit dans +l'église et s'agenouilla derrière un pilier, tout auprès +de la porte du clocher. Pendant ce temps, +l'homme gris procédait à sa toilette.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXX</h3> +<br> + + +<p>L'abbé Samuel tournait de temps en temps la +tête vers l'escalier du clocher, tandis que le prédicateur +continuait son sermon, mais l'homme gris +ne reparaissait pas. Le sermon fini, le prêtre remonta +à l'autel et comme l'office divin allait être +terminé, un homme vint s'agenouiller auprès de +l'abbé Samuel. Ce dernier leva la tête et regarda +ce nouveau venu avec indifférence. C'était un +personnage vêtu avec cette élégante simplicité +que les Anglais de haut rang, fanatiques de l'habit +noir pour la soirée, affectent le matin. Une +grosse bague chevalière brillait à l'annulaire de +la main gauche; il avait dans la main un stick à +pomme d'argent sculpté, et son col droit et raide +accusait l'origine britannique, bien qu'il eût les +cheveux et les favoris d'un noir luisant. L'office +fini, cet homme regarda l'abbé Samuel et le salua, +au grand étonnement de ce dernier, qui croyait +voir ce gentleman pour la première fois.</p> + +<p>Puis, il se dirigea lentement vers la porte.</p> + +<p>A Londres, la population catholique est pauvre, +souffreteuse, presque entièrement composée d'Irlandais, +et un gentleman paraissant favorisé des +dons de la fortune était chose rare, sinon inouïe, +dans l'humble église de Saint-George.</p> + +<p>Aussi, l'abbé Samuel obéit-il en ce moment à +une sorte de curiosité vague en suivant le gentleman +de loin.</p> + +<p>De l'autre côté de la grille du cimetière, un +groom, monté sur un robuste poney d'Écosse, tenait +en main une admirable jument de pur sang.</p> + +<p>L'étonnement de l'abbé Samuel redoubla en +voyant le gentleman se diriger vers la jument, +dont le groom lui présenta respectueusement la +bride, mettre le pied à l'étrier et sauter en selle.</p> + +<p>Néanmoins, ce personnage ne s'éloigna pas tout +de suite. Les Irlandais se pressaient autour de +lui et quelques femmes déguenillées, portant leurs +enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman +fit un signe, et son groom se mit à distribuer +des shillings et des demi-couronnes. Un +vieillard s'approcha à son tour: c'était un vieux +soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le +gentleman lui mit une guinée dans sa main unique +et lui dit, en lui désignant le prêtre irlandais +qui s'était arrêté à quelques pas.</p> + +<p>—Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est +l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et +quel est le malheureux, à Londres, qui ne le connaît +pas?</p> + +<p>—Eh bien! veuillez aller à lui et priez-le de +s'approcher de moi.</p> + +<p>Mais le prêtre avait compris le geste, le regard, +et il s'empressa de venir au gentleman.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, lui dit-il, voulez-vous accepter +une modeste offrande pour votre église?</p> + +<p>Et il tendit au prêtre stupéfait un petit portefeuille +en cuir de Russie, qui renfermait sans doute +une poignée de bank-notes.</p> + +<p>Mais l'étonnement de l'abbé Samuel ne provenait +plus de la générosité du gentleman; il avait +une tout autre cause. Le prêtre avait reconnu +cette voix, la seule chose qui restât de l'homme +gris, dans ce parfait et respectable gentleman. La +foule se tenait respectueusement à distance, et ne +pouvait entendre ce qu'ils disaient.</p> + +<p>—Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque +vous ne me reconnaissez pas, pourquoi voulez-vous +que les hommes de Scotland-yard me +reconnaissent?</p> + +<p>Et s'il me prenait fantaisie de me présenter +chez vous demain en mendiant, et le front couvert +de cheveux blancs, vous me feriez l'aumône. +Ainsi donc, rassurez-vous, et à demain...</p> + +<p>Sur ces derniers mots, il salua le prêtre avec +respect, jeta une dernière poignée de shillings et +de couronnes autour de lui, et rendit la main à +sa monture, qui partit à ce trot magistral auquel +on reconnaît les steppeurs de premier ordre.</p> + +<p>La foule s'était écoulée peu à peu dans les petites +rues avoisinantes, l'homme gris avait disparu +depuis longtemps, que l'abbé Samuel était encore +là, auprès de la grille du cimetière, plongé dans +une rêverie profonde.</p> + +<p>Alors le jeune clergyman chargé d'exécuter +les ordres du révérend Peters Town s'approcha. +Il y avait plus d'une heure qu'il attendait.</p> + +<p>Prêtres catholiques ou clergymen, c'est-à-dire +ministres du culte anglican, ont à peu près le +même costume, qui consiste en un pantalon noir, +une longue redingote boutonnée, un chapeau +rond. Un étranger s'y trompe, mais le peuple anglais +ne s'y trompe pas. Le clergyman a un cravate +blanche. Le prêtre catholique porte un col +noir assez haut, duquel s'échappe un mince liseré +blanc formé par la chemise. Toute la nuance est +là. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux, +et les prêtres des deux églises s'évitent soigneusement.</p> + +<p>Les anglicans, les dominateurs qui font observer +et respecter la religion de l'État et touchent +de grosses prébendes, ont un profond mépris +pour ce pauvre homme, apôtre d'une foi tolérée +et à peine respectée, qui ne touche, lui, aucun +traitement somptueux, et qui en est réduit pour +vivre aux aumônes des fidèles, presque aussi +pauvres que lui. Le prêtre catholique, évite aussi +soigneusement tout contact avec les clergymen.</p> + +<p>Ce n'est point par dédain, mais par humilité, et +peut-être aussi par crainte, tant la persécution +séculaire l'a accoutumé à passer la tête inclinée. +L'abbé Samuel fit donc un pas en arrière et eut +même un mouvement de surprise inquiète et craintive, +en se trouvant face à face avec un ministre +de la foi inventée par le roi Henri VIII.</p> + +<p>Mais le clergyman était jeune, il avait un visage +sympathique, une voix pleine de douceur, et il +salua le prêtre catholique avec respect.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, lui dit-il, il est un terrain +neutre sur lequel nos deux églises peuvent se +rencontrer, c'est le terrain de la charité.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, répondit l'abbé +Samuel en rendant son salut au clergyman.</p> + +<p>Celui-ci continua:—Je me suis d'abord rendu +à Saint-Gilles, mais, ne vous ayant point trouvé, +je suis venu ici.</p> + +<p>Il vous est arrivé souvent, nous le savons, de +prodiguer vos soins et vos aumônes à des malheureux +appartenant à notre communion.</p> + +<p>—Tous les hommes sont mes frères, répondit +simplement l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons +votre maxime, et c'est ce qui fait qu'un +malheureux catholique est entre mes mains et va +mourir, en dépit de nos efforts et de nos soins. A +la dernière heure, le pauvre homme réclame vos +consolations; les lui refuserez-vous?</p> + +<p>—Je suis prêt à vous suivre, dit l'abbé.</p> + +<p>—Eh bien! venez...</p> + +<p>Et le clergyman héla un cab qui passait vide, +au coin de la place.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXI</h3> +<br> + + +<p>Le cab monta rapidement vers le pont de Londres. +L'abbé Samuel était tellement absorbé qu'il +n'avait pas entendu les indications données au +cabman par le clergyman. Le pont de Londres +est peut-être le plus encombré du monde. Des +milliers de voitures s'y croisent en tous sens et à +toute heure, et souvent la circulation s'y trouve +momentanément interrompue. Quand le cab fut +au milieu, il fut contraint de s'arrêter. Alors +l'abbé Samuel put embrasser d'un regard cet immense +panorama de la Tamise, et cet horizon, +sans limite, de toits, de chapelles et de clochers +qu'on appelle Londres. Le clergyman, étendant la +main, lui montra la coupole étincelante de Saint-Paul, +qui resplendissait sous un pâle rayon de +soleil, à travers le brouillard. Regardez, lui dit-il, +c'est là que nous allons.</p> + +<p>—A Saint-Paul? fit l'abbé Samuel en tressaillant.</p> + +<p>—Comment donc un catholique se trouve-t-il +dans votre église?</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondit le clergyman, je ne +sais, en ce moment, qu'obéir aux ordres que j'ai +reçus, car c'est le révérend Péters Town qui m'a +envoyé vers vous.</p> + +<p>—Ah! fit l'abbé qui se prit à songer à cet +homme qui avait servi les fenians, dans la nuit +qui avait précédé l'enlèvement de John Colden.</p> + +<p>Au bout du pont de Londres, le cab se reprit à +rouler avec rapidité, et il monta au grand trot la +large voie de Cannon street. Un quart d'heure +après, le prêtre catholique et le ministre anglican +entraient à Saint-Paul. L'office du matin était fini +et l'église était déserte. Un bedeau éteignait les +cierges du choeur. Saint-Paul a plutôt l'air d'un +panthéon que d'une église. Avec ses statues de +généraux et d'amiraux, ses murs blancs, ses boiseries +froides et d'un effet monotone, ses dorures +d'un goût médiocre, ça et là, ce temple fait regretter +la plus modeste des églises catholiques, +avec ses vieux vitraux, ses tableaux de sainteté, et +cette atmosphère chargée d'encens qui éveille dans +l'âme la moins croyante de mystérieuses aspirations. +Le clergyman conduisit l'abbé Samuel qui, +pour la première fois, entrait dans Saint-Paul.</p> + +<p>—Le moribond est là haut dans la lanterne. +Et il le mena à la porte de cet escalier de plusieurs +centaines de marches qui monte à l'intérieur +de la coupole.—En haut, lui dit-il, vous +trouverez le révérend Peters Town et le malheureux +qui vous attend. Et le clergyman resta dans +l'église, tandis que l'abbé Samuel commençait +cette pénible ascension. En montant, l'abbé se +posait cette question qui lui paraissait insoluble:</p> + +<p>—Comment un catholique se trouvait-il dans +la lanterne de Saint-Paul, l'église métropole du +culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abbé +Samuel leva la tête et vit l'austère révérend +Peters Town debout sur les dernières marches, qui +le salua de la main et lui dit:—Venez, monsieur, +suivez-moi. Et il le conduisit dans une +chambre ménagée dans la coupole, où le prêtre +catholique vit un homme couché dans un lit et +qui paraissait prêt à rendre l'âme. Il s'approcha +de lui et prit sa main. Le prétendu moribond leva +sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son regard +alla chercher le révérend Peters Town et devint +suppliant.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, dit ce dernier, je vous +laisse seul avec ce malheureux. Vous me retrouverez +sur la terrasse de la coupole.</p> + +<p>L'abbé Samuel s'inclina. Puis, le révérend +parti, il ferma la porte et revint auprès de cet +homme qui réclamait son ministère.</p> + +<p>—Vous êtes donc bien malade, mon ami?</p> + +<p>—Non, répondit cet homme tout bas; mais il +y va de ma vie, et c'est pour cela que j'ai consenti +à vous faire demander. Et le prétendu moribond, +qui était Irlandais, se mit à parler dans ce patois +des côtes de la verte Érin qui est incompréhensible +pour les Anglais.</p> + +<p>—Je suis un misérable, lui dit-il. Catholique, +je me suis mis au service des ennemis de notre +foi et je suis sacristain ici depuis près de dix ans, +mais le repentir m'a touché et j'ai servi nos frères +une heure. C'est moi qui ai allumé le feu électrique.</p> + +<p>—Je le sais, dit l'abbé Samuel. Mais ne vous +a-t-on pas mis en prison?</p> + +<p>—Oui d'abord, mais on m'a relâché, faute de +preuves.</p> + +<p>—Alors on vous a chassé d'ici. Comment y +êtes-vous revenu?</p> + +<p>—C'est le révérend Peters Town qui est venu +me chercher et m'a dit que mon emploi me serait +rendu si je consentais à jouer le rôle d'un homme +qui va mourir et si je vous appelais à mon chevet.</p> + +<p>Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je +l'ignore...</p> + +<p>—Mais défiez-vous... On m'a fait avaler je ne +sais quelle médecine qui m'a donné la fièvre et m'a +mis en cet état; mais j'ai conservé toute ma raison, +et c'est pour cela que je vous préviens. Je +ne veux plus trahir mes frères... défiez-vous.</p> + +<p>Et pendant que cet homme parlait, le révérend +attendait derrière la porte, et il crut que le prêtre +catholique recevait la confession du sacristain.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure, l'abbé Samuel rouvrit +la porte. Le révérend feignit d'accourir.</p> + +<p>L'abbé Samuel était pâle, mais la sérénité régnait +sur son visage, et quelque piége qu'on lui +eût tendu, il paraissait résolu à braver ses ennemis. +Le révérend Peters Town le prit par la main +et le conduisit sur cette étroite terrasse qui fait le +tour du dôme, lui disant:</p> + +<p>—Venez, monsieur, il faut que je vous parle!... +Le jeune prêtre le suivit.</p> + +<p>Saint-Paul est bâti au point culminant de la +colline qui domine les deux rives de la Tamise.</p> + +<p>Du haut de cette terrasse, pour peu que le +temps soit clair, pour peu que le brouillard se +déchire, la ville immense apparaît toute entière +aux regards fascinés.</p> + +<p>Comme Jésus, emporté par Satan sur la montagne, +l'abbé Samuel avait été conduit là par le +ministre anglican, qui voulait éblouir l'humble +apôtre, en déroulant sous ses pieds les splendeurs +titanesques de la cité colossale.—Regardez! lui +dit-il.</p> + +<p>—Pourquoi me montrez-vous cela?</p> + +<p>—Londres est la reine du monde, et cette +église où nous sommes, la reine de Londres, dit +le révérend d'une voix solennelle et inspirée.</p> + +<p>Vous êtes jeune, vous êtes éloquent, pourquoi +ne vous laisseriez-vous point devenir grand?</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas?</p> + +<p>—Regardez, non plus à vos pieds, dit le révérend, +mais là-bas, à l'ouest, au bord du fleuve, +voyez-vous ce palais dont le brouillard en lambeaux +estompe les tourelles et les clochetons?</p> + +<p>—Oui, dit l'abbé Samuel; c'est Lambeth palace.</p> + +<p>—C'est la demeure du chef de notre religion à +nous, fit le révérend avec orgueil; c'est un palais +aux lambris dorés, aux escaliers de marbre, et +ce palais, je vous l'offre.</p> + +<p>—A moi? dit l'abbé Samuel.</p> + +<p>Et l'abbé fit un pas en arrière, et, il regarda +cet homme, comme Jésus dut regarder Satan +lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!...</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXXII</h3> +<br> + + +<p>Le révérend Peters Town sembla vouloir profiter +de la stupeur de l'abbé pour continuer:</p> + +<p>—Voyez-vous cette ville immense? C'est +Londres, la capitale des trois royaumes et du +monde entier, car où que vous alliez, au fond +des déserts, sur le moindre rescif perdu au milieu +de l'océan, flotte le drapeau britannique.</p> + +<p>Londres est la maîtresse du monde, et deux +pouvoirs se partagent cette royauté, la noblesse +et le clergé.</p> + +<p>Le lord chancelier commande à l'un, l'archevêque +de Canterbury est le chef de l'autre.</p> + +<p>Voulez-vous être un jour celui qui gouverne +sous les lambris de Lambeth palace? Vous avez +le front vaste des hommes que Dieu fait rois par +la pensée, vous devez être ambitieux, continua le +révérend Peters Town. Abandonnez ce culte suranné, +cette église vermoulue que vous avez condamnée +chez nous à l'obscurité et au silence; +nous vous tendons la main, venez avec nous.</p> + +<p>La stupeur du jeune prêtre avait fait place à +l'indignation, mais cette indignation était muette +et contenue à ce point que le révérend Peters +Town put croire que la tentation le mordait au +coeur.</p> + +<p>—Jusqu'à présent, poursuivit-il, quel a été +votre lot? vous avez vécu pauvrement, obscurément, +prêchant votre foi à des mendiants, servant +une cause perdue d'avance.</p> + +<p>Venez à nous et nous vous ferons grand et +fort, vous serez riche et puissant, et vous deviendrez +un de ces deux maîtres du monde dont +je vous parlais tout à l'heure.</p> + +<p>Enfin la voix de l'abbé Samuel se fit jour à +travers sa gorge crispée.—Mais c'est une apostasie +que vous me demandez! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Non point une apostasie, mais une conviction, +dit le prêtre anglican avec audace.</p> + +<p>Soudain l'abbé Samuel, qui d'abord avait reculé, +fit un pas vers lui. A son tour, il prit la +main du prêtre anglican et lui dit:</p> + +<p>—Je vous ai écouté, écoutez-moi à votre tour.</p> + +<p>Il était transfiguré en parlant ainsi.</p> + +<p>Ce jeune homme, pâle et chétif en apparence, +avait grandi tout à coup; son oeil bleu, si doux et +si triste d'ordinaire, lançait des éclairs, sa voix +était devenue sonore et vibrante, et le révérend +Peters Town, ce grand dominateur de consciences, +courba la tête sous ce regard plein d'éclairs.</p> + +<p>—Écoutez-moi, répéta l'abbé, écoutez-moi!</p> + +<p>Et, lui aussi, il s'avança vers la balustrade et +il promena un long regard sur la ville colossale +accroupie comme un monstre aux millions d'yeux +et de têtes sur les deux rives de la Tamise.</p> + +<p>—Oui, dit-il alors, vous avez raison: à vous +les palais aux dômes d'or, à vous le fleuve sur +lequel passent les grands navires aux opulentes +cargaisons, à vous la puissance commerciale du +monde et les biens de la terre. Vous m'avez montré +Lambeth palace, et le Parlement, et Westminster...</p> + +<p>Eh bien! regardez plus loin encore, sur la +gauche, au milieu de ces pauvres maisons enfumées +du Southwark? Voyez-vous cette humble +église? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le +ciel brumeux, c'est Saint-George.</p> + +<p>Saint-George est notre temple à nous, et il est +l'égal de Saint-Pierre de Rome, la vieille basilique, +et l'autel où nous montons est le même +que celui où montaient les premiers prêtres chrétiens, +il y a dix-huit cents ans.</p> + +<p>La doctrine que vous prêchez est d'hier, et +pourtant vous êtes aussi divisés que des frères +ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle, +et chacun veut être pontife et avoir ses disciples.</p> + +<p>Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous +n'avons qu'un chef.</p> + +<p>Vous placez dans vos temples tout neufs les +statues de vos grands hommes, mais nous, à travers +les siècles, à travers les âges barbares, nous +avons conservé les oeuvres des maîtres, qui +étaient grands surtout parce qu'ils croyaient.</p> + +<p>Que notre église soit la cathédrale orgueilleuse +ou l'humble chapelle irlandaise, elle restera debout +au milieu des orages, car la foi est éternelle.</p> + +<p>Ah! vous me montrez Londres, la ville immense, +et vous me dites: Voilà notre empire! Je +vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent +une misérable église, et je vous dis: Nous +sommes plus riches que vous!</p> + +<p>La parole de l'abbé Samuel était devenue sonore +comme les sons graves de l'orgue; à son +tour il tenait courbé sous son regard cet homme +qui avait méprisé sa jeunesse et sa foi.</p> + +<p>Et, quand il eût fait un geste pour que le révérend +Peters Town lui livrât passage, celui-ci +s'écarta tout frémissant.</p> + +<p>Et l'abbé Samuel, la tête haute, calme, sublime, +quitta cette terrasse de la tentation, gagna +l'escalier du dôme et descendit.</p> + +<p>Le jeune clergyman était en bas, auprès de la +chaire, attendant les ordres de son supérieur.</p> + +<p>Le prêtre catholique passa près de lui sans le +voir, et sortit de Saint-Paul. Alors le clergyman, +frappé de cette démarche, de ce visage plein de +sérénité, comprit qu'il avait dû se passer en haut +quelque chose d'extraordinaire, et il monta.</p> + +<p>Le révérend Peters Town, pâle, l'oeil en feu, +les lèvres crispées, était toujours appuyé à la +balustrade du dôme. Tel Satan devait être lorsque +le Christ eut repoussé ses offres. Le clergyman +s'approcha: le révérend ne le vit point. Pendant +quelques minutes, le jeune homme se tint à +l'écart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer +un mot. Enfin le révérend se retourna; il vit le +clergyman et lui dit:</p> + +<p>—Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces +hommes qui ont fait voeu de pauvreté et dont la +vie est un combat perpétuel? J'ai parlé à son ambition, +et son ambition est restée muette. Ah! ce +jeune homme est notre ennemi le plus terrible, +croyez-le... mais je le terrasserai...</p> + +<p>Et le révérend, du haut de Saint-Paul, montra +le poing à l'humble église de Saint-George.</p> + +<p>—L'abbé Samuel m'a terrassé, murmura-t-il, +mais j'aurai ma revanche, et elle sera terrible!...</p> + +<p>Et il eut un accent de haine et une expression +de fureur dans le visage et le regard qui firent +frissonner le jeune clergyman.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIII</h3> +<br> + + +<p>Laissons l'abbé Samuel quitter, le front haut, +la cathédrale de Saint-Paul, et l'homme gris, s'en +allant caracoler à Hyde-Park avec l'espoir d'y +rencontrer miss Ellen.</p> + +<p>Retournons à Rotherithe, où nous allons retrouver +nos connaissances de la nuit précédente, +John le rough et Nichols. Paddy avait passé une +partie de la nuit avec eux, on s'en souvient, puis +il les avait quittés en leur disant:—J'ai idée, +moi, que le condamné John Colden n'est pas à +Rotherithe.</p> + +<p>—Et où crois-tu qu'il est? avait demandé +Nichols, fortement découragé par l'évasion de +Shoking et la disparition de l'écossais Macferson.</p> + +<p>—C'est mon secret.</p> + +<p>—Comment ton secret? Tu ne dois pas avoir +de secret pour nous, puisque nous sommes associés, +avait dit Nichols.</p> + +<p>—Ne te fâche pas, répondit Paddy, et écoute-moi: +Quand je vous ai rencontrés, j'étais moi-même +à la recherche de John Colden. Mais je +n'agissais pas pour mon compte.</p> + +<p>—Et pour qui donc travaillais-tu?</p> + +<p>—Pour une personne puissante qui triplera, +au besoin, la prime offerte par la police. Et je +vous l'ai dit, tout à l'heure, je crois bien que je +sais où est le condamné?</p> + +<p>—Pourquoi donc, alors, ne veux-tu pas nous +le dire?</p> + +<p>—Je vous le dirai, mais quand la personne +pour qui je travaillais me l'aura permis, et elle +me le permettra, allez; et il y a mieux, je stipulerai +avec elle pour vous, des conditions de salaire +magnifiques. Paddy parlait avec un accent de franchise +qui convainquit Nichols.—Et quand +verras-tu cette personne?</p> + +<p>—Cette nuit même, je vais y aller.</p> + +<p>—Où te retrouvons-nous?</p> + +<p>—Où vous voudrez, dit Paddy, qui ne prévoyait +pas la besogne et les instructions que lui +donnerait miss Ellen.</p> + +<p>—Eh bien? dit Nichols, ici même, au bord de +l'eau. Nous coucherons dans la péniche.</p> + +<p>—Soit, dit Paddy. Et il s'en alla.</p> + +<p>On sait ce qui s'était passé. Paddy avait fait +partie de l'expédition souterraine accomplie par +miss Ellen et lord Palmure.</p> + +<p>On se souvient qu'il avait fait part de ses soupçons +à miss Ellen, touchant cette lumière qui +brillait toute la nuit dans le clocher de Saint-George, +et que miss Ellen, devinant que ce n'était +point de John Colden, mais de l'homme gris +qu'il s'agissait, lui avait enjoint d'avertir l'abbé +Samuel. Miss Ellen, qui avait un plan en donnant +cet ordre, avait donc congédié Paddy, modifiant +ainsi du tout au tout la conduite de cet +homme vis-à-vis de ses associés de la nuit.</p> + +<p>Donc, Nichols et John le rough qui, le bateau +de police éloigné, étaient retournés chercher un +abri pour le reste de la nuit dans la péniche, +constatèrent, après un long sommeil, que Paddy +n'était pas revenu, bien qu'il leur eût donné +rendez-vous. Alors John regarda Nichols.</p> + +<p>—Veux-tu savoir ma pensée? Eh bien! j'ai +idée que Paddy s'est moqué de nous, ou qu'il +nous trahit.</p> + +<p>—Au profit de qui?</p> + +<p>—Des Irlandais, pardieu? Sais-tu où il demeure?</p> + +<p>—Oui, dans le Southwark, et dans un passage +qui donne dans Adam's street.</p> + +<p>—Eh bien! allons chez lui, nous verrons bien.</p> + +<p>Et quittant la péniche, Nichols et John se rendirent +dans le Southwark. Là ils gagnèrent Adam's +street.</p> + +<p>Il était alors six heures du matin, et c'était +précisément le moment où l'abbé Samuel se rendait, +comme il le faisait tous les dimanches, chez +la femme et les enfants de Paddy. Tout à coup +John serra le bras à Nichols.—Regarde!</p> + +<p>—Vois-tu ce jeune homme vêtu de noir? C'est +l'abbé Samuel, celui-là même qui assistait John +Colden sur l'échafaud. Et il sait bien certainement +où est le condamné.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Il n'est pas Irlandais pour rien.</p> + +<p>—Suivons-le, au lieu d'aller chez Paddy?</p> + +<p>Ils firent trois ou quatre pas derrière le prêtre; +puis, soudain, Nichols s'arrêta bouche béante.</p> + +<p>—Oh! par exemple! dit-il enfin. Il entre chez +Paddy.</p> + +<p>John fronça le sourcil et tous deux, qui ne s'aperçurent +pas non plus que le clergyman s'effaçait +sous une porte, après avoir suivi l'abbé Samuel, +tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec une +expression de défiance croissante.</p> + +<p>—Puisque l'abbé Samuel entre chez Paddy, fit +John, c'est que Paddy nous trahit.</p> + +<p>—C'est ce que nous allons voir, dit Nichols.</p> + +<p>Peu après la femme et les enfants de Paddy +sortirent.</p> + +<p>Alors Nichols passa devant la maison, jeta un +regard furtif à travers la fenêtre et aperçut l'abbé +Samuel qui tenait les mains de Paddy et paraissait +le remercier avec effusion.</p> + +<p>—Regarde, dit-il. John s'approcha.</p> + +<p>—Je te le disais bien, il nous trahit.</p> + +<p>—Eh bien! dit Nichols, il sera puni. Et les +deux roughs se donnèrent la main et jurèrent la +mort de Paddy, l'homme acheté par miss Ellen. +Puis ils disparurent, et Nichols dit à John:</p> + +<p>—Nous reviendrons ce soir? Et il fera connaissance +avec six pouces de la lame de mon couteau.</p> + +<p>Pendant ce temps, Paddy et sa femme, qui était +rentrée après le départ de l'abbé Samuel, parlaient +tout bas de ce cottage et de ces terres que miss +Ellen leur avait promis loin de Londres, la grande +ville de la corruption!...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIV</h3> +<br> + + +<p>Suivons maintenant le gentleman qui quittait +Saint-George à cheval et s'en allait à Hyde-Park, +si merveilleusement transformé, que l'abbé +Samuel ne l'avait reconnu qu'à la voix.</p> + +<p>L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le +pont de Westminster, traversa tout le quartier +de Belgrave square et entra dans le jardin royal. +Il était alors midi. En hiver, les quelques personnes +de qualité qui restent à Londres et qui n'y +sont retenues, du reste, que par les travaux du +parlement, fréquentent Hyde-Park vers le milieu +du jour.</p> + +<p>Si un pâle rayon de soleil, vers midi, traverse +le brouillard et s'ébat sur les gazons, aussitôt les +équipages à deux et à quatre chevaux envahissent +les allées; les cavaliers et les amazones se croisent +en tous sens, échangeant des saluts et des poignées +de main. Ce jour-là, il y avait foule quand +l'homme gris arriva. La jument qu'il montait était +une bête admirable, nous l'avons dit, et, bien +que rien ne soit moins rare, en Angleterre, qu'un +beau cheval, elle attira tous les regards.</p> + +<p>Un groupe de jeunes gens, perchés sur les +banquettes d'une mail-coach, engagèrent des +paris. Était-ce un Anglais, un Français, un Américain? +Nul ne le savait. Les uns parièrent que +c'était un nabab, les autres qu'il pourrait bien +appartenir à l'ambassade du Brésil nouvellement +installée. Un tout jeune homme, le baronnet sir +Edmund W..., dit à son tour:—Je sais qui c'est. +C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux +fou de miss Ellen Palmure.</p> + +<p>—Que nous chantez-vous là, Edmund?</p> + +<p>—La vérité, messieurs. Vous savez que miss +Ellen, la plus belle personne des trois Royaumes, +a refusé la main des plus riches seigneurs de +Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a +voulu se brûler la cervelle l'année dernière.</p> + +<p>—Et la main du baronnet sir Williams P..., +qui se l'est brûlée, ajouta un autre gentleman.</p> + +<p>—A la suite de cet événement miss Ellen est +allée en Italie, il y a deux ans, reprit sir Edmund, +et c'est là que commence mon histoire.</p> + +<p>—Contez-nous la donc, Edmund.</p> + +<p>—Miss Ellen a passé un mois à Monaco où, +comme vous le savez, il y a autant de Russes que +d'Anglais. Elle y a tourné la tête du comte R..., +et il a juré qu'il l'épouserait.</p> + +<p>—Et vous croyez que le comte R... est ce gentleman +qui vient de passer. Sur quoi basez-vous +cette opinion?</p> + +<p>—Sur un fait bien simple: Il y a trois mois +qu'on n'a vu miss Ellen à Hyde-Park, et elle y est +aujourd'hui.</p> + +<p>—C'est vrai, elle vient d'entrer par la grille de +White-hall.</p> + +<p>—Mais cela ne prouve rien...</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>Un cavalier s'était joint aux gentlemen du mail +coach et galopait auprès de leur voiture. C'était +un jeune étourdi qu'on appelait le marquis de L...</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, vous pouvez engager des +paris, je tiens pour Edmund, et je vais avoir la +preuve de ce qu'il avance.</p> + +<p>—Comment l'aurez-vous, marquis?</p> + +<p>—Oh! très-facilement. Je vais l'aller demander +à miss Ellen elle-même; je suis fort de ses amis, +comme vous savez.</p> + +<p>—Mais vous ne l'épouserez pas?</p> + +<p>—Dieu m'en garde! Le mari que prendra miss +Ellen sera un véritable esclave.</p> + +<p>Les paris s'engagèrent.—Mille livres que le +gentleman n'est ni Russe ni amoureux, dit l'un.—Je +tiens les mille livres, répondit sir Edmund.</p> + +<p>Le jeune marquis de L... mit son cheval au +galop et courut après miss Ellen qu'on apercevait +au bord de la serpentine, maniant avec une adresse +infinie son superbe poney d'Irlande.</p> + +<p>En entendant le galop du cheval, la jeune fille +se retourna, reconnut le marquis et le salua de la +main, pensant qu'il ne faisait que passer. Mais le +marquis l'aborda et lui dit:—Miss Ellen, j'ai +fait un pari.</p> + +<p>—Ah! vraiment? fit-elle, et lequel?</p> + +<p>—C'est que le comte R... était à Londres. A +Hyde-Park, et qu'il y venait pour vous rencontrer.</p> + +<p>—Oh! dit miss Ellen en souriant, le comte R..., +qui s'est montré très-épris de moi à Monaco, m'a +certainement oubliée.</p> + +<p>—Voilà qui est impossible, miss Ellen.</p> + +<p>—Et si par hasard il est à Londres, c'est que +d'autres affaires l'y amènent.</p> + +<p>—Cependant il est ici.</p> + +<p>—Vous le connaissez donc?</p> + +<p>—Pas le moins du monde, mais nous venons +de voir passer un gentleman que personne ne +connaît, et sir Edmund prétend que c'est lui.</p> + +<p>—Et où est-il, ce gentleman?</p> + +<p>—Là-bas.</p> + +<p>Miss Ellen suivit la direction donnée à sa cravache +par le marquis, et elle aperçut, en effet, à +cent pas de distance, un gentleman qui avait mis +son cheval au pas.—Nous sommes trop loin ici +pour que je puisse vous dire si c'est le comte R..., +dit miss Ellen.</p> + +<p>—Eh bien! voulez-vous galoper avec moi jusque +là? dit le marquis.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Et miss Ellen rendit la main à son poney, qui +fila comme une flèche. Le marquis galopait à côté +de miss Ellen. Soudain celle-ci arrêta brusquement +son cheval. Elle avait reconnu non-seulement +la jument, mais encore le groom qui suivait +le gentleman à distance.—Qu'est-ce? dit le marquis +étonné.</p> + +<p>Miss Ellen était devenue toute pâle.—Mon +cher marquis, lui dit-elle, vous savez que je suis +capricieuse! J'exige de vous que vous restiez ici.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je veux m'approcher toute seule de ce gentleman. +Si c'est le comte R..., je reviendrai vous +le dire. Attendez-moi ici, auprès de cet arbre.</p> + +<p>—Soit, dit le marquis.</p> + +<p>Et miss Ellen, agitée d'un bizarre pressentiment, +se remit à galoper sur les traces de l'homme +gris, qui continuait à s'éloigner.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXV</h3> +<br> + + +<p>L'homme, gris continuait son chemin.</p> + +<p>Il trottait au bord de la serpentine, cette rivière +microscopique dont les Londoniens sont +plus fiers que de la Tamise, se retournant d'une +façon si imperceptible que miss Ellen n'avait pu +s'en apercevoir.</p> + +<p>Mais il avait parfaitement vu la jeune fille, lui, +et ce qu'il voulait, c'était se rapprocher le plus +possible des grilles de Hyde-Park, afin de n'avoir +pas grand chemin à faire, au besoin, pour gagner +une des portes. Miss Ellen galopait avec furie.</p> + +<p>Elle dépassa le groom qu'elle avait reconnu.</p> + +<p>C'était bien celui à qui quelques jours auparavant, +elle avait offert de l'argent pour qu'il lui dît +le vrai nom et la demeure de son maître.</p> + +<p>Elle avait également reconnu la jument de pur +sang, et le cavalier qui la montait avait la tournure +de celui qu'elle cherchait. Mais comme elle +arrivait tout près de lui, il se retourna et un cri +de surprise échappa à miss Ellen. Elle ne reconnaissait +plus l'homme gris.</p> + +<p>Son étonnement, sa stupeur furent même si +naïfs, que l'homme gris se prit à sourire.</p> + +<p>Puis son regard s'alluma et pesa sur miss Ellen.</p> + +<p>Alors miss Ellen courba la tête et eut un léger +frisson. Ce n'était pas lui et c'était lui. S'il avait +changé de visage, il avait conservé son regard.</p> + +<p>Et, saluant la jeune fille, il fit volter son cheval +et s'approcha d'elle.—Bonjour, miss Ellen, dit-il.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-elle, c'est sa voix.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, miss Ellen, dit-il, mais il a +bien fallu me grimer un peu pour venir ici et +n'être pas reconnu.—Vous! encore vous! dit-elle.</p> + +<p>—Jusqu'au jour où vous m'aimerez, répondit-il. +Et il rangea familièrement son cheval à côté +du cheval de miss Ellen. Le groom suivait à distance +et avait été rejoint par celui de miss Ellen. +Celle-ci avait dominé sur-le-champ ce premier +moment d'émotion que lui faisait toujours éprouver +la rencontre de son ennemi.</p> + +<p>—Une belle journée qu'on dirait la première +du printemps, miss Ellen, dit l'homme gris d'une +voix harmonieuse, une journée où il fait bon parler +d'amour, n'est-ce pas? Miss Ellen le regarda:</p> + +<p>—Vous êtes donc toujours fou? dit-elle avec un +accent de mépris ironique.</p> + +<p>—Peut-être...</p> + +<p>—Hier, reprit-elle, vous avez déployé vos talents +de sorcier et d'escamoteur.</p> + +<p>—Vous êtes cruelle, miss Ellen.</p> + +<p>—Aujourd'hui, le rôle de don Juan ne vous +déplaît pas.</p> + +<p>—J'aime votre ironie, miss Ellen. Elle m'accuse +bien franchement votre haine. Et la haine +est le commencement de l'amour.</p> + +<p>Elle haussa imperceptiblement les épaules.</p> + +<p>Puis ricanant toujours:</p> + +<p>—Vous êtes hardi, dit-elle. Cette nuit, vous +étiez sous mon toit, et j'ai respecté l'hospitalité, +mais ici, nous sommes en public. Au moment où +je vous parle, il y a vingt gentlemen qui vous +prennent pour un gentilhomme russe, le comte +de R..., qui, lui aussi, est amoureux de moi.</p> + +<p>—Fort bien, miss Ellen. Où voulez-vous en +venir?</p> + +<p>—A ceci. Je n'ai qu'un signe à faire, et ils +m'entoureront. Je n'ai qu'à leur dire: Cet homme +que vous ne connaissez pas et que vous prenez +pour un gentleman...</p> + +<p>—Est le dernier des misérables, interrompit +l'homme gris en souriant, le chef de ces hommes +qui, dans l'ombre, conspirent contre l'Angleterre; +c'est ce bandit à visage de Protée qui a sauvé +John Colden de l'échafaud.</p> + +<p>—Oui, dit miss Ellen, je puis les appeler et +leur dire tout cela.</p> + +<p>—Et, dit encore l'homme gris avec calme, +comme en Angleterre tout gentleman s'est fait +recevoir constable, il ne sera nul besoin de policemen +pour m'arrêter. Eh bien! faites ce signe, +dit-il avec tranquillité. Je ne chercherai pas à fuir.</p> + +<p>—Vous continuez à me braver, je le vois. +Mais prenez garde!</p> + +<p>—Par exemple, dit l'homme gris, qui eut à +son tour un accent d'ironie, on s'étonnera peut-être +dans l'aristocratie anglaise que vous ayez des +relations avec ce bandit.</p> + +<p>—Oh! fit-elle, peu m'importe ma réputation, +si j'assouvis ma haine.</p> + +<p>—Eh bien! allez, miss Ellen, appelez le marquis +de L... qui vous suit à distance; faites signe +au mail coach qui vient de notre côté et sur la +banquette duquel je vois perchés bon nombre de +vos fidèles.</p> + +<p>—Non, dit miss Ellen, je veux être généreuse +aujourd'hui encore. D'ailleurs le dimanche est un +jour de repos, un jour de trêve, par conséquent.</p> + +<p>—Que craignez-vous de moi, miss Ellen, +maintenant que je vous ai rendu les lettres... de +Dick Harisson?</p> + +<p>Miss Ellen fronça le sourcil tout à coup et son +oeil eut un éclair de colère.—Ah! dit-elle, vous +osez me parler de ces lettres? Mais vous en avez +gardé une?</p> + +<p>—Moi? Et il y eut un tel accent d'étonnement +dans ce simple mot, que miss Ellen le regarda +avec une sorte de stupeur.—Il en manquait une, +dites-vous? reprit-il. C'est impossible, je les ai +comptées, il y en avait dix-sept.</p> + +<p>—J'en ai écrit dix-huit, moi.</p> + +<p>—Eh bien! je vous jure, miss Ellen, que je +n'en ai trouvé que dix-sept dans la bière. Qu'est +devenue la dix-huitième? Je l'ignore. Mais je +vous jure que je le saurai, et si elle existe, elle +vous sera rendue. Et l'homme gris salua miss +Ellen et s'éloigna au galop. Il avait déjà franchi +la porte de Stanhop street, que miss Ellen pétrifiée +était encore au bord de la serpentine, les +yeux baissés. Enfin elle releva la tête.—Cet +homme est un ennemi loyal, se dit-elle. Il n'a pas +la lettre. Qu'est-elle donc devenue? Elle tourna +bride, revint vers le marquis de L... et lui dit en +souriant:</p> + +<p>—Mon ami, vous avez perdu votre pari. Ce +n'est pas le comte R...? Mais... vous connaissez +ce gentleman? Et c'est...? Mystère!</p> + +<p>Et miss Ellen eut un éclat de rire et s'éloigna +au galop.</p> + +<p>Comme elle rentrait deux heures après, à l'hôtel +Palmure, le suisse lui remit une enveloppe carrée +arrivée il y avait quelques minutes. Miss Ellen +l'ouvrit et son coeur battit. L'enveloppe renfermait +la dix-huitième lettre accompagnée de ces mots:</p> + +<p>«La mère de Dick l'avait gardée. Je vous l'envoie +avec les compliments de celui que vous +aimerez tôt ou tard!...»</p> + +<p>Un éclair de fureur passa dans les yeux de miss +Ellen.—Ah! dit-elle, maintenant, que je ne te +crains plus, homme énigme, à nous deux! la +guerre commence...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVI</h3> +<br> + + +<p>Cette longue journée du dimanche s'était écoulée +enfin, car rien n'est interminable et triste +comme le dimanche à Londres. Tout est fermé, +magasins et public-house; la foule qui circule +dans les rues est silencieuse et recueillie, sinon +par dévotion, au moins par habitude. Chacun +paraît s'ennuyer et se tordre la mâchoire; et on +en voit qui regardent le ciel, trouvant que le jour +a l'air de se prolonger indéfiniment. Enfin, la +nuit vient, le gaz s'allume dans les rues, quelques +établissements publics se rouvrent; la poste, qui +a chômé tout le jour, expédie les lettres pour l'étranger +et la province, et le publicain reparaît à +son comptoir avec son tablier, son habit noir et +sa cravate blanche. Le peuple anglais, le dimanche +soir, est comme le peuple turc pendant le +rhamadan, c'est-à-dire au lendemain du carême. +Il se rattrape de son long jour d'abstinence avec +une fiévreuse ardeur.</p> + +<p>Dans les quartiers pauvres, au Wapping, à +White-Chapel, à Rotherithe, dans le Borough, +dans le Southwark, les tavernes s'emplissent dès +huit heures du soir.</p> + +<p>Le policeman, toujours respecté, se montre +même indulgent; il n'appréhende les ivrognes au +collet que lorsque le scandale est trop flagrant.</p> + +<p>Sinon, il ferme les yeux sur ceux qui s'en vont +en décrivant des courbes et des arabesques, et +passe devant les public-house sans trop regarder +à travers les carreaux, garnis au dedans de rideaux +rouges. Ce soir-là, Paddy, qui était demeuré tout +le jour enfermé dans sa maison, Paddy se leva du +coin du poêle qui ronflait joyeusement, maintenant +qu'on avait de l'argent et partant du coke +et du charbon:</p> + +<p>—Femme, dit-il, je vais aller me promener +un peu. J'ai mal de tête.</p> + +<p>—Il fait froid, dit mistress Paddy.</p> + +<p>—Je boutonnerai mon habit.</p> + +<p>—Et puis, continua sa femme, je ne saurais +dire pourquoi, mais j'aimerais mieux que tu restasses +ici.</p> + +<p>—J'ai soif, dit Paddy.</p> + +<p>—Il y a sur la table une cruche de bière brune +toute pleine.</p> + +<p>—La bière qu'on boit chez soi rafraîchit +moins que celle du public-house.</p> + +<p>Mistress Paddy soupira.—Seigneur Dieu, dit-elle, +comme les hommes sont entêtés, en vérité!</p> + +<p>—Ah çà! mais pourquoi donc veux-tu que je +ne sorte pas? dit Paddy d'un ton bourru.</p> + +<p>—Je te l'ai dit, je ne sais pas. C'est une idée.</p> + +<p>—Une drôle d'idée! ricana Paddy.</p> + +<p>—Et puis, fit mistress Paddy, j'ai comme un +pressentiment ce soir. Il me semble que ce matin le +prêtre irlandais s'est méfié de quelque chose. Je ne +sais pas pourquoi encore, continua sa femme, mais +il me semble que miss Ellen t'a donné là une drôle +de besogne, en te disant de l'avertir que Nichols et +les autres savaient que John Colden était dans le +clocher de Saint-George.</p> + +<p>—Moi aussi, dit Paddy, je ne comprends pas +pourquoi elle m'a dit d'agir ainsi.</p> + +<p>—Car enfin, dit mistress Paddy, elle a, comme +son père, la haine des Irlandais, et alors pourquoi +leur donner un avis charitable?</p> + +<p>—Femme, dit Paddy, je te le répète, je n'y +comprends absolument rien, mais, enfin, du +moment que je me suis vendu à miss Ellen et +que je lui ai juré de faire ce qu'elle me commanderait, +je n'ai pas besoin de discuter ses ordres.</p> + +<p>Et Paddy fit un pas vers la porte. Mais sa femme +lui prit le bras et le retint. Écoute encore, lui dit-elle. +Je te disais donc que j'avais dans mon idée +que ce matin l'abbé Samuel s'était méfié de quelque +chose.</p> + +<p>—Eh bien! que veux-tu que j'y fasse?</p> + +<p>—Je voudrais que tu restasses ici. Je me méfie +des Irlandais.</p> + +<p>—Bon! dit Paddy, en haussant les épaules, si +j'avais à me méfier, ce ne serait pas d'eux.</p> + +<p>—De qui donc?</p> + +<p>—De John le rough et Nichols.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Mais parce que je leur avais promis d'aller +les rejoindre, de leur dire où était John Colden et +que miss Ellen m'a défendu de les revoir.</p> + +<p>Heureusement, ajouta Paddy, comme se parlant +à lui-même, je ne les rencontrerai pas par +ici. Ils sont à Rotherithe et ils n'en bougeront pas, +car ils sont persuadés que c'est à Rotherithe que +se cache John Colden. Et il fit un pas encore.</p> + +<p>—Ainsi tu veux sortir? dit sa femme d'une +voix presque émue.</p> + +<p>—Je vais boire un coup.</p> + +<p>—Paddy, je t'en prie...</p> + +<p>—Ah! mais tu m'ennuies! dit Paddy avec +colère, laisse-moi donc aller où je veux! j'ai passé +d'assez mauvais moments à White-cross! Vas-tu +pas vouloir me remettre en prison, toi? Et il repoussa +sa femme avec brusquerie, tira la porte et +sortit. Le passage où il demeurait était bruyant +comme en plein jour, et une foule de gens déguenillés +s'y croisaient en tous sens.</p> + +<p>—Bonjour Paddy, dirent quelques voix, te +voilà donc sorti de prison?</p> + +<p>—Oui, mes amis, bonsoir! et merci! Et Paddy +se dirigea d'un pas rapide vers Adam's street qui +était au bout du passage. Il concevait l'idée +d'aller boire du porter à <i>Queen-Elisabeth</i>.</p> + +<p>La taverne qui portait ce nom royal était située +au bord de la Tamise, entre le pont de Westminster +et Lambeth palace. La bière y était excellente et +coûtait un peu plus cher. Mais Paddy avait de l'argent +en poche et ne regardait pas à la dépense.</p> + +<p>Il s'enfonça donc dans un dédale de ruelles, +pour aller au plus court, car les passages, à +Londres, abrègent singulièrement les distances, +et il finit par se trouver dans une rue tout à fait +déserte. Alors il entendit marcher derrière lui.</p> + +<p>Instinctivement et comme s'il eût été, à son +tour, impressionné par les pressentiments de +mistress Paddy, il s'arrêta net et attendit que +l'homme qui le suivait s'approchât. Il s'était +arrêté sous un bec de gaz. Les pas devenaient +plus bruyants et bientôt un homme apparut dans +le cercle de lumière décrit par le réverbère.</p> + +<p>Paddy tressaillit. Il avait reconnu John le +rough.—La! Paddy, dit celui-ci, ne va donc pas +si vite! Est-ce que tu bois sans les camarades le +dimanche? John paraissait de belle humeur et +même un peu gris.—Où vas-tu! dit-il encore.</p> + +<p>—<i>Queen's Elisabeth tavern</i>, répondit Paddy.</p> + +<p>—Eh bien! allons, dit John. Et il prit Paddy +par le bras et l'entraîna. A partir de ce moment, +on ne devait plus revoir vivant le malheureux +Paddy...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVII</h3> +<br> + + +<p>On l'a vu, la femme de Paddy s'était opposée +de toutes ses forces à ce qu'il sortît.</p> + +<p>Mais les femmes si puissantes sur l'homme en +toute autre circonstance, sont battues par la taverne. +L'homme qui a soif n'écoute rien. Donc, +Paddy était parti. Les enfants étaient couchés +sur leur grabat, côte à côte, la soeur et le frère, +exemple touchant de la misère anglaise qui va +jusqu'à mélanger les deux sexes.</p> + +<p>Lisbeth remit du coke dans le poêle, l'additionna +d'une galette de fiente de vache et, mouchant +avec ses doigts la chandelle de suif qui +brûlait sur la table, elle se mit à lire la Bible en +bonne Anglaise qu'elle était.</p> + +<p>Les catholiques convaincus s'accommoderaient +mal des transactions de conscience de mistress +Paddy: mais, elle, partant de ce principe, que +les pauvres gens n'ayant pas le choix de la besogne, +appartiennent à ceux qui les payent et suivent +ensuite leurs ordres, ne se jugeait pas +tellement coupable qu'elle crût pouvoir se dispenser +de ses devoirs religieux.</p> + +<p>Donc, elle s'était mise à lire la Bible fort dévotement, +prêtant parfois l'oreille aux bruits du +dehors, s'interrompant quelquefois pour regarder +les deux enfants qui dormaient. Les heures s'écoulèrent. +Lisbeth lisait toujours, mais son visage +devenait de plus en plus inquiet. Peu à peu les +rumeurs du dehors s'éteignirent; les portes des +maisons voisines, se fermaient, le silence succédait +au bruit. Paddy ne revenait pas. Alors Lisbeth +se leva et, de plus en plus inquiète, ouvrant +sa porte, elle se mit sur le seuil.</p> + +<p>Un homme entrait dans le passage, elle eut un +battement de coeur, pensant que c'était Paddy.</p> + +<p>Mais l'homme passa devant elle et ne s'arrêta +point. Ce n'était point celui qu'elle attendait. +Puis après celui-là, un autre, et encore un autre; +et puis, plus rien. Le passage était devenu ombre +et silence. Lisbeth entendit sonner successivement +deux et trois heures du matin. Les femmes des +ouvriers de Londres sont comme les femmes du +peuple de Paris; elles savent où sont les cabarets +que leurs maris fréquentent et connaissent les +habitudes de chacun de ces établissements.</p> + +<p>Lisbeth, de plus en plus agitée par des pressentiments +sinistres, repassa dans sa tête cette nomenclature +de public-house et de tavernes que +Paddy fréquentait avant son incarcération. Où +était-il? Était-il demeuré dans le Southwark? +avait-il poussé jusqu'au Borough? Tout à coup +un souvenir traversa son esprit: Elle se rappela +que, lorsqu'elle allait voir Paddy à White-cross, +le prisonnier pour dettes, quand il avait bien +maudit son créancier, pleuré sur ses enfants +dont il était séparé et épuisé la kyrielle de ses +lamentations, donnait un regret à la bière brune +et au gin de <i>Queen's Elisabeth Tavern</i>.</p> + +<p>Elle se rappela encore que, pendant cette journée +qui venait de s'écouler, le nom de cette +taverne lui était venu deux ou trois fois aux +lèvres. Or, la taverne de la Reine-Élisabeth était +ce qu'on appelle à Londres un établissement de +nuit. Elle avait une licence pour demeurer ouverte +jusqu'au jour, Lisbeth n'hésita plus. Les enfants +dormaient, et à leur âge on a le sommeil dur. +Elle souffla la lampe, tira la porte après elle et +donna un tour de clé, tout en laissant cette clé +dans la serrure, pour le cas où Paddy rentrerait +tandis qu'elle serait à sa recherche.</p> + +<p>Les pauvres ne se volent pas entre eux.</p> + +<p>Lisbeth savait bien que sa maison était la dernière +à laquelle les voleurs songeraient, par la +raison toute simple qu'il n'y avait rien à voler.</p> + +<p>La femme de Paddy se mit donc à errer dans le +Southwark. Tout en ayant la conviction que son +mari était à Queen's tavern, elle ne voulut pas +laisser inexplorés les cabarets du voisinage. Elle +entra successivement dans une demi-douzaine de +public-house où Paddy était connu. On ne l'avait +pas vu, et la plupart des publicains le croyaient +encore à White-cross. Dans le dernier où elle +entra, elle rencontra un homme de Adam's street +qui lui dit:—Tu cherches Paddy? je l'ai rencontré... +Il descendait vers la Tamise seul?—C'est +bien cela, pensa Lisbeth; il a de l'argent, il est +allé à la <i>Reine-Élisabeth</i>.</p> + +<p>Et elle sortit du public-house et se dirigea d'un +pas rapide vers le bord de la Tamise. Là, les rues +étaient tout à fait désertes. Seul, l'établissement +de Queen's Élisabeth tavern brillait dans la nuit, +comme un phare au raz de l'eau.</p> + +<p>Cette taverne si fort prisée par Paddy, était +une sorte de repaire composé d'un vaste rez-de-chaussée +en planches et en torchis qui s'élevait +de quelques mètres à peine au-dessus du niveau +de la Tamise, et dont le seuil était quelquefois +inondé, au moment des grandes marées.</p> + +<p>Quand tout dormait dans le voisinage, la taverne +ouvrait ses yeux rouges et flamboyants, +c'est-à-dire ses fenêtres éclairées par des lampes +fumeuses, dont les reflets indécis ricochaient sur +la Tamise, et dans le silence de la nuit, on entendait +monter ses refrains obscènes et ses bruyantes +querelles.</p> + +<p>Une autre femme eût hésité peut-être à aborder +ce repaire, mais Lisbeth entra.</p> + +<p>Personne ne la connaissait, et quelques hommes +la regardèrent avec curiosité.</p> + +<p>Elle demanda au publicain s'il avait vu Paddy.</p> + +<p>A ce nom de Paddy, un homme, qui buvait +tout seul dans un coin, leva la tête.—Est-ce de +Paddy qui sort de White-cross, la petite mère, +que vous voulez parler? dit-il. Je l'ai rencontré +voilà une heure, dans Bridge-road, il paraissait +ivre. Il remontait vers Saint-George.</p> + +<p>—Est-ce qu'il était seul?</p> + +<p>—Non, il était avec deux hommes qui m'ont +paru être des Irlandais, aussi vrai que je m'appelle +John et qu'on m'a surnommé le Rough, +comme si nous n'étions pas tous des roughs, +hein? Et John le rough se remit tranquillement +à boire. Lisbeth, agitée des plus sinistres pressentiments, +sortit.—Oh! murmura-t-elle, j'ai +peur du prêtre catholique... Il se sera vengé!... +j'ai peur... j'ai peur... Et mistress Paddy conservant +néanmoins l'espoir que son mari avait +fini par rentrer, regagna le Southwark en toute +hâte. Il était alors quatre heures du matin, et si +Paddy n'avait pas reparu, c'est que, bien certainement, +il lui était arrivé malheur...</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXXVIII</h3> +<br> + + +<p>A mesure qu'elle approchait de chez elle, Lisbeth +sentait son coeur battre à outrance et ses +jambes fléchir sous le poids de son corps. Comme +elle entrait dans Adam's street, elle vit un groupe +d'hommes sous un bec de gaz, à l'entrée du passage +où elle demeurait. Ces hommes causaient +avec animation et paraissaient s'entretenir de +quelque événement extraordinaire. Il y avait également +du monde au seuil d'un public-house encore +ouvert. Lisbeth s'approcha toute tremblante. +Personne ne fit attention à elle, tant l'émotion +était générale. Le Southwark, bien que misérable, +est un quartier tranquille, et les scènes sanglantes +du Wapping y sont si rares que Lisbeth entendit +une voix qui disait:—Il y a au moins dix ans +que pareille chose n'est arrivée.</p> + +<p>Comme elle s'approchait encore, elle put voir +dans le passage et sentit ses cheveux se hérisser.</p> + +<p>Le passage était plein de monde et une douzaine +de policemen allaient et venaient à travers la foule +compacte devant la maison de Paddy. Lisbeth fit +quelque pas encore et s'arrêta muette, la gorge +crispée, en proie à une mystérieuse épouvante. +La porte était ouverte, la maison pleine, et elle +entendait des cris de désespoir auxquels elle ne +pouvait se tromper: elle avait reconnu la voix de +ses deux enfants. Une voisine, qui était descendue +à demi-vêtu dans la rue, reconnut Lisbeth et vint +à elle.</p> + +<p>—Oh! ma chère! lui dit-elle en la serrant dans +ses bras, êtes-vous assez malheureuse!</p> + +<p>Lisbeth ne savait rien encore, et pourtant elle +devinait tout. Soutenue par sa voisine, pâle +comme une morte, sans voix dans la gorge, l'oeil +rouge et sec, marchant comme un automate, elle +entra dans la maison.</p> + +<p>Paddy était là. Mais Paddy était mort!... Les +deux enfants, agenouillés sur le cadavre, se tordaient +les mains en poussant des cris aigus. Le +cadavre était épouvantable à voir. Il avait reçu +quatre coups de couteau, deux au ventre, un dans +l'épaule, un quatrième lui avait labouré la joue; +mais aucune de ces blessures n'avait dû amener +une mort instantanée. La gorge du mort portait +des traces de mains crispées qui avaient dû +l'étrangler, en désespoir de cause.</p> + +<p>Enfin les vêtements en lambeaux du malheureux +prouvaient qu'il avait soutenu, avant de mourir, +une lutte désespérée avec ses assassins, car ils +devaient être plusieurs, à en juger par les marques +de strangulation et les quatre blessures d'abord, +et ensuite par la force herculéenne dont le malheureux +était doué et qui ne permettait pas de +croire qu'un seul homme en fût venu à bout.</p> + +<p>Des policemen, en tournée de nuit, avaient +trouvé Paddy baignant dans son sang, au fond +d'une ruelle appelée <i>Edmond lane</i> et qui descend +de <i>Belvedere road</i> vers la Tamise. Les policemen +de Londres ont chacun leur quartier, ce qui fait +qu'à la longue ils connaissent à peu près tous les +habitants de leur circonscription. Un de ceux qui +faisaient partie de la ronde nocturne avait dit en +voyant Paddy:—Je ne sais pas au juste le nom +de cet homme, mais je le connais de vue et il doit +demeurer aux environs d'Adam's street. Cette affirmation +avait fait qu'au lieu de transporter le +cadavre à la Morgue, on l'avait porté dans le +Southwark.</p> + +<p>Au coin d'Adam's street le même policeman était +entré dans un public-house et avait fait signe au +publicain de sortir. Celui-ci avait à peine jeté les +yeux sur le cadavre qu'il s'était écrié:—C'est +Paddy!</p> + +<p>Tous ceux qui se trouvaient dans le public-house +étaient également sortis et avaient tous reconnu +Paddy; vers le milieu d'Adam's street, le personnel +d'une autre taverne s'était joint à cette petite +escorte qui suivait déjà les policemen portant le +cadavre. En moins d'un quart d'heure tout le +quartier s'était trouvé en rumeur. On avait transporté +Paddy chez lui, tandis que la malheureuse +femme allait le chercher dans Queen's tavern. Les +enfants éveillés en sursaut, voyant leur père mort, +avaient témoigné le plus violent désespoir.</p> + +<p>Les policemen étaient allés éveiller le magistrat +de police du quartier, et celui-ci arrivait au +moment même où Lisbeth, de retour aussi, se +trouvait en présence du cadavre de son mari.</p> + +<p>D'abord la pauvre femme avait été frappée de +mutisme. Elle voulait pleurer, mais ses yeux +étaient sans larmes; elle voulut crier, sa gorge +ne laissa passer aucun son. Le magistrat interrogea +tour à tour plusieurs personnes, mais nul +ne put lui fournir aucun renseignement.</p> + +<p>Paddy était sorti de prison l'avant-veille; on +ne lui connaissait pas d'ennemi, et il était trop +pauvre pour qu'on pût supposer qu'il avait été +assassiné par des voleurs. A la fin Lisbeth put +jeter un cri. La voix lui revint pleine de sanglots.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-elle, c'est le prêtre!</p> + +<p>—Quel prêtre? demanda le magistrat de police.</p> + +<p>—Le prêtre catholique!</p> + +<p>—Qui a assassiné votre mari? fit encore le +magistrat avec un étonnement croissant.</p> + +<p>Lisbeth avait maintenant l'oeil flamboyant, les +narines dilatées, et l'instinct de la vengeance lui +donnait des forces et éveillait en elle une sauvage +énergie.—Oh! non, dit-elle, ce n'est pas le prêtre +qui a frappé, mais ce sont les hommes qui lui +obéissent. Le magistrat crut saisir un premier +indice dans ces paroles.—Madame, dit-il, expliquez-vous +clairement. Sur notre libre terre d'Angleterre, +les meurtriers sont toujours punis.</p> + +<p>—Un prêtre catholique, un Irlandais, reprit +Lisbeth, dont les sanglote couvraient la voix, nous +a fait du bien, car nous étions bien misérables.</p> + +<p>—Et vous voulez que ce soit lui qui ait +Commis un pareil crime? Mais dans quel but?</p> + +<p>—Mon pauvre homme, répondit Lisbeth, s'était +associé à ces hommes qui voulaient gagner la +prime offerte par la police à ceux qui retrouveraient +John Colden, le condamné à mort. Le prêtre +qui est celui-là même qui a assisté John lorsqu'on +l'a enlevé sur l'échafaud, aura considéré Paddy +comme un ingrat et un traître...</p> + +<p>Il y avait une foule compacte dans ce misérable +logis, autour de ce cadavre, et tout le monde +entendit formuler cette accusation terrible contre +l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Oui, oui, dirent plusieurs voix, le prêtre est +encore venu ce matin.—Nous l'avons vu, répétèrent +d'autres personnes.</p> + +<p>Parmi les gens qui entouraient le cadavre, il y +avait un homme d'âge mûr, d'aspect austère, qui +ne disait rien, mais dont les yeux d'un gris pâle +reflétèrent alors une sombre joie. Cet homme, +entièrement vêtu de noir, se dégagea peu à peu +de la foule et se glissa hors de la maison. Puis il +s'éloigna à petits pas, en murmurant:—Ah! +cette fois, je crois que je tiens ma vengeance! Or, +cet homme qui s'éloignait ainsi et qui n'avait +frappé l'attention de personne, était le révérend +Peters Town, ce ministre vindicatif qui avait juré +la perte de l'abbé Samuel...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIX</h3> +<br> + + +<p>En présence de cette accusation formelle, énergique, +qui faisait retomber sur l'abbé Samuel la +responsabilité de la mort de Paddy, le magistrat +de police qui avait commencé l'enquête, comprenant +qu'il ne s'agissait pas d'un meurtre ordinaire, +ordonna aux policemen de faire sortir la foule, +afin qu'il pût se livrer à une enquête minutieuse.</p> + +<p>Le peuple anglais est assez docile envers la +police. Tout le monde sortait donc sans murmurer, +laissant le magistrat, les policemen, Lisbeth +et ses deux enfants auprès du cadavre de Paddy.</p> + +<p>Mais elle demeura au dehors, remplissant le +passage et presque tout Adam's street. Divisés +par groupes de huit ou dix personnes, les curieux +causaient et émettaient mille avis différents. Paddy +n'avait pas, du reste, une oraison funèbre bien +élogieuse.—C'était un assez triste drôle, disait +un publicain qui lui avait fait crédit autrefois et +n'avait jamais pu en être payé.</p> + +<p>—Sa femme est une méchante femme, répliquait +une commère du voisinage. D'abord, elle +accuse le prêtre catholique bien légèrement...</p> + +<p>—Et puis, reprenait un troisième, en admettant +que cela soit vrai, Paddy n'a que ce qu'il +méritait. Du moment où il mangeait le pain du +prêtre, il ne devait pas s'associer à ses ennemis.</p> + +<p>—Cela est vrai, dirent plusieurs voix.</p> + +<p>Mais toutes ces conversations avaient lieu à +voix basse, sans bruit, sans tapage, et sans aucune +de ces bousculades qui font la gloire des attroupements +parisiens. L'Anglais est calme, il a l'habitude +de vivre la nuit et d'agir à sa guise sans +jamais gêner la liberté d'autrui.</p> + +<p>Un nouveau personnage qui n'était pas entré +dans la maison du mort et qui n'était passé par +là qu'après que le magistrat de police l'eût fait +évacuer, se mêla alors aux différents groupes, +recueillant ça et là des indications et des renseignements. +Il était pauvrement vêtu et ressemblait +plutôt à un petit commis du quartier de la +Poissonnerie et des docks qu'à un gentleman. +Cependant il s'exprimait en très-bons termes, et +il demandait ce qui s'était passé avec une grande +politesse. La commère, qui, déjà, s'était exprimée +sévèrement sur le compte de Lisbeth, se chargea +de le mettre au courant.</p> + +<p>Cet homme, que personne ne connaissait, du +reste, dans le quartier, apprit ainsi qu'on avait +assassiné Paddy et que la femme de Paddy accusait +l'abbé Samuel de ce crime. Il haussa imperceptiblement +les épaules, ne se prononça ni pour +ni contre, glissa d'un groupe à l'autre et finit par +arriver jusqu'à un policeman qui s'était mis en +sentinelle à la porte même du mort.</p> + +<p>—Mon ami, voulez-vous avertir un de vos collègues +qui sont de l'autre côté de la porte?</p> + +<p>—Pourquoi faire? demanda le policeman avec +flegme.</p> + +<p>—Il y a dans cette maison un cadavre? Le cadavre +d'un homme assassiné? Et le magistrat de +police se livre à une enquête?</p> + +<p>Mais oui, répondit le policeman sans s'impatienter +le moins du monde. L'Anglais est le +plus patient des hommes.</p> + +<p>—Eh bien! reprit le personnage inconnu, dites +à un des policemen qui sont dans l'intérieur, +qu'un homme qui peut fournir des renseignements +sur le meurtre et aider l'enquête, demande +à être introduit.</p> + +<p>Ce que la police anglaise a d'admirable, c'est +qu'elle ne repousse personne et ne dédaigne aucun +renseignement, si insignifiant qu'il puisse +être. Le policeman fit un signe de tête affirmatif. +Puis il frappa à la porte, qu'un des policemen +placés à l'intérieur entr'ouvrit. On entendait toujours +à travers cette porte les cris de douleur des +deux enfants. Mais Lisbeth, ivre de vengeance, +parlait d'une voix nette et brève, accumulant preuves +sur preuves pour perdre l'abbé Samuel. Le +policeman de l'intérieur transmit au magistrat de +police les paroles de son collègue. Le magistrat +donna l'ordre de faire entrer l'homme qui disait +avoir des renseignements à fournir. Cet homme +entra.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? lui dit le magistrat.</p> + +<p>Ce personnage qui, jusque là, s'était exprimé +en très-bon anglais, eut alors un accent allemand +très-prononcé.</p> + +<p>—Mylord, dit-il, je suis Allemand et médecin.</p> + +<p>—Votre nom?</p> + +<p>—Conrad Hauser.</p> + +<p>—Vous avez des renseignements à nous donner? +Parlez...</p> + +<p>—Je puis vous faire connaître l'assassin de cet +homme. A ces paroles, Lisbeth se leva frémissante.</p> + +<p>—Ah! si tu fais cela, dit-elle, je te bénirai, et +je <i>consens à aller nu-pieds toute la vie</i>, ajouta-t-elle, +se servant d'une formule usitée parmi le +peuple de Londres et dont le sens est intraduisible.—Ah! +vous connaissez l'assassin? Il faut +nous le nommer, dit le magistrat.</p> + +<p>—Je ne le connais pas, mais si Votre Honneur +donne les ordres que je demande, je pourrai +montrer son portrait à tout le monde.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, dit le magistrat.</p> + +<p>Le personnage reprit:—Il y a vingt ans, +mylord, que je m'occupe d'une question médicale +très-grave, et j'ai fait une découverte dont je viens +vous offrir l'application. Cet homme s'exprimait +avec un calme, une conviction qui excluaient la +pensée qu'il pouvait être fou. Cependant le magistrat +ne put s'empêcher de l'examiner avec une +certaine défiance.</p> + +<p>—Remarquez, mylord, dit-il, que ce que je +vais vous demander n'entrave en rien la marche +ordinaire de la justice, et Votre Honneur peut +faire arrêter les personnes soupçonnées.</p> + +<p>—Enfin, dit le magistrat, que demandez-vous?</p> + +<p>—Une chose bien simple: que le cadavre soit +envoyé soit à l'hôpital Saint-Barthélémy, soit à +la Morgue, ou même qu'il demeure ici... pourvu +qu'on n'y touche pas jusqu'à demain matin.</p> + +<p>—Et demain matin? fit le magistrat.</p> + +<p>—Je pourrai désigner sûrement le meurtrier.</p> + +<p>Ce disant, cet homme, assez misérablement +vêtu, tira de sa poche un portefeuille, et de ce +portefeuille un billet de vingt livres.</p> + +<p>—Mylord, il est d'usage de faire déposer une +caution aux gens qui sollicitent l'intervention de +la justice. Je suis prêt à remettre en vos mains +cette somme en garantie de ma bonne foi.</p> + +<p>—Cela est parfaitement inutile, répondit le +magistrat. Le cadavre restera ici, à la place où il +est, sous la garde de deux policemen, et demain +vous pourrez faire vos expériences, sans que pour +cela, la justice attende les résultats pour agir. Le +médecin allemand s'inclina et sortit.</p> + +<p>A deux pas de la maison de Paddy, il y avait +un nègre qui paraissait chercher quelqu'un dans +la foule, et celui qui avait dit se nommer Conrad +Hauser, alla droit à lui, et, lui prenant le bras, +l'entraîna hors du passage, dans la direction +d'Adam's street.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XL</h3> +<br> + + +<p>Le prétendu médecin allemand n'était autre +encore, on l'a pu deviner, que l'homme gris, le +personnage fécond en métamorphoses.</p> + +<p>Cet homme, que la police recherchait, dont +miss Ellen avait juré la perte, que la potence +attendait comme un des chefs les plus ardents de +la cause irlandaise, avait l'audace de se présenter +devant un magistrat de police et de lui offrir son +concours pour découvrir un assassin.</p> + +<p>Quant au nègre, on a reconnu notre bon ami +Shoking.</p> + +<p>Une heure auparavant, l'homme gris et Shoking +s'en revenaient ensemble vers Saint-George, +lorsque le bruit qui se faisait dans Adam's street +et sous le passage avait attiré leur attention.</p> + +<p>Ils s'étaient mêlés à la foule, et l'homme gris +avait appris ce qui était arrivé, en même temps +que le nom de l'abbé Samuel, prononcé tout haut, +lui révélait l'accusation terrible formulée contre +le jeune prêtre. Alors l'homme gris avait dit à Shoking:—Attends-moi +là, je vais en savoir plus +long encore.</p> + +<p>On sait comment il était entré dans la maison +de Paddy, et comment il en était sorti, emportant +la parole du magistrat de police que, le lendemain, +il lui serait permis de faire son expérience +scientifique. Il paraissait si pressé de s'éloigner +du Southwark, que pendant quelques minutes +Shoking n'osa le questionner. Ce ne fut qu'en vue +du pont de Westminster que le nègre de couleur +récente se décida à prendre la parole.</p> + +<p>—Est-ce que nous retournons de l'autre côté +de l'eau, maître? demanda-t-il.—Oui. Nous allons +dans le quartier Saint-Gilles. Il faut que je +voie l'abbé Samuel cette nuit même. N'as-tu pas +entendu ce qu'on disait?</p> + +<p>—Oui, mais comme l'abbé Samuel est incapable +de commettre un crime, répondit Shoking, +je suis bien tranquille.</p> + +<p>—Et moi je ne le suis pas, dit l'homme gris.</p> + +<p>Sa voix était grave et trahissait une certaine +émotion. Ils passèrent le pont et il continua: +—Écoute bien ce que je vais te dire. On a assassiné +un homme, et on accuse l'abbé Samuel de +ce meurtre. La police qui soupçonne, et elle n'a +pas tort, l'abbé Samuel d'être un des chefs les +plus actifs du fenianisme, va être enchantée du +prétexte. Elle l'arrêtera de confiance, comme on +dit en France.</p> + +<p>—Oui, mais l'abbé prouvera son innocence.</p> + +<p>—Ce n'est pas lui, c'est moi, en désignant le +meurtrier.</p> + +<p>—Alors, on rendra le prêtre à la liberté.</p> + +<p>—Non. Quand la justice anglaise veut faire +traîner un procès, elle est merveilleuse de chicanes. +On gardera l'abbé Samuel en prison, jusqu'à +l'arrestation du coupable, et la police s'arrangera +de façon à ne pas l'arrêter.</p> + +<p>—Alors qu'allons-nous faire?</p> + +<p>—Une chose bien simple. Le magistrat de police +n'a pu donner des ordres encore. Nous allons +prévenir l'abbé Samuel. Pour qu'il s'enferme +dans son église et n'en bouge plus.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, on l'arrêtera à l'église?</p> + +<p>—Mon bon Shoking, dit l'homme gris, je vois +qu'il faut que je t'apprenne les lois de ton pays, +moi qui ne suis pas Anglais. Le moindre policeman +peut, sans ordre d'arrestation, prendre au +collet un homme dans la rue et le conduire à +Scotland yard; mais pour pénétrer chez lui, il +faut un ordre du lord chief justice. Et pour pénétrer +dans une église et y arrêter un prêtre, même +un prêtre catholique, il faut que le lord-chief +justice en réfère au parlement. C'est deux jours +de gagnés.</p> + +<p>—Et pendant ces deux jours?...</p> + +<p>—Si la police n'arrête pas le meurtrier, c'est +moi qui l'arrêterai.</p> + +<p>—Vous le connaissez donc?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Maître, dit naïvement Shoking, je vous ai +vu faire hier des choses extraordinaires, mais +j'avoue que ceci dépasse mon intelligence.</p> + +<p>Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.</p> + +<p>—Tu en verras bien d'autres, fit-il.</p> + +<p>Et il doubla le pas et ils arrivèrent à Trafalgar +palace en causant ainsi, et sans que l'homme gris +s'expliquât plus clairement.</p> + +<p>Puis, remontant Haymarket, ils longèrent un +moment Piccadilly, et se dirigèrent vers Saint-Gilles. +L'abbé Samuel avait changé de logis. Il +occupait maintenant, sur la place des Sept-Quadrants, +un petit appartement situé au troisième +étage et dont les fenêtres donnaient sur la rue. En +levant la tête l'homme gris vit de la lumière. Le +prêtre était levé sans doute déjà.</p> + +<p>Il était d'ailleurs cinq heures du matin, et l'abbé +Samuel disait sa messe à six heures.</p> + +<p>Les maisons anglaises n'ont pas de concierge.</p> + +<p>Dans les beaux quartiers chacun a sa maison; +dans les rues commerçantes, si une maison a plusieurs +locataires, chacun a sa sonnette et le visiteur +lit le nom de la personne qu'il va voir au-dessous +du cordon. Mais dans les quartiers populeux +et misérables, les choses sont simplifiées.</p> + +<p>La porte ferme au loquet; chaque locataire n'a, +pour que cette porte s'ouvre, qu'a presser un +petit ressort, véritable jouet de polichinelle que +tout le monde possède. La porte de la maison +qu'habitait l'abbé Samuel était munie de ce ressort. +L'homme gris appuya son doigt dessus et la +porte s'ouvrit. Alors Shoking et lui se trouvèrent +à l'entrée d'une allée noire au bout de laquelle +était un escalier tournant. L'homme gris et Shoking +connaissaient les êtres de la maison, et ils +montèrent sans lumière jusqu'à la porte du jeune +prêtre sous laquelle passait un filet de clarté. +L'homme gris frappa; l'abbé Samuel, qui achevait +de s'habiller, ouvrit aussitôt. Le premier lui dit +vivement:</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, il faut vous hâter, descendre +à Saint-Gilles et n'en plus sortir.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda le prêtre, étonné.</p> + +<p>—Vous connaissez un homme du nom de +Paddy?</p> + +<p>—Oui. C'est lui qui m'a prévenu qu'on devait +rechercher John Colden dans le clocher de Saint-George.</p> + +<p>—Eh bien! Paddy est mort.</p> + +<p>—Mort! exclama l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Mort assassiné! Et on vous accuse de sa +mort!</p> + +<p>—Oh! fit l'abbé Samuel en reculant, tandis +que l'indignation colorait son visage.</p> + +<p>En ce moment, des pas retentirent dans l'escalier, +et Shoking eut un geste d'effroi. Venait-on +déjà arrêter l'abbé Samuel? L'homme gris s'était +placé résolument devant la porte et il avait tiré +un poignard de son sein prêt à défendre le prêtre +jusqu'à la dernière extrémité.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLI</h3> +<br> + + +<p>Les pas continuaient à monter, et il y eut un +moment d'anxiété et de silence entre Shoking, +l'homme gris et l'abbé Samuel.</p> + +<p>—On n'arrivera jusqu'à vous qu'en passant sur +mon corps, dit l'homme gris.</p> + +<p>—Remettez votre poignard dans sa gaine, dit +le prêtre. A Dieu ne plaise que, pour moi, une +goutte de sang soit jamais versée!</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.</p> + +<p>Les pas s'étaient arrêtés sur l'étroit palier de +l'escalier et on venait de frapper à la porte.</p> + +<p>—Qui est là? demanda l'abbé Samuel.</p> + +<p>Une voix répondit en patois irlandais:</p> + +<p>—Deux hommes qui ont besoin du prêtre qui +répand la charité autour de lui.</p> + +<p>Le visage de Shoking se dérida. Seul, l'homme +gris demeura le sourcil froncé. Mais l'abbé Samuel +ouvrit. Ils se trouvèrent alors en présence +de deux hommes misérablement vêtus et qu'il +était facile de reconnaître pour deux de ces Irlandais +qui logent aux environs de Drurylane +et qui ont pour profession de porter des bagages +et des colis, dans les gares de chemins de fer; +L'abbé Samuel connaissait l'un d'eux.—Ah! +c'est toi, Tom, dit-il. Que me veux-tu?</p> + +<p>—Ma femme est accouchée voici huit jours +répondit l'Irlandais en pleurant. Nous n'avions +pas d'argent pour avoir du charbon. D'ailleurs ça +ne nous eût pas avancés beaucoup; car, il y a +deux mois, n'ayant plus de pain, nous avons +vendu le poêle. Mon enfant est mort en naissant +ma pauvre femme a eu froid, et la fièvre l'a prise.</p> + +<p>Moi je ne suis pas médecin, et nous sommes +trop pauvres pour que j'ose aller en chercher un, +mais mon camarade que voilà dit qu'elle est au +plus mal. Alors, j'ai pensé à vous, mon père. Je +ne veux pas que ma pauvre femme meure sans +confession.</p> + +<p>—Je vous suis, dit l'abbé Samuel, attendez-moi.</p> + +<p>Et il passa dans la deuxième chambre de son +humble logis, ouvrit un tiroir et dans ce tiroir il +prit quelques pièces de menue monnaie, afin de +secourir sur-le-champ cette détresse dont on lui +faisait un si navrant tableau. Mais l'homme gris +l'avait suivi.—Monsieur l'abbé, dit-il avec émotion, +au nom du ciel écoutez-moi.</p> + +<p>—Parlez, fit le jeune prêtre étonné.</p> + +<p>—Je vais aller avec cet homme, je verrai sa +femme; vous le savez, je suis un peu médecin; +si réellement elle est en danger de mort, je viendrai +vous chercher, et alors arrivera que pourra.</p> + +<p>—Mais pourquoi me proposez-vous cela? Il +faut que j'aille où mon devoir m'appelle, dit le +prêtre.</p> + +<p>—Je ne sais... un pressentiment. Et si c'est un +piège, si nos ennemis ont gagné ces deux misérables?</p> + +<p>—Non, cela est impossible. Tom est un honnête +homme. Mais cela fût-il vrai, je ne dois pas +hésiter. Et le prêtre rejoignit Tom et son compagnon, +et leur dit: Allez, je vous accompagne.</p> + +<p>—Nous aussi, dit l'homme gris. Il fit un signe +à Shoking et tous deux descendirent les premiers, +de façon que le prêtre et les Irlandais +étaient encore dans l'escalier qu'ils étaient, eux, +dans la rue. La place des Sept-Quadrants était +déserte. Londres n'est pas une ville matinale; +les boutiques ne s'ouvrent guère avant huit heures +du matin, et les balayeurs n'arrivent qu'à six. +L'homme gris se sentit un peu rassuré.</p> + +<p>—Où demeures-tu? demanda l'abbé à Tom.</p> + +<p>—A deux pas d'ici, au coin d'Henrietta street, +dans Covent Garden.</p> + +<p>—Allons, dit le prêtre.</p> + +<p>L'homme gris et Shoking suivirent.—Après +cela, dit le premier à l'oreille de l'ex-lord Wilmot, +je crois que nous nous effrayons à tort. La justice +anglaise n'est pas très-expéditive. Dans le Southwark, +on accuse l'abbé Samuel d'avoir fait assassiner +Paddy; mais le magistrat de police n'a certainement +pas encore fini son enquête. Quand il +aura terminé, il ira tranquillement se coucher, et +ce ne sera que vers dix ou onze heures qu'il +transmettra son procès-verbal à Scotland yard.</p> + +<p>—Alors vous pensez que l'abbé Samuel aura le +temps de revenir à Saint-Gilles?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Shoking respira.—Nous avons eu peur, dit-il; +mais ça peut arriver à tout le monde.</p> + +<p>Le prêtre, les deux Irlandais, l'homme gris et +Shoking descendirent d'un pas rapide Saint-Martin's +lane, et ils tournaient l'angle de <i>Longacre</i>, +lorsque l'homme gris serra vivement le bras de +Shoking.—Qu'est-ce? fit celui-ci.</p> + +<p>—Regarde sur le trottoir, fit l'homme gris à +voix basse.</p> + +<p>—Je vois trois policemen arrêtés et causant +tout bas, mais on rencontre cela à chaque instant.</p> + +<p>—Dieu t'entende!</p> + +<p>Le prêtre marchait d'un pas rapide, et les deux +Irlandais avaient peine à le suivre. Tout à coup +les trois policemen disparurent. On eût dit qu'une +trappe de théâtre s'était ouverte subitement sous +leurs pieds. Il n'en était rien, cependant. Les +trois policemen avaient pris un de ces passages si +nombreux à Londres, que seuls les gens du quartier +connaissent, et qui abrègent singulièrement +les distances. Le prêtre et sa suite continuaient +leur chemin, et ils arrivèrent, dix minutes après, +au coin d'Henrietta street.</p> + +<p>—C'est ici, dit Tom, en tâtonnant sur une +porte pour trouver le ressort qui servait à l'ouvrir. +Mais, en ce moment, les trois policemen +reparurent et s'avancèrent. L'un d'eux dit à l'abbé +Samuel:</p> + +<p>—Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Je m'appelle Samuel, dit-il en reculant d'un +pas.</p> + +<p>—Vous êtes prêtre catholique desservant à +Saint-Gilles?</p> + +<p>—Oui, dit encore le prêtre.</p> + +<p>—Au nom de la loi et par ordre du lord chief-justice, +je vous arrête, dit le policeman. Shoking +jeta un cri. Mais l'homme gris le saisit rudement +par le bras?—Tais-toi, dit-il, ce que j'avais prévu +est arrivé. Maintenant il s'agit de tâcher de le +sauver, et ce n'est pas la violence qu'il faut employer. +Et, sur ces mots, il entraîna Shoking, et +tous deux prirent la fuite.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLII</h3> +<br> + + +<p>Comment les pressentiments sinistres de +l'homme gris l'emportaient-ils sur ses calculs?</p> + +<p>Et comment pouvait-il se faire que le lordchief-justice +eût déjà signé un ordre d'arrestation +concernant l'abbé Samuel, alors que le magistrat +de police avait à peine terminé son enquête, à +cette heure-là? C'était là ce qui paraissait incompréhensible +à l'homme gris et ce que nous allons +cependant expliquer.</p> + +<p>On se souvient qu'un homme s'était éclipsé, +dans le passage au moment où Lisbeth accusait +formellement l'abbé Samuel du meurtre de son +époux, et que cet homme n'était autre que le +révérend Peters Town.</p> + +<p>Comment ce chef occulte de la religion anglicane, +cet homme qui du fond de sa maisonnette +d'Elgin Crescent, exerçait un pouvoir plus grand +peut-être que l'archevêque de Canterbury à Lambeth +palace, se trouvait-il en ce moment-là, dans +le Southwark? Était-ce par hasard? Assurément +non.</p> + +<p>On se rappelle que Paddy avait fait à miss +Ellen la confidence que selon lui, John Colden +était caché dans le clocher de Saint-George.</p> + +<p>Miss Ellen ne s'y était pas trompée. L'hôte +mystérieux de la cathédrale catholique n'était +point John Colden, mais bien l'homme gris, et +elle avait fait part de cette découverte à son mystérieux +associé, le révérend Peters Town.</p> + +<p>Or, depuis le matin, ivre de rage, le prêtre anglican +avait juré la perte du prêtre catholique.</p> + +<p>Pas plus que miss Ellen il ne doutait de la +complicité morale de l'abbé Samuel dans l'enlèvement +du condamné à mort; mais cette complicité, +il fallait la prouver. Or, le révérend Peters +Town avait fait ce raisonnement, qui n'était pas +dépourvu de sagesse.</p> + +<p>—Si l'homme qu'on accuse d'avoir coupé la +corde du pendu avec une balle chassée par un +fusil à vent et que la police cherche vainement, +est réellement caché dans Saint-George, il est +probable que l'abbé Samuel le visite de temps en +temps, et plutôt la nuit que le jour. Par conséquent, +il faut établir une souricière aux abords +de Saint-George.</p> + +<p>Cette résolution prise, le révérend était allé, +un peu avant la nuit, chez le lord chief justice, +magistrat suprême dont les fonctions correspondent +à celles du procureur général en France.</p> + +<p>Le lord chief justice savait qu'elle était l'importance +du révérend Peters Town.</p> + +<p>Cet homme que les Anglais vulgaires regardaient +passer dans les rues, longeant les murs +et marchant avec humilité, était l'égal, sinon le +supérieur, du primat d'Angleterre, et à de certaines +heures, dans la libre Albion, l'autorité +religieuse force l'autorité civile à s'incliner.</p> + +<p>Donc, le lord chief justice avait reçu le révérend +Peters Town avec empressement. Celui-ci +lui avait dit:—Je puis vous livrer l'homme +qu'on cherche mais pour cela il faut que j'aie un +ordre d'arrestation en blanc.</p> + +<p>Le lord chief justice avait fait observer que la +loi anglaise n'autorise pas ces sortes d'équipées, +mais le révérend lui avait dit:</p> + +<p>—Pour que l'homme gris soit arrêté, il faut +que l'un de ses complices le soit en même temps.</p> + +<p>—Quel est-il? avait demandé le magistrat.</p> + +<p>—C'est un prêtre catholique, l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Comment prouverez-vous sa complicité?</p> + +<p>—Vous pensez bien, avait répondu le révérend, +que je ne m'embarque pas à la légère dans +cette aventure. Si je vous demande un ordre +d'arrestation, c'est que je suis certain par avance +que cette arrestation sera légale.</p> + +<p>Le lord chief justice avait encore fait remarquer +au révérend que l'on ne pouvait arrêter un +prêtre dans son église qu'avec une autorisation +du lord chancelier, et qu'il y avait un danger +très-grand d'impopularité à l'arrêter chez lui.</p> + +<p>A quoi le révérend avait répondu que la chose +aurait lieu dans la rue et qu'il s'en chargerait.</p> + +<p>Pressé dans ses derniers retranchements, le +lord chief justice avait signé l'ordre d'arrestation.</p> + +<p>Alors, muni de cette pièce, le révérend s'en +était allé dans le Southwark. Là, il avait trouvé +une foule en rumeur, appris la mort de Paddy +et pénétré dans la maison où on avait apporté le +cadavre. L'accusation de Lisbeth faisait la partie +belle au révérend et motivait admirablement l'ordre +d'arrestation. Le révérend avait donc sur-le-champ +renoncé à ses projets antérieurs, et s'esquivant, +il était monté dans un cab et s'était fait +conduire dans le quartier de Drury-lane. Le peuple +le plus accessible à la corruption est à coup +sûr le peuple des Trois-Royaumes. Cela tient +peut-être à l'excessive misère des basses classes. +A côté de ces Irlandais dont on fait aisément des +martyrs, il y a des Irlandais dont on peut faire +des traîtres. Le révérend avait acheté la conscience +de Tom, un des hommes que l'abbé Samuel +avait le plus secourus. Tom avait menti en +parlant au jeune prêtre de sa femme mourante +et de son pauvre logis d'Henrietta street. La +femme de Tom se portait bien et était servante +dans une taverne. Quant à Tom lui-même, il était +couché, cette nuit-là, sous les voûtes d'Adelphi +avec une demi-douzaine de vagabonds, et c'était +bien par hasard que le choix du révérend, qui +venait chercher un traître dans ce repaire, était +tombé sur lui. On devine le reste, à présent.</p> + +<p>Tandis que Tom, pour gagner les quinze guinées +promises, attirait l'abbé Samuel hors de +chez lui, le révérend entrait dans un poste de +policemen, exhibait l'ordre d'arrestation et requérait +les trois hommes que nous avons vu +se présenter inopinément à l'angle d'Henrietta +street. L'abbé Samuel comprit alors les paroles +de l'homme gris. Mais il était trop tard.</p> + +<p>—Pourquoi m'arrêtez-vous? demanda-t-il avec +émotion. De quoi m'accuse-t-on?</p> + +<p>—D'un assassinat.</p> + +<p>L'abbé Samuel baissa la tête et dit avec un +accent de résignation évangélique:—Je suis innocent +du crime dont on m'accuse, mais je suis +prêt à vous suivre. Où me conduisez-vous?</p> + +<p>—A Newgate.</p> + +<p>L'abbé Samuel regarda alors autour de lui +cherchant des yeux l'homme gris et Shoking. +Mais tous deux avaient disparu.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XLIII</h3> +<br> + + +<p>L'abbé Samuel fut donc conduit à Newgate. Le +bon et jovial sous-directeur n'avait pas revu le +prêtre irlandais depuis l'exécution manquée de +John Colden. Il se montra donc fort étonné en +voyant l'abbé entrer dans le greffe, escorté par +trois policemen. Ceux-ci montrèrent l'ordre d'arrestation.</p> + +<p>Le sous-gouverneur n'en pouvait croire ses +yeux. Outre que l'accusation lui paraissait absurde, +il n'avait pas reçu d'avis préalable, ce qui +se fait toujours. Il jura donc qu'il y avait au moins +méprise sur ce dernier fait, et que c'était soit à +Bath square, soit à Mil banck, qu'on aurait dû +conduire le prisonnier. Mais l'ordre était formel; +il ne portait aucune mention particulière qui précisât +le régime auquel il devait être soumis.</p> + +<p>Le sous-gouverneur fit mettre l'abbé Samuel +dans la cellule la plus confortable de la prison, et +lui témoigna les plus grands égards. Le jeune +prêtre était résigné. Il savait bien que son innocence +serait démontrée, mais il savait aussi qu'il +avait un ennemi implacable dans le révérend Peters +Town, et il connaissait la puissance de cet +homme.</p> + +<p>—Si on ne peut frapper l'assassin en moi, se +dit-il, on frappera l'Irlandais. Et il se prit à soupirer +en pensant à tous les pauvres gens dont il +était la consolation et qui ne le reverraient peut-être +plus.</p> + +<p>Cependant, son séjour à Newgate devait être de +courte durée. Il y était à peine depuis trois heures +que la porte de sa cellule s'ouvrit livrant passage +au sous-directeur. Celui-ci était plus joyeux encore +qu'à l'ordinaire, et il tendit les mains à l'abbé +Samuel.</p> + +<p>—J'ai de bonnes nouvelles à vous donner, lui +dit-il, on vient de me transmettre le dossier et je +suis au courant de votre affaire. Vous êtes accusé +du meurtre d'un homme du Southwark, appelé +Paddy, mais sa femme seule vous accuse, et +peu de gens croient à cette accusation. Par conséquent, +il ne vous sera probablement pas difficile +de vous disculper.</p> + +<p>—Je l'espère, dit le prêtre.</p> + +<p>—On va vous conduire devant le magistrat, +poursuivit le sous-gouverneur, et vous serez confronté +avec le cadavre. Puis, il est probable que +vous serez admis à fournir caution, et qu'on vous +remettra en liberté.</p> + +<p>—Hélas! dit le prêtre, pour fournir caution, il +faut avoir de l'argent, et beaucoup.</p> + +<p>—Bah! on en trouve toujours dans ces cas-là. +Bon courage, et ne craignez rien.</p> + +<p>L'abbé Samuel fut donc extrait de Newgate et +conduit dans une voiture cellulaire jusque dans le +Southwark. Le magistrat avait tenu parole au prétendu +Conrad Hauser, le soi-disant médecin allemand. +Le corps de Paddy était demeuré dans sa +maison, couché sur le sol et gardé par une escouade +de policemen. Seulement des voisins charitables +avaient emmené et recueilli les deux +enfants. Quand à la femme, elle était demeurée +là, ardente, les yeux secs, ivre de fureur et altérée +de vengeance.</p> + +<p>La foule stationnait nombreuse toujours, dans +le passage et aux abords de la maison. Quelques +huées accueillirent l'abbé Samuel quand il sortit +de voiture, mais ces huées furent aussitôt réprimées +par des applaudissements. Si l'abbé Samuel +avait ses ennemis et ses détracteurs, il avait aussi +de chauds partisans. Il entra donc calme et le +front haut dans la maison où était le corps et où +on avait improvisé une sorte d'estrade pour le +magistrat de police. A sa vue, Lisbeth se leva +comme une furie: Assassin! dit-elle, assassin! +Et elle lui montra le poing; et il fallut que deux +policemen s'emparassent d'elle pour l'empêcher +de se ruer sur l'abbé Samuel.</p> + +<p>Mais celui-ci la regarda. Il la regarda comme +autrefois le jeune Daniel dut regarder les lions, +et la fureur de Lisbeth tomba.—Me croyez-vous +donc capable, dit-il, de verser le sang, et le sang +d'un homme dont j'ai secouru la femme et les +enfants! ajouta-t-il avec douceur. Et il la regardait +toujours et sous ce regard bleu et limpide +comme l'azur du ciel, Lisbeth courba la tête et +devint toute tremblante. La conviction faisait subitement +place au doute. Cependant elle releva +tout à coup la tête:—Si ce n'est pas vous, dit-elle, +ce sont les vôtres qui ont tué, et qui ont tué +par votre ordre.</p> + +<p>—Vous vous trompez, dit le prêtre. Et il regarda +le magistrat de police avec la même sérénité.</p> + +<p>—Paddy n'avait pas d'ennemis! s'écria encore +Lisbeth: qui donc peut l'avoir tué, si ce n'est un +Irlandais?</p> + +<p>La police maintenait la foule au dehors, mais la +justice devant être rendue publiquement, le magistrat +de police avait ordonné que la porte de la +maison demeurât ouverte. On put voir alors un +homme s'avancer et dire, en regardant Lisbeth:</p> + +<p>—Je vous dirai dans quelques minutes quel est +le meurtrier de votre mari.</p> + +<p>Le magistrat de police, qui avait reconnu cet +homme pour celui qui se prétendait médecin et +disait se nommer Conrad Hauser, fit signe qu'on le +laissât entrer. Deux hommes l'accompagnaient et +portaient un objet assez volumineux couvert d'une +serge verte. Qu'est-ce que cela? dit le magistrat.</p> + +<p>—L'appareil dont j'ai besoin pour faire mon +expérience, répondit Conrad Hauser.</p> + +<p>L'abbé Samuel le regarda et tressaillit. Il avait +reconnu l'homme gris. Celui-ci s'adressa de nouveau +au magistrat:—Mylord, dit-il, Votre Honneur +a dû voir à l'attitude calme de monsieur,—et +il désignait du regard et du geste l'abbé +Samuel,—que rien n'est moins fondé que l'accusation +formulée contre lui. Est-ce que Votre +Honneur ne va pas l'admettre à fournir caution?—Quand +vous aurez fait l'expérience que vous +annoncez, répondit le magistrat.</p> + +<p>Deux autres personnes se présentaient, en ce +moment à la porte de la maison. L'une était une +jeune fille vêtue fort simplement et qu'on aurait +pu prendre pour une marchande de la Cité. L'autre +était un homme vêtu de noir que le prêtre irlandais +reconnut sur-le-champ. C'était la révérend +Peters Town. Alors il comprit d'où partait le +coup qui le frappait. Quant à la jeune fille, on l'a +deviné,—c'était miss Ellen. Lisbeth étouffa un +cri en la voyant; mais miss Ellen mit un doigt sur +sa bouche et la veuve se tut. En même temps la +jeune fille regarda le médecin allemand, et un léger +tressaillement lui échappa.—Elle me reconnaît, +pensa l'homme gris. Puis il découvrit l'objet +volumineux, et alors on put voir avec quelque +surprise que cet objet n'était autre qu'un appareil +photographique.—Qu'est-ce qu'il va donc faire? +se demandèrent les assistants avec étonnement.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLIV</h3> +<br> + + +<p>Si calme que soit un homme, si profondément +maître de lui et de sa raison qu'il puisse être, il +est des instants où l'imminence d'un grand danger +doit atteindre son coeur et cercler son front. +L'homme gris eut une minute de cette anxiété indicible. +Miss Ellen était là, et miss Ellen l'avait +reconnu! Or miss Ellen pouvait faire deux pas +vers le magistrat, lui parler à l'oreille, l'espace +d'une seconde, et le magistrat le faisait arrêter. +Cependant, disons-le tout de suite, cette angoisse +qu'il éprouva n'était point le résultat d'un sentiment +d'égoïsme. L'homme gris ne songeait pas à +lui, en ce moment, mais à l'abbé Samuel.</p> + +<p>Si on l'arrêtait, lui, et qu'il ne pût se livrer à +cette expérience mystérieuse dont la foule avide +attendait les résultats, l'abbé Samuel était perdu; +on le ramènerait à Newgate et les ennemis de l'Irlande +trouveraient bien le moyen de l'y garder +éternellement. L'homme gris se trompait. Soit générosité, +soit curiosité, miss Ellen ne bougea pas +et demeura confondue au milieu de la foule qui +avait fini par envahir la maison. Elle n'adressa +même pas la parole au révérend Peters Town. +Celui-ci du reste s'était approché de l'estrade où +siégeait le magistrat de police.</p> + +<p>L'homme gris avait donc déployé son appareil +photographique, au grand étonnement de tout le +monde, et surtout du magistrat, qui lui dit:—Mais +qu'allez-vous donc faire là?</p> + +<p>—Votre Honneur, répondit le prétendu médecin +allemand, comprendra tout lorsqu'il aura vu. +Je m'exprime difficilement en anglais, et il me +faudrait plus de temps en paroles qu'en actions.</p> + +<p>—Faites donc, dit le magistrat, patient comme +tous les Anglais.</p> + +<p>—Je prierai Votre Honneur, poursuivit +l'homme gris, d'ordonner que le cadavre soit reculé +jusqu'au mur, mis sur son séant, et adossé +de telle manière qu'il put, si la vie lui revenait, +me voir à la hauteur de son front.</p> + +<p>Le magistrat fit un signe et deux policemen +prirent le cadavre de Paddy et lui donnèrent la +posture demandée par l'homme gris. Alors celui-ci +s'en approcha. Il tira de sa poche un flacon qui +contenait une liqueur incolore. On eut dit de +l'eau.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda encore le magistrat.</p> + +<p>—Du suc de belladone, mylord.</p> + +<p>L'homme gris ouvrit alors l'oeil fermé de Paddy +et versa sur la pupille quelques gouttes de ce liquide. +Puis il en fit autant à l'autre oeil et attendit. +Un silence profond régnait autour de lui, chacun +retenait son haleine, et Lisbeth, effrayante en sa +muette douleur, dévorait tour à tour du regard +cet homme et le cadavre du pauvre Paddy. +L'homme gris se tourna vers miss Ellen. Miss +Ellen était pâle, et on eût dit qu'elle s'intéressait +plus que personne au résultat de l'expérience. Le +regard chargé d'effluves magnétiques, qui donnait +parfois à l'homme gris une si grande puissance, +agissait-il sur elle en ce moment? Peut-être bien, +car elle n'avait qu'un mot à dire pour le faire arrêter, +et ce mot elle ne le prononçait pas. Quelques +minutes s'écoulèrent.</p> + +<p>En France on se fût impatienté; en Angleterre +on attendit avec calme. Cependant, il se fit un +mouvement parmi la foule à un certain moment. +Un homme qui venait du dehors, jouait des coudes +et parvenait au premier rang. L'homme gris le +regarda et tressaillit. Cet homme paraissait encore +plus curieux que les autres, et Lisbeth, le +voyant, s'écria:</p> + +<p>—Ah! voilà John, il a vu mon pauvre homme +le dernier, hier soir.</p> + +<p>—C'est vrai, dit John le rough avec émotion, +et si j'avais su qu'il dût lui arriver malheur, je ne +l'aurais pas quitté pour aller à <i>Queen's Elizabeth +tavern</i>. Et John le rough essuya une larme. Mais +tout à coup Lisbeth jeta un cri.—Ah! mon +Dieu! fit-elle en s'élançant les mains tendues +vers le cadavre, voilà mon pauvre homme qui revient... +Paddy! Paddy! le bon Dieu fait un miracle, +il ouvre les yeux, il ressuscite! Et, en effet, on +put voir alors une chose étrange. Après qu'il eut +versé quelques gouttes de belladone dans les yeux +du mort, l'homme gris avait laissé retomber les +paupières, et les yeux s'étaient refermés. Or, +voilà que tout à coup les paupières remuaient et +que les deux yeux se montraient grands ouverts +et semblaient fixer la foule.</p> + +<p>Le cri d'étonnement de Lisbeth fut répété par +vingt personnes et il y eut un moment d'indicible +émotion et presque d'épouvante.</p> + +<p>Mais l'homme gris avait pris Lisbeth par le +bras et, l'arrêtant à mi-chemin du cadavre:—Mais, +ma chère, votre mari ne ressuscite pas, +hélas! et je n'ai pas le pouvoir de faire des miracles. +Seulement, la belladone que j'ai versée +dans ses yeux les dilate et les grossit outre mesure, +de telle façon que les paupières sont désormais +trop petites pour les recouvrir.</p> + +<p>Le respect des Anglais pour la justice est si +grand qu'un signe du magistrat avait suffi pour +rétablir l'ordre et le silence. Pendant que l'homme +gris plaçait son appareil photographique presque +en face du cadavre, les deux hommes qui avaient +apporté cet appareil avaient ouvert une petite +caisse, et étalaient sur une table deux bouteilles +contenant de l'essence et autres drogues employées +par les photographes.</p> + +<p>Tous à côté de la salle basse qui servait de demeure +à la famille Paddy, il y avait une sorte de +cabinet obscur où Lisbeth serrait ses hardes.</p> + +<p>L'homme gris avait remarqué ce réduit, dont +la porte était ouverte. Il fit un signe à ses deux +opérateurs, qui y transportèrent la caisse et les +bouteilles. Ce cabinet allait remplir merveilleusement +l'office de chambre noire. Alors l'homme +gris se couvrit de la serge placée sur l'appareil, +ouvrit celui-ci par devant et dirigea l'objectif sur +le visage du cadavre. Cela dura six secondes. Puis +on vit le singulier photographe retirer de l'appareil +une plaque de verre et courir à la chambre +noire dans laquelle il s'enferma.</p> + +<p>—Je veux être tenu pour le dernier des <i>cockneys</i>, +pensait le magistrat, si je sais ce qu'il a +voulu faire. L'abbé Samuel aussi, paraissait profondément +étonné, et la foule stupéfaite attendait +avec son flegme ordinaire le résultat de cette +bizarre expérience. Enfin, l'homme gris reparut. +Il avait l'air ému, lui si calme d'ordinaire.</p> + +<p>—Mylord, dit-il, s'adressant au magistrat, je +prie Votre Honneur ou de faire évacuer la salle +ou d'en faire fermer la porte, afin que personne +n'en sorte. Ces derniers mots mirent le comble à +la surprise universelle.</p> + +<p>—Fermez la porte! ordonne le magistrat.</p> + +<p>Miss Ellen était de plus en plus pâle, et elle regardait +maintenant le révérend Peters Town, qui +se tenait debout derrière le siége du magistrat. +Les policemen obéirent, et la porte fut fermée. +Une trentaine de personnes demeurèrent dans la +salle et de ce nombre était John le rough.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLV</h3> +<br> + + +<p>L'émotion peinte sur le visage de l'homme +gris parut se calmer alors, quand la porte fut +fermée. Il s'adressa de nouveau au magistrat:</p> + +<p>—Mylord, dit-il, je demande pardon à Votre +Honneur d'avoir abusé ainsi de sa patience; +mais le résultat obtenu est plus complet encore +que je ne l'espérais. Non-seulement je sais quel +est l'assassin, mais encore je puis affirmer qu'il +est ici. Ces mots produisirent une certaine émotion, +et il y eut un homme qui passa du premier +au second rang des spectateurs.</p> + +<p>—Mylord poursuivit l'homme gris, le malheureux +qui tombe assassiné fixe un oeil éperdu sur +son assassin, son dernier regard est pour lui. La +pupille de l'oeil, violemment dilatée, fait alors +l'effet d'une chambre noire, et, après la mort, +cet oeil garde fidèlement l'empreinte de la scène +de férocité qui a eu lieu. Je viens de photographier +les yeux du mort, et ces yeux reproduisent, +non-seulement les traits du meurtrier, mais encore +le théâtre où le meurtre a eu lieu.</p> + +<p>—Est-ce possible, fit le magistrat avec étonnement.</p> + +<p>—Que Votre Honneur daigne quitter son +siége et passer un moment dans cette chambre, +elle verra mon épreuve photographique. Le magistrat +se leva et suivit l'homme gris. L'anxiété +des spectateurs était parvenue à son comble. +L'homme gris s'enferma alors dans la chambre +noire où les deux opérateurs fixaient l'épreuve en +versant dessus de l'essence; et alors, à l'aide +d'une lampe recouverte d'un abat-jour, il put +voir la photographie des yeux de Paddy. L'oeil +droit ressemblait maintenant à un cadre rond enfermant +la reproduction d'une rue déserte. Une +maison à deux étages dont une croisée était ouverte, +une ruelle, un bec de gaz placé au coin de +la maison et un homme qui en tenait un autre à +la gorge. L'oeil gauche avait conservé une empreinte +postérieure. C'était bien le même cadre, +le même décor, mais des deux hommes, l'un était +à terre, l'autre le contemplait avec une joie sauvage +et brandissait le couteau avec lequel il +avait frappé. L'homme debout, c'était l'assassin.</p> + +<p>—Eh bien! mylord, dit alors l'homme gris. +Votre Honneur comprend-il?</p> + +<p>—Oui certes, dit le magistrat, et vous avez +fait là une bien belle découverte, monsieur.</p> + +<p>—Maintenant que Votre Honneur a vu l'assassin, +si je le lui montre, il le reconnaîtra, n'est-ce +pas? Les deux opérateurs achevaient de fixer +l'épreuve. L'homme gris revint dans la salle +suivi du magistrat, qui remonta calme et froid +sur son siége. Miss Ellen n'avait pas bougé de +place, et le révérend Peters Town était toujours +au même endroit. La dernière appréhension de +l'homme gris se dissipait donc ainsi, car miss +Ellen seule le connaissait et elle n'avait pas jugé +à propos de le désigner à l'homme qui était entré +avec elle. Il est vrai aussi que l'homme gris +ne connaissait pas le révérend Peters Town; mais +il devinait en lui un des plus grands ennemis de +l'Irlande. L'homme gris fit un pas vers les spectateurs +et promena son regard clair sur eux en +disant: L'assassin est ici!</p> + +<p>Et tout à coup on le vit bondir et saisir un +homme au collet, ajoutant: Le voilà!</p> + +<p>L'homme jeta un cri et se débattit; mais +l'homme gris tint bon, et il traîna John le rough +jusqu'au pied de l'estrade du magistrat. Le magistrat +le regarda et eut un geste d'étonnement +et d'indignation. Cet homme était bien le +même que celui dont l'oeil du malheureux Paddy +avait reproduit les traits. Et Lisbeth, le regardant +à son tour, le vit si pâle et si défait qu'elle +s'écria: Oui, oui, ce doit être lui!</p> + +<p>John perdit la tête; la manière dont son crime +était découvert était si étrange, si miraculeuse, +qu'il ne songea même pas à nier.</p> + +<p>—Eh bien! oui dit-il, c'est moi, c'est bien +moi!... Paddy nous avait trahis, je me suis +vengé!... Et, tout frissonnant, il fit l'aveu de son +crime dans ses plus petits détails. Il avait entraîné +Paddy dans une rue écartée, sous un +bec de gaz, et il l'avait frappé. Paddy était robuste, +Paddy s'était vaillamment défendu, mais +Paddy n'avait pas d'arme, et John l'avait frappé +de son couteau à plusieurs reprises. Puis, comme +s'il eût voulu donner la preuve de ce qu'il avançait, +le rough, qu'une curiosité fatale avait poussé +à venir se livrer, le rough tira le couteau de sa +poche et le jeta aux pieds du magistrat. Le couteau +était couvert du sang de Paddy. Le magistrat +fit un signe au policemen: Qu'on arrête cet +homme! dit-il.</p> + +<p>Puis se tournant vers l'abbé Samuel: Vous +êtes libre, monsieur, dit-il.</p> + +<p>Mais comme le prêtre irlandais saluait et faisait +un pas de retraite, le révérend se pencha sur le +magistrat.—Mylord, dit-il, vous outre-passez +vos pouvoirs?</p> + +<p>—Comment cela? fit le magistrat surpris.</p> + +<p>—L'ordre d'arrestation était signé par le lord +chief justice et vous n'avez pas le droit de révoquer +cet ordre.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit le magistrat, mais je +puis admettre monsieur l'abbé à fournir caution +et à demeurer libre jusqu'au procès de l'assassin. +Alors, il comparaîtra à la barre de la cour d'assises, +et il n'aura pas grand'peine à prouver son +innocence, car, voyez, l'assassin paraît ne pas +le connaître, ce qui exclut toute idée de complicité.</p> + +<p>—Je n'ai pas de complices et je ne connais pas +monsieur, dit le rough.</p> + +<p>—Ensuite, ajouta le magistrat, voyez la veuve +de la victime qui lui demande pardon. En effet, +Lisbeth s'était jetée aux pieds de l'abbé Samuel +et lui baisait les mains.</p> + +<p>—Je maintiens mon dire, répéta le révérend +Peters Town.</p> + +<p>—Et moi, dit le magistrat avec ce ton d'indépendance +qui fait l'honneur de la magistrature +anglaise, j'admets monsieur à fournir caution.</p> + +<p>—Hélas! mylord, répondit l'abbé Samuel, je +suis trop pauvre pour remettre entre vos mains +une somme quelconque. A ces paroles du prêtre +il y eut parmi les spectateurs un nouveau mouvement +d'anxiété. Mais alors un homme que personne +n'avait remarqué, et qui se trouvait dans +le coin le plus obscur de la salle s'avança vers +l'estrade et dit: Mylord, je suis prêt à payer telle +somme que Votre Honneur exigera pour la caution +de M. l'abbé. Or, cet homme qui parlait ainsi +était un nègre à cheveux blancs. Et John, ayant +levé les yeux sur lui, s'écria: Le nègre de la péniche?...</p> + +<p>—Lui-même, répondit Shoking, qui s'exprima +en bon anglais, et qui du reste, était vêtu avec +une telle distinction qu'on ne pouvait décemment +le prendre pour autre chose que pour l'ambassadeur +de quelque république américaine.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLVI</h3> +<br> + + +<p>Pour expliquer la présence de Shoking dans la +maison de Paddy et surtout la magnificence de +ses vêtements, il faut nous reporter au moment +où l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant +arrêter l'abbé Samuel.—Viens par ici, lui +avait dit l'homme gris. Et il l'avait entraîné vers +Leicester square qui était à cette heure matinale +à peu près désert. Puis ils avaient gagné une petite +rue qui tourne dans Piccadilly et qui se nomme +Gerrard street. Cette rue est habitée par beaucoup +de Français.</p> + +<p>—J'ai là un de mes nombreux domiciles, dit +l'homme gris, en tirant une clé de sa poche et +ouvrant une porte bâtarde. En même temps, il +alluma un rat de cave. Ils montèrent au troisième +étage. Il y avait deux portes sur le carré. L'une +portait une inscription. On lisait sur une plaque +en cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme +gris frappa.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes, la voix d'un +homme sans doute arraché à un profond sommeil, +cria:—Qui est là?—Le soleil est un bon collaborateur, +répondit l'homme gris. C'était sans +doute un mot d'ordre, car la porte s'ouvrit presque +aussitôt et Shoking se trouva en présence +d'un jeune homme qui s'était enveloppé à la hâte +dans une robe de chambre et avait les yeux encore +gonflés de sommeil.</p> + +<p>—Mon jeune ami, lui dit l'homme gris en +français, il y a longtemps que je ne suis venu +vous voir, hein? et je choisis un singulier moment.</p> + +<p>—En effet, dit le jeune homme en se frottant +les yeux, quelle heure peut-il bien être.</p> + +<p>—Six heures environ.</p> + +<p>—C'est un peu matin, mais soyez le bienvenu +tout de même, dit naïvement le photographe, les +temps sont durs, et je commençais à soupirer +après vous.</p> + +<p>—C'est-à-dire que l'argent est rare chez vous, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Introuvable, mon cher monsieur.</p> + +<p>Comme Shoking ne savait pas le français, il +n'entendait pas un mot de cette conversation. +L'homme gris tira son portefeuille.—Voici dix +livres, dit-il, en posant une banknote sur un meuble. +Maintenant, rendez-moi un service. J'ai besoin +pour quelques heures de votre appareil +photographique et de vos deux opérateurs.</p> + +<p>—À cette heure-ci? vous voulez donc faire de +la photographie à la lumière?</p> + +<p>—Non, pas à présent, mais vers dix heures +du matin.</p> + +<p>—Bon! Où faut-il vous envoyer le tout?</p> + +<p>—Dans le Southwark, à la taverne de South +Eastern Railway.</p> + +<p>—J'irai moi-même.</p> + +<p>—Non, c'est inutile. Envoyez-moi vos deux +opérateurs; maintenant recouchez-vous, et dormez +bien jusqu'à huit heures. Sur ces mots +l'homme gris serra la main au photographe et +s'en alla toujours suivi de Shoking. Une fois +dans la rue, il se retourna vers le nouveau nègre:—Mon +bon Shoking, lui dit-il, tu le sais, je n'ai +qu'une parole, et je tiens tout ce que j'ai promis.</p> + +<p>—Alors, vous allez me faire grand seigneur, +dit Shoking qui, aux premières clartés du jour +naissant, jeta sur ses haillons un piteux regard.</p> + +<p>—Tu l'as dit.</p> + +<p>Un <i>hanson</i> passait en ce moment dans Piccadilly. +L'homme gris héla le cabman, qui s'empressa +de venir à eux. Tous deux montèrent en +voiture.</p> + +<p>—Où allons-nous! demanda Shoking.—A +Hampsteadt, dans ton cottage.</p> + +<p>—Hélas! soupira Shoking, mes gens ne reconnaîtront +jamais lord Wilmot.</p> + +<p>L'homme gris se prit à sourire, et le cabman +rendit la main à son cheval. Une demi-heure +après, ils arrivaient à Hampsteadt. Depuis deux +jours qu'il était nègre, Shoking avait erré de +taverne en taverne, mais il n'avait osé reparaître +au cottage. Il avait honte de se montrer à Suzannah +et à Jérémiah, la fille de Jefferies, qui revenait +à la vie peu à peu, et commençait à se promener +de longues heures dans le jardin. Il avait honte +surtout d'affronter les regards de ce valet de +chambre, qui avait si grand air et qui l'appelait +mylord avec tant de sérieux. L'homme gris, qui +avait une clef de la grille, entra le premier.—Ne +faisons pas de bruit, dit-il, de peur de réveiller +Jérémiah, et montons à ton appartement. Pour +aujourd'hui, je te servirai de valet de chambre. Il +était grand jour maintenant, mais tout le monde +dormait dans le cottage. Shoking soupira en +revoyant sa chambre à coucher somptueuse et le +cabinet de toilette où on lui avait fait prendre +des bains parfumés. Il regarda même la baignoire +d'un oeil d'envie, et dit à l'homme gris:—Ne +pensez-vous pas qu'un bain bien chaud?...</p> + +<p>—Te rendrait blanc? Non, mon ami, mais ça +ne fait rien, je vais t'habiller magnifiquement. +En moins d'une heure, Shoking était devenu +splendide. Il avait du linge éblouissant de blancheur +sur sa peau brune, des diamants à sa chemise, +un habit noir irréprochable, et des boucles +d'argent à ses souliers. Les Anglais ne portent +pas de décorations; mais les Espagnols et les +Brésiliens raffolent des rubans. L'homme gris se +donna le plaisir de consteller l'habit de Shoking +de rosettes et de plaques, et il lui attacha au cou +le cordon de commandeur de Venezuela, lequel +est rouge avec un liseré noir. Et Shoking, redevenu +tout joyeux, se contemplait dans une glace.</p> + +<p>—Maintenant, lui dit l'homme gris, je vais te +dire comment tu t'appelles.</p> + +<p>—Ah! fit Shoking, qui ne cessait d'admirer +ses décorations.</p> + +<p>—Tu t'appelles don Cristoforo y Mendez y +Cordova y Santa Fé y Bogota. Tâche de bien +retenir ce nom.</p> + +<p>—Il est un peu long, dit Shoking.</p> + +<p>—Tu n'es pas nègre, mais mulâtre, et le fils +d'un noble seigneur brésilien qui avait épousé +une négresse. Tu es ambassadeur de la république +Argentine.</p> + +<p>—Fort bien, dit Shoking. Et il répéta son +nom: Don Cristoforo y Mendez y Cordova y +Santa Fé y Bogota.</p> + +<p>L'homme gris ouvrit le secrétaire dans lequel +le valet de chambre prenait de l'or pour le mettre +dans les poches de lord Wilmot. Il y prit un +portefeuille gonflé de billets de banque.—Tiens, +dit-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? dit Shoking.</p> + +<p>—Ce portefeuille contient deux mille livres. +Et tu vas le mettre dans ta poche.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—C'est ce que je vais t'expliquer, dit l'homme +gris. Assieds-toi et écoute. Shoking s'assit, mais +il eut soin de se placer devant la glace, pour ne +rien perdre du magique coup d'oeil de ses décorations, +de ses plaques et de son commandorat.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLVII</h3> +<br> + + +<p>L'homme gris n'avait pu s'empêcher de sourire +en voyant Shoking prendre au sérieux tous +les titres et tous les honneurs qu'il venait de lui +conférer.—Tu ne supposes pas, lui dit-il, que +je te donne un nom pompeux et m'amuse à te +chamarrer de décorations, pour ce plaisir unique +de te consoler d'être devenu nègre?</p> + +<p>—Assurément non, dit Shoking, à qui revint +son gros bon sens anglais.</p> + +<p>—Je t'ai dit que j'allais découvrir l'assassin +de Paddy? Seulement rappelle-toi ce que je te +disais il y a deux heures! Si on met l'abbé Samuel +en prison, on essayera de l'y garder, même +après que son innocence aura été reconnue. Et +nos efforts n'ont abouti à rien; le pauvre jeune +homme, en véritable apôtre qu'il est, est allé au +devant du danger et il y a succombé. Il faut donc +le sauver.</p> + +<p>—Je l'espère bien, dit Shoking.</p> + +<p>—Prends ce portefeuille et suis-moi. Il se +pourra que, dans l'endroit où je te mène, l'innocence +de l'abbé Samuel soit reconnue. Mais il est +peu probable qu'on puisse retrouver sur-le-champ +le véritable assassin. Ou on reconduira l'abbé +Samuel en prison, ou ou l'autorisera à fournir +caution et à jouir d'une liberté provisoire. Mais +tu penses bien, que le juge qui lui dira: vous +êtes autorisé à fournir une caution de mille ou +deux mille livres, croira se moquer de lui, attendu +que l'abbé Samuel est pauvre et n'a jamais eu +deux mille shillings, c'est-à-dire la vingtième partie +de deux mille livres. Ce qui n'empêchera pas +que le juge sera resté dans la plus stricte légalité +et que l'abbé Samuel ne retournera en prison que +parce qu'il n'a pas deux mille livres.</p> + +<p>—Eh bien? fit Shoking.</p> + +<p>—Eh bien! c'est ici où commence ton rôle. +Jusqu'au moment où le juge parlera de caution, +tu te tiendras perdu dans la foule et tu ne diras +mot. Mais alors, quand l'abbé Samuel dira qu'il +n'a pas d'argent, tu interviendras.</p> + +<p>—Et je payerai?</p> + +<p>—Oui, mais ce n'est pas trop d'une demi-heure +de conversation pour que tu saches bien ton rôle. +Nous causerons en voiture. Viens. Et l'homme +gris décrocha d'un porte-manteau un de ces amples +vêtements qui tombent jusque sur les talons +et que les Anglais appellent <i>Mac-Farlane</i>. Puis il +le jeta sur les épaules de Shoking, dont toute la +ferblanterie honorifique disparut alors, au grand +déplaisir du vaniteux mendiant, qui aurait bien +voulu se promener une heure à Trafalgar square +ou dans le Strand, en prenant le haut du pavé.</p> + +<br> + +<p>C'était donc à la suite des événements que nous +venons de raconter que Shoking, parfaitement +stylé d'avance par l'homme gris, s'était avancé +vers le magistrat de police. Il avait rejeté son +mac-farlane en arrière, et il apparaissait maintenant +aux yeux éblouis de la foule avec tous ses +avantages. Jamais on n'avait vu un nègre aussi +décoré, bien que l'empereur Soulouque eût jadis +envoyé à la reine Victoria, son ambassadeur, le +noble duc de la <i>Pomme de Terre</i>.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? lui demanda le magistrat un +peu étonné.</p> + +<p>—Je me nomme don Cristoforo y Cordova y +Mendès y Santa Fé y Bogota, répondit Shoking +tout d'une haleine, avec un accent espagnol très-prononcé +et une dignité d'hidalgo. Je suis catholique, +et ma religion me commande de ne point +laisser un prêtre catholique en détresse. Sur ces +mots, il tira son portefeuille et laissa couler sur +la table placée devant le magistrat, un fleuve de +bank-notes, disant avec une négligence de grand +seigneur:—A quel chiffre Votre Honneur fixe-t-il +la caution?</p> + +<p>—A quinze cents livres, dit le juge.</p> + +<p>—Les voilà, répondit Shoking.</p> + +<p>Le révérend Peters Town était devenu pâle de +fureur.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, dit alors le juge, vous êtes +libre, à la charge de vous représenter devant la +justice quand aura lieu le procès de cet homme. +Et il désignait John le rough. Le prêtre salua et +la foule s'écarta respectueusement devant lui. +Pendant ce temps, l'homme gris s'était rapproché +de miss Ellen, et il la regardait. Miss Ellen, une +fois encore, s'était courbée sous son regard. Il se +pencha vers elle et lui dit tout bas:—Vous m'avez +reconnu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, fit-elle d'une voix émue.</p> + +<p>—Alors, pourquoi ne me livrez-vous pas?</p> + +<p>Elle parut tressaillir.—Sortons, dit-elle, je +vous le dirai.</p> + +<p>Le juge, en vrai gentleman anglais, crut devoir +remercier le prétendu médecin allemand du concours +efficace qu'il avait apporté à la justice. Il +lui fit même un petit speech, qu'il termina en +l'invitant à se présenter le jour même chez le lord +chief justice, qui lui adresserait, aussi, ses félicitations. +Et l'homme gris se retira, tout confus de +ces éloges et acclamé par la foule qui eut pour +lui trois grognements des plus flatteurs.</p> + +<p>Miss Ellen le suivit et lui prit le bras sans affectation, +à ce point qu'on aurait pu croire qu'elle +était venue avec lui. Tous deux fendirent la foule +et gagnèrent le dédale de petites ruelles qui +se trouve aux alentours d'Adam's street. Alors +l'homme gris regarda miss Ellen:—Vous n'aviez +pourtant qu'un mot à dire pour me faire +arrêter? articula-t-il.</p> + +<p>—Eh bien! je ne l'ai pas dit, répliqua-t-elle.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—C'est mon secret.</p> + +<p>Il eut alors le regard du milan qui fascine la +colombe.—Votre secret, je l'ai, reprit-il, miss +Ellen, l'heure où vous m'aimerez est proche.</p> + +<p>—Oh! fit-elle en se dégageant brusquement, +jamais! Il eut un éclat de rire et ils se séparèrent, +lui, continuant son chemin, elle, demeurant immobile +et le regardant s'éloigner.</p> + +<p>—Oui dit-elle, l'heure est proche... non celle +où, je t'aimerai mais, celle où je te foulerai, sous +mes pieds!... Et elle songea à rejoindre le révérend +Peters Town, qui devait être ivre de rage...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLVIII</h3> +<br> + + +<p>Miss Ellen revint dans Adam's street. La foule +se dissipait peu à peu. L'homme gris avait disparu. +Les policemen avaient emmené John le +rough; le magistrat était parti, donnant l'ordre +de fermer la maison où était le cadavre. Il n'y +avait donc plus, ni dans Adam's street, ni dans +le passage, le moindre sujet de curiosité.</p> + +<p>En France, deux heures après, le peuple se +serait montré aussi empressé, aussi curieux, et +serait demeuré aux alentours de la maison se livrant +à mille commentaires. Mais les Anglais +sont plus sobres de curiosité et de paroles. Le +drame du Southwark venait d'avoir son dénoûment, +et chacun paraissait satisfait. La décision +du magistrat avait paru juste à tout le monde, +une seule personne exceptée. Cette personne n'avait +pas encore quitté le passage. Elle se promenait +d'un pas inégal et fiévreux, cherchant des +yeux quelqu'un et ne le trouvant pas. Et tout en +continuant ses recherches, le révérend Peters +Town, car c'était lui, se tenait le discours suivant:—Voilà +un magistrat de police à qui son +indépendance et son impartialité coûteront cher. +J'ai eu beau me pencher à son oreille, lui dire +qui j'étais, lui souffler que le lord chief justice +tenait à ce que l'abbé Samuel demeurât provisoirement +en prison... il a feint de ne pas comprendre.</p> + +<p>Mais, pensait encore le révérend, un magistrat +de police n'est pas comme un juge à perruque. +On peut le destituer sans difficultés, et le lord +chief justice, si je le demande, n'y manquera +pas! Comme il prenait cette résolution, une main +s'appuya sur son épaule. Le révérend Peters +Town se retourna et reconnut miss Ellen.—Mais, +dit-il, qu'êtes-vous donc devenue? je vous +cherchais partout...</p> + +<p>—J'ai accompagné un bout de chemin le docteur +allemand. C'est très-curieux, savez-vous, +cette expérience qu'il vient de faire? Et miss +Ellen paraissait fort enthousiaste du moyen employé +par le prétendu médecin allemand.</p> + +<p>—Ah! vous trouvez? fit le révérend avec +amertume.</p> + +<p>—Très-certainement, dit miss Ellen. Un sourire +plein d'ironie glissa sur les lèvres minces du +révérend:</p> + +<p>—Pourquoi ne le recommandez-vous pas au +noble lord votre père, pour qu'il puisse obtenir +une récompense du Parlement? Il a fait de si +belle besogne, en vérité!</p> + +<p>—En effet, dit miss Ellen en souriant, il a été +la cause première de la mise en liberté du prêtre +irlandais.</p> + +<p>—Et ce nègre qui s'en mêle! dit encore le +révérend, les lèvres frémissantes de fureur. Un +sourire fut la réponse de miss Ellen.—Mais ce +médecin allemand, s'écria le révérend avec une +fureur croissante, vous le connaissez donc? Il +vous a donc été présenté, que vous êtes sortie +avec lui?</p> + +<p>—Mais certainement, je le connais, dit la jeune +fille, toujours railleuse. Je connais aussi le nègre. +C'est le complice du docteur allemand.</p> + +<p>—Les misérables s'entendaient! exclama le +révérend, qui avait l'écume à la bouche, pour +sauver l'abbé Samuel, qui est leur ami.</p> + +<p>—Mon révérend, dit miss Ellen en souriant, +j'ai des choses fort curieuses à vous apprendre; +mais pour cela, il faut que vous soyez plus calme, +d'abord. Ensuite, il faut que nous soyions ailleurs +que dans la rue. Nous allons monter dans un cab, +et je vous reconduirai chez vous, à Elgin Crescent.</p> + +<p>—Parfait, dit Peters Town, qui commençait à +rougir de son emportement. Miss Ellen prit son +bras et l'entraîna hors du passage. Au bout d'Adam's +street, il y avait une place de voitures; le +révérend héla un hanson et le cabman s'empressa +d'avancer. Quelques secondes, après, miss Ellen +et Peters Town roulaient vers Elgin Crescent.</p> + +<p>—Maintenant, dit miss Ellen, je commence par +vous dire que le médecin allemand, le nègre et +l'abbé Samuel sont autant de fenians.</p> + +<p>—Le prêtre, oui... mais... les deux autres?...</p> + +<p>—Je ne l'affirmerais pas d'une façon absolue +pour le nègre. Cependant, je puis répondre d'une +chose. C'est que, pendant tout le temps qu'a duré +l'interrogatoire de l'assassin, le docteur allemand +et le nègre ont échangé de mystérieux regards +d'intelligence. Par conséquent, ils étaient complices.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que cet Allemand?</p> + +<p>—D'abord, il n'est pas plus Allemand qu'il +n'est médecin, mon révérend... Je ne crois même +pas qu'il soit Anglais. Peut-être est-il Français... +mais je n'en ai point la preuve.</p> + +<p>—Cependant, vous dites le connaître.</p> + +<p>—Sans doute, et je m'étonne qu'un homme +aussi perspicace que vous, mon révérend, n'ait +pas deviné, ajouta miss Ellen avec une pointe +d'ironie. Eh bien! c'est cet homme à mille visages, +à mille ressources, ce Protée moderne, cet +être insaisissable, que nous avons tant cherché et +qui a mis la police sur les dents, qui a sauvé +John Colden, et qui se nomme l'homme gris.</p> + +<p>—L'homme gris! l'homme gris! balbutiait le +révérend avec un accent de rage et de stupeur. +C'était lui!</p> + +<p>—Oui, mon révérend.</p> + +<p>—Et vous l'avez reconnu?</p> + +<p>—Aussitôt qu'il est entré.</p> + +<p>Alors Peters Town eut un éclat de rire nerveux.</p> + +<p>—Mais, alors, vous êtes folle, miss Ellen, dit-il.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que vous pouviez me dire deux mots +à l'oreille, et, avec le concours du magistrat, +nous l'eussions fait arrêter.</p> + +<p>—Rien n'était plus facile. Mais telle n'était +pas mon intention, dit froidement miss Ellen.</p> + +<p>En ce moment le hanson s'arrêta. Mais le prêtre +anglican était si bouleversé qu'il ne s'aperçut +pas qu'ils étaient arrivés à la porte de sa maison +dans Elgin Crescent.—Venez, dit miss Ellen, je +vous expliquerai ma conduite quand nous serons +dans votre cabinet. Et ils entrèrent.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XLIX</h3> +<br> + + +<p>Un homme attendait le révérend dans son cabinet. +C'était le jeune clergyman qui, la veille, +avait attiré l'abbé Samuel à Saint-Paul. A la vue de +miss Ellen, il voulut se retirer; mais la jeune fille +lui dit:—Vous pouvez rester, monsieur; je sais +que vous êtes le bras droit du révérend et je puis +parler devant vous.</p> + +<p>Le révérend n'avait plus figure humaine. Lui, +ordinairement d'une pâleur ascétique, était devenu +rouge comme un homard cuit; une écume +blanche frangeait ses lèvres, et il avait l'oeil stupide +et rond comme un bouledogue après le combat. +Miss Ellen s'assit. Elle était aussi calme, aussi +souriante que le révérend était agité.—Écoutez-moi +bien, dit-elle alors.</p> + +<p>Le jeune clergyman baissait modestement les +yeux, ébloui qu'il était par la rayonnante beauté +de la patricienne.</p> + +<p>—Quand je suis venue à vous, que vous ai-je +dit? Je vous ai dit ceci: il y a un homme que je +hais de toutes les puissances de mon âme, parce +que cet homme m'a humiliée. Voulez-vous vous +associer à ma vengeance? Et vous m'avez répondu: +oui, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Sans doute, dit le révérend.</p> + +<p>—Alors, si je n'ai pas fait arrêter cet homme +aujourd'hui, si je suis sortie familièrement avec +lui, c'est que ma vengeance n'est pas encore +prête, et que nous avons autre chose à faire auparavant.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, dit le révérend +Peters Town.</p> + +<p>—Je m'expliquerai tout à l'heure. Veuillez +m'écouter encore.</p> + +<p>Le révérend s'était un peu calmé, et un sentiment +de curiosité avait fait place, chez lui, à la +fureur concentrée qui l'agitait tout à l'heure.</p> + +<p>—Vous savez, reprit-elle, que les Irlandais +ont un chef suprême, un enfant de dix ans, dont +ils attendent l'adolescence avec cette patience qui +caractérise leur race. Peters Town fit un signe de +tête affirmatif.</p> + +<p>—Cet enfant, poursuivit la jeune fille, mon +père et moi, nous avons voulu nous en emparer. +On nous l'a enlevé.</p> + +<p>—Et vous avez perdu ses traces?</p> + +<p>—Oh! non, dit miss Ellen, je sais où il est +maintenant. On l'a fait évader de Cold bath fields, +où il était au moulin; et c'est même à la suite de +cette évasion que John Colden fut condamné +à mort.</p> + +<p>—Oui, je savais cela, dit le révérend, mais +qu'ont-ils fait de l'enfant?</p> + +<p>—L'enfant est entré à Christ's Hospital.</p> + +<p>—C'est impossible! s'écria le révérend.</p> + +<p>—Impossible, peut-être; vrai à coup sûr. Comment +ont-ils fait? je l'ignore; mais l'enfant est là, +sous la double protection du lord maire et de +l'inviolabilité du lieu.</p> + +<p>—Mais il y est sous un autre nom que le sien, +sans doute? Il faut le démasquer!...</p> + +<p>—Ah! vous voyez, dit en souriant miss Ellen, +voici que vous laissez l'homme gris au second +plan. Mais vous comprenez la nécessité d'avoir +l'enfant tout d'abord?</p> + +<p>—Oui, certes.</p> + +<p>—Eh bien! dit miss Ellen, voici la besogne à +laquelle il faut vous livrer tout de suite.</p> + +<p>—Et ce sera une rude besogne, dit le révérend, +car j'aimerais mieux me heurter à l'autorité du +lord chancelier qu'à celle du lord maire.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit miss Ellen, mais nous +aurons un auxiliaire.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C'est une femme qu'on appelle mistress Fanoche +et qui était nourrisseuse d'enfants. Et je +me charge de la trouver.</p> + +<p>En prononçant ces derniers mots, miss Ellen se +leva et rajusta son manteau.</p> + +<p>—Souffrez maintenant que je me retire, mon +révérend, dit-elle.</p> + +<p>—Mais, miss Ellen, dit Peters Town, vous +m'avez promis une explication.</p> + +<p>—Oh! c'est juste. Vous voulez savoir le motif +de mon étrange conduite vis-à-vis de l'homme +gris? Et sa voix redevint railleuse.—Eh bien! +écoutez-moi. Cet homme s'est mis dans l'esprit +une singulière fantaisie. Il s'imagine qu'après +l'avoir haï je finirai par l'aimer. Et justement, +ajouta miss Ellen avec un cruel sourire, j'ai fait +le même rêve.</p> + +<p>—Vous voulez vous faire aimer de cet homme? +Dans quel but?</p> + +<p>—C'est alors que commencera ma vengeance. +Pardon, vous ne me comprenez peut-être pas, +dit-elle d'un ton hautain. Mais cela est, du reste, +parfaitement inutile. Et elle tendit la main au +révérend:—Au revoir, dit-elle. Demain vous +aurez de mes nouvelles.</p> + +<p>Les deux prêtres étaient tellement étonnés qu'ils +la laissèrent partir. Mais lorsque le bruit de la +porte se refermant fut arrivé jusqu'à lui, le révérend +Peters Town regarda le jeune clergyman:</p> + +<p>—J'ai peur, dit-il, qu'elle ne nous trahisse tôt +ou tard.</p> + +<p>—Pourquoi? fit le jeune homme étonné.</p> + +<p>—Parce que de la haine à l'amour il n'y a +qu'un pas.—Le clergyman tressaillit.—Mais, +acheva le révérend, nous serons là, nous... et ces +maudits apôtres de l'Irlande ne nous échapperont +pas toujours!...</p> +<br><br><br> + + + + + +<h3>CINQUIÈME PARTIE</h3> + +<h3>LES TRIBULATIONS DE SHOKING</h3> + + + + +<br><br><br> +<h3>I</h3> +<br> + + +<p>Les belles de nuit emplissaient Haymarkett, se +pressaient sous les arcades de Regent street, entraient +au café de la Régence, et refluaient jusque +dans Leicester square. Les cabs étaient devenus +rares, les public-houses qui n'avaient pas de licence +fermaient, les maisons de nuit s'ouvraient +discrètement et à la sourdine.</p> + +<p>Dans Ponton street, il y a une maison fameuse +qu'on appelle <i>l'Enfer</i> de mistress Burton.</p> + +<p>Le Français est galant, sentimental, et grand +chercheur d'illusions. Même lorsqu'il est aimé +à beaux deniers comptant, il se plaît à croire que +son physique, ou tout au moins ses qualités morales +ont un certain poids dans la balance.</p> + +<p>L'Anglais est un homme positif, il ne croit pas +à l'amour gratuit; il estime que le pauvre ne saurait +inspirer une passion sérieuse, et quand il +met la main sur son coeur, il sait bien qu'entre +elle et ce généreux viscère se trouve son portefeuille +gonflé de banknotes et de chèques. Car, ne +vous indignez pas, ô Parisiens! le lord le plus +respectable, le gentleman le plus accompli, donne +à l'objet de son amour un chèque sur les docks ou +sur la Banque, ni plus ni moins que s'il avait à +régler un fournisseur. Cela explique l'enfer de +mistress Burton et tout les enfers du monde.</p> + +<p>Et, Parisiens, pour qui ce livre est écrit, n'allez +pas croire que ce mot <i>enfer</i> est synonyme de +flammes éternelles et de souffrances atroces, qu'il +est le programme d'une légion de diables armés +de fourches et de diablotins brandissant des fouets.</p> + +<p>Non, rien de tout cela, comme vous allez voir, +en pénétrant avec nous dans l'enfer de mistress +Burton. A gauche est un marchand de cigares, à +droite un hôtel français tenu par des Allemands. +Le marchand de cigares est une marchande, ni +jeune ni vieille, ni belle ni laide, parlant un joli +français de Strasbourg, et honorée de la pratique +de tous les marchands de chevaux.</p> + +<p>L'hôtel est <i>confortable</i> et dans les prix doux; +il s'y trouve une table d'hôte de réfugiés hongrois +et polonais, qui fréquentent assidûment Argyll-Rooms +et l'Eldorado. Le marchand ferme à +minuit; à deux heures du matin, les Polonais +sont ivres et errent en titubant dans Haymarkett. +Ponton street est désert. L'enfer n'a ni flammes +ni lumières. On ne voit pas une lumière à travers +les stores baissés; on n'entend pas le moindre +bruit derrière la petite porte cintrée qui cependant, +s'ouvre et se referme de minute en minute.</p> + +<p>Un cab arrive et s'arrête. Tantôt c'est un gentleman +qui en descend. Tantôt une femme élégante, +bien encapuchonnée, bien voilée. La porte +s'ouvre et se referme, le cab s'éloigne; si la chose +était défendue, le policeman qui est au coin +d'Haymarkett n'aurait eu le temps de rien voir.</p> + +<p>Mais mistress Burton paye une licence, et le policeman +n'a rien à dire.</p> + +<p>Or, ce soir-là, comme une heure du matin sonnait, +deux hommes, deux gentlemen qui cachaient +sous les vastes plis de leur waterproofs, l'irréprochable +habit noir, le gilet à pardessous et à la +cravate blanche, accessoires obligés de tout Anglais +qui se respecte, à partir de neuf heures de +relevée, cheminaient à pied sur le trottoir de Ponton +street, se dirigeant vers la porte mystérieuse +de l'enfer. Ils allaient doucement, tout doucement, +comme des gens qui ont à se faire de sérieuses +confidences et ne sont nullement pressés d'arriver +à leur but.</p> + +<p>—Mon cher ami, disait l'un en soupirant, +Londres est bien changé depuis sept à huit ans. +Celui qui parlait ainsi, était un homme d'environ +trente-six ans, grand, blond, à la tournure militaire +et portant moustaches, ce qui ne s'est vu, +chez un officier anglais que depuis la guerre de +Crimée...</p> + +<p>—Bah! mon cher, répondait son compagnon, +un adolescent presque imberbe. Londres est toujours +la capitale du monde et la livre sterling y +règne sans partage et y procure toutes les jouissances +possibles.</p> + +<p>—J'attendais cette réponse, mon cher baronnet, +reprit le premier interlocuteur, pour vous +avouer mon cas.—J'arrive des Indes, vous le savez?—Quand +je quittai la libre Angleterre, j'avais +votre âge, un coeur sentimental et un amour mystérieux.</p> + +<p>—Ah! oui, miss Emily?—Vous m'avez déjà +dit cette histoire, répondit le jeune homme, histoire +qui a eu, je crois, le dénoûment le plus +heureux.</p> + +<p>—Hélas! oui, soupira le major Waterley.</p> + +<p>C'était bien, en effet, le major Waterley qui +avait confié un enfant à mistress Fanoche, que +nous avons vu revenir à Londres, l'heureux époux +de miss Emily et qui, enfin, avait souffert avec +reconnaissance que celui qu'il croyait son fils fût +adopté par lord Wilmot, l'excentrique personnage +d'Hampsteadt, et placé comme tel au collège de +Christ's Hospital.</p> + +<p>—Aussi vrai que je me nomme Charles Mittchell +et que je suis baronnet, répondit le jeune +homme, vous m'étonnez fort, major. Vous soupirez +en parlant de votre bonheur.</p> + +<p>—Hélas! c'est que mon bonheur n'est pas +complet.</p> + +<p>—Bah! n'aimeriez-vous plus miss Emily?</p> + +<p>—Au contraire, je l'adore!</p> + +<p>—Alors, que vous manque-t-il?</p> + +<p>—La satisfaction d'une passion fatale que j'ai +contractée dans l'Inde; et c'est pour cela que je +vous ai prié de me présenter chez mistress Burton.</p> + +<p>—Mais de quoi s'agit-il donc?</p> + +<p>—Je suis devenu fumeur d'opium. Or, il n'y +a plus à Londres un seul endroit assez respectable +pour qu'un gentleman ose s'y présenter. Les +tavernes où on fume de l'opium sont fréquentées +par des roughs, et on n'oserait y mettre les +pieds.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher major, dit le baronnet en +souriant, rassurez-vous.</p> + +<p>—On fume chez mistress Burton?</p> + +<p>—Oui, mais en grand mystère, et il faut être +initié et fortement recommandé pour avoir accès +dans la salle <i>des gens en délire</i>, c'est ainsi qu'on +appelle le sanctuaire.</p> + +<p>—Y serai-je admis, au moins?</p> + +<p>—Oui, parce que mistress Burton n'a rien à +me refuser. Mais vous me permettrez de ne pas +vous y suivre, n'est-ce pas?</p> + +<p>—A votre aise, dit le major. Sur ce dernier +mot, le baronnet Charles Mitchell souleva le marteau +de la porte, et l'enfer s'ouvrit devant eux...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + + +<p>La porte s'ouvrit. Le major et son jeune compagnon +se trouvèrent dans une allée presque +noire, à l'extrémité de laquelle vacillait un point +lumineux, c'est-à-dira une petite lampe suspendue +à la voûte et que le courant d'air de la porte avait +laissé éteindre. Si l'enfer de mistress Burton était +un lieu de délices, à coup sûr l'entrée n'en donnait +pas le programme. La porte s'était ouverte +et refermée toute seule, grâce à un cordon tiré de +l'intérieur et à un contrepoids formé par un ressort +à boudin.</p> + +<p>—Hé! dit le major, cela n'a pas précisément +l'air d'un palais.</p> + +<p>—Vous verrez, répondit Charles Mitchell. Ils +suivirent l'allée jusqu'au bout et, verticalement +au-dessous de la petite lampe, ils trouvèrent une +seconde porte. Alors le baronnet frappa deux petits +coups distincts, puis un troisième un peu +plus fort. C'était la manière usitée par les habitués +de la maison. Cette seconde porte s'ouvrit et +les deux visiteurs passèrent d'une demi-obscurité à +une lumière plus vive. Ils se trouvaient en effet +dans ce que les Anglais appellent le parloir. C'était +une petite salle fort déserte, mais dépourvue +de tout luxe. Il y avait du feu dans la cheminée, +auprès du feu une bouilloire pour faire le thé, au +milieu une table qui supportait une petite nappe +et des tartines beurrées, et auprès de cette table +une respectable lady à cheveux blancs qu'elle +portait en longs <i>repentirs</i>, les mains ornées de +bagues, proprette, grassouillette; ayant dû être +fort jolie il y avait trente ou quarante ans, et qui +avait conservé un fort beau sourire et un bel oeil +noir plein de feu. On eût dit l'épouse vénérée de +quelque haut magistrat ou de quelque alderman +de la Cité.</p> + +<p>—Bonjour, maman Margaret, dit le baronnet +sir Charles Mitchell en saluant la vieille dame et +lui baisant respectueusement la main.</p> + +<p>—Bonjour, mon fils bien-aimé, répondit la +dame avec l'accent onctueux d'une véritable +aïeule. En même temps, elle regarda le major +avec curiosité. Le baronnet prit celui-ci par la +main et dit:</p> + +<p>—Maman, je vous présente un de mes bons +amis, un parfait gentleman comme vous voyez, +le major Waterley.</p> + +<p>La vieille dame s'inclina avec autant de grâce +et de légèreté qu'eût pu le faire une femme de +pair aux réceptions de Sa Majesté la reine Victoria.—Vous +pouvez entrer, mes enfants, dit-elle +ensuite.</p> + +<p>Le major Waterley ne put s'empêcher de jeter +un regard quelque peu étonné autour de lui. Le +petit salon paraissait n'avoir qu'une issue, celle +par laquelle le major et le baronnet étaient entrés, +et il eût juré qu'il se trouvait dans quelque +paisible maison d'Hampsteadt ou de Notting Hill. +Mais la vieille dame étendit la main vers le mur +et pressa un ressort invisible. Aussitôt une porte +masquée s'ouvrit.—Venez, dit Charles Mitchell +en entraînant le major. Mille compliments, maman.</p> + +<p>Le major se trouva alors dans un nouveau corridor; +mais celui-là était large, bien éclairé; le +sol était jonché d'un épais tapis, les murs couverts +de peintures représentant des fleurs et des oiseaux +de paradis; et de distance en distance de +belles lampes à globe dépoli, posées sur des statuettes +de marbre, répandaient autour d'elles une +clarté voluptueuse et discrète. Le major fit quelques +pas et des accords mélodieux frappèrent ses +oreilles.—On danse, dit Charles Mitchell. Et +c'est mademoiselle Olympe qui tient le piano.</p> + +<p>—Qu'est-ce que mademoiselle Olympe?</p> + +<p>—Une petite dame française qui a un succès +fou à Londres. Elle a des chevaux, une charmante +maison dans Portland place, et lord Evandale se +ruine pour elle. Depuis qu'elle fréquente le salon +de mistress Burton, tout Londres y vient.</p> + +<p>Le major arrêta Charles Mitchell.—Un mot, +mon ami. Vous m'excuserez: je suis un soldat de +fortune qui revient des Indes, et n'est pas très au +courant des habitudes de l'aristocratie; avant +d'entrer, permettez-moi de vous faire quelques +questions. Nous sommes dans une maison de jeu, +de plaisir et de fumeurs d'opium? Pourquoi l'entrée, +en est-elle si obscure, si bizarre? La maison +est-elle donc clandestine?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Alors, je ne comprends pas ce mystère?</p> + +<p>—Mon ami, répondit le baronnet, vous avez +toute la naïveté d'un homme qui a vécu sous le +soleil des tropiques. Vous êtes Anglais, et vous +ignorez, je le vois, la loi anglaise, qui vous permet +de faire chez vous ce que bon vous semble, +à la condition que vous ne gênerez personne. Si +les salons de mistress Burton étaient sur la rue, +si on voyait les fenêtres brillamment éclairées; si +au travers des rideaux de mousseline, des ombres +suspectes passaient et repassaient enlacées, aux +sons d'une valse enivrante, la pudeur anglaise en +serait froissée.</p> + +<p>—Ah! fort bien, dit le major. Mais cette dame +respectable que nous venons de voir, est-ce mistress +Burlon? sa mère ou son aïeule?</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre; cette dame, qui est de +très-bonne famille, et qu'on appelle lady Perceval, +est la contrôleuse de la maison. Pardonnez-moi +le mot. Personne ne pénètre ici sans lui avoir +été présenté. Savez-vous bien qu'il faut être un +parfait gentleman pour être admis chez mistress +Burton?</p> + +<p>—Ah! c'est différent.</p> + +<p>—Maintenant, ajouta Charles Mitchell, on va +nous annoncer, et je vous présenterai à la maîtresse +de la maison.</p> + +<p>Ils étaient arrivés au bout du corridor. Il y +avait là deux grands laquais en culotte courte et +en bas de soie qui prirent les pardessus de ces +messieurs. Puis l'un d'eux ouvrit, les deux battants +d'une porte et annonça le major Waterley +et le baronnet Charles Mitchell. Le major était au +seuil d'un grand salon ruisselant de lumières, +rempli d'hommes distingués et irréprochables et +constellé de jeunes et belles femmes en robes de +bai. On dansait.</p> + +<p>—Attendons la fin de la contredanse, dit le +baronnet, puis je vous présenterai...</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> +<br> + + +<p>La contredanse finie, les danseurs reconduisirent +les dames à leur place. Alors le baronnet +reprit le major par la main et s'avança vers une +petite dame entre deux âges, qui portait une profusion +de roses dans ses cheveux blonds, des +gants rouges, des bracelets semés de rubis et +d'émeraudes, et avait au cou un collier à triple +rang de grosses perles. Cette dame, qui était +encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint, +n'était autre que mistress Burton. Le baronnet +lui baisa la main; puis il présenta le major, et +mistress Burton tendit la main à celui-ci en lui +disant:—Vous êtes désormais chez vous, monsieur. +Après quoi, elle cacha son visage dans un +énorme bouquet qu'elle tenait à la main, fit une +révérence et alla s'occuper d'un petit vieillard +fort respectable qui causait avec une toute jeune +fille.</p> + +<p>—Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet +tout bas au major, cela se passe comme dans le +meilleur monde.</p> + +<p>—Mais, où fume-t-on? demanda le major.</p> + +<p>—Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant, +vous êtes quelque peu pressé.</p> + +<p>Le major jetait autour de lui des regards ardents +et sentait une sorte d'ivresse lui monter au +cerveau, en respirant les parfums pénétrants dont +l'atmosphère était imprégnée, en admirant ces +beautés étincelantes et médiocrement vêtues.</p> + +<p>—Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet. +Ils s'assirent à une table de jeu, et un gentleman, +que le baronnet salua d'un geste, vint s'y +asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit +signe au major. Ce signe voulait dire: Le gentleman +que je vous présente est initié aux voluptés +de l'opium. En effet, quand il les eut présentés +l'un à l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le +gentleman, qui se nommait sir Robert Hatton, +dit en souriant au major:—Vous fumez, monsieur? +Moi aussi. Nous descendrons ensemble, +quand l'heure viendra.</p> + +<p>—Ah! il y a donc une heure déterminée? +demanda le major.</p> + +<p>—Oui. A quatre heures du matin seulement. +Alors, presque tout le monde est parti. Il ne +reste ici que des gens intelligents, qui préfèrent +les voluptés divines aux plaisirs grossiers.</p> + +<p>—Merci pour moi, Robert, dit le baronnet.</p> + +<p>—Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores +la félicité sans limites, alors. Le baronnet haussa +imperceptiblement les épaules. Sir Robert était +un enthousiaste.</p> + +<p>—Écoutez, dit-il, fous que vous êtes, vous +tous qui méprisez l'opium. Vous ne savez donc +pas que, tandis que le corps commence à s'engourdir +dans un demi-sommeil plein de charme +et de mollesse, l'âme se dégage de lui et se crée +des horizons et des mirages, et peuple et décore +à sa fantaisie les lieux où se trouve son corps. +Tout à l'heure nous descendrons dans le caveau. +Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu y +viendras.</p> + +<p>—Non, la tentation de vous imiter pourrait +s'emparer de moi. Comment est-il, ce caveau?</p> + +<p>—C'est une petite salle de forme ronde, tendue +d'étoffe orientale. Tout le long des murs +règne un large divan sur lequel se placent les +fumeurs. Chacun d'eux a à la portée de sa main +une pipe, un grain d'opium et une lampe. On +s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrième +gorgée, les murs de la salle disparaissent. +C'est-à-dire que l'horizon s'agrandit, le ciel bleu +des tropiques apparaît; des légions de houris et +de bayadères passent enlacées devant vous, dans +un rayon de soleil et vous enivrent de leurs +sourires.</p> + +<p>—Et c'est là ce que tu appelles: les félicités +sans bornes? Mon cher, dit le baronnet, j'aime +mieux baiser le bout des doigts de madame +Olympe que tu vois là-bas, auprès de la cheminée, +dans le grand salon, que rêver toute cette +fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit +peu à peu à l'abrutissement le plus complet.</p> + +<p>Le gentleman Robert Hatton regarda le major +en souriant: Il vous fait pitié, n'est-ce pas? dit-il.</p> + +<p>—Oh! certes, répondit le major, dont le visage +contracté exprimait la passion féroce.</p> + +<p>—Mon cher major, dit Charles Mitchell en +riant, vous jouez en dépit du bon sens. En effet, +le major, qui avait le baronnet pour partenaire +contre le gentleman, entassait faute sur faute.—Je +ne suis pas très-fort, dit-il, excusez-moi...</p> + +<p>—Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit +troublé par la description que vient de vous faire +mon ami Robert.</p> + +<p>—Oh! répondit le major, tout ce qu'il a dit +est exact. Et il jeta les yeux sur la pendule de la +cheminée du salon de jeu, qui marquait deux +heures et demie.</p> + +<p>—Vous avez encore une heure et demie à +attendre, dit le baronnet en riant. Aussi, j'en +veux profiter. Je veux vous présenter à la <i>Sirène</i>.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley +avec indifférence.</p> + +<p>—Une femme bien autrement séduisante que +toutes les houris imaginaires que vous entrevoyez +à travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman +sir Robert et le major échangèrent un regard de +pitié. Mais Charles Mitchell reprit:—Vous ne +me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la +Sirène. Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie +de causer avec vous, depuis qu'elle sait que vous +revenez des Indes.</p> + +<p>—Eh bien! après la partie. Mais ajouta le +major, vous le savez, j'adore ma femme. Et nulle +créature humaine ne saurait me la faire oublier.</p> + +<p>Un sourire glissa sur les lèvres du baronnet.</p> + +<p>—Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevèrent +la partie.</p> + +<p>—Venez, dit alors le baronnet au major. Et il +le conduisit dans un salon voisin où une jeune +femme était assise à l'écart. Brune et les lèvres +rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes +créatures, à une pivoine poussée au milieu d'une +touffe de lys. Son oeil fascinateur était bien celui +d'une sirène,—on ne lui connaissait pas d'autre +nom du reste,—et quand son regard noir et +profond eut rencontré le regard du major Waterley, +celui-ci se sentit frissonner de la tête aux +pieds, et il oublia momentanément l'ardent désir +de fumer l'opium qui l'avait amené chez mistress +Burton.</p> + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> +<br> + + +<p>La Sirène avait un autre nom sans doute; mais +ce nom avait disparu dans l'oubli, et depuis +qu'elle était une des célébrités galantes de Londres, +on ne l'appelait pas autrement. La beauté, +comme l'amour, vit essentiellement des contrastes. +A Paris, à Vienne, à Florence, on eût +trouvé la Sirène moins belle qu'à Londres. Cette +femme aux cheveux noirs, aux yeux bleus, au +teint mat et légèrement bistré faisait sensation +parmi toutes les filles d'Ecosse ou d'Irlande aux +cheveux blonds. Mais ce nom de Sirène s'appliquait +moins peut-être à sa beauté qu'à sa voix qui +avait de mystérieux entraînements. D'où venait-elle? +était-elle Anglaise, Italienne ou Française? +On ne le savait pas, car elle parlait presque toutes +les langues sans accent. C'était mistress Burton +qui l'avait découverte et en avait fait le plus bel +ornement de ses salons. Il y avait de cela environ +deux mois.</p> + +<p>Depuis lors, la Sirène avait fait parler d'elle +aux quatre coins de Londres; c'est à dire qu'on +se l'était disputée avec acharnement, qu'on s'était +battu pour elle et qu'un tout jeune homme, lord +H..., dans un accès de folie, s'était tué à la porte +de la jolie maison qu'elle habitait dans Portland +place. Nous l'avons dit, à peine eût-elle levé les +yeux sur le major Waterley que celui-ci, qui +tout à l'heure protestait de son amour pour miss +Emily qu'il venait d'épouser, s'était senti tressaillir +de la tête aux pieds et avait éprouvé sur-le-champ +l'attraction mystérieuse qu'exerçait +cette singulière créature. Elle lui avait indiqué +une place auprès d'elle sur le sopha où elle était +assise, et dès lors le major avait oublié le motif +premier de sa présence chez mistress Burton, +c'est-à-dire son ardent désir de fumer de l'opium. +Et, tandis que la Sirène commençait son oeuvre; +sir Charles Mitchell, le jeune baronnet qui avait +servi d'introducteur au major Waterley, s'était +écarté discrètement, avait promené pendant un +instant un regard indécis autour de lui comme s'il +eût cherché quelqu'un au milieu de cette foule +élégante, et, passant dans les salons de mistress +Burton, il avait fini par murmurer:</p> + +<p>—Je crois que mon bon ami Arthur s'est moqué +de moi.</p> + +<p>Mais, comme il faisait cette réflexion entre ses +dents une porte s'ouvrit, celle par laquelle le major +et lui étaient entrés, et un jeune homme se +montra sur le seuil.—Ah! enfin! se dit sir +Charles Mitchell. Et il se dirigea vers le nouveau +venu qui lui tendit la main.</p> + +<p>Or, ce nouveau venu n'était autre que ce jeune +et élégant étourdi, le marquis de L..., que nous +avons entrevu à Hyde Park, causant avec miss +Ellen Palmure et lui demandant si le gentleman, +qui venait de passer à cheval auprès d'elle n'était +pas le prince russe qui se mourait d'amour depuis +dix-huit mois qu'il l'avait rencontré à Nice ou +à Monaco. Le marquis n'adressa qu'un mot au baronnet.—Eh +bien?—Eh bien, il est venu, dit +le baronnet. Il est ici? Il cause avec la Sirène.</p> + +<p>—Ah! ah! dit le marquis, c'est à merveille.</p> + +<p>—Tout à l'heure on le fera descendre chez les +fumeurs; si toutefois c'est nécessaire. Je crois +bien que la Sirène fera la besogne toute seule. +Tout en causant à voix basse, les deux jeunes +gens observaient du coin de l'oeil le major Waterley qui +paraissait sous un charme étrange et qui +suspendait son regard et son âme aux lèvres de la +Sirène.—Vous pouvez être certain, dit le baronnet, +qu'il ne voit plus et n'entend plus qu'elle en +ce moment.</p> + +<p>—Alors l'épreuve sera inutile.—Je le crois.</p> + +<p>Il y eut un silence parmi les deux jeunes gens. +Puis le baronnet prit le marquis par le bras, l'entraîna +dans une embrasure de croisée et lui dit:</p> + +<p>—Vous plairait-il de causer quelques minutes.</p> + +<p>—Comment donc, mon cher?</p> + +<p>—Je commence à être si fort intrigué, reprit +le baronnet, que j'éprouve le besoin de vous demander +une explication.</p> + +<p>—Ah! fit le marquis en souriant, vous êtes +intrigué?</p> + +<p>—Au plus haut degré.</p> + +<p>—Je le suis peut-être autant que vous.</p> + +<p>—Alors, je ne comprends absolument plus +rien à tout cela, dit le baronnet, et, à moins que +vous ne vous moquiez de moi...</p> + +<p>—Charles!</p> + +<p>—Voyons, expliquons-nous nettement.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux.</p> + +<p>—Avant-hier, au club, vous m'avez proposé la +singulière partie que voici: nous devions jouer +un écarté en cinq points, sans revanche. Si je gagnais, +vous me donniez mille livres... Si je perdais, +je m'engageais à faire, pendant trois jours, +tout ce que vous me demanderiez, à la condition, +toutefois, que vous n'exigiez rien de moi qui ne +fût d'un parfait gentleman.</p> + +<p>—Et vous avez perdu, et il est juste que vous +vous éxécutiez, dit le marquis.</p> + +<p>—Attendez encore. La partie perdue, vous +m'avez dit: Vous connaissez le major Waterley?—Sans +doute, ai-je répondu.—Eh bien! je désirerais +que vous le présentassiez chez mistress +Burton.—Là, m'avez vous dit encore, vous tâcherez +que la Sirène le subjugue, le fascine, le +grise, dussiez-vous l'entraîner dans le salon souterrain +où l'on fume de l'opium.</p> + +<p>—Certainement, je vous ai dit cela, dit le marquis.</p> + +<p>—Or, continua sir Charles Mitchell, j'ai obéi à +vos instructions. J'ai amené le major ici d'autant +plus facilement qu'il est fumeur d'opium enragé, +et vous devez voir à l'animation de son visage +que la Sirène lui plaît fort.</p> + +<p>—Eh bien, fit le marquis.</p> + +<p>—Eh bien! je désirerais savoir quel intérêt +vous pouvez avoir à ce que le major devienne +amoureux de la Sirène?</p> + +<p>—Je n'en ai aucun.</p> + +<p>—Plaît-il!</p> + +<p>—C'est la vérité pure.</p> + +<p>—Alors quelle singulière fantaisie?...</p> + +<p>—Je n'ai pas de fantaisie. J'obéis, voilà tout.</p> + +<p>—Est-ce que vous aussi, vous auriez perdu +une partie?</p> + +<p>—Non, mais je suis moi-même, fasciné par +une sirène. Une sirène qui ne viendra jamais +ici, comme vous le pensez sans doute. C'est elle +qui, pour des motifs qu'elle n'a pas cru devoir +me donner, a voulu que le major et la Sirène +fussent mis en rapport.</p> + +<p>—Peut-on savoir le nom de <i>votre</i> Sirène?</p> + +<p>—Oui, dit le marquis. C'est miss Ellen Palmure.</p> + +<p>A ce nom, sir Charles Mitchell eut une véritable +exclamation d'étonnement.—Par ma foi! dit-il, +si je comprends un mot à tout cela je veux +être pendu à la porte même de Newgate, comme +coupable de fenianisme.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit le marquis, comme un +écho.</p> + +<p>Cependant les salons de mistress Burton commençaient +à se vider peu à peu, et l'heure des fumeurs +d'opium approchait.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> +<br> + + +<p>Cette même nuit-là, vers cinq heures du matin, +une voiture dont les stores étaient soigneusement +baissés stationnait au coin de Panton street et +d'Haymarket. Il y avait déjà plus d'une heure +qu'elle était là, et on eût pu croire que le cocher +attendait ses maîtres, et que, par conséquent, la +voiture était inoccupée, si, de temps à autre, un +des stores ne se fût soulevé à demi, laissant apercevoir +une tête de femme qui jetait dans la rue un +regard investigateur. De quart d'heure en quart +d'heure la porte de l'enfer s'ouvrait et un couple +en sortait. Chaque invité de mistress Burton +s'en allait reconduisant une de ces beautés faciles +que faisait pâlir la Sirène. Tout à coup le store +se souleva vivement. Cette fois, un homme était +sorti seul de l'enfer et marchait rapidement vers +la voiture stationnaire. Aussitôt qu'il fut tout +près, la portière s'ouvrit:—Montez, dit une +voix de femme.</p> + +<p>Ce personnage, qui n'était autre que le marquis +de L..., entra lestement dans la voiture dont +la portière se referma. Alors il se trouva tête à +tête avec miss Ellen.—Eh bien? dit-elle.</p> + +<p>—Eh bien! je crois que tout est pour le +mieux, dit le marquis.</p> + +<p>—Il mord à la Sirène?</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il est fou.</p> + +<p>—A-t-il fumé de l'opium?</p> + +<p>—Non, la chose était inutile. Pourtant il était +venu dans cette intention, car il paraît qu'il possède +au plus haut degré cette étrange passion, +mais les regards et la voix de la Sirène l'en ont +détourné. Quand on est venu lui dire que la salle +des fumeurs était ouverte, il n'a même pas répondu.</p> + +<p>—Il regardait la Sirène, fit miss Ellen avec +une pointe d'ironie.</p> + +<p>—Il la contemplait, il l'adorait...</p> + +<p>—Et ils sont encore là-bas?</p> + +<p>—Oui. Mais mistress Burton a envoyé chercher +un cab pour eux. Tenez, le voilà. En effet, +une voiture venait de s'arrêter à la porte même +de l'enfer.</p> + +<p>—Et vous croyez qu'il la suivra?</p> + +<p>—En ce moment, elle le conduirait au bout +du monde.</p> + +<p>Miss Ellen tira le gland de soie qui correspondait +au petit doigt de son cocher, et, en même +temps, elle baissa la glace du devant du coupé.—Avance +de quelques pas, dit-elle. Le coupé +vint se ranger tout auprès du cab. Alors miss Ellen +laissa la glace baissée, mais elle fit descendre le +store de façon à voir et entendre sans être vue.—Attendons, +dit-elle, je veux avoir une certitude.</p> + +<p>Cinq minutes après, la porte de l'enfer se rouvrit. +Bien que les voitures de place à Londres +ne soient point assujetties à avoir des lanternes, +le cab qu'on était allé chercher en avait deux, +dont la réverbération se projetait jusque sur le +trottoir. Cette clarté permit à miss Ellen de voir +sortir de l'enfer une femme douillettement enveloppée +dans un burnous de cachemire blanc. +C'était la Sirène. Elle s'appuyait sur le bras d'un +homme que le marquis de L..., désigna tout bas +à l'oreille de miss Ellen:—C'est lui, dit-il. En +effet, c'était le major Waterley. Il avait l'oeil +morne, le visage abruti des hommes qui sont +mordus au coeur par une passion violente et sauvage.—Montez, +dit la Sirène en s'élançant la +première dans le cab. Le major obéit.—Portland +place, dit-elle au cabman. Le cab partit.</p> + +<p>—Maintenant, dit miss Ellen, je suis tranquille. +Merci, marquis, vous êtes un gentilhomme +accompli.</p> + +<p>—Miss Ellen, répondit le marquis, savez-vous +que tout ce que vous m'avez fait faire là est bien +étrange? Et ma curiosité est piquée au plus haut +degré.</p> + +<p>—Mais vous ne saurez rien, mon ami. Avez-vous +donc oublié nos conventions? Vous m'avez, +demandé la faveur de monter à cheval avec moi +deux fois par semaine, n'est-ce pas? Et je vous +l'ai accordée, à la condition que vous me rendriez +un service sans chercher à en pénétrer le +mystère. Eh bien! je tiendrai ma parole, tenez +la vôtre.</p> + +<p>—Mais ne saurais-je jamais rien?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela. Si vous êtes discret, +docile, obéissant, dit la jeune fille en riant, on +vous dira peut-être quelque chose plus tard. +Adieu...</p> + +<p>—Comment! vous me renvoyez?</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous mette chez vous?</p> + +<p>—Volontiers, dit le marquis.</p> + +<p>—24, Pall-Mall, dit la jeune fille au cocher. +Quelques minutes après, le marquis était à sa +porte.—Où allez-vous? dit-il à miss Ellen en +lui baisant la main.</p> + +<p>—Encore un mystère! dit-elle. Et elle attendit +que le marquis fût entré. Alors elle dit au +cocher:—A Hampsteadt, Heathmount, 18. Le +coupé partit. Alors miss Ellen murmura:—Je +suppose que mistress Fanoche n'a pas dormi bien +profondément cette nuit. Une demi-heure après, +le coupé s'arrêtait à la porte de ce cottage où +mistress Fanoche avait caché jadis Ralph, le petit +Irlandais, et dans le jardin duquel lord Palmure +s'était vu mettre un masque de pois sur le visage.</p> + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> +<br> + + +<p>Pénétrons maintenant chez mistress Fanoche, +notre ancienne connaissance de Dudley street. +Mistress Fanoche avait renoncé, comme on le +pense bien, à son premier métier de nourrisseuse +d'enfants. D'abord elle s'était séparée de la vieille +dame aux lunettes qui battait les enfants par +inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, +hésité à la trahir. On se souvient de ce qui s'était +passé entre mistress Fanoche et l'homme gris. +Après la disparition de Ralph, elle était retournée +à Londres et à son grand étonnement, elle +avait trouvé sa maison déserte. Si la vieille dame +qui était partie, la veille au soir, en compagnie +de lord Palmure et qui se voyait déjà propriétaire +d'un joli cottage à Brighton avait abandonné les +cinq petites filles dans le jardin, après son départ, +une main charitable avait recueilli les pauvres +délaissées.</p> + +<p>Par les soins de l'homme gris, les enfants +avaient été conduites dans une vraie pension où +on prendrait soin d'elles et où on ne les maltraiterait +pas. Mistress Fanoche ne s'était pas beaucoup +préoccupée de savoir ce qu'étaient devenues +ses anciennes pensionnaires; elle était retournée +à Hampsteadt où elle s'était tenue bien tranquille, +jusqu'au jour où l'homme gris, au lieu de la +châtier, avait préféré se servir d'elle pour représenter +au major Waterley le petit Irlandais comme +son fils et le faire admettre ainsi à Christ's Hospital. +Mistress Fanoche avait été largement payée. +Aussi, depuis ce temps-là, vivait-elle fort tranquillement, +mangeant ses petites économies, et +craignant, sinon Dieu, au moins cet homme qui +se jouait d'un pair d'Angleterre et lui appliquait +un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche +avait conservé Mary l'Écossaise, sa fidèle +servante. Mary sortait seule, allait aux provisions +et rapportait à sa maîtresse, qui n'osait franchir +le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. +C'était ainsi que mistress Fanoche avait été tenue +au courant de ce qui se passait dans le cottage +voisin, chez le prétendu lord Wilmot qui, pour +elle, était toujours le mendiant voisin. Elle avait +appris, par la même source, que le condamné +John Colden avait été arraché à l'échafaud et que +l'homme gris, soupçonné d'avoir préparé cet enlèvement, +n'avait pas reparu au cottage depuis. +Cette dernière information avait permis à mistress +Fanoche de reposer plus librement. Elle avait +servi l'homme gris, mais elle le craignait, et la +Comme elle prenait son thé, vers huit heures du +soir, elle entendit sonner à la grille du cottage. +Mary alla ouvrir et revint avec une lettre. Cette +lettre ne lui avait point été remise par le facteur, +mais bien par un homme dont elle n'avait pu +voir le visage, car il était enveloppé dans un +grand manteau et avait son chapeau rabattu sur +ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette +lettre, éprouva un petit tremblement nerveux.</p> + +<p>Les consciences timorées, comme celle de la +nourrisseuse d'enfants, ont de ces pressentiments +inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette lettre +avec une sorte de répugnance, puis elle courut à +la signature. Mais la signature était absente. Elle +lut: «Mistress Fanoche est priée d'attendre cette +nuit la visite d'une personne qui viendra lui +parler de choses de la plus haute importance. Si +mistress Fanoche n'ouvrait pas à la personne +qui sonnera, elle s'exposerait à de vifs désagréments. +Si mistress Fanoche avait la malencontreuse +idée de porter la présente lettre à la police, +elle s'exposerait à d'autres mésaventures. Enfin, +si elle confiait à qui que ce soit la substance de +ladite missive, elle encourrait la colère d'un personnage +puissant.» La lettre échappa aux mains +de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur +s'empara d'elle.—Oh! dit-elle à Mary, ce n'est +pas possible, on t'a trompée... L'homme gris +n'est pas en prison.</p> + +<p>Et, à partir de ce moment, mistress Fanoche +fut en proie à une véritable panique. Néanmoins +elle se conforma aux avis mystérieux renfermés +dans la iettre, elle ne la montra point à Mary et +exigea même que celle-ci s'allât coucher, son +service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit elle-même, +elle demeura dans ce petit salon qui donnait +sur le jardin et dans lequel, un soir, +Shoking et l'homme gris avaient pénétré si brusquement. +Là, anxieuse, tremblant au moindre +bruit, elle attendit. La soirée s'écoula; elle entendit +sonner minuit à toutes les paroisses du voisinage: +puis deux heures du matin, puis trois et +quatre. Le visiteur mystérieux ne se présentait +pas. Mistress Fanoche commençait à espérer +vaguement qu'on l'avait mystifiée. Mais, tout à +coup la sonnette tinta.</p> + +<p>Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son +sang affluer violemment à son coeur. Un moment +même elle crut qu'elle n'aurait pas la force de +bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle +sortit de la maison et traversa le jardin. Arrivée +auprès de la grille, elle respira plus librement. +Elle avait reconnu une femme dans la personne +qui sonnait. Elle ouvrit la grille et une voix jeune +et fraîche lui dit:—Vous êtes bien mistress +Fanoche?</p> + +<p>—Oui, dit-elle.</p> + +<p>—Je suis la personne que vous attendez, dit +miss Ellen, car c'était elle. Et la patricienne +entra, ajoutant: Je suis la fille de lord Palmure.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> +<br> + + +<p>Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit +dans le petit salon où elle était tout à +l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commencé +à respirer en voyant une femme; elle se +rassura presque entièrement en entendant prononcer +le nom de lord Palmure. Un lord qu'on +avait ainsi traité dans son jardin à elle, mistress +Fanoche, et qui n'en avait pas tiré vengeance, +devait être un homme de moeurs douces et par +conséquent peu à craindre. Et puis, enfin, il n'était +pas question de l'homme gris, le personnage +tant redouté. Cependant, lorsque miss Ellen eut +relevé son voile et que son oeil se fut arrêté sur +mistress Fanoche, cette dernière ne put s'empêcher +de tressaillir.</p> + +<p>—Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le +temps de vous faire un long discours; et je vais +vous expliquer en deux mots le motif et le but +de ma visite nocturne. Vous avez été nourrisseuse +d'enfants? dit miss Ellen.</p> + +<p>—J'ai tenu un pensionnat, répondit mistress +Fanoche.</p> + +<p>—Vous aviez l'habitude de faire noyer les +enfants...</p> + +<p>—Oh! quelle calomnie!... s'écria mistress +Fanoche, qui devint tout à coup livide.</p> + +<p>—C'est du moins ce qu'a déclaré un homme +que la justice a sous la main et qui se nomme +Wilton.</p> + +<p>—Le misérable!</p> + +<p>Miss Ellen haussa légèrement les épaules.—Chère +madame, dit-elle, je vous l'ai dit, je n'ai +pas le temps d'entrer avec vous dans de longs +détails; laissez-moi donc aller droit au but. Je +viens vous donner à choisir: ou Botany Bay, +c'est-à-dire la transportation, si même vous n'êtes +condamnée à mort, ou l'impunité et quatre mille +livres. Il est bien entendu, vous le comprenez, +que j'ai besoin de vous.—Mais, milady, balbutia +mistress Fanoche, de plus en plus dominée +par l'accent hautain de la jeune fille, et comme +palpitante sous son regard, je vous jure...</p> + +<p>—Écoutez-moi donc, fit sèchement miss Ellen, +vous allez voir que je suis renseignée. Il y a +quelques mois, un officier, revenant des Indes, +le major Waterley, vous écrivit pour vous réclamer +un enfant qui vous avait été confié.</p> + +<p>—Ah! s'écria mistress Fanoche. Voilà bien +qui prouve que je suis innocente de tout ce dont +on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu au major. +Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui +pensionnaire du collège de Christ's Hospital.</p> + +<p>—Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet +enfant vous l'aviez volé, il se nommait Ralph; +mon père a voulu le ravoir et il s'est adressé à +la vieille dame qui était votre associée.</p> + +<p>Mistress Fanoche courba la tête. Elle voyait +que miss Ellen était plus instruite qu'elle ne le +supposait d'abord.</p> + +<p>Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'échappa, +tomba aux mains d'une bande de voleurs, fut +envoyé à Cold bath field et condamné au moulin, +puis enlevé par un certain John Colden, qui a été +condamné à mort.... Enfin, une personne qu'on +appelle l'homme gris vous l'a rendu, à la seule +fin que vous le présentassiez au major Waterley +comme son fils.</p> + +<p>Le nom de l'homme gris avait fait pâlir mistress +Fanoche.—Cet homme, dit-elle, est tout +puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai dû +obéir, sous peine de mort.</p> + +<p>—Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis +son ennemie, moi. Et j'ai engagé avec lui une +lutte sans trêve ni merci. Elle disait cela avec +un calme hautain, le regard assuré, la tête rejetée +en arrière, et mistress Fanoche ne put s'empêcher +d'éprouver pour elle une naïve admiration.</p> + +<p>—Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme +gris!</p> + +<p>—Et je l'ai presque terrassé à cette heure, +dit miss Ellen avec un accent qui fit passer une +conviction dans l'esprit de la nourrisseuse d'enfants. +J'avais besoin d'un instrument pour lui +donner le coup de grâce, ajouta miss Ellen. Cet +instrument, c'est vous.</p> + +<p>La nourrisseuse se prit à trembler.—Oh! pas +moi, madame, pas moi!...</p> + +<p>—Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage +et en retira un papier qu'elle mit sous les +yeux de mistress Fanoche frémissante, tenez, +lisez...—Un ordre d'arrestation! exclama la +nourrisseuse éperdue.</p> + +<p>—Signé du lord chief justice.</p> + +<p>—Mais, je suis perdue, mon Dieu!</p> + +<p>—C'est-à-dire que, je n'ai plus qu'à remettre +cet ordre à deux policemen et vous serez conduite +à Newgate demain matin. Cependant, vous n'irez +pas en prison et vous toucherez une récompense +de quatre mille livres si vous me servez.</p> + +<p>—Mais, si je vous sers, milady, s'écria mistress +Fanoche qui se voyait dans un impasse +terrible, l'homme gris me tuera.</p> + +<p>—Et si vous ne me servez pas, vous serez +pendue. Wilton, à qui on a promis sa grâce, s'il +faisait des révélations, est prêt à donner le chiffre +de vos victimes.</p> + +<p>Mistress Fanoche commençait à s'arracher les +cheveux et elle avait les yeux pleins de larmes. +Un moment elle songea à se ruer sur miss Ellen, +à appeler Mary l'Écossaise à son aide et à lui +arracher l'ordre d'arrestation. Mais c'eût été une +violence inutile. Même en assassinant miss Ellen +elle n'eût pas détourné l'orage.</p> + +<p>—Au lieu de vous lamenter, dit encore miss +Ellen, écoutez-moi attentivement, et vous verrez +que le danger que vous redoutez peut être conjuré. +Le jour où je me servirai de vous pour +frapper l'homme gris, il sera pendu et ne pourra +plus se venger de vous.</p> + +<p>—Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il +que je fasse?</p> + +<p>—Il faut que vous déclariez par un écrit +adressé au lord chief justice que l'enfant rendu +au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est +Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le +même qui a été condamné au moulin.</p> + +<p>—Mais si j'écris cela, dit mistress Fanoche, +je m'avoue coupable.</p> + +<p>—Sans doute, et il faut même que vous confessiez +dans cet écrit que vous avez confié le fils +du major à Wilton, qui l'a noyé.</p> + +<p>—Et alors je suis perdue! dit encore mistress +Fanoche.</p> + +<p>—Vous serez condamnée, mais la reine vous +fera grâce.</p> + +<p>—Et qui me l'assure?</p> + +<p>—Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait +un tel accent de sincérité dans ce mot unique, que +mistress Fanoche ajouta foi à cette promesse.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> +<br> + + +<p>Le jour naissait, comme il naît à Londres. +C'est-à-dire que le brouillard devenait rouge et +transparent et que les arbres du jardin apparaissaient +peu à peu au travers. Miss Ellen dit à +mistress Fanoche:—Puisque vous avez toujours +peur de l'homme gris, venez avec moi, je vais +vous mettre en lieu sûr.</p> + +<p>—Où me conduisez-vous donc? demanda la +nourrisseuse.</p> + +<p>—Chez le révérend Peters Town, l'homme le +plus puissant de Londres.</p> + +<p>—Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, +dit-elle.</p> + +<p>Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a +parlé de l'archevêque de Cantorbéry? Eh bien! +le révérend Peters Town lui donne secrètement +des instructions.</p> + +<p>A la suite de son entretien avec miss Ellen, +mistress Fanoche voyait clairement une chose; +c'est qu'elle était doublement perdue, si elle n'obéissait +pas aveuglément.—Soit, dit-elle, je suis +prête à vous suivre.</p> + +<p>Miss Ellen remit son manteau et en baissa le +capuchon sur sa tête. Mistress Fanoche jugea +inutile de réveiller Mary l'Écossaise et de lui apprendre +son départ. Quelques minutes après, les +deux femmes montaient dans le cab que miss Ellen +avait laissé à la porte.—Elgin Crescent! dit-elle +au cabman.</p> + +<p>Le révérend Peters Town attendait sans doute +la visite de miss Ellen, car à peine le cab fut-il +arrêté à sa porte que cette porte s'ouvrit et que +le prêtre anglican vint à la rencontre des deux +femmes.—Je vous présente mistress Fanoche dont +je vous ai parlé, dit miss Ellen.</p> + +<p>Le prêtre fit passer les deux femmes dans son +cabinet et se prit à regarder, curieusement, la +nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui fit +un signe mystérieux que le révérend comprit, car +il la fit passer dans une pièce voisine laissant mistress +Fanoche toute seule.</p> + +<p>—Eh bien, elle consent?</p> + +<p>—A tout. Avez-vous prévenu le lord chief +justice?</p> + +<p>—Sans doute, puisque je vous ai envoyé. +l'ordre d'arrestation. Mais il y a une difficulté que +nous n'avions pas prévue, reprit le révérend. +Cette femme va faire sa déposition par écrit...</p> + +<p>Elle confirmera ensuite cette déposition de +vive voix en présence d'un magistrat de police et +de deux secrétaires.</p> + +<p>—Je lui ai promis sa grâce.</p> + +<p>—Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les +débats du procès, s'il avait lieu, seraient publiés, +et que la liberté de la presse nous gênerait.</p> + +<p>—Mais le procès n'aura pas lieu. On la relâchera +sous caution et elle pourra quitter l'Angleterre.</p> + +<p>—Sa déposition n'en sera pas moins valable.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Mais vous ignorez peut-être, miss Ellen, +les règlements de Christ's Hospital et les singuliers +privilèges dont jouit ce collége, depuis le +roi Edouard VI son fondateur.</p> + +<p>—Vous allez voir que je n'ignore absolument +rien, répondit miss Ellen en souriant. Tout élève +revêtu de la soutane bleue et portant les bas jaunes, +est inviolable. On ne pourrait l'arrêter que +s'il commettait un crime dans la rue.</p> + +<p>Il y a mieux; je suppose qu'on le désigne à un +policeman auquel on dira: Cet enfant est un condamné +évadé de Bath square; le policeman ne +voudra pas le croire; mais, le crût-il, il vous répondra: +Je ne puis pas mettre la main sur +un enfant revêtu de la soutane bleue. Enfin, +j'admets, comme dernière hypothèse, qu'un policeman +intimidé ose passer outre et mettre la main +sur l'enfant, que celui-ci soit ramené en prison, +reconduit au moulin et reconnu par tous les gardiens +de Bath square, le lord maire protestera +et, à la tête de ses aldermen, ira le réclamer.</p> + +<p>—Vous voyez donc bien, dit le révérend Peters +Town, que tous nos efforts échoueront contre +cette loi qui protège les élèves de Christ's Hospital.</p> + +<p>—Non, dit miss Ellen, car on arrêtera l'enfant +dépouillé de son costume. J'ai tout prévu.</p> + +<p>Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagné une +femme qu'on appelle la Sirène? Cette, femme a fasciné +le major Waterley: dans huit jours, cet +homme n'aura plus qu'une pensée, qu'une volonté, +qu'un but, être l'esclave de la Sirène. Il ne se +souviendra même plus qu'il a une femme. +D'ailleurs j'ai pris soin de me débarrasser provisoirement +de mistress Waterley. Elle n'est plus +à Londres.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc fait pour cela?</p> + +<p>—Une chose bien simple: elle a reçu une heure +après que son mari était sorti pour aller au club, +un télégramme qui l'appelait en toute hâte a +Glascow auprès de son père qui, disait la dépêche, +avait fait une chute de cheval. Elle a fait chercher +le major partout; on ne l'a point trouvé, car il +était chez mistress Burton, et la pauvre femme a +pris le train de minuit. Elle arrivera demain soir +chez son père, qu'elle trouvera bien portant +et nous avons trois jours devant nous, en supposant +même qu'elle revienne sur-le-champ.</p> + +<p>Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est +aux genoux de la Sirène.</p> + +<p>Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, +qui a oublié sa femme, mais a un vague souvenir +de celui qu'il croit son enfant, court à Christ's +Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain +jeudi, jour de congé. Le supérieur du collége +laisse l'enfant sortir avec son père, et celui-ci +le conduit chez la Sirène.</p> + +<p>—Mais, dit le révérend, la difficulté, l'impossibilité +même dont je vous parle existe toujours. +L'enfant est revêtu de son costume, et vous savez +que lorsqu'un père obtient l'admission de son +fils à Christ's Hospital, il prend l'engagement de +le laisser sous ce vêtement jusqu'au jour où il a +terminé son éducation.</p> + +<p>—Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le +major ne violera pas cet engagement. Mais la Sirène +le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un narghilé, +on se débarrassera du major quand on voudra. +On déshabillera l'enfant. La Sirène se charge +de lui mettre un joli petit habit bleu ou vert, +avec des boutons de métal, ce qui ne peut manquer +de l'enchanter.</p> + +<p>—Et, alors la police arrivera.</p> + +<p>—Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, +c'est la vôtre.</p> + +<p>—Mais enfin dit encore le révérend, vous savez +que les arrestations dans les maisons sont +très difficiles.</p> + +<p>—Aussi arrêtera-t-on l'enfant dans la rue. A +Hyde-Park, par exemple, où la Sirène le conduira +à la promenade.</p> + +<p>Et, comme il regardait miss Ellen avec une +sorte d'admiration, on entendit retentir un coup +de sonnette. En même temps le clergyman qui +servait de secrétaire au révérend entra.—Voici le +magistrat de police et ses secrétaires, dit-il. Le +révérend repassa dans son cabinet, où mistress Fanoche +attendait, livrée à mille angoisses.—Madame, +lui dit-il, l'heure est venue pour vous de +faire votre confession pleine et entière. La porte +s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors +mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur +perler à son front, et sa vue se troubla, et il lui +sembla qu'elle entrevoyait, à travers un brouillard, +se dresser la potence devant Newgate et +Calcraff la regarder et lui crier: C'est à ton tour +maintenant!</p> + + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> +<br> + + +<p>Pénétrons à présent chez la Sirène. La Phryné +pour qui on se brûle si gentiment la cervelle, la +fauve enchanteresse aux yeux de basilic possède +une charmante maison dans Portland Place. C'est +sir Arthur L..., le malheureux gentleman dont +elle repoussait l'amour, et qui s'est tué de désespoir, +qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il +avait préparé la maison pour elle; il avait appelé +à son aide des architectes, des peintres et des +sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante +demeure. Il avait peuplé le jardin de statues, +entassé dans l'intérieur de la maison des +curiosités et des objets d'art; il en avait fait, en +un mot, un temple pour son idole. Mais l'idole +refusait de l'habiter, lui vivant. Alors sir Arthur +fit son testament et se tua. Le testament léguait +la maison à la Sirène, et la Sirène en prit possession +sans remords. C'est là qu'à dix heures du +matin, la courtisane, appuyée à une fenêtre de +son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air +et se réchauffe à un pâle rayon de soleil qui a fini +par triompher du brouillard. De temps en temps, +elle se retourne et jette un regard sur un homme +endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major +Waterley. Il dort, les vêtements en désordre, +la barbe défrisée, les cheveux emmêlés. Il dort +d'un sommeil lourd et profond, résultat d'une +double ivresse, celle du vin et de l'opium.</p> + +<p>Dans un coin du boudoir est encore une table +chargée des débris d'un souper. A terre, auprès +du dormeur, gît sur le tapis le tuyau d'un narghilé. +Le major a le front livide, les lèvres pendantes, +et ses membres affaissés et ballants semblent +attester que toute énergie a disparu de ce +corps robuste et bien constitué. La Sirène le +regarde de temps en temps; puis elle se remet à +la fenêtre, et son oeil se dirige au delà du jardin, +dont on aperçoit la grille entre deux arbres verts. +Elle paraît attendre quelqu'un. En effet, bientôt +une voiture s'arrête devant la grille.—Enfin, +murmure la Sirène, elle le verra endormi et +verra si j'ai tenu ma parole.</p> + +<p>Une femme descend de cette voiture; elle est +voilée, et il est impossible de voir son visage; +mais sa démarche trahit la jeunesse, et peut-être +que l'homme gris, s'il était là, aurait, du premier +coup d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est +miss Ellen, en effet, qui revient de chez le révérend +Peters Town où tout s'est passé selon ses +désirs. Mistress Fanoche, moitié par peur, moitié +par cupidité, car on a payé sa trahison quatre +mille livres, soit cent mille francs en monnaie +française: mistress Fanoche a déposé devant le +magistrat de police qu'elle avait confié le véritable +enfant du major Waterley et de miss Émily +à un homme du nom de Wilton, qui a dû le jeter +dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres. +Mistress Fanoche a avoué, en outre, qu'elle avait +présenté au major le petit Irlandais condamné au +moulin, et le magistrat a rédigé de tout cela un +procès-verbal que la nourrisseuse a signé. Enfin, +mistress Fanoche a été admise à fournir une caution +de mille livres que miss Ellen a payée pour +elle; et grâce à cette caution, elle a pu demeurer +chez le révérend, où elle sera à l'abri des représailles +de l'homme gris.</p> + +<p>Miss Ellen est ardente pour la vengeance. +Avant de frapper l'homme gris, avant de le faire +tomber dans un piége qu'elle a savamment combiné, +miss Ellen veut ruiner toutes ses espérances; +avant de l'envoyer à l'échafaud, elle veut +qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui +est l'espoir de l'Irlande catholique et opprimée. +A peine le magistrat s'était-il retiré, qu'elle a mis +le révérend Peters Town en campagne.—Il faut +que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sûr, +investi de toute la confiance du chef de la police. +Il ne faut pas confier le soin de cette arrestation +à un policeman vulgaire. Et le révérend est parti +pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait +à Portland place, s'assurer que le major +Waterley était aux mains de la Sirène et que +celle-ci avait suivi ses instructions à la lettre.</p> + +<p>Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et à la +vue du major endormi, elle éprouve une vive +satisfaction. Son voile est tombé: elle apparaît +à la Sirène dans toute sa beauté resplendissante +et hautaine. La Sirène, qui courbe les hommes +sous son regard, baisse les siens devant miss +Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave +en présence de la belle patricienne. Miss Ellen +s'asseoit, la Sirène demeure debout.</p> + +<p>—Que s'est-il passé? demande miss Ellen.</p> + +<p>—Je l'ai amené ici à quatre heures du matin. +Le major était déjà à demi-fou; il me jurait qu'il +me suivrait au bout du monde. Nous avons soupé; +il a bu comme un lord d'Écosse. Il paraissait ne +plus se souvenir de rien. Cependant, comme le +jour paraissait, il a eu un moment de lucidité.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! s'est-il écrié, que doit penser +mistress Waterley!</p> + +<p>Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre +que vous aviez envoyée, lui disant que cette +lettre était allée le chercher au club, et que du +club on l'avait envoyée ici. Cette lettre était de +mistress Waterley, qui désespérant de voir rentrer +son mari, était partie en lui annonçant qu'elle +allait assister aux derniers moments de son père. +Cette lettre a paru l'éveiller un moment et le tirer +de la torpeur où l'ivresse l'avait plongé. Je lui ai +pris alors les deux mains et je lui ai dit:—Donnez-moi +une heure encore; puisque votre femme +est partie, que craignez-vous?</p> + +<p>Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en +même temps, j'ai appelé Lucy, ma femme de +chambre. Lucy est venue, apportant une pipe +chargée d'opium. Peut-être eût-il fini par triompher +de mes séductions. Mais à la vue de la pipe, +sa passion sauvage s'est réveillée ardente.—Vous +le voyez, ajouta la Sirène, vous le voyez, milady, +maintenant il dort.</p> + +<p>—Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'éveiller +dans une heure ou deux, en lui imbibant les +tempes et les narines avec cette eau. Et miss +Ellen présenta à la Sirène un flacon à fermoir +doré—Il s'éveillera encore abruti, mais pas assez +pour ne pas comprendre ce que vous lui direz.</p> + +<p>—Et que lui dirais-je? demanda la Sirène:</p> + +<p>—Écoutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours +avec l'autorité du maître qui dicte ses +ordres à l'esclave.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>X</h3> +<br> + + +<p>Peut-être s'étonnera-t-on que la Sirène, qui +avait vu des hommes du grand monde se rouler à +ses pieds en se tordant les mains de désespoir, +pour qui d'autres étaient morts, qui n'avait qu'à +se montrer à Hyde-Park pour y faire sensation +et presque émeute parmi la jeunesse dorée de +Londres, fût si humble et si soumise en présence +de miss Ellen? C'est que cette femme était esclave +au milieu de la libre Angleterre. Esclave d'un +passé nébuleux que tout le monde ignorait et que +deux personnes connaissaient: le révérend Peters +Town et miss Ellen. Un jour, miss Ellen +avait eu besoin pour ses projets ténébreux d'une +femme assez belle pour tourner la tête à un +homme, assez criminelle pour qu'on osât lui demander +tout, assez docile pour qu'on fût sûr de +son obéissance. Le révérend Peters Town avait +découvert la Sirène. Les prêtres anglicans sont +bien autrement forts que qui que ce soit pour +sonder la vie privée, s'emparer des consciences et +exercer une police mystérieuse. Le clergé de Londres +traque ces pauvres créatures qui se sont réfugiées +dans l'amour comme dans une profession. +De temps en temps, il obtient de la police qu'elle +fasse une rafle, à trois heures du matin, sous les +arcades de Régent street. Et quand une créature +est assez haut placée par ses relations, pour +échapper à l'action directe de la police, on se +livre à de secrètes investigations sur son passé.</p> + +<p>Or la Sirène, à quinze ans, avait commis plusieurs +vols. Elle se nommait alors Anna Betlam, +et elle était juive de naissance. Condamnée à +dix ans de réclusion, elle était parvenue à s'échapper, +à quitter l'Angleterre et à se réfugier en +France d'abord, puis en Italie. Sa beauté lui +avait fait, en quelques années, une véritable opulence. +Sûre d'être oubliée, elle avait osé revenir à +Londres, et, depuis un an, elle voyait tous les +dandies à ses pieds, lorsque le révérend Peters +Town avait fini par découvrir son identité. Il allait +sans doute la signaler à la police, au moment où +miss Ellen était intervenue.—Voici la femme +dont nous avons besoin, avait-elle dit.</p> + +<p>Le soir même, voilée, gardant le plus strict incognito, +elle s'était présentée chez la Sirène et +l'avait saluée de son vrai nom d'Anna Betlam. +La Sirène avait pâli et balbutié. Alors miss Ellen +lui avait dit:—Il s'agit pour vous de retourner +en prison ou de me servir. Je ne vous demanderai +rien qui sorte de vos habitudes et vous +serez royalement payée. Et la Sirène, moins pour +l'amour de l'argent, que par terreur, était devenue +l'esclave docile de miss Ellen.</p> + +<p>—Écoutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous +savez le rôle que vous devez jouer quand l'enfant +sera ici? Hier encore, en sachant à quel +degré de fascination serait parvenu le major, je +n'avais pas fixé le jour. Aujourd'hui, je sais qu'il +est temps d'agir. Quand le major s'éveillera, il +est probable que deux souvenirs lui reviendront +aussitôt. Il pensera à sa famille, d'abord.</p> + +<p>—Et à son enfant, ensuite?</p> + +<p>—Justement. Vous enverrez un valet de pied +à l'hôtel où il loge et le valet de pied rapportera +une fausse dépêche de miss Emily, que voici. +Miss Ellen remit la dépêche à la Sirène. Elle +était enfermée dans une enveloppe non scellée et +ainsi conçue:</p> + +<p>«Cher ami, arrivée à Glascow. Mon père +hors de danger. Je reste trois ou quatre jours +avec lui. Dans cinq, je serai à Londres.»</p> + +<p>Quand la Sirène eut pris connaissance de cette +dépêche, miss Ellen lui dit:—Le major rassuré +sur sa femme ne demandera pas mieux que de +passer à vos pieds les quatre jours de liberté +qu'on lui annonce. Mais il se souviendra que c'est +aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller chercher +celui qu'il croit son fils à Christ's Hospital et +de l'emmener à la promenade. Vous lui direz +alors:—Allez, mon ami, je serai bien-heureuse +de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour +l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez +compris, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, dit la Sirène.</p> + +<p>—L'enfant déjeunera ici; vous aurez soin que +le major boive de ce vin de Porto que je vous ai +envoyé et auquel est mêlé un puissant narcotique. +Il s'endormira. Alors vous montrerez à l'enfant les +beaux habits que je vais vous faire apporter et +vous les lui ferez revêtir; il ne demandera pas +mieux, car cette affreuse soutane le gêne horriblement.</p> + +<p>—Et à quelle heure irai-je à Hyde-Park?</p> + +<p>—A trois heures. Vous entrerez par la porte +de Pall-Mall, à pied, en donnant la main à l'enfant. +Vous irez vous promener au bord de la Serpentine. +Je passerai à cheval et je vous ferai un +petit signe qui voudra dire que les policemen sont +là. Ces dernières instructions données, miss Ellen +quitta la Sirène, et ayant abaissé de nouveau son +voile épais sur son visage, elle remonta en voiture. +Cette fois, elle rentra chez elle.</p> + +<p>Lord Palmure, qui était demeuré au club jusqu'au +jour, s'était mis au lit en rentrant, avec la +persuasion que sa fille dormait depuis longtemps. +En revanche, miss Ellen trouva un homme qui +l'attendait dans l'antichambre de son appartement. +C'était un homme d'apparence robuste bien qu'il +eût des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues, +et il était enveloppé dans un manteau qui +lui descendait jusqu'aux pieds. Il présenta une +lettre à miss Ellen; elle était du révérend Peters +Town.</p> + +<p>«Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on +m'a donné à Scotland yard comme habile et résolu, +il arrêtera l'enfant, sans esclandre, et fera +la chose si lestement qu'il est probable que personne +n'y fera attention. Cependant, comme il est +probable aussi que les Irlandais surveillent celui +qu'ils considèrent comme leur chef dans l'avenir, +il faut prévoir quelque résistance. L'agent Barnel +que je vous envoie sera fortement escorté.»</p> + +<p>Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage. +Son apparence lui plut; et il lui sembla +qu'elle avait devant elle un homme calme et résolu.—Vous +savez, qu'il y a une prime de mille +livres pour vous? lui dit-elle.</p> + +<p>L'agent s'inclina.—Mais, dit-il, je ne connais +pas l'enfant.</p> + +<p>—Soyez à trois heures à la porte de Pall-Mall, +à Hyde-Park, je vous le montrerai.</p> + +<p>L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss +Ellen jusqu'à terre.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> +<br> + + +<p>Ce même jour-là, bien avant que le soleil parût, +et que le brouillard eût acquis cette transparence +qui est le véritable jour de Londres, +une lumière brillait dans les combles de Christ's +Hospital, tremblotant derrière les rideaux d'une +petite fenêtre mansardée. Cette fenêtre était celle +d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune +femme. C'était une des lingères du collège. De +temps en temps elle interrompait son travail +pour s'approcher de la fenêtre, soulever un peu +le rideau et regarder dans la rue. Elle n'attendait +cependant personne du dehors, et l'accès de +Christ's Hospital n'est pas facile aux étrangers. +Non, ce dont elle voulait se rendre compte, c'était +de l'heure matinale, par les insensibles progrès de +l'aube blanchissant peu à peu la brume noirâtre +qui estompait la cime des toits voisins. Elle +attendait sept heures avec impatience. Pourquoi? +Enfin, sept heures sonnèrent. Au même instant +une cloche se fit entendre.</p> + +<p>Cette cloche sonnait le réveil des élèves de +Christ's Hospital. Nous l'avons dit déjà, Londres +n'est pas une ville matinale; on s'y couche tard et +on s'y lève plus tard encore. En France, les lycées +sont sur pied à cinq heures en été, à six heures, +au plus tard, en hiver. En Angleterre, les classes +ne commencent guère avant huit heures. Maintenant, +si l'on veut savoir pourquoi la lingère +attendait ce moment du lever avec tant d'impatience, +il suffira de rappeler que le major Waterley, +se rendant pour la première fois chez lord +Wilmot, ce personnage excentrique, au dire de +mistress Fanoche, qui voulait adopter son fils, +avait vu auprès de Ralph une femme qu'on lui +avait donné comme sa nourrice. Et quand on se +rappellera encore que l'homme gris avait su faire +admettre Jenny l'Irlandaise comme lingère à +Christ's Hospital, on devinera que c'était elle qui +travaillait, bien avant le jour, dans sa chambrette. +Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que +la cloche du réveil avait retenti lorsqu'on frappa +doucement à la porte. Jenny courut ouvrir. +Ralph entra et se jeta à son cou. L'enfant était +devenu plus sérieux encore, depuis qu'il portait +la soutane bleue et les bas jaunes.</p> + +<p>—Ah! mère, dit-il, cela m'a paru bien long +depuis hier.</p> + +<p>—Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un +geste d'effroi. Tu sais bien ce que je t'ai dit, mon +enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous serions +perdus si on savait la vérité.</p> + +<p>—On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? +dit Ralph, avec un accent d'effroi.</p> + +<p>—Hélas! oui, mon enfant; c'est déjà beaucoup +qu'on te permette de venir m'embrasser tous les +matins. Mon bien-aimé, dit Jenny qui avait pris +l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fête et +congé pour toi, sais-tu?</p> + +<p>—Oui, mère, et ce monsieur qu'il faut que +j'appelle mon père, va venir me chercher pour me +conduire à la promenade. Il est bien bon pour +moi, du reste. Et la dame, celle que je ne peux +pas arriver à appeler maman? Oh! elle me couvre +de larmes... Mais alors, je pense à toi et j'ai envie +de pleurer.</p> + +<p>—Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; +il faut t'efforcer de l'aimer, mon cher petit. +Tiens, songe à une chose, aujourd'hui. C'est que +tu me verras deux fois.</p> + +<p>—Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant +dans ses deux mains. Comment cela, maman?</p> + +<p>—Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur +de la maison sait que je suis catholique, et j'ai +la permission d'aller à la messe à Saint-Gilles +deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te +chercher, monsieur Waterley?</p> + +<p>—Habituellement, c'est à dix heures.</p> + +<p>—Eh bien! dit Jenny, j'irai à la messe auparavant; +puis, au lieu de rentrer tout de suite, +j'attendrai dans la rue, à la porte du collège, et +quant tu sortiras, je te verrai..—Quel bonheur! +répéta l'enfant.</p> + +<p>Un nouveau coup de cloche se fit entendre +alors. Ce coup de cloche annonçait que les élèves +quittaient le dortoir pour se rendre dans les +cours.—Déjà! fit l'Irlandaise avec tristesse.</p> + +<p>—Adieu, mère, au revoir, ma petite mère +chérie, fit Ralph, qui se suspendit au cou de +l'Irlandaise.—A bientôt, dit-elle d'une voix émue. +Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples.</p> + +<p>Une heure après, Jenny l'Irlandaise, vêtue +proprement et simplement, comme une femme +d'humble condition, entrait à Saint-Gilles. Un +homme assistait à l'office divin, tout auprès de la +porte, et tourna la tête en voyant entrer Jenny. +C'était le vieux sacristain de l'église Saint-Georges, +que son curé avait envoyé porter une lettre +à l'abbé Samuel, et c'était précisément l'abbé +Samuel qui disait la messe. Le vieillard s'approcha +de Jenny et lui dit:</p> + +<p>—L'abbé Samuel m'a placé ici en me recommandant +de guetter votre arrivée.—Il veut +absolument vous voir.</p> + +<p>Une vague inquiétude s'empara de l'esprit +de Jenny. Elle songea à son fils. Que pouvait lui +vouloir l'abbé Samuel? L'office divin achevé, +elle se dirigea en toute hâte vers la sacristie. +Alors le prêtre qui venait de quitter ses habits +sacerdotaux accourut à sa rencontre et lui dit:—Mon +enfant, un nouveau danger menace votre +fils. On veut l'enlever de Christ's Hospital, ajouta +l'abbé Samuel. La mère pâlit et joignit les mains.</p> + +<p>—J'ai reçu hier soir un billet de l'homme gris. +Le voilà... Et l'abbé Samuel tira de sa poche un +papier qu'il tendit à la jeune femme toute tremblante.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XII</h3> +<br> + + +<p>Le billet écrit par l'homme gris à l'abbé Samuel, +était daté de la veille et ainsi conçu: «Un +nouveau péril, menace l'enfant. Quel-est-il? Je +l'ignore, mais je le saurai bientôt. On veut l'enlever +de Christ's Hospital. Plus que jamais il faut +veiller. Si vous voyez sa mère, dites-lui qu'elle +se tienne sur ses gardes.»</p> + +<p>—O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre +mère, que va-t-il donc nous arriver encore?</p> + +<p>—Ma fille, répondit l'abbé Samuel, ne craignez +rien. Dieu nous protégea. Seulement, +veillez, retournez au plus vite à Christ's Hospital +et ne perdez pas votre fils de vue.</p> + +<p>—Mais, mon père, dit Jenny, c'est aujourd'hui +qu'il sort? N'est-ce pas jeudi? Celui qui croit +être son père, va venir le chercher comme à l'ordinaire, +pour le conduire à la promenade.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'abbé Samuel, tachez de le +voir avant qu'il ne sorte. Et recommandez-lui +bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas +jaunes, sous aucun prétexte: tant qu'il portera +ce costume, il ne peut rien lui arriver de fâcheux, +et il est inviolable.</p> + +<p>Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se +demandait comment elle pourrait voir son fils, +avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait pas dans +rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre +moyen, elle se résigna à attendre à la porte, au +lieu d'entrer. Il y avait en face de la grille de +Christ's Hospital un <i>pastry cook</i>, c'est-à-dire un +pâtissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches +sur le comptoir, demanda un verre de gin +étendu d'eau, et se mit à manger, non pour, +apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester +dans la boutique, afin de voir dans la rue sans +être vue. Elle attendit longtemps, deux heures +peut-être. Enfin un gentleman se montra dans la +rue et descendit d'un cab qui s'arrêta, devant la +grille du collége. Ce gentleman était le major +Waterley, et Jenny le reconnut aussitôt. Alors +elle jeta six pence sur le comptoir du pâtissier et +sortit; puis elle aborda le major au moment où +celui-ci s'apprêtait à sonner. Du moment où le +gentleman ne renvoyait point le cab, il fallait, si +Jenny voulait parler à son fils, qu'elle s'adressât +au major. Le major Waterley avait le visage +pâle, les yeux mornes, la lèvre pendante, comme +un fumeur d'opium au réveil.</p> + +<p>Tout s'était passé comme l'avait ordonné et +prévu miss Ellen. En sortant de ce sommeil léthargique +et abruti qui suit l'ivresse du hatchis, +le major avait vu la Sirène auprès de lui. D'abord, +il ne s'était souvenu de rien et avait demandé où +il était. Puis, tout à coup, jetant un cri, il avait +prononcé le nom de miss Emily. Alors la Sirène +avait mis sous ses yeux la fausse épitre. Miss +Emily n'était plus à Londres; elle était à Glascow, +c'est-à-dire à plus de cent lieues et pendant +quatre jours, le major serait libre et la Sirène lui +apparut si belle, qu'il ne se souvint même pas de +l'écolier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il +n'en parlait pas, la Sirène lui dit:—Vous +oubliez donc ce que vous avez à faire aujourd'hui, +mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le +chercher pour le conduire à Hyde-Park.</p> + +<p>—C'est donc aujourd'hui jeudi?—Je ne m'en +souvenais plus, dit-il.</p> + +<p>—Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux +le voir. Du moment où il est votre fils, je l'aime.</p> + +<p>Et le major frissonna de volupté à ces paroles; +il rassembla ce qui lui restait d'énergie et de +raison, et il prit le chemin de Christ's Hospital. +En route, il se répétait machinalement, et comme +un véritable maniaque, les derniers mots de la +Sirène:—Je vous attends tous les deux pour +déjeuner. Toute sa raison, toute sa lucidité d'esprit +s'étaient réfugiées et concentrées dans cette idée +qu'il allait déjeuner avec <i>elle</i>. Aussi, quand Jenny +l'Irlandaise se montra et le salua, la regarda-t-il +avec étonnement. Il ne la reconnaissait pas.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous?</p> + +<p>—Je suis la nourrice de votre fils, et je veux +voir mon cher enfant, dit-elle avec émotion.</p> + +<p>—Eh bien! vous le verrez quand je sortirai.</p> + +<p>Et il rentra, laissant Jenny à la porte. Un horrible +pressentiment s'était emparé de la pauvre +mère. Elle avait vu le major plusieurs fois déjà, +il lui avait paru un homme doux et intelligent. +Maintenant elle revoyait un homme abruti et +brutal. Cette métamorphose n'était-elle pas l'oeuvre +de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph? +Le coeur de la mère avait deviné une partie de +la vérité. Une demi-heure s'écoula encore. Enfin +la grille se rouvrit et le major reparut, tenant +Ralph par la main. L'enfant aperçut sa mère, eut +un cri de joie et se jeta dans ses bras. Le major +regardait d'un oeil stupide.</p> + +<p>Mais Jenny ne perdit pas un temps précieux. +Elle approcha ses lèvres de l'oreille de l'enfant et +lui dit:—Promets-moi bien de faire ce que je te +dirai. Sous aucun prétexte, mon bien-aimé, dit-elle +encore dans ce patois irlandais qui était comme la +langue maternelle de l'enfant, sous aucun prétexte, +ne quitte le vêtement que tu portes. Me le +promets-tu?</p> + +<p>—Oui, mère.</p> + +<p>—Allons, adieu, bonne femme, dit le major. +Et il repoussa Jenny et fit monter l'enfant dans le +cab. La pauvre mère demeura là un moment, les +yeux pleins de larmes, regardant le cab s'éloigner. +Et comme il disparaissait au coin de la rue, et +qu'elle s'apprêtait à rentrer dans Christ's Hospital, +un nègre vint à passer.—Jenny? dit-il. L'Irlandaise +se retourna et lui dit:—Vous me connaissez?—Oui. +Je suis Shoking, suis-moi et ne crains +rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui +prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entraîna +la mère de Ralph loin de Christ's Hospital.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> +<br> + + +<p>Cependant le major emmenait Ralph. Le petit +Irlandais, qui avait déjà le caractère d'un homme, +se rappelait la recommandation de sa mère, et +bien qu'il n'en put comprendre le motif, il était +bien résolu à obéir. Le major ne s'aperçut pas, +tant il était absorbé lui-même, du silence que +gardait l'enfant ordinairement assez causeur. A +Londres, où les distances sont énormes, il n'y +a qu'une rapide course de cab de Christ's Hospital +dans Newgate street, à Portland place. Ce fut +l'affaire de vingt minutes. En voyant le cab s'arrêter +devant la grille du jardin de la Sirène, l'enfant +ne se reconnut pas, et il en témoigna tout son étonnement,—Pourquoi +sommes-nous ici? dit-il.</p> + +<p>Cette question arracha le major à l'atonie dans +laquelle il était retombé.—Mon ami, répondit-il, +ta mère est absente, elle est en voyage et +je te mène chez une dame de mes parentes. L'enfant +ne souffla mot et suivit docilement le major. Il +suffisait qu'on lui parlât de miss Émily pour qu'il +songeât à sa véritable mère et devint tout triste. +La Sirène se promenait dans le jardin, attendant +avec impatience. Quand elle vit paraître le major, +tenant l'enfant par la main, elle s'empressa de +venir à leur rencontre.—Oh! qu'il est mignon +et joli! dit-elle.</p> + +<p>Et elle le prit dans ses bras et le couvrit de +caresses. Il y a des rapprochements bizarres, des +affinités inexplicables, des sympathies qui naissent +à première vue et nous font aimer, sur-le-champ, +des gens que nous voyons pour la première +fois. Ralph, qui savait bien que miss Émily n'était +point sa mère, en dépit des caresses qu'elle lui +prodiguait, ne s'était jamais senti attiré vers elle. +Elle lui apparaissait même comme coupable d'usurpation, +et il y avait chez lui un sentiment de +jalousie, qui tenait de l'amant plutôt que du fils. +Ralph avait une adoration, sa mère. Il avait donc +éprouvé une aversion instinctive pour celle qui +en prenait le titre. Cette aversion n'existait pas chez +lui pour le major et la raison en était bien simple +encore: il n'avait point connu son vrai père. Eh +bien! chose étrange! il éprouva une sympathie +mystérieuse et subite pour la Sirène. Les cheveux +noirs, le teint mat et blanc, les dents éblouissantes +de la pécheresse, lui donnaient comme +une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. +Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, +était non moins habile à séduire les enfants. +Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à +la Sirène:—Oh! vous êtes bien belle, madame.</p> + +<p>—M'aimes-tu déjà? fit-elle.</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux +major la contemplait avec extase et lui +baisait respectueusement la main. Il était onze +heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle +plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux +et de vaisselle plate qui régnait sur la table. +Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient +dans des carafons taillés à facettes; des fruits de +toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine +de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et +jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des +une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. +Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, +était non moins habile à séduire les enfants. +Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à la +Sirène:—Oh! vous êtes bien belle, madame.</p> + +<p>—M'aimes-tu déjà? fit-elle.</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux +major la contemplait avec extase et lui baisait +respectueusement la main. Il était onze heures, +le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle +plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux +et de vaisselle plate qui régnait sur la table. Des +vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans +des carafons taillés à facettes; des fruits de +toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine +de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et +jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des +plats d'argent et répandaient des parfums acres +et pénétrants. Le major, qui sortait à peine d'une +première ivresse, fut bientôt retombé dans une +seconde. Les vins étaient capiteux et lui montaient +à la tête, comme le sourire de la Sirène et +les dernières fumées du hatchich. Quant à l'enfant, +la Sirène lui versait du bordeau qu'elle +additionnait d'eau. C'était là encore une recommandation +de miss Ellen qui avait pensé que, si +l'enfant se laissait dépouiller de bonne grâce de +son costume, il était inutile de le griser.</p> + +<p>Avant la fin du repas, le major s'endormit. +L'abrutissement avait repris tout son empire. +Depuis qu'il était à Christ' Hospital, Ralph, qui +sortait tous les huit jours, avait pris goût à ces +promenades que ses prétendus parents lui faisaient +faire en voiture dans Hyde Park et dans +Zoological Gardens. De secrets instincts aristocratiques +et dominateurs se développaient en lui, +à la vue de ces beaux équipages, de ces fringants +cavaliers qui emplissent les jardins publics, par +les belles après midi. Aussi, en voyant le major +fermer les yeux, le pauvre enfant dit-il d'une +voix désolée:—Je n'irai donc pas à Hyde Park +aujourd'hui?</p> + +<p>—Je t'y mènerai, moi, mon petit ami, lui dit +la Sirène.</p> + +<p>—Vous, madame?</p> + +<p>—Oui, mon enfant. Tiens, regarde par la +croisée, vois-tu la voiture toute prête? En effet, +Ralph, qui était néanmoins un peu étourdi, s'était +approché de la croisée, et il put voir dans la cour +un joli landeau découvert, attelé de deux magnifiques +chevaux qu'un cocher poudré et vêtu d'une +livrée bleue et blanche à gros boutons d'or, +tenait en mains.—Oh! la belle voiture! dit-il +naïvement. La Sirène sonna. Une femme de chambre +presqu'aussi jolie qu'elle, entra alors et vint +étaler sur un canapé, entre les deux croisées, un +petit chapeau gris à plumes de coq de bruyères, +un pantalon bouffant et serré au genou couleur +bleu de ciel et une charmante veste de velours +cerise à brandebourgs noirs.—Qu'est-ce que +cela, madame? dit l'enfant en regardant ces objets.</p> + +<p>—Mon petit ami, répondit la Sirène, c'est +pour toi. Je veux que tu sois, à Hyde Park, le +plus joli et le plus mignon des jeunes gentlemen +qui jouent à la balle au bord de la Serpentine. +N'est-ce pas que ces habits-là sont plus beaux +que cette vilaine souquenille qui te fait ressembler +à un enfant de choeur?—Oh oui, madame, dit +Ralph avec un soupir, mais je ne veux pas quitter +ma soutane. Maman me l'a défendu.</p> + +<p>—Mais ta maman est en voyage, elle ne le +saura pas.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas de celle-là que je parle... +De... ma nourrice... celle que j'appelle maman +aussi.</p> + +<p>—Alors tu ne veux pas?</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>Et Ralph eut un accent de volonté dont la Sirène +comprit qu'elle ne triompherait pas par la persuasion—Allons, +pensa-t-elle, il faut user des +moyens énergiques de miss Ellen. Elle fit un +signe, et la camérière emporta le charmant costume. +En même temps, elle versa au petit Irlandais +deux doigts de ce vin jaune que l'enfant +couvait du regard depuis qu'il était à table et +dont il n'avait pas osé demander jusque-là.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> +<br> + + +<p>L'enfant avait bu sans défiance, et il continua +à babiller avec la Sirène, qui avait pris sur lui un +mystérieux ascendant. Cependant, au bout de +quelques minutes, un singulier phénomène se +produisit: l'enfant n'éprouva ni lourdeur, ni +somnolence, ni aucun des effets ordinaires qui +résultent de l'absorption d'une liqueur falsifiée; +mais il fut pris d'un redoublement de gaieté, et, +voyant le major endormi, il se mit à rire aux +larmes. Les rapports continuels des Anglais avec +les Indes leur ont livré plus d'un secret. Dans +l'Inde, il y a des végétaux dont le suc amène une +folie momentanée et fait perdre le souvenir. +C'était une substance de ce genre que miss Ellen +avait mélangée au vin de Xérès dont l'enfant venait +de boire un demi-verre. Ralph perdit presque +subitement la mémoire. Il demanda, en +montrant le major, quel était ce monsieur. Puis, +s'étant regardé dans une glace, il trouva que sa +soutane était fort laide. Alors la Sirène lui dit:</p> + +<p>—Mais tu ne veux donc pas la quitter?</p> + +<p>—Oh! si, fit-il, c'est trop laid.</p> + +<p>—Mais ne m'as-tu pas dit que ta mère ne voulait +pas?</p> + +<p>—Ma mère? fit-il encore comme cherchant à retenir +un souvenir fugitif: Puis regardant la Sirène:—Mais +c'est toi, ma mère, dit-il. Et il lui +sauta au cou.</p> + +<p>Dès lors, la Sirène fut maîtresse de la situation. +Elle sonna de nouveau, et la femme de +chambre reparut avec les beaux vêtements. Ralph +tomba devant eux en extase. En un tour de main, +les deux femmes le dépouillèrent de sa soutane +bleue et de ses bas jaunes; puis elles lui ajustèrent +les jolis habits envoyés par miss Ellen.—Viens, +dit alors la Sirène en le prenant par la +main; nous allons nous promener.</p> + +<p>Quelques secondes après, il était sur les coussins +de soie du landau, auprès de la Sirène, et le +fringant équipage, descendant Hay Market, entrait +dans Pall-Mall et se dirigeait vers cette porte +de Hyde Park auprès de laquelle miss Ellen avait +donné rendez-vous à l'agent de police en cheveux +blancs, qui devait s'emparer de Ralph, et le conduire +en prison. Cet homme était son poste et +miss Ellen aussi. La belle patricienne montait un +cheval bai brun qui caracolait à l'entrée du parc +et qu'elle maniait avec une adresse et une grâce +parfaites. L'agent, vêtu en gentleman, était à +pied, auprès de la grille, à dix pas de miss Ellen +qui allait et venait, s'éloignait au galop, revenait +ensuite, faisait volter sa monture et ne perdait +pas de vue un seul instant la porte par où devait +arriver la Sirène. Chaque fois qu'une voiture entrait +et qu'il y avait un enfant dans cette voiture, +l'agent regardait miss Ellen d'un air qui voulait +dire:—N'est-ce point cela?</p> + +<p>—Non, répondait miss Ellen d'un léger signe +de tête. Enfin la voiture de la Sirène parut. Miss +Ellen sourit à la courtisane, et le landau entra +dans Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha de +l'agent.—Les voilà, dit-elle.</p> + +<p>—Bien, dit celui-ci. Nos hommes sont disséminés +un peu partout, mais je vais les rallier.</p> + +<p>—Je ne crois pas que vous éprouviez de la +résistance, lui dit miss Ellen. L'enfant a dû boire +une certaine liqueur qui lui ôte momentanément +la mémoire.</p> + +<p>—Et quant aux Irlandais, dit à son tour l'agent, +je crois qu'ils ne se doutent de rien, et +qu'il n'y en a aucun dans le parc.</p> + +<p>Quelques minutes après, la Sirène se promenait +au bord de la Serpentine, tenant par la main +Ralph, qui continuait à l'appeler maman. Une +demi-douzaine de gentlemen à pied suivaient à +distance. Miss Ellen, un peu plus loin, observait +du coin de l'oeil ce qui allait se passer. Tout à +coup, à un endroit où la rivière faisait un coude +assez brusque, l'agent de police aux cheveux +blancs s'approcha de la Sirène. Celle-ci s'arrêta:</p> + +<p>—Que me voulez-vous? dit-elle.</p> + +<p>—Je suis, dit-il tout bas, celui que vous attendez. +Suivez-moi, je vais monter avec vous dans +votre voiture pour sortir du parc. Il est inutile +d'attirer l'attention. Le landau de la Sirène suivait +à quelque distance. Elle ne se fit pas prier. Sur +un signe d'elle, le cocher s'arrêta. Alors l'homme +aux cheveux blancs lui offrit la main, et la Sirène +monta en voiture la première. Puis il y monta +lui-même et dit au cocher:—Trafalgar square. +Le landau sortit d'Hyde Park. Miss Ellen, toujours: +à distance, en sortit pareillement et elle se mit à +longer Pall-Mall que le landau traversait rapidement. +Au milieu de Trafalgar square, au pied +même de la statue de Charles Ier, un fiacre attendait. +Sur l'ordre de l'agent, le landau s'en approcha. +Alors miss Ellen, qui s'était arrêtée à +une centaine de pas, put voir l'agent de police aux +cheveux blancs descendre du landau, prendre +l'enfant dans ses bras, le jeter vivement dans le +fiacre, se placer auprès de lui, fermer la portière +et crier au cabman:—Bath square!</p> + +<p><i>Bath square</i>, nous l'avons déjà dit, est l'abréviation +de <i>Cold Bath field</i> la prison où tourne le +terrible moulin. Le fiacre s'éloigna rapidement +et la Sirène donna à son cocher l'ordre de retourner +à Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha du +landau en caracolant et dit à la pécheresse:—C'est +bien, vous pouvez être tranquille désormais, +vous recevrez la prime que je vous ai promise. Et +elle s'éloigna, murmurant avec un accent de +triomphe:—Voici ma première victoire sur +l'homme gris, mais elle est complète!...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XV</h3> +<br> + + +<p>Miss Ellen, on le pense bien, n'avait pas préparé +toute seule l'arrestation de Ralph et sa réintégration +à Cold Bath tield. Le révérend Peters +Town avait agi non moins activement qu'elle. +C'était lui qui avait obtenu l'ordre d'arrestation, +lui qui avait demandé à la police un agent habile, +lui, enfin, qui, en fournissant des notes sur la +Sirène, avait permis d'employer utilement cette +femme. Miss Ellen avait été le général qui ordonne +le plan de bataille, mais le révérend avait fourni +les indications, les renseignements et les soldats. +La patricienne avait donné rendez-vous au révérend +dans Hyde Park, à l'heure où l'arrestation +devait être opérée. L'un et l'autre, du reste, n'avaient +pas été sans inquiétude, jusqu'au moment +où la Sirène et l'agent de police aux cheveux blancs +étaient ressortis de Hyde Park sans que personne +fît attention à eux et à l'enfant qu'ils emmenaient. +Ils étaient en droit de supposer, l'un et l'autre, +que les Irlandais veillaient sur Ralph nuit et jour, +et qu'il ne devait pas faire un pas hors de Christ's +Hospital. L'événement avait démenti cette opinion. +On avait enlevé le chef futur de la cause irlandaise +aussi facilement qu'on arrête un pick-pocket.</p> + +<p>Aussi miss Ellen, descendant Parliament street, +rencontra-t-elle le révérend Peters Town dans la +voiture où il s'était tenu en observation et qui +était sortie de Hyde-Park en traversant Saint-James. +La jeune fille fit un signe au groom qui la +suivait à distance, monté sur un robuste poney, et +celui-ci accourut au galop. Miss Ellen lui jeta sa +bride, se laissa glissée à terre, et monta dans le +coupé du révérend.—Eh bien! lui dit-elle, qu'en +pensez-vous?</p> + +<p>—C'est fait, dit le révérend avec un accent de +joie passionnée. J'ai envoyé mon clergyman à +Cold Bath fields et il assistera à la réintégration +du petit misérable au moulin.</p> + +<p>—Ah! mon révérend, dit miss Ellen avec un +sourire moqueur, vous oubliez que vous parlez de +mon cousin le plus germain. Le révérend regarda +miss Ellen:—Je ne pense pas, cependant, dit-il, +que vous le vouliez prendre sous votre protection?—Pardon, +dit mis Ellen, j'ai des projets sur lui. +Elle consulta une charmante petite montre qui +pendait à sa ceinture:</p> + +<p>—Est-ce chez vous ou chez moi, dit-elle, que +l'agent doit venir toucher la prime de mille livres +que nous lui avons promise?</p> + +<p>—Chez vous.—Mais il ne viendra certainement +pas avant une heure.—Il faut plus d'une +heure pour que les formalités de l'incarcération +soient remplies.</p> + +<p>—Alors nous avons pour le moins une heure à +rouler. Dites à votre cocher de rentrer dans Saint-James +et de prendre l'allée la moins fréquentée. +Le révérend transmit l'ordre indiqué par miss +Ellen, et, tandis que la voiture roulait dans Saint-James, +la jeune fille reprit:—Mon père avait +formé un premier projet que ces misérables Irlandais +ont déjoué jusqu'à ce jour.—Ralph, continua +miss Ellen, est le fils unique et légitime de +sir Edmund, son frère, mort sur l'échafaud à Dublin +et dont l'immense fortune a été confisquée.—Mon +père avait donc songé à s'emparer de la +mère, à élever l'enfant dans la haine de l'Irlande, +à me le faire épouser et ensuite, à obtenir de la +reine la restitution de la fortune confisquée.</p> + +<p>—Malheureusement, dit Peters Town, cela +n'est plus possible aujourd'hui, parce que l'enfant +est condamné et que la justice ne lâche pas ses +prisonniers.</p> + +<p>—Vous oubliez que mon père est membre du +Parlement et que rien ne lui serait plus facile que +d'obtenir son élargissement. S'il réclame l'enfant, +il lui sera rendu.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit le révérend, mais ne +pensez-vous pas que cet enfant est déjà Irlandais +par le coeur?</p> + +<p>—Quand nous l'aurons séparé à jamais de sa +mère, quand l'homme gris aura été pendu, nous +n'aurons plus rien à craindre et nous l'élèverons +comme bon nous semblera. Miss Ellen parlait avec +une telle assurance, que le révérend Peters Town +ne fit plus d'objection. Seulement il dit à miss +Ellen:</p> + +<p>—Mon jeune clergyman doit venir aussitôt que +tout sera fini à Bath square.</p> + +<p>—Vous lui avez donné rendez-vous chez moi? +Eh bien! entrons, dit miss Ellen, qui avait hâte +d'apprendre que Ralph était réinstallé au moulin. +Et le coupé du révérend sortit de Saint-James, +prit le route de Belgrave square et le prêtre et la +jeune fille rentrèrent dans l'hôtel de Chester street +par cette petite porte du jardin qui s'était ouverte +si souvent, pendant la nuit, devant de mystérieux +visiteurs. Puis ils allèrent s'asseoir dans le pavillon +entouré d'arbres où ils avaient tenu plus +d'un conciliabule nocturne. Une heure s'écoula, +puis deux, puis un troisième.—Voilà qui est singulier, +dit enfin Peters Town, mon clergyman ne +revient pas.</p> + +<p>—Et je ne vois pas davantage l'agent de police +venir toucher sa prime. Ces gens-là sont pourtant +assez pressés d'ordinaire.</p> + +<p>Enfin la sonnette de la petite porte du jardin +se fit entendre.—Je vais ouvrir, dit Peters Town. +C'était le clergyman qui sonnait. Eh bien? dit le +révérend, aussitôt que le jeune prêtre eût franchi +le seuil de la porte.</p> + +<p>—Eh bien! répondit le clergyman, qui paraissait +quelque peu bouleversé, voici trois heures +que le directeur de Cold Bath fiels attend et qu'il +ne voit rien venir; l'enfant n'a pas été arrêté +sans doute.—Est-ce possible? s'écria Peters Town.</p> + +<p>—Mais si, dit miss Ellen, qui accourait derrière +le révérend, il a été arrêté sous nos yeux.</p> + +<p>—Alors je ne sais pas où on l'a conduit.</p> + +<p>—Peut-être à Mil bank ou à Newgate, dit le +révérend.</p> + +<p>—Non, répondit miss Ellen, cela est impossible. +J'ai entendu l'agent dire au cocher: Conduisez-nous +à Bath square.—Les Irlandais l'auront +délivré pendant le trajet. Miss Ellen était devenue +pâle de fureur.—Oh! dit-elle, si cela était!</p> + +<p>Le révérend s'écria, en regardant le clergyman:—C'est +à croire que vous êtes fou!... Et il s'élança +vers la porte:</p> + +<p>—Où allez-vous donc? lui demanda miss Ellen.</p> + +<p>—Je vais... je vais... parbleu! fit-il avec un +accent de rage, je vais savoir ce qui est arrivé... +Le jeune clergyman était trop timide pour oser +rester en tête-à-tête avec une aussi belle personne +que miss Ellen. Il suivit son chef. Quant à miss +Ellen, elle demeura seule, écumante, hors d'elle-même, +se disant:—Si on a délivré l'enfant, quel +autre a pu le faire que ce démon qui a nom +l'homme gris?</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVI</h3> +<br> + + +<p>Pendant quelques minutes, miss Ellen se promena +sous les grands arbres du jardin, d'un pas +inégal, saccadé; elle avait les cheveux au vent, +l'oeil en feu. On eût dit une lionne captive +qui fait, en rugissant, le tour de sa cage. Mais +un nouveau coup de sonnette se fit entendre +Elle courut ouvrir, et elle jeta un cri en se voyant +face à face avec le vieil agent de police qui avait +arrêté l'enfant à Hyde-Park. Le bonhomme avait +aux lèvres ce sourire placide et plein de finesse +cependant, qui avait donné à miss Ellen une +haute opinion de ses mérites.—Pardonnez-moi, +dit-il en saluant jusqu'à terre, de venir aussi +tard. Mais pour mener les choses à bien, il faut +le temps. Le calme de cet homme, le petit accent +de triomphe qui perçait dans sa voix annonçaient +une pleine réussite et non une défaite, et miss +Ellen stupéfaite s'écria:—Mais il ne vous est +donc rien arrivé?</p> + +<p>La physionomie du bonhomme exprima alors +un véritable, étonnement.—Je ne comprends, +pas, dit-il.</p> + +<p>—L'enfant?...</p> + +<p>—Eh bien! je l'ai arrêté. Vous étiez à Hyde-Park +avec moi, miss Ellen. Vous m'en avez vu +sortir avec la Sirène et l'enfant. Et, si je ne me +trompe, vous nous avez suivis jusqu'à Trafalgar +square, où vous m'avez vu mettre l'enfant dans +un fiacre?</p> + +<p>—Oui, dit encore miss Ellen, et vous avez +crié au cabman: «A Bath square.» Cependant, +un homme à moi un jeune clergyman était à Bath +square, et il n'a vu venir ni l'enfant ni vous.</p> + +<p>—C'est que, en effet, je n'ai pas conduit mon +prisonnier à Bath square.</p> + +<p>—On vous l'a donc enlevé? Les Irlandais...</p> + +<p>—Mais non! miss Ellen. L'enfant est demeuré +en mon pouvoir.</p> + +<p>—Pourquoi donc encore ne l'avez-vous pas +conduit sur-le-champ en prison?</p> + +<p>Il continua à sourire:—Pour deux raisons dit-il, +mais qu'on ne peut avouer en plein air... Et il +regardait du coin de l'oeil la porte du pavillon demeurée +ouverte.</p> + +<p>—Entrons, dit miss Ellen. Et elle passa la +première. L'homme aux cheveux blancs les suivit +et ferma la porte derrière lui.</p> + +<p>—Ainsi, reprit miss Ellen, vous avez toujours +l'enfant en votre pouvoir?—Et pour quelles +raisons ne l'avez-vous pas conduit au moulin?</p> + +<p>—D'abord parce qu'il fallait traverser le quartier +irlandais, qu'il aurait peut-être été reconnu, +et que si on avait intérêt à nous suivre, j'avais intérêt +à dépister ceux qui nous suivraient. En +route j'ai changé la direction du cocher.</p> + +<p>—Et où êtes-vous allé?</p> + +<p>—Au bord de la Tamise. Et j'ai mis l'enfant +à bord d'un navire.</p> + +<p>—Vous voulez dire, d'un bateau ponton qui +sert de prison et qu'on appelle le <i>Royalist</i>? dit +miss Ellen.</p> + +<p>—Non, abord d'un navire qui doit lever l'ancre +cette nuit et qui va en France. Cette fois miss +Ellen recula; et elle regarda cet homme avec un +redoublement de stupeur.—Voilà ma première +raison, reprit-il avec un flegme parfait, voulez-vous +la seconde?</p> + +<p>—Mais parlez donc! s'écria miss Ellen en +frappant du pied.</p> + +<p>—Il fallait mettre l'enfant en sûreté.</p> + +<p>—Et vous avez choisi un navire qui quitte +l'Angleterre dans quelques heures?</p> + +<p>—Non, je vous ai trompée, tout à l'heure, il +est parti, le navire, avec l'enfant et la mère...</p> + +<p>Miss Ellen jeta un cri.</p> + +<p>Alors, il y eut comme un coup de théâtre. Cet +homme à cheveux blancs et que l'âge paraissait +avoir voûté, se redressa tout à coup; ses cheveux +blancs tombèrent comme par enchantement. Le +front laissa échapper une membrane plissée, semblable +à celle que les pères nobles portent au +théâtre, et suivit la perruque sur le parquet; les +lunettes bleues prirent le même chemin; sa voix +chevrotante devint claire, sonore, pleine de notes +moquantes, et ce personnage ainsi transformé se +mit à rire et dit:—Mais vous ne me reconnaissez +donc pas, miss Ellen?—L'homme gris! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Parbleu! dit-il, vous auriez dû le deviner +auparavant. Allons, miss Ellen, allons, c'est encore +une partie perdue, et il en faut faire votre +deuil. Elle le regardait, comme la vipère écrasée +mais vivante encore, doit regarder l'homme dont +le talon lui a brisé les reins.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, vous encore, vous toujours!</p> + +<p>—Jusqu'à ce que vous m'aimiez, miss Ellen, +dit-il. Et il osa fléchir un genou devant elle, lui +prendre une main et la porter à ses lèvres. Elle se +dégagea en rugissant, fit un bon en arrière, sauta +sur un poignard qui se trouvait sur la cheminée +et se rua sur lui.—Oh! je te hais! murmura-t-elle. +L'homme gris para le coup, mais pas assez +vite pour empêcher le poignard de lui effleurer le +bras et de se teindre de son sang.—Ah! dit-il en +riant, de la haine féroce à l'amour passionné, il +n'y a qu'un pas. Puis il la désarma lestement, ouvrit +la fenêtre et sauta dans le jardin.—Au revoir! +dit-il. Miss Ellen s'était affaissée sur le parquet, +rugissante, étouffant de colère. Ou eût dit +qu'elle allait mourir...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> +<br> + + +<p>Pour expliquer ce qui s'était passé et ce que +miss Ellen n'avait compris, du reste, que vaguement, +tant l'apparition de l'homme gris l'avait +bouleversée, il est nécessaire de nous reporter à +ce moment où un nègre, qui n'était autre que +Shoking, avait frappé sur l'épaule de Jenny l'Irlandaise +en lui disant:—Ne crains rien, et suis-moi. +Jenny avait reconnue Shoking à la voix; +car, pour le reste, la chose aurait été tout à fait +impossible. La seule chose que Shoking avait +conservée du vieil homme, c'était la manie du +<i>comme il faut</i> Un moment gêné dans son enveloppe +de nègre, craignant tout d'abord qu'on ne +le prît pour un domestique, Shoking avait bientôt +surmonté cette première impression, et l'homme +gris en lui constellant la poitrine de plaques, de +crachats et de décorations l'avait puissamment +aidé à se reprendre au sérieux. Shoking était vêtu +au dernier goût. Simpson, le tailleur à la mode, +avait coupé ses habits, et s'il ne portait au cou le +moindre cordon de commandeur, du moins il avait +à la boutonnière de son paletot une rosette multicolore. +La rosette en question distinguait le nègre +Shoking des nègres qui cirent les bottes, et +lui donnait tout de suite l'apparence d'un haut +personnage. Il entraîna donc l'Irlandaise qui lui +dit:—Mais où me conduisez-vous?—Tu verras +bien, dit Shoking. Il fit signe à un cab qui passait +à vide.—A Rotherithe, dit-il au cabman. Et il +fit monter Jenny et s'assit auprès d'elle. Le cab +descendit des hauteurs de la Cité au pont de Londres, +qu'il traversa, gagna le Borough et prit +le chemin de Rotherithe.—Oh! disait Jenny, +pendant le trajet, j'ai peur pour mon enfant!</p> + +<p>—En effet, répondit Shoking, tu as raison, ma +chère, et tu es dans ton rôle de mère, mais moi, +qui sais bien que l'homme gris n'a jamais promis +sans tenir, je suis rassuré. Ton fils court un +grand danger, mais on le sauvera.</p> + +<p>—Mais enfin, dit Jenny, pourquoi me conduisez-vous +à Christ's Hospital? Ce n'est pas là que je +dois rester si je veux revoir mon enfant. Et puis, +dit naïvement l'Irlandaise, pourquoi donc vous +être ainsi noirci, Shoking?</p> + +<p>—Mais, répondit le néo-nègre, je ne suis pas +noirci, c'est ma couleur naturelle. Regarde plutôt. +Et il mouilla son doigt et se mit à frotter le dos +de sa main gauche en ajoutant:—Tu le vois, +c'est bon teint.—Ainsi vous êtes nègre? Mais qui +vous a rendu ainsi?</p> + +<p>—L'homme gris, afin que mes ennemis ne +puissent jamais me reconnaître.</p> + +<p>—Et vous resterez ainsi?</p> + +<p>—Je le crains; mais, dit Shoking, cette nouvelle +condition ne me déplaît pas. Sais-tu comment +je m'appelle?—Shoking, ou lord Wilmot. +—Tu n'y es pas, ma chère Je ne suis plus lord, je +suis marquis. Je me nomme don Christoforo, y +Cordova, y Mendès, y Santa-Fe, y Bogota, grand +officier de l'ordre de l'Éléphant blanc, commandeur +de l'Aigle jaune de Lithuanie, grand'croix +de celui du Serpent bleu et ambassadeur de la +République de Matamores. Shoking avait dit tout +cela gravement, d'une haleine, en homme qui sait +par coeur ses titres et dignités, et, malgré ses +préoccupations maternelles, Jenny ne put s'empêcher +de sourire. Enfin le cab arriva dans Rotherithe +et descendit vers la rivière. Un petit +bateau à vapeur chauffait à bord du quai.—C'est +là que nous allons, dit Shoking. Il paya le cab et +le renvoya, reprit Jenny par la main et la fit entrer +dans le canot qu'on avait, en les apercevant +détaché du navire. Quelques minutes après, ils +étaient à bord.</p> + +<p>—Mais vous voulez donc me faire quitter +Londres? demanda Jenny avec un redoublement +d'inquiétude. Et mon fils? il faut donc que j'abandonne +mon fils?</p> + +<p>—Mais non, dit Shoking, ton fils va venir ici +et il partira avec nous. L'homme gris me l'a promis +et quand il promet, il tient.</p> + +<p>—Oh! dit Jenny en joignant les mains, que +m'importe alors, si mon enfant est avec moi? Il +y avait à bord un capitaine et des matelots, tous +aussi noirs que Shoking. Un pavillon de fantaisie +flottait au grand mât, et le bateau portait à la +proue ce mot en lettres d'or. <i>Santa-Fé.</i>—J'ai +donné un de mes noms à mon navire, dit Shoking.</p> + +<p>—Il est donc à vous, demanda l'Irlandaise.</p> + +<p>—Oui, ou plutôt à la république, dont je suis +ambassadeur. Tu ne vois donc pas comme on me +salue. En effet, le capitaine s'était approché de +Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant +excellence.—Viens, dit Shoking à Jenny, je vais +te conduire dans ta cabine. Comme ils se dirigeaient +vers le grand panneau pour descendre à +l'intérieur du navire, un homme montait sur le +pont. Cet homme, c'était John Colden, le condamné +à mort, le libérateur de Ralph, celui que +la police de Londres et les roughs, alléchés par +une forte prime, recherchaient inutilement depuis +un mois.—Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous êtes +ici?</p> + +<p>—Oui, répondit John, et ce soir, nous serons +à l'abri des colères et des rancunes de la libre +Angleterre.—Mais où allons-nous?—Je ne sais +pas, dit John. Jenny répéta la question en regardant +Shoking. Mais Shoking répliqua:—Je ne +le sais pas plus que vous. Mes instructions sont +cachetées et je ne dois les ouvrir qu'en pleine +mer. En attendant, le capitaine a ordre de descendre +la Tamise, comme si nous allions en Hollande.</p> + +<p>Jenny attendit environ quatre heures, livrée +aux plus vives angoisses. Malgré l'assurance de +Shoking, malgré sa foi dans l'homme gris, elle +tremblait qu'il ne fût arrivé malheur à son fils.</p> + +<p>Mais tout à coup, on vit apparaître sur le bord +de la rivière un cab à quatre roues dont les stores +étaient baissés.—C'est lui, ce ne peut être que +lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent +battement de coeur, mais elle espéra...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVIII</h3> +<br> + + +<p>L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette +voiture qui s'arrêtait à bord de quai. Tout à coup +elle jeta un cri de joie. Un homme venait d'en +sortir, et cet homme tenait un enfant par la main. +Bien qu'il n'eût plus son costume d'écolier de +Christ's Hospital, la pauvre mère l'avait reconnu +sur-le-champ et malgré la distance. C'était Ralph! +Ralph, encore vêtu comme à Hyde Park où l'avait +conduit la Sirène. Mais quel était cet homme à +cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard? +Le marquis don Cristoforo, c'est-à-dire le bon +Shoking, se pencha à l'oreille de l'Irlandaise haletante +et lui dit:—C'est <i>lui</i>. Lui! c'est-à-dire +l'homme gris, l'être bizarre et puissant qui pouvait +noircir les uns et vieillir les autres à son gré. +En même temps, Shoking fit un signe au capitaine, +qui donna l'ordre de remettre à l'eau le +canot. Ce fut l'affaire de quelques minutes; mais +ces quelques minutes durèrent un siècle pour +l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris +monta à bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils +avaient fait en voiture, le maître avait fait avaler +à l'enfant quelques gouttes d'une liqueur contenue +dans un petit flacon qu'il avait tiré de sa poche. +Ce breuvage avait détruit l'effet de celui que +lui avait donné la Sirène. La mémoire était revenue +à Ralph, et c'était avec un étonnement +profond qu'il s'était vu avec un homme qu'il ne +connaissait pas.</p> + +<p>Alors l'homme gris, reprenant sa voix ordinaire +lui avait dit:—Tu ne me reconnais donc +pas?</p> + +<p>—Non, monsieur.—Vous avez la voix de +l'homme gris... mais...</p> + +<p>—Mais je n'ai plus son visage...—As-tu peur +de moi?</p> + +<p>—Non, car vous avez l'air bien respectable.</p> + +<p>—Alors, écoute-moi... Et l'homme gris lui +avait raconté ce qui s'était passé chez la Sirène +et le danger qu'il avait couru de retourner au +moulin.</p> + +<p>—Mais, où me conduisez-vous, monsieur? avait +encore demandé Ralph tout frissonnant.</p> + +<p>—A bord d'un navire où tu retrouveras ta +mère.</p> + +<p>L'enfant avait eu confiance, et, comme on le +voit, l'homme gris avait tenu sa parole. Or, tandis +que l'Irlandaise pressait son fils sur son coeur, +l'homme gris fit un signe à John Colden, qui se +tenait respectueusement à distance. Le condamné +à mort si miraculeusement sauvé de l'échafaud +s'approcha.—Regardez bien tous trois, dit alors +l'homme gris, et écoutez-moi. Il étendait la main +vers le sud-ouest, leur montrant l'horizon à travers +cette forêt de mâts qui couvrait la Tamise.</p> + +<p>—Dans quelques heures, leur dit-il, vous serez +en pleine mer et hors de portée du canon britannique. +Alors, au milieu des brumes vous verrez +apparaître un rocher qui, à fleur d'eau d'abord, +grandira et se découpera sur le bleu du ciel. +Puis, approchant encore, vous verrez une ville sur +ce rocher, et cette ville c'est Calais. Calais, c'est +la France; c'est le commencement de cette terre +où les fils de l'Irlande trouvent des frères, où les +catholiques peuvent entrer, le front haut, dans +leur église. C'est là que vous allez!—Vive la +France! s'écria Shoking.</p> + +<p>L'homme gris s'adressa alors à lui:—Toi, lui +dit-il, tu n'iras pas jusque-là.—En route, lorsque +vous aurez doublé le château de Douvres, +vous rencontrerez certainement le bateau à vapeur +qui fait le service des dépêches. Hélez-le et +stoppez; tu quitteras le <i>Santa-Fé</i> et tu passeras à +bord de ce steamer.—Et je reviendrai? demanda +Shoking.</p> + +<p>—Sans t'arrêter; j'ai besoin de toi.</p> + +<p>—Mais, dit la pauvre Irlandaise, ne reviendrons-nous +jamais, nous?</p> + +<p>—Vous reviendrez quand l'heure du triomphe +aura sonné pour notre cause, et quand votre fils, +devenu homme, pourra commander à nos frères. +Et il embrassa avec effusion l'Irlandaise, l'enfant, +John Colden, et, prenant Shoking à part:—En +quittant le navire, tu remettras au capitaine les +instructions cachetées que je t'ai remises.—Il +saura ce qu'il doit faire de la mère et de l'enfant. +Quant à toi...</p> + +<p>—Moi, je reviendrai, dit Shoking.</p> + +<p>—Sans doute, et je te rendrai ta couleur.</p> + +<p>Shoking tressaillit.—Puisque j'ai pu te rendre +noir, je te referai blanc quand il me plaira.</p> + +<p>—Mais c'est donc ma mort que vous voulez, +maître? dit Shoking avec effroi, puisque les +roughs...</p> + +<p>—Un seul était dangereux, John; mais comme +il sera pendu dans quelques jours, tu n'as rien à +craindre de lui. Puis l'homme gris ajouta en +riant:—Conviens plutôt que tu regrettes déjà +ton marquisat et tes décorations... Shoking soupira. +L'homme gris avait touché juste.</p> + +<p>—Mais, dit-il, pour consoler le vaniteux +bonhomme, tu redeviendras lord Wilmot et on +t'appellera Votre Honneur.</p> + +<p>—Soit, dit Shoking. Et maintenant, maître, +quelle nouvelle besogne entreprendrons-nous?</p> + +<p>—Nous pendrons mistress Fanoche, qui a bien +mérité son sort.—Ma foi, oui, dit Shoking.</p> + +<p>—Adieu... au revoir... dit encore le maître en +pressant une dernière fois les mains de l'Irlandaise. +Puis il sauta dans le canot qui le ramena +au quai. Alors la cloche du steamer se fit entendre, +le capitaine monta sur son banc de quart, +un jet de fumée s'échappa de la cheminée, la +vapeur siffla et le <i>Santa-Fé</i> leva l'ancre et fendit +de son hélice les flots noirs de la Tamise. Debout +sur la rive, l'homme gris le suivit des yeux jusqu'à +ce qu'il eût disparu derrière les docks. Alors +un sourire vint à ses lèvres.</p> + +<p>—Maintenant que le chef futur de l'Irlande est +en sûreté, dit-il, à nous deux, miss Ellen!... Tu +me hais trop pour ne pas m'aimer un jour!...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIX</h3> +<br> + + +<p>C'était, on le devine, après avoir conduit Ralph +à bord du <i>Santa-Fé</i> et après le départ de ce steamer +que l'homme gris était allé chez miss Ellen. +On sait ce qui s'était passé entre elle et lui. +L'homme gris avait ensuite sauté dans le jardin +par la fenêtre, gagné la petite porte, et arrivé dans +la rue, il était monté dans un cab en disant au +cocher:—Mène-moi à Saint-Gilles. Il était jour +encore, mais la nuit approchait.</p> + +<p>A Londres,—c'est un phénomène qui se renouvelle +tous les jours—vers dix heures du matin, +le brouillard s'éclaircit; parfois un rayon de +soleil luit au travers et, jusqu'à trois ou quatre +heures du soir, les Anglais peuvent dire alors, eux +qui ne sont pas difficiles, que le temps est beau. +Vers quatre heures le brouillard commence à +s'étendre sur la Tamise; puis le fleuve disparaît +peu à peu, et le brouillard monte, estompant les +piles des ponts, noyant les maisons qui sont au +bord de l'eau; et, montant toujours, il se répand +dans la ville, qui allume alors précipitamment ses +réverbères. Plus la journée a été claire, plus le +soir devient brumeux. Quelquefois, en décembre, +le brouillard arrive à une telle densité que les voitures +cessent tout à coup de circuler, et que des +policemen parcourent les rues, armés de torches, +pour indiquer leur chemin aux passant égarés. +Ainsi il arriva ce soir-là.</p> + +<p>A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman, +soulevant la petite trappe, cria à l'homme gris:—Je +n'ose plus avancer.—Eh bien! arrête, je vais +descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit, +mit une demi-couronne dans la main du cabman, +et continua sa route à pied, se disant:—Maintenant +que je ne suis plus dans Belgrave square, je +n'ai pas peur qu'on coure après moi.</p> + +<p>Les voitures, en effet, avaient tout à coup cessé +de rouler. L'homme gris, qui cheminait dans le +brouillard, s'orientant comme s'il eût été en plein +jour, remonta vers Piccadilly sans hésitation, traversa +Leicester square et gagna, en moins de +vingt minutes. Soho square d'abord et ensuite la +place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau +milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumière brillait +à une fenêtre du troisième étage d'une maison. +Cette lumière, un signal sans doute, était posée +au bord de la croisée, contre la vitre, et, au travers +du brouillard, ressemblait à un charbon perdu +dans les cendres. L'homme gris posa deux doigts +sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet. +Aussitôt la lumière disparut. Alors l'homme gris +s'approcha de la porte et attendit qu'elle s'ouvrit. +Deux minutes s'écoulèrent, puis un pas se fit entendre +dans le corridor et, la porte ouverte, une +voix d'homme demanda:—Êtes-vous celui qu'on +attend?—Pardieu! répondit l'homme gris. Bonjour, +monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient, +était ce gardien chef de Bath square qui +avait aidé à l'évasion de Ralph et qui, depuis longtemps, +était gagné à la cause irlandaise. L'homme +gris le prit par le bras.—Y a-t-il longtemps que +vous êtes ici? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—A peine un quart d'heure.—Vous venez +de la prison?—Oui—Que s'y est-il passé?</p> + +<p>—Dame! ce que nous avions prévu. Le gouverneur +s'impatiente: mais il a si grande confiance en +M. Simouns...—M. Simouns, c'est moi, fit +gris l'homme en riant.</p> + +<p>—Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit +M. Bardel d'un ironique, de lui confier une +autre mission, aussitôt que l'enfant aura été réintégré +au moulin.</p> + +<p>—Ah! ah! Quelle est cette mission?</p> + +<p>—De retrouver ce bandit introuvable qu'on +appelle l'homme gris. Et M. Bardel se mit à rire +de nouveau.</p> + +<p>—Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur +s'impatiente, mais il ne désespère pas?</p> + +<p>—Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne +voyant rien venir a perdu courage.—Ah! ah!</p> + +<p>—Et il a couru chercher son patron, le révérend +Peters Town.—Et celui-ci est venu?—Il est arrivé +trois quarts d'heure après, furieux, blême, +hors de lui. Mais le gouverneur l'a calmé en lui +disant:</p> + +<p>—M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant +enlevé, il ne l'a pas amené ici directement, +c'est qu'il avait vent que les fenians rôdaient autour +de la prison et méditait un coup de main.</p> + +<p>—Ah! ah! il a dit cela? Et le révérend s'est +résigné à attendre?</p> + +<p>—Oui. Il est à Cold Bath field, toujours dans +le parloir du gouverneur.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'homme gris, allons à Cold +Bath field. Il m'est venu une bien belle idée et je +la vais mettre à exécution, la brume aidant.</p> + +<p>—Que comptez-vous faire? demanda monsieur +Bardel.—Vous allez voir. Et il le prit par le +bras.</p> + +<p>—Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous?</p> + +<p>—Parfaitement. Je vois dans le brouillard +comme en plein jour. Et l'homme gris, sans se +tromper une seule fois, eut amené en moins d'une +demi-heure M. Bardel à la porte de la taverne de +la justice, laquelle, on le sait, est en face de la +prison de Cold Bath fields.—Entrons, dit-il, j'ai +un mot à écrire. Il tira un carnet de sa poche et +ils entrèrent dans la taverne qui était à peu près +déserte. Alors l'homme gris écrivit le billet suivant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«L'enfant est en sûreté. Mais, impossible de</p> +<p>le conduire à Bath square avant demain. Les</p> +<p>Irlandais sont sur pied.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>SIMOUNS.»</p> + </div> </div> + +<p>—Vous allez porter cela au gouverneur, en lui +disant que c'est un commissionnaire qui vous l'a +remis. M. Bardel prit le papier et l'homme gris +demanda un grog au gin.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XX</h3> +<br> + + +<p>Cependant, comme M. Bardel se dirigeait vers +la porte de la taverne, l'homme gris le rappela: +—Un mot encore. Si, par impossible, le révérend +Peters Town, reprit le maître, n'était plus +à Bath square, vous prendriez un prétexte pour +repartir et vous viendriez me le dire.—Oui, fit +M. Barbel. Et il sortit.</p> + +<p>L'homme gris but son grog à petits coups; +puis il se mit à promener son regard investigateur +et calme autour de lui. La taverne, nous +l'avons dit, était à peu près déserte. Pourtant, +un homme enveloppé dans un large carrik, et la +tête couverte d'un chapeau ciré, était assis auprès +du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale +avec le land lord.—Oui, mon cher, disait cet +homme, qui n'était autre qu'un cabman, c'est un +triste métier que le nôtre par les brouillards de +l'hiver. Me voici à rien faire pour toute la nuit, +et je ne peux même pas ramener ma voiture au +loueur à qui, cependant, il faudra que je paye +une demi-guinée pour la journée et une couronne +pour la nuit, prix de location du cab et du cheval.</p> + +<p>—Bah! répondait le land lord, quelquefois, +vers minuit, le brouillard s'éclaircit et on y voit +à se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman, +mais cela ne donne pas confiance à la pratique, +qui préfère rentrer chez elle à pied, en se faisant +accompagner par un policeman ou un watchman, +plutôt que de s'exposer à un accident. Pendant +ce temps, la location court, le cheval mange, et +il n'y a pas de pain à la maison, et j'ai une femme +et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas +un mot de ce que disait le pauvre diable.—Hé! +cabman! lui dit-il en lui faisant un petit signe. +Le cabman s'approcha.—Veux-tu boire un grog, +poursuivit l'homme gris et causer un brin? J'ai +dans l'idée que tu ne t'en repentiras pas. L'homme +gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation +flatta le cocher, qui s'empressa d'accepter +et porta sa pinte à moitié vide sur la table devant +laquelle était assis son amphitryon de hasard. +Sur un signe de l'homme gris, le land lord apporta +deux grogs, et alors le premier, baissant la +vois, dit au cabman:—Tu n'es donc pas content?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je sois content? +répondit le pauvre cocher; il faudra que je paye +demain matin dix-huit schillings à mon loueur, +et je n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui?</p> + +<p>—Je vais te proposer un marché, et je crois +que ce marché sera pour toi une bonne affaire, +reprit l'homme gris.</p> + +<p>—De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant +de grands yeux avides.</p> + +<p>—Voici d'abord une livre, dit l'homme gris. +Et il mit un souverain d'or dans la main du cocher +stupéfait. Puis il continua:—Tel que tu +me vois, j'ai fait un pari. Le pari est la chose la +plus commune en Angleterre. On parie sur tout, +à propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux +caves mystérieuses où ont lieu les combats de +coqs. Un Anglais, rough ou gentleman, qui ne +parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit +donc avec calme que l'homme gris s'expliquât. +Celui-ci reprit:—J'ai parié de me déguiser en +cabman et de conduire une voiture jusqu'à Hampsteadt, +sans me tromper une seule fois dans mon +chemin, malgré le brouillard.—C'est impossible, +dit le cabman.</p> + +<p>—Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit +l'homme gris avec un flegme tout britannique. +Mais voici ce que je te propose. Je vais déposer +ici, entre les mains du land lord une somme de +cent livres, comme caution de ta voiture et de ton +cheval. Où sont-ils?—Dans la cour, sous un +hangar. J'ai débridé le cheval, et il tire un brin +de paille.—Bon, je continue. En même temps, +je te donnerai dix livres pour toi, et j'emmènerais +ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton +chapeau ciré.—Tope! dit le cabman, cela me va.</p> + +<p>En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit, +et M. Bardel entra. Il vint droit à l'homme gris, +et, se servant de cet idiome irlandais que les Anglais +ne comprennent pas:—Le révérend est +toujours à Bath square, dit-il, et il est rayonnant +depuis que je lui ai remis le billet. Mais il veut +s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait +demain matin, mais qu'il lui fallait absolument +rentrer chez lui, dans Elgin Crescent, car il a +laissé une personne toute seule dans sa maison.</p> + +<p>—Et il a demandé un cab, n'est-ce pas?—Oui, +et je suis sorti pour lui en chercher un, +mais je doute que j'en puisse trouver.—Vous +vous trompez, mon cher Bardel, dit l'homme +gris.</p> + +<p>Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette +conversation, attendait avec une certaine anxiété +la réalisation des promesses mirifiques du gentleman. +Alors l'homme gris tira de sa poche un +portefeuille, et de ce portefeuille une liasse de +banknotes; puis il appela le landlord.—Master, +lui dit-il, si demain à midi, je ne suis pas revenu +ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme, +vous lui remettrez cet argent. Le land lord, qui +avait assisté au marché, ne témoigna aucun étonnement. +Il prit les banknotes et les serra dans le +tiroir de son comptoir. Il n'y avait que M. Bardel +qui ouvrait de grands yeux.—Viens me mettre +en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris, +qui donna au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous, +M. Bardel. Et tous trois sortirent par une +porte qui était dans le fond de la taverne et qui +ouvrait sur la cour.</p> + +<p>Là, M. Bardel, de plus en plus étonné, vit +l'homme gris endosser le carrick et coiffer le +chapeau du cabman, monter sur le siége et +prendre en main le fouet et les rênes; et, quand +le cab fut sorti de la cour, l'homme gris lui dit:—Maintenant, +allez dire au révérend que vous +avez trouvé un cab.</p> + +<p>Le cocher, devenu rentier, rentra dans la taverne, +et le cabman improvisé rangea son véhicule +à la porte même de la prison. Le brouillard +était si épais que, tandis que M. Bardel pénétrait +de nouveau dans la prison, l'homme gris se dit:—Je +puis bien le mener à Spithe fields, ce bon +révérend, il croira, tant il fait noir, que nous allons +à Elgin Crescent.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXI</h3> +<br> + + +<p>En effet, le révérend Peters Town, qui était +arrivé à Bath square plein d'agitation, s'était +calmé en lisant le billet apporté par M. Bardel et +signé <i>Simouns</i>. La raison mise en avant par le +prétendu agent de police était si plausible, si naturelle, +que le révérend ne douta pas un seul +instant de la véracité de cette assertion. Car, les +Irlandais devaient avoir organisé à l'entour de +Bath square, un véritable cordon humain qui aurait +empêché l'enfant d'y entrer. M. Simouns était +donc un habile homme, en cachant son prisonnier +et en attendant au lendemain pour le reconduire +au moulin, renforcé d'une escouade tout entière +de policemen. Du moins, telle fut l'opinion émise +par le gouverneur de Cold Bath fields, et cette +opinion fut si bien partagée par le révérend Peters +Town que celui-ci dit-alors:—Je n'ai plus rien +à faire ici et je vais rentrer chez moi.</p> + +<p>—Mais, mon révérend, lui dit le gouverneur, +comment allez-vous pouvoir vous en aller? Peters +Town, qui était arrivé avant que le brouillard +n'eut interrompu la circulation des voitures, +trouva la question bizarre. M. Bardel, qui assistait +à l'entretien, dit à son tour:—Il est difficile, +par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin, +monsieur.</p> + +<p>—Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant +on va essayer de vous en trouver une.—J'y +vais, dit M. Bardel, enchanté de pouvoir aller raconter +à l'homme gris l'effet produit par la lettre.</p> + +<p>On sait ce qui s'était passé dans la taverne. Dix +minutes après, M. Bardel revint et annonça qu'il +avait un cab et que ce cab était à la porte. Alors +Peters Town dit au gouverneur:—Vous vouliez +m'offrir l'hospitalité, je vous la demande pour mon +secrétaire. Et il montrait le clergyman, à qui il +dit:—Vous allez rester ici, mon ami, et demain, +aussitôt que M. Simouns aura amené l'enfant, +vous viendrez me prévenir. Puis il fit ses adieux +au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant +guère que le cabman à qui il allait avoir affaire, +était l'homme qu'il s'était juré de faire pendre à +la porte de Newgate. Lorsque Peters Town fut +dehors, il s'aperçut, en effet, que le brouillard +était d'une extrême densité.—Hé! hé! dit-il au +cabman, immobile sur son siége, pourrez-vous +marcher par ce brouillard?—Certainement, +Votre Honneur, répondit le prétendu cabman. +Votre Honneur n'a qu'à monter. Où allons-nous?—A +Notting hill, dans Elgin Crescent.—<i>All +reight</i>! dit le cabman.</p> + +<p>L'homme gris fit un appel de rênes, donna +un coup de langue, et rendit la main à son cheval.</p> + +<p>Pendant un grand quart d'heure, le révérend, +absorbé par sa joie de voir enfin l'enfant en son +pouvoir,—car il le croyait plus fermement que +jamais aux mains de M. Simouns,—le révérend, +disons-nous, ne fit pas la moindre attention au +chemin parcouru. D'ailleurs, à Londres, où toutes +les rues se ressemblent, il est impossible de se +reconnaître par une nuit de brouillard. Le cab +roulait rapidement. Cependant à un certain moment, +l'attention du révérend fut éveillée. Le cab +passait sur une large place qui était très-éclairée, +et il se demanda si le cabman ne se trompait pas. +Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la +petite trappe, et demanda ce qu'il voulait.—Ne +vous trompez-vous pas? lui dit le révérend. Il me +semble que nous sommes dans Leicester square, ce +qui serait tout à fait l'opposé de notre direction.</p> + +<p>—C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le +cabman. Nous sommes dans Sussex square, Kinsington +gardens.—En ce cas c'est différent, dit +le révérend Peters Town en se replongeant dans +sa rêverie. Le cab entra dans des rues désertes et +mal éclairées. Tout à coup il s'arrêta. Alors Peters +Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il +s'agissait. Il vit la devanture d'un public-house +au travers des rideaux rouges duquel passait une +clarté douteuse. Le cabman descendit.</p> + +<p>—Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, +et de me permettre de boire un verre de gin. Et il +entra dans le public-house. Il s'écoula deux minutes, +puis le cabman sortit et remonta sur son +siége. Mais le révérend ne s'aperçut pas que +deux hommes étaient sortis avec lui, et que ces +deux hommes se cramponnaient aux sangles qui +supportaient le cab, lequel repartit aussitôt, ayant +sa cargaison ainsi doublée. Le cab s'arrêta une seconde +fois. Les réverbères n'étaient plus visibles, +et il sembla au révérend qu'il était au milieu d'une +immense plaine blanchâtre.</p> + +<p>—Mais où diable sommes-nous? se dit-il alors, +pris d'une vague inquiétude, et il appela le cabman +et répéta sa question tout haut.—Nous +sommes arrivés, dit celui-ci.—A Notting hill?</p> + +<p>—Oui, Votre Honneur.</p> + +<p>—C'est bizarre, murmura le révérend, mais je +ne me reconnais pas.</p> + +<p>Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois +du cab et mit pied à terre. Mais alors son inquiétude +redoubla. D'abord il vit deux hommes près +de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, +il n'en aperçut point. Enfin, il entendit un bruit +sourd auquel il ne put se tromper. C'était le bruit +de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et +au lieu d'être à Notting hill, il était sur un des +ponts de Londres.</p> + +<p>—Je vous disais bien que vous vous trompiez, +cabman! dit-il avec colère.—Non, Votre Honneur. +Et le cabman se mit à rire; puis il mit deux +doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de +sifflet. Aussitôt, au bruit sourd du fleuve se mêla +un autre bruit, celui de deux avirons qui frappaient +l'eau avec une régularité cadencée.—Mon +révérend, dit alors le cabman, j'avoue que je +vous ai un peu détourné de votre chemin mais je +savais combien vous désiriez voir un homme dont +vous avez beaucoup entendu parler, et que vous +vous proposiez même de faire pendre. A ces mots, +le révérend tressaillit et recula stupéfait. Et le +cabman se mit à rire de nouveau.</p> + +<p>—J'ai l'honneur, dit-il, en me présentant moi-même, +de vous présenter l'homme gris. Le révérend +étouffa un cri et voulut reculer et fuir. Mais +les deux hommes qui s'étaient accrochés au cab, +à la porte du public-house, où le prétendu cabman +avait bu un verre de gin, se placèrent résolument +devant lui, et lui mirent la main sur l'épaule:—Vous +êtes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana +l'homme gris. On entendait toujours le bruit +des avirons qui battaient l'eau, et ce bruit devenait +de plus en plus distinct, preuve qu'une barque +approchait.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXII</h3> +<br> + + +<p>Si un abîme se fût entr'ouvert sous les pas du +révérend Peters Town, il n'eut certes pas éprouvé +une plus violente épouvante. Ces hommes austères, +de moeurs ascétiques, fanatisés par leur +ambition, et qui vont droit à leur but mystérieux +sans jamais s'arrêter, sont sujets à ces terreurs +soudaines. Le révérend qui avait juré la perte de +l'homme gris et de tous ceux qui servaient l'Irlande, +se fit sur-le-champ ce raisonnement:—De +chasseur, je suis devenu gibier, de vainqueur, +vaincu. Si j'avais tenu cet homme, en mon pouvoir, +j'aurais été sans pitié. Il me tient et il va +me tuer, c'est son droit. Le pont était désert, la +nuit épaisse, le brouillard, noyait jusqu'à la clarté +des réverbères, et le révérend Peters Town était +entouré de trois hommes dont un seul eût suffi +pour le réduire à l'impuissance. La peur rend +muet. Le révérend ne prononça donc pas un mot, +il ne fit pas un geste. Comme une victime, il attendit +que ses bourreaux frappassent.</p> + +<p>—Votre Honneur m'excusera, dit alors +l'homme gris, si je prends quelques petites précautions. +Et, avec une adresse de jongleur indien, +il passa au cou du révérend un cordon de soie +qu'il suffisait de serrer pour l'étrangler. En même +temps, il dit à l'un des deux hommes recrutés +dans le public house:—Mets à Son Honneur les +gants que je t'ai donnés.</p> + +<p>—Ils vont m'étrangler, puis me jeter dans la +Tamise pensait le révérend, dont la gorge crispée +n'aurait pas même pu laisser passer un gémissement +ou un cri. Le complice de l'homme gris +tira alors de sa poche non point des gants, mais +un instrument des plus vulgaires, sans lequel le +bon gendarme français voyage rarement, et qu'on +appelle une paire de menottes. En dix secondes, +le révérend eut un cordon au cou, les mains attachées, +et, par excès de précaution, on lui passa +une ficelle autour des chevilles, de façon à lui ôter +le libre usage de ses jambes. Tous ces préparatifs, +au lieu de compléter la sinistre épouvante qui s'était +emparée du révérend, produisirent l'effet +contraire. Dans son cerveau affolé, une lueur +d'espoir brilla tout à coup.—S'ils voulaient me +tuer, pensa-t-il, ils se seraient bornés à m'étrangler +et à me jeter par dessus le parapet. Non, ils +veulent me garder prisonnier. Ce qui semblait +venir à l'appui de cette opinion, c'était le bruit +d'avirons qui retentissaient sur le fleuve, et qui +vint tout à coup mourir au-dessous du pont. Alors +l'homme gris dit au révérend:—Votre Honneur +sera plein d'indulgence, et comprendra que nous +ne voulons pas qu'il nous échappe. Dès lors, le +révérend fut fixé. On en voulait à sa liberté, non +à sa vie.—Seulement, ajouta l'homme gris qui +tira un poignard de dessous son carrick, Votre +Honneur comprendra que si le moindre cri lui +échappait, je serais contraint de lui enfoncer ce +jouet dans la gorge. Peters Town eut enfin un +geste de résignation. Du moment où on lui laissait +la vie, rien n'était désespéré, ni même perdu. Les +hommes comme lui ne renoncent jamais à prendre +leur revanche tôt ou tard.</p> + +<p>Alors l'homme gris se pencha sur le parapet et +siffla de nouveau. Un coup de sifflet monta, en +réponse au sien, des profondeurs de l'abîme perdu +dans le brouillard.—Parfait! murmura celui +que Shoking appelait le <i>maître</i>. Et il s'adressa +encore au révérend:—Nous allons vous faire +suivre un petit chemin qui va vous paraître périlleux, +dit-il. Mais Harris est un robuste compère, +et il ne vous lâchera pas. Ainsi ne craignez rien. +Malgré l'obscurité, Peters Town, qui commençait +à respirer, put voir alors un des deux hommes +le plus grand et celui qui paraissait le plus robuste +dérouler une corde à noeuds qu'il portait à +la ceinture, puis fixer cette corde par un bout à +la balustrade de fer du pont.—Nous vous avons +ainsi ficelé, mon révérend, continua l'homme +gris, moins dans la crainte que vous nous échappiez +que dans celle que vous ne vous débattiez et, +paralysant nos mouvements, nous empêchiez de +descendre librement. Sur ces mots il fit un signe +à celui qu'il venait d'appeler Harris. Celui-ci prit +Peters Town dans ses bras, l'enleva de terre, le +chargea sur son dos, enfourcha le parapet du +pont, et, comme si son fardeau eût eu la légèreté +d'un coussin de plumes, il se mit à descendre lestement +le long de la corde à noeuds qu'il tenait +d'une main, tandis que son autre bras soutenait +le révérend, ivre de cette terreur que le vide procure.</p> + +<p>Penché sur le parapet, l'homme gris suivit des +yeux cette grappe humaine qui descendait et finit +par se perdre dans le brouillard. Il avait la main +sur la corde tendue par le poids, et ce ne fut que +lorsque cette corde se détendit qu'il comprit que +Harris et le révérend avaient touché la barque +verticalement placée en dessous. Le second des +deux hommes recrutés dans la taverne était demeuré +auprès de lui.—Tu as été cocher? lui dit-il.—Oui, +maître.—Alors tu vas reconduire le +cab à la taverne de la Justice, auprès de Bath +square. Ce disant, l'homme gris enjamba la parapet +à son tour, et se laissa glisser le long de la +corde. Deux minutes, après, il touchait, lui aussi, +le fond d'un de ces longs bateaux plats qui circulent +par centaines sur la Tamise. Harris et son +prisonnier, ainsi que l'homme qui, au coup de +sifflet, avait détaché l'embarcation du rivage, s'y +trouvaient.</p> + +<p>—Mon révérend, dit l'homme gris, vous devez +avoir sur vous un ordre écrit et signé par le lord +chief Justice, en vertu duquel il vous est possible +de mettre en réquisition autant de policemen et +de magistrats de police qu'il vous plaira. Peters +Town ne répondit pas.—Fouille monsieur, ordonna +l'homme gris à Harris. Celui-ci plongea ses +mains dans les vastes poches de la longue redingote +du prête anglican, et il en eut bientôt retiré +un portefeuille qu'il remit à l'homme gris.—C'est +bien, murmura celui-ci, nous vérifierons +cela tout à l'heure. En route! Et, il fit un signe +au batelier dont les avirons tombèrent aussitôt à +l'eau.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXIII</h3> +<br> + + +<p>Où conduisait-on le révérend Peters Town? +Voilà ce qu'il n'aurait pu dire, et ce que le marinier, +qui était arrivé sous le pont avec la +barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui eût +dit un mot à l'oreille. Mais comment le marinier +était-il venu? Comment, enfin, l'homme gris, qui +ne songeait nullement deux heures auparavant à +s'emparer du révérend, avait-il trouvé dans une +taverne deux Irlandais prêts à lui prêter main +forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un +mot. Depuis qu'il était en relations avec l'abbé +Samuel et les autres chefs Irlandais, l'homme gris +s'était servi rarement de ce signe mystérieux qui +disait qu'il était chef aussi. Il s'était presque toujours +contenté de John Colden, de Shoking et de +quelques autres pour auxiliaires. Mais il savait +bien que les deux cent mille fenians qui sont répandus +dans Londres, un peu partout, obéissent +quand même, ensemble ou isolément, à quiconque +leur prouve son autorité. L'homme gris, vêtu en +cocher, laissant le cab dans la rue, était donc +entré dans un public-house de Newport Street où +il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne +ne fit attention à lui, quand il s'approcha du +comptoir. Mais lorsqu'il eut demandé du gin avec +un fort accent irlandais, deux hommes qui se +trouvaient dans un coin de la taverne levèrent +aussitôt la tête. Alors l'homme gris leur fit ce +signe de croix bizarre qui, trois mois auparavant, +lui avait instantanément soumis l'homme en guenilles +qui s'appelait John Colden.</p> + +<p>Soudain, ces deux hommes jetèrent quelques +pence sur la table et s'approchèrent du prétendu +cocher. Celui-ci leur dit en patois irlandais:—Voulez-vous +me suivre; j'ai besoin de deux +frères?—Parle et ordonne, répondit l'un qui +était une sorte de géant.—Comment te nommes-tu?—Harris.—Et +toi?—Michaël.—C'est +bien. Accrochez-vous au cab que je conduis. +Dans le cab est un des ennemis les plus mortels +de l'Irlande. C'était ainsi qu'il avait trouvé Harris +et son compagnon prêts à faire tout ce qu'il ordonnerait. +En route, Harris, juché sur le marche-pied, +avait pu causer tout bas avec l'homme gris, +qui lui avait donné de minutieuses instructions et +remis une corde à noeuds, qu'il portait enroulée +autour de son corps. Le pont sur lequel le cab +s'était arrêté était le pont de Westminster. Or, il +y avait chaque nuit, depuis que l'homme gris +était allé chez miss Ellen par le souterrain percé +à fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque +et un Irlandais qui attendaient sur la rive droite, +tout auprès de la taverne de Queen's Elizabeth. +L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le +pont, si jamais il entendait le coup de sifflet convenu. +On le voit, l'homme gris n'avait pas eu de +grands préparatifs à faire pour s'emparer de +Peters Town. Maintenant, où allait-il le conduire? +C'est ce que le révérend ignorait. La nuit était si +noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en quel +endroit de Londres, et sous quel pont il avait été +embarqué de cette façon singulière. Tout ce qu'il +put comprendre, c'est que la barque descendait le +fleuve, au lieu de le remonter, ce qui était facile, +en prenant garde aux coups d'avirons très espacés +et à la rapidité avec laquelle on marchait. L'enlèvement +de Peters Town avait été, comme on le +voit, tout à fait improvisé. L'homme gris n'avait +donc pas, tout d'abord, songé à l'endroit où il le +conduirait. Mais, tandis que Harris descendait le +long de la corde à noeuds, ayant le révérend sur +ses épaules, il lui était venu une idée. Il s'était +souvenu de cette péniche où parfois les vagabonds +se réfugiaient la nuit, et dont Shoking lui avait +parlé.</p> + +<p>La barque descendit donc rapidement, passa +sous le pont de Waterloo, puis sous celui des +Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu +de la véritable petite flottille de canots qui obstrue +une des arches du pont de Londres, et, toujours +glissant au travers du brouillard, vint accoster, +au bout de quelques minutes, la grosse péniche +du marchand de chevaux, Manning. Shoking +avait raconté à l'homme gris tous les détails de sa +captivité dans la péniche; ce qui faisait que ce +dernier, sans avoir jamais mis les pieds sur le +ponton, en connaissait tout les aménagements +intérieurs. Il savait que le ponton avait une cale +qui se fermait extérieurement et que c'était dans +cette cale que l'Écossais avait cru voir le diable, +en voyant Shoking métamorphosé tout à coup +en nègre. Pendant tout le trajet, le révérend +n'avait pas dit un seul mot. Résigné en apparence, +il couvait au fond de son âme tortueuse des tempêtes +de fureur.</p> + +<p>Mais, en revanche, l'homme gris lui avait conté +une foule de choses, comme, par exemple, la comédie +jouée par le prétendu M. Simouns qui, au +lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait mené +à bord d'un navire qui, maintenant, était en pleine +mer et hors de portée des canons anglais. Et le +révérend, réduit à l'impuissance, se disait:—Cet +homme qui, jusqu'à présent, s'est montré plus +fort que nous, cet homme vient de commettre une +faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter +à l'eau. Garrotté comme je le suis, je me serais +noyé, et il aurait un ennemi implacable de moins. +Je suis son prisonnier, j'ignore même ce qu'il +veut faire de moi, mais il n'est prisonnier qui ne +s'évade ou ne soit délivré, et alors...</p> + +<p>En ce moment, le révérend Peters Town n'était +plus dominé par sa haine religieuse: il ne jurait +plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce +que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il +haïssait l'homme gris parce que celui-ci l'avait +humilié et joué. Donc la barque accosta la péniche.</p> + +<p>Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui était +d'une force proportionnée à sa taille, prit le révérend +dans ses bras et monta le premier sur le +pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait +à babord. L'homme gris le suivit.—Écoute, lui +dit-il alors, je vais te donner une haute mission.—Je +suis prêt, dit Harris.—Tu vas être le gardien +d'un homme plus dangereux pour l'Irlande +que tous les beaux parleurs qui braillent au parlement. +Et ils descendirent dans le faux pont, +poussant devant eux le révérend.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXIV</h3> +<br> + + +<p>L'homme gris, une fois dans le faux-pont, +jugea inutile de demeurer plus longtemps dans +l'obscurité. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes +et un rat de cave, et soudain une clarté +permit au révérend de voir enfin à l'aise le visage +de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre depuis +longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait +en ce moment. L'homme gris, on s'en souvient, +avait dépouillé, chez miss Ellen, le front +ridé et les cheveux blancs du prétendu M. Simouns. +Il était redevenu l'homme jeune, élégant +de tournure et beau de visage, qui avait juré que +la fille de lord Palmure l'aimerait tôt ou tard. +Aussi, le révérend le regarda-t-il avec avidité, +comme pour graver à jamais ses traits dans son +souvenir. Et il se disait, tandis que les préparatifs +de sa captivité commençaient:—J'aurai ma revanche +quelque jour, et je l'aurai terrible.</p> + +<p>Ces préparatifs, dont nous parlons, étaient +d'une extrême simplicité. Sur l'ordre de l'homme +gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir en +guise de bâillon dans la bouche de Peters Town, +qui n'opposa aucune résistance. Ensuite, il lui lia +plus solidement les jambes. Après quoi, il le descendit +dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis +il remonta, après que l'homme gris se fût assuré +que la cale n'avait aucune issue. Alors, ce dernier +ferma le panneau, et dit à Harris:</p> + +<p>—Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres +dans une heure. Sous aucun prétexte, ne quitte la +péniche; au nom de l'Irlande, tu me réponds de +ton prisonnier. Harris s'inclina.</p> + +<p>—Cependant, dit-il, il faut tout prévoir.—Il y +a souvent des vagabonds qui viennent coucher ici.</p> + +<p>—Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas +s'en aller.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que +les policemen de la rivière viennent quelquefois +visiter la péniche et emmènent à bord du <i>Royalist</i> +tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que +ferais-je?</p> + +<p>—Tu étranglerais ton prisonnier avant qu'ils +ne fussent montés à bord.—C'est bien, dit Harris, +je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il se coucha +dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau +qui fermait la cale, devenue la prison du révérend +Peters Town.</p> + +<p>L'homme gris monta sur le pont, après avoir +remis un rat-de-cave à Harris, et se laissa glisser +ensuite, le long de la corde, dans la barque +où l'autre Irlandais l'attendait.—Où allons-nous? +demanda celui-ci en poussant au large.—Nous +remontons au pont de Londres et ensuite à la +gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit à nager +avec vigueur et la barque glissa de nouveau sur +la Tamise.</p> + +<p>Alors l'homme gris tira sa montre, une montre +à répétition, et la fit sonner. Il était dix heures +moins le quart. Or l'homme gris avait fait ce calcul: +Le steamer le <i>Santa-Fé</i> était parti à trois +heures de l'après-midi. Il avait dû mettre, en +chauffant à toute vapeur, quatre heures pour sortir de la +Tamise, prendre la mer et doubler le +cap de Douvres. Il avait dû rencontrer, une heure +plus tard, le bateau-poste de Calais, et Shoking +avait dû passer à bord de ce dernier. Il était donc +probable que le faux nègre ramené à Douvres +vers neuf heures du soir, y prendrait aussitôt le +train de Londres. L'homme gris ne désespérait +donc pas de le revoir cette nuit-là même.</p> + +<p>La barque remonta la Tamise et vint accoster +le ponton d'embarcation qui est auprès du pont +sur lequel passe le South Easter railway, c'est-à-dire +le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris +enjoignit à son batelier de descendre dans une +taverne, d'y acheter du pain, du jambon et un +pot de bière, et de porter le tout à Harris. Puis il +sauta sur le ponton, gagna la rive gauche et +monta, par une ruelle, à Cannons-street. Le train +qui part de Douvres à neuf heures quarante arrive +à Londres à onze heures. L'homme gris avait donc +une heure à attendre. Mais les gares anglaises ne +sont point fermées au public comme en France. +On y entre librement, et plus d'un pauvre diable +qui ne sait où passer la nuit y trouve l'hospitalité +sur les banquettes d'une salle d'attente.</p> + +<p>L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa +dans son manteau et attendit, couché sur +un banc. A onze heures moins six minutes le +train fut signalé et toucha à London-Bridge, de +l'autre côté de la Tamise. A onze heures précises, +il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking +en descendit. Comme il sortait, entraîné par la +foule, l'homme gris lui frappa sur l'épaule:—Je +t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce monde, +nous avons le temps.</p> + +<p>Quand les voyageurs les plus pressés furent +hors de la gare et que la foule commença à s'éclaircir, +l'homme gris dit à Shoking:—Où as-tu rencontré +le bateau-poste?—A moitié chemin de +Calais.—As-tu remis des instructions au capitaine +du <i>Santa-Fé</i>?—Oui, maître.</p> + +<p>—Alors me voilà tranquille sur le sort de +Jenny, de son enfant et de John Colden. Passons +à mistress Fanoche, maintenant.—Ah! oui, dit +Shoking, qu'allons-nous donc en faire?—En +vertu d'un ordre du lord chief justice que voilà. +Et l'homme gris tira de sa poche le portefeuille +du révérend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier +dont il parlait et qui portait le sceau de la +justice anglaise.</p> + +<p>—Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu +de toilette: as-tu faim?—Je n'ai pas dîné, dit +Shoking. Ils sortirent de la gare et l'homme gris +lui montra une taverne en lui disant:—Attends-moi +là, mange un morceau, ne te grise pas surtout, +je reviens dans une demi-heure.—Mais où +allez-vous, maître?—Tu sais que j'ai un logis +dans chaque quartier: j'ai une chambre à deux +pas d'ici, auprès de Saint-Paul.</p> + +<p>Et l'homme gris laissa Shoking à la porte de la +taverne. Celui-ci se fit servir de la bière brune, +une tranche de roastbeef froid et du jambon, et se +mit à manger avec l'appétit d'un homme qui a +respiré l'atmosphère saline de la mer. Trois quarts +d'heure après, l'homme gris revint. Seulement, +ce n'était plus l'homme gris, c'était M. Simouns, +l'agent de police aux cheveux blancs. Shoking +avala en hâte sa dernière bouchée et son dernier +verre de bière brune, et le suivit. Il y avait un +cab à la porte. Tous deux y montèrent et l'homme +gris dit au cabman:—A Elgin Crescent.—Chez +le révérend? fit Shoking.—Oui, mais il n'y est +pas, murmura l'homme gris en souriant.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXV</h3> +<br> + + +<p>Qu'était devenue mistress Fanoche pendant +tout ce temps-là? L'intéressante nourrisseuse +d'enfants avait, comme on l'a vu, cédant à une +première épouvante, fait sa confession à un magistrat +de police, lequel avait dicté à un secrétaire +les aveux qu'elle faisait, au fur et à mesure qu'ils +sortaient de sa bouche, puis lui avait donné le +procès-verbal à signer. Alors, miss Ellen et le +révérend Peters Town, en présence de qui tout +cela avait eu lieu, l'avaient rassurée sur les conséquences +que pourraient avoir ses déclarations, +et le magistrat l'avait admise à fournir caution. +Mistress Fanoche avait vu alors miss Ellen ouvrir +un portefeuille et en tirer une poignée de bank-notes +qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, +un magistrat de police est en même +temps juge d'instruction. Il décide si le coupable +peut demeurer provisoirement en possession de +sa liberté, et s'il lui est permis de rester en tel ou +tel lieu. Or donc, celui qui venait d'interroger +mistress Fanoche était parti, laissant cette dernière +en présence du révérend Peters Town.</p> + +<p>Alors, celui-ci lui avait dit:—Ma chère, il ne +faut pas vous dissimuler que vous êtes un grand +coupable, et que sans la haute protection qui vous +couvre et l'importance du service que vos aïeux +ont rendu au gouvernement de Sa Majesté la +reine, vous seriez allée coucher à Newgate, pour +n'en sortir que le jour de votre mort. Si même +vous étiez traduite devant la cour d'assises, vous +seriez condamnée et nul, pas même moi, ne +pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait +écouté, en frémissant, cette petite harangue, et +peut-être s'était-elle repentie de n'avoir pas osé +braver la colère de l'homme gris. Mais le révérend +avait continué:—Maintenant, si vous m'en croyez, +vous resterez ici jusqu'à demain soir. A cette +date, on ne se sera pas encore occupé de votre +affaire et personne ne songera à vous avant trois +ou quatre jours. Demain soir, tout sera préparé +pour votre fuite. Mon secrétaire, ce jeune clergyman +que vous avez vu, vous conduira à Brighton, +en vous faisant passer pour sa soeur aînée. Il vous +remettra un portefeuille qui contiendra les quatre +mille livres convenues et vous prendrez passage +soit sur un navire qui part pour la France, soit +sur un autre qui passe l'Atlantique et va en Amérique. +Lequel préférez-vous?—Je préfère aller +en Amérique, avait répondu mistress Fanoche. +Le révérend était sorti. Il allait, comme on le +pense bien, assister à l'arrestation du petit Irlandais +et à son incarcération. Mais avant de quitter +sa maison, il avait dit deux mots à Tom. Qu'était-ce +que Tom? Un mélange de bedeau et de +domestique, un homme qui accompagnait le révérend +au temple, et lui servait en même temps +de valet de chambre. Tom était un homme entre +deux âges, petit, trapu, les cheveux gris et crépus, +le visage rouge, le cou très-court, la lèvre +bestiale et le rire idiot. Tom n'était cependant pas +dépourvu d'une certaine intelligence, en outre, +il avait une qualité rare; il était esclave des ordres +qu'on lui donnait. Or, le révérend, après +avoir installé mistress Fanoche dans une chambre +très-propre de la maison, dit à Tom:—Sous aucun +prétexte, tu ne laisseras sortir cette femme.</p> + +<p>Tom inclina la tête, signe qu'il avait compris +d'abord, et ensuite que mistress Fanoche passerait +plutôt sur son corps que de franchir le seuil +de la maison. Le révérend s'en était donc allé. +Tom était fidèle, mais il était bavard, et la solitude +lui convenait peu. Ordinairement, il faisait +la conversation avec le clergyman, secrétaire de +Peters Town; mais le clergyman avait suivi son +supérieur. Tom se fit, après le départ du révérend, +le raisonnement suivant:—Je dois empêcher +cette femme de sortir; mais il ne m'est pas défendu +de causer avec elle. Et il monta dans la +chambre où mistress Fanoche était aux prises +avec son épouvante.—Ma chère dame, lui dit-il, +je venais savoir comment vous vous trouviez +ici?</p> + +<p>—Fort bien, répondit mistress Fanoche, pourvu +toutefois que je n'y reste pas longtemps. Tom +eut un mouvement d'épaules qui signifiait qu'il +n'en savait absolument rien.—Où est votre +maître? demanda la nourrisseuse.—Il est sorti, +répondit Tom.—Reviendra-t-il bientôt?—Je ne +le crois pas. Il m'a commandé de vous faire apporter +à dîner de chez le pâtissier voisin.</p> + +<p>Tom était causeur, nous l'avons dit, mais mistress +Fanoche n'était pas d'humeur, ce soir-là, à +soutenir aucune conversation. Elle tressaillait au +moindre bruit et se disait que le magistrat de police +allait peut-être se raviser et revenir pour +l'arrêter. Elle ne répondait donc que par monosyllabes +aux questions de Tom, et celui-ci, au bout +d'une heure, désespérant une conversation suivie, +la quitta en lui disant:—Je vais vous faire apporter +à dîner. Une demi-heure après, mistress +Fanoche était à table en présence d'un morceau +de roastbeef et d'une foule de pâtisseries. Le +révérend Peters Town avait commandé à Tom de +ne rien épargner et de traiter mistress Fanoche +avec tout le confortable possible. Mais mistress +Fanoche n'avait pas grand'faim, l'angoisse lui +serrait l'estomac. Elle dîna donc du bout des lèvres; +Tom remonta, espérant que mistress Fanoche +causerait davantage après souper; mais il +n'en fut rien. Elle se borna à demander si le révérend +Peters Town était rentré. Tom lui répondit +que non, et descendit à son office de fort mauvaise +humeur. La soirée s'écoula. Mistress Fanoche +aurait fort bien pu se mettre au lit; mais elle n'osa +pas. Poursuivie par cette pensée, que le magistrat +de police pouvait se raviser et ordonner son +arrestation, elle avait déjà ouvert la fenêtre et +mesuré la hauteur où elle était du sol. La fenêtre +donnait sur le jardin entouré de grilles assez +hautes, et toute fuite était impossible de ce côté-là. +Néanmoins, mistress Fanoche ne se couchait point +et, au lieu de se dissiper peu à peu, sa terreur +augmentait à mesure que sonnaient les heures +de la nuit. Le révérend ne revenait pas. Tout à +coup, il était alors plus de minuit, la sonnette de +la porte d'entrée se fit entendre, puis des voix +confuses montèrent jusqu'à la nourrisseuse. Elle +entr'ouvrit sa porte sans bruit et prêta l'oreille; +et elle reconnut la voix de Tom qui disait:—Mais +je vous jure que mon maître est absent.—Oui, +mais il y a une femme là-haut, que nous +avons ordre de conduire en prison, répondit une +autre voix. Et mistress Fanoche, éperdue, courut +vers sa fenêtre, avec l'intention de sauter dans le +jardin au risque de se casser le cou. Malheureusement +la force lui manqua, et ses jambes refusant +de la supporter, tant son émotion était grande, +elle s'affaissa au milieu de la chambre, en poussant +un sourd gémissement.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXVI</h3> +<br> + + +<p>En entendant sonner, Tom était allé ouvrir sans +défiance. Il était même persuadé que c'était le +jeune clergyman, le secrétaire du révérend Peters +Town qui entrait. Quel n'avait pas été son étonnement +en se trouvant face à face avec M. Simouns, +car ce n'était pas la première fois qu'il voyait le +prétendu agent de police, celui-ci ayant eu affaire +la veille au révérend qui s'était concerté avec lui +pour l'enlèvement du petit Irlandais. M. Simouns +était suivi d'un nègre, et la vue de ce nègre effrayait +quelque peu le valet de chambre sacristain.—Mon +maître est sorti, disait-il.</p> + +<p>—Oui, répondit M. Simouns en pénétrant dans +le vestibule, mais il y a en haut une femme que +nous venons arrêter.</p> + +<p>—Voilà ce que je ne souffrirai pas, répondit +Tom. Je suis le serviteur fidèle de mon maître, +reprit Tom, et ce qu'il me commande je le fais.</p> + +<p>—Que vous a-t-il donc commandé, votre maître, +monsieur Tom?</p> + +<p>—De ne laisser la femme dont vous parlez sortir +d'ici sous aucun prétexte. Et si vous ne me +tuez, ou ne me garrottez....</p> + +<p>—Mon cher monsieur Tom, dit M. Simouns, il +n'y a qu'un malheur à toutes vos belles résolutions. +C'est que c'est le révérend qui m'envoie.</p> + +<p>—Alors, dit Tom, il vous a certainement donné +un mot de sa main?</p> + +<p>—Non, il a fait mieux que cela, il m'a donné +son portefeuille pour vous le remettre, en vous +priant de le serrer dans son secrétaire. Et M. Simouns +tendit à Tom, un peu interdit, le portefeuille +du révérend, duquel il avait extrait, du +reste, l'ordre d'arrestation signé par le lord chief +justice. Si Tom eût vu M. Simouns pour la première +fois, peut-être se fût-il défié tout de même, +et fût-il allé jusqu'à supposer que le révérend était +tombé aux mains d'une bande de voleurs. Mais +Tom avait déjà vu M. Simouns en grande conférence +avec son maître. En outre, le portefeuille +renfermait des banknotes, et quel est le voleur +qui rend un portefeuille ainsi meublé? Tom ajouta +donc une foi pleine et entière aux paroles de +M. Simouns.—Ah! fit-il, s'il en est ainsi, venez. +Je vais vous livrer la petite dame.</p> + +<p>Mistress Fanoche, on le sait, avait entr'ouvert +sa porte sans bruit et elle avait entendu une partie +de ce dialogue. Alors, la peur s'était emparée +d'elle. On venait l'arrêter! Et elle avait essayé de +se traîner jusqu'à la fenêtre et de sauter dans le +jardin.</p> + +<p>Mais elle n'en avait pas eu la force et lorsque +M. Simouns et le nègre, conduits par Tom qui +s'était armé d'un flambeau, arrivèrent, ils la trouvèrent +étendue sans connaissance sur le parquet.</p> + +<p>—Eh bien dit M. Simouns, j'aime autant cela. +Nous n'aurons pas besoin de lui mettre un bâillon +pour l'empêcher de crier. Il fit un signe au nègre +Shoking,—car on doit l'avoir reconnu,—prit +mistress Fanoche à bras le corps et la chargea sur +son épaule.—En route, dit M. Simouns. Shoking et +lui avaient laissé à la porte un fiacre à quatre places. +Ils y déposèrent mistress Fanoche évanouie; +puis M. Simouns souhaita le bonsoir à Tom, l'engageant +à se coucher, car, disait-il, le révérend +Peters Town ne devait pas rentrer cette nuit-là; +et ils montèrent dans le fiacre en disant au cabman: +Conduis-nous à la station de police.</p> + +<p>—Mais, dit alors Shoking, je croyais que nous +allions à Newgate, maître. Alors, qu'allons nous +faire à la station de police?</p> + +<p>—C'est ce que tu vas voir. Nous allons chercher +le dossier de mistress Fanoche. Tu penses +bien, dit-il, qu'il faut que la misérable soit pendue. +Et pour qu'elle soit pendue, il faut que le magistrat +qui l'a interrogée et l'a laissée libre sous +caution, remette son interrogatoire et son dossier +au gouverneur de Newgate.</p> + +<p>—Mais puisqu'il l'a admise à fournir caution?</p> + +<p>—Aussi ne saura-t-il pas ce que je veux faire +du dossier que je vais lui réclamer de la part du +révérend en lui montrant l'ordre écrit par le lord +chief justice.</p> + +<p>La station de police était à deux pas de la maison +du révérend. Quand la voiture s'arrêta, mistress +Fanoche était toujours évanouie.—Je te la +confie, dit M. Simouns. Et il sauta lestement à terre +et tira la sonnette de nuit de la station. Peu après, +la porte s'ouvrit et se referma sur lui. Mistress Fanoche +était toujours évanouie; cependant un soupir +souleva sa poitrine, et Shoking se dit: Je +crois qu'elle revient à elle. En effet, le premier +soupir fut suivi d'un second, puis d'un troisième, +et la nourrisseuse s'agita convulsivement sur la +banquette du fiacre. Mais, en ce moment, on ouvrit +la portière, et M. Simouns reparut, un immense +portefeuille sous le bras. C'était le dossier de +mistress Fanoche.—A Newgate cria-t-il au cocher.</p> + +<p>A peine la voiture se fut-elle remise en mouvement, +que la nourrisseuse ouvrit les yeux.—Où +suis-je? dit-elle. Les lanternes projetaient une +faible clarté à l'intérieur du fiacre. Mistress Fanoche +aperçut d'abord le nègre, puis M. Simouns, +et crut avoir affaire à des inconnus.—Mon Dieu! +répéta-t-elle, où suis-je? quels sont ces hommes? +que me veulent-ils? Mais alors, une voix qui la +fit tressaillir lui répondit:—Ma chère, vous êtes +au pouvoir de deux agents de police, qui vous conduisent +à Newgate, d'où vous ne sortirez que le +jour de votre mort.—Mistress Fanoche jeta un +cri aigu.</p> + +<p>—Oh! cette voix, dit-elle, où donc ai-je entendu +cette voix? M. Simouns se mit à rire:</p> + +<p>—Cela t'apprendra, ma chère, dit-il, à trahir +l'homme gris. A ces paroles, mistress Fanoche +poussa un nouveau cri et retomba évanouie sur +les coussins du fiacre. Une demi-heure après les +portes de Newgate se refermaient sur elle, et +M. Simouns remettait son dossier au gouverneur. +Dès lors, aucune puissance humaine ne pouvait +plus sauver mistress Fanoche de la potence qu'elle +avait si bien méritée....—L'heure de Dieu vient +tôt ou tard, murmurait l'homme gris en s'en allant, +et Dieu, c'est la suprême justice.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXVII</h3> +<br> + + +<p>Le fiacre qui avait conduit l'homme gris et +Shoking à Newgate, les attendit à la porte, tandis +qu'ils faisaient écrouer mistress Fanoche. L'opération +n'avait pas duré dix minutes. Avec de +vrais agents de police mistress Fanoche se serait +peut-être débattue; peut-être même aurait-elle +crié; mais avec l'homme gris, elle ne souffla mot. +Cet homme exerçait sur elle un tel empire, il lui +inspirait une si grande épouvante qu'elle n'avait +opposé aucune résistance, et n'était sortie de son +évanouissement que pour s'abandonner à une +prostration sans limites. L'homme gris et Shoking +étaient donc remontés en voiture.—Où +allons-nous? demanda alors Shoking.</p> + +<p>Le maître consulta sa montre:—Quatre +heures du matin, dit-il. Il ne fera pas jour avant +sept heures et demie. Nous avons du temps devant +nous.—Mais où allons-nous? répéta Shoking +qui avait ouvert la portière.—A Hampsteadt. +Shoking transmit l'ordre au cocher. +Maître, reprit-il, quand le fiacre roula, vous +avez mis Jenny, son fils et John Colden en sûreté, +c'est bien. Mais... vous?... Et il y avait dans cette +timide question, comme une vague et mystérieuse +terreur.—Moi, dit l'homme gris en souriant, je +n'ai pas encore accompli ma tâche. Écoute-moi, +et tu comprendras que je n'ai pas le droit de quitter +Londres. Les Irlandais attendaient un chef; ce +chef est un enfant et jusqu'à l'heure où devenu +homme, il pourra prendre en mains ce pouvoir +occulte qui lui fera une royauté dans l'ombre, en +attendant le triomphe du jour, il faut qu'une main +plus ferme, une pensée plus intelligente, fasse +mouvoir tous les fils de cette vaste intrigue, +tous les soldats de cette immense conspiration +qui enveloppe peu à peu l'Angleterre. L'abbé Samuel +a besoin d'un homme auprès de lui, et cet +homme c'est moi. Shoking secoua la tête.—Oui, +dit-il, tout cela est fort bien; mais deux personnes +presque aussi fortes que vous, ont juré votre +perte, le révérend Peters Town et miss Ellen.—Je +ne crains que cette dernière, répondit l'homme +gris; je la crains jusqu'à l'heure où elle m'aimera.—Mais +vous avez donc encore cet espoir? +fit naïvement Shoking.—Oui.</p> + +<p>L'accent de l'homme gris était net et convaincu; +mais il ne persuada point Shoking.—Singulière +idée, murmura-t-il après un silence, que de vouloir +se faire aimer de cette femme hautaine et +cruelle, et qui n'a d'humain que l'apparence.</p> + +<p>Le jour où elle m'aimera, elle sera mon esclave, +dit l'homme gris. J'en ferai un des serviteurs +les plus dévoués de l'Irlande.</p> + +<p>Shoking murmura à part lui:—Tous les +hommes de génie ont leur marotte. Celui-là a mis +dans sa tête qu'il serait aimé de miss Ellen. +Mais il en sera, je crois, pour ses frais d'espérance, +et il a le temps d'attendre. Le fiacre atteignit +Hampsteadt assez rapidement. Alors, comme +il s'arrêtait à la grille du cottage, un souvenir +traversa l'esprit de Shoking:—Maître, dit-il, ne +m'avez-vous pas dit que vous me rendriez ma +couleur naturelle? Quand donc le ferez-vous?</p> + +<p>—C'est pour cela que je t'amène ici. Et +Shoking éprouva en même temps un mouvement +de joie et un sentiment de regret. Il fut joyeux +de penser qu'il allait redevenir blanc; mais il +soupira en songeant qu'il cesserait, du même +coup, d'être marquis, décoré d'une foule d'ordres +et porteur d'un nom si long qu'il aurait fait trois +lignes du journal le <i>Times</i>.</p> + +<p>Le cottage était silencieux et perdu dans l'ombre +des grands arbres qui l'environnaient.—Tu +n'es pas revenu ici depuis que je t'ai fait marquis? +demanda l'homme gris.—Non, répondit Shoking.—Alors, +tu ne sais pas comment va la +fille de Jefferies?—Non. Mais Suzannah doit +toujours être auprès d'elle.</p> + +<p>L'homme gris traversa le jardin et pénétra dans +le vestibule de la maison où brûlait une petite +lampe suspendue au plafond.</p> + +<p>Ce valet de chambre modèle qui, le premier, +avait appelé Shoking mylord, dormait tout vêtu +sur une banquette. L'homme gris l'éveilla. Le +valet ne témoigna aucune surprise à la vue de +Shoking devenu nègre.—Suis-nous, dit l'homme +gris, ou plutôt éclaire-nous, nous allons à la +chambre de lord Wilmot.</p> + +<p>Le valet prit un flambeau et monta le premier +les marches du large escalier. Tous trois arrivèrent +ainsi dans ce cabinet de toilette où Shoking +avait pris son premier bain.—Tu ne reconnais +pas mylord? dit alors l'homme gris au valet +de chambre. Mylord a eu une fantaisie, il s'est +teint en noir pour pénétrer dans une taverne où +les nègres se réunissent.—Excentrique! murmura +le valet avec flegme.—Prépare un bain, dit encore +l'homme gris, et va me chercher cette caisse +en bois des îles dans laquelle se trouvent plusieurs +flacons.</p> + +<p>Le valet ouvrit les robinets à tête de cygne, et +l'eau chaude et l'eau froide tombèrent en même +temps dans la baignoire de marbre blanc. Puis il +sortit pour aller chercher la caisse demandée par +l'homme gris. Alors celui-ci dit à Shoking:—Tu +penses bien que ce n'est pas l'affaire d'une heure. +Ton traitement durera quinze jours, et pendant +quinze jours tu prendras soir et matin un bain +comme celui que je vais te préparer. Déshabille-toi.</p> + +<p>Shoking poussa un dernier soupir en regardant +du coin de l'oeil cette rosette multicolore qui ornait +la boutonnière de son paletot. Puis il obéit. +Et comme il se glissait dans le bain et fermait +les deux robinets, le valet de chambre revint avec +la caisse aux flacons mystérieux.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXVIII</h3> +<br> + + +<p>L'homme gris ouvrit alors la caisse et y prit +une fiole qu'il fit miroiter à la bougie et qui contenait +une essence incolore. Puis il la déboucha et +en versa le contenu dans le bain. Aussitôt l'eau +se colora en vert tendre et Shoking s'écria:—Mais +c'est un bain d'absinthe que vous me faites +prendre.</p> + +<p>—Attends, dit l'homme gris. Il prit un second +flacon qu'on eût dit plein de vin, et il versa dans +le bain. L'eau, verte tout à l'heure, passa subitement +au rouge vif; puis ce rouge devint écarlate, +s'assombrit un peu et Shoking épouvanté murmura.—Bon! +voici que je suis dans le sang à +présent.</p> + +<p>—Tu vas rester deux heures dans ce bain, dit +le maître, et puis, ton valet de chambre te lèvera, +t'essuiera, t'enveloppera dans un peignoir bien +chaud et te mettra au lit. Comme tu es fatigué, tu +dormiras. Quand tu t'éveilleras, tu te feras apporter +un miroir.—Et je me retrouverais blanc?</p> + +<p>—Non, mais tu t'apercevras que ton noir est +moins vif et que ta peau se marbre par places.—Et +ce soir, je prendrai un autre bain?—Oui.</p> + +<p>L'homme gris s'approcha alors d'une table sur +laquelle il y avait de quoi écrire. Puis il prit la +plume et traça quelques mots sur une feuille de +papier. Et, remettant ce papier au valet de chambre:—Chaque +soir, dit-il, tu iras chez le chimiste +du quartier et tu lui feras emplir ces deux +flacons de la composition que je viens de prescrire, +puis tu les verseras l'un après l'autre dans +le bain de mylord. Le valet s'inclina.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, est-ce que je ne pourrai +pas sortir durant ces quinze jours?—Non, car à +mesure que le traitement opérera, ton corps passera +par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et tu +seras hideux à voir. On te jetterait des pierres, si +tu te montrais dans la rue. Shoking, soupira de +nouveau,—Mais au moins, dit-il, je reviendrai +blanc?—Comme neige.—Et mes cheveux?—Tes +cheveux retourneront au roux, leur couleur +naturelle.</p> + +<p>Alors l'homme gris laissa Shoking au bain, et +passa dans une pièce voisine, où il procéda, lui +aussi, à une nouvelle toilette. Il se débarrassa +de sa perruque de cheveux blancs, de son crâne +plissé, et de tout ce qui constituait M. Simouns, +pour redevenir ce gentleman de trente-six à trente-huit +ans, à l'oeil bleu, au visage pâle et distingué, +aux favoris châtain-clair, cet homme enfin d'une +rare distinction que les dandys de Hyde Park +avaient pris pour le gentilhomme russe amoureux +de miss Ellen. Quand il fut ainsi métamorphosé, +il revint dans la pièce où Shoking était +toujours au bain.—Je viens te dire adieu, fit-il, +et m'occuper de trouver au révérend une prison +digne de lui, et plus sûre que la première.</p> + +<p>Shoking, à qui l'homme gris avait raconté la +manière dont le révérend Peters Town était +tombé en son pouvoir, ne put réprimer un éclat +de rire. L'homme gris lui serra main, puis il +s'enveloppa de son waterproof et quitta le cottage. +Comme il avait renvoyé le fiacre qui les avait +amenés, il descendit Heath-mount à pied, fumant +son cigare, et du pas tranquille d'un bourgeois de +Londres qui quitte le club après une partie de +whist. Il rentra ainsi dans Londres, en moins +d'une heure et demie, et quelque chose qui ressemblait +à un rayon de jour commençait à percer +le brouillard lorsqu'il arriva dans la cité.</p> + +<p>Une taverne qui avait une licence de nuit, était +ouverte dans Farringdon street à peu près en face +de l'imprimerie du <i>Times</i>. Comme l'homme gris +n'avait pas eu le temps de manger depuis la veille +au matin, il y entra, s'installa dans le box des +gentlemen et se fit servir des sandwich et du vin +de Porto. Son repas fini, il s'aperçut que le jour +grandissait, et jetant une couronne sur le comfort +il se remit en route, à petits pas, sans se +presser, comme un homme qui roule de vastes +projets dans sa tête.</p> + +<p>Le Black-Friars ou pont des Moines-Noirs est +au bout de Farringdon street. L'homme gris le +traversa et gagna ainsi la rive droite de la Tamise. +Une fois là, il hâta tout à coup le pas. Sans doute +il avait trouvé ce qu'il cherchait depuis son départ +de Hampsteadt, c'est-à-dire l'endroit où il pourrait +mettre le révérend Peters Town en sûreté et +dans l'impossibilité de recouvrer sa liberté. Au +lieu de s'enfoncer dans les ruelles sombres du +Borough, l'homme gris remonta alors vers le +Southwark. Et suivant toujours le bord de la Tamise, +il se dirigea vers Queen's Élisabeth Tavern, +l'établissement auprès duquel, le bateau dans +lequel on avait enlevé le révérend, était retourné +stationner. Au coup de sifflet qu'il fit entendre, +un autre répondit, puis le bruit de deux avirons, +et la barque vint chercher le maître.—As-tu fait +ce que je t'ai commandé? dit l'hommage gris à +l'Irlandais.</p> + +<p>—Oui, j'ai porté un panier de provisions à Harris.—Et +le prisonnier.—Il se tenait tranquille.</p> + +<p>—C'est bien. Pousse au large. A bord de la +péniche.</p> + +<p>La barque fila sur la Tamise encore chargée de +brouillard, bien que le jour eût grandi; elle repassa +sous le pont des Moines et le pont de Londres +et mit le cap sur Rotherithe. Mais tout à coup +l'homme gris poussa un cri d'étonnement et de +stupeur. Il écarquillait vainement les yeux; +vainement il cherchait la péniche du regard... La +péniche avait disparu... et sans doute le révérend +Peters Town avec elle!...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXIX</h3> +<br> + + +<p>Où avait donc passé la péniche et avec elle le +révérend Peters Town, que l'homme gris croyait +si bien tenir en son pouvoir? Pour le savoir, il +faut rétrograder de quelques heures, et pénétrer, +bien avant le jour, dans une taverne de Rotherithe +où se réunissait une population d'ouvriers des +ports et des matelots, plus hideuse encore que +celle qui se presse, la nuit, sur l'autre rive de la +Tamise, dans les bouges du Wapping. Cette taverne +avait un singulier nom, l'<i>hôtellerie de l'Ange</i> +On y buvait, on s'y querellait, on y échangeait +à toute heure des coups de poings et quelquefois +des coups de couteau. Quand venait minuit, le +landlord posait les volets à sa devanture et avait +l'air de fermer boutique; mais les habitués ne s'en +allaient pas pour cela. Quelquefois un policeman +se montrait au bout de la rue, mais il avait bien +soin de ne pas passer devant l'hôtel de l'Ange. +Or, cette nuit-là, un homme entra en disant:—Si +personne ne me paye à boire, ou si le landlord +ne me fait pas crédit d'un verre de gin ou d'ale, +je mourrai très-certainement de soif, car je n'ai +pas un demi-penny dans ma poche.</p> + +<p>—Hé! c'est Nichols, dit un matelot de commerce +en levant la tête.—Oui, c'est moi, Robert, +répondit Nichols, l'ancien associé de John le +rough et de l'Écossais Mac Ferson, pour la capture +du condamné à mort John Colden.—Tu as soif? +dit le matelot.—Ma gorge est plus sèche que le +four d'un pâtissier.</p> + +<p>—Et pas d'argent?—J'ai bu mon dernier +shilling hier soir.—Viens t'asseoir ici, je t'invite, +dit encore le matelot.</p> + +<p>Nichols ne se le fit pas répéter, et, sur un signe +de Robert, une servante apporta un pot de bière +brune.—Ça ne va donc pas? reprit celui-ci.—Non, +dit Nichols.—Tu ne veux donc plus travailler +aux docks?—Ah! dame! soupira Nichols, +c'est l'ambition qui m'a perdu et pour avoir été +trop gourmand...—Tu n'as plus de quoi manger? +—Hélas!</p> + +<p>Et Nichols fit à Robert le matelot, le récit de +ses aventures et de ses mésaventures, c'est-à-dire +du temps qu'il avait perdu à rechercher John +Colden, alléché qu'il était par la prime annoncée. +Le matelot, qui était un honnête garçon, haussa +les épaules:—C'est des bêtises tout ça, dit-il. +Veux-tu travailler? J'ai de l'ouvrage à te proposer.—Quel +ouvrage? fit Nichols.—Cinquante +shillings et la nourriture pour une semaine.—Plaît-il? +fit Nichols.</p> + +<p>—Tel que tu me vois, dit le matelot, je suis +venu ici pour embaucher quatre hommes. Si tu +veux en être, c'est marché conclu.</p> + +<p>—Mais pour quelle besogne? demanda Nichols. +—Tout ce qu'il y a de plus simple et de plus +honnête. Tu as navigué?—Dix ans.—Fort +bien. Nous embarquons au point du jour.—Et +où allons-nous?—A Boulogne, par la Tamise; +nous allons conduire un convoi de chevaux pour +le compte de master Manning, le marchand célèbre.</p> + +<p>A ce nom, Nichols tressaillit et se souvint de +ses aventures sur la péniche.—Cela te va-t-il? +insista le matelot.—Oui.—Eh bien! bois encore +un coup. As-tu faim?—Oui, dit encore Nichols.</p> + +<p>Robert fit servir de la choucroute et du jambon +à Nichols, qui se mit à dévorer. Une heure après +ils quittaient le cabaret en compagnie de deux +autres ouvriers des ports, comme Nichols, anciens +matelots.—Les chevaux arriveront par le convoi +de cinq heures du matin, à la gare de London-Bridge, +dit alors Robert; et il faut que nous soyons +à bord pour les recevoir. Mais il nous manque +un matelot, où le prendre?—Bah! fit Nichols. +Je gagerais tout ce qu'on voudra que nous allons +le trouver à bord de la péniche.—Comment +cela?—Il n'y a pas de nuit où quelque pauvre +diable, qui ne sait où coucher, n'aille s'y réfugier.—Tiens, +dit Robert, c'est une idée cela!</p> + +<p>Et ils se dirigèrent vers le bord de l'eau, et, +un quart d'heure après, ils montaient à bord de +la péniche. L'Irlandais Harris n'avait pas quitté +son poste, seulement, il avait absorbé les provisions +que lui avait apportées le batelier, il avait bu +un pot de bière tout entier, et s'était endormi ensuite. +Seulement il s'était couché tout de son +long sur le panneau qui fermait la cale, au fond de +laquelle le révérend Peters Town était prisonnier, +et, si celui-ci avait essayé de sortir ou de briser le +panneau, Harris se fût certainement éveillé.—Quand +je te disais que nous trouverions notre affaire +ici, s'écria Nichols en apparaissant, en haut +de l'échelle qui plongeait dans les flancs de la +péniche. Et, à la lueur du bout de chandelle allumé +par Nichols, le matelot Robert et les deux +autres compagnons aperçurent Harris l'Irlandais +endormi.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXX</h3> +<br> + + +<p>La lumière éveilla Harris en sursaut. En un +clin d'oeil il fut sur ses pieds et regarda les gens +à qui il avait affaire. Harris, nous l'avons dit, +était un véritable colosse et il était doué d'une +force herculéenne. Mais il était en présence de +quatre hommes, et quatre hommes viennent toujours +à bout d'un seul. Mais Harris, en dépit de +ses proportions gigantesques, était intelligent et +possédait un grand sang-froid.—Que voulez-vous? +dit-il.—Tiens, dit Nichols, c'est un Irlandais.—Et +je m'en vante, fit Harris. Je vous demande ce +que vous me voulez. Et il prit l'attitude d'un +boxeur qui se met en défense. Mais le matelot +Robert lui dit:</p> + +<p>—Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuadé +que nous ne te voulons pas de mal, au contraire... +et tu me parais homme à ne pas refuser +cinquante shillings.—Cela dépend, dit froidement +Harris.—Que faisais-tu ici?... demanda +encore Robert. Harris avait les deux pieds sur le +panneau de la cale, et il était par conséquent toujours +maître de son prisonnier.—Et vous-même, +répondit-il, qu'y venez-vous faire?...—Je suis +le capitaine du bâtiment.—De cette péniche.—Oui.—Eh +bien! dit Harris, excusez-moi, mais +ne sachant où coucher...</p> + +<p>—Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement, +il va falloir choisir, camarade.—Choisir +quoi?—Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou être des +nôtres, car nous allons partir. Harris tressaillit.—Avec +la péniche?...—Et un convoi de chevaux.—Diable! +pensa l'Irlandais, le maître n'avait pas prévu +ça. Comment vais-je tirer le révérend de la cale?</p> + +<p>Robert ajouta:—Tu ne me parais pas riche.—Je +suis pauvre comme tous les Irlandais, répondit +fièrement Harris.—Mais tu ne refuses pas de +gagner ta vie honnêtement.—Non, certes.</p> + +<p>—J'ai besoin d'un quatrième matelot. Nous +allons à Boulogne et nous revenons. Tu seras +nourri et tu auras cinquante shillings.—Mais +fit Harris qui tenait à gagner du temps, avant de +m'embarquer comme matelot, il faudrait savoir +si j'ai navigué. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix +ans de mer et j'ai été pilote-côtier.—Alors, tu +tiendras la barre, fit Robert.</p> + +<p>Harris eut un frisson de joie à ces derniers mots. +Une inspiration, rapide comme un éclair, traversa +son esprit. Il était peu probable qu'on eût affaire +dans la cale avant le départ, et l'épaisseur du +panneau avait dû empêcher le révérend Peters +Town d'entendre ce qui se disait dans l'entre-pont.</p> + +<p>Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer +que la péniche était pleine d'Irlandais, il était +présumable qu'il continuerait à se tenir tranquille.</p> + +<p>Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre, +Harris était sûr de son plan, c'est-à-dire de la réalisation +de cette idée qui venait de lui passer par +l'esprit. Cette idée, comme on va le voir, était +fort simple. Harris s'était dit:—Je connais la +Tamise comme le quartier de Drury lane, où j'habite +depuis quinze ans. Je sais qu'à l'embouchure +du fleuve il y a des rochers à fleur d'eau, que les +pilotes évitent avec soin. Je passerai au travers +avec mon habileté merveilleuse, et je me gagnerai +ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se +défieront plus de moi. Mais, un peu plus loin, à +un quart de lieue des côtes, il y a un autre récif; +je gouvernerai droit dessus, et la péniche sombrera. +Je suis assez bon nageur pour gagner la côte +à la nage, et probablement mes compagnons en +feront autant. Il n'y aura que le prêtre qui, enfermé +à fond de cale, se noiera. Le maître m'avait +commandé de le garder prisonnier; mais, à l'impossible +nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout ce +que je puis faire.</p> + +<p>Et dès lors, Harris parut accepter avec empressement +les offres du matelot Robert. Les mâts, +couchés sur le pont, furent redressés et gréés; +puis on attendit le convoi de chevaux. Le convoi +arriva un peu après six heures, et fut embarqué +immédiatement. Les premiers rayons du jour perçaient +le brouillard, lorsque Robert prenant le +commandement de la péniche, ordonna l'appareillage, +et bientôt après, la péniche, toutes voiles +dehors; quitta le mouillage de Rotherithe et s'élança +sur les flots de la Tamise. Une heure plus +tard, Robert disait à Nichols, en lui montrant +Harris qui tenait la barre:—Je crois que nous +avons fait là une fière rencontre. C'est un matelot +fini.—Oui, mais il me déplaît, murmura Nichols. +Le révérend Peters Town était toujours à fond de +cale et personne n'avait songé à y descendre.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXI</h3> +<br> + + +<p>Déjà la péniche avait passé devant Gravesend +et approchait de l'embouchure de la Tamise; déjà +Harris était sûr du triomphe, et le matelot Robert, +embauché par M. Manning comme capitaine, s'extasiait +sur son habileté à tenir la barre, lorsque +Nichols, qui n'était pas un travailleur de premier +ordre, se dit:—Je ne me suis pas encore reposé, +je vais descendre dans l'entre-pont, et je dormirai +un brin sur la paille, entre deux chevaux. Le +hasard voulut que la place qu'il choisit pour son +lit de repos fût tout auprès du panneau de la cale. +—Hé! hé! dit-il, c'est pourtant là que j'avais enfermé +Shoking, et que cet imbécile de Mac Ferson +l'a laissé échapper.</p> + +<p>Et faisant cette réflexion, il se souvint que dans +la cale, il devait y avoir un amas de paille, et qu'il +y serait mieux, et plus confortablement encore +que dans l'entre-pont. Il ouvrit donc le panneau +et se laissa glisser dans les ténèbres. Mais ses +pieds, au lieu de toucher le sol, heurtèrent un +corps mou, et, tout aussitôt, il entendit une sorte +de gémissement.—Par Saint-George! s'écria-t-il, +il y a quelqu'un ici!—Oui, répondit une voix, +il y a quelqu'un qui fera la fortune de celui qui +lui viendra en aide. Nichols était un homme de +sang-froid. Il frotta une allumette sur son pantalon +en guenilles; la flamme pétilla et il aperçut alors +le révérend garrotté et couché sur le dos.—Un +prêtre? murmura-t-il, aussi vrai que je me nomme +Nichols.—Nichols! s'exclama le révérend, tu te +nommes Nichols? Tu as connu John le rough?—C'était +mon ami.—Alors, dit le révérend, c'est +toi qui recherchais John Colden.—Oui, dit encore +Nichols.</p> + +<p>Peters Town comprit que le ciel ou plutôt l'enfer +lui envoyait un secours.—Nichols, dit-il, si +tu me délivres, tu auras deux cents livres demain. +—Deux cents livres!—Oui, c'est l'homme gris et +ces abominables Irlandais qui m'ont enfermé ici.</p> + +<p>Nichols s'empressa de débarrasser le révérend +de ses liens.—Oui, certes, dit-il, je veux vous +délivrer, mais comment? Il y avait un homme qui +vous gardait à bord de la péniche.—Oui, un +Irlandais appelé Harris.—C'est lui qui tient la +barre, dit Nichols, et certainement il aura assez +d'ascendant sur les autres pour vous retenir ici.</p> + +<p>Puis Nichols eut une inspiration:—Savez-vous +nager? dit-il,—Un peu.—Alors je vous +délivrerai et je vous sauverai. Ne bougez pas, +tenez-vous tranquille et comptez sur moi.</p> + +<p>Nichols regrimpa dans l'entre-pont et ferma le +panneau. Une seconde après il était sur le pont. +La péniche venait d'entrer dans cette partie de la +Tamise qui, voisine de l'embouchure, est souvent, +en hiver, chargée de brumes épaisses. Harris tenait +toujours la barre.—Il ne quittera pas son +poste en ce moment, pensa Nichols. Et il sonda +du regard l'épaisseur de la brume qui masquait les +côtes.</p> + +<p>La péniche était à peu près en face de Stanford. +Nichols redescendit dans l'entre-pont, souleva de +nouveau le panneau de la cale et dit au révérend +qu'il avait débarrassé de ses liens:—Vite! +montez! Peters Town se hissa dans l'entre-pont. +—Otez vos habits et vos souliers, dit encore Nichols. +Le révérend obéit. Alors Nichols ouvrit un +sabord.—Si les forces vous manquent, dit-il, je +vous soutiendrai. Ne craignez rien, j'ai sauvé plus +d'un homme qui se noyait. Et il poussa le révérend, +qui sauta résolument à l'eau. Puis Nichols +s'élança après lui dans la Tamise. La brume était +si épaisse que ceux qui étaient sur le pont n'entendirent +qu'un bruit sourd. Mais ils ne virent +rien...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXII</h3> +<br> + + +<p>Quinze jours s'étaient écoulés depuis le jour +où l'homme gris stupéfait, constatait la disparition +de la péniche et du révérend, et où celui-ci s'était +sauvé à la nage en compagnie du rough Nichols. +Pendant ces quinze jours bien des événements +avaient eu lieu. D'abord Shoking était redevenu +blanc; ensuite on avait instruit deux procès criminels, +celui de John le rough, le meurtrier de +Paddy et celui de mistress Fanoche, la nourrisseuse +d'enfants. John avait été pendu la veille +devant la prison de Horsemonger. L'exécution de +mistress Fanoche était pour ce jour-là même où +nous retrouvons Shoking et l'homme gris. Il était +six heures du matin, nuit encore par conséquent; +et une pluie fine se dégageait du brouillard.</p> + +<p>Cependant grande était l'agitation dans la cité. +Aux environs de Newgate street et d'Old Bailey, +immense la foule, et il fallait jouer des coudes pour +se frayer un passage au travers de ce monde avide +de spectacles sanglants et d'émotions. Tous les public-houses +étaient ouverts et pleins de buveurs. +Il y en avait même un au coin d'Old-Bailey dont +le publican avait loué toutes les fenêtres à des +lords, à des gentlemen et à des ladies. Les fenêtres +se louent, à Londres, pour une exécution, +comme à Paris une stalle d'Opéra. Or, parmi les +gens élégants qui venaient dans cette maison dont +nous parlons, assister au supplice de mistress Fanoche +se trouvait une élégante personne dont le +visage était couvert d'un voile épais, mais dont la +taille svelte annonçait la jeunesse, et les cheveux +luxuriants, la beauté. Elle avait loué pour elle et +sa femme de chambre, une croisée tout entière à +l'étage au-dessus du public-house, et elle était arrivée +à quatre heures du matin, alors que la foule +encore clair-semée, permettait aux voitures d'approcher.</p> + +<p>Le premier étage, dont le public-house proprement +dit composait le rez-de-chaussée, était destiné +à des meetings et des repas de corps. Aussi +était-ce une longue et vaste salle percée de dix +croisées donnant toutes sur Old Bailey; or, cette +salle était pleine lorsque six heures sonnèrent.</p> + +<p>La femme au voile épais et sa camérière étaient +donc à leur fenêtre et assistaient avec un empressement +et une curiosité dignes en tous points du +peuple anglais, à la construction de l'échafaud. +Toutes les fenêtres louées étaient occupées, sauf +une seule. Il avait suffi cependant de placer dessus +une pancarte annonçant qu'elle avait un locataire, +pour que personne ne songeât à s'en emparer. +Or, la femme au voile épais occupait précisément +la croisée voisine. De temps en temps +elle tournait à demi la tête vers la porte de la salle. +On eût dit qu'elle était plus curieuse de savoir à +qui cette fenêtre appartenait pour une heure, qu'elle +n'était friande du sinistre spectacle qu'on préparait +sur la petite place triangulaire d'Old-Bailey.</p> + +<p>Enfin, nous l'avons dit, six heures sonnèrent. +Presque aussitôt deux nouvelles personnes entrèrent +dans la salle. Il y eut parmi celles qui s'y +trouvaient déjà un moment d'étonnement et presque +un mouvement de curiosité. Ces deux personnes +étaient des gens du peuple, un homme +encore jeune, un autre plus vieux, de véritables +roughs en guenilles et qui venaient, de par la +toute-puissance de la liberté anglaise, s'asseoir, +pour leur argent, au milieu de ces gentlemen et +de ces ladies. Quelques-unes de ces dernières laissèrent +même échapper un geste de répugnance.</p> + +<p>Une seule personne ne broncha point, c'était la +femme au voile épais. Or, ces deux nouveaux venus +qui avaient sans doute donné plus d'un coup +de poing pour se frayer un passage à travers la +foule qui encombrait les abords de Newgate, n'étaient +autres que Shoking et l'homme gris. Ce +dernier était venu, dans la journée précédente, +vêtu en gentleman et avait loué sa fenêtre, puis il +avait parcouru des yeux la liste que lui avait présentée +le publican et qui contenait les noms des +personnes qui avaient déjà loué des fenêtres. Un +de ces noms l'avait fait tressaillir et il n'avait pu +s'empêcher de murmurer:—Enfin, je vais donc +la retrouver quelque part. Or donc, l'homme gris +et Shoking, qui avaient eu leurs raisons sans +doute pour se vêtir ainsi, venaient de faire leur +apparition, au moment même où l'échafaud était +dressé. Les aides de Calcraff allaient et venaient +à l'entour, portant des torches, et sur la plate-forme +on aurait pu voir le pauvre Jefferies plus +pâle encore qu'à l'ordinaire. La femme au voile +s'était penchée au dehors. L'homme gris en fit autant. +Tout à coup la lueur d'une torche éclaira +son visage une seconde et la femme au voile +étouffa un cri de surprise: alors l'homme gris +s'approcha et avec une courtoisie que ses haillons +semblaient vouloir démentir.—Ne serait-ce pas +à miss Ellen Palmure que j'aurais l'honneur de +parler?</p> + +<p>—Silence! murmura-t-elle d'une voix émue. +En voyant le prétendu rough s'approcher de +cette élégante personne, les ladies et les gentlemen +croyaient deviner la vérité. Le rough n'était +autre qu'un excentrique gentleman empruntant +au peuple anglais ses haillons pour mieux +voir à son aise pendre mistress Fanoche la nourrisseuse +d'enfants. Et l'homme gris et miss Ellen +causèrent dès lors familièrement et personne ne +fit plus attention à eux.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIII</h3> +<br> + + +<p>Que disaient donc entre eux miss Ellen et +l'homme gris? Dès les premiers mots, l'entretien +avait pris une tournure tout à fait distinguée et +même chevaleresque. Cet homme en guenilles +s'était approché de la patricienne en lui disant:</p> + +<p>—J'étais sûr, miss Ellen, de vous trouver ici. +Miss Ellen eut un dernier éclair dans les yeux, +puis elle tendit sa main à l'anglaise à son ennemi.</p> + +<p>—Pouvez-vous douter, fit-elle, que je vinsse à +votre triomphe?—Ah! c'est juste, dit-il en souriant.—Vous +êtes la cause de la mort de cette +pauvre nourrisseuse d'enfants, hein?—Mon +Dieu! répliqua-t-il en souriant toujours, puisque +j'ai usurpé un bout du rôle de la Providence, il +faut bien que je le joue en conscience.—Voyons +n'a-t-elle pas mérité la mort? et toutes les innocentes +créatures qu'elle a martyrisées n'ont-elles +par le droit d'être vengées?—Incontestablement.</p> + +<p>—Il y a bien longtemps que je n'ai eu l'honneur +de vous rencontrer, miss Ellen.—Quinze +jours au moins, cher.—Me haïssez-vous toujours?—Plus +que jamais.</p> + +<p>L'homme gris tenait toujours dans sa main la +main de miss Ellen, et il lui sembla que cette +main tremblait légèrement.—Ah! vraiment, fit-il, +vous me haïssez?—De toute mon âme.—Tant +mieux!... l'heure approche.—L'heure où +je vous aimerai?—Oui. Elle ne répondit pas; +mais quelque chose comme un soupir souleva sa +poitrine. Puis comme si elle eût voulut se donner +une contenance, elle regarda l'heure à sa montre.</p> + +<p>—Nous avons sept ou huit minutes encore, +dit-elle, me permettez-vous une question?—Parlez, +miss Ellen.—Vous avez donc mis mon +cher petit cousin en sûreté?</p> + +<p>—Oui certes, et je puis vous donner de ses +nouvelles, il est en France, dans une pension où +on l'élève et où on en fera un homme. Vous verrez, +miss Ellen. Quand il en sera temps, l'Irlande +aura en lui un chef digne d'elle. Il tenait toujours +la main de miss Ellen et cette main continuait à +trembler.—Monsieur, reprit-elle, puisque vous +m'avez donné des nouvelles de Raph, pourriez-vous +me dire ce que vous avez fait du révérend +Peters Town!</p> + +<p>L'homme gris tressaillit; son regard pesa sur +miss Ellen comme s'il eût voulu descendre au +fond de son âme, en scruter les pensées les plus +secrètes et mettre sa sincérité à la torture.—Vous +ne le savez donc pas! dit-il enfin, voyant que +miss Ellen continuait à le regarder avec curiosité.</p> + +<p>—Depuis le jour où vous m'êtes apparu sous +le nom de M. Simouns, je ne l'ai plus revu, dit-elle. +Pour la première fois, peut-être, cet homme +qui savait lire au fond des coeurs, se trompa. Il +crut que miss Ellen disait vrai. Miss Ellen dit-il, +j'ai enlevé le révérend comme j'avais +fait de l'enfant, et cela le même soir. Je l'ai +enfermé à bord de la péniche <i>Manning</i>, sous +la garde d'un géant appelé Harris. Malheureusement +on a eu besoin de la péniche pour +transporter des chevaux en France. Alors Harris +n'a pas trouvé d'autre moyen de conserver +son prisonnier que d'accepter à bord le rôle de +pilote. Miss Ellen paraissait écouter l'homme +gris avec avidité. Celui-ci continua.—La péniche +a pris le large et descendu la Tamise. A +Hampsteadt, un brouillard épais couvrait le +fleuve, mais ce brouillard servait les projets +d'Harris. Cependant, à un certain moment, il a +entendu comme le bruit de deux corps qui tombent +à l'eau, et il a soupçonné qu'un des hommes +de l'équipage avait délivré le révérend qui était +enfermé dans la cale et que tous deux s'étaient +sauvés par un sabord. Mais, comme il ne pouvait +quitter la barre, il lui a été impossible de vérifier +le fait. Alors il a donné suite à son projet.—Ah! il +avait un projet!—Oui. Une fois en pleine mer +il a dirigé la péniche sur un écueil, et elle a sombré. +La brune était si épaisse que Harris, qui +s'est sauvé à la nage, n'a pu savoir si ses compagnons +s'étaient tous noyés. Mais nous avons tout +lieu d'espérer que le révérend...</p> + +<p>L'homme gris fut interrompu par une immense +clameur de la foule. Mistress Fanoche venait +d'apparaître sur l'échafaud. Elle criait et pleurait, +et se débattait aux mains des aides de Calcraff.</p> + +<p>Ce fut rapide comme l'éclair. Le bonnet noir +s'enfonça sur ses yeux, la trappe joua... Mistress +Fanoche se balança dans l'espace.</p> + +<p>Alors l'homme gris entraîna miss Ellen loin de +la croisée.—Eh bien! dit-il.—Oh! fit-elle avec +une émotion qui le fit tressaillir, vous êtes un +homme terrible... je vous hais, mais je vous admire... +Et elle voulut s'esquiver au milieu de +cette foule de curieux qui avait envahi la salle du +public-house. Mais il la retint.—Je voudrais +vous voir, dit-il, donnez-moi un rendez-vous!—Oseriez-vous +donc y venir!—Oui, car vous allez +m'aimer, si vous ne m'aimez déjà.—Eh bien! +fit-elle, avec une voix qui tremblait d'émotion, +si vous l'osez, venez dans le souterrain qui vous a +servi à pénétrer une fois chez moi.—Quand!—Demain.—A +quelle heure!—Minuit.—J'y +serai. Et l'homme gris la salua et fit signe à Shoking +de le suivre.</p> + +<p>Le lendemain, en effet, un peu avant minuit, +une barque se détacha de la rive droite de la +Tamise et glissa silencieusement dans le brouillard. +Deux hommes la montaient: Shoking et +l'homme gris. Shoking assis à l'avant, maniait +les deux avirons. Debout, à l'arrière, l'homme +gris, tête nue, enveloppé dans un manteau couleur +de muraille, paraissait absorbé par une rêverie +profonde. La barque descendait au fil de +l'eau et le brouillard était si épais que les réverbères +du pont de Westminster apparaissaient, +dans l'éloignement, comme des charbons couverts +de cendres. Shoking soupirait de temps à autre. +Tout à coup, et comme ils approchaient du pont. +il dit vivement:—Maître, c'est donc bien vrai? +Vous allez à ce rendez-vous?</p> + +<p>Cette question directe arracha l'homme gris +à sa contemplation.—Sans doute, dit-il. Shoking +eut un nouveau soupir.—A votre place, murmura-t-il, +je sais bien ce que je ferais.—Que +ferais-tu?—Je n'irais pas.—Ah! et pourquoi?</p> + +<p>—Je craindrais un piége. Un sourire passa sur +les lèvres de l'homme gris, mais il ne répondit +pas. Shoking ne se tint pas pour battu.—Qu'est-ce +que vous voulez! dit-il, on n'est pas maître +de ses pressentiments.—Ah! tu as des pressentiments?—Oui, +maître.—Quels sont-ils?—J'ai +l'idée que si vous allez plus loin...—Eh +bien?—Il vous arrivera malheur.</p> + +<p>L'homme gris haussa les épaules; puis il tira +sa montre, et en approcha son cigare, dont il se +fit un flambeau pour voir l'heure.—Minuit moins +un quart, dit-il. Au lieu de bavarder, ami Shoking, +fais-moi le plaisir de nager plus vigoureusement. +Il ne faut pas faire attendre miss Ellen.</p> + +<p>—Vous croyez à donc l'amour de cette vipère? +—Oui. Shoking leva les yeux aux ciel, et il eut +un regard qui voulait dire:—Pardonnez-lui, +mon Dieu! mais l'amour le rend aveugle. Ce n'est +pas miss Ellen qui l'aime, c'est lui qui est fou.</p> + +<p>—Hâte-toi! dit brusquement l'homme gris, +comme s'il eût deviné les secrètes pensées de +Shoking.</p> + +<p>Shoking se mit alors à frapper l'eau de ses +deux avirons avec une sorte de rage, et comme +s'il eût eu hâte à quelque tragique dénoûment. +L'homme gris était retombé dans sa rêverie. La +barque rasa les murs du Parlement, passa sous +la dernière arche du pont, du côté de la rive gauche, +puis vint stopper à ce même endroit où elle +s'était arrêtée déjà, cette nuit-là où l'homme gris +avait pénétré dans l'hôtel Palmure par le souterrain. +La Tamise avait grossi et l'homme gris +fit cette remarque, qu'à la marée haute l'eau monterait +jusqu'à l'orifice du souterrain. Shoking, +désespérant d'arrêter son maître, avait saisi l'anneau +de fer enfoncé dans une des pierres de la +digue. Puis, au moyen d'une corde, il y avait +fixé la barque de telle sorte que l'homme gris +pouvait atteindre l'entrée du boyau en se haussant +sur le banc où tout à l'heure il était assis +avec Shoking.—Tu vas m'attendre, dit-il.—Ainsi, +maître, dit Shoking, tentant un dernier +effort, vous ne me croyez pas?—Non.—Vous +croyez à l'amour de miss Ellen?—J'en serai sûr +dans une heure.</p> + +<p>Shoking leva un dernier regard vers le ciel nuageux, +comme pour le prendre à témoin de la folie +de son maître.—Avez-vous vos pistolets, au +moins? dit-il encore.—Non.—Votre poignard.</p> + +<p>—Pas davantage.—Mais c'est de la folie! s'écria +Shoking au désespoir.—Imbécile! dit +l'homme gris, où as-tu vu qu'on allait armé à +un rendez-vous d'amour? En même temps, il saisit +à deux mains la pierre qui servait d'entablement +à l'orifice du souterrain, se hissa lestement +dessus et dit:—Attends-moi! Puis, Shoking le +vit disparaître et se trouva seul...—Oh! j'ai +peur... j'ai peur... murmura-t-il alors.</p> + + +<p>[Note du transcripteur: Il n'y a pas de chapitre XXXIV dans la version originale.]</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXXV</h3> +<br> + + +<p>Shoking avait peur... Non pour lui, à cette +heure, bien que nous ayons pu voir que Shoking +tenait assez à la vie et n'en faisait nullement fi; +mais il s'oubliait, en ce moment, pour ne songer +qu'à l'homme gris. Or, cela tenait peut-être à ce +que Shoking n'ayant jamais été ni beau ni riche, +ne s'était pas par conséquent jamais trouvé l'enfant +gâté du beau sexe, mais il ne croyait guère +à l'amour et estimait que la femme n'a d'autre +mission sérieuse en ce monde que de tromper +l'homme du soir au matin. Et quand il fut seul +dans la barque. Shoking soupira de plus belle et +se dit:—Décidément, il n'y a pas d'homme +complétement fort. Chacun a sa faiblesse, et mon +pauvre maître, l'homme gris a la sienne. Il croit +à l'amour! Moi j'ai dans l'idée qu'il va donner tête +baissée dans un piége que lui a tendu ce diable +en jupons qui nous a déjà joué tant de mauvais +tours... Et je n'ai plus qu'un espoir, c'est qu'une +fois dans le piége, il s'en tirera.</p> + +<p>Ceci n'était pas, au demeurant, trop mal raisonné, +attendu que si Shoking croyait au piége, +il n'abandonnait pas sa foi robuste dans les ressources +prodigieuses de l'homme gris. Il y avait +bien un quart d'heure que celui-ci était entré dans +le souterrain. Les suppositions les plus épouvantables +s'étaient tout à coup présentées à l'esprit +troublé de Shoking. D'abord il avait cru qu'on +allait assassiner l'homme gris, et qu'il entendrait +ses cris d'agonie; puis il s'était imaginé que le souterrain +était plein de barils poudre et qu'on allait +le faire sauter, puis encore une foule d'autres dénoûments +tragiques. Mais rien de tout cela n'arrivait, +et le plus grand calme paraissait régner +dans le souterrain. Cependant tout à coup, un +bruit frappa l'oreille inquiète de Shoking. Ce +bruit ne venait pas du souterrain, mais bien du +milieu de la Tamise, et c'était un bruit d'avirons +frappant l'eau avec une cadence et une régularité +parfaite. Shoking se dit:—Ce sont des mariniers +ou des pêcheurs, ou peut-être même des agents +de police du bateau le <i>Royalist</i>. Tenons-nous +tranquille, ils ne me verront pas. Le bruit cependant, +devenait plus distinct et la barque paraissait +approcher de plus en plus, viendrait raser la berge +au point de se trouver bord à bord avec celle de +Shoking.</p> + +<p>Cependant elle se rapprochait de minute en +minute. Shoking ne la voyait pas encore, mais il +entendait un murmure confus de voix se mêler au +bruit des avirons. Enfin, tout à coup, elle déchira +le brouillard et apparut aux yeux de Shoking. +Alors celui-ci se coucha à plat ventre dans le canot. +Mais la barque gouvernait droit sur lui. Une +vague inquiétude s'empara alors de Shoking. Il y +avait trois hommes dedans: un qui se tenait debout +à l'arrière; deux autres qui nageaient. La +nuit était noire, on le sait; mais si Shoking ne +pouvait voir le visage de ces trois hommes, il entendit +tout à coup une voix qui le fit tressaillir. +Cette voix, il l'avait entendue déjà; et cependant, +il ne pouvait dire encore quel était l'homme à qui +elle appartenait.—Oui, disait-elle, c'est pour +demain matin.</p> + +<p>—Ça va bien à Newgate, répondit une autre +voix, celle du second batelier sans doute, mais qui +était tout à fait inconnue à Shoking.—Hier, on +a pendu la nourrisseuse. Demain...—Demain, +reprit la première voix, ce sera le tour de ce pauvre +John.</p> + +<p>Cette fois, un souvenir traversa le cerveau de +Shoking. Il savait enfin quelle était cette voix. +C'était la voix de Nichols. Et la barque avançait +toujours, et l'épouvante s'empara de Shoking, qui +n'osait bouger et se disait:—S'ils me reconnaissent, +je suis perdu!</p> + +<p>En effet, en ce moment-là, Shoking se repentait +amèrement d'avoir quitté cette bonne peau noire +dans laquelle l'homme gris l'avait fait entrer. Tout +à coup Nichols et son compagnon donnèrent un +dernier coup d'aviron et la barque vint heurter +le canot de Shoking, qui se redressa éperdu, tant +la secousse avait été violente!...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVI</h3> +<br> + + +<p>En se redressant, Shoking avait obéi à une inspiration. +Oubliant l'homme gris pour ne songer +qu'à sa propre conservation, il avait voulu se +jeter à l'eau et se sauver à la nage. Cela eût été +facile peut-être, en admettant que la barque de +Nichols eût heurté la sienne par hasard. Il était +évident qu'alors Shoking avait le temps de se +précipiter dans la rivière avant qu'on l'eut reconnu. +Mais, hélas! le hasard n'était pour rien +dans cette rencontre, comme on le va voir. A peine +Shoking était-il debout que Nichols sauta dans le +canot et prit le malheureux à la gorge. Shoking +jeta un cri et voulut se débattre.—Me reconnais-tu, +dit Nichols!</p> + +<p>Shoking se débattit encore; mais alors, l'homme +qui se tenait debout dans la barque, dit d'une +voix impérieuse:—Garrottez-moi ce drôle... Et +Shoking reconnut la voix du révérend Peters +Town, comme il avait reconnu celle de Nichols. +—S'il crie, tue-le! dit encore le prêtre.—Les +morts reviennent, pensa Shoking, dont les cheveux +se hérissaient.</p> + +<p>—Tu es cause de la mort de John qu'on va +pendre demain matin, dit Nichols, mais tu auras +ton compte tout à l'heure.—Grâce! balbutia +Shoking.—Vous ferez de ce garçon ce que vous +voudrez plus tard, dit le révérend. Pour le moment, +contentez-vous de le réduire à l'impuissance.</p> + +<p>Nichols était assisté d'un solide gaillard. Tous +deux se jetèrent sur Shoking, le renversèrent, et +en un tour de main il fut garrotté et on lui mit un +mouchoir dans la bouche pour l'empêcher de +crier.—Maintenant, dit le révérend, poussez +votre barque jusque sous l'escalier du pont de +Westminster. On m'attend chez lord Palmure. +Nichols et son compagnon repassèrent dans la +barque, laissant Shoking dans le canot. Bien qu'il +fût réduit à une impuissance complète, Shoking +reprit courage en les voyant s'éloigner. Un moment +même il espéra que l'homme gris reviendrait +assez à temps pour le délivrer. Mais son +espérance fut encore déçue. En trois coups d'aviron +la barque de Nichols alla heurter la première +marche de l'escalier du pont de Westminster. +Alors le révérend quitta la barque, et la Tamise, +portant sa voix comme un écho, Shoking l'entendit +qui disait:—Vous savez ce que vous avez +à faire à présent?—Oui, Votre Honneur, répondit +Nichols.</p> + +<p>Shoking, qui était parvenu à soulever sa tête +jusqu'au niveau du bordage de son canot, vit alors +le révérend mettre le pied sur l'escalier et monter +rapidement, tandis que la barque virait de bord +et revenait en droite ligne sur le canot.—Ah! +pensait Shoking éperdu, c'est pourtant le maître +qui l'a voulu. Du moment où le révérend n'est +pas noyé, et où on l'attend chez lord Palmure, +c'est que l'homme gris est tombé dans un piége. +Il est perdu, et moi aussi. Nichols revint et son +compagnon et lui passèrent de nouveau dans le +canot. Seulement, ils avaient chacun à la main un +instrument dont Shoking ne put tout d'abord +définir la nature et la destination, mais qui ressemblait +à un énorme bâton.—Ah! ah! mon +camarade, ricana Nichols, tu as voulu nous jouer +des tours, au révérend Peters Town et à moi. Eh +bien! tu verras tout à l'heure, ce qu'il en coûte.</p> + +<p>En même temps, il brandit l'instrument qu'il +avait à la main et Shoking entendit un bruit sourd. +Cet instrument, qui n'était autre qu'un pieu en +fer venait de heurter la pierre qui servait d'entablement +à l'orifice du souterrain.—A la besogne! +répéta le compagnon de Nichols. Et tous deux se +mirent à attaquer vigoureusement les pierres de +la digue. Alors Shoking domina sa propre épouvante +pour ne plus songer qu'au maître. Il avait +compris!...</p> + +<p>Nichols et l'homme qui était avec lui attaquaient +la digue de façon à élargir la brèche du souterrain +jusque au-dessous du niveau de l'eau; et l'eau se +précipiterait alors dans le souterrain... Et l'homme +gris serait noyé!... Et l'âme de Shoking s'éleva +tout à coup jusqu'aux attitudes de la prière, +et ses lèvres murmurèrent:—Mon Dieu! mon +Dieu! vous qui protégez l'Irlande, ne nous sauverez-vous +donc point?</p> + +<p>Mais Nichols et son compagnon continuaient +leur besogne; les pierres se détachaient une à une, +et tout à coup le canot dans lequel Shoking était +couché fut pris et agité comme par un tourbillon. +La Tamise se précipitait en bouillonnant dans le +boyau souterrain, où l'homme gris était allé, follement +à un rendez-vous d'amour...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVII</h3> +<br> + + +<p>Suivons maintenant l'homme gris que Shoking +avait en vain essayé de retenir. L'homme gris, sans +armes, ayant même laissé son manteau dans le +canot était résolument entré dans ce souterrain +qui passait sous une partie de Belgrave square et +aboutissait à l'hôtel Palmure. Si on se souvient +de la promenade nocturne que miss Ellen, son +père et Paddy, qui portait un flambeau, avaient +faite quelques jours auparavant, on se rappellera +la conformation exacte du souterrain. Si on le +suivait en partant du côté de la rivière, on trouvait +un plan incliné qui montait légèrement jusqu'à +cette salle ronde dans laquelle descendait, +comme un puisard, l'escalier qui prenait naissance +derrière le mur du cabinet de lord Palmure. Cette +salle ronde, entièrement taillée dans le roc et la +pierre, avait dû, comme lord Palmure, l'avait +expliqué à sa fille, servir de lieu de réunion aux +partisans du roi Charles Ier, alors qu'ils travaillaient +à le sauver. Il s'y trouvait trois issues: +l'une, qui était la continuation du souterrain +jusqu'à la Tamise, l'autre, qui menait à l'escalier, +et une troisième, qui avait été murée, mais dont +on apercevait parfaitement encore l'ouverture par +les joints des pierres rapportées en forme de +cintre. L'homme gris fit d'abord quelques pas +dans les ténèbres; puis, comme il avançait toujours, +un rayon de lumière le frappa au visage.</p> + +<p>Le souterrain, on s'en souvient sans doute, +décrivait une courbe légère tout en montant, et +cela expliquait pourquoi l'homme gris avait d'abord +marché dans l'obscurité.—Elle m'attend! +se dit-il. Et il doubla le pas. A mesure qu'elle +avançait, la lumière devenait plus vive, mais elle +était sans rayons; on eût dit la clarté de la lune +par une belle nuit d'été, sur les collines de quelque +pays méridional. L'homme gris avançait +toujours. Tout à coup, il s'arrêta, un peu étonné, +et comme ébloui. Il était au seuil de la salle +ronde; mais de la salle ronde métamorphosée par +la baguette de quelque fée invisible. Ce n'était +plus un souterrain, c'était un boudoir. Un boudoir +éclairé par une lampe à globe dépoli, tendu d'étoffes +de soie aux couleurs harmonieuses, jonché +d'un épais tapis, garni de meubles élégants. Miss +Ellen avait, en une nuit et une journée, converti +ce lieu mystérieux en une petite salle au demi-jour +voluptueux, et telle que l'homme le plus +épris aurait pu la rêver pour y recevoir son idole. +Un sourire lui vint aux lèvres, et il entra dans le +boudoir improvisé.—J'arrive le premier, se dit-il. +En effet, la salle était vide encore. Mais +l'homme gris avait fait quelques pas à peine, que +miss Ellen parut. Elle avait mis une robe de +velours noir qui rehaussait encore l'éclat de ses +épaules blanches et de ses bras nus. Sa luxuriante +chevelure dénouée retombait en boucles +confuses des deux côtés de son col de cygne. +Elle vint à l'homme gris et lui dit en lui tendant +la main:—C'est bien. Vous êtes exact. Et elle +se pelotonna comme une belle tigresse au fond +d'une ottomane, lui indiqua un siége auprès +d'elle, et dit encore:—M'aimez-vous toujours, +monsieur.—Comme vous m'aimez, répondit-il. +Et il se mit à genoux devant elle et se mit à lui +parler cette langue éloquente et séductrice de la +passion, qu'on ne parle que de l'autre côté du +détroit, c'est-à-dire en France et en Italie, et que +les Anglais ignoreront toujours. Mais soudain, +miss Ellen l'interrompit par un éclat de rire.—Oh! +fou que vous êtes! dit-elle. Il se releva lentement, +mais sans surprise.—En vérité! dit-il, +vous trouvez que je suis fou?—Oui, fou et niais.</p> + +<p>—Vraiment? et pourquoi?—Mais parce que, +fit-elle d'une voix qui devint sifflante et moqueuse, +tandis qu'un regard plein de haine jaillissait de +ses yeux, parce que vous avez pu croire un seul +instant que je vous aimerais....—Je le crois encore, +dit-il. Et il lui prit la main et y posa ses +lèvres. Miss Ellen avait maintenant un rire de +damnée:—Savez-vous, fit-elle, que vous êtes +tombé dans un piége?—Ah! dit-il.—Un piége +d'où l'Irlande entière ne saurait vous tirer. Je +vous ai pourtant prévenu, dit-elle encore, je vous +ai dit hier: prenez garde! oserez-vous donc venir?—C'est +vrai, dit froidement l'homme gris, et je +suis venu.</p> + +<p>Elle montra du doigt la porte de l'escalier.—Tenez, +dit-elle, la maison de mon père et cet escalier +sont pleins de policemen et de soldats.—En +vérité! fit-il avec calme.—Et peut-être, continua-t-elle, +pensez-vous qu'il vous sera facile de vouen +aller par là.... Et elle désignait l'entrée du +souterrain qui descendait à la Tamise. L'homme +gris ne répondit pas. En ce moment on entendit +un bruit sourd qui ressemblait au roulement +lointain du tonnerre.—Entendez-vous ce bruit +dit encore miss Ellen.—Oui, dit l'homme gris, +c'est le fleuve qui entre dans le souterrain et qui +va monter lentement jusqu'ici, de telle sorte qu'il +me reste à choisir: ou me noyer, ou me livrer +aux policemen....—Ah! vous savez cela? dit-elle +avec un rire de démon....—Je le sais depuis ce +matin.—Et vous êtes venu?—Vous le voyez.—Mais +vous êtes fou!—Non, car vous me haïssiez +ce matin, il y a une heure, tout à l'heure encore, +dit-il froidement; et maintenant que je suis perdu, +vous allez m'aimer! Et il courba soudain miss +Ellen sous la flamme magnétique de son regard. +Le bruit sourd augmentait et la Tamise montait +toujours....</p> + + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVIII</h3> +<br> + + +<p>Que se passa-t-il alors? Ceux-là seuls qui comprennent +ce pouvoir mystérieux qu'on appelle le +magnétisme, pourraient le dire. Cela dura-t-il une +minute, une heure ou un siècle? Nul ne le sut. +Mais tout à coup miss Ellen, vaincue, palpitante +comme la colombe sous la serre de l'épervier, miss +Ellen se jeta aux genoux de l'homme gris.—Ah! +dit-elle, pardonne-moi... pardonne-moi... car je +t'aime!... Et elle disait vrai cette fois, car, tout à +coup elle se releva et se suspendit brusquement à +son cou.—Mon Dieu! dit-elle, mais il faut fuir.... il +le faut.... sans cela... tu serais perdu.... Ah! mais +il en est temps encore.... Et elle riait et pleurait en +même temps. Et elle répétait:—Fuis... mais, fuis! +mon bien-aimé... ou plutôt non, fuyons ensemble... +emmène-moi... je te suivrai au bout du monde.... +Et elle l'entraînait vers le souterrain; et souriant, +impassible, il la laissait faire et disait:—Je savais +bien que tu finirais par m'aimer....</p> + +<p>Tout à coup, elle recula et poussa un cri. L'eau +montait, écumante, terrible, amenant la mort avec +elle.—Trop tard! s'écria miss Ellen.—Trop tard, +dit l'homme gris, souriant toujours. Elle courut à +cette porte qui avait été murée:—Ah! dit-elle, +tu es fort, tu es habile, tu vas enfoncer cette porte.... +Tu l'enfonceras, n'est-ce pas? Je ne sais pas où +elle mène... mais qu'importe! Et elle s'était ruée +sur la porte murée et y ensanglantait ses ongles.—C'est +de la pierre, dit l'homme gris, impossible! +Et son front n'avait rien perdu de sa sérénité. +Miss Ellen haletait, son front était ruisselant, son +visage baigné de larmes, ses yeux lançaient des +éclairs....—Je savais bien que tu m'aimerais, dit +encore l'homme gris, que cette pensée paraissait +préoccuper uniquement.</p> + +<p>La Tamise montait toujours, et le flot vint soudain +leur mouiller les pieds, les forçant de se réfugier +vers l'endroit le plus élevé de la salle ronde, +qui était en même temps l'entrée de cet escalier +qui montait chez lord Palmure. Alors miss Ellen +fut prise d'un véritable désespoir; puis, comme +elle se tordait les mains, une inspiration lui vint:—Ah! +dit-elle, tu es assez brave, tu es assez fort, +n'est-ce pas, pour passer sur le corps de trente +misérables policemen? Prends tes pistolets, prends +ton poignard...—Je n'ai pas d'armes, dit-il simplement.—Pas +d'armes! s'écria-t-elle, tu n'as pas +d'armes?—Non. Et il lui répéta ce qu'il avait +déjà dit à Shoking:—«Vient-on avec des armes +à un rendez-vous d'amour?»</p> + +<p>Alors folle, désespérée, semblable à une tigresse +qui fait à ses petits un rempart de son corps, +elle se plaça devant lui, enlaçant son cou de ses +deux bras, se cramponnant à lui avec furie:—Ils +ne t'auront qu'après m'avoir tuée! dit-elle. Et +comme elle parlait ainsi, un bruit se fit entendre +dans l'escalier, et le révérend Peters Town apparut +sur la dernière marche, précédant les policemen. +—Arrêtez cet homme! ordonna-t-il.</p> + +<p>Miss Ellen obéit à une dernière inspiration; elle +tenta de séduire le coeur endurci de ce prêtre.—Laissez-nous +passer, dit-elle. Arrière! laissez-nous +passer... au nom de Dieu... au nom de tout +ce que vous avez de plus cher... grâce! grâce! +je l'aime!... Elle continuait à le masquer de +son corps, le couvrant de larmes et de baisers.</p> + +<p>Si elle avait eu un poignard, elle se fût ruée +sur le révérend Peters Town et l'eût assassiné... +Mais, comme l'homme gris, elle était sans armes. +Et le révérend s'écria:—Miss Ellen, il y a longtemps +que j'ai prévu ce qui m'arrive aujourd'hui. +Mais, je ne suis pas une femme, moi, j'ai l'âme +virile, et je ne fais pas grâce à mes ennemis...—Qu'on +arrête cet homme!</p> + +<p>Et, à ce dernier ordre donné d'une voix impérieuse, +les policemen s'avancèrent vers l'homme +gris et lui mirent la main sur l'épaule.—Je suis +prêt à vous suivre, répondit-il. Il soutenait dans +ses bras miss Ellen, éperdue et défaillante, et il +attacha sur le révérend Peters Town un regard +de défi.—Elle vient de me perdre, dit-il, mais +elle me sauvera un jour!</p> + +<br> + +<p>FIN DU QUATRIÈME VOLUME</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + +***** This file should be named 16819-h.htm or 16819-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16819/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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