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+ <title>Les tribulations de Shoking</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misères de Londres
+ 4. Les tribulations de Shoking
+
+Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16819]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h2>LES MISÈRES<br>
+
+DE LONDRES</h2>
+
+
+
+<h2>IV</h2>
+<br><br>
+
+<h1>LES TRIBULATIONS DE SHOKING</h1>
+
+
+
+
+
+<h4>PAR</h4>
+<br>
+
+<h2>PONSON DU TERRAIL</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>UN DRAME DANS LE SOUTHWARK</h3>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le lendemain du jour où miss Ellen s'en allait
+chez le révérend Peters Town; tandis que
+l'homme gris s'esquivait, au beau milieu de
+White Hall, et à deux pas de Scotland Yard, le
+quartier général de la police, une scène toute
+différente se passait sur la Tamise.</p>
+
+<p>Un homme descendait au long de la gare de
+Charing cross, dans ce chemin creux formé
+avec des planches et qui conduit à l'un des embarcadères
+des bateaux à vapeur, vers neuf heures
+du soir.</p>
+
+<p>Cet homme n'était autre que Shoking; mais
+Shoking fort bien vêtu et que tout le monde eût
+pris sinon pour un lord, au moins pour un gentleman.</p>
+
+<p>Les bateaux à vapeur marchent assez avant
+dans la soirée, jusqu'à dix ou onze heures; il
+n'y a que ceux qui descendent jusqu'à Greenwich
+qui cessent leur service dès sept heures en
+été et dès cinq heures en hiver.</p>
+
+<p>Cependant, comme la nuit était froide, les
+voyageurs étaient peu nombreux sur le ponton
+d'embarquement.</p>
+
+<p>Deux femmes et un homme s'y trouvaient
+seuls lorsque Shoking arriva.</p>
+
+<p>On entendait siffler le penny-boat qui était
+encore de l'autre côte de Westminster, et dont
+on apercevait le panache noir à travers le brouillard.</p>
+
+<p>Shoking était chaudement enveloppé dans un
+waterproof tout neuf.</p>
+
+<p>Néanmoins, il soufflait dans ses doigts et
+poussait de temps en temps des <i>brrr</i>! pleins d'énergie.</p>
+
+<p>Une des deux femmes qui se trouvaient sur
+le ponton, et qui paraissait assez misérable, disait
+en même temps à sa compagne:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il y ait de la place tout auprès
+de la chaudière et que nous puissions nous chauffer
+un peu!</p>
+
+<p>Shoking n'avait jamais trop aimé la solitude,
+il était même bavard à ses heures.</p>
+
+<p>Il entendit donc le voeu émis par la femme et,
+s'approchant d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous rassurer, ma chère, dit-il,
+il n'y a jamais grand monde à bord, à cette
+heure et par ce temps-ci.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai bien froid, dit-elle.</p>
+
+<p>Shoking regarda les vêtements qui couvraient
+cette femme.</p>
+
+<p>Une méchante robe de laine et un lambeau
+de châle: c'était tout.</p>
+
+<p>Pas de bas aux pieds, une loque de chapeau
+sur la tête et un pauvre fichu croisé sur le cou
+et dissimulant sans doute l'absence de linge.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous loin? demanda Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;A Rotherithe, au-dessous du pont de
+Londres. Je serais bien allée à pied, car voici
+près d'un quart d'heure que j'attends le penny-boat,
+continua cette femme; mais je suis tout
+à fait lasse. J'ai marché tout le jour, aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? fit Shoking qui ne demandait
+pas mieux que de causer.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis allée trois ou quatre fois depuis
+ce matin du Southwark, qui est mon quartier, à
+la Cité.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre bonnes trottes, dit Shoking; cela
+fait au moins huit ou neuf milles, en comptant
+l'aller et le retour.</p>
+
+<p>&mdash;A peu près, dit la femme.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Et tout cela pour rien.</p>
+
+<p>Le penny-boat arrivait en ce moment, et il
+accosta le ponton.</p>
+
+<p>Shoking n'eut donc pas le temps de questionner
+la femme sur le but de ces quatre voyages
+accomplis en un jour.</p>
+
+<p>Il sauta du ponton sur le petit bateau à
+vapeur où il y avait à peine une dizaine de
+personnes, ce qui permit à la femme qui se plaignait
+du froid d'aller s'asseoir tout auprès de
+la chaudière.</p>
+
+<p>Ce que voyant, Shoking s'assit auprès d'elle
+et recommença la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, vous êtes allée quatre fois dans
+la Cité?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur et pour rien.</p>
+
+<p>Shoking attendit qu'elle s'expliquât.</p>
+
+<p>Sans doute cette femme ne demandait pas
+mieux, car elle reprit sur-le-champ:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis allée à White cross.</p>
+
+<p>&mdash;La prison pour dettes?</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Mon mari y est.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme! dit Shoking. Est-ce pour
+beaucoup d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, monsieur, et une personne charitable,
+qui m'est venue voir hier, m'a remis la
+somme nécessaire à le libérer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous l'avez fait sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à présent je n'ai pas pu, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est tout une histoire, et vous allez
+voir combien les pauvres gens sont quelquefois
+malheureux et poursuivis par une malchance
+énorme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, dit Shoking, tandis que le
+bateau à vapeur descendait rapidement la
+Tamise.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari se nomme Paddy, poursuivit-elle.
+Il a été en prison à la requête d'un certain
+Pussex, boulanger, qui a demeuré longtemps dans
+notre quartier et qui est maintenant à Rotherithe,
+où il est retiré des affaires. C'est chez lui que je
+vais en désespoir de cause.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, je croyais qu'on n'avait
+qu'à se présenter à la prison pour dettes, avec
+l'argent, pour que le prisonnier soit mis en liberté
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Je le croyais aussi, dit la femme. C'est
+hier soir qu'on m'a donné l'argent. Je me suis
+donc levée de grand matin, et il était à peine
+jour quand je me suis présentée.</p>
+
+<p>Le portier-consigne, M. Golmish, m'a refermé le
+guichet sur le nez en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop matin. Venez à midi.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en suis retournée, parce que j'ai deux
+enfants et que j'appréhende toujours de les laisser
+seuls trop longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes revenue à midi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Cette fois on m'a laissée entrer
+et j'ai pu voir mon mari. Mais quand j'ai
+voulu payer, on m'a dit que M. Cooman seul, le
+gouverneur, pouvait recevoir mon argent, et
+que M. Cooman, qui ne s'absentait jamais, se
+trouvait, par extraordinaire, ce jour-là, hors de
+White cross, parce qu'il déjeunait chez le lord-mayor
+avec les aldermen, dans la grande salle
+du Guild'hall.</p>
+
+<p>On m'a dit qu'il ne rentrerait qu'à deux heures,
+et j'ai été encore obligée de m'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;A deux heures je suis revenue.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez trouvé sir Cooman?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; mais quand je lui ai montré
+mon argent, il m'a dit que ce n'était pas le
+compte; et la vérité, c'est qu'on a mis un zéro de
+trop et qu'au lieu de dix guinées, c'est cent.</p>
+
+<p>J'ai eu beau soutenir que Son Honneur se
+trompait.</p>
+
+<p>Son Honneur était un peu ému des suites du
+déjeuner et il m'a mise à la porte.</p>
+
+<p>C'était la troisième fois que je m'en retournais
+sans mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes revenue une fois encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Je me souvenais parfaitement
+de l'homme qui a accosté mon mari; c'est
+un recors du nom de Calmiche qui loge précisément
+tout à côté de chez nous, dans Adam's
+street.</p>
+
+<p>Je suis donc revenue dans le Southwark, et j'ai
+trouvé Calmiche, à qui j'ai conté la chose.</p>
+
+<p>Il est convenu que j'avais raison, qu'on avait
+fait erreur sur les livres, et il m'a offert de
+m'accompagner.</p>
+
+<p>Le recors a eu beau démontrer à Son Honneur,
+sir Cooman, qu'il était impossible qu'un
+pauvre diable comme mon mari eût jamais dû
+cent livres.</p>
+
+<p>Son Honneur a répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! que le créancier donne quittance
+pour dix, et il sortira.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui fait que vous allez à Rotherithe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>Tandis que Shoking causait avec cette femme,
+laquelle, on le devine, n'était autre que celle
+chez qui miss Ellen s'était présentée la veille, le
+penny-boat avait dépassé le pont de Londres et
+allait bientôt atteindre le ponton de Rotherithe.</p>
+
+<p>L'homme qui s'était embarqué à Charing cross
+en même temps que Shoking et les deux femmes
+s'était, jusque-là, tenu à l'avant.</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, il s'approcha et regarda
+attentivement Shoking:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! par saint George, patron de la libre
+Angleterre, dit-il tout à coup, je ne me trompe
+pas, c'est bien lord Wilmot!</p>
+
+<p>A ce nom Shoking tressaillit et fronça légèrement
+le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>Et John, le rough, car c'était lui, vint se placer
+sous le rayon de lumière que projetait la lanterne
+suspendue au-dessus de la machine du
+bateau.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+
+<p>Shoking ne manquait pas absolument de mémoire,
+mais il était distrait, et puis il connaissait
+tant de monde qu'il se demanda tout d'abord,
+en regardant le rough, où il avait vu cet homme
+qui le saluait du titre de lord.</p>
+
+<p>Cependant Shoking avait lu cet article du
+<i>Times</i> qui racontait le merveilleux sauvetage de
+John Colden, article dans lequel un rough, qui
+avait servi de complice à l'homme gris, figurait
+comme ayant fait des révélations à la police.</p>
+
+<p>Mais Shoking ne pensa point tout d'abord
+qu'il avait devant lui le personnage que l'homme
+gris avait employé pour pénétrer dans la maison
+de Calcraff.</p>
+
+<p>Ce dernier s'aperçut tout de suite que Shoking
+ne le reconnaissait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment; mon ami, dit Shoking, qui prit
+un ton paternel et protecteur, vous savez qui je
+suis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous vous nommez lord Wilmot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un lord philanthrope.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mes semblables, dit modestement
+Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Et, continua le rough, vous tenez le parlement,
+où vous siégez, au courant des misères du
+peuple anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Afin de les soulager, dit Shoking, qui n'était
+pas fâché de rentrer un peu dans son rôle de lord
+Wilmot.</p>
+
+<p>En ce moment, le penny-boat aborda le ponton
+de Rotherithe.</p>
+
+<p>Shoking se tourna vers la femme de Paddy:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, dit-il, j'espère que votre créancier
+sera de bonne foi et que votre mari sera mis
+en liberté.</p>
+
+<p>Néanmoins, puisque l'indiscrétion de ce garçon
+vous a appris mon nom, sachez que je suis
+un homme puissant et que je puis vous être
+utile.</p>
+
+<p>Donnez-moi votre nom et votre adresse, et
+j'enverrai demain un de mes gens savoir où en
+est l'affaire. S'il est besoin que j'intervienne,
+j'interviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mylord, répondit la femme avec émotion,
+c'est le bon Dieu qui m'a mise sur votre
+chemin. Mon mari se nomme Paddy et nous
+demeurons dans Adam's street, quartier du
+Southwark.</p>
+
+<p>Shoking tira un carnet de sa poche, prit un
+crayon et inscrivit le nom de Paddy et celui
+d'Adam's street.</p>
+
+<p>Puis il sauta du bateau sur le ponton et se
+mit à gravir d'un pas leste l'escalier qui montait
+sur le quai.</p>
+
+<p>En face de cet escalier, il y avait une ruelle,
+que Shoking enfila.</p>
+
+<p>Où allait-il?</p>
+
+<p>Sans doute chez le landlord de cette taverne
+qui faisait face au cimetière dans lequel s'étaient
+réunis l'homme, les chefs fenians et l'abbé Samuel,
+la veille de l'exécution de John Colden.</p>
+
+<p>Shoking avait marché si vite, qu'il croyait
+avoir laissé assez loin derrière lui les voyageurs
+du penny-boat.</p>
+
+<p>Cependant, il entendit tout à coup derrière
+lui un pas d'homme et, se retournant, il reconnut
+le rough.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mylord.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas donc à Rotherithe?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ton quartier?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je descendais plus bas; mais quand
+je vous ai vu vous arrêter ici, j'ai débarqué pareillement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que j'étais bien aise de causer
+un brin avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit Shoking.</p>
+
+<p>Le rough était déguenillé; de plus, il était de
+haute taille, paraissait robuste, et la ruelle était
+déserte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! pensa le bon Shoking, je ne serais
+vraiment pas de force avec lui, dans le cas où il
+lui plairait de me dévaliser. Soyons diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! reprit-il, vous voulez causer un
+brin avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mylord.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je t'être utile?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, mylord.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, parle, je t'écoute.</p>
+
+<p>Et Shoking ralentit le pas.</p>
+
+<p>Le rough le plaça à côte de lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, dit-il, que Votre Honneur
+ne me reconnaisse pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai déjà vu quelque part, mais où? je
+ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une foule de tavernes, autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Et il y a quinze jours, à la porte de Jefferies,
+le valet de Calcraff.</p>
+
+<p>Ceci fut un trait de lumière pour Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, c'est à toi que j'ai donné une
+poignée de couronnes?</p>
+
+<p>Oui, mylord.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Shoking, parle: que puis-je
+faire pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Me rendre un grand service.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, dit le rough, que je suis allé
+quelques jours après notre dernière rencontre,
+chez maman Brandy, au <i>Black Horse</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien! je connais la maison.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soutenu que vous étiez un lord.</p>
+
+<p>&mdash;Et on s'est mis à rire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Mais un homme qui s'appelle l'homme
+gris...</p>
+
+<p>Shoking tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Après? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme gris me dit que j'avais raison et
+que vous étiez un lord: et nous nous sommes
+en allés, lui, moi et une femme du nom de
+Betsy.</p>
+
+<p>Shoking fit alors un pas en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, alors, misérable, dit-il, c'est toi qui
+as volé la clef de Betsy!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mylord.</p>
+
+<p>&mdash;Qui as accompagné l'homme gris chez
+elle?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui as ensuite fait des révélations à la
+police?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, dit froidement le rough, et c'est
+pour cela que je vous ai suivi ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que me veux-tu donc, drôle? dit Shoking,
+essayant de reprendre les grands airs de
+lord Wilmot.</p>
+
+<p>&mdash;Là! ne vous fâchez pas, dit le rough, et
+écoutez-moi.</p>
+
+<p>Shoking avait bonne envie de prendre la fuite
+mais le rough ne lui en donna pas le temps.</p>
+
+<p>Il passa son bras sous le sien et, le maintenant
+ainsi, il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas méchant homme, dit-il, et je
+ne trahis pas les camarades pour le plaisir de les
+trahir. Si Betsy ne m'avait pas dénoncé, je n'aurais
+jamais rien dit; mais Betsy ayant parlé, la police
+a mis la main sur moi.</p>
+
+<p>Alors j'ai dit ce que je savais.</p>
+
+<p>La police s'est mise à rire, lorsque j'ai soutenu
+que vous vous appeliez lord Wilmot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? fit Shoking en se mordant
+les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a fait des recherches...</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle a reconnu qu'aucun lord de ce nom
+n'existait au parlement.</p>
+
+<p>&mdash;Après? fit dédaigneusement Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit le rough, elle m'a donné une
+mission.</p>
+
+<p>&mdash;A toi?</p>
+
+<p>&mdash;A moi. Et la mission sera bien payée. J'aurai
+cent livres, si je réussis.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-tu donc faire?</p>
+
+<p>&mdash;Découvrir le prétendu lord Wilmot.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Et le conduire à Scotland Yard, où il faudra
+bien qu'il donne des renseignements...</p>
+
+<p>&mdash;Sur qui?</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'homme gris qu'on cherche et qu'on ne
+trouve pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Shoking essayant de payer
+d'audace, c'est un vilain métier que tu ferais-là.</p>
+
+<p>&mdash;Un métier qui rapporte cent livres est toujours
+un bon métier.</p>
+
+<p>&mdash;J'en connais un meilleur, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de venir chez moi demain, à
+Hampsteadt. Au lieu de cent livres, tu en aurais
+deux cents.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux tenir que courir, demain n'est
+pas aujourd'hui, répondit le rough.</p>
+
+<p>Et il donna un croc en jambe à Shoking, qui
+jeta un cri et tomba.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon bonhomme, dit-il en se
+jetant sur lui, nous allons bien voir si tu es ou
+non lord Wilmot.</p>
+
+<p>En même temps il appuya deux doigts sur ses
+lèvres et fit entendre un coup de sifflet.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+
+<p>Shoking essaya de se débattre, poussant des
+cris étouffés.</p>
+
+<p>Mais le rough était robuste, et il le maintint
+sous son genou.</p>
+
+<p>Puis, tirant un couteau de sa poche, il en
+appuya la pointe sur la gorge de Shoking, lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tout lord que tu peux être, si tu cries, je
+te tue!</p>
+
+<p>Au temps de sa grande misère et dans les
+plus mauvais jours de son existence problématique,
+Shoking avait déjà la faiblesse de tenir à
+la vie.</p>
+
+<p>Qu'on juge donc si maintenant qu'il était dans
+l'aisance, jouait parfois le rôle de lord, portait
+de beaux habits et avait toujours quelques guinées
+dans sa poche, il se souciait de mourir.</p>
+
+<p>Shoking était d'ailleurs de la famille des philosophes,
+et il savait que la résistance à une
+force supérieure est non-seulement inutile, mais
+encore ridicule, sinon dangereuse.</p>
+
+<p>Il se tint donc pour averti et cessa de crier.</p>
+
+<p>Alors le rough siffla une seconde fois.</p>
+
+<p>Puis il dit en ricanant:</p>
+
+<p>&mdash;Attendons un moment, les camarades vont
+venir.</p>
+
+<p>A Londres, les voleurs ont coutume de s'avertir,
+à de certaines heures périlleuses, par un
+coup de sifflet.</p>
+
+<p>John savait cela.</p>
+
+<p>Il n'avait à Rotherithe, où le hasard l'avait
+amené sur les pas de Shoking, ni complices,
+ni gens qui lui dussent obéir, mais il avait fait
+ce calcul fort simple que partout il y a des policemen,
+et que très-certainement, il en verrait
+accourir que ces deux coups de sifflet auraient
+mis en éveil.</p>
+
+<p>John ne se trompait pas.</p>
+
+<p>Bientôt des pas précipités retentirent à l'extrémité
+opposée de la ruelle et deux policemen
+accoururent au pas de course.</p>
+
+<p>Ils virent Shoking à terre, et John se tenant
+sur lui.</p>
+
+<p>A première vue, Shoking qui était bien vêtu,
+était un gentleman victime d'un rough, car John
+était couvert de haillons.</p>
+
+<p>Ils se jetèrent donc sur ce dernier, et le prirent
+à la gorge et lui arrachèrent son couteau.</p>
+
+<p>Shoking se crut sauvé.</p>
+
+<p>John n'avait opposé aucune résistance.</p>
+
+<p>Cependant, comme Shoking se relevait et remerciait
+déjà les policemen comme ses libérateurs,
+John se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! pardon, camarades, dit-il, connaissez-vous
+cela?</p>
+
+<p>En même temps, il tira de sa poche une petite
+plaque de cuivre garnie d'une courroie et la
+passa à son bras gauche.</p>
+
+<p>Les policemen, à la vue de cette plaque, tombèrent
+stupéfaits.</p>
+
+<p>Cette plaque était l'insigne d'un brigadier de
+policemen, par conséquent d'un chef.</p>
+
+<p>Lorsque, à Scotland Yard, on avait interrogé
+John, il s'était fait fort de retrouver le prétendu
+lord Wilmot et de l'arrêter; mais il avait demandé
+pour cela qu'on lui donnât des pleins
+pouvoirs.</p>
+
+<p>Alors on lui avait remis cette plaque, qu'il
+n'aurait qu'à exhiber pour acquérir l'assistance
+d'un ou de plusieurs policemen, aussitôt qu'il
+en aurait besoin.</p>
+
+<p>Et ceux-ci, dès-lors, s'inclinèrent, tout en
+trouvant quelque peu étrange d'avoir à obéir à
+un chef en guenilles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit John en souriant, vous avez cru
+que je dévalisais Son Honneur?</p>
+
+<p>Et il montrait en souriant d'un air moqueur
+Shoking stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, balbutièrent les deux policemen.</p>
+
+<p>&mdash;Son Honneur que vous voyez là, dit John,
+est un homme excessivement dangereux, que j'ai
+été chargé d'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas un mot de cela! s'écria
+Shoking, cet homme est un imposteur!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit John, c'est ce que nous verrons à
+Scotland Yard.</p>
+
+<p>Et, s'adressant aux policemen:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous autres, dit-il, donnez-moi un
+coup de main.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous faire? demanda l'un des
+agents.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous m'aidiez à reconduire
+monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;A Scotland Yard.</p>
+
+<p>Shoking se débattait comme un beau diable.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, disait-il aux policemen, ne
+croyez pas cet homme, qui est un voleur et un
+misérable; cette plaque qu'il vous montre, il l'a
+volée.</p>
+
+<p>&mdash;La preuve que je ne suis pas un voleur,
+dit John, c'est que vous pouvez fouiller Son
+Honneur et vous verrez que je ne lui ai rien pris.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu n'as pas eu le temps, misérable,
+répondit Shoking.</p>
+
+<p>Notre héros avait su trouver un accent d'autorité
+qui intimida quelque peu les policemen.</p>
+
+<p>&mdash;Allons à Scotland Yard, disait John, et
+vous verrez que j'ai le droit de faire ce que j'ai
+fait.</p>
+
+<p>Les policemen se regardaient, hésitant.</p>
+
+<p>Enfin, l'un d'eux parut avoir trouvé la solution
+de cette question épineuse et embarrassante.</p>
+
+<p>Il dit à John:</p>
+
+<p>&mdash;Vous prétendez être un agent supérieur de
+la police?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ma plaque.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, continua le policeman s'adressant
+à Shoking, vous dites être un gentleman paisible
+que cet homme a voulu dévaliser.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;D'où veniez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De Charing cross.</p>
+
+<p>&mdash;Ou alliez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A Rotherithe où nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous connaissez du monde, ici? dit
+encore le policeman, et il ne vous sera pas difficile
+de vous mettre en présence de gens qui
+affirmeront votre identité.</p>
+
+<p>Mais Shoking avait sans doute de bonnes
+raisons pour ne pas dire ce qu'il venait faire à
+Rotherithe et qui il allait visiter, car il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, je ne connais personne
+à Rotherithe.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu'y venez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Me promener.</p>
+
+<p>&mdash;En pleine nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un gentleman excentrique, dit
+froidement Shoking.</p>
+
+<p>Mais cette raison, qui eût satisfait sans doute
+bon nombre d'Anglais, ne satisfit point le policeman.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-il, ce n'est pas à cette heure-ci
+qu'il se trouvera du monde à Scotland Yard
+pour dire si vous avez raison ou si cet homme
+dit la vérité. Les chefs de police sont couchés,
+et il faudra attendre demain pour que tout s'éclaircisse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous attendrons demain, dit John.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, reprit le policeman, ce n'est pas à
+Scotland Yard que nous allons vous conduire.</p>
+
+<p>&mdash;Et où cela? demanda John.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir. Allons, suivez-nous!</p>
+
+<p>Il fit signe à son compagnon de prendre John
+par le bras, et il passa en même temps, le sien
+sous celui de Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où voulez-vous me conduire? demanda
+pareillement celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le verrez.</p>
+
+<p>Et les deux policemen firent redescendre
+Shoking et le rough vers le ponton d'embarquement.</p>
+
+<p>On entendit, en ce moment, siffler la machine
+d'un petit bateau à vapeur qui remontait la Tamise.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà notre affaire, dit l'un des policemen.
+Et il secoua la corde de la cloche du ponton.
+A ce bruit, le petit bateau à vapeur, qui aurait
+passé sans doute devant le ponton sans s'arrêter,
+se mit à stopper et s'approcha peu à peu.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+
+<p>John, le rough, se serait laissé mener au bout
+du monde, pourvu qu'on ne le séparât point de
+Shoking.</p>
+
+<p>Il était bien certain qu'à un moment donné il
+lui serait facile de se faire reconnaître, et que,
+par conséquent, il toucherait la prime qui lui
+avait été promise pour la capture du prétendu
+lord Wilmot.</p>
+
+<p>Le petit bateau à vapeur, qui passait au large
+juste au moment où l'un des policemen avait
+sonné la cloche, s'était donc rapproché tout aussitôt
+du ponton d'embarquement.</p>
+
+<p>Alors Shoking commença à comprendre.</p>
+
+<p>Le bateau n'était pas destiné à transporter des
+voyageurs, il servait de chaloupe au bateau-prison.</p>
+
+<p>Car il y a sur la Tamise, auprès de Temple
+Bar, un vieux navire démâté, rasé comme un
+ponton, éternellement à l'ancre, et qui sert de
+violon à tous les maraudeurs du fleuve.</p>
+
+<p>Ce navire s'appelle le <i>Royaliste</i>.</p>
+
+<p>Il est commandé par un vieil officier invalide,
+qui a sous ses ordres, non des matelots, mais des
+guichetiers.</p>
+
+<p>A l'intérieur, le <i>Royaliste</i> est aménagé comme
+une vraie prison.</p>
+
+<p>Il a trois chaloupes qu'il met à l'eau chaque
+soir.</p>
+
+<p>Ces chaloupes sont pourvues d'une petite machine
+à vapeur.</p>
+
+<p>Mais la plupart du temps, elle ne fonctionne
+pas et est remplacée par quatre matelots, qui
+manoeuvrent la chaloupe à l'aviron.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>C'est que ces chaloupes font ce qu'on appelle
+des rondes de nuit.</p>
+
+<p>La Tamise est immense de largeur, au-dessous
+du pont de Londres surtout; et c'est un joli champ
+de déprédations.</p>
+
+<p>Les docks sont gardés; chaque barque, chaque
+magasin ouvrant sur le fleuve est surveillé;
+néanmoins les vols sont nombreux; le <i>voleur
+d'eau</i>, comme on l'appelle, s'attaque à tout, depuis
+les vieux cordages jusqu'aux planches pourries.</p>
+
+<p>Véritable chiffonnier aquatique, le <i>ravageur</i>
+emporte tout ce qui lui tombe sous la main.</p>
+
+<p>Il est bon nageur; il plonge à merveille quand
+il est poursuivi; il se glisse comme un poisson
+entre les coques de deux navires, ou leste comme
+un gabier de misaine, il se réfugie dans la mâture
+de quelque brick dont l'équipage est à terre.</p>
+
+<p>C'est pour donner la chasse à ces malfaiteurs
+nocturnes, que l'amirauté a créé le service de
+nuit, qui a son état-major sur le <i>Royaliste</i>.</p>
+
+<p>Et c'était précisément une des trois chaloupes,
+la <i>Louisiane</i>, dont les policemen avaient reconnu
+la machine à vapeur.</p>
+
+<p>Au coup de cloche, les hommes qui la montaient
+avaient manoeuvré vers le ponton.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous du monde à nous donner? demanda
+le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le policeman.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir.</p>
+
+<p>Le mécanicien renversa la vapeur et la chaloupe
+accosta le ponton.</p>
+
+<p>En même temps, le chef de l'équipe sauta dessus
+et aborda les deux policemen et leurs prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-il, je vois ce que c'est; ce gentleman
+a été dévalisé par ce rough.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, camarade, répondit John
+d'un ton moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce dont il est question, reprit un des policemen.
+Cet homme que voilà,&mdash;et il désignait
+John,&mdash;prétend qu'il a une mission de la police.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai quelque raison de le prétendre, répondit
+John, qui montra sa plaque.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gentleman, poursuivit le policeman, qu'il
+dit avoir mission d'arrêter, persiste à dire qu'il
+ne le connaît pas. Tout cela me paraît assez louche,
+et je crois que vous ferez bien de les emmener
+tous les deux à bord du <i>Royaliste</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, dit John, pourvu
+que demain on avise à Scotland Yard.</p>
+
+<p>&mdash;On avisera, dit le commandant de la chaloupe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je proteste! s'écria Shoking, je proteste,
+comme tout Anglais libre a le droit de le faire.
+On ne peut pas arrêter un gentleman sur la dénonciation
+de ce misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Protestez, dit John; si on vous a causé des
+dommages, vous le ferez valoir demain.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! en route! cria le matelot qui commandait
+la chaloupe.</p>
+
+<p>Et il poussa Shoking qui, à son grand déplaisir,
+fut obligé de quitter le ponton et de s'embarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous les confie, dit le policeman.</p>
+
+<p>&mdash;Ils seront entre bonnes mains, répondit le
+matelot.</p>
+
+<p>John s'était embarqué sans résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! disait-il, je ferai valoir la mauvaise
+nuit que je vais passer. Son Honneur, sir Richardman,
+ajoutera bien cinq livres à la prime.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! hurlait Shoking, tu seras puni
+de ton insolence!</p>
+
+<p>La chaloupe vira de bord et remonta vers le pont
+Londres, tandis que les policemen regagnaient les
+ruelles étroites de Rotherithe.</p>
+
+<p>Il y avait déjà deux prisonniers à bord; deux
+ravageurs qu'on avait surpris, volant du cordage
+dans un magasin, au bord de l'eau.</p>
+
+<p>On leur avait mis les fers aux pieds et aux
+mains, et ils étaient couchés au fond de la barque,
+comme du bétail.</p>
+
+<p>L'un leva les yeux sur Shoking qui continuait
+à se lamenter et à protester contre les violences
+dont il était l'objet.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, il me semble que je te connais,
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un lord, ricana John le rough, tu ne
+dois pas connaître des lords, toi.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! un lord! c'est Shoking... reprit le
+prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, fit Shoking... je me nomme lord
+Wilmot.</p>
+
+<p>&mdash;La! dit John en s'adressant au commandant
+de la chaloupe, vous avec entendu, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Que ce gentleman a dit qu'il se nommait
+lord Wilmot?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai entendu, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous en témoignerez au besoin?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>Shoking se mordit les lèvres et s'adressa ce
+court monologue:</p>
+
+<p>&mdash;Shoking, mon ami, vous êtes un parfait imbécile.
+Vous n'avez plus qu'une chose à faire
+pour compléter votre oeuvre, dénoncer la retraite
+de l'homme gris, votre bienfaiteur, et dire ce que
+vous alliez faire à Rotherithe.</p>
+
+<p>S'étant ainsi admonesté, Shoking ne parla plus,
+ne réclama plus.</p>
+
+<p>Seulement il n'eut désormais qu'une idée fixe,
+échapper à ses gardiens.</p>
+
+<p>Et comme la chaloupe marchait bon train, et
+qu'on avait négligé d'attacher mons. Shoking,
+l'ex-mendiant eut une inspiration:</p>
+
+<p>&mdash;L'eau est froide, se dit-il, mais je suis bon nageur...
+et si nous passions en certain endroit, je
+n'hésiterais pas à faire un plongeon.</p>
+
+<p>Mais pour que Shoking mît à exécution son
+projet, il fallait que la chaloupe passât en <i>certain
+endroit</i>.</p>
+
+<p>Et Shoking attendit, tout en s'asseyant sans
+affectation à l'avant de la chaloupe, qui soulevait,
+une écume blanche et remontait le courant.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'endroit où Shoking aurait voulu passer était
+en effet admirablement propice à ses projets.</p>
+
+<p>Auprès du pont de Londres, sous la troisième
+arche, se trouvent amarrés une dizaine de petits
+bateaux à divers propriétaires.</p>
+
+<p>La Tamise, on le sait, n'a pas de quais. Les
+dernières maisons de la Cité plongent dans l'eau,
+et ceux qui passent au large, peuvent, du milieu
+du fleuve, apercevoir de grands magasins ouverts
+à fleur d'eau.</p>
+
+<p>Les barques amarrées sous le pont de Londres,
+appartiennent donc à des marchands ou à des
+armateurs de la cité qui ont journellement affaire
+dans les docks, et trouvent plus commode de
+s'y rendre par eau que par terre.</p>
+
+<p>Les arches du pont de Londres sont gigantesques;
+mais c'est sous la troisième que, par
+les temps de brouillard, il est le plus prudent de
+passer.</p>
+
+<p>Le penny-boat, le steamer ou la simple chaloupe
+qui suivent le chemin en remontant, passent
+alors au milieu d'une véritable petite flottille.
+Le courant est moins dur à couper, et on
+n'y risque pas d'être rejeté contre une des piles
+du pont.</p>
+
+<p>Shoking savait tout cela et Shoking s'était
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;John est plus fort que moi, et à la boxe c'est
+un homme dangereux; tout à l'heure il m'a renversé
+sous lui comme il eût fait d'un enfant;
+mais si nous étions à la nage tous les deux, je
+ne le craindrais plus... ni lui, ni les matelots
+de la chaloupe qui, parce que je suis un gentleman,
+ont négligé de me mettre les fers aux mains
+et aux pieds.</p>
+
+<p>La chaloupe montait vers London-Bridge à
+toute vapeur.</p>
+
+<p>Même en été, le brouillard pèse la nuit sur le
+fleuve jaune.</p>
+
+<p>Par conséquent, par une nuit d'hiver comme
+celle-là, il était assez opaque pour ne permettre
+d'apercevoir le pont qu'à une faible distance.</p>
+
+<p>A cent mètres à peine, les arches noires estompèrent
+la brume, et le matelot commandant
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Nous gouvernons droit sur une des piles du
+pont: pare à virer.</p>
+
+<p>Celui qui était à la barre donna un vigoureux
+coup de gouvernail, et Shoking, plongé jusque là
+dans l'anxiété, eut un battemement de coeur.</p>
+
+<p>La chaloupe, changeant brusquement de direction,
+se dirigeait maintenant en droite ligne vers
+la troisième arche.</p>
+
+<p>Or ce que voulait Shoking, c'était passer par là
+où il était à peu près sûr de son affaire, et voici
+comment:</p>
+
+<p>En supposant que Shoking se fût brusquement
+jeté à l'eau en pleine Tamise, un cri se faisait
+entendre, on stoppait sur-le-champ, la chaloupe
+prenait la dérive et, gouvernée à l'aviron, donnait
+la chasse au fugitif, qui n'avait pas le temps de
+faire dix brasses et était repêché sur-le-champ.</p>
+
+<p>Mais si, au contraire, la chaloupe passait au
+milieu de la flottille de petites barques, elle ne
+pouvait stopper que difficilement sur-le-champ,
+car elle courait risque de briser les embarcations
+à droite et à gauche, et pour peu que Shoking
+fût plongeur, il avait toutes les chances possibles
+de s'échapper.</p>
+
+<p>Dès lors, Shoking eut donc un léger battement
+de coeur, en voyant la chaloupe gouverner droit
+sur la troisième arche du pont.</p>
+
+<p>Shoking avait toujours passé, au Wapping et
+dans tous les public-houses où on le rencontrait
+autrefois, pour un homme doux, timide et pas
+du tout aventureux.</p>
+
+<p>John le rough, assis à l'avant de la chaloupe,
+était si content de sa prise, que l'idée que cette
+prise pouvait lui échapper désormais ne lui vint
+même pas.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il faisait froid, l'eau de la Tamise
+devait être glacée, et John se fût lui-même traité
+de fou s'il eût supposé un seul instant que
+Shoking était homme à braver une pareille température.</p>
+
+<p>Shoking, cependant, était résolu.</p>
+
+<p>Shoking se disait:</p>
+
+<p>&mdash;L'eau est froide; mais, outre qu'il ne fera,
+pas chaud, cette nuit à bord du <i>Royaliste</i>, demain
+matin je passerai très-certainement un fort vilain
+quart d'heure en comparaissant devant le chef de
+la police, qui ne manquera pas de m'envoyer
+à Cold-Bath fields, savoir si un lord comme moi
+ne peut pas tourner le moulin.</p>
+
+<p>La chaloupe, nous l'avons dit, était montée
+par quatre hommes, un matelot commandant, un
+pilote, un mécanicien et un chauffeur, qui, la
+vapeur renversée, redevenaient de simples matelots
+et reprenaient l'aviron.</p>
+
+<p>Les deux prisonniers étaient couchés sur le
+dos; le matelot commandant s'enveloppait le
+plus possible dans son manteau, et John le rough
+supputait le nombre de jours heureux, qu'il aurait
+à vivre sans rien faire, quand il aurait touché le
+prix de sa trahison.</p>
+
+<p>Le pont se dessinait maintenant dans le brouillard
+avec une grande netteté, et, par un effet de
+mirage, il paraissait prêt à se renverser sur la
+chaloupe.</p>
+
+<p>Shoking profita de l'obscurité complète qui se
+fit tout à coup pour se rapprocher du bord, et
+comme la chaloupe entrait à toute vapeur sous
+l'arche, le matelot commandant tressaillit tout à
+coup, car il entendit un bruit sourd et quelque
+chose comme un clapotement.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme à l'eau! cria-t-il.</p>
+
+<p>Mais un nouveau bruit, identique au premier,
+se fit, suivi d'un juron.</p>
+
+<p>C'était John le rough qui, lui aussi, s'était jeté
+dans la Tamise à la poursuite de son prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Stoppe! cria le matelot commandant.</p>
+
+<p>Mais celui qui était à la barre répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible ici; au delà du pont...</p>
+
+<br>
+
+<p>Et en effet, la chaloupe passa sous l'arche et
+pendant ce temps, Shoking plongeant sous la
+barque, nageait entre deux eaux, profitait de
+l'obscurité et faisait le moins de bruit possible.</p>
+
+<p>Mais John le rough le suivait de près.</p>
+
+<p>Lui aussi était bon nageur, et il tenait trop à
+son prisonnier pour renoncer ainsi à sa poursuite.</p>
+
+<p>Alors, dans les ténèbres opaques qui régnaient
+sous l'arche, commença une lutte vraiment fantastique.</p>
+
+<p>Shoking nageait rapidement, mais le rough le
+suivait de près.</p>
+
+<p>Ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, mais ils se
+devinaient au clapotement de l'eau qu'ils soulevaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je finirai bien par t'atteindre! criait John: à
+moi de la chaloupe, à moi!</p>
+
+<p>La chaloupe avait fini par s'arrêter.</p>
+
+<p>Mais Shoking passait comme une anguille à
+travers les barques, et tout à coup John n'entendit
+plus rien.</p>
+
+<p>C'est que Shoking était parvenu à se hisser
+dans un bateau et à s'y tenir immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! brigand! ah! coquin de lord! hurlait
+John que le froid saisissait, je le rattraperai!...</p>
+
+<p>La chaloupe avait allumé son fanal de poupe;
+elle manoeuvrait en arrière et redescendait maintenant
+vers le pont.</p>
+
+<p>Soudain les rayons du fanal percèrent les ténèbres
+qui régnaient sous l'arche, et John jeta un
+cri.</p>
+
+<p>Il avait aperçu Shoking debout dans une
+barque.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je te tiens! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Et, en deux brassées, il eut atteint le bateau et
+se cramponna au bordage.</p>
+
+<p>Mais Shoking avait saisi un aviron qui se trouvait
+au fond de la barque et comme le rough se
+soulevait hors de l'eau, il jeta un cri terrible.</p>
+
+<p>Shoking lui avait appliqué sur la tête un vigoureux
+coup d'aviron, et le flot noir de la Tamise s'était
+refermé aussitôt sur John le rough...</p>
+
+<p>La chaloupe arrivait en ce moment.</p>
+
+<p>Mais déjà Shoking avait disparu.</p>
+
+<p>Il s'était rejeté à l'eau, et nageait vigoureusement
+vers le bord, que la chaloupe était encore
+engagée au milieu des petites barques qui gênaient
+de plus en plus la manoeuvre.</p>
+
+<p>Shoking était sauvé!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Shoking n'avait peur que d'un homme, le
+rough.</p>
+
+<p>Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il
+était probable que s'il n'était pas mort du coup
+d'aviron, du moins il s'était noyé.</p>
+
+<p>Dès lors, Shoking n'avait plus peur.</p>
+
+<p>Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque
+autorité que Wilmot et Shoking ne faisaient
+qu'un, et, par conséquent, faire arrêter
+Shoking comme complice de l'homme gris,
+que la police recherchait.</p>
+
+<p>Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking
+s'en moquait.</p>
+
+<p>Bien avant qu'elle ne se fût débrouillée au milieu
+des petits bateaux, Shoking avait touché le
+bord, et il s'était retrouvé dans les ténèbres.</p>
+
+<p>La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais,
+et elle baigne le pied des maisons.</p>
+
+<p>Celle auprès de laquelle Shoking aborda
+était un magasin d'huile de foi de morue, dont
+les portes, qui donnaient sur la rivière, demeuraient
+ouvertes, une température humide et
+basse convenant à cette sorte de marchandise.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin,
+où Shoking se glissa.</p>
+
+<p>Mais ce gardien valait une patrouille entière.</p>
+
+<p>C'était un de ces gros chiens de Terre-Neuve,
+chiches de voix, qui dédaignent d'aboyer, mais
+sautent à la gorge d'un homme et l'étranglent
+tout net.</p>
+
+<p>Shoking entendit un sourd grognement, puis
+il vit luire dans l'obscurité deux points lumineux.</p>
+
+<p>Mais il était dit que cette nuit-là Shoking se
+tirerait à son honneur des plus grands périls.</p>
+
+<p>Il avait échappé au rough, il s'était sauvé des
+mains de ceux qui faisaient la police de la Tamise;
+sa mémoire devait lui rendre clémente la
+terrible mâchoire du chien.</p>
+
+<p>Shoking était un enfant de la cité de Londres;
+il savait tout ou à peu près; il avait mendié,
+couché, travaillé même, à peu près partout.</p>
+
+<p>On l'avait employé dans les docks à porter
+des fardeaux, et sur les navires à décharger des
+gueuses de lest.</p>
+
+<p>Seulement, le plus beau temps de sa misère
+avait été aussi le plus bel âge de sa paresse, et
+quand Shoking avait touché le salaire de trois
+jours de travail, il avait huit jours de fainéantise
+sur la planche.</p>
+
+<p>Or donc, le grognement et les deux points
+lumineux fixés sur lui firent surgir dans sa mémoire,
+avec la spontanéité de l'éclair, un double
+souvenir.</p>
+
+<p>Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il
+avait travaillé pour le compte d'un marchand
+d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson,
+qui avait un magasin sur la Tamise, avait un
+chien du nom de Sultan.</p>
+
+<p>Aussitôt, et comme les deux points lumineux
+s'agitaient dans l'espace, semblables à des
+étoiles filantes, et que le terrible gardien s'élançait
+sur lui, Shoking cria:</p>
+
+<p>&mdash;Paix donc, Sultan!</p>
+
+<p>Les deux points lumineux s'arrêtèrent et le
+grognement s'éteignit aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mon petit Sultan, dit Shoking d'une
+voix caressante, tu ne reconnais pas les amis?</p>
+
+<p>Évidemment flatté de s'entendre appeler par
+son nom, le chien s'était calmé subitement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Sultan! répéta Shoking avec
+câlinerie.</p>
+
+<p>Alors le chien s'approcha, non plus menaçant
+et la gueule ouverte, mais en chien intelligent
+qui veut savoir à qui il a affaire.</p>
+
+<p>Shoking étendit hardiment la main et se mit
+à caresser le terre-neuve.</p>
+
+<p>Cependant celui-ci ne se fût pas laissé prendre
+peut-être à ces amabilités, si Shoking n'eût
+été ruisselant de cette eau noire, limoneuse et
+salée de la Tamise.</p>
+
+<p>Or, la spécialité première d'un terre-neuve
+étant de sauver les gens qui se noient, il était
+évident que la sympathie de Sultan était acquise
+à Shoking, du moment où celui-ci sortait de
+l'eau.</p>
+
+<p>Et comme si le chien eût su comprendre textuellement
+ses paroles, Shoking lui dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan,
+et tu n'as rien à craindre pour ton huile, pouah!
+mais j'ai failli me noyer...</p>
+
+<p>Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer:
+mais il se frotta contre Shoking avec un
+grognement d'amitié, et dès lors, Shoking fut
+chez lui.</p>
+
+<p>A l'abri dans le magasin, sûr que, si on le
+venait poursuivre jusque-là, le chien ferait son
+métier de gardien, Shoking attendit.</p>
+
+<p>Il attendit que la chaloupe eût exploré la Tamise
+dans tous les sens, en amont et en aval
+du pont de Londres.</p>
+
+<p>Comme le brouillard est sonore, il entendit
+même retentir au loin la voix du matelot commandant
+qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Après ça, camarades, ça ne nous regarde
+qu'à moitié. Nous n'avons rien de commun avec
+les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise
+qui nous regarde. On nous confie deux
+hommes, ils se sauvent... nous ne pouvons pas
+les rattraper... bonsoir!...</p>
+
+<p>Et Shoking aperçut dans le brouillard le fanal
+de la chaloupe qui virait de bord et qui remontait
+vers le pont de Londres, sous lequel elle disparut
+de nouveau.</p>
+
+<p>Alors il se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis déjà bien mouillé, je ne risque pas
+grand' chose à me rejeter à l'eau, d'autant mieux
+que j'ai de l'argent dans ma poche et que je
+connais un fripier dans le Borough, de l'autre
+côté de la Tamise, qui me louera des habits
+secs pour une demi-couronne.</p>
+
+<p>Sur cette réflexion, Shoking caressa une seconde
+fois le chien et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Sultan... tu es un chien fidèle... et je
+le dirai à ton maître quand je le verrai...</p>
+
+<p>Puis il piqua résolument une tête dans la
+Tamise.</p>
+
+<p>Jamais un homme ne se jette impunément à
+l'eau, en présence d'un terre-neuve.</p>
+
+<p>Sultan n'était peut-être pas fâché, du reste,
+d'avoir un prétexte pour quitter son poste.</p>
+
+<p>A peine Shoking commençait-il à nager vigoureusement,
+qu'il entendit l'eau clapoter auprès
+de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude
+haleine du chien.</p>
+
+<p>Sultan nageait côte à côte avec Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit celui-ci, pas de bêtises, mon
+ami, ne va pas t'imaginer que je me noie au
+moins. Tu me ferais boire plus qu'à ma soif, en
+croyant me sauver.</p>
+
+<p>Mais Shoking avait mal jugé Sultan.</p>
+
+<p>Sultan était un chien intelligent, qui avait
+tout aussitôt apprécié le mérite de Shoking, comme
+nageur, et c'était simplement pour lui faire la
+conduite qu'il s'était mis à l'eau.</p>
+
+<p>Il se contenta donc de nager auprès de lui,
+comme un camarade, et il se paya le plaisir
+d'aborder de l'autre côté de la Tamise, à cent
+mètres au-dessous du pont de Londres, tout
+auprès de Shoking.</p>
+
+<p>Shoking était haletant, néanmoins il crut poli
+de faire ses compliments à Sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un bon chien, répéta-t-il, je le dirai à
+ton maître. Adieu, Sultan.</p>
+
+<p>Et il le caressa.</p>
+
+<p>Le chien eut un grognement amical; puis il
+pensa que Shoking n'avait plus besoin de lui, et
+il se remit tranquillement à l'eau pour regagner
+le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait
+une des ruelles étroites du Borough.</p>
+
+<p>Hélas! Shoking ne se doutait pas que Sultan,
+ami si intelligent jusque-là, allait commettre à
+son préjudice la plus déplorable des bévues.</p>
+
+<p>En effet, comme il était déjà au milieu de la
+Tamise, le chien heurta son poitrail à quelque
+chose de mou et de flasque qui flottait sur
+l'eau.</p>
+
+<p>Il flaira et reconnut un homme.</p>
+
+<p>Cet homme n'était autre que John le rough,
+évanoui à la suite du coup d'aviron.</p>
+
+<p>Et le chien, obéissant à son instinct de sauveteur,
+prit les haillons du rough à pleines dents,
+et se mit à tirer l'homme évanoui après lui, nageant
+vigoureusement dans la direction du magasin.</p>
+
+<p>Apres s'être montré l'ami de Shoking, Sultan
+commettait la déplorable action de sauver son
+ennemi mortel.</p>
+
+<p>Ah! si Shoking l'avait su, comme il eût retiré
+sur-le-champ son estime et son amitié au terre-neuve.</p>
+
+<p>Mais Shoking, en ce moment, était à la recherche
+du fripier qui lui pourrait louer des habits
+secs et lui faire prendre un air de feu devant
+le poêle.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le Borough est le quartier situé sur la rive
+droite de la Tamise, qu'on trouve au bout du
+pont de Londres.</p>
+
+<p>A l'ouest s'étend le Southwark; à l'est, toujours
+sur la même rive, Rotherithe.</p>
+
+<p>Très-bruyant le jour, ce quartier est noir et
+silencieux la nuit.</p>
+
+<p>Au delà des larges voies qui rayonnent à l'entour
+de la gare de London-Bridge, on trouve des
+ruelles étroites et sombres dans lesquelles vit une
+population industrieuse et interlope.</p>
+
+<p>Il y a une rue, dont les maisons sont hautes
+et noires, qui est pleine de fripiers.</p>
+
+<p>Le fripier ferme sa boutique fort tard; cela
+tient peut-être à ce que les gens qui ont recours
+à lui, et que retient une certaine honte, préfèrent
+s'aller affubler la nuit des habits d'occasion
+dont ils ont besoin.</p>
+
+<p>Shoking, par exemple, n'avait pas de tels
+préjugés, et s'il eût eu besoin de se vêtir en
+gentleman, il serait tout aussi bien entré chez
+son ami Sam en plein jour et au grand soleil.</p>
+
+<p>Donc, si Shoking entra dans la rue des fripiers
+à dix heures du soir et alla frapper à la
+porte de Sam, c'est que ses vêtements étaient
+ruisselants et qu'il avait absolument besoin d'en
+changer.</p>
+
+<p>Sam est l'abréviation familière de Samuel.</p>
+
+<p>Celui qui portait ce nom était un petit juif
+entre deux âges qui faisait plus d'un métier.</p>
+
+<p>Il était fripier, prêteur d'argent, expert en
+matières d'or et d'argent, et il avait inventé un
+outil pour percer les perles.</p>
+
+<p>Avec tout cela, il n'était pas riche, en dépit
+des commérages du quartier, qui le croyait millionnaire,
+et le plus clair de son bien était une
+jolie fille du nom de Katt, qui trônait dans sa
+boutique depuis le matin jusqu'au soir.</p>
+
+<p>Katt était la fille unique de Sam, qui était veuf
+depuis longues années.</p>
+
+<p>Elle savait attirer les chalands, retenir les indécis
+et les décider à acheter, pousser à la dépense
+ceux dont la bourse paraissait bien garnie,
+et le vieux juif avait coutume de dire que
+Katt était sa meilleure marchandise.</p>
+
+<p>Ce fut donc à la porte de Sam que s'en alla
+frapper Shoking.</p>
+
+<p>Sam était absent; il s'en était allé dans Hay-Markett
+acheter la défroque d'un gentleman qui
+partait pour les Indes.</p>
+
+<p>Katt était seule.</p>
+
+<p>Elle connaissait Shoking pour l'avoir vu, tout
+dernièrement, s'habiller des pieds à la tête avec
+l'argent de lord Palmure.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, gentleman, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Shoking fut évidemment flatté de l'appellation
+et il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, miss Katt, vous êtes vraiment
+aussi jolie que la fille d'un lord de Belgrave
+square.</p>
+
+<p>Puis il s'approcha du comptoir, sur lequel brûlait
+une petite lampe à esprit de vin, dont les
+rayons tombèrent sur ses habits ruisselants et
+couverts de boue en maint endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! fit la jeune fille, que vous
+arrive-t-il donc, monsieur Shoking?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! un malheur, comme vous voyez. Je
+suis tombé dans la Tamise et j'ai failli me
+noyer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes tombé dans la Tamise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'avais peut-être trop bien dîné et je
+ne marchais pas très-droit en sortant de la taverne
+de la Tempérance, qui est bien celle de
+Londres où on se grise le plus facilement. J'ai
+traversé la Cité, je suis descendu par Sermon
+lane pour gagner le bateau-ponton et attendre
+le penny-boat. Il faisait très-noir et, dame! au
+lieu de mettre le pied sur le ponton...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez mis à côté?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes tombé à l'eau?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous le dites, ma jolie Katt. C'est
+pourquoi vous me voyez ici à pareille heure.
+Vous pensez bien que je ne puis rester ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement non.</p>
+
+<p>Et, tout en écoutant Shoking, Katt jetait un
+coup d'oeil sur la coupe de ses habits et se
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui ne sort pas de notre boutique.
+Il parait qu'il a fait fortune, ce bon Shoking.</p>
+
+<p>Puis tout haut et avec quelque embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais vraiment, monsieur Shoking,
+si j'aurai des habits assez convenables pour
+vous.</p>
+
+<p>Shoking sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, ma petite Katt, dit-il, je puis
+bien me confier à vous. Je vais à Rotherithe
+voir des parents qui ne sont pas riches et que
+j'aime autant ne pas humilier, car il faut vous
+dire que j'ai fait un petit héritage et que je suis
+à mon aise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? fit Katt.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, dit Shoking, j'ai quelque
+chose, à présent, comme trois cents livres de
+revenu.</p>
+
+<p>&mdash;Un joli denier, murmura Katt.</p>
+
+<p>&mdash;Par conséquent, je vais vous demander la
+permission de décrocher cette vareuse, ce chapeau
+goudronné et ce pantalon bleu, et d'aller
+passer le tout dans votre arrière-boutique.</p>
+
+<p>Katt prit une perche munie d'un crochet et
+enleva au râtelier qui régnait tout le long des
+murs de la boutique, les objets que lui désignait
+Shoking.</p>
+
+<p>Après quoi elle poussa une porte, qui laissa
+voir une chambre au milieu de laquelle ronflait
+un poêle de faïence.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous une chemise? dit-elle encore.</p>
+
+<p>&mdash;Une chemise et des bas, dit Shoking.</p>
+
+<p>Et il passa dans cette seconde chambre, qui
+servait à l'essayage, comme on dit, et dans laquelle
+il y avait une grande glace qui permettait
+aux clients de se voir de la tête aux pieds.</p>
+
+<p>Shoking referma la porte.</p>
+
+<p>Puis, en un tour de main, il se fut débarrassé
+de ses habits mouillés, se roula ensuite dans
+une couverture de laine, afin de se sécher, et
+demeura quelques minutes auprès du poêle.</p>
+
+<p>Après quoi il fit sa toilette nouvelle et posa
+crânement, en arrière de sa tête, le chapeau
+goudronné.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'air d'un vrai matelot de Sa Majesté,
+se dit-il alors, et, si je rencontre les deux policemen
+qui voulaient m'envoyer coucher sur le
+Royaliste, ils ne me reconnaîtront pas.</p>
+
+<p>En effet, Shoking était tout à fait métamorphosé.</p>
+
+<p>Il reprit sa bourse dans la poche du pantalon
+qu'il venait de quitter, et repassa dans la boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez être plus à votre aise ainsi? lui
+dit Katt en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela est vrai, fit-il.</p>
+
+<p>En même temps il ouvrit sa bourse et posa
+une demi-guinée sur le comptoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi payez-vous maintenant?
+monsieur Shoking, dit Katt, puisque vous me
+laissez vos autres habits.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne suis pas sur de revenir moi-même
+les chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;J'enverrai peut-être mon domestique,
+ajouta le bon Shoking avec une naïve emphase.</p>
+
+<p>Et comme Katt s'apprêtait à prendre sur la
+demi-guinée un modeste salaire et à lui rendre
+la monnaie, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez tout, ma chère.</p>
+
+<p>Katt fut littéralement éblouie et son étonnement
+durait encore que Shoking était déjà
+loin.</p>
+
+<p>Shoking avait besoin de rattraper le temps
+perdu.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme gris ne doit pas savoir ce que je
+suis devenu, pensait-il, et je dois pourtant lui
+porter des nouvelles de John Colden.</p>
+
+<p>Ce disant, Shoking arpentait Troley street,
+arrivait dans Élisabeth street et s'engageait
+dans le dédale de petites ruelles qui séparent le
+Borough de Rotherithe.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, il arrivait en face de la
+chapelle dans le cimetière de laquelle, la
+veille de l'exécution de John Colden, s'étaient
+assemblés les chefs fenians, l'abbé Samuel et
+l'homme gris.</p>
+
+<p>Mais Shoking n'entra point dans le cimetière.</p>
+
+<p>Il s'en alla, au contraire, au public-house qui
+se trouvait en face.</p>
+
+<p>Le public-house ne renfermait que deux buveurs
+et le landlord.</p>
+
+<p>Celui-ci cligna imperceptiblement de l'oeil en
+voyant Shoking s'attabler.</p>
+
+<p>Puis il quitta son comptoir, puisa une chope
+de stout et la porta à Shoking, auquel il dit tout
+bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ces gens-là vont s'en aller. Attendez.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, fit Shoking d'un signe de tête.</p>
+
+<p>Le landlord ne se trompait pas. Les deux
+hommes, qui étaient des ouvriers du port, achevèrent
+leur pinte d'ale, jetèrent six pence sur la
+table et s'en allèrent.</p>
+
+<p>Alors Shoking s'approcha du comptoir:</p>
+
+<p>&mdash;Comment va-t-il? dit-il tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Assez bien ce soir, et la fièvre se dissipe.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on le voir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais attendez que je ferme. Depuis
+hier, il y a des figures sinistres dans le quartier,
+et je me méfie.</p>
+
+<p>Shoking tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Serions-nous donc découverts? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... mais j'ai peur... murmura
+le landlord.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le land lord alla donc poser les volets à la devanture
+du public-house, éteignit le bec de gaz
+qui brûlait au-dessus du comptoir et ne laissa
+allumée qu'une petite lampe à schiste.</p>
+
+<p>Puis il revint s'asseoir auprès de Shoking:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que
+depuis hier soir, on voit dans Rotherithe une
+foule de visages inconnus. Les uns font le tour
+de la chapelle et du cimetière, les autres viennent
+ici boire et regardent partout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont
+des gens de police?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains; seulement, jusqu'à présent, une
+chose me rassure, reprit le landlord.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien qu'ils ont vent que le condamné
+enlevé sur l'échafaud par les fenians est dans
+Rotherithe, mais ils ne savent pas où.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en suis sûr; je crois même que le dernier
+endroit qu'ils soupçonnent, c'est ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous entende! murmura Shoking avec
+émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, poursuivit le landlord,
+John est hors d'état de quitter le lit. Il a éprouvé
+une si grande émotion sur l'échafaud que, vous le
+savez, il a été fou pendant quarante-huit heures.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, je le sais, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, il a retrouvé sa raison, mais le
+médecin qui le voit, dit qu'il ne pourra pas
+quitter le lit avant huit jours; et d'ici là, je tremblerai
+à toute minute.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put
+s'en aller tout de suite, où irait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Londres est si grand!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il
+se rétablisse. Nous ne pouvons pas avoir fait
+pour rien un si grand effort. Puis-je le voir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous allons descendre.</p>
+
+<p>Le landlord s'en retourna vers la porte, et
+l'entre-bâilla.</p>
+
+<p>Puis il jeta un regard furtif sur les abords du
+public-house.</p>
+
+<p>&mdash;Personne! dit-il.</p>
+
+<p>Il ferma la porte, revint auprès de Shoking et
+prit la petite lampe à schiste.</p>
+
+<p>Après quoi, il souleva la trappe de la cave qui
+se trouvait auprès du comptoir.</p>
+
+<p>On descendait dans la cave, non par un escalier,
+mais par une de ces échelles à degrés larges
+et plats qu'on appelle <i>échelles de meunier</i>.</p>
+
+<p>Le landlord passa le premier et Shoking le
+suivit.</p>
+
+<p>La cave du public-house ressemblait à toutes
+les caves.</p>
+
+<p>Elle était carrée et ne paraissait pas avoir
+d'autre issue.</p>
+
+<p>Des tonneaux de plusieurs dimensions étaient
+rangés tout à l'entour, et l'un de ces tonneaux
+était haut de près de deux mètres.</p>
+
+<p>Le landlord s'en approcha, tourna le robinet
+placé au centre et tout aussitôt le fond s'ouvrit,
+tournant, comme une porte, sur des gonds invisibles.</p>
+
+<p>Alors Shoking vit un passage dans lequel, en
+se baissant un peu, deux hommes pouvaient marcher
+de front.</p>
+
+<p>C'était le chemin de la cachette où était John
+Colden, le condamné à mort.</p>
+
+<p>Une fois entrés dans le tonneau, le landlord,
+qui avait toujours la petite lampe à la main,
+pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa
+place accoutumée, de telle façon que si alors on
+était descendu dans la cave, on n'aurait pas remarqué
+cette futaille plus que les autres.</p>
+
+<p>John Colden était, couché dans une sorte de
+salle basse à l'extrémité de ce corridor auquel le
+tonneau servait d'entrée.</p>
+
+<p>Cette salle prenait de l'air par un trou percé
+dans une voûte au-dessus de laquelle passait un
+des nombreux égouts dont la ville de Londres
+est sillonnée; et elle n'était pas éclairée par la
+lumière du jour.</p>
+
+<p>Auprès d'un lit de camp était une lampe qui
+brûlait sur une petite table.</p>
+
+<p>Assis devant cette table, Shoking aperçut un
+homme de haute taille, au front basané, qui
+n'était autre que celui des quatre chefs fenians
+qui venait d'Amérique.</p>
+
+<p>John n'avait plus ni la fièvre ni le délire, sa
+raison lui était revenue, et il reconnut Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit
+Shoking en lui prenant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffre pas, dit John, mais je suis
+anéanti, je n'ai aucune force, et il me semble que
+je ne pourrais pas me tenir debout.</p>
+
+<p>&mdash;La force te reviendra, dit Shoking.</p>
+
+<p>John Colden eut un sourire mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes tous donné bien du mal
+pour me sauver, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'était notre devoir, dit Shoking, tous pour
+un, un pour tous.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est arrivé malheur à personne? demanda
+encore John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;A personne, jusqu'à présent...</p>
+
+<p>&mdash;L'homme gris?...</p>
+
+<p>&mdash;Il est aussi bien caché que toi.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;A l'abri de toute poursuite derrière les murs
+de Christ's hospital.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai
+échappé belle cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir...</p>
+
+<p>Et Shoking raconta à John Colden ses aventures
+de la soirée.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, dit gravement John Colden, ce
+n'est ni la police ni les ennemis naturels de l'Irlande
+qu'il nous faut craindre, ce sont les traîtres!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est
+pas celui-là qui nous gênera désormais.</p>
+
+<p>Il faisait allusion à John le rough.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sûr de l'avoir tué?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! répondit naïvement Shoking, je l'ai
+étourdi suffisamment pour qu'il se noie, dans
+tous les cas.</p>
+
+<p>John essaya de se soulever, mais les forces lui
+manquèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est bizarre, fit-il en souriant; je
+n'avais pas peur de la mort, je marchais à l'échafaud,
+résigné et d'un pas ferme... on me sauve
+et la peur me prend... à telle enseigne que j'ai
+manqué en mourir.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme gris, répondit Shoking, m'a expliqué
+cela; mais je ne suis pas un savant comme
+lui, et je ne me rappelle par les mots baroques
+dont il s'est servi.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Shoking tira sa montre.</p>
+
+<p>Car il avait une montre maintenant, le mendiant
+Shoking, dont le rêve, jadis, était d'être un
+<i>pauvre présenté</i> à la Workhouse de <i>Mile end
+road</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui
+ne m'a pas vu depuis deux jours, doit me croire
+mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais lui
+porter de tes nouvelles.</p>
+
+<p>Sur ces mots, Shoking serra la main du malade
+et reprit avec le landlord le chemin du
+tonneau.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, il quittait le public-house,
+dont les abords étaient toujours déserts.</p>
+
+<p>Cependant comme il longeait le cimetière, un
+bruit confus et presque imperceptible arriva à
+son oreille.</p>
+
+<p>La nuit était noire et le brouillard épais.</p>
+
+<p>Shoking s'arrêta.</p>
+
+<p>Alors le bruit lui parut plus distinct.</p>
+
+<p>C'étaient deux voix d'hommes causant tout bas
+dans le cimetière.</p>
+
+<p>A force de regarder, Shoking finit par distinguer
+deux ombres noires au-dessus d'une tombe,
+et il ne douta plus que ce ne fussent les deux
+personnes qu'il entendait causer.</p>
+
+<p>Alors Shoking se coucha à plat-ventre et colla
+son oreille au sol.</p>
+
+<p>La terre, comme on le sait, est toujours sonore,
+en hiver surtout, et le procédé qu'employait
+Shoking est connu de toute éternité.</p>
+
+<p>L'Indien dans la savane, l'Arabe au désert, le
+chasseur au fond des bois, quand ils veulent entendre
+à une grande distance, se couchent et appliquent
+leur oreille sur le sol.</p>
+
+<p>Shoking, demeuré debout, n'eût saisi que par
+lambeaux la conversation de ces hôtes nocturnes
+du cimetière.</p>
+
+<p>Son oreille collée à terre, il entendit fort distinctement
+ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>Et il se prit à écouter avec attention.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Ce que ces hommes, dont la voix, était du
+reste parfaitement inconnue à Shoking, disaient
+entre eux, pouvait être tout à fait insignifiant
+pour lui et ne se rapporter ni à John Colden, ni
+à l'homme gris, ni même à lui, Shoking.</p>
+
+<p>A Londres, il y a toujours une certaine quantité
+de vagabonds qui se trouvent sans gîte.</p>
+
+<p>Comme on les traque dans les rues, et que les
+policemen les conduisent aux postes de police,
+les uns se réfugient dans les paras et couchent sur
+une branche d'arbre; les autres ne dédaignent pas
+d'enjamber la clôture d'un cimetière et d'aller
+chercher un asile parmi les morts.</p>
+
+<p>Ces deux hommes qui causaient tout bas pouvaient
+donc appartenir à cette catégorie de gens
+sans aveu qui ne trouvent ni feu ni abri, la nuit
+venue.</p>
+
+<p>Cependant, aux premiers mots qu'il entendit,
+Shoking, s'applaudit d'avoir prêté l'oreille.</p>
+
+<p>L'un de ces deux hommes disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, je suis sûr de ce que j'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois qu'on l'a caché dans Rotherithe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment peux-tu le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais devant Newgate la nuit même de
+l'exécution, et je vais te dire comment j'y étais...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais manqué d'aller voir pendre
+depuis dix ans.</p>
+
+<p>Par conséquent, je m'étais mis en route dès
+six heures du soir.</p>
+
+<p>Voilà que, dans Farringdon road, je trouve
+tant de monde, mais tant de monde, que je me
+doute qu'il y a quelque chose d'extraordinaire.
+Puis j'entends parler le patois des côtes d'Irlande,
+que je comprends et que je parle moi-même très-bien,
+attendu que lorsque j'étais matelot, je suis
+resté deux ans à Cork.</p>
+
+<p>La foule marchait et je me laissais entraîner
+par elle; un homme m'adressa la parole en irlandais
+et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on donné le signal?</p>
+
+<p>Je réponds à tout hasard et dans la même
+langue:</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>Mon interlocuteur reprend:</p>
+
+<p>&mdash;C'est du haut de Saint-Paul, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui.</p>
+
+<p>Emporté par la foule, je me trouve dans Old
+Bailey.</p>
+
+<p>&mdash;Ça fait que tu as tout vu?</p>
+
+<p>&mdash;Tout, et j'ai suivi la foule quand elle s'est
+retirée, emportant le pendu qui avait perdu connaissance.
+Je crois bien qu'il n'y avait que moi
+d'Anglais dans tout ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment sais-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc! Les policemen bousculés, les
+Irlandais sont descendus au pas de course vers la
+Tamise; comme j'étais au milieu d'eux, j'ai été
+porté par le flot, et j'ai pu voir quatre grands
+gaillards sauter dans une barque, y coucher le
+pendu et pousser au large.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne prouve encore rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, car la barque a pris la dérive et je
+l'ai suivie des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la direction de Rotherithe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui te dit qu'elle s'y est arrêtée?</p>
+
+<p>&mdash;Attends encore... Le lendemain, je descends
+à Charring cross et je prends le penny-boat pour
+m'en aller à Greenwich. Nous touchons à London-Bridge,
+et voilà que, parmi les passagers qui
+montent à bord, je reconnais un des quatre hommes
+qui avaient emporté le pendu dans la barque.</p>
+
+<p>Quand le penny-boat a touché à Rotherithe, cet
+homme est descendu.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'a pas eu l'idée de le suivre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, parce que je n'avais pas encore lu
+dans les journaux qu'il y avait une prime de
+cent livres pour qui découvrirait l'endroit où on
+a caché le condamné.</p>
+
+<p>Mais quand j'ai su cela, je me suis dit que le
+pendu devait être à Rotherithe et qu'un jour ou
+l'autre je retrouverais mon grand Irlandais, que
+je le suivrais alors... et que je finirais bien par
+découvrir la retraite de John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour cela que nous passons ici les
+nuits et les jours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à présent nous n'avons rien vu... rien
+trouvé...</p>
+
+<p>&mdash;Patience! cela viendra.</p>
+
+<p>Shoking n'en entendit pas davantage: il était
+fixé.</p>
+
+<p>Il se releva donc sans bruit et s'éloigna sur la
+pointe du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà deux gaillards qu'il faudra surveiller,
+se dit-il; mais le mal n'est pas aussi grand que je
+le supposais. Ce n'est pas la police de Scotland
+Yard qui est sur nos trousses, c'est une police
+particulière, née de la spéculation privée. On assommera
+les deux drôles, et tout sera dit.</p>
+
+<p>Cette réflexion faite, Shoking reprit le chemin
+du Borough, en prenant ses jambes à son cou.</p>
+
+<p>Il y a plus d'une lieue de Rotherithe au Southwark,
+mais Shoking n'avait jamais été plus alerte
+et plus jeune.</p>
+
+<p>Il regagna donc le Borough, puis le Southwark
+et arriva enfin dans la cathédrale des catholiques,
+Saint-George church.</p>
+
+<p>Les alentours de l'église étaient déserts, et un
+silence profond régnait sur la place qui sert de
+ceinture au cimetière.</p>
+
+<p>La flèche du clocher se perdait dans le brouillard.
+Cependant, tout en haut, on voyait une petite
+lumière, qui ressemblait à une étoile perdue dans
+ce ciel nuageux.</p>
+
+<p>Shoking regarda cette lumière et il eut un battement
+de coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit-il, le maître a été sage, il n'est
+pas sorti ce matin.</p>
+
+<p>Et Shoking se mit à suivre la grille qui entourait
+le cimetière et arriva à cette porte que le
+sacristain ouvrait au petit jour et par laquelle la
+malheureuse mère de Dick Harrisson s'introduisait
+dans le champ du repos, pour venir prier sur la
+tombe de son enfant.</p>
+
+<p>Cette grille était entre-bâillée.</p>
+
+<p>Shoking la poussa et pénétra dans le cimetière.</p>
+
+<p>Maintenant il ne tremblait plus, comme cette
+nuit où il était venu, en compagnie de l'homme
+gris, déterrer la bière de Dick Harrisson.</p>
+
+<p>Shoking n'avait plus peur des morts, Shoking
+était devenu philosophe et esprit-fort en la société
+de l'homme gris.</p>
+
+<p>Ce fut donc d'un pas assuré qu'il s'achemina,
+au travers des tombes, vers cette petite porte qui
+se trouvait derrière l'église.</p>
+
+<p>Puis il frappa doucement.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, mais aucune lumière n'apparut,
+et Shoking entra dans l'église, qui était
+plongée dans les ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous? dit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répondit Shoking.</p>
+
+<p>Alors une main prit la sienne et la voix, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Venez... il est là-haut... il vient de rentrer...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Shoking, il a osé sortir ce
+soir encore!</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle imprudence!</p>
+
+<p>Le vieux sacristain, car c'était lui à qui avait
+affaire Shoking, le conduisit jusqu'à l'entrée du
+clocher et lui fit poser le pied sur la première
+marche.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, vous savez le chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. C'est tout en haut.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je reste ici et je veille, dit le vieillard.</p>
+
+<p>Shoking monta jusqu'à cette petite salle que
+nous connaissons et dans laquelle Jenny l'Irlandaise
+et son fils s'étaient cachés pendant deux
+jours et deux nuits.</p>
+
+<p>Cette salle servait maintenant d'asile à l'homme
+gris qui avait, depuis le sauvetage de John Colden,
+toute la police de Londres à ses trousses.
+Shoking le trouva assis devant une petite table
+couverte de papiers et de livres.</p>
+
+<p>Il lisait et fumait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voilà, dit-il en regardant Shoking.
+D'où viens-tu donc?</p>
+
+<p>Shoking raconta succinctement toutes ses aventures
+de la soirée.</p>
+
+<p>L'homme gris fronça légèrement le sourcil
+quand Shoking en arriva à cette conversation
+qu'il avait entendue dans le cimetière de Rotherithe.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, dit-il enfin, que John ne peut
+rester éternellement à Rotherithe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il sort et qu'on le prenne?... observa
+Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis qu'il a retrouvé la raison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il n'a plus la fièvre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je puis agir.</p>
+
+<p>Et, comme Shoking paraissait ne pas comprendre,
+l'homme gris ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le moyen de rendre John méconnaissable,
+et, de blanc et blond qu'il est, le faire mulâtre
+avec des cheveux noirs et crépus.</p>
+
+<p>Alors, tu comprends que Calcraff lui-même ne
+le reconnaîtrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, pourquoi n'avoir pas usé
+de ce moyen tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que son état de fièvre ne le permettait
+pas, dit l'homme gris. Je l'aurais tué...</p>
+
+<p>&mdash;Et... maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'a plus la fièvre, je répondis de lui.</p>
+
+<p>A ces dernières paroles, Shoking se gratta
+l'oreille, et l'homme gris se prit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je gage que tu as quelque chose à me dire?
+fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! va, je t'écoute...</p>
+
+<p>Et l'homme gris roula avec flegme une cigarette
+entre ses doigts...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+<br>
+
+
+<p>Shoking s'était gratté l'oreille; mais il ne faudrait
+pas en conclure qu'il fût excessivement
+embarrassé.</p>
+
+<p>En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le
+peuple est convié aux meetings; il entend parler,
+il apprend à parler, il sait parler au besoin.</p>
+
+<p>L'éducation politique est universelle; et par
+conséquent chacun sait exprimer sa pensée.</p>
+
+<p>Les uns vont droit au but; les autres préfèrent
+le chemin fleuri des circonlocutions et savent
+tourner les difficultés.</p>
+
+<p>Shoking appartenait à cette dernière école, la
+pensée de son discours n'était jamais que dans
+le post-scriptum.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si
+grand besoin d'être dirigée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois? fit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;La lutte existait dans l'ombre, poursuivit
+Shoking. L'Angleterre savait bien que l'Irlande
+conspirait, mais elle méprisait l'Irlande.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, reprit Shoking, encouragé par
+cette petite phraséologie qui avait son mérite relatif,
+l'Irlande est sortie des ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a jeté le masque, elle a défié sa vieille
+ennemie, elle a amené la lutte au soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;L'Irlande a osé ravir un condamné à l'échafaud,
+poursuivit Shoking, qui le prenait de plus
+en plus au sérieux.</p>
+
+<p>L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur.</p>
+
+<p>&mdash;Continue, continue, dit l'homme gris en
+souriant; tu parles comme feu O'Connell.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking,
+usant des oppositions familières aux grands
+orateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était forte hier, car elle avait un chef
+qui la dirigeait, qui la conseillait, qui pouvait...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce chef, interrompit l'homme gris, où
+est-il donc maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il se cache, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'était précisément à cela que j'en voulais
+venir. Pourquoi ce chef se cache-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la police est à ses trousses, et
+que s'il était pris...</p>
+
+<p>&mdash;Si John Colden était pris, se hâta de dire
+Shoking, on le pendrait de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le chef dont tu parles était pris, dit
+l'homme gris, on le pendrait également.</p>
+
+<p>C'était là que Shoking attendait l'homme gris,
+comme le chasseur attend le gibier au coin d'un
+bois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Ou si on le prend, on ne le reconnaîtra pas.</p>
+
+<p>-Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;John Colden est donc plus heureux que ce
+chef dont je parle, et qui peut être reconnu au
+premier jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant,
+tu penses bien que je ne t'ai pas écouté si
+longtemps, sans deviner dès les premiers mots où
+tu voulais en venir?</p>
+
+<p>A son tour, Shoking, qui jusque-là avait parlé
+les yeux baissés, regarda l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du
+moment où je puis rendre John Colden méconnaissable
+et le soustraire, par conséquent, à toute
+poursuite, je pourrais bien en faire autant pour
+moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité pure, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et tu as raison en apparence, reprit
+l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? fit naïvement Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu as tort, en réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;A ton tour, suis donc mon raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons? dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre
+diable d'Irlandais, qui était cordonnier de son
+état, qui n'a jamais été beau et qui ne perdra pas
+grand'chose à troquer ses cheveux roux contre
+des cheveux crépus.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est vrai, fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans,
+regarde-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes beau, fit naïvement le mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai besoin de mon physique, ajouta
+l'homme gris, car je veux être aimé.</p>
+
+<p>Shoking tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a par le monde une femme, une jeune
+fille, continua cet homme étrange, qui s'est déclarée
+ma mortelle ennemie.</p>
+
+<p>&mdash;La fille de lord Palmure, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Shoking haletant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'ai mis dans ma tête qu'elle m'aimerait,
+comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... pourquoi?...</p>
+
+<p>Un nouveau sourire glissa sur les lèvres de
+l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez donc, vous? demanda naïvement
+Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Alors...</p>
+
+<p>&mdash;Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande
+triomphera. Tu vois donc bien que j'ai besoin de
+mon physique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il
+était, ne désertait pas facilement la discussion,
+cette jeune fille est votre ennemie.</p>
+
+<p>&mdash;Mortelle.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment donc pourrait-elle vous aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris,
+parce que le chemin le plus sûr pour arriver à
+l'amour s'appelle la haine.</p>
+
+<p>Shoking se courba ébloui.</p>
+
+<p>&mdash;O maître! maître! dit-il, qui donc êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un ange déchu, répondit-il, à qui
+Dieu a donné le repentir et laissé la force et la
+volonté.</p>
+
+<p>Puis tout s'éteignit.</p>
+
+<p>Cette auréole, qui avait un moment couronné
+ce front large et scintillant d'intelligence, disparut,
+et l'homme gris redevint cet homme triste et
+doux que Shoking avait rencontré pour la première
+fois dans la taverne du Blak horse.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit-il après un silence, écoute-moi
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, maître.</p>
+
+<p>&mdash;Occupons-nous de John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il
+faut qu'il puisse aller et venir librement dans
+Londres; et qu'il continue à servir notre cause.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Shoking, d'un signe de tête.</p>
+
+<p>L'homme gris tira de sa poche un carnet dont
+il arracha un feuillet et, sur ce feuillet, il écrivit
+quelques mots au crayon.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, dit-il, tu iras chez un <i>chemist
+dispensary</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu le prieras de te composer la potion
+que j'indique là-dessus. Puis tu retourneras à
+Rotherithe, et tu feras avaler cette potion à John
+Colden, en deux fois à deux heures d'intervalle.</p>
+
+<p>&mdash;Et il deviendra mulâtre?</p>
+
+<p>&mdash;En une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... les cheveux?</p>
+
+<p>&mdash;Tu laisseras quelques gouttes de la potion
+au fond du vase, et tu les verseras ensuite sur ta
+main, après quoi tu en frotteras les cheveux de
+John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront
+noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas
+un seul instant du résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va la fille de Jefferies? demanda
+encore l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se lève et se promène dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien: j'irai la voir demain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oserez donc sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il vous arrive malheur?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort
+est loin encore...</p>
+
+<p>Adieu, Shoking; exécute fidèlement mes ordres
+et ne te mets plus martel en tête.</p>
+
+<p>Et sur ces derniers mots, l'homme gris congédia
+Shoking d'un geste.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Cependant la femme que Shoking avait rencontrée
+sur le penny-boat et qui, disait-elle,
+était allée quatre fois de suite à White cross
+sans pouvoir faire mettre son mari en liberté,
+bien qu'elle se présentât avec l'argent, cette
+femme avait dit la vérité.</p>
+
+<p>Notre ancienne connaissance, sir Cooman, s'était
+entêté et Paddy avait dû coucher ce soir-là
+encore à White cross.</p>
+
+<p>Il est vrai que la femme de Paddy était allée
+à Rotherithe, et qu'elle avait fini par trouver le
+créancier impitoyable qui avait fait mettre son
+mari en prison pour la misérable somme de dix
+livres.</p>
+
+<p>Le créancier était dur, mais il était loyal;
+d'ailleurs il avait trop grande envie de toucher
+son argent pour hésiter à reconnaître que c'étaient
+dix livres et non pas cent qui lui étaient
+dues.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez chez vous, ma chère, avait-il dit
+à la femme de Paddy, et venez demain à six
+heures à White cross. J'y serai et tout s'arrangera.</p>
+
+<p>La femme de Paddy qui se nommait Lisbeth
+s'en était donc retournée dans le Southwark, en
+se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen attendra vainement Paddy cette
+nuit, mais je n'y puis rien.</p>
+
+<p>Elle avait donné à souper à ses enfants, les
+avait couchés ensuite et s'était mise au lit à son
+tour; mais elle n'avait pas dormi, tant son impatience
+était grande.</p>
+
+<p>Le lendemain tout était allé comme sur des
+roulettes.</p>
+
+<p>Sir Cooman avait reconnu son erreur et gratifié
+Paddy d'une demi-couronne à titre de dommages-intérêts,
+et Paddy s'en était allé triomphant
+au bras de sa femme.</p>
+
+<p>C'est un dur séjour pour un pauvre diable en
+guenilles que White cross; le créancier consigne
+le moins d'aliments possible, loge son débiteur
+en un taudis, et si pauvre que le prisonnier ait
+jamais été quand il était libre, il regrette ce
+temps-là.</p>
+
+<p>Paddy avait donc éprouvé une si grande joie
+qu'il avait oublié de demander à sa femme quel
+était le bienfaiteur généreux qui lui rendait la
+liberté.</p>
+
+<p>Ce ne fut que dans la rue qu'il lui fit cette
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est miss Ellen, dit-elle.</p>
+
+<p>Paddy fit un mouvement de surprise et presque
+de crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il ensuite, elle a donc bien besoin
+de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et elle t'attendait hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;A la porte de son jardin.</p>
+
+<p>Paddy demeura silencieux un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Femme, dit-il enfin, écoute-moi bien.</p>
+
+<p>&mdash;Parle.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, si belle, si noble, si riche, est
+une méchante créature.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit froidement Lisbeth, mais du
+moment où elle a besoin de nous, elle payera
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle nous fait commettre une mauvaise
+action?</p>
+
+<p>Lisbeth haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est pauvre comme nous, et qu'on
+a deux enfants à nourrir, dit-elle, on ne doit
+pas se montrer difficile sur le choix de la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Femme, dit encore Paddy, je regrette presque
+d'être sorti de White cross.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne pas, dit Lisbeth avec
+humeur, tu as toujours été fainéant.</p>
+
+<p>Ce reproche piqua Paddy au vif.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute bien, femme, reprit-il. Tu sais que
+je finis toujours par faire ce que tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pour que miss Ellen, qui n'a pas eu pitié
+de notre détresse, revienne, il faut qu'elle médite
+quelque chose d'abominable. Si tu le veux,
+je lui servirai d'instrument, mais s'il m'arrive
+malheur et que je finisse un jour ou l'autre au
+bout d'une corde, à la porte de Newgate, tu ne
+te plaindras pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Lisbeth d'un air sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est bien, dit Paddy, et tu as raison.
+Les pauvres gens comme nous ne sauraient
+choisir leur besogne.</p>
+
+<p>Et, dès ce moment, Paddy fut résigné à obéir
+aveuglément à miss Ellen.</p>
+
+<p>Il revint donc dans le Southwark et rentra
+dans la maison.</p>
+
+<p>Ses enfants lui sautèrent au cou, et le malheureux
+se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien vivre... en attendant que la
+mort vous prenne.</p>
+
+<p>Lisbeth lui dit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen t'attendait hier soir, mais il est
+probable qu'elle t'attendra ce soir encore.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, dit Paddy.</p>
+
+<p>Il se mit à table avec ses enfants. Grâce aux
+libéralités de miss Ellen, il y avait presque
+l'abondance dans la maison.</p>
+
+<p>Lisbeth alla chercher deux tranches de roastbeef,
+des pommes de terre, un morceau de pudding
+et de la bière brune.</p>
+
+<p>Paddy demeura à table jusqu'au coucher du
+soleil.</p>
+
+<p>Puis il sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller voir les camarades du quartier,
+dit-il.</p>
+
+<p>Cela signifiait:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais parcourir tous les public-houses
+des environs.</p>
+
+<p>&mdash;Souviens-toi qu'<i>elle</i> t'attend, lui cria Lisbeth
+comme il franchissait le seuil de la
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Paddy.</p>
+
+<p>Et il s'en alla.</p>
+
+<p>Ce fut précisément dans le public-house devant
+lequel, l'avant-veille, miss Ellen avait été
+insultée par deux hommes du peuple, et où
+l'homme gris était intervenu tout à coup et l'avait
+sauvée de ce mauvais pas, que Paddy entra.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas grand monde à cette heure-là
+dans l'établissement.</p>
+
+<p>Deux roughs buvaient de la petite ale mélangée
+de gin, et se trouvaient debout devant le comptoir.
+Mais l'un d'eux connaissait Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il en lui tendant la main, te voilà?
+d'où sors-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de Greenwich, où j'ai travaillé
+deux mois, dit Paddy qui ne se souciait pas d'avouer
+qu'il sortait de White cross.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu gagné de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Pas beaucoup. On paye mal partout, maintenant.</p>
+
+<p>Les deux roughs se regardèrent et parurent
+se consulter tacitement.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, dit enfin celui qui avait le premier
+adressé la parole à Paddy, tu es un solide gaillard,
+il me semble, et je crois me rappeler que
+tu as un coup de poing qui vous jette un homme
+par terre comme la massue d'un boucher.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! fit modestement Paddy, qui
+en effet était taillé en hercule.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons envie de t'associer, dit cet
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?</p>
+
+<p>A une besogne qui rapporte plus d'argent
+qu'un an de travail dans les docks ou les arsenaux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? fit Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Avale ton verre de genièvre et sortons. On
+cause toujours mieux en plein air.</p>
+
+<p>Paddy ne se le fit pas répéter deux fois; il
+vida son verre d'un trait, jeta deux pence sur
+le comptoir et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais ce qui s'est passé il y a quelques
+jours? dit le rough.</p>
+
+<p>On a enlevé un condamné sur l'échafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit Paddy; car à White cross on
+était assez bien au courant des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;La police a offert une prime de cent livres
+à qui lui ferait retrouver le condamné.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Puis, ce matin, les journaux ont annoncé
+que la police doublait la somme. Est-tu pour les
+Irlandais, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu travailleras avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais à quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sur la trace du condamné. Veux-tu
+en être? Nous passons toutes les nuits dans
+Rotherithe où nous soupçonnons qu'on le cache.
+Si nous le trouvons, il faudra jouer des poings
+et peut-être même du couteau, mais deux cents
+livres de prime, c'est un joli salaire, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis ni oui ni non, dit Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai affaire ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dans Belgrave square.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort de ne pas venir avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je puis aller vous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;A Rotherithe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Vers minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le rough, aussi vrai que je
+me nomme Nichols, et que je suis bon Anglais,
+si tu viens, tu seras bien reçu.</p>
+
+<p>&mdash;Où vous trouverai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Près de la chapelle; peut-être serons-nous
+dans le cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, dit Paddy.</p>
+
+<p>Et il leur serra la main à tous deux et prit le
+chemin du pont de Westminster, se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que miss Ellen attend de
+moi, mais j'aimerais encore mieux donner un
+coup de main à ceux-là, bien que ce soit une
+vilaine besogne qu'ils me proposent.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Pénétrons, à présent, dans l'hôtel Palmure,
+traversons le vaste jardin qui en dépend et entrons
+dans un petit pavillon qui s'élève à l'angle
+nord-ouest.</p>
+
+<p>C'est là que miss Ellen travaille le soir depuis
+deux jours.</p>
+
+<p>Après avoir soupé en tête à tête avec son
+père, qui la quitte pour aller au parlement,
+miss Ellen s'installe dans ce pavillon qui lui
+sert de salon de lecture, en été, et dans lequel,
+elle a fait allumer un grand feu.</p>
+
+<p>Les domestiques ont reçu l'ordre de ne pas
+venir la déranger.</p>
+
+<p>Miss Ellen a passé la soirée précédente dans
+ce pavillon.</p>
+
+<p>Cependant elle sortait de temps à autre et
+allait entre-bâiller la petite porte qui donne sur
+une ruelle, et par laquelle Paddy, qu'elle attendait,
+devait entrer.</p>
+
+<p>Mais Paddy n'est point venu.</p>
+
+<p>Miss Ellen a attendu toute la nuit; le brouillard
+commençait à refléter les premiers rayons de
+l'aube, lorsqu'elle s'est décidée à rentrer dans
+ses appartements.</p>
+
+<p>Pendant la journée qui a suivi, elle s'est informée
+plusieurs fois au suisse de l'hôtel, pour
+savoir si un homme du peuple ne s'était pas
+présenté.</p>
+
+<p>Mais le suisse n'avait vu personne.</p>
+
+<p>La journée écoulée, le soir venu, miss Ellen
+est retournée dans le pavillon.</p>
+
+<p>Il est dix heures du soir.</p>
+
+<p>Celui qui s'approcherait du pavillon entendrait
+un chuchotement de voix, et s'il appliquait son
+oeil contre les persiennes du rez-de-chaussée, il
+apercevrait miss Ellen causant avec un homme
+vêtu de noir, grand, maigre, de mine austère et
+les cheveux grisonnants.</p>
+
+<p>C'est le révérend Peters Town.</p>
+
+<p>Le révérend s'est introduit par la porte du
+jardin que miss Ellen est allée lui ouvrir, car ce
+rendez-vous était pris de l'avant-veille.</p>
+
+<p>Tous deux parlent bas: de temps en temps,
+miss Ellen se lève, va à la fenêtre et écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous attendez donc quelqu'un, miss Ellen?
+demande le révérend.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends cet homme dont je vous ai parlé,
+qui devait venir hier soir...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui n'est pas venu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'étonne très-fort, car j'ai donné à
+sa femme la somme nécessaire pour le faire sortir
+de White cross.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle somme devait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dix guinées.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le révérend, rassurez-vous; il
+viendra ce soir, très-certainement, mais il n'aurait
+pu venir hier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il était encore en prison.</p>
+
+<p>Et le révérend raconta, en souriant, qu'étant
+allé lui-même le matin à White cross pour faire
+élargir le sacristain de Saint-Paul qui s'était
+laissé emprisonner, on lui a raconté que sir
+Cooman le gouverneur, avait trop déjeuné la
+veille et qu'il avait pris un zéro pour deux, ce
+qui signifiait qu'il avait vu double.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit miss Ellen, tout est pour le
+mieux. Cet homme peut nous être d'une grande
+utilité.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que sa femme avait vécu des
+charités d'un prêtre catholique.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Samuel, le chef occulte des fenians.</p>
+
+<p>&mdash;Un des chefs, oui, mais pas le chef suprême.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Par cet homme nous pourrons suivre l'abbé
+Samuel, et par l'abbé Samuel, découvrir la retraite
+de l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit le révérend d'un signe de
+tête. Mais, convenez, miss Ellen, que sur cette
+libre terre d'Angleterre, la légalité nous tue.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Samuel est l'âme du clergé catholique
+à Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Après?</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'en doute; il est un des chefs
+du parti irlandais.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis convaincue.</p>
+
+<p>&mdash;Il savait qu'on délivrerait John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être même l'avait-il préparé à cet
+événement, car il a obtenu la permission de
+passer avec le condamné cette nuit qui devait
+être la dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un autre pays, la police n'en demanderait
+pas davantage.</p>
+
+<p>Elle ferait arrêter l'abbé Samuel, le mettrait
+en prison, et confierait à un juge habile le soin
+de lui arracher des aveux.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, dit miss Ellen, mais l'Angleterre
+est le pays de la légalité; il lui faut constater
+le flagrant délit pour priver un homme
+de sa liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est d'autant plus vrai que nous n'avons
+pu, nous, poursuivit le révérend Peters Town,
+mettre en prison l'un des sacristains de Saint-Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez lu dans les journaux que la
+veille du jour où John Colden devait être pendu,
+à six heures du soir, un rayon gigantesque de
+lumière électrique avait couronné la coupole de
+Saint-Paul?</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;C'était le signal qui devait pousser des
+quatre coins de Londres les fenians vers Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc avait allumé le rayon?</p>
+
+<p>&mdash;On s'est livré à une enquête qui a amené
+des preuves morales, mais pas une preuve matérielle.</p>
+
+<p>&mdash;Et les preuves morales?...</p>
+
+<p>&mdash;Sont accablantes pour le sacristain. Il y
+en a deux à Saint-Paul. A huit heures du soir,
+on ferme les portes de l'église et eux seuls y
+demeurent.</p>
+
+<p>Or, le matin même, l'un des deux avait été
+arrêté pour une dette assez importante et conduit
+à White cross.</p>
+
+<p>L'autre était donc seul, ce soir-là.</p>
+
+<p>On l'a questionné le lendemain, et il a répondu
+qu'il ne savait pas ce qu'on voulait dire, et
+qu'il n'avait pas vu de lumière électrique.</p>
+
+<p>On a fouillé par toute l'église, depuis la coupole,
+où une porte qui se ferme produit le fracas
+d'un coup de canon, jusques aux caveaux qui
+renferment les tombeaux de Nelson et du duc
+de Wellington; on n'a rien retrouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant pour produire de la lumière électrique,
+il est besoin d'un appareil, observa miss
+Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit encore le révérend Peters Town,
+il a été prouvé que le créancier qui a fait arrêter
+l'autre sacristain est précisément le beau-père
+de celui-ci.</p>
+
+<p>Eh bien! il a fallu se contenter de congédier
+cet homme qui, nous n'en pouvons douter, est
+affilié aux Irlandais...</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit tout à coup miss Ellen, écoutez!...</p>
+
+<p>Et elle se leva et s'approcha de la croisée,
+qu'elle ouvrit.</p>
+
+<p>On venait de frapper trois coups à la petite
+porte du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'homme que nous attendons, dit la
+jeune fille, je vais lui ouvrir.</p>
+
+<p>Elle quitta le pavillon et courut à la petite
+porte.</p>
+
+<p>C'était Paddy, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-moi, lui dit miss Ellen, qui reprit le
+chemin du pavillon.</p>
+
+<p>Il parut surpris à la vue du révérend Peters
+Town; mais Ellen lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est un ami à moi devant qui tu
+peux parler.</p>
+
+<p>Paddy, je puis faire ta fortune.</p>
+
+<p>Paddy s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère bien, en effet, dit-il, que milady
+me donnera de l'ouvrage, car j'ai refusé tout à
+l'heure une besogne assez lucrative.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit miss Ellen, et en quoi consistait-elle
+cette besogne?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que la police promet une prime
+de deux cents livres à qui retrouvera John
+Colden.</p>
+
+<p>Le prêtre et la jeune fille tressaillirent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit cette dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Et deux camarades du quartier qui croient
+être sur les traces du condamné, m'ont proposé
+de les aider.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! fit miss Ellen.</p>
+
+<p>Et un rayon de joie brilla dans ses yeux...</p>
+
+<p>Quant au révérend Peters Town, son visage
+pâle s'était légèrement coloré.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Que se passa-t-il dès lors entre le révérend
+Peters Town, miss Ellen et Paddy?</p>
+
+<p>C'est ce que les deux premiers ne dirent pas;
+mais, en s'en allant, environ une heure après,
+Paddy murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, j'ai bien vendu mon âme à ces
+deux démons.</p>
+
+<p>On a beau vouloir être honnête, quand on
+est misérable et dans les mains des riches, il
+faut toujours finir par être criminel.</p>
+
+<p>Et Paddy, ayant étouffé un soupir, sortit à
+grands pas de Belgrave square et regagna le pont
+de Westminster.</p>
+
+<p>Ce pont est comme la limite naturelle qui sépare
+le beau du laid, l'opulence de la misère,
+les palais des maisons noires, enfumées, fétides
+où grouille une population chétive et sans cesse
+aux prises avec la faim.</p>
+
+<p>Paddy s'arrêta au milieu du pont dont les
+nombreux réverbères reflétaient leurs rayonnements
+sur les eaux noires de la Tamise.</p>
+
+<p>Un vent violent qui soufflait du nord-ouest
+avait déchiré le brouillard, et on apercevait en
+haut les étoiles, en bas les fauves reflets de l'eau
+dans laquelle se miraient les becs de gaz.</p>
+
+<p>Paddy s'arrêta au milieu du pont, s'accouda
+au parapet et promena ses regards tour à tour
+de la rive gauche où tout était splendeur, à la
+rive droite où régnaient l'ombre et la souffrance.</p>
+
+<p>Le Parlement, qui baigne ses assises dans le
+fleuve, flamboyait comme un phare gigantesque.</p>
+
+<p>C'était l'heure où les législateurs forgent des
+lois nouvelles et s'occupent de gouverner le
+monde.</p>
+
+<p>De l'autre côté du pont, le Southwark était
+plongé dans les ténèbres.</p>
+
+<p>Çà et là, cependant, une lumière tremblotante
+apparaissait au haut de quelque édifice.</p>
+
+<p>Une surtout attira l'attention de Paddy.</p>
+
+<p>Celle-là paraissait comme suspendue entre la
+terre et le ciel, et tout autre qu'un homme du
+quartier s'y serait trompé peut-être.</p>
+
+<p>Mais Paddy avait presque toujours vécu dans
+le Southwark, et il reconnut le clocher de Saint-George,
+la cathédrale des catholiques, et dans
+cette lumière qui brillait, la lampe nocturne du
+vieux gardien qui couchait dans le clocher.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole d'Anglais, murmura-t-il enfin,
+la vue de Saint-George me fait penser à une
+chose, c'est que Nichols et son compagnon
+pourraient bien faire fausse route.</p>
+
+<p>Paddy s'assit sur le parapet du pont, à peu
+près à égale distance des deux rives, tantôt
+contemplant la façade illuminée du Parlement,
+car les nobles lords ne siègent que le soir,
+tantôt reportant son regard sur les maisons
+tristes du Southwark, et fixant de nouveau
+cette petite lampe nocturne qui avait tout d'abord
+attiré son attention.</p>
+
+<p>Puis il se tint le discours suivant:</p>
+
+<p>&mdash;Rotherithe est un quartier protestant; il ne
+s'y trouve que fort peu de catholiques, et les
+Irlandais qui travaillent dans les docks préfèrent
+loger sur la rive gauche, dans le Wapping.</p>
+
+<p>Nichols pourrait donc bien s'être trompé en
+prenant Rotherithe pour le centre de ses investigations.</p>
+
+<p>Le condamné qu'on a enlevé se nommait John
+Colden, il était catholique; par conséquent il est
+probable que ses sauveurs sont catholiques pareillement:
+d'où je conclus qu'il est plutôt dans
+le Southwark qu'à Rotherithe.</p>
+
+<p>Et Paddy, fixant une dernière fois la lumière
+qui brillait dans le clocher de Saint-George, ne
+put s'empêcher de tressaillir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon idée, moi aussi, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Alors il se remit en marche, passa le pont et
+s'enfonça dans les ruelles obscures du Southwark,
+se dirigeant vers Adam's street.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, il arrivait chez lui.</p>
+
+<p>Les deux enfants dormaient, mais la femme
+veillait.</p>
+
+<p>Lisbeth, assise auprès du poêle dans lequel
+brûlait un reste de coke, prêtait l'oreille au
+moindre bruit qui lui venait du dehors.</p>
+
+<p>Vingt fois elle avait tressailli, croyant entendre
+le pas de son mari.</p>
+
+<p>Enfin Paddy entra.</p>
+
+<p>Il était pâle, mais résolu.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, femme! dit-il.</p>
+
+<p>Il regarda les deux enfants, couchés côte à côte
+sur le grabat qui leur servait de lit.</p>
+
+<p>&mdash;On voit qu'ils ont bien soupé aujourd'hui,
+fit-il avec un accent d'amère ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à miss Ellen, notre bienfaitrice, dit
+Lisbeth.</p>
+
+<p>Paddy haussa imperceptiblement les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu miss Ellen? demanda-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Paddy s'assit auprès du poêle et tira de sa
+poche une pipe qu'il bourra.</p>
+
+<p>Puis il se mit à fumer silencieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Paddy, fit Lisbeth avec inquiétude, tu n'as
+pas l'air content.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! dit-il, il y a des jours où on n'est
+pas en belle humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen t'a-t-elle mal reçu?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;T'a-t-elle donné de la besogne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Et il continua de fumer.</p>
+
+<p>Puis après un nouveau silence, que la femme
+n'avait osé interrompre:</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour vient l'abbé Samuel ici?</p>
+
+<p>&mdash;Demain. Tu sais bien que je t'ai dit qu'il
+nous venait visiter tous les dimanches.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste. C'est un brave homme,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il nous a donné du pain, dit Lisbeth.</p>
+
+<p>Un sourire cruel qui ressemblait au ricanement
+d'un damné passa sur les lèvres de
+Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, nous le trahirons, cependant.</p>
+
+<p>Lisbeth tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le trahirons, parce que miss Ellen le
+veut ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et ne dis-tu pas qu'il faut vivre, que de
+pauvres gens comme nous n'ont pas le choix de
+leur besogne, qu'il sont forcément les esclaves
+de qui les paye?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, soupira Lisbeth.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le bon plaisir de miss Ellen est
+que nous trahissions l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment?</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras... tu verras... Maintenant, laisse-moi
+te dire quel est le prix de la trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, dit Lisbeth, dont l'oeil eut un éclair
+de sombre convoitise.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai livré l'abbé Samuel à ses
+ennemis, ou plutôt un homme dont l'abbé Samuel
+est l'ami, et dont miss Ellen est l'ennemie
+mortelle, nous quitterons Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous irons habiter dans le comté de
+Lancastre une maison, entourée de terres et de
+prairies, que nous donnera la généreuse miss
+Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Et je serai fermière? dit Lisbeth.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit tristement Paddy. Eh bien! femme,
+veux-tu que nous renoncions à tout cela, veux-tu
+que nous soyons honnêtes?</p>
+
+<p>&mdash;Et tes enfants? dit Lisbeth.</p>
+
+<p>Paddy jeta un sombre regard sur les deux
+petits qui continuaient à dormir d'un sommeil
+paisible.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, dit-il.</p>
+
+<p>Il baissa la tête, garda de nouveau un silence
+farouche, puis tressaillit au son d'une cloche qui
+se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le quart après onze heures qui sonne,
+dit-il en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu? demanda Lisbeth.</p>
+
+<p>&mdash;A Rotherithe.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Exécuter les ordres de miss Ellen, répondit
+Paddy. Nichols doit m'attendre dans le cimetière.</p>
+
+<p>Bonsoir, femme.</p>
+
+<p>Et Paddy s'en alla, après avoir laissé tomber
+un regard de tendresse sur ses deux enfants endormis.</p>
+
+<p>Et comme le bruit de ses pas s'éteignait dans
+l'éloignement, Lisbeth murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, cet abbé Samuel n'est qu'un
+Irlandais, et trahir un Irlandais, c'est bien mériter
+de la libre Angleterre!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV</h3>
+<br>
+
+
+
+<p>Paddy s'en alla donc à Rotherithe.</p>
+
+<p>Il marchait d'un pas rapide et, tout en cheminant,
+il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Nichols ne se doute pas, j'en suis bien
+certain, que je gagnerai dix fois plus que lui à
+retrouver le condamné à mort. La police paye
+bien, mais miss Ellen paye encore mieux.</p>
+
+<p>Pour cette première besogne-là, se dit-il encore,
+je n'ai pas grande répugnance.</p>
+
+<p>Après tout, je ne connais pas cet homme,
+et il n'y a pas grand inconvénient à le rendre à
+Calcraff; ce n'est pas un Irlandais de plus ou de
+moins qui empêchera la terre de tourner.</p>
+
+<p>Mais l'autre... ce prêtre qui a donné du pain
+à mes enfants!... Ah! vraiment! je suis un grand
+misérable!</p>
+
+<p>Mais c'est Lisbeth qui le veut... Ah! ah! ah!</p>
+
+<p>Et il ricanait comme un damné, le pauvre
+diable que la misère étreignait et que sa femme
+dominait au point de le courber sous sa volonté
+de fer.</p>
+
+<p>Nichols, on s'en souvient, lui avait donné
+rendez-vous dans le cimetière.</p>
+
+<p>C'était là que, depuis deux nuits, il avait établi
+son quartier général.</p>
+
+<p>Nichols était un véritable enfant des quartiers
+populeux de Londres, un rough d'aussi pure
+race que John, l'ennemi de Shoking.</p>
+
+<p>Nichols avait fait un peu tous les métiers, y
+compris celui de voleur, attendu qu'il avait
+tourné le moulin pendant deux ans.</p>
+
+<p>Il savait tout, avait tout vu, et certes il était
+bien homme à gagner la prime offerte par la police.</p>
+
+<p>Partout ailleurs qu'en Angleterre, Nichols se
+serait bien gardé de prendre des associés, son
+flair et son instinct lui auraient suffi.</p>
+
+<p>Mais partout ailleurs aussi, il lui aurait suffi de
+découvrir la retraite du condamné et d'aller
+ensuite avertir la police, qui aurait fait son affaire
+de l'arrestation.</p>
+
+<p>En Angleterre les choses ne se passent point
+ainsi.</p>
+
+<p>Le domicile est inviolable, et la police ne pénètre
+dans les maisons qu'avec un ordre formel
+du parlement, ce qui n'arrive pas deux fois en un
+siècle.</p>
+
+<p>Ce qu'il fallait donc, c'était d'abord que Nichols
+découvrit l'endroit où était caché le condamné;
+qu'ensuite, il pénétrât dans cet endroit;
+qu'avec de hardis compagnons, il s'en emparât
+de gré ou de force et qu'il le portât dans la rue.</p>
+
+<p>Là seulement, la police était chez elle et pourrait
+s'en emparer.</p>
+
+<p>C'était donc pour cela que Nichols qui s'était
+adjoint déjà un premier associé, n'avait point dédaigné
+de proposer un tiers dans l'affaire à Paddy,
+et avait fait cette sage réflexion que si John Colden
+avait eu dix mille hommes pour l'arracher
+à l'échafaud, il devait nécessairement avoir conservé
+des gardes du corps.</p>
+
+<p>Par conséquent, ils ne seraient pas trop de
+trois hardis et robustes compagnons pour enlever
+John Colden.</p>
+
+<p>Celui que Nichols avait pris comme premier
+associé, était un vigoureux Écossais de la halle
+aux poissons qu'on appelait Macferson.</p>
+
+<p>Il avait de larges épaules, un cou de taureau
+et dans les rixes du Wapping, son coup de poing
+était estimé l'égal de celui du matelot Williams.</p>
+
+<p>Mais, en revanche, Macferson était une véritable
+brute inintelligente, comme on en pourra juger par
+la conversation qu'il avait avec Nichols, au moment
+où Paddy les rejoignit.</p>
+
+<p>Ils s'étaient couchés dans le cimetière qui était
+plein de hautes herbes et ils causaient à voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, disait Macferson, que
+tu aies dit à Paddy de venir nous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurons besoin de lui, répondait Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne serons pas trop de trois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, j'assommerais bien une dizaine
+d'Irlandais à coups de poing.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais il se peut qu'il y en
+ait vingt-quatre, et moi je ne me sens pas ta
+force.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, continua l'Écossais, pourquoi passons-nous
+la nuit ici?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'as pas compris?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partons cependant de ce principe que
+John Colden est caché à Rotherithe.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le point central de Rotherithe?
+c'est l'église et le cimetière, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons donc plus de chance ici que
+partout ailleurs d'avoir des nouvelles du gibier que
+nous chassons.</p>
+
+<p>&mdash;Si on veut, dit l'Écossais, mais moi j'ai
+une autre idée?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Rotherithe n'est pas bien grand.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons frapper à toutes les portes, j'enfonce
+d'un coup d'épaule celles qui ne s'ouvrent
+pas, et nous finissons bien par trouver John
+Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une brute, dit Nichols, mais silence!</p>
+
+<p>Et Nichols qui avait entendu un léger bruit, se
+souleva à demi et prêta l'oreille.</p>
+
+<p>Un pas se faisait entendre dans l'éloignement
+et se rapprochait peu à peu du cimetière.</p>
+
+<p>Enfin, Nichols aperçut une forme noire qui
+s'approchait du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être Paddy, fit-il tout bas.</p>
+
+<p>La forme noire enjamba le mur et sauta dans
+le cimetière.</p>
+
+<p>C'était Paddy, en effet.</p>
+
+<p>Nichols le reconnut à sa haute stature.</p>
+
+<p>&mdash;Là, par ici! fit-il à mi-voix.</p>
+
+<p>Paddy s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! continua Nichols, je savais bien
+que tu viendrais nous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Les temps sont assez durs, répondit Paddy,
+pour qu'on ne fasse pas fi de l'argent du gouvernement.</p>
+
+<p>Et il vint s'asseoir dans l'herbe du cimetière,
+auprès de ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ca! dit-il alors, vous croyez donc que le
+condamné à mort est à Rotherithe?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon idée, fit Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que ce n'est ni dans le Wapping
+où tout le monde se connaît, ni dans le
+quartier Saint-Gilles, qu'on aurait osé le cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ce peut être dans le Southwark.</p>
+
+<p>Nichols tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Aux environs de Saint-George, continua
+Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Nichols; il est ici, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>Une seconde fois Nichols se dressa subitement
+et imposa silence de la main à ses deux compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Un pas se faisait entendre de l'autre côté du
+mur du cimetière.</p>
+
+<p>Mais un pas furtif, inégal, et qui trahissait sinon
+une hésitation, du moins une certaine prudence.</p>
+
+<p>Nichols enjamba le mur et sauta hors du cimetière.</p>
+
+<p>Il vit alors un homme qui cherchait à se dissimuler
+dans l'ombre de la porte d'une maison
+voisine.</p>
+
+<p>Il courut à lui et le prit à la gorge.</p>
+
+<p>Mais l'homme résista.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit-il, si vous êtes pick-pocket, mon
+camarade, vous en serez pour vos peines. Je n'ai
+pas un penny et je me mouche avec mes doigts,
+faute de mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;John! exclama Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est Nichols! dit John le rough, car
+c'était bien lui que Shoking avait assommé la
+veille d'un coup d'aviron et que Sultan, le chien
+terre-neuve, obéissant à son instinct de sauvetage,
+avait tiré sur la berge de la Tamise, assez à temps
+pour l'empêcher de se noyer.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Revenons maintenant à Shoking que nous
+avons vu, la veille de ce même jour où Paddy rejoignait
+Nicolas et l'Écossais Macferson, quitter
+l'homme gris qu'il laissait dans le clocher de
+Saint-George, et s'en aller, muni de cette ordonnance
+mystérieuse au moyen de laquelle John
+Colden devait changer de peau et de couleur.</p>
+
+<p>Il était trop tard ce soir-là pour trouver un
+chemin ouvert.</p>
+
+<p>D'ailleurs, d'après la conversation qu'il avait
+entendue, Shoking pensa qu'il n'y avait pas absolument
+péril en la demeure et qu'il pouvait attendre
+au lendemain.</p>
+
+<p>Il s'éloigna donc de Saint-George, gagna la
+Tamise et le pont de Westminster, de l'autre côté
+duquel il était à peu près sûr de trouver, sinon
+une station de voitures, au moins quelque cab errant
+à vide.</p>
+
+<p>En effet, il en vit un qui débouchait en ce moment
+devant l'église, par l'avenue Victoria.</p>
+
+<p>Shoking héla le cocher, monta dans la voiture
+et se fit conduire à Hampsteadt.</p>
+
+<p>Depuis que l'homme gris se cachait, c'est-à-dire
+depuis l'enlèvement de John Colden, Shoking
+seul prenait soin de la fille de Jefferies.</p>
+
+<p>Parfaitement au courant du traitement imaginé
+par l'homme gris, Shoking faisait aspirer deux
+fois par jour à la jeune fille les émanations de
+phénol et de goudron mélangés qui devaient
+guérir ses poumons.</p>
+
+<p>Jérémiah revenait promptement à la vie; elle
+commençait même à quitter son lit, et, sur l'ordre
+de Shoking, si vers midi un furtif rayon de soleil
+traversait le brouillard, les domestiques la portaient
+auprès de la fenêtre.</p>
+
+<p>Chaque matin et chaque soir Jefferies venait;
+mais il ne venait plus seulement pour voir sa
+fille; il venait encore pour savoir si l'homme gris
+était toujours bien caché.</p>
+
+<p>Shoking s'en retourna donc à Hampsteadt.</p>
+
+<p>Au milieu de ses perplexités et de ses terreurs,
+Shoking n'avait pu rester cependant indifférent
+aux agréments et aux avantages de sa nouvelle
+position.</p>
+
+<p>Les domestiques continuaient à l'appeler mylord;
+il était bien logé, bien nourri, et son valet
+de chambre ne le laissait jamais sortir sans mettre
+de l'or dans ses poches.</p>
+
+<p>Enfin, ce soir-là, sa dernière inquiétude venait
+de disparaître. Il s'était débarrassé de John le
+rough.</p>
+
+<p>Du moment où il était établi que Shoking était
+un lord excentrique, il était tout naturel qu'il
+changeât de costume et revînt souvent à ses premiers
+habits.</p>
+
+<p>Chez la jolie fille du fripier Sam, il avait troqué
+ses vêtements mouillés contre un costume de matelot.</p>
+
+<p>Le cocher du cab n'avait fait aucune difficulté
+de le prendre, car il savait que le marin qui a
+reçu sa paye est généreux et ne marchande pas.</p>
+
+<p>Shoking ne le fit pas repentir de sa confiance,
+il lui donna une belle demi-couronne toute neuve
+et une autre pièce de six pence.</p>
+
+<p>Puis il tira de sa poche la clef de la grille et entra
+dans le jardin.</p>
+
+<p>Tout le monde était couché au cottage, à l'exception
+du valet de chambre qui avait ordre de
+toujours attendre mylord.</p>
+
+<p>Shoking ne daigna pas donner à ce valet la
+moindre explication sur son changement de costume;
+il se borna à demander des nouvelles de
+Jérémiah auprès de qui Jefferies avait passé la
+soirée, et il gagna sa chambre et se coucha après
+avoir vidé un petit verre de sherry.</p>
+
+<p>Puis il dormit huit heures de suite et ne s'éveilla
+que pour déjeuner.</p>
+
+<p>Hampsteadt, nous l'avons déjà dit, est à peu
+près désert en hiver.</p>
+
+<p>Cependant, au coin du Heath Mount, on trouve
+un pharmacien chimiste.</p>
+
+<p>Comme c'était chez cet industriel patenté que
+Shoking avait déjà commandé plusieurs remèdes
+pour Jérémiah, ce fut dans cette officine qu'il
+porta la nouvelle ordonnance de l'homme gris.</p>
+
+<p>Le chemist dispensary savait que lord Wilmot
+avait chez lui une jeune fille malade et que le
+médecin qui la soignait était un docteur français.</p>
+
+<p>Plusieurs fois il avait témoigné quelque étonnement
+à la vue des ordonnances que Shoking lui
+apportait.</p>
+
+<p>Mais en pharmacien qui a le plus grand respect
+du médecin, son chef direct dans l'échelle
+scientifique, il avait toujours préparé les drogues
+demandées.</p>
+
+<p>Ce jour-là cependant il ne put s'empêcher de
+manifester une véritable surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Excentrique! murmura-t-il en relisant deux
+fois l'ordonnance, très-excentrique!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce encore pour la jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Shoking. Faut-il longtemps
+pour préparer cela?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Shoking. Je reviendrai ce soir.</p>
+
+<p>Et il retourna au cottage.</p>
+
+<p>La journée s'écoula, la nuit vint. Shoking retourna
+chez le chemist, qui lui remit une petit
+fiole de trois pouces de long sur un pouce de diamètre,
+et lui demanda en échange deux livres
+sterling.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, pensa le naïf lord Wilmot, c'est donc
+du diamant dissous qu'on me donne là?</p>
+
+<p>Et il emporta la fiole.</p>
+
+<p>Mais il était beaucoup trop tôt encore pour aller
+à Rotherithe.</p>
+
+<p>Avec la nuit, la peur reprenait Shoking.</p>
+
+<p>John le rough était mort, il en avait la conviction;
+mais les deux policemen qui l'avaient remis,
+lui Shoking, aux mains des matelots du <i>Royalist</i>,
+mais ces derniers aussi étaient peut-être de service,
+et Shoking ne voulait pas se trouver de
+nouveau face à face avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que j'aille à Rotherithe vers minuit,
+c'est tout ce qu'il faut, se dit-il.</p>
+
+<p>Il retourna au cottage et y changea de nouveau
+de vêtements, reprenant ainsi la vareuse, le pantalon
+flottant et le chapeau ciré du matelot que la
+jolie fille du fripier Sam lui avait loué la veille.
+Shoking ne songea pas à prendre le bateau à vapeur.
+Il monta dans un cab et se fit conduire au
+pont de Londres, sur la rive gauche.</p>
+
+<p>Il y a là, un public-house qui demeure ouvert
+toute la nuit et qui est fréquenté surtout par de
+gros marchands de poissons du quartier. Shoking
+y passa le reste de la soirée, avalant des verres
+de gin et des sandwiches. Ce ne fut que lorsque
+minuit sonna qu'il se décida à quitter l'établissement.
+Il traversa le pont de Londres, s'enfonça
+dans l'est de Borough et gagna Rotherithe, toujours
+silencieux et désert à pareille heure. Il arriva
+ainsi jusqu'auprès du cimetière, lorgnant du coin
+de l'oeil le public-house dans la cave duquel était
+caché John Colden.</p>
+
+<p>Soudain quatre hommes qui paraissaient sortir
+de dessous terre surgirent autour de lui, l'un d'eux
+le prit à la gorge et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas!</p>
+
+<p>Shoking sentit ses cheveux se hérisser, car dans
+cet homme il venait de reconnaître John le rough,
+qu'il croyait mort et la proie des poissons grands
+et petits qui grouillent dans les flots bourbeux de
+la Tamise.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Pour comprendre la scène qui allait suivre
+cette arrestation de Shoking il est nécessaire de
+nous reporter au moment où Nichols et John le
+rough s'étaient reconnus sous un bec de gaz.
+L'explication n'avait pas été longue.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, avait dit Nichols, tu restes donc à
+Rotherithe maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j'y viens pour mes affaires.</p>
+
+<p>Il n'y a pourtant pas grand'chose à faire à Rotherithe?
+C'est un pauvre quartier... Et les gens
+qui courent après six pence sont plus communs
+que ceux qui ont une guinée en poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, fit le rough. Mais s'il n'y
+a rien à faire pour moi ici, comment peut-il y
+avoir de la besogne pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, c'est différent... Et je suis ici...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être pour la même affaire que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus les deux, roughs s'étaient regardés
+dans le blanc des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu cherches quelque chose, hein! fit Nichols.
+Moi aussi. C'est une belle somme, hein?</p>
+
+<p>&mdash;La prime.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Nichols, nous y sommes; mais la
+place est déjà prise, mon garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! part à deux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus à deux, c'est à quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! pourquoi donc çà?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous sommes déjà trois, ce qui
+fait que c'est beaucoup trop.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit froidement le rough, alors cherchons
+chacun de notre côté. Seulement... Peut-être
+moi tout seul ferai-je de meilleure besogne
+que vous trois.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, parce que j'ai des renseignements.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, dit-il, cherchons ensemble.
+John parut réfléchir une minute. Écoute, dit-il
+enfin, hier je n'aurais pas accepté; mais, aujourd'hui
+ce n'est plus seulement l'appât de la prime
+qui me tient.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le désir de me venger.</p>
+
+<p>Et John raconta à Nichols ses aventures de la
+nuit précédente, jusques et y compris le coup
+d'aviron qu'il avait reçu sur la tête.</p>
+
+<p>&mdash;A partir de ce moment, continua-t-il, je ne
+sais pas trop ce qui s'est passé. Je suis allé au
+fond de l'eau. Comment ne me suis-je pas noyé?
+Je n'en sais rien. J'étais évanoui. Quand je suis
+revenu à moi, je n'étais plus dans la Tamise. Je
+me trouvais couché sur le dos, étendu sur un lit de
+gravier. Quelque chose de chaud était auprès de
+moi et j'avais comme une haleine brûlante sur le
+visage. Le jour commençait à poindre et j'ai pu
+me rendre compte de ma situation. J'étais sur le
+sable au bord de l'eau. A demi courbé sur moi,
+un gros chien me réchauffait de son corps, et sa
+gueule ouverte au-dessus de mon visage laissait
+passer un souffle qui avait fini par me ranimer. Je
+me suis levé, j'ai caressé le chien, et je me suis
+mis à me promener un moment, cherchant à me
+souvenir de ce qui s'était passé. J'ai d'abord eu
+l'espoir que les matelots de la chaloupe avaient
+repris le prétendu lord Wilmot, et je me suis dit:</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, quand ils me verront revenir,
+ils verront bien que j'étais un homme de la police
+et ils me laisseront emmener le prisonnier à
+Scotland yard. C'était logique, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Nichols, mais les matelots ne l'avaient
+pas rattrapé?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non. Seulement, je me suis fait un
+autre raisonnement que je t'engage à suivre bien
+attentivement.&mdash;Puisque tu es comme moi à la
+recherche du condamné John Colden, tu dois savoir
+comment il a été sauvé?</p>
+
+<p>&mdash;On a coupé la corde avec un fusil à vent.</p>
+
+<p>&mdash;Et celui qui l'a coupée est un homme que
+nous avons connu au Black horse et qu'on appelait
+l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Shoking était son ami, donc Shoking, que
+j'ai trouvé hier ici, venait pour voir John Colden;
+donc John Colden est caché par ici.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela s'enchaîne à merveille, dit Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a flanqué un coup d'aviron sur la
+tête d'un homme et qu'on l'a vu couler à pic dans
+l'eau, on a toutes les raisons du monde de le
+croire mort, poursuivit John.</p>
+
+<p>Donc Shoking me croit mort et il reviendra ici,
+s'il n'est déjà revenu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous le suivrons?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas: nous nous emparerons de lui, et
+nous le forcerons de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Cela me regarde. Qu'il te suffise de savoir
+que du <i>Royalist</i> je suis allé à Scotland yard, où
+on m'a donné des pouvoirs plus étendus encore.</p>
+
+<p>Voilà comment John le rough était entré dans
+l'association déjà formée entre Nichols, Macferson
+et Paddy pour gagner la prime offerte, et comment,
+s'étant blottis auprès du mur du cimetière,
+tous les quatre avaient arrêté Shoking qui s'en allait,
+sans défiance, porter à John Colden le moyen
+de changer de physionomie et presque de peau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'était alors écrié John, je te tiens,
+cette fois, et nous sommes en nombre: tu ne nous
+échapperas pas.</p>
+
+<p>Shoking était devenu pâle comme la mort.</p>
+
+<p>Il n'essaya même pas de se défendre, il ne
+songea pas à crier. John lui donna un croc-en-jambe
+et le jeta par terre. En même temps Paddy
+prit son mouchoir et le bâillonna, tandis que
+Nichols et l'Écossais Macferson tiraient un paquet
+de cordes de leur poche et lui liaient les bras et
+les jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Nichols, qu'allons-nous en
+faire?</p>
+
+<p>John regarda l'Écossais:&mdash;Tu es solide, toi,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, fit modestement Macferson.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! charge-le sur ton épaule.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit l'Écossais, qui enleva Shoking
+de terre aussi facilement qu'un paquet de plumes.</p>
+
+<p>&mdash;Et où allons-nous? demanda Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;A la Tamise, répondit John.</p>
+
+<p>Shoking frissonna jusqu'à la moelle des os.</p>
+
+<p>Évidemment on allait le jeter à l'eau tout garrotté,
+et cette fois Sultan, le bon terre-neuve, ne
+serait plus là pour l'empêcher de se noyer.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>La Tamise, dans son trajet à travers Londres,
+ressemble bien plus à un port qu'à un fleuve.</p>
+
+<p>Pendant le jour, on a peine à compter les bateaux
+à vapeur; la nuit, on aperçoit à gauche et
+à droite, en amont et en aval, des forêts de mâts
+et des quantités d'embarcations grandes et petites,
+à l'ancre.</p>
+
+<p>En descendant de Rotherithe au bord de l'eau,
+si on tourne à gauche, au lieu de prendre à droite,
+pour aller rejoindre le ponton d'embarquement
+du penny-boat, on trouve amarrée tout au bord,
+une grosse barque pontée, à la proue arrondie,
+ressemblant à ces lourdes péniches hollandaises
+qui remontent les canaux à l'intérieur des terres,
+après avoir bravement tenu la mer.</p>
+
+<p>Cette barque n'a pas de mâts. On dirait une
+maison plutôt qu'un navire. Que fait-elle là? Sert-elle
+de magasin ou d'arsenal? A sa première vue il
+serait difficile de le dire. Un nom est écrit en lettres
+blanches sur la proue: MANNING. Qu'est-ce que
+Manning?</p>
+
+<p>Un marchand de chevaux célèbre par toute
+l'Angleterre, qui fait des explois considérables sur
+tout le continent. Une fois par mois, la grosse
+embarcation, remorquée par un petit bateau à vapeur,
+quitte Rotherithe et descend la Tamise jusqu'à
+la mer.</p>
+
+<p>Elle a quelquefois cent chevaux à son bord.</p>
+
+<p>A l'intérieur, elle est emménagée comme une
+immense écurie; et chaque cheval, soutenu par
+des sangles, a son box particulier.</p>
+
+<p>Ce fut vers cette barque singulière que John,
+qui précédait ses trois compagnons, dont l'un
+portait Shoking sur ses épaules, dirigea la petite
+troupe nocturne.</p>
+
+<p>Il n'est pas un vagabond sans feu ni lieu qui
+n'ait couché une fois dans Manning house,
+comme on appelle la barque pontée.</p>
+
+<p>Il suffit de se hisser à bord et de descendre du
+pont à l'intérieur par le panneau, qu'on ne songe
+jamais à fermer, attendu qu'il n'y a absolument
+rien à voler.</p>
+
+<p>M. Manning n'habite pas Londres; il a ses écuries
+à sept ou huit lieues, sur la route de Manchester,
+et sa barque, dont on ne saurait que
+faire, quand elle est revenue à Rotherithe, n'est
+gardée par personne.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dit John qui grimpa le premier sur le
+pont, nous serons tout à fait chez nous, et nous
+pourrons causer avec Sa Seigneurie lord Wilmot.</p>
+
+<p>Shoking, voyant qu'on ne le jetait pas à l'eau
+sur-le-champ, commençait à respirer un peu et
+rassemblait tout ce qu'il avait de courage et de
+présence d'esprit.</p>
+
+<p>Les quatre roughs montèrent donc à bord du
+Manning house avec leur prisonnier. Puis ils descendirent
+à l'intérieur par l'échelle du grand panneau.
+La nuit était sombre, et le dedans de la péniche
+était plongé dans une obscurité profonde.
+John tira de sa poche un briquet phosphorique
+et alluma une petite mèche de cire jaune repliée
+sur elle-même comme un écheveau de fil.</p>
+
+<p>Alors les reflets de la mèche éclairèrent l'intérieur
+de la barque, disposée, nous l'avons dit,
+comme une écurie. Mais il y avait une cale asez
+profonde au-dessous du plancher des chevaux et
+dans laquelle on pénétrait par une ouverture pratiquée
+au milieu même de l'écurie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en bas que nous serons à l'aise, dit
+John, qui descendit encore le premier.</p>
+
+<p>L'Écossais le suivit, portant toujours Shoking
+dans ses bras. Personne ne savait ce que voulait
+faire John; mais Shoking avait les plus affreux
+pressentiments. La calle était à peu près vide. Cependant
+quelques bribes de fumier et une brassée
+de paille se trouvaient dans un coin.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, dit alors John le rough, nous
+sommes ici au-dessous du niveau de l'eau; d'ailleurs
+la calle n'a pas de sabords. Je vais fermer
+le grand panneau et nous serons chez nous. S'il
+plaît à Sa Seigneurie de crier, elle le fera tout à
+son aise; je ne pense pas que ses cris soient entendus.</p>
+
+<p>&mdash;Les misérables! pensait Shoking, dont le
+coeur ne battait plus, ils vont peut-être m'écorcher
+vif.</p>
+
+<p>John prit une poignée de paille, la porta au milieu
+de la calle et y mit le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit Macferson qui
+avait déposé son fardeau sur le plancher.</p>
+
+<p>Shoking non plus ne comprenait pas.</p>
+
+<p>Mais il fut bientôt fixé, lorsqu'il vit John lui
+délier les jambes et lui ôter ses chaussures.</p>
+
+<p>&mdash;Mylord, dit alors le rough avec un ton
+d'ironie parfaite, nous allons avoir l'honneur de
+vous interroger et nous aurons la douleur de nous
+porter à certaines extrémités, si vous n'êtes pas
+gentil. Et il lui ôta son bâillon.</p>
+
+<p>&mdash;Misérables! dit Shoking qui retrouva alors
+l'usage de la parole, et à qui la peur donna du
+courage; vous serez tous pendus, un jour ou l'autre,
+si vous me faites le moindre mal.</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend de Votre Seigneurie, dit John.
+Puis il ajouta après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Seigneurie ne demeure pas à Rotherithe,
+je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant elle y est venue hier.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe!</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est revenue aujourd'hui... nous désirerions
+savoir pourquoi; vous le voyez, mylord, je
+suis un homme sans rancune, ricana John. Je ne
+vous demande nullement compte du coup d'aviron
+que vous m'avez flanqué sur la tête, hier.</p>
+
+<p>Nous ne sommes ni des gens méchants, ni des
+malfaiteurs, mylord, poursuivit John; nous sommes
+d'honnêtes industriels, à la recherche d'un
+homme en échange duquel la police de Scotland
+yard nous comptera de belles guinées toutes
+neuves. Puisque vous venez à Rotherithe, c'est
+que vous savez bien certainement où se trouve
+John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore ce que vous voulez dire, répondit
+Shoking d'une voix étranglée.</p>
+
+<p>John se tourna vers Macferson l'Écossais.&mdash;As-tu
+compris maintenant? lui dit-il.</p>
+
+<p>Eh bien, toi qui es fort...</p>
+
+<p>L'Écossais prit dans ses robustes bras les deux
+bras de Shoking et les tira en arrière, ce qui fit
+casser la corde qui les liait.</p>
+
+<p>En même temps John s'empara des jambes et,
+tirant à lui de son côté, il approcha la plante des
+pieds de la paille qui flambait. Shoking poussa un
+cri de douleur au contact de la flamme.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui délie singulièrement la langue la
+plus paresseuse, dit John en ricanant.</p>
+
+<p>Shoking poussa un véritable hurlement. La
+flamme caressait toujours ses pieds nus.</p>
+
+<p>Mais Shoking se disait, au milieu des souffrances
+inouïes qu'il endurait:</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut mourir mille fois que de trahir
+l'homme gris.</p>
+
+<p>Cependant John le vit, une seconde après, faire
+de la main un signe désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-moi du feu, s'écria Shoking et je
+parlerai!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure? dit John.</p>
+
+<p>Et il poussa du pied les débris de paille enflammée.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Shoking n'était pourtant pas un traître; il fût
+mort au milieu des plus affreux supplices, plutôt
+que de vendre l'homme gris.</p>
+
+<p>Comment donc pouvait-il consentir à parler?</p>
+
+<p>Au milieu de ses souffrances, Shoking n'avait
+pas complétement perdu la tête.</p>
+
+<p>Il lui était même venu une fort belle idée qu'il
+songeait à mettre à exécution; et s'il parlait de
+révéler la retraite de John Colden, c'est qu'il voulait
+à tout prix gagner du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Votre Seigneurie, dit John le rough,
+qui acheva d'éteindre la paille sous ses pieds,
+nous vous écoutons.</p>
+
+<p>Shoking avait préparé son petit roman.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon pauvre John, c'est pourtant l'orgueil
+qui m'a perdu. J'ai consenti, pour le vain
+plaisir de faire quelques heures le rôle de lord,
+à un esclavage qui met ma vie en danger.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, dit John toujours railleur,
+que Votre Seigneurie aurait été rôtie à petit feu,
+si elle n'était redevenue raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon John, poursuivit Shoking, j'ai
+encore moins peur de toi et des tiens que d'<i>eux</i>.</p>
+
+<p>Et il souligna ce mot d'un geste d'effroi. S'ils
+savent que je les ai trahis, ils me tueront; je crois
+même qu'ils me couperont par morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, si tu ne parles pas, nous te mettrons
+une pierre au cou et nous t'enverrons au
+fond de la Tamise deviser avec les poissons.</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai, dit Shoking.&mdash;Mais il faut que
+vous me fassiez la promesse, de me protéger,
+de me défendre. Oh! il me vient une idée, acheva
+Shoking en se frappant le front.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons? fit John.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me conduire tout de suite à Scotland
+yard? tu toucheras la prime... et moi je
+serai bien tranquille en prison. Les autres ne
+pourront pas venir m'assassiner à Newgate ou à
+Mil-bank.</p>
+
+<p>&mdash;Je te conduirai à Scotland yard quand tu
+nous auras conduits à la maison où est John
+Colden.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais rallumer la paille, dit froidement
+le rough.</p>
+
+<p>&mdash;Mais attend donc, reprit Shoking, et tu vas
+voir que tu n'as pas besoin de moi. Je vais vous
+indiquer la rue, la maison, vous donner le mot de
+passe à l'aide duquel vous entrerez et serez considérés
+comme des amis.</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant que nous nous embarquerons
+avec les prétendues indications que tu nous donneras,
+tu prendras la fuite?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit John, nous ne sommes pas simples
+à ce point.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, dit Shoking, et la
+preuve, c'est que je veux bien rester ici prisonnier,
+sous la surveillance de deux d'entre vous,
+pendant que les deux autres iront s'assurer que je
+vous ai dit la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne veux-tu pas venir avec
+nous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai peur. D'<i>eux</i>, et, mourir pour
+mourir, j'aime autant que ce soit de votre main.</p>
+
+<p>Shoking avait prononcé ces mots avec cet accent,
+d'entêtement auquel John ne se trompa point.</p>
+
+<p>Les Anglais sont peut-être le peuple le plus têtu
+de la terre. Quand un fils de John Bull a dit une
+chose d'une certaine façon, rien ne saurait le faire
+changer d'avis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit John après un moment
+de silence, je veux bien consentir à ce que tu me
+demandes, mais à une condition: si tu nous as
+trompés, ce que nous saurons dans une heure,
+nous t'étranglerons, et tu iras passer la nuit au
+fond de la Tamise.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'intention de vous tromper, dit
+Shoking avec un accent de franchise dont John
+fut la dupe.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, parle.</p>
+
+<p>Shoking avait son idée, car sans cela, il n'eût
+point menti avec tant de calme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous perdez votre temps à tourner autour
+de la chapelle de Rotherithe et à errer dans le cimetière,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant à Rotherithe que se cache
+John Colden, dit John.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais pas où vous croyez.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Dans Love lane, au numéro dix-neuf. Vous
+verrez une maison noire à trois étages. Avec une
+porte basse et un judas percé dans le milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous frapperez au judas et vous direz à la
+personne qui viendra vous ouvrir: <i>La Mersey
+charrie ses glaçons!</i></p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ces paroles?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le mot de passe.</p>
+
+<p>&mdash;Et on nous ouvrira?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et on vous fera ce signe-ci.</p>
+
+<p>Et Shoking eut un geste de fantaisie que John
+répéta sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Et que répondrons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous répondrez par celui-là.</p>
+
+<p>Et Shoking eut un autre geste.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, poursuivit-il, vous passerez pour des
+amis de l'Irlande et vous serez admis à voir John
+Colden, qui passe, parmi les Irlandais, pour
+avoir le don de guérir les malades, depuis qu'il a
+miraculeusement échappé à la corde de Calcraff.</p>
+
+<p>Shoking avait su imprimer à sa voix un accent
+de sincérité, à son visage une expression de franchise
+telles que John en fut dupe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il en se tournant vers Nichols
+et Paddy, qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'il faut faire ainsi. Mais que
+deux de nous doivent rester ici et garder Shoking
+jusqu'à notre retour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit l'Écossais Macferson, vous pouvez
+bien vous en aller tous les trois.</p>
+
+<p>&mdash;Je suffirai bien, ajouta-t-il, à garder notre
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la calle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et tenez, dit Macferson, pour plus de
+sûreté, quand vous serez remontés, fermez le
+panneau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous comptions faire, dit
+John.</p>
+
+<p>Et tous trois remontèrent l'échelle, et quand
+ils furent dans l'entre-pont, John laissa retomber
+le panneau. Macferson l'entendit pousser la clavette
+qui servait de fermeture.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, nous sommes prisonniers
+tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Prisonniers et dans les ténèbres, fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Ça m'est égal, fit encore l'Écossais, je n'ai
+pas peur de la nuit.</p>
+
+<p>La paille avait, en brûlant, dégagé une fumée
+épaisse qui était montée dans l'entre-pont et devait
+sortir par les écoutilles de la barque. Shoking
+avait fait cette réflexion, pleine de sagesse, que
+cette fumée serait peut-être signalée par la police
+de la Tamise, et qu'une chaloupe du <i>Royalist</i>, venant
+à passer par là, s'imaginerait que le feu était
+à bord et viendrait le délivrer avant le retour de
+John. Mais Shoking avait encore une autre corde à
+son arc.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai gardé l'ordonnance de l'homme gris, se
+dit-il, et il y a encore des pharmaciens dans
+Londres.</p>
+
+<p>Sur ces mots, qu'il s'adressa <i>in petto</i>, Shoking,
+favorisé par l'obscurité, tira de sa poche le flacon
+destiné à convertir John Colden en nègre, le déboucha
+sans bruit et, le portant à ses lèvres, avala
+les deux tiers de son contenu.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIX</h3>
+<br>
+
+
+<p>A peine eut-il bu que Shoking éprouva une
+bizarre sensation de froid. On eût dit qu'on le prenait
+par les cheveux et qu'on le plongeait sous
+la glace. Puis à cette impression en succéda une
+autre tout à fait opposée. Après avoir eu froid,
+Shoking eut trop chaud. Cependant il ne perdit
+ni sa présence d'esprit, ni son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la drogue qui agit, pensa-t-il.</p>
+
+<p>En ce moment, Shoking ne pensait qu'à une
+chose, devenir méconnaisable pour John, à ce
+point que le rough ne pût jamais le reconnaître.</p>
+
+<p>Depuis une heure que cette merveilleuse idée
+lui était venue, de se servir pour lui-même de
+cette fiole qu'il portait à John Colden quand il
+était tombé aux mains de ses ennemis, Shoking
+n'avait nullement songé à son physique, lequel,
+si l'homme gris avait dit vrai, serait singulièrement
+modifié et probablement d'une façon peu
+avantageuse.</p>
+
+<p>D'ailleurs Shoking était revenu des enthousiasmes
+de la jeunesse et de l'amour, et il estimait
+qu'un morceau de roastbeef, un pot de bière et
+une bonne pipe auprès d'un poèle bien chaud,
+valent mieux que toutes les femmes du monde.
+Donc, au premier abord, Shoking n'avait vu aucun
+inconvénient à devenir noir.</p>
+
+<p>La sensation de chaleur ayant succédé à la sensation
+de froid, Shoking se rappela que l'homme
+gris lui avait dit qu'il suffirait à John Golden de
+frotter sa barbe et ses cheveux avec le reste de
+la mystérieuse liqueur pour en changer la
+couleur. Il versa donc dans le creux de sa main
+le reste du liquide contenu dans le flacon et se
+frotta la tête en tous sens. Shoking n'avait pas
+de barbe, en outre il commençait à devenir chauve.</p>
+
+<p>Il avait accompli tout cela dans les ténèbres
+les plus profondes, n'entendant auprès de lui
+que le souffle bruyant de l'Écossais, son gardien.</p>
+
+<p>De temps en temps ce dernier allongeait la main
+et touchait Shoking. Shoking n'avait rien dit tout
+d'abord, mais quand il pensa que sa métamorphose
+était opérée, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! qu'est-ce que tu me veux, camarade?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit Macferson. Je m'assure que tu es
+toujours là.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis là parce que ça me plaît, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Et que je te garde, dit Macferson.</p>
+
+<p>Shoking partit d'un éclat de rire. Si je voulais
+m'en aller, dit-il, je m'en irais.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je voudrais voir pour le croire,
+dit l'Écossais.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu qui je suis? reprit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu t'appelles Shoking et tu te fais
+passer pour lord.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, je suis Shoking en effet, demain
+je serai lord, et après demain autre chose,
+si ça me plaît, attendu, fit gravement Shoking,
+que je ne suis pas un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ricana l'Écossais.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le diable, ajouta Shoking.</p>
+
+<p>Macferson, nous l'avons dit, n'était pas précisément
+un homme intelligent. C'était un de ces
+épais montagnards d'Écosse qui viennent à Londres,
+comme les Auvergnats viennent à Paris.
+L'Écossais est superstitieux, le diable joue un
+assez grand rôle dans ses récits d'hiver, sous
+le toit de sa chaumière. Les fées, les willis et les
+nains ne sont pas étrangers à son éducation. Macferson,
+dans son enfance, avait beaucoup entendu
+parler du diable. S'il ne l'avait pas vu réellement,
+il croyait néanmoins s'être trouvé avec lui,
+par une froide nuit de brouillard, dans un vallon
+des monts Cheviot, alors qu'il était berger.</p>
+
+<p>Cependant Shoking, en disant être le diable, ne
+le convainquit point.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te moques de moi, lui dit il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu penses que je suis un homme?</p>
+
+<p>&mdash;En chair et en os: la preuve en est que je
+te touche.</p>
+
+<p>Sur ces mots, Macferson serra le bras de Shoking
+à le lui broyer. Shoking continuait à ricaner,
+et son rire avait quelque chose de diabolique qui
+ne laissait pas que d'émouvoir l'Écossais.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des allumettes sur toi? dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais te prouver que je suis le
+diable.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, quand la paille flambait et
+que je me moquais de vous en poussant des cris,
+car le feu ne me fait pas peur, tu m'as bien regardé,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Comment suis-je? demanda Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es un homme comme un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et mes cheveux de quelle couleur sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont roux.</p>
+
+<p>&mdash;Et ma peau?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, dit Shoking, ma peau est
+noire.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Mes cheveux sont blancs.</p>
+
+<p>L'Écossais serra les poings.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu continues à te moquer de moi, fit-il, je
+t'assomme.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me moque pas, répondit Shoking. Puisque
+tu as des allumettes sur toi, frottes en une
+par terre, et tu vas voir si je n'ai pas changé de
+peau.</p>
+
+<p>L'Écossais qu'une sorte de terreur superstitieuse
+commençait à envahir, prit dans sa poche
+un briquet qui renfermait de ces allumettes bougies
+qui éclairent près de deux minutes. La
+bougie frottée sur le briquet crépita et la flamme
+jaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais regarde donc! dit Shoking.</p>
+
+<p>Il ne s'était pas vu encore mais il avait tellement
+foi dans la prédiction de l'homme gris,
+qu'il ne doutait pas un seul instant que la métamorphose
+annoncée ne se fût opérée.</p>
+
+<p>Soudain l'Écossais jeta un cri. La clarté répandue
+par l'allumette s'était projetée sur son compagnon
+et l'Écossais épouvanté venait d'apercevoir un
+homme tout noir avec des cheveux blancs comme
+neige.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que je suis le diable, répéta Shoking
+avec un éclat de rire strident.</p>
+
+<p>Mais le rustre en doutait maintenant si peu
+qu'il se mit à pousser des cris affreux et se réfugia
+tout en haut de l'échelle qui conduisait à l'entre-pont.</p>
+
+<p>Alors Shoking s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le diable! crains ma vengeance!</p>
+
+<p>Et il se leva et posa un pied sur l'échelle.</p>
+
+<p>L'allumette venait de s'éteindre et tout était
+rentré dans les ténèbres.</p>
+
+<p>Mais Shoking, lui aussi, avait un briquet; et
+l'Écossais, qui faisait de vains efforts pour soulever
+le panneau de l'entre-pont, revit tout à coup
+la cale éclairée et Shoking, noir comme le plus
+noir démon, mettant le feu au reste de paille qui
+était dans un coin.</p>
+
+<p>Alors l'épouvante de l'Écossais tripla ses forces.
+Il s'arc-bouta sur l'échelle, fit un levier de ses
+deux épaules et donna une si violente secousse
+que la clavette du panneau se brisa et que le panneau
+s'ouvrit. Et Macferson, éperdu, les cheveux
+hérissés, se sauva dans l'entre-pont d'abord,
+puis sur le pont. Shoking s'était fait un brandon
+avec de la paille enflammée et il poursuivait l'Écossais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as osé garder le diable! disait-il. Attends...
+tu vas voir!...</p>
+
+<p>Et il monta sur le pont à son tour.</p>
+
+<p>Alors Macferson se mit à courir en poussant
+des cris et, arrivé à la muraille du pont, sentant
+déjà sur lui la flamme que brandissait Shoking, il
+n'hésita plus et sauta dans la Tamise.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas te noyer! lui cria encore Shoking;
+cela t'apprendra à braver le diable!</p>
+
+<p>Et, tandis que l'Écossais, fou de terreur, fendait
+l'eau glacée, Shoking, libre et méconnaissable,
+s'assit sur le pont et se dit:&mdash;Maintenant, je ne
+serai pas fâché de voir revenir John le rough.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XX</h3>
+<br>
+
+
+<p><i>Love Lane</i>, c'est-à-dire la ruelle de l'Amour,
+dans Rotherithe est une petite rue assez triste,
+habitée par des gens paisibles et qui n'ont jamais
+connu les orages et les grandes passions.</p>
+
+<p>Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison
+de nuit, le moindre public-house mal famé, et
+on y chercherait vainement un échantillon de ce
+fleuve de nudités qui se répand chaque soir, dans
+le beau quartier, sous les arcades de Regent street,
+et dans Hay-markett.</p>
+
+<p>Love Lane, à neuf heures du soir, est désert; et
+le watchman évite d'y passer, de peur de réveiller
+les habitants, en criant les heures de la nuit.</p>
+
+<p>Ce fut pourtant dans cette rue que John le
+rough, Nichols et Paddy arrivèrent un quart
+d'heure après avoir laissé Shoking dans la péniche,
+sous la garde de Macferson l'Écossais.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi
+cet animal de Shoking a eu si grand'peur de
+venir avec nous. Les rues sont désertes, et je ne
+vois pas le moindre Irlandais sur pied.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne idée. Je
+crois qu'il a été plus malin que nous, et que la
+maison qu'il nous indique pourrait bien être une
+souricière où nous tomberions tous les trois.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous avons le mot de passe...</p>
+
+<p>Nichols haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons bien voir, dit John: si la figure
+qui viendra nous ouvrir ne nous revient qu'à
+moitié, nous n'entrerons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant, observa Paddy, que nous
+retrouvions John Colden, mais moi j'ai une autre
+idée...&mdash;Je crois que ce Shoking s'est moqué de
+nous et que le condamné n'est pas à Rotherithe.</p>
+
+<p>&mdash;Où serait-il donc, selon toi?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Southwark.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant,
+frappons ici.</p>
+
+<p>Et il s'arrêta devant la maison qui portait le
+numéro dix-neuf, et qui était bien celle désignée
+par Shoking. Une première déception les attendait.
+La porte n'avait pas de judas grillé. Néanmoins
+John sonna. Aucun bruit ne se fit à l'intérieur.
+John sonna une seconde fois, puis une troisième.
+Enfin une fenêtre s'ouvrit au premier étage
+et une voix chevrotante dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous venez chercher monsieur le curé,
+vous venez trop tard. Il est parti depuis une
+heure pour aller assister un malade auprès de la
+chapelle.</p>
+
+<p>John et Paddy se regardèrent avec stupeur.
+La porte à laquelle ils sonnaient était celle d'un
+clergyman. Néanmoins John ne se tint pas pour
+battu. Il voulut faire usage du prétendu mot de
+passe que lui avait donné Shoking:</p>
+
+<p>&mdash;La Mersey est prise, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est bien égal, répondit la voix chevrotante.
+Et le sacristain referma la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking
+s'est moqué de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous le payera, dit John furieux, et tout
+de suite, encore.</p>
+
+<p>Et John prit sa course, remonta Love Lane et
+ne voulut rien entendre. Nichols et Paddy prirent
+le parti de le suivre. La colère donnait à John
+des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes
+à regagner le bord de la Tamise. Ses deux
+compagnons avaient peine à le suivre. Cependant,
+au moment où il s'accrochait à la corde qui servait
+d'échelle pour monter sur le pont du bateau-écurie,
+Nichols l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, calme-toi et pas de bêtises.
+Que vas-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Étrangler Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Ce à quoi je m'oppose, dit Nichols. La police
+ne t'a-t-elle pas promis une prime si tu lui,
+amenais le prétendu lord Wilmot?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous voulons notre part de cette
+prime, comme tu auras celle de l'autre. Par conséquent,
+au lieu de noyer ou d'étrangler Shoking,
+il faut le conduire à Scotland yard.</p>
+
+<p>John soupira; il lui en coûtait de ne pas se
+venger tout de suite. Néanmoins, comme il était
+Anglais, et que tout Anglais est un homme pratique,
+il se résigna, pensant que les guinées de
+sir Richardson valaient mieux que le stupide plaisir
+de tordre le cou à Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>Et il monta le premier. Paddy et Nichols le
+suivirent. La nuit était toujours noire, et John
+traversa tout l'avant de la péniche, sans rien
+voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une
+ombre noire, immobile et adossée à la muraille du
+pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa
+le pied sur l'échelle, tira un briquet de sa poche
+et se procura de la lumière. Mais soudain un cri
+d'étonnement lui échappa. Le panneau de la cale
+qui se trouvait au bas de l'échelle et qu'il avait
+pris soin de fermer eu s'en allant, était grand'ouvert...</p>
+
+<p>&mdash;Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce
+que cela veut dire?</p>
+
+<p>Il sauta à pieds joints dans la cale. La cale
+était vide. Macferson et Shoking avaient disparu.
+Paddy et Nichols répétèrent ce cri d'étonnement
+qu'avait poussé John.</p>
+
+<p>&mdash;Macferson n'est pourtant pas un traître!
+disait Nichols.</p>
+
+<p>John furieux remonta sur le pont et, tout à coup,
+il aperçut l'ombre noire. Il courut à elle et le
+rayonnement de la bougie qu'il portait tomba sur
+un homme entièrement noir et à demi-nu.</p>
+
+<p>&mdash;Un nègre! exclama Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Joli moricaud! dit Paddy.</p>
+
+<p>Le nègre riait de ce rire moitié hébété et moitié
+craintif qui est familier aux fils du Congo. John
+le prit par le bras et le secoua:</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils? lui dit-il, faisant allusion à Macferson
+et à Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Massa, pardon, li Neptune, bon nègre, aimé
+les blancs, répondit le noir avec un accent guttural
+et empreint d'un certain grasseyement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te demande pas si tu aimes les blancs,
+dit John. Je te demande où <i>ils</i> sont.</p>
+
+<p>&mdash;Massa, pardon, répondit encore le nègre.
+Neptune li pas savoir ce que mossié blanc veut
+dire. Neptune sauvé a bord d'un navire, parce
+que maître à li battait Neptune bien fort. Neptune
+venir en Angleterre, promener dans Londres...
+toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir
+grand faim...</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable t'emporte! s'écria John, ce
+n'est pas là ce que je veux savoir. Il y avait deux
+hommes ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... Neptune les avoir pas vus...
+Neptune tout seul... pas savoir où li coucher. Li
+venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon
+nègre, Neptune... aimé les blancs, si blancs pas
+maltraiter li....</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien
+de cet homme. C'est un nègre à moitié idiot, tu le
+vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans doute.... Il
+est venu ici et n'a vu personne....</p>
+
+<p>&mdash;Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit Nichols, c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura
+donné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité pure, cela! s'écria John, qui
+se souvint avoir vu le le prétendu lord Wilmot
+jeter des poignées de guinées. Nous sommes
+mystifiés comme des enfants.</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment, on entendit sur le fleuve le
+sifflement d'une machine à vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! dit Nichols, voici une des chaloupes du
+<i>Royalist</i>. Il ne fait pas bon ici, filons!</p>
+
+<p>&mdash;Filons! répéta John qui, pour calmer sa
+fureur, donna un violent coup de pied au nègre.</p>
+
+<p>&mdash;Blancs toujours méchants, massa, toujours
+maltraite Neptune... pauvre!...</p>
+
+<p>Et Shoking, car c'était bien toujours lui, vit
+John et ses deux compagnons, gagner en toute
+hâte la corde de tribord et disparaître.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sûr
+que John ne me reconnaîtra jamais.</p>
+
+<p>Il se coucha sur le pont et ne bougea.</p>
+
+<p>La chaloupe du <i>Royalist</i> passa auprès de la péniche
+et ne s'arrêta point. Alors Shoking monta
+sur la muraille du bord et piqua une tête dans
+la Tamise, préférant s'en aller par ce chemin, plutôt
+que de descendre une seconde fois à Rotherithe,
+théâtre de toutes ses mésaventures.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Il était plus de deux heures du matin, lorsque,
+cette même nuit, le révérend Peters Town avait
+quitté miss Ellen.</p>
+
+<p>Quel plan ténébreux avaient-ils conçu tous
+deux, le clergyman haineux et fanatique et la
+patricienne orgueilleuse et cruelle?</p>
+
+<p>Nul n'aurait pu le dire.</p>
+
+<p>Mais, après le départ du révérend, miss Ellen
+quitta le pavillon du fond du jardin et regagna
+l'hôtel d'un pas leste, la tête fièrement rejetée en
+arrière, et les lèvres frémissantes d'une âpre joie.</p>
+
+<p>Jamais peut-être elle ne s'était senti au coeur
+plus de haine que cette nuit-là; jamais la perspective
+d'une vengeance terrible et prochaine ne lui
+était apparue aussi nettement.</p>
+
+<p>Les jeunes filles anglaises sont élevées avec une
+telle liberté que les domestiques eux-mêmes trouvent
+naturelles, de leur part, les démarches les
+plus excentriques.</p>
+
+<p>Miss Ellen rentrait à toute heure du jour et de
+la nuit, et la valetaille ne s'en inquiétait pas.</p>
+
+<p>Ses femmes de chambre l'avaient attendue jusqu'à
+minuit, puis elles s'étaient allées coucher,
+obéissant ainsi à miss Ellen, qui leur avait enjoint
+de ne pas demeurer, passé ce temp-là, dans
+son appartement.</p>
+
+<p>Arrivée dans le vestibule, miss Ellen, qui avait
+traversé le jardin sans lumière, alluma une lampe
+qu'elle avait laissée en bas de l'escalier; puis
+elle s'apprêtait à monter chez elle lorsqu'elle
+aperçut une clarté dans la cour.</p>
+
+<p>Cette clarté était la réverbération des croisées
+du premier étage sur le mur de clôture, et ces
+croisées-là étaient précisément celle du cabinet de
+travail de lord Palmure.</p>
+
+<p>Le parlement, nous l'avons déjà dit, siége la
+nuit. A l'issue de chaque séance, lord Palmure
+avait coutume d'aller à son club et il en sortait
+rarement avant l'aube.</p>
+
+<p>Miss Ellen fut donc peu étonnée de voir de la
+lumière dans son cabinet.</p>
+
+<p>Le noble lord était-il déjà rentré?</p>
+
+<p>Miss Ellen gagna son appartement, se déshabilla
+toute seule, comme une fille de bourgeois,
+s'enveloppa ensuite dans une robe de chambre, et
+ouvrit une porte qui, du fond de sa chambre,
+donnait sur une galerie qui séparait son appartement
+de l'appartement de son père.</p>
+
+<p>Puis, un bougeoir à la main, elle traversa
+cette galerie et arriva à la porte du cabinet.</p>
+
+<p>Elle frappa deux coup discrets. On ne lui répondit
+pas. Elle frappa une seconde fois, même silence.
+Pensant que son père s'était endormi en
+travaillant, elle appliqua son oeil au trou de la
+serrure.</p>
+
+<p>La grande table chargée de journaux, de livres
+et de papiers était placée en face de la porte.
+Devant cette table, un homme était assis, tournant
+le dos à miss Ellen et paraissant absorbé dans
+une méditation profonde.</p>
+
+<p>Miss Ellen reconnut la robe de chambre de velours
+gris et la calotte de soie qui constituaient
+le costume d'intérieur de lord Palmure.</p>
+
+<p>Alors elle tourna la clef qui était dans la serrure,
+ouvrit la porte et entra. Le rêveur ne bougea
+point. Un sourire vint aux lèvres de miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment, pensa-t-elle, mon père, qui
+se croit un grand politique, s'imagine qu'il tient
+dans ses mains les destinées du monde.</p>
+
+<p>Et miss Ellen fit un pas encore.</p>
+
+<p>Mais soudain la robe de chambre se dressa,
+l'homme se retourna et miss Ellen recula épouvantée
+et muette. L'homme qui était enveloppé
+dans la robe de chambre de lord Palmure et assis
+devant sa table, ce n'était pas lui!... C'était
+l'homme gris!... Et d'un bond, cet homme fut à la
+porte dont miss Ellen venait de franchir le seuil,
+et il la ferma.</p>
+
+<p>Miss Ellen voulut crier, mais sa gorge aride ne
+rendit aucun son. Elle voulut fuir, mais ses jambes
+se trouvèrent rivées au parquet. L'homme
+gris souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, dit-il, je vous avais promis une
+visite, je tiens ma promesse. Et il lui prit la main.</p>
+
+<p>A ce contact, miss Ellen sentit le charme se
+briser; elle retrouva sa voix, elle retrouva son
+énergie physique.&mdash;Ah! misérable, dit-elle, vous
+ne sortirez pas d'ici! Et se dégageant, elle courut
+à la cheminée, aux deux côtés de laquelle pendaient
+des cordons de sonnette. Mais l'homme gris
+y arriva avant elle, et saisissant le cordon il le
+releva assez haut pour qu'elle ne put l'atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, dit-il tout bas, je ne veux ni
+vous assassiner, ni vous manquer de respect, et
+je vous jure que je n'opposerai aucune résistance
+à vos gens, que vous serez libre d'appeler, après
+m'avoir entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! vous encore! disait miss Ellen avec
+un accent plein de fureur.</p>
+
+<p>L'homme gris ne perdit rien de son calme.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, dit-il, et puis vous ferez ce
+que vous voudrez.</p>
+
+<p>Et, une fois encore, il laissa peser sur elle ce
+regard plein de mystérieux engourdissements qui
+l'avait déjà fascinée.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, votre père est au club, où il joue
+le whist avec deux de ses amis qui sont les miens.
+La partie durera jusqu'à quatre heures du matin.</p>
+
+<p>Si, à ce moment-là, j'ai fait mon apparition au
+club, votre père aura échappé à un grand danger.</p>
+
+<p>&mdash;Deux hommes sont apostés au coin de Chester
+street. Ils ont ordre de poignarder lord Palmure,
+si, quand il sortira du club, je ne les ai point
+relevés de leur faction. Comprenez-vous? Maintenant,
+acheva-t-il en laissant retomber le cordon
+de sonnette, appelez vos gens, si vous l'osez.</p>
+
+<p>Miss Ellen, tandis qu'il parlait, avait eu le
+temps de maîtriser son épouvante et de reconquérir
+son sang-froid. A son tour elle le regarda
+et soutint l'éclat de ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit l'homme gris, j'aime mieux cela;
+vous êtes une ennemie avec laquelle il faut compter.
+La nature de la femme n'est pas maîtresse
+d'un premier effroi, mais vous avez l'âme d'un
+homme, et cette âme a bientôt réagi. Causons
+donc, nous avons une heure devant nous.</p>
+
+<p>Et il la prit de nouveau par la main. Cette fois
+elle ne se dégagea point et se laissa conduire
+vers le canapé qui faisait face à la cheminée.
+L'homme gris demeura debout devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, vous me haïssez, soyez franche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-elle je vous hais... et je vous
+brave!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez juré ma perte. Et ce sera un beau
+jour pour vous celui où je pendrai les pieds dans
+le vide, devant la porte de Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! fit-elle en affrontant de nouveau
+son regard; et tenez, je veux être une ennemie
+loyale. Aujourd'hui encore, je suis en votre pouvoir
+et vous pouvez m'assassiner. Faites-le donc
+ou vous aurez tort.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit-elle, je sais bien que vous possédez
+des lettres qui peuvent me déshonorer, et
+cette possession est, dans votre esprit, la meilleure
+des sauvegardes. Eh bien! vous vous trompez,
+une femme comme moi sacrifie, au besoin,
+sa réputation à sa haine.</p>
+
+<p>L'homme gris ouvrit alors la robe de chambre
+qu'il avait croisée sur sa poitrine, et il apparut
+à miss Ellen en toilette de ville, frac noir et
+cravate blanche. Puis il tira un portefeuille de sa
+poche.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit-il, vos lettres sont là, elles y sont
+toutes, comptez-les, vérifiez-les et jetez-les au feu.</p>
+
+<p>Miss Ellen étouffa un cri.&mdash;Prenez garde! dit-elle
+en étendant vers le portefeuille une main frémissante... prenez
+garde!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous crains pas, répondit-il.</p>
+
+<p>Miss Ellen était pâle de fureur:&mdash;Oh! dit-elle
+en saisissant le portefeuille, vous vous croyez donc
+bien fort?</p>
+
+<p>&mdash;Assez, répondit-il. Et un nouveau sourire
+glissa sur ses lèvres.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Miss Ellen eut un élan de générosité, alors.</p>
+
+<p>Elle avait pris le portefeuille dans ses mains
+convulsives. Au lieu de le jeter au feu, elle le
+posa sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, vous vous méprenez sur moi,
+à votre tour, et je ne veux pas frapper un ennemi
+désarmé. Reprenez ces lettres, la lutte engagée
+entre nous n'en sera que plus ardente et plus
+acharnée.</p>
+
+<p>L'homme gris souriait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi encore, dit-il. Tout à l'heure,
+je vous ai dit que si je ne reparaissais pas au
+club de votre père avant quatre heures du matin,
+lord Palmure, en sortant, serait poignardé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous m'avez dit cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je mentais. Je n'ai pas vu votre
+père, je ne sais pas s'il est au club, je n'ai donné
+aucun ordre et il ne court pas le moindre danger.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous le voyez, je suis sans armes.
+Donc, vous avez vos lettres, vous ne craignez pas
+pour la vie de votre père, et rien ne vous empêche
+de sonner vos gens, de me faire arrêter par
+eux et d'avertir Scotland-yard que vous tenez enfin
+cet homme après qui toute la police de Londres
+court inutilement depuis huit jours.</p>
+
+<p>Et toujours calme, toujours souriant, l'homme
+gris avait croisé ses bras sur sa poitrine et regardait
+miss Ellen.</p>
+
+<p>Miss Ellen avait les narines frémissantes, l'oeil
+en feu, et tout son corps était agité d'un tremblement
+convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle, vous êtes bien hardi
+ou bien imprudent de me parler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré de vous livrer à la justice anglaise,
+vous le savez, et vous venez vous mettre à ma
+discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-il d'un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, dit-elle, vous avez raison,
+après tout. Je veux votre perte, mais je ne la
+veux pas par une trahison. Vous avez eu raison
+de vous désarmer devant moi, car je ne vous
+frapperai pas. Emportez mes lettres, si bon vous
+semble, allez-vous en librement dans tous les cas;
+ce n'est pas sous le toit de lord Palmure que les
+policemen viendront vous arrêter.</p>
+
+<p>Le sourire abandonna les lèvres de l'homme
+gris.&mdash;Miss Ellen, dit-il, vous n'êtes pas encore
+la femme que je rêve, mais vous avez déjà fait
+un pas vers mon but.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! fit-elle avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Votre haine devient plus loyale.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, mais cette haine est féroce.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais elle sert mes projets dans l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous avez des projets qui me concernent?
+fit la patricienne avec un accent de dédain
+suprême.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on les connaître?</p>
+
+<p>Je suis venu ici pour vous en parler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous écoute...</p>
+
+<p>Et une fois encore elle supporta son regard.</p>
+
+<p>Cela tenait peut-être, du reste, à ce que cet
+homme étrange chargeait plus ou moins ce regard
+de ce fluide électrique et fascinateur qui
+était en son pouvoir. Elle était assise en face de
+la cheminée et l'homme gris, qui s'y était adossé,
+demeurait debout. N'eût été l'heure avancée de la
+nuit, on eût pu croire que miss Ellen recevait
+la visite d'un gentleman, son parent, son ami ou
+son fiancé.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, reprit-il avec cet accent de courtoisie
+parfaite et cette aisance de manières qui
+faisaient de lui, à l'occasion, un gentilhomme accompli,
+vous êtes jeune, vous êtes belle, vous
+êtes douée d'une haute intelligence et d'une rare
+énergie; vous serez une des plus riches héritières
+du Royaume-Uni. La cause que vous servirez
+triomphera.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, vous vous méprenez. Ce n'est pas
+celle que vous servez maintenant, mais celle que
+vous servirez plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'elle est cette cause? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Celle de l'Irlande.</p>
+
+<p>Un nouvel éclat de rire, plein de mépris, mit à
+nu ses dents éblouissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père avait un frère qui est mort pour
+elle, poursuivit-il gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce frère était un rebelle et un traître.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, un jour viendra où le traître, à
+vos yeux, ne sera pas sir Edmund, mais...</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez pas! dit-elle avec un geste de
+colère superbe, vous allez parler de mon père, je
+crois!</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit-il, un jour viendra, et ce jour
+n'est pas loin, où votre jeunesse, votre beauté,
+votre fortune, votre intelligence seront au service
+de l'Irlande, le berceau de vos aïeux.</p>
+
+<p>L'assurance avec laquelle parlait l'homme
+gris, avait fini par troubler profondément miss
+Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, allez-vous-en, monsieur... allez-vous-en!</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant de vous avoir dit comment s'opérera
+la métamorphose que je prédis.&mdash;Elle se résume
+en deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimerez!</p>
+
+<p>Miss Ellen étouffa un cri. Le rouge lui monta
+au visage, tout son sang patricien se révolta.&mdash;Mais
+sortez donc! dit-elle, sortez donc! ou je perds
+la tête et j'appelle à mon aide... sortez, monsieur!</p>
+
+<p>L'homme gris, en parlant, s'était éloigné de la
+cheminée et il avait gagné peu à peu un angle
+de cette vaste pièce qui servait de cabinet de travail
+à lord Palmure, et dont les murs étaient couverts
+d'une boiserie à panneaux.</p>
+
+<p>Tout à coup et comme miss Ellen répétait pour
+la troisième fois, en lui montrant la porte:&mdash;Mais
+sortez donc!</p>
+
+<p>L'homme gris poussa un ressort derrière lui,
+un des panneaux s'entr'ouvrit, et miss Ellen se
+trouva seule. Son étrange visiteur avait disparu.
+Non par la porte, mais par une issue secrète que
+miss Ellen ne connaissait pas, que lord Palmure
+ignorait aussi peut-être, bien qu'ils fussent chez
+eux. Ainsi donc, l'homme gris pouvait pénétrer
+chez lord Palmure sans que personne le vît, et
+il en pouvait sortir de la même manière... Miss
+Ellen était comme pétrifiée.</p>
+
+<p>Enfin, elle fit un effort suprême, elle secoua
+la torpeur léthargique qui s'était emparée d'elle,
+elle courut à cet angle, dans lequel une porte
+s'était ouverte. D'une main elle tenait un flambeau,
+de l'autre elle cherchait ce ressort mystérieux
+qu'avait pressé l'homme gris. Mais elle ne
+trouva rien.</p>
+
+<p>En vain, sonda-t-elle les moulures du panneau;
+il n'offrait ni fente ni rainure. Elle frappa dessus à
+poing fermé: le panneau rendit un son mat. Alors
+elle reposa le flambeau sur la cheminée et se dit:
+&mdash;Suis-je folle? ou bien fais-je un rêve?</p>
+
+<p>Le portefeuille laissé par l'homme gris était
+là pour lui répondre: Elle s'en saisit avidement,
+elle l'ouvrit et les lettres qu'elle avait écrites à
+Dick Harrisson s'en échappèrent. Alors elle se
+mit à les compter, car elle en savait le nombre, et
+soudain, elle pâlit. Il en manquait une, et c'était
+celle précisément qui établissait clairement qu'elle
+avait succombé à la séduction.</p>
+
+<p>Alors miss Ellen se redressa, échevelée; on eût
+dit une furie.&mdash;Oh! le misérable! s'écria-t-elle, il
+m'a donc encore jouée!... Et elle jeta les lettres
+au feu, et avec elles le portefeuille, ajoutant:&mdash;Cette
+fois je serai sans pitié.</p>
+
+<p>Tandis que la dernière lettre flambait, le bruit
+de la porte de l'hôtel se refermant arriva jusqu'à
+elle. C'était lord Palmure qui rentrait.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Miss Ellen hésita un instant. Attendrait-elle son
+père dans le cabinet, ou bien rentrerait-elle chez
+elle par la galerie? Si l'homme gris se fût en allé
+par la porte, peut-être eût-elle jugé inutile de
+rien dire à son père. Mais après cette sortie bizarre,
+cette évasion plutôt, de son ennemi, miss
+Ellen avait besoin de lord Palmure, ne fût ce que
+pour savoir s'il connaissait ce passage mystérieux.</p>
+
+<p>Ellen resta donc dans le cabinet et attendit.</p>
+
+<p>Lord Palmure entra et s'arrêta ébahi sur le
+seuil.&mdash;Que faites-vous donc ici, Ellen, lui dit-il,
+et à pareille heure?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit froidement la jeune fille, vous
+savez nos conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je dois être le bras qui agit et vous
+la tête qui dirige, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez être aussi le père qui conseille,
+et qui apprend à sa fille les choses qu'elle ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, Ellen?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, avant de vous expliquer ma présence
+ici, laissez-moi vous questionner, et ne
+vous étonnez pas de mes questions.</p>
+
+<p>&mdash;Cette maison que nous habitons est-elle à
+nous?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Je la tiens de mon père. Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit encore miss Ellen. Les boiseries
+de cette salle sont-elles anciennes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je les ai toujours vues.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette salle n'a que deux portes?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous vous trompez. Il y a ici
+une troisième porte.</p>
+
+<p>Elle reprit le flambeau et dit:&mdash;Venez avec
+moi.</p>
+
+<p>Lord Palmure la suivit dans cet angle où elle
+avait fait de vaines recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Cette porte doit être là, dit-elle.</p>
+
+<p>Lord Palmure prit le flambeau à son tour et le
+promena tout près de la boiserie, en haut et en
+bas, en long et en large.&mdash;Où diable voyez-vous
+une porte? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la vois pas, mais je suis sûre qu'elle
+existe.&mdash;Il y a mieux, dit miss Ellen avec un
+accent de conviction qui acheva de stupéfier lord
+Palmure, je l'ai vu fonctionner. Elle s'est ouverte...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a vingt minutes,&mdash;devant un homme
+qui était ici il y a une heure.</p>
+
+<p>Lord Palmure fit un pas en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Il était ici, revêtu de votre robe de chambre,
+coiffé de votre calotte de soie, assis devant
+votre table et tournant le dos à cette porte qui donne
+dans la galerie et par laquelle je suis entrée.</p>
+
+<p>Lord Palmure regarda sa fille et parut se demander
+si elle n'avait pas perdu la raison. Mais
+elle lui montra du doigt la robe de chambre que
+l'homme gris avait jetée sur un siége.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, s'écria lord Palmure, cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est <i>lui</i>.</p>
+
+<p>Et dans ce mot, il eut un tel accent de haine
+que lord Palmure ne s'y trompa point.</p>
+
+<p><i>Lui</i>! c'était cet homme qui avait osé braver sa
+fille, cet homme qui était l'âme et la tête des Irlandais
+qui conspiraient, c'était cet homme gris,
+enfin, que la police traquait et qui, au mépris de
+la police, osait pénétrer de nuit dans la maison
+d'un pair d'Angleterre et rechercher un tête-à-tête
+avec sa fille! C'était encore ce même homme qui
+avait eu l'audace de lui couvrir le visage d'un
+masque de poix et de le jeter garrotté dans un
+coin du jardin de mistress Fanoche. Tant d'audace
+confondait le noble pair.</p>
+
+<p>&mdash;Ellen, dit-il, je vais vous donner un conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous obstinez point à lutter contre cet
+homme. Nous allons quitter l'Angleterre, nous
+voyagerons, nous...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon père! s'écria la jeune fille, vous
+manquez donc de courage pour la lutte!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j'ai peur pour toi...</p>
+
+<p>Mon père! le dernier jour de triomphe a lui
+pour ce misérable, et je le terrasserai.</p>
+
+<p>Lord Palmure cherchait toujours avec les mains
+une fente quelconque: à ce panneau qui, au dire
+de sa fille, s'était entr'ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, disait-il. Cela tient de la magie...
+à moins que vous n'ayez eu une hallucination.</p>
+
+<p>Mais Ellen ne répondit pas. Elle courut à la fenêtre,
+l'ouvrit et prêta l'oreille...</p>
+
+<p>Un coup de sifflet avait traversé l'espace.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda lord Palmure.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi ici, mon père, répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>Elle courut vers la porte de la galerie et disparut.</p>
+
+<p>Au bout de cette galerie, il y avait un petit escalier
+tournant qui descendait dans le jardin. Il était
+alors quatre heures du matin et le jour était loin
+encore. Miss Ellen traversa le jardin et alla ouvrir
+la petite porte. Ce coup de sifflet qu'elle venait
+d'entendre, c'était le signal convenu entre elle et
+Paddy. Celui-ci, en la quittant pour aller rejoindre
+Nichols et Macferson, lui avait promis de revenir,
+s'il surgissait quelque chose de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui dit miss Ellen.</p>
+
+<p>Paddy lui raconta de point en point les événements
+qui avaient précédé l'arrestation de Shoking
+et ce qui s'en était suivi. Puis ce récit achevé, il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai une toute autre idée et je crois
+savoir où est le condamné à mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit miss Ellen, que la capture de John
+Colden n'intéressait que médiocrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes venue plusieurs fois dans le Southwark,
+n'est-ce pas, milady?</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous savez où est l'église Saint-George?</p>
+
+<p>Miss Ellen tressaillit en pensant que c'était dans
+le cimetière que Dick Harrisson était enterré.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il y a de la lumière toute la nuit
+dans le clocher, et John Colden serait caché là
+que ça ne m'étonnerait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as fait part, sans doute, de cette observation
+à tes compagnons de cette nuit? demanda
+miss Ellen avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Non, milady. J'ai réfléchi qu'il valait mieux
+vous en parler auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit vivement miss Ellen, si tu
+tiens à nos conventions, souviens-toi de ce que
+je vais te dire.&mdash;Garde pour toi cette découverte.
+Nous n'avons plus besoin d'eux.</p>
+
+<p>Et miss Ellen se disait à part elle:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point John Colden qui est dans le
+clocher, je le sens au battement de mon coeur:
+c'est <i>lui</i>. Puis elle dit tout haut:&mdash;Viens avec
+moi.</p>
+
+<p>Et lorsque Paddy fut entrée dans le jardin, elle
+referma la porte. Paddy la suivait docilement.
+Elle le conduisit au pavillon, dans un coin duquel
+le jardinier serrait ses outils, et, lui montrant une
+pioche, un marteau et un ciseau à froid:&mdash;Prends
+cela et suis-moi, dit-elle.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Paddy ne savait pas trop ce que miss Ellen
+attendait de lui. Mais il avait fait le sacrifice de
+sa volonté, du moment où il s'était remis dans les
+mains de cette femme dont il connaissait tous les
+instincts pervers. Paddy pensait, du reste, ce que
+pensent beaucoup de gens du peuple, à qui l'éducation
+a fait défaut, et dans l'esprit desquels il
+n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Il était
+si pauvre, il avait femme et enfants, il n'avait
+donc pas le moyen d'être honnête. Dès l'instant
+qu'il vendait sa conscience, il devait observer
+scrupuleusement les conditions du marché.</p>
+
+<p>Miss Ellen le conduisit à travers le jardin jusqu'à
+l'hôtel, lui fit gravir le petit escalier, traversa
+la galerie et l'introduisit dans le cabinet de
+lord Palmure. Celui-ci, qui n'était pas encore revenu
+de la stupéfaction que lui avait fait éprouver
+le récit de sa fille, fronça le sourcil en voyant
+entrer Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet homme déguenillé? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme que j'emploie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pourquoi ces outils?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit la jeune fille, je n'ai pas été
+le jouet d'une hallucination; il y a là une porte
+secrète, un passage, et il faut savoir où ils conduisent.</p>
+
+<p>Sur ces mots, elle prit un flambeau et se dirigea
+vers l'angle du cabinet où son père et elle s'étaient
+vainement livrés aux plus minutieuses
+investigations. Une dernière fois elle promena le
+flambeau sur tous les points du panneau de boiserie,
+et toujours avec le même insuccès. Alors
+elle dit à Paddy:</p>
+
+<p>&mdash;Prends le ciseau et le marteau, et pratique-moi
+un trou là-dedans.</p>
+
+<p>Lord Palmure, cédant à l'ascendant que sa
+fille exerçait sur lui, ne s'opposa point à ce travail.
+Docile comme un esclave, Paddy se mit donc
+à l'ouvrage; il enfonça le ciseau à froid dans le
+milieu du panneau, à coups de marteau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, observa lord Palmure, nous allons
+réveiller toute la maison, et mettre nos gens dans
+le secret.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte au verrou, dit tranquillement
+miss Ellen.</p>
+
+<p>Paddy continuait sa tâche. Le ciseau traversa
+la boiserie dans toute son épaisseur, mais alors
+il rencontra un corps dur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la muraille, dit lord, Palmure.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Paddy, c'est comme une plaque
+de tôle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? il faut arracher le morceau, ordonna
+encore miss Ellen. La besogne était facile.
+Attaqué adroitement en plusieurs endroits, le
+panneau fut soulevé avec la pince et se brisa.
+Alors miss Ellen eut un cri de triomphe. Le panneau
+recouvrait une porte de fer sur laquelle on
+avait appliqué un enduit couleur de plâtre. On
+n'apercevait ni gonds ni serrures, mais un petit
+bouton de cuivre se trouvait dans un angle, et un
+coup de marteau fut donné dessus par le rough.
+Soudain la porte s'ouvrit toute grande, et une
+bouffée d'air humide vint frapper au visage lord
+Palmure et sa fille. La porte ouverte laissait voir
+un étroit corridor pratiqué dans l'épaisseur du
+mur, et plongé dans l'obscurité.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon père, dit miss Ellen il faut
+avoir le coeur net de tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis. Mais avant de se mettre en
+route, il alla prendre deux revolvers qui se trouvaient
+sur sa cheminée, et il en tendit un à sa fille.</p>
+
+<p>Miss Ellen s'en empara. Puis elle remit le
+flambeau à Paddy et lui dit: Passe le premier.</p>
+
+<p>Paddy serait allé en enfer, du moment où miss
+Ellen ordonnait. Le couloir n'avait que quatre ou
+cinq pas de longueur. Au bout du couloir, il y
+avait un escalier. Paddy s'y engagea. Il élevait le
+flambeau au-dessus de sa tête afin de guider les
+pas de miss Ellen, qui venait derrière lui, et de
+lord Palmure, qui fermait la marche.</p>
+
+<p>L'escalier, également pratiqué dans l'épaisseur
+du mur, tournait sur lui-même avec une raideur
+extrême. Il y régnait un air humide et fétide. A la
+trentième marche, Paddy s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends du bruit.</p>
+
+<p>Miss Ellen prêta l'oreille. Un mouvement
+sourd assez semblable au bruit lointain de la mer
+se brisant sur des rochers arriva jusqu'à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as peur, dit-elle, donne moi le flambeau,
+je passerai la première.</p>
+
+<p>&mdash;Non, milady, répondit Paddy, je n'ai jamais
+peur.</p>
+
+<p>Et il continua à descendre.</p>
+
+<p>Un changement de température s'opérait peu
+à peu; l'air devenait plus vif et il était plus pur.</p>
+
+<p>Miss Ellen en conclut qu'ils avaient dépassé le
+niveau de la maison et qu'ils s'enfonçaient sous
+terre.</p>
+
+<p>Enfin l'escalier eut un terme. Paddy foula tout
+à coup une terre fine, humide, presque boueuse
+et tous trois se trouvèrent dans une espèce de
+cave de forme ronde, au fond de laquelle s'ouvrait
+un boyau souterrain qui paraissait s'éloigner horizontalement.
+Ce boyau était assez large; cependant,
+avant de s'y engager, miss Ellen se tourna
+vers son père:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-elle, vous n'avez jamais eu connaissance,
+ni de ce souterrain, ni de cet escalier?</p>
+
+<p>Tous deux doivent exister depuis plusieurs
+siècles. Regardez ces pierres de voûte, ces murailles,
+comme tout cela est noir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Puis, tout à coup, et comme ce
+murmure sourd qu'ils avaient déjà entendu paraissait
+grandir, lord Palmure se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, je crois me rappeler à présent.
+Nous devons être tout près de White-Hall.</p>
+
+<p>Ce souterrain a dû être creusé au temps de la
+captivité du roi Charles 1er que ses partisans essayèrent
+de délivrer.</p>
+
+<p>Et si je ne me trompe, il aboutit à la Tamise,
+presque au niveau du pont de Westminster,
+et ce que nous entendons, c'est le bruit de l'eau
+qui se brise contre les piles, car, vous le savez,
+la Tamise fait un coude assez brusque en cet endroit.
+&mdash;Eh bien! allons, dit miss Ellen. Et prenant
+le flambeau des mains de Paddy, elle s'engagea
+la première dans le souterrain, s'adressant mentalement
+cette question: Comment l'homme gris
+a-t-il découvert ce passage?</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Lord Palmure avait raison sans doute en disant
+que ce souterrain avait dû être creusé par les partisans
+du malheureux roi Charles Ier.</p>
+
+<p>En de certains endroits, à mesure que miss
+Ellen et ses deux compagnons avançaient, ils
+remarquaient des éboulements déjà anciens, et,
+n'eût été, sur le sol, qui était naturellement humide,
+une trace de pas toute fraîche, on aurait
+pu croire que depuis deux siècles aucun être humain
+n'avait passé par là. Ces traces devaient être
+celles de l'homme gris. Miss Ellen continuait à
+marcher la première. A mesure qu'ils avançaient,
+ce bruit sourd, ce clapottement, qui annonçait le
+voisinage de la Tamise, devenait plus strident.</p>
+
+<p>Bientôt la flamme des flambeaux oscilla sous
+l'effort du vent qui s'engouffrait dans le boyau
+souterrain. Miss Ellen l'abrita de sa main, avançant
+toujours. Mais tout à coup le vent survint si
+violent que le flambeau s'éteignit, et que les trois
+voyageurs nocturnes se trouvèrent dans l'obscurité.
+Miss Ellen eut une exclamation de rage. Elle
+n'avait emporté ni allumettes ni briquet. Heureusement
+Paddy avait sur lui une de ces boîtes d'allumettes
+anglaises, à l'usage des fumeurs, qui ne
+flambent pas, mais qui pétillent quelques instants,
+et deviennent toutes rouges.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà assez, dit-il, pour battre en retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Battre en retraite? fit miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, fit lord Palmure.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit miss Ellen: devrais-je marcher
+dans les ténèbres, j'irai jusqu'au bout. Et elle
+continua à marcher dans une demi-obscurité,
+car les allumettes de Paddy ne projetaient que
+des lueurs douteuses et qui s'éteignaient presque
+aussitôt. Comme le vent avait soufflé la bougie,
+miss Ellen ne s'était pas aperçue que le souterrain
+formait un coude assez prononcé, et c'était ce coude
+qui avait permis au vent d'arriver plus violent et
+plus direct. Mais la jeune fille, en revanche, sentit
+que le sol devenait de plus en plus humide sous
+ses pieds, et bientôt elle marcha dans l'eau. Une
+seconde fois, lord Palmure proposa de revenir en
+arrière, miss Ellen s'y opposa. Tout à coup une
+lueur vint la frapper au visage. C'était un point
+rougeâtre qui brillait dans l'éloignement. On
+eût dit une lampe suspendue à la voûte du souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons plus besoin des allumettes de
+Paddy, dit alors miss Ellen. Et, bien qu'elle eût
+de l'eau jusqu'à la cheville, elle doubla le pas.</p>
+
+<p>Lord Palmure allait toujours, le doigt sur la
+détente de son revolver, prêt à faire feu si quelque
+danger venait à surgir et menaçait sa fille. Miss
+Ellen avait pris la lumière pour guide. Chose assez
+étrange! tandis que cette lueur paraissait lointaine
+encore, le bruit devenait assourdissant, si
+bien qu'on aurait pu croire que le fleuve roulait
+au milieu du souterrain et le traversait. Le souterrain
+aboutissait à la Tamise et cette lumière
+qu'elle voyait, c'était un bec de gaz qui était placé
+de l'autre côté, sur l'eau, juste en face de l'orifice.
+Tous trois atteignirent l'extrémité du souterrain,
+qui se terminait par une ouverture pratiquée
+dans la digue du fleuve à deux pieds au-dessus
+de l'eau. Miss Ellen, arrivée la première, put se
+rendre compte alors du chemin qu'avait suivi
+l'homme gris. Un anneau de fer scellé dans une
+pierre attestait qu'on y avait amarré un bateau.
+Ainsi l'homme gris était venu en barque et s'en
+était allé de même.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit lord Palmure, à quoi a servi
+cette exploration?</p>
+
+<p>&mdash;A me donner une idée, dit miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! laquelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret pour le moment, mon père.
+Vous savez nos conditions. Eh bien! permettez-moi
+de les maintenir. A présent, revenons sur
+nos pas. Nous n'avons pas le moindre danger à
+courir, car le souterrain n'a ni bifurcation ni
+irrigation, et Paddy fera bien de ménager ses
+allumettes pour l'escalier.</p>
+
+<p>Ils s'en retournèrent donc dans les ténèbres,
+tâtant avec la main, les parois humides du souterrain.
+Lorsque ces parois s'élargirent tout à
+coup, miss Ellen, qui avait continué à marcher
+la première, comprit qu'ils étaient dans la salle
+ronde. Alors Paddy fit usage des allumettes, sans
+la lueur desquelles ils eussent tâtonné longtemps
+avant de retrouver l'escalier; et un quart d'heure
+après, tous trois étaient de retour dans le cabinet
+de lord Palmure. Miss Ellen mit alors une bourse
+dans la main de Paddy:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-elle, pour t'encourager à garder
+le silence. C'est une gratification en dehors de
+tout ce que je t'ai promis.</p>
+
+<p>Paddy prit la bourse sans joie, en baissant la
+tête, comme un homme résigné à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas besoin d'acheter mon silence,
+milady, dit-il: du moment où j'ai accepté
+le rôle d'esclave, je vous appartiens.</p>
+
+<p>Miss Ellen haussa imperceptiblement les épaules,
+puis, s'adressant à son père:</p>
+
+<p>&mdash;Les ouvriers habiles ne manquent pas dans
+Londres.</p>
+
+<p>Ce panneau brisé, cette porte enfoncée, il faut que
+tout soit réparé aujourd'hui même, car l'homme
+gris peut revenir et il faut qu'il ne s'aperçoive de
+rien.</p>
+
+<p>Sur ces mots, miss Ellen fit signe à Paddy de
+le suivre. Les premiers rayons de l'aube glissaient
+au travers de ce brouillard jaune qui pèse sur
+Londres six mois de l'année. Conduit par la jeune
+fille, le rough traversa de nouveau la galerie,
+descendit par l'escalier de service et arriva dans le
+jardin. Quand ils furent à la petite porte, Paddy
+parut attendre de nouveaux ordres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aujourd'hui dimanche, c'est aujourd'hui
+par conséquent, que l'abbé Samuel viendra visiter
+ta femme et tes enfants.</p>
+
+<p>Tu m'as parlé, d'une lumière dans le clocher
+de Saint-George? et tu crois que c'est John Colden
+qui s'y trouve caché?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jurerais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu diras à l'abbé Samuel ceci:
+il y a trois hommes à la recherche du condamné
+à mort, et tu nommeras les hommes dont tu
+m'as parlé;&mdash;ces hommes ont formé le projet
+d'entrer dans l'église la nuit prochaine et de s'emparer
+de celui qui se cache dans le clocher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si je préviens l'abbé, qui est Irlandais...</p>
+
+<p>Un sourire passa sur les lèvres de miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que je dis, et ne cherche pas à comprendre.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Miss Ellen avait parfaitement deviné le moyen
+employé par l'homme gris pour quitter le souterrain
+et retourner dans le Southwark.</p>
+
+<p>A Londres, où la Tamise est cinq ou six fois
+plus large que la Seine, il y a des milliers de
+barques sur le fleuve.</p>
+
+<p>L'absence de quais force les négociants à avoir
+leurs magasins ouverts sur le fleuve: de là pour
+eux, la nécessité d'avoir une barque.</p>
+
+<p>De distance en distance une rue étroite descend
+jusqu'à la rivière. C'est presque toujours en face
+de cette rue qu'on amarre les bateaux.</p>
+
+<p>La nuit, le premier venu est libre de détacher
+un bateau, et de s'aller promener sur la Tamise
+à ses risques et périls, par exemple, car il peut
+manoeuvrer maladroitement son embarcation et
+chavirer; ou bien encore rencontrer les gens de
+police du <i>Royalist</i> et ne pas leur donner des explications
+suffisantes pour qu'ils lui laissent
+continuer sa promenade.</p>
+
+<p>Ces deux chances à courir n'avaient probablement
+pas beaucoup ému l'homme gris, car il avait
+traversé la première fois la Tamise dans un étroit
+bateau, et avait amarré cette petite embarcation
+à l'anneau de fer remarqué par miss Ellen.</p>
+
+<p>Le bateau, solidement attaché, n'avait été vu
+par personne sans doute, car l'homme gris, après
+sa brusque et mystérieuse sortie du cabinet de
+lord Palmure, regagnant la Tamise par le souterrain,
+le trouva à la place où il l'avait laissé.</p>
+
+<p>Il remonta dedans, prit l'unique aviron qui
+s'embossait à la poupe dans une entaille et se
+mit à <i>godiller</i>, pour nous servir du terme consacré.</p>
+
+<p>En moins d'un quart d'heure, l'homme gris eut
+traversé la Tamise. Il atteignit le Southwark, laissa
+la barque où il l'avait prise et s'enfonça dans le
+dédale de petites rues noires qui environnent
+Saint-George. Les abords de l'église étaient plongés
+dans le brouillard et le silence.</p>
+
+<p>La lampe s'était éteinte en haut du clocher,
+et il ne passait personne au long du cimetière
+dont la grille, au lieu d'être fermée, avait été
+poussée tout contre, de façon que l'homme gris
+pût rentrer quand bon lui semblerait.</p>
+
+<p>Cependant, comme il arrivait à cette grille, il lui
+sembla qu'il entendait une sorte de gémissement.</p>
+
+<p>Il entra dans le cimetière et prit le sentier qui
+conduisait à la petite porte du choeur.</p>
+
+<p>Alors il entendit plus distinctement les gémissements,
+et, ayant fait quelques pas encore, il vit
+une forme noire accroupie sur le seuil de la porte.
+Cette forme noire était un homme, et cet homme
+tenait son front dans ses mains.</p>
+
+<p>Comme la nuit était sombre et le brouillard
+épais, il eût été difficile à l'homme gris de voir le
+visage de cet homme. Aussi s'arrêta-t-il brusquement
+et s'écria-t-il: Qui est là?</p>
+
+<p>La forme noire se dressa et une voix lamentable
+répondit: C'est moi... moi, Shoking....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, dit l'homme gris, dont Shoking
+avait pareillement reconnu la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as donc? on dirait que tu
+pleures. Que t'est-il donc arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Un grand malheur. Tout à fait personnel,
+maître; cela ne regarde que moi.</p>
+
+<p>L'homme gris tira une petite clé de sa poche,
+ouvrit la porte du choeur, et introduisit Shoking
+dans l'église.</p>
+
+<p>L'obscurité était plus grande encore à l'intérieur
+qu'au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais pas de bruit, dit l'homme gris en
+prenant Shoking par la main et en l'entraînant
+vers l'escalier du clocher, il ne faut pas réveiller
+le vieux sacristain.</p>
+
+<p>Shoking monta, sans souffler mot de son malheur;
+mais il poussa des soupirs à fendre l'âme,
+et l'homme gris disait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il peut donc bien avoir, l'ami
+Shoking.</p>
+
+<p>Après être arrivé dans la chambrette qu'il habitait
+en reclus, l'homme gris, qui s'était procuré
+de la lumière, devina, sinon la vérité tout entière,
+au moins une partie de la vérité. L'homme qu'il
+avait devant lui avait bien la voix de Shoking,
+mais plus rien que la voix.</p>
+
+<p>Ce n'étaient plus les cheveux roux de Shoking,
+la peau blanche de Shoking.</p>
+
+<p>L'homme gris avait devant lui un vieux nègre
+à cheveux blancs, lequel pleurait comme s'il avait
+reçu des centaines de coup de fouet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! dit-il, qu'as-tu donc fait?
+est-ce que tu as bu, par hasard, la potion préparée
+pour John Colden?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, dit Shoking en levant au plafond
+des yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour sauver ma vie.</p>
+
+<p>Et Shoking, appelant à lui tout son courage,
+raconta comment il était tombé dans les mains de
+John le rough et de ses associés et s'était trouvé
+dans la cruelle alternative de devenir nègre ou
+d'aller servir, au fond de la Tamise, de nourriture
+aux poissons.</p>
+
+<p>Cependant il ne put s'empêcher de sourire à
+travers ses larmes, quand il fit le récit de son entrevue
+sur le pont de la péniche avec John, qui
+ne le reconnaissait pas et l'avait pris pour un
+véritable nègre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien dit alors l'homme gris, pourquoi te
+désoles-tu. Parce que tu crains de rester nègre?
+Tu tenais donc bien à ton physique? As-tu donc
+une maîtresse? Es-tu amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, je suis trop vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors qu'est-ce que cela peut te
+faire d'être noir ou blanc?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maître, comment, à présent, pourrai-je
+redevenir lord Wilmot?</p>
+
+<p>L'homme gris partit d'un éclat de rire.</p>
+
+<p>D'un mot, Shoking avait éclairé la situation.</p>
+
+<p>Une fois hors de danger, le vaniteux mendiant
+s'était pris à songer que jamais on n'avait vu un
+nègre devenir lord, et il avait déjà joué le rôle
+de lord Wilmot assez souvent pour y tenir.</p>
+
+<p>De là ce désespoir auquel il était en proie.</p>
+
+<p>Ce que regrettait Shoking désormais, c'était la
+ruine de ses espérances vaniteuses. Mais l'homme
+gris se hâta de lui dire: Console-toi, tout peut
+s'arranger. Tu ne t'appelleras plus lord Wilmot,
+mais tu peux: devenir le marquis de Valdemar-y
+Mendoza-y-Perez.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit Shoking ébloui par
+un titre pompeux.</p>
+
+<p>&mdash;Un Brésilien fort riche, un mulâtre héritier
+d'un seigneur portugais et qui remue des millions
+et des pierreries. Et puisque je t'avais crée lord,
+rien ne m'empêche de te faire marquis. Il y a
+mieux, tu seras d'autant plus sérieusement marquis
+que personne, désormais, ne pourra plus
+reconnaître le mendiant Shoking.</p>
+
+<p>Et Shoking, qui ne pleurait plus, finit par sourire,
+et l'homme gris murmura:</p>
+
+<p>&mdash;O vanité! tu seras donc toujours la reine de
+ce bétail méprisable qu'on appelle les hommes.</p>
+
+<p>Shoking n'entendit point ces paroles. Shoking
+songeait que les Brésiliens sont bardés de décorations,
+et que le grand cordon d'un ordre de l'Éléphant
+blanc ou noir, lui irait à ravir. Shoking
+était consolé.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Revenons à présent à un personnage de notre
+récit que nous avons un peu perdu de vue.</p>
+
+<p>Nous voulons parler de l'abbé Samuel, ce
+jeune et ardent apôtre, que le peuple du Wapping,
+du Southwark et de Rotherithe adorait.</p>
+
+<p>On était au dimanche matin. L'abbé Samuel
+avait célébré la messe dans la pauvre église de
+Saint-Gilles, devant une assistance de fidèles agenouillés
+sur les dalles, car les catholiques de
+Londres sont trop indigents pour payer des bancs
+et des chaises. Il était monté en chaire, et son
+sermon, d'une éloquente simplicité, avait eu pour
+thème: la charité. Il disait: Donnez, vous qui
+êtes pauvres, l'obole du publicain est plus agréable
+au Seigneur que les richesses du pharisien.
+Donnez la moitié du morceau de pain noir que
+vous avez à ceux qui ont faim, et Dieu tiendra
+cette aumône pour agréable.</p>
+
+<p>Puis il avait parlé du peuple d'Israël, poursuivant
+à travers le désert sa marche vers la terre
+promise, et il avait comparé l'Église d'Irlande à
+ces antiques serviteurs de Dieu que les Égyptiens
+avaient bannis.</p>
+
+<p>Et tandis qu'il parlait, ni lui, ni aucun des
+fidèles n'avait remarqué deux hommes vêtus de
+noir, qui se trouvaient derrière un pilier, écoutant
+attentivement ses paroles.</p>
+
+<p>Quand il descendit de la tribune sacrée pour
+reprendre l'office, ces deux hommes se glissèrent
+hors de l'église, s'éloignèrent d'un pas rapide
+dans la direction de Soho square et ne s'arrêtèrent
+que sur la petite place de <i>Craven chapel</i>. Alors
+ces deux hommes, dont l'un était vieux et l'autre
+jeune encore se regardèrent.&mdash;Eh bien! dit le
+dernier, que pensez-vous de cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, répondit le vieux, qui n'était autre
+que le clergyman Peters Town, je pense que
+si de tels hommes étaient nombreux dans le
+clergé catholique, la moitié du Royaume-Uni
+finirait par se convertir à leur foi.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement qu'il est presque seul à Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il a su se créer de nombreux disciples.
+Il est un des deux hommes que nous redoutons.
+L'autre est ce personnage introuvable
+qui met la police sur les dents, et qu'on appelle
+du singulier nom de l'<i>homme gris</i>.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas reçu un billet de miss Ellen
+Palmure, ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Elle me dit que dans trois jours, cet
+homme sera en notre pouvoir. Mais c'est celui-là
+que je voudrais avoir, ajouta le révérend Peters
+Town, faisant allusion à l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit le jeune clergyman, c'est impossible.
+La liberté anglaise tolère le culte catholique,
+et aucune preuve n'existe de la complicité
+de l'abbé Samuel avec les rebelles Irlandais.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon jeune ami, reprit le révérend
+Peters Town, tandis qu'il débitait son sermon,
+j'ai beaucoup réfléchi. Cet homme est peut-être
+ambitieux... et peut-être pourrions-nous le gagner...</p>
+
+<p>&mdash;Pas en lui offrant des richesses toujours; il
+a distribué son patrimoine en aumônes.</p>
+
+<p>&mdash;Les honneurs le séduiraient peut-être, et je
+donnerais beaucoup à la seule fin de causer une
+heure avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle singulière idée!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai formé un projet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'avoir avec lui une entrevue.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui demanderiez cette entrevue?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas moi, mais vous.</p>
+
+<p>Le jeune clergyman était stupéfait et regardait
+le révérend Peters Town d'un oeil effaré.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, seigneur, dit-il, vous le plus haut
+personnage occulte de notre Église, vous qui
+dictez secrètement des lois à l'archevêque de Cantorbéry,
+vous daigneriez?...</p>
+
+<p>&mdash;Tous les moyens sont bons quand on veut
+atteindre son but, dit sévèrement Peters Town.</p>
+
+<p>Écoutez mes instructions et suivez-les de point
+en point.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans le Southwark, auprès de Saint-George,
+une rue qui se nomme Adams' street.</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette rue, il y a un passage, et dans ce
+passage loge un homme du nom de Paddy. Il
+a une femme et deux enfants, et bien qu'ils
+soient de notre religion, ils sont si misérables
+qu'ils acceptent les aumônes de l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>Ce prêtre se rendra chez eux entre dix et
+onze heures, ce matin. Je suis renseigné.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, fit le jeune clergyman.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trouverez, comme par hasard,
+dans le passage, et lorsqu'il sortira de chez ses
+protégés, vous l'aborderez. Vous lui direz ceci:
+il y a un homme qui se meurt. Cet homme est catholique,
+bien qu'il ait toujours caché avec soin
+sa communion, afin de ne pas perdre son emploi
+de gardien de Saint-Paul. Cet homme, qui va
+mourir, réclame le secours de votre ministère.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pensez qu'il me suivra?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Mais y a-t-il vraiment à Saint-Paul un
+homme en cet état?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: c'est lui qui a donné le signal, avec
+une gerbe de lumière électrique, aux fenians qui
+ont délivré le condamné John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet homme a été chassé.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai rendu son emploi ce matin, et il a
+juré de me servir.</p>
+
+<p>Le clergyman s'inclina et se sépara du révérend
+Peters Town pour aller exécuter ses ordres.</p>
+
+<p>Une heure après, il était dans le Southwark, et
+quelques minutes plus tard, l'abbé Samuel arrivait
+à son tour dans Adam's street.</p>
+
+<p>Il allait faire sa visite hebdomadaire à la femme
+et aux enfants de Paddy. L'abbé Samuel avait
+passé sans faire attention au clergyman effacé sous
+une porte.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'abbé Samuel frappa doucement à la porte de
+ce misérable rez-de-chaussée où grouillait toute
+la famille.&mdash;Entrez! dit une voix d'homme.</p>
+
+<p>Le jeune prêtre eut un battement de coeur.
+Cette voix était celle du malheureux prisonnier
+pour dettes? La porte ouverte, le prêtre aperçut
+Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit-il en allant à lui et lui tendant
+la main, c'est vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon révérend, dit Paddy qui baisa la
+main du prêtre avec une vive émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Et libre! Vous ne vous êtes pas échappé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, on a payé pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit l'abbé Samuel avec un soupir
+de satisfaction, il y a toujours de nobles coeurs;
+même dans cette nouvelle Babylone qu'on appelle
+Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me félicitez point, mon révérend, dit
+Paddy en courbant la tête, si vous saviez de qui
+je tiens ma liberté. Et se tournant vers sa femme
+et ses enfants qui étaient venus baiser, eux aussi,
+les mains de leur bienfaiteur:&mdash;Allez vous-en,
+dit-il durement: toi, femme, va acheter du pain,
+et vous autres, allez jouer; il faut que je reste
+seul avec notre révérend.</p>
+
+<p>La femme et les enfants sortirent sur-le-champ
+et sans faire la moindre observation.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel était étonné et inquiet de l'attitude
+morne et presque désolée de Paddy. Qu'était-il
+donc arrivé et qu'allait lui dire cet homme?
+Paddy baissait la tête.</p>
+
+<p>Enfin, quand le bruit de la porte se refermant
+lui apprit qu'ils étaient seuls, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Anglais et de la religion anglicane;
+mais sans les Irlandais et vous, qui êtes un prêtre
+catholique, ma femme et mes enfants seraient
+morts de faim. Je ne veux donc pas faire de tort
+à l'Irlande et à vous, mon révérend, qui êtes notre
+bienfaiteur.</p>
+
+<p>J'étais donc en prison pour la somme de dix
+guinées. Ce n'est rien pour beaucoup de gens,
+mais pour des gens comme nous, cela équivaut à
+tous les trésors de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Hier soir, comme on allait fermer les portes de
+White-cross, nous entendons la cloche du dehors.</p>
+
+<p>Les hommes ne sont pas bons naturellement,
+mais le malheur les rend tout à fait méchants. Il
+y avait autour de moi des prisonniers endurcis
+qui me raillaient d'un bout à l'autre du jour,
+parce que je pleurais en songeant à ma femme et
+à mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit l'un, voici ta femme qui vient
+payer ta rançon. Et tous de rire, et moi de me remettre
+à pleurer. Ce n'était pas ma femme qui venait,
+mais c'était bien pour moi qu'on avait sonné.</p>
+
+<p>Le père Goldmish m'appelle; je me lève étonné.</p>
+
+<p>&mdash;On vient de payer pour vous, me dit-il.</p>
+
+<p>Je croyais qu'il se moquait de moi. Mais il a
+bien fallu me rendre à l'évidence, quand j'ai vu
+arriver Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Nichols? demanda l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Nichols, c'est un mauvais sujet, un homme
+d'affaires, un organisateur de chantage. Quand on
+est misérable, il faut vivre, et souvent j'ai accepté
+de la besogne que me donnait Nichols. D'abord
+je n'ai pensé qu'à la joie de revoir ma femme et
+mes enfants; et puis, quand j'ai été dehors, je lui
+ai dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc riche, et tu as donc bien besoin
+de moi, que tu viens de payer ma liberté au prix
+de dix guinées?</p>
+
+<p>&mdash;On m'a avancé de l'argent pour une affaire,
+me répondit-il, et il y a un joli denier à toucher
+pour chacun si la chose réussit. Nous sommes
+quatre: toi, moi, Macferson et John le rough.</p>
+
+<p>Ce dernier nom fit tressaillir l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Nichols ne voulut pas s'expliquer plus clairement.
+Il me quitta au pont de Waterloo en me
+disant: Va voir ta femme et tes enfants, et trouve-toi
+ici à minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous y êtes allé? demanda l'abbé Samuel.
+De quoi s'agissait-il?</p>
+
+<p>&mdash;De nous mettre à la recherche du condamné
+à mort que les Irlandais ont sauvé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit l'abbé Samuel, je comprends
+vos scrupules; mais je crois que vous pouvez
+vous rassurer. Personne ne trouvera John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! monsieur, répondit Paddy, si j'avais
+cette idée-là, je ne vous aurais parlé de rien, mais
+il faut bien vous dire que Nichols sait où il est.
+Et la nuit prochaine, nous devons nous introduire
+dans l'église Saint-George, garrotter le
+vieux gardien, monter dans le clocher et nous
+emparer de John.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel était devenu pâle tout à coup.</p>
+
+<p>Ce n'était pas John, c'était l'homme gris qui
+était dans le clocher; mais mieux eût valu, peut-être,
+que ce fût John.</p>
+
+<p>Paddy poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;La police est prévenue. Elle attendra dans
+la rue, car elle ne veut pas entrer dans l'église.</p>
+
+<p>Ici Paddy eut un profond soupir et il se jeta
+aux pieds de l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Mon révérend, dit-il, je ne trahirai pas ceux
+qui ont donné du pain à mes enfants. Je vous
+attendais... Vous avez tout le jour devant vous...
+sauvez John...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un brave homme, Paddy, fit
+l'abbé Samuel, et vous serez récompensé. A combien
+se serait élevée votre part de prime?</p>
+
+<p>&mdash;A cent livres.</p>
+
+<p>&mdash;L'Irlande est pauvre, mais elle sait reconnaître
+les services rendus. Dimanche prochain,
+Paddy, je vous apporterai les cent livres.</p>
+
+<p>En même temps le prêtre voulut poser une
+guinée sur la table. Mais Paddy refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas aujourd'hui, monsieur l'abbé,
+dit-il. Nous avons de l'argent. Nichols m'a donné
+deux couronnes. C'est de quoi vivre quinze jours,
+et il y a de plus malheureux que nous à qui ce
+que vous nous offrez fera grande joie.</p>
+
+<p>L'abbé reprit la guinée, mais il tendit les bras
+à Paddy et l'embrassa avec effusion, en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un brave homme, Paddy, et Dieu
+vous tiendra compte de ce que vous avez fait.</p>
+
+<p>Et l'abbé sortit, visiblement ému.</p>
+
+<br>
+
+<p>Quand le prêtre fut parti, la femme de Paddy
+rentra. Paddy avait des larmes dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? fit la mégère. Le prêtre a
+gobé ce que tu lui as dit? Miss Ellen sera contente,
+alors?</p>
+
+<p>Paddy serra les poings!&mdash;Ah! misérable que
+je suis! Mais sa femme eut un éclat de rire.&mdash;Tu
+me fais pitié, dit-elle. Quand on est de pauvres
+gens comme nous, on sert qui nous paye!...</p>
+
+<p>Paddy ne répondit point, mais il sortit et s'en
+alla du côté de la Tamise. Il avait besoin du
+grand air. Sa trahison lui remontait à la gorge et
+l'étouffait. Car évidemment cet avis charitable
+qu'il venait de donner à l'abbé Samuel était une
+trahison, puisque miss Ellen l'avait inspiré!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Comme on le pense bien, l'abbé Samuel était
+sorti de chez Paddy en proie à une vive agitation.
+La retraite de l'homme gris était découverte.
+Il est vrai qu'on le prenait pour John Colden,
+mais il pouvait arriver que les misérables qui
+recherchaient le condamné à mort le prissent pour
+lui et le livrassent à la police, qui le reconnaîtrait
+et le déclarerait de bonne prise. L'abbé Samuel
+savait, du reste, une chose, c'est qu'en Angleterre
+l'industrie privée est toujours plus intelligente
+et plus hardie que les institutions publiques.</p>
+
+<p>La police, rouage municipal, recherchait
+l'homme gris et John Colden. Le danger était réel,
+mais on pouvait le conjurer. Mais quatre hommes
+se réunissaient et, en vue de partager la prime
+offerte, entreprenaient la même besogne, le danger
+était mille fois plus grand. L'Anglais qui
+veut gagner de l'argent fait des prodiges. Donc
+l'abbé Samuel, en sortant de chez Paddy, n'hésita
+pas un moment; il prit le chemin de l'église
+Saint-George qui, d'ailleurs, était à deux pas.</p>
+
+<p>Le jeune clergyman qui l'avait suivit et s'était
+effacé sous une porte pour le laisser entrer dans
+la maison de Paddy, s'apprêtait à l'aborder, mais
+il avait, pour cela, compté sur deux choses, la
+première, que le prêtre irlandais aurait, en sortant,
+le visage calme de tout à l'heure, la seconde,
+qu'il reprendrait le même chemin.</p>
+
+<p>L'abbé était si agité que le clergyman hésita;
+puis, au lieu de revenir dans Adams street, il se
+dirigea vers l'autre bout du passage, gagnant
+Saint-George par un dédale de <i>courts</i> et de ruelles.</p>
+
+<p>Le clergyman avait peine à le suivre; mais il
+hâta le pas, hésitant toujours à l'aborder.</p>
+
+<p>L'abbé, dans son trouble, ne remarqua point
+qu'un pas retentissait régulièrement derrière le
+sien et qu'un homme le suivait.</p>
+
+<p>Le clergyman le voyant entrer dans l'église
+s'arrêta.&mdash;Il finira bien par sortir, pensa-t-il.</p>
+
+<p>En effet, l'abbé Samuel n'avait nullement l'intention
+de rester longtemps à Saint-George; il
+se disait que très-certainement les misérables
+qui voulaient arrêter John Colden avaient établi
+une surveillance aux abords de l'église, et que
+par ce seul fait qu'il avait assisté le condamné
+sur l'échafaud, avant l'enlèvement, il était probable
+qu'ils le soupçonnaient de connaître la retraite
+de John Colden et que, par conséquent,
+entrer dans Saint-George, c'était le trahir.</p>
+
+<p>Il est vrai que c'était dimanche, que les fidèles
+se pressaient dans l'église, et que cela expliquait
+jusqu'à un certain point la présence de l'abbé
+bien qu'il fût de la paroisse de Saint-Gilles.</p>
+
+<p>Un prédicateur était en chaire et on l'écoutait
+avec attention, cela permit à l'abbé Samuel d'entrer
+sans attirer les regards et de se glisser jusqu'à
+la porte du clocher qui demeurait ouverte.</p>
+
+<p>Alors il gravit rapidement l'escalier et arriva
+dans cette chambre du gardien où l'homme gris
+s'était constitué prisonnier volontaire. L'homme
+gris dormait. Il avait été sur pied une partie de
+la nuit et n'était rentré que fort tard. Il dormait
+d'un sommeil calme, régulier, qui laissait à sa
+physionomie son expression de douceur mélancolique.
+Le prêtre, en présence de cette tranquillité,
+sentit ses angoisses redoubler.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être aurait-il dormi ainsi, la nuit prochaine,
+quand les misérables seraient venus. Et
+il le toucha du doigt à l'épaule. L'homme gris
+ouvrit les yeux. Il est certaines natures privilégiées
+qui passent du sommeil le plus profond au
+réveil, sans transition aucune et n'éprouvent, ni
+ces hésitations, ni ces absences de mémoire que
+subissent ordinairement ceux qu'on éveille en
+sursaut. L'homme gris était du nombre. Il ne se
+frotta pas même les yeux, et souriant à l'abbé Samuel,
+il lui dit:&mdash;Je ne m'attendais pas à votre
+visite ce matin. Pardonnez-moi donc de m'avoir
+trouvé endormi.</p>
+
+<p>Le prêtre était fort pâle et son visage trahissait
+les perplexités de son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'arrive-t-il donc, que je vous vois ainsi
+bouleversé? poursuivit-il, sans se départir de sa
+tranquillité.</p>
+
+<p>&mdash;Votre retraite est découverte!...</p>
+
+<p>&mdash;Cela devait arriver. Et l'homme gris se leva
+sans précipitation aucune.&mdash;Parlez, monsieur
+l'abbé, dit-il froidement.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel lui raconta alors ce qu'il avait
+appris de Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais; Shoking est tombé cette nuit
+dans les mains de ces gens-là, et parmi eux il y
+avait ce Paddy dont vous me parlez.</p>
+
+<p>Le prêtre eut un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, reprit l'homme gris, ne
+m'avez-vous pas dit tout à l'heure que cet homme
+était sorti de White-cross hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Du moins c'est ce qu'il m'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il vous a menti: voici deux jours
+qu'il est dehors. Quel est son but en vous disant
+cela? Pourquoi trahit-il ses associés à mon profit?
+Voilà ce que je ne sais pas aujourd'hui, mais ce
+que je saurai demain. Le calme de l'homme gris
+stupéfiait l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, vous n'allez pas rester ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on vous cherche aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, c'est différent. Quand ils viendront,
+je leur prouverai que je ne suis pas plus
+l'homme gris que John Colden.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel leva les yeux au ciel:&mdash;Mon
+Dieu! dit-il, que va-t-il advenir de tout cela?</p>
+
+<p>L'homme gris était devenu pensif tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, dit-il enfin, je vous ai dit
+que je resterais ici: je veux dire que je reviendrais
+ce soir; mais, pour le moment, je vais
+sortir. J'ai un rendez-vous à Hyde-Park.</p>
+
+<p>&mdash;Un rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, j'espère y rencontrer miss Ellen;
+ce qui est absolument la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;La fille de lord Palmure, votre implacable
+ennemie?</p>
+
+<p>&mdash;J'en veux faire une servante fidèle de la
+cause irlandaise. Ayant ainsi parlé, il ouvrit une
+grande malle qui se trouvait dans un coin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour peu que vous demeuriez en bas, dans
+l'église, ajouta-t-il, vous me verrez sortir, et vous
+ne me reconnaîtrez pas. De cette façon vous serez
+rassuré sur mon compte.</p>
+
+<p>La tranquillité parfaite de l'homme gris avait
+fini par gagner l'abbé Samuel. Il descendit dans
+l'église et s'agenouilla derrière un pilier, tout auprès
+de la porte du clocher. Pendant ce temps,
+l'homme gris procédait à sa toilette.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXX</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'abbé Samuel tournait de temps en temps la
+tête vers l'escalier du clocher, tandis que le prédicateur
+continuait son sermon, mais l'homme gris
+ne reparaissait pas. Le sermon fini, le prêtre remonta
+à l'autel et comme l'office divin allait être
+terminé, un homme vint s'agenouiller auprès de
+l'abbé Samuel. Ce dernier leva la tête et regarda
+ce nouveau venu avec indifférence. C'était un
+personnage vêtu avec cette élégante simplicité
+que les Anglais de haut rang, fanatiques de l'habit
+noir pour la soirée, affectent le matin. Une
+grosse bague chevalière brillait à l'annulaire de
+la main gauche; il avait dans la main un stick à
+pomme d'argent sculpté, et son col droit et raide
+accusait l'origine britannique, bien qu'il eût les
+cheveux et les favoris d'un noir luisant. L'office
+fini, cet homme regarda l'abbé Samuel et le salua,
+au grand étonnement de ce dernier, qui croyait
+voir ce gentleman pour la première fois.</p>
+
+<p>Puis, il se dirigea lentement vers la porte.</p>
+
+<p>A Londres, la population catholique est pauvre,
+souffreteuse, presque entièrement composée d'Irlandais,
+et un gentleman paraissant favorisé des
+dons de la fortune était chose rare, sinon inouïe,
+dans l'humble église de Saint-George.</p>
+
+<p>Aussi, l'abbé Samuel obéit-il en ce moment à
+une sorte de curiosité vague en suivant le gentleman
+de loin.</p>
+
+<p>De l'autre côté de la grille du cimetière, un
+groom, monté sur un robuste poney d'Écosse, tenait
+en main une admirable jument de pur sang.</p>
+
+<p>L'étonnement de l'abbé Samuel redoubla en
+voyant le gentleman se diriger vers la jument,
+dont le groom lui présenta respectueusement la
+bride, mettre le pied à l'étrier et sauter en selle.</p>
+
+<p>Néanmoins, ce personnage ne s'éloigna pas tout
+de suite. Les Irlandais se pressaient autour de
+lui et quelques femmes déguenillées, portant leurs
+enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman
+fit un signe, et son groom se mit à distribuer
+des shillings et des demi-couronnes. Un
+vieillard s'approcha à son tour: c'était un vieux
+soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le
+gentleman lui mit une guinée dans sa main unique
+et lui dit, en lui désignant le prêtre irlandais
+qui s'était arrêté à quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est
+l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et
+quel est le malheureux, à Londres, qui ne le connaît
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! veuillez aller à lui et priez-le de
+s'approcher de moi.</p>
+
+<p>Mais le prêtre avait compris le geste, le regard,
+et il s'empressa de venir au gentleman.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, lui dit-il, voulez-vous accepter
+une modeste offrande pour votre église?</p>
+
+<p>Et il tendit au prêtre stupéfait un petit portefeuille
+en cuir de Russie, qui renfermait sans doute
+une poignée de bank-notes.</p>
+
+<p>Mais l'étonnement de l'abbé Samuel ne provenait
+plus de la générosité du gentleman; il avait
+une tout autre cause. Le prêtre avait reconnu
+cette voix, la seule chose qui restât de l'homme
+gris, dans ce parfait et respectable gentleman. La
+foule se tenait respectueusement à distance, et ne
+pouvait entendre ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque
+vous ne me reconnaissez pas, pourquoi voulez-vous
+que les hommes de Scotland-yard me
+reconnaissent?</p>
+
+<p>Et s'il me prenait fantaisie de me présenter
+chez vous demain en mendiant, et le front couvert
+de cheveux blancs, vous me feriez l'aumône.
+Ainsi donc, rassurez-vous, et à demain...</p>
+
+<p>Sur ces derniers mots, il salua le prêtre avec
+respect, jeta une dernière poignée de shillings et
+de couronnes autour de lui, et rendit la main à
+sa monture, qui partit à ce trot magistral auquel
+on reconnaît les steppeurs de premier ordre.</p>
+
+<p>La foule s'était écoulée peu à peu dans les petites
+rues avoisinantes, l'homme gris avait disparu
+depuis longtemps, que l'abbé Samuel était encore
+là, auprès de la grille du cimetière, plongé dans
+une rêverie profonde.</p>
+
+<p>Alors le jeune clergyman chargé d'exécuter
+les ordres du révérend Peters Town s'approcha.
+Il y avait plus d'une heure qu'il attendait.</p>
+
+<p>Prêtres catholiques ou clergymen, c'est-à-dire
+ministres du culte anglican, ont à peu près le
+même costume, qui consiste en un pantalon noir,
+une longue redingote boutonnée, un chapeau
+rond. Un étranger s'y trompe, mais le peuple anglais
+ne s'y trompe pas. Le clergyman a un cravate
+blanche. Le prêtre catholique porte un col
+noir assez haut, duquel s'échappe un mince liseré
+blanc formé par la chemise. Toute la nuance est
+là. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux,
+et les prêtres des deux églises s'évitent soigneusement.</p>
+
+<p>Les anglicans, les dominateurs qui font observer
+et respecter la religion de l'État et touchent
+de grosses prébendes, ont un profond mépris
+pour ce pauvre homme, apôtre d'une foi tolérée
+et à peine respectée, qui ne touche, lui, aucun
+traitement somptueux, et qui en est réduit pour
+vivre aux aumônes des fidèles, presque aussi
+pauvres que lui. Le prêtre catholique, évite aussi
+soigneusement tout contact avec les clergymen.</p>
+
+<p>Ce n'est point par dédain, mais par humilité, et
+peut-être aussi par crainte, tant la persécution
+séculaire l'a accoutumé à passer la tête inclinée.
+L'abbé Samuel fit donc un pas en arrière et eut
+même un mouvement de surprise inquiète et craintive,
+en se trouvant face à face avec un ministre
+de la foi inventée par le roi Henri VIII.</p>
+
+<p>Mais le clergyman était jeune, il avait un visage
+sympathique, une voix pleine de douceur, et il
+salua le prêtre catholique avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, lui dit-il, il est un terrain
+neutre sur lequel nos deux églises peuvent se
+rencontrer, c'est le terrain de la charité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, répondit l'abbé
+Samuel en rendant son salut au clergyman.</p>
+
+<p>Celui-ci continua:&mdash;Je me suis d'abord rendu
+à Saint-Gilles, mais, ne vous ayant point trouvé,
+je suis venu ici.</p>
+
+<p>Il vous est arrivé souvent, nous le savons, de
+prodiguer vos soins et vos aumônes à des malheureux
+appartenant à notre communion.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les hommes sont mes frères, répondit
+simplement l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons
+votre maxime, et c'est ce qui fait qu'un
+malheureux catholique est entre mes mains et va
+mourir, en dépit de nos efforts et de nos soins. A
+la dernière heure, le pauvre homme réclame vos
+consolations; les lui refuserez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt à vous suivre, dit l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! venez...</p>
+
+<p>Et le clergyman héla un cab qui passait vide,
+au coin de la place.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le cab monta rapidement vers le pont de Londres.
+L'abbé Samuel était tellement absorbé qu'il
+n'avait pas entendu les indications données au
+cabman par le clergyman. Le pont de Londres
+est peut-être le plus encombré du monde. Des
+milliers de voitures s'y croisent en tous sens et à
+toute heure, et souvent la circulation s'y trouve
+momentanément interrompue. Quand le cab fut
+au milieu, il fut contraint de s'arrêter. Alors
+l'abbé Samuel put embrasser d'un regard cet immense
+panorama de la Tamise, et cet horizon,
+sans limite, de toits, de chapelles et de clochers
+qu'on appelle Londres. Le clergyman, étendant la
+main, lui montra la coupole étincelante de Saint-Paul,
+qui resplendissait sous un pâle rayon de
+soleil, à travers le brouillard. Regardez, lui dit-il,
+c'est là que nous allons.</p>
+
+<p>&mdash;A Saint-Paul? fit l'abbé Samuel en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc un catholique se trouve-t-il
+dans votre église?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, répondit le clergyman, je ne
+sais, en ce moment, qu'obéir aux ordres que j'ai
+reçus, car c'est le révérend Péters Town qui m'a
+envoyé vers vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit l'abbé qui se prit à songer à cet
+homme qui avait servi les fenians, dans la nuit
+qui avait précédé l'enlèvement de John Colden.</p>
+
+<p>Au bout du pont de Londres, le cab se reprit à
+rouler avec rapidité, et il monta au grand trot la
+large voie de Cannon street. Un quart d'heure
+après, le prêtre catholique et le ministre anglican
+entraient à Saint-Paul. L'office du matin était fini
+et l'église était déserte. Un bedeau éteignait les
+cierges du choeur. Saint-Paul a plutôt l'air d'un
+panthéon que d'une église. Avec ses statues de
+généraux et d'amiraux, ses murs blancs, ses boiseries
+froides et d'un effet monotone, ses dorures
+d'un goût médiocre, ça et là, ce temple fait regretter
+la plus modeste des églises catholiques,
+avec ses vieux vitraux, ses tableaux de sainteté, et
+cette atmosphère chargée d'encens qui éveille dans
+l'âme la moins croyante de mystérieuses aspirations.
+Le clergyman conduisit l'abbé Samuel qui,
+pour la première fois, entrait dans Saint-Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Le moribond est là haut dans la lanterne.
+Et il le mena à la porte de cet escalier de plusieurs
+centaines de marches qui monte à l'intérieur
+de la coupole.&mdash;En haut, lui dit-il, vous
+trouverez le révérend Peters Town et le malheureux
+qui vous attend. Et le clergyman resta dans
+l'église, tandis que l'abbé Samuel commençait
+cette pénible ascension. En montant, l'abbé se
+posait cette question qui lui paraissait insoluble:</p>
+
+<p>&mdash;Comment un catholique se trouvait-il dans
+la lanterne de Saint-Paul, l'église métropole du
+culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abbé
+Samuel leva la tête et vit l'austère révérend
+Peters Town debout sur les dernières marches, qui
+le salua de la main et lui dit:&mdash;Venez, monsieur,
+suivez-moi. Et il le conduisit dans une
+chambre ménagée dans la coupole, où le prêtre
+catholique vit un homme couché dans un lit et
+qui paraissait prêt à rendre l'âme. Il s'approcha
+de lui et prit sa main. Le prétendu moribond leva
+sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son regard
+alla chercher le révérend Peters Town et devint
+suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, dit ce dernier, je vous
+laisse seul avec ce malheureux. Vous me retrouverez
+sur la terrasse de la coupole.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel s'inclina. Puis, le révérend
+parti, il ferma la porte et revint auprès de cet
+homme qui réclamait son ministère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc bien malade, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit cet homme tout bas; mais il
+y va de ma vie, et c'est pour cela que j'ai consenti
+à vous faire demander. Et le prétendu moribond,
+qui était Irlandais, se mit à parler dans ce patois
+des côtes de la verte Érin qui est incompréhensible
+pour les Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un misérable, lui dit-il. Catholique,
+je me suis mis au service des ennemis de notre
+foi et je suis sacristain ici depuis près de dix ans,
+mais le repentir m'a touché et j'ai servi nos frères
+une heure. C'est moi qui ai allumé le feu électrique.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit l'abbé Samuel. Mais ne vous
+a-t-on pas mis en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui d'abord, mais on m'a relâché, faute de
+preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Alors on vous a chassé d'ici. Comment y
+êtes-vous revenu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le révérend Peters Town qui est venu
+me chercher et m'a dit que mon emploi me serait
+rendu si je consentais à jouer le rôle d'un homme
+qui va mourir et si je vous appelais à mon chevet.</p>
+
+<p>Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je
+l'ignore...</p>
+
+<p>&mdash;Mais défiez-vous... On m'a fait avaler je ne
+sais quelle médecine qui m'a donné la fièvre et m'a
+mis en cet état; mais j'ai conservé toute ma raison,
+et c'est pour cela que je vous préviens. Je
+ne veux plus trahir mes frères... défiez-vous.</p>
+
+<p>Et pendant que cet homme parlait, le révérend
+attendait derrière la porte, et il crut que le prêtre
+catholique recevait la confession du sacristain.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, l'abbé Samuel rouvrit
+la porte. Le révérend feignit d'accourir.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel était pâle, mais la sérénité régnait
+sur son visage, et quelque piége qu'on lui
+eût tendu, il paraissait résolu à braver ses ennemis.
+Le révérend Peters Town le prit par la main
+et le conduisit sur cette étroite terrasse qui fait le
+tour du dôme, lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur, il faut que je vous parle!...
+Le jeune prêtre le suivit.</p>
+
+<p>Saint-Paul est bâti au point culminant de la
+colline qui domine les deux rives de la Tamise.</p>
+
+<p>Du haut de cette terrasse, pour peu que le
+temps soit clair, pour peu que le brouillard se
+déchire, la ville immense apparaît toute entière
+aux regards fascinés.</p>
+
+<p>Comme Jésus, emporté par Satan sur la montagne,
+l'abbé Samuel avait été conduit là par le
+ministre anglican, qui voulait éblouir l'humble
+apôtre, en déroulant sous ses pieds les splendeurs
+titanesques de la cité colossale.&mdash;Regardez! lui
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me montrez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Londres est la reine du monde, et cette
+église où nous sommes, la reine de Londres, dit
+le révérend d'une voix solennelle et inspirée.</p>
+
+<p>Vous êtes jeune, vous êtes éloquent, pourquoi
+ne vous laisseriez-vous point devenir grand?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, non plus à vos pieds, dit le révérend,
+mais là-bas, à l'ouest, au bord du fleuve,
+voyez-vous ce palais dont le brouillard en lambeaux
+estompe les tourelles et les clochetons?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'abbé Samuel; c'est Lambeth palace.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la demeure du chef de notre religion à
+nous, fit le révérend avec orgueil; c'est un palais
+aux lambris dorés, aux escaliers de marbre, et
+ce palais, je vous l'offre.</p>
+
+<p>&mdash;A moi? dit l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>Et l'abbé fit un pas en arrière, et, il regarda
+cet homme, comme Jésus dut regarder Satan
+lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!...</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le révérend Peters Town sembla vouloir profiter
+de la stupeur de l'abbé pour continuer:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cette ville immense? C'est
+Londres, la capitale des trois royaumes et du
+monde entier, car où que vous alliez, au fond
+des déserts, sur le moindre rescif perdu au milieu
+de l'océan, flotte le drapeau britannique.</p>
+
+<p>Londres est la maîtresse du monde, et deux
+pouvoirs se partagent cette royauté, la noblesse
+et le clergé.</p>
+
+<p>Le lord chancelier commande à l'un, l'archevêque
+de Canterbury est le chef de l'autre.</p>
+
+<p>Voulez-vous être un jour celui qui gouverne
+sous les lambris de Lambeth palace? Vous avez
+le front vaste des hommes que Dieu fait rois par
+la pensée, vous devez être ambitieux, continua le
+révérend Peters Town. Abandonnez ce culte suranné,
+cette église vermoulue que vous avez condamnée
+chez nous à l'obscurité et au silence;
+nous vous tendons la main, venez avec nous.</p>
+
+<p>La stupeur du jeune prêtre avait fait place à
+l'indignation, mais cette indignation était muette
+et contenue à ce point que le révérend Peters
+Town put croire que la tentation le mordait au
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à présent, poursuivit-il, quel a été
+votre lot? vous avez vécu pauvrement, obscurément,
+prêchant votre foi à des mendiants, servant
+une cause perdue d'avance.</p>
+
+<p>Venez à nous et nous vous ferons grand et
+fort, vous serez riche et puissant, et vous deviendrez
+un de ces deux maîtres du monde dont
+je vous parlais tout à l'heure.</p>
+
+<p>Enfin la voix de l'abbé Samuel se fit jour à
+travers sa gorge crispée.&mdash;Mais c'est une apostasie
+que vous me demandez! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non point une apostasie, mais une conviction,
+dit le prêtre anglican avec audace.</p>
+
+<p>Soudain l'abbé Samuel, qui d'abord avait reculé,
+fit un pas vers lui. A son tour, il prit la
+main du prêtre anglican et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai écouté, écoutez-moi à votre tour.</p>
+
+<p>Il était transfiguré en parlant ainsi.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, pâle et chétif en apparence,
+avait grandi tout à coup; son oeil bleu, si doux et
+si triste d'ordinaire, lançait des éclairs, sa voix
+était devenue sonore et vibrante, et le révérend
+Peters Town, ce grand dominateur de consciences,
+courba la tête sous ce regard plein d'éclairs.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, répéta l'abbé, écoutez-moi!</p>
+
+<p>Et, lui aussi, il s'avança vers la balustrade et
+il promena un long regard sur la ville colossale
+accroupie comme un monstre aux millions d'yeux
+et de têtes sur les deux rives de la Tamise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il alors, vous avez raison: à vous
+les palais aux dômes d'or, à vous le fleuve sur
+lequel passent les grands navires aux opulentes
+cargaisons, à vous la puissance commerciale du
+monde et les biens de la terre. Vous m'avez montré
+Lambeth palace, et le Parlement, et Westminster...</p>
+
+<p>Eh bien! regardez plus loin encore, sur la
+gauche, au milieu de ces pauvres maisons enfumées
+du Southwark? Voyez-vous cette humble
+église? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le
+ciel brumeux, c'est Saint-George.</p>
+
+<p>Saint-George est notre temple à nous, et il est
+l'égal de Saint-Pierre de Rome, la vieille basilique,
+et l'autel où nous montons est le même
+que celui où montaient les premiers prêtres chrétiens,
+il y a dix-huit cents ans.</p>
+
+<p>La doctrine que vous prêchez est d'hier, et
+pourtant vous êtes aussi divisés que des frères
+ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle,
+et chacun veut être pontife et avoir ses disciples.</p>
+
+<p>Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous
+n'avons qu'un chef.</p>
+
+<p>Vous placez dans vos temples tout neufs les
+statues de vos grands hommes, mais nous, à travers
+les siècles, à travers les âges barbares, nous
+avons conservé les oeuvres des maîtres, qui
+étaient grands surtout parce qu'ils croyaient.</p>
+
+<p>Que notre église soit la cathédrale orgueilleuse
+ou l'humble chapelle irlandaise, elle restera debout
+au milieu des orages, car la foi est éternelle.</p>
+
+<p>Ah! vous me montrez Londres, la ville immense,
+et vous me dites: Voilà notre empire! Je
+vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent
+une misérable église, et je vous dis: Nous
+sommes plus riches que vous!</p>
+
+<p>La parole de l'abbé Samuel était devenue sonore
+comme les sons graves de l'orgue; à son
+tour il tenait courbé sous son regard cet homme
+qui avait méprisé sa jeunesse et sa foi.</p>
+
+<p>Et, quand il eût fait un geste pour que le révérend
+Peters Town lui livrât passage, celui-ci
+s'écarta tout frémissant.</p>
+
+<p>Et l'abbé Samuel, la tête haute, calme, sublime,
+quitta cette terrasse de la tentation, gagna
+l'escalier du dôme et descendit.</p>
+
+<p>Le jeune clergyman était en bas, auprès de la
+chaire, attendant les ordres de son supérieur.</p>
+
+<p>Le prêtre catholique passa près de lui sans le
+voir, et sortit de Saint-Paul. Alors le clergyman,
+frappé de cette démarche, de ce visage plein de
+sérénité, comprit qu'il avait dû se passer en haut
+quelque chose d'extraordinaire, et il monta.</p>
+
+<p>Le révérend Peters Town, pâle, l'oeil en feu,
+les lèvres crispées, était toujours appuyé à la
+balustrade du dôme. Tel Satan devait être lorsque
+le Christ eut repoussé ses offres. Le clergyman
+s'approcha: le révérend ne le vit point. Pendant
+quelques minutes, le jeune homme se tint à
+l'écart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer
+un mot. Enfin le révérend se retourna; il vit le
+clergyman et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces
+hommes qui ont fait voeu de pauvreté et dont la
+vie est un combat perpétuel? J'ai parlé à son ambition,
+et son ambition est restée muette. Ah! ce
+jeune homme est notre ennemi le plus terrible,
+croyez-le... mais je le terrasserai...</p>
+
+<p>Et le révérend, du haut de Saint-Paul, montra
+le poing à l'humble église de Saint-George.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Samuel m'a terrassé, murmura-t-il,
+mais j'aurai ma revanche, et elle sera terrible!...</p>
+
+<p>Et il eut un accent de haine et une expression
+de fureur dans le visage et le regard qui firent
+frissonner le jeune clergyman.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Laissons l'abbé Samuel quitter, le front haut,
+la cathédrale de Saint-Paul, et l'homme gris, s'en
+allant caracoler à Hyde-Park avec l'espoir d'y
+rencontrer miss Ellen.</p>
+
+<p>Retournons à Rotherithe, où nous allons retrouver
+nos connaissances de la nuit précédente,
+John le rough et Nichols. Paddy avait passé une
+partie de la nuit avec eux, on s'en souvient, puis
+il les avait quittés en leur disant:&mdash;J'ai idée,
+moi, que le condamné John Colden n'est pas à
+Rotherithe.</p>
+
+<p>&mdash;Et où crois-tu qu'il est? avait demandé
+Nichols, fortement découragé par l'évasion de
+Shoking et la disparition de l'écossais Macferson.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ton secret? Tu ne dois pas avoir
+de secret pour nous, puisque nous sommes associés,
+avait dit Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fâche pas, répondit Paddy, et écoute-moi:
+Quand je vous ai rencontrés, j'étais moi-même
+à la recherche de John Colden. Mais je
+n'agissais pas pour mon compte.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour qui donc travaillais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Pour une personne puissante qui triplera,
+au besoin, la prime offerte par la police. Et je
+vous l'ai dit, tout à l'heure, je crois bien que je
+sais où est le condamné?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, alors, ne veux-tu pas nous
+le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai, mais quand la personne
+pour qui je travaillais me l'aura permis, et elle
+me le permettra, allez; et il y a mieux, je stipulerai
+avec elle pour vous, des conditions de salaire
+magnifiques. Paddy parlait avec un accent de franchise
+qui convainquit Nichols.&mdash;Et quand
+verras-tu cette personne?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit même, je vais y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Où te retrouvons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Où vous voudrez, dit Paddy, qui ne prévoyait
+pas la besogne et les instructions que lui
+donnerait miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit Nichols, ici même, au bord de
+l'eau. Nous coucherons dans la péniche.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Paddy. Et il s'en alla.</p>
+
+<p>On sait ce qui s'était passé. Paddy avait fait
+partie de l'expédition souterraine accomplie par
+miss Ellen et lord Palmure.</p>
+
+<p>On se souvient qu'il avait fait part de ses soupçons
+à miss Ellen, touchant cette lumière qui
+brillait toute la nuit dans le clocher de Saint-George,
+et que miss Ellen, devinant que ce n'était
+point de John Colden, mais de l'homme gris
+qu'il s'agissait, lui avait enjoint d'avertir l'abbé
+Samuel. Miss Ellen, qui avait un plan en donnant
+cet ordre, avait donc congédié Paddy, modifiant
+ainsi du tout au tout la conduite de cet
+homme vis-à-vis de ses associés de la nuit.</p>
+
+<p>Donc, Nichols et John le rough qui, le bateau
+de police éloigné, étaient retournés chercher un
+abri pour le reste de la nuit dans la péniche,
+constatèrent, après un long sommeil, que Paddy
+n'était pas revenu, bien qu'il leur eût donné
+rendez-vous. Alors John regarda Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu savoir ma pensée? Eh bien! j'ai
+idée que Paddy s'est moqué de nous, ou qu'il
+nous trahit.</p>
+
+<p>&mdash;Au profit de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Des Irlandais, pardieu? Sais-tu où il demeure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans le Southwark, et dans un passage
+qui donne dans Adam's street.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allons chez lui, nous verrons bien.</p>
+
+<p>Et quittant la péniche, Nichols et John se rendirent
+dans le Southwark. Là ils gagnèrent Adam's
+street.</p>
+
+<p>Il était alors six heures du matin, et c'était
+précisément le moment où l'abbé Samuel se rendait,
+comme il le faisait tous les dimanches, chez
+la femme et les enfants de Paddy. Tout à coup
+John serra le bras à Nichols.&mdash;Regarde!</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu ce jeune homme vêtu de noir? C'est
+l'abbé Samuel, celui-là même qui assistait John
+Colden sur l'échafaud. Et il sait bien certainement
+où est le condamné.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas Irlandais pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Suivons-le, au lieu d'aller chez Paddy?</p>
+
+<p>Ils firent trois ou quatre pas derrière le prêtre;
+puis, soudain, Nichols s'arrêta bouche béante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par exemple! dit-il enfin. Il entre chez
+Paddy.</p>
+
+<p>John fronça le sourcil et tous deux, qui ne s'aperçurent
+pas non plus que le clergyman s'effaçait
+sous une porte, après avoir suivi l'abbé Samuel,
+tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec une
+expression de défiance croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque l'abbé Samuel entre chez Paddy, fit
+John, c'est que Paddy nous trahit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous allons voir, dit Nichols.</p>
+
+<p>Peu après la femme et les enfants de Paddy
+sortirent.</p>
+
+<p>Alors Nichols passa devant la maison, jeta un
+regard furtif à travers la fenêtre et aperçut l'abbé
+Samuel qui tenait les mains de Paddy et paraissait
+le remercier avec effusion.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, dit-il. John s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le disais bien, il nous trahit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Nichols, il sera puni. Et les
+deux roughs se donnèrent la main et jurèrent la
+mort de Paddy, l'homme acheté par miss Ellen.
+Puis ils disparurent, et Nichols dit à John:</p>
+
+<p>&mdash;Nous reviendrons ce soir? Et il fera connaissance
+avec six pouces de la lame de mon couteau.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Paddy et sa femme, qui était
+rentrée après le départ de l'abbé Samuel, parlaient
+tout bas de ce cottage et de ces terres que miss
+Ellen leur avait promis loin de Londres, la grande
+ville de la corruption!...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Suivons maintenant le gentleman qui quittait
+Saint-George à cheval et s'en allait à Hyde-Park,
+si merveilleusement transformé, que l'abbé
+Samuel ne l'avait reconnu qu'à la voix.</p>
+
+<p>L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le
+pont de Westminster, traversa tout le quartier
+de Belgrave square et entra dans le jardin royal.
+Il était alors midi. En hiver, les quelques personnes
+de qualité qui restent à Londres et qui n'y
+sont retenues, du reste, que par les travaux du
+parlement, fréquentent Hyde-Park vers le milieu
+du jour.</p>
+
+<p>Si un pâle rayon de soleil, vers midi, traverse
+le brouillard et s'ébat sur les gazons, aussitôt les
+équipages à deux et à quatre chevaux envahissent
+les allées; les cavaliers et les amazones se croisent
+en tous sens, échangeant des saluts et des poignées
+de main. Ce jour-là, il y avait foule quand
+l'homme gris arriva. La jument qu'il montait était
+une bête admirable, nous l'avons dit, et, bien
+que rien ne soit moins rare, en Angleterre, qu'un
+beau cheval, elle attira tous les regards.</p>
+
+<p>Un groupe de jeunes gens, perchés sur les
+banquettes d'une mail-coach, engagèrent des
+paris. Était-ce un Anglais, un Français, un Américain?
+Nul ne le savait. Les uns parièrent que
+c'était un nabab, les autres qu'il pourrait bien
+appartenir à l'ambassade du Brésil nouvellement
+installée. Un tout jeune homme, le baronnet sir
+Edmund W..., dit à son tour:&mdash;Je sais qui c'est.
+C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux
+fou de miss Ellen Palmure.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous chantez-vous là, Edmund?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, messieurs. Vous savez que miss
+Ellen, la plus belle personne des trois Royaumes,
+a refusé la main des plus riches seigneurs de
+Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a
+voulu se brûler la cervelle l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Et la main du baronnet sir Williams P...,
+qui se l'est brûlée, ajouta un autre gentleman.</p>
+
+<p>&mdash;A la suite de cet événement miss Ellen est
+allée en Italie, il y a deux ans, reprit sir Edmund,
+et c'est là que commence mon histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Contez-nous la donc, Edmund.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen a passé un mois à Monaco où,
+comme vous le savez, il y a autant de Russes que
+d'Anglais. Elle y a tourné la tête du comte R...,
+et il a juré qu'il l'épouserait.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que le comte R... est ce gentleman
+qui vient de passer. Sur quoi basez-vous
+cette opinion?</p>
+
+<p>&mdash;Sur un fait bien simple: Il y a trois mois
+qu'on n'a vu miss Ellen à Hyde-Park, et elle y est
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, elle vient d'entrer par la grille de
+White-hall.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela ne prouve rien...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>Un cavalier s'était joint aux gentlemen du mail
+coach et galopait auprès de leur voiture. C'était
+un jeune étourdi qu'on appelait le marquis de L...</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, vous pouvez engager des
+paris, je tiens pour Edmund, et je vais avoir la
+preuve de ce qu'il avance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'aurez-vous, marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très-facilement. Je vais l'aller demander
+à miss Ellen elle-même; je suis fort de ses amis,
+comme vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne l'épouserez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde! Le mari que prendra miss
+Ellen sera un véritable esclave.</p>
+
+<p>Les paris s'engagèrent.&mdash;Mille livres que le
+gentleman n'est ni Russe ni amoureux, dit l'un.&mdash;Je
+tiens les mille livres, répondit sir Edmund.</p>
+
+<p>Le jeune marquis de L... mit son cheval au
+galop et courut après miss Ellen qu'on apercevait
+au bord de la serpentine, maniant avec une adresse
+infinie son superbe poney d'Irlande.</p>
+
+<p>En entendant le galop du cheval, la jeune fille
+se retourna, reconnut le marquis et le salua de la
+main, pensant qu'il ne faisait que passer. Mais le
+marquis l'aborda et lui dit:&mdash;Miss Ellen, j'ai
+fait un pari.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? fit-elle, et lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que le comte R... était à Londres. A
+Hyde-Park, et qu'il y venait pour vous rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit miss Ellen en souriant, le comte R...,
+qui s'est montré très-épris de moi à Monaco, m'a
+certainement oubliée.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est impossible, miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Et si par hasard il est à Londres, c'est que
+d'autres affaires l'y amènent.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant il est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, mais nous venons
+de voir passer un gentleman que personne ne
+connaît, et sir Edmund prétend que c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-il, ce gentleman?</p>
+
+<p>&mdash;Là-bas.</p>
+
+<p>Miss Ellen suivit la direction donnée à sa cravache
+par le marquis, et elle aperçut, en effet, à
+cent pas de distance, un gentleman qui avait mis
+son cheval au pas.&mdash;Nous sommes trop loin ici
+pour que je puisse vous dire si c'est le comte R...,
+dit miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voulez-vous galoper avec moi jusque
+là? dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Et miss Ellen rendit la main à son poney, qui
+fila comme une flèche. Le marquis galopait à côté
+de miss Ellen. Soudain celle-ci arrêta brusquement
+son cheval. Elle avait reconnu non-seulement
+la jument, mais encore le groom qui suivait
+le gentleman à distance.&mdash;Qu'est-ce? dit le marquis
+étonné.</p>
+
+<p>Miss Ellen était devenue toute pâle.&mdash;Mon
+cher marquis, lui dit-elle, vous savez que je suis
+capricieuse! J'exige de vous que vous restiez ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux m'approcher toute seule de ce gentleman.
+Si c'est le comte R..., je reviendrai vous
+le dire. Attendez-moi ici, auprès de cet arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit le marquis.</p>
+
+<p>Et miss Ellen, agitée d'un bizarre pressentiment,
+se remit à galoper sur les traces de l'homme
+gris, qui continuait à s'éloigner.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXV</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'homme, gris continuait son chemin.</p>
+
+<p>Il trottait au bord de la serpentine, cette rivière
+microscopique dont les Londoniens sont
+plus fiers que de la Tamise, se retournant d'une
+façon si imperceptible que miss Ellen n'avait pu
+s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Mais il avait parfaitement vu la jeune fille, lui,
+et ce qu'il voulait, c'était se rapprocher le plus
+possible des grilles de Hyde-Park, afin de n'avoir
+pas grand chemin à faire, au besoin, pour gagner
+une des portes. Miss Ellen galopait avec furie.</p>
+
+<p>Elle dépassa le groom qu'elle avait reconnu.</p>
+
+<p>C'était bien celui à qui quelques jours auparavant,
+elle avait offert de l'argent pour qu'il lui dît
+le vrai nom et la demeure de son maître.</p>
+
+<p>Elle avait également reconnu la jument de pur
+sang, et le cavalier qui la montait avait la tournure
+de celui qu'elle cherchait. Mais comme elle
+arrivait tout près de lui, il se retourna et un cri
+de surprise échappa à miss Ellen. Elle ne reconnaissait
+plus l'homme gris.</p>
+
+<p>Son étonnement, sa stupeur furent même si
+naïfs, que l'homme gris se prit à sourire.</p>
+
+<p>Puis son regard s'alluma et pesa sur miss Ellen.</p>
+
+<p>Alors miss Ellen courba la tête et eut un léger
+frisson. Ce n'était pas lui et c'était lui. S'il avait
+changé de visage, il avait conservé son regard.</p>
+
+<p>Et, saluant la jeune fille, il fit volter son cheval
+et s'approcha d'elle.&mdash;Bonjour, miss Ellen, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-elle, c'est sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, miss Ellen, dit-il, mais il a
+bien fallu me grimer un peu pour venir ici et
+n'être pas reconnu.&mdash;Vous! encore vous! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au jour où vous m'aimerez, répondit-il.
+Et il rangea familièrement son cheval à côté
+du cheval de miss Ellen. Le groom suivait à distance
+et avait été rejoint par celui de miss Ellen.
+Celle-ci avait dominé sur-le-champ ce premier
+moment d'émotion que lui faisait toujours éprouver
+la rencontre de son ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Une belle journée qu'on dirait la première
+du printemps, miss Ellen, dit l'homme gris d'une
+voix harmonieuse, une journée où il fait bon parler
+d'amour, n'est-ce pas? Miss Ellen le regarda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc toujours fou? dit-elle avec un
+accent de mépris ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Hier, reprit-elle, vous avez déployé vos talents
+de sorcier et d'escamoteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes cruelle, miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, le rôle de don Juan ne vous
+déplaît pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime votre ironie, miss Ellen. Elle m'accuse
+bien franchement votre haine. Et la haine
+est le commencement de l'amour.</p>
+
+<p>Elle haussa imperceptiblement les épaules.</p>
+
+<p>Puis ricanant toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes hardi, dit-elle. Cette nuit, vous
+étiez sous mon toit, et j'ai respecté l'hospitalité,
+mais ici, nous sommes en public. Au moment où
+je vous parle, il y a vingt gentlemen qui vous
+prennent pour un gentilhomme russe, le comte
+de R..., qui, lui aussi, est amoureux de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, miss Ellen. Où voulez-vous en
+venir?</p>
+
+<p>&mdash;A ceci. Je n'ai qu'un signe à faire, et ils
+m'entoureront. Je n'ai qu'à leur dire: Cet homme
+que vous ne connaissez pas et que vous prenez
+pour un gentleman...</p>
+
+<p>&mdash;Est le dernier des misérables, interrompit
+l'homme gris en souriant, le chef de ces hommes
+qui, dans l'ombre, conspirent contre l'Angleterre;
+c'est ce bandit à visage de Protée qui a sauvé
+John Colden de l'échafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit miss Ellen, je puis les appeler et
+leur dire tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit encore l'homme gris avec calme,
+comme en Angleterre tout gentleman s'est fait
+recevoir constable, il ne sera nul besoin de policemen
+pour m'arrêter. Eh bien! faites ce signe,
+dit-il avec tranquillité. Je ne chercherai pas à fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous continuez à me braver, je le vois.
+Mais prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, dit l'homme gris, qui eut à
+son tour un accent d'ironie, on s'étonnera peut-être
+dans l'aristocratie anglaise que vous ayez des
+relations avec ce bandit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle, peu m'importe ma réputation,
+si j'assouvis ma haine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allez, miss Ellen, appelez le marquis
+de L... qui vous suit à distance; faites signe
+au mail coach qui vient de notre côté et sur la
+banquette duquel je vois perchés bon nombre de
+vos fidèles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit miss Ellen, je veux être généreuse
+aujourd'hui encore. D'ailleurs le dimanche est un
+jour de repos, un jour de trêve, par conséquent.</p>
+
+<p>&mdash;Que craignez-vous de moi, miss Ellen,
+maintenant que je vous ai rendu les lettres... de
+Dick Harisson?</p>
+
+<p>Miss Ellen fronça le sourcil tout à coup et son
+oeil eut un éclair de colère.&mdash;Ah! dit-elle, vous
+osez me parler de ces lettres? Mais vous en avez
+gardé une?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Et il y eut un tel accent d'étonnement
+dans ce simple mot, que miss Ellen le regarda
+avec une sorte de stupeur.&mdash;Il en manquait une,
+dites-vous? reprit-il. C'est impossible, je les ai
+comptées, il y en avait dix-sept.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai écrit dix-huit, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous jure, miss Ellen, que je
+n'en ai trouvé que dix-sept dans la bière. Qu'est
+devenue la dix-huitième? Je l'ignore. Mais je
+vous jure que je le saurai, et si elle existe, elle
+vous sera rendue. Et l'homme gris salua miss
+Ellen et s'éloigna au galop. Il avait déjà franchi
+la porte de Stanhop street, que miss Ellen pétrifiée
+était encore au bord de la serpentine, les
+yeux baissés. Enfin elle releva la tête.&mdash;Cet
+homme est un ennemi loyal, se dit-elle. Il n'a pas
+la lettre. Qu'est-elle donc devenue? Elle tourna
+bride, revint vers le marquis de L... et lui dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, vous avez perdu votre pari. Ce
+n'est pas le comte R...? Mais... vous connaissez
+ce gentleman? Et c'est...? Mystère!</p>
+
+<p>Et miss Ellen eut un éclat de rire et s'éloigna
+au galop.</p>
+
+<p>Comme elle rentrait deux heures après, à l'hôtel
+Palmure, le suisse lui remit une enveloppe carrée
+arrivée il y avait quelques minutes. Miss Ellen
+l'ouvrit et son coeur battit. L'enveloppe renfermait
+la dix-huitième lettre accompagnée de ces mots:</p>
+
+<p>«La mère de Dick l'avait gardée. Je vous l'envoie
+avec les compliments de celui que vous
+aimerez tôt ou tard!...»</p>
+
+<p>Un éclair de fureur passa dans les yeux de miss
+Ellen.&mdash;Ah! dit-elle, maintenant, que je ne te
+crains plus, homme énigme, à nous deux! la
+guerre commence...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Cette longue journée du dimanche s'était écoulée
+enfin, car rien n'est interminable et triste
+comme le dimanche à Londres. Tout est fermé,
+magasins et public-house; la foule qui circule
+dans les rues est silencieuse et recueillie, sinon
+par dévotion, au moins par habitude. Chacun
+paraît s'ennuyer et se tordre la mâchoire; et on
+en voit qui regardent le ciel, trouvant que le jour
+a l'air de se prolonger indéfiniment. Enfin, la
+nuit vient, le gaz s'allume dans les rues, quelques
+établissements publics se rouvrent; la poste, qui
+a chômé tout le jour, expédie les lettres pour l'étranger
+et la province, et le publicain reparaît à
+son comptoir avec son tablier, son habit noir et
+sa cravate blanche. Le peuple anglais, le dimanche
+soir, est comme le peuple turc pendant le
+rhamadan, c'est-à-dire au lendemain du carême.
+Il se rattrape de son long jour d'abstinence avec
+une fiévreuse ardeur.</p>
+
+<p>Dans les quartiers pauvres, au Wapping, à
+White-Chapel, à Rotherithe, dans le Borough,
+dans le Southwark, les tavernes s'emplissent dès
+huit heures du soir.</p>
+
+<p>Le policeman, toujours respecté, se montre
+même indulgent; il n'appréhende les ivrognes au
+collet que lorsque le scandale est trop flagrant.</p>
+
+<p>Sinon, il ferme les yeux sur ceux qui s'en vont
+en décrivant des courbes et des arabesques, et
+passe devant les public-house sans trop regarder
+à travers les carreaux, garnis au dedans de rideaux
+rouges. Ce soir-là, Paddy, qui était demeuré tout
+le jour enfermé dans sa maison, Paddy se leva du
+coin du poêle qui ronflait joyeusement, maintenant
+qu'on avait de l'argent et partant du coke
+et du charbon:</p>
+
+<p>&mdash;Femme, dit-il, je vais aller me promener
+un peu. J'ai mal de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait froid, dit mistress Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Je boutonnerai mon habit.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, continua sa femme, je ne saurais
+dire pourquoi, mais j'aimerais mieux que tu restasses
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soif, dit Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a sur la table une cruche de bière brune
+toute pleine.</p>
+
+<p>&mdash;La bière qu'on boit chez soi rafraîchit
+moins que celle du public-house.</p>
+
+<p>Mistress Paddy soupira.&mdash;Seigneur Dieu, dit-elle,
+comme les hommes sont entêtés, en vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais pourquoi donc veux-tu que je
+ne sorte pas? dit Paddy d'un ton bourru.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit, je ne sais pas. C'est une idée.</p>
+
+<p>&mdash;Une drôle d'idée! ricana Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, fit mistress Paddy, j'ai comme un
+pressentiment ce soir. Il me semble que ce matin le
+prêtre irlandais s'est méfié de quelque chose. Je ne
+sais pas pourquoi encore, continua sa femme, mais
+il me semble que miss Ellen t'a donné là une drôle
+de besogne, en te disant de l'avertir que Nichols et
+les autres savaient que John Colden était dans le
+clocher de Saint-George.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, dit Paddy, je ne comprends pas
+pourquoi elle m'a dit d'agir ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Car enfin, dit mistress Paddy, elle a, comme
+son père, la haine des Irlandais, et alors pourquoi
+leur donner un avis charitable?</p>
+
+<p>&mdash;Femme, dit Paddy, je te le répète, je n'y
+comprends absolument rien, mais, enfin, du
+moment que je me suis vendu à miss Ellen et
+que je lui ai juré de faire ce qu'elle me commanderait,
+je n'ai pas besoin de discuter ses ordres.</p>
+
+<p>Et Paddy fit un pas vers la porte. Mais sa femme
+lui prit le bras et le retint. Écoute encore, lui dit-elle.
+Je te disais donc que j'avais dans mon idée
+que ce matin l'abbé Samuel s'était méfié de quelque
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que veux-tu que j'y fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que tu restasses ici. Je me méfie
+des Irlandais.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Paddy, en haussant les épaules, si
+j'avais à me méfier, ce ne serait pas d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;De qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;De John le rough et Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que je leur avais promis d'aller
+les rejoindre, de leur dire où était John Colden et
+que miss Ellen m'a défendu de les revoir.</p>
+
+<p>Heureusement, ajouta Paddy, comme se parlant
+à lui-même, je ne les rencontrerai pas par
+ici. Ils sont à Rotherithe et ils n'en bougeront pas,
+car ils sont persuadés que c'est à Rotherithe que
+se cache John Colden. Et il fit un pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi tu veux sortir? dit sa femme d'une
+voix presque émue.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais boire un coup.</p>
+
+<p>&mdash;Paddy, je t'en prie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais tu m'ennuies! dit Paddy avec
+colère, laisse-moi donc aller où je veux! j'ai passé
+d'assez mauvais moments à White-cross! Vas-tu
+pas vouloir me remettre en prison, toi? Et il repoussa
+sa femme avec brusquerie, tira la porte et
+sortit. Le passage où il demeurait était bruyant
+comme en plein jour, et une foule de gens déguenillés
+s'y croisaient en tous sens.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Paddy, dirent quelques voix, te
+voilà donc sorti de prison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes amis, bonsoir! et merci! Et Paddy
+se dirigea d'un pas rapide vers Adam's street qui
+était au bout du passage. Il concevait l'idée
+d'aller boire du porter à <i>Queen-Elisabeth</i>.</p>
+
+<p>La taverne qui portait ce nom royal était située
+au bord de la Tamise, entre le pont de Westminster
+et Lambeth palace. La bière y était excellente et
+coûtait un peu plus cher. Mais Paddy avait de l'argent
+en poche et ne regardait pas à la dépense.</p>
+
+<p>Il s'enfonça donc dans un dédale de ruelles,
+pour aller au plus court, car les passages, à
+Londres, abrègent singulièrement les distances,
+et il finit par se trouver dans une rue tout à fait
+déserte. Alors il entendit marcher derrière lui.</p>
+
+<p>Instinctivement et comme s'il eût été, à son
+tour, impressionné par les pressentiments de
+mistress Paddy, il s'arrêta net et attendit que
+l'homme qui le suivait s'approchât. Il s'était
+arrêté sous un bec de gaz. Les pas devenaient
+plus bruyants et bientôt un homme apparut dans
+le cercle de lumière décrit par le réverbère.</p>
+
+<p>Paddy tressaillit. Il avait reconnu John le
+rough.&mdash;La! Paddy, dit celui-ci, ne va donc pas
+si vite! Est-ce que tu bois sans les camarades le
+dimanche? John paraissait de belle humeur et
+même un peu gris.&mdash;Où vas-tu! dit-il encore.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Queen's Elisabeth tavern</i>, répondit Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allons, dit John. Et il prit Paddy
+par le bras et l'entraîna. A partir de ce moment,
+on ne devait plus revoir vivant le malheureux
+Paddy...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>On l'a vu, la femme de Paddy s'était opposée
+de toutes ses forces à ce qu'il sortît.</p>
+
+<p>Mais les femmes si puissantes sur l'homme en
+toute autre circonstance, sont battues par la taverne.
+L'homme qui a soif n'écoute rien. Donc,
+Paddy était parti. Les enfants étaient couchés
+sur leur grabat, côte à côte, la soeur et le frère,
+exemple touchant de la misère anglaise qui va
+jusqu'à mélanger les deux sexes.</p>
+
+<p>Lisbeth remit du coke dans le poêle, l'additionna
+d'une galette de fiente de vache et, mouchant
+avec ses doigts la chandelle de suif qui
+brûlait sur la table, elle se mit à lire la Bible en
+bonne Anglaise qu'elle était.</p>
+
+<p>Les catholiques convaincus s'accommoderaient
+mal des transactions de conscience de mistress
+Paddy: mais, elle, partant de ce principe, que
+les pauvres gens n'ayant pas le choix de la besogne,
+appartiennent à ceux qui les payent et suivent
+ensuite leurs ordres, ne se jugeait pas
+tellement coupable qu'elle crût pouvoir se dispenser
+de ses devoirs religieux.</p>
+
+<p>Donc, elle s'était mise à lire la Bible fort dévotement,
+prêtant parfois l'oreille aux bruits du
+dehors, s'interrompant quelquefois pour regarder
+les deux enfants qui dormaient. Les heures s'écoulèrent.
+Lisbeth lisait toujours, mais son visage
+devenait de plus en plus inquiet. Peu à peu les
+rumeurs du dehors s'éteignirent; les portes des
+maisons voisines, se fermaient, le silence succédait
+au bruit. Paddy ne revenait pas. Alors Lisbeth
+se leva et, de plus en plus inquiète, ouvrant
+sa porte, elle se mit sur le seuil.</p>
+
+<p>Un homme entrait dans le passage, elle eut un
+battement de coeur, pensant que c'était Paddy.</p>
+
+<p>Mais l'homme passa devant elle et ne s'arrêta
+point. Ce n'était point celui qu'elle attendait.
+Puis après celui-là, un autre, et encore un autre;
+et puis, plus rien. Le passage était devenu ombre
+et silence. Lisbeth entendit sonner successivement
+deux et trois heures du matin. Les femmes des
+ouvriers de Londres sont comme les femmes du
+peuple de Paris; elles savent où sont les cabarets
+que leurs maris fréquentent et connaissent les
+habitudes de chacun de ces établissements.</p>
+
+<p>Lisbeth, de plus en plus agitée par des pressentiments
+sinistres, repassa dans sa tête cette nomenclature
+de public-house et de tavernes que
+Paddy fréquentait avant son incarcération. Où
+était-il? Était-il demeuré dans le Southwark?
+avait-il poussé jusqu'au Borough? Tout à coup
+un souvenir traversa son esprit: Elle se rappela
+que, lorsqu'elle allait voir Paddy à White-cross,
+le prisonnier pour dettes, quand il avait bien
+maudit son créancier, pleuré sur ses enfants
+dont il était séparé et épuisé la kyrielle de ses
+lamentations, donnait un regret à la bière brune
+et au gin de <i>Queen's Elisabeth Tavern</i>.</p>
+
+<p>Elle se rappela encore que, pendant cette journée
+qui venait de s'écouler, le nom de cette
+taverne lui était venu deux ou trois fois aux
+lèvres. Or, la taverne de la Reine-Élisabeth était
+ce qu'on appelle à Londres un établissement de
+nuit. Elle avait une licence pour demeurer ouverte
+jusqu'au jour, Lisbeth n'hésita plus. Les enfants
+dormaient, et à leur âge on a le sommeil dur.
+Elle souffla la lampe, tira la porte après elle et
+donna un tour de clé, tout en laissant cette clé
+dans la serrure, pour le cas où Paddy rentrerait
+tandis qu'elle serait à sa recherche.</p>
+
+<p>Les pauvres ne se volent pas entre eux.</p>
+
+<p>Lisbeth savait bien que sa maison était la dernière
+à laquelle les voleurs songeraient, par la
+raison toute simple qu'il n'y avait rien à voler.</p>
+
+<p>La femme de Paddy se mit donc à errer dans le
+Southwark. Tout en ayant la conviction que son
+mari était à Queen's tavern, elle ne voulut pas
+laisser inexplorés les cabarets du voisinage. Elle
+entra successivement dans une demi-douzaine de
+public-house où Paddy était connu. On ne l'avait
+pas vu, et la plupart des publicains le croyaient
+encore à White-cross. Dans le dernier où elle
+entra, elle rencontra un homme de Adam's street
+qui lui dit:&mdash;Tu cherches Paddy? je l'ai rencontré...
+Il descendait vers la Tamise seul?&mdash;C'est
+bien cela, pensa Lisbeth; il a de l'argent, il est
+allé à la <i>Reine-Élisabeth</i>.</p>
+
+<p>Et elle sortit du public-house et se dirigea d'un
+pas rapide vers le bord de la Tamise. Là, les rues
+étaient tout à fait désertes. Seul, l'établissement
+de Queen's Élisabeth tavern brillait dans la nuit,
+comme un phare au raz de l'eau.</p>
+
+<p>Cette taverne si fort prisée par Paddy, était
+une sorte de repaire composé d'un vaste rez-de-chaussée
+en planches et en torchis qui s'élevait
+de quelques mètres à peine au-dessus du niveau
+de la Tamise, et dont le seuil était quelquefois
+inondé, au moment des grandes marées.</p>
+
+<p>Quand tout dormait dans le voisinage, la taverne
+ouvrait ses yeux rouges et flamboyants,
+c'est-à-dire ses fenêtres éclairées par des lampes
+fumeuses, dont les reflets indécis ricochaient sur
+la Tamise, et dans le silence de la nuit, on entendait
+monter ses refrains obscènes et ses bruyantes
+querelles.</p>
+
+<p>Une autre femme eût hésité peut-être à aborder
+ce repaire, mais Lisbeth entra.</p>
+
+<p>Personne ne la connaissait, et quelques hommes
+la regardèrent avec curiosité.</p>
+
+<p>Elle demanda au publicain s'il avait vu Paddy.</p>
+
+<p>A ce nom de Paddy, un homme, qui buvait
+tout seul dans un coin, leva la tête.&mdash;Est-ce de
+Paddy qui sort de White-cross, la petite mère,
+que vous voulez parler? dit-il. Je l'ai rencontré
+voilà une heure, dans Bridge-road, il paraissait
+ivre. Il remontait vers Saint-George.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il était seul?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il était avec deux hommes qui m'ont
+paru être des Irlandais, aussi vrai que je m'appelle
+John et qu'on m'a surnommé le Rough,
+comme si nous n'étions pas tous des roughs,
+hein? Et John le rough se remit tranquillement
+à boire. Lisbeth, agitée des plus sinistres pressentiments,
+sortit.&mdash;Oh! murmura-t-elle, j'ai
+peur du prêtre catholique... Il se sera vengé!...
+j'ai peur... j'ai peur... Et mistress Paddy conservant
+néanmoins l'espoir que son mari avait
+fini par rentrer, regagna le Southwark en toute
+hâte. Il était alors quatre heures du matin, et si
+Paddy n'avait pas reparu, c'est que, bien certainement,
+il lui était arrivé malheur...</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>A mesure qu'elle approchait de chez elle, Lisbeth
+sentait son coeur battre à outrance et ses
+jambes fléchir sous le poids de son corps. Comme
+elle entrait dans Adam's street, elle vit un groupe
+d'hommes sous un bec de gaz, à l'entrée du passage
+où elle demeurait. Ces hommes causaient
+avec animation et paraissaient s'entretenir de
+quelque événement extraordinaire. Il y avait également
+du monde au seuil d'un public-house encore
+ouvert. Lisbeth s'approcha toute tremblante.
+Personne ne fit attention à elle, tant l'émotion
+était générale. Le Southwark, bien que misérable,
+est un quartier tranquille, et les scènes sanglantes
+du Wapping y sont si rares que Lisbeth entendit
+une voix qui disait:&mdash;Il y a au moins dix ans
+que pareille chose n'est arrivée.</p>
+
+<p>Comme elle s'approchait encore, elle put voir
+dans le passage et sentit ses cheveux se hérisser.</p>
+
+<p>Le passage était plein de monde et une douzaine
+de policemen allaient et venaient à travers la foule
+compacte devant la maison de Paddy. Lisbeth fit
+quelque pas encore et s'arrêta muette, la gorge
+crispée, en proie à une mystérieuse épouvante.
+La porte était ouverte, la maison pleine, et elle
+entendait des cris de désespoir auxquels elle ne
+pouvait se tromper: elle avait reconnu la voix de
+ses deux enfants. Une voisine, qui était descendue
+à demi-vêtu dans la rue, reconnut Lisbeth et vint
+à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chère! lui dit-elle en la serrant dans
+ses bras, êtes-vous assez malheureuse!</p>
+
+<p>Lisbeth ne savait rien encore, et pourtant elle
+devinait tout. Soutenue par sa voisine, pâle
+comme une morte, sans voix dans la gorge, l'oeil
+rouge et sec, marchant comme un automate, elle
+entra dans la maison.</p>
+
+<p>Paddy était là. Mais Paddy était mort!... Les
+deux enfants, agenouillés sur le cadavre, se tordaient
+les mains en poussant des cris aigus. Le
+cadavre était épouvantable à voir. Il avait reçu
+quatre coups de couteau, deux au ventre, un dans
+l'épaule, un quatrième lui avait labouré la joue;
+mais aucune de ces blessures n'avait dû amener
+une mort instantanée. La gorge du mort portait
+des traces de mains crispées qui avaient dû
+l'étrangler, en désespoir de cause.</p>
+
+<p>Enfin les vêtements en lambeaux du malheureux
+prouvaient qu'il avait soutenu, avant de mourir,
+une lutte désespérée avec ses assassins, car ils
+devaient être plusieurs, à en juger par les marques
+de strangulation et les quatre blessures d'abord,
+et ensuite par la force herculéenne dont le malheureux
+était doué et qui ne permettait pas de
+croire qu'un seul homme en fût venu à bout.</p>
+
+<p>Des policemen, en tournée de nuit, avaient
+trouvé Paddy baignant dans son sang, au fond
+d'une ruelle appelée <i>Edmond lane</i> et qui descend
+de <i>Belvedere road</i> vers la Tamise. Les policemen
+de Londres ont chacun leur quartier, ce qui fait
+qu'à la longue ils connaissent à peu près tous les
+habitants de leur circonscription. Un de ceux qui
+faisaient partie de la ronde nocturne avait dit en
+voyant Paddy:&mdash;Je ne sais pas au juste le nom
+de cet homme, mais je le connais de vue et il doit
+demeurer aux environs d'Adam's street. Cette affirmation
+avait fait qu'au lieu de transporter le
+cadavre à la Morgue, on l'avait porté dans le
+Southwark.</p>
+
+<p>Au coin d'Adam's street le même policeman était
+entré dans un public-house et avait fait signe au
+publicain de sortir. Celui-ci avait à peine jeté les
+yeux sur le cadavre qu'il s'était écrié:&mdash;C'est
+Paddy!</p>
+
+<p>Tous ceux qui se trouvaient dans le public-house
+étaient également sortis et avaient tous reconnu
+Paddy; vers le milieu d'Adam's street, le personnel
+d'une autre taverne s'était joint à cette petite
+escorte qui suivait déjà les policemen portant le
+cadavre. En moins d'un quart d'heure tout le
+quartier s'était trouvé en rumeur. On avait transporté
+Paddy chez lui, tandis que la malheureuse
+femme allait le chercher dans Queen's tavern. Les
+enfants éveillés en sursaut, voyant leur père mort,
+avaient témoigné le plus violent désespoir.</p>
+
+<p>Les policemen étaient allés éveiller le magistrat
+de police du quartier, et celui-ci arrivait au
+moment même où Lisbeth, de retour aussi, se
+trouvait en présence du cadavre de son mari.</p>
+
+<p>D'abord la pauvre femme avait été frappée de
+mutisme. Elle voulait pleurer, mais ses yeux
+étaient sans larmes; elle voulut crier, sa gorge
+ne laissa passer aucun son. Le magistrat interrogea
+tour à tour plusieurs personnes, mais nul
+ne put lui fournir aucun renseignement.</p>
+
+<p>Paddy était sorti de prison l'avant-veille; on
+ne lui connaissait pas d'ennemi, et il était trop
+pauvre pour qu'on pût supposer qu'il avait été
+assassiné par des voleurs. A la fin Lisbeth put
+jeter un cri. La voix lui revint pleine de sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria-t-elle, c'est le prêtre!</p>
+
+<p>&mdash;Quel prêtre? demanda le magistrat de police.</p>
+
+<p>&mdash;Le prêtre catholique!</p>
+
+<p>&mdash;Qui a assassiné votre mari? fit encore le
+magistrat avec un étonnement croissant.</p>
+
+<p>Lisbeth avait maintenant l'oeil flamboyant, les
+narines dilatées, et l'instinct de la vengeance lui
+donnait des forces et éveillait en elle une sauvage
+énergie.&mdash;Oh! non, dit-elle, ce n'est pas le prêtre
+qui a frappé, mais ce sont les hommes qui lui
+obéissent. Le magistrat crut saisir un premier
+indice dans ces paroles.&mdash;Madame, dit-il, expliquez-vous
+clairement. Sur notre libre terre d'Angleterre,
+les meurtriers sont toujours punis.</p>
+
+<p>&mdash;Un prêtre catholique, un Irlandais, reprit
+Lisbeth, dont les sanglote couvraient la voix, nous
+a fait du bien, car nous étions bien misérables.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez que ce soit lui qui ait
+Commis un pareil crime? Mais dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre homme, répondit Lisbeth, s'était
+associé à ces hommes qui voulaient gagner la
+prime offerte par la police à ceux qui retrouveraient
+John Colden, le condamné à mort. Le prêtre
+qui est celui-là même qui a assisté John lorsqu'on
+l'a enlevé sur l'échafaud, aura considéré Paddy
+comme un ingrat et un traître...</p>
+
+<p>Il y avait une foule compacte dans ce misérable
+logis, autour de ce cadavre, et tout le monde
+entendit formuler cette accusation terrible contre
+l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dirent plusieurs voix, le prêtre est
+encore venu ce matin.&mdash;Nous l'avons vu, répétèrent
+d'autres personnes.</p>
+
+<p>Parmi les gens qui entouraient le cadavre, il y
+avait un homme d'âge mûr, d'aspect austère, qui
+ne disait rien, mais dont les yeux d'un gris pâle
+reflétèrent alors une sombre joie. Cet homme,
+entièrement vêtu de noir, se dégagea peu à peu
+de la foule et se glissa hors de la maison. Puis il
+s'éloigna à petits pas, en murmurant:&mdash;Ah!
+cette fois, je crois que je tiens ma vengeance! Or,
+cet homme qui s'éloignait ainsi et qui n'avait
+frappé l'attention de personne, était le révérend
+Peters Town, ce ministre vindicatif qui avait juré
+la perte de l'abbé Samuel...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIX</h3>
+<br>
+
+
+<p>En présence de cette accusation formelle, énergique,
+qui faisait retomber sur l'abbé Samuel la
+responsabilité de la mort de Paddy, le magistrat
+de police qui avait commencé l'enquête, comprenant
+qu'il ne s'agissait pas d'un meurtre ordinaire,
+ordonna aux policemen de faire sortir la foule,
+afin qu'il pût se livrer à une enquête minutieuse.</p>
+
+<p>Le peuple anglais est assez docile envers la
+police. Tout le monde sortait donc sans murmurer,
+laissant le magistrat, les policemen, Lisbeth
+et ses deux enfants auprès du cadavre de Paddy.</p>
+
+<p>Mais elle demeura au dehors, remplissant le
+passage et presque tout Adam's street. Divisés
+par groupes de huit ou dix personnes, les curieux
+causaient et émettaient mille avis différents. Paddy
+n'avait pas, du reste, une oraison funèbre bien
+élogieuse.&mdash;C'était un assez triste drôle, disait
+un publicain qui lui avait fait crédit autrefois et
+n'avait jamais pu en être payé.</p>
+
+<p>&mdash;Sa femme est une méchante femme, répliquait
+une commère du voisinage. D'abord, elle
+accuse le prêtre catholique bien légèrement...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reprenait un troisième, en admettant
+que cela soit vrai, Paddy n'a que ce qu'il
+méritait. Du moment où il mangeait le pain du
+prêtre, il ne devait pas s'associer à ses ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, dirent plusieurs voix.</p>
+
+<p>Mais toutes ces conversations avaient lieu à
+voix basse, sans bruit, sans tapage, et sans aucune
+de ces bousculades qui font la gloire des attroupements
+parisiens. L'Anglais est calme, il a l'habitude
+de vivre la nuit et d'agir à sa guise sans
+jamais gêner la liberté d'autrui.</p>
+
+<p>Un nouveau personnage qui n'était pas entré
+dans la maison du mort et qui n'était passé par
+là qu'après que le magistrat de police l'eût fait
+évacuer, se mêla alors aux différents groupes,
+recueillant ça et là des indications et des renseignements.
+Il était pauvrement vêtu et ressemblait
+plutôt à un petit commis du quartier de la
+Poissonnerie et des docks qu'à un gentleman.
+Cependant il s'exprimait en très-bons termes, et
+il demandait ce qui s'était passé avec une grande
+politesse. La commère, qui, déjà, s'était exprimée
+sévèrement sur le compte de Lisbeth, se chargea
+de le mettre au courant.</p>
+
+<p>Cet homme, que personne ne connaissait, du
+reste, dans le quartier, apprit ainsi qu'on avait
+assassiné Paddy et que la femme de Paddy accusait
+l'abbé Samuel de ce crime. Il haussa imperceptiblement
+les épaules, ne se prononça ni pour
+ni contre, glissa d'un groupe à l'autre et finit par
+arriver jusqu'à un policeman qui s'était mis en
+sentinelle à la porte même du mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, voulez-vous avertir un de vos collègues
+qui sont de l'autre côté de la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire? demanda le policeman avec
+flegme.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans cette maison un cadavre? Le cadavre
+d'un homme assassiné? Et le magistrat de
+police se livre à une enquête?</p>
+
+<p>Mais oui, répondit le policeman sans s'impatienter
+le moins du monde. L'Anglais est le
+plus patient des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit le personnage inconnu, dites
+à un des policemen qui sont dans l'intérieur,
+qu'un homme qui peut fournir des renseignements
+sur le meurtre et aider l'enquête, demande
+à être introduit.</p>
+
+<p>Ce que la police anglaise a d'admirable, c'est
+qu'elle ne repousse personne et ne dédaigne aucun
+renseignement, si insignifiant qu'il puisse
+être. Le policeman fit un signe de tête affirmatif.
+Puis il frappa à la porte, qu'un des policemen
+placés à l'intérieur entr'ouvrit. On entendait toujours
+à travers cette porte les cris de douleur des
+deux enfants. Mais Lisbeth, ivre de vengeance,
+parlait d'une voix nette et brève, accumulant preuves
+sur preuves pour perdre l'abbé Samuel. Le
+policeman de l'intérieur transmit au magistrat de
+police les paroles de son collègue. Le magistrat
+donna l'ordre de faire entrer l'homme qui disait
+avoir des renseignements à fournir. Cet homme
+entra.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? lui dit le magistrat.</p>
+
+<p>Ce personnage qui, jusque là, s'était exprimé
+en très-bon anglais, eut alors un accent allemand
+très-prononcé.</p>
+
+<p>&mdash;Mylord, dit-il, je suis Allemand et médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Conrad Hauser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez des renseignements à nous donner?
+Parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous faire connaître l'assassin de cet
+homme. A ces paroles, Lisbeth se leva frémissante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si tu fais cela, dit-elle, je te bénirai, et
+je <i>consens à aller nu-pieds toute la vie</i>, ajouta-t-elle,
+se servant d'une formule usitée parmi le
+peuple de Londres et dont le sens est intraduisible.&mdash;Ah!
+vous connaissez l'assassin? Il faut
+nous le nommer, dit le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas, mais si Votre Honneur
+donne les ordres que je demande, je pourrai
+montrer son portrait à tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, dit le magistrat.</p>
+
+<p>Le personnage reprit:&mdash;Il y a vingt ans,
+mylord, que je m'occupe d'une question médicale
+très-grave, et j'ai fait une découverte dont je viens
+vous offrir l'application. Cet homme s'exprimait
+avec un calme, une conviction qui excluaient la
+pensée qu'il pouvait être fou. Cependant le magistrat
+ne put s'empêcher de l'examiner avec une
+certaine défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, mylord, dit-il, que ce que je
+vais vous demander n'entrave en rien la marche
+ordinaire de la justice, et Votre Honneur peut
+faire arrêter les personnes soupçonnées.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit le magistrat, que demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose bien simple: que le cadavre soit
+envoyé soit à l'hôpital Saint-Barthélémy, soit à
+la Morgue, ou même qu'il demeure ici... pourvu
+qu'on n'y touche pas jusqu'à demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Et demain matin? fit le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrai désigner sûrement le meurtrier.</p>
+
+<p>Ce disant, cet homme, assez misérablement
+vêtu, tira de sa poche un portefeuille, et de ce
+portefeuille un billet de vingt livres.</p>
+
+<p>&mdash;Mylord, il est d'usage de faire déposer une
+caution aux gens qui sollicitent l'intervention de
+la justice. Je suis prêt à remettre en vos mains
+cette somme en garantie de ma bonne foi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est parfaitement inutile, répondit le
+magistrat. Le cadavre restera ici, à la place où il
+est, sous la garde de deux policemen, et demain
+vous pourrez faire vos expériences, sans que pour
+cela, la justice attende les résultats pour agir. Le
+médecin allemand s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>A deux pas de la maison de Paddy, il y avait
+un nègre qui paraissait chercher quelqu'un dans
+la foule, et celui qui avait dit se nommer Conrad
+Hauser, alla droit à lui, et, lui prenant le bras,
+l'entraîna hors du passage, dans la direction
+d'Adam's street.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XL</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le prétendu médecin allemand n'était autre
+encore, on l'a pu deviner, que l'homme gris, le
+personnage fécond en métamorphoses.</p>
+
+<p>Cet homme, que la police recherchait, dont
+miss Ellen avait juré la perte, que la potence
+attendait comme un des chefs les plus ardents de
+la cause irlandaise, avait l'audace de se présenter
+devant un magistrat de police et de lui offrir son
+concours pour découvrir un assassin.</p>
+
+<p>Quant au nègre, on a reconnu notre bon ami
+Shoking.</p>
+
+<p>Une heure auparavant, l'homme gris et Shoking
+s'en revenaient ensemble vers Saint-George,
+lorsque le bruit qui se faisait dans Adam's street
+et sous le passage avait attiré leur attention.</p>
+
+<p>Ils s'étaient mêlés à la foule, et l'homme gris
+avait appris ce qui était arrivé, en même temps
+que le nom de l'abbé Samuel, prononcé tout haut,
+lui révélait l'accusation terrible formulée contre
+le jeune prêtre. Alors l'homme gris avait dit à Shoking:&mdash;Attends-moi
+là, je vais en savoir plus
+long encore.</p>
+
+<p>On sait comment il était entré dans la maison
+de Paddy, et comment il en était sorti, emportant
+la parole du magistrat de police que, le lendemain,
+il lui serait permis de faire son expérience
+scientifique. Il paraissait si pressé de s'éloigner
+du Southwark, que pendant quelques minutes
+Shoking n'osa le questionner. Ce ne fut qu'en vue
+du pont de Westminster que le nègre de couleur
+récente se décida à prendre la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous retournons de l'autre côté
+de l'eau, maître? demanda-t-il.&mdash;Oui. Nous allons
+dans le quartier Saint-Gilles. Il faut que je
+voie l'abbé Samuel cette nuit même. N'as-tu pas
+entendu ce qu'on disait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais comme l'abbé Samuel est incapable
+de commettre un crime, répondit Shoking,
+je suis bien tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je ne le suis pas, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>Sa voix était grave et trahissait une certaine
+émotion. Ils passèrent le pont et il continua:
+&mdash;Écoute bien ce que je vais te dire. On a assassiné
+un homme, et on accuse l'abbé Samuel de
+ce meurtre. La police qui soupçonne, et elle n'a
+pas tort, l'abbé Samuel d'être un des chefs les
+plus actifs du fenianisme, va être enchantée du
+prétexte. Elle l'arrêtera de confiance, comme on
+dit en France.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais l'abbé prouvera son innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui, c'est moi, en désignant le
+meurtrier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, on rendra le prêtre à la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Quand la justice anglaise veut faire
+traîner un procès, elle est merveilleuse de chicanes.
+On gardera l'abbé Samuel en prison, jusqu'à
+l'arrestation du coupable, et la police s'arrangera
+de façon à ne pas l'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu'allons-nous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose bien simple. Le magistrat de police
+n'a pu donner des ordres encore. Nous allons
+prévenir l'abbé Samuel. Pour qu'il s'enferme
+dans son église et n'en bouge plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, on l'arrêtera à l'église?</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Shoking, dit l'homme gris, je vois
+qu'il faut que je t'apprenne les lois de ton pays,
+moi qui ne suis pas Anglais. Le moindre policeman
+peut, sans ordre d'arrestation, prendre au
+collet un homme dans la rue et le conduire à
+Scotland yard; mais pour pénétrer chez lui, il
+faut un ordre du lord chief justice. Et pour pénétrer
+dans une église et y arrêter un prêtre, même
+un prêtre catholique, il faut que le lord-chief
+justice en réfère au parlement. C'est deux jours
+de gagnés.</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant ces deux jours?...</p>
+
+<p>&mdash;Si la police n'arrête pas le meurtrier, c'est
+moi qui l'arrêterai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, dit naïvement Shoking, je vous ai
+vu faire hier des choses extraordinaires, mais
+j'avoue que ceci dépasse mon intelligence.</p>
+
+<p>Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en verras bien d'autres, fit-il.</p>
+
+<p>Et il doubla le pas et ils arrivèrent à Trafalgar
+palace en causant ainsi, et sans que l'homme gris
+s'expliquât plus clairement.</p>
+
+<p>Puis, remontant Haymarket, ils longèrent un
+moment Piccadilly, et se dirigèrent vers Saint-Gilles.
+L'abbé Samuel avait changé de logis. Il
+occupait maintenant, sur la place des Sept-Quadrants,
+un petit appartement situé au troisième
+étage et dont les fenêtres donnaient sur la rue. En
+levant la tête l'homme gris vit de la lumière. Le
+prêtre était levé sans doute déjà.</p>
+
+<p>Il était d'ailleurs cinq heures du matin, et l'abbé
+Samuel disait sa messe à six heures.</p>
+
+<p>Les maisons anglaises n'ont pas de concierge.</p>
+
+<p>Dans les beaux quartiers chacun a sa maison;
+dans les rues commerçantes, si une maison a plusieurs
+locataires, chacun a sa sonnette et le visiteur
+lit le nom de la personne qu'il va voir au-dessous
+du cordon. Mais dans les quartiers populeux
+et misérables, les choses sont simplifiées.</p>
+
+<p>La porte ferme au loquet; chaque locataire n'a,
+pour que cette porte s'ouvre, qu'a presser un
+petit ressort, véritable jouet de polichinelle que
+tout le monde possède. La porte de la maison
+qu'habitait l'abbé Samuel était munie de ce ressort.
+L'homme gris appuya son doigt dessus et la
+porte s'ouvrit. Alors Shoking et lui se trouvèrent
+à l'entrée d'une allée noire au bout de laquelle
+était un escalier tournant. L'homme gris et Shoking
+connaissaient les êtres de la maison, et ils
+montèrent sans lumière jusqu'à la porte du jeune
+prêtre sous laquelle passait un filet de clarté.
+L'homme gris frappa; l'abbé Samuel, qui achevait
+de s'habiller, ouvrit aussitôt. Le premier lui dit
+vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, il faut vous hâter, descendre
+à Saint-Gilles et n'en plus sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda le prêtre, étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez un homme du nom de
+Paddy?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. C'est lui qui m'a prévenu qu'on devait
+rechercher John Colden dans le clocher de Saint-George.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Paddy est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort! exclama l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Mort assassiné! Et on vous accuse de sa
+mort!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit l'abbé Samuel en reculant, tandis
+que l'indignation colorait son visage.</p>
+
+<p>En ce moment, des pas retentirent dans l'escalier,
+et Shoking eut un geste d'effroi. Venait-on
+déjà arrêter l'abbé Samuel? L'homme gris s'était
+placé résolument devant la porte et il avait tiré
+un poignard de son sein prêt à défendre le prêtre
+jusqu'à la dernière extrémité.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Les pas continuaient à monter, et il y eut un
+moment d'anxiété et de silence entre Shoking,
+l'homme gris et l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;On n'arrivera jusqu'à vous qu'en passant sur
+mon corps, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez votre poignard dans sa gaine, dit
+le prêtre. A Dieu ne plaise que, pour moi, une
+goutte de sang soit jamais versée!</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.</p>
+
+<p>Les pas s'étaient arrêtés sur l'étroit palier de
+l'escalier et on venait de frapper à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? demanda l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>Une voix répondit en patois irlandais:</p>
+
+<p>&mdash;Deux hommes qui ont besoin du prêtre qui
+répand la charité autour de lui.</p>
+
+<p>Le visage de Shoking se dérida. Seul, l'homme
+gris demeura le sourcil froncé. Mais l'abbé Samuel
+ouvrit. Ils se trouvèrent alors en présence
+de deux hommes misérablement vêtus et qu'il
+était facile de reconnaître pour deux de ces Irlandais
+qui logent aux environs de Drurylane
+et qui ont pour profession de porter des bagages
+et des colis, dans les gares de chemins de fer;
+L'abbé Samuel connaissait l'un d'eux.&mdash;Ah!
+c'est toi, Tom, dit-il. Que me veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme est accouchée voici huit jours
+répondit l'Irlandais en pleurant. Nous n'avions
+pas d'argent pour avoir du charbon. D'ailleurs ça
+ne nous eût pas avancés beaucoup; car, il y a
+deux mois, n'ayant plus de pain, nous avons
+vendu le poêle. Mon enfant est mort en naissant
+ma pauvre femme a eu froid, et la fièvre l'a prise.</p>
+
+<p>Moi je ne suis pas médecin, et nous sommes
+trop pauvres pour que j'ose aller en chercher un,
+mais mon camarade que voilà dit qu'elle est au
+plus mal. Alors, j'ai pensé à vous, mon père. Je
+ne veux pas que ma pauvre femme meure sans
+confession.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis, dit l'abbé Samuel, attendez-moi.</p>
+
+<p>Et il passa dans la deuxième chambre de son
+humble logis, ouvrit un tiroir et dans ce tiroir il
+prit quelques pièces de menue monnaie, afin de
+secourir sur-le-champ cette détresse dont on lui
+faisait un si navrant tableau. Mais l'homme gris
+l'avait suivi.&mdash;Monsieur l'abbé, dit-il avec émotion,
+au nom du ciel écoutez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, fit le jeune prêtre étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller avec cet homme, je verrai sa
+femme; vous le savez, je suis un peu médecin;
+si réellement elle est en danger de mort, je viendrai
+vous chercher, et alors arrivera que pourra.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi me proposez-vous cela? Il
+faut que j'aille où mon devoir m'appelle, dit le
+prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... un pressentiment. Et si c'est un
+piège, si nos ennemis ont gagné ces deux misérables?</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela est impossible. Tom est un honnête
+homme. Mais cela fût-il vrai, je ne dois pas
+hésiter. Et le prêtre rejoignit Tom et son compagnon,
+et leur dit: Allez, je vous accompagne.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aussi, dit l'homme gris. Il fit un signe
+à Shoking et tous deux descendirent les premiers,
+de façon que le prêtre et les Irlandais
+étaient encore dans l'escalier qu'ils étaient, eux,
+dans la rue. La place des Sept-Quadrants était
+déserte. Londres n'est pas une ville matinale;
+les boutiques ne s'ouvrent guère avant huit heures
+du matin, et les balayeurs n'arrivent qu'à six.
+L'homme gris se sentit un peu rassuré.</p>
+
+<p>&mdash;Où demeures-tu? demanda l'abbé à Tom.</p>
+
+<p>&mdash;A deux pas d'ici, au coin d'Henrietta street,
+dans Covent Garden.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le prêtre.</p>
+
+<p>L'homme gris et Shoking suivirent.&mdash;Après
+cela, dit le premier à l'oreille de l'ex-lord Wilmot,
+je crois que nous nous effrayons à tort. La justice
+anglaise n'est pas très-expéditive. Dans le Southwark,
+on accuse l'abbé Samuel d'avoir fait assassiner
+Paddy; mais le magistrat de police n'a certainement
+pas encore fini son enquête. Quand il
+aura terminé, il ira tranquillement se coucher, et
+ce ne sera que vers dix ou onze heures qu'il
+transmettra son procès-verbal à Scotland yard.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pensez que l'abbé Samuel aura le
+temps de revenir à Saint-Gilles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Shoking respira.&mdash;Nous avons eu peur, dit-il;
+mais ça peut arriver à tout le monde.</p>
+
+<p>Le prêtre, les deux Irlandais, l'homme gris et
+Shoking descendirent d'un pas rapide Saint-Martin's
+lane, et ils tournaient l'angle de <i>Longacre</i>,
+lorsque l'homme gris serra vivement le bras de
+Shoking.&mdash;Qu'est-ce? fit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde sur le trottoir, fit l'homme gris à
+voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois trois policemen arrêtés et causant
+tout bas, mais on rencontre cela à chaque instant.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu t'entende!</p>
+
+<p>Le prêtre marchait d'un pas rapide, et les deux
+Irlandais avaient peine à le suivre. Tout à coup
+les trois policemen disparurent. On eût dit qu'une
+trappe de théâtre s'était ouverte subitement sous
+leurs pieds. Il n'en était rien, cependant. Les
+trois policemen avaient pris un de ces passages si
+nombreux à Londres, que seuls les gens du quartier
+connaissent, et qui abrègent singulièrement
+les distances. Le prêtre et sa suite continuaient
+leur chemin, et ils arrivèrent, dix minutes après,
+au coin d'Henrietta street.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, dit Tom, en tâtonnant sur une
+porte pour trouver le ressort qui servait à l'ouvrir.
+Mais, en ce moment, les trois policemen
+reparurent et s'avancèrent. L'un d'eux dit à l'abbé
+Samuel:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Samuel, dit-il en reculant d'un
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes prêtre catholique desservant à
+Saint-Gilles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit encore le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi et par ordre du lord chief-justice,
+je vous arrête, dit le policeman. Shoking
+jeta un cri. Mais l'homme gris le saisit rudement
+par le bras?&mdash;Tais-toi, dit-il, ce que j'avais prévu
+est arrivé. Maintenant il s'agit de tâcher de le
+sauver, et ce n'est pas la violence qu'il faut employer.
+Et, sur ces mots, il entraîna Shoking, et
+tous deux prirent la fuite.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Comment les pressentiments sinistres de
+l'homme gris l'emportaient-ils sur ses calculs?</p>
+
+<p>Et comment pouvait-il se faire que le lordchief-justice
+eût déjà signé un ordre d'arrestation
+concernant l'abbé Samuel, alors que le magistrat
+de police avait à peine terminé son enquête, à
+cette heure-là? C'était là ce qui paraissait incompréhensible
+à l'homme gris et ce que nous allons
+cependant expliquer.</p>
+
+<p>On se souvient qu'un homme s'était éclipsé,
+dans le passage au moment où Lisbeth accusait
+formellement l'abbé Samuel du meurtre de son
+époux, et que cet homme n'était autre que le
+révérend Peters Town.</p>
+
+<p>Comment ce chef occulte de la religion anglicane,
+cet homme qui du fond de sa maisonnette
+d'Elgin Crescent, exerçait un pouvoir plus grand
+peut-être que l'archevêque de Canterbury à Lambeth
+palace, se trouvait-il en ce moment-là, dans
+le Southwark? Était-ce par hasard? Assurément
+non.</p>
+
+<p>On se rappelle que Paddy avait fait à miss
+Ellen la confidence que selon lui, John Colden
+était caché dans le clocher de Saint-George.</p>
+
+<p>Miss Ellen ne s'y était pas trompée. L'hôte
+mystérieux de la cathédrale catholique n'était
+point John Colden, mais bien l'homme gris, et
+elle avait fait part de cette découverte à son mystérieux
+associé, le révérend Peters Town.</p>
+
+<p>Or, depuis le matin, ivre de rage, le prêtre anglican
+avait juré la perte du prêtre catholique.</p>
+
+<p>Pas plus que miss Ellen il ne doutait de la
+complicité morale de l'abbé Samuel dans l'enlèvement
+du condamné à mort; mais cette complicité,
+il fallait la prouver. Or, le révérend Peters
+Town avait fait ce raisonnement, qui n'était pas
+dépourvu de sagesse.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'homme qu'on accuse d'avoir coupé la
+corde du pendu avec une balle chassée par un
+fusil à vent et que la police cherche vainement,
+est réellement caché dans Saint-George, il est
+probable que l'abbé Samuel le visite de temps en
+temps, et plutôt la nuit que le jour. Par conséquent,
+il faut établir une souricière aux abords
+de Saint-George.</p>
+
+<p>Cette résolution prise, le révérend était allé,
+un peu avant la nuit, chez le lord chief justice,
+magistrat suprême dont les fonctions correspondent
+à celles du procureur général en France.</p>
+
+<p>Le lord chief justice savait qu'elle était l'importance
+du révérend Peters Town.</p>
+
+<p>Cet homme que les Anglais vulgaires regardaient
+passer dans les rues, longeant les murs
+et marchant avec humilité, était l'égal, sinon le
+supérieur, du primat d'Angleterre, et à de certaines
+heures, dans la libre Albion, l'autorité
+religieuse force l'autorité civile à s'incliner.</p>
+
+<p>Donc, le lord chief justice avait reçu le révérend
+Peters Town avec empressement. Celui-ci
+lui avait dit:&mdash;Je puis vous livrer l'homme
+qu'on cherche mais pour cela il faut que j'aie un
+ordre d'arrestation en blanc.</p>
+
+<p>Le lord chief justice avait fait observer que la
+loi anglaise n'autorise pas ces sortes d'équipées,
+mais le révérend lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour que l'homme gris soit arrêté, il faut
+que l'un de ses complices le soit en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est-il? avait demandé le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un prêtre catholique, l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment prouverez-vous sa complicité?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez bien, avait répondu le révérend,
+que je ne m'embarque pas à la légère dans
+cette aventure. Si je vous demande un ordre
+d'arrestation, c'est que je suis certain par avance
+que cette arrestation sera légale.</p>
+
+<p>Le lord chief justice avait encore fait remarquer
+au révérend que l'on ne pouvait arrêter un
+prêtre dans son église qu'avec une autorisation
+du lord chancelier, et qu'il y avait un danger
+très-grand d'impopularité à l'arrêter chez lui.</p>
+
+<p>A quoi le révérend avait répondu que la chose
+aurait lieu dans la rue et qu'il s'en chargerait.</p>
+
+<p>Pressé dans ses derniers retranchements, le
+lord chief justice avait signé l'ordre d'arrestation.</p>
+
+<p>Alors, muni de cette pièce, le révérend s'en
+était allé dans le Southwark. Là, il avait trouvé
+une foule en rumeur, appris la mort de Paddy
+et pénétré dans la maison où on avait apporté le
+cadavre. L'accusation de Lisbeth faisait la partie
+belle au révérend et motivait admirablement l'ordre
+d'arrestation. Le révérend avait donc sur-le-champ
+renoncé à ses projets antérieurs, et s'esquivant,
+il était monté dans un cab et s'était fait
+conduire dans le quartier de Drury-lane. Le peuple
+le plus accessible à la corruption est à coup
+sûr le peuple des Trois-Royaumes. Cela tient
+peut-être à l'excessive misère des basses classes.
+A côté de ces Irlandais dont on fait aisément des
+martyrs, il y a des Irlandais dont on peut faire
+des traîtres. Le révérend avait acheté la conscience
+de Tom, un des hommes que l'abbé Samuel
+avait le plus secourus. Tom avait menti en
+parlant au jeune prêtre de sa femme mourante
+et de son pauvre logis d'Henrietta street. La
+femme de Tom se portait bien et était servante
+dans une taverne. Quant à Tom lui-même, il était
+couché, cette nuit-là, sous les voûtes d'Adelphi
+avec une demi-douzaine de vagabonds, et c'était
+bien par hasard que le choix du révérend, qui
+venait chercher un traître dans ce repaire, était
+tombé sur lui. On devine le reste, à présent.</p>
+
+<p>Tandis que Tom, pour gagner les quinze guinées
+promises, attirait l'abbé Samuel hors de
+chez lui, le révérend entrait dans un poste de
+policemen, exhibait l'ordre d'arrestation et requérait
+les trois hommes que nous avons vu
+se présenter inopinément à l'angle d'Henrietta
+street. L'abbé Samuel comprit alors les paroles
+de l'homme gris. Mais il était trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'arrêtez-vous? demanda-t-il avec
+émotion. De quoi m'accuse-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;D'un assassinat.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel baissa la tête et dit avec un
+accent de résignation évangélique:&mdash;Je suis innocent
+du crime dont on m'accuse, mais je suis
+prêt à vous suivre. Où me conduisez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A Newgate.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel regarda alors autour de lui
+cherchant des yeux l'homme gris et Shoking.
+Mais tous deux avaient disparu.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'abbé Samuel fut donc conduit à Newgate. Le
+bon et jovial sous-directeur n'avait pas revu le
+prêtre irlandais depuis l'exécution manquée de
+John Colden. Il se montra donc fort étonné en
+voyant l'abbé entrer dans le greffe, escorté par
+trois policemen. Ceux-ci montrèrent l'ordre d'arrestation.</p>
+
+<p>Le sous-gouverneur n'en pouvait croire ses
+yeux. Outre que l'accusation lui paraissait absurde,
+il n'avait pas reçu d'avis préalable, ce qui
+se fait toujours. Il jura donc qu'il y avait au moins
+méprise sur ce dernier fait, et que c'était soit à
+Bath square, soit à Mil banck, qu'on aurait dû
+conduire le prisonnier. Mais l'ordre était formel;
+il ne portait aucune mention particulière qui précisât
+le régime auquel il devait être soumis.</p>
+
+<p>Le sous-gouverneur fit mettre l'abbé Samuel
+dans la cellule la plus confortable de la prison, et
+lui témoigna les plus grands égards. Le jeune
+prêtre était résigné. Il savait bien que son innocence
+serait démontrée, mais il savait aussi qu'il
+avait un ennemi implacable dans le révérend Peters
+Town, et il connaissait la puissance de cet
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Si on ne peut frapper l'assassin en moi, se
+dit-il, on frappera l'Irlandais. Et il se prit à soupirer
+en pensant à tous les pauvres gens dont il
+était la consolation et qui ne le reverraient peut-être
+plus.</p>
+
+<p>Cependant, son séjour à Newgate devait être de
+courte durée. Il y était à peine depuis trois heures
+que la porte de sa cellule s'ouvrit livrant passage
+au sous-directeur. Celui-ci était plus joyeux encore
+qu'à l'ordinaire, et il tendit les mains à l'abbé
+Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de bonnes nouvelles à vous donner, lui
+dit-il, on vient de me transmettre le dossier et je
+suis au courant de votre affaire. Vous êtes accusé
+du meurtre d'un homme du Southwark, appelé
+Paddy, mais sa femme seule vous accuse, et
+peu de gens croient à cette accusation. Par conséquent,
+il ne vous sera probablement pas difficile
+de vous disculper.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère, dit le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;On va vous conduire devant le magistrat,
+poursuivit le sous-gouverneur, et vous serez confronté
+avec le cadavre. Puis, il est probable que
+vous serez admis à fournir caution, et qu'on vous
+remettra en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit le prêtre, pour fournir caution, il
+faut avoir de l'argent, et beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! on en trouve toujours dans ces cas-là.
+Bon courage, et ne craignez rien.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel fut donc extrait de Newgate et
+conduit dans une voiture cellulaire jusque dans le
+Southwark. Le magistrat avait tenu parole au prétendu
+Conrad Hauser, le soi-disant médecin allemand.
+Le corps de Paddy était demeuré dans sa
+maison, couché sur le sol et gardé par une escouade
+de policemen. Seulement des voisins charitables
+avaient emmené et recueilli les deux
+enfants. Quand à la femme, elle était demeurée
+là, ardente, les yeux secs, ivre de fureur et altérée
+de vengeance.</p>
+
+<p>La foule stationnait nombreuse toujours, dans
+le passage et aux abords de la maison. Quelques
+huées accueillirent l'abbé Samuel quand il sortit
+de voiture, mais ces huées furent aussitôt réprimées
+par des applaudissements. Si l'abbé Samuel
+avait ses ennemis et ses détracteurs, il avait aussi
+de chauds partisans. Il entra donc calme et le
+front haut dans la maison où était le corps et où
+on avait improvisé une sorte d'estrade pour le
+magistrat de police. A sa vue, Lisbeth se leva
+comme une furie: Assassin! dit-elle, assassin!
+Et elle lui montra le poing; et il fallut que deux
+policemen s'emparassent d'elle pour l'empêcher
+de se ruer sur l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>Mais celui-ci la regarda. Il la regarda comme
+autrefois le jeune Daniel dut regarder les lions,
+et la fureur de Lisbeth tomba.&mdash;Me croyez-vous
+donc capable, dit-il, de verser le sang, et le sang
+d'un homme dont j'ai secouru la femme et les
+enfants! ajouta-t-il avec douceur. Et il la regardait
+toujours et sous ce regard bleu et limpide
+comme l'azur du ciel, Lisbeth courba la tête et
+devint toute tremblante. La conviction faisait subitement
+place au doute. Cependant elle releva
+tout à coup la tête:&mdash;Si ce n'est pas vous, dit-elle,
+ce sont les vôtres qui ont tué, et qui ont tué
+par votre ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, dit le prêtre. Et il regarda
+le magistrat de police avec la même sérénité.</p>
+
+<p>&mdash;Paddy n'avait pas d'ennemis! s'écria encore
+Lisbeth: qui donc peut l'avoir tué, si ce n'est un
+Irlandais?</p>
+
+<p>La police maintenait la foule au dehors, mais la
+justice devant être rendue publiquement, le magistrat
+de police avait ordonné que la porte de la
+maison demeurât ouverte. On put voir alors un
+homme s'avancer et dire, en regardant Lisbeth:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai dans quelques minutes quel est
+le meurtrier de votre mari.</p>
+
+<p>Le magistrat de police, qui avait reconnu cet
+homme pour celui qui se prétendait médecin et
+disait se nommer Conrad Hauser, fit signe qu'on le
+laissât entrer. Deux hommes l'accompagnaient et
+portaient un objet assez volumineux couvert d'une
+serge verte. Qu'est-ce que cela? dit le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;L'appareil dont j'ai besoin pour faire mon
+expérience, répondit Conrad Hauser.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel le regarda et tressaillit. Il avait
+reconnu l'homme gris. Celui-ci s'adressa de nouveau
+au magistrat:&mdash;Mylord, dit-il, Votre Honneur
+a dû voir à l'attitude calme de monsieur,&mdash;et
+il désignait du regard et du geste l'abbé
+Samuel,&mdash;que rien n'est moins fondé que l'accusation
+formulée contre lui. Est-ce que Votre
+Honneur ne va pas l'admettre à fournir caution?&mdash;Quand
+vous aurez fait l'expérience que vous
+annoncez, répondit le magistrat.</p>
+
+<p>Deux autres personnes se présentaient, en ce
+moment à la porte de la maison. L'une était une
+jeune fille vêtue fort simplement et qu'on aurait
+pu prendre pour une marchande de la Cité. L'autre
+était un homme vêtu de noir que le prêtre irlandais
+reconnut sur-le-champ. C'était la révérend
+Peters Town. Alors il comprit d'où partait le
+coup qui le frappait. Quant à la jeune fille, on l'a
+deviné,&mdash;c'était miss Ellen. Lisbeth étouffa un
+cri en la voyant; mais miss Ellen mit un doigt sur
+sa bouche et la veuve se tut. En même temps la
+jeune fille regarda le médecin allemand, et un léger
+tressaillement lui échappa.&mdash;Elle me reconnaît,
+pensa l'homme gris. Puis il découvrit l'objet
+volumineux, et alors on put voir avec quelque
+surprise que cet objet n'était autre qu'un appareil
+photographique.&mdash;Qu'est-ce qu'il va donc faire?
+se demandèrent les assistants avec étonnement.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLIV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Si calme que soit un homme, si profondément
+maître de lui et de sa raison qu'il puisse être, il
+est des instants où l'imminence d'un grand danger
+doit atteindre son coeur et cercler son front.
+L'homme gris eut une minute de cette anxiété indicible.
+Miss Ellen était là, et miss Ellen l'avait
+reconnu! Or miss Ellen pouvait faire deux pas
+vers le magistrat, lui parler à l'oreille, l'espace
+d'une seconde, et le magistrat le faisait arrêter.
+Cependant, disons-le tout de suite, cette angoisse
+qu'il éprouva n'était point le résultat d'un sentiment
+d'égoïsme. L'homme gris ne songeait pas à
+lui, en ce moment, mais à l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>Si on l'arrêtait, lui, et qu'il ne pût se livrer à
+cette expérience mystérieuse dont la foule avide
+attendait les résultats, l'abbé Samuel était perdu;
+on le ramènerait à Newgate et les ennemis de l'Irlande
+trouveraient bien le moyen de l'y garder
+éternellement. L'homme gris se trompait. Soit générosité,
+soit curiosité, miss Ellen ne bougea pas
+et demeura confondue au milieu de la foule qui
+avait fini par envahir la maison. Elle n'adressa
+même pas la parole au révérend Peters Town.
+Celui-ci du reste s'était approché de l'estrade où
+siégeait le magistrat de police.</p>
+
+<p>L'homme gris avait donc déployé son appareil
+photographique, au grand étonnement de tout le
+monde, et surtout du magistrat, qui lui dit:&mdash;Mais
+qu'allez-vous donc faire là?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Honneur, répondit le prétendu médecin
+allemand, comprendra tout lorsqu'il aura vu.
+Je m'exprime difficilement en anglais, et il me
+faudrait plus de temps en paroles qu'en actions.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc, dit le magistrat, patient comme
+tous les Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Je prierai Votre Honneur, poursuivit
+l'homme gris, d'ordonner que le cadavre soit reculé
+jusqu'au mur, mis sur son séant, et adossé
+de telle manière qu'il put, si la vie lui revenait,
+me voir à la hauteur de son front.</p>
+
+<p>Le magistrat fit un signe et deux policemen
+prirent le cadavre de Paddy et lui donnèrent la
+posture demandée par l'homme gris. Alors celui-ci
+s'en approcha. Il tira de sa poche un flacon qui
+contenait une liqueur incolore. On eut dit de
+l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda encore le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Du suc de belladone, mylord.</p>
+
+<p>L'homme gris ouvrit alors l'oeil fermé de Paddy
+et versa sur la pupille quelques gouttes de ce liquide.
+Puis il en fit autant à l'autre oeil et attendit.
+Un silence profond régnait autour de lui, chacun
+retenait son haleine, et Lisbeth, effrayante en sa
+muette douleur, dévorait tour à tour du regard
+cet homme et le cadavre du pauvre Paddy.
+L'homme gris se tourna vers miss Ellen. Miss
+Ellen était pâle, et on eût dit qu'elle s'intéressait
+plus que personne au résultat de l'expérience. Le
+regard chargé d'effluves magnétiques, qui donnait
+parfois à l'homme gris une si grande puissance,
+agissait-il sur elle en ce moment? Peut-être bien,
+car elle n'avait qu'un mot à dire pour le faire arrêter,
+et ce mot elle ne le prononçait pas. Quelques
+minutes s'écoulèrent.</p>
+
+<p>En France on se fût impatienté; en Angleterre
+on attendit avec calme. Cependant, il se fit un
+mouvement parmi la foule à un certain moment.
+Un homme qui venait du dehors, jouait des coudes
+et parvenait au premier rang. L'homme gris le
+regarda et tressaillit. Cet homme paraissait encore
+plus curieux que les autres, et Lisbeth, le
+voyant, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà John, il a vu mon pauvre homme
+le dernier, hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit John le rough avec émotion,
+et si j'avais su qu'il dût lui arriver malheur, je ne
+l'aurais pas quitté pour aller à <i>Queen's Elizabeth
+tavern</i>. Et John le rough essuya une larme. Mais
+tout à coup Lisbeth jeta un cri.&mdash;Ah! mon
+Dieu! fit-elle en s'élançant les mains tendues
+vers le cadavre, voilà mon pauvre homme qui revient...
+Paddy! Paddy! le bon Dieu fait un miracle,
+il ouvre les yeux, il ressuscite! Et, en effet, on
+put voir alors une chose étrange. Après qu'il eut
+versé quelques gouttes de belladone dans les yeux
+du mort, l'homme gris avait laissé retomber les
+paupières, et les yeux s'étaient refermés. Or,
+voilà que tout à coup les paupières remuaient et
+que les deux yeux se montraient grands ouverts
+et semblaient fixer la foule.</p>
+
+<p>Le cri d'étonnement de Lisbeth fut répété par
+vingt personnes et il y eut un moment d'indicible
+émotion et presque d'épouvante.</p>
+
+<p>Mais l'homme gris avait pris Lisbeth par le
+bras et, l'arrêtant à mi-chemin du cadavre:&mdash;Mais,
+ma chère, votre mari ne ressuscite pas,
+hélas! et je n'ai pas le pouvoir de faire des miracles.
+Seulement, la belladone que j'ai versée
+dans ses yeux les dilate et les grossit outre mesure,
+de telle façon que les paupières sont désormais
+trop petites pour les recouvrir.</p>
+
+<p>Le respect des Anglais pour la justice est si
+grand qu'un signe du magistrat avait suffi pour
+rétablir l'ordre et le silence. Pendant que l'homme
+gris plaçait son appareil photographique presque
+en face du cadavre, les deux hommes qui avaient
+apporté cet appareil avaient ouvert une petite
+caisse, et étalaient sur une table deux bouteilles
+contenant de l'essence et autres drogues employées
+par les photographes.</p>
+
+<p>Tous à côté de la salle basse qui servait de demeure
+à la famille Paddy, il y avait une sorte de
+cabinet obscur où Lisbeth serrait ses hardes.</p>
+
+<p>L'homme gris avait remarqué ce réduit, dont
+la porte était ouverte. Il fit un signe à ses deux
+opérateurs, qui y transportèrent la caisse et les
+bouteilles. Ce cabinet allait remplir merveilleusement
+l'office de chambre noire. Alors l'homme
+gris se couvrit de la serge placée sur l'appareil,
+ouvrit celui-ci par devant et dirigea l'objectif sur
+le visage du cadavre. Cela dura six secondes. Puis
+on vit le singulier photographe retirer de l'appareil
+une plaque de verre et courir à la chambre
+noire dans laquelle il s'enferma.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux être tenu pour le dernier des <i>cockneys</i>,
+pensait le magistrat, si je sais ce qu'il a
+voulu faire. L'abbé Samuel aussi, paraissait profondément
+étonné, et la foule stupéfaite attendait
+avec son flegme ordinaire le résultat de cette
+bizarre expérience. Enfin, l'homme gris reparut.
+Il avait l'air ému, lui si calme d'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mylord, dit-il, s'adressant au magistrat, je
+prie Votre Honneur ou de faire évacuer la salle
+ou d'en faire fermer la porte, afin que personne
+n'en sorte. Ces derniers mots mirent le comble à
+la surprise universelle.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte! ordonne le magistrat.</p>
+
+<p>Miss Ellen était de plus en plus pâle, et elle regardait
+maintenant le révérend Peters Town, qui
+se tenait debout derrière le siége du magistrat.
+Les policemen obéirent, et la porte fut fermée.
+Une trentaine de personnes demeurèrent dans la
+salle et de ce nombre était John le rough.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLV</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'émotion peinte sur le visage de l'homme
+gris parut se calmer alors, quand la porte fut
+fermée. Il s'adressa de nouveau au magistrat:</p>
+
+<p>&mdash;Mylord, dit-il, je demande pardon à Votre
+Honneur d'avoir abusé ainsi de sa patience;
+mais le résultat obtenu est plus complet encore
+que je ne l'espérais. Non-seulement je sais quel
+est l'assassin, mais encore je puis affirmer qu'il
+est ici. Ces mots produisirent une certaine émotion,
+et il y eut un homme qui passa du premier
+au second rang des spectateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mylord poursuivit l'homme gris, le malheureux
+qui tombe assassiné fixe un oeil éperdu sur
+son assassin, son dernier regard est pour lui. La
+pupille de l'oeil, violemment dilatée, fait alors
+l'effet d'une chambre noire, et, après la mort,
+cet oeil garde fidèlement l'empreinte de la scène
+de férocité qui a eu lieu. Je viens de photographier
+les yeux du mort, et ces yeux reproduisent,
+non-seulement les traits du meurtrier, mais encore
+le théâtre où le meurtre a eu lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible, fit le magistrat avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Honneur daigne quitter son
+siége et passer un moment dans cette chambre,
+elle verra mon épreuve photographique. Le magistrat
+se leva et suivit l'homme gris. L'anxiété
+des spectateurs était parvenue à son comble.
+L'homme gris s'enferma alors dans la chambre
+noire où les deux opérateurs fixaient l'épreuve en
+versant dessus de l'essence; et alors, à l'aide
+d'une lampe recouverte d'un abat-jour, il put
+voir la photographie des yeux de Paddy. L'oeil
+droit ressemblait maintenant à un cadre rond enfermant
+la reproduction d'une rue déserte. Une
+maison à deux étages dont une croisée était ouverte,
+une ruelle, un bec de gaz placé au coin de
+la maison et un homme qui en tenait un autre à
+la gorge. L'oeil gauche avait conservé une empreinte
+postérieure. C'était bien le même cadre,
+le même décor, mais des deux hommes, l'un était
+à terre, l'autre le contemplait avec une joie sauvage
+et brandissait le couteau avec lequel il
+avait frappé. L'homme debout, c'était l'assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mylord, dit alors l'homme gris.
+Votre Honneur comprend-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oui certes, dit le magistrat, et vous avez
+fait là une bien belle découverte, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que Votre Honneur a vu l'assassin,
+si je le lui montre, il le reconnaîtra, n'est-ce
+pas? Les deux opérateurs achevaient de fixer
+l'épreuve. L'homme gris revint dans la salle
+suivi du magistrat, qui remonta calme et froid
+sur son siége. Miss Ellen n'avait pas bougé de
+place, et le révérend Peters Town était toujours
+au même endroit. La dernière appréhension de
+l'homme gris se dissipait donc ainsi, car miss
+Ellen seule le connaissait et elle n'avait pas jugé
+à propos de le désigner à l'homme qui était entré
+avec elle. Il est vrai aussi que l'homme gris
+ne connaissait pas le révérend Peters Town; mais
+il devinait en lui un des plus grands ennemis de
+l'Irlande. L'homme gris fit un pas vers les spectateurs
+et promena son regard clair sur eux en
+disant: L'assassin est ici!</p>
+
+<p>Et tout à coup on le vit bondir et saisir un
+homme au collet, ajoutant: Le voilà!</p>
+
+<p>L'homme jeta un cri et se débattit; mais
+l'homme gris tint bon, et il traîna John le rough
+jusqu'au pied de l'estrade du magistrat. Le magistrat
+le regarda et eut un geste d'étonnement
+et d'indignation. Cet homme était bien le
+même que celui dont l'oeil du malheureux Paddy
+avait reproduit les traits. Et Lisbeth, le regardant
+à son tour, le vit si pâle et si défait qu'elle
+s'écria: Oui, oui, ce doit être lui!</p>
+
+<p>John perdit la tête; la manière dont son crime
+était découvert était si étrange, si miraculeuse,
+qu'il ne songea même pas à nier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui dit-il, c'est moi, c'est bien
+moi!... Paddy nous avait trahis, je me suis
+vengé!... Et, tout frissonnant, il fit l'aveu de son
+crime dans ses plus petits détails. Il avait entraîné
+Paddy dans une rue écartée, sous un
+bec de gaz, et il l'avait frappé. Paddy était robuste,
+Paddy s'était vaillamment défendu, mais
+Paddy n'avait pas d'arme, et John l'avait frappé
+de son couteau à plusieurs reprises. Puis, comme
+s'il eût voulu donner la preuve de ce qu'il avançait,
+le rough, qu'une curiosité fatale avait poussé
+à venir se livrer, le rough tira le couteau de sa
+poche et le jeta aux pieds du magistrat. Le couteau
+était couvert du sang de Paddy. Le magistrat
+fit un signe au policemen: Qu'on arrête cet
+homme! dit-il.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers l'abbé Samuel: Vous
+êtes libre, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>Mais comme le prêtre irlandais saluait et faisait
+un pas de retraite, le révérend se pencha sur le
+magistrat.&mdash;Mylord, dit-il, vous outre-passez
+vos pouvoirs?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? fit le magistrat surpris.</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre d'arrestation était signé par le lord
+chief justice et vous n'avez pas le droit de révoquer
+cet ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit le magistrat, mais je
+puis admettre monsieur l'abbé à fournir caution
+et à demeurer libre jusqu'au procès de l'assassin.
+Alors, il comparaîtra à la barre de la cour d'assises,
+et il n'aura pas grand'peine à prouver son
+innocence, car, voyez, l'assassin paraît ne pas
+le connaître, ce qui exclut toute idée de complicité.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de complices et je ne connais pas
+monsieur, dit le rough.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, ajouta le magistrat, voyez la veuve
+de la victime qui lui demande pardon. En effet,
+Lisbeth s'était jetée aux pieds de l'abbé Samuel
+et lui baisait les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Je maintiens mon dire, répéta le révérend
+Peters Town.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit le magistrat avec ce ton d'indépendance
+qui fait l'honneur de la magistrature
+anglaise, j'admets monsieur à fournir caution.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mylord, répondit l'abbé Samuel, je
+suis trop pauvre pour remettre entre vos mains
+une somme quelconque. A ces paroles du prêtre
+il y eut parmi les spectateurs un nouveau mouvement
+d'anxiété. Mais alors un homme que personne
+n'avait remarqué, et qui se trouvait dans
+le coin le plus obscur de la salle s'avança vers
+l'estrade et dit: Mylord, je suis prêt à payer telle
+somme que Votre Honneur exigera pour la caution
+de M. l'abbé. Or, cet homme qui parlait ainsi
+était un nègre à cheveux blancs. Et John, ayant
+levé les yeux sur lui, s'écria: Le nègre de la péniche?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, répondit Shoking, qui s'exprima
+en bon anglais, et qui du reste, était vêtu avec
+une telle distinction qu'on ne pouvait décemment
+le prendre pour autre chose que pour l'ambassadeur
+de quelque république américaine.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Pour expliquer la présence de Shoking dans la
+maison de Paddy et surtout la magnificence de
+ses vêtements, il faut nous reporter au moment
+où l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant
+arrêter l'abbé Samuel.&mdash;Viens par ici, lui
+avait dit l'homme gris. Et il l'avait entraîné vers
+Leicester square qui était à cette heure matinale
+à peu près désert. Puis ils avaient gagné une petite
+rue qui tourne dans Piccadilly et qui se nomme
+Gerrard street. Cette rue est habitée par beaucoup
+de Français.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai là un de mes nombreux domiciles, dit
+l'homme gris, en tirant une clé de sa poche et
+ouvrant une porte bâtarde. En même temps, il
+alluma un rat de cave. Ils montèrent au troisième
+étage. Il y avait deux portes sur le carré. L'une
+portait une inscription. On lisait sur une plaque
+en cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme
+gris frappa.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes, la voix d'un
+homme sans doute arraché à un profond sommeil,
+cria:&mdash;Qui est là?&mdash;Le soleil est un bon collaborateur,
+répondit l'homme gris. C'était sans
+doute un mot d'ordre, car la porte s'ouvrit presque
+aussitôt et Shoking se trouva en présence
+d'un jeune homme qui s'était enveloppé à la hâte
+dans une robe de chambre et avait les yeux encore
+gonflés de sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Mon jeune ami, lui dit l'homme gris en
+français, il y a longtemps que je ne suis venu
+vous voir, hein? et je choisis un singulier moment.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit le jeune homme en se frottant
+les yeux, quelle heure peut-il bien être.</p>
+
+<p>&mdash;Six heures environ.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu matin, mais soyez le bienvenu
+tout de même, dit naïvement le photographe, les
+temps sont durs, et je commençais à soupirer
+après vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que l'argent est rare chez vous,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Introuvable, mon cher monsieur.</p>
+
+<p>Comme Shoking ne savait pas le français, il
+n'entendait pas un mot de cette conversation.
+L'homme gris tira son portefeuille.&mdash;Voici dix
+livres, dit-il, en posant une banknote sur un meuble.
+Maintenant, rendez-moi un service. J'ai besoin
+pour quelques heures de votre appareil
+photographique et de vos deux opérateurs.</p>
+
+<p>&mdash;À cette heure-ci? vous voulez donc faire de
+la photographie à la lumière?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas à présent, mais vers dix heures
+du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Où faut-il vous envoyer le tout?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Southwark, à la taverne de South
+Eastern Railway.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est inutile. Envoyez-moi vos deux
+opérateurs; maintenant recouchez-vous, et dormez
+bien jusqu'à huit heures. Sur ces mots
+l'homme gris serra la main au photographe et
+s'en alla toujours suivi de Shoking. Une fois
+dans la rue, il se retourna vers le nouveau nègre:&mdash;Mon
+bon Shoking, lui dit-il, tu le sais, je n'ai
+qu'une parole, et je tiens tout ce que j'ai promis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous allez me faire grand seigneur,
+dit Shoking qui, aux premières clartés du jour
+naissant, jeta sur ses haillons un piteux regard.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit.</p>
+
+<p>Un <i>hanson</i> passait en ce moment dans Piccadilly.
+L'homme gris héla le cabman, qui s'empressa
+de venir à eux. Tous deux montèrent en
+voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous! demanda Shoking.&mdash;A
+Hampsteadt, dans ton cottage.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira Shoking, mes gens ne reconnaîtront
+jamais lord Wilmot.</p>
+
+<p>L'homme gris se prit à sourire, et le cabman
+rendit la main à son cheval. Une demi-heure
+après, ils arrivaient à Hampsteadt. Depuis deux
+jours qu'il était nègre, Shoking avait erré de
+taverne en taverne, mais il n'avait osé reparaître
+au cottage. Il avait honte de se montrer à Suzannah
+et à Jérémiah, la fille de Jefferies, qui revenait
+à la vie peu à peu, et commençait à se promener
+de longues heures dans le jardin. Il avait honte
+surtout d'affronter les regards de ce valet de
+chambre, qui avait si grand air et qui l'appelait
+mylord avec tant de sérieux. L'homme gris, qui
+avait une clef de la grille, entra le premier.&mdash;Ne
+faisons pas de bruit, dit-il, de peur de réveiller
+Jérémiah, et montons à ton appartement. Pour
+aujourd'hui, je te servirai de valet de chambre. Il
+était grand jour maintenant, mais tout le monde
+dormait dans le cottage. Shoking soupira en
+revoyant sa chambre à coucher somptueuse et le
+cabinet de toilette où on lui avait fait prendre
+des bains parfumés. Il regarda même la baignoire
+d'un oeil d'envie, et dit à l'homme gris:&mdash;Ne
+pensez-vous pas qu'un bain bien chaud?...</p>
+
+<p>&mdash;Te rendrait blanc? Non, mon ami, mais ça
+ne fait rien, je vais t'habiller magnifiquement.
+En moins d'une heure, Shoking était devenu
+splendide. Il avait du linge éblouissant de blancheur
+sur sa peau brune, des diamants à sa chemise,
+un habit noir irréprochable, et des boucles
+d'argent à ses souliers. Les Anglais ne portent
+pas de décorations; mais les Espagnols et les
+Brésiliens raffolent des rubans. L'homme gris se
+donna le plaisir de consteller l'habit de Shoking
+de rosettes et de plaques, et il lui attacha au cou
+le cordon de commandeur de Venezuela, lequel
+est rouge avec un liseré noir. Et Shoking, redevenu
+tout joyeux, se contemplait dans une glace.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, lui dit l'homme gris, je vais te
+dire comment tu t'appelles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Shoking, qui ne cessait d'admirer
+ses décorations.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'appelles don Cristoforo y Mendez y
+Cordova y Santa Fé y Bogota. Tâche de bien
+retenir ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Il est un peu long, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas nègre, mais mulâtre, et le fils
+d'un noble seigneur brésilien qui avait épousé
+une négresse. Tu es ambassadeur de la république
+Argentine.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit Shoking. Et il répéta son
+nom: Don Cristoforo y Mendez y Cordova y
+Santa Fé y Bogota.</p>
+
+<p>L'homme gris ouvrit le secrétaire dans lequel
+le valet de chambre prenait de l'or pour le mettre
+dans les poches de lord Wilmot. Il y prit un
+portefeuille gonflé de billets de banque.&mdash;Tiens,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Ce portefeuille contient deux mille livres.
+Et tu vas le mettre dans ta poche.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vais t'expliquer, dit l'homme
+gris. Assieds-toi et écoute. Shoking s'assit, mais
+il eut soin de se placer devant la glace, pour ne
+rien perdre du magique coup d'oeil de ses décorations,
+de ses plaques et de son commandorat.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'homme gris n'avait pu s'empêcher de sourire
+en voyant Shoking prendre au sérieux tous
+les titres et tous les honneurs qu'il venait de lui
+conférer.&mdash;Tu ne supposes pas, lui dit-il, que
+je te donne un nom pompeux et m'amuse à te
+chamarrer de décorations, pour ce plaisir unique
+de te consoler d'être devenu nègre?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non, dit Shoking, à qui revint
+son gros bon sens anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit que j'allais découvrir l'assassin
+de Paddy? Seulement rappelle-toi ce que je te
+disais il y a deux heures! Si on met l'abbé Samuel
+en prison, on essayera de l'y garder, même
+après que son innocence aura été reconnue. Et
+nos efforts n'ont abouti à rien; le pauvre jeune
+homme, en véritable apôtre qu'il est, est allé au
+devant du danger et il y a succombé. Il faut donc
+le sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Prends ce portefeuille et suis-moi. Il se
+pourra que, dans l'endroit où je te mène, l'innocence
+de l'abbé Samuel soit reconnue. Mais il est
+peu probable qu'on puisse retrouver sur-le-champ
+le véritable assassin. Ou on reconduira l'abbé
+Samuel en prison, ou ou l'autorisera à fournir
+caution et à jouir d'une liberté provisoire. Mais
+tu penses bien, que le juge qui lui dira: vous
+êtes autorisé à fournir une caution de mille ou
+deux mille livres, croira se moquer de lui, attendu
+que l'abbé Samuel est pauvre et n'a jamais eu
+deux mille shillings, c'est-à-dire la vingtième partie
+de deux mille livres. Ce qui n'empêchera pas
+que le juge sera resté dans la plus stricte légalité
+et que l'abbé Samuel ne retournera en prison que
+parce qu'il n'a pas deux mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est ici où commence ton rôle.
+Jusqu'au moment où le juge parlera de caution,
+tu te tiendras perdu dans la foule et tu ne diras
+mot. Mais alors, quand l'abbé Samuel dira qu'il
+n'a pas d'argent, tu interviendras.</p>
+
+<p>&mdash;Et je payerai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ce n'est pas trop d'une demi-heure
+de conversation pour que tu saches bien ton rôle.
+Nous causerons en voiture. Viens. Et l'homme
+gris décrocha d'un porte-manteau un de ces amples
+vêtements qui tombent jusque sur les talons
+et que les Anglais appellent <i>Mac-Farlane</i>. Puis il
+le jeta sur les épaules de Shoking, dont toute la
+ferblanterie honorifique disparut alors, au grand
+déplaisir du vaniteux mendiant, qui aurait bien
+voulu se promener une heure à Trafalgar square
+ou dans le Strand, en prenant le haut du pavé.</p>
+
+<br>
+
+<p>C'était donc à la suite des événements que nous
+venons de raconter que Shoking, parfaitement
+stylé d'avance par l'homme gris, s'était avancé
+vers le magistrat de police. Il avait rejeté son
+mac-farlane en arrière, et il apparaissait maintenant
+aux yeux éblouis de la foule avec tous ses
+avantages. Jamais on n'avait vu un nègre aussi
+décoré, bien que l'empereur Soulouque eût jadis
+envoyé à la reine Victoria, son ambassadeur, le
+noble duc de la <i>Pomme de Terre</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? lui demanda le magistrat un
+peu étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme don Cristoforo y Cordova y
+Mendès y Santa Fé y Bogota, répondit Shoking
+tout d'une haleine, avec un accent espagnol très-prononcé
+et une dignité d'hidalgo. Je suis catholique,
+et ma religion me commande de ne point
+laisser un prêtre catholique en détresse. Sur ces
+mots, il tira son portefeuille et laissa couler sur
+la table placée devant le magistrat, un fleuve de
+bank-notes, disant avec une négligence de grand
+seigneur:&mdash;A quel chiffre Votre Honneur fixe-t-il
+la caution?</p>
+
+<p>&mdash;A quinze cents livres, dit le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Les voilà, répondit Shoking.</p>
+
+<p>Le révérend Peters Town était devenu pâle de
+fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, dit alors le juge, vous êtes
+libre, à la charge de vous représenter devant la
+justice quand aura lieu le procès de cet homme.
+Et il désignait John le rough. Le prêtre salua et
+la foule s'écarta respectueusement devant lui.
+Pendant ce temps, l'homme gris s'était rapproché
+de miss Ellen, et il la regardait. Miss Ellen, une
+fois encore, s'était courbée sous son regard. Il se
+pencha vers elle et lui dit tout bas:&mdash;Vous m'avez
+reconnu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-elle d'une voix émue.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi ne me livrez-vous pas?</p>
+
+<p>Elle parut tressaillir.&mdash;Sortons, dit-elle, je
+vous le dirai.</p>
+
+<p>Le juge, en vrai gentleman anglais, crut devoir
+remercier le prétendu médecin allemand du concours
+efficace qu'il avait apporté à la justice. Il
+lui fit même un petit speech, qu'il termina en
+l'invitant à se présenter le jour même chez le lord
+chief justice, qui lui adresserait, aussi, ses félicitations.
+Et l'homme gris se retira, tout confus de
+ces éloges et acclamé par la foule qui eut pour
+lui trois grognements des plus flatteurs.</p>
+
+<p>Miss Ellen le suivit et lui prit le bras sans affectation,
+à ce point qu'on aurait pu croire qu'elle
+était venue avec lui. Tous deux fendirent la foule
+et gagnèrent le dédale de petites ruelles qui
+se trouve aux alentours d'Adam's street. Alors
+l'homme gris regarda miss Ellen:&mdash;Vous n'aviez
+pourtant qu'un mot à dire pour me faire
+arrêter? articula-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ne l'ai pas dit, répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret.</p>
+
+<p>Il eut alors le regard du milan qui fascine la
+colombe.&mdash;Votre secret, je l'ai, reprit-il, miss
+Ellen, l'heure où vous m'aimerez est proche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle en se dégageant brusquement,
+jamais! Il eut un éclat de rire et ils se séparèrent,
+lui, continuant son chemin, elle, demeurant immobile
+et le regardant s'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui dit-elle, l'heure est proche... non celle
+où, je t'aimerai mais, celle où je te foulerai, sous
+mes pieds!... Et elle songea à rejoindre le révérend
+Peters Town, qui devait être ivre de rage...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Miss Ellen revint dans Adam's street. La foule
+se dissipait peu à peu. L'homme gris avait disparu.
+Les policemen avaient emmené John le
+rough; le magistrat était parti, donnant l'ordre
+de fermer la maison où était le cadavre. Il n'y
+avait donc plus, ni dans Adam's street, ni dans
+le passage, le moindre sujet de curiosité.</p>
+
+<p>En France, deux heures après, le peuple se
+serait montré aussi empressé, aussi curieux, et
+serait demeuré aux alentours de la maison se livrant
+à mille commentaires. Mais les Anglais
+sont plus sobres de curiosité et de paroles. Le
+drame du Southwark venait d'avoir son dénoûment,
+et chacun paraissait satisfait. La décision
+du magistrat avait paru juste à tout le monde,
+une seule personne exceptée. Cette personne n'avait
+pas encore quitté le passage. Elle se promenait
+d'un pas inégal et fiévreux, cherchant des
+yeux quelqu'un et ne le trouvant pas. Et tout en
+continuant ses recherches, le révérend Peters
+Town, car c'était lui, se tenait le discours suivant:&mdash;Voilà
+un magistrat de police à qui son
+indépendance et son impartialité coûteront cher.
+J'ai eu beau me pencher à son oreille, lui dire
+qui j'étais, lui souffler que le lord chief justice
+tenait à ce que l'abbé Samuel demeurât provisoirement
+en prison... il a feint de ne pas comprendre.</p>
+
+<p>Mais, pensait encore le révérend, un magistrat
+de police n'est pas comme un juge à perruque.
+On peut le destituer sans difficultés, et le lord
+chief justice, si je le demande, n'y manquera
+pas! Comme il prenait cette résolution, une main
+s'appuya sur son épaule. Le révérend Peters
+Town se retourna et reconnut miss Ellen.&mdash;Mais,
+dit-il, qu'êtes-vous donc devenue? je vous
+cherchais partout...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai accompagné un bout de chemin le docteur
+allemand. C'est très-curieux, savez-vous,
+cette expérience qu'il vient de faire? Et miss
+Ellen paraissait fort enthousiaste du moyen employé
+par le prétendu médecin allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous trouvez? fit le révérend avec
+amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Très-certainement, dit miss Ellen. Un sourire
+plein d'ironie glissa sur les lèvres minces du
+révérend:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le recommandez-vous pas au
+noble lord votre père, pour qu'il puisse obtenir
+une récompense du Parlement? Il a fait de si
+belle besogne, en vérité!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit miss Ellen en souriant, il a été
+la cause première de la mise en liberté du prêtre
+irlandais.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce nègre qui s'en mêle! dit encore le
+révérend, les lèvres frémissantes de fureur. Un
+sourire fut la réponse de miss Ellen.&mdash;Mais ce
+médecin allemand, s'écria le révérend avec une
+fureur croissante, vous le connaissez donc? Il
+vous a donc été présenté, que vous êtes sortie
+avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, je le connais, dit la jeune
+fille, toujours railleuse. Je connais aussi le nègre.
+C'est le complice du docteur allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Les misérables s'entendaient! exclama le
+révérend, qui avait l'écume à la bouche, pour
+sauver l'abbé Samuel, qui est leur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Mon révérend, dit miss Ellen en souriant,
+j'ai des choses fort curieuses à vous apprendre;
+mais pour cela, il faut que vous soyez plus calme,
+d'abord. Ensuite, il faut que nous soyions ailleurs
+que dans la rue. Nous allons monter dans un cab,
+et je vous reconduirai chez vous, à Elgin Crescent.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait, dit Peters Town, qui commençait à
+rougir de son emportement. Miss Ellen prit son
+bras et l'entraîna hors du passage. Au bout d'Adam's
+street, il y avait une place de voitures; le
+révérend héla un hanson et le cabman s'empressa
+d'avancer. Quelques secondes, après, miss Ellen
+et Peters Town roulaient vers Elgin Crescent.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit miss Ellen, je commence par
+vous dire que le médecin allemand, le nègre et
+l'abbé Samuel sont autant de fenians.</p>
+
+<p>&mdash;Le prêtre, oui... mais... les deux autres?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'affirmerais pas d'une façon absolue
+pour le nègre. Cependant, je puis répondre d'une
+chose. C'est que, pendant tout le temps qu'a duré
+l'interrogatoire de l'assassin, le docteur allemand
+et le nègre ont échangé de mystérieux regards
+d'intelligence. Par conséquent, ils étaient complices.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que cet Allemand?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, il n'est pas plus Allemand qu'il
+n'est médecin, mon révérend... Je ne crois même
+pas qu'il soit Anglais. Peut-être est-il Français...
+mais je n'en ai point la preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous dites le connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et je m'étonne qu'un homme
+aussi perspicace que vous, mon révérend, n'ait
+pas deviné, ajouta miss Ellen avec une pointe
+d'ironie. Eh bien! c'est cet homme à mille visages,
+à mille ressources, ce Protée moderne, cet
+être insaisissable, que nous avons tant cherché et
+qui a mis la police sur les dents, qui a sauvé
+John Colden, et qui se nomme l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme gris! l'homme gris! balbutiait le
+révérend avec un accent de rage et de stupeur.
+C'était lui!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon révérend.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt qu'il est entré.</p>
+
+<p>Alors Peters Town eut un éclat de rire nerveux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, alors, vous êtes folle, miss Ellen, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous pouviez me dire deux mots
+à l'oreille, et, avec le concours du magistrat,
+nous l'eussions fait arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'était plus facile. Mais telle n'était
+pas mon intention, dit froidement miss Ellen.</p>
+
+<p>En ce moment le hanson s'arrêta. Mais le prêtre
+anglican était si bouleversé qu'il ne s'aperçut
+pas qu'ils étaient arrivés à la porte de sa maison
+dans Elgin Crescent.&mdash;Venez, dit miss Ellen, je
+vous expliquerai ma conduite quand nous serons
+dans votre cabinet. Et ils entrèrent.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLIX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Un homme attendait le révérend dans son cabinet.
+C'était le jeune clergyman qui, la veille,
+avait attiré l'abbé Samuel à Saint-Paul. A la vue de
+miss Ellen, il voulut se retirer; mais la jeune fille
+lui dit:&mdash;Vous pouvez rester, monsieur; je sais
+que vous êtes le bras droit du révérend et je puis
+parler devant vous.</p>
+
+<p>Le révérend n'avait plus figure humaine. Lui,
+ordinairement d'une pâleur ascétique, était devenu
+rouge comme un homard cuit; une écume
+blanche frangeait ses lèvres, et il avait l'oeil stupide
+et rond comme un bouledogue après le combat.
+Miss Ellen s'assit. Elle était aussi calme, aussi
+souriante que le révérend était agité.&mdash;Écoutez-moi
+bien, dit-elle alors.</p>
+
+<p>Le jeune clergyman baissait modestement les
+yeux, ébloui qu'il était par la rayonnante beauté
+de la patricienne.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je suis venue à vous, que vous ai-je
+dit? Je vous ai dit ceci: il y a un homme que je
+hais de toutes les puissances de mon âme, parce
+que cet homme m'a humiliée. Voulez-vous vous
+associer à ma vengeance? Et vous m'avez répondu:
+oui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit le révérend.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si je n'ai pas fait arrêter cet homme
+aujourd'hui, si je suis sortie familièrement avec
+lui, c'est que ma vengeance n'est pas encore
+prête, et que nous avons autre chose à faire auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, dit le révérend
+Peters Town.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'expliquerai tout à l'heure. Veuillez
+m'écouter encore.</p>
+
+<p>Le révérend s'était un peu calmé, et un sentiment
+de curiosité avait fait place, chez lui, à la
+fureur concentrée qui l'agitait tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, reprit-elle, que les Irlandais
+ont un chef suprême, un enfant de dix ans, dont
+ils attendent l'adolescence avec cette patience qui
+caractérise leur race. Peters Town fit un signe de
+tête affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Cet enfant, poursuivit la jeune fille, mon
+père et moi, nous avons voulu nous en emparer.
+On nous l'a enlevé.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez perdu ses traces?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit miss Ellen, je sais où il est
+maintenant. On l'a fait évader de Cold bath fields,
+où il était au moulin; et c'est même à la suite de
+cette évasion que John Colden fut condamné
+à mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je savais cela, dit le révérend, mais
+qu'ont-ils fait de l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant est entré à Christ's Hospital.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! s'écria le révérend.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, peut-être; vrai à coup sûr. Comment
+ont-ils fait? je l'ignore; mais l'enfant est là,
+sous la double protection du lord maire et de
+l'inviolabilité du lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y est sous un autre nom que le sien,
+sans doute? Il faut le démasquer!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voyez, dit en souriant miss Ellen,
+voici que vous laissez l'homme gris au second
+plan. Mais vous comprenez la nécessité d'avoir
+l'enfant tout d'abord?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit miss Ellen, voici la besogne à
+laquelle il faut vous livrer tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sera une rude besogne, dit le révérend,
+car j'aimerais mieux me heurter à l'autorité du
+lord chancelier qu'à celle du lord maire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit miss Ellen, mais nous
+aurons un auxiliaire.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une femme qu'on appelle mistress Fanoche
+et qui était nourrisseuse d'enfants. Et je
+me charge de la trouver.</p>
+
+<p>En prononçant ces derniers mots, miss Ellen se
+leva et rajusta son manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Souffrez maintenant que je me retire, mon
+révérend, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, miss Ellen, dit Peters Town, vous
+m'avez promis une explication.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est juste. Vous voulez savoir le motif
+de mon étrange conduite vis-à-vis de l'homme
+gris? Et sa voix redevint railleuse.&mdash;Eh bien!
+écoutez-moi. Cet homme s'est mis dans l'esprit
+une singulière fantaisie. Il s'imagine qu'après
+l'avoir haï je finirai par l'aimer. Et justement,
+ajouta miss Ellen avec un cruel sourire, j'ai fait
+le même rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez vous faire aimer de cet homme?
+Dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;C'est alors que commencera ma vengeance.
+Pardon, vous ne me comprenez peut-être pas,
+dit-elle d'un ton hautain. Mais cela est, du reste,
+parfaitement inutile. Et elle tendit la main au
+révérend:&mdash;Au revoir, dit-elle. Demain vous
+aurez de mes nouvelles.</p>
+
+<p>Les deux prêtres étaient tellement étonnés qu'ils
+la laissèrent partir. Mais lorsque le bruit de la
+porte se refermant fut arrivé jusqu'à lui, le révérend
+Peters Town regarda le jeune clergyman:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur, dit-il, qu'elle ne nous trahisse tôt
+ou tard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit le jeune homme étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que de la haine à l'amour il n'y a
+qu'un pas.&mdash;Le clergyman tressaillit.&mdash;Mais,
+acheva le révérend, nous serons là, nous... et ces
+maudits apôtres de l'Irlande ne nous échapperont
+pas toujours!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>CINQUIÈME PARTIE</h3>
+
+<h3>LES TRIBULATIONS DE SHOKING</h3>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+
+<p>Les belles de nuit emplissaient Haymarkett, se
+pressaient sous les arcades de Regent street, entraient
+au café de la Régence, et refluaient jusque
+dans Leicester square. Les cabs étaient devenus
+rares, les public-houses qui n'avaient pas de licence
+fermaient, les maisons de nuit s'ouvraient
+discrètement et à la sourdine.</p>
+
+<p>Dans Ponton street, il y a une maison fameuse
+qu'on appelle <i>l'Enfer</i> de mistress Burton.</p>
+
+<p>Le Français est galant, sentimental, et grand
+chercheur d'illusions. Même lorsqu'il est aimé
+à beaux deniers comptant, il se plaît à croire que
+son physique, ou tout au moins ses qualités morales
+ont un certain poids dans la balance.</p>
+
+<p>L'Anglais est un homme positif, il ne croit pas
+à l'amour gratuit; il estime que le pauvre ne saurait
+inspirer une passion sérieuse, et quand il
+met la main sur son coeur, il sait bien qu'entre
+elle et ce généreux viscère se trouve son portefeuille
+gonflé de banknotes et de chèques. Car, ne
+vous indignez pas, ô Parisiens! le lord le plus
+respectable, le gentleman le plus accompli, donne
+à l'objet de son amour un chèque sur les docks ou
+sur la Banque, ni plus ni moins que s'il avait à
+régler un fournisseur. Cela explique l'enfer de
+mistress Burton et tout les enfers du monde.</p>
+
+<p>Et, Parisiens, pour qui ce livre est écrit, n'allez
+pas croire que ce mot <i>enfer</i> est synonyme de
+flammes éternelles et de souffrances atroces, qu'il
+est le programme d'une légion de diables armés
+de fourches et de diablotins brandissant des fouets.</p>
+
+<p>Non, rien de tout cela, comme vous allez voir,
+en pénétrant avec nous dans l'enfer de mistress
+Burton. A gauche est un marchand de cigares, à
+droite un hôtel français tenu par des Allemands.
+Le marchand de cigares est une marchande, ni
+jeune ni vieille, ni belle ni laide, parlant un joli
+français de Strasbourg, et honorée de la pratique
+de tous les marchands de chevaux.</p>
+
+<p>L'hôtel est <i>confortable</i> et dans les prix doux;
+il s'y trouve une table d'hôte de réfugiés hongrois
+et polonais, qui fréquentent assidûment Argyll-Rooms
+et l'Eldorado. Le marchand ferme à
+minuit; à deux heures du matin, les Polonais
+sont ivres et errent en titubant dans Haymarkett.
+Ponton street est désert. L'enfer n'a ni flammes
+ni lumières. On ne voit pas une lumière à travers
+les stores baissés; on n'entend pas le moindre
+bruit derrière la petite porte cintrée qui cependant,
+s'ouvre et se referme de minute en minute.</p>
+
+<p>Un cab arrive et s'arrête. Tantôt c'est un gentleman
+qui en descend. Tantôt une femme élégante,
+bien encapuchonnée, bien voilée. La porte
+s'ouvre et se referme, le cab s'éloigne; si la chose
+était défendue, le policeman qui est au coin
+d'Haymarkett n'aurait eu le temps de rien voir.</p>
+
+<p>Mais mistress Burton paye une licence, et le policeman
+n'a rien à dire.</p>
+
+<p>Or, ce soir-là, comme une heure du matin sonnait,
+deux hommes, deux gentlemen qui cachaient
+sous les vastes plis de leur waterproofs, l'irréprochable
+habit noir, le gilet à pardessous et à la
+cravate blanche, accessoires obligés de tout Anglais
+qui se respecte, à partir de neuf heures de
+relevée, cheminaient à pied sur le trottoir de Ponton
+street, se dirigeant vers la porte mystérieuse
+de l'enfer. Ils allaient doucement, tout doucement,
+comme des gens qui ont à se faire de sérieuses
+confidences et ne sont nullement pressés d'arriver
+à leur but.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, disait l'un en soupirant,
+Londres est bien changé depuis sept à huit ans.
+Celui qui parlait ainsi, était un homme d'environ
+trente-six ans, grand, blond, à la tournure militaire
+et portant moustaches, ce qui ne s'est vu,
+chez un officier anglais que depuis la guerre de
+Crimée...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! mon cher, répondait son compagnon,
+un adolescent presque imberbe. Londres est toujours
+la capitale du monde et la livre sterling y
+règne sans partage et y procure toutes les jouissances
+possibles.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais cette réponse, mon cher baronnet,
+reprit le premier interlocuteur, pour vous
+avouer mon cas.&mdash;J'arrive des Indes, vous le savez?&mdash;Quand
+je quittai la libre Angleterre, j'avais
+votre âge, un coeur sentimental et un amour mystérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, miss Emily?&mdash;Vous m'avez déjà
+dit cette histoire, répondit le jeune homme, histoire
+qui a eu, je crois, le dénoûment le plus
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, soupira le major Waterley.</p>
+
+<p>C'était bien, en effet, le major Waterley qui
+avait confié un enfant à mistress Fanoche, que
+nous avons vu revenir à Londres, l'heureux époux
+de miss Emily et qui, enfin, avait souffert avec
+reconnaissance que celui qu'il croyait son fils fût
+adopté par lord Wilmot, l'excentrique personnage
+d'Hampsteadt, et placé comme tel au collège de
+Christ's Hospital.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai que je me nomme Charles Mittchell
+et que je suis baronnet, répondit le jeune
+homme, vous m'étonnez fort, major. Vous soupirez
+en parlant de votre bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! c'est que mon bonheur n'est pas
+complet.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! n'aimeriez-vous plus miss Emily?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, je l'adore!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que vous manque-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;La satisfaction d'une passion fatale que j'ai
+contractée dans l'Inde; et c'est pour cela que je
+vous ai prié de me présenter chez mistress Burton.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi s'agit-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis devenu fumeur d'opium. Or, il n'y
+a plus à Londres un seul endroit assez respectable
+pour qu'un gentleman ose s'y présenter. Les
+tavernes où on fume de l'opium sont fréquentées
+par des roughs, et on n'oserait y mettre les
+pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher major, dit le baronnet en
+souriant, rassurez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;On fume chez mistress Burton?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais en grand mystère, et il faut être
+initié et fortement recommandé pour avoir accès
+dans la salle <i>des gens en délire</i>, c'est ainsi qu'on
+appelle le sanctuaire.</p>
+
+<p>&mdash;Y serai-je admis, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parce que mistress Burton n'a rien à
+me refuser. Mais vous me permettrez de ne pas
+vous y suivre, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, dit le major. Sur ce dernier
+mot, le baronnet Charles Mitchell souleva le marteau
+de la porte, et l'enfer s'ouvrit devant eux...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+
+<p>La porte s'ouvrit. Le major et son jeune compagnon
+se trouvèrent dans une allée presque
+noire, à l'extrémité de laquelle vacillait un point
+lumineux, c'est-à-dira une petite lampe suspendue
+à la voûte et que le courant d'air de la porte avait
+laissé éteindre. Si l'enfer de mistress Burton était
+un lieu de délices, à coup sûr l'entrée n'en donnait
+pas le programme. La porte s'était ouverte
+et refermée toute seule, grâce à un cordon tiré de
+l'intérieur et à un contrepoids formé par un ressort
+à boudin.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! dit le major, cela n'a pas précisément
+l'air d'un palais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez, répondit Charles Mitchell. Ils
+suivirent l'allée jusqu'au bout et, verticalement
+au-dessous de la petite lampe, ils trouvèrent une
+seconde porte. Alors le baronnet frappa deux petits
+coups distincts, puis un troisième un peu
+plus fort. C'était la manière usitée par les habitués
+de la maison. Cette seconde porte s'ouvrit et
+les deux visiteurs passèrent d'une demi-obscurité à
+une lumière plus vive. Ils se trouvaient en effet
+dans ce que les Anglais appellent le parloir. C'était
+une petite salle fort déserte, mais dépourvue
+de tout luxe. Il y avait du feu dans la cheminée,
+auprès du feu une bouilloire pour faire le thé, au
+milieu une table qui supportait une petite nappe
+et des tartines beurrées, et auprès de cette table
+une respectable lady à cheveux blancs qu'elle
+portait en longs <i>repentirs</i>, les mains ornées de
+bagues, proprette, grassouillette; ayant dû être
+fort jolie il y avait trente ou quarante ans, et qui
+avait conservé un fort beau sourire et un bel oeil
+noir plein de feu. On eût dit l'épouse vénérée de
+quelque haut magistrat ou de quelque alderman
+de la Cité.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, maman Margaret, dit le baronnet
+sir Charles Mitchell en saluant la vieille dame et
+lui baisant respectueusement la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon fils bien-aimé, répondit la
+dame avec l'accent onctueux d'une véritable
+aïeule. En même temps, elle regarda le major
+avec curiosité. Le baronnet prit celui-ci par la
+main et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je vous présente un de mes bons
+amis, un parfait gentleman comme vous voyez,
+le major Waterley.</p>
+
+<p>La vieille dame s'inclina avec autant de grâce
+et de légèreté qu'eût pu le faire une femme de
+pair aux réceptions de Sa Majesté la reine Victoria.&mdash;Vous
+pouvez entrer, mes enfants, dit-elle
+ensuite.</p>
+
+<p>Le major Waterley ne put s'empêcher de jeter
+un regard quelque peu étonné autour de lui. Le
+petit salon paraissait n'avoir qu'une issue, celle
+par laquelle le major et le baronnet étaient entrés,
+et il eût juré qu'il se trouvait dans quelque
+paisible maison d'Hampsteadt ou de Notting Hill.
+Mais la vieille dame étendit la main vers le mur
+et pressa un ressort invisible. Aussitôt une porte
+masquée s'ouvrit.&mdash;Venez, dit Charles Mitchell
+en entraînant le major. Mille compliments, maman.</p>
+
+<p>Le major se trouva alors dans un nouveau corridor;
+mais celui-là était large, bien éclairé; le
+sol était jonché d'un épais tapis, les murs couverts
+de peintures représentant des fleurs et des oiseaux
+de paradis; et de distance en distance de
+belles lampes à globe dépoli, posées sur des statuettes
+de marbre, répandaient autour d'elles une
+clarté voluptueuse et discrète. Le major fit quelques
+pas et des accords mélodieux frappèrent ses
+oreilles.&mdash;On danse, dit Charles Mitchell. Et
+c'est mademoiselle Olympe qui tient le piano.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que mademoiselle Olympe?</p>
+
+<p>&mdash;Une petite dame française qui a un succès
+fou à Londres. Elle a des chevaux, une charmante
+maison dans Portland place, et lord Evandale se
+ruine pour elle. Depuis qu'elle fréquente le salon
+de mistress Burton, tout Londres y vient.</p>
+
+<p>Le major arrêta Charles Mitchell.&mdash;Un mot,
+mon ami. Vous m'excuserez: je suis un soldat de
+fortune qui revient des Indes, et n'est pas très au
+courant des habitudes de l'aristocratie; avant
+d'entrer, permettez-moi de vous faire quelques
+questions. Nous sommes dans une maison de jeu,
+de plaisir et de fumeurs d'opium? Pourquoi l'entrée,
+en est-elle si obscure, si bizarre? La maison
+est-elle donc clandestine?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je ne comprends pas ce mystère?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, répondit le baronnet, vous avez
+toute la naïveté d'un homme qui a vécu sous le
+soleil des tropiques. Vous êtes Anglais, et vous
+ignorez, je le vois, la loi anglaise, qui vous permet
+de faire chez vous ce que bon vous semble,
+à la condition que vous ne gênerez personne. Si
+les salons de mistress Burton étaient sur la rue,
+si on voyait les fenêtres brillamment éclairées; si
+au travers des rideaux de mousseline, des ombres
+suspectes passaient et repassaient enlacées, aux
+sons d'une valse enivrante, la pudeur anglaise en
+serait froissée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien, dit le major. Mais cette dame
+respectable que nous venons de voir, est-ce mistress
+Burlon? sa mère ou son aïeule?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre; cette dame, qui est de
+très-bonne famille, et qu'on appelle lady Perceval,
+est la contrôleuse de la maison. Pardonnez-moi
+le mot. Personne ne pénètre ici sans lui avoir
+été présenté. Savez-vous bien qu'il faut être un
+parfait gentleman pour être admis chez mistress
+Burton?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est différent.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ajouta Charles Mitchell, on va
+nous annoncer, et je vous présenterai à la maîtresse
+de la maison.</p>
+
+<p>Ils étaient arrivés au bout du corridor. Il y
+avait là deux grands laquais en culotte courte et
+en bas de soie qui prirent les pardessus de ces
+messieurs. Puis l'un d'eux ouvrit, les deux battants
+d'une porte et annonça le major Waterley
+et le baronnet Charles Mitchell. Le major était au
+seuil d'un grand salon ruisselant de lumières,
+rempli d'hommes distingués et irréprochables et
+constellé de jeunes et belles femmes en robes de
+bai. On dansait.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons la fin de la contredanse, dit le
+baronnet, puis je vous présenterai...</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+
+<p>La contredanse finie, les danseurs reconduisirent
+les dames à leur place. Alors le baronnet
+reprit le major par la main et s'avança vers une
+petite dame entre deux âges, qui portait une profusion
+de roses dans ses cheveux blonds, des
+gants rouges, des bracelets semés de rubis et
+d'émeraudes, et avait au cou un collier à triple
+rang de grosses perles. Cette dame, qui était
+encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint,
+n'était autre que mistress Burton. Le baronnet
+lui baisa la main; puis il présenta le major, et
+mistress Burton tendit la main à celui-ci en lui
+disant:&mdash;Vous êtes désormais chez vous, monsieur.
+Après quoi, elle cacha son visage dans un
+énorme bouquet qu'elle tenait à la main, fit une
+révérence et alla s'occuper d'un petit vieillard
+fort respectable qui causait avec une toute jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet
+tout bas au major, cela se passe comme dans le
+meilleur monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, où fume-t-on? demanda le major.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant,
+vous êtes quelque peu pressé.</p>
+
+<p>Le major jetait autour de lui des regards ardents
+et sentait une sorte d'ivresse lui monter au
+cerveau, en respirant les parfums pénétrants dont
+l'atmosphère était imprégnée, en admirant ces
+beautés étincelantes et médiocrement vêtues.</p>
+
+<p>&mdash;Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet.
+Ils s'assirent à une table de jeu, et un gentleman,
+que le baronnet salua d'un geste, vint s'y
+asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit
+signe au major. Ce signe voulait dire: Le gentleman
+que je vous présente est initié aux voluptés
+de l'opium. En effet, quand il les eut présentés
+l'un à l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le
+gentleman, qui se nommait sir Robert Hatton,
+dit en souriant au major:&mdash;Vous fumez, monsieur?
+Moi aussi. Nous descendrons ensemble,
+quand l'heure viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il y a donc une heure déterminée?
+demanda le major.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. A quatre heures du matin seulement.
+Alors, presque tout le monde est parti. Il ne
+reste ici que des gens intelligents, qui préfèrent
+les voluptés divines aux plaisirs grossiers.</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour moi, Robert, dit le baronnet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores
+la félicité sans limites, alors. Le baronnet haussa
+imperceptiblement les épaules. Sir Robert était
+un enthousiaste.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-il, fous que vous êtes, vous
+tous qui méprisez l'opium. Vous ne savez donc
+pas que, tandis que le corps commence à s'engourdir
+dans un demi-sommeil plein de charme
+et de mollesse, l'âme se dégage de lui et se crée
+des horizons et des mirages, et peuple et décore
+à sa fantaisie les lieux où se trouve son corps.
+Tout à l'heure nous descendrons dans le caveau.
+Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu y
+viendras.</p>
+
+<p>&mdash;Non, la tentation de vous imiter pourrait
+s'emparer de moi. Comment est-il, ce caveau?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une petite salle de forme ronde, tendue
+d'étoffe orientale. Tout le long des murs
+règne un large divan sur lequel se placent les
+fumeurs. Chacun d'eux a à la portée de sa main
+une pipe, un grain d'opium et une lampe. On
+s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrième
+gorgée, les murs de la salle disparaissent.
+C'est-à-dire que l'horizon s'agrandit, le ciel bleu
+des tropiques apparaît; des légions de houris et
+de bayadères passent enlacées devant vous, dans
+un rayon de soleil et vous enivrent de leurs
+sourires.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est là ce que tu appelles: les félicités
+sans bornes? Mon cher, dit le baronnet, j'aime
+mieux baiser le bout des doigts de madame
+Olympe que tu vois là-bas, auprès de la cheminée,
+dans le grand salon, que rêver toute cette
+fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit
+peu à peu à l'abrutissement le plus complet.</p>
+
+<p>Le gentleman Robert Hatton regarda le major
+en souriant: Il vous fait pitié, n'est-ce pas? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes, répondit le major, dont le visage
+contracté exprimait la passion féroce.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher major, dit Charles Mitchell en
+riant, vous jouez en dépit du bon sens. En effet,
+le major, qui avait le baronnet pour partenaire
+contre le gentleman, entassait faute sur faute.&mdash;Je
+ne suis pas très-fort, dit-il, excusez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit
+troublé par la description que vient de vous faire
+mon ami Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit le major, tout ce qu'il a dit
+est exact. Et il jeta les yeux sur la pendule de la
+cheminée du salon de jeu, qui marquait deux
+heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez encore une heure et demie à
+attendre, dit le baronnet en riant. Aussi, j'en
+veux profiter. Je veux vous présenter à la <i>Sirène</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley
+avec indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme bien autrement séduisante que
+toutes les houris imaginaires que vous entrevoyez
+à travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman
+sir Robert et le major échangèrent un regard de
+pitié. Mais Charles Mitchell reprit:&mdash;Vous ne
+me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la
+Sirène. Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie
+de causer avec vous, depuis qu'elle sait que vous
+revenez des Indes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! après la partie. Mais ajouta le
+major, vous le savez, j'adore ma femme. Et nulle
+créature humaine ne saurait me la faire oublier.</p>
+
+<p>Un sourire glissa sur les lèvres du baronnet.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevèrent
+la partie.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit alors le baronnet au major. Et il
+le conduisit dans un salon voisin où une jeune
+femme était assise à l'écart. Brune et les lèvres
+rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes
+créatures, à une pivoine poussée au milieu d'une
+touffe de lys. Son oeil fascinateur était bien celui
+d'une sirène,&mdash;on ne lui connaissait pas d'autre
+nom du reste,&mdash;et quand son regard noir et
+profond eut rencontré le regard du major Waterley,
+celui-ci se sentit frissonner de la tête aux
+pieds, et il oublia momentanément l'ardent désir
+de fumer l'opium qui l'avait amené chez mistress
+Burton.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+
+<p>La Sirène avait un autre nom sans doute; mais
+ce nom avait disparu dans l'oubli, et depuis
+qu'elle était une des célébrités galantes de Londres,
+on ne l'appelait pas autrement. La beauté,
+comme l'amour, vit essentiellement des contrastes.
+A Paris, à Vienne, à Florence, on eût
+trouvé la Sirène moins belle qu'à Londres. Cette
+femme aux cheveux noirs, aux yeux bleus, au
+teint mat et légèrement bistré faisait sensation
+parmi toutes les filles d'Ecosse ou d'Irlande aux
+cheveux blonds. Mais ce nom de Sirène s'appliquait
+moins peut-être à sa beauté qu'à sa voix qui
+avait de mystérieux entraînements. D'où venait-elle?
+était-elle Anglaise, Italienne ou Française?
+On ne le savait pas, car elle parlait presque toutes
+les langues sans accent. C'était mistress Burton
+qui l'avait découverte et en avait fait le plus bel
+ornement de ses salons. Il y avait de cela environ
+deux mois.</p>
+
+<p>Depuis lors, la Sirène avait fait parler d'elle
+aux quatre coins de Londres; c'est à dire qu'on
+se l'était disputée avec acharnement, qu'on s'était
+battu pour elle et qu'un tout jeune homme, lord
+H..., dans un accès de folie, s'était tué à la porte
+de la jolie maison qu'elle habitait dans Portland
+place. Nous l'avons dit, à peine eût-elle levé les
+yeux sur le major Waterley que celui-ci, qui
+tout à l'heure protestait de son amour pour miss
+Emily qu'il venait d'épouser, s'était senti tressaillir
+de la tête aux pieds et avait éprouvé sur-le-champ
+l'attraction mystérieuse qu'exerçait
+cette singulière créature. Elle lui avait indiqué
+une place auprès d'elle sur le sopha où elle était
+assise, et dès lors le major avait oublié le motif
+premier de sa présence chez mistress Burton,
+c'est-à-dire son ardent désir de fumer de l'opium.
+Et, tandis que la Sirène commençait son oeuvre;
+sir Charles Mitchell, le jeune baronnet qui avait
+servi d'introducteur au major Waterley, s'était
+écarté discrètement, avait promené pendant un
+instant un regard indécis autour de lui comme s'il
+eût cherché quelqu'un au milieu de cette foule
+élégante, et, passant dans les salons de mistress
+Burton, il avait fini par murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que mon bon ami Arthur s'est moqué
+de moi.</p>
+
+<p>Mais, comme il faisait cette réflexion entre ses
+dents une porte s'ouvrit, celle par laquelle le major
+et lui étaient entrés, et un jeune homme se
+montra sur le seuil.&mdash;Ah! enfin! se dit sir
+Charles Mitchell. Et il se dirigea vers le nouveau
+venu qui lui tendit la main.</p>
+
+<p>Or, ce nouveau venu n'était autre que ce jeune
+et élégant étourdi, le marquis de L..., que nous
+avons entrevu à Hyde Park, causant avec miss
+Ellen Palmure et lui demandant si le gentleman,
+qui venait de passer à cheval auprès d'elle n'était
+pas le prince russe qui se mourait d'amour depuis
+dix-huit mois qu'il l'avait rencontré à Nice ou
+à Monaco. Le marquis n'adressa qu'un mot au baronnet.&mdash;Eh
+bien?&mdash;Eh bien, il est venu, dit
+le baronnet. Il est ici? Il cause avec la Sirène.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le marquis, c'est à merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure on le fera descendre chez les
+fumeurs; si toutefois c'est nécessaire. Je crois
+bien que la Sirène fera la besogne toute seule.
+Tout en causant à voix basse, les deux jeunes
+gens observaient du coin de l'oeil le major Waterley qui
+paraissait sous un charme étrange et qui
+suspendait son regard et son âme aux lèvres de la
+Sirène.&mdash;Vous pouvez être certain, dit le baronnet,
+qu'il ne voit plus et n'entend plus qu'elle en
+ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Alors l'épreuve sera inutile.&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>Il y eut un silence parmi les deux jeunes gens.
+Puis le baronnet prit le marquis par le bras, l'entraîna
+dans une embrasure de croisée et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous plairait-il de causer quelques minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, mon cher?</p>
+
+<p>&mdash;Je commence à être si fort intrigué, reprit
+le baronnet, que j'éprouve le besoin de vous demander
+une explication.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le marquis en souriant, vous êtes
+intrigué?</p>
+
+<p>&mdash;Au plus haut degré.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis peut-être autant que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je ne comprends absolument plus
+rien à tout cela, dit le baronnet, et, à moins que
+vous ne vous moquiez de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Charles!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, expliquons-nous nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier, au club, vous m'avez proposé la
+singulière partie que voici: nous devions jouer
+un écarté en cinq points, sans revanche. Si je gagnais,
+vous me donniez mille livres... Si je perdais,
+je m'engageais à faire, pendant trois jours,
+tout ce que vous me demanderiez, à la condition,
+toutefois, que vous n'exigiez rien de moi qui ne
+fût d'un parfait gentleman.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez perdu, et il est juste que vous
+vous éxécutiez, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez encore. La partie perdue, vous
+m'avez dit: Vous connaissez le major Waterley?&mdash;Sans
+doute, ai-je répondu.&mdash;Eh bien! je désirerais
+que vous le présentassiez chez mistress
+Burton.&mdash;Là, m'avez vous dit encore, vous tâcherez
+que la Sirène le subjugue, le fascine, le
+grise, dussiez-vous l'entraîner dans le salon souterrain
+où l'on fume de l'opium.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je vous ai dit cela, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua sir Charles Mitchell, j'ai obéi à
+vos instructions. J'ai amené le major ici d'autant
+plus facilement qu'il est fumeur d'opium enragé,
+et vous devez voir à l'animation de son visage
+que la Sirène lui plaît fort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je désirerais savoir quel intérêt
+vous pouvez avoir à ce que le major devienne
+amoureux de la Sirène?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai aucun.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité pure.</p>
+
+<p>&mdash;Alors quelle singulière fantaisie?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de fantaisie. J'obéis, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous aussi, vous auriez perdu
+une partie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je suis moi-même, fasciné par
+une sirène. Une sirène qui ne viendra jamais
+ici, comme vous le pensez sans doute. C'est elle
+qui, pour des motifs qu'elle n'a pas cru devoir
+me donner, a voulu que le major et la Sirène
+fussent mis en rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on savoir le nom de <i>votre</i> Sirène?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le marquis. C'est miss Ellen Palmure.</p>
+
+<p>A ce nom, sir Charles Mitchell eut une véritable
+exclamation d'étonnement.&mdash;Par ma foi! dit-il,
+si je comprends un mot à tout cela je veux
+être pendu à la porte même de Newgate, comme
+coupable de fenianisme.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit le marquis, comme un
+écho.</p>
+
+<p>Cependant les salons de mistress Burton commençaient
+à se vider peu à peu, et l'heure des fumeurs
+d'opium approchait.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+
+<p>Cette même nuit-là, vers cinq heures du matin,
+une voiture dont les stores étaient soigneusement
+baissés stationnait au coin de Panton street et
+d'Haymarket. Il y avait déjà plus d'une heure
+qu'elle était là, et on eût pu croire que le cocher
+attendait ses maîtres, et que, par conséquent, la
+voiture était inoccupée, si, de temps à autre, un
+des stores ne se fût soulevé à demi, laissant apercevoir
+une tête de femme qui jetait dans la rue un
+regard investigateur. De quart d'heure en quart
+d'heure la porte de l'enfer s'ouvrait et un couple
+en sortait. Chaque invité de mistress Burton
+s'en allait reconduisant une de ces beautés faciles
+que faisait pâlir la Sirène. Tout à coup le store
+se souleva vivement. Cette fois, un homme était
+sorti seul de l'enfer et marchait rapidement vers
+la voiture stationnaire. Aussitôt qu'il fut tout
+près, la portière s'ouvrit:&mdash;Montez, dit une
+voix de femme.</p>
+
+<p>Ce personnage, qui n'était autre que le marquis
+de L..., entra lestement dans la voiture dont
+la portière se referma. Alors il se trouva tête à
+tête avec miss Ellen.&mdash;Eh bien? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je crois que tout est pour le
+mieux, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Il mord à la Sirène?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il est fou.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il fumé de l'opium?</p>
+
+<p>&mdash;Non, la chose était inutile. Pourtant il était
+venu dans cette intention, car il paraît qu'il possède
+au plus haut degré cette étrange passion,
+mais les regards et la voix de la Sirène l'en ont
+détourné. Quand on est venu lui dire que la salle
+des fumeurs était ouverte, il n'a même pas répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Il regardait la Sirène, fit miss Ellen avec
+une pointe d'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Il la contemplait, il l'adorait...</p>
+
+<p>&mdash;Et ils sont encore là-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Mais mistress Burton a envoyé chercher
+un cab pour eux. Tenez, le voilà. En effet,
+une voiture venait de s'arrêter à la porte même
+de l'enfer.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez qu'il la suivra?</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment, elle le conduirait au bout
+du monde.</p>
+
+<p>Miss Ellen tira le gland de soie qui correspondait
+au petit doigt de son cocher, et, en même
+temps, elle baissa la glace du devant du coupé.&mdash;Avance
+de quelques pas, dit-elle. Le coupé
+vint se ranger tout auprès du cab. Alors miss Ellen
+laissa la glace baissée, mais elle fit descendre le
+store de façon à voir et entendre sans être vue.&mdash;Attendons,
+dit-elle, je veux avoir une certitude.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, la porte de l'enfer se rouvrit.
+Bien que les voitures de place à Londres
+ne soient point assujetties à avoir des lanternes,
+le cab qu'on était allé chercher en avait deux,
+dont la réverbération se projetait jusque sur le
+trottoir. Cette clarté permit à miss Ellen de voir
+sortir de l'enfer une femme douillettement enveloppée
+dans un burnous de cachemire blanc.
+C'était la Sirène. Elle s'appuyait sur le bras d'un
+homme que le marquis de L..., désigna tout bas
+à l'oreille de miss Ellen:&mdash;C'est lui, dit-il. En
+effet, c'était le major Waterley. Il avait l'oeil
+morne, le visage abruti des hommes qui sont
+mordus au coeur par une passion violente et sauvage.&mdash;Montez,
+dit la Sirène en s'élançant la
+première dans le cab. Le major obéit.&mdash;Portland
+place, dit-elle au cabman. Le cab partit.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit miss Ellen, je suis tranquille.
+Merci, marquis, vous êtes un gentilhomme
+accompli.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, répondit le marquis, savez-vous
+que tout ce que vous m'avez fait faire là est bien
+étrange? Et ma curiosité est piquée au plus haut
+degré.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne saurez rien, mon ami. Avez-vous
+donc oublié nos conventions? Vous m'avez,
+demandé la faveur de monter à cheval avec moi
+deux fois par semaine, n'est-ce pas? Et je vous
+l'ai accordée, à la condition que vous me rendriez
+un service sans chercher à en pénétrer le
+mystère. Eh bien! je tiendrai ma parole, tenez
+la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne saurais-je jamais rien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela. Si vous êtes discret,
+docile, obéissant, dit la jeune fille en riant, on
+vous dira peut-être quelque chose plus tard.
+Adieu...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous me renvoyez?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous mette chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;24, Pall-Mall, dit la jeune fille au cocher.
+Quelques minutes après, le marquis était à sa
+porte.&mdash;Où allez-vous? dit-il à miss Ellen en
+lui baisant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mystère! dit-elle. Et elle attendit
+que le marquis fût entré. Alors elle dit au
+cocher:&mdash;A Hampsteadt, Heathmount, 18. Le
+coupé partit. Alors miss Ellen murmura:&mdash;Je
+suppose que mistress Fanoche n'a pas dormi bien
+profondément cette nuit. Une demi-heure après,
+le coupé s'arrêtait à la porte de ce cottage où
+mistress Fanoche avait caché jadis Ralph, le petit
+Irlandais, et dans le jardin duquel lord Palmure
+s'était vu mettre un masque de pois sur le visage.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Pénétrons maintenant chez mistress Fanoche,
+notre ancienne connaissance de Dudley street.
+Mistress Fanoche avait renoncé, comme on le
+pense bien, à son premier métier de nourrisseuse
+d'enfants. D'abord elle s'était séparée de la vieille
+dame aux lunettes qui battait les enfants par
+inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste,
+hésité à la trahir. On se souvient de ce qui s'était
+passé entre mistress Fanoche et l'homme gris.
+Après la disparition de Ralph, elle était retournée
+à Londres et à son grand étonnement, elle
+avait trouvé sa maison déserte. Si la vieille dame
+qui était partie, la veille au soir, en compagnie
+de lord Palmure et qui se voyait déjà propriétaire
+d'un joli cottage à Brighton avait abandonné les
+cinq petites filles dans le jardin, après son départ,
+une main charitable avait recueilli les pauvres
+délaissées.</p>
+
+<p>Par les soins de l'homme gris, les enfants
+avaient été conduites dans une vraie pension où
+on prendrait soin d'elles et où on ne les maltraiterait
+pas. Mistress Fanoche ne s'était pas beaucoup
+préoccupée de savoir ce qu'étaient devenues
+ses anciennes pensionnaires; elle était retournée
+à Hampsteadt où elle s'était tenue bien tranquille,
+jusqu'au jour où l'homme gris, au lieu de la
+châtier, avait préféré se servir d'elle pour représenter
+au major Waterley le petit Irlandais comme
+son fils et le faire admettre ainsi à Christ's Hospital.
+Mistress Fanoche avait été largement payée.
+Aussi, depuis ce temps-là, vivait-elle fort tranquillement,
+mangeant ses petites économies, et
+craignant, sinon Dieu, au moins cet homme qui
+se jouait d'un pair d'Angleterre et lui appliquait
+un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche
+avait conservé Mary l'Écossaise, sa fidèle
+servante. Mary sortait seule, allait aux provisions
+et rapportait à sa maîtresse, qui n'osait franchir
+le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier.
+C'était ainsi que mistress Fanoche avait été tenue
+au courant de ce qui se passait dans le cottage
+voisin, chez le prétendu lord Wilmot qui, pour
+elle, était toujours le mendiant voisin. Elle avait
+appris, par la même source, que le condamné
+John Colden avait été arraché à l'échafaud et que
+l'homme gris, soupçonné d'avoir préparé cet enlèvement,
+n'avait pas reparu au cottage depuis.
+Cette dernière information avait permis à mistress
+Fanoche de reposer plus librement. Elle avait
+servi l'homme gris, mais elle le craignait, et la
+Comme elle prenait son thé, vers huit heures du
+soir, elle entendit sonner à la grille du cottage.
+Mary alla ouvrir et revint avec une lettre. Cette
+lettre ne lui avait point été remise par le facteur,
+mais bien par un homme dont elle n'avait pu
+voir le visage, car il était enveloppé dans un
+grand manteau et avait son chapeau rabattu sur
+ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette
+lettre, éprouva un petit tremblement nerveux.</p>
+
+<p>Les consciences timorées, comme celle de la
+nourrisseuse d'enfants, ont de ces pressentiments
+inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette lettre
+avec une sorte de répugnance, puis elle courut à
+la signature. Mais la signature était absente. Elle
+lut: «Mistress Fanoche est priée d'attendre cette
+nuit la visite d'une personne qui viendra lui
+parler de choses de la plus haute importance. Si
+mistress Fanoche n'ouvrait pas à la personne
+qui sonnera, elle s'exposerait à de vifs désagréments.
+Si mistress Fanoche avait la malencontreuse
+idée de porter la présente lettre à la police,
+elle s'exposerait à d'autres mésaventures. Enfin,
+si elle confiait à qui que ce soit la substance de
+ladite missive, elle encourrait la colère d'un personnage
+puissant.» La lettre échappa aux mains
+de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur
+s'empara d'elle.&mdash;Oh! dit-elle à Mary, ce n'est
+pas possible, on t'a trompée... L'homme gris
+n'est pas en prison.</p>
+
+<p>Et, à partir de ce moment, mistress Fanoche
+fut en proie à une véritable panique. Néanmoins
+elle se conforma aux avis mystérieux renfermés
+dans la iettre, elle ne la montra point à Mary et
+exigea même que celle-ci s'allât coucher, son
+service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit elle-même,
+elle demeura dans ce petit salon qui donnait
+sur le jardin et dans lequel, un soir,
+Shoking et l'homme gris avaient pénétré si brusquement.
+Là, anxieuse, tremblant au moindre
+bruit, elle attendit. La soirée s'écoula; elle entendit
+sonner minuit à toutes les paroisses du voisinage:
+puis deux heures du matin, puis trois et
+quatre. Le visiteur mystérieux ne se présentait
+pas. Mistress Fanoche commençait à espérer
+vaguement qu'on l'avait mystifiée. Mais, tout à
+coup la sonnette tinta.</p>
+
+<p>Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son
+sang affluer violemment à son coeur. Un moment
+même elle crut qu'elle n'aurait pas la force de
+bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle
+sortit de la maison et traversa le jardin. Arrivée
+auprès de la grille, elle respira plus librement.
+Elle avait reconnu une femme dans la personne
+qui sonnait. Elle ouvrit la grille et une voix jeune
+et fraîche lui dit:&mdash;Vous êtes bien mistress
+Fanoche?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la personne que vous attendez, dit
+miss Ellen, car c'était elle. Et la patricienne
+entra, ajoutant: Je suis la fille de lord Palmure.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit
+dans le petit salon où elle était tout à
+l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commencé
+à respirer en voyant une femme; elle se
+rassura presque entièrement en entendant prononcer
+le nom de lord Palmure. Un lord qu'on
+avait ainsi traité dans son jardin à elle, mistress
+Fanoche, et qui n'en avait pas tiré vengeance,
+devait être un homme de moeurs douces et par
+conséquent peu à craindre. Et puis, enfin, il n'était
+pas question de l'homme gris, le personnage
+tant redouté. Cependant, lorsque miss Ellen eut
+relevé son voile et que son oeil se fut arrêté sur
+mistress Fanoche, cette dernière ne put s'empêcher
+de tressaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le
+temps de vous faire un long discours; et je vais
+vous expliquer en deux mots le motif et le but
+de ma visite nocturne. Vous avez été nourrisseuse
+d'enfants? dit miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tenu un pensionnat, répondit mistress
+Fanoche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez l'habitude de faire noyer les
+enfants...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle calomnie!... s'écria mistress
+Fanoche, qui devint tout à coup livide.</p>
+
+<p>&mdash;C'est du moins ce qu'a déclaré un homme
+que la justice a sous la main et qui se nomme
+Wilton.</p>
+
+<p>&mdash;Le misérable!</p>
+
+<p>Miss Ellen haussa légèrement les épaules.&mdash;Chère
+madame, dit-elle, je vous l'ai dit, je n'ai
+pas le temps d'entrer avec vous dans de longs
+détails; laissez-moi donc aller droit au but. Je
+viens vous donner à choisir: ou Botany Bay,
+c'est-à-dire la transportation, si même vous n'êtes
+condamnée à mort, ou l'impunité et quatre mille
+livres. Il est bien entendu, vous le comprenez,
+que j'ai besoin de vous.&mdash;Mais, milady, balbutia
+mistress Fanoche, de plus en plus dominée
+par l'accent hautain de la jeune fille, et comme
+palpitante sous son regard, je vous jure...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi donc, fit sèchement miss Ellen,
+vous allez voir que je suis renseignée. Il y a
+quelques mois, un officier, revenant des Indes,
+le major Waterley, vous écrivit pour vous réclamer
+un enfant qui vous avait été confié.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria mistress Fanoche. Voilà bien
+qui prouve que je suis innocente de tout ce dont
+on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu au major.
+Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui
+pensionnaire du collège de Christ's Hospital.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet
+enfant vous l'aviez volé, il se nommait Ralph;
+mon père a voulu le ravoir et il s'est adressé à
+la vieille dame qui était votre associée.</p>
+
+<p>Mistress Fanoche courba la tête. Elle voyait
+que miss Ellen était plus instruite qu'elle ne le
+supposait d'abord.</p>
+
+<p>Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'échappa,
+tomba aux mains d'une bande de voleurs, fut
+envoyé à Cold bath field et condamné au moulin,
+puis enlevé par un certain John Colden, qui a été
+condamné à mort.... Enfin, une personne qu'on
+appelle l'homme gris vous l'a rendu, à la seule
+fin que vous le présentassiez au major Waterley
+comme son fils.</p>
+
+<p>Le nom de l'homme gris avait fait pâlir mistress
+Fanoche.&mdash;Cet homme, dit-elle, est tout
+puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai dû
+obéir, sous peine de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis
+son ennemie, moi. Et j'ai engagé avec lui une
+lutte sans trêve ni merci. Elle disait cela avec
+un calme hautain, le regard assuré, la tête rejetée
+en arrière, et mistress Fanoche ne put s'empêcher
+d'éprouver pour elle une naïve admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme
+gris!</p>
+
+<p>&mdash;Et je l'ai presque terrassé à cette heure,
+dit miss Ellen avec un accent qui fit passer une
+conviction dans l'esprit de la nourrisseuse d'enfants.
+J'avais besoin d'un instrument pour lui
+donner le coup de grâce, ajouta miss Ellen. Cet
+instrument, c'est vous.</p>
+
+<p>La nourrisseuse se prit à trembler.&mdash;Oh! pas
+moi, madame, pas moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage
+et en retira un papier qu'elle mit sous les
+yeux de mistress Fanoche frémissante, tenez,
+lisez...&mdash;Un ordre d'arrestation! exclama la
+nourrisseuse éperdue.</p>
+
+<p>&mdash;Signé du lord chief justice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je suis perdue, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que, je n'ai plus qu'à remettre
+cet ordre à deux policemen et vous serez conduite
+à Newgate demain matin. Cependant, vous n'irez
+pas en prison et vous toucherez une récompense
+de quatre mille livres si vous me servez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si je vous sers, milady, s'écria mistress
+Fanoche qui se voyait dans un impasse
+terrible, l'homme gris me tuera.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous ne me servez pas, vous serez
+pendue. Wilton, à qui on a promis sa grâce, s'il
+faisait des révélations, est prêt à donner le chiffre
+de vos victimes.</p>
+
+<p>Mistress Fanoche commençait à s'arracher les
+cheveux et elle avait les yeux pleins de larmes.
+Un moment elle songea à se ruer sur miss Ellen,
+à appeler Mary l'Écossaise à son aide et à lui
+arracher l'ordre d'arrestation. Mais c'eût été une
+violence inutile. Même en assassinant miss Ellen
+elle n'eût pas détourné l'orage.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de vous lamenter, dit encore miss
+Ellen, écoutez-moi attentivement, et vous verrez
+que le danger que vous redoutez peut être conjuré.
+Le jour où je me servirai de vous pour
+frapper l'homme gris, il sera pendu et ne pourra
+plus se venger de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il
+que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous déclariez par un écrit
+adressé au lord chief justice que l'enfant rendu
+au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est
+Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le
+même qui a été condamné au moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si j'écris cela, dit mistress Fanoche,
+je m'avoue coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et il faut même que vous confessiez
+dans cet écrit que vous avez confié le fils
+du major à Wilton, qui l'a noyé.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors je suis perdue! dit encore mistress
+Fanoche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez condamnée, mais la reine vous
+fera grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me l'assure?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait
+un tel accent de sincérité dans ce mot unique, que
+mistress Fanoche ajouta foi à cette promesse.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le jour naissait, comme il naît à Londres.
+C'est-à-dire que le brouillard devenait rouge et
+transparent et que les arbres du jardin apparaissaient
+peu à peu au travers. Miss Ellen dit à
+mistress Fanoche:&mdash;Puisque vous avez toujours
+peur de l'homme gris, venez avec moi, je vais
+vous mettre en lieu sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Où me conduisez-vous donc? demanda la
+nourrisseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Chez le révérend Peters Town, l'homme le
+plus puissant de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là,
+dit-elle.</p>
+
+<p>Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a
+parlé de l'archevêque de Cantorbéry? Eh bien!
+le révérend Peters Town lui donne secrètement
+des instructions.</p>
+
+<p>A la suite de son entretien avec miss Ellen,
+mistress Fanoche voyait clairement une chose;
+c'est qu'elle était doublement perdue, si elle n'obéissait
+pas aveuglément.&mdash;Soit, dit-elle, je suis
+prête à vous suivre.</p>
+
+<p>Miss Ellen remit son manteau et en baissa le
+capuchon sur sa tête. Mistress Fanoche jugea
+inutile de réveiller Mary l'Écossaise et de lui apprendre
+son départ. Quelques minutes après, les
+deux femmes montaient dans le cab que miss Ellen
+avait laissé à la porte.&mdash;Elgin Crescent! dit-elle
+au cabman.</p>
+
+<p>Le révérend Peters Town attendait sans doute
+la visite de miss Ellen, car à peine le cab fut-il
+arrêté à sa porte que cette porte s'ouvrit et que
+le prêtre anglican vint à la rencontre des deux
+femmes.&mdash;Je vous présente mistress Fanoche dont
+je vous ai parlé, dit miss Ellen.</p>
+
+<p>Le prêtre fit passer les deux femmes dans son
+cabinet et se prit à regarder, curieusement, la
+nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui fit
+un signe mystérieux que le révérend comprit, car
+il la fit passer dans une pièce voisine laissant mistress
+Fanoche toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle consent?</p>
+
+<p>&mdash;A tout. Avez-vous prévenu le lord chief
+justice?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, puisque je vous ai envoyé.
+l'ordre d'arrestation. Mais il y a une difficulté que
+nous n'avions pas prévue, reprit le révérend.
+Cette femme va faire sa déposition par écrit...</p>
+
+<p>Elle confirmera ensuite cette déposition de
+vive voix en présence d'un magistrat de police et
+de deux secrétaires.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai promis sa grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les
+débats du procès, s'il avait lieu, seraient publiés,
+et que la liberté de la presse nous gênerait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le procès n'aura pas lieu. On la relâchera
+sous caution et elle pourra quitter l'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Sa déposition n'en sera pas moins valable.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ignorez peut-être, miss Ellen,
+les règlements de Christ's Hospital et les singuliers
+privilèges dont jouit ce collége, depuis le
+roi Edouard VI son fondateur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir que je n'ignore absolument
+rien, répondit miss Ellen en souriant. Tout élève
+revêtu de la soutane bleue et portant les bas jaunes,
+est inviolable. On ne pourrait l'arrêter que
+s'il commettait un crime dans la rue.</p>
+
+<p>Il y a mieux; je suppose qu'on le désigne à un
+policeman auquel on dira: Cet enfant est un condamné
+évadé de Bath square; le policeman ne
+voudra pas le croire; mais, le crût-il, il vous répondra:
+Je ne puis pas mettre la main sur
+un enfant revêtu de la soutane bleue. Enfin,
+j'admets, comme dernière hypothèse, qu'un policeman
+intimidé ose passer outre et mettre la main
+sur l'enfant, que celui-ci soit ramené en prison,
+reconduit au moulin et reconnu par tous les gardiens
+de Bath square, le lord maire protestera
+et, à la tête de ses aldermen, ira le réclamer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc bien, dit le révérend Peters
+Town, que tous nos efforts échoueront contre
+cette loi qui protège les élèves de Christ's Hospital.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit miss Ellen, car on arrêtera l'enfant
+dépouillé de son costume. J'ai tout prévu.</p>
+
+<p>Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagné une
+femme qu'on appelle la Sirène? Cette, femme a fasciné
+le major Waterley: dans huit jours, cet
+homme n'aura plus qu'une pensée, qu'une volonté,
+qu'un but, être l'esclave de la Sirène. Il ne se
+souviendra même plus qu'il a une femme.
+D'ailleurs j'ai pris soin de me débarrasser provisoirement
+de mistress Waterley. Elle n'est plus
+à Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc fait pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose bien simple: elle a reçu une heure
+après que son mari était sorti pour aller au club,
+un télégramme qui l'appelait en toute hâte a
+Glascow auprès de son père qui, disait la dépêche,
+avait fait une chute de cheval. Elle a fait chercher
+le major partout; on ne l'a point trouvé, car il
+était chez mistress Burton, et la pauvre femme a
+pris le train de minuit. Elle arrivera demain soir
+chez son père, qu'elle trouvera bien portant
+et nous avons trois jours devant nous, en supposant
+même qu'elle revienne sur-le-champ.</p>
+
+<p>Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est
+aux genoux de la Sirène.</p>
+
+<p>Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major,
+qui a oublié sa femme, mais a un vague souvenir
+de celui qu'il croit son enfant, court à Christ's
+Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain
+jeudi, jour de congé. Le supérieur du collége
+laisse l'enfant sortir avec son père, et celui-ci
+le conduit chez la Sirène.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le révérend, la difficulté, l'impossibilité
+même dont je vous parle existe toujours.
+L'enfant est revêtu de son costume, et vous savez
+que lorsqu'un père obtient l'admission de son
+fils à Christ's Hospital, il prend l'engagement de
+le laisser sous ce vêtement jusqu'au jour où il a
+terminé son éducation.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le
+major ne violera pas cet engagement. Mais la Sirène
+le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un narghilé,
+on se débarrassera du major quand on voudra.
+On déshabillera l'enfant. La Sirène se charge
+de lui mettre un joli petit habit bleu ou vert,
+avec des boutons de métal, ce qui ne peut manquer
+de l'enchanter.</p>
+
+<p>&mdash;Et, alors la police arrivera.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen,
+c'est la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin dit encore le révérend, vous savez
+que les arrestations dans les maisons sont
+très difficiles.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi arrêtera-t-on l'enfant dans la rue. A
+Hyde-Park, par exemple, où la Sirène le conduira
+à la promenade.</p>
+
+<p>Et, comme il regardait miss Ellen avec une
+sorte d'admiration, on entendit retentir un coup
+de sonnette. En même temps le clergyman qui
+servait de secrétaire au révérend entra.&mdash;Voici le
+magistrat de police et ses secrétaires, dit-il. Le
+révérend repassa dans son cabinet, où mistress Fanoche
+attendait, livrée à mille angoisses.&mdash;Madame,
+lui dit-il, l'heure est venue pour vous de
+faire votre confession pleine et entière. La porte
+s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors
+mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur
+perler à son front, et sa vue se troubla, et il lui
+sembla qu'elle entrevoyait, à travers un brouillard,
+se dresser la potence devant Newgate et
+Calcraff la regarder et lui crier: C'est à ton tour
+maintenant!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Pénétrons à présent chez la Sirène. La Phryné
+pour qui on se brûle si gentiment la cervelle, la
+fauve enchanteresse aux yeux de basilic possède
+une charmante maison dans Portland Place. C'est
+sir Arthur L..., le malheureux gentleman dont
+elle repoussait l'amour, et qui s'est tué de désespoir,
+qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il
+avait préparé la maison pour elle; il avait appelé
+à son aide des architectes, des peintres et des
+sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante
+demeure. Il avait peuplé le jardin de statues,
+entassé dans l'intérieur de la maison des
+curiosités et des objets d'art; il en avait fait, en
+un mot, un temple pour son idole. Mais l'idole
+refusait de l'habiter, lui vivant. Alors sir Arthur
+fit son testament et se tua. Le testament léguait
+la maison à la Sirène, et la Sirène en prit possession
+sans remords. C'est là qu'à dix heures du
+matin, la courtisane, appuyée à une fenêtre de
+son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air
+et se réchauffe à un pâle rayon de soleil qui a fini
+par triompher du brouillard. De temps en temps,
+elle se retourne et jette un regard sur un homme
+endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major
+Waterley. Il dort, les vêtements en désordre,
+la barbe défrisée, les cheveux emmêlés. Il dort
+d'un sommeil lourd et profond, résultat d'une
+double ivresse, celle du vin et de l'opium.</p>
+
+<p>Dans un coin du boudoir est encore une table
+chargée des débris d'un souper. A terre, auprès
+du dormeur, gît sur le tapis le tuyau d'un narghilé.
+Le major a le front livide, les lèvres pendantes,
+et ses membres affaissés et ballants semblent
+attester que toute énergie a disparu de ce
+corps robuste et bien constitué. La Sirène le
+regarde de temps en temps; puis elle se remet à
+la fenêtre, et son oeil se dirige au delà du jardin,
+dont on aperçoit la grille entre deux arbres verts.
+Elle paraît attendre quelqu'un. En effet, bientôt
+une voiture s'arrête devant la grille.&mdash;Enfin,
+murmure la Sirène, elle le verra endormi et
+verra si j'ai tenu ma parole.</p>
+
+<p>Une femme descend de cette voiture; elle est
+voilée, et il est impossible de voir son visage;
+mais sa démarche trahit la jeunesse, et peut-être
+que l'homme gris, s'il était là, aurait, du premier
+coup d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est
+miss Ellen, en effet, qui revient de chez le révérend
+Peters Town où tout s'est passé selon ses
+désirs. Mistress Fanoche, moitié par peur, moitié
+par cupidité, car on a payé sa trahison quatre
+mille livres, soit cent mille francs en monnaie
+française: mistress Fanoche a déposé devant le
+magistrat de police qu'elle avait confié le véritable
+enfant du major Waterley et de miss Émily
+à un homme du nom de Wilton, qui a dû le jeter
+dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.
+Mistress Fanoche a avoué, en outre, qu'elle avait
+présenté au major le petit Irlandais condamné au
+moulin, et le magistrat a rédigé de tout cela un
+procès-verbal que la nourrisseuse a signé. Enfin,
+mistress Fanoche a été admise à fournir une caution
+de mille livres que miss Ellen a payée pour
+elle; et grâce à cette caution, elle a pu demeurer
+chez le révérend, où elle sera à l'abri des représailles
+de l'homme gris.</p>
+
+<p>Miss Ellen est ardente pour la vengeance.
+Avant de frapper l'homme gris, avant de le faire
+tomber dans un piége qu'elle a savamment combiné,
+miss Ellen veut ruiner toutes ses espérances;
+avant de l'envoyer à l'échafaud, elle veut
+qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui
+est l'espoir de l'Irlande catholique et opprimée.
+A peine le magistrat s'était-il retiré, qu'elle a mis
+le révérend Peters Town en campagne.&mdash;Il faut
+que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sûr,
+investi de toute la confiance du chef de la police.
+Il ne faut pas confier le soin de cette arrestation
+à un policeman vulgaire. Et le révérend est parti
+pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait
+à Portland place, s'assurer que le major
+Waterley était aux mains de la Sirène et que
+celle-ci avait suivi ses instructions à la lettre.</p>
+
+<p>Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et à la
+vue du major endormi, elle éprouve une vive
+satisfaction. Son voile est tombé: elle apparaît
+à la Sirène dans toute sa beauté resplendissante
+et hautaine. La Sirène, qui courbe les hommes
+sous son regard, baisse les siens devant miss
+Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave
+en présence de la belle patricienne. Miss Ellen
+s'asseoit, la Sirène demeure debout.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il passé? demande miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai amené ici à quatre heures du matin.
+Le major était déjà à demi-fou; il me jurait qu'il
+me suivrait au bout du monde. Nous avons soupé;
+il a bu comme un lord d'Écosse. Il paraissait ne
+plus se souvenir de rien. Cependant, comme le
+jour paraissait, il a eu un moment de lucidité.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! s'est-il écrié, que doit penser
+mistress Waterley!</p>
+
+<p>Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre
+que vous aviez envoyée, lui disant que cette
+lettre était allée le chercher au club, et que du
+club on l'avait envoyée ici. Cette lettre était de
+mistress Waterley, qui désespérant de voir rentrer
+son mari, était partie en lui annonçant qu'elle
+allait assister aux derniers moments de son père.
+Cette lettre a paru l'éveiller un moment et le tirer
+de la torpeur où l'ivresse l'avait plongé. Je lui ai
+pris alors les deux mains et je lui ai dit:&mdash;Donnez-moi
+une heure encore; puisque votre femme
+est partie, que craignez-vous?</p>
+
+<p>Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en
+même temps, j'ai appelé Lucy, ma femme de
+chambre. Lucy est venue, apportant une pipe
+chargée d'opium. Peut-être eût-il fini par triompher
+de mes séductions. Mais à la vue de la pipe,
+sa passion sauvage s'est réveillée ardente.&mdash;Vous
+le voyez, ajouta la Sirène, vous le voyez, milady,
+maintenant il dort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'éveiller
+dans une heure ou deux, en lui imbibant les
+tempes et les narines avec cette eau. Et miss
+Ellen présenta à la Sirène un flacon à fermoir
+doré&mdash;Il s'éveillera encore abruti, mais pas assez
+pour ne pas comprendre ce que vous lui direz.</p>
+
+<p>&mdash;Et que lui dirais-je? demanda la Sirène:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours
+avec l'autorité du maître qui dicte ses
+ordres à l'esclave.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+<br>
+
+
+<p>Peut-être s'étonnera-t-on que la Sirène, qui
+avait vu des hommes du grand monde se rouler à
+ses pieds en se tordant les mains de désespoir,
+pour qui d'autres étaient morts, qui n'avait qu'à
+se montrer à Hyde-Park pour y faire sensation
+et presque émeute parmi la jeunesse dorée de
+Londres, fût si humble et si soumise en présence
+de miss Ellen? C'est que cette femme était esclave
+au milieu de la libre Angleterre. Esclave d'un
+passé nébuleux que tout le monde ignorait et que
+deux personnes connaissaient: le révérend Peters
+Town et miss Ellen. Un jour, miss Ellen
+avait eu besoin pour ses projets ténébreux d'une
+femme assez belle pour tourner la tête à un
+homme, assez criminelle pour qu'on osât lui demander
+tout, assez docile pour qu'on fût sûr de
+son obéissance. Le révérend Peters Town avait
+découvert la Sirène. Les prêtres anglicans sont
+bien autrement forts que qui que ce soit pour
+sonder la vie privée, s'emparer des consciences et
+exercer une police mystérieuse. Le clergé de Londres
+traque ces pauvres créatures qui se sont réfugiées
+dans l'amour comme dans une profession.
+De temps en temps, il obtient de la police qu'elle
+fasse une rafle, à trois heures du matin, sous les
+arcades de Régent street. Et quand une créature
+est assez haut placée par ses relations, pour
+échapper à l'action directe de la police, on se
+livre à de secrètes investigations sur son passé.</p>
+
+<p>Or la Sirène, à quinze ans, avait commis plusieurs
+vols. Elle se nommait alors Anna Betlam,
+et elle était juive de naissance. Condamnée à
+dix ans de réclusion, elle était parvenue à s'échapper,
+à quitter l'Angleterre et à se réfugier en
+France d'abord, puis en Italie. Sa beauté lui
+avait fait, en quelques années, une véritable opulence.
+Sûre d'être oubliée, elle avait osé revenir à
+Londres, et, depuis un an, elle voyait tous les
+dandies à ses pieds, lorsque le révérend Peters
+Town avait fini par découvrir son identité. Il allait
+sans doute la signaler à la police, au moment où
+miss Ellen était intervenue.&mdash;Voici la femme
+dont nous avons besoin, avait-elle dit.</p>
+
+<p>Le soir même, voilée, gardant le plus strict incognito,
+elle s'était présentée chez la Sirène et
+l'avait saluée de son vrai nom d'Anna Betlam.
+La Sirène avait pâli et balbutié. Alors miss Ellen
+lui avait dit:&mdash;Il s'agit pour vous de retourner
+en prison ou de me servir. Je ne vous demanderai
+rien qui sorte de vos habitudes et vous
+serez royalement payée. Et la Sirène, moins pour
+l'amour de l'argent, que par terreur, était devenue
+l'esclave docile de miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous
+savez le rôle que vous devez jouer quand l'enfant
+sera ici? Hier encore, en sachant à quel
+degré de fascination serait parvenu le major, je
+n'avais pas fixé le jour. Aujourd'hui, je sais qu'il
+est temps d'agir. Quand le major s'éveillera, il
+est probable que deux souvenirs lui reviendront
+aussitôt. Il pensera à sa famille, d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Et à son enfant, ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Vous enverrez un valet de pied
+à l'hôtel où il loge et le valet de pied rapportera
+une fausse dépêche de miss Emily, que voici.
+Miss Ellen remit la dépêche à la Sirène. Elle
+était enfermée dans une enveloppe non scellée et
+ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Cher ami, arrivée à Glascow. Mon père
+hors de danger. Je reste trois ou quatre jours
+avec lui. Dans cinq, je serai à Londres.»</p>
+
+<p>Quand la Sirène eut pris connaissance de cette
+dépêche, miss Ellen lui dit:&mdash;Le major rassuré
+sur sa femme ne demandera pas mieux que de
+passer à vos pieds les quatre jours de liberté
+qu'on lui annonce. Mais il se souviendra que c'est
+aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller chercher
+celui qu'il croit son fils à Christ's Hospital et
+de l'emmener à la promenade. Vous lui direz
+alors:&mdash;Allez, mon ami, je serai bien-heureuse
+de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour
+l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez
+compris, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit la Sirène.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant déjeunera ici; vous aurez soin que
+le major boive de ce vin de Porto que je vous ai
+envoyé et auquel est mêlé un puissant narcotique.
+Il s'endormira. Alors vous montrerez à l'enfant les
+beaux habits que je vais vous faire apporter et
+vous les lui ferez revêtir; il ne demandera pas
+mieux, car cette affreuse soutane le gêne horriblement.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle heure irai-je à Hyde-Park?</p>
+
+<p>&mdash;A trois heures. Vous entrerez par la porte
+de Pall-Mall, à pied, en donnant la main à l'enfant.
+Vous irez vous promener au bord de la Serpentine.
+Je passerai à cheval et je vous ferai un
+petit signe qui voudra dire que les policemen sont
+là. Ces dernières instructions données, miss Ellen
+quitta la Sirène, et ayant abaissé de nouveau son
+voile épais sur son visage, elle remonta en voiture.
+Cette fois, elle rentra chez elle.</p>
+
+<p>Lord Palmure, qui était demeuré au club jusqu'au
+jour, s'était mis au lit en rentrant, avec la
+persuasion que sa fille dormait depuis longtemps.
+En revanche, miss Ellen trouva un homme qui
+l'attendait dans l'antichambre de son appartement.
+C'était un homme d'apparence robuste bien qu'il
+eût des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues,
+et il était enveloppé dans un manteau qui
+lui descendait jusqu'aux pieds. Il présenta une
+lettre à miss Ellen; elle était du révérend Peters
+Town.</p>
+
+<p>«Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on
+m'a donné à Scotland yard comme habile et résolu,
+il arrêtera l'enfant, sans esclandre, et fera
+la chose si lestement qu'il est probable que personne
+n'y fera attention. Cependant, comme il est
+probable aussi que les Irlandais surveillent celui
+qu'ils considèrent comme leur chef dans l'avenir,
+il faut prévoir quelque résistance. L'agent Barnel
+que je vous envoie sera fortement escorté.»</p>
+
+<p>Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage.
+Son apparence lui plut; et il lui sembla
+qu'elle avait devant elle un homme calme et résolu.&mdash;Vous
+savez, qu'il y a une prime de mille
+livres pour vous? lui dit-elle.</p>
+
+<p>L'agent s'inclina.&mdash;Mais, dit-il, je ne connais
+pas l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez à trois heures à la porte de Pall-Mall,
+à Hyde-Park, je vous le montrerai.</p>
+
+<p>L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss
+Ellen jusqu'à terre.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Ce même jour-là, bien avant que le soleil parût,
+et que le brouillard eût acquis cette transparence
+qui est le véritable jour de Londres,
+une lumière brillait dans les combles de Christ's
+Hospital, tremblotant derrière les rideaux d'une
+petite fenêtre mansardée. Cette fenêtre était celle
+d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune
+femme. C'était une des lingères du collège. De
+temps en temps elle interrompait son travail
+pour s'approcher de la fenêtre, soulever un peu
+le rideau et regarder dans la rue. Elle n'attendait
+cependant personne du dehors, et l'accès de
+Christ's Hospital n'est pas facile aux étrangers.
+Non, ce dont elle voulait se rendre compte, c'était
+de l'heure matinale, par les insensibles progrès de
+l'aube blanchissant peu à peu la brume noirâtre
+qui estompait la cime des toits voisins. Elle
+attendait sept heures avec impatience. Pourquoi?
+Enfin, sept heures sonnèrent. Au même instant
+une cloche se fit entendre.</p>
+
+<p>Cette cloche sonnait le réveil des élèves de
+Christ's Hospital. Nous l'avons dit déjà, Londres
+n'est pas une ville matinale; on s'y couche tard et
+on s'y lève plus tard encore. En France, les lycées
+sont sur pied à cinq heures en été, à six heures,
+au plus tard, en hiver. En Angleterre, les classes
+ne commencent guère avant huit heures. Maintenant,
+si l'on veut savoir pourquoi la lingère
+attendait ce moment du lever avec tant d'impatience,
+il suffira de rappeler que le major Waterley,
+se rendant pour la première fois chez lord
+Wilmot, ce personnage excentrique, au dire de
+mistress Fanoche, qui voulait adopter son fils,
+avait vu auprès de Ralph une femme qu'on lui
+avait donné comme sa nourrice. Et quand on se
+rappellera encore que l'homme gris avait su faire
+admettre Jenny l'Irlandaise comme lingère à
+Christ's Hospital, on devinera que c'était elle qui
+travaillait, bien avant le jour, dans sa chambrette.
+Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que
+la cloche du réveil avait retenti lorsqu'on frappa
+doucement à la porte. Jenny courut ouvrir.
+Ralph entra et se jeta à son cou. L'enfant était
+devenu plus sérieux encore, depuis qu'il portait
+la soutane bleue et les bas jaunes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mère, dit-il, cela m'a paru bien long
+depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un
+geste d'effroi. Tu sais bien ce que je t'ai dit, mon
+enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous serions
+perdus si on savait la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;On me renverrait au moulin, n'est-ce pas?
+dit Ralph, avec un accent d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, mon enfant; c'est déjà beaucoup
+qu'on te permette de venir m'embrasser tous les
+matins. Mon bien-aimé, dit Jenny qui avait pris
+l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fête et
+congé pour toi, sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mère, et ce monsieur qu'il faut que
+j'appelle mon père, va venir me chercher pour me
+conduire à la promenade. Il est bien bon pour
+moi, du reste. Et la dame, celle que je ne peux
+pas arriver à appeler maman? Oh! elle me couvre
+de larmes... Mais alors, je pense à toi et j'ai envie
+de pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise;
+il faut t'efforcer de l'aimer, mon cher petit.
+Tiens, songe à une chose, aujourd'hui. C'est que
+tu me verras deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant
+dans ses deux mains. Comment cela, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur
+de la maison sait que je suis catholique, et j'ai
+la permission d'aller à la messe à Saint-Gilles
+deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te
+chercher, monsieur Waterley?</p>
+
+<p>&mdash;Habituellement, c'est à dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Jenny, j'irai à la messe auparavant;
+puis, au lieu de rentrer tout de suite,
+j'attendrai dans la rue, à la porte du collège, et
+quant tu sortiras, je te verrai..&mdash;Quel bonheur!
+répéta l'enfant.</p>
+
+<p>Un nouveau coup de cloche se fit entendre
+alors. Ce coup de cloche annonçait que les élèves
+quittaient le dortoir pour se rendre dans les
+cours.&mdash;Déjà! fit l'Irlandaise avec tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mère, au revoir, ma petite mère
+chérie, fit Ralph, qui se suspendit au cou de
+l'Irlandaise.&mdash;A bientôt, dit-elle d'une voix émue.
+Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples.</p>
+
+<p>Une heure après, Jenny l'Irlandaise, vêtue
+proprement et simplement, comme une femme
+d'humble condition, entrait à Saint-Gilles. Un
+homme assistait à l'office divin, tout auprès de la
+porte, et tourna la tête en voyant entrer Jenny.
+C'était le vieux sacristain de l'église Saint-Georges,
+que son curé avait envoyé porter une lettre
+à l'abbé Samuel, et c'était précisément l'abbé
+Samuel qui disait la messe. Le vieillard s'approcha
+de Jenny et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Samuel m'a placé ici en me recommandant
+de guetter votre arrivée.&mdash;Il veut
+absolument vous voir.</p>
+
+<p>Une vague inquiétude s'empara de l'esprit
+de Jenny. Elle songea à son fils. Que pouvait lui
+vouloir l'abbé Samuel? L'office divin achevé,
+elle se dirigea en toute hâte vers la sacristie.
+Alors le prêtre qui venait de quitter ses habits
+sacerdotaux accourut à sa rencontre et lui dit:&mdash;Mon
+enfant, un nouveau danger menace votre
+fils. On veut l'enlever de Christ's Hospital, ajouta
+l'abbé Samuel. La mère pâlit et joignit les mains.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reçu hier soir un billet de l'homme gris.
+Le voilà... Et l'abbé Samuel tira de sa poche un
+papier qu'il tendit à la jeune femme toute tremblante.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le billet écrit par l'homme gris à l'abbé Samuel,
+était daté de la veille et ainsi conçu: «Un
+nouveau péril, menace l'enfant. Quel-est-il? Je
+l'ignore, mais je le saurai bientôt. On veut l'enlever
+de Christ's Hospital. Plus que jamais il faut
+veiller. Si vous voyez sa mère, dites-lui qu'elle
+se tienne sur ses gardes.»</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre
+mère, que va-t-il donc nous arriver encore?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, répondit l'abbé Samuel, ne craignez
+rien. Dieu nous protégea. Seulement,
+veillez, retournez au plus vite à Christ's Hospital
+et ne perdez pas votre fils de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père, dit Jenny, c'est aujourd'hui
+qu'il sort? N'est-ce pas jeudi? Celui qui croit
+être son père, va venir le chercher comme à l'ordinaire,
+pour le conduire à la promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'abbé Samuel, tachez de le
+voir avant qu'il ne sorte. Et recommandez-lui
+bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas
+jaunes, sous aucun prétexte: tant qu'il portera
+ce costume, il ne peut rien lui arriver de fâcheux,
+et il est inviolable.</p>
+
+<p>Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se
+demandait comment elle pourrait voir son fils,
+avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait pas dans
+rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre
+moyen, elle se résigna à attendre à la porte, au
+lieu d'entrer. Il y avait en face de la grille de
+Christ's Hospital un <i>pastry cook</i>, c'est-à-dire un
+pâtissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches
+sur le comptoir, demanda un verre de gin
+étendu d'eau, et se mit à manger, non pour,
+apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester
+dans la boutique, afin de voir dans la rue sans
+être vue. Elle attendit longtemps, deux heures
+peut-être. Enfin un gentleman se montra dans la
+rue et descendit d'un cab qui s'arrêta, devant la
+grille du collége. Ce gentleman était le major
+Waterley, et Jenny le reconnut aussitôt. Alors
+elle jeta six pence sur le comptoir du pâtissier et
+sortit; puis elle aborda le major au moment où
+celui-ci s'apprêtait à sonner. Du moment où le
+gentleman ne renvoyait point le cab, il fallait, si
+Jenny voulait parler à son fils, qu'elle s'adressât
+au major. Le major Waterley avait le visage
+pâle, les yeux mornes, la lèvre pendante, comme
+un fumeur d'opium au réveil.</p>
+
+<p>Tout s'était passé comme l'avait ordonné et
+prévu miss Ellen. En sortant de ce sommeil léthargique
+et abruti qui suit l'ivresse du hatchis,
+le major avait vu la Sirène auprès de lui. D'abord,
+il ne s'était souvenu de rien et avait demandé où
+il était. Puis, tout à coup, jetant un cri, il avait
+prononcé le nom de miss Emily. Alors la Sirène
+avait mis sous ses yeux la fausse épitre. Miss
+Emily n'était plus à Londres; elle était à Glascow,
+c'est-à-dire à plus de cent lieues et pendant
+quatre jours, le major serait libre et la Sirène lui
+apparut si belle, qu'il ne se souvint même pas de
+l'écolier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il
+n'en parlait pas, la Sirène lui dit:&mdash;Vous
+oubliez donc ce que vous avez à faire aujourd'hui,
+mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le
+chercher pour le conduire à Hyde-Park.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc aujourd'hui jeudi?&mdash;Je ne m'en
+souvenais plus, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux
+le voir. Du moment où il est votre fils, je l'aime.</p>
+
+<p>Et le major frissonna de volupté à ces paroles;
+il rassembla ce qui lui restait d'énergie et de
+raison, et il prit le chemin de Christ's Hospital.
+En route, il se répétait machinalement, et comme
+un véritable maniaque, les derniers mots de la
+Sirène:&mdash;Je vous attends tous les deux pour
+déjeuner. Toute sa raison, toute sa lucidité d'esprit
+s'étaient réfugiées et concentrées dans cette idée
+qu'il allait déjeuner avec <i>elle</i>. Aussi, quand Jenny
+l'Irlandaise se montra et le salua, la regarda-t-il
+avec étonnement. Il ne la reconnaissait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la nourrice de votre fils, et je veux
+voir mon cher enfant, dit-elle avec émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous le verrez quand je sortirai.</p>
+
+<p>Et il rentra, laissant Jenny à la porte. Un horrible
+pressentiment s'était emparé de la pauvre
+mère. Elle avait vu le major plusieurs fois déjà,
+il lui avait paru un homme doux et intelligent.
+Maintenant elle revoyait un homme abruti et
+brutal. Cette métamorphose n'était-elle pas l'oeuvre
+de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph?
+Le coeur de la mère avait deviné une partie de
+la vérité. Une demi-heure s'écoula encore. Enfin
+la grille se rouvrit et le major reparut, tenant
+Ralph par la main. L'enfant aperçut sa mère, eut
+un cri de joie et se jeta dans ses bras. Le major
+regardait d'un oeil stupide.</p>
+
+<p>Mais Jenny ne perdit pas un temps précieux.
+Elle approcha ses lèvres de l'oreille de l'enfant et
+lui dit:&mdash;Promets-moi bien de faire ce que je te
+dirai. Sous aucun prétexte, mon bien-aimé, dit-elle
+encore dans ce patois irlandais qui était comme la
+langue maternelle de l'enfant, sous aucun prétexte,
+ne quitte le vêtement que tu portes. Me le
+promets-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mère.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, adieu, bonne femme, dit le major.
+Et il repoussa Jenny et fit monter l'enfant dans le
+cab. La pauvre mère demeura là un moment, les
+yeux pleins de larmes, regardant le cab s'éloigner.
+Et comme il disparaissait au coin de la rue, et
+qu'elle s'apprêtait à rentrer dans Christ's Hospital,
+un nègre vint à passer.&mdash;Jenny? dit-il. L'Irlandaise
+se retourna et lui dit:&mdash;Vous me connaissez?&mdash;Oui.
+Je suis Shoking, suis-moi et ne crains
+rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui
+prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entraîna
+la mère de Ralph loin de Christ's Hospital.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Cependant le major emmenait Ralph. Le petit
+Irlandais, qui avait déjà le caractère d'un homme,
+se rappelait la recommandation de sa mère, et
+bien qu'il n'en put comprendre le motif, il était
+bien résolu à obéir. Le major ne s'aperçut pas,
+tant il était absorbé lui-même, du silence que
+gardait l'enfant ordinairement assez causeur. A
+Londres, où les distances sont énormes, il n'y
+a qu'une rapide course de cab de Christ's Hospital
+dans Newgate street, à Portland place. Ce fut
+l'affaire de vingt minutes. En voyant le cab s'arrêter
+devant la grille du jardin de la Sirène, l'enfant
+ne se reconnut pas, et il en témoigna tout son étonnement,&mdash;Pourquoi
+sommes-nous ici? dit-il.</p>
+
+<p>Cette question arracha le major à l'atonie dans
+laquelle il était retombé.&mdash;Mon ami, répondit-il,
+ta mère est absente, elle est en voyage et
+je te mène chez une dame de mes parentes. L'enfant
+ne souffla mot et suivit docilement le major. Il
+suffisait qu'on lui parlât de miss Émily pour qu'il
+songeât à sa véritable mère et devint tout triste.
+La Sirène se promenait dans le jardin, attendant
+avec impatience. Quand elle vit paraître le major,
+tenant l'enfant par la main, elle s'empressa de
+venir à leur rencontre.&mdash;Oh! qu'il est mignon
+et joli! dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle le prit dans ses bras et le couvrit de
+caresses. Il y a des rapprochements bizarres, des
+affinités inexplicables, des sympathies qui naissent
+à première vue et nous font aimer, sur-le-champ,
+des gens que nous voyons pour la première
+fois. Ralph, qui savait bien que miss Émily n'était
+point sa mère, en dépit des caresses qu'elle lui
+prodiguait, ne s'était jamais senti attiré vers elle.
+Elle lui apparaissait même comme coupable d'usurpation,
+et il y avait chez lui un sentiment de
+jalousie, qui tenait de l'amant plutôt que du fils.
+Ralph avait une adoration, sa mère. Il avait donc
+éprouvé une aversion instinctive pour celle qui
+en prenait le titre. Cette aversion n'existait pas chez
+lui pour le major et la raison en était bien simple
+encore: il n'avait point connu son vrai père. Eh
+bien! chose étrange! il éprouva une sympathie
+mystérieuse et subite pour la Sirène. Les cheveux
+noirs, le teint mat et blanc, les dents éblouissantes
+de la pécheresse, lui donnaient comme
+une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise.
+Et puis, cette femme qui fascinait les hommes,
+était non moins habile à séduire les enfants.
+Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à
+la Sirène:&mdash;Oh! vous êtes bien belle, madame.</p>
+
+<p>&mdash;M'aimes-tu déjà? fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux
+major la contemplait avec extase et lui
+baisait respectueusement la main. Il était onze
+heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle
+plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux
+et de vaisselle plate qui régnait sur la table.
+Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient
+dans des carafons taillés à facettes; des fruits de
+toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine
+de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et
+jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des
+une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise.
+Et puis, cette femme qui fascinait les hommes,
+était non moins habile à séduire les enfants.
+Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à la
+Sirène:&mdash;Oh! vous êtes bien belle, madame.</p>
+
+<p>&mdash;M'aimes-tu déjà? fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux
+major la contemplait avec extase et lui baisait
+respectueusement la main. Il était onze heures,
+le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle
+plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux
+et de vaisselle plate qui régnait sur la table. Des
+vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans
+des carafons taillés à facettes; des fruits de
+toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine
+de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et
+jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des
+plats d'argent et répandaient des parfums acres
+et pénétrants. Le major, qui sortait à peine d'une
+première ivresse, fut bientôt retombé dans une
+seconde. Les vins étaient capiteux et lui montaient
+à la tête, comme le sourire de la Sirène et
+les dernières fumées du hatchich. Quant à l'enfant,
+la Sirène lui versait du bordeau qu'elle
+additionnait d'eau. C'était là encore une recommandation
+de miss Ellen qui avait pensé que, si
+l'enfant se laissait dépouiller de bonne grâce de
+son costume, il était inutile de le griser.</p>
+
+<p>Avant la fin du repas, le major s'endormit.
+L'abrutissement avait repris tout son empire.
+Depuis qu'il était à Christ' Hospital, Ralph, qui
+sortait tous les huit jours, avait pris goût à ces
+promenades que ses prétendus parents lui faisaient
+faire en voiture dans Hyde Park et dans
+Zoological Gardens. De secrets instincts aristocratiques
+et dominateurs se développaient en lui,
+à la vue de ces beaux équipages, de ces fringants
+cavaliers qui emplissent les jardins publics, par
+les belles après midi. Aussi, en voyant le major
+fermer les yeux, le pauvre enfant dit-il d'une
+voix désolée:&mdash;Je n'irai donc pas à Hyde Park
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'y mènerai, moi, mon petit ami, lui dit
+la Sirène.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant. Tiens, regarde par la
+croisée, vois-tu la voiture toute prête? En effet,
+Ralph, qui était néanmoins un peu étourdi, s'était
+approché de la croisée, et il put voir dans la cour
+un joli landeau découvert, attelé de deux magnifiques
+chevaux qu'un cocher poudré et vêtu d'une
+livrée bleue et blanche à gros boutons d'or,
+tenait en mains.&mdash;Oh! la belle voiture! dit-il
+naïvement. La Sirène sonna. Une femme de chambre
+presqu'aussi jolie qu'elle, entra alors et vint
+étaler sur un canapé, entre les deux croisées, un
+petit chapeau gris à plumes de coq de bruyères,
+un pantalon bouffant et serré au genou couleur
+bleu de ciel et une charmante veste de velours
+cerise à brandebourgs noirs.&mdash;Qu'est-ce que
+cela, madame? dit l'enfant en regardant ces objets.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit ami, répondit la Sirène, c'est
+pour toi. Je veux que tu sois, à Hyde Park, le
+plus joli et le plus mignon des jeunes gentlemen
+qui jouent à la balle au bord de la Serpentine.
+N'est-ce pas que ces habits-là sont plus beaux
+que cette vilaine souquenille qui te fait ressembler
+à un enfant de choeur?&mdash;Oh oui, madame, dit
+Ralph avec un soupir, mais je ne veux pas quitter
+ma soutane. Maman me l'a défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ta maman est en voyage, elle ne le
+saura pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas de celle-là que je parle...
+De... ma nourrice... celle que j'appelle maman
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu ne veux pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>Et Ralph eut un accent de volonté dont la Sirène
+comprit qu'elle ne triompherait pas par la persuasion&mdash;Allons,
+pensa-t-elle, il faut user des
+moyens énergiques de miss Ellen. Elle fit un
+signe, et la camérière emporta le charmant costume.
+En même temps, elle versa au petit Irlandais
+deux doigts de ce vin jaune que l'enfant
+couvait du regard depuis qu'il était à table et
+dont il n'avait pas osé demander jusque-là.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'enfant avait bu sans défiance, et il continua
+à babiller avec la Sirène, qui avait pris sur lui un
+mystérieux ascendant. Cependant, au bout de
+quelques minutes, un singulier phénomène se
+produisit: l'enfant n'éprouva ni lourdeur, ni
+somnolence, ni aucun des effets ordinaires qui
+résultent de l'absorption d'une liqueur falsifiée;
+mais il fut pris d'un redoublement de gaieté, et,
+voyant le major endormi, il se mit à rire aux
+larmes. Les rapports continuels des Anglais avec
+les Indes leur ont livré plus d'un secret. Dans
+l'Inde, il y a des végétaux dont le suc amène une
+folie momentanée et fait perdre le souvenir.
+C'était une substance de ce genre que miss Ellen
+avait mélangée au vin de Xérès dont l'enfant venait
+de boire un demi-verre. Ralph perdit presque
+subitement la mémoire. Il demanda, en
+montrant le major, quel était ce monsieur. Puis,
+s'étant regardé dans une glace, il trouva que sa
+soutane était fort laide. Alors la Sirène lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne veux donc pas la quitter?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si, fit-il, c'est trop laid.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne m'as-tu pas dit que ta mère ne voulait
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère? fit-il encore comme cherchant à retenir
+un souvenir fugitif: Puis regardant la Sirène:&mdash;Mais
+c'est toi, ma mère, dit-il. Et il lui
+sauta au cou.</p>
+
+<p>Dès lors, la Sirène fut maîtresse de la situation.
+Elle sonna de nouveau, et la femme de
+chambre reparut avec les beaux vêtements. Ralph
+tomba devant eux en extase. En un tour de main,
+les deux femmes le dépouillèrent de sa soutane
+bleue et de ses bas jaunes; puis elles lui ajustèrent
+les jolis habits envoyés par miss Ellen.&mdash;Viens,
+dit alors la Sirène en le prenant par la
+main; nous allons nous promener.</p>
+
+<p>Quelques secondes après, il était sur les coussins
+de soie du landau, auprès de la Sirène, et le
+fringant équipage, descendant Hay Market, entrait
+dans Pall-Mall et se dirigeait vers cette porte
+de Hyde Park auprès de laquelle miss Ellen avait
+donné rendez-vous à l'agent de police en cheveux
+blancs, qui devait s'emparer de Ralph, et le conduire
+en prison. Cet homme était son poste et
+miss Ellen aussi. La belle patricienne montait un
+cheval bai brun qui caracolait à l'entrée du parc
+et qu'elle maniait avec une adresse et une grâce
+parfaites. L'agent, vêtu en gentleman, était à
+pied, auprès de la grille, à dix pas de miss Ellen
+qui allait et venait, s'éloignait au galop, revenait
+ensuite, faisait volter sa monture et ne perdait
+pas de vue un seul instant la porte par où devait
+arriver la Sirène. Chaque fois qu'une voiture entrait
+et qu'il y avait un enfant dans cette voiture,
+l'agent regardait miss Ellen d'un air qui voulait
+dire:&mdash;N'est-ce point cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondait miss Ellen d'un léger signe
+de tête. Enfin la voiture de la Sirène parut. Miss
+Ellen sourit à la courtisane, et le landau entra
+dans Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha de
+l'agent.&mdash;Les voilà, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit celui-ci. Nos hommes sont disséminés
+un peu partout, mais je vais les rallier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que vous éprouviez de la
+résistance, lui dit miss Ellen. L'enfant a dû boire
+une certaine liqueur qui lui ôte momentanément
+la mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Et quant aux Irlandais, dit à son tour l'agent,
+je crois qu'ils ne se doutent de rien, et
+qu'il n'y en a aucun dans le parc.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, la Sirène se promenait
+au bord de la Serpentine, tenant par la main
+Ralph, qui continuait à l'appeler maman. Une
+demi-douzaine de gentlemen à pied suivaient à
+distance. Miss Ellen, un peu plus loin, observait
+du coin de l'oeil ce qui allait se passer. Tout à
+coup, à un endroit où la rivière faisait un coude
+assez brusque, l'agent de police aux cheveux
+blancs s'approcha de la Sirène. Celle-ci s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, dit-il tout bas, celui que vous attendez.
+Suivez-moi, je vais monter avec vous dans
+votre voiture pour sortir du parc. Il est inutile
+d'attirer l'attention. Le landau de la Sirène suivait
+à quelque distance. Elle ne se fit pas prier. Sur
+un signe d'elle, le cocher s'arrêta. Alors l'homme
+aux cheveux blancs lui offrit la main, et la Sirène
+monta en voiture la première. Puis il y monta
+lui-même et dit au cocher:&mdash;Trafalgar square.
+Le landau sortit d'Hyde Park. Miss Ellen, toujours:
+à distance, en sortit pareillement et elle se mit à
+longer Pall-Mall que le landau traversait rapidement.
+Au milieu de Trafalgar square, au pied
+même de la statue de Charles Ier, un fiacre attendait.
+Sur l'ordre de l'agent, le landau s'en approcha.
+Alors miss Ellen, qui s'était arrêtée à
+une centaine de pas, put voir l'agent de police aux
+cheveux blancs descendre du landau, prendre
+l'enfant dans ses bras, le jeter vivement dans le
+fiacre, se placer auprès de lui, fermer la portière
+et crier au cabman:&mdash;Bath square!</p>
+
+<p><i>Bath square</i>, nous l'avons déjà dit, est l'abréviation
+de <i>Cold Bath field</i> la prison où tourne le
+terrible moulin. Le fiacre s'éloigna rapidement
+et la Sirène donna à son cocher l'ordre de retourner
+à Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha du
+landau en caracolant et dit à la pécheresse:&mdash;C'est
+bien, vous pouvez être tranquille désormais,
+vous recevrez la prime que je vous ai promise. Et
+elle s'éloigna, murmurant avec un accent de
+triomphe:&mdash;Voici ma première victoire sur
+l'homme gris, mais elle est complète!...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Miss Ellen, on le pense bien, n'avait pas préparé
+toute seule l'arrestation de Ralph et sa réintégration
+à Cold Bath tield. Le révérend Peters
+Town avait agi non moins activement qu'elle.
+C'était lui qui avait obtenu l'ordre d'arrestation,
+lui qui avait demandé à la police un agent habile,
+lui, enfin, qui, en fournissant des notes sur la
+Sirène, avait permis d'employer utilement cette
+femme. Miss Ellen avait été le général qui ordonne
+le plan de bataille, mais le révérend avait fourni
+les indications, les renseignements et les soldats.
+La patricienne avait donné rendez-vous au révérend
+dans Hyde Park, à l'heure où l'arrestation
+devait être opérée. L'un et l'autre, du reste, n'avaient
+pas été sans inquiétude, jusqu'au moment
+où la Sirène et l'agent de police aux cheveux blancs
+étaient ressortis de Hyde Park sans que personne
+fît attention à eux et à l'enfant qu'ils emmenaient.
+Ils étaient en droit de supposer, l'un et l'autre,
+que les Irlandais veillaient sur Ralph nuit et jour,
+et qu'il ne devait pas faire un pas hors de Christ's
+Hospital. L'événement avait démenti cette opinion.
+On avait enlevé le chef futur de la cause irlandaise
+aussi facilement qu'on arrête un pick-pocket.</p>
+
+<p>Aussi miss Ellen, descendant Parliament street,
+rencontra-t-elle le révérend Peters Town dans la
+voiture où il s'était tenu en observation et qui
+était sortie de Hyde-Park en traversant Saint-James.
+La jeune fille fit un signe au groom qui la
+suivait à distance, monté sur un robuste poney, et
+celui-ci accourut au galop. Miss Ellen lui jeta sa
+bride, se laissa glissée à terre, et monta dans le
+coupé du révérend.&mdash;Eh bien! lui dit-elle, qu'en
+pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit le révérend avec un accent de
+joie passionnée. J'ai envoyé mon clergyman à
+Cold Bath fields et il assistera à la réintégration
+du petit misérable au moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon révérend, dit miss Ellen avec un
+sourire moqueur, vous oubliez que vous parlez de
+mon cousin le plus germain. Le révérend regarda
+miss Ellen:&mdash;Je ne pense pas, cependant, dit-il,
+que vous le vouliez prendre sous votre protection?&mdash;Pardon,
+dit mis Ellen, j'ai des projets sur lui.
+Elle consulta une charmante petite montre qui
+pendait à sa ceinture:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce chez vous ou chez moi, dit-elle, que
+l'agent doit venir toucher la prime de mille livres
+que nous lui avons promise?</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous.&mdash;Mais il ne viendra certainement
+pas avant une heure.&mdash;Il faut plus d'une
+heure pour que les formalités de l'incarcération
+soient remplies.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous avons pour le moins une heure à
+rouler. Dites à votre cocher de rentrer dans Saint-James
+et de prendre l'allée la moins fréquentée.
+Le révérend transmit l'ordre indiqué par miss
+Ellen, et, tandis que la voiture roulait dans Saint-James,
+la jeune fille reprit:&mdash;Mon père avait
+formé un premier projet que ces misérables Irlandais
+ont déjoué jusqu'à ce jour.&mdash;Ralph, continua
+miss Ellen, est le fils unique et légitime de
+sir Edmund, son frère, mort sur l'échafaud à Dublin
+et dont l'immense fortune a été confisquée.&mdash;Mon
+père avait donc songé à s'emparer de la
+mère, à élever l'enfant dans la haine de l'Irlande,
+à me le faire épouser et ensuite, à obtenir de la
+reine la restitution de la fortune confisquée.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, dit Peters Town, cela
+n'est plus possible aujourd'hui, parce que l'enfant
+est condamné et que la justice ne lâche pas ses
+prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez que mon père est membre du
+Parlement et que rien ne lui serait plus facile que
+d'obtenir son élargissement. S'il réclame l'enfant,
+il lui sera rendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit le révérend, mais ne
+pensez-vous pas que cet enfant est déjà Irlandais
+par le coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous l'aurons séparé à jamais de sa
+mère, quand l'homme gris aura été pendu, nous
+n'aurons plus rien à craindre et nous l'élèverons
+comme bon nous semblera. Miss Ellen parlait avec
+une telle assurance, que le révérend Peters Town
+ne fit plus d'objection. Seulement il dit à miss
+Ellen:</p>
+
+<p>&mdash;Mon jeune clergyman doit venir aussitôt que
+tout sera fini à Bath square.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui avez donné rendez-vous chez moi?
+Eh bien! entrons, dit miss Ellen, qui avait hâte
+d'apprendre que Ralph était réinstallé au moulin.
+Et le coupé du révérend sortit de Saint-James,
+prit le route de Belgrave square et le prêtre et la
+jeune fille rentrèrent dans l'hôtel de Chester street
+par cette petite porte du jardin qui s'était ouverte
+si souvent, pendant la nuit, devant de mystérieux
+visiteurs. Puis ils allèrent s'asseoir dans le pavillon
+entouré d'arbres où ils avaient tenu plus
+d'un conciliabule nocturne. Une heure s'écoula,
+puis deux, puis un troisième.&mdash;Voilà qui est singulier,
+dit enfin Peters Town, mon clergyman ne
+revient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne vois pas davantage l'agent de police
+venir toucher sa prime. Ces gens-là sont pourtant
+assez pressés d'ordinaire.</p>
+
+<p>Enfin la sonnette de la petite porte du jardin
+se fit entendre.&mdash;Je vais ouvrir, dit Peters Town.
+C'était le clergyman qui sonnait. Eh bien? dit le
+révérend, aussitôt que le jeune prêtre eût franchi
+le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit le clergyman, qui paraissait
+quelque peu bouleversé, voici trois heures
+que le directeur de Cold Bath fiels attend et qu'il
+ne voit rien venir; l'enfant n'a pas été arrêté
+sans doute.&mdash;Est-ce possible? s'écria Peters Town.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, dit miss Ellen, qui accourait derrière
+le révérend, il a été arrêté sous nos yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je ne sais pas où on l'a conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être à Mil bank ou à Newgate, dit le
+révérend.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit miss Ellen, cela est impossible.
+J'ai entendu l'agent dire au cocher: Conduisez-nous
+à Bath square.&mdash;Les Irlandais l'auront
+délivré pendant le trajet. Miss Ellen était devenue
+pâle de fureur.&mdash;Oh! dit-elle, si cela était!</p>
+
+<p>Le révérend s'écria, en regardant le clergyman:&mdash;C'est
+à croire que vous êtes fou!... Et il s'élança
+vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous donc? lui demanda miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais... je vais... parbleu! fit-il avec un
+accent de rage, je vais savoir ce qui est arrivé...
+Le jeune clergyman était trop timide pour oser
+rester en tête-à-tête avec une aussi belle personne
+que miss Ellen. Il suivit son chef. Quant à miss
+Ellen, elle demeura seule, écumante, hors d'elle-même,
+se disant:&mdash;Si on a délivré l'enfant, quel
+autre a pu le faire que ce démon qui a nom
+l'homme gris?</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Pendant quelques minutes, miss Ellen se promena
+sous les grands arbres du jardin, d'un pas
+inégal, saccadé; elle avait les cheveux au vent,
+l'oeil en feu. On eût dit une lionne captive
+qui fait, en rugissant, le tour de sa cage. Mais
+un nouveau coup de sonnette se fit entendre
+Elle courut ouvrir, et elle jeta un cri en se voyant
+face à face avec le vieil agent de police qui avait
+arrêté l'enfant à Hyde-Park. Le bonhomme avait
+aux lèvres ce sourire placide et plein de finesse
+cependant, qui avait donné à miss Ellen une
+haute opinion de ses mérites.&mdash;Pardonnez-moi,
+dit-il en saluant jusqu'à terre, de venir aussi
+tard. Mais pour mener les choses à bien, il faut
+le temps. Le calme de cet homme, le petit accent
+de triomphe qui perçait dans sa voix annonçaient
+une pleine réussite et non une défaite, et miss
+Ellen stupéfaite s'écria:&mdash;Mais il ne vous est
+donc rien arrivé?</p>
+
+<p>La physionomie du bonhomme exprima alors
+un véritable, étonnement.&mdash;Je ne comprends,
+pas, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je l'ai arrêté. Vous étiez à Hyde-Park
+avec moi, miss Ellen. Vous m'en avez vu
+sortir avec la Sirène et l'enfant. Et, si je ne me
+trompe, vous nous avez suivis jusqu'à Trafalgar
+square, où vous m'avez vu mettre l'enfant dans
+un fiacre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit encore miss Ellen, et vous avez
+crié au cabman: «A Bath square.» Cependant,
+un homme à moi un jeune clergyman était à Bath
+square, et il n'a vu venir ni l'enfant ni vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, en effet, je n'ai pas conduit mon
+prisonnier à Bath square.</p>
+
+<p>&mdash;On vous l'a donc enlevé? Les Irlandais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! miss Ellen. L'enfant est demeuré
+en mon pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc encore ne l'avez-vous pas
+conduit sur-le-champ en prison?</p>
+
+<p>Il continua à sourire:&mdash;Pour deux raisons dit-il,
+mais qu'on ne peut avouer en plein air... Et il
+regardait du coin de l'oeil la porte du pavillon demeurée
+ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons, dit miss Ellen. Et elle passa la
+première. L'homme aux cheveux blancs les suivit
+et ferma la porte derrière lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit miss Ellen, vous avez toujours
+l'enfant en votre pouvoir?&mdash;Et pour quelles
+raisons ne l'avez-vous pas conduit au moulin?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord parce qu'il fallait traverser le quartier
+irlandais, qu'il aurait peut-être été reconnu,
+et que si on avait intérêt à nous suivre, j'avais intérêt
+à dépister ceux qui nous suivraient. En
+route j'ai changé la direction du cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Et où êtes-vous allé?</p>
+
+<p>&mdash;Au bord de la Tamise. Et j'ai mis l'enfant
+à bord d'un navire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire, d'un bateau ponton qui
+sert de prison et qu'on appelle le <i>Royalist</i>? dit
+miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Non, abord d'un navire qui doit lever l'ancre
+cette nuit et qui va en France. Cette fois miss
+Ellen recula; et elle regarda cet homme avec un
+redoublement de stupeur.&mdash;Voilà ma première
+raison, reprit-il avec un flegme parfait, voulez-vous
+la seconde?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parlez donc! s'écria miss Ellen en
+frappant du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait mettre l'enfant en sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez choisi un navire qui quitte
+l'Angleterre dans quelques heures?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous ai trompée, tout à l'heure, il
+est parti, le navire, avec l'enfant et la mère...</p>
+
+<p>Miss Ellen jeta un cri.</p>
+
+<p>Alors, il y eut comme un coup de théâtre. Cet
+homme à cheveux blancs et que l'âge paraissait
+avoir voûté, se redressa tout à coup; ses cheveux
+blancs tombèrent comme par enchantement. Le
+front laissa échapper une membrane plissée, semblable
+à celle que les pères nobles portent au
+théâtre, et suivit la perruque sur le parquet; les
+lunettes bleues prirent le même chemin; sa voix
+chevrotante devint claire, sonore, pleine de notes
+moquantes, et ce personnage ainsi transformé se
+mit à rire et dit:&mdash;Mais vous ne me reconnaissez
+donc pas, miss Ellen?&mdash;L'homme gris! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit-il, vous auriez dû le deviner
+auparavant. Allons, miss Ellen, allons, c'est encore
+une partie perdue, et il en faut faire votre
+deuil. Elle le regardait, comme la vipère écrasée
+mais vivante encore, doit regarder l'homme dont
+le talon lui a brisé les reins.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, vous encore, vous toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à ce que vous m'aimiez, miss Ellen,
+dit-il. Et il osa fléchir un genou devant elle, lui
+prendre une main et la porter à ses lèvres. Elle se
+dégagea en rugissant, fit un bon en arrière, sauta
+sur un poignard qui se trouvait sur la cheminée
+et se rua sur lui.&mdash;Oh! je te hais! murmura-t-elle.
+L'homme gris para le coup, mais pas assez
+vite pour empêcher le poignard de lui effleurer le
+bras et de se teindre de son sang.&mdash;Ah! dit-il en
+riant, de la haine féroce à l'amour passionné, il
+n'y a qu'un pas. Puis il la désarma lestement, ouvrit
+la fenêtre et sauta dans le jardin.&mdash;Au revoir!
+dit-il. Miss Ellen s'était affaissée sur le parquet,
+rugissante, étouffant de colère. Ou eût dit
+qu'elle allait mourir...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Pour expliquer ce qui s'était passé et ce que
+miss Ellen n'avait compris, du reste, que vaguement,
+tant l'apparition de l'homme gris l'avait
+bouleversée, il est nécessaire de nous reporter à
+ce moment où un nègre, qui n'était autre que
+Shoking, avait frappé sur l'épaule de Jenny l'Irlandaise
+en lui disant:&mdash;Ne crains rien, et suis-moi.
+Jenny avait reconnue Shoking à la voix;
+car, pour le reste, la chose aurait été tout à fait
+impossible. La seule chose que Shoking avait
+conservée du vieil homme, c'était la manie du
+<i>comme il faut</i> Un moment gêné dans son enveloppe
+de nègre, craignant tout d'abord qu'on ne
+le prît pour un domestique, Shoking avait bientôt
+surmonté cette première impression, et l'homme
+gris en lui constellant la poitrine de plaques, de
+crachats et de décorations l'avait puissamment
+aidé à se reprendre au sérieux. Shoking était vêtu
+au dernier goût. Simpson, le tailleur à la mode,
+avait coupé ses habits, et s'il ne portait au cou le
+moindre cordon de commandeur, du moins il avait
+à la boutonnière de son paletot une rosette multicolore.
+La rosette en question distinguait le nègre
+Shoking des nègres qui cirent les bottes, et
+lui donnait tout de suite l'apparence d'un haut
+personnage. Il entraîna donc l'Irlandaise qui lui
+dit:&mdash;Mais où me conduisez-vous?&mdash;Tu verras
+bien, dit Shoking. Il fit signe à un cab qui passait
+à vide.&mdash;A Rotherithe, dit-il au cabman. Et il
+fit monter Jenny et s'assit auprès d'elle. Le cab
+descendit des hauteurs de la Cité au pont de Londres,
+qu'il traversa, gagna le Borough et prit
+le chemin de Rotherithe.&mdash;Oh! disait Jenny,
+pendant le trajet, j'ai peur pour mon enfant!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répondit Shoking, tu as raison, ma
+chère, et tu es dans ton rôle de mère, mais moi,
+qui sais bien que l'homme gris n'a jamais promis
+sans tenir, je suis rassuré. Ton fils court un
+grand danger, mais on le sauvera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Jenny, pourquoi me conduisez-vous
+à Christ's Hospital? Ce n'est pas là que je
+dois rester si je veux revoir mon enfant. Et puis,
+dit naïvement l'Irlandaise, pourquoi donc vous
+être ainsi noirci, Shoking?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit le néo-nègre, je ne suis pas
+noirci, c'est ma couleur naturelle. Regarde plutôt.
+Et il mouilla son doigt et se mit à frotter le dos
+de sa main gauche en ajoutant:&mdash;Tu le vois,
+c'est bon teint.&mdash;Ainsi vous êtes nègre? Mais qui
+vous a rendu ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme gris, afin que mes ennemis ne
+puissent jamais me reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous resterez ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains; mais, dit Shoking, cette nouvelle
+condition ne me déplaît pas. Sais-tu comment
+je m'appelle?&mdash;Shoking, ou lord Wilmot.
+&mdash;Tu n'y es pas, ma chère Je ne suis plus lord, je
+suis marquis. Je me nomme don Christoforo, y
+Cordova, y Mendès, y Santa-Fe, y Bogota, grand
+officier de l'ordre de l'Éléphant blanc, commandeur
+de l'Aigle jaune de Lithuanie, grand'croix
+de celui du Serpent bleu et ambassadeur de la
+République de Matamores. Shoking avait dit tout
+cela gravement, d'une haleine, en homme qui sait
+par coeur ses titres et dignités, et, malgré ses
+préoccupations maternelles, Jenny ne put s'empêcher
+de sourire. Enfin le cab arriva dans Rotherithe
+et descendit vers la rivière. Un petit
+bateau à vapeur chauffait à bord du quai.&mdash;C'est
+là que nous allons, dit Shoking. Il paya le cab et
+le renvoya, reprit Jenny par la main et la fit entrer
+dans le canot qu'on avait, en les apercevant
+détaché du navire. Quelques minutes après, ils
+étaient à bord.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous voulez donc me faire quitter
+Londres? demanda Jenny avec un redoublement
+d'inquiétude. Et mon fils? il faut donc que j'abandonne
+mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, dit Shoking, ton fils va venir ici
+et il partira avec nous. L'homme gris me l'a promis
+et quand il promet, il tient.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Jenny en joignant les mains, que
+m'importe alors, si mon enfant est avec moi? Il
+y avait à bord un capitaine et des matelots, tous
+aussi noirs que Shoking. Un pavillon de fantaisie
+flottait au grand mât, et le bateau portait à la
+proue ce mot en lettres d'or. <i>Santa-Fé.</i>&mdash;J'ai
+donné un de mes noms à mon navire, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc à vous, demanda l'Irlandaise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ou plutôt à la république, dont je suis
+ambassadeur. Tu ne vois donc pas comme on me
+salue. En effet, le capitaine s'était approché de
+Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant
+excellence.&mdash;Viens, dit Shoking à Jenny, je vais
+te conduire dans ta cabine. Comme ils se dirigeaient
+vers le grand panneau pour descendre à
+l'intérieur du navire, un homme montait sur le
+pont. Cet homme, c'était John Colden, le condamné
+à mort, le libérateur de Ralph, celui que
+la police de Londres et les roughs, alléchés par
+une forte prime, recherchaient inutilement depuis
+un mois.&mdash;Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous êtes
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit John, et ce soir, nous serons
+à l'abri des colères et des rancunes de la libre
+Angleterre.&mdash;Mais où allons-nous?&mdash;Je ne sais
+pas, dit John. Jenny répéta la question en regardant
+Shoking. Mais Shoking répliqua:&mdash;Je ne
+le sais pas plus que vous. Mes instructions sont
+cachetées et je ne dois les ouvrir qu'en pleine
+mer. En attendant, le capitaine a ordre de descendre
+la Tamise, comme si nous allions en Hollande.</p>
+
+<p>Jenny attendit environ quatre heures, livrée
+aux plus vives angoisses. Malgré l'assurance de
+Shoking, malgré sa foi dans l'homme gris, elle
+tremblait qu'il ne fût arrivé malheur à son fils.</p>
+
+<p>Mais tout à coup, on vit apparaître sur le bord
+de la rivière un cab à quatre roues dont les stores
+étaient baissés.&mdash;C'est lui, ce ne peut être que
+lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent
+battement de coeur, mais elle espéra...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette
+voiture qui s'arrêtait à bord de quai. Tout à coup
+elle jeta un cri de joie. Un homme venait d'en
+sortir, et cet homme tenait un enfant par la main.
+Bien qu'il n'eût plus son costume d'écolier de
+Christ's Hospital, la pauvre mère l'avait reconnu
+sur-le-champ et malgré la distance. C'était Ralph!
+Ralph, encore vêtu comme à Hyde Park où l'avait
+conduit la Sirène. Mais quel était cet homme à
+cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard?
+Le marquis don Cristoforo, c'est-à-dire le bon
+Shoking, se pencha à l'oreille de l'Irlandaise haletante
+et lui dit:&mdash;C'est <i>lui</i>. Lui! c'est-à-dire
+l'homme gris, l'être bizarre et puissant qui pouvait
+noircir les uns et vieillir les autres à son gré.
+En même temps, Shoking fit un signe au capitaine,
+qui donna l'ordre de remettre à l'eau le
+canot. Ce fut l'affaire de quelques minutes; mais
+ces quelques minutes durèrent un siècle pour
+l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris
+monta à bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils
+avaient fait en voiture, le maître avait fait avaler
+à l'enfant quelques gouttes d'une liqueur contenue
+dans un petit flacon qu'il avait tiré de sa poche.
+Ce breuvage avait détruit l'effet de celui que
+lui avait donné la Sirène. La mémoire était revenue
+à Ralph, et c'était avec un étonnement
+profond qu'il s'était vu avec un homme qu'il ne
+connaissait pas.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris, reprenant sa voix ordinaire
+lui avait dit:&mdash;Tu ne me reconnais donc
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.&mdash;Vous avez la voix de
+l'homme gris... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai plus son visage...&mdash;As-tu peur
+de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car vous avez l'air bien respectable.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, écoute-moi... Et l'homme gris lui
+avait raconté ce qui s'était passé chez la Sirène
+et le danger qu'il avait couru de retourner au
+moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, où me conduisez-vous, monsieur? avait
+encore demandé Ralph tout frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;A bord d'un navire où tu retrouveras ta
+mère.</p>
+
+<p>L'enfant avait eu confiance, et, comme on le
+voit, l'homme gris avait tenu sa parole. Or, tandis
+que l'Irlandaise pressait son fils sur son coeur,
+l'homme gris fit un signe à John Colden, qui se
+tenait respectueusement à distance. Le condamné
+à mort si miraculeusement sauvé de l'échafaud
+s'approcha.&mdash;Regardez bien tous trois, dit alors
+l'homme gris, et écoutez-moi. Il étendait la main
+vers le sud-ouest, leur montrant l'horizon à travers
+cette forêt de mâts qui couvrait la Tamise.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelques heures, leur dit-il, vous serez
+en pleine mer et hors de portée du canon britannique.
+Alors, au milieu des brumes vous verrez
+apparaître un rocher qui, à fleur d'eau d'abord,
+grandira et se découpera sur le bleu du ciel.
+Puis, approchant encore, vous verrez une ville sur
+ce rocher, et cette ville c'est Calais. Calais, c'est
+la France; c'est le commencement de cette terre
+où les fils de l'Irlande trouvent des frères, où les
+catholiques peuvent entrer, le front haut, dans
+leur église. C'est là que vous allez!&mdash;Vive la
+France! s'écria Shoking.</p>
+
+<p>L'homme gris s'adressa alors à lui:&mdash;Toi, lui
+dit-il, tu n'iras pas jusque-là.&mdash;En route, lorsque
+vous aurez doublé le château de Douvres,
+vous rencontrerez certainement le bateau à vapeur
+qui fait le service des dépêches. Hélez-le et
+stoppez; tu quitteras le <i>Santa-Fé</i> et tu passeras à
+bord de ce steamer.&mdash;Et je reviendrai? demanda
+Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Sans t'arrêter; j'ai besoin de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit la pauvre Irlandaise, ne reviendrons-nous
+jamais, nous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous reviendrez quand l'heure du triomphe
+aura sonné pour notre cause, et quand votre fils,
+devenu homme, pourra commander à nos frères.
+Et il embrassa avec effusion l'Irlandaise, l'enfant,
+John Colden, et, prenant Shoking à part:&mdash;En
+quittant le navire, tu remettras au capitaine les
+instructions cachetées que je t'ai remises.&mdash;Il
+saura ce qu'il doit faire de la mère et de l'enfant.
+Quant à toi...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je reviendrai, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et je te rendrai ta couleur.</p>
+
+<p>Shoking tressaillit.&mdash;Puisque j'ai pu te rendre
+noir, je te referai blanc quand il me plaira.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc ma mort que vous voulez,
+maître? dit Shoking avec effroi, puisque les
+roughs...</p>
+
+<p>&mdash;Un seul était dangereux, John; mais comme
+il sera pendu dans quelques jours, tu n'as rien à
+craindre de lui. Puis l'homme gris ajouta en
+riant:&mdash;Conviens plutôt que tu regrettes déjà
+ton marquisat et tes décorations... Shoking soupira.
+L'homme gris avait touché juste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, pour consoler le vaniteux
+bonhomme, tu redeviendras lord Wilmot et on
+t'appellera Votre Honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Shoking. Et maintenant, maître,
+quelle nouvelle besogne entreprendrons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous pendrons mistress Fanoche, qui a bien
+mérité son sort.&mdash;Ma foi, oui, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu... au revoir... dit encore le maître en
+pressant une dernière fois les mains de l'Irlandaise.
+Puis il sauta dans le canot qui le ramena
+au quai. Alors la cloche du steamer se fit entendre,
+le capitaine monta sur son banc de quart,
+un jet de fumée s'échappa de la cheminée, la
+vapeur siffla et le <i>Santa-Fé</i> leva l'ancre et fendit
+de son hélice les flots noirs de la Tamise. Debout
+sur la rive, l'homme gris le suivit des yeux jusqu'à
+ce qu'il eût disparu derrière les docks. Alors
+un sourire vint à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que le chef futur de l'Irlande est
+en sûreté, dit-il, à nous deux, miss Ellen!... Tu
+me hais trop pour ne pas m'aimer un jour!...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIX</h3>
+<br>
+
+
+<p>C'était, on le devine, après avoir conduit Ralph
+à bord du <i>Santa-Fé</i> et après le départ de ce steamer
+que l'homme gris était allé chez miss Ellen.
+On sait ce qui s'était passé entre elle et lui.
+L'homme gris avait ensuite sauté dans le jardin
+par la fenêtre, gagné la petite porte, et arrivé dans
+la rue, il était monté dans un cab en disant au
+cocher:&mdash;Mène-moi à Saint-Gilles. Il était jour
+encore, mais la nuit approchait.</p>
+
+<p>A Londres,&mdash;c'est un phénomène qui se renouvelle
+tous les jours&mdash;vers dix heures du matin,
+le brouillard s'éclaircit; parfois un rayon de
+soleil luit au travers et, jusqu'à trois ou quatre
+heures du soir, les Anglais peuvent dire alors, eux
+qui ne sont pas difficiles, que le temps est beau.
+Vers quatre heures le brouillard commence à
+s'étendre sur la Tamise; puis le fleuve disparaît
+peu à peu, et le brouillard monte, estompant les
+piles des ponts, noyant les maisons qui sont au
+bord de l'eau; et, montant toujours, il se répand
+dans la ville, qui allume alors précipitamment ses
+réverbères. Plus la journée a été claire, plus le
+soir devient brumeux. Quelquefois, en décembre,
+le brouillard arrive à une telle densité que les voitures
+cessent tout à coup de circuler, et que des
+policemen parcourent les rues, armés de torches,
+pour indiquer leur chemin aux passant égarés.
+Ainsi il arriva ce soir-là.</p>
+
+<p>A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman,
+soulevant la petite trappe, cria à l'homme gris:&mdash;Je
+n'ose plus avancer.&mdash;Eh bien! arrête, je vais
+descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit,
+mit une demi-couronne dans la main du cabman,
+et continua sa route à pied, se disant:&mdash;Maintenant
+que je ne suis plus dans Belgrave square, je
+n'ai pas peur qu'on coure après moi.</p>
+
+<p>Les voitures, en effet, avaient tout à coup cessé
+de rouler. L'homme gris, qui cheminait dans le
+brouillard, s'orientant comme s'il eût été en plein
+jour, remonta vers Piccadilly sans hésitation, traversa
+Leicester square et gagna, en moins de
+vingt minutes. Soho square d'abord et ensuite la
+place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau
+milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumière brillait
+à une fenêtre du troisième étage d'une maison.
+Cette lumière, un signal sans doute, était posée
+au bord de la croisée, contre la vitre, et, au travers
+du brouillard, ressemblait à un charbon perdu
+dans les cendres. L'homme gris posa deux doigts
+sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet.
+Aussitôt la lumière disparut. Alors l'homme gris
+s'approcha de la porte et attendit qu'elle s'ouvrit.
+Deux minutes s'écoulèrent, puis un pas se fit entendre
+dans le corridor et, la porte ouverte, une
+voix d'homme demanda:&mdash;Êtes-vous celui qu'on
+attend?&mdash;Pardieu! répondit l'homme gris. Bonjour,
+monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient,
+était ce gardien chef de Bath square qui
+avait aidé à l'évasion de Ralph et qui, depuis longtemps,
+était gagné à la cause irlandaise. L'homme
+gris le prit par le bras.&mdash;Y a-t-il longtemps que
+vous êtes ici? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A peine un quart d'heure.&mdash;Vous venez
+de la prison?&mdash;Oui&mdash;Que s'y est-il passé?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ce que nous avions prévu. Le gouverneur
+s'impatiente: mais il a si grande confiance en
+M. Simouns...&mdash;M. Simouns, c'est moi, fit
+gris l'homme en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit
+M. Bardel d'un ironique, de lui confier une
+autre mission, aussitôt que l'enfant aura été réintégré
+au moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Quelle est cette mission?</p>
+
+<p>&mdash;De retrouver ce bandit introuvable qu'on
+appelle l'homme gris. Et M. Bardel se mit à rire
+de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur
+s'impatiente, mais il ne désespère pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne
+voyant rien venir a perdu courage.&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et il a couru chercher son patron, le révérend
+Peters Town.&mdash;Et celui-ci est venu?&mdash;Il est arrivé
+trois quarts d'heure après, furieux, blême,
+hors de lui. Mais le gouverneur l'a calmé en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant
+enlevé, il ne l'a pas amené ici directement,
+c'est qu'il avait vent que les fenians rôdaient autour
+de la prison et méditait un coup de main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! il a dit cela? Et le révérend s'est
+résigné à attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Il est à Cold Bath field, toujours dans
+le parloir du gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'homme gris, allons à Cold
+Bath field. Il m'est venu une bien belle idée et je
+la vais mettre à exécution, la brume aidant.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptez-vous faire? demanda monsieur
+Bardel.&mdash;Vous allez voir. Et il le prit par le
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Je vois dans le brouillard
+comme en plein jour. Et l'homme gris, sans se
+tromper une seule fois, eut amené en moins d'une
+demi-heure M. Bardel à la porte de la taverne de
+la justice, laquelle, on le sait, est en face de la
+prison de Cold Bath fields.&mdash;Entrons, dit-il, j'ai
+un mot à écrire. Il tira un carnet de sa poche et
+ils entrèrent dans la taverne qui était à peu près
+déserte. Alors l'homme gris écrivit le billet suivant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«L'enfant est en sûreté. Mais, impossible de</p>
+<p>le conduire à Bath square avant demain. Les</p>
+<p>Irlandais sont sur pied.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>SIMOUNS.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Vous allez porter cela au gouverneur, en lui
+disant que c'est un commissionnaire qui vous l'a
+remis. M. Bardel prit le papier et l'homme gris
+demanda un grog au gin.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Cependant, comme M. Bardel se dirigeait vers
+la porte de la taverne, l'homme gris le rappela:
+&mdash;Un mot encore. Si, par impossible, le révérend
+Peters Town, reprit le maître, n'était plus
+à Bath square, vous prendriez un prétexte pour
+repartir et vous viendriez me le dire.&mdash;Oui, fit
+M. Barbel. Et il sortit.</p>
+
+<p>L'homme gris but son grog à petits coups;
+puis il se mit à promener son regard investigateur
+et calme autour de lui. La taverne, nous
+l'avons dit, était à peu près déserte. Pourtant,
+un homme enveloppé dans un large carrik, et la
+tête couverte d'un chapeau ciré, était assis auprès
+du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale
+avec le land lord.&mdash;Oui, mon cher, disait cet
+homme, qui n'était autre qu'un cabman, c'est un
+triste métier que le nôtre par les brouillards de
+l'hiver. Me voici à rien faire pour toute la nuit,
+et je ne peux même pas ramener ma voiture au
+loueur à qui, cependant, il faudra que je paye
+une demi-guinée pour la journée et une couronne
+pour la nuit, prix de location du cab et du cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répondait le land lord, quelquefois,
+vers minuit, le brouillard s'éclaircit et on y voit
+à se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman,
+mais cela ne donne pas confiance à la pratique,
+qui préfère rentrer chez elle à pied, en se faisant
+accompagner par un policeman ou un watchman,
+plutôt que de s'exposer à un accident. Pendant
+ce temps, la location court, le cheval mange, et
+il n'y a pas de pain à la maison, et j'ai une femme
+et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas
+un mot de ce que disait le pauvre diable.&mdash;Hé!
+cabman! lui dit-il en lui faisant un petit signe.
+Le cabman s'approcha.&mdash;Veux-tu boire un grog,
+poursuivit l'homme gris et causer un brin? J'ai
+dans l'idée que tu ne t'en repentiras pas. L'homme
+gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation
+flatta le cocher, qui s'empressa d'accepter
+et porta sa pinte à moitié vide sur la table devant
+laquelle était assis son amphitryon de hasard.
+Sur un signe de l'homme gris, le land lord apporta
+deux grogs, et alors le premier, baissant la
+vois, dit au cabman:&mdash;Tu n'es donc pas content?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je sois content?
+répondit le pauvre cocher; il faudra que je paye
+demain matin dix-huit schillings à mon loueur,
+et je n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te proposer un marché, et je crois
+que ce marché sera pour toi une bonne affaire,
+reprit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant
+de grands yeux avides.</p>
+
+<p>&mdash;Voici d'abord une livre, dit l'homme gris.
+Et il mit un souverain d'or dans la main du cocher
+stupéfait. Puis il continua:&mdash;Tel que tu
+me vois, j'ai fait un pari. Le pari est la chose la
+plus commune en Angleterre. On parie sur tout,
+à propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux
+caves mystérieuses où ont lieu les combats de
+coqs. Un Anglais, rough ou gentleman, qui ne
+parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit
+donc avec calme que l'homme gris s'expliquât.
+Celui-ci reprit:&mdash;J'ai parié de me déguiser en
+cabman et de conduire une voiture jusqu'à Hampsteadt,
+sans me tromper une seule fois dans mon
+chemin, malgré le brouillard.&mdash;C'est impossible,
+dit le cabman.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit
+l'homme gris avec un flegme tout britannique.
+Mais voici ce que je te propose. Je vais déposer
+ici, entre les mains du land lord une somme de
+cent livres, comme caution de ta voiture et de ton
+cheval. Où sont-ils?&mdash;Dans la cour, sous un
+hangar. J'ai débridé le cheval, et il tire un brin
+de paille.&mdash;Bon, je continue. En même temps,
+je te donnerai dix livres pour toi, et j'emmènerais
+ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton
+chapeau ciré.&mdash;Tope! dit le cabman, cela me va.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit,
+et M. Bardel entra. Il vint droit à l'homme gris,
+et, se servant de cet idiome irlandais que les Anglais
+ne comprennent pas:&mdash;Le révérend est
+toujours à Bath square, dit-il, et il est rayonnant
+depuis que je lui ai remis le billet. Mais il veut
+s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait
+demain matin, mais qu'il lui fallait absolument
+rentrer chez lui, dans Elgin Crescent, car il a
+laissé une personne toute seule dans sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a demandé un cab, n'est-ce pas?&mdash;Oui,
+et je suis sorti pour lui en chercher un,
+mais je doute que j'en puisse trouver.&mdash;Vous
+vous trompez, mon cher Bardel, dit l'homme
+gris.</p>
+
+<p>Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette
+conversation, attendait avec une certaine anxiété
+la réalisation des promesses mirifiques du gentleman.
+Alors l'homme gris tira de sa poche un
+portefeuille, et de ce portefeuille une liasse de
+banknotes; puis il appela le landlord.&mdash;Master,
+lui dit-il, si demain à midi, je ne suis pas revenu
+ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme,
+vous lui remettrez cet argent. Le land lord, qui
+avait assisté au marché, ne témoigna aucun étonnement.
+Il prit les banknotes et les serra dans le
+tiroir de son comptoir. Il n'y avait que M. Bardel
+qui ouvrait de grands yeux.&mdash;Viens me mettre
+en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris,
+qui donna au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous,
+M. Bardel. Et tous trois sortirent par une
+porte qui était dans le fond de la taverne et qui
+ouvrait sur la cour.</p>
+
+<p>Là, M. Bardel, de plus en plus étonné, vit
+l'homme gris endosser le carrick et coiffer le
+chapeau du cabman, monter sur le siége et
+prendre en main le fouet et les rênes; et, quand
+le cab fut sorti de la cour, l'homme gris lui dit:&mdash;Maintenant,
+allez dire au révérend que vous
+avez trouvé un cab.</p>
+
+<p>Le cocher, devenu rentier, rentra dans la taverne,
+et le cabman improvisé rangea son véhicule
+à la porte même de la prison. Le brouillard
+était si épais que, tandis que M. Bardel pénétrait
+de nouveau dans la prison, l'homme gris se dit:&mdash;Je
+puis bien le mener à Spithe fields, ce bon
+révérend, il croira, tant il fait noir, que nous allons
+à Elgin Crescent.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXI</h3>
+<br>
+
+
+<p>En effet, le révérend Peters Town, qui était
+arrivé à Bath square plein d'agitation, s'était
+calmé en lisant le billet apporté par M. Bardel et
+signé <i>Simouns</i>. La raison mise en avant par le
+prétendu agent de police était si plausible, si naturelle,
+que le révérend ne douta pas un seul
+instant de la véracité de cette assertion. Car, les
+Irlandais devaient avoir organisé à l'entour de
+Bath square, un véritable cordon humain qui aurait
+empêché l'enfant d'y entrer. M. Simouns était
+donc un habile homme, en cachant son prisonnier
+et en attendant au lendemain pour le reconduire
+au moulin, renforcé d'une escouade tout entière
+de policemen. Du moins, telle fut l'opinion émise
+par le gouverneur de Cold Bath fields, et cette
+opinion fut si bien partagée par le révérend Peters
+Town que celui-ci dit-alors:&mdash;Je n'ai plus rien
+à faire ici et je vais rentrer chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon révérend, lui dit le gouverneur,
+comment allez-vous pouvoir vous en aller? Peters
+Town, qui était arrivé avant que le brouillard
+n'eut interrompu la circulation des voitures,
+trouva la question bizarre. M. Bardel, qui assistait
+à l'entretien, dit à son tour:&mdash;Il est difficile,
+par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin,
+monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant
+on va essayer de vous en trouver une.&mdash;J'y
+vais, dit M. Bardel, enchanté de pouvoir aller raconter
+à l'homme gris l'effet produit par la lettre.</p>
+
+<p>On sait ce qui s'était passé dans la taverne. Dix
+minutes après, M. Bardel revint et annonça qu'il
+avait un cab et que ce cab était à la porte. Alors
+Peters Town dit au gouverneur:&mdash;Vous vouliez
+m'offrir l'hospitalité, je vous la demande pour mon
+secrétaire. Et il montrait le clergyman, à qui il
+dit:&mdash;Vous allez rester ici, mon ami, et demain,
+aussitôt que M. Simouns aura amené l'enfant,
+vous viendrez me prévenir. Puis il fit ses adieux
+au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant
+guère que le cabman à qui il allait avoir affaire,
+était l'homme qu'il s'était juré de faire pendre à
+la porte de Newgate. Lorsque Peters Town fut
+dehors, il s'aperçut, en effet, que le brouillard
+était d'une extrême densité.&mdash;Hé! hé! dit-il au
+cabman, immobile sur son siége, pourrez-vous
+marcher par ce brouillard?&mdash;Certainement,
+Votre Honneur, répondit le prétendu cabman.
+Votre Honneur n'a qu'à monter. Où allons-nous?&mdash;A
+Notting hill, dans Elgin Crescent.&mdash;<i>All
+reight</i>! dit le cabman.</p>
+
+<p>L'homme gris fit un appel de rênes, donna
+un coup de langue, et rendit la main à son cheval.</p>
+
+<p>Pendant un grand quart d'heure, le révérend,
+absorbé par sa joie de voir enfin l'enfant en son
+pouvoir,&mdash;car il le croyait plus fermement que
+jamais aux mains de M. Simouns,&mdash;le révérend,
+disons-nous, ne fit pas la moindre attention au
+chemin parcouru. D'ailleurs, à Londres, où toutes
+les rues se ressemblent, il est impossible de se
+reconnaître par une nuit de brouillard. Le cab
+roulait rapidement. Cependant à un certain moment,
+l'attention du révérend fut éveillée. Le cab
+passait sur une large place qui était très-éclairée,
+et il se demanda si le cabman ne se trompait pas.
+Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la
+petite trappe, et demanda ce qu'il voulait.&mdash;Ne
+vous trompez-vous pas? lui dit le révérend. Il me
+semble que nous sommes dans Leicester square, ce
+qui serait tout à fait l'opposé de notre direction.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le
+cabman. Nous sommes dans Sussex square, Kinsington
+gardens.&mdash;En ce cas c'est différent, dit
+le révérend Peters Town en se replongeant dans
+sa rêverie. Le cab entra dans des rues désertes et
+mal éclairées. Tout à coup il s'arrêta. Alors Peters
+Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il
+s'agissait. Il vit la devanture d'un public-house
+au travers des rideaux rouges duquel passait une
+clarté douteuse. Le cabman descendit.</p>
+
+<p>&mdash;Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il,
+et de me permettre de boire un verre de gin. Et il
+entra dans le public-house. Il s'écoula deux minutes,
+puis le cabman sortit et remonta sur son
+siége. Mais le révérend ne s'aperçut pas que
+deux hommes étaient sortis avec lui, et que ces
+deux hommes se cramponnaient aux sangles qui
+supportaient le cab, lequel repartit aussitôt, ayant
+sa cargaison ainsi doublée. Le cab s'arrêta une seconde
+fois. Les réverbères n'étaient plus visibles,
+et il sembla au révérend qu'il était au milieu d'une
+immense plaine blanchâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où diable sommes-nous? se dit-il alors,
+pris d'une vague inquiétude, et il appela le cabman
+et répéta sa question tout haut.&mdash;Nous
+sommes arrivés, dit celui-ci.&mdash;A Notting hill?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Honneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bizarre, murmura le révérend, mais je
+ne me reconnais pas.</p>
+
+<p>Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois
+du cab et mit pied à terre. Mais alors son inquiétude
+redoubla. D'abord il vit deux hommes près
+de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons,
+il n'en aperçut point. Enfin, il entendit un bruit
+sourd auquel il ne put se tromper. C'était le bruit
+de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et
+au lieu d'être à Notting hill, il était sur un des
+ponts de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais bien que vous vous trompiez,
+cabman! dit-il avec colère.&mdash;Non, Votre Honneur.
+Et le cabman se mit à rire; puis il mit deux
+doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de
+sifflet. Aussitôt, au bruit sourd du fleuve se mêla
+un autre bruit, celui de deux avirons qui frappaient
+l'eau avec une régularité cadencée.&mdash;Mon
+révérend, dit alors le cabman, j'avoue que je
+vous ai un peu détourné de votre chemin mais je
+savais combien vous désiriez voir un homme dont
+vous avez beaucoup entendu parler, et que vous
+vous proposiez même de faire pendre. A ces mots,
+le révérend tressaillit et recula stupéfait. Et le
+cabman se mit à rire de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur, dit-il, en me présentant moi-même,
+de vous présenter l'homme gris. Le révérend
+étouffa un cri et voulut reculer et fuir. Mais
+les deux hommes qui s'étaient accrochés au cab,
+à la porte du public-house, où le prétendu cabman
+avait bu un verre de gin, se placèrent résolument
+devant lui, et lui mirent la main sur l'épaule:&mdash;Vous
+êtes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana
+l'homme gris. On entendait toujours le bruit
+des avirons qui battaient l'eau, et ce bruit devenait
+de plus en plus distinct, preuve qu'une barque
+approchait.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Si un abîme se fût entr'ouvert sous les pas du
+révérend Peters Town, il n'eut certes pas éprouvé
+une plus violente épouvante. Ces hommes austères,
+de moeurs ascétiques, fanatisés par leur
+ambition, et qui vont droit à leur but mystérieux
+sans jamais s'arrêter, sont sujets à ces terreurs
+soudaines. Le révérend qui avait juré la perte de
+l'homme gris et de tous ceux qui servaient l'Irlande,
+se fit sur-le-champ ce raisonnement:&mdash;De
+chasseur, je suis devenu gibier, de vainqueur,
+vaincu. Si j'avais tenu cet homme, en mon pouvoir,
+j'aurais été sans pitié. Il me tient et il va
+me tuer, c'est son droit. Le pont était désert, la
+nuit épaisse, le brouillard, noyait jusqu'à la clarté
+des réverbères, et le révérend Peters Town était
+entouré de trois hommes dont un seul eût suffi
+pour le réduire à l'impuissance. La peur rend
+muet. Le révérend ne prononça donc pas un mot,
+il ne fit pas un geste. Comme une victime, il attendit
+que ses bourreaux frappassent.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Honneur m'excusera, dit alors
+l'homme gris, si je prends quelques petites précautions.
+Et, avec une adresse de jongleur indien,
+il passa au cou du révérend un cordon de soie
+qu'il suffisait de serrer pour l'étrangler. En même
+temps, il dit à l'un des deux hommes recrutés
+dans le public house:&mdash;Mets à Son Honneur les
+gants que je t'ai donnés.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont m'étrangler, puis me jeter dans la
+Tamise pensait le révérend, dont la gorge crispée
+n'aurait pas même pu laisser passer un gémissement
+ou un cri. Le complice de l'homme gris
+tira alors de sa poche non point des gants, mais
+un instrument des plus vulgaires, sans lequel le
+bon gendarme français voyage rarement, et qu'on
+appelle une paire de menottes. En dix secondes,
+le révérend eut un cordon au cou, les mains attachées,
+et, par excès de précaution, on lui passa
+une ficelle autour des chevilles, de façon à lui ôter
+le libre usage de ses jambes. Tous ces préparatifs,
+au lieu de compléter la sinistre épouvante qui s'était
+emparée du révérend, produisirent l'effet
+contraire. Dans son cerveau affolé, une lueur
+d'espoir brilla tout à coup.&mdash;S'ils voulaient me
+tuer, pensa-t-il, ils se seraient bornés à m'étrangler
+et à me jeter par dessus le parapet. Non, ils
+veulent me garder prisonnier. Ce qui semblait
+venir à l'appui de cette opinion, c'était le bruit
+d'avirons qui retentissaient sur le fleuve, et qui
+vint tout à coup mourir au-dessous du pont. Alors
+l'homme gris dit au révérend:&mdash;Votre Honneur
+sera plein d'indulgence, et comprendra que nous
+ne voulons pas qu'il nous échappe. Dès lors, le
+révérend fut fixé. On en voulait à sa liberté, non
+à sa vie.&mdash;Seulement, ajouta l'homme gris qui
+tira un poignard de dessous son carrick, Votre
+Honneur comprendra que si le moindre cri lui
+échappait, je serais contraint de lui enfoncer ce
+jouet dans la gorge. Peters Town eut enfin un
+geste de résignation. Du moment où on lui laissait
+la vie, rien n'était désespéré, ni même perdu. Les
+hommes comme lui ne renoncent jamais à prendre
+leur revanche tôt ou tard.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris se pencha sur le parapet et
+siffla de nouveau. Un coup de sifflet monta, en
+réponse au sien, des profondeurs de l'abîme perdu
+dans le brouillard.&mdash;Parfait! murmura celui
+que Shoking appelait le <i>maître</i>. Et il s'adressa
+encore au révérend:&mdash;Nous allons vous faire
+suivre un petit chemin qui va vous paraître périlleux,
+dit-il. Mais Harris est un robuste compère,
+et il ne vous lâchera pas. Ainsi ne craignez rien.
+Malgré l'obscurité, Peters Town, qui commençait
+à respirer, put voir alors un des deux hommes
+le plus grand et celui qui paraissait le plus robuste
+dérouler une corde à noeuds qu'il portait à
+la ceinture, puis fixer cette corde par un bout à
+la balustrade de fer du pont.&mdash;Nous vous avons
+ainsi ficelé, mon révérend, continua l'homme
+gris, moins dans la crainte que vous nous échappiez
+que dans celle que vous ne vous débattiez et,
+paralysant nos mouvements, nous empêchiez de
+descendre librement. Sur ces mots il fit un signe
+à celui qu'il venait d'appeler Harris. Celui-ci prit
+Peters Town dans ses bras, l'enleva de terre, le
+chargea sur son dos, enfourcha le parapet du
+pont, et, comme si son fardeau eût eu la légèreté
+d'un coussin de plumes, il se mit à descendre lestement
+le long de la corde à noeuds qu'il tenait
+d'une main, tandis que son autre bras soutenait
+le révérend, ivre de cette terreur que le vide procure.</p>
+
+<p>Penché sur le parapet, l'homme gris suivit des
+yeux cette grappe humaine qui descendait et finit
+par se perdre dans le brouillard. Il avait la main
+sur la corde tendue par le poids, et ce ne fut que
+lorsque cette corde se détendit qu'il comprit que
+Harris et le révérend avaient touché la barque
+verticalement placée en dessous. Le second des
+deux hommes recrutés dans la taverne était demeuré
+auprès de lui.&mdash;Tu as été cocher? lui dit-il.&mdash;Oui,
+maître.&mdash;Alors tu vas reconduire le
+cab à la taverne de la Justice, auprès de Bath
+square. Ce disant, l'homme gris enjamba la parapet
+à son tour, et se laissa glisser le long de la
+corde. Deux minutes, après, il touchait, lui aussi,
+le fond d'un de ces longs bateaux plats qui circulent
+par centaines sur la Tamise. Harris et son
+prisonnier, ainsi que l'homme qui, au coup de
+sifflet, avait détaché l'embarcation du rivage, s'y
+trouvaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mon révérend, dit l'homme gris, vous devez
+avoir sur vous un ordre écrit et signé par le lord
+chief Justice, en vertu duquel il vous est possible
+de mettre en réquisition autant de policemen et
+de magistrats de police qu'il vous plaira. Peters
+Town ne répondit pas.&mdash;Fouille monsieur, ordonna
+l'homme gris à Harris. Celui-ci plongea ses
+mains dans les vastes poches de la longue redingote
+du prête anglican, et il en eut bientôt retiré
+un portefeuille qu'il remit à l'homme gris.&mdash;C'est
+bien, murmura celui-ci, nous vérifierons
+cela tout à l'heure. En route! Et, il fit un signe
+au batelier dont les avirons tombèrent aussitôt à
+l'eau.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Où conduisait-on le révérend Peters Town?
+Voilà ce qu'il n'aurait pu dire, et ce que le marinier,
+qui était arrivé sous le pont avec la
+barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui eût
+dit un mot à l'oreille. Mais comment le marinier
+était-il venu? Comment, enfin, l'homme gris, qui
+ne songeait nullement deux heures auparavant à
+s'emparer du révérend, avait-il trouvé dans une
+taverne deux Irlandais prêts à lui prêter main
+forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un
+mot. Depuis qu'il était en relations avec l'abbé
+Samuel et les autres chefs Irlandais, l'homme gris
+s'était servi rarement de ce signe mystérieux qui
+disait qu'il était chef aussi. Il s'était presque toujours
+contenté de John Colden, de Shoking et de
+quelques autres pour auxiliaires. Mais il savait
+bien que les deux cent mille fenians qui sont répandus
+dans Londres, un peu partout, obéissent
+quand même, ensemble ou isolément, à quiconque
+leur prouve son autorité. L'homme gris, vêtu en
+cocher, laissant le cab dans la rue, était donc
+entré dans un public-house de Newport Street où
+il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne
+ne fit attention à lui, quand il s'approcha du
+comptoir. Mais lorsqu'il eut demandé du gin avec
+un fort accent irlandais, deux hommes qui se
+trouvaient dans un coin de la taverne levèrent
+aussitôt la tête. Alors l'homme gris leur fit ce
+signe de croix bizarre qui, trois mois auparavant,
+lui avait instantanément soumis l'homme en guenilles
+qui s'appelait John Colden.</p>
+
+<p>Soudain, ces deux hommes jetèrent quelques
+pence sur la table et s'approchèrent du prétendu
+cocher. Celui-ci leur dit en patois irlandais:&mdash;Voulez-vous
+me suivre; j'ai besoin de deux
+frères?&mdash;Parle et ordonne, répondit l'un qui
+était une sorte de géant.&mdash;Comment te nommes-tu?&mdash;Harris.&mdash;Et
+toi?&mdash;Michaël.&mdash;C'est
+bien. Accrochez-vous au cab que je conduis.
+Dans le cab est un des ennemis les plus mortels
+de l'Irlande. C'était ainsi qu'il avait trouvé Harris
+et son compagnon prêts à faire tout ce qu'il ordonnerait.
+En route, Harris, juché sur le marche-pied,
+avait pu causer tout bas avec l'homme gris,
+qui lui avait donné de minutieuses instructions et
+remis une corde à noeuds, qu'il portait enroulée
+autour de son corps. Le pont sur lequel le cab
+s'était arrêté était le pont de Westminster. Or, il
+y avait chaque nuit, depuis que l'homme gris
+était allé chez miss Ellen par le souterrain percé
+à fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque
+et un Irlandais qui attendaient sur la rive droite,
+tout auprès de la taverne de Queen's Elizabeth.
+L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le
+pont, si jamais il entendait le coup de sifflet convenu.
+On le voit, l'homme gris n'avait pas eu de
+grands préparatifs à faire pour s'emparer de
+Peters Town. Maintenant, où allait-il le conduire?
+C'est ce que le révérend ignorait. La nuit était si
+noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en quel
+endroit de Londres, et sous quel pont il avait été
+embarqué de cette façon singulière. Tout ce qu'il
+put comprendre, c'est que la barque descendait le
+fleuve, au lieu de le remonter, ce qui était facile,
+en prenant garde aux coups d'avirons très espacés
+et à la rapidité avec laquelle on marchait. L'enlèvement
+de Peters Town avait été, comme on le
+voit, tout à fait improvisé. L'homme gris n'avait
+donc pas, tout d'abord, songé à l'endroit où il le
+conduirait. Mais, tandis que Harris descendait le
+long de la corde à noeuds, ayant le révérend sur
+ses épaules, il lui était venu une idée. Il s'était
+souvenu de cette péniche où parfois les vagabonds
+se réfugiaient la nuit, et dont Shoking lui avait
+parlé.</p>
+
+<p>La barque descendit donc rapidement, passa
+sous le pont de Waterloo, puis sous celui des
+Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu
+de la véritable petite flottille de canots qui obstrue
+une des arches du pont de Londres, et, toujours
+glissant au travers du brouillard, vint accoster,
+au bout de quelques minutes, la grosse péniche
+du marchand de chevaux, Manning. Shoking
+avait raconté à l'homme gris tous les détails de sa
+captivité dans la péniche; ce qui faisait que ce
+dernier, sans avoir jamais mis les pieds sur le
+ponton, en connaissait tout les aménagements
+intérieurs. Il savait que le ponton avait une cale
+qui se fermait extérieurement et que c'était dans
+cette cale que l'Écossais avait cru voir le diable,
+en voyant Shoking métamorphosé tout à coup
+en nègre. Pendant tout le trajet, le révérend
+n'avait pas dit un seul mot. Résigné en apparence,
+il couvait au fond de son âme tortueuse des tempêtes
+de fureur.</p>
+
+<p>Mais, en revanche, l'homme gris lui avait conté
+une foule de choses, comme, par exemple, la comédie
+jouée par le prétendu M. Simouns qui, au
+lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait mené
+à bord d'un navire qui, maintenant, était en pleine
+mer et hors de portée des canons anglais. Et le
+révérend, réduit à l'impuissance, se disait:&mdash;Cet
+homme qui, jusqu'à présent, s'est montré plus
+fort que nous, cet homme vient de commettre une
+faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter
+à l'eau. Garrotté comme je le suis, je me serais
+noyé, et il aurait un ennemi implacable de moins.
+Je suis son prisonnier, j'ignore même ce qu'il
+veut faire de moi, mais il n'est prisonnier qui ne
+s'évade ou ne soit délivré, et alors...</p>
+
+<p>En ce moment, le révérend Peters Town n'était
+plus dominé par sa haine religieuse: il ne jurait
+plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce
+que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il
+haïssait l'homme gris parce que celui-ci l'avait
+humilié et joué. Donc la barque accosta la péniche.</p>
+
+<p>Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui était
+d'une force proportionnée à sa taille, prit le révérend
+dans ses bras et monta le premier sur le
+pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait
+à babord. L'homme gris le suivit.&mdash;Écoute, lui
+dit-il alors, je vais te donner une haute mission.&mdash;Je
+suis prêt, dit Harris.&mdash;Tu vas être le gardien
+d'un homme plus dangereux pour l'Irlande
+que tous les beaux parleurs qui braillent au parlement.
+Et ils descendirent dans le faux pont,
+poussant devant eux le révérend.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIV</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'homme gris, une fois dans le faux-pont,
+jugea inutile de demeurer plus longtemps dans
+l'obscurité. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes
+et un rat de cave, et soudain une clarté
+permit au révérend de voir enfin à l'aise le visage
+de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre depuis
+longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait
+en ce moment. L'homme gris, on s'en souvient,
+avait dépouillé, chez miss Ellen, le front
+ridé et les cheveux blancs du prétendu M. Simouns.
+Il était redevenu l'homme jeune, élégant
+de tournure et beau de visage, qui avait juré que
+la fille de lord Palmure l'aimerait tôt ou tard.
+Aussi, le révérend le regarda-t-il avec avidité,
+comme pour graver à jamais ses traits dans son
+souvenir. Et il se disait, tandis que les préparatifs
+de sa captivité commençaient:&mdash;J'aurai ma revanche
+quelque jour, et je l'aurai terrible.</p>
+
+<p>Ces préparatifs, dont nous parlons, étaient
+d'une extrême simplicité. Sur l'ordre de l'homme
+gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir en
+guise de bâillon dans la bouche de Peters Town,
+qui n'opposa aucune résistance. Ensuite, il lui lia
+plus solidement les jambes. Après quoi, il le descendit
+dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis
+il remonta, après que l'homme gris se fût assuré
+que la cale n'avait aucune issue. Alors, ce dernier
+ferma le panneau, et dit à Harris:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres
+dans une heure. Sous aucun prétexte, ne quitte la
+péniche; au nom de l'Irlande, tu me réponds de
+ton prisonnier. Harris s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, dit-il, il faut tout prévoir.&mdash;Il y
+a souvent des vagabonds qui viennent coucher ici.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas
+s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que
+les policemen de la rivière viennent quelquefois
+visiter la péniche et emmènent à bord du <i>Royalist</i>
+tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que
+ferais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Tu étranglerais ton prisonnier avant qu'ils
+ne fussent montés à bord.&mdash;C'est bien, dit Harris,
+je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il se coucha
+dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau
+qui fermait la cale, devenue la prison du révérend
+Peters Town.</p>
+
+<p>L'homme gris monta sur le pont, après avoir
+remis un rat-de-cave à Harris, et se laissa glisser
+ensuite, le long de la corde, dans la barque
+où l'autre Irlandais l'attendait.&mdash;Où allons-nous?
+demanda celui-ci en poussant au large.&mdash;Nous
+remontons au pont de Londres et ensuite à la
+gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit à nager
+avec vigueur et la barque glissa de nouveau sur
+la Tamise.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris tira sa montre, une montre
+à répétition, et la fit sonner. Il était dix heures
+moins le quart. Or l'homme gris avait fait ce calcul:
+Le steamer le <i>Santa-Fé</i> était parti à trois
+heures de l'après-midi. Il avait dû mettre, en
+chauffant à toute vapeur, quatre heures pour sortir de la
+Tamise, prendre la mer et doubler le
+cap de Douvres. Il avait dû rencontrer, une heure
+plus tard, le bateau-poste de Calais, et Shoking
+avait dû passer à bord de ce dernier. Il était donc
+probable que le faux nègre ramené à Douvres
+vers neuf heures du soir, y prendrait aussitôt le
+train de Londres. L'homme gris ne désespérait
+donc pas de le revoir cette nuit-là même.</p>
+
+<p>La barque remonta la Tamise et vint accoster
+le ponton d'embarcation qui est auprès du pont
+sur lequel passe le South Easter railway, c'est-à-dire
+le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris
+enjoignit à son batelier de descendre dans une
+taverne, d'y acheter du pain, du jambon et un
+pot de bière, et de porter le tout à Harris. Puis il
+sauta sur le ponton, gagna la rive gauche et
+monta, par une ruelle, à Cannons-street. Le train
+qui part de Douvres à neuf heures quarante arrive
+à Londres à onze heures. L'homme gris avait donc
+une heure à attendre. Mais les gares anglaises ne
+sont point fermées au public comme en France.
+On y entre librement, et plus d'un pauvre diable
+qui ne sait où passer la nuit y trouve l'hospitalité
+sur les banquettes d'une salle d'attente.</p>
+
+<p>L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa
+dans son manteau et attendit, couché sur
+un banc. A onze heures moins six minutes le
+train fut signalé et toucha à London-Bridge, de
+l'autre côté de la Tamise. A onze heures précises,
+il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking
+en descendit. Comme il sortait, entraîné par la
+foule, l'homme gris lui frappa sur l'épaule:&mdash;Je
+t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce monde,
+nous avons le temps.</p>
+
+<p>Quand les voyageurs les plus pressés furent
+hors de la gare et que la foule commença à s'éclaircir,
+l'homme gris dit à Shoking:&mdash;Où as-tu rencontré
+le bateau-poste?&mdash;A moitié chemin de
+Calais.&mdash;As-tu remis des instructions au capitaine
+du <i>Santa-Fé</i>?&mdash;Oui, maître.</p>
+
+<p>&mdash;Alors me voilà tranquille sur le sort de
+Jenny, de son enfant et de John Colden. Passons
+à mistress Fanoche, maintenant.&mdash;Ah! oui, dit
+Shoking, qu'allons-nous donc en faire?&mdash;En
+vertu d'un ordre du lord chief justice que voilà.
+Et l'homme gris tira de sa poche le portefeuille
+du révérend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier
+dont il parlait et qui portait le sceau de la
+justice anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu
+de toilette: as-tu faim?&mdash;Je n'ai pas dîné, dit
+Shoking. Ils sortirent de la gare et l'homme gris
+lui montra une taverne en lui disant:&mdash;Attends-moi
+là, mange un morceau, ne te grise pas surtout,
+je reviens dans une demi-heure.&mdash;Mais où
+allez-vous, maître?&mdash;Tu sais que j'ai un logis
+dans chaque quartier: j'ai une chambre à deux
+pas d'ici, auprès de Saint-Paul.</p>
+
+<p>Et l'homme gris laissa Shoking à la porte de la
+taverne. Celui-ci se fit servir de la bière brune,
+une tranche de roastbeef froid et du jambon, et se
+mit à manger avec l'appétit d'un homme qui a
+respiré l'atmosphère saline de la mer. Trois quarts
+d'heure après, l'homme gris revint. Seulement,
+ce n'était plus l'homme gris, c'était M. Simouns,
+l'agent de police aux cheveux blancs. Shoking
+avala en hâte sa dernière bouchée et son dernier
+verre de bière brune, et le suivit. Il y avait un
+cab à la porte. Tous deux y montèrent et l'homme
+gris dit au cabman:&mdash;A Elgin Crescent.&mdash;Chez
+le révérend? fit Shoking.&mdash;Oui, mais il n'y est
+pas, murmura l'homme gris en souriant.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Qu'était devenue mistress Fanoche pendant
+tout ce temps-là? L'intéressante nourrisseuse
+d'enfants avait, comme on l'a vu, cédant à une
+première épouvante, fait sa confession à un magistrat
+de police, lequel avait dicté à un secrétaire
+les aveux qu'elle faisait, au fur et à mesure qu'ils
+sortaient de sa bouche, puis lui avait donné le
+procès-verbal à signer. Alors, miss Ellen et le
+révérend Peters Town, en présence de qui tout
+cela avait eu lieu, l'avaient rassurée sur les conséquences
+que pourraient avoir ses déclarations,
+et le magistrat l'avait admise à fournir caution.
+Mistress Fanoche avait vu alors miss Ellen ouvrir
+un portefeuille et en tirer une poignée de bank-notes
+qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre,
+un magistrat de police est en même
+temps juge d'instruction. Il décide si le coupable
+peut demeurer provisoirement en possession de
+sa liberté, et s'il lui est permis de rester en tel ou
+tel lieu. Or donc, celui qui venait d'interroger
+mistress Fanoche était parti, laissant cette dernière
+en présence du révérend Peters Town.</p>
+
+<p>Alors, celui-ci lui avait dit:&mdash;Ma chère, il ne
+faut pas vous dissimuler que vous êtes un grand
+coupable, et que sans la haute protection qui vous
+couvre et l'importance du service que vos aïeux
+ont rendu au gouvernement de Sa Majesté la
+reine, vous seriez allée coucher à Newgate, pour
+n'en sortir que le jour de votre mort. Si même
+vous étiez traduite devant la cour d'assises, vous
+seriez condamnée et nul, pas même moi, ne
+pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait
+écouté, en frémissant, cette petite harangue, et
+peut-être s'était-elle repentie de n'avoir pas osé
+braver la colère de l'homme gris. Mais le révérend
+avait continué:&mdash;Maintenant, si vous m'en croyez,
+vous resterez ici jusqu'à demain soir. A cette
+date, on ne se sera pas encore occupé de votre
+affaire et personne ne songera à vous avant trois
+ou quatre jours. Demain soir, tout sera préparé
+pour votre fuite. Mon secrétaire, ce jeune clergyman
+que vous avez vu, vous conduira à Brighton,
+en vous faisant passer pour sa soeur aînée. Il vous
+remettra un portefeuille qui contiendra les quatre
+mille livres convenues et vous prendrez passage
+soit sur un navire qui part pour la France, soit
+sur un autre qui passe l'Atlantique et va en Amérique.
+Lequel préférez-vous?&mdash;Je préfère aller
+en Amérique, avait répondu mistress Fanoche.
+Le révérend était sorti. Il allait, comme on le
+pense bien, assister à l'arrestation du petit Irlandais
+et à son incarcération. Mais avant de quitter
+sa maison, il avait dit deux mots à Tom. Qu'était-ce
+que Tom? Un mélange de bedeau et de
+domestique, un homme qui accompagnait le révérend
+au temple, et lui servait en même temps
+de valet de chambre. Tom était un homme entre
+deux âges, petit, trapu, les cheveux gris et crépus,
+le visage rouge, le cou très-court, la lèvre
+bestiale et le rire idiot. Tom n'était cependant pas
+dépourvu d'une certaine intelligence, en outre,
+il avait une qualité rare; il était esclave des ordres
+qu'on lui donnait. Or, le révérend, après
+avoir installé mistress Fanoche dans une chambre
+très-propre de la maison, dit à Tom:&mdash;Sous aucun
+prétexte, tu ne laisseras sortir cette femme.</p>
+
+<p>Tom inclina la tête, signe qu'il avait compris
+d'abord, et ensuite que mistress Fanoche passerait
+plutôt sur son corps que de franchir le seuil
+de la maison. Le révérend s'en était donc allé.
+Tom était fidèle, mais il était bavard, et la solitude
+lui convenait peu. Ordinairement, il faisait
+la conversation avec le clergyman, secrétaire de
+Peters Town; mais le clergyman avait suivi son
+supérieur. Tom se fit, après le départ du révérend,
+le raisonnement suivant:&mdash;Je dois empêcher
+cette femme de sortir; mais il ne m'est pas défendu
+de causer avec elle. Et il monta dans la
+chambre où mistress Fanoche était aux prises
+avec son épouvante.&mdash;Ma chère dame, lui dit-il,
+je venais savoir comment vous vous trouviez
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, répondit mistress Fanoche, pourvu
+toutefois que je n'y reste pas longtemps. Tom
+eut un mouvement d'épaules qui signifiait qu'il
+n'en savait absolument rien.&mdash;Où est votre
+maître? demanda la nourrisseuse.&mdash;Il est sorti,
+répondit Tom.&mdash;Reviendra-t-il bientôt?&mdash;Je ne
+le crois pas. Il m'a commandé de vous faire apporter
+à dîner de chez le pâtissier voisin.</p>
+
+<p>Tom était causeur, nous l'avons dit, mais mistress
+Fanoche n'était pas d'humeur, ce soir-là, à
+soutenir aucune conversation. Elle tressaillait au
+moindre bruit et se disait que le magistrat de police
+allait peut-être se raviser et revenir pour
+l'arrêter. Elle ne répondait donc que par monosyllabes
+aux questions de Tom, et celui-ci, au bout
+d'une heure, désespérant une conversation suivie,
+la quitta en lui disant:&mdash;Je vais vous faire apporter
+à dîner. Une demi-heure après, mistress
+Fanoche était à table en présence d'un morceau
+de roastbeef et d'une foule de pâtisseries. Le
+révérend Peters Town avait commandé à Tom de
+ne rien épargner et de traiter mistress Fanoche
+avec tout le confortable possible. Mais mistress
+Fanoche n'avait pas grand'faim, l'angoisse lui
+serrait l'estomac. Elle dîna donc du bout des lèvres;
+Tom remonta, espérant que mistress Fanoche
+causerait davantage après souper; mais il
+n'en fut rien. Elle se borna à demander si le révérend
+Peters Town était rentré. Tom lui répondit
+que non, et descendit à son office de fort mauvaise
+humeur. La soirée s'écoula. Mistress Fanoche
+aurait fort bien pu se mettre au lit; mais elle n'osa
+pas. Poursuivie par cette pensée, que le magistrat
+de police pouvait se raviser et ordonner son
+arrestation, elle avait déjà ouvert la fenêtre et
+mesuré la hauteur où elle était du sol. La fenêtre
+donnait sur le jardin entouré de grilles assez
+hautes, et toute fuite était impossible de ce côté-là.
+Néanmoins, mistress Fanoche ne se couchait point
+et, au lieu de se dissiper peu à peu, sa terreur
+augmentait à mesure que sonnaient les heures
+de la nuit. Le révérend ne revenait pas. Tout à
+coup, il était alors plus de minuit, la sonnette de
+la porte d'entrée se fit entendre, puis des voix
+confuses montèrent jusqu'à la nourrisseuse. Elle
+entr'ouvrit sa porte sans bruit et prêta l'oreille;
+et elle reconnut la voix de Tom qui disait:&mdash;Mais
+je vous jure que mon maître est absent.&mdash;Oui,
+mais il y a une femme là-haut, que nous
+avons ordre de conduire en prison, répondit une
+autre voix. Et mistress Fanoche, éperdue, courut
+vers sa fenêtre, avec l'intention de sauter dans le
+jardin au risque de se casser le cou. Malheureusement
+la force lui manqua, et ses jambes refusant
+de la supporter, tant son émotion était grande,
+elle s'affaissa au milieu de la chambre, en poussant
+un sourd gémissement.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>En entendant sonner, Tom était allé ouvrir sans
+défiance. Il était même persuadé que c'était le
+jeune clergyman, le secrétaire du révérend Peters
+Town qui entrait. Quel n'avait pas été son étonnement
+en se trouvant face à face avec M. Simouns,
+car ce n'était pas la première fois qu'il voyait le
+prétendu agent de police, celui-ci ayant eu affaire
+la veille au révérend qui s'était concerté avec lui
+pour l'enlèvement du petit Irlandais. M. Simouns
+était suivi d'un nègre, et la vue de ce nègre effrayait
+quelque peu le valet de chambre sacristain.&mdash;Mon
+maître est sorti, disait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit M. Simouns en pénétrant dans
+le vestibule, mais il y a en haut une femme que
+nous venons arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je ne souffrirai pas, répondit
+Tom. Je suis le serviteur fidèle de mon maître,
+reprit Tom, et ce qu'il me commande je le fais.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il donc commandé, votre maître,
+monsieur Tom?</p>
+
+<p>&mdash;De ne laisser la femme dont vous parlez sortir
+d'ici sous aucun prétexte. Et si vous ne me
+tuez, ou ne me garrottez....</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Tom, dit M. Simouns, il
+n'y a qu'un malheur à toutes vos belles résolutions.
+C'est que c'est le révérend qui m'envoie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Tom, il vous a certainement donné
+un mot de sa main?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il a fait mieux que cela, il m'a donné
+son portefeuille pour vous le remettre, en vous
+priant de le serrer dans son secrétaire. Et M. Simouns
+tendit à Tom, un peu interdit, le portefeuille
+du révérend, duquel il avait extrait, du
+reste, l'ordre d'arrestation signé par le lord chief
+justice. Si Tom eût vu M. Simouns pour la première
+fois, peut-être se fût-il défié tout de même,
+et fût-il allé jusqu'à supposer que le révérend était
+tombé aux mains d'une bande de voleurs. Mais
+Tom avait déjà vu M. Simouns en grande conférence
+avec son maître. En outre, le portefeuille
+renfermait des banknotes, et quel est le voleur
+qui rend un portefeuille ainsi meublé? Tom ajouta
+donc une foi pleine et entière aux paroles de
+M. Simouns.&mdash;Ah! fit-il, s'il en est ainsi, venez.
+Je vais vous livrer la petite dame.</p>
+
+<p>Mistress Fanoche, on le sait, avait entr'ouvert
+sa porte sans bruit et elle avait entendu une partie
+de ce dialogue. Alors, la peur s'était emparée
+d'elle. On venait l'arrêter! Et elle avait essayé de
+se traîner jusqu'à la fenêtre et de sauter dans le
+jardin.</p>
+
+<p>Mais elle n'en avait pas eu la force et lorsque
+M. Simouns et le nègre, conduits par Tom qui
+s'était armé d'un flambeau, arrivèrent, ils la trouvèrent
+étendue sans connaissance sur le parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien dit M. Simouns, j'aime autant cela.
+Nous n'aurons pas besoin de lui mettre un bâillon
+pour l'empêcher de crier. Il fit un signe au nègre
+Shoking,&mdash;car on doit l'avoir reconnu,&mdash;prit
+mistress Fanoche à bras le corps et la chargea sur
+son épaule.&mdash;En route, dit M. Simouns. Shoking et
+lui avaient laissé à la porte un fiacre à quatre places.
+Ils y déposèrent mistress Fanoche évanouie;
+puis M. Simouns souhaita le bonsoir à Tom, l'engageant
+à se coucher, car, disait-il, le révérend
+Peters Town ne devait pas rentrer cette nuit-là;
+et ils montèrent dans le fiacre en disant au cabman:
+Conduis-nous à la station de police.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit alors Shoking, je croyais que nous
+allions à Newgate, maître. Alors, qu'allons nous
+faire à la station de police?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que tu vas voir. Nous allons chercher
+le dossier de mistress Fanoche. Tu penses
+bien, dit-il, qu'il faut que la misérable soit pendue.
+Et pour qu'elle soit pendue, il faut que le magistrat
+qui l'a interrogée et l'a laissée libre sous
+caution, remette son interrogatoire et son dossier
+au gouverneur de Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisqu'il l'a admise à fournir caution?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ne saura-t-il pas ce que je veux faire
+du dossier que je vais lui réclamer de la part du
+révérend en lui montrant l'ordre écrit par le lord
+chief justice.</p>
+
+<p>La station de police était à deux pas de la maison
+du révérend. Quand la voiture s'arrêta, mistress
+Fanoche était toujours évanouie.&mdash;Je te la
+confie, dit M. Simouns. Et il sauta lestement à terre
+et tira la sonnette de nuit de la station. Peu après,
+la porte s'ouvrit et se referma sur lui. Mistress Fanoche
+était toujours évanouie; cependant un soupir
+souleva sa poitrine, et Shoking se dit: Je
+crois qu'elle revient à elle. En effet, le premier
+soupir fut suivi d'un second, puis d'un troisième,
+et la nourrisseuse s'agita convulsivement sur la
+banquette du fiacre. Mais, en ce moment, on ouvrit
+la portière, et M. Simouns reparut, un immense
+portefeuille sous le bras. C'était le dossier de
+mistress Fanoche.&mdash;A Newgate cria-t-il au cocher.</p>
+
+<p>A peine la voiture se fut-elle remise en mouvement,
+que la nourrisseuse ouvrit les yeux.&mdash;Où
+suis-je? dit-elle. Les lanternes projetaient une
+faible clarté à l'intérieur du fiacre. Mistress Fanoche
+aperçut d'abord le nègre, puis M. Simouns,
+et crut avoir affaire à des inconnus.&mdash;Mon Dieu!
+répéta-t-elle, où suis-je? quels sont ces hommes?
+que me veulent-ils? Mais alors, une voix qui la
+fit tressaillir lui répondit:&mdash;Ma chère, vous êtes
+au pouvoir de deux agents de police, qui vous conduisent
+à Newgate, d'où vous ne sortirez que le
+jour de votre mort.&mdash;Mistress Fanoche jeta un
+cri aigu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette voix, dit-elle, où donc ai-je entendu
+cette voix? M. Simouns se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Cela t'apprendra, ma chère, dit-il, à trahir
+l'homme gris. A ces paroles, mistress Fanoche
+poussa un nouveau cri et retomba évanouie sur
+les coussins du fiacre. Une demi-heure après les
+portes de Newgate se refermaient sur elle, et
+M. Simouns remettait son dossier au gouverneur.
+Dès lors, aucune puissance humaine ne pouvait
+plus sauver mistress Fanoche de la potence qu'elle
+avait si bien méritée....&mdash;L'heure de Dieu vient
+tôt ou tard, murmurait l'homme gris en s'en allant,
+et Dieu, c'est la suprême justice.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le fiacre qui avait conduit l'homme gris et
+Shoking à Newgate, les attendit à la porte, tandis
+qu'ils faisaient écrouer mistress Fanoche. L'opération
+n'avait pas duré dix minutes. Avec de
+vrais agents de police mistress Fanoche se serait
+peut-être débattue; peut-être même aurait-elle
+crié; mais avec l'homme gris, elle ne souffla mot.
+Cet homme exerçait sur elle un tel empire, il lui
+inspirait une si grande épouvante qu'elle n'avait
+opposé aucune résistance, et n'était sortie de son
+évanouissement que pour s'abandonner à une
+prostration sans limites. L'homme gris et Shoking
+étaient donc remontés en voiture.&mdash;Où
+allons-nous? demanda alors Shoking.</p>
+
+<p>Le maître consulta sa montre:&mdash;Quatre
+heures du matin, dit-il. Il ne fera pas jour avant
+sept heures et demie. Nous avons du temps devant
+nous.&mdash;Mais où allons-nous? répéta Shoking
+qui avait ouvert la portière.&mdash;A Hampsteadt.
+Shoking transmit l'ordre au cocher.
+Maître, reprit-il, quand le fiacre roula, vous
+avez mis Jenny, son fils et John Colden en sûreté,
+c'est bien. Mais... vous?... Et il y avait dans cette
+timide question, comme une vague et mystérieuse
+terreur.&mdash;Moi, dit l'homme gris en souriant, je
+n'ai pas encore accompli ma tâche. Écoute-moi,
+et tu comprendras que je n'ai pas le droit de quitter
+Londres. Les Irlandais attendaient un chef; ce
+chef est un enfant et jusqu'à l'heure où devenu
+homme, il pourra prendre en mains ce pouvoir
+occulte qui lui fera une royauté dans l'ombre, en
+attendant le triomphe du jour, il faut qu'une main
+plus ferme, une pensée plus intelligente, fasse
+mouvoir tous les fils de cette vaste intrigue,
+tous les soldats de cette immense conspiration
+qui enveloppe peu à peu l'Angleterre. L'abbé Samuel
+a besoin d'un homme auprès de lui, et cet
+homme c'est moi. Shoking secoua la tête.&mdash;Oui,
+dit-il, tout cela est fort bien; mais deux personnes
+presque aussi fortes que vous, ont juré votre
+perte, le révérend Peters Town et miss Ellen.&mdash;Je
+ne crains que cette dernière, répondit l'homme
+gris; je la crains jusqu'à l'heure où elle m'aimera.&mdash;Mais
+vous avez donc encore cet espoir?
+fit naïvement Shoking.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>L'accent de l'homme gris était net et convaincu;
+mais il ne persuada point Shoking.&mdash;Singulière
+idée, murmura-t-il après un silence, que de vouloir
+se faire aimer de cette femme hautaine et
+cruelle, et qui n'a d'humain que l'apparence.</p>
+
+<p>Le jour où elle m'aimera, elle sera mon esclave,
+dit l'homme gris. J'en ferai un des serviteurs
+les plus dévoués de l'Irlande.</p>
+
+<p>Shoking murmura à part lui:&mdash;Tous les
+hommes de génie ont leur marotte. Celui-là a mis
+dans sa tête qu'il serait aimé de miss Ellen.
+Mais il en sera, je crois, pour ses frais d'espérance,
+et il a le temps d'attendre. Le fiacre atteignit
+Hampsteadt assez rapidement. Alors, comme
+il s'arrêtait à la grille du cottage, un souvenir
+traversa l'esprit de Shoking:&mdash;Maître, dit-il, ne
+m'avez-vous pas dit que vous me rendriez ma
+couleur naturelle? Quand donc le ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que je t'amène ici. Et
+Shoking éprouva en même temps un mouvement
+de joie et un sentiment de regret. Il fut joyeux
+de penser qu'il allait redevenir blanc; mais il
+soupira en songeant qu'il cesserait, du même
+coup, d'être marquis, décoré d'une foule d'ordres
+et porteur d'un nom si long qu'il aurait fait trois
+lignes du journal le <i>Times</i>.</p>
+
+<p>Le cottage était silencieux et perdu dans l'ombre
+des grands arbres qui l'environnaient.&mdash;Tu
+n'es pas revenu ici depuis que je t'ai fait marquis?
+demanda l'homme gris.&mdash;Non, répondit Shoking.&mdash;Alors,
+tu ne sais pas comment va la
+fille de Jefferies?&mdash;Non. Mais Suzannah doit
+toujours être auprès d'elle.</p>
+
+<p>L'homme gris traversa le jardin et pénétra dans
+le vestibule de la maison où brûlait une petite
+lampe suspendue au plafond.</p>
+
+<p>Ce valet de chambre modèle qui, le premier,
+avait appelé Shoking mylord, dormait tout vêtu
+sur une banquette. L'homme gris l'éveilla. Le
+valet ne témoigna aucune surprise à la vue de
+Shoking devenu nègre.&mdash;Suis-nous, dit l'homme
+gris, ou plutôt éclaire-nous, nous allons à la
+chambre de lord Wilmot.</p>
+
+<p>Le valet prit un flambeau et monta le premier
+les marches du large escalier. Tous trois arrivèrent
+ainsi dans ce cabinet de toilette où Shoking
+avait pris son premier bain.&mdash;Tu ne reconnais
+pas mylord? dit alors l'homme gris au valet
+de chambre. Mylord a eu une fantaisie, il s'est
+teint en noir pour pénétrer dans une taverne où
+les nègres se réunissent.&mdash;Excentrique! murmura
+le valet avec flegme.&mdash;Prépare un bain, dit encore
+l'homme gris, et va me chercher cette caisse
+en bois des îles dans laquelle se trouvent plusieurs
+flacons.</p>
+
+<p>Le valet ouvrit les robinets à tête de cygne, et
+l'eau chaude et l'eau froide tombèrent en même
+temps dans la baignoire de marbre blanc. Puis il
+sortit pour aller chercher la caisse demandée par
+l'homme gris. Alors celui-ci dit à Shoking:&mdash;Tu
+penses bien que ce n'est pas l'affaire d'une heure.
+Ton traitement durera quinze jours, et pendant
+quinze jours tu prendras soir et matin un bain
+comme celui que je vais te préparer. Déshabille-toi.</p>
+
+<p>Shoking poussa un dernier soupir en regardant
+du coin de l'oeil cette rosette multicolore qui ornait
+la boutonnière de son paletot. Puis il obéit.
+Et comme il se glissait dans le bain et fermait
+les deux robinets, le valet de chambre revint avec
+la caisse aux flacons mystérieux.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'homme gris ouvrit alors la caisse et y prit
+une fiole qu'il fit miroiter à la bougie et qui contenait
+une essence incolore. Puis il la déboucha et
+en versa le contenu dans le bain. Aussitôt l'eau
+se colora en vert tendre et Shoking s'écria:&mdash;Mais
+c'est un bain d'absinthe que vous me faites
+prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, dit l'homme gris. Il prit un second
+flacon qu'on eût dit plein de vin, et il versa dans
+le bain. L'eau, verte tout à l'heure, passa subitement
+au rouge vif; puis ce rouge devint écarlate,
+s'assombrit un peu et Shoking épouvanté murmura.&mdash;Bon!
+voici que je suis dans le sang à
+présent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas rester deux heures dans ce bain, dit
+le maître, et puis, ton valet de chambre te lèvera,
+t'essuiera, t'enveloppera dans un peignoir bien
+chaud et te mettra au lit. Comme tu es fatigué, tu
+dormiras. Quand tu t'éveilleras, tu te feras apporter
+un miroir.&mdash;Et je me retrouverais blanc?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais tu t'apercevras que ton noir est
+moins vif et que ta peau se marbre par places.&mdash;Et
+ce soir, je prendrai un autre bain?&mdash;Oui.</p>
+
+<p>L'homme gris s'approcha alors d'une table sur
+laquelle il y avait de quoi écrire. Puis il prit la
+plume et traça quelques mots sur une feuille de
+papier. Et, remettant ce papier au valet de chambre:&mdash;Chaque
+soir, dit-il, tu iras chez le chimiste
+du quartier et tu lui feras emplir ces deux
+flacons de la composition que je viens de prescrire,
+puis tu les verseras l'un après l'autre dans
+le bain de mylord. Le valet s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, est-ce que je ne pourrai
+pas sortir durant ces quinze jours?&mdash;Non, car à
+mesure que le traitement opérera, ton corps passera
+par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et tu
+seras hideux à voir. On te jetterait des pierres, si
+tu te montrais dans la rue. Shoking, soupira de
+nouveau,&mdash;Mais au moins, dit-il, je reviendrai
+blanc?&mdash;Comme neige.&mdash;Et mes cheveux?&mdash;Tes
+cheveux retourneront au roux, leur couleur
+naturelle.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris laissa Shoking au bain, et
+passa dans une pièce voisine, où il procéda, lui
+aussi, à une nouvelle toilette. Il se débarrassa
+de sa perruque de cheveux blancs, de son crâne
+plissé, et de tout ce qui constituait M. Simouns,
+pour redevenir ce gentleman de trente-six à trente-huit
+ans, à l'oeil bleu, au visage pâle et distingué,
+aux favoris châtain-clair, cet homme enfin d'une
+rare distinction que les dandys de Hyde Park
+avaient pris pour le gentilhomme russe amoureux
+de miss Ellen. Quand il fut ainsi métamorphosé,
+il revint dans la pièce où Shoking était
+toujours au bain.&mdash;Je viens te dire adieu, fit-il,
+et m'occuper de trouver au révérend une prison
+digne de lui, et plus sûre que la première.</p>
+
+<p>Shoking, à qui l'homme gris avait raconté la
+manière dont le révérend Peters Town était
+tombé en son pouvoir, ne put réprimer un éclat
+de rire. L'homme gris lui serra main, puis il
+s'enveloppa de son waterproof et quitta le cottage.
+Comme il avait renvoyé le fiacre qui les avait
+amenés, il descendit Heath-mount à pied, fumant
+son cigare, et du pas tranquille d'un bourgeois de
+Londres qui quitte le club après une partie de
+whist. Il rentra ainsi dans Londres, en moins
+d'une heure et demie, et quelque chose qui ressemblait
+à un rayon de jour commençait à percer
+le brouillard lorsqu'il arriva dans la cité.</p>
+
+<p>Une taverne qui avait une licence de nuit, était
+ouverte dans Farringdon street à peu près en face
+de l'imprimerie du <i>Times</i>. Comme l'homme gris
+n'avait pas eu le temps de manger depuis la veille
+au matin, il y entra, s'installa dans le box des
+gentlemen et se fit servir des sandwich et du vin
+de Porto. Son repas fini, il s'aperçut que le jour
+grandissait, et jetant une couronne sur le comfort
+il se remit en route, à petits pas, sans se
+presser, comme un homme qui roule de vastes
+projets dans sa tête.</p>
+
+<p>Le Black-Friars ou pont des Moines-Noirs est
+au bout de Farringdon street. L'homme gris le
+traversa et gagna ainsi la rive droite de la Tamise.
+Une fois là, il hâta tout à coup le pas. Sans doute
+il avait trouvé ce qu'il cherchait depuis son départ
+de Hampsteadt, c'est-à-dire l'endroit où il pourrait
+mettre le révérend Peters Town en sûreté et
+dans l'impossibilité de recouvrer sa liberté. Au
+lieu de s'enfoncer dans les ruelles sombres du
+Borough, l'homme gris remonta alors vers le
+Southwark. Et suivant toujours le bord de la Tamise,
+il se dirigea vers Queen's Élisabeth Tavern,
+l'établissement auprès duquel, le bateau dans
+lequel on avait enlevé le révérend, était retourné
+stationner. Au coup de sifflet qu'il fit entendre,
+un autre répondit, puis le bruit de deux avirons,
+et la barque vint chercher le maître.&mdash;As-tu fait
+ce que je t'ai commandé? dit l'hommage gris à
+l'Irlandais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai porté un panier de provisions à Harris.&mdash;Et
+le prisonnier.&mdash;Il se tenait tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Pousse au large. A bord de la
+péniche.</p>
+
+<p>La barque fila sur la Tamise encore chargée de
+brouillard, bien que le jour eût grandi; elle repassa
+sous le pont des Moines et le pont de Londres
+et mit le cap sur Rotherithe. Mais tout à coup
+l'homme gris poussa un cri d'étonnement et de
+stupeur. Il écarquillait vainement les yeux;
+vainement il cherchait la péniche du regard... La
+péniche avait disparu... et sans doute le révérend
+Peters Town avec elle!...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Où avait donc passé la péniche et avec elle le
+révérend Peters Town, que l'homme gris croyait
+si bien tenir en son pouvoir? Pour le savoir, il
+faut rétrograder de quelques heures, et pénétrer,
+bien avant le jour, dans une taverne de Rotherithe
+où se réunissait une population d'ouvriers des
+ports et des matelots, plus hideuse encore que
+celle qui se presse, la nuit, sur l'autre rive de la
+Tamise, dans les bouges du Wapping. Cette taverne
+avait un singulier nom, l'<i>hôtellerie de l'Ange</i>
+On y buvait, on s'y querellait, on y échangeait
+à toute heure des coups de poings et quelquefois
+des coups de couteau. Quand venait minuit, le
+landlord posait les volets à sa devanture et avait
+l'air de fermer boutique; mais les habitués ne s'en
+allaient pas pour cela. Quelquefois un policeman
+se montrait au bout de la rue, mais il avait bien
+soin de ne pas passer devant l'hôtel de l'Ange.
+Or, cette nuit-là, un homme entra en disant:&mdash;Si
+personne ne me paye à boire, ou si le landlord
+ne me fait pas crédit d'un verre de gin ou d'ale,
+je mourrai très-certainement de soif, car je n'ai
+pas un demi-penny dans ma poche.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! c'est Nichols, dit un matelot de commerce
+en levant la tête.&mdash;Oui, c'est moi, Robert,
+répondit Nichols, l'ancien associé de John le
+rough et de l'Écossais Mac Ferson, pour la capture
+du condamné à mort John Colden.&mdash;Tu as soif?
+dit le matelot.&mdash;Ma gorge est plus sèche que le
+four d'un pâtissier.</p>
+
+<p>&mdash;Et pas d'argent?&mdash;J'ai bu mon dernier
+shilling hier soir.&mdash;Viens t'asseoir ici, je t'invite,
+dit encore le matelot.</p>
+
+<p>Nichols ne se le fit pas répéter, et, sur un signe
+de Robert, une servante apporta un pot de bière
+brune.&mdash;Ça ne va donc pas? reprit celui-ci.&mdash;Non,
+dit Nichols.&mdash;Tu ne veux donc plus travailler
+aux docks?&mdash;Ah! dame! soupira Nichols,
+c'est l'ambition qui m'a perdu et pour avoir été
+trop gourmand...&mdash;Tu n'as plus de quoi manger?
+&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>Et Nichols fit à Robert le matelot, le récit de
+ses aventures et de ses mésaventures, c'est-à-dire
+du temps qu'il avait perdu à rechercher John
+Colden, alléché qu'il était par la prime annoncée.
+Le matelot, qui était un honnête garçon, haussa
+les épaules:&mdash;C'est des bêtises tout ça, dit-il.
+Veux-tu travailler? J'ai de l'ouvrage à te proposer.&mdash;Quel
+ouvrage? fit Nichols.&mdash;Cinquante
+shillings et la nourriture pour une semaine.&mdash;Plaît-il?
+fit Nichols.</p>
+
+<p>&mdash;Tel que tu me vois, dit le matelot, je suis
+venu ici pour embaucher quatre hommes. Si tu
+veux en être, c'est marché conclu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour quelle besogne? demanda Nichols.
+&mdash;Tout ce qu'il y a de plus simple et de plus
+honnête. Tu as navigué?&mdash;Dix ans.&mdash;Fort
+bien. Nous embarquons au point du jour.&mdash;Et
+où allons-nous?&mdash;A Boulogne, par la Tamise;
+nous allons conduire un convoi de chevaux pour
+le compte de master Manning, le marchand célèbre.</p>
+
+<p>A ce nom, Nichols tressaillit et se souvint de
+ses aventures sur la péniche.&mdash;Cela te va-t-il?
+insista le matelot.&mdash;Oui.&mdash;Eh bien! bois encore
+un coup. As-tu faim?&mdash;Oui, dit encore Nichols.</p>
+
+<p>Robert fit servir de la choucroute et du jambon
+à Nichols, qui se mit à dévorer. Une heure après
+ils quittaient le cabaret en compagnie de deux
+autres ouvriers des ports, comme Nichols, anciens
+matelots.&mdash;Les chevaux arriveront par le convoi
+de cinq heures du matin, à la gare de London-Bridge,
+dit alors Robert; et il faut que nous soyons
+à bord pour les recevoir. Mais il nous manque
+un matelot, où le prendre?&mdash;Bah! fit Nichols.
+Je gagerais tout ce qu'on voudra que nous allons
+le trouver à bord de la péniche.&mdash;Comment
+cela?&mdash;Il n'y a pas de nuit où quelque pauvre
+diable, qui ne sait où coucher, n'aille s'y réfugier.&mdash;Tiens,
+dit Robert, c'est une idée cela!</p>
+
+<p>Et ils se dirigèrent vers le bord de l'eau, et,
+un quart d'heure après, ils montaient à bord de
+la péniche. L'Irlandais Harris n'avait pas quitté
+son poste, seulement, il avait absorbé les provisions
+que lui avait apportées le batelier, il avait bu
+un pot de bière tout entier, et s'était endormi ensuite.
+Seulement il s'était couché tout de son
+long sur le panneau qui fermait la cale, au fond de
+laquelle le révérend Peters Town était prisonnier,
+et, si celui-ci avait essayé de sortir ou de briser le
+panneau, Harris se fût certainement éveillé.&mdash;Quand
+je te disais que nous trouverions notre affaire
+ici, s'écria Nichols en apparaissant, en haut
+de l'échelle qui plongeait dans les flancs de la
+péniche. Et, à la lueur du bout de chandelle allumé
+par Nichols, le matelot Robert et les deux
+autres compagnons aperçurent Harris l'Irlandais
+endormi.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXX</h3>
+<br>
+
+
+<p>La lumière éveilla Harris en sursaut. En un
+clin d'oeil il fut sur ses pieds et regarda les gens
+à qui il avait affaire. Harris, nous l'avons dit,
+était un véritable colosse et il était doué d'une
+force herculéenne. Mais il était en présence de
+quatre hommes, et quatre hommes viennent toujours
+à bout d'un seul. Mais Harris, en dépit de
+ses proportions gigantesques, était intelligent et
+possédait un grand sang-froid.&mdash;Que voulez-vous?
+dit-il.&mdash;Tiens, dit Nichols, c'est un Irlandais.&mdash;Et
+je m'en vante, fit Harris. Je vous demande ce
+que vous me voulez. Et il prit l'attitude d'un
+boxeur qui se met en défense. Mais le matelot
+Robert lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuadé
+que nous ne te voulons pas de mal, au contraire...
+et tu me parais homme à ne pas refuser
+cinquante shillings.&mdash;Cela dépend, dit froidement
+Harris.&mdash;Que faisais-tu ici?... demanda
+encore Robert. Harris avait les deux pieds sur le
+panneau de la cale, et il était par conséquent toujours
+maître de son prisonnier.&mdash;Et vous-même,
+répondit-il, qu'y venez-vous faire?...&mdash;Je suis
+le capitaine du bâtiment.&mdash;De cette péniche.&mdash;Oui.&mdash;Eh
+bien! dit Harris, excusez-moi, mais
+ne sachant où coucher...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement,
+il va falloir choisir, camarade.&mdash;Choisir
+quoi?&mdash;Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou être des
+nôtres, car nous allons partir. Harris tressaillit.&mdash;Avec
+la péniche?...&mdash;Et un convoi de chevaux.&mdash;Diable!
+pensa l'Irlandais, le maître n'avait pas prévu
+ça. Comment vais-je tirer le révérend de la cale?</p>
+
+<p>Robert ajouta:&mdash;Tu ne me parais pas riche.&mdash;Je
+suis pauvre comme tous les Irlandais, répondit
+fièrement Harris.&mdash;Mais tu ne refuses pas de
+gagner ta vie honnêtement.&mdash;Non, certes.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin d'un quatrième matelot. Nous
+allons à Boulogne et nous revenons. Tu seras
+nourri et tu auras cinquante shillings.&mdash;Mais
+fit Harris qui tenait à gagner du temps, avant de
+m'embarquer comme matelot, il faudrait savoir
+si j'ai navigué. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix
+ans de mer et j'ai été pilote-côtier.&mdash;Alors, tu
+tiendras la barre, fit Robert.</p>
+
+<p>Harris eut un frisson de joie à ces derniers mots.
+Une inspiration, rapide comme un éclair, traversa
+son esprit. Il était peu probable qu'on eût affaire
+dans la cale avant le départ, et l'épaisseur du
+panneau avait dû empêcher le révérend Peters
+Town d'entendre ce qui se disait dans l'entre-pont.</p>
+
+<p>Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer
+que la péniche était pleine d'Irlandais, il était
+présumable qu'il continuerait à se tenir tranquille.</p>
+
+<p>Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre,
+Harris était sûr de son plan, c'est-à-dire de la réalisation
+de cette idée qui venait de lui passer par
+l'esprit. Cette idée, comme on va le voir, était
+fort simple. Harris s'était dit:&mdash;Je connais la
+Tamise comme le quartier de Drury lane, où j'habite
+depuis quinze ans. Je sais qu'à l'embouchure
+du fleuve il y a des rochers à fleur d'eau, que les
+pilotes évitent avec soin. Je passerai au travers
+avec mon habileté merveilleuse, et je me gagnerai
+ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se
+défieront plus de moi. Mais, un peu plus loin, à
+un quart de lieue des côtes, il y a un autre récif;
+je gouvernerai droit dessus, et la péniche sombrera.
+Je suis assez bon nageur pour gagner la côte
+à la nage, et probablement mes compagnons en
+feront autant. Il n'y aura que le prêtre qui, enfermé
+à fond de cale, se noiera. Le maître m'avait
+commandé de le garder prisonnier; mais, à l'impossible
+nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout ce
+que je puis faire.</p>
+
+<p>Et dès lors, Harris parut accepter avec empressement
+les offres du matelot Robert. Les mâts,
+couchés sur le pont, furent redressés et gréés;
+puis on attendit le convoi de chevaux. Le convoi
+arriva un peu après six heures, et fut embarqué
+immédiatement. Les premiers rayons du jour perçaient
+le brouillard, lorsque Robert prenant le
+commandement de la péniche, ordonna l'appareillage,
+et bientôt après, la péniche, toutes voiles
+dehors; quitta le mouillage de Rotherithe et s'élança
+sur les flots de la Tamise. Une heure plus
+tard, Robert disait à Nichols, en lui montrant
+Harris qui tenait la barre:&mdash;Je crois que nous
+avons fait là une fière rencontre. C'est un matelot
+fini.&mdash;Oui, mais il me déplaît, murmura Nichols.
+Le révérend Peters Town était toujours à fond de
+cale et personne n'avait songé à y descendre.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Déjà la péniche avait passé devant Gravesend
+et approchait de l'embouchure de la Tamise; déjà
+Harris était sûr du triomphe, et le matelot Robert,
+embauché par M. Manning comme capitaine, s'extasiait
+sur son habileté à tenir la barre, lorsque
+Nichols, qui n'était pas un travailleur de premier
+ordre, se dit:&mdash;Je ne me suis pas encore reposé,
+je vais descendre dans l'entre-pont, et je dormirai
+un brin sur la paille, entre deux chevaux. Le
+hasard voulut que la place qu'il choisit pour son
+lit de repos fût tout auprès du panneau de la cale.
+&mdash;Hé! hé! dit-il, c'est pourtant là que j'avais enfermé
+Shoking, et que cet imbécile de Mac Ferson
+l'a laissé échapper.</p>
+
+<p>Et faisant cette réflexion, il se souvint que dans
+la cale, il devait y avoir un amas de paille, et qu'il
+y serait mieux, et plus confortablement encore
+que dans l'entre-pont. Il ouvrit donc le panneau
+et se laissa glisser dans les ténèbres. Mais ses
+pieds, au lieu de toucher le sol, heurtèrent un
+corps mou, et, tout aussitôt, il entendit une sorte
+de gémissement.&mdash;Par Saint-George! s'écria-t-il,
+il y a quelqu'un ici!&mdash;Oui, répondit une voix,
+il y a quelqu'un qui fera la fortune de celui qui
+lui viendra en aide. Nichols était un homme de
+sang-froid. Il frotta une allumette sur son pantalon
+en guenilles; la flamme pétilla et il aperçut alors
+le révérend garrotté et couché sur le dos.&mdash;Un
+prêtre? murmura-t-il, aussi vrai que je me nomme
+Nichols.&mdash;Nichols! s'exclama le révérend, tu te
+nommes Nichols? Tu as connu John le rough?&mdash;C'était
+mon ami.&mdash;Alors, dit le révérend, c'est
+toi qui recherchais John Colden.&mdash;Oui, dit encore
+Nichols.</p>
+
+<p>Peters Town comprit que le ciel ou plutôt l'enfer
+lui envoyait un secours.&mdash;Nichols, dit-il, si
+tu me délivres, tu auras deux cents livres demain.
+&mdash;Deux cents livres!&mdash;Oui, c'est l'homme gris et
+ces abominables Irlandais qui m'ont enfermé ici.</p>
+
+<p>Nichols s'empressa de débarrasser le révérend
+de ses liens.&mdash;Oui, certes, dit-il, je veux vous
+délivrer, mais comment? Il y avait un homme qui
+vous gardait à bord de la péniche.&mdash;Oui, un
+Irlandais appelé Harris.&mdash;C'est lui qui tient la
+barre, dit Nichols, et certainement il aura assez
+d'ascendant sur les autres pour vous retenir ici.</p>
+
+<p>Puis Nichols eut une inspiration:&mdash;Savez-vous
+nager? dit-il,&mdash;Un peu.&mdash;Alors je vous
+délivrerai et je vous sauverai. Ne bougez pas,
+tenez-vous tranquille et comptez sur moi.</p>
+
+<p>Nichols regrimpa dans l'entre-pont et ferma le
+panneau. Une seconde après il était sur le pont.
+La péniche venait d'entrer dans cette partie de la
+Tamise qui, voisine de l'embouchure, est souvent,
+en hiver, chargée de brumes épaisses. Harris tenait
+toujours la barre.&mdash;Il ne quittera pas son
+poste en ce moment, pensa Nichols. Et il sonda
+du regard l'épaisseur de la brume qui masquait les
+côtes.</p>
+
+<p>La péniche était à peu près en face de Stanford.
+Nichols redescendit dans l'entre-pont, souleva de
+nouveau le panneau de la cale et dit au révérend
+qu'il avait débarrassé de ses liens:&mdash;Vite!
+montez! Peters Town se hissa dans l'entre-pont.
+&mdash;Otez vos habits et vos souliers, dit encore Nichols.
+Le révérend obéit. Alors Nichols ouvrit un
+sabord.&mdash;Si les forces vous manquent, dit-il, je
+vous soutiendrai. Ne craignez rien, j'ai sauvé plus
+d'un homme qui se noyait. Et il poussa le révérend,
+qui sauta résolument à l'eau. Puis Nichols
+s'élança après lui dans la Tamise. La brume était
+si épaisse que ceux qui étaient sur le pont n'entendirent
+qu'un bruit sourd. Mais ils ne virent
+rien...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Quinze jours s'étaient écoulés depuis le jour
+où l'homme gris stupéfait, constatait la disparition
+de la péniche et du révérend, et où celui-ci s'était
+sauvé à la nage en compagnie du rough Nichols.
+Pendant ces quinze jours bien des événements
+avaient eu lieu. D'abord Shoking était redevenu
+blanc; ensuite on avait instruit deux procès criminels,
+celui de John le rough, le meurtrier de
+Paddy et celui de mistress Fanoche, la nourrisseuse
+d'enfants. John avait été pendu la veille
+devant la prison de Horsemonger. L'exécution de
+mistress Fanoche était pour ce jour-là même où
+nous retrouvons Shoking et l'homme gris. Il était
+six heures du matin, nuit encore par conséquent;
+et une pluie fine se dégageait du brouillard.</p>
+
+<p>Cependant grande était l'agitation dans la cité.
+Aux environs de Newgate street et d'Old Bailey,
+immense la foule, et il fallait jouer des coudes pour
+se frayer un passage au travers de ce monde avide
+de spectacles sanglants et d'émotions. Tous les public-houses
+étaient ouverts et pleins de buveurs.
+Il y en avait même un au coin d'Old-Bailey dont
+le publican avait loué toutes les fenêtres à des
+lords, à des gentlemen et à des ladies. Les fenêtres
+se louent, à Londres, pour une exécution,
+comme à Paris une stalle d'Opéra. Or, parmi les
+gens élégants qui venaient dans cette maison dont
+nous parlons, assister au supplice de mistress Fanoche
+se trouvait une élégante personne dont le
+visage était couvert d'un voile épais, mais dont la
+taille svelte annonçait la jeunesse, et les cheveux
+luxuriants, la beauté. Elle avait loué pour elle et
+sa femme de chambre, une croisée tout entière à
+l'étage au-dessus du public-house, et elle était arrivée
+à quatre heures du matin, alors que la foule
+encore clair-semée, permettait aux voitures d'approcher.</p>
+
+<p>Le premier étage, dont le public-house proprement
+dit composait le rez-de-chaussée, était destiné
+à des meetings et des repas de corps. Aussi
+était-ce une longue et vaste salle percée de dix
+croisées donnant toutes sur Old Bailey; or, cette
+salle était pleine lorsque six heures sonnèrent.</p>
+
+<p>La femme au voile épais et sa camérière étaient
+donc à leur fenêtre et assistaient avec un empressement
+et une curiosité dignes en tous points du
+peuple anglais, à la construction de l'échafaud.
+Toutes les fenêtres louées étaient occupées, sauf
+une seule. Il avait suffi cependant de placer dessus
+une pancarte annonçant qu'elle avait un locataire,
+pour que personne ne songeât à s'en emparer.
+Or, la femme au voile épais occupait précisément
+la croisée voisine. De temps en temps
+elle tournait à demi la tête vers la porte de la salle.
+On eût dit qu'elle était plus curieuse de savoir à
+qui cette fenêtre appartenait pour une heure, qu'elle
+n'était friande du sinistre spectacle qu'on préparait
+sur la petite place triangulaire d'Old-Bailey.</p>
+
+<p>Enfin, nous l'avons dit, six heures sonnèrent.
+Presque aussitôt deux nouvelles personnes entrèrent
+dans la salle. Il y eut parmi celles qui s'y
+trouvaient déjà un moment d'étonnement et presque
+un mouvement de curiosité. Ces deux personnes
+étaient des gens du peuple, un homme
+encore jeune, un autre plus vieux, de véritables
+roughs en guenilles et qui venaient, de par la
+toute-puissance de la liberté anglaise, s'asseoir,
+pour leur argent, au milieu de ces gentlemen et
+de ces ladies. Quelques-unes de ces dernières laissèrent
+même échapper un geste de répugnance.</p>
+
+<p>Une seule personne ne broncha point, c'était la
+femme au voile épais. Or, ces deux nouveaux venus
+qui avaient sans doute donné plus d'un coup
+de poing pour se frayer un passage à travers la
+foule qui encombrait les abords de Newgate, n'étaient
+autres que Shoking et l'homme gris. Ce
+dernier était venu, dans la journée précédente,
+vêtu en gentleman et avait loué sa fenêtre, puis il
+avait parcouru des yeux la liste que lui avait présentée
+le publican et qui contenait les noms des
+personnes qui avaient déjà loué des fenêtres. Un
+de ces noms l'avait fait tressaillir et il n'avait pu
+s'empêcher de murmurer:&mdash;Enfin, je vais donc
+la retrouver quelque part. Or donc, l'homme gris
+et Shoking, qui avaient eu leurs raisons sans
+doute pour se vêtir ainsi, venaient de faire leur
+apparition, au moment même où l'échafaud était
+dressé. Les aides de Calcraff allaient et venaient
+à l'entour, portant des torches, et sur la plate-forme
+on aurait pu voir le pauvre Jefferies plus
+pâle encore qu'à l'ordinaire. La femme au voile
+s'était penchée au dehors. L'homme gris en fit autant.
+Tout à coup la lueur d'une torche éclaira
+son visage une seconde et la femme au voile
+étouffa un cri de surprise: alors l'homme gris
+s'approcha et avec une courtoisie que ses haillons
+semblaient vouloir démentir.&mdash;Ne serait-ce pas
+à miss Ellen Palmure que j'aurais l'honneur de
+parler?</p>
+
+<p>&mdash;Silence! murmura-t-elle d'une voix émue.
+En voyant le prétendu rough s'approcher de
+cette élégante personne, les ladies et les gentlemen
+croyaient deviner la vérité. Le rough n'était
+autre qu'un excentrique gentleman empruntant
+au peuple anglais ses haillons pour mieux
+voir à son aise pendre mistress Fanoche la nourrisseuse
+d'enfants. Et l'homme gris et miss Ellen
+causèrent dès lors familièrement et personne ne
+fit plus attention à eux.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Que disaient donc entre eux miss Ellen et
+l'homme gris? Dès les premiers mots, l'entretien
+avait pris une tournure tout à fait distinguée et
+même chevaleresque. Cet homme en guenilles
+s'était approché de la patricienne en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais sûr, miss Ellen, de vous trouver ici.
+Miss Ellen eut un dernier éclair dans les yeux,
+puis elle tendit sa main à l'anglaise à son ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous douter, fit-elle, que je vinsse à
+votre triomphe?&mdash;Ah! c'est juste, dit-il en souriant.&mdash;Vous
+êtes la cause de la mort de cette
+pauvre nourrisseuse d'enfants, hein?&mdash;Mon
+Dieu! répliqua-t-il en souriant toujours, puisque
+j'ai usurpé un bout du rôle de la Providence, il
+faut bien que je le joue en conscience.&mdash;Voyons
+n'a-t-elle pas mérité la mort? et toutes les innocentes
+créatures qu'elle a martyrisées n'ont-elles
+par le droit d'être vengées?&mdash;Incontestablement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien longtemps que je n'ai eu l'honneur
+de vous rencontrer, miss Ellen.&mdash;Quinze
+jours au moins, cher.&mdash;Me haïssez-vous toujours?&mdash;Plus
+que jamais.</p>
+
+<p>L'homme gris tenait toujours dans sa main la
+main de miss Ellen, et il lui sembla que cette
+main tremblait légèrement.&mdash;Ah! vraiment, fit-il,
+vous me haïssez?&mdash;De toute mon âme.&mdash;Tant
+mieux!... l'heure approche.&mdash;L'heure où
+je vous aimerai?&mdash;Oui. Elle ne répondit pas;
+mais quelque chose comme un soupir souleva sa
+poitrine. Puis comme si elle eût voulut se donner
+une contenance, elle regarda l'heure à sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons sept ou huit minutes encore,
+dit-elle, me permettez-vous une question?&mdash;Parlez,
+miss Ellen.&mdash;Vous avez donc mis mon
+cher petit cousin en sûreté?</p>
+
+<p>&mdash;Oui certes, et je puis vous donner de ses
+nouvelles, il est en France, dans une pension où
+on l'élève et où on en fera un homme. Vous verrez,
+miss Ellen. Quand il en sera temps, l'Irlande
+aura en lui un chef digne d'elle. Il tenait toujours
+la main de miss Ellen et cette main continuait à
+trembler.&mdash;Monsieur, reprit-elle, puisque vous
+m'avez donné des nouvelles de Raph, pourriez-vous
+me dire ce que vous avez fait du révérend
+Peters Town!</p>
+
+<p>L'homme gris tressaillit; son regard pesa sur
+miss Ellen comme s'il eût voulu descendre au
+fond de son âme, en scruter les pensées les plus
+secrètes et mettre sa sincérité à la torture.&mdash;Vous
+ne le savez donc pas! dit-il enfin, voyant que
+miss Ellen continuait à le regarder avec curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis le jour où vous m'êtes apparu sous
+le nom de M. Simouns, je ne l'ai plus revu, dit-elle.
+Pour la première fois, peut-être, cet homme
+qui savait lire au fond des coeurs, se trompa. Il
+crut que miss Ellen disait vrai. Miss Ellen dit-il,
+j'ai enlevé le révérend comme j'avais
+fait de l'enfant, et cela le même soir. Je l'ai
+enfermé à bord de la péniche <i>Manning</i>, sous
+la garde d'un géant appelé Harris. Malheureusement
+on a eu besoin de la péniche pour
+transporter des chevaux en France. Alors Harris
+n'a pas trouvé d'autre moyen de conserver
+son prisonnier que d'accepter à bord le rôle de
+pilote. Miss Ellen paraissait écouter l'homme
+gris avec avidité. Celui-ci continua.&mdash;La péniche
+a pris le large et descendu la Tamise. A
+Hampsteadt, un brouillard épais couvrait le
+fleuve, mais ce brouillard servait les projets
+d'Harris. Cependant, à un certain moment, il a
+entendu comme le bruit de deux corps qui tombent
+à l'eau, et il a soupçonné qu'un des hommes
+de l'équipage avait délivré le révérend qui était
+enfermé dans la cale et que tous deux s'étaient
+sauvés par un sabord. Mais, comme il ne pouvait
+quitter la barre, il lui a été impossible de vérifier
+le fait. Alors il a donné suite à son projet.&mdash;Ah! il
+avait un projet!&mdash;Oui. Une fois en pleine mer
+il a dirigé la péniche sur un écueil, et elle a sombré.
+La brune était si épaisse que Harris, qui
+s'est sauvé à la nage, n'a pu savoir si ses compagnons
+s'étaient tous noyés. Mais nous avons tout
+lieu d'espérer que le révérend...</p>
+
+<p>L'homme gris fut interrompu par une immense
+clameur de la foule. Mistress Fanoche venait
+d'apparaître sur l'échafaud. Elle criait et pleurait,
+et se débattait aux mains des aides de Calcraff.</p>
+
+<p>Ce fut rapide comme l'éclair. Le bonnet noir
+s'enfonça sur ses yeux, la trappe joua... Mistress
+Fanoche se balança dans l'espace.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris entraîna miss Ellen loin de
+la croisée.&mdash;Eh bien! dit-il.&mdash;Oh! fit-elle avec
+une émotion qui le fit tressaillir, vous êtes un
+homme terrible... je vous hais, mais je vous admire...
+Et elle voulut s'esquiver au milieu de
+cette foule de curieux qui avait envahi la salle du
+public-house. Mais il la retint.&mdash;Je voudrais
+vous voir, dit-il, donnez-moi un rendez-vous!&mdash;Oseriez-vous
+donc y venir!&mdash;Oui, car vous allez
+m'aimer, si vous ne m'aimez déjà.&mdash;Eh bien!
+fit-elle, avec une voix qui tremblait d'émotion,
+si vous l'osez, venez dans le souterrain qui vous a
+servi à pénétrer une fois chez moi.&mdash;Quand!&mdash;Demain.&mdash;A
+quelle heure!&mdash;Minuit.&mdash;J'y
+serai. Et l'homme gris la salua et fit signe à Shoking
+de le suivre.</p>
+
+<p>Le lendemain, en effet, un peu avant minuit,
+une barque se détacha de la rive droite de la
+Tamise et glissa silencieusement dans le brouillard.
+Deux hommes la montaient: Shoking et
+l'homme gris. Shoking assis à l'avant, maniait
+les deux avirons. Debout, à l'arrière, l'homme
+gris, tête nue, enveloppé dans un manteau couleur
+de muraille, paraissait absorbé par une rêverie
+profonde. La barque descendait au fil de
+l'eau et le brouillard était si épais que les réverbères
+du pont de Westminster apparaissaient,
+dans l'éloignement, comme des charbons couverts
+de cendres. Shoking soupirait de temps à autre.
+Tout à coup, et comme ils approchaient du pont.
+il dit vivement:&mdash;Maître, c'est donc bien vrai?
+Vous allez à ce rendez-vous?</p>
+
+<p>Cette question directe arracha l'homme gris
+à sa contemplation.&mdash;Sans doute, dit-il. Shoking
+eut un nouveau soupir.&mdash;A votre place, murmura-t-il,
+je sais bien ce que je ferais.&mdash;Que
+ferais-tu?&mdash;Je n'irais pas.&mdash;Ah! et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je craindrais un piége. Un sourire passa sur
+les lèvres de l'homme gris, mais il ne répondit
+pas. Shoking ne se tint pas pour battu.&mdash;Qu'est-ce
+que vous voulez! dit-il, on n'est pas maître
+de ses pressentiments.&mdash;Ah! tu as des pressentiments?&mdash;Oui,
+maître.&mdash;Quels sont-ils?&mdash;J'ai
+l'idée que si vous allez plus loin...&mdash;Eh
+bien?&mdash;Il vous arrivera malheur.</p>
+
+<p>L'homme gris haussa les épaules; puis il tira
+sa montre, et en approcha son cigare, dont il se
+fit un flambeau pour voir l'heure.&mdash;Minuit moins
+un quart, dit-il. Au lieu de bavarder, ami Shoking,
+fais-moi le plaisir de nager plus vigoureusement.
+Il ne faut pas faire attendre miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez à donc l'amour de cette vipère?
+&mdash;Oui. Shoking leva les yeux aux ciel, et il eut
+un regard qui voulait dire:&mdash;Pardonnez-lui,
+mon Dieu! mais l'amour le rend aveugle. Ce n'est
+pas miss Ellen qui l'aime, c'est lui qui est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Hâte-toi! dit brusquement l'homme gris,
+comme s'il eût deviné les secrètes pensées de
+Shoking.</p>
+
+<p>Shoking se mit alors à frapper l'eau de ses
+deux avirons avec une sorte de rage, et comme
+s'il eût eu hâte à quelque tragique dénoûment.
+L'homme gris était retombé dans sa rêverie. La
+barque rasa les murs du Parlement, passa sous
+la dernière arche du pont, du côté de la rive gauche,
+puis vint stopper à ce même endroit où elle
+s'était arrêtée déjà, cette nuit-là où l'homme gris
+avait pénétré dans l'hôtel Palmure par le souterrain.
+La Tamise avait grossi et l'homme gris
+fit cette remarque, qu'à la marée haute l'eau monterait
+jusqu'à l'orifice du souterrain. Shoking,
+désespérant d'arrêter son maître, avait saisi l'anneau
+de fer enfoncé dans une des pierres de la
+digue. Puis, au moyen d'une corde, il y avait
+fixé la barque de telle sorte que l'homme gris
+pouvait atteindre l'entrée du boyau en se haussant
+sur le banc où tout à l'heure il était assis
+avec Shoking.&mdash;Tu vas m'attendre, dit-il.&mdash;Ainsi,
+maître, dit Shoking, tentant un dernier
+effort, vous ne me croyez pas?&mdash;Non.&mdash;Vous
+croyez à l'amour de miss Ellen?&mdash;J'en serai sûr
+dans une heure.</p>
+
+<p>Shoking leva un dernier regard vers le ciel nuageux,
+comme pour le prendre à témoin de la folie
+de son maître.&mdash;Avez-vous vos pistolets, au
+moins? dit-il encore.&mdash;Non.&mdash;Votre poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.&mdash;Mais c'est de la folie! s'écria
+Shoking au désespoir.&mdash;Imbécile! dit
+l'homme gris, où as-tu vu qu'on allait armé à
+un rendez-vous d'amour? En même temps, il saisit
+à deux mains la pierre qui servait d'entablement
+à l'orifice du souterrain, se hissa lestement
+dessus et dit:&mdash;Attends-moi! Puis, Shoking le
+vit disparaître et se trouva seul...&mdash;Oh! j'ai
+peur... j'ai peur... murmura-t-il alors.</p>
+
+
+<p>[Note du transcripteur: Il n'y a pas de chapitre XXXIV dans la version originale.]</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Shoking avait peur... Non pour lui, à cette
+heure, bien que nous ayons pu voir que Shoking
+tenait assez à la vie et n'en faisait nullement fi;
+mais il s'oubliait, en ce moment, pour ne songer
+qu'à l'homme gris. Or, cela tenait peut-être à ce
+que Shoking n'ayant jamais été ni beau ni riche,
+ne s'était pas par conséquent jamais trouvé l'enfant
+gâté du beau sexe, mais il ne croyait guère
+à l'amour et estimait que la femme n'a d'autre
+mission sérieuse en ce monde que de tromper
+l'homme du soir au matin. Et quand il fut seul
+dans la barque. Shoking soupira de plus belle et
+se dit:&mdash;Décidément, il n'y a pas d'homme
+complétement fort. Chacun a sa faiblesse, et mon
+pauvre maître, l'homme gris a la sienne. Il croit
+à l'amour! Moi j'ai dans l'idée qu'il va donner tête
+baissée dans un piége que lui a tendu ce diable
+en jupons qui nous a déjà joué tant de mauvais
+tours... Et je n'ai plus qu'un espoir, c'est qu'une
+fois dans le piége, il s'en tirera.</p>
+
+<p>Ceci n'était pas, au demeurant, trop mal raisonné,
+attendu que si Shoking croyait au piége,
+il n'abandonnait pas sa foi robuste dans les ressources
+prodigieuses de l'homme gris. Il y avait
+bien un quart d'heure que celui-ci était entré dans
+le souterrain. Les suppositions les plus épouvantables
+s'étaient tout à coup présentées à l'esprit
+troublé de Shoking. D'abord il avait cru qu'on
+allait assassiner l'homme gris, et qu'il entendrait
+ses cris d'agonie; puis il s'était imaginé que le souterrain
+était plein de barils poudre et qu'on allait
+le faire sauter, puis encore une foule d'autres dénoûments
+tragiques. Mais rien de tout cela n'arrivait,
+et le plus grand calme paraissait régner
+dans le souterrain. Cependant tout à coup, un
+bruit frappa l'oreille inquiète de Shoking. Ce
+bruit ne venait pas du souterrain, mais bien du
+milieu de la Tamise, et c'était un bruit d'avirons
+frappant l'eau avec une cadence et une régularité
+parfaite. Shoking se dit:&mdash;Ce sont des mariniers
+ou des pêcheurs, ou peut-être même des agents
+de police du bateau le <i>Royalist</i>. Tenons-nous
+tranquille, ils ne me verront pas. Le bruit cependant,
+devenait plus distinct et la barque paraissait
+approcher de plus en plus, viendrait raser la berge
+au point de se trouver bord à bord avec celle de
+Shoking.</p>
+
+<p>Cependant elle se rapprochait de minute en
+minute. Shoking ne la voyait pas encore, mais il
+entendait un murmure confus de voix se mêler au
+bruit des avirons. Enfin, tout à coup, elle déchira
+le brouillard et apparut aux yeux de Shoking.
+Alors celui-ci se coucha à plat ventre dans le canot.
+Mais la barque gouvernait droit sur lui. Une
+vague inquiétude s'empara alors de Shoking. Il y
+avait trois hommes dedans: un qui se tenait debout
+à l'arrière; deux autres qui nageaient. La
+nuit était noire, on le sait; mais si Shoking ne
+pouvait voir le visage de ces trois hommes, il entendit
+tout à coup une voix qui le fit tressaillir.
+Cette voix, il l'avait entendue déjà; et cependant,
+il ne pouvait dire encore quel était l'homme à qui
+elle appartenait.&mdash;Oui, disait-elle, c'est pour
+demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va bien à Newgate, répondit une autre
+voix, celle du second batelier sans doute, mais qui
+était tout à fait inconnue à Shoking.&mdash;Hier, on
+a pendu la nourrisseuse. Demain...&mdash;Demain,
+reprit la première voix, ce sera le tour de ce pauvre
+John.</p>
+
+<p>Cette fois, un souvenir traversa le cerveau de
+Shoking. Il savait enfin quelle était cette voix.
+C'était la voix de Nichols. Et la barque avançait
+toujours, et l'épouvante s'empara de Shoking, qui
+n'osait bouger et se disait:&mdash;S'ils me reconnaissent,
+je suis perdu!</p>
+
+<p>En effet, en ce moment-là, Shoking se repentait
+amèrement d'avoir quitté cette bonne peau noire
+dans laquelle l'homme gris l'avait fait entrer. Tout
+à coup Nichols et son compagnon donnèrent un
+dernier coup d'aviron et la barque vint heurter
+le canot de Shoking, qui se redressa éperdu, tant
+la secousse avait été violente!...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>En se redressant, Shoking avait obéi à une inspiration.
+Oubliant l'homme gris pour ne songer
+qu'à sa propre conservation, il avait voulu se
+jeter à l'eau et se sauver à la nage. Cela eût été
+facile peut-être, en admettant que la barque de
+Nichols eût heurté la sienne par hasard. Il était
+évident qu'alors Shoking avait le temps de se
+précipiter dans la rivière avant qu'on l'eut reconnu.
+Mais, hélas! le hasard n'était pour rien
+dans cette rencontre, comme on le va voir. A peine
+Shoking était-il debout que Nichols sauta dans le
+canot et prit le malheureux à la gorge. Shoking
+jeta un cri et voulut se débattre.&mdash;Me reconnais-tu,
+dit Nichols!</p>
+
+<p>Shoking se débattit encore; mais alors, l'homme
+qui se tenait debout dans la barque, dit d'une
+voix impérieuse:&mdash;Garrottez-moi ce drôle... Et
+Shoking reconnut la voix du révérend Peters
+Town, comme il avait reconnu celle de Nichols.
+&mdash;S'il crie, tue-le! dit encore le prêtre.&mdash;Les
+morts reviennent, pensa Shoking, dont les cheveux
+se hérissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es cause de la mort de John qu'on va
+pendre demain matin, dit Nichols, mais tu auras
+ton compte tout à l'heure.&mdash;Grâce! balbutia
+Shoking.&mdash;Vous ferez de ce garçon ce que vous
+voudrez plus tard, dit le révérend. Pour le moment,
+contentez-vous de le réduire à l'impuissance.</p>
+
+<p>Nichols était assisté d'un solide gaillard. Tous
+deux se jetèrent sur Shoking, le renversèrent, et
+en un tour de main il fut garrotté et on lui mit un
+mouchoir dans la bouche pour l'empêcher de
+crier.&mdash;Maintenant, dit le révérend, poussez
+votre barque jusque sous l'escalier du pont de
+Westminster. On m'attend chez lord Palmure.
+Nichols et son compagnon repassèrent dans la
+barque, laissant Shoking dans le canot. Bien qu'il
+fût réduit à une impuissance complète, Shoking
+reprit courage en les voyant s'éloigner. Un moment
+même il espéra que l'homme gris reviendrait
+assez à temps pour le délivrer. Mais son
+espérance fut encore déçue. En trois coups d'aviron
+la barque de Nichols alla heurter la première
+marche de l'escalier du pont de Westminster.
+Alors le révérend quitta la barque, et la Tamise,
+portant sa voix comme un écho, Shoking l'entendit
+qui disait:&mdash;Vous savez ce que vous avez
+à faire à présent?&mdash;Oui, Votre Honneur, répondit
+Nichols.</p>
+
+<p>Shoking, qui était parvenu à soulever sa tête
+jusqu'au niveau du bordage de son canot, vit alors
+le révérend mettre le pied sur l'escalier et monter
+rapidement, tandis que la barque virait de bord
+et revenait en droite ligne sur le canot.&mdash;Ah!
+pensait Shoking éperdu, c'est pourtant le maître
+qui l'a voulu. Du moment où le révérend n'est
+pas noyé, et où on l'attend chez lord Palmure,
+c'est que l'homme gris est tombé dans un piége.
+Il est perdu, et moi aussi. Nichols revint et son
+compagnon et lui passèrent de nouveau dans le
+canot. Seulement, ils avaient chacun à la main un
+instrument dont Shoking ne put tout d'abord
+définir la nature et la destination, mais qui ressemblait
+à un énorme bâton.&mdash;Ah! ah! mon
+camarade, ricana Nichols, tu as voulu nous jouer
+des tours, au révérend Peters Town et à moi. Eh
+bien! tu verras tout à l'heure, ce qu'il en coûte.</p>
+
+<p>En même temps, il brandit l'instrument qu'il
+avait à la main et Shoking entendit un bruit sourd.
+Cet instrument, qui n'était autre qu'un pieu en
+fer venait de heurter la pierre qui servait d'entablement
+à l'orifice du souterrain.&mdash;A la besogne!
+répéta le compagnon de Nichols. Et tous deux se
+mirent à attaquer vigoureusement les pierres de
+la digue. Alors Shoking domina sa propre épouvante
+pour ne plus songer qu'au maître. Il avait
+compris!...</p>
+
+<p>Nichols et l'homme qui était avec lui attaquaient
+la digue de façon à élargir la brèche du souterrain
+jusque au-dessous du niveau de l'eau; et l'eau se
+précipiterait alors dans le souterrain... Et l'homme
+gris serait noyé!... Et l'âme de Shoking s'éleva
+tout à coup jusqu'aux attitudes de la prière,
+et ses lèvres murmurèrent:&mdash;Mon Dieu! mon
+Dieu! vous qui protégez l'Irlande, ne nous sauverez-vous
+donc point?</p>
+
+<p>Mais Nichols et son compagnon continuaient
+leur besogne; les pierres se détachaient une à une,
+et tout à coup le canot dans lequel Shoking était
+couché fut pris et agité comme par un tourbillon.
+La Tamise se précipitait en bouillonnant dans le
+boyau souterrain, où l'homme gris était allé, follement
+à un rendez-vous d'amour...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Suivons maintenant l'homme gris que Shoking
+avait en vain essayé de retenir. L'homme gris, sans
+armes, ayant même laissé son manteau dans le
+canot était résolument entré dans ce souterrain
+qui passait sous une partie de Belgrave square et
+aboutissait à l'hôtel Palmure. Si on se souvient
+de la promenade nocturne que miss Ellen, son
+père et Paddy, qui portait un flambeau, avaient
+faite quelques jours auparavant, on se rappellera
+la conformation exacte du souterrain. Si on le
+suivait en partant du côté de la rivière, on trouvait
+un plan incliné qui montait légèrement jusqu'à
+cette salle ronde dans laquelle descendait,
+comme un puisard, l'escalier qui prenait naissance
+derrière le mur du cabinet de lord Palmure. Cette
+salle ronde, entièrement taillée dans le roc et la
+pierre, avait dû, comme lord Palmure, l'avait
+expliqué à sa fille, servir de lieu de réunion aux
+partisans du roi Charles Ier, alors qu'ils travaillaient
+à le sauver. Il s'y trouvait trois issues:
+l'une, qui était la continuation du souterrain
+jusqu'à la Tamise, l'autre, qui menait à l'escalier,
+et une troisième, qui avait été murée, mais dont
+on apercevait parfaitement encore l'ouverture par
+les joints des pierres rapportées en forme de
+cintre. L'homme gris fit d'abord quelques pas
+dans les ténèbres; puis, comme il avançait toujours,
+un rayon de lumière le frappa au visage.</p>
+
+<p>Le souterrain, on s'en souvient sans doute,
+décrivait une courbe légère tout en montant, et
+cela expliquait pourquoi l'homme gris avait d'abord
+marché dans l'obscurité.&mdash;Elle m'attend!
+se dit-il. Et il doubla le pas. A mesure qu'elle
+avançait, la lumière devenait plus vive, mais elle
+était sans rayons; on eût dit la clarté de la lune
+par une belle nuit d'été, sur les collines de quelque
+pays méridional. L'homme gris avançait
+toujours. Tout à coup, il s'arrêta, un peu étonné,
+et comme ébloui. Il était au seuil de la salle
+ronde; mais de la salle ronde métamorphosée par
+la baguette de quelque fée invisible. Ce n'était
+plus un souterrain, c'était un boudoir. Un boudoir
+éclairé par une lampe à globe dépoli, tendu d'étoffes
+de soie aux couleurs harmonieuses, jonché
+d'un épais tapis, garni de meubles élégants. Miss
+Ellen avait, en une nuit et une journée, converti
+ce lieu mystérieux en une petite salle au demi-jour
+voluptueux, et telle que l'homme le plus
+épris aurait pu la rêver pour y recevoir son idole.
+Un sourire lui vint aux lèvres, et il entra dans le
+boudoir improvisé.&mdash;J'arrive le premier, se dit-il.
+En effet, la salle était vide encore. Mais
+l'homme gris avait fait quelques pas à peine, que
+miss Ellen parut. Elle avait mis une robe de
+velours noir qui rehaussait encore l'éclat de ses
+épaules blanches et de ses bras nus. Sa luxuriante
+chevelure dénouée retombait en boucles
+confuses des deux côtés de son col de cygne.
+Elle vint à l'homme gris et lui dit en lui tendant
+la main:&mdash;C'est bien. Vous êtes exact. Et elle
+se pelotonna comme une belle tigresse au fond
+d'une ottomane, lui indiqua un siége auprès
+d'elle, et dit encore:&mdash;M'aimez-vous toujours,
+monsieur.&mdash;Comme vous m'aimez, répondit-il.
+Et il se mit à genoux devant elle et se mit à lui
+parler cette langue éloquente et séductrice de la
+passion, qu'on ne parle que de l'autre côté du
+détroit, c'est-à-dire en France et en Italie, et que
+les Anglais ignoreront toujours. Mais soudain,
+miss Ellen l'interrompit par un éclat de rire.&mdash;Oh!
+fou que vous êtes! dit-elle. Il se releva lentement,
+mais sans surprise.&mdash;En vérité! dit-il,
+vous trouvez que je suis fou?&mdash;Oui, fou et niais.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? et pourquoi?&mdash;Mais parce que,
+fit-elle d'une voix qui devint sifflante et moqueuse,
+tandis qu'un regard plein de haine jaillissait de
+ses yeux, parce que vous avez pu croire un seul
+instant que je vous aimerais....&mdash;Je le crois encore,
+dit-il. Et il lui prit la main et y posa ses
+lèvres. Miss Ellen avait maintenant un rire de
+damnée:&mdash;Savez-vous, fit-elle, que vous êtes
+tombé dans un piége?&mdash;Ah! dit-il.&mdash;Un piége
+d'où l'Irlande entière ne saurait vous tirer. Je
+vous ai pourtant prévenu, dit-elle encore, je vous
+ai dit hier: prenez garde! oserez-vous donc venir?&mdash;C'est
+vrai, dit froidement l'homme gris, et je
+suis venu.</p>
+
+<p>Elle montra du doigt la porte de l'escalier.&mdash;Tenez,
+dit-elle, la maison de mon père et cet escalier
+sont pleins de policemen et de soldats.&mdash;En
+vérité! fit-il avec calme.&mdash;Et peut-être, continua-t-elle,
+pensez-vous qu'il vous sera facile de vouen
+aller par là.... Et elle désignait l'entrée du
+souterrain qui descendait à la Tamise. L'homme
+gris ne répondit pas. En ce moment on entendit
+un bruit sourd qui ressemblait au roulement
+lointain du tonnerre.&mdash;Entendez-vous ce bruit
+dit encore miss Ellen.&mdash;Oui, dit l'homme gris,
+c'est le fleuve qui entre dans le souterrain et qui
+va monter lentement jusqu'ici, de telle sorte qu'il
+me reste à choisir: ou me noyer, ou me livrer
+aux policemen....&mdash;Ah! vous savez cela? dit-elle
+avec un rire de démon....&mdash;Je le sais depuis ce
+matin.&mdash;Et vous êtes venu?&mdash;Vous le voyez.&mdash;Mais
+vous êtes fou!&mdash;Non, car vous me haïssiez
+ce matin, il y a une heure, tout à l'heure encore,
+dit-il froidement; et maintenant que je suis perdu,
+vous allez m'aimer! Et il courba soudain miss
+Ellen sous la flamme magnétique de son regard.
+Le bruit sourd augmentait et la Tamise montait
+toujours....</p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Que se passa-t-il alors? Ceux-là seuls qui comprennent
+ce pouvoir mystérieux qu'on appelle le
+magnétisme, pourraient le dire. Cela dura-t-il une
+minute, une heure ou un siècle? Nul ne le sut.
+Mais tout à coup miss Ellen, vaincue, palpitante
+comme la colombe sous la serre de l'épervier, miss
+Ellen se jeta aux genoux de l'homme gris.&mdash;Ah!
+dit-elle, pardonne-moi... pardonne-moi... car je
+t'aime!... Et elle disait vrai cette fois, car, tout à
+coup elle se releva et se suspendit brusquement à
+son cou.&mdash;Mon Dieu! dit-elle, mais il faut fuir.... il
+le faut.... sans cela... tu serais perdu.... Ah! mais
+il en est temps encore.... Et elle riait et pleurait en
+même temps. Et elle répétait:&mdash;Fuis... mais, fuis!
+mon bien-aimé... ou plutôt non, fuyons ensemble...
+emmène-moi... je te suivrai au bout du monde....
+Et elle l'entraînait vers le souterrain; et souriant,
+impassible, il la laissait faire et disait:&mdash;Je savais
+bien que tu finirais par m'aimer....</p>
+
+<p>Tout à coup, elle recula et poussa un cri. L'eau
+montait, écumante, terrible, amenant la mort avec
+elle.&mdash;Trop tard! s'écria miss Ellen.&mdash;Trop tard,
+dit l'homme gris, souriant toujours. Elle courut à
+cette porte qui avait été murée:&mdash;Ah! dit-elle,
+tu es fort, tu es habile, tu vas enfoncer cette porte....
+Tu l'enfonceras, n'est-ce pas? Je ne sais pas où
+elle mène... mais qu'importe! Et elle s'était ruée
+sur la porte murée et y ensanglantait ses ongles.&mdash;C'est
+de la pierre, dit l'homme gris, impossible!
+Et son front n'avait rien perdu de sa sérénité.
+Miss Ellen haletait, son front était ruisselant, son
+visage baigné de larmes, ses yeux lançaient des
+éclairs....&mdash;Je savais bien que tu m'aimerais, dit
+encore l'homme gris, que cette pensée paraissait
+préoccuper uniquement.</p>
+
+<p>La Tamise montait toujours, et le flot vint soudain
+leur mouiller les pieds, les forçant de se réfugier
+vers l'endroit le plus élevé de la salle ronde,
+qui était en même temps l'entrée de cet escalier
+qui montait chez lord Palmure. Alors miss Ellen
+fut prise d'un véritable désespoir; puis, comme
+elle se tordait les mains, une inspiration lui vint:&mdash;Ah!
+dit-elle, tu es assez brave, tu es assez fort,
+n'est-ce pas, pour passer sur le corps de trente
+misérables policemen? Prends tes pistolets, prends
+ton poignard...&mdash;Je n'ai pas d'armes, dit-il simplement.&mdash;Pas
+d'armes! s'écria-t-elle, tu n'as pas
+d'armes?&mdash;Non. Et il lui répéta ce qu'il avait
+déjà dit à Shoking:&mdash;«Vient-on avec des armes
+à un rendez-vous d'amour?»</p>
+
+<p>Alors folle, désespérée, semblable à une tigresse
+qui fait à ses petits un rempart de son corps,
+elle se plaça devant lui, enlaçant son cou de ses
+deux bras, se cramponnant à lui avec furie:&mdash;Ils
+ne t'auront qu'après m'avoir tuée! dit-elle. Et
+comme elle parlait ainsi, un bruit se fit entendre
+dans l'escalier, et le révérend Peters Town apparut
+sur la dernière marche, précédant les policemen.
+&mdash;Arrêtez cet homme! ordonna-t-il.</p>
+
+<p>Miss Ellen obéit à une dernière inspiration; elle
+tenta de séduire le coeur endurci de ce prêtre.&mdash;Laissez-nous
+passer, dit-elle. Arrière! laissez-nous
+passer... au nom de Dieu... au nom de tout
+ce que vous avez de plus cher... grâce! grâce!
+je l'aime!... Elle continuait à le masquer de
+son corps, le couvrant de larmes et de baisers.</p>
+
+<p>Si elle avait eu un poignard, elle se fût ruée
+sur le révérend Peters Town et l'eût assassiné...
+Mais, comme l'homme gris, elle était sans armes.
+Et le révérend s'écria:&mdash;Miss Ellen, il y a longtemps
+que j'ai prévu ce qui m'arrive aujourd'hui.
+Mais, je ne suis pas une femme, moi, j'ai l'âme
+virile, et je ne fais pas grâce à mes ennemis...&mdash;Qu'on
+arrête cet homme!</p>
+
+<p>Et, à ce dernier ordre donné d'une voix impérieuse,
+les policemen s'avancèrent vers l'homme
+gris et lui mirent la main sur l'épaule.&mdash;Je suis
+prêt à vous suivre, répondit-il. Il soutenait dans
+ses bras miss Ellen, éperdue et défaillante, et il
+attacha sur le révérend Peters Town un regard
+de défi.&mdash;Elle vient de me perdre, dit-il, mais
+elle me sauvera un jour!</p>
+
+<br>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME VOLUME</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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