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diff --git a/16819-8.txt b/16819-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7bc89d8 --- /dev/null +++ b/16819-8.txt @@ -0,0 +1,12754 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misères de Londres + 4. Les tribulations de Shoking + +Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16819] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +LES MISÈRES +DE LONDRES + +IV + +LES TRIBULATIONS DE SHOKING + + +PAR + +PONSON DU TERRAIL + + + + +UN DRAME DANS LE SOUTHWARK + + + + +I + + +Le lendemain du jour où miss Ellen s'en allait chez le révérend Peters +Town; tandis que l'homme gris s'esquivait, au beau milieu de White Hall, +et à deux pas de Scotland Yard, le quartier général de la police, une +scène toute différente se passait sur la Tamise. + +Un homme descendait au long de la gare de Charing cross, dans ce chemin +creux formé avec des planches et qui conduit à l'un des embarcadères des +bateaux à vapeur, vers neuf heures du soir. + +Cet homme n'était autre que Shoking; mais Shoking fort bien vêtu et que +tout le monde eût pris sinon pour un lord, au moins pour un gentleman. + +Les bateaux à vapeur marchent assez avant dans la soirée, jusqu'à dix +ou onze heures; il n'y a que ceux qui descendent jusqu'à Greenwich qui +cessent leur service dès sept heures en été et dès cinq heures en hiver. + +Cependant, comme la nuit était froide, les voyageurs étaient peu +nombreux sur le ponton d'embarquement. + +Deux femmes et un homme s'y trouvaient seuls lorsque Shoking arriva. + +On entendait siffler le penny-boat qui était encore de l'autre côte +de Westminster, et dont on apercevait le panache noir à travers le +brouillard. + +Shoking était chaudement enveloppé dans un waterproof tout neuf. + +Néanmoins, il soufflait dans ses doigts et poussait de temps en temps +des _brrr_! pleins d'énergie. + +Une des deux femmes qui se trouvaient sur le ponton, et qui paraissait +assez misérable, disait en même temps à sa compagne: + +--Pourvu qu'il y ait de la place tout auprès de la chaudière et que nous +puissions nous chauffer un peu! + +Shoking n'avait jamais trop aimé la solitude, il était même bavard à ses +heures. + +Il entendit donc le voeu émis par la femme et, s'approchant d'elle: + +--Vous pouvez vous rassurer, ma chère, dit-il, il n'y a jamais grand +monde à bord, à cette heure et par ce temps-ci. + +--C'est que j'ai bien froid, dit-elle. + +Shoking regarda les vêtements qui couvraient cette femme. + +Une méchante robe de laine et un lambeau de châle: c'était tout. + +Pas de bas aux pieds, une loque de chapeau sur la tête et un pauvre +fichu croisé sur le cou et dissimulant sans doute l'absence de linge. + +--Allez-vous loin? demanda Shoking. + +--A Rotherithe, au-dessous du pont de Londres. Je serais bien allée à +pied, car voici près d'un quart d'heure que j'attends le penny-boat, +continua cette femme; mais je suis tout à fait lasse. J'ai marché tout +le jour, aujourd'hui. + +--Ah! vraiment? fit Shoking qui ne demandait pas mieux que de causer. + +--Je suis allée trois ou quatre fois depuis ce matin du Southwark, qui +est mon quartier, à la Cité. + +--Quatre bonnes trottes, dit Shoking; cela fait au moins huit ou neuf +milles, en comptant l'aller et le retour. + +--A peu près, dit la femme. + +Puis elle ajouta avec un soupir: + +--Et tout cela pour rien. + +Le penny-boat arrivait en ce moment, et il accosta le ponton. + +Shoking n'eut donc pas le temps de questionner la femme sur le but de +ces quatre voyages accomplis en un jour. + +Il sauta du ponton sur le petit bateau à vapeur où il y avait à peine +une dizaine de personnes, ce qui permit à la femme qui se plaignait du +froid d'aller s'asseoir tout auprès de la chaudière. + +Ce que voyant, Shoking s'assit auprès d'elle et recommença la +conversation. + +--Ah! dit-il, vous êtes allée quatre fois dans la Cité? + +--Oui, monsieur et pour rien. + +Shoking attendit qu'elle s'expliquât. + +Sans doute cette femme ne demandait pas mieux, car elle reprit +sur-le-champ: + +--Je suis allée à White cross. + +--La prison pour dettes? + +--Justement. Mon mari y est. + +--Pauvre homme! dit Shoking. Est-ce pour beaucoup d'argent? + +--Oh! non, monsieur, et une personne charitable, qui m'est venue voir +hier, m'a remis la somme nécessaire à le libérer. + +--Alors vous l'avez fait sortir? + +--Jusqu'à présent je n'ai pas pu, monsieur. + +--Comment cela? + +--Oh! c'est tout une histoire, et vous allez voir combien les pauvres +gens sont quelquefois malheureux et poursuivis par une malchance énorme. + +--Je vous écoute, dit Shoking, tandis que le bateau à vapeur descendait +rapidement la Tamise. + +--Mon mari se nomme Paddy, poursuivit-elle. Il a été en prison à la +requête d'un certain Pussex, boulanger, qui a demeuré longtemps dans +notre quartier et qui est maintenant à Rotherithe, où il est retiré des +affaires. C'est chez lui que je vais en désespoir de cause. + +--Mais, dit Shoking, je croyais qu'on n'avait qu'à se présenter à la +prison pour dettes, avec l'argent, pour que le prisonnier soit mis en +liberté sur-le-champ. + +--Je le croyais aussi, dit la femme. C'est hier soir qu'on m'a donné +l'argent. Je me suis donc levée de grand matin, et il était à peine jour +quand je me suis présentée. + +Le portier-consigne, M. Golmish, m'a refermé le guichet sur le nez en me +disant: + +--Il est trop matin. Venez à midi. + +--Je m'en suis retournée, parce que j'ai deux enfants et que +j'appréhende toujours de les laisser seuls trop longtemps. + +--Et vous êtes revenue à midi? + +--Oui, monsieur. Cette fois on m'a laissée entrer et j'ai pu voir mon +mari. Mais quand j'ai voulu payer, on m'a dit que M. Cooman seul, +le gouverneur, pouvait recevoir mon argent, et que M. Cooman, qui ne +s'absentait jamais, se trouvait, par extraordinaire, ce jour-là, hors de +White cross, parce qu'il déjeunait chez le lord-mayor avec les aldermen, +dans la grande salle du Guild'hall. + +On m'a dit qu'il ne rentrerait qu'à deux heures, et j'ai été encore +obligée de m'en aller. + +--Pauvre femme! dit Shoking. + +--A deux heures je suis revenue. + +--Et vous avez trouvé sir Cooman? + +--Oui, monsieur; mais quand je lui ai montré mon argent, il m'a dit que +ce n'était pas le compte; et la vérité, c'est qu'on a mis un zéro de +trop et qu'au lieu de dix guinées, c'est cent. + +J'ai eu beau soutenir que Son Honneur se trompait. + +Son Honneur était un peu ému des suites du déjeuner et il m'a mise à la +porte. + +C'était la troisième fois que je m'en retournais sans mon mari. + +--Et vous êtes revenue une fois encore? + +--Oui, monsieur. Je me souvenais parfaitement de l'homme qui a accosté +mon mari; c'est un recors du nom de Calmiche qui loge précisément tout à +côté de chez nous, dans Adam's street. + +Je suis donc revenue dans le Southwark, et j'ai trouvé Calmiche, à qui +j'ai conté la chose. + +Il est convenu que j'avais raison, qu'on avait fait erreur sur les +livres, et il m'a offert de m'accompagner. + +Le recors a eu beau démontrer à Son Honneur, sir Cooman, qu'il était +impossible qu'un pauvre diable comme mon mari eût jamais dû cent livres. + +Son Honneur a répondu: + +--Et bien! que le créancier donne quittance pour dix, et il sortira. + +--C'est ce qui fait que vous allez à Rotherithe? + +--Oui, monsieur. + +Tandis que Shoking causait avec cette femme, laquelle, on le devine, +n'était autre que celle chez qui miss Ellen s'était présentée la +veille, le penny-boat avait dépassé le pont de Londres et allait bientôt +atteindre le ponton de Rotherithe. + +L'homme qui s'était embarqué à Charing cross en même temps que Shoking +et les deux femmes s'était, jusque-là, tenu à l'avant. + +Mais, en ce moment, il s'approcha et regarda attentivement Shoking: + +--Hé! par saint George, patron de la libre Angleterre, dit-il tout à +coup, je ne me trompe pas, c'est bien lord Wilmot! + +A ce nom Shoking tressaillit et fronça légèrement le sourcil. + +--Vous me connaissez? + +--Parbleu! + +Et John, le rough, car c'était lui, vint se placer sous le rayon de +lumière que projetait la lanterne suspendue au-dessus de la machine du +bateau. + + + + +II + + +Shoking ne manquait pas absolument de mémoire, mais il était distrait, +et puis il connaissait tant de monde qu'il se demanda tout d'abord, en +regardant le rough, où il avait vu cet homme qui le saluait du titre de +lord. + +Cependant Shoking avait lu cet article du _Times_ qui racontait le +merveilleux sauvetage de John Colden, article dans lequel un rough, qui +avait servi de complice à l'homme gris, figurait comme ayant fait des +révélations à la police. + +Mais Shoking ne pensa point tout d'abord qu'il avait devant lui le +personnage que l'homme gris avait employé pour pénétrer dans la maison +de Calcraff. + +Ce dernier s'aperçut tout de suite que Shoking ne le reconnaissait pas. + +--Vraiment; mon ami, dit Shoking, qui prit un ton paternel et +protecteur, vous savez qui je suis? + +--Oui, vous vous nommez lord Wilmot. + +--C'est bien possible. + +--Vous êtes un lord philanthrope. + +--J'aime mes semblables, dit modestement Shoking. + +--Et, continua le rough, vous tenez le parlement, où vous siégez, au +courant des misères du peuple anglais. + +--Afin de les soulager, dit Shoking, qui n'était pas fâché de rentrer un +peu dans son rôle de lord Wilmot. + +En ce moment, le penny-boat aborda le ponton de Rotherithe. + +Shoking se tourna vers la femme de Paddy: + +--Ma chère, dit-il, j'espère que votre créancier sera de bonne foi et +que votre mari sera mis en liberté. + +Néanmoins, puisque l'indiscrétion de ce garçon vous a appris mon nom, +sachez que je suis un homme puissant et que je puis vous être utile. + +Donnez-moi votre nom et votre adresse, et j'enverrai demain un de mes +gens savoir où en est l'affaire. S'il est besoin que j'intervienne, +j'interviendrai. + +--Ah! mylord, répondit la femme avec émotion, c'est le bon Dieu qui m'a +mise sur votre chemin. Mon mari se nomme Paddy et nous demeurons dans +Adam's street, quartier du Southwark. + +Shoking tira un carnet de sa poche, prit un crayon et inscrivit le nom +de Paddy et celui d'Adam's street. + +Puis il sauta du bateau sur le ponton et se mit à gravir d'un pas leste +l'escalier qui montait sur le quai. + +En face de cet escalier, il y avait une ruelle, que Shoking enfila. + +Où allait-il? + +Sans doute chez le landlord de cette taverne qui faisait face au +cimetière dans lequel s'étaient réunis l'homme, les chefs fenians et +l'abbé Samuel, la veille de l'exécution de John Colden. + +Shoking avait marché si vite, qu'il croyait avoir laissé assez loin +derrière lui les voyageurs du penny-boat. + +Cependant, il entendit tout à coup derrière lui un pas d'homme et, se +retournant, il reconnut le rough. + +--Ah! c'est toi? dit-il. + +--Oui, mylord. + +--Tu vas donc à Rotherithe? + +--Comme vous voyez. + +--Est-ce ton quartier? + +--Non. Je descendais plus bas; mais quand je vous ai vu vous arrêter +ici, j'ai débarqué pareillement. + +--Pourquoi? demanda Shoking. + +--Mais parce que j'étais bien aise de causer un brin avec vous. + +--Hein? fit Shoking. + +Le rough était déguenillé; de plus, il était de haute taille, paraissait +robuste, et la ruelle était déserte. + +--Eh! eh! pensa le bon Shoking, je ne serais vraiment pas de force avec +lui, dans le cas où il lui plairait de me dévaliser. Soyons diplomate. + +--Oh! oh! reprit-il, vous voulez causer un brin avec moi? + +--Oui, mylord. + +--Puis-je t'être utile? + +--Je le crois, mylord. + +--Voyons, parle, je t'écoute. + +Et Shoking ralentit le pas. + +Le rough le plaça à côte de lui. + +--C'est singulier, dit-il, que Votre Honneur ne me reconnaisse pas. + +--Je t'ai déjà vu quelque part, mais où? je ne sais pas. + +--Dans une foule de tavernes, autrefois. + +--Bon! + +--Et il y a quinze jours, à la porte de Jefferies, le valet de Calcraff. + +Ceci fut un trait de lumière pour Shoking. + +--Ah! dit-il, c'est à toi que j'ai donné une poignée de couronnes? + +Oui, mylord. + +--Eh bien! reprit Shoking, parle: que puis-je faire pour toi? + +--Me rendre un grand service. + +--Vraiment? + +--Figurez-vous, dit le rough, que je suis allé quelques jours après +notre dernière rencontre, chez maman Brandy, au _Black Horse_. + +--Fort bien! je connais la maison. + +--J'ai soutenu que vous étiez un lord. + +--Et on s'est mis à rire? + +--Oui. Mais un homme qui s'appelle l'homme gris... + +Shoking tressaillit. + +--Après? fit-il. + +--L'homme gris me dit que j'avais raison et que vous étiez un lord: et +nous nous sommes en allés, lui, moi et une femme du nom de Betsy. + +Shoking fit alors un pas en arrière. + +--Mais, alors, misérable, dit-il, c'est toi qui as volé la clef de +Betsy! + +--Oui, mylord. + +--Qui as accompagné l'homme gris chez elle? + +--Parfaitement. + +--Et qui as ensuite fait des révélations à la police? + +--C'est moi, dit froidement le rough, et c'est pour cela que je vous ai +suivi ce soir. + +--Mais que me veux-tu donc, drôle? dit Shoking, essayant de reprendre +les grands airs de lord Wilmot. + +--Là! ne vous fâchez pas, dit le rough, et écoutez-moi. + +Shoking avait bonne envie de prendre la fuite mais le rough ne lui en +donna pas le temps. + +Il passa son bras sous le sien et, le maintenant ainsi, il poursuivit: + +--Je ne suis pas méchant homme, dit-il, et je ne trahis pas les +camarades pour le plaisir de les trahir. Si Betsy ne m'avait pas +dénoncé, je n'aurais jamais rien dit; mais Betsy ayant parlé, la police +a mis la main sur moi. + +Alors j'ai dit ce que je savais. + +La police s'est mise à rire, lorsque j'ai soutenu que vous vous appeliez +lord Wilmot. + +--Ah! vraiment? fit Shoking en se mordant les lèvres. + +--Elle a fait des recherches... + +--Par exemple! + +--Et elle a reconnu qu'aucun lord de ce nom n'existait au parlement. + +--Après? fit dédaigneusement Shoking. + +--Alors, reprit le rough, elle m'a donné une mission. + +--A toi? + +--A moi. Et la mission sera bien payée. J'aurai cent livres, si je +réussis. + +--Que dois-tu donc faire? + +--Découvrir le prétendu lord Wilmot. + +--Bon! + +--Et le conduire à Scotland Yard, où il faudra bien qu'il donne des +renseignements... + +--Sur qui? + +--Sur l'homme gris qu'on cherche et qu'on ne trouve pas... + +--Mon ami, dit Shoking essayant de payer d'audace, c'est un vilain +métier que tu ferais-là. + +--Un métier qui rapporte cent livres est toujours un bon métier. + +--J'en connais un meilleur, dit Shoking. + +--Lequel? + +--Ce serait de venir chez moi demain, à Hampsteadt. Au lieu de cent +livres, tu en aurais deux cents. + +--Il vaut mieux tenir que courir, demain n'est pas aujourd'hui, répondit +le rough. + +Et il donna un croc en jambe à Shoking, qui jeta un cri et tomba. + +--Maintenant, mon bonhomme, dit-il en se jetant sur lui, nous allons +bien voir si tu es ou non lord Wilmot. + +En même temps il appuya deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un +coup de sifflet. + + + + +III + + +Shoking essaya de se débattre, poussant des cris étouffés. + +Mais le rough était robuste, et il le maintint sous son genou. + +Puis, tirant un couteau de sa poche, il en appuya la pointe sur la gorge +de Shoking, lui disant: + +--Tout lord que tu peux être, si tu cries, je te tue! + +Au temps de sa grande misère et dans les plus mauvais jours de son +existence problématique, Shoking avait déjà la faiblesse de tenir à la +vie. + +Qu'on juge donc si maintenant qu'il était dans l'aisance, jouait parfois +le rôle de lord, portait de beaux habits et avait toujours quelques +guinées dans sa poche, il se souciait de mourir. + +Shoking était d'ailleurs de la famille des philosophes, et il savait +que la résistance à une force supérieure est non-seulement inutile, mais +encore ridicule, sinon dangereuse. + +Il se tint donc pour averti et cessa de crier. + +Alors le rough siffla une seconde fois. + +Puis il dit en ricanant: + +--Attendons un moment, les camarades vont venir. + +A Londres, les voleurs ont coutume de s'avertir, à de certaines heures +périlleuses, par un coup de sifflet. + +John savait cela. + +Il n'avait à Rotherithe, où le hasard l'avait amené sur les pas de +Shoking, ni complices, ni gens qui lui dussent obéir, mais il avait +fait ce calcul fort simple que partout il y a des policemen, et que +très-certainement, il en verrait accourir que ces deux coups de sifflet +auraient mis en éveil. + +John ne se trompait pas. + +Bientôt des pas précipités retentirent à l'extrémité opposée de la +ruelle et deux policemen accoururent au pas de course. + +Ils virent Shoking à terre, et John se tenant sur lui. + +A première vue, Shoking qui était bien vêtu, était un gentleman victime +d'un rough, car John était couvert de haillons. + +Ils se jetèrent donc sur ce dernier, et le prirent à la gorge et lui +arrachèrent son couteau. + +Shoking se crut sauvé. + +John n'avait opposé aucune résistance. + +Cependant, comme Shoking se relevait et remerciait déjà les policemen +comme ses libérateurs, John se mit à rire: + +--Hé! pardon, camarades, dit-il, connaissez-vous cela? + +En même temps, il tira de sa poche une petite plaque de cuivre garnie +d'une courroie et la passa à son bras gauche. + +Les policemen, à la vue de cette plaque, tombèrent stupéfaits. + +Cette plaque était l'insigne d'un brigadier de policemen, par conséquent +d'un chef. + +Lorsque, à Scotland Yard, on avait interrogé John, il s'était fait fort +de retrouver le prétendu lord Wilmot et de l'arrêter; mais il avait +demandé pour cela qu'on lui donnât des pleins pouvoirs. + +Alors on lui avait remis cette plaque, qu'il n'aurait qu'à exhiber pour +acquérir l'assistance d'un ou de plusieurs policemen, aussitôt qu'il en +aurait besoin. + +Et ceux-ci, dès-lors, s'inclinèrent, tout en trouvant quelque peu +étrange d'avoir à obéir à un chef en guenilles. + +--Eh! dit John en souriant, vous avez cru que je dévalisais Son Honneur? + +Et il montrait en souriant d'un air moqueur Shoking stupéfait. + +--En effet, balbutièrent les deux policemen. + +--Son Honneur que vous voyez là, dit John, est un homme excessivement +dangereux, que j'ai été chargé d'arrêter. + +--Ne croyez pas un mot de cela! s'écria Shoking, cet homme est un +imposteur! + +--Bah! dit John, c'est ce que nous verrons à Scotland Yard. + +Et, s'adressant aux policemen: + +--Allons, vous autres, dit-il, donnez-moi un coup de main. + +--Que voulez-vous faire? demanda l'un des agents. + +--Je veux que vous m'aidiez à reconduire monsieur. + +--Où cela? + +--A Scotland Yard. + +Shoking se débattait comme un beau diable. + +--Mes amis, disait-il aux policemen, ne croyez pas cet homme, qui est un +voleur et un misérable; cette plaque qu'il vous montre, il l'a volée. + +--La preuve que je ne suis pas un voleur, dit John, c'est que vous +pouvez fouiller Son Honneur et vous verrez que je ne lui ai rien pris. + +--Parce que tu n'as pas eu le temps, misérable, répondit Shoking. + +Notre héros avait su trouver un accent d'autorité qui intimida quelque +peu les policemen. + +--Allons à Scotland Yard, disait John, et vous verrez que j'ai le droit +de faire ce que j'ai fait. + +Les policemen se regardaient, hésitant. + +Enfin, l'un d'eux parut avoir trouvé la solution de cette question +épineuse et embarrassante. + +Il dit à John: + +--Vous prétendez être un agent supérieur de la police? + +--Voyez ma plaque. + +--Et vous, continua le policeman s'adressant à Shoking, vous dites être +un gentleman paisible que cet homme a voulu dévaliser. + +--Je le jure, dit Shoking. + +--D'où veniez-vous? + +--De Charing cross. + +--Ou alliez-vous? + +--A Rotherithe où nous sommes. + +--Alors, vous connaissez du monde, ici? dit encore le policeman, et +il ne vous sera pas difficile de vous mettre en présence de gens qui +affirmeront votre identité. + +Mais Shoking avait sans doute de bonnes raisons pour ne pas dire +ce qu'il venait faire à Rotherithe et qui il allait visiter, car il +répondit: + +--Vous vous trompez, je ne connais personne à Rotherithe. + +--Alors qu'y venez-vous faire? + +--Me promener. + +--En pleine nuit? + +--Je suis un gentleman excentrique, dit froidement Shoking. + +Mais cette raison, qui eût satisfait sans doute bon nombre d'Anglais, ne +satisfit point le policeman. + +--Écoutez, dit-il, ce n'est pas à cette heure-ci qu'il se trouvera du +monde à Scotland Yard pour dire si vous avez raison ou si cet homme +dit la vérité. Les chefs de police sont couchés, et il faudra attendre +demain pour que tout s'éclaircisse. + +--Nous attendrons demain, dit John. + +--Aussi, reprit le policeman, ce n'est pas à Scotland Yard que nous +allons vous conduire. + +--Et où cela? demanda John. + +--Vous allez voir. Allons, suivez-nous! + +Il fit signe à son compagnon de prendre John par le bras, et il passa en +même temps, le sien sous celui de Shoking. + +--Mais où voulez-vous me conduire? demanda pareillement celui-ci. + +--Vous le verrez. + +Et les deux policemen firent redescendre Shoking et le rough vers le +ponton d'embarquement. + +On entendit, en ce moment, siffler la machine d'un petit bateau à vapeur +qui remontait la Tamise. + +--Voilà notre affaire, dit l'un des policemen. Et il secoua la corde de +la cloche du ponton. A ce bruit, le petit bateau à vapeur, qui aurait +passé sans doute devant le ponton sans s'arrêter, se mit à stopper et +s'approcha peu à peu. + + + + +IV + + +John, le rough, se serait laissé mener au bout du monde, pourvu qu'on ne +le séparât point de Shoking. + +Il était bien certain qu'à un moment donné il lui serait facile de se +faire reconnaître, et que, par conséquent, il toucherait la prime qui +lui avait été promise pour la capture du prétendu lord Wilmot. + +Le petit bateau à vapeur, qui passait au large juste au moment où +l'un des policemen avait sonné la cloche, s'était donc rapproché tout +aussitôt du ponton d'embarquement. + +Alors Shoking commença à comprendre. + +Le bateau n'était pas destiné à transporter des voyageurs, il servait de +chaloupe au bateau-prison. + +Car il y a sur la Tamise, auprès de Temple Bar, un vieux navire démâté, +rasé comme un ponton, éternellement à l'ancre, et qui sert de violon à +tous les maraudeurs du fleuve. + +Ce navire s'appelle le _Royaliste_. + +Il est commandé par un vieil officier invalide, qui a sous ses ordres, +non des matelots, mais des guichetiers. + +A l'intérieur, le _Royaliste_ est aménagé comme une vraie prison. + +Il a trois chaloupes qu'il met à l'eau chaque soir. + +Ces chaloupes sont pourvues d'une petite machine à vapeur. + +Mais la plupart du temps, elle ne fonctionne pas et est remplacée par +quatre matelots, qui manoeuvrent la chaloupe à l'aviron. + +Pourquoi? + +C'est que ces chaloupes font ce qu'on appelle des rondes de nuit. + +La Tamise est immense de largeur, au-dessous du pont de Londres surtout; +et c'est un joli champ de déprédations. + +Les docks sont gardés; chaque barque, chaque magasin ouvrant sur le +fleuve est surveillé; néanmoins les vols sont nombreux; le _voleur +d'eau_, comme on l'appelle, s'attaque à tout, depuis les vieux cordages +jusqu'aux planches pourries. + +Véritable chiffonnier aquatique, le _ravageur_ emporte tout ce qui lui +tombe sous la main. + +Il est bon nageur; il plonge à merveille quand il est poursuivi; il se +glisse comme un poisson entre les coques de deux navires, ou leste comme +un gabier de misaine, il se réfugie dans la mâture de quelque brick dont +l'équipage est à terre. + +C'est pour donner la chasse à ces malfaiteurs nocturnes, que l'amirauté +a créé le service de nuit, qui a son état-major sur le _Royaliste_. + +Et c'était précisément une des trois chaloupes, la _Louisiane_, dont les +policemen avaient reconnu la machine à vapeur. + +Au coup de cloche, les hommes qui la montaient avaient manoeuvré vers le +ponton. + +--Avez-vous du monde à nous donner? demanda le chef. + +--Oui, répondit le policeman. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Vous allez voir. + +Le mécanicien renversa la vapeur et la chaloupe accosta le ponton. + +En même temps, le chef de l'équipe sauta dessus et aborda les deux +policemen et leurs prisonniers. + +--Bon! dit-il, je vois ce que c'est; ce gentleman a été dévalisé par ce +rough. + +--Vous n'y êtes pas, camarade, répondit John d'un ton moqueur. + +--Vraiment? + +--Voici ce dont il est question, reprit un des policemen. Cet homme que +voilà,--et il désignait John,--prétend qu'il a une mission de la police. + +--Et j'ai quelque raison de le prétendre, répondit John, qui montra sa +plaque. + +--Ce gentleman, poursuivit le policeman, qu'il dit avoir mission +d'arrêter, persiste à dire qu'il ne le connaît pas. Tout cela me paraît +assez louche, et je crois que vous ferez bien de les emmener tous les +deux à bord du _Royaliste_. + +--Je ne demande pas mieux, dit John, pourvu que demain on avise à +Scotland Yard. + +--On avisera, dit le commandant de la chaloupe. + +--Mais je proteste! s'écria Shoking, je proteste, comme tout Anglais +libre a le droit de le faire. On ne peut pas arrêter un gentleman sur la +dénonciation de ce misérable. + +--Protestez, dit John; si on vous a causé des dommages, vous le ferez +valoir demain. + +--Allons! en route! cria le matelot qui commandait la chaloupe. + +Et il poussa Shoking qui, à son grand déplaisir, fut obligé de quitter +le ponton et de s'embarquer. + +--Je vous les confie, dit le policeman. + +--Ils seront entre bonnes mains, répondit le matelot. + +John s'était embarqué sans résistance. + +--Bah! disait-il, je ferai valoir la mauvaise nuit que je vais passer. +Son Honneur, sir Richardman, ajoutera bien cinq livres à la prime. + +--Misérable! hurlait Shoking, tu seras puni de ton insolence! + +La chaloupe vira de bord et remonta vers le pont Londres, tandis que les +policemen regagnaient les ruelles étroites de Rotherithe. + +Il y avait déjà deux prisonniers à bord; deux ravageurs qu'on avait +surpris, volant du cordage dans un magasin, au bord de l'eau. + +On leur avait mis les fers aux pieds et aux mains, et ils étaient +couchés au fond de la barque, comme du bétail. + +L'un leva les yeux sur Shoking qui continuait à se lamenter et à +protester contre les violences dont il était l'objet. + +--Tiens, dit-il, il me semble que je te connais, toi. + +--Vous vous trompez, dit Shoking. + +--C'est un lord, ricana John le rough, tu ne dois pas connaître des +lords, toi. + +--Bah! un lord! c'est Shoking... reprit le prisonnier. + +--Du tout, fit Shoking... je me nomme lord Wilmot. + +--La! dit John en s'adressant au commandant de la chaloupe, vous avec +entendu, capitaine? + +--Quoi donc? + +--Que ce gentleman a dit qu'il se nommait lord Wilmot? + +--Je l'ai entendu, en effet. + +--Et vous en témoignerez au besoin? + +--Sans doute. + +Shoking se mordit les lèvres et s'adressa ce court monologue: + +--Shoking, mon ami, vous êtes un parfait imbécile. Vous n'avez plus +qu'une chose à faire pour compléter votre oeuvre, dénoncer la retraite +de l'homme gris, votre bienfaiteur, et dire ce que vous alliez faire à +Rotherithe. + +S'étant ainsi admonesté, Shoking ne parla plus, ne réclama plus. + +Seulement il n'eut désormais qu'une idée fixe, échapper à ses gardiens. + +Et comme la chaloupe marchait bon train, et qu'on avait négligé +d'attacher mons. Shoking, l'ex-mendiant eut une inspiration: + +--L'eau est froide, se dit-il, mais je suis bon nageur... et si nous +passions en certain endroit, je n'hésiterais pas à faire un plongeon. + +Mais pour que Shoking mît à exécution son projet, il fallait que la +chaloupe passât en _certain endroit_. + +Et Shoking attendit, tout en s'asseyant sans affectation à l'avant de la +chaloupe, qui soulevait, une écume blanche et remontait le courant. + + + + +V + + +L'endroit où Shoking aurait voulu passer était en effet admirablement +propice à ses projets. + +Auprès du pont de Londres, sous la troisième arche, se trouvent amarrés +une dizaine de petits bateaux à divers propriétaires. + +La Tamise, on le sait, n'a pas de quais. Les dernières maisons de la +Cité plongent dans l'eau, et ceux qui passent au large, peuvent, du +milieu du fleuve, apercevoir de grands magasins ouverts à fleur d'eau. + +Les barques amarrées sous le pont de Londres, appartiennent donc à des +marchands ou à des armateurs de la cité qui ont journellement affaire +dans les docks, et trouvent plus commode de s'y rendre par eau que par +terre. + +Les arches du pont de Londres sont gigantesques; mais c'est sous la +troisième que, par les temps de brouillard, il est le plus prudent de +passer. + +Le penny-boat, le steamer ou la simple chaloupe qui suivent le chemin en +remontant, passent alors au milieu d'une véritable petite flottille. +Le courant est moins dur à couper, et on n'y risque pas d'être rejeté +contre une des piles du pont. + +Shoking savait tout cela et Shoking s'était dit: + +--John est plus fort que moi, et à la boxe c'est un homme dangereux; +tout à l'heure il m'a renversé sous lui comme il eût fait d'un enfant; +mais si nous étions à la nage tous les deux, je ne le craindrais +plus... ni lui, ni les matelots de la chaloupe qui, parce que je suis un +gentleman, ont négligé de me mettre les fers aux mains et aux pieds. + +La chaloupe montait vers London-Bridge à toute vapeur. + +Même en été, le brouillard pèse la nuit sur le fleuve jaune. + +Par conséquent, par une nuit d'hiver comme celle-là, il était assez +opaque pour ne permettre d'apercevoir le pont qu'à une faible distance. + +A cent mètres à peine, les arches noires estompèrent la brume, et le +matelot commandant cria: + +--Nous gouvernons droit sur une des piles du pont: pare à virer. + +Celui qui était à la barre donna un vigoureux coup de gouvernail, et +Shoking, plongé jusque là dans l'anxiété, eut un battemement de coeur. + +La chaloupe, changeant brusquement de direction, se dirigeait maintenant +en droite ligne vers la troisième arche. + +Or ce que voulait Shoking, c'était passer par là où il était à peu près +sûr de son affaire, et voici comment: + +En supposant que Shoking se fût brusquement jeté à l'eau en pleine +Tamise, un cri se faisait entendre, on stoppait sur-le-champ, la +chaloupe prenait la dérive et, gouvernée à l'aviron, donnait la chasse +au fugitif, qui n'avait pas le temps de faire dix brasses et était +repêché sur-le-champ. + +Mais si, au contraire, la chaloupe passait au milieu de la flottille de +petites barques, elle ne pouvait stopper que difficilement sur-le-champ, +car elle courait risque de briser les embarcations à droite et à gauche, +et pour peu que Shoking fût plongeur, il avait toutes les chances +possibles de s'échapper. + +Dès lors, Shoking eut donc un léger battement de coeur, en voyant la +chaloupe gouverner droit sur la troisième arche du pont. + +Shoking avait toujours passé, au Wapping et dans tous les public-houses +où on le rencontrait autrefois, pour un homme doux, timide et pas du +tout aventureux. + +John le rough, assis à l'avant de la chaloupe, était si content de sa +prise, que l'idée que cette prise pouvait lui échapper désormais ne lui +vint même pas. + +D'ailleurs, il faisait froid, l'eau de la Tamise devait être glacée, et +John se fût lui-même traité de fou s'il eût supposé un seul instant que +Shoking était homme à braver une pareille température. + +Shoking, cependant, était résolu. + +Shoking se disait: + +--L'eau est froide; mais, outre qu'il ne fera, pas chaud, cette nuit à +bord du _Royaliste_, demain matin je passerai très-certainement un fort +vilain quart d'heure en comparaissant devant le chef de la police, qui +ne manquera pas de m'envoyer à Cold-Bath fields, savoir si un lord comme +moi ne peut pas tourner le moulin. + +La chaloupe, nous l'avons dit, était montée par quatre hommes, un +matelot commandant, un pilote, un mécanicien et un chauffeur, qui, +la vapeur renversée, redevenaient de simples matelots et reprenaient +l'aviron. + +Les deux prisonniers étaient couchés sur le dos; le matelot commandant +s'enveloppait le plus possible dans son manteau, et John le rough +supputait le nombre de jours heureux, qu'il aurait à vivre sans rien +faire, quand il aurait touché le prix de sa trahison. + +Le pont se dessinait maintenant dans le brouillard avec une grande +netteté, et, par un effet de mirage, il paraissait prêt à se renverser +sur la chaloupe. + +Shoking profita de l'obscurité complète qui se fit tout à coup pour se +rapprocher du bord, et comme la chaloupe entrait à toute vapeur sous +l'arche, le matelot commandant tressaillit tout à coup, car il entendit +un bruit sourd et quelque chose comme un clapotement. + +--Un homme à l'eau! cria-t-il. + +Mais un nouveau bruit, identique au premier, se fit, suivi d'un juron. + +C'était John le rough qui, lui aussi, s'était jeté dans la Tamise à la +poursuite de son prisonnier. + +--Stoppe! cria le matelot commandant. + +Mais celui qui était à la barre répondit: + +--C'est impossible ici; au delà du pont... + +* * * * * + +Et en effet, la chaloupe passa sous l'arche et pendant ce temps, +Shoking plongeant sous la barque, nageait entre deux eaux, profitait de +l'obscurité et faisait le moins de bruit possible. + +Mais John le rough le suivait de près. + +Lui aussi était bon nageur, et il tenait trop à son prisonnier pour +renoncer ainsi à sa poursuite. + +Alors, dans les ténèbres opaques qui régnaient sous l'arche, commença +une lutte vraiment fantastique. + +Shoking nageait rapidement, mais le rough le suivait de près. + +Ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, mais ils se devinaient au +clapotement de l'eau qu'ils soulevaient. + +--Je finirai bien par t'atteindre! criait John: à moi de la chaloupe, à +moi! + +La chaloupe avait fini par s'arrêter. + +Mais Shoking passait comme une anguille à travers les barques, et tout à +coup John n'entendit plus rien. + +C'est que Shoking était parvenu à se hisser dans un bateau et à s'y +tenir immobile. + +--Ah! brigand! ah! coquin de lord! hurlait John que le froid saisissait, +je le rattraperai!... + +La chaloupe avait allumé son fanal de poupe; elle manoeuvrait en arrière +et redescendait maintenant vers le pont. + +Soudain les rayons du fanal percèrent les ténèbres qui régnaient sous +l'arche, et John jeta un cri. + +Il avait aperçu Shoking debout dans une barque. + +--Ah! je te tiens! s'écria-t-il. + +Et, en deux brassées, il eut atteint le bateau et se cramponna au +bordage. + +Mais Shoking avait saisi un aviron qui se trouvait au fond de la barque +et comme le rough se soulevait hors de l'eau, il jeta un cri terrible. + +Shoking lui avait appliqué sur la tête un vigoureux coup d'aviron, et le +flot noir de la Tamise s'était refermé aussitôt sur John le rough... + +La chaloupe arrivait en ce moment. + +Mais déjà Shoking avait disparu. + +Il s'était rejeté à l'eau, et nageait vigoureusement vers le bord, +que la chaloupe était encore engagée au milieu des petites barques qui +gênaient de plus en plus la manoeuvre. + +Shoking était sauvé! + + + + +VI + + +Shoking n'avait peur que d'un homme, le rough. + +Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il était probable que s'il +n'était pas mort du coup d'aviron, du moins il s'était noyé. + +Dès lors, Shoking n'avait plus peur. + +Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque autorité que Wilmot et +Shoking ne faisaient qu'un, et, par conséquent, faire arrêter Shoking +comme complice de l'homme gris, que la police recherchait. + +Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking s'en moquait. + +Bien avant qu'elle ne se fût débrouillée au milieu des petits bateaux, +Shoking avait touché le bord, et il s'était retrouvé dans les ténèbres. + +La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais, et elle baigne le pied +des maisons. + +Celle auprès de laquelle Shoking aborda était un magasin d'huile de foi +de morue, dont les portes, qui donnaient sur la rivière, demeuraient +ouvertes, une température humide et basse convenant à cette sorte de +marchandise. + +Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin, où Shoking se glissa. + +Mais ce gardien valait une patrouille entière. + +C'était un de ces gros chiens de Terre-Neuve, chiches de voix, qui +dédaignent d'aboyer, mais sautent à la gorge d'un homme et l'étranglent +tout net. + +Shoking entendit un sourd grognement, puis il vit luire dans l'obscurité +deux points lumineux. + +Mais il était dit que cette nuit-là Shoking se tirerait à son honneur +des plus grands périls. + +Il avait échappé au rough, il s'était sauvé des mains de ceux qui +faisaient la police de la Tamise; sa mémoire devait lui rendre clémente +la terrible mâchoire du chien. + +Shoking était un enfant de la cité de Londres; il savait tout ou à peu +près; il avait mendié, couché, travaillé même, à peu près partout. + +On l'avait employé dans les docks à porter des fardeaux, et sur les +navires à décharger des gueuses de lest. + +Seulement, le plus beau temps de sa misère avait été aussi le plus bel +âge de sa paresse, et quand Shoking avait touché le salaire de trois +jours de travail, il avait huit jours de fainéantise sur la planche. + +Or donc, le grognement et les deux points lumineux fixés sur lui firent +surgir dans sa mémoire, avec la spontanéité de l'éclair, un double +souvenir. + +Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il avait travaillé pour le +compte d'un marchand d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson, qui +avait un magasin sur la Tamise, avait un chien du nom de Sultan. + +Aussitôt, et comme les deux points lumineux s'agitaient dans l'espace, +semblables à des étoiles filantes, et que le terrible gardien s'élançait +sur lui, Shoking cria: + +--Paix donc, Sultan! + +Les deux points lumineux s'arrêtèrent et le grognement s'éteignit +aussitôt. + +--Hé! mon petit Sultan, dit Shoking d'une voix caressante, tu ne +reconnais pas les amis? + +Évidemment flatté de s'entendre appeler par son nom, le chien s'était +calmé subitement. + +--Mon petit Sultan! répéta Shoking avec câlinerie. + +Alors le chien s'approcha, non plus menaçant et la gueule ouverte, mais +en chien intelligent qui veut savoir à qui il a affaire. + +Shoking étendit hardiment la main et se mit à caresser le terre-neuve. + +Cependant celui-ci ne se fût pas laissé prendre peut-être à ces +amabilités, si Shoking n'eût été ruisselant de cette eau noire, +limoneuse et salée de la Tamise. + +Or, la spécialité première d'un terre-neuve étant de sauver les gens qui +se noient, il était évident que la sympathie de Sultan était acquise à +Shoking, du moment où celui-ci sortait de l'eau. + +Et comme si le chien eût su comprendre textuellement ses paroles, +Shoking lui dit encore: + +--Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan, et tu n'as rien à craindre +pour ton huile, pouah! mais j'ai failli me noyer... + +Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer: mais il se frotta +contre Shoking avec un grognement d'amitié, et dès lors, Shoking fut +chez lui. + +A l'abri dans le magasin, sûr que, si on le venait poursuivre jusque-là, +le chien ferait son métier de gardien, Shoking attendit. + +Il attendit que la chaloupe eût exploré la Tamise dans tous les sens, en +amont et en aval du pont de Londres. + +Comme le brouillard est sonore, il entendit même retentir au loin la +voix du matelot commandant qui disait: + +--Après ça, camarades, ça ne nous regarde qu'à moitié. Nous n'avons rien +de commun avec les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise +qui nous regarde. On nous confie deux hommes, ils se sauvent... nous ne +pouvons pas les rattraper... bonsoir!... + +Et Shoking aperçut dans le brouillard le fanal de la chaloupe qui virait +de bord et qui remontait vers le pont de Londres, sous lequel elle +disparut de nouveau. + +Alors il se dit: + +--Je suis déjà bien mouillé, je ne risque pas grand' chose à me rejeter +à l'eau, d'autant mieux que j'ai de l'argent dans ma poche et que je +connais un fripier dans le Borough, de l'autre côté de la Tamise, qui me +louera des habits secs pour une demi-couronne. + +Sur cette réflexion, Shoking caressa une seconde fois le chien et lui +dit: + +--Adieu, Sultan... tu es un chien fidèle... et je le dirai à ton maître +quand je le verrai... + +Puis il piqua résolument une tête dans la Tamise. + +Jamais un homme ne se jette impunément à l'eau, en présence d'un +terre-neuve. + +Sultan n'était peut-être pas fâché, du reste, d'avoir un prétexte pour +quitter son poste. + +A peine Shoking commençait-il à nager vigoureusement, qu'il entendit +l'eau clapoter auprès de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude +haleine du chien. + +Sultan nageait côte à côte avec Shoking. + +--Oh! oh! fit celui-ci, pas de bêtises, mon ami, ne va pas t'imaginer +que je me noie au moins. Tu me ferais boire plus qu'à ma soif, en +croyant me sauver. + +Mais Shoking avait mal jugé Sultan. + +Sultan était un chien intelligent, qui avait tout aussitôt apprécié le +mérite de Shoking, comme nageur, et c'était simplement pour lui faire la +conduite qu'il s'était mis à l'eau. + +Il se contenta donc de nager auprès de lui, comme un camarade, et il se +paya le plaisir d'aborder de l'autre côté de la Tamise, à cent mètres +au-dessous du pont de Londres, tout auprès de Shoking. + +Shoking était haletant, néanmoins il crut poli de faire ses compliments +à Sultan. + +--Tu es un bon chien, répéta-t-il, je le dirai à ton maître. Adieu, +Sultan. + +Et il le caressa. + +Le chien eut un grognement amical; puis il pensa que Shoking n'avait +plus besoin de lui, et il se remit tranquillement à l'eau pour regagner +le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait une des ruelles étroites +du Borough. + +Hélas! Shoking ne se doutait pas que Sultan, ami si intelligent +jusque-là, allait commettre à son préjudice la plus déplorable des +bévues. + +En effet, comme il était déjà au milieu de la Tamise, le chien heurta +son poitrail à quelque chose de mou et de flasque qui flottait sur +l'eau. + +Il flaira et reconnut un homme. + +Cet homme n'était autre que John le rough, évanoui à la suite du coup +d'aviron. + +Et le chien, obéissant à son instinct de sauveteur, prit les haillons +du rough à pleines dents, et se mit à tirer l'homme évanoui après lui, +nageant vigoureusement dans la direction du magasin. + +Apres s'être montré l'ami de Shoking, Sultan commettait la déplorable +action de sauver son ennemi mortel. + +Ah! si Shoking l'avait su, comme il eût retiré sur-le-champ son estime +et son amitié au terre-neuve. + +Mais Shoking, en ce moment, était à la recherche du fripier qui lui +pourrait louer des habits secs et lui faire prendre un air de feu devant +le poêle. + + + + +VII + + +Le Borough est le quartier situé sur la rive droite de la Tamise, qu'on +trouve au bout du pont de Londres. + +A l'ouest s'étend le Southwark; à l'est, toujours sur la même rive, +Rotherithe. + +Très-bruyant le jour, ce quartier est noir et silencieux la nuit. + +Au delà des larges voies qui rayonnent à l'entour de la gare de +London-Bridge, on trouve des ruelles étroites et sombres dans lesquelles +vit une population industrieuse et interlope. + +Il y a une rue, dont les maisons sont hautes et noires, qui est pleine +de fripiers. + +Le fripier ferme sa boutique fort tard; cela tient peut-être à ce que +les gens qui ont recours à lui, et que retient une certaine honte, +préfèrent s'aller affubler la nuit des habits d'occasion dont ils ont +besoin. + +Shoking, par exemple, n'avait pas de tels préjugés, et s'il eût eu +besoin de se vêtir en gentleman, il serait tout aussi bien entré chez +son ami Sam en plein jour et au grand soleil. + +Donc, si Shoking entra dans la rue des fripiers à dix heures du soir +et alla frapper à la porte de Sam, c'est que ses vêtements étaient +ruisselants et qu'il avait absolument besoin d'en changer. + +Sam est l'abréviation familière de Samuel. + +Celui qui portait ce nom était un petit juif entre deux âges qui faisait +plus d'un métier. + +Il était fripier, prêteur d'argent, expert en matières d'or et d'argent, +et il avait inventé un outil pour percer les perles. + +Avec tout cela, il n'était pas riche, en dépit des commérages du +quartier, qui le croyait millionnaire, et le plus clair de son bien +était une jolie fille du nom de Katt, qui trônait dans sa boutique +depuis le matin jusqu'au soir. + +Katt était la fille unique de Sam, qui était veuf depuis longues années. + +Elle savait attirer les chalands, retenir les indécis et les décider +à acheter, pousser à la dépense ceux dont la bourse paraissait bien +garnie, et le vieux juif avait coutume de dire que Katt était sa +meilleure marchandise. + +Ce fut donc à la porte de Sam que s'en alla frapper Shoking. + +Sam était absent; il s'en était allé dans Hay-Markett acheter la +défroque d'un gentleman qui partait pour les Indes. + +Katt était seule. + +Elle connaissait Shoking pour l'avoir vu, tout dernièrement, s'habiller +des pieds à la tête avec l'argent de lord Palmure. + +--Bonjour, gentleman, lui dit-elle. + +Shoking fut évidemment flatté de l'appellation et il répondit: + +--Bonsoir, miss Katt, vous êtes vraiment aussi jolie que la fille d'un +lord de Belgrave square. + +Puis il s'approcha du comptoir, sur lequel brûlait une petite lampe à +esprit de vin, dont les rayons tombèrent sur ses habits ruisselants et +couverts de boue en maint endroit. + +--Ah! mon Dieu! fit la jeune fille, que vous arrive-t-il donc, monsieur +Shoking? + +--Hélas! un malheur, comme vous voyez. Je suis tombé dans la Tamise et +j'ai failli me noyer. + +--Vous êtes tombé dans la Tamise? + +--Oui. J'avais peut-être trop bien dîné et je ne marchais pas très-droit +en sortant de la taverne de la Tempérance, qui est bien celle de Londres +où on se grise le plus facilement. J'ai traversé la Cité, je suis +descendu par Sermon lane pour gagner le bateau-ponton et attendre le +penny-boat. Il faisait très-noir et, dame! au lieu de mettre le pied sur +le ponton... + +--Vous l'avez mis à côté? + +--Justement. + +--Et vous êtes tombé à l'eau? + +--Comme vous le dites, ma jolie Katt. C'est pourquoi vous me voyez ici à +pareille heure. Vous pensez bien que je ne puis rester ainsi. + +--Oh! certainement non. + +Et, tout en écoutant Shoking, Katt jetait un coup d'oeil sur la coupe de +ses habits et se disait: + +--Voilà qui ne sort pas de notre boutique. Il parait qu'il a fait +fortune, ce bon Shoking. + +Puis tout haut et avec quelque embarras: + +--Je ne sais vraiment, monsieur Shoking, si j'aurai des habits assez +convenables pour vous. + +Shoking sourit: + +--Écoutez, ma petite Katt, dit-il, je puis bien me confier à vous. Je +vais à Rotherithe voir des parents qui ne sont pas riches et que j'aime +autant ne pas humilier, car il faut vous dire que j'ai fait un petit +héritage et que je suis à mon aise. + +--Ah! vraiment? fit Katt. + +--Mon Dieu, oui, dit Shoking, j'ai quelque chose, à présent, comme trois +cents livres de revenu. + +--Un joli denier, murmura Katt. + +--Par conséquent, je vais vous demander la permission de décrocher cette +vareuse, ce chapeau goudronné et ce pantalon bleu, et d'aller passer le +tout dans votre arrière-boutique. + +Katt prit une perche munie d'un crochet et enleva au râtelier qui +régnait tout le long des murs de la boutique, les objets que lui +désignait Shoking. + +Après quoi elle poussa une porte, qui laissa voir une chambre au milieu +de laquelle ronflait un poêle de faïence. + +--Voulez-vous une chemise? dit-elle encore. + +--Une chemise et des bas, dit Shoking. + +Et il passa dans cette seconde chambre, qui servait à l'essayage, comme +on dit, et dans laquelle il y avait une grande glace qui permettait aux +clients de se voir de la tête aux pieds. + +Shoking referma la porte. + +Puis, en un tour de main, il se fut débarrassé de ses habits mouillés, +se roula ensuite dans une couverture de laine, afin de se sécher, et +demeura quelques minutes auprès du poêle. + +Après quoi il fit sa toilette nouvelle et posa crânement, en arrière de +sa tête, le chapeau goudronné. + +--J'ai l'air d'un vrai matelot de Sa Majesté, se dit-il alors, et, si +je rencontre les deux policemen qui voulaient m'envoyer coucher sur le +Royaliste, ils ne me reconnaîtront pas. + +En effet, Shoking était tout à fait métamorphosé. + +Il reprit sa bourse dans la poche du pantalon qu'il venait de quitter, +et repassa dans la boutique. + +--Vous devez être plus à votre aise ainsi? lui dit Katt en souriant. + +--Ah! cela est vrai, fit-il. + +En même temps il ouvrit sa bourse et posa une demi-guinée sur le +comptoir. + +--Mais pourquoi payez-vous maintenant? monsieur Shoking, dit Katt, +puisque vous me laissez vos autres habits. + +--C'est que je ne suis pas sur de revenir moi-même les chercher. + +--Ah! + +--J'enverrai peut-être mon domestique, ajouta le bon Shoking avec une +naïve emphase. + +Et comme Katt s'apprêtait à prendre sur la demi-guinée un modeste +salaire et à lui rendre la monnaie, il lui dit: + +--Gardez tout, ma chère. + +Katt fut littéralement éblouie et son étonnement durait encore que +Shoking était déjà loin. + +Shoking avait besoin de rattraper le temps perdu. + +--L'homme gris ne doit pas savoir ce que je suis devenu, pensait-il, et +je dois pourtant lui porter des nouvelles de John Colden. + +Ce disant, Shoking arpentait Troley street, arrivait dans Élisabeth +street et s'engageait dans le dédale de petites ruelles qui séparent le +Borough de Rotherithe. + +Une demi-heure après, il arrivait en face de la chapelle dans le +cimetière de laquelle, la veille de l'exécution de John Colden, +s'étaient assemblés les chefs fenians, l'abbé Samuel et l'homme gris. + +Mais Shoking n'entra point dans le cimetière. + +Il s'en alla, au contraire, au public-house qui se trouvait en face. + +Le public-house ne renfermait que deux buveurs et le landlord. + +Celui-ci cligna imperceptiblement de l'oeil en voyant Shoking +s'attabler. + +Puis il quitta son comptoir, puisa une chope de stout et la porta à +Shoking, auquel il dit tout bas: + +--Ces gens-là vont s'en aller. Attendez. + +--Qui, fit Shoking d'un signe de tête. + +Le landlord ne se trompait pas. Les deux hommes, qui étaient des +ouvriers du port, achevèrent leur pinte d'ale, jetèrent six pence sur la +table et s'en allèrent. + +Alors Shoking s'approcha du comptoir: + +--Comment va-t-il? dit-il tout bas. + +--Assez bien ce soir, et la fièvre se dissipe. + +--Peut-on le voir? + +--Oui, mais attendez que je ferme. Depuis hier, il y a des figures +sinistres dans le quartier, et je me méfie. + +Shoking tressaillit. + +--Serions-nous donc découverts? dit-il. + +--Je ne sais pas... mais j'ai peur... murmura le landlord. + + + + +VIII + + +Le land lord alla donc poser les volets à la devanture du public-house, +éteignit le bec de gaz qui brûlait au-dessus du comptoir et ne laissa +allumée qu'une petite lampe à schiste. + +Puis il revint s'asseoir auprès de Shoking: + +--Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que depuis hier soir, on +voit dans Rotherithe une foule de visages inconnus. Les uns font le +tour de la chapelle et du cimetière, les autres viennent ici boire et +regardent partout. + +--Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont des gens de police? + +--Je le crains; seulement, jusqu'à présent, une chose me rassure, reprit +le landlord. + +--Laquelle? + +--Je crois bien qu'ils ont vent que le condamné enlevé sur l'échafaud +par les fenians est dans Rotherithe, mais ils ne savent pas où. + +--Ah! vous croyez? + +--Oh! j'en suis sûr; je crois même que le dernier endroit qu'ils +soupçonnent, c'est ma maison. + +--Dieu vous entende! murmura Shoking avec émotion. + +--Malheureusement, poursuivit le landlord, John est hors d'état de +quitter le lit. Il a éprouvé une si grande émotion sur l'échafaud que, +vous le savez, il a été fou pendant quarante-huit heures. + +--Oui, certes, je le sais, dit Shoking. + +--Maintenant, il a retrouvé sa raison, mais le médecin qui le voit, dit +qu'il ne pourra pas quitter le lit avant huit jours; et d'ici là, je +tremblerai à toute minute. + +--Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put s'en aller tout de suite, où +irait-il? + +--Je ne sais pas. Londres est si grand!... + +--Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il se rétablisse. Nous ne +pouvons pas avoir fait pour rien un si grand effort. Puis-je le voir? + +--Oui, nous allons descendre. + +Le landlord s'en retourna vers la porte, et l'entre-bâilla. + +Puis il jeta un regard furtif sur les abords du public-house. + +--Personne! dit-il. + +Il ferma la porte, revint auprès de Shoking et prit la petite lampe à +schiste. + +Après quoi, il souleva la trappe de la cave qui se trouvait auprès du +comptoir. + +On descendait dans la cave, non par un escalier, mais par une de ces +échelles à degrés larges et plats qu'on appelle _échelles de meunier_. + +Le landlord passa le premier et Shoking le suivit. + +La cave du public-house ressemblait à toutes les caves. + +Elle était carrée et ne paraissait pas avoir d'autre issue. + +Des tonneaux de plusieurs dimensions étaient rangés tout à l'entour, et +l'un de ces tonneaux était haut de près de deux mètres. + +Le landlord s'en approcha, tourna le robinet placé au centre et tout +aussitôt le fond s'ouvrit, tournant, comme une porte, sur des gonds +invisibles. + +Alors Shoking vit un passage dans lequel, en se baissant un peu, deux +hommes pouvaient marcher de front. + +C'était le chemin de la cachette où était John Colden, le condamné à +mort. + +Une fois entrés dans le tonneau, le landlord, qui avait toujours la +petite lampe à la main, pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa +place accoutumée, de telle façon que si alors on était descendu dans la +cave, on n'aurait pas remarqué cette futaille plus que les autres. + +John Colden était, couché dans une sorte de salle basse à l'extrémité de +ce corridor auquel le tonneau servait d'entrée. + +Cette salle prenait de l'air par un trou percé dans une voûte au-dessus +de laquelle passait un des nombreux égouts dont la ville de Londres est +sillonnée; et elle n'était pas éclairée par la lumière du jour. + +Auprès d'un lit de camp était une lampe qui brûlait sur une petite +table. + +Assis devant cette table, Shoking aperçut un homme de haute taille, au +front basané, qui n'était autre que celui des quatre chefs fenians qui +venait d'Amérique. + +John n'avait plus ni la fièvre ni le délire, sa raison lui était +revenue, et il reconnut Shoking. + +--Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit Shoking en lui prenant la main. + +--Je ne souffre pas, dit John, mais je suis anéanti, je n'ai aucune +force, et il me semble que je ne pourrais pas me tenir debout. + +--La force te reviendra, dit Shoking. + +John Colden eut un sourire mélancolique. + +--Vous vous êtes tous donné bien du mal pour me sauver, dit-il. + +--C'était notre devoir, dit Shoking, tous pour un, un pour tous. + +--Il n'est arrivé malheur à personne? demanda encore John Colden. + +--A personne, jusqu'à présent... + +--L'homme gris?... + +--Il est aussi bien caché que toi. + +--L'enfant?... + +--A l'abri de toute poursuite derrière les murs de Christ's hospital. + +--Et toi?... + +--Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai échappé belle cette nuit. + +--Vraiment? + +--Tu vas voir... + +Et Shoking raconta à John Colden ses aventures de la soirée. + +--Vois-tu, dit gravement John Colden, ce n'est ni la police ni les +ennemis naturels de l'Irlande qu'il nous faut craindre, ce sont les +traîtres! + +--Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est pas celui-là qui nous +gênera désormais. + +Il faisait allusion à John le rough. + +--Tu es sûr de l'avoir tué? + +--Dame! répondit naïvement Shoking, je l'ai étourdi suffisamment pour +qu'il se noie, dans tous les cas. + +John essaya de se soulever, mais les forces lui manquèrent. + +--Voilà qui est bizarre, fit-il en souriant; je n'avais pas peur de la +mort, je marchais à l'échafaud, résigné et d'un pas ferme... on me sauve +et la peur me prend... à telle enseigne que j'ai manqué en mourir. + +--L'homme gris, répondit Shoking, m'a expliqué cela; mais je ne suis pas +un savant comme lui, et je ne me rappelle par les mots baroques dont il +s'est servi. + +En parlant ainsi, Shoking tira sa montre. + +Car il avait une montre maintenant, le mendiant Shoking, dont le rêve, +jadis, était d'être un _pauvre présenté_ à la Workhouse de _Mile end +road_. + +--Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui ne m'a pas vu depuis deux +jours, doit me croire mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais +lui porter de tes nouvelles. + +Sur ces mots, Shoking serra la main du malade et reprit avec le landlord +le chemin du tonneau. + +Cinq minutes après, il quittait le public-house, dont les abords étaient +toujours déserts. + +Cependant comme il longeait le cimetière, un bruit confus et presque +imperceptible arriva à son oreille. + +La nuit était noire et le brouillard épais. + +Shoking s'arrêta. + +Alors le bruit lui parut plus distinct. + +C'étaient deux voix d'hommes causant tout bas dans le cimetière. + +A force de regarder, Shoking finit par distinguer deux ombres noires +au-dessus d'une tombe, et il ne douta plus que ce ne fussent les deux +personnes qu'il entendait causer. + +Alors Shoking se coucha à plat-ventre et colla son oreille au sol. + +La terre, comme on le sait, est toujours sonore, en hiver surtout, et le +procédé qu'employait Shoking est connu de toute éternité. + +L'Indien dans la savane, l'Arabe au désert, le chasseur au fond des +bois, quand ils veulent entendre à une grande distance, se couchent et +appliquent leur oreille sur le sol. + +Shoking, demeuré debout, n'eût saisi que par lambeaux la conversation de +ces hôtes nocturnes du cimetière. + +Son oreille collée à terre, il entendit fort distinctement ce qu'ils +disaient. + +Et il se prit à écouter avec attention. + + + + +IX + + +Ce que ces hommes, dont la voix, était du reste parfaitement inconnue à +Shoking, disaient entre eux, pouvait être tout à fait insignifiant pour +lui et ne se rapporter ni à John Colden, ni à l'homme gris, ni même à +lui, Shoking. + +A Londres, il y a toujours une certaine quantité de vagabonds qui se +trouvent sans gîte. + +Comme on les traque dans les rues, et que les policemen les conduisent +aux postes de police, les uns se réfugient dans les paras et couchent +sur une branche d'arbre; les autres ne dédaignent pas d'enjamber la +clôture d'un cimetière et d'aller chercher un asile parmi les morts. + +Ces deux hommes qui causaient tout bas pouvaient donc appartenir à cette +catégorie de gens sans aveu qui ne trouvent ni feu ni abri, la nuit +venue. + +Cependant, aux premiers mots qu'il entendit, Shoking, s'applaudit +d'avoir prêté l'oreille. + +L'un de ces deux hommes disait: + +--Vois-tu, je suis sûr de ce que j'avance. + +--Tu crois qu'on l'a caché dans Rotherithe? + +--Oui. + +--Mais comment peux-tu le savoir? + +--J'étais devant Newgate la nuit même de l'exécution, et je vais te dire +comment j'y étais... + +--Voyons? + +--Je n'ai jamais manqué d'aller voir pendre depuis dix ans. + +Par conséquent, je m'étais mis en route dès six heures du soir. + +Voilà que, dans Farringdon road, je trouve tant de monde, mais tant de +monde, que je me doute qu'il y a quelque chose d'extraordinaire. Puis +j'entends parler le patois des côtes d'Irlande, que je comprends et que +je parle moi-même très-bien, attendu que lorsque j'étais matelot, je +suis resté deux ans à Cork. + +La foule marchait et je me laissais entraîner par elle; un homme +m'adressa la parole en irlandais et me dit: + +--A-t-on donné le signal? + +Je réponds à tout hasard et dans la même langue: + +--Pas encore. + +Mon interlocuteur reprend: + +--C'est du haut de Saint-Paul, n'est-ce pas? + +--Je crois que oui. + +Emporté par la foule, je me trouve dans Old Bailey. + +--Ça fait que tu as tout vu? + +--Tout, et j'ai suivi la foule quand elle s'est retirée, emportant le +pendu qui avait perdu connaissance. Je crois bien qu'il n'y avait que +moi d'Anglais dans tout ce monde. + +--Mais comment sais-tu?... + +--Attends donc! Les policemen bousculés, les Irlandais sont descendus +au pas de course vers la Tamise; comme j'étais au milieu d'eux, j'ai été +porté par le flot, et j'ai pu voir quatre grands gaillards sauter dans +une barque, y coucher le pendu et pousser au large. + +--Ça ne prouve encore rien. + +--Mais si, car la barque a pris la dérive et je l'ai suivie des yeux. + +--Dans la direction de Rotherithe? + +--Oui. + +--Mais qui te dit qu'elle s'y est arrêtée? + +--Attends encore... Le lendemain, je descends à Charring cross et +je prends le penny-boat pour m'en aller à Greenwich. Nous touchons à +London-Bridge, et voilà que, parmi les passagers qui montent à bord, +je reconnais un des quatre hommes qui avaient emporté le pendu dans la +barque. + +Quand le penny-boat a touché à Rotherithe, cet homme est descendu. + +--Et tu n'a pas eu l'idée de le suivre? + +--Non, parce que je n'avais pas encore lu dans les journaux qu'il y +avait une prime de cent livres pour qui découvrirait l'endroit où on a +caché le condamné. + +Mais quand j'ai su cela, je me suis dit que le pendu devait être à +Rotherithe et qu'un jour ou l'autre je retrouverais mon grand Irlandais, +que je le suivrais alors... et que je finirais bien par découvrir la +retraite de John Colden. + +--Et c'est pour cela que nous passons ici les nuits et les jours? + +--Oui. + +--Jusqu'à présent nous n'avons rien vu... rien trouvé... + +--Patience! cela viendra. + +Shoking n'en entendit pas davantage: il était fixé. + +Il se releva donc sans bruit et s'éloigna sur la pointe du pied. + +--Voilà deux gaillards qu'il faudra surveiller, se dit-il; mais le mal +n'est pas aussi grand que je le supposais. Ce n'est pas la police de +Scotland Yard qui est sur nos trousses, c'est une police particulière, +née de la spéculation privée. On assommera les deux drôles, et tout sera +dit. + +Cette réflexion faite, Shoking reprit le chemin du Borough, en prenant +ses jambes à son cou. + +Il y a plus d'une lieue de Rotherithe au Southwark, mais Shoking n'avait +jamais été plus alerte et plus jeune. + +Il regagna donc le Borough, puis le Southwark et arriva enfin dans la +cathédrale des catholiques, Saint-George church. + +Les alentours de l'église étaient déserts, et un silence profond régnait +sur la place qui sert de ceinture au cimetière. + +La flèche du clocher se perdait dans le brouillard. Cependant, tout en +haut, on voyait une petite lumière, qui ressemblait à une étoile perdue +dans ce ciel nuageux. + +Shoking regarda cette lumière et il eut un battement de coeur. + +--Allons, se dit-il, le maître a été sage, il n'est pas sorti ce matin. + +Et Shoking se mit à suivre la grille qui entourait le cimetière et +arriva à cette porte que le sacristain ouvrait au petit jour et par +laquelle la malheureuse mère de Dick Harrisson s'introduisait dans le +champ du repos, pour venir prier sur la tombe de son enfant. + +Cette grille était entre-bâillée. + +Shoking la poussa et pénétra dans le cimetière. + +Maintenant il ne tremblait plus, comme cette nuit où il était venu, en +compagnie de l'homme gris, déterrer la bière de Dick Harrisson. + +Shoking n'avait plus peur des morts, Shoking était devenu philosophe et +esprit-fort en la société de l'homme gris. + +Ce fut donc d'un pas assuré qu'il s'achemina, au travers des tombes, +vers cette petite porte qui se trouvait derrière l'église. + +Puis il frappa doucement. + +La porte s'ouvrit, mais aucune lumière n'apparut, et Shoking entra dans +l'église, qui était plongée dans les ténèbres. + +--Est-ce vous? dit une voix. + +--C'est moi, répondit Shoking. + +Alors une main prit la sienne et la voix, ajouta: + +--Venez... il est là-haut... il vient de rentrer... + +--Comment! dit Shoking, il a osé sortir ce soir encore! + +--Oui. + +--Quelle imprudence! + +Le vieux sacristain, car c'était lui à qui avait affaire Shoking, le +conduisit jusqu'à l'entrée du clocher et lui fit poser le pied sur la +première marche. + +--Maintenant, dit-il, vous savez le chemin? + +--Oui. C'est tout en haut. + +--Moi, je reste ici et je veille, dit le vieillard. + +Shoking monta jusqu'à cette petite salle que nous connaissons et dans +laquelle Jenny l'Irlandaise et son fils s'étaient cachés pendant deux +jours et deux nuits. + +Cette salle servait maintenant d'asile à l'homme gris qui avait, depuis +le sauvetage de John Colden, toute la police de Londres à ses trousses. +Shoking le trouva assis devant une petite table couverte de papiers et +de livres. + +Il lisait et fumait. + +--Ah! te voilà, dit-il en regardant Shoking. D'où viens-tu donc? + +Shoking raconta succinctement toutes ses aventures de la soirée. + +L'homme gris fronça légèrement le sourcil quand Shoking en arriva à +cette conversation qu'il avait entendue dans le cimetière de Rotherithe. + +--Il est certain, dit-il enfin, que John ne peut rester éternellement à +Rotherithe. + +--Mais s'il sort et qu'on le prenne?... observa Shoking. + +--Tu dis qu'il a retrouvé la raison? + +--Oui. + +--Qu'il n'a plus la fièvre? + +--Non. + +--Alors, je puis agir. + +Et, comme Shoking paraissait ne pas comprendre, l'homme gris ajouta: + +--J'ai le moyen de rendre John méconnaissable, et, de blanc et blond +qu'il est, le faire mulâtre avec des cheveux noirs et crépus. + +Alors, tu comprends que Calcraff lui-même ne le reconnaîtrait pas. + +--Mais, dit Shoking, pourquoi n'avoir pas usé de ce moyen tout de suite? + +--Parce que son état de fièvre ne le permettait pas, dit l'homme gris. +Je l'aurais tué... + +--Et... maintenant? + +--S'il n'a plus la fièvre, je répondis de lui. + +A ces dernières paroles, Shoking se gratta l'oreille, et l'homme gris se +prit à sourire. + +--Je gage que tu as quelque chose à me dire? fit-il. + +--Oui, dit Shoking. + +--Eh bien! va, je t'écoute... + +Et l'homme gris roula avec flegme une cigarette entre ses doigts... + + + + +X + + +Shoking s'était gratté l'oreille; mais il ne faudrait pas en conclure +qu'il fût excessivement embarrassé. + +En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le peuple est convié aux +meetings; il entend parler, il apprend à parler, il sait parler au +besoin. + +L'éducation politique est universelle; et par conséquent chacun sait +exprimer sa pensée. + +Les uns vont droit au but; les autres préfèrent le chemin fleuri des +circonlocutions et savent tourner les difficultés. + +Shoking appartenait à cette dernière école, la pensée de son discours +n'était jamais que dans le post-scriptum. + +--Maître, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si grand besoin d'être +dirigée. + +--Tu crois? fit l'homme gris. + +--La lutte existait dans l'ombre, poursuivit Shoking. L'Angleterre +savait bien que l'Irlande conspirait, mais elle méprisait l'Irlande. + +--Ah! vraiment? + +--Aujourd'hui, reprit Shoking, encouragé par cette petite phraséologie +qui avait son mérite relatif, l'Irlande est sortie des ténèbres. + +--Ah! ah! + +--Elle a jeté le masque, elle a défié sa vieille ennemie, elle a amené +la lutte au soleil. + +--Après? + +--L'Irlande a osé ravir un condamné à l'échafaud, poursuivit Shoking, +qui le prenait de plus en plus au sérieux. + +L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur. + +--Continue, continue, dit l'homme gris en souriant; tu parles comme feu +O'Connell. + +--Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking, usant des +oppositions familières aux grands orateurs. + +--Explique-toi. + +--Elle était forte hier, car elle avait un chef qui la dirigeait, qui la +conseillait, qui pouvait... + +--Et ce chef, interrompit l'homme gris, où est-il donc maintenant? + +--Il se cache, dit Shoking. + +--Bon! + +--Et c'était précisément à cela que j'en voulais venir. Pourquoi ce chef +se cache-t-il? + +--Parce que la police est à ses trousses, et que s'il était pris... + +--Si John Colden était pris, se hâta de dire Shoking, on le pendrait de +nouveau. + +--Et si le chef dont tu parles était pris, dit l'homme gris, on le +pendrait également. + +C'était là que Shoking attendait l'homme gris, comme le chasseur attend +le gibier au coin d'un bois. + +--Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il. + +--Tu crois? + +--Ou si on le prend, on ne le reconnaîtra pas. + +-Eh bien? + +--John Colden est donc plus heureux que ce chef dont je parle, et qui +peut être reconnu au premier jour. + +--Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant, tu penses bien que je +ne t'ai pas écouté si longtemps, sans deviner dès les premiers mots où +tu voulais en venir? + +A son tour, Shoking, qui jusque-là avait parlé les yeux baissés, regarda +l'homme gris. + +--Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du moment où je puis rendre +John Colden méconnaissable et le soustraire, par conséquent, à toute +poursuite, je pourrais bien en faire autant pour moi-même. + +--C'est la vérité pure, dit Shoking. + +--Oui, et tu as raison en apparence, reprit l'homme gris. + +--N'est-ce pas? fit naïvement Shoking. + +--Mais tu as tort, en réalité. + +--Ah! + +--A ton tour, suis donc mon raisonnement. + +--Voyons? dit Shoking. + +--Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre diable d'Irlandais, qui était +cordonnier de son état, qui n'a jamais été beau et qui ne perdra pas +grand'chose à troquer ses cheveux roux contre des cheveux crépus. + +--Ça, c'est vrai, fit Shoking. + +--Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans, regarde-moi... + +--Oh! vous êtes beau, fit naïvement le mendiant. + +--Et j'ai besoin de mon physique, ajouta l'homme gris, car je veux être +aimé. + +Shoking tressaillit. + +--Il y a par le monde une femme, une jeune fille, continua cet homme +étrange, qui s'est déclarée ma mortelle ennemie. + +--La fille de lord Palmure, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Eh bien? fit Shoking haletant. + +--Eh bien! j'ai mis dans ma tête qu'elle m'aimerait, comprends-tu? + +--Mais... pourquoi?... + +Un nouveau sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris. + +--Vous l'aimez donc, vous? demanda naïvement Shoking. + +--Pas encore. + +--Alors... + +--Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande triomphera. Tu vois donc +bien que j'ai besoin de mon physique. + +--Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il était, ne désertait pas +facilement la discussion, cette jeune fille est votre ennemie. + +--Mortelle. + +--Et comment donc pourrait-elle vous aimer? + +--Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris, parce que le chemin le +plus sûr pour arriver à l'amour s'appelle la haine. + +Shoking se courba ébloui. + +--O maître! maître! dit-il, qui donc êtes-vous? + +--Je suis un ange déchu, répondit-il, à qui Dieu a donné le repentir et +laissé la force et la volonté. + +Puis tout s'éteignit. + +Cette auréole, qui avait un moment couronné ce front large et +scintillant d'intelligence, disparut, et l'homme gris redevint cet homme +triste et doux que Shoking avait rencontré pour la première fois dans la +taverne du Blak horse. + +--Donc, reprit-il après un silence, écoute-moi bien. + +--Parlez, maître. + +--Occupons-nous de John Colden. + +--Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il faut qu'il puisse aller et +venir librement dans Londres; et qu'il continue à servir notre cause. + +--Bon! fit Shoking, d'un signe de tête. + +L'homme gris tira de sa poche un carnet dont il arracha un feuillet et, +sur ce feuillet, il écrivit quelques mots au crayon. + +--Demain matin, dit-il, tu iras chez un _chemist dispensary_. + +--Oui, maître. + +--Et tu le prieras de te composer la potion que j'indique là-dessus. +Puis tu retourneras à Rotherithe, et tu feras avaler cette potion à John +Colden, en deux fois à deux heures d'intervalle. + +--Et il deviendra mulâtre? + +--En une heure. + +--Mais... les cheveux? + +--Tu laisseras quelques gouttes de la potion au fond du vase, et tu les +verseras ensuite sur ta main, après quoi tu en frotteras les cheveux de +John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront noirs. + +--Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas un seul instant du +résultat. + +--Comment va la fille de Jefferies? demanda encore l'homme gris. + +--Elle se lève et se promène dans le jardin. + +--C'est bien: j'irai la voir demain. + +--Vous oserez donc sortir? + +--Oui. + +--Mais s'il vous arrive malheur? + +--Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort est loin encore... + +Adieu, Shoking; exécute fidèlement mes ordres et ne te mets plus martel +en tête. + +Et sur ces derniers mots, l'homme gris congédia Shoking d'un geste. + + + + +XI + + +Cependant la femme que Shoking avait rencontrée sur le penny-boat et +qui, disait-elle, était allée quatre fois de suite à White cross sans +pouvoir faire mettre son mari en liberté, bien qu'elle se présentât avec +l'argent, cette femme avait dit la vérité. + +Notre ancienne connaissance, sir Cooman, s'était entêté et Paddy avait +dû coucher ce soir-là encore à White cross. + +Il est vrai que la femme de Paddy était allée à Rotherithe, et qu'elle +avait fini par trouver le créancier impitoyable qui avait fait mettre +son mari en prison pour la misérable somme de dix livres. + +Le créancier était dur, mais il était loyal; d'ailleurs il avait trop +grande envie de toucher son argent pour hésiter à reconnaître que +c'étaient dix livres et non pas cent qui lui étaient dues. + +--Rentrez chez vous, ma chère, avait-il dit à la femme de Paddy, et +venez demain à six heures à White cross. J'y serai et tout s'arrangera. + +La femme de Paddy qui se nommait Lisbeth s'en était donc retournée dans +le Southwark, en se disant: + +--Miss Ellen attendra vainement Paddy cette nuit, mais je n'y puis rien. + +Elle avait donné à souper à ses enfants, les avait couchés ensuite et +s'était mise au lit à son tour; mais elle n'avait pas dormi, tant son +impatience était grande. + +Le lendemain tout était allé comme sur des roulettes. + +Sir Cooman avait reconnu son erreur et gratifié Paddy d'une +demi-couronne à titre de dommages-intérêts, et Paddy s'en était allé +triomphant au bras de sa femme. + +C'est un dur séjour pour un pauvre diable en guenilles que White cross; +le créancier consigne le moins d'aliments possible, loge son débiteur en +un taudis, et si pauvre que le prisonnier ait jamais été quand il était +libre, il regrette ce temps-là. + +Paddy avait donc éprouvé une si grande joie qu'il avait oublié de +demander à sa femme quel était le bienfaiteur généreux qui lui rendait +la liberté. + +Ce ne fut que dans la rue qu'il lui fit cette question. + +--Mais c'est miss Ellen, dit-elle. + +Paddy fit un mouvement de surprise et presque de crainte. + +--Ah! dit-il ensuite, elle a donc bien besoin de moi! + +--Oui, et elle t'attendait hier soir. + +--Où cela? + +--A la porte de son jardin. + +Paddy demeura silencieux un moment: + +--Femme, dit-il enfin, écoute-moi bien. + +--Parle. + +--Miss Ellen, si belle, si noble, si riche, est une méchante créature. + +--Je le sais, dit froidement Lisbeth, mais du moment où elle a besoin de +nous, elle payera bien. + +--Et si elle nous fait commettre une mauvaise action? + +Lisbeth haussa les épaules: + +--Quand on est pauvre comme nous, et qu'on a deux enfants à nourrir, +dit-elle, on ne doit pas se montrer difficile sur le choix de la +besogne. + +--Femme, dit encore Paddy, je regrette presque d'être sorti de White +cross. + +--Cela ne m'étonne pas, dit Lisbeth avec humeur, tu as toujours été +fainéant. + +Ce reproche piqua Paddy au vif. + +--Écoute bien, femme, reprit-il. Tu sais que je finis toujours par faire +ce que tu veux. + +--Il le faut bien. + +--Pour que miss Ellen, qui n'a pas eu pitié de notre détresse, revienne, +il faut qu'elle médite quelque chose d'abominable. Si tu le veux, je lui +servirai d'instrument, mais s'il m'arrive malheur et que je finisse un +jour ou l'autre au bout d'une corde, à la porte de Newgate, tu ne te +plaindras pas? + +--Non, dit Lisbeth d'un air sombre. + +--Alors, c'est bien, dit Paddy, et tu as raison. Les pauvres gens comme +nous ne sauraient choisir leur besogne. + +Et, dès ce moment, Paddy fut résigné à obéir aveuglément à miss Ellen. + +Il revint donc dans le Southwark et rentra dans la maison. + +Ses enfants lui sautèrent au cou, et le malheureux se dit: + +--Il faut bien vivre... en attendant que la mort vous prenne. + +Lisbeth lui dit alors: + +--Miss Ellen t'attendait hier soir, mais il est probable qu'elle +t'attendra ce soir encore. + +--J'irai, dit Paddy. + +Il se mit à table avec ses enfants. Grâce aux libéralités de miss Ellen, +il y avait presque l'abondance dans la maison. + +Lisbeth alla chercher deux tranches de roastbeef, des pommes de terre, +un morceau de pudding et de la bière brune. + +Paddy demeura à table jusqu'au coucher du soleil. + +Puis il sortit. + +--Je vais aller voir les camarades du quartier, dit-il. + +Cela signifiait: + +--Je vais parcourir tous les public-houses des environs. + +--Souviens-toi qu'_elle_ t'attend, lui cria Lisbeth comme il +franchissait le seuil de la maison. + +--Oui, oui, dit Paddy. + +Et il s'en alla. + +Ce fut précisément dans le public-house devant lequel, l'avant-veille, +miss Ellen avait été insultée par deux hommes du peuple, et où l'homme +gris était intervenu tout à coup et l'avait sauvée de ce mauvais pas, +que Paddy entra. + +Il n'y avait pas grand monde à cette heure-là dans l'établissement. + +Deux roughs buvaient de la petite ale mélangée de gin, et se trouvaient +debout devant le comptoir. Mais l'un d'eux connaissait Paddy. + +--Tiens, dit-il en lui tendant la main, te voilà? d'où sors-tu donc? + +--Je viens de Greenwich, où j'ai travaillé deux mois, dit Paddy qui ne +se souciait pas d'avouer qu'il sortait de White cross. + +--As-tu gagné de l'argent? + +--Pas beaucoup. On paye mal partout, maintenant. + +Les deux roughs se regardèrent et parurent se consulter tacitement. + +--Toi, dit enfin celui qui avait le premier adressé la parole à Paddy, +tu es un solide gaillard, il me semble, et je crois me rappeler que tu +as un coup de poing qui vous jette un homme par terre comme la massue +d'un boucher. + +--Hum! hum! fit modestement Paddy, qui en effet était taillé en hercule. + +--Nous avons envie de t'associer, dit cet homme. + +--A quoi? + +A une besogne qui rapporte plus d'argent qu'un an de travail dans les +docks ou les arsenaux. + +--Qu'est-ce donc? fit Paddy. + +--Avale ton verre de genièvre et sortons. On cause toujours mieux en +plein air. + +Paddy ne se le fit pas répéter deux fois; il vida son verre d'un trait, +jeta deux pence sur le comptoir et sortit. + +--Tu sais ce qui s'est passé il y a quelques jours? dit le rough. + +On a enlevé un condamné sur l'échafaud. + +--Je le sais, dit Paddy; car à White cross on était assez bien au +courant des nouvelles. + +--La police a offert une prime de cent livres à qui lui ferait retrouver +le condamné. + +--Vraiment? + +--Puis, ce matin, les journaux ont annoncé que la police doublait la +somme. Est-tu pour les Irlandais, toi? + +--Non, dit Paddy. + +--Alors, tu travailleras avec nous? + +--Mais à quoi? + +--Je suis sur la trace du condamné. Veux-tu en être? Nous passons toutes +les nuits dans Rotherithe où nous soupçonnons qu'on le cache. Si nous le +trouvons, il faudra jouer des poings et peut-être même du couteau, mais +deux cents livres de prime, c'est un joli salaire, hein? + +--Je ne dis ni oui ni non, dit Paddy. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'ai affaire ce soir. + +--Où cela? + +--Dans Belgrave square. + +--Tu as tort de ne pas venir avec nous. + +--Mais je puis aller vous rejoindre. + +--A Rotherithe? + +--Oui. + +--A quelle heure? + +--Vers minuit. + +--Eh bien! dit le rough, aussi vrai que je me nomme Nichols, et que je +suis bon Anglais, si tu viens, tu seras bien reçu. + +--Où vous trouverai-je? + +--Près de la chapelle; peut-être serons-nous dans le cimetière. + +--J'irai, dit Paddy. + +Et il leur serra la main à tous deux et prit le chemin du pont de +Westminster, se disant: + +--Je ne sais pas ce que miss Ellen attend de moi, mais j'aimerais encore +mieux donner un coup de main à ceux-là, bien que ce soit une vilaine +besogne qu'ils me proposent. + + + + +XII + + +Pénétrons, à présent, dans l'hôtel Palmure, traversons le vaste jardin +qui en dépend et entrons dans un petit pavillon qui s'élève à l'angle +nord-ouest. + +C'est là que miss Ellen travaille le soir depuis deux jours. + +Après avoir soupé en tête à tête avec son père, qui la quitte pour aller +au parlement, miss Ellen s'installe dans ce pavillon qui lui sert de +salon de lecture, en été, et dans lequel, elle a fait allumer un grand +feu. + +Les domestiques ont reçu l'ordre de ne pas venir la déranger. + +Miss Ellen a passé la soirée précédente dans ce pavillon. + +Cependant elle sortait de temps à autre et allait entre-bâiller la +petite porte qui donne sur une ruelle, et par laquelle Paddy, qu'elle +attendait, devait entrer. + +Mais Paddy n'est point venu. + +Miss Ellen a attendu toute la nuit; le brouillard commençait à refléter +les premiers rayons de l'aube, lorsqu'elle s'est décidée à rentrer dans +ses appartements. + +Pendant la journée qui a suivi, elle s'est informée plusieurs fois au +suisse de l'hôtel, pour savoir si un homme du peuple ne s'était pas +présenté. + +Mais le suisse n'avait vu personne. + +La journée écoulée, le soir venu, miss Ellen est retournée dans le +pavillon. + +Il est dix heures du soir. + +Celui qui s'approcherait du pavillon entendrait un chuchotement de voix, +et s'il appliquait son oeil contre les persiennes du rez-de-chaussée, +il apercevrait miss Ellen causant avec un homme vêtu de noir, grand, +maigre, de mine austère et les cheveux grisonnants. + +C'est le révérend Peters Town. + +Le révérend s'est introduit par la porte du jardin que miss Ellen est +allée lui ouvrir, car ce rendez-vous était pris de l'avant-veille. + +Tous deux parlent bas: de temps en temps, miss Ellen se lève, va à la +fenêtre et écoute. + +--Vous attendez donc quelqu'un, miss Ellen? demande le révérend. + +--J'attends cet homme dont je vous ai parlé, qui devait venir hier +soir... + +--Et qui n'est pas venu? + +--Ce qui m'étonne très-fort, car j'ai donné à sa femme la somme +nécessaire pour le faire sortir de White cross. + +--Et quelle somme devait-il? + +--Dix guinées. + +--Alors, dit le révérend, rassurez-vous; il viendra ce soir, +très-certainement, mais il n'aurait pu venir hier. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il était encore en prison. + +Et le révérend raconta, en souriant, qu'étant allé lui-même le matin à +White cross pour faire élargir le sacristain de Saint-Paul qui s'était +laissé emprisonner, on lui a raconté que sir Cooman le gouverneur, avait +trop déjeuné la veille et qu'il avait pris un zéro pour deux, ce qui +signifiait qu'il avait vu double. + +--Alors, reprit miss Ellen, tout est pour le mieux. Cet homme peut nous +être d'une grande utilité. + +--Ah! vraiment? + +--Je vous ai dit que sa femme avait vécu des charités d'un prêtre +catholique. + +--L'abbé Samuel, le chef occulte des fenians. + +--Un des chefs, oui, mais pas le chef suprême. + +--Soit. + +--Par cet homme nous pourrons suivre l'abbé Samuel, et par l'abbé +Samuel, découvrir la retraite de l'homme gris. + +--Fort bien, dit le révérend d'un signe de tête. Mais, convenez, miss +Ellen, que sur cette libre terre d'Angleterre, la légalité nous tue. + +--Que voulez-vous dire? + +--L'abbé Samuel est l'âme du clergé catholique à Londres. + +--Bien. Après? + +--Personne n'en doute; il est un des chefs du parti irlandais. + +--J'en suis convaincue. + +--Il savait qu'on délivrerait John Colden. + +--Sans aucun doute. + +--Peut-être même l'avait-il préparé à cet événement, car il a obtenu +la permission de passer avec le condamné cette nuit qui devait être la +dernière. + +--Eh bien? + +--Dans un autre pays, la police n'en demanderait pas davantage. + +Elle ferait arrêter l'abbé Samuel, le mettrait en prison, et confierait +à un juge habile le soin de lui arracher des aveux. + +--Cela est vrai, dit miss Ellen, mais l'Angleterre est le pays de la +légalité; il lui faut constater le flagrant délit pour priver un homme +de sa liberté. + +--Cela est d'autant plus vrai que nous n'avons pu, nous, poursuivit +le révérend Peters Town, mettre en prison l'un des sacristains de +Saint-Paul. + +--Pourquoi? + +--Vous avez lu dans les journaux que la veille du jour où John Colden +devait être pendu, à six heures du soir, un rayon gigantesque de lumière +électrique avait couronné la coupole de Saint-Paul? + +--En effet. + +--C'était le signal qui devait pousser des quatre coins de Londres les +fenians vers Newgate. + +--Qui donc avait allumé le rayon? + +--On s'est livré à une enquête qui a amené des preuves morales, mais pas +une preuve matérielle. + +--Et les preuves morales?... + +--Sont accablantes pour le sacristain. Il y en a deux à Saint-Paul. +A huit heures du soir, on ferme les portes de l'église et eux seuls y +demeurent. + +Or, le matin même, l'un des deux avait été arrêté pour une dette assez +importante et conduit à White cross. + +L'autre était donc seul, ce soir-là. + +On l'a questionné le lendemain, et il a répondu qu'il ne savait pas ce +qu'on voulait dire, et qu'il n'avait pas vu de lumière électrique. + +On a fouillé par toute l'église, depuis la coupole, où une porte qui +se ferme produit le fracas d'un coup de canon, jusques aux caveaux qui +renferment les tombeaux de Nelson et du duc de Wellington; on n'a rien +retrouvé. + +--Cependant pour produire de la lumière électrique, il est besoin d'un +appareil, observa miss Ellen. + +--Enfin, dit encore le révérend Peters Town, il a été prouvé que le +créancier qui a fait arrêter l'autre sacristain est précisément le +beau-père de celui-ci. + +Eh bien! il a fallu se contenter de congédier cet homme qui, nous n'en +pouvons douter, est affilié aux Irlandais... + +--Chut! fit tout à coup miss Ellen, écoutez!... + +Et elle se leva et s'approcha de la croisée, qu'elle ouvrit. + +On venait de frapper trois coups à la petite porte du jardin. + +--C'est l'homme que nous attendons, dit la jeune fille, je vais lui +ouvrir. + +Elle quitta le pavillon et courut à la petite porte. + +C'était Paddy, en effet. + +--Suis-moi, lui dit miss Ellen, qui reprit le chemin du pavillon. + +Il parut surpris à la vue du révérend Peters Town; mais Ellen lui dit: + +--Monsieur est un ami à moi devant qui tu peux parler. + +Paddy, je puis faire ta fortune. + +Paddy s'inclina. + +--J'espère bien, en effet, dit-il, que milady me donnera de l'ouvrage, +car j'ai refusé tout à l'heure une besogne assez lucrative. + +--Ah! fit miss Ellen, et en quoi consistait-elle cette besogne? + +--Il paraît que la police promet une prime de deux cents livres à qui +retrouvera John Colden. + +Le prêtre et la jeune fille tressaillirent. + +--Eh bien? fit cette dernière. + +--Et deux camarades du quartier qui croient être sur les traces du +condamné, m'ont proposé de les aider. + +--Ah! vraiment! fit miss Ellen. + +Et un rayon de joie brilla dans ses yeux... + +Quant au révérend Peters Town, son visage pâle s'était légèrement +coloré. + + + + +XIII + + +Que se passa-t-il dès lors entre le révérend Peters Town, miss Ellen et +Paddy? + +C'est ce que les deux premiers ne dirent pas; mais, en s'en allant, +environ une heure après, Paddy murmura: + +--Cette fois, j'ai bien vendu mon âme à ces deux démons. + +On a beau vouloir être honnête, quand on est misérable et dans les mains +des riches, il faut toujours finir par être criminel. + +Et Paddy, ayant étouffé un soupir, sortit à grands pas de Belgrave +square et regagna le pont de Westminster. + +Ce pont est comme la limite naturelle qui sépare le beau du laid, +l'opulence de la misère, les palais des maisons noires, enfumées, +fétides où grouille une population chétive et sans cesse aux prises avec +la faim. + +Paddy s'arrêta au milieu du pont dont les nombreux réverbères +reflétaient leurs rayonnements sur les eaux noires de la Tamise. + +Un vent violent qui soufflait du nord-ouest avait déchiré le brouillard, +et on apercevait en haut les étoiles, en bas les fauves reflets de l'eau +dans laquelle se miraient les becs de gaz. + +Paddy s'arrêta au milieu du pont, s'accouda au parapet et promena ses +regards tour à tour de la rive gauche où tout était splendeur, à la rive +droite où régnaient l'ombre et la souffrance. + +Le Parlement, qui baigne ses assises dans le fleuve, flamboyait comme un +phare gigantesque. + +C'était l'heure où les législateurs forgent des lois nouvelles et +s'occupent de gouverner le monde. + +De l'autre côté du pont, le Southwark était plongé dans les ténèbres. + +Çà et là, cependant, une lumière tremblotante apparaissait au haut de +quelque édifice. + +Une surtout attira l'attention de Paddy. + +Celle-là paraissait comme suspendue entre la terre et le ciel, et tout +autre qu'un homme du quartier s'y serait trompé peut-être. + +Mais Paddy avait presque toujours vécu dans le Southwark, et il reconnut +le clocher de Saint-George, la cathédrale des catholiques, et dans cette +lumière qui brillait, la lampe nocturne du vieux gardien qui couchait +dans le clocher. + +--Ma parole d'Anglais, murmura-t-il enfin, la vue de Saint-George me +fait penser à une chose, c'est que Nichols et son compagnon pourraient +bien faire fausse route. + +Paddy s'assit sur le parapet du pont, à peu près à égale distance des +deux rives, tantôt contemplant la façade illuminée du Parlement, car les +nobles lords ne siègent que le soir, tantôt reportant son regard sur les +maisons tristes du Southwark, et fixant de nouveau cette petite lampe +nocturne qui avait tout d'abord attiré son attention. + +Puis il se tint le discours suivant: + +--Rotherithe est un quartier protestant; il ne s'y trouve que fort +peu de catholiques, et les Irlandais qui travaillent dans les docks +préfèrent loger sur la rive gauche, dans le Wapping. + +Nichols pourrait donc bien s'être trompé en prenant Rotherithe pour le +centre de ses investigations. + +Le condamné qu'on a enlevé se nommait John Colden, il était catholique; +par conséquent il est probable que ses sauveurs sont catholiques +pareillement: d'où je conclus qu'il est plutôt dans le Southwark qu'à +Rotherithe. + +Et Paddy, fixant une dernière fois la lumière qui brillait dans le +clocher de Saint-George, ne put s'empêcher de tressaillir. + +--J'ai mon idée, moi aussi, murmura-t-il. + +Alors il se remit en marche, passa le pont et s'enfonça dans les ruelles +obscures du Southwark, se dirigeant vers Adam's street. + +Une demi-heure après, il arrivait chez lui. + +Les deux enfants dormaient, mais la femme veillait. + +Lisbeth, assise auprès du poêle dans lequel brûlait un reste de coke, +prêtait l'oreille au moindre bruit qui lui venait du dehors. + +Vingt fois elle avait tressailli, croyant entendre le pas de son mari. + +Enfin Paddy entra. + +Il était pâle, mais résolu. + +--Bonsoir, femme! dit-il. + +Il regarda les deux enfants, couchés côte à côte sur le grabat qui leur +servait de lit. + +--On voit qu'ils ont bien soupé aujourd'hui, fit-il avec un accent +d'amère ironie. + +--Grâce à miss Ellen, notre bienfaitrice, dit Lisbeth. + +Paddy haussa imperceptiblement les épaules. + +--As-tu vu miss Ellen? demanda-elle. + +--Oui. + +Paddy s'assit auprès du poêle et tira de sa poche une pipe qu'il bourra. + +Puis il se mit à fumer silencieusement. + +--Paddy, fit Lisbeth avec inquiétude, tu n'as pas l'air content. + +--Peuh! dit-il, il y a des jours où on n'est pas en belle humeur. + +--Miss Ellen t'a-t-elle mal reçu? + +--Au contraire. + +--T'a-t-elle donné de la besogne? + +--Oui. + +Et il continua de fumer. + +Puis après un nouveau silence, que la femme n'avait osé interrompre: + +--Quel jour vient l'abbé Samuel ici? + +--Demain. Tu sais bien que je t'ai dit qu'il nous venait visiter tous +les dimanches. + +--Ah! c'est juste. C'est un brave homme, n'est-ce pas? + +--Il nous a donné du pain, dit Lisbeth. + +Un sourire cruel qui ressemblait au ricanement d'un damné passa sur les +lèvres de Paddy. + +--Eh bien! dit-il, nous le trahirons, cependant. + +Lisbeth tressaillit. + +--Nous le trahirons, parce que miss Ellen le veut ainsi. + +--Ah! + +--Et ne dis-tu pas qu'il faut vivre, que de pauvres gens comme nous +n'ont pas le choix de leur besogne, qu'il sont forcément les esclaves de +qui les paye?... + +--C'est vrai, soupira Lisbeth. + +--Eh bien! le bon plaisir de miss Ellen est que nous trahissions l'abbé +Samuel. + +--Mais comment? + +--Tu verras... tu verras... Maintenant, laisse-moi te dire quel est le +prix de la trahison. + +--Parle, dit Lisbeth, dont l'oeil eut un éclair de sombre convoitise. + +--Quand j'aurai livré l'abbé Samuel à ses ennemis, ou plutôt un homme +dont l'abbé Samuel est l'ami, et dont miss Ellen est l'ennemie mortelle, +nous quitterons Londres. + +--Ah! + +--Et nous irons habiter dans le comté de Lancastre une maison, entourée +de terres et de prairies, que nous donnera la généreuse miss Ellen. + +--Et je serai fermière? dit Lisbeth. + +--Oui, fit tristement Paddy. Eh bien! femme, veux-tu que nous renoncions +à tout cela, veux-tu que nous soyons honnêtes? + +--Et tes enfants? dit Lisbeth. + +Paddy jeta un sombre regard sur les deux petits qui continuaient à +dormir d'un sommeil paisible. + +--Tu as raison, dit-il. + +Il baissa la tête, garda de nouveau un silence farouche, puis +tressaillit au son d'une cloche qui se fit entendre. + +--Voici le quart après onze heures qui sonne, dit-il en se levant. + +--Où vas-tu? demanda Lisbeth. + +--A Rotherithe. + +--Quoi faire? + +--Exécuter les ordres de miss Ellen, répondit Paddy. Nichols doit +m'attendre dans le cimetière. + +Bonsoir, femme. + +Et Paddy s'en alla, après avoir laissé tomber un regard de tendresse sur +ses deux enfants endormis. + +Et comme le bruit de ses pas s'éteignait dans l'éloignement, Lisbeth +murmura: + +--Après tout, cet abbé Samuel n'est qu'un Irlandais, et trahir un +Irlandais, c'est bien mériter de la libre Angleterre! + + + + +XIV + + +Paddy s'en alla donc à Rotherithe. + +Il marchait d'un pas rapide et, tout en cheminant, il se disait: + +--Nichols ne se doute pas, j'en suis bien certain, que je gagnerai dix +fois plus que lui à retrouver le condamné à mort. La police paye bien, +mais miss Ellen paye encore mieux. + +Pour cette première besogne-là, se dit-il encore, je n'ai pas grande +répugnance. + +Après tout, je ne connais pas cet homme, et il n'y a pas grand +inconvénient à le rendre à Calcraff; ce n'est pas un Irlandais de plus +ou de moins qui empêchera la terre de tourner. + +Mais l'autre... ce prêtre qui a donné du pain à mes enfants!... Ah! +vraiment! je suis un grand misérable! + +Mais c'est Lisbeth qui le veut... Ah! ah! ah! + +Et il ricanait comme un damné, le pauvre diable que la misère étreignait +et que sa femme dominait au point de le courber sous sa volonté de fer. + +Nichols, on s'en souvient, lui avait donné rendez-vous dans le +cimetière. + +C'était là que, depuis deux nuits, il avait établi son quartier général. + +Nichols était un véritable enfant des quartiers populeux de Londres, un +rough d'aussi pure race que John, l'ennemi de Shoking. + +Nichols avait fait un peu tous les métiers, y compris celui de voleur, +attendu qu'il avait tourné le moulin pendant deux ans. + +Il savait tout, avait tout vu, et certes il était bien homme à gagner la +prime offerte par la police. + +Partout ailleurs qu'en Angleterre, Nichols se serait bien gardé de +prendre des associés, son flair et son instinct lui auraient suffi. + +Mais partout ailleurs aussi, il lui aurait suffi de découvrir la +retraite du condamné et d'aller ensuite avertir la police, qui aurait +fait son affaire de l'arrestation. + +En Angleterre les choses ne se passent point ainsi. + +Le domicile est inviolable, et la police ne pénètre dans les maisons +qu'avec un ordre formel du parlement, ce qui n'arrive pas deux fois en +un siècle. + +Ce qu'il fallait donc, c'était d'abord que Nichols découvrit l'endroit +où était caché le condamné; qu'ensuite, il pénétrât dans cet endroit; +qu'avec de hardis compagnons, il s'en emparât de gré ou de force et +qu'il le portât dans la rue. + +Là seulement, la police était chez elle et pourrait s'en emparer. + +C'était donc pour cela que Nichols qui s'était adjoint déjà un premier +associé, n'avait point dédaigné de proposer un tiers dans l'affaire à +Paddy, et avait fait cette sage réflexion que si John Colden avait eu +dix mille hommes pour l'arracher à l'échafaud, il devait nécessairement +avoir conservé des gardes du corps. + +Par conséquent, ils ne seraient pas trop de trois hardis et robustes +compagnons pour enlever John Colden. + +Celui que Nichols avait pris comme premier associé, était un vigoureux +Écossais de la halle aux poissons qu'on appelait Macferson. + +Il avait de larges épaules, un cou de taureau et dans les rixes du +Wapping, son coup de poing était estimé l'égal de celui du matelot +Williams. + +Mais, en revanche, Macferson était une véritable brute inintelligente, +comme on en pourra juger par la conversation qu'il avait avec Nichols, +au moment où Paddy les rejoignit. + +Ils s'étaient couchés dans le cimetière qui était plein de hautes herbes +et ils causaient à voix basse. + +--Je ne comprends pas, disait Macferson, que tu aies dit à Paddy de +venir nous rejoindre. + +--Nous aurons besoin de lui, répondait Nichols. + +--Pourquoi? + +--Nous ne serons pas trop de trois. + +--Oh! moi, j'assommerais bien une dizaine d'Irlandais à coups de poing. + +--C'est possible, mais il se peut qu'il y en ait vingt-quatre, et moi je +ne me sens pas ta force. + +--Et puis, continua l'Écossais, pourquoi passons-nous la nuit ici? + +--Tu ne l'as pas compris? + +--Non. + +--Nous partons cependant de ce principe que John Colden est caché à +Rotherithe. + +--Bon! + +--Quel est le point central de Rotherithe? c'est l'église et le +cimetière, pas vrai? + +--Soit. + +--Nous avons donc plus de chance ici que partout ailleurs d'avoir des +nouvelles du gibier que nous chassons. + +--Si on veut, dit l'Écossais, mais moi j'ai une autre idée? + +--Laquelle? + +--Rotherithe n'est pas bien grand. + +--Après? + +--Nous allons frapper à toutes les portes, j'enfonce d'un coup d'épaule +celles qui ne s'ouvrent pas, et nous finissons bien par trouver John +Colden. + +--Tu es une brute, dit Nichols, mais silence! + +Et Nichols qui avait entendu un léger bruit, se souleva à demi et prêta +l'oreille. + +Un pas se faisait entendre dans l'éloignement et se rapprochait peu à +peu du cimetière. + +Enfin, Nichols aperçut une forme noire qui s'approchait du mur. + +--Ce doit être Paddy, fit-il tout bas. + +La forme noire enjamba le mur et sauta dans le cimetière. + +C'était Paddy, en effet. + +Nichols le reconnut à sa haute stature. + +--Là, par ici! fit-il à mi-voix. + +Paddy s'approcha. + +--Ah! ah! continua Nichols, je savais bien que tu viendrais nous +rejoindre. + +--Les temps sont assez durs, répondit Paddy, pour qu'on ne fasse pas fi +de l'argent du gouvernement. + +Et il vint s'asseoir dans l'herbe du cimetière, auprès de ses +compagnons. + +--Ah ca! dit-il alors, vous croyez donc que le condamné à mort est à +Rotherithe? + +--C'est mon idée, fit Nichols. + +--Pourquoi? + +--Mais parce que ce n'est ni dans le Wapping où tout le monde se +connaît, ni dans le quartier Saint-Gilles, qu'on aurait osé le cacher. + +--Oui, mais ce peut être dans le Southwark. + +Nichols tressaillit. + +--Aux environs de Saint-George, continua Paddy. + +--Non, dit Nichols; il est ici, j'en suis sûr. + +Une seconde fois Nichols se dressa subitement et imposa silence de la +main à ses deux compagnons. + +--Un pas se faisait entendre de l'autre côté du mur du cimetière. + +Mais un pas furtif, inégal, et qui trahissait sinon une hésitation, du +moins une certaine prudence. + +Nichols enjamba le mur et sauta hors du cimetière. + +Il vit alors un homme qui cherchait à se dissimuler dans l'ombre de la +porte d'une maison voisine. + +Il courut à lui et le prit à la gorge. + +Mais l'homme résista. + +--Eh! dit-il, si vous êtes pick-pocket, mon camarade, vous en serez pour +vos peines. Je n'ai pas un penny et je me mouche avec mes doigts, faute +de mouchoir. + +--John! exclama Nichols. + +--Tiens, c'est Nichols! dit John le rough, car c'était bien lui que +Shoking avait assommé la veille d'un coup d'aviron et que Sultan, le +chien terre-neuve, obéissant à son instinct de sauvetage, avait tiré sur +la berge de la Tamise, assez à temps pour l'empêcher de se noyer. + + + + +XV + + +Revenons maintenant à Shoking que nous avons vu, la veille de ce même +jour où Paddy rejoignait Nicolas et l'Écossais Macferson, quitter +l'homme gris qu'il laissait dans le clocher de Saint-George, et s'en +aller, muni de cette ordonnance mystérieuse au moyen de laquelle John +Colden devait changer de peau et de couleur. + +Il était trop tard ce soir-là pour trouver un chemin ouvert. + +D'ailleurs, d'après la conversation qu'il avait entendue, Shoking pensa +qu'il n'y avait pas absolument péril en la demeure et qu'il pouvait +attendre au lendemain. + +Il s'éloigna donc de Saint-George, gagna la Tamise et le pont de +Westminster, de l'autre côté duquel il était à peu près sûr de trouver, +sinon une station de voitures, au moins quelque cab errant à vide. + +En effet, il en vit un qui débouchait en ce moment devant l'église, par +l'avenue Victoria. + +Shoking héla le cocher, monta dans la voiture et se fit conduire à +Hampsteadt. + +Depuis que l'homme gris se cachait, c'est-à-dire depuis l'enlèvement de +John Colden, Shoking seul prenait soin de la fille de Jefferies. + +Parfaitement au courant du traitement imaginé par l'homme gris, Shoking +faisait aspirer deux fois par jour à la jeune fille les émanations de +phénol et de goudron mélangés qui devaient guérir ses poumons. + +Jérémiah revenait promptement à la vie; elle commençait même à quitter +son lit, et, sur l'ordre de Shoking, si vers midi un furtif rayon de +soleil traversait le brouillard, les domestiques la portaient auprès de +la fenêtre. + +Chaque matin et chaque soir Jefferies venait; mais il ne venait plus +seulement pour voir sa fille; il venait encore pour savoir si l'homme +gris était toujours bien caché. + +Shoking s'en retourna donc à Hampsteadt. + +Au milieu de ses perplexités et de ses terreurs, Shoking n'avait pu +rester cependant indifférent aux agréments et aux avantages de sa +nouvelle position. + +Les domestiques continuaient à l'appeler mylord; il était bien logé, +bien nourri, et son valet de chambre ne le laissait jamais sortir sans +mettre de l'or dans ses poches. + +Enfin, ce soir-là, sa dernière inquiétude venait de disparaître. Il +s'était débarrassé de John le rough. + +Du moment où il était établi que Shoking était un lord excentrique, il +était tout naturel qu'il changeât de costume et revînt souvent à ses +premiers habits. + +Chez la jolie fille du fripier Sam, il avait troqué ses vêtements +mouillés contre un costume de matelot. + +Le cocher du cab n'avait fait aucune difficulté de le prendre, car il +savait que le marin qui a reçu sa paye est généreux et ne marchande pas. + +Shoking ne le fit pas repentir de sa confiance, il lui donna une belle +demi-couronne toute neuve et une autre pièce de six pence. + +Puis il tira de sa poche la clef de la grille et entra dans le jardin. + +Tout le monde était couché au cottage, à l'exception du valet de chambre +qui avait ordre de toujours attendre mylord. + +Shoking ne daigna pas donner à ce valet la moindre explication sur son +changement de costume; il se borna à demander des nouvelles de Jérémiah +auprès de qui Jefferies avait passé la soirée, et il gagna sa chambre et +se coucha après avoir vidé un petit verre de sherry. + +Puis il dormit huit heures de suite et ne s'éveilla que pour déjeuner. + +Hampsteadt, nous l'avons déjà dit, est à peu près désert en hiver. + +Cependant, au coin du Heath Mount, on trouve un pharmacien chimiste. + +Comme c'était chez cet industriel patenté que Shoking avait déjà +commandé plusieurs remèdes pour Jérémiah, ce fut dans cette officine +qu'il porta la nouvelle ordonnance de l'homme gris. + +Le chemist dispensary savait que lord Wilmot avait chez lui une +jeune fille malade et que le médecin qui la soignait était un docteur +français. + +Plusieurs fois il avait témoigné quelque étonnement à la vue des +ordonnances que Shoking lui apportait. + +Mais en pharmacien qui a le plus grand respect du médecin, son chef +direct dans l'échelle scientifique, il avait toujours préparé les +drogues demandées. + +Ce jour-là cependant il ne put s'empêcher de manifester une véritable +surprise. + +--Excentrique! murmura-t-il en relisant deux fois l'ordonnance, +très-excentrique! + +--Ah! vraiment? fit Shoking. + +--Est-ce encore pour la jeune fille? + +--Oui, répondit Shoking. Faut-il longtemps pour préparer cela? + +--Quatre heures. + +--Soit, dit Shoking. Je reviendrai ce soir. + +Et il retourna au cottage. + +La journée s'écoula, la nuit vint. Shoking retourna chez le chemist, +qui lui remit une petit fiole de trois pouces de long sur un pouce de +diamètre, et lui demanda en échange deux livres sterling. + +--Ah ça, pensa le naïf lord Wilmot, c'est donc du diamant dissous qu'on +me donne là? + +Et il emporta la fiole. + +Mais il était beaucoup trop tôt encore pour aller à Rotherithe. + +Avec la nuit, la peur reprenait Shoking. + +John le rough était mort, il en avait la conviction; mais les deux +policemen qui l'avaient remis, lui Shoking, aux mains des matelots du +_Royalist_, mais ces derniers aussi étaient peut-être de service, et +Shoking ne voulait pas se trouver de nouveau face à face avec eux. + +--Pourvu que j'aille à Rotherithe vers minuit, c'est tout ce qu'il faut, +se dit-il. + +Il retourna au cottage et y changea de nouveau de vêtements, reprenant +ainsi la vareuse, le pantalon flottant et le chapeau ciré du matelot +que la jolie fille du fripier Sam lui avait loué la veille. Shoking ne +songea pas à prendre le bateau à vapeur. Il monta dans un cab et se fit +conduire au pont de Londres, sur la rive gauche. + +Il y a là, un public-house qui demeure ouvert toute la nuit et qui est +fréquenté surtout par de gros marchands de poissons du quartier. +Shoking y passa le reste de la soirée, avalant des verres de gin et des +sandwiches. Ce ne fut que lorsque minuit sonna qu'il se décida à quitter +l'établissement. Il traversa le pont de Londres, s'enfonça dans l'est +de Borough et gagna Rotherithe, toujours silencieux et désert à pareille +heure. Il arriva ainsi jusqu'auprès du cimetière, lorgnant du coin de +l'oeil le public-house dans la cave duquel était caché John Colden. + +Soudain quatre hommes qui paraissaient sortir de dessous terre surgirent +autour de lui, l'un d'eux le prit à la gorge et s'écria: + +--Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas! + +Shoking sentit ses cheveux se hérisser, car dans cet homme il venait de +reconnaître John le rough, qu'il croyait mort et la proie des poissons +grands et petits qui grouillent dans les flots bourbeux de la Tamise. + + + + +XVI + + +Pour comprendre la scène qui allait suivre cette arrestation de Shoking +il est nécessaire de nous reporter au moment où Nichols et John le rough +s'étaient reconnus sous un bec de gaz. L'explication n'avait pas été +longue. + +--Tiens, avait dit Nichols, tu restes donc à Rotherithe maintenant? + +--Non, mais j'y viens pour mes affaires. + +Il n'y a pourtant pas grand'chose à faire à Rotherithe? C'est un pauvre +quartier... Et les gens qui courent après six pence sont plus communs +que ceux qui ont une guinée en poche. + +--Je ne dis pas non, fit le rough. Mais s'il n'y a rien à faire pour moi +ici, comment peut-il y avoir de la besogne pour toi? + +--Oh! moi, c'est différent... Et je suis ici... + +--Peut-être pour la même affaire que moi. + +--Là-dessus les deux, roughs s'étaient regardés dans le blanc des yeux. + +--Tu cherches quelque chose, hein! fit Nichols. Moi aussi. C'est une +belle somme, hein? + +--La prime. + +--Bon! fit Nichols, nous y sommes; mais la place est déjà prise, mon +garçon. + +--Eh bien! part à deux. + +--Ce n'est plus à deux, c'est à quatre. + +--Oh! oh! pourquoi donc çà? + +--Parce que nous sommes déjà trois, ce qui fait que c'est beaucoup trop. + +--Bon! dit froidement le rough, alors cherchons chacun de notre côté. +Seulement... Peut-être moi tout seul ferai-je de meilleure besogne que +vous trois. + +--Et pourquoi donc? + +--Mais, parce que j'ai des renseignements. + +--S'il en est ainsi, dit-il, cherchons ensemble. John parut réfléchir +une minute. Écoute, dit-il enfin, hier je n'aurais pas accepté; mais, +aujourd'hui ce n'est plus seulement l'appât de la prime qui me tient. + +--Qu'est-ce donc? + +--C'est le désir de me venger. + +Et John raconta à Nichols ses aventures de la nuit précédente, jusques +et y compris le coup d'aviron qu'il avait reçu sur la tête. + +--A partir de ce moment, continua-t-il, je ne sais pas trop ce qui s'est +passé. Je suis allé au fond de l'eau. Comment ne me suis-je pas noyé? Je +n'en sais rien. J'étais évanoui. Quand je suis revenu à moi, je n'étais +plus dans la Tamise. Je me trouvais couché sur le dos, étendu sur un lit +de gravier. Quelque chose de chaud était auprès de moi et j'avais comme +une haleine brûlante sur le visage. Le jour commençait à poindre et j'ai +pu me rendre compte de ma situation. J'étais sur le sable au bord de +l'eau. A demi courbé sur moi, un gros chien me réchauffait de son corps, +et sa gueule ouverte au-dessus de mon visage laissait passer un souffle +qui avait fini par me ranimer. Je me suis levé, j'ai caressé le chien, +et je me suis mis à me promener un moment, cherchant à me souvenir de +ce qui s'était passé. J'ai d'abord eu l'espoir que les matelots de la +chaloupe avaient repris le prétendu lord Wilmot, et je me suis dit: + +--Évidemment, quand ils me verront revenir, ils verront bien que j'étais +un homme de la police et ils me laisseront emmener le prisonnier à +Scotland yard. C'était logique, n'est-ce pas? + +--Oui, fit Nichols, mais les matelots ne l'avaient pas rattrapé? + +--Hélas! non. Seulement, je me suis fait un autre raisonnement que je +t'engage à suivre bien attentivement.--Puisque tu es comme moi à la +recherche du condamné John Colden, tu dois savoir comment il a été +sauvé? + +--On a coupé la corde avec un fusil à vent. + +--Et celui qui l'a coupée est un homme que nous avons connu au Black +horse et qu'on appelait l'homme gris. + +--Shoking était son ami, donc Shoking, que j'ai trouvé hier ici, venait +pour voir John Colden; donc John Colden est caché par ici. + +--Tout cela s'enchaîne à merveille, dit Nichols. + +--Quand on a flanqué un coup d'aviron sur la tête d'un homme et qu'on +l'a vu couler à pic dans l'eau, on a toutes les raisons du monde de le +croire mort, poursuivit John. + +Donc Shoking me croit mort et il reviendra ici, s'il n'est déjà revenu. + +--Alors nous le suivrons? + +--Non pas: nous nous emparerons de lui, et nous le forcerons de parler. + +--Comment? + +--Cela me regarde. Qu'il te suffise de savoir que du _Royalist_ je suis +allé à Scotland yard, où on m'a donné des pouvoirs plus étendus encore. + +Voilà comment John le rough était entré dans l'association déjà formée +entre Nichols, Macferson et Paddy pour gagner la prime offerte, et +comment, s'étant blottis auprès du mur du cimetière, tous les quatre +avaient arrêté Shoking qui s'en allait, sans défiance, porter à John +Colden le moyen de changer de physionomie et presque de peau. + +--Ah! s'était alors écrié John, je te tiens, cette fois, et nous sommes +en nombre: tu ne nous échapperas pas. + +Shoking était devenu pâle comme la mort. + +Il n'essaya même pas de se défendre, il ne songea pas à crier. John lui +donna un croc-en-jambe et le jeta par terre. En même temps Paddy prit +son mouchoir et le bâillonna, tandis que Nichols et l'Écossais Macferson +tiraient un paquet de cordes de leur poche et lui liaient les bras et +les jambes. + +--Maintenant, dit Nichols, qu'allons-nous en faire? + +John regarda l'Écossais:--Tu es solide, toi, dit-il. + +--Assez, fit modestement Macferson. + +--Eh bien! charge-le sur ton épaule. + +--C'est fait, dit l'Écossais, qui enleva Shoking de terre aussi +facilement qu'un paquet de plumes. + +--Et où allons-nous? demanda Nichols. + +--A la Tamise, répondit John. + +Shoking frissonna jusqu'à la moelle des os. + +Évidemment on allait le jeter à l'eau tout garrotté, et cette fois +Sultan, le bon terre-neuve, ne serait plus là pour l'empêcher de se +noyer. + + + + +XVII + + +La Tamise, dans son trajet à travers Londres, ressemble bien plus à un +port qu'à un fleuve. + +Pendant le jour, on a peine à compter les bateaux à vapeur; la nuit, on +aperçoit à gauche et à droite, en amont et en aval, des forêts de mâts +et des quantités d'embarcations grandes et petites, à l'ancre. + +En descendant de Rotherithe au bord de l'eau, si on tourne à gauche, au +lieu de prendre à droite, pour aller rejoindre le ponton d'embarquement +du penny-boat, on trouve amarrée tout au bord, une grosse barque pontée, +à la proue arrondie, ressemblant à ces lourdes péniches hollandaises +qui remontent les canaux à l'intérieur des terres, après avoir bravement +tenu la mer. + +Cette barque n'a pas de mâts. On dirait une maison plutôt qu'un navire. +Que fait-elle là? Sert-elle de magasin ou d'arsenal? A sa première vue +il serait difficile de le dire. Un nom est écrit en lettres blanches sur +la proue: MANNING. Qu'est-ce que Manning? + +Un marchand de chevaux célèbre par toute l'Angleterre, qui fait des +explois considérables sur tout le continent. Une fois par mois, la +grosse embarcation, remorquée par un petit bateau à vapeur, quitte +Rotherithe et descend la Tamise jusqu'à la mer. + +Elle a quelquefois cent chevaux à son bord. + +A l'intérieur, elle est emménagée comme une immense écurie; et chaque +cheval, soutenu par des sangles, a son box particulier. + +Ce fut vers cette barque singulière que John, qui précédait ses trois +compagnons, dont l'un portait Shoking sur ses épaules, dirigea la petite +troupe nocturne. + +Il n'est pas un vagabond sans feu ni lieu qui n'ait couché une fois dans +Manning house, comme on appelle la barque pontée. + +Il suffit de se hisser à bord et de descendre du pont à l'intérieur +par le panneau, qu'on ne songe jamais à fermer, attendu qu'il n'y a +absolument rien à voler. + +M. Manning n'habite pas Londres; il a ses écuries à sept ou huit lieues, +sur la route de Manchester, et sa barque, dont on ne saurait que faire, +quand elle est revenue à Rotherithe, n'est gardée par personne. + +--Ici, dit John qui grimpa le premier sur le pont, nous serons tout à +fait chez nous, et nous pourrons causer avec Sa Seigneurie lord Wilmot. + +Shoking, voyant qu'on ne le jetait pas à l'eau sur-le-champ, commençait +à respirer un peu et rassemblait tout ce qu'il avait de courage et de +présence d'esprit. + +Les quatre roughs montèrent donc à bord du Manning house avec leur +prisonnier. Puis ils descendirent à l'intérieur par l'échelle du grand +panneau. La nuit était sombre, et le dedans de la péniche était +plongé dans une obscurité profonde. John tira de sa poche un briquet +phosphorique et alluma une petite mèche de cire jaune repliée sur +elle-même comme un écheveau de fil. + +Alors les reflets de la mèche éclairèrent l'intérieur de la barque, +disposée, nous l'avons dit, comme une écurie. Mais il y avait une cale +asez profonde au-dessous du plancher des chevaux et dans laquelle on +pénétrait par une ouverture pratiquée au milieu même de l'écurie. + +--C'est en bas que nous serons à l'aise, dit John, qui descendit encore +le premier. + +L'Écossais le suivit, portant toujours Shoking dans ses bras. Personne +ne savait ce que voulait faire John; mais Shoking avait les plus affreux +pressentiments. La calle était à peu près vide. Cependant quelques +bribes de fumier et une brassée de paille se trouvaient dans un coin. + +--Mes enfants, dit alors John le rough, nous sommes ici au-dessous du +niveau de l'eau; d'ailleurs la calle n'a pas de sabords. Je vais fermer +le grand panneau et nous serons chez nous. S'il plaît à Sa Seigneurie de +crier, elle le fera tout à son aise; je ne pense pas que ses cris soient +entendus. + +--Les misérables! pensait Shoking, dont le coeur ne battait plus, ils +vont peut-être m'écorcher vif. + +John prit une poignée de paille, la porta au milieu de la calle et y mit +le feu. + +--Je ne comprends pas, dit Macferson qui avait déposé son fardeau sur le +plancher. + +Shoking non plus ne comprenait pas. + +Mais il fut bientôt fixé, lorsqu'il vit John lui délier les jambes et +lui ôter ses chaussures. + +--Mylord, dit alors le rough avec un ton d'ironie parfaite, nous allons +avoir l'honneur de vous interroger et nous aurons la douleur de nous +porter à certaines extrémités, si vous n'êtes pas gentil. Et il lui ôta +son bâillon. + +--Misérables! dit Shoking qui retrouva alors l'usage de la parole, et +à qui la peur donna du courage; vous serez tous pendus, un jour ou +l'autre, si vous me faites le moindre mal. + +--Cela dépend de Votre Seigneurie, dit John. Puis il ajouta après un +moment de silence: + +--Votre Seigneurie ne demeure pas à Rotherithe, je suppose? + +--Non, dit Shoking. + +--Cependant elle y est venue hier. + +--Que vous importe! + +--Elle y est revenue aujourd'hui... nous désirerions savoir pourquoi; +vous le voyez, mylord, je suis un homme sans rancune, ricana John. Je ne +vous demande nullement compte du coup d'aviron que vous m'avez flanqué +sur la tête, hier. + +Nous ne sommes ni des gens méchants, ni des malfaiteurs, mylord, +poursuivit John; nous sommes d'honnêtes industriels, à la recherche +d'un homme en échange duquel la police de Scotland yard nous comptera de +belles guinées toutes neuves. Puisque vous venez à Rotherithe, c'est que +vous savez bien certainement où se trouve John Colden. + +--J'ignore ce que vous voulez dire, répondit Shoking d'une voix +étranglée. + +John se tourna vers Macferson l'Écossais.--As-tu compris maintenant? lui +dit-il. + +Eh bien, toi qui es fort... + +L'Écossais prit dans ses robustes bras les deux bras de Shoking et les +tira en arrière, ce qui fit casser la corde qui les liait. + +En même temps John s'empara des jambes et, tirant à lui de son côté, il +approcha la plante des pieds de la paille qui flambait. Shoking poussa +un cri de douleur au contact de la flamme. + +--Voilà qui délie singulièrement la langue la plus paresseuse, dit John +en ricanant. + +Shoking poussa un véritable hurlement. La flamme caressait toujours ses +pieds nus. + +Mais Shoking se disait, au milieu des souffrances inouïes qu'il +endurait: + +--Mieux vaut mourir mille fois que de trahir l'homme gris. + +Cependant John le vit, une seconde après, faire de la main un signe +désespéré. + +--Ah! ah! fit-il. + +--Retirez-moi du feu, s'écria Shoking et je parlerai! + +--A la bonne heure? dit John. + +Et il poussa du pied les débris de paille enflammée. + + + + +XVIII + + +Shoking n'était pourtant pas un traître; il fût mort au milieu des plus +affreux supplices, plutôt que de vendre l'homme gris. + +Comment donc pouvait-il consentir à parler? + +Au milieu de ses souffrances, Shoking n'avait pas complétement perdu la +tête. + +Il lui était même venu une fort belle idée qu'il songeait à mettre à +exécution; et s'il parlait de révéler la retraite de John Colden, c'est +qu'il voulait à tout prix gagner du temps. + +--Eh bien! Votre Seigneurie, dit John le rough, qui acheva d'éteindre la +paille sous ses pieds, nous vous écoutons. + +Shoking avait préparé son petit roman. + +--Ah! mon pauvre John, c'est pourtant l'orgueil qui m'a perdu. J'ai +consenti, pour le vain plaisir de faire quelques heures le rôle de lord, +à un esclavage qui met ma vie en danger. + +--Il est certain, dit John toujours railleur, que Votre Seigneurie +aurait été rôtie à petit feu, si elle n'était redevenue raisonnable. + +--Mon bon John, poursuivit Shoking, j'ai encore moins peur de toi et des +tiens que d'_eux_. + +Et il souligna ce mot d'un geste d'effroi. S'ils savent que je les ai +trahis, ils me tueront; je crois même qu'ils me couperont par morceaux. + +--Et nous, si tu ne parles pas, nous te mettrons une pierre au cou et +nous t'enverrons au fond de la Tamise deviser avec les poissons. + +--Je parlerai, dit Shoking.--Mais il faut que vous me fassiez la +promesse, de me protéger, de me défendre. Oh! il me vient une idée, +acheva Shoking en se frappant le front. + +--Voyons? fit John. + +--Veux-tu me conduire tout de suite à Scotland yard? tu toucheras +la prime... et moi je serai bien tranquille en prison. Les autres ne +pourront pas venir m'assassiner à Newgate ou à Mil-bank. + +--Je te conduirai à Scotland yard quand tu nous auras conduits à la +maison où est John Colden. + +--C'est impossible! dit Shoking. + +--Alors je vais rallumer la paille, dit froidement le rough. + +--Mais attend donc, reprit Shoking, et tu vas voir que tu n'as pas +besoin de moi. Je vais vous indiquer la rue, la maison, vous donner le +mot de passe à l'aide duquel vous entrerez et serez considérés comme des +amis. + +--Et pendant que nous nous embarquerons avec les prétendues indications +que tu nous donneras, tu prendras la fuite? + +--Oh! non, dit John, nous ne sommes pas simples à ce point. + +--Vous vous trompez, dit Shoking, et la preuve, c'est que je veux +bien rester ici prisonnier, sous la surveillance de deux d'entre vous, +pendant que les deux autres iront s'assurer que je vous ai dit la +vérité. + +--Mais pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous? + +--Parce que j'ai peur. D'_eux_, et, mourir pour mourir, j'aime autant +que ce soit de votre main. + +Shoking avait prononcé ces mots avec cet accent, d'entêtement auquel +John ne se trompa point. + +Les Anglais sont peut-être le peuple le plus têtu de la terre. Quand un +fils de John Bull a dit une chose d'une certaine façon, rien ne saurait +le faire changer d'avis. + +--Eh bien! répondit John après un moment de silence, je veux bien +consentir à ce que tu me demandes, mais à une condition: si tu nous as +trompés, ce que nous saurons dans une heure, nous t'étranglerons, et tu +iras passer la nuit au fond de la Tamise. + +--Je n'ai pas l'intention de vous tromper, dit Shoking avec un accent de +franchise dont John fut la dupe. + +--Maintenant, parle. + +Shoking avait son idée, car sans cela, il n'eût point menti avec tant de +calme. + +--Vous perdez votre temps à tourner autour de la chapelle de Rotherithe +et à errer dans le cimetière, dit-il. + +--C'est pourtant à Rotherithe que se cache John Colden, dit John. + +--Oui, mais pas où vous croyez. + +--Où est-il donc? + +--Dans Love lane, au numéro dix-neuf. Vous verrez une maison noire à +trois étages. Avec une porte basse et un judas percé dans le milieu. + +--Vous frapperez au judas et vous direz à la personne qui viendra vous +ouvrir: _La Mersey charrie ses glaçons!_ + +--Pourquoi ces paroles? + +--C'est le mot de passe. + +--Et on nous ouvrira? + +--Oui, et on vous fera ce signe-ci. + +Et Shoking eut un geste de fantaisie que John répéta sur-le-champ. + +--Et que répondrons-nous? + +--Vous répondrez par celui-là. + +Et Shoking eut un autre geste. + +--Alors, poursuivit-il, vous passerez pour des amis de l'Irlande et vous +serez admis à voir John Colden, qui passe, parmi les Irlandais, pour +avoir le don de guérir les malades, depuis qu'il a miraculeusement +échappé à la corde de Calcraff. + +Shoking avait su imprimer à sa voix un accent de sincérité, à son visage +une expression de franchise telles que John en fut dupe. + +--Eh bien! dit-il en se tournant vers Nichols et Paddy, qu'en +pensez-vous? + +--Je pense qu'il faut faire ainsi. Mais que deux de nous doivent rester +ici et garder Shoking jusqu'à notre retour. + +--Oh! fit l'Écossais Macferson, vous pouvez bien vous en aller tous les +trois. + +--Je suffirai bien, ajouta-t-il, à garder notre homme. + +--Dans la calle? + +--Oui, et tenez, dit Macferson, pour plus de sûreté, quand vous serez +remontés, fermez le panneau. + +--C'est ce que nous comptions faire, dit John. + +Et tous trois remontèrent l'échelle, et quand ils furent dans +l'entre-pont, John laissa retomber le panneau. Macferson l'entendit +pousser la clavette qui servait de fermeture. + +--Maintenant, dit-il, nous sommes prisonniers tous les deux. + +--Prisonniers et dans les ténèbres, fit Shoking. + +--Ça m'est égal, fit encore l'Écossais, je n'ai pas peur de la nuit. + +La paille avait, en brûlant, dégagé une fumée épaisse qui était montée +dans l'entre-pont et devait sortir par les écoutilles de la barque. +Shoking avait fait cette réflexion, pleine de sagesse, que cette fumée +serait peut-être signalée par la police de la Tamise, et qu'une chaloupe +du _Royalist_, venant à passer par là, s'imaginerait que le feu était +à bord et viendrait le délivrer avant le retour de John. Mais Shoking +avait encore une autre corde à son arc. + +--J'ai gardé l'ordonnance de l'homme gris, se dit-il, et il y a encore +des pharmaciens dans Londres. + +Sur ces mots, qu'il s'adressa _in petto_, Shoking, favorisé par +l'obscurité, tira de sa poche le flacon destiné à convertir John Colden +en nègre, le déboucha sans bruit et, le portant à ses lèvres, avala les +deux tiers de son contenu. + + + + +XIX + + +A peine eut-il bu que Shoking éprouva une bizarre sensation de froid. On +eût dit qu'on le prenait par les cheveux et qu'on le plongeait sous la +glace. Puis à cette impression en succéda une autre tout à fait opposée. +Après avoir eu froid, Shoking eut trop chaud. Cependant il ne perdit ni +sa présence d'esprit, ni son sang-froid. + +--C'est la drogue qui agit, pensa-t-il. + +En ce moment, Shoking ne pensait qu'à une chose, devenir méconnaisable +pour John, à ce point que le rough ne pût jamais le reconnaître. + +Depuis une heure que cette merveilleuse idée lui était venue, de se +servir pour lui-même de cette fiole qu'il portait à John Colden quand il +était tombé aux mains de ses ennemis, Shoking n'avait nullement songé +à son physique, lequel, si l'homme gris avait dit vrai, serait +singulièrement modifié et probablement d'une façon peu avantageuse. + +D'ailleurs Shoking était revenu des enthousiasmes de la jeunesse et de +l'amour, et il estimait qu'un morceau de roastbeef, un pot de bière et +une bonne pipe auprès d'un poèle bien chaud, valent mieux que toutes +les femmes du monde. Donc, au premier abord, Shoking n'avait vu aucun +inconvénient à devenir noir. + +La sensation de chaleur ayant succédé à la sensation de froid, Shoking +se rappela que l'homme gris lui avait dit qu'il suffirait à John Golden +de frotter sa barbe et ses cheveux avec le reste de la mystérieuse +liqueur pour en changer la couleur. Il versa donc dans le creux de sa +main le reste du liquide contenu dans le flacon et se frotta la tête +en tous sens. Shoking n'avait pas de barbe, en outre il commençait à +devenir chauve. + +Il avait accompli tout cela dans les ténèbres les plus profondes, +n'entendant auprès de lui que le souffle bruyant de l'Écossais, son +gardien. + +De temps en temps ce dernier allongeait la main et touchait Shoking. +Shoking n'avait rien dit tout d'abord, mais quand il pensa que sa +métamorphose était opérée, il s'écria: + +--Ah ça! qu'est-ce que tu me veux, camarade? + +--Rien, dit Macferson. Je m'assure que tu es toujours là. + +--Je suis là parce que ça me plaît, dit Shoking. + +--Et que je te garde, dit Macferson. + +Shoking partit d'un éclat de rire. Si je voulais m'en aller, dit-il, je +m'en irais. + +--Voilà ce que je voudrais voir pour le croire, dit l'Écossais. + +--Sais-tu qui je suis? reprit Shoking. + +--Oui, tu t'appelles Shoking et tu te fais passer pour lord. + +--Aujourd'hui, je suis Shoking en effet, demain je serai lord, et après +demain autre chose, si ça me plaît, attendu, fit gravement Shoking, que +je ne suis pas un homme. + +--Bah! ricana l'Écossais. + +--Je suis le diable, ajouta Shoking. + +Macferson, nous l'avons dit, n'était pas précisément un homme +intelligent. C'était un de ces épais montagnards d'Écosse qui viennent +à Londres, comme les Auvergnats viennent à Paris. L'Écossais est +superstitieux, le diable joue un assez grand rôle dans ses récits +d'hiver, sous le toit de sa chaumière. Les fées, les willis et les nains +ne sont pas étrangers à son éducation. Macferson, dans son enfance, +avait beaucoup entendu parler du diable. S'il ne l'avait pas vu +réellement, il croyait néanmoins s'être trouvé avec lui, par une froide +nuit de brouillard, dans un vallon des monts Cheviot, alors qu'il était +berger. + +Cependant Shoking, en disant être le diable, ne le convainquit point. + +--Tu te moques de moi, lui dit il. + +--Alors tu penses que je suis un homme? + +--En chair et en os: la preuve en est que je te touche. + +Sur ces mots, Macferson serra le bras de Shoking à le lui broyer. +Shoking continuait à ricaner, et son rire avait quelque chose de +diabolique qui ne laissait pas que d'émouvoir l'Écossais. + +--As-tu des allumettes sur toi? dit Shoking. + +--Toujours. + +--Eh bien! je vais te prouver que je suis le diable. + +--Et comment cela? + +--Tout à l'heure, quand la paille flambait et que je me moquais de +vous en poussant des cris, car le feu ne me fait pas peur, tu m'as bien +regardé, n'est-ce pas? + +--Sans doute. + +--Comment suis-je? demanda Shoking. + +--Mais tu es un homme comme un autre. + +--Bon! et mes cheveux de quelle couleur sont-ils? + +--Ils sont roux. + +--Et ma peau? + +--Elle est blanche. + +--Tu te trompes, dit Shoking, ma peau est noire. + +--Allons donc! + +--Mes cheveux sont blancs. + +L'Écossais serra les poings. + +--Si tu continues à te moquer de moi, fit-il, je t'assomme. + +--Je ne me moque pas, répondit Shoking. Puisque tu as des allumettes sur +toi, frottes en une par terre, et tu vas voir si je n'ai pas changé de +peau. + +L'Écossais qu'une sorte de terreur superstitieuse commençait à envahir, +prit dans sa poche un briquet qui renfermait de ces allumettes bougies +qui éclairent près de deux minutes. La bougie frottée sur le briquet +crépita et la flamme jaillit. + +--Mais regarde donc! dit Shoking. + +Il ne s'était pas vu encore mais il avait tellement foi dans la +prédiction de l'homme gris, qu'il ne doutait pas un seul instant que la +métamorphose annoncée ne se fût opérée. + +Soudain l'Écossais jeta un cri. La clarté répandue par l'allumette +s'était projetée sur son compagnon et l'Écossais épouvanté venait +d'apercevoir un homme tout noir avec des cheveux blancs comme neige. + +--Tu vois bien que je suis le diable, répéta Shoking avec un éclat de +rire strident. + +Mais le rustre en doutait maintenant si peu qu'il se mit à pousser des +cris affreux et se réfugia tout en haut de l'échelle qui conduisait à +l'entre-pont. + +Alors Shoking s'écria: + +--Je suis le diable! crains ma vengeance! + +Et il se leva et posa un pied sur l'échelle. + +L'allumette venait de s'éteindre et tout était rentré dans les ténèbres. + +Mais Shoking, lui aussi, avait un briquet; et l'Écossais, qui faisait +de vains efforts pour soulever le panneau de l'entre-pont, revit tout à +coup la cale éclairée et Shoking, noir comme le plus noir démon, mettant +le feu au reste de paille qui était dans un coin. + +Alors l'épouvante de l'Écossais tripla ses forces. Il s'arc-bouta sur +l'échelle, fit un levier de ses deux épaules et donna une si violente +secousse que la clavette du panneau se brisa et que le panneau s'ouvrit. +Et Macferson, éperdu, les cheveux hérissés, se sauva dans l'entre-pont +d'abord, puis sur le pont. Shoking s'était fait un brandon avec de la +paille enflammée et il poursuivait l'Écossais. + +--Ah! tu as osé garder le diable! disait-il. Attends... tu vas voir!... + +Et il monta sur le pont à son tour. + +Alors Macferson se mit à courir en poussant des cris et, arrivé à +la muraille du pont, sentant déjà sur lui la flamme que brandissait +Shoking, il n'hésita plus et sauta dans la Tamise. + +--Tu vas te noyer! lui cria encore Shoking; cela t'apprendra à braver le +diable! + +Et, tandis que l'Écossais, fou de terreur, fendait l'eau glacée, +Shoking, libre et méconnaissable, s'assit sur le pont et se +dit:--Maintenant, je ne serai pas fâché de voir revenir John le rough. + + + + +XX + + +_Love Lane_, c'est-à-dire la ruelle de l'Amour, dans Rotherithe est une +petite rue assez triste, habitée par des gens paisibles et qui n'ont +jamais connu les orages et les grandes passions. + +Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison de nuit, le moindre +public-house mal famé, et on y chercherait vainement un échantillon de +ce fleuve de nudités qui se répand chaque soir, dans le beau quartier, +sous les arcades de Regent street, et dans Hay-markett. + +Love Lane, à neuf heures du soir, est désert; et le watchman évite d'y +passer, de peur de réveiller les habitants, en criant les heures de la +nuit. + +Ce fut pourtant dans cette rue que John le rough, Nichols et Paddy +arrivèrent un quart d'heure après avoir laissé Shoking dans la péniche, +sous la garde de Macferson l'Écossais. + +--Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi cet animal de Shoking a eu +si grand'peur de venir avec nous. Les rues sont désertes, et je ne vois +pas le moindre Irlandais sur pied. + +--Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne idée. Je crois qu'il a été plus +malin que nous, et que la maison qu'il nous indique pourrait bien être +une souricière où nous tomberions tous les trois. + +--Puisque nous avons le mot de passe... + +Nichols haussa les épaules. + +--Nous allons bien voir, dit John: si la figure qui viendra nous ouvrir +ne nous revient qu'à moitié, nous n'entrerons pas. + +--Il faut pourtant, observa Paddy, que nous retrouvions John Colden, +mais moi j'ai une autre idée...--Je crois que ce Shoking s'est moqué de +nous et que le condamné n'est pas à Rotherithe. + +--Où serait-il donc, selon toi? + +--Dans le Southwark. + +--Allons donc! + +--Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant, frappons ici. + +Et il s'arrêta devant la maison qui portait le numéro dix-neuf, et +qui était bien celle désignée par Shoking. Une première déception les +attendait. La porte n'avait pas de judas grillé. Néanmoins John sonna. +Aucun bruit ne se fit à l'intérieur. John sonna une seconde fois, puis +une troisième. Enfin une fenêtre s'ouvrit au premier étage et une voix +chevrotante dit: + +--Si vous venez chercher monsieur le curé, vous venez trop tard. Il +est parti depuis une heure pour aller assister un malade auprès de la +chapelle. + +John et Paddy se regardèrent avec stupeur. La porte à laquelle ils +sonnaient était celle d'un clergyman. Néanmoins John ne se tint pas +pour battu. Il voulut faire usage du prétendu mot de passe que lui avait +donné Shoking: + +--La Mersey est prise, dit-il. + +--Cela m'est bien égal, répondit la voix chevrotante. Et le sacristain +referma la fenêtre. + +--Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking s'est moqué de nous. + +--Il nous le payera, dit John furieux, et tout de suite, encore. + +Et John prit sa course, remonta Love Lane et ne voulut rien entendre. +Nichols et Paddy prirent le parti de le suivre. La colère donnait à John +des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes à regagner le bord +de la Tamise. Ses deux compagnons avaient peine à le suivre. Cependant, +au moment où il s'accrochait à la corde qui servait d'échelle pour +monter sur le pont du bateau-écurie, Nichols l'arrêta. + +--Voyons, dit-il, calme-toi et pas de bêtises. Que vas-tu faire? + +--Étrangler Shoking. + +--Ce à quoi je m'oppose, dit Nichols. La police ne t'a-t-elle pas promis +une prime si tu lui, amenais le prétendu lord Wilmot? + +--Oui, certes. + +--Eh bien! nous voulons notre part de cette prime, comme tu auras celle +de l'autre. Par conséquent, au lieu de noyer ou d'étrangler Shoking, il +faut le conduire à Scotland yard. + +John soupira; il lui en coûtait de ne pas se venger tout de suite. +Néanmoins, comme il était Anglais, et que tout Anglais est un homme +pratique, il se résigna, pensant que les guinées de sir Richardson +valaient mieux que le stupide plaisir de tordre le cou à Shoking. + +--Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez. + +Et il monta le premier. Paddy et Nichols le suivirent. La nuit était +toujours noire, et John traversa tout l'avant de la péniche, sans rien +voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une ombre noire, immobile et +adossée à la muraille du pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa +le pied sur l'échelle, tira un briquet de sa poche et se procura de la +lumière. Mais soudain un cri d'étonnement lui échappa. Le panneau de +la cale qui se trouvait au bas de l'échelle et qu'il avait pris soin de +fermer eu s'en allant, était grand'ouvert... + +--Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce que cela veut dire? + +Il sauta à pieds joints dans la cale. La cale était vide. Macferson et +Shoking avaient disparu. Paddy et Nichols répétèrent ce cri d'étonnement +qu'avait poussé John. + +--Macferson n'est pourtant pas un traître! disait Nichols. + +John furieux remonta sur le pont et, tout à coup, il aperçut l'ombre +noire. Il courut à elle et le rayonnement de la bougie qu'il portait +tomba sur un homme entièrement noir et à demi-nu. + +--Un nègre! exclama Nichols. + +--Joli moricaud! dit Paddy. + +Le nègre riait de ce rire moitié hébété et moitié craintif qui est +familier aux fils du Congo. John le prit par le bras et le secoua: + +--Où sont-ils? lui dit-il, faisant allusion à Macferson et à Shoking. + +--Massa, pardon, li Neptune, bon nègre, aimé les blancs, répondit le +noir avec un accent guttural et empreint d'un certain grasseyement. + +--Je ne te demande pas si tu aimes les blancs, dit John. Je te demande +où _ils_ sont. + +--Massa, pardon, répondit encore le nègre. Neptune li pas savoir ce +que mossié blanc veut dire. Neptune sauvé a bord d'un navire, parce +que maître à li battait Neptune bien fort. Neptune venir en Angleterre, +promener dans Londres... toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir +grand faim... + +--Que le diable t'emporte! s'écria John, ce n'est pas là ce que je veux +savoir. Il y avait deux hommes ici? + +--Oh! non... Neptune les avoir pas vus... Neptune tout seul... pas +savoir où li coucher. Li venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon +nègre, Neptune... aimé les blancs, si blancs pas maltraiter li.... + +--Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien de cet homme. C'est un +nègre à moitié idiot, tu le vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans +doute.... Il est venu ici et n'a vu personne.... + +--Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy. + +--Oh! répondit Nichols, c'est impossible. + +--Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura donné. + +--C'est la vérité pure, cela! s'écria John, qui se souvint avoir vu +le le prétendu lord Wilmot jeter des poignées de guinées. Nous sommes +mystifiés comme des enfants. + +--En ce moment, on entendit sur le fleuve le sifflement d'une machine à +vapeur. + +--Hé! dit Nichols, voici une des chaloupes du _Royalist_. Il ne fait pas +bon ici, filons! + +--Filons! répéta John qui, pour calmer sa fureur, donna un violent coup +de pied au nègre. + +--Blancs toujours méchants, massa, toujours maltraite Neptune... +pauvre!... + +Et Shoking, car c'était bien toujours lui, vit John et ses deux +compagnons, gagner en toute hâte la corde de tribord et disparaître. + +--Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sûr que John ne me reconnaîtra +jamais. + +Il se coucha sur le pont et ne bougea. + +La chaloupe du _Royalist_ passa auprès de la péniche et ne s'arrêta +point. Alors Shoking monta sur la muraille du bord et piqua une tête +dans la Tamise, préférant s'en aller par ce chemin, plutôt que +de descendre une seconde fois à Rotherithe, théâtre de toutes ses +mésaventures. + + + + +XXI + + +Il était plus de deux heures du matin, lorsque, cette même nuit, le +révérend Peters Town avait quitté miss Ellen. + +Quel plan ténébreux avaient-ils conçu tous deux, le clergyman haineux et +fanatique et la patricienne orgueilleuse et cruelle? + +Nul n'aurait pu le dire. + +Mais, après le départ du révérend, miss Ellen quitta le pavillon du fond +du jardin et regagna l'hôtel d'un pas leste, la tête fièrement rejetée +en arrière, et les lèvres frémissantes d'une âpre joie. + +Jamais peut-être elle ne s'était senti au coeur plus de haine que cette +nuit-là; jamais la perspective d'une vengeance terrible et prochaine ne +lui était apparue aussi nettement. + +Les jeunes filles anglaises sont élevées avec une telle liberté que les +domestiques eux-mêmes trouvent naturelles, de leur part, les démarches +les plus excentriques. + +Miss Ellen rentrait à toute heure du jour et de la nuit, et la +valetaille ne s'en inquiétait pas. + +Ses femmes de chambre l'avaient attendue jusqu'à minuit, puis elles +s'étaient allées coucher, obéissant ainsi à miss Ellen, qui leur avait +enjoint de ne pas demeurer, passé ce temp-là, dans son appartement. + +Arrivée dans le vestibule, miss Ellen, qui avait traversé le jardin sans +lumière, alluma une lampe qu'elle avait laissée en bas de l'escalier; +puis elle s'apprêtait à monter chez elle lorsqu'elle aperçut une clarté +dans la cour. + +Cette clarté était la réverbération des croisées du premier étage sur le +mur de clôture, et ces croisées-là étaient précisément celle du cabinet +de travail de lord Palmure. + +Le parlement, nous l'avons déjà dit, siége la nuit. A l'issue de chaque +séance, lord Palmure avait coutume d'aller à son club et il en sortait +rarement avant l'aube. + +Miss Ellen fut donc peu étonnée de voir de la lumière dans son cabinet. + +Le noble lord était-il déjà rentré? + +Miss Ellen gagna son appartement, se déshabilla toute seule, comme une +fille de bourgeois, s'enveloppa ensuite dans une robe de chambre, et +ouvrit une porte qui, du fond de sa chambre, donnait sur une galerie qui +séparait son appartement de l'appartement de son père. + +Puis, un bougeoir à la main, elle traversa cette galerie et arriva à la +porte du cabinet. + +Elle frappa deux coup discrets. On ne lui répondit pas. Elle frappa +une seconde fois, même silence. Pensant que son père s'était endormi en +travaillant, elle appliqua son oeil au trou de la serrure. + +La grande table chargée de journaux, de livres et de papiers était +placée en face de la porte. Devant cette table, un homme était assis, +tournant le dos à miss Ellen et paraissant absorbé dans une méditation +profonde. + +Miss Ellen reconnut la robe de chambre de velours gris et la calotte de +soie qui constituaient le costume d'intérieur de lord Palmure. + +Alors elle tourna la clef qui était dans la serrure, ouvrit la porte +et entra. Le rêveur ne bougea point. Un sourire vint aux lèvres de miss +Ellen. + +--En ce moment, pensa-t-elle, mon père, qui se croit un grand politique, +s'imagine qu'il tient dans ses mains les destinées du monde. + +Et miss Ellen fit un pas encore. + +Mais soudain la robe de chambre se dressa, l'homme se retourna et miss +Ellen recula épouvantée et muette. L'homme qui était enveloppé dans la +robe de chambre de lord Palmure et assis devant sa table, ce n'était pas +lui!... C'était l'homme gris!... Et d'un bond, cet homme fut à la porte +dont miss Ellen venait de franchir le seuil, et il la ferma. + +Miss Ellen voulut crier, mais sa gorge aride ne rendit aucun son. Elle +voulut fuir, mais ses jambes se trouvèrent rivées au parquet. L'homme +gris souriait. + +--Miss Ellen, dit-il, je vous avais promis une visite, je tiens ma +promesse. Et il lui prit la main. + +A ce contact, miss Ellen sentit le charme se briser; elle retrouva sa +voix, elle retrouva son énergie physique.--Ah! misérable, dit-elle, vous +ne sortirez pas d'ici! Et se dégageant, elle courut à la cheminée, aux +deux côtés de laquelle pendaient des cordons de sonnette. Mais l'homme +gris y arriva avant elle, et saisissant le cordon il le releva assez +haut pour qu'elle ne put l'atteindre. + +--Miss Ellen, dit-il tout bas, je ne veux ni vous assassiner, ni vous +manquer de respect, et je vous jure que je n'opposerai aucune résistance +à vos gens, que vous serez libre d'appeler, après m'avoir entendu. + +--Vous! vous encore! disait miss Ellen avec un accent plein de fureur. + +L'homme gris ne perdit rien de son calme. + +--Écoutez-moi, dit-il, et puis vous ferez ce que vous voudrez. + +Et, une fois encore, il laissa peser sur elle ce regard plein de +mystérieux engourdissements qui l'avait déjà fascinée. + +--Miss Ellen, votre père est au club, où il joue le whist avec deux de +ses amis qui sont les miens. La partie durera jusqu'à quatre heures du +matin. + +Si, à ce moment-là, j'ai fait mon apparition au club, votre père aura +échappé à un grand danger. + +--Deux hommes sont apostés au coin de Chester street. Ils ont ordre +de poignarder lord Palmure, si, quand il sortira du club, je ne les ai +point relevés de leur faction. Comprenez-vous? Maintenant, acheva-t-il +en laissant retomber le cordon de sonnette, appelez vos gens, si vous +l'osez. + +Miss Ellen, tandis qu'il parlait, avait eu le temps de maîtriser son +épouvante et de reconquérir son sang-froid. A son tour elle le regarda +et soutint l'éclat de ses yeux. + +--Allons, dit l'homme gris, j'aime mieux cela; vous êtes une ennemie +avec laquelle il faut compter. La nature de la femme n'est pas maîtresse +d'un premier effroi, mais vous avez l'âme d'un homme, et cette âme a +bientôt réagi. Causons donc, nous avons une heure devant nous. + +Et il la prit de nouveau par la main. Cette fois elle ne se dégagea +point et se laissa conduire vers le canapé qui faisait face à la +cheminée. L'homme gris demeura debout devant elle. + +--Miss Ellen, vous me haïssez, soyez franche. + +--Oui, répondit-elle je vous hais... et je vous brave! + +--Vous avez juré ma perte. Et ce sera un beau jour pour vous celui où je +pendrai les pieds dans le vide, devant la porte de Newgate. + +--Oh! oui! fit-elle en affrontant de nouveau son regard; et tenez, +je veux être une ennemie loyale. Aujourd'hui encore, je suis en votre +pouvoir et vous pouvez m'assassiner. Faites-le donc ou vous aurez tort. + +--Non, dit-il en souriant. + +--Ah! reprit-elle, je sais bien que vous possédez des lettres qui +peuvent me déshonorer, et cette possession est, dans votre esprit, la +meilleure des sauvegardes. Eh bien! vous vous trompez, une femme comme +moi sacrifie, au besoin, sa réputation à sa haine. + +L'homme gris ouvrit alors la robe de chambre qu'il avait croisée sur sa +poitrine, et il apparut à miss Ellen en toilette de ville, frac noir et +cravate blanche. Puis il tira un portefeuille de sa poche. + +--Tenez, dit-il, vos lettres sont là, elles y sont toutes, comptez-les, +vérifiez-les et jetez-les au feu. + +Miss Ellen étouffa un cri.--Prenez garde! dit-elle en étendant vers le +portefeuille une main frémissante... prenez garde! + +--Je ne vous crains pas, répondit-il. + +Miss Ellen était pâle de fureur:--Oh! dit-elle en saisissant le +portefeuille, vous vous croyez donc bien fort? + +--Assez, répondit-il. Et un nouveau sourire glissa sur ses lèvres. + + + + +XXII + + +Miss Ellen eut un élan de générosité, alors. + +Elle avait pris le portefeuille dans ses mains convulsives. Au lieu de +le jeter au feu, elle le posa sur la table. + +--Non, dit-elle, vous vous méprenez sur moi, à votre tour, et je ne veux +pas frapper un ennemi désarmé. Reprenez ces lettres, la lutte engagée +entre nous n'en sera que plus ardente et plus acharnée. + +L'homme gris souriait toujours. + +--Écoutez-moi encore, dit-il. Tout à l'heure, je vous ai dit que si je +ne reparaissais pas au club de votre père avant quatre heures du matin, +lord Palmure, en sortant, serait poignardé. + +--Oui, vous m'avez dit cela. + +--Eh bien, je mentais. Je n'ai pas vu votre père, je ne sais pas s'il +est au club, je n'ai donné aucun ordre et il ne court pas le moindre +danger. + +--Enfin, vous le voyez, je suis sans armes. Donc, vous avez vos lettres, +vous ne craignez pas pour la vie de votre père, et rien ne vous +empêche de sonner vos gens, de me faire arrêter par eux et d'avertir +Scotland-yard que vous tenez enfin cet homme après qui toute la police +de Londres court inutilement depuis huit jours. + +Et toujours calme, toujours souriant, l'homme gris avait croisé ses bras +sur sa poitrine et regardait miss Ellen. + +Miss Ellen avait les narines frémissantes, l'oeil en feu, et tout son +corps était agité d'un tremblement convulsif. + +--Monsieur, lui dit-elle, vous êtes bien hardi ou bien imprudent de me +parler ainsi. + +--Vous trouvez? + +--J'ai juré de vous livrer à la justice anglaise, vous le savez, et vous +venez vous mettre à ma discrétion. + +--Oui, fit-il d'un signe de tête. + +--Eh bien! oui, dit-elle, vous avez raison, après tout. Je veux votre +perte, mais je ne la veux pas par une trahison. Vous avez eu raison de +vous désarmer devant moi, car je ne vous frapperai pas. Emportez mes +lettres, si bon vous semble, allez-vous en librement dans tous les cas; +ce n'est pas sous le toit de lord Palmure que les policemen viendront +vous arrêter. + +Le sourire abandonna les lèvres de l'homme gris.--Miss Ellen, dit-il, +vous n'êtes pas encore la femme que je rêve, mais vous avez déjà fait un +pas vers mon but. + +--En vérité! fit-elle avec ironie. + +--Votre haine devient plus loyale. + +--Oui, dit-elle, mais cette haine est féroce. + +--Soit, mais elle sert mes projets dans l'avenir. + +--Vraiment, vous avez des projets qui me concernent? fit la patricienne +avec un accent de dédain suprême. + +--Peut-on les connaître? + +Je suis venu ici pour vous en parler. + +--Eh bien! je vous écoute... + +Et une fois encore elle supporta son regard. + +Cela tenait peut-être, du reste, à ce que cet homme étrange chargeait +plus ou moins ce regard de ce fluide électrique et fascinateur qui était +en son pouvoir. Elle était assise en face de la cheminée et l'homme +gris, qui s'y était adossé, demeurait debout. N'eût été l'heure avancée +de la nuit, on eût pu croire que miss Ellen recevait la visite d'un +gentleman, son parent, son ami ou son fiancé. + +--Miss Ellen, reprit-il avec cet accent de courtoisie parfaite et cette +aisance de manières qui faisaient de lui, à l'occasion, un gentilhomme +accompli, vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes douée d'une haute +intelligence et d'une rare énergie; vous serez une des plus riches +héritières du Royaume-Uni. La cause que vous servirez triomphera. + +--Je l'espère. + +--Pardon, vous vous méprenez. Ce n'est pas celle que vous servez +maintenant, mais celle que vous servirez plus tard. + +--Et qu'elle est cette cause? dit-elle. + +--Celle de l'Irlande. + +Un nouvel éclat de rire, plein de mépris, mit à nu ses dents +éblouissantes. + +--Votre père avait un frère qui est mort pour elle, poursuivit-il +gravement. + +--Ce frère était un rebelle et un traître. + +--Miss Ellen, un jour viendra où le traître, à vos yeux, ne sera pas sir +Edmund, mais... + +--N'achevez pas! dit-elle avec un geste de colère superbe, vous allez +parler de mon père, je crois! + +--Donc, reprit-il, un jour viendra, et ce jour n'est pas loin, où votre +jeunesse, votre beauté, votre fortune, votre intelligence seront au +service de l'Irlande, le berceau de vos aïeux. + +L'assurance avec laquelle parlait l'homme gris, avait fini par troubler +profondément miss Ellen. + +--Oh! dit-elle, allez-vous-en, monsieur... allez-vous-en! + +--Pas avant de vous avoir dit comment s'opérera la métamorphose que je +prédis.--Elle se résume en deux mots. + +--Vous m'aimerez! + +Miss Ellen étouffa un cri. Le rouge lui monta au visage, tout son sang +patricien se révolta.--Mais sortez donc! dit-elle, sortez donc! ou je +perds la tête et j'appelle à mon aide... sortez, monsieur! + +L'homme gris, en parlant, s'était éloigné de la cheminée et il avait +gagné peu à peu un angle de cette vaste pièce qui servait de cabinet de +travail à lord Palmure, et dont les murs étaient couverts d'une boiserie +à panneaux. + +Tout à coup et comme miss Ellen répétait pour la troisième fois, en lui +montrant la porte:--Mais sortez donc! + +L'homme gris poussa un ressort derrière lui, un des panneaux +s'entr'ouvrit, et miss Ellen se trouva seule. Son étrange visiteur avait +disparu. Non par la porte, mais par une issue secrète que miss Ellen ne +connaissait pas, que lord Palmure ignorait aussi peut-être, bien qu'ils +fussent chez eux. Ainsi donc, l'homme gris pouvait pénétrer chez lord +Palmure sans que personne le vît, et il en pouvait sortir de la même +manière... Miss Ellen était comme pétrifiée. + +Enfin, elle fit un effort suprême, elle secoua la torpeur léthargique +qui s'était emparée d'elle, elle courut à cet angle, dans lequel une +porte s'était ouverte. D'une main elle tenait un flambeau, de l'autre +elle cherchait ce ressort mystérieux qu'avait pressé l'homme gris. Mais +elle ne trouva rien. + +En vain, sonda-t-elle les moulures du panneau; il n'offrait ni fente ni +rainure. Elle frappa dessus à poing fermé: le panneau rendit un son +mat. Alors elle reposa le flambeau sur la cheminée et se dit:--Suis-je +folle? ou bien fais-je un rêve? + +Le portefeuille laissé par l'homme gris était là pour lui répondre: +Elle s'en saisit avidement, elle l'ouvrit et les lettres qu'elle avait +écrites à Dick Harrisson s'en échappèrent. Alors elle se mit à les +compter, car elle en savait le nombre, et soudain, elle pâlit. Il en +manquait une, et c'était celle précisément qui établissait clairement +qu'elle avait succombé à la séduction. + +Alors miss Ellen se redressa, échevelée; on eût dit une furie.--Oh! le +misérable! s'écria-t-elle, il m'a donc encore jouée!... Et elle jeta les +lettres au feu, et avec elles le portefeuille, ajoutant:--Cette fois je +serai sans pitié. + +Tandis que la dernière lettre flambait, le bruit de la porte de l'hôtel +se refermant arriva jusqu'à elle. C'était lord Palmure qui rentrait. + + + + +XXIII + + +Miss Ellen hésita un instant. Attendrait-elle son père dans le cabinet, +ou bien rentrerait-elle chez elle par la galerie? Si l'homme gris se fût +en allé par la porte, peut-être eût-elle jugé inutile de rien dire à +son père. Mais après cette sortie bizarre, cette évasion plutôt, de +son ennemi, miss Ellen avait besoin de lord Palmure, ne fût ce que pour +savoir s'il connaissait ce passage mystérieux. + +Ellen resta donc dans le cabinet et attendit. + +Lord Palmure entra et s'arrêta ébahi sur le seuil.--Que faites-vous donc +ici, Ellen, lui dit-il, et à pareille heure? + +--Mon père, dit froidement la jeune fille, vous savez nos conditions. + +--Oui, je dois être le bras qui agit et vous la tête qui dirige, +n'est-ce pas? + +--Vous devez être aussi le père qui conseille, et qui apprend à sa fille +les choses qu'elle ignore. + +--Que voulez-vous dire, Ellen? + +--Mon père, avant de vous expliquer ma présence ici, laissez-moi vous +questionner, et ne vous étonnez pas de mes questions. + +--Cette maison que nous habitons est-elle à nous? + +--Sans doute. Je la tiens de mon père. Pourquoi? + +--Attendez, dit encore miss Ellen. Les boiseries de cette salle +sont-elles anciennes? + +--Oui, je les ai toujours vues. + +--Et cette salle n'a que deux portes? + +--Vous le voyez bien. + +--Mon père, vous vous trompez. Il y a ici une troisième porte. + +Elle reprit le flambeau et dit:--Venez avec moi. + +Lord Palmure la suivit dans cet angle où elle avait fait de vaines +recherches. + +--Cette porte doit être là, dit-elle. + +Lord Palmure prit le flambeau à son tour et le promena tout près de la +boiserie, en haut et en bas, en long et en large.--Où diable voyez-vous +une porte? dit-il. + +--Je ne la vois pas, mais je suis sûre qu'elle existe.--Il y a mieux, +dit miss Ellen avec un accent de conviction qui acheva de stupéfier lord +Palmure, je l'ai vu fonctionner. Elle s'est ouverte... + +--Il y a vingt minutes,--devant un homme qui était ici il y a une heure. + +Lord Palmure fit un pas en arrière. + +--Il était ici, revêtu de votre robe de chambre, coiffé de votre calotte +de soie, assis devant votre table et tournant le dos à cette porte qui +donne dans la galerie et par laquelle je suis entrée. + +Lord Palmure regarda sa fille et parut se demander si elle n'avait pas +perdu la raison. Mais elle lui montra du doigt la robe de chambre que +l'homme gris avait jetée sur un siége. + +--Enfin, s'écria lord Palmure, cet homme? + +--C'est _lui_. + +Et dans ce mot, il eut un tel accent de haine que lord Palmure ne s'y +trompa point. + +_Lui_! c'était cet homme qui avait osé braver sa fille, cet homme qui +était l'âme et la tête des Irlandais qui conspiraient, c'était cet homme +gris, enfin, que la police traquait et qui, au mépris de la police, +osait pénétrer de nuit dans la maison d'un pair d'Angleterre et +rechercher un tête-à-tête avec sa fille! C'était encore ce même homme +qui avait eu l'audace de lui couvrir le visage d'un masque de poix et +de le jeter garrotté dans un coin du jardin de mistress Fanoche. Tant +d'audace confondait le noble pair. + +--Ellen, dit-il, je vais vous donner un conseil. + +--Ne vous obstinez point à lutter contre cet homme. Nous allons quitter +l'Angleterre, nous voyagerons, nous... + +--Ah! mon père! s'écria la jeune fille, vous manquez donc de courage +pour la lutte! + +--Non, mais j'ai peur pour toi... + +Mon père! le dernier jour de triomphe a lui pour ce misérable, et je le +terrasserai. + +Lord Palmure cherchait toujours avec les mains une fente quelconque: à +ce panneau qui, au dire de sa fille, s'était entr'ouvert. + +--Rien, rien, disait-il. Cela tient de la magie... à moins que vous +n'ayez eu une hallucination. + +Mais Ellen ne répondit pas. Elle courut à la fenêtre, l'ouvrit et prêta +l'oreille... + +Un coup de sifflet avait traversé l'espace. + +--Qu'est-ce que cela? demanda lord Palmure. + +--Attendez-moi ici, mon père, répliqua-t-elle. + +Elle courut vers la porte de la galerie et disparut. + +Au bout de cette galerie, il y avait un petit escalier tournant qui +descendait dans le jardin. Il était alors quatre heures du matin et le +jour était loin encore. Miss Ellen traversa le jardin et alla ouvrir la +petite porte. Ce coup de sifflet qu'elle venait d'entendre, c'était le +signal convenu entre elle et Paddy. Celui-ci, en la quittant pour +aller rejoindre Nichols et Macferson, lui avait promis de revenir, s'il +surgissait quelque chose de nouveau. + +--Eh bien? lui dit miss Ellen. + +Paddy lui raconta de point en point les événements qui avaient précédé +l'arrestation de Shoking et ce qui s'en était suivi. Puis ce récit +achevé, il ajouta: + +--Moi, j'ai une toute autre idée et je crois savoir où est le condamné à +mort. + +--Ah! fit miss Ellen, que la capture de John Colden n'intéressait que +médiocrement. + +--Vous êtes venue plusieurs fois dans le Southwark, n'est-ce pas, +milady? + +--Alors vous savez où est l'église Saint-George? + +Miss Ellen tressaillit en pensant que c'était dans le cimetière que Dick +Harrisson était enterré. + +--Eh bien! il y a de la lumière toute la nuit dans le clocher, et John +Colden serait caché là que ça ne m'étonnerait pas. + +--Et tu as fait part, sans doute, de cette observation à tes compagnons +de cette nuit? demanda miss Ellen avec anxiété. + +--Non, milady. J'ai réfléchi qu'il valait mieux vous en parler +auparavant. + +--Eh bien! dit vivement miss Ellen, si tu tiens à nos conventions, +souviens-toi de ce que je vais te dire.--Garde pour toi cette +découverte. Nous n'avons plus besoin d'eux. + +Et miss Ellen se disait à part elle: + +--Ce n'est point John Colden qui est dans le clocher, je le sens au +battement de mon coeur: c'est _lui_. Puis elle dit tout haut:--Viens +avec moi. + +Et lorsque Paddy fut entrée dans le jardin, elle referma la porte. +Paddy la suivait docilement. Elle le conduisit au pavillon, dans un coin +duquel le jardinier serrait ses outils, et, lui montrant une pioche, un +marteau et un ciseau à froid:--Prends cela et suis-moi, dit-elle. + + + + +XXIV + + +Paddy ne savait pas trop ce que miss Ellen attendait de lui. Mais il +avait fait le sacrifice de sa volonté, du moment où il s'était remis +dans les mains de cette femme dont il connaissait tous les instincts +pervers. Paddy pensait, du reste, ce que pensent beaucoup de gens du +peuple, à qui l'éducation a fait défaut, et dans l'esprit desquels il +n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Il était si pauvre, il avait +femme et enfants, il n'avait donc pas le moyen d'être honnête. +Dès l'instant qu'il vendait sa conscience, il devait observer +scrupuleusement les conditions du marché. + +Miss Ellen le conduisit à travers le jardin jusqu'à l'hôtel, lui fit +gravir le petit escalier, traversa la galerie et l'introduisit dans le +cabinet de lord Palmure. Celui-ci, qui n'était pas encore revenu de la +stupéfaction que lui avait fait éprouver le récit de sa fille, fronça le +sourcil en voyant entrer Paddy. + +--Quel est cet homme déguenillé? dit-il. + +--Un homme que j'emploie. + +--Mais, pourquoi ces outils? + +--Mon père, dit la jeune fille, je n'ai pas été le jouet d'une +hallucination; il y a là une porte secrète, un passage, et il faut +savoir où ils conduisent. + +Sur ces mots, elle prit un flambeau et se dirigea vers l'angle du +cabinet où son père et elle s'étaient vainement livrés aux plus +minutieuses investigations. Une dernière fois elle promena le flambeau +sur tous les points du panneau de boiserie, et toujours avec le même +insuccès. Alors elle dit à Paddy: + +--Prends le ciseau et le marteau, et pratique-moi un trou là-dedans. + +Lord Palmure, cédant à l'ascendant que sa fille exerçait sur lui, ne +s'opposa point à ce travail. Docile comme un esclave, Paddy se mit donc +à l'ouvrage; il enfonça le ciseau à froid dans le milieu du panneau, à +coups de marteau. + +--Mais, observa lord Palmure, nous allons réveiller toute la maison, et +mettre nos gens dans le secret. + +--Fermez la porte au verrou, dit tranquillement miss Ellen. + +Paddy continuait sa tâche. Le ciseau traversa la boiserie dans toute son +épaisseur, mais alors il rencontra un corps dur. + +--C'est la muraille, dit lord, Palmure. + +--Non, répondit Paddy, c'est comme une plaque de tôle. + +--Eh bien? il faut arracher le morceau, ordonna encore miss Ellen. La +besogne était facile. Attaqué adroitement en plusieurs endroits, le +panneau fut soulevé avec la pince et se brisa. Alors miss Ellen eut un +cri de triomphe. Le panneau recouvrait une porte de fer sur laquelle on +avait appliqué un enduit couleur de plâtre. On n'apercevait ni gonds ni +serrures, mais un petit bouton de cuivre se trouvait dans un angle, +et un coup de marteau fut donné dessus par le rough. Soudain la porte +s'ouvrit toute grande, et une bouffée d'air humide vint frapper au +visage lord Palmure et sa fille. La porte ouverte laissait voir un +étroit corridor pratiqué dans l'épaisseur du mur, et plongé dans +l'obscurité. + +--Allons, mon père, dit miss Ellen il faut avoir le coeur net de tout +cela. + +--C'est mon avis. Mais avant de se mettre en route, il alla prendre deux +revolvers qui se trouvaient sur sa cheminée, et il en tendit un à sa +fille. + +Miss Ellen s'en empara. Puis elle remit le flambeau à Paddy et lui dit: +Passe le premier. + +Paddy serait allé en enfer, du moment où miss Ellen ordonnait. Le +couloir n'avait que quatre ou cinq pas de longueur. Au bout du couloir, +il y avait un escalier. Paddy s'y engagea. Il élevait le flambeau +au-dessus de sa tête afin de guider les pas de miss Ellen, qui venait +derrière lui, et de lord Palmure, qui fermait la marche. + +L'escalier, également pratiqué dans l'épaisseur du mur, tournait sur +lui-même avec une raideur extrême. Il y régnait un air humide et fétide. +A la trentième marche, Paddy s'arrêta. + +--Qu'est-ce? demanda miss Ellen. + +--J'entends du bruit. + +Miss Ellen prêta l'oreille. Un mouvement sourd assez semblable au bruit +lointain de la mer se brisant sur des rochers arriva jusqu'à elle. + +--Si tu as peur, dit-elle, donne moi le flambeau, je passerai la +première. + +--Non, milady, répondit Paddy, je n'ai jamais peur. + +Et il continua à descendre. + +Un changement de température s'opérait peu à peu; l'air devenait plus +vif et il était plus pur. + +Miss Ellen en conclut qu'ils avaient dépassé le niveau de la maison et +qu'ils s'enfonçaient sous terre. + +Enfin l'escalier eut un terme. Paddy foula tout à coup une terre fine, +humide, presque boueuse et tous trois se trouvèrent dans une espèce de +cave de forme ronde, au fond de laquelle s'ouvrait un boyau souterrain +qui paraissait s'éloigner horizontalement. Ce boyau était assez large; +cependant, avant de s'y engager, miss Ellen se tourna vers son père: + +--Ainsi, dit-elle, vous n'avez jamais eu connaissance, ni de ce +souterrain, ni de cet escalier? + +Tous deux doivent exister depuis plusieurs siècles. Regardez ces pierres +de voûte, ces murailles, comme tout cela est noir. + +--C'est vrai. Puis, tout à coup, et comme ce murmure sourd qu'ils +avaient déjà entendu paraissait grandir, lord Palmure se frappa le +front. + +--Attendez donc, je crois me rappeler à présent. Nous devons être tout +près de White-Hall. + +Ce souterrain a dû être creusé au temps de la captivité du roi Charles +1er que ses partisans essayèrent de délivrer. Et si je ne me trompe, il +aboutit à la Tamise, presque au niveau du pont de Westminster, et ce que +nous entendons, c'est le bruit de l'eau qui se brise contre les piles, +car, vous le savez, la Tamise fait un coude assez brusque en cet +endroit. + +--Eh bien! allons, dit miss Ellen. + +Et prenant le flambeau des mains de Paddy, elle s'engagea la première +dans le souterrain, s'adressant mentalement cette question: Comment +l'homme gris a-t-il découvert ce passage? + + + + +XXV + + +Lord Palmure avait raison sans doute en disant que ce souterrain avait +dû être creusé par les partisans du malheureux roi Charles Ier. + +En de certains endroits, à mesure que miss Ellen et ses deux compagnons +avançaient, ils remarquaient des éboulements déjà anciens, et, n'eût +été, sur le sol, qui était naturellement humide, une trace de pas toute +fraîche, on aurait pu croire que depuis deux siècles aucun être humain +n'avait passé par là. Ces traces devaient être celles de l'homme gris. +Miss Ellen continuait à marcher la première. A mesure qu'ils avançaient, +ce bruit sourd, ce clapottement, qui annonçait le voisinage de la +Tamise, devenait plus strident. + +Bientôt la flamme des flambeaux oscilla sous l'effort du vent qui +s'engouffrait dans le boyau souterrain. Miss Ellen l'abrita de sa main, +avançant toujours. Mais tout à coup le vent survint si violent que le +flambeau s'éteignit, et que les trois voyageurs nocturnes se trouvèrent +dans l'obscurité. Miss Ellen eut une exclamation de rage. Elle n'avait +emporté ni allumettes ni briquet. Heureusement Paddy avait sur lui une +de ces boîtes d'allumettes anglaises, à l'usage des fumeurs, qui ne +flambent pas, mais qui pétillent quelques instants, et deviennent toutes +rouges. + +--En voilà assez, dit-il, pour battre en retraite. + +--Battre en retraite? fit miss Ellen. + +--Sans doute, fit lord Palmure. + +--Non pas, dit miss Ellen: devrais-je marcher dans les ténèbres, j'irai +jusqu'au bout. Et elle continua à marcher dans une demi-obscurité, car +les allumettes de Paddy ne projetaient que des lueurs douteuses et qui +s'éteignaient presque aussitôt. Comme le vent avait soufflé la bougie, +miss Ellen ne s'était pas aperçue que le souterrain formait un coude +assez prononcé, et c'était ce coude qui avait permis au vent d'arriver +plus violent et plus direct. Mais la jeune fille, en revanche, sentit +que le sol devenait de plus en plus humide sous ses pieds, et bientôt +elle marcha dans l'eau. Une seconde fois, lord Palmure proposa de +revenir en arrière, miss Ellen s'y opposa. Tout à coup une lueur vint +la frapper au visage. C'était un point rougeâtre qui brillait dans +l'éloignement. On eût dit une lampe suspendue à la voûte du souterrain. + +--Nous n'avons plus besoin des allumettes de Paddy, dit alors miss +Ellen. Et, bien qu'elle eût de l'eau jusqu'à la cheville, elle doubla le +pas. + +Lord Palmure allait toujours, le doigt sur la détente de son revolver, +prêt à faire feu si quelque danger venait à surgir et menaçait sa fille. +Miss Ellen avait pris la lumière pour guide. Chose assez étrange! +tandis que cette lueur paraissait lointaine encore, le bruit devenait +assourdissant, si bien qu'on aurait pu croire que le fleuve roulait au +milieu du souterrain et le traversait. Le souterrain aboutissait à la +Tamise et cette lumière qu'elle voyait, c'était un bec de gaz qui était +placé de l'autre côté, sur l'eau, juste en face de l'orifice. Tous +trois atteignirent l'extrémité du souterrain, qui se terminait par une +ouverture pratiquée dans la digue du fleuve à deux pieds au-dessus de +l'eau. Miss Ellen, arrivée la première, put se rendre compte alors du +chemin qu'avait suivi l'homme gris. Un anneau de fer scellé dans une +pierre attestait qu'on y avait amarré un bateau. Ainsi l'homme gris +était venu en barque et s'en était allé de même. + +--Eh bien! dit lord Palmure, à quoi a servi cette exploration? + +--A me donner une idée, dit miss Ellen. + +--Ah! laquelle. + +--C'est mon secret pour le moment, mon père. Vous savez nos conditions. +Eh bien! permettez-moi de les maintenir. A présent, revenons sur nos +pas. Nous n'avons pas le moindre danger à courir, car le souterrain +n'a ni bifurcation ni irrigation, et Paddy fera bien de ménager ses +allumettes pour l'escalier. + +Ils s'en retournèrent donc dans les ténèbres, tâtant avec la main, les +parois humides du souterrain. Lorsque ces parois s'élargirent tout à +coup, miss Ellen, qui avait continué à marcher la première, comprit +qu'ils étaient dans la salle ronde. Alors Paddy fit usage des +allumettes, sans la lueur desquelles ils eussent tâtonné longtemps avant +de retrouver l'escalier; et un quart d'heure après, tous trois étaient +de retour dans le cabinet de lord Palmure. Miss Ellen mit alors une +bourse dans la main de Paddy: + +--Voilà, dit-elle, pour t'encourager à garder le silence. C'est une +gratification en dehors de tout ce que je t'ai promis. + +Paddy prit la bourse sans joie, en baissant la tête, comme un homme +résigné à tout. + +--Vous n'avez pas besoin d'acheter mon silence, milady, dit-il: du +moment où j'ai accepté le rôle d'esclave, je vous appartiens. + +Miss Ellen haussa imperceptiblement les épaules, puis, s'adressant à son +père: + +--Les ouvriers habiles ne manquent pas dans Londres. + +Ce panneau brisé, cette porte enfoncée, il faut que tout soit réparé +aujourd'hui même, car l'homme gris peut revenir et il faut qu'il ne +s'aperçoive de rien. + +Sur ces mots, miss Ellen fit signe à Paddy de le suivre. Les premiers +rayons de l'aube glissaient au travers de ce brouillard jaune qui pèse +sur Londres six mois de l'année. Conduit par la jeune fille, le rough +traversa de nouveau la galerie, descendit par l'escalier de service et +arriva dans le jardin. Quand ils furent à la petite porte, Paddy parut +attendre de nouveaux ordres. + +--C'est aujourd'hui dimanche, c'est aujourd'hui par conséquent, que +l'abbé Samuel viendra visiter ta femme et tes enfants. + +Tu m'as parlé, d'une lumière dans le clocher de Saint-George? et tu +crois que c'est John Colden qui s'y trouve caché? + +--Je le jurerais. + +--Eh bien! tu diras à l'abbé Samuel ceci: il y a trois hommes à la +recherche du condamné à mort, et tu nommeras les hommes dont tu m'as +parlé;--ces hommes ont formé le projet d'entrer dans l'église la nuit +prochaine et de s'emparer de celui qui se cache dans le clocher. + +--Mais, si je préviens l'abbé, qui est Irlandais... + +Un sourire passa sur les lèvres de miss Ellen. + +--Fais ce que je dis, et ne cherche pas à comprendre. + + + + +XXVI + + +Miss Ellen avait parfaitement deviné le moyen employé par l'homme gris +pour quitter le souterrain et retourner dans le Southwark. + +A Londres, où la Tamise est cinq ou six fois plus large que la Seine, il +y a des milliers de barques sur le fleuve. + +L'absence de quais force les négociants à avoir leurs magasins ouverts +sur le fleuve: de là pour eux, la nécessité d'avoir une barque. + +De distance en distance une rue étroite descend jusqu'à la rivière. +C'est presque toujours en face de cette rue qu'on amarre les bateaux. + +La nuit, le premier venu est libre de détacher un bateau, et de s'aller +promener sur la Tamise à ses risques et périls, par exemple, car il peut +manoeuvrer maladroitement son embarcation et chavirer; ou bien encore +rencontrer les gens de police du _Royalist_ et ne pas leur donner +des explications suffisantes pour qu'ils lui laissent continuer sa +promenade. + +Ces deux chances à courir n'avaient probablement pas beaucoup ému +l'homme gris, car il avait traversé la première fois la Tamise dans un +étroit bateau, et avait amarré cette petite embarcation à l'anneau de +fer remarqué par miss Ellen. + +Le bateau, solidement attaché, n'avait été vu par personne sans doute, +car l'homme gris, après sa brusque et mystérieuse sortie du cabinet +de lord Palmure, regagnant la Tamise par le souterrain, le trouva à la +place où il l'avait laissé. + +Il remonta dedans, prit l'unique aviron qui s'embossait à la poupe dans +une entaille et se mit à _godiller_, pour nous servir du terme consacré. + +En moins d'un quart d'heure, l'homme gris eut traversé la Tamise. +Il atteignit le Southwark, laissa la barque où il l'avait prise +et s'enfonça dans le dédale de petites rues noires qui environnent +Saint-George. Les abords de l'église étaient plongés dans le brouillard +et le silence. + +La lampe s'était éteinte en haut du clocher, et il ne passait personne +au long du cimetière dont la grille, au lieu d'être fermée, avait été +poussée tout contre, de façon que l'homme gris pût rentrer quand bon lui +semblerait. + +Cependant, comme il arrivait à cette grille, il lui sembla qu'il +entendait une sorte de gémissement. + +Il entra dans le cimetière et prit le sentier qui conduisait à la petite +porte du choeur. + +Alors il entendit plus distinctement les gémissements, et, ayant fait +quelques pas encore, il vit une forme noire accroupie sur le seuil de la +porte. Cette forme noire était un homme, et cet homme tenait son front +dans ses mains. + +Comme la nuit était sombre et le brouillard épais, il eût été difficile +à l'homme gris de voir le visage de cet homme. Aussi s'arrêta-t-il +brusquement et s'écria-t-il: Qui est là? + +La forme noire se dressa et une voix lamentable répondit: C'est moi... +moi, Shoking.... + +--Ah! c'est toi, dit l'homme gris, dont Shoking avait pareillement +reconnu la voix. + +--Qu'est-ce que tu as donc? on dirait que tu pleures. Que t'est-il donc +arrivé? + +--Un grand malheur. Tout à fait personnel, maître; cela ne regarde que +moi. + +L'homme gris tira une petite clé de sa poche, ouvrit la porte du choeur, +et introduisit Shoking dans l'église. + +L'obscurité était plus grande encore à l'intérieur qu'au dehors. + +--Ne fais pas de bruit, dit l'homme gris en prenant Shoking par la main +et en l'entraînant vers l'escalier du clocher, il ne faut pas réveiller +le vieux sacristain. + +Shoking monta, sans souffler mot de son malheur; mais il poussa des +soupirs à fendre l'âme, et l'homme gris disait: + +--Qu'est-ce qu'il peut donc bien avoir, l'ami Shoking. + +Après être arrivé dans la chambrette qu'il habitait en reclus, l'homme +gris, qui s'était procuré de la lumière, devina, sinon la vérité tout +entière, au moins une partie de la vérité. L'homme qu'il avait devant +lui avait bien la voix de Shoking, mais plus rien que la voix. + +Ce n'étaient plus les cheveux roux de Shoking, la peau blanche de +Shoking. + +L'homme gris avait devant lui un vieux nègre à cheveux blancs, lequel +pleurait comme s'il avait reçu des centaines de coup de fouet. + +--Ah! mon Dieu! dit-il, qu'as-tu donc fait? est-ce que tu as bu, par +hasard, la potion préparée pour John Colden? + +--Hélas! oui, dit Shoking en levant au plafond des yeux pleins de +larmes. + +--Mais pourquoi? + +--Pour sauver ma vie. + +Et Shoking, appelant à lui tout son courage, raconta comment il était +tombé dans les mains de John le rough et de ses associés et s'était +trouvé dans la cruelle alternative de devenir nègre ou d'aller servir, +au fond de la Tamise, de nourriture aux poissons. + +Cependant il ne put s'empêcher de sourire à travers ses larmes, quand il +fit le récit de son entrevue sur le pont de la péniche avec John, qui ne +le reconnaissait pas et l'avait pris pour un véritable nègre. + +--Eh! bien dit alors l'homme gris, pourquoi te désoles-tu. Parce que tu +crains de rester nègre? Tu tenais donc bien à ton physique? As-tu donc +une maîtresse? Es-tu amoureux? + +--Ni l'un ni l'autre, je suis trop vieux. + +--Eh bien! alors qu'est-ce que cela peut te faire d'être noir ou blanc? + +--Mais, maître, comment, à présent, pourrai-je redevenir lord Wilmot? + +L'homme gris partit d'un éclat de rire. + +D'un mot, Shoking avait éclairé la situation. + +Une fois hors de danger, le vaniteux mendiant s'était pris à songer que +jamais on n'avait vu un nègre devenir lord, et il avait déjà joué le +rôle de lord Wilmot assez souvent pour y tenir. + +De là ce désespoir auquel il était en proie. + +Ce que regrettait Shoking désormais, c'était la ruine de ses espérances +vaniteuses. Mais l'homme gris se hâta de lui dire: Console-toi, tout +peut s'arranger. Tu ne t'appelleras plus lord Wilmot, mais tu peux: +devenir le marquis de Valdemar-y Mendoza-y-Perez. + +--Qu'est-ce que cela? dit Shoking ébloui par un titre pompeux. + +--Un Brésilien fort riche, un mulâtre héritier d'un seigneur portugais +et qui remue des millions et des pierreries. Et puisque je t'avais crée +lord, rien ne m'empêche de te faire marquis. Il y a mieux, tu seras +d'autant plus sérieusement marquis que personne, désormais, ne pourra +plus reconnaître le mendiant Shoking. + +Et Shoking, qui ne pleurait plus, finit par sourire, et l'homme gris +murmura: + +--O vanité! tu seras donc toujours la reine de ce bétail méprisable +qu'on appelle les hommes. + +Shoking n'entendit point ces paroles. Shoking songeait que les +Brésiliens sont bardés de décorations, et que le grand cordon d'un ordre +de l'Éléphant blanc ou noir, lui irait à ravir. Shoking était consolé. + + + + +XXVII + + +Revenons à présent à un personnage de notre récit que nous avons un peu +perdu de vue. + +Nous voulons parler de l'abbé Samuel, ce jeune et ardent apôtre, que le +peuple du Wapping, du Southwark et de Rotherithe adorait. + +On était au dimanche matin. L'abbé Samuel avait célébré la messe dans +la pauvre église de Saint-Gilles, devant une assistance de fidèles +agenouillés sur les dalles, car les catholiques de Londres sont trop +indigents pour payer des bancs et des chaises. Il était monté en chaire, +et son sermon, d'une éloquente simplicité, avait eu pour thème: la +charité. Il disait: Donnez, vous qui êtes pauvres, l'obole du publicain +est plus agréable au Seigneur que les richesses du pharisien. Donnez +la moitié du morceau de pain noir que vous avez à ceux qui ont faim, et +Dieu tiendra cette aumône pour agréable. + +Puis il avait parlé du peuple d'Israël, poursuivant à travers le désert +sa marche vers la terre promise, et il avait comparé l'Église d'Irlande +à ces antiques serviteurs de Dieu que les Égyptiens avaient bannis. + +Et tandis qu'il parlait, ni lui, ni aucun des fidèles n'avait remarqué +deux hommes vêtus de noir, qui se trouvaient derrière un pilier, +écoutant attentivement ses paroles. + +Quand il descendit de la tribune sacrée pour reprendre l'office, ces +deux hommes se glissèrent hors de l'église, s'éloignèrent d'un pas +rapide dans la direction de Soho square et ne s'arrêtèrent que sur la +petite place de _Craven chapel_. Alors ces deux hommes, dont l'un était +vieux et l'autre jeune encore se regardèrent.--Eh bien! dit le dernier, +que pensez-vous de cet homme? + +--Je pense, répondit le vieux, qui n'était autre que le clergyman Peters +Town, je pense que si de tels hommes étaient nombreux dans le clergé +catholique, la moitié du Royaume-Uni finirait par se convertir à leur +foi. + +--Heureusement qu'il est presque seul à Londres. + +--Oui, mais il a su se créer de nombreux disciples. Il est un des deux +hommes que nous redoutons. L'autre est ce personnage introuvable qui met +la police sur les dents, et qu'on appelle du singulier nom de l'_homme +gris_. + +--N'avez-vous pas reçu un billet de miss Ellen Palmure, ce matin? + +--Oui. Elle me dit que dans trois jours, cet homme sera en notre +pouvoir. Mais c'est celui-là que je voudrais avoir, ajouta le révérend +Peters Town, faisant allusion à l'abbé Samuel. + +--Hélas! dit le jeune clergyman, c'est impossible. La liberté anglaise +tolère le culte catholique, et aucune preuve n'existe de la complicité +de l'abbé Samuel avec les rebelles Irlandais. + +--Écoutez, mon jeune ami, reprit le révérend Peters Town, tandis qu'il +débitait son sermon, j'ai beaucoup réfléchi. Cet homme est peut-être +ambitieux... et peut-être pourrions-nous le gagner... + +--Pas en lui offrant des richesses toujours; il a distribué son +patrimoine en aumônes. + +--Les honneurs le séduiraient peut-être, et je donnerais beaucoup à la +seule fin de causer une heure avec lui. + +--Quelle singulière idée! + +--J'ai formé un projet. + +--C'est d'avoir avec lui une entrevue. + +--Et vous lui demanderiez cette entrevue? + +--Non pas moi, mais vous. + +Le jeune clergyman était stupéfait et regardait le révérend Peters Town +d'un oeil effaré. + +--Comment, seigneur, dit-il, vous le plus haut personnage occulte de +notre Église, vous qui dictez secrètement des lois à l'archevêque de +Cantorbéry, vous daigneriez?... + +--Tous les moyens sont bons quand on veut atteindre son but, dit +sévèrement Peters Town. + +Écoutez mes instructions et suivez-les de point en point. + +--Il y a dans le Southwark, auprès de Saint-George, une rue qui se nomme +Adams' street. + +--Je la connais. + +--Dans cette rue, il y a un passage, et dans ce passage loge un homme du +nom de Paddy. Il a une femme et deux enfants, et bien qu'ils soient de +notre religion, ils sont si misérables qu'ils acceptent les aumônes de +l'abbé Samuel. + +Ce prêtre se rendra chez eux entre dix et onze heures, ce matin. Je suis +renseigné. + +--Bien, fit le jeune clergyman. + +--Vous vous trouverez, comme par hasard, dans le passage, et lorsqu'il +sortira de chez ses protégés, vous l'aborderez. Vous lui direz ceci: +il y a un homme qui se meurt. Cet homme est catholique, bien qu'il ait +toujours caché avec soin sa communion, afin de ne pas perdre son emploi +de gardien de Saint-Paul. Cet homme, qui va mourir, réclame le secours +de votre ministère. + +--Et vous pensez qu'il me suivra? + +--J'en suis sûr. + +--Mais y a-t-il vraiment à Saint-Paul un homme en cet état? + +--Oui: c'est lui qui a donné le signal, avec une gerbe de lumière +électrique, aux fenians qui ont délivré le condamné John Colden. + +--Mais cet homme a été chassé. + +--Je lui ai rendu son emploi ce matin, et il a juré de me servir. + +Le clergyman s'inclina et se sépara du révérend Peters Town pour aller +exécuter ses ordres. + +Une heure après, il était dans le Southwark, et quelques minutes plus +tard, l'abbé Samuel arrivait à son tour dans Adam's street. + +Il allait faire sa visite hebdomadaire à la femme et aux enfants de +Paddy. L'abbé Samuel avait passé sans faire attention au clergyman +effacé sous une porte. + + + + +XXVIII + + +L'abbé Samuel frappa doucement à la porte de ce misérable +rez-de-chaussée où grouillait toute la famille.--Entrez! dit une voix +d'homme. + +Le jeune prêtre eut un battement de coeur. Cette voix était celle du +malheureux prisonnier pour dettes? La porte ouverte, le prêtre aperçut +Paddy. + +--Comment! dit-il en allant à lui et lui tendant la main, c'est vous? + +--Oui, mon révérend, dit Paddy qui baisa la main du prêtre avec une vive +émotion. + +--Et libre! Vous ne vous êtes pas échappé? + +--Non, on a payé pour moi. + +--Allons! dit l'abbé Samuel avec un soupir de satisfaction, il y a +toujours de nobles coeurs; même dans cette nouvelle Babylone qu'on +appelle Londres. + +--Ne me félicitez point, mon révérend, dit Paddy en courbant la tête, si +vous saviez de qui je tiens ma liberté. Et se tournant vers sa femme +et ses enfants qui étaient venus baiser, eux aussi, les mains de leur +bienfaiteur:--Allez vous-en, dit-il durement: toi, femme, va acheter du +pain, et vous autres, allez jouer; il faut que je reste seul avec notre +révérend. + +La femme et les enfants sortirent sur-le-champ et sans faire la moindre +observation. + +L'abbé Samuel était étonné et inquiet de l'attitude morne et presque +désolée de Paddy. Qu'était-il donc arrivé et qu'allait lui dire cet +homme? Paddy baissait la tête. + +Enfin, quand le bruit de la porte se refermant lui apprit qu'ils étaient +seuls, il dit: + +--Je suis Anglais et de la religion anglicane; mais sans les Irlandais +et vous, qui êtes un prêtre catholique, ma femme et mes enfants seraient +morts de faim. Je ne veux donc pas faire de tort à l'Irlande et à vous, +mon révérend, qui êtes notre bienfaiteur. + +J'étais donc en prison pour la somme de dix guinées. Ce n'est rien pour +beaucoup de gens, mais pour des gens comme nous, cela équivaut à tous +les trésors de l'Angleterre. + +Hier soir, comme on allait fermer les portes de White-cross, nous +entendons la cloche du dehors. + +Les hommes ne sont pas bons naturellement, mais le malheur les rend tout +à fait méchants. Il y avait autour de moi des prisonniers endurcis qui +me raillaient d'un bout à l'autre du jour, parce que je pleurais en +songeant à ma femme et à mes enfants. + +--Tiens, dit l'un, voici ta femme qui vient payer ta rançon. Et tous +de rire, et moi de me remettre à pleurer. Ce n'était pas ma femme qui +venait, mais c'était bien pour moi qu'on avait sonné. + +Le père Goldmish m'appelle; je me lève étonné. + +--On vient de payer pour vous, me dit-il. + +Je croyais qu'il se moquait de moi. Mais il a bien fallu me rendre à +l'évidence, quand j'ai vu arriver Nichols. + +--Qu'est-ce que Nichols? demanda l'abbé. + +--Nichols, c'est un mauvais sujet, un homme d'affaires, un organisateur +de chantage. Quand on est misérable, il faut vivre, et souvent j'ai +accepté de la besogne que me donnait Nichols. D'abord je n'ai pensé +qu'à la joie de revoir ma femme et mes enfants; et puis, quand j'ai été +dehors, je lui ai dit: + +--Tu es donc riche, et tu as donc bien besoin de moi, que tu viens de +payer ma liberté au prix de dix guinées? + +--On m'a avancé de l'argent pour une affaire, me répondit-il, et il y +a un joli denier à toucher pour chacun si la chose réussit. Nous sommes +quatre: toi, moi, Macferson et John le rough. + +Ce dernier nom fit tressaillir l'abbé Samuel. + +--Nichols ne voulut pas s'expliquer plus clairement. Il me quitta au +pont de Waterloo en me disant: Va voir ta femme et tes enfants, et +trouve-toi ici à minuit. + +--Et vous y êtes allé? demanda l'abbé Samuel. De quoi s'agissait-il? + +--De nous mettre à la recherche du condamné à mort que les Irlandais ont +sauvé. + +--Mon ami, dit l'abbé Samuel, je comprends vos scrupules; mais je crois +que vous pouvez vous rassurer. Personne ne trouvera John Colden. + +--Hélas! monsieur, répondit Paddy, si j'avais cette idée-là, je ne vous +aurais parlé de rien, mais il faut bien vous dire que Nichols sait où +il est. Et la nuit prochaine, nous devons nous introduire dans l'église +Saint-George, garrotter le vieux gardien, monter dans le clocher et nous +emparer de John. + +L'abbé Samuel était devenu pâle tout à coup. + +Ce n'était pas John, c'était l'homme gris qui était dans le clocher; +mais mieux eût valu, peut-être, que ce fût John. + +Paddy poursuivit: + +--La police est prévenue. Elle attendra dans la rue, car elle ne veut +pas entrer dans l'église. + +Ici Paddy eut un profond soupir et il se jeta aux pieds de l'abbé +Samuel. + +--Mon révérend, dit-il, je ne trahirai pas ceux qui ont donné du pain à +mes enfants. Je vous attendais... Vous avez tout le jour devant vous... +sauvez John... + +--Vous êtes un brave homme, Paddy, fit l'abbé Samuel, et vous serez +récompensé. A combien se serait élevée votre part de prime? + +--A cent livres. + +--L'Irlande est pauvre, mais elle sait reconnaître les services rendus. +Dimanche prochain, Paddy, je vous apporterai les cent livres. + +En même temps le prêtre voulut poser une guinée sur la table. Mais Paddy +refusa. + +--Non, pas aujourd'hui, monsieur l'abbé, dit-il. Nous avons de l'argent. +Nichols m'a donné deux couronnes. C'est de quoi vivre quinze jours, et +il y a de plus malheureux que nous à qui ce que vous nous offrez fera +grande joie. + +L'abbé reprit la guinée, mais il tendit les bras à Paddy et l'embrassa +avec effusion, en répétant: + +--Vous êtes un brave homme, Paddy, et Dieu vous tiendra compte de ce que +vous avez fait. + +Et l'abbé sortit, visiblement ému. + +* * * * * + +Quand le prêtre fut parti, la femme de Paddy rentra. Paddy avait des +larmes dans les yeux. + +--Qu'as-tu donc? fit la mégère. Le prêtre a gobé ce que tu lui as dit? +Miss Ellen sera contente, alors? + +Paddy serra les poings!--Ah! misérable que je suis! Mais sa femme eut un +éclat de rire.--Tu me fais pitié, dit-elle. Quand on est de pauvres gens +comme nous, on sert qui nous paye!... + +Paddy ne répondit point, mais il sortit et s'en alla du côté de la +Tamise. Il avait besoin du grand air. Sa trahison lui remontait à la +gorge et l'étouffait. Car évidemment cet avis charitable qu'il venait +de donner à l'abbé Samuel était une trahison, puisque miss Ellen l'avait +inspiré! + + + + +XXIX + + +Comme on le pense bien, l'abbé Samuel était sorti de chez Paddy en proie +à une vive agitation. La retraite de l'homme gris était découverte. Il +est vrai qu'on le prenait pour John Colden, mais il pouvait arriver que +les misérables qui recherchaient le condamné à mort le prissent pour lui +et le livrassent à la police, qui le reconnaîtrait et le déclarerait +de bonne prise. L'abbé Samuel savait, du reste, une chose, c'est qu'en +Angleterre l'industrie privée est toujours plus intelligente et plus +hardie que les institutions publiques. + +La police, rouage municipal, recherchait l'homme gris et John Colden. +Le danger était réel, mais on pouvait le conjurer. Mais quatre hommes se +réunissaient et, en vue de partager la prime offerte, entreprenaient la +même besogne, le danger était mille fois plus grand. L'Anglais qui veut +gagner de l'argent fait des prodiges. Donc l'abbé Samuel, en sortant +de chez Paddy, n'hésita pas un moment; il prit le chemin de l'église +Saint-George qui, d'ailleurs, était à deux pas. + +Le jeune clergyman qui l'avait suivit et s'était effacé sous une porte +pour le laisser entrer dans la maison de Paddy, s'apprêtait à l'aborder, +mais il avait, pour cela, compté sur deux choses, la première, que le +prêtre irlandais aurait, en sortant, le visage calme de tout à l'heure, +la seconde, qu'il reprendrait le même chemin. + +L'abbé était si agité que le clergyman hésita; puis, au lieu de revenir +dans Adams street, il se dirigea vers l'autre bout du passage, gagnant +Saint-George par un dédale de _courts_ et de ruelles. + +Le clergyman avait peine à le suivre; mais il hâta le pas, hésitant +toujours à l'aborder. + +L'abbé, dans son trouble, ne remarqua point qu'un pas retentissait +régulièrement derrière le sien et qu'un homme le suivait. + +Le clergyman le voyant entrer dans l'église s'arrêta.--Il finira bien +par sortir, pensa-t-il. + +En effet, l'abbé Samuel n'avait nullement l'intention de rester +longtemps à Saint-George; il se disait que très-certainement les +misérables qui voulaient arrêter John Colden avaient établi une +surveillance aux abords de l'église, et que par ce seul fait qu'il +avait assisté le condamné sur l'échafaud, avant l'enlèvement, il était +probable qu'ils le soupçonnaient de connaître la retraite de John Colden +et que, par conséquent, entrer dans Saint-George, c'était le trahir. + +Il est vrai que c'était dimanche, que les fidèles se pressaient dans +l'église, et que cela expliquait jusqu'à un certain point la présence de +l'abbé bien qu'il fût de la paroisse de Saint-Gilles. + +Un prédicateur était en chaire et on l'écoutait avec attention, cela +permit à l'abbé Samuel d'entrer sans attirer les regards et de se +glisser jusqu'à la porte du clocher qui demeurait ouverte. + +Alors il gravit rapidement l'escalier et arriva dans cette chambre du +gardien où l'homme gris s'était constitué prisonnier volontaire. L'homme +gris dormait. Il avait été sur pied une partie de la nuit et n'était +rentré que fort tard. Il dormait d'un sommeil calme, régulier, qui +laissait à sa physionomie son expression de douceur mélancolique. +Le prêtre, en présence de cette tranquillité, sentit ses angoisses +redoubler. + +--Peut-être aurait-il dormi ainsi, la nuit prochaine, quand les +misérables seraient venus. Et il le toucha du doigt à l'épaule. L'homme +gris ouvrit les yeux. Il est certaines natures privilégiées qui +passent du sommeil le plus profond au réveil, sans transition aucune +et n'éprouvent, ni ces hésitations, ni ces absences de mémoire que +subissent ordinairement ceux qu'on éveille en sursaut. L'homme gris +était du nombre. Il ne se frotta pas même les yeux, et souriant à l'abbé +Samuel, il lui dit:--Je ne m'attendais pas à votre visite ce matin. +Pardonnez-moi donc de m'avoir trouvé endormi. + +Le prêtre était fort pâle et son visage trahissait les perplexités de +son âme. + +--Qu'arrive-t-il donc, que je vous vois ainsi bouleversé? poursuivit-il, +sans se départir de sa tranquillité. + +--Votre retraite est découverte!... + +--Cela devait arriver. Et l'homme gris se leva sans précipitation +aucune.--Parlez, monsieur l'abbé, dit-il froidement. + +L'abbé Samuel lui raconta alors ce qu'il avait appris de Paddy. + +--Je le savais; Shoking est tombé cette nuit dans les mains de ces +gens-là, et parmi eux il y avait ce Paddy dont vous me parlez. + +Le prêtre eut un mouvement de surprise. + +--Monsieur l'abbé, reprit l'homme gris, ne m'avez-vous pas dit tout à +l'heure que cet homme était sorti de White-cross hier soir? + +--Du moins c'est ce qu'il m'a dit. + +--Eh bien! il vous a menti: voici deux jours qu'il est dehors. Quel +est son but en vous disant cela? Pourquoi trahit-il ses associés à mon +profit? Voilà ce que je ne sais pas aujourd'hui, mais ce que je saurai +demain. Le calme de l'homme gris stupéfiait l'abbé. + +--Mais, dit-il, vous n'allez pas rester ici? + +--Je ne suis pas John Colden. + +--Mais on vous cherche aussi. + +--Oh! moi, c'est différent. Quand ils viendront, je leur prouverai que +je ne suis pas plus l'homme gris que John Colden. + +L'abbé Samuel leva les yeux au ciel:--Mon Dieu! dit-il, que va-t-il +advenir de tout cela? + +L'homme gris était devenu pensif tout à coup. + +--Monsieur l'abbé, dit-il enfin, je vous ai dit que je resterais ici: +je veux dire que je reviendrais ce soir; mais, pour le moment, je vais +sortir. J'ai un rendez-vous à Hyde-Park. + +--Un rendez-vous? + +--C'est-à-dire, j'espère y rencontrer miss Ellen; ce qui est absolument +la même chose. + +--La fille de lord Palmure, votre implacable ennemie? + +--J'en veux faire une servante fidèle de la cause irlandaise. Ayant +ainsi parlé, il ouvrit une grande malle qui se trouvait dans un coin. + +--Pour peu que vous demeuriez en bas, dans l'église, ajouta-t-il, vous +me verrez sortir, et vous ne me reconnaîtrez pas. De cette façon vous +serez rassuré sur mon compte. + +La tranquillité parfaite de l'homme gris avait fini par gagner l'abbé +Samuel. Il descendit dans l'église et s'agenouilla derrière un pilier, +tout auprès de la porte du clocher. Pendant ce temps, l'homme gris +procédait à sa toilette. + + + + +XXX + + +L'abbé Samuel tournait de temps en temps la tête vers l'escalier du +clocher, tandis que le prédicateur continuait son sermon, mais l'homme +gris ne reparaissait pas. Le sermon fini, le prêtre remonta à l'autel +et comme l'office divin allait être terminé, un homme vint s'agenouiller +auprès de l'abbé Samuel. Ce dernier leva la tête et regarda ce nouveau +venu avec indifférence. C'était un personnage vêtu avec cette élégante +simplicité que les Anglais de haut rang, fanatiques de l'habit noir pour +la soirée, affectent le matin. Une grosse bague chevalière brillait à +l'annulaire de la main gauche; il avait dans la main un stick à +pomme d'argent sculpté, et son col droit et raide accusait l'origine +britannique, bien qu'il eût les cheveux et les favoris d'un noir +luisant. L'office fini, cet homme regarda l'abbé Samuel et le salua, au +grand étonnement de ce dernier, qui croyait voir ce gentleman pour la +première fois. + +Puis, il se dirigea lentement vers la porte. + +A Londres, la population catholique est pauvre, souffreteuse, presque +entièrement composée d'Irlandais, et un gentleman paraissant favorisé +des dons de la fortune était chose rare, sinon inouïe, dans l'humble +église de Saint-George. + +Aussi, l'abbé Samuel obéit-il en ce moment à une sorte de curiosité +vague en suivant le gentleman de loin. + +De l'autre côté de la grille du cimetière, un groom, monté sur un +robuste poney d'Écosse, tenait en main une admirable jument de pur sang. + +L'étonnement de l'abbé Samuel redoubla en voyant le gentleman se diriger +vers la jument, dont le groom lui présenta respectueusement la bride, +mettre le pied à l'étrier et sauter en selle. + +Néanmoins, ce personnage ne s'éloigna pas tout de suite. Les Irlandais +se pressaient autour de lui et quelques femmes déguenillées, portant +leurs enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman fit +un signe, et son groom se mit à distribuer des shillings et des +demi-couronnes. Un vieillard s'approcha à son tour: c'était un vieux +soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le gentleman lui mit une +guinée dans sa main unique et lui dit, en lui désignant le prêtre +irlandais qui s'était arrêté à quelques pas. + +--Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est l'abbé Samuel. + +--Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et quel est le malheureux, à +Londres, qui ne le connaît pas? + +--Eh bien! veuillez aller à lui et priez-le de s'approcher de moi. + +Mais le prêtre avait compris le geste, le regard, et il s'empressa de +venir au gentleman. + +--Monsieur l'abbé, lui dit-il, voulez-vous accepter une modeste offrande +pour votre église? + +Et il tendit au prêtre stupéfait un petit portefeuille en cuir de +Russie, qui renfermait sans doute une poignée de bank-notes. + +Mais l'étonnement de l'abbé Samuel ne provenait plus de la générosité du +gentleman; il avait une tout autre cause. Le prêtre avait reconnu cette +voix, la seule chose qui restât de l'homme gris, dans ce parfait et +respectable gentleman. La foule se tenait respectueusement à distance, +et ne pouvait entendre ce qu'ils disaient. + +--Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque vous ne me reconnaissez +pas, pourquoi voulez-vous que les hommes de Scotland-yard me +reconnaissent? + +Et s'il me prenait fantaisie de me présenter chez vous demain en +mendiant, et le front couvert de cheveux blancs, vous me feriez +l'aumône. Ainsi donc, rassurez-vous, et à demain... + +Sur ces derniers mots, il salua le prêtre avec respect, jeta une +dernière poignée de shillings et de couronnes autour de lui, et rendit +la main à sa monture, qui partit à ce trot magistral auquel on reconnaît +les steppeurs de premier ordre. + +La foule s'était écoulée peu à peu dans les petites rues avoisinantes, +l'homme gris avait disparu depuis longtemps, que l'abbé Samuel était +encore là, auprès de la grille du cimetière, plongé dans une rêverie +profonde. + +Alors le jeune clergyman chargé d'exécuter les ordres du révérend Peters +Town s'approcha. Il y avait plus d'une heure qu'il attendait. + +Prêtres catholiques ou clergymen, c'est-à-dire ministres du culte +anglican, ont à peu près le même costume, qui consiste en un pantalon +noir, une longue redingote boutonnée, un chapeau rond. Un étranger s'y +trompe, mais le peuple anglais ne s'y trompe pas. Le clergyman a un +cravate blanche. Le prêtre catholique porte un col noir assez haut, +duquel s'échappe un mince liseré blanc formé par la chemise. Toute la +nuance est là. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux, et les +prêtres des deux églises s'évitent soigneusement. + +Les anglicans, les dominateurs qui font observer et respecter la +religion de l'État et touchent de grosses prébendes, ont un profond +mépris pour ce pauvre homme, apôtre d'une foi tolérée et à peine +respectée, qui ne touche, lui, aucun traitement somptueux, et qui en +est réduit pour vivre aux aumônes des fidèles, presque aussi pauvres que +lui. Le prêtre catholique, évite aussi soigneusement tout contact avec +les clergymen. + +Ce n'est point par dédain, mais par humilité, et peut-être aussi par +crainte, tant la persécution séculaire l'a accoutumé à passer la tête +inclinée. L'abbé Samuel fit donc un pas en arrière et eut même un +mouvement de surprise inquiète et craintive, en se trouvant face à face +avec un ministre de la foi inventée par le roi Henri VIII. + +Mais le clergyman était jeune, il avait un visage sympathique, une voix +pleine de douceur, et il salua le prêtre catholique avec respect. + +--Monsieur l'abbé, lui dit-il, il est un terrain neutre sur lequel nos +deux églises peuvent se rencontrer, c'est le terrain de la charité. + +--Vous avez raison, monsieur, répondit l'abbé Samuel en rendant son +salut au clergyman. + +Celui-ci continua:--Je me suis d'abord rendu à Saint-Gilles, mais, ne +vous ayant point trouvé, je suis venu ici. + +Il vous est arrivé souvent, nous le savons, de prodiguer vos soins et +vos aumônes à des malheureux appartenant à notre communion. + +--Tous les hommes sont mes frères, répondit simplement l'abbé Samuel. + +--Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons votre maxime, et +c'est ce qui fait qu'un malheureux catholique est entre mes mains et va +mourir, en dépit de nos efforts et de nos soins. A la dernière heure, le +pauvre homme réclame vos consolations; les lui refuserez-vous? + +--Je suis prêt à vous suivre, dit l'abbé. + +--Eh bien! venez... + +Et le clergyman héla un cab qui passait vide, au coin de la place. + + + + +XXXI + + +Le cab monta rapidement vers le pont de Londres. L'abbé Samuel était +tellement absorbé qu'il n'avait pas entendu les indications données +au cabman par le clergyman. Le pont de Londres est peut-être le plus +encombré du monde. Des milliers de voitures s'y croisent en tous sens +et à toute heure, et souvent la circulation s'y trouve momentanément +interrompue. Quand le cab fut au milieu, il fut contraint de s'arrêter. +Alors l'abbé Samuel put embrasser d'un regard cet immense panorama de +la Tamise, et cet horizon, sans limite, de toits, de chapelles et de +clochers qu'on appelle Londres. Le clergyman, étendant la main, lui +montra la coupole étincelante de Saint-Paul, qui resplendissait sous +un pâle rayon de soleil, à travers le brouillard. Regardez, lui dit-il, +c'est là que nous allons. + +--A Saint-Paul? fit l'abbé Samuel en tressaillant. + +--Comment donc un catholique se trouve-t-il dans votre église? + +--Je ne sais pas, répondit le clergyman, je ne sais, en ce moment, +qu'obéir aux ordres que j'ai reçus, car c'est le révérend Péters Town +qui m'a envoyé vers vous. + +--Ah! fit l'abbé qui se prit à songer à cet homme qui avait servi les +fenians, dans la nuit qui avait précédé l'enlèvement de John Colden. + +Au bout du pont de Londres, le cab se reprit à rouler avec rapidité, et +il monta au grand trot la large voie de Cannon street. Un quart +d'heure après, le prêtre catholique et le ministre anglican entraient à +Saint-Paul. L'office du matin était fini et l'église était déserte. Un +bedeau éteignait les cierges du choeur. Saint-Paul a plutôt l'air d'un +panthéon que d'une église. Avec ses statues de généraux et d'amiraux, +ses murs blancs, ses boiseries froides et d'un effet monotone, ses +dorures d'un goût médiocre, ça et là, ce temple fait regretter la plus +modeste des églises catholiques, avec ses vieux vitraux, ses tableaux de +sainteté, et cette atmosphère chargée d'encens qui éveille dans l'âme +la moins croyante de mystérieuses aspirations. Le clergyman conduisit +l'abbé Samuel qui, pour la première fois, entrait dans Saint-Paul. + +--Le moribond est là haut dans la lanterne. Et il le mena à la porte de +cet escalier de plusieurs centaines de marches qui monte à l'intérieur +de la coupole.--En haut, lui dit-il, vous trouverez le révérend Peters +Town et le malheureux qui vous attend. Et le clergyman resta dans +l'église, tandis que l'abbé Samuel commençait cette pénible ascension. +En montant, l'abbé se posait cette question qui lui paraissait +insoluble: + +--Comment un catholique se trouvait-il dans la lanterne de Saint-Paul, +l'église métropole du culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abbé +Samuel leva la tête et vit l'austère révérend Peters Town debout sur les +dernières marches, qui le salua de la main et lui dit:--Venez, monsieur, +suivez-moi. Et il le conduisit dans une chambre ménagée dans la +coupole, où le prêtre catholique vit un homme couché dans un lit et qui +paraissait prêt à rendre l'âme. Il s'approcha de lui et prit sa main. +Le prétendu moribond leva sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son +regard alla chercher le révérend Peters Town et devint suppliant. + +--Monsieur l'abbé, dit ce dernier, je vous laisse seul avec ce +malheureux. Vous me retrouverez sur la terrasse de la coupole. + +L'abbé Samuel s'inclina. Puis, le révérend parti, il ferma la porte et +revint auprès de cet homme qui réclamait son ministère. + +--Vous êtes donc bien malade, mon ami? + +--Non, répondit cet homme tout bas; mais il y va de ma vie, et c'est +pour cela que j'ai consenti à vous faire demander. Et le prétendu +moribond, qui était Irlandais, se mit à parler dans ce patois des côtes +de la verte Érin qui est incompréhensible pour les Anglais. + +--Je suis un misérable, lui dit-il. Catholique, je me suis mis au +service des ennemis de notre foi et je suis sacristain ici depuis près +de dix ans, mais le repentir m'a touché et j'ai servi nos frères une +heure. C'est moi qui ai allumé le feu électrique. + +--Je le sais, dit l'abbé Samuel. Mais ne vous a-t-on pas mis en prison? + +--Oui d'abord, mais on m'a relâché, faute de preuves. + +--Alors on vous a chassé d'ici. Comment y êtes-vous revenu? + +--C'est le révérend Peters Town qui est venu me chercher et m'a dit que +mon emploi me serait rendu si je consentais à jouer le rôle d'un homme +qui va mourir et si je vous appelais à mon chevet. + +Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je l'ignore... + +--Mais défiez-vous... On m'a fait avaler je ne sais quelle médecine qui +m'a donné la fièvre et m'a mis en cet état; mais j'ai conservé toute ma +raison, et c'est pour cela que je vous préviens. Je ne veux plus trahir +mes frères... défiez-vous. + +Et pendant que cet homme parlait, le révérend attendait derrière la +porte, et il crut que le prêtre catholique recevait la confession du +sacristain. + +Au bout d'une demi-heure, l'abbé Samuel rouvrit la porte. Le révérend +feignit d'accourir. + +L'abbé Samuel était pâle, mais la sérénité régnait sur son visage, et +quelque piége qu'on lui eût tendu, il paraissait résolu à braver ses +ennemis. Le révérend Peters Town le prit par la main et le conduisit sur +cette étroite terrasse qui fait le tour du dôme, lui disant: + +--Venez, monsieur, il faut que je vous parle!... Le jeune prêtre le +suivit. + +Saint-Paul est bâti au point culminant de la colline qui domine les deux +rives de la Tamise. + +Du haut de cette terrasse, pour peu que le temps soit clair, pour peu +que le brouillard se déchire, la ville immense apparaît toute entière +aux regards fascinés. + +Comme Jésus, emporté par Satan sur la montagne, l'abbé Samuel avait +été conduit là par le ministre anglican, qui voulait éblouir l'humble +apôtre, en déroulant sous ses pieds les splendeurs titanesques de la +cité colossale.--Regardez! lui dit-il. + +--Pourquoi me montrez-vous cela? + +--Londres est la reine du monde, et cette église où nous sommes, la +reine de Londres, dit le révérend d'une voix solennelle et inspirée. + +Vous êtes jeune, vous êtes éloquent, pourquoi ne vous laisseriez-vous +point devenir grand? + +--Je ne vous comprends pas? + +--Regardez, non plus à vos pieds, dit le révérend, mais là-bas, à +l'ouest, au bord du fleuve, voyez-vous ce palais dont le brouillard en +lambeaux estompe les tourelles et les clochetons? + +--Oui, dit l'abbé Samuel; c'est Lambeth palace. + +--C'est la demeure du chef de notre religion à nous, fit le révérend +avec orgueil; c'est un palais aux lambris dorés, aux escaliers de +marbre, et ce palais, je vous l'offre. + +--A moi? dit l'abbé Samuel. + +Et l'abbé fit un pas en arrière, et, il regarda cet homme, comme Jésus +dut regarder Satan lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!... + + + + +XXXII + + +Le révérend Peters Town sembla vouloir profiter de la stupeur de l'abbé +pour continuer: + +--Voyez-vous cette ville immense? C'est Londres, la capitale des +trois royaumes et du monde entier, car où que vous alliez, au fond des +déserts, sur le moindre rescif perdu au milieu de l'océan, flotte le +drapeau britannique. + +Londres est la maîtresse du monde, et deux pouvoirs se partagent cette +royauté, la noblesse et le clergé. + +Le lord chancelier commande à l'un, l'archevêque de Canterbury est le +chef de l'autre. + +Voulez-vous être un jour celui qui gouverne sous les lambris de Lambeth +palace? Vous avez le front vaste des hommes que Dieu fait rois par la +pensée, vous devez être ambitieux, continua le révérend Peters Town. +Abandonnez ce culte suranné, cette église vermoulue que vous avez +condamnée chez nous à l'obscurité et au silence; nous vous tendons la +main, venez avec nous. + +La stupeur du jeune prêtre avait fait place à l'indignation, mais cette +indignation était muette et contenue à ce point que le révérend Peters +Town put croire que la tentation le mordait au coeur. + +--Jusqu'à présent, poursuivit-il, quel a été votre lot? vous avez vécu +pauvrement, obscurément, prêchant votre foi à des mendiants, servant une +cause perdue d'avance. + +Venez à nous et nous vous ferons grand et fort, vous serez riche et +puissant, et vous deviendrez un de ces deux maîtres du monde dont je +vous parlais tout à l'heure. + +Enfin la voix de l'abbé Samuel se fit jour à travers sa gorge +crispée.--Mais c'est une apostasie que vous me demandez! s'écria-t-il. + +--Non point une apostasie, mais une conviction, dit le prêtre anglican +avec audace. + +Soudain l'abbé Samuel, qui d'abord avait reculé, fit un pas vers lui. A +son tour, il prit la main du prêtre anglican et lui dit: + +--Je vous ai écouté, écoutez-moi à votre tour. + +Il était transfiguré en parlant ainsi. + +Ce jeune homme, pâle et chétif en apparence, avait grandi tout à coup; +son oeil bleu, si doux et si triste d'ordinaire, lançait des éclairs, +sa voix était devenue sonore et vibrante, et le révérend Peters Town, +ce grand dominateur de consciences, courba la tête sous ce regard plein +d'éclairs. + +--Écoutez-moi, répéta l'abbé, écoutez-moi! + +Et, lui aussi, il s'avança vers la balustrade et il promena un long +regard sur la ville colossale accroupie comme un monstre aux millions +d'yeux et de têtes sur les deux rives de la Tamise. + +--Oui, dit-il alors, vous avez raison: à vous les palais aux dômes d'or, +à vous le fleuve sur lequel passent les grands navires aux opulentes +cargaisons, à vous la puissance commerciale du monde et les biens de +la terre. Vous m'avez montré Lambeth palace, et le Parlement, et +Westminster... + +Eh bien! regardez plus loin encore, sur la gauche, au milieu de ces +pauvres maisons enfumées du Southwark? Voyez-vous cette humble +église? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le ciel brumeux, c'est +Saint-George. + +Saint-George est notre temple à nous, et il est l'égal de Saint-Pierre +de Rome, la vieille basilique, et l'autel où nous montons est le même +que celui où montaient les premiers prêtres chrétiens, il y a dix-huit +cents ans. + +La doctrine que vous prêchez est d'hier, et pourtant vous êtes aussi +divisés que des frères ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle, et +chacun veut être pontife et avoir ses disciples. + +Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous n'avons qu'un chef. + +Vous placez dans vos temples tout neufs les statues de vos grands +hommes, mais nous, à travers les siècles, à travers les âges barbares, +nous avons conservé les oeuvres des maîtres, qui étaient grands surtout +parce qu'ils croyaient. + +Que notre église soit la cathédrale orgueilleuse ou l'humble chapelle +irlandaise, elle restera debout au milieu des orages, car la foi est +éternelle. + +Ah! vous me montrez Londres, la ville immense, et vous me dites: Voilà +notre empire! Je vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent une +misérable église, et je vous dis: Nous sommes plus riches que vous! + +La parole de l'abbé Samuel était devenue sonore comme les sons graves de +l'orgue; à son tour il tenait courbé sous son regard cet homme qui avait +méprisé sa jeunesse et sa foi. + +Et, quand il eût fait un geste pour que le révérend Peters Town lui +livrât passage, celui-ci s'écarta tout frémissant. + +Et l'abbé Samuel, la tête haute, calme, sublime, quitta cette terrasse +de la tentation, gagna l'escalier du dôme et descendit. + +Le jeune clergyman était en bas, auprès de la chaire, attendant les +ordres de son supérieur. + +Le prêtre catholique passa près de lui sans le voir, et sortit de +Saint-Paul. Alors le clergyman, frappé de cette démarche, de ce visage +plein de sérénité, comprit qu'il avait dû se passer en haut quelque +chose d'extraordinaire, et il monta. + +Le révérend Peters Town, pâle, l'oeil en feu, les lèvres crispées, était +toujours appuyé à la balustrade du dôme. Tel Satan devait être lorsque +le Christ eut repoussé ses offres. Le clergyman s'approcha: le révérend +ne le vit point. Pendant quelques minutes, le jeune homme se tint +à l'écart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer un mot. Enfin le +révérend se retourna; il vit le clergyman et lui dit: + +--Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces hommes qui ont fait voeu +de pauvreté et dont la vie est un combat perpétuel? J'ai parlé à son +ambition, et son ambition est restée muette. Ah! ce jeune homme est +notre ennemi le plus terrible, croyez-le... mais je le terrasserai... + +Et le révérend, du haut de Saint-Paul, montra le poing à l'humble église +de Saint-George. + +--L'abbé Samuel m'a terrassé, murmura-t-il, mais j'aurai ma revanche, et +elle sera terrible!... + +Et il eut un accent de haine et une expression de fureur dans le visage +et le regard qui firent frissonner le jeune clergyman. + + + + +XXXIII + + +Laissons l'abbé Samuel quitter, le front haut, la cathédrale de +Saint-Paul, et l'homme gris, s'en allant caracoler à Hyde-Park avec +l'espoir d'y rencontrer miss Ellen. + +Retournons à Rotherithe, où nous allons retrouver nos connaissances +de la nuit précédente, John le rough et Nichols. Paddy avait passé une +partie de la nuit avec eux, on s'en souvient, puis il les avait quittés +en leur disant:--J'ai idée, moi, que le condamné John Colden n'est pas à +Rotherithe. + +--Et où crois-tu qu'il est? avait demandé Nichols, fortement découragé +par l'évasion de Shoking et la disparition de l'écossais Macferson. + +--C'est mon secret. + +--Comment ton secret? Tu ne dois pas avoir de secret pour nous, puisque +nous sommes associés, avait dit Nichols. + +--Ne te fâche pas, répondit Paddy, et écoute-moi: Quand je vous ai +rencontrés, j'étais moi-même à la recherche de John Colden. Mais je +n'agissais pas pour mon compte. + +--Et pour qui donc travaillais-tu? + +--Pour une personne puissante qui triplera, au besoin, la prime offerte +par la police. Et je vous l'ai dit, tout à l'heure, je crois bien que je +sais où est le condamné? + +--Pourquoi donc, alors, ne veux-tu pas nous le dire? + +--Je vous le dirai, mais quand la personne pour qui je travaillais +me l'aura permis, et elle me le permettra, allez; et il y a mieux, je +stipulerai avec elle pour vous, des conditions de salaire magnifiques. +Paddy parlait avec un accent de franchise qui convainquit Nichols.--Et +quand verras-tu cette personne? + +--Cette nuit même, je vais y aller. + +--Où te retrouvons-nous? + +--Où vous voudrez, dit Paddy, qui ne prévoyait pas la besogne et les +instructions que lui donnerait miss Ellen. + +--Eh bien? dit Nichols, ici même, au bord de l'eau. Nous coucherons dans +la péniche. + +--Soit, dit Paddy. Et il s'en alla. + +On sait ce qui s'était passé. Paddy avait fait partie de l'expédition +souterraine accomplie par miss Ellen et lord Palmure. + +On se souvient qu'il avait fait part de ses soupçons à miss Ellen, +touchant cette lumière qui brillait toute la nuit dans le clocher de +Saint-George, et que miss Ellen, devinant que ce n'était point de +John Colden, mais de l'homme gris qu'il s'agissait, lui avait enjoint +d'avertir l'abbé Samuel. Miss Ellen, qui avait un plan en donnant cet +ordre, avait donc congédié Paddy, modifiant ainsi du tout au tout la +conduite de cet homme vis-à-vis de ses associés de la nuit. + +Donc, Nichols et John le rough qui, le bateau de police éloigné, étaient +retournés chercher un abri pour le reste de la nuit dans la péniche, +constatèrent, après un long sommeil, que Paddy n'était pas revenu, bien +qu'il leur eût donné rendez-vous. Alors John regarda Nichols. + +--Veux-tu savoir ma pensée? Eh bien! j'ai idée que Paddy s'est moqué de +nous, ou qu'il nous trahit. + +--Au profit de qui? + +--Des Irlandais, pardieu? Sais-tu où il demeure? + +--Oui, dans le Southwark, et dans un passage qui donne dans Adam's +street. + +--Eh bien! allons chez lui, nous verrons bien. + +Et quittant la péniche, Nichols et John se rendirent dans le Southwark. +Là ils gagnèrent Adam's street. + +Il était alors six heures du matin, et c'était précisément le moment où +l'abbé Samuel se rendait, comme il le faisait tous les dimanches, chez +la femme et les enfants de Paddy. Tout à coup John serra le bras à +Nichols.--Regarde! + +--Vois-tu ce jeune homme vêtu de noir? C'est l'abbé Samuel, celui-là +même qui assistait John Colden sur l'échafaud. Et il sait bien +certainement où est le condamné. + +--Tu crois? + +--Il n'est pas Irlandais pour rien. + +--Suivons-le, au lieu d'aller chez Paddy? + +Ils firent trois ou quatre pas derrière le prêtre; puis, soudain, +Nichols s'arrêta bouche béante. + +--Oh! par exemple! dit-il enfin. Il entre chez Paddy. + +John fronça le sourcil et tous deux, qui ne s'aperçurent pas non plus +que le clergyman s'effaçait sous une porte, après avoir suivi l'abbé +Samuel, tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec une expression de +défiance croissante. + +--Puisque l'abbé Samuel entre chez Paddy, fit John, c'est que Paddy nous +trahit. + +--C'est ce que nous allons voir, dit Nichols. + +Peu après la femme et les enfants de Paddy sortirent. + +Alors Nichols passa devant la maison, jeta un regard furtif à travers +la fenêtre et aperçut l'abbé Samuel qui tenait les mains de Paddy et +paraissait le remercier avec effusion. + +--Regarde, dit-il. John s'approcha. + +--Je te le disais bien, il nous trahit. + +--Eh bien! dit Nichols, il sera puni. Et les deux roughs se donnèrent la +main et jurèrent la mort de Paddy, l'homme acheté par miss Ellen. Puis +ils disparurent, et Nichols dit à John: + +--Nous reviendrons ce soir? Et il fera connaissance avec six pouces de +la lame de mon couteau. + +Pendant ce temps, Paddy et sa femme, qui était rentrée après le départ +de l'abbé Samuel, parlaient tout bas de ce cottage et de ces terres +que miss Ellen leur avait promis loin de Londres, la grande ville de la +corruption!... + + + + +XXXIV + + +Suivons maintenant le gentleman qui quittait Saint-George à cheval et +s'en allait à Hyde-Park, si merveilleusement transformé, que l'abbé +Samuel ne l'avait reconnu qu'à la voix. + +L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le pont de Westminster, +traversa tout le quartier de Belgrave square et entra dans le jardin +royal. Il était alors midi. En hiver, les quelques personnes de qualité +qui restent à Londres et qui n'y sont retenues, du reste, que par les +travaux du parlement, fréquentent Hyde-Park vers le milieu du jour. + +Si un pâle rayon de soleil, vers midi, traverse le brouillard et s'ébat +sur les gazons, aussitôt les équipages à deux et à quatre chevaux +envahissent les allées; les cavaliers et les amazones se croisent en +tous sens, échangeant des saluts et des poignées de main. Ce jour-là, il +y avait foule quand l'homme gris arriva. La jument qu'il montait était +une bête admirable, nous l'avons dit, et, bien que rien ne soit moins +rare, en Angleterre, qu'un beau cheval, elle attira tous les regards. + +Un groupe de jeunes gens, perchés sur les banquettes d'une mail-coach, +engagèrent des paris. Était-ce un Anglais, un Français, un Américain? +Nul ne le savait. Les uns parièrent que c'était un nabab, les autres +qu'il pourrait bien appartenir à l'ambassade du Brésil nouvellement +installée. Un tout jeune homme, le baronnet sir Edmund W..., dit à son +tour:--Je sais qui c'est. C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux +fou de miss Ellen Palmure. + +--Que nous chantez-vous là, Edmund? + +--La vérité, messieurs. Vous savez que miss Ellen, la plus belle +personne des trois Royaumes, a refusé la main des plus riches seigneurs +de Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a voulu se brûler la +cervelle l'année dernière. + +--Et la main du baronnet sir Williams P..., qui se l'est brûlée, ajouta +un autre gentleman. + +--A la suite de cet événement miss Ellen est allée en Italie, il y a +deux ans, reprit sir Edmund, et c'est là que commence mon histoire. + +--Contez-nous la donc, Edmund. + +--Miss Ellen a passé un mois à Monaco où, comme vous le savez, il y a +autant de Russes que d'Anglais. Elle y a tourné la tête du comte R..., +et il a juré qu'il l'épouserait. + +--Et vous croyez que le comte R... est ce gentleman qui vient de passer. +Sur quoi basez-vous cette opinion? + +--Sur un fait bien simple: Il y a trois mois qu'on n'a vu miss Ellen à +Hyde-Park, et elle y est aujourd'hui. + +--C'est vrai, elle vient d'entrer par la grille de White-hall. + +--Mais cela ne prouve rien... + +--Pourquoi donc? + +Un cavalier s'était joint aux gentlemen du mail coach et galopait auprès +de leur voiture. C'était un jeune étourdi qu'on appelait le marquis de +L... + +--Messieurs, dit-il, vous pouvez engager des paris, je tiens pour +Edmund, et je vais avoir la preuve de ce qu'il avance. + +--Comment l'aurez-vous, marquis? + +--Oh! très-facilement. Je vais l'aller demander à miss Ellen elle-même; +je suis fort de ses amis, comme vous savez. + +--Mais vous ne l'épouserez pas? + +--Dieu m'en garde! Le mari que prendra miss Ellen sera un véritable +esclave. + +Les paris s'engagèrent.--Mille livres que le gentleman n'est ni Russe ni +amoureux, dit l'un.--Je tiens les mille livres, répondit sir Edmund. + +Le jeune marquis de L... mit son cheval au galop et courut après miss +Ellen qu'on apercevait au bord de la serpentine, maniant avec une +adresse infinie son superbe poney d'Irlande. + +En entendant le galop du cheval, la jeune fille se retourna, reconnut +le marquis et le salua de la main, pensant qu'il ne faisait que passer. +Mais le marquis l'aborda et lui dit:--Miss Ellen, j'ai fait un pari. + +--Ah! vraiment? fit-elle, et lequel? + +--C'est que le comte R... était à Londres. A Hyde-Park, et qu'il y +venait pour vous rencontrer. + +--Oh! dit miss Ellen en souriant, le comte R..., qui s'est montré +très-épris de moi à Monaco, m'a certainement oubliée. + +--Voilà qui est impossible, miss Ellen. + +--Et si par hasard il est à Londres, c'est que d'autres affaires l'y +amènent. + +--Cependant il est ici. + +--Vous le connaissez donc? + +--Pas le moins du monde, mais nous venons de voir passer un gentleman +que personne ne connaît, et sir Edmund prétend que c'est lui. + +--Et où est-il, ce gentleman? + +--Là-bas. + +Miss Ellen suivit la direction donnée à sa cravache par le marquis, et +elle aperçut, en effet, à cent pas de distance, un gentleman qui avait +mis son cheval au pas.--Nous sommes trop loin ici pour que je puisse +vous dire si c'est le comte R..., dit miss Ellen. + +--Eh bien! voulez-vous galoper avec moi jusque là? dit le marquis. + +--Volontiers. + +Et miss Ellen rendit la main à son poney, qui fila comme une flèche. +Le marquis galopait à côté de miss Ellen. Soudain celle-ci arrêta +brusquement son cheval. Elle avait reconnu non-seulement la jument, mais +encore le groom qui suivait le gentleman à distance.--Qu'est-ce? dit le +marquis étonné. + +Miss Ellen était devenue toute pâle.--Mon cher marquis, lui dit-elle, +vous savez que je suis capricieuse! J'exige de vous que vous restiez +ici. + +--Pourquoi? + +--Je veux m'approcher toute seule de ce gentleman. Si c'est le comte +R..., je reviendrai vous le dire. Attendez-moi ici, auprès de cet arbre. + +--Soit, dit le marquis. + +Et miss Ellen, agitée d'un bizarre pressentiment, se remit à galoper sur +les traces de l'homme gris, qui continuait à s'éloigner. + +[Note du transcripteur: Il n'y a pas de chapitre XXXIV dans la version +originale.] + + + + +XXXV + + +L'homme, gris continuait son chemin. + +Il trottait au bord de la serpentine, cette rivière microscopique dont +les Londoniens sont plus fiers que de la Tamise, se retournant d'une +façon si imperceptible que miss Ellen n'avait pu s'en apercevoir. + +Mais il avait parfaitement vu la jeune fille, lui, et ce qu'il voulait, +c'était se rapprocher le plus possible des grilles de Hyde-Park, afin de +n'avoir pas grand chemin à faire, au besoin, pour gagner une des portes. +Miss Ellen galopait avec furie. + +Elle dépassa le groom qu'elle avait reconnu. + +C'était bien celui à qui quelques jours auparavant, elle avait offert de +l'argent pour qu'il lui dît le vrai nom et la demeure de son maître. + +Elle avait également reconnu la jument de pur sang, et le cavalier qui +la montait avait la tournure de celui qu'elle cherchait. Mais comme elle +arrivait tout près de lui, il se retourna et un cri de surprise échappa +à miss Ellen. Elle ne reconnaissait plus l'homme gris. + +Son étonnement, sa stupeur furent même si naïfs, que l'homme gris se +prit à sourire. + +Puis son regard s'alluma et pesa sur miss Ellen. + +Alors miss Ellen courba la tête et eut un léger frisson. Ce n'était pas +lui et c'était lui. S'il avait changé de visage, il avait conservé son +regard. + +Et, saluant la jeune fille, il fit volter son cheval et s'approcha +d'elle.--Bonjour, miss Ellen, dit-il. + +--Oh! murmura-t-elle, c'est sa voix. + +--Pardonnez-moi, miss Ellen, dit-il, mais il a bien fallu me grimer un +peu pour venir ici et n'être pas reconnu.--Vous! encore vous! dit-elle. + +--Jusqu'au jour où vous m'aimerez, répondit-il. Et il rangea +familièrement son cheval à côté du cheval de miss Ellen. Le groom +suivait à distance et avait été rejoint par celui de miss Ellen. +Celle-ci avait dominé sur-le-champ ce premier moment d'émotion que lui +faisait toujours éprouver la rencontre de son ennemi. + +--Une belle journée qu'on dirait la première du printemps, miss Ellen, +dit l'homme gris d'une voix harmonieuse, une journée où il fait bon +parler d'amour, n'est-ce pas? Miss Ellen le regarda: + +--Vous êtes donc toujours fou? dit-elle avec un accent de mépris +ironique. + +--Peut-être... + +--Hier, reprit-elle, vous avez déployé vos talents de sorcier et +d'escamoteur. + +--Vous êtes cruelle, miss Ellen. + +--Aujourd'hui, le rôle de don Juan ne vous déplaît pas. + +--J'aime votre ironie, miss Ellen. Elle m'accuse bien franchement votre +haine. Et la haine est le commencement de l'amour. + +Elle haussa imperceptiblement les épaules. + +Puis ricanant toujours: + +--Vous êtes hardi, dit-elle. Cette nuit, vous étiez sous mon toit, et +j'ai respecté l'hospitalité, mais ici, nous sommes en public. Au moment +où je vous parle, il y a vingt gentlemen qui vous prennent pour un +gentilhomme russe, le comte de R..., qui, lui aussi, est amoureux de +moi. + +--Fort bien, miss Ellen. Où voulez-vous en venir? + +--A ceci. Je n'ai qu'un signe à faire, et ils m'entoureront. Je n'ai +qu'à leur dire: Cet homme que vous ne connaissez pas et que vous prenez +pour un gentleman... + +--Est le dernier des misérables, interrompit l'homme gris en souriant, +le chef de ces hommes qui, dans l'ombre, conspirent contre l'Angleterre; +c'est ce bandit à visage de Protée qui a sauvé John Colden de +l'échafaud. + +--Oui, dit miss Ellen, je puis les appeler et leur dire tout cela. + +--Et, dit encore l'homme gris avec calme, comme en Angleterre tout +gentleman s'est fait recevoir constable, il ne sera nul besoin de +policemen pour m'arrêter. Eh bien! faites ce signe, dit-il avec +tranquillité. Je ne chercherai pas à fuir. + +--Vous continuez à me braver, je le vois. Mais prenez garde! + +--Par exemple, dit l'homme gris, qui eut à son tour un accent d'ironie, +on s'étonnera peut-être dans l'aristocratie anglaise que vous ayez des +relations avec ce bandit. + +--Oh! fit-elle, peu m'importe ma réputation, si j'assouvis ma haine. + +--Eh bien! allez, miss Ellen, appelez le marquis de L... qui vous suit +à distance; faites signe au mail coach qui vient de notre côté et sur la +banquette duquel je vois perchés bon nombre de vos fidèles. + +--Non, dit miss Ellen, je veux être généreuse aujourd'hui encore. +D'ailleurs le dimanche est un jour de repos, un jour de trêve, par +conséquent. + +--Que craignez-vous de moi, miss Ellen, maintenant que je vous ai rendu +les lettres... de Dick Harisson? + +Miss Ellen fronça le sourcil tout à coup et son oeil eut un éclair de +colère.--Ah! dit-elle, vous osez me parler de ces lettres? Mais vous en +avez gardé une? + +--Moi? Et il y eut un tel accent d'étonnement dans ce simple mot, que +miss Ellen le regarda avec une sorte de stupeur.--Il en manquait une, +dites-vous? reprit-il. C'est impossible, je les ai comptées, il y en +avait dix-sept. + +--J'en ai écrit dix-huit, moi. + +--Eh bien! je vous jure, miss Ellen, que je n'en ai trouvé que dix-sept +dans la bière. Qu'est devenue la dix-huitième? Je l'ignore. Mais je +vous jure que je le saurai, et si elle existe, elle vous sera rendue. +Et l'homme gris salua miss Ellen et s'éloigna au galop. Il avait déjà +franchi la porte de Stanhop street, que miss Ellen pétrifiée était +encore au bord de la serpentine, les yeux baissés. Enfin elle releva la +tête.--Cet homme est un ennemi loyal, se dit-elle. Il n'a pas la lettre. +Qu'est-elle donc devenue? Elle tourna bride, revint vers le marquis de +L... et lui dit en souriant: + +--Mon ami, vous avez perdu votre pari. Ce n'est pas le comte R...? +Mais... vous connaissez ce gentleman? Et c'est...? Mystère! + +Et miss Ellen eut un éclat de rire et s'éloigna au galop. + +Comme elle rentrait deux heures après, à l'hôtel Palmure, le suisse lui +remit une enveloppe carrée arrivée il y avait quelques minutes. +Miss Ellen l'ouvrit et son coeur battit. L'enveloppe renfermait la +dix-huitième lettre accompagnée de ces mots: + +«La mère de Dick l'avait gardée. Je vous l'envoie avec les compliments +de celui que vous aimerez tôt ou tard!...» + +Un éclair de fureur passa dans les yeux de miss Ellen.--Ah! dit-elle, +maintenant, que je ne te crains plus, homme énigme, à nous deux! la +guerre commence... + + + + +XXXVI + + +Cette longue journée du dimanche s'était écoulée enfin, car rien n'est +interminable et triste comme le dimanche à Londres. Tout est fermé, +magasins et public-house; la foule qui circule dans les rues est +silencieuse et recueillie, sinon par dévotion, au moins par habitude. +Chacun paraît s'ennuyer et se tordre la mâchoire; et on en voit +qui regardent le ciel, trouvant que le jour a l'air de se prolonger +indéfiniment. Enfin, la nuit vient, le gaz s'allume dans les rues, +quelques établissements publics se rouvrent; la poste, qui a chômé +tout le jour, expédie les lettres pour l'étranger et la province, et le +publicain reparaît à son comptoir avec son tablier, son habit noir et +sa cravate blanche. Le peuple anglais, le dimanche soir, est comme le +peuple turc pendant le rhamadan, c'est-à-dire au lendemain du carême. Il +se rattrape de son long jour d'abstinence avec une fiévreuse ardeur. + +Dans les quartiers pauvres, au Wapping, à White-Chapel, à Rotherithe, +dans le Borough, dans le Southwark, les tavernes s'emplissent dès huit +heures du soir. + +Le policeman, toujours respecté, se montre même indulgent; il +n'appréhende les ivrognes au collet que lorsque le scandale est trop +flagrant. + +Sinon, il ferme les yeux sur ceux qui s'en vont en décrivant des courbes +et des arabesques, et passe devant les public-house sans trop regarder +à travers les carreaux, garnis au dedans de rideaux rouges. Ce soir-là, +Paddy, qui était demeuré tout le jour enfermé dans sa maison, Paddy se +leva du coin du poêle qui ronflait joyeusement, maintenant qu'on avait +de l'argent et partant du coke et du charbon: + +--Femme, dit-il, je vais aller me promener un peu. J'ai mal de tête. + +--Il fait froid, dit mistress Paddy. + +--Je boutonnerai mon habit. + +--Et puis, continua sa femme, je ne saurais dire pourquoi, mais +j'aimerais mieux que tu restasses ici. + +--J'ai soif, dit Paddy. + +--Il y a sur la table une cruche de bière brune toute pleine. + +--La bière qu'on boit chez soi rafraîchit moins que celle du +public-house. + +Mistress Paddy soupira.--Seigneur Dieu, dit-elle, comme les hommes sont +entêtés, en vérité! + +--Ah çà! mais pourquoi donc veux-tu que je ne sorte pas? dit Paddy d'un +ton bourru. + +--Je te l'ai dit, je ne sais pas. C'est une idée. + +--Une drôle d'idée! ricana Paddy. + +--Et puis, fit mistress Paddy, j'ai comme un pressentiment ce soir. Il +me semble que ce matin le prêtre irlandais s'est méfié de quelque chose. +Je ne sais pas pourquoi encore, continua sa femme, mais il me semble que +miss Ellen t'a donné là une drôle de besogne, en te disant de l'avertir +que Nichols et les autres savaient que John Colden était dans le clocher +de Saint-George. + +--Moi aussi, dit Paddy, je ne comprends pas pourquoi elle m'a dit d'agir +ainsi. + +--Car enfin, dit mistress Paddy, elle a, comme son père, la haine des +Irlandais, et alors pourquoi leur donner un avis charitable? + +--Femme, dit Paddy, je te le répète, je n'y comprends absolument rien, +mais, enfin, du moment que je me suis vendu à miss Ellen et que je +lui ai juré de faire ce qu'elle me commanderait, je n'ai pas besoin de +discuter ses ordres. + +Et Paddy fit un pas vers la porte. Mais sa femme lui prit le bras et le +retint. Écoute encore, lui dit-elle. Je te disais donc que j'avais dans +mon idée que ce matin l'abbé Samuel s'était méfié de quelque chose. + +--Eh bien! que veux-tu que j'y fasse? + +--Je voudrais que tu restasses ici. Je me méfie des Irlandais. + +--Bon! dit Paddy, en haussant les épaules, si j'avais à me méfier, ce ne +serait pas d'eux. + +--De qui donc? + +--De John le rough et Nichols. + +--Pourquoi? + +--Mais parce que je leur avais promis d'aller les rejoindre, de leur +dire où était John Colden et que miss Ellen m'a défendu de les revoir. + +Heureusement, ajouta Paddy, comme se parlant à lui-même, je ne les +rencontrerai pas par ici. Ils sont à Rotherithe et ils n'en bougeront +pas, car ils sont persuadés que c'est à Rotherithe que se cache John +Colden. Et il fit un pas encore. + +--Ainsi tu veux sortir? dit sa femme d'une voix presque émue. + +--Je vais boire un coup. + +--Paddy, je t'en prie... + +--Ah! mais tu m'ennuies! dit Paddy avec colère, laisse-moi donc aller +où je veux! j'ai passé d'assez mauvais moments à White-cross! Vas-tu +pas vouloir me remettre en prison, toi? Et il repoussa sa femme avec +brusquerie, tira la porte et sortit. Le passage où il demeurait était +bruyant comme en plein jour, et une foule de gens déguenillés s'y +croisaient en tous sens. + +--Bonjour Paddy, dirent quelques voix, te voilà donc sorti de prison? + +--Oui, mes amis, bonsoir! et merci! Et Paddy se dirigea d'un pas rapide +vers Adam's street qui était au bout du passage. Il concevait l'idée +d'aller boire du porter à _Queen-Elisabeth_. + +La taverne qui portait ce nom royal était située au bord de la Tamise, +entre le pont de Westminster et Lambeth palace. La bière y était +excellente et coûtait un peu plus cher. Mais Paddy avait de l'argent en +poche et ne regardait pas à la dépense. + +Il s'enfonça donc dans un dédale de ruelles, pour aller au plus court, +car les passages, à Londres, abrègent singulièrement les distances, +et il finit par se trouver dans une rue tout à fait déserte. Alors il +entendit marcher derrière lui. + +Instinctivement et comme s'il eût été, à son tour, impressionné par +les pressentiments de mistress Paddy, il s'arrêta net et attendit que +l'homme qui le suivait s'approchât. Il s'était arrêté sous un bec de +gaz. Les pas devenaient plus bruyants et bientôt un homme apparut dans +le cercle de lumière décrit par le réverbère. + +Paddy tressaillit. Il avait reconnu John le rough.--La! Paddy, dit +celui-ci, ne va donc pas si vite! Est-ce que tu bois sans les camarades +le dimanche? John paraissait de belle humeur et même un peu gris.--Où +vas-tu! dit-il encore. + +--_Queen's Elisabeth tavern_, répondit Paddy. + +--Eh bien! allons, dit John. Et il prit Paddy par le bras et l'entraîna. +A partir de ce moment, on ne devait plus revoir vivant le malheureux +Paddy... + + + + +XXXVII + + +On l'a vu, la femme de Paddy s'était opposée de toutes ses forces à ce +qu'il sortît. + +Mais les femmes si puissantes sur l'homme en toute autre circonstance, +sont battues par la taverne. L'homme qui a soif n'écoute rien. Donc, +Paddy était parti. Les enfants étaient couchés sur leur grabat, côte à +côte, la soeur et le frère, exemple touchant de la misère anglaise qui +va jusqu'à mélanger les deux sexes. + +Lisbeth remit du coke dans le poêle, l'additionna d'une galette de +fiente de vache et, mouchant avec ses doigts la chandelle de suif qui +brûlait sur la table, elle se mit à lire la Bible en bonne Anglaise +qu'elle était. + +Les catholiques convaincus s'accommoderaient mal des transactions de +conscience de mistress Paddy: mais, elle, partant de ce principe, que +les pauvres gens n'ayant pas le choix de la besogne, appartiennent à +ceux qui les payent et suivent ensuite leurs ordres, ne se jugeait pas +tellement coupable qu'elle crût pouvoir se dispenser de ses devoirs +religieux. + +Donc, elle s'était mise à lire la Bible fort dévotement, prêtant parfois +l'oreille aux bruits du dehors, s'interrompant quelquefois pour regarder +les deux enfants qui dormaient. Les heures s'écoulèrent. Lisbeth lisait +toujours, mais son visage devenait de plus en plus inquiet. Peu à peu +les rumeurs du dehors s'éteignirent; les portes des maisons voisines, se +fermaient, le silence succédait au bruit. Paddy ne revenait pas. Alors +Lisbeth se leva et, de plus en plus inquiète, ouvrant sa porte, elle se +mit sur le seuil. + +Un homme entrait dans le passage, elle eut un battement de coeur, +pensant que c'était Paddy. + +Mais l'homme passa devant elle et ne s'arrêta point. Ce n'était point +celui qu'elle attendait. Puis après celui-là, un autre, et encore un +autre; et puis, plus rien. Le passage était devenu ombre et silence. +Lisbeth entendit sonner successivement deux et trois heures du matin. +Les femmes des ouvriers de Londres sont comme les femmes du peuple de +Paris; elles savent où sont les cabarets que leurs maris fréquentent et +connaissent les habitudes de chacun de ces établissements. + +Lisbeth, de plus en plus agitée par des pressentiments sinistres, +repassa dans sa tête cette nomenclature de public-house et de tavernes +que Paddy fréquentait avant son incarcération. Où était-il? Était-il +demeuré dans le Southwark? avait-il poussé jusqu'au Borough? Tout à coup +un souvenir traversa son esprit: Elle se rappela que, lorsqu'elle allait +voir Paddy à White-cross, le prisonnier pour dettes, quand il avait bien +maudit son créancier, pleuré sur ses enfants dont il était séparé et +épuisé la kyrielle de ses lamentations, donnait un regret à la bière +brune et au gin de _Queen's Elisabeth Tavern_. + +Elle se rappela encore que, pendant cette journée qui venait de +s'écouler, le nom de cette taverne lui était venu deux ou trois fois aux +lèvres. Or, la taverne de la Reine-Élisabeth était ce qu'on appelle à +Londres un établissement de nuit. Elle avait une licence pour demeurer +ouverte jusqu'au jour, Lisbeth n'hésita plus. Les enfants dormaient, +et à leur âge on a le sommeil dur. Elle souffla la lampe, tira la porte +après elle et donna un tour de clé, tout en laissant cette clé dans +la serrure, pour le cas où Paddy rentrerait tandis qu'elle serait à sa +recherche. + +Les pauvres ne se volent pas entre eux. + +Lisbeth savait bien que sa maison était la dernière à laquelle les +voleurs songeraient, par la raison toute simple qu'il n'y avait rien à +voler. + +La femme de Paddy se mit donc à errer dans le Southwark. Tout en ayant +la conviction que son mari était à Queen's tavern, elle ne voulut pas +laisser inexplorés les cabarets du voisinage. Elle entra successivement +dans une demi-douzaine de public-house où Paddy était connu. On ne +l'avait pas vu, et la plupart des publicains le croyaient encore à +White-cross. Dans le dernier où elle entra, elle rencontra un homme de +Adam's street qui lui dit:--Tu cherches Paddy? je l'ai rencontré... Il +descendait vers la Tamise seul?--C'est bien cela, pensa Lisbeth; il a de +l'argent, il est allé à la _Reine-Élisabeth_. + +Et elle sortit du public-house et se dirigea d'un pas rapide vers le +bord de la Tamise. Là, les rues étaient tout à fait désertes. Seul, +l'établissement de Queen's Élisabeth tavern brillait dans la nuit, comme +un phare au raz de l'eau. + +Cette taverne si fort prisée par Paddy, était une sorte de repaire +composé d'un vaste rez-de-chaussée en planches et en torchis qui +s'élevait de quelques mètres à peine au-dessus du niveau de la Tamise, +et dont le seuil était quelquefois inondé, au moment des grandes marées. + +Quand tout dormait dans le voisinage, la taverne ouvrait ses yeux rouges +et flamboyants, c'est-à-dire ses fenêtres éclairées par des lampes +fumeuses, dont les reflets indécis ricochaient sur la Tamise, et dans +le silence de la nuit, on entendait monter ses refrains obscènes et ses +bruyantes querelles. + +Une autre femme eût hésité peut-être à aborder ce repaire, mais Lisbeth +entra. + +Personne ne la connaissait, et quelques hommes la regardèrent avec +curiosité. + +Elle demanda au publicain s'il avait vu Paddy. + +A ce nom de Paddy, un homme, qui buvait tout seul dans un coin, leva la +tête.--Est-ce de Paddy qui sort de White-cross, la petite mère, que +vous voulez parler? dit-il. Je l'ai rencontré voilà une heure, dans +Bridge-road, il paraissait ivre. Il remontait vers Saint-George. + +--Est-ce qu'il était seul? + +--Non, il était avec deux hommes qui m'ont paru être des Irlandais, +aussi vrai que je m'appelle John et qu'on m'a surnommé le Rough, comme +si nous n'étions pas tous des roughs, hein? Et John le rough se +remit tranquillement à boire. Lisbeth, agitée des plus sinistres +pressentiments, sortit.--Oh! murmura-t-elle, j'ai peur du prêtre +catholique... Il se sera vengé!... j'ai peur... j'ai peur... Et mistress +Paddy conservant néanmoins l'espoir que son mari avait fini par rentrer, +regagna le Southwark en toute hâte. Il était alors quatre heures du +matin, et si Paddy n'avait pas reparu, c'est que, bien certainement, il +lui était arrivé malheur... + + + + +XXXVIII + + +A mesure qu'elle approchait de chez elle, Lisbeth sentait son coeur +battre à outrance et ses jambes fléchir sous le poids de son corps. +Comme elle entrait dans Adam's street, elle vit un groupe d'hommes +sous un bec de gaz, à l'entrée du passage où elle demeurait. Ces +hommes causaient avec animation et paraissaient s'entretenir de quelque +événement extraordinaire. Il y avait également du monde au seuil +d'un public-house encore ouvert. Lisbeth s'approcha toute tremblante. +Personne ne fit attention à elle, tant l'émotion était générale. Le +Southwark, bien que misérable, est un quartier tranquille, et les scènes +sanglantes du Wapping y sont si rares que Lisbeth entendit une voix qui +disait:--Il y a au moins dix ans que pareille chose n'est arrivée. + +Comme elle s'approchait encore, elle put voir dans le passage et sentit +ses cheveux se hérisser. + +Le passage était plein de monde et une douzaine de policemen allaient et +venaient à travers la foule compacte devant la maison de Paddy. Lisbeth +fit quelque pas encore et s'arrêta muette, la gorge crispée, en proie à +une mystérieuse épouvante. La porte était ouverte, la maison pleine, +et elle entendait des cris de désespoir auxquels elle ne pouvait se +tromper: elle avait reconnu la voix de ses deux enfants. Une voisine, +qui était descendue à demi-vêtu dans la rue, reconnut Lisbeth et vint à +elle. + +--Oh! ma chère! lui dit-elle en la serrant dans ses bras, êtes-vous +assez malheureuse! + +Lisbeth ne savait rien encore, et pourtant elle devinait tout. Soutenue +par sa voisine, pâle comme une morte, sans voix dans la gorge, l'oeil +rouge et sec, marchant comme un automate, elle entra dans la maison. + +Paddy était là. Mais Paddy était mort!... Les deux enfants, agenouillés +sur le cadavre, se tordaient les mains en poussant des cris aigus. +Le cadavre était épouvantable à voir. Il avait reçu quatre coups de +couteau, deux au ventre, un dans l'épaule, un quatrième lui avait +labouré la joue; mais aucune de ces blessures n'avait dû amener une mort +instantanée. La gorge du mort portait des traces de mains crispées qui +avaient dû l'étrangler, en désespoir de cause. + +Enfin les vêtements en lambeaux du malheureux prouvaient qu'il avait +soutenu, avant de mourir, une lutte désespérée avec ses assassins, car +ils devaient être plusieurs, à en juger par les marques de strangulation +et les quatre blessures d'abord, et ensuite par la force herculéenne +dont le malheureux était doué et qui ne permettait pas de croire qu'un +seul homme en fût venu à bout. + +Des policemen, en tournée de nuit, avaient trouvé Paddy baignant dans +son sang, au fond d'une ruelle appelée _Edmond lane_ et qui descend de +_Belvedere road_ vers la Tamise. Les policemen de Londres ont chacun +leur quartier, ce qui fait qu'à la longue ils connaissent à peu près +tous les habitants de leur circonscription. Un de ceux qui faisaient +partie de la ronde nocturne avait dit en voyant Paddy:--Je ne sais +pas au juste le nom de cet homme, mais je le connais de vue et il doit +demeurer aux environs d'Adam's street. Cette affirmation avait fait +qu'au lieu de transporter le cadavre à la Morgue, on l'avait porté dans +le Southwark. + +Au coin d'Adam's street le même policeman était entré dans un +public-house et avait fait signe au publicain de sortir. Celui-ci avait +à peine jeté les yeux sur le cadavre qu'il s'était écrié:--C'est Paddy! + +Tous ceux qui se trouvaient dans le public-house étaient également +sortis et avaient tous reconnu Paddy; vers le milieu d'Adam's street, le +personnel d'une autre taverne s'était joint à cette petite escorte +qui suivait déjà les policemen portant le cadavre. En moins d'un quart +d'heure tout le quartier s'était trouvé en rumeur. On avait transporté +Paddy chez lui, tandis que la malheureuse femme allait le chercher dans +Queen's tavern. Les enfants éveillés en sursaut, voyant leur père mort, +avaient témoigné le plus violent désespoir. + +Les policemen étaient allés éveiller le magistrat de police du quartier, +et celui-ci arrivait au moment même où Lisbeth, de retour aussi, se +trouvait en présence du cadavre de son mari. + +D'abord la pauvre femme avait été frappée de mutisme. Elle voulait +pleurer, mais ses yeux étaient sans larmes; elle voulut crier, sa +gorge ne laissa passer aucun son. Le magistrat interrogea tour à tour +plusieurs personnes, mais nul ne put lui fournir aucun renseignement. + +Paddy était sorti de prison l'avant-veille; on ne lui connaissait pas +d'ennemi, et il était trop pauvre pour qu'on pût supposer qu'il avait +été assassiné par des voleurs. A la fin Lisbeth put jeter un cri. La +voix lui revint pleine de sanglots. + +--Oh! s'écria-t-elle, c'est le prêtre! + +--Quel prêtre? demanda le magistrat de police. + +--Le prêtre catholique! + +--Qui a assassiné votre mari? fit encore le magistrat avec un étonnement +croissant. + +Lisbeth avait maintenant l'oeil flamboyant, les narines dilatées, et +l'instinct de la vengeance lui donnait des forces et éveillait en elle +une sauvage énergie.--Oh! non, dit-elle, ce n'est pas le prêtre qui a +frappé, mais ce sont les hommes qui lui obéissent. Le magistrat +crut saisir un premier indice dans ces paroles.--Madame, dit-il, +expliquez-vous clairement. Sur notre libre terre d'Angleterre, les +meurtriers sont toujours punis. + +--Un prêtre catholique, un Irlandais, reprit Lisbeth, dont les +sanglote couvraient la voix, nous a fait du bien, car nous étions bien +misérables. + +--Et vous voulez que ce soit lui qui ait Commis un pareil crime? Mais +dans quel but? + +--Mon pauvre homme, répondit Lisbeth, s'était associé à ces hommes +qui voulaient gagner la prime offerte par la police à ceux qui +retrouveraient John Colden, le condamné à mort. Le prêtre qui est +celui-là même qui a assisté John lorsqu'on l'a enlevé sur l'échafaud, +aura considéré Paddy comme un ingrat et un traître... + +Il y avait une foule compacte dans ce misérable logis, autour de ce +cadavre, et tout le monde entendit formuler cette accusation terrible +contre l'abbé Samuel. + +--Oui, oui, dirent plusieurs voix, le prêtre est encore venu ce +matin.--Nous l'avons vu, répétèrent d'autres personnes. + +Parmi les gens qui entouraient le cadavre, il y avait un homme d'âge +mûr, d'aspect austère, qui ne disait rien, mais dont les yeux d'un gris +pâle reflétèrent alors une sombre joie. Cet homme, entièrement vêtu de +noir, se dégagea peu à peu de la foule et se glissa hors de la maison. +Puis il s'éloigna à petits pas, en murmurant:--Ah! cette fois, je crois +que je tiens ma vengeance! Or, cet homme qui s'éloignait ainsi et qui +n'avait frappé l'attention de personne, était le révérend Peters Town, +ce ministre vindicatif qui avait juré la perte de l'abbé Samuel... + + + + +XXXIX + + +En présence de cette accusation formelle, énergique, qui faisait +retomber sur l'abbé Samuel la responsabilité de la mort de Paddy, le +magistrat de police qui avait commencé l'enquête, comprenant qu'il ne +s'agissait pas d'un meurtre ordinaire, ordonna aux policemen de faire +sortir la foule, afin qu'il pût se livrer à une enquête minutieuse. + +Le peuple anglais est assez docile envers la police. Tout le monde +sortait donc sans murmurer, laissant le magistrat, les policemen, +Lisbeth et ses deux enfants auprès du cadavre de Paddy. + +Mais elle demeura au dehors, remplissant le passage et presque tout +Adam's street. Divisés par groupes de huit ou dix personnes, les curieux +causaient et émettaient mille avis différents. Paddy n'avait pas, du +reste, une oraison funèbre bien élogieuse.--C'était un assez triste +drôle, disait un publicain qui lui avait fait crédit autrefois et +n'avait jamais pu en être payé. + +--Sa femme est une méchante femme, répliquait une commère du voisinage. +D'abord, elle accuse le prêtre catholique bien légèrement... + +--Et puis, reprenait un troisième, en admettant que cela soit vrai, +Paddy n'a que ce qu'il méritait. Du moment où il mangeait le pain du +prêtre, il ne devait pas s'associer à ses ennemis. + +--Cela est vrai, dirent plusieurs voix. + +Mais toutes ces conversations avaient lieu à voix basse, sans bruit, +sans tapage, et sans aucune de ces bousculades qui font la gloire des +attroupements parisiens. L'Anglais est calme, il a l'habitude de vivre +la nuit et d'agir à sa guise sans jamais gêner la liberté d'autrui. + +Un nouveau personnage qui n'était pas entré dans la maison du mort et +qui n'était passé par là qu'après que le magistrat de police l'eût fait +évacuer, se mêla alors aux différents groupes, recueillant ça et là +des indications et des renseignements. Il était pauvrement vêtu et +ressemblait plutôt à un petit commis du quartier de la Poissonnerie +et des docks qu'à un gentleman. Cependant il s'exprimait en très-bons +termes, et il demandait ce qui s'était passé avec une grande politesse. +La commère, qui, déjà, s'était exprimée sévèrement sur le compte de +Lisbeth, se chargea de le mettre au courant. + +Cet homme, que personne ne connaissait, du reste, dans le quartier, +apprit ainsi qu'on avait assassiné Paddy et que la femme de Paddy +accusait l'abbé Samuel de ce crime. Il haussa imperceptiblement les +épaules, ne se prononça ni pour ni contre, glissa d'un groupe à l'autre +et finit par arriver jusqu'à un policeman qui s'était mis en sentinelle +à la porte même du mort. + +--Mon ami, voulez-vous avertir un de vos collègues qui sont de l'autre +côté de la porte? + +--Pourquoi faire? demanda le policeman avec flegme. + +--Il y a dans cette maison un cadavre? Le cadavre d'un homme assassiné? +Et le magistrat de police se livre à une enquête? + +Mais oui, répondit le policeman sans s'impatienter le moins du monde. +L'Anglais est le plus patient des hommes. + +--Eh bien! reprit le personnage inconnu, dites à un des policemen qui +sont dans l'intérieur, qu'un homme qui peut fournir des renseignements +sur le meurtre et aider l'enquête, demande à être introduit. + +Ce que la police anglaise a d'admirable, c'est qu'elle ne repousse +personne et ne dédaigne aucun renseignement, si insignifiant qu'il +puisse être. Le policeman fit un signe de tête affirmatif. Puis il +frappa à la porte, qu'un des policemen placés à l'intérieur entr'ouvrit. +On entendait toujours à travers cette porte les cris de douleur des deux +enfants. Mais Lisbeth, ivre de vengeance, parlait d'une voix nette et +brève, accumulant preuves sur preuves pour perdre l'abbé Samuel. Le +policeman de l'intérieur transmit au magistrat de police les paroles +de son collègue. Le magistrat donna l'ordre de faire entrer l'homme qui +disait avoir des renseignements à fournir. Cet homme entra. + +--Qui êtes-vous? lui dit le magistrat. + +Ce personnage qui, jusque là, s'était exprimé en très-bon anglais, eut +alors un accent allemand très-prononcé. + +--Mylord, dit-il, je suis Allemand et médecin. + +--Votre nom? + +--Conrad Hauser. + +--Vous avez des renseignements à nous donner? Parlez... + +--Je puis vous faire connaître l'assassin de cet homme. A ces paroles, +Lisbeth se leva frémissante. + +--Ah! si tu fais cela, dit-elle, je te bénirai, et je _consens à aller +nu-pieds toute la vie_, ajouta-t-elle, se servant d'une formule usitée +parmi le peuple de Londres et dont le sens est intraduisible.--Ah! vous +connaissez l'assassin? Il faut nous le nommer, dit le magistrat. + +--Je ne le connais pas, mais si Votre Honneur donne les ordres que je +demande, je pourrai montrer son portrait à tout le monde. + +--Je ne vous comprends pas, dit le magistrat. + +Le personnage reprit:--Il y a vingt ans, mylord, que je m'occupe d'une +question médicale très-grave, et j'ai fait une découverte dont je viens +vous offrir l'application. Cet homme s'exprimait avec un calme, une +conviction qui excluaient la pensée qu'il pouvait être fou. Cependant le +magistrat ne put s'empêcher de l'examiner avec une certaine défiance. + +--Remarquez, mylord, dit-il, que ce que je vais vous demander n'entrave +en rien la marche ordinaire de la justice, et Votre Honneur peut faire +arrêter les personnes soupçonnées. + +--Enfin, dit le magistrat, que demandez-vous? + +--Une chose bien simple: que le cadavre soit envoyé soit à l'hôpital +Saint-Barthélémy, soit à la Morgue, ou même qu'il demeure ici... pourvu +qu'on n'y touche pas jusqu'à demain matin. + +--Et demain matin? fit le magistrat. + +--Je pourrai désigner sûrement le meurtrier. + +Ce disant, cet homme, assez misérablement vêtu, tira de sa poche un +portefeuille, et de ce portefeuille un billet de vingt livres. + +--Mylord, il est d'usage de faire déposer une caution aux gens qui +sollicitent l'intervention de la justice. Je suis prêt à remettre en vos +mains cette somme en garantie de ma bonne foi. + +--Cela est parfaitement inutile, répondit le magistrat. Le cadavre +restera ici, à la place où il est, sous la garde de deux policemen, +et demain vous pourrez faire vos expériences, sans que pour cela, la +justice attende les résultats pour agir. Le médecin allemand s'inclina +et sortit. + +A deux pas de la maison de Paddy, il y avait un nègre qui paraissait +chercher quelqu'un dans la foule, et celui qui avait dit se nommer +Conrad Hauser, alla droit à lui, et, lui prenant le bras, l'entraîna +hors du passage, dans la direction d'Adam's street. + + + + +XL + + +Le prétendu médecin allemand n'était autre encore, on l'a pu deviner, +que l'homme gris, le personnage fécond en métamorphoses. + +Cet homme, que la police recherchait, dont miss Ellen avait juré la +perte, que la potence attendait comme un des chefs les plus ardents de +la cause irlandaise, avait l'audace de se présenter devant un magistrat +de police et de lui offrir son concours pour découvrir un assassin. + +Quant au nègre, on a reconnu notre bon ami Shoking. + +Une heure auparavant, l'homme gris et Shoking s'en revenaient ensemble +vers Saint-George, lorsque le bruit qui se faisait dans Adam's street et +sous le passage avait attiré leur attention. + +Ils s'étaient mêlés à la foule, et l'homme gris avait appris ce qui +était arrivé, en même temps que le nom de l'abbé Samuel, prononcé +tout haut, lui révélait l'accusation terrible formulée contre le jeune +prêtre. Alors l'homme gris avait dit à Shoking:--Attends-moi là, je vais +en savoir plus long encore. + +On sait comment il était entré dans la maison de Paddy, et comment il +en était sorti, emportant la parole du magistrat de police que, le +lendemain, il lui serait permis de faire son expérience scientifique. +Il paraissait si pressé de s'éloigner du Southwark, que pendant quelques +minutes Shoking n'osa le questionner. Ce ne fut qu'en vue du pont de +Westminster que le nègre de couleur récente se décida à prendre la +parole. + +--Est-ce que nous retournons de l'autre côté de l'eau, maître? +demanda-t-il.--Oui. Nous allons dans le quartier Saint-Gilles. Il faut +que je voie l'abbé Samuel cette nuit même. N'as-tu pas entendu ce qu'on +disait? + +--Oui, mais comme l'abbé Samuel est incapable de commettre un crime, +répondit Shoking, je suis bien tranquille. + +--Et moi je ne le suis pas, dit l'homme gris. + +Sa voix était grave et trahissait une certaine émotion. Ils passèrent +le pont et il continua: + +--Écoute bien ce que je vais te dire. On a assassiné un homme, et on +accuse l'abbé Samuel de ce meurtre. La police qui soupçonne, et elle n'a +pas tort, l'abbé Samuel d'être un des chefs les plus actifs du +fenianisme, va être enchantée du prétexte. Elle l'arrêtera de confiance, +comme on dit en France. + +--Oui, mais l'abbé prouvera son innocence. + +--Ce n'est pas lui, c'est moi, en désignant le meurtrier. + +--Alors, on rendra le prêtre à la liberté. + +--Non. Quand la justice anglaise veut faire traîner un procès, elle est +merveilleuse de chicanes. On gardera l'abbé Samuel en prison, jusqu'à +l'arrestation du coupable, et la police s'arrangera de façon à ne pas +l'arrêter. + +--Alors qu'allons-nous faire? + +--Une chose bien simple. Le magistrat de police n'a pu donner des ordres +encore. Nous allons prévenir l'abbé Samuel. Pour qu'il s'enferme dans +son église et n'en bouge plus. + +--Mais, dit Shoking, on l'arrêtera à l'église? + +--Mon bon Shoking, dit l'homme gris, je vois qu'il faut que je +t'apprenne les lois de ton pays, moi qui ne suis pas Anglais. Le moindre +policeman peut, sans ordre d'arrestation, prendre au collet un homme +dans la rue et le conduire à Scotland yard; mais pour pénétrer chez lui, +il faut un ordre du lord chief justice. Et pour pénétrer dans une +église et y arrêter un prêtre, même un prêtre catholique, il faut que le +lord-chief justice en réfère au parlement. C'est deux jours de gagnés. + +--Et pendant ces deux jours?... + +--Si la police n'arrête pas le meurtrier, c'est moi qui l'arrêterai. + +--Vous le connaissez donc? + +--Pas le moins du monde. + +--Maître, dit naïvement Shoking, je vous ai vu faire hier des choses +extraordinaires, mais j'avoue que ceci dépasse mon intelligence. + +Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris. + +--Tu en verras bien d'autres, fit-il. + +Et il doubla le pas et ils arrivèrent à Trafalgar palace en causant +ainsi, et sans que l'homme gris s'expliquât plus clairement. + +Puis, remontant Haymarket, ils longèrent un moment Piccadilly, et se +dirigèrent vers Saint-Gilles. L'abbé Samuel avait changé de logis. +Il occupait maintenant, sur la place des Sept-Quadrants, un petit +appartement situé au troisième étage et dont les fenêtres donnaient +sur la rue. En levant la tête l'homme gris vit de la lumière. Le prêtre +était levé sans doute déjà. + +Il était d'ailleurs cinq heures du matin, et l'abbé Samuel disait sa +messe à six heures. + +Les maisons anglaises n'ont pas de concierge. + +Dans les beaux quartiers chacun a sa maison; dans les rues commerçantes, +si une maison a plusieurs locataires, chacun a sa sonnette et le +visiteur lit le nom de la personne qu'il va voir au-dessous du cordon. +Mais dans les quartiers populeux et misérables, les choses sont +simplifiées. + +La porte ferme au loquet; chaque locataire n'a, pour que cette porte +s'ouvre, qu'a presser un petit ressort, véritable jouet de polichinelle +que tout le monde possède. La porte de la maison qu'habitait l'abbé +Samuel était munie de ce ressort. L'homme gris appuya son doigt dessus +et la porte s'ouvrit. Alors Shoking et lui se trouvèrent à l'entrée +d'une allée noire au bout de laquelle était un escalier tournant. +L'homme gris et Shoking connaissaient les êtres de la maison, et ils +montèrent sans lumière jusqu'à la porte du jeune prêtre sous laquelle +passait un filet de clarté. L'homme gris frappa; l'abbé Samuel, qui +achevait de s'habiller, ouvrit aussitôt. Le premier lui dit vivement: + +--Monsieur l'abbé, il faut vous hâter, descendre à Saint-Gilles et n'en +plus sortir. + +--Pourquoi? demanda le prêtre, étonné. + +--Vous connaissez un homme du nom de Paddy? + +--Oui. C'est lui qui m'a prévenu qu'on devait rechercher John Colden +dans le clocher de Saint-George. + +--Eh bien! Paddy est mort. + +--Mort! exclama l'abbé Samuel. + +--Mort assassiné! Et on vous accuse de sa mort! + +--Oh! fit l'abbé Samuel en reculant, tandis que l'indignation colorait +son visage. + +En ce moment, des pas retentirent dans l'escalier, et Shoking eut un +geste d'effroi. Venait-on déjà arrêter l'abbé Samuel? L'homme gris +s'était placé résolument devant la porte et il avait tiré un poignard de +son sein prêt à défendre le prêtre jusqu'à la dernière extrémité. + + + + +XLI + + +Les pas continuaient à monter, et il y eut un moment d'anxiété et de +silence entre Shoking, l'homme gris et l'abbé Samuel. + +--On n'arrivera jusqu'à vous qu'en passant sur mon corps, dit l'homme +gris. + +--Remettez votre poignard dans sa gaine, dit le prêtre. A Dieu ne plaise +que, pour moi, une goutte de sang soit jamais versée! + +Il n'eut pas le temps d'en dire davantage. + +Les pas s'étaient arrêtés sur l'étroit palier de l'escalier et on venait +de frapper à la porte. + +--Qui est là? demanda l'abbé Samuel. + +Une voix répondit en patois irlandais: + +--Deux hommes qui ont besoin du prêtre qui répand la charité autour de +lui. + +Le visage de Shoking se dérida. Seul, l'homme gris demeura le sourcil +froncé. Mais l'abbé Samuel ouvrit. Ils se trouvèrent alors en présence +de deux hommes misérablement vêtus et qu'il était facile de reconnaître +pour deux de ces Irlandais qui logent aux environs de Drurylane et qui +ont pour profession de porter des bagages et des colis, dans les gares +de chemins de fer; L'abbé Samuel connaissait l'un d'eux.--Ah! c'est toi, +Tom, dit-il. Que me veux-tu? + +--Ma femme est accouchée voici huit jours répondit l'Irlandais en +pleurant. Nous n'avions pas d'argent pour avoir du charbon. D'ailleurs +ça ne nous eût pas avancés beaucoup; car, il y a deux mois, n'ayant plus +de pain, nous avons vendu le poêle. Mon enfant est mort en naissant ma +pauvre femme a eu froid, et la fièvre l'a prise. + +Moi je ne suis pas médecin, et nous sommes trop pauvres pour que j'ose +aller en chercher un, mais mon camarade que voilà dit qu'elle est au +plus mal. Alors, j'ai pensé à vous, mon père. Je ne veux pas que ma +pauvre femme meure sans confession. + +--Je vous suis, dit l'abbé Samuel, attendez-moi. + +Et il passa dans la deuxième chambre de son humble logis, ouvrit un +tiroir et dans ce tiroir il prit quelques pièces de menue monnaie, +afin de secourir sur-le-champ cette détresse dont on lui faisait un +si navrant tableau. Mais l'homme gris l'avait suivi.--Monsieur l'abbé, +dit-il avec émotion, au nom du ciel écoutez-moi. + +--Parlez, fit le jeune prêtre étonné. + +--Je vais aller avec cet homme, je verrai sa femme; vous le savez, +je suis un peu médecin; si réellement elle est en danger de mort, je +viendrai vous chercher, et alors arrivera que pourra. + +--Mais pourquoi me proposez-vous cela? Il faut que j'aille où mon devoir +m'appelle, dit le prêtre. + +--Je ne sais... un pressentiment. Et si c'est un piège, si nos ennemis +ont gagné ces deux misérables? + +--Non, cela est impossible. Tom est un honnête homme. Mais cela +fût-il vrai, je ne dois pas hésiter. Et le prêtre rejoignit Tom et son +compagnon, et leur dit: Allez, je vous accompagne. + +--Nous aussi, dit l'homme gris. Il fit un signe à Shoking et tous deux +descendirent les premiers, de façon que le prêtre et les Irlandais +étaient encore dans l'escalier qu'ils étaient, eux, dans la rue. La +place des Sept-Quadrants était déserte. Londres n'est pas une ville +matinale; les boutiques ne s'ouvrent guère avant huit heures du matin, +et les balayeurs n'arrivent qu'à six. L'homme gris se sentit un peu +rassuré. + +--Où demeures-tu? demanda l'abbé à Tom. + +--A deux pas d'ici, au coin d'Henrietta street, dans Covent Garden. + +--Allons, dit le prêtre. + +L'homme gris et Shoking suivirent.--Après cela, dit le premier à +l'oreille de l'ex-lord Wilmot, je crois que nous nous effrayons à tort. +La justice anglaise n'est pas très-expéditive. Dans le Southwark, on +accuse l'abbé Samuel d'avoir fait assassiner Paddy; mais le magistrat +de police n'a certainement pas encore fini son enquête. Quand il aura +terminé, il ira tranquillement se coucher, et ce ne sera que vers dix ou +onze heures qu'il transmettra son procès-verbal à Scotland yard. + +--Alors vous pensez que l'abbé Samuel aura le temps de revenir à +Saint-Gilles? + +--Oui. + +Shoking respira.--Nous avons eu peur, dit-il; mais ça peut arriver à +tout le monde. + +Le prêtre, les deux Irlandais, l'homme gris et Shoking descendirent d'un +pas rapide Saint-Martin's lane, et ils tournaient l'angle de _Longacre_, +lorsque l'homme gris serra vivement le bras de Shoking.--Qu'est-ce? fit +celui-ci. + +--Regarde sur le trottoir, fit l'homme gris à voix basse. + +--Je vois trois policemen arrêtés et causant tout bas, mais on rencontre +cela à chaque instant. + +--Dieu t'entende! + +Le prêtre marchait d'un pas rapide, et les deux Irlandais avaient peine +à le suivre. Tout à coup les trois policemen disparurent. On eût dit +qu'une trappe de théâtre s'était ouverte subitement sous leurs pieds. Il +n'en était rien, cependant. Les trois policemen avaient pris un de +ces passages si nombreux à Londres, que seuls les gens du quartier +connaissent, et qui abrègent singulièrement les distances. Le prêtre et +sa suite continuaient leur chemin, et ils arrivèrent, dix minutes après, +au coin d'Henrietta street. + +--C'est ici, dit Tom, en tâtonnant sur une porte pour trouver le +ressort qui servait à l'ouvrir. Mais, en ce moment, les trois policemen +reparurent et s'avancèrent. L'un d'eux dit à l'abbé Samuel: + +--Qui êtes-vous? + +--Je m'appelle Samuel, dit-il en reculant d'un pas. + +--Vous êtes prêtre catholique desservant à Saint-Gilles? + +--Oui, dit encore le prêtre. + +--Au nom de la loi et par ordre du lord chief-justice, je vous arrête, +dit le policeman. Shoking jeta un cri. Mais l'homme gris le saisit +rudement par le bras?--Tais-toi, dit-il, ce que j'avais prévu est +arrivé. Maintenant il s'agit de tâcher de le sauver, et ce n'est pas la +violence qu'il faut employer. Et, sur ces mots, il entraîna Shoking, et +tous deux prirent la fuite. + + + + +XLII + + +Comment les pressentiments sinistres de l'homme gris l'emportaient-ils +sur ses calculs? + +Et comment pouvait-il se faire que le lordchief-justice eût déjà signé +un ordre d'arrestation concernant l'abbé Samuel, alors que le magistrat +de police avait à peine terminé son enquête, à cette heure-là? C'était +là ce qui paraissait incompréhensible à l'homme gris et ce que nous +allons cependant expliquer. + +On se souvient qu'un homme s'était éclipsé, dans le passage au moment où +Lisbeth accusait formellement l'abbé Samuel du meurtre de son époux, et +que cet homme n'était autre que le révérend Peters Town. + +Comment ce chef occulte de la religion anglicane, cet homme qui du +fond de sa maisonnette d'Elgin Crescent, exerçait un pouvoir plus +grand peut-être que l'archevêque de Canterbury à Lambeth palace, se +trouvait-il en ce moment-là, dans le Southwark? Était-ce par hasard? +Assurément non. + +On se rappelle que Paddy avait fait à miss Ellen la confidence que selon +lui, John Colden était caché dans le clocher de Saint-George. + +Miss Ellen ne s'y était pas trompée. L'hôte mystérieux de la cathédrale +catholique n'était point John Colden, mais bien l'homme gris, et +elle avait fait part de cette découverte à son mystérieux associé, le +révérend Peters Town. + +Or, depuis le matin, ivre de rage, le prêtre anglican avait juré la +perte du prêtre catholique. + +Pas plus que miss Ellen il ne doutait de la complicité morale de l'abbé +Samuel dans l'enlèvement du condamné à mort; mais cette complicité, +il fallait la prouver. Or, le révérend Peters Town avait fait ce +raisonnement, qui n'était pas dépourvu de sagesse. + +--Si l'homme qu'on accuse d'avoir coupé la corde du pendu avec une balle +chassée par un fusil à vent et que la police cherche vainement, est +réellement caché dans Saint-George, il est probable que l'abbé Samuel le +visite de temps en temps, et plutôt la nuit que le jour. Par conséquent, +il faut établir une souricière aux abords de Saint-George. + +Cette résolution prise, le révérend était allé, un peu avant la nuit, +chez le lord chief justice, magistrat suprême dont les fonctions +correspondent à celles du procureur général en France. + +Le lord chief justice savait qu'elle était l'importance du révérend +Peters Town. + +Cet homme que les Anglais vulgaires regardaient passer dans les rues, +longeant les murs et marchant avec humilité, était l'égal, sinon le +supérieur, du primat d'Angleterre, et à de certaines heures, dans +la libre Albion, l'autorité religieuse force l'autorité civile à +s'incliner. + +Donc, le lord chief justice avait reçu le révérend Peters Town avec +empressement. Celui-ci lui avait dit:--Je puis vous livrer l'homme +qu'on cherche mais pour cela il faut que j'aie un ordre d'arrestation en +blanc. + +Le lord chief justice avait fait observer que la loi anglaise n'autorise +pas ces sortes d'équipées, mais le révérend lui avait dit: + +--Pour que l'homme gris soit arrêté, il faut que l'un de ses complices +le soit en même temps. + +--Quel est-il? avait demandé le magistrat. + +--C'est un prêtre catholique, l'abbé Samuel. + +--Comment prouverez-vous sa complicité? + +--Vous pensez bien, avait répondu le révérend, que je ne m'embarque +pas à la légère dans cette aventure. Si je vous demande un ordre +d'arrestation, c'est que je suis certain par avance que cette +arrestation sera légale. + +Le lord chief justice avait encore fait remarquer au révérend que l'on +ne pouvait arrêter un prêtre dans son église qu'avec une autorisation du +lord chancelier, et qu'il y avait un danger très-grand d'impopularité à +l'arrêter chez lui. + +A quoi le révérend avait répondu que la chose aurait lieu dans la rue et +qu'il s'en chargerait. + +Pressé dans ses derniers retranchements, le lord chief justice avait +signé l'ordre d'arrestation. + +Alors, muni de cette pièce, le révérend s'en était allé dans le +Southwark. Là, il avait trouvé une foule en rumeur, appris la mort +de Paddy et pénétré dans la maison où on avait apporté le cadavre. +L'accusation de Lisbeth faisait la partie belle au révérend et motivait +admirablement l'ordre d'arrestation. Le révérend avait donc sur-le-champ +renoncé à ses projets antérieurs, et s'esquivant, il était monté dans un +cab et s'était fait conduire dans le quartier de Drury-lane. Le +peuple le plus accessible à la corruption est à coup sûr le peuple des +Trois-Royaumes. Cela tient peut-être à l'excessive misère des basses +classes. A côté de ces Irlandais dont on fait aisément des martyrs, il +y a des Irlandais dont on peut faire des traîtres. Le révérend avait +acheté la conscience de Tom, un des hommes que l'abbé Samuel avait le +plus secourus. Tom avait menti en parlant au jeune prêtre de sa femme +mourante et de son pauvre logis d'Henrietta street. La femme de Tom se +portait bien et était servante dans une taverne. Quant à Tom lui-même, +il était couché, cette nuit-là, sous les voûtes d'Adelphi avec une +demi-douzaine de vagabonds, et c'était bien par hasard que le choix du +révérend, qui venait chercher un traître dans ce repaire, était tombé +sur lui. On devine le reste, à présent. + +Tandis que Tom, pour gagner les quinze guinées promises, attirait l'abbé +Samuel hors de chez lui, le révérend entrait dans un poste de policemen, +exhibait l'ordre d'arrestation et requérait les trois hommes que nous +avons vu se présenter inopinément à l'angle d'Henrietta street. L'abbé +Samuel comprit alors les paroles de l'homme gris. Mais il était trop +tard. + +--Pourquoi m'arrêtez-vous? demanda-t-il avec émotion. De quoi +m'accuse-t-on? + +--D'un assassinat. + +L'abbé Samuel baissa la tête et dit avec un accent de résignation +évangélique:--Je suis innocent du crime dont on m'accuse, mais je suis +prêt à vous suivre. Où me conduisez-vous? + +--A Newgate. + +L'abbé Samuel regarda alors autour de lui cherchant des yeux l'homme +gris et Shoking. Mais tous deux avaient disparu. + + + + +XLIII + + +L'abbé Samuel fut donc conduit à Newgate. Le bon et jovial +sous-directeur n'avait pas revu le prêtre irlandais depuis l'exécution +manquée de John Colden. Il se montra donc fort étonné en voyant l'abbé +entrer dans le greffe, escorté par trois policemen. Ceux-ci montrèrent +l'ordre d'arrestation. + +Le sous-gouverneur n'en pouvait croire ses yeux. Outre que l'accusation +lui paraissait absurde, il n'avait pas reçu d'avis préalable, ce qui +se fait toujours. Il jura donc qu'il y avait au moins méprise sur ce +dernier fait, et que c'était soit à Bath square, soit à Mil banck, +qu'on aurait dû conduire le prisonnier. Mais l'ordre était formel; il +ne portait aucune mention particulière qui précisât le régime auquel il +devait être soumis. + +Le sous-gouverneur fit mettre l'abbé Samuel dans la cellule la plus +confortable de la prison, et lui témoigna les plus grands égards. Le +jeune prêtre était résigné. Il savait bien que son innocence serait +démontrée, mais il savait aussi qu'il avait un ennemi implacable dans le +révérend Peters Town, et il connaissait la puissance de cet homme. + +--Si on ne peut frapper l'assassin en moi, se dit-il, on frappera +l'Irlandais. Et il se prit à soupirer en pensant à tous les pauvres gens +dont il était la consolation et qui ne le reverraient peut-être plus. + +Cependant, son séjour à Newgate devait être de courte durée. Il y était +à peine depuis trois heures que la porte de sa cellule s'ouvrit livrant +passage au sous-directeur. Celui-ci était plus joyeux encore qu'à +l'ordinaire, et il tendit les mains à l'abbé Samuel. + +--J'ai de bonnes nouvelles à vous donner, lui dit-il, on vient de me +transmettre le dossier et je suis au courant de votre affaire. Vous êtes +accusé du meurtre d'un homme du Southwark, appelé Paddy, mais sa femme +seule vous accuse, et peu de gens croient à cette accusation. Par +conséquent, il ne vous sera probablement pas difficile de vous +disculper. + +--Je l'espère, dit le prêtre. + +--On va vous conduire devant le magistrat, poursuivit le +sous-gouverneur, et vous serez confronté avec le cadavre. Puis, il est +probable que vous serez admis à fournir caution, et qu'on vous remettra +en liberté. + +--Hélas! dit le prêtre, pour fournir caution, il faut avoir de l'argent, +et beaucoup. + +--Bah! on en trouve toujours dans ces cas-là. Bon courage, et ne +craignez rien. + +L'abbé Samuel fut donc extrait de Newgate et conduit dans une voiture +cellulaire jusque dans le Southwark. Le magistrat avait tenu parole +au prétendu Conrad Hauser, le soi-disant médecin allemand. Le corps de +Paddy était demeuré dans sa maison, couché sur le sol et gardé par une +escouade de policemen. Seulement des voisins charitables avaient emmené +et recueilli les deux enfants. Quand à la femme, elle était demeurée là, +ardente, les yeux secs, ivre de fureur et altérée de vengeance. + +La foule stationnait nombreuse toujours, dans le passage et aux abords +de la maison. Quelques huées accueillirent l'abbé Samuel quand il +sortit de voiture, mais ces huées furent aussitôt réprimées par des +applaudissements. Si l'abbé Samuel avait ses ennemis et ses détracteurs, +il avait aussi de chauds partisans. Il entra donc calme et le front +haut dans la maison où était le corps et où on avait improvisé une sorte +d'estrade pour le magistrat de police. A sa vue, Lisbeth se leva comme +une furie: Assassin! dit-elle, assassin! Et elle lui montra le poing; et +il fallut que deux policemen s'emparassent d'elle pour l'empêcher de se +ruer sur l'abbé Samuel. + +Mais celui-ci la regarda. Il la regarda comme autrefois le jeune Daniel +dut regarder les lions, et la fureur de Lisbeth tomba.--Me croyez-vous +donc capable, dit-il, de verser le sang, et le sang d'un homme dont +j'ai secouru la femme et les enfants! ajouta-t-il avec douceur. Et il +la regardait toujours et sous ce regard bleu et limpide comme l'azur du +ciel, Lisbeth courba la tête et devint toute tremblante. La conviction +faisait subitement place au doute. Cependant elle releva tout à coup la +tête:--Si ce n'est pas vous, dit-elle, ce sont les vôtres qui ont tué, +et qui ont tué par votre ordre. + +--Vous vous trompez, dit le prêtre. Et il regarda le magistrat de police +avec la même sérénité. + +--Paddy n'avait pas d'ennemis! s'écria encore Lisbeth: qui donc peut +l'avoir tué, si ce n'est un Irlandais? + +La police maintenait la foule au dehors, mais la justice devant être +rendue publiquement, le magistrat de police avait ordonné que la porte +de la maison demeurât ouverte. On put voir alors un homme s'avancer et +dire, en regardant Lisbeth: + +--Je vous dirai dans quelques minutes quel est le meurtrier de votre +mari. + +Le magistrat de police, qui avait reconnu cet homme pour celui qui se +prétendait médecin et disait se nommer Conrad Hauser, fit signe qu'on le +laissât entrer. Deux hommes l'accompagnaient et portaient un objet +assez volumineux couvert d'une serge verte. Qu'est-ce que cela? dit le +magistrat. + +--L'appareil dont j'ai besoin pour faire mon expérience, répondit Conrad +Hauser. + +L'abbé Samuel le regarda et tressaillit. Il avait reconnu l'homme gris. +Celui-ci s'adressa de nouveau au magistrat:--Mylord, dit-il, Votre +Honneur a dû voir à l'attitude calme de monsieur,--et il désignait +du regard et du geste l'abbé Samuel,--que rien n'est moins fondé que +l'accusation formulée contre lui. Est-ce que Votre Honneur ne va pas +l'admettre à fournir caution?--Quand vous aurez fait l'expérience que +vous annoncez, répondit le magistrat. + +Deux autres personnes se présentaient, en ce moment à la porte de la +maison. L'une était une jeune fille vêtue fort simplement et qu'on +aurait pu prendre pour une marchande de la Cité. L'autre était un homme +vêtu de noir que le prêtre irlandais reconnut sur-le-champ. C'était +la révérend Peters Town. Alors il comprit d'où partait le coup qui le +frappait. Quant à la jeune fille, on l'a deviné,--c'était miss Ellen. +Lisbeth étouffa un cri en la voyant; mais miss Ellen mit un doigt sur +sa bouche et la veuve se tut. En même temps la jeune fille regarda +le médecin allemand, et un léger tressaillement lui échappa.--Elle me +reconnaît, pensa l'homme gris. Puis il découvrit l'objet volumineux, +et alors on put voir avec quelque surprise que cet objet n'était autre +qu'un appareil photographique.--Qu'est-ce qu'il va donc faire? se +demandèrent les assistants avec étonnement. + + + + +XLIV + + +Si calme que soit un homme, si profondément maître de lui et de sa +raison qu'il puisse être, il est des instants où l'imminence d'un grand +danger doit atteindre son coeur et cercler son front. L'homme gris eut +une minute de cette anxiété indicible. Miss Ellen était là, et miss +Ellen l'avait reconnu! Or miss Ellen pouvait faire deux pas vers +le magistrat, lui parler à l'oreille, l'espace d'une seconde, et le +magistrat le faisait arrêter. Cependant, disons-le tout de suite, +cette angoisse qu'il éprouva n'était point le résultat d'un sentiment +d'égoïsme. L'homme gris ne songeait pas à lui, en ce moment, mais à +l'abbé Samuel. + +Si on l'arrêtait, lui, et qu'il ne pût se livrer à cette expérience +mystérieuse dont la foule avide attendait les résultats, l'abbé Samuel +était perdu; on le ramènerait à Newgate et les ennemis de l'Irlande +trouveraient bien le moyen de l'y garder éternellement. L'homme gris se +trompait. Soit générosité, soit curiosité, miss Ellen ne bougea pas et +demeura confondue au milieu de la foule qui avait fini par envahir +la maison. Elle n'adressa même pas la parole au révérend Peters Town. +Celui-ci du reste s'était approché de l'estrade où siégeait le magistrat +de police. + +L'homme gris avait donc déployé son appareil photographique, au grand +étonnement de tout le monde, et surtout du magistrat, qui lui dit:--Mais +qu'allez-vous donc faire là? + +--Votre Honneur, répondit le prétendu médecin allemand, comprendra +tout lorsqu'il aura vu. Je m'exprime difficilement en anglais, et il me +faudrait plus de temps en paroles qu'en actions. + +--Faites donc, dit le magistrat, patient comme tous les Anglais. + +--Je prierai Votre Honneur, poursuivit l'homme gris, d'ordonner que le +cadavre soit reculé jusqu'au mur, mis sur son séant, et adossé de telle +manière qu'il put, si la vie lui revenait, me voir à la hauteur de son +front. + +Le magistrat fit un signe et deux policemen prirent le cadavre de Paddy +et lui donnèrent la posture demandée par l'homme gris. Alors celui-ci +s'en approcha. Il tira de sa poche un flacon qui contenait une liqueur +incolore. On eut dit de l'eau. + +--Qu'est-ce que cela? demanda encore le magistrat. + +--Du suc de belladone, mylord. + +L'homme gris ouvrit alors l'oeil fermé de Paddy et versa sur la pupille +quelques gouttes de ce liquide. Puis il en fit autant à l'autre oeil et +attendit. Un silence profond régnait autour de lui, chacun retenait son +haleine, et Lisbeth, effrayante en sa muette douleur, dévorait tour à +tour du regard cet homme et le cadavre du pauvre Paddy. L'homme gris +se tourna vers miss Ellen. Miss Ellen était pâle, et on eût dit qu'elle +s'intéressait plus que personne au résultat de l'expérience. Le regard +chargé d'effluves magnétiques, qui donnait parfois à l'homme gris une si +grande puissance, agissait-il sur elle en ce moment? Peut-être bien, car +elle n'avait qu'un mot à dire pour le faire arrêter, et ce mot elle ne +le prononçait pas. Quelques minutes s'écoulèrent. + +En France on se fût impatienté; en Angleterre on attendit avec calme. +Cependant, il se fit un mouvement parmi la foule à un certain moment. +Un homme qui venait du dehors, jouait des coudes et parvenait au premier +rang. L'homme gris le regarda et tressaillit. Cet homme paraissait +encore plus curieux que les autres, et Lisbeth, le voyant, s'écria: + +--Ah! voilà John, il a vu mon pauvre homme le dernier, hier soir. + +--C'est vrai, dit John le rough avec émotion, et si j'avais su qu'il +dût lui arriver malheur, je ne l'aurais pas quitté pour aller à _Queen's +Elizabeth tavern_. Et John le rough essuya une larme. Mais tout à coup +Lisbeth jeta un cri.--Ah! mon Dieu! fit-elle en s'élançant les mains +tendues vers le cadavre, voilà mon pauvre homme qui revient... Paddy! +Paddy! le bon Dieu fait un miracle, il ouvre les yeux, il ressuscite! +Et, en effet, on put voir alors une chose étrange. Après qu'il eut versé +quelques gouttes de belladone dans les yeux du mort, l'homme gris avait +laissé retomber les paupières, et les yeux s'étaient refermés. Or, +voilà que tout à coup les paupières remuaient et que les deux yeux se +montraient grands ouverts et semblaient fixer la foule. + +Le cri d'étonnement de Lisbeth fut répété par vingt personnes et il y +eut un moment d'indicible émotion et presque d'épouvante. + +Mais l'homme gris avait pris Lisbeth par le bras et, l'arrêtant à +mi-chemin du cadavre:--Mais, ma chère, votre mari ne ressuscite pas, +hélas! et je n'ai pas le pouvoir de faire des miracles. Seulement, la +belladone que j'ai versée dans ses yeux les dilate et les grossit outre +mesure, de telle façon que les paupières sont désormais trop petites +pour les recouvrir. + +Le respect des Anglais pour la justice est si grand qu'un signe du +magistrat avait suffi pour rétablir l'ordre et le silence. Pendant que +l'homme gris plaçait son appareil photographique presque en face du +cadavre, les deux hommes qui avaient apporté cet appareil avaient ouvert +une petite caisse, et étalaient sur une table deux bouteilles contenant +de l'essence et autres drogues employées par les photographes. + +Tous à côté de la salle basse qui servait de demeure à la famille Paddy, +il y avait une sorte de cabinet obscur où Lisbeth serrait ses hardes. + +L'homme gris avait remarqué ce réduit, dont la porte était ouverte. Il +fit un signe à ses deux opérateurs, qui y transportèrent la caisse et +les bouteilles. Ce cabinet allait remplir merveilleusement l'office +de chambre noire. Alors l'homme gris se couvrit de la serge placée sur +l'appareil, ouvrit celui-ci par devant et dirigea l'objectif sur le +visage du cadavre. Cela dura six secondes. Puis on vit le singulier +photographe retirer de l'appareil une plaque de verre et courir à la +chambre noire dans laquelle il s'enferma. + +--Je veux être tenu pour le dernier des _cockneys_, pensait le +magistrat, si je sais ce qu'il a voulu faire. L'abbé Samuel aussi, +paraissait profondément étonné, et la foule stupéfaite attendait avec +son flegme ordinaire le résultat de cette bizarre expérience. Enfin, +l'homme gris reparut. Il avait l'air ému, lui si calme d'ordinaire. + +--Mylord, dit-il, s'adressant au magistrat, je prie Votre Honneur ou de +faire évacuer la salle ou d'en faire fermer la porte, afin que +personne n'en sorte. Ces derniers mots mirent le comble à la surprise +universelle. + +--Fermez la porte! ordonne le magistrat. + +Miss Ellen était de plus en plus pâle, et elle regardait maintenant +le révérend Peters Town, qui se tenait debout derrière le siége du +magistrat. Les policemen obéirent, et la porte fut fermée. Une trentaine +de personnes demeurèrent dans la salle et de ce nombre était John le +rough. + + + + +XLV + + +L'émotion peinte sur le visage de l'homme gris parut se calmer alors, +quand la porte fut fermée. Il s'adressa de nouveau au magistrat: + +--Mylord, dit-il, je demande pardon à Votre Honneur d'avoir abusé ainsi +de sa patience; mais le résultat obtenu est plus complet encore que je +ne l'espérais. Non-seulement je sais quel est l'assassin, mais encore je +puis affirmer qu'il est ici. Ces mots produisirent une certaine +émotion, et il y eut un homme qui passa du premier au second rang des +spectateurs. + +--Mylord poursuivit l'homme gris, le malheureux qui tombe assassiné fixe +un oeil éperdu sur son assassin, son dernier regard est pour lui. La +pupille de l'oeil, violemment dilatée, fait alors l'effet d'une chambre +noire, et, après la mort, cet oeil garde fidèlement l'empreinte de la +scène de férocité qui a eu lieu. Je viens de photographier les yeux du +mort, et ces yeux reproduisent, non-seulement les traits du meurtrier, +mais encore le théâtre où le meurtre a eu lieu. + +--Est-ce possible, fit le magistrat avec étonnement. + +--Que Votre Honneur daigne quitter son siége et passer un moment dans +cette chambre, elle verra mon épreuve photographique. Le magistrat se +leva et suivit l'homme gris. L'anxiété des spectateurs était parvenue +à son comble. L'homme gris s'enferma alors dans la chambre noire où les +deux opérateurs fixaient l'épreuve en versant dessus de l'essence; et +alors, à l'aide d'une lampe recouverte d'un abat-jour, il put voir la +photographie des yeux de Paddy. L'oeil droit ressemblait maintenant à +un cadre rond enfermant la reproduction d'une rue déserte. Une maison +à deux étages dont une croisée était ouverte, une ruelle, un bec de +gaz placé au coin de la maison et un homme qui en tenait un autre à la +gorge. L'oeil gauche avait conservé une empreinte postérieure. C'était +bien le même cadre, le même décor, mais des deux hommes, l'un était à +terre, l'autre le contemplait avec une joie sauvage et brandissait le +couteau avec lequel il avait frappé. L'homme debout, c'était l'assassin. + +--Eh bien! mylord, dit alors l'homme gris. Votre Honneur comprend-il? + +--Oui certes, dit le magistrat, et vous avez fait là une bien belle +découverte, monsieur. + +--Maintenant que Votre Honneur a vu l'assassin, si je le lui montre, il +le reconnaîtra, n'est-ce pas? Les deux opérateurs achevaient de fixer +l'épreuve. L'homme gris revint dans la salle suivi du magistrat, qui +remonta calme et froid sur son siége. Miss Ellen n'avait pas bougé de +place, et le révérend Peters Town était toujours au même endroit. La +dernière appréhension de l'homme gris se dissipait donc ainsi, car +miss Ellen seule le connaissait et elle n'avait pas jugé à propos de +le désigner à l'homme qui était entré avec elle. Il est vrai aussi +que l'homme gris ne connaissait pas le révérend Peters Town; mais il +devinait en lui un des plus grands ennemis de l'Irlande. L'homme gris +fit un pas vers les spectateurs et promena son regard clair sur eux en +disant: L'assassin est ici! + +Et tout à coup on le vit bondir et saisir un homme au collet, ajoutant: +Le voilà! + +L'homme jeta un cri et se débattit; mais l'homme gris tint bon, et +il traîna John le rough jusqu'au pied de l'estrade du magistrat. Le +magistrat le regarda et eut un geste d'étonnement et d'indignation. Cet +homme était bien le même que celui dont l'oeil du malheureux Paddy avait +reproduit les traits. Et Lisbeth, le regardant à son tour, le vit si +pâle et si défait qu'elle s'écria: Oui, oui, ce doit être lui! + +John perdit la tête; la manière dont son crime était découvert était si +étrange, si miraculeuse, qu'il ne songea même pas à nier. + +--Eh bien! oui dit-il, c'est moi, c'est bien moi!... Paddy nous avait +trahis, je me suis vengé!... Et, tout frissonnant, il fit l'aveu de son +crime dans ses plus petits détails. Il avait entraîné Paddy dans une rue +écartée, sous un bec de gaz, et il l'avait frappé. Paddy était robuste, +Paddy s'était vaillamment défendu, mais Paddy n'avait pas d'arme, et +John l'avait frappé de son couteau à plusieurs reprises. Puis, comme +s'il eût voulu donner la preuve de ce qu'il avançait, le rough, qu'une +curiosité fatale avait poussé à venir se livrer, le rough tira le +couteau de sa poche et le jeta aux pieds du magistrat. Le couteau était +couvert du sang de Paddy. Le magistrat fit un signe au policemen: Qu'on +arrête cet homme! dit-il. + +Puis se tournant vers l'abbé Samuel: Vous êtes libre, monsieur, dit-il. + +Mais comme le prêtre irlandais saluait et faisait un pas de retraite, le +révérend se pencha sur le magistrat.--Mylord, dit-il, vous outre-passez +vos pouvoirs? + +--Comment cela? fit le magistrat surpris. + +--L'ordre d'arrestation était signé par le lord chief justice et vous +n'avez pas le droit de révoquer cet ordre. + +--Vous avez raison, dit le magistrat, mais je puis admettre monsieur +l'abbé à fournir caution et à demeurer libre jusqu'au procès de +l'assassin. Alors, il comparaîtra à la barre de la cour d'assises, et il +n'aura pas grand'peine à prouver son innocence, car, voyez, l'assassin +paraît ne pas le connaître, ce qui exclut toute idée de complicité. + +--Je n'ai pas de complices et je ne connais pas monsieur, dit le rough. + +--Ensuite, ajouta le magistrat, voyez la veuve de la victime qui lui +demande pardon. En effet, Lisbeth s'était jetée aux pieds de l'abbé +Samuel et lui baisait les mains. + +--Je maintiens mon dire, répéta le révérend Peters Town. + +--Et moi, dit le magistrat avec ce ton d'indépendance qui fait l'honneur +de la magistrature anglaise, j'admets monsieur à fournir caution. + +--Hélas! mylord, répondit l'abbé Samuel, je suis trop pauvre pour +remettre entre vos mains une somme quelconque. A ces paroles du prêtre +il y eut parmi les spectateurs un nouveau mouvement d'anxiété. Mais +alors un homme que personne n'avait remarqué, et qui se trouvait dans le +coin le plus obscur de la salle s'avança vers l'estrade et dit: Mylord, +je suis prêt à payer telle somme que Votre Honneur exigera pour la +caution de M. l'abbé. Or, cet homme qui parlait ainsi était un nègre à +cheveux blancs. Et John, ayant levé les yeux sur lui, s'écria: Le nègre +de la péniche?... + +--Lui-même, répondit Shoking, qui s'exprima en bon anglais, et qui du +reste, était vêtu avec une telle distinction qu'on ne pouvait décemment +le prendre pour autre chose que pour l'ambassadeur de quelque république +américaine. + + + + +XLVI + + +Pour expliquer la présence de Shoking dans la maison de Paddy et surtout +la magnificence de ses vêtements, il faut nous reporter au moment +où l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant arrêter l'abbé +Samuel.--Viens par ici, lui avait dit l'homme gris. Et il l'avait +entraîné vers Leicester square qui était à cette heure matinale à peu +près désert. Puis ils avaient gagné une petite rue qui tourne dans +Piccadilly et qui se nomme Gerrard street. Cette rue est habitée par +beaucoup de Français. + +--J'ai là un de mes nombreux domiciles, dit l'homme gris, en tirant une +clé de sa poche et ouvrant une porte bâtarde. En même temps, il alluma +un rat de cave. Ils montèrent au troisième étage. Il y avait deux portes +sur le carré. L'une portait une inscription. On lisait sur une plaque en +cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme gris frappa. + +Au bout de quelques secondes, la voix d'un homme sans doute arraché à un +profond sommeil, cria:--Qui est là?--Le soleil est un bon collaborateur, +répondit l'homme gris. C'était sans doute un mot d'ordre, car la porte +s'ouvrit presque aussitôt et Shoking se trouva en présence d'un jeune +homme qui s'était enveloppé à la hâte dans une robe de chambre et avait +les yeux encore gonflés de sommeil. + +--Mon jeune ami, lui dit l'homme gris en français, il y a longtemps que +je ne suis venu vous voir, hein? et je choisis un singulier moment. + +--En effet, dit le jeune homme en se frottant les yeux, quelle heure +peut-il bien être. + +--Six heures environ. + +--C'est un peu matin, mais soyez le bienvenu tout de même, dit naïvement +le photographe, les temps sont durs, et je commençais à soupirer après +vous. + +--C'est-à-dire que l'argent est rare chez vous, n'est-ce pas? + +--Introuvable, mon cher monsieur. + +Comme Shoking ne savait pas le français, il n'entendait pas un mot +de cette conversation. L'homme gris tira son portefeuille.--Voici +dix livres, dit-il, en posant une banknote sur un meuble. Maintenant, +rendez-moi un service. J'ai besoin pour quelques heures de votre +appareil photographique et de vos deux opérateurs. + +--À cette heure-ci? vous voulez donc faire de la photographie à la +lumière? + +--Non, pas à présent, mais vers dix heures du matin. + +--Bon! Où faut-il vous envoyer le tout? + +--Dans le Southwark, à la taverne de South Eastern Railway. + +--J'irai moi-même. + +--Non, c'est inutile. Envoyez-moi vos deux opérateurs; maintenant +recouchez-vous, et dormez bien jusqu'à huit heures. Sur ces mots +l'homme gris serra la main au photographe et s'en alla toujours suivi +de Shoking. Une fois dans la rue, il se retourna vers le nouveau +nègre:--Mon bon Shoking, lui dit-il, tu le sais, je n'ai qu'une parole, +et je tiens tout ce que j'ai promis. + +--Alors, vous allez me faire grand seigneur, dit Shoking qui, aux +premières clartés du jour naissant, jeta sur ses haillons un piteux +regard. + +--Tu l'as dit. + +Un _hanson_ passait en ce moment dans Piccadilly. L'homme gris héla le +cabman, qui s'empressa de venir à eux. Tous deux montèrent en voiture. + +--Où allons-nous! demanda Shoking.--A Hampsteadt, dans ton cottage. + +--Hélas! soupira Shoking, mes gens ne reconnaîtront jamais lord Wilmot. + +L'homme gris se prit à sourire, et le cabman rendit la main à son +cheval. Une demi-heure après, ils arrivaient à Hampsteadt. Depuis deux +jours qu'il était nègre, Shoking avait erré de taverne en taverne, mais +il n'avait osé reparaître au cottage. Il avait honte de se montrer à +Suzannah et à Jérémiah, la fille de Jefferies, qui revenait à la vie peu +à peu, et commençait à se promener de longues heures dans le jardin. Il +avait honte surtout d'affronter les regards de ce valet de chambre, +qui avait si grand air et qui l'appelait mylord avec tant de sérieux. +L'homme gris, qui avait une clef de la grille, entra le premier.--Ne +faisons pas de bruit, dit-il, de peur de réveiller Jérémiah, et montons +à ton appartement. Pour aujourd'hui, je te servirai de valet de chambre. +Il était grand jour maintenant, mais tout le monde dormait dans le +cottage. Shoking soupira en revoyant sa chambre à coucher somptueuse et +le cabinet de toilette où on lui avait fait prendre des bains parfumés. +Il regarda même la baignoire d'un oeil d'envie, et dit à l'homme +gris:--Ne pensez-vous pas qu'un bain bien chaud?... + +--Te rendrait blanc? Non, mon ami, mais ça ne fait rien, je vais +t'habiller magnifiquement. En moins d'une heure, Shoking était devenu +splendide. Il avait du linge éblouissant de blancheur sur sa peau brune, +des diamants à sa chemise, un habit noir irréprochable, et des boucles +d'argent à ses souliers. Les Anglais ne portent pas de décorations; mais +les Espagnols et les Brésiliens raffolent des rubans. L'homme gris se +donna le plaisir de consteller l'habit de Shoking de rosettes et de +plaques, et il lui attacha au cou le cordon de commandeur de Venezuela, +lequel est rouge avec un liseré noir. Et Shoking, redevenu tout joyeux, +se contemplait dans une glace. + +--Maintenant, lui dit l'homme gris, je vais te dire comment tu +t'appelles. + +--Ah! fit Shoking, qui ne cessait d'admirer ses décorations. + +--Tu t'appelles don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa Fé y Bogota. +Tâche de bien retenir ce nom. + +--Il est un peu long, dit Shoking. + +--Tu n'es pas nègre, mais mulâtre, et le fils d'un noble seigneur +brésilien qui avait épousé une négresse. Tu es ambassadeur de la +république Argentine. + +--Fort bien, dit Shoking. Et il répéta son nom: Don Cristoforo y Mendez +y Cordova y Santa Fé y Bogota. + +L'homme gris ouvrit le secrétaire dans lequel le valet de chambre +prenait de l'or pour le mettre dans les poches de lord Wilmot. Il y prit +un portefeuille gonflé de billets de banque.--Tiens, dit-il. + +--Qu'est-ce que cela? dit Shoking. + +--Ce portefeuille contient deux mille livres. Et tu vas le mettre dans +ta poche. + +--Dans quel but? + +--C'est ce que je vais t'expliquer, dit l'homme gris. Assieds-toi et +écoute. Shoking s'assit, mais il eut soin de se placer devant la glace, +pour ne rien perdre du magique coup d'oeil de ses décorations, de ses +plaques et de son commandorat. + + + + +XLVII + + +L'homme gris n'avait pu s'empêcher de sourire en voyant Shoking prendre +au sérieux tous les titres et tous les honneurs qu'il venait de lui +conférer.--Tu ne supposes pas, lui dit-il, que je te donne un nom +pompeux et m'amuse à te chamarrer de décorations, pour ce plaisir unique +de te consoler d'être devenu nègre? + +--Assurément non, dit Shoking, à qui revint son gros bon sens anglais. + +--Je t'ai dit que j'allais découvrir l'assassin de Paddy? Seulement +rappelle-toi ce que je te disais il y a deux heures! Si on met l'abbé +Samuel en prison, on essayera de l'y garder, même après que son +innocence aura été reconnue. Et nos efforts n'ont abouti à rien; le +pauvre jeune homme, en véritable apôtre qu'il est, est allé au devant du +danger et il y a succombé. Il faut donc le sauver. + +--Je l'espère bien, dit Shoking. + +--Prends ce portefeuille et suis-moi. Il se pourra que, dans l'endroit +où je te mène, l'innocence de l'abbé Samuel soit reconnue. Mais il est +peu probable qu'on puisse retrouver sur-le-champ le véritable assassin. +Ou on reconduira l'abbé Samuel en prison, ou ou l'autorisera à fournir +caution et à jouir d'une liberté provisoire. Mais tu penses bien, que le +juge qui lui dira: vous êtes autorisé à fournir une caution de mille ou +deux mille livres, croira se moquer de lui, attendu que l'abbé Samuel +est pauvre et n'a jamais eu deux mille shillings, c'est-à-dire la +vingtième partie de deux mille livres. Ce qui n'empêchera pas que le +juge sera resté dans la plus stricte légalité et que l'abbé Samuel ne +retournera en prison que parce qu'il n'a pas deux mille livres. + +--Eh bien? fit Shoking. + +--Eh bien! c'est ici où commence ton rôle. Jusqu'au moment où le juge +parlera de caution, tu te tiendras perdu dans la foule et tu ne diras +mot. Mais alors, quand l'abbé Samuel dira qu'il n'a pas d'argent, tu +interviendras. + +--Et je payerai? + +--Oui, mais ce n'est pas trop d'une demi-heure de conversation pour que +tu saches bien ton rôle. Nous causerons en voiture. Viens. Et l'homme +gris décrocha d'un porte-manteau un de ces amples vêtements qui tombent +jusque sur les talons et que les Anglais appellent _Mac-Farlane_. +Puis il le jeta sur les épaules de Shoking, dont toute la ferblanterie +honorifique disparut alors, au grand déplaisir du vaniteux mendiant, qui +aurait bien voulu se promener une heure à Trafalgar square ou dans le +Strand, en prenant le haut du pavé. + +* * * * * + +C'était donc à la suite des événements que nous venons de raconter que +Shoking, parfaitement stylé d'avance par l'homme gris, s'était avancé +vers le magistrat de police. Il avait rejeté son mac-farlane en arrière, +et il apparaissait maintenant aux yeux éblouis de la foule avec tous +ses avantages. Jamais on n'avait vu un nègre aussi décoré, bien +que l'empereur Soulouque eût jadis envoyé à la reine Victoria, son +ambassadeur, le noble duc de la _Pomme de Terre_. + +--Qui êtes-vous? lui demanda le magistrat un peu étonné. + +--Je me nomme don Cristoforo y Cordova y Mendès y Santa Fé y +Bogota, répondit Shoking tout d'une haleine, avec un accent espagnol +très-prononcé et une dignité d'hidalgo. Je suis catholique, et ma +religion me commande de ne point laisser un prêtre catholique en +détresse. Sur ces mots, il tira son portefeuille et laissa couler sur la +table placée devant le magistrat, un fleuve de bank-notes, disant +avec une négligence de grand seigneur:--A quel chiffre Votre Honneur +fixe-t-il la caution? + +--A quinze cents livres, dit le juge. + +--Les voilà, répondit Shoking. + +Le révérend Peters Town était devenu pâle de fureur. + +--Monsieur l'abbé, dit alors le juge, vous êtes libre, à la charge de +vous représenter devant la justice quand aura lieu le procès de cet +homme. Et il désignait John le rough. Le prêtre salua et la foule +s'écarta respectueusement devant lui. Pendant ce temps, l'homme gris +s'était rapproché de miss Ellen, et il la regardait. Miss Ellen, une +fois encore, s'était courbée sous son regard. Il se pencha vers elle et +lui dit tout bas:--Vous m'avez reconnu, n'est-ce pas? + +--Oui, fit-elle d'une voix émue. + +--Alors, pourquoi ne me livrez-vous pas? + +Elle parut tressaillir.--Sortons, dit-elle, je vous le dirai. + +Le juge, en vrai gentleman anglais, crut devoir remercier le prétendu +médecin allemand du concours efficace qu'il avait apporté à la justice. +Il lui fit même un petit speech, qu'il termina en l'invitant à se +présenter le jour même chez le lord chief justice, qui lui adresserait, +aussi, ses félicitations. Et l'homme gris se retira, tout confus de ces +éloges et acclamé par la foule qui eut pour lui trois grognements des +plus flatteurs. + +Miss Ellen le suivit et lui prit le bras sans affectation, à ce point +qu'on aurait pu croire qu'elle était venue avec lui. Tous deux fendirent +la foule et gagnèrent le dédale de petites ruelles qui se trouve aux +alentours d'Adam's street. Alors l'homme gris regarda miss Ellen:--Vous +n'aviez pourtant qu'un mot à dire pour me faire arrêter? articula-t-il. + +--Eh bien! je ne l'ai pas dit, répliqua-t-elle. + +--Pourquoi? + +--C'est mon secret. + +Il eut alors le regard du milan qui fascine la colombe.--Votre secret, +je l'ai, reprit-il, miss Ellen, l'heure où vous m'aimerez est proche. + +--Oh! fit-elle en se dégageant brusquement, jamais! Il eut un éclat de +rire et ils se séparèrent, lui, continuant son chemin, elle, demeurant +immobile et le regardant s'éloigner. + +--Oui dit-elle, l'heure est proche... non celle où, je t'aimerai mais, +celle où je te foulerai, sous mes pieds!... Et elle songea à rejoindre +le révérend Peters Town, qui devait être ivre de rage... + + + + +XLVIII + + +Miss Ellen revint dans Adam's street. La foule se dissipait peu à peu. +L'homme gris avait disparu. Les policemen avaient emmené John le rough; +le magistrat était parti, donnant l'ordre de fermer la maison où était +le cadavre. Il n'y avait donc plus, ni dans Adam's street, ni dans le +passage, le moindre sujet de curiosité. + +En France, deux heures après, le peuple se serait montré aussi empressé, +aussi curieux, et serait demeuré aux alentours de la maison se livrant à +mille commentaires. Mais les Anglais sont plus sobres de curiosité et de +paroles. Le drame du Southwark venait d'avoir son dénoûment, et chacun +paraissait satisfait. La décision du magistrat avait paru juste à tout +le monde, une seule personne exceptée. Cette personne n'avait pas +encore quitté le passage. Elle se promenait d'un pas inégal et +fiévreux, cherchant des yeux quelqu'un et ne le trouvant pas. Et tout en +continuant ses recherches, le révérend Peters Town, car c'était lui, +se tenait le discours suivant:--Voilà un magistrat de police à qui son +indépendance et son impartialité coûteront cher. J'ai eu beau me pencher +à son oreille, lui dire qui j'étais, lui souffler que le lord chief +justice tenait à ce que l'abbé Samuel demeurât provisoirement en +prison... il a feint de ne pas comprendre. + +Mais, pensait encore le révérend, un magistrat de police n'est pas comme +un juge à perruque. On peut le destituer sans difficultés, et le lord +chief justice, si je le demande, n'y manquera pas! Comme il prenait +cette résolution, une main s'appuya sur son épaule. Le révérend Peters +Town se retourna et reconnut miss Ellen.--Mais, dit-il, qu'êtes-vous +donc devenue? je vous cherchais partout... + +--J'ai accompagné un bout de chemin le docteur allemand. C'est +très-curieux, savez-vous, cette expérience qu'il vient de faire? Et +miss Ellen paraissait fort enthousiaste du moyen employé par le prétendu +médecin allemand. + +--Ah! vous trouvez? fit le révérend avec amertume. + +--Très-certainement, dit miss Ellen. Un sourire plein d'ironie glissa +sur les lèvres minces du révérend: + +--Pourquoi ne le recommandez-vous pas au noble lord votre père, pour +qu'il puisse obtenir une récompense du Parlement? Il a fait de si belle +besogne, en vérité! + +--En effet, dit miss Ellen en souriant, il a été la cause première de la +mise en liberté du prêtre irlandais. + +--Et ce nègre qui s'en mêle! dit encore le révérend, les lèvres +frémissantes de fureur. Un sourire fut la réponse de miss Ellen.--Mais +ce médecin allemand, s'écria le révérend avec une fureur croissante, +vous le connaissez donc? Il vous a donc été présenté, que vous êtes +sortie avec lui? + +--Mais certainement, je le connais, dit la jeune fille, toujours +railleuse. Je connais aussi le nègre. C'est le complice du docteur +allemand. + +--Les misérables s'entendaient! exclama le révérend, qui avait l'écume à +la bouche, pour sauver l'abbé Samuel, qui est leur ami. + +--Mon révérend, dit miss Ellen en souriant, j'ai des choses fort +curieuses à vous apprendre; mais pour cela, il faut que vous soyez plus +calme, d'abord. Ensuite, il faut que nous soyions ailleurs que dans la +rue. Nous allons monter dans un cab, et je vous reconduirai chez vous, à +Elgin Crescent. + +--Parfait, dit Peters Town, qui commençait à rougir de son emportement. +Miss Ellen prit son bras et l'entraîna hors du passage. Au bout d'Adam's +street, il y avait une place de voitures; le révérend héla un hanson et +le cabman s'empressa d'avancer. Quelques secondes, après, miss Ellen et +Peters Town roulaient vers Elgin Crescent. + +--Maintenant, dit miss Ellen, je commence par vous dire que le médecin +allemand, le nègre et l'abbé Samuel sont autant de fenians. + +--Le prêtre, oui... mais... les deux autres?... + +--Je ne l'affirmerais pas d'une façon absolue pour le nègre. Cependant, +je puis répondre d'une chose. C'est que, pendant tout le temps qu'a +duré l'interrogatoire de l'assassin, le docteur allemand et le nègre +ont échangé de mystérieux regards d'intelligence. Par conséquent, ils +étaient complices. + +--Mais qu'est-ce que cet Allemand? + +--D'abord, il n'est pas plus Allemand qu'il n'est médecin, mon +révérend... Je ne crois même pas qu'il soit Anglais. Peut-être est-il +Français... mais je n'en ai point la preuve. + +--Cependant, vous dites le connaître. + +--Sans doute, et je m'étonne qu'un homme aussi perspicace que vous, mon +révérend, n'ait pas deviné, ajouta miss Ellen avec une pointe d'ironie. +Eh bien! c'est cet homme à mille visages, à mille ressources, ce Protée +moderne, cet être insaisissable, que nous avons tant cherché et qui a +mis la police sur les dents, qui a sauvé John Colden, et qui se nomme +l'homme gris. + +--L'homme gris! l'homme gris! balbutiait le révérend avec un accent de +rage et de stupeur. C'était lui! + +--Oui, mon révérend. + +--Et vous l'avez reconnu? + +--Aussitôt qu'il est entré. + +Alors Peters Town eut un éclat de rire nerveux. + +--Mais, alors, vous êtes folle, miss Ellen, dit-il. + +--Pourquoi? + +--Parce que vous pouviez me dire deux mots à l'oreille, et, avec le +concours du magistrat, nous l'eussions fait arrêter. + +--Rien n'était plus facile. Mais telle n'était pas mon intention, dit +froidement miss Ellen. + +En ce moment le hanson s'arrêta. Mais le prêtre anglican était si +bouleversé qu'il ne s'aperçut pas qu'ils étaient arrivés à la porte +de sa maison dans Elgin Crescent.--Venez, dit miss Ellen, je vous +expliquerai ma conduite quand nous serons dans votre cabinet. Et ils +entrèrent. + + + + +XLIX + + +Un homme attendait le révérend dans son cabinet. C'était le jeune +clergyman qui, la veille, avait attiré l'abbé Samuel à Saint-Paul. A +la vue de miss Ellen, il voulut se retirer; mais la jeune fille lui +dit:--Vous pouvez rester, monsieur; je sais que vous êtes le bras droit +du révérend et je puis parler devant vous. + +Le révérend n'avait plus figure humaine. Lui, ordinairement d'une pâleur +ascétique, était devenu rouge comme un homard cuit; une écume blanche +frangeait ses lèvres, et il avait l'oeil stupide et rond comme un +bouledogue après le combat. Miss Ellen s'assit. Elle était aussi calme, +aussi souriante que le révérend était agité.--Écoutez-moi bien, dit-elle +alors. + +Le jeune clergyman baissait modestement les yeux, ébloui qu'il était par +la rayonnante beauté de la patricienne. + +--Quand je suis venue à vous, que vous ai-je dit? Je vous ai dit ceci: +il y a un homme que je hais de toutes les puissances de mon âme, parce +que cet homme m'a humiliée. Voulez-vous vous associer à ma vengeance? Et +vous m'avez répondu: oui, n'est-ce pas? + +--Sans doute, dit le révérend. + +--Alors, si je n'ai pas fait arrêter cet homme aujourd'hui, si je suis +sortie familièrement avec lui, c'est que ma vengeance n'est pas encore +prête, et que nous avons autre chose à faire auparavant. + +--Je ne vous comprends pas, dit le révérend Peters Town. + +--Je m'expliquerai tout à l'heure. Veuillez m'écouter encore. + +Le révérend s'était un peu calmé, et un sentiment de curiosité avait +fait place, chez lui, à la fureur concentrée qui l'agitait tout à +l'heure. + +--Vous savez, reprit-elle, que les Irlandais ont un chef suprême, un +enfant de dix ans, dont ils attendent l'adolescence avec cette patience +qui caractérise leur race. Peters Town fit un signe de tête affirmatif. + +--Cet enfant, poursuivit la jeune fille, mon père et moi, nous avons +voulu nous en emparer. On nous l'a enlevé. + +--Et vous avez perdu ses traces? + +--Oh! non, dit miss Ellen, je sais où il est maintenant. On l'a fait +évader de Cold bath fields, où il était au moulin; et c'est même à la +suite de cette évasion que John Colden fut condamné à mort. + +--Oui, je savais cela, dit le révérend, mais qu'ont-ils fait de +l'enfant? + +--L'enfant est entré à Christ's Hospital. + +--C'est impossible! s'écria le révérend. + +--Impossible, peut-être; vrai à coup sûr. Comment ont-ils fait? je +l'ignore; mais l'enfant est là, sous la double protection du lord maire +et de l'inviolabilité du lieu. + +--Mais il y est sous un autre nom que le sien, sans doute? Il faut le +démasquer!... + +--Ah! vous voyez, dit en souriant miss Ellen, voici que vous laissez +l'homme gris au second plan. Mais vous comprenez la nécessité d'avoir +l'enfant tout d'abord? + +--Oui, certes. + +--Eh bien! dit miss Ellen, voici la besogne à laquelle il faut vous +livrer tout de suite. + +--Et ce sera une rude besogne, dit le révérend, car j'aimerais mieux me +heurter à l'autorité du lord chancelier qu'à celle du lord maire. + +--Vous avez raison, dit miss Ellen, mais nous aurons un auxiliaire. + +--Lequel? + +--C'est une femme qu'on appelle mistress Fanoche et qui était +nourrisseuse d'enfants. Et je me charge de la trouver. + +En prononçant ces derniers mots, miss Ellen se leva et rajusta son +manteau. + +--Souffrez maintenant que je me retire, mon révérend, dit-elle. + +--Mais, miss Ellen, dit Peters Town, vous m'avez promis une explication. + +--Oh! c'est juste. Vous voulez savoir le motif de mon étrange conduite +vis-à-vis de l'homme gris? Et sa voix redevint railleuse.--Eh bien! +écoutez-moi. Cet homme s'est mis dans l'esprit une singulière fantaisie. +Il s'imagine qu'après l'avoir haï je finirai par l'aimer. Et justement, +ajouta miss Ellen avec un cruel sourire, j'ai fait le même rêve. + +--Vous voulez vous faire aimer de cet homme? Dans quel but? + +--C'est alors que commencera ma vengeance. Pardon, vous ne me comprenez +peut-être pas, dit-elle d'un ton hautain. Mais cela est, du reste, +parfaitement inutile. Et elle tendit la main au révérend:--Au revoir, +dit-elle. Demain vous aurez de mes nouvelles. + +Les deux prêtres étaient tellement étonnés qu'ils la laissèrent partir. +Mais lorsque le bruit de la porte se refermant fut arrivé jusqu'à lui, +le révérend Peters Town regarda le jeune clergyman: + +--J'ai peur, dit-il, qu'elle ne nous trahisse tôt ou tard. + +--Pourquoi? fit le jeune homme étonné. + +--Parce que de la haine à l'amour il n'y a qu'un pas.--Le clergyman +tressaillit.--Mais, acheva le révérend, nous serons là, nous... et ces +maudits apôtres de l'Irlande ne nous échapperont pas toujours!... + + + + +CINQUIÈME PARTIE + +LES TRIBULATIONS DE SHOKING_ + + + + +I + + +Les belles de nuit emplissaient Haymarkett, se pressaient sous les +arcades de Regent street, entraient au café de la Régence, et refluaient +jusque dans Leicester square. Les cabs étaient devenus rares, les +public-houses qui n'avaient pas de licence fermaient, les maisons de +nuit s'ouvraient discrètement et à la sourdine. + +Dans Ponton street, il y a une maison fameuse qu'on appelle _l'Enfer_ de +mistress Burton. + +Le Français est galant, sentimental, et grand chercheur d'illusions. +Même lorsqu'il est aimé à beaux deniers comptant, il se plaît à croire +que son physique, ou tout au moins ses qualités morales ont un certain +poids dans la balance. + +L'Anglais est un homme positif, il ne croit pas à l'amour gratuit; il +estime que le pauvre ne saurait inspirer une passion sérieuse, et quand +il met la main sur son coeur, il sait bien qu'entre elle et ce généreux +viscère se trouve son portefeuille gonflé de banknotes et de chèques. +Car, ne vous indignez pas, ô Parisiens! le lord le plus respectable, le +gentleman le plus accompli, donne à l'objet de son amour un chèque sur +les docks ou sur la Banque, ni plus ni moins que s'il avait à régler un +fournisseur. Cela explique l'enfer de mistress Burton et tout les enfers +du monde. + +Et, Parisiens, pour qui ce livre est écrit, n'allez pas croire que +ce mot _enfer_ est synonyme de flammes éternelles et de souffrances +atroces, qu'il est le programme d'une légion de diables armés de +fourches et de diablotins brandissant des fouets. + +Non, rien de tout cela, comme vous allez voir, en pénétrant avec nous +dans l'enfer de mistress Burton. A gauche est un marchand de cigares, à +droite un hôtel français tenu par des Allemands. Le marchand de cigares +est une marchande, ni jeune ni vieille, ni belle ni laide, parlant +un joli français de Strasbourg, et honorée de la pratique de tous les +marchands de chevaux. + +L'hôtel est _confortable_ et dans les prix doux; il s'y trouve une table +d'hôte de réfugiés hongrois et polonais, qui fréquentent assidûment +Argyll-Rooms et l'Eldorado. Le marchand ferme à minuit; à deux heures +du matin, les Polonais sont ivres et errent en titubant dans Haymarkett. +Ponton street est désert. L'enfer n'a ni flammes ni lumières. On ne voit +pas une lumière à travers les stores baissés; on n'entend pas le moindre +bruit derrière la petite porte cintrée qui cependant, s'ouvre et se +referme de minute en minute. + +Un cab arrive et s'arrête. Tantôt c'est un gentleman qui en descend. +Tantôt une femme élégante, bien encapuchonnée, bien voilée. La porte +s'ouvre et se referme, le cab s'éloigne; si la chose était défendue, +le policeman qui est au coin d'Haymarkett n'aurait eu le temps de rien +voir. + +Mais mistress Burton paye une licence, et le policeman n'a rien à dire. + +Or, ce soir-là, comme une heure du matin sonnait, deux hommes, deux +gentlemen qui cachaient sous les vastes plis de leur waterproofs, +l'irréprochable habit noir, le gilet à pardessous et à la cravate +blanche, accessoires obligés de tout Anglais qui se respecte, à partir +de neuf heures de relevée, cheminaient à pied sur le trottoir de Ponton +street, se dirigeant vers la porte mystérieuse de l'enfer. Ils allaient +doucement, tout doucement, comme des gens qui ont à se faire de +sérieuses confidences et ne sont nullement pressés d'arriver à leur but. + +--Mon cher ami, disait l'un en soupirant, Londres est bien changé depuis +sept à huit ans. Celui qui parlait ainsi, était un homme d'environ +trente-six ans, grand, blond, à la tournure militaire et portant +moustaches, ce qui ne s'est vu, chez un officier anglais que depuis la +guerre de Crimée... + +--Bah! mon cher, répondait son compagnon, un adolescent presque imberbe. +Londres est toujours la capitale du monde et la livre sterling y règne +sans partage et y procure toutes les jouissances possibles. + +--J'attendais cette réponse, mon cher baronnet, reprit le premier +interlocuteur, pour vous avouer mon cas.--J'arrive des Indes, vous le +savez?--Quand je quittai la libre Angleterre, j'avais votre âge, un +coeur sentimental et un amour mystérieux. + +--Ah! oui, miss Emily?--Vous m'avez déjà dit cette histoire, répondit le +jeune homme, histoire qui a eu, je crois, le dénoûment le plus heureux. + +--Hélas! oui, soupira le major Waterley. + +C'était bien, en effet, le major Waterley qui avait confié un enfant à +mistress Fanoche, que nous avons vu revenir à Londres, l'heureux époux +de miss Emily et qui, enfin, avait souffert avec reconnaissance que +celui qu'il croyait son fils fût adopté par lord Wilmot, l'excentrique +personnage d'Hampsteadt, et placé comme tel au collège de Christ's +Hospital. + +--Aussi vrai que je me nomme Charles Mittchell et que je suis baronnet, +répondit le jeune homme, vous m'étonnez fort, major. Vous soupirez en +parlant de votre bonheur. + +--Hélas! c'est que mon bonheur n'est pas complet. + +--Bah! n'aimeriez-vous plus miss Emily? + +--Au contraire, je l'adore! + +--Alors, que vous manque-t-il? + +--La satisfaction d'une passion fatale que j'ai contractée dans l'Inde; +et c'est pour cela que je vous ai prié de me présenter chez mistress +Burton. + +--Mais de quoi s'agit-il donc? + +--Je suis devenu fumeur d'opium. Or, il n'y a plus à Londres un seul +endroit assez respectable pour qu'un gentleman ose s'y présenter. Les +tavernes où on fume de l'opium sont fréquentées par des roughs, et on +n'oserait y mettre les pieds. + +--Eh bien! mon cher major, dit le baronnet en souriant, rassurez-vous. + +--On fume chez mistress Burton? + +--Oui, mais en grand mystère, et il faut être initié et fortement +recommandé pour avoir accès dans la salle _des gens en délire_, c'est +ainsi qu'on appelle le sanctuaire. + +--Y serai-je admis, au moins? + +--Oui, parce que mistress Burton n'a rien à me refuser. Mais vous me +permettrez de ne pas vous y suivre, n'est-ce pas? + +--A votre aise, dit le major. Sur ce dernier mot, le baronnet Charles +Mitchell souleva le marteau de la porte, et l'enfer s'ouvrit devant +eux... + + + + +II + + +La porte s'ouvrit. Le major et son jeune compagnon se trouvèrent dans +une allée presque noire, à l'extrémité de laquelle vacillait un point +lumineux, c'est-à-dira une petite lampe suspendue à la voûte et que le +courant d'air de la porte avait laissé éteindre. Si l'enfer de mistress +Burton était un lieu de délices, à coup sûr l'entrée n'en donnait pas le +programme. La porte s'était ouverte et refermée toute seule, grâce à un +cordon tiré de l'intérieur et à un contrepoids formé par un ressort à +boudin. + +--Hé! dit le major, cela n'a pas précisément l'air d'un palais. + +--Vous verrez, répondit Charles Mitchell. Ils suivirent l'allée jusqu'au +bout et, verticalement au-dessous de la petite lampe, ils trouvèrent +une seconde porte. Alors le baronnet frappa deux petits coups distincts, +puis un troisième un peu plus fort. C'était la manière usitée par +les habitués de la maison. Cette seconde porte s'ouvrit et les deux +visiteurs passèrent d'une demi-obscurité à une lumière plus vive. Ils +se trouvaient en effet dans ce que les Anglais appellent le parloir. +C'était une petite salle fort déserte, mais dépourvue de tout luxe. Il +y avait du feu dans la cheminée, auprès du feu une bouilloire pour +faire le thé, au milieu une table qui supportait une petite nappe et +des tartines beurrées, et auprès de cette table une respectable lady à +cheveux blancs qu'elle portait en longs _repentirs_, les mains ornées de +bagues, proprette, grassouillette; ayant dû être fort jolie il y avait +trente ou quarante ans, et qui avait conservé un fort beau sourire et un +bel oeil noir plein de feu. On eût dit l'épouse vénérée de quelque haut +magistrat ou de quelque alderman de la Cité. + +--Bonjour, maman Margaret, dit le baronnet sir Charles Mitchell en +saluant la vieille dame et lui baisant respectueusement la main. + +--Bonjour, mon fils bien-aimé, répondit la dame avec l'accent onctueux +d'une véritable aïeule. En même temps, elle regarda le major avec +curiosité. Le baronnet prit celui-ci par la main et dit: + +--Maman, je vous présente un de mes bons amis, un parfait gentleman +comme vous voyez, le major Waterley. + +La vieille dame s'inclina avec autant de grâce et de légèreté qu'eût +pu le faire une femme de pair aux réceptions de Sa Majesté la reine +Victoria.--Vous pouvez entrer, mes enfants, dit-elle ensuite. + +Le major Waterley ne put s'empêcher de jeter un regard quelque peu +étonné autour de lui. Le petit salon paraissait n'avoir qu'une issue, +celle par laquelle le major et le baronnet étaient entrés, et il eût +juré qu'il se trouvait dans quelque paisible maison d'Hampsteadt ou de +Notting Hill. Mais la vieille dame étendit la main vers le mur et pressa +un ressort invisible. Aussitôt une porte masquée s'ouvrit.--Venez, dit +Charles Mitchell en entraînant le major. Mille compliments, maman. + +Le major se trouva alors dans un nouveau corridor; mais celui-là était +large, bien éclairé; le sol était jonché d'un épais tapis, les murs +couverts de peintures représentant des fleurs et des oiseaux de paradis; +et de distance en distance de belles lampes à globe dépoli, posées +sur des statuettes de marbre, répandaient autour d'elles une clarté +voluptueuse et discrète. Le major fit quelques pas et des accords +mélodieux frappèrent ses oreilles.--On danse, dit Charles Mitchell. Et +c'est mademoiselle Olympe qui tient le piano. + +--Qu'est-ce que mademoiselle Olympe? + +--Une petite dame française qui a un succès fou à Londres. Elle a des +chevaux, une charmante maison dans Portland place, et lord Evandale se +ruine pour elle. Depuis qu'elle fréquente le salon de mistress Burton, +tout Londres y vient. + +Le major arrêta Charles Mitchell.--Un mot, mon ami. Vous m'excuserez: +je suis un soldat de fortune qui revient des Indes, et n'est pas très au +courant des habitudes de l'aristocratie; avant d'entrer, permettez-moi +de vous faire quelques questions. Nous sommes dans une maison de jeu, +de plaisir et de fumeurs d'opium? Pourquoi l'entrée, en est-elle si +obscure, si bizarre? La maison est-elle donc clandestine? + +--Pas le moins du monde. + +--Alors, je ne comprends pas ce mystère? + +--Mon ami, répondit le baronnet, vous avez toute la naïveté d'un homme +qui a vécu sous le soleil des tropiques. Vous êtes Anglais, et vous +ignorez, je le vois, la loi anglaise, qui vous permet de faire chez vous +ce que bon vous semble, à la condition que vous ne gênerez personne. +Si les salons de mistress Burton étaient sur la rue, si on voyait les +fenêtres brillamment éclairées; si au travers des rideaux de mousseline, +des ombres suspectes passaient et repassaient enlacées, aux sons d'une +valse enivrante, la pudeur anglaise en serait froissée. + +--Ah! fort bien, dit le major. Mais cette dame respectable que nous +venons de voir, est-ce mistress Burlon? sa mère ou son aïeule? + +--Ni l'un ni l'autre; cette dame, qui est de très-bonne famille, +et qu'on appelle lady Perceval, est la contrôleuse de la maison. +Pardonnez-moi le mot. Personne ne pénètre ici sans lui avoir été +présenté. Savez-vous bien qu'il faut être un parfait gentleman pour être +admis chez mistress Burton? + +--Ah! c'est différent. + +--Maintenant, ajouta Charles Mitchell, on va nous annoncer, et je vous +présenterai à la maîtresse de la maison. + +Ils étaient arrivés au bout du corridor. Il y avait là deux grands +laquais en culotte courte et en bas de soie qui prirent les pardessus de +ces messieurs. Puis l'un d'eux ouvrit, les deux battants d'une porte +et annonça le major Waterley et le baronnet Charles Mitchell. Le major +était au seuil d'un grand salon ruisselant de lumières, rempli d'hommes +distingués et irréprochables et constellé de jeunes et belles femmes en +robes de bai. On dansait. + +--Attendons la fin de la contredanse, dit le baronnet, puis je vous +présenterai... + + + + +III + + +La contredanse finie, les danseurs reconduisirent les dames à leur +place. Alors le baronnet reprit le major par la main et s'avança vers +une petite dame entre deux âges, qui portait une profusion de roses dans +ses cheveux blonds, des gants rouges, des bracelets semés de rubis et +d'émeraudes, et avait au cou un collier à triple rang de grosses perles. +Cette dame, qui était encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint, +n'était autre que mistress Burton. Le baronnet lui baisa la main; puis +il présenta le major, et mistress Burton tendit la main à celui-ci en +lui disant:--Vous êtes désormais chez vous, monsieur. Après quoi, elle +cacha son visage dans un énorme bouquet qu'elle tenait à la main, fit +une révérence et alla s'occuper d'un petit vieillard fort respectable +qui causait avec une toute jeune fille. + +--Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet tout bas au major, cela se +passe comme dans le meilleur monde. + +--Mais, où fume-t-on? demanda le major. + +--Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant, vous êtes quelque peu +pressé. + +Le major jetait autour de lui des regards ardents et sentait une sorte +d'ivresse lui monter au cerveau, en respirant les parfums pénétrants +dont l'atmosphère était imprégnée, en admirant ces beautés étincelantes +et médiocrement vêtues. + +--Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet. Ils s'assirent à une +table de jeu, et un gentleman, que le baronnet salua d'un geste, vint +s'y asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit signe au major. +Ce signe voulait dire: Le gentleman que je vous présente est initié +aux voluptés de l'opium. En effet, quand il les eut présentés l'un +à l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le gentleman, qui se +nommait sir Robert Hatton, dit en souriant au major:--Vous fumez, +monsieur? Moi aussi. Nous descendrons ensemble, quand l'heure viendra. + +--Ah! il y a donc une heure déterminée? demanda le major. + +--Oui. A quatre heures du matin seulement. Alors, presque tout le monde +est parti. Il ne reste ici que des gens intelligents, qui préfèrent les +voluptés divines aux plaisirs grossiers. + +--Merci pour moi, Robert, dit le baronnet. + +--Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores la félicité sans limites, +alors. Le baronnet haussa imperceptiblement les épaules. Sir Robert +était un enthousiaste. + +--Écoutez, dit-il, fous que vous êtes, vous tous qui méprisez l'opium. +Vous ne savez donc pas que, tandis que le corps commence à s'engourdir +dans un demi-sommeil plein de charme et de mollesse, l'âme se dégage +de lui et se crée des horizons et des mirages, et peuple et décore à +sa fantaisie les lieux où se trouve son corps. Tout à l'heure nous +descendrons dans le caveau. Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu +y viendras. + +--Non, la tentation de vous imiter pourrait s'emparer de moi. Comment +est-il, ce caveau? + +--C'est une petite salle de forme ronde, tendue d'étoffe orientale. Tout +le long des murs règne un large divan sur lequel se placent les fumeurs. +Chacun d'eux a à la portée de sa main une pipe, un grain d'opium et une +lampe. On s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrième gorgée, +les murs de la salle disparaissent. C'est-à-dire que l'horizon +s'agrandit, le ciel bleu des tropiques apparaît; des légions de houris +et de bayadères passent enlacées devant vous, dans un rayon de soleil et +vous enivrent de leurs sourires. + +--Et c'est là ce que tu appelles: les félicités sans bornes? Mon cher, +dit le baronnet, j'aime mieux baiser le bout des doigts de madame Olympe +que tu vois là-bas, auprès de la cheminée, dans le grand salon, que +rêver toute cette fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit peu +à peu à l'abrutissement le plus complet. + +Le gentleman Robert Hatton regarda le major en souriant: Il vous fait +pitié, n'est-ce pas? dit-il. + +--Oh! certes, répondit le major, dont le visage contracté exprimait la +passion féroce. + +--Mon cher major, dit Charles Mitchell en riant, vous jouez en dépit +du bon sens. En effet, le major, qui avait le baronnet pour partenaire +contre le gentleman, entassait faute sur faute.--Je ne suis pas +très-fort, dit-il, excusez-moi... + +--Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit troublé par la description +que vient de vous faire mon ami Robert. + +--Oh! répondit le major, tout ce qu'il a dit est exact. Et il jeta les +yeux sur la pendule de la cheminée du salon de jeu, qui marquait deux +heures et demie. + +--Vous avez encore une heure et demie à attendre, dit le baronnet en +riant. Aussi, j'en veux profiter. Je veux vous présenter à la _Sirène_. + +--Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley avec indifférence. + +--Une femme bien autrement séduisante que toutes les houris imaginaires +que vous entrevoyez à travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman sir +Robert et le major échangèrent un regard de pitié. Mais Charles Mitchell +reprit:--Vous ne me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la Sirène. +Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie de causer avec vous, depuis +qu'elle sait que vous revenez des Indes. + +--Eh bien! après la partie. Mais ajouta le major, vous le savez, j'adore +ma femme. Et nulle créature humaine ne saurait me la faire oublier. + +Un sourire glissa sur les lèvres du baronnet. + +--Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevèrent la partie. + +--Venez, dit alors le baronnet au major. Et il le conduisit dans un +salon voisin où une jeune femme était assise à l'écart. Brune et les +lèvres rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes créatures, à +une pivoine poussée au milieu d'une touffe de lys. Son oeil fascinateur +était bien celui d'une sirène,--on ne lui connaissait pas d'autre nom du +reste,--et quand son regard noir et profond eut rencontré le regard du +major Waterley, celui-ci se sentit frissonner de la tête aux pieds, +et il oublia momentanément l'ardent désir de fumer l'opium qui l'avait +amené chez mistress Burton. + + + + +IV + + +La Sirène avait un autre nom sans doute; mais ce nom avait disparu dans +l'oubli, et depuis qu'elle était une des célébrités galantes de +Londres, on ne l'appelait pas autrement. La beauté, comme l'amour, vit +essentiellement des contrastes. A Paris, à Vienne, à Florence, on eût +trouvé la Sirène moins belle qu'à Londres. Cette femme aux cheveux +noirs, aux yeux bleus, au teint mat et légèrement bistré faisait +sensation parmi toutes les filles d'Ecosse ou d'Irlande aux cheveux +blonds. Mais ce nom de Sirène s'appliquait moins peut-être à sa beauté +qu'à sa voix qui avait de mystérieux entraînements. D'où venait-elle? +était-elle Anglaise, Italienne ou Française? On ne le savait pas, car +elle parlait presque toutes les langues sans accent. C'était mistress +Burton qui l'avait découverte et en avait fait le plus bel ornement de +ses salons. Il y avait de cela environ deux mois. + +Depuis lors, la Sirène avait fait parler d'elle aux quatre coins de +Londres; c'est à dire qu'on se l'était disputée avec acharnement, qu'on +s'était battu pour elle et qu'un tout jeune homme, lord H..., dans +un accès de folie, s'était tué à la porte de la jolie maison qu'elle +habitait dans Portland place. Nous l'avons dit, à peine eût-elle +levé les yeux sur le major Waterley que celui-ci, qui tout à l'heure +protestait de son amour pour miss Emily qu'il venait d'épouser, s'était +senti tressaillir de la tête aux pieds et avait éprouvé sur-le-champ +l'attraction mystérieuse qu'exerçait cette singulière créature. Elle lui +avait indiqué une place auprès d'elle sur le sopha où elle était assise, +et dès lors le major avait oublié le motif premier de sa présence chez +mistress Burton, c'est-à-dire son ardent désir de fumer de l'opium. Et, +tandis que la Sirène commençait son oeuvre; sir Charles Mitchell, le +jeune baronnet qui avait servi d'introducteur au major Waterley, s'était +écarté discrètement, avait promené pendant un instant un regard indécis +autour de lui comme s'il eût cherché quelqu'un au milieu de cette foule +élégante, et, passant dans les salons de mistress Burton, il avait fini +par murmurer: + +--Je crois que mon bon ami Arthur s'est moqué de moi. + +Mais, comme il faisait cette réflexion entre ses dents une porte +s'ouvrit, celle par laquelle le major et lui étaient entrés, et un jeune +homme se montra sur le seuil.--Ah! enfin! se dit sir Charles Mitchell. +Et il se dirigea vers le nouveau venu qui lui tendit la main. + +Or, ce nouveau venu n'était autre que ce jeune et élégant étourdi, le +marquis de L..., que nous avons entrevu à Hyde Park, causant avec miss +Ellen Palmure et lui demandant si le gentleman, qui venait de passer à +cheval auprès d'elle n'était pas le prince russe qui se mourait d'amour +depuis dix-huit mois qu'il l'avait rencontré à Nice ou à Monaco. Le +marquis n'adressa qu'un mot au baronnet.--Eh bien?--Eh bien, il est +venu, dit le baronnet. Il est ici? Il cause avec la Sirène. + +--Ah! ah! dit le marquis, c'est à merveille. + +--Tout à l'heure on le fera descendre chez les fumeurs; si toutefois +c'est nécessaire. Je crois bien que la Sirène fera la besogne toute +seule. Tout en causant à voix basse, les deux jeunes gens observaient du +coin de l'oeil le major Waterley qui paraissait sous un charme étrange +et qui suspendait son regard et son âme aux lèvres de la Sirène.--Vous +pouvez être certain, dit le baronnet, qu'il ne voit plus et n'entend +plus qu'elle en ce moment. + +--Alors l'épreuve sera inutile.--Je le crois. + +Il y eut un silence parmi les deux jeunes gens. Puis le baronnet prit +le marquis par le bras, l'entraîna dans une embrasure de croisée et lui +dit: + +--Vous plairait-il de causer quelques minutes. + +--Comment donc, mon cher? + +--Je commence à être si fort intrigué, reprit le baronnet, que j'éprouve +le besoin de vous demander une explication. + +--Ah! fit le marquis en souriant, vous êtes intrigué? + +--Au plus haut degré. + +--Je le suis peut-être autant que vous. + +--Alors, je ne comprends absolument plus rien à tout cela, dit le +baronnet, et, à moins que vous ne vous moquiez de moi... + +--Charles! + +--Voyons, expliquons-nous nettement. + +--Je ne demande pas mieux. + +--Avant-hier, au club, vous m'avez proposé la singulière partie que +voici: nous devions jouer un écarté en cinq points, sans revanche. Si je +gagnais, vous me donniez mille livres... Si je perdais, je m'engageais +à faire, pendant trois jours, tout ce que vous me demanderiez, à la +condition, toutefois, que vous n'exigiez rien de moi qui ne fût d'un +parfait gentleman. + +--Et vous avez perdu, et il est juste que vous vous éxécutiez, dit le +marquis. + +--Attendez encore. La partie perdue, vous m'avez dit: Vous connaissez le +major Waterley?--Sans doute, ai-je répondu.--Eh bien! je désirerais que +vous le présentassiez chez mistress Burton.--Là, m'avez vous dit +encore, vous tâcherez que la Sirène le subjugue, le fascine, le grise, +dussiez-vous l'entraîner dans le salon souterrain où l'on fume de +l'opium. + +--Certainement, je vous ai dit cela, dit le marquis. + +--Or, continua sir Charles Mitchell, j'ai obéi à vos instructions. J'ai +amené le major ici d'autant plus facilement qu'il est fumeur d'opium +enragé, et vous devez voir à l'animation de son visage que la Sirène lui +plaît fort. + +--Eh bien, fit le marquis. + +--Eh bien! je désirerais savoir quel intérêt vous pouvez avoir à ce que +le major devienne amoureux de la Sirène? + +--Je n'en ai aucun. + +--Plaît-il! + +--C'est la vérité pure. + +--Alors quelle singulière fantaisie?... + +--Je n'ai pas de fantaisie. J'obéis, voilà tout. + +--Est-ce que vous aussi, vous auriez perdu une partie? + +--Non, mais je suis moi-même, fasciné par une sirène. Une sirène qui +ne viendra jamais ici, comme vous le pensez sans doute. C'est elle qui, +pour des motifs qu'elle n'a pas cru devoir me donner, a voulu que le +major et la Sirène fussent mis en rapport. + +--Peut-on savoir le nom de _votre_ Sirène? + +--Oui, dit le marquis. C'est miss Ellen Palmure. + +A ce nom, sir Charles Mitchell eut une véritable exclamation +d'étonnement.--Par ma foi! dit-il, si je comprends un mot à tout cela +je veux être pendu à la porte même de Newgate, comme coupable de +fenianisme. + +--Et moi aussi, dit le marquis, comme un écho. + +Cependant les salons de mistress Burton commençaient à se vider peu à +peu, et l'heure des fumeurs d'opium approchait. + + + + +V + + +Cette même nuit-là, vers cinq heures du matin, une voiture dont les +stores étaient soigneusement baissés stationnait au coin de Panton +street et d'Haymarket. Il y avait déjà plus d'une heure qu'elle était +là, et on eût pu croire que le cocher attendait ses maîtres, et que, +par conséquent, la voiture était inoccupée, si, de temps à autre, un des +stores ne se fût soulevé à demi, laissant apercevoir une tête de femme +qui jetait dans la rue un regard investigateur. De quart d'heure en +quart d'heure la porte de l'enfer s'ouvrait et un couple en sortait. +Chaque invité de mistress Burton s'en allait reconduisant une de ces +beautés faciles que faisait pâlir la Sirène. Tout à coup le store se +souleva vivement. Cette fois, un homme était sorti seul de l'enfer et +marchait rapidement vers la voiture stationnaire. Aussitôt qu'il fut +tout près, la portière s'ouvrit:--Montez, dit une voix de femme. + +Ce personnage, qui n'était autre que le marquis de L..., entra lestement +dans la voiture dont la portière se referma. Alors il se trouva tête à +tête avec miss Ellen.--Eh bien? dit-elle. + +--Eh bien! je crois que tout est pour le mieux, dit le marquis. + +--Il mord à la Sirène? + +--C'est-à-dire qu'il est fou. + +--A-t-il fumé de l'opium? + +--Non, la chose était inutile. Pourtant il était venu dans cette +intention, car il paraît qu'il possède au plus haut degré cette étrange +passion, mais les regards et la voix de la Sirène l'en ont détourné. +Quand on est venu lui dire que la salle des fumeurs était ouverte, il +n'a même pas répondu. + +--Il regardait la Sirène, fit miss Ellen avec une pointe d'ironie. + +--Il la contemplait, il l'adorait... + +--Et ils sont encore là-bas? + +--Oui. Mais mistress Burton a envoyé chercher un cab pour eux. Tenez, +le voilà. En effet, une voiture venait de s'arrêter à la porte même de +l'enfer. + +--Et vous croyez qu'il la suivra? + +--En ce moment, elle le conduirait au bout du monde. + +Miss Ellen tira le gland de soie qui correspondait au petit doigt de +son cocher, et, en même temps, elle baissa la glace du devant du +coupé.--Avance de quelques pas, dit-elle. Le coupé vint se ranger tout +auprès du cab. Alors miss Ellen laissa la glace baissée, mais elle +fit descendre le store de façon à voir et entendre sans être +vue.--Attendons, dit-elle, je veux avoir une certitude. + +Cinq minutes après, la porte de l'enfer se rouvrit. Bien que les +voitures de place à Londres ne soient point assujetties à avoir des +lanternes, le cab qu'on était allé chercher en avait deux, dont la +réverbération se projetait jusque sur le trottoir. Cette clarté permit à +miss Ellen de voir sortir de l'enfer une femme douillettement enveloppée +dans un burnous de cachemire blanc. C'était la Sirène. Elle s'appuyait +sur le bras d'un homme que le marquis de L..., désigna tout bas à +l'oreille de miss Ellen:--C'est lui, dit-il. En effet, c'était le major +Waterley. Il avait l'oeil morne, le visage abruti des hommes qui sont +mordus au coeur par une passion violente et sauvage.--Montez, dit la +Sirène en s'élançant la première dans le cab. Le major obéit.--Portland +place, dit-elle au cabman. Le cab partit. + +--Maintenant, dit miss Ellen, je suis tranquille. Merci, marquis, vous +êtes un gentilhomme accompli. + +--Miss Ellen, répondit le marquis, savez-vous que tout ce que vous +m'avez fait faire là est bien étrange? Et ma curiosité est piquée au +plus haut degré. + +--Mais vous ne saurez rien, mon ami. Avez-vous donc oublié nos +conventions? Vous m'avez, demandé la faveur de monter à cheval avec +moi deux fois par semaine, n'est-ce pas? Et je vous l'ai accordée, à la +condition que vous me rendriez un service sans chercher à en pénétrer le +mystère. Eh bien! je tiendrai ma parole, tenez la vôtre. + +--Mais ne saurais-je jamais rien? + +--Je ne dis pas cela. Si vous êtes discret, docile, obéissant, dit la +jeune fille en riant, on vous dira peut-être quelque chose plus tard. +Adieu... + +--Comment! vous me renvoyez? + +--Voulez-vous que je vous mette chez vous? + +--Volontiers, dit le marquis. + +--24, Pall-Mall, dit la jeune fille au cocher. Quelques minutes après, +le marquis était à sa porte.--Où allez-vous? dit-il à miss Ellen en lui +baisant la main. + +--Encore un mystère! dit-elle. Et elle attendit que le marquis fût +entré. Alors elle dit au cocher:--A Hampsteadt, Heathmount, 18. Le coupé +partit. Alors miss Ellen murmura:--Je suppose que mistress Fanoche n'a +pas dormi bien profondément cette nuit. Une demi-heure après, le coupé +s'arrêtait à la porte de ce cottage où mistress Fanoche avait caché +jadis Ralph, le petit Irlandais, et dans le jardin duquel lord Palmure +s'était vu mettre un masque de pois sur le visage. + + + + +VI + + +Pénétrons maintenant chez mistress Fanoche, notre ancienne connaissance +de Dudley street. Mistress Fanoche avait renoncé, comme on le pense +bien, à son premier métier de nourrisseuse d'enfants. D'abord elle +s'était séparée de la vieille dame aux lunettes qui battait les enfants +par inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, hésité à la +trahir. On se souvient de ce qui s'était passé entre mistress Fanoche +et l'homme gris. Après la disparition de Ralph, elle était retournée à +Londres et à son grand étonnement, elle avait trouvé sa maison déserte. +Si la vieille dame qui était partie, la veille au soir, en compagnie +de lord Palmure et qui se voyait déjà propriétaire d'un joli cottage à +Brighton avait abandonné les cinq petites filles dans le jardin, après +son départ, une main charitable avait recueilli les pauvres délaissées. + +Par les soins de l'homme gris, les enfants avaient été conduites +dans une vraie pension où on prendrait soin d'elles et où on ne les +maltraiterait pas. Mistress Fanoche ne s'était pas beaucoup préoccupée +de savoir ce qu'étaient devenues ses anciennes pensionnaires; elle était +retournée à Hampsteadt où elle s'était tenue bien tranquille, jusqu'au +jour où l'homme gris, au lieu de la châtier, avait préféré se servir +d'elle pour représenter au major Waterley le petit Irlandais comme son +fils et le faire admettre ainsi à Christ's Hospital. Mistress Fanoche +avait été largement payée. Aussi, depuis ce temps-là, vivait-elle fort +tranquillement, mangeant ses petites économies, et craignant, sinon +Dieu, au moins cet homme qui se jouait d'un pair d'Angleterre et lui +appliquait un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche avait +conservé Mary l'Écossaise, sa fidèle servante. Mary sortait seule, +allait aux provisions et rapportait à sa maîtresse, qui n'osait franchir +le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. C'était ainsi que +mistress Fanoche avait été tenue au courant de ce qui se passait dans +le cottage voisin, chez le prétendu lord Wilmot qui, pour elle, était +toujours le mendiant voisin. Elle avait appris, par la même source, que +le condamné John Colden avait été arraché à l'échafaud et que l'homme +gris, soupçonné d'avoir préparé cet enlèvement, n'avait pas reparu +au cottage depuis. Cette dernière information avait permis à mistress +Fanoche de reposer plus librement. Elle avait servi l'homme gris, mais +elle le craignait, et la Comme elle prenait son thé, vers huit heures du +soir, elle entendit sonner à la grille du cottage. Mary alla ouvrir et +revint avec une lettre. Cette lettre ne lui avait point été remise par +le facteur, mais bien par un homme dont elle n'avait pu voir le visage, +car il était enveloppé dans un grand manteau et avait son chapeau +rabattu sur ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette lettre, éprouva +un petit tremblement nerveux. + +Les consciences timorées, comme celle de la nourrisseuse d'enfants, +ont de ces pressentiments inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette +lettre avec une sorte de répugnance, puis elle courut à la signature. +Mais la signature était absente. Elle lut: «Mistress Fanoche est priée +d'attendre cette nuit la visite d'une personne qui viendra lui parler de +choses de la plus haute importance. Si mistress Fanoche n'ouvrait pas +à la personne qui sonnera, elle s'exposerait à de vifs désagréments. +Si mistress Fanoche avait la malencontreuse idée de porter la présente +lettre à la police, elle s'exposerait à d'autres mésaventures. Enfin, +si elle confiait à qui que ce soit la substance de ladite missive, elle +encourrait la colère d'un personnage puissant.» La lettre échappa +aux mains de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur s'empara +d'elle.--Oh! dit-elle à Mary, ce n'est pas possible, on t'a trompée... +L'homme gris n'est pas en prison. + +Et, à partir de ce moment, mistress Fanoche fut en proie à une véritable +panique. Néanmoins elle se conforma aux avis mystérieux renfermés dans +la iettre, elle ne la montra point à Mary et exigea même que celle-ci +s'allât coucher, son service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit +elle-même, elle demeura dans ce petit salon qui donnait sur le jardin +et dans lequel, un soir, Shoking et l'homme gris avaient pénétré si +brusquement. Là, anxieuse, tremblant au moindre bruit, elle attendit. La +soirée s'écoula; elle entendit sonner minuit à toutes les paroisses du +voisinage: puis deux heures du matin, puis trois et quatre. Le visiteur +mystérieux ne se présentait pas. Mistress Fanoche commençait à espérer +vaguement qu'on l'avait mystifiée. Mais, tout à coup la sonnette tinta. + +Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son sang affluer violemment +à son coeur. Un moment même elle crut qu'elle n'aurait pas la force de +bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle sortit de la maison +et traversa le jardin. Arrivée auprès de la grille, elle respira plus +librement. Elle avait reconnu une femme dans la personne qui sonnait. +Elle ouvrit la grille et une voix jeune et fraîche lui dit:--Vous êtes +bien mistress Fanoche? + +--Oui, dit-elle. + +--Je suis la personne que vous attendez, dit miss Ellen, car c'était +elle. Et la patricienne entra, ajoutant: Je suis la fille de lord +Palmure. + + + + +VII + + +Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit dans le petit salon +où elle était tout à l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commencé +à respirer en voyant une femme; elle se rassura presque entièrement en +entendant prononcer le nom de lord Palmure. Un lord qu'on avait ainsi +traité dans son jardin à elle, mistress Fanoche, et qui n'en avait pas +tiré vengeance, devait être un homme de moeurs douces et par conséquent +peu à craindre. Et puis, enfin, il n'était pas question de l'homme gris, +le personnage tant redouté. Cependant, lorsque miss Ellen eut relevé son +voile et que son oeil se fut arrêté sur mistress Fanoche, cette dernière +ne put s'empêcher de tressaillir. + +--Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le temps de vous faire un long +discours; et je vais vous expliquer en deux mots le motif et le but +de ma visite nocturne. Vous avez été nourrisseuse d'enfants? dit miss +Ellen. + +--J'ai tenu un pensionnat, répondit mistress Fanoche. + +--Vous aviez l'habitude de faire noyer les enfants... + +--Oh! quelle calomnie!... s'écria mistress Fanoche, qui devint tout à +coup livide. + +--C'est du moins ce qu'a déclaré un homme que la justice a sous la main +et qui se nomme Wilton. + +--Le misérable! + +Miss Ellen haussa légèrement les épaules.--Chère madame, dit-elle, je +vous l'ai dit, je n'ai pas le temps d'entrer avec vous dans de longs +détails; laissez-moi donc aller droit au but. Je viens vous donner à +choisir: ou Botany Bay, c'est-à-dire la transportation, si même vous +n'êtes condamnée à mort, ou l'impunité et quatre mille livres. Il est +bien entendu, vous le comprenez, que j'ai besoin de vous.--Mais, milady, +balbutia mistress Fanoche, de plus en plus dominée par l'accent hautain +de la jeune fille, et comme palpitante sous son regard, je vous jure... + +--Écoutez-moi donc, fit sèchement miss Ellen, vous allez voir que je +suis renseignée. Il y a quelques mois, un officier, revenant des Indes, +le major Waterley, vous écrivit pour vous réclamer un enfant qui vous +avait été confié. + +--Ah! s'écria mistress Fanoche. Voilà bien qui prouve que je suis +innocente de tout ce dont on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu +au major. Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui pensionnaire du +collège de Christ's Hospital. + +--Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet enfant vous l'aviez volé, +il se nommait Ralph; mon père a voulu le ravoir et il s'est adressé à la +vieille dame qui était votre associée. + +Mistress Fanoche courba la tête. Elle voyait que miss Ellen était plus +instruite qu'elle ne le supposait d'abord. + +Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'échappa, tomba aux mains d'une bande +de voleurs, fut envoyé à Cold bath field et condamné au moulin, puis +enlevé par un certain John Colden, qui a été condamné à mort.... Enfin, +une personne qu'on appelle l'homme gris vous l'a rendu, à la seule fin +que vous le présentassiez au major Waterley comme son fils. + +Le nom de l'homme gris avait fait pâlir mistress Fanoche.--Cet homme, +dit-elle, est tout puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai dû obéir, +sous peine de mort. + +--Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis son ennemie, moi. Et j'ai +engagé avec lui une lutte sans trêve ni merci. Elle disait cela avec un +calme hautain, le regard assuré, la tête rejetée en arrière, et mistress +Fanoche ne put s'empêcher d'éprouver pour elle une naïve admiration. + +--Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme gris! + +--Et je l'ai presque terrassé à cette heure, dit miss Ellen avec un +accent qui fit passer une conviction dans l'esprit de la nourrisseuse +d'enfants. J'avais besoin d'un instrument pour lui donner le coup de +grâce, ajouta miss Ellen. Cet instrument, c'est vous. + +La nourrisseuse se prit à trembler.--Oh! pas moi, madame, pas moi!... + +--Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage et en retira un papier +qu'elle mit sous les yeux de mistress Fanoche frémissante, tenez, +lisez...--Un ordre d'arrestation! exclama la nourrisseuse éperdue. + +--Signé du lord chief justice. + +--Mais, je suis perdue, mon Dieu! + +--C'est-à-dire que, je n'ai plus qu'à remettre cet ordre à deux +policemen et vous serez conduite à Newgate demain matin. Cependant, vous +n'irez pas en prison et vous toucherez une récompense de quatre mille +livres si vous me servez. + +--Mais, si je vous sers, milady, s'écria mistress Fanoche qui se voyait +dans un impasse terrible, l'homme gris me tuera. + +--Et si vous ne me servez pas, vous serez pendue. Wilton, à qui on a +promis sa grâce, s'il faisait des révélations, est prêt à donner le +chiffre de vos victimes. + +Mistress Fanoche commençait à s'arracher les cheveux et elle avait les +yeux pleins de larmes. Un moment elle songea à se ruer sur miss Ellen, +à appeler Mary l'Écossaise à son aide et à lui arracher l'ordre +d'arrestation. Mais c'eût été une violence inutile. Même en assassinant +miss Ellen elle n'eût pas détourné l'orage. + +--Au lieu de vous lamenter, dit encore miss Ellen, écoutez-moi +attentivement, et vous verrez que le danger que vous redoutez peut être +conjuré. Le jour où je me servirai de vous pour frapper l'homme gris, il +sera pendu et ne pourra plus se venger de vous. + +--Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il que je fasse? + +--Il faut que vous déclariez par un écrit adressé au lord chief justice +que l'enfant rendu au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est +Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le même qui a été condamné au +moulin. + +--Mais si j'écris cela, dit mistress Fanoche, je m'avoue coupable. + +--Sans doute, et il faut même que vous confessiez dans cet écrit que +vous avez confié le fils du major à Wilton, qui l'a noyé. + +--Et alors je suis perdue! dit encore mistress Fanoche. + +--Vous serez condamnée, mais la reine vous fera grâce. + +--Et qui me l'assure? + +--Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait un tel accent de +sincérité dans ce mot unique, que mistress Fanoche ajouta foi à cette +promesse. + + + + +VIII + + +Le jour naissait, comme il naît à Londres. C'est-à-dire que le +brouillard devenait rouge et transparent et que les arbres du jardin +apparaissaient peu à peu au travers. Miss Ellen dit à mistress +Fanoche:--Puisque vous avez toujours peur de l'homme gris, venez avec +moi, je vais vous mettre en lieu sûr. + +--Où me conduisez-vous donc? demanda la nourrisseuse. + +--Chez le révérend Peters Town, l'homme le plus puissant de Londres. + +--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit-elle. + +Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a parlé de l'archevêque de +Cantorbéry? Eh bien! le révérend Peters Town lui donne secrètement des +instructions. + +A la suite de son entretien avec miss Ellen, mistress Fanoche voyait +clairement une chose; c'est qu'elle était doublement perdue, si elle +n'obéissait pas aveuglément.--Soit, dit-elle, je suis prête à vous +suivre. + +Miss Ellen remit son manteau et en baissa le capuchon sur sa tête. +Mistress Fanoche jugea inutile de réveiller Mary l'Écossaise et de lui +apprendre son départ. Quelques minutes après, les deux femmes montaient +dans le cab que miss Ellen avait laissé à la porte.--Elgin Crescent! +dit-elle au cabman. + +Le révérend Peters Town attendait sans doute la visite de miss Ellen, +car à peine le cab fut-il arrêté à sa porte que cette porte s'ouvrit +et que le prêtre anglican vint à la rencontre des deux femmes.--Je vous +présente mistress Fanoche dont je vous ai parlé, dit miss Ellen. + +Le prêtre fit passer les deux femmes dans son cabinet et se prit à +regarder, curieusement, la nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui +fit un signe mystérieux que le révérend comprit, car il la fit passer +dans une pièce voisine laissant mistress Fanoche toute seule. + +--Eh bien, elle consent? + +--A tout. Avez-vous prévenu le lord chief justice? + +--Sans doute, puisque je vous ai envoyé l'ordre d'arrestation. Mais +il y a une difficulté que nous n'avions pas prévue, reprit le révérend. +Cette femme va faire sa déposition par écrit... + +Elle confirmera ensuite cette déposition de vive voix en présence d'un +magistrat de police et de deux secrétaires. + +--Je lui ai promis sa grâce. + +--Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les débats du procès, +s'il avait lieu, seraient publiés, et que la liberté de la presse nous +gênerait. + +--Mais le procès n'aura pas lieu. On la relâchera sous caution et elle +pourra quitter l'Angleterre. + +--Sa déposition n'en sera pas moins valable. + +--Sans doute. + +--Mais vous ignorez peut-être, miss Ellen, les règlements de Christ's +Hospital et les singuliers privilèges dont jouit ce collége, depuis le +roi Edouard VI son fondateur. + +--Vous allez voir que je n'ignore absolument rien, répondit miss Ellen +en souriant. Tout élève revêtu de la soutane bleue et portant les bas +jaunes, est inviolable. On ne pourrait l'arrêter que s'il commettait un +crime dans la rue. + +Il y a mieux; je suppose qu'on le désigne à un policeman auquel on dira: +Cet enfant est un condamné évadé de Bath square; le policeman ne voudra +pas le croire; mais, le crût-il, il vous répondra: Je ne puis pas mettre +la main sur un enfant revêtu de la soutane bleue. Enfin, j'admets, comme +dernière hypothèse, qu'un policeman intimidé ose passer outre et mettre +la main sur l'enfant, que celui-ci soit ramené en prison, reconduit au +moulin et reconnu par tous les gardiens de Bath square, le lord maire +protestera et, à la tête de ses aldermen, ira le réclamer. + +--Vous voyez donc bien, dit le révérend Peters Town, que tous nos +efforts échoueront contre cette loi qui protège les élèves de Christ's +Hospital. + +--Non, dit miss Ellen, car on arrêtera l'enfant dépouillé de son +costume. J'ai tout prévu. + +Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagné une femme qu'on appelle la +Sirène? Cette, femme a fasciné le major Waterley: dans huit jours, +cet homme n'aura plus qu'une pensée, qu'une volonté, qu'un but, être +l'esclave de la Sirène. Il ne se souviendra même plus qu'il a une femme. +D'ailleurs j'ai pris soin de me débarrasser provisoirement de mistress +Waterley. Elle n'est plus à Londres. + +--Qu'avez-vous donc fait pour cela? + +--Une chose bien simple: elle a reçu une heure après que son mari était +sorti pour aller au club, un télégramme qui l'appelait en toute hâte a +Glascow auprès de son père qui, disait la dépêche, avait fait une +chute de cheval. Elle a fait chercher le major partout; on ne l'a point +trouvé, car il était chez mistress Burton, et la pauvre femme a pris +le train de minuit. Elle arrivera demain soir chez son père, qu'elle +trouvera bien portant et nous avons trois jours devant nous, en +supposant même qu'elle revienne sur-le-champ. + +Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est aux genoux de la Sirène. + +Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, qui a oublié sa femme, +mais a un vague souvenir de celui qu'il croit son enfant, court à +Christ's Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain jeudi, jour +de congé. Le supérieur du collége laisse l'enfant sortir avec son père, +et celui-ci le conduit chez la Sirène. + +--Mais, dit le révérend, la difficulté, l'impossibilité même dont je +vous parle existe toujours. L'enfant est revêtu de son costume, et vous +savez que lorsqu'un père obtient l'admission de son fils à Christ's +Hospital, il prend l'engagement de le laisser sous ce vêtement jusqu'au +jour où il a terminé son éducation. + +--Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le major ne violera pas +cet engagement. Mais la Sirène le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un +narghilé, on se débarrassera du major quand on voudra. On déshabillera +l'enfant. La Sirène se charge de lui mettre un joli petit habit bleu ou +vert, avec des boutons de métal, ce qui ne peut manquer de l'enchanter. + +--Et, alors la police arrivera. + +--Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, c'est la vôtre. + +--Mais enfin dit encore le révérend, vous savez que les arrestations +dans les maisons sont très difficiles. + +--Aussi arrêtera-t-on l'enfant dans la rue. A Hyde-Park, par exemple, où +la Sirène le conduira à la promenade. + +Et, comme il regardait miss Ellen avec une sorte d'admiration, on +entendit retentir un coup de sonnette. En même temps le clergyman qui +servait de secrétaire au révérend entra.--Voici le magistrat de police +et ses secrétaires, dit-il. Le révérend repassa dans son cabinet, où +mistress Fanoche attendait, livrée à mille angoisses.--Madame, lui +dit-il, l'heure est venue pour vous de faire votre confession pleine +et entière. La porte s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors +mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur perler à son front, +et sa vue se troubla, et il lui sembla qu'elle entrevoyait, à travers un +brouillard, se dresser la potence devant Newgate et Calcraff la regarder +et lui crier: C'est à ton tour maintenant! + + + + +IX + + +Pénétrons à présent chez la Sirène. La Phryné pour qui on se brûle +si gentiment la cervelle, la fauve enchanteresse aux yeux de basilic +possède une charmante maison dans Portland Place. C'est sir Arthur L..., +le malheureux gentleman dont elle repoussait l'amour, et qui s'est tué +de désespoir, qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il avait préparé +la maison pour elle; il avait appelé à son aide des architectes, des +peintres et des sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante +demeure. Il avait peuplé le jardin de statues, entassé dans l'intérieur +de la maison des curiosités et des objets d'art; il en avait fait, en un +mot, un temple pour son idole. Mais l'idole refusait de l'habiter, +lui vivant. Alors sir Arthur fit son testament et se tua. Le testament +léguait la maison à la Sirène, et la Sirène en prit possession sans +remords. C'est là qu'à dix heures du matin, la courtisane, appuyée à +une fenêtre de son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air et +se réchauffe à un pâle rayon de soleil qui a fini par triompher du +brouillard. De temps en temps, elle se retourne et jette un regard sur +un homme endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major Waterley. Il +dort, les vêtements en désordre, la barbe défrisée, les cheveux emmêlés. +Il dort d'un sommeil lourd et profond, résultat d'une double ivresse, +celle du vin et de l'opium. + +Dans un coin du boudoir est encore une table chargée des débris d'un +souper. A terre, auprès du dormeur, gît sur le tapis le tuyau d'un +narghilé. Le major a le front livide, les lèvres pendantes, et ses +membres affaissés et ballants semblent attester que toute énergie a +disparu de ce corps robuste et bien constitué. La Sirène le regarde de +temps en temps; puis elle se remet à la fenêtre, et son oeil se dirige +au delà du jardin, dont on aperçoit la grille entre deux arbres verts. +Elle paraît attendre quelqu'un. En effet, bientôt une voiture s'arrête +devant la grille.--Enfin, murmure la Sirène, elle le verra endormi et +verra si j'ai tenu ma parole. + +Une femme descend de cette voiture; elle est voilée, et il est +impossible de voir son visage; mais sa démarche trahit la jeunesse, +et peut-être que l'homme gris, s'il était là, aurait, du premier coup +d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est miss Ellen, en effet, qui +revient de chez le révérend Peters Town où tout s'est passé selon ses +désirs. Mistress Fanoche, moitié par peur, moitié par cupidité, car on a +payé sa trahison quatre mille livres, soit cent mille francs en monnaie +française: mistress Fanoche a déposé devant le magistrat de police +qu'elle avait confié le véritable enfant du major Waterley et de miss +Émily à un homme du nom de Wilton, qui a dû le jeter dans la Tamise, +au-dessous du pont de Londres. Mistress Fanoche a avoué, en outre, +qu'elle avait présenté au major le petit Irlandais condamné au +moulin, et le magistrat a rédigé de tout cela un procès-verbal que la +nourrisseuse a signé. Enfin, mistress Fanoche a été admise à fournir +une caution de mille livres que miss Ellen a payée pour elle; et grâce +à cette caution, elle a pu demeurer chez le révérend, où elle sera à +l'abri des représailles de l'homme gris. + +Miss Ellen est ardente pour la vengeance. Avant de frapper l'homme gris, +avant de le faire tomber dans un piége qu'elle a savamment combiné, +miss Ellen veut ruiner toutes ses espérances; avant de l'envoyer à +l'échafaud, elle veut qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui +est l'espoir de l'Irlande catholique et opprimée. A peine le +magistrat s'était-il retiré, qu'elle a mis le révérend Peters Town en +campagne.--Il faut que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sûr, +investi de toute la confiance du chef de la police. Il ne faut pas +confier le soin de cette arrestation à un policeman vulgaire. Et le +révérend est parti pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait à +Portland place, s'assurer que le major Waterley était aux mains de la +Sirène et que celle-ci avait suivi ses instructions à la lettre. + +Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et à la vue du major endormi, +elle éprouve une vive satisfaction. Son voile est tombé: elle apparaît +à la Sirène dans toute sa beauté resplendissante et hautaine. La Sirène, +qui courbe les hommes sous son regard, baisse les siens devant miss +Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave en présence de la +belle patricienne. Miss Ellen s'asseoit, la Sirène demeure debout. + +--Que s'est-il passé? demande miss Ellen. + +--Je l'ai amené ici à quatre heures du matin. Le major était déjà à +demi-fou; il me jurait qu'il me suivrait au bout du monde. Nous avons +soupé; il a bu comme un lord d'Écosse. Il paraissait ne plus se souvenir +de rien. Cependant, comme le jour paraissait, il a eu un moment de +lucidité. + +--Oh! mon Dieu! s'est-il écrié, que doit penser mistress Waterley! + +Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre que vous aviez envoyée, lui +disant que cette lettre était allée le chercher au club, et que du club +on l'avait envoyée ici. Cette lettre était de mistress Waterley, qui +désespérant de voir rentrer son mari, était partie en lui annonçant +qu'elle allait assister aux derniers moments de son père. Cette lettre a +paru l'éveiller un moment et le tirer de la torpeur où l'ivresse +l'avait plongé. Je lui ai pris alors les deux mains et je lui ai +dit:--Donnez-moi une heure encore; puisque votre femme est partie, que +craignez-vous? + +Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en même temps, j'ai appelé +Lucy, ma femme de chambre. Lucy est venue, apportant une pipe chargée +d'opium. Peut-être eût-il fini par triompher de mes séductions. Mais à +la vue de la pipe, sa passion sauvage s'est réveillée ardente.--Vous le +voyez, ajouta la Sirène, vous le voyez, milady, maintenant il dort. + +--Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'éveiller dans une heure ou deux, +en lui imbibant les tempes et les narines avec cette eau. Et miss Ellen +présenta à la Sirène un flacon à fermoir doré--Il s'éveillera encore +abruti, mais pas assez pour ne pas comprendre ce que vous lui direz. + +--Et que lui dirais-je? demanda la Sirène: + +--Écoutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours avec l'autorité du +maître qui dicte ses ordres à l'esclave. + + + + +X + + +Peut-être s'étonnera-t-on que la Sirène, qui avait vu des hommes du +grand monde se rouler à ses pieds en se tordant les mains de désespoir, +pour qui d'autres étaient morts, qui n'avait qu'à se montrer à Hyde-Park +pour y faire sensation et presque émeute parmi la jeunesse dorée de +Londres, fût si humble et si soumise en présence de miss Ellen? C'est +que cette femme était esclave au milieu de la libre Angleterre. Esclave +d'un passé nébuleux que tout le monde ignorait et que deux personnes +connaissaient: le révérend Peters Town et miss Ellen. Un jour, miss +Ellen avait eu besoin pour ses projets ténébreux d'une femme assez belle +pour tourner la tête à un homme, assez criminelle pour qu'on osât lui +demander tout, assez docile pour qu'on fût sûr de son obéissance. Le +révérend Peters Town avait découvert la Sirène. Les prêtres anglicans +sont bien autrement forts que qui que ce soit pour sonder la vie privée, +s'emparer des consciences et exercer une police mystérieuse. Le clergé +de Londres traque ces pauvres créatures qui se sont réfugiées dans +l'amour comme dans une profession. De temps en temps, il obtient de +la police qu'elle fasse une rafle, à trois heures du matin, sous les +arcades de Régent street. Et quand une créature est assez haut placée +par ses relations, pour échapper à l'action directe de la police, on se +livre à de secrètes investigations sur son passé. + +Or la Sirène, à quinze ans, avait commis plusieurs vols. Elle se nommait +alors Anna Betlam, et elle était juive de naissance. Condamnée à dix ans +de réclusion, elle était parvenue à s'échapper, à quitter l'Angleterre +et à se réfugier en France d'abord, puis en Italie. Sa beauté lui avait +fait, en quelques années, une véritable opulence. Sûre d'être oubliée, +elle avait osé revenir à Londres, et, depuis un an, elle voyait tous +les dandies à ses pieds, lorsque le révérend Peters Town avait fini par +découvrir son identité. Il allait sans doute la signaler à la police, au +moment où miss Ellen était intervenue.--Voici la femme dont nous avons +besoin, avait-elle dit. + +Le soir même, voilée, gardant le plus strict incognito, elle s'était +présentée chez la Sirène et l'avait saluée de son vrai nom d'Anna +Betlam. La Sirène avait pâli et balbutié. Alors miss Ellen lui avait +dit:--Il s'agit pour vous de retourner en prison ou de me servir. Je ne +vous demanderai rien qui sorte de vos habitudes et vous serez royalement +payée. Et la Sirène, moins pour l'amour de l'argent, que par terreur, +était devenue l'esclave docile de miss Ellen. + +--Écoutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous savez le rôle que vous devez +jouer quand l'enfant sera ici? Hier encore, en sachant à quel degré +de fascination serait parvenu le major, je n'avais pas fixé le jour. +Aujourd'hui, je sais qu'il est temps d'agir. Quand le major s'éveillera, +il est probable que deux souvenirs lui reviendront aussitôt. Il pensera +à sa famille, d'abord. + +--Et à son enfant, ensuite? + +--Justement. Vous enverrez un valet de pied à l'hôtel où il loge et le +valet de pied rapportera une fausse dépêche de miss Emily, que voici. +Miss Ellen remit la dépêche à la Sirène. Elle était enfermée dans une +enveloppe non scellée et ainsi conçue: + +«Cher ami, arrivée à Glascow. Mon père hors de danger. Je reste trois ou +quatre jours avec lui. Dans cinq, je serai à Londres.» + +Quand la Sirène eut pris connaissance de cette dépêche, miss Ellen lui +dit:--Le major rassuré sur sa femme ne demandera pas mieux que de passer +à vos pieds les quatre jours de liberté qu'on lui annonce. Mais il +se souviendra que c'est aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller +chercher celui qu'il croit son fils à Christ's Hospital et de l'emmener +à la promenade. Vous lui direz alors:--Allez, mon ami, je serai +bien-heureuse de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour +l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez compris, n'est-ce pas? + +--Oui, dit la Sirène. + +--L'enfant déjeunera ici; vous aurez soin que le major boive de ce +vin de Porto que je vous ai envoyé et auquel est mêlé un puissant +narcotique. Il s'endormira. Alors vous montrerez à l'enfant les beaux +habits que je vais vous faire apporter et vous les lui ferez revêtir; il +ne demandera pas mieux, car cette affreuse soutane le gêne horriblement. + +--Et à quelle heure irai-je à Hyde-Park? + +--A trois heures. Vous entrerez par la porte de Pall-Mall, à pied, +en donnant la main à l'enfant. Vous irez vous promener au bord de la +Serpentine. Je passerai à cheval et je vous ferai un petit signe qui +voudra dire que les policemen sont là. Ces dernières instructions +données, miss Ellen quitta la Sirène, et ayant abaissé de nouveau son +voile épais sur son visage, elle remonta en voiture. Cette fois, elle +rentra chez elle. + +Lord Palmure, qui était demeuré au club jusqu'au jour, s'était mis +au lit en rentrant, avec la persuasion que sa fille dormait depuis +longtemps. En revanche, miss Ellen trouva un homme qui l'attendait dans +l'antichambre de son appartement. C'était un homme d'apparence robuste +bien qu'il eût des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues, et il +était enveloppé dans un manteau qui lui descendait jusqu'aux pieds. Il +présenta une lettre à miss Ellen; elle était du révérend Peters Town. + +«Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on m'a donné à Scotland yard +comme habile et résolu, il arrêtera l'enfant, sans esclandre, et fera la +chose si lestement qu'il est probable que personne n'y fera attention. +Cependant, comme il est probable aussi que les Irlandais surveillent +celui qu'ils considèrent comme leur chef dans l'avenir, il faut prévoir +quelque résistance. L'agent Barnel que je vous envoie sera fortement +escorté.» + +Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage. Son apparence +lui plut; et il lui sembla qu'elle avait devant elle un homme calme et +résolu.--Vous savez, qu'il y a une prime de mille livres pour vous? lui +dit-elle. + +L'agent s'inclina.--Mais, dit-il, je ne connais pas l'enfant. + +--Soyez à trois heures à la porte de Pall-Mall, à Hyde-Park, je vous le +montrerai. + +L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss Ellen jusqu'à terre. + + + + +XI + + +Ce même jour-là, bien avant que le soleil parût, et que le brouillard +eût acquis cette transparence qui est le véritable jour de Londres, +une lumière brillait dans les combles de Christ's Hospital, tremblotant +derrière les rideaux d'une petite fenêtre mansardée. Cette fenêtre était +celle d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune femme. C'était +une des lingères du collège. De temps en temps elle interrompait son +travail pour s'approcher de la fenêtre, soulever un peu le rideau et +regarder dans la rue. Elle n'attendait cependant personne du dehors, +et l'accès de Christ's Hospital n'est pas facile aux étrangers. Non, ce +dont elle voulait se rendre compte, c'était de l'heure matinale, par les +insensibles progrès de l'aube blanchissant peu à peu la brume noirâtre +qui estompait la cime des toits voisins. Elle attendait sept heures avec +impatience. Pourquoi? Enfin, sept heures sonnèrent. Au même instant une +cloche se fit entendre. + +Cette cloche sonnait le réveil des élèves de Christ's Hospital. Nous +l'avons dit déjà, Londres n'est pas une ville matinale; on s'y couche +tard et on s'y lève plus tard encore. En France, les lycées sont sur +pied à cinq heures en été, à six heures, au plus tard, en hiver. +En Angleterre, les classes ne commencent guère avant huit heures. +Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi la lingère attendait ce moment +du lever avec tant d'impatience, il suffira de rappeler que le major +Waterley, se rendant pour la première fois chez lord Wilmot, ce +personnage excentrique, au dire de mistress Fanoche, qui voulait adopter +son fils, avait vu auprès de Ralph une femme qu'on lui avait donné comme +sa nourrice. Et quand on se rappellera encore que l'homme gris avait su +faire admettre Jenny l'Irlandaise comme lingère à Christ's Hospital, on +devinera que c'était elle qui travaillait, bien avant le jour, dans sa +chambrette. Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que la cloche +du réveil avait retenti lorsqu'on frappa doucement à la porte. Jenny +courut ouvrir. Ralph entra et se jeta à son cou. L'enfant était devenu +plus sérieux encore, depuis qu'il portait la soutane bleue et les bas +jaunes. + +--Ah! mère, dit-il, cela m'a paru bien long depuis hier. + +--Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un geste d'effroi. Tu sais +bien ce que je t'ai dit, mon enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous +serions perdus si on savait la vérité. + +--On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? dit Ralph, avec un accent +d'effroi. + +--Hélas! oui, mon enfant; c'est déjà beaucoup qu'on te permette de venir +m'embrasser tous les matins. Mon bien-aimé, dit Jenny qui avait pris +l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fête et congé pour toi, +sais-tu? + +--Oui, mère, et ce monsieur qu'il faut que j'appelle mon père, va venir +me chercher pour me conduire à la promenade. Il est bien bon pour moi, +du reste. Et la dame, celle que je ne peux pas arriver à appeler maman? +Oh! elle me couvre de larmes... Mais alors, je pense à toi et j'ai envie +de pleurer. + +--Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; il faut t'efforcer +de l'aimer, mon cher petit. Tiens, songe à une chose, aujourd'hui. C'est +que tu me verras deux fois. + +--Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant dans ses deux mains. +Comment cela, maman? + +--Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur de la maison sait que je +suis catholique, et j'ai la permission d'aller à la messe à Saint-Gilles +deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te chercher, monsieur +Waterley? + +--Habituellement, c'est à dix heures. + +--Eh bien! dit Jenny, j'irai à la messe auparavant; puis, au lieu de +rentrer tout de suite, j'attendrai dans la rue, à la porte du collège, +et quant tu sortiras, je te verrai..--Quel bonheur! répéta l'enfant. + +Un nouveau coup de cloche se fit entendre alors. Ce coup de cloche +annonçait que les élèves quittaient le dortoir pour se rendre dans les +cours.--Déjà! fit l'Irlandaise avec tristesse. + +--Adieu, mère, au revoir, ma petite mère chérie, fit Ralph, qui se +suspendit au cou de l'Irlandaise.--A bientôt, dit-elle d'une voix émue. +Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples. + +Une heure après, Jenny l'Irlandaise, vêtue proprement et simplement, +comme une femme d'humble condition, entrait à Saint-Gilles. Un homme +assistait à l'office divin, tout auprès de la porte, et tourna la +tête en voyant entrer Jenny. C'était le vieux sacristain de l'église +Saint-Georges, que son curé avait envoyé porter une lettre à l'abbé +Samuel, et c'était précisément l'abbé Samuel qui disait la messe. Le +vieillard s'approcha de Jenny et lui dit: + +--L'abbé Samuel m'a placé ici en me recommandant de guetter votre +arrivée.--Il veut absolument vous voir. + +Une vague inquiétude s'empara de l'esprit de Jenny. Elle songea à son +fils. Que pouvait lui vouloir l'abbé Samuel? L'office divin achevé, elle +se dirigea en toute hâte vers la sacristie. Alors le prêtre qui venait +de quitter ses habits sacerdotaux accourut à sa rencontre et lui +dit:--Mon enfant, un nouveau danger menace votre fils. On veut l'enlever +de Christ's Hospital, ajouta l'abbé Samuel. La mère pâlit et joignit les +mains. + +--J'ai reçu hier soir un billet de l'homme gris. Le voilà... Et l'abbé +Samuel tira de sa poche un papier qu'il tendit à la jeune femme toute +tremblante. + + + + +XII + + +Le billet écrit par l'homme gris à l'abbé Samuel, était daté de la +veille et ainsi conçu: «Un nouveau péril, menace l'enfant. Quel-est-il? +Je l'ignore, mais je le saurai bientôt. On veut l'enlever de Christ's +Hospital. Plus que jamais il faut veiller. Si vous voyez sa mère, +dites-lui qu'elle se tienne sur ses gardes.» + +--O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre mère, que va-t-il donc nous +arriver encore? + +--Ma fille, répondit l'abbé Samuel, ne craignez rien. Dieu nous +protégea. Seulement, veillez, retournez au plus vite à Christ's Hospital +et ne perdez pas votre fils de vue. + +--Mais, mon père, dit Jenny, c'est aujourd'hui qu'il sort? N'est-ce +pas jeudi? Celui qui croit être son père, va venir le chercher comme à +l'ordinaire, pour le conduire à la promenade. + +--Eh bien! dit l'abbé Samuel, tachez de le voir avant qu'il ne sorte. +Et recommandez-lui bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas jaunes, +sous aucun prétexte: tant qu'il portera ce costume, il ne peut rien lui +arriver de fâcheux, et il est inviolable. + +Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se demandait comment elle +pourrait voir son fils, avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait +pas dans rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre moyen, elle se +résigna à attendre à la porte, au lieu d'entrer. Il y avait en face +de la grille de Christ's Hospital un _pastry cook_, c'est-à-dire un +pâtissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches sur le comptoir, +demanda un verre de gin étendu d'eau, et se mit à manger, non pour, +apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester dans la boutique, +afin de voir dans la rue sans être vue. Elle attendit longtemps, deux +heures peut-être. Enfin un gentleman se montra dans la rue et descendit +d'un cab qui s'arrêta, devant la grille du collége. Ce gentleman était +le major Waterley, et Jenny le reconnut aussitôt. Alors elle jeta six +pence sur le comptoir du pâtissier et sortit; puis elle aborda le major +au moment où celui-ci s'apprêtait à sonner. Du moment où le gentleman ne +renvoyait point le cab, il fallait, si Jenny voulait parler à son fils, +qu'elle s'adressât au major. Le major Waterley avait le visage pâle, les +yeux mornes, la lèvre pendante, comme un fumeur d'opium au réveil. + +Tout s'était passé comme l'avait ordonné et prévu miss Ellen. En sortant +de ce sommeil léthargique et abruti qui suit l'ivresse du hatchis, le +major avait vu la Sirène auprès de lui. D'abord, il ne s'était souvenu +de rien et avait demandé où il était. Puis, tout à coup, jetant un cri, +il avait prononcé le nom de miss Emily. Alors la Sirène avait mis sous +ses yeux la fausse épitre. Miss Emily n'était plus à Londres; elle était +à Glascow, c'est-à-dire à plus de cent lieues et pendant quatre jours, +le major serait libre et la Sirène lui apparut si belle, qu'il ne se +souvint même pas de l'écolier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il +n'en parlait pas, la Sirène lui dit:--Vous oubliez donc ce que vous avez +à faire aujourd'hui, mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le +chercher pour le conduire à Hyde-Park. + +--C'est donc aujourd'hui jeudi?--Je ne m'en souvenais plus, dit-il. + +--Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux le voir. Du moment où il +est votre fils, je l'aime. + +Et le major frissonna de volupté à ces paroles; il rassembla ce qui +lui restait d'énergie et de raison, et il prit le chemin de Christ's +Hospital. En route, il se répétait machinalement, et comme un véritable +maniaque, les derniers mots de la Sirène:--Je vous attends tous les deux +pour déjeuner. Toute sa raison, toute sa lucidité d'esprit s'étaient +réfugiées et concentrées dans cette idée qu'il allait déjeuner avec +_elle_. Aussi, quand Jenny l'Irlandaise se montra et le salua, la +regarda-t-il avec étonnement. Il ne la reconnaissait pas. + +--Qui êtes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous? + +--Je suis la nourrice de votre fils, et je veux voir mon cher enfant, +dit-elle avec émotion. + +--Eh bien! vous le verrez quand je sortirai. + +Et il rentra, laissant Jenny à la porte. Un horrible pressentiment +s'était emparé de la pauvre mère. Elle avait vu le major plusieurs fois +déjà, il lui avait paru un homme doux et intelligent. Maintenant elle +revoyait un homme abruti et brutal. Cette métamorphose n'était-elle pas +l'oeuvre de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph? Le coeur de la mère +avait deviné une partie de la vérité. Une demi-heure s'écoula encore. +Enfin la grille se rouvrit et le major reparut, tenant Ralph par la +main. L'enfant aperçut sa mère, eut un cri de joie et se jeta dans ses +bras. Le major regardait d'un oeil stupide. + +Mais Jenny ne perdit pas un temps précieux. Elle approcha ses lèvres de +l'oreille de l'enfant et lui dit:--Promets-moi bien de faire ce que je +te dirai. Sous aucun prétexte, mon bien-aimé, dit-elle encore dans ce +patois irlandais qui était comme la langue maternelle de l'enfant, sous +aucun prétexte, ne quitte le vêtement que tu portes. Me le promets-tu? + +--Oui, mère. + +--Allons, adieu, bonne femme, dit le major. Et il repoussa Jenny et fit +monter l'enfant dans le cab. La pauvre mère demeura là un moment, +les yeux pleins de larmes, regardant le cab s'éloigner. Et comme il +disparaissait au coin de la rue, et qu'elle s'apprêtait à rentrer dans +Christ's Hospital, un nègre vint à passer.--Jenny? dit-il. L'Irlandaise +se retourna et lui dit:--Vous me connaissez?--Oui. Je suis Shoking, +suis-moi et ne crains rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui +prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entraîna la mère de Ralph loin de +Christ's Hospital. + + + + +XIII + + +Cependant le major emmenait Ralph. Le petit Irlandais, qui avait déjà le +caractère d'un homme, se rappelait la recommandation de sa mère, et bien +qu'il n'en put comprendre le motif, il était bien résolu à obéir. Le +major ne s'aperçut pas, tant il était absorbé lui-même, du silence +que gardait l'enfant ordinairement assez causeur. A Londres, où les +distances sont énormes, il n'y a qu'une rapide course de cab de Christ's +Hospital dans Newgate street, à Portland place. Ce fut l'affaire de +vingt minutes. En voyant le cab s'arrêter devant la grille du jardin +de la Sirène, l'enfant ne se reconnut pas, et il en témoigna tout son +étonnement,--Pourquoi sommes-nous ici? dit-il. + +Cette question arracha le major à l'atonie dans laquelle il était +retombé.--Mon ami, répondit-il, ta mère est absente, elle est en voyage +et je te mène chez une dame de mes parentes. L'enfant ne souffla mot et +suivit docilement le major. Il suffisait qu'on lui parlât de miss Émily +pour qu'il songeât à sa véritable mère et devint tout triste. La Sirène +se promenait dans le jardin, attendant avec impatience. Quand elle vit +paraître le major, tenant l'enfant par la main, elle s'empressa de venir +à leur rencontre.--Oh! qu'il est mignon et joli! dit-elle. + +Et elle le prit dans ses bras et le couvrit de caresses. Il y a des +rapprochements bizarres, des affinités inexplicables, des sympathies qui +naissent à première vue et nous font aimer, sur-le-champ, des gens que +nous voyons pour la première fois. Ralph, qui savait bien que miss Émily +n'était point sa mère, en dépit des caresses qu'elle lui prodiguait, ne +s'était jamais senti attiré vers elle. Elle lui apparaissait même comme +coupable d'usurpation, et il y avait chez lui un sentiment de jalousie, +qui tenait de l'amant plutôt que du fils. Ralph avait une adoration, sa +mère. Il avait donc éprouvé une aversion instinctive pour celle qui en +prenait le titre. Cette aversion n'existait pas chez lui pour le major +et la raison en était bien simple encore: il n'avait point connu son +vrai père. Eh bien! chose étrange! il éprouva une sympathie mystérieuse +et subite pour la Sirène. Les cheveux noirs, le teint mat et blanc, +les dents éblouissantes de la pécheresse, lui donnaient comme une vague +ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait +les hommes, était non moins habile à séduire les enfants. Ralph se +laissa embrasser et il dit naïvement à la Sirène:--Oh! vous êtes bien +belle, madame. + +--M'aimes-tu déjà? fit-elle. + +--Oui, madame. + +Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait +avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze +heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut +ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la +table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons +taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des +corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et +jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des une vague ressemblance avec +Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, était +non moins habile à séduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il +dit naïvement à la Sirène:--Oh! vous êtes bien belle, madame. + +--M'aimes-tu déjà? fit-elle. + +--Oui, madame. + +Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait +avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze +heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut +ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la +table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons +taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des +corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis +et jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des plats d'argent et +répandaient des parfums acres et pénétrants. Le major, qui sortait à +peine d'une première ivresse, fut bientôt retombé dans une seconde. Les +vins étaient capiteux et lui montaient à la tête, comme le sourire de la +Sirène et les dernières fumées du hatchich. Quant à l'enfant, la Sirène +lui versait du bordeau qu'elle additionnait d'eau. C'était là encore +une recommandation de miss Ellen qui avait pensé que, si l'enfant se +laissait dépouiller de bonne grâce de son costume, il était inutile de +le griser. + +Avant la fin du repas, le major s'endormit. L'abrutissement avait repris +tout son empire. Depuis qu'il était à Christ' Hospital, Ralph, qui +sortait tous les huit jours, avait pris goût à ces promenades que ses +prétendus parents lui faisaient faire en voiture dans Hyde Park et dans +Zoological Gardens. De secrets instincts aristocratiques et dominateurs +se développaient en lui, à la vue de ces beaux équipages, de ces +fringants cavaliers qui emplissent les jardins publics, par les belles +après midi. Aussi, en voyant le major fermer les yeux, le pauvre enfant +dit-il d'une voix désolée:--Je n'irai donc pas à Hyde Park aujourd'hui? + +--Je t'y mènerai, moi, mon petit ami, lui dit la Sirène. + +--Vous, madame? + +--Oui, mon enfant. Tiens, regarde par la croisée, vois-tu la voiture +toute prête? En effet, Ralph, qui était néanmoins un peu étourdi, +s'était approché de la croisée, et il put voir dans la cour un joli +landeau découvert, attelé de deux magnifiques chevaux qu'un cocher +poudré et vêtu d'une livrée bleue et blanche à gros boutons d'or, tenait +en mains.--Oh! la belle voiture! dit-il naïvement. La Sirène sonna. Une +femme de chambre presqu'aussi jolie qu'elle, entra alors et vint étaler +sur un canapé, entre les deux croisées, un petit chapeau gris à plumes +de coq de bruyères, un pantalon bouffant et serré au genou couleur +bleu de ciel et une charmante veste de velours cerise à brandebourgs +noirs.--Qu'est-ce que cela, madame? dit l'enfant en regardant ces +objets. + +--Mon petit ami, répondit la Sirène, c'est pour toi. Je veux que tu +sois, à Hyde Park, le plus joli et le plus mignon des jeunes gentlemen +qui jouent à la balle au bord de la Serpentine. N'est-ce pas que ces +habits-là sont plus beaux que cette vilaine souquenille qui te fait +ressembler à un enfant de choeur?--Oh oui, madame, dit Ralph avec un +soupir, mais je ne veux pas quitter ma soutane. Maman me l'a défendu. + +--Mais ta maman est en voyage, elle ne le saura pas. + +--Oh! ce n'est pas de celle-là que je parle... De... ma nourrice... +celle que j'appelle maman aussi. + +--Alors tu ne veux pas? + +--Non, madame. + +Et Ralph eut un accent de volonté dont la Sirène comprit qu'elle ne +triompherait pas par la persuasion--Allons, pensa-t-elle, il faut user +des moyens énergiques de miss Ellen. Elle fit un signe, et la camérière +emporta le charmant costume. En même temps, elle versa au petit +Irlandais deux doigts de ce vin jaune que l'enfant couvait du regard +depuis qu'il était à table et dont il n'avait pas osé demander +jusque-là. + + + + +XIV + + +L'enfant avait bu sans défiance, et il continua à babiller avec la +Sirène, qui avait pris sur lui un mystérieux ascendant. Cependant, au +bout de quelques minutes, un singulier phénomène se produisit: l'enfant +n'éprouva ni lourdeur, ni somnolence, ni aucun des effets ordinaires qui +résultent de l'absorption d'une liqueur falsifiée; mais il fut pris d'un +redoublement de gaieté, et, voyant le major endormi, il se mit à rire +aux larmes. Les rapports continuels des Anglais avec les Indes leur ont +livré plus d'un secret. Dans l'Inde, il y a des végétaux dont le suc +amène une folie momentanée et fait perdre le souvenir. C'était une +substance de ce genre que miss Ellen avait mélangée au vin de Xérès dont +l'enfant venait de boire un demi-verre. Ralph perdit presque subitement +la mémoire. Il demanda, en montrant le major, quel était ce monsieur. +Puis, s'étant regardé dans une glace, il trouva que sa soutane était +fort laide. Alors la Sirène lui dit: + +--Mais tu ne veux donc pas la quitter? + +--Oh! si, fit-il, c'est trop laid. + +--Mais ne m'as-tu pas dit que ta mère ne voulait pas? + +--Ma mère? fit-il encore comme cherchant à retenir un souvenir fugitif: +Puis regardant la Sirène:--Mais c'est toi, ma mère, dit-il. Et il lui +sauta au cou. + +Dès lors, la Sirène fut maîtresse de la situation. Elle sonna de +nouveau, et la femme de chambre reparut avec les beaux vêtements. Ralph +tomba devant eux en extase. En un tour de main, les deux femmes le +dépouillèrent de sa soutane bleue et de ses bas jaunes; puis elles lui +ajustèrent les jolis habits envoyés par miss Ellen.--Viens, dit alors la +Sirène en le prenant par la main; nous allons nous promener. + +Quelques secondes après, il était sur les coussins de soie du landau, +auprès de la Sirène, et le fringant équipage, descendant Hay Market, +entrait dans Pall-Mall et se dirigeait vers cette porte de Hyde Park +auprès de laquelle miss Ellen avait donné rendez-vous à l'agent de +police en cheveux blancs, qui devait s'emparer de Ralph, et le conduire +en prison. Cet homme était son poste et miss Ellen aussi. La belle +patricienne montait un cheval bai brun qui caracolait à l'entrée du parc +et qu'elle maniait avec une adresse et une grâce parfaites. L'agent, +vêtu en gentleman, était à pied, auprès de la grille, à dix pas de miss +Ellen qui allait et venait, s'éloignait au galop, revenait ensuite, +faisait volter sa monture et ne perdait pas de vue un seul instant +la porte par où devait arriver la Sirène. Chaque fois qu'une voiture +entrait et qu'il y avait un enfant dans cette voiture, l'agent regardait +miss Ellen d'un air qui voulait dire:--N'est-ce point cela? + +--Non, répondait miss Ellen d'un léger signe de tête. Enfin la voiture +de la Sirène parut. Miss Ellen sourit à la courtisane, et le landau +entra dans Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha de l'agent.--Les +voilà, dit-elle. + +--Bien, dit celui-ci. Nos hommes sont disséminés un peu partout, mais je +vais les rallier. + +--Je ne crois pas que vous éprouviez de la résistance, lui dit +miss Ellen. L'enfant a dû boire une certaine liqueur qui lui ôte +momentanément la mémoire. + +--Et quant aux Irlandais, dit à son tour l'agent, je crois qu'ils ne se +doutent de rien, et qu'il n'y en a aucun dans le parc. + +Quelques minutes après, la Sirène se promenait au bord de la Serpentine, +tenant par la main Ralph, qui continuait à l'appeler maman. Une +demi-douzaine de gentlemen à pied suivaient à distance. Miss Ellen, un +peu plus loin, observait du coin de l'oeil ce qui allait se passer. +Tout à coup, à un endroit où la rivière faisait un coude assez brusque, +l'agent de police aux cheveux blancs s'approcha de la Sirène. Celle-ci +s'arrêta: + +--Que me voulez-vous? dit-elle. + +--Je suis, dit-il tout bas, celui que vous attendez. Suivez-moi, je vais +monter avec vous dans votre voiture pour sortir du parc. Il est +inutile d'attirer l'attention. Le landau de la Sirène suivait à quelque +distance. Elle ne se fit pas prier. Sur un signe d'elle, le cocher +s'arrêta. Alors l'homme aux cheveux blancs lui offrit la main, et la +Sirène monta en voiture la première. Puis il y monta lui-même et dit +au cocher:--Trafalgar square. Le landau sortit d'Hyde Park. Miss Ellen, +toujours: à distance, en sortit pareillement et elle se mit à longer +Pall-Mall que le landau traversait rapidement. Au milieu de Trafalgar +square, au pied même de la statue de Charles Ier, un fiacre attendait. +Sur l'ordre de l'agent, le landau s'en approcha. Alors miss Ellen, qui +s'était arrêtée à une centaine de pas, put voir l'agent de police aux +cheveux blancs descendre du landau, prendre l'enfant dans ses bras, +le jeter vivement dans le fiacre, se placer auprès de lui, fermer la +portière et crier au cabman:--Bath square! + +_Bath square_, nous l'avons déjà dit, est l'abréviation de _Cold Bath +field_ la prison où tourne le terrible moulin. Le fiacre s'éloigna +rapidement et la Sirène donna à son cocher l'ordre de retourner à Hyde +Park. Alors miss Ellen s'approcha du landau en caracolant et dit à la +pécheresse:--C'est bien, vous pouvez être tranquille désormais, vous +recevrez la prime que je vous ai promise. Et elle s'éloigna, murmurant +avec un accent de triomphe:--Voici ma première victoire sur l'homme +gris, mais elle est complète!... + + + + +XV + + +Miss Ellen, on le pense bien, n'avait pas préparé toute seule +l'arrestation de Ralph et sa réintégration à Cold Bath tield. Le +révérend Peters Town avait agi non moins activement qu'elle. C'était +lui qui avait obtenu l'ordre d'arrestation, lui qui avait demandé à la +police un agent habile, lui, enfin, qui, en fournissant des notes sur la +Sirène, avait permis d'employer utilement cette femme. Miss Ellen avait +été le général qui ordonne le plan de bataille, mais le révérend +avait fourni les indications, les renseignements et les soldats. La +patricienne avait donné rendez-vous au révérend dans Hyde Park, à +l'heure où l'arrestation devait être opérée. L'un et l'autre, du reste, +n'avaient pas été sans inquiétude, jusqu'au moment où la Sirène et +l'agent de police aux cheveux blancs étaient ressortis de Hyde Park sans +que personne fît attention à eux et à l'enfant qu'ils emmenaient. +Ils étaient en droit de supposer, l'un et l'autre, que les Irlandais +veillaient sur Ralph nuit et jour, et qu'il ne devait pas faire un pas +hors de Christ's Hospital. L'événement avait démenti cette opinion. On +avait enlevé le chef futur de la cause irlandaise aussi facilement qu'on +arrête un pick-pocket. + +Aussi miss Ellen, descendant Parliament street, rencontra-t-elle le +révérend Peters Town dans la voiture où il s'était tenu en observation +et qui était sortie de Hyde-Park en traversant Saint-James. La jeune +fille fit un signe au groom qui la suivait à distance, monté sur un +robuste poney, et celui-ci accourut au galop. Miss Ellen lui jeta +sa bride, se laissa glissée à terre, et monta dans le coupé du +révérend.--Eh bien! lui dit-elle, qu'en pensez-vous? + +--C'est fait, dit le révérend avec un accent de joie passionnée. +J'ai envoyé mon clergyman à Cold Bath fields et il assistera à la +réintégration du petit misérable au moulin. + +--Ah! mon révérend, dit miss Ellen avec un sourire moqueur, vous oubliez +que vous parlez de mon cousin le plus germain. Le révérend regarda miss +Ellen:--Je ne pense pas, cependant, dit-il, que vous le vouliez prendre +sous votre protection?--Pardon, dit mis Ellen, j'ai des projets sur lui. +Elle consulta une charmante petite montre qui pendait à sa ceinture: + +--Est-ce chez vous ou chez moi, dit-elle, que l'agent doit venir toucher +la prime de mille livres que nous lui avons promise? + +--Chez vous.--Mais il ne viendra certainement pas avant une heure.--Il +faut plus d'une heure pour que les formalités de l'incarcération soient +remplies. + +--Alors nous avons pour le moins une heure à rouler. Dites à votre +cocher de rentrer dans Saint-James et de prendre l'allée la moins +fréquentée. Le révérend transmit l'ordre indiqué par miss Ellen, +et, tandis que la voiture roulait dans Saint-James, la jeune fille +reprit:--Mon père avait formé un premier projet que ces misérables +Irlandais ont déjoué jusqu'à ce jour.--Ralph, continua miss Ellen, est +le fils unique et légitime de sir Edmund, son frère, mort sur l'échafaud +à Dublin et dont l'immense fortune a été confisquée.--Mon père avait +donc songé à s'emparer de la mère, à élever l'enfant dans la haine de +l'Irlande, à me le faire épouser et ensuite, à obtenir de la reine la +restitution de la fortune confisquée. + +--Malheureusement, dit Peters Town, cela n'est plus possible +aujourd'hui, parce que l'enfant est condamné et que la justice ne lâche +pas ses prisonniers. + +--Vous oubliez que mon père est membre du Parlement et que rien ne +lui serait plus facile que d'obtenir son élargissement. S'il réclame +l'enfant, il lui sera rendu. + +--Vous avez raison, dit le révérend, mais ne pensez-vous pas que cet +enfant est déjà Irlandais par le coeur? + +--Quand nous l'aurons séparé à jamais de sa mère, quand l'homme gris +aura été pendu, nous n'aurons plus rien à craindre et nous l'élèverons +comme bon nous semblera. Miss Ellen parlait avec une telle assurance, +que le révérend Peters Town ne fit plus d'objection. Seulement il dit à +miss Ellen: + +--Mon jeune clergyman doit venir aussitôt que tout sera fini à Bath +square. + +--Vous lui avez donné rendez-vous chez moi? Eh bien! entrons, dit miss +Ellen, qui avait hâte d'apprendre que Ralph était réinstallé au moulin. +Et le coupé du révérend sortit de Saint-James, prit le route de Belgrave +square et le prêtre et la jeune fille rentrèrent dans l'hôtel de Chester +street par cette petite porte du jardin qui s'était ouverte si souvent, +pendant la nuit, devant de mystérieux visiteurs. Puis ils allèrent +s'asseoir dans le pavillon entouré d'arbres où ils avaient tenu plus +d'un conciliabule nocturne. Une heure s'écoula, puis deux, puis +un troisième.--Voilà qui est singulier, dit enfin Peters Town, mon +clergyman ne revient pas. + +--Et je ne vois pas davantage l'agent de police venir toucher sa prime. +Ces gens-là sont pourtant assez pressés d'ordinaire. + +Enfin la sonnette de la petite porte du jardin se fit entendre.--Je vais +ouvrir, dit Peters Town. C'était le clergyman qui sonnait. Eh bien? dit +le révérend, aussitôt que le jeune prêtre eût franchi le seuil de la +porte. + +--Eh bien! répondit le clergyman, qui paraissait quelque peu bouleversé, +voici trois heures que le directeur de Cold Bath fiels attend et qu'il +ne voit rien venir; l'enfant n'a pas été arrêté sans doute.--Est-ce +possible? s'écria Peters Town. + +--Mais si, dit miss Ellen, qui accourait derrière le révérend, il a été +arrêté sous nos yeux. + +--Alors je ne sais pas où on l'a conduit. + +--Peut-être à Mil bank ou à Newgate, dit le révérend. + +--Non, répondit miss Ellen, cela est impossible. J'ai entendu l'agent +dire au cocher: Conduisez-nous à Bath square.--Les Irlandais l'auront +délivré pendant le trajet. Miss Ellen était devenue pâle de fureur.--Oh! +dit-elle, si cela était! + +Le révérend s'écria, en regardant le clergyman:--C'est à croire que vous +êtes fou!... Et il s'élança vers la porte: + +--Où allez-vous donc? lui demanda miss Ellen. + +--Je vais... je vais... parbleu! fit-il avec un accent de rage, je vais +savoir ce qui est arrivé... Le jeune clergyman était trop timide pour +oser rester en tête-à-tête avec une aussi belle personne que miss Ellen. +Il suivit son chef. Quant à miss Ellen, elle demeura seule, écumante, +hors d'elle-même, se disant:--Si on a délivré l'enfant, quel autre a pu +le faire que ce démon qui a nom l'homme gris? + + + + +XVI + + +Pendant quelques minutes, miss Ellen se promena sous les grands arbres +du jardin, d'un pas inégal, saccadé; elle avait les cheveux au vent, +l'oeil en feu. On eût dit une lionne captive qui fait, en rugissant, le +tour de sa cage. Mais un nouveau coup de sonnette se fit entendre Elle +courut ouvrir, et elle jeta un cri en se voyant face à face avec le +vieil agent de police qui avait arrêté l'enfant à Hyde-Park. Le bonhomme +avait aux lèvres ce sourire placide et plein de finesse cependant, +qui avait donné à miss Ellen une haute opinion de ses +mérites.--Pardonnez-moi, dit-il en saluant jusqu'à terre, de venir aussi +tard. Mais pour mener les choses à bien, il faut le temps. Le calme +de cet homme, le petit accent de triomphe qui perçait dans sa voix +annonçaient une pleine réussite et non une défaite, et miss Ellen +stupéfaite s'écria:--Mais il ne vous est donc rien arrivé? + +La physionomie du bonhomme exprima alors un véritable, étonnement.--Je +ne comprends, pas, dit-il. + +--L'enfant?... + +--Eh bien! je l'ai arrêté. Vous étiez à Hyde-Park avec moi, miss Ellen. +Vous m'en avez vu sortir avec la Sirène et l'enfant. Et, si je ne me +trompe, vous nous avez suivis jusqu'à Trafalgar square, où vous m'avez +vu mettre l'enfant dans un fiacre? + +--Oui, dit encore miss Ellen, et vous avez crié au cabman: «A Bath +square.» Cependant, un homme à moi un jeune clergyman était à Bath +square, et il n'a vu venir ni l'enfant ni vous. + +--C'est que, en effet, je n'ai pas conduit mon prisonnier à Bath square. + +--On vous l'a donc enlevé? Les Irlandais... + +--Mais non! miss Ellen. L'enfant est demeuré en mon pouvoir. + +--Pourquoi donc encore ne l'avez-vous pas conduit sur-le-champ en +prison? + +Il continua à sourire:--Pour deux raisons dit-il, mais qu'on ne peut +avouer en plein air... Et il regardait du coin de l'oeil la porte du +pavillon demeurée ouverte. + +--Entrons, dit miss Ellen. Et elle passa la première. L'homme aux +cheveux blancs les suivit et ferma la porte derrière lui. + +--Ainsi, reprit miss Ellen, vous avez toujours l'enfant en votre +pouvoir?--Et pour quelles raisons ne l'avez-vous pas conduit au moulin? + +--D'abord parce qu'il fallait traverser le quartier irlandais, qu'il +aurait peut-être été reconnu, et que si on avait intérêt à nous suivre, +j'avais intérêt à dépister ceux qui nous suivraient. En route j'ai +changé la direction du cocher. + +--Et où êtes-vous allé? + +--Au bord de la Tamise. Et j'ai mis l'enfant à bord d'un navire. + +--Vous voulez dire, d'un bateau ponton qui sert de prison et qu'on +appelle le _Royalist_? dit miss Ellen. + +--Non, abord d'un navire qui doit lever l'ancre cette nuit et qui va en +France. Cette fois miss Ellen recula; et elle regarda cet homme avec un +redoublement de stupeur.--Voilà ma première raison, reprit-il avec un +flegme parfait, voulez-vous la seconde? + +--Mais parlez donc! s'écria miss Ellen en frappant du pied. + +--Il fallait mettre l'enfant en sûreté. + +--Et vous avez choisi un navire qui quitte l'Angleterre dans quelques +heures? + +--Non, je vous ai trompée, tout à l'heure, il est parti, le navire, avec +l'enfant et la mère... + +Miss Ellen jeta un cri. + +Alors, il y eut comme un coup de théâtre. Cet homme à cheveux blancs et +que l'âge paraissait avoir voûté, se redressa tout à coup; ses cheveux +blancs tombèrent comme par enchantement. Le front laissa échapper une +membrane plissée, semblable à celle que les pères nobles portent au +théâtre, et suivit la perruque sur le parquet; les lunettes bleues +prirent le même chemin; sa voix chevrotante devint claire, sonore, +pleine de notes moquantes, et ce personnage ainsi transformé se mit +à rire et dit:--Mais vous ne me reconnaissez donc pas, miss +Ellen?--L'homme gris! s'écria-t-elle. + +--Parbleu! dit-il, vous auriez dû le deviner auparavant. Allons, miss +Ellen, allons, c'est encore une partie perdue, et il en faut faire votre +deuil. Elle le regardait, comme la vipère écrasée mais vivante encore, +doit regarder l'homme dont le talon lui a brisé les reins. + +--Oh! dit-elle, vous encore, vous toujours! + +--Jusqu'à ce que vous m'aimiez, miss Ellen, dit-il. Et il osa fléchir un +genou devant elle, lui prendre une main et la porter à ses lèvres. Elle +se dégagea en rugissant, fit un bon en arrière, sauta sur un poignard +qui se trouvait sur la cheminée et se rua sur lui.--Oh! je te hais! +murmura-t-elle. L'homme gris para le coup, mais pas assez vite pour +empêcher le poignard de lui effleurer le bras et de se teindre de son +sang.--Ah! dit-il en riant, de la haine féroce à l'amour passionné, +il n'y a qu'un pas. Puis il la désarma lestement, ouvrit la fenêtre et +sauta dans le jardin.--Au revoir! dit-il. Miss Ellen s'était affaissée +sur le parquet, rugissante, étouffant de colère. Ou eût dit qu'elle +allait mourir... + + + + +XVII + + +Pour expliquer ce qui s'était passé et ce que miss Ellen n'avait +compris, du reste, que vaguement, tant l'apparition de l'homme gris +l'avait bouleversée, il est nécessaire de nous reporter à ce moment où +un nègre, qui n'était autre que Shoking, avait frappé sur l'épaule de +Jenny l'Irlandaise en lui disant:--Ne crains rien, et suis-moi. Jenny +avait reconnue Shoking à la voix; car, pour le reste, la chose aurait +été tout à fait impossible. La seule chose que Shoking avait conservée +du vieil homme, c'était la manie du _comme il faut_ Un moment gêné dans +son enveloppe de nègre, craignant tout d'abord qu'on ne le prît pour un +domestique, Shoking avait bientôt surmonté cette première impression, et +l'homme gris en lui constellant la poitrine de plaques, de crachats +et de décorations l'avait puissamment aidé à se reprendre au sérieux. +Shoking était vêtu au dernier goût. Simpson, le tailleur à la mode, +avait coupé ses habits, et s'il ne portait au cou le moindre cordon +de commandeur, du moins il avait à la boutonnière de son paletot une +rosette multicolore. La rosette en question distinguait le nègre +Shoking des nègres qui cirent les bottes, et lui donnait tout de suite +l'apparence d'un haut personnage. Il entraîna donc l'Irlandaise qui lui +dit:--Mais où me conduisez-vous?--Tu verras bien, dit Shoking. Il fit +signe à un cab qui passait à vide.--A Rotherithe, dit-il au cabman. +Et il fit monter Jenny et s'assit auprès d'elle. Le cab descendit des +hauteurs de la Cité au pont de Londres, qu'il traversa, gagna le Borough +et prit le chemin de Rotherithe.--Oh! disait Jenny, pendant le trajet, +j'ai peur pour mon enfant! + +--En effet, répondit Shoking, tu as raison, ma chère, et tu es dans ton +rôle de mère, mais moi, qui sais bien que l'homme gris n'a jamais promis +sans tenir, je suis rassuré. Ton fils court un grand danger, mais on le +sauvera. + +--Mais enfin, dit Jenny, pourquoi me conduisez-vous à Christ's Hospital? +Ce n'est pas là que je dois rester si je veux revoir mon enfant. Et +puis, dit naïvement l'Irlandaise, pourquoi donc vous être ainsi noirci, +Shoking? + +--Mais, répondit le néo-nègre, je ne suis pas noirci, c'est ma couleur +naturelle. Regarde plutôt. Et il mouilla son doigt et se mit à +frotter le dos de sa main gauche en ajoutant:--Tu le vois, c'est bon +teint.--Ainsi vous êtes nègre? Mais qui vous a rendu ainsi? + +--L'homme gris, afin que mes ennemis ne puissent jamais me reconnaître. + +--Et vous resterez ainsi? + +--Je le crains; mais, dit Shoking, cette nouvelle condition ne me +déplaît pas. Sais-tu comment je m'appelle?--Shoking, ou lord Wilmot. +--Tu n'y es pas, ma chère Je ne suis plus lord, je suis marquis. Je me +nomme don Christoforo, y Cordova, y Mendès, y Santa-Fe, y Bogota, grand +officier de l'ordre de l'Éléphant blanc, commandeur de l'Aigle jaune +de Lithuanie, grand'croix de celui du Serpent bleu et ambassadeur de la +République de Matamores. Shoking avait dit tout cela gravement, d'une +haleine, en homme qui sait par coeur ses titres et dignités, et, malgré +ses préoccupations maternelles, Jenny ne put s'empêcher de sourire. +Enfin le cab arriva dans Rotherithe et descendit vers la rivière. Un +petit bateau à vapeur chauffait à bord du quai.--C'est là que nous +allons, dit Shoking. Il paya le cab et le renvoya, reprit Jenny par +la main et la fit entrer dans le canot qu'on avait, en les apercevant +détaché du navire. Quelques minutes après, ils étaient à bord. + +--Mais vous voulez donc me faire quitter Londres? demanda Jenny avec un +redoublement d'inquiétude. Et mon fils? il faut donc que j'abandonne mon +fils? + +--Mais non, dit Shoking, ton fils va venir ici et il partira avec nous. +L'homme gris me l'a promis et quand il promet, il tient. + +--Oh! dit Jenny en joignant les mains, que m'importe alors, si mon +enfant est avec moi? Il y avait à bord un capitaine et des matelots, +tous aussi noirs que Shoking. Un pavillon de fantaisie flottait au +grand mât, et le bateau portait à la proue ce mot en lettres d'or. +_Santa-Fé._--J'ai donné un de mes noms à mon navire, dit Shoking. + +--Il est donc à vous, demanda l'Irlandaise. + +--Oui, ou plutôt à la république, dont je suis ambassadeur. Tu ne vois +donc pas comme on me salue. En effet, le capitaine s'était approché de +Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant excellence.--Viens, +dit Shoking à Jenny, je vais te conduire dans ta cabine. Comme ils +se dirigeaient vers le grand panneau pour descendre à l'intérieur du +navire, un homme montait sur le pont. Cet homme, c'était John Colden, le +condamné à mort, le libérateur de Ralph, celui que la police de Londres +et les roughs, alléchés par une forte prime, recherchaient inutilement +depuis un mois.--Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous êtes ici? + +--Oui, répondit John, et ce soir, nous serons à l'abri des colères et +des rancunes de la libre Angleterre.--Mais où allons-nous?--Je ne sais +pas, dit John. Jenny répéta la question en regardant Shoking. Mais +Shoking répliqua:--Je ne le sais pas plus que vous. Mes instructions +sont cachetées et je ne dois les ouvrir qu'en pleine mer. En attendant, +le capitaine a ordre de descendre la Tamise, comme si nous allions en +Hollande. + +Jenny attendit environ quatre heures, livrée aux plus vives angoisses. +Malgré l'assurance de Shoking, malgré sa foi dans l'homme gris, elle +tremblait qu'il ne fût arrivé malheur à son fils. + +Mais tout à coup, on vit apparaître sur le bord de la rivière un cab +à quatre roues dont les stores étaient baissés.--C'est lui, ce ne peut +être que lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent battement de +coeur, mais elle espéra... + + + + +XVIII + + +L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette voiture qui s'arrêtait +à bord de quai. Tout à coup elle jeta un cri de joie. Un homme venait +d'en sortir, et cet homme tenait un enfant par la main. Bien qu'il n'eût +plus son costume d'écolier de Christ's Hospital, la pauvre mère l'avait +reconnu sur-le-champ et malgré la distance. C'était Ralph! Ralph, encore +vêtu comme à Hyde Park où l'avait conduit la Sirène. Mais quel était cet +homme à cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard? Le marquis +don Cristoforo, c'est-à-dire le bon Shoking, se pencha à l'oreille +de l'Irlandaise haletante et lui dit:--C'est _lui_. Lui! c'est-à-dire +l'homme gris, l'être bizarre et puissant qui pouvait noircir les uns et +vieillir les autres à son gré. En même temps, Shoking fit un signe +au capitaine, qui donna l'ordre de remettre à l'eau le canot. Ce fut +l'affaire de quelques minutes; mais ces quelques minutes durèrent un +siècle pour l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris monta à +bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils avaient fait en voiture, +le maître avait fait avaler à l'enfant quelques gouttes d'une liqueur +contenue dans un petit flacon qu'il avait tiré de sa poche. Ce breuvage +avait détruit l'effet de celui que lui avait donné la Sirène. La mémoire +était revenue à Ralph, et c'était avec un étonnement profond qu'il +s'était vu avec un homme qu'il ne connaissait pas. + +Alors l'homme gris, reprenant sa voix ordinaire lui avait dit:--Tu ne me +reconnais donc pas? + +--Non, monsieur.--Vous avez la voix de l'homme gris... mais... + +--Mais je n'ai plus son visage...--As-tu peur de moi? + +--Non, car vous avez l'air bien respectable. + +--Alors, écoute-moi... Et l'homme gris lui avait raconté ce qui s'était +passé chez la Sirène et le danger qu'il avait couru de retourner au +moulin. + +--Mais, où me conduisez-vous, monsieur? avait encore demandé Ralph tout +frissonnant. + +--A bord d'un navire où tu retrouveras ta mère. + +L'enfant avait eu confiance, et, comme on le voit, l'homme gris avait +tenu sa parole. Or, tandis que l'Irlandaise pressait son fils sur +son coeur, l'homme gris fit un signe à John Colden, qui se tenait +respectueusement à distance. Le condamné à mort si miraculeusement sauvé +de l'échafaud s'approcha.--Regardez bien tous trois, dit alors l'homme +gris, et écoutez-moi. Il étendait la main vers le sud-ouest, leur +montrant l'horizon à travers cette forêt de mâts qui couvrait la Tamise. + +--Dans quelques heures, leur dit-il, vous serez en pleine mer et hors +de portée du canon britannique. Alors, au milieu des brumes vous +verrez apparaître un rocher qui, à fleur d'eau d'abord, grandira et se +découpera sur le bleu du ciel. Puis, approchant encore, vous verrez +une ville sur ce rocher, et cette ville c'est Calais. Calais, c'est la +France; c'est le commencement de cette terre où les fils de l'Irlande +trouvent des frères, où les catholiques peuvent entrer, le front haut, +dans leur église. C'est là que vous allez!--Vive la France! s'écria +Shoking. + +L'homme gris s'adressa alors à lui:--Toi, lui dit-il, tu n'iras pas +jusque-là.--En route, lorsque vous aurez doublé le château de Douvres, +vous rencontrerez certainement le bateau à vapeur qui fait le service +des dépêches. Hélez-le et stoppez; tu quitteras le _Santa-Fé_ et tu +passeras à bord de ce steamer.--Et je reviendrai? demanda Shoking. + +--Sans t'arrêter; j'ai besoin de toi. + +--Mais, dit la pauvre Irlandaise, ne reviendrons-nous jamais, nous? + +--Vous reviendrez quand l'heure du triomphe aura sonné pour notre cause, +et quand votre fils, devenu homme, pourra commander à nos frères. Et il +embrassa avec effusion l'Irlandaise, l'enfant, John Colden, et, prenant +Shoking à part:--En quittant le navire, tu remettras au capitaine les +instructions cachetées que je t'ai remises.--Il saura ce qu'il doit +faire de la mère et de l'enfant. Quant à toi... + +--Moi, je reviendrai, dit Shoking. + +--Sans doute, et je te rendrai ta couleur. + +Shoking tressaillit.--Puisque j'ai pu te rendre noir, je te referai +blanc quand il me plaira. + +--Mais c'est donc ma mort que vous voulez, maître? dit Shoking avec +effroi, puisque les roughs... + +--Un seul était dangereux, John; mais comme il sera pendu dans quelques +jours, tu n'as rien à craindre de lui. Puis l'homme gris ajouta en +riant:--Conviens plutôt que tu regrettes déjà ton marquisat et tes +décorations... Shoking soupira. L'homme gris avait touché juste. + +--Mais, dit-il, pour consoler le vaniteux bonhomme, tu redeviendras lord +Wilmot et on t'appellera Votre Honneur. + +--Soit, dit Shoking. Et maintenant, maître, quelle nouvelle besogne +entreprendrons-nous? + +--Nous pendrons mistress Fanoche, qui a bien mérité son sort.--Ma foi, +oui, dit Shoking. + +--Adieu... au revoir... dit encore le maître en pressant une dernière +fois les mains de l'Irlandaise. Puis il sauta dans le canot qui le +ramena au quai. Alors la cloche du steamer se fit entendre, le capitaine +monta sur son banc de quart, un jet de fumée s'échappa de la cheminée, +la vapeur siffla et le _Santa-Fé_ leva l'ancre et fendit de son hélice +les flots noirs de la Tamise. Debout sur la rive, l'homme gris le suivit +des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les docks. Alors un +sourire vint à ses lèvres. + +--Maintenant que le chef futur de l'Irlande est en sûreté, dit-il, +à nous deux, miss Ellen!... Tu me hais trop pour ne pas m'aimer un +jour!... + + + + +XIX + + +C'était, on le devine, après avoir conduit Ralph à bord du _Santa-Fé_ +et après le départ de ce steamer que l'homme gris était allé chez miss +Ellen. On sait ce qui s'était passé entre elle et lui. L'homme gris +avait ensuite sauté dans le jardin par la fenêtre, gagné la petite +porte, et arrivé dans la rue, il était monté dans un cab en disant au +cocher:--Mène-moi à Saint-Gilles. Il était jour encore, mais la nuit +approchait. + +A Londres,--c'est un phénomène qui se renouvelle tous les jours--vers +dix heures du matin, le brouillard s'éclaircit; parfois un rayon de +soleil luit au travers et, jusqu'à trois ou quatre heures du soir, les +Anglais peuvent dire alors, eux qui ne sont pas difficiles, que le temps +est beau. Vers quatre heures le brouillard commence à s'étendre sur +la Tamise; puis le fleuve disparaît peu à peu, et le brouillard monte, +estompant les piles des ponts, noyant les maisons qui sont au bord de +l'eau; et, montant toujours, il se répand dans la ville, qui allume +alors précipitamment ses réverbères. Plus la journée a été claire, plus +le soir devient brumeux. Quelquefois, en décembre, le brouillard arrive +à une telle densité que les voitures cessent tout à coup de circuler, et +que des policemen parcourent les rues, armés de torches, pour indiquer +leur chemin aux passant égarés. Ainsi il arriva ce soir-là. + +A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman, soulevant la petite +trappe, cria à l'homme gris:--Je n'ose plus avancer.--Eh bien! arrête, +je vais descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit, mit une +demi-couronne dans la main du cabman, et continua sa route à pied, se +disant:--Maintenant que je ne suis plus dans Belgrave square, je n'ai +pas peur qu'on coure après moi. + +Les voitures, en effet, avaient tout à coup cessé de rouler. L'homme +gris, qui cheminait dans le brouillard, s'orientant comme s'il eût +été en plein jour, remonta vers Piccadilly sans hésitation, traversa +Leicester square et gagna, en moins de vingt minutes. Soho square +d'abord et ensuite la place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau +milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumière brillait à une fenêtre du +troisième étage d'une maison. Cette lumière, un signal sans doute, +était posée au bord de la croisée, contre la vitre, et, au travers du +brouillard, ressemblait à un charbon perdu dans les cendres. L'homme +gris posa deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet. +Aussitôt la lumière disparut. Alors l'homme gris s'approcha de la porte +et attendit qu'elle s'ouvrit. Deux minutes s'écoulèrent, puis un pas +se fit entendre dans le corridor et, la porte ouverte, une voix d'homme +demanda:--Êtes-vous celui qu'on attend?--Pardieu! répondit l'homme gris. +Bonjour, monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient, était ce gardien +chef de Bath square qui avait aidé à l'évasion de Ralph et qui, depuis +longtemps, était gagné à la cause irlandaise. L'homme gris le prit par +le bras.--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda-t-il. + +--A peine un quart d'heure.--Vous venez de la prison?--Oui--Que s'y +est-il passé? + +--Dame! ce que nous avions prévu. Le gouverneur s'impatiente: mais il +a si grande confiance en M. Simouns...--M. Simouns, c'est moi, fit gris +l'homme en riant. + +--Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit M. Bardel d'un +ironique, de lui confier une autre mission, aussitôt que l'enfant aura +été réintégré au moulin. + +--Ah! ah! Quelle est cette mission? + +--De retrouver ce bandit introuvable qu'on appelle l'homme gris. Et M. +Bardel se mit à rire de nouveau. + +--Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur s'impatiente, mais il ne +désespère pas? + +--Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne voyant rien venir a perdu +courage.--Ah! ah! + +--Et il a couru chercher son patron, le révérend Peters Town.--Et +celui-ci est venu?--Il est arrivé trois quarts d'heure après, furieux, +blême, hors de lui. Mais le gouverneur l'a calmé en lui disant: + +--M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant enlevé, il ne l'a pas +amené ici directement, c'est qu'il avait vent que les fenians rôdaient +autour de la prison et méditait un coup de main. + +--Ah! ah! il a dit cela? Et le révérend s'est résigné à attendre? + +--Oui. Il est à Cold Bath field, toujours dans le parloir du gouverneur. + +--Eh bien! dit l'homme gris, allons à Cold Bath field. Il m'est venu une +bien belle idée et je la vais mettre à exécution, la brume aidant. + +--Que comptez-vous faire? demanda monsieur Bardel.--Vous allez voir. Et +il le prit par le bras. + +--Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous? + +--Parfaitement. Je vois dans le brouillard comme en plein jour. Et +l'homme gris, sans se tromper une seule fois, eut amené en moins d'une +demi-heure M. Bardel à la porte de la taverne de la justice, laquelle, +on le sait, est en face de la prison de Cold Bath fields.--Entrons, +dit-il, j'ai un mot à écrire. Il tira un carnet de sa poche et ils +entrèrent dans la taverne qui était à peu près déserte. Alors l'homme +gris écrivit le billet suivant: + + «L'enfant est en sûreté. Mais, impossible de + le conduire à Bath square avant demain. Les + Irlandais sont sur pied. + + SIMOUNS.» + +--Vous allez porter cela au gouverneur, en lui disant que c'est un +commissionnaire qui vous l'a remis. M. Bardel prit le papier et l'homme +gris demanda un grog au gin. + + + + +XX + + +Cependant, comme M. Bardel se dirigeait vers la porte de la taverne, +l'homme gris le rappela:--Un mot encore. Si, par impossible, le +révérend Peters Town, reprit le maître, n'était plus à Bath square, vous +prendriez un prétexte pour repartir et vous viendriez me le dire.--Oui, +fit M. Barbel. Et il sortit. + +L'homme gris but son grog à petits coups; puis il se mit à promener son +regard investigateur et calme autour de lui. La taverne, nous l'avons +dit, était à peu près déserte. Pourtant, un homme enveloppé dans un +large carrik, et la tête couverte d'un chapeau ciré, était assis +auprès du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale avec le land +lord.--Oui, mon cher, disait cet homme, qui n'était autre qu'un cabman, +c'est un triste métier que le nôtre par les brouillards de l'hiver. Me +voici à rien faire pour toute la nuit, et je ne peux même pas ramener +ma voiture au loueur à qui, cependant, il faudra que je paye une +demi-guinée pour la journée et une couronne pour la nuit, prix de +location du cab et du cheval. + +--Bah! répondait le land lord, quelquefois, vers minuit, le brouillard +s'éclaircit et on y voit à se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman, +mais cela ne donne pas confiance à la pratique, qui préfère rentrer chez +elle à pied, en se faisant accompagner par un policeman ou un watchman, +plutôt que de s'exposer à un accident. Pendant ce temps, la location +court, le cheval mange, et il n'y a pas de pain à la maison, et j'ai une +femme et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas un mot de ce que +disait le pauvre diable.--Hé! cabman! lui dit-il en lui faisant un petit +signe. Le cabman s'approcha.--Veux-tu boire un grog, poursuivit l'homme +gris et causer un brin? J'ai dans l'idée que tu ne t'en repentiras pas. +L'homme gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation flatta +le cocher, qui s'empressa d'accepter et porta sa pinte à moitié vide sur +la table devant laquelle était assis son amphitryon de hasard. Sur un +signe de l'homme gris, le land lord apporta deux grogs, et alors le +premier, baissant la vois, dit au cabman:--Tu n'es donc pas content? + +--Comment voulez-vous que je sois content? répondit le pauvre cocher; il +faudra que je paye demain matin dix-huit schillings à mon loueur, et je +n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui? + +--Je vais te proposer un marché, et je crois que ce marché sera pour toi +une bonne affaire, reprit l'homme gris. + +--De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant de grands yeux avides. + +--Voici d'abord une livre, dit l'homme gris. Et il mit un souverain d'or +dans la main du cocher stupéfait. Puis il continua:--Tel que tu me vois, +j'ai fait un pari. Le pari est la chose la plus commune en Angleterre. +On parie sur tout, à propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux +caves mystérieuses où ont lieu les combats de coqs. Un Anglais, rough +ou gentleman, qui ne parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit +donc avec calme que l'homme gris s'expliquât. Celui-ci reprit:--J'ai +parié de me déguiser en cabman et de conduire une voiture jusqu'à +Hampsteadt, sans me tromper une seule fois dans mon chemin, malgré le +brouillard.--C'est impossible, dit le cabman. + +--Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit l'homme gris avec +un flegme tout britannique. Mais voici ce que je te propose. Je vais +déposer ici, entre les mains du land lord une somme de cent livres, +comme caution de ta voiture et de ton cheval. Où sont-ils?--Dans la +cour, sous un hangar. J'ai débridé le cheval, et il tire un brin de +paille.--Bon, je continue. En même temps, je te donnerai dix livres +pour toi, et j'emmènerais ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton +chapeau ciré.--Tope! dit le cabman, cela me va. + +En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit, et M. Bardel entra. Il +vint droit à l'homme gris, et, se servant de cet idiome irlandais que +les Anglais ne comprennent pas:--Le révérend est toujours à Bath square, +dit-il, et il est rayonnant depuis que je lui ai remis le billet. Mais +il veut s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait demain +matin, mais qu'il lui fallait absolument rentrer chez lui, dans Elgin +Crescent, car il a laissé une personne toute seule dans sa maison. + +--Et il a demandé un cab, n'est-ce pas?--Oui, et je suis sorti pour +lui en chercher un, mais je doute que j'en puisse trouver.--Vous vous +trompez, mon cher Bardel, dit l'homme gris. + +Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette conversation, attendait +avec une certaine anxiété la réalisation des promesses mirifiques du +gentleman. Alors l'homme gris tira de sa poche un portefeuille, et de +ce portefeuille une liasse de banknotes; puis il appela le +landlord.--Master, lui dit-il, si demain à midi, je ne suis pas revenu +ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme, vous lui remettrez +cet argent. Le land lord, qui avait assisté au marché, ne témoigna aucun +étonnement. Il prit les banknotes et les serra dans le tiroir de son +comptoir. Il n'y avait que M. Bardel qui ouvrait de grands yeux.--Viens +me mettre en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris, qui donna +au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous, M. Bardel. Et tous trois +sortirent par une porte qui était dans le fond de la taverne et qui +ouvrait sur la cour. + +Là, M. Bardel, de plus en plus étonné, vit l'homme gris endosser le +carrick et coiffer le chapeau du cabman, monter sur le siége et prendre +en main le fouet et les rênes; et, quand le cab fut sorti de la cour, +l'homme gris lui dit:--Maintenant, allez dire au révérend que vous avez +trouvé un cab. + +Le cocher, devenu rentier, rentra dans la taverne, et le cabman +improvisé rangea son véhicule à la porte même de la prison. Le +brouillard était si épais que, tandis que M. Bardel pénétrait de nouveau +dans la prison, l'homme gris se dit:--Je puis bien le mener à Spithe +fields, ce bon révérend, il croira, tant il fait noir, que nous allons à +Elgin Crescent. + + + + +XXI + + +En effet, le révérend Peters Town, qui était arrivé à Bath square plein +d'agitation, s'était calmé en lisant le billet apporté par M. Bardel et +signé _Simouns_. La raison mise en avant par le prétendu agent de police +était si plausible, si naturelle, que le révérend ne douta pas un seul +instant de la véracité de cette assertion. Car, les Irlandais devaient +avoir organisé à l'entour de Bath square, un véritable cordon humain +qui aurait empêché l'enfant d'y entrer. M. Simouns était donc un habile +homme, en cachant son prisonnier et en attendant au lendemain pour le +reconduire au moulin, renforcé d'une escouade tout entière de policemen. +Du moins, telle fut l'opinion émise par le gouverneur de Cold Bath +fields, et cette opinion fut si bien partagée par le révérend Peters +Town que celui-ci dit-alors:--Je n'ai plus rien à faire ici et je vais +rentrer chez moi. + +--Mais, mon révérend, lui dit le gouverneur, comment allez-vous pouvoir +vous en aller? Peters Town, qui était arrivé avant que le brouillard +n'eut interrompu la circulation des voitures, trouva la question +bizarre. M. Bardel, qui assistait à l'entretien, dit à son tour:--Il +est difficile, par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin, +monsieur. + +--Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant on va essayer de vous +en trouver une.--J'y vais, dit M. Bardel, enchanté de pouvoir aller +raconter à l'homme gris l'effet produit par la lettre. + +On sait ce qui s'était passé dans la taverne. Dix minutes après, M. +Bardel revint et annonça qu'il avait un cab et que ce cab était à la +porte. Alors Peters Town dit au gouverneur:--Vous vouliez m'offrir +l'hospitalité, je vous la demande pour mon secrétaire. Et il montrait +le clergyman, à qui il dit:--Vous allez rester ici, mon ami, et demain, +aussitôt que M. Simouns aura amené l'enfant, vous viendrez me prévenir. +Puis il fit ses adieux au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant +guère que le cabman à qui il allait avoir affaire, était l'homme qu'il +s'était juré de faire pendre à la porte de Newgate. Lorsque Peters +Town fut dehors, il s'aperçut, en effet, que le brouillard était d'une +extrême densité.--Hé! hé! dit-il au cabman, immobile sur son siége, +pourrez-vous marcher par ce brouillard?--Certainement, Votre Honneur, +répondit le prétendu cabman. Votre Honneur n'a qu'à monter. Où +allons-nous?--A Notting hill, dans Elgin Crescent.--_All reight_! dit le +cabman. + +L'homme gris fit un appel de rênes, donna un coup de langue, et rendit +la main à son cheval. + +Pendant un grand quart d'heure, le révérend, absorbé par sa joie de voir +enfin l'enfant en son pouvoir,--car il le croyait plus fermement que +jamais aux mains de M. Simouns,--le révérend, disons-nous, ne fit pas la +moindre attention au chemin parcouru. D'ailleurs, à Londres, où toutes +les rues se ressemblent, il est impossible de se reconnaître par une +nuit de brouillard. Le cab roulait rapidement. Cependant à un certain +moment, l'attention du révérend fut éveillée. Le cab passait sur une +large place qui était très-éclairée, et il se demanda si le cabman ne +se trompait pas. Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la petite +trappe, et demanda ce qu'il voulait.--Ne vous trompez-vous pas? lui dit +le révérend. Il me semble que nous sommes dans Leicester square, ce qui +serait tout à fait l'opposé de notre direction. + +--C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le cabman. Nous sommes dans +Sussex square, Kinsington gardens.--En ce cas c'est différent, dit le +révérend Peters Town en se replongeant dans sa rêverie. Le cab entra +dans des rues désertes et mal éclairées. Tout à coup il s'arrêta. Alors +Peters Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il s'agissait. Il +vit la devanture d'un public-house au travers des rideaux rouges duquel +passait une clarté douteuse. Le cabman descendit. + +--Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, et de me permettre de +boire un verre de gin. Et il entra dans le public-house. Il s'écoula +deux minutes, puis le cabman sortit et remonta sur son siége. Mais le +révérend ne s'aperçut pas que deux hommes étaient sortis avec lui, et +que ces deux hommes se cramponnaient aux sangles qui supportaient le +cab, lequel repartit aussitôt, ayant sa cargaison ainsi doublée. Le cab +s'arrêta une seconde fois. Les réverbères n'étaient plus visibles, et +il sembla au révérend qu'il était au milieu d'une immense plaine +blanchâtre. + +--Mais où diable sommes-nous? se dit-il alors, pris d'une vague +inquiétude, et il appela le cabman et répéta sa question tout +haut.--Nous sommes arrivés, dit celui-ci.--A Notting hill? + +--Oui, Votre Honneur. + +--C'est bizarre, murmura le révérend, mais je ne me reconnais pas. + +Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois du cab et mit pied +à terre. Mais alors son inquiétude redoubla. D'abord il vit deux hommes +près de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, il n'en aperçut +point. Enfin, il entendit un bruit sourd auquel il ne put se tromper. +C'était le bruit de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et au +lieu d'être à Notting hill, il était sur un des ponts de Londres. + +--Je vous disais bien que vous vous trompiez, cabman! dit-il avec +colère.--Non, Votre Honneur. Et le cabman se mit à rire; puis il mit +deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt, +au bruit sourd du fleuve se mêla un autre bruit, celui de deux avirons +qui frappaient l'eau avec une régularité cadencée.--Mon révérend, dit +alors le cabman, j'avoue que je vous ai un peu détourné de votre chemin +mais je savais combien vous désiriez voir un homme dont vous avez +beaucoup entendu parler, et que vous vous proposiez même de faire +pendre. A ces mots, le révérend tressaillit et recula stupéfait. Et le +cabman se mit à rire de nouveau. + +--J'ai l'honneur, dit-il, en me présentant moi-même, de vous présenter +l'homme gris. Le révérend étouffa un cri et voulut reculer et fuir. +Mais les deux hommes qui s'étaient accrochés au cab, à la porte du +public-house, où le prétendu cabman avait bu un verre de gin, +se placèrent résolument devant lui, et lui mirent la main sur +l'épaule:--Vous êtes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana l'homme +gris. On entendait toujours le bruit des avirons qui battaient l'eau, +et ce bruit devenait de plus en plus distinct, preuve qu'une barque +approchait. + + + + +XXII + + +Si un abîme se fût entr'ouvert sous les pas du révérend Peters Town, +il n'eut certes pas éprouvé une plus violente épouvante. Ces hommes +austères, de moeurs ascétiques, fanatisés par leur ambition, et qui vont +droit à leur but mystérieux sans jamais s'arrêter, sont sujets à ces +terreurs soudaines. Le révérend qui avait juré la perte de l'homme +gris et de tous ceux qui servaient l'Irlande, se fit sur-le-champ ce +raisonnement:--De chasseur, je suis devenu gibier, de vainqueur, vaincu. +Si j'avais tenu cet homme, en mon pouvoir, j'aurais été sans pitié. Il +me tient et il va me tuer, c'est son droit. Le pont était désert, la +nuit épaisse, le brouillard, noyait jusqu'à la clarté des réverbères, et +le révérend Peters Town était entouré de trois hommes dont un seul eût +suffi pour le réduire à l'impuissance. La peur rend muet. Le révérend ne +prononça donc pas un mot, il ne fit pas un geste. Comme une victime, il +attendit que ses bourreaux frappassent. + +--Votre Honneur m'excusera, dit alors l'homme gris, si je prends +quelques petites précautions. Et, avec une adresse de jongleur indien, +il passa au cou du révérend un cordon de soie qu'il suffisait de serrer +pour l'étrangler. En même temps, il dit à l'un des deux hommes recrutés +dans le public house:--Mets à Son Honneur les gants que je t'ai donnés. + +--Ils vont m'étrangler, puis me jeter dans la Tamise pensait le +révérend, dont la gorge crispée n'aurait pas même pu laisser passer +un gémissement ou un cri. Le complice de l'homme gris tira alors de sa +poche non point des gants, mais un instrument des plus vulgaires, sans +lequel le bon gendarme français voyage rarement, et qu'on appelle une +paire de menottes. En dix secondes, le révérend eut un cordon au cou, +les mains attachées, et, par excès de précaution, on lui passa une +ficelle autour des chevilles, de façon à lui ôter le libre usage de ses +jambes. Tous ces préparatifs, au lieu de compléter la sinistre épouvante +qui s'était emparée du révérend, produisirent l'effet contraire. Dans +son cerveau affolé, une lueur d'espoir brilla tout à coup.--S'ils +voulaient me tuer, pensa-t-il, ils se seraient bornés à m'étrangler et +à me jeter par dessus le parapet. Non, ils veulent me garder prisonnier. +Ce qui semblait venir à l'appui de cette opinion, c'était le bruit +d'avirons qui retentissaient sur le fleuve, et qui vint tout à coup +mourir au-dessous du pont. Alors l'homme gris dit au révérend:--Votre +Honneur sera plein d'indulgence, et comprendra que nous ne voulons pas +qu'il nous échappe. Dès lors, le révérend fut fixé. On en voulait à +sa liberté, non à sa vie.--Seulement, ajouta l'homme gris qui tira un +poignard de dessous son carrick, Votre Honneur comprendra que si le +moindre cri lui échappait, je serais contraint de lui enfoncer ce jouet +dans la gorge. Peters Town eut enfin un geste de résignation. Du moment +où on lui laissait la vie, rien n'était désespéré, ni même perdu. Les +hommes comme lui ne renoncent jamais à prendre leur revanche tôt ou +tard. + +Alors l'homme gris se pencha sur le parapet et siffla de nouveau. Un +coup de sifflet monta, en réponse au sien, des profondeurs de l'abîme +perdu dans le brouillard.--Parfait! murmura celui que Shoking appelait +le _maître_. Et il s'adressa encore au révérend:--Nous allons vous faire +suivre un petit chemin qui va vous paraître périlleux, dit-il. Mais +Harris est un robuste compère, et il ne vous lâchera pas. Ainsi ne +craignez rien. Malgré l'obscurité, Peters Town, qui commençait à +respirer, put voir alors un des deux hommes le plus grand et celui qui +paraissait le plus robuste dérouler une corde à noeuds qu'il portait à +la ceinture, puis fixer cette corde par un bout à la balustrade de fer +du pont.--Nous vous avons ainsi ficelé, mon révérend, continua l'homme +gris, moins dans la crainte que vous nous échappiez que dans celle que +vous ne vous débattiez et, paralysant nos mouvements, nous empêchiez de +descendre librement. Sur ces mots il fit un signe à celui qu'il venait +d'appeler Harris. Celui-ci prit Peters Town dans ses bras, l'enleva de +terre, le chargea sur son dos, enfourcha le parapet du pont, et, comme +si son fardeau eût eu la légèreté d'un coussin de plumes, il se mit +à descendre lestement le long de la corde à noeuds qu'il tenait d'une +main, tandis que son autre bras soutenait le révérend, ivre de cette +terreur que le vide procure. + +Penché sur le parapet, l'homme gris suivit des yeux cette grappe humaine +qui descendait et finit par se perdre dans le brouillard. Il avait la +main sur la corde tendue par le poids, et ce ne fut que lorsque cette +corde se détendit qu'il comprit que Harris et le révérend avaient touché +la barque verticalement placée en dessous. Le second des deux hommes +recrutés dans la taverne était demeuré auprès de lui.--Tu as été cocher? +lui dit-il.--Oui, maître.--Alors tu vas reconduire le cab à la taverne +de la Justice, auprès de Bath square. Ce disant, l'homme gris enjamba +la parapet à son tour, et se laissa glisser le long de la corde. Deux +minutes, après, il touchait, lui aussi, le fond d'un de ces longs +bateaux plats qui circulent par centaines sur la Tamise. Harris et son +prisonnier, ainsi que l'homme qui, au coup de sifflet, avait détaché +l'embarcation du rivage, s'y trouvaient. + +--Mon révérend, dit l'homme gris, vous devez avoir sur vous un ordre +écrit et signé par le lord chief Justice, en vertu duquel il vous est +possible de mettre en réquisition autant de policemen et de magistrats +de police qu'il vous plaira. Peters Town ne répondit pas.--Fouille +monsieur, ordonna l'homme gris à Harris. Celui-ci plongea ses mains dans +les vastes poches de la longue redingote du prête anglican, et il en eut +bientôt retiré un portefeuille qu'il remit à l'homme gris.--C'est bien, +murmura celui-ci, nous vérifierons cela tout à l'heure. En route! Et, il +fit un signe au batelier dont les avirons tombèrent aussitôt à l'eau. + + + + +XXIII + + +Où conduisait-on le révérend Peters Town? Voilà ce qu'il n'aurait pu +dire, et ce que le marinier, qui était arrivé sous le pont avec la +barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui eût dit un mot à l'oreille. +Mais comment le marinier était-il venu? Comment, enfin, l'homme +gris, qui ne songeait nullement deux heures auparavant à s'emparer du +révérend, avait-il trouvé dans une taverne deux Irlandais prêts à lui +prêter main forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un mot. +Depuis qu'il était en relations avec l'abbé Samuel et les autres chefs +Irlandais, l'homme gris s'était servi rarement de ce signe mystérieux +qui disait qu'il était chef aussi. Il s'était presque toujours contenté +de John Colden, de Shoking et de quelques autres pour auxiliaires. Mais +il savait bien que les deux cent mille fenians qui sont répandus dans +Londres, un peu partout, obéissent quand même, ensemble ou isolément, +à quiconque leur prouve son autorité. L'homme gris, vêtu en cocher, +laissant le cab dans la rue, était donc entré dans un public-house de +Newport Street où il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne ne +fit attention à lui, quand il s'approcha du comptoir. Mais lorsqu'il +eut demandé du gin avec un fort accent irlandais, deux hommes qui se +trouvaient dans un coin de la taverne levèrent aussitôt la tête. +Alors l'homme gris leur fit ce signe de croix bizarre qui, trois mois +auparavant, lui avait instantanément soumis l'homme en guenilles qui +s'appelait John Colden. + +Soudain, ces deux hommes jetèrent quelques pence sur la table et +s'approchèrent du prétendu cocher. Celui-ci leur dit en patois +irlandais:--Voulez-vous me suivre; j'ai besoin de deux frères?--Parle +et ordonne, répondit l'un qui était une sorte de géant.--Comment te +nommes-tu?--Harris.--Et toi?--Michaël.--C'est bien. Accrochez-vous au +cab que je conduis. Dans le cab est un des ennemis les plus mortels +de l'Irlande. C'était ainsi qu'il avait trouvé Harris et son compagnon +prêts à faire tout ce qu'il ordonnerait. En route, Harris, juché sur le +marche-pied, avait pu causer tout bas avec l'homme gris, qui lui avait +donné de minutieuses instructions et remis une corde à noeuds, qu'il +portait enroulée autour de son corps. Le pont sur lequel le cab s'était +arrêté était le pont de Westminster. Or, il y avait chaque nuit, depuis +que l'homme gris était allé chez miss Ellen par le souterrain percé à +fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque et un Irlandais qui +attendaient sur la rive droite, tout auprès de la taverne de Queen's +Elizabeth. L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le pont, si +jamais il entendait le coup de sifflet convenu. On le voit, l'homme gris +n'avait pas eu de grands préparatifs à faire pour s'emparer de Peters +Town. Maintenant, où allait-il le conduire? C'est ce que le révérend +ignorait. La nuit était si noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en +quel endroit de Londres, et sous quel pont il avait été embarqué de +cette façon singulière. Tout ce qu'il put comprendre, c'est que la +barque descendait le fleuve, au lieu de le remonter, ce qui était +facile, en prenant garde aux coups d'avirons très espacés et à la +rapidité avec laquelle on marchait. L'enlèvement de Peters Town avait +été, comme on le voit, tout à fait improvisé. L'homme gris n'avait donc +pas, tout d'abord, songé à l'endroit où il le conduirait. Mais, tandis +que Harris descendait le long de la corde à noeuds, ayant le révérend +sur ses épaules, il lui était venu une idée. Il s'était souvenu de cette +péniche où parfois les vagabonds se réfugiaient la nuit, et dont Shoking +lui avait parlé. + +La barque descendit donc rapidement, passa sous le pont de Waterloo, +puis sous celui des Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu de la +véritable petite flottille de canots qui obstrue une des arches du +pont de Londres, et, toujours glissant au travers du brouillard, vint +accoster, au bout de quelques minutes, la grosse péniche du marchand de +chevaux, Manning. Shoking avait raconté à l'homme gris tous les détails +de sa captivité dans la péniche; ce qui faisait que ce dernier, sans +avoir jamais mis les pieds sur le ponton, en connaissait tout les +aménagements intérieurs. Il savait que le ponton avait une cale qui se +fermait extérieurement et que c'était dans cette cale que l'Écossais +avait cru voir le diable, en voyant Shoking métamorphosé tout à coup en +nègre. Pendant tout le trajet, le révérend n'avait pas dit un seul +mot. Résigné en apparence, il couvait au fond de son âme tortueuse des +tempêtes de fureur. + +Mais, en revanche, l'homme gris lui avait conté une foule de choses, +comme, par exemple, la comédie jouée par le prétendu M. Simouns qui, au +lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait mené à bord d'un navire qui, +maintenant, était en pleine mer et hors de portée des canons anglais. Et +le révérend, réduit à l'impuissance, se disait:--Cet homme qui, jusqu'à +présent, s'est montré plus fort que nous, cet homme vient de commettre +une faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter à l'eau. Garrotté +comme je le suis, je me serais noyé, et il aurait un ennemi implacable +de moins. Je suis son prisonnier, j'ignore même ce qu'il veut faire +de moi, mais il n'est prisonnier qui ne s'évade ou ne soit délivré, et +alors... + +En ce moment, le révérend Peters Town n'était plus dominé par sa haine +religieuse: il ne jurait plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce +que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il haïssait l'homme +gris parce que celui-ci l'avait humilié et joué. Donc la barque accosta +la péniche. + +Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui était d'une force +proportionnée à sa taille, prit le révérend dans ses bras et monta +le premier sur le pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait à +babord. L'homme gris le suivit.--Écoute, lui dit-il alors, je vais te +donner une haute mission.--Je suis prêt, dit Harris.--Tu vas être le +gardien d'un homme plus dangereux pour l'Irlande que tous les beaux +parleurs qui braillent au parlement. Et ils descendirent dans le faux +pont, poussant devant eux le révérend. + + + + +XXIV + + +L'homme gris, une fois dans le faux-pont, jugea inutile de demeurer plus +longtemps dans l'obscurité. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes +et un rat de cave, et soudain une clarté permit au révérend de voir +enfin à l'aise le visage de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre +depuis longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait en ce moment. +L'homme gris, on s'en souvient, avait dépouillé, chez miss Ellen, +le front ridé et les cheveux blancs du prétendu M. Simouns. Il était +redevenu l'homme jeune, élégant de tournure et beau de visage, qui avait +juré que la fille de lord Palmure l'aimerait tôt ou tard. Aussi, le +révérend le regarda-t-il avec avidité, comme pour graver à jamais ses +traits dans son souvenir. Et il se disait, tandis que les préparatifs +de sa captivité commençaient:--J'aurai ma revanche quelque jour, et je +l'aurai terrible. + +Ces préparatifs, dont nous parlons, étaient d'une extrême simplicité. +Sur l'ordre de l'homme gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir +en guise de bâillon dans la bouche de Peters Town, qui n'opposa aucune +résistance. Ensuite, il lui lia plus solidement les jambes. Après quoi, +il le descendit dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis il remonta, +après que l'homme gris se fût assuré que la cale n'avait aucune issue. +Alors, ce dernier ferma le panneau, et dit à Harris: + +--Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres dans une heure. Sous aucun +prétexte, ne quitte la péniche; au nom de l'Irlande, tu me réponds de +ton prisonnier. Harris s'inclina. + +--Cependant, dit-il, il faut tout prévoir.--Il y a souvent des vagabonds +qui viennent coucher ici. + +--Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas s'en aller. + +--Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que les policemen de la +rivière viennent quelquefois visiter la péniche et emmènent à bord du +_Royalist_ tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que ferais-je? + +--Tu étranglerais ton prisonnier avant qu'ils ne fussent montés à +bord.--C'est bien, dit Harris, je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il +se coucha dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau qui fermait la +cale, devenue la prison du révérend Peters Town. + +L'homme gris monta sur le pont, après avoir remis un rat-de-cave à +Harris, et se laissa glisser ensuite, le long de la corde, dans la +barque où l'autre Irlandais l'attendait.--Où allons-nous? demanda +celui-ci en poussant au large.--Nous remontons au pont de Londres et +ensuite à la gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit à nager avec +vigueur et la barque glissa de nouveau sur la Tamise. + +Alors l'homme gris tira sa montre, une montre à répétition, et la fit +sonner. Il était dix heures moins le quart. Or l'homme gris avait +fait ce calcul: Le steamer le _Santa-Fé_ était parti à trois heures de +l'après-midi. Il avait dû mettre, en chauffant à toute vapeur, quatre +heures pour sortir de la Tamise, prendre la mer et doubler le cap de +Douvres. Il avait dû rencontrer, une heure plus tard, le bateau-poste de +Calais, et Shoking avait dû passer à bord de ce dernier. Il était donc +probable que le faux nègre ramené à Douvres vers neuf heures du soir, y +prendrait aussitôt le train de Londres. L'homme gris ne désespérait donc +pas de le revoir cette nuit-là même. + +La barque remonta la Tamise et vint accoster le ponton d'embarcation +qui est auprès du pont sur lequel passe le South Easter railway, +c'est-à-dire le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris enjoignit à son +batelier de descendre dans une taverne, d'y acheter du pain, du jambon +et un pot de bière, et de porter le tout à Harris. Puis il sauta sur le +ponton, gagna la rive gauche et monta, par une ruelle, à Cannons-street. +Le train qui part de Douvres à neuf heures quarante arrive à Londres +à onze heures. L'homme gris avait donc une heure à attendre. Mais les +gares anglaises ne sont point fermées au public comme en France. On y +entre librement, et plus d'un pauvre diable qui ne sait où passer la +nuit y trouve l'hospitalité sur les banquettes d'une salle d'attente. + +L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa dans son manteau et +attendit, couché sur un banc. A onze heures moins six minutes le train +fut signalé et toucha à London-Bridge, de l'autre côté de la Tamise. A +onze heures précises, il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking +en descendit. Comme il sortait, entraîné par la foule, l'homme gris lui +frappa sur l'épaule:--Je t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce +monde, nous avons le temps. + +Quand les voyageurs les plus pressés furent hors de la gare et que la +foule commença à s'éclaircir, l'homme gris dit à Shoking:--Où as-tu +rencontré le bateau-poste?--A moitié chemin de Calais.--As-tu remis des +instructions au capitaine du _Santa-Fé_?--Oui, maître. + +--Alors me voilà tranquille sur le sort de Jenny, de son enfant et +de John Colden. Passons à mistress Fanoche, maintenant.--Ah! oui, dit +Shoking, qu'allons-nous donc en faire?--En vertu d'un ordre du +lord chief justice que voilà. Et l'homme gris tira de sa poche le +portefeuille du révérend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier dont +il parlait et qui portait le sceau de la justice anglaise. + +--Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu de toilette: as-tu +faim?--Je n'ai pas dîné, dit Shoking. Ils sortirent de la gare et +l'homme gris lui montra une taverne en lui disant:--Attends-moi +là, mange un morceau, ne te grise pas surtout, je reviens dans une +demi-heure.--Mais où allez-vous, maître?--Tu sais que j'ai un logis +dans chaque quartier: j'ai une chambre à deux pas d'ici, auprès de +Saint-Paul. + +Et l'homme gris laissa Shoking à la porte de la taverne. Celui-ci se fit +servir de la bière brune, une tranche de roastbeef froid et du jambon, +et se mit à manger avec l'appétit d'un homme qui a respiré l'atmosphère +saline de la mer. Trois quarts d'heure après, l'homme gris revint. +Seulement, ce n'était plus l'homme gris, c'était M. Simouns, l'agent de +police aux cheveux blancs. Shoking avala en hâte sa dernière bouchée et +son dernier verre de bière brune, et le suivit. Il y avait un cab à la +porte. Tous deux y montèrent et l'homme gris dit au cabman:--A Elgin +Crescent.--Chez le révérend? fit Shoking.--Oui, mais il n'y est pas, +murmura l'homme gris en souriant. + + + + +XXV + + +Qu'était devenue mistress Fanoche pendant tout ce temps-là? +L'intéressante nourrisseuse d'enfants avait, comme on l'a vu, cédant +à une première épouvante, fait sa confession à un magistrat de police, +lequel avait dicté à un secrétaire les aveux qu'elle faisait, au fur +et à mesure qu'ils sortaient de sa bouche, puis lui avait donné le +procès-verbal à signer. Alors, miss Ellen et le révérend Peters Town, +en présence de qui tout cela avait eu lieu, l'avaient rassurée sur les +conséquences que pourraient avoir ses déclarations, et le magistrat +l'avait admise à fournir caution. Mistress Fanoche avait vu alors miss +Ellen ouvrir un portefeuille et en tirer une poignée de bank-notes +qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, un magistrat de +police est en même temps juge d'instruction. Il décide si le coupable +peut demeurer provisoirement en possession de sa liberté, et s'il lui +est permis de rester en tel ou tel lieu. Or donc, celui qui venait +d'interroger mistress Fanoche était parti, laissant cette dernière en +présence du révérend Peters Town. + +Alors, celui-ci lui avait dit:--Ma chère, il ne faut pas vous dissimuler +que vous êtes un grand coupable, et que sans la haute protection qui +vous couvre et l'importance du service que vos aïeux ont rendu au +gouvernement de Sa Majesté la reine, vous seriez allée coucher à +Newgate, pour n'en sortir que le jour de votre mort. Si même vous étiez +traduite devant la cour d'assises, vous seriez condamnée et nul, pas +même moi, ne pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait écouté, en +frémissant, cette petite harangue, et peut-être s'était-elle repentie de +n'avoir pas osé braver la colère de l'homme gris. Mais le révérend avait +continué:--Maintenant, si vous m'en croyez, vous resterez ici jusqu'à +demain soir. A cette date, on ne se sera pas encore occupé de votre +affaire et personne ne songera à vous avant trois ou quatre jours. +Demain soir, tout sera préparé pour votre fuite. Mon secrétaire, ce +jeune clergyman que vous avez vu, vous conduira à Brighton, en vous +faisant passer pour sa soeur aînée. Il vous remettra un portefeuille qui +contiendra les quatre mille livres convenues et vous prendrez passage +soit sur un navire qui part pour la France, soit sur un autre qui passe +l'Atlantique et va en Amérique. Lequel préférez-vous?--Je préfère aller +en Amérique, avait répondu mistress Fanoche. Le révérend était sorti. +Il allait, comme on le pense bien, assister à l'arrestation du petit +Irlandais et à son incarcération. Mais avant de quitter sa maison, il +avait dit deux mots à Tom. Qu'était-ce que Tom? Un mélange de bedeau et +de domestique, un homme qui accompagnait le révérend au temple, et lui +servait en même temps de valet de chambre. Tom était un homme entre deux +âges, petit, trapu, les cheveux gris et crépus, le visage rouge, le cou +très-court, la lèvre bestiale et le rire idiot. Tom n'était cependant +pas dépourvu d'une certaine intelligence, en outre, il avait une qualité +rare; il était esclave des ordres qu'on lui donnait. Or, le révérend, +après avoir installé mistress Fanoche dans une chambre très-propre de +la maison, dit à Tom:--Sous aucun prétexte, tu ne laisseras sortir cette +femme. + +Tom inclina la tête, signe qu'il avait compris d'abord, et ensuite que +mistress Fanoche passerait plutôt sur son corps que de franchir le seuil +de la maison. Le révérend s'en était donc allé. Tom était fidèle, mais +il était bavard, et la solitude lui convenait peu. Ordinairement, il +faisait la conversation avec le clergyman, secrétaire de Peters Town; +mais le clergyman avait suivi son supérieur. Tom se fit, après le départ +du révérend, le raisonnement suivant:--Je dois empêcher cette femme de +sortir; mais il ne m'est pas défendu de causer avec elle. Et il +monta dans la chambre où mistress Fanoche était aux prises avec son +épouvante.--Ma chère dame, lui dit-il, je venais savoir comment vous +vous trouviez ici? + +--Fort bien, répondit mistress Fanoche, pourvu toutefois que je n'y +reste pas longtemps. Tom eut un mouvement d'épaules qui signifiait +qu'il n'en savait absolument rien.--Où est votre maître? demanda la +nourrisseuse.--Il est sorti, répondit Tom.--Reviendra-t-il bientôt?--Je +ne le crois pas. Il m'a commandé de vous faire apporter à dîner de chez +le pâtissier voisin. + +Tom était causeur, nous l'avons dit, mais mistress Fanoche n'était pas +d'humeur, ce soir-là, à soutenir aucune conversation. Elle tressaillait +au moindre bruit et se disait que le magistrat de police allait +peut-être se raviser et revenir pour l'arrêter. Elle ne répondait donc +que par monosyllabes aux questions de Tom, et celui-ci, au bout d'une +heure, désespérant une conversation suivie, la quitta en lui disant:--Je +vais vous faire apporter à dîner. Une demi-heure après, mistress Fanoche +était à table en présence d'un morceau de roastbeef et d'une foule de +pâtisseries. Le révérend Peters Town avait commandé à Tom de ne rien +épargner et de traiter mistress Fanoche avec tout le confortable +possible. Mais mistress Fanoche n'avait pas grand'faim, l'angoisse +lui serrait l'estomac. Elle dîna donc du bout des lèvres; Tom remonta, +espérant que mistress Fanoche causerait davantage après souper; mais il +n'en fut rien. Elle se borna à demander si le révérend Peters Town était +rentré. Tom lui répondit que non, et descendit à son office de fort +mauvaise humeur. La soirée s'écoula. Mistress Fanoche aurait fort bien +pu se mettre au lit; mais elle n'osa pas. Poursuivie par cette +pensée, que le magistrat de police pouvait se raviser et ordonner son +arrestation, elle avait déjà ouvert la fenêtre et mesuré la hauteur où +elle était du sol. La fenêtre donnait sur le jardin entouré de grilles +assez hautes, et toute fuite était impossible de ce côté-là. Néanmoins, +mistress Fanoche ne se couchait point et, au lieu de se dissiper peu à +peu, sa terreur augmentait à mesure que sonnaient les heures de la nuit. +Le révérend ne revenait pas. Tout à coup, il était alors plus de minuit, +la sonnette de la porte d'entrée se fit entendre, puis des voix confuses +montèrent jusqu'à la nourrisseuse. Elle entr'ouvrit sa porte sans bruit +et prêta l'oreille; et elle reconnut la voix de Tom qui disait:--Mais +je vous jure que mon maître est absent.--Oui, mais il y a une femme +là-haut, que nous avons ordre de conduire en prison, répondit une +autre voix. Et mistress Fanoche, éperdue, courut vers sa fenêtre, avec +l'intention de sauter dans le jardin au risque de se casser le cou. +Malheureusement la force lui manqua, et ses jambes refusant de la +supporter, tant son émotion était grande, elle s'affaissa au milieu de +la chambre, en poussant un sourd gémissement. + + + + +XXVI + + +En entendant sonner, Tom était allé ouvrir sans défiance. Il était +même persuadé que c'était le jeune clergyman, le secrétaire du révérend +Peters Town qui entrait. Quel n'avait pas été son étonnement en se +trouvant face à face avec M. Simouns, car ce n'était pas la première +fois qu'il voyait le prétendu agent de police, celui-ci ayant eu affaire +la veille au révérend qui s'était concerté avec lui pour l'enlèvement +du petit Irlandais. M. Simouns était suivi d'un nègre, et la vue de ce +nègre effrayait quelque peu le valet de chambre sacristain.--Mon maître +est sorti, disait-il. + +--Oui, répondit M. Simouns en pénétrant dans le vestibule, mais il y a +en haut une femme que nous venons arrêter. + +--Voilà ce que je ne souffrirai pas, répondit Tom. Je suis le serviteur +fidèle de mon maître, reprit Tom, et ce qu'il me commande je le fais. + +--Que vous a-t-il donc commandé, votre maître, monsieur Tom? + +--De ne laisser la femme dont vous parlez sortir d'ici sous aucun +prétexte. Et si vous ne me tuez, ou ne me garrottez.... + +--Mon cher monsieur Tom, dit M. Simouns, il n'y a qu'un malheur à toutes +vos belles résolutions. C'est que c'est le révérend qui m'envoie. + +--Alors, dit Tom, il vous a certainement donné un mot de sa main? + +--Non, il a fait mieux que cela, il m'a donné son portefeuille pour +vous le remettre, en vous priant de le serrer dans son secrétaire. Et +M. Simouns tendit à Tom, un peu interdit, le portefeuille du révérend, +duquel il avait extrait, du reste, l'ordre d'arrestation signé par le +lord chief justice. Si Tom eût vu M. Simouns pour la première fois, +peut-être se fût-il défié tout de même, et fût-il allé jusqu'à supposer +que le révérend était tombé aux mains d'une bande de voleurs. Mais Tom +avait déjà vu M. Simouns en grande conférence avec son maître. En outre, +le portefeuille renfermait des banknotes, et quel est le voleur qui rend +un portefeuille ainsi meublé? Tom ajouta donc une foi pleine et entière +aux paroles de M. Simouns.--Ah! fit-il, s'il en est ainsi, venez. Je +vais vous livrer la petite dame. + +Mistress Fanoche, on le sait, avait entr'ouvert sa porte sans bruit et +elle avait entendu une partie de ce dialogue. Alors, la peur s'était +emparée d'elle. On venait l'arrêter! Et elle avait essayé de se traîner +jusqu'à la fenêtre et de sauter dans le jardin. + +Mais elle n'en avait pas eu la force et lorsque M. Simouns et le nègre, +conduits par Tom qui s'était armé d'un flambeau, arrivèrent, ils la +trouvèrent étendue sans connaissance sur le parquet. + +--Eh bien dit M. Simouns, j'aime autant cela. Nous n'aurons pas besoin +de lui mettre un bâillon pour l'empêcher de crier. Il fit un signe au +nègre Shoking,--car on doit l'avoir reconnu,--prit mistress Fanoche à +bras le corps et la chargea sur son épaule.--En route, dit M. Simouns. +Shoking et lui avaient laissé à la porte un fiacre à quatre places. +Ils y déposèrent mistress Fanoche évanouie; puis M. Simouns souhaita +le bonsoir à Tom, l'engageant à se coucher, car, disait-il, le révérend +Peters Town ne devait pas rentrer cette nuit-là; et ils montèrent dans +le fiacre en disant au cabman: Conduis-nous à la station de police. + +--Mais, dit alors Shoking, je croyais que nous allions à Newgate, +maître. Alors, qu'allons nous faire à la station de police? + +--C'est ce que tu vas voir. Nous allons chercher le dossier de mistress +Fanoche. Tu penses bien, dit-il, qu'il faut que la misérable soit +pendue. Et pour qu'elle soit pendue, il faut que le magistrat qui l'a +interrogée et l'a laissée libre sous caution, remette son interrogatoire +et son dossier au gouverneur de Newgate. + +--Mais puisqu'il l'a admise à fournir caution? + +--Aussi ne saura-t-il pas ce que je veux faire du dossier que je vais +lui réclamer de la part du révérend en lui montrant l'ordre écrit par le +lord chief justice. + +La station de police était à deux pas de la maison du révérend. Quand +la voiture s'arrêta, mistress Fanoche était toujours évanouie.--Je te +la confie, dit M. Simouns. Et il sauta lestement à terre et tira la +sonnette de nuit de la station. Peu après, la porte s'ouvrit et se +referma sur lui. Mistress Fanoche était toujours évanouie; cependant un +soupir souleva sa poitrine, et Shoking se dit: Je crois qu'elle revient +à elle. En effet, le premier soupir fut suivi d'un second, puis d'un +troisième, et la nourrisseuse s'agita convulsivement sur la banquette +du fiacre. Mais, en ce moment, on ouvrit la portière, et M. Simouns +reparut, un immense portefeuille sous le bras. C'était le dossier de +mistress Fanoche.--A Newgate cria-t-il au cocher. + +A peine la voiture se fut-elle remise en mouvement, que la nourrisseuse +ouvrit les yeux.--Où suis-je? dit-elle. Les lanternes projetaient une +faible clarté à l'intérieur du fiacre. Mistress Fanoche aperçut d'abord +le nègre, puis M. Simouns, et crut avoir affaire à des inconnus.--Mon +Dieu! répéta-t-elle, où suis-je? quels sont ces hommes? que me +veulent-ils? Mais alors, une voix qui la fit tressaillir lui +répondit:--Ma chère, vous êtes au pouvoir de deux agents de police, qui +vous conduisent à Newgate, d'où vous ne sortirez que le jour de votre +mort.--Mistress Fanoche jeta un cri aigu. + +--Oh! cette voix, dit-elle, où donc ai-je entendu cette voix? M. Simouns +se mit à rire: + +--Cela t'apprendra, ma chère, dit-il, à trahir l'homme gris. A ces +paroles, mistress Fanoche poussa un nouveau cri et retomba évanouie sur +les coussins du fiacre. Une demi-heure après les portes de Newgate se +refermaient sur elle, et M. Simouns remettait son dossier au gouverneur. +Dès lors, aucune puissance humaine ne pouvait plus sauver mistress +Fanoche de la potence qu'elle avait si bien méritée....--L'heure de Dieu +vient tôt ou tard, murmurait l'homme gris en s'en allant, et Dieu, c'est +la suprême justice. + + + + +XXVII + + +Le fiacre qui avait conduit l'homme gris et Shoking à Newgate, les +attendit à la porte, tandis qu'ils faisaient écrouer mistress Fanoche. +L'opération n'avait pas duré dix minutes. Avec de vrais agents de +police mistress Fanoche se serait peut-être débattue; peut-être même +aurait-elle crié; mais avec l'homme gris, elle ne souffla mot. Cet +homme exerçait sur elle un tel empire, il lui inspirait une si grande +épouvante qu'elle n'avait opposé aucune résistance, et n'était sortie de +son évanouissement que pour s'abandonner à une prostration sans +limites. L'homme gris et Shoking étaient donc remontés en voiture.--Où +allons-nous? demanda alors Shoking. + +Le maître consulta sa montre:--Quatre heures du matin, dit-il. Il ne +fera pas jour avant sept heures et demie. Nous avons du temps devant +nous.--Mais où allons-nous? répéta Shoking qui avait ouvert la +portière.--A Hampsteadt. Shoking transmit l'ordre au cocher. Maître, +reprit-il, quand le fiacre roula, vous avez mis Jenny, son fils et John +Colden en sûreté, c'est bien. Mais... vous?... Et il y avait dans cette +timide question, comme une vague et mystérieuse terreur.--Moi, dit +l'homme gris en souriant, je n'ai pas encore accompli ma tâche. +Écoute-moi, et tu comprendras que je n'ai pas le droit de quitter +Londres. Les Irlandais attendaient un chef; ce chef est un enfant et +jusqu'à l'heure où devenu homme, il pourra prendre en mains ce pouvoir +occulte qui lui fera une royauté dans l'ombre, en attendant le triomphe +du jour, il faut qu'une main plus ferme, une pensée plus intelligente, +fasse mouvoir tous les fils de cette vaste intrigue, tous les soldats de +cette immense conspiration qui enveloppe peu à peu l'Angleterre. L'abbé +Samuel a besoin d'un homme auprès de lui, et cet homme c'est moi. +Shoking secoua la tête.--Oui, dit-il, tout cela est fort bien; mais +deux personnes presque aussi fortes que vous, ont juré votre perte, le +révérend Peters Town et miss Ellen.--Je ne crains que cette +dernière, répondit l'homme gris; je la crains jusqu'à l'heure où +elle m'aimera.--Mais vous avez donc encore cet espoir? fit naïvement +Shoking.--Oui. + +L'accent de l'homme gris était net et convaincu; mais il ne persuada +point Shoking.--Singulière idée, murmura-t-il après un silence, que de +vouloir se faire aimer de cette femme hautaine et cruelle, et qui n'a +d'humain que l'apparence. + +Le jour où elle m'aimera, elle sera mon esclave, dit l'homme gris. J'en +ferai un des serviteurs les plus dévoués de l'Irlande. + +Shoking murmura à part lui:--Tous les hommes de génie ont leur marotte. +Celui-là a mis dans sa tête qu'il serait aimé de miss Ellen. Mais il en +sera, je crois, pour ses frais d'espérance, et il a le temps d'attendre. +Le fiacre atteignit Hampsteadt assez rapidement. Alors, comme il +s'arrêtait à la grille du cottage, un souvenir traversa l'esprit de +Shoking:--Maître, dit-il, ne m'avez-vous pas dit que vous me rendriez ma +couleur naturelle? Quand donc le ferez-vous? + +--C'est pour cela que je t'amène ici. Et Shoking éprouva en même temps +un mouvement de joie et un sentiment de regret. Il fut joyeux de +penser qu'il allait redevenir blanc; mais il soupira en songeant qu'il +cesserait, du même coup, d'être marquis, décoré d'une foule d'ordres et +porteur d'un nom si long qu'il aurait fait trois lignes du journal le +_Times_. + +Le cottage était silencieux et perdu dans l'ombre des grands arbres +qui l'environnaient.--Tu n'es pas revenu ici depuis que je t'ai fait +marquis? demanda l'homme gris.--Non, répondit Shoking.--Alors, tu ne +sais pas comment va la fille de Jefferies?--Non. Mais Suzannah doit +toujours être auprès d'elle. + +L'homme gris traversa le jardin et pénétra dans le vestibule de la +maison où brûlait une petite lampe suspendue au plafond. + +Ce valet de chambre modèle qui, le premier, avait appelé Shoking mylord, +dormait tout vêtu sur une banquette. L'homme gris l'éveilla. Le valet ne +témoigna aucune surprise à la vue de Shoking devenu nègre.--Suis-nous, +dit l'homme gris, ou plutôt éclaire-nous, nous allons à la chambre de +lord Wilmot. + +Le valet prit un flambeau et monta le premier les marches du large +escalier. Tous trois arrivèrent ainsi dans ce cabinet de toilette où +Shoking avait pris son premier bain.--Tu ne reconnais pas mylord? dit +alors l'homme gris au valet de chambre. Mylord a eu une fantaisie, il +s'est teint en noir pour pénétrer dans une taverne où les nègres se +réunissent.--Excentrique! murmura le valet avec flegme.--Prépare un +bain, dit encore l'homme gris, et va me chercher cette caisse en bois +des îles dans laquelle se trouvent plusieurs flacons. + +Le valet ouvrit les robinets à tête de cygne, et l'eau chaude et l'eau +froide tombèrent en même temps dans la baignoire de marbre blanc. Puis +il sortit pour aller chercher la caisse demandée par l'homme gris. Alors +celui-ci dit à Shoking:--Tu penses bien que ce n'est pas l'affaire d'une +heure. Ton traitement durera quinze jours, et pendant quinze jours tu +prendras soir et matin un bain comme celui que je vais te préparer. +Déshabille-toi. + +Shoking poussa un dernier soupir en regardant du coin de l'oeil cette +rosette multicolore qui ornait la boutonnière de son paletot. Puis +il obéit. Et comme il se glissait dans le bain et fermait les deux +robinets, le valet de chambre revint avec la caisse aux flacons +mystérieux. + + + + +XXVIII + + +L'homme gris ouvrit alors la caisse et y prit une fiole qu'il fit +miroiter à la bougie et qui contenait une essence incolore. Puis il la +déboucha et en versa le contenu dans le bain. Aussitôt l'eau se colora +en vert tendre et Shoking s'écria:--Mais c'est un bain d'absinthe que +vous me faites prendre. + +--Attends, dit l'homme gris. Il prit un second flacon qu'on eût dit +plein de vin, et il versa dans le bain. L'eau, verte tout à l'heure, +passa subitement au rouge vif; puis ce rouge devint écarlate, +s'assombrit un peu et Shoking épouvanté murmura.--Bon! voici que je suis +dans le sang à présent. + +--Tu vas rester deux heures dans ce bain, dit le maître, et puis, ton +valet de chambre te lèvera, t'essuiera, t'enveloppera dans un peignoir +bien chaud et te mettra au lit. Comme tu es fatigué, tu dormiras. Quand +tu t'éveilleras, tu te feras apporter un miroir.--Et je me retrouverais +blanc? + +--Non, mais tu t'apercevras que ton noir est moins vif et que ta peau se +marbre par places.--Et ce soir, je prendrai un autre bain?--Oui. + +L'homme gris s'approcha alors d'une table sur laquelle il y avait +de quoi écrire. Puis il prit la plume et traça quelques mots sur une +feuille de papier. Et, remettant ce papier au valet de chambre:--Chaque +soir, dit-il, tu iras chez le chimiste du quartier et tu lui feras +emplir ces deux flacons de la composition que je viens de prescrire, +puis tu les verseras l'un après l'autre dans le bain de mylord. Le valet +s'inclina. + +--Mais, dit Shoking, est-ce que je ne pourrai pas sortir durant ces +quinze jours?--Non, car à mesure que le traitement opérera, ton corps +passera par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et tu seras hideux +à voir. On te jetterait des pierres, si tu te montrais dans la rue. +Shoking, soupira de nouveau,--Mais au moins, dit-il, je reviendrai +blanc?--Comme neige.--Et mes cheveux?--Tes cheveux retourneront au roux, +leur couleur naturelle. + +Alors l'homme gris laissa Shoking au bain, et passa dans une pièce +voisine, où il procéda, lui aussi, à une nouvelle toilette. Il se +débarrassa de sa perruque de cheveux blancs, de son crâne plissé, et +de tout ce qui constituait M. Simouns, pour redevenir ce gentleman +de trente-six à trente-huit ans, à l'oeil bleu, au visage pâle et +distingué, aux favoris châtain-clair, cet homme enfin d'une rare +distinction que les dandys de Hyde Park avaient pris pour le gentilhomme +russe amoureux de miss Ellen. Quand il fut ainsi métamorphosé, il revint +dans la pièce où Shoking était toujours au bain.--Je viens te dire +adieu, fit-il, et m'occuper de trouver au révérend une prison digne de +lui, et plus sûre que la première. + +Shoking, à qui l'homme gris avait raconté la manière dont le révérend +Peters Town était tombé en son pouvoir, ne put réprimer un éclat de +rire. L'homme gris lui serra main, puis il s'enveloppa de son waterproof +et quitta le cottage. Comme il avait renvoyé le fiacre qui les avait +amenés, il descendit Heath-mount à pied, fumant son cigare, et du pas +tranquille d'un bourgeois de Londres qui quitte le club après une partie +de whist. Il rentra ainsi dans Londres, en moins d'une heure et demie, +et quelque chose qui ressemblait à un rayon de jour commençait à percer +le brouillard lorsqu'il arriva dans la cité. + +Une taverne qui avait une licence de nuit, était ouverte dans Farringdon +street à peu près en face de l'imprimerie du _Times_. Comme l'homme gris +n'avait pas eu le temps de manger depuis la veille au matin, il y entra, +s'installa dans le box des gentlemen et se fit servir des sandwich et du +vin de Porto. Son repas fini, il s'aperçut que le jour grandissait, et +jetant une couronne sur le comfort il se remit en route, à petits pas, +sans se presser, comme un homme qui roule de vastes projets dans sa +tête. + +Le Black-Friars ou pont des Moines-Noirs est au bout de Farringdon +street. L'homme gris le traversa et gagna ainsi la rive droite de la +Tamise. Une fois là, il hâta tout à coup le pas. Sans doute il avait +trouvé ce qu'il cherchait depuis son départ de Hampsteadt, c'est-à-dire +l'endroit où il pourrait mettre le révérend Peters Town en sûreté et +dans l'impossibilité de recouvrer sa liberté. Au lieu de s'enfoncer +dans les ruelles sombres du Borough, l'homme gris remonta alors vers le +Southwark. Et suivant toujours le bord de la Tamise, il se dirigea vers +Queen's Élisabeth Tavern, l'établissement auprès duquel, le bateau dans +lequel on avait enlevé le révérend, était retourné stationner. Au coup +de sifflet qu'il fit entendre, un autre répondit, puis le bruit de deux +avirons, et la barque vint chercher le maître.--As-tu fait ce que je +t'ai commandé? dit l'hommage gris à l'Irlandais. + +--Oui, j'ai porté un panier de provisions à Harris.--Et le +prisonnier.--Il se tenait tranquille. + +--C'est bien. Pousse au large. A bord de la péniche. + +La barque fila sur la Tamise encore chargée de brouillard, bien que +le jour eût grandi; elle repassa sous le pont des Moines et le pont +de Londres et mit le cap sur Rotherithe. Mais tout à coup l'homme gris +poussa un cri d'étonnement et de stupeur. Il écarquillait vainement les +yeux; vainement il cherchait la péniche du regard... La péniche avait +disparu... et sans doute le révérend Peters Town avec elle!... + + + + +XXIX + + +Où avait donc passé la péniche et avec elle le révérend Peters Town, que +l'homme gris croyait si bien tenir en son pouvoir? Pour le savoir, il +faut rétrograder de quelques heures, et pénétrer, bien avant le +jour, dans une taverne de Rotherithe où se réunissait une population +d'ouvriers des ports et des matelots, plus hideuse encore que celle qui +se presse, la nuit, sur l'autre rive de la Tamise, dans les bouges du +Wapping. Cette taverne avait un singulier nom, l'_hôtellerie de l'Ange_ +On y buvait, on s'y querellait, on y échangeait à toute heure des coups +de poings et quelquefois des coups de couteau. Quand venait minuit, +le landlord posait les volets à sa devanture et avait l'air de fermer +boutique; mais les habitués ne s'en allaient pas pour cela. Quelquefois +un policeman se montrait au bout de la rue, mais il avait bien soin +de ne pas passer devant l'hôtel de l'Ange. Or, cette nuit-là, un homme +entra en disant:--Si personne ne me paye à boire, ou si le landlord +ne me fait pas crédit d'un verre de gin ou d'ale, je mourrai +très-certainement de soif, car je n'ai pas un demi-penny dans ma poche. + +--Hé! c'est Nichols, dit un matelot de commerce en levant la tête.--Oui, +c'est moi, Robert, répondit Nichols, l'ancien associé de John le rough +et de l'Écossais Mac Ferson, pour la capture du condamné à mort John +Colden.--Tu as soif? dit le matelot.--Ma gorge est plus sèche que le +four d'un pâtissier. + +--Et pas d'argent?--J'ai bu mon dernier shilling hier soir.--Viens +t'asseoir ici, je t'invite, dit encore le matelot. + +Nichols ne se le fit pas répéter, et, sur un signe de Robert, une +servante apporta un pot de bière brune.--Ça ne va donc pas? reprit +celui-ci.--Non, dit Nichols.--Tu ne veux donc plus travailler aux +docks?--Ah! dame! soupira Nichols, c'est l'ambition qui m'a perdu et +pour avoir été trop gourmand...--Tu n'as plus de quoi manger?--Hélas! + +Et Nichols fit à Robert le matelot, le récit de ses aventures et de ses +mésaventures, c'est-à-dire du temps qu'il avait perdu à rechercher John +Colden, alléché qu'il était par la prime annoncée. Le matelot, qui +était un honnête garçon, haussa les épaules:--C'est des bêtises tout +ça, dit-il. Veux-tu travailler? J'ai de l'ouvrage à te proposer.--Quel +ouvrage? fit Nichols.--Cinquante shillings et la nourriture pour une +semaine.--Plaît-il? fit Nichols. + +--Tel que tu me vois, dit le matelot, je suis venu ici pour embaucher +quatre hommes. Si tu veux en être, c'est marché conclu. + +--Mais pour quelle besogne? demanda Nichols.--Tout ce qu'il y a de plus +simple et de plus honnête. Tu as navigué?--Dix ans.--Fort bien. Nous +embarquons au point du jour.--Et où allons-nous?--A Boulogne, par la +Tamise; nous allons conduire un convoi de chevaux pour le compte de +master Manning, le marchand célèbre. + +A ce nom, Nichols tressaillit et se souvint de ses aventures sur la +péniche.--Cela te va-t-il? insista le matelot.--Oui.--Eh bien! bois +encore un coup. As-tu faim?--Oui, dit encore Nichols. + +Robert fit servir de la choucroute et du jambon à Nichols, qui se mit à +dévorer. Une heure après ils quittaient le cabaret en compagnie de deux +autres ouvriers des ports, comme Nichols, anciens matelots.--Les +chevaux arriveront par le convoi de cinq heures du matin, à la gare de +London-Bridge, dit alors Robert; et il faut que nous soyons à bord pour +les recevoir. Mais il nous manque un matelot, où le prendre?--Bah! fit +Nichols. Je gagerais tout ce qu'on voudra que nous allons le trouver +à bord de la péniche.--Comment cela?--Il n'y a pas de nuit où quelque +pauvre diable, qui ne sait où coucher, n'aille s'y réfugier.--Tiens, dit +Robert, c'est une idée cela! + +Et ils se dirigèrent vers le bord de l'eau, et, un quart d'heure après, +ils montaient à bord de la péniche. L'Irlandais Harris n'avait pas +quitté son poste, seulement, il avait absorbé les provisions que lui +avait apportées le batelier, il avait bu un pot de bière tout entier, +et s'était endormi ensuite. Seulement il s'était couché tout de son +long sur le panneau qui fermait la cale, au fond de laquelle le révérend +Peters Town était prisonnier, et, si celui-ci avait essayé de sortir ou +de briser le panneau, Harris se fût certainement éveillé.--Quand je +te disais que nous trouverions notre affaire ici, s'écria Nichols en +apparaissant, en haut de l'échelle qui plongeait dans les flancs de +la péniche. Et, à la lueur du bout de chandelle allumé par Nichols, +le matelot Robert et les deux autres compagnons aperçurent Harris +l'Irlandais endormi. + + + + +XXX + + +La lumière éveilla Harris en sursaut. En un clin d'oeil il fut sur ses +pieds et regarda les gens à qui il avait affaire. Harris, nous +l'avons dit, était un véritable colosse et il était doué d'une force +herculéenne. Mais il était en présence de quatre hommes, et quatre +hommes viennent toujours à bout d'un seul. Mais Harris, en dépit de +ses proportions gigantesques, était intelligent et possédait un grand +sang-froid.--Que voulez-vous? dit-il.--Tiens, dit Nichols, c'est un +Irlandais.--Et je m'en vante, fit Harris. Je vous demande ce que vous me +voulez. Et il prit l'attitude d'un boxeur qui se met en défense. Mais le +matelot Robert lui dit: + +--Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuadé que nous ne te voulons +pas de mal, au contraire... et tu me parais homme à ne pas refuser +cinquante shillings.--Cela dépend, dit froidement Harris.--Que +faisais-tu ici?... demanda encore Robert. Harris avait les deux pieds +sur le panneau de la cale, et il était par conséquent toujours maître +de son prisonnier.--Et vous-même, répondit-il, qu'y venez-vous +faire?...--Je suis le capitaine du bâtiment.--De cette +péniche.--Oui.--Eh bien! dit Harris, excusez-moi, mais ne sachant où +coucher... + +--Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement, il va falloir +choisir, camarade.--Choisir quoi?--Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou +être des nôtres, car nous allons partir. Harris tressaillit.--Avec la +péniche?...--Et un convoi de chevaux.--Diable! pensa l'Irlandais, le +maître n'avait pas prévu ça. Comment vais-je tirer le révérend de la +cale? + +Robert ajouta:--Tu ne me parais pas riche.--Je suis pauvre comme tous +les Irlandais, répondit fièrement Harris.--Mais tu ne refuses pas de +gagner ta vie honnêtement.--Non, certes. + +--J'ai besoin d'un quatrième matelot. Nous allons à Boulogne et nous +revenons. Tu seras nourri et tu auras cinquante shillings.--Mais fit +Harris qui tenait à gagner du temps, avant de m'embarquer comme matelot, +il faudrait savoir si j'ai navigué. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix +ans de mer et j'ai été pilote-côtier.--Alors, tu tiendras la barre, fit +Robert. + +Harris eut un frisson de joie à ces derniers mots. Une inspiration, +rapide comme un éclair, traversa son esprit. Il était peu probable qu'on +eût affaire dans la cale avant le départ, et l'épaisseur du panneau +avait dû empêcher le révérend Peters Town d'entendre ce qui se disait +dans l'entre-pont. + +Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer que la péniche était +pleine d'Irlandais, il était présumable qu'il continuerait à se tenir +tranquille. + +Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre, Harris était sûr de +son plan, c'est-à-dire de la réalisation de cette idée qui venait de lui +passer par l'esprit. Cette idée, comme on va le voir, était fort simple. +Harris s'était dit:--Je connais la Tamise comme le quartier de Drury +lane, où j'habite depuis quinze ans. Je sais qu'à l'embouchure du fleuve +il y a des rochers à fleur d'eau, que les pilotes évitent avec soin. Je +passerai au travers avec mon habileté merveilleuse, et je me gagnerai +ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se défieront plus de moi. +Mais, un peu plus loin, à un quart de lieue des côtes, il y a un autre +récif; je gouvernerai droit dessus, et la péniche sombrera. Je suis +assez bon nageur pour gagner la côte à la nage, et probablement mes +compagnons en feront autant. Il n'y aura que le prêtre qui, enfermé +à fond de cale, se noiera. Le maître m'avait commandé de le garder +prisonnier; mais, à l'impossible nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout +ce que je puis faire. + +Et dès lors, Harris parut accepter avec empressement les offres du +matelot Robert. Les mâts, couchés sur le pont, furent redressés et +gréés; puis on attendit le convoi de chevaux. Le convoi arriva un peu +après six heures, et fut embarqué immédiatement. Les premiers rayons du +jour perçaient le brouillard, lorsque Robert prenant le commandement de +la péniche, ordonna l'appareillage, et bientôt après, la péniche, toutes +voiles dehors; quitta le mouillage de Rotherithe et s'élança sur les +flots de la Tamise. Une heure plus tard, Robert disait à Nichols, en lui +montrant Harris qui tenait la barre:--Je crois que nous avons fait là +une fière rencontre. C'est un matelot fini.--Oui, mais il me déplaît, +murmura Nichols. Le révérend Peters Town était toujours à fond de cale +et personne n'avait songé à y descendre. + + + + +XXXI + + +Déjà la péniche avait passé devant Gravesend et approchait de +l'embouchure de la Tamise; déjà Harris était sûr du triomphe, et le +matelot Robert, embauché par M. Manning comme capitaine, s'extasiait +sur son habileté à tenir la barre, lorsque Nichols, qui n'était pas un +travailleur de premier ordre, se dit:--Je ne me suis pas encore reposé, +je vais descendre dans l'entre-pont, et je dormirai un brin sur la +paille, entre deux chevaux. Le hasard voulut que la place qu'il choisit +pour son lit de repos fût tout auprès du panneau de la cale.--Hé! +hé! dit-il, c'est pourtant là que j'avais enfermé Shoking, et que cet +imbécile de Mac Ferson l'a laissé échapper. + +Et faisant cette réflexion, il se souvint que dans la cale, il devait +y avoir un amas de paille, et qu'il y serait mieux, et plus +confortablement encore que dans l'entre-pont. Il ouvrit donc le panneau +et se laissa glisser dans les ténèbres. Mais ses pieds, au lieu de +toucher le sol, heurtèrent un corps mou, et, tout aussitôt, il entendit +une sorte de gémissement.--Par Saint-George! s'écria-t-il, il y a +quelqu'un ici!--Oui, répondit une voix, il y a quelqu'un qui fera la +fortune de celui qui lui viendra en aide. Nichols était un homme de +sang-froid. Il frotta une allumette sur son pantalon en guenilles; la +flamme pétilla et il aperçut alors le révérend garrotté et couché sur +le dos.--Un prêtre? murmura-t-il, aussi vrai que je me nomme +Nichols.--Nichols! s'exclama le révérend, tu te nommes Nichols? Tu as +connu John le rough?--C'était mon ami.--Alors, dit le révérend, c'est +toi qui recherchais John Colden.--Oui, dit encore Nichols. + +Peters Town comprit que le ciel ou plutôt l'enfer lui envoyait un +secours.--Nichols, dit-il, si tu me délivres, tu auras deux cents livres +demain.--Deux cents livres!--Oui, c'est l'homme gris et ces abominables +Irlandais qui m'ont enfermé ici. + +Nichols s'empressa de débarrasser le révérend de ses liens.--Oui, +certes, dit-il, je veux vous délivrer, mais comment? Il y avait un +homme qui vous gardait à bord de la péniche.--Oui, un Irlandais appelé +Harris.--C'est lui qui tient la barre, dit Nichols, et certainement il +aura assez d'ascendant sur les autres pour vous retenir ici. + +Puis Nichols eut une inspiration:--Savez-vous nager? dit-il,--Un +peu.--Alors je vous délivrerai et je vous sauverai. Ne bougez pas, +tenez-vous tranquille et comptez sur moi. + +Nichols regrimpa dans l'entre-pont et ferma le panneau. Une seconde +après il était sur le pont. La péniche venait d'entrer dans cette +partie de la Tamise qui, voisine de l'embouchure, est souvent, en hiver, +chargée de brumes épaisses. Harris tenait toujours la barre.--Il ne +quittera pas son poste en ce moment, pensa Nichols. Et il sonda du +regard l'épaisseur de la brume qui masquait les côtes. + +La péniche était à peu près en face de Stanford. Nichols redescendit +dans l'entre-pont, souleva de nouveau le panneau de la cale et dit au +révérend qu'il avait débarrassé de ses liens:--Vite! montez! Peters +Town se hissa dans l'entre-pont.--Otez vos habits et vos souliers, dit +encore Nichols. Le révérend obéit. Alors Nichols ouvrit un sabord.--Si +les forces vous manquent, dit-il, je vous soutiendrai. Ne craignez rien, +j'ai sauvé plus d'un homme qui se noyait. Et il poussa le révérend, +qui sauta résolument à l'eau. Puis Nichols s'élança après lui dans +la Tamise. La brume était si épaisse que ceux qui étaient sur le pont +n'entendirent qu'un bruit sourd. Mais ils ne virent rien... + + + + +XXXII + + +Quinze jours s'étaient écoulés depuis le jour où l'homme gris stupéfait, +constatait la disparition de la péniche et du révérend, et où celui-ci +s'était sauvé à la nage en compagnie du rough Nichols. Pendant ces +quinze jours bien des événements avaient eu lieu. D'abord Shoking était +redevenu blanc; ensuite on avait instruit deux procès criminels, celui +de John le rough, le meurtrier de Paddy et celui de mistress Fanoche, la +nourrisseuse d'enfants. John avait été pendu la veille devant la prison +de Horsemonger. L'exécution de mistress Fanoche était pour ce jour-là +même où nous retrouvons Shoking et l'homme gris. Il était six heures +du matin, nuit encore par conséquent; et une pluie fine se dégageait du +brouillard. + +Cependant grande était l'agitation dans la cité. Aux environs de Newgate +street et d'Old Bailey, immense la foule, et il fallait jouer des coudes +pour se frayer un passage au travers de ce monde avide de spectacles +sanglants et d'émotions. Tous les public-houses étaient ouverts et +pleins de buveurs. Il y en avait même un au coin d'Old-Bailey dont le +publican avait loué toutes les fenêtres à des lords, à des gentlemen +et à des ladies. Les fenêtres se louent, à Londres, pour une exécution, +comme à Paris une stalle d'Opéra. Or, parmi les gens élégants qui +venaient dans cette maison dont nous parlons, assister au supplice de +mistress Fanoche se trouvait une élégante personne dont le visage +était couvert d'un voile épais, mais dont la taille svelte annonçait +la jeunesse, et les cheveux luxuriants, la beauté. Elle avait loué +pour elle et sa femme de chambre, une croisée tout entière à l'étage +au-dessus du public-house, et elle était arrivée à quatre heures du +matin, alors que la foule encore clair-semée, permettait aux voitures +d'approcher. + +Le premier étage, dont le public-house proprement dit composait le +rez-de-chaussée, était destiné à des meetings et des repas de corps. +Aussi était-ce une longue et vaste salle percée de dix croisées donnant +toutes sur Old Bailey; or, cette salle était pleine lorsque six heures +sonnèrent. + +La femme au voile épais et sa camérière étaient donc à leur fenêtre et +assistaient avec un empressement et une curiosité dignes en tous points +du peuple anglais, à la construction de l'échafaud. Toutes les fenêtres +louées étaient occupées, sauf une seule. Il avait suffi cependant de +placer dessus une pancarte annonçant qu'elle avait un locataire, pour +que personne ne songeât à s'en emparer. Or, la femme au voile épais +occupait précisément la croisée voisine. De temps en temps elle tournait +à demi la tête vers la porte de la salle. On eût dit qu'elle était +plus curieuse de savoir à qui cette fenêtre appartenait pour une heure, +qu'elle n'était friande du sinistre spectacle qu'on préparait sur la +petite place triangulaire d'Old-Bailey. + +Enfin, nous l'avons dit, six heures sonnèrent. Presque aussitôt deux +nouvelles personnes entrèrent dans la salle. Il y eut parmi celles qui +s'y trouvaient déjà un moment d'étonnement et presque un mouvement +de curiosité. Ces deux personnes étaient des gens du peuple, un homme +encore jeune, un autre plus vieux, de véritables roughs en guenilles +et qui venaient, de par la toute-puissance de la liberté anglaise, +s'asseoir, pour leur argent, au milieu de ces gentlemen et de ces +ladies. Quelques-unes de ces dernières laissèrent même échapper un geste +de répugnance. + +Une seule personne ne broncha point, c'était la femme au voile épais. +Or, ces deux nouveaux venus qui avaient sans doute donné plus d'un coup +de poing pour se frayer un passage à travers la foule qui encombrait +les abords de Newgate, n'étaient autres que Shoking et l'homme gris. +Ce dernier était venu, dans la journée précédente, vêtu en gentleman et +avait loué sa fenêtre, puis il avait parcouru des yeux la liste que lui +avait présentée le publican et qui contenait les noms des personnes qui +avaient déjà loué des fenêtres. Un de ces noms l'avait fait tressaillir +et il n'avait pu s'empêcher de murmurer:--Enfin, je vais donc la +retrouver quelque part. Or donc, l'homme gris et Shoking, qui avaient +eu leurs raisons sans doute pour se vêtir ainsi, venaient de faire leur +apparition, au moment même où l'échafaud était dressé. Les aides de +Calcraff allaient et venaient à l'entour, portant des torches, et sur la +plate-forme on aurait pu voir le pauvre Jefferies plus pâle encore qu'à +l'ordinaire. La femme au voile s'était penchée au dehors. L'homme gris +en fit autant. Tout à coup la lueur d'une torche éclaira son visage une +seconde et la femme au voile étouffa un cri de surprise: alors l'homme +gris s'approcha et avec une courtoisie que ses haillons semblaient +vouloir démentir.--Ne serait-ce pas à miss Ellen Palmure que j'aurais +l'honneur de parler? + +--Silence! murmura-t-elle d'une voix émue. En voyant le prétendu rough +s'approcher de cette élégante personne, les ladies et les gentlemen +croyaient deviner la vérité. Le rough n'était autre qu'un excentrique +gentleman empruntant au peuple anglais ses haillons pour mieux voir à +son aise pendre mistress Fanoche la nourrisseuse d'enfants. Et l'homme +gris et miss Ellen causèrent dès lors familièrement et personne ne fit +plus attention à eux. + + + + +XXXIII + + +Que disaient donc entre eux miss Ellen et l'homme gris? Dès les premiers +mots, l'entretien avait pris une tournure tout à fait distinguée et même +chevaleresque. Cet homme en guenilles s'était approché de la patricienne +en lui disant: + +--J'étais sûr, miss Ellen, de vous trouver ici. Miss Ellen eut un +dernier éclair dans les yeux, puis elle tendit sa main à l'anglaise à +son ennemi. + +--Pouvez-vous douter, fit-elle, que je vinsse à votre triomphe?--Ah! +c'est juste, dit-il en souriant.--Vous êtes la cause de la mort de +cette pauvre nourrisseuse d'enfants, hein?--Mon Dieu! répliqua-t-il en +souriant toujours, puisque j'ai usurpé un bout du rôle de la Providence, +il faut bien que je le joue en conscience.--Voyons n'a-t-elle pas +mérité la mort? et toutes les innocentes créatures qu'elle a martyrisées +n'ont-elles par le droit d'être vengées?--Incontestablement. + +--Il y a bien longtemps que je n'ai eu l'honneur de vous rencontrer, +miss Ellen.--Quinze jours au moins, cher.--Me haïssez-vous +toujours?--Plus que jamais. + +L'homme gris tenait toujours dans sa main la main de miss Ellen, et il +lui sembla que cette main tremblait légèrement.--Ah! vraiment, +fit-il, vous me haïssez?--De toute mon âme.--Tant mieux!... l'heure +approche.--L'heure où je vous aimerai?--Oui. Elle ne répondit pas; mais +quelque chose comme un soupir souleva sa poitrine. Puis comme si elle +eût voulut se donner une contenance, elle regarda l'heure à sa montre. + +--Nous avons sept ou huit minutes encore, dit-elle, me permettez-vous +une question?--Parlez, miss Ellen.--Vous avez donc mis mon cher petit +cousin en sûreté? + +--Oui certes, et je puis vous donner de ses nouvelles, il est en France, +dans une pension où on l'élève et où on en fera un homme. Vous verrez, +miss Ellen. Quand il en sera temps, l'Irlande aura en lui un chef +digne d'elle. Il tenait toujours la main de miss Ellen et cette main +continuait à trembler.--Monsieur, reprit-elle, puisque vous m'avez donné +des nouvelles de Raph, pourriez-vous me dire ce que vous avez fait du +révérend Peters Town! + +L'homme gris tressaillit; son regard pesa sur miss Ellen comme s'il +eût voulu descendre au fond de son âme, en scruter les pensées les plus +secrètes et mettre sa sincérité à la torture.--Vous ne le savez donc +pas! dit-il enfin, voyant que miss Ellen continuait à le regarder avec +curiosité. + +--Depuis le jour où vous m'êtes apparu sous le nom de M. Simouns, je ne +l'ai plus revu, dit-elle. Pour la première fois, peut-être, cet homme +qui savait lire au fond des coeurs, se trompa. Il crut que miss Ellen +disait vrai. Miss Ellen dit-il, j'ai enlevé le révérend comme j'avais +fait de l'enfant, et cela le même soir. Je l'ai enfermé à bord de +la péniche _Manning_, sous la garde d'un géant appelé Harris. +Malheureusement on a eu besoin de la péniche pour transporter des +chevaux en France. Alors Harris n'a pas trouvé d'autre moyen de +conserver son prisonnier que d'accepter à bord le rôle de pilote. +Miss Ellen paraissait écouter l'homme gris avec avidité. Celui-ci +continua.--La péniche a pris le large et descendu la Tamise. A +Hampsteadt, un brouillard épais couvrait le fleuve, mais ce brouillard +servait les projets d'Harris. Cependant, à un certain moment, il a +entendu comme le bruit de deux corps qui tombent à l'eau, et il a +soupçonné qu'un des hommes de l'équipage avait délivré le révérend qui +était enfermé dans la cale et que tous deux s'étaient sauvés par +un sabord. Mais, comme il ne pouvait quitter la barre, il lui a +été impossible de vérifier le fait. Alors il a donné suite à son +projet.--Ah! il avait un projet!--Oui. Une fois en pleine mer il a +dirigé la péniche sur un écueil, et elle a sombré. La brune était si +épaisse que Harris, qui s'est sauvé à la nage, n'a pu savoir si ses +compagnons s'étaient tous noyés. Mais nous avons tout lieu d'espérer que +le révérend... + +L'homme gris fut interrompu par une immense clameur de la foule. +Mistress Fanoche venait d'apparaître sur l'échafaud. Elle criait et +pleurait, et se débattait aux mains des aides de Calcraff. + +Ce fut rapide comme l'éclair. Le bonnet noir s'enfonça sur ses yeux, la +trappe joua... Mistress Fanoche se balança dans l'espace. + +Alors l'homme gris entraîna miss Ellen loin de la croisée.--Eh bien! +dit-il.--Oh! fit-elle avec une émotion qui le fit tressaillir, vous êtes +un homme terrible... je vous hais, mais je vous admire... Et elle voulut +s'esquiver au milieu de cette foule de curieux qui avait envahi la salle +du public-house. Mais il la retint.--Je voudrais vous voir, dit-il, +donnez-moi un rendez-vous!--Oseriez-vous donc y venir!--Oui, car vous +allez m'aimer, si vous ne m'aimez déjà.--Eh bien! fit-elle, avec une +voix qui tremblait d'émotion, si vous l'osez, venez dans le souterrain +qui vous a servi à pénétrer une fois chez moi.--Quand!--Demain.--A +quelle heure!--Minuit.--J'y serai. Et l'homme gris la salua et fit signe +à Shoking de le suivre. + +Le lendemain, en effet, un peu avant minuit, une barque se détacha de la +rive droite de la Tamise et glissa silencieusement dans le brouillard. +Deux hommes la montaient: Shoking et l'homme gris. Shoking assis à +l'avant, maniait les deux avirons. Debout, à l'arrière, l'homme gris, +tête nue, enveloppé dans un manteau couleur de muraille, paraissait +absorbé par une rêverie profonde. La barque descendait au fil de +l'eau et le brouillard était si épais que les réverbères du pont de +Westminster apparaissaient, dans l'éloignement, comme des charbons +couverts de cendres. Shoking soupirait de temps à autre. Tout à coup, +et comme ils approchaient du pont, il dit vivement:--Maître, c'est donc +bien vrai? Vous allez à ce rendez-vous? + +Cette question directe arracha l'homme gris à sa contemplation.--Sans +doute, dit-il. Shoking eut un nouveau soupir.--A votre place, +murmura-t-il, je sais bien ce que je ferais.--Que ferais-tu?--Je n'irais +pas.--Ah! et pourquoi? + +--Je craindrais un piége. Un sourire passa sur les lèvres de +l'homme gris, mais il ne répondit pas. Shoking ne se tint pas pour +battu.--Qu'est-ce que vous voulez! dit-il, on n'est pas maître de ses +pressentiments.--Ah! tu as des pressentiments?--Oui, maître.--Quels +sont-ils?--J'ai l'idée que si vous allez plus loin...--Eh bien?--Il vous +arrivera malheur. + +L'homme gris haussa les épaules; puis il tira sa montre, et en approcha +son cigare, dont il se fit un flambeau pour voir l'heure.--Minuit moins +un quart, dit-il. Au lieu de bavarder, ami Shoking, fais-moi le plaisir +de nager plus vigoureusement. Il ne faut pas faire attendre miss Ellen. + +--Vous croyez à donc l'amour de cette vipère?--Oui. Shoking leva les +yeux aux ciel, et il eut un regard qui voulait dire:--Pardonnez-lui, mon +Dieu! mais l'amour le rend aveugle. Ce n'est pas miss Ellen qui l'aime, +c'est lui qui est fou. + +--Hâte-toi! dit brusquement l'homme gris, comme s'il eût deviné les +secrètes pensées de Shoking. + +Shoking se mit alors à frapper l'eau de ses deux avirons avec une sorte +de rage, et comme s'il eût eu hâte à quelque tragique dénoûment. +L'homme gris était retombé dans sa rêverie. La barque rasa les murs +du Parlement, passa sous la dernière arche du pont, du côté de la rive +gauche, puis vint stopper à ce même endroit où elle s'était arrêtée +déjà, cette nuit-là où l'homme gris avait pénétré dans l'hôtel Palmure +par le souterrain. La Tamise avait grossi et l'homme gris fit cette +remarque, qu'à la marée haute l'eau monterait jusqu'à l'orifice du +souterrain. Shoking, désespérant d'arrêter son maître, avait saisi +l'anneau de fer enfoncé dans une des pierres de la digue. Puis, au moyen +d'une corde, il y avait fixé la barque de telle sorte que l'homme gris +pouvait atteindre l'entrée du boyau en se haussant sur le banc où tout à +l'heure il était assis avec Shoking.--Tu vas m'attendre, dit-il.--Ainsi, +maître, dit Shoking, tentant un dernier effort, vous ne me croyez +pas?--Non.--Vous croyez à l'amour de miss Ellen?--J'en serai sûr dans +une heure. + +Shoking leva un dernier regard vers le ciel nuageux, comme pour le +prendre à témoin de la folie de son maître.--Avez-vous vos pistolets, au +moins? dit-il encore.--Non.--Votre poignard. + +--Pas davantage.--Mais c'est de la folie! s'écria Shoking au +désespoir.--Imbécile! dit l'homme gris, où as-tu vu qu'on allait armé à +un rendez-vous d'amour? En même temps, il saisit à deux mains la pierre +qui servait d'entablement à l'orifice du souterrain, se hissa lestement +dessus et dit:--Attends-moi! Puis, Shoking le vit disparaître et se +trouva seul...--Oh! j'ai peur... j'ai peur... murmura-t-il alors. + + + + +XXXV + + +Shoking avait peur... Non pour lui, à cette heure, bien que nous ayons +pu voir que Shoking tenait assez à la vie et n'en faisait nullement fi; +mais il s'oubliait, en ce moment, pour ne songer qu'à l'homme gris. Or, +cela tenait peut-être à ce que Shoking n'ayant jamais été ni beau ni +riche, ne s'était pas par conséquent jamais trouvé l'enfant gâté du beau +sexe, mais il ne croyait guère à l'amour et estimait que la femme n'a +d'autre mission sérieuse en ce monde que de tromper l'homme du soir +au matin. Et quand il fut seul dans la barque. Shoking soupira de plus +belle et se dit:--Décidément, il n'y a pas d'homme complétement fort. +Chacun a sa faiblesse, et mon pauvre maître, l'homme gris a la sienne. +Il croit à l'amour! Moi j'ai dans l'idée qu'il va donner tête baissée +dans un piége que lui a tendu ce diable en jupons qui nous a déjà joué +tant de mauvais tours... Et je n'ai plus qu'un espoir, c'est qu'une fois +dans le piége, il s'en tirera. + +Ceci n'était pas, au demeurant, trop mal raisonné, attendu que si +Shoking croyait au piége, il n'abandonnait pas sa foi robuste dans +les ressources prodigieuses de l'homme gris. Il y avait bien un quart +d'heure que celui-ci était entré dans le souterrain. Les suppositions +les plus épouvantables s'étaient tout à coup présentées à l'esprit +troublé de Shoking. D'abord il avait cru qu'on allait assassiner l'homme +gris, et qu'il entendrait ses cris d'agonie; puis il s'était imaginé +que le souterrain était plein de barils poudre et qu'on allait le faire +sauter, puis encore une foule d'autres dénoûments tragiques. Mais rien +de tout cela n'arrivait, et le plus grand calme paraissait régner dans +le souterrain. Cependant tout à coup, un bruit frappa l'oreille inquiète +de Shoking. Ce bruit ne venait pas du souterrain, mais bien du milieu de +la Tamise, et c'était un bruit d'avirons frappant l'eau avec une cadence +et une régularité parfaite. Shoking se dit:--Ce sont des mariniers +ou des pêcheurs, ou peut-être même des agents de police du bateau le +_Royalist_. Tenons-nous tranquille, ils ne me verront pas. Le bruit +cependant, devenait plus distinct et la barque paraissait approcher de +plus en plus, viendrait raser la berge au point de se trouver bord à +bord avec celle de Shoking. + +Cependant elle se rapprochait de minute en minute. Shoking ne la voyait +pas encore, mais il entendait un murmure confus de voix se mêler au +bruit des avirons. Enfin, tout à coup, elle déchira le brouillard et +apparut aux yeux de Shoking. Alors celui-ci se coucha à plat ventre dans +le canot. Mais la barque gouvernait droit sur lui. Une vague inquiétude +s'empara alors de Shoking. Il y avait trois hommes dedans: un qui se +tenait debout à l'arrière; deux autres qui nageaient. La nuit était +noire, on le sait; mais si Shoking ne pouvait voir le visage de ces +trois hommes, il entendit tout à coup une voix qui le fit tressaillir. +Cette voix, il l'avait entendue déjà; et cependant, il ne pouvait dire +encore quel était l'homme à qui elle appartenait.--Oui, disait-elle, +c'est pour demain matin. + +--Ça va bien à Newgate, répondit une autre voix, celle du second +batelier sans doute, mais qui était tout à fait inconnue à +Shoking.--Hier, on a pendu la nourrisseuse. Demain...--Demain, reprit la +première voix, ce sera le tour de ce pauvre John. + +Cette fois, un souvenir traversa le cerveau de Shoking. Il savait +enfin quelle était cette voix. C'était la voix de Nichols. Et la barque +avançait toujours, et l'épouvante s'empara de Shoking, qui n'osait +bouger et se disait:--S'ils me reconnaissent, je suis perdu! + +En effet, en ce moment-là, Shoking se repentait amèrement d'avoir quitté +cette bonne peau noire dans laquelle l'homme gris l'avait fait entrer. +Tout à coup Nichols et son compagnon donnèrent un dernier coup d'aviron +et la barque vint heurter le canot de Shoking, qui se redressa éperdu, +tant la secousse avait été violente!... + + + + +XXXVI + + +En se redressant, Shoking avait obéi à une inspiration. Oubliant l'homme +gris pour ne songer qu'à sa propre conservation, il avait voulu se +jeter à l'eau et se sauver à la nage. Cela eût été facile peut-être, en +admettant que la barque de Nichols eût heurté la sienne par hasard. Il +était évident qu'alors Shoking avait le temps de se précipiter dans la +rivière avant qu'on l'eut reconnu. Mais, hélas! le hasard n'était pour +rien dans cette rencontre, comme on le va voir. A peine Shoking était-il +debout que Nichols sauta dans le canot et prit le malheureux à la +gorge. Shoking jeta un cri et voulut se débattre.--Me reconnais-tu, dit +Nichols! + +Shoking se débattit encore; mais alors, l'homme qui se tenait debout +dans la barque, dit d'une voix impérieuse:--Garrottez-moi ce drôle... Et +Shoking reconnut la voix du révérend Peters Town, comme il avait reconnu +celle de Nichols.--S'il crie, tue-le! dit encore le prêtre.--Les morts +reviennent, pensa Shoking, dont les cheveux se hérissaient. + +--Tu es cause de la mort de John qu'on va pendre demain matin, dit +Nichols, mais tu auras ton compte tout à l'heure.--Grâce! balbutia +Shoking.--Vous ferez de ce garçon ce que vous voudrez plus tard, dit le +révérend. Pour le moment, contentez-vous de le réduire à l'impuissance. + +Nichols était assisté d'un solide gaillard. Tous deux se jetèrent sur +Shoking, le renversèrent, et en un tour de main il fut garrotté et +on lui mit un mouchoir dans la bouche pour l'empêcher de +crier.--Maintenant, dit le révérend, poussez votre barque jusque sous +l'escalier du pont de Westminster. On m'attend chez lord Palmure. +Nichols et son compagnon repassèrent dans la barque, laissant Shoking +dans le canot. Bien qu'il fût réduit à une impuissance complète, Shoking +reprit courage en les voyant s'éloigner. Un moment même il espéra +que l'homme gris reviendrait assez à temps pour le délivrer. Mais son +espérance fut encore déçue. En trois coups d'aviron la barque de Nichols +alla heurter la première marche de l'escalier du pont de Westminster. +Alors le révérend quitta la barque, et la Tamise, portant sa voix comme +un écho, Shoking l'entendit qui disait:--Vous savez ce que vous avez à +faire à présent?--Oui, Votre Honneur, répondit Nichols. + +Shoking, qui était parvenu à soulever sa tête jusqu'au niveau du bordage +de son canot, vit alors le révérend mettre le pied sur l'escalier et +monter rapidement, tandis que la barque virait de bord et revenait en +droite ligne sur le canot.--Ah! pensait Shoking éperdu, c'est pourtant +le maître qui l'a voulu. Du moment où le révérend n'est pas noyé, et où +on l'attend chez lord Palmure, c'est que l'homme gris est tombé dans un +piége. Il est perdu, et moi aussi. Nichols revint et son compagnon et +lui passèrent de nouveau dans le canot. Seulement, ils avaient chacun à +la main un instrument dont Shoking ne put tout d'abord définir la nature +et la destination, mais qui ressemblait à un énorme bâton.--Ah! ah! mon +camarade, ricana Nichols, tu as voulu nous jouer des tours, au révérend +Peters Town et à moi. Eh bien! tu verras tout à l'heure, ce qu'il en +coûte. + +En même temps, il brandit l'instrument qu'il avait à la main et Shoking +entendit un bruit sourd. Cet instrument, qui n'était autre qu'un pieu en +fer venait de heurter la pierre qui servait d'entablement à l'orifice du +souterrain.--A la besogne! répéta le compagnon de Nichols. Et tous +deux se mirent à attaquer vigoureusement les pierres de la digue. Alors +Shoking domina sa propre épouvante pour ne plus songer qu'au maître. Il +avait compris!... + +Nichols et l'homme qui était avec lui attaquaient la digue de façon à +élargir la brèche du souterrain jusque au-dessous du niveau de l'eau; +et l'eau se précipiterait alors dans le souterrain... Et l'homme gris +serait noyé!... Et l'âme de Shoking s'éleva tout à coup jusqu'aux +attitudes de la prière, et ses lèvres murmurèrent:--Mon Dieu! mon Dieu! +vous qui protégez l'Irlande, ne nous sauverez-vous donc point? + +Mais Nichols et son compagnon continuaient leur besogne; les pierres se +détachaient une à une, et tout à coup le canot dans lequel Shoking +était couché fut pris et agité comme par un tourbillon. La Tamise se +précipitait en bouillonnant dans le boyau souterrain, où l'homme gris +était allé, follement à un rendez-vous d'amour... + + + + +XXXVII + + +Suivons maintenant l'homme gris que Shoking avait en vain essayé de +retenir. L'homme gris, sans armes, ayant même laissé son manteau dans +le canot était résolument entré dans ce souterrain qui passait sous une +partie de Belgrave square et aboutissait à l'hôtel Palmure. Si on se +souvient de la promenade nocturne que miss Ellen, son père et Paddy, +qui portait un flambeau, avaient faite quelques jours auparavant, on +se rappellera la conformation exacte du souterrain. Si on le suivait en +partant du côté de la rivière, on trouvait un plan incliné qui montait +légèrement jusqu'à cette salle ronde dans laquelle descendait, comme un +puisard, l'escalier qui prenait naissance derrière le mur du cabinet de +lord Palmure. Cette salle ronde, entièrement taillée dans le roc et +la pierre, avait dû, comme lord Palmure, l'avait expliqué à sa fille, +servir de lieu de réunion aux partisans du roi Charles Ier, alors qu'ils +travaillaient à le sauver. Il s'y trouvait trois issues: l'une, qui +était la continuation du souterrain jusqu'à la Tamise, l'autre, qui +menait à l'escalier, et une troisième, qui avait été murée, mais dont +on apercevait parfaitement encore l'ouverture par les joints des pierres +rapportées en forme de cintre. L'homme gris fit d'abord quelques pas +dans les ténèbres; puis, comme il avançait toujours, un rayon de lumière +le frappa au visage. + +Le souterrain, on s'en souvient sans doute, décrivait une courbe légère +tout en montant, et cela expliquait pourquoi l'homme gris avait d'abord +marché dans l'obscurité.--Elle m'attend! se dit-il. Et il doubla le +pas. A mesure qu'elle avançait, la lumière devenait plus vive, mais elle +était sans rayons; on eût dit la clarté de la lune par une belle +nuit d'été, sur les collines de quelque pays méridional. L'homme gris +avançait toujours. Tout à coup, il s'arrêta, un peu étonné, et comme +ébloui. Il était au seuil de la salle ronde; mais de la salle ronde +métamorphosée par la baguette de quelque fée invisible. Ce n'était plus +un souterrain, c'était un boudoir. Un boudoir éclairé par une lampe à +globe dépoli, tendu d'étoffes de soie aux couleurs harmonieuses, jonché +d'un épais tapis, garni de meubles élégants. Miss Ellen avait, en une +nuit et une journée, converti ce lieu mystérieux en une petite salle au +demi-jour voluptueux, et telle que l'homme le plus épris aurait pu la +rêver pour y recevoir son idole. Un sourire lui vint aux lèvres, et il +entra dans le boudoir improvisé.--J'arrive le premier, se dit-il. En +effet, la salle était vide encore. Mais l'homme gris avait fait quelques +pas à peine, que miss Ellen parut. Elle avait mis une robe de velours +noir qui rehaussait encore l'éclat de ses épaules blanches et de ses +bras nus. Sa luxuriante chevelure dénouée retombait en boucles confuses +des deux côtés de son col de cygne. Elle vint à l'homme gris et lui +dit en lui tendant la main:--C'est bien. Vous êtes exact. Et elle se +pelotonna comme une belle tigresse au fond d'une ottomane, lui +indiqua un siége auprès d'elle, et dit encore:--M'aimez-vous toujours, +monsieur.--Comme vous m'aimez, répondit-il. Et il se mit à genoux devant +elle et se mit à lui parler cette langue éloquente et séductrice de la +passion, qu'on ne parle que de l'autre côté du détroit, c'est-à-dire +en France et en Italie, et que les Anglais ignoreront toujours. Mais +soudain, miss Ellen l'interrompit par un éclat de rire.--Oh! fou que +vous êtes! dit-elle. Il se releva lentement, mais sans surprise.--En +vérité! dit-il, vous trouvez que je suis fou?--Oui, fou et niais. + +--Vraiment? et pourquoi?--Mais parce que, fit-elle d'une voix qui devint +sifflante et moqueuse, tandis qu'un regard plein de haine jaillissait +de ses yeux, parce que vous avez pu croire un seul instant que je vous +aimerais....--Je le crois encore, dit-il. Et il lui prit la main et +y posa ses lèvres. Miss Ellen avait maintenant un rire de +damnée:--Savez-vous, fit-elle, que vous êtes tombé dans un piége?--Ah! +dit-il.--Un piége d'où l'Irlande entière ne saurait vous tirer. Je vous +ai pourtant prévenu, dit-elle encore, je vous ai dit hier: prenez garde! +oserez-vous donc venir?--C'est vrai, dit froidement l'homme gris, et je +suis venu. + +Elle montra du doigt la porte de l'escalier.--Tenez, dit-elle, la maison +de mon père et cet escalier sont pleins de policemen et de soldats.--En +vérité! fit-il avec calme.--Et peut-être, continua-t-elle, pensez-vous +qu'il vous sera facile de vouen aller par là.... Et elle désignait +l'entrée du souterrain qui descendait à la Tamise. L'homme gris ne +répondit pas. En ce moment on entendit un bruit sourd qui ressemblait au +roulement lointain du tonnerre.--Entendez-vous ce bruit dit encore +miss Ellen.--Oui, dit l'homme gris, c'est le fleuve qui entre dans le +souterrain et qui va monter lentement jusqu'ici, de telle sorte qu'il me +reste à choisir: ou me noyer, ou me livrer aux policemen....--Ah! vous +savez cela? dit-elle avec un rire de démon....--Je le sais depuis ce +matin.--Et vous êtes venu?--Vous le voyez.--Mais vous êtes fou!--Non, +car vous me haïssiez ce matin, il y a une heure, tout à l'heure encore, +dit-il froidement; et maintenant que je suis perdu, vous allez m'aimer! +Et il courba soudain miss Ellen sous la flamme magnétique de son regard. +Le bruit sourd augmentait et la Tamise montait toujours.... + + + + +XXXVIII + + +Que se passa-t-il alors? Ceux-là seuls qui comprennent ce pouvoir +mystérieux qu'on appelle le magnétisme, pourraient le dire. Cela +dura-t-il une minute, une heure ou un siècle? Nul ne le sut. Mais tout +à coup miss Ellen, vaincue, palpitante comme la colombe sous la serre +de l'épervier, miss Ellen se jeta aux genoux de l'homme gris.--Ah! +dit-elle, pardonne-moi... pardonne-moi... car je t'aime!... Et elle +disait vrai cette fois, car, tout à coup elle se releva et se suspendit +brusquement à son cou.--Mon Dieu! dit-elle, mais il faut fuir.... il +le faut.... sans cela... tu serais perdu.... Ah! mais il en est +temps encore.... Et elle riait et pleurait en même temps. Et elle +répétait:--Fuis... mais, fuis! mon bien-aimé... ou plutôt non, fuyons +ensemble... emmène-moi... je te suivrai au bout du monde.... Et elle +l'entraînait vers le souterrain; et souriant, impassible, il la laissait +faire et disait:--Je savais bien que tu finirais par m'aimer.... + +Tout à coup, elle recula et poussa un cri. L'eau montait, écumante, +terrible, amenant la mort avec elle.--Trop tard! s'écria miss +Ellen.--Trop tard, dit l'homme gris, souriant toujours. Elle courut +à cette porte qui avait été murée:--Ah! dit-elle, tu es fort, tu es +habile, tu vas enfoncer cette porte.... Tu l'enfonceras, n'est-ce pas? +Je ne sais pas où elle mène... mais qu'importe! Et elle s'était ruée sur +la porte murée et y ensanglantait ses ongles.--C'est de la pierre, +dit l'homme gris, impossible! Et son front n'avait rien perdu de sa +sérénité. Miss Ellen haletait, son front était ruisselant, son visage +baigné de larmes, ses yeux lançaient des éclairs....--Je savais bien +que tu m'aimerais, dit encore l'homme gris, que cette pensée paraissait +préoccuper uniquement. + +La Tamise montait toujours, et le flot vint soudain leur mouiller les +pieds, les forçant de se réfugier vers l'endroit le plus élevé de +la salle ronde, qui était en même temps l'entrée de cet escalier qui +montait chez lord Palmure. Alors miss Ellen fut prise d'un véritable +désespoir; puis, comme elle se tordait les mains, une inspiration lui +vint:--Ah! dit-elle, tu es assez brave, tu es assez fort, n'est-ce pas, +pour passer sur le corps de trente misérables policemen? Prends +tes pistolets, prends ton poignard...--Je n'ai pas d'armes, dit-il +simplement.--Pas d'armes! s'écria-t-elle, tu n'as pas d'armes?--Non. +Et il lui répéta ce qu'il avait déjà dit à Shoking:--«Vient-on avec des +armes à un rendez-vous d'amour?» + +Alors folle, désespérée, semblable à une tigresse qui fait à ses petits +un rempart de son corps, elle se plaça devant lui, enlaçant son cou +de ses deux bras, se cramponnant à lui avec furie:--Ils ne t'auront +qu'après m'avoir tuée! dit-elle. Et comme elle parlait ainsi, un bruit +se fit entendre dans l'escalier, et le révérend Peters Town apparut +sur la dernière marche, précédant les policemen.--Arrêtez cet homme! +ordonna-t-il. + +Miss Ellen obéit à une dernière inspiration; elle tenta de séduire le +coeur endurci de ce prêtre.--Laissez-nous passer, dit-elle. Arrière! +laissez-nous passer... au nom de Dieu... au nom de tout ce que vous avez +de plus cher... grâce! grâce! je l'aime!... Elle continuait à le masquer +de son corps, le couvrant de larmes et de baisers. + +Si elle avait eu un poignard, elle se fût ruée sur le révérend Peters +Town et l'eût assassiné... Mais, comme l'homme gris, elle était sans +armes. Et le révérend s'écria:--Miss Ellen, il y a longtemps que j'ai +prévu ce qui m'arrive aujourd'hui. Mais, je ne suis pas une femme, +moi, j'ai l'âme virile, et je ne fais pas grâce à mes ennemis...--Qu'on +arrête cet homme! + +Et, à ce dernier ordre donné d'une voix impérieuse, les policemen +s'avancèrent vers l'homme gris et lui mirent la main sur l'épaule.--Je +suis prêt à vous suivre, répondit-il. Il soutenait dans ses bras miss +Ellen, éperdue et défaillante, et il attacha sur le révérend Peters +Town un regard de défi.--Elle vient de me perdre, dit-il, mais elle me +sauvera un jour! + + +FIN DU QUATRIÈME VOLUME + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + +***** This file should be named 16819-8.txt or 16819-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16819/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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