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diff --git a/16817-8.txt b/16817-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f5ead32 --- /dev/null +++ b/16817-8.txt @@ -0,0 +1,13464 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misères de Londres + 2. L'enfant perdu + +Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16817] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +LES MISÈRES +DE LONDRES + +II + +L'ENFANT PERDU + + +PAR + +PONSON DU TERRAIL + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +LE QUARTIER DES VOLEURS + + + + +I + + +L'homme gris avait dit vrai. Ni lui, ni Shoking, ni l'Irlandais en +guenilles n'avaient pu retrouver Ralph. + +Qu'était donc devenu le petit Irlandais? + +L'enfant, après avoir sauté dans le jardin, n'avait pas hésité une +minute. + +Il avait couru à cet arbre qui, durant toute la journée, avait été +l'objet de sa préoccupation et qui montait au long du mur; puis il +s'était mis à grimper autour du tronc jusqu'à ce qu'il fût parvenu aux +branches. + +Là, il s'était arrêté un moment pour s'orienter. + +Il voyait par-dessus le mur. + +De l'autre côté de ce mur, il y avait un terrain vague entouré d'une +palissade en planches. + +A gauche et à droite, il y avait des toits de maisons. + +Montant d'une branche dans l'autre, l'enfant gagna le mur et s'y établit +à califourchon. + +Puis il mesura le saut qu'il avait à faire pour arriver dans le terrain +vague. + +Le mur était élevé à une vingtaine de pieds du sol, et de l'autre côté, +il n'y avait ni arbre ni rien qui put lui permettre d'amortir sa chute. + +Ralph eut un moment de désespoir. Lui faudrait-il donc reprendre le +chemin qu'il avait déjà pris, et rentrer dans sa prison? + +Tout à coup, il entendit du bruit. Son effroi redoubla. + +De l'endroit où il était, il voyait par-dessus le toit de mistress +Fanoche, et, par conséquent, le devant du jardin. + +Malgré l'obscurité, Ralph aperçut trois hommes qui entraient par la +grille. Il en vit deux qui renversaient le troisième à terre, et ce +spectacle, on le pense bien, n'était pas de nature à calmer sa frayeur. + +C'étaient l'homme gris et son complice qui appliquaient un masque de +poix sur le visage de lord Palmure et se débarrassaient de lui. + +Ralph eut envie de sauter dans le terrain vague; mais l'instinct du +danger l'en empêcha encore. + +Le couronnement du mur était à plat. L'enfant se dressa et se mit à +marcher dessus. Il arriva ainsi à l'un des deux toits. + +Un saltimbanque ne se fût pas mieux tiré de ce périlleux voyage. + +Parvenu au bout du mur, il monta sur le toit. + +Mais ses yeux ne perdaient pas de vue la maison de mistress Fanoche dans +laquelle les deux hommes étaient entrés. + +A force de rôder sur le toit, il découvrit une ouverture. C'était une de +ces croisées dites à tabatière qu'on perce dans les mansardes. + +Il eut bonne envie de se glisser par cette fenêtre et de pénétrer dans +la maison; mais la peur d'être découvert, arrêté par les habitants et +reconduit à mistress Fanoche le fit hésiter encore. + +Soudain un nouveau bruit se fit dans le jardin de cette dernière; en +même temps une lumière apparut à la fenêtre de là chambre que Ralph +venait d'abandonner et l'enfant entendit des cris auxquels se mêlait la +voix aigre de mistress Fanoche. + +On venait de s'apercevoir de sa fuite. + +Cette fois le petit Irlandais n'hésita plus et il se laissa couler par +la croisée de la mansarde. + +Il se trouva alors dans une étroite chambrette, dépourvue de tous +meubles et dont la porte était ouverte. + +Ralph franchit le seuil de cette porte et trouva un escalier. Ses +petites mains s'accrochaient à la rampe et il descendit. + +Où allait-il? peu lui importait, pourvu qu'il échappât à mistress +Fanoche et à la terrible Ecossaise. + +La maison paraissait déserte. + +On n'y voyait pas de lumière, on n'entendait aucun bruit. + +L'enfant descendait avec une telle précipitation qu'il fit un faux pas +et se heurta à la rampe. + +C'était faire assez de bruit pour amener dans l'escalier les hôtes de la +maison. + +Ralph s'arrêta tout tremblant et durant quelques minutes, il n'osa +bouger. + +Mais personne ne vint. + +Hampsteadt, nous l'avons dit déjà, est peuplé de maisons de campagne qui +demeurent inhabitées en hiver. + +Celle-là était de ce nombre. + +Rassuré, l'enfant continua à descendre dans l'obscurité. + +Quand il fut au bout de l'escalier, il devina plutôt qu'il ne vit, un +vestibule, et au bout de ce vestibule une porte sous laquelle passait un +rayon de clarté blafarde. + +Il alla vers cette porte; mais elle était fermée. + +Alors l'enfant se mit à tourner dans tous les sens; ses yeux +s'habituaient peu à peu aux ténèbres, et il voyait assez distinctement +les objets qui l'entouraient. + +Après la porte, il trouva une croisée. + +La terreur qu'il éprouvait en pensant que mistress Fanoche et des hommes +qu'il ne connaissait pas étaient à sa recherche, doubla sa force et son +énergie. + +Après bien des efforts et des tâtonnements, il parvint à ouvrir la +croisée. + +Elle donnait sur une petite cour. + +Cette cour était fermée par une grille; mais cette grille n'était pas +élevée, et Ralph, ayant sauté dans la cour, résolut de l'escalader. + +De l'autre côté de la grille, il y avait une rue. + +L'enfant se mit à grimper le long des barreaux qui se terminaient en +fer de lance. Il parvint au couronnement, non sans se blesser et sans +ensanglanter ses petites mains. + +Il prononça le nom de sa mère pour se donner du courage, et sauta dans +la rue. + +Il tomba sur les genoux et se meurtrit. + +Mais que lui faisait maintenant la douleur? Il était libre! + +Et il se mit à courir droit devant lui. + +Désert ou non, un faubourg de Londres est éclairé au gaz avec une rare +munificence. + +De six heures du soir au matin, c'est la fête de l'hydrogène qui tient +ses assises sur un parcours de vingt-cinq lieues carrées. + +On avait amené Ralph endormi à Hampsteadt. Il lui était donc impossible +de savoir qu'il se trouvait à plus de trois milles de distance de cette +maison dans Dudley street où Shoking l'avait conduit avec sa mère. + +Au bout de la rue qu'il venait de suivre, il trouva une grande artère +qu'il crut reconnaître pour une de celles qu'il avait parcourues avec +elle. + +A Londres, toutes les rues se ressemblent. + +Il enfila donc cette grande voie où les passants et les voitures étaient +plus rares que les becs de gaz. + +C'était Hampsteadt road. + +Il marcha longtemps, sans s'apercevoir que ses mains et ses genoux +saignaient. + +Au bout d'une heure, il crut voir sur sa gauche une rue qui ressemblait +à Dudley street, et il y entra. + +Celle-là était plus étroite que Hampsteadt road, mais elle était plus +éclairée, plus animée et il y avait une longue file de boutiques. + +Comme l'enfant ne savait pas le nom de la rue où on l'avait conduit avec +sa mère, il ne pouvait pas demander son chemin. + +A la morne solitude d'Hampstead road avait peu à peu succédé la vie +bruyante de Londres. + +Maintenant il était sur Kings street, Camdentown. + +Il marcha encore, il marcha toujours, tantôt mourant sur ses pieds, +tantôt ayant une lueur d'espoir et croyant reconnaître le square +Saint-Gilles ou la place des Sept-Cadrans; puis entrant dans les rues +adjacentes, à droite et à gauche, et tournant souvent sur lui-même. + +Cela dura quatre heures. + +Au bout de ce temps, le pauvre enfant n'était pas plus avancé qu'au +moment où il avait quitté le jardin de mistress Fanoche. + +Alors le désespoir le prit et vint en aide à la lassitude. + +Il s'assit sur la marche d'une porte à demi-perdue dans l'ombre et se +mit à pleurer. + +La foule est indifférente partout, mais plus encore à Londres. + +Cent personnes passèrent devant ce petit malheureux qui sanglotait et ne +le regardèrent même pas. + +Cependant une femme passa à son tour. + +Elle s'arrêta, contempla Ralph, lui mit la main sur l'épaule et lui dit: + +--Qu'as-tu donc, mon cher mignon? + +L'enfant leva la tête et envisagea celle qui lui adressait la parole +d'une voix douce et compatissante. + +Elle était jeune; elle était mise simplement, comme une fille du peuple. +Elle était belle, et il sembla à l'enfant qu'elle ressemblait à sa mère. + +Il redoubla ses sanglots. + +--Tu es perdu, n'est-ce pas? dit-elle. + +--Je cherche maman, dit l'enfant. + +--Comment s'appelle-t-elle, ta mère? + +--Jenny. + +--Tu es Irlandais? + +--Oui, madame. + +Et l'enfant pleurait toujours. + +--Moi aussi, dit-elle, et je me nomme Suzannah. + +--Veux-tu venir avec moi, je t'aiderai à retrouver ta mère? + +Il la regarda encore, et son oeil exprimait une certaine défiance. + +--Viens donc, mon mignon, reprit-elle; il ne sera pas dit que Suzannah +l'Irlandaise, la plus belle fille de Broke street, aura laissé un enfant +de sa nation mourir de froid et peut-être de faim. + +Et elle prit l'enfant par la main avec une douce insistance. + + + + +II + + +Il n'y a pas de fortifications à Londres comme à Paris, pas de portes, +pas de grilles affectées à l'octroi. + +L'octroi n'existe pas. + +Londres ne finit pas, comme disent les gens du peuple. A part la cité +proprement dite, tout le reste est ce qu'on appelle l'_agglomération_. + +Cela explique comment le petit Irlandais avait quitté Hampsteadt et +était revenu dans Londres sans s'en douter. + +Après avoir erré dans Kings street, il avait fini par tomber dans Niegh +street, et c'était sous le porche d'une maison de Gloucester place que +l'Irlandaise Suzannah l'avait trouvé. + +Il fit bien un peu de résistance, tout d'abord; mais la jeune femme +le regardait avec des yeux si doux, elle lui parlait d'un ton si +affectueux, qu'il finit par céder. + +--Vrai, dit-il? vous êtes Irlandaise? + +--Je suis née à Cork, mon mignon. + +--Et vous m'aiderez à retrouver ma mère? + +--Si elle est Irlandaise, ce sera facile... + +--Ah! fit-il en la regardant encore. + +Elle eut un sourire triste. + +--Tous les Irlandais sont malheureux, dit-elle, et, même à Londres, tous +les malheureux se connaissent. + +--Bien sûr, madame, vous ne me trompez pas? + +--Non, mon enfant. + +Et elle l'embrassa; puis elle lui dit encore: + +--Mais où demeure-t-elle, ta mère? dans quelle rue? + +L'enfant n'avait retenu qu'un nom _Saint-Gilles._ + +--Ce n'est pas une rue, dit-elle, c'est une église. + +--C'est toujours par là, dit Ralph. + +--Eh bien! nous irons à Saint-Gilles; si tu cherches ta mère, dit-elle, +il est probable que ta mère te cherche aussi. + +Cette pensée illumina l'esprit de l'enfant. + +--Oh! oui, dit-il. + +--Et, poursuivit Suzannah, elle ira demain à Saint-Gilles. + +--Demain? fit l'enfant, pourquoi pas ce soir? + +--Mais, mon mignon, dit Suzannah, parce que les églises sont fermés à +cette heure. + +Les enfants raisonnent avec une logique rigoureuse, ce que lui disait +cette femme lui parut juste. + +Il essuya ses larmes, mais il poussa un profond soupir en murmurant: + +--Demain... comme c'est long! + +--Mais non, dit-elle en souriant, tu ne sais donc pas qu'il est minuit? + +Tout en parlant, ils avaient fait un bout de chemin, se dirigeant +toujours vers le Sud. + +Les rues devenaient plus éclairées, plus bruyantes. + +Dans certains quartiers excentriques, Londres est plus animé la nuit que +le jour. + +Suzannah marchait doucement pour ménager les petites jambes de Ralph. + +Arrivée devant un marchand de comestibles, elle lui dit: + +--As-tu faim? veux-tu manger? + +--Non, dit l'enfant. + +Ils continuèrent leur route. + +Ils étaient maintenant dans une large rue qu'on nomme Graysam road. + +La foule nocturne devenait plus compacte. + +Plusieurs hommes abordèrent Suzannah et lui tinrent des propos que +l'enfant ne comprit pas. + +Elle les repoussa. + +Un autre lui dit: + +--Tu fais bien la fière, aujourd'hui. + +Suzannah répondit: + +--Aujourd'hui je suis mère de famille. + +Et elle continua son chemin. + +Quelques pas plus loin, elle fut abordée par un autre, un homme d'assez +mauvaise mine, qui l'appela par son nom. + +--Quoi de nouveau, Suzannah? lui dit-il. + +--Rien. + +--Comment va Bulton? + +--Je ne sais pas... voici deux jours que je ne l'ai vu, dit-elle. + +Et sa voix subit une légère altération. + +--Serait-il bloqué? + +--Je ne sais pas... mais j'en tremble. + +--Tiens! qu'est-ce que ce mioche? + +--Un pauvre enfant perdu qui pleurait sous une porte. + +L'homme regarda Ralph, et Ralph éprouva un sentiment de répulsion +instinctive. + +--Il est gentil, dit cet homme, une jolie graine de pick-pocket. + +--Merci, dit Suzannah; j'espère bien que ça ne lui arrivera pas. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que demain je le ramènerai à sa mère. + +L'homme haussa les épaules. + +--Tu serais joliment battue, si Bulton t'entendait parler comme ça, +dit-il. Bonsoir, Suzannah. + +--Bonsoir, Craven. + +--Oh! madame, dit Ralph, comme ils s'éloignaient, quel vilain homme! et +comme il a l'air méchant! + +Suzannah ne lui répondit pas. + +Ils marchèrent encore et arrivèrent ainsi au bout de Graysiens lane, +qui est perpendiculaire à une autre grande artère appelée Holborne, qui +n'est elle-même que la continuation d'Oxford street. + +Là, Suzannah s'arrêta un moment. + +Elle paraissait inquiète et jetait autour d'elle des regards furtifs. + +On eût dit qu'elle cherchait quelqu'un. + +Enfin un homme, qu'elle reconnut sans doute, vint à passer. + +Suzannah, tenant toujours l'enfant par la main, s'avança vivement vers +lui. + +--Tiens, dit celui-ci en s'arrêtant, c'est toi, Suzannah? + +--Oui. As-tu vu Bulton? Voici trois jours et trois nuits que je suis +sans nouvelles. + +--Il a nourri une bonne affaire, et je crois que c'est pour cette nuit. + +--Ah! dit la jeune femme. Alors il n'est pas pris? + +--Il ne l'était pas ce matin, toujours. + +Suzannah respira. + +--Merci, William, dit-elle. Bonsoir! + +--Tu rentres? + +--Oui. + +--Les affaires sont-elles bonnes? + +--Comme ça, dit Suzannah. Les gentlemen font coudre leurs poches +maintenant. + +--Tiens, tu as donc un mioche, à présent? + +--C'est un petit Irlandais qui ne sait où coucher. Je l'emmène chez moi +et je le rendrai demain à sa mère. + +Ces derniers mots rassurèrent Ralph. + +Il ne résista pas à la douce pression de la main de Suzannah qui +continua son chemin en l'entraînant. + +Après avoir fait quelques pas dans Holborne, Suzannah prit tout à coup +à gauche et entra dans une rue étroite, bordée de misérables maisons et +qui était encombrée d'une foule de gens à mine patibulaire. + +Mais l'enfant tombait de fatigue et de lassitude et il ne remarqua plus +rien à partir de ce moment. + +Sa conductrice s'arrêta devant une des plus chétives maisons de la rue, +tira une clef de sa poche, ouvrit la porte et l'enfant se vit au seuil +d'une allée noire. + +--N'aie pas peur, lui dit Suzannah, et viens avec moi. + +Au bout de l'allée, ils trouvèrent un escalier, montèrent au second et +Suzannah ouvrit une nouvelle porte. + +Puis elle se procura de la lumière. + +Alors Ralph vit un réduit assez misérable dans lequel il n'y avait que +deux chaises et un lit. + +Sur une table, il y avait une assiette, couverte encore des débris d'un +jambonneau, auprès d'un morceau de pain et d'une carafe dans laquelle se +trouvait un reste de bière brune. + +--Vrai? dit Suzannah, tu n'as pas faim. + +--Non, madame. + +--Veux-tu dormir? + +--Je veux bien, répondit-il, si vous me promettez que demain vous me +reconduirez à ma mère. + +--Je te le promets. + +Alors l'enfant s'étendit de lui-même sur le lit et s'endormit. + +Mais si profond que fût son sommeil, il en fut tout à coup tiré par un +grand bruit. + +Un pas lourd, aviné, s'était fait entendre sur l'escalier, puis la porte +s'était ouverte et Suzannah avait jeté un cri de joie. + +Alors, à la lueur de la chandelle qui brûlait toujours sur la table, +l'enfant éveillé en sursaut vit Suzannah se jeter au cou d'un homme de +haute taille portant une barbe épaisse. + +--Ah! te voilà, disait-elle, te voilà, mon bien-aimé! je t'ai cru +mort... + +L'homme eut un rire sinistre et embrassa Suzannah. + +En même temps, le petit Irlandais se prit à frissonner, car il s'aperçut +que cet homme avait les bras nus et que l'un de ses bras était couvert +de sang. + + + + +III + + +L'homme aux bras rouges de sang n'avait pas encore aperçu Ralph. + +Quant à Suzannah, elle paraissait l'avoir complètement oublié. + +L'enfant tout tremblant, n'osait bouger et retenait son haleine. + +--Mon Dieu! disait Suzannah, comme j'ai eu peur pour toi, mon bien-aimé! + +Bulton, car c'était bien l'homme dont la jeune femme avait parlé dans la +soirée, Bulton s'essuya le front. + +--Ah! dit-il, l'affaire a été rude. Un moment nous avons failli être +pincés, et je me suis dit: «Je ne reverrai plus ma petite Suzannah.» + +Mais ce n'a été qu'une alerte. + +--Et le coup a réussi? + +--Regarde. + +En même temps, cet homme tira de sa poche un gros sac, qu'il jeta sur la +table et qui s'ouvrit en tombant. + +Une profusion de pièces d'or s'en échappa. + +--Oh! que de guinées! dit Suzannah. + +Puis, tout à coup, elle pâlit et étouffa un cri. + +--Du sang! dit-elle, du sang! + +--J'en ai plein ma veste et ma chemise, répondit tranquillement Bulton. + +--Vous avez assassiné le vieillard, malheureux! fit Suzannah avec une +expression d'horreur. + +--Non, dit Bulton. Je t'avais promis de ne pas verser de sang, et quand +je promets quelque chose à ma petite Suzannah, je tiens toujours ma +parole, sauf le cas de force majeure, bien entendu. + +Et Bulton embrassa de nouveau Suzannah. + +--Mais quel est donc ce sang? demanda-t-elle toute frissonnante. + +--Voici ce qui s'est passé, répondit Bulton. La maison que nous avons +dévalisée est, comme tu le sais, au milieu des champs. Nous avions +garrotté le vieux qui y vit seul, après lui avoir mis le bonnet de +laine, afin qu'il ne pût pas nous reconnaître. Nous avions trouvé l'or +et nous le partagions tranquillement, lorsque nous entendons du bruit. + +C'était une ronde de police. + +Tandis qu'elle arrivait par la cour, nous avons pris la porte du côté du +jardin. + +J'ai escaladé le mur le dernier. + +En ce moment, je me suis senti saisi par les jambes et il m'a fallu +retomber dans le jardin. + +Un policeman plus grand et plus fort que les autres avait devancé ses +camarades, et il me serrait au cou en criant: + +--A moi! à moi! j'en tiens un! + +Il fallait être pris ou verser du sang. Les autres policemen arrivaient. + +Je lui ai planté mon couteau dans la poitrine, il est tombé, et je me +suis sauvé. + +Ralph, frémissant d'horreur, avait entendu tout cela, mais il ne +comprenait que vaguement. + +Seulement, l'aspect de Bulton avait quelque chose d'effrayant pour lui. + +Cet homme était jeune cependant, et d'une beauté mâle et farouche; +on comprenait qu'il eût subjugué le coeur d'une femme tombée comme +l'Irlandaise Suzannah. + +Mais, pour cet enfant de dix ans, avec sa barbe inculte, son oeil +féroce, sa voix retentissante, il était réellement effrayant. + +Ralph eut si peur même, qu'il regretta le fouet de Mary l'Ecossaise et +la maison de mistress Fanoche. + +Suzannah regardait Bulton et, tout en le regardant, elle comptait l'or +répandu sur la table. + +Tout à coup le bandit se retourna, vit l'enfant sur le lit et s'écria: + +--Tonnerre! qu'est-ce que c'est que ça? + +L'épouvante de Ralph était si grande qu'il ferma les yeux et fut assez +maître de lui-même pour faire semblant de dormir. + +--Ça, dit Suzannah, qui eut tout à coup un accent suppliant, c'est un +pauvre enfant que j'ai trouvé dans la rue. + +--Ah! ah! + +--Il avait froid, il pleurait... + +--Et tu l'as embauché? ricana Bulton. + +--C'est un petit Irlandais, je suis Irlandaise aussi, moi, et j'ai eu +pitié de lui. + +--En vérité! tu es une fille de coeur, ma chère, ricana Bulton. + +Et il fit un pas vers le lit. + +Suzannah le prit par le bras: + +--Ne lui fais pas de mal, dit-elle. Vois comme il est gentil... Il +dort... + +--Il est gentil, en effet, dit le bandit; et qu'en comptes-tu faire? + +--Je l'emmènerai demain avec moi dans le quartier irlandais, aux +environs de Saint-Gilles. + +--Bon! + +--Et nous tâcherons de retrouver sa mère. + +--Ah! fit encore Bulton. + +Suzannah respira. Elle avait craint sans doute d'être battue, car elle +sauta de nouveau au cou du bandit et lui dit: + +--Oh! tu es bon! vois-tu, et je t'aime... + +--Mais nous n'allons pas dormir tous les trois dans le même lit, dit +Bulton. + +--Non, certes, répondit Suzannah; et il va falloir réveiller le pauvre +petit. + +Elle s'approcha du lit et toucha Ralph. + +Ralph ne dormait pas. Cependant il avait un peu moins peur depuis que +Bulton n'avait point paru s'opposer à ce que Suzannah le reconduisit à +sa mère. + +Il ouvrit les yeux et fit semblant de s'éveiller. + +--Ce monsieur que tu vois là, dit Suzannah, est mon mari; il ne te fera +pas de mal; n'aie pas peur, mon enfant. + +Ralph leva ses grands yeux sur Bulton. + +--Il est gentil, en effet, ce môme-là, dit le bandit. Et tu veux le +reconduire à sa mère? + +--Certainement. + +--Nous ferions bien mieux de le garder. + +L'enfant frissonna des pieds à la tête. + +--Non, non, dit Suzannah avec énergie, il doit être honnête, il ne sera +pas dit que ce sera moi qui l'aurai jeté dans la fange où nous sommes. + +Bulton eut un éclat de rire. + +--Tu es vertueuse ce soir, Suzannah, dit-il. + +Elle baissa les yeux et ne répondit pas. + +--Pourtant, continua Bulton, ce petit-là pourrait nous rendre de fameux +services. + +--Jamais! dit Suzannah. + +Une colère subite s'empara du bandit. + +--Ah! tu me résistes! dit-il. + +--Oui, répéta Suzannah. + +--Tu me résistes, malheureuse? + +Et il leva la main. + +--Bats-moi, dit Suzannah, si cela te plaît, mais je ne veux pas faire de +cet enfant un homme comme toi. + +Bulton eut un ricanement de bête fauve. + +--Par saint George! dit-il, je crois qu'elle ose me mépriser. + +Il se passa alors une chose inattendue. + +Comme le bandit allait frapper Suzannah, Ralph, qui se tenait immobile +et tremblant au pied du lit, qu'il avait quitté sur un signe de +l'Irlandaise, Ralph vint se placer résolument devant elle, et la couvrit +de son corps. + +Le sang du lion avait parlé; l'enfant s'était senti subitement le +courage d'un homme. + +Or, le courage aura toujours une action directe, exercera toujours un +prestige instantané sur les natures à demi-sauvages. + +En présence de cet enfant qui osait le regarder en face, Bulton se calma +tout à coup. + +--Par saint George! exclama-t-il, voilà un hardi petit compagnon; tu es +gentil, mon mignon, et je ne battrai pas Suzannah, puisque tu veux la +défendre. + +En même temps, il voulut embrasser l'enfant qui recula. + +--Il est fier, dit Bulton en riant, c'est bien ça..... + +Puis il embrassa Suzannah. + +La jeune femme le regarda avec cet oeil soumis et passionné de la +créature qui redoute son maître. + +--Tu te fais toujours plus méchant que tu n'es, dit-elle. + +--Mon mignon, dit Bulton qui passa ses doigts robustes dans les cheveux +blonds de Ralph, nous ferons ce que tu veux et ce que veut Suzannah, +nous te ramènerons demain à ta mère. + +Et la voix du bandit était devenue presque caressante. + +L'enfant le regarda avec défiance. + +--Je te le promets, moi, dit Suzannah. + +Puis elle retira un matelas de son lit et le porta dans un coin de la +chambre. + +--Viens te coucher là, dit-elle. + +* * * * * + +Quand l'enfant fut endormi, Bulton dit à Suzannah, en lui parlant à +l'oreille: + +--C'est le diable qui nous envoie cet enfant. + +--Que veux-tu dire? fit-elle. + +--Grâce à lui, demain, à pareille heure, nous aurons dix fois plus d'or +que tu n'en as eu ce soir. + +--Bulton, Bulton, dit Suzannah d'un ton de reproche, je t'ai dit que je +ne voulais pas perdre cet enfant... + +--Ne te fâche pas, dit le bandit, et écoute-moi... tu verras..... + +Cette fois, Ralph dormait tout de bon, et le bandit put à loisir faire +ses confidences à Suzannah l'Irlandaise. + + + + +IV + + +Bulton colla ses lèvres à l'oreille de Suzannah. + +Ils étaient côte à côte et l'obscurité la plus profonde régnait dans la +chambre. + +On n'entendait que le bruit paisible et régulier de la respiration du +petit Irlandais qui dormait. + +--Vois-tu, dit alors Bulton, j'ai idée d'en finir d'un coup. + +--Que veux-tu dire? + +--Un jour ou l'autre on me prendra et j'irai danser les pieds dans le +vide devant Newgate ou devant Clarkenweid. + +--Tais-toi, ne parle pas ainsi... tu me fais mourir par avance, murmura +Suzannah qui l'étreignit avec passion. + +--Cela arrivera tôt ou tard, te dis-je. + +--Tais-toi!... au nom du ciel! + +Le bandit eut un ricanement. + +--C'est précisément parce que le ciel existe que cela arrivera, te +dis-je. Cependant si nous avions seulement mille livres sterling... + +--Eh bien? + +--Peut-être échapperais-je à mon sort, peut être pourrions-nous être +heureux? + +--Heureux! murmura Suzannah avec extase. + +--Tu ne ferais plus ton honteux métier, tu ne volerais plus, et nous +quitterions l'Angleterre. + +--Où irions-nous? + +--En France. Nous nous marierions et je tâcherais de vivre honnêtement. + +Suzannah pressa Bulton dans ses bras. + +--Tu ferais cela? dit-elle. + +--Oui. + +Elle soupira. + +--Mais, hélas! fit-elle, nous n'aurons jamais mille livres. + +--Qui sait? + +Et, comme elle attendait qu'il s'expliquât: + +--Cet enfant, poursuivit-il, pourrait nous rendre un grand service. + +--Oh! Bulton! Bulton! mon bien-aimé, dit Suzannah d'un ton de reproche, +pourquoi veux-tu faire de ce malheureux enfant un voleur? N'as-tu pas +vu comme il était beau... comme il ressemblait à un petit ange?... ne +frissonnes-tu donc pas en pensant que nous pourrions envoyer au moulin +cette innocente créature? + +Le bandit eut un rire moqueur: + +--Tu es vraiment émouvante, ma chère; quand tu parles ainsi. Cependant, +je ne veux pas te faire de peine, ma Suzannah, et je te promets que je +ne m'opposerai pas à ce que tu le ramènes à sa mère, mais quand il nous +aura rendu le service dont j'ai besoin. + +--Quel est donc ce service? demanda Suzannah. + +--Écoute-moi bien. + +Et Bulton baissa la voix plus encore. + +--Je nourris une affaire depuis longtemps, dit-il, une affaire superbe. + +--Ah! + +--Je n'en ai parlé à aucun des camarades, car il faudrait partager, et +ce n'est pas mille livres, c'est deux mille, peut-être trois ou quatre +que nous aurions. + +--Quatre mille livres! murmura Suzannah. Et à qui donc veux-tu voler ça? + +--A un homme qui a volé tout le monde, les pauvres et les riches, dont +le nom est exécré dans Londres, et qui, lorsqu'il passe dans une rue, +est poursuivi par les malédictions du peuple. + +--Quel est donc cet homme? + +--On l'appelle Thomas Elgin. + +--L'usurier? + +--Justement. + +--Et c'est cet homme que tu veux voler toi? + +--Mon plan est fait. J'ai l'empreinte de toutes les serrures, depuis +celle de la grille de son petit jardin sur le square jusqu'à celle de +son bureau où est sa caisse. Ayant les empreintes, j'ai fabriqué les +clefs. + +--Mais où demeure-t-il, ce Thomas Elgin? + +--Dans Kilburne square, tout auprès de la station de Western-Railway, +il vit seul et n'a même pas de servante. Il prend ses repas dans un +boarding de la Cité et ne rentre chez lui que le soir assez tard. + +--Mais, dit Suzannah, il n'a probablement jamais d'argent chez lui. + +--Dans la semaine, jamais. Il a tout son argent à la Banque. Mais Thomas +Elgin n'est pas homme à perdre un jour par semaine, et il estime qu'on +doit travailler le dimanche aussi bien que les autres jours. + +--Ah! fit Suzannah. + +--Il y a des gens qui ont besoin d'argent le dimanche tout aussi bien +que dans la semaine, et c'est même ce jour-là qu'il fait les meilleures +affaires. + +Donc, continua Bulton, le samedi, Thomas Elgin passe à la Banque et y +prend quelquefois mille, quelquefois deux et même quatre mille, livres +en or et en banknotes, et il les emporte chez lui. + +--Ah! fit Suzannah. + +--Il a une caisse chez lui, une caisse qui est un chef-d'oeuvre et que +personne que moi ne saurait forcer. Mais j'ai trouvé le secret, moi. + +--Comment? + +--Avant d'être voleur, j'ai tenu une boutique, poursuivit Bulton. +Nous ne nous connaissions pas alors, ma Suzannah, et j'avais une femme +légitime. C'est Thomas Elgin qui m'a ruiné, et ma femme en est morte de +chagrin. + +--Continue, dit Suzannah avec émotion. + +--Thomas Elgin m'a prêté, à trois cents pour cent, douze livres pour +lesquelles il m'a envoyé à White-cross, et c'est un dimanche qu'il m'a +remis cette somme. + +La caisse de l'usurier est dans une petite salle qui n'a qu'une porte. + +Dans le milieu de cette porte est percé un judas qui a deux pouces +carrés de largeur. + +Quand un homme à qui Thomas Elgin a affaire se présente, il regarde par +ce guichet avant d'ouvrir. + +Si j'avais pu passer la main, il y a longtemps que j'aurais dévalisé +l'usurier. + +--Tu n'as donc pas l'empreinte de la serrure. + +--Si, mais si j'essayais d'ouvrir cette porte, je serais mort. + +--Comment cela? + +--C'est un homme ingénieux que M. Thomas Elgin, poursuivit Bulton. + +--Qu'a-t-il donc imaginé? + +--Il y a derrière la porte un pistolet disposé de telle manière que +la porte, en s'ouvrant, le ferait partir et qu'il tuerait celui qui +voudrait entrer. + +--Mais enfin, dit Suzannah, quand M. Thomas Elgin entre chez lui et +qu'il ouvre cette porte, comment fait-il pour empêcher le pistolet de +partir. + +--Voilà, dit Bulton, la seule chose que je n'aie pu trouver. Je me suis +bien cassé la tête, mais je n'ai pu y parvenir. + +--Alors, le vol est impossible. + +--Oui et non. + +--Comment cela? + +--Suppose un moment que le guichet est assez large pour que j'y puisse +passer le bras. + +--Bon. + +--Je promène ma main le long de la porte, en dedans, jusqu'à ce que +j'aie trouvé une corde. + +--Qu'est-ce que cette corde? + +--Celle qui, tirée violemment par une poulie, si la porte s'ouvrait, et +attachée à la détente du pistolet qui est placé sur un affût, le ferait +partir. + +--Après? dit Suzannah. + +--La corde est lâche, comme tu le penses bien il faut que la porte +s'ouvre à moitié pour qu'elle se tende et pèse sur la détente, sans cela +la balle, chassée trop vite, rencontrerait la porte et non le le corps +du voleur. + +--Je comprends. + +--Ma main rencontre donc la corde et comme elle est munie d'une paire de +ciseaux, elle la coupe. + +--Ah! j'y suis. + +--Mais, dit Bulton, j'ai la main trop grosse, et toi aussi; et il n'y a +qu'une main d'enfant, celle du petit, par exemple, qui puisse... + +--Écoute, dit Suzannah, si tu me jures que, ce vol accompli, nous +rendrons l'enfant à sa mère, je ne m'opposerai pas à ton projet. + +--Je te le promets. + +--Mais, dit encore Suzannah, probablement en rentrant chez lui avec de +l'argent, le samedi soir, M. Thomas Elgin ne sort plus. + +--Au contraire. Quand il a refermé sa caisse, disposé son pistolet +et pris toutes ses précautions, il s'en retourne passer sa soirée à +Londres, tantôt dans les galeries de l'Alhambra, dans Leicester square, +tantôt à Argyll-Rooms, ou bien encore au théâtre du Lycéum. C'est donc +entre neuf et dix heures du soir qu'il faudrait faire le coup, car c'est +demain samedi. + +--Mais que ferons-nous de l'enfant, d'ici-là? + +--Je me charge de le faire patienter, dit Bulton. + +--Tu le battras? demanda Suzannah d'une voix tremblante. + +--Pas du tout. + +--Tu me le promets? + +--Je te le jure. + +--Mais comment feras-tu? + +--Tu le verras... + +Et le bandit et la femme perdue s'endormirent à leur tour. + + + + +V + + +Un de ces pâles rayons de jour, qui se dégageait péniblement du +brouillard, pénétrait dans la chambre de Suzannah l'Irlandaise, +lorsqu'elle s'éveilla. + +Bulton était déjà levé. + +L'enfant dormait encore, brisé qu'il était par la fatigue de la veille. + +Bulton était assis auprès de la fenêtre et paraissait fort occupé. + +Son occupation consistait à limer et à polir un trousseau de clefs, dont +chacune portait une petite ficelle de couleur différente, étiquettes +mystérieuses, intelligibles pour lui seul. + +Malgré le grincement de la lime, Ralph était immobile sur son lit +improvisé. + +--Pauvre petit! dit Suzannah en le regardant. + +Et elle avisa ses chaussures, couvertes de cette boue noire qui est +particulière à Londres. + +--Comme il a dû marcher! dit-elle. + +Bulton se mit à rire. + +--Tu serais une bien bonne mère de famille, ma chère, dit-il. + +--Et toi, répondit Suzannah, qui vint entourer de ses bras blancs le cou +musculeux du bandit, tu es meilleur que tu n'en as l'air. Je parie que +tu prendrais cet enfant en affection. + +--La preuve en est, répondit Bulton, que je voudrais le garder. + +--Oh! non, répondit Suzannah, il ne faut pas faire cela... D'ailleurs, +tu me l'a promis, n'est-ce pas? + +--Je te le promets encore, mais quand il aura coupé la corde. + +--Soit, dit Suzannah. Cependant j'ai envie de faire une chose. + +--Laquelle? + +--De m'en aller errer, toute seule, aux environs de Saint-Gilles. + +--Pourquoi faire? + +--Et de m'enquérir adroitement si on n'a pas perdu un enfant... si on ne +connaît pas quelque pauvre mère en pleurs... si... + +--Il sera toujours temps de faire cela demain. + +--Pourquoi pas aujourd'hui? + +--Je te le répète, parce que nous avons besoin de l'enfant ce soir. +Ensuite, suppose qu'en ton absence il s'éveille... + +--Bon! + +--Ne te voyant plus, il se mettra à pleurer et voudra s'en aller. Tu +sais que je ne suis pas patient. + +--Non, certes, répondit Suzannah, et tu le battras. Oui, tu as raison, +il vaut mieux que je reste, mais comment le faire patienter jusqu'à +demain? + +--Quand il s'éveillera, il aura faim. + +--Soit. + +--Il aura soif... + +--Eh bien? + +--Tu sais bien que lorsque, nous autres voleurs, nous voulons griser +et endormir les gens, c'est très-facile: deux gouttes de gin mélangé de +bitter dans un pot de bière brune, et le tour est fait. + +--Tais-toi, dit Suzannah. + +Et elle jeta un regard rapide sur Ralph, qui venait de s'agiter +légèrement. + +En effet peu après, l'enfant ouvrit les yeux et prononça un mot: +«Maman.» + +Suzannah s'approcha de lui et le prit dans ses bras. + +--Ta mère, mon enfant, dit-elle, je t'ai promis que nous la +chercherions. + +--Tout de suite, n'est-ce pas? dit-il. + +Il se leva et, ayant aperçu Bulton, il éprouva un nouveau mouvement +d'effroi. + +Mais le bandit lui sourit, adoucit sa voix et son regard et lui dit: + +--N'aie donc pas peur de moi, mon chérubin, je suis le mari de madame et +je ne veux pas te faire du mal. + +--Cela est bien vrai, fit Suzannah qui embrassa le petit Irlandais. + +Celui-ci était déjà prêt à partir, mais il aperçut sur la table les +restes du souper de Suzannah, et son regard trahit le vide de son +estomac. + +--Tu as faim, n'est-ce pas? dit-elle. + +L'enfant ne répondit rien, mais il rougit. + +Il mourait de faim en effet. + +--C'est loin d'ici l'église Saint-Gilles, poursuivit Suzannah et il te +faudra beaucoup marcher encore. Par conséquent il faut que tu aies de la +force. Allons, mange, mange, mon mignon, nous allons déjeûner. + +--Je vais aller chercher du jambon et de la bière, dit Bulton, qui se +leva à son tour et sortit. + +Son départ fit sur Ralph un effet tout semblable à celui qui se +produirait pour une personne oppressée, si une fenêtre venait à s'ouvrir +et laissait pénétrer une bouffée de grand air. + +Il lui sembla qu'il était plus en sûreté, et que Suzannah lui parlait +avec plus de douceur. + +Alors celle-ci se mit, pour tromper son impatience, à lui faire mille +questions sur sa mère, sur l'endroit où il l'avait laissée et sur ce qui +lui était arrivé. + +Ralph se souvenait exactement des différentes circonstances de son +arrivée à Londres, de son entrée chez mistress Fanoche. + +Il parla des petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu; +et comme il en était au milieu de son récit, Bulton revint avec des +provisions et un pot de bière. + +L'enfant voulut s'arrêter encore, mais Suzannah lui dit: + +--Puisque monsieur est mon mari, pourquoi ne parles-tu pas devant lui? + +Ralph s'enhardit; et il répéta devant le bandit ce qu'il avait dit déjà. + +Un fait se dégagea, pour ce dernier et pour Suzannah, des paroles de +l'enfant, c'est qu'il n'avait que des souvenirs très-vagues du quartier +où on l'avait conduit et que par conséquent, on pourrait, sous prétexte +de le mener à Saint-Gilles, l'entraîner dans un autre quartier de +Londres sans qu'il s'en aperçut. + +Les voleurs de Londres, tout comme ceux de Paris, ont un argot, une +sorte de langue verte qui n'est compréhensible que d'eux seuls. + +Bulton se mit à parler cette langue et il dit à Suzannah: + +--Je renonce à griser l'enfant. + +--Ah! + +--Tu vas t'en aller avec lui, tous les squares se ressemblent, à +Londres, et en place de le mener à Saint-Gilles, tu le mèneras à Kilburn +square. + +--Bon! + +--Tu le promèneras dans tous les environs jusqu'à ce qu'il soit rompu +de fatigue. Il n'aura pas à soupçonner la vérité et à mettre en doute ta +bonne foi, et quand il sera bien las, tu entreras dans un public-house +qui est dans le Kursalt Pince Lane, à l'angle d'Edward road, et tu m'y +attendras, cela vaut mieux. + +--Je préfère cela aussi, dit Suzannah. + +--J'aurai les clefs toutes prêtes, je serais mis comme un gentleman, et +j'arriverai eu cab: fie-t'en à moi pour le reste. + +--C'est bien, dit Suzannah. + +Ralph mangea avec avidité, et on lui donna à boire de la bière sans +addition de gin et de bitter. Puis Suzannah prit son châle et son +chapeau et lui dit: + +--Maintenant, allons chercher ta mère. + +Et l'enfant partit avec elle, plein de confiance et consentit à +embrasser Bulton. + +Le programme de ce dernier fut suivi à la lettre. + +Suzannah tenait l'enfant par la main, descendit le Brok street et tourna +dans le Holborne. + +Un des nombreux omnibus qui vont à Regent's parck passait en ce moment. + +Suzannah fit signe au cocher qui s'arrêta. + +Ralph ne fit aucune difficulté de monter avec l'Irlandaise, et une +demi-heure après, ils descendaient dans Albert road. + +Alors Suzannah se mit à lui faire parcourir les rues environnantes, en +lui disant: + +--Regarde-bien, est-ce là? + +--Non, disait l'enfant. + +Et ils se remettaient en route. + +Elle le traîna ainsi tout le jour, avec une patience qui acheva de lui +gagner la confiance du pauvre enfant. + +Et la nuit vint, et Ralph n'avait ni reconnu la rue de mistress Fanoche, +ni retrouvé sa mère. + +Il était si las que Suzannah le prit dans ses bras et le porta. + +Elle le porta jusqu'à ce public-house dont avait, parlé Bulton. + +Et l'enfant, docile désormais, consentit à s'asseoir et à souper avec +l'Irlandaise. + +La nuit était venue. + +--Nous allons nous en retourner chez nous, dit Suzannah, et demain nous +chercherons encore... + +L'enfant était triste, mais il avait cessé de pleurer. + +L'âme d'un homme était en lui. + +Tout à coup la porte du public-house s'ouvrit et Bulton entra. + +--Je crois bien, dit-il, que j'ai retrouvé ta mère. + +L'enfant jeta un cri de joie et tendit les bras au bandit. + + + + +VI + + +Suzannah regarda Bulton, au cou de qui sautait l'enfant. + +Bulton lui fit un signe imperceptible qui voulait dire: + +--Tais-toi donc, c'est pour qu'il fasse ce que nous voudrons. + +Le bandit avait arrangé une petite histoire propre à frapper +l'imagination de Ralph, et il en avait pris les premiers éléments dans +le récit même du pauvre enfant. + +Au cri de joie poussé par le petit Irlandais, quelques personnes qui se +trouvaient dans le public-house s'étaient retournées. + +--Ne fais pas de bruit, lui dit Bulton, ne crie pas, et écoute-moi bien. + +Il avait su trouver une voix sympathique et se faire un visage +affectueux. + +L'enfant qui, le matin encore, avait peur de lui, se sentit pris d'une +sorte de tendresse subite pour cet homme qui lui promettait de lui +rendre sa mère. + +Bulton fit un nouveau signe à Suzannah, et tous trois passèrent dans le +parloir du public-house, où il n'y avait personne. + +Là, Bulton dit: + +--Nous avons le temps... il ne faut pas nous presser... Écoute-moi bien, +mon mignon. + +Ralph le regardait avec anxiété. + +--Ta mère est en prison, dit Bulton. + +L'enfant joignit les mains et leva un regard douloureux. + +Bulton continua: + +--Elle est en prison, comme tu l'étais toi-même, nous as-tu dit, +dans une maison particulière. Ceux qui t'ont emmené d'un côté et te +battaient, ont emmené ta mère de l'autre. + +L'enfant eut un geste de colère. + +--Oh! dit-il, est-ce qu'ils ont osé la battre? + +--Non, mais ils la battront si nous ne la délivrons pas. Heureusement je +suis là, moi. + +Et Bulton prit un air de matamore qui acheva de convaincre le petit +Irlandais. + +--Et où est-elle? demanda Suzannah à son tour. + +Cette question faite avec une grande naïveté eût achevé de convaincre +Ralph. + +--Elle n'est pas bien loin d'ici, dans une maison où on l'a enfermée, +continua Bulton. + +--Allons vite la délivrer! dit l'enfant. + +Bulton sourit. + +--Tu n'es plus un enfant, dit-il, tu es un homme et tu comprendras +pourquoi nous ne partons pas de suite. + +--Ah! dit Ralph en le regardant. Eh bien! pourquoi? + +--Parce qu'il faut attendre que ses gardiens soient couchés et que les +rues soient désertes. + +Ralph ne fit pas d'objection. Il comprenait vaguement que Bulton devait +avoir raison. + +Suzannah se remit à parler cette langue verte des voleurs de Londres qui +ne pouvait être intelligible pour le petit Irlandais. + +--As-tu donc tout préparé? dit-elle à Bulton. + +--Oui. J'ai les fausses clefs. De plus je suis venu en cab et j'ai +laissé le cocher à la porte. + +--Pourquoi avoir pris un cab? + +--Pour ne pas éveiller de soupçons d'abord. + +Quand on verra une voiture à la porte, les passants ne feront nullement +attention à nous, ils croiront que nous sommes des clients de Thomas +Elgin. Ensuite, une fois que nous aurons l'argent, nous filerons plus +vite. + +--Es-tu donc bien sur qu'il ait de l'argent aujourd'hui? + +--J'en suis certain. + +--Comment? + +--Je l'ai vu entrer à la Banque à trois heures et demie. + +--Et il ne t'a pas vu, lui? + +--Non. D'ailleurs, je suis bien changé depuis le temps où j'étais son +client; il ne me reconnaîtrait pas. + +Bulton regarda la pendule du public-house. + +Elle marquait huit heures et demie. + +--Nous n'avons plus qu'une demi-heure à attendre, dit-il. + +--Ah! dit Suzannah. + +--Comme Thomas Elgin sortait de la banque, poursuivit Bulton, je l'ai +entendu qui donnait rendez-vous à une personne pour dix heures dans +Leicester square. Il ira donc prendre le train de neuf heures à la +station. + +Quand le sifflet de la locomotive se fera entendre, nous partirons. + +--Mais, dit Suzannah, quand nous aurons fait le coup, que ferons-nous de +l'enfant? + +--Nous le conduirons à Saint-Gilles, au work-house. Il est à peu près +certain que ses parents viendront l'y réclamer. + +--Et nous. + +--Nous filerons dès demain matin par le South-Eastern-Railway... + +--Tu es donc toujours décidé à aller en France? + +--Toujours. + +Suzannah sauta au cou de Bulton. + +Ils causèrent ainsi quelques minutes encore; puis le bandit se leva, +jeta une demi-couronne sur le comptoir pour payer la dépense et sortit +le premier. + +Suzannah reprit l'enfant par la main: + +--Viens, dit-elle. + +--Madame, demanda Ralph, bien sûr, n'est-ce pas, que nous allons revoir +maman? + +--Oui, mon mignon. + +Le cab dont avait parlé Bulton était, en effet, à la porte du +public-house. + +Suzannah y monta la première, fit asseoir Ralph auprès d'elle et Bulton +monta à côté du cocher. + +--Où allons-nous? demanda le cabman. + +--Kilburn square, je t'arrêterai à la porte, dit Bulton; mais +auparavant, passe devant la station du railway. + +On entendait dans le lointain le sifflet du train et Bulton n'était pas +fâché de voir partir Thomas Elgin. + +Sur son ordre, le cocher alla lentement, et, comme il arrivait devant la +station, Bulton aperçut un homme qui se dirigeait en toute hâte vers le +guichet. + +Cet homme, enveloppé dans un chaud _imperméable_, marchait le nez au +vent, les mains dans les poches, avec un petit air de satisfaction. + +C'était M. Thomas Elgin. + +Bulton vit l'usurier monter les marches de la station, s'approcher du +guichet et demander un ticket. + +--A présent, pensa le bandit, nous sommes tranquilles, et tout ira bien. +Kilburn square, et rondement. + +Le cocher anglais est l'homme discret par excellence. Il voit tout et ne +regarde rien, entend tout et ne cherche pas même à comprendre. + +Il serait témoin d'un assassinat que l'idée d'appeler le policeman ne +lui viendrait même pas. + +Celui qui conduisait Bulton ne se demanda seulement pas pourquoi on +l'avait fait passer par la gare du chemin de fer, ce qui était, en +partant du public-house, le chemin le plus long, et fouettant son +cheval, il arriva à Kilburn square. + +--Vois-tu cette maison blanche, là, à droite? dit Bulton. C'est là. + +Le cab s'arrêta. + +Suzannah descendit, donnant toujours la main à l'enfant. + +La soirée était brumeuse, le square désert, et la lueur des réverbères +ne perçait qu'imparfaitement le brouillard. + +Bulton était fort proprement vêtu, et il avait l'air d'un parfait +gentleman. + +Il y aurait eu du monde dans le square, que nul n'aurait trouvé +extraordinaire que cet homme s'arrêtât devant la grille de la maison, +tirât une petite clef de sa poche et l'ouvrit. + +A Londres, dans les quartiers excentriques et non commerçants, il y a +devant chaque maison un petit jardin de six à huit mètres de profondeur. + +Bulton, Suzannah et l'enfant traversèrent ce jardin et arrivèrent à la +porte d'entrée. + +Là, le bandit fit usage d'une nouvelle, clef qui tourna dans la serrure +aussi facilement que la première, et les deux voleurs et leur innocent +complice se trouvèrent dans la maison. + +Ils avaient devant eux un vestibule dallé en marbre avec des murs peints +et vernis, quelques siéges d'acajou et un dressoir. + +Bulton avait tiré de sa poche une de ces bougies minces et repliées sur +elles-mêmes comme un écheveau, auxquelles on a donné le nom de rats de +cave, puis il l'avait allumée à l'aide d'un briquet phosphorique. + +--Et c'est ici qu'est maman? dit l'enfant joyeux. + +--Oui, silence! répondit Bulton. + +Au fond du vestibule, il y avait une porte complétement fermée au pêne. + +Bulton, qui marchait le premier, l'ouvrit, et Ralph aperçut un parloir +qui ressemblait vaguement à celui de mistress Fanoche. + +Il en conclut que Bulton lui avait dit vrai et que sa mère devait se +trouver dans cette maison. + +En face de la porte d'entrée du parloir, il y en avait une autre qui +était masquée par un rideau. + +Celle-là donnait sur un corridor et, à l'extrémité de ce corridor, on en +voyait une troisième. + +--C'est là, dit Bulton. + +Et il montra à Suzannah une petite moulure carrée percée dans le milieu. + + + + +VII + + +Occupons-nous maintenant un moment de M. Thomas Elgin, et pénétrons dans +le bureau qu'il avait à Londres, en rétrogradant de quelques heures. + +M. Thomas Elgin sortait de la banque où il avait pris une somme de deux +mille livres, pour les éventualités de son petit commerce, lequel allait +aussi bien le dimanche que les autres jours. + +Puis, avant de prendre l'omnibus qui devait le conduire à Kilburn +square, il avait donné rendez-vous à un petit bourgeois de ses amis, +avec lequel il passait volontiers ses soirées, soit à Argyll-rooms, soit +à l'Alhambra. + +Enfin, il s'était souvenu qu'il avait oublié de répondre à deux de ses +correspondants de Dublin et, au lieu de retourner à son domicile privé, +il avait passé par son bureau, une sorte d'échoppe située au fond d'un +passage dans Oxford street. + +--Je dînerai une demi-heure plus tard, s'était-il dit; mais il faut que +j'écrive ce soir, car la poste ne part pas le dimanche. + +Tandis qu'après avoir mis, en homme soigneux qu'il était, ses manches +de lustrine, il taillait sa plume auprès d'un petit poêle où brûlait un +maigre feu de coke, il entendit frapper à la porte. + +--Entrez! dit-il sans se déranger. + +Mais à peine la porte se fut-elle ouverte, que M. Thomas Elgin se leva +vivement, perdit son air arrogant et hautain, ôta vivement son chapeau +et salua avec une politesse obséquieuse. + +Le personnage qui venait de franchir le seuil de l'ignoble boutique de +l'usurier, était un homme de haute mine, entièrement vêtu de noir, +jeune encore, mais complètement chauve, et dont l'oeil bleu accusait une +énergique volonté. + +--Vous ne m'attendiez peut-être pas, M. Elgin? dit-il. + +--En effet, Votre Honneur, j'étais loin de supposer... Je ne croyais +pas... + +--M. Thomas Elgin, dit l'inconnu, je n'ai pas le temps de causer +longuement avec vous. Nous irons donc vite en besogne, si vous le voulez +bien. + +--J'attends que Votre Honneur daigne m'expliquer... + +--Vous avez fait arrêter l'abbé Samuel? + +--Oui, Votre Honneur. + +--C'est bien, mais ce n'est pas assez... + +Thomas Elgin regarda son visiteur. + +--L'abbé Samuel n'a pu célébrer la messe à Saint-Gilles le 26 octobre. + +--Il a été arrêté à six heures du matin. + +--Et un grand danger qui menaçait la cause que je sers et que vous +servez, par cela même, a été évité, poursuivit l'homme vêtu de +noir. Quatre hommes dangereux pour l'Angleterre, que cette cérémonie +religieuse devait réunir, le cherchent inutilement dans Londres et ne +peuvent le retrouver. + +Nous, au contraire, nous avons les yeux sur eux et ils ne nous +échapperont pas. + +--Ah! fit Thomas Elgin. + +--L'un d'eux, reprit le visiteur, a été volé en débarquant à Liverpool. +Il venait d'Amérique et était muni d'une lettre de crédit sur la maison +de banque Davis-Humphrey et Co. + +La lettre de crédit ayant disparu avec son portefeuille, il se trouve +sans ressources. Un de nos émissaires, qui le suit nuit et jour, lui a +persuadé de s'adresser à vous; et demain, dimanche, il ira frapper à +la porte de votre maison, dans Kilburn square. Il vous demandera mille +livres pour un mois, vous lui en offrirez trois mille. + +--Trois mille livres! exclama M. Thomas Elgin; mais, Votre Honneur, +cette somme... + +--Vous ne l'avez pas sur vous? + +--Non, mon argent est à la Banque, et la Banque est fermée jusqu'à +lundi. + +--Aussi, dit l'inconnu en souriant, je vous l'apporte. + +Il déboutonna sa redingote noire, tira de sa poche un portefeuille et de +ce portefeuille une poignée de bank-notes qu'il étala devant M. Thomas +Elgin en lui disant: + +--Comptez. + +L'usurier prit l'argent et le mit, à son tour, dans sa poche. + +--C'est là tout ce que j'avais à vous dire pour le moment, dit +l'inconnu, M. Elgin. + +--Je suis votre serviteur très-humble, Votre Honneur, dit l'usurier, qui +reconduisit son visiteur avec une politesse servile. + +--Hé! hé! se dit M. Thomas Elgin, jamais je n'aurai eu cinq mille livres +chez moi, dans Kilburn square; il faudra, ce soir, prendre quelques +petites précautions. Et il sauta dans un cab et se rendit chez lui, où +il arriva vers dix heures. + +La description que Bulton avait faite à Suzannah, de la pièce où M. +Thomas Elgin avait sa caisse, était parfaitement exacte. + +La porte avait un petit guichet, par lequel M. Elgin voyait, avant +d'ouvrir, à qui il avait affaire. + +L'usurier, qui était toujours seul dans la semaine, vivait chez lui le +dimanche, et gardait tout le jour sa femme de ménage, qui introduisait +les visiteurs. + +Il rentra donc chez lui, s'enferma dans son bureau, ouvrit sa caisse +et y mit les deux mille livres, qu'il avait prises à la Banque, et les +trois mille que lui avait apportées l'homme vêtu de noir. + +--Il faut tout prévoir, se dit-il alors. + +Le canon de pistolet posé sur un affût, dont avait parlé Bulton, +existait réellement. + +Le mécanisme était d'une simplicité formidable. + +L'affût était un morceau de bois enfoncé dans une large rondelle de +plomb. + +Le pistolet, qui était à deux coups, était posé sur ce morceau de bois, +en face de la porte, et une ficelle attachée à la détente, passait +dans un anneau enfoncé dans le mur et venait se rattacher à la porte, +au-dessous du guichet. + +La porte, en s'ouvrant, pesait sur la ficelle, la tendait et faisait +partir le pistolet, qui tuait le voleur. + +Bulton avait parfaitement étudié et compris ce mécanisme, qu'il avait +observé en s'introduisant un jour dans le jardin de la maison, sous +l'habit d'un des jardiniers du square, et en regardant dans la pièce par +la fenêtre, qui était garnie d'énormes barreaux de fer. + +Le bandit avait même songé un moment à tourner la difficulté en sciant +l'un des barreaux, mais il avait calculé que ce travail dans lequel il +pouvait être surpris, ne durerait pas moins de sept ou huit heures, et +l'idée de se servir des petites mains de Ralph pour couper la corde, lui +avait paru meilleure. + +Seulement, Bulton croyait tout savoir, et ne savait pas tout. + +M. Thomas Elgin avait un luxe de précaution pour les grandes +circonstances. + +Quand il n'avait dans sa caisse que mille ou quinze cents livres, le +pistolet suffisait. + +Dans les grandes occasions, il employait le canon. + +Ce canon était une espèce de tromblon évasé qu'il fixait sur sa caisse, +chargé à mitraille, la gueule inclinée de haut en bas vers la porte +et qu'une deuxième ficelle placée différemment mettait en contact avec +elle. + +Cinq mille livres sterling, c'est-à-dire cent vingt-cinq mille francs ne +sont point une bagatelle. + +Quand il eut donc refermé sa caisse, M. Thomas Elgin, l'usurier, disposa +son tromblon, le pointa, fit passer la ficelle dans l'anneau du mur et +la rattacha, non à la serrure, mais à un verrou qui se trouvait tout en +haut de la porte, à droite du guichet. + +En atteignant celui-ci, en regardant de haut en bas, on pouvait +apercevoir la corde du pistolet, mais il était impossible de voir celle +du tromblon. + +Cela fait, M. Thomas Elgin ne songea point, comme on le pense, à sortir +par la porte. + +Il écarta un peu son lit, car c'était dans cette pièce qu'il couchait, +pressa une feuille du parquet et cette feuille s'ouvrit et laissa voir +un petit escalier qui descendait dans le sous-sol. + +Cette issue secrète était si habilement ménagée que Bulton ne l'avait +point devinée, et qu'il se creusait encore la tête, le matin même, +pour savoir comment M. Thomas Elgin sortait de sa chambre, une fois le +pistolet placé sur son affût. M. Thomas Elgin sortit donc de chez lui +par le sous-sol, ferma la grille du jardin comme à l'ordinaire, et s'en +alla au chemin de fer, ne se doutant pas que le cab qui traversait la +station au moment où il rentrait, renfermait des gens qui s'apprêtaient +à le dévaliser. + + + + +VIII + + +M. Thomas Elgin s'approcha donc du guichet et demanda son billet. + +En même temps, un autre train qui venait de Londres entra en gare, et +comme l'usurier s'apprêtait à descendre, il aperçut un homme qui montait +l'escalier et qui le salua. + +Cet homme n'était autre que notre ancienne connaissance, le recors du +commerce surnommé _l'homme sensible_, et appelé de son vrai nom John +Clavery. + +Après lui avoir rendu son salut, M. Thomas Elgin allait passer outre, +mais John Clavery l'aborda et lui dit: + +--J'allais précisément chez vous. + +--Chez moi? + +--Oui, et vous ne serez pas fâché de ma visite. + +M. Thomas Elgin remonta l'escalier et revint, suivi de l'homme sensible, +dans la salle d'attente, en disant: + +--De quoi s'agit-il? + +--Je vous apporte de l'argent, et, ce n'est pas pour dire, mais vous +avez une fière chance. + +--Vous m'apportez de l'argent? + +--Oui. + +--De qui donc? + +--Du prêtre irlandais. + +M. Thomas Elgin ne put se défendre de pâlir. + +--Comment, dit-il, le prêtre irlandais a payé? + +--Oui. + +--Quand? + +--Il y a deux jours. + +--C'est impossible! s'écria l'usurier que cette nouvelle était loin de +combler de joie. + +--C'est pourtant la vérité pure. + +--Ainsi, il est sorti de White-cross? + +--Avant-hier matin. + +--Ah! dit M. Thomas Elgin, qui contint de son mieux l'émotion qu'il +éprouva. + +--Voilà vos deux cents livres, ajouta John Clavery, en tirant de la +poche de sa redingote usée un portefeuille plus usé encore. + +Et il en tira huit bank-notes qu'il tendit à M. Thomas Elgin. + +Celui-ci était si bouleversé qu'il s'appuya au mur de la salle +d'attente, et laissa partir le train. + +L'homme sensible ne put s'empêcher de murmurer: + +--Par exemple, voici la première fois que M. Thomas Elgin fait une +semblable grimace en recevant de l'argent. C'est à n'y rien comprendre. + +Mais l'usurier ne songea nullement à donner des explications à M. John +Clavery et, ayant en poche l'argent, il se contenta de lui dire: + +--Merci bien, monsieur Clavery, merci mille fois, et au revoir! + +Et il s'éloigna brusquement. + +--Drôle d'homme, murmura John Clavery, qui le vit reprendre le chemin de +Kilburn square, drôle d'homme en vérité! + +En effet, M. Thomas Elgin, qui avait une grande demi-heure devant lui +avant de pouvoir prendre le train suivant pour s'en retourner à Londres, +fit cette réflexion qu'un homme prudent qui a l'intention de passer +sa soirée joviablement, dans un établissement comme Argill-rooms ou +l'Alhambra, d'offrir des verres de sherry-cotler aux dames et de tenir +conversation avec elles, ne saurait avoir sur lui que deux ou trois +guinées et et une poignée de shillings. + +Mais deux cents livres!... pour être volé!... Allons donc! + +M. Thomas Elgin faisait ce raisonnement plein de sagesse, et marchait +d'un pas rapide en se disant: + +--Que diable vont-ils dire, les autres, quand je leur apprendrai +que l'abbé Samuel a payé? C'est bien extraordinaire, en vérité, bien +extraordinaire! + +Et il allongeait toujours le pas, et bientôt il entra dans Kilburn +square. + +Mais tout à coup il s'arrêta net et comme s'il eût reçu quelque choc +violent sur la tête. + +A travers le brouillard, les petits yeux de M. Thomas Elgin avaient fort +nettement distingué une voiture devant sa porte. + +--Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela? Qui peut me venir voir à cette +heure? + +Et après s'être arrêté, il se mit à courir. + +Le cabman dormait sur son siége. + +La grille du jardin était fermée, on ne voyait pas de lumière. + +-M. Thomas Elgin crut que le cabman s'était arrêté là par hasard, et ses +terreurs s'évanouirent. + +Il tira de sa poche une clef et pénétra dans le jardin. + +* * * * * + +Pendant ce temps, Bulton, Suzannah et l'enfant étaient dans la maison. + +Nous les avons vus traverser le parloir, longer le corridor qui menait à +la chambre de M. Thomas Elgin, et s'arrêter devant le guichet. + +Alors Bulton dit au petit Irlandais: + +--Si tu veux revoir ta mère, il faut faire ce que je vais te dire. + +--Oui, dit l'enfant avec soumission. + +Bulton le prit dans ses bras et l'éleva jusqu'au guichet: + +--Essaye de passer ta main là, dit-il. + +Non-seulement la main, mais encore le bras, passèrent. + +--Retire ta main, dit alors Bulton. + +L'enfant obéit encore. + +Il ne savait pas ce qu'on attendait de lui, mais ne lui avait-on pas +promis qu'il allait revoir sa mère? + +Bulton avait, avec sa trousse de clefs, une paire de petits ciseaux +repassés avec soin et qui devaient couper comme un rasoir. + +--Prends cela, dit-il encore. Bien. Maintenant repasse ta main et +cherche au long de la porte si tu ne trouve pas une corde. + +L'enfant exécuta cette manoeuvre et dit tout à coup: + +--Oui... j'ai une corde sous la main. + +--Alors, dit Bulton, coupe-là. + +Ralph obéit. Un petit bruit presque imperceptible, arriva aux oreilles +de Bulton: c'était la corde coupée qui tombait à terre. + +Alors il laissa l'enfant retirer son bras, puis il le mit à terre, et il +dit à Suzannah: + +--A présent nous n'avons plus peur du pistolet. + +Et il chercha dans son trousseau de clefs celle qui devait ouvrir la +porte. + +--Et maman est là derrière? demanda l'enfant. + +--Oui, certes, répondit Bulton. + +La clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et Bulton la poussa. + +Mais soudain une détonation épouvantable se fit entendre. C'était le +tromblon qui venait de partir. + +Deux cris de douleur retentirent, l'un poussé par l'enfant, qui tomba +baigné dans son sang; l'autre par Suzannah, atteinte également à la tête +et à la poitrine. + +Par une sorte de miracle, Bulton n'avait pas été frappé. + +En ce moment une clef tournait dans la serrure de la porte d'entrée. + +C'était M. Thomas Elgin, qui accourait en jetant des cris, lui aussi. + +Bulton ne s'occupait pas du petit Irlandais, qui se tordait dans une +mare de sang. Il se pencha sur Suzannah et l'appela. + +Suzannah ne lui répondit point. + +--Au voleur! au voleur! criait au dehors la voix de Thomas Elgin. + +Bulton prit Suzannah dans ses bras, la chargea sur son épaule et +s'élança dans le corridor. + +En route, il rencontra M. Thomas Elgin qui criait de plus belle et +voulait lui barrer le passage. + +--Place! place! dit-il. + +--Ah! misérable! ah! bandit! exclama l'usurier qui le prit à la gorge et +engagea avec lui une lutte dans l'obscurité. + +--Place! répéta Bulton. + +Et M. Thomas Elgin s'affaissa en poussant un gémissement sourd. + +Le bandit l'avait frappé d'un coup de couteau dans le bas-ventre et il +s'enfuyait, emportant sur ses épaules Suzannah évanouie, et laissant +aux mains de ceux que la détonation du tromblon allait attirer le petit +Irlandais, qu'une balle avait frappé à l'épaule gauche. + + + + +IX + + +La détonation avait éveillé le cabman qui était à la porte de la maison +de M. Thomas Elgin. + +Il ne s'écoula pas cinq minutes entre cette détonation et la sortie de +Bulton, qui portait Suzannah dans ses bras. + +Ce qui fit que le cabman, qui, n'avait pas vu M. Thomas Elgin rentrer +chez lui, n'était pas encore revenu de sa surprise, lorsque Bulton +reparut. + +Il ne fit qu'un bon à travers le jardin, ouvrit la portière du cab et y +jeta Suzannah, criant au cocher: + +--Mari jaloux, homme blessé... file, file! il y a deux couronnes pour +toi, si tu marches bien. + +Le cabman ne demanda pas d'autre explication, il fit siffler son fouet +et le cab partit. + +Le flegme britannique n'est pas une exagération française. + +L'effroyable détonation avait éveillé tout ce quartier paisible de +petits rentiers et d'honnêtes commerçants de la cité, qui observaient, +dès le samedi soir, le pieux isolement du dimanche. + +Les fenêtres s'ouvrirent lentement, les portes plus lentement encore, +deux ou trois policemen finirent par arriver; mais le cab qui emportait +Bulton et Suzannah avait disparu depuis longtemps dans le brouillard. + +Alléché par la promesse des deux couronnes, le cabman marchait un train +d'enfer. + +Bulton, au désespoir, appelait Suzannah et la couvrait de caresses. + +Suzannah était évanouie, et Bulton épouvanté la crut morte. + +--O malheur! malheur! murmurait-il. J'ai causé la mort du seul être que +j'aimais en ce monde. + +Le cab descendit vers Kinsington garden, gagna Hyde park, entra dans +Oxford, tout cela en moins d'une demi-heure. + +En homme intelligent, le cabman avait fait plusieurs tours dans les +rues transversales, sûr de faire perdre sa trace, si par hasard il était +poursuivi. + +Quand il fut dans Oxford street, il se retourna et frappa au carreau. + +Bulton baissa la glace. + +--Où allons-nous? demanda le cabman. + +--Dans Holborne, au coin du Brook street, répondit Bulton. + +Le cab continua sa course rapide, et bientôt il arriva à l'endroit +désigné. + +Alors Bulton mit pied à terre, paya le cabman, reprit Suzannah dans ses +bras, et l'emporta. + +Le Brook street est désert entre neuf et dix heures du soir. + +Les voleurs, y habitant, se sont répandus dans Londres pour aller +chercher leur besogne ordinaire, et il n'y a guère, çà et là, au seuil +des portes et des tavernes que des femmes et des enfants. + +Cependant, comme il allait s'engouffrer dans l'allée noire de cette +maison qu'il habitait avec Suzannah, Bulton, qui pleurait en portant son +cher fardeau, sentit une main s'appuyer sur son épaule. + +En même temps une voix d'homme lui dit: + +--Qu'est-ce qui arrive donc à Suzannah? Est-ce qu'elle a bu trop de gin? + +Le Brook street est une rue noire, la robe de Suzannah était de couleur +brune et celui qui parlait n'avait pas vu le sang qui la couvrait. + +Bulton reconnut cette voix, et il ne se retourna point. + +--Craven, dit-il, viens avec moi, il est arrivé un grand malheur, mon +Dieu! + +--Quoi donc! fit Craven, ce même homme que Suzannah avait abordé la +veille, dans Holborne en lui demandant s'il avait vu Bulton. + +--Je crois qu'ils me l'ont tuée! + +--Qui? Suzannah? + +--Oui... + +Et la voix de Bulton était pleine de sanglots. + +Il monta précipitamment l'escalier, entra dans la chambre, dont il +enfonça la porte d'un coup de pied et déposa Suzannah sur le lit. + +En même temps, Craven tirait des allumettes de sa poche et se procurait +de la lumière. + +--J'ai été domestique chez un chirurgien, disait-il, je m'y connais... + +Et tandis que Bulton s'arrachait les cheveux et appelait, en versant des +larmes, la jeune femme, qui ne lui répondait pas, Craven la déshabillait +et examinait sa blessure. + +Suzannah avait été, frappée en deux endroits par les projectiles du +tromblon, au-dessous du sein droit et au cou. + +Cette dernière blessure, qui n'avait rien de dangereux, était celle qui +saignait en abondance et avait déterminé l'évanouissement. + +--Morte! elle est morte! disait Bulton en se tordant les mains. + +--Elle est évanouie, répondit Craven qui se mit à ausculter les deux +blessures avec une certaine expérience. + +Elle n'est pas même blessée grièvement: vois, la balle a glissée sur une +côte, ici; là, elle n'a fait que déchirer les chairs. + +Alors ces deux hommes grossiers, voleurs et assassins à leurs heures, se +mirent à déchirer leur propre linge pour panser Suzannah, et arrêter son +sang qui coulait toujours. + +Puis Craven descendit et se procura du vinaigre dans le public-house +voisin, remonta et se mit à en frotter les tempes et les narines de +Suzannah. + +La jeune femme poussa un soupir, puis deux, et Bulton jeta un cri de +joie. + +Enfin elle rouvrit les yeux, aperçut Bulton et un sourire vint sur ses +lèvres. + +--Suzannah! ma bien-aimée! s'écria Bulton en se précipitant sur elle et +la couvrant du baisers. + +--Ah! tu es vivant, dit-elle. + +Bulton pleurait. + +--Je crois que je vais mourir, dit encore Suzannah. + +--Non, non, fit Craven avec conviction. Ce n'est rien... ne t'effraye +pas, ma petite Suzannah. + +Tout à coup un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise: + +--Mon Dieu! dit-elle, et l'enfant? + +--Mort, dit Bulton, mort ou blessé... je ne sais pas au juste, car je ne +me suis occupé que de toi. + +--Ah! malheureux! dit Suzannah, s'il est mort, son sang retombera sur ta +tête. + +Et elle se mit à fondre en larmes. + +--J'aimerais mieux qu'il soit mort, dit Bulton d'un air sombre. + +--Pourquoi? fit Craven qui ignorait ce qui s'était passé. + +--Parce qu'il nous dénoncera, dit le bandit. + +--Bulton, Bulton, dit Suzannah, vous avez beau dire, toi et Craven, je +crois que je vais mourir... Laisse-moi... dis-moi adieu... et fuis... +car on nous recherchera. + +--Fuir! t'abandonner! s'écria le bandit, tu es folle, ma Suzannah! + +--Avant de mourir, dit-elle encore, je voudrais voir mon frère. + +--Ton frère? + +--Oui, dit-elle, j'ai un frère... un pauvre diable qui est resté honnête +et qui gagne péniblement sa vie. Ne me refuse pas, Bulton, je voudrais +lui dire adieu. + +--Mais où est-il ton frère? + +--Il demeure dans Dudley street. Il est cordonnier de son état. + +--Comment s'appelle-t-il? demanda Craven. + +--John Colden. + +--Et il est cordonnier? + +--Oui. + +--Au numéro 37 de Dudley street? dit Craven. + +--Oui, c'est cela, dit Suzannah. + +--Je le connais, dit Craven. + +--Eh bien! va le chercher, dit Bulton qui continuait à s'abandonner au +plus profond désespoir. + +Et tandis que Craven s'en allait, Suzannah murmurait: + +--Ah! Bulton, mon bien-aimé, pourquoi n'avons-nous pas rendu le pauvre +petit à sa mère? + +--La fatalité est contre nous! répondit Bulton d'un air sombre. + +Et il s'agenouilla au chevet de Suzannah et tomba dans un silence +farouche. + + + + +X + + +Craven s'en alla dans Dudley street. + +Cette rue où se sont accomplis les premiers événements de ce récit, est +la plus aristocratique, sans contredit, du misérable quartier Irlandais. + +Craven s'en alla tout droit au numéro 37. + +Chaque maison a un sous-sol, et la plupart du temps ce sous-sol est +ouvert sur la rue. + +On y descend par quatre ou cinq marches qui viennent aboutir au +trottoir. + +C'est dans ces sortes de caves que travaillent les cordonniers. + +A dix heures du soir, leur journée n'est point finie, et Craven se +croyait sûr de trouver John Colden dans l'atelier où il était ouvrier. + +Il entra et jeta un coup d'oeil dans la cave. + +Le maître cordonnier, qui était assis tout au fond, regarda Craven de +travers et lui dit: + +--Que veux-tu? cherches-tu quelqu'un? + +--Je cherche John Colden. + +--Il n'est plus ici, répondit doucement cet homme qui était Anglais +et qui, bien que donnant du travail aux Irlandais, avait pour eux un +profond mépris. + +--Où est-il donc maintenant? demanda Craven. + +--Est-ce ton ami? + +--Non, mais j'ai une commission pour lui. + +Les ouvriers, en entendant prononcer le nom de John Colden, s'étaient +mis à parler bas entre eux, d'un air de mystère. + +Le maître ouvrier se leva, vint à Craven et lui dit: + +--Je ne te connais pas, mais je vois que tu es Anglais. + +--Né dans le Borough, dit Craven. + +--Les Anglais se doivent aide et protection, continua le maître ouvrier; +par conséquent, je te dois donner un bon conseil. + +Et il poussa Craven hors de la cave, lui fit remonter les marches et se +trouva sur le trottoir avec lui. + +--Mon garçon, reprit-il alors, si tu n'es pas ami avec John Colden, tu +feras bien de ne pas le fréquenter. + +--Pourquoi donc ça? + +--Parce qu'il a mal tourné. + +--Plaît-il? + +--Il est dans les fenians maintenant, comme tous ces misérables +Irlandais qui ont juré la perte et la ruine de la trop libre Angleterre. + +--Ah! il est fenian? + +--Je le crois. + +--Cela m'est bien égal, dit Craven. J'ai une commission pour lui; quand +je l'aurai faite, je lui tournerai le dos, et si les policemen ont +besoin de moi pour l'arrêter, je leur donnerai volontiers un coup de +main. + +--Voilà qui est parler en bon Anglais, aussi vrai que je m'appelle +Colcrane, dit le maître cordonnier. + +--Mais cela n'empêche pas que j'aurai absolument besoin de le voir. + +Colcrane repondit: + +--Quand j'ai vu qu'il était dans le fenianisme, je l'ai chassé de +l'atelier. Je veux bien faire travailler les Irlandais, parce qu'ils +sont bons ouvriers et qu'on les paye moins que les autres, mais à la +condition qu'ils ne conspireront pas contre la libre Angleterre. + +--En sorte que vous ne savez pas dans quel atelier il travaille +maintenant? + +--Il ne travaille plus. + +--Ni où je pourrais le rencontrer? + +--Je crois bien qu'il va dans le public-house d'en face. + +--Ah! + +--Tous les soirs entre dix et onze heures, et qu'il y a des rendez-vous +avec un tas de misérables comme lui: que l'Angleterre les confonde! + +--Merci, dit Craven. + +Il donna une poignée de main au maître ouvrier, et se dirigea vers le +public-house, se disant: + +--Je ne suis pas si bon Anglais que maître Colcrane, moi, et je ne suis +pas du tout faché qu'il y ait des fenians, attendu que depuis qu'on +s'occupe d'eux, la police s'occupe beaucoup moins des voleurs et que +nous vivons tranquilles. + +Il entra dans le public-house. + +Il y avait peu de monde et du premier coup d'oeil, Craven constata que +John Colden ne s'y trouvait pas. + +Cependant il demanda un verre de gin et de bitter mélangé, et il +s'apprêtait à demander à Marie-Ann, la jolie fille du public-house, si +elle ne connaissait pas l'Irlandais, lorsqu'un homme tout de noir vêtu, +qui buvait seul dans le box des gentlemen, frappa son attention. + +--Hé! par saint Georges! murmura-t-il, je crois que je connais ça. + +Et il passa dans le box des gentlemen. + +L'homme vêtu de noir, cravaté de blanc, grave et digne comme un +solicitor, buvait à petites gorgées un verre de gin. + +--Ma parole! dit Craven, c'est bien lui. Il a un habit neuf... et des +bottes... et une chemise... et des bords à son chapeau... Tu as douc +fait fortune, camarade? + +Et il lui frappa sur l'épaule. + +L'homme se retourna et fit la grimace. + +--C'est pourtant bien à mossieu Shoking que j'ai l'honneur de parler? +dit Craven. + +--Oui, dit Shoking, car c'était lui. + +Et il parut visiblement contrarié de la reconnaissance. + +--L'ami du Hak-Horse? + +--Certainement, certainement, dit Shoking embarrassé. + +--Nous sommes donc riche, que nous passons maintenant dans le box des +gentlemen? + +Shoking jeta sur ses beaux habits un coup d'oeil orgueilleux. + +--Heu! heu! fit-il nonchalamment, on est à son aise, pour le moins. + +--Ce qui ne paraît pas te rendre plus gai, mon camarade, dit encore +Craven; car tu as les yeux rouges et la mine d'un homme qu'on va pendre. + +Ces mots réveillèrent sans doute dans l'âme de Shoking des douleurs +qu'il était en train de calmer, car il poussa un profond soupir. + +--Nous avons donc des peines de coeur? dit Craven. + +Shoking ne répondit pas. + +Seulement il jeta un regard anxieux sur la pendule qui était accrochée +au mur, dans le fond du public-house. + +--Tu attends quelqu'un? + +--Oui. + +--Moi de même, dit Craven, j'attends un certain John Colden. + +--Plaît-il? fit Shoking. + +--John Colden, répéta Craven. + +--C'est lui que j'attends, moi aussi, dit Shoking. + +Craven n'eut pas le temps de le questionner, car la porte du box +s'ouvrit et John Colden entra. + +Ce John Colden n'était autre que l'Irlandais en guenilles qui s'était +attaché au service de l'homme gris, aussitôt que celui-ci eut fait le +signe mystérieux. + +D'abord cet homme ne fit pas attention à Craven. + +Il aborda vivement Shoking. + +--Eh bien? dit celui-ci. + +--Nous sommes sur la trace. + +--Ah! dit Shoking dont le visage s'éclaira. + +--L'enfant, poursuivit John Colden, a été aperçu dans _Gloucester +place_, assis sous une porte et pleurant. + +--Ah! fit Shoking. + +--Une femme l'a pris par la main et l'a emmené. + +Craven intervint en ce moment: + +--Vous cherchez un enfant? dit-il. + +John Colden reconnut Craven. + +--Tiens, dit-il, c'est toi? + +--Oui, et je te cherche. Mais quel est l'enfant dont vous parlez? + +--Un petit Irlandais perdu. + +--Quel âge? + +--Environ dix ans, dit Shoking, blond et joli comme un amour. + +--Eh bien! dit Craven, je puis vous en donner des nouvelles. + +--Toi? + +--Vous dites qu'il pleurait? + +--Oui. + +--Eh bien! dit Craven, cette femme, tu la connais aussi bien que moi, +John Colden, et c'est elle qui m'envoie vers toi,--c'est ta soeur +Suzannah. + +--Ah! dit John Colden, Dieu protège l'Irlande! + +--Et nous allons retrouver l'enfant, ajouta joyeusement Shoking, qui ne +s'aperçut pas que Craven secouait tristement la tête! + + + + +XI + + +Craven se disait, en sortant du public-house, tandis que Shoking et John +Colden le suivaient: + +--Je me suis chargé de venir chercher le frère de Suzannah et non point +de leur expliquer à tous deux ce qui est arrivé. J'ai même eu tort de +leur parler de l'enfant. + +Ils s'arrangeront entre eux, ça ne me regarde pas! + +Comme ils marchaient tous trois d'un pas rapide, ils arrivèrent dans le +Brook street en moins d'un quart d'heure. + +En route, Shoking s'était adressé un petit monologue dont voici la +substance: + +--Jenny s'était sauvée parce qu'elle n'avait pas confiance en moi, et de +fait elle avait bien un peu raison, puisque j'étais en partie la cause +de son entrée chez mistress Fanoche. + +Mais, tout à l'heure, je vais lui ramener son enfant, et elle me sautera +au cou. + +Sans compter que l'homme pris, qui m'a traité d'imbécile pas plus tard +qu'hier, me rendra toute sa confiance. + +--Qu'est-ce qu'elle me veut donc, ma soeur Suzannah? demandait John +Colden, tandis qu'ils entraient dans le Brook street. + +--Ma foi! tant pis, pensa Craven, autant le lui dire tout de suite. + +Et prenant le bras de l'Irlandais: + +--Est-ce que tu la vois souvent, ta soeur? dit-il. + +--Jamais. Elle a mal tourné, je ne suis qu'un pauvre cordonnier, mais +le fils de mon père ne mange pas du pain mal gagné. Depuis que Suzannah +porte des robes de soie, elle n'est plus ma soeur, et si j'ai consenti à +te suivre, c'est que tu m'as dit qu'elle avait trouvé un enfant, et que +je crois que c'est celui que nous cherchons. + +--Écoute, dit Craven en baissant la voix, tu sais peut-être que ta soeur +vit avec un homme nommé Bulton? + +--Un voleur! fit l'Irlandais avec mépris. + +--Soit, dit Craven. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il est arrivé un malheur. + +John Colden tressaillit. + +--Elle et Bulton ont voulu faire un coup, je ne sais pas lequel, et le +coup a raté. + +--Alors... + +--Suzannah est blessée... + +--Blessée! s'écria John Colden qui oublia en ce moment les torts et +la honteuse vie de Suzannah pour ne se souvenir que d'une chose, c'est +qu'elle était sa soeur. + +Et il se mit à gravir en courant l'escalier tortueux et sombre dans +lequel Craven le précédait. + +Shoking, plein d'espoir, montait derrière eux et se répétait: + +--Enfin! je vais donc avoir l'enfant! + +John Colden, en entrant dans la chambre, se précipita vers le lit sur +lequel Suzannah était couchée. + +Elle était pâle et la courtine du lit était couverte de sang. + +L'Irlandaise jeta un cri. + +--Je crois bien que je vais mourir, dit Suzannah. + +--Mais non, ma chère, lui dit Craven, je t'assure que tes blessures ne +sont pas mortelles. + +Quant à Shoking, il s'était arrêté sur le seuil, et jetait un regard +éperdu autour de lui. + +--Où est l'enfant? s'écria-t-il enfin. + +Bulton se retourna, jeta vers cet homme un sombre regard, et dit: + +--Qu'est-ce qu'il veut, celui-là? + +--Ce que je veux? répondit Shoking, je veux l'enfant. + +--Quel enfant? ricana Bulton. + +--L'enfant que cette femme a trouvé. + +--Tu ne l'auras pas, dit Bulton. + +Shoking serra les poings. + +--Oh! par exemple! dit-il. + +--Il est mort! ajouta Bulton. + +L'Irlandaise et Shoking poussèrent un rugissement de douleur. + +En même temps John Colden saisit le bras de sa soeur et lui dit +brusquement: + +--Je ne sais pas si tu vas mourir, mais, s'il en est ainsi, et si veux +que Dieu te pardonne, dis-nous où est l'enfant. + +Suzannah eut un gémissement sourd. + +--Ah! dit-elle, c'est Bulton qui l'a perdu. + +--Perdu! perdu encore! exclama Shoking, qui se méprit au sens de ses +paroles. + +Suzannah prit la main de son frère et lui dit: + +--Tu le connais donc? + +--Il s'appelait Ralph, n'est-ce pas, celui que tu as trouvé? + +--Oui. + +--Qu'est-il devenu? + +Et l'Irlandais eut un accent menaçant. + +--Peut-être est-il mort, peut-être n'est-il que blessé comme moi. + +Et Suzannah eut alors le courage de faire à ces deux hommes sa +confession tout entière, et Bulton, l'emporté et le farouche, n'osa +l'interrompre. + +Or, lorsqu'elle eût fini, elle vit une grosse larme rouler sur la joue +de John Colden. + +--Misérable! dit-il, savez-vous ce que vous avez fait? C'est l'Irlande +tout entière que vous avez frappée dans cet enfant. + +--L'Irlande! s'écria Suzannah. + +--Oui, malheureuse!... et il faut que tu nous dises, avant de mourir, où +vous l'avez laissé... peut-être n'est-il que blessé... peut-être... + +--Dans Kilburn square, et dans la maison de Thomas Elgin, dit Suzannah. + +--Mais tu veux donc m'envoyer à Newgate? dit Bulton avec un accent de +fureur subite. + +L'Irlandais John Colden était aussi grand et aussi fort que Bulton. + +Il se dressa menaçant devant lui: + +--Prends garde! dit-il, si l'enfant est mort, tu n'auras pas la peine +d'aller à Newgate, c'est moi qui te tuerai! + +--John! Bulton! au nom du nom du ciel! fit Suzannah mourante et croyant +son frère et celui qu'elle aimait prêts à se ruer l'un sur l'autre. + +Mais soudain, Craven, qui était descendu un moment, remonta tout +bouleversé en disant: + +--La police! + +--Tonnerre et sang! s'écria Bulton. + +--Il y a une dizaine de policemen dans la rue, dit Craven. Ils viennent +sans doute t'arrêter. Sauve-toi, Bulton. + +--Mille tonnerres! hurla Bulton, l'enfant n'est pas mort, et il aura +parlé. + +--L'enfant n'est pas mort! s'écria Shoking avec un élan de joie. Oh! si +tu pouvais dire vrai... je crois que je te pardonnerais, bandit! + +Mais Bulton ne l'entendit pas. + +Il s'était élancé hors de la chambre et, au lieu de descendre +l'escalier, il avait grimpé tout en haut de la maison, sachant qu'en cet +endroit, il y avait une ouverture qui donnait sur les toits. + +Tandis que Bulton se sauvait, la police envahissait la maison d'abord et +ensuite le logement du Suzannah. + +A sa tête était un constable. + +Celui-ci dit en entrant: + +--Nous cherchons un homme appelé Bulton. + +--L'oiseau s'est envolé, dit Craven. + +--Et une fille appelée Suzannah. + +--C'est moi, dit l'Irlandaise d'une voix éteinte. + +On connaissait Craven pour un voleur de profession; mais la police +anglaise ne prend les gens que lorsqu'ils sont arrêtés en flagrant +délit. + +On n'avait rien à reprocher à Craven, ce jour-là; du reste, il n'y avait +pas huit jours qu'il était sorti de la prison de _Cold Bath-fields_. + +Le constable l'entendit donc à titre de simple témoin. + +Craven affirma que Shoking était venu avec John Colden pour réclamer un +enfant, et le constable répondit que cet enfant, en effet, n'avait été +que légèrement blessé et qu'il était bien vivant. + +--Ah! monsieur, dit Suzannah en joignant les mains, Bulton et moi nous +sommes coupables, mais l'enfant est innocent. + +Le constable haussa les épaules. + +--Innocent, fit-il, cela vous plaît à dire, mais je puis vous répondre, +ma chère, qu'il ira au _moulin_ attendre sa vingtième année. + +Shoking et John Colden frissonnèrent à ce terrible mot: + +_Le moulin._ + +C'est-à-dire le supplice le plus épouvantable qu'ait pu enfanter +l'imagination en délire des justiciers. Une torture sans nom que +la libre et philantropique Angleterre applique à ceux qui ont voulu +s'approprier le bien d'autrui! + +Et Shoking, à qui le constable déclarait qu'il était libre de se +retirer, Shoking se mit à fondre en larmes, en murmurant: + +--Pauvre petit! L'homme gris le laissera-t-il donc aller au moulin? + + + + +XII + + +Que s'était-il passé chez M. Thomas Elgin après la fuite de Bulton, qui +emportait Suzannah évanouie? + +C'est ce que nous allons raconter en peu de mots. + +La détonation du tromblon avait mis en rumeur ce paisible quartier +de Kilburn square, dans lequel il n'y avait ni un public-house ni un +magasin, et dont chaque petite maison était habitée par un négociant qui +avait ses bureaux dans la Cité. + +A Londres, le samedi soir prélude dignement à cette journée mortellement +ennuyeuse qu'on appelle le dimanche. + +Les bonnes et les cuisinières ont fait toutes leurs provisions. +Les maîtres s'enferment après souper et lisent la Bible. Les pianos +eux-mêmes sont muets, et Dieu sait si les pianos sont nombreux chez ce +peuple antimélomane qu'on appelle le peuple anglais! + +Le coup de feu avait donc produit dans Kilburn square l'effet d'un +tremblement de terre. + +Le plus proche voisin de M. Thomas Elgin était un vieux libraire qui +lisait dévotement sa Bible auprès du poêle. + +La Bible lui échappa des mains et il appela ses servantes. + +Les servantes, toutes tremblantes, n'osaient sortir. + +--C'est une explosion de gaz! dit l'une. + +--Non, répondit l'autre, c'est un coup de canon. + +Le vieux libraire ramassa sa Bible et la posa sur la cheminée, mit sa +calotte de soie et sortit. + +Les autres voisins en firent autant, un à un. + +Au bout d'un quart d'heure,--Bulton était déjà loin,--il y avait une +douzaine de personnes assemblées devant la grille de M. Thomas Elgin. + +Cette grille était ouverte; la porte de la maison l'était pareillement, +et de cette maison sortaient des cris de douleur. + +Cependant, personne n'osait entrer. + +Enfin deux policemen, qui se trouvaient à l'autre extrémité du square, +accoururent. + +Et comme les policemen entrèrent, la foule pénétra sur leurs pas dans la +maison. + +On apporta des lumières et on trouva M. Thomas Elgin se roulant sur le +sol rougi de sang du vestibule et appelant au secours. + +Le coup de couteau de Bulton avait glissé sur les côtes. La blessure, +quoique saignant en abondance, n'avait rien de dangereux. + +Un médecin qui logeait dans le square et qui était accouru un des +premiers, le constata. + +--Ah! les bandits! ah! les misérables! vociférait M. Elgin, ils ont +voulu me voler! + +On le porta sur un lit, puis tandis que le médecin lui donnait des +soins, les policemen firent une perquisition dans la maison et ne +tardèrent pas à trouver le petit Irlandais évanoui dans le couloir, au +milieu d'une mare de sang. + +On apporta l'enfant dans la pièce où était déjà M. Thomas Elgin. + +Celui-ci s'écria: + +--C'est un des voleurs! + +La foule accueillit d'un cri de doute cette accusation. + +L'enfant, couvert de sang, avait, une figure si angélique et si douce. + +D'un autre côté, il était assez difficile d'expliquer sa présence dans +cette maison... M. Thomas Elgin avait toujours vécu seul. + +Le médecin le déshabilla et constata pareillement que la blessure +n'était pas mortelle. + +La bourre s'était logée à fleur de chair, sans intéresser ni un os ni un +muscle. + +On fit revenir l'enfant à lui. + +Il promena sur les assistants un long regard étonné et se mit à pleurer. + +--Petit brigand, nomme tes complices! disait Thomas Elgin, qui s'était +mis sur son séant. + +L'enfant pleurait et ne répondait pas. + +L'usurier eut le courage de se relever et, tout sanglant, tout affaibli +qu'il était, il se traîna dans le corridor en disant:--Je vais vous +prouver qu'il était avec les voleurs! + +Et, en effet, il montra le guichet percé dans la porte, il démontra le +système infernal de tromblon, il montra la corde coupée du pistolet qui +n'était pas parti. + +Et Ralph, épouvanté de tout ce monde, cherchant en vain autour de lui +une figure amie, avoua que, en effet, il avait passé la main par le +guichet et coupé la corde sur l'ordre de Bulton. + +Bulton! + +Il se souvenait du nom du bandit. + +Il parla de sa mère, il prononça le nom de Suzannah. + +Ces deux noms furent un trait de lumière pour les policemen. + +Ils conduisirent l'enfant à demi mort de peur et souffrant horriblement +de sa blessure, à la station de police voisine. + +M. Thomas Elgin, affolé de colère et de vengeance, s'y traîna derrière +eux et plusieurs personnes le suivirent. + +La station de police était dans Oyware road, tout auprès du chemin de +fer. + +Le magistrat qui y siégeait était un gros homme rougeaud, ventru, +emporté et brutal. + +--Qu'est-ce que ce gibier de potence que vous m'amenez là? demanda-t-il +en regardant l'enfant d'un air terrible. + +Ralph joignit les mains, il se mit à genoux, prouva qu'il n'était pas un +voleur. + +Le magistrat lui fit répéter sa déposition; un greffier écrivit. + +Ralph prononça de nouveau le nom de Suzannah et celui de Bulton. + +Il parla du sa mère qu'il cherchait, de la dame qui l'avait retenu +prisonnier et qui le battait; il raconta sa lamentable histoire avec une +lucidité remarquable. + +Le magistrat l'écouta en haussant les épaules. + +Quant à M. Thomas Elgin, il vociférait de plus belle en disant que +tout cela était un conte, et que les voleurs étaient d'une précocité +d'intelligence merveilleuse. + +Le magistrat, qui se nommait M. Booth, tira sa montre et dit: + +--Il est près de dix heures du soir. Demain dimanche, jour de repos, je +n'instruirai pas. Conduisez-moi cet enfant en prison, vous me l'amènerez +à mon audience de lundi matin. + +Ralph eut beau prier et supplier, les policemen le prirent par le +bras, le poussèrent rudement devant eux jusqu'à la petite porte qui se +trouvait au fond du prétoire. + +Cette porte donnait sur un escalier, au bas duquel se trouvait le cachot +dans lequel on enferme les prévenus jusqu'à plus ample informé. + +--Mais, monsieur, dit le médecin qui avait accompagné Ralph, cet enfant +est blessé, et il a besoin de soins. + +--Bah! bah! répondit le magistrat, il sera toujours guéri trop tôt pour +aller au moulin. + +Et il ne voulut rien entendre. + +En même temps, il consultait une note qui lui avait été transmise de +Scotlan-Yard, qui est la métropole de police. + +Cette note disait que la veille un policeman avait été assassiné, et +qu'on soupçonnait, comme l'auteur de ce meurtre, un nommé Bulton, homme +mal famé et voleur de profession, qui vivait dans Broock street. + +Le magistrat ajouta en marge de cette note la déclaration de l'enfant, +et chargea un des policemen de la porter à Scotland-Yard. + +Ce qui explique comment, moins d'une heure après, la police se +transportait dans le Broock street et envahissait la maison de Bulton. + +Quant au malheureux petit Irlandais, on l'avait jeté sur la paille du +cabanon infect de la station de police, sans se soucier autrement de +cette blessure par laquelle il continuait à perdre son sang. + + + + +XIII + + +Le lendemain matin, comme huit heures sonnaient, la foule était compacte +en la pauvre église, Saint-Gilles. + +Les fidèles étaient pauvrement vêtus, pour la plupart, et quelques-uns +étaient nu-pieds. + +Femmes, enfants, hommes et vieillards agenouillés sur les dalles +froides, avaient les yeux tournés vers le maître autel dont l'officiant +n'avait pas encore monté les degrés. + +En dépit de la sainte majesté du lieu, il y avait de sourds +frémissements et de vagues murmures parmi cette foule. + +Anxieuse, elle semblait attendre quelque grand événement. + +C'est qu'un bruit s'était répandu depuis trois jours dans le quartier +irlandais, un bruit qui avait mis l'inquiétude et fait naître le doute +dans tous les coeurs. + +On avait dit que ce jeune prêtre au front mystérieux, et qui semblait +porter en lui les destinées futures de la pauvre Irlande, avait été +arrêté et jeté en prison. + +Tout à coup un frémissement parcourut l'église, tous les fronts se +courbèrent, tous les coeurs battirent. + +La porte de la sacristie venait de s'ouvrir. + +Le bedeau marchait le premier, faisant retentir les dalles de sa longue +canne. + +Puis venaient les enfants de choeur vêtus de rouge. + +Enfin apparut le prêtre officiant revêtu de ses habits sacerdotaux. + +Et le frémissement redoubla, et tous les coeurs battirent de joie. + +Les fidèles avaient reconnu l'abbé Samuel. + +Le jeune prêtre monta à l'autel, célébra le service divin au milieu d'un +pieux recueillement; puis, quand il eut dit l'Évangile, il se dépouilla +de son étole et monta en chaire. + +On eût entendu, sous les voûtes du temple, le vol d'une hirondelle. + +--Mes frères, dit alors le jeune prêtre, c'était, il y a quatre jours, +le 26 octobre. + +A cette heure même, ce jour-là, je devais célébrer la messe, et des +frères que nous attendons de pays lointains, qui ne se connaissent pas +entre eux, mais qui ont au coeur le même amour de Dieu et de la patrie +absente, ces frères, dis-je, devaient se trouver réunis ici. + +Sont-ils venus? Je l'ignore. + +S'ils sont parmi vous, je les adjure de se présenter, à l'issue de la +messe, à la sacristie. + +Et l'abbé Samuel ayant fait cet appel mystérieux, commença son sermon. + +Il parla du peuple de Dieu réduit en esclavage et qu'un enfant exposé +sur les eaux dans un berceau d'osier avait rendu à la liberté. + +Il raconta ce long voyage d'Israël à travers le désert, disant que +ceux-là seuls qui avaient toujours eu confiance eu Dieu et dont la foi +n'avait point été ébranlée avaient vu enfin la terre promise. + +Et les fidèles écoutaient cette parole inspirée, et ceux qui songeaient +à l'Irlande comprenaient que l'histoire du passé était comme une +révélation de l'avenir et que le Moïse de ce nouveau peuple de Dieu +venait de naître. + +Au pied de la chaire, courbée et sanglotante, il y avait une femme +jeune et belle, vêtue de noir, qui écoutait la grave parole du prêtre et +attirait tous les regards par sa douloureuse attitude. + +C'était, on le devine, la pauvre Irlandaise, la mère de ce malheureux +enfant dont nous racontions naguère les poignantes aventures. + +Auprès d'elle, il y avait un autre homme que l'on voyait à Saint-Gilles +pour la première fois. + +Il était vêtu comme tous les autres; rien, en lui, ne trahissait une +condition différente, et cependant tous les regards qui rencontraient +le sien se baissèrent, et ceux qui le virent devinèrent en lui, +sur-le-champ, un des chefs mystérieux à qui l'Irlande obéissait. + +Quand le sermon fut fini, lorsque le prêtre fut remonté à l'autel, cet +homme traversa la foule, qui s'ouvrit respectueusement devant lui. + +Il conduisait l'Irlandaise par la main et il la mena au seuil du +sanctuaire, où elle s'agenouilla de nouveau et continua à pleurer. + +Quelle était cette femme? + +Nul ne le savait. + +Mais au moment de la communion, on vit l'abbé Samuel descendre du +tabernacle, tenant dans ses mains l'ostensoir et s'approcher de cette +femme. + +Alors elle cessa de pleurer, communia, demeura un moment courbée et +recueillie au bord de la sainte table; puis, se levant, elle reprit la +main de son guide inconnu et retourna s'agenouiller au bas de l'église. + +Quand l'office fut fini, l'abbé Samuel se retourna et dit: + +--Mes frères, avant de nous séparer, prions Dieu pour ceux qui vont +mourir. + +Et il récita les prières des agonisants. + +Qui donc allait mourir? + +L'abbé Samuel ne le dit point. + +Seulement, quand la foule commença à sortir de l'église, on vit deux +hommes se diriger vers le choeur de deux points opposés. + +Ces deux hommes s'inclinèrent ensemble devant l'autel, et entrèrent +ensuite dans la sacristie. + +Sur quatre, deux seulement avaient entendu l'appel mystérieux, et les +deux autres manquaient au rendez-vous. + +L'église se vida peu à peu; puis les portes se fermèrent. + +Alors, l'homme gris, car on a deviné que c'était lui, reprit la main +de l'Irlandaise et la conduisit à la sacristie, laquelle, dès lors, ne +renferma plus que cinq personnes: les deux hommes qui y étaient entrés +ensemble, l'Irlandaise et son guide, et l'abbé Samuel, demeuré couvert +de son surplis. + +Celui-ci regarda l'homme gris et dit avec tristesse: + +--Il n'y en a que deux. + +--Nous retrouverons les deux autres. + +Alors l'abbé Samuel s'adressa au premier des deux hommes et lui dit: + +--D'où venez-vous? + +--Du comté de Galles, répondit-il. + +--Et vous? demanda-t-il à l'autre. + +--D'Ecosse. + +--De combien d'hommes disposez-vous? demanda encore le prêtre. + +--De vingt mille, dit le premier. + +--De trente mille, dit le second. + +Le prêtre regarda l'homme gris. + +Celui-ci baissa la tête et dit: + +--Ce n'est point encore assez, les temps ne sont pas venus. + +--Ils viendront, dit le représentant du comté de Galles, avec un accent +de robuste confiance. + +L'autre regarda le prêtre: + +--Où est l'enfant que nous attendons? dit-il. + +L'abbé Samuel posa sa main sur l'épaule de Jenny l'Irlandaise: + +--Voilà sa mère, dit-il. + +Cet homme pâlit. + +--Puisqu'elle pleure, dit-il, c'est donc qu'il est arrivé malheur à +l'enfant? + +--Oui, dit le prêtre, il est aux mains de nos persécuteurs. + +--Mais nous le leur arracherons, dit l'homme gris. + +Les deux nouveaux venus tressaillirent sous ce regard. + +--Qui donc êtes-vous? fit l'un d'eux. + +--Comme vous, répondit-il, je suis chef dans la grande cause que nous +servons. + +--Votre nom? + +--Je n'en ai pas. + +Et comme, à cette étrange réponse, ils se regardaient étonnés, l'homme +gris poursuivit: + +--Je représente un homme qui est mort pour l'Irlande. J'ai reçu ses +instructions et son dernier soupir, car j'étais au pied de son échafaud. + +--Et... cet homme? + +--Il s'appelait Falten, dit l'homme gris. + +Les deux hommes s'inclinèrent. + +Alors l'homme gris se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit: + +--Mon frère, vous avez bien fait de recommander à nos frères de prier +pour ceux qui mourront, car il y aura du sang versé... + +Ils tressaillirent tous et la pauvre Irlandaise leva vers le ciel ses +yeux pleins de larmes. + +--Ne faut-il pas arracher à nos ennemis le Moïse que l'Irlande attend? +dit l'homme gris. + +--Le sang des martyrs est fécond, répondit gravement le prêtre, et il +régénérera le monde. + + + + +XIV + + +L'homme gris laissa l'Irlandaise à la garde du prêtre et des deux-chefs +mystérieux, et il sortit de l'église. + +Shoking, le bon et naïf Shoking, l'attendait à la porte. + +C'était par Shoking que l'homme gris avait su tout ce qui s'était passé +la veille. + +Shoking était Anglais et non Irlandais; Shoking n'était pas catholique. + +Plein de respect pour ce culte qui n'était pas le sien, Shoking était +demeuré à la porte du temple, et il avait attendu que l'homme gris +sortît. + +Huit jours auparavant, la cause de l'Irlande était plus qu'indifférente +au mendiant; à présent qu'il avait connu Jenny, l'abbé Samuel, cherché +l'enfant, qu'il s'était dévoué à ce personnage mystérieux qui cachait +avec tant de soin son nom sous la dénomination bizarre de l'homme gris, +Shoking était prêt à verser pour l'Irlande la dernière goutte de son +sang. + +L'homme gris alla droit à lui. + +--As-tu suivi mes instructions? dit-il. + +--Oui, Seigneurie. + +Shoking, reconnaissant la supériorité de l'homme gris, avait absolument +voulu consacrer cette supériorité par un titre. + +--Eh bien? + +--Bulton est arrêté. Je viens du Brook street. + +--Comment cela? + +--La nuit dernière, comme je vous l'ai dit, il s'est sauvé par les toits +au moment où la police arrivait. + +--Bon! + +--Mais comme la rue était pleine de policemen, il n'a pas osé descendre +et il est demeuré jusqu'au jour caché derrière un tuyau de cheminée. + +--Et quand le jour est venu?... + +--Il y avait toujours des policemen dans la rue. Une fenêtre s'est +ouverte auprès du tuyau de cheminée. + +--Ah! + +--Et par cette fenêtre lui est apparue la tête d'un voleur bien connu +qui sort de _Cold Bath-fields_, qu'on appelle Jak. + +--Jak, dit l'_Oiseau Bleu_, n'est-ce pas? + +--C'est cela même, Seigneurie. + +--Eh bien? + +--Jak a dit à Bulton: «Viens vite! J'ai trouvé le moyen de te faire +filer.» + +Bulton a quitté sa cheminée, et il est entré dans la maison par la +croisée à tabatière. + +Mais comme il descendait l'escalier, conduit par Jak, plusieurs portes +se sont ouvertes, et les policemen cachés dans la maison se sont montrés +tout à coup et, se ruant sur lui, l'ont terrassé. + +--Jak l'a donc trahi? + +--Oui, Seigneurie. + +--Mais pourquoi? + +--D'abord, Seigneurie, reprit Shoking, le _metropolitan chief of +justice_ a promis une prime de cent guinées à qui le livrerait. + +--Ah! le misérable! + +--Et puis, il paraît que pendant une nuit, tandis que Bulton était sur +les toits, le tribunal des voleurs s'est assemblé dans une cave et l'a +jugé. + +--En vérité! + +--Jugé et condamné. + +--Quel crime avait-il donc commis? + +--Dans un vol récent accompli avec d'autres, il a détourné à son profit +une somme plus forte, de telle façon qu'il a volé les camarades; alors +le tribunal a décidé qu'au lieu de le sauver, on le laisserait prendre. +C'est pour cela que l'Oiseau Bleu l'a trahi. + +--Et quand il s'est vu entouré, Bulton ne s'est donc pas défendu? + +--Il s'est servi de son couteau et a blessé deux policemen, ce qui fait +que son compte est bon, et qu'on l'a mené tout droite à Newgate, où il +sera pendu dans dix ou douze jours. + +--Et Suzannah? + +--Suzannah est hors d'état d'être transportée, elle a perdu beaucoup de +sang. + +--Mourra-t-elle? + +--Non, le médecin des pauvres jure qu'elle sera rétablie avant un mois. + +La police a décidé qu'on la laisserait dans sa chambre surveillée par +une escouade de policemen, jusqu'à son rétablissement. + +--Alors, on la conduira en prison? + +--Oui, si les voleurs le veulent... + +--Plaît-il? + +--C'est Craven qui m'a donné tous ces détails, poursuivit Shoking. Les +voleurs qui ont jugé et condamné Bulton doivent s'assembler de nouveau +la nuit prochaine et statuer sur le sort de Suzannah. + +--Et comme elle vivait avec Bulton, ils l'abandonneront... + +--Ce n'est pas l'avis de tous. Beaucoup disent, qu'à leur point de vue, +Suzannah n'est point coupable. + +--Et si cette opinion prévaut? + +--On la sauvera. + +--Malgré la police? + +--La police ne fait dans le Brook street que ce que les voleurs veulent +bien. + +Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris; son visage s'éclaira un +moment, comme si un lointain souvenir eût traversé son cerveau: + +--Singulier peuple que ce peuple anglais! murmura-t-il. + +Puis il ajouta: + +--Et John Colden? + +--Je ne l'ai pas revu, mais il doit être en surveillance auprès de la +station de police de Kilburn square, où est le pauvre petit. + +--Écoute-moi bien, dit alors l'homme gris. + +--Parlez, Seigneurie. + +--Peut-être ne me reverras-tu par aujourd'hui, mais ne t'en inquiète +pas. + +Attends ici que l'abbé sorte avec l'Irlandaise. Elle est plus calme, +maintenant qu'elle sait où est son enfant? + +Nous lui avons caché qu'il était blessé, et elle a foi en nos promesses. + +--Ces promesses se réaliseront-elles, hélas! fit Shoking d'un ton +anxieux. + +L'homme gris haussa les épaules. + +--Tu es naïf, dit-il. Comment! tu veux que nous laissions l'enfant +tourner le moulin? + +--De, quelle façon l'en empêcher? + +L'homme gris sourit et ne répondit pas. + +--J'ai bien une idée, moi, dit Shoking. + +--Laquelle? + +--On pourrait, se réunir au nombre de quarante ou cinquante... + +--Et puis? + +--Aller, cette nuit, entourer la station de police et la prendre +d'assaut. + +--Il n'y a qu'un malheur à cela, dit l'homme gris. A cent pas de la +station, il y a une caserne d'infanterie, et nous nous ferions tuer +inutilement. + +Shoking baissa la tête. + +--Ce sera bien autre chose quand l'enfant sera au moulin, dit-il. + +--Bah! dit l'homme gris, je m'en charge. + +Et il tendit la main à Shoking, ajoutant: + +--Surtout veille bien sur l'Irlandaise. + +--Oui, Seigneurie, répondit Shoking, qui demeura en faction à la porte +de l'église. + +L'homme gris s'en alla. + +Il remonta à pied vers Folio-square. + +Il y avait là des cabs sur la place. + +L'homme gris en prit un. + +--Où allons-nous? demanda le cabman. + +--Dans Pall-Mall, répondit l'homme gris. + +Et, en montant en voiture, il murmura: + +--Voici pourtant quatre jours pleins qu'on ne m'a pas vu chez moi: que +va dire mistress Clara, ma digne propriétaire? + +Une demi-heure après, le cab s'arrêtait dans Pall-Mall, la rue +aristocratique par excellence, et cela devant une de ces jolies maisons +en carton pierre qui sont le dernier mot du haut goût de l'architecture +anglaise. + +Et comme il était piètrement vêtu de son habit gris, le cabman à qui il +mit une demi-couronne dans la main, se dit en s'en allant: + +--Que peut donc aller faire ce rough dans ce palais de lord? + +L'homme gris tira une clef de sa poche et entra. + + + + +XV + + +L'homme gris pénétra dans la maison et la porte se referma sur lui. + +Une heure s'écoula. + +Les passans sont rares dans Pall-Mall. + +A Londres, rien n'est désert, en hiver surtout, comme une rue +aristocratique. + +Cependant, au bout d'une heure, un homme qui était assis au seuil d'une +maison voisine, était encore dans la même position. + +Cette maison était celle d'un libraire. + +Ce libraire, en bon chrétien qu'il était, avait fermé sa boutique, +mais il avait laissé ouverte une petite porte dans la devanture, placée +auprès d'une chaise sur laquelle il s'était assis, et il s'était mis à +lire la Bible. + +Le dévot libraire n'était pourtant pas détaché des choses de ce monde au +point de se réfugier complètement dans sa lecture. + +Il était quelque peu curieux. + +Un passant lui donnait des distractions, une voiture qui roulait, une +porte voisine qui s'ouvrait, lui faisaient lever le nez. + +Quand le cab qui amenait l'homme gris s'était arrêté, le libraire avait +posé sa Bible sur son genou et regardé ce dernier. + +Comme le cabman, il avait fait cette réflexion que c'était un rough, +bien certainement, c'est-à-dire un homme de la lie du peuple, que cet +homme qui entrait ainsi dans cette somptueuse demeure. + +Cette maison avait, du reste, deux portes, une petite et une grande: une +réservée aux piétons, une autre qui s'ouvrait dans le milieu pour livrer +passage aux voitures et aux chevaux. + +Au bout d'une heure donc, cette dernière s'ouvrit à son tour, sous +l'effort de deux valets en livrée rouge et argent, portant culotte +courte, bas de soie et perruque poudrée. + +Ce fut un nouveau prétexte pour le libraire de quitter la Bible et de +lever les yeux. + +Il vit alors un élégant cavalier, irréprochablement vêtu et montant un +cheval irlandais de pur sang, sortir de la maison. + +Derrière lui, un groom, de quatre pieds de haut, enfourchait un robuste +double poney d'écosse, un _hunter_ ou cheval de chasse, comme on dit. + +Le libraire regarda le cavalier et tressaillit. + +--Par saint Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai la berlue. Il +est impossible que ce soit là le même homme que j'ai vu entrer tout à +l'heure. + +Cependant l'élégant cavalier avait une telle ressemblance avec le pauvre +diable en habit gris que le libraire avait vu entrer par la petite +porte, que la curiosité de ce dernier ne connut plus de bornes. + +Il quitta tout à fait sa Bible, sortit sur le pas de la porte et regarda +le cavalier, qui s'éloignait au pas, suivi à distance respectueuse par +le petit groom. + +--Voilà qui est bien extraordinaire! murmura le pauvre libraire. Je +n'aurais jamais cru à de pareilles choses dans un quartier comme le +nôtre. + +Cependant le cavalier, qui n'était autre d'ailleurs que l'homme gris +complètement métamorphosé, s'éloignait. Il remonta Pall-Mall jusqu'à +Saint-Jame street, prit cette dernière voie jusqu'à Piccadilly et de là +se rendit à Hyde-Park. Il pouvait être alors dix heures du matin. + +Bien qu'on fût en hiver, le ciel était d'un gris cendré, et à travers +le brouillard glissait un pâle rayon de soleil. Les cavaliers et les +amazones, si nombreux en été dans les allées de Hyde-Park, étaient plus +que rares ce jour-là. + +Cependant l'homme gris croisa une jeune miss à cheval. Tous deux +allaient au petit trop en sens inverse; lui, jouant avec son stik, elle, +laissant fouetter au vent son voile bleu. + +Ce fut comme un choc électrique. + +Leurs regards se rencontrèrent et se heurtèrent comme deux lames d'épée +au soleil. + +--Miss Ellen! se dit l'homme gris. + +--Lui! murmura la fille altière de lord Palmure. + +Derrière miss Ellen galopait un vieux groom. + +Elle se retourna vivement vers lui et lui fit un signe. + +Le vieux groom pressa l'allure de son cheval; mais lorsqu'il arriva +auprès de sa maîtresse, l'homme gris était loin. + +Il avait passé auprès de miss Ellen et il avait eu l'impertinence de la +saluer. + +--Paddy! fit miss Ellen, pâle et frémissante de colère, tu vois ce +gentleman? + +--Oui, miss. + +--Tu vas le suivre... + +Le groom s'inclina. + +--Tu le suivras tout le jour et toute la nuit, s'il le faut, et tu ne +rentreras à l'hôtel que lorsque tu sauras son nom et sa demeure. + +--Oui, miss. + +Et le vieux groom tourna bride et se mit à trotter derrière l'homme +gris. + +Celui-ci s'était retourné à demi sur la selle. + +--Hé! hé! dit-il, je me doute de la mission qu'on vient de te donner... +mais tu ne l'accompliras pas, mon ami. + +Et il poussa un peu son cheval. + +En même temps, il appela son groom qui vint ranger son double poney côte +à côte du pur sang. + +Il déboutonna son habit, prit un mignon portefeuille dans la poche de +côté, en arracha un feuillet, et passant la bride à son bras, il se mit +à écrire sur son genou les lignes suivantes: + + «Miss Ellen, vous paraissez désirer savoir qui je suis, d'où je + viens et où je vais. J'aurai l'honneur de vous le dire moi-même + la nuit prochaine. + + Votre serviteur très-humble, + + L'INCONNU.» + +Puis il plia la feuille du carnet, la remit au groom et lui dit: + +--Mets ton cheval au galop, rejoins cette jeune lady que nous venons de +rencontrer et remets-lui ce billet. + +--Où retrouverai-je Votre Seigneurie? demanda le petit groom. + +--Nulle part. Tu feras quelques détours et tu rentreras. + +Le groom de l'homme gris rendit la main à son poney et partit. + +Quant à celui de miss Ellen, voyant que l'homme gris s'arrêtait, il +avait continué son chemin au pas, prenant une attitude indifférente, +comme il convient à un espion qui fait son métier. + +L'homme gris reprit sa promenade et remit son cheval au petit galop de +chasse. + +Le groom Paddy en fit autant. + +Alors l'homme gris s'amusa à parcourir une à une toutes les allées de +Hyde-Park. + +Paddy le suivait toujours. + +Il arriva ainsi jusqu'à la rivière serpentine. + +--Il faudra bien que tu t'arrêtes là et que tu reviennes au petit pas, +pensa le groom. + +L'homme gris avait choisi un endroit où la rivière était très-étroite. + +Tout à coup, le groom stupéfait, le vit rassembler son cheval, rejeter +ses jambes en arrière et _enlever_ le noble animal. + +Le saut était large de plusieurs mètres; mais l'homme gris était un +cavalier consommé et son cheval une vaillante bête. + +L'animal venait de franchir la rivière, au mépris des ordonnances de +police, au mépris des gardiens du parc confondus. + +Alors Paddy n'hésita plus. + +Il mit les éperons dans le ventre de son cheval et voulut imiter l'homme +gris. + +Mais le cheval refusa. + +Une lutte s'engagea alors entre l'animal et le cavalier. + +L'homme triompha et le cheval sauta. + +Mais il ne put atteindre l'autre berge et tomba en pleine rivière, +tandis que Paddy jetait un cri de rage. + +Pendant ce temps, l'homme gris s'éloignait au galop, gagnait Kinsington +garden, en sortait par la porte de Lancastre et se perdait dans le +dédale des grandes rues qui avoisinent Exbridge road. + +Paddy était encore à barbotter dans la vase de la serpentine et +parlementait avec deux gardiens du parc, qui voulaient lui déclarer une +contravention. + +--Maintenant, se dit l'homme gris, allons à Kilburn étudier le terrain +et voir s'il n'y a pas moyen d'enlever l'enfant de la cour de police +avant demain. + +Et il prit le chemin d'Edgware road. + + + + +XVI + + +A Londres, une cour de police correspond à peu près à un commissariat +chez nous. + +Cependant il y a cette différence que le magistrat de police au lieu +d'en référer à l'autorité supérieure, est juge d'instruction en même +temps. + +Il a le pouvoir de mettre en liberté le prisonnier amené à sa barre et +qui se fait souvent assister par un solicitor ou un avocat. + +La cour de police de Kilburn avait, nous l'avons dit, pour chef un homme +assez brutal, assez mal élevé, M. Booth, mais c'était un homme habile, +en même temps. + +Depuis dix ans, qu'il était magistrat de police, il avait purgé son +district de bien des voleurs et rendu de si éminents services que le +métropolitan chief of police l'avait fait complimenter maintes fois. + +Bien que ne relevant pas les unes des autres, mais directement de +Scotland-Yard, les cours de police des différents quartiers de Londres +ont coutume de correspondre entre elles et de se transmettre des +renseignements qui sont parfois assez précieux. + +M. Booth était un religieux observateur du dimanche, c'est-à-dire qu'il +demeurait chez lui ce jour-là, occupé à lire la Bible, et qu'on ne +le voyait pas se promener comme un tas d'Anglais sans religion qui +attendent avec impatience la clôture des offices et la réouverture des +tavernes et des public-houses. + +Mais la police est le dragon des sociétés modernes et il ne doit jamais +dormir que d'un oeil. + +Aussi M. Booth, imbu de ce principe, s'était-il enfermé ce jour-là dans +un cabinet secret et compulsait-il avec un soin infini les différentes +notes qui lui avaient été transmises. + +M. Booth était veuf, et on disait même qu'il n'avait guère pleuré sa +femme; en revanche, il avait une fille qu'il adorait. + +Cet homme brutal, incivil, qui avait presque toujours la menace à la +bouche, adoucissait sa voix et son regard quand la jolie Katt entrait +dans son bureau. + +Katt avait seize ans; elle était jolie comme une figure de keepsake; +elle riait à rendre jaloux les anges du paradis, et quand les voleurs +qu'on emmenait à la cour de police la rencontraient, d'aventure, dans +les corridors, ils se prenaient à espérer la liberté. + +Or donc, M. Booth, qui avait assisté aux offices, travaillait en toute +liberté de conscience maintenant, lorsque miss Katt entra. + +Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. Booth dit d'un ton brutal: + +--Qu'est-ce qu'on me veut donc? + +Mais il se retourna, aperçut sa fille et son visage s'éclaira. + +--Ah! c'est toi, mon bijou? dit-il. + +--Oui, petit père. + +--Que veux-tu, mon enfant? + +--Comment, petit père, vous travaillez, même le dimanche? + +--Il le faut bien. Ma correspondance est en retard. + +--Ah! + +--J'ai un rapport à faire sur les événements de cette nuit. + +--Je voulais justement vous parler de cela, petit père. + +--Hein! fit M. Booth. + +--Vous ne me gronderez pas, petit père? dit la jeune fille toute +tremblante. + +--Est-ce que je te gronde jamais, mignonne? + +Et M. Booth attira Katt sur ses genoux et l'embrassa. + +--Ce matin, reprit Katt, le médecin est venu.... + +--Ah! oui, pour ce petit gibier de potence... + +--Il a eu besoin de moi pour le pansement du pauvre enfant, continua +miss Katt, et je l'ai aidé. + +--Eh bien! + +--Mais je suis sûre qu'il est innocent, le pauvre petit, poursuivit +Katt. + +--Innocent! + +--Oh! oui, petit père, il nous a raconté son histoire... elle est bien +touchante... + +M. Booth haussa les épaules; mais, au lieu de rudoyer sa fille, comme +il eût certainement rudoyé toute autre personne, il continua à compulser +les différentes notes qu'il avait sous les yeux. + +Tout à coup, il tressaillit et fronça légèrement le sourcil. + +--Qu'est-ce que cela? fit-il. + +Katt n'osa plus parler de l'enfant à qui, on le voit, elle s'intéressait +vivement. + +Tout à coup M. Booth lui dit: + +--Alors, ce garnement vous a raconté son histoire, Katt? + +--Oui, petit père. + +--Que vous a-t-il donc dit? + +--Qu'il était arrivé à Londres depuis quatre ou cinq jours seulement. + +--Bon! + +--Qu'il était Irlandais et que sa mère s'appelait Jenny. + +--Après? + +--Qu'on l'en avait séparé, et que deux femmes très-méchantes l'avaient +enfermé dans une maison où il y avait un jardin. + +--Il m'a dit tout cela hier. + +--Enfin, dit encore la jolie Katt, il s'est échappé de cette maison, +avec l'espoir de retrouver sa mère, et il s'est mis courir, courir, dans +les rues de Londres, jusqu'au moment où il a été rencontré par cette +femme du nom de Suzannah, qui l'a emmené chez elle en lui promettant de +le conduire à sa mère le lendemain. + +--Voilà qui est incroyable! dit M. Booth, qui tenait toujours à la main +la note qui avait attiré son attention. + +--Quoi donc, petit père? dit miss Katt. + +--Tenez, reprit le magistrat, voilà une note qui émane de la cour +de police de Malborough et qui m'a été transmise par mon collègue. +Lisez-la, Katt, et vous verrez qu'elle me semble se rapporter +parfaitement à cet enfant. + +Miss Katt prit la note et lut: + +«Ce matin, lord Palmure, membre de la chambre haute, s'est présenté +devant nous, magistrat de police, et nous a fait la déposition suivante: + +Un enfant qui l'intéresse au plus haut degré et qui répond au nom de +Ralph, âgé de dix ans environ, tout récemment arrivé d'Irlande avec sa +mère, a été séparé de cette dernière et volé par deux femmes qui l'ont +conduit à Hampsteadt. + +L'enfant est parvenu à tromper la surveillance de ces femmes et à +prendre la fuite. + +Il est hors de doute qu'après avoir erré dans les rues de Londres, +il sera arrêté comme vagabond et conduit devant une cour de police +quelconque. + +Lord Palmure réclame cet enfant et déclare s'en charger. Il promet, en +outre, une prime de mille livres à qui le lui ramènera.» + +--Oh! s'écria miss Katt en rendant le document à son père, c'est lui, +j'en suis certaine. + +--Je le crois comme vous, Katt. + +--Il faut remener l'enfant à ce lord, petit père. + +--Voilà qui est impossible, mon enfant. + +--Pourquoi donc? + +--Mais parce que l'enfant a été associé à un vol, et qu'il faut que lord +Palmure vienne le réclamer à ma barre demain. + +--Soit, dit la jolie fille, mais il faudrait le prévenir. + +--Vous avez raison, Katt, et je vais aller moi-même rendre visite à lord +Palmure. + +En même temps, M. Booth prit un _Indicateur_ sur son bureau, y chercha +le nom de lord Palmure, et trouva que le membre du Parlement habitait +Chester street, dans Belgrave square. + +Le magistrat prit son chapeau et ses gants. + +--Je vais sauter dans un cab, ma mignonne, dit-il, et je serai de retour +dans une heure. + +--Si on venait faire quelque déclaration à mon bureau, vous appellerez +Toby, mon secrétaire, qui est là-haut dans sa chambre, mais vous +prendrez les notes vous-même, Katt, car ce Toby est bien le plus ignare +imbécile que j'aie jamais connu. + +Et M. Booth sortit en se disant: + +--Une prime de mille livres! par saint George, c'est dix années de mes +appointements, et ce serait une jolie dot pour Katt. + +Il n'y avait pas cinq minutes que M. Booth était parti, lorsque miss +Katt, qui était retournée au parloir et avait repris sa Bible, entendit +dans la rue le pas d'un cheval. + +Curieuse comme toutes les jeunes filles, elle souleva un peu le rideau +de la croisée auprès de laquelle elle était assise. + +Un élégant cavalier, qui n'était autre que l'homme gris, mettait pied +à terre à la porte de la cour de police, jetait un shilling à un petit +polisson qui l'avait suivi pieds nus, et lui donnait son cheval à tenir. + + + + +XVII + + +Avant de pénétrer dans la cour de police avec l'homme gris, voyons d'où +il venait. + +L'homme gris s'en était allé tout droit à Kilburn square. + +Si l'Anglais est long à s'émouvoir, l'émotion persiste, une fois venue. + +L'événement qui avait mis en rumeur le square pendant la nuit +précédente, était encore l'objet des conversations de toutes les maisons +voisines. + +Il y avait du monde dans les jardins, du monde aux fenêtres, du monde +sur la promenade, tout cela au mépris de la sainteté du dimanche. + +Chacun causait et expliquait la chose à sa manière. + +M. Thomas Elgin, qui était bien connu pour ses habitudes infâmes +d'usure, n'était certes pas l'objet d'une compassion universelle; +quelques bonnes âmes regrettaient même que les voleurs n'eussent pas eu +le temps de forcer la caisse. + +Plusieurs voisins avaient, non par pitié, mais par curiosité, demandé à +voir l'usurier. + +La vieille femme de ménage, qui avait reçu de son maître les ordres les +plus sévères, avait refusé d'ouvrir sa porte. + +A midi, il y avait encore un rassemblement d'une douzaine de personnes +devant la porte de M. Thomas Elgin, et les deux policemen préposés à la +surveillance du square les avaient vainement invités à sa retirer. + +Ce fut alors que l'homme gris arriva. + +Sa haute mine, sa distinction parfaite et le magnifique cheval qu'il +montait, désignèrent tout de suite aux yeux de la foule un membre +considérable de l'aristocratie. + +Il s'approcha d'un groupe au milieu duquel pérorait le vieux libraire, +qui racontait pour la centième fois depuis le matin comment il avait +entendu l'explosion du tromblon, et le saluant d'un air protecteur, il +lui dit: + +--Mon cher, je suis excentrique et curieux, et je note tous les crimes +qui se commettent dans Londres. + +Le mot _excentrique_ est toujours parfaitement accueilli chez le peuple +anglais. + +Le bourgeois, le commerçant, l'ouvrier sont des gens positifs qui n'ont +ni les moyens, ni le loisir de faire preuve d'excentricité; au lord seul +appartient cette bizarrerie, et on la respecte, on l'admire même, +comme on admire et on respecte, en Angleterre, tout ce que fait +l'aristocratie. + +L'homme gris n'eut pas plutôt prononcé le mot excentrique qu'on +l'entoura avec un empressement respectueux. + +--Oui, reprit-il, j'ai un album sur lequel j'inscris tous les vols, +tous les assassinats, et je ne recule devant aucune peine, devant aucun +sacrifice, pour avoir les détails les plus minutieux et les plus exacts. + +--Une fort belle occasion! murmura le libraire en saluant de nouveau. + +A Paris, on rirait au nez d'un homme qui parlerait ainsi; à Londres, +on devait trouver tout naturel qu'un lord oisif fit une collection de +crimes curieux; comme on fait une collection de faïences ou une galerie +de tableaux. + +--Aoh! poursuivit l'homme gris, je désirerais savoir comment tout s'est +passé. + +Et il tira de sa poche son calepin, et s'apprêta à prendre des notes. + +--Voilà la maison, dit le libraire. + +--Et l'homme est-il mort? + +--Non, blessé. + +--Qu'était-ce que cet homme? + +--Un banquier. + +--Non, dit une voix dans la foule, un usurier! + +--Oh! très-bien! fit l'homme gris, excentrique! usurier. Je veux le +voir. + +--Impossible! + +--Pourquoi? fit-il, fronçant le sourcil comme un homme à qui rien n'a +jamais résisté. + +--La servante ne veut pas laisser entrer. + +--Aoh! + +Et l'homme gris descendit de cheval et dix personnes se disputèrent +l'honneur de tenir sa monture. + +Il sonna à la porte, la servante vint. + +--Dites à votre maître, fit-il, que je donne dix guinées à la seule fin +de voir sa maison. + +La servante fut éblouie par le chiffre, elle rentra dans la maison. + +--Thomas Elgin, pensait l'homme gris, n'est pas homme à refuser dix +guinées. + +Les Anglais restés en dehors de la grille avaient profité de ce temps +pour engager des paris. + +Les uns tenaient dix shillings que le mylord entrerait, les autres une +guinée qu'il n'entrerait pas. + +Enfin il y eut un murmure joyeux parmi les uns et un sourd grognement +parmi les autres. + +La servante rouvrit la porte et s'effaça pour laisser passer le prétendu +lord excentrique. + +On avait couché M. Thomas Elgin dans la première pièce à droite du +vestibule. + +L'homme gris entra et renouvela tout d'une haleine au blessé son petit +boniment. + +--Excentrique et collectionneur de crimes curieux! dit-il en terminant. + +Et en même temps, il posa une bank-note de dix livres sur la cheminée. + +La colère de M. Thomas Elgin s'était calmée et la vue des dix livres le +mit en belle humeur. + +Il s'empressa de donner à l'homme gris les détails les plus minutieux. + +--Oh! je voudrais voir le tromblon! dit ce dernier. Je payerais +volontiers dix livres de plus. + +M. Thomas Elgin n'était que légèrement blessé; mais n'eût-il plus eu que +le souffle, qu'il eût fait un effort suprême pour se lever. + +Il sauta donc à bas de son lit, s'enveloppa dans une vieille robe de +chambre et dit au prétendu lord: + +--Votre Seigneurie peut me suivre. + +Alors M. Thomas Elgin montra avec complaisance à l'homme gris le +corridor encore inondé de sang, la porte percée d'un guichet, et la +chambre où avait eu lieu la détonation. + +--Oh! très-curieux! très-curieux! disait l'homme gris, qui avait mis son +pince-nez et examinait tout cela avec attention, puis prenait des notes, +et puis encore faisait mille questions. + +M. Thomas Elgin fut d'une complaisance sans bornes, et il parla du petit +Irlandais. + +--Aoh! fit encore l'homme gris, où est-il? + +--En prison. + +--Où cela? + +--A la cour de police de Kilburn. + +--Je voudrais le voir, et je donnerais bien cinq livres de plus. + +--M. Booth ne vous refusera pas sur ma recommandation. + +--All reigth! dit l'homme gris. + +Et M. Thomas Elgin écrivit la lettre suivante à M. Booth: + + «Mon cher monsieur, + + Lord Cornhill--c'était le nom que s'était donné l'homme + gris dans cette circonstance--me prie de lui donner un mot + d'introduction auprès de vous. + + C'est un gentilhomme accompli et excentrique, qui travaille à + une collection des plus curieuses, et je ne doute pas que vous + ne satisfassiez à sa demande. + + Votre obéissant serviteur. + + THOMAS ELGIN.» + +L'homme gris posa trois autres billets de cinq livres sur la cheminée, +remercia M. Thomas Elgin avec effusion, et sortit avec la lettre de +recommandation. + +Comme il arrivait à la porte extérieure, il trouva la servante qui +parlementait avec un homme d'aspect misérable, lequel voulait absolument +voir M. Thomas Elgin. + +--Je viens pour affaires, disait-il. + +--M. Thomas Elgin est malade. + +--Dites-lui que je suis étranger, que j'arrive d'Amérique. + +A ces mots qui le firent tressaillir, l'homme gris regarda attentivement +cet homme. + +--Parlez-vous français? lui demanda-t-il. + +--Oui, dit l'Américain. + +Alors l'homme gris lui fit un signe mystérieux et rapide. + +Un signe qui fit faire à l'Américain un pas en arrière, et auquel il +répondit. + +--C'est bien, dit l'homme gris, vous êtes un de ceux que nous cherchons +et je suis un de ceux que vous cherchez; n'insistez pas pour entrer dans +cette maison et suivez-moi à distance. + +Et l'homme gris, qui venait de détruire en quelques mots une des +combinaisons machiavéliques auxquelles M. Thomas Elgin se trouvait mêlé, +traversa de nouveau le petit jardin et alla reprendre son cheval, que le +vieux libraire tenait respectueusement en main. + + + + +XVIII + + +L'homme gris soulevait le marteau de la porte d'entrée de la cour de +police quelques minutes après. + +L'homme d'aspect misérable, qui n'était autre qu'un des quatre qui +avaient eu rendez-vous à Saint-Gilles, le 26 octobre dernier, avait +obéi. + +Il avait dit à la servante de M. Thomas Elgin qu'il reviendrait, et il +s'en était allé. + +Seulement, il avait suivi l'homme gris à distance. + +La jolie miss Katt Boot avait donc un peu dérangé le rideau de la +croisée et regardait dans la rue. + +La tournure élégante du visiteur produisit sur la curieuse jeune fille +une telle expression qu'au lieu d'appeler Toby, le secrétaire de M. +Booth, elle alla ouvrir elle-même. + +--Bonjour, ma belle enfant, dit l'homme gris. Je crains bien de me +tromper. Une aussi jolie personne que vous ne saurait être une geôlière +et on m'a mal indiqué sans doute. + +--Que cherchez-vous, mylord? demanda miss Katt. + +--La cour de police de Kilburn. + +--C'est bien ici. + +L'homme gris entra. + +--Et je désirerais parler à M. Booth, ajouta-t-il. + +--C'est mon père. + +--En vérité! par saint George, ma mignonne, il doit être fier d'avoir +une fille aussi jolie que vous. + +Katt rougit jusqu'au blanc des yeux, elle ne put s'empêcher de songer +que le visiteur était charmant. + +L'homme gris poursuivit: + +--J'ai pour M. Booth une lettre... + +--Ah! + +--De M. Thomas Elgin. + +--Celui qu'on a failli assassiner la nuit dernière? + +--Précisément. + +Et l'homme gris suivit Katt, qui avait poussé une porte et était entrée +dans le bureau particulier de M. Booth. + +Là-dessus, il recommença son petit discours. + +--Je suis un lord excentrique, fit-il, je collectionne des crimes +curieux, et j'ai un album que le lord chancelier de l'échiquier payerait +vingt-cinq mille livres, si je voulais m'en défaire. + +--Mais c'est que mon père est absent, dit miss Katt. + +--Ah! fit l'homme gris qui parut visiblement désappointé. + +--Cependant, reprit la jolie fille, j'ai le pouvoir d'ouvrir ses +lettres. + +L'homme tendit le billet de M. Thomas Elgin. + +Miss Katt en prit connaissance. + +Puis comme si elle eût eu besoin de prendre conseil de quelqu'un, elle +dit: + +--Je vais appeler Toby? + +--Qu'est-ce que Toby. + +--Le secrétaire de mon père. + +Elle avança un siége au gentleman, alla se placer en bas de la rampe de +l'escalier et cria: + +--Toby! laissez votre Bible, descendez au bureau, on a besoin de vous. + +Puis, revenant vers l'homme: + +--Ah! mylord, dit-elle, si vous saviez comme il est intéressant et joli, +ce pauvre petit malheureux! + +--Vraiment? + +--Et beau comme un petit ange! + +--Ah! + +--M. Thomas Elgin a eu beau dire. Ce n'est pas un voleur, poursuivit +miss Katt, et je crois à son histoire. + +--Il a donc raconté son histoire? + +--Oui, mylord. Une histoire bien touchante, allez. + +--Je vais en prendre note, dit l'homme gris, qui tira de nouveau son +calepin. + +Alors miss Katt ne se fit pas prier; elle raconta tout ce que l'homme +gris ne savait que trop bien; et celui-ci ne tarit pas en exclamations +de surprise et de contentement. + +--Oh! très-curieux, disait-il, très-curieux! + +--Mais, continua miss Katt, je ne vous dis pas tout, mylord, et je crois +bien que le pauvre petit sera sauvé demain. + +--Sauvé! + +Et l'homme gris tressaillit. + +--Oui, dit miss Katt. + +--Par qui? + +--Par un noble lord comme vous, qui se propose de le réclamer. + +L'homme gris eut un battement de coeur; mais son visage demeura +impassible. + +--Et quel est ce noble lord? fit-il. + +--Lord Palmure, dit miss Katt. + +L'homme gris ne sourcilla pas. + +Miss Katt, qui jasait volontiers, lui parla alors de la note de police +émanée de la cour de Marlborough, et elle termina son récit en disant +que M. Booth, son père, s'était empressé d'aller chez lord Palmure. + +Elle achevait de donner ces détails à l'homme gris, lorsque Toby parut +enfin. + +M. Booth, en l'appelant imbécile, n'avait rien exagéré. + +C'était un gros garçon aux cheveux jaunes, avec des yeux ronds à fleur +de tête, un rire bête qui faisait voir de vilaines dents. + +--Toby, lui dit miss Katt, c'est vous qui avez la clef du cachot. + +--Oui, certainement. + +Et le bélître fit sonner un trousseau de clefs qu'il avait à sa +ceinture. + +--Je vous présente lord Cornhill, dit miss Katt. + +Toby salua. + +--Un lord excentrique. + +--Et riche, dit l'homme gris. + +--Qui fait une collection de crimes, poursuivit la jolie Katt, qui +n'avait qu'à regarder Toby pour le faire rougir. + +Toby était amoureux de Katt, et Katt se moquait de lui du matin au soir. + +--Eh bien! fit le secrétaire, que désire milord? + +--Il voudrait voir le petit Irlandais. + +--Ah! c'est impossible, dit Toby. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que M. Booth... + +--M. Booth est mon père... + +--Je ne dis pas non. + +--Et il trouve bien tout ce que je fais. + +--Je ne dis pas... mais... + +--Mais quoi? + +Et miss Katt prit un petit ton impérieux. + +--Mais, dit Toby, qui se raidissait dans le sentiment du devoir, si +mylord qui... est... excentrique... + +--Eh bien! fit l'homme gris. + +--Que voulez-vous dire? demanda miss Katt, qui plissa son joli front. + +--Si mylord, qui est excentrique... voulait... délivrer le +prisonnier?... + +L'homme gris se mit à rire et miss Katt fit chorus avec lui. + +--Excusez-le, mylord, dit la jolie fille. Mon père a bien raison de dire +que vous êtes un imbécile, Toby. + +Ces mots vexèrent le secrétaire de M. Booth. + +--Ma foi, mademoiselle, dit-il, vous êtes la maîtresse, après tout; +ordonnez, j'obéirai. Je suis un pauvre secrétaire, aux appointements de +soixante-quinze livres, et si M. Booth me chasse pour vous avoir obéi... + +--Vous êtes un insolent, dit miss Katt. Donnez-moi les clefs. + +Tobby prit le trousseau à sa ceinture, poussa un gros soupir et tendit +les clefs à miss Katt. + +--Mylord, dit alors celle-ci, si vous voulez me suivre, je vais vous +conduire. + +--Au cachot? + +--Oui, mylord. + +--Et je verrai le petit voleur? + +--Sans doute. + +--Aoh! fit le prétendu lord avec une satisfaction visible. + +Et il tira de sa poche un billet de cinq livres, qu'il mit dans la main +de Toby pour le consoler. + +Miss Katt avait allumé une chandelle et elle se dirigeait vers une porte +à barreaux de fer qui se trouvait au fond du bureau de M. Booth. + + + + +XIX + + +La porte à barreaux de fer étant ouverte, le prétendu lord Cornhill se +trouva au seuil d'un escalier tournant et noir. + +--Aoh! fit-il, plein de caractère! très-curieux! + +Et il prit une nouvelle note. + +Miss Katt ne put réprimer un sourire, tant le noble lord lui paraissait +original. + +Elle passait la première, un flambeau à la main, et au bout d'une +trentaine de marches, elle s'arrêta. + +L'homme gris se vit alors dans une sorte de corridor souterrain qui +avait toute la vulgarité d'un corridor de cave bourgeoise, et il vit une +autre porte, également à barreaux de fer, et dont la solidité défiait +les plus robustes efforts. + +--C'est ici, dit-elle. + +--Pauvre petit! dit l'homme gris, on a pris des précautions pour lui +comme pour un condamné à mort. + +Miss Katt ouvrit la porte. + +On n'entendait aucun bruit derrière. + +Mais quand les verroux eurent grincé dans leurs anneaux, un gémissement +parvint jusqu'à l'homme gris. + +Alors ce personnage mystérieux eut un tressaillement et son coeur battit +violemment. + +Il allait voir enfin cet enfant qu'il cherchait avec tant de +persistance. Cet enfant dans les mains de qui l'Irlande devait mettre +ses destinées et que lui, son précurseur, il n'avait jamais vu. + +Miss Katt entra encore la première et dit: + +--Mon petit Ralph, n'ayez pas peur... c'est moi... + +L'homme gris avait un moment oublié son rôle de lord excentrique: + +Il était pâle et une sueur abondante perlait à son front. + +Ralph était couché sur un peu de paille; sous ses vêtements délabrés, +qu'on avait entr'ouverts, on apercevait des linges sanglants. + +Quand la lumière pénétra dans son cachot, le petit Irlandais se souleva +à demi et regarda miss Katt. + +La jeune fille avait été bonne pour lui, le matin, quand le médecin +était revenu, et la reconnaissance est ce qui tient le plus au coeur des +enfants. + +--Ah! c'est toi, madame? dit-il. + +--Oui, mon enfant, répondit miss Katt. Souffres-tu toujours? + +--Un peu moins, répondit-il d'une voix douce et triste. + +--As-tu toujours soif? + +--Oh! oui, madame... + +L'homme gris se tenait à l'écart, dans l'ombre, et de grosses larmes +roulaient dans ses yeux. + +--Oh! reprit le petit Irlandais, tu as pourtant l'air bien bonne, +madame. Pourquoi ne veux-tu pas me laisser sortir, pour que j'aille +retrouver ma mère? + +Alors l'homme gris fit un pas et entra dans le cercle de lumière décrit +par la lampe de miss Katt. + +L'enfant eut un geste d'effroi; mais il ne pleura pas. + +--Miss Katt, dit l'homme gris, voulez-vous que je lui parle la langue de +son pays? + +--Mais, dit miss Katt en souriant, la langue des Irlandais est la même +que celle des Anglais. + +--Les gens du peuple ont un dialecte. + +--Ah! + +--Vous allez voir... + +Et soudain cet homme, qui savait tout et qui parlait toutes les langues, +se mit à parler une sorte de patois qui n'est compréhensible que pour +les pêcheurs des côtes d'Irlande. + +Aux premiers mots, l'enfant jeta un cri. + +La langue maternelle vibrait tout à coup à son oreille, comme si la +patrie absente fût venue jusqu'à lui. + +--Ralph, disait l'homme gris, je suis un ami de ta mère. + +L'enfant jeta un nouveau cri. + +--De ta pauvre mère Jenny qui t'a cherché et pleuré si longtemps, et à +qui je te rendrai. + +Depuis trois jours, on s'était bien joué du malheureux enfant; bien des +gens lui avaient promis de lui rendre sa mère, et tout le monde l'avait +trompé. + +Et cependant sous le regard affectueux et dominateur de cet homme +étrange, l'enfant frissonna d'une joie secrète et une confiance absolue +emplit son âme. + +--Oh! dit-il, vous ne me tromperez pas, vous, je le sens. + +Alors, toujours dans ce dialecte que miss Katt ne comprenait pas, et +dans lequel l'enfant s'était mis à lui répondre, l'homme gris lui parla +de sa mère, de son pays, de leur chaumière au bord de la mer, et du bon +Shoking qui l'avait porté sur ses épaules, à son arrivée à Londres. + +Ralph l'écoutait, plongé en une sorte d'extase. + +--Écoute, lui dit encore l'homme gris, tu dois être un homme et avoir du +courage. + +L'enfant le regarda. + +--Demain, reprit l'homme gris, on te jugera, parce que tu as été le +complice de Suzannah et de Bulton. + +--Oh! monsieur, dit Ralph en joignant les mains, je vous jure que je ne +savais pas ce qu'ils allaient me faire faire. + +--Je le sais bien, dit l'homme gris, mais les juges ne te croiront pas. + +L'enfant eut un accès de désespoir. + +--O mon Dieu, dit-il, est-ce que l'on me laissera en prison? + +--Pas ici, mais on te conduira dans une autre. + +--Et ma pauvre mère? + +--Quand tu seras dans l'autre prison, je te délivrerai. + +--Vous? + +--Oui, et regarde-moi bien... + +L'enfant regarda et dit: + +--Je vous crois, monsieur. + +--Par conséquent, mon enfant, acheva l'homme gris, prends patience +jusqu'à demain. + +--Mais je ne verrai donc pas ma pauvre mère? + +--Si, dit l'homme gris. + +--Quand? + +--Demain. + +--Vous me le promettez, monsieur? + +--Je te le jure. + +Alors l'homme gris se tourna vers miss Katt. + +--Je ne veux pas abuser de vos moments, miss, dit-il. + +--Oh! mylord... + +Et puis, miss Katt ajouta avec une curiosité naïve: + +--Mais que lui avez-vous donc dit? Il paraît tout content de vous voir. + +--Je lui ai dit que demain un noble lord viendrait le réclamer à la +justice. + +--Ah! + +--Et qu'on le rendrait à sa mère. + +Et l'homme gris dit encore à Ralph: + +--Écoute bien ce que je vais te dire, mon enfant. Si tu veux revoir ta +mère, il faut te garder de répéter à personne, même à miss Katt, ce que +je viens de te dire. + +L'enfant eut un sourire d'homme. + +--Je ne dirai rien, répondit-il. + +Et il se recoucha, résigné, sur la paille fétide qui lui servait du lit. + +Alors miss Katt sortit du cachot, l'homme gris la suivit, et elle +referma la porte. + +Arrivé en haut de l'escalier, le prétendu lord Cornhill se remit à +prendre des notes. + +--Ah! vous voilà enfin, dit Toby en les voyant reparaître. Dieu soit +loué! + +--Nous croyais-tu donc perdus? fit miss Katt en riant. + +--Non, mais j'avais peur que M. Booth ne revînt. + +--Ah! vraiment? + +--Et tenez, mamzelle, si vous m'en croyez, mylord s'en ira et nous ne +dirons rien à M. Booth. + +--Soit, dit miss Katt. + +* * * * * + +Quelques minutes après, l'homme gris remontait à cheval et murmurait: + +--Allons! voici la bataille engagée... A nous donc! miss Ellen et lord +Palmure! + +Et il rejoignit l'Américain qui l'attendait, au coin de la rue, assis +sur une borne. + + + + +XX + + +Retournons maintenant dans le Brook street. + +Il est nuit, un brouillard épais couvre Londres. Le Brook street est +désert, en apparence du moins. + +C'est à huit heures en été, à six heures en hiver, que le Brook street +est bruyant. + +C'est le moment où les voleurs se réunissent, échangent un mot d'ordre +et se répandent ensuite dans la grande ville. + +Dès lors, jusqu'au lendemain matin, cette petite rue, ces cours et ces +passages infects où la police n'ose pénétrer qu'en force, offrirent +l'aspect d'une nécropole. + +A peine, çà et là, rencontrera-t-on un invalide du crime que ses enfants +nourrissent et qui est trop vieux pour aller en expédition; une femme +qui allaite son marmot, un enfant dont les parents sont en prison et qui +pleure sous une porte. + +Ce soir-là, pourtant, le Brook street présentait une physionomie +différente. + +Certaines maisons étaient éclairées, et des ombres glissaient +silencieuses au travers du brouillard. + +Quand elles passaient devant la maison de Bulton, elles montraient du +doigt une fenêtre d'où partait une vive lumière et semblaient se dire: + +--C'est là! + +C'était là, en effet, que Suzannah blessée et peut-être agonisante était +couchée sous la garde d'une escorte de policemen. + +Le bandit parisien ne recule devant aucune extrémité et les habitués des +carrières d'Amérique jouent aisément du couteau. + +Le voleur anglais est plus circonspect. + +Mille fois plus sûr de son adresse que de son courage, il a établi avec +l'homme de police une lutte d'ingéniosité, et on dirait volontiers de +courtoisie. + +S'il est pris, il se soumet et n'engage pas un combat inutile. Il sait +qu'il ira au moulin, mais il voit Newgate, et la seule chose que craigne +un Anglais, c'est la potence. + +Tout cela explique comment une demi-douzaine de policemen avaient pu +s'installer dans la maison de Bulton, au milieu du Brook street, sans +être inquiétés. + +Quand les ombres mystérieuses dont nous parlons s'étaient montré la +fenêtre, elles continuaient leur chemin. + +Au bout du Brook street, à gauche, il y a une cour noire, triste, +déserte, dans laquelle s'élève une petite maison depuis plus d'un +siècle. + +Cette maison est un monument; c'est la pagode du Brook street, le temple +de ce singulier quartier; c'est la demeure du Cartouche anglais, de Jack +Sheppard, mort au champ d'honneur, c'est-à-dire sur l'échafaud, il y a +déjà plus d'un siècle. + +Les voleurs l'ont conservée intacte. + +Ils se la montrent avec respect; de génération en génération, ils se +transmettent la légende historique de celui qui l'habita. + +Quand un enfant est né dans le Brook street, on le porte en grande pompe +sous le porche de la maison et les vieillards lui disent: + +--Puisse-tu ressembler à Jack Sheppard! + +C'est là le baptême du voleur en herbe. + +Cette nuit-là, c'était en cette maison que, deux par deux ou une par +une, se dirigeaient les ombres qui traversaient le brouillard. + +Elles arrivaient à la porte, frappaient trois coups et la porte +s'ouvrait et se refermait aussitôt. + +Le brouillard anglais, qui est rouge, donne à toutes choses une forme +fantastique. + +On aurait donc pu croire que c'était, non des hommes, mais des fantômes. + +Les fantômes des compagnons de Jack Sheppard se réunissant la nuit dans +sa demeure pour lui faire quelque ovation d'outre-tombe. + +Ce qui eût put compléter cette illusion, c'était le silence qui régnait +dans la cour, l'absence de lumière aux fenêtres veuves de leurs volets +et de leurs carreaux depuis nombre d'années. + +Cependant c'étaient bien des hommes qui se réunissaient. + +Une fois entrés dans la maison, ils soulevaient une trappe et +s'engageaient dans un escalier souterrain. + +Cet escalier descendait dans une cave. + +Cette cave était la cour de justice des voleurs. + +Les hommes qui vivent en dehors de la société ont été obligés de se +faire une législation particulière. + +Les voleurs ont leur code, leurs juges, leurs exécuteurs de hautes +oeuvres. + +Celui qui est reconnu coupable de trahison, est condamné, et si la +condamnation entraîne la peine de mort, il est étranglé, un soir, dans +sa maison, ou jeté dans la Tamise par une nuit sombre et pluvieuse. + +Or donc, les hommes qui se réunissaient ce soir-là dans la cave de Jack +Sheppard, s'étaient assemblés pour juger Suzannah. + +--Sommes-nous au complet? dit l'un d'eux, un vieillard qui paraissait +être le président. + +--Oui, répondit une voix sur la dernière marche de l'escalier. + +--Nous sommes douze? + +--Oui. + +--Où est l'accusateur? + +--C'est moi, dit un homme qui n'était autre que Jack, dit l'Oiseau-Bleu. + +--Et le défenseur? + +--Me voilà. + +Celui-ci était Craven, l'ami de Bulton et de Suzannah. + +--Alors, dit le président, commençons. + +Et il se couvrit de son bonnet, ni plus ni moins qu'un vrai juge qui +prononce les mots sacramentels: _la Cour va en délibérer_. + +Il y avait au fond de la cave une vieille futaille et des bancs. + +La futaille servait de table et de bureau, et on avait placé dessus une +énorme chandelle de suif. + +Les juges s'assirent sur les bancs. + +Celui qui avait accepté la qualification d'accusateur fit un pas vers la +futaille et se tint debout. + +--Vous avez la parole, dit le président. + +Alors l'Oiseau-Bleu commença une manière de réquisitoire contre +Suzannah. + +A ses yeux, Suzannah était coupable. + +Elle avait partagé la vie du traître Bulton, s'était associée à ses +bénéfices, l'avait aidé à soustraire frauduleusement une part de butin. + +On avait livré Bulton à la police; l'Oiseau-Bleu ne voyait pas pourquoi +on n'abandonnait pas Suzannah. + +Il termina en concluant que, puisqu'elle était dans les mains de la +justice, il fallait l'y laisser. + +Le président donna ensuite la parole à Craven. + +Craven démontra que Suzannah n'était point coupable; que, compagne +dévouée de Bulton, elle n'avait cependant jamais été mêlée à ses +secrets, et que, lorsque Bulton avait trompé ses compagnons, elle +l'avait ignoré. + +Les conclusions de Craven furent diamétralement opposées à celles +l'Oiseau-Bleu. + +Craven demandait qu'on délivrât Suzannah. + +Le président résuma les débats et mit la chose aux voix. + +Les juges acquittèrent Suzannah. + +Du moment où l'Irlandaise n'était pas coupable de complicité avec +Bulton, on lui devait aide et assistance. + +Donc, il fallait l'arracher à la justice. + +Alors le président mit en délibération le choix des moyens. + +Mais, en ce moment, il se fit en haut de l'escalier un bruit qui +déconcerta quelque peu cet étrange tribunal. + +On n'attendait plus personne, et cependant la porte de la maison s'était +ouverte et refermée. + +Puis on entendit un pas dans l'escalier et, enfin, un homme apparut à +l'entrée de la cave. + +Les voleurs jetèrent un cri. + +Chacun porta la main à ses armes. + +Mais l'Oiseau-Bleu cria: + +--Je connais monsieur, et il a un fameux coup de poing, allez! n'ayez +pas peur, ce doit être un ami. + +--Certainement, répondit le nouveau venu. + +Et il s'élança, calme et souriant, au milieu des voleurs. + +Ce nouveau venu, c'était l'homme gris! + + + + +XXI + + +L'homme gris avait repris ce costume que les habitués du Black-Horse, la +taverne où trônait mistress Brandy, connaissaient si bien. + +Jack, dit l'Oiseau-Bleu, était le seul parmi les voleurs qui le connût. + +Mais, bien qu'il eût perdu son procès dans l'affaire Suzannah, Jack +jouissait d'une grande considération parmi les voleurs, et lorsqu'il +eut répondu de l'homme gris comme de lui-même, celui-ci put, à son aise, +s'avancer au milieu d'eux et promener autour de lui ce regard dominateur +qui le faisait maître sur-le-champ. + +Les voleurs le regardaient et semblaient se demander ce qu'il venait +faire parmi eux. + +Comme tous les voleurs du monde, ceux de Londres ont un argot. + +L'homme gris se mit à leur parler leur langue,--langue intraduisible ou +à peu près en français, et dès lors, la confiance s'établit entre eux. + +Il vint à Jack et lui serra la main. + +Dès lors, Jack fut son ami à la vie et à la mort. + +--Mes amis, dit l'homme gris, j'ai peut-être fait votre métier jadis, et +si j'en ai pris un autre, c'est que cet autre est meilleur. + +Il y eut parmi ces hommes un murmure d'étonnement qui ressemblait +presque à de l'incrédulité. + +Quel métier pouvait donc être meilleur que celui qu'ils exerçaient? + +L'homme gris continua: + +--Vous venez de juger Suzannah. + +--Oui, dit le président. + +--Et vous songez à la sauver? + +--Sans doute. + +Craven le regarda avec inquiétude. + +--Voudriez-vous donc vous y opposer, vous? dit-il. + +--Pas le moins du monde, dit l'homme gris. J'aime beaucoup Suzannah, qui +est une charmante fille, et c'est pour elle que je viens, au contraire. + +--Ah! fit-on avec curiosité. + +Il s'adressa au président: + +--Comment comptez-vous la sauver? dit-il. + +--Mais, dit celui-ci, naturellement, ce me semble. + +Les policemen sont six ou huit tout au plus... + +--Bon! + +--A minuit, nous appellerons les compagnons. + +--Fort bien. + +--Nous entourerons la maison, et, de gré ou de force, nous enlèverons +Suzannah. + +--C'est là votre projet? + +--Oui. + +--Eh bien! dit froidement l'homme gris, vous aurez tort, mes amis. + +--Pourquoi? + +--Parce que vous ne réussirez pas. + +--Oh! oh! firent plusieurs voix. + +--Non, reprit l'homme gris, et je vais vous en dire la raison. + +La police s'occupe fort peu des voleurs, mais en revanche, elle s'occupe +beaucoup des fenians. + +Ce nom fit tressaillir les voleurs. + +L'homme gris continua: + +--Suzannah est Irlandaise. + +--Nous le savons. + +--On a dit à la police qu'elle avait des relations avec les fenians, et +un magistrat de la cité s'apprête à l'interroger lui-même. + +--Quand? + +--Demain matin. + +--Mais, observa Jack, dit l'Oiseau-Bleu, Suzannah est hors d'état d'être +transportée hors de chez elle. + +--Aussi le magistrat viendra. + +--Dans le Brook street? + +--Oui. + +--Ce sera drôle, un magistrat dans le Brook street, fit l'Oiseau-Bleu. + +Et tous les voleurs se mirent à rire. + +--Or donc, reprit l'homme gris, comme on ne veut pas que Suzannah +échappe à la justice, on a pris ce soir de grandes précautions. + +Il y a dans les environs plus de deux cents policemen déguisés et armés +de revolvers. Au moindre bruit, vous les verrez fondre sur vous et vous +serez impuissants à délivrer Suzannah. + +Les voleurs se regardèrent avec inquiétude. + +--Ainsi, continua l'homme gris, je vous conseille d'attendre à demain. + +--Mais, dit Craven, demain ce sera comme aujourd'hui. + +--Vous vous trompez... + +Suzannah ne sait même pas ce que font les fenians. + +Quand le magistrat l'aura interrogée, il verra bien qu'elle n'est qu'une +simple voleuse, et il ne jugera pas utile de déployer des forces si +considérables pour la garder. + +--Si c'est comme vous le dites, fit Jack, je suis de votre avis; il faut +attendre à demain. + +--C'est comme je vous le dis. + +--Mais, dit le président, pourquoi êtes-vous venu ici? + +--Pour vous prévenir. + +--Quel intérêt pouvons-nous donc vous inspirer? + +--Je suis venu parce que Suzannah a un frère du nom de John Colden. + +--Bon! fit Craven. + +--Et que ce frère est fenian. + +--Je le sais encore. + +--Et que tous les fenians sont frères et qu'ils se portent une mutuelle +assistance. + +--Alors... vous êtes? + +--Chut! dit l'homme gris. Je vous ai prévenus. + +Souvenez-vous du proverbe: A bon entendeur, salut! + +Et il fit un pas de retraite. + +Puis, se retournant vers Jack: + +--Tu me connais, toi? + +--Certes, dit l'Oiseau-bleu. + +--As-tu confiance en moi? + +--J'irais avec vous jusqu'à la porte de Newgate. + +--Je ne te demande pas cela, dit l'homme gris. Je veux seulement que tu +me conduises jusqu'à la maison de Suzannah. + +--Mais la police y est! + +--Je le sais bien. + +--Et elle ne vous laissera pas entrer? + +Il eut un superbe sourire: + +--Tu verras bien, dit-il, que j'entre partout. + +--Allons donc, alors, fit Jack. + +Et il suivit l'homme gris, qui salua les voleurs d'un geste amical. + +Quand ils furent hors de la maison de Jack Sheppard, Jack lui frappa sur +l'épaule: + +--Je ne sais pas, dit-il, si cela vaut mieux d'être fenian que voleur, +mais je puis vous dire que si vous vouliez venir parmi nous, nous vous +élirions chef. + +--J'y songerai, dit l'homme gris, qui avait pour principe de ne froisser +personne. + +Ils sortirent de la cour et rentrèrent dans le Brook street. + +--C'est là, dit Jack, au bout de quelques pas. + +Et il lui montra la maison aux fenêtres de laquelle on voyait de la +lumière. + +--Merci et bonsoir. + +--Vous n'avez plus besoin de moi? + +--Non. + +Et il se sépara de Jack en lui donnant une poignée de main. + +Puis il marcha vers la maison devant laquelle un policeman était en +sentinelle. + +Le policeman croisa devant lui son petit bâton. + +Mais l'homme gris fit un signe. + +Un signe mystérieux que Jack, qui l'observait à distance, ne comprit +pas. + +A ce signe, le policeman s'inclina et lui livra passage. + +L'homme gris monta l'escalier en murmurant: + +--Cette pauvre Angleterre qui se croit la reine du monde: elle ne sait +donc pas qu'il y a des fenians partout? + + + + +XXII + + +L'habit gris de notre héros était, à proprement parler, une sorte de +houppelande assez large, qui permettait de porter en dessous un autre +vêtement. + +Dans l'escalier, cette houppelande tomba, lestement détachée par l'homme +gris, qui la mit sur son bras en guise de pardessus. + +Il se trouva alors vêtu d'un habit noir, cravaté de blanc, et tira de sa +poche un petit bâton de constable. + +L'institution des constables est purement anglaise. + +Dans un pays où on a le plus grand respect de la loi, les hommes +considérables se font un mérite et tiennent à honneur de prêter main +forte à l'autorité en péril. + +Un gentilhomme, un simple gentleman se fait recevoir constable. + +Vienne une rixe dans la rue, ou même une émeute; que les policemen, trop +peu nombreux, soient sur le point d'avoir le dessous, on voit sortir +des rangs de la foule un homme, ou plusieurs hommes, parfaitement mis, +parfaitement élevés, appartenant à la haute classe de la société, +qui tirent un petit bâton de leur poche et viennent au secours des +policemen. + +Ce sont des constables. + +L'homme gris, qui logeait dans Pall-Mall et paraissait avoir deux +existences, l'une mystérieuse, l'autre en plein soleil, l'homme gris +était constable. + +Il arriva donc à la porte de Suzannah et se trouva en présence de deux +policemen, il leur montra son bâton. + +Ceux-ci s'inclinèrent et le laissèrent passer. + +Alors cet homme, qui n'avait qu'à paraître pour dominer, entra dans la +chambre, fit un signe aux autres policemen, et ceux-ci sortirent, le +laissant seul avec Suzannah. + +Très-certainement ils le prirent pour un haut employé de la police, +chargé d'interroger l'Irlandaise. + +Celle-ci le crut également, sans doute, car elle souleva sa tête pâle et +tourna ses grands yeux noirs vers lui. + +L'homme gris s'approcha du lit et lui dit: + +--Suzannah, je viens de la part de votre frère. + +Elle tressaillit et le regarda plus attentivement. + +--Vous connaissez John? fit-elle. + +--C'est mon ami. + +La police emploie souvent des ruses pour arracher des aveux aux +prisonniers. + +Aussi Suzannah eut-elle un premier mouvement de défiance. + +L'homme gris eut un sourire. + +--Je suis son ami, dit-il, et je vais vous le prouver. + +Alors il se mit à lui parler dans cet idiome des côtes d'Irlande, qui +est incompréhensible pour les Anglais. + +Et il lui raconta de telles choses sur son enfance et sa jeunesse, +à elle, Suzannah, que John Colden seul lui pouvait avoir donné ces +détails. + +--Oh! je vous crois, lui dit Suzannah. Que me voulez-vous? Parlez... + +--Au milieu de votre vie aventureuse et souillée, Suzannah, reprit +l'homme gris d'une voix grave, vous n'avez pu oublier votre patrie... + +--J'aime l'Irlande, répondit-elle, et je donnerais ma vie pour elle. + +--Votre frère pense comme vous, Suzannah! hommes, parfaitement mis, +parfaitement élevés, appartenant à la haute classe de la société, +qui tirent un petit bâton de leur poche et viennent au secours des +policemen. + +Ce sont des constables. + +L'homme gris, qui logeait dans Pall-Mall et paraissait avoir deux +existences, l'une mystérieuse, l'autre en plein soleil, l'homme gris +était constable. + +Il arriva donc à la porte de Suzannah et se trouva en présence de deux +policemen, il leur montra son bâton. + +Ceux-ci s'inclinèrent et le laissèrent passer. + +Alors cet homme, qui n'avait qu'à paraître pour dominer, entra dans la +chambre, fit un signe aux autres policemen, et ceux-ci sortirent, le +laissant seul avec Suzannah. + +Très-certainement ils le prirent pour un haut employé de la police, +chargé d'interroger l'Irlandaise. + +Celle-ci le crut également, sans doute, car elle souleva sa tête pâle et +tourna ses grands yeux noirs vers lui. + +L'homme gris s'approcha du lit et lui dit: + +--Suzannah, je viens de la part de votre frère. + +Suzannah couvrit son visage de ses deux mains. + +--Le pauvre petit, murmura-t-elle, il est mort peut-être... Ah! c'est +Bulton qui l'a voulu. + +--Cet enfant n'est pas mort. + +--Vrai? + +--Mais il est prisonnier, et demain on vous interrogera sur lui. + +--Oh! dit Suzanne, je dirai la vérité, allez! je la dirai... il est +innocent... nous l'avons trompé... nous lui avons fait un mensonge... + +--Voilà précisément ce qu'il ne faut pas dire, Suzannah. + +--Comment? + +Et elle le regarda avec étonnement. + +--Écoutez-moi, Suzannah, reprit l'homme gris. + +Et il se pencha vers elle et lui parla longtemps à l'oreille. + +Que lui dit-il? + +Mystère! + +Mais quand il eut fini de parler, elle lui dit: + +--Je vous comprends à présent, et je vous obéirai. + +--Vous me le jurez! + +--Foi d'Irlandaise. + +--Je vous crois, dit l'homme gris en se relevant. Adieu, Suzannah, au +revoir plutôt, car nous nous nous reverrons. + +--Vrai? dit-elle, on me sauvera? + +--L'Irlande veille sur ceux qui travaillent pour elle, répondit-il +gravement. Patience et courage, que ce soit votre devise, comme c'est la +nôtre. + +Et il s'en alla, après avoir rappelé les policemen demeurés au dehors. + +Dans l'escalier, il reprit sa houppelande grise qu'il avait accrochée à +la corde qui servait de rampe. + +Puis quand il fut hors de la maison, il se prit à marcher d'un pas +rapide, descendit le Brook street et arriva dans Holborne. + +Là, un cab l'attendait. + +--Où allons-nous? demanda le cabman. + +--Dans Haymarket, répondit l'homme gris. + +Le cab partit avec la rapidité de l'éclair et quelques minutes après, il +s'arrêta au coin de Haymarket et de Piccadilly. + +Là, il y avait un homme assis auprès de la marchande de gin qui +stationne en plein vent sous un large parapluie jaune. + +Cet homme se leva et s'approcha du cab. + +C'était Shoking. + +--Où est l'abbé Samuel? lui demanda l'homme gris. + +--Chez lui. + +--Et l'Irlandaise? + +--Avec le prêtre. + +--Et l'Américain? + +--Avec eux. + +--C'est bien. Va chez l'abbé Samuel et dis-lui que nous tiendrons +conseil à deux heures du matin. + +--Rapport au petit, n'est-ce pas? + +--Oui, dit l'homme gris. + +--Oh! dit Shoking, qui sans doute avait revu l'homme gris, depuis que +celui-ci l'avait quitté, le matin, pour aller à Kilburn, maintenant que +nous savons où il est, c'est comme si nous l'avions, n'est-ce pas? + +--Pas tout à fait, répondit l'homme gris, mais nous y arriverons. + +Et il cria au cocher: + +--Chester street, Belgrave square! + +Puis, tandis que le cab descendait Haymarket, il regarda l'heure à sa +montre. + +--Minuit moins cinq, dit-il; je suis tout à fait dans les désirs de +miss Ellen; la noble fille de lord Palmure me tiendra pour un parfait +gentleman. + + + + +XXIII + + +Que s'était-il passé depuis deux jours dans Chester street, Belgrave +square, à l'hôtel de lord Palmure? + +C'est ce que nous allons vous dire. + +Pendant tout le reste de cette nuit néfaste durant laquelle l'homme +gris avait eu l'audace de s'introduire dans l'hôtel et d'entrer par la +fenêtre dans la chambre de miss Ellen, la jeune fille à qui il avait +arraché l'Irlandaise et qui s'était trouvée sans force et sans +énergie devant l'audace de cet homme dont le regard la fascinait et +l'épouvantait en même temps, la jeune fille, disons-nous, était demeurée +en proie à une singulière prostration. + +On eût dit une colombe longtemps poursuivie par un épervier, ou bien +un de ces malheureux oiseaux charmés par un reptile et que le reptile a +dédaigné, au dernier moment, d'engloutir. + +Miss Ellen, quand le jour parut, était encore là, pâle, frémissante, +l'oeil éteint, à demi-couchée dans un fauteuil auprès de la fenêtre +ouverte. + +Quel était cet homme qui avait osé la braver, qui l'avait tenue +palpitante et courbée sous son regard? + +Et pourquoi n'avait-elle pas osé appeler ses gens? + +C'était là un mystère pour elle-même. + +Il ne fallut rien moins qu'un bruit qui se fit au dehors pour l'arracher +à demi à l'anéantissement dans lequel elle était plongée. + +Ce bruit, c'était le pas précipité de son père, qui ouvrit brusquement +la porte, signe qu'il était en proie à une violente agitation, car +jamais il n'entrait chez sa fille sans frapper. + +En effet, lord Palmure était fort rouge et ses vêtements en désordre et +souillés de boue attestaient qu'il avait soutenu une lutte. + +--Mon père! dit miss Ellen. + +Elle essaya de se lever; mais les forces lui manquèrent: la fascination +existait encore. + +--Oh! les bandits, oh! les misérables! disait le noble lord avec un +accent de rage. + +--De qui parlez-vous, mon père? demanda miss Ellen qui leva sur lui un +regard sans chaleur. + +--De qui je parle? exclama lord Palmure. Je parle de ces Irlandais, de +ces fenians, comme on les nomme, et qui ont eu l'audace de s'emparer de +votre père, de lui appliquer un masque de poix sur le visage et de le +garrotter. + +Et lord Palmure, trop ému lui-même pour s'apercevoir de la pâleur de sa +fille, raconta ce qui lui était arrivé. + +On l'avait saisi, étouffé, garrotté, rendu aveugle et muet, et on +l'avait jeté dans un coin du jardin, où il serait mort étouffé, si, +au petit jour, mistress Fanoche et sa servante ne l'avaient trouvé et +délivré. + +Et quand il eut fini le récit de sa mésaventure, miss Ellen lui dit +froidement: + +--Je sais quel est l'homme qui vous a traité ainsi, mon père. + +--Vous le savez? + +--C'est le même qui est venu ici. + +--Quand? + +--Cette nuit. + +--Êtes-vous folle, Ellen? + +--Et qui a emmené l'Irlandaise. + +Et, à son tour, miss Ellen raconta ce qui s'était passé. + +--Mais comment est-il entré? + +--Par la fenêtre. + +--Et vous n'avez pas crié? + +--Non. + +--Appelé vos gens? + +--Je ne l'ai pas pu. Cet homme a un regard qui terrasse! + +Lord Palmure connaissait sa fille; il la savait hautaine, impérieuse, +douée de courage. En la retrouvant en cet état, il comprit que l'homme +dont elle parlait avait dû exercer sur elle un prodigieux ascendant. + +Lord Palmure avait deux partis à prendre. + +S'en aller à Scotland-Yard, le jour même, porter plainte et mettre la +police sur pied. + +Ou bien garder le secret de sa mésaventure et se borner à faire +rechercher par la police le petit Irlandais. + +Pourquoi s'arrêta-t-il à ce dernier? + +Peut-être miss Ellen aurait pu le dire. + +Toujours est-il que deux jours s'écoulèrent et que le dimanche arriva. + +Miss Ellen s'était dit: + +--Cet homme et moi nous nous sommes déclaré la guerre. La lutte doit +être entre nous, et je serai forte, car je le hais de toutes les +puissances de mon âme. + +Elle était donc sortie le dimanche à cheval et nous l'avons vu croiser +l'homme gris qu'elle avait reconnu sur-le-champ, et commander à son +groom de le suivre jusqu'à ce qu'il eût appris où il demeurait. + +Il n'y avait pas dix minutes qu'elle avait donné cet ordre, lorsqu'elle +entendit retentir derrière elle le galop d'un cheval. + +Elle se retourna et vit le groom de l'homme gris. + +Le groom s'approcha et lui remit le billet. + +Un frémissement nerveux parcourut tout le corps de l'altière jeune +fille. + +--Il ose m'écrire! murmura-t-elle. Ah! c'en est trop. + +Une invincible curiosité la poussa cependant à prendre le billet et à le +parcourir des yeux. + +L'homme gris avait l'audace de lui annoncer sa visite pour le soir même, +à minuit. + +Miss Ellen eut un rugissement de lionne blessée; elle déchira le billet +en mille morceaux et les jeta au vent. + +Puis comme le groom faisait mine de s'en aller, elle le retint d'un +geste impérieux. + +--Veux-tu faire ta fortune? dit-elle. + +Le groom la regarda. + +--Quel est l'homme qui t'a remis ce billet? + +--C'est mon maître. + +--Son nom? + +Le groom se prit à sourire: + +--Je ne le sais pas, dit-il. + +Elle prit sa bourse, qui était pleine d'or, et la lui tendit: + +--Parle! répéta-t-elle. + +Le groom n'allongea pas la main. + +--Si tu me dis où est ton maître et où il demeure, dit encore miss +Ellen, je te donne mille livres. + +Le groom secoua la tête. + +--Je suis riche, très-riche, je puis te donner le double, le triple de +cette somme. + +--Milady, répondit froidement le groom, si riche que vous soyez, mon +maître l'est plus que vous, et les gens qui le servent ne le trahissent +point. + +Il salua, donna un coup de cravache à son poney et s'éloigna au galop. + +--Mais quel est donc cet homme? murmura miss Ellen, qui sentit des +larmes de rage rouler dans ses yeux. + +Elle rentra toute frémissante et trouva lord Palmure. + +Celui-ci paraissait rayonnant. + +--L'enfant est retrouvé, dit-il. + +--L'enfant? + +--Oui. Il est emprisonné dans une cour de police, le magistrat sort +d'ici. + +--Eh bien? + +--Demain j'irai directement à son audience, et il me le rendra. + +Miss Ellen secoua la tête. + +--Pourquoi ne le réclamez-vous pas tout de suite? + +--Parce que l'enfant est tombé dans les mains d'une bande de voleurs, et +qu'il faut qu'il comparaisse devant le magistrat, en audience publique, +avant que je puisse me le faire rendre. + +--Demain, dit miss Ellen, il sera peut-être trop tard... + +--Trop tard, dis-tu? + +--Oui. + +--Mais... + +--Écoutez-moi, mon père, reprit miss Ellen, je ne puis m'expliquer +davantage, mais croyez que ce n'est ni à des vagabonds, ni à des +mendiants que nous avons à faire. Un homme peut-être aussi noble, +peut-être aussi riche que vous, nous a jeté le gant... + +--Que veux-tu dire? + +--Rien, dit-elle, je m'entends. + +Puis tout à coup, prenant la main de son père: + +--Êtes-vous homme à me croire? + +--Sans doute. + +--A m'écouter? + +--Parle... + +--A... intervertir les rôles? + +--Que signifient ces paroles? + +--A m'obéir, dit froidement mis Ellen. + +Et à son tour elle fascina son père du regard. + +--Parle, je ferai ce que tu voudras, dit lord Palmure, qui baissa +instinctivement la tête. + + + + +XXIV + + +Miss Ellen avait quelque chose de solennel et de fatal dans le geste, +l'attitude et le regard, qui subjugua lord Palmure. + +--Mon père, dit-elle, ne me questionnez pas et promettez-moi de faire ce +que je vous demanderai. + +--Soit, dit le membre de la Chambre haute. + +Elle le prit par la main et le conduisit dans une galerie qui mettait en +communication leurs deux appartements. + +Cette galerie aboutissait d'une part à la chambre à coucher de miss +Ellen. + +De l'autre, elle ouvrait sur une vaste pièce, dont lord Palmure avait +fait son cabinet de travail. + +Ce fut dans cette dernière que miss Ellen s'arrêta. + +--Ce soir, un peu avant minuit reprit-elle, je désire que vous vous +trouviez ici. + +--Bon. + +--Avec deux domestiques sûrs et dévoués. + +--Après? + +--Armés jusqu'aux dents. + +--Pourquoi faire? demanda lord Palmure qui tressaillit. + +--Attendez, reprit miss Ellen. Vous laisserez ouverte la porte de la +galerie. + +--Et puis? + +--L'oreille tendue, vous attendrez... + +--Mais à quoi bon tout cela? + +--Vous m'avez promis de ne pas m'interroger, mon père. + +--Soit, dit lord Palmure en courbant la tête. + +--Si tout à coup, poursuivit miss Ellen, vous entendez un coup de +pistolet dans ma chambre. + +--Un coup de pistolet? dit lord Palmure en pâlissant. + +--Oh! rassurez-vous, répondit miss Ellen qui se prit à sourire, c'est +moi qui le tirerai. + +--Mais... + +--J'ai votre promesse, mon père. + +--Eh bien! si j'entends un coup de pistolet? + +--Accourez avec vos deux serviteurs; si la porte est fermée, +enfoncez-la... vous verrez bien ce que vous aurez à faire. + +Et miss Ellen ne voulut pas s'expliquer davantage, et, forte de la +parole que son père lui avait donnée, elle se réfugia dans un mutisme +absolu. + +Elle trouva même son humeur habituelle pendant le souper, et se retira +dans sa chambre vers onze heures. + +Elle avait renvoyé ses femmes, leur défendant de revenir avant qu'elle +ne les appelât. + +Elle était seule. + +Celui qui l'eût vue en ce moment, l'eût trouvée d'une pâleur étrange; +mais il eût saisi dans son regard et dans son attitude l'expression +d'une volonté de fer. + +Miss Ellen était résolue à la lutte. + +Elle alla vers un petit meuble en bois de citronnier qui se trouvait +entre les deux croisées. + +Dans ce meuble qu'elle ouvrit, il y avait une boite en ébène qui +renfermait deux de ces mignons pistolets à crosse d'ivoire que certaines +femmes un peu cavalières se plaisent à étaler sur le marbre d'une +cheminée. + +Miss Ellen prit cette boîte et se mit à vérifier l'amorce des pistolets +qui étaient chargés. + +Les capsules étaient brillantes. + +La baguette qu'elle coula successivement dans chaque canon rendit un +bruit mat en rencontrant la balle. + +--A nous deux donc! murmura-t-elle. + +Elle remit la boîte vide dans le meuble et glissa les pistolets dans la +poche de sa robe. + +Puis, au lieu de s'asseoir auprès du feu, elle ouvrit une des croisées, +lesquelles on s'en souvient, donnaient sur le jardin. + +Et, assise près de cette croisée, elle attendit. + +La nuit était silencieuse, le jardin désert. + +Cependant, c'était par le jardin que l'homme gris était déjà venu. + +D'ailleurs comment aurait-il trouvé un autre chemin? + +Miss Ellen demeura donc les yeux fixés sur le jardin, prêtant l'oreille +au moindre bruit et croyant toujours voir une ombre s'agiter dans +l'éloignement. + +Mais rien ne bougeait, aucun bruit ne se faisait entendre. + +Une heure s'écoula. + +Soudain la pendule de la cheminée sonna. + +--Minuit! dit miss Ellen. Il ose me faire attendre... + +En même temps, elle tourna les yeux vers la cheminée... + +Certes, en ce moment, l'apparition de la tête de Méduse, chantée par +les anciens, n'eût pas produit un plus grand effet d'épouvante sur miss +Ellen. + +Dans cette chambre où elle se croyait seule, adossé à la cheminée, il y +avait un homme calme et froid qui la regardait en souriant. + +Et cet homme, c'était _lui_. + +Lui, l'homme gris, le personnage mystérieux qu'elle croyait devoir +entrer chez elle comme l'avant-veille, par la fenêtre. + +Elle voulut crier; mais sa gorge crispée ne rendit aucun son. + +Elle se leva et voulut marcher vers lui. + +Ses jambes refusèrent de la porter. + +L'homme gris continuait à sourire. + +Par où était-il entré? et passait-il donc comme une ombre à travers les +murs et les portes fermées... + +--Vous! vous! dit-elle enfin d'une voix étranglée. + +--Ne vous avais-je pas annoncé ma visite, miss Ellen? dit-il d'une voix +douce et empreinte d'un charme mystérieux... Je suis venu voir si vous +étiez satisfaite. + +Elle se roidit et eut un geste hautain: + +--Et de quoi donc serais-je satisfaite? dit-elle. + +--J'ai tenu ma parole. + +--En vérité! + +--Et votre père est revenu sain et sauf. + +--Monsieur, dit miss Ellen avec un accent de rage froide, puisque vous +êtes ici, peut-être daignerez-vous me dire par où vous êtes venu. + +--Je suis entré par la porte, miss Ellen. + +--Ah! + +--J'ai même des amis chez vous. + +--Ah! quelle audace! + +--Et je viens vous faire une proposition, miss Ellen. + +Quelque effort qu'elle fît, elle se sentait trembler de nouveau sous le +regard de cet homme. + +--Je vous écoute, dit-elle avec un accent d'amère ironie. + +--Votre père a l'intention de réclamer demain le fils de l'Irlandaise, à +la station de police de Kilburn. + +Elle recula frémissante. + +--Ah! vous savez aussi cela? + +--Je sais tout. Eh bien! je viens vous prier de l'en empêcher. + +--Moi! + +--Vous, miss Ellen. + +--Et pourquoi cela? fit-elle avec hauteur. + +--Parce que cela me plaît, dit-il. + +Cette fois miss Ellen parvint à rompre le charme, l'espace de quelques +minutes. + +Son regard affronta le regard de l'homme gris, et elle lui dit: + +--A votre tour à m'écouter, monsieur. + +--Parlez, mademoiselle. + +--Je veux savoir qui vous êtes... + +--Ah! + +--Pourquoi vous avez l'audace d'entrer chez moi... + +--En vérité! + +--Et je vous donne dix secondes de réflexion. + +--Et, au bout de ces dix secondes? + +--Je ne réponds plus de votre vie. + +Et ce disant, miss Ellen tira un des pistolets, l'éleva à la hauteur du +front de l'homme gris et s'écria: + +--Parlez! ou je vous tue... + +Ils étaient séparés par une distance de quelques pas, et le poignard de +l'homme gris était impuissant à le protéger. + +--Parlez, répéta froidement miss Ellen, ou je je fais feu! + + + + +XXV + + +Devant ce pistolet, braqué sur lui, l'homme gris ne sourcilla point; +le sourire n'abandonna point ses lèvres et il croisa tranquillement les +bras sur sa poitrine. + +Ce calme exaspéra miss Ellen. + +Elle pressa la détente et le chien s'abattit. + +Mais le coup ne partit pas, l'amorce n'avait pas brûlé. + +Miss Ellen eut un cri de rage. + +Elle se saisit du second pistolet, ajusta de nouveau l'homme gris qui +n'avait point bougé et pressa la détente de nouveau. + +Le même résultat se produisit. + +Alors, d'un bond, l'homme fut près d'elle. + +Cette fois, il avait un poignard à la main. + +--Si vous jetez un cri, dit-il, ce n'est pas vous que je tuerai, c'est +votre père qui est à deux pas d'ici et qui viendra à votre secours, s'il +entend du bruit. + +Miss Ellen eût peut-être bravé la mort elle-même, tant elle était +exaspérée. + +Mais la menace concernant son père la rendit muette et tremblante, et le +charme fascinateur de cet homme reprit toute sa puissance. + +--Que voulez-vous donc de moi? dit-elle. + +Et elle courba la tête et frissonna par tout le corps. + +--Je veux causer avec vous, dit l'homme gris. + +Et il la prit par la main. + +La jeune fille avait une tempête dans le coeur, et si le regard tuait, +l'homme gris fût tombé roide mort, au moment où il osa prendre sa main +pour la conduire vers un fauteuil dans lequel il la fit asseoir. + +Puis il demeura debout devant elle: + +--Miss Ellen, lui dit-il alors, j'avais raison de vous dire tout à +l'heure que j'avais des intelligences jusque dans votre maison. Vous +venez d'en avoir la preuve. Vous avez tiré sur moi et vos pistolets +n'ont pas pris feu. Vous devinez, n'est-ce pas, qu'une main dévouée et +invisible avait préparé ce résultat? + +Maintenant, causons, si vous le voulez bien? + +Elle ne répondit pas et attendit. + +--Miss Ellen, continua l'homme gris, je viens vous offrir la paix ou la +guerre. A vous de choisir. + +La paix, c'est l'abstention de votre père et la vôtre dans les affaires +dont vous ne vous êtes que trop mêlés. + +Rejetons dégénérés d'une race vénérée par l'Irlande, vous avez trahi la +plus noble des causes. + +Cette fois miss Ellen fit un effort suprême, elle redressa la tête et +soutint le regard de l'homme gris. + +--Continuez, dit-elle. + +--Votre père a trahi l'Irlande et livré son frère, dit encore l'homme +gris. + +--Mon père n'est plus Irlandais, répondit miss Ellen; il est Anglais. + +--Soit. Eh bien! si vous voulez la paix, poursuivit-il, nous ne +demandons pas mieux. Votre père continuera à vivre riche, honoré, à +siéger au parlement. + +--Vraiment! vous nous le permettrez? fit-elle avec ironie. + +--Nous vous pardonnerons la mort de sir Edmund, votre oncle; nous vous +laisserons jouir en paix de votre immense fortune. + +--En vérité? + +--Mais vous ne chercherez point à vous emparer du fils de sir Edmund. +C'est le chef que l'Irlande attend avec patience et courage. C'est sur +cette tête de dix ans qu'elle a mis tout son espoir. + +Miss Ellen affronta de nouveau le regard de l'homme gris. + +--Ainsi donc, dit-elle, voilà vos conditions de paix? + +--Oui, miss. + +--Ce matin encore, reprit-elle d'une voix ironique et mordante, je me +demandais qui vous pouviez être. A présent, je le sais... + +--Ah! vous le savez, miss? + +--Vous êtes une manière de vice-roi d'Irlande, poursuivit-elle. + +--Peut-être... + +--Un des chefs de ce gouvernement occulte de cette association de +bandits déguenillés qui ont déclaré la guerre à l'Angleterre. + +--Cela est possible, miss. + +La jeune fille s'enhardissait peu à peu en parlant. + +--Maintenant, dit-elle, veuillez me dire à quel prix nous aurons la +guerre. + +--Si vous réclamez l'enfant. + +--Ah! + +--Si vous essayez de lutter contre nous. + +--Fort bien. + +--Si enfin vous vous mêlez d'une façon quelconque des affaires de +l'Irlande. + +Miss Ellen se redressa impérieuse, les yeux pleins d'éclairs: + +--Eh bien! dit-elle, nous acceptons la guerre. + +Et elle soutint l'éclat du regard de l'homme gris. + +--Comme vous voudrez, dit froidement celui-ci. Adieu, miss Ellen. + +--Non, au revoir, fit-elle. + +--Oui, répéta-t-il. + +Et d'un bond, il fut auprès de la croisée ouverte et sauta dans le +jardin. + +* * * * * + +Une heure après, l'homme gris était en conférence avec le jeune prêtre +irlandais, les trois chefs qui avaient pu se réunir,--car le quatrième +manquait toujours à l'appel,--et la pauvre mère qui redemandait toujours +son fils. + +--Écoutez-moi bien, disait-il, pour que l'enfant soit à nous, il faut +qu'il soit perdu pour tout le monde. + +Un homme qui est haut et puissant, un homme qui siége au parlement, lord +Palmure... + +--Le traître? dirent les trois chefs. + +--Oui, l'homme qui a laissé son frère sir Edmund périr sur un échafaud, +cet homme se présentera demain à la cour de police de Kilburn, et il +osera le réclamer comme son neveu. + +--Mais je le réclamerai comme sa mère, moi, dit l'Irlandaise. + +--On le rendrait à lord Palmure si vous ne le réclamiez pas, vous, dit +l'homme gris. + +--Et pourquoi ne me le rendra-t-on pas, à moi? fit la pauvre mère. + +--Parce que vous êtes une Irlandaise, une femme du peuple, moins que +rien, aux yeux des Anglais. + +--Que fera-t-on donc de lui, mon Dieu! + +--On l'enverra au moulin comme voleur. + +L'Irlandaise cacha son visage dans ses mains. + +--Mon enfant, lui dit l'homme gris en lui prenant la main, voulez-vous +donc que votre fils soit élevé par les traîtres dans la haine et le +mépris de la patrie? + +Elle se redressa l'oeil en feu: + +--Non, non, dit-elle, qu'il meure plutôt. + +--Il ne mourra pas, et je vous le rendrai. + +--Mais quand? + +--Quand il sera au moulin. + +Elle le regarda d'un air anxieux. + +--Avez-vous donc le pouvoir, dit-elle, d'ouvrir les portes d'une prison? + +--Oui. + +Et il prononça ce mot avec un tel accent de conviction que l'Irlandaise +s'inclina. + +Alors, l'abbé Samuel, muet jusque-là, prit à son tour la parole: + +--Ma fille, dit-il, souvenez-vous des dernières paroles de sir Edmund, +votre époux, et soyez forte! + +--Je le serai, répondit-elle. + +--A demain donc, fit l'homme gris, nous nous retrouverons à la cour de +police de Kilburn. + +--Mais, dit le chef américain, la fille du magistrat vous reconnaîtra? + +--Non, dit-il, quand je le veux, je ne me ressemble plus, et je sais me +déguiser de telle sorte que nul ne pourrait me reconnaître. + +Et l'homme gris se leva, ajoutant: + +--Nous pouvons compter sur la déposition de Suzannah, et lord Palmure +n'aura pas l'enfant. + + + + +XXVI + + +En France, le dimanche matin a un air de fête. + +En Angleterre, c'est le lundi matin qui revêt cette physionomie. + +Les magasins se sont rouverts et les bibles se sont fermées. + +Ce long et triste jour que, par habitude plus que par croyance, par +ostentation plutôt que par esprit religieux, l'Anglais passe enfermé +chez lui, est passé. + +L'Anglais, commerçant avant tout, salue donc le lundi matin, le retour +des affaires, et il se dédommage le verre en main de l'abstinence de la +veille. + +Les public-houses ne désemplissent pas dès huit heures. + +Le dimanche est un jour qui altère. + +La vapeur siffle joyeusement sur tous les railways, les cabs et les +hansons roulent à grand bruit dans les quartiers les plus paisibles, et +le peuple, qui est avide de procès, d'émotions de jugements de toutes +sortes, envahit, dès dix heures du matin, les tribunaux et les cours de +police. + +La justice, ayant chômé un jour, doit avoir une double besogne le lundi. + +Or donc, ce lundi-là, dans le paisible quartier de Kilburn, bien avant +dix heures, les abords de la cour de police où trônait M. Booth avaient +été envahis. + +La tentative de vol et de meurtre dont Kilburn-square avait été le +théâtre dans la nuit du samedi au dimanche, avait mis en rumeur tous les +environs. + +On s'était raconté l'histoire du petit Irlandais, et l'opinion publique +était divisée en deux courants contraires. + +Les uns étaient pour qu'on mît l'enfant en liberté. + +Les autres, pour qu'on le condamnât à la prison et qu'on l'envoyât à +Cold Bath field. + +M. Booth, tranquillement assis dans la salle à manger, achevait son +déjeuner et beurrait sa dernière tartine, tout en causant avec sa fille, +la jolie Katt, tandis que la foule se pressait au dehors. + +Tout en déjeunant, il classait des notes et dégrossissait sa besogne. + +--Ainsi, petit père, dit Katt, le noble lord va venir réclamer l'enfant. + +--Oui, dit M. Booth, mais une nouvelle difficulté s'élève. + +--Ah! mon Dieu! + +--Cette difficulté, c'est la déposition de la voleuse Suzannah, qui +a été interrogée ce matin par un magistrat, et dont on vient de me +transmettre l'interrogatoire. + +--Eh bien? dit Katt, que prétend-elle, cette Suzannah! + +--Que le petit Irlandais est le fils d'une femme appelée Jenny, et qui +est sa compatriote à elle, Suzannah. + +--Bon. + +--Suzannah affirme que Jenny l'Irlandaise avait mis son fils en +apprentissage chez elle. Tu comprends ce que veut dire ce mot: +_apprentissage_, ma petite Katt, dit M. Booth. La mère, qui est une +Irlandaise, avait confié son fils à Suzannah pour qu'elle en fit un +petit voleur. + +--Soit, dit Katt, mais que peut la déposition d'une fille perdue comme +cette Suzannah, alors qu'un noble lord viendra?... + +--Si le noble lord se présente seul, je passerai outre à la déposition +de Suzannah. + +--Et vous rendrez l'enfant, petit père? + +--Oui, mais si la mère se présente aussi... + +--Eh bien? + +--Et que je sois obligé de l'interroger, et que ses réponses concordent +avec celles de Suzannah... + +--Oh! mon Dieu! fit Katt frissonnante. + +En ce moment Toby le secrétaire entra et dit: + +--Dix heures vont sonner, Votre Honneur. + +--Eh bien, répondit M. Booth, nous allons ouvrir les portes. + +M. Booth se leva, passa par-dessus son habit une grande robe noire, et +attacha un rabat blanc autour de son cou. + +Puis il se dirigea vers le prétoire dans lequel se trouvaient les +policemen de service. + +Quelques minutes après, les portes de la cour de justice s'ouvraient +au public et on apercevait M. Booth, la toque en tête, majestueusement +assis devant son bureau. + +--Qu'on amène le prisonnier, dit-il. + +La foule avait envahi tous les bancs du prétoire, et ceux qui n'avaient +pu s'asseoir se dressaient sur la pointe des pieds pour mieux voir. + +La curiosité était dans la salle; mais elle était aussi au dehors. + +On avait vu un carrosse armorié, conduit par un cocher poudré, aux +étrivières duquel pendaient deux laquais en bas de soie, s'arrêter à la +porte de la cour de police, et un gentleman en descendre. + +Un homme du peuple avait dit: + +--Sir lord Palmure, un membre de la chambre haute. Et la foule s'était +demandée ce que pouvait venir faire lord Palmure à Kilburn. + +Mais l'attention, la curiosité universelle furent bientôt attirées et +concentrées par le prisonnier. + +Quand on vit cet enfant au bras en écharpe apparaître dans le carré +de fer qui est le banc des prévenus, un murmure de compassion se fit +entendre. + +--Comment vous nommez-vous? dit M. Booth. + +--Ralph, répondit l'enfant, d'une voix douce. + +En même temps son oeil bleu errait sur cette foule semblant y chercher +quelqu'un. + +--Vous êtes Irlandais? dit encore M. Booth. + +--Oui, monsieur. + +--Où sont vos parents? + +L'enfant allait commencer son récit; mais M. Booth l'interrompit d'un +geste. + +Et, s'adressant à l'auditoire: + +--Quelqu'un ici veut-il se porter caution de ce petit malheureux? +dit-il. + +--Moi, répondit une voix. + +Et l'on vit lord Palmure fendre la foule et s'avancer vers le bureau de +M. Booth. + +--Vous connaissez cet enfant, milord? dit le magistrat. + +--Oui, répondit lord Palmure. + +--Et vous, Ralph, dit M. Booth, connaissez-vous Son Honneur? + +L'enfant regarda lord Palmure et répondit résolument: + +--Non! + +--Peu importe! reprit le magistrat, si Son Honneur daigne s'intéresser à +vous... + +L'enfant ne répondit que par un cri. + +Un cri, suivi d'un autre cri qui se fit entendre dans le fond de la +salle. + +L'enfant tendait les deux mains en disant: + +--Ma mère! + +Une femme s'approchait en répétant: + +--C'est mon fils! rendez-le moi! + +--Qui êtes-vous? dit le magistrat. + +--Je me nomme Jenny, répondit cette femme. + +--Vous êtes la mère de cet enfant? + +--Oui, Votre Honneur. + +--C'est vrai, dit lord Palmure. + +--Jenny, dit froidement M. Booth, la loi me force à vous interroger. +Prenez bien garde à ce que vous allez dire. Des explications que vous +allez me donner dépend la liberté de votre fils que Son Honneur veut +bien réclamer. + +Mais Jenny s'écria: + +--Monsieur le juge, envoyez mon fils en prison, plutôt que de le confier +à cet homme. + +Ces mots furent un coup de tonnerre. + +Jenny ajouta: + +--Cet homme a voulu me séduire, et il espère, en ayant mon fils... + +Un murmure menaçant s'éleva de toutes parts, et couvrit la voix de +l'Irlandaise, en même temps que celle de lord Palmure qui disait: + +--Cette femme ment! + +Le peuple prendra toujours parti pour le peuple; on crut aux paroles de +l'Irlandaise, on hua le noble lord, et ce ne fut qu'à grand peine, et en +invoquant le respect dû à la loi, que M. Booth put rétablir le silence. + +Lord Palmure s'était prudemment éclipsé. + +--Femme Jenny, dit alors le magistrat, vous reconnaissez être la mère de +cet enfant. + +--Oui, monsieur. + +--Connaissez-vous une Irlandaise du nom de Suzannah? + +--C'est ma cousine, répondit Jenny. + +--Avouez-vous lui avoir confié votre fils. + +--Oui, monsieur. + +Alors M. Booth lut à haute voix la déposition de Suzannah. + +Puis il se couvrit et prononça un jugement qui condamnait Ralph +l'Irlandais à être enfermé pendant cinq ans à Cold Bath field. + +L'Irlandaise poussa un cri et tomba évanouie dans les bras de l'homme +gris, qui lui dit à l'oreille: + +--Courage! dans huit jours vous aurez votre enfant. Nous avons gagné une +rude partie aujourd'hui, puisque nous l'avons arraché à lord Palmure, le +traître! + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LE MOULIN SANS EAU + + + + +I + + +En anglais, Cold Bath field signifie la prairie des bains froids. + +Ce nom n'a rien de lugubre. + +Eh bien! prononcez-le dans le Brook street, ou bien dans une de ces +tavernes sans nom de White-Chapel ou du Wapping que fréquentent les +gens sans aveu, et vous verrez les visages pâlir, et les plus hardis +compagnons frissonner. + +C'est à Cold Bath field, à Bath square, comme les Anglais appellent ce +lieu sinistre, par abréviation, que tourne le moulin sans eau, le _tread +mill_. + +La libre Angleterre a des raffineries de supplice qu'ignore le monde. + +Dans l'Inde, elle attache des hommes à la bouche d'un canon. A Londres, +elle envoie les voleurs au moulin. + +Qu'on se figure un gigantesque cylindre à deux étages divisé par petites +cases. + +Dans chacune de ces cases est un condamné. + +Le condamné est suspendu par les mains à une barre transversale et +immobile. + +Les pieds pendent dans le vide. + +Croyant trouver un point d'appui, il les pose sur une palette qui est un +parallèle à la barre. + +Mais la palette fuit sous le pied; une autre lui succède, et fuit +encore, et encore une autre, et mille autres ainsi: c'est le cylindre +qui tourne, et les deux pieds du condamné jouent le rôle de l'eau qui +tombe dans les godets d'une roue de moulin. + +Si le condamné s'arrêtait avant qu'on ait arrêté la machine, il aurait +les jambes broyées. + +Le cylindre s'arrête tous les quarts d'heure. + +Alors le condamné, en sueur, exténué, sans haleine, descend de son banc +de supplice, remet son bonnet de police à galon jaune et s'assied sur un +escabeau qu'un autre condamné occupait tout à l'heure. + +Ce dernier a pris sa place et l'infernale machine se remet à tourner. + +Cold Bath field est une vieille prison; elle est située dans le comté +de Midlessex et administrée par un gouverneur qui est un capitaine de +l'armée de terre. + +Mais l'Angleterre n'aime ni les vieux monuments, ni les vieilles rues; +elle transforme tout peu à peu. + +Dans l'enceinte de la vieille prison, elle construit une prison toute +neuve, démolissant l'ancienne au fur et à mesure. + +Il y a bien des années déjà que dure ce travail, et le quartier a pris à +ces travaux une physionomie des plus animées. + +Il s'est ouvert des public-houses dans toutes les rues voisines, à +l'usage des ouvriers libres qui travaillent dans la prison, et la +vieille taverne de Queen's justice n'a pas gagné un buveur. + +Cet établissement qui s'intitule pompeusement la _Justice de la reine_, +est d'un aspect aussi sinistre que la prison. + +C'est la taverne des guichetiers, des parents qui sont admis à voir les +condamnés, et des condamnés eux-mêmes qui, le jour de leur libération, +font un repas somptueux sous les voûtes de ce bouge. + +Les ouvriers n'y vont pas. + +Rarement un rough qui n'a rien eu encore à démêler avec la justice en +franchit le seuil. + +Il y a un proverbe accrédité dans le quartier qui dit: Ne jouez pas avec +la justice de la reine, ça porte malheur! + +Le land-lord de Queen's justice est un ancien guichetier congédié sans +retraite ni indemnité. + +Son affaire n'a jamais été claire. On a toujours prétendu qu'il avait +favorisé l'évasion d'un prisonnier, mais on n'a pu le prouver. + +Si on l'eut prouvé, il eut été condamné, et les portes de la prison ne +se fussent point ouvertes devant lui. + +Le land-lord se nomme Fang. + +Vu son nom de guichetier, le mot _fang_ signifiant _griffe_ en anglais. + +Master Fang a pris pour garçons de taverne deux prisonniers libérés, ce +qui fait dire aux ouvriers, qu'on peut, à Queen's tavern, boire un verre +de gin et perdre son mouchoir. + +Master Fang se moque de ces calomnies, le premier vendredi du mois, +surtout, qui est le jour où les prisonniers qui se sont bien conduits +peuvent se rendre au parloir et y voir leurs parents. + +Ce jour-là, de midi à trois heures son établissement ne désemplit pas. + +Les parents se pressent autour du poêle, et les guichetiers viennent en +courant, boire un verre de sherry. + +Or donc, le vendredi qui suivit l'audience de la cour de police de +Kilburn, audience dans laquelle l'honorable M. Booth avait condamné le +petit Ralph à être enfermé à Cold Bath field jusqu'à l'âge de quinze +ans, il y avait beaucoup de monde dans Queen's tavern justice; de +pauvres gens pour la plupart. + +Des femmes déguenillées, des hommes en haillons, des enfants pieds nus. + +Au milieu de tout ce monde, qui parlait haut et avec volubilité, ne +ménageant les injures ni aux magistrats qui condamnent ni aux policemen +qui arrêtent les voleurs, un homme passait grave et serein, comme un +demi-dieu au milieu d'humbles mortels. + +Master Fang avait eu pour lui un sourire; cet homme lui avait serré la +main. + +Ce personnage était vêtu d'une tunique verte et d'un pantalon gris; il +portait une petite casquette à visière, ornée d'un galon jaune, et à la +taille une sorte de giberne serrée par une ceinture de cuir verni. + +Il avait à la main une grosse clef. + +Voilà pour l'accoutrement: passons au physique. + +C'était un gros homme rougeaud, aux cheveux grisonnants, aux petits yeux +verts, trapu, et doué d'une force herculéenne. + +Ce personnage était le portier-consigne de la prison. + +Le rough établit des nuances entre les hommes avec un merveilleux +discernement. + +Le guichetier ordinaire est une manière de prisonnier. + +Il est en contact direct et de tous les instants avec les condamnés. + +Les clefs qu'il porte à la ceinture n'ouvrent que les portes intérieures +de la prison. + +Son pouvoir meurt à la grille du portier-consigne. + +Celui-ci est un homme libre; de sa fenêtre il voit la rue; à chaque +instant, il parle à des hommes libres. + +Ce n'est plus un bourreau, c'est un homme libre. + +Il est bon homme, il est serviable et concilie quelquefois l'humanité +avec les règlements. + +Il s'intéresse à tel ou tel prisonnier, et lui fait passer quelques +douceurs apportées par les parents. + +Master Pin, tel est son surnom, car son vrai nom, les gens du dehors +l'ignorent, vient à Queen's tavern tous les jours, mais surtout les +vendredis. + +On lui a remis le matin la liste des prisonniers qui pourront aller au +parloir, il a cette liste dans sa poche, et il dit aux parents: «Vous +pouvez vous en aller, votre homme a été puni» ou bien «vous verrez le +petit il est sur la liste.» + +Donc, Master Pin se promenait à travers la foule grouillante de +Queen's tavern, lorsqu'un homme qui s'était tenu immobile dans un coin +jusque-là, vint à lui et le salua de ses paroles: + +--Bonjour, mon cousin. + +Master Pin était fier. + +Il fit un pas en arrière et considéra son interlocuteur qui était une +manière de géant en guenilles. + +--Qui donc es-tu? fit-il. + +--Je suis votre cousin. + +--Hein? fit le portier-consigne. + +--Aussi vrai que nous voyons d'ici les noires murailles de Cold Bath +field, reprit cet homme, nous sommes enfants de frère. + +Le portier-consigne le regardait toujours. + +--Je me nomme John Colden, dit l'homme déguenillé. + +--C'est ma foi vrai, que nous sommes cousins, en ce cas, dit master Pin +qui ne put réprimer une légère grimace. + +Et il tendit la main à John Colden. + + + + +II + + +Le portier-consigne de Cold Bath field avait donc reçu le surnom de Pin. + +En anglais, Pin veut dire _clavette_. + +Dans la fermeture d'une porte, d'une devanture de boutique, la clavette +est cette cheville ouvrière qui termine l'oeuvre. + +Master Pin n'avait pas les clefs du dedans de la prison; mais il avait +celle du dehors. + +Telle était l'origine de son sobriquet. + +Or donc, master Pin, qui était Irlandais, mais qui cachait avec soin +sa nationalité, éprouva un premier mouvement de dépit à la vue de ce +gaillard en haillons qui revendiquait l'honneur de sa parenté. + +Mais ce n'était pas un méchant homme, après tout, et il était même assez +religieux à l'endroit des liens de famille. + +C'est pourquoi il tendit la main à John Colden et lui dit: + +--Qu'est-ce que tu viens faire ici? + +--A vous dire la vraie vérité, mon cher, répondit John Colden, je suis +venu dans l'espérance de vous y rencontrer. + +Master Pin jeta un nouveau regard sur les guenilles de son cousin. + +--Tu es malheureux, dit-il, je le vois bien. Mais, mon cher, en dépit du +bel habit que je porte, je ne suis pas heureux non plus, moi; j'ai femme +et enfant, et un petit traitement, un traitement bien petit, mon cher. + +John Colden baissa la voix: + +--Je sais parfaitement cela, dit-il, et je ne viens pas frapper à la +porte de votre bourse. + +--Ah! fit master Pin, dont le front se dérida. Penses-tu que je puisse +te rendre service? + +--Certainement, dit John Colden, et sans qu'il vous faille pour cela +dépenser un penny. + +--Tu boiras bien toujours avec moi un verre de gin, dit le +portier-consigne ravi de cette discrétion. + +Et il entraîna John Colden dans le parloir où il n'y avait personne et +où ils pourraient, par conséquent, causer tout à leur aise. + +On apporta deux verres de grog au gin et master Pin reprit: + +--Voyons, mon garçon, de quoi s'agit-il? nous sommes enfants de frères, +et bien que je n'aie pas à me louer des Irlandais, je ferai tout ce que +je pourrai pour toi. + +--Vous êtes pourtant Irlandais, dit John Colden. + +--Oui, mais je m'en cache... + +--Et vous avez raison, répondit John Colden, car depuis quelque temps, +ils se sont fait à Londres une bien mauvaise réputation, les Irlandais. + +--Je suis enchanté de voir que tu as mon avis, John. + +--Si mauvaise, poursuivit John, que du moment où on est Irlandais, on ne +trouve plus d'ouvrage nulle part. Car tel que vous me voyez, mon cousin, +je ne suis ni un mauvais sujet, ni un fainéant, et vous auriez tort de +me juger sur la mine. Mais voici trois mois que je ne puis trouver à +travailler. + +--Quel est ton état? + +--Je suis cordonnier, mais je suis aussi maçon. + +--Ah! + +--Je préfère même beaucoup ce dernier métier, parce qu'on est en plein +air, et puis, qu'on gagne de meilleures journées. + +--Ça, c'est vrai. + +--Alors, si je me suis décidé à venir vous voir, c'est que j'ai pensé +que vous pourriez me faire admettre parmi les ouvriers qui travaillent à +la nouvelle prison. + +--Cela est facile, dit master Pin, mais il faut que je te dise tout de +suite les avantages et les inconvénients de la besogne. + +Les avantages, c'est qu'on est bien payé; l'inconvénient, c'est que, +lorsqu'on travaille dans certaine partie de la prison, on y reste. + +--Comment cela? + +--Je vais te le dire. Non-seulement on construit une nouvelle prison, +mais on fait des réparations dans l'ancienne. Les règlements s'opposent +à ce que les prisonniers aient la moindre relation avec les gens du +dehors; mais si des maçons travaillent dans les cours ou dans les +salles, on aurait beau multiplier le nombre des travailleurs, on +n'empêcherait pas un prisonnier de parler à un ouvrier et de lui donner +peut-être une lettre pour quelqu'un qui s'intéresse à lui. + +On n'avait jamais pensé à tout cela, continua master Pin, jusqu'à +l'année dernière. + +Mais il est arrivé qu'un prisonnier s'est évadé et qu'on a soupçonné les +ouvriers d'avoir favorisé son évasion. + +--Eh bien! dit John Colden d'un air naïf, comment fait-on maintenant? + +--Chaque semaine, le samedi matin, on tire au sort ceux des ouvriers qui +doivent travailler dans la prison. + +--Bon. + +--On les tire au sort, parce que personne ne voudrait y aller. + +--Et puis? + +--Dès lors ils sont prisonniers. + +--Pour toujours? + +--Non, pour huit jours. On leur ôte leurs habits et on leur en donne +qui appartiennent à la maison. Pendant huit jours, ils sont soumis à une +discipline sévère. Leur semaine finie, on les lave, on les fouille, et +ils ne sortent qu'après avoir été soigneusement examinés. + +--Mais, dit John Colden, si un ouvrier désigné par le sort refusait?... + +--Ses camarades le chasseraient et il ne trouverait plus d'ouvrage. + +--Ma foi! dit John Colden, ça ne m'effraye pas de vivre huit jours sous +les verroux. + +--Tu n'as pas d'enfants? + +--Je ne suis même pas marié. + +--Et puis, dit master Pin, il est fort possible que tu aies de la chance +et que tu ne tombes jamais au sort. + +--Pourvu que je travaille, cela m'est égal. + +--Ah! reprit le portier-consigne, j'ai encore une recommandation à te +faire. + +--Parlez... + +--Les Irlandais, tu en conviens toi-même, sont mal vus. + +--C'est vrai. + +--Je te présenterai au directeur des travaux, comme mon cousin; il est +donc inutile que tu parles de notre pays! + +--Vous pouvez vous en fier à moi. Et quand me présenterez-vous, mon +cousin? + +--Ce soir, si tu veux venir ici. + +--A quelle heure? + +--Entre huit et neuf. + +John Colden se leva et serra de nouveau la main de master Pin. + +Comme il allait sortir, le portier-consigne le retint. + +Est-ce que tu n'as pas un autre vêtement? lui dit-il. + +Quand on veut être embauché, il ne faut pas avoir l'air trop misérable. + +--J'ai un camarade qui me prêtera son twine, dit John Colden. + +--Alors, tout ira bien. A ce soir. + +Et John Colden s'en alla et sortit de Queen's tavern. + +Quand il fut au coin de la rue, il se retourna, jeta un regard autour de +lui pour s'assurer que personne ne faisait attention à lui, et il entra +dans un autre public-house, où un homme l'attendait. + +Cet homme n'était autre que le voleur Jack, dit l'Oiseau-Bleu. + +--Eh bien? fit celui-ci. + +--Je crois qu'on m'embauchera demain. + +--Alors, dit l'Oiseau-Bleu, je vais te mettre au courant des habitudes +de la prison et t'en faire un plan détaillé. Si avec ça tu ne vas pas +partout les yeux fermés, c'est que tu ne seras pas le frère de Suzannah, +qui est si fine qu'elle connaît la couleur de l'air. + +--Je tâcherai de comprendre. + +--A propos de Suzannah, ajouta Jack, tu sais que c'est ce soir qu'on la +sauve. + +-Ah! + +--Un fameux homme que ton patron, murmura Jack; quel dommage qu'il ne +veuille pas venir avec nous: il serait roi dans le Brook street... + +--Parlons du moulin sans eau, dit John Colden, qui parut vouloir éviter +toute conversation relative à l'homme gris. + + + + +III + + +Le lendemain, qui était un samedi, comme deux heures sonnaient, une +cloche se fit entendre dans les bâtiments en construction de Cold Bath +field. + +La prison ancienne est à l'ouest; celle qui s'élève lentement à côté +et qui est destinée à la remplacer, de telle façon qu'à mesure qu'une +partie du nouvel édifice est terminée, on démolit une partie semblable +de l'ancien, celle-là, disons-nous, se trouve au nord-est. + +Un vaste mur d'enceinte entoure les deux prisons, du reste, et n'a +qu'une issue, cette grille dont master Pin, le cousin de John Colden, +est portier-consigne. + +Chaque matin, le digne fonctionnaire voit les ouvriers entrer un à un. + +Il les passe à l'inspection et s'assure qu'aucun d'eux ne porte un objet +quelconque frappé de prohibition. + +Après la première grille s'ouvre une vaste salle qui est comme +l'antichambre commune des deux prisons. + +A gauche, une porte de fer munie d'un guichet. + +C'est l'entrée de la prison en activité. + +A droite il y a une autre porte qui donne sur un préau inachevé. + +Là commence la prison nouvelle, celle dans laquelle on travaille et qui +n'est pas terminée. + +Les ouvriers, en se rendant à leur chantier, passent par cette salle +commune, à voûte ogivale, au fond de laquelle se trouve le greffe, et +il n'en est pas un dont les regards n'aient été attirés par cette +inscription en grosses lettres qui couvre un des murs: + +_L'amour de l'argent est la source de tous les maux._ + +Cette maxime, qui est d'une philosophie tout à fait pratique et peint +bien le peuple qui a le plus vif amour de la possession et le plus grand +respect de la propriété, a toujours fait réfléchir quiconque l'a lue. + +Il est fâcheux seulement, qu'au lieu de l'inscrire à l'intérieur d'une +prison, où elle est un regret bien plus qu'un avertissement, on ne la +grave pas au coin des rues. + +Or donc, ce jour-là, samedi, à deux heures, une cloche se fit entendre +dans la nouvelle prison. + +C'était celle qui annonçait le repos des ouvriers et l'heure du lunch. + +Tout Anglais, riche ou pauvre, a l'habitude de luncher. + +Le lunch est un goûter, un repas qui se compose de sandwiches, de jambon +ou de roastbeef froid et d'un verre de bière brune. + +Les ouvriers qui travaillaient dans Cold Bath field se reposaient alors +une heure, et il leur était loisible de sortir et d'aller luncher dans +les public-houses des environs. + +Cependant, ce jour-là, cette autre grille qui s'ouvrait sur la salle +du greffe pour les laisser passer, demeura close même après le coup de +cloche. + +En même temps, habitués sans doute à ce qui allait se passer, les +ouvriers se réunirent au milieu du chantier, et des conversations +animées s'engagèrent. + +Un d'eux cependant se tenait un peu à l'écart et ne parlait à personne. + +--Qui est donc celui-là? dit un maçon qui s'appelait Jonathan. + +--C'est un nouveau. + +--Depuis quand est-il embauché? + +--Depuis ce matin. + +--Comment s'appelle-t-il? + +--John. C'est un protégé de master Pin. + +--Ah! ah! il vaudrait mieux que le sort le prît que moi. + +--Tu n'as pourtant pas à te plaindre, Jonathan, dit un autre ouvrier. + +--Pourquoi donc ça? + +--Mais parce que depuis deux ans que tu travailles ici, tu n'es encore +allé là-bas qu'une fois... + +Et par ces mots _là-bas_ l'ouvrier désignait les bâtiments de la vieille +prison. + +--C'est déjà de trop, dit Jonathan en fronçant le sourcil. + +C'était un homme d'un âge mur, un peu pâle, d'aspect chétif et de mine +patibulaire. + +--Ça te fait donc bien de l'effet, dit un autre, d'aller en prison pour +travailler? + +--A moi, rien? + +Et Jonathan haussa imperceptiblement les épaules. + +--Alors pourquoi en as-tu si grand peur? + +--Dame! parce que j'ai mes raisons... + +--Et... ces raisons?... + +Jonathan fit un brusque mouvement; puis s'adressant à l'un des ouvriers: + +--Est-ce que tu es marié, toi? dit-il. + +--Non. + +--Alors tu ne peux pas savoir pourquoi je ne voudrais pas m'en aller +huit jours là-bas. + +--Hé! dit un autre, nous devinons, tu as une jolie femme, Jonathan. + +--Et tu es jaloux, ajouta un troisième. + +Jonathan ne protesta point, mais une larme lui vint aux yeux. + +--Vous avez raison, dit-il, j'avais une jolie femme et j'ai été jaloux +tout comme un autre. Mais, ajouta-t-il en soupirant, je ne le suis plus, +hélas! + +--Pourquoi donc? + +--Parce que ma femme est morte, dit l'ouvrier en baissant la tête. + +En même temps cette larme qui brillait dans son oeil roula brusquement +sur sa joue amaigrie. + +Au lieu de s'expliquer, l'énigme se compliquait au contraire, et il se +fit un silence général autour du maçon. + +Mais Jonathan en avait trop dit déjà pour ne pas aller jusqu'au bout. + +--Je n'ai plus de femme, dit-il..., mais j'ai une fille..., une fille de +seize ans, si grande et si belle déjà qu'on lui en donnerait vingt. + +Elle travaille dans un magasin de Piccadilly, et tous les soirs, après +ma journée, je vais la chercher... comme tous les matins je la conduis +moi-même avant de venir ici. Commencez-vous à comprendre, acheva +Jonathan, pourquoi je redoute d'aller là-bas? Huit jours séparé de ma +fille! Est-ce qu'on peut savoir ce qui arriverait? Elle est jolie, vous +dis-je, et Londres n'est que trop plein de gens qui cherchent à faire le +mal. + +En France, on se fût peut-être moqué de Jonathan. + +En Angleterre on est plus grave, et tous ceux à qui il venait de faire +cette confidence, prirent part à son anxiété, et avec eux cet homme qui +se tenait à l'écart et qui avait tout entendu. + +Celui-là, qui n'était autre que John Colden, entré le matin même au +chantier par la haute protection de master Pin, s'avança alors vers +Jonathan et lui dit: + +--Compagnon, je suis ici de ce matin, et si le sort vous désignait, +j'accepterais bien d'aller à votre place travailler dans l'intérieur de +la prison. Je n'ai ni femme ni enfant qui m'attendent au logis, et ce ne +serait pas pour moi une grande privation. + +La proposition de John Colden fut accueillie des autres ouvriers par un +murmure sympathique. + +--Tu es un brave coeur, dit Jonathan en lui tendant la main. + +--Un compagnon qui paye noblement sa bienvenue, dirent plusieurs voix. + +Soudain, un silence général s'établit, et tous les regards se portèrent +vers la grille du préau qui venait de s'ouvrir pour livrer passage à un +gros homme qui marchait d'un pas lourd et majestueux, et portait à la +main une sorte de calebasse dans laquelle il agitait des petites boules +qui toutes portaient un numéro. + +--Voilà le hasard qui vient, murmura Jonathan en jetant à John Colden un +regard anxieux et suppliant. + + + + +IV + + +John Colden s'était approché de Jonathan et lui disait: + +--Comment cela se fait-il, le tirage au sort? + +--Vous voyez ce gros homme? répondit Jonathan en montrant le personnage +qui venait d'apparaître dans le chantier. + +--Oui, c'est le contre-maître des travaux. + +--Dans cette calebasse il porte des numéros, continua Jonathan. + +--Et il va nous en donner un à chacun. + +Puis il appellera chaque numéro en commençant par un. + +Je comprends, dit John Colden. + +--Si le nombre des ouvriers dont on a besoin dans la prison, à +l'intérieur, est de quinze, par exemple, ce seront les quinze premiers +numéros qui seront désignés. + +--Restez auprès de moi, dit John Colden, ce qui fait que si vous avez un +mauvais numéro et moi un bon, nous pourrons changer. + +--Vrai, fit Jonathan ému, si j'avais le malheur d'être désigné, vous +iriez à ma place? + +--Sans doute. + +--Pourtant vous ne me connaissez pas... + +--Je vous ai vu aujourd'hui pour la première fois. + +--Qui donc peut vous pousser alors à me rendre service? + +--Je vous l'ai dit, répondit naïvement John Colden, je suis sans femme +et sans enfants. Quand je suis entré ce matin, j'étais au bout de mes +dernières ressources. Cela m'est donc bien égal de passer huit jours +sans sortir, puisque je ne serai payé que samedi prochain. + +--Vous êtes un brave homme, dit Jonathan. + +Et il lui serra affectueusement la main. + +Le gros homme à la calebasse, s'était placé au milieu du chantier et les +ouvriers faisaient maintenant cercle autour de lui. + +--Mes enfants, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à vous donner. + +Tout le monde le regarda avec inquiétude. + +--Il s'est écroulé un mur dans le vieux Bath square, entre le moulin et +la boulangerie, et il nous faut pour le réparer plus de monde qu'on n'en +prend d'ordinaire chaque semaine. + +Les ouvriers se regardèrent d'un air consterné. + +--Nous avons besoin de vingt-cinq hommes, c'est dix de plus que +d'habitude. + +--C'est le quart, murmurèrent les ouvriers qui étaient une centaine +environ. + +--Allons, reprit le gros homme, un peu de courage, compagnons, et la +main à la calebasse; une mauvaise semaine est bientôt passée. + +Le peuple anglais est calme, méthodique, silencieux. + +Les ouvriers se rangèrent d'eux-mêmes sur une file, qui vint passer +homme par homme, devant le contre-maître. + +Chaque ouvrier, en passant, plongeait sa main dans la calebasse et y +prenait une petite boule. + +Les uns, superstitieux, la mettaient dans leur poche ou la gardaient +dans le creux de leur main sans vouloir la regarder. + +Les autres voulaient être fixés tout de suite. + +Jonathan, quand ce fut son tour regarda la sienne et pâlit. + +Il avait le numéro 3. + +Qui sait si John Colden n'amènerait pas lui aussi un bas numéro? + +John Colden fut un des derniers à mettre la main dans la calebasse. + +Pais il s'éloigna sans affectation et rejoignit Jonathan. + +Jonathan tremblait. + +--Quel numéro avez-vous? lui dit-il. + +--Hélas! le numéro 3. + +--Eh bien, dit John Colden en souriant, donnez-moi votre boule et prenez +la mienne. + +La boule de John Colden portait le numéro 69. + +L'échange fait, Jonathan était sauvé. + +Quant à John Colden, un éclair de satisfaction passa dans ses yeux. + +Sans doute le but poursuivi était atteint. + +L'homme à la calebasse fit alors l'appel. + +Quand il vit John s'avancer au numéro 3, il lui dit en riant: + +--Tu n'as pas de chance, mon garçon. + +--Bah! dit John, j'en aurai une autre fois. Pour aujourd'hui, je paye ma +bienvenue. + +Alors les vingt-cinq hommes que le sort avait désignés pour travailler +dans l'intérieur de la prison se rangèrent deux par deux. + +La grille du préau s'ouvrit devant eux, et ils traversèrent la salle du +greffe. + +Tout au fond, à gauche, le gros homme sonna à la porte de fer. + +John Colden entendit crier des verrous, grincer des pènes, et la porte +s'ouvrit. + +--Nous aurons joliment soif quand nous sortirons, dit à John l'ouvrier +qui marchait à côté de lui. + +--On ne boit donc pas, là-bas? + +--De l'eau coupée avec de la bière. + +--Et mange-t-on bien? + +--On a deux rations de prisonnier. + +--Et comment couche-t-on? + +--Sur un lit de camp. + +--Bah! fit John, c'est vite passé, huit jours. + +La porte s'était refermée sur les vingt-cinq ouvriers qui se trouvaient +maintenant dans un sombre corridor. + +Un guichetier s'était mis à leur tête et les conduisait. + +Au bout du corridor on trouva une première salle de correction. + +C'étaient là qu'étaient les condamnés pour un temps très-court, de un à +six mois, tout au plus. + +Ceux-là travaillaient chacun de leur état. + +Un tailleur était assis sur une table, les jambes croisées sous lui et +confectionnait des vestes de condamnés. + +Un typographe composait des têtes de lettres pour le directeur de la +prison et les tirait ensuite avec une petite presse à bras. + +Un barbier rasait ses co-détenus. + +Un relieur, un bottier, un ciseleur avaient chacun leur établi. + +Une nouvelle porte s'ouvrit et se referma sur John Colden et ses +compagnons, et un bruit assourdissant de scies, de marteaux et +d'enclumes frappa leurs oreilles. + +Ils étaient dans l'atelier des menuisiers et des forgerons condamnés. + +Puis vint la salle des étoupes. + +Là commence le travail pénible. + +On met à l'étoupe tout condamné qui n'a pas d'état. On lui donne le +matin un paquet de vieux cordages goudronnés et coupés par morceaux. + +Alors, sans autre outil que ses ongles, il est obligé de faire de ce +paquet un tas d'étoupes, et, au dire des condamnés, c'est la tâche la +plus dure. + +Mais ce n'était pas encore dans cette salle que devaient s'arrêter les +ouvriers. + +Ils traversèrent la partie cellulaire de la prison et enfin, après avoir +traversé une petite cour, ils virent s'ouvrir une dernière porte. + +Alors John Colden ne put s'empêcher de frissonner. + +Il était au seuil du tread mill que les condamnés appellent le _moulin +sans eau_, et il allait voir enfin ce pauvre enfant que mistress Fanoche +avait volé à sa mère, que Bulton et Suzannah avaient perdu et que M. +Booth, l'inflexible magistrat de police, avait condamné aux travaux +forcés. + + + + +V + + +Maintenant reportons-nous au moment où Ralph, le petit Irlandais, cet +enfant sur la tête de qui, disait-on, reposait l'espoir de l'Irlande +était entré à Cold Bath field. + +A Londres, comme à Paris, le transport des prisonniers se fait en +voiture cellulaire. + +Chaque jour une sorte d'omnibus à fenêtres grillées et prenant le jour +par en haut fait le tour des cours de police et y prend les prisonniers, +pour laisser les uns à Bath square, les autres, à Mil bank, ou à +Clarcken weld, et, ce qui est plus grave à Newgate. + +Après sa condamnation, Ralph n'avait vu, n'avait entendu, n'avait +compris que trois choses: + +D'abord que sa mère tombait à demi-morte en jetant un cri; + +Ensuite qu'on allait le séparer d'elle de nouveau. + +Enfin que quelque chose d'épouvantable l'attendait, puisque, au mépris +du respect dû à la justice en général et à M. Booth en particulier, la +foule qui se trouvait dans le prétoire avait murmuré hautement. + +Cependant Ralph ne poussa pas un cri, ne versa pas une larme. + +L'héroïque enfant, les mains étendues vers sa mère qu'un homme emmenait +et qui lui jeta un regard mourant, se laissa entraîner hors du prétoire +par deux policemen qui le reconduisirent dans son cachot. + +Sur son passage, il trouva Katt tout en larmes qui le prit dans ses bras +avec effusion et l'y pressa longtemps. + +Ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul que Ralph sentit ses nerfs se +détendre et qu'il se mit à fondre en larmes. + +Puis une sorte de prostration morale et physique s'empara de lui, et il +tomba épuisé sur la paille de son cachot, où il s'endormit, peu après, +de ce sommeil profond qu'amène le désespoir arrivé à sa limite suprême. + +Quand le bruit de la porte qui s'ouvrait l'en arracha, plusieurs heures +s'étaient écoulées. + +Ralph avait dormi, Ralph avait rêvé. + +Son rêve l'avait transporté dans cette verte Erin, sa patrie, pour +laquelle il était déjà martyr. + +Il avait retrouvé sa pauvre chaumière, et sa mère qui lui souriait, et +le vieil Irlandais, pêcheur de morue, son aïeul, qui lui enseignait à +prier Dieu. + +Tout le reste s'était évanoui comme un cauchemar. + +Hélas! Ralph fut bientôt rendu au sentiment de la réalité. + +Les deux policemen qui faisaient le service de la cour de police de +Kilburn se représentaient à ses yeux de nouveau et, cette fois, l'un +d'eux lui disait: + +--Allons, lève-toi et suis-nous. + +Ralph obéit sans mot dire. + +Maintenant qu'on l'avait séparé de sa mère, que lui importait d'être en +prison là ou ailleurs. + +On lui fit remonter les marches de cet escalier tortueux et sombre que +le prétendu lord Cornhill avait rempli la veille de ses exclamations +d'étonnement et d'admiration. + +L'enfant eut un dernier espoir, celui de rencontrer miss Katt, une +dernière fois. + +Mais M. Booth s'était laissé aller, par extraordinaire, à gronder sa +fille, à l'issue de l'audience, trouvant inconvenant qu'une personne +décente et bien élevée comme elle s'apitoyât ainsi sur le sort d'un +petit vagabond que la loi venait de frapper. + +Miss Katt était allée s'enfermer dans sa chambre et y pleurer tout à son +aise. + +Comme Ralph traversait un des corridors, il rencontra Toby, le +secrétaire de M. Booth. + +Toby, pour plaire sans doute à miss Katt, ou plutôt par les ordres de +cette dernière, lui jeta un plaid sur les épaules. + +La nuit était venue, une bise aigre et froide se dégageait du brouillard +que perçait la lueur des deux fanaux de la voiture cellulaire. + +La libre Angleterre fait voyager ses prisonniers la nuit, autant qu'elle +le peut. + +Il est inutile de dire à un peuple qui se croit le plus libre du monde +qu'il y a chez lui des prisons, des bourreaux et des geôliers. + +Un policeman prit Ralph sous les bras et le monta dans la voiture. + +Ralph n'avait jamais vu, ou ne croyait avoir jamais vu cet homme. + +Cependant il tressaillit des pieds à la tête et s'arracha à la torpeur +morale qui l'étreignait quand celui-ci lui eut murmuré à l'oreille ces +paroles pleines d'espoir. + +--Ne crains rien, et prend courage, ta mère et les amis de ta mère +veillent sur toi. + +Ces paroles avaient été prononcées dans ce patois de son pays dont +s'était déjà servi lord Cornhill. + +Il sembla même à l'enfant que c'était le même son de voix. + +Mais il eut beau regarder le policeman, qui avait de gros favoris roux; +il lui fut impossible de reconnaître en lui le fringant gentleman qui +était descendu la veille dans son cachot. + +Néanmoins l'espoir monta subitement du coeur à la tête de l'enfant. + +On lui avait parlé de sa mère! + +Il se laissa mettre sans résistance dans la cellule qui lui était +destinée et dont la porte se referma sur lui avec un grand bruit de +verrous. + +Puis il entendit retentir le fouet du cocher, et le lourd véhicule +s'ébranla et roula bruyamment sur le macadam détrempé. + +Le trajet fut long. + +De quart d'heure en quart d'heure la voiture s'arrêtait. + +Ralph ne pouvait rien voir; mais il entendait. + +Il entendait qu'on ouvrait la porte de ce corridor roulant, puis une +autre cellule et qu'un compagnon d'infortune sans doute y prenait place. + +La voiture faisait le tour des différentes cours de police et prenait +son chargement avec le moins de bruit et de scandale possible. + +Enfin, elle s'arrêta pour tout de bon. + +Cette fois on ouvrit la porte de la cellule où se trouvait Ralph. + +Et le même policeman qui lui avait parlé la langue de son enfance, en +prononçant le nom de sa mère, lui dit durement en anglais. + +--Allons! petit gibier de potence, descends! + +Ralph obéit encore. + +Il se vit alors entouré d'une demi-douzaine d'hommes à la figure +patibulaire ou sinistre. + +C'était les voleurs recrutés en chemin. + +Eux-mêmes étaient entourés d'une escorte de policemen. + +Enfin la voiture n'était plus dans la rue, mais bien dans une cour +entourée de hautes murailles. + +C'était la première enceinte de Bath square. + +Le policeman aux gros favoris roux alla sonner à une porte qui se +trouvait au fond de cette cour. + +Une cloche répondit de l'intérieur avec un bruit lugubre. + +Le son de cette cloche avait quelque chose de rauque et de fêlé qui +remplissait le coeur d'une mystérieuse épouvante. + +Les pas lourds et mesurés de plusieurs hommes se firent entendre +derrière la porte qui s'ouvrit. + +Alors les policemen qui avaient escorté la voiture s'arrêtèrent dans la +cour. + +Seul, celui qui avait parlé à l'oreille de Ralph franchit le seuil de +cette porte, qui donnait sur la salle du greffe. + +Celui-là était ce que nous pourrions appeler le chef du convoi. + +C'était lui qui remettait un à un les prisonniers aux guichetiers de la +prison. + +Il prit Ralph par la main et lui dit d'une voix dure: + +--Marche! + +Mais cette grosse voix n'épouvanta point l'enfant, et il marcha la tête +haute et d'un pas résolu. + + + + +VI + + +Kilburn étant la station de police la plus éloignée, il était naturel +qu'au greffe on commençât par les prisonniers qui en arrivaient, puisque +c'était par elle qu'avait commencé la voiture cellulaire. + +Le policeman aux favoris roux poussa donc le petit Irlandais dans le +greffe. + +Le chef prit le registre, qu'il ouvrit, et fit les questions d'usage. + +Le policeman répondit en donnant le nom de Ralph, son âge, et en +exhibant une copie par minute du jugement rendu par l'honorable M. +Booth. + +Le greffier en chef inscrivait tout cela sur le livre d'écrou avec une +indifférence parfaite; puis il releva les bésicles qu'il avait sur le +nez, regarda, sans leur secours, le policeman: + +--Ah! dit-il, si je ne me trompe, c'est une nouvelle figure? + +--En effet, répondit le policeman avec calme, c'est la première fois que +je prends ce service, Votre Honneur. + +L'appellation de _Votre Honneur_ flatta le greffier. + +C'était un petit homme entre deux âges, qui avait commencé par être +simple commis, et qui, depuis vingt ans, n'avait pas plus quitté Bath +square qu'un colimaçon ne quitte sa carapace. + +Si on l'eût transporté, les yeux bandés, au milieu de Londres, il s'y +fût inévitablement perdu. + +Il n'y avait pour lui que deux espèces d'hommes: des prisonniers et des +gens qui veillaient sur eux. + +Le policeman qui accompagne une voiture cellulaire et mène les +prisonniers à l'écrou est un brigadier de policeman. + +Ce service est trop délicat pour qu'on le confie au premier venu, +et généralement de pareilles fonctions sont remplies par les mêmes +individus pendant de longues années. + +Le greffier en chef regarda de nouveau l'homme aux favoris roux et lui +dit: + +--En effet, c'est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir, +gentleman. + +Une politesse en vaut une autre: le policeman avait appelé le greffier: +_Votre Honneur_; le greffier lui accordait le titre courtois de +_gentleman_. + +--Sternton est donc malade? reprit-il. + +Sternton était le policeman-chef qui faisait ordinairement le service. + +--Oui, Votre Honneur. + +--Et on vous a donné ses fonctions? + +En disant cela, le greffier regardait plus attentivement encore l'homme +aux favoris roux. + +--Je vois ce que c'est, répondit celui-ci; vous me trouvez peut-être un +peu jeune, et puis vous ne m'avez jamais vu... cela n'a rien d'étonnant, +j'ai été appelé de province à Londres il y a deux jours seulement. + +--Ah! vous étiez dans la police de province? + +--Oui, Votre Honneur. + +--Où cela? + +--J'étais brigadier à Manchester, où je faisais également le service des +prisons. + +--Fort bien, dit le greffier. + +Et comme sa curiosité était satisfaite, il dit: + +--Passons à un autre. + +--Pardon, Votre Honneur, dit encore le policeman, mais j'ai un mot à +vous dire de la part de M. Booth, le magistrat de police de Kilburn. + +--Ah! ah! + +--Cet enfant, ce petit voleur que vous voyez là, est blessé. + +--Où cela? + +--A l'épaule. M. Booth, tout en le condamnant, a exprimé le désir qu'il +ne fût mis au moulin qu'après sa guérison, ce qui est une affaire de +quelques jours. + +--Cela ne me regarde pas, dit le greffier; mais le gardien-chef, qui va +venir, transmettra le désir de M. Booth au directeur. + +Le policeman s'inclina. + +La salle du greffe était divisée en deux par une sorte de muraille en +bois qui montait à hauteur d'appui. Tant que le prisonnier n'était pas +inscrit sur le registre d'écrou, il demeurait de l'autre côté de cette +barrière, dans laquelle une porte s'ouvrait aussitôt l'inscription +terminée. + +Alors le prisonnier passait de l'autre coté et allait s'asseoir sur un +banc, jusqu'à ce que les geôliers vinssent le chercher. + +Le policeman aux favoris roux poussa donc Ralph de l'autre côté de la +barrière, assez rudement en apparence, mais en se penchant sur lui et +lui murmurant à l'oreille: + +--Pense à ta mère! + +L'enfant avait un calme héroïque. + +Il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il pressentait que, pour +lui, l'âge d'homme commençait et qu'il devait être courageux. + +Il s'assit docilement sur le banc des prisonniers, sans verser une +larme, les yeux attachés sur cet homme qui, deux fois, lui avait parlé +de sa mère. + +Celui-ci continuait son métier en conscience. + +Il faisait inscrire un à un tous les prisonniers recrutés dans les +différentes cours de police. + +Arrivé au dernier, le greffier étendit la main vers un cordon de laine +verte qui pendait au-dessus de son pupitre et qui correspondait à une +sonnette. + +Au bruit de la sonnette, une porte s'ouvrit au fond du greffe, et un +homme qui portait l'uniforme de la prison et sur sa manche un galon +d'argent, entra, suivi de quatre autres gardiens, évidemment sous ses +ordres, car leur manche était veuve de tout insigne. Alors le greffier, +d'une voix monotone, comme un prêtre qui psalmodie, lui donna lecture du +registre d'écrou et ne s'aperçut pas que le policeman aux cheveux roux +et lui échangeaient un regard d'intelligence. + +Cette lecture terminée, le greffier se souvint de la recommandation de +M. Booth, et il la transmit au gardien-chef. + +Celui-ci répondit: + +--On ne met jamais les condamnés au moulin que le lendemain de leur +entrée. + +On visitera l'enfant demain matin et on fera ce qu'ordonnera le médecin. + +Puis il échangea un dernier regard avec le policeman et dit aux +prisonniers: + +--Allons, vous autres, en avant! + +Ralph, à son tour, jeta un dernier coup d'oeil sur le policeman qui lui +avait parlé de sa mère, puis il suivit les gardiens qui l'emmenèrent à +l'intérieur de la prison. + +La vie du condamné commençait pour lui. + +On le conduisit dans une grande salle au milieu de laquelle il y avait +une cuve pleine d'eau tiède. + +Là il fut déshabillé des pieds à la tête et on le plongea dans la cuve à +deux reprises différentes. + +Après quoi on le revêtit du costume de la prison, qui consiste en un +pantalon gris et une veste brune bordée de jaune. + +Dans le dos de la veste, comme sur le bonnet de police qu'on donne aux +condamnés, il y a un numéro se détachant sur un carré blanc. + +La veste et le bonnet qu'on donna à Ralph portaient le chiffre 31. + +Ralph, désormais, n'était plus un homme. Il s'appelait le n° 31. + +Et quand, une heure après, il se vit enfermé dans une cellule, couché +sur un lit de sangle, lorsqu'il se trouva seul enfin, l'enfant qui +avait été homme un moment, sentit son coeur s'emplir d'épouvante et de +désespoir, et il se prit à fondre en larmes, murmurant: + +--Ma mère! ma mère! + +Dans le corridor retentissait le pas égal et monotone d'un gardien de +nuit. + +Ce pas s'arrêta un moment derrière la porte de la cellule de Ralph. + +Et soudain l'enfant cessa de pleurer et se dressa haletant sur son lit. + +A travers cette porte, un murmure s'était fait entendre; une voix +s'était adoucie pour lui dire dans ce patois irlandais que, le premier, +lui avait fait entendre à Londres, le prétendu lord Cornhill: + +--Ne pleure pas, mon mignon, elle veille sur toi ta mère! + + + + +VII + + +Le lendemain matin, au petit jour la porte de la cellule de Ralph +s'ouvrit et le gardien-chef entra, ou plutôt il s'effaça pour laisser +entrer avant lui un petit homme en lunettes vertes qui portait un habit +tout chamarré de broderies. + +C'était le médecin de la prison. + +Le gardien-chef dit d'une voix dure: + +--Allons, petit drôle, lève-toi et salue M. le docteur. + +Ralph se mit sur son séant. Il était tout tremblant et cependant une +pensée bizarre venait de traverser son cerveau. + +Cette voix rude qui lui ordonnait brutalement de se lever lui semblait +être cette même voix qui la veille au soir, en patois irlandais, lui +avait dit d'espérer, ajoutant: «Ta mère veille sur toi.» + +Cet homme avait l'air dur cependant; il roulait même de gros yeux qui +donnaient le frisson. + +--Ah ah! dit le petit homme aux lunettes vertes, voilà donc le bambin +qui a voulu forcer la caisse de M. Thomas Elgin? + +Et il regarda Ralph curieusement. + +--Jolie figure, dit encore le docteur. C'est grand dommage que le _club +philanthropique pour la moralisation des classes indigentes_, dont j'ai +l'honneur d'être vice-président, n'ait pas eu ce petit drôle sous la +main, peut-être l'aurait-elle sauvé. + +Et il s'approcha du lit de sangle et avec la brutalité d'un chirurgien, +il se mit à découvrir le bras et l'épaule de l'enfant, qui réprima un +cri de douleur. + +--Hé! hé! murmura-t-il, ce M. Thomas Elgin est un homme ingénieux en +vérité! il vous a des manières de défendre son argent... j'ai lu cela +tout au long dans le _Morning-Post_, et c'est vraiment fort curieux. + +Le gardien-chef, sans adoucir sa grosse voix, disait: + +--Ce pauvre petit est hors d'état, Votre Honneur, de faire un travail +quelconque, et je ne sais en vérité à quoi pensent les magistrats de +condamner au moulin un enfant de dix ans. + +A ces paroles, le docteur releva ses lunettes, qui avaient peu à peu +glissé jusque sur le bout de son nez, et dit d'un ton emphatique: + +--Mon cher monsieur Bardel, on ne m'accusera pas d'inhumanité, je +suppose, moi qui suis vice-président d'un club philanthropique, +néanmoins, mon opinion est que la société doit se sauvegarder, que le +plus grand des crimes est le vol et que, ceci posé, il faut châtier +sévèrement les voleurs, entendez-vous? + +--Toujours est-il, reprit maître Bardel, tel était le nom du +gardien-chef, que cet enfant a reçu une balle dans l'épaule. + +--Je ne dis pas non, mais la balle a été extraite, et la blessure n'a +rien de dangereux. + +Ce disant, le docteur se mit à remuer le bras de l'enfant, le relevant +et l'abaissant et faisant jouer les articulations du coude et de +l'épaule. + +--Bah! fit-il, ça n'a pas la moindre gravité. + +--Ah! fit M. Bardel. + +--Dans huit jours il n'y paraîtra plus. + +--Mais encore, reprit M. Bardel, faut-il que, pendant ces huit jours, +cet enfant soit envoyé à l'infirmerie. + +--Inutile, mon cher maître, parfaitement inutile. + +Un nuage passa sur le visage du gardien-chef. + +--Mais, monsieur le docteur... fit-il. + +--Je vous répète, mon cher monsieur Bardel, que ce petit drôle peut +travailler. + +--Dès aujourd'hui? + +--Dès aujourd'hui. + +M. Bardel étouffa un soupir et s'inclina. + +Le docteur ajouta: + +--Croyez-moi, j'ai de l'humanité. Sans cela, je ne serais pas +vice-président d'un club philanthropique. Mais la société a besoin de se +sauvegarder. + +Et, sur ces mots, le docteur fit un pas de retraite et M. Bardel +l'accompagna et ferma la porte de la cellule. + +Ralph demeura seul environ une heure. + +Avec ce merveilleux instinct que possèdent les enfants, il avait compris +que le gardien-chef, avec sa voix brutale et son aspect farouche, +lui portait de l'intérêt et que s'il avait été décidé qu'on le ferait +travailler le jour même, ce n'était nullement par sa faute. + +Au bout d'une heure, la porte de la cellule se rouvrit. + +Ralph espérait revoir M. Bardel; mais il se trompait. + +Deux gardiens ordinaires venaient le chercher. + +L'un d'eux était muni du certificat du médecin constatant que la +blessure de l'enfant était sans gravité et ne le dispensait pas du +travail. + +On fit habiller le pauvre petit et on le conduisit à la salle du tread +mill. + +* * * * * + +Pendant ce temps un homme sortait de Cold Bath field. + +C'était M. Bardel, le gardien-chef. + +Master Pin, le portier-consigne, lui dit en lui ouvrant la dernière +grille: + +--C'est donc votre jour de sortir aujourd'hui? + +--Oui, répondit Bardel, et j'en profite. Ce n'est pas de trop de sortir +une fois par mois et de respirer le grand air. + +Et M. Bardel, une fois dans la rue, se mit à marcher d'un pas rapide et +se dirigea vers Holborne street. + +Là, il entra dans une maison de chétive apparence, dont le +rez-de-chaussée était occupé par un public-house. + +Il enfila une allée noire, monta au deuxième étage, tira une clé de sa +poche et pénétra dans une petite chambre qui était sans doute son pied +à terre de ville, car en un tour de main, il se fut débarrassé de son +uniforme et revêtit ensuite des habits tout gris. + +Cela fait, il redescendit, après avoir soigneusement fermé sa porte et +entra dans le public-house. + +Un homme était appuyé contre le comptoir et buvait du gin à petites +gorgées. + +C'était l'homme gris. + +Il échangea avec M. Bardel un petit signe d'intelligence qui pouvait +passer pour un salut, et tous deux se mirent à causer en patois +irlandais. + +--Eh bien! fit l'homme gris, l'enfant est à l'infirmerie, n'est-ce pas? + +--Non, il est au moulin. + +L'homme gris pâlit légèrement. + +--Ce médecin est un âne, poursuivit Bardel, ou plutôt c'est un homme +sans entrailles. Il est si riche qu'il a toujours peur d'être volé, et +il infligerait volontiers la peine de mort à un homme qui aurait pris un +mouchoir. + +--Mais alors, dit l'homme gris, tout le plan combiné en vue de +l'infirmerie se trouve renversé? + +--Naturellement. + +--Et... au moulin? + +--Là, dit M. Bardel, il n'y a pas un homme sur lequel je puisse compter. + +--Ah! + +--Il faudrait pouvoir introduire dans le service du tread mill un homme +à nous, et c'est impossible. + +--Le tread mill est-il loin de l'infirmerie? + +--A l'autre extrémité de la prison. + +--Et les ouvriers n'en approchent pas? + +A cette question, M. Bardel tressaillit. + +--Ah! dit-il, il me vient une idée... + +--Voyons? + +--Un des quatre murs de la salle du tread mill n'est pas solide. Il peut +s'écrouler... + +--Quand? + +--Lorsque je le voudrai, dit M. Bardel. + +--Que ce ne soit pas avant samedi prochain, alors, dit l'homme gris. + +--Pourquoi? + +--Parce que parmi les ouvriers qui iront travailler dans l'intérieur de +la prison, il y aura un de mes frères. + +--Dieu protége l'Irlande! murmura le gardien-chef, qui fit alors un +signe de croix maçonnique, au moyen duquel l'homme gris s'était attaché +sur-le-champ l'Irlandais John Colden. + +Et tous deux se mirent à causer à voix basse. + + + + +VIII + + +Ainsi donc M. Bardel, le gardien-chef de Cold Bath field, obéissait à +l'homme gris. + +Pourquoi? + +C'est que M. Bardel était affilié à cette vaste et mystérieuse +association qu'on appelle les fenians et qui rêvent l'émancipation de +l'Irlande. + +Comment cette association s'est-elle formée? + +Mystère? + +Les membres se connaissent rarement entre eux. Ce n'est qu'à un signe +particulier, à un mot mystique, à un geste, qu'un frère en détresse est +reconnu par d'autres frères. + +Avant de laisser aller le petit Ralph à Cold Bath field, l'homme gris +était redevenu pour une heure le lord Cornhill qui faisait une si jolie +collection de crimes curieux. + +Muni d'une carte spéciale délivrée à Scotland-yard, il s'était présenté +à Bath square et avait demandé à visiter la prison. + +Il avait inspecté minutieusement l'infirmerie, les salles de correction, +la partie cellulaire et les cuisines, mais il n'avait pas voulu voir le +moulin, disant qu'il conservait ce spectacle pour une deuxième visite. + +Ce que cherchait le prétendu lord Cornhill c'était ses complices dans +la prison, car il y a des fenians partout, dans les administrations +publiques et même parmi les policemen, comme on a pu le voir le soir où +l'homme gris avait voulu visiter Suzannah l'Irlandaise. + +Il s'était promené de salle en salle, épiant un regard, hasardant un +geste, et, tout à coup, il avait vu un homme tressaillir. + +Cet homme était celui-là même qui lui servait de guide et lui expliquait +complaisamment chaque chose. + +C'était M. Bardel, le gardien-chef. + +Alors l'homme gris profita d'un moment où ils se trouvaient seuls dans +un couloir cellulaire et lui fit ce signe particulier qui annonçait un +chef de l'association. + +M. Bardel s'inclina humblement et dit: + +--Parlez, maître, j'obéirai. + +--Quand je serai parti, dit rapidement l'homme gris, vous trouverez un +prétexte pour sortir et vous viendrez me rejoindre à Queen's justice, +dans une heure. + +--J'y serai, répondit M. Bardel avec soumission. + +Une heure après, en effet, non plus lord Cornhill, mais l'homme gris, +car le mystérieux personnage avait repris son costume ordinaire, était +dans la taverne de la justice de la reine. + +Aller se rafraîchir à Queen's tavern n'était pas sortir de Bath square. + +Les guichetiers n'avaient besoin pour cela que du bon vouloir de master +Pin qui, étant lui-même toujours altéré, comprenait que ses collègues +eussent soif. + +A Queen's tavern, il était résulté de la conversation de l'homme gris et +de M. Bardel que celui-ci était le seul fenian de Bath square. + +Néanmoins, si on parvenait à faire admettre Ralph à l'infirmerie, M. +Bardel croyait une évasion possible. + +On le voit, le gardien-chef avait compté sans le terrible docteur et il +venait rendre compte à l'homme gris, dans cette taverne d'Holborne, +et le lendemain de l'incarcération de Ralph, de l'avortement de leur +commune espérance. + +--Ainsi, disait l'homme gris, vous n'avez personne à Bath square. + +--Personne. + +--Pas même un prisonnier? + +--Non. + +--Mais le portier-consigne?... + +--Il a ruiné l'Irlande. Il tient si fort à sa place qu'il nous livrerait +tous, s'il le pouvait. + +--Et quel moyen avez-vous d'introduire les ouvriers libres dans le tread +mill? + +--Voici, dit M. Bardel: le tread mill a quatre cylindres. + +--Je sais cela. + +--L'essieu de chacun est enchâssé dans un gros mur, et l'un de ces +gros murs est crevassé. Si on arrêtait trop brusquement la machine, il +pourrait se faire que le mur cédât et s'écroulât. + +--Mais comment arrêter la machine brusquement? + +--C'est facile. + +--Voyons? + +--Chaque soir, en vertu de mes fonctions de gardien-chef je fais le tour +des salles de travail et de correction, quelquefois accompagné de deux +gardiens, quelquefois seul. Les condamnés sont couchés, les salles sont +désertes. + +Supposons que je mette un de ces soirs, une pince, un morceau de fer, un +corps dur quelconque dans ma poche. + +--Après? + +--Et que je glisse ce corps dur dans l'engrenage du cylindre. + +--Bien? + +--Le lendemain, au troisième tour de roue, la machine se disloquera, +et en se disloquant, elle provoquera l'écroulement du mur qu'il faudra +réparer sans retard. + +--A merveille, dit l'homme gris. Maintenant, continuons notre plan. +Parmi les ouvriers se trouvera un de nos frères; il se nomme John +Colden. Est-ce assez d'un? + +--Oui et non. + +--Expliquez-vous. + +--Voici, reprit M. Bardel. Pendant les huit jours qu'ils travaillent +à l'intérieur de la prison, les ouvriers sont soumis au régime des +prisonniers, sauf la nourriture, qui est meilleure. + +Le soir, ils couchent dans des cellules qu'on ferme jusqu'au matin. + +Naturellement, ils seront, la semaine prochaine, si le mur du tread mill +s'est écroulé, logés dans le voisinage des condamnés au moulin. + +Chaque corridor a un surveillant de nuit. + +Ces hommes sont incorruptibles et aucun d'eux ne sert l'Irlande. + +Il ne faut donc pas songer à eux pour vous aider. + +--Et il n'y en a qu'un seul par corridor? + +--Oui. + +--Il m'a semblé que chaque corridor aboutissait au préau intérieur. + +--C'est vrai. + +--Eh bien! dit l'homme gris, supposons un moment que John Colden et +Ralph sont dans le même corridor: est-ce possible? + +--Cela dépend de moi. + +--Bien: supposons encore que le surveillant du corridor est à nous. + +--Oh! + +--Supposons-le. + +--Soit. + +--John Colden sort de la cellule, il va chercher l'enfant et tous deux +se dirigent vers le préau, dont on leur ouvre la porte. N'avez-vous pas +une clef du préau, vous? + +--Sans doute. + +Le préau communique par une autre porte avec les bâtiments de la +nouvelle prison. Vous devez avoir la clef de cette porte. + +--Très-certainement, mais je n'ai pas celle de la dernière grille qui ne +quitte ni jour ni nuit la ceinture de master Pin. + +--Cela m'est égal, dit l'homme gris, car une fois dans la prison neuve, +ce n'est pas par la grille que John Colden et l'enfant s'en iront. + +--Ah! + +--Je ne vois donc qu'un seul obstacle: le surveillant. + +--Et un obstacle insurmontable, dit M. Bardel. + +L'homme gris se prit à sourire. + +--Vous verrez bien le contraire, dit-il. Ainsi résumons-nous. + +--J'écoute. + +--Donc, la nuit de vendredi à samedi, le mur s'écroule. + +--Oui. + +--Samedi, John Colden est avec les ouvriers qui travaillent à le +réparer. + +--Après? + +--Samedi soir venez boire un verre de gin à Queen's justice, et je vous +prouverai que tout est possible. + +--Je ne demande pas mieux, répondit M. Bardel, et s'il ne faut que ma +vie pour faire triompher notre cause, elle est à vous. + +--Non, répondit l'homme gris en souriant, nous avons besoin d'avoir des +amis à Bath square et vous ne serez même pas compromis. + +Et il quitta le gardien-chef en répétant: + +--A samedi soir, à Queen's tavern, et que l'Irlande nous protège! + + + + +IX + + +Revenons à Ralph maintenant. + +C'était le samedi, et il y avait cinq jours que le petit martyr était au +moulin. + +La première heure avait été pour lui un supplice sans nom. + +A peine ses petites mains pouvaient-elles atteindre la barre +transversale qui devient l'unique point d'appui du condamné dont les +pieds cherchent vainement à se reposer sur les palettes mouvantes du +cylindre. + +Deux fois il avait voulu s'arrêter, et deux fois ses jambes meurtries +et son dos, sur lequel se rabattait une planche, l'avaient averti que +c'était impossible. + +Après le premier quart d'heure, il s'était reposé. + +Il était si faible, si haletant, si baigné de sueur, que les autres +condamnés dont le plus jeune, avait encore le double de son âge, avaient +été pris de pitié. + +Mais que pouvait cette pitié pour lui! + +S'il est un lieu où la discipline est inflexible et où elle est +rigoureusement observée, c'est à coup sûr dans les prisons de +l'Angleterre. + +L'amour de la propriété, l'avidité de la possession ont inculqué au +peuple anglais une telle horreur du vol qu'il est barbare dans la +répression du voleur. + +Le moindre murmure est puni du cachot; si le cachot ne suffit pas, le +fouet devient son auxiliaire. + +D'ailleurs M. Whip était là. + +M. Whip était le surveillant de celui des quatre cylindres dans lequel +on avait placé le petit Irlandais. + +C'était un homme grand et maigre, à barbe claire, dont les lèvres +minces, le nez long, les petits yeux verts avaient un caractère +d'étrange férocité. + +En anglais Whip veut dire _fouet_. + +Le farouche gardien avait peut-être un autre nom; mais les condamnés, +dont il se plaisait à meurtrir les épaules, lui avaient donné celui +de son instrument de torture. Le voleur qui avait fini son temps et +retournait dans le Brook street, disait à ceux qui n'avaient jamais vu +le terrible tread mill: Dieu et saint George vous gardent du cylindre de +M. Whip! + +M. Whip était aussi détesté des autres gardiens qu'il l'était des +condamnés eux-mêmes. + +C'était un homme taciturne, qui vivait seul, ne parlait à personne et +semblait exercer ses redoutables fonctions avec une joie brutale. + +Or, c'était précisément, dans son cylindre qu'on avait placé le petit +Ralph; et, dès la première tournée, l'enfant fit connaissance avec son +fouet. + +Quand, le soir, on le réintégra meurtri et brisé dans sa cellule, +l'enfant était à demi abruti. + +Il n'avait plus de larmes dans les yeux: il ne se sentait plus de +révoltes dans l'âme. + +Toute la journée, au milieu de ses tortures, une idée avait dominé son +esprit. + +Cette idée fixe, c'était l'espoir d'entendre le soir cette voix qu'il +avait entendue déjà la veille et qui lui avait dit à travers la porte: +«Ta mère veille sur toi.» + +Pour les hommes faits, pour ceux qui se sont courbés déjà aux rudes +épreuves de la vie, le souvenir de la patrie est une consolation +suprême. + +Pour l'enfant, le souvenir de sa mère a la même puissance. + +Et le soir, en effet, comme il s'endormait, vaincu par la lassitude, sur +son pauvre petit matelas d'un pouce d'épaisseur, il entendit de nouveau +à travers la porte cette voix consolatrice qui ajouta: «Ne te désespère +pas, tu sortiras bientôt d'ici.» + +Le lendemain et les jours suivants la même vie recommença pour le pauvre +enfant. + +Chaque soir la voix mystérieuse fit battre son coeur d'espérance. + +Enfin, le samedi arriva. + +A sept heures, les condamnés entrèrent deux par deux dans la grande +salle des moulins. + +M. Whip marchait à leur tête. + +Chaque condamné alla se placer devant sa place habituelle. + +Celui qui s'était reposé le dernier, la veille, monta s'accrocher à la +barre transversale et posa ses deux pieds sur la palette. + +L'autre s'assit au bas de la stalle attendant son quart d'heure. + +Puis quand les quatre cylindres furent garnis, les surveillants, +perchés sur leurs tabourets, M. Whip fit un signe et les clavettes qui +retenaient chaque roue immobile furent enlevées. + +Alors les roues tournèrent et le supplice commença. + +Les cylindres tournèrent lentement d'abord, puis plus vite, et plus vite +encore, et enfin avec une rapidité vertigineuse. + +Mais tout à coup un bruit épouvantable se fit; le cylindre auquel Ralph +était suspendu s'arrêta brusquement, son arbre d'engrenage craqua et en +même temps qu'une grappe humaine était violemment rejetée en arrière, le +mur s'écroula. + +M. Bardel avait tenu parole à l'homme gris. + +Ce fut un tumulte, une épouvante, un pêle-mêle indescriptibles. + +Quelques condamnés furent blessés dans leur chute. + +Par un bonheur providentiel, Ralph se releva sain et sauf. + +Les condamnés poussaient des cris d'épouvante. + +Plusieurs avaient abandonné la barre transversale des autres cylindres. + +Les ouvriers de la boulangerie étaient sortis en toute hâte, mêlant +leurs cris de terreur aux cris des autres condamnés. + +Un moment même, les quatre surveillants furent bousculés, et on craignit +une révolte. + +Mais deux hommes parurent qui rétablirent le calme: le gouverneur et le +gardien-chef. + +Le gouverneur était aimé presque autant que M. Whip était haï. + +M. Bardel était dur, mais il était juste, et on avait pour lui du +respect. + +Tous deux, par mesure de prudence, firent sortir les condamnés, qu'on +interna dans le préau. + +Puis on fit venir les architectes de la prison qui se livrèrent à un +minutieux examen. + +Il fut reconnu que le mur qui venait de s'écrouler était le seul qui +ne fût pas solide et que les trois autres cylindres pouvaient tourner +longtemps encore sans qu'aucun accident fût à redouter. + +Dès lors, on ramena les condamnés au travail et ceux du quatrième +cylindre furent répartis dans les trois autres. + +M. Whip sollicita comme une faveur de conserver son poste de +surveillant, au grand contentement d'un autre qui se trouva, par là, +avoir congé. + +A deux heures, l'escouade d'ouvriers libres condamnés par le sort à une +détention de huit jours, arriva dans la salle. + +Il s'agissait de relever le mur et de le reconstruire. + +Pendant toute la matinée, les charpentiers avaient démoli le vieux +cylindre. + +C'était maintenant le tour des maçons. + +John Colden était un des premiers. + +Il promena un regard sur les trois cylindres qui continuaient à marcher, +cherchant des yeux l'enfant qu'il avait vu une fois, car il s'était mêlé +à la foule qui, le lundi précédent, avait envahi la cour de police de M. +Booth. + +Ralph se reposait en ce moment. + +Baigné de sueur, pâle, frémissant, il était assis sur l'escabeau que +venait de quitter son compagnon de supplice. + +John Colden trouva le moyen de s'approcher de lui et de lui dire tout +bas: + +--Je suis un ami de ta mère. + +L'enfant jeta un cri. + +Mais déjà John s'était mêlé aux autres ouvriers. + +M. Whip tourna la tête, quitta son escabeau et laissa tomber son fouet +sur les épaules de Ralph. + +Ralph poussa un second cri. + +Mais, en ce moment, il aperçut John Colden, qui posait un doigt sur ses +lèvres. + +L'enfant comprit et se tut. + +Et comme le cylindre s'arrêtait, il remonta prendre sa place à la barre. + + + + +X + + +C'était pour ce même samedi que l'homme gris avait donné rendez-vous à +M. Bardel, le gardien-chef, à la taverne de la reine. + +A sept heures et demie précises, il était à son poste. M. Bardel n'était +point venu encore. + +Mais un homme arriva avant le gardien-chef, c'était le bon Shoking. + +Il jeta un regard rapide autour de lui et aperçut l'homme gris qui +buvait tranquillement un verre de grog. + +La taverne était déserte en ce moment. + +Nous l'avons dit, il n'y avait guère que les guichetiers et les parents +des prisonniers qui fréquentassent _Queen's-justice_. + +Or, à sept heures du soir, en hiver surtout, les gardiens ne sortaient +plus, et depuis longtemps même le vendredi, les parents des condamnés +étaient partis. + +Les seules personnes qui pussent encore franchir le seuil de la +prison et venir boire chez l'ancien guichetier étaient master Pin, +le portier-consigne, et M. Bardel, à qui la situation de gardien-chef +créait des priviléges. + +Shoking s'approcha donc de l'homme gris en toute sécurité. + +Celui-ci le regarda d'un air interrogateur. + +--Tout est prêt, dit Shoking. + +--Tout? + +--Absolument tout. La corde à noeuds est en haut, le cab sera à la porte +de la maison. + +--Où est Jenny? + +--Dans la maison. + +--Et Suzannah? + +--Suzannah est avec elle. + +--A quelle heure le cab viendra-t-il? + +--C'est Craven qui l'amènera. A neuf heures précises, il tournera le +coin de la rue. + +--C'est bien, dit l'homme gris. + +Et il tourna les yeux vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment. + +C'était M. Bardel qui entrait. + +M. Bardel salua l'homme gris comme une connaissance banale. + +--Hé! monsieur Bardel, lui dit celui-ci, voulez-vous boire un verre de +sherry? + +--Je préfère un grog, si ça ne vous désoblige point. + +Et M. Bardel vint sans affectation s'asseoir à la table de l'homme gris. + +Alors celui-ci se mit à lui parler en patois irlandais. + +--Que s'est-il passé? demanda-t-il. + +--Le mur s'est écroulé, répondit Bardel dans la même langue. + +--L'enfant n'a pas été blessé? + +--Non. + +--Et John Colden est dans la salle du moulin? + +--C'est-à-dire qu'il y a travaillé toute l'après-midi. + +--C'est là précisément ce que je voulais dire. Avez-vous suivi mes +instructions? + +--A la lettre. + +--Voyons? + +--L'ouvrier John Colden est logé dans le même corridor cellulaire que +l'enfant. + +--Très-bien. + +--J'ai fermé les cellules moi-même, tout à l'heure et j'ai glissé un +poignard dans la main de John Colden. + +--J'espère bien qu'il n'en aura pas besoin. + +--Enfin, au lieu de fermer sa cellule, j'ai fait un grand bruit de +verrous, mais cette porte est ouverte. + +--A merveille! + +--Enfin, j'ai éloigné les deux sentinelles du préau, en disant qu'il +pleuvait, et qu'il était parfaitement inutile qu'elles montassent la +garde à la porte de la prison neuve, où il n'y a personne. + +--Et quel est le gardien qui surveillera le corridor? + +M. Bardel fronça le sourcil. + +--Oh! dit-il, voilà où nous avons du guignon! + +--Comment cela? + +--Il y a un homme féroce entre les plus féroces dans Bath square. Les +condamnés l'ont surnommé monsieur Whip. + +--Bon! + +--C'était justement le surveillant du quatrième cylindre, et cet homme +remplissait ses fonctions avec une joie cruelle. + +--Eh bien, puisque le cylindre ne fonctionne plus, il n'a rien à faire. + +--Vous vous trompez, reprit M. Bardel. Le misérable, qui se complaît à +voir souffrir les prisonniers, s'est chargé de la besogne d'un camarade. + +--Ah! + +--Et c'est lui qui gardera justement cette nuit le corridor où est +l'enfant. Je crois donc que John Colden aura besoin de son poignard. + +L'homme gris ne répondit pas sur-le-champ. + +--Cet homme prend-il du tabac? dit-il enfin. + +--Oui, dit M. Bardel, presque autant que moi. Comme il ne nous est +permis de fumer que dehors, nous nous rattrapons sur la tabatière. + +Et M. Bardel tira de sa poche une boîte en écorce de bouleau, de celles +qu'on appelle queues de rat, à cause sans doute de la lanière de cuir +qui s'échappe du couvercle et sert à les ouvrir. + +L'homme gris fouilla dans sa houppelande et en retira une tabatière +à peu près semblable, avec cette différence qu'elle était à deux +compartiments. + +--Voilà, dit-il, qui vaut mieux que le poignard que vous avez remis à +John Colden. + +--Comment cela? fit M. Bardel. + +--A quelle heure faites-vous votre ronde? + +--Entre neuf et dix. + +--Vous la ferez à neuf heures précises, ce soir. + +--Soit. + +--Prenez cette tabatière et remarquez qu'elle a deux fonds et s'ouvre +par conséquent des deux côtés. + +--Je vois bien cela. + +--Une des queues de rat a un noeud, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--C'est le compartiment que vous ouvrirez en passant auprès de M. Whip. + +--Et je lui offrirai une prise? + +--Précisément. + +--Je comprends, fit M. Bardel; ce tabac contient un narcotique. + +--Oui, dit l'homme gris. Maintenant, voulez-vous savoir comment John et +l'enfant sortiront de la nouvelle prison? + +--J'avoue que je n'en ai aucune idée. + +--Eh bien! dit l'homme gris, sortez le premier d'ici. + +--Bon. + +--Attendez-moi au coin de la rue. J'y serai dans dix minutes. + +M. Bardel sortit. + +L'homme gris échangea encore quelques mots avec Shoking, puis tous deux +quittèrent à leur tour Queen's justice. + +La nuit était noire, le brouillard épais et les réverbères étaient sans +rayonnement. + +On eût dit des charbons à demi couverts de cendres. + +M. Bardel s'était effacé sous le porche d'une maison. + +--Venez, lui dit l'homme gris, en le rejoignant. + +Les rues qui entourent Cold Bath field sont étroites, tortueuses et +bordées de maisons assez élevées. + +C'est un des quartiers du vieux Londres, car dans le Londres nouveau les +maisons sont basses. + +L'homme gris, suivi de M. Bardel et de Shoking, contourna le mur +d'enceinte de la prison, entra dans une de ces ruelles et s'arrêta +devant une porte bâtarde qui s'ouvrait sur une allée noire. + +Alors M. Bardel, levant la tête, vit une maison haute de quatre étages, +dont les fenêtres devaient dominer le préau de la nouvelle prison. + +--Venez, répéta l'homme gris, en l'entraînant dans l'allée noire, au +bout de laquelle il y avait un escalier tournant, à marches humides et +glissantes, avec une corde en guise de rampe, venez, répéta-t-il, je +vais vous démontrer que nous n'avons pas besoin de la clef de master +Pin. + + + + +XI + + +L'homme gris, M. Bardel et Shoking qui les suivait montèrent tout en +haut de la maison dans laquelle on n'entendait pas le moindre bruit, du +reste, et qui paraissait tout à fait inhabité. + +Arrivés en haut de l'escalier, l'homme gris poussa une porte devant lui. + +Alors la lueur d'une chandelle frappa M. Bardel au visage. + +Il était sur le seuil d'un pauvre logis comme en ont les ouvriers +anglais, un véritable galetas à peine garni des meubles les plus +indispensables. + +Deux femmes s'y trouvaient. + +Deux femmes dont la beauté contrastait étrangement avec l'aspect hideux +du lieu,--Suzannah et Jenny l'Irlandaise. + +Jenny que l'homme gris avait amenée là, en lui disant. + +--C'est ce soir que vous reverrez votre fils. + +Une chandelle brûlait sur la table et la fenêtre était garnie de volets +à l'extérieur. + +L'homme gris commença par souffler la chandelle, puis il ouvrit les +volets et appela M. Bardel en lui disant: + +--Regardez! + +M. Bardel se pencha en dehors. + +--Le brouillard est si épais, dit-il, que je ne vois qu'imparfaitement. +Cependant il me semble que c'est là le préau de la nouvelle prison. + +--Justement. + +--Nous en sommes séparés par la largeur de la rue. + +--Et l'épaisseur du mur de ronde, ajouta l'homme gris. + +M. Bardel ne comprenait guère pourquoi le chef fenian l'avait amené là. + +--Voyons, reprit l'homme gris, écoutez-moi bien. + +--Parlez, dit M. Bardel. + +--Nous sommes à soixante pieds de hauteur... n'est-ce pas? + +--Environ. + +--Supposez que vous ou John Golden, tenant l'enfant par la main, vous +arriviez dans le préau de la nouvelle prison. + +--Bon? + +--Et que moi, d'ici, je vous lance une corde à noeuds dont je fixerai +l'extrémité à cette fenêtre. Cette corde passe par-dessus le mur et +l'autre Bout vient tomber à vos pieds. Alors John Colden prend l'enfant +sur son dos et grimpe après la corde à noeuds. + +--Avez-vous donc cette corde? + +--La voilà. + +Et l'homme gris poussa du pied un cordage enroulé qui gisait dans un +coin du galetas et qui était de l'épaisseur d'un câble de navire, avec +des noeuds qui se succédaient à la distance d'un pied et demi. + +--C'est bien simple, dit M. Bardel en souriant, et pourtant cette idée +ne me serait jamais venue. + +--Pas plus que celle de la tabatière? + +--Non plus. + +--Mais, dit M. Bardel, comme nous n'avons pas de temps à perdre, autant +vaut-il tout régler tout de suite. + +--C'est mon avis. + +--L'effet du tabac sera-t-il long à se produire? + +--Quelques minutes à peine. + +--Et M. Whip s'endormira? + +--Sur-le-champ. + +--Le reste, quant à l'évasion, est facile: poursuivit M. Bardel, puisque +j'ai éloigné les sentinelles du préau neuf. Il faudrait un hasard comme +je n'en puis prévoir pour nous empêcher d'y arriver. + +--Quel serait ce hasard? demanda l'homme gris. + +--Je ne sais pas... un gardien attardé... le directeur faisant une ronde +extraordinaire... + +--Après? + +--Donc, poursuivit M. Bardel, nous arriverons dans le préau. + +--Eh bien? + +--Seulement, je crois que je ferai bien de suivre John Colden et +l'enfant jusqu'ici. + +Pourquoi donc? + +--Mais parce que demain on s'apercevra de l'évasion. + +--Naturellement. + +--Que seul j'ai une clé du premier préau, la nuit. + +--Soit. + +--Et que ma complicité sera évidente. + +--Ah! vous croyez? fit l'homme gris en souriant. + +--D'autant plus évidente, ajouta M. Bardel, que M. Whip, mon collègue, +ne manquera pas de m'accuser et de dire que je l'ai endormi avec une +prise de tabac. + +Or, dit encore M. Bardel, vous commandez, j'obéis; tout pour l'Irlande +et par l'Irlande, mais il est probable que je puis servir notre cause +plus longtemps, et autant vaut que je prenne la fuite, au lieu de me +laisser envoyer à Mil-Bank et passer ensuite en cour d'assises. + +--Tout ce que vous dites-là, mon cher M. Bardel, dit froidement l'homme +gris, est plein de sens, mais parfaitement inutile. + +--Inutile! + +Et M. Bardel fit un pas en arrière. + +--Sans doute. + +--L'Irlande n'aura plus besoin de moi? + +--Au contraire. + +--Alors comment pourrai-je la servir quand on m'aura envoyé à +Botany-Bay? + +--Vous n'irez pas. + +--Ah! + +--Et vous resterez à Cold Bath field, où vous nous serez bien plus +utile. + +--Comme prisonnier, alors? + +--Non, comme gardien-chef. + +M. Bardel, stupéfait, regardait l'homme gris. Celui-ci reprit: + +--Vous allez voir que c'est encore bien simple. + +--De rester comme gardien-chef après avoir favorisé l'évasion d'un +prisonnier? + +--Mon Dieu, oui! + +--Mais, comment? + +--Vous serez la dernière personne qu'on soupçonnera. + +--Moi! + +--Sans doute. + +--Mais la clef? + +--On vous l'aura volée. + +--Et la prise de tabac? + +--Vous en aurez été victime comme M. Whip. + +--Comment? + +--Oh! de la façon la plus naturelle. M. Whip endormi, vous aiderez à la +fuite de John Colden et de l'enfant. + +--Bon! + +--Puis vous rentrerez tranquillement dans la vieille prison, vous +prendrez à votre tour une prise du même tabac et vous vous endormirez +dans le même corridor que M. Whip. + +--Ah! s'écria M. Bardel, vous aviez raison, c'est aussi simple que +possible, mais je n'y aurais jamais pensé. + +--Ce qui fait, ajouta l'homme gris, que demain, ce n'est ni vous, ni M. +Whip qu'on accusera, mais le marchand qui vous a vendu votre tabac. Où +le prenez-vous d'ordinaire? + +--A Queen's tavern. + +--A merveille! le land lord est déjà mal noté. + +Puis l'homme gris ajouta: + +--A présent, ne perdons pas de temps, M. Bardel, retournez à Cold Bath +field. Nous n'avons plus qu'une heure devant nous. + +Et se retournant vers Jenny qui pleurait silencieusement de joie: + +--Le moment approche, lui dit-il, où votre fils vous sera rendu. Ne +pleurez plus et croyez? + + + + +XII + + +M. Whip, l'homme-fouet, avait passé la soirée à martyriser le petit +Irlandais. + +Ralph était un enfant, c'était un titre à la haine de la bête fauve. + +Dans la salle du tread-mill, quand Ralph avait poussé un cri, M. Whip +avait deviné qu'il venait de reconnaître quelqu'un parmi les ouvriers. + +Aussi lorsque le petit Irlandais, son quart d'heure fait, descendit du +cylindre sur l'escabeau, M. Whip le fit-il venir près de lui. + +Quand M. Whip appelait un condamné et lui enjoignait de s'approcher de +son tabouret, sur lequel il trônait comme un tyran, toute la salle avait +la chair de poule: on savait que l'homme-fouet allait se refaire un peu +la main. + +Ralph s'était donc approché. + +Mais l'enfant ne tremblait pas. Il avait même la tête haute et son +regard limpide et fier brava l'oeil féroce de M. Whip. + +Celui-ci le questionna, le menaça, leva son fouet. + +A toutes ses demandes, l'enfant fit la même réponse: + +--Je ne sais pas. + +M. Whip, furieux, lui appliqua une demi-douzaine de coups de fouet et le +renvoya au cylindre. + +Cela avait duré jusqu'au soir, ou plutôt jusqu'au moment où M. Bardel, +le gardien-chef, entré inopinément dans la salle du tread-mill, et +témoin des brutalités de M. Whip, lui en avait fait des reproches +et n'avait pu s'empêcher de laisser tomber sur Ralph un regard de +compassion. + +Ce regard avait exaspéré M. Whip. + +D'ailleurs, il y avait longtemps que l'homme-fouet en voulait à M. +Bardel. + +--Celui-ci lui avait souvent reproché sa férocité et avait même adressé +des plaintes au directeur qui, deux fois, avait puni M. Whip. + +Néanmoins, M. Bardel n'avait pas osé suspendre l'homme-fouet de son +service ce soir-là, et il l'avait laissé dans ce corridor où on avait +logé en cellule les ouvriers libres et les condamnés les plus jeunes, +parmi lesquels se trouvait Ralph. + +Les gardiens se relevaient de deux en deux heures pendant le jour et de +quatre heures en quatre heures pendant la nuit. + +De six à huit heures, M. Whip était allé dîner à la cantine des +gardiens, juste au moment où M. Bardel enfermait les condamnés, glissait +un poignard à John Colden et laissait ouvertes la cellule de ce dernier +et celle de Ralph. + +Seulement, le gardien-chef savait que M. Whip devait reprendre le +service de huit heures à minuit. + +M. Whip n'était pas plus aimé des autres gardiens qu'il ne l'était des +condamnés, à une exception près cependant. + +Le proverbe «Qui se ressemble s'assemble» est de tous les pays. + +Or, il y avait à Gold Bath field un autre gardien, habituellement +employé dans la salle des cordages, qui ne le cédait guère en procédés à +M. Whip. + +Ce gardien se nommait Jonathan. + +C'était le seul qui aimât M. Whip et le comprit. + +A l'heure des repas, ils s'asseyaient à côté l'un de l'autre. Si +leur sortie tombait le même jour, on les voyait visiter ensemble les +public-houses du quartier. + +Jonathan et M. Whip haïssaient cordialement M. Bardel, qu'ils trouvaient +trop doux. + +Ce soir-là donc, la même table les ayant réunis comme à l'ordinaire, +Jonathan et M. Whip, tout en prenant leur repas, se mirent à dire du mal +de M. Bardel. + +Jonathan se pencha à l'oreille de son acolyte et lui dit: + +--Vous seriez mieux à sa place que lui, mon cher Whip. Parlez-moi d'un +homme comme vous pour gardien-chef. + +--Heu! fit modestement M. Whip, je saurais mieux remplir mes fonctions +toujours. + +--Je le crois sans peine, mon cher. + +--Mais le directeur est entiché de M. Bardel. + +--Il a tort, dit Jonathan. + +--C'est mon avis. + +--D'autant plus tort que M. Bardel néglige beaucoup son service depuis +quelque temps. + +--Ah! vous croyez? + +--Il songerait même à faire évader quelque prisonnier que cela ne +m'étonnerait pas. + +M. Whip tressaillit à ces mots et ses yeux brillèrent. + +--Qui vous fait parler ainsi? dit-il. + +--Depuis deux ou trois jours, M. Bardel sort très-souvent. + +--Ah! + +--Deux ou trois fois par jour quelquefois. + +--Vous croyez? + +--Et il est à Queen's-justice. + +--Chez notre ancien collègue destitué? + +--Justement. Et, ajouta Jonathan, je l'y ai vu, hier, en conférence avec +un homme dont la mine ne me plaît pas. + +--Vraiment? + +Jonathan baissa encore la voix. + +--Avez-vous entendu parler des fenians? + +--Pardieu! fit M. Whip. + +--M. Bardel aurait des relations avec eux que ça ne m'étonnerait pas. Je +suis même certain qu'à cette heure-ci, il est hors de la prison. + +--Oh! pour cela non, dit M. Whip, il enferme les condamnés du moulin. + +--Je vous gage que cette besogne accomplie, il sortira. + +M. Whip murmura: + +--Je regrette d'avoir pris le service de Burty, mon collègue. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'aurais volontiers suivi M. Bardel, au cas où il se fera +ouvrir de nouveau la grille de master Pin. + +--Mon cher Whip, répondit Jonathan, nous sommes de vieux amis et il +n'est rien que je ne fasse pour vous. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je quitte mon service à l'instant. + +--Ah! + +--Et je n'ai rien à faire jusqu'à minuit; s'il vous plaît de sortir, je +prendrai volontiers votre service. + +--Je ne demande pas mieux, dit M. Whip, ce que vous venez de me dire +m'intrigue au plus haut point; seulement, attendez que M. Bardel m'ait +remis le service et puis vous viendrez me remplacer. + +--Comme vous voudrez. + +Le programme de M. Whip fut exécuté à la lettre. + +L'homme-fouet alla s'installer dans le corridor et rencontra M. Bardel, +qui lui dit: + +--Je sors un moment, j'ai deux mots à dire à master Pin, je ferai ma +ronde à neuf heures. + +Et M. Bardel s'en alla au rendez-vous que lui avait donné l'homme gris +dans la taverne de la reine. + +Dix minutes après, Jonathan arriva et remplaça M. Whip. Alors celui-ci +sortit et grâce à sa clef passe-partout qui ouvrait toutes les portes +intérieures de la prison, il arriva jusqu'à la grille de master Pin. + +Là, il prit une mine un peu effarée. + +--Est-ce que M. Bardel n'est pas là? dit-il. + +--Non, répondit M. Pin, il doit être à Queen's tavern. + +--Il faut que je lui parle pour le service, dit M. Whip. + +Le portier-consigne lui ouvrit sans difficulté. + +L'homme-fouet se dirigea vers la taverne, mais au lieu d'entrer, il +demeura en dehors et colla son visage aux vitres que ne recouvraient +qu'imparfaitement des rideaux rouges. + +Il aperçut alors M. Bardel en conférence mystérieuse avec l'homme gris. + +Cela lui parut louche. + +Au bout de quelques minutes, M. Bardel sortit. + +M. Whip s'effaça de son mieux et le gardien-chef passa sans le voir. + +Au lieu de rentrer dans la prison, le gardien-chef, on le sait, +contourna le mur d'enceinte et alla attendre l'homme gris. + +Puis celui-ci sortit à son tour de la taverne, suivi par Shoking. + +Et ni lui, ni son compagnon, ni M. Bardel ne s'aperçurent que M. Whip +les suivait. + + + + +XIII + + +Monsieur Whip était, du reste, un homme prudent. + +Il ne s'amusa point à suivre les trois personnages de trop près. + +Rasant les murs, dissimulé le plus possible dans le brouillard, il dut +s'arrêter à distance et les vit entrer dans la maison à trois étages qui +faisait vis-à-vis à la nouvelle prison. + +--Où diable vont-ils? se demandait l'homme-fouet. + +Il se garda bien de les suivre à l'intérieur de cette maison, mais il +demeura au dehors, collé contre le mur d'enceinte, les yeux fixés contre +les fenêtres qui paraissaient sans lumière. + +Cependant, à force de regarder, il crut s'apercevoir qu'un filet de +clarté passait au travers de l'une d'elles. + +M. Whip en conclut que cette fenêtre avait des volets intérieurs et que +ces volets étaient fermés. + +Ce gardien féroce était patient à ses heures. + +Il attendit. + +Peu après, le filet de lumière s'éteignit. + +Puis un bruit se fit dans l'air. + +C'était la fenêtre qui s'ouvrait. + +Il avait des yeux de lynx, ce M. Whip. En dépit de la nuit et du +brouillard, il vit deux têtes apparaître à cette croisée et il en +conclut sur-le-champ que l'une de ces deux têtes était celle de M. +Bardel. + +La voix monte, mais elle ne descend pas. + +Évidemment les deux têtes causaient, mais ce qu'elles disaient ne +pouvait pas parvenir aux oreilles de M. Whip. + +Seulement, mis en éveil sans doute par les paroles de M. Jonathan, son +collègue, M. Whip devina ce que M. Jonathan n'avait pas deviné, c'est +qu'il pourrait bien être question d'une évasion. + +Et il fit des efforts prodigieux pour comprendre, pour deviner ce que +les deux têtes pouvaient se dire. + +Le brouillard a quelquefois une sonorité merveilleuse. + +Par un temps clair il eût été impossible d'entendre d'en bas ce que les +deux têtes chuchotaient. + +Le brouillard aidant, M. Whip entendit un sourd murmure, un +bourdonnement dont il ne pouvait saisir le sens, mais qui lui paraissait +cacher d'importantes confidences. + +Enfin un mot, un seul, lui arriva distinct. + +Mais ce mot fut une révélation. + +C'était le mot de corde. + +M. Whip eut un battement de coeur. + +Du moment où on avait parlé de _corde_, c'est qu'il s'agissait d'une +évasion. + +Et s'il en était ainsi, c'est que M. Bardel allait être complice de +cette évasion. + +Dès lors, M. Whip n'avait plus besoin de rien savoir. Son imagination +allait suppléer à tout. + +Il se glissa le long du mur, se rapetissa, s'éloigna pas à pas d'abord, +puis en courant, et M. Bardel n'était pas encore sorti de la maison +mystérieuse que M. Whip entrait dans la prison. + +M. Pin, en lui ouvrant, ne lui avait fait aucune question. + +M. Pin, du reste, était l'homme le moins curieux qu'il y eût au monde. + +Il ouvrait et fermait la grille et ne s'occupait jamais du service +intérieur de la prison. + +En chemin, M. Whip agita dans sa pensée la question de savoir ce qu'il +ferait. + +Irait-il trouver le gouverneur de la prison et dénoncerait-il M. Bardel? + +Il y songea d'abord, mais il renonça à ce moyen presque sur-le-champ. + +La prudence lui dit aussitôt que s'il voulait perdre M. Bardel et lui +succéder dans le poste de gardien-chef, il fallait pour cela qu'il le +surprit en flagrant délit. + +Donc M. Whip rejoignit Jonathan. + +Jonathan était enveloppé dans son manteau et s'était assis dans une +espèce de guérite destinée aux surveillants, à l'extrémité de ce +corridor sur lequel ouvraient les cellules des condamnés. + +M. Whip avait aux lèvres un sourire mystérieux. + +--Eh bien! lui dit Jonathan. + +--Vous aviez raison, mon cher. + +--Bardel a des intelligences au dehors? + +--Oui. + +--Avec qui? + +--Je ne sais pas. Mais, très-certainement, il cherche à faire évader un +prisonnier. + +--Ah! ah! + +Et Jonathan prit à son tour un air mystérieux. + +--Quel est ce prisonnier? poursuivit M. Whip. Je l'ignore. + +--Et moi, dit Jonathan, je pourrai bien le savoir. + +M. Whip recula et regarda son collègue. + +--Vous? fit-il. + +--C'est bien M. Bardel qui a fermé les cellules? reprit le gardien +Jonathan. + +--Oui. + +--Eh bien! il en est une qu'il a laissée ouverte. + +--Laquelle? + +--Le numéro 16. Venez voir. + +Le coeur de M. Whip bondit dans sa poitrine. + +--C'est celle du petit Irlandais, dit-il. + +--Justement. Je vous disais bien qu'il y avait du fenianisme là-dessous. + +Jonathan conduisit M. Whip à la cellule numéro 16, et lui démontra, sans +le moindre bruit, que la serrure était ouverte et le verrou non poussé. + +--Jonathan, dit M. Whip, en lui pressant vivement la main, écoutez-moi +bien. + +--Parlez. + +--Vous allez rester ici. + +--Bien. + +--M. Bardel viendra à neuf heures. + +--C'est probable. + +--Il vous demandera pourquoi vous m'avez remplacé; vous lui direz que +j'étais malade. + +--Très-bien. + +--Il se défie certainement plus de moi que de vous, et il se trouvera +enchanté de la substitution. + +--Vous croyez? + +--Puis il vous éloignera sous un prétexte quelconque. + +--Et alors que ferai-je? + +--Vous tâcherez de gagner, le préau et de vous y cacher. + +--Après? + +--Je n'ai pas le temps de vous expliquer tout cela en détail mais je +suis sûr que M. Bardel conduira le petit Irlandais dans le préau. + +--Ah! + +--Et qu'il lui ouvrira la porte de la nouvelle prison. Alors vous +le suivrez et vous mettrez à crier au secours; j'aurai prévenu les +sentinelles, nous accourrons et nous le prendrons en flagrant délit. + +--Vous êtes un homme de génie, mon cher Whip, dit Jonathan. + +M. Whip longea le corridor, ouvrit la porte du préau, la referma sur lui +et disparut. + +Il était temps, car cinq minutes après, M. Bardel parut à son tour, +couvert de son manteau de nuit, un trousseau de clés à la ceinture et sa +lanterne sourde à la main. + +Jonathan s'était assis dans sa guérite. + +M. Bardel dirigea vers lui la clarté de sa lanterne et tressaillit en +reconnaissant qu'il n'avait plus à faire à M. Whip. + +--Qu'est-ce que cela? dit-il en s'approchant. + +--Excusez Whip, dit Jonathan, il était malade. + +--Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit? fit sévèrement M. Bardel. + +--Il craignait d'être grondé. Pendant que nous dînions, il m'a demandé +de le remplacer. + +--Il a eu tort, dit sèchement M. Bardel, car vous êtes un mauvais +gardien de nuit. + +--Pourquoi cela? + +--Mais parce que vous vous endormez facilement. Tenez, vous avez les +yeux déjà à demi fermés... + +--Oh! par exemple! + +M. Bardel posa sa lanterne à terre, prit sa tabatière et prit +brusquement une prise. + +--Tenez, dit-il à Jonathan, faites comme moi, cela vous réveillera. + +Et il lui tendit sa tabatière, qu'il avait prestement retournée et dans +laquelle Jonathan introduisit ses doigts sans défiance. + + + + +XIV + + +L'homme gris avait donné la tabatière à M. Bardel, en vue du terrible M. +Whip, et c'était le cauteleux Jonathan qui y plongeait les doigts. + +Mais, aux yeux de M. Bardel, le résultat était le même, puisque c'était +M. Jonathan qui remplaçait M. Whip dans la surveillance du corridor. + +Jonathan aspira le tabac avec une volupté sans égale. + +--Fameux, dit-il, fameux, monsieur Bardel. + +--Vous le trouvez bon? + +--Excellent, où le prenez-vous? + +M. Bardel se mit à rire: + +--Mais, mon cher, dit-il, comme on voit bien que vous êtes un mauvais +gardien de nuit. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que le sommeil vous gagne tout de suite au point que vous prenez +le premier tabac venu, du moment où il vous pique un peu le nez, pour du +tabac supérieur. + +--Ouais! fit Jonathan. + +--C'est du tabac ordinaire, poursuivit M. Bardel, très-ordinaire, à +telle enseigne que c'est le landlord de Queen's-justice qui nous le +vend. + +Et M. Bardel ouvrit de nouveau la tabatière qu'il retourna lestement +dans ses doigts et prit une autre prise qu'il aspira avec une lenteur +complaisante. + +Puis, regardant Jonathan: + +--Allons, tâchez de ne pas vous endormir, je reviendrai entre onze +heures et minuit. + +Et M. Bardel s'en alla, au grand étonnement de Jonathan, qui se disait: + +--Les choses ne se passent nullement comme l'avait prédit M. Whip. + +Au lieu de m'éloigner sous un prétexte quelconque, c'est M. Bardel, au +contraire, qui s'en va. + +Et Jonathan se mit à arpenter le corridor d'un pas régulier et monotone, +se disant encore: + +--M. Whip va revenir, je suppose, quand il n'entendra point parler de +moi, et je lui rendrai sa place; car je crois bien que notre haine pour +Bardel nous a donné beaucoup d'imagination ce soir. + +Là-dessus, M. Jonathan s'avoua qu'il y avait vingt ans passés que +M. Bardel était gardien-chef dans Bath square, et qu'il était bien +difficile d'admettre, sans une excessive bonne volonté, qu'il faisait +métier de faire évader des prisonniers. + +Et le gardien murmura: + +--Je crois que Whip et moi, nous avions bu un verre de gin de trop, ce +soir. + +Tout en rendant peu à peu son estime à M. Bardel, Jonathan continuait +à se promener; mais un singulier phénomène commençait à se produire en +lui. + +Il avait froid, et il avait multiplié par deux fois déjà les plis de son +manteau autour de son cou. + +Il avait froid au point qu'il se dit: + +--Je gage qu'on a laissé éteindre le calorifère! + +Car, il faut bien le dire, si l'Angleterre est impitoyable pour +les voleurs, si elle les punit cruellement, elle n'abandonne pas +complétement ses principes de confortable. + +Les corridors, les cellules sont chauffés par un calorifère, et les murs +sont peints au vernis. + +M. Jonathan avait donc si froid, qu'il crut qu'on avait laissé éteindre +le calorifère. + +--Il y a des courants ici, murmura-t-iL + +Et il gagna une sorte de guérite qui se trouvait à l'un des bouts du +corridor et dans laquelle le gardien de nuit avait licence de se reposer +et de s'asseoir. + +Le narcotique absorbé dans la prise de tabac, agissait, comme on le +pense bien. + +Une fois assis, Jonathan eut encore plus froid. Il voulut se relever, +mais il lui sembla que ses jambes étaient engourdies. + +En même temps, il éprouva un violent mal à la tête et ses yeux se +fermèrent. + +--Ah ça qu'est-ce que j'ai donc? murmura-t-il. + +Il essaya de secouer la torpeur, qui l'envahissait par tout le corps et +ne put y parvenir. + +Il voulut crier, appeler au secours, et sa voix ne put se faire jour à +travers sa gorge crispée. + +Enfin par un dernier et suprême effort, il parvint à ressortir de sa +guérite et il voulut se traîner vers cette porte du corridor derrière +laquelle, il le supposait, se tenait sans doute M. Whip. + +Il fit deux ou trois pas, trébucha et tomba de son haut sur le sol. + +La léthargie avait triomphé, et quelques secondes après, on n'entendit +plus dans le corridor qu'un ronflement sonore. + +Alors la porte du corridor se rouvrit. + +Mais ce n'était point M. Whip qui entra. + +Ce fut M. Bardel. + +M. Bardel était armé de sa lanterne sourde. + +Il vint auprès de Jonathan et l'appela. + +Jonathan dormait et ne répondit pas. + +Il le poussa du pied et ne rencontra qu'une masse inerte. + +--Il a son compte, pensa le gardien-chef. + +Alors il se dirigea d'abord vers la cellule occupée par John Colden. + +L'Irlandais, comme on le pense bien, ne dormait pas. + +M. Bardel poussa la porte de la cellule, qui n'était pas fermée, et +il l'appela, dans cette langue des côtes d'Irlande que les Anglais ne +comprennent pas. + +John Colden se glissa hors de la cellule. + +--As-tu ton poignard? fit M. Bardel. + +--Oui. + +--Eh bien! le moment est venu. + +--Je suis prêt. Allons. + +Ils passèrent auprès de Jonathan et John Colden tressaillit. + +Est-ce que vous l'avez tué? dit-il. + +--Non, il dort. Il a pris un narcotique. + +--Ah! + +M. Bardel poussa la porte de la cellule du petit Irlandais. + +L'enfant, brisé de lassitude, dormait profondément. + +Un moment le frère de Suzannah et le gardien-chef s'arrêtèrent à le +contempler. + +--Comme il dort bien! dit John. + +--Il dormira mieux encore dans une heure, quand il sera dans les bras de +sa mère, répondit M. Bardel avec émotion. + +Et il secoua doucement l'enfant. + +Le gardien-chef n'avait plus un visage farouche; il avait un sourire +paternel aux lèvres, et l'enfant ouvrant les yeux lui dit: + +--Ah! c'est vous, n'est-ce pas, qui parliez par la porte chaque soir! + +--Oui, dit M. Bardel. + +--Et qui me parliez de ma mère... + +M. Bardel posa un doigt sur ses lèvres. + +--Chut! dit-il, lève-toi et viens avec nous. + +L'enfant ne se le fit pas répéter. Il s'habilla sans mot dire et sans +même demander où il allait. + +Alors John et M. Bardel le prirent par la main et lui recommandèrent de +marcher sans bruit. + +Quand ils furent au bout du corridor, M. Bardel ouvrit la porte qui +donnait sur le préau, et il éteignit sa lanterne. + +Un silence profond régnait dans le préau et l'obscurité était complète. + +M. Bardel marchait le premier. + +John Colden donnait toujours la main à l'enfant, à qui il n'osait parler +de sa mère, de peur qu'un cri de joie ne lui échappât. + +Le préau de la vieille prison était séparé du préau de la prison +nouvelle et encore inhabitée, par une porte dont M. Bardel avait la +clef. + +Cette porte s'ouvrit donc comme l'autre. + +--Où allons-nous? demanda alors tout bas John Colden. + +--Lève les yeux, dit M. Bardel. + +--Bien. + +--Vois-tu ma maison de l'autre côté du mur? + +--Oui. + +--Et une fenêtre ouverte? + +--Oui. + +--Eh bien! il y a une corde qui pend de cette fenêtre dans le préau. Une +corde à noeuds... + +John Colden et M. Bardel, conduisant l'enfant, s'approchèrent encore. + +Mais soudain, M. Bardel étouffa un cri. + +Un homme était assis au pied du mur et tenait un bout de la corde dans +ses mains. + +Et cet homme se dressa devant M. Bardel dont les cheveux se hérissèrent, +en lui disant: + +--Ah! ah! je vous prends donc en flagrant délit de trahison? + +M. Bardel, frissonnant, avait reconnu la voix de M. Whip, le féroce +gardien du tread-mill. + + + + +XV + + +M. Whip était d'autant plus calme qu'il ne doutait pas un seul instant +que son ami Jonathan ne marchât derrière M. Bardel et ne fût prêt à lui +porter secours. + +M. Bardel, lui, avait été un moment épouvanté, non pour lui, mais pour +l'enfant qu'il croyait sauvé et qui allait être certainement ramené en +prison. + +Mais il n'avait pas tardé à reprendre son sang-froid. + +--Hé! hé! lui dit M. Whip, nous favorisons donc les évasions, cher ami, +nous éloignons les sentinelles... nous nous faisons jeter des cordes +par les maisons voisines; heureusement que ce bon M. Whip est là... et +que... + +M. Whip n'eut pas le temps d'en dire davantage. + +M. Bardel, qui était robuste, se jeta sur lui et le saisit à la gorge, +disant: + +--Tais-toi, misérable, tais-toi! + +--A moi, Jonathan, à moi! hurla M. Whip d'une voix étouffée. + +John Colden s'était rué sur lui à son tour. + +--Frappe, frappe! disait M. Bardel et Dieu sauve l'Irlande! + +M. Bardel était robuste, John Colden était une manière de géant. + +Néanmoins M. Whip fit une résistance désespérée. + +La grande préoccupation du gardien-chef et de John Colden était moins +de le terrasser que de l'empêcher de crier, car au moindre bruit on +pourrait accourir, et alors tout était perdu. + +De telle façon que M. Bardel, qui le serrait à la gorge, ne songea point +à lui prendre les bras, et oublia que M. Whip portait toujours sur lui +un poignard, avec l'autorisation du gouverneur, depuis un certain jour +où une révolte avait éclaté dans le tread-mill et où on avait voulu +l'assassiner. + +A demi étranglé, M. Whip eut cependant l'énergie de tirer son poignard +avec un de ses bras demeuré libre. + +--Frappe! répétait M. Bardel à John Colden. + +Mais, en ce moment l'Irlandais jeta un cri étouffé. + +M. Whip l'avait prévenu en frappant le premier. + +--Ah! canaille! murmura John Colden, qui eut la force de riposter. + +Cette fois M. Whip ne cria plus, ne se débattit plus. + +M. Bardel, qui le serrait toujours à la gorge, le sentit s'affaisser +lourdement dans ses bras. + +Le poignard de John Colden l'avait frappé au coeur. + +--Je crois qu'il a son compte, murmura l'Irlandais. + +En effet, M. Bardel desserra les bras et M. Whip tomba sur le sol et s'y +allongea comme une masse inerte. Le gardien féroce était mort. + +Seul et frémissant, l'enfant était demeuré spectateur muet de cette +lutte. + +M. Bardel le prit dans ses bras: + +--Mon enfant, dit-il, tu es sauvé! tu vas revoir ta mère!... + +--Allons, John, poursuivit-il, prends-le sur tes épaules et file. + +En même temps, il pesait sur la corde pour la tendre. + +Le brouillard était devenu si épais qu'on ne voyait plus ni la fenêtre, +ni même la maison. + +Cette corde qui était le salut de Ralph semblait pendre du ciel. + +John prit l'enfant et le chargea sur ses épaules. + +--Tiens-toi bien à mon cou, dit-il. + +M. Bardel le lui plaça à califourchon sur les épaules, et l'intelligent +petit être passa les bras autour du cou. + +Alors John voulut saisir la corde et commencer son ascension. + +Mais soudain les forces lui manquèrent, les mains qui serraient la corde +se détendirent, un cri sourd lui échappa et il s'affaissa à son tour sur +le sol: + +--Moi aussi, dit-il, je crois que j'ai mon compte. + +Le poignard de M. Whip avait pénétré dans la cuisse de John un peu +au-dessous du bas-ventre, et John perdait beaucoup de sang. + +Ce fut un moment terrible. + +Un moment qui parut à M. Bardel avoir la durée d'un siècle. + +Qui donc allait sauver l'enfant? + +Ralph, qui était tombé avec John Colden, venait de se relever. + +M. Bardel le prit à son tour et lui dit: + +--Tiens-toi bien, je vais essayer de te monter, moi. + +Le gardien-chef était déjà vieux. Il était lourd et manquait de cette +élasticité de membres qui est le privilége de la jeunesse. + +Il essaya de grimper après la corde, tandis que John Colden, qui s'était +relevé sur un genou, murmurait: + +--Sauvez l'enfant, et tout ira bien! + +Mais M. Bardel ne parvenait pas s'enlever de terre et la corde menaçait +de casser sous son poids. + +Tout à coup une voix se fit entendre dans les airs au-dessus de sa tête: + +--Lâchez tout! disait-elle. + +M. Bardel, tenant toujours l'enfant, retomba sur ses pieds et leva les +yeux. + +Un homme se laissa glisser en ce moment le long de la corde, et vint +dégringoler auprès de M. Bardel. + +C'était l'homme gris. + +Il vit M. Whip qui n'était plus qu'un cadavre, et il vit John Colden qui +perdait tout son sang; il devina ce qui s'était passé. + +--J'ai entendu le bruit d'une lutte, dit-il, et je suis descendu. Où est +l'enfant? + +--Le voilà, répondit M. Bardel. + +--Où es-tu blessé? continua l'homme gris en se penchant sur John Colden. + +--Là... + +--Te sens-tu bien faible? + +--Oh! oui... je crois que je vais mourir... mais qu'importe! sauvez +l'enfant, dit le courageux Irlandais. + +L'homme gris avait tout son sang-froid. + +--Il ne s'agit pas de perdre la tête, dit-il, mais il faut les sauver +tous les deux. + +La corde était assez longue pour que l'homme gris pût l'enrouler autour +des reins de John Colden. + +--Écoute bien, dit-il; je vais remonter, emportant l'enfant. + +Quand j'aurai atteint la fenêtre et mis l'enfant en sûreté, Shoking et +moi nous tirerons la corde après nous et nous te hisserons à ton tour. + +Puis s'adressant à M. Bardel: + +--Quant à vous, faites ce qui est convenu; ce n'est pas cet homme qui +vous trahira, puisqu'il est mort. + +Et il poussa du pied le cadavre de M. Whip. + +--Retournez dans le corridor de la prison, acheva l'homme gris, prenez +une prise du tabac que je vous ai donné, et endormez-vous; on ne songera +pas à vous accuser. + +M. Bardel fit un signe de tête affirmatif. + +Alors l'homme gris prit l'enfant, lui recommanda de se bien tenir, et, +avec une souplesse et une agilité toute féline, il se mit à grimper +après la corde, et John et M. Bafdel le virent monter et disparaître +dans le brouillard. + +L'enfant était sauvé! + +--Allez-vous-en! dit alors John d'une voix faible. + +--Adieu... au revoir, plutôt, dit M. Bardel d'une vois émue. + +Et il serra la main de John. + +--Je crois bien que je suis blessé à mort, dit l'Irlandais, mais je +meurs pour la bonne cause... + +M. Bardel s'en alla et regagna la porte du préau de la vieille prison. + +Pendant ce temps, l'homme gris avait atteint l'entablement de la +croisée. + +John Colden le comprit, car la corde se détendit tout coup. + +Puis elle se tendit de nouveau et l'Irlandais se sentit enlevé de terre. + +Mais soudain, le malheureux jeta un cri et retomba sur le sol. + +La corde s'était cassée sous le poids de son corps. + +--Allons! murmura le fils de l'Irlande, je savais bien qu'il fallait +mourir. + +Si je guéris de ma blessure, je ne guérirai pas de la cravate que +Calcraff, le bourreau de Newgate, me passera autour du cou. + +Et résigné, John Colden demeura étendu sur la terre qu'il avait arrosée +de son sang. + +Et comme ses forces étaient épuisées, il ferma les yeux et murmura: + +--Qu'importe la mort de John Colden? l'enfant est sauvé, Dieu protège +l'Irlande! + + + + +XVI + + +Six heures du matin venaient de sonner. + +C'est l'heure réglementaire où on éveille les prisonniers, et une cloche +placée au centre de Bath square se fit aussitôt entendre. + +Classés par pénalités, les prisonniers du Cold Bath field ont une +administration différente, dans chaque catégorie. + +Les condamnés au moulin, qui occupent le centre de la prison, sont +pour ainsi dire retranchés dans une espèce de forteresse où les autres +condamnés ne pénètrent pas. + +Le moulin à son personnel, ses gardiens; il est une prison dans une +autre prison. + +Le matin, c'est le moulin qui se fait entendre le premier. + +Quand son tic-tac monotone et sinistre commence à retentir, les +charpentiers et les forgerons se mettent à l'oeuvre et on distribue de +l'étoupe aux autres prisonniers. + +Ce matin-là, chose bizarre, le moulin ne se fit pas entendre tout +d'abord. + +Cependant on avait entendu la cloche, et le gardien-chef avait dû ouvrir +les cellules des condamnés. + +Il y avait, dans le bâtiment affecté au service du moulin, quatre +corridors cellulaires, autant de corridors que de cylindres, lesquels +venaient aboutir perpendiculairement à une sorte de rond-point à coupole +assez élevée. + +Sur ce rond-point ouvraient cinq portes. + +Ces cinq portes étaient celles des logis réservés aux gardiens, lesquels +étaient deux par deux, sauf le gardien-chef qui occupait une cellule à +lui tout seul. + +Quand les condamnés étaient couchés, quand le gardien-chef, M. Bardel, +avait fait son inspection accoutumée et fermé toutes les cellules, y +compris celles des ouvriers détenus provisoirement à Bath square, le +gardien de nuit prenait son service et son compagnon se couchait. + +A six heures du matin, M. Bardel se levait, ouvrait à la fois la porte +des quatre corridors et on faisait lever les condamnés. + +Donc, ce matin-là, la cloche se fit entendre comme à l'ordinaire; mais +M. Bardel ne sortit point de sa cellule. + +Sur les quatre gardiens qui avaient dû prendre le service à minuit, +trois seulement apparurent à l'extrémité de leur corridor respectif. + +Des quatre qui avaient dû se coucher à minuit, trois seulement encore +sortirent enfin de leur cellule et tous les six se regardèrent avec un +certain étonnement. + +Pour bien faire comprendre ce qui allait se passer, il est nécessaire de +donner certains détails. + +Il y avait donc un corridor par cylindre, avec des numéros +correspondants. + +Il y avait aussi deux gardiens par corridor, lesquels étaient toujours +affectés au même service. + +Chacun des deux avait une clef qui ouvrait à la fois sa cellule, la +porte de son corridor et celle du préau, mais qui ne pouvait ouvrir ni +la porte de la cellule voisine, ni celle d'un des autres corridors: + +Seul, M. Bardel, le gardien-chef, avait une clef, vrai chef-d'oeuvre +de serrurerie, qui ouvrait toutes les portes indistinctement, hormis +cependant la grille de master Pin. + +Il est vrai que le gouverneur de la prison avait, lui, une clé qui +ouvrait tout, même la grille du portier-consigne. + +Or donc, le gardien de nuit du corridor n° 1 sortit en entendant +sonner la cloche, et vint frapper à la porte de la cellule qui portait +également le n° 1, afin d'avertir son camarade. + +Celui-ci sortit. + +Les gardiens des nos 2 et 3 un firent autant. + +Seul le corridor du n° 4 demeura fermé. + +--Qui donc était de nuit? demanda l'un des gardiens. + +--Jonathan. + +--Comment! dit un autre d'un ton ironique, c'est ce bon M. Whip qui va +prendre le service du matin, et il ne se presse pas plus que ça. Il a +pourtant entendu la cloche; + +--Et Bardel qui dort aussi, fit un troisième. + +--Whip, mon cher! cria l'un des gardiens au travers de la porte n° 4. + +M. Whip ne répondit pas. + +--Hé! Jonathan? dit un autre, en frappant à la porte du n° 4 qui +demeurait close. + +La porte ne s'ouvrit pas. + +--Hé! monsieur Bardel? cria un quatrième, en se dirigeant vers la +cellule du gardien-chef, vous n'avez donc pas entendu la cloche? + +M. Bardel ne répondit pas davantage. + +Le gardien, ayant voulu frapper du poing sur la porte, demeura +stupéfait. + +La porte, qui n'était point fermée en dedans, comme à l'ordinaire, +s'ouvrit sous l'effort du coup de poing et M. Bardel apparut couché tout +vêtu sur son lit et profondément endormi. + +Armés de leurs lanternes, les gardiens entrèrent, répétant. + +--Monsieur Bardel? Mon cher monsieur Bardel? + +M. Bardel ronflait. + +--Il est ivre mort, dit l'un. + +Et il se mit à le secouer. + +Mais si puissante que soit l'étreinte de l'ivresse, un homme finit +toujours par s'éveiller. + +M. Bardel ne remua pas. + +Alors les gardiens effrayés se regardèrent. + +--Il faut appeler le docteur, dit l'un. + +--Et le gouverneur, dit un autre. + +En présence de l'état de M. Bardel, on ne songeait plus au corridor et +à la cellule n° 4 qui continuaient à demeurer fermés, non plus qu'à +Jonathan et à M. Whip, dont on n'avait pas la moindre nouvelle. + +L'un des gardiens courut donc chez le docteur. + +Le docteur se leva en maugréant, car il n'était pas matinal et s'était +même si bien habitué au bruit de la cloche de six heures qu'elle ne le +réveillait plus. + +Il arriva chez M. Bardel enveloppé dans sa robe de chambre, et à +première vue, il s'écria: + +--Comment, butors que vous êtes, c'est pour cela que vous m'éveillez? +Cet homme est ivre-mort, voilà tout. + +Et, à son tour, il secoua M. Bardel sans plus de succès. + +--Ah! diable! fit-il alors, je crois qu'on lui a fait prendre un +narcotique. + +Et il se mit à l'examiner plus attentivement. + +Le gouverneur, également prévenu, était arrivé en toute hâte. + +Aux premiers mots qu'on lui dit, il soupçonna quelque événement +extraordinaire. + +On chercha la clef que M. Bardel portait toujours à sa ceinture et on ne +la trouva pas. + +Alors le gouverneur, laissant le dormeur aux mains du docteur, se fit +accompagner par deux des gardiens, et, à l'aide de sa propre clef, il +ouvrit la cellule n° 4. + +M. Whip n'y était pas. + +Le lit n'avait pas même été foulé. + +De la cellule, le gouverneur, qui fronçait le sourcil, passa à la porte +du corridor, dans lequel on n'entendait aucun bruit. + +Cette porte ouverte, il prit la lanterne d'un des gardiens et marcha le +premier. + +Au quatrième pas qu'il fit, il se heurta à Jonathan, étendu tout de son +long sur le sol et dormant comme dormait M. Bardel. + +--Oh! oh! pensa le gouverneur, tout cela est bien extraordinaire. + +Il fit quelques pas encore et vit une cellule ouverte. + +Alors le gouverneur comprit tout. + +On avait endormi le gardien-chef et Jonathan pour favoriser une évasion. + +Et, s'arrêtant brusquement, il ordonna qu'on allât lui chercher quatre +des soldats qui occupaient chaque soir le poste de la prison. + + + + +XVII + + +Le gouverneur avait donné cet ordre par mesure de prudence. + +Bien qu'il appartînt à l'armée; et qu'il fût très-brave, cet officier se +souvenait d'une révolte récente où, sans l'intervention des soldats, M. +Whip, lui et tous les gardiens de la prison eussent été massacrés. + +Les soldats arrivèrent. + +Alors le gouverneur se mit à leur tête et continua l'inspection du +corridor. + +Il trouva une deuxième cellule ouverte et vide. + +M. Bardel seul aurait pu dire quels étaient les prisonniers qui les +avaient occupées; mais M. Bardel dormait, et le docteur faisait de vains +efforts pour l'arracher à sa léthargie. + +Le gouverneur continua son chemin jusqu'à la porte du préau. + +Cette porte, contre toute habitude, était ouverte. + +C'était donc par là que les deux prisonniers étaient sortis. + +Le préau était sablé. + +Le gouverneur abaissa sa lanterne jusqu'auprès du sol, et il distingua +nettement l'empreinte de plusieurs pas. + +En examinant ces empreintes avec attention, on trouva deux pieds d'homme +et un pied d'enfant. + +La lumière commençait à se faire. Le pied d'enfant était certainement +celui du petit Irlandais. + +Les gardiens de Bath square portent un uniforme, comme les employés +de toutes les prisons du monde, et par conséquent, on leur donne des +chaussures identiques. + +Il ne fut pas difficile au gouverneur de reconnaître, dans l'une des +empreintes, le soulier ferré d'un gardien. + +L'autre paraissait être celle d'un homme étranger à la prison. + +Quel était le gardien qui avait passé par là, sinon M. Whip, dont on +continuait à n'avoir pas de nouvelles, puisque M. Bardel et Jonathan, +qui, seuls avec lui, avaient pu pénétrer dans la prison par ce chemin, +étaient plongés dans un profond sommeil? + +Le gouverneur, les gardiens et les soldats suivirent les empreintes +des pas, et arrivèrent ainsi à la muraille qui séparait la prison des +nouveaux bâtiments en construction. + +Là se trouvait une porte dont M. Bardel avait seul la clé. + +Mais puisqu'on n'avait pas retrouvé cette clef sur le gardien-chef, il +fallait bien admettre que M. Whip la lui avait volée. + +Le gouverneur ouvrit cette porte et pénétra le premier dans le préau +neuf. + +Alors de sourds gémissements parvinrent à son oreille. + +Ces gémissements se faisaient entendre au pied du mur d'enceinte. + +Il n'était pas jour encore, et le brouillard était toujours très-épais. + +Le brouillard de Paris est blanc et presque toujours transparent. + +Celui de Londres est rougeâtre et presque toujours opaque. + +Le gouverneur fut donc obligé de guider sa marche avec l'ouïe, bien plus +qu'avec la vue, et il arriva ainsi, suivi des gardiens et des soldats, +jusques au pied du mur. + +Les gémissements redoublèrent à son approche. + +Alors, baissant sa lanterne, le gouverneur vit un homme qui se tordait +sur le sol et paraissait en proie à de vives souffrances. + +--C'est un des ouvriers, dit l'un des gardiens, il travaillait à +reconstruire le mur du moulin, je le reconnais. + +C'était en effet John Colden qui, revenu d'un long évanouissement, +ranimé sans doute par le froid de la nuit, et souffrant beaucoup, +appelait à son aide. + +--Qui êtes-vous? dit le gouverneur en se penchant sur lui. + +Mais soudain une exclamation d'horreur échappa à l'un des gardiens. + +A trois pas de John Colden se trouvait le cadavre de M. Whip. + +Le gouverneur avait cru un moment être sur la trace de la vérité. + +Selon lui, Whip, acheté par des gens du dehors, avait endormi +successivement M. Bardel et Jonathan, afin de favoriser l'évasion d'un +prisonnier. + +Mais on retrouvait M. Whip frappé d'un coup de poignard et mort. + +Sa face violacée, sa langue tirée, sa cravate fortement serrée autour +de son cou et ses vêtements déchirés attestaient qu'il avait soutenu une +lutte. + +M. Whip avait dont péri victime de son devoir. + +Ce n'était plus un traître, c'était un martyr. + +John Colden, qui avait perdu beaucoup de sang, était hors d'état de +pouvoir donner le moindre éclaircissement sur ce mystérieux événement. + +Cependant on retrouva enroulée autour de son corps une partie de la +corde à noeuds. + +C'était une preuve que John Colden, hissé au moyen de cette corde +jusqu'à une certaine hauteur, était retombé, par suite de sa rupture, et +que ses complices l'avaient abandonné. + +Le gouverneur essaya de le questionner; mais il ne put rien obtenir de +lui. + +Soit faiblesse, soit parti pris, John Colden secoua la tête, se bornant +à murmurer qu'on pouvait faire de lui tout ce qu'on voudrait. + +On le transporta ainsi que le cadavre de M. Whip à l'intérieur de la +prison. + +Là, il fût constaté que le prisonnier évadé n'était autre que le petit +Irlandais; + +Le docteur avait employé des sels très-violents et triomphé de la +léthargie de M. Bardel. + +Celui-ci, revenant enfin à lui, vit le gouverneur à son chevet, et +commença par promener autour de lui un regard hébété. + +Mais il devinait ce qui s'était passé, et il n'eut garde d'oublier son +rôle. + +Il raconta que, la veille, il avait acheté du tabac, ce qui était +parfaitement vrai, du reste, à Queen's tavern, mais que M. Whip, qui s'y +trouvait en même temps que lui, lui avait dit qu'il en achetait de bien +meilleur dans un bureau de Picadilly, et qu'il lui avait offert de lui +en faire goûter. + +Il ajouta qu'en effet, un peu avant neuf heures, M. Whip était entré +dans sa cellule et lui avait donné de son tabac; puis, qu'il était allé +prendre son service. + +A neuf heures, M. Bardel avait fait son inspection habituelle et avait +été très-étonné de trouver dans le corridor numéro quatre, non plus M. +Whip, mais Jonathan, qui sommeillait à demi dans sa guérite; qu'alors il +lui avait offert une prise de tabac. + +A partir de ce moment, achevait M. Bardel, ses souvenirs étaient de plus +en plus confus. Il avait été pris d'un violent mal de tête, était rentré +dans sa cellule et s'était assis sur son lit. + +Dès lors, il ne se souvenait plus de rien. + +M. Bardel était employé à Cold Bath field depuis plus de vingt ans. + +Il s'était toujours montré très-zélé dans son service et on n'avait +aucune raison de douter de la véracité de son récit. + +Malheureusement pour lui, Jonathan venait également de s'éveiller, grâce +aux soins du docteur. + +Et Jonathan, apprenant la mort de M. Whip, l'évasion du petit Irlandais +et l'arrestation de John Colden, Jonathan demanda à parler au gouverneur +en particulier. + +Celui-ci s'enferma avec le gardien qui lui dit: + +--C'est M. Bardel qui a favorisé l'évasion du prisonnier. + +--Prenez garde, lui dit le gouverneur, vous accusez un homme jusque-là +irréprochable. + +--Je l'accuse, dit Jonathan avec conviction, parce que j'ai les preuves +de sa trahison. + +--De qui les tenez-vous? + +--De M. Whip. + +--Il est mort. + +--Cela ne m'étonne pas, car en m'endormant, je n'ai pu, comme c'était +convenu, lui porter secours. + +Et Jonathan raconta ce qui s'était passé la veille. + +Alors le gouverneur pensa qu'il ne pouvait faire autrement que d'avertir +la police et demander un magistrat qui vint faire une enquête minutieuse +sur les événements dont la prison avait été le théâtre pendant la nuit +précédente. + + + + +XVIII + + +Avant d'aller plus loin, reportons-nous au moment où l'homme gris était +remonté dans les airs, le petit Irlandais sur les épaules. + +Nous l'avons dit, pendant cette nuit-là, le brouillard était si épais +que, de cette fenêtre d'où pendait la corde, il était impossible de voir +le sol du préau. + +A neuf heures précises, la corde, solidement attachée à l'entablement de +la croisée, avait été lancée dans le préau par-dessus le mur d'enceinte. + +A neuf heures quelques minutes, la sonorité du brouillard avait permis +à Shoking et à l'homme gris, penchés à cette même fenêtre, d'entendre un +bruit de pas sur le sable. + +--Ce sont eux, avait dit Shoking; tout va bien. + +Mais presque aussitôt un murmure confus de voix était monté jusqu'à eux, +puis le bruit d'une lutte, puis un cri... puis...plus rien! + +Suzannah et Jenny s'étaient mises à genoux dans un coin de la chambre et +priaient avec ferveur. + +Par deux fois, la corde s'était tendue. + +L'homme gris et Shoking pensaient que M. Bardel et John Colden s'étaient +débarrassés de quelque sentinelle importune. + +Mais la corde ne demeura point tendue, et un dernier cri se fit +entendre. + +Alors l'homme gris n'hésita plus, et il enjamba l'entablement de la +croisée. + +--Qu'y a-t-il donc? lui dit Shoking avec épouvante. + +L'homme gris ne répondit pas. + +Il s'était laissé glisser le long de la corde, et nous savons ce qui +s'était passé dans le préau. + +Il s'écoula cinq minutes. + +Cinq minutes d'angoisses mortelles pour la pauvre mère, pour Suzannah et +pour Shoking. + +Enfin la corde se tendit et Shoking sentit son coeur battre à outrance. + +Puis, au bout de quelques secondes, l'homme gris reparut. + +L'enfant était sur ses épaules, et, quand tous deux eurent franchi +l'entablement de la croisée, la pauvre Irlandaise murmura d'une voix +mourante, en sentant autour de son cou les petits bras de son fils: + +--Mon Dieu! il me semble que je vais mourir... + +--On ne meurt pas de joie, répondit l'homme gris. + +Et en même temps il dit à Shoking: + +--Maintenant à John Colden! + +--John! exclama Suzannah! + +--Oui, il s'est battu avec un gardien... + +--Mon Dieu! + +--Il est blessé... mais légèrement... je lui ai enroulé la corde autour +du corps, nous allons le tirer à nous. + +Shoking avait compris la manoeuvre. + +L'homme gris et lui s'emparèrent de la corde et se mirent à tirer à eux. + +Déjà la corde s'enroulait sur le plancher, lorsque tout à coup ils +éprouvèrent une secousse qui fut suivie d'un bruit sourd et d'un cri de +douleur. + +C'était la corde qui venait de casser. + +John Colden était retombé sur le sol du préau. + +--Malédiction! murmura l'homme gris. + +Cependant il ne perdit ni son sang-froid ordinaire, ni sa merveilleuse +présence d'esprit. + +--Tire à toi tout ce qui nous reste de corde, ordonna-t-il à Shoking. + +La corde avait soixante noeuds, quand elle était entière. + +Shoking n'en retira que vingt-neuf. + +Elle s'était donc rompue à peu près vers le milieu. + +--Impossible, murmura l'homme gris, de descendre désormais. + +--Pourquoi? demanda Suzannah. + +--Parce que la corde est trop courte, et que celui de nous qui +descendrait se tuerait sans profit pour John. + +--Mais, s'écria Suzannah, John est blessé. + +--Oui. + +--On le trouvera dans le préau. + +--Certainement, dit l'homme gris avec flegme. + +--On l'accusera d'avoir favorisé l'évasion de l'enfant. + +--Sans aucun doute. + +--Et on le condamnera à la prison. + +--On fera mieux, dit froidement l'homme gris, on le condamnera à mort, +car il a tué un des gardiens. + +Suzannah jeta un grand cri et se mit aux genoux de l'homme gris. + +--Oh! dit-elle, sauvez-le, au nom du ciel, au nom de l'Irlande, +sauvez-le! + +--Certainement, je le sauverai, dit-il froidement, mais pas aujourd'hui, +car aujourd'hui c'est impossible... + +Jenny l'Irlandaise couvrait son fils de baisers et ne paraissait plus +savoir en quel lieu elle se trouvait. + +--Ah! maman, disait l'enfant, j'ai bien souffert, va! ils étaient bien +méchants, tous ces hommes! si tu savais comme ils m'ont battu! + +Suzannah pleurait à chaudes larmes. + +Shoking se pencha sur elle et lui dit: + +--Aie confiance, ma chère. Quand l'homme gris promet quelque chose, +c'est sacré comme la parole de Dieu. Il t'a dit qu'il sauverait John, il +le sauvera. + +Tout à coup un bruit, un son plutôt, traversa l'espace. C'était +l'horloge de l'église voisine qui sonnait la demie de neuf heures. + +L'homme gris tressaillit et dit: + +--Nous nous attardons ici, comme si nous étions en sûreté. Partons! + +Il prit Suzannah par la main: + +--Mais ne pleurez donc pas, enfant, dit-il, je vous ai dit que je +sauverai John. Vous ne croyez donc plus en moi? + +--Oh! si, répondit Suzannah. + +Shoking avait retiré le fragment de corde et fermé les volets de la +fenêtre. + +Alors l'homme gris ralluma la lampe et dit: + +--Maintenant, pas de bruit; le cab est en bas, au coin de la rue; il +faut partir. + +Les deux femmes, l'enfant, Shoking et l'homme gris s'engouffrèrent +alors sans bruit dans l'étroit escalier et, quelques secondes après, ils +étaient dans la rue. + +Un cab à quatre places attendait, appuyé contre le mur d'enceinte. + +Shoking s'approcha, du cocher. + +--Est-ce toi? dit-il. + +--C'est moi, répondit une voix qui n'était autre que celle de Jack, dit +l'Oiseau-Bleu. + +Les deux femmes entrèrent dans la voiture avec l'homme gris. + +Shoking monta à côté du cocher. + +Alors, Jack fit clapper sa langue, siffler son fouet, et le cab partit +au grand trot d'un cheval vigoureux. + +L'homme gris avait pris la main de Jenny l'Irlandaise et lui disait: + +--Votre fils vous est rendu, mais il a subi une condamnation, il ne +vous appartient plus, et la police, désormais à sa recherche, vous le +reprendra si elle le trouve. + +Jenny entoura l'enfant de ses bras et répondit avec un accent de lionne: + +--Oh! je le défendrai! + +--Il vaut mieux, reprit l'homme gris, se mettre à l'abri de la police. + +--Comment? + +--Voilà ce dont je me charge si vous avez foi en moi. + +Elle eut un frisson d'épouvante. + +--Est-ce que vous voudriez encore me séparer de lui? dit-elle. + +--Non, je m'arrangerai même de telle manière que vous puissiez le voir +chaque jour et presque à toute heure. + +--Ah! fit-elle, regardant avidement le libérateur de son fils. + +--Avez-vous entendu parler du _Christ's hospital_? demanda encore +l'homme. + +--Non, répondit la pauvre femme. + +--Eh bien! c'est un collége, et quand l'enfant a revêtu l'uniforme de ce +collége, il est inviolable. + +La pauvre mère regarda encore l'homme gris et parut se suspendre à ses +lèvres. + +Le cab roulait rapidement; durant ce temps, il avait gagné Piccadilly, +descendu Hay-Market, traversé Pall-Mall, passé devant la statue de +Charles Ier à Charing Cross, longé White-Hall, et il arrivait sur le +pont de Westminster. + +La Tamise sombre et bourbeuse roulait au-dessous son flot couvert de +brouillard. + + + + +XIX + + +L'homme gris poursuivit tandis que le cab roulait sur le pont et se +dirigeait vers ce quartier de Londres qu'on nomme le _Southwark_: + +--Tout ce que je pourrai vous dire maintenant, ma chère, ne vous +apprendrait pas grand'chose. + +Votre fils est placé entre deux dangers: d'une part, la justice qui l'a +frappé et cherchera à le reprendre; de l'autre un ennemi pire encore, +le frère ennemi de son père, le misérable qui a envoyé sir Edmund à +l'échafaud, lord Palmure. + +A ce nom Jenny frissonna. + +--Il faut donc qu'on trouve à votre enfant un autre nom, qu'on lui fasse +une identité nouvelle, et qu'on jette sur ses épaules un manteau auquel +nul ne puisse toucher. + +Tout cela, je le ferai. Mais il me faut deux jours au moins, et pendant +ces deux jours, je ne puis vous mettre, vous et votre enfant, à l'abri +de tout danger que si vous m'obéissez aveuglément. + +--Ne vous ai-je pas obéi déjà? dit l'Irlandaise avec douceur. + +--Si, répondit l'homme gris. + +Et, rêveur, cet homme étrange se pencha à la portière du cab et se mit +à contempler la Tamise qui avait l'air, en ce moment, d'un immense champ +de brouillard semé, çà et là, d'étoiles sans rayons, car les réverbères +luttaient en vain contre cette obscurité toujours croissante. + +Le cab arriva de l'autre côté du pont, et bientôt il roula dans +Saint-George-road. + +Dix minutes après, il s'arrêta. + +--Nous sommes arrivés, dit l'homme gris. Descendez, ma chère. + +Et il sauta lestement à terre et prit l'enfant dans ses bras. + +Alors, jetant les yeux autour d'elle, Jenny vit une place déserte, des +maisons chétives, de petites ruelles noires, et au milieu une église +dont les arceaux et le clocher étaient estompés dans le brouillard. + +Un cimetière clos d'une petite grille l'entourait. + +C'était Saint-George, l'église cathédrale des catholiques de Londres. + +L'homme gris dit alors à Jack et à Shoking: + +--Emmenez Suzannah, vous saurez toujours bien où la cacher. + +--Oh! je m'en charge, moi, dit Jack. + +--Et moi aussi, fit Shoking: faut-il donc vous quitter, maître? + +--Oui, répondit l'homme gris, seulement, demain matin, à la première +heure, ajouta-t-il, s'adressant toujours à Shoking, tu te rendras à +Saint-Gilles. + +--Oui, maître. + +--Tu iras droit à la sacristie et tu demanderas à parler à l'abbé +Samuel. + +--Bien. + +--Et tu lui diras: Tout va bien, l'enfant est sauvé. + +Jack et Shoking s'en allèrent emmenant Suzannah, et l'homme gris, +prenant Jenny par la main, la fit entrer dans le cimetière, dont la +grille était ouverte. + +--Ici, dit-il, nous sommes en sûreté déjà, il n'y a pas un agent de +police dans toute l'Angleterre qui oserait arrêter un criminel dans un +cimetière. + +Cheminant au travers des tombes, dont les pierres blanches tranchaient +sur l'obscurité, ils contournèrent l'église et arrivèrent derrière le +choeur. + +Là, il y avait une petite porte à laquelle l'homme gris frappa trois +coups. + +Cette porte s'ouvrit presque aussitôt. + +Alors un rayon de clarté vint frapper l'Irlandaise et son fils au +visage. + +Un homme se montrait au seuil de cette porte, une lanterne à la main. + +L'homme gris lui dit: + +--C'est nous que vous attendez. + +--Qui vous envoie? demanda cet homme. + +--Celui à qui nous obéissons tous jusqu'au jour où le maître suprême +sera devenu homme, répondit le sauveur de Ralph. + +--Entrez, dit celui qui tenait une lampe. + +C'était un vieillard courbé par l'âge et dont la longue barbe blanche +descendait jusque sur sa poitrine. + +Il portait une calotte noire sur le dessus de la tête et était vêtu +d'une sorte de houppelande noire qui pouvait passer pour une soutane. + +En outre ses épaules étaient couvertes d'un léger surplis blanc, ce qui +était comme un indice de sa profession semi-cléricale et semi-laïque. + +Cet homme, qui n'était que tonsuré, était le sacristain de Saint-George. + +L'Angleterre est dure aux catholiques. + +Elle les tolère, mais elle ne veut rien faire pour eux. + +C'est à leurs frais qu'ils ont construit leurs églises, à leurs frais +que leurs prêtres vivent. + +Elle était bien froide et bien nue cette cathédrale, aussi froide, aussi +nue, et plus misérable d'aspect encore que la pauvre église de St-Gilles +que nous connaissons déjà. + +L'homme au surplis ferma la porte quand les voyageurs nocturnes furent +entrés. + +Marchant le premier, il leur fit traverser le choeur, passa derrière le +maître-autel et poussa une nouvelle porte devant lui. + +Cette porte donnait sur un étroit corridor à l'extrémité duquel il y +avait un petit escalier tournant, dans lequel le sacristain s'engagea. + +Cet escalier conduisait à son logis, qui se trouvait dans la tour du +clocher. + +A la fois sacristain et gardien de l'église, cet homme vivait seul, la +nuit, dans l'édifice et habitait une chambrette dans laquelle il y avait +un pauvre lit de sangle, et deux chaises de paille. + +--Voilà votre refuge et celui de votre enfant, dit l'homme gris à +l'Irlandaise. Au nom de la cause que nous servons, au nom de votre fils +que l'Irlande attend comme un rédempteur, je vous supplie de ne pas +bouger d'ici jusqu'au jour où je viendrai vous avertir. + +Nul ne soupçonnera votre présence dans cette église, nul ne viendra vous +y chercher; et la police, fût-elle avertie, n'oserait pénétrer jusqu'à +vous. Mais alors elle établirait à l'entour comme une vaste souricière +et vous seriez prisonnière de nouveau et pour longtemps sans doute. + +--Oh! que m'importe? fit-elle en prenant son fils dans ses bras. + +--Jenny, reprit l'homme gris d'une voix solennelle, jurez-moi que vous +ne quitterez pas cette chambre. + +--Je vous le promets, dit-elle, sur les cendres de mon époux martyr. + +--Adieu donc, fit-il, au revoir plutôt.... car avant deux jours vous +entendrez parler de moi. + +Il embrassa l'enfant, il serra la main de la mère, et s'en alla, +reconduit par le sacristain. + +Lorsqu'ils furent dans l'église, l'homme gris se tourna vers le +vieillard. + +--Ainsi, dit-il, cela est bien vrai, chaque matin, aux premières clartés +de l'aube, une femme vêtue de noir vient pleurer et prier sur une tombe. + +--Oui, répondit le sacristain, nous sonnons l'_Angelus_ à six heures, et +l'_Angelus_ sonné, je vais ouvrir la grille du cimetière. + +--Elle ne reste donc pas ouverte? + +--Non. Je l'avais laissée entre-bâillée pour vous ce soir. + +--Après? + +--A peine la grille est-elle ouverte que cette femme, dont je n'ai +jamais pu voir le visage, car elle le couvre d'un voile épais, se glisse +dans le cimetière. + +--Et vers quelle tombe va-t-elle? L'avez-vous remarqué? + +--Oui. + +--Pourriez-vous m'y conduire? + +--Sans doute. + +Le sacristain ouvrit la porte, et portant toujours sa lanterne, il +descendit les deux marches qui donnaient accès dans le cimetière. + +L'homme gris le suivait, et ils se mirent à cheminer lentement à travers +les tombes. + + + + +XX + + +L'homme gris se disait, pendant que le sacristain portait sa lanterne au +ras de terre et en projetait la lueur sur les tombes: + +--Si c'est la femme que je crois, il faudra bien que lord Palmure +devienne, entre mes mains, un instrument docile, et je combattrai miss +Ellen à armes égales. + +Après quelques minutes de recherche, le sacristain s'arrêta: + +--Ce doit être là, dit-il. + +L'homme gris prit la lanterne des mains du sacristain et l'approcha +d'une pierre étroite et haute, sur laquelle on avait gravé ces mots: + + ICI REPOSE + DICK HARRISSON + MORT D'AMOUR A L'ÂGE DE VINGT ANS. + +--Et c'est sur cette tombe que vient s'agenouiller cette femme? dit +l'homme gris. + +--Oui, monsieur. + +L'inscription tumulaire ne portait aucune date. Cependant la pierre +n'était pas encore couverte de cette mousse grisâtre dont le temps tisse +la livrée des tombeaux. + +--Depuis quand cette tombe est-elle creusée? demanda l'homme gris. + +--Comment voulez-vous que je le sache, monsieur? répondit le sacristain. +On enterre ici tous les dimanches plusieurs personnes à la fois. Bien +que ce champ de repos ne renferme que des catholiques, tous ne sont pas +de notre paroisse. + +Il y a des paroisses dans Londres qui n'ont pas d'église de notre culte, +il y en a même beaucoup. Il advient donc que le dimanche, de très-grand +matin, il nous arrive jusqu'à dix et quinze cercueils de différents +points de la ville, accompagnés d'un prêtre, sous les yeux duquel on +leur donne la sépulture. + +Et puis, voyez-vous, je suis vieux et je n'ai pas beaucoup de mémoire. + +Ensuite, l'administration du cimetière, bien qu'il touche à l'église, ne +me regarde pas. Cela fait que je ne m'en occupe guère autrement que pour +ouvrir la grille, chaque matin, quand j'ai sonné l'_Angelus_. + +Cependant, la ténacité, la régularité de cette femme m'a frappé, et j'en +ai parlé à l'abbé Samuel, lorsqu'il est venu hier. + +--C'est bien, mon ami, dit l'homme gris, je sais ce que je voulais +savoir. + +Et il fit un pas de retraite. + +Mais, au lieu de se diriger vers la grille du cimetière, il reprit le +chemin de la petite porte qui donnait accès dans l'église, au grand +étonnement du vieillard, qui lui dit: + +--Est-ce que vous voulez revoir la personne que vous m'avez amenée? + +--Non, dit l'homme gris. + +Et il entra dans l'église. + +--Mon ami, dit-il alors, je désire attendre ici l'heure où cette femme +vient. + +Il se dirigea vers le confessionnal qui se trouvait au milieu de +l'église, y entra, s'enveloppa dans son manteau, et y chercha la +position la plus commode pour dormir. + +Le sacristain savait qu'il avait affaire à un homme tout-puissant dans +ce parti mystérieux à la tête duquel était l'abbé Samuel. + +Il s'inclina donc, se bornant à dire: + +--Devrai-je vous éveiller? + +--Oui, quand vous sonnerez l'_Angelus_. + +L'homme gris se couvrit la tête d'un pan de son manteau. + +Le sacristain s'en alla après avoir fermé soigneusement les portes de +l'église. + +Plusieurs heures s'écoulèrent, et la nuit tout entière. + +Les gens qui passaient au dehors et regardaient l'église Saint-George, +ne se fussent guère doutés qu'elle abritait quatre personnes, tant elle +fut silencieuse jusqu'au matin. + +L'homme gris dormait. + +Enfin une lueur brilla dans le fond du choeur et vint frapper la grille +de bois du confessionnal. + +L'homme gris s'éveilla. + +Il vit le vieillard, la lanterne à la main, sortant de la sacristie, +où il avait passé la nuit sur une chaise, se diriger vers la porte du +clocher. + +Une seconde après, l'_Angelus_ tinta. + +Alors le sacristain se dirigea vers le confessionnal pour éveiller +l'homme gris. + +Mais celui-ci en sortit et vint à sa rencontre. + +--Je vous ai entendu, lui dit-il. Allez ouvrir la grille du cimetière. +Je vous suis. + +Ils sortirent de nouveau par la petite porte du choeur. + +Il était nuit encore, mais quelques rayons blafards glissaient à travers +le brouillard toujours épais. + +L'homme gris se dirigea vers cette tombe qu'il avait remarquée la veille +au soir, puis, après l'avoir reconnue, il s'en éloigna de quelques pas +et se dissimula derrière un monument plus élevé. + +A peine le sacristain, après avoir ouvert la grille, était-il entré dans +l'église, qu'un bruit léger se fit entendre. + +En même temps, l'homme gris vit une forme noire qui s'avançait au milieu +des tombes. + +Oh! elle ne chercha point son chemin, elle n'hésita pas une seconde. + +Elle vint droit à cette pierre qui recouvrait le corps du pauvre enfant +mort d'amour et s'y prosterna. + +Immobile à deux pas de distance, l'homme gris entendit alors des +sanglots et des paroles entrecoupées. + +La femme voilée et vêtue de noire disait: + +--Mon fils, mon enfant..., mon bien-aimé Dick, c'est donc vrai que les +morts ne reviennent pas... et que jamais plus ils ne se manifestent à +ceux qui les ont tant aimés... Dick, mon enfant, ne m'entends-tu donc +pas? + +Et la malheureuse femme se frappait la poitrine et sanglotait à fendre +l'âme. + +Elle appela longtemps son fils qui ne lui répondait pas; elle pria et +pleura longtemps. + +Puis tout à coup, elle se leva et eut comme un mouvement d'effroi. + +Le jour avait grandi, et de rouge qu'il était pendant la nuit, le +brouillard était devenu blanc. + +Comme si elle eût craint d'être surprise sur cette tombe, la pauvre mère +prit la fuite, après avoir mis un baiser sur cette pierre qui portait le +nom de son fils. + +Alors, étouffant le bruit de ses pas, l'homme gris se mit à la suivre. + +Il franchit après elle la grille du cimetière; après elle, il se trouva +dans la rue. + +Elle marchait rapidement, et il avait peine à ne pas la perdre de vue. + +Autour de Saint-George, il y a un dédale de petites rues mal bâties, +tortueuses et habitées par une population misérable. + +La femme voilée entra dans ce labyrinthe et s'arrêta dans Adam's street. + +Il y avait là une maison de chétive apparence, aux murs noircis, avec +une porte bâtarde ouvrant sur une allée noire. + +Comme elle allait s'y engager, l'homme gris lui mit la main sur +l'épaule. + +Elle se retourna en étouffant un cri d'effroi. + +Mais l'homme gris lui fit un signe, ce signe mystérieux que les +Irlandais affiliés au fenianisme connaissent tous. + +Et le cri prêt à s'échapper de sa gorge y rentra, et elle regarda cet +inconnu au travers de son voile épais, avec une indicible anxiété. + +--Vous êtes la mère de Dick Harrisson? lui dit-il. + +--Oh! répondit-elle, ne prononcez pas ce nom, monsieur, ne le prononcez +pas... par pitié!... + +--J'étais son ami, dit l'homme gris. + +--Vous? + +Et elle le regarda avec un redoublement d'angoisse. + +--Et vous êtes sa mère, ajouta-t-il. + +--Monsieur... par pitié... ne le dites pas... si vous saviez combien je +suis persécutée... On me croit morte, moi aussi!... + +--Ah! fit l'homme gris. + +--Je n'ai plus qu'une joie en ce monde, poursuivit-elle d'une voix +mouillée de larmes, celle d'aller chaque matin prier sur sa tombe... +Eh bien! si ceux qui ont causé sa mort savaient que j'existe, ils me +retireraient ce dernier bonheur. + +--Ils eussent pu le faire hier encore, dit l'homme gris; ils ne le +pourraient plus aujourd'hui. + +--Pourquoi? demanda la pauvre mère avec un accent hébété. + +--Parce que je vous protège, répondit l'homme gris, que j'étais l'ami +de votre fils, que je suis l'ennemi mortel de miss Ellen Palmure, pour +laquelle le malheureux enfant s'est donné la mort. + +Cette fois, la pauvre mère jeta un cri. + +--Chez vous... entrons chez vous, dit encore l'homme gris; car, pour le +venger, il me faut tout savoir! + + + + +XXI + + +L'homme gris avait pris la main de la pauvre mère, et il la magnétisait, +pour ainsi dire, de son regard pénétrant et dominateur. + +--Allons chez vous, répéta-t-il. + +Elle ne résista point à cette injonction; elle le conduisit au fond +de l'allée noire, lui fit monter le petit escalier tournant à marches +usées, arriva au second étage et tira une clef de sa poche. Puis elle +ouvrit une porte, et l'homme gris se trouva au seuil d'une chambre assez +propre, quoique misérablement meublée. + +Dans le fond de cette chambre, il y avait une autre porte, et la pauvre +mère, étendant la main vers elle, dit: + +--C'est là qu'il est mort!... + +Elle se laissa tomber sur une chaise et regarda de nouveau l'homme gris. + +--Ainsi, dit-elle, vous avez connu mon Dick? + +--Oui. + +--Vous étiez son ami? + +--Oui, dit encore l'homme gris. + +--Où donc l'aviez-vous rencontré? + +--Au public-house de White-Hall. + +--Je ne sais pas quel est l'endroit dont vous parlez, répondit-elle, +mais je sais que mon Dick, depuis longtemps, sortait beaucoup le soir. +Où allait-il? hélas! il ne me le disait pas. Il y avait près d'un an que +le pauvre enfant était comme fou... + +--J'ai quitté Londres, poursuivit l'homme gris. Quand j'y suis revenu, +votre fils était mort. On me l'a appris au public-house dont je vous +parle, et on m'a dit qu'il était mort d'amour. Comment? je l'ignore, et +il faut pourtant que je le sache. + +Il parlait d'une voix grave et pleine d'autorité qui impressionnait +vivement la pauvre femme. + +Évidemment, en parlant ainsi, il disait vrai, il avait très-certainement +rencontré Dick Harrisson au public-house de White-Hall, en face de +l'amirauté et d'une des entrées de Hyde-Park. La femme vêtue de noir +avait relevé son voile. + +L'homme gris vit alors une personne encore jeune, bien que le chagrin +eût creusé sur son visage, qui avait dû être fort beau, des rides +précoces, et blanchi ses abondants cheveux, autrefois d'un blond cendré. + +--Je vais tout vous dire, dit-elle, car j'ai beau me réfugier dans +l'amour de Dieu qui ordonne le pardon des injures, une voix secrète +s'élève sans cesse au fond de mon coeur et me crie que la mort de mon +enfant ne peut rester impunie. + +--Parlez, dit l'homme gris, en lui prenant la main, je vous écoute. + +Alors elle lui fit le récit suivant: + +--«Je suis Irlandaise, mon mari était Anglais. Soldat de marine, il +s'était épris de moi, pendant un séjour que fit son navire dans la rade +de Cork, et malgré la différence de religion qui existait entre nous, il +m'épousa. + +Je le suivis à Londres; il espérait quitter le service de mer et obtenir +un petit emploi dans les bureaux de l'amirauté. + +Ses démarches et celles de ceux de ses chefs, qui s'intéressaient à lui, +demeurèrent infructueuses. + +Un an après notre mariage, il fut obligé de prendre la mer et me laissa +à Londres, où je devins mère quelques jours après son départ. + +Depuis lors je ne l'ai plus revu. + +Le navire qu'il montait fit naufrage et se perdit corps et biens. + +On me fit une petite pension. + +D'abord, je songeai à retourner en Irlande, où j'avais encore des +parents, mais l'avenir de mon enfant me fit renoncer à ce projet. + +J'entrai comme dame de confiance dans une maison de commerce. + +Ce que je gagnais, réuni à ma pension, me permit d'élever mon fils et de +lui donner de l'éducation. + +A seize ans, il avait acquis une instruction suffisante pour entrer dans +une maison de banque et y toucher cent livres d'appointement. + +Alors le cher enfant me dit! + +«--Je ne veux plus que tu travailles, mère, c'est à mon tour.» + +Nous vînmes nous établir ici, dans cette maison, parce que nous +connaissions M. Colcram, le propriétaire, qui avait également servi dans +la marine et était un ami de mon mari. + +Ah! cela n'a duré que deux années, mais pendant ces deux années, +monsieur, j'ai été la plus heureuse des femmes. + +Mon Dick était laborieux, rangé, affectueux; il ne vivait que pour moi +et l'avenir était gros d'espérances pour nous deux. + +Hélas! le vent de la fatalité devait souffler bientôt sur nous. + +Un soir, M. Colcram, notre logeur,--il crut bien faire, le pauvre +homme,--vint nous voir tout joyeux, et dit à mon fils: + +--La maison que je tiens à bail est située sur la terre d'un des plus +nobles lords d'Angleterre, et j'ai quelquefois affaire à lui, il cherche +un secrétaire, et je lui ai parlé de toi: veux-tu que je te présente? Tu +auras des appointements doubles, pour le moins, de ceux que tu touches +dans ta maison de banque de la cité. + +Pouvions-nous résister à une offre semblable? + +Le lendemain, M. Colcram conduisit Dick chez le lord. + +Celui-ci le trouva intelligent, modeste et doux, et agréa ses services. + +M. Colcram avait dit la vérité, le noble lord fixa les appointements +de Dick à deux cents livres, et il se trouva que mon cher enfant avait +beaucoup moins de besogne que dans la maison de banque d'où il sortait. + +Chaque matin, il allait chez le lord, qui habitait dans Chester street, +écrivait sous sa dictée, dépouillait sa correspondance, et il était +libre à quatre ou cinq heures de l'après-midi. + +Le cher enfant passait toutes ses soirées avec moi et nous caressions +le projet de faire des économies suffisantes pour aller au printemps +suivant voir ma chère Irlande, dont le souvenir était toujours vivant au +fond de mon coeur. + +Deux mois s'écoulèrent. Une mère est clairvoyante, monsieur, elle a +l'habitude de lire dans l'âme de son fils, et cependant je ne m'étais +pas aperçue d'un changement presque subit qui s'était opéré chez mon +enfant. + +Depuis qu'il était chez le lord, il apportait à sa toilette, jusque-là +simple et presque négligée, un soin minutieux. + +Peu à peu, sa gaieté naturelle fit place à une vague mélancolie qui +dégénérait parfois en tristesse ou à laquelle succédait quelquefois une +sorte de joie fiévreuse. + +Mon Dick avait un amour au coeur. + +Amour sans espérance d'abord et presque inavoué à lui-même; amour +violent ensuite et tout à coup rempli d'illusions. + +Vers la Christmas, il me dit que lord Palmure,--c'est bien le nom que +vous avez prononcé tout à l'heure,--était accablé d'affaires par suite +de l'ouverture du parlement, et qu'il serait obligé d'aller travailler +avec lui, le soir; je le crus. + +Pendant deux mois encore, il sortit chaque soir après notre souper, +pour ne rentrer que fort avant dans la nuit, et dès lors sa vie me parut +mystérieuse et tourmentée. + +Tantôt il avait l'espérance et le bonheur dans les yeux, tantôt il +paraissait livré au plus profond désespoir. + +Il demeura longtemps muet à toutes mes questions. + +Enfin, un soir, il me prit dans ses bras et me dit: + +--J'aime la fille de lord Palmure. + +--Malheureux! m'écriai-je. + +--Et j'en suis aimé, ajouta-t-il. + +Je me mis à fondre en larmes, je le suppliai de songer à notre humble +condition, à la distance qui nous séparait de la noble demoiselle; je +l'engageai à remercier lord Palmure, à retourner dans la cité où il +trouverait facilement un emploi. + +--Miss Ellen et moi, me dit-il, nous nous aimons, et elle sera ma femme. + +Le mal était déjà sans remède, et le pauvre enfant était fou. + +Que s'est-il passé dès lors? Par quelles tortures sans nom cette femme +a-t-elle brisé le coeur de mon malheureux fils? Hélas! je l'ignore, +monsieur. + +Mais bientôt sa vie devint un supplice; il était devenu insensible à mes +caresses, et il parlait de mourir. + +Un jour, il se sentit si faible qu'il ne put quitter le lit. Il eut +la fièvre pendant une semaine, une fièvre pleine de délire et de rage, +pendant laquelle le nom de miss Ellen était sans cesse sur ses lèvres. + +Je ne le quittais ni jour ni nuit. Enfin, le dimanche, la fièvre se +calma, le délire disparut, et il me sembla plus calme. + +Ah! monsieur, la fatalité était sur nous. J'eus la funeste pensée de +m'absenter une heure, pour aller à Saint-George entendre la messe et +prier Dieu pour mon enfant. + +Quand je revins, il était si pâle que je jetai un cri d'épouvante. + +--Mère, me dit-il, pardonne-moi... je suis un fils ingrat... car je t'ai +oubliée, pour ne songer qu'à ma propre douleur... Je suis un pauvre fou +qui va mourir... + +Je jetai un nouveau cri, un cri d'épouvante et d'horreur! car il avait +soulevé la courtine qui le couvrait, et je vis son lit plein de sang!... + +Ici la malheureuse mère s'interrompit et fondit en larmes. + +L'homme gris lui prit la main et lui dit d'une voix émue et grave: + +--Continuez, madame, il faut que je sache tout. + + + + +XXII + + +La mère de Dick Harrisson parvint à maîtriser ses sanglots. + +Elle continua. + +--Mon malheureux enfant, fou de désespoir, s'était frappé de trois coups +de couteau. + +J'appelai au secours, jetant des cris d'épouvante; M. Colcram monta. + +Mon pauvre Dick secouait la tête et un pâle sourire effleurait ses +lèvres: + +«--Tout est inutile, mère, me dit-il, je vais mourir...» + +--Ah! monsieur, le pauvre enfant ne se trompait pas, poursuivit-elle +d'une voix brisée. M. Colcram alla chercher un chirurgien. + +Le chirurgien fit comme Dick, il secoua tristement la tête, et dit que +les trois blessures étaient mortelles. + +Et cependant mon pauvre enfant essaya de lutter contre la mort. + +Il survécut trente-six heures en dépit d'horribles souffrances, me +demandant toujours pardon de m'abandonner ainsi. + +Il ne s'interrompait que pour prononcer le nom de miss Ellen. + +--Mère, me dit-il encore, je veux être enterré dans un cimetière +catholique et je veux que tu mettes ceci dans ma bière. + +En même temps il m'indiquait un gros pli cacheté qu'il avait caché sous +son oreiller avant de se donner la mort. + +C'étaient les lettres de miss Ellen. + +Quand il eut rendu le dernier soupir, Dieu fit un miracle. + +Il me donna la force d'aller me jeter aux pieds d'un prêtre catholique +et de lui avouer que mon fils s'était suicidé. + +Ce prêtre était jeune, il était bon, il me releva et me dit: Pauvre +mère, puisque votre fils est mort par amour, Dieu lui pardonnera, +car ceux qui ont souffert et pleuré trouvent toujours grâce devant sa +miséricorde. + +Et si Dieu doit pardonner, pourquoi nous, ses ministres, qui ne sommes +que des hommes, nous montrerions-nous plus sévères? + +Il fut convenu alors que je garderais mon fils encore jusqu'au samedi +soir. + +Alors le jeune prêtre viendrait, avec quatre Irlandais, enlever la bière +et ils la transporteraient sans bruit au cimetière de Saint-George. + +Là, on inhumerait mon enfant en terre sainte, et on réciterait les +prières de l'Église sur sa tombe, comme s'il fût mort de sa mort +naturelle. + +--Et ce prêtre, dit l'homme gris, interrompant la mère de Dick, ce +prêtre se nommait l'abbé Samuel? + +--Oui. Vous le connaissez donc aussi? + +--C'est notre maître à tous, répondit-il. + +La pauvre femme reprit: + +--Je posai sous la tête de mon cher mort le pli cacheté qu'il voulait +emporter dans la tombe. + +Puis, on cloua la bière, et il disparut pour toujours à mes yeux, celui +que j'aurais dû précéder dans une autre vie. + +Ici, elle s'interrompit encore et fondit en larmes. + +L'homme gris lui tenait toujours la main et la regardait avec bonté. + +--Et cette miss Ellen, dit-il, vous ne l'avez donc jamais vue? + +Ce nom produisit une sorte de réaction subite chez la mère de Dick +Harrisson. + +--Oh! oui, je l'ai vue, dit-elle. Je l'ai vue une fois, et j'ai compris +que mon fils l'ait aimée, tant elle est belle, et qu'elle l'ait tué, +tant elle a de méchanceté dans le regard. + +--Où l'avez-vous vue? + +--Ici. + +La voix de madame Harrisson se prit à trembler. + +--C'était le lendemain des funérailles de mon pauvre enfant, dit-elle. +J'étais seule, abîmée dans ma douleur et n'ayant plus de larmes dans ma +tête affolée! + +La porte s'ouvrit, elle entra. + +D'abord, il me sembla que c'était un ange, mais quand elle m'eut parlé, +je vis que j'avais un démon devant moi... + +--Écoutez, bonne femme, me dit-elle d'un ton impérieux et sec, je suis +la fille de lord Palmure. Votre fils s'était pris pour moi d'un amour +insensé et que je n'ai jamais encouragé... + +Elle mentait, monsieur, sans cela mon fils aurait-il eu des lettres +d'elle? + +--Votre fils est mort, poursuivit-elle, et mon père et moi nous savons +qu'il vous laisse sans ressources. + +Je la regardais, les yeux effarés, et je ne comprenais pas ce qu'elle +voulait me dire. + +--Je viens, poursuivit-elle, vous offrir ce portefeuille qui contient +une petite fortune, laquelle mettra vos vieux jours à l'abri du besoin, +et en échange, je viens vous demander tous les papiers de votre fils. + +Alors je compris. Elle venait me racheter ses lettres. + +Et je repoussais le portefeuille et la chassai, en m'écriant: + +--Tout ce qui vient de mon fils est sacré. Ce sont des reliques +auxquelles vos mains impures ne toucheront pas! + +Elle sortit en me jetant un regard de haine. + +Trois jours après, au milieu de la nuit, comme je continuais à pleurer +mon fils, une vitre de cette fenêtre fut brisée et deux hommes masqués +firent irruption dans ma chambre. + +Ils me garrottèrent, me mirent un bâillon sur la bouche. + +Puis ils se mirent à fouiller partout. + +Je compris qu'ils cherchaient les lettres de miss Ellen. + +Ils se retirèrent sans rien trouver. + +Le lendemain, M. Colcram me dit: + +--Ma chère, vous êtes ici en danger de mort. + +Pendant deux mois, monsieur, je me suis cachée à l'autre bout de +Londres, et M. Colcram a fait courir le bruit de ma mort. + +Je crois que Miss Ellen en est convaincue. + +Alors je suis revenue, car je veux vivre et mourir dans ce logement où +mon fils a rendu le dernier soupir. + +Je ne sors jamais pendant le jour, et ce n'est que le matin que je me +risque à aller prier sur la tombe de mon enfant. + +L'homme gris se leva alors, tandis que la pauvre mère étouffait un +dernier sanglot. + +--Ainsi, dit-il les lettres de miss Ellen sont dans le cercueil? + +--Oui. + +--Et nul ne le sait? + +--Nul, excepté vous, et si je vous l'ai avoué, c'est que vous m'avez +fait le signe rédempteur des fils de l'Irlande. + +--Je serai aussi muet que la tombe à qui ce secret est confié, et je +vous le jure, acheva l'homme gris, votre fils sera vengé. + +Puis, pressant la main de madame Harrisson: + +--Vous paraissez avoir épuisé vos dernières ressources, ma bonne dame, +dit-il. + +--C'est M. Colcram qui me fait vivre, répondit-elle, et il n'est pas +riche, le digne et cher homme. + +--L'Irlande prend soin de ses enfants, ajouta l'homme gris. + +Il tira de sa poche un rouleau de guinées qu'il posa sur la table. + +Et il sortit brusquement, comme s'il n'eût pas voulu entendre les +remerciements et les bénédictions de la pauvre mère. + +* * * * * + +Quand il fut dans la rue, l'homme gris se dit: + +--Maintenant je crois que je tiens miss Ellen et son digne père, lord +Palmure. + +Jenny et l'enfant sont en sûreté pour deux jours. + +Il faut que Bardel ne perde point sa place, et ensuite, si John Colden +n'a point succombé à sa blessure, il faudra l'arracher au bourreau. + +Voilà de la besogne, murmura-t-il avec un sourire. Mais bah! avant de +m'appeler l'homme gris, j'en ai fait bien d'autres et de plus rudes +encore! + +Et le mystérieux personnage se dirigea vers le pont de Westminster, +qu'il traversa, et, comme huit heures sonnaient, il entra dans +Scotland-yard, où il avait en ce moment une affluence inusitée de +policemen. + + + + +XXIII + + +Il est des gens qui ont le talent de se déguiser sans rien changer à +leur costume. + +Une certaine inclination donnée tout à coup au chapeau, un vêtement +qu'on boutonne, des cheveux qu'on ramène sur le front ou qu'on en +écarte, il n'en faut pas davantage pour qu'un homme habitué à se grimer +se rende tout à coup méconnaissable. + +C'est ce qu'avait fait l'homme gris, dans son trajet d'Adam's street à +White-Hall. + +Quand il rentra dans Scotland-yard, ce qui, traduit mot à mot, veut dire +«cour des Écossais», mais en réalité l'office général de la police, il +ne ressemblait pas plus à l'homme qui avait sauvé le petit Ralph que +le bon Shoking ne ressemblait, malgré ses prétentions, à un véritable +gentleman. + +Les policemen qui le virent entrer d'un pas roide, le chapeau sur +l'oreille, jetant à droite et à gauche un regard oblique, se dirent +entre eux: + +--Voilà cet agent qui vient de province et en qui les chefs ont si +grande confiance. + +Comment l'homme gris était-il entré dans la peau de l'agent Simouns, qui +venait de Liverpool, où il avait rendu d'éminents services, voilà ce +qui ne se pouvait expliquer que par les ramifications sans nombre du +fenianisme. + +Toujours est-il que le jour où l'homme gris avait eu besoin de pénétrer +dans Cold Bath field et d'y planter les premiers jalons de l'évasion de +Ralph, il s'était trouvé un homme du nom de Simouns que le chef de la +police provinciale recommandait à la police métropolitaine comme très +habile. + +Cet homme, que personne ne connaissait à Londres, s'était présenté le +matin même de ce jour où le petit Irlandais avait été transféré de la +cour de police de Kilburn à la prison du moulin. + +Et cet homme, c'était l'homme gris. + +Deux policemen qui se trouvaient au seuil du premier bureau, et qui lui +avaient vu traverser la cour, se mirent à causer à voix basse. + +--Voilà Simouns, l'agent secret de Liverpool, dit l'un. + +--Le directeur de la police de Londres, répondit l'autre, est un +véritable Français. + +--Pourquoi? + +--Parce que le nouveau est toujours beau. Depuis que Simouns est revenu +de Liverpool, il n'y en a que pour lui. + +Tu verras, camarade, que c'est lui qu'on va envoyer à Bath square. + +--Pourquoi faire? + +--Pour faire une enquête. + +--Et sur quoi donc? + +--Sur les événements de cette nuit. + +--De quels événements parles-tu? + +--Comment tu ne sais pas ce qui s'est passé? + +--Non. + +--Eh bien! il s'est évadé des prisonniers, on a endormi des gardiens, +que sais-je encore? et le gouverneur qui ne sait où sont les coupables +parmi les gens de la maison qui ont facilité les évasions, a envoyé +demander ici un homme de police habile. + +--Et tu crois que c'est Simouns qu'on va envoyer? + +--J'en suis sûr. + +En effet, l'homme gris était entré dans le bureau d'un des chefs de +division, sur l'invitation qui lui en avait été faite. + +Le chef s'était enfermé avec lui pendant quelques minutes. + +Au bout de ce temps, l'homme gris était ressorti et avait gagné le +vestiaire. + +A Londres comme à Paris, la police se fait de deux manières, en habit de +ville ou en uniforme. + +L'homme gris avait pu être chargé de missions secrètes qui exigeaient +un habit de ville, mais celle qu'il acceptait en ce moment comportait +l'uniforme. + +En effet, il sortit bientôt du vestiaire avec l'habit d'un policeman, +portant en outre sur sa manche gauche le galon qui est spécial au +service de la Cité. + +Scotland-yard est non-seulement la métropole de la police, c'est encore +le quartier général des fiacres et des voitures de Londres. + +L'homme gris, devenu l'agent de police Simouns, n'eut donc qu'à monter +dans un cab qui entrait en ce moment, pour déposer un objet laissé par +un voyageur sur les coussins, et il dit au cocher: + +--Bath square! + +Vingt minutes après, le prétendu M. Simouns arrivait à cette fameuse +grille dont master Pin, le portier-consigne, avait seul la clef. + +--Ah! dit le gros homme, qui paraissait au désespoir, c'est vous qu'on +envoie de Scotland-yard? + +--Oui, dit l'homme gris. + +--Si vous débrouillez quelque chose à ce qui se passe, fit master Pin, +vous serez un homme habile. + +--Que se passe-t-il donc dans Gold Bath field? + +--Des choses dont la responsabilité peut retomber sur moi, mon cher +monsieur, fit master Pin d'une voix lamentable. + +--Vraiment? + +--Oui: figurez-vous que j'ai eu le malheur de m'intéresser à un cousin +que je n'ai jamais vu. + +--Eh bien! + +--Ce cousin, je l'ai fait entrer ici comme ouvrier, et il est mêlé à +tout cela. + +--Mais enfin, demanda naïvement le prétendu M. Simouns, que s'est-il +passé? + +--Le petit Irlandais s'est évadé. + +--Ah! vraiment? + +--On a endormi deux gardiens. + +--Bon! + +--Le gardien-chef M. Bardel, et un autre appelé Jonathan. + +--Comment cela? + +--Avec une prise de tabac. + +--Joli moyen et qui est très-connu, dit l'homme gris. Est-ce tout? + +--Non: on a tué M. Whip. + +--Un autre gardien? + +--Oui, monsieur. + +--Et... votre cousin? + +--Le misérable est très-certainement le meurtrier de M. Whip. + +--En vérité! + +--Mais M. Whip s'est défendu avant de mourir; et je crois que mon cousin +a son compte. + +--Il est blessé? + +--D'un coup de couteau dans le bas ventre? + +--Voyons, mon cher monsieur Pin, dit l'homme gris, voulez-vous me +conduire auprès du gouverneur? + +--Certainement, répondit le désolé portier-consigne, d'autant plus qu'il +vous attend avec impatience. + +En effet, le gouverneur, on s'en souvient, en présence de l'accusation +que Jonathan portait contre son chef, avait cru devoir s'adresser à +Scotland-yard. + +A Scotland-yard, il avait été décidé qu'on lui enverrait M. Simouns, cet +homme qui avait fait des merveilles à Liverpool. + +Et le gouverneur accueillit M. Simouns comme un envoyé de la Providence. + +--Mon cher monsieur, lui dit-il, il y a ici un homme qui est attaché +à la maison depuis plus de vingt ans et qui est tout à coup accusé de +trahison. + +--Est-ce par un inférieur? demanda l'homme gris. + +--Naturellement. + +--Le chef était-il sévère? + +--Quelquefois. + +--A-t-il souvent puni celui qui l'accuse? + +--Il a dû le punir. + +--J'écoute Votre Honneur, dit l'homme gris qui demeura respectueusement +debout devant le gouverneur. + +Celui-ci lui fit alors l'historique des événements de la nuit. + +Le prétendu M. Simouns l'écouta sans l'interrompre, puis quand le +gouverneur eut fini: + +--Votre Honneur a-t-il interrogé l'ouvrier qui se nomme?... + +--John Colden? oui... mais il est hors d'état de répondre... + +--C'est pourtant lui qui peut jeter un brin de clarté sur tout cela, dit +l'homme gris, et dire si M. Bardel est coupable ou innocent. + +--Mais cet homme se refuse à parler. + +--Oh! dit en souriant l'homme gris, si Votre Honneur me permet de +l'interroger, je lui arracherai bien des révélations, moi. + +--Venez, dit alors le gouverneur, je vais vous conduire à la cellule +dans laquelle on l'a transporté. + +Et l'homme gris suivit le gouverneur, murmurant à part à lui: + +--Il faut pourtant que ce pauvre Bardel conserve sa place: nous avons +besoin de lui ici. + + + + +XXIV + + +John Colden était, en effet, assez grièvement blessé. + +Cependant ce même chirurgien qui se vantait d'appartenir à une société +philanthropique, ce qui ne l'avait pas empêché d'envoyer Ralph au +moulin, avait déclaré que la blessure n'était pas mortelle et que +Calcraff, le bourreau de Londres, ne perdrait pas pour attendre. + +L'Irlandais était un de ces hommes à la foi robuste qui savent mourir +pour une cause et ne la compromettent jamais par des révélations. + +Par l'interrogatoire qu'on avait essayé de lui faire subir, il avait +compris que Bardel était accusé. + +Dès lors, de peur de le compromettre encore davantage, il s'était +retranché dans un mutisme absolu qu'on pouvait prendre, à la rigueur, +pour le résultat de sa faiblesse extrême. + +Mais la scène changea quand le prétendu agent de police de Liverpool, +M. Simouns, l'homme en qui on avait grande confiance, entra dans sa +cellule. + +Bien que le fameux habit eût disparu pour faire place à la tunique +courte du policeman, John Colden reconnut sur-le-champ l'homme gris. + +Il le reconnut au regard, au geste, à la voix et il se dit: + +--J'ai eu raison d'avoir confiance en cet homme, il est plus puissant +que tous ceux qui sont ici. + +L'homme gris était accompagné du directeur. + +Sur un simple signe qu'il lui fit, ce dernier fit retirer les deux +gardiens qui les suivaient. + +Alors l'homme gris et le gouverneur demeurèrent seuls au chevet de John +Colden. + +--Comment te nommes-tu? dit le prétendu M. Simouns. + +--John Colden, répondit le blessé. + +--Tu dois être Irlandais? + +--Oui. + +L'homme gris se tourna vers le gouverneur: + +--Je gage, dit-il, que si je l'interroge dans ce patois des côtes +d'Irlande qui est cher à tous ces gens-là, il me répondra. + +--Savez-vous donc cet idiome? demanda le gouverneur. + +--Un agent de police doit tout savoir. + +--Alors, faites... dit le gouverneur sans défiance. + +--John Colden, dit alors l'homme gris se servant du langage dont +il venait de parler, il faut sauver M. Bardel. Il faut répondre au +gouverneur, dire que M. Whip était coupable et que M. Bardel était +innocent. + +--S'il en est ainsi, répondit John, c'est facile; car j'ai déjà deviné +ce qui se passait et j'ai imaginé une bonne histoire. + +--Il dit, répondit le prétendu M. Simouns que si on veut lui promettre +de le traiter avec douceur et lui donner un verre de grog, car il a bien +soif, il dira toute la vérité. + +--Accordé, dit le gouverneur. On le traitera comme tous les malades, et +ce n'est que lorsqu'il sera rétabli qu'on le livrera à la justice pour +qu'il soit statué sur son sort. + +John leva sur le gouverneur un regard reconnaissant. + +L'homme gris lui dit encore, en patois irlandais: + +--Tâche de compromettre un certain Jonathan, qui est un gredin et un +ennemi personnel de M. Bardel. + +--Ce sera fait, répondit John Colden. + +--Que dit-il? fit de nouveau le gouverneur. + +--Il dit, répondit l'homme gris, qu'il croit sa blessure mortelle et +qu'il espère qu'on le laissera mourir en paix ici, au lieu de le livrer +à Calcraff. + +--Voilà, répondit le gouverneur, qui n'est nullement de ma compétence. + +L'homme gris reprit, mais cette fois en anglais: + +--Consentez-vous, John, à dire la vérité? Sans rien préjuger des +décisions de la justice, il est probable cependant, j'ose l'affirmer, +qu'elle vous tiendra compte de vos aveux. + +John Colden fit un signe affirmatif. + +Alors le gouverneur ouvrit la porte de la cellule, fit rentrer un des +gardiens, et lui donna l'ordre de prendre une plume et d'écrire, au fur +et à mesure la déposition de l'ouvrier. + +John Colden s'exprima ainsi: + +--Je suis le frère de Suzannah. Suzannah est la maîtresse d'un homme +dangereux, voleur de profession, appelé Bulton. + +Le gouverneur fit un signe de tête qui prouvait que ce nom ne lui était +pas inconnu. + +John poursuivit: + +--Suzannah a fait connaissance de la mère du petit Ralph qui, hier +encore, était prisonnier ici. Comme cette femme était très-misérable, +Suzannah lui a dit qu'elle se chargeait de son enfant et lui apprendrait +un état. + +La pauvre mère l'a cru. + +Mais Suzannah n'avait envie de l'enfant que pour commettre un vol avec +Bulton chez M. Thomas Elgin. Ce vol n'ayant pas réussi, Bulton a été +arrêté, Suzannah aussi et le pauvre petit envoyé au moulin. + +--Mais où veut-il donc en venir? demanda le gouverneur en regardant +l'homme gris. + +--Je ne sais pas, répondit celui-ci, mais n'importe! écoutons-le... +c'est le seul moyen d'arriver à un résultat. + +--Quand l'Irlandaise a su que son fils était au moulin, elle est venue +me trouver en pleurant, et son désespoir m'a touché. Mais je ne pouvais +rien faire, absolument rien, car je suis un pauvre diable. + +Suzannah, elle, qui d'abord avait été arrêtée, a pu s'échapper, et elle +est venue me trouver. + +Je lui ai parlé de l'Irlandaise, de l'enfant qui était au moulin, et +alors elle m'a dit: + +--S'il ne s'agissait que d'argent, nous le tirerions de là. + +--Tu as donc de l'argent? lui ai-je dit. + +--C'est-à-dire, m'a-t-elle répondu, que Bulton a commis un vol, la +semaine passée, et que nous avons enterré l'argent. Bulton a son compte. +Il sera condamné à mort et je ne le reverrai jamais. Je puis donc +disposer de l'argent. + +--Combien y en a-t-il? + +--Mille livres. + +--Alors, reprit John Colden qui, vu son état de faiblesse, s'était +reposé un moment, j'ai eu l'idée d'entrer ici; je suis allé trouver +master Pin qui est mon cousin, et puis j'ai pris la place d'un autre +ouvrier qui ne voulait pas aller dans l'intérieur de la prison, bien que +le sort l'eût désigné. + +En ce moment, on apporta le verre de grog demandé par le blessé. + +Il le vida d'un trait, reprit haleine une minute, puis continua: + +--Dans mon pays, où nous n'avons pas d'argent, tout le monde dit qu'en +Angleterre, où il y en a beaucoup, avec de l'argent on fait tout ce +qu'on veut. + +Quand j'ai été dans le moulin, j'ai vu un homme qui était plus dur et +plus farouche que les autres, et je lui ai dit: + +--Cela vous fait donc bien plaisir de torturer ainsi les malheureux. + +Il m'a répondu par ces mots: + +«--Si j'avais mille livres sterling de revenu, je serais l'homme le plus +doux du monde. + +--Vraiment? + +--Et si on vous offrait vingt mille livres, ce qui doit constituer un +revenu du vingtième...» + +A cette proposition, il m'a regardé d'un air étonné et plein de +convoitise. + +Puis il m'a dit: + +«--On pourrait peut-être s'entendre...» + +--Et quel était cet homme? demanda le gouverneur qui interrompit en ce +moment les aveux de John Colden. + +--C'était M. Whip, répondit celui-ci avec un accent si vrai que le +gouverneur ne douta pas un seul instant de sa sincérité. + +--Continuez, dit-il, en regardant le prétendu M. Simouns qui demeurait +impassible. + + + + +XXV + + +M. Whip était mort. + +Ensuite, de son vivant, il était généralement détesté, non-seulement par +les prisonniers, mais encore par ses collègues. + +Le gardien, qui tenait la plume, ne sourcilla pas. + +Quand au gouverneur, il se borna à froncer légèrement le sourcil. + +John Colden poursuivit. + +--Entre un homme qui se vend et un homme qui l'achète, le marché est +bientôt conclu. Quand j'ai vu M. Whip si bien disposé, je lui ai +dit: allez-vous-en ce soir dans le Brook street, demandez à parler à +Suzannah, et elle vous en dira plus long que moi. + +Et M. Whip est parti. + +Cette révélation de John Colden coïncidait étrangement avec la +déposition de master Pin qui s'était souvenu d'avoir ouvert la grille, +vers huit heures du soir, à M. Whip. + +--Après? fit le gouverneur. + +John Colden reprit: + +--Quand nous avons eu soupé, les autres ouvriers et moi, on nous a +enfermés séparément, chacun dans une cellule, et je me suis endormi. + +J'ai été réveillé en sursaut par le bruit des verrous qu'on tirait, de +la serrure qu'on ouvrait et j'ai vu entrer M. Whip. + +--Tout est prêt, m'a-t-il dit. + +--Vous avez vu Suzannah. + +--Oui. + +--Vous êtes d'accord? + +--Oui. + +Je me suis habillé et je l'ai suivi. Un autre gardien l'attendait sur le +seuil. + +Tous les deux m'ont mené au bout du corridor et ont ouvert une porte. + +Alors j'ai vu, dormant sur son lit, le gardien-chef, celui qui m'avait +enfermé. + +Et M. Whip a dit, en regardant l'autre gardien: + +--Il a pris une bonne prise. J'ai du fameux tabac, va! + +Puis ils ont détaché la clef que M. Bardel portait à sa ceinture, et +nous sommes revenus dans le corridor. + +M. Whip a dit alors à l'autre gardien: + +--Tu tiens donc à ta place? + +--Certainement, et, malgré l'argent que tu me donnes, j'aime autant ne +pas me compromettre. + +--Alors, a dit M. Whip, prends une prise. + +Et il lui a tendu sa tabatière. + +Aussitôt Jonathan... + +--Ah! interrompit le gouverneur, ce gardien-là, c'était Jonathan? + +--Du moins, répondit naïvement John Colden, c'était le nom que lui +donnait M. Whip. + +--Eh bien? dit le prétendu M. Simouns, qu'a fait Jonathan? + +--Il n'a pas eu plutôt aspiré une prise de tabac qu'il s'est trouvé pris +d'étourdissement et s'est assis. + +Je ne sais pas ce qui est arrivé, car nous avons continué notre chemin. + +--Ah! + +--M. Whip a ouvert la cellule du petit Irlandais et lui a dit: +Suis-nous. + +L'enfant, qui avait une peur horrible de M. Whip, s'est habillé sans mot +dire et nous l'avons emmené. + +M. Whip nous a fait longer le corridor dans le sens opposé, puis avec la +clef qu'il avait prise à M. Bardel, il a ouvert le préau que nous avons +traversé, et nous sommes arrivés dans le préau de la nouvelle prison. + +Une corde pendait, et au pied de cette corde, il y avait un homme que +j'ai reconnu pour un des amis de Bulton et de Suzannah. + +Alors M. Whip lui a dit: + +--Voilà l'enfant, où est l'argent? + +--L'argent, a répondu l'homme, il est là-haut; nous vous le donnerons. + +--Je l'aime autant tout de suite. + +--Montez, et vous trouverez l'argent... + +M. Whip a paru se méfier. + +--Allez le chercher, a-t-il dit, ou vous n'aurez pas l'enfant. + +Une querelle s'est engagée et M. Whip nous a menacés de rappeler les +sentinelles qu'il avait éloignées et de nous faire arrêter. + +L'ami de Suzannah s'est emparé de l'enfant qu'il a mis sur ses épaules. + +Puis il a voulu grimper après la corde. + +M. Whip a voulu l'en empêcher. + +Alors, je suis intervenu. Une lutte s'est engagée entre M. Whip et moi, +il m'a frappé de son poignard, j'ai riposté et je l'ai tué. + +Pendant ce temps-là, l'ami de Suzannah avait grimpé avec l'enfant. + +Alors je me suis enroulé cette même corde autour du corps et on a essayé +de me hisser. Mais la corde a cassé et je suis retombé. + +John Colden, qui paraissait avoir fait un suprême effort pour aller +jusqu'au bout, retomba alors sans force sur son oreiller. + +--C'est bien, ce que tu as fait là, lui dit l'homme gris en patois +irlandais; aie confiance, je te sauverai... Calcraff ne t'aura pas. + +--Je suis prêt à mourir pour l'Irlande, répondit John Colden d'une voix +faible. + +Le gouverneur regarda le prétendu M. Simouns: + +--Que pensez-vous de cela? dit-il. + +L'homme gris fronçait le sourcil: + +--Je pense, dit-il, que, pour croire aveuglément à ce récit, je voudrais +une preuve matérielle de la trahison de M. Whip et de l'innocence de +Bardel. + +--Hein? fit le gouverneur. + +--Sans doute, reprit l'homme gris, qui trouva le moyen de faire un signe +mystérieux à John Colden, signe qui voulait dire: «Je n'ai l'air de +douter de tes paroles que pour leur donner plus de force et de crédit.» + +--Ah! vraiment? fit le gouverneur. + +--Sans doute, répéta l'homme gris. Ce récit est vraisemblable, mais +est-il vrai? N'est-il pas l'oeuvre de Bardel, dont cet homme serait le +complice? + +--C'est ce que dit Jonathan. + +--Jonathan ment peut-être aussi... + +--Alors, comment savoir la vérité? + +--Je voudrais voir l'endroit où M. Whip est mort. + +--C'est facile, dit le gouverneur. + +Et il conduisit l'homme gris dans le préau de la nouvelle prison. + +Alors celui-ci parut se livrer à une enquête des plus minutieuses. + +Le soleil avait percé le brouillard et on voyait fort distinctement la +maison qui avait joué un rôle dans le drame de la nuit. + +--Je voudrais visiter cette maison, dit l'homme gris. + +--Pourquoi? + +--Votre Honneur verra... + +Et l'homme gris força le gouverneur à revenir sur ses pas, à sortir de +la prison, qu'il fallut retraverser tout entière et à gagner la rue en +passant par la grille de master Pin, de plus en plus inconsolable de sa +parenté avec John Colden. + +Puis ils suivirent le mur d'enceinte de la prison, au dehors, escortés +par le gardien qui avait recueilli la déposition de l'Irlandais. + +La maison paraissait déserte. + +Cependant une jeune fille pâle, hâve, vêtue de haillons était assise au +seuil de la porte. + +L'homme gris alla droit à elle. + +Le gouverneur de Cold Bath field qui ne savait ce qu'il voulait faire, +le suivit néanmoins. + + + + +XXVI + + +L'homme gris, que nous appellerons monsieur Simouns, toutes les fois +qu'il portera l'uniforme de policemen, se mit à questionner la jeune +fille. + +--Vous paraissez souffrante, mon enfant, dit-il. + +Elle leva les yeux au ciel et ne répondit pas. + +M. Simouns lui glissa dans la main une demi-couronne. + +Alors ce visage pâle et hâve s'éclaira d'une joie suprême. + +--Ah! dit la jeune fille, nous aurons donc du pain aujourd'hui, mon père +et moi. + +M. Simouns se tourna vers le gouverneur de la prison: + +--Je supplie Votre Honneur, dit-il, de se montrer patient et de se +souvenir de ce proverbe, que les petites causes amènent les grands +effets. + +--Faites tout ce que vous voudrez, répondit le gouverneur. + +Alors M. Simouns dit à la jeune fille: + +--Est-ce que vous habitez cette maison, votre père et vous? + +--Oui, monsieur; c'est-à-dire, ajouta-t-elle, cette maison est à fin de +bail, et le lord à qui le terrain appartient, va la faire démolir, parce +qu'elle est vieille et qu'on dit qu'elle peut s'écrouler au premier +jour. Tout le monde s'en est allé, excepté nous. Mon père est vieux et +infirme, et l'hiver est bien dur. Comme nous ne savions pas où aller, +nous sommes restés. + +--A quel étage? + +--Au deuxième. + +M. Simouns se pencha vers le gouverneur. + +--C'est d'une fenêtre de cette maison, dit-il, qu'on a dû lancer la +corde dans le préau. + +--Je le crois aussi, répondit le gouverneur. + +Le prétendu agent de police continua à interroger la jeune fille. + +--Ainsi, dit-il, il n'y a que votre père et vous dans cette maison? + +--Oui, monsieur, mais il y est venu du monde la nuit dernière. + +--Ah! + +--On a même fait un tapage infernal, et j'ai eu bien peur, je vous jure. + +--A quel endroit de la maison a-t-on fait ce tapage? + +--Juste au-dessus de nous. + +--Il y avait beaucoup de monde? + +--Deux hommes et deux femmes. Une des deux femmes s'appelait Suzannah. + +Le gouverneur tressaillit. + +--Mon enfant, dit M. Simouns, puisque vous êtes misérables, votre père +et vous, je ne pense pas que vous refusiez de gagner honnêtement une +petite somme d'argent. + +Des larmes brillèrent dans les yeux de la jeune fille: + +--Ah! monsieur, dit-elle, que faut-il faire? + +--Nous dire tout ce que vous avez entendu cette nuit. + +En même temps, M. Simouns tira de sa poche une belle guinée toute neuve. + +De pâle qu'elle était, la jeune fille devint toute rouge. + +--Entrons dans la maison, dit M. Simouns. + +Et il se dirigea vers l'escalier, suivi du gouverneur et de la jeune +fille. + +Au deuxième étage, ils trouvèrent une porte entr'ouverte et ils +aperçurent un vieillard couché sur un amas de vieille paille. + +--C'est mon père, dit-elle. + +M. Simouns continua à monter. + +A l'étage supérieur, il y avait une autre porte ouverte. + +M. Simouns entra. + +La corde à noeuds avait été retirée de la fenêtre, mais elle était +enroulée sur le sol. + +--Vous voyez, dit M. Simouns en se tournant vers le gouverneur, que je +ne m'étais pas trompé. + +Puis, s'adressant encore une fois à la jeune fille: + +--C'est ici, n'est-ce pas, qu'on a fait du bruit? + +--Oui, monsieur. Les femmes sont venues d'abord dans la soirée, puis un +homme qui portait un uniforme, pas comme vous, mais comme les gardiens +de Bath square. + +--Ah! vraiment? + +--Un grand maigre, avec de la barbe rouge. Il est entré chez nous et il +m'a demandé si je m'appelais Suzannah. Sur ma réponse négative, il est +monté plus haut et il s'est mis à parler tout bas avec les deux femmes. + +--Vous n'avez pas entendu ce qu'ils disaient? + +--Non. Seulement, il est parti, et dans l'escalier il a dit:--Foi de +Whip, vous pouvez compter sur moi. + +--Oh! oh! fit M. Simouns en regardant le gouverneur... + +--Après? dit celui-ci. + +La jeune fille reprit: + +--Il s'est écoulé une heure pendant laquelle je n'ai plus rien entendu. + +Après cela des pas d'hommes se sont fait entendre dans l'escalier. + +Comme nous n'avions jamais vu tout ce monde-là, j'ai eu bien peur et +j'ai fermé notre porte du mieux que j'ai pu. + +Cependant je voulais savoir pourquoi ils venaient ainsi dans la maison +et je me suis hasardée à entr'ouvrir notre fenêtre. + +Alors j'ai vu une corde qui pendait. + +Puis un homme qui est descendu après cette corde. + +Puis je n'ai plus rien vu et plus rien entendu durant un quart d'heure. + +Après quoi des plaintes sont montées jusqu'à moi. Puis un cri, et un +silence après le cri. + +Et enfin l'homme qui était descendu après la corde est remonté. + +Seulement, il avait quelque chose sur les épaules. Il faisait si noir +et le brouillard était si épais que je n'ai pas pu distinguer ce que +c'était. + +Mais, en haut, il m'a semblé que j'entendais des caresses, des +exclamations de joie et des baisers. + +La corde pendait toujours. + +Bientôt il m'a semblé qu'elle se tendait et qu'on la hissait petit à +petit. + +Certainement il y avait quelque chose de lourd attaché au bout. + +Tout à coup j'ai entendu un nouveau cri, puis un blasphème... et la +corde est remontée rapidement. + +Une voix disait au-dessus de ma tête: + +--La corde a cassé. Pauvre John!... + +--Ah! interrompit M. Simouns, vous avez entendu ce nom-là? + +--Oui, monsieur. + +--Après? + +--Une des deux femmes a dit alors: Il faut pourtant sauver mon frère. + +Un des hommes a répondu: Nous n'avons pas le temps... et puis c'est +impossible... on nous prendrait tous... + +Comme il disait cela, un cab s'est arrêté dans la rue. + +--Vite! a dit encore un des deux hommes, il faut partir. Nous n'avons +pas une minute à perdre. + +--Mais l'argent de Whip? a repris la femme. + +--Nous en aurions pour une heure à le retirer de sa cachette. Nous +viendrons le chercher la nuit prochaine, a-t-il répondu. + +Et ils sont tous partis. + +M. Simouns regarda le gouverneur. + +--En vérité, dit-il, si nous retrouvions cet argent et qu'il y eut mille +livres, Votre Honneur ne douterait plus, j'imagine, de la culpabilité de +M. Whip. + +--Certes non, dit le gouverneur. + +--Et de l'innocence de Bardel! + +--Oh! fit le gouverneur, dès à présent je suis convaincu que Bardel est +un honnête homme, incapable d'avoir manqué à son devoir. + +--C'est égal, reprit M. Simouns, je voudrais bien retrouver l'argent. + +--Mais où? dit le gouverneur. + +--C'est ce que nous allons chercher, je ne suis pas agent de police pour +rien. + +En même temps il mit une seconde guinée dans la main de la jeune fille +en lui disant: + +--Vous pouvez vous en aller, mon enfant. + +Et quand elle fut partie, M. Simouns, ou plutôt l'homme gris, promena un +regard investigateur autour de lui: + +--Vraiment, dit-il, je suis convaincu que l'argent destiné à payer la +trahison de M. Whip est ici. + +Cherchons... + +--Cherchons, répéta le gouverneur. + + + + +XXVII + + +Le _Times_, le plus grand et le plus important des journaux de Londres, +contenait le lendemain le récit suivant: + +«Il vient de se passer à Cold Bath field une série d'événements bizarres +et mystérieux qui appelleront, nous n'en doutons pas, l'attention de +l'autorité sur ses agents subalternes. + +Un prisonnier s'est évadé. Un gardien a été tué. Deux autres se sont +trouvés un moment compromis. + +Parmi ces deux derniers, il en est un, M. Bardel, qui a vingt ans de +bons et loyaux services, et qui n'a dû son salut et sa réhabilitation, +comme on va voir, qu'à l'extrême habileté d'un agent de police, M. +Simouns.» + +Puis le _Times_ racontait tout au long ce que nous savons déjà, +c'est-à-dire la version de John Colden sur l'évasion de Ralph; puis il +continuait: + +«Il n'y avait pas plus de raison d'ajouter foi au récit de l'ouvrier +irlandais qu'à celui du gardien Jonathan qui le contredisait de point en +point. + +M. Simouns, ce précieux détective qui nous est venu de Liverpool, a +débrouillé cette énigme. + +Il a d'abord découvert la maison qui avait servi à préparer l'évasion, +la corde dont on avait fait usage, et enfin, une jeune fille, locataire +de ladite maison, qui a pu donner plusieurs détails fort importants, un, +entre autres, sur l'agent qui a succombé et qu'elle a vu venir dans la +maison, une heure auparavant, et s'entretenir à voix basse avec la fille +Suzannah. + +Cependant M. Simouns, que le gouverneur accompagnait dans ses +investigations, ne s'est point contenté de ces preuves de l'innocence du +gardien-chef, M. Bardel. + +Il a voulu plus encore, l'argent qui avait dû payer la trahison du +gardien Whip. + +Cet argent, il l'a trouvé. + +Après avoir vainement sondé tous les murs et le plancher, mais dominé +par la conviction que si l'argent existait, il était dans cette maison, +M. Simouns a fini par découvrir qu'une des solives du plafond sonnait le +creux. + +La solive a été forcée par un outil de menuisier et une liasse de +bank-notes s'en est échappée. + +Il y avait mille livres rondes, et l'un des billets étaient jaspé de +quelques gouttes de sang qui attestaient le dernier haut-fait de +Bulton, ce bandit redoutable dont nous parlions dernièrement et qui est +maintenant à Newgate, d'où il ne sortira, espérons-le, que pour monter +sur la plate-forme qui chavire, pour nous servir de l'expression +populaire si terriblement pittoresque. + +M. Simouns tenait enfin la preuve matérielle qu'il avait cherchée avec +tant de persévérance. + +Le dénoûment est facile à prévoir. + +M. Bardel a été réintégré dans ses fonctions, et le gouverneur lui a +remis une gratification. + +Jonathan a été congédié; les charges qui s'élèvent contre lui n'étant +pas assez fortes pour qu'on puisse le déférer à la justice. + +John Colden, coupable d'assassinat, demeurera à Cold Bath field jusqu'à +ce que sa blessure soit cicatrisée. + +Alors, il sera transféré à Newgate, et passera probablement aux +prochaines assises. + +Nous tiendrons nos lecteurs au courant de son procès, qui sera, +très-certainement, fort curieux.» + +Or, la lecture de cet article venait d'être faite à haute voix dans la +sacristie de l'église Saint-George par l'homme gris lui-même à l'abbé +Samuel. + +--Eh bien! dit-il, en posant le journal sur une table, et regardant le +jeune prêtre en souriant, comprenez-vous maintenant? + +--Pas encore, dit l'abbé Samuel. + +--C'est pourtant facile. + +--Comment? + +--M. Simouns, c'est moi. + +--Bon. + +--La jeune fille, c'est moi qui l'ait apostée. + +--Ensuite? + +--L'argent trouvé dans la poutre, c'est moi qui l'avait caché. + +--Je commence à comprendre. + +--Enfin, la tache de sang est tout simplement une tache de vin +additionnée d'un peu d'ocre rouge. Grâce à tout cela, ce pauvre Bardel +est innocenté, et nous avons en lui un ami qui aura les plus grands +égards pour John Colden. + +--Oui, mais celui-ci sera transporté à Newgate. + +--Certainement. + +--Il sera jugé. + +--Sans doute. + +--Condamné à mort. + +--Très-certainement. + +--Eh bien. + +Un sourire passa sur les lèvres de l'homme gris: + +--N'ai-je pas tiré l'enfant de prison. + +--Oui. + +--Eh bien! j'arracherai John Colden à l'échafaud. + +--Mais, dit encore l'abbé Samuel, l'enfant est toujours en danger. + +--Non, tant qu'il demeurera caché avec sa mère dans le logis du +sacristain de Saint-George. + +--Ils ne peuvent pas y rester toujours. + +--Aussi vais-je à présent, m'occuper de les en faire sortir. J'ai trouvé +un lieu d'asile inviolable pour l'enfant. + +--Lequel? + +--Christ's hospital. + +--Le collège fondé par Edward VI? + +--Justement. Vous n'ignorez pas, continua l'homme gris, que les enfants +placés dans ce collège sont sous la protection du lord maire? + +--Je le sais. + +--Qu'ils jouissent de certains privilèges d'origine moyen âge, et +portent un uniforme qui les fait respecter en tout lieux. + +--Oh! sans doute. + +--Supposez ceci, continua l'homme gris, que Ralph, une fois sous cet +habit, soit rencontré par un des policemen de Kilburn, ou par M. Booth +lui-même, ou encore par un gardien de Bath square qui le reconnaisse. + +--Bien. + +--Les uns ou les autres auront beau faire. Protégé par son habit, +l'enfant n'aura plus rien à craindre d'eux. + +--Oui, certes dit l'abbé Samuel, mais vous n'ignorez pas non plus que +l'admission à Christ's hospital est des plus difficiles. + +--J'ai trouvé le moyen d'y faire entrer Ralph. + +--Comment cela? + +--Vous vous souvenez qu'à son arrivée à Londres l'enfant a été volé par +mistress Fanoche. + +--Sans doute. + +--Qu'en voulait faire cette femme? + +--Je l'ignore. + +--Mais je le sais, moi, elle voulait le substituer à un enfant mort +qu'on lui réclamait. + +--Eh bien? + +--Cet enfant, s'il vivait, aurait le droit d'entrer à Christ's hospital. +Je vais donc rendre Ralph à mistress Fanoche. + +--Ah! par exemple! + +L'homme gris eut un nouveau sourire. + +--Fiez-vous à moi, dit-il. Ne vous ai-je pas déjà prouvé que j'arrivais +à mon but? + +--Quel homme êtes-vous donc? fit l'abbé Samuel qui regardait l'homme +gris avec une sorte d'admiration. + +Il baissa la tête. + +--Je suis, je vous l'ai dit, expliqua-t-il, un grand coupable que le +repentir a touché. + +Et il se leva. + +--Où allez-vous? demanda le prêtre. + +--Chez mistress Fanoche, répondit l'homme gris. + +Puis il baisa le bas de la soutane de l'abbé Samuel et sortit. + +Il traversa l'église et trouva Shoking à la porte. + +Shoking lui dit: + +Mistress Fanoche n'est pas revenue dans Dudley street. + +--Où est-elle donc? + +--Elle est toujours dans Heath-mount, à Hampsteadt. + +--Eh bien, dit l'homme gris, va chercher un cab et filons, car c'est +demain qu'arrive le père de l'enfant mort. + + + + +XXVIII + + +Il ne régnait pas une gaieté folle dans le cottage de Heath-mount, à +Hampsteadt,--lequel cottage, on s'en souvient, appartenait à mistress +Fanoche. + +La nourrisseuse d'enfants s'y était enfermée de plus belle avec Mary +l'Écossaise, depuis la disparition de Ralph. + +Nous avons su vaguement, par le récit que lord Palmure bouleversé avait +fait à sa fille, ce qui s'était passé après le départ de l'homme gris +courant à la recherche de l'enfant. + +Mais il est un personnage important de cette histoire que nous avons +perdu de vue un moment. + +Nous voulons parler de la vieille dame osseuse qui portait des bésicles +sur le nez, et qui, durant le trajet de Londres à Hampsteadt, s'était +vue, en rêve, propriétaire d'une jolie maison à Brighton et à la tête de +cent cinquante livres de revenu. + +Elle était demeurée dans le fiacre, tandis que lord Palmure et les +prétendus agents de police entraient dans le jardin. + +Puis elle avait entendu des cris, des exclamations d'étonnement et de +colère, elle avait vu courir des flambeaux à travers le jardin, et elle +en avait conclu qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +La peur l'avait prise, d'autant mieux que lord Palmure avait gardé le +portefeuille qui contenait sa fortune à venir. + +Puis, comme le bruit augmentait et que la voix perçante de mistress +Fanoche se faisait entendre plus aigre encore que de coutume, elle +s'était dit: je suis perdue! + +Cette femme, qui battait les enfants de si bon coeur, avait une grande +terreur de mistress Fanoche. + +Elle la haïssait violemment, mais elle avait toujours tremblé sous son +regard. + +La vieille dame avait donc fini par s'évanouir. + +Lorsqu'elle revint à elle, horreur! elle était dans le cottage, couché +sur un lit, et deux femmes était auprès d'elle, mistress Fanoche et Mary +l'Écossaise. + +La servante prenait sa revanche, et mistress Fanoche ne doutait plus de +la trahison de son associée. + +Mary brandissait le martinet qui avait meurtri déjà les épaules de +Ralph, et elle disait, en regardant mistress Fanoche: + +--Madame, laissez-moi faire, je vais la faire périr sous sous le fouet. + +Mistress Fanoche avait fait un signe affirmatif. + +Alors la géante était tombée sur la vieille dame et l'avait rossée +d'importance. + +Comme le quartier était désert personne n'avait entendu les hurlements +de la victime. + +Enfin, mistress Fanoche avait jugé la correction suffisante. + +D'un geste, elle avait arrêté Mary qui cessa de frapper en soupirant. + +Mistress Fanoche dit alors à la vieille dame: + +--Vous le voyez, misérable, vos abominables machinations ont tourné +contre vous. Plus que jamais vous êtes en mon pouvoir, et s'il vous +prenait fantaisie d'aller me dénoncer à la police pour nos peccadilles +passées, vous seriez aussi punie que moi, puisque vous avez été ma +complice. + +Le visage lamentable et baigné de larmes de la vieille dame, qui s'était +jetée à genoux pour demander grâce, attestait qu'elle partageait cette +conviction. + +--Dès aujourd'hui, avait poursuivi mistress Fanoche, nous n'avons plus +rien de commun ensemble, et je vous chasse! + +La vieille dame avait pleuré, prié, supplié. + +--Et si vous me chassez, disait-elle en sanglottant, que voulez-vous +donc que je devienne? + +Il entrait probablement dans les vues de mistress Fanoche de ne pas se +brouiller avec son ancienne associée, car elle avait fini par se laisser +toucher et consenti à la voir retourner à Londres dans la maison de +Dudley street. + +Le jour même, la vieille dame avait repris ses fonctions, et replacé les +malheureuses petites filles sous son fouet. + +Mais mistress Fanoche était demeurée à Hampsteadt. + +Elle envoyait Mary à Londres chaque jour pour lui rapporter ses +provisions et ses lettres. + +Mais elle n'osait franchir la grille de son jardin. + +Mistress Fanoche avait peur de trois choses: + +La première, c'est que lord Palmure ne fît faire une enquête. + +La seconde, c'est que ces hommes qui étaient venus lui réclamer Ralph ne +revinssent. + +La troisième, c'est que miss Émily et son époux n'arrivassent redemander +leur enfant. + +Dix jours s'étaient écoulés cependant, et les hommes n'étaient pas +revenus, et elle n'avait pas entendu parler de lord Palmure. + +Mary, la veille encore, était revenue de Londres sans la moindre lettre +et affirmait que le _petit pensionnat_ marchait à merveille sous le +fouet de la vieille dame. Mais mistress Fanoche était toujours en proie +à une anxiété terrible. + +Il était, ce jour là, quatre heures de l'après-midi, et Mary, partie +depuis longtemps, n'était pas revenue encore. + +D'horribles pressentiments assaillaient mistress Fanoche. + +Assise auprès de la fenêtre du parloir, qu'elle avait laissée +entr'ouverte, elle écoutait, le coeur palpitant, le bruit des omnibus +qui passaient. + +Enfin, l'un d'eux s'arrêta à la grille et une femme en descendit. + +C'était Mary, la servante écossaise. + +Mary avait une lettre à la main. + +Mistress Fanoche sentit tout son sang affluer à son coeur. + +Ce fut d'une main tremblante qu'elle prit la lettre, et, lorsqu'elle eut +jeté les yeux sur la suscription, elle pâlit en reconnaissant l'écriture +du major Waterley. + +Le major n'écrivait que deux lignes: + +«Demain, ma femme et moi, disait-il, nous serons chez vous. Nous avons +hâte d'embrasser notre enfant.» + +Mistress Fanoche cacha sa tête dans ses mains et se prit à trembler de +tous ses membres. + +--Que faire? que devenir? mon Dieu murmurait-elle. + +--Madame, répondit Mary, c'est bien simple. La vieille dame dira que +vous êtes en voyage. + +--Avec l'enfant? + +--Sans doute. + +--Oh! dit mistress Fanoche, si on lui met dix guinées dans la main, elle +dira où je suis. Ne nous a-t-elle pas trahies une fois déjà. + +--Ça, c'est vrai, dit la vindicative Écossaise. Eh bien! si nous +partions réellement d'ici? + +--Mais où aller? + +--Je ne sais pas, dit Mary; dans mon pays, si vous voulez. + +--Le major portera une plainte à la police, et la police arrive toujours +à tout savoir. + +--C'est vrai tout de même, soupira l'Écossaise. + +--On découvrira Wilton; le misérable avouera tout... et nous serons +condamnées. + +--A mort, dit l'Écossaise. Nous serons pendues, madame. Heureusement que +la vieille dame y passera comme nous. + +Et Mary parut se consoler du triste sort qui l'attendait, en songeant +que ce sort serait partagé par son ennemie. + +Mais comme mistress Fanoche se désolait de plus belle, un nouveau bruit +se fit dans le jardin. + +A Londres, en hiver, la nuit arrive de bonne heure, grâce à ce +brouillard rouge qui monte éternellement de la Tamise et se répand sur +la ville. + +Les deux femmes se levèrent épouvantées. + +Elles ne voyaient rien, mais elles entendaient des pas dans le jardin. + +Pourtant Mary était bien certaine d'avoir refermé la grille. + +Les pas approchaient. + +Bientôt deux silhouettes apparurent dans le brouillard, puis un homme +enjamba la croisée. + +Alors mistress Fanoche jeta un cri. + +Elle avait reconnue cet homme: c'était le mendiant Shoking. + +Et derrière lui, un autre homme apparut, et mistress Fanoche le reconnut +pareillement. + +C'était celui qui lui avait réclamé Ralph dix jours auparavant, avec un +accent d'autorité. + +Cependant l'homme gris n'avait plus son costume traditionnel. + +Il avait revêtu l'habit de policeman de M. Simouns et mistress Fanoche, +défaillante, murmura d'une voix brisée: + +--Ah! on vient nous arrêter! + + + + +XXIX + + +L'homme gris était armé et Shoking aussi. + +Tous deux avaient un revolver et un poignard, qu'ils montrèrent tout +d'abord à mistress Fanoche. + +--Ma chère dame, dit l'homme gris, vous savez aussi bien que moi que +vous n'avez pas de voisins, que, s'il vous prenait fantaisie d'appeler, +on ne viendrait pas à votre secours. + +D'ailleurs, l'habit que je porte doit vous prouver que personne ne vous +prêterait main-forte. + +Mistress Fanoche, en proie à une terreur inouïe, s'était jetée à genou +et joignait les mains en demandant grâce. + +L'homme gris fit un signe à Shoking: + +--Emmène cette fille dit-il en désignant Mary l'Écossaise, conduis-la +à la cuisine et tiens-la en respect. J'ai besoin de rester seul avec +madame. + +Shoking obéit. + +L'Écossaise, malgré sa force herculéenne, comprit, en présence du +revolver et du poignard de Shoking, qu'il n'y avait pas à plaisanter, et +elle le suivit. + +Alors l'homme gris dit à mistress Fanoche: + +--Ma chère dame, rassurez-vous un peu, je vous prie, et laissez-moi vous +dire tout de suite que je ne viens pas vous arrêter. + +Ces mots produisirent un effet magique. + +Mistress Fanoche se releva, attacha un regard avide sur son nocturne +visiteur, et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres. + +--Je ne vous arrêterai pas, poursuivit-il, bien que j'en aie le pouvoir +et que j'aie, en outre, la preuve de tous vos crimes; si je le faisais, +c'est que nous n'aurions pas pu nous entendre, et vous êtes, cependant, +une femme d'esprit. + +Mistress Fanoche tressaillit. + +Elle se trompa même au sens véritable de ces dernières paroles et crut +qu'elle avait affaire à un homme de police qui ne demandait pas mieux +que de la laisser échapper, si elle payait une somme convenable. + +--Hélas! monsieur, dit-elle, je ferai tout ce que je pourrai; mais je ne +suis pas riche... + +Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris: + +--Vous vous trompez, dit-il, je ne veux pas d'argent. + +--Ah! fit mistress Fanoche, stupéfaite. + +--Écoutez-moi bien et asseyez-vous là, près de moi. + +Mistress Fanoche obéit. + +--Voyons poursuivit-il, laissez-moi jeter tout d'abord un coup d'oeil +sur votre situation. Vous avez commis assez de crimes pour faire pendre +dix personnes. + +Mistress Fanoche frissonna. + +--Demain le major Waterley vous réclamera son fils, et ce fils vous ne +pourrez le lui rendre. + +--Hélas! dit-elle en pleurant. + +--Le major portera une plainte, et vous irez à Newgate, où l'on vous +tissera un collier de chanvre. + +Le tremblement nerveux de mistress Fanoche reparut. + +--Cependant, il y a moyen de tout arranger. + +Elle leva de nouveau sur lui un oeil anxieux. + +--L'enfant perdu est retrouvé, dit l'homme gris. + +Mistress Fanoche jeta un cri. + +--Et vous pouvez le représenter au major comme son fils. + +Cette fois, mistress Fanoche jeta un grand cri et se leva tout debout. + +--L'enfant est retrouvé s'écria-t-elle. + +--Oui. + +--Où est-il? + +--Je l'ai en mon pouvoir. + +--Et vous me le rendriez? + +--Non, mais je le placerai dans une maison où vous pourrez conduire miss +Émily et Waterley en toute sûreté. Ils l'y trouveront. + +--Je ne comprends pas, dit mistress Fanoche. + +--Il est inutile que vous compreniez, pour le moment du moins, dit +l'homme gris. + +Puis il prit mistress Fanoche par la main et la conduisit vers la +croisée, qui était toujours ouverte, et lui montrant le grand mur qui +fermait le jardin à l'ouest: + +--Il y a là une maison? + +--Oui. + +--Elle est déserte? + +--Toujours en hiver. + +--Elle sera habitée demain. + +--Ah! fit mistress Fanoche, et par qui? + +--Par un vieux monsieur que vous irez voir en vous levant, et qui vous +dira ce que vous aurez à faire. + +--Mais... l'enfant? + +--L'enfant sera auprès de lui. + +--Seul? + +--Non, avec sa mère. + +Mistress Fanoche ouvrait de grands yeux, en même temps qu'une certaine +défiance la reprenait. + +--Mais, dit-elle, je ne connais pas la personne dont vous parlez, et je +ne sais pas même son nom. + +--Cette personne s'appelle monsieur Lirton. + +--Ah! Et je n'aurai qu'à me présenter? + +--Vous serez reçue sur-le-champ. + +Et comme le visage de mistress Fanoche exprimait toujours la défiance, +l'homme gris lui dit en souriant: + +--Vous ne me croyez pas... + +--Mais, dame! répondit la nourrisseuse d'enfants, tout cela est au moins +bizarre... + +--Mais tout cela arrivera, reprit-il. Maintenant, laissez-moi vous +donner un dernier conseil. Croyez aveuglément à ce je vous dis, et +faites ce que je vous commande. S'il en était autrement, vous pourriez +bien aller demain soir coucher à Newgate. + +Mistress Fanoche frissonna de nouveau. + +--J'obéirai, dit-elle. + +--Et ne cherchez pas à fuir, ajouta-t-il, car vous ne seriez pas hors de +cette maison sans être arrêtée. + +Faites ce que je vous commande, et vous serez satisfaite. + +--Mais, monsieur, dit encore la nourisseuse, que le regard dominateur de +l'homme gris pénétrait jusqu'au fond de l'âme, cet enfant a un caractère +énergique; il a une raison au-dessus de son âge. + +--Eh bien? + +--Il protestera devant le major qu'il n'est pas pas son fils et il se +plaindra de moi. + +--Vous vous trompez encore. Je vous engage ma parole qu'il vous sautera +au cou et fera et dira tout ce que vous voudrez... + +Cette fois l'étonnement de mistress Fanoche devint presque de la +stupeur. + +L'homme gris prit son chapeau. + +--Adieu, madame, dit-il, à demain. + +Et il ouvrit la porte du parloir et appela Shoking qui était à la +cuisine avec Mary l'Écossaise. + +Cinq minutes après, le prétendu agent de police qu'on appelait à +Scotland-yard M. Simouns, roulait vers Londres en compagnie de Shoking, +dans un cab qu'ils avaient laissé au coin de Heathmount. + +Shoking marchait depuis quinze jours d'étonnements en étonnements, à la +suite de ce maître qu'il s'était donné. + +Aussi avait-il fini par ne plus lui faire de questions et par trouver +tout naturel. + +L'homme gris lui eût dit qu'ils allaient prendre la cathédrale de Saint +Paul sur leurs épaules et la transporter à Hyde-Park, que Shoking eût +dit simplement: + +--Allons! cela doit être possible. + +Le cab roula rapidement et rentra au coeur de Londres en moins d'une +demi-heure. + +L'homme gris s'était enveloppé d'un grand manteau qui dissimulait +entièrement son uniforme de policeman. + +Au coin d'Holborne street, le cab s'arrêta. + +Tous deux mirent pied à terre devant une maison assez chétive. + +L'homme gris dit à Shoking: + +--Suis-moi. + +Et il s'engouffra dans une allée humide et sombre, ajoutant tout bas: + +--Nous avons de la besogne cette nuit. + +--Cela ne m'étonne pas, répondit Shoking. + +--Sais-tu où nous allons? + +--Non. + +--Nous allons déterrer un mort. + +Si habitué qu'il fût aux excentricités de l'homme gris, Shoking ne put +se défendre de cette question: + +--Il y a donc un mort dans cette maison? + +Mais l'homme gris ne répondit pas, et il enfila l'escalier dont il monta +lestement les degrés. + + + + +XXX + + +L'homme gris allait faire dans cette maison une chose bien simple et que +le bon Soking aurait dû comprendre du premier coup. + +Il allait quitter son habit de policeman et prendre des vêtements +ordinaires. + +Shoking le vit s'arrêter au deuxième étage, tirer une clef de sa poche +et ouvrir une porte. + +Après quoi, il se procura de la lumière, et alors Shoking put voir où il +était. + +Il se trouvait au seuil d'une chambre en tout semblable au logement d'un +ouvrier honnête, laborieux et qui est sans femme ni enfants. + +Un lit de bois blanc, une table, deux chaises, un porte-manteau où +étaient appendus quelques habits, dans un coin une malle en bois, et un +poêle en faïence. + +Tel était l'ameublement. + +Cependant l'homme gris était entré comme chez lui et Shoking lui dit: + +--Ce n'est pourtant pas ici que vous demeurez? + +--Ici et ailleurs, répondit l'homme gris, j'ai une demi-douzaine de +logis dans Londres. + +--Voilà qui est joliment commode! murmura Shoking avec un soupir. De +cette façon on est toujours sur de ne pas coucher dehors. + +L'homme ne put réprimer un sourire. + +Puis, regardant Shoking: + +--Eh bien! lui dit-il, quand j'aurai terminé ma tâche, accompli mon +oeuvre, lorsque je n'aurai plus besoin de toi, je récompenserai tes +services. + +--Oh! fit Shoking, je ne vous sers pas par intérêt, croyez-le bien. + +--Je le sais, mais ça ne m'empêchera pas de te donner une petite maison +hors de Londres, où tu pourras vivre comme un gentleman. + +Et l'homme gris quitta sa tunique courte et s'affubla d'un vieil habit +tout râpé et d'un chapeau sans bord. + +En même temps ses favoris roux tombèrent, et Shoking, bien qu'il eut été +souvent témoin de ces métamorphoses, Shoking se mit à rire en disant: + +--Le plus rusé des policemen n'est qu'un imbécile auprès de vous. + +Ainsi vêtu, l'homme gris ouvrit sa malle et en retira une petite bêche +courte, mais toute neuve, qui était enveloppée dans un morceau de toile +cousu en forme de sac, lequel renfermait en outre, un marteau, un ciseau +à froid et un tournevis. + +--Prends cela, dit-il à Shoking. Ce sont les outils dont nous avons +besoin. + +Et il tira de sa malle un dernier objet qui attira bien autrement +l'attention de Shoking. + +Cet objet était une lanterne. + +Mais non point une lanterne ordinaire, comme en portent les gens des bas +quartiers où le gaz est rare. + +Elle avait quatre verres de couleur différente: un blanc, un bleu, un +rouge et un vert. + +--Une drôle de lanterne! dit Shoking. + +--Et dont je vais te montrer les qualités et l'utilité, dit l'homme +gris. + +Il ouvrit la lanterne et pressa un ressort. + +Après quoi il alluma le bout de bougie qui se trouvait au centre. + +Et, cela fait, il souffla la chandelle qui brûlait sur le poêle. + +Shoking vit alors qu'un seul côté de la lanterne était éclairé et +projetait une flamme blanche comme les feux d'un diamant. + +--Mais c'est le soleil, ça, dit-il. + +L'homme gris pressa un ressort. + +La clarté blanche s'éteignit. Une flamme verte, qui changeait de ton à +chaque seconde lui succéda. + +Celle-là était sans rayonnement, et on eût dit un de ces gaz qui +planent la nuit au-dessus des étangs ou des endroits putrides, et qui +s'éteignent tout à coup. + +Puis, le ressort joua deux fois de suite encore, et la lumière devint +rouge, puis bleue, à la naïve admiration du bon Shoking. + +--Une singulière lanterne, en vérité! répéta-t-il. + +--Eh bien! dit l'homme gris, écoute-moi maintenant. Tu sais que la loi +punit de l'emprisonnement, et souvent même de la déportation, ceux qui +violent une sépulture? + +--Oui, certes. + +--C'est pourtant ce que nous allons faire. + +--Et s'il en est ainsi, dit Shoking, c'est que vous avez des raisons. + +--Naturellement. Seulement je ne veux pas que nous allions en prison et +c'est pour cela que j'ai fait faire cette lanterne. + +Shoking regardait toujours la lanterne qui jetait alternativement des +feux verts, rouges et bleus. + +--As-tu passé quelquefois auprès de Saint-Paul, la nuit, en été, après +qu'il a plu? + +--Très-souvent. + +--Ces flammes ne te rappellent rien? + +--Oh! si fait, dit Shoking, on en voit quelquefois de pareilles sur les +tombes du cimetière qui entoure l'église. Elles se promènent comme si on +les portait à la main. + +--Et elles changent de couleur? + +--Très-souvent. Il y a des gens qui disent que ce sont les âmes +des morts qui redescendent sur la terre pour voir si leur corps est +tranquille. + +--Non, dit l'homme gris en souriant, ce sont des gaz et des +phosphorescences qui se dégagent des matières en putréfaction. Mais je +ne me plains pas de cette croyance, qui est consolante, après tout, et +qui nous sera d'un certain secours cette nuit. + +--Comment cela? + +--C'est ce que je t'expliquerai en chemin. Viens. + +Et l'homme gris éteignit sa lanterne et la mit dans sa poche, ainsi +qu'un briquet. + +Shoking avait jeté sur son dos le sac d'outils. + +Ils refermèrent la porte de la chambre et descendirent sans lumière. + +Une fois dans la rue, l'homme gris regarda l'heure à la pendule d'un +public-house. + +Il était neuf heures. + +--Nous avons un bout de chemin à faire, dit-il; mais nous arriverons +encore trop tôt. Allons à pied. + +Le brouillard était très-épais: si épais même, que la circulation des +voitures était presque interrompue. + +Ils descendirent Holborne street, entrèrent dans Oxford, qui en est la +continuation, et d'Oxford, ils gagnèrent le quartier irlandais qu'ils +traversèrent, se dirigeant toujours vers la Tamise. + +--Écoute bien, disait l'homme gris, et tu vas comprendre. Il n'y a guère +de policemen aux alentours de l'église Saint-George. + +--Les pauvres gens n'ont pas besoin d'être gardés avec autant de soin +que les riches, dit Shoking. + +--Mais il y a toujours des mendiants qui ne savent où coucher, des +ivrognes attardés qui cherchent un public-house encore ouvert. + +Voilà les gens que je crains, et en vue de qui j'ai fabriqué cette +lanterne. + +--Ah! fit Shoking, comment? + +--Entrer dans le cimetière n'est rien, puisque le gardien de l'église +viendra nous ouvrir. + +--Bon! + +--Le brouillard est assez épais pour qu'à travers les grilles on ne +nous aperçoive pas, et nous ne ferons pas grand bruit, mais encore +faudra-t-il y voir? + +--C'est juste, dit Shoking. + +--Une lanterne ordinaire nous trahirait, tandis que ces flammes vertes, +rouges et bleues mettront en fuite les rôdeurs de nuit, qui feront un +signe de croix et prieront pour les pauvres âmes en peine. + +--Comment ne pas suivre au bout du monde un homme qui a des idées comme +vous! s'écria Shoking enthousiasmé. + +L'homme gris ne répondit pas à ce compliment. + +Ils arrivèrent dans le Strand, descendirent au pont de Waterloo, et à +l'entrée, tandis qu'il fouillait dans sa poche pour y prendre le penny +de rigueur, il regarda la Tamise. + +La Tamise avait disparu dans le brouillard et les réverbères du pont +étaient invisibles. + +--Une belle nuit pour déterrer un mort, murmura Shoking. + +Et tous deux s'engagèrent sur le pont. + + + + +XXXI + + +Le pont de Waterloo traversé, l'homme gris et Shoking se trouvèrent +dans cette partie de Londres située sur la rive droite qu'on appelle le +Southwark. + +De là à Saint-George, le trajet était court. + +Néanmoins l'homme gris évita les rues larges et les voies fréquentées, +et se dirigea vers la cathédrale catholique par ces petites ruelles dans +lesquelles, la nuit précédente, il avait suivi la mère du pauvre garçon +mort d'amour. + +Le brouillard s'épaississait selon l'ordinaire. + +C'est entre neuf heures du soir et deux heures du matin qu'il atteint, +sur les deux rives de la Tamise, sa plus extrême densité. + +L'église en était enveloppée, et à peine son clocher parvenait-il à +déchirer cette enveloppe de brumes. + +Cependant une lumière tremblottait dans le clocher et ressemblait à la +lueur d'un cigare, tant elle était faible et sans rayons. + +--Le sacristain nous attend, dit l'homme gris. + +Et il contourna le mur du cimetière pour arriver jusqu'à la grille. + +La grille était tout contre, pour nous servir d'une expression familière +que tout le monde comprend. + +Shoking la poussa et elle tourna sans bruit sur ses gonds. + +Quand ils furent dans le cimetière, l'homme gris dit à Shoking: + +--Donne-moi la main; tu pourrais te heurter à quelque tombe. Moi, je +connais le chemin. + +--Brrr! fit Shoking, si on m'avait dit, il y a huit jours, que je me +promènerais la nuit dans un cimetière, je n'aurais pas voulu le croire. +Je n'ai pas peur des morts, précisément, mais je préférerais le gazon de +Hyde-Park. + +--Gentleman! fit l'homme gris d'un ton moqueur. + +--C'est que, voyez-vous, continua Shoking, on a beau dire, mais les +morts ne peuvent pas être contents. + +L'homme gris ne répondit pas. + +Mais il continua son chemin, traînant toujours à sa suite Shoking, qui +avait le frisson et sentait ses cheveux se hérisser. + +Ils arrivèrent ainsi à la porte percée derrière le choeur. + +L'homme gris n'eut qu'à frapper trois coups, et elle s'ouvrit presque +aussitôt. + +Le vieux sacristain apparut, son surplis blanc sur les épaules et sa +lampe à la main. + +--Tout va bien? lui demanda l'homme gris. + +--Oui, votre Honneur. La mère et l'enfant sont toujours là-haut. + +--Et ils m'attendent? + +--Sans doute. L'abbé Samuel est venu ce soir. + +--Ah! + +--Il les a vus et il m'a dit que je pouvais vous obéir aveuglément. + +--Il a eu raison, dit l'homme gris en pénétrant dans l'église. + +--Aussi vous obéirai-je, ajouta le sacristain. + +--Quoi que je fasse ou dise? + +--Sans doute, puisque l'abbé Samuel le veut. Nous brûlerions l'église, +s'il nous le commandait. + +L'homme gris se tourna vers Shoking. + +--Attends-moi ici, sur ce banc, dit-il. + +--Où donc allez-vous? + +--Dans le clocher. + +Et il se dirigea vers la porte de l'escalier en colimaçon qui conduisait +au logis du sacristain. + +Ce dernier suivait l'homme gris, qui lui dit encore. + +--L'Irlandaise est-elle couchée? + +--Elle, non, mais son fils dort. + +--Je n'ai affaire qu'à elle. + +Et il monta sans bruit, probablement pour ne pas troubler le repos de +l'enfant. + +Que se passa-t-il entre l'Irlandaise et lui? + +Shoking ne le sut pas. + +Mais il attendit près d'une heure, tremblant de tous ses membres +et n'osant parler au sacristain, tant le bruit de sa voix, que +répercutaient les échos de l'église, l'effrayait. + +--Je n'ai pas peur des vivants, pensait-il, non bien sûr. Shoking est +brave autant qu'il est gentleman, chacun sait ça, mais j'ai peur des +morts... Oh! mais peur!... + +Le pauvre diable, malgré sa confiance aveugle dans l'homme gris, +regrettait en ce moment les mauvais jours passés et se disait encore: + +--J'aimerais bien mieux être couché le ventre vide sous les voûtes +d'Adelphi. + +Enfin, l'homme gris revint. + +--As-tu ton sac? dit-il à Shoking. + +--Le voilà. + +--En route, alors... + +--Mais, dit Shoking, c'est donc sérieux? + +--Quoi donc? + +--Que nous allons déterrer un mort? + +--Oui. + +A son tour, le vieux sacristain eut un geste d'étonnement. + +--L'abbé Samuel ne vous a-t-il pas dit de m'obéir, fit l'homme gris. + +--Oui, Votre Honneur. + +--Eh bien! écoutez mes recommandations. A quelle heure ouvrez-vous la +grille du cimetière? + +--Aussitôt que j'ai sonné l'_Angelus_. + +--Par conséquent, une heure avant le jour. + +--A peu près. + +--Nous nous en irons cette nuit, et nous emmènerons avec nous +l'Irlandaise et son fils. + +--Ah! fit le sacristain. + +--Quand nous serons partis, vous fermerez la grille. + +--Bien. + +--Et vous irez vous coucher, et vous attendrez, pour l'ouvrir, que le +jour soit venu tout grand. Comprenez-vous pourquoi? + +--Non. + +--C'est à la seule fin que la pauvre femme vêtue de deuil qui vient tous +les matins avant le jour prier sur une tombe, ne puisse venir demain. + +--C'est donc cette tombe?... + +--Celle-là même; mais, dit encore l'homme gris, rassurez-vous, nous +n'emporterons ni le corps ni le cercueil. Demain vous irez chercher le +fossoyeur et vous lui ferez remettre du gazon sur la tombe de façon que +la pauvre femme ne s'aperçoive de rien. + +Alors l'homme gris tira sa lanterne et l'alluma à la lampe du +sacristain. + +Puis il fit jouer le ressort de façon à masquer trois des faces et à ne +laisser découverte que la quatrième, qui se mit aussitôt à répandre un +feu verdâtre autour d'elle. + +--Viens, dit-il encore à Shoking. + +Celui-ci chancelait en marchant. + +Lorsqu'ils furent revenus dans le cimetière, la promenade à travers les +tombes recommença. + +L'homme gris agitait sa lanterne, tantôt l'élevant à la hauteur de sa +tête, tantôt l'abaissant vers le sol, pour lui donner l'apparence d'un +véritable feu follet. + +Quelquefois il l'approchait d'une pierre tumulaire, regardait +l'inscription et disait: + +--Ce n'est pas ici... + +Enfin il trouva la tombe de Dick Harrisson. + +Alors, comme Shoking tremblait toujours, il lui dit: + +--Tiens-moi la lanterne et donne-moi le sac. + +Il l'ouvrit, y prit la bêche, s'agenouilla sur le gazon et se mit à +creuser lentement. + +De temps en temps il interrompait sa besogne pour reprendre la lanterne +dont il changeait la flamme. + +Enfin la bêche rendit un son mat. + +Elle venait de heurter le cercueil... + +Alors Shoking sentit une sueur glacée perler à son front, la lanterne +lui échappa des mains et s'éteignit. + + + + +XXXII + + +La lanterne éteinte, l'homme gris et Shoking se trouvèrent dans la plus +complète obscurité. + +Les dents de Shoking s'entre-choquaient, et l'homme gris comprit qu'il +était en proie à une de ces terreurs superstitieuses que le raisonnement +ne peut arriver à dominer. + +Il s'arrêta dans sa funèbre besogne, laissa sa bêche sur le tertre +entamé, à force de tâtonner retrouva sa lanterne, et dit alors à +Shoking: + +--Viens, tu finirais par me trahir... triple poltron que tu es! + +Comme Shoking chancelait, il le prit dans ses bras et l'emporta. + +--Pardonnez-moi... pardonnez-moi, balbutiait Shoking... c'est plus fort +que moi... mais c'est le bruit de la bêche sur ce cercueil... oh! ce +bruit. + +Au lieu de retourner vers l'église, l'homme gris se dirigea au contraire +vers la grille qui était entr'ouverte. + +Cette grille franchie, Shoking respira plus à l'aise. + +Alors l'homme gris le remit sur ses pieds. + +--Voyons, dit-il, as-tu toujours peur? + +L'accès de terreur était passé. Shoking prit la main de l'homme gris et +la porta à ses lèvres: + +--Pardonnez-moi! répéta-t-il. C'est la première fois que je vous fais +défaut, maître, ce sera la dernière. + +Autour du cimetière, il y a une sorte de square, et dans ce square des +bancs. + +L'homme gris fit asseoir Shoking sur l'un d'eux et lui dit encore: + +--Auras-tu peur ici? + +--Oh! non. + +--Si tu voyais venir quelqu'un, si tu entendais du bruit, serais-tu +assez maître de toi pour me donner un signal? + +--Oui, je vous le jure. + +--Eh bien! reste. + +--Je donnerai un coup de sifflet. + +--Non, dit l'homme gris, mais tu te mettras à chanter le _Rule +britannia_. + +--Parfait, dit Shoking, qui commençait à avoir honte de sa peur. + +--Je vais faire la besogne tout seul, dit l'homme gris. + +Comme il allait s'éloigner, Shoking le retint: + +--Maître, dit-il, est-ce que vous me ferez porter le cadavre? + +A cette question l'homme gris tressaillit. + +--Au fait, dit-il, si tu as peur, c'est un peu ma faute, j'aurais dû te +dire tout d'abord ce dont il s'agissait. Écoute-moi donc bien et achève +de te rassurer. Je ne veux pas emporter le cadavre. + +--Ah! dit Shoking avec un redoublement d'étonnement. + +--Je ne suis pas un Burker, continua l'homme gris, et je ne vends pas +des morts aux amphithéâtres de dissection. + +--Mais alors? + +--Alors j'ai besoin d'ouvrir la bière, de prendre dedans des papiers +importants pour notre cause, voilà tout. + +As-tu toujours peur? + +--Non, dit Shoking, et je suis prêt à vous suivre de nouveau dans le +cimetière. + +--Oh! répondit l'homme gris, j'aime autant que tu restes ici. + +Et il retourna dans le cimetière, et, à l'aide d'un briquet, ralluma sa +lanterne. + +Un silence profond régnait autour de l'église. + +L'homme gris, arrivé sur la tombe, mit sa lanterne au ton vert, la posa +à terre et se mit à la besogne. + +A Londres les fosses sont peu profondes; cela tient à ce que, de siècle +en siècle, on a superposé des couches de cadavres, ne pouvant agrandir +les cimetières. + +Il n'y avait donc pas un pied de terre sur la bière de Dick Harrisson, +et l'homme gris eut bientôt mis le cercueil à découvert. + +Alors, l'espace d'une seconde, il fit passer sa lanterne au feu blanc, +qui seul pouvait lui donner assez de clarté pour ce qu'il voulait voir. + +La bière était-elle clouée ou fermée par des vis? + +Dans le premier cas, il allait être obligé de se servir d'un marteau et +de faire un peu de bruit. + +Il lui faudrait peut-être même briser le couvercle de la bière. + +Mais la vive clarté qui s'échappa de la lanterne lui permit de se +rassurer sur-le-champ. + +La bière était garnie de quatre vis qui assujettissaient le couvercle. + +Dès lors la besogne était facile, et la lanterne repassa au feu vert. + +Il prit dans le sac de toile un petit outil avec lequel il se mit à +dévisser le couvercle. + +Ce fut l'affaire de quelques minutes. + +En ce moment une voix traversa l'espace. + +L'homme gris reconnut la voix de Shoking qui entonnait le _Rule +britannia_. + +En même temps un bruit de pas retentit dans le lointain. + +L'homme gris se mit à agiter sa lanterne en tous sens. + +Tantôt elle montait dans l'air, tantôt elle rasait le sol comme un feu +follet, tantôt encore elle avait l'air d'une étoile filante qui traverse +l'espace. + +Les pas que l'homme gris avait entendus, s'éloignèrent alors +précipitamment, et Shoking cessa de chanter. + +Deux hommes du peuple qui sortaient de quelque public-house avaient vu +le feu vert, et persuadés que c'était une âme en peine, ils avaient pris +la fuite. + +Le danger était passé et l'homme gris se remit l'oeuvre. + +Il enleva le couvercle. Alors le pauvre mort lui apparut enveloppé dans +son suaire. + +Où étaient les papiers? + +L'homme gris hésitait à toucher le cadavre de ses mains et à le +soulever, non par peur, mais par un sentiment de respect facile à +comprendre. Il se décida donc à démasquer une seconde fois sa flamme +blanche, en approchant la lanterne de la bière, dans laquelle elle +projeta sur-le-champ une vive clarté. + +Une grosse enveloppe de papier gris était placée entre la tête du mort +et la paroi supérieure de la bière. + +L'homme gris la prit et la tira à lui avec tant de précaution, que la +tête du mort ne remua pas. + +La profanation n'avait pas eu lieu, et le sommeil du mort n'avait point +été troublé. + +--Adieu, mon pauvre Dick, dit alors l'homme gris, dors en paix, tu seras +vengé! + +Et il replaça le couvercle, après avoir de nouveau fait succéder le ton +vert à la flamme blanche. + +Le couvercle revissé, il refoula la terre sur la tombe et la bière eut +bientôt disparu sous elle. + +L'homme gris éteignit sa lanterne, glissa l'enveloppe dans sa poche, +emporta le sac d'outils, et se dirigea vers l'église. + +Le sacristain l'attendait dans le choeur. + +--L'enfant est-il éveillé? demanda-t-il. + +--Oui, répondit le sacristain. + +--Allez prévenir la mère qu'elle peut descendre. + +Le sacristain se dirigea vers l'escalier du clocher, laissant l'homme +gris perdu dans les ténèbres du choeur. + +Quelques minutes après, il reparut suivi de l'Irlandaise qui tenait son +enfant par la main. + +Ralph reconnut l'homme gris et lui tendit les bras. + +--Viens, mon enfant, dit celui-ci. + +Et il ajouta en regardant la mère: + +--Je vais le porter. + +Il le prit dans ses bras, en effet, franchit de nouveau la porte du +choeur, et, suivi de l'Irlandaise, il traversa le cimetière. + +Shoking attendait toujours à la même place. + +--Maintenant, lui dit l'homme gris, il s'agit de trouver un cab et de +filer à Hampsteadt. + +Et, tandis qu'ils s'éloignaient, le vieux sacristain, fidèle aux ordres +qu'il avait reçus, traversa le cimetière à son tour, et vint fermer la +grille. + + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + +***** This file should be named 16817-8.txt or 16817-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16817/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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