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+The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misères de Londres
+ 2. L'enfant perdu
+
+Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16817]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+LES MISÈRES
+DE LONDRES
+
+II
+
+L'ENFANT PERDU
+
+
+PAR
+
+PONSON DU TERRAIL
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LE QUARTIER DES VOLEURS
+
+
+
+
+I
+
+
+L'homme gris avait dit vrai. Ni lui, ni Shoking, ni l'Irlandais en
+guenilles n'avaient pu retrouver Ralph.
+
+Qu'était donc devenu le petit Irlandais?
+
+L'enfant, après avoir sauté dans le jardin, n'avait pas hésité une
+minute.
+
+Il avait couru à cet arbre qui, durant toute la journée, avait été
+l'objet de sa préoccupation et qui montait au long du mur; puis il
+s'était mis à grimper autour du tronc jusqu'à ce qu'il fût parvenu aux
+branches.
+
+Là, il s'était arrêté un moment pour s'orienter.
+
+Il voyait par-dessus le mur.
+
+De l'autre côté de ce mur, il y avait un terrain vague entouré d'une
+palissade en planches.
+
+A gauche et à droite, il y avait des toits de maisons.
+
+Montant d'une branche dans l'autre, l'enfant gagna le mur et s'y établit
+à califourchon.
+
+Puis il mesura le saut qu'il avait à faire pour arriver dans le terrain
+vague.
+
+Le mur était élevé à une vingtaine de pieds du sol, et de l'autre côté,
+il n'y avait ni arbre ni rien qui put lui permettre d'amortir sa chute.
+
+Ralph eut un moment de désespoir. Lui faudrait-il donc reprendre le
+chemin qu'il avait déjà pris, et rentrer dans sa prison?
+
+Tout à coup, il entendit du bruit. Son effroi redoubla.
+
+De l'endroit où il était, il voyait par-dessus le toit de mistress
+Fanoche, et, par conséquent, le devant du jardin.
+
+Malgré l'obscurité, Ralph aperçut trois hommes qui entraient par la
+grille. Il en vit deux qui renversaient le troisième à terre, et ce
+spectacle, on le pense bien, n'était pas de nature à calmer sa frayeur.
+
+C'étaient l'homme gris et son complice qui appliquaient un masque de
+poix sur le visage de lord Palmure et se débarrassaient de lui.
+
+Ralph eut envie de sauter dans le terrain vague; mais l'instinct du
+danger l'en empêcha encore.
+
+Le couronnement du mur était à plat. L'enfant se dressa et se mit à
+marcher dessus. Il arriva ainsi à l'un des deux toits.
+
+Un saltimbanque ne se fût pas mieux tiré de ce périlleux voyage.
+
+Parvenu au bout du mur, il monta sur le toit.
+
+Mais ses yeux ne perdaient pas de vue la maison de mistress Fanoche dans
+laquelle les deux hommes étaient entrés.
+
+A force de rôder sur le toit, il découvrit une ouverture. C'était une de
+ces croisées dites à tabatière qu'on perce dans les mansardes.
+
+Il eut bonne envie de se glisser par cette fenêtre et de pénétrer dans
+la maison; mais la peur d'être découvert, arrêté par les habitants et
+reconduit à mistress Fanoche le fit hésiter encore.
+
+Soudain un nouveau bruit se fit dans le jardin de cette dernière; en
+même temps une lumière apparut à la fenêtre de là chambre que Ralph
+venait d'abandonner et l'enfant entendit des cris auxquels se mêlait la
+voix aigre de mistress Fanoche.
+
+On venait de s'apercevoir de sa fuite.
+
+Cette fois le petit Irlandais n'hésita plus et il se laissa couler par
+la croisée de la mansarde.
+
+Il se trouva alors dans une étroite chambrette, dépourvue de tous
+meubles et dont la porte était ouverte.
+
+Ralph franchit le seuil de cette porte et trouva un escalier. Ses
+petites mains s'accrochaient à la rampe et il descendit.
+
+Où allait-il? peu lui importait, pourvu qu'il échappât à mistress
+Fanoche et à la terrible Ecossaise.
+
+La maison paraissait déserte.
+
+On n'y voyait pas de lumière, on n'entendait aucun bruit.
+
+L'enfant descendait avec une telle précipitation qu'il fit un faux pas
+et se heurta à la rampe.
+
+C'était faire assez de bruit pour amener dans l'escalier les hôtes de la
+maison.
+
+Ralph s'arrêta tout tremblant et durant quelques minutes, il n'osa
+bouger.
+
+Mais personne ne vint.
+
+Hampsteadt, nous l'avons dit déjà, est peuplé de maisons de campagne qui
+demeurent inhabitées en hiver.
+
+Celle-là était de ce nombre.
+
+Rassuré, l'enfant continua à descendre dans l'obscurité.
+
+Quand il fut au bout de l'escalier, il devina plutôt qu'il ne vit, un
+vestibule, et au bout de ce vestibule une porte sous laquelle passait un
+rayon de clarté blafarde.
+
+Il alla vers cette porte; mais elle était fermée.
+
+Alors l'enfant se mit à tourner dans tous les sens; ses yeux
+s'habituaient peu à peu aux ténèbres, et il voyait assez distinctement
+les objets qui l'entouraient.
+
+Après la porte, il trouva une croisée.
+
+La terreur qu'il éprouvait en pensant que mistress Fanoche et des hommes
+qu'il ne connaissait pas étaient à sa recherche, doubla sa force et son
+énergie.
+
+Après bien des efforts et des tâtonnements, il parvint à ouvrir la
+croisée.
+
+Elle donnait sur une petite cour.
+
+Cette cour était fermée par une grille; mais cette grille n'était pas
+élevée, et Ralph, ayant sauté dans la cour, résolut de l'escalader.
+
+De l'autre côté de la grille, il y avait une rue.
+
+L'enfant se mit à grimper le long des barreaux qui se terminaient en
+fer de lance. Il parvint au couronnement, non sans se blesser et sans
+ensanglanter ses petites mains.
+
+Il prononça le nom de sa mère pour se donner du courage, et sauta dans
+la rue.
+
+Il tomba sur les genoux et se meurtrit.
+
+Mais que lui faisait maintenant la douleur? Il était libre!
+
+Et il se mit à courir droit devant lui.
+
+Désert ou non, un faubourg de Londres est éclairé au gaz avec une rare
+munificence.
+
+De six heures du soir au matin, c'est la fête de l'hydrogène qui tient
+ses assises sur un parcours de vingt-cinq lieues carrées.
+
+On avait amené Ralph endormi à Hampsteadt. Il lui était donc impossible
+de savoir qu'il se trouvait à plus de trois milles de distance de cette
+maison dans Dudley street où Shoking l'avait conduit avec sa mère.
+
+Au bout de la rue qu'il venait de suivre, il trouva une grande artère
+qu'il crut reconnaître pour une de celles qu'il avait parcourues avec
+elle.
+
+A Londres, toutes les rues se ressemblent.
+
+Il enfila donc cette grande voie où les passants et les voitures étaient
+plus rares que les becs de gaz.
+
+C'était Hampsteadt road.
+
+Il marcha longtemps, sans s'apercevoir que ses mains et ses genoux
+saignaient.
+
+Au bout d'une heure, il crut voir sur sa gauche une rue qui ressemblait
+à Dudley street, et il y entra.
+
+Celle-là était plus étroite que Hampsteadt road, mais elle était plus
+éclairée, plus animée et il y avait une longue file de boutiques.
+
+Comme l'enfant ne savait pas le nom de la rue où on l'avait conduit avec
+sa mère, il ne pouvait pas demander son chemin.
+
+A la morne solitude d'Hampstead road avait peu à peu succédé la vie
+bruyante de Londres.
+
+Maintenant il était sur Kings street, Camdentown.
+
+Il marcha encore, il marcha toujours, tantôt mourant sur ses pieds,
+tantôt ayant une lueur d'espoir et croyant reconnaître le square
+Saint-Gilles ou la place des Sept-Cadrans; puis entrant dans les rues
+adjacentes, à droite et à gauche, et tournant souvent sur lui-même.
+
+Cela dura quatre heures.
+
+Au bout de ce temps, le pauvre enfant n'était pas plus avancé qu'au
+moment où il avait quitté le jardin de mistress Fanoche.
+
+Alors le désespoir le prit et vint en aide à la lassitude.
+
+Il s'assit sur la marche d'une porte à demi-perdue dans l'ombre et se
+mit à pleurer.
+
+La foule est indifférente partout, mais plus encore à Londres.
+
+Cent personnes passèrent devant ce petit malheureux qui sanglotait et ne
+le regardèrent même pas.
+
+Cependant une femme passa à son tour.
+
+Elle s'arrêta, contempla Ralph, lui mit la main sur l'épaule et lui dit:
+
+--Qu'as-tu donc, mon cher mignon?
+
+L'enfant leva la tête et envisagea celle qui lui adressait la parole
+d'une voix douce et compatissante.
+
+Elle était jeune; elle était mise simplement, comme une fille du peuple.
+Elle était belle, et il sembla à l'enfant qu'elle ressemblait à sa mère.
+
+Il redoubla ses sanglots.
+
+--Tu es perdu, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+--Je cherche maman, dit l'enfant.
+
+--Comment s'appelle-t-elle, ta mère?
+
+--Jenny.
+
+--Tu es Irlandais?
+
+--Oui, madame.
+
+Et l'enfant pleurait toujours.
+
+--Moi aussi, dit-elle, et je me nomme Suzannah.
+
+--Veux-tu venir avec moi, je t'aiderai à retrouver ta mère?
+
+Il la regarda encore, et son oeil exprimait une certaine défiance.
+
+--Viens donc, mon mignon, reprit-elle; il ne sera pas dit que Suzannah
+l'Irlandaise, la plus belle fille de Broke street, aura laissé un enfant
+de sa nation mourir de froid et peut-être de faim.
+
+Et elle prit l'enfant par la main avec une douce insistance.
+
+
+
+
+II
+
+
+Il n'y a pas de fortifications à Londres comme à Paris, pas de portes,
+pas de grilles affectées à l'octroi.
+
+L'octroi n'existe pas.
+
+Londres ne finit pas, comme disent les gens du peuple. A part la cité
+proprement dite, tout le reste est ce qu'on appelle l'_agglomération_.
+
+Cela explique comment le petit Irlandais avait quitté Hampsteadt et
+était revenu dans Londres sans s'en douter.
+
+Après avoir erré dans Kings street, il avait fini par tomber dans Niegh
+street, et c'était sous le porche d'une maison de Gloucester place que
+l'Irlandaise Suzannah l'avait trouvé.
+
+Il fit bien un peu de résistance, tout d'abord; mais la jeune femme
+le regardait avec des yeux si doux, elle lui parlait d'un ton si
+affectueux, qu'il finit par céder.
+
+--Vrai, dit-il? vous êtes Irlandaise?
+
+--Je suis née à Cork, mon mignon.
+
+--Et vous m'aiderez à retrouver ma mère?
+
+--Si elle est Irlandaise, ce sera facile...
+
+--Ah! fit-il en la regardant encore.
+
+Elle eut un sourire triste.
+
+--Tous les Irlandais sont malheureux, dit-elle, et, même à Londres, tous
+les malheureux se connaissent.
+
+--Bien sûr, madame, vous ne me trompez pas?
+
+--Non, mon enfant.
+
+Et elle l'embrassa; puis elle lui dit encore:
+
+--Mais où demeure-t-elle, ta mère? dans quelle rue?
+
+L'enfant n'avait retenu qu'un nom _Saint-Gilles._
+
+--Ce n'est pas une rue, dit-elle, c'est une église.
+
+--C'est toujours par là, dit Ralph.
+
+--Eh bien! nous irons à Saint-Gilles; si tu cherches ta mère, dit-elle,
+il est probable que ta mère te cherche aussi.
+
+Cette pensée illumina l'esprit de l'enfant.
+
+--Oh! oui, dit-il.
+
+--Et, poursuivit Suzannah, elle ira demain à Saint-Gilles.
+
+--Demain? fit l'enfant, pourquoi pas ce soir?
+
+--Mais, mon mignon, dit Suzannah, parce que les églises sont fermés à
+cette heure.
+
+Les enfants raisonnent avec une logique rigoureuse, ce que lui disait
+cette femme lui parut juste.
+
+Il essuya ses larmes, mais il poussa un profond soupir en murmurant:
+
+--Demain... comme c'est long!
+
+--Mais non, dit-elle en souriant, tu ne sais donc pas qu'il est minuit?
+
+Tout en parlant, ils avaient fait un bout de chemin, se dirigeant
+toujours vers le Sud.
+
+Les rues devenaient plus éclairées, plus bruyantes.
+
+Dans certains quartiers excentriques, Londres est plus animé la nuit que
+le jour.
+
+Suzannah marchait doucement pour ménager les petites jambes de Ralph.
+
+Arrivée devant un marchand de comestibles, elle lui dit:
+
+--As-tu faim? veux-tu manger?
+
+--Non, dit l'enfant.
+
+Ils continuèrent leur route.
+
+Ils étaient maintenant dans une large rue qu'on nomme Graysam road.
+
+La foule nocturne devenait plus compacte.
+
+Plusieurs hommes abordèrent Suzannah et lui tinrent des propos que
+l'enfant ne comprit pas.
+
+Elle les repoussa.
+
+Un autre lui dit:
+
+--Tu fais bien la fière, aujourd'hui.
+
+Suzannah répondit:
+
+--Aujourd'hui je suis mère de famille.
+
+Et elle continua son chemin.
+
+Quelques pas plus loin, elle fut abordée par un autre, un homme d'assez
+mauvaise mine, qui l'appela par son nom.
+
+--Quoi de nouveau, Suzannah? lui dit-il.
+
+--Rien.
+
+--Comment va Bulton?
+
+--Je ne sais pas... voici deux jours que je ne l'ai vu, dit-elle.
+
+Et sa voix subit une légère altération.
+
+--Serait-il bloqué?
+
+--Je ne sais pas... mais j'en tremble.
+
+--Tiens! qu'est-ce que ce mioche?
+
+--Un pauvre enfant perdu qui pleurait sous une porte.
+
+L'homme regarda Ralph, et Ralph éprouva un sentiment de répulsion
+instinctive.
+
+--Il est gentil, dit cet homme, une jolie graine de pick-pocket.
+
+--Merci, dit Suzannah; j'espère bien que ça ne lui arrivera pas.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que demain je le ramènerai à sa mère.
+
+L'homme haussa les épaules.
+
+--Tu serais joliment battue, si Bulton t'entendait parler comme ça,
+dit-il. Bonsoir, Suzannah.
+
+--Bonsoir, Craven.
+
+--Oh! madame, dit Ralph, comme ils s'éloignaient, quel vilain homme! et
+comme il a l'air méchant!
+
+Suzannah ne lui répondit pas.
+
+Ils marchèrent encore et arrivèrent ainsi au bout de Graysiens lane,
+qui est perpendiculaire à une autre grande artère appelée Holborne, qui
+n'est elle-même que la continuation d'Oxford street.
+
+Là, Suzannah s'arrêta un moment.
+
+Elle paraissait inquiète et jetait autour d'elle des regards furtifs.
+
+On eût dit qu'elle cherchait quelqu'un.
+
+Enfin un homme, qu'elle reconnut sans doute, vint à passer.
+
+Suzannah, tenant toujours l'enfant par la main, s'avança vivement vers
+lui.
+
+--Tiens, dit celui-ci en s'arrêtant, c'est toi, Suzannah?
+
+--Oui. As-tu vu Bulton? Voici trois jours et trois nuits que je suis
+sans nouvelles.
+
+--Il a nourri une bonne affaire, et je crois que c'est pour cette nuit.
+
+--Ah! dit la jeune femme. Alors il n'est pas pris?
+
+--Il ne l'était pas ce matin, toujours.
+
+Suzannah respira.
+
+--Merci, William, dit-elle. Bonsoir!
+
+--Tu rentres?
+
+--Oui.
+
+--Les affaires sont-elles bonnes?
+
+--Comme ça, dit Suzannah. Les gentlemen font coudre leurs poches
+maintenant.
+
+--Tiens, tu as donc un mioche, à présent?
+
+--C'est un petit Irlandais qui ne sait où coucher. Je l'emmène chez moi
+et je le rendrai demain à sa mère.
+
+Ces derniers mots rassurèrent Ralph.
+
+Il ne résista pas à la douce pression de la main de Suzannah qui
+continua son chemin en l'entraînant.
+
+Après avoir fait quelques pas dans Holborne, Suzannah prit tout à coup
+à gauche et entra dans une rue étroite, bordée de misérables maisons et
+qui était encombrée d'une foule de gens à mine patibulaire.
+
+Mais l'enfant tombait de fatigue et de lassitude et il ne remarqua plus
+rien à partir de ce moment.
+
+Sa conductrice s'arrêta devant une des plus chétives maisons de la rue,
+tira une clef de sa poche, ouvrit la porte et l'enfant se vit au seuil
+d'une allée noire.
+
+--N'aie pas peur, lui dit Suzannah, et viens avec moi.
+
+Au bout de l'allée, ils trouvèrent un escalier, montèrent au second et
+Suzannah ouvrit une nouvelle porte.
+
+Puis elle se procura de la lumière.
+
+Alors Ralph vit un réduit assez misérable dans lequel il n'y avait que
+deux chaises et un lit.
+
+Sur une table, il y avait une assiette, couverte encore des débris d'un
+jambonneau, auprès d'un morceau de pain et d'une carafe dans laquelle se
+trouvait un reste de bière brune.
+
+--Vrai? dit Suzannah, tu n'as pas faim.
+
+--Non, madame.
+
+--Veux-tu dormir?
+
+--Je veux bien, répondit-il, si vous me promettez que demain vous me
+reconduirez à ma mère.
+
+--Je te le promets.
+
+Alors l'enfant s'étendit de lui-même sur le lit et s'endormit.
+
+Mais si profond que fût son sommeil, il en fut tout à coup tiré par un
+grand bruit.
+
+Un pas lourd, aviné, s'était fait entendre sur l'escalier, puis la porte
+s'était ouverte et Suzannah avait jeté un cri de joie.
+
+Alors, à la lueur de la chandelle qui brûlait toujours sur la table,
+l'enfant éveillé en sursaut vit Suzannah se jeter au cou d'un homme de
+haute taille portant une barbe épaisse.
+
+--Ah! te voilà, disait-elle, te voilà, mon bien-aimé! je t'ai cru
+mort...
+
+L'homme eut un rire sinistre et embrassa Suzannah.
+
+En même temps, le petit Irlandais se prit à frissonner, car il s'aperçut
+que cet homme avait les bras nus et que l'un de ses bras était couvert
+de sang.
+
+
+
+
+III
+
+
+L'homme aux bras rouges de sang n'avait pas encore aperçu Ralph.
+
+Quant à Suzannah, elle paraissait l'avoir complètement oublié.
+
+L'enfant tout tremblant, n'osait bouger et retenait son haleine.
+
+--Mon Dieu! disait Suzannah, comme j'ai eu peur pour toi, mon bien-aimé!
+
+Bulton, car c'était bien l'homme dont la jeune femme avait parlé dans la
+soirée, Bulton s'essuya le front.
+
+--Ah! dit-il, l'affaire a été rude. Un moment nous avons failli être
+pincés, et je me suis dit: «Je ne reverrai plus ma petite Suzannah.»
+
+Mais ce n'a été qu'une alerte.
+
+--Et le coup a réussi?
+
+--Regarde.
+
+En même temps, cet homme tira de sa poche un gros sac, qu'il jeta sur la
+table et qui s'ouvrit en tombant.
+
+Une profusion de pièces d'or s'en échappa.
+
+--Oh! que de guinées! dit Suzannah.
+
+Puis, tout à coup, elle pâlit et étouffa un cri.
+
+--Du sang! dit-elle, du sang!
+
+--J'en ai plein ma veste et ma chemise, répondit tranquillement Bulton.
+
+--Vous avez assassiné le vieillard, malheureux! fit Suzannah avec une
+expression d'horreur.
+
+--Non, dit Bulton. Je t'avais promis de ne pas verser de sang, et quand
+je promets quelque chose à ma petite Suzannah, je tiens toujours ma
+parole, sauf le cas de force majeure, bien entendu.
+
+Et Bulton embrassa de nouveau Suzannah.
+
+--Mais quel est donc ce sang? demanda-t-elle toute frissonnante.
+
+--Voici ce qui s'est passé, répondit Bulton. La maison que nous avons
+dévalisée est, comme tu le sais, au milieu des champs. Nous avions
+garrotté le vieux qui y vit seul, après lui avoir mis le bonnet de
+laine, afin qu'il ne pût pas nous reconnaître. Nous avions trouvé l'or
+et nous le partagions tranquillement, lorsque nous entendons du bruit.
+
+C'était une ronde de police.
+
+Tandis qu'elle arrivait par la cour, nous avons pris la porte du côté du
+jardin.
+
+J'ai escaladé le mur le dernier.
+
+En ce moment, je me suis senti saisi par les jambes et il m'a fallu
+retomber dans le jardin.
+
+Un policeman plus grand et plus fort que les autres avait devancé ses
+camarades, et il me serrait au cou en criant:
+
+--A moi! à moi! j'en tiens un!
+
+Il fallait être pris ou verser du sang. Les autres policemen arrivaient.
+
+Je lui ai planté mon couteau dans la poitrine, il est tombé, et je me
+suis sauvé.
+
+Ralph, frémissant d'horreur, avait entendu tout cela, mais il ne
+comprenait que vaguement.
+
+Seulement, l'aspect de Bulton avait quelque chose d'effrayant pour lui.
+
+Cet homme était jeune cependant, et d'une beauté mâle et farouche;
+on comprenait qu'il eût subjugué le coeur d'une femme tombée comme
+l'Irlandaise Suzannah.
+
+Mais, pour cet enfant de dix ans, avec sa barbe inculte, son oeil
+féroce, sa voix retentissante, il était réellement effrayant.
+
+Ralph eut si peur même, qu'il regretta le fouet de Mary l'Ecossaise et
+la maison de mistress Fanoche.
+
+Suzannah regardait Bulton et, tout en le regardant, elle comptait l'or
+répandu sur la table.
+
+Tout à coup le bandit se retourna, vit l'enfant sur le lit et s'écria:
+
+--Tonnerre! qu'est-ce que c'est que ça?
+
+L'épouvante de Ralph était si grande qu'il ferma les yeux et fut assez
+maître de lui-même pour faire semblant de dormir.
+
+--Ça, dit Suzannah, qui eut tout à coup un accent suppliant, c'est un
+pauvre enfant que j'ai trouvé dans la rue.
+
+--Ah! ah!
+
+--Il avait froid, il pleurait...
+
+--Et tu l'as embauché? ricana Bulton.
+
+--C'est un petit Irlandais, je suis Irlandaise aussi, moi, et j'ai eu
+pitié de lui.
+
+--En vérité! tu es une fille de coeur, ma chère, ricana Bulton.
+
+Et il fit un pas vers le lit.
+
+Suzannah le prit par le bras:
+
+--Ne lui fais pas de mal, dit-elle. Vois comme il est gentil... Il
+dort...
+
+--Il est gentil, en effet, dit le bandit; et qu'en comptes-tu faire?
+
+--Je l'emmènerai demain avec moi dans le quartier irlandais, aux
+environs de Saint-Gilles.
+
+--Bon!
+
+--Et nous tâcherons de retrouver sa mère.
+
+--Ah! fit encore Bulton.
+
+Suzannah respira. Elle avait craint sans doute d'être battue, car elle
+sauta de nouveau au cou du bandit et lui dit:
+
+--Oh! tu es bon! vois-tu, et je t'aime...
+
+--Mais nous n'allons pas dormir tous les trois dans le même lit, dit
+Bulton.
+
+--Non, certes, répondit Suzannah; et il va falloir réveiller le pauvre
+petit.
+
+Elle s'approcha du lit et toucha Ralph.
+
+Ralph ne dormait pas. Cependant il avait un peu moins peur depuis que
+Bulton n'avait point paru s'opposer à ce que Suzannah le reconduisit à
+sa mère.
+
+Il ouvrit les yeux et fit semblant de s'éveiller.
+
+--Ce monsieur que tu vois là, dit Suzannah, est mon mari; il ne te fera
+pas de mal; n'aie pas peur, mon enfant.
+
+Ralph leva ses grands yeux sur Bulton.
+
+--Il est gentil, en effet, ce môme-là, dit le bandit. Et tu veux le
+reconduire à sa mère?
+
+--Certainement.
+
+--Nous ferions bien mieux de le garder.
+
+L'enfant frissonna des pieds à la tête.
+
+--Non, non, dit Suzannah avec énergie, il doit être honnête, il ne sera
+pas dit que ce sera moi qui l'aurai jeté dans la fange où nous sommes.
+
+Bulton eut un éclat de rire.
+
+--Tu es vertueuse ce soir, Suzannah, dit-il.
+
+Elle baissa les yeux et ne répondit pas.
+
+--Pourtant, continua Bulton, ce petit-là pourrait nous rendre de fameux
+services.
+
+--Jamais! dit Suzannah.
+
+Une colère subite s'empara du bandit.
+
+--Ah! tu me résistes! dit-il.
+
+--Oui, répéta Suzannah.
+
+--Tu me résistes, malheureuse?
+
+Et il leva la main.
+
+--Bats-moi, dit Suzannah, si cela te plaît, mais je ne veux pas faire de
+cet enfant un homme comme toi.
+
+Bulton eut un ricanement de bête fauve.
+
+--Par saint George! dit-il, je crois qu'elle ose me mépriser.
+
+Il se passa alors une chose inattendue.
+
+Comme le bandit allait frapper Suzannah, Ralph, qui se tenait immobile
+et tremblant au pied du lit, qu'il avait quitté sur un signe de
+l'Irlandaise, Ralph vint se placer résolument devant elle, et la couvrit
+de son corps.
+
+Le sang du lion avait parlé; l'enfant s'était senti subitement le
+courage d'un homme.
+
+Or, le courage aura toujours une action directe, exercera toujours un
+prestige instantané sur les natures à demi-sauvages.
+
+En présence de cet enfant qui osait le regarder en face, Bulton se calma
+tout à coup.
+
+--Par saint George! exclama-t-il, voilà un hardi petit compagnon; tu es
+gentil, mon mignon, et je ne battrai pas Suzannah, puisque tu veux la
+défendre.
+
+En même temps, il voulut embrasser l'enfant qui recula.
+
+--Il est fier, dit Bulton en riant, c'est bien ça.....
+
+Puis il embrassa Suzannah.
+
+La jeune femme le regarda avec cet oeil soumis et passionné de la
+créature qui redoute son maître.
+
+--Tu te fais toujours plus méchant que tu n'es, dit-elle.
+
+--Mon mignon, dit Bulton qui passa ses doigts robustes dans les cheveux
+blonds de Ralph, nous ferons ce que tu veux et ce que veut Suzannah,
+nous te ramènerons demain à ta mère.
+
+Et la voix du bandit était devenue presque caressante.
+
+L'enfant le regarda avec défiance.
+
+--Je te le promets, moi, dit Suzannah.
+
+Puis elle retira un matelas de son lit et le porta dans un coin de la
+chambre.
+
+--Viens te coucher là, dit-elle.
+
+* * * * *
+
+Quand l'enfant fut endormi, Bulton dit à Suzannah, en lui parlant à
+l'oreille:
+
+--C'est le diable qui nous envoie cet enfant.
+
+--Que veux-tu dire? fit-elle.
+
+--Grâce à lui, demain, à pareille heure, nous aurons dix fois plus d'or
+que tu n'en as eu ce soir.
+
+--Bulton, Bulton, dit Suzannah d'un ton de reproche, je t'ai dit que je
+ne voulais pas perdre cet enfant...
+
+--Ne te fâche pas, dit le bandit, et écoute-moi... tu verras.....
+
+Cette fois, Ralph dormait tout de bon, et le bandit put à loisir faire
+ses confidences à Suzannah l'Irlandaise.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Bulton colla ses lèvres à l'oreille de Suzannah.
+
+Ils étaient côte à côte et l'obscurité la plus profonde régnait dans la
+chambre.
+
+On n'entendait que le bruit paisible et régulier de la respiration du
+petit Irlandais qui dormait.
+
+--Vois-tu, dit alors Bulton, j'ai idée d'en finir d'un coup.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Un jour ou l'autre on me prendra et j'irai danser les pieds dans le
+vide devant Newgate ou devant Clarkenweid.
+
+--Tais-toi, ne parle pas ainsi... tu me fais mourir par avance, murmura
+Suzannah qui l'étreignit avec passion.
+
+--Cela arrivera tôt ou tard, te dis-je.
+
+--Tais-toi!... au nom du ciel!
+
+Le bandit eut un ricanement.
+
+--C'est précisément parce que le ciel existe que cela arrivera, te
+dis-je. Cependant si nous avions seulement mille livres sterling...
+
+--Eh bien?
+
+--Peut-être échapperais-je à mon sort, peut être pourrions-nous être
+heureux?
+
+--Heureux! murmura Suzannah avec extase.
+
+--Tu ne ferais plus ton honteux métier, tu ne volerais plus, et nous
+quitterions l'Angleterre.
+
+--Où irions-nous?
+
+--En France. Nous nous marierions et je tâcherais de vivre honnêtement.
+
+Suzannah pressa Bulton dans ses bras.
+
+--Tu ferais cela? dit-elle.
+
+--Oui.
+
+Elle soupira.
+
+--Mais, hélas! fit-elle, nous n'aurons jamais mille livres.
+
+--Qui sait?
+
+Et, comme elle attendait qu'il s'expliquât:
+
+--Cet enfant, poursuivit-il, pourrait nous rendre un grand service.
+
+--Oh! Bulton! Bulton! mon bien-aimé, dit Suzannah d'un ton de reproche,
+pourquoi veux-tu faire de ce malheureux enfant un voleur? N'as-tu pas
+vu comme il était beau... comme il ressemblait à un petit ange?... ne
+frissonnes-tu donc pas en pensant que nous pourrions envoyer au moulin
+cette innocente créature?
+
+Le bandit eut un rire moqueur:
+
+--Tu es vraiment émouvante, ma chère; quand tu parles ainsi. Cependant,
+je ne veux pas te faire de peine, ma Suzannah, et je te promets que je
+ne m'opposerai pas à ce que tu le ramènes à sa mère, mais quand il nous
+aura rendu le service dont j'ai besoin.
+
+--Quel est donc ce service? demanda Suzannah.
+
+--Écoute-moi bien.
+
+Et Bulton baissa la voix plus encore.
+
+--Je nourris une affaire depuis longtemps, dit-il, une affaire superbe.
+
+--Ah!
+
+--Je n'en ai parlé à aucun des camarades, car il faudrait partager, et
+ce n'est pas mille livres, c'est deux mille, peut-être trois ou quatre
+que nous aurions.
+
+--Quatre mille livres! murmura Suzannah. Et à qui donc veux-tu voler ça?
+
+--A un homme qui a volé tout le monde, les pauvres et les riches, dont
+le nom est exécré dans Londres, et qui, lorsqu'il passe dans une rue,
+est poursuivi par les malédictions du peuple.
+
+--Quel est donc cet homme?
+
+--On l'appelle Thomas Elgin.
+
+--L'usurier?
+
+--Justement.
+
+--Et c'est cet homme que tu veux voler toi?
+
+--Mon plan est fait. J'ai l'empreinte de toutes les serrures, depuis
+celle de la grille de son petit jardin sur le square jusqu'à celle de
+son bureau où est sa caisse. Ayant les empreintes, j'ai fabriqué les
+clefs.
+
+--Mais où demeure-t-il, ce Thomas Elgin?
+
+--Dans Kilburne square, tout auprès de la station de Western-Railway,
+il vit seul et n'a même pas de servante. Il prend ses repas dans un
+boarding de la Cité et ne rentre chez lui que le soir assez tard.
+
+--Mais, dit Suzannah, il n'a probablement jamais d'argent chez lui.
+
+--Dans la semaine, jamais. Il a tout son argent à la Banque. Mais Thomas
+Elgin n'est pas homme à perdre un jour par semaine, et il estime qu'on
+doit travailler le dimanche aussi bien que les autres jours.
+
+--Ah! fit Suzannah.
+
+--Il y a des gens qui ont besoin d'argent le dimanche tout aussi bien
+que dans la semaine, et c'est même ce jour-là qu'il fait les meilleures
+affaires.
+
+Donc, continua Bulton, le samedi, Thomas Elgin passe à la Banque et y
+prend quelquefois mille, quelquefois deux et même quatre mille, livres
+en or et en banknotes, et il les emporte chez lui.
+
+--Ah! fit Suzannah.
+
+--Il a une caisse chez lui, une caisse qui est un chef-d'oeuvre et que
+personne que moi ne saurait forcer. Mais j'ai trouvé le secret, moi.
+
+--Comment?
+
+--Avant d'être voleur, j'ai tenu une boutique, poursuivit Bulton.
+Nous ne nous connaissions pas alors, ma Suzannah, et j'avais une femme
+légitime. C'est Thomas Elgin qui m'a ruiné, et ma femme en est morte de
+chagrin.
+
+--Continue, dit Suzannah avec émotion.
+
+--Thomas Elgin m'a prêté, à trois cents pour cent, douze livres pour
+lesquelles il m'a envoyé à White-cross, et c'est un dimanche qu'il m'a
+remis cette somme.
+
+La caisse de l'usurier est dans une petite salle qui n'a qu'une porte.
+
+Dans le milieu de cette porte est percé un judas qui a deux pouces
+carrés de largeur.
+
+Quand un homme à qui Thomas Elgin a affaire se présente, il regarde par
+ce guichet avant d'ouvrir.
+
+Si j'avais pu passer la main, il y a longtemps que j'aurais dévalisé
+l'usurier.
+
+--Tu n'as donc pas l'empreinte de la serrure.
+
+--Si, mais si j'essayais d'ouvrir cette porte, je serais mort.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est un homme ingénieux que M. Thomas Elgin, poursuivit Bulton.
+
+--Qu'a-t-il donc imaginé?
+
+--Il y a derrière la porte un pistolet disposé de telle manière que
+la porte, en s'ouvrant, le ferait partir et qu'il tuerait celui qui
+voudrait entrer.
+
+--Mais enfin, dit Suzannah, quand M. Thomas Elgin entre chez lui et
+qu'il ouvre cette porte, comment fait-il pour empêcher le pistolet de
+partir.
+
+--Voilà, dit Bulton, la seule chose que je n'aie pu trouver. Je me suis
+bien cassé la tête, mais je n'ai pu y parvenir.
+
+--Alors, le vol est impossible.
+
+--Oui et non.
+
+--Comment cela?
+
+--Suppose un moment que le guichet est assez large pour que j'y puisse
+passer le bras.
+
+--Bon.
+
+--Je promène ma main le long de la porte, en dedans, jusqu'à ce que
+j'aie trouvé une corde.
+
+--Qu'est-ce que cette corde?
+
+--Celle qui, tirée violemment par une poulie, si la porte s'ouvrait, et
+attachée à la détente du pistolet qui est placé sur un affût, le ferait
+partir.
+
+--Après? dit Suzannah.
+
+--La corde est lâche, comme tu le penses bien il faut que la porte
+s'ouvre à moitié pour qu'elle se tende et pèse sur la détente, sans cela
+la balle, chassée trop vite, rencontrerait la porte et non le le corps
+du voleur.
+
+--Je comprends.
+
+--Ma main rencontre donc la corde et comme elle est munie d'une paire de
+ciseaux, elle la coupe.
+
+--Ah! j'y suis.
+
+--Mais, dit Bulton, j'ai la main trop grosse, et toi aussi; et il n'y a
+qu'une main d'enfant, celle du petit, par exemple, qui puisse...
+
+--Écoute, dit Suzannah, si tu me jures que, ce vol accompli, nous
+rendrons l'enfant à sa mère, je ne m'opposerai pas à ton projet.
+
+--Je te le promets.
+
+--Mais, dit encore Suzannah, probablement en rentrant chez lui avec de
+l'argent, le samedi soir, M. Thomas Elgin ne sort plus.
+
+--Au contraire. Quand il a refermé sa caisse, disposé son pistolet
+et pris toutes ses précautions, il s'en retourne passer sa soirée à
+Londres, tantôt dans les galeries de l'Alhambra, dans Leicester square,
+tantôt à Argyll-Rooms, ou bien encore au théâtre du Lycéum. C'est donc
+entre neuf et dix heures du soir qu'il faudrait faire le coup, car c'est
+demain samedi.
+
+--Mais que ferons-nous de l'enfant, d'ici-là?
+
+--Je me charge de le faire patienter, dit Bulton.
+
+--Tu le battras? demanda Suzannah d'une voix tremblante.
+
+--Pas du tout.
+
+--Tu me le promets?
+
+--Je te le jure.
+
+--Mais comment feras-tu?
+
+--Tu le verras...
+
+Et le bandit et la femme perdue s'endormirent à leur tour.
+
+
+
+
+V
+
+
+Un de ces pâles rayons de jour, qui se dégageait péniblement du
+brouillard, pénétrait dans la chambre de Suzannah l'Irlandaise,
+lorsqu'elle s'éveilla.
+
+Bulton était déjà levé.
+
+L'enfant dormait encore, brisé qu'il était par la fatigue de la veille.
+
+Bulton était assis auprès de la fenêtre et paraissait fort occupé.
+
+Son occupation consistait à limer et à polir un trousseau de clefs, dont
+chacune portait une petite ficelle de couleur différente, étiquettes
+mystérieuses, intelligibles pour lui seul.
+
+Malgré le grincement de la lime, Ralph était immobile sur son lit
+improvisé.
+
+--Pauvre petit! dit Suzannah en le regardant.
+
+Et elle avisa ses chaussures, couvertes de cette boue noire qui est
+particulière à Londres.
+
+--Comme il a dû marcher! dit-elle.
+
+Bulton se mit à rire.
+
+--Tu serais une bien bonne mère de famille, ma chère, dit-il.
+
+--Et toi, répondit Suzannah, qui vint entourer de ses bras blancs le cou
+musculeux du bandit, tu es meilleur que tu n'en as l'air. Je parie que
+tu prendrais cet enfant en affection.
+
+--La preuve en est, répondit Bulton, que je voudrais le garder.
+
+--Oh! non, répondit Suzannah, il ne faut pas faire cela... D'ailleurs,
+tu me l'a promis, n'est-ce pas?
+
+--Je te le promets encore, mais quand il aura coupé la corde.
+
+--Soit, dit Suzannah. Cependant j'ai envie de faire une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--De m'en aller errer, toute seule, aux environs de Saint-Gilles.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Et de m'enquérir adroitement si on n'a pas perdu un enfant... si on ne
+connaît pas quelque pauvre mère en pleurs... si...
+
+--Il sera toujours temps de faire cela demain.
+
+--Pourquoi pas aujourd'hui?
+
+--Je te le répète, parce que nous avons besoin de l'enfant ce soir.
+Ensuite, suppose qu'en ton absence il s'éveille...
+
+--Bon!
+
+--Ne te voyant plus, il se mettra à pleurer et voudra s'en aller. Tu
+sais que je ne suis pas patient.
+
+--Non, certes, répondit Suzannah, et tu le battras. Oui, tu as raison,
+il vaut mieux que je reste, mais comment le faire patienter jusqu'à
+demain?
+
+--Quand il s'éveillera, il aura faim.
+
+--Soit.
+
+--Il aura soif...
+
+--Eh bien?
+
+--Tu sais bien que lorsque, nous autres voleurs, nous voulons griser
+et endormir les gens, c'est très-facile: deux gouttes de gin mélangé de
+bitter dans un pot de bière brune, et le tour est fait.
+
+--Tais-toi, dit Suzannah.
+
+Et elle jeta un regard rapide sur Ralph, qui venait de s'agiter
+légèrement.
+
+En effet peu après, l'enfant ouvrit les yeux et prononça un mot:
+«Maman.»
+
+Suzannah s'approcha de lui et le prit dans ses bras.
+
+--Ta mère, mon enfant, dit-elle, je t'ai promis que nous la
+chercherions.
+
+--Tout de suite, n'est-ce pas? dit-il.
+
+Il se leva et, ayant aperçu Bulton, il éprouva un nouveau mouvement
+d'effroi.
+
+Mais le bandit lui sourit, adoucit sa voix et son regard et lui dit:
+
+--N'aie donc pas peur de moi, mon chérubin, je suis le mari de madame et
+je ne veux pas te faire du mal.
+
+--Cela est bien vrai, fit Suzannah qui embrassa le petit Irlandais.
+
+Celui-ci était déjà prêt à partir, mais il aperçut sur la table les
+restes du souper de Suzannah, et son regard trahit le vide de son
+estomac.
+
+--Tu as faim, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+L'enfant ne répondit rien, mais il rougit.
+
+Il mourait de faim en effet.
+
+--C'est loin d'ici l'église Saint-Gilles, poursuivit Suzannah et il te
+faudra beaucoup marcher encore. Par conséquent il faut que tu aies de la
+force. Allons, mange, mange, mon mignon, nous allons déjeûner.
+
+--Je vais aller chercher du jambon et de la bière, dit Bulton, qui se
+leva à son tour et sortit.
+
+Son départ fit sur Ralph un effet tout semblable à celui qui se
+produirait pour une personne oppressée, si une fenêtre venait à s'ouvrir
+et laissait pénétrer une bouffée de grand air.
+
+Il lui sembla qu'il était plus en sûreté, et que Suzannah lui parlait
+avec plus de douceur.
+
+Alors celle-ci se mit, pour tromper son impatience, à lui faire mille
+questions sur sa mère, sur l'endroit où il l'avait laissée et sur ce qui
+lui était arrivé.
+
+Ralph se souvenait exactement des différentes circonstances de son
+arrivée à Londres, de son entrée chez mistress Fanoche.
+
+Il parla des petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu;
+et comme il en était au milieu de son récit, Bulton revint avec des
+provisions et un pot de bière.
+
+L'enfant voulut s'arrêter encore, mais Suzannah lui dit:
+
+--Puisque monsieur est mon mari, pourquoi ne parles-tu pas devant lui?
+
+Ralph s'enhardit; et il répéta devant le bandit ce qu'il avait dit déjà.
+
+Un fait se dégagea, pour ce dernier et pour Suzannah, des paroles de
+l'enfant, c'est qu'il n'avait que des souvenirs très-vagues du quartier
+où on l'avait conduit et que par conséquent, on pourrait, sous prétexte
+de le mener à Saint-Gilles, l'entraîner dans un autre quartier de
+Londres sans qu'il s'en aperçut.
+
+Les voleurs de Londres, tout comme ceux de Paris, ont un argot, une
+sorte de langue verte qui n'est compréhensible que d'eux seuls.
+
+Bulton se mit à parler cette langue et il dit à Suzannah:
+
+--Je renonce à griser l'enfant.
+
+--Ah!
+
+--Tu vas t'en aller avec lui, tous les squares se ressemblent, à
+Londres, et en place de le mener à Saint-Gilles, tu le mèneras à Kilburn
+square.
+
+--Bon!
+
+--Tu le promèneras dans tous les environs jusqu'à ce qu'il soit rompu
+de fatigue. Il n'aura pas à soupçonner la vérité et à mettre en doute ta
+bonne foi, et quand il sera bien las, tu entreras dans un public-house
+qui est dans le Kursalt Pince Lane, à l'angle d'Edward road, et tu m'y
+attendras, cela vaut mieux.
+
+--Je préfère cela aussi, dit Suzannah.
+
+--J'aurai les clefs toutes prêtes, je serais mis comme un gentleman, et
+j'arriverai eu cab: fie-t'en à moi pour le reste.
+
+--C'est bien, dit Suzannah.
+
+Ralph mangea avec avidité, et on lui donna à boire de la bière sans
+addition de gin et de bitter. Puis Suzannah prit son châle et son
+chapeau et lui dit:
+
+--Maintenant, allons chercher ta mère.
+
+Et l'enfant partit avec elle, plein de confiance et consentit à
+embrasser Bulton.
+
+Le programme de ce dernier fut suivi à la lettre.
+
+Suzannah tenait l'enfant par la main, descendit le Brok street et tourna
+dans le Holborne.
+
+Un des nombreux omnibus qui vont à Regent's parck passait en ce moment.
+
+Suzannah fit signe au cocher qui s'arrêta.
+
+Ralph ne fit aucune difficulté de monter avec l'Irlandaise, et une
+demi-heure après, ils descendaient dans Albert road.
+
+Alors Suzannah se mit à lui faire parcourir les rues environnantes, en
+lui disant:
+
+--Regarde-bien, est-ce là?
+
+--Non, disait l'enfant.
+
+Et ils se remettaient en route.
+
+Elle le traîna ainsi tout le jour, avec une patience qui acheva de lui
+gagner la confiance du pauvre enfant.
+
+Et la nuit vint, et Ralph n'avait ni reconnu la rue de mistress Fanoche,
+ni retrouvé sa mère.
+
+Il était si las que Suzannah le prit dans ses bras et le porta.
+
+Elle le porta jusqu'à ce public-house dont avait, parlé Bulton.
+
+Et l'enfant, docile désormais, consentit à s'asseoir et à souper avec
+l'Irlandaise.
+
+La nuit était venue.
+
+--Nous allons nous en retourner chez nous, dit Suzannah, et demain nous
+chercherons encore...
+
+L'enfant était triste, mais il avait cessé de pleurer.
+
+L'âme d'un homme était en lui.
+
+Tout à coup la porte du public-house s'ouvrit et Bulton entra.
+
+--Je crois bien, dit-il, que j'ai retrouvé ta mère.
+
+L'enfant jeta un cri de joie et tendit les bras au bandit.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Suzannah regarda Bulton, au cou de qui sautait l'enfant.
+
+Bulton lui fit un signe imperceptible qui voulait dire:
+
+--Tais-toi donc, c'est pour qu'il fasse ce que nous voudrons.
+
+Le bandit avait arrangé une petite histoire propre à frapper
+l'imagination de Ralph, et il en avait pris les premiers éléments dans
+le récit même du pauvre enfant.
+
+Au cri de joie poussé par le petit Irlandais, quelques personnes qui se
+trouvaient dans le public-house s'étaient retournées.
+
+--Ne fais pas de bruit, lui dit Bulton, ne crie pas, et écoute-moi bien.
+
+Il avait su trouver une voix sympathique et se faire un visage
+affectueux.
+
+L'enfant qui, le matin encore, avait peur de lui, se sentit pris d'une
+sorte de tendresse subite pour cet homme qui lui promettait de lui
+rendre sa mère.
+
+Bulton fit un nouveau signe à Suzannah, et tous trois passèrent dans le
+parloir du public-house, où il n'y avait personne.
+
+Là, Bulton dit:
+
+--Nous avons le temps... il ne faut pas nous presser... Écoute-moi bien,
+mon mignon.
+
+Ralph le regardait avec anxiété.
+
+--Ta mère est en prison, dit Bulton.
+
+L'enfant joignit les mains et leva un regard douloureux.
+
+Bulton continua:
+
+--Elle est en prison, comme tu l'étais toi-même, nous as-tu dit,
+dans une maison particulière. Ceux qui t'ont emmené d'un côté et te
+battaient, ont emmené ta mère de l'autre.
+
+L'enfant eut un geste de colère.
+
+--Oh! dit-il, est-ce qu'ils ont osé la battre?
+
+--Non, mais ils la battront si nous ne la délivrons pas. Heureusement je
+suis là, moi.
+
+Et Bulton prit un air de matamore qui acheva de convaincre le petit
+Irlandais.
+
+--Et où est-elle? demanda Suzannah à son tour.
+
+Cette question faite avec une grande naïveté eût achevé de convaincre
+Ralph.
+
+--Elle n'est pas bien loin d'ici, dans une maison où on l'a enfermée,
+continua Bulton.
+
+--Allons vite la délivrer! dit l'enfant.
+
+Bulton sourit.
+
+--Tu n'es plus un enfant, dit-il, tu es un homme et tu comprendras
+pourquoi nous ne partons pas de suite.
+
+--Ah! dit Ralph en le regardant. Eh bien! pourquoi?
+
+--Parce qu'il faut attendre que ses gardiens soient couchés et que les
+rues soient désertes.
+
+Ralph ne fit pas d'objection. Il comprenait vaguement que Bulton devait
+avoir raison.
+
+Suzannah se remit à parler cette langue verte des voleurs de Londres qui
+ne pouvait être intelligible pour le petit Irlandais.
+
+--As-tu donc tout préparé? dit-elle à Bulton.
+
+--Oui. J'ai les fausses clefs. De plus je suis venu en cab et j'ai
+laissé le cocher à la porte.
+
+--Pourquoi avoir pris un cab?
+
+--Pour ne pas éveiller de soupçons d'abord.
+
+Quand on verra une voiture à la porte, les passants ne feront nullement
+attention à nous, ils croiront que nous sommes des clients de Thomas
+Elgin. Ensuite, une fois que nous aurons l'argent, nous filerons plus
+vite.
+
+--Es-tu donc bien sur qu'il ait de l'argent aujourd'hui?
+
+--J'en suis certain.
+
+--Comment?
+
+--Je l'ai vu entrer à la Banque à trois heures et demie.
+
+--Et il ne t'a pas vu, lui?
+
+--Non. D'ailleurs, je suis bien changé depuis le temps où j'étais son
+client; il ne me reconnaîtrait pas.
+
+Bulton regarda la pendule du public-house.
+
+Elle marquait huit heures et demie.
+
+--Nous n'avons plus qu'une demi-heure à attendre, dit-il.
+
+--Ah! dit Suzannah.
+
+--Comme Thomas Elgin sortait de la banque, poursuivit Bulton, je l'ai
+entendu qui donnait rendez-vous à une personne pour dix heures dans
+Leicester square. Il ira donc prendre le train de neuf heures à la
+station.
+
+Quand le sifflet de la locomotive se fera entendre, nous partirons.
+
+--Mais, dit Suzannah, quand nous aurons fait le coup, que ferons-nous de
+l'enfant?
+
+--Nous le conduirons à Saint-Gilles, au work-house. Il est à peu près
+certain que ses parents viendront l'y réclamer.
+
+--Et nous.
+
+--Nous filerons dès demain matin par le South-Eastern-Railway...
+
+--Tu es donc toujours décidé à aller en France?
+
+--Toujours.
+
+Suzannah sauta au cou de Bulton.
+
+Ils causèrent ainsi quelques minutes encore; puis le bandit se leva,
+jeta une demi-couronne sur le comptoir pour payer la dépense et sortit
+le premier.
+
+Suzannah reprit l'enfant par la main:
+
+--Viens, dit-elle.
+
+--Madame, demanda Ralph, bien sûr, n'est-ce pas, que nous allons revoir
+maman?
+
+--Oui, mon mignon.
+
+Le cab dont avait parlé Bulton était, en effet, à la porte du
+public-house.
+
+Suzannah y monta la première, fit asseoir Ralph auprès d'elle et Bulton
+monta à côté du cocher.
+
+--Où allons-nous? demanda le cabman.
+
+--Kilburn square, je t'arrêterai à la porte, dit Bulton; mais
+auparavant, passe devant la station du railway.
+
+On entendait dans le lointain le sifflet du train et Bulton n'était pas
+fâché de voir partir Thomas Elgin.
+
+Sur son ordre, le cocher alla lentement, et, comme il arrivait devant la
+station, Bulton aperçut un homme qui se dirigeait en toute hâte vers le
+guichet.
+
+Cet homme, enveloppé dans un chaud _imperméable_, marchait le nez au
+vent, les mains dans les poches, avec un petit air de satisfaction.
+
+C'était M. Thomas Elgin.
+
+Bulton vit l'usurier monter les marches de la station, s'approcher du
+guichet et demander un ticket.
+
+--A présent, pensa le bandit, nous sommes tranquilles, et tout ira bien.
+Kilburn square, et rondement.
+
+Le cocher anglais est l'homme discret par excellence. Il voit tout et ne
+regarde rien, entend tout et ne cherche pas même à comprendre.
+
+Il serait témoin d'un assassinat que l'idée d'appeler le policeman ne
+lui viendrait même pas.
+
+Celui qui conduisait Bulton ne se demanda seulement pas pourquoi on
+l'avait fait passer par la gare du chemin de fer, ce qui était, en
+partant du public-house, le chemin le plus long, et fouettant son
+cheval, il arriva à Kilburn square.
+
+--Vois-tu cette maison blanche, là, à droite? dit Bulton. C'est là.
+
+Le cab s'arrêta.
+
+Suzannah descendit, donnant toujours la main à l'enfant.
+
+La soirée était brumeuse, le square désert, et la lueur des réverbères
+ne perçait qu'imparfaitement le brouillard.
+
+Bulton était fort proprement vêtu, et il avait l'air d'un parfait
+gentleman.
+
+Il y aurait eu du monde dans le square, que nul n'aurait trouvé
+extraordinaire que cet homme s'arrêtât devant la grille de la maison,
+tirât une petite clef de sa poche et l'ouvrit.
+
+A Londres, dans les quartiers excentriques et non commerçants, il y a
+devant chaque maison un petit jardin de six à huit mètres de profondeur.
+
+Bulton, Suzannah et l'enfant traversèrent ce jardin et arrivèrent à la
+porte d'entrée.
+
+Là, le bandit fit usage d'une nouvelle, clef qui tourna dans la serrure
+aussi facilement que la première, et les deux voleurs et leur innocent
+complice se trouvèrent dans la maison.
+
+Ils avaient devant eux un vestibule dallé en marbre avec des murs peints
+et vernis, quelques siéges d'acajou et un dressoir.
+
+Bulton avait tiré de sa poche une de ces bougies minces et repliées sur
+elles-mêmes comme un écheveau, auxquelles on a donné le nom de rats de
+cave, puis il l'avait allumée à l'aide d'un briquet phosphorique.
+
+--Et c'est ici qu'est maman? dit l'enfant joyeux.
+
+--Oui, silence! répondit Bulton.
+
+Au fond du vestibule, il y avait une porte complétement fermée au pêne.
+
+Bulton, qui marchait le premier, l'ouvrit, et Ralph aperçut un parloir
+qui ressemblait vaguement à celui de mistress Fanoche.
+
+Il en conclut que Bulton lui avait dit vrai et que sa mère devait se
+trouver dans cette maison.
+
+En face de la porte d'entrée du parloir, il y en avait une autre qui
+était masquée par un rideau.
+
+Celle-là donnait sur un corridor et, à l'extrémité de ce corridor, on en
+voyait une troisième.
+
+--C'est là, dit Bulton.
+
+Et il montra à Suzannah une petite moulure carrée percée dans le milieu.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Occupons-nous maintenant un moment de M. Thomas Elgin, et pénétrons dans
+le bureau qu'il avait à Londres, en rétrogradant de quelques heures.
+
+M. Thomas Elgin sortait de la banque où il avait pris une somme de deux
+mille livres, pour les éventualités de son petit commerce, lequel allait
+aussi bien le dimanche que les autres jours.
+
+Puis, avant de prendre l'omnibus qui devait le conduire à Kilburn
+square, il avait donné rendez-vous à un petit bourgeois de ses amis,
+avec lequel il passait volontiers ses soirées, soit à Argyll-rooms, soit
+à l'Alhambra.
+
+Enfin, il s'était souvenu qu'il avait oublié de répondre à deux de ses
+correspondants de Dublin et, au lieu de retourner à son domicile privé,
+il avait passé par son bureau, une sorte d'échoppe située au fond d'un
+passage dans Oxford street.
+
+--Je dînerai une demi-heure plus tard, s'était-il dit; mais il faut que
+j'écrive ce soir, car la poste ne part pas le dimanche.
+
+Tandis qu'après avoir mis, en homme soigneux qu'il était, ses manches
+de lustrine, il taillait sa plume auprès d'un petit poêle où brûlait un
+maigre feu de coke, il entendit frapper à la porte.
+
+--Entrez! dit-il sans se déranger.
+
+Mais à peine la porte se fut-elle ouverte, que M. Thomas Elgin se leva
+vivement, perdit son air arrogant et hautain, ôta vivement son chapeau
+et salua avec une politesse obséquieuse.
+
+Le personnage qui venait de franchir le seuil de l'ignoble boutique de
+l'usurier, était un homme de haute mine, entièrement vêtu de noir,
+jeune encore, mais complètement chauve, et dont l'oeil bleu accusait une
+énergique volonté.
+
+--Vous ne m'attendiez peut-être pas, M. Elgin? dit-il.
+
+--En effet, Votre Honneur, j'étais loin de supposer... Je ne croyais
+pas...
+
+--M. Thomas Elgin, dit l'inconnu, je n'ai pas le temps de causer
+longuement avec vous. Nous irons donc vite en besogne, si vous le voulez
+bien.
+
+--J'attends que Votre Honneur daigne m'expliquer...
+
+--Vous avez fait arrêter l'abbé Samuel?
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+--C'est bien, mais ce n'est pas assez...
+
+Thomas Elgin regarda son visiteur.
+
+--L'abbé Samuel n'a pu célébrer la messe à Saint-Gilles le 26 octobre.
+
+--Il a été arrêté à six heures du matin.
+
+--Et un grand danger qui menaçait la cause que je sers et que vous
+servez, par cela même, a été évité, poursuivit l'homme vêtu de
+noir. Quatre hommes dangereux pour l'Angleterre, que cette cérémonie
+religieuse devait réunir, le cherchent inutilement dans Londres et ne
+peuvent le retrouver.
+
+Nous, au contraire, nous avons les yeux sur eux et ils ne nous
+échapperont pas.
+
+--Ah! fit Thomas Elgin.
+
+--L'un d'eux, reprit le visiteur, a été volé en débarquant à Liverpool.
+Il venait d'Amérique et était muni d'une lettre de crédit sur la maison
+de banque Davis-Humphrey et Co.
+
+La lettre de crédit ayant disparu avec son portefeuille, il se trouve
+sans ressources. Un de nos émissaires, qui le suit nuit et jour, lui a
+persuadé de s'adresser à vous; et demain, dimanche, il ira frapper à
+la porte de votre maison, dans Kilburn square. Il vous demandera mille
+livres pour un mois, vous lui en offrirez trois mille.
+
+--Trois mille livres! exclama M. Thomas Elgin; mais, Votre Honneur,
+cette somme...
+
+--Vous ne l'avez pas sur vous?
+
+--Non, mon argent est à la Banque, et la Banque est fermée jusqu'à
+lundi.
+
+--Aussi, dit l'inconnu en souriant, je vous l'apporte.
+
+Il déboutonna sa redingote noire, tira de sa poche un portefeuille et de
+ce portefeuille une poignée de bank-notes qu'il étala devant M. Thomas
+Elgin en lui disant:
+
+--Comptez.
+
+L'usurier prit l'argent et le mit, à son tour, dans sa poche.
+
+--C'est là tout ce que j'avais à vous dire pour le moment, dit
+l'inconnu, M. Elgin.
+
+--Je suis votre serviteur très-humble, Votre Honneur, dit l'usurier, qui
+reconduisit son visiteur avec une politesse servile.
+
+--Hé! hé! se dit M. Thomas Elgin, jamais je n'aurai eu cinq mille livres
+chez moi, dans Kilburn square; il faudra, ce soir, prendre quelques
+petites précautions. Et il sauta dans un cab et se rendit chez lui, où
+il arriva vers dix heures.
+
+La description que Bulton avait faite à Suzannah, de la pièce où M.
+Thomas Elgin avait sa caisse, était parfaitement exacte.
+
+La porte avait un petit guichet, par lequel M. Elgin voyait, avant
+d'ouvrir, à qui il avait affaire.
+
+L'usurier, qui était toujours seul dans la semaine, vivait chez lui le
+dimanche, et gardait tout le jour sa femme de ménage, qui introduisait
+les visiteurs.
+
+Il rentra donc chez lui, s'enferma dans son bureau, ouvrit sa caisse
+et y mit les deux mille livres, qu'il avait prises à la Banque, et les
+trois mille que lui avait apportées l'homme vêtu de noir.
+
+--Il faut tout prévoir, se dit-il alors.
+
+Le canon de pistolet posé sur un affût, dont avait parlé Bulton,
+existait réellement.
+
+Le mécanisme était d'une simplicité formidable.
+
+L'affût était un morceau de bois enfoncé dans une large rondelle de
+plomb.
+
+Le pistolet, qui était à deux coups, était posé sur ce morceau de bois,
+en face de la porte, et une ficelle attachée à la détente, passait
+dans un anneau enfoncé dans le mur et venait se rattacher à la porte,
+au-dessous du guichet.
+
+La porte, en s'ouvrant, pesait sur la ficelle, la tendait et faisait
+partir le pistolet, qui tuait le voleur.
+
+Bulton avait parfaitement étudié et compris ce mécanisme, qu'il avait
+observé en s'introduisant un jour dans le jardin de la maison, sous
+l'habit d'un des jardiniers du square, et en regardant dans la pièce par
+la fenêtre, qui était garnie d'énormes barreaux de fer.
+
+Le bandit avait même songé un moment à tourner la difficulté en sciant
+l'un des barreaux, mais il avait calculé que ce travail dans lequel il
+pouvait être surpris, ne durerait pas moins de sept ou huit heures, et
+l'idée de se servir des petites mains de Ralph pour couper la corde, lui
+avait paru meilleure.
+
+Seulement, Bulton croyait tout savoir, et ne savait pas tout.
+
+M. Thomas Elgin avait un luxe de précaution pour les grandes
+circonstances.
+
+Quand il n'avait dans sa caisse que mille ou quinze cents livres, le
+pistolet suffisait.
+
+Dans les grandes occasions, il employait le canon.
+
+Ce canon était une espèce de tromblon évasé qu'il fixait sur sa caisse,
+chargé à mitraille, la gueule inclinée de haut en bas vers la porte
+et qu'une deuxième ficelle placée différemment mettait en contact avec
+elle.
+
+Cinq mille livres sterling, c'est-à-dire cent vingt-cinq mille francs ne
+sont point une bagatelle.
+
+Quand il eut donc refermé sa caisse, M. Thomas Elgin, l'usurier, disposa
+son tromblon, le pointa, fit passer la ficelle dans l'anneau du mur et
+la rattacha, non à la serrure, mais à un verrou qui se trouvait tout en
+haut de la porte, à droite du guichet.
+
+En atteignant celui-ci, en regardant de haut en bas, on pouvait
+apercevoir la corde du pistolet, mais il était impossible de voir celle
+du tromblon.
+
+Cela fait, M. Thomas Elgin ne songea point, comme on le pense, à sortir
+par la porte.
+
+Il écarta un peu son lit, car c'était dans cette pièce qu'il couchait,
+pressa une feuille du parquet et cette feuille s'ouvrit et laissa voir
+un petit escalier qui descendait dans le sous-sol.
+
+Cette issue secrète était si habilement ménagée que Bulton ne l'avait
+point devinée, et qu'il se creusait encore la tête, le matin même,
+pour savoir comment M. Thomas Elgin sortait de sa chambre, une fois le
+pistolet placé sur son affût. M. Thomas Elgin sortit donc de chez lui
+par le sous-sol, ferma la grille du jardin comme à l'ordinaire, et s'en
+alla au chemin de fer, ne se doutant pas que le cab qui traversait la
+station au moment où il rentrait, renfermait des gens qui s'apprêtaient
+à le dévaliser.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+M. Thomas Elgin s'approcha donc du guichet et demanda son billet.
+
+En même temps, un autre train qui venait de Londres entra en gare, et
+comme l'usurier s'apprêtait à descendre, il aperçut un homme qui montait
+l'escalier et qui le salua.
+
+Cet homme n'était autre que notre ancienne connaissance, le recors du
+commerce surnommé _l'homme sensible_, et appelé de son vrai nom John
+Clavery.
+
+Après lui avoir rendu son salut, M. Thomas Elgin allait passer outre,
+mais John Clavery l'aborda et lui dit:
+
+--J'allais précisément chez vous.
+
+--Chez moi?
+
+--Oui, et vous ne serez pas fâché de ma visite.
+
+M. Thomas Elgin remonta l'escalier et revint, suivi de l'homme sensible,
+dans la salle d'attente, en disant:
+
+--De quoi s'agit-il?
+
+--Je vous apporte de l'argent, et, ce n'est pas pour dire, mais vous
+avez une fière chance.
+
+--Vous m'apportez de l'argent?
+
+--Oui.
+
+--De qui donc?
+
+--Du prêtre irlandais.
+
+M. Thomas Elgin ne put se défendre de pâlir.
+
+--Comment, dit-il, le prêtre irlandais a payé?
+
+--Oui.
+
+--Quand?
+
+--Il y a deux jours.
+
+--C'est impossible! s'écria l'usurier que cette nouvelle était loin de
+combler de joie.
+
+--C'est pourtant la vérité pure.
+
+--Ainsi, il est sorti de White-cross?
+
+--Avant-hier matin.
+
+--Ah! dit M. Thomas Elgin, qui contint de son mieux l'émotion qu'il
+éprouva.
+
+--Voilà vos deux cents livres, ajouta John Clavery, en tirant de la
+poche de sa redingote usée un portefeuille plus usé encore.
+
+Et il en tira huit bank-notes qu'il tendit à M. Thomas Elgin.
+
+Celui-ci était si bouleversé qu'il s'appuya au mur de la salle
+d'attente, et laissa partir le train.
+
+L'homme sensible ne put s'empêcher de murmurer:
+
+--Par exemple, voici la première fois que M. Thomas Elgin fait une
+semblable grimace en recevant de l'argent. C'est à n'y rien comprendre.
+
+Mais l'usurier ne songea nullement à donner des explications à M. John
+Clavery et, ayant en poche l'argent, il se contenta de lui dire:
+
+--Merci bien, monsieur Clavery, merci mille fois, et au revoir!
+
+Et il s'éloigna brusquement.
+
+--Drôle d'homme, murmura John Clavery, qui le vit reprendre le chemin de
+Kilburn square, drôle d'homme en vérité!
+
+En effet, M. Thomas Elgin, qui avait une grande demi-heure devant lui
+avant de pouvoir prendre le train suivant pour s'en retourner à Londres,
+fit cette réflexion qu'un homme prudent qui a l'intention de passer
+sa soirée joviablement, dans un établissement comme Argill-rooms ou
+l'Alhambra, d'offrir des verres de sherry-cotler aux dames et de tenir
+conversation avec elles, ne saurait avoir sur lui que deux ou trois
+guinées et et une poignée de shillings.
+
+Mais deux cents livres!... pour être volé!... Allons donc!
+
+M. Thomas Elgin faisait ce raisonnement plein de sagesse, et marchait
+d'un pas rapide en se disant:
+
+--Que diable vont-ils dire, les autres, quand je leur apprendrai
+que l'abbé Samuel a payé? C'est bien extraordinaire, en vérité, bien
+extraordinaire!
+
+Et il allongeait toujours le pas, et bientôt il entra dans Kilburn
+square.
+
+Mais tout à coup il s'arrêta net et comme s'il eût reçu quelque choc
+violent sur la tête.
+
+A travers le brouillard, les petits yeux de M. Thomas Elgin avaient fort
+nettement distingué une voiture devant sa porte.
+
+--Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela? Qui peut me venir voir à cette
+heure?
+
+Et après s'être arrêté, il se mit à courir.
+
+Le cabman dormait sur son siége.
+
+La grille du jardin était fermée, on ne voyait pas de lumière.
+
+-M. Thomas Elgin crut que le cabman s'était arrêté là par hasard, et ses
+terreurs s'évanouirent.
+
+Il tira de sa poche une clef et pénétra dans le jardin.
+
+* * * * *
+
+Pendant ce temps, Bulton, Suzannah et l'enfant étaient dans la maison.
+
+Nous les avons vus traverser le parloir, longer le corridor qui menait à
+la chambre de M. Thomas Elgin, et s'arrêter devant le guichet.
+
+Alors Bulton dit au petit Irlandais:
+
+--Si tu veux revoir ta mère, il faut faire ce que je vais te dire.
+
+--Oui, dit l'enfant avec soumission.
+
+Bulton le prit dans ses bras et l'éleva jusqu'au guichet:
+
+--Essaye de passer ta main là, dit-il.
+
+Non-seulement la main, mais encore le bras, passèrent.
+
+--Retire ta main, dit alors Bulton.
+
+L'enfant obéit encore.
+
+Il ne savait pas ce qu'on attendait de lui, mais ne lui avait-on pas
+promis qu'il allait revoir sa mère?
+
+Bulton avait, avec sa trousse de clefs, une paire de petits ciseaux
+repassés avec soin et qui devaient couper comme un rasoir.
+
+--Prends cela, dit-il encore. Bien. Maintenant repasse ta main et
+cherche au long de la porte si tu ne trouve pas une corde.
+
+L'enfant exécuta cette manoeuvre et dit tout à coup:
+
+--Oui... j'ai une corde sous la main.
+
+--Alors, dit Bulton, coupe-là.
+
+Ralph obéit. Un petit bruit presque imperceptible, arriva aux oreilles
+de Bulton: c'était la corde coupée qui tombait à terre.
+
+Alors il laissa l'enfant retirer son bras, puis il le mit à terre, et il
+dit à Suzannah:
+
+--A présent nous n'avons plus peur du pistolet.
+
+Et il chercha dans son trousseau de clefs celle qui devait ouvrir la
+porte.
+
+--Et maman est là derrière? demanda l'enfant.
+
+--Oui, certes, répondit Bulton.
+
+La clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et Bulton la poussa.
+
+Mais soudain une détonation épouvantable se fit entendre. C'était le
+tromblon qui venait de partir.
+
+Deux cris de douleur retentirent, l'un poussé par l'enfant, qui tomba
+baigné dans son sang; l'autre par Suzannah, atteinte également à la tête
+et à la poitrine.
+
+Par une sorte de miracle, Bulton n'avait pas été frappé.
+
+En ce moment une clef tournait dans la serrure de la porte d'entrée.
+
+C'était M. Thomas Elgin, qui accourait en jetant des cris, lui aussi.
+
+Bulton ne s'occupait pas du petit Irlandais, qui se tordait dans une
+mare de sang. Il se pencha sur Suzannah et l'appela.
+
+Suzannah ne lui répondit point.
+
+--Au voleur! au voleur! criait au dehors la voix de Thomas Elgin.
+
+Bulton prit Suzannah dans ses bras, la chargea sur son épaule et
+s'élança dans le corridor.
+
+En route, il rencontra M. Thomas Elgin qui criait de plus belle et
+voulait lui barrer le passage.
+
+--Place! place! dit-il.
+
+--Ah! misérable! ah! bandit! exclama l'usurier qui le prit à la gorge et
+engagea avec lui une lutte dans l'obscurité.
+
+--Place! répéta Bulton.
+
+Et M. Thomas Elgin s'affaissa en poussant un gémissement sourd.
+
+Le bandit l'avait frappé d'un coup de couteau dans le bas-ventre et il
+s'enfuyait, emportant sur ses épaules Suzannah évanouie, et laissant
+aux mains de ceux que la détonation du tromblon allait attirer le petit
+Irlandais, qu'une balle avait frappé à l'épaule gauche.
+
+
+
+
+IX
+
+
+La détonation avait éveillé le cabman qui était à la porte de la maison
+de M. Thomas Elgin.
+
+Il ne s'écoula pas cinq minutes entre cette détonation et la sortie de
+Bulton, qui portait Suzannah dans ses bras.
+
+Ce qui fit que le cabman, qui, n'avait pas vu M. Thomas Elgin rentrer
+chez lui, n'était pas encore revenu de sa surprise, lorsque Bulton
+reparut.
+
+Il ne fit qu'un bon à travers le jardin, ouvrit la portière du cab et y
+jeta Suzannah, criant au cocher:
+
+--Mari jaloux, homme blessé... file, file! il y a deux couronnes pour
+toi, si tu marches bien.
+
+Le cabman ne demanda pas d'autre explication, il fit siffler son fouet
+et le cab partit.
+
+Le flegme britannique n'est pas une exagération française.
+
+L'effroyable détonation avait éveillé tout ce quartier paisible de
+petits rentiers et d'honnêtes commerçants de la cité, qui observaient,
+dès le samedi soir, le pieux isolement du dimanche.
+
+Les fenêtres s'ouvrirent lentement, les portes plus lentement encore,
+deux ou trois policemen finirent par arriver; mais le cab qui emportait
+Bulton et Suzannah avait disparu depuis longtemps dans le brouillard.
+
+Alléché par la promesse des deux couronnes, le cabman marchait un train
+d'enfer.
+
+Bulton, au désespoir, appelait Suzannah et la couvrait de caresses.
+
+Suzannah était évanouie, et Bulton épouvanté la crut morte.
+
+--O malheur! malheur! murmurait-il. J'ai causé la mort du seul être que
+j'aimais en ce monde.
+
+Le cab descendit vers Kinsington garden, gagna Hyde park, entra dans
+Oxford, tout cela en moins d'une demi-heure.
+
+En homme intelligent, le cabman avait fait plusieurs tours dans les
+rues transversales, sûr de faire perdre sa trace, si par hasard il était
+poursuivi.
+
+Quand il fut dans Oxford street, il se retourna et frappa au carreau.
+
+Bulton baissa la glace.
+
+--Où allons-nous? demanda le cabman.
+
+--Dans Holborne, au coin du Brook street, répondit Bulton.
+
+Le cab continua sa course rapide, et bientôt il arriva à l'endroit
+désigné.
+
+Alors Bulton mit pied à terre, paya le cabman, reprit Suzannah dans ses
+bras, et l'emporta.
+
+Le Brook street est désert entre neuf et dix heures du soir.
+
+Les voleurs, y habitant, se sont répandus dans Londres pour aller
+chercher leur besogne ordinaire, et il n'y a guère, çà et là, au seuil
+des portes et des tavernes que des femmes et des enfants.
+
+Cependant, comme il allait s'engouffrer dans l'allée noire de cette
+maison qu'il habitait avec Suzannah, Bulton, qui pleurait en portant son
+cher fardeau, sentit une main s'appuyer sur son épaule.
+
+En même temps une voix d'homme lui dit:
+
+--Qu'est-ce qui arrive donc à Suzannah? Est-ce qu'elle a bu trop de gin?
+
+Le Brook street est une rue noire, la robe de Suzannah était de couleur
+brune et celui qui parlait n'avait pas vu le sang qui la couvrait.
+
+Bulton reconnut cette voix, et il ne se retourna point.
+
+--Craven, dit-il, viens avec moi, il est arrivé un grand malheur, mon
+Dieu!
+
+--Quoi donc! fit Craven, ce même homme que Suzannah avait abordé la
+veille, dans Holborne en lui demandant s'il avait vu Bulton.
+
+--Je crois qu'ils me l'ont tuée!
+
+--Qui? Suzannah?
+
+--Oui...
+
+Et la voix de Bulton était pleine de sanglots.
+
+Il monta précipitamment l'escalier, entra dans la chambre, dont il
+enfonça la porte d'un coup de pied et déposa Suzannah sur le lit.
+
+En même temps, Craven tirait des allumettes de sa poche et se procurait
+de la lumière.
+
+--J'ai été domestique chez un chirurgien, disait-il, je m'y connais...
+
+Et tandis que Bulton s'arrachait les cheveux et appelait, en versant des
+larmes, la jeune femme, qui ne lui répondait pas, Craven la déshabillait
+et examinait sa blessure.
+
+Suzannah avait été, frappée en deux endroits par les projectiles du
+tromblon, au-dessous du sein droit et au cou.
+
+Cette dernière blessure, qui n'avait rien de dangereux, était celle qui
+saignait en abondance et avait déterminé l'évanouissement.
+
+--Morte! elle est morte! disait Bulton en se tordant les mains.
+
+--Elle est évanouie, répondit Craven qui se mit à ausculter les deux
+blessures avec une certaine expérience.
+
+Elle n'est pas même blessée grièvement: vois, la balle a glissée sur une
+côte, ici; là, elle n'a fait que déchirer les chairs.
+
+Alors ces deux hommes grossiers, voleurs et assassins à leurs heures, se
+mirent à déchirer leur propre linge pour panser Suzannah, et arrêter son
+sang qui coulait toujours.
+
+Puis Craven descendit et se procura du vinaigre dans le public-house
+voisin, remonta et se mit à en frotter les tempes et les narines de
+Suzannah.
+
+La jeune femme poussa un soupir, puis deux, et Bulton jeta un cri de
+joie.
+
+Enfin elle rouvrit les yeux, aperçut Bulton et un sourire vint sur ses
+lèvres.
+
+--Suzannah! ma bien-aimée! s'écria Bulton en se précipitant sur elle et
+la couvrant du baisers.
+
+--Ah! tu es vivant, dit-elle.
+
+Bulton pleurait.
+
+--Je crois que je vais mourir, dit encore Suzannah.
+
+--Non, non, fit Craven avec conviction. Ce n'est rien... ne t'effraye
+pas, ma petite Suzannah.
+
+Tout à coup un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise:
+
+--Mon Dieu! dit-elle, et l'enfant?
+
+--Mort, dit Bulton, mort ou blessé... je ne sais pas au juste, car je ne
+me suis occupé que de toi.
+
+--Ah! malheureux! dit Suzannah, s'il est mort, son sang retombera sur ta
+tête.
+
+Et elle se mit à fondre en larmes.
+
+--J'aimerais mieux qu'il soit mort, dit Bulton d'un air sombre.
+
+--Pourquoi? fit Craven qui ignorait ce qui s'était passé.
+
+--Parce qu'il nous dénoncera, dit le bandit.
+
+--Bulton, Bulton, dit Suzannah, vous avez beau dire, toi et Craven, je
+crois que je vais mourir... Laisse-moi... dis-moi adieu... et fuis...
+car on nous recherchera.
+
+--Fuir! t'abandonner! s'écria le bandit, tu es folle, ma Suzannah!
+
+--Avant de mourir, dit-elle encore, je voudrais voir mon frère.
+
+--Ton frère?
+
+--Oui, dit-elle, j'ai un frère... un pauvre diable qui est resté honnête
+et qui gagne péniblement sa vie. Ne me refuse pas, Bulton, je voudrais
+lui dire adieu.
+
+--Mais où est-il ton frère?
+
+--Il demeure dans Dudley street. Il est cordonnier de son état.
+
+--Comment s'appelle-t-il? demanda Craven.
+
+--John Colden.
+
+--Et il est cordonnier?
+
+--Oui.
+
+--Au numéro 37 de Dudley street? dit Craven.
+
+--Oui, c'est cela, dit Suzannah.
+
+--Je le connais, dit Craven.
+
+--Eh bien! va le chercher, dit Bulton qui continuait à s'abandonner au
+plus profond désespoir.
+
+Et tandis que Craven s'en allait, Suzannah murmurait:
+
+--Ah! Bulton, mon bien-aimé, pourquoi n'avons-nous pas rendu le pauvre
+petit à sa mère?
+
+--La fatalité est contre nous! répondit Bulton d'un air sombre.
+
+Et il s'agenouilla au chevet de Suzannah et tomba dans un silence
+farouche.
+
+
+
+
+X
+
+
+Craven s'en alla dans Dudley street.
+
+Cette rue où se sont accomplis les premiers événements de ce récit, est
+la plus aristocratique, sans contredit, du misérable quartier Irlandais.
+
+Craven s'en alla tout droit au numéro 37.
+
+Chaque maison a un sous-sol, et la plupart du temps ce sous-sol est
+ouvert sur la rue.
+
+On y descend par quatre ou cinq marches qui viennent aboutir au
+trottoir.
+
+C'est dans ces sortes de caves que travaillent les cordonniers.
+
+A dix heures du soir, leur journée n'est point finie, et Craven se
+croyait sûr de trouver John Colden dans l'atelier où il était ouvrier.
+
+Il entra et jeta un coup d'oeil dans la cave.
+
+Le maître cordonnier, qui était assis tout au fond, regarda Craven de
+travers et lui dit:
+
+--Que veux-tu? cherches-tu quelqu'un?
+
+--Je cherche John Colden.
+
+--Il n'est plus ici, répondit doucement cet homme qui était Anglais
+et qui, bien que donnant du travail aux Irlandais, avait pour eux un
+profond mépris.
+
+--Où est-il donc maintenant? demanda Craven.
+
+--Est-ce ton ami?
+
+--Non, mais j'ai une commission pour lui.
+
+Les ouvriers, en entendant prononcer le nom de John Colden, s'étaient
+mis à parler bas entre eux, d'un air de mystère.
+
+Le maître ouvrier se leva, vint à Craven et lui dit:
+
+--Je ne te connais pas, mais je vois que tu es Anglais.
+
+--Né dans le Borough, dit Craven.
+
+--Les Anglais se doivent aide et protection, continua le maître ouvrier;
+par conséquent, je te dois donner un bon conseil.
+
+Et il poussa Craven hors de la cave, lui fit remonter les marches et se
+trouva sur le trottoir avec lui.
+
+--Mon garçon, reprit-il alors, si tu n'es pas ami avec John Colden, tu
+feras bien de ne pas le fréquenter.
+
+--Pourquoi donc ça?
+
+--Parce qu'il a mal tourné.
+
+--Plaît-il?
+
+--Il est dans les fenians maintenant, comme tous ces misérables
+Irlandais qui ont juré la perte et la ruine de la trop libre Angleterre.
+
+--Ah! il est fenian?
+
+--Je le crois.
+
+--Cela m'est bien égal, dit Craven. J'ai une commission pour lui; quand
+je l'aurai faite, je lui tournerai le dos, et si les policemen ont
+besoin de moi pour l'arrêter, je leur donnerai volontiers un coup de
+main.
+
+--Voilà qui est parler en bon Anglais, aussi vrai que je m'appelle
+Colcrane, dit le maître cordonnier.
+
+--Mais cela n'empêche pas que j'aurai absolument besoin de le voir.
+
+Colcrane repondit:
+
+--Quand j'ai vu qu'il était dans le fenianisme, je l'ai chassé de
+l'atelier. Je veux bien faire travailler les Irlandais, parce qu'ils
+sont bons ouvriers et qu'on les paye moins que les autres, mais à la
+condition qu'ils ne conspireront pas contre la libre Angleterre.
+
+--En sorte que vous ne savez pas dans quel atelier il travaille
+maintenant?
+
+--Il ne travaille plus.
+
+--Ni où je pourrais le rencontrer?
+
+--Je crois bien qu'il va dans le public-house d'en face.
+
+--Ah!
+
+--Tous les soirs entre dix et onze heures, et qu'il y a des rendez-vous
+avec un tas de misérables comme lui: que l'Angleterre les confonde!
+
+--Merci, dit Craven.
+
+Il donna une poignée de main au maître ouvrier, et se dirigea vers le
+public-house, se disant:
+
+--Je ne suis pas si bon Anglais que maître Colcrane, moi, et je ne suis
+pas du tout faché qu'il y ait des fenians, attendu que depuis qu'on
+s'occupe d'eux, la police s'occupe beaucoup moins des voleurs et que
+nous vivons tranquilles.
+
+Il entra dans le public-house.
+
+Il y avait peu de monde et du premier coup d'oeil, Craven constata que
+John Colden ne s'y trouvait pas.
+
+Cependant il demanda un verre de gin et de bitter mélangé, et il
+s'apprêtait à demander à Marie-Ann, la jolie fille du public-house, si
+elle ne connaissait pas l'Irlandais, lorsqu'un homme tout de noir vêtu,
+qui buvait seul dans le box des gentlemen, frappa son attention.
+
+--Hé! par saint Georges! murmura-t-il, je crois que je connais ça.
+
+Et il passa dans le box des gentlemen.
+
+L'homme vêtu de noir, cravaté de blanc, grave et digne comme un
+solicitor, buvait à petites gorgées un verre de gin.
+
+--Ma parole! dit Craven, c'est bien lui. Il a un habit neuf... et des
+bottes... et une chemise... et des bords à son chapeau... Tu as douc
+fait fortune, camarade?
+
+Et il lui frappa sur l'épaule.
+
+L'homme se retourna et fit la grimace.
+
+--C'est pourtant bien à mossieu Shoking que j'ai l'honneur de parler?
+dit Craven.
+
+--Oui, dit Shoking, car c'était lui.
+
+Et il parut visiblement contrarié de la reconnaissance.
+
+--L'ami du Hak-Horse?
+
+--Certainement, certainement, dit Shoking embarrassé.
+
+--Nous sommes donc riche, que nous passons maintenant dans le box des
+gentlemen?
+
+Shoking jeta sur ses beaux habits un coup d'oeil orgueilleux.
+
+--Heu! heu! fit-il nonchalamment, on est à son aise, pour le moins.
+
+--Ce qui ne paraît pas te rendre plus gai, mon camarade, dit encore
+Craven; car tu as les yeux rouges et la mine d'un homme qu'on va pendre.
+
+Ces mots réveillèrent sans doute dans l'âme de Shoking des douleurs
+qu'il était en train de calmer, car il poussa un profond soupir.
+
+--Nous avons donc des peines de coeur? dit Craven.
+
+Shoking ne répondit pas.
+
+Seulement il jeta un regard anxieux sur la pendule qui était accrochée
+au mur, dans le fond du public-house.
+
+--Tu attends quelqu'un?
+
+--Oui.
+
+--Moi de même, dit Craven, j'attends un certain John Colden.
+
+--Plaît-il? fit Shoking.
+
+--John Colden, répéta Craven.
+
+--C'est lui que j'attends, moi aussi, dit Shoking.
+
+Craven n'eut pas le temps de le questionner, car la porte du box
+s'ouvrit et John Colden entra.
+
+Ce John Colden n'était autre que l'Irlandais en guenilles qui s'était
+attaché au service de l'homme gris, aussitôt que celui-ci eut fait le
+signe mystérieux.
+
+D'abord cet homme ne fit pas attention à Craven.
+
+Il aborda vivement Shoking.
+
+--Eh bien? dit celui-ci.
+
+--Nous sommes sur la trace.
+
+--Ah! dit Shoking dont le visage s'éclaira.
+
+--L'enfant, poursuivit John Colden, a été aperçu dans _Gloucester
+place_, assis sous une porte et pleurant.
+
+--Ah! fit Shoking.
+
+--Une femme l'a pris par la main et l'a emmené.
+
+Craven intervint en ce moment:
+
+--Vous cherchez un enfant? dit-il.
+
+John Colden reconnut Craven.
+
+--Tiens, dit-il, c'est toi?
+
+--Oui, et je te cherche. Mais quel est l'enfant dont vous parlez?
+
+--Un petit Irlandais perdu.
+
+--Quel âge?
+
+--Environ dix ans, dit Shoking, blond et joli comme un amour.
+
+--Eh bien! dit Craven, je puis vous en donner des nouvelles.
+
+--Toi?
+
+--Vous dites qu'il pleurait?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! dit Craven, cette femme, tu la connais aussi bien que moi,
+John Colden, et c'est elle qui m'envoie vers toi,--c'est ta soeur
+Suzannah.
+
+--Ah! dit John Colden, Dieu protège l'Irlande!
+
+--Et nous allons retrouver l'enfant, ajouta joyeusement Shoking, qui ne
+s'aperçut pas que Craven secouait tristement la tête!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Craven se disait, en sortant du public-house, tandis que Shoking et John
+Colden le suivaient:
+
+--Je me suis chargé de venir chercher le frère de Suzannah et non point
+de leur expliquer à tous deux ce qui est arrivé. J'ai même eu tort de
+leur parler de l'enfant.
+
+Ils s'arrangeront entre eux, ça ne me regarde pas!
+
+Comme ils marchaient tous trois d'un pas rapide, ils arrivèrent dans le
+Brook street en moins d'un quart d'heure.
+
+En route, Shoking s'était adressé un petit monologue dont voici la
+substance:
+
+--Jenny s'était sauvée parce qu'elle n'avait pas confiance en moi, et de
+fait elle avait bien un peu raison, puisque j'étais en partie la cause
+de son entrée chez mistress Fanoche.
+
+Mais, tout à l'heure, je vais lui ramener son enfant, et elle me sautera
+au cou.
+
+Sans compter que l'homme pris, qui m'a traité d'imbécile pas plus tard
+qu'hier, me rendra toute sa confiance.
+
+--Qu'est-ce qu'elle me veut donc, ma soeur Suzannah? demandait John
+Colden, tandis qu'ils entraient dans le Brook street.
+
+--Ma foi! tant pis, pensa Craven, autant le lui dire tout de suite.
+
+Et prenant le bras de l'Irlandais:
+
+--Est-ce que tu la vois souvent, ta soeur? dit-il.
+
+--Jamais. Elle a mal tourné, je ne suis qu'un pauvre cordonnier, mais
+le fils de mon père ne mange pas du pain mal gagné. Depuis que Suzannah
+porte des robes de soie, elle n'est plus ma soeur, et si j'ai consenti à
+te suivre, c'est que tu m'as dit qu'elle avait trouvé un enfant, et que
+je crois que c'est celui que nous cherchons.
+
+--Écoute, dit Craven en baissant la voix, tu sais peut-être que ta soeur
+vit avec un homme nommé Bulton?
+
+--Un voleur! fit l'Irlandais avec mépris.
+
+--Soit, dit Craven.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il est arrivé un malheur.
+
+John Colden tressaillit.
+
+--Elle et Bulton ont voulu faire un coup, je ne sais pas lequel, et le
+coup a raté.
+
+--Alors...
+
+--Suzannah est blessée...
+
+--Blessée! s'écria John Colden qui oublia en ce moment les torts et
+la honteuse vie de Suzannah pour ne se souvenir que d'une chose, c'est
+qu'elle était sa soeur.
+
+Et il se mit à gravir en courant l'escalier tortueux et sombre dans
+lequel Craven le précédait.
+
+Shoking, plein d'espoir, montait derrière eux et se répétait:
+
+--Enfin! je vais donc avoir l'enfant!
+
+John Colden, en entrant dans la chambre, se précipita vers le lit sur
+lequel Suzannah était couchée.
+
+Elle était pâle et la courtine du lit était couverte de sang.
+
+L'Irlandaise jeta un cri.
+
+--Je crois bien que je vais mourir, dit Suzannah.
+
+--Mais non, ma chère, lui dit Craven, je t'assure que tes blessures ne
+sont pas mortelles.
+
+Quant à Shoking, il s'était arrêté sur le seuil, et jetait un regard
+éperdu autour de lui.
+
+--Où est l'enfant? s'écria-t-il enfin.
+
+Bulton se retourna, jeta vers cet homme un sombre regard, et dit:
+
+--Qu'est-ce qu'il veut, celui-là?
+
+--Ce que je veux? répondit Shoking, je veux l'enfant.
+
+--Quel enfant? ricana Bulton.
+
+--L'enfant que cette femme a trouvé.
+
+--Tu ne l'auras pas, dit Bulton.
+
+Shoking serra les poings.
+
+--Oh! par exemple! dit-il.
+
+--Il est mort! ajouta Bulton.
+
+L'Irlandaise et Shoking poussèrent un rugissement de douleur.
+
+En même temps John Colden saisit le bras de sa soeur et lui dit
+brusquement:
+
+--Je ne sais pas si tu vas mourir, mais, s'il en est ainsi, et si veux
+que Dieu te pardonne, dis-nous où est l'enfant.
+
+Suzannah eut un gémissement sourd.
+
+--Ah! dit-elle, c'est Bulton qui l'a perdu.
+
+--Perdu! perdu encore! exclama Shoking, qui se méprit au sens de ses
+paroles.
+
+Suzannah prit la main de son frère et lui dit:
+
+--Tu le connais donc?
+
+--Il s'appelait Ralph, n'est-ce pas, celui que tu as trouvé?
+
+--Oui.
+
+--Qu'est-il devenu?
+
+Et l'Irlandais eut un accent menaçant.
+
+--Peut-être est-il mort, peut-être n'est-il que blessé comme moi.
+
+Et Suzannah eut alors le courage de faire à ces deux hommes sa
+confession tout entière, et Bulton, l'emporté et le farouche, n'osa
+l'interrompre.
+
+Or, lorsqu'elle eût fini, elle vit une grosse larme rouler sur la joue
+de John Colden.
+
+--Misérable! dit-il, savez-vous ce que vous avez fait? C'est l'Irlande
+tout entière que vous avez frappée dans cet enfant.
+
+--L'Irlande! s'écria Suzannah.
+
+--Oui, malheureuse!... et il faut que tu nous dises, avant de mourir, où
+vous l'avez laissé... peut-être n'est-il que blessé... peut-être...
+
+--Dans Kilburn square, et dans la maison de Thomas Elgin, dit Suzannah.
+
+--Mais tu veux donc m'envoyer à Newgate? dit Bulton avec un accent de
+fureur subite.
+
+L'Irlandais John Colden était aussi grand et aussi fort que Bulton.
+
+Il se dressa menaçant devant lui:
+
+--Prends garde! dit-il, si l'enfant est mort, tu n'auras pas la peine
+d'aller à Newgate, c'est moi qui te tuerai!
+
+--John! Bulton! au nom du nom du ciel! fit Suzannah mourante et croyant
+son frère et celui qu'elle aimait prêts à se ruer l'un sur l'autre.
+
+Mais soudain, Craven, qui était descendu un moment, remonta tout
+bouleversé en disant:
+
+--La police!
+
+--Tonnerre et sang! s'écria Bulton.
+
+--Il y a une dizaine de policemen dans la rue, dit Craven. Ils viennent
+sans doute t'arrêter. Sauve-toi, Bulton.
+
+--Mille tonnerres! hurla Bulton, l'enfant n'est pas mort, et il aura
+parlé.
+
+--L'enfant n'est pas mort! s'écria Shoking avec un élan de joie. Oh! si
+tu pouvais dire vrai... je crois que je te pardonnerais, bandit!
+
+Mais Bulton ne l'entendit pas.
+
+Il s'était élancé hors de la chambre et, au lieu de descendre
+l'escalier, il avait grimpé tout en haut de la maison, sachant qu'en cet
+endroit, il y avait une ouverture qui donnait sur les toits.
+
+Tandis que Bulton se sauvait, la police envahissait la maison d'abord et
+ensuite le logement du Suzannah.
+
+A sa tête était un constable.
+
+Celui-ci dit en entrant:
+
+--Nous cherchons un homme appelé Bulton.
+
+--L'oiseau s'est envolé, dit Craven.
+
+--Et une fille appelée Suzannah.
+
+--C'est moi, dit l'Irlandaise d'une voix éteinte.
+
+On connaissait Craven pour un voleur de profession; mais la police
+anglaise ne prend les gens que lorsqu'ils sont arrêtés en flagrant
+délit.
+
+On n'avait rien à reprocher à Craven, ce jour-là; du reste, il n'y avait
+pas huit jours qu'il était sorti de la prison de _Cold Bath-fields_.
+
+Le constable l'entendit donc à titre de simple témoin.
+
+Craven affirma que Shoking était venu avec John Colden pour réclamer un
+enfant, et le constable répondit que cet enfant, en effet, n'avait été
+que légèrement blessé et qu'il était bien vivant.
+
+--Ah! monsieur, dit Suzannah en joignant les mains, Bulton et moi nous
+sommes coupables, mais l'enfant est innocent.
+
+Le constable haussa les épaules.
+
+--Innocent, fit-il, cela vous plaît à dire, mais je puis vous répondre,
+ma chère, qu'il ira au _moulin_ attendre sa vingtième année.
+
+Shoking et John Colden frissonnèrent à ce terrible mot:
+
+_Le moulin._
+
+C'est-à-dire le supplice le plus épouvantable qu'ait pu enfanter
+l'imagination en délire des justiciers. Une torture sans nom que
+la libre et philantropique Angleterre applique à ceux qui ont voulu
+s'approprier le bien d'autrui!
+
+Et Shoking, à qui le constable déclarait qu'il était libre de se
+retirer, Shoking se mit à fondre en larmes, en murmurant:
+
+--Pauvre petit! L'homme gris le laissera-t-il donc aller au moulin?
+
+
+
+
+XII
+
+
+Que s'était-il passé chez M. Thomas Elgin après la fuite de Bulton, qui
+emportait Suzannah évanouie?
+
+C'est ce que nous allons raconter en peu de mots.
+
+La détonation du tromblon avait mis en rumeur ce paisible quartier
+de Kilburn square, dans lequel il n'y avait ni un public-house ni un
+magasin, et dont chaque petite maison était habitée par un négociant qui
+avait ses bureaux dans la Cité.
+
+A Londres, le samedi soir prélude dignement à cette journée mortellement
+ennuyeuse qu'on appelle le dimanche.
+
+Les bonnes et les cuisinières ont fait toutes leurs provisions.
+Les maîtres s'enferment après souper et lisent la Bible. Les pianos
+eux-mêmes sont muets, et Dieu sait si les pianos sont nombreux chez ce
+peuple antimélomane qu'on appelle le peuple anglais!
+
+Le coup de feu avait donc produit dans Kilburn square l'effet d'un
+tremblement de terre.
+
+Le plus proche voisin de M. Thomas Elgin était un vieux libraire qui
+lisait dévotement sa Bible auprès du poêle.
+
+La Bible lui échappa des mains et il appela ses servantes.
+
+Les servantes, toutes tremblantes, n'osaient sortir.
+
+--C'est une explosion de gaz! dit l'une.
+
+--Non, répondit l'autre, c'est un coup de canon.
+
+Le vieux libraire ramassa sa Bible et la posa sur la cheminée, mit sa
+calotte de soie et sortit.
+
+Les autres voisins en firent autant, un à un.
+
+Au bout d'un quart d'heure,--Bulton était déjà loin,--il y avait une
+douzaine de personnes assemblées devant la grille de M. Thomas Elgin.
+
+Cette grille était ouverte; la porte de la maison l'était pareillement,
+et de cette maison sortaient des cris de douleur.
+
+Cependant, personne n'osait entrer.
+
+Enfin deux policemen, qui se trouvaient à l'autre extrémité du square,
+accoururent.
+
+Et comme les policemen entrèrent, la foule pénétra sur leurs pas dans la
+maison.
+
+On apporta des lumières et on trouva M. Thomas Elgin se roulant sur le
+sol rougi de sang du vestibule et appelant au secours.
+
+Le coup de couteau de Bulton avait glissé sur les côtes. La blessure,
+quoique saignant en abondance, n'avait rien de dangereux.
+
+Un médecin qui logeait dans le square et qui était accouru un des
+premiers, le constata.
+
+--Ah! les bandits! ah! les misérables! vociférait M. Elgin, ils ont
+voulu me voler!
+
+On le porta sur un lit, puis tandis que le médecin lui donnait des
+soins, les policemen firent une perquisition dans la maison et ne
+tardèrent pas à trouver le petit Irlandais évanoui dans le couloir, au
+milieu d'une mare de sang.
+
+On apporta l'enfant dans la pièce où était déjà M. Thomas Elgin.
+
+Celui-ci s'écria:
+
+--C'est un des voleurs!
+
+La foule accueillit d'un cri de doute cette accusation.
+
+L'enfant, couvert de sang, avait, une figure si angélique et si douce.
+
+D'un autre côté, il était assez difficile d'expliquer sa présence dans
+cette maison... M. Thomas Elgin avait toujours vécu seul.
+
+Le médecin le déshabilla et constata pareillement que la blessure
+n'était pas mortelle.
+
+La bourre s'était logée à fleur de chair, sans intéresser ni un os ni un
+muscle.
+
+On fit revenir l'enfant à lui.
+
+Il promena sur les assistants un long regard étonné et se mit à pleurer.
+
+--Petit brigand, nomme tes complices! disait Thomas Elgin, qui s'était
+mis sur son séant.
+
+L'enfant pleurait et ne répondait pas.
+
+L'usurier eut le courage de se relever et, tout sanglant, tout affaibli
+qu'il était, il se traîna dans le corridor en disant:--Je vais vous
+prouver qu'il était avec les voleurs!
+
+Et, en effet, il montra le guichet percé dans la porte, il démontra le
+système infernal de tromblon, il montra la corde coupée du pistolet qui
+n'était pas parti.
+
+Et Ralph, épouvanté de tout ce monde, cherchant en vain autour de lui
+une figure amie, avoua que, en effet, il avait passé la main par le
+guichet et coupé la corde sur l'ordre de Bulton.
+
+Bulton!
+
+Il se souvenait du nom du bandit.
+
+Il parla de sa mère, il prononça le nom de Suzannah.
+
+Ces deux noms furent un trait de lumière pour les policemen.
+
+Ils conduisirent l'enfant à demi mort de peur et souffrant horriblement
+de sa blessure, à la station de police voisine.
+
+M. Thomas Elgin, affolé de colère et de vengeance, s'y traîna derrière
+eux et plusieurs personnes le suivirent.
+
+La station de police était dans Oyware road, tout auprès du chemin de
+fer.
+
+Le magistrat qui y siégeait était un gros homme rougeaud, ventru,
+emporté et brutal.
+
+--Qu'est-ce que ce gibier de potence que vous m'amenez là? demanda-t-il
+en regardant l'enfant d'un air terrible.
+
+Ralph joignit les mains, il se mit à genoux, prouva qu'il n'était pas un
+voleur.
+
+Le magistrat lui fit répéter sa déposition; un greffier écrivit.
+
+Ralph prononça de nouveau le nom de Suzannah et celui de Bulton.
+
+Il parla du sa mère qu'il cherchait, de la dame qui l'avait retenu
+prisonnier et qui le battait; il raconta sa lamentable histoire avec une
+lucidité remarquable.
+
+Le magistrat l'écouta en haussant les épaules.
+
+Quant à M. Thomas Elgin, il vociférait de plus belle en disant que
+tout cela était un conte, et que les voleurs étaient d'une précocité
+d'intelligence merveilleuse.
+
+Le magistrat, qui se nommait M. Booth, tira sa montre et dit:
+
+--Il est près de dix heures du soir. Demain dimanche, jour de repos, je
+n'instruirai pas. Conduisez-moi cet enfant en prison, vous me l'amènerez
+à mon audience de lundi matin.
+
+Ralph eut beau prier et supplier, les policemen le prirent par le
+bras, le poussèrent rudement devant eux jusqu'à la petite porte qui se
+trouvait au fond du prétoire.
+
+Cette porte donnait sur un escalier, au bas duquel se trouvait le cachot
+dans lequel on enferme les prévenus jusqu'à plus ample informé.
+
+--Mais, monsieur, dit le médecin qui avait accompagné Ralph, cet enfant
+est blessé, et il a besoin de soins.
+
+--Bah! bah! répondit le magistrat, il sera toujours guéri trop tôt pour
+aller au moulin.
+
+Et il ne voulut rien entendre.
+
+En même temps, il consultait une note qui lui avait été transmise de
+Scotlan-Yard, qui est la métropole de police.
+
+Cette note disait que la veille un policeman avait été assassiné, et
+qu'on soupçonnait, comme l'auteur de ce meurtre, un nommé Bulton, homme
+mal famé et voleur de profession, qui vivait dans Broock street.
+
+Le magistrat ajouta en marge de cette note la déclaration de l'enfant,
+et chargea un des policemen de la porter à Scotland-Yard.
+
+Ce qui explique comment, moins d'une heure après, la police se
+transportait dans le Broock street et envahissait la maison de Bulton.
+
+Quant au malheureux petit Irlandais, on l'avait jeté sur la paille du
+cabanon infect de la station de police, sans se soucier autrement de
+cette blessure par laquelle il continuait à perdre son sang.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le lendemain matin, comme huit heures sonnaient, la foule était compacte
+en la pauvre église, Saint-Gilles.
+
+Les fidèles étaient pauvrement vêtus, pour la plupart, et quelques-uns
+étaient nu-pieds.
+
+Femmes, enfants, hommes et vieillards agenouillés sur les dalles
+froides, avaient les yeux tournés vers le maître autel dont l'officiant
+n'avait pas encore monté les degrés.
+
+En dépit de la sainte majesté du lieu, il y avait de sourds
+frémissements et de vagues murmures parmi cette foule.
+
+Anxieuse, elle semblait attendre quelque grand événement.
+
+C'est qu'un bruit s'était répandu depuis trois jours dans le quartier
+irlandais, un bruit qui avait mis l'inquiétude et fait naître le doute
+dans tous les coeurs.
+
+On avait dit que ce jeune prêtre au front mystérieux, et qui semblait
+porter en lui les destinées futures de la pauvre Irlande, avait été
+arrêté et jeté en prison.
+
+Tout à coup un frémissement parcourut l'église, tous les fronts se
+courbèrent, tous les coeurs battirent.
+
+La porte de la sacristie venait de s'ouvrir.
+
+Le bedeau marchait le premier, faisant retentir les dalles de sa longue
+canne.
+
+Puis venaient les enfants de choeur vêtus de rouge.
+
+Enfin apparut le prêtre officiant revêtu de ses habits sacerdotaux.
+
+Et le frémissement redoubla, et tous les coeurs battirent de joie.
+
+Les fidèles avaient reconnu l'abbé Samuel.
+
+Le jeune prêtre monta à l'autel, célébra le service divin au milieu d'un
+pieux recueillement; puis, quand il eut dit l'Évangile, il se dépouilla
+de son étole et monta en chaire.
+
+On eût entendu, sous les voûtes du temple, le vol d'une hirondelle.
+
+--Mes frères, dit alors le jeune prêtre, c'était, il y a quatre jours,
+le 26 octobre.
+
+A cette heure même, ce jour-là, je devais célébrer la messe, et des
+frères que nous attendons de pays lointains, qui ne se connaissent pas
+entre eux, mais qui ont au coeur le même amour de Dieu et de la patrie
+absente, ces frères, dis-je, devaient se trouver réunis ici.
+
+Sont-ils venus? Je l'ignore.
+
+S'ils sont parmi vous, je les adjure de se présenter, à l'issue de la
+messe, à la sacristie.
+
+Et l'abbé Samuel ayant fait cet appel mystérieux, commença son sermon.
+
+Il parla du peuple de Dieu réduit en esclavage et qu'un enfant exposé
+sur les eaux dans un berceau d'osier avait rendu à la liberté.
+
+Il raconta ce long voyage d'Israël à travers le désert, disant que
+ceux-là seuls qui avaient toujours eu confiance eu Dieu et dont la foi
+n'avait point été ébranlée avaient vu enfin la terre promise.
+
+Et les fidèles écoutaient cette parole inspirée, et ceux qui songeaient
+à l'Irlande comprenaient que l'histoire du passé était comme une
+révélation de l'avenir et que le Moïse de ce nouveau peuple de Dieu
+venait de naître.
+
+Au pied de la chaire, courbée et sanglotante, il y avait une femme
+jeune et belle, vêtue de noir, qui écoutait la grave parole du prêtre et
+attirait tous les regards par sa douloureuse attitude.
+
+C'était, on le devine, la pauvre Irlandaise, la mère de ce malheureux
+enfant dont nous racontions naguère les poignantes aventures.
+
+Auprès d'elle, il y avait un autre homme que l'on voyait à Saint-Gilles
+pour la première fois.
+
+Il était vêtu comme tous les autres; rien, en lui, ne trahissait une
+condition différente, et cependant tous les regards qui rencontraient
+le sien se baissèrent, et ceux qui le virent devinèrent en lui,
+sur-le-champ, un des chefs mystérieux à qui l'Irlande obéissait.
+
+Quand le sermon fut fini, lorsque le prêtre fut remonté à l'autel, cet
+homme traversa la foule, qui s'ouvrit respectueusement devant lui.
+
+Il conduisait l'Irlandaise par la main et il la mena au seuil du
+sanctuaire, où elle s'agenouilla de nouveau et continua à pleurer.
+
+Quelle était cette femme?
+
+Nul ne le savait.
+
+Mais au moment de la communion, on vit l'abbé Samuel descendre du
+tabernacle, tenant dans ses mains l'ostensoir et s'approcher de cette
+femme.
+
+Alors elle cessa de pleurer, communia, demeura un moment courbée et
+recueillie au bord de la sainte table; puis, se levant, elle reprit la
+main de son guide inconnu et retourna s'agenouiller au bas de l'église.
+
+Quand l'office fut fini, l'abbé Samuel se retourna et dit:
+
+--Mes frères, avant de nous séparer, prions Dieu pour ceux qui vont
+mourir.
+
+Et il récita les prières des agonisants.
+
+Qui donc allait mourir?
+
+L'abbé Samuel ne le dit point.
+
+Seulement, quand la foule commença à sortir de l'église, on vit deux
+hommes se diriger vers le choeur de deux points opposés.
+
+Ces deux hommes s'inclinèrent ensemble devant l'autel, et entrèrent
+ensuite dans la sacristie.
+
+Sur quatre, deux seulement avaient entendu l'appel mystérieux, et les
+deux autres manquaient au rendez-vous.
+
+L'église se vida peu à peu; puis les portes se fermèrent.
+
+Alors, l'homme gris, car on a deviné que c'était lui, reprit la main
+de l'Irlandaise et la conduisit à la sacristie, laquelle, dès lors, ne
+renferma plus que cinq personnes: les deux hommes qui y étaient entrés
+ensemble, l'Irlandaise et son guide, et l'abbé Samuel, demeuré couvert
+de son surplis.
+
+Celui-ci regarda l'homme gris et dit avec tristesse:
+
+--Il n'y en a que deux.
+
+--Nous retrouverons les deux autres.
+
+Alors l'abbé Samuel s'adressa au premier des deux hommes et lui dit:
+
+--D'où venez-vous?
+
+--Du comté de Galles, répondit-il.
+
+--Et vous? demanda-t-il à l'autre.
+
+--D'Ecosse.
+
+--De combien d'hommes disposez-vous? demanda encore le prêtre.
+
+--De vingt mille, dit le premier.
+
+--De trente mille, dit le second.
+
+Le prêtre regarda l'homme gris.
+
+Celui-ci baissa la tête et dit:
+
+--Ce n'est point encore assez, les temps ne sont pas venus.
+
+--Ils viendront, dit le représentant du comté de Galles, avec un accent
+de robuste confiance.
+
+L'autre regarda le prêtre:
+
+--Où est l'enfant que nous attendons? dit-il.
+
+L'abbé Samuel posa sa main sur l'épaule de Jenny l'Irlandaise:
+
+--Voilà sa mère, dit-il.
+
+Cet homme pâlit.
+
+--Puisqu'elle pleure, dit-il, c'est donc qu'il est arrivé malheur à
+l'enfant?
+
+--Oui, dit le prêtre, il est aux mains de nos persécuteurs.
+
+--Mais nous le leur arracherons, dit l'homme gris.
+
+Les deux nouveaux venus tressaillirent sous ce regard.
+
+--Qui donc êtes-vous? fit l'un d'eux.
+
+--Comme vous, répondit-il, je suis chef dans la grande cause que nous
+servons.
+
+--Votre nom?
+
+--Je n'en ai pas.
+
+Et comme, à cette étrange réponse, ils se regardaient étonnés, l'homme
+gris poursuivit:
+
+--Je représente un homme qui est mort pour l'Irlande. J'ai reçu ses
+instructions et son dernier soupir, car j'étais au pied de son échafaud.
+
+--Et... cet homme?
+
+--Il s'appelait Falten, dit l'homme gris.
+
+Les deux hommes s'inclinèrent.
+
+Alors l'homme gris se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit:
+
+--Mon frère, vous avez bien fait de recommander à nos frères de prier
+pour ceux qui mourront, car il y aura du sang versé...
+
+Ils tressaillirent tous et la pauvre Irlandaise leva vers le ciel ses
+yeux pleins de larmes.
+
+--Ne faut-il pas arracher à nos ennemis le Moïse que l'Irlande attend?
+dit l'homme gris.
+
+--Le sang des martyrs est fécond, répondit gravement le prêtre, et il
+régénérera le monde.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+L'homme gris laissa l'Irlandaise à la garde du prêtre et des deux-chefs
+mystérieux, et il sortit de l'église.
+
+Shoking, le bon et naïf Shoking, l'attendait à la porte.
+
+C'était par Shoking que l'homme gris avait su tout ce qui s'était passé
+la veille.
+
+Shoking était Anglais et non Irlandais; Shoking n'était pas catholique.
+
+Plein de respect pour ce culte qui n'était pas le sien, Shoking était
+demeuré à la porte du temple, et il avait attendu que l'homme gris
+sortît.
+
+Huit jours auparavant, la cause de l'Irlande était plus qu'indifférente
+au mendiant; à présent qu'il avait connu Jenny, l'abbé Samuel, cherché
+l'enfant, qu'il s'était dévoué à ce personnage mystérieux qui cachait
+avec tant de soin son nom sous la dénomination bizarre de l'homme gris,
+Shoking était prêt à verser pour l'Irlande la dernière goutte de son
+sang.
+
+L'homme gris alla droit à lui.
+
+--As-tu suivi mes instructions? dit-il.
+
+--Oui, Seigneurie.
+
+Shoking, reconnaissant la supériorité de l'homme gris, avait absolument
+voulu consacrer cette supériorité par un titre.
+
+--Eh bien?
+
+--Bulton est arrêté. Je viens du Brook street.
+
+--Comment cela?
+
+--La nuit dernière, comme je vous l'ai dit, il s'est sauvé par les toits
+au moment où la police arrivait.
+
+--Bon!
+
+--Mais comme la rue était pleine de policemen, il n'a pas osé descendre
+et il est demeuré jusqu'au jour caché derrière un tuyau de cheminée.
+
+--Et quand le jour est venu?...
+
+--Il y avait toujours des policemen dans la rue. Une fenêtre s'est
+ouverte auprès du tuyau de cheminée.
+
+--Ah!
+
+--Et par cette fenêtre lui est apparue la tête d'un voleur bien connu
+qui sort de _Cold Bath-fields_, qu'on appelle Jak.
+
+--Jak, dit l'_Oiseau Bleu_, n'est-ce pas?
+
+--C'est cela même, Seigneurie.
+
+--Eh bien?
+
+--Jak a dit à Bulton: «Viens vite! J'ai trouvé le moyen de te faire
+filer.»
+
+Bulton a quitté sa cheminée, et il est entré dans la maison par la
+croisée à tabatière.
+
+Mais comme il descendait l'escalier, conduit par Jak, plusieurs portes
+se sont ouvertes, et les policemen cachés dans la maison se sont montrés
+tout à coup et, se ruant sur lui, l'ont terrassé.
+
+--Jak l'a donc trahi?
+
+--Oui, Seigneurie.
+
+--Mais pourquoi?
+
+--D'abord, Seigneurie, reprit Shoking, le _metropolitan chief of
+justice_ a promis une prime de cent guinées à qui le livrerait.
+
+--Ah! le misérable!
+
+--Et puis, il paraît que pendant une nuit, tandis que Bulton était sur
+les toits, le tribunal des voleurs s'est assemblé dans une cave et l'a
+jugé.
+
+--En vérité!
+
+--Jugé et condamné.
+
+--Quel crime avait-il donc commis?
+
+--Dans un vol récent accompli avec d'autres, il a détourné à son profit
+une somme plus forte, de telle façon qu'il a volé les camarades; alors
+le tribunal a décidé qu'au lieu de le sauver, on le laisserait prendre.
+C'est pour cela que l'Oiseau Bleu l'a trahi.
+
+--Et quand il s'est vu entouré, Bulton ne s'est donc pas défendu?
+
+--Il s'est servi de son couteau et a blessé deux policemen, ce qui fait
+que son compte est bon, et qu'on l'a mené tout droite à Newgate, où il
+sera pendu dans dix ou douze jours.
+
+--Et Suzannah?
+
+--Suzannah est hors d'état d'être transportée, elle a perdu beaucoup de
+sang.
+
+--Mourra-t-elle?
+
+--Non, le médecin des pauvres jure qu'elle sera rétablie avant un mois.
+
+La police a décidé qu'on la laisserait dans sa chambre surveillée par
+une escouade de policemen, jusqu'à son rétablissement.
+
+--Alors, on la conduira en prison?
+
+--Oui, si les voleurs le veulent...
+
+--Plaît-il?
+
+--C'est Craven qui m'a donné tous ces détails, poursuivit Shoking. Les
+voleurs qui ont jugé et condamné Bulton doivent s'assembler de nouveau
+la nuit prochaine et statuer sur le sort de Suzannah.
+
+--Et comme elle vivait avec Bulton, ils l'abandonneront...
+
+--Ce n'est pas l'avis de tous. Beaucoup disent, qu'à leur point de vue,
+Suzannah n'est point coupable.
+
+--Et si cette opinion prévaut?
+
+--On la sauvera.
+
+--Malgré la police?
+
+--La police ne fait dans le Brook street que ce que les voleurs veulent
+bien.
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris; son visage s'éclaira un
+moment, comme si un lointain souvenir eût traversé son cerveau:
+
+--Singulier peuple que ce peuple anglais! murmura-t-il.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Et John Colden?
+
+--Je ne l'ai pas revu, mais il doit être en surveillance auprès de la
+station de police de Kilburn square, où est le pauvre petit.
+
+--Écoute-moi bien, dit alors l'homme gris.
+
+--Parlez, Seigneurie.
+
+--Peut-être ne me reverras-tu par aujourd'hui, mais ne t'en inquiète
+pas.
+
+Attends ici que l'abbé sorte avec l'Irlandaise. Elle est plus calme,
+maintenant qu'elle sait où est son enfant?
+
+Nous lui avons caché qu'il était blessé, et elle a foi en nos promesses.
+
+--Ces promesses se réaliseront-elles, hélas! fit Shoking d'un ton
+anxieux.
+
+L'homme gris haussa les épaules.
+
+--Tu es naïf, dit-il. Comment! tu veux que nous laissions l'enfant
+tourner le moulin?
+
+--De, quelle façon l'en empêcher?
+
+L'homme gris sourit et ne répondit pas.
+
+--J'ai bien une idée, moi, dit Shoking.
+
+--Laquelle?
+
+--On pourrait, se réunir au nombre de quarante ou cinquante...
+
+--Et puis?
+
+--Aller, cette nuit, entourer la station de police et la prendre
+d'assaut.
+
+--Il n'y a qu'un malheur à cela, dit l'homme gris. A cent pas de la
+station, il y a une caserne d'infanterie, et nous nous ferions tuer
+inutilement.
+
+Shoking baissa la tête.
+
+--Ce sera bien autre chose quand l'enfant sera au moulin, dit-il.
+
+--Bah! dit l'homme gris, je m'en charge.
+
+Et il tendit la main à Shoking, ajoutant:
+
+--Surtout veille bien sur l'Irlandaise.
+
+--Oui, Seigneurie, répondit Shoking, qui demeura en faction à la porte
+de l'église.
+
+L'homme gris s'en alla.
+
+Il remonta à pied vers Folio-square.
+
+Il y avait là des cabs sur la place.
+
+L'homme gris en prit un.
+
+--Où allons-nous? demanda le cabman.
+
+--Dans Pall-Mall, répondit l'homme gris.
+
+Et, en montant en voiture, il murmura:
+
+--Voici pourtant quatre jours pleins qu'on ne m'a pas vu chez moi: que
+va dire mistress Clara, ma digne propriétaire?
+
+Une demi-heure après, le cab s'arrêtait dans Pall-Mall, la rue
+aristocratique par excellence, et cela devant une de ces jolies maisons
+en carton pierre qui sont le dernier mot du haut goût de l'architecture
+anglaise.
+
+Et comme il était piètrement vêtu de son habit gris, le cabman à qui il
+mit une demi-couronne dans la main, se dit en s'en allant:
+
+--Que peut donc aller faire ce rough dans ce palais de lord?
+
+L'homme gris tira une clef de sa poche et entra.
+
+
+
+
+XV
+
+
+L'homme gris pénétra dans la maison et la porte se referma sur lui.
+
+Une heure s'écoula.
+
+Les passans sont rares dans Pall-Mall.
+
+A Londres, rien n'est désert, en hiver surtout, comme une rue
+aristocratique.
+
+Cependant, au bout d'une heure, un homme qui était assis au seuil d'une
+maison voisine, était encore dans la même position.
+
+Cette maison était celle d'un libraire.
+
+Ce libraire, en bon chrétien qu'il était, avait fermé sa boutique,
+mais il avait laissé ouverte une petite porte dans la devanture, placée
+auprès d'une chaise sur laquelle il s'était assis, et il s'était mis à
+lire la Bible.
+
+Le dévot libraire n'était pourtant pas détaché des choses de ce monde au
+point de se réfugier complètement dans sa lecture.
+
+Il était quelque peu curieux.
+
+Un passant lui donnait des distractions, une voiture qui roulait, une
+porte voisine qui s'ouvrait, lui faisaient lever le nez.
+
+Quand le cab qui amenait l'homme gris s'était arrêté, le libraire avait
+posé sa Bible sur son genou et regardé ce dernier.
+
+Comme le cabman, il avait fait cette réflexion que c'était un rough,
+bien certainement, c'est-à-dire un homme de la lie du peuple, que cet
+homme qui entrait ainsi dans cette somptueuse demeure.
+
+Cette maison avait, du reste, deux portes, une petite et une grande: une
+réservée aux piétons, une autre qui s'ouvrait dans le milieu pour livrer
+passage aux voitures et aux chevaux.
+
+Au bout d'une heure donc, cette dernière s'ouvrit à son tour, sous
+l'effort de deux valets en livrée rouge et argent, portant culotte
+courte, bas de soie et perruque poudrée.
+
+Ce fut un nouveau prétexte pour le libraire de quitter la Bible et de
+lever les yeux.
+
+Il vit alors un élégant cavalier, irréprochablement vêtu et montant un
+cheval irlandais de pur sang, sortir de la maison.
+
+Derrière lui, un groom, de quatre pieds de haut, enfourchait un robuste
+double poney d'écosse, un _hunter_ ou cheval de chasse, comme on dit.
+
+Le libraire regarda le cavalier et tressaillit.
+
+--Par saint Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai la berlue. Il
+est impossible que ce soit là le même homme que j'ai vu entrer tout à
+l'heure.
+
+Cependant l'élégant cavalier avait une telle ressemblance avec le pauvre
+diable en habit gris que le libraire avait vu entrer par la petite
+porte, que la curiosité de ce dernier ne connut plus de bornes.
+
+Il quitta tout à fait sa Bible, sortit sur le pas de la porte et regarda
+le cavalier, qui s'éloignait au pas, suivi à distance respectueuse par
+le petit groom.
+
+--Voilà qui est bien extraordinaire! murmura le pauvre libraire. Je
+n'aurais jamais cru à de pareilles choses dans un quartier comme le
+nôtre.
+
+Cependant le cavalier, qui n'était autre d'ailleurs que l'homme gris
+complètement métamorphosé, s'éloignait. Il remonta Pall-Mall jusqu'à
+Saint-Jame street, prit cette dernière voie jusqu'à Piccadilly et de là
+se rendit à Hyde-Park. Il pouvait être alors dix heures du matin.
+
+Bien qu'on fût en hiver, le ciel était d'un gris cendré, et à travers
+le brouillard glissait un pâle rayon de soleil. Les cavaliers et les
+amazones, si nombreux en été dans les allées de Hyde-Park, étaient plus
+que rares ce jour-là.
+
+Cependant l'homme gris croisa une jeune miss à cheval. Tous deux
+allaient au petit trop en sens inverse; lui, jouant avec son stik, elle,
+laissant fouetter au vent son voile bleu.
+
+Ce fut comme un choc électrique.
+
+Leurs regards se rencontrèrent et se heurtèrent comme deux lames d'épée
+au soleil.
+
+--Miss Ellen! se dit l'homme gris.
+
+--Lui! murmura la fille altière de lord Palmure.
+
+Derrière miss Ellen galopait un vieux groom.
+
+Elle se retourna vivement vers lui et lui fit un signe.
+
+Le vieux groom pressa l'allure de son cheval; mais lorsqu'il arriva
+auprès de sa maîtresse, l'homme gris était loin.
+
+Il avait passé auprès de miss Ellen et il avait eu l'impertinence de la
+saluer.
+
+--Paddy! fit miss Ellen, pâle et frémissante de colère, tu vois ce
+gentleman?
+
+--Oui, miss.
+
+--Tu vas le suivre...
+
+Le groom s'inclina.
+
+--Tu le suivras tout le jour et toute la nuit, s'il le faut, et tu ne
+rentreras à l'hôtel que lorsque tu sauras son nom et sa demeure.
+
+--Oui, miss.
+
+Et le vieux groom tourna bride et se mit à trotter derrière l'homme
+gris.
+
+Celui-ci s'était retourné à demi sur la selle.
+
+--Hé! hé! dit-il, je me doute de la mission qu'on vient de te donner...
+mais tu ne l'accompliras pas, mon ami.
+
+Et il poussa un peu son cheval.
+
+En même temps, il appela son groom qui vint ranger son double poney côte
+à côte du pur sang.
+
+Il déboutonna son habit, prit un mignon portefeuille dans la poche de
+côté, en arracha un feuillet, et passant la bride à son bras, il se mit
+à écrire sur son genou les lignes suivantes:
+
+ «Miss Ellen, vous paraissez désirer savoir qui je suis, d'où je
+ viens et où je vais. J'aurai l'honneur de vous le dire moi-même
+ la nuit prochaine.
+
+ Votre serviteur très-humble,
+
+ L'INCONNU.»
+
+Puis il plia la feuille du carnet, la remit au groom et lui dit:
+
+--Mets ton cheval au galop, rejoins cette jeune lady que nous venons de
+rencontrer et remets-lui ce billet.
+
+--Où retrouverai-je Votre Seigneurie? demanda le petit groom.
+
+--Nulle part. Tu feras quelques détours et tu rentreras.
+
+Le groom de l'homme gris rendit la main à son poney et partit.
+
+Quant à celui de miss Ellen, voyant que l'homme gris s'arrêtait, il
+avait continué son chemin au pas, prenant une attitude indifférente,
+comme il convient à un espion qui fait son métier.
+
+L'homme gris reprit sa promenade et remit son cheval au petit galop de
+chasse.
+
+Le groom Paddy en fit autant.
+
+Alors l'homme gris s'amusa à parcourir une à une toutes les allées de
+Hyde-Park.
+
+Paddy le suivait toujours.
+
+Il arriva ainsi jusqu'à la rivière serpentine.
+
+--Il faudra bien que tu t'arrêtes là et que tu reviennes au petit pas,
+pensa le groom.
+
+L'homme gris avait choisi un endroit où la rivière était très-étroite.
+
+Tout à coup, le groom stupéfait, le vit rassembler son cheval, rejeter
+ses jambes en arrière et _enlever_ le noble animal.
+
+Le saut était large de plusieurs mètres; mais l'homme gris était un
+cavalier consommé et son cheval une vaillante bête.
+
+L'animal venait de franchir la rivière, au mépris des ordonnances de
+police, au mépris des gardiens du parc confondus.
+
+Alors Paddy n'hésita plus.
+
+Il mit les éperons dans le ventre de son cheval et voulut imiter l'homme
+gris.
+
+Mais le cheval refusa.
+
+Une lutte s'engagea alors entre l'animal et le cavalier.
+
+L'homme triompha et le cheval sauta.
+
+Mais il ne put atteindre l'autre berge et tomba en pleine rivière,
+tandis que Paddy jetait un cri de rage.
+
+Pendant ce temps, l'homme gris s'éloignait au galop, gagnait Kinsington
+garden, en sortait par la porte de Lancastre et se perdait dans le
+dédale des grandes rues qui avoisinent Exbridge road.
+
+Paddy était encore à barbotter dans la vase de la serpentine et
+parlementait avec deux gardiens du parc, qui voulaient lui déclarer une
+contravention.
+
+--Maintenant, se dit l'homme gris, allons à Kilburn étudier le terrain
+et voir s'il n'y a pas moyen d'enlever l'enfant de la cour de police
+avant demain.
+
+Et il prit le chemin d'Edgware road.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+A Londres, une cour de police correspond à peu près à un commissariat
+chez nous.
+
+Cependant il y a cette différence que le magistrat de police au lieu
+d'en référer à l'autorité supérieure, est juge d'instruction en même
+temps.
+
+Il a le pouvoir de mettre en liberté le prisonnier amené à sa barre et
+qui se fait souvent assister par un solicitor ou un avocat.
+
+La cour de police de Kilburn avait, nous l'avons dit, pour chef un homme
+assez brutal, assez mal élevé, M. Booth, mais c'était un homme habile,
+en même temps.
+
+Depuis dix ans, qu'il était magistrat de police, il avait purgé son
+district de bien des voleurs et rendu de si éminents services que le
+métropolitan chief of police l'avait fait complimenter maintes fois.
+
+Bien que ne relevant pas les unes des autres, mais directement de
+Scotland-Yard, les cours de police des différents quartiers de Londres
+ont coutume de correspondre entre elles et de se transmettre des
+renseignements qui sont parfois assez précieux.
+
+M. Booth était un religieux observateur du dimanche, c'est-à-dire qu'il
+demeurait chez lui ce jour-là, occupé à lire la Bible, et qu'on ne
+le voyait pas se promener comme un tas d'Anglais sans religion qui
+attendent avec impatience la clôture des offices et la réouverture des
+tavernes et des public-houses.
+
+Mais la police est le dragon des sociétés modernes et il ne doit jamais
+dormir que d'un oeil.
+
+Aussi M. Booth, imbu de ce principe, s'était-il enfermé ce jour-là dans
+un cabinet secret et compulsait-il avec un soin infini les différentes
+notes qui lui avaient été transmises.
+
+M. Booth était veuf, et on disait même qu'il n'avait guère pleuré sa
+femme; en revanche, il avait une fille qu'il adorait.
+
+Cet homme brutal, incivil, qui avait presque toujours la menace à la
+bouche, adoucissait sa voix et son regard quand la jolie Katt entrait
+dans son bureau.
+
+Katt avait seize ans; elle était jolie comme une figure de keepsake;
+elle riait à rendre jaloux les anges du paradis, et quand les voleurs
+qu'on emmenait à la cour de police la rencontraient, d'aventure, dans
+les corridors, ils se prenaient à espérer la liberté.
+
+Or donc, M. Booth, qui avait assisté aux offices, travaillait en toute
+liberté de conscience maintenant, lorsque miss Katt entra.
+
+Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. Booth dit d'un ton brutal:
+
+--Qu'est-ce qu'on me veut donc?
+
+Mais il se retourna, aperçut sa fille et son visage s'éclaira.
+
+--Ah! c'est toi, mon bijou? dit-il.
+
+--Oui, petit père.
+
+--Que veux-tu, mon enfant?
+
+--Comment, petit père, vous travaillez, même le dimanche?
+
+--Il le faut bien. Ma correspondance est en retard.
+
+--Ah!
+
+--J'ai un rapport à faire sur les événements de cette nuit.
+
+--Je voulais justement vous parler de cela, petit père.
+
+--Hein! fit M. Booth.
+
+--Vous ne me gronderez pas, petit père? dit la jeune fille toute
+tremblante.
+
+--Est-ce que je te gronde jamais, mignonne?
+
+Et M. Booth attira Katt sur ses genoux et l'embrassa.
+
+--Ce matin, reprit Katt, le médecin est venu....
+
+--Ah! oui, pour ce petit gibier de potence...
+
+--Il a eu besoin de moi pour le pansement du pauvre enfant, continua
+miss Katt, et je l'ai aidé.
+
+--Eh bien!
+
+--Mais je suis sûre qu'il est innocent, le pauvre petit, poursuivit
+Katt.
+
+--Innocent!
+
+--Oh! oui, petit père, il nous a raconté son histoire... elle est bien
+touchante...
+
+M. Booth haussa les épaules; mais, au lieu de rudoyer sa fille, comme
+il eût certainement rudoyé toute autre personne, il continua à compulser
+les différentes notes qu'il avait sous les yeux.
+
+Tout à coup, il tressaillit et fronça légèrement le sourcil.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit-il.
+
+Katt n'osa plus parler de l'enfant à qui, on le voit, elle s'intéressait
+vivement.
+
+Tout à coup M. Booth lui dit:
+
+--Alors, ce garnement vous a raconté son histoire, Katt?
+
+--Oui, petit père.
+
+--Que vous a-t-il donc dit?
+
+--Qu'il était arrivé à Londres depuis quatre ou cinq jours seulement.
+
+--Bon!
+
+--Qu'il était Irlandais et que sa mère s'appelait Jenny.
+
+--Après?
+
+--Qu'on l'en avait séparé, et que deux femmes très-méchantes l'avaient
+enfermé dans une maison où il y avait un jardin.
+
+--Il m'a dit tout cela hier.
+
+--Enfin, dit encore la jolie Katt, il s'est échappé de cette maison,
+avec l'espoir de retrouver sa mère, et il s'est mis courir, courir, dans
+les rues de Londres, jusqu'au moment où il a été rencontré par cette
+femme du nom de Suzannah, qui l'a emmené chez elle en lui promettant de
+le conduire à sa mère le lendemain.
+
+--Voilà qui est incroyable! dit M. Booth, qui tenait toujours à la main
+la note qui avait attiré son attention.
+
+--Quoi donc, petit père? dit miss Katt.
+
+--Tenez, reprit le magistrat, voilà une note qui émane de la cour
+de police de Malborough et qui m'a été transmise par mon collègue.
+Lisez-la, Katt, et vous verrez qu'elle me semble se rapporter
+parfaitement à cet enfant.
+
+Miss Katt prit la note et lut:
+
+«Ce matin, lord Palmure, membre de la chambre haute, s'est présenté
+devant nous, magistrat de police, et nous a fait la déposition suivante:
+
+Un enfant qui l'intéresse au plus haut degré et qui répond au nom de
+Ralph, âgé de dix ans environ, tout récemment arrivé d'Irlande avec sa
+mère, a été séparé de cette dernière et volé par deux femmes qui l'ont
+conduit à Hampsteadt.
+
+L'enfant est parvenu à tromper la surveillance de ces femmes et à
+prendre la fuite.
+
+Il est hors de doute qu'après avoir erré dans les rues de Londres,
+il sera arrêté comme vagabond et conduit devant une cour de police
+quelconque.
+
+Lord Palmure réclame cet enfant et déclare s'en charger. Il promet, en
+outre, une prime de mille livres à qui le lui ramènera.»
+
+--Oh! s'écria miss Katt en rendant le document à son père, c'est lui,
+j'en suis certaine.
+
+--Je le crois comme vous, Katt.
+
+--Il faut remener l'enfant à ce lord, petit père.
+
+--Voilà qui est impossible, mon enfant.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Mais parce que l'enfant a été associé à un vol, et qu'il faut que lord
+Palmure vienne le réclamer à ma barre demain.
+
+--Soit, dit la jolie fille, mais il faudrait le prévenir.
+
+--Vous avez raison, Katt, et je vais aller moi-même rendre visite à lord
+Palmure.
+
+En même temps, M. Booth prit un _Indicateur_ sur son bureau, y chercha
+le nom de lord Palmure, et trouva que le membre du Parlement habitait
+Chester street, dans Belgrave square.
+
+Le magistrat prit son chapeau et ses gants.
+
+--Je vais sauter dans un cab, ma mignonne, dit-il, et je serai de retour
+dans une heure.
+
+--Si on venait faire quelque déclaration à mon bureau, vous appellerez
+Toby, mon secrétaire, qui est là-haut dans sa chambre, mais vous
+prendrez les notes vous-même, Katt, car ce Toby est bien le plus ignare
+imbécile que j'aie jamais connu.
+
+Et M. Booth sortit en se disant:
+
+--Une prime de mille livres! par saint George, c'est dix années de mes
+appointements, et ce serait une jolie dot pour Katt.
+
+Il n'y avait pas cinq minutes que M. Booth était parti, lorsque miss
+Katt, qui était retournée au parloir et avait repris sa Bible, entendit
+dans la rue le pas d'un cheval.
+
+Curieuse comme toutes les jeunes filles, elle souleva un peu le rideau
+de la croisée auprès de laquelle elle était assise.
+
+Un élégant cavalier, qui n'était autre que l'homme gris, mettait pied
+à terre à la porte de la cour de police, jetait un shilling à un petit
+polisson qui l'avait suivi pieds nus, et lui donnait son cheval à tenir.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Avant de pénétrer dans la cour de police avec l'homme gris, voyons d'où
+il venait.
+
+L'homme gris s'en était allé tout droit à Kilburn square.
+
+Si l'Anglais est long à s'émouvoir, l'émotion persiste, une fois venue.
+
+L'événement qui avait mis en rumeur le square pendant la nuit
+précédente, était encore l'objet des conversations de toutes les maisons
+voisines.
+
+Il y avait du monde dans les jardins, du monde aux fenêtres, du monde
+sur la promenade, tout cela au mépris de la sainteté du dimanche.
+
+Chacun causait et expliquait la chose à sa manière.
+
+M. Thomas Elgin, qui était bien connu pour ses habitudes infâmes
+d'usure, n'était certes pas l'objet d'une compassion universelle;
+quelques bonnes âmes regrettaient même que les voleurs n'eussent pas eu
+le temps de forcer la caisse.
+
+Plusieurs voisins avaient, non par pitié, mais par curiosité, demandé à
+voir l'usurier.
+
+La vieille femme de ménage, qui avait reçu de son maître les ordres les
+plus sévères, avait refusé d'ouvrir sa porte.
+
+A midi, il y avait encore un rassemblement d'une douzaine de personnes
+devant la porte de M. Thomas Elgin, et les deux policemen préposés à la
+surveillance du square les avaient vainement invités à sa retirer.
+
+Ce fut alors que l'homme gris arriva.
+
+Sa haute mine, sa distinction parfaite et le magnifique cheval qu'il
+montait, désignèrent tout de suite aux yeux de la foule un membre
+considérable de l'aristocratie.
+
+Il s'approcha d'un groupe au milieu duquel pérorait le vieux libraire,
+qui racontait pour la centième fois depuis le matin comment il avait
+entendu l'explosion du tromblon, et le saluant d'un air protecteur, il
+lui dit:
+
+--Mon cher, je suis excentrique et curieux, et je note tous les crimes
+qui se commettent dans Londres.
+
+Le mot _excentrique_ est toujours parfaitement accueilli chez le peuple
+anglais.
+
+Le bourgeois, le commerçant, l'ouvrier sont des gens positifs qui n'ont
+ni les moyens, ni le loisir de faire preuve d'excentricité; au lord seul
+appartient cette bizarrerie, et on la respecte, on l'admire même,
+comme on admire et on respecte, en Angleterre, tout ce que fait
+l'aristocratie.
+
+L'homme gris n'eut pas plutôt prononcé le mot excentrique qu'on
+l'entoura avec un empressement respectueux.
+
+--Oui, reprit-il, j'ai un album sur lequel j'inscris tous les vols,
+tous les assassinats, et je ne recule devant aucune peine, devant aucun
+sacrifice, pour avoir les détails les plus minutieux et les plus exacts.
+
+--Une fort belle occasion! murmura le libraire en saluant de nouveau.
+
+A Paris, on rirait au nez d'un homme qui parlerait ainsi; à Londres,
+on devait trouver tout naturel qu'un lord oisif fit une collection de
+crimes curieux; comme on fait une collection de faïences ou une galerie
+de tableaux.
+
+--Aoh! poursuivit l'homme gris, je désirerais savoir comment tout s'est
+passé.
+
+Et il tira de sa poche son calepin, et s'apprêta à prendre des notes.
+
+--Voilà la maison, dit le libraire.
+
+--Et l'homme est-il mort?
+
+--Non, blessé.
+
+--Qu'était-ce que cet homme?
+
+--Un banquier.
+
+--Non, dit une voix dans la foule, un usurier!
+
+--Oh! très-bien! fit l'homme gris, excentrique! usurier. Je veux le
+voir.
+
+--Impossible!
+
+--Pourquoi? fit-il, fronçant le sourcil comme un homme à qui rien n'a
+jamais résisté.
+
+--La servante ne veut pas laisser entrer.
+
+--Aoh!
+
+Et l'homme gris descendit de cheval et dix personnes se disputèrent
+l'honneur de tenir sa monture.
+
+Il sonna à la porte, la servante vint.
+
+--Dites à votre maître, fit-il, que je donne dix guinées à la seule fin
+de voir sa maison.
+
+La servante fut éblouie par le chiffre, elle rentra dans la maison.
+
+--Thomas Elgin, pensait l'homme gris, n'est pas homme à refuser dix
+guinées.
+
+Les Anglais restés en dehors de la grille avaient profité de ce temps
+pour engager des paris.
+
+Les uns tenaient dix shillings que le mylord entrerait, les autres une
+guinée qu'il n'entrerait pas.
+
+Enfin il y eut un murmure joyeux parmi les uns et un sourd grognement
+parmi les autres.
+
+La servante rouvrit la porte et s'effaça pour laisser passer le prétendu
+lord excentrique.
+
+On avait couché M. Thomas Elgin dans la première pièce à droite du
+vestibule.
+
+L'homme gris entra et renouvela tout d'une haleine au blessé son petit
+boniment.
+
+--Excentrique et collectionneur de crimes curieux! dit-il en terminant.
+
+Et en même temps, il posa une bank-note de dix livres sur la cheminée.
+
+La colère de M. Thomas Elgin s'était calmée et la vue des dix livres le
+mit en belle humeur.
+
+Il s'empressa de donner à l'homme gris les détails les plus minutieux.
+
+--Oh! je voudrais voir le tromblon! dit ce dernier. Je payerais
+volontiers dix livres de plus.
+
+M. Thomas Elgin n'était que légèrement blessé; mais n'eût-il plus eu que
+le souffle, qu'il eût fait un effort suprême pour se lever.
+
+Il sauta donc à bas de son lit, s'enveloppa dans une vieille robe de
+chambre et dit au prétendu lord:
+
+--Votre Seigneurie peut me suivre.
+
+Alors M. Thomas Elgin montra avec complaisance à l'homme gris le
+corridor encore inondé de sang, la porte percée d'un guichet, et la
+chambre où avait eu lieu la détonation.
+
+--Oh! très-curieux! très-curieux! disait l'homme gris, qui avait mis son
+pince-nez et examinait tout cela avec attention, puis prenait des notes,
+et puis encore faisait mille questions.
+
+M. Thomas Elgin fut d'une complaisance sans bornes, et il parla du petit
+Irlandais.
+
+--Aoh! fit encore l'homme gris, où est-il?
+
+--En prison.
+
+--Où cela?
+
+--A la cour de police de Kilburn.
+
+--Je voudrais le voir, et je donnerais bien cinq livres de plus.
+
+--M. Booth ne vous refusera pas sur ma recommandation.
+
+--All reigth! dit l'homme gris.
+
+Et M. Thomas Elgin écrivit la lettre suivante à M. Booth:
+
+ «Mon cher monsieur,
+
+ Lord Cornhill--c'était le nom que s'était donné l'homme
+ gris dans cette circonstance--me prie de lui donner un mot
+ d'introduction auprès de vous.
+
+ C'est un gentilhomme accompli et excentrique, qui travaille à
+ une collection des plus curieuses, et je ne doute pas que vous
+ ne satisfassiez à sa demande.
+
+ Votre obéissant serviteur.
+
+ THOMAS ELGIN.»
+
+L'homme gris posa trois autres billets de cinq livres sur la cheminée,
+remercia M. Thomas Elgin avec effusion, et sortit avec la lettre de
+recommandation.
+
+Comme il arrivait à la porte extérieure, il trouva la servante qui
+parlementait avec un homme d'aspect misérable, lequel voulait absolument
+voir M. Thomas Elgin.
+
+--Je viens pour affaires, disait-il.
+
+--M. Thomas Elgin est malade.
+
+--Dites-lui que je suis étranger, que j'arrive d'Amérique.
+
+A ces mots qui le firent tressaillir, l'homme gris regarda attentivement
+cet homme.
+
+--Parlez-vous français? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, dit l'Américain.
+
+Alors l'homme gris lui fit un signe mystérieux et rapide.
+
+Un signe qui fit faire à l'Américain un pas en arrière, et auquel il
+répondit.
+
+--C'est bien, dit l'homme gris, vous êtes un de ceux que nous cherchons
+et je suis un de ceux que vous cherchez; n'insistez pas pour entrer dans
+cette maison et suivez-moi à distance.
+
+Et l'homme gris, qui venait de détruire en quelques mots une des
+combinaisons machiavéliques auxquelles M. Thomas Elgin se trouvait mêlé,
+traversa de nouveau le petit jardin et alla reprendre son cheval, que le
+vieux libraire tenait respectueusement en main.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+L'homme gris soulevait le marteau de la porte d'entrée de la cour de
+police quelques minutes après.
+
+L'homme d'aspect misérable, qui n'était autre qu'un des quatre qui
+avaient eu rendez-vous à Saint-Gilles, le 26 octobre dernier, avait
+obéi.
+
+Il avait dit à la servante de M. Thomas Elgin qu'il reviendrait, et il
+s'en était allé.
+
+Seulement, il avait suivi l'homme gris à distance.
+
+La jolie miss Katt Boot avait donc un peu dérangé le rideau de la
+croisée et regardait dans la rue.
+
+La tournure élégante du visiteur produisit sur la curieuse jeune fille
+une telle expression qu'au lieu d'appeler Toby, le secrétaire de M.
+Booth, elle alla ouvrir elle-même.
+
+--Bonjour, ma belle enfant, dit l'homme gris. Je crains bien de me
+tromper. Une aussi jolie personne que vous ne saurait être une geôlière
+et on m'a mal indiqué sans doute.
+
+--Que cherchez-vous, mylord? demanda miss Katt.
+
+--La cour de police de Kilburn.
+
+--C'est bien ici.
+
+L'homme gris entra.
+
+--Et je désirerais parler à M. Booth, ajouta-t-il.
+
+--C'est mon père.
+
+--En vérité! par saint George, ma mignonne, il doit être fier d'avoir
+une fille aussi jolie que vous.
+
+Katt rougit jusqu'au blanc des yeux, elle ne put s'empêcher de songer
+que le visiteur était charmant.
+
+L'homme gris poursuivit:
+
+--J'ai pour M. Booth une lettre...
+
+--Ah!
+
+--De M. Thomas Elgin.
+
+--Celui qu'on a failli assassiner la nuit dernière?
+
+--Précisément.
+
+Et l'homme gris suivit Katt, qui avait poussé une porte et était entrée
+dans le bureau particulier de M. Booth.
+
+Là-dessus, il recommença son petit discours.
+
+--Je suis un lord excentrique, fit-il, je collectionne des crimes
+curieux, et j'ai un album que le lord chancelier de l'échiquier payerait
+vingt-cinq mille livres, si je voulais m'en défaire.
+
+--Mais c'est que mon père est absent, dit miss Katt.
+
+--Ah! fit l'homme gris qui parut visiblement désappointé.
+
+--Cependant, reprit la jolie fille, j'ai le pouvoir d'ouvrir ses
+lettres.
+
+L'homme tendit le billet de M. Thomas Elgin.
+
+Miss Katt en prit connaissance.
+
+Puis comme si elle eût eu besoin de prendre conseil de quelqu'un, elle
+dit:
+
+--Je vais appeler Toby?
+
+--Qu'est-ce que Toby.
+
+--Le secrétaire de mon père.
+
+Elle avança un siége au gentleman, alla se placer en bas de la rampe de
+l'escalier et cria:
+
+--Toby! laissez votre Bible, descendez au bureau, on a besoin de vous.
+
+Puis, revenant vers l'homme:
+
+--Ah! mylord, dit-elle, si vous saviez comme il est intéressant et joli,
+ce pauvre petit malheureux!
+
+--Vraiment?
+
+--Et beau comme un petit ange!
+
+--Ah!
+
+--M. Thomas Elgin a eu beau dire. Ce n'est pas un voleur, poursuivit
+miss Katt, et je crois à son histoire.
+
+--Il a donc raconté son histoire?
+
+--Oui, mylord. Une histoire bien touchante, allez.
+
+--Je vais en prendre note, dit l'homme gris, qui tira de nouveau son
+calepin.
+
+Alors miss Katt ne se fit pas prier; elle raconta tout ce que l'homme
+gris ne savait que trop bien; et celui-ci ne tarit pas en exclamations
+de surprise et de contentement.
+
+--Oh! très-curieux, disait-il, très-curieux!
+
+--Mais, continua miss Katt, je ne vous dis pas tout, mylord, et je crois
+bien que le pauvre petit sera sauvé demain.
+
+--Sauvé!
+
+Et l'homme gris tressaillit.
+
+--Oui, dit miss Katt.
+
+--Par qui?
+
+--Par un noble lord comme vous, qui se propose de le réclamer.
+
+L'homme gris eut un battement de coeur; mais son visage demeura
+impassible.
+
+--Et quel est ce noble lord? fit-il.
+
+--Lord Palmure, dit miss Katt.
+
+L'homme gris ne sourcilla pas.
+
+Miss Katt, qui jasait volontiers, lui parla alors de la note de police
+émanée de la cour de Marlborough, et elle termina son récit en disant
+que M. Booth, son père, s'était empressé d'aller chez lord Palmure.
+
+Elle achevait de donner ces détails à l'homme gris, lorsque Toby parut
+enfin.
+
+M. Booth, en l'appelant imbécile, n'avait rien exagéré.
+
+C'était un gros garçon aux cheveux jaunes, avec des yeux ronds à fleur
+de tête, un rire bête qui faisait voir de vilaines dents.
+
+--Toby, lui dit miss Katt, c'est vous qui avez la clef du cachot.
+
+--Oui, certainement.
+
+Et le bélître fit sonner un trousseau de clefs qu'il avait à sa
+ceinture.
+
+--Je vous présente lord Cornhill, dit miss Katt.
+
+Toby salua.
+
+--Un lord excentrique.
+
+--Et riche, dit l'homme gris.
+
+--Qui fait une collection de crimes, poursuivit la jolie Katt, qui
+n'avait qu'à regarder Toby pour le faire rougir.
+
+Toby était amoureux de Katt, et Katt se moquait de lui du matin au soir.
+
+--Eh bien! fit le secrétaire, que désire milord?
+
+--Il voudrait voir le petit Irlandais.
+
+--Ah! c'est impossible, dit Toby.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que M. Booth...
+
+--M. Booth est mon père...
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Et il trouve bien tout ce que je fais.
+
+--Je ne dis pas... mais...
+
+--Mais quoi?
+
+Et miss Katt prit un petit ton impérieux.
+
+--Mais, dit Toby, qui se raidissait dans le sentiment du devoir, si
+mylord qui... est... excentrique...
+
+--Eh bien! fit l'homme gris.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda miss Katt, qui plissa son joli front.
+
+--Si mylord, qui est excentrique... voulait... délivrer le
+prisonnier?...
+
+L'homme gris se mit à rire et miss Katt fit chorus avec lui.
+
+--Excusez-le, mylord, dit la jolie fille. Mon père a bien raison de dire
+que vous êtes un imbécile, Toby.
+
+Ces mots vexèrent le secrétaire de M. Booth.
+
+--Ma foi, mademoiselle, dit-il, vous êtes la maîtresse, après tout;
+ordonnez, j'obéirai. Je suis un pauvre secrétaire, aux appointements de
+soixante-quinze livres, et si M. Booth me chasse pour vous avoir obéi...
+
+--Vous êtes un insolent, dit miss Katt. Donnez-moi les clefs.
+
+Tobby prit le trousseau à sa ceinture, poussa un gros soupir et tendit
+les clefs à miss Katt.
+
+--Mylord, dit alors celle-ci, si vous voulez me suivre, je vais vous
+conduire.
+
+--Au cachot?
+
+--Oui, mylord.
+
+--Et je verrai le petit voleur?
+
+--Sans doute.
+
+--Aoh! fit le prétendu lord avec une satisfaction visible.
+
+Et il tira de sa poche un billet de cinq livres, qu'il mit dans la main
+de Toby pour le consoler.
+
+Miss Katt avait allumé une chandelle et elle se dirigeait vers une porte
+à barreaux de fer qui se trouvait au fond du bureau de M. Booth.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+La porte à barreaux de fer étant ouverte, le prétendu lord Cornhill se
+trouva au seuil d'un escalier tournant et noir.
+
+--Aoh! fit-il, plein de caractère! très-curieux!
+
+Et il prit une nouvelle note.
+
+Miss Katt ne put réprimer un sourire, tant le noble lord lui paraissait
+original.
+
+Elle passait la première, un flambeau à la main, et au bout d'une
+trentaine de marches, elle s'arrêta.
+
+L'homme gris se vit alors dans une sorte de corridor souterrain qui
+avait toute la vulgarité d'un corridor de cave bourgeoise, et il vit une
+autre porte, également à barreaux de fer, et dont la solidité défiait
+les plus robustes efforts.
+
+--C'est ici, dit-elle.
+
+--Pauvre petit! dit l'homme gris, on a pris des précautions pour lui
+comme pour un condamné à mort.
+
+Miss Katt ouvrit la porte.
+
+On n'entendait aucun bruit derrière.
+
+Mais quand les verroux eurent grincé dans leurs anneaux, un gémissement
+parvint jusqu'à l'homme gris.
+
+Alors ce personnage mystérieux eut un tressaillement et son coeur battit
+violemment.
+
+Il allait voir enfin cet enfant qu'il cherchait avec tant de
+persistance. Cet enfant dans les mains de qui l'Irlande devait mettre
+ses destinées et que lui, son précurseur, il n'avait jamais vu.
+
+Miss Katt entra encore la première et dit:
+
+--Mon petit Ralph, n'ayez pas peur... c'est moi...
+
+L'homme gris avait un moment oublié son rôle de lord excentrique:
+
+Il était pâle et une sueur abondante perlait à son front.
+
+Ralph était couché sur un peu de paille; sous ses vêtements délabrés,
+qu'on avait entr'ouverts, on apercevait des linges sanglants.
+
+Quand la lumière pénétra dans son cachot, le petit Irlandais se souleva
+à demi et regarda miss Katt.
+
+La jeune fille avait été bonne pour lui, le matin, quand le médecin
+était revenu, et la reconnaissance est ce qui tient le plus au coeur des
+enfants.
+
+--Ah! c'est toi, madame? dit-il.
+
+--Oui, mon enfant, répondit miss Katt. Souffres-tu toujours?
+
+--Un peu moins, répondit-il d'une voix douce et triste.
+
+--As-tu toujours soif?
+
+--Oh! oui, madame...
+
+L'homme gris se tenait à l'écart, dans l'ombre, et de grosses larmes
+roulaient dans ses yeux.
+
+--Oh! reprit le petit Irlandais, tu as pourtant l'air bien bonne,
+madame. Pourquoi ne veux-tu pas me laisser sortir, pour que j'aille
+retrouver ma mère?
+
+Alors l'homme gris fit un pas et entra dans le cercle de lumière décrit
+par la lampe de miss Katt.
+
+L'enfant eut un geste d'effroi; mais il ne pleura pas.
+
+--Miss Katt, dit l'homme gris, voulez-vous que je lui parle la langue de
+son pays?
+
+--Mais, dit miss Katt en souriant, la langue des Irlandais est la même
+que celle des Anglais.
+
+--Les gens du peuple ont un dialecte.
+
+--Ah!
+
+--Vous allez voir...
+
+Et soudain cet homme, qui savait tout et qui parlait toutes les langues,
+se mit à parler une sorte de patois qui n'est compréhensible que pour
+les pêcheurs des côtes d'Irlande.
+
+Aux premiers mots, l'enfant jeta un cri.
+
+La langue maternelle vibrait tout à coup à son oreille, comme si la
+patrie absente fût venue jusqu'à lui.
+
+--Ralph, disait l'homme gris, je suis un ami de ta mère.
+
+L'enfant jeta un nouveau cri.
+
+--De ta pauvre mère Jenny qui t'a cherché et pleuré si longtemps, et à
+qui je te rendrai.
+
+Depuis trois jours, on s'était bien joué du malheureux enfant; bien des
+gens lui avaient promis de lui rendre sa mère, et tout le monde l'avait
+trompé.
+
+Et cependant sous le regard affectueux et dominateur de cet homme
+étrange, l'enfant frissonna d'une joie secrète et une confiance absolue
+emplit son âme.
+
+--Oh! dit-il, vous ne me tromperez pas, vous, je le sens.
+
+Alors, toujours dans ce dialecte que miss Katt ne comprenait pas, et
+dans lequel l'enfant s'était mis à lui répondre, l'homme gris lui parla
+de sa mère, de son pays, de leur chaumière au bord de la mer, et du bon
+Shoking qui l'avait porté sur ses épaules, à son arrivée à Londres.
+
+Ralph l'écoutait, plongé en une sorte d'extase.
+
+--Écoute, lui dit encore l'homme gris, tu dois être un homme et avoir du
+courage.
+
+L'enfant le regarda.
+
+--Demain, reprit l'homme gris, on te jugera, parce que tu as été le
+complice de Suzannah et de Bulton.
+
+--Oh! monsieur, dit Ralph en joignant les mains, je vous jure que je ne
+savais pas ce qu'ils allaient me faire faire.
+
+--Je le sais bien, dit l'homme gris, mais les juges ne te croiront pas.
+
+L'enfant eut un accès de désespoir.
+
+--O mon Dieu, dit-il, est-ce que l'on me laissera en prison?
+
+--Pas ici, mais on te conduira dans une autre.
+
+--Et ma pauvre mère?
+
+--Quand tu seras dans l'autre prison, je te délivrerai.
+
+--Vous?
+
+--Oui, et regarde-moi bien...
+
+L'enfant regarda et dit:
+
+--Je vous crois, monsieur.
+
+--Par conséquent, mon enfant, acheva l'homme gris, prends patience
+jusqu'à demain.
+
+--Mais je ne verrai donc pas ma pauvre mère?
+
+--Si, dit l'homme gris.
+
+--Quand?
+
+--Demain.
+
+--Vous me le promettez, monsieur?
+
+--Je te le jure.
+
+Alors l'homme gris se tourna vers miss Katt.
+
+--Je ne veux pas abuser de vos moments, miss, dit-il.
+
+--Oh! mylord...
+
+Et puis, miss Katt ajouta avec une curiosité naïve:
+
+--Mais que lui avez-vous donc dit? Il paraît tout content de vous voir.
+
+--Je lui ai dit que demain un noble lord viendrait le réclamer à la
+justice.
+
+--Ah!
+
+--Et qu'on le rendrait à sa mère.
+
+Et l'homme gris dit encore à Ralph:
+
+--Écoute bien ce que je vais te dire, mon enfant. Si tu veux revoir ta
+mère, il faut te garder de répéter à personne, même à miss Katt, ce que
+je viens de te dire.
+
+L'enfant eut un sourire d'homme.
+
+--Je ne dirai rien, répondit-il.
+
+Et il se recoucha, résigné, sur la paille fétide qui lui servait du lit.
+
+Alors miss Katt sortit du cachot, l'homme gris la suivit, et elle
+referma la porte.
+
+Arrivé en haut de l'escalier, le prétendu lord Cornhill se remit à
+prendre des notes.
+
+--Ah! vous voilà enfin, dit Toby en les voyant reparaître. Dieu soit
+loué!
+
+--Nous croyais-tu donc perdus? fit miss Katt en riant.
+
+--Non, mais j'avais peur que M. Booth ne revînt.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Et tenez, mamzelle, si vous m'en croyez, mylord s'en ira et nous ne
+dirons rien à M. Booth.
+
+--Soit, dit miss Katt.
+
+* * * * *
+
+Quelques minutes après, l'homme gris remontait à cheval et murmurait:
+
+--Allons! voici la bataille engagée... A nous donc! miss Ellen et lord
+Palmure!
+
+Et il rejoignit l'Américain qui l'attendait, au coin de la rue, assis
+sur une borne.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Retournons maintenant dans le Brook street.
+
+Il est nuit, un brouillard épais couvre Londres. Le Brook street est
+désert, en apparence du moins.
+
+C'est à huit heures en été, à six heures en hiver, que le Brook street
+est bruyant.
+
+C'est le moment où les voleurs se réunissent, échangent un mot d'ordre
+et se répandent ensuite dans la grande ville.
+
+Dès lors, jusqu'au lendemain matin, cette petite rue, ces cours et ces
+passages infects où la police n'ose pénétrer qu'en force, offrirent
+l'aspect d'une nécropole.
+
+A peine, çà et là, rencontrera-t-on un invalide du crime que ses enfants
+nourrissent et qui est trop vieux pour aller en expédition; une femme
+qui allaite son marmot, un enfant dont les parents sont en prison et qui
+pleure sous une porte.
+
+Ce soir-là, pourtant, le Brook street présentait une physionomie
+différente.
+
+Certaines maisons étaient éclairées, et des ombres glissaient
+silencieuses au travers du brouillard.
+
+Quand elles passaient devant la maison de Bulton, elles montraient du
+doigt une fenêtre d'où partait une vive lumière et semblaient se dire:
+
+--C'est là!
+
+C'était là, en effet, que Suzannah blessée et peut-être agonisante était
+couchée sous la garde d'une escorte de policemen.
+
+Le bandit parisien ne recule devant aucune extrémité et les habitués des
+carrières d'Amérique jouent aisément du couteau.
+
+Le voleur anglais est plus circonspect.
+
+Mille fois plus sûr de son adresse que de son courage, il a établi avec
+l'homme de police une lutte d'ingéniosité, et on dirait volontiers de
+courtoisie.
+
+S'il est pris, il se soumet et n'engage pas un combat inutile. Il sait
+qu'il ira au moulin, mais il voit Newgate, et la seule chose que craigne
+un Anglais, c'est la potence.
+
+Tout cela explique comment une demi-douzaine de policemen avaient pu
+s'installer dans la maison de Bulton, au milieu du Brook street, sans
+être inquiétés.
+
+Quand les ombres mystérieuses dont nous parlons s'étaient montré la
+fenêtre, elles continuaient leur chemin.
+
+Au bout du Brook street, à gauche, il y a une cour noire, triste,
+déserte, dans laquelle s'élève une petite maison depuis plus d'un
+siècle.
+
+Cette maison est un monument; c'est la pagode du Brook street, le temple
+de ce singulier quartier; c'est la demeure du Cartouche anglais, de Jack
+Sheppard, mort au champ d'honneur, c'est-à-dire sur l'échafaud, il y a
+déjà plus d'un siècle.
+
+Les voleurs l'ont conservée intacte.
+
+Ils se la montrent avec respect; de génération en génération, ils se
+transmettent la légende historique de celui qui l'habita.
+
+Quand un enfant est né dans le Brook street, on le porte en grande pompe
+sous le porche de la maison et les vieillards lui disent:
+
+--Puisse-tu ressembler à Jack Sheppard!
+
+C'est là le baptême du voleur en herbe.
+
+Cette nuit-là, c'était en cette maison que, deux par deux ou une par
+une, se dirigeaient les ombres qui traversaient le brouillard.
+
+Elles arrivaient à la porte, frappaient trois coups et la porte
+s'ouvrait et se refermait aussitôt.
+
+Le brouillard anglais, qui est rouge, donne à toutes choses une forme
+fantastique.
+
+On aurait donc pu croire que c'était, non des hommes, mais des fantômes.
+
+Les fantômes des compagnons de Jack Sheppard se réunissant la nuit dans
+sa demeure pour lui faire quelque ovation d'outre-tombe.
+
+Ce qui eût put compléter cette illusion, c'était le silence qui régnait
+dans la cour, l'absence de lumière aux fenêtres veuves de leurs volets
+et de leurs carreaux depuis nombre d'années.
+
+Cependant c'étaient bien des hommes qui se réunissaient.
+
+Une fois entrés dans la maison, ils soulevaient une trappe et
+s'engageaient dans un escalier souterrain.
+
+Cet escalier descendait dans une cave.
+
+Cette cave était la cour de justice des voleurs.
+
+Les hommes qui vivent en dehors de la société ont été obligés de se
+faire une législation particulière.
+
+Les voleurs ont leur code, leurs juges, leurs exécuteurs de hautes
+oeuvres.
+
+Celui qui est reconnu coupable de trahison, est condamné, et si la
+condamnation entraîne la peine de mort, il est étranglé, un soir, dans
+sa maison, ou jeté dans la Tamise par une nuit sombre et pluvieuse.
+
+Or donc, les hommes qui se réunissaient ce soir-là dans la cave de Jack
+Sheppard, s'étaient assemblés pour juger Suzannah.
+
+--Sommes-nous au complet? dit l'un d'eux, un vieillard qui paraissait
+être le président.
+
+--Oui, répondit une voix sur la dernière marche de l'escalier.
+
+--Nous sommes douze?
+
+--Oui.
+
+--Où est l'accusateur?
+
+--C'est moi, dit un homme qui n'était autre que Jack, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+--Et le défenseur?
+
+--Me voilà.
+
+Celui-ci était Craven, l'ami de Bulton et de Suzannah.
+
+--Alors, dit le président, commençons.
+
+Et il se couvrit de son bonnet, ni plus ni moins qu'un vrai juge qui
+prononce les mots sacramentels: _la Cour va en délibérer_.
+
+Il y avait au fond de la cave une vieille futaille et des bancs.
+
+La futaille servait de table et de bureau, et on avait placé dessus une
+énorme chandelle de suif.
+
+Les juges s'assirent sur les bancs.
+
+Celui qui avait accepté la qualification d'accusateur fit un pas vers la
+futaille et se tint debout.
+
+--Vous avez la parole, dit le président.
+
+Alors l'Oiseau-Bleu commença une manière de réquisitoire contre
+Suzannah.
+
+A ses yeux, Suzannah était coupable.
+
+Elle avait partagé la vie du traître Bulton, s'était associée à ses
+bénéfices, l'avait aidé à soustraire frauduleusement une part de butin.
+
+On avait livré Bulton à la police; l'Oiseau-Bleu ne voyait pas pourquoi
+on n'abandonnait pas Suzannah.
+
+Il termina en concluant que, puisqu'elle était dans les mains de la
+justice, il fallait l'y laisser.
+
+Le président donna ensuite la parole à Craven.
+
+Craven démontra que Suzannah n'était point coupable; que, compagne
+dévouée de Bulton, elle n'avait cependant jamais été mêlée à ses
+secrets, et que, lorsque Bulton avait trompé ses compagnons, elle
+l'avait ignoré.
+
+Les conclusions de Craven furent diamétralement opposées à celles
+l'Oiseau-Bleu.
+
+Craven demandait qu'on délivrât Suzannah.
+
+Le président résuma les débats et mit la chose aux voix.
+
+Les juges acquittèrent Suzannah.
+
+Du moment où l'Irlandaise n'était pas coupable de complicité avec
+Bulton, on lui devait aide et assistance.
+
+Donc, il fallait l'arracher à la justice.
+
+Alors le président mit en délibération le choix des moyens.
+
+Mais, en ce moment, il se fit en haut de l'escalier un bruit qui
+déconcerta quelque peu cet étrange tribunal.
+
+On n'attendait plus personne, et cependant la porte de la maison s'était
+ouverte et refermée.
+
+Puis on entendit un pas dans l'escalier et, enfin, un homme apparut à
+l'entrée de la cave.
+
+Les voleurs jetèrent un cri.
+
+Chacun porta la main à ses armes.
+
+Mais l'Oiseau-Bleu cria:
+
+--Je connais monsieur, et il a un fameux coup de poing, allez! n'ayez
+pas peur, ce doit être un ami.
+
+--Certainement, répondit le nouveau venu.
+
+Et il s'élança, calme et souriant, au milieu des voleurs.
+
+Ce nouveau venu, c'était l'homme gris!
+
+
+
+
+XXI
+
+
+L'homme gris avait repris ce costume que les habitués du Black-Horse, la
+taverne où trônait mistress Brandy, connaissaient si bien.
+
+Jack, dit l'Oiseau-Bleu, était le seul parmi les voleurs qui le connût.
+
+Mais, bien qu'il eût perdu son procès dans l'affaire Suzannah, Jack
+jouissait d'une grande considération parmi les voleurs, et lorsqu'il
+eut répondu de l'homme gris comme de lui-même, celui-ci put, à son aise,
+s'avancer au milieu d'eux et promener autour de lui ce regard dominateur
+qui le faisait maître sur-le-champ.
+
+Les voleurs le regardaient et semblaient se demander ce qu'il venait
+faire parmi eux.
+
+Comme tous les voleurs du monde, ceux de Londres ont un argot.
+
+L'homme gris se mit à leur parler leur langue,--langue intraduisible ou
+à peu près en français, et dès lors, la confiance s'établit entre eux.
+
+Il vint à Jack et lui serra la main.
+
+Dès lors, Jack fut son ami à la vie et à la mort.
+
+--Mes amis, dit l'homme gris, j'ai peut-être fait votre métier jadis, et
+si j'en ai pris un autre, c'est que cet autre est meilleur.
+
+Il y eut parmi ces hommes un murmure d'étonnement qui ressemblait
+presque à de l'incrédulité.
+
+Quel métier pouvait donc être meilleur que celui qu'ils exerçaient?
+
+L'homme gris continua:
+
+--Vous venez de juger Suzannah.
+
+--Oui, dit le président.
+
+--Et vous songez à la sauver?
+
+--Sans doute.
+
+Craven le regarda avec inquiétude.
+
+--Voudriez-vous donc vous y opposer, vous? dit-il.
+
+--Pas le moins du monde, dit l'homme gris. J'aime beaucoup Suzannah, qui
+est une charmante fille, et c'est pour elle que je viens, au contraire.
+
+--Ah! fit-on avec curiosité.
+
+Il s'adressa au président:
+
+--Comment comptez-vous la sauver? dit-il.
+
+--Mais, dit celui-ci, naturellement, ce me semble.
+
+Les policemen sont six ou huit tout au plus...
+
+--Bon!
+
+--A minuit, nous appellerons les compagnons.
+
+--Fort bien.
+
+--Nous entourerons la maison, et, de gré ou de force, nous enlèverons
+Suzannah.
+
+--C'est là votre projet?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! dit froidement l'homme gris, vous aurez tort, mes amis.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que vous ne réussirez pas.
+
+--Oh! oh! firent plusieurs voix.
+
+--Non, reprit l'homme gris, et je vais vous en dire la raison.
+
+La police s'occupe fort peu des voleurs, mais en revanche, elle s'occupe
+beaucoup des fenians.
+
+Ce nom fit tressaillir les voleurs.
+
+L'homme gris continua:
+
+--Suzannah est Irlandaise.
+
+--Nous le savons.
+
+--On a dit à la police qu'elle avait des relations avec les fenians, et
+un magistrat de la cité s'apprête à l'interroger lui-même.
+
+--Quand?
+
+--Demain matin.
+
+--Mais, observa Jack, dit l'Oiseau-Bleu, Suzannah est hors d'état d'être
+transportée hors de chez elle.
+
+--Aussi le magistrat viendra.
+
+--Dans le Brook street?
+
+--Oui.
+
+--Ce sera drôle, un magistrat dans le Brook street, fit l'Oiseau-Bleu.
+
+Et tous les voleurs se mirent à rire.
+
+--Or donc, reprit l'homme gris, comme on ne veut pas que Suzannah
+échappe à la justice, on a pris ce soir de grandes précautions.
+
+Il y a dans les environs plus de deux cents policemen déguisés et armés
+de revolvers. Au moindre bruit, vous les verrez fondre sur vous et vous
+serez impuissants à délivrer Suzannah.
+
+Les voleurs se regardèrent avec inquiétude.
+
+--Ainsi, continua l'homme gris, je vous conseille d'attendre à demain.
+
+--Mais, dit Craven, demain ce sera comme aujourd'hui.
+
+--Vous vous trompez...
+
+Suzannah ne sait même pas ce que font les fenians.
+
+Quand le magistrat l'aura interrogée, il verra bien qu'elle n'est qu'une
+simple voleuse, et il ne jugera pas utile de déployer des forces si
+considérables pour la garder.
+
+--Si c'est comme vous le dites, fit Jack, je suis de votre avis; il faut
+attendre à demain.
+
+--C'est comme je vous le dis.
+
+--Mais, dit le président, pourquoi êtes-vous venu ici?
+
+--Pour vous prévenir.
+
+--Quel intérêt pouvons-nous donc vous inspirer?
+
+--Je suis venu parce que Suzannah a un frère du nom de John Colden.
+
+--Bon! fit Craven.
+
+--Et que ce frère est fenian.
+
+--Je le sais encore.
+
+--Et que tous les fenians sont frères et qu'ils se portent une mutuelle
+assistance.
+
+--Alors... vous êtes?
+
+--Chut! dit l'homme gris. Je vous ai prévenus.
+
+Souvenez-vous du proverbe: A bon entendeur, salut!
+
+Et il fit un pas de retraite.
+
+Puis, se retournant vers Jack:
+
+--Tu me connais, toi?
+
+--Certes, dit l'Oiseau-bleu.
+
+--As-tu confiance en moi?
+
+--J'irais avec vous jusqu'à la porte de Newgate.
+
+--Je ne te demande pas cela, dit l'homme gris. Je veux seulement que tu
+me conduises jusqu'à la maison de Suzannah.
+
+--Mais la police y est!
+
+--Je le sais bien.
+
+--Et elle ne vous laissera pas entrer?
+
+Il eut un superbe sourire:
+
+--Tu verras bien, dit-il, que j'entre partout.
+
+--Allons donc, alors, fit Jack.
+
+Et il suivit l'homme gris, qui salua les voleurs d'un geste amical.
+
+Quand ils furent hors de la maison de Jack Sheppard, Jack lui frappa sur
+l'épaule:
+
+--Je ne sais pas, dit-il, si cela vaut mieux d'être fenian que voleur,
+mais je puis vous dire que si vous vouliez venir parmi nous, nous vous
+élirions chef.
+
+--J'y songerai, dit l'homme gris, qui avait pour principe de ne froisser
+personne.
+
+Ils sortirent de la cour et rentrèrent dans le Brook street.
+
+--C'est là, dit Jack, au bout de quelques pas.
+
+Et il lui montra la maison aux fenêtres de laquelle on voyait de la
+lumière.
+
+--Merci et bonsoir.
+
+--Vous n'avez plus besoin de moi?
+
+--Non.
+
+Et il se sépara de Jack en lui donnant une poignée de main.
+
+Puis il marcha vers la maison devant laquelle un policeman était en
+sentinelle.
+
+Le policeman croisa devant lui son petit bâton.
+
+Mais l'homme gris fit un signe.
+
+Un signe mystérieux que Jack, qui l'observait à distance, ne comprit
+pas.
+
+A ce signe, le policeman s'inclina et lui livra passage.
+
+L'homme gris monta l'escalier en murmurant:
+
+--Cette pauvre Angleterre qui se croit la reine du monde: elle ne sait
+donc pas qu'il y a des fenians partout?
+
+
+
+
+XXII
+
+
+L'habit gris de notre héros était, à proprement parler, une sorte de
+houppelande assez large, qui permettait de porter en dessous un autre
+vêtement.
+
+Dans l'escalier, cette houppelande tomba, lestement détachée par l'homme
+gris, qui la mit sur son bras en guise de pardessus.
+
+Il se trouva alors vêtu d'un habit noir, cravaté de blanc, et tira de sa
+poche un petit bâton de constable.
+
+L'institution des constables est purement anglaise.
+
+Dans un pays où on a le plus grand respect de la loi, les hommes
+considérables se font un mérite et tiennent à honneur de prêter main
+forte à l'autorité en péril.
+
+Un gentilhomme, un simple gentleman se fait recevoir constable.
+
+Vienne une rixe dans la rue, ou même une émeute; que les policemen, trop
+peu nombreux, soient sur le point d'avoir le dessous, on voit sortir
+des rangs de la foule un homme, ou plusieurs hommes, parfaitement mis,
+parfaitement élevés, appartenant à la haute classe de la société,
+qui tirent un petit bâton de leur poche et viennent au secours des
+policemen.
+
+Ce sont des constables.
+
+L'homme gris, qui logeait dans Pall-Mall et paraissait avoir deux
+existences, l'une mystérieuse, l'autre en plein soleil, l'homme gris
+était constable.
+
+Il arriva donc à la porte de Suzannah et se trouva en présence de deux
+policemen, il leur montra son bâton.
+
+Ceux-ci s'inclinèrent et le laissèrent passer.
+
+Alors cet homme, qui n'avait qu'à paraître pour dominer, entra dans la
+chambre, fit un signe aux autres policemen, et ceux-ci sortirent, le
+laissant seul avec Suzannah.
+
+Très-certainement ils le prirent pour un haut employé de la police,
+chargé d'interroger l'Irlandaise.
+
+Celle-ci le crut également, sans doute, car elle souleva sa tête pâle et
+tourna ses grands yeux noirs vers lui.
+
+L'homme gris s'approcha du lit et lui dit:
+
+--Suzannah, je viens de la part de votre frère.
+
+Elle tressaillit et le regarda plus attentivement.
+
+--Vous connaissez John? fit-elle.
+
+--C'est mon ami.
+
+La police emploie souvent des ruses pour arracher des aveux aux
+prisonniers.
+
+Aussi Suzannah eut-elle un premier mouvement de défiance.
+
+L'homme gris eut un sourire.
+
+--Je suis son ami, dit-il, et je vais vous le prouver.
+
+Alors il se mit à lui parler dans cet idiome des côtes d'Irlande, qui
+est incompréhensible pour les Anglais.
+
+Et il lui raconta de telles choses sur son enfance et sa jeunesse,
+à elle, Suzannah, que John Colden seul lui pouvait avoir donné ces
+détails.
+
+--Oh! je vous crois, lui dit Suzannah. Que me voulez-vous? Parlez...
+
+--Au milieu de votre vie aventureuse et souillée, Suzannah, reprit
+l'homme gris d'une voix grave, vous n'avez pu oublier votre patrie...
+
+--J'aime l'Irlande, répondit-elle, et je donnerais ma vie pour elle.
+
+--Votre frère pense comme vous, Suzannah! hommes, parfaitement mis,
+parfaitement élevés, appartenant à la haute classe de la société,
+qui tirent un petit bâton de leur poche et viennent au secours des
+policemen.
+
+Ce sont des constables.
+
+L'homme gris, qui logeait dans Pall-Mall et paraissait avoir deux
+existences, l'une mystérieuse, l'autre en plein soleil, l'homme gris
+était constable.
+
+Il arriva donc à la porte de Suzannah et se trouva en présence de deux
+policemen, il leur montra son bâton.
+
+Ceux-ci s'inclinèrent et le laissèrent passer.
+
+Alors cet homme, qui n'avait qu'à paraître pour dominer, entra dans la
+chambre, fit un signe aux autres policemen, et ceux-ci sortirent, le
+laissant seul avec Suzannah.
+
+Très-certainement ils le prirent pour un haut employé de la police,
+chargé d'interroger l'Irlandaise.
+
+Celle-ci le crut également, sans doute, car elle souleva sa tête pâle et
+tourna ses grands yeux noirs vers lui.
+
+L'homme gris s'approcha du lit et lui dit:
+
+--Suzannah, je viens de la part de votre frère.
+
+Suzannah couvrit son visage de ses deux mains.
+
+--Le pauvre petit, murmura-t-elle, il est mort peut-être... Ah! c'est
+Bulton qui l'a voulu.
+
+--Cet enfant n'est pas mort.
+
+--Vrai?
+
+--Mais il est prisonnier, et demain on vous interrogera sur lui.
+
+--Oh! dit Suzanne, je dirai la vérité, allez! je la dirai... il est
+innocent... nous l'avons trompé... nous lui avons fait un mensonge...
+
+--Voilà précisément ce qu'il ne faut pas dire, Suzannah.
+
+--Comment?
+
+Et elle le regarda avec étonnement.
+
+--Écoutez-moi, Suzannah, reprit l'homme gris.
+
+Et il se pencha vers elle et lui parla longtemps à l'oreille.
+
+Que lui dit-il?
+
+Mystère!
+
+Mais quand il eut fini de parler, elle lui dit:
+
+--Je vous comprends à présent, et je vous obéirai.
+
+--Vous me le jurez!
+
+--Foi d'Irlandaise.
+
+--Je vous crois, dit l'homme gris en se relevant. Adieu, Suzannah, au
+revoir plutôt, car nous nous nous reverrons.
+
+--Vrai? dit-elle, on me sauvera?
+
+--L'Irlande veille sur ceux qui travaillent pour elle, répondit-il
+gravement. Patience et courage, que ce soit votre devise, comme c'est la
+nôtre.
+
+Et il s'en alla, après avoir rappelé les policemen demeurés au dehors.
+
+Dans l'escalier, il reprit sa houppelande grise qu'il avait accrochée à
+la corde qui servait de rampe.
+
+Puis quand il fut hors de la maison, il se prit à marcher d'un pas
+rapide, descendit le Brook street et arriva dans Holborne.
+
+Là, un cab l'attendait.
+
+--Où allons-nous? demanda le cabman.
+
+--Dans Haymarket, répondit l'homme gris.
+
+Le cab partit avec la rapidité de l'éclair et quelques minutes après, il
+s'arrêta au coin de Haymarket et de Piccadilly.
+
+Là, il y avait un homme assis auprès de la marchande de gin qui
+stationne en plein vent sous un large parapluie jaune.
+
+Cet homme se leva et s'approcha du cab.
+
+C'était Shoking.
+
+--Où est l'abbé Samuel? lui demanda l'homme gris.
+
+--Chez lui.
+
+--Et l'Irlandaise?
+
+--Avec le prêtre.
+
+--Et l'Américain?
+
+--Avec eux.
+
+--C'est bien. Va chez l'abbé Samuel et dis-lui que nous tiendrons
+conseil à deux heures du matin.
+
+--Rapport au petit, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit l'homme gris.
+
+--Oh! dit Shoking, qui sans doute avait revu l'homme gris, depuis que
+celui-ci l'avait quitté, le matin, pour aller à Kilburn, maintenant que
+nous savons où il est, c'est comme si nous l'avions, n'est-ce pas?
+
+--Pas tout à fait, répondit l'homme gris, mais nous y arriverons.
+
+Et il cria au cocher:
+
+--Chester street, Belgrave square!
+
+Puis, tandis que le cab descendait Haymarket, il regarda l'heure à sa
+montre.
+
+--Minuit moins cinq, dit-il; je suis tout à fait dans les désirs de
+miss Ellen; la noble fille de lord Palmure me tiendra pour un parfait
+gentleman.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Que s'était-il passé depuis deux jours dans Chester street, Belgrave
+square, à l'hôtel de lord Palmure?
+
+C'est ce que nous allons vous dire.
+
+Pendant tout le reste de cette nuit néfaste durant laquelle l'homme
+gris avait eu l'audace de s'introduire dans l'hôtel et d'entrer par la
+fenêtre dans la chambre de miss Ellen, la jeune fille à qui il avait
+arraché l'Irlandaise et qui s'était trouvée sans force et sans
+énergie devant l'audace de cet homme dont le regard la fascinait et
+l'épouvantait en même temps, la jeune fille, disons-nous, était demeurée
+en proie à une singulière prostration.
+
+On eût dit une colombe longtemps poursuivie par un épervier, ou bien
+un de ces malheureux oiseaux charmés par un reptile et que le reptile a
+dédaigné, au dernier moment, d'engloutir.
+
+Miss Ellen, quand le jour parut, était encore là, pâle, frémissante,
+l'oeil éteint, à demi-couchée dans un fauteuil auprès de la fenêtre
+ouverte.
+
+Quel était cet homme qui avait osé la braver, qui l'avait tenue
+palpitante et courbée sous son regard?
+
+Et pourquoi n'avait-elle pas osé appeler ses gens?
+
+C'était là un mystère pour elle-même.
+
+Il ne fallut rien moins qu'un bruit qui se fit au dehors pour l'arracher
+à demi à l'anéantissement dans lequel elle était plongée.
+
+Ce bruit, c'était le pas précipité de son père, qui ouvrit brusquement
+la porte, signe qu'il était en proie à une violente agitation, car
+jamais il n'entrait chez sa fille sans frapper.
+
+En effet, lord Palmure était fort rouge et ses vêtements en désordre et
+souillés de boue attestaient qu'il avait soutenu une lutte.
+
+--Mon père! dit miss Ellen.
+
+Elle essaya de se lever; mais les forces lui manquèrent: la fascination
+existait encore.
+
+--Oh! les bandits, oh! les misérables! disait le noble lord avec un
+accent de rage.
+
+--De qui parlez-vous, mon père? demanda miss Ellen qui leva sur lui un
+regard sans chaleur.
+
+--De qui je parle? exclama lord Palmure. Je parle de ces Irlandais, de
+ces fenians, comme on les nomme, et qui ont eu l'audace de s'emparer de
+votre père, de lui appliquer un masque de poix sur le visage et de le
+garrotter.
+
+Et lord Palmure, trop ému lui-même pour s'apercevoir de la pâleur de sa
+fille, raconta ce qui lui était arrivé.
+
+On l'avait saisi, étouffé, garrotté, rendu aveugle et muet, et on
+l'avait jeté dans un coin du jardin, où il serait mort étouffé, si,
+au petit jour, mistress Fanoche et sa servante ne l'avaient trouvé et
+délivré.
+
+Et quand il eut fini le récit de sa mésaventure, miss Ellen lui dit
+froidement:
+
+--Je sais quel est l'homme qui vous a traité ainsi, mon père.
+
+--Vous le savez?
+
+--C'est le même qui est venu ici.
+
+--Quand?
+
+--Cette nuit.
+
+--Êtes-vous folle, Ellen?
+
+--Et qui a emmené l'Irlandaise.
+
+Et, à son tour, miss Ellen raconta ce qui s'était passé.
+
+--Mais comment est-il entré?
+
+--Par la fenêtre.
+
+--Et vous n'avez pas crié?
+
+--Non.
+
+--Appelé vos gens?
+
+--Je ne l'ai pas pu. Cet homme a un regard qui terrasse!
+
+Lord Palmure connaissait sa fille; il la savait hautaine, impérieuse,
+douée de courage. En la retrouvant en cet état, il comprit que l'homme
+dont elle parlait avait dû exercer sur elle un prodigieux ascendant.
+
+Lord Palmure avait deux partis à prendre.
+
+S'en aller à Scotland-Yard, le jour même, porter plainte et mettre la
+police sur pied.
+
+Ou bien garder le secret de sa mésaventure et se borner à faire
+rechercher par la police le petit Irlandais.
+
+Pourquoi s'arrêta-t-il à ce dernier?
+
+Peut-être miss Ellen aurait pu le dire.
+
+Toujours est-il que deux jours s'écoulèrent et que le dimanche arriva.
+
+Miss Ellen s'était dit:
+
+--Cet homme et moi nous nous sommes déclaré la guerre. La lutte doit
+être entre nous, et je serai forte, car je le hais de toutes les
+puissances de mon âme.
+
+Elle était donc sortie le dimanche à cheval et nous l'avons vu croiser
+l'homme gris qu'elle avait reconnu sur-le-champ, et commander à son
+groom de le suivre jusqu'à ce qu'il eût appris où il demeurait.
+
+Il n'y avait pas dix minutes qu'elle avait donné cet ordre, lorsqu'elle
+entendit retentir derrière elle le galop d'un cheval.
+
+Elle se retourna et vit le groom de l'homme gris.
+
+Le groom s'approcha et lui remit le billet.
+
+Un frémissement nerveux parcourut tout le corps de l'altière jeune
+fille.
+
+--Il ose m'écrire! murmura-t-elle. Ah! c'en est trop.
+
+Une invincible curiosité la poussa cependant à prendre le billet et à le
+parcourir des yeux.
+
+L'homme gris avait l'audace de lui annoncer sa visite pour le soir même,
+à minuit.
+
+Miss Ellen eut un rugissement de lionne blessée; elle déchira le billet
+en mille morceaux et les jeta au vent.
+
+Puis comme le groom faisait mine de s'en aller, elle le retint d'un
+geste impérieux.
+
+--Veux-tu faire ta fortune? dit-elle.
+
+Le groom la regarda.
+
+--Quel est l'homme qui t'a remis ce billet?
+
+--C'est mon maître.
+
+--Son nom?
+
+Le groom se prit à sourire:
+
+--Je ne le sais pas, dit-il.
+
+Elle prit sa bourse, qui était pleine d'or, et la lui tendit:
+
+--Parle! répéta-t-elle.
+
+Le groom n'allongea pas la main.
+
+--Si tu me dis où est ton maître et où il demeure, dit encore miss
+Ellen, je te donne mille livres.
+
+Le groom secoua la tête.
+
+--Je suis riche, très-riche, je puis te donner le double, le triple de
+cette somme.
+
+--Milady, répondit froidement le groom, si riche que vous soyez, mon
+maître l'est plus que vous, et les gens qui le servent ne le trahissent
+point.
+
+Il salua, donna un coup de cravache à son poney et s'éloigna au galop.
+
+--Mais quel est donc cet homme? murmura miss Ellen, qui sentit des
+larmes de rage rouler dans ses yeux.
+
+Elle rentra toute frémissante et trouva lord Palmure.
+
+Celui-ci paraissait rayonnant.
+
+--L'enfant est retrouvé, dit-il.
+
+--L'enfant?
+
+--Oui. Il est emprisonné dans une cour de police, le magistrat sort
+d'ici.
+
+--Eh bien?
+
+--Demain j'irai directement à son audience, et il me le rendra.
+
+Miss Ellen secoua la tête.
+
+--Pourquoi ne le réclamez-vous pas tout de suite?
+
+--Parce que l'enfant est tombé dans les mains d'une bande de voleurs, et
+qu'il faut qu'il comparaisse devant le magistrat, en audience publique,
+avant que je puisse me le faire rendre.
+
+--Demain, dit miss Ellen, il sera peut-être trop tard...
+
+--Trop tard, dis-tu?
+
+--Oui.
+
+--Mais...
+
+--Écoutez-moi, mon père, reprit miss Ellen, je ne puis m'expliquer
+davantage, mais croyez que ce n'est ni à des vagabonds, ni à des
+mendiants que nous avons à faire. Un homme peut-être aussi noble,
+peut-être aussi riche que vous, nous a jeté le gant...
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Rien, dit-elle, je m'entends.
+
+Puis tout à coup, prenant la main de son père:
+
+--Êtes-vous homme à me croire?
+
+--Sans doute.
+
+--A m'écouter?
+
+--Parle...
+
+--A... intervertir les rôles?
+
+--Que signifient ces paroles?
+
+--A m'obéir, dit froidement mis Ellen.
+
+Et à son tour elle fascina son père du regard.
+
+--Parle, je ferai ce que tu voudras, dit lord Palmure, qui baissa
+instinctivement la tête.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Miss Ellen avait quelque chose de solennel et de fatal dans le geste,
+l'attitude et le regard, qui subjugua lord Palmure.
+
+--Mon père, dit-elle, ne me questionnez pas et promettez-moi de faire ce
+que je vous demanderai.
+
+--Soit, dit le membre de la Chambre haute.
+
+Elle le prit par la main et le conduisit dans une galerie qui mettait en
+communication leurs deux appartements.
+
+Cette galerie aboutissait d'une part à la chambre à coucher de miss
+Ellen.
+
+De l'autre, elle ouvrait sur une vaste pièce, dont lord Palmure avait
+fait son cabinet de travail.
+
+Ce fut dans cette dernière que miss Ellen s'arrêta.
+
+--Ce soir, un peu avant minuit reprit-elle, je désire que vous vous
+trouviez ici.
+
+--Bon.
+
+--Avec deux domestiques sûrs et dévoués.
+
+--Après?
+
+--Armés jusqu'aux dents.
+
+--Pourquoi faire? demanda lord Palmure qui tressaillit.
+
+--Attendez, reprit miss Ellen. Vous laisserez ouverte la porte de la
+galerie.
+
+--Et puis?
+
+--L'oreille tendue, vous attendrez...
+
+--Mais à quoi bon tout cela?
+
+--Vous m'avez promis de ne pas m'interroger, mon père.
+
+--Soit, dit lord Palmure en courbant la tête.
+
+--Si tout à coup, poursuivit miss Ellen, vous entendez un coup de
+pistolet dans ma chambre.
+
+--Un coup de pistolet? dit lord Palmure en pâlissant.
+
+--Oh! rassurez-vous, répondit miss Ellen qui se prit à sourire, c'est
+moi qui le tirerai.
+
+--Mais...
+
+--J'ai votre promesse, mon père.
+
+--Eh bien! si j'entends un coup de pistolet?
+
+--Accourez avec vos deux serviteurs; si la porte est fermée,
+enfoncez-la... vous verrez bien ce que vous aurez à faire.
+
+Et miss Ellen ne voulut pas s'expliquer davantage, et, forte de la
+parole que son père lui avait donnée, elle se réfugia dans un mutisme
+absolu.
+
+Elle trouva même son humeur habituelle pendant le souper, et se retira
+dans sa chambre vers onze heures.
+
+Elle avait renvoyé ses femmes, leur défendant de revenir avant qu'elle
+ne les appelât.
+
+Elle était seule.
+
+Celui qui l'eût vue en ce moment, l'eût trouvée d'une pâleur étrange;
+mais il eût saisi dans son regard et dans son attitude l'expression
+d'une volonté de fer.
+
+Miss Ellen était résolue à la lutte.
+
+Elle alla vers un petit meuble en bois de citronnier qui se trouvait
+entre les deux croisées.
+
+Dans ce meuble qu'elle ouvrit, il y avait une boite en ébène qui
+renfermait deux de ces mignons pistolets à crosse d'ivoire que certaines
+femmes un peu cavalières se plaisent à étaler sur le marbre d'une
+cheminée.
+
+Miss Ellen prit cette boîte et se mit à vérifier l'amorce des pistolets
+qui étaient chargés.
+
+Les capsules étaient brillantes.
+
+La baguette qu'elle coula successivement dans chaque canon rendit un
+bruit mat en rencontrant la balle.
+
+--A nous deux donc! murmura-t-elle.
+
+Elle remit la boîte vide dans le meuble et glissa les pistolets dans la
+poche de sa robe.
+
+Puis, au lieu de s'asseoir auprès du feu, elle ouvrit une des croisées,
+lesquelles on s'en souvient, donnaient sur le jardin.
+
+Et, assise près de cette croisée, elle attendit.
+
+La nuit était silencieuse, le jardin désert.
+
+Cependant, c'était par le jardin que l'homme gris était déjà venu.
+
+D'ailleurs comment aurait-il trouvé un autre chemin?
+
+Miss Ellen demeura donc les yeux fixés sur le jardin, prêtant l'oreille
+au moindre bruit et croyant toujours voir une ombre s'agiter dans
+l'éloignement.
+
+Mais rien ne bougeait, aucun bruit ne se faisait entendre.
+
+Une heure s'écoula.
+
+Soudain la pendule de la cheminée sonna.
+
+--Minuit! dit miss Ellen. Il ose me faire attendre...
+
+En même temps, elle tourna les yeux vers la cheminée...
+
+Certes, en ce moment, l'apparition de la tête de Méduse, chantée par
+les anciens, n'eût pas produit un plus grand effet d'épouvante sur miss
+Ellen.
+
+Dans cette chambre où elle se croyait seule, adossé à la cheminée, il y
+avait un homme calme et froid qui la regardait en souriant.
+
+Et cet homme, c'était _lui_.
+
+Lui, l'homme gris, le personnage mystérieux qu'elle croyait devoir
+entrer chez elle comme l'avant-veille, par la fenêtre.
+
+Elle voulut crier; mais sa gorge crispée ne rendit aucun son.
+
+Elle se leva et voulut marcher vers lui.
+
+Ses jambes refusèrent de la porter.
+
+L'homme gris continuait à sourire.
+
+Par où était-il entré? et passait-il donc comme une ombre à travers les
+murs et les portes fermées...
+
+--Vous! vous! dit-elle enfin d'une voix étranglée.
+
+--Ne vous avais-je pas annoncé ma visite, miss Ellen? dit-il d'une voix
+douce et empreinte d'un charme mystérieux... Je suis venu voir si vous
+étiez satisfaite.
+
+Elle se roidit et eut un geste hautain:
+
+--Et de quoi donc serais-je satisfaite? dit-elle.
+
+--J'ai tenu ma parole.
+
+--En vérité!
+
+--Et votre père est revenu sain et sauf.
+
+--Monsieur, dit miss Ellen avec un accent de rage froide, puisque vous
+êtes ici, peut-être daignerez-vous me dire par où vous êtes venu.
+
+--Je suis entré par la porte, miss Ellen.
+
+--Ah!
+
+--J'ai même des amis chez vous.
+
+--Ah! quelle audace!
+
+--Et je viens vous faire une proposition, miss Ellen.
+
+Quelque effort qu'elle fît, elle se sentait trembler de nouveau sous le
+regard de cet homme.
+
+--Je vous écoute, dit-elle avec un accent d'amère ironie.
+
+--Votre père a l'intention de réclamer demain le fils de l'Irlandaise, à
+la station de police de Kilburn.
+
+Elle recula frémissante.
+
+--Ah! vous savez aussi cela?
+
+--Je sais tout. Eh bien! je viens vous prier de l'en empêcher.
+
+--Moi!
+
+--Vous, miss Ellen.
+
+--Et pourquoi cela? fit-elle avec hauteur.
+
+--Parce que cela me plaît, dit-il.
+
+Cette fois miss Ellen parvint à rompre le charme, l'espace de quelques
+minutes.
+
+Son regard affronta le regard de l'homme gris, et elle lui dit:
+
+--A votre tour à m'écouter, monsieur.
+
+--Parlez, mademoiselle.
+
+--Je veux savoir qui vous êtes...
+
+--Ah!
+
+--Pourquoi vous avez l'audace d'entrer chez moi...
+
+--En vérité!
+
+--Et je vous donne dix secondes de réflexion.
+
+--Et, au bout de ces dix secondes?
+
+--Je ne réponds plus de votre vie.
+
+Et ce disant, miss Ellen tira un des pistolets, l'éleva à la hauteur du
+front de l'homme gris et s'écria:
+
+--Parlez! ou je vous tue...
+
+Ils étaient séparés par une distance de quelques pas, et le poignard de
+l'homme gris était impuissant à le protéger.
+
+--Parlez, répéta froidement miss Ellen, ou je je fais feu!
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Devant ce pistolet, braqué sur lui, l'homme gris ne sourcilla point;
+le sourire n'abandonna point ses lèvres et il croisa tranquillement les
+bras sur sa poitrine.
+
+Ce calme exaspéra miss Ellen.
+
+Elle pressa la détente et le chien s'abattit.
+
+Mais le coup ne partit pas, l'amorce n'avait pas brûlé.
+
+Miss Ellen eut un cri de rage.
+
+Elle se saisit du second pistolet, ajusta de nouveau l'homme gris qui
+n'avait point bougé et pressa la détente de nouveau.
+
+Le même résultat se produisit.
+
+Alors, d'un bond, l'homme fut près d'elle.
+
+Cette fois, il avait un poignard à la main.
+
+--Si vous jetez un cri, dit-il, ce n'est pas vous que je tuerai, c'est
+votre père qui est à deux pas d'ici et qui viendra à votre secours, s'il
+entend du bruit.
+
+Miss Ellen eût peut-être bravé la mort elle-même, tant elle était
+exaspérée.
+
+Mais la menace concernant son père la rendit muette et tremblante, et le
+charme fascinateur de cet homme reprit toute sa puissance.
+
+--Que voulez-vous donc de moi? dit-elle.
+
+Et elle courba la tête et frissonna par tout le corps.
+
+--Je veux causer avec vous, dit l'homme gris.
+
+Et il la prit par la main.
+
+La jeune fille avait une tempête dans le coeur, et si le regard tuait,
+l'homme gris fût tombé roide mort, au moment où il osa prendre sa main
+pour la conduire vers un fauteuil dans lequel il la fit asseoir.
+
+Puis il demeura debout devant elle:
+
+--Miss Ellen, lui dit-il alors, j'avais raison de vous dire tout à
+l'heure que j'avais des intelligences jusque dans votre maison. Vous
+venez d'en avoir la preuve. Vous avez tiré sur moi et vos pistolets
+n'ont pas pris feu. Vous devinez, n'est-ce pas, qu'une main dévouée et
+invisible avait préparé ce résultat?
+
+Maintenant, causons, si vous le voulez bien?
+
+Elle ne répondit pas et attendit.
+
+--Miss Ellen, continua l'homme gris, je viens vous offrir la paix ou la
+guerre. A vous de choisir.
+
+La paix, c'est l'abstention de votre père et la vôtre dans les affaires
+dont vous ne vous êtes que trop mêlés.
+
+Rejetons dégénérés d'une race vénérée par l'Irlande, vous avez trahi la
+plus noble des causes.
+
+Cette fois miss Ellen fit un effort suprême, elle redressa la tête et
+soutint le regard de l'homme gris.
+
+--Continuez, dit-elle.
+
+--Votre père a trahi l'Irlande et livré son frère, dit encore l'homme
+gris.
+
+--Mon père n'est plus Irlandais, répondit miss Ellen; il est Anglais.
+
+--Soit. Eh bien! si vous voulez la paix, poursuivit-il, nous ne
+demandons pas mieux. Votre père continuera à vivre riche, honoré, à
+siéger au parlement.
+
+--Vraiment! vous nous le permettrez? fit-elle avec ironie.
+
+--Nous vous pardonnerons la mort de sir Edmund, votre oncle; nous vous
+laisserons jouir en paix de votre immense fortune.
+
+--En vérité?
+
+--Mais vous ne chercherez point à vous emparer du fils de sir Edmund.
+C'est le chef que l'Irlande attend avec patience et courage. C'est sur
+cette tête de dix ans qu'elle a mis tout son espoir.
+
+Miss Ellen affronta de nouveau le regard de l'homme gris.
+
+--Ainsi donc, dit-elle, voilà vos conditions de paix?
+
+--Oui, miss.
+
+--Ce matin encore, reprit-elle d'une voix ironique et mordante, je me
+demandais qui vous pouviez être. A présent, je le sais...
+
+--Ah! vous le savez, miss?
+
+--Vous êtes une manière de vice-roi d'Irlande, poursuivit-elle.
+
+--Peut-être...
+
+--Un des chefs de ce gouvernement occulte de cette association de
+bandits déguenillés qui ont déclaré la guerre à l'Angleterre.
+
+--Cela est possible, miss.
+
+La jeune fille s'enhardissait peu à peu en parlant.
+
+--Maintenant, dit-elle, veuillez me dire à quel prix nous aurons la
+guerre.
+
+--Si vous réclamez l'enfant.
+
+--Ah!
+
+--Si vous essayez de lutter contre nous.
+
+--Fort bien.
+
+--Si enfin vous vous mêlez d'une façon quelconque des affaires de
+l'Irlande.
+
+Miss Ellen se redressa impérieuse, les yeux pleins d'éclairs:
+
+--Eh bien! dit-elle, nous acceptons la guerre.
+
+Et elle soutint l'éclat du regard de l'homme gris.
+
+--Comme vous voudrez, dit froidement celui-ci. Adieu, miss Ellen.
+
+--Non, au revoir, fit-elle.
+
+--Oui, répéta-t-il.
+
+Et d'un bond, il fut auprès de la croisée ouverte et sauta dans le
+jardin.
+
+* * * * *
+
+Une heure après, l'homme gris était en conférence avec le jeune prêtre
+irlandais, les trois chefs qui avaient pu se réunir,--car le quatrième
+manquait toujours à l'appel,--et la pauvre mère qui redemandait toujours
+son fils.
+
+--Écoutez-moi bien, disait-il, pour que l'enfant soit à nous, il faut
+qu'il soit perdu pour tout le monde.
+
+Un homme qui est haut et puissant, un homme qui siége au parlement, lord
+Palmure...
+
+--Le traître? dirent les trois chefs.
+
+--Oui, l'homme qui a laissé son frère sir Edmund périr sur un échafaud,
+cet homme se présentera demain à la cour de police de Kilburn, et il
+osera le réclamer comme son neveu.
+
+--Mais je le réclamerai comme sa mère, moi, dit l'Irlandaise.
+
+--On le rendrait à lord Palmure si vous ne le réclamiez pas, vous, dit
+l'homme gris.
+
+--Et pourquoi ne me le rendra-t-on pas, à moi? fit la pauvre mère.
+
+--Parce que vous êtes une Irlandaise, une femme du peuple, moins que
+rien, aux yeux des Anglais.
+
+--Que fera-t-on donc de lui, mon Dieu!
+
+--On l'enverra au moulin comme voleur.
+
+L'Irlandaise cacha son visage dans ses mains.
+
+--Mon enfant, lui dit l'homme gris en lui prenant la main, voulez-vous
+donc que votre fils soit élevé par les traîtres dans la haine et le
+mépris de la patrie?
+
+Elle se redressa l'oeil en feu:
+
+--Non, non, dit-elle, qu'il meure plutôt.
+
+--Il ne mourra pas, et je vous le rendrai.
+
+--Mais quand?
+
+--Quand il sera au moulin.
+
+Elle le regarda d'un air anxieux.
+
+--Avez-vous donc le pouvoir, dit-elle, d'ouvrir les portes d'une prison?
+
+--Oui.
+
+Et il prononça ce mot avec un tel accent de conviction que l'Irlandaise
+s'inclina.
+
+Alors, l'abbé Samuel, muet jusque-là, prit à son tour la parole:
+
+--Ma fille, dit-il, souvenez-vous des dernières paroles de sir Edmund,
+votre époux, et soyez forte!
+
+--Je le serai, répondit-elle.
+
+--A demain donc, fit l'homme gris, nous nous retrouverons à la cour de
+police de Kilburn.
+
+--Mais, dit le chef américain, la fille du magistrat vous reconnaîtra?
+
+--Non, dit-il, quand je le veux, je ne me ressemble plus, et je sais me
+déguiser de telle sorte que nul ne pourrait me reconnaître.
+
+Et l'homme gris se leva, ajoutant:
+
+--Nous pouvons compter sur la déposition de Suzannah, et lord Palmure
+n'aura pas l'enfant.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+En France, le dimanche matin a un air de fête.
+
+En Angleterre, c'est le lundi matin qui revêt cette physionomie.
+
+Les magasins se sont rouverts et les bibles se sont fermées.
+
+Ce long et triste jour que, par habitude plus que par croyance, par
+ostentation plutôt que par esprit religieux, l'Anglais passe enfermé
+chez lui, est passé.
+
+L'Anglais, commerçant avant tout, salue donc le lundi matin, le retour
+des affaires, et il se dédommage le verre en main de l'abstinence de la
+veille.
+
+Les public-houses ne désemplissent pas dès huit heures.
+
+Le dimanche est un jour qui altère.
+
+La vapeur siffle joyeusement sur tous les railways, les cabs et les
+hansons roulent à grand bruit dans les quartiers les plus paisibles, et
+le peuple, qui est avide de procès, d'émotions de jugements de toutes
+sortes, envahit, dès dix heures du matin, les tribunaux et les cours de
+police.
+
+La justice, ayant chômé un jour, doit avoir une double besogne le lundi.
+
+Or donc, ce lundi-là, dans le paisible quartier de Kilburn, bien avant
+dix heures, les abords de la cour de police où trônait M. Booth avaient
+été envahis.
+
+La tentative de vol et de meurtre dont Kilburn-square avait été le
+théâtre dans la nuit du samedi au dimanche, avait mis en rumeur tous les
+environs.
+
+On s'était raconté l'histoire du petit Irlandais, et l'opinion publique
+était divisée en deux courants contraires.
+
+Les uns étaient pour qu'on mît l'enfant en liberté.
+
+Les autres, pour qu'on le condamnât à la prison et qu'on l'envoyât à
+Cold Bath field.
+
+M. Booth, tranquillement assis dans la salle à manger, achevait son
+déjeuner et beurrait sa dernière tartine, tout en causant avec sa fille,
+la jolie Katt, tandis que la foule se pressait au dehors.
+
+Tout en déjeunant, il classait des notes et dégrossissait sa besogne.
+
+--Ainsi, petit père, dit Katt, le noble lord va venir réclamer l'enfant.
+
+--Oui, dit M. Booth, mais une nouvelle difficulté s'élève.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Cette difficulté, c'est la déposition de la voleuse Suzannah, qui
+a été interrogée ce matin par un magistrat, et dont on vient de me
+transmettre l'interrogatoire.
+
+--Eh bien? dit Katt, que prétend-elle, cette Suzannah!
+
+--Que le petit Irlandais est le fils d'une femme appelée Jenny, et qui
+est sa compatriote à elle, Suzannah.
+
+--Bon.
+
+--Suzannah affirme que Jenny l'Irlandaise avait mis son fils en
+apprentissage chez elle. Tu comprends ce que veut dire ce mot:
+_apprentissage_, ma petite Katt, dit M. Booth. La mère, qui est une
+Irlandaise, avait confié son fils à Suzannah pour qu'elle en fit un
+petit voleur.
+
+--Soit, dit Katt, mais que peut la déposition d'une fille perdue comme
+cette Suzannah, alors qu'un noble lord viendra?...
+
+--Si le noble lord se présente seul, je passerai outre à la déposition
+de Suzannah.
+
+--Et vous rendrez l'enfant, petit père?
+
+--Oui, mais si la mère se présente aussi...
+
+--Eh bien?
+
+--Et que je sois obligé de l'interroger, et que ses réponses concordent
+avec celles de Suzannah...
+
+--Oh! mon Dieu! fit Katt frissonnante.
+
+En ce moment Toby le secrétaire entra et dit:
+
+--Dix heures vont sonner, Votre Honneur.
+
+--Eh bien, répondit M. Booth, nous allons ouvrir les portes.
+
+M. Booth se leva, passa par-dessus son habit une grande robe noire, et
+attacha un rabat blanc autour de son cou.
+
+Puis il se dirigea vers le prétoire dans lequel se trouvaient les
+policemen de service.
+
+Quelques minutes après, les portes de la cour de justice s'ouvraient
+au public et on apercevait M. Booth, la toque en tête, majestueusement
+assis devant son bureau.
+
+--Qu'on amène le prisonnier, dit-il.
+
+La foule avait envahi tous les bancs du prétoire, et ceux qui n'avaient
+pu s'asseoir se dressaient sur la pointe des pieds pour mieux voir.
+
+La curiosité était dans la salle; mais elle était aussi au dehors.
+
+On avait vu un carrosse armorié, conduit par un cocher poudré, aux
+étrivières duquel pendaient deux laquais en bas de soie, s'arrêter à la
+porte de la cour de police, et un gentleman en descendre.
+
+Un homme du peuple avait dit:
+
+--Sir lord Palmure, un membre de la chambre haute. Et la foule s'était
+demandée ce que pouvait venir faire lord Palmure à Kilburn.
+
+Mais l'attention, la curiosité universelle furent bientôt attirées et
+concentrées par le prisonnier.
+
+Quand on vit cet enfant au bras en écharpe apparaître dans le carré
+de fer qui est le banc des prévenus, un murmure de compassion se fit
+entendre.
+
+--Comment vous nommez-vous? dit M. Booth.
+
+--Ralph, répondit l'enfant, d'une voix douce.
+
+En même temps son oeil bleu errait sur cette foule semblant y chercher
+quelqu'un.
+
+--Vous êtes Irlandais? dit encore M. Booth.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Où sont vos parents?
+
+L'enfant allait commencer son récit; mais M. Booth l'interrompit d'un
+geste.
+
+Et, s'adressant à l'auditoire:
+
+--Quelqu'un ici veut-il se porter caution de ce petit malheureux?
+dit-il.
+
+--Moi, répondit une voix.
+
+Et l'on vit lord Palmure fendre la foule et s'avancer vers le bureau de
+M. Booth.
+
+--Vous connaissez cet enfant, milord? dit le magistrat.
+
+--Oui, répondit lord Palmure.
+
+--Et vous, Ralph, dit M. Booth, connaissez-vous Son Honneur?
+
+L'enfant regarda lord Palmure et répondit résolument:
+
+--Non!
+
+--Peu importe! reprit le magistrat, si Son Honneur daigne s'intéresser à
+vous...
+
+L'enfant ne répondit que par un cri.
+
+Un cri, suivi d'un autre cri qui se fit entendre dans le fond de la
+salle.
+
+L'enfant tendait les deux mains en disant:
+
+--Ma mère!
+
+Une femme s'approchait en répétant:
+
+--C'est mon fils! rendez-le moi!
+
+--Qui êtes-vous? dit le magistrat.
+
+--Je me nomme Jenny, répondit cette femme.
+
+--Vous êtes la mère de cet enfant?
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+--C'est vrai, dit lord Palmure.
+
+--Jenny, dit froidement M. Booth, la loi me force à vous interroger.
+Prenez bien garde à ce que vous allez dire. Des explications que vous
+allez me donner dépend la liberté de votre fils que Son Honneur veut
+bien réclamer.
+
+Mais Jenny s'écria:
+
+--Monsieur le juge, envoyez mon fils en prison, plutôt que de le confier
+à cet homme.
+
+Ces mots furent un coup de tonnerre.
+
+Jenny ajouta:
+
+--Cet homme a voulu me séduire, et il espère, en ayant mon fils...
+
+Un murmure menaçant s'éleva de toutes parts, et couvrit la voix de
+l'Irlandaise, en même temps que celle de lord Palmure qui disait:
+
+--Cette femme ment!
+
+Le peuple prendra toujours parti pour le peuple; on crut aux paroles de
+l'Irlandaise, on hua le noble lord, et ce ne fut qu'à grand peine, et en
+invoquant le respect dû à la loi, que M. Booth put rétablir le silence.
+
+Lord Palmure s'était prudemment éclipsé.
+
+--Femme Jenny, dit alors le magistrat, vous reconnaissez être la mère de
+cet enfant.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Connaissez-vous une Irlandaise du nom de Suzannah?
+
+--C'est ma cousine, répondit Jenny.
+
+--Avouez-vous lui avoir confié votre fils.
+
+--Oui, monsieur.
+
+Alors M. Booth lut à haute voix la déposition de Suzannah.
+
+Puis il se couvrit et prononça un jugement qui condamnait Ralph
+l'Irlandais à être enfermé pendant cinq ans à Cold Bath field.
+
+L'Irlandaise poussa un cri et tomba évanouie dans les bras de l'homme
+gris, qui lui dit à l'oreille:
+
+--Courage! dans huit jours vous aurez votre enfant. Nous avons gagné une
+rude partie aujourd'hui, puisque nous l'avons arraché à lord Palmure, le
+traître!
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LE MOULIN SANS EAU
+
+
+
+
+I
+
+
+En anglais, Cold Bath field signifie la prairie des bains froids.
+
+Ce nom n'a rien de lugubre.
+
+Eh bien! prononcez-le dans le Brook street, ou bien dans une de ces
+tavernes sans nom de White-Chapel ou du Wapping que fréquentent les
+gens sans aveu, et vous verrez les visages pâlir, et les plus hardis
+compagnons frissonner.
+
+C'est à Cold Bath field, à Bath square, comme les Anglais appellent ce
+lieu sinistre, par abréviation, que tourne le moulin sans eau, le _tread
+mill_.
+
+La libre Angleterre a des raffineries de supplice qu'ignore le monde.
+
+Dans l'Inde, elle attache des hommes à la bouche d'un canon. A Londres,
+elle envoie les voleurs au moulin.
+
+Qu'on se figure un gigantesque cylindre à deux étages divisé par petites
+cases.
+
+Dans chacune de ces cases est un condamné.
+
+Le condamné est suspendu par les mains à une barre transversale et
+immobile.
+
+Les pieds pendent dans le vide.
+
+Croyant trouver un point d'appui, il les pose sur une palette qui est un
+parallèle à la barre.
+
+Mais la palette fuit sous le pied; une autre lui succède, et fuit
+encore, et encore une autre, et mille autres ainsi: c'est le cylindre
+qui tourne, et les deux pieds du condamné jouent le rôle de l'eau qui
+tombe dans les godets d'une roue de moulin.
+
+Si le condamné s'arrêtait avant qu'on ait arrêté la machine, il aurait
+les jambes broyées.
+
+Le cylindre s'arrête tous les quarts d'heure.
+
+Alors le condamné, en sueur, exténué, sans haleine, descend de son banc
+de supplice, remet son bonnet de police à galon jaune et s'assied sur un
+escabeau qu'un autre condamné occupait tout à l'heure.
+
+Ce dernier a pris sa place et l'infernale machine se remet à tourner.
+
+Cold Bath field est une vieille prison; elle est située dans le comté
+de Midlessex et administrée par un gouverneur qui est un capitaine de
+l'armée de terre.
+
+Mais l'Angleterre n'aime ni les vieux monuments, ni les vieilles rues;
+elle transforme tout peu à peu.
+
+Dans l'enceinte de la vieille prison, elle construit une prison toute
+neuve, démolissant l'ancienne au fur et à mesure.
+
+Il y a bien des années déjà que dure ce travail, et le quartier a pris à
+ces travaux une physionomie des plus animées.
+
+Il s'est ouvert des public-houses dans toutes les rues voisines, à
+l'usage des ouvriers libres qui travaillent dans la prison, et la
+vieille taverne de Queen's justice n'a pas gagné un buveur.
+
+Cet établissement qui s'intitule pompeusement la _Justice de la reine_,
+est d'un aspect aussi sinistre que la prison.
+
+C'est la taverne des guichetiers, des parents qui sont admis à voir les
+condamnés, et des condamnés eux-mêmes qui, le jour de leur libération,
+font un repas somptueux sous les voûtes de ce bouge.
+
+Les ouvriers n'y vont pas.
+
+Rarement un rough qui n'a rien eu encore à démêler avec la justice en
+franchit le seuil.
+
+Il y a un proverbe accrédité dans le quartier qui dit: Ne jouez pas avec
+la justice de la reine, ça porte malheur!
+
+Le land-lord de Queen's justice est un ancien guichetier congédié sans
+retraite ni indemnité.
+
+Son affaire n'a jamais été claire. On a toujours prétendu qu'il avait
+favorisé l'évasion d'un prisonnier, mais on n'a pu le prouver.
+
+Si on l'eut prouvé, il eut été condamné, et les portes de la prison ne
+se fussent point ouvertes devant lui.
+
+Le land-lord se nomme Fang.
+
+Vu son nom de guichetier, le mot _fang_ signifiant _griffe_ en anglais.
+
+Master Fang a pris pour garçons de taverne deux prisonniers libérés, ce
+qui fait dire aux ouvriers, qu'on peut, à Queen's tavern, boire un verre
+de gin et perdre son mouchoir.
+
+Master Fang se moque de ces calomnies, le premier vendredi du mois,
+surtout, qui est le jour où les prisonniers qui se sont bien conduits
+peuvent se rendre au parloir et y voir leurs parents.
+
+Ce jour-là, de midi à trois heures son établissement ne désemplit pas.
+
+Les parents se pressent autour du poêle, et les guichetiers viennent en
+courant, boire un verre de sherry.
+
+Or donc, le vendredi qui suivit l'audience de la cour de police de
+Kilburn, audience dans laquelle l'honorable M. Booth avait condamné le
+petit Ralph à être enfermé à Cold Bath field jusqu'à l'âge de quinze
+ans, il y avait beaucoup de monde dans Queen's tavern justice; de
+pauvres gens pour la plupart.
+
+Des femmes déguenillées, des hommes en haillons, des enfants pieds nus.
+
+Au milieu de tout ce monde, qui parlait haut et avec volubilité, ne
+ménageant les injures ni aux magistrats qui condamnent ni aux policemen
+qui arrêtent les voleurs, un homme passait grave et serein, comme un
+demi-dieu au milieu d'humbles mortels.
+
+Master Fang avait eu pour lui un sourire; cet homme lui avait serré la
+main.
+
+Ce personnage était vêtu d'une tunique verte et d'un pantalon gris; il
+portait une petite casquette à visière, ornée d'un galon jaune, et à la
+taille une sorte de giberne serrée par une ceinture de cuir verni.
+
+Il avait à la main une grosse clef.
+
+Voilà pour l'accoutrement: passons au physique.
+
+C'était un gros homme rougeaud, aux cheveux grisonnants, aux petits yeux
+verts, trapu, et doué d'une force herculéenne.
+
+Ce personnage était le portier-consigne de la prison.
+
+Le rough établit des nuances entre les hommes avec un merveilleux
+discernement.
+
+Le guichetier ordinaire est une manière de prisonnier.
+
+Il est en contact direct et de tous les instants avec les condamnés.
+
+Les clefs qu'il porte à la ceinture n'ouvrent que les portes intérieures
+de la prison.
+
+Son pouvoir meurt à la grille du portier-consigne.
+
+Celui-ci est un homme libre; de sa fenêtre il voit la rue; à chaque
+instant, il parle à des hommes libres.
+
+Ce n'est plus un bourreau, c'est un homme libre.
+
+Il est bon homme, il est serviable et concilie quelquefois l'humanité
+avec les règlements.
+
+Il s'intéresse à tel ou tel prisonnier, et lui fait passer quelques
+douceurs apportées par les parents.
+
+Master Pin, tel est son surnom, car son vrai nom, les gens du dehors
+l'ignorent, vient à Queen's tavern tous les jours, mais surtout les
+vendredis.
+
+On lui a remis le matin la liste des prisonniers qui pourront aller au
+parloir, il a cette liste dans sa poche, et il dit aux parents: «Vous
+pouvez vous en aller, votre homme a été puni» ou bien «vous verrez le
+petit il est sur la liste.»
+
+Donc, Master Pin se promenait à travers la foule grouillante de
+Queen's tavern, lorsqu'un homme qui s'était tenu immobile dans un coin
+jusque-là, vint à lui et le salua de ses paroles:
+
+--Bonjour, mon cousin.
+
+Master Pin était fier.
+
+Il fit un pas en arrière et considéra son interlocuteur qui était une
+manière de géant en guenilles.
+
+--Qui donc es-tu? fit-il.
+
+--Je suis votre cousin.
+
+--Hein? fit le portier-consigne.
+
+--Aussi vrai que nous voyons d'ici les noires murailles de Cold Bath
+field, reprit cet homme, nous sommes enfants de frère.
+
+Le portier-consigne le regardait toujours.
+
+--Je me nomme John Colden, dit l'homme déguenillé.
+
+--C'est ma foi vrai, que nous sommes cousins, en ce cas, dit master Pin
+qui ne put réprimer une légère grimace.
+
+Et il tendit la main à John Colden.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le portier-consigne de Cold Bath field avait donc reçu le surnom de Pin.
+
+En anglais, Pin veut dire _clavette_.
+
+Dans la fermeture d'une porte, d'une devanture de boutique, la clavette
+est cette cheville ouvrière qui termine l'oeuvre.
+
+Master Pin n'avait pas les clefs du dedans de la prison; mais il avait
+celle du dehors.
+
+Telle était l'origine de son sobriquet.
+
+Or donc, master Pin, qui était Irlandais, mais qui cachait avec soin
+sa nationalité, éprouva un premier mouvement de dépit à la vue de ce
+gaillard en haillons qui revendiquait l'honneur de sa parenté.
+
+Mais ce n'était pas un méchant homme, après tout, et il était même assez
+religieux à l'endroit des liens de famille.
+
+C'est pourquoi il tendit la main à John Colden et lui dit:
+
+--Qu'est-ce que tu viens faire ici?
+
+--A vous dire la vraie vérité, mon cher, répondit John Colden, je suis
+venu dans l'espérance de vous y rencontrer.
+
+Master Pin jeta un nouveau regard sur les guenilles de son cousin.
+
+--Tu es malheureux, dit-il, je le vois bien. Mais, mon cher, en dépit du
+bel habit que je porte, je ne suis pas heureux non plus, moi; j'ai femme
+et enfant, et un petit traitement, un traitement bien petit, mon cher.
+
+John Colden baissa la voix:
+
+--Je sais parfaitement cela, dit-il, et je ne viens pas frapper à la
+porte de votre bourse.
+
+--Ah! fit master Pin, dont le front se dérida. Penses-tu que je puisse
+te rendre service?
+
+--Certainement, dit John Colden, et sans qu'il vous faille pour cela
+dépenser un penny.
+
+--Tu boiras bien toujours avec moi un verre de gin, dit le
+portier-consigne ravi de cette discrétion.
+
+Et il entraîna John Colden dans le parloir où il n'y avait personne et
+où ils pourraient, par conséquent, causer tout à leur aise.
+
+On apporta deux verres de grog au gin et master Pin reprit:
+
+--Voyons, mon garçon, de quoi s'agit-il? nous sommes enfants de frères,
+et bien que je n'aie pas à me louer des Irlandais, je ferai tout ce que
+je pourrai pour toi.
+
+--Vous êtes pourtant Irlandais, dit John Colden.
+
+--Oui, mais je m'en cache...
+
+--Et vous avez raison, répondit John Colden, car depuis quelque temps,
+ils se sont fait à Londres une bien mauvaise réputation, les Irlandais.
+
+--Je suis enchanté de voir que tu as mon avis, John.
+
+--Si mauvaise, poursuivit John, que du moment où on est Irlandais, on ne
+trouve plus d'ouvrage nulle part. Car tel que vous me voyez, mon cousin,
+je ne suis ni un mauvais sujet, ni un fainéant, et vous auriez tort de
+me juger sur la mine. Mais voici trois mois que je ne puis trouver à
+travailler.
+
+--Quel est ton état?
+
+--Je suis cordonnier, mais je suis aussi maçon.
+
+--Ah!
+
+--Je préfère même beaucoup ce dernier métier, parce qu'on est en plein
+air, et puis, qu'on gagne de meilleures journées.
+
+--Ça, c'est vrai.
+
+--Alors, si je me suis décidé à venir vous voir, c'est que j'ai pensé
+que vous pourriez me faire admettre parmi les ouvriers qui travaillent à
+la nouvelle prison.
+
+--Cela est facile, dit master Pin, mais il faut que je te dise tout de
+suite les avantages et les inconvénients de la besogne.
+
+Les avantages, c'est qu'on est bien payé; l'inconvénient, c'est que,
+lorsqu'on travaille dans certaine partie de la prison, on y reste.
+
+--Comment cela?
+
+--Je vais te le dire. Non-seulement on construit une nouvelle prison,
+mais on fait des réparations dans l'ancienne. Les règlements s'opposent
+à ce que les prisonniers aient la moindre relation avec les gens du
+dehors; mais si des maçons travaillent dans les cours ou dans les
+salles, on aurait beau multiplier le nombre des travailleurs, on
+n'empêcherait pas un prisonnier de parler à un ouvrier et de lui donner
+peut-être une lettre pour quelqu'un qui s'intéresse à lui.
+
+On n'avait jamais pensé à tout cela, continua master Pin, jusqu'à
+l'année dernière.
+
+Mais il est arrivé qu'un prisonnier s'est évadé et qu'on a soupçonné les
+ouvriers d'avoir favorisé son évasion.
+
+--Eh bien! dit John Colden d'un air naïf, comment fait-on maintenant?
+
+--Chaque semaine, le samedi matin, on tire au sort ceux des ouvriers qui
+doivent travailler dans la prison.
+
+--Bon.
+
+--On les tire au sort, parce que personne ne voudrait y aller.
+
+--Et puis?
+
+--Dès lors ils sont prisonniers.
+
+--Pour toujours?
+
+--Non, pour huit jours. On leur ôte leurs habits et on leur en donne
+qui appartiennent à la maison. Pendant huit jours, ils sont soumis à une
+discipline sévère. Leur semaine finie, on les lave, on les fouille, et
+ils ne sortent qu'après avoir été soigneusement examinés.
+
+--Mais, dit John Colden, si un ouvrier désigné par le sort refusait?...
+
+--Ses camarades le chasseraient et il ne trouverait plus d'ouvrage.
+
+--Ma foi! dit John Colden, ça ne m'effraye pas de vivre huit jours sous
+les verroux.
+
+--Tu n'as pas d'enfants?
+
+--Je ne suis même pas marié.
+
+--Et puis, dit master Pin, il est fort possible que tu aies de la chance
+et que tu ne tombes jamais au sort.
+
+--Pourvu que je travaille, cela m'est égal.
+
+--Ah! reprit le portier-consigne, j'ai encore une recommandation à te
+faire.
+
+--Parlez...
+
+--Les Irlandais, tu en conviens toi-même, sont mal vus.
+
+--C'est vrai.
+
+--Je te présenterai au directeur des travaux, comme mon cousin; il est
+donc inutile que tu parles de notre pays!
+
+--Vous pouvez vous en fier à moi. Et quand me présenterez-vous, mon
+cousin?
+
+--Ce soir, si tu veux venir ici.
+
+--A quelle heure?
+
+--Entre huit et neuf.
+
+John Colden se leva et serra de nouveau la main de master Pin.
+
+Comme il allait sortir, le portier-consigne le retint.
+
+Est-ce que tu n'as pas un autre vêtement? lui dit-il.
+
+Quand on veut être embauché, il ne faut pas avoir l'air trop misérable.
+
+--J'ai un camarade qui me prêtera son twine, dit John Colden.
+
+--Alors, tout ira bien. A ce soir.
+
+Et John Colden s'en alla et sortit de Queen's tavern.
+
+Quand il fut au coin de la rue, il se retourna, jeta un regard autour de
+lui pour s'assurer que personne ne faisait attention à lui, et il entra
+dans un autre public-house, où un homme l'attendait.
+
+Cet homme n'était autre que le voleur Jack, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+--Eh bien? fit celui-ci.
+
+--Je crois qu'on m'embauchera demain.
+
+--Alors, dit l'Oiseau-Bleu, je vais te mettre au courant des habitudes
+de la prison et t'en faire un plan détaillé. Si avec ça tu ne vas pas
+partout les yeux fermés, c'est que tu ne seras pas le frère de Suzannah,
+qui est si fine qu'elle connaît la couleur de l'air.
+
+--Je tâcherai de comprendre.
+
+--A propos de Suzannah, ajouta Jack, tu sais que c'est ce soir qu'on la
+sauve.
+
+-Ah!
+
+--Un fameux homme que ton patron, murmura Jack; quel dommage qu'il ne
+veuille pas venir avec nous: il serait roi dans le Brook street...
+
+--Parlons du moulin sans eau, dit John Colden, qui parut vouloir éviter
+toute conversation relative à l'homme gris.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain, qui était un samedi, comme deux heures sonnaient, une
+cloche se fit entendre dans les bâtiments en construction de Cold Bath
+field.
+
+La prison ancienne est à l'ouest; celle qui s'élève lentement à côté
+et qui est destinée à la remplacer, de telle façon qu'à mesure qu'une
+partie du nouvel édifice est terminée, on démolit une partie semblable
+de l'ancien, celle-là, disons-nous, se trouve au nord-est.
+
+Un vaste mur d'enceinte entoure les deux prisons, du reste, et n'a
+qu'une issue, cette grille dont master Pin, le cousin de John Colden,
+est portier-consigne.
+
+Chaque matin, le digne fonctionnaire voit les ouvriers entrer un à un.
+
+Il les passe à l'inspection et s'assure qu'aucun d'eux ne porte un objet
+quelconque frappé de prohibition.
+
+Après la première grille s'ouvre une vaste salle qui est comme
+l'antichambre commune des deux prisons.
+
+A gauche, une porte de fer munie d'un guichet.
+
+C'est l'entrée de la prison en activité.
+
+A droite il y a une autre porte qui donne sur un préau inachevé.
+
+Là commence la prison nouvelle, celle dans laquelle on travaille et qui
+n'est pas terminée.
+
+Les ouvriers, en se rendant à leur chantier, passent par cette salle
+commune, à voûte ogivale, au fond de laquelle se trouve le greffe, et
+il n'en est pas un dont les regards n'aient été attirés par cette
+inscription en grosses lettres qui couvre un des murs:
+
+_L'amour de l'argent est la source de tous les maux._
+
+Cette maxime, qui est d'une philosophie tout à fait pratique et peint
+bien le peuple qui a le plus vif amour de la possession et le plus grand
+respect de la propriété, a toujours fait réfléchir quiconque l'a lue.
+
+Il est fâcheux seulement, qu'au lieu de l'inscrire à l'intérieur d'une
+prison, où elle est un regret bien plus qu'un avertissement, on ne la
+grave pas au coin des rues.
+
+Or donc, ce jour-là, samedi, à deux heures, une cloche se fit entendre
+dans la nouvelle prison.
+
+C'était celle qui annonçait le repos des ouvriers et l'heure du lunch.
+
+Tout Anglais, riche ou pauvre, a l'habitude de luncher.
+
+Le lunch est un goûter, un repas qui se compose de sandwiches, de jambon
+ou de roastbeef froid et d'un verre de bière brune.
+
+Les ouvriers qui travaillaient dans Cold Bath field se reposaient alors
+une heure, et il leur était loisible de sortir et d'aller luncher dans
+les public-houses des environs.
+
+Cependant, ce jour-là, cette autre grille qui s'ouvrait sur la salle
+du greffe pour les laisser passer, demeura close même après le coup de
+cloche.
+
+En même temps, habitués sans doute à ce qui allait se passer, les
+ouvriers se réunirent au milieu du chantier, et des conversations
+animées s'engagèrent.
+
+Un d'eux cependant se tenait un peu à l'écart et ne parlait à personne.
+
+--Qui est donc celui-là? dit un maçon qui s'appelait Jonathan.
+
+--C'est un nouveau.
+
+--Depuis quand est-il embauché?
+
+--Depuis ce matin.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--John. C'est un protégé de master Pin.
+
+--Ah! ah! il vaudrait mieux que le sort le prît que moi.
+
+--Tu n'as pourtant pas à te plaindre, Jonathan, dit un autre ouvrier.
+
+--Pourquoi donc ça?
+
+--Mais parce que depuis deux ans que tu travailles ici, tu n'es encore
+allé là-bas qu'une fois...
+
+Et par ces mots _là-bas_ l'ouvrier désignait les bâtiments de la vieille
+prison.
+
+--C'est déjà de trop, dit Jonathan en fronçant le sourcil.
+
+C'était un homme d'un âge mur, un peu pâle, d'aspect chétif et de mine
+patibulaire.
+
+--Ça te fait donc bien de l'effet, dit un autre, d'aller en prison pour
+travailler?
+
+--A moi, rien?
+
+Et Jonathan haussa imperceptiblement les épaules.
+
+--Alors pourquoi en as-tu si grand peur?
+
+--Dame! parce que j'ai mes raisons...
+
+--Et... ces raisons?...
+
+Jonathan fit un brusque mouvement; puis s'adressant à l'un des ouvriers:
+
+--Est-ce que tu es marié, toi? dit-il.
+
+--Non.
+
+--Alors tu ne peux pas savoir pourquoi je ne voudrais pas m'en aller
+huit jours là-bas.
+
+--Hé! dit un autre, nous devinons, tu as une jolie femme, Jonathan.
+
+--Et tu es jaloux, ajouta un troisième.
+
+Jonathan ne protesta point, mais une larme lui vint aux yeux.
+
+--Vous avez raison, dit-il, j'avais une jolie femme et j'ai été jaloux
+tout comme un autre. Mais, ajouta-t-il en soupirant, je ne le suis plus,
+hélas!
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que ma femme est morte, dit l'ouvrier en baissant la tête.
+
+En même temps cette larme qui brillait dans son oeil roula brusquement
+sur sa joue amaigrie.
+
+Au lieu de s'expliquer, l'énigme se compliquait au contraire, et il se
+fit un silence général autour du maçon.
+
+Mais Jonathan en avait trop dit déjà pour ne pas aller jusqu'au bout.
+
+--Je n'ai plus de femme, dit-il..., mais j'ai une fille..., une fille de
+seize ans, si grande et si belle déjà qu'on lui en donnerait vingt.
+
+Elle travaille dans un magasin de Piccadilly, et tous les soirs, après
+ma journée, je vais la chercher... comme tous les matins je la conduis
+moi-même avant de venir ici. Commencez-vous à comprendre, acheva
+Jonathan, pourquoi je redoute d'aller là-bas? Huit jours séparé de ma
+fille! Est-ce qu'on peut savoir ce qui arriverait? Elle est jolie, vous
+dis-je, et Londres n'est que trop plein de gens qui cherchent à faire le
+mal.
+
+En France, on se fût peut-être moqué de Jonathan.
+
+En Angleterre on est plus grave, et tous ceux à qui il venait de faire
+cette confidence, prirent part à son anxiété, et avec eux cet homme qui
+se tenait à l'écart et qui avait tout entendu.
+
+Celui-là, qui n'était autre que John Colden, entré le matin même au
+chantier par la haute protection de master Pin, s'avança alors vers
+Jonathan et lui dit:
+
+--Compagnon, je suis ici de ce matin, et si le sort vous désignait,
+j'accepterais bien d'aller à votre place travailler dans l'intérieur de
+la prison. Je n'ai ni femme ni enfant qui m'attendent au logis, et ce ne
+serait pas pour moi une grande privation.
+
+La proposition de John Colden fut accueillie des autres ouvriers par un
+murmure sympathique.
+
+--Tu es un brave coeur, dit Jonathan en lui tendant la main.
+
+--Un compagnon qui paye noblement sa bienvenue, dirent plusieurs voix.
+
+Soudain, un silence général s'établit, et tous les regards se portèrent
+vers la grille du préau qui venait de s'ouvrir pour livrer passage à un
+gros homme qui marchait d'un pas lourd et majestueux, et portait à la
+main une sorte de calebasse dans laquelle il agitait des petites boules
+qui toutes portaient un numéro.
+
+--Voilà le hasard qui vient, murmura Jonathan en jetant à John Colden un
+regard anxieux et suppliant.
+
+
+
+
+IV
+
+
+John Colden s'était approché de Jonathan et lui disait:
+
+--Comment cela se fait-il, le tirage au sort?
+
+--Vous voyez ce gros homme? répondit Jonathan en montrant le personnage
+qui venait d'apparaître dans le chantier.
+
+--Oui, c'est le contre-maître des travaux.
+
+--Dans cette calebasse il porte des numéros, continua Jonathan.
+
+--Et il va nous en donner un à chacun.
+
+Puis il appellera chaque numéro en commençant par un.
+
+Je comprends, dit John Colden.
+
+--Si le nombre des ouvriers dont on a besoin dans la prison, à
+l'intérieur, est de quinze, par exemple, ce seront les quinze premiers
+numéros qui seront désignés.
+
+--Restez auprès de moi, dit John Colden, ce qui fait que si vous avez un
+mauvais numéro et moi un bon, nous pourrons changer.
+
+--Vrai, fit Jonathan ému, si j'avais le malheur d'être désigné, vous
+iriez à ma place?
+
+--Sans doute.
+
+--Pourtant vous ne me connaissez pas...
+
+--Je vous ai vu aujourd'hui pour la première fois.
+
+--Qui donc peut vous pousser alors à me rendre service?
+
+--Je vous l'ai dit, répondit naïvement John Colden, je suis sans femme
+et sans enfants. Quand je suis entré ce matin, j'étais au bout de mes
+dernières ressources. Cela m'est donc bien égal de passer huit jours
+sans sortir, puisque je ne serai payé que samedi prochain.
+
+--Vous êtes un brave homme, dit Jonathan.
+
+Et il lui serra affectueusement la main.
+
+Le gros homme à la calebasse, s'était placé au milieu du chantier et les
+ouvriers faisaient maintenant cercle autour de lui.
+
+--Mes enfants, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à vous donner.
+
+Tout le monde le regarda avec inquiétude.
+
+--Il s'est écroulé un mur dans le vieux Bath square, entre le moulin et
+la boulangerie, et il nous faut pour le réparer plus de monde qu'on n'en
+prend d'ordinaire chaque semaine.
+
+Les ouvriers se regardèrent d'un air consterné.
+
+--Nous avons besoin de vingt-cinq hommes, c'est dix de plus que
+d'habitude.
+
+--C'est le quart, murmurèrent les ouvriers qui étaient une centaine
+environ.
+
+--Allons, reprit le gros homme, un peu de courage, compagnons, et la
+main à la calebasse; une mauvaise semaine est bientôt passée.
+
+Le peuple anglais est calme, méthodique, silencieux.
+
+Les ouvriers se rangèrent d'eux-mêmes sur une file, qui vint passer
+homme par homme, devant le contre-maître.
+
+Chaque ouvrier, en passant, plongeait sa main dans la calebasse et y
+prenait une petite boule.
+
+Les uns, superstitieux, la mettaient dans leur poche ou la gardaient
+dans le creux de leur main sans vouloir la regarder.
+
+Les autres voulaient être fixés tout de suite.
+
+Jonathan, quand ce fut son tour regarda la sienne et pâlit.
+
+Il avait le numéro 3.
+
+Qui sait si John Colden n'amènerait pas lui aussi un bas numéro?
+
+John Colden fut un des derniers à mettre la main dans la calebasse.
+
+Pais il s'éloigna sans affectation et rejoignit Jonathan.
+
+Jonathan tremblait.
+
+--Quel numéro avez-vous? lui dit-il.
+
+--Hélas! le numéro 3.
+
+--Eh bien, dit John Colden en souriant, donnez-moi votre boule et prenez
+la mienne.
+
+La boule de John Colden portait le numéro 69.
+
+L'échange fait, Jonathan était sauvé.
+
+Quant à John Colden, un éclair de satisfaction passa dans ses yeux.
+
+Sans doute le but poursuivi était atteint.
+
+L'homme à la calebasse fit alors l'appel.
+
+Quand il vit John s'avancer au numéro 3, il lui dit en riant:
+
+--Tu n'as pas de chance, mon garçon.
+
+--Bah! dit John, j'en aurai une autre fois. Pour aujourd'hui, je paye ma
+bienvenue.
+
+Alors les vingt-cinq hommes que le sort avait désignés pour travailler
+dans l'intérieur de la prison se rangèrent deux par deux.
+
+La grille du préau s'ouvrit devant eux, et ils traversèrent la salle du
+greffe.
+
+Tout au fond, à gauche, le gros homme sonna à la porte de fer.
+
+John Colden entendit crier des verrous, grincer des pènes, et la porte
+s'ouvrit.
+
+--Nous aurons joliment soif quand nous sortirons, dit à John l'ouvrier
+qui marchait à côté de lui.
+
+--On ne boit donc pas, là-bas?
+
+--De l'eau coupée avec de la bière.
+
+--Et mange-t-on bien?
+
+--On a deux rations de prisonnier.
+
+--Et comment couche-t-on?
+
+--Sur un lit de camp.
+
+--Bah! fit John, c'est vite passé, huit jours.
+
+La porte s'était refermée sur les vingt-cinq ouvriers qui se trouvaient
+maintenant dans un sombre corridor.
+
+Un guichetier s'était mis à leur tête et les conduisait.
+
+Au bout du corridor on trouva une première salle de correction.
+
+C'étaient là qu'étaient les condamnés pour un temps très-court, de un à
+six mois, tout au plus.
+
+Ceux-là travaillaient chacun de leur état.
+
+Un tailleur était assis sur une table, les jambes croisées sous lui et
+confectionnait des vestes de condamnés.
+
+Un typographe composait des têtes de lettres pour le directeur de la
+prison et les tirait ensuite avec une petite presse à bras.
+
+Un barbier rasait ses co-détenus.
+
+Un relieur, un bottier, un ciseleur avaient chacun leur établi.
+
+Une nouvelle porte s'ouvrit et se referma sur John Colden et ses
+compagnons, et un bruit assourdissant de scies, de marteaux et
+d'enclumes frappa leurs oreilles.
+
+Ils étaient dans l'atelier des menuisiers et des forgerons condamnés.
+
+Puis vint la salle des étoupes.
+
+Là commence le travail pénible.
+
+On met à l'étoupe tout condamné qui n'a pas d'état. On lui donne le
+matin un paquet de vieux cordages goudronnés et coupés par morceaux.
+
+Alors, sans autre outil que ses ongles, il est obligé de faire de ce
+paquet un tas d'étoupes, et, au dire des condamnés, c'est la tâche la
+plus dure.
+
+Mais ce n'était pas encore dans cette salle que devaient s'arrêter les
+ouvriers.
+
+Ils traversèrent la partie cellulaire de la prison et enfin, après avoir
+traversé une petite cour, ils virent s'ouvrir une dernière porte.
+
+Alors John Colden ne put s'empêcher de frissonner.
+
+Il était au seuil du tread mill que les condamnés appellent le _moulin
+sans eau_, et il allait voir enfin ce pauvre enfant que mistress Fanoche
+avait volé à sa mère, que Bulton et Suzannah avaient perdu et que M.
+Booth, l'inflexible magistrat de police, avait condamné aux travaux
+forcés.
+
+
+
+
+V
+
+
+Maintenant reportons-nous au moment où Ralph, le petit Irlandais, cet
+enfant sur la tête de qui, disait-on, reposait l'espoir de l'Irlande
+était entré à Cold Bath field.
+
+A Londres, comme à Paris, le transport des prisonniers se fait en
+voiture cellulaire.
+
+Chaque jour une sorte d'omnibus à fenêtres grillées et prenant le jour
+par en haut fait le tour des cours de police et y prend les prisonniers,
+pour laisser les uns à Bath square, les autres, à Mil bank, ou à
+Clarcken weld, et, ce qui est plus grave à Newgate.
+
+Après sa condamnation, Ralph n'avait vu, n'avait entendu, n'avait
+compris que trois choses:
+
+D'abord que sa mère tombait à demi-morte en jetant un cri;
+
+Ensuite qu'on allait le séparer d'elle de nouveau.
+
+Enfin que quelque chose d'épouvantable l'attendait, puisque, au mépris
+du respect dû à la justice en général et à M. Booth en particulier, la
+foule qui se trouvait dans le prétoire avait murmuré hautement.
+
+Cependant Ralph ne poussa pas un cri, ne versa pas une larme.
+
+L'héroïque enfant, les mains étendues vers sa mère qu'un homme emmenait
+et qui lui jeta un regard mourant, se laissa entraîner hors du prétoire
+par deux policemen qui le reconduisirent dans son cachot.
+
+Sur son passage, il trouva Katt tout en larmes qui le prit dans ses bras
+avec effusion et l'y pressa longtemps.
+
+Ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul que Ralph sentit ses nerfs se
+détendre et qu'il se mit à fondre en larmes.
+
+Puis une sorte de prostration morale et physique s'empara de lui, et il
+tomba épuisé sur la paille de son cachot, où il s'endormit, peu après,
+de ce sommeil profond qu'amène le désespoir arrivé à sa limite suprême.
+
+Quand le bruit de la porte qui s'ouvrait l'en arracha, plusieurs heures
+s'étaient écoulées.
+
+Ralph avait dormi, Ralph avait rêvé.
+
+Son rêve l'avait transporté dans cette verte Erin, sa patrie, pour
+laquelle il était déjà martyr.
+
+Il avait retrouvé sa pauvre chaumière, et sa mère qui lui souriait, et
+le vieil Irlandais, pêcheur de morue, son aïeul, qui lui enseignait à
+prier Dieu.
+
+Tout le reste s'était évanoui comme un cauchemar.
+
+Hélas! Ralph fut bientôt rendu au sentiment de la réalité.
+
+Les deux policemen qui faisaient le service de la cour de police de
+Kilburn se représentaient à ses yeux de nouveau et, cette fois, l'un
+d'eux lui disait:
+
+--Allons, lève-toi et suis-nous.
+
+Ralph obéit sans mot dire.
+
+Maintenant qu'on l'avait séparé de sa mère, que lui importait d'être en
+prison là ou ailleurs.
+
+On lui fit remonter les marches de cet escalier tortueux et sombre que
+le prétendu lord Cornhill avait rempli la veille de ses exclamations
+d'étonnement et d'admiration.
+
+L'enfant eut un dernier espoir, celui de rencontrer miss Katt, une
+dernière fois.
+
+Mais M. Booth s'était laissé aller, par extraordinaire, à gronder sa
+fille, à l'issue de l'audience, trouvant inconvenant qu'une personne
+décente et bien élevée comme elle s'apitoyât ainsi sur le sort d'un
+petit vagabond que la loi venait de frapper.
+
+Miss Katt était allée s'enfermer dans sa chambre et y pleurer tout à son
+aise.
+
+Comme Ralph traversait un des corridors, il rencontra Toby, le
+secrétaire de M. Booth.
+
+Toby, pour plaire sans doute à miss Katt, ou plutôt par les ordres de
+cette dernière, lui jeta un plaid sur les épaules.
+
+La nuit était venue, une bise aigre et froide se dégageait du brouillard
+que perçait la lueur des deux fanaux de la voiture cellulaire.
+
+La libre Angleterre fait voyager ses prisonniers la nuit, autant qu'elle
+le peut.
+
+Il est inutile de dire à un peuple qui se croit le plus libre du monde
+qu'il y a chez lui des prisons, des bourreaux et des geôliers.
+
+Un policeman prit Ralph sous les bras et le monta dans la voiture.
+
+Ralph n'avait jamais vu, ou ne croyait avoir jamais vu cet homme.
+
+Cependant il tressaillit des pieds à la tête et s'arracha à la torpeur
+morale qui l'étreignait quand celui-ci lui eut murmuré à l'oreille ces
+paroles pleines d'espoir.
+
+--Ne crains rien, et prend courage, ta mère et les amis de ta mère
+veillent sur toi.
+
+Ces paroles avaient été prononcées dans ce patois de son pays dont
+s'était déjà servi lord Cornhill.
+
+Il sembla même à l'enfant que c'était le même son de voix.
+
+Mais il eut beau regarder le policeman, qui avait de gros favoris roux;
+il lui fut impossible de reconnaître en lui le fringant gentleman qui
+était descendu la veille dans son cachot.
+
+Néanmoins l'espoir monta subitement du coeur à la tête de l'enfant.
+
+On lui avait parlé de sa mère!
+
+Il se laissa mettre sans résistance dans la cellule qui lui était
+destinée et dont la porte se referma sur lui avec un grand bruit de
+verrous.
+
+Puis il entendit retentir le fouet du cocher, et le lourd véhicule
+s'ébranla et roula bruyamment sur le macadam détrempé.
+
+Le trajet fut long.
+
+De quart d'heure en quart d'heure la voiture s'arrêtait.
+
+Ralph ne pouvait rien voir; mais il entendait.
+
+Il entendait qu'on ouvrait la porte de ce corridor roulant, puis une
+autre cellule et qu'un compagnon d'infortune sans doute y prenait place.
+
+La voiture faisait le tour des différentes cours de police et prenait
+son chargement avec le moins de bruit et de scandale possible.
+
+Enfin, elle s'arrêta pour tout de bon.
+
+Cette fois on ouvrit la porte de la cellule où se trouvait Ralph.
+
+Et le même policeman qui lui avait parlé la langue de son enfance, en
+prononçant le nom de sa mère, lui dit durement en anglais.
+
+--Allons! petit gibier de potence, descends!
+
+Ralph obéit encore.
+
+Il se vit alors entouré d'une demi-douzaine d'hommes à la figure
+patibulaire ou sinistre.
+
+C'était les voleurs recrutés en chemin.
+
+Eux-mêmes étaient entourés d'une escorte de policemen.
+
+Enfin la voiture n'était plus dans la rue, mais bien dans une cour
+entourée de hautes murailles.
+
+C'était la première enceinte de Bath square.
+
+Le policeman aux gros favoris roux alla sonner à une porte qui se
+trouvait au fond de cette cour.
+
+Une cloche répondit de l'intérieur avec un bruit lugubre.
+
+Le son de cette cloche avait quelque chose de rauque et de fêlé qui
+remplissait le coeur d'une mystérieuse épouvante.
+
+Les pas lourds et mesurés de plusieurs hommes se firent entendre
+derrière la porte qui s'ouvrit.
+
+Alors les policemen qui avaient escorté la voiture s'arrêtèrent dans la
+cour.
+
+Seul, celui qui avait parlé à l'oreille de Ralph franchit le seuil de
+cette porte, qui donnait sur la salle du greffe.
+
+Celui-là était ce que nous pourrions appeler le chef du convoi.
+
+C'était lui qui remettait un à un les prisonniers aux guichetiers de la
+prison.
+
+Il prit Ralph par la main et lui dit d'une voix dure:
+
+--Marche!
+
+Mais cette grosse voix n'épouvanta point l'enfant, et il marcha la tête
+haute et d'un pas résolu.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Kilburn étant la station de police la plus éloignée, il était naturel
+qu'au greffe on commençât par les prisonniers qui en arrivaient, puisque
+c'était par elle qu'avait commencé la voiture cellulaire.
+
+Le policeman aux favoris roux poussa donc le petit Irlandais dans le
+greffe.
+
+Le chef prit le registre, qu'il ouvrit, et fit les questions d'usage.
+
+Le policeman répondit en donnant le nom de Ralph, son âge, et en
+exhibant une copie par minute du jugement rendu par l'honorable M.
+Booth.
+
+Le greffier en chef inscrivait tout cela sur le livre d'écrou avec une
+indifférence parfaite; puis il releva les bésicles qu'il avait sur le
+nez, regarda, sans leur secours, le policeman:
+
+--Ah! dit-il, si je ne me trompe, c'est une nouvelle figure?
+
+--En effet, répondit le policeman avec calme, c'est la première fois que
+je prends ce service, Votre Honneur.
+
+L'appellation de _Votre Honneur_ flatta le greffier.
+
+C'était un petit homme entre deux âges, qui avait commencé par être
+simple commis, et qui, depuis vingt ans, n'avait pas plus quitté Bath
+square qu'un colimaçon ne quitte sa carapace.
+
+Si on l'eût transporté, les yeux bandés, au milieu de Londres, il s'y
+fût inévitablement perdu.
+
+Il n'y avait pour lui que deux espèces d'hommes: des prisonniers et des
+gens qui veillaient sur eux.
+
+Le policeman qui accompagne une voiture cellulaire et mène les
+prisonniers à l'écrou est un brigadier de policeman.
+
+Ce service est trop délicat pour qu'on le confie au premier venu,
+et généralement de pareilles fonctions sont remplies par les mêmes
+individus pendant de longues années.
+
+Le greffier en chef regarda de nouveau l'homme aux favoris roux et lui
+dit:
+
+--En effet, c'est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir,
+gentleman.
+
+Une politesse en vaut une autre: le policeman avait appelé le greffier:
+_Votre Honneur_; le greffier lui accordait le titre courtois de
+_gentleman_.
+
+--Sternton est donc malade? reprit-il.
+
+Sternton était le policeman-chef qui faisait ordinairement le service.
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+--Et on vous a donné ses fonctions?
+
+En disant cela, le greffier regardait plus attentivement encore l'homme
+aux favoris roux.
+
+--Je vois ce que c'est, répondit celui-ci; vous me trouvez peut-être un
+peu jeune, et puis vous ne m'avez jamais vu... cela n'a rien d'étonnant,
+j'ai été appelé de province à Londres il y a deux jours seulement.
+
+--Ah! vous étiez dans la police de province?
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+--Où cela?
+
+--J'étais brigadier à Manchester, où je faisais également le service des
+prisons.
+
+--Fort bien, dit le greffier.
+
+Et comme sa curiosité était satisfaite, il dit:
+
+--Passons à un autre.
+
+--Pardon, Votre Honneur, dit encore le policeman, mais j'ai un mot à
+vous dire de la part de M. Booth, le magistrat de police de Kilburn.
+
+--Ah! ah!
+
+--Cet enfant, ce petit voleur que vous voyez là, est blessé.
+
+--Où cela?
+
+--A l'épaule. M. Booth, tout en le condamnant, a exprimé le désir qu'il
+ne fût mis au moulin qu'après sa guérison, ce qui est une affaire de
+quelques jours.
+
+--Cela ne me regarde pas, dit le greffier; mais le gardien-chef, qui va
+venir, transmettra le désir de M. Booth au directeur.
+
+Le policeman s'inclina.
+
+La salle du greffe était divisée en deux par une sorte de muraille en
+bois qui montait à hauteur d'appui. Tant que le prisonnier n'était pas
+inscrit sur le registre d'écrou, il demeurait de l'autre côté de cette
+barrière, dans laquelle une porte s'ouvrait aussitôt l'inscription
+terminée.
+
+Alors le prisonnier passait de l'autre coté et allait s'asseoir sur un
+banc, jusqu'à ce que les geôliers vinssent le chercher.
+
+Le policeman aux favoris roux poussa donc Ralph de l'autre côté de la
+barrière, assez rudement en apparence, mais en se penchant sur lui et
+lui murmurant à l'oreille:
+
+--Pense à ta mère!
+
+L'enfant avait un calme héroïque.
+
+Il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il pressentait que, pour
+lui, l'âge d'homme commençait et qu'il devait être courageux.
+
+Il s'assit docilement sur le banc des prisonniers, sans verser une
+larme, les yeux attachés sur cet homme qui, deux fois, lui avait parlé
+de sa mère.
+
+Celui-ci continuait son métier en conscience.
+
+Il faisait inscrire un à un tous les prisonniers recrutés dans les
+différentes cours de police.
+
+Arrivé au dernier, le greffier étendit la main vers un cordon de laine
+verte qui pendait au-dessus de son pupitre et qui correspondait à une
+sonnette.
+
+Au bruit de la sonnette, une porte s'ouvrit au fond du greffe, et un
+homme qui portait l'uniforme de la prison et sur sa manche un galon
+d'argent, entra, suivi de quatre autres gardiens, évidemment sous ses
+ordres, car leur manche était veuve de tout insigne. Alors le greffier,
+d'une voix monotone, comme un prêtre qui psalmodie, lui donna lecture du
+registre d'écrou et ne s'aperçut pas que le policeman aux cheveux roux
+et lui échangeaient un regard d'intelligence.
+
+Cette lecture terminée, le greffier se souvint de la recommandation de
+M. Booth, et il la transmit au gardien-chef.
+
+Celui-ci répondit:
+
+--On ne met jamais les condamnés au moulin que le lendemain de leur
+entrée.
+
+On visitera l'enfant demain matin et on fera ce qu'ordonnera le médecin.
+
+Puis il échangea un dernier regard avec le policeman et dit aux
+prisonniers:
+
+--Allons, vous autres, en avant!
+
+Ralph, à son tour, jeta un dernier coup d'oeil sur le policeman qui lui
+avait parlé de sa mère, puis il suivit les gardiens qui l'emmenèrent à
+l'intérieur de la prison.
+
+La vie du condamné commençait pour lui.
+
+On le conduisit dans une grande salle au milieu de laquelle il y avait
+une cuve pleine d'eau tiède.
+
+Là il fut déshabillé des pieds à la tête et on le plongea dans la cuve à
+deux reprises différentes.
+
+Après quoi on le revêtit du costume de la prison, qui consiste en un
+pantalon gris et une veste brune bordée de jaune.
+
+Dans le dos de la veste, comme sur le bonnet de police qu'on donne aux
+condamnés, il y a un numéro se détachant sur un carré blanc.
+
+La veste et le bonnet qu'on donna à Ralph portaient le chiffre 31.
+
+Ralph, désormais, n'était plus un homme. Il s'appelait le n° 31.
+
+Et quand, une heure après, il se vit enfermé dans une cellule, couché
+sur un lit de sangle, lorsqu'il se trouva seul enfin, l'enfant qui
+avait été homme un moment, sentit son coeur s'emplir d'épouvante et de
+désespoir, et il se prit à fondre en larmes, murmurant:
+
+--Ma mère! ma mère!
+
+Dans le corridor retentissait le pas égal et monotone d'un gardien de
+nuit.
+
+Ce pas s'arrêta un moment derrière la porte de la cellule de Ralph.
+
+Et soudain l'enfant cessa de pleurer et se dressa haletant sur son lit.
+
+A travers cette porte, un murmure s'était fait entendre; une voix
+s'était adoucie pour lui dire dans ce patois irlandais que, le premier,
+lui avait fait entendre à Londres, le prétendu lord Cornhill:
+
+--Ne pleure pas, mon mignon, elle veille sur toi ta mère!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le lendemain matin, au petit jour la porte de la cellule de Ralph
+s'ouvrit et le gardien-chef entra, ou plutôt il s'effaça pour laisser
+entrer avant lui un petit homme en lunettes vertes qui portait un habit
+tout chamarré de broderies.
+
+C'était le médecin de la prison.
+
+Le gardien-chef dit d'une voix dure:
+
+--Allons, petit drôle, lève-toi et salue M. le docteur.
+
+Ralph se mit sur son séant. Il était tout tremblant et cependant une
+pensée bizarre venait de traverser son cerveau.
+
+Cette voix rude qui lui ordonnait brutalement de se lever lui semblait
+être cette même voix qui la veille au soir, en patois irlandais, lui
+avait dit d'espérer, ajoutant: «Ta mère veille sur toi.»
+
+Cet homme avait l'air dur cependant; il roulait même de gros yeux qui
+donnaient le frisson.
+
+--Ah ah! dit le petit homme aux lunettes vertes, voilà donc le bambin
+qui a voulu forcer la caisse de M. Thomas Elgin?
+
+Et il regarda Ralph curieusement.
+
+--Jolie figure, dit encore le docteur. C'est grand dommage que le _club
+philanthropique pour la moralisation des classes indigentes_, dont j'ai
+l'honneur d'être vice-président, n'ait pas eu ce petit drôle sous la
+main, peut-être l'aurait-elle sauvé.
+
+Et il s'approcha du lit de sangle et avec la brutalité d'un chirurgien,
+il se mit à découvrir le bras et l'épaule de l'enfant, qui réprima un
+cri de douleur.
+
+--Hé! hé! murmura-t-il, ce M. Thomas Elgin est un homme ingénieux en
+vérité! il vous a des manières de défendre son argent... j'ai lu cela
+tout au long dans le _Morning-Post_, et c'est vraiment fort curieux.
+
+Le gardien-chef, sans adoucir sa grosse voix, disait:
+
+--Ce pauvre petit est hors d'état, Votre Honneur, de faire un travail
+quelconque, et je ne sais en vérité à quoi pensent les magistrats de
+condamner au moulin un enfant de dix ans.
+
+A ces paroles, le docteur releva ses lunettes, qui avaient peu à peu
+glissé jusque sur le bout de son nez, et dit d'un ton emphatique:
+
+--Mon cher monsieur Bardel, on ne m'accusera pas d'inhumanité, je
+suppose, moi qui suis vice-président d'un club philanthropique,
+néanmoins, mon opinion est que la société doit se sauvegarder, que le
+plus grand des crimes est le vol et que, ceci posé, il faut châtier
+sévèrement les voleurs, entendez-vous?
+
+--Toujours est-il, reprit maître Bardel, tel était le nom du
+gardien-chef, que cet enfant a reçu une balle dans l'épaule.
+
+--Je ne dis pas non, mais la balle a été extraite, et la blessure n'a
+rien de dangereux.
+
+Ce disant, le docteur se mit à remuer le bras de l'enfant, le relevant
+et l'abaissant et faisant jouer les articulations du coude et de
+l'épaule.
+
+--Bah! fit-il, ça n'a pas la moindre gravité.
+
+--Ah! fit M. Bardel.
+
+--Dans huit jours il n'y paraîtra plus.
+
+--Mais encore, reprit M. Bardel, faut-il que, pendant ces huit jours,
+cet enfant soit envoyé à l'infirmerie.
+
+--Inutile, mon cher maître, parfaitement inutile.
+
+Un nuage passa sur le visage du gardien-chef.
+
+--Mais, monsieur le docteur... fit-il.
+
+--Je vous répète, mon cher monsieur Bardel, que ce petit drôle peut
+travailler.
+
+--Dès aujourd'hui?
+
+--Dès aujourd'hui.
+
+M. Bardel étouffa un soupir et s'inclina.
+
+Le docteur ajouta:
+
+--Croyez-moi, j'ai de l'humanité. Sans cela, je ne serais pas
+vice-président d'un club philanthropique. Mais la société a besoin de se
+sauvegarder.
+
+Et, sur ces mots, le docteur fit un pas de retraite et M. Bardel
+l'accompagna et ferma la porte de la cellule.
+
+Ralph demeura seul environ une heure.
+
+Avec ce merveilleux instinct que possèdent les enfants, il avait compris
+que le gardien-chef, avec sa voix brutale et son aspect farouche,
+lui portait de l'intérêt et que s'il avait été décidé qu'on le ferait
+travailler le jour même, ce n'était nullement par sa faute.
+
+Au bout d'une heure, la porte de la cellule se rouvrit.
+
+Ralph espérait revoir M. Bardel; mais il se trompait.
+
+Deux gardiens ordinaires venaient le chercher.
+
+L'un d'eux était muni du certificat du médecin constatant que la
+blessure de l'enfant était sans gravité et ne le dispensait pas du
+travail.
+
+On fit habiller le pauvre petit et on le conduisit à la salle du tread
+mill.
+
+* * * * *
+
+Pendant ce temps un homme sortait de Cold Bath field.
+
+C'était M. Bardel, le gardien-chef.
+
+Master Pin, le portier-consigne, lui dit en lui ouvrant la dernière
+grille:
+
+--C'est donc votre jour de sortir aujourd'hui?
+
+--Oui, répondit Bardel, et j'en profite. Ce n'est pas de trop de sortir
+une fois par mois et de respirer le grand air.
+
+Et M. Bardel, une fois dans la rue, se mit à marcher d'un pas rapide et
+se dirigea vers Holborne street.
+
+Là, il entra dans une maison de chétive apparence, dont le
+rez-de-chaussée était occupé par un public-house.
+
+Il enfila une allée noire, monta au deuxième étage, tira une clé de sa
+poche et pénétra dans une petite chambre qui était sans doute son pied
+à terre de ville, car en un tour de main, il se fut débarrassé de son
+uniforme et revêtit ensuite des habits tout gris.
+
+Cela fait, il redescendit, après avoir soigneusement fermé sa porte et
+entra dans le public-house.
+
+Un homme était appuyé contre le comptoir et buvait du gin à petites
+gorgées.
+
+C'était l'homme gris.
+
+Il échangea avec M. Bardel un petit signe d'intelligence qui pouvait
+passer pour un salut, et tous deux se mirent à causer en patois
+irlandais.
+
+--Eh bien! fit l'homme gris, l'enfant est à l'infirmerie, n'est-ce pas?
+
+--Non, il est au moulin.
+
+L'homme gris pâlit légèrement.
+
+--Ce médecin est un âne, poursuivit Bardel, ou plutôt c'est un homme
+sans entrailles. Il est si riche qu'il a toujours peur d'être volé, et
+il infligerait volontiers la peine de mort à un homme qui aurait pris un
+mouchoir.
+
+--Mais alors, dit l'homme gris, tout le plan combiné en vue de
+l'infirmerie se trouve renversé?
+
+--Naturellement.
+
+--Et... au moulin?
+
+--Là, dit M. Bardel, il n'y a pas un homme sur lequel je puisse compter.
+
+--Ah!
+
+--Il faudrait pouvoir introduire dans le service du tread mill un homme
+à nous, et c'est impossible.
+
+--Le tread mill est-il loin de l'infirmerie?
+
+--A l'autre extrémité de la prison.
+
+--Et les ouvriers n'en approchent pas?
+
+A cette question, M. Bardel tressaillit.
+
+--Ah! dit-il, il me vient une idée...
+
+--Voyons?
+
+--Un des quatre murs de la salle du tread mill n'est pas solide. Il peut
+s'écrouler...
+
+--Quand?
+
+--Lorsque je le voudrai, dit M. Bardel.
+
+--Que ce ne soit pas avant samedi prochain, alors, dit l'homme gris.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que parmi les ouvriers qui iront travailler dans l'intérieur de
+la prison, il y aura un de mes frères.
+
+--Dieu protége l'Irlande! murmura le gardien-chef, qui fit alors un
+signe de croix maçonnique, au moyen duquel l'homme gris s'était attaché
+sur-le-champ l'Irlandais John Colden.
+
+Et tous deux se mirent à causer à voix basse.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ainsi donc M. Bardel, le gardien-chef de Cold Bath field, obéissait à
+l'homme gris.
+
+Pourquoi?
+
+C'est que M. Bardel était affilié à cette vaste et mystérieuse
+association qu'on appelle les fenians et qui rêvent l'émancipation de
+l'Irlande.
+
+Comment cette association s'est-elle formée?
+
+Mystère?
+
+Les membres se connaissent rarement entre eux. Ce n'est qu'à un signe
+particulier, à un mot mystique, à un geste, qu'un frère en détresse est
+reconnu par d'autres frères.
+
+Avant de laisser aller le petit Ralph à Cold Bath field, l'homme gris
+était redevenu pour une heure le lord Cornhill qui faisait une si jolie
+collection de crimes curieux.
+
+Muni d'une carte spéciale délivrée à Scotland-yard, il s'était présenté
+à Bath square et avait demandé à visiter la prison.
+
+Il avait inspecté minutieusement l'infirmerie, les salles de correction,
+la partie cellulaire et les cuisines, mais il n'avait pas voulu voir le
+moulin, disant qu'il conservait ce spectacle pour une deuxième visite.
+
+Ce que cherchait le prétendu lord Cornhill c'était ses complices dans
+la prison, car il y a des fenians partout, dans les administrations
+publiques et même parmi les policemen, comme on a pu le voir le soir où
+l'homme gris avait voulu visiter Suzannah l'Irlandaise.
+
+Il s'était promené de salle en salle, épiant un regard, hasardant un
+geste, et, tout à coup, il avait vu un homme tressaillir.
+
+Cet homme était celui-là même qui lui servait de guide et lui expliquait
+complaisamment chaque chose.
+
+C'était M. Bardel, le gardien-chef.
+
+Alors l'homme gris profita d'un moment où ils se trouvaient seuls dans
+un couloir cellulaire et lui fit ce signe particulier qui annonçait un
+chef de l'association.
+
+M. Bardel s'inclina humblement et dit:
+
+--Parlez, maître, j'obéirai.
+
+--Quand je serai parti, dit rapidement l'homme gris, vous trouverez un
+prétexte pour sortir et vous viendrez me rejoindre à Queen's justice,
+dans une heure.
+
+--J'y serai, répondit M. Bardel avec soumission.
+
+Une heure après, en effet, non plus lord Cornhill, mais l'homme gris,
+car le mystérieux personnage avait repris son costume ordinaire, était
+dans la taverne de la justice de la reine.
+
+Aller se rafraîchir à Queen's tavern n'était pas sortir de Bath square.
+
+Les guichetiers n'avaient besoin pour cela que du bon vouloir de master
+Pin qui, étant lui-même toujours altéré, comprenait que ses collègues
+eussent soif.
+
+A Queen's tavern, il était résulté de la conversation de l'homme gris et
+de M. Bardel que celui-ci était le seul fenian de Bath square.
+
+Néanmoins, si on parvenait à faire admettre Ralph à l'infirmerie, M.
+Bardel croyait une évasion possible.
+
+On le voit, le gardien-chef avait compté sans le terrible docteur et il
+venait rendre compte à l'homme gris, dans cette taverne d'Holborne,
+et le lendemain de l'incarcération de Ralph, de l'avortement de leur
+commune espérance.
+
+--Ainsi, disait l'homme gris, vous n'avez personne à Bath square.
+
+--Personne.
+
+--Pas même un prisonnier?
+
+--Non.
+
+--Mais le portier-consigne?...
+
+--Il a ruiné l'Irlande. Il tient si fort à sa place qu'il nous livrerait
+tous, s'il le pouvait.
+
+--Et quel moyen avez-vous d'introduire les ouvriers libres dans le tread
+mill?
+
+--Voici, dit M. Bardel: le tread mill a quatre cylindres.
+
+--Je sais cela.
+
+--L'essieu de chacun est enchâssé dans un gros mur, et l'un de ces
+gros murs est crevassé. Si on arrêtait trop brusquement la machine, il
+pourrait se faire que le mur cédât et s'écroulât.
+
+--Mais comment arrêter la machine brusquement?
+
+--C'est facile.
+
+--Voyons?
+
+--Chaque soir, en vertu de mes fonctions de gardien-chef je fais le tour
+des salles de travail et de correction, quelquefois accompagné de deux
+gardiens, quelquefois seul. Les condamnés sont couchés, les salles sont
+désertes.
+
+Supposons que je mette un de ces soirs, une pince, un morceau de fer, un
+corps dur quelconque dans ma poche.
+
+--Après?
+
+--Et que je glisse ce corps dur dans l'engrenage du cylindre.
+
+--Bien?
+
+--Le lendemain, au troisième tour de roue, la machine se disloquera,
+et en se disloquant, elle provoquera l'écroulement du mur qu'il faudra
+réparer sans retard.
+
+--A merveille, dit l'homme gris. Maintenant, continuons notre plan.
+Parmi les ouvriers se trouvera un de nos frères; il se nomme John
+Colden. Est-ce assez d'un?
+
+--Oui et non.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Voici, reprit M. Bardel. Pendant les huit jours qu'ils travaillent
+à l'intérieur de la prison, les ouvriers sont soumis au régime des
+prisonniers, sauf la nourriture, qui est meilleure.
+
+Le soir, ils couchent dans des cellules qu'on ferme jusqu'au matin.
+
+Naturellement, ils seront, la semaine prochaine, si le mur du tread mill
+s'est écroulé, logés dans le voisinage des condamnés au moulin.
+
+Chaque corridor a un surveillant de nuit.
+
+Ces hommes sont incorruptibles et aucun d'eux ne sert l'Irlande.
+
+Il ne faut donc pas songer à eux pour vous aider.
+
+--Et il n'y en a qu'un seul par corridor?
+
+--Oui.
+
+--Il m'a semblé que chaque corridor aboutissait au préau intérieur.
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien! dit l'homme gris, supposons un moment que John Colden et
+Ralph sont dans le même corridor: est-ce possible?
+
+--Cela dépend de moi.
+
+--Bien: supposons encore que le surveillant du corridor est à nous.
+
+--Oh!
+
+--Supposons-le.
+
+--Soit.
+
+--John Colden sort de la cellule, il va chercher l'enfant et tous deux
+se dirigent vers le préau, dont on leur ouvre la porte. N'avez-vous pas
+une clef du préau, vous?
+
+--Sans doute.
+
+Le préau communique par une autre porte avec les bâtiments de la
+nouvelle prison. Vous devez avoir la clef de cette porte.
+
+--Très-certainement, mais je n'ai pas celle de la dernière grille qui ne
+quitte ni jour ni nuit la ceinture de master Pin.
+
+--Cela m'est égal, dit l'homme gris, car une fois dans la prison neuve,
+ce n'est pas par la grille que John Colden et l'enfant s'en iront.
+
+--Ah!
+
+--Je ne vois donc qu'un seul obstacle: le surveillant.
+
+--Et un obstacle insurmontable, dit M. Bardel.
+
+L'homme gris se prit à sourire.
+
+--Vous verrez bien le contraire, dit-il. Ainsi résumons-nous.
+
+--J'écoute.
+
+--Donc, la nuit de vendredi à samedi, le mur s'écroule.
+
+--Oui.
+
+--Samedi, John Colden est avec les ouvriers qui travaillent à le
+réparer.
+
+--Après?
+
+--Samedi soir venez boire un verre de gin à Queen's justice, et je vous
+prouverai que tout est possible.
+
+--Je ne demande pas mieux, répondit M. Bardel, et s'il ne faut que ma
+vie pour faire triompher notre cause, elle est à vous.
+
+--Non, répondit l'homme gris en souriant, nous avons besoin d'avoir des
+amis à Bath square et vous ne serez même pas compromis.
+
+Et il quitta le gardien-chef en répétant:
+
+--A samedi soir, à Queen's tavern, et que l'Irlande nous protège!
+
+
+
+
+IX
+
+
+Revenons à Ralph maintenant.
+
+C'était le samedi, et il y avait cinq jours que le petit martyr était au
+moulin.
+
+La première heure avait été pour lui un supplice sans nom.
+
+A peine ses petites mains pouvaient-elles atteindre la barre
+transversale qui devient l'unique point d'appui du condamné dont les
+pieds cherchent vainement à se reposer sur les palettes mouvantes du
+cylindre.
+
+Deux fois il avait voulu s'arrêter, et deux fois ses jambes meurtries
+et son dos, sur lequel se rabattait une planche, l'avaient averti que
+c'était impossible.
+
+Après le premier quart d'heure, il s'était reposé.
+
+Il était si faible, si haletant, si baigné de sueur, que les autres
+condamnés dont le plus jeune, avait encore le double de son âge, avaient
+été pris de pitié.
+
+Mais que pouvait cette pitié pour lui!
+
+S'il est un lieu où la discipline est inflexible et où elle est
+rigoureusement observée, c'est à coup sûr dans les prisons de
+l'Angleterre.
+
+L'amour de la propriété, l'avidité de la possession ont inculqué au
+peuple anglais une telle horreur du vol qu'il est barbare dans la
+répression du voleur.
+
+Le moindre murmure est puni du cachot; si le cachot ne suffit pas, le
+fouet devient son auxiliaire.
+
+D'ailleurs M. Whip était là.
+
+M. Whip était le surveillant de celui des quatre cylindres dans lequel
+on avait placé le petit Irlandais.
+
+C'était un homme grand et maigre, à barbe claire, dont les lèvres
+minces, le nez long, les petits yeux verts avaient un caractère
+d'étrange férocité.
+
+En anglais Whip veut dire _fouet_.
+
+Le farouche gardien avait peut-être un autre nom; mais les condamnés,
+dont il se plaisait à meurtrir les épaules, lui avaient donné celui
+de son instrument de torture. Le voleur qui avait fini son temps et
+retournait dans le Brook street, disait à ceux qui n'avaient jamais vu
+le terrible tread mill: Dieu et saint George vous gardent du cylindre de
+M. Whip!
+
+M. Whip était aussi détesté des autres gardiens qu'il l'était des
+condamnés eux-mêmes.
+
+C'était un homme taciturne, qui vivait seul, ne parlait à personne et
+semblait exercer ses redoutables fonctions avec une joie brutale.
+
+Or, c'était précisément, dans son cylindre qu'on avait placé le petit
+Ralph; et, dès la première tournée, l'enfant fit connaissance avec son
+fouet.
+
+Quand, le soir, on le réintégra meurtri et brisé dans sa cellule,
+l'enfant était à demi abruti.
+
+Il n'avait plus de larmes dans les yeux: il ne se sentait plus de
+révoltes dans l'âme.
+
+Toute la journée, au milieu de ses tortures, une idée avait dominé son
+esprit.
+
+Cette idée fixe, c'était l'espoir d'entendre le soir cette voix qu'il
+avait entendue déjà la veille et qui lui avait dit à travers la porte:
+«Ta mère veille sur toi.»
+
+Pour les hommes faits, pour ceux qui se sont courbés déjà aux rudes
+épreuves de la vie, le souvenir de la patrie est une consolation
+suprême.
+
+Pour l'enfant, le souvenir de sa mère a la même puissance.
+
+Et le soir, en effet, comme il s'endormait, vaincu par la lassitude, sur
+son pauvre petit matelas d'un pouce d'épaisseur, il entendit de nouveau
+à travers la porte cette voix consolatrice qui ajouta: «Ne te désespère
+pas, tu sortiras bientôt d'ici.»
+
+Le lendemain et les jours suivants la même vie recommença pour le pauvre
+enfant.
+
+Chaque soir la voix mystérieuse fit battre son coeur d'espérance.
+
+Enfin, le samedi arriva.
+
+A sept heures, les condamnés entrèrent deux par deux dans la grande
+salle des moulins.
+
+M. Whip marchait à leur tête.
+
+Chaque condamné alla se placer devant sa place habituelle.
+
+Celui qui s'était reposé le dernier, la veille, monta s'accrocher à la
+barre transversale et posa ses deux pieds sur la palette.
+
+L'autre s'assit au bas de la stalle attendant son quart d'heure.
+
+Puis quand les quatre cylindres furent garnis, les surveillants,
+perchés sur leurs tabourets, M. Whip fit un signe et les clavettes qui
+retenaient chaque roue immobile furent enlevées.
+
+Alors les roues tournèrent et le supplice commença.
+
+Les cylindres tournèrent lentement d'abord, puis plus vite, et plus vite
+encore, et enfin avec une rapidité vertigineuse.
+
+Mais tout à coup un bruit épouvantable se fit; le cylindre auquel Ralph
+était suspendu s'arrêta brusquement, son arbre d'engrenage craqua et en
+même temps qu'une grappe humaine était violemment rejetée en arrière, le
+mur s'écroula.
+
+M. Bardel avait tenu parole à l'homme gris.
+
+Ce fut un tumulte, une épouvante, un pêle-mêle indescriptibles.
+
+Quelques condamnés furent blessés dans leur chute.
+
+Par un bonheur providentiel, Ralph se releva sain et sauf.
+
+Les condamnés poussaient des cris d'épouvante.
+
+Plusieurs avaient abandonné la barre transversale des autres cylindres.
+
+Les ouvriers de la boulangerie étaient sortis en toute hâte, mêlant
+leurs cris de terreur aux cris des autres condamnés.
+
+Un moment même, les quatre surveillants furent bousculés, et on craignit
+une révolte.
+
+Mais deux hommes parurent qui rétablirent le calme: le gouverneur et le
+gardien-chef.
+
+Le gouverneur était aimé presque autant que M. Whip était haï.
+
+M. Bardel était dur, mais il était juste, et on avait pour lui du
+respect.
+
+Tous deux, par mesure de prudence, firent sortir les condamnés, qu'on
+interna dans le préau.
+
+Puis on fit venir les architectes de la prison qui se livrèrent à un
+minutieux examen.
+
+Il fut reconnu que le mur qui venait de s'écrouler était le seul qui
+ne fût pas solide et que les trois autres cylindres pouvaient tourner
+longtemps encore sans qu'aucun accident fût à redouter.
+
+Dès lors, on ramena les condamnés au travail et ceux du quatrième
+cylindre furent répartis dans les trois autres.
+
+M. Whip sollicita comme une faveur de conserver son poste de
+surveillant, au grand contentement d'un autre qui se trouva, par là,
+avoir congé.
+
+A deux heures, l'escouade d'ouvriers libres condamnés par le sort à une
+détention de huit jours, arriva dans la salle.
+
+Il s'agissait de relever le mur et de le reconstruire.
+
+Pendant toute la matinée, les charpentiers avaient démoli le vieux
+cylindre.
+
+C'était maintenant le tour des maçons.
+
+John Colden était un des premiers.
+
+Il promena un regard sur les trois cylindres qui continuaient à marcher,
+cherchant des yeux l'enfant qu'il avait vu une fois, car il s'était mêlé
+à la foule qui, le lundi précédent, avait envahi la cour de police de M.
+Booth.
+
+Ralph se reposait en ce moment.
+
+Baigné de sueur, pâle, frémissant, il était assis sur l'escabeau que
+venait de quitter son compagnon de supplice.
+
+John Colden trouva le moyen de s'approcher de lui et de lui dire tout
+bas:
+
+--Je suis un ami de ta mère.
+
+L'enfant jeta un cri.
+
+Mais déjà John s'était mêlé aux autres ouvriers.
+
+M. Whip tourna la tête, quitta son escabeau et laissa tomber son fouet
+sur les épaules de Ralph.
+
+Ralph poussa un second cri.
+
+Mais, en ce moment, il aperçut John Colden, qui posait un doigt sur ses
+lèvres.
+
+L'enfant comprit et se tut.
+
+Et comme le cylindre s'arrêtait, il remonta prendre sa place à la barre.
+
+
+
+
+X
+
+
+C'était pour ce même samedi que l'homme gris avait donné rendez-vous à
+M. Bardel, le gardien-chef, à la taverne de la reine.
+
+A sept heures et demie précises, il était à son poste. M. Bardel n'était
+point venu encore.
+
+Mais un homme arriva avant le gardien-chef, c'était le bon Shoking.
+
+Il jeta un regard rapide autour de lui et aperçut l'homme gris qui
+buvait tranquillement un verre de grog.
+
+La taverne était déserte en ce moment.
+
+Nous l'avons dit, il n'y avait guère que les guichetiers et les parents
+des prisonniers qui fréquentassent _Queen's-justice_.
+
+Or, à sept heures du soir, en hiver surtout, les gardiens ne sortaient
+plus, et depuis longtemps même le vendredi, les parents des condamnés
+étaient partis.
+
+Les seules personnes qui pussent encore franchir le seuil de la
+prison et venir boire chez l'ancien guichetier étaient master Pin,
+le portier-consigne, et M. Bardel, à qui la situation de gardien-chef
+créait des priviléges.
+
+Shoking s'approcha donc de l'homme gris en toute sécurité.
+
+Celui-ci le regarda d'un air interrogateur.
+
+--Tout est prêt, dit Shoking.
+
+--Tout?
+
+--Absolument tout. La corde à noeuds est en haut, le cab sera à la porte
+de la maison.
+
+--Où est Jenny?
+
+--Dans la maison.
+
+--Et Suzannah?
+
+--Suzannah est avec elle.
+
+--A quelle heure le cab viendra-t-il?
+
+--C'est Craven qui l'amènera. A neuf heures précises, il tournera le
+coin de la rue.
+
+--C'est bien, dit l'homme gris.
+
+Et il tourna les yeux vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment.
+
+C'était M. Bardel qui entrait.
+
+M. Bardel salua l'homme gris comme une connaissance banale.
+
+--Hé! monsieur Bardel, lui dit celui-ci, voulez-vous boire un verre de
+sherry?
+
+--Je préfère un grog, si ça ne vous désoblige point.
+
+Et M. Bardel vint sans affectation s'asseoir à la table de l'homme gris.
+
+Alors celui-ci se mit à lui parler en patois irlandais.
+
+--Que s'est-il passé? demanda-t-il.
+
+--Le mur s'est écroulé, répondit Bardel dans la même langue.
+
+--L'enfant n'a pas été blessé?
+
+--Non.
+
+--Et John Colden est dans la salle du moulin?
+
+--C'est-à-dire qu'il y a travaillé toute l'après-midi.
+
+--C'est là précisément ce que je voulais dire. Avez-vous suivi mes
+instructions?
+
+--A la lettre.
+
+--Voyons?
+
+--L'ouvrier John Colden est logé dans le même corridor cellulaire que
+l'enfant.
+
+--Très-bien.
+
+--J'ai fermé les cellules moi-même, tout à l'heure et j'ai glissé un
+poignard dans la main de John Colden.
+
+--J'espère bien qu'il n'en aura pas besoin.
+
+--Enfin, au lieu de fermer sa cellule, j'ai fait un grand bruit de
+verrous, mais cette porte est ouverte.
+
+--A merveille!
+
+--Enfin, j'ai éloigné les deux sentinelles du préau, en disant qu'il
+pleuvait, et qu'il était parfaitement inutile qu'elles montassent la
+garde à la porte de la prison neuve, où il n'y a personne.
+
+--Et quel est le gardien qui surveillera le corridor?
+
+M. Bardel fronça le sourcil.
+
+--Oh! dit-il, voilà où nous avons du guignon!
+
+--Comment cela?
+
+--Il y a un homme féroce entre les plus féroces dans Bath square. Les
+condamnés l'ont surnommé monsieur Whip.
+
+--Bon!
+
+--C'était justement le surveillant du quatrième cylindre, et cet homme
+remplissait ses fonctions avec une joie cruelle.
+
+--Eh bien, puisque le cylindre ne fonctionne plus, il n'a rien à faire.
+
+--Vous vous trompez, reprit M. Bardel. Le misérable, qui se complaît à
+voir souffrir les prisonniers, s'est chargé de la besogne d'un camarade.
+
+--Ah!
+
+--Et c'est lui qui gardera justement cette nuit le corridor où est
+l'enfant. Je crois donc que John Colden aura besoin de son poignard.
+
+L'homme gris ne répondit pas sur-le-champ.
+
+--Cet homme prend-il du tabac? dit-il enfin.
+
+--Oui, dit M. Bardel, presque autant que moi. Comme il ne nous est
+permis de fumer que dehors, nous nous rattrapons sur la tabatière.
+
+Et M. Bardel tira de sa poche une boîte en écorce de bouleau, de celles
+qu'on appelle queues de rat, à cause sans doute de la lanière de cuir
+qui s'échappe du couvercle et sert à les ouvrir.
+
+L'homme gris fouilla dans sa houppelande et en retira une tabatière
+à peu près semblable, avec cette différence qu'elle était à deux
+compartiments.
+
+--Voilà, dit-il, qui vaut mieux que le poignard que vous avez remis à
+John Colden.
+
+--Comment cela? fit M. Bardel.
+
+--A quelle heure faites-vous votre ronde?
+
+--Entre neuf et dix.
+
+--Vous la ferez à neuf heures précises, ce soir.
+
+--Soit.
+
+--Prenez cette tabatière et remarquez qu'elle a deux fonds et s'ouvre
+par conséquent des deux côtés.
+
+--Je vois bien cela.
+
+--Une des queues de rat a un noeud, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--C'est le compartiment que vous ouvrirez en passant auprès de M. Whip.
+
+--Et je lui offrirai une prise?
+
+--Précisément.
+
+--Je comprends, fit M. Bardel; ce tabac contient un narcotique.
+
+--Oui, dit l'homme gris. Maintenant, voulez-vous savoir comment John et
+l'enfant sortiront de la nouvelle prison?
+
+--J'avoue que je n'en ai aucune idée.
+
+--Eh bien! dit l'homme gris, sortez le premier d'ici.
+
+--Bon.
+
+--Attendez-moi au coin de la rue. J'y serai dans dix minutes.
+
+M. Bardel sortit.
+
+L'homme gris échangea encore quelques mots avec Shoking, puis tous deux
+quittèrent à leur tour Queen's justice.
+
+La nuit était noire, le brouillard épais et les réverbères étaient sans
+rayonnement.
+
+On eût dit des charbons à demi couverts de cendres.
+
+M. Bardel s'était effacé sous le porche d'une maison.
+
+--Venez, lui dit l'homme gris, en le rejoignant.
+
+Les rues qui entourent Cold Bath field sont étroites, tortueuses et
+bordées de maisons assez élevées.
+
+C'est un des quartiers du vieux Londres, car dans le Londres nouveau les
+maisons sont basses.
+
+L'homme gris, suivi de M. Bardel et de Shoking, contourna le mur
+d'enceinte de la prison, entra dans une de ces ruelles et s'arrêta
+devant une porte bâtarde qui s'ouvrait sur une allée noire.
+
+Alors M. Bardel, levant la tête, vit une maison haute de quatre étages,
+dont les fenêtres devaient dominer le préau de la nouvelle prison.
+
+--Venez, répéta l'homme gris, en l'entraînant dans l'allée noire, au
+bout de laquelle il y avait un escalier tournant, à marches humides et
+glissantes, avec une corde en guise de rampe, venez, répéta-t-il, je
+vais vous démontrer que nous n'avons pas besoin de la clef de master
+Pin.
+
+
+
+
+XI
+
+
+L'homme gris, M. Bardel et Shoking qui les suivait montèrent tout en
+haut de la maison dans laquelle on n'entendait pas le moindre bruit, du
+reste, et qui paraissait tout à fait inhabité.
+
+Arrivés en haut de l'escalier, l'homme gris poussa une porte devant lui.
+
+Alors la lueur d'une chandelle frappa M. Bardel au visage.
+
+Il était sur le seuil d'un pauvre logis comme en ont les ouvriers
+anglais, un véritable galetas à peine garni des meubles les plus
+indispensables.
+
+Deux femmes s'y trouvaient.
+
+Deux femmes dont la beauté contrastait étrangement avec l'aspect hideux
+du lieu,--Suzannah et Jenny l'Irlandaise.
+
+Jenny que l'homme gris avait amenée là, en lui disant.
+
+--C'est ce soir que vous reverrez votre fils.
+
+Une chandelle brûlait sur la table et la fenêtre était garnie de volets
+à l'extérieur.
+
+L'homme gris commença par souffler la chandelle, puis il ouvrit les
+volets et appela M. Bardel en lui disant:
+
+--Regardez!
+
+M. Bardel se pencha en dehors.
+
+--Le brouillard est si épais, dit-il, que je ne vois qu'imparfaitement.
+Cependant il me semble que c'est là le préau de la nouvelle prison.
+
+--Justement.
+
+--Nous en sommes séparés par la largeur de la rue.
+
+--Et l'épaisseur du mur de ronde, ajouta l'homme gris.
+
+M. Bardel ne comprenait guère pourquoi le chef fenian l'avait amené là.
+
+--Voyons, reprit l'homme gris, écoutez-moi bien.
+
+--Parlez, dit M. Bardel.
+
+--Nous sommes à soixante pieds de hauteur... n'est-ce pas?
+
+--Environ.
+
+--Supposez que vous ou John Golden, tenant l'enfant par la main, vous
+arriviez dans le préau de la nouvelle prison.
+
+--Bon?
+
+--Et que moi, d'ici, je vous lance une corde à noeuds dont je fixerai
+l'extrémité à cette fenêtre. Cette corde passe par-dessus le mur et
+l'autre Bout vient tomber à vos pieds. Alors John Colden prend l'enfant
+sur son dos et grimpe après la corde à noeuds.
+
+--Avez-vous donc cette corde?
+
+--La voilà.
+
+Et l'homme gris poussa du pied un cordage enroulé qui gisait dans un
+coin du galetas et qui était de l'épaisseur d'un câble de navire, avec
+des noeuds qui se succédaient à la distance d'un pied et demi.
+
+--C'est bien simple, dit M. Bardel en souriant, et pourtant cette idée
+ne me serait jamais venue.
+
+--Pas plus que celle de la tabatière?
+
+--Non plus.
+
+--Mais, dit M. Bardel, comme nous n'avons pas de temps à perdre, autant
+vaut-il tout régler tout de suite.
+
+--C'est mon avis.
+
+--L'effet du tabac sera-t-il long à se produire?
+
+--Quelques minutes à peine.
+
+--Et M. Whip s'endormira?
+
+--Sur-le-champ.
+
+--Le reste, quant à l'évasion, est facile: poursuivit M. Bardel, puisque
+j'ai éloigné les sentinelles du préau neuf. Il faudrait un hasard comme
+je n'en puis prévoir pour nous empêcher d'y arriver.
+
+--Quel serait ce hasard? demanda l'homme gris.
+
+--Je ne sais pas... un gardien attardé... le directeur faisant une ronde
+extraordinaire...
+
+--Après?
+
+--Donc, poursuivit M. Bardel, nous arriverons dans le préau.
+
+--Eh bien?
+
+--Seulement, je crois que je ferai bien de suivre John Colden et
+l'enfant jusqu'ici.
+
+Pourquoi donc?
+
+--Mais parce que demain on s'apercevra de l'évasion.
+
+--Naturellement.
+
+--Que seul j'ai une clé du premier préau, la nuit.
+
+--Soit.
+
+--Et que ma complicité sera évidente.
+
+--Ah! vous croyez? fit l'homme gris en souriant.
+
+--D'autant plus évidente, ajouta M. Bardel, que M. Whip, mon collègue,
+ne manquera pas de m'accuser et de dire que je l'ai endormi avec une
+prise de tabac.
+
+Or, dit encore M. Bardel, vous commandez, j'obéis; tout pour l'Irlande
+et par l'Irlande, mais il est probable que je puis servir notre cause
+plus longtemps, et autant vaut que je prenne la fuite, au lieu de me
+laisser envoyer à Mil-Bank et passer ensuite en cour d'assises.
+
+--Tout ce que vous dites-là, mon cher M. Bardel, dit froidement l'homme
+gris, est plein de sens, mais parfaitement inutile.
+
+--Inutile!
+
+Et M. Bardel fit un pas en arrière.
+
+--Sans doute.
+
+--L'Irlande n'aura plus besoin de moi?
+
+--Au contraire.
+
+--Alors comment pourrai-je la servir quand on m'aura envoyé à
+Botany-Bay?
+
+--Vous n'irez pas.
+
+--Ah!
+
+--Et vous resterez à Cold Bath field, où vous nous serez bien plus
+utile.
+
+--Comme prisonnier, alors?
+
+--Non, comme gardien-chef.
+
+M. Bardel, stupéfait, regardait l'homme gris. Celui-ci reprit:
+
+--Vous allez voir que c'est encore bien simple.
+
+--De rester comme gardien-chef après avoir favorisé l'évasion d'un
+prisonnier?
+
+--Mon Dieu, oui!
+
+--Mais, comment?
+
+--Vous serez la dernière personne qu'on soupçonnera.
+
+--Moi!
+
+--Sans doute.
+
+--Mais la clef?
+
+--On vous l'aura volée.
+
+--Et la prise de tabac?
+
+--Vous en aurez été victime comme M. Whip.
+
+--Comment?
+
+--Oh! de la façon la plus naturelle. M. Whip endormi, vous aiderez à la
+fuite de John Colden et de l'enfant.
+
+--Bon!
+
+--Puis vous rentrerez tranquillement dans la vieille prison, vous
+prendrez à votre tour une prise du même tabac et vous vous endormirez
+dans le même corridor que M. Whip.
+
+--Ah! s'écria M. Bardel, vous aviez raison, c'est aussi simple que
+possible, mais je n'y aurais jamais pensé.
+
+--Ce qui fait, ajouta l'homme gris, que demain, ce n'est ni vous, ni M.
+Whip qu'on accusera, mais le marchand qui vous a vendu votre tabac. Où
+le prenez-vous d'ordinaire?
+
+--A Queen's tavern.
+
+--A merveille! le land lord est déjà mal noté.
+
+Puis l'homme gris ajouta:
+
+--A présent, ne perdons pas de temps, M. Bardel, retournez à Cold Bath
+field. Nous n'avons plus qu'une heure devant nous.
+
+Et se retournant vers Jenny qui pleurait silencieusement de joie:
+
+--Le moment approche, lui dit-il, où votre fils vous sera rendu. Ne
+pleurez plus et croyez?
+
+
+
+
+XII
+
+
+M. Whip, l'homme-fouet, avait passé la soirée à martyriser le petit
+Irlandais.
+
+Ralph était un enfant, c'était un titre à la haine de la bête fauve.
+
+Dans la salle du tread-mill, quand Ralph avait poussé un cri, M. Whip
+avait deviné qu'il venait de reconnaître quelqu'un parmi les ouvriers.
+
+Aussi lorsque le petit Irlandais, son quart d'heure fait, descendit du
+cylindre sur l'escabeau, M. Whip le fit-il venir près de lui.
+
+Quand M. Whip appelait un condamné et lui enjoignait de s'approcher de
+son tabouret, sur lequel il trônait comme un tyran, toute la salle avait
+la chair de poule: on savait que l'homme-fouet allait se refaire un peu
+la main.
+
+Ralph s'était donc approché.
+
+Mais l'enfant ne tremblait pas. Il avait même la tête haute et son
+regard limpide et fier brava l'oeil féroce de M. Whip.
+
+Celui-ci le questionna, le menaça, leva son fouet.
+
+A toutes ses demandes, l'enfant fit la même réponse:
+
+--Je ne sais pas.
+
+M. Whip, furieux, lui appliqua une demi-douzaine de coups de fouet et le
+renvoya au cylindre.
+
+Cela avait duré jusqu'au soir, ou plutôt jusqu'au moment où M. Bardel,
+le gardien-chef, entré inopinément dans la salle du tread-mill, et
+témoin des brutalités de M. Whip, lui en avait fait des reproches
+et n'avait pu s'empêcher de laisser tomber sur Ralph un regard de
+compassion.
+
+Ce regard avait exaspéré M. Whip.
+
+D'ailleurs, il y avait longtemps que l'homme-fouet en voulait à M.
+Bardel.
+
+--Celui-ci lui avait souvent reproché sa férocité et avait même adressé
+des plaintes au directeur qui, deux fois, avait puni M. Whip.
+
+Néanmoins, M. Bardel n'avait pas osé suspendre l'homme-fouet de son
+service ce soir-là, et il l'avait laissé dans ce corridor où on avait
+logé en cellule les ouvriers libres et les condamnés les plus jeunes,
+parmi lesquels se trouvait Ralph.
+
+Les gardiens se relevaient de deux en deux heures pendant le jour et de
+quatre heures en quatre heures pendant la nuit.
+
+De six à huit heures, M. Whip était allé dîner à la cantine des
+gardiens, juste au moment où M. Bardel enfermait les condamnés, glissait
+un poignard à John Colden et laissait ouvertes la cellule de ce dernier
+et celle de Ralph.
+
+Seulement, le gardien-chef savait que M. Whip devait reprendre le
+service de huit heures à minuit.
+
+M. Whip n'était pas plus aimé des autres gardiens qu'il ne l'était des
+condamnés, à une exception près cependant.
+
+Le proverbe «Qui se ressemble s'assemble» est de tous les pays.
+
+Or, il y avait à Gold Bath field un autre gardien, habituellement
+employé dans la salle des cordages, qui ne le cédait guère en procédés à
+M. Whip.
+
+Ce gardien se nommait Jonathan.
+
+C'était le seul qui aimât M. Whip et le comprit.
+
+A l'heure des repas, ils s'asseyaient à côté l'un de l'autre. Si
+leur sortie tombait le même jour, on les voyait visiter ensemble les
+public-houses du quartier.
+
+Jonathan et M. Whip haïssaient cordialement M. Bardel, qu'ils trouvaient
+trop doux.
+
+Ce soir-là donc, la même table les ayant réunis comme à l'ordinaire,
+Jonathan et M. Whip, tout en prenant leur repas, se mirent à dire du mal
+de M. Bardel.
+
+Jonathan se pencha à l'oreille de son acolyte et lui dit:
+
+--Vous seriez mieux à sa place que lui, mon cher Whip. Parlez-moi d'un
+homme comme vous pour gardien-chef.
+
+--Heu! fit modestement M. Whip, je saurais mieux remplir mes fonctions
+toujours.
+
+--Je le crois sans peine, mon cher.
+
+--Mais le directeur est entiché de M. Bardel.
+
+--Il a tort, dit Jonathan.
+
+--C'est mon avis.
+
+--D'autant plus tort que M. Bardel néglige beaucoup son service depuis
+quelque temps.
+
+--Ah! vous croyez?
+
+--Il songerait même à faire évader quelque prisonnier que cela ne
+m'étonnerait pas.
+
+M. Whip tressaillit à ces mots et ses yeux brillèrent.
+
+--Qui vous fait parler ainsi? dit-il.
+
+--Depuis deux ou trois jours, M. Bardel sort très-souvent.
+
+--Ah!
+
+--Deux ou trois fois par jour quelquefois.
+
+--Vous croyez?
+
+--Et il est à Queen's-justice.
+
+--Chez notre ancien collègue destitué?
+
+--Justement. Et, ajouta Jonathan, je l'y ai vu, hier, en conférence avec
+un homme dont la mine ne me plaît pas.
+
+--Vraiment?
+
+Jonathan baissa encore la voix.
+
+--Avez-vous entendu parler des fenians?
+
+--Pardieu! fit M. Whip.
+
+--M. Bardel aurait des relations avec eux que ça ne m'étonnerait pas. Je
+suis même certain qu'à cette heure-ci, il est hors de la prison.
+
+--Oh! pour cela non, dit M. Whip, il enferme les condamnés du moulin.
+
+--Je vous gage que cette besogne accomplie, il sortira.
+
+M. Whip murmura:
+
+--Je regrette d'avoir pris le service de Burty, mon collègue.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'aurais volontiers suivi M. Bardel, au cas où il se fera
+ouvrir de nouveau la grille de master Pin.
+
+--Mon cher Whip, répondit Jonathan, nous sommes de vieux amis et il
+n'est rien que je ne fasse pour vous.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je quitte mon service à l'instant.
+
+--Ah!
+
+--Et je n'ai rien à faire jusqu'à minuit; s'il vous plaît de sortir, je
+prendrai volontiers votre service.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit M. Whip, ce que vous venez de me dire
+m'intrigue au plus haut point; seulement, attendez que M. Bardel m'ait
+remis le service et puis vous viendrez me remplacer.
+
+--Comme vous voudrez.
+
+Le programme de M. Whip fut exécuté à la lettre.
+
+L'homme-fouet alla s'installer dans le corridor et rencontra M. Bardel,
+qui lui dit:
+
+--Je sors un moment, j'ai deux mots à dire à master Pin, je ferai ma
+ronde à neuf heures.
+
+Et M. Bardel s'en alla au rendez-vous que lui avait donné l'homme gris
+dans la taverne de la reine.
+
+Dix minutes après, Jonathan arriva et remplaça M. Whip. Alors celui-ci
+sortit et grâce à sa clef passe-partout qui ouvrait toutes les portes
+intérieures de la prison, il arriva jusqu'à la grille de master Pin.
+
+Là, il prit une mine un peu effarée.
+
+--Est-ce que M. Bardel n'est pas là? dit-il.
+
+--Non, répondit M. Pin, il doit être à Queen's tavern.
+
+--Il faut que je lui parle pour le service, dit M. Whip.
+
+Le portier-consigne lui ouvrit sans difficulté.
+
+L'homme-fouet se dirigea vers la taverne, mais au lieu d'entrer, il
+demeura en dehors et colla son visage aux vitres que ne recouvraient
+qu'imparfaitement des rideaux rouges.
+
+Il aperçut alors M. Bardel en conférence mystérieuse avec l'homme gris.
+
+Cela lui parut louche.
+
+Au bout de quelques minutes, M. Bardel sortit.
+
+M. Whip s'effaça de son mieux et le gardien-chef passa sans le voir.
+
+Au lieu de rentrer dans la prison, le gardien-chef, on le sait,
+contourna le mur d'enceinte et alla attendre l'homme gris.
+
+Puis celui-ci sortit à son tour de la taverne, suivi par Shoking.
+
+Et ni lui, ni son compagnon, ni M. Bardel ne s'aperçurent que M. Whip
+les suivait.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Monsieur Whip était, du reste, un homme prudent.
+
+Il ne s'amusa point à suivre les trois personnages de trop près.
+
+Rasant les murs, dissimulé le plus possible dans le brouillard, il dut
+s'arrêter à distance et les vit entrer dans la maison à trois étages qui
+faisait vis-à-vis à la nouvelle prison.
+
+--Où diable vont-ils? se demandait l'homme-fouet.
+
+Il se garda bien de les suivre à l'intérieur de cette maison, mais il
+demeura au dehors, collé contre le mur d'enceinte, les yeux fixés contre
+les fenêtres qui paraissaient sans lumière.
+
+Cependant, à force de regarder, il crut s'apercevoir qu'un filet de
+clarté passait au travers de l'une d'elles.
+
+M. Whip en conclut que cette fenêtre avait des volets intérieurs et que
+ces volets étaient fermés.
+
+Ce gardien féroce était patient à ses heures.
+
+Il attendit.
+
+Peu après, le filet de lumière s'éteignit.
+
+Puis un bruit se fit dans l'air.
+
+C'était la fenêtre qui s'ouvrait.
+
+Il avait des yeux de lynx, ce M. Whip. En dépit de la nuit et du
+brouillard, il vit deux têtes apparaître à cette croisée et il en
+conclut sur-le-champ que l'une de ces deux têtes était celle de M.
+Bardel.
+
+La voix monte, mais elle ne descend pas.
+
+Évidemment les deux têtes causaient, mais ce qu'elles disaient ne
+pouvait pas parvenir aux oreilles de M. Whip.
+
+Seulement, mis en éveil sans doute par les paroles de M. Jonathan, son
+collègue, M. Whip devina ce que M. Jonathan n'avait pas deviné, c'est
+qu'il pourrait bien être question d'une évasion.
+
+Et il fit des efforts prodigieux pour comprendre, pour deviner ce que
+les deux têtes pouvaient se dire.
+
+Le brouillard a quelquefois une sonorité merveilleuse.
+
+Par un temps clair il eût été impossible d'entendre d'en bas ce que les
+deux têtes chuchotaient.
+
+Le brouillard aidant, M. Whip entendit un sourd murmure, un
+bourdonnement dont il ne pouvait saisir le sens, mais qui lui paraissait
+cacher d'importantes confidences.
+
+Enfin un mot, un seul, lui arriva distinct.
+
+Mais ce mot fut une révélation.
+
+C'était le mot de corde.
+
+M. Whip eut un battement de coeur.
+
+Du moment où on avait parlé de _corde_, c'est qu'il s'agissait d'une
+évasion.
+
+Et s'il en était ainsi, c'est que M. Bardel allait être complice de
+cette évasion.
+
+Dès lors, M. Whip n'avait plus besoin de rien savoir. Son imagination
+allait suppléer à tout.
+
+Il se glissa le long du mur, se rapetissa, s'éloigna pas à pas d'abord,
+puis en courant, et M. Bardel n'était pas encore sorti de la maison
+mystérieuse que M. Whip entrait dans la prison.
+
+M. Pin, en lui ouvrant, ne lui avait fait aucune question.
+
+M. Pin, du reste, était l'homme le moins curieux qu'il y eût au monde.
+
+Il ouvrait et fermait la grille et ne s'occupait jamais du service
+intérieur de la prison.
+
+En chemin, M. Whip agita dans sa pensée la question de savoir ce qu'il
+ferait.
+
+Irait-il trouver le gouverneur de la prison et dénoncerait-il M. Bardel?
+
+Il y songea d'abord, mais il renonça à ce moyen presque sur-le-champ.
+
+La prudence lui dit aussitôt que s'il voulait perdre M. Bardel et lui
+succéder dans le poste de gardien-chef, il fallait pour cela qu'il le
+surprit en flagrant délit.
+
+Donc M. Whip rejoignit Jonathan.
+
+Jonathan était enveloppé dans son manteau et s'était assis dans une
+espèce de guérite destinée aux surveillants, à l'extrémité de ce
+corridor sur lequel ouvraient les cellules des condamnés.
+
+M. Whip avait aux lèvres un sourire mystérieux.
+
+--Eh bien! lui dit Jonathan.
+
+--Vous aviez raison, mon cher.
+
+--Bardel a des intelligences au dehors?
+
+--Oui.
+
+--Avec qui?
+
+--Je ne sais pas. Mais, très-certainement, il cherche à faire évader un
+prisonnier.
+
+--Ah! ah!
+
+Et Jonathan prit à son tour un air mystérieux.
+
+--Quel est ce prisonnier? poursuivit M. Whip. Je l'ignore.
+
+--Et moi, dit Jonathan, je pourrai bien le savoir.
+
+M. Whip recula et regarda son collègue.
+
+--Vous? fit-il.
+
+--C'est bien M. Bardel qui a fermé les cellules? reprit le gardien
+Jonathan.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! il en est une qu'il a laissée ouverte.
+
+--Laquelle?
+
+--Le numéro 16. Venez voir.
+
+Le coeur de M. Whip bondit dans sa poitrine.
+
+--C'est celle du petit Irlandais, dit-il.
+
+--Justement. Je vous disais bien qu'il y avait du fenianisme là-dessous.
+
+Jonathan conduisit M. Whip à la cellule numéro 16, et lui démontra, sans
+le moindre bruit, que la serrure était ouverte et le verrou non poussé.
+
+--Jonathan, dit M. Whip, en lui pressant vivement la main, écoutez-moi
+bien.
+
+--Parlez.
+
+--Vous allez rester ici.
+
+--Bien.
+
+--M. Bardel viendra à neuf heures.
+
+--C'est probable.
+
+--Il vous demandera pourquoi vous m'avez remplacé; vous lui direz que
+j'étais malade.
+
+--Très-bien.
+
+--Il se défie certainement plus de moi que de vous, et il se trouvera
+enchanté de la substitution.
+
+--Vous croyez?
+
+--Puis il vous éloignera sous un prétexte quelconque.
+
+--Et alors que ferai-je?
+
+--Vous tâcherez de gagner, le préau et de vous y cacher.
+
+--Après?
+
+--Je n'ai pas le temps de vous expliquer tout cela en détail mais je
+suis sûr que M. Bardel conduira le petit Irlandais dans le préau.
+
+--Ah!
+
+--Et qu'il lui ouvrira la porte de la nouvelle prison. Alors vous
+le suivrez et vous mettrez à crier au secours; j'aurai prévenu les
+sentinelles, nous accourrons et nous le prendrons en flagrant délit.
+
+--Vous êtes un homme de génie, mon cher Whip, dit Jonathan.
+
+M. Whip longea le corridor, ouvrit la porte du préau, la referma sur lui
+et disparut.
+
+Il était temps, car cinq minutes après, M. Bardel parut à son tour,
+couvert de son manteau de nuit, un trousseau de clés à la ceinture et sa
+lanterne sourde à la main.
+
+Jonathan s'était assis dans sa guérite.
+
+M. Bardel dirigea vers lui la clarté de sa lanterne et tressaillit en
+reconnaissant qu'il n'avait plus à faire à M. Whip.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit-il en s'approchant.
+
+--Excusez Whip, dit Jonathan, il était malade.
+
+--Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit? fit sévèrement M. Bardel.
+
+--Il craignait d'être grondé. Pendant que nous dînions, il m'a demandé
+de le remplacer.
+
+--Il a eu tort, dit sèchement M. Bardel, car vous êtes un mauvais
+gardien de nuit.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Mais parce que vous vous endormez facilement. Tenez, vous avez les
+yeux déjà à demi fermés...
+
+--Oh! par exemple!
+
+M. Bardel posa sa lanterne à terre, prit sa tabatière et prit
+brusquement une prise.
+
+--Tenez, dit-il à Jonathan, faites comme moi, cela vous réveillera.
+
+Et il lui tendit sa tabatière, qu'il avait prestement retournée et dans
+laquelle Jonathan introduisit ses doigts sans défiance.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+L'homme gris avait donné la tabatière à M. Bardel, en vue du terrible M.
+Whip, et c'était le cauteleux Jonathan qui y plongeait les doigts.
+
+Mais, aux yeux de M. Bardel, le résultat était le même, puisque c'était
+M. Jonathan qui remplaçait M. Whip dans la surveillance du corridor.
+
+Jonathan aspira le tabac avec une volupté sans égale.
+
+--Fameux, dit-il, fameux, monsieur Bardel.
+
+--Vous le trouvez bon?
+
+--Excellent, où le prenez-vous?
+
+M. Bardel se mit à rire:
+
+--Mais, mon cher, dit-il, comme on voit bien que vous êtes un mauvais
+gardien de nuit.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que le sommeil vous gagne tout de suite au point que vous prenez
+le premier tabac venu, du moment où il vous pique un peu le nez, pour du
+tabac supérieur.
+
+--Ouais! fit Jonathan.
+
+--C'est du tabac ordinaire, poursuivit M. Bardel, très-ordinaire, à
+telle enseigne que c'est le landlord de Queen's-justice qui nous le
+vend.
+
+Et M. Bardel ouvrit de nouveau la tabatière qu'il retourna lestement
+dans ses doigts et prit une autre prise qu'il aspira avec une lenteur
+complaisante.
+
+Puis, regardant Jonathan:
+
+--Allons, tâchez de ne pas vous endormir, je reviendrai entre onze
+heures et minuit.
+
+Et M. Bardel s'en alla, au grand étonnement de Jonathan, qui se disait:
+
+--Les choses ne se passent nullement comme l'avait prédit M. Whip.
+
+Au lieu de m'éloigner sous un prétexte quelconque, c'est M. Bardel, au
+contraire, qui s'en va.
+
+Et Jonathan se mit à arpenter le corridor d'un pas régulier et monotone,
+se disant encore:
+
+--M. Whip va revenir, je suppose, quand il n'entendra point parler de
+moi, et je lui rendrai sa place; car je crois bien que notre haine pour
+Bardel nous a donné beaucoup d'imagination ce soir.
+
+Là-dessus, M. Jonathan s'avoua qu'il y avait vingt ans passés que
+M. Bardel était gardien-chef dans Bath square, et qu'il était bien
+difficile d'admettre, sans une excessive bonne volonté, qu'il faisait
+métier de faire évader des prisonniers.
+
+Et le gardien murmura:
+
+--Je crois que Whip et moi, nous avions bu un verre de gin de trop, ce
+soir.
+
+Tout en rendant peu à peu son estime à M. Bardel, Jonathan continuait
+à se promener; mais un singulier phénomène commençait à se produire en
+lui.
+
+Il avait froid, et il avait multiplié par deux fois déjà les plis de son
+manteau autour de son cou.
+
+Il avait froid au point qu'il se dit:
+
+--Je gage qu'on a laissé éteindre le calorifère!
+
+Car, il faut bien le dire, si l'Angleterre est impitoyable pour
+les voleurs, si elle les punit cruellement, elle n'abandonne pas
+complétement ses principes de confortable.
+
+Les corridors, les cellules sont chauffés par un calorifère, et les murs
+sont peints au vernis.
+
+M. Jonathan avait donc si froid, qu'il crut qu'on avait laissé éteindre
+le calorifère.
+
+--Il y a des courants ici, murmura-t-iL
+
+Et il gagna une sorte de guérite qui se trouvait à l'un des bouts du
+corridor et dans laquelle le gardien de nuit avait licence de se reposer
+et de s'asseoir.
+
+Le narcotique absorbé dans la prise de tabac, agissait, comme on le
+pense bien.
+
+Une fois assis, Jonathan eut encore plus froid. Il voulut se relever,
+mais il lui sembla que ses jambes étaient engourdies.
+
+En même temps, il éprouva un violent mal à la tête et ses yeux se
+fermèrent.
+
+--Ah ça qu'est-ce que j'ai donc? murmura-t-il.
+
+Il essaya de secouer la torpeur, qui l'envahissait par tout le corps et
+ne put y parvenir.
+
+Il voulut crier, appeler au secours, et sa voix ne put se faire jour à
+travers sa gorge crispée.
+
+Enfin par un dernier et suprême effort, il parvint à ressortir de sa
+guérite et il voulut se traîner vers cette porte du corridor derrière
+laquelle, il le supposait, se tenait sans doute M. Whip.
+
+Il fit deux ou trois pas, trébucha et tomba de son haut sur le sol.
+
+La léthargie avait triomphé, et quelques secondes après, on n'entendit
+plus dans le corridor qu'un ronflement sonore.
+
+Alors la porte du corridor se rouvrit.
+
+Mais ce n'était point M. Whip qui entra.
+
+Ce fut M. Bardel.
+
+M. Bardel était armé de sa lanterne sourde.
+
+Il vint auprès de Jonathan et l'appela.
+
+Jonathan dormait et ne répondit pas.
+
+Il le poussa du pied et ne rencontra qu'une masse inerte.
+
+--Il a son compte, pensa le gardien-chef.
+
+Alors il se dirigea d'abord vers la cellule occupée par John Colden.
+
+L'Irlandais, comme on le pense bien, ne dormait pas.
+
+M. Bardel poussa la porte de la cellule, qui n'était pas fermée, et
+il l'appela, dans cette langue des côtes d'Irlande que les Anglais ne
+comprennent pas.
+
+John Colden se glissa hors de la cellule.
+
+--As-tu ton poignard? fit M. Bardel.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! le moment est venu.
+
+--Je suis prêt. Allons.
+
+Ils passèrent auprès de Jonathan et John Colden tressaillit.
+
+Est-ce que vous l'avez tué? dit-il.
+
+--Non, il dort. Il a pris un narcotique.
+
+--Ah!
+
+M. Bardel poussa la porte de la cellule du petit Irlandais.
+
+L'enfant, brisé de lassitude, dormait profondément.
+
+Un moment le frère de Suzannah et le gardien-chef s'arrêtèrent à le
+contempler.
+
+--Comme il dort bien! dit John.
+
+--Il dormira mieux encore dans une heure, quand il sera dans les bras de
+sa mère, répondit M. Bardel avec émotion.
+
+Et il secoua doucement l'enfant.
+
+Le gardien-chef n'avait plus un visage farouche; il avait un sourire
+paternel aux lèvres, et l'enfant ouvrant les yeux lui dit:
+
+--Ah! c'est vous, n'est-ce pas, qui parliez par la porte chaque soir!
+
+--Oui, dit M. Bardel.
+
+--Et qui me parliez de ma mère...
+
+M. Bardel posa un doigt sur ses lèvres.
+
+--Chut! dit-il, lève-toi et viens avec nous.
+
+L'enfant ne se le fit pas répéter. Il s'habilla sans mot dire et sans
+même demander où il allait.
+
+Alors John et M. Bardel le prirent par la main et lui recommandèrent de
+marcher sans bruit.
+
+Quand ils furent au bout du corridor, M. Bardel ouvrit la porte qui
+donnait sur le préau, et il éteignit sa lanterne.
+
+Un silence profond régnait dans le préau et l'obscurité était complète.
+
+M. Bardel marchait le premier.
+
+John Colden donnait toujours la main à l'enfant, à qui il n'osait parler
+de sa mère, de peur qu'un cri de joie ne lui échappât.
+
+Le préau de la vieille prison était séparé du préau de la prison
+nouvelle et encore inhabitée, par une porte dont M. Bardel avait la
+clef.
+
+Cette porte s'ouvrit donc comme l'autre.
+
+--Où allons-nous? demanda alors tout bas John Colden.
+
+--Lève les yeux, dit M. Bardel.
+
+--Bien.
+
+--Vois-tu ma maison de l'autre côté du mur?
+
+--Oui.
+
+--Et une fenêtre ouverte?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! il y a une corde qui pend de cette fenêtre dans le préau. Une
+corde à noeuds...
+
+John Colden et M. Bardel, conduisant l'enfant, s'approchèrent encore.
+
+Mais soudain, M. Bardel étouffa un cri.
+
+Un homme était assis au pied du mur et tenait un bout de la corde dans
+ses mains.
+
+Et cet homme se dressa devant M. Bardel dont les cheveux se hérissèrent,
+en lui disant:
+
+--Ah! ah! je vous prends donc en flagrant délit de trahison?
+
+M. Bardel, frissonnant, avait reconnu la voix de M. Whip, le féroce
+gardien du tread-mill.
+
+
+
+
+XV
+
+
+M. Whip était d'autant plus calme qu'il ne doutait pas un seul instant
+que son ami Jonathan ne marchât derrière M. Bardel et ne fût prêt à lui
+porter secours.
+
+M. Bardel, lui, avait été un moment épouvanté, non pour lui, mais pour
+l'enfant qu'il croyait sauvé et qui allait être certainement ramené en
+prison.
+
+Mais il n'avait pas tardé à reprendre son sang-froid.
+
+--Hé! hé! lui dit M. Whip, nous favorisons donc les évasions, cher ami,
+nous éloignons les sentinelles... nous nous faisons jeter des cordes
+par les maisons voisines; heureusement que ce bon M. Whip est là... et
+que...
+
+M. Whip n'eut pas le temps d'en dire davantage.
+
+M. Bardel, qui était robuste, se jeta sur lui et le saisit à la gorge,
+disant:
+
+--Tais-toi, misérable, tais-toi!
+
+--A moi, Jonathan, à moi! hurla M. Whip d'une voix étouffée.
+
+John Colden s'était rué sur lui à son tour.
+
+--Frappe, frappe! disait M. Bardel et Dieu sauve l'Irlande!
+
+M. Bardel était robuste, John Colden était une manière de géant.
+
+Néanmoins M. Whip fit une résistance désespérée.
+
+La grande préoccupation du gardien-chef et de John Colden était moins
+de le terrasser que de l'empêcher de crier, car au moindre bruit on
+pourrait accourir, et alors tout était perdu.
+
+De telle façon que M. Bardel, qui le serrait à la gorge, ne songea point
+à lui prendre les bras, et oublia que M. Whip portait toujours sur lui
+un poignard, avec l'autorisation du gouverneur, depuis un certain jour
+où une révolte avait éclaté dans le tread-mill et où on avait voulu
+l'assassiner.
+
+A demi étranglé, M. Whip eut cependant l'énergie de tirer son poignard
+avec un de ses bras demeuré libre.
+
+--Frappe! répétait M. Bardel à John Colden.
+
+Mais, en ce moment l'Irlandais jeta un cri étouffé.
+
+M. Whip l'avait prévenu en frappant le premier.
+
+--Ah! canaille! murmura John Colden, qui eut la force de riposter.
+
+Cette fois M. Whip ne cria plus, ne se débattit plus.
+
+M. Bardel, qui le serrait toujours à la gorge, le sentit s'affaisser
+lourdement dans ses bras.
+
+Le poignard de John Colden l'avait frappé au coeur.
+
+--Je crois qu'il a son compte, murmura l'Irlandais.
+
+En effet, M. Bardel desserra les bras et M. Whip tomba sur le sol et s'y
+allongea comme une masse inerte. Le gardien féroce était mort.
+
+Seul et frémissant, l'enfant était demeuré spectateur muet de cette
+lutte.
+
+M. Bardel le prit dans ses bras:
+
+--Mon enfant, dit-il, tu es sauvé! tu vas revoir ta mère!...
+
+--Allons, John, poursuivit-il, prends-le sur tes épaules et file.
+
+En même temps, il pesait sur la corde pour la tendre.
+
+Le brouillard était devenu si épais qu'on ne voyait plus ni la fenêtre,
+ni même la maison.
+
+Cette corde qui était le salut de Ralph semblait pendre du ciel.
+
+John prit l'enfant et le chargea sur ses épaules.
+
+--Tiens-toi bien à mon cou, dit-il.
+
+M. Bardel le lui plaça à califourchon sur les épaules, et l'intelligent
+petit être passa les bras autour du cou.
+
+Alors John voulut saisir la corde et commencer son ascension.
+
+Mais soudain les forces lui manquèrent, les mains qui serraient la corde
+se détendirent, un cri sourd lui échappa et il s'affaissa à son tour sur
+le sol:
+
+--Moi aussi, dit-il, je crois que j'ai mon compte.
+
+Le poignard de M. Whip avait pénétré dans la cuisse de John un peu
+au-dessous du bas-ventre, et John perdait beaucoup de sang.
+
+Ce fut un moment terrible.
+
+Un moment qui parut à M. Bardel avoir la durée d'un siècle.
+
+Qui donc allait sauver l'enfant?
+
+Ralph, qui était tombé avec John Colden, venait de se relever.
+
+M. Bardel le prit à son tour et lui dit:
+
+--Tiens-toi bien, je vais essayer de te monter, moi.
+
+Le gardien-chef était déjà vieux. Il était lourd et manquait de cette
+élasticité de membres qui est le privilége de la jeunesse.
+
+Il essaya de grimper après la corde, tandis que John Colden, qui s'était
+relevé sur un genou, murmurait:
+
+--Sauvez l'enfant, et tout ira bien!
+
+Mais M. Bardel ne parvenait pas s'enlever de terre et la corde menaçait
+de casser sous son poids.
+
+Tout à coup une voix se fit entendre dans les airs au-dessus de sa tête:
+
+--Lâchez tout! disait-elle.
+
+M. Bardel, tenant toujours l'enfant, retomba sur ses pieds et leva les
+yeux.
+
+Un homme se laissa glisser en ce moment le long de la corde, et vint
+dégringoler auprès de M. Bardel.
+
+C'était l'homme gris.
+
+Il vit M. Whip qui n'était plus qu'un cadavre, et il vit John Colden qui
+perdait tout son sang; il devina ce qui s'était passé.
+
+--J'ai entendu le bruit d'une lutte, dit-il, et je suis descendu. Où est
+l'enfant?
+
+--Le voilà, répondit M. Bardel.
+
+--Où es-tu blessé? continua l'homme gris en se penchant sur John Colden.
+
+--Là...
+
+--Te sens-tu bien faible?
+
+--Oh! oui... je crois que je vais mourir... mais qu'importe! sauvez
+l'enfant, dit le courageux Irlandais.
+
+L'homme gris avait tout son sang-froid.
+
+--Il ne s'agit pas de perdre la tête, dit-il, mais il faut les sauver
+tous les deux.
+
+La corde était assez longue pour que l'homme gris pût l'enrouler autour
+des reins de John Colden.
+
+--Écoute bien, dit-il; je vais remonter, emportant l'enfant.
+
+Quand j'aurai atteint la fenêtre et mis l'enfant en sûreté, Shoking et
+moi nous tirerons la corde après nous et nous te hisserons à ton tour.
+
+Puis s'adressant à M. Bardel:
+
+--Quant à vous, faites ce qui est convenu; ce n'est pas cet homme qui
+vous trahira, puisqu'il est mort.
+
+Et il poussa du pied le cadavre de M. Whip.
+
+--Retournez dans le corridor de la prison, acheva l'homme gris, prenez
+une prise du tabac que je vous ai donné, et endormez-vous; on ne songera
+pas à vous accuser.
+
+M. Bardel fit un signe de tête affirmatif.
+
+Alors l'homme gris prit l'enfant, lui recommanda de se bien tenir, et,
+avec une souplesse et une agilité toute féline, il se mit à grimper
+après la corde, et John et M. Bafdel le virent monter et disparaître
+dans le brouillard.
+
+L'enfant était sauvé!
+
+--Allez-vous-en! dit alors John d'une voix faible.
+
+--Adieu... au revoir, plutôt, dit M. Bardel d'une vois émue.
+
+Et il serra la main de John.
+
+--Je crois bien que je suis blessé à mort, dit l'Irlandais, mais je
+meurs pour la bonne cause...
+
+M. Bardel s'en alla et regagna la porte du préau de la vieille prison.
+
+Pendant ce temps, l'homme gris avait atteint l'entablement de la
+croisée.
+
+John Colden le comprit, car la corde se détendit tout coup.
+
+Puis elle se tendit de nouveau et l'Irlandais se sentit enlevé de terre.
+
+Mais soudain, le malheureux jeta un cri et retomba sur le sol.
+
+La corde s'était cassée sous le poids de son corps.
+
+--Allons! murmura le fils de l'Irlande, je savais bien qu'il fallait
+mourir.
+
+Si je guéris de ma blessure, je ne guérirai pas de la cravate que
+Calcraff, le bourreau de Newgate, me passera autour du cou.
+
+Et résigné, John Colden demeura étendu sur la terre qu'il avait arrosée
+de son sang.
+
+Et comme ses forces étaient épuisées, il ferma les yeux et murmura:
+
+--Qu'importe la mort de John Colden? l'enfant est sauvé, Dieu protège
+l'Irlande!
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Six heures du matin venaient de sonner.
+
+C'est l'heure réglementaire où on éveille les prisonniers, et une cloche
+placée au centre de Bath square se fit aussitôt entendre.
+
+Classés par pénalités, les prisonniers du Cold Bath field ont une
+administration différente, dans chaque catégorie.
+
+Les condamnés au moulin, qui occupent le centre de la prison, sont
+pour ainsi dire retranchés dans une espèce de forteresse où les autres
+condamnés ne pénètrent pas.
+
+Le moulin à son personnel, ses gardiens; il est une prison dans une
+autre prison.
+
+Le matin, c'est le moulin qui se fait entendre le premier.
+
+Quand son tic-tac monotone et sinistre commence à retentir, les
+charpentiers et les forgerons se mettent à l'oeuvre et on distribue de
+l'étoupe aux autres prisonniers.
+
+Ce matin-là, chose bizarre, le moulin ne se fit pas entendre tout
+d'abord.
+
+Cependant on avait entendu la cloche, et le gardien-chef avait dû ouvrir
+les cellules des condamnés.
+
+Il y avait, dans le bâtiment affecté au service du moulin, quatre
+corridors cellulaires, autant de corridors que de cylindres, lesquels
+venaient aboutir perpendiculairement à une sorte de rond-point à coupole
+assez élevée.
+
+Sur ce rond-point ouvraient cinq portes.
+
+Ces cinq portes étaient celles des logis réservés aux gardiens, lesquels
+étaient deux par deux, sauf le gardien-chef qui occupait une cellule à
+lui tout seul.
+
+Quand les condamnés étaient couchés, quand le gardien-chef, M. Bardel,
+avait fait son inspection accoutumée et fermé toutes les cellules, y
+compris celles des ouvriers détenus provisoirement à Bath square, le
+gardien de nuit prenait son service et son compagnon se couchait.
+
+A six heures du matin, M. Bardel se levait, ouvrait à la fois la porte
+des quatre corridors et on faisait lever les condamnés.
+
+Donc, ce matin-là, la cloche se fit entendre comme à l'ordinaire; mais
+M. Bardel ne sortit point de sa cellule.
+
+Sur les quatre gardiens qui avaient dû prendre le service à minuit,
+trois seulement apparurent à l'extrémité de leur corridor respectif.
+
+Des quatre qui avaient dû se coucher à minuit, trois seulement encore
+sortirent enfin de leur cellule et tous les six se regardèrent avec un
+certain étonnement.
+
+Pour bien faire comprendre ce qui allait se passer, il est nécessaire de
+donner certains détails.
+
+Il y avait donc un corridor par cylindre, avec des numéros
+correspondants.
+
+Il y avait aussi deux gardiens par corridor, lesquels étaient toujours
+affectés au même service.
+
+Chacun des deux avait une clef qui ouvrait à la fois sa cellule, la
+porte de son corridor et celle du préau, mais qui ne pouvait ouvrir ni
+la porte de la cellule voisine, ni celle d'un des autres corridors:
+
+Seul, M. Bardel, le gardien-chef, avait une clef, vrai chef-d'oeuvre
+de serrurerie, qui ouvrait toutes les portes indistinctement, hormis
+cependant la grille de master Pin.
+
+Il est vrai que le gouverneur de la prison avait, lui, une clé qui
+ouvrait tout, même la grille du portier-consigne.
+
+Or donc, le gardien de nuit du corridor n° 1 sortit en entendant
+sonner la cloche, et vint frapper à la porte de la cellule qui portait
+également le n° 1, afin d'avertir son camarade.
+
+Celui-ci sortit.
+
+Les gardiens des nos 2 et 3 un firent autant.
+
+Seul le corridor du n° 4 demeura fermé.
+
+--Qui donc était de nuit? demanda l'un des gardiens.
+
+--Jonathan.
+
+--Comment! dit un autre d'un ton ironique, c'est ce bon M. Whip qui va
+prendre le service du matin, et il ne se presse pas plus que ça. Il a
+pourtant entendu la cloche;
+
+--Et Bardel qui dort aussi, fit un troisième.
+
+--Whip, mon cher! cria l'un des gardiens au travers de la porte n° 4.
+
+M. Whip ne répondit pas.
+
+--Hé! Jonathan? dit un autre, en frappant à la porte du n° 4 qui
+demeurait close.
+
+La porte ne s'ouvrit pas.
+
+--Hé! monsieur Bardel? cria un quatrième, en se dirigeant vers la
+cellule du gardien-chef, vous n'avez donc pas entendu la cloche?
+
+M. Bardel ne répondit pas davantage.
+
+Le gardien, ayant voulu frapper du poing sur la porte, demeura
+stupéfait.
+
+La porte, qui n'était point fermée en dedans, comme à l'ordinaire,
+s'ouvrit sous l'effort du coup de poing et M. Bardel apparut couché tout
+vêtu sur son lit et profondément endormi.
+
+Armés de leurs lanternes, les gardiens entrèrent, répétant.
+
+--Monsieur Bardel? Mon cher monsieur Bardel?
+
+M. Bardel ronflait.
+
+--Il est ivre mort, dit l'un.
+
+Et il se mit à le secouer.
+
+Mais si puissante que soit l'étreinte de l'ivresse, un homme finit
+toujours par s'éveiller.
+
+M. Bardel ne remua pas.
+
+Alors les gardiens effrayés se regardèrent.
+
+--Il faut appeler le docteur, dit l'un.
+
+--Et le gouverneur, dit un autre.
+
+En présence de l'état de M. Bardel, on ne songeait plus au corridor et
+à la cellule n° 4 qui continuaient à demeurer fermés, non plus qu'à
+Jonathan et à M. Whip, dont on n'avait pas la moindre nouvelle.
+
+L'un des gardiens courut donc chez le docteur.
+
+Le docteur se leva en maugréant, car il n'était pas matinal et s'était
+même si bien habitué au bruit de la cloche de six heures qu'elle ne le
+réveillait plus.
+
+Il arriva chez M. Bardel enveloppé dans sa robe de chambre, et à
+première vue, il s'écria:
+
+--Comment, butors que vous êtes, c'est pour cela que vous m'éveillez?
+Cet homme est ivre-mort, voilà tout.
+
+Et, à son tour, il secoua M. Bardel sans plus de succès.
+
+--Ah! diable! fit-il alors, je crois qu'on lui a fait prendre un
+narcotique.
+
+Et il se mit à l'examiner plus attentivement.
+
+Le gouverneur, également prévenu, était arrivé en toute hâte.
+
+Aux premiers mots qu'on lui dit, il soupçonna quelque événement
+extraordinaire.
+
+On chercha la clef que M. Bardel portait toujours à sa ceinture et on ne
+la trouva pas.
+
+Alors le gouverneur, laissant le dormeur aux mains du docteur, se fit
+accompagner par deux des gardiens, et, à l'aide de sa propre clef, il
+ouvrit la cellule n° 4.
+
+M. Whip n'y était pas.
+
+Le lit n'avait pas même été foulé.
+
+De la cellule, le gouverneur, qui fronçait le sourcil, passa à la porte
+du corridor, dans lequel on n'entendait aucun bruit.
+
+Cette porte ouverte, il prit la lanterne d'un des gardiens et marcha le
+premier.
+
+Au quatrième pas qu'il fit, il se heurta à Jonathan, étendu tout de son
+long sur le sol et dormant comme dormait M. Bardel.
+
+--Oh! oh! pensa le gouverneur, tout cela est bien extraordinaire.
+
+Il fit quelques pas encore et vit une cellule ouverte.
+
+Alors le gouverneur comprit tout.
+
+On avait endormi le gardien-chef et Jonathan pour favoriser une évasion.
+
+Et, s'arrêtant brusquement, il ordonna qu'on allât lui chercher quatre
+des soldats qui occupaient chaque soir le poste de la prison.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Le gouverneur avait donné cet ordre par mesure de prudence.
+
+Bien qu'il appartînt à l'armée; et qu'il fût très-brave, cet officier se
+souvenait d'une révolte récente où, sans l'intervention des soldats, M.
+Whip, lui et tous les gardiens de la prison eussent été massacrés.
+
+Les soldats arrivèrent.
+
+Alors le gouverneur se mit à leur tête et continua l'inspection du
+corridor.
+
+Il trouva une deuxième cellule ouverte et vide.
+
+M. Bardel seul aurait pu dire quels étaient les prisonniers qui les
+avaient occupées; mais M. Bardel dormait, et le docteur faisait de vains
+efforts pour l'arracher à sa léthargie.
+
+Le gouverneur continua son chemin jusqu'à la porte du préau.
+
+Cette porte, contre toute habitude, était ouverte.
+
+C'était donc par là que les deux prisonniers étaient sortis.
+
+Le préau était sablé.
+
+Le gouverneur abaissa sa lanterne jusqu'auprès du sol, et il distingua
+nettement l'empreinte de plusieurs pas.
+
+En examinant ces empreintes avec attention, on trouva deux pieds d'homme
+et un pied d'enfant.
+
+La lumière commençait à se faire. Le pied d'enfant était certainement
+celui du petit Irlandais.
+
+Les gardiens de Bath square portent un uniforme, comme les employés
+de toutes les prisons du monde, et par conséquent, on leur donne des
+chaussures identiques.
+
+Il ne fut pas difficile au gouverneur de reconnaître, dans l'une des
+empreintes, le soulier ferré d'un gardien.
+
+L'autre paraissait être celle d'un homme étranger à la prison.
+
+Quel était le gardien qui avait passé par là, sinon M. Whip, dont on
+continuait à n'avoir pas de nouvelles, puisque M. Bardel et Jonathan,
+qui, seuls avec lui, avaient pu pénétrer dans la prison par ce chemin,
+étaient plongés dans un profond sommeil?
+
+Le gouverneur, les gardiens et les soldats suivirent les empreintes
+des pas, et arrivèrent ainsi à la muraille qui séparait la prison des
+nouveaux bâtiments en construction.
+
+Là se trouvait une porte dont M. Bardel avait seul la clé.
+
+Mais puisqu'on n'avait pas retrouvé cette clef sur le gardien-chef, il
+fallait bien admettre que M. Whip la lui avait volée.
+
+Le gouverneur ouvrit cette porte et pénétra le premier dans le préau
+neuf.
+
+Alors de sourds gémissements parvinrent à son oreille.
+
+Ces gémissements se faisaient entendre au pied du mur d'enceinte.
+
+Il n'était pas jour encore, et le brouillard était toujours très-épais.
+
+Le brouillard de Paris est blanc et presque toujours transparent.
+
+Celui de Londres est rougeâtre et presque toujours opaque.
+
+Le gouverneur fut donc obligé de guider sa marche avec l'ouïe, bien plus
+qu'avec la vue, et il arriva ainsi, suivi des gardiens et des soldats,
+jusques au pied du mur.
+
+Les gémissements redoublèrent à son approche.
+
+Alors, baissant sa lanterne, le gouverneur vit un homme qui se tordait
+sur le sol et paraissait en proie à de vives souffrances.
+
+--C'est un des ouvriers, dit l'un des gardiens, il travaillait à
+reconstruire le mur du moulin, je le reconnais.
+
+C'était en effet John Colden qui, revenu d'un long évanouissement,
+ranimé sans doute par le froid de la nuit, et souffrant beaucoup,
+appelait à son aide.
+
+--Qui êtes-vous? dit le gouverneur en se penchant sur lui.
+
+Mais soudain une exclamation d'horreur échappa à l'un des gardiens.
+
+A trois pas de John Colden se trouvait le cadavre de M. Whip.
+
+Le gouverneur avait cru un moment être sur la trace de la vérité.
+
+Selon lui, Whip, acheté par des gens du dehors, avait endormi
+successivement M. Bardel et Jonathan, afin de favoriser l'évasion d'un
+prisonnier.
+
+Mais on retrouvait M. Whip frappé d'un coup de poignard et mort.
+
+Sa face violacée, sa langue tirée, sa cravate fortement serrée autour
+de son cou et ses vêtements déchirés attestaient qu'il avait soutenu une
+lutte.
+
+M. Whip avait dont péri victime de son devoir.
+
+Ce n'était plus un traître, c'était un martyr.
+
+John Colden, qui avait perdu beaucoup de sang, était hors d'état de
+pouvoir donner le moindre éclaircissement sur ce mystérieux événement.
+
+Cependant on retrouva enroulée autour de son corps une partie de la
+corde à noeuds.
+
+C'était une preuve que John Colden, hissé au moyen de cette corde
+jusqu'à une certaine hauteur, était retombé, par suite de sa rupture, et
+que ses complices l'avaient abandonné.
+
+Le gouverneur essaya de le questionner; mais il ne put rien obtenir de
+lui.
+
+Soit faiblesse, soit parti pris, John Colden secoua la tête, se bornant
+à murmurer qu'on pouvait faire de lui tout ce qu'on voudrait.
+
+On le transporta ainsi que le cadavre de M. Whip à l'intérieur de la
+prison.
+
+Là, il fût constaté que le prisonnier évadé n'était autre que le petit
+Irlandais;
+
+Le docteur avait employé des sels très-violents et triomphé de la
+léthargie de M. Bardel.
+
+Celui-ci, revenant enfin à lui, vit le gouverneur à son chevet, et
+commença par promener autour de lui un regard hébété.
+
+Mais il devinait ce qui s'était passé, et il n'eut garde d'oublier son
+rôle.
+
+Il raconta que, la veille, il avait acheté du tabac, ce qui était
+parfaitement vrai, du reste, à Queen's tavern, mais que M. Whip, qui s'y
+trouvait en même temps que lui, lui avait dit qu'il en achetait de bien
+meilleur dans un bureau de Picadilly, et qu'il lui avait offert de lui
+en faire goûter.
+
+Il ajouta qu'en effet, un peu avant neuf heures, M. Whip était entré
+dans sa cellule et lui avait donné de son tabac; puis, qu'il était allé
+prendre son service.
+
+A neuf heures, M. Bardel avait fait son inspection habituelle et avait
+été très-étonné de trouver dans le corridor numéro quatre, non plus M.
+Whip, mais Jonathan, qui sommeillait à demi dans sa guérite; qu'alors il
+lui avait offert une prise de tabac.
+
+A partir de ce moment, achevait M. Bardel, ses souvenirs étaient de plus
+en plus confus. Il avait été pris d'un violent mal de tête, était rentré
+dans sa cellule et s'était assis sur son lit.
+
+Dès lors, il ne se souvenait plus de rien.
+
+M. Bardel était employé à Cold Bath field depuis plus de vingt ans.
+
+Il s'était toujours montré très-zélé dans son service et on n'avait
+aucune raison de douter de la véracité de son récit.
+
+Malheureusement pour lui, Jonathan venait également de s'éveiller, grâce
+aux soins du docteur.
+
+Et Jonathan, apprenant la mort de M. Whip, l'évasion du petit Irlandais
+et l'arrestation de John Colden, Jonathan demanda à parler au gouverneur
+en particulier.
+
+Celui-ci s'enferma avec le gardien qui lui dit:
+
+--C'est M. Bardel qui a favorisé l'évasion du prisonnier.
+
+--Prenez garde, lui dit le gouverneur, vous accusez un homme jusque-là
+irréprochable.
+
+--Je l'accuse, dit Jonathan avec conviction, parce que j'ai les preuves
+de sa trahison.
+
+--De qui les tenez-vous?
+
+--De M. Whip.
+
+--Il est mort.
+
+--Cela ne m'étonne pas, car en m'endormant, je n'ai pu, comme c'était
+convenu, lui porter secours.
+
+Et Jonathan raconta ce qui s'était passé la veille.
+
+Alors le gouverneur pensa qu'il ne pouvait faire autrement que d'avertir
+la police et demander un magistrat qui vint faire une enquête minutieuse
+sur les événements dont la prison avait été le théâtre pendant la nuit
+précédente.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Avant d'aller plus loin, reportons-nous au moment où l'homme gris était
+remonté dans les airs, le petit Irlandais sur les épaules.
+
+Nous l'avons dit, pendant cette nuit-là, le brouillard était si épais
+que, de cette fenêtre d'où pendait la corde, il était impossible de voir
+le sol du préau.
+
+A neuf heures précises, la corde, solidement attachée à l'entablement de
+la croisée, avait été lancée dans le préau par-dessus le mur d'enceinte.
+
+A neuf heures quelques minutes, la sonorité du brouillard avait permis
+à Shoking et à l'homme gris, penchés à cette même fenêtre, d'entendre un
+bruit de pas sur le sable.
+
+--Ce sont eux, avait dit Shoking; tout va bien.
+
+Mais presque aussitôt un murmure confus de voix était monté jusqu'à eux,
+puis le bruit d'une lutte, puis un cri... puis...plus rien!
+
+Suzannah et Jenny s'étaient mises à genoux dans un coin de la chambre et
+priaient avec ferveur.
+
+Par deux fois, la corde s'était tendue.
+
+L'homme gris et Shoking pensaient que M. Bardel et John Colden s'étaient
+débarrassés de quelque sentinelle importune.
+
+Mais la corde ne demeura point tendue, et un dernier cri se fit
+entendre.
+
+Alors l'homme gris n'hésita plus, et il enjamba l'entablement de la
+croisée.
+
+--Qu'y a-t-il donc? lui dit Shoking avec épouvante.
+
+L'homme gris ne répondit pas.
+
+Il s'était laissé glisser le long de la corde, et nous savons ce qui
+s'était passé dans le préau.
+
+Il s'écoula cinq minutes.
+
+Cinq minutes d'angoisses mortelles pour la pauvre mère, pour Suzannah et
+pour Shoking.
+
+Enfin la corde se tendit et Shoking sentit son coeur battre à outrance.
+
+Puis, au bout de quelques secondes, l'homme gris reparut.
+
+L'enfant était sur ses épaules, et, quand tous deux eurent franchi
+l'entablement de la croisée, la pauvre Irlandaise murmura d'une voix
+mourante, en sentant autour de son cou les petits bras de son fils:
+
+--Mon Dieu! il me semble que je vais mourir...
+
+--On ne meurt pas de joie, répondit l'homme gris.
+
+Et en même temps il dit à Shoking:
+
+--Maintenant à John Colden!
+
+--John! exclama Suzannah!
+
+--Oui, il s'est battu avec un gardien...
+
+--Mon Dieu!
+
+--Il est blessé... mais légèrement... je lui ai enroulé la corde autour
+du corps, nous allons le tirer à nous.
+
+Shoking avait compris la manoeuvre.
+
+L'homme gris et lui s'emparèrent de la corde et se mirent à tirer à eux.
+
+Déjà la corde s'enroulait sur le plancher, lorsque tout à coup ils
+éprouvèrent une secousse qui fut suivie d'un bruit sourd et d'un cri de
+douleur.
+
+C'était la corde qui venait de casser.
+
+John Colden était retombé sur le sol du préau.
+
+--Malédiction! murmura l'homme gris.
+
+Cependant il ne perdit ni son sang-froid ordinaire, ni sa merveilleuse
+présence d'esprit.
+
+--Tire à toi tout ce qui nous reste de corde, ordonna-t-il à Shoking.
+
+La corde avait soixante noeuds, quand elle était entière.
+
+Shoking n'en retira que vingt-neuf.
+
+Elle s'était donc rompue à peu près vers le milieu.
+
+--Impossible, murmura l'homme gris, de descendre désormais.
+
+--Pourquoi? demanda Suzannah.
+
+--Parce que la corde est trop courte, et que celui de nous qui
+descendrait se tuerait sans profit pour John.
+
+--Mais, s'écria Suzannah, John est blessé.
+
+--Oui.
+
+--On le trouvera dans le préau.
+
+--Certainement, dit l'homme gris avec flegme.
+
+--On l'accusera d'avoir favorisé l'évasion de l'enfant.
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Et on le condamnera à la prison.
+
+--On fera mieux, dit froidement l'homme gris, on le condamnera à mort,
+car il a tué un des gardiens.
+
+Suzannah jeta un grand cri et se mit aux genoux de l'homme gris.
+
+--Oh! dit-elle, sauvez-le, au nom du ciel, au nom de l'Irlande,
+sauvez-le!
+
+--Certainement, je le sauverai, dit-il froidement, mais pas aujourd'hui,
+car aujourd'hui c'est impossible...
+
+Jenny l'Irlandaise couvrait son fils de baisers et ne paraissait plus
+savoir en quel lieu elle se trouvait.
+
+--Ah! maman, disait l'enfant, j'ai bien souffert, va! ils étaient bien
+méchants, tous ces hommes! si tu savais comme ils m'ont battu!
+
+Suzannah pleurait à chaudes larmes.
+
+Shoking se pencha sur elle et lui dit:
+
+--Aie confiance, ma chère. Quand l'homme gris promet quelque chose,
+c'est sacré comme la parole de Dieu. Il t'a dit qu'il sauverait John, il
+le sauvera.
+
+Tout à coup un bruit, un son plutôt, traversa l'espace. C'était
+l'horloge de l'église voisine qui sonnait la demie de neuf heures.
+
+L'homme gris tressaillit et dit:
+
+--Nous nous attardons ici, comme si nous étions en sûreté. Partons!
+
+Il prit Suzannah par la main:
+
+--Mais ne pleurez donc pas, enfant, dit-il, je vous ai dit que je
+sauverai John. Vous ne croyez donc plus en moi?
+
+--Oh! si, répondit Suzannah.
+
+Shoking avait retiré le fragment de corde et fermé les volets de la
+fenêtre.
+
+Alors l'homme gris ralluma la lampe et dit:
+
+--Maintenant, pas de bruit; le cab est en bas, au coin de la rue; il
+faut partir.
+
+Les deux femmes, l'enfant, Shoking et l'homme gris s'engouffrèrent
+alors sans bruit dans l'étroit escalier et, quelques secondes après, ils
+étaient dans la rue.
+
+Un cab à quatre places attendait, appuyé contre le mur d'enceinte.
+
+Shoking s'approcha, du cocher.
+
+--Est-ce toi? dit-il.
+
+--C'est moi, répondit une voix qui n'était autre que celle de Jack, dit
+l'Oiseau-Bleu.
+
+Les deux femmes entrèrent dans la voiture avec l'homme gris.
+
+Shoking monta à côté du cocher.
+
+Alors, Jack fit clapper sa langue, siffler son fouet, et le cab partit
+au grand trot d'un cheval vigoureux.
+
+L'homme gris avait pris la main de Jenny l'Irlandaise et lui disait:
+
+--Votre fils vous est rendu, mais il a subi une condamnation, il ne
+vous appartient plus, et la police, désormais à sa recherche, vous le
+reprendra si elle le trouve.
+
+Jenny entoura l'enfant de ses bras et répondit avec un accent de lionne:
+
+--Oh! je le défendrai!
+
+--Il vaut mieux, reprit l'homme gris, se mettre à l'abri de la police.
+
+--Comment?
+
+--Voilà ce dont je me charge si vous avez foi en moi.
+
+Elle eut un frisson d'épouvante.
+
+--Est-ce que vous voudriez encore me séparer de lui? dit-elle.
+
+--Non, je m'arrangerai même de telle manière que vous puissiez le voir
+chaque jour et presque à toute heure.
+
+--Ah! fit-elle, regardant avidement le libérateur de son fils.
+
+--Avez-vous entendu parler du _Christ's hospital_? demanda encore
+l'homme.
+
+--Non, répondit la pauvre femme.
+
+--Eh bien! c'est un collége, et quand l'enfant a revêtu l'uniforme de ce
+collége, il est inviolable.
+
+La pauvre mère regarda encore l'homme gris et parut se suspendre à ses
+lèvres.
+
+Le cab roulait rapidement; durant ce temps, il avait gagné Piccadilly,
+descendu Hay-Market, traversé Pall-Mall, passé devant la statue de
+Charles Ier à Charing Cross, longé White-Hall, et il arrivait sur le
+pont de Westminster.
+
+La Tamise sombre et bourbeuse roulait au-dessous son flot couvert de
+brouillard.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+L'homme gris poursuivit tandis que le cab roulait sur le pont et se
+dirigeait vers ce quartier de Londres qu'on nomme le _Southwark_:
+
+--Tout ce que je pourrai vous dire maintenant, ma chère, ne vous
+apprendrait pas grand'chose.
+
+Votre fils est placé entre deux dangers: d'une part, la justice qui l'a
+frappé et cherchera à le reprendre; de l'autre un ennemi pire encore,
+le frère ennemi de son père, le misérable qui a envoyé sir Edmund à
+l'échafaud, lord Palmure.
+
+A ce nom Jenny frissonna.
+
+--Il faut donc qu'on trouve à votre enfant un autre nom, qu'on lui fasse
+une identité nouvelle, et qu'on jette sur ses épaules un manteau auquel
+nul ne puisse toucher.
+
+Tout cela, je le ferai. Mais il me faut deux jours au moins, et pendant
+ces deux jours, je ne puis vous mettre, vous et votre enfant, à l'abri
+de tout danger que si vous m'obéissez aveuglément.
+
+--Ne vous ai-je pas obéi déjà? dit l'Irlandaise avec douceur.
+
+--Si, répondit l'homme gris.
+
+Et, rêveur, cet homme étrange se pencha à la portière du cab et se mit
+à contempler la Tamise qui avait l'air, en ce moment, d'un immense champ
+de brouillard semé, çà et là, d'étoiles sans rayons, car les réverbères
+luttaient en vain contre cette obscurité toujours croissante.
+
+Le cab arriva de l'autre côté du pont, et bientôt il roula dans
+Saint-George-road.
+
+Dix minutes après, il s'arrêta.
+
+--Nous sommes arrivés, dit l'homme gris. Descendez, ma chère.
+
+Et il sauta lestement à terre et prit l'enfant dans ses bras.
+
+Alors, jetant les yeux autour d'elle, Jenny vit une place déserte, des
+maisons chétives, de petites ruelles noires, et au milieu une église
+dont les arceaux et le clocher étaient estompés dans le brouillard.
+
+Un cimetière clos d'une petite grille l'entourait.
+
+C'était Saint-George, l'église cathédrale des catholiques de Londres.
+
+L'homme gris dit alors à Jack et à Shoking:
+
+--Emmenez Suzannah, vous saurez toujours bien où la cacher.
+
+--Oh! je m'en charge, moi, dit Jack.
+
+--Et moi aussi, fit Shoking: faut-il donc vous quitter, maître?
+
+--Oui, répondit l'homme gris, seulement, demain matin, à la première
+heure, ajouta-t-il, s'adressant toujours à Shoking, tu te rendras à
+Saint-Gilles.
+
+--Oui, maître.
+
+--Tu iras droit à la sacristie et tu demanderas à parler à l'abbé
+Samuel.
+
+--Bien.
+
+--Et tu lui diras: Tout va bien, l'enfant est sauvé.
+
+Jack et Shoking s'en allèrent emmenant Suzannah, et l'homme gris,
+prenant Jenny par la main, la fit entrer dans le cimetière, dont la
+grille était ouverte.
+
+--Ici, dit-il, nous sommes en sûreté déjà, il n'y a pas un agent de
+police dans toute l'Angleterre qui oserait arrêter un criminel dans un
+cimetière.
+
+Cheminant au travers des tombes, dont les pierres blanches tranchaient
+sur l'obscurité, ils contournèrent l'église et arrivèrent derrière le
+choeur.
+
+Là, il y avait une petite porte à laquelle l'homme gris frappa trois
+coups.
+
+Cette porte s'ouvrit presque aussitôt.
+
+Alors un rayon de clarté vint frapper l'Irlandaise et son fils au
+visage.
+
+Un homme se montrait au seuil de cette porte, une lanterne à la main.
+
+L'homme gris lui dit:
+
+--C'est nous que vous attendez.
+
+--Qui vous envoie? demanda cet homme.
+
+--Celui à qui nous obéissons tous jusqu'au jour où le maître suprême
+sera devenu homme, répondit le sauveur de Ralph.
+
+--Entrez, dit celui qui tenait une lampe.
+
+C'était un vieillard courbé par l'âge et dont la longue barbe blanche
+descendait jusque sur sa poitrine.
+
+Il portait une calotte noire sur le dessus de la tête et était vêtu
+d'une sorte de houppelande noire qui pouvait passer pour une soutane.
+
+En outre ses épaules étaient couvertes d'un léger surplis blanc, ce qui
+était comme un indice de sa profession semi-cléricale et semi-laïque.
+
+Cet homme, qui n'était que tonsuré, était le sacristain de Saint-George.
+
+L'Angleterre est dure aux catholiques.
+
+Elle les tolère, mais elle ne veut rien faire pour eux.
+
+C'est à leurs frais qu'ils ont construit leurs églises, à leurs frais
+que leurs prêtres vivent.
+
+Elle était bien froide et bien nue cette cathédrale, aussi froide, aussi
+nue, et plus misérable d'aspect encore que la pauvre église de St-Gilles
+que nous connaissons déjà.
+
+L'homme au surplis ferma la porte quand les voyageurs nocturnes furent
+entrés.
+
+Marchant le premier, il leur fit traverser le choeur, passa derrière le
+maître-autel et poussa une nouvelle porte devant lui.
+
+Cette porte donnait sur un étroit corridor à l'extrémité duquel il y
+avait un petit escalier tournant, dans lequel le sacristain s'engagea.
+
+Cet escalier conduisait à son logis, qui se trouvait dans la tour du
+clocher.
+
+A la fois sacristain et gardien de l'église, cet homme vivait seul, la
+nuit, dans l'édifice et habitait une chambrette dans laquelle il y avait
+un pauvre lit de sangle, et deux chaises de paille.
+
+--Voilà votre refuge et celui de votre enfant, dit l'homme gris à
+l'Irlandaise. Au nom de la cause que nous servons, au nom de votre fils
+que l'Irlande attend comme un rédempteur, je vous supplie de ne pas
+bouger d'ici jusqu'au jour où je viendrai vous avertir.
+
+Nul ne soupçonnera votre présence dans cette église, nul ne viendra vous
+y chercher; et la police, fût-elle avertie, n'oserait pénétrer jusqu'à
+vous. Mais alors elle établirait à l'entour comme une vaste souricière
+et vous seriez prisonnière de nouveau et pour longtemps sans doute.
+
+--Oh! que m'importe? fit-elle en prenant son fils dans ses bras.
+
+--Jenny, reprit l'homme gris d'une voix solennelle, jurez-moi que vous
+ne quitterez pas cette chambre.
+
+--Je vous le promets, dit-elle, sur les cendres de mon époux martyr.
+
+--Adieu donc, fit-il, au revoir plutôt.... car avant deux jours vous
+entendrez parler de moi.
+
+Il embrassa l'enfant, il serra la main de la mère, et s'en alla,
+reconduit par le sacristain.
+
+Lorsqu'ils furent dans l'église, l'homme gris se tourna vers le
+vieillard.
+
+--Ainsi, dit-il, cela est bien vrai, chaque matin, aux premières clartés
+de l'aube, une femme vêtue de noir vient pleurer et prier sur une tombe.
+
+--Oui, répondit le sacristain, nous sonnons l'_Angelus_ à six heures, et
+l'_Angelus_ sonné, je vais ouvrir la grille du cimetière.
+
+--Elle ne reste donc pas ouverte?
+
+--Non. Je l'avais laissée entre-bâillée pour vous ce soir.
+
+--Après?
+
+--A peine la grille est-elle ouverte que cette femme, dont je n'ai
+jamais pu voir le visage, car elle le couvre d'un voile épais, se glisse
+dans le cimetière.
+
+--Et vers quelle tombe va-t-elle? L'avez-vous remarqué?
+
+--Oui.
+
+--Pourriez-vous m'y conduire?
+
+--Sans doute.
+
+Le sacristain ouvrit la porte, et portant toujours sa lanterne, il
+descendit les deux marches qui donnaient accès dans le cimetière.
+
+L'homme gris le suivait, et ils se mirent à cheminer lentement à travers
+les tombes.
+
+
+
+
+XX
+
+
+L'homme gris se disait, pendant que le sacristain portait sa lanterne au
+ras de terre et en projetait la lueur sur les tombes:
+
+--Si c'est la femme que je crois, il faudra bien que lord Palmure
+devienne, entre mes mains, un instrument docile, et je combattrai miss
+Ellen à armes égales.
+
+Après quelques minutes de recherche, le sacristain s'arrêta:
+
+--Ce doit être là, dit-il.
+
+L'homme gris prit la lanterne des mains du sacristain et l'approcha
+d'une pierre étroite et haute, sur laquelle on avait gravé ces mots:
+
+ ICI REPOSE
+ DICK HARRISSON
+ MORT D'AMOUR A L'ÂGE DE VINGT ANS.
+
+--Et c'est sur cette tombe que vient s'agenouiller cette femme? dit
+l'homme gris.
+
+--Oui, monsieur.
+
+L'inscription tumulaire ne portait aucune date. Cependant la pierre
+n'était pas encore couverte de cette mousse grisâtre dont le temps tisse
+la livrée des tombeaux.
+
+--Depuis quand cette tombe est-elle creusée? demanda l'homme gris.
+
+--Comment voulez-vous que je le sache, monsieur? répondit le sacristain.
+On enterre ici tous les dimanches plusieurs personnes à la fois. Bien
+que ce champ de repos ne renferme que des catholiques, tous ne sont pas
+de notre paroisse.
+
+Il y a des paroisses dans Londres qui n'ont pas d'église de notre culte,
+il y en a même beaucoup. Il advient donc que le dimanche, de très-grand
+matin, il nous arrive jusqu'à dix et quinze cercueils de différents
+points de la ville, accompagnés d'un prêtre, sous les yeux duquel on
+leur donne la sépulture.
+
+Et puis, voyez-vous, je suis vieux et je n'ai pas beaucoup de mémoire.
+
+Ensuite, l'administration du cimetière, bien qu'il touche à l'église, ne
+me regarde pas. Cela fait que je ne m'en occupe guère autrement que pour
+ouvrir la grille, chaque matin, quand j'ai sonné l'_Angelus_.
+
+Cependant, la ténacité, la régularité de cette femme m'a frappé, et j'en
+ai parlé à l'abbé Samuel, lorsqu'il est venu hier.
+
+--C'est bien, mon ami, dit l'homme gris, je sais ce que je voulais
+savoir.
+
+Et il fit un pas de retraite.
+
+Mais, au lieu de se diriger vers la grille du cimetière, il reprit le
+chemin de la petite porte qui donnait accès dans l'église, au grand
+étonnement du vieillard, qui lui dit:
+
+--Est-ce que vous voulez revoir la personne que vous m'avez amenée?
+
+--Non, dit l'homme gris.
+
+Et il entra dans l'église.
+
+--Mon ami, dit-il alors, je désire attendre ici l'heure où cette femme
+vient.
+
+Il se dirigea vers le confessionnal qui se trouvait au milieu de
+l'église, y entra, s'enveloppa dans son manteau, et y chercha la
+position la plus commode pour dormir.
+
+Le sacristain savait qu'il avait affaire à un homme tout-puissant dans
+ce parti mystérieux à la tête duquel était l'abbé Samuel.
+
+Il s'inclina donc, se bornant à dire:
+
+--Devrai-je vous éveiller?
+
+--Oui, quand vous sonnerez l'_Angelus_.
+
+L'homme gris se couvrit la tête d'un pan de son manteau.
+
+Le sacristain s'en alla après avoir fermé soigneusement les portes de
+l'église.
+
+Plusieurs heures s'écoulèrent, et la nuit tout entière.
+
+Les gens qui passaient au dehors et regardaient l'église Saint-George,
+ne se fussent guère doutés qu'elle abritait quatre personnes, tant elle
+fut silencieuse jusqu'au matin.
+
+L'homme gris dormait.
+
+Enfin une lueur brilla dans le fond du choeur et vint frapper la grille
+de bois du confessionnal.
+
+L'homme gris s'éveilla.
+
+Il vit le vieillard, la lanterne à la main, sortant de la sacristie,
+où il avait passé la nuit sur une chaise, se diriger vers la porte du
+clocher.
+
+Une seconde après, l'_Angelus_ tinta.
+
+Alors le sacristain se dirigea vers le confessionnal pour éveiller
+l'homme gris.
+
+Mais celui-ci en sortit et vint à sa rencontre.
+
+--Je vous ai entendu, lui dit-il. Allez ouvrir la grille du cimetière.
+Je vous suis.
+
+Ils sortirent de nouveau par la petite porte du choeur.
+
+Il était nuit encore, mais quelques rayons blafards glissaient à travers
+le brouillard toujours épais.
+
+L'homme gris se dirigea vers cette tombe qu'il avait remarquée la veille
+au soir, puis, après l'avoir reconnue, il s'en éloigna de quelques pas
+et se dissimula derrière un monument plus élevé.
+
+A peine le sacristain, après avoir ouvert la grille, était-il entré dans
+l'église, qu'un bruit léger se fit entendre.
+
+En même temps, l'homme gris vit une forme noire qui s'avançait au milieu
+des tombes.
+
+Oh! elle ne chercha point son chemin, elle n'hésita pas une seconde.
+
+Elle vint droit à cette pierre qui recouvrait le corps du pauvre enfant
+mort d'amour et s'y prosterna.
+
+Immobile à deux pas de distance, l'homme gris entendit alors des
+sanglots et des paroles entrecoupées.
+
+La femme voilée et vêtue de noire disait:
+
+--Mon fils, mon enfant..., mon bien-aimé Dick, c'est donc vrai que les
+morts ne reviennent pas... et que jamais plus ils ne se manifestent à
+ceux qui les ont tant aimés... Dick, mon enfant, ne m'entends-tu donc
+pas?
+
+Et la malheureuse femme se frappait la poitrine et sanglotait à fendre
+l'âme.
+
+Elle appela longtemps son fils qui ne lui répondait pas; elle pria et
+pleura longtemps.
+
+Puis tout à coup, elle se leva et eut comme un mouvement d'effroi.
+
+Le jour avait grandi, et de rouge qu'il était pendant la nuit, le
+brouillard était devenu blanc.
+
+Comme si elle eût craint d'être surprise sur cette tombe, la pauvre mère
+prit la fuite, après avoir mis un baiser sur cette pierre qui portait le
+nom de son fils.
+
+Alors, étouffant le bruit de ses pas, l'homme gris se mit à la suivre.
+
+Il franchit après elle la grille du cimetière; après elle, il se trouva
+dans la rue.
+
+Elle marchait rapidement, et il avait peine à ne pas la perdre de vue.
+
+Autour de Saint-George, il y a un dédale de petites rues mal bâties,
+tortueuses et habitées par une population misérable.
+
+La femme voilée entra dans ce labyrinthe et s'arrêta dans Adam's street.
+
+Il y avait là une maison de chétive apparence, aux murs noircis, avec
+une porte bâtarde ouvrant sur une allée noire.
+
+Comme elle allait s'y engager, l'homme gris lui mit la main sur
+l'épaule.
+
+Elle se retourna en étouffant un cri d'effroi.
+
+Mais l'homme gris lui fit un signe, ce signe mystérieux que les
+Irlandais affiliés au fenianisme connaissent tous.
+
+Et le cri prêt à s'échapper de sa gorge y rentra, et elle regarda cet
+inconnu au travers de son voile épais, avec une indicible anxiété.
+
+--Vous êtes la mère de Dick Harrisson? lui dit-il.
+
+--Oh! répondit-elle, ne prononcez pas ce nom, monsieur, ne le prononcez
+pas... par pitié!...
+
+--J'étais son ami, dit l'homme gris.
+
+--Vous?
+
+Et elle le regarda avec un redoublement d'angoisse.
+
+--Et vous êtes sa mère, ajouta-t-il.
+
+--Monsieur... par pitié... ne le dites pas... si vous saviez combien je
+suis persécutée... On me croit morte, moi aussi!...
+
+--Ah! fit l'homme gris.
+
+--Je n'ai plus qu'une joie en ce monde, poursuivit-elle d'une voix
+mouillée de larmes, celle d'aller chaque matin prier sur sa tombe...
+Eh bien! si ceux qui ont causé sa mort savaient que j'existe, ils me
+retireraient ce dernier bonheur.
+
+--Ils eussent pu le faire hier encore, dit l'homme gris; ils ne le
+pourraient plus aujourd'hui.
+
+--Pourquoi? demanda la pauvre mère avec un accent hébété.
+
+--Parce que je vous protège, répondit l'homme gris, que j'étais l'ami
+de votre fils, que je suis l'ennemi mortel de miss Ellen Palmure, pour
+laquelle le malheureux enfant s'est donné la mort.
+
+Cette fois, la pauvre mère jeta un cri.
+
+--Chez vous... entrons chez vous, dit encore l'homme gris; car, pour le
+venger, il me faut tout savoir!
+
+
+
+
+XXI
+
+
+L'homme gris avait pris la main de la pauvre mère, et il la magnétisait,
+pour ainsi dire, de son regard pénétrant et dominateur.
+
+--Allons chez vous, répéta-t-il.
+
+Elle ne résista point à cette injonction; elle le conduisit au fond
+de l'allée noire, lui fit monter le petit escalier tournant à marches
+usées, arriva au second étage et tira une clef de sa poche. Puis elle
+ouvrit une porte, et l'homme gris se trouva au seuil d'une chambre assez
+propre, quoique misérablement meublée.
+
+Dans le fond de cette chambre, il y avait une autre porte, et la pauvre
+mère, étendant la main vers elle, dit:
+
+--C'est là qu'il est mort!...
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise et regarda de nouveau l'homme gris.
+
+--Ainsi, dit-elle, vous avez connu mon Dick?
+
+--Oui.
+
+--Vous étiez son ami?
+
+--Oui, dit encore l'homme gris.
+
+--Où donc l'aviez-vous rencontré?
+
+--Au public-house de White-Hall.
+
+--Je ne sais pas quel est l'endroit dont vous parlez, répondit-elle,
+mais je sais que mon Dick, depuis longtemps, sortait beaucoup le soir.
+Où allait-il? hélas! il ne me le disait pas. Il y avait près d'un an que
+le pauvre enfant était comme fou...
+
+--J'ai quitté Londres, poursuivit l'homme gris. Quand j'y suis revenu,
+votre fils était mort. On me l'a appris au public-house dont je vous
+parle, et on m'a dit qu'il était mort d'amour. Comment? je l'ignore, et
+il faut pourtant que je le sache.
+
+Il parlait d'une voix grave et pleine d'autorité qui impressionnait
+vivement la pauvre femme.
+
+Évidemment, en parlant ainsi, il disait vrai, il avait très-certainement
+rencontré Dick Harrisson au public-house de White-Hall, en face de
+l'amirauté et d'une des entrées de Hyde-Park. La femme vêtue de noir
+avait relevé son voile.
+
+L'homme gris vit alors une personne encore jeune, bien que le chagrin
+eût creusé sur son visage, qui avait dû être fort beau, des rides
+précoces, et blanchi ses abondants cheveux, autrefois d'un blond cendré.
+
+--Je vais tout vous dire, dit-elle, car j'ai beau me réfugier dans
+l'amour de Dieu qui ordonne le pardon des injures, une voix secrète
+s'élève sans cesse au fond de mon coeur et me crie que la mort de mon
+enfant ne peut rester impunie.
+
+--Parlez, dit l'homme gris, en lui prenant la main, je vous écoute.
+
+Alors elle lui fit le récit suivant:
+
+--«Je suis Irlandaise, mon mari était Anglais. Soldat de marine, il
+s'était épris de moi, pendant un séjour que fit son navire dans la rade
+de Cork, et malgré la différence de religion qui existait entre nous, il
+m'épousa.
+
+Je le suivis à Londres; il espérait quitter le service de mer et obtenir
+un petit emploi dans les bureaux de l'amirauté.
+
+Ses démarches et celles de ceux de ses chefs, qui s'intéressaient à lui,
+demeurèrent infructueuses.
+
+Un an après notre mariage, il fut obligé de prendre la mer et me laissa
+à Londres, où je devins mère quelques jours après son départ.
+
+Depuis lors je ne l'ai plus revu.
+
+Le navire qu'il montait fit naufrage et se perdit corps et biens.
+
+On me fit une petite pension.
+
+D'abord, je songeai à retourner en Irlande, où j'avais encore des
+parents, mais l'avenir de mon enfant me fit renoncer à ce projet.
+
+J'entrai comme dame de confiance dans une maison de commerce.
+
+Ce que je gagnais, réuni à ma pension, me permit d'élever mon fils et de
+lui donner de l'éducation.
+
+A seize ans, il avait acquis une instruction suffisante pour entrer dans
+une maison de banque et y toucher cent livres d'appointement.
+
+Alors le cher enfant me dit!
+
+«--Je ne veux plus que tu travailles, mère, c'est à mon tour.»
+
+Nous vînmes nous établir ici, dans cette maison, parce que nous
+connaissions M. Colcram, le propriétaire, qui avait également servi dans
+la marine et était un ami de mon mari.
+
+Ah! cela n'a duré que deux années, mais pendant ces deux années,
+monsieur, j'ai été la plus heureuse des femmes.
+
+Mon Dick était laborieux, rangé, affectueux; il ne vivait que pour moi
+et l'avenir était gros d'espérances pour nous deux.
+
+Hélas! le vent de la fatalité devait souffler bientôt sur nous.
+
+Un soir, M. Colcram, notre logeur,--il crut bien faire, le pauvre
+homme,--vint nous voir tout joyeux, et dit à mon fils:
+
+--La maison que je tiens à bail est située sur la terre d'un des plus
+nobles lords d'Angleterre, et j'ai quelquefois affaire à lui, il cherche
+un secrétaire, et je lui ai parlé de toi: veux-tu que je te présente? Tu
+auras des appointements doubles, pour le moins, de ceux que tu touches
+dans ta maison de banque de la cité.
+
+Pouvions-nous résister à une offre semblable?
+
+Le lendemain, M. Colcram conduisit Dick chez le lord.
+
+Celui-ci le trouva intelligent, modeste et doux, et agréa ses services.
+
+M. Colcram avait dit la vérité, le noble lord fixa les appointements
+de Dick à deux cents livres, et il se trouva que mon cher enfant avait
+beaucoup moins de besogne que dans la maison de banque d'où il sortait.
+
+Chaque matin, il allait chez le lord, qui habitait dans Chester street,
+écrivait sous sa dictée, dépouillait sa correspondance, et il était
+libre à quatre ou cinq heures de l'après-midi.
+
+Le cher enfant passait toutes ses soirées avec moi et nous caressions
+le projet de faire des économies suffisantes pour aller au printemps
+suivant voir ma chère Irlande, dont le souvenir était toujours vivant au
+fond de mon coeur.
+
+Deux mois s'écoulèrent. Une mère est clairvoyante, monsieur, elle a
+l'habitude de lire dans l'âme de son fils, et cependant je ne m'étais
+pas aperçue d'un changement presque subit qui s'était opéré chez mon
+enfant.
+
+Depuis qu'il était chez le lord, il apportait à sa toilette, jusque-là
+simple et presque négligée, un soin minutieux.
+
+Peu à peu, sa gaieté naturelle fit place à une vague mélancolie qui
+dégénérait parfois en tristesse ou à laquelle succédait quelquefois une
+sorte de joie fiévreuse.
+
+Mon Dick avait un amour au coeur.
+
+Amour sans espérance d'abord et presque inavoué à lui-même; amour
+violent ensuite et tout à coup rempli d'illusions.
+
+Vers la Christmas, il me dit que lord Palmure,--c'est bien le nom que
+vous avez prononcé tout à l'heure,--était accablé d'affaires par suite
+de l'ouverture du parlement, et qu'il serait obligé d'aller travailler
+avec lui, le soir; je le crus.
+
+Pendant deux mois encore, il sortit chaque soir après notre souper,
+pour ne rentrer que fort avant dans la nuit, et dès lors sa vie me parut
+mystérieuse et tourmentée.
+
+Tantôt il avait l'espérance et le bonheur dans les yeux, tantôt il
+paraissait livré au plus profond désespoir.
+
+Il demeura longtemps muet à toutes mes questions.
+
+Enfin, un soir, il me prit dans ses bras et me dit:
+
+--J'aime la fille de lord Palmure.
+
+--Malheureux! m'écriai-je.
+
+--Et j'en suis aimé, ajouta-t-il.
+
+Je me mis à fondre en larmes, je le suppliai de songer à notre humble
+condition, à la distance qui nous séparait de la noble demoiselle; je
+l'engageai à remercier lord Palmure, à retourner dans la cité où il
+trouverait facilement un emploi.
+
+--Miss Ellen et moi, me dit-il, nous nous aimons, et elle sera ma femme.
+
+Le mal était déjà sans remède, et le pauvre enfant était fou.
+
+Que s'est-il passé dès lors? Par quelles tortures sans nom cette femme
+a-t-elle brisé le coeur de mon malheureux fils? Hélas! je l'ignore,
+monsieur.
+
+Mais bientôt sa vie devint un supplice; il était devenu insensible à mes
+caresses, et il parlait de mourir.
+
+Un jour, il se sentit si faible qu'il ne put quitter le lit. Il eut
+la fièvre pendant une semaine, une fièvre pleine de délire et de rage,
+pendant laquelle le nom de miss Ellen était sans cesse sur ses lèvres.
+
+Je ne le quittais ni jour ni nuit. Enfin, le dimanche, la fièvre se
+calma, le délire disparut, et il me sembla plus calme.
+
+Ah! monsieur, la fatalité était sur nous. J'eus la funeste pensée de
+m'absenter une heure, pour aller à Saint-George entendre la messe et
+prier Dieu pour mon enfant.
+
+Quand je revins, il était si pâle que je jetai un cri d'épouvante.
+
+--Mère, me dit-il, pardonne-moi... je suis un fils ingrat... car je t'ai
+oubliée, pour ne songer qu'à ma propre douleur... Je suis un pauvre fou
+qui va mourir...
+
+Je jetai un nouveau cri, un cri d'épouvante et d'horreur! car il avait
+soulevé la courtine qui le couvrait, et je vis son lit plein de sang!...
+
+Ici la malheureuse mère s'interrompit et fondit en larmes.
+
+L'homme gris lui prit la main et lui dit d'une voix émue et grave:
+
+--Continuez, madame, il faut que je sache tout.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+La mère de Dick Harrisson parvint à maîtriser ses sanglots.
+
+Elle continua.
+
+--Mon malheureux enfant, fou de désespoir, s'était frappé de trois coups
+de couteau.
+
+J'appelai au secours, jetant des cris d'épouvante; M. Colcram monta.
+
+Mon pauvre Dick secouait la tête et un pâle sourire effleurait ses
+lèvres:
+
+«--Tout est inutile, mère, me dit-il, je vais mourir...»
+
+--Ah! monsieur, le pauvre enfant ne se trompait pas, poursuivit-elle
+d'une voix brisée. M. Colcram alla chercher un chirurgien.
+
+Le chirurgien fit comme Dick, il secoua tristement la tête, et dit que
+les trois blessures étaient mortelles.
+
+Et cependant mon pauvre enfant essaya de lutter contre la mort.
+
+Il survécut trente-six heures en dépit d'horribles souffrances, me
+demandant toujours pardon de m'abandonner ainsi.
+
+Il ne s'interrompait que pour prononcer le nom de miss Ellen.
+
+--Mère, me dit-il encore, je veux être enterré dans un cimetière
+catholique et je veux que tu mettes ceci dans ma bière.
+
+En même temps il m'indiquait un gros pli cacheté qu'il avait caché sous
+son oreiller avant de se donner la mort.
+
+C'étaient les lettres de miss Ellen.
+
+Quand il eut rendu le dernier soupir, Dieu fit un miracle.
+
+Il me donna la force d'aller me jeter aux pieds d'un prêtre catholique
+et de lui avouer que mon fils s'était suicidé.
+
+Ce prêtre était jeune, il était bon, il me releva et me dit: Pauvre
+mère, puisque votre fils est mort par amour, Dieu lui pardonnera,
+car ceux qui ont souffert et pleuré trouvent toujours grâce devant sa
+miséricorde.
+
+Et si Dieu doit pardonner, pourquoi nous, ses ministres, qui ne sommes
+que des hommes, nous montrerions-nous plus sévères?
+
+Il fut convenu alors que je garderais mon fils encore jusqu'au samedi
+soir.
+
+Alors le jeune prêtre viendrait, avec quatre Irlandais, enlever la bière
+et ils la transporteraient sans bruit au cimetière de Saint-George.
+
+Là, on inhumerait mon enfant en terre sainte, et on réciterait les
+prières de l'Église sur sa tombe, comme s'il fût mort de sa mort
+naturelle.
+
+--Et ce prêtre, dit l'homme gris, interrompant la mère de Dick, ce
+prêtre se nommait l'abbé Samuel?
+
+--Oui. Vous le connaissez donc aussi?
+
+--C'est notre maître à tous, répondit-il.
+
+La pauvre femme reprit:
+
+--Je posai sous la tête de mon cher mort le pli cacheté qu'il voulait
+emporter dans la tombe.
+
+Puis, on cloua la bière, et il disparut pour toujours à mes yeux, celui
+que j'aurais dû précéder dans une autre vie.
+
+Ici, elle s'interrompit encore et fondit en larmes.
+
+L'homme gris lui tenait toujours la main et la regardait avec bonté.
+
+--Et cette miss Ellen, dit-il, vous ne l'avez donc jamais vue?
+
+Ce nom produisit une sorte de réaction subite chez la mère de Dick
+Harrisson.
+
+--Oh! oui, je l'ai vue, dit-elle. Je l'ai vue une fois, et j'ai compris
+que mon fils l'ait aimée, tant elle est belle, et qu'elle l'ait tué,
+tant elle a de méchanceté dans le regard.
+
+--Où l'avez-vous vue?
+
+--Ici.
+
+La voix de madame Harrisson se prit à trembler.
+
+--C'était le lendemain des funérailles de mon pauvre enfant, dit-elle.
+J'étais seule, abîmée dans ma douleur et n'ayant plus de larmes dans ma
+tête affolée!
+
+La porte s'ouvrit, elle entra.
+
+D'abord, il me sembla que c'était un ange, mais quand elle m'eut parlé,
+je vis que j'avais un démon devant moi...
+
+--Écoutez, bonne femme, me dit-elle d'un ton impérieux et sec, je suis
+la fille de lord Palmure. Votre fils s'était pris pour moi d'un amour
+insensé et que je n'ai jamais encouragé...
+
+Elle mentait, monsieur, sans cela mon fils aurait-il eu des lettres
+d'elle?
+
+--Votre fils est mort, poursuivit-elle, et mon père et moi nous savons
+qu'il vous laisse sans ressources.
+
+Je la regardais, les yeux effarés, et je ne comprenais pas ce qu'elle
+voulait me dire.
+
+--Je viens, poursuivit-elle, vous offrir ce portefeuille qui contient
+une petite fortune, laquelle mettra vos vieux jours à l'abri du besoin,
+et en échange, je viens vous demander tous les papiers de votre fils.
+
+Alors je compris. Elle venait me racheter ses lettres.
+
+Et je repoussais le portefeuille et la chassai, en m'écriant:
+
+--Tout ce qui vient de mon fils est sacré. Ce sont des reliques
+auxquelles vos mains impures ne toucheront pas!
+
+Elle sortit en me jetant un regard de haine.
+
+Trois jours après, au milieu de la nuit, comme je continuais à pleurer
+mon fils, une vitre de cette fenêtre fut brisée et deux hommes masqués
+firent irruption dans ma chambre.
+
+Ils me garrottèrent, me mirent un bâillon sur la bouche.
+
+Puis ils se mirent à fouiller partout.
+
+Je compris qu'ils cherchaient les lettres de miss Ellen.
+
+Ils se retirèrent sans rien trouver.
+
+Le lendemain, M. Colcram me dit:
+
+--Ma chère, vous êtes ici en danger de mort.
+
+Pendant deux mois, monsieur, je me suis cachée à l'autre bout de
+Londres, et M. Colcram a fait courir le bruit de ma mort.
+
+Je crois que Miss Ellen en est convaincue.
+
+Alors je suis revenue, car je veux vivre et mourir dans ce logement où
+mon fils a rendu le dernier soupir.
+
+Je ne sors jamais pendant le jour, et ce n'est que le matin que je me
+risque à aller prier sur la tombe de mon enfant.
+
+L'homme gris se leva alors, tandis que la pauvre mère étouffait un
+dernier sanglot.
+
+--Ainsi, dit-il les lettres de miss Ellen sont dans le cercueil?
+
+--Oui.
+
+--Et nul ne le sait?
+
+--Nul, excepté vous, et si je vous l'ai avoué, c'est que vous m'avez
+fait le signe rédempteur des fils de l'Irlande.
+
+--Je serai aussi muet que la tombe à qui ce secret est confié, et je
+vous le jure, acheva l'homme gris, votre fils sera vengé.
+
+Puis, pressant la main de madame Harrisson:
+
+--Vous paraissez avoir épuisé vos dernières ressources, ma bonne dame,
+dit-il.
+
+--C'est M. Colcram qui me fait vivre, répondit-elle, et il n'est pas
+riche, le digne et cher homme.
+
+--L'Irlande prend soin de ses enfants, ajouta l'homme gris.
+
+Il tira de sa poche un rouleau de guinées qu'il posa sur la table.
+
+Et il sortit brusquement, comme s'il n'eût pas voulu entendre les
+remerciements et les bénédictions de la pauvre mère.
+
+* * * * *
+
+Quand il fut dans la rue, l'homme gris se dit:
+
+--Maintenant je crois que je tiens miss Ellen et son digne père, lord
+Palmure.
+
+Jenny et l'enfant sont en sûreté pour deux jours.
+
+Il faut que Bardel ne perde point sa place, et ensuite, si John Colden
+n'a point succombé à sa blessure, il faudra l'arracher au bourreau.
+
+Voilà de la besogne, murmura-t-il avec un sourire. Mais bah! avant de
+m'appeler l'homme gris, j'en ai fait bien d'autres et de plus rudes
+encore!
+
+Et le mystérieux personnage se dirigea vers le pont de Westminster,
+qu'il traversa, et, comme huit heures sonnaient, il entra dans
+Scotland-yard, où il avait en ce moment une affluence inusitée de
+policemen.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Il est des gens qui ont le talent de se déguiser sans rien changer à
+leur costume.
+
+Une certaine inclination donnée tout à coup au chapeau, un vêtement
+qu'on boutonne, des cheveux qu'on ramène sur le front ou qu'on en
+écarte, il n'en faut pas davantage pour qu'un homme habitué à se grimer
+se rende tout à coup méconnaissable.
+
+C'est ce qu'avait fait l'homme gris, dans son trajet d'Adam's street à
+White-Hall.
+
+Quand il rentra dans Scotland-yard, ce qui, traduit mot à mot, veut dire
+«cour des Écossais», mais en réalité l'office général de la police, il
+ne ressemblait pas plus à l'homme qui avait sauvé le petit Ralph que
+le bon Shoking ne ressemblait, malgré ses prétentions, à un véritable
+gentleman.
+
+Les policemen qui le virent entrer d'un pas roide, le chapeau sur
+l'oreille, jetant à droite et à gauche un regard oblique, se dirent
+entre eux:
+
+--Voilà cet agent qui vient de province et en qui les chefs ont si
+grande confiance.
+
+Comment l'homme gris était-il entré dans la peau de l'agent Simouns, qui
+venait de Liverpool, où il avait rendu d'éminents services, voilà ce
+qui ne se pouvait expliquer que par les ramifications sans nombre du
+fenianisme.
+
+Toujours est-il que le jour où l'homme gris avait eu besoin de pénétrer
+dans Cold Bath field et d'y planter les premiers jalons de l'évasion de
+Ralph, il s'était trouvé un homme du nom de Simouns que le chef de la
+police provinciale recommandait à la police métropolitaine comme très
+habile.
+
+Cet homme, que personne ne connaissait à Londres, s'était présenté le
+matin même de ce jour où le petit Irlandais avait été transféré de la
+cour de police de Kilburn à la prison du moulin.
+
+Et cet homme, c'était l'homme gris.
+
+Deux policemen qui se trouvaient au seuil du premier bureau, et qui lui
+avaient vu traverser la cour, se mirent à causer à voix basse.
+
+--Voilà Simouns, l'agent secret de Liverpool, dit l'un.
+
+--Le directeur de la police de Londres, répondit l'autre, est un
+véritable Français.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le nouveau est toujours beau. Depuis que Simouns est revenu
+de Liverpool, il n'y en a que pour lui.
+
+Tu verras, camarade, que c'est lui qu'on va envoyer à Bath square.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour faire une enquête.
+
+--Et sur quoi donc?
+
+--Sur les événements de cette nuit.
+
+--De quels événements parles-tu?
+
+--Comment tu ne sais pas ce qui s'est passé?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! il s'est évadé des prisonniers, on a endormi des gardiens,
+que sais-je encore? et le gouverneur qui ne sait où sont les coupables
+parmi les gens de la maison qui ont facilité les évasions, a envoyé
+demander ici un homme de police habile.
+
+--Et tu crois que c'est Simouns qu'on va envoyer?
+
+--J'en suis sûr.
+
+En effet, l'homme gris était entré dans le bureau d'un des chefs de
+division, sur l'invitation qui lui en avait été faite.
+
+Le chef s'était enfermé avec lui pendant quelques minutes.
+
+Au bout de ce temps, l'homme gris était ressorti et avait gagné le
+vestiaire.
+
+A Londres comme à Paris, la police se fait de deux manières, en habit de
+ville ou en uniforme.
+
+L'homme gris avait pu être chargé de missions secrètes qui exigeaient
+un habit de ville, mais celle qu'il acceptait en ce moment comportait
+l'uniforme.
+
+En effet, il sortit bientôt du vestiaire avec l'habit d'un policeman,
+portant en outre sur sa manche gauche le galon qui est spécial au
+service de la Cité.
+
+Scotland-yard est non-seulement la métropole de la police, c'est encore
+le quartier général des fiacres et des voitures de Londres.
+
+L'homme gris, devenu l'agent de police Simouns, n'eut donc qu'à monter
+dans un cab qui entrait en ce moment, pour déposer un objet laissé par
+un voyageur sur les coussins, et il dit au cocher:
+
+--Bath square!
+
+Vingt minutes après, le prétendu M. Simouns arrivait à cette fameuse
+grille dont master Pin, le portier-consigne, avait seul la clef.
+
+--Ah! dit le gros homme, qui paraissait au désespoir, c'est vous qu'on
+envoie de Scotland-yard?
+
+--Oui, dit l'homme gris.
+
+--Si vous débrouillez quelque chose à ce qui se passe, fit master Pin,
+vous serez un homme habile.
+
+--Que se passe-t-il donc dans Gold Bath field?
+
+--Des choses dont la responsabilité peut retomber sur moi, mon cher
+monsieur, fit master Pin d'une voix lamentable.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui: figurez-vous que j'ai eu le malheur de m'intéresser à un cousin
+que je n'ai jamais vu.
+
+--Eh bien!
+
+--Ce cousin, je l'ai fait entrer ici comme ouvrier, et il est mêlé à
+tout cela.
+
+--Mais enfin, demanda naïvement le prétendu M. Simouns, que s'est-il
+passé?
+
+--Le petit Irlandais s'est évadé.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--On a endormi deux gardiens.
+
+--Bon!
+
+--Le gardien-chef M. Bardel, et un autre appelé Jonathan.
+
+--Comment cela?
+
+--Avec une prise de tabac.
+
+--Joli moyen et qui est très-connu, dit l'homme gris. Est-ce tout?
+
+--Non: on a tué M. Whip.
+
+--Un autre gardien?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et... votre cousin?
+
+--Le misérable est très-certainement le meurtrier de M. Whip.
+
+--En vérité!
+
+--Mais M. Whip s'est défendu avant de mourir; et je crois que mon cousin
+a son compte.
+
+--Il est blessé?
+
+--D'un coup de couteau dans le bas ventre?
+
+--Voyons, mon cher monsieur Pin, dit l'homme gris, voulez-vous me
+conduire auprès du gouverneur?
+
+--Certainement, répondit le désolé portier-consigne, d'autant plus qu'il
+vous attend avec impatience.
+
+En effet, le gouverneur, on s'en souvient, en présence de l'accusation
+que Jonathan portait contre son chef, avait cru devoir s'adresser à
+Scotland-yard.
+
+A Scotland-yard, il avait été décidé qu'on lui enverrait M. Simouns, cet
+homme qui avait fait des merveilles à Liverpool.
+
+Et le gouverneur accueillit M. Simouns comme un envoyé de la Providence.
+
+--Mon cher monsieur, lui dit-il, il y a ici un homme qui est attaché
+à la maison depuis plus de vingt ans et qui est tout à coup accusé de
+trahison.
+
+--Est-ce par un inférieur? demanda l'homme gris.
+
+--Naturellement.
+
+--Le chef était-il sévère?
+
+--Quelquefois.
+
+--A-t-il souvent puni celui qui l'accuse?
+
+--Il a dû le punir.
+
+--J'écoute Votre Honneur, dit l'homme gris qui demeura respectueusement
+debout devant le gouverneur.
+
+Celui-ci lui fit alors l'historique des événements de la nuit.
+
+Le prétendu M. Simouns l'écouta sans l'interrompre, puis quand le
+gouverneur eut fini:
+
+--Votre Honneur a-t-il interrogé l'ouvrier qui se nomme?...
+
+--John Colden? oui... mais il est hors d'état de répondre...
+
+--C'est pourtant lui qui peut jeter un brin de clarté sur tout cela, dit
+l'homme gris, et dire si M. Bardel est coupable ou innocent.
+
+--Mais cet homme se refuse à parler.
+
+--Oh! dit en souriant l'homme gris, si Votre Honneur me permet de
+l'interroger, je lui arracherai bien des révélations, moi.
+
+--Venez, dit alors le gouverneur, je vais vous conduire à la cellule
+dans laquelle on l'a transporté.
+
+Et l'homme gris suivit le gouverneur, murmurant à part à lui:
+
+--Il faut pourtant que ce pauvre Bardel conserve sa place: nous avons
+besoin de lui ici.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+John Colden était, en effet, assez grièvement blessé.
+
+Cependant ce même chirurgien qui se vantait d'appartenir à une société
+philanthropique, ce qui ne l'avait pas empêché d'envoyer Ralph au
+moulin, avait déclaré que la blessure n'était pas mortelle et que
+Calcraff, le bourreau de Londres, ne perdrait pas pour attendre.
+
+L'Irlandais était un de ces hommes à la foi robuste qui savent mourir
+pour une cause et ne la compromettent jamais par des révélations.
+
+Par l'interrogatoire qu'on avait essayé de lui faire subir, il avait
+compris que Bardel était accusé.
+
+Dès lors, de peur de le compromettre encore davantage, il s'était
+retranché dans un mutisme absolu qu'on pouvait prendre, à la rigueur,
+pour le résultat de sa faiblesse extrême.
+
+Mais la scène changea quand le prétendu agent de police de Liverpool,
+M. Simouns, l'homme en qui on avait grande confiance, entra dans sa
+cellule.
+
+Bien que le fameux habit eût disparu pour faire place à la tunique
+courte du policeman, John Colden reconnut sur-le-champ l'homme gris.
+
+Il le reconnut au regard, au geste, à la voix et il se dit:
+
+--J'ai eu raison d'avoir confiance en cet homme, il est plus puissant
+que tous ceux qui sont ici.
+
+L'homme gris était accompagné du directeur.
+
+Sur un simple signe qu'il lui fit, ce dernier fit retirer les deux
+gardiens qui les suivaient.
+
+Alors l'homme gris et le gouverneur demeurèrent seuls au chevet de John
+Colden.
+
+--Comment te nommes-tu? dit le prétendu M. Simouns.
+
+--John Colden, répondit le blessé.
+
+--Tu dois être Irlandais?
+
+--Oui.
+
+L'homme gris se tourna vers le gouverneur:
+
+--Je gage, dit-il, que si je l'interroge dans ce patois des côtes
+d'Irlande qui est cher à tous ces gens-là, il me répondra.
+
+--Savez-vous donc cet idiome? demanda le gouverneur.
+
+--Un agent de police doit tout savoir.
+
+--Alors, faites... dit le gouverneur sans défiance.
+
+--John Colden, dit alors l'homme gris se servant du langage dont
+il venait de parler, il faut sauver M. Bardel. Il faut répondre au
+gouverneur, dire que M. Whip était coupable et que M. Bardel était
+innocent.
+
+--S'il en est ainsi, répondit John, c'est facile; car j'ai déjà deviné
+ce qui se passait et j'ai imaginé une bonne histoire.
+
+--Il dit, répondit le prétendu M. Simouns que si on veut lui promettre
+de le traiter avec douceur et lui donner un verre de grog, car il a bien
+soif, il dira toute la vérité.
+
+--Accordé, dit le gouverneur. On le traitera comme tous les malades, et
+ce n'est que lorsqu'il sera rétabli qu'on le livrera à la justice pour
+qu'il soit statué sur son sort.
+
+John leva sur le gouverneur un regard reconnaissant.
+
+L'homme gris lui dit encore, en patois irlandais:
+
+--Tâche de compromettre un certain Jonathan, qui est un gredin et un
+ennemi personnel de M. Bardel.
+
+--Ce sera fait, répondit John Colden.
+
+--Que dit-il? fit de nouveau le gouverneur.
+
+--Il dit, répondit l'homme gris, qu'il croit sa blessure mortelle et
+qu'il espère qu'on le laissera mourir en paix ici, au lieu de le livrer
+à Calcraff.
+
+--Voilà, répondit le gouverneur, qui n'est nullement de ma compétence.
+
+L'homme gris reprit, mais cette fois en anglais:
+
+--Consentez-vous, John, à dire la vérité? Sans rien préjuger des
+décisions de la justice, il est probable cependant, j'ose l'affirmer,
+qu'elle vous tiendra compte de vos aveux.
+
+John Colden fit un signe affirmatif.
+
+Alors le gouverneur ouvrit la porte de la cellule, fit rentrer un des
+gardiens, et lui donna l'ordre de prendre une plume et d'écrire, au fur
+et à mesure la déposition de l'ouvrier.
+
+John Colden s'exprima ainsi:
+
+--Je suis le frère de Suzannah. Suzannah est la maîtresse d'un homme
+dangereux, voleur de profession, appelé Bulton.
+
+Le gouverneur fit un signe de tête qui prouvait que ce nom ne lui était
+pas inconnu.
+
+John poursuivit:
+
+--Suzannah a fait connaissance de la mère du petit Ralph qui, hier
+encore, était prisonnier ici. Comme cette femme était très-misérable,
+Suzannah lui a dit qu'elle se chargeait de son enfant et lui apprendrait
+un état.
+
+La pauvre mère l'a cru.
+
+Mais Suzannah n'avait envie de l'enfant que pour commettre un vol avec
+Bulton chez M. Thomas Elgin. Ce vol n'ayant pas réussi, Bulton a été
+arrêté, Suzannah aussi et le pauvre petit envoyé au moulin.
+
+--Mais où veut-il donc en venir? demanda le gouverneur en regardant
+l'homme gris.
+
+--Je ne sais pas, répondit celui-ci, mais n'importe! écoutons-le...
+c'est le seul moyen d'arriver à un résultat.
+
+--Quand l'Irlandaise a su que son fils était au moulin, elle est venue
+me trouver en pleurant, et son désespoir m'a touché. Mais je ne pouvais
+rien faire, absolument rien, car je suis un pauvre diable.
+
+Suzannah, elle, qui d'abord avait été arrêtée, a pu s'échapper, et elle
+est venue me trouver.
+
+Je lui ai parlé de l'Irlandaise, de l'enfant qui était au moulin, et
+alors elle m'a dit:
+
+--S'il ne s'agissait que d'argent, nous le tirerions de là.
+
+--Tu as donc de l'argent? lui ai-je dit.
+
+--C'est-à-dire, m'a-t-elle répondu, que Bulton a commis un vol, la
+semaine passée, et que nous avons enterré l'argent. Bulton a son compte.
+Il sera condamné à mort et je ne le reverrai jamais. Je puis donc
+disposer de l'argent.
+
+--Combien y en a-t-il?
+
+--Mille livres.
+
+--Alors, reprit John Colden qui, vu son état de faiblesse, s'était
+reposé un moment, j'ai eu l'idée d'entrer ici; je suis allé trouver
+master Pin qui est mon cousin, et puis j'ai pris la place d'un autre
+ouvrier qui ne voulait pas aller dans l'intérieur de la prison, bien que
+le sort l'eût désigné.
+
+En ce moment, on apporta le verre de grog demandé par le blessé.
+
+Il le vida d'un trait, reprit haleine une minute, puis continua:
+
+--Dans mon pays, où nous n'avons pas d'argent, tout le monde dit qu'en
+Angleterre, où il y en a beaucoup, avec de l'argent on fait tout ce
+qu'on veut.
+
+Quand j'ai été dans le moulin, j'ai vu un homme qui était plus dur et
+plus farouche que les autres, et je lui ai dit:
+
+--Cela vous fait donc bien plaisir de torturer ainsi les malheureux.
+
+Il m'a répondu par ces mots:
+
+«--Si j'avais mille livres sterling de revenu, je serais l'homme le plus
+doux du monde.
+
+--Vraiment?
+
+--Et si on vous offrait vingt mille livres, ce qui doit constituer un
+revenu du vingtième...»
+
+A cette proposition, il m'a regardé d'un air étonné et plein de
+convoitise.
+
+Puis il m'a dit:
+
+«--On pourrait peut-être s'entendre...»
+
+--Et quel était cet homme? demanda le gouverneur qui interrompit en ce
+moment les aveux de John Colden.
+
+--C'était M. Whip, répondit celui-ci avec un accent si vrai que le
+gouverneur ne douta pas un seul instant de sa sincérité.
+
+--Continuez, dit-il, en regardant le prétendu M. Simouns qui demeurait
+impassible.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+M. Whip était mort.
+
+Ensuite, de son vivant, il était généralement détesté, non-seulement par
+les prisonniers, mais encore par ses collègues.
+
+Le gardien, qui tenait la plume, ne sourcilla pas.
+
+Quand au gouverneur, il se borna à froncer légèrement le sourcil.
+
+John Colden poursuivit.
+
+--Entre un homme qui se vend et un homme qui l'achète, le marché est
+bientôt conclu. Quand j'ai vu M. Whip si bien disposé, je lui ai
+dit: allez-vous-en ce soir dans le Brook street, demandez à parler à
+Suzannah, et elle vous en dira plus long que moi.
+
+Et M. Whip est parti.
+
+Cette révélation de John Colden coïncidait étrangement avec la
+déposition de master Pin qui s'était souvenu d'avoir ouvert la grille,
+vers huit heures du soir, à M. Whip.
+
+--Après? fit le gouverneur.
+
+John Colden reprit:
+
+--Quand nous avons eu soupé, les autres ouvriers et moi, on nous a
+enfermés séparément, chacun dans une cellule, et je me suis endormi.
+
+J'ai été réveillé en sursaut par le bruit des verrous qu'on tirait, de
+la serrure qu'on ouvrait et j'ai vu entrer M. Whip.
+
+--Tout est prêt, m'a-t-il dit.
+
+--Vous avez vu Suzannah.
+
+--Oui.
+
+--Vous êtes d'accord?
+
+--Oui.
+
+Je me suis habillé et je l'ai suivi. Un autre gardien l'attendait sur le
+seuil.
+
+Tous les deux m'ont mené au bout du corridor et ont ouvert une porte.
+
+Alors j'ai vu, dormant sur son lit, le gardien-chef, celui qui m'avait
+enfermé.
+
+Et M. Whip a dit, en regardant l'autre gardien:
+
+--Il a pris une bonne prise. J'ai du fameux tabac, va!
+
+Puis ils ont détaché la clef que M. Bardel portait à sa ceinture, et
+nous sommes revenus dans le corridor.
+
+M. Whip a dit alors à l'autre gardien:
+
+--Tu tiens donc à ta place?
+
+--Certainement, et, malgré l'argent que tu me donnes, j'aime autant ne
+pas me compromettre.
+
+--Alors, a dit M. Whip, prends une prise.
+
+Et il lui a tendu sa tabatière.
+
+Aussitôt Jonathan...
+
+--Ah! interrompit le gouverneur, ce gardien-là, c'était Jonathan?
+
+--Du moins, répondit naïvement John Colden, c'était le nom que lui
+donnait M. Whip.
+
+--Eh bien? dit le prétendu M. Simouns, qu'a fait Jonathan?
+
+--Il n'a pas eu plutôt aspiré une prise de tabac qu'il s'est trouvé pris
+d'étourdissement et s'est assis.
+
+Je ne sais pas ce qui est arrivé, car nous avons continué notre chemin.
+
+--Ah!
+
+--M. Whip a ouvert la cellule du petit Irlandais et lui a dit:
+Suis-nous.
+
+L'enfant, qui avait une peur horrible de M. Whip, s'est habillé sans mot
+dire et nous l'avons emmené.
+
+M. Whip nous a fait longer le corridor dans le sens opposé, puis avec la
+clef qu'il avait prise à M. Bardel, il a ouvert le préau que nous avons
+traversé, et nous sommes arrivés dans le préau de la nouvelle prison.
+
+Une corde pendait, et au pied de cette corde, il y avait un homme que
+j'ai reconnu pour un des amis de Bulton et de Suzannah.
+
+Alors M. Whip lui a dit:
+
+--Voilà l'enfant, où est l'argent?
+
+--L'argent, a répondu l'homme, il est là-haut; nous vous le donnerons.
+
+--Je l'aime autant tout de suite.
+
+--Montez, et vous trouverez l'argent...
+
+M. Whip a paru se méfier.
+
+--Allez le chercher, a-t-il dit, ou vous n'aurez pas l'enfant.
+
+Une querelle s'est engagée et M. Whip nous a menacés de rappeler les
+sentinelles qu'il avait éloignées et de nous faire arrêter.
+
+L'ami de Suzannah s'est emparé de l'enfant qu'il a mis sur ses épaules.
+
+Puis il a voulu grimper après la corde.
+
+M. Whip a voulu l'en empêcher.
+
+Alors, je suis intervenu. Une lutte s'est engagée entre M. Whip et moi,
+il m'a frappé de son poignard, j'ai riposté et je l'ai tué.
+
+Pendant ce temps-là, l'ami de Suzannah avait grimpé avec l'enfant.
+
+Alors je me suis enroulé cette même corde autour du corps et on a essayé
+de me hisser. Mais la corde a cassé et je suis retombé.
+
+John Colden, qui paraissait avoir fait un suprême effort pour aller
+jusqu'au bout, retomba alors sans force sur son oreiller.
+
+--C'est bien, ce que tu as fait là, lui dit l'homme gris en patois
+irlandais; aie confiance, je te sauverai... Calcraff ne t'aura pas.
+
+--Je suis prêt à mourir pour l'Irlande, répondit John Colden d'une voix
+faible.
+
+Le gouverneur regarda le prétendu M. Simouns:
+
+--Que pensez-vous de cela? dit-il.
+
+L'homme gris fronçait le sourcil:
+
+--Je pense, dit-il, que, pour croire aveuglément à ce récit, je voudrais
+une preuve matérielle de la trahison de M. Whip et de l'innocence de
+Bardel.
+
+--Hein? fit le gouverneur.
+
+--Sans doute, reprit l'homme gris, qui trouva le moyen de faire un signe
+mystérieux à John Colden, signe qui voulait dire: «Je n'ai l'air de
+douter de tes paroles que pour leur donner plus de force et de crédit.»
+
+--Ah! vraiment? fit le gouverneur.
+
+--Sans doute, répéta l'homme gris. Ce récit est vraisemblable, mais
+est-il vrai? N'est-il pas l'oeuvre de Bardel, dont cet homme serait le
+complice?
+
+--C'est ce que dit Jonathan.
+
+--Jonathan ment peut-être aussi...
+
+--Alors, comment savoir la vérité?
+
+--Je voudrais voir l'endroit où M. Whip est mort.
+
+--C'est facile, dit le gouverneur.
+
+Et il conduisit l'homme gris dans le préau de la nouvelle prison.
+
+Alors celui-ci parut se livrer à une enquête des plus minutieuses.
+
+Le soleil avait percé le brouillard et on voyait fort distinctement la
+maison qui avait joué un rôle dans le drame de la nuit.
+
+--Je voudrais visiter cette maison, dit l'homme gris.
+
+--Pourquoi?
+
+--Votre Honneur verra...
+
+Et l'homme gris força le gouverneur à revenir sur ses pas, à sortir de
+la prison, qu'il fallut retraverser tout entière et à gagner la rue en
+passant par la grille de master Pin, de plus en plus inconsolable de sa
+parenté avec John Colden.
+
+Puis ils suivirent le mur d'enceinte de la prison, au dehors, escortés
+par le gardien qui avait recueilli la déposition de l'Irlandais.
+
+La maison paraissait déserte.
+
+Cependant une jeune fille pâle, hâve, vêtue de haillons était assise au
+seuil de la porte.
+
+L'homme gris alla droit à elle.
+
+Le gouverneur de Cold Bath field qui ne savait ce qu'il voulait faire,
+le suivit néanmoins.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+L'homme gris, que nous appellerons monsieur Simouns, toutes les fois
+qu'il portera l'uniforme de policemen, se mit à questionner la jeune
+fille.
+
+--Vous paraissez souffrante, mon enfant, dit-il.
+
+Elle leva les yeux au ciel et ne répondit pas.
+
+M. Simouns lui glissa dans la main une demi-couronne.
+
+Alors ce visage pâle et hâve s'éclaira d'une joie suprême.
+
+--Ah! dit la jeune fille, nous aurons donc du pain aujourd'hui, mon père
+et moi.
+
+M. Simouns se tourna vers le gouverneur de la prison:
+
+--Je supplie Votre Honneur, dit-il, de se montrer patient et de se
+souvenir de ce proverbe, que les petites causes amènent les grands
+effets.
+
+--Faites tout ce que vous voudrez, répondit le gouverneur.
+
+Alors M. Simouns dit à la jeune fille:
+
+--Est-ce que vous habitez cette maison, votre père et vous?
+
+--Oui, monsieur; c'est-à-dire, ajouta-t-elle, cette maison est à fin de
+bail, et le lord à qui le terrain appartient, va la faire démolir, parce
+qu'elle est vieille et qu'on dit qu'elle peut s'écrouler au premier
+jour. Tout le monde s'en est allé, excepté nous. Mon père est vieux et
+infirme, et l'hiver est bien dur. Comme nous ne savions pas où aller,
+nous sommes restés.
+
+--A quel étage?
+
+--Au deuxième.
+
+M. Simouns se pencha vers le gouverneur.
+
+--C'est d'une fenêtre de cette maison, dit-il, qu'on a dû lancer la
+corde dans le préau.
+
+--Je le crois aussi, répondit le gouverneur.
+
+Le prétendu agent de police continua à interroger la jeune fille.
+
+--Ainsi, dit-il, il n'y a que votre père et vous dans cette maison?
+
+--Oui, monsieur, mais il y est venu du monde la nuit dernière.
+
+--Ah!
+
+--On a même fait un tapage infernal, et j'ai eu bien peur, je vous jure.
+
+--A quel endroit de la maison a-t-on fait ce tapage?
+
+--Juste au-dessus de nous.
+
+--Il y avait beaucoup de monde?
+
+--Deux hommes et deux femmes. Une des deux femmes s'appelait Suzannah.
+
+Le gouverneur tressaillit.
+
+--Mon enfant, dit M. Simouns, puisque vous êtes misérables, votre père
+et vous, je ne pense pas que vous refusiez de gagner honnêtement une
+petite somme d'argent.
+
+Des larmes brillèrent dans les yeux de la jeune fille:
+
+--Ah! monsieur, dit-elle, que faut-il faire?
+
+--Nous dire tout ce que vous avez entendu cette nuit.
+
+En même temps, M. Simouns tira de sa poche une belle guinée toute neuve.
+
+De pâle qu'elle était, la jeune fille devint toute rouge.
+
+--Entrons dans la maison, dit M. Simouns.
+
+Et il se dirigea vers l'escalier, suivi du gouverneur et de la jeune
+fille.
+
+Au deuxième étage, ils trouvèrent une porte entr'ouverte et ils
+aperçurent un vieillard couché sur un amas de vieille paille.
+
+--C'est mon père, dit-elle.
+
+M. Simouns continua à monter.
+
+A l'étage supérieur, il y avait une autre porte ouverte.
+
+M. Simouns entra.
+
+La corde à noeuds avait été retirée de la fenêtre, mais elle était
+enroulée sur le sol.
+
+--Vous voyez, dit M. Simouns en se tournant vers le gouverneur, que je
+ne m'étais pas trompé.
+
+Puis, s'adressant encore une fois à la jeune fille:
+
+--C'est ici, n'est-ce pas, qu'on a fait du bruit?
+
+--Oui, monsieur. Les femmes sont venues d'abord dans la soirée, puis un
+homme qui portait un uniforme, pas comme vous, mais comme les gardiens
+de Bath square.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Un grand maigre, avec de la barbe rouge. Il est entré chez nous et il
+m'a demandé si je m'appelais Suzannah. Sur ma réponse négative, il est
+monté plus haut et il s'est mis à parler tout bas avec les deux femmes.
+
+--Vous n'avez pas entendu ce qu'ils disaient?
+
+--Non. Seulement, il est parti, et dans l'escalier il a dit:--Foi de
+Whip, vous pouvez compter sur moi.
+
+--Oh! oh! fit M. Simouns en regardant le gouverneur...
+
+--Après? dit celui-ci.
+
+La jeune fille reprit:
+
+--Il s'est écoulé une heure pendant laquelle je n'ai plus rien entendu.
+
+Après cela des pas d'hommes se sont fait entendre dans l'escalier.
+
+Comme nous n'avions jamais vu tout ce monde-là, j'ai eu bien peur et
+j'ai fermé notre porte du mieux que j'ai pu.
+
+Cependant je voulais savoir pourquoi ils venaient ainsi dans la maison
+et je me suis hasardée à entr'ouvrir notre fenêtre.
+
+Alors j'ai vu une corde qui pendait.
+
+Puis un homme qui est descendu après cette corde.
+
+Puis je n'ai plus rien vu et plus rien entendu durant un quart d'heure.
+
+Après quoi des plaintes sont montées jusqu'à moi. Puis un cri, et un
+silence après le cri.
+
+Et enfin l'homme qui était descendu après la corde est remonté.
+
+Seulement, il avait quelque chose sur les épaules. Il faisait si noir
+et le brouillard était si épais que je n'ai pas pu distinguer ce que
+c'était.
+
+Mais, en haut, il m'a semblé que j'entendais des caresses, des
+exclamations de joie et des baisers.
+
+La corde pendait toujours.
+
+Bientôt il m'a semblé qu'elle se tendait et qu'on la hissait petit à
+petit.
+
+Certainement il y avait quelque chose de lourd attaché au bout.
+
+Tout à coup j'ai entendu un nouveau cri, puis un blasphème... et la
+corde est remontée rapidement.
+
+Une voix disait au-dessus de ma tête:
+
+--La corde a cassé. Pauvre John!...
+
+--Ah! interrompit M. Simouns, vous avez entendu ce nom-là?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Après?
+
+--Une des deux femmes a dit alors: Il faut pourtant sauver mon frère.
+
+Un des hommes a répondu: Nous n'avons pas le temps... et puis c'est
+impossible... on nous prendrait tous...
+
+Comme il disait cela, un cab s'est arrêté dans la rue.
+
+--Vite! a dit encore un des deux hommes, il faut partir. Nous n'avons
+pas une minute à perdre.
+
+--Mais l'argent de Whip? a repris la femme.
+
+--Nous en aurions pour une heure à le retirer de sa cachette. Nous
+viendrons le chercher la nuit prochaine, a-t-il répondu.
+
+Et ils sont tous partis.
+
+M. Simouns regarda le gouverneur.
+
+--En vérité, dit-il, si nous retrouvions cet argent et qu'il y eut mille
+livres, Votre Honneur ne douterait plus, j'imagine, de la culpabilité de
+M. Whip.
+
+--Certes non, dit le gouverneur.
+
+--Et de l'innocence de Bardel!
+
+--Oh! fit le gouverneur, dès à présent je suis convaincu que Bardel est
+un honnête homme, incapable d'avoir manqué à son devoir.
+
+--C'est égal, reprit M. Simouns, je voudrais bien retrouver l'argent.
+
+--Mais où? dit le gouverneur.
+
+--C'est ce que nous allons chercher, je ne suis pas agent de police pour
+rien.
+
+En même temps il mit une seconde guinée dans la main de la jeune fille
+en lui disant:
+
+--Vous pouvez vous en aller, mon enfant.
+
+Et quand elle fut partie, M. Simouns, ou plutôt l'homme gris, promena un
+regard investigateur autour de lui:
+
+--Vraiment, dit-il, je suis convaincu que l'argent destiné à payer la
+trahison de M. Whip est ici.
+
+Cherchons...
+
+--Cherchons, répéta le gouverneur.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Le _Times_, le plus grand et le plus important des journaux de Londres,
+contenait le lendemain le récit suivant:
+
+«Il vient de se passer à Cold Bath field une série d'événements bizarres
+et mystérieux qui appelleront, nous n'en doutons pas, l'attention de
+l'autorité sur ses agents subalternes.
+
+Un prisonnier s'est évadé. Un gardien a été tué. Deux autres se sont
+trouvés un moment compromis.
+
+Parmi ces deux derniers, il en est un, M. Bardel, qui a vingt ans de
+bons et loyaux services, et qui n'a dû son salut et sa réhabilitation,
+comme on va voir, qu'à l'extrême habileté d'un agent de police, M.
+Simouns.»
+
+Puis le _Times_ racontait tout au long ce que nous savons déjà,
+c'est-à-dire la version de John Colden sur l'évasion de Ralph; puis il
+continuait:
+
+«Il n'y avait pas plus de raison d'ajouter foi au récit de l'ouvrier
+irlandais qu'à celui du gardien Jonathan qui le contredisait de point en
+point.
+
+M. Simouns, ce précieux détective qui nous est venu de Liverpool, a
+débrouillé cette énigme.
+
+Il a d'abord découvert la maison qui avait servi à préparer l'évasion,
+la corde dont on avait fait usage, et enfin, une jeune fille, locataire
+de ladite maison, qui a pu donner plusieurs détails fort importants, un,
+entre autres, sur l'agent qui a succombé et qu'elle a vu venir dans la
+maison, une heure auparavant, et s'entretenir à voix basse avec la fille
+Suzannah.
+
+Cependant M. Simouns, que le gouverneur accompagnait dans ses
+investigations, ne s'est point contenté de ces preuves de l'innocence du
+gardien-chef, M. Bardel.
+
+Il a voulu plus encore, l'argent qui avait dû payer la trahison du
+gardien Whip.
+
+Cet argent, il l'a trouvé.
+
+Après avoir vainement sondé tous les murs et le plancher, mais dominé
+par la conviction que si l'argent existait, il était dans cette maison,
+M. Simouns a fini par découvrir qu'une des solives du plafond sonnait le
+creux.
+
+La solive a été forcée par un outil de menuisier et une liasse de
+bank-notes s'en est échappée.
+
+Il y avait mille livres rondes, et l'un des billets étaient jaspé de
+quelques gouttes de sang qui attestaient le dernier haut-fait de
+Bulton, ce bandit redoutable dont nous parlions dernièrement et qui est
+maintenant à Newgate, d'où il ne sortira, espérons-le, que pour monter
+sur la plate-forme qui chavire, pour nous servir de l'expression
+populaire si terriblement pittoresque.
+
+M. Simouns tenait enfin la preuve matérielle qu'il avait cherchée avec
+tant de persévérance.
+
+Le dénoûment est facile à prévoir.
+
+M. Bardel a été réintégré dans ses fonctions, et le gouverneur lui a
+remis une gratification.
+
+Jonathan a été congédié; les charges qui s'élèvent contre lui n'étant
+pas assez fortes pour qu'on puisse le déférer à la justice.
+
+John Colden, coupable d'assassinat, demeurera à Cold Bath field jusqu'à
+ce que sa blessure soit cicatrisée.
+
+Alors, il sera transféré à Newgate, et passera probablement aux
+prochaines assises.
+
+Nous tiendrons nos lecteurs au courant de son procès, qui sera,
+très-certainement, fort curieux.»
+
+Or, la lecture de cet article venait d'être faite à haute voix dans la
+sacristie de l'église Saint-George par l'homme gris lui-même à l'abbé
+Samuel.
+
+--Eh bien! dit-il, en posant le journal sur une table, et regardant le
+jeune prêtre en souriant, comprenez-vous maintenant?
+
+--Pas encore, dit l'abbé Samuel.
+
+--C'est pourtant facile.
+
+--Comment?
+
+--M. Simouns, c'est moi.
+
+--Bon.
+
+--La jeune fille, c'est moi qui l'ait apostée.
+
+--Ensuite?
+
+--L'argent trouvé dans la poutre, c'est moi qui l'avait caché.
+
+--Je commence à comprendre.
+
+--Enfin, la tache de sang est tout simplement une tache de vin
+additionnée d'un peu d'ocre rouge. Grâce à tout cela, ce pauvre Bardel
+est innocenté, et nous avons en lui un ami qui aura les plus grands
+égards pour John Colden.
+
+--Oui, mais celui-ci sera transporté à Newgate.
+
+--Certainement.
+
+--Il sera jugé.
+
+--Sans doute.
+
+--Condamné à mort.
+
+--Très-certainement.
+
+--Eh bien.
+
+Un sourire passa sur les lèvres de l'homme gris:
+
+--N'ai-je pas tiré l'enfant de prison.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! j'arracherai John Colden à l'échafaud.
+
+--Mais, dit encore l'abbé Samuel, l'enfant est toujours en danger.
+
+--Non, tant qu'il demeurera caché avec sa mère dans le logis du
+sacristain de Saint-George.
+
+--Ils ne peuvent pas y rester toujours.
+
+--Aussi vais-je à présent, m'occuper de les en faire sortir. J'ai trouvé
+un lieu d'asile inviolable pour l'enfant.
+
+--Lequel?
+
+--Christ's hospital.
+
+--Le collège fondé par Edward VI?
+
+--Justement. Vous n'ignorez pas, continua l'homme gris, que les enfants
+placés dans ce collège sont sous la protection du lord maire?
+
+--Je le sais.
+
+--Qu'ils jouissent de certains privilèges d'origine moyen âge, et
+portent un uniforme qui les fait respecter en tout lieux.
+
+--Oh! sans doute.
+
+--Supposez ceci, continua l'homme gris, que Ralph, une fois sous cet
+habit, soit rencontré par un des policemen de Kilburn, ou par M. Booth
+lui-même, ou encore par un gardien de Bath square qui le reconnaisse.
+
+--Bien.
+
+--Les uns ou les autres auront beau faire. Protégé par son habit,
+l'enfant n'aura plus rien à craindre d'eux.
+
+--Oui, certes dit l'abbé Samuel, mais vous n'ignorez pas non plus que
+l'admission à Christ's hospital est des plus difficiles.
+
+--J'ai trouvé le moyen d'y faire entrer Ralph.
+
+--Comment cela?
+
+--Vous vous souvenez qu'à son arrivée à Londres l'enfant a été volé par
+mistress Fanoche.
+
+--Sans doute.
+
+--Qu'en voulait faire cette femme?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Mais je le sais, moi, elle voulait le substituer à un enfant mort
+qu'on lui réclamait.
+
+--Eh bien?
+
+--Cet enfant, s'il vivait, aurait le droit d'entrer à Christ's hospital.
+Je vais donc rendre Ralph à mistress Fanoche.
+
+--Ah! par exemple!
+
+L'homme gris eut un nouveau sourire.
+
+--Fiez-vous à moi, dit-il. Ne vous ai-je pas déjà prouvé que j'arrivais
+à mon but?
+
+--Quel homme êtes-vous donc? fit l'abbé Samuel qui regardait l'homme
+gris avec une sorte d'admiration.
+
+Il baissa la tête.
+
+--Je suis, je vous l'ai dit, expliqua-t-il, un grand coupable que le
+repentir a touché.
+
+Et il se leva.
+
+--Où allez-vous? demanda le prêtre.
+
+--Chez mistress Fanoche, répondit l'homme gris.
+
+Puis il baisa le bas de la soutane de l'abbé Samuel et sortit.
+
+Il traversa l'église et trouva Shoking à la porte.
+
+Shoking lui dit:
+
+Mistress Fanoche n'est pas revenue dans Dudley street.
+
+--Où est-elle donc?
+
+--Elle est toujours dans Heath-mount, à Hampsteadt.
+
+--Eh bien, dit l'homme gris, va chercher un cab et filons, car c'est
+demain qu'arrive le père de l'enfant mort.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Il ne régnait pas une gaieté folle dans le cottage de Heath-mount, à
+Hampsteadt,--lequel cottage, on s'en souvient, appartenait à mistress
+Fanoche.
+
+La nourrisseuse d'enfants s'y était enfermée de plus belle avec Mary
+l'Écossaise, depuis la disparition de Ralph.
+
+Nous avons su vaguement, par le récit que lord Palmure bouleversé avait
+fait à sa fille, ce qui s'était passé après le départ de l'homme gris
+courant à la recherche de l'enfant.
+
+Mais il est un personnage important de cette histoire que nous avons
+perdu de vue un moment.
+
+Nous voulons parler de la vieille dame osseuse qui portait des bésicles
+sur le nez, et qui, durant le trajet de Londres à Hampsteadt, s'était
+vue, en rêve, propriétaire d'une jolie maison à Brighton et à la tête de
+cent cinquante livres de revenu.
+
+Elle était demeurée dans le fiacre, tandis que lord Palmure et les
+prétendus agents de police entraient dans le jardin.
+
+Puis elle avait entendu des cris, des exclamations d'étonnement et de
+colère, elle avait vu courir des flambeaux à travers le jardin, et elle
+en avait conclu qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+La peur l'avait prise, d'autant mieux que lord Palmure avait gardé le
+portefeuille qui contenait sa fortune à venir.
+
+Puis, comme le bruit augmentait et que la voix perçante de mistress
+Fanoche se faisait entendre plus aigre encore que de coutume, elle
+s'était dit: je suis perdue!
+
+Cette femme, qui battait les enfants de si bon coeur, avait une grande
+terreur de mistress Fanoche.
+
+Elle la haïssait violemment, mais elle avait toujours tremblé sous son
+regard.
+
+La vieille dame avait donc fini par s'évanouir.
+
+Lorsqu'elle revint à elle, horreur! elle était dans le cottage, couché
+sur un lit, et deux femmes était auprès d'elle, mistress Fanoche et Mary
+l'Écossaise.
+
+La servante prenait sa revanche, et mistress Fanoche ne doutait plus de
+la trahison de son associée.
+
+Mary brandissait le martinet qui avait meurtri déjà les épaules de
+Ralph, et elle disait, en regardant mistress Fanoche:
+
+--Madame, laissez-moi faire, je vais la faire périr sous sous le fouet.
+
+Mistress Fanoche avait fait un signe affirmatif.
+
+Alors la géante était tombée sur la vieille dame et l'avait rossée
+d'importance.
+
+Comme le quartier était désert personne n'avait entendu les hurlements
+de la victime.
+
+Enfin, mistress Fanoche avait jugé la correction suffisante.
+
+D'un geste, elle avait arrêté Mary qui cessa de frapper en soupirant.
+
+Mistress Fanoche dit alors à la vieille dame:
+
+--Vous le voyez, misérable, vos abominables machinations ont tourné
+contre vous. Plus que jamais vous êtes en mon pouvoir, et s'il vous
+prenait fantaisie d'aller me dénoncer à la police pour nos peccadilles
+passées, vous seriez aussi punie que moi, puisque vous avez été ma
+complice.
+
+Le visage lamentable et baigné de larmes de la vieille dame, qui s'était
+jetée à genoux pour demander grâce, attestait qu'elle partageait cette
+conviction.
+
+--Dès aujourd'hui, avait poursuivi mistress Fanoche, nous n'avons plus
+rien de commun ensemble, et je vous chasse!
+
+La vieille dame avait pleuré, prié, supplié.
+
+--Et si vous me chassez, disait-elle en sanglottant, que voulez-vous
+donc que je devienne?
+
+Il entrait probablement dans les vues de mistress Fanoche de ne pas se
+brouiller avec son ancienne associée, car elle avait fini par se laisser
+toucher et consenti à la voir retourner à Londres dans la maison de
+Dudley street.
+
+Le jour même, la vieille dame avait repris ses fonctions, et replacé les
+malheureuses petites filles sous son fouet.
+
+Mais mistress Fanoche était demeurée à Hampsteadt.
+
+Elle envoyait Mary à Londres chaque jour pour lui rapporter ses
+provisions et ses lettres.
+
+Mais elle n'osait franchir la grille de son jardin.
+
+Mistress Fanoche avait peur de trois choses:
+
+La première, c'est que lord Palmure ne fît faire une enquête.
+
+La seconde, c'est que ces hommes qui étaient venus lui réclamer Ralph ne
+revinssent.
+
+La troisième, c'est que miss Émily et son époux n'arrivassent redemander
+leur enfant.
+
+Dix jours s'étaient écoulés cependant, et les hommes n'étaient pas
+revenus, et elle n'avait pas entendu parler de lord Palmure.
+
+Mary, la veille encore, était revenue de Londres sans la moindre lettre
+et affirmait que le _petit pensionnat_ marchait à merveille sous le
+fouet de la vieille dame. Mais mistress Fanoche était toujours en proie
+à une anxiété terrible.
+
+Il était, ce jour là, quatre heures de l'après-midi, et Mary, partie
+depuis longtemps, n'était pas revenue encore.
+
+D'horribles pressentiments assaillaient mistress Fanoche.
+
+Assise auprès de la fenêtre du parloir, qu'elle avait laissée
+entr'ouverte, elle écoutait, le coeur palpitant, le bruit des omnibus
+qui passaient.
+
+Enfin, l'un d'eux s'arrêta à la grille et une femme en descendit.
+
+C'était Mary, la servante écossaise.
+
+Mary avait une lettre à la main.
+
+Mistress Fanoche sentit tout son sang affluer à son coeur.
+
+Ce fut d'une main tremblante qu'elle prit la lettre, et, lorsqu'elle eut
+jeté les yeux sur la suscription, elle pâlit en reconnaissant l'écriture
+du major Waterley.
+
+Le major n'écrivait que deux lignes:
+
+«Demain, ma femme et moi, disait-il, nous serons chez vous. Nous avons
+hâte d'embrasser notre enfant.»
+
+Mistress Fanoche cacha sa tête dans ses mains et se prit à trembler de
+tous ses membres.
+
+--Que faire? que devenir? mon Dieu murmurait-elle.
+
+--Madame, répondit Mary, c'est bien simple. La vieille dame dira que
+vous êtes en voyage.
+
+--Avec l'enfant?
+
+--Sans doute.
+
+--Oh! dit mistress Fanoche, si on lui met dix guinées dans la main, elle
+dira où je suis. Ne nous a-t-elle pas trahies une fois déjà.
+
+--Ça, c'est vrai, dit la vindicative Écossaise. Eh bien! si nous
+partions réellement d'ici?
+
+--Mais où aller?
+
+--Je ne sais pas, dit Mary; dans mon pays, si vous voulez.
+
+--Le major portera une plainte à la police, et la police arrive toujours
+à tout savoir.
+
+--C'est vrai tout de même, soupira l'Écossaise.
+
+--On découvrira Wilton; le misérable avouera tout... et nous serons
+condamnées.
+
+--A mort, dit l'Écossaise. Nous serons pendues, madame. Heureusement que
+la vieille dame y passera comme nous.
+
+Et Mary parut se consoler du triste sort qui l'attendait, en songeant
+que ce sort serait partagé par son ennemie.
+
+Mais comme mistress Fanoche se désolait de plus belle, un nouveau bruit
+se fit dans le jardin.
+
+A Londres, en hiver, la nuit arrive de bonne heure, grâce à ce
+brouillard rouge qui monte éternellement de la Tamise et se répand sur
+la ville.
+
+Les deux femmes se levèrent épouvantées.
+
+Elles ne voyaient rien, mais elles entendaient des pas dans le jardin.
+
+Pourtant Mary était bien certaine d'avoir refermé la grille.
+
+Les pas approchaient.
+
+Bientôt deux silhouettes apparurent dans le brouillard, puis un homme
+enjamba la croisée.
+
+Alors mistress Fanoche jeta un cri.
+
+Elle avait reconnue cet homme: c'était le mendiant Shoking.
+
+Et derrière lui, un autre homme apparut, et mistress Fanoche le reconnut
+pareillement.
+
+C'était celui qui lui avait réclamé Ralph dix jours auparavant, avec un
+accent d'autorité.
+
+Cependant l'homme gris n'avait plus son costume traditionnel.
+
+Il avait revêtu l'habit de policeman de M. Simouns et mistress Fanoche,
+défaillante, murmura d'une voix brisée:
+
+--Ah! on vient nous arrêter!
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+L'homme gris était armé et Shoking aussi.
+
+Tous deux avaient un revolver et un poignard, qu'ils montrèrent tout
+d'abord à mistress Fanoche.
+
+--Ma chère dame, dit l'homme gris, vous savez aussi bien que moi que
+vous n'avez pas de voisins, que, s'il vous prenait fantaisie d'appeler,
+on ne viendrait pas à votre secours.
+
+D'ailleurs, l'habit que je porte doit vous prouver que personne ne vous
+prêterait main-forte.
+
+Mistress Fanoche, en proie à une terreur inouïe, s'était jetée à genou
+et joignait les mains en demandant grâce.
+
+L'homme gris fit un signe à Shoking:
+
+--Emmène cette fille dit-il en désignant Mary l'Écossaise, conduis-la
+à la cuisine et tiens-la en respect. J'ai besoin de rester seul avec
+madame.
+
+Shoking obéit.
+
+L'Écossaise, malgré sa force herculéenne, comprit, en présence du
+revolver et du poignard de Shoking, qu'il n'y avait pas à plaisanter, et
+elle le suivit.
+
+Alors l'homme gris dit à mistress Fanoche:
+
+--Ma chère dame, rassurez-vous un peu, je vous prie, et laissez-moi vous
+dire tout de suite que je ne viens pas vous arrêter.
+
+Ces mots produisirent un effet magique.
+
+Mistress Fanoche se releva, attacha un regard avide sur son nocturne
+visiteur, et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres.
+
+--Je ne vous arrêterai pas, poursuivit-il, bien que j'en aie le pouvoir
+et que j'aie, en outre, la preuve de tous vos crimes; si je le faisais,
+c'est que nous n'aurions pas pu nous entendre, et vous êtes, cependant,
+une femme d'esprit.
+
+Mistress Fanoche tressaillit.
+
+Elle se trompa même au sens véritable de ces dernières paroles et crut
+qu'elle avait affaire à un homme de police qui ne demandait pas mieux
+que de la laisser échapper, si elle payait une somme convenable.
+
+--Hélas! monsieur, dit-elle, je ferai tout ce que je pourrai; mais je ne
+suis pas riche...
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris:
+
+--Vous vous trompez, dit-il, je ne veux pas d'argent.
+
+--Ah! fit mistress Fanoche, stupéfaite.
+
+--Écoutez-moi bien et asseyez-vous là, près de moi.
+
+Mistress Fanoche obéit.
+
+--Voyons poursuivit-il, laissez-moi jeter tout d'abord un coup d'oeil
+sur votre situation. Vous avez commis assez de crimes pour faire pendre
+dix personnes.
+
+Mistress Fanoche frissonna.
+
+--Demain le major Waterley vous réclamera son fils, et ce fils vous ne
+pourrez le lui rendre.
+
+--Hélas! dit-elle en pleurant.
+
+--Le major portera une plainte, et vous irez à Newgate, où l'on vous
+tissera un collier de chanvre.
+
+Le tremblement nerveux de mistress Fanoche reparut.
+
+--Cependant, il y a moyen de tout arranger.
+
+Elle leva de nouveau sur lui un oeil anxieux.
+
+--L'enfant perdu est retrouvé, dit l'homme gris.
+
+Mistress Fanoche jeta un cri.
+
+--Et vous pouvez le représenter au major comme son fils.
+
+Cette fois, mistress Fanoche jeta un grand cri et se leva tout debout.
+
+--L'enfant est retrouvé s'écria-t-elle.
+
+--Oui.
+
+--Où est-il?
+
+--Je l'ai en mon pouvoir.
+
+--Et vous me le rendriez?
+
+--Non, mais je le placerai dans une maison où vous pourrez conduire miss
+Émily et Waterley en toute sûreté. Ils l'y trouveront.
+
+--Je ne comprends pas, dit mistress Fanoche.
+
+--Il est inutile que vous compreniez, pour le moment du moins, dit
+l'homme gris.
+
+Puis il prit mistress Fanoche par la main et la conduisit vers la
+croisée, qui était toujours ouverte, et lui montrant le grand mur qui
+fermait le jardin à l'ouest:
+
+--Il y a là une maison?
+
+--Oui.
+
+--Elle est déserte?
+
+--Toujours en hiver.
+
+--Elle sera habitée demain.
+
+--Ah! fit mistress Fanoche, et par qui?
+
+--Par un vieux monsieur que vous irez voir en vous levant, et qui vous
+dira ce que vous aurez à faire.
+
+--Mais... l'enfant?
+
+--L'enfant sera auprès de lui.
+
+--Seul?
+
+--Non, avec sa mère.
+
+Mistress Fanoche ouvrait de grands yeux, en même temps qu'une certaine
+défiance la reprenait.
+
+--Mais, dit-elle, je ne connais pas la personne dont vous parlez, et je
+ne sais pas même son nom.
+
+--Cette personne s'appelle monsieur Lirton.
+
+--Ah! Et je n'aurai qu'à me présenter?
+
+--Vous serez reçue sur-le-champ.
+
+Et comme le visage de mistress Fanoche exprimait toujours la défiance,
+l'homme gris lui dit en souriant:
+
+--Vous ne me croyez pas...
+
+--Mais, dame! répondit la nourrisseuse d'enfants, tout cela est au moins
+bizarre...
+
+--Mais tout cela arrivera, reprit-il. Maintenant, laissez-moi vous
+donner un dernier conseil. Croyez aveuglément à ce je vous dis, et
+faites ce que je vous commande. S'il en était autrement, vous pourriez
+bien aller demain soir coucher à Newgate.
+
+Mistress Fanoche frissonna de nouveau.
+
+--J'obéirai, dit-elle.
+
+--Et ne cherchez pas à fuir, ajouta-t-il, car vous ne seriez pas hors de
+cette maison sans être arrêtée.
+
+Faites ce que je vous commande, et vous serez satisfaite.
+
+--Mais, monsieur, dit encore la nourisseuse, que le regard dominateur de
+l'homme gris pénétrait jusqu'au fond de l'âme, cet enfant a un caractère
+énergique; il a une raison au-dessus de son âge.
+
+--Eh bien?
+
+--Il protestera devant le major qu'il n'est pas pas son fils et il se
+plaindra de moi.
+
+--Vous vous trompez encore. Je vous engage ma parole qu'il vous sautera
+au cou et fera et dira tout ce que vous voudrez...
+
+Cette fois l'étonnement de mistress Fanoche devint presque de la
+stupeur.
+
+L'homme gris prit son chapeau.
+
+--Adieu, madame, dit-il, à demain.
+
+Et il ouvrit la porte du parloir et appela Shoking qui était à la
+cuisine avec Mary l'Écossaise.
+
+Cinq minutes après, le prétendu agent de police qu'on appelait à
+Scotland-yard M. Simouns, roulait vers Londres en compagnie de Shoking,
+dans un cab qu'ils avaient laissé au coin de Heathmount.
+
+Shoking marchait depuis quinze jours d'étonnements en étonnements, à la
+suite de ce maître qu'il s'était donné.
+
+Aussi avait-il fini par ne plus lui faire de questions et par trouver
+tout naturel.
+
+L'homme gris lui eût dit qu'ils allaient prendre la cathédrale de Saint
+Paul sur leurs épaules et la transporter à Hyde-Park, que Shoking eût
+dit simplement:
+
+--Allons! cela doit être possible.
+
+Le cab roula rapidement et rentra au coeur de Londres en moins d'une
+demi-heure.
+
+L'homme gris s'était enveloppé d'un grand manteau qui dissimulait
+entièrement son uniforme de policeman.
+
+Au coin d'Holborne street, le cab s'arrêta.
+
+Tous deux mirent pied à terre devant une maison assez chétive.
+
+L'homme gris dit à Shoking:
+
+--Suis-moi.
+
+Et il s'engouffra dans une allée humide et sombre, ajoutant tout bas:
+
+--Nous avons de la besogne cette nuit.
+
+--Cela ne m'étonne pas, répondit Shoking.
+
+--Sais-tu où nous allons?
+
+--Non.
+
+--Nous allons déterrer un mort.
+
+Si habitué qu'il fût aux excentricités de l'homme gris, Shoking ne put
+se défendre de cette question:
+
+--Il y a donc un mort dans cette maison?
+
+Mais l'homme gris ne répondit pas, et il enfila l'escalier dont il monta
+lestement les degrés.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+L'homme gris allait faire dans cette maison une chose bien simple et que
+le bon Soking aurait dû comprendre du premier coup.
+
+Il allait quitter son habit de policeman et prendre des vêtements
+ordinaires.
+
+Shoking le vit s'arrêter au deuxième étage, tirer une clef de sa poche
+et ouvrir une porte.
+
+Après quoi, il se procura de la lumière, et alors Shoking put voir où il
+était.
+
+Il se trouvait au seuil d'une chambre en tout semblable au logement d'un
+ouvrier honnête, laborieux et qui est sans femme ni enfants.
+
+Un lit de bois blanc, une table, deux chaises, un porte-manteau où
+étaient appendus quelques habits, dans un coin une malle en bois, et un
+poêle en faïence.
+
+Tel était l'ameublement.
+
+Cependant l'homme gris était entré comme chez lui et Shoking lui dit:
+
+--Ce n'est pourtant pas ici que vous demeurez?
+
+--Ici et ailleurs, répondit l'homme gris, j'ai une demi-douzaine de
+logis dans Londres.
+
+--Voilà qui est joliment commode! murmura Shoking avec un soupir. De
+cette façon on est toujours sur de ne pas coucher dehors.
+
+L'homme ne put réprimer un sourire.
+
+Puis, regardant Shoking:
+
+--Eh bien! lui dit-il, quand j'aurai terminé ma tâche, accompli mon
+oeuvre, lorsque je n'aurai plus besoin de toi, je récompenserai tes
+services.
+
+--Oh! fit Shoking, je ne vous sers pas par intérêt, croyez-le bien.
+
+--Je le sais, mais ça ne m'empêchera pas de te donner une petite maison
+hors de Londres, où tu pourras vivre comme un gentleman.
+
+Et l'homme gris quitta sa tunique courte et s'affubla d'un vieil habit
+tout râpé et d'un chapeau sans bord.
+
+En même temps ses favoris roux tombèrent, et Shoking, bien qu'il eut été
+souvent témoin de ces métamorphoses, Shoking se mit à rire en disant:
+
+--Le plus rusé des policemen n'est qu'un imbécile auprès de vous.
+
+Ainsi vêtu, l'homme gris ouvrit sa malle et en retira une petite bêche
+courte, mais toute neuve, qui était enveloppée dans un morceau de toile
+cousu en forme de sac, lequel renfermait en outre, un marteau, un ciseau
+à froid et un tournevis.
+
+--Prends cela, dit-il à Shoking. Ce sont les outils dont nous avons
+besoin.
+
+Et il tira de sa malle un dernier objet qui attira bien autrement
+l'attention de Shoking.
+
+Cet objet était une lanterne.
+
+Mais non point une lanterne ordinaire, comme en portent les gens des bas
+quartiers où le gaz est rare.
+
+Elle avait quatre verres de couleur différente: un blanc, un bleu, un
+rouge et un vert.
+
+--Une drôle de lanterne! dit Shoking.
+
+--Et dont je vais te montrer les qualités et l'utilité, dit l'homme
+gris.
+
+Il ouvrit la lanterne et pressa un ressort.
+
+Après quoi il alluma le bout de bougie qui se trouvait au centre.
+
+Et, cela fait, il souffla la chandelle qui brûlait sur le poêle.
+
+Shoking vit alors qu'un seul côté de la lanterne était éclairé et
+projetait une flamme blanche comme les feux d'un diamant.
+
+--Mais c'est le soleil, ça, dit-il.
+
+L'homme gris pressa un ressort.
+
+La clarté blanche s'éteignit. Une flamme verte, qui changeait de ton à
+chaque seconde lui succéda.
+
+Celle-là était sans rayonnement, et on eût dit un de ces gaz qui
+planent la nuit au-dessus des étangs ou des endroits putrides, et qui
+s'éteignent tout à coup.
+
+Puis, le ressort joua deux fois de suite encore, et la lumière devint
+rouge, puis bleue, à la naïve admiration du bon Shoking.
+
+--Une singulière lanterne, en vérité! répéta-t-il.
+
+--Eh bien! dit l'homme gris, écoute-moi maintenant. Tu sais que la loi
+punit de l'emprisonnement, et souvent même de la déportation, ceux qui
+violent une sépulture?
+
+--Oui, certes.
+
+--C'est pourtant ce que nous allons faire.
+
+--Et s'il en est ainsi, dit Shoking, c'est que vous avez des raisons.
+
+--Naturellement. Seulement je ne veux pas que nous allions en prison et
+c'est pour cela que j'ai fait faire cette lanterne.
+
+Shoking regardait toujours la lanterne qui jetait alternativement des
+feux verts, rouges et bleus.
+
+--As-tu passé quelquefois auprès de Saint-Paul, la nuit, en été, après
+qu'il a plu?
+
+--Très-souvent.
+
+--Ces flammes ne te rappellent rien?
+
+--Oh! si fait, dit Shoking, on en voit quelquefois de pareilles sur les
+tombes du cimetière qui entoure l'église. Elles se promènent comme si on
+les portait à la main.
+
+--Et elles changent de couleur?
+
+--Très-souvent. Il y a des gens qui disent que ce sont les âmes
+des morts qui redescendent sur la terre pour voir si leur corps est
+tranquille.
+
+--Non, dit l'homme gris en souriant, ce sont des gaz et des
+phosphorescences qui se dégagent des matières en putréfaction. Mais je
+ne me plains pas de cette croyance, qui est consolante, après tout, et
+qui nous sera d'un certain secours cette nuit.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est ce que je t'expliquerai en chemin. Viens.
+
+Et l'homme gris éteignit sa lanterne et la mit dans sa poche, ainsi
+qu'un briquet.
+
+Shoking avait jeté sur son dos le sac d'outils.
+
+Ils refermèrent la porte de la chambre et descendirent sans lumière.
+
+Une fois dans la rue, l'homme gris regarda l'heure à la pendule d'un
+public-house.
+
+Il était neuf heures.
+
+--Nous avons un bout de chemin à faire, dit-il; mais nous arriverons
+encore trop tôt. Allons à pied.
+
+Le brouillard était très-épais: si épais même, que la circulation des
+voitures était presque interrompue.
+
+Ils descendirent Holborne street, entrèrent dans Oxford, qui en est la
+continuation, et d'Oxford, ils gagnèrent le quartier irlandais qu'ils
+traversèrent, se dirigeant toujours vers la Tamise.
+
+--Écoute bien, disait l'homme gris, et tu vas comprendre. Il n'y a guère
+de policemen aux alentours de l'église Saint-George.
+
+--Les pauvres gens n'ont pas besoin d'être gardés avec autant de soin
+que les riches, dit Shoking.
+
+--Mais il y a toujours des mendiants qui ne savent où coucher, des
+ivrognes attardés qui cherchent un public-house encore ouvert.
+
+Voilà les gens que je crains, et en vue de qui j'ai fabriqué cette
+lanterne.
+
+--Ah! fit Shoking, comment?
+
+--Entrer dans le cimetière n'est rien, puisque le gardien de l'église
+viendra nous ouvrir.
+
+--Bon!
+
+--Le brouillard est assez épais pour qu'à travers les grilles on ne
+nous aperçoive pas, et nous ne ferons pas grand bruit, mais encore
+faudra-t-il y voir?
+
+--C'est juste, dit Shoking.
+
+--Une lanterne ordinaire nous trahirait, tandis que ces flammes vertes,
+rouges et bleues mettront en fuite les rôdeurs de nuit, qui feront un
+signe de croix et prieront pour les pauvres âmes en peine.
+
+--Comment ne pas suivre au bout du monde un homme qui a des idées comme
+vous! s'écria Shoking enthousiasmé.
+
+L'homme gris ne répondit pas à ce compliment.
+
+Ils arrivèrent dans le Strand, descendirent au pont de Waterloo, et à
+l'entrée, tandis qu'il fouillait dans sa poche pour y prendre le penny
+de rigueur, il regarda la Tamise.
+
+La Tamise avait disparu dans le brouillard et les réverbères du pont
+étaient invisibles.
+
+--Une belle nuit pour déterrer un mort, murmura Shoking.
+
+Et tous deux s'engagèrent sur le pont.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Le pont de Waterloo traversé, l'homme gris et Shoking se trouvèrent
+dans cette partie de Londres située sur la rive droite qu'on appelle le
+Southwark.
+
+De là à Saint-George, le trajet était court.
+
+Néanmoins l'homme gris évita les rues larges et les voies fréquentées,
+et se dirigea vers la cathédrale catholique par ces petites ruelles dans
+lesquelles, la nuit précédente, il avait suivi la mère du pauvre garçon
+mort d'amour.
+
+Le brouillard s'épaississait selon l'ordinaire.
+
+C'est entre neuf heures du soir et deux heures du matin qu'il atteint,
+sur les deux rives de la Tamise, sa plus extrême densité.
+
+L'église en était enveloppée, et à peine son clocher parvenait-il à
+déchirer cette enveloppe de brumes.
+
+Cependant une lumière tremblottait dans le clocher et ressemblait à la
+lueur d'un cigare, tant elle était faible et sans rayons.
+
+--Le sacristain nous attend, dit l'homme gris.
+
+Et il contourna le mur du cimetière pour arriver jusqu'à la grille.
+
+La grille était tout contre, pour nous servir d'une expression familière
+que tout le monde comprend.
+
+Shoking la poussa et elle tourna sans bruit sur ses gonds.
+
+Quand ils furent dans le cimetière, l'homme gris dit à Shoking:
+
+--Donne-moi la main; tu pourrais te heurter à quelque tombe. Moi, je
+connais le chemin.
+
+--Brrr! fit Shoking, si on m'avait dit, il y a huit jours, que je me
+promènerais la nuit dans un cimetière, je n'aurais pas voulu le croire.
+Je n'ai pas peur des morts, précisément, mais je préférerais le gazon de
+Hyde-Park.
+
+--Gentleman! fit l'homme gris d'un ton moqueur.
+
+--C'est que, voyez-vous, continua Shoking, on a beau dire, mais les
+morts ne peuvent pas être contents.
+
+L'homme gris ne répondit pas.
+
+Mais il continua son chemin, traînant toujours à sa suite Shoking, qui
+avait le frisson et sentait ses cheveux se hérisser.
+
+Ils arrivèrent ainsi à la porte percée derrière le choeur.
+
+L'homme gris n'eut qu'à frapper trois coups, et elle s'ouvrit presque
+aussitôt.
+
+Le vieux sacristain apparut, son surplis blanc sur les épaules et sa
+lampe à la main.
+
+--Tout va bien? lui demanda l'homme gris.
+
+--Oui, votre Honneur. La mère et l'enfant sont toujours là-haut.
+
+--Et ils m'attendent?
+
+--Sans doute. L'abbé Samuel est venu ce soir.
+
+--Ah!
+
+--Il les a vus et il m'a dit que je pouvais vous obéir aveuglément.
+
+--Il a eu raison, dit l'homme gris en pénétrant dans l'église.
+
+--Aussi vous obéirai-je, ajouta le sacristain.
+
+--Quoi que je fasse ou dise?
+
+--Sans doute, puisque l'abbé Samuel le veut. Nous brûlerions l'église,
+s'il nous le commandait.
+
+L'homme gris se tourna vers Shoking.
+
+--Attends-moi ici, sur ce banc, dit-il.
+
+--Où donc allez-vous?
+
+--Dans le clocher.
+
+Et il se dirigea vers la porte de l'escalier en colimaçon qui conduisait
+au logis du sacristain.
+
+Ce dernier suivait l'homme gris, qui lui dit encore.
+
+--L'Irlandaise est-elle couchée?
+
+--Elle, non, mais son fils dort.
+
+--Je n'ai affaire qu'à elle.
+
+Et il monta sans bruit, probablement pour ne pas troubler le repos de
+l'enfant.
+
+Que se passa-t-il entre l'Irlandaise et lui?
+
+Shoking ne le sut pas.
+
+Mais il attendit près d'une heure, tremblant de tous ses membres
+et n'osant parler au sacristain, tant le bruit de sa voix, que
+répercutaient les échos de l'église, l'effrayait.
+
+--Je n'ai pas peur des vivants, pensait-il, non bien sûr. Shoking est
+brave autant qu'il est gentleman, chacun sait ça, mais j'ai peur des
+morts... Oh! mais peur!...
+
+Le pauvre diable, malgré sa confiance aveugle dans l'homme gris,
+regrettait en ce moment les mauvais jours passés et se disait encore:
+
+--J'aimerais bien mieux être couché le ventre vide sous les voûtes
+d'Adelphi.
+
+Enfin, l'homme gris revint.
+
+--As-tu ton sac? dit-il à Shoking.
+
+--Le voilà.
+
+--En route, alors...
+
+--Mais, dit Shoking, c'est donc sérieux?
+
+--Quoi donc?
+
+--Que nous allons déterrer un mort?
+
+--Oui.
+
+A son tour, le vieux sacristain eut un geste d'étonnement.
+
+--L'abbé Samuel ne vous a-t-il pas dit de m'obéir, fit l'homme gris.
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+--Eh bien! écoutez mes recommandations. A quelle heure ouvrez-vous la
+grille du cimetière?
+
+--Aussitôt que j'ai sonné l'_Angelus_.
+
+--Par conséquent, une heure avant le jour.
+
+--A peu près.
+
+--Nous nous en irons cette nuit, et nous emmènerons avec nous
+l'Irlandaise et son fils.
+
+--Ah! fit le sacristain.
+
+--Quand nous serons partis, vous fermerez la grille.
+
+--Bien.
+
+--Et vous irez vous coucher, et vous attendrez, pour l'ouvrir, que le
+jour soit venu tout grand. Comprenez-vous pourquoi?
+
+--Non.
+
+--C'est à la seule fin que la pauvre femme vêtue de deuil qui vient tous
+les matins avant le jour prier sur une tombe, ne puisse venir demain.
+
+--C'est donc cette tombe?...
+
+--Celle-là même; mais, dit encore l'homme gris, rassurez-vous, nous
+n'emporterons ni le corps ni le cercueil. Demain vous irez chercher le
+fossoyeur et vous lui ferez remettre du gazon sur la tombe de façon que
+la pauvre femme ne s'aperçoive de rien.
+
+Alors l'homme gris tira sa lanterne et l'alluma à la lampe du
+sacristain.
+
+Puis il fit jouer le ressort de façon à masquer trois des faces et à ne
+laisser découverte que la quatrième, qui se mit aussitôt à répandre un
+feu verdâtre autour d'elle.
+
+--Viens, dit-il encore à Shoking.
+
+Celui-ci chancelait en marchant.
+
+Lorsqu'ils furent revenus dans le cimetière, la promenade à travers les
+tombes recommença.
+
+L'homme gris agitait sa lanterne, tantôt l'élevant à la hauteur de sa
+tête, tantôt l'abaissant vers le sol, pour lui donner l'apparence d'un
+véritable feu follet.
+
+Quelquefois il l'approchait d'une pierre tumulaire, regardait
+l'inscription et disait:
+
+--Ce n'est pas ici...
+
+Enfin il trouva la tombe de Dick Harrisson.
+
+Alors, comme Shoking tremblait toujours, il lui dit:
+
+--Tiens-moi la lanterne et donne-moi le sac.
+
+Il l'ouvrit, y prit la bêche, s'agenouilla sur le gazon et se mit à
+creuser lentement.
+
+De temps en temps il interrompait sa besogne pour reprendre la lanterne
+dont il changeait la flamme.
+
+Enfin la bêche rendit un son mat.
+
+Elle venait de heurter le cercueil...
+
+Alors Shoking sentit une sueur glacée perler à son front, la lanterne
+lui échappa des mains et s'éteignit.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+La lanterne éteinte, l'homme gris et Shoking se trouvèrent dans la plus
+complète obscurité.
+
+Les dents de Shoking s'entre-choquaient, et l'homme gris comprit qu'il
+était en proie à une de ces terreurs superstitieuses que le raisonnement
+ne peut arriver à dominer.
+
+Il s'arrêta dans sa funèbre besogne, laissa sa bêche sur le tertre
+entamé, à force de tâtonner retrouva sa lanterne, et dit alors à
+Shoking:
+
+--Viens, tu finirais par me trahir... triple poltron que tu es!
+
+Comme Shoking chancelait, il le prit dans ses bras et l'emporta.
+
+--Pardonnez-moi... pardonnez-moi, balbutiait Shoking... c'est plus fort
+que moi... mais c'est le bruit de la bêche sur ce cercueil... oh! ce
+bruit.
+
+Au lieu de retourner vers l'église, l'homme gris se dirigea au contraire
+vers la grille qui était entr'ouverte.
+
+Cette grille franchie, Shoking respira plus à l'aise.
+
+Alors l'homme gris le remit sur ses pieds.
+
+--Voyons, dit-il, as-tu toujours peur?
+
+L'accès de terreur était passé. Shoking prit la main de l'homme gris et
+la porta à ses lèvres:
+
+--Pardonnez-moi! répéta-t-il. C'est la première fois que je vous fais
+défaut, maître, ce sera la dernière.
+
+Autour du cimetière, il y a une sorte de square, et dans ce square des
+bancs.
+
+L'homme gris fit asseoir Shoking sur l'un d'eux et lui dit encore:
+
+--Auras-tu peur ici?
+
+--Oh! non.
+
+--Si tu voyais venir quelqu'un, si tu entendais du bruit, serais-tu
+assez maître de toi pour me donner un signal?
+
+--Oui, je vous le jure.
+
+--Eh bien! reste.
+
+--Je donnerai un coup de sifflet.
+
+--Non, dit l'homme gris, mais tu te mettras à chanter le _Rule
+britannia_.
+
+--Parfait, dit Shoking, qui commençait à avoir honte de sa peur.
+
+--Je vais faire la besogne tout seul, dit l'homme gris.
+
+Comme il allait s'éloigner, Shoking le retint:
+
+--Maître, dit-il, est-ce que vous me ferez porter le cadavre?
+
+A cette question l'homme gris tressaillit.
+
+--Au fait, dit-il, si tu as peur, c'est un peu ma faute, j'aurais dû te
+dire tout d'abord ce dont il s'agissait. Écoute-moi donc bien et achève
+de te rassurer. Je ne veux pas emporter le cadavre.
+
+--Ah! dit Shoking avec un redoublement d'étonnement.
+
+--Je ne suis pas un Burker, continua l'homme gris, et je ne vends pas
+des morts aux amphithéâtres de dissection.
+
+--Mais alors?
+
+--Alors j'ai besoin d'ouvrir la bière, de prendre dedans des papiers
+importants pour notre cause, voilà tout.
+
+As-tu toujours peur?
+
+--Non, dit Shoking, et je suis prêt à vous suivre de nouveau dans le
+cimetière.
+
+--Oh! répondit l'homme gris, j'aime autant que tu restes ici.
+
+Et il retourna dans le cimetière, et, à l'aide d'un briquet, ralluma sa
+lanterne.
+
+Un silence profond régnait autour de l'église.
+
+L'homme gris, arrivé sur la tombe, mit sa lanterne au ton vert, la posa
+à terre et se mit à la besogne.
+
+A Londres les fosses sont peu profondes; cela tient à ce que, de siècle
+en siècle, on a superposé des couches de cadavres, ne pouvant agrandir
+les cimetières.
+
+Il n'y avait donc pas un pied de terre sur la bière de Dick Harrisson,
+et l'homme gris eut bientôt mis le cercueil à découvert.
+
+Alors, l'espace d'une seconde, il fit passer sa lanterne au feu blanc,
+qui seul pouvait lui donner assez de clarté pour ce qu'il voulait voir.
+
+La bière était-elle clouée ou fermée par des vis?
+
+Dans le premier cas, il allait être obligé de se servir d'un marteau et
+de faire un peu de bruit.
+
+Il lui faudrait peut-être même briser le couvercle de la bière.
+
+Mais la vive clarté qui s'échappa de la lanterne lui permit de se
+rassurer sur-le-champ.
+
+La bière était garnie de quatre vis qui assujettissaient le couvercle.
+
+Dès lors la besogne était facile, et la lanterne repassa au feu vert.
+
+Il prit dans le sac de toile un petit outil avec lequel il se mit à
+dévisser le couvercle.
+
+Ce fut l'affaire de quelques minutes.
+
+En ce moment une voix traversa l'espace.
+
+L'homme gris reconnut la voix de Shoking qui entonnait le _Rule
+britannia_.
+
+En même temps un bruit de pas retentit dans le lointain.
+
+L'homme gris se mit à agiter sa lanterne en tous sens.
+
+Tantôt elle montait dans l'air, tantôt elle rasait le sol comme un feu
+follet, tantôt encore elle avait l'air d'une étoile filante qui traverse
+l'espace.
+
+Les pas que l'homme gris avait entendus, s'éloignèrent alors
+précipitamment, et Shoking cessa de chanter.
+
+Deux hommes du peuple qui sortaient de quelque public-house avaient vu
+le feu vert, et persuadés que c'était une âme en peine, ils avaient pris
+la fuite.
+
+Le danger était passé et l'homme gris se remit l'oeuvre.
+
+Il enleva le couvercle. Alors le pauvre mort lui apparut enveloppé dans
+son suaire.
+
+Où étaient les papiers?
+
+L'homme gris hésitait à toucher le cadavre de ses mains et à le
+soulever, non par peur, mais par un sentiment de respect facile à
+comprendre. Il se décida donc à démasquer une seconde fois sa flamme
+blanche, en approchant la lanterne de la bière, dans laquelle elle
+projeta sur-le-champ une vive clarté.
+
+Une grosse enveloppe de papier gris était placée entre la tête du mort
+et la paroi supérieure de la bière.
+
+L'homme gris la prit et la tira à lui avec tant de précaution, que la
+tête du mort ne remua pas.
+
+La profanation n'avait pas eu lieu, et le sommeil du mort n'avait point
+été troublé.
+
+--Adieu, mon pauvre Dick, dit alors l'homme gris, dors en paix, tu seras
+vengé!
+
+Et il replaça le couvercle, après avoir de nouveau fait succéder le ton
+vert à la flamme blanche.
+
+Le couvercle revissé, il refoula la terre sur la tombe et la bière eut
+bientôt disparu sous elle.
+
+L'homme gris éteignit sa lanterne, glissa l'enveloppe dans sa poche,
+emporta le sac d'outils, et se dirigea vers l'église.
+
+Le sacristain l'attendait dans le choeur.
+
+--L'enfant est-il éveillé? demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit le sacristain.
+
+--Allez prévenir la mère qu'elle peut descendre.
+
+Le sacristain se dirigea vers l'escalier du clocher, laissant l'homme
+gris perdu dans les ténèbres du choeur.
+
+Quelques minutes après, il reparut suivi de l'Irlandaise qui tenait son
+enfant par la main.
+
+Ralph reconnut l'homme gris et lui tendit les bras.
+
+--Viens, mon enfant, dit celui-ci.
+
+Et il ajouta en regardant la mère:
+
+--Je vais le porter.
+
+Il le prit dans ses bras, en effet, franchit de nouveau la porte du
+choeur, et, suivi de l'Irlandaise, il traversa le cimetière.
+
+Shoking attendait toujours à la même place.
+
+--Maintenant, lui dit l'homme gris, il s'agit de trouver un cab et de
+filer à Hampsteadt.
+
+Et, tandis qu'ils s'éloignaient, le vieux sacristain, fidèle aux ordres
+qu'il avait reçus, traversa le cimetière à son tour, et vint fermer la
+grille.
+
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
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